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PAYSAGE ET ENVIRONNEMENT

Valeurs esthétiques, valeurs écologiques

La verdolâtrie

On considère comme allant de soi que le paysage fait partie de l’environnement, dont il
constituerait l’un des aspects, l’une des espèces, et qu’il mérite donc, lui aussi, d’être protégé,
comme on se doit de sauvegarder l’environnement. Cette position, qui paraît de bon sens, est
pourtant contestable. A strictement parler, le paysage ne fait pas partie de l’environnement.
Ce dernier est un concept récent, d’origine écologique, et justiciable, à ce titre, d’un
traitement scientifique. Le paysage, lui, est une notion plus ancienne (elle date de la fin du
quinzième et du début du seizième siècles), d’origine artistique (la peinture flamande), et
relevant, comme telle, d’une analyse esthétique. Lorsque le biologiste Haeckel (1866) invente
le mot « Oekologie », c’est un concept scientifique qu’il veut imposer. Lorsque Möbius
(1877) forge le concept de biocénose, et Tansley (1935) celui d’écosystème, qui va bientôt
féconder toutes les théories de l’environnement, ce sont des préoccupations scientifiques qui
animent ces pionniers et l’on ne voit pas comment de tels concepts seraient directement
applicables au paysage, sinon par une réduction de ce dernier à son socle naturel. Il convient
donc de distinguer systématiquement ce qui a trait au paysage et ce qui relève de
l’environnement. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas articuler ces deux termes, bien au
contraire; mais cette articulation passe par leur dissociation préalable. Contre les écologues, je
dirai qu’un paysage n’est jamais réductible à un écosystème. Contre les géographes, je dirai
qu’un paysage n’est pas davantage réductible à un géosystème. Si décevante que soit, en
apparence, cette proposition, il faut pourtant la soutenir sans faiblesse : le Paysage n’est pas
un concept scientifique. En d’autres termes, il n’y a pas, il ne saurait y avoir de science du
paysage, ce qui ne signifie pas, évidemment, qu’aucun discours cohérent ne peut être tenu à
son sujet.

***

Il ne suffit pas de dénoncer cette confusion réductrice, il faut encore se donner les moyens
d’y remédier, et trois décennies de réflexion théorique m’ont convaincu qu’une généalogie
des concepts était, en ce domaine, indispensable. Elle nous révèle en effet que le Paysage et
l’Environnement ont des origines et des histoires distinctes. Le fait que, depuis le début du
vingtième siècle, au nom de la rigueur scientifique, la géographie et l’écologie aient voulu
s’approprier, et comme phagocyter le paysage, n’enlève rien à l’autonomie esthétique de
celui-ci.
Il convient d’abord de rappeler que le Paysage, nos paysages sont des acquisitions
relativement récentes. Le mot lui-même apparaît tardivement, à la fin du quinzième siècle, en
néerlandais (landschap), pour désigner, non pas un site naturel, mais un tableau, les premiers
tableaux de paysages dans la peinture occidentale. L’équivalent français aurait été forgé peu
après, par Jean Molinet, en 1493, et, dans le dictionnaire de Robert Estienne (1549) il désigne

1
un tableau représentant une vue champêtre ou un jardin. Il en va de même pour tous les
vocables européens, qu’ils soient formés sur le radical land (landscape en anglais, Landschaft
en allemand), ou sur le radical pays, pais, ou paese (paisaje en espagnol, paesaggio en
italien).
On s’accorde aujourd’hui à reconnaître que le Moyen Age, pour ne pas remonter plus avant
dans l’histoire, n’a pas eu le sens, la sensibilité de ce que nous appelons un « paysage », c’est-
à-dire la perception unitaire et esthétique d’une portion de pays. On sait désormais que le
paysage occidental a été, pour l’essentiel, une invention picturale du quinzième siècle (Pol de
Limbourg, Robert Campin, Van Eyck) et qu’il a existé dans les arts avant d’imprégner les
regards. On a appris à voir. C’est là un phénomène considérable dans l’histoire de la
sensibilité esthétique, car ce paysage, le premier à s’installer dans le regard occidental (il y
prévaut toujours), est la Campagne, un pays sage, voisin de la ville, valorisé et comme
apprivoisé par des décennies de peinture flamande et italienne, bientôt relayée par la
littérature.
Le phénomène est européen. C’est ainsi que Piero Camporesi a pu consacrer à l’invention
de la campagne italienne au seizième siècle un ouvrage remarquable, Les Belles Contrées.
Naissance du paysage italien, où, dès son premier chapitre – opportunément intitulé « Du
pays au paysage » - il souligne que « au XVIe siècle, on ne connaissait pas le paysage au sens
moderne du terme, mais le « pays », quelque chose d’équivalent à ce qu’est pour nous,
aujourd’hui, le territorio et, pour les Français, l’environnement, lieu ou espace considéré du
point de vue de ses caractéristiques physiques, à la lumière de ses formes de peuplement et de
ses ressources économiques. L’acquisition culturelle du paysage, a noté Eugenio Turri, naît
lentement et péniblement de la réalité naturelle et géographique. » Et Camporesi montre fort
bien qu’en Italie – mais il en va de même en Europe septentrionale -, à l’opposé du « pays
stérile » et « fort sauvage », l’image bientôt prépondérante dans la sensibilité esthétique est
celle du « pays jardin », c’est-à-dire une extension de ce dernier, cher au goût médiéval, à la
campagne environnante. « Appendice de la ville, la campagne devait être domestiquée,
colonisée, annexée à la vie urbaine »1. Tel est le paysage qui, pendant deux siècles, va habiter
le regard, y régnant sans partage, jusqu’à ce que l’âge des Lumières, et toujours sous le signe
de l’art, invente de nouveaux paysages, la Mer et la Montagne, transformant de fond en
comble la sensibilité occidentale.

***

Au regard de cette histoire du paysage occidental, placé, dès l’origine, sous le signe de
l’art (mais il en va de même pour le shanshui chinois, près de dix siècles auparavant), qu’en
est-il de l’environnement ? Le mot n’est pas récent. Il est attesté en français, dès le seizième
siècle, chez Bernard Palissy par exemple, mais il désigne alors un « circuit ». Littré (1877),
dans un article de cinq lignes, ne donne qu’un seul sens : « action d’environner, résultat de
cette action ». Il faut attendre le siècle dernier pour que le vocable prenne le sens écologique
qui nous est désormais familier : « Ensemble des éléments (biotiques ou abiotiques) qui
entourent un individu ou une espèce, et dont certains contribuent directement à subvenir à ses
besoins » (Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse).
Si la notion de paysage est d’origine artistique, le concept d’environnement est, quant à lui,
d’origine scientifique. On le voit bien avec Haeckel et sa célèbre définition de l’écologie :
« Par Oekologie nous entendons la totalité de la science des relations de l’organisme avec
l’environnement, comprenant, au sens large, toutes les conditions d’existence »2. Mais c’est

1
Piero Camporesi, Le belle contrade. Nascità del paesaggio italiano, Garzanti, 1992, trad. fr. Paris, Gallimard,
1995, pp. 11-12, 47, 85, 143.
2
Ernst Haeckel, Generelle Morphologie der Organismen, Berlin, 1966, vol. II, p. 286.

2
surtout avec Tansley et sa théorie des écosystèmes, que l’environnement, enrichi de
paramètres abiotiques, se pose en concept scientifique, synthétique et conquérant, prêt à tout
absorber, y compris le paysage. Je me garderai de toute polémique quant à la prétention de
l’écologie à s’ériger en science de l’environnement. Je conviens volontiers que cette
prétention est justifiée, que l’écologie est une science à part entière – pour autant qu’elle en
respecte les normes et les procédures, ce qui n’est pas toujours le cas -, et c’est précisément
pour cette raison que je lui refuse le droit de s’ériger en « science », sous le nom frauduleux
d’ écologie du paysage, un monstre conceptuel, qui apparaît – et ce n’est peut-être pas un
hasard – sous la plume du bio-géographe allemand Troll en 1939 (Landschaftökologie), avant
d’essaimer dans la pensée anglo-saxonne, sous le nom, politiquement plus correct, de
landscape ecology. Et je camperai sur mes positions aussi longtemps qu’on ne m’aura pas
démontré qu’une science du beau est possible, que ce dernier est quantifiable et qu’il existe
une unité de mesure esthétique, ou quelque autre étalon, analogue au décibel des nuisances
phoniques. Cela ne veut pas dire, et j’y insiste, qu’une étude géographique ou écologique du
lieu, du territoire – ce que j’appelle le pays (paese), par opposition au paysage (paesaggio) –
est superflue, bien au contraire. La connaissance des géosystèmes, comme celle des
écosystèmes est évidemment indispensable, mais, à elle seule, elle ne nous permet pas de
progresser efficacement dans la détermination des valeurs paysagères. L’analyse d’un
biotope, la mesure du degré de pollution d’une rivière n’ont, littéralement, rien à voir avec le
paysage. Comme le soulignait naguère Bernard Lassus, dans un article décisif : « Il y a une
différence, une irréductibilité d’une eau propre à un paysage. On peut très facilement
imaginer qu’un lieu pollué fasse un très beau paysage, et qu’à l’inverse un lieu non pollué ne
soit pas nécessairement beau »3.

***

Dans ce travail de clarification conceptuelle, nous, les chercheurs français, nous avons été
devancés par les philosophes italiens, auxquels je veux rendre hommage aujourd’hui, parce
que, dans le contexte anglo-saxon, hostile et souvent arrogant dans son naturalisme
traditionnel, Rosario Assunto, Eugenio Turri, Massimo Venturi Ferriolo et, last, but not least,
Raffaeele Milani ont, chacun dans son style, défendu et perpétué la grande et belle tradition
esthétique de Benedetto Croce. Permettez-moi de rendre hommage à Rosario Assunto, dont
l’ouvrage majeur, Il Paesaggio e l’Estetica, n’est toujours pas traduit en français, mais je vais
m’y employer. On dispose toutefois, depuis quelques mois, de la traduction d’un article
important, daté de 1976, « Paysage, milieu, territoire. Une tentative de mise au point
conceptuelle ». Je me demande toutefois si la traduction de « ambiente » par « milieu » est
pertinente, mais là n’est pas l’essentiel. « La mise au point sur les concepts de territoire, de
milieu, et de paysage contribuera donc à un débat dans lequel chacun des interlocuteurs saura
ce qu’il entend et ce que pensent les autres : de sorte que les accords et les désaccords
éventuels puissent être sérieusement motivés, et qu’ils ne résultent pas de méprises
involontaires. » Le territoire « a une signification presque exclusivement spatiale et une valeur
plus extensive et quantitative qu’intensive et qualitative. » Assunto ira même jusqu’à soutenir
« que le territoire est seulement une abstraction bureaucratique ». Il convient, dès lors, de
distinguer rigoureusement le milieu (ou l’environnement) de cette délimitation territoriale :
« le milieu est le territoire qualifié biologiquement, historiquement et culturellement. Dans le
milieu il y a le territoire, avec en plus la vie, l’histoire, la culture ; et par conséquent milieu et
territoire ne sont pas des concepts, pour ainsi dire, interchangeables : par rapport au milieu, le
territoire est la matière brute, tandis que le milieu est le territoire tel que la nature et l’homme
l’ont organisé en fonction de la vie. » (Nell’ambiente c’è il territorio, con in piu la vita, la
3
Bernard Lassus, « Les Continuités du paysage », in Urbanisme et Architecture, No 250, p. 64.

3
storia, la cultura : e pertanto ambiente e territorio non sono concetti, per cosi dire,
intercambiabili : rispetto all’ambiente, il territorio è la materia grezza, mentre l’ambiente è il
territorio come la natura e l’uomo lo hanno organizzato in funzione della vita) Quant au
paysage, Assunto le définit comme la « forme (forma) que le milieu [...] confère au territoire
comme « matière » dont il se sert – ou mieux, si nous voulons être plus précis : paysage est la
« forme » dans laquelle s’exprime l’unité synthétique a priori [...] de la « matière (territoire)
et du « contenu ou fonction » (milieu)4.
C’est sur ce dernier point que je peine à suivre Assunto, même si je suis assez séduit par son
néo-kantisme, qui rejoint le mien, tel que j’ai pu le développer dans ma théorie de
l’artialisation paysagère. Il me semble que cette détermination formelle ne prend pas
suffisamment en compte la dimension essentiellement esthétique du paysage et, surtout, elle
ne permet pas de dissocier clairement ce qui relève de l’environnement (ambiente), d’une
part, du paysage (paesaggio), d’autre part. Massimo Venturi Ferriolo, dans un ouvrage
majeur, Etiche del paesaggio, souligne que, chez Assunto, « ambiente ha due valori :
biologico e storico-culturale »5. Soit, mais je ne vois plus très bien, dés lors, comment
distinguer, à l’intérieur de la sphère « historico-culturelle » ce qui relève de l’environnement
et ce qui appartient, spécifiquement, au paysage. A cet égard, je suis tout à fait d’accord avec
Raffaele Milani, quand il souligne à son tour que « il paesaggio non s’identifica nemmeno con
l’ambiente circostante (environnement) spontaneo o manipolato. » Milani, comme Camporesi,
se réfère opportunément aux travaux de Turri, qui, dès 1974 (Antropologia del paesaggio),
insistait sur cette spécificité esthétique du paysage : « Ed è sempre Turri a precisare che nel
Cinquecento non vigevano il concetto e la percezione del paesaggio nel senso moderno del
termine (per lo più contemplazione disinteressata per i puri piaceri dello spirito). Vi dominava
invece il « paese », qualcosa di simile a quello che oggi diremmo territorio o ambiente, non
veramente appartenente alla sfera estetica, ma a quella più empirica di spazio antropico,
espressione della cosidetta cultura materiale »6.

***

Je ne me suis donc pas prononcé imprudemment, quand j’ai avancé, tout à l’heure, que la
philosophie italienne avait joué, dans ce domaine, un rôle majeur. Les textes de Turri (1974)
et Assunto (1976) ont été publiés il y a une trentaine d’années. A cette époque, la recherche
française était encore balbutiante (ne parlons pas de la « science » anglo-saxonne, figée et
comme pétrifiée dans son naturalisme invétéré). Lorsque, en 1978, j’ai publié Nus et
Paysages, où j’exposais ma théorie néo-kantienne, socio-transcendantale, de l’artialisation,
j’ai été accueilli avec un mélange d’incrédulité et d’hostilité. Les temps ont changé, dieu
merci, et cette théorie de la double artialisation, in situ (sur le terrain) et in visu (dans le regard
collectif), prend, en France, des allures de doctrine officielle, ce qui me flatte et m’agace à la
fois, car je perçois désormais les limites de ma thèse. Dans ma solitude théorique, j’ignorais,
dans les années 70, que j’avais, de l’autre côté des Alpes, de solides appuis ; mais, faute de
les connaître, je ne pouvais me référer qu’à Benedetto Croce.
Ces débats théoriques et sémantiques, si fondamentaux soient-ils, risquent pourtant de vous
paraître un peu fastidieux. C’est pourquoi, dans la dernière partie de mon propos, je vais les
illustrer par un exemple concret, celui de la verdolâtrie (verdolatria), l’idolâtrie du vert

4
Rosario Assunto, Retour au jardin. Essais pour une philosophie de la nature, 1976-1987, Paris, Les Editions de
l’Imprimeur, 2003, pp. 43-46.
5
Massimo Venturi Ferriolo, Etiche del paesaggio. Il projetto del mondo umano, Roma, 2002, Editori Riuniti, p.
132.
6
Raffaele Milani, L’Arte del paesaggio, Bologna, 2001, Il Mulino, pp. 33-34. Cet ouvrage fondamental est
actuellement en cours de traduction et paraîtra en France en octobre 2004, chez Actes Sud.

4
(idolatria del verde), qui vous permettra sans doute de mieux cerner la différence entre les
valeurs esthétiques (paysagères) et les valeurs écologiques (environnementales).
Pourquoi cette verdolâtrie contemporaine, particulièrement vivace en France ? Parce que le
vert renvoie au végétal, donc à la chlorophylle, donc à la vie ? Sans doute, mais est-ce une
raison pour ériger cette valeur biologique en valeur esthétique, cette valeur écologique en
valeur paysagère ? On pourrait citer nombre de peintres et d’ingénieurs (à la Direction des
Routes) qui jugent, au contraire, que le vert n’est pas une « bonne couleur ». Faut-il qu’un
paysage soit une vaste laitue, une soupe à l’oseille, un bouillon de nature ? Dans Le Roman
des jardins de France, Denise et Jean-Pierre Le Dantec dénoncent la « déqualification du
jardin en green ». « L’espace vert n’est pas un lieu, mais une portion de territoire
indifférenciée dont les limites se décident sur l’univers abstrait du plan. Plus d’histoire :
l’espace se moque du contexte comme de la tradition. Plus de culture : l’espace vert n’est
qu’un green aménagé selon les seules règles de la commodité ; l’art s’en trouve congédié, ou
réduit à « l’emballage ». Atopique, achronique, anartistique, l’espace vert n’a cure des tracés,
des proportions, des éléments minéraux et aquatiques, de la composition paysagère ou
géométrique. C’est un rien végétal dévolu à la purification de l’air et à l’exercice
physique »7.Yves Luginbuhl nous disait naguère, à Olot (Catalogne, novembre 2003), que
cette verdolâtrie gagnait désormais les pays dits « de l’Est », où les jardins ouvriers, institués
par le régime socialiste, devaient céder la place au green anglo-saxon, emblème de la société
« libérale »...
Permettez-moi de citer, de nouveau, mes collègues italiens, qui dénoncent, eux aussi, cette
verdolâtrie et la réduction du paysage au spazio verde. Raffaele Milani : « Il paesaggio non è
lo spazio, non è lo spazio verde, organizzato per le città di questi ultimi decenni »8. Massimo
Venturi Ferriolo, dans le bel article qu’il vient de consacrer à Rosario Assunto, et que je cite
dans sa traduction française : « Le vert, couleur employée dans les plans des urbanistes, n’est
qu’un terme dévoyé et stérile, qui ne possède pas du tout les mêmes contenus que le jardin et
le paysage. Assunto a raison de souligner ce problème : tous les lieux ont un caractère et c’est
dans cette optique qu’il faut œuvrer. On tend de plus en plus à parler de « vert » au lieu de
jardin et de paysage »9.
La verdolâtrie n’est pas récente, sa critique non plus. Carmontelle, dans Le Jardin de
Monceau (1779), remarquait déjà qu’un « vert trop immense et du même ton, attristerait notre
âme, qui ne désire que des impressions douces, vives et gaies. » Mais il aura fallu attendre
l’urbanisation et l’industrialisation massives au dix-neuvième siècle pour que se développe un
véritable culte, cette verdolâtrie, avec, à l’actif des grands jardiniers paysagistes du Second
Empire (Alphand, Barillet-Deschamps, auquel Luisa Limido vient de consacrer un ouvrage
magnifique10) la création de parcs à l’intention des citadins anémiés, ou, à l’initiative des
forestiers, celle du « musée vert » (selon l’heureuse expression de Bernard Kalaora), la forêt
de Fontainebleau. Mais, déjà, on voit poindre une certaine appréhension. Certains
commencent à s’inquiéter de cette verdolâtrie et du naturalisme forcené qui l’inspire. Si,
comme le prétend Baudelaire, la nature est « abominable », la « verdure », couleur naturelle
par excellence, se trouve prise dans la même exécration : « Je voudrais les prairies teintes en
rouge, les rivières jaune d’or et les arbres peints en bleu. La nature n’a pas d’imagination. »
Les Goncourt : « La nature pour moi est ennemie. La campagne me semble mortuaire. Cette
terre verte me semble un grand cimetière qui attend. » Et c’est dans la bouche de Chassagnol,
l’un des peintres de leur roman, Manette Salomon (1867), qu’ils placent cette diatribe :
7
Denise et Jean-Pierre Le Dantec, Le Roman des jardins de France, Paris, Plon, 1987, p. 261.
8
Raffaele Milani, op. cit., p. 32.
9
Massimo Venturi Ferriolo, « Le Reflet de la beauté absolue : l’éthique de la contemplation » in Rosario
Assunto, Retour au jardin, op. cit., p. 163.
10
Luisa Limido, L’Art des jardins sous le Second Empire. Jean-Pierre Barillet-Deschamps (1824-1873),
Seyssel, Champ Vallon, 2002.

5
« Moi... Oh ! tu sais, la forêt... j’ai horreur de ça, moi... et puis après, le reste... cette grande
étendue jaune et verte, cette machine qu’on est convenu d’appeler la nature, c’est un grand
rien du tout pour moi... du vide mal colorié qui me rend les yeux tristes... Sais-tu le charme de
Venise ? C’est que c’est le coin du monde où il y a le moins de terre végétale... »
Cette verdolâtrie trouve sans doute son expression la plus caricaturale et sa critique la plus
drôle, la plus corrosive, dans un monologue de Charles Cros, qui ne fut pas seulement l’un
des inventeurs du phonographe, mais aussi un écrivain particulièrement caustique, comme en
témoigne ce texte de 1880, La Journée verte, l’affreux dimanche à la campagne de
« L’homme vert », un employé parisien qui va, tout au long de cette journée, joliment
s’enverder. Car tout y est vert : le châle de Mme Oscar, le perroquet, qui ne cesse de crier
« pois verts ! », la guinguette badigeonnée en vert, la nourriture, veau à l’oseille, omelette aux
épinards, et « la salade, beaucoup de salade... » On reprend le train de Paris. Nouveau
cauchemar : « Une heure dans la gare en face d’une immense affiche de La Belle Potagère,
une affiche d’un vert-pomme à vous tuer les yeux ! » De retour, enfin... « Je me croyais
sauvé. A Paris, plus de campagne, plus de verdure ! Horreur ! La voiture enfile le boulevard
Haussmann. Tous ces arbres, à droite et à gauche... J’ai cru que je mourrais. Quand je suis
revenu à moi, j’étais dans mon lit, un prince de la science, une garde-malade, une sœur de
charité m’entouraient. La sœur met la main sur ma bouche pour m’empêcher de parler. Je me
révolte, je bondis. Devant mon armoire à glace, je recule à mon image. J’étais vert comme
une purée de pois. J’avais attrapé la jaunisse ! » Dix ans plus tard, Octave Mirbeau nous conte
l’histoire de Deux Amis, qui finissent par se brouiller, un soir, à cause du vert : « Il faudrait
enfin peindre la palissade. – Ah oui ! C’est ça ! Et comment la peindrons-nous, la palissade ?
– En vert ! – Non, en blanc ! – Moi, je n’aime pas le blanc. – Et moi, je déteste le vert. Le vert
n’est pas une couleur ! – Pas une couleur, le vert ? Et pourquoi dis-tu que le vert n’est pas une
couleur ? – Parce que le vert, c’est laid. »

***

Souvenir. Je suis en mission dans le nord de la France, à la fin des années 80. Un soir, dans
une salle vétuste, mal éclairée, je participe à une réunion, qui rassemble un certain nombre
d’élus locaux, des syndicalistes, des militants écologistes et de simples curieux. C’est une
région sinistrée, en raison de la fermeture des mines de charbon. Le paysage, que je viens de
traverser, paraît sinistré, lui aussi. Noir, à l’image du ciel, qui n’en finit pas de couler. On a un
peu trop bu avant la réunion, sans doute pour conjurer toute cette sinistrose. Je pense à Paris-
Roubaix, aux pavés sous la pluie, au grand Fausto Coppi, héros de mon adolescence... Un cri,
soudain ! Je sursaute ! J’ai dû m’assoupir un instant... Une voix de femme, là, dans la salle,
véhémente... Mais de quoi parle-t-elle ? Je vois seulement qu’elle proteste, qu’elle en en gros
sur le cœur... Ah ! il s’agit des terrils, ces tas de déchets noirs, collines sépulcrales... Je scrute
les visages, en face de moi, figés et comme hypnotisés... La femme, assez jeune, assez belle,
continue de s’indigner. Elle a la parole facile, mais un peu lourde, avec l’accent du nord, et je
comprends enfin... « Ils » (les « politiques ») veulent verdir les terrils, y planter du gazon,
comme à Bercy ! Cette diatribe a quelque chose de surréaliste... Les phrases se précipitent, de
plus en plus hachées, comme étranglées de rage et gorgées de chagrin... « Mais nous, on n’en
veut pas ! On n’en veut pas ! » Une voix d’homme intervient. « On est les Gueules Noires !
Pas les gueules vertes! » Suis-je, du fait de ma mission, identifié à l’une de ces « gueules
vertes », qui veulent verdir les terrils ? Je songe à Germinal, aux grandes grèves de l’après-
guerre... On s’est tous retrouvés au bistrot après la réunion. Ils n’aimaient pas la verdure, voilà
tout, pas celle-là, en tout cas. Il n’y a pas d’herbe dans la mine, le charbon est du végétal, mais
fossilisé. Et dehors, maintenant que les puits sont fermés, que les hommes ne peuvent plus
« descendre », ni les femmes « attendre », il n’y a que ces corons noircis et ces grands

6
monticules, qui valent bien toutes les « collines inspirées » de Barrès, pour rappeler le passé
glorieux de la classe ouvrière. Alors un Mont Vert, merci bien, Monsieur le Maire !

***

Il faut toutefois reconnaître que les écologistes ont contribué, avec une efficacité que j’ai
sous-estimée, à l’invention de nouveaux paysages, à leur redécouverte, leur réhabilitation. Les
marais, par exemple. Voilà une trentaine d’années, quand j’habitais Montpellier, dans le sud
de la France, on les accusait de tous les fléaux, insalubrité, moustiques, laideur et puanteur.
C’était, au point de vue touristique, un obstacle majeur, qu’on se devait d’éliminer sans tarder,
dans le cadre de l’aménagement du littoral. Trois décennies plus tard, je constate qu’en
Languedoc, mais aussi dans le Poitou et le Berry (la « France profonde ») les marais sont
désormais protégés, voire « sanctuarisés », non seulement pour leur patrimoine faunistique et
floristique, qu’on connaissait pourtant depuis longtemps, mais aussi pour leurs qualités
esthétiques, leur valeur paysagère, comme l’a montré le bel ouvrage de Pierre Donadieu et de
son équipe, Paysages de marais11. Notre regard a changé et c’est incontestablement aux
écologistes que nous devons cette mutation. Ils nous ont appris à voir d’un œil « éclairé » ce
qui, auparavant, nous paraissait insipide ou hostile. Même si je persiste à penser que les
valeurs écologiques (scientifiques) ne sont pas, en tant que telles, esthétiques, je dois admettre
qu’elles peuvent induire, directement ou indirectement, une vision paysagère.
Bien d’autres « inventions » écologiques sont venues enrichir notre sensibilité esthétique.
L’une des plus récentes, étudiée par Clément Briandet dans le golfe du Morbihan, est l’estran,
cette frange instable et fragile, que délimitent les deux niveaux, inférieur et supérieur des
marées. Longtemps perçue comme une zone ingrate, vouée à la vase et à la boue, elle devient
aujourd’hui, grâce à l’écologie, un laboratoire fabuleux de la vie et elle acquiert une valeur
paysagère qu’on lui refusait encore, voilà quelques années ; au point que l’on a pu parler
d’une « esthétique de la marée basse ». Et puisque nous sommes en Bretagne, n’oublions pas
la lande, considérée depuis toujours comme un « mauvais pays », le contraire d’un paysage,
et qui, dans le regard des Bretons, il est vrai désabusés par l’agriculture et l’élevage intensifs,
sans parler de la pollution visuelle et olfactive de leur environnement, prend une valeur
paysagère qu’on n’eût jamais imaginée au siècle des Lumières, quand Arthur Young,
traversant la Bretagne, se lamentait : « Des landes... des landes... des landes... » On peut
même se demander si la friche, honnie des paysans, n’est pas en train d’accéder à la dignité
esthétique, toujours grâce aux écologistes, même s’ils s’autorisent, à tort, des travaux de
Gilles Clément sur le « jardin en mouvement », puisque ce dernier n’est, en aucune façon, un
simple abandon aux déterminismes naturels. Sinon, pourquoi aurait-on besoin d’un jardinier,
« planétaire » de surcroît ?

Alain ROGER

11
Paysages de marais, sous la direction de Pierre Donadieu, Paris, 1996, Editions Jean-Pierre de Monza.

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