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REVUE

DES

ÉTUDES JUIVES

VERSAILLES

CERF ET C'"', IMPRIMEURS

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ÉTUDES JUIVES

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DK LA SUCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES

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in 2010 witii funding from

U ni ve rsity of Ottawa

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ISIDORE LOEB

Le

2 Juin

1892 s'est éteint,

après une douloureuse maladie,

le

regretté Président de la Sorlélé defi Elu/les ji/ives, M. Isidore Loel)

Il nous est impossible de retracer aujourd'hui, comme il convien-

drait,

sa carrière, si bien remplie : c'est un soin dont s'acquittera,

dans le prochain numéro de cette Revue, un ami dévoué (jui, pendant

plus de trente années, fut le témoin, le confident et l'admirateur de son

existence, tout entière consacrée au judaïsme et à la science. A cette

notice biographique sera jointe la nomenclature des diverses produc-

tions du savant que nous venons de peidre. On lira, plus loin, avec

émotion les paroles prononcées, à ses obsèques, au nom de la Société,

par M. Théodore Reinach, vice-président, et la poésie hébraïque com-

posée par notre collaborateur M. Joseph Halévy.

Il nous est doux de pouvoir dire à nos lecteurs que M. Isidore L"eb

continuera encore, après sa mort, à maintenir, par ses travaux, la réputation de notre Revue. Le prochain numéro contiendra un nouveau

chapitre, malheureusement le dernier, de ses études sur La Liilèraiure

des Pauvres dans la Bible ; il est intitulé : Les poésies hébraïques insé-

rées dans les parties de prose de ta Bible. Il nous laisse également des

documents très intéressants sur les Juifs d'Arles, de Marseille et sur-

tout de Carpentras, dont il avait commencé d'écrire l'histoire dans cette Revue. Enfin, depuis de longues années, il préparait deux grands travaux, qui, dans sa pensée, devaient être le couronnement de son

œuvre : l'un sur la calomnie du meurtre rituel, l'autre sur le Juif de Vkistoire et le Juif de la légende, dont il avait donné une courte esquisse

dans sa conférence, qui porte ce nom,

un substantiel sommaire

inttulé :

ouvrages, des matériaux considérables, en partie inédits. Nous tâche-

Il avait amassé, pour ces deux

et

Ré^exions sur les Juifs.

rons de les utiliser pour le profit de nos lecteurs.

En publiant ces mémoires et documents, ses amis ont conscience

d'obéir

à un des vœux les plus chers de notre érainent Président,

d'élever a sa mémoire le monument le plus durable et de continuer

la tâche à laquelle il s'était voué : la diffusion de

Judaïsme.

B

la vérité

sur

le

DISCOURS

PRONONCÉ SUR LA TOMBE DE M. LOEB

Par m. Théodore REINACH

Messieurs,

Au nom de la Société des Etudes Juives, je viens dire un der- nier adieu à notre cher président.

Pauvre Loeb! il n'aura guère joui de cette présidence qu'il avait

fallu en quelque sorte imposer à sa modestie. Mais si, officiel-

lement, il n'était notre chef que depuis quelques mois, en réalité il l'était depuis bien des années. Oui, depuis la fondation même de

notre Société, Loeb n'a pas cessé d'en être la cheville ouvrière, l'âme, le bon génie.

La Revue surtout était sa chose. Dès la première heure, il en avait accepté la direction, il l'avait marquée de son empreinte. Son zèle, son activité, son caractère bon et conciliant n'eurent pas tardé à lui assurer le concours de tous les savants com[)étents et à

laire de notre recueil (il est permis de le dire) le premier de ce

genre qu'il y ait en Europe. 11 ne se contentait pas de la besogne

matérielle si absorbante cependant d'un rédacteur en chef:

il était lui-même le collaborateur le plus actif et le plus brillant

de sa Revue. Sur près de cinquante numéros que nous avons déjà

publiés, il n'en est pour ainsi dire pas un seul où son nom ne soit

représenté soit par un bulletin bibliographique, soit par quelque

courte note, pleine de faits et d'idées, soit par un de ces grands

mémoires, si remarquables par la sûreté de l'érudition, l'origina-

lité des vues, la ferme élégance du style. Que de docnments iné-

dits, d'un intérêt primordial, il a ainsi exhumés et commentés

dans ces douze années! que d'anciennes erreurs il a redressées !

que de nouveaux jalons posés pour l'histoire, que de perspectives

ouvertes à la pensée !

Cet immense travail d'analyse appelait un i)rochain travail de

synthèse. Isidore Loeb était désigné pour doter la litt(''rature his-

torique Irançaise d'un ouvrage qui lui manque encoi'e: une histoire

définitive des Juifs depuis leur dispersion. Il en avait conçu le

projet : le i)lan était tracé, le traité signé avec l'éditeur, qnelques chapitres achevés; il se pr(''0ccupait déjà de l'illustration. C'est

alors que Loeb fut arrêté [)ar un scrupule vous reconnaîtrez sa

rare conscience de savant: l'histoire des Juifs du Moyen-Age lui

paraissait si intimement liée à celle des nations chrétiennes et mu-

sulmanes parmi lesquelles ils ont vécu, qu'avant d'écrire celle-là,

DISCOURS PRONONCli: SIH J.A T0.MI5K DE M. LOEB

111

il voulut encore approfondir celle-ci. 11 renferma son manuscrit sous triple clet, et cet écolier de quarante-cinq ans se remit à ap- prendre riiisfoire du Moyen-Age, non pas, vous le pensez bien, dans les manuels courants, mais dans les ouvrages spéciaux les

plus détaillés, les plus autorisés. Puis, ce scrupule apaisé, il lui en survint un autre : Le Judaïsme méiliéval et moderne i)lorige par toutes ses origines dans le judaïsme biblique ; comment expliquer

l'arbre sans avoir scruté toutes les racines? Loeb savait sa Bible par cœur ; cela ne lui suffisait pas. Il voulut reprendre, la plume

à la main, Tœuvre colossale de critiqu(! que l'exégèse protestante a

depuis un demi-siècle accumulée sur la Bible, en vérifier les fon-

dements, en compléter et en réviser les conclusions. C'est à ces

préoccupations nouvelles de notre ami que nous devons ces ar- ticles récents, d'une science si pénétrante et si hardie, sur « la lit-

térature des Pauvres » dans les Psaumes et les Projihètes. Qui

peut dire quelle suite l'avenir réservait à ce brillant début ? Qui sait si Loeb n était pas destiné à renouveler dans bi(-n des parties

l'histoire ancienne du judaïsme, comme il pu a renouvelé l'iiistoire moderne ? Hélas ! La mort impitoyable ne lui a pas permis

d'achever son œuvre. Jusque-là, jusqu'à hier, ni la fatigue ni la

maladie ne l'avaient ai'rèté ; encoi'e dans les angoisses de la crise

su[)rème il songeait à notre Revue, à nous, à ses recherches, et

comme l'empereur romain, il est mort debout et Messieurs, je ne vous ai fait entrevoir qu'un coin du vaste do-

maine que M. Loeb avait fait sien. D'autres vous ont parlé et vous

parleront des services éminents qu'il a rendus à l'Alliance israélite,

au Séminaire, à toutes les œuvres de charité et d'éducation juives.

11 semble vraiment que chacune de ces tâches eût sulfire à une vie entière, et que nous n'ayons pas perdu en lui un homme, mais

toute une phalange. Le secret de cette inépuisable et féconde acti-

vité, c'est dans le caractère de notre ami qu'il le faut chercher. On

a dit que les grandes pensées viennent du cœur :

tences belles et bien remplies.

Si Loeb a

pu

cela est vrai

aussi de toutes les gi amies œuvres, de tout ce qui fait les exis-

tant de

suffire à

devoirs, s'il s'est ainsi multiplié, dépensé, prodigué sans compter, c'est qu'il était soutenu par trois nobles et généreuses affections qu'il n'a jamais séparées dans sa pensée: l'amour du judaïsme, l'amour de la justic^^, l'amour de la vérité. Lœuvre littéraire,

administrative, lédagogique, philanthropique, tout cela n'est que

Teffet ; la cause, c'est la passion du bien, c'est l'esprit de sacrifice

et de dévouement : voilà la source jaillissante d'où ont coulé tant

de belles pages et tant de bonnes actions.

M. Loeb était si modeste que même devant sa tombe on éprouve

quelque pudeur à dévoiler tous ses mérites. 11 me semble le voir encore m'arrètant d'un geste à la fois suppliant et familier, et me

dite : « Ne parkms pas de cela, je vous en prie ! » N'en parlons donc plus, mts chers amis, mais pensons- y souvent, pensons-y

IV

ÉLÉGIE SUK LA MORT DE M. LOEB

longtemps. Le meilleur flloge d'an tel homme ce sont les larmes

de tous cenx qui l'ont connu; le plus bel hommage que nous

puissions rendre à sa mémoire, c'est d'achever ce qu'il a com-

mencé, c'est de ne laisser péricliter aucune des œuvres auxquelles

son nom restera indissolublement attaché.

Mon cher Loeb, au nom de tous vos collaborateurs, au nom de

tous vos amis, une dernière fois merci et adieu !

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LE FOLK-LORE JUIF

DANS LA CHUONKJUE DU SCHEBËT lEHUDA D'IBN YEKGÂ

De toutes les chroniques hébraïques consacrâmes à l'histoire des

Juifs au moyen âge, la plus originale et la plus vivante est celle

qui porte le nom de Schébet lehuda (Verge de Judaj et dont la

première rédaction, datant du milieu du xv« siècle, a pour auteur

un rabbin espagnol du nom de Juda ibn Verga '. Dans sa forme

actuelle, l'ouvrage a été rédigé et augmenté par Salomon ibn

Verga, avec des additions de son tils Josef. Il s'est fait un peu au

hasard, et présente plusieurs fins provisoires, qui se font remar-

quer par l'entassement de récits sans suite et sans numéros, et,

de plus, dans l'exposé des faits, il ne suit pas l'ordre chronolo-

gique. Malgré la confiance, quelquefois exagérée, que l'illustre et re-

gretté H. Graetz mettait dans les récits que les chroniqueurs juifs du moyen âge, comme tous les chroniqueurs de cette époque, re-

cueillaient et transcrivaient sans aucune critique, il a cependant

remarqué lui-même que notre recueil contient un certain nombre

de récits qui ne méritent pas une confiance absolue *. Nous irons

beaucoup plus loin et, pour les raisons que nous avons exposées

ailleurs* ou que nous allons exposer ici, nous croyons que les

morceaux signalés par Graetz et un grand nombre d'autres mor-

Voir rintroduction de Touvrage. Toutes nos citations du Schébet lehuda seront

faites d'après l'édition hébraïque de Wiener, qui a publié également une traduction

de cet ouvrage et ses rapports avec

allemande de l'ouvrage. Sur le caractère

d'autres chroniques juives, voir notre Josef Haccohen et les chroniqueurs juifs (Paris, 1888). p. 70 à 76, et p. 99 à 103.

tome VIII, édition, p. 128, et quatrième note de la

' Graetz, Gesch. d. Juden,

fin du volume, n" I (principalement p. 419).

n" 8, sur le récit p. 115-122 (le

Klorentin).

Les doutes de Graetz portent sur le

roi Alfonse et Thomas), et sur le 41 (pape Marco

* Voir notre Josef Huccohen, etc., p. 71.

T. XXIV, N° 47.

1

2

RF.VUR DES ÉTUDES JUIVES

coaux encore n'ont aïKîun fondement liistoriqiie et sont de la lé-

gende pure. Les récits véritablement historiques ne forment, en

réalité, qu'une faible partie de notre ouvrage '.

Les arguments que Graetz fait valoir contre le n° 8 et contre le

récit des pages 115-122 valent également contre le n° 7. Comme

le n" 8 et les p. 115-122, les faits racontés

au 7 sont censés se

passer sous un roi Alfonse ; le savant Thomas du n° 7 joue éga-

lement un rôle prépondérant aux p. 115-122, et, enfin, dans ce nu-

méro, comme au n" 8 et aux p. 115-122, on adresse aux Juifs le

reproche de faire trop de luxe et celui de s'enrichir par le prêt à intérêts. Outre qu'il faut noter cette ressemblance entre les

trois morceaux, il est important de remarquer que ces deux re-

proches - n'ont probablement pas été adressés aux Juifs de Castille

avant les douloureux événements de 1391, et que, par suite, ils

n'ont pas été exprimés par ou sous un roi Alfonse de Castille, comme l'indiquent nos trois textes, puisque depuis Alfonse XI (1312-1350) jusqu'à l'époque de l'expulsion des Juifs de Castille

le début

(1492). i! n'y a

plus eu de roi Alfonse en Castille (cf.

du 11'^ 10 et n'' 29, p. 48). Le même l'oi Alfonse du n° 7 ordonne que les Juifs portent la rouelle rouge (p. 12), et cependant la

rouelle rouge paraît n'avoir été introduite en Espagne qu'après

1391 3.

Notre livre contient un grand nombre d'autres morceaux dont

le caractère historique est des plus douteux. Le dialogue de don

Pèdre l'Ancien avec Nicolas de Valence (p. 53, suite du n'' 32)

porte tous les caractères de la légende ; ce Pèdre l'Ancien était si

peu connu, qu'à la page 74, n°40, on met sous son règne la con-

troverse de Moïse Nahmani avec Pablo*, tandis que cette contro-

verse eut lieu à Barcelone en 1203, sous le roi Jayme d'Aragon,

et qu'il n'y avait pas, à cette époque,

Deux autres controverses sont mises, par notre livre, sous Al-

la première pourrait, à la

de roi Pèdre en Castille.

fonse de Portugal (p. 01 et p. 108) ;

' (>e sont principalement les n"' 4, ÎJ,

G (copiés sur une chronique des rois d'Es-

pagne), 10, 11, 18 à 28 (c'est le groupe liistorique

le plus compacte du livre), 30,

35 (?), 37,40, /|3, 47 à 49, puis les articles consacrés ù l'expulsion finale d'Espagne

et du Portugal, et enlin les extraits de Semtob Sonsola, p. 112 à W6. Sur les articles

consacrés au prétendu meurtre rituel, voir plus loin. Sur les n" 18 ii 28, voir noire

étude L's expulsions des Jnifs de France au riv xil'cle, dans la Jubclsrhrift consa- crée à il. Graetz, Breslau, 1887.

* (Ju au moins le premier, pour lequel Graetz a déjà fait cette observation.

* En 1412, pendant la minorité de .luan II ;

Graetz, ^'III,

éd., p, 109; cf.

le

4',t du Hrht'het Jehiida. Altouse \ le Sage (1232-S4) avait déjà parlé do la néces- sité d'imposer un signe extérieur aux .luils, mais sans marquer la couleur; Graetz,

Yll, édit., p, 129. Cf. Ulysse Uobert, dans Jievttc , VI, p. "J2-y4.

* i'aulus Ghrisliani,

LE l'OLK-LORE jriF

3

rigueur, se placer ilans lo Portugal, sans qu'on puisse dire sous

quel Alfonse do Portugal elle aurait eu lieu, mais il est Lien évi-

dent qu'elle ne contient absolument rien d'liistoru|ue, et de plus,

un mot qu'elle attribue à Alfonse de Portugal (n7û'^''pni Nb nn^n

'iir:-;3

ûN -'Zi, p. 64) est attribué, p. 16, au roi Alfonse d'Espagne

(de Castille) de notre n" 7. Dans le second passage (p. 108), le roi

reproche aux Juifs leur luxe, exactement comme le fait le roi

Alfonse d'Espagne (Castille) au n" 7, et, en outre, la mention de

Tolède (p. 109, ligne 3) semble prouver que l'entretien a lieu en Castille, et non dans le Portugal'. Nous reviendrons plus loin, dans le chapitre consacré à la calomnie du meurtre rituel, sur le

roi Manoel de Portugal, qu'on s'étonne do voir placé en tête du

12, Nous avons déjà fait remarquer ailleurs - que le

n" 40,

consacré à la controverse qui eut lieu à Tortose en 1413-14,

sous la présidence de l'antipape Benoît XIII (Pedro de Luna), malgré ses allures de procès-verbal, contient cependant, à côté

des renseignements véridiques qui forment la plus grande partie de ce numéro, quelques éléments d'un caractère douteux, et l'on

trouvera plus loin, dans les citations que nous empruntons à ce

morceau, d'autres passages que nous n'avions pas signalés et qui

sont moins de l'histoire que de la légende. Graetz s'est donné du

mal, et nous aussi, pour identifier le pape Marco Florentin du

41. Graetz veut y voir le pape Martin V-', nous avons cru y

trouver un doublet, très peu ressemblant, de l'antipape Be- noit XIII ''. On comprendra ces divergences par ce seul fait qu'au

début du morceau, le pape Marco Florentin semble être un pape

italien qui vit à Rome dans les États pontificaux, tandis que,

dans le corps du morceau, le pape s'entretient, avec des députés

des Juifs espagnols, sur des questions relatives, en grande partie,

à la situation des Juifs espagnols (p. 79 et suiv. ^), et qu'à la fin

([). 83) on voit apparaître la reine do Castille, non point comme la souveraine d'un pays éloigné, mais, à ce qu'il nous semble, comme

la voisine du pape''. Ce môme pape, du reste, parle comme un

' Du reste, le Hchalschdet kacrabbaîa, édition de Venise, 1587, f' H2 a, porte, pour

ce fait, Alfonse d'Espagne, et non Alfonse de l'orlugal. Lauteur a dû trouver cette leçon dans un manuscrit.

* Noire article sur

la édition du

vol. VJII de Tllistoire

des Juifs, de Graetz,

dans Bévue des Etudes juives, XXI, p. 149-153.

» Graetz, tome VIII. 2" édit,, p. 129.

* Notre Josef Harrohen, etc., p. 74.

' Ils s'enrichissent par le prêt à inlérêls ; restitution des intérêts perçus,

^ Nous convenons, cependant, qu'à la rigueur les Juifs espagnols qui paraissent devant le pape peuvent être considérés comme des députés juifs venus d'Espagne à Rome. Ce n'est pas l'impression que nous fait le morceau, mais nous ne pouvons pas

donner une démonstration rigoureuse de notre opinion. Nous pouvons seulement faire

4

REVUE DES ÉTUDES JUIVES

ignorant d'un certain seigneur de Médie, nommé Ilaman, qui vou-

lut une fois exterminer les Juifs et finit par être pendu (p. 79). Ce

sont des traits suffisants pour considérer tout le morceau comme de pure imagination. Ajoutons, enfin, que souvent on sent, dans

nos pièces, l'arrangement et le parti-pris littéraire. L'histoire du

moine ennemi des Juifs, qui se perd en tenant des propos libres

à la reine (n° 44, p. 87), est évidemment imitée du livre d'Esther ;

nous signalerons plus loin des emprunts du même genre faits au même livre, il s'en trouve jusque dans le récit, parfaitement his-

torique, de la chute de Gonzalo Martinez f lOV Nous réservons

quelques autres observations du genre de celles qu'on vient de

lire pour le chapitre que nous consacrons plus loin aux. accusa-

tions de meurtre rituel.

Les observations qui précèdent nous permettent de dire dès à présent qu'en général, les controverses religieuses ou théologiques

de notre livre, à part celle du 40 (colloque de Tortose), sont

fictives. Les personnages juifs qui y sont désignés sont proba-

blement tous historiques, on les a fait intervenir parce qu'ils

étaient connus et sans se préoccuper autrement de la vraisem-

blance, ni surtout de la chronologie. C'est ce qui fait que Fidenti-

fication de ces personnages, comme l'a essayée Graetz et comme

nous l'avons essayée aussi en partie ', est si difficile et peut sou- vent paraître une recherche vaine. Les chrétiens tels que l'illustre

Thomas et le non moins illustre Versorès, qui interviennpnt dans

nos récits, nous paraissent être des personnages fictifs. On verra

aussi, par la suite de cette étude, que notre livre contient encore une foule d'autres matériaux qui appartiennent à la littérature

des contes populaires et non à celle de l'histoire. Et justement,

ce qui fait le grand intérêt du Schébet lehuda, c'est qu'il nous

donne, outre de précieux renseignements historiques, une col-

lection non moins i)récieuse de contes populaires et de documents

apocryphes. Les documents sont tous, à ce que nous croyons,

d'origine chrétienne '; les contes, au contraire, sont le i)lus sou- vent d'origine juive. Notre ouvrage est donc, en grande partie.

remarquer que le pape est pxiraordinairemeni bien au courant des alFaires d'Espague,

et que lui et la reine prennent, au sujet des Juifs d'Espa^Mic, des mesures qui ne

seraient pas de leur ressort ou ne les refrarderaient pas (reddition des iniérOts décidée

par le pape, renversement d'une synajjjo^'-ue décidée par la reine), si le rédacteur du

morceau ne pensait pas à l'époque de la régence de la reine Calalina, qui est aussi

l'époque de Benoit XllI.

' (iraelz, VllI, note 4, et notre Josef Harcohcn.

* Les deux lettres de Tiius, la correspondance du roi avec Versorès, le discours tenu aux Honiains par un Juil de Jérusalem (n" l'i). I/liiilirou de ce discours, pcut-

ôtre traduit du latiu par uu chrétien (voir p. 3îi, ligues G-y), est des plus curieux.

LE FOLK-LORE JUIF

M

un recueil du foik-lnre des Juifs d'Espagne. Dans les pages qui

vont suivre, nous avons rëuni et commenté, quand il était néces-

saire, la pluiiart des idées et contes [)oi)ulaires qu'il contient. Sans

parler de l'iiitérét que cette étude présente par elle-même, sur- tout à une époque où les travaux sur le folk-lore ont pris une si

grande extension, nous croyons qu'il est bon de restituer leur

caractère de légendes à des récits qu'on prenait à tort pour de

l'histoire. On touchera du doigt, plus loin, l'utilité de pareilles

recherches.

Les Rois et leur Cour, les Papes.

Parmi les personnages que notre chronique met le plus souvent

en scène, le roi tient le premier rôle. C'est, bien entendu, un roi

de convention et de théâtre, une sorte de compère chargé de me-

ner l'action et de l'égayer. Le roi est, en général, éclairé et même légèrement sceptique ; il se montre bienveillant pour les .Juifs, les

protège contre le fanatisme et la jalousie du peuple, et parle de la

bêMse ou de l'ignorance de ses sujets avec une liberté étonnante

(voir,

par exemple, n° 7, p. 1 et 12) ; il vante la sagesse des Juifs

(|)ar exemple n" 8, p. 25, et suite du 32, p. 54), les excuse de

rester attachés à leur foi (n° 7, p. 16), malmène leurs adversaires

(n" 13, suite du n» 32). Pour lui, tout ce qu'on dit contre les Juifs

est mensonge, calomnie, inspiré par le préjugé, la sottise, la haine

et Tenvie (n'''* 13, 44, 63). Dans les histoires de meurtre rituel rap-

portées par notre chronique, le roi prend invariablement le parti des Juifs et confond leurs accusateurs. Cela va si loin, que sou-

il a peur de devenir suspect à ses sujets (n° 7, p. 7), et efltéc-

vent

tivement les chrétiens ne se gênent pas pour dire que si les rois

protègent les Juifs, c'est qu'ils tirent