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Adrien Houngbedji

Il n’y a de richesse
que d’hommes
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ADRIEN HOUNGBÉDJI
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Version n° 9

IL N’Y A

DE RICHESSE

QUE D’HOMMES

L’Archipel

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ISBN x-xxxxx-xxx-x

Copyright © L’Archipel, 2005.

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À mes parents.

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Avant-propos

De nombreux défis assaillent le Bénin. Considérables, ils exigent une


farouche participation de chacun de ses enfants.

Tout au long de sa vie tumultueuse, notre pays nous a parfois fait rêver.
Le génie de son peuple et sa capacité à transcender les contradictions nous
ont souvent surpris.

Des moments de gloire, motifs de fierté légitime, ont jalonné notre


Histoire. Ils auraient pu être les rampes de lancement de notre
développement.

Ma démarche, analytique et prospective, s’inscrit dans le cadre d’un


devoir de mémoire. Elle invite citoyens ou dirigeants politiques à être plus
exigeants pour créer les conditions propices à l’avènement du bien-être de
tous.

Deux rendez-vous historiques, survenus au cours des trente dernières


années, nous ont fait espérer un changement qualitatif significatif dans la
vie de nos populations en proie à une extrême pauvreté : la Révolution du
26 octobre 1972 et la Conférence nationale des Forces vives de février
1990. L’examen de ces deux événements majeurs permet de mieux
appréhender les rapports du peuple béninois à son destin, et les raisons de
la spirale de défis et d’incertitudes découlant du mode de gouvernance du
pays.

Mon propos n’est pas de refaire l’Histoire. Il est de faire le compte des
réformes mises en œuvre aux plans politique, économique et social, depuis
trente ans. Il est d’en faire le bilan, de mesurer leur impact sur la vie réelle
de nos populations, afin d’en tirer quelques leçons.

Car mon objectif est de partager la certitude que nous avons des raisons
d’espérer tant sont grandes les richesses de notre peuple.

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I.– Si c’était à refaire…

« Pour qui tend convenablement


sa voile au souffle de la Terre,
un courant se décèle qui force à prendre
toujours la plus haute mer ».

Pierre Teilhard de Chardin,


Le Milieu divin (Éditions du Seuil).

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Deux événements majeurs ont marqué ma génération, celle des
sexagénaires africains : l’accession aux indépendances et la confiscation
des libertés. Les hommes portés au pouvoir dans les années 60 n’ayant
généralement pas perçu l’étroite relation entre l’État de droit et le
développement ont trop souvent instauré des régimes autocratiques.

D’où l’engagement de certains d’entre nous dans une lutte périlleuse


pour que vive la liberté.

J’appartiens à ce groupe qui, malgré un contexte international de


« guerre froide » favorable aux pouvoirs « forts », et au prix de dures
épreuves – parfois vécues dans l’anonymat et l’indifférence – n’a jamais
renié ses convictions de jeunesse ; assuré que les droits de l’Homme, la
liberté, l’initiative privée et la solidarité sont inséparables du progrès. J’ai
payé un lourd tribut. Mais je ne regrette rien. Non seulement le combat
livré, avec d’autres, fut profitable à notre pays, mais il prit fin sans drame à
l’issue d’une Conférence nationale qui scella la réconciliation des Béninois
et fit du Bénin un modèle envié de démocratie.

Maintenir le cap est l’un des défis majeurs des prochaines décennies.

Aussi loin que je remonte dans mon enfance, j’ai toujours voulu servir
mon pays. Mon père fut l’artisan obstiné de cette vocation, au point d’en
faire un sujet de constante préoccupation. Simple agent des douanes, il ne
comptait pas parmi l’élite du Dahomey. Il nourrissait pour son fils de
grandes ambitions, non pas à la dimension des Lamine Guèye, Apithy,
Houphouet Boigny et Senghor, héros politiques de son temps. Mais à la

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mesure des événements et des mutations dont il était le contemporain, et de
la compréhension qu’il en avait.

En ces temps-là, l’indépendance n’était pas l’idée la mieux partagée.


Aussi mon père ne pouvait-il imaginer que le Dahomey deviendrait bientôt
un État souverain, libre de ses actes, maître de son destin. Pour lui, rien ne
surpassait la fonction d’Administrateur des colonies. Son désir le plus
ardent était de me hisser à la hauteur d’un Félix Éboué1. Il admirait son
aptitude au commandement, son ardeur au combat, son dévouement à la
patrie.

Je dois l’admettre : j’ai été instruit, dès mon jeune âge, dans cette vision.

J’avais huit ou neuf ans lorsque mon père commença à m’inculquer le


sens du service public. C’est quand j’entrepris mes études secondaires, que
les notions dont il m’instruisait prirent leur sens véritable.

Le hasard fit, en effet, qu’au lycée Victor Ballot de Porto-Novo, où


j’étais admis et où toutes les classes sociales se trouvaient mêlées, je
partageais mon pupitre avec Catherine Bonfils, la fille du Gouverneur du
Dahomey. Nous avions onze ans. Je fus reçu, avec d’autres camarades de
classe, dans le palais de son père où je jouais parfois le jeudi. J’étais trop
jeune pour comprendre les réalités du pouvoir. Mais je découvris peu à peu
ce qui signifiait le service de l’État. Jusqu’à un mémorable 14 juillet où,
assistant pour la première fois au défilé, je pris la résolution de suivre la
voie tracée par mon père.

Enfantillages ? Peut-être ! Mais les impressions d’enfance contribuent


souvent à forger le caractère des hommes. À partir de cet instant, je
m’appliquai à découvrir que, derrière les signes extérieurs de l’appareil
d’État, se déployaient le caractère multiforme du pouvoir, la diversité et
l’ampleur des tâches que remplissaient les représentants de l’administration
coloniale, la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers. Bref,
la grandeur du service public.

1
Né à Cayenne en 1884, mort au Caire en 1944, Félix Éboué a été le premier Noir
Gouverneur des colonies, d’abord à la Guadeloupe (1936) puis au Tchad (1938). Il s’est
rallié aux Forces françaises libres dès 1940. Il est devenu alors Gouverneur général de
l’AEF.

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J’ai poursuivi mes études secondaires, illuminé par l’idée que je serais
un jour Administrateur des colonies. Mais, au moment où j’atteignais la
classe de seconde, la France, secouée par d’incessantes crises
gouvernementales, fit de nouveau appel au général de Gaulle. C’était en
1958. Les discours prononcés par « l’homme de Brazzaville », l’adoption
de la Constitution de la Vème République, annoncèrent aux Africains que
leurs pays pouvaient, s’ils le voulaient, revendiquer la pleine souveraineté,
nationale et internationale.

À grandes causes petits effets ! Le vieux rêve de mon père qui servait
d’échafaudage à mon ambition s’écroula. Devenu bachelier alors que mon
pays accédait à l’indépendance, je choisis les études juridiques, car elles me
paraissaient les mieux adaptées à ma nature profonde. Ainsi, à l’automne
1961, je m’inscrivis au « Panthéon », siège de l’ancienne Faculté de Droit
de Paris, et à l’École nationale de la France d’Outre-mer, avant d’intégrer,
plus tard, l’École Nationale de la Magistrature.

Le Quartier latin, la montagne Sainte-Geneviève, l’Odéon, le Panthéon,


le Jardin du Luxembourg, les bistrots où les jeunes de ma génération
reconstruisaient le monde jusqu’à une heure avancée de la nuit, n’eurent
bientôt plus de secrets pour moi. Époque bénie où mon unique souci était
de réussir mes examens afin d’embrasser le métier de juriste, plus noble
que tout autre à mes yeux, car il consistait à défendre les faibles contre les
entreprises des forts.

Je sortis major de l’ENM, pourvu d’un doctorat d’État qui m’ouvrait la


porte des carrières juridiques et bien décidé à rentrer au plus tôt dans mon
pays qui effectuait ses premiers pas d’État souverain.

Mon insertion dans la vie professionnelle fut tumultueuse, car les


premières fonctions auxquelles je fus nommé me placèrent aussitôt au cœur
du débat : cette lutte implacable que se livraient raison d’État et État de
droit, et dont l’issue était déterminante pour l’avenir de nos pays.

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État de droit ou raison d’État ?

Le 30 novembre 1967, j’arrivais à Cotonou rempli d’espoir et bercé


d’illusion.

La réalité me rattrapa. Dix jours après mon retour au Bénin, un coup


d’État militaire renversait le général Christophe Soglo, lui-même issu d’un
putsch. À peine installé, le nouveau Gouvernement manifesta la volonté de
remettre le pays à l’endroit, en déclarant la guerre à la corruption. Emporté
par son élan, il prit la décision de créer un Tribunal militaire d’exception
chargé de juger les actes de prévarication. Cette juridiction était composée
d’un magistrat président, de huit officiers assesseurs et d’un magistrat
commissaire du Gouvernement faisant office de ministère public. Le
nouveau régime chercha un jeune pour assumer ces délicates fonctions. Je
fus choisi.

J’avais 25 ans.

Dans le pays, la tension était à son comble. La vie quotidienne était


rythmée par des arrestations sans nombre de hauts fonctionnaires,
d’administrateurs et d’officiers. Impossible de dire si la volonté de nettoyer
les écuries était le seul mobile, ou si des règlements de compte avaient pris
le dessus. La campagne de moralisation de la vie publique lancée par le
Gouvernement semblait bénéficier de l’assentiment de la population.

Les deux premiers cas déférés furent instruits et jugés sans accroc et je
pus soutenir l’accusation sans autre contrainte que ma conscience. Le
troisième fut l’épreuve de vérité. Il s’agissait de juger l’intendant des

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Forces armées, le Commandant Chasme. Officier, il comparaissait devant
ses pairs. Garde des sceaux trois semaines auparavant, il avait lui-même
signé le décret de nomination des membres du Tribunal.

La seule et unique pièce de son dossier était une lettre du Gouvernement


demandant au ministère public de le faire comparaître. Mon embarras fut
d’autant plus grand que la procédure imposée était celle du flagrant délit. Je
sollicitai des instructions écrites. Elles vinrent sans tarder. Je devais
requérir vingt ans de réclusion contre le présumé coupable ! L’audition de
témoins auquel je fis procéder publiquement pour étayer l’acte d’accusation
fit apparaître qu’aucun acte de corruption n’était prouvé. Je fis suspendre la
séance et informai le Gouvernement que je demanderais la relaxe. L’ordre
de requérir 20 ans fut a confirmé ; Chasme devait être condamné au nom de
la raison d’État.

Je décidai de ne pas céder ! Au nom de l’État de droit.

À la reprise de l’audience, je donnai lecture des instructions du


Gouvernement, et requis l’acquittement. La défense constituée par la quasi-
totalité des avocats du Bénin et du Togo s’engouffra dans la brèche ! Après
une demi-heure de délibération, le Tribunal rendit son verdict : 20 ans de
réclusion ! En sortant du prétoire, j’eus le sentiment du devoir accompli et
la certitude que ma carrière, à peine commencée, venait de prendre fin. Ma
démission fut instantanée.

L’affaire fit grand bruit. L’opinion s’émut qu’un homme puisse être
condamné sans preuve. Le Gouvernement y perdit de son crédit, et la
juridiction de son prestige. D’autant plus qu’au lendemain de ma
démission, le président rendit lui-même son tablier. Le Tribunal fut aussitôt
dissous, et les condamnés libérés.

Pour ma part, abandonnant la magistrature, je rejoignis le barreau pour y


conduire une carrière d’avocat.

Que retenir de cette parenthèse ?

D’abord, que chaque fois que l’État choisit de s’écarter du chemin du


droit ou de tordre le cou à la loi, il « sort de la route ». Il devient un danger
pour la Nation. Cette épreuve m’a conforté dans l’idée que l’État de droit,

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la justice et les droits de l’Homme sont des valeurs sacrées qui doivent
rester au cœur de la pensée et de l’action des dirigeants.

L’État de droit, dans l’acception la plus noble du concept, est et reste le


meilleur antidote contre les excès déstabilisateurs, le rempart contre les
tentations autocratiques. Cette épreuve m’a confirmé dans le sentiment que
le combat pour son triomphe exigeait de lourds sacrifices dans des pays en
prise avec les luttes idéologiques, exposés à la guerre froide divisant la
planète en deux blocs antagonistes.

J’ai retenu, aussi, que servir l’État ne signifie pas plier devant lui. Un
fonctionnaire n’est pas un automate programmé pour être aux ordres, sans
esprit de discernement, sans liberté d’initiative, sans responsabilité, sans
créativité. Son éthique se confond avec celle de l’homme. C’est par rapport
à cela que je me suis insurgé contre ce qui m’était apparu contraire aux
droits de la personne humaine au cours de mon incursion dans les arcanes
de la fonction publique.

Insurgé contre la raison d’État, pour l’État de droit !

J’ai appris, enfin, qu’il est bon de « larguer les amarres » quand le cœur
n’y est plus. Quand la conscience et le devoir vous commandent de partir.
Inutile, alors, de se cramponner à un poste, à une fonction, en ne supputant
que son profit personnel, en ne caressant que ses intérêts égoïstes. Dans les
conditions qui étaient les miennes, face à des tournants cruciaux, la
démission me renvoyait à une échelle des valeurs face à laquelle je ne
pouvais, en aucune manière, et sous aucun prétexte, faire prévaloir les
avantages, petits ou grands, de ma fonction.

Adieu la magistrature !

Ma carrière d’avocat commença le 8 août 1968. Mon cabinet était


spécialisé dans les affaires commerciales, ce qui ne m’empêcha pas de
garder un œil sur les dossiers criminels.

Plusieurs grands procès allaient marquer l’époque. Ils me trouvèrent aux


premières loges comme défenseur. On me distingua. Ma réputation, sinon
ma renommée, grandirent rapidement. Je devins le jeune avocat dont on
sollicitait volontiers les services et les conseils.

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Survint l’affaire Gbikpi. Ce compatriote était accusé d’avoir fait
assassiner son épouse par amour pour sa maîtresse. L’opinion publique
était acquise à l’application de la peine capitale, requise par le ministère
public.

À chacune des audiences, le Palais de justice de Cotonou était plein à


craquer. Je disposais d’un auditoire de choix pour mon examen de passage.
J’entendais le réussir. Je mis donc un soin particulier à la préparation et à la
présentation de ma plaidoirie. En sauvant la vie de mon client, qui écopa
d’une peine de quinze ans de prison, je donnais une forte impulsion à ma
carrière.

Ensuite, je fus mobilisé par le procès des personnes accusées du meurtre


du gardien du docteur Vogler, médecin bien connu à Cotonou. Six hommes
ayant cambriolé sa villa se retrouvèrent sur le banc des accusés sous
l’inculpation d’assassinat. M’étant fait une réputation d’avocat des causes
difficiles, je fus commis pour assurer la défense du chef de bande. Tout
plaidait contre les prévenus, tant le crime était horrible.

Mais, ancré dans ma conviction que le pire des criminels a toujours droit
à une défense, j’acceptai de prêter mon assistance à cet homme en détresse.
Les accusés furent reconnus coupables d’assassinat et condamnés à mort.
Ce fut, pour moi, l’occasion d’une expérience inédite et traumatisante :
assister à l’exécution de la sentence. Je fus informé que mon client et ses
cinq co-accusés seraient passés par les armes au petit matin. Je me rendis
sur les lieux, à la plage, avec les autres avocats, à un endroit situé à peu
près entre les actuels hôtels Novotel et Sheraton.

Nous pûmes parler avec les condamnés avant qu’ils ne fussent attachés à
des cocotiers. Le peloton d’exécution commençait à se mettre en place
lorsque mon client me fit appeler. Il m’exhorta au courage : tout se passera
bien, dit-il. Il me demanda de lui gratter le milieu du crâne, ce que je fis,
non sans embarras. Que comprendre de ces paroles énigmatiques et de son
étrange assurance ?

La scène était surréaliste. Le tragique des circonstances lui conférait un


relief singulier. Le théâtre des opérations était violemment éclairé par de
puissants projecteurs installés sur des véhicules. L’ordre fut bref mais net.
Une salve nourrie cloua les suppliciés aux arbres. Cinq corps sans vie
étaient là, vissés aux cocotiers. Cinq, et non six ! Où était passé le

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sixième ? Nous nous dirigeâmes vers un talus d’où émanaient des râles, à
une trentaine de mètres. Mon client était là, gisant de tout son long,
gravement atteint. Il respirait encore. Le coup de grâce qui lui fut asséné
consacra sûrement sa délivrance. Si je fus un moment tourmenté, au moins
avais-je le soulagement d’avoir tout essayé, tout tenté.

L’assistance juridique a, pour moi, valeur de sacerdoce. Elle est sacrée.


Faisant définitivement mienne l’idée selon laquelle tous les hommes sont
égaux en dignité, j’affirme que le criminel le plus haïssable, l’individu le
plus méprisable a le droit d’être défendu et accompagné. Je tiens pour
nécessaire, pour impérative, l’aide à toute personne en difficulté sur les
pistes souvent piégées du droit et de la loi. Défendre, pour l’avocat, c’est
aider à la manifestation de la vérité. C’est libérer la loi du carcan de
l’univocité. C’est convoquer le regard de l’équité sur le droit positif.

L’affaire Taïgla (durant la même période) m’inspire ces réflexions.


Madame Taïgla était tenue pour principale accusée dans une histoire de
meurtre. J’avais été constitué pour assurer sa défense. Je me préparais à
accomplir ma mission quand le Gouvernement, pour des raisons restées
obscures, décida de la passer par les armes, sans jugement. Aussitôt dit,
aussitôt fait !

Cette décision m’était apparue aussi condamnable que le crime. Faire


ainsi litière des droits les plus élémentaires de la personne humaine, fusiller
des hommes sans jugement me semblait et me semble toujours un crime.
« Quand la politique entre au prétoire par la porte, prévient la sagesse des
nations, le droit en sort par la fenêtre ».

Devais-je me taire et accepter que la justice fût ainsi poignardée ? Je


décidai de prendre publiquement position et de faire connaître mes
sentiments, explicitant, à l’occasion, mon opinion sur la peinte de mort.
Face à cette question, je n’étais pas un néophyte zélé qui sacrifiait à un
nouveau dieu en suivant le cours mouvementé du débat. Comme étudiant, à
Paris, à l’École nationale de la Magistrature, à l’occasion des exposés que
j’avais présentés, je montrais et démontrais, déjà, l’inanité de la peine
capitale.

J’en étais là de ma révolte, lorsque l’Histoire me donna à vivre l’un des


plus graves retournements de situation que notre pays ait connu… C’était
en 1971. Le chef de Gouvernement de 1968, celui-là même qui avait exigé

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la condamnation, pour raison d’État de l’Intendant militaire Chasme fut, à
son tour, arrêté pour atteinte à la sûreté de l’État. La juridiction chargée de
le juger avait pour Président… Chasme, entre temps réintégré dans l’armée.
Il me demanda d’assurer sa défense.

Je ne l’avais pas rencontré depuis son procès. Il me rendit visite à mon


cabinet au lendemain de sa nomination. Je fus content de le revoir. Après
cinq minutes d’entretien, il me posa la terrible question : devait-il ou non
accepter de présider la juridiction chargée de juger son adversaire ? Je lui
répondis sans ambiguïté que le choix porté sur sa personne comme
président de la Cour n’avait rien d’innocent et que, vu les antécédents,
mieux vaudrait pour lui, comme pour le Gouvernement qui venait de le
nommer, qu’il renonçât au lieu de tomber dans un traquenard. Il parut se
rendre à mes raisons. La suite des événements démontra le contraire.

Les faits étaient graves, puisqu’il y avait mort d’homme. Mais, lorsque
s’ouvrit le procès, mes confrères avocats et moi avions la nette impression
que nous avions à faire à une parodie de justice. Les protagonistes étaient
quasiment les mêmes, sauf que les circonstances s’étaient chargées
d’intervertir leur place et leur rôle. Solidaires dans la défense et
l’illustration d’une certaine idée du droit et de la justice, nous nous
sommes, d’un même mouvement, interdit toute participation à ce simulacre
de justice.

Ce front du refus enleva à la Cour le peu de crédit qui lui restait. Il


disqualifia ses arrêts. Le procès Kouandété fut ainsi un coup pour rien que
le putsch du 26 octobre 1972 vint ranger définitivement au magasin des
accessoires. Ce jour-là, en effet, les allées du pouvoir furent brutalement
tirées de la torpeur moite d’un après-midi sur les airs martiaux d’une
marche militaire. Le régime du Conseil présidentiel, – un système de
Gouvernement dans lequel le pouvoir était tournant – la troïka à la
béninoise, avait vécu. Que pouvait apporter ce nouveau coup d’État – un de
plus ! – dans un pays habitué, depuis une décennie, à des changements de
régime aussi fréquents que vains ?

L’avènement du Gouvernement Militaire Révolutionnaire, avec, à sa


tête, le Chef de bataillon Mathieu Kérékou, allait inaugurer un chapitre
nouveau de l’histoire agitée de notre pays.

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Les officiers qui prirent le pouvoir ce 26 octobre 1972 tenaient un
discours politique neuf d’une tonalité inédite. Ils esquissaient un projet de
société assez séduisant pour mobiliser une large frange de l’intelligentsia.
Sans approuver ce nouveau régime jusque dans ses professions de foi
révolutionnaires, terreau fertile pour activismes et populismes de mauvais
aloi, on pouvait, au départ, le créditer d’une volonté de changement, d’un
engagement patriotique certain.

Le souhait était largement partagé de tourner enfin la page de la première


décennie de notre indépendance.

Le Bénin était profondément divisé. L’État, fragilisé par putschs à


répétition, était réduit à un « alibi institutionnel ». L’économie allait à vau-
l’eau. Sans les subventions d’équilibre quêtées auprès de partenaires
compréhensifs, les fonctionnaires, les agents permanents de l’État eussent
été privés de salaires.

Face à cette déliquescence, tout plaidait et militait pour une large


mobilisation des ressources humaines. Du reste, certains slogans, alors en
vogue, y invitaient expressément, par exemple : « Nul ne sera de trop pour
construire le pays ». Même si, plus tard, avec le gauchissement du régime
qui vira au rouge écarlate du marxisme léninisme et du socialisme
scientifique, beaucoup de mes compatriotes durent se résoudre à accepter
d’être indésirables.

Le premier soubresaut qui mit en péril le régime révolutionnaire fut


l’affaire Kovacs, du nom d’un opérateur économique qui s’était imposé
comme le fournisseur attitré et quasi-exclusif de l’administration centrale
en articles et matériel de bureau. De toute évidence, l’affaire, quoique
antérieure au mouvement du 26 octobre, pouvait mettre en lumière les
dissonances entre les principes proclamés et les conduites observées.

L’une des personnalités citées dans cette affaire me confia ses intérêts. Je
me rendis à Dakar où elle se trouvait pour connaître le dossier et arrêter son
système de défense. Sur le chemin du retour, j’étais à mille lieux de penser
que je me jetais dans la gueule du loup.

Avant même que je n’ai pu quitter l’avion, interpellation formelle et


saisie du dossier. Dès ma descente, déploiement d’hommes en armes, noria
de véhicules aux sirènes hurlantes, aux gyrophares en action… Le convoi

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traversa la ville comme une flèche. Trimbalé de sûreté en commissariat, de
commissariat en gendarmerie, j’ai vu se refermer la trappe… sans même
avoir pu m’expliquer. Un comble !

La rapidité et la brutalité des événements, leur infernal enchaînement,


étaient de nature à casser le moral le mieux trempé, à briser tous les ressorts
psychologiques. D’autant que je ne parvenais pas à établir le lien de
causalité entre mon activité professionnelle qui m’avait conduit auprès d’un
client et le traitement auquel j’étais soumis.

Face à la toute-puissance d’un pouvoir déterminé qui n’avait cure ni de


légalité, ni de respect des droits de la personne humaine, je compris vite
que mon salut était entre mes mains. Ma décision était prise : m’évader
pour recouvrer la liberté. Il me fallait tout ordonner en fonction de cet
objectif, tirer profit de toutes les ressources, sur tous les registres. David, je
devais triompher du géant Goliath, coûte que coûte, et quoi qu’il en fût.

J’avais étudié, par le menu, les habitudes de mes geôliers. À l’extérieur,


je savais que je pouvais compter sur de solides amitiés, sur de fortes
complicités. Elles furent exemplaires. Le compte à rebours pouvait
commencer. Le 5 mars 1975, à vingt heures tapantes, une serviette de
toilette autour des reins, j’ai escaladé aussi vite que possible le mur
d’enceinte de la gendarmerie. C’était le jour de mes trente trois ans. Dans
l’heure qui suivit, j’étais hors du Bénin, hors de portée des personnes
masquées qui, dans l’ombre, s’ingéniaient à tisser et à entremêler les fils
d’une gigantesque toile d’araignée. Libre et indemne. J’en rends grâce à
Dieu.

Quelques jours après, j’étais condamné à mort par un Comité, pour avoir
fait mon métier. Victime, à mon tour, de la raison d’État.

S’ensuivent 15 années d’exil.

De cette longue épreuve, j’ai tiré la certitude que l’État de droit est un
bloc : il est ou il n’est pas. Seules des institutions stables, fondées sur la
séparation des pouvoirs, peuvent l’assurer avec solidité. Invoquer la
démocratie tout en restreignant les droits individuels ou collectifs ne peut
avoir comme résultat, à plus ou moins long terme, que l’autocratie ou la
dictature.

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Obligé de fuir le Bénin pour avoir professé que l’État de droit est un
impératif qui s’impose aux gouvernants comme aux gouvernés, je me suis
rendu à Paris. De là, j’ai gagné Dakar pour y enseigner brièvement à la
Faculté de droit. Finalement, j’ai pu reprendre ma profession d’avocat au
barreau de Libreville. J’y ai rapidement retrouvé une clientèle constituée,
pour l’essentiel, d’entrepreneurs.

Sans oublier mon pays, j’ai travaillé dur pour faire vivre les miens.

J’ai su de loin, grâce aux rares indiscrétions qui filtraient, qu’une


opération était montée pour renverser Mathieu Kérékou ; elle se traduisit
par le débarquement d’un groupe de mercenaires à Cotonou. Je n’y ais
évidemment, pris aucune part, ce que chacun sait. Mais je n’en fut pas
moins condamné à mort une seconde fois.

Cette tentative avortée m’a confirmé dans la conviction que, quels que
fussent les défauts du régime en place, il était inopportun d’user de la force
pour écarter du pouvoir un homme et une équipe en place depuis plus de
dix ans. Mon point de vue, dès cette époque, était qu’il fallait entrer en
rapport avec le régime et tenter de trouver avec lui un accord permettant
l’instauration d’un État de droit. L’économie du pays était au plus bas. Un
chômage galopant sapait la société béninoise. Les structures de l’État se
délitaient. L’échec du système collectiviste était si patent que même les
tenants les plus fervents du marxisme aspiraient au changement.

Le moins que je puisse dire, c’est que je fus incompris. Mais j’ai
poursuivi avec obstination sur la voie que j’avais choisie. Avec l’appui de
personnalités amies, j’ai œuvré sans désemparer pour que le Bénin
devienne à son tour une démocratie. J’ai été l’un des artisans de la
Conférence nationale souveraine qui déboucha, quelques années plus tard,
sur les premières élections libres jamais organisées au Bénin. Mon nom fut
rarement cité (pour ne pas dire jamais) parmi les nombreux pères de cet
événement considérable.

J’en avais pourtant publiquement et expressément esquissé les contours


dans l’interview que j’avais accordée à Jeune Afrique, le 13 novembre
1989, deux mois après le vote d’amnistie que les autorités béninoises furent
conduites à adopter sous la pression internationale. Publiée dans le numéro
1506 de cet hebdomadaire, elle était titrée, de façon significative : « Adrien
Houngbédji : le temps du pardon est venu ».

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À la question « Concrètement, quelles sont ces revendications
aujourd’hui ? », je répondis : « Ces revendications sont connues :
instauration d’un État de droit, respect des libertés, notamment
d’expression, instauration du pluralisme politique, transparence dans la
gestion de la chose publique, séparation de l’État et du parti, etc. Elles
doivent faire l’objet de discussions ouvertes à toutes les forces vives du
pays, autour d’une table ronde. Le sens que chacun de nous a de ses
responsabilités nationales permettra de dégager une plate-forme nationale
et de doter le pays d’un régime acceptable pour le plus grand nombre ».

Seize ans après, je n’ai rien à ajouter ni à retrancher à ces propos. Outre
le fait que j’ai tenu mon rôle, en bon instrumentiste, dans le concert qui se
jouait alors, je n’ai pas dévié d’un pouce de la ligne que je m’étais tracée.
Loin de mon pays, j’ai toujours été habité par le sentiment qu’il existait,
collé à la semelle de mes chaussures, un peu de sa terre qui me conviait au
devoir du retour.

Je m’y risquai en décembre 1985, depuis le Gabon où j’étais établi.

Les plus hautes instances du Parti de la Révolution Populaire du Bénin


venaient de prendre l’importante décision de faire bénéficier d’une amnistie
totale les Béninois exilés qui manifesteraient le désir de rentrer au bercail.
Fallait-il douter de leur bonne foi ? Ou fallait-il au contraire tester la
volonté affichée par ces autorités de mettre fin à la chasse aux sorcières qui
avait rendu le pays exsangue ?

Résidant au Gabon, je pris conseil auprès du Président Omar Bongo


Ondimba. Il m’encouragea au test. Mais comme rien n’est jamais sûr, dans
ce domaine, et que j’étais le tout premier à vouloir tenter l’aventure, il offrit
de me faire accompagner, pour ce retour au pays, par l’un de ses ministres
d’État, après avoir mis un avion à ma disposition, geste d’amitié et de
prudente confiance, auquel je resterai sensible le reste de ma vie.

À Cotonou, le président Mathieu Kérékou me reçut en audience pendant


une trentaine de minutes, dans la stricte limite des civilités échangées entre
deux personnes qui se connaissent à peine. Après quoi, j’allai m’incliner
sur les tombes de mon père et de ma mère et repris l’avion. En tout, deux
petites heures pour ce premier contact avec mon pays, après tant d’années
d’absence. Un premier contact qui eut l’inestimable avantage de rétablir,

24
matériellement et spirituellement, le cordon qui me rattache à ma patrie par
chacune des fibres de mon être.

La rumeur courut que, par ce voyage, j’étais venu négocier, auprès du


président Mathieu Kérékou, un poste de Premier ministre. En trente
minutes et après un si long exil ! « Quand une fois l’imagination est en
train, malheur à l’esprit qu’elle gouverne (Marivaux) ». La rumeur me
poursuivit jusque dans la phase de la Conférence nationale et me fit
apparaître comme un allié du régime, alors que j’en étais un adversaire
éclairé.

25
26
2

Prisonnier du passé ou guetteur d’avenir ?

Par quel cheminement l’avocat a-t-il pu entrer en politique, consacrant


désormais, le plus clair de son temps à cette activité ? Cette question m’a
été souvent posée, suscitant la même réponse : « La notion de service est au
cœur de mon engagement politique ».

Elle était déjà très présente dans ma profession d’avocat. Réinvestie en


politique, elle ne change ni de contenu, ni de sens, ni de portée. Elle
s’inscrit seulement dans un champ d’action et de réalisation plus vaste. Le
service des autres résulte de la conscience d’avoir beaucoup reçu et donc de
l’obligation de devoir beaucoup donner.

En politique, le service des autres fait appel à notre capacité à servir au


mieux notre pays.

Quelle contribution pouvons-nous apporter pour assurer à nos


compatriotes plus de liberté, un niveau de vie plus élevé, des possibilités de
réalisation plus grandes ? Que pouvons-nous faire pour aider le plus grand
nombre de Béninois à aller à l’école, à bénéficier des soins de santé, à
manger à leur faim, à se rendre utiles à la communauté nationale par leur
travail, à exercer leur créativité, à déployer leur capacité imaginative, à se
sentir des citoyens libres dans un pays stable à l’intérieur de ses frontières,
sûres et reconnues, dans un pays rayonnant à l’extérieur ?

Il s’agit d’une immense ambition, génératrice d’une prodigieuse passion


de servir. Nous le devons à nos parents, à nos familles, à nos populations.
Elles ont consenti des sacrifices pour assurer notre formation et pour faire

27
de nous ce que nous sommes. Sous cet angle, l’engagement politique est
une manière de reconnaissance et de gratitude, une façon de payer une dette
et d’honorer un contrat.

On ne saurait s’y dérober.

Ainsi vue et comprise, la politique apparaît comme une activité noble.


Elle ne s’accommode ni de médiocrité, ni de petitesse, ni de mesquinerie.
Elle est l’école de l’effort permanent, du don de soi, de l’excellence.

C’est à partir de ces prémisses, partagées avec des amis, des proches, des
compatriotes, au cours des années d’exil, que fut progressivement mis en
place un corps de principes, de valeurs, d’idées et de règles d’action,
articulé en un projet de société et reposant sur « une certaine idée » du
Bénin.

Cette conception est peut-être en décalage par rapport à une pratique de


la politique faisant de l’homme politique un monstre froid, un « tueur »
sans état d’âme, un individu doué d’une exceptionnelle capacité
manœuvrière démêlant, à son profit, l’écheveau des intérêts.

Si tel était le profil du bon politicien, je n’en serais pas.

Je sais bien que l’espace politique n’est pas un théâtre tranquille. La


fureur des affrontements qui s’y déroulent donne la mesure des intérêts en
jeu. Je sais que les acteurs impliqués dans ces combats et affrontements
sont loin d’être sans reproches. Je sais que Machiavel n’est pas mort. Qu’il
continue de vivre dans le cœur et dans l’esprit de la plupart des princes de
la politique. Ici ou ailleurs, hier ou aujourd’hui.

Quitte à passer pour Candide, je me fais une tout autre idée de la


politique. Elle ne saurait être une sorte de terrain vague, ouvert à toutes les
intrigues, à toutes les fourberies, à tous les coups bas. La politique ne
saurait être affranchie d’une certaine éthique ou détachée des principes qui
fondent notre appartenance à la communauté des hommes.

Attentif aux leçons de l’Histoire, j’observe que les valeurs ont davantage
uni les hommes que l’argent. Il est un moyen, un instrument, un outil. Il
doit permettre d’atteindre des objectifs personnels, familiaux, politiques.
Rien au delà. Le jour où il m’a été permis de revenir au Bénin, je suis parti

28
sans penser à négocier mon cabinet d’avocat dont je tirais l’essentiel de
mes revenus, et dont la cession m’eût rapporté une fortune. Pourquoi ?
Parce que mon objectif a toujours été de servir mon Pays. Non de faire
fortune.

Par rapport à l’argent, je me sens toujours en situation de transit. Ce que


je gagne d’un côté, je le dépense de l’autre. J’ai, certes, le sens des
économies, mais pas le goût de thésauriser. Quelques propriétés que j’ai, ici
et là, font croire que j’ai de la fortune. Il n’en est rien. À vrai dire, ce que
j’aime, par dessus tout, c’est bâtir. Je ne suis qu’avocat d’affaires, pas
homme d’affaires. Un avocat d’affaires traite des dossiers à caractère
commercial. Il aide les hommes d’affaires à gagner de l’argent, à préserver
leur fortune.

L’argent nous sera d’autant plus utile que nous saurons l’orienter vers la
poursuite de nos objectifs, la concrétisation de nos rêves, la satisfaction de
nos besoins. Telle est ma conviction profonde.

Nous mesurons le pouvoir de l’argent chaque fois que nous prenons


conscience de l’état de pauvreté et de sous-développement dans lequel nous
vivons. Chaque fois que nous pensons aux investissements nécessaires pour
changer l’ordre des choses : écoles, centres de formation et de santé,
infrastructures (routes, barrages, ponts, ports, aéroports, usines…), culture,
recherche…

L’argent pèse lourd dans la balance de notre développement. Si lourd


que, bien souvent, toute dignité écartée, munis de notre sébile de mendiant,
nous allons quêter auprès de nos « partenaires » en tendant la main, parfois
même en aliénant notre âme.

Il me paraît urgent, impératif, que notre pays puisse asseoir une politique
qui lui assure des recettes à la hauteur de ses ambitions, à partir d’activités
génératrices de revenus capables de soutenir son développement
indépendant.

Sachons nous aider nous-mêmes, et les autres nous aideront par


surcroît.

C’est en cela que le combat politique est une lutte pour la production de
richesse et pour le partage des fruits de la croissance. Au Bénin, elle doit

29
conduire à ce que le paysan produise davantage et vende mieux. Ce combat
doit faire que notre commerce dépende moins de l’extérieur, en vendant
davantage ce que nous savons produire. Il doit consister, enfin, à tirer profit
des possibilités qui s’offrent à nous. Il devrait toujours en être ainsi, quand
bien même nous disposerions de larges et riches ressources du sol et du
sous-sol.

L’argent nous est utile, comme le cheval est nécessaire au cavalier. Mais
seul ce dernier est aux commandes et tient les rênes. C’est lui qui dirige sa
monture, à la vitesse voulue.

C’est dans cet esprit qu’un de nos proverbes dit, à juste titre : « L’argent,
c’est bien, l’homme, c’est mieux. Car quand on l’appelle, il répond ». Il
n’est de ressource que d’homme. Mais l’homme sait-il répondre à l’appel
de son semblable ? Sait-il le faire quand il faut, comme il faut ?

Ces questions me conduisent à évoquer une valeur fondamentale : celle


de l’amitié, ce sentiment réciproque d’affection, de sympathie, de
complicité, de gratuité. La vie publique inflige si souvent des avanies à
l’amitié qu’on doit se poser quelques questions : l’homme public a-t-il
vraiment des amis ? Quel intérêt y a-t-il pour lui à se lier ainsi ? Quel crédit
peut-il accorder à la parole d’un proche ? Mes activités politiques ont, à la
fois, élargi et réduit le cercle de mes amis : ceux de toujours, ceux sans
lendemain, ceux qu’on s’est choisis, ceux qui s’imposent…

Dans ce paysage « divers et ondoyant », où « Dieu reconnaîtra les


siens », la solitude du responsable politique n’est ni une simple vue de
l’esprit, ni un thème de dissertation philosophique, ni une ritournelle
romantique. La solitude est la compagne quotidienne et fidèle de l’homme
public.

« Dans le doute, abstiens-toi », dit le proverbe. La meilleure manière de


m’abstenir, c’est de trouver refuge dans le cocon familial où, à l’avance, je
suis sûr d’être protégé et accepté en vérité.

C’est peut-être le lieu de dire combien je suis attaché à ma famille,


singulièrement à mes enfants, victimes silencieuses de mes combats, qui
ont souffert et souffrent depuis trente ans ; ils ne m’ont pour autant jamais
« lâché ». Je me réjouis qu’ils aient compris que mon engagement est une

30
manière sacerdoce, qu’il doit être assumé ; un devoir auquel je ne saurais
me dérober.

Le service des autres, tel que je conçois l’engagement politique, rend


moins disponible par rapport à soi, par rapport aux siens. C’est en cela que
le service des autres est un service pour Dieu. Ce qui me conduit à dire un
mot de la religion, question importante s’il en est, en ces temps de précarité
existentielle, marquée par le foisonnement des sectes et l’exaspération des
fondamentalismes.

Chrétien, je suis de confession catholique. La religion, institution sociale


mise en place par les hommes, m’aide à établir mon rapport à Dieu, relation
avant tout individuelle, personnelle et intime. S’il en est ainsi, il y a lieu de
respecter les croyances religieuses de chacun au nom de la liberté reconnue
à tout individu d’organiser et de vivre, comme il l’entend, sa relation à
Dieu. Dès lors qu’il ne porte atteinte ni à la liberté des autres ni à la bonne
marche de la société.

Quand la religion est ainsi perçue, dans la liberté et dans la tolérance, on


l’éloigne de tensions inutiles, on la libère de vaines crispations. La religion
peut ainsi participer à notre accomplissement individuel et collectif.

Les musulmans de Porto-Novo, les membres de la hiérarchie islamique


comptent ainsi parmi les personnes qui me sont les plus proches et avec
lesquelles je partage tant d’idées et de valeurs. N’ont-il pas souvent
exprimé le désir de me voir accomplir le Hadj, le pèlerinage à La Mecque,
après m’avoir prénommé Abdoulaye ?

Ainsi, les religions, par leur cohabitation pacifique à l’intérieur de la


communauté nationale deviennent un puissant facteur d’harmonie et de
cohésion sociale. Les immenses richesses spirituelles qu’elles suscitent
peuvent alors s’intégrer et participer à l’enrichissement, au renforcement
d’un patrimoine de valeurs, qui est et qui reste le bien commun de la
société tout entière.

Il doit y avoir place, dans la République, pour toutes les croyances


religieuses respectueuses des lois et des convictions de chaque citoyen. Dès
lors, je tiens les religions pour des facteurs déterminants dans l’édification
de la cité terrestre, tout autant et au même titre que le travail créateur des
hommes.

31
Mon père m’a formé, élevé et éduqué dans le culte du travail. À l’école,
je devais avoir les meilleures notes et obtenir de bons résultats. Je devais
travailler dur pour répondre à son attente et pour figurer en tête de ma
classe.

J’ai ainsi compris, de bonne heure, que c’est par le travail que tout être
s’accomplit, se libère, s’émancipe, se valorise, à ses propres yeux et à ceux
de sa communauté. C’est pourquoi un homme vaut moins par les
apparences que par ce qu’il sait et sait faire, par les résultats qu’il atteint
par son travail.

Contrairement à des idées reçues, j’affirme que les Béninois, dans leur
immense majorité, ont un rapport sain au travail. Ils sont de grands
travailleurs. Qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes, en ville ou à la
campagne. Il n’est donc pas nécessaire d’épiloguer sur la valeur du travail,
d’en décliner, à l’infini, les bienfaits. L’ordonnance divine « gagner son
pain à la sueur de son front », résonne, tous les jours, comme une invite
pressante et impérative, aux oreilles de chacun.

Il reste qu’il ne faut pas confondre la disposition naturelle, l’inclination


sincère des Béninois au travail et l’univers du travail tel qu’il s’organise, à
travers ses atouts et ses insuffisances. S’est-on déjà demandé pourquoi nous
abandonnons, chaque année, au seuil de la vie active, des milliers de nos
jeunes, frais émoulus de nos institutions supérieures d’enseignement, de
formation et d’éducation, avec le label infamant de « diplômés sans
emploi » ?

S’est-on déjà interrogé de savoir comment nos jeunes font le choix d’un
métier, embrassent une carrière ? Comment deviennent-ils médecins,
avocats, ingénieurs, agronomes… alors qu’ils ne bénéficient d’aucune
assistance pour leur orientation scolaire et professionnelle et que les
qualifications dont ils peuvent justifier sont souvent loin d’être en rapport
de conformité avec les réalités, les besoins et les exigences du marché du
travail ?

Quelle lecture faisons-nous de la relation entre le dépeuplement rapide


de nos campagnes, de nos zones rurales qui se vident de toutes les forces
vives et le « squattage » actif des agglomérations urbaines par des milliers

32
de jeunes acculés à se débrouiller au quotidien et à s’installer durablement
dans la précarité de l’informel ?

Il ne s’agit pas, comme je l’entends dire, de mettre les Béninois au


travail. Ils y sont déjà. La demande est constante et permanente. Le pays
souffre davantage de sous-emploi que de chômage. Toute politique de
création d’emplois qui ne prendrait pas en compte une telle donnée
risquerait d’institutionnaliser le gâchis dans la gestion de notre toute
première richesse, celle des hommes.

Il importe, par conséquent, tout en soulignant la nécessité de continuer à


créer de nouveaux emplois, de mettre les Béninois dans les conditions d’un
travail décent, créatif et productif, de tirer le meilleur profit des capacités
de chacun.

Une autre approche consisterait à maintenir nos populations dans la


misère et dans la pauvreté, situation qu’il m’a été souvent donnée de
côtoyer lors de nombreuses tournées à l’intérieur du Bénin profond.

La vie des petites gens, les immenses besoins qui sont les leurs, la
demande sociale non satisfaite dans tous les secteurs de la vie quotidienne
(eau potable, soins de santé, salubrité des lieux d’habitation, pistes de
desserte et de désenclavement…), tout cela est bien loin des lambris dorés
des palais du pouvoir ou des congrès. Et pourtant…

J’ai sillonné le pays dans ces moindres recoins. Je me suis rendu d’un
hameau à l’autre, d’un village à l’autre. J’ai rencontré des gens en situation
réelle. J’ai partagé leur détresse mais également leur espérance. Tout cela a
contribué à changer mon regard et à renouveler mes approches sur les êtres
et les choses.

Cette expérience de terrain et de contact m’est apparue comme une


véritable école que devraient fréquenter assidûment tous ceux qui
s’engagent au service des autres. Tous ceux qui veulent travailler au
changement auquel aspirent les populations.

Hors de cela tout est vain. On parle de ce qu’on ignore. On théorise sur
ce qu’on n’a pas pris la peine d’approcher et de connaître. On spécule dans
le vide. On tient un discours, peut-être cohérent et séduisant, mais qui
n’embraye sur rien.

33
Ce qu’il faut, c’est un retour sur soi. Une remise en question par une
immersion dans la réalité sociale et sociologique du pays, loin du ciel des
idées pures.

Les intellectuels, pour lesquels j’ai le plus grand respect, doivent jouer
un rôle de tout premier plan dans le devenir de notre pays et de notre
continent.

L’histoire enseigne que tous les pays développés ont bénéficié de


l’engagement social et de l’action décisive de leurs élites. Les intellectuels
appartiennent à cette avant-garde qui porte et promeut le changement dans
toute société humaine. Car toutes les mutations à l’aune desquelles
s’apprécient et se mesurent nos progrès, nos avancées, sur l’échelle du
développement, doivent préalablement faire l’objet d’un solide travail de
réflexion, de conceptualisation, de recherche, d’analyse critique…

Les intellectuels, par leur présence effective, par leurs activités


créatrices, constituent les meilleures vigies et les promoteurs les plus actifs
du développement. Cette donnée, à elle seule, justifie l’impérieuse
nécessité d’investir dans l’intelligence. Il s’agit là d’une option gagnante.
Nous avons trop réfléchi avec la tête des autres.

Il est temps de penser par nous-mêmes et pour nous-mêmes.

Les préjugés, les clichés, les « prêt à penser », les prismes à partir
desquels la femme a été et reste approchée ne constituent que le reliquat
écorné des matériaux idéologiques qui ont servi à édifier nos sociétés,
masculines avant tout, parce que construites par les hommes et pour les
hommes.

La femme est l’égale de l’homme.

La femme doit occuper, aux côtés de l’homme, la place qui n’aurait dû


jamais cessé d’être la sienne. C’est une exigence de modernité dans les
sociétés de liberté et de démocratie que nous édifions. Pour ma part, je
soutiens toutes les initiatives des femmes qui s’organisent pour faire
entendre leur voix, lever des interdits, démythifier des tabous, briser des
chaînes.

34
De ce point de vue, la scolarisation des filles me paraît être la toute
première et indispensable exigence sur ce grand chantier d’avenir. Celui-ci
verra, à terme, s’édifier, partout, des sociétés plus égalitaires, plus
équilibrées, libérées du syndrome de la « femme-objet ».

Quand nous aurons réussi à assurer les fondements d’un développement


solide et durable, de quel poids pourront peser nos pays dans un monde
sans frontières qui se globalise de plus en plus ? La mondialisation
s’impose à nous comme une contrainte extérieure mais il est possible de
nous organiser pour en tirer le meilleur profit.

Ainsi, la révolution des technologies de la communication et de


l’Internet constitue un atout-maître, un outil de premier choix à l’échelle
planétaire. Nous voilà, grâce à elle, ouverts sur l’univers. Nous voilà
connectés à des centres stratégiques où se forge l’avenir du monde. De
même, la numérisation favorise une meilleure conservation de nos
patrimoines culturels, sans compter les possibilités nouvelles qui s’offrent
avec l’enseignement à distance.

Dès lors, l’avenir n’est pas un destin aveugle. Il fait briller mille
promesses pour notre pays. En 1990, la Conférence des Forces vives de la
Nation nous permit de le constater.

Il m’a été souvent dit que j’avais adopté un profil bas au cours de cette
rencontre. Je n’aurais pas produit, à cette occasion, la contribution qu’on
était en droit d’attendre d’un opposant qui, bien avant cette Conférence,
avait articulé des idées et formulé des propositions indiquant des voies
possibles pour une sortie de crise.

Dès que le régime révolutionnaire de Cotonou a laissé entrevoir une


embellie en vue d’une amnistie en faveur de tous les opposants, de tous les
exilés, j’ai été l’un des tout premiers à tester la volonté d’ouverture des
gouvernants.

J’ai saisi la main tendue.

J’ai aussi estimé de mon devoir, au nom de la réconciliation nationale,


d’avancer quelques idées considérées comme autant de préalables pour
donner un contenu à la volonté d’ouverture du Gouvernement : abandon de
l’idéologie marxiste-léniniste comme fondement de l’État ; remise en

35
question du Parti de la Révolution Populaire du Bénin en raison de son
monolithisme ; réforme de la Constitution qui ferait du chef de l’État un
arbitre garant des institutions, assisté d’un Premier ministre, chef du
Gouvernement ; multipartisme et alternance.

Ce qui arriva. Puisque la Conférence nationale a décidé que le président


Kérékou serait maintenu à la tête de l’État et jouerait un rôle d’arbitre avec,
à ses côtés, un Premier ministre.

La Conférence nationale était ainsi esquissée à grands traits, trois mois


avant sa réunion. La conclusion de cet entretien accordé à Jeune Afrique2
en porte témoignage : « Les semaines ou les mois à venir nous fourniront
sûrement des indications sur les intentions du président Kérékou. S’il
devait s’opposer à la rupture consensuelle, il accentuerait la division du
pays, l’exposerait aux démons de l’aventure et compromettrait
durablement son redressement. Si, au contraire, il en prenait l’initiative, il
donnerait à l’amnistie sa véritable dimension politique, il deviendrait aux
yeux de nos concitoyens l’artisan de l’unité et du progrès et consoliderait
ainsi sa place à la tête de l’État ».

Si l’essentiel de l’entretien était de nature à rallier le consensus, sa


conclusion ne pouvait que déclencher à mon encontre des sentiments
d’hostilité. L’idée que le président Kérékou aurait pu, grâce à ces mesures,
consolider sa place à la tête de l’État n’était pas de nature à m’attirer les
sympathies de la Conférence nationale qui regorgeait de candidats à la
succession.

À l’issue de la Conférence qui dressa l’architecture du Bénin nouveau,


les députés m’ont honoré en m’élisant Président de la première législature
de l’Assemblée nationale du Renouveau démocratique (1991-1995). Je
retrouvai le « perchoir » de 1999 à 2003. Je présidai ainsi la troisième
législature, après avoir été Premier ministre à la suite d’un passage de deux
années à l’exécutif (1996-1998), en charge de la coordination de l’action
gouvernementale, sous l’autorité du chef de l’État.

En dix ans de haute responsabilité, j’ai participé à l’élaboration et à


l’adoption de près de deux cent cinquante lois. Cette action législative a été
sous-tendue par mon inébranlable conviction que l’État de droit est à

2
13 novembre 1989, entretien avec Siradiou Diallo et Albert Bourgi.

36
construire sur le socle solide de la loi, balise sûre dans notre aventure
démocratique.

Ainsi, j’avais assez de raisons de tenir la loi pour un outil premier, un


atout maître sur le chantier de la construction d’un Bénin nouveau, dans la
liberté reconquise et la justice assurée à tous.

Les lois à l’élaboration et à l’adoption desquelles j’ai pris part peuvent


être rangées en cinq catégories correspondant aux principaux axes d’action
autour desquels s’articule mon combat politique pour un Bénin
démocratique.

Une première série de lois a fourni, à notre État de droit, une armature
institutionnelle solide bien intégrée à notre paysage démocratique agissant
les unes et les autres comme les maillons d’une même chaîne.

Dès lors, la loi a permis de créer les grandes institutions du pays : le


Conseil économique et social, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la
Communication, la Chambre de Commerce et d’Industrie, la Haute Cour de
Justice.

Le même souci de structurer notre jeune démocratie nous a également


conduit à renforcer les différents acteurs de la vie politique, en particulier
les partis.

L’opposition étant, en règle générale, minoritaire, ses droits doivent être


pris en compte et son expression protégée au nom du pluralisme
démocratique. D’où la nécessité d’une charte des partis pour faire de
l’arène politique, non une jungle où la raison du plus fort est toujours la
meilleure, mais un espace civilisé et policé au service du bien commun.

Une deuxième série de textes a structuré les contre-pouvoirs. La justice


est l’un des piliers de tout édifice démocratique. Tout effort de clarté pour
en définir l’espace, clarifie ses rapports avec les autres pouvoirs. D’où les
lois relatives au Conseil supérieur de la Magistrature, à son statut, à
l’organisation judiciaire.

Les médias aident à apprécier les progrès de la démocratie. On compte


aujourd’hui, au Bénin, une vingtaine de quotidiens, une soixantaine de
radios privées commerciales, associatives, confessionnelles ou

37
communautaires, cinq chaînes de télévision privées… La liberté
d’expression est ainsi vécue au quotidien, défendue et illustrée à travers des
initiatives plurielles qui consolident la démocratie et la liberté. La loi
portant libéralisation de l’espace audiovisuel a contribué à ce printemps de
la presse.

Une troisième série de lois a servi à promouvoir la concorde et la


réconciliation nationale. Tel fut le rôle joué par les lois d’amnistie qui ont
bénéficié de mon soutien.

J’ai connu la privation de liberté. J’ai survécu à la condamnation à mort


et, quinze années durant, j’ai subi la douloureuse épreuve de l’exil. Je rends
grâce à Dieu de m’avoir donné la force de n’éprouver ni haine ni rancœur.

Une quatrième série de textes vise à changer la société en la mettant au


diapason du monde moderne. C’est le cas de la loi portant code du travail
et tout particulièrement de celle portant Code des personnes et de la
famille.

Cette loi a eu un fort impact. Elle est l’aboutissement d’une rude bataille.
Les enjeux étaient importants et les mutations envisagées avaient une
portée révolutionnaire. Le Code des personnes et de la famille couvre la vie
entière de la personne, de sa naissance à sa mort.

L’article premier de ce code apparaît comme le condensé d’une


philosophie de la vie qui m’a toujours inspiré et guidé : « Toute personne
humaine… est sujet de droit, de sa naissance à son décès. Le droit à la vie,
à l’intégrité physique et morale est reconnu à l’enfant dès sa conception
sous réserve des cas exceptés par la loi ».

Une cinquième série de lois tend à élargir la démocratie en rapprochant


l’administration de l’administré. Il s’agit de lois portant organisation de
l’administration territoriale, des communes, des communes à statut
particulier et portant régime financier de ces institutions. Dégager l’État de
certaines de ses prérogatives et missions au profit d’entités décentralisées,
revient à faire « moins d’État pour mieux d’État ».

Tel est le sens du principe de subsidiarité. Il responsabilise les


populations et sollicite leur participation active à l’élaboration et à la mise
en œuvre des décisions qui engagent leur vie quotidienne et leur avenir.

38
II.– Le monde change...
changeons le Bénin

« Marchez à pas très doux


Vous marchez sur mes rêves… »

Yeats

39
40
1

Réinventer l’État

Au cours des quinze dernières années, notre pays a expérimenté, avec


plus de peine que de bonheur, le libéralisme économique, conséquence
directe des réformes issues de la Conférence des Forces vives de février
1990. Après une longue pratique d’une économie centralisée, la mise en
œuvre du libéralisme n’a pas comblé les attentes, notamment la satisfaction
des besoins essentiels de notre peuple par une croissance forte et soutenue.

On peut citer de nombreux exemples où le processus de cession


d’entreprises publiques ou d’ouverture de leur capital au privé a suscité
plus d’interrogations que d’espoir de la part de nos concitoyens et des
investisseurs de l’extérieur. La maîtrise d’une économie de marché
demeure un défi majeur pour notre pays. La compréhension du rôle de
l’État dans un tel contexte nous impose à tous, dirigeants politiques,
responsables administratifs, opérateurs économiques, élus locaux, citoyens,
artisans, étudiants, etc., un nouveau mode de pensée.

Réinventer l’État sur le plan économique est une impérieuse nécessité.


L’amélioration de la productivité et une vision partagée par tous les
Béninois sont indispensables pour conduire aux éléments constitutifs du
« bien-être global ». Cependant, le système de l’économie libérale ne peut
conduire au « bien-être global » que s’il est à visage humain.

Selon Karl H. Peschke, dans son ouvrage l’Économie sociale à la


lumière de la foi chrétienne, « l’économie sociale de marché combine les
forces créatrices d’un marché libre et les mesures protectrices de la
législation sociale. Elle se fonde sur les deux piliers du marché libre et des

41
mesures de contrôle, sans donner à l’un ou à l’autre un rôle dominant. Elle
ne repose ni tout à fait sur l’individu, ni entièrement sur l’État ».

Le marché libre est celui de la concurrence : dans l’offre de produit, dans


l’offre des services, dans l’offre des capitaux, dans l’offre de la force de
travail…

Mais ne pas prendre des mesures de contrôle a conduit à des monopoles


préjudiciables à la promotion d’une économie cherchant à satisfaire les
véritables besoins de l’homme.

Trois piliers soutiennent l’économie libérale sociale : une concurrence


sur le marché ; une législation sociale adéquate ; un bien-être global.

Que recouvre le « bien-être global » ? C’est davantage de sécurité


matérielle, de santé, d’emploi, d’instruction, d’épanouissement culturel, de
paix, de sauvegarde de l’environnement, d’investissements en matière de
recherche. Tout cela contribuant à aider l’homme à développer l’œuvre de
création.

En 1994, dans l’organe d’information et d’analyse de mon parti, le PRD


(Parti du Renouveau Démocratique) je prônais « une économie fondée sur
la libre entreprise et l’initiative privée, mais dans laquelle l’État jouerait
un rôle d’orientation, de régulation, parfois de partenaire, pour éviter à
notre pays les effets dévastateurs d’un libéralisme débridé sur notre tissu
économique et social dont le trait dominant est la fragilité »3.

Les réformes opérées au sein de l’économie béninoise au cours des


quinze dernières années tendent à établir une économie libérale. Mais, pour
bâtir une économie libérale sociale, il faudra favoriser l’émergence de
marchés concurrentiels garantissant des offres véritablement compétitives,
qu’il s’agisse de marché de biens et services ou de facteurs de production.
Cela implique la disparition des rigidités observées quant à la disponibilité
des facteurs de production; cela signifie de nombreux producteurs capables
de produire en qualité et en quantité à des prix rémunérateurs mais acceptés
par les consommateurs ; cela signifie également améliorer les moyens et la
capacité des producteurs à s’organiser de manière autonome pour assurer
l’écoulement et la commercialisation de leur production.

3
La Lettre du Président, 27 octobre 1994, p. 5.

42
Cela implique, de la part de l’État, de créer un environnement
favorable en tant que responsable de la mise en place des infrastructures de
soutien à la production ; en tant que responsable de la mise en place de la
législation propice au développement des affaires, des mesures légales
protectrices du marché et de son fonctionnement, en vue d’atteindre une
économie libérale et sociale.

Ces mesures protectrices concernent les entraves fréquemment


dénoncées dans le fonctionnement du marché : concurrence déloyale,
positions de monopole concédées ou favorisées par la puissance publique,
recherche de super-profits de la part des producteurs, au détriment des
consommateurs, par la restriction de la qualité des produits, au détriment
des travailleurs par les bas salaires et les mauvaises conditions de travail,
au détriment de la collectivité par la dégradation des infrastructures
publiques et de l’environnement, au détriment de l’État par la fraude
fiscale…

Si la levée des entraves au bon fonctionnement des mécanismes du


marché n’est pas obtenue par des mesures adéquates, un système de
corruption généralisée s’installe progressivement.

Mon souhait est que la richesse produite soit redistribuée et que, dans
leurs besoins les plus élémentaires, les Béninois participent au partage des
fruits de la richesse à travers l’accès à des soins de santé plus abordables, à
des services d’éducation pour tous, à l’eau potable et à l’électricité, etc.
bref, à de meilleures conditions de vie.

C’est pourquoi nous devons rechercher les moyens de donner un visage


plus humain au libéralisme.

J’ai la conviction que si le rôle de l’État était revu et que nous prenions
en compte les impératifs de développement humain dans l’élaboration de
nos stratégies de développement global, nos compatriotes bénéficieraient
des retombées positives.

La stratégie de réduction de la pauvreté, adoptée avec l’assistance des


institutions de Bretton Woods, doit être mise en œuvre dans le cadre de
cette vision partagée. Nous devons entretenir l’espoir autour de cette
stratégie, en évaluer l’impact, tirer profit des leçons apprises, notamment à

43
l’occasion des PAS, pour nous donner les moyens techniques,
méthodologiques et programmatiques de concevoir des programmes de
développement à long terme.

Le Bénin, comme d’autres pays du continent, est placé devant le défi


suivant : quitter une économie de dépendance pour une économie à
croissance durable. Ce défi est d’autant important qu’il n’y a aucun
mécanisme dans le système de remise de dette aux pays pauvres très
endettés, organisé par les institutions de Bretton Woods, pour permettre à
ces pays d’échapper au cercle vicieux de la dette.

La réinvention de l’État par rapport à son rôle dans le contexte d’un


libéralisme économique à visage humain, suppose une large compréhension
des enjeux du développement local, régional et national.

Mais, surtout, il appelle une nouvelle attitude envers le secteur privé et


la paysannerie.

La mise en œuvre du libéralisme économique dans notre pays a produit


de nombreux effets qui sont encore perceptibles sur l’environnement des
affaires et l’organisation du monde rural. Les nombreux chantiers de
privatisation mal conduits sont des indications que nous n’avons pas bien
assimilé ce qu’est une économie de marché. Ils sont aussi les conséquences
des réflexes d’une longue période d’économie centralisée dont nous avons
du mal à nous défaire. Les soubresauts connus par les producteurs de coton,
y compris la gestion de la filière, sont autant de signaux de la nécessité,
pour l’État, de revoir son rôle dans la gestion de notre économie.

Dans un contexte de mondialisation, l’État a mieux à faire pour rendre


notre économie compétitive. L’État producteur, commerçant et distributeur
a vécu.

Veillons à ne pas privatiser l’État. Notre conviction est que chaque corps
de la Nation doit faire ce qu’il sait faire pour permettre à notre pays
d’utiliser au mieux les ressources naturelles, humaines, technologiques et
spirituelles dont nous disposons. L’État doit créer l’environnement qui
facilite la production des biens et des services de qualité, en édictant les
normes destinées à contrôler la qualité des biens et des services produits.

44
Comment pouvons-nous expliquer, par exemple, que depuis l’agrément
de notre pays sur la liste des pays auxquels les États-Unis d’Amérique
appliquent l’AGOA4, nous ne puissions pas en profiter pleinement ? C’est
une préoccupation majeure que de telles possibilités tendent à nous
échapper, faute d’organisation adéquate du secteur primaire et en l’absence
d’un tissu industriel capable de transformer nos matières premières dans
des conditions et normes internationalement admises. C’est une condition
essentielle de tout effort de développement autocentré, participatif et
durable que l’État moderne joue un rôle de régulation du secteur privé et
crée les conditions nécessaires dans le secteur rural pour la production de la
richesse nationale.

Il ne saurait y avoir de création de richesses, dans notre pays, sans les


paysans. Si l’on s’en tient à la production cotonnière, notre seul produit de
rente, il faut leur rendre un hommage appuyé. Paradoxalement, ils ne
bénéficient pas toujours de l’écoute et de l’attention que requiert leur rôle
économique capital.

Nous devons établir avec eux, un dialogue permanent en leur accordant


attention et considération. Il ne saurait y avoir de politique agricole viable
sans tenir compte de leur opinion et de leurs aspirations. L’émergence
d’organisations paysannes constitue un atout de taille pour permettre aux
pouvoirs publics d’engager un véritable partenariat avec le monde rural.

Celui-ci passe par une bonne gestion par l’État des transactions
économiques et financières résultant de leurs efforts. Elle suppose la mise
en place de mesures efficaces d’accompagnement pour leur procurer
l’assistance technique et technologique nécessaire.

Comment peut-on expliquer que nous ne soyons en mesure de mettre en


valeur que 13 % des terres cultivables ? Pourquoi notre économie est-elle
autant tributaire de la filière coton ? Il faut nous donner des stratégies
devant entraîner une diversification des filières agricoles : anacardier,
karité, magnioc, etc.

La filière palmier à huile dont notre pays a perdu le contrôle dans la


sous-région, après les années 60 et 70, devrait être réhabilitée. La
réhabilitation du palmier à huile passe par la poursuite du développement

4
African Growth Opportunity Act.

45
des pépinières de palmiers sélectionnés, la formation des agriculteurs,
l’entretien des palmeraies, la promotion des technologies de production.
Notre pays tirerait profit d’une politique adéquate en faveur de cette filière.
À cet égard, il est important que les coopératives d’aménagement rural et
les unions régionales des coopératives d’aménagement rural soient
considérées comme de véritables partenaires de l’État pour la mise en place
d’une politique servant leurs intérêts et ceux de notre pays.

Nous devons aussi promouvoir une politique des petites, moyennes et


grandes exploitations agricoles. Elles devraient s’investir aussi bien dans
les cultures d’exportation que dans les cultures vivrières. Combien
d’exploitants agricoles dignes de ce nom comptons-nous au Bénin ? Il faut
susciter des vocations d’entrepreneurs agricoles par une politique claire et
incitative. Il faut octroyer à ceux qui le désirent des avantages pour
s’installer avec un appui en crédits et en technologies appropriées pour
créer de véritables entreprises de production agricole. Cela en vue d’assurer
la sécurité alimentaire du pays.

S’agissant plus particulièrement des crédits, la micro-finance n’a pas


encore trouvé les produits adaptés au monde rural, en raison des aléas qui
ne permettent pas toujours aux acteurs de répondre à bonne date aux
exigences de remboursement. De même, le taux d’intérêt pratiqué par les
institutions de micro-finance est souvent considéré comme prohibitif. Il est
nécessaire que des alternatives soient offertes aux paysans, notamment par
la création d’une banque agricole, soit au Bénin.

La recherche agricole est un préalable dans ce secteur. Il faut lui


accorder la place qui lui revient et en appliquer les résultats. À défaut, notre
agriculture restera sous dépendance technologique.

La mise en place d’une politique qui encourage la création d’industries


pour la transformation de produits agricoles revêt un caractère de grande
urgence. Pourquoi devons-nous perpétuer une tradition de pays producteur
de matières premières incompatibles avec les exigences d’une économie
moderne ? Notre économie est vulnérable parce qu’exposée aux chocs
exogènes. Nous devons approfondir nos réflexions pour y remédier
rapidement grâce à l’établissement d’un partenariat solide avec notre
paysannerie, les opérateurs économiques et autres investisseurs nationaux
et étrangers en vue de créer un tissu industriel performant.

46
Le climat de l’investissement est d’une grande importance pour stimuler
la croissance et faire reculer la pauvreté. Dans notre pays, comme dans
beaucoup d’autres de la sous-région, les obstacles à la concurrence
constituent de graves facteurs limitants pour l’entreprise. Le devoir de
l’État est de mettre en place des politiques qui garantissent aux
investisseurs des conditions de concurrence et de sécurité.

À cet égard, nous devons faire un pas de plus dans la mise en place d’un
Code foncier rural et urbain qui donne aux investisseurs le goût de
s’engager durablement dans des entreprises agricoles et de transformation.

En outre, la crédibilité du Bénin passe par le renforcement de la lutte


contre la corruption. Elle est l’une des plus grandes menaces pour la mise
en place d’un climat favorable aux affaires. Outre qu’elle détourne les
ressources de leurs objectifs et affaiblit les systèmes politiques, elle fait
perdre à notre pays des investissements qui auraient pu engendrer des
ressources permettant à l’État de faire face aux besoins sociaux des
populations.

Les efforts de l’État pour mettre en place un guichet unique de formalités


en vue de la création d’entreprises, s’ils ont contribué à améliorer quelque
peu l’environnement des investissements, devraient être accompagnés de
mesures plus incitatives.

C’est surtout pour les petites et moyennes entreprises que nous avons le
devoir de mettre en place des mécanismes légaux et réglementaires pour
stimuler la productivité, voire la croissance. C’est l’option qui convient le
mieux à notre pays. La présence à nos cotés du Nigeria est une chance dont
nous devrions tirer profit. Avons-nous réussi à évaluer la quantité de
mangues que nous laissons pourrir chaque année alors que nous importons
du jus et des confitures faits avec ce produit ? On pourrait en dire autant
d’autres produits non encore bien organisés en filière, comme l’ananas, les
oranges, le citron, etc. qui pourraient subir une transformation en vue de
leur exportation.

Ma conviction est que nous pouvons parvenir à accroître le volume des


investissements nationaux et étrangers, si nous avons le courage de mener
les réformes nécessaires. Notre pays peut s’enorgueillir d’être, dans la
région ouest africaine, l’un des rares pays qui connaît une stabilité politique
et un climat de paix. Notre devoir est donc de préserver ses atouts

47
qualitatifs que ni l’argent, ni aucune autre fortune ne peut remplacer. Il ne
tient donc qu’à nous de poser les jalons d’une économie porteuse de
croissance forte pour faire reculer la pauvreté.

48
2

Reconstruire la Société

L’efficacité des réformes économiques dans notre pays suppose une


bonne gouvernance en vue de reconstruire la société.

Celle-ci appelle une nouvelle éthique dans notre approche du


développement. Elle suppose aussi et surtout une attitude qui valorise une
gestion saine des affaires publiques. Elle indique un changement de
comportement chez les responsables de l’État et les simples citoyens. Elle a
besoin d’un pouvoir judiciaire fort et indépendant.

Le développement du secteur privé et l’accroissement des


investissements passent nécessairement par une justice qui applique les
principes d’équité et rassure les citoyens et les partenaires économiques et
financiers du pays. Comment la justice rend-elle ses arrêts ? Est-elle aux
ordres des autres pouvoirs, notamment de l’exécutif ? Quel est le rythme de
traitement des dossiers ? Autant de questions que se posent les investisseurs
désireux de s’établir dans un pays. Nous avons donc le devoir de donner
des réponses satisfaisantes et rassurantes si nous voulons combler le fossé
qui existe du fait du peu d’investisseurs qui s’installent chez nous.

Au cours des cinq dernières années, la justice a été sur la sellette,


ouvertement critiquée par les Béninois. Sans compter le trouble immense
suscité dans l’opinion publique par l’arrestation et les poursuites engagées
contre un grand nombre de magistrats pour détournement de frais de justice
criminelle.

49
Une justice indépendante est un attribut du système démocratique. Le
devoir de l’appareil judiciaire est de garantir à tous les citoyens, quel que
soit leur statut social, l’égalité devant la loi et les tribunaux. La
construction d’un État moderne suppose qu’elle rassure, parce que
condition d’une croissance économique elle-même induite par les
investissements nationaux et étrangers.

Attaché à l’avènement de l’État de droit dans notre pays, je pense


qu’une plus grande attention doit être accordée à l’amélioration et à
l’efficacité de l’appareil judiciaire. Des réformes hardies sont
indispensables pour désengorger les tribunaux, notamment par la création
de nouvelles juridictions, par le renforcement des effectifs, par des moyens
de fonctionnement accrus, par la simplification des procédures, etc. De
même, nous devons jeter un regard différent sur les conditions matérielles
d’existence des magistrats et explorer toutes les pistes qui les rendront
moins vulnérables aux tentations et aux pressions, y compris celle de leur
intéressement collectif aux enjeux des procédures dont ils sont saisis ; faute
de ce regard, l’indépendance est l’impartialité du juge, si souvent
proclamés, resterait un leurre.

Une justice solide, indépendante et efficace est le gage d’une croissance


économique durable.

Nous devons également promouvoir une autre administration. Un


dialogue constructif devrait aboutir à des contrats d’objectifs par rapport
auxquels les fonctionnaires de l’État devraient être évalués et rémunérés.
Après une dizaine d’années de mise en œuvre de la réforme de
l’administration publique, avons-nous atteint les buts assignés ? Comment
devons-nous améliorer son mode de fonctionnement pour le rendre plus
compatible avec les exigences d’une économie moderne ? Disposons-nous
des ressources humaines pour nous permettre de mieux servir le
développement de notre pays ?

Si notre État continue de fonctionner avec une administration sans


boussole où règnent le népotisme et le clientélisme, nous tuerons le goût du
mérite et de la performance qui nourrit toute économie.

50
« La décentralisation, comme son nom l’indique, consiste à créer des
centres autonomes de décision dans une sphère géographique limitée »5.
La manière dont la décentralisation est mise en œuvre dans notre pays est
un cas typique de ce que nous devons examiner, dans le cadre d’une
réflexion prospective.

Cette réforme, tant souhaitée par l’État et nos compatriotes, a du mal à


combler les attentes. La décentralisation doit permettre à l’État de se
délester des charges qui l’empêchent d’exercer ses responsabilités
constitutionnelles. De nombreuses études ont démontré les effets positifs de
la décentralisation sur l’accès des populations aux services, notamment aux
services sociaux essentiels (éducation, santé, eau, assainissement). Elles ont
également démontré que la décentralisation est un meilleur mécanisme de
distribution des ressources en vue d’atteindre les populations les plus
vulnérables en réduisant l’écart entre les plus riches et les plus pauvres.

Parce qu’elle permet une meilleure participation des communautés à la


prise de décision dans la conduite des affaires locales, et surtout la
satisfaction de leurs besoins fondamentaux, une telle politique est
préférable, malgré ses insuffisances.

Il est important que les institutions appropriées de l’État recensent les


difficultés rencontrées dans la mise en œuvre des textes régissant la
décentralisation. Celles-ci peuvent être d’ordre administratif (tutelle),
politique (blocage au sein des conseils), ou même technique (non-transfert
de ressources).

Les Objectifs du Millénaire pour le Développement prescrivent, entre


autres, de réduire de moitié, d’ici à 2015, le pourcentage de la population
n’ayant pas accès à l’eau potable, d’assurer l’instruction primaire à tous les
enfants scolarisables.

La satisfaction de ces engagements internationaux visant l’amélioration


des conditions de vie des populations, donc de la société, passe par :

– la gestion rigoureuse des ressources humaines, matérielles et


financières des communes ;

5
Roland Claude, Comment s’exercent aujourd’hui autorité et responsabilité, Paris,
Éditions du Centurion, 1976, p. 32.

51
– le fonctionnement régulier des organes prévus par les textes régissant
la mise en œuvre de la décentralisation ;

– l’implication des populations et des organisations communautaires


dans les phases de gestion et d’évaluation des actions de développement ;

– la mobilisation des ressources locales à travers la généralisation du


Régime foncier urbain6 ;

– le développement du partenariat avec les ministères pour accélérer le


processus de transfert de compétence et des ressources avec l’Association
nationale des communes du Bénin, les services techniques déconcentrés à
l’image du protocole d’entente entre le service des impôts et certaines
communes (Cotonou, Parakou, Porto-Novo) ou de « contrat de commune
ou de ville » avec des structures de l’État dans le cadre de la mise en œuvre
des plans de développement communaux ;

– l’établissement de partenariat avec, par exemple, les ONG


internationales pour l’assistance technique, le soutien aux actions de
développement et la mobilisation des ressources financières et matérielles
auprès des villes des pays développés dans le cadre des opérations de
jumelage ;

– le développement du partenariat avec les communautés religieuses, les


associations et ONG en vue d’améliorer l’offre de services aux populations,
notamment dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’alimentation
en eau potable, de l’assainissement, etc.

La mise en place des mécanismes de financement et de solidarité prévus,


tels le Fonds spécial de financement des investissements des communes et
les dispositifs d’intercommunalité doivent intervenir d’urgence en vue de
donner un contenu concret à la décentralisation.

L’obligation d’une bonne gestion politique et économique de notre pays


ne répond pas seulement à une exigence interne, mais internationale. Dans
le cadre du NEPAD, notre pays doit s’efforcer d’adhérer au mécanisme

6
Le RFU a permis aux communes de Cotonou, Parakou et Kandi d’accroître leurs
ressources, respectivement de 105,8 %, 17,7 % et 37 % entre 1998 et 2002.

52
d’auto-évaluation mis en œuvre pour favoriser l’émergence d’États
modernes se conformant aux principes élémentaires de bonne gouvernance.

C’est une forte crédibilité qu’il nous faut, en tant que Nation, rechercher
en toute circonstance.

Les efforts du Gouvernement, depuis l’avènement du Renouveau


démocratique, pour lutter contre la corruption sont notables. Il faut saluer la
volonté politique des dirigeants qui s’est manifestée par la mise en place de
structures dont la vocation est de la combattre. Cependant, les résultats sont
mitigés. Ils n’ont pas répondu aux espoirs suscités par la mise en place de
ces structures. C’est le cas de la cellule de moralisation de la vie publique.

Une stratégie à long terme consisterait à mettre l’accent sur l’éducation


civique, à l’école et dans les familles, pour corriger les dysfonctionnements
favorables à l’exacerbation de la corruption.

Les actions de Transparency International Bénin, qui avaient, un temps,


ciblé les jeunes scolaires dans ses activités de prévention de la corruption
méritent notre admiration. Car, une société dont la jeunesse est laissée à la
merci de la corruption est condamnée à la déchéance morale, économique
et politique. L’espoir réside dans la mise en exergue des modèles
d’intégrité de notre société. C’est pourquoi, je salue Transparency
International qui a décerné le Prix d’intégrité, en décembre 2004, à trois
personnalités de notre pays qui ont donné l’exemple de ce que notre
société, notamment la jeunesse, est aujourd’hui en droit d’attendre des
fonctionnaires de l’État et des personnalités du secteur privé et des
confessions religieuses. D’autres mériteraient d’être cités, distingués et
célébrés. À nous de les identifier.

Le Forum des organisations non-gouvernementales de lutte contre la


corruption (FONAC) mérite également nos encouragements pour la
détermination dont il fait preuve dans le combat contre ce fléau. Je salue les
efforts de l’Association de lutte contre l’ethnocentrisme et le régionalisme
pour la mise en place de l’Observatoire de la société civile chargée de
suivre les faits de corruption au Bénin. Les bandes dessinées distribuées
dans les écoles pour prévenir l’esprit de corruption en milieu scolaire sont
une illustration de ce qu’il faut faire pour tuer les germes de ce mal dans
notre société.

53
Leurs actions doivent être soutenues pour compléter les efforts de l’État
et, si possible, dénoncer ses dérives dans la gestion des affaires publiques.
Les institutions religieuses doivent s’investir dans cette œuvre de salubrité
publique pour nous éviter de trôner au hit parade mondial de la corruption
avec des retombées regrettables pour notre économie.

C’est un combat pour la dignité du Bénin et de son peuple.

54
3

Investir « le Village planétaire »

Le monde est devenu un village.

Le progrès technologique, notamment dans le secteur des


télécommunications, a rapproché les peuples et instauré une culture de
dialogue à l’échelon universel. La diplomatie moderne n’échappe pas à ce
phénomène. Les efforts d’intégration amorcés depuis plus d’un quart de
siècle dans notre sous-région avec la Communauté Économique des États
de l’Afrique de l’Ouest, l’Union Économique et Monétaire Ouest-
Africaine, au cours de la dernière décennie, et l’Union africaine, plus
récemment, constituent des atouts importants pour nos pays.

Le Bénin devra continuer de rechercher les meilleures stratégies,


améliorer et rentabiliser sa participation à l’intégration économique et
politique. Pour y parvenir, nous devons inventer de nouvelles approches de
coopération dans le cadre d’une diplomatie de développement mettant en
valeur ce que nous avons de meilleur dans notre culture tout comme les
atouts économiques et géostratégiques dont nous disposons.

Notre tradition de paix n’est pas le fait du hasard. C’est le fruit de notre
histoire et de notre culture qui n’ont pas connu la violence, ni envers nous--
même, ni envers d’autres peuples. Cette aspiration à la paix, au dialogue,
nous devons l’investir dans les efforts d’intégration régionale. « Nul ne peut
être heureux tout seul ». Dans une sous-région marquée par des conflits
politiques qui perdurent, déversant sur les routes des milliers d’enfants, de
femmes et d’hommes en quête d’un refuge, nous devons participer à la
mise en place d’un mécanisme durable de prévention et de gestion des

55
conflits. C’est à ce prix que nous aurons la quiétude nécessaire pour
produire et échanger avec les autres pays.

Dans le cadre de la CEDEAO, le Bénin doit être plus actif, plus influent,
plus confiant. Il doit prendre des initiatives qui confortent l’idéal
communautaire de paix et de sécurité propres à l’intégration. Le leadership
béninois doit amener à investir les organisations d’intégration régionale
afin que la voix du pays compte, dans les grandes décisions, mieux que par
le passé.

Dans le domaine de l’Union africaine, le Bénin doit évoluer après


l’accréditation d’un ambassadeur. Le pays dispose d’experts compétents.
Nous devons apprendre à les identifier et les répertorier. Nous devons
mettre en place une politique transparente et cohérente pour mieux utiliser
leurs compétences. Il s’agit moins d’offrir des opportunités à des
compatriotes compétents et ayant de grandes capacités que de les
positionner dans l’intérêt de la Nation pour qu’ils portent à ces niveaux de
décision, le message de paix et de solidarité que véhicule notre culture. La
richesse de notre patrimoine est un atout que le Bénin peut valablement
apporter à la construction d’un espace africain qui, lui-même, peut offrir
ces valeurs à la civilisation de l’universel.

Je crois fermement au Nouveau Partenariat pour le développement de


l’Afrique en tant qu’approche plus responsable des possibilités de
l’épanouissement de notre continent. J’y crois parce que cette initiative est
d’origine africaine. Parce qu’elle est dotée de la crédibilité que lui confère
la volonté des dirigeants africains d’accélérer le développement de notre
continent et d’en maîtriser les mécanismes, dans le cadre d’un partenariat
sud-sud et nord-sud. Le Bénin doit participer à toutes les actions mises en
œuvre dans ce cadre. Il doit apporter une contribution de qualité aux
objectifs que vise le NEPAD.

Le mal de l’Afrique, c’est de croire que, parce que nous avons adopté les
grands principes de la démocratie, nous pouvons nous passer des éléments
immanents de notre culture. Pourquoi l’Afrique est-elle le théâtre de tant de
conflits qui l’empêchent d’accomplir son destin ? Pourquoi notre continent
doit-il continuer d’être un éternel assisté ? Au cours des vingt cinq
dernières années, l’Afrique est le continent qui a reçu le plus d’aide en
termes monétaires mais il est, paradoxalement, celui qui a le plus régressé,
au plan des objectifs de développement. Si des efforts extraordinaires ne

56
sont pas déployés pour changer le contexte et les moyens de mise en œuvre
de nos actions de développement, notre continent n’atteindra pas les
Objectifs de Développement du Millénaire, tels que fixés par la
communauté internationale au Sommet du millénaire, en septembre 2000, à
New York.

Les raisons d’une telle situation relèvent avant tout des conflits armés et
de la mauvaise gouvernance. Notre présence plus affirmée au sein de
l’Union africaine nous offrira l’occasion de participer à l’effort commun du
continent en apportant les valeurs de tolérance et le consensus.

Dans le cadre de l’UEMOA, l’apport de notre pays a toujours été


apprécié. Cette tendance devra être maintenue et améliorée dans la mesure
où nous aurons développé de nouvelles capacités et un nouveau leadership
aux plans politique, économique et technologique pour accroître notre
production interne et améliorer la qualité de nos services.

L’élection de notre pays comme membre du Conseil de sécurité de


l’Organisation des Nations unies est, à mes yeux, la reconnaissance des
efforts du Bénin pour participer au dialogue international au service de la
paix, de la sécurité et de l’épanouissement des peuples du monde. C’est
aussi un défi pour notre diplomatie qui devra évoluer qualitativement pour
continuer de mériter cette confiance. Il s’agit pour nous d’adopter, en toutes
circonstances, des positions claires et constructives sur les questions qui
interpellent tous les pays et dont les solutions participeront à la stabilité du
monde. La taille de notre pays importe peu, l’important, c’est la force de
nos idées et notre capacité à les faire aboutir.

S’agissant de l’aide publique au développement, notre pays doit revoir


son utilisation au regard de ses besoins et de ses intérêts. Il est
communément admis que les pays en développement ne doivent pas refuser
l’aide. Les arguments pour soutenir cette assertion vont de la faiblesse des
ressources internes des économies pour atteindre les objectifs de
développement, à l’incapacité des pays de définir leurs priorités et planifier
des actions pour y faire face.

Nous en avons besoin pour permettre à nos États de combler les déficits
des budgets d’investissement. Nous en avons besoin pour développer de
nouvelles capacités afin de planifier et d’exécuter les projets et
programmes de développement. Mais il faut s’entendre sur ses modalités.

57
La coopération au développement et le partenariat mondial sont, plus
que jamais, nécessaires, et même d’une importance vitale, pour compléter
les efforts que nos pays en développement doivent faire pour assurer la
bonne gouvernance, la responsabilité, la transparence, le respect des droits
de l’individu. Toujours dans le cadre de la coopération au développement
et du partenariat mondial, nous devons également améliorer l’application
des principes de démocratie et de l’État de droit dans l’économie et la
participation de la société civile au processus de développement.

Je pense qu’une amélioration de la situation actuelle des rapports


économiques et financiers mondiaux marqués par un déséquilibre
préjudiciable aux pays en développement contribuera à donner confiance à
ces derniers pour mieux participer aux débats sur la mondialisation.
Combler le déficit démocratique au niveau multilatéral global ou des
intérêts des pays en développement pourrait aussi contribuer à une
meilleure solidarité internationale au service de la paix, de la sécurité et de
la stabilité.

D’importants progrès ont été accomplis en matière d’amélioration des


termes de l’échange depuis la Conférence de Doha, avec des avancées dans
le sens d’une meilleure participation des pays en développement au marché
mondial. Puissent les efforts actuellement effectués au sein des pays
africains producteurs de coton, aboutir à brève échéance. Je souhaite que
mon pays renforce sa participation au dialogue dans le cadre de
l’Organisation mondiale du commerce et apporte une valeur ajoutée aux
négociations susceptibles de contribuer au changement des termes de
l’échange.

Depuis le Renouveau démocratique, d’importants crédits et de nombreux


programmes d’assistance ont bénéficié à notre pays. Je voudrais exprimer à
tous les donateurs, en particulier à ceux qui croient en notre démocratie et
au dynamisme de notre peuple, mes remerciements les plus sincères. Mais
le développement clé en main n’existe nulle part. On n’y accède pas
mécaniquement par des transferts de capitaux, des Programmes
d’ajustement structurel. Tout développement doit être pensé, conçu et
accepté. Qui sommes-nous par rapport à notre sous-région, à l’Afrique et
au reste du monde ? Où désirons-nous aller ? Où pouvons-nous aller ? Quel
chemin emprunter ?

58
Dans un contexte marqué par les pesanteurs que comporte l’assistance,
le seul développement valable et durable est « un développement clé en
tête » pour employer une expression chère au Professeur J. Ki Zerbo, un
développement faisant appel à notre intelligence, ayant pour moteur nos
bras et nos jambes, qui tire son dynamisme de notre capacité à mobiliser
nos populations et à gérer des solidarités internes.

Nous devons développer des partenariats qui nous mettent en position,


non de bénéficiaires passifs de l’aide, mais d’interlocuteurs capables de
déterminer ses priorités, de les planifier, d’identifier les meilleures
approches pour les concrétiser.

L’aide publique au développement ne nous aidera réellement que si nous


définissons nos priorités et les méthodes et approches de mise en œuvre.
Cette œuvre de longue haleine passe par le développement d’une politique
à long terme. Les petits projets liés à notre « mandat politique » doivent
céder le pas à des initiatives de longue durée avec un minimum d’appui ou
d’expertise extérieure. Notre pays est dans un état de grande dépendance
par rapport aux partenaires au développement. Or, comme le dit le
proverbe, « dormir sur la natte des autres, c’est comme dormir par terre » ;
d’autant plus que cette natte ira en se rétrécissant. Les pays dispensateurs
d’aide et de crédits, désormais frappés par la récession, s’interrogent sur
leur propre devenir, dans un temps où les candidats à l’aide viennent aussi
de l’est.

Une meilleure coordination de l’aide s’impose donc. L’État se doit de


maîtriser, dans le cadre d’une vision stratégique, les problèmes prioritaires
que l’aide est censée résoudre. Il doit se demander quels sont les
bénéficiaires, quelle a été leur contribution, quels sont les moyens à mettre
en œuvre et quels peuvent être les effets induits ou inattendus des actions
de développement. Nous ne devrions jamais cautionner la mise en œuvre
d’un programme de développement, quelle que soit son ampleur, si nous
n’avons pas évalué, maîtrisé et dégagé les coûts de contrepartie, en nature
ou en espèce, issus de notre budget avec la contribution des bénéficiaires.

Des débats publics doivent être ouverts sur l’utilisation de l’aide au sein
du Parlement et dans l’opinion publique. La participation des médias doit
assurer la transparence de sa gestion ainsi que l’adéquation des
allocations avec les besoins réels des populations.

59
60
4

Il n’y a de richesse que d’hommes7

Notre vision du Bénin, de l’Afrique et du monde place l’Homme au cœur


de toutes nos préoccupations.

Qu’il s’agisse des réformes mises en œuvre de façon endogène, de celles


impulsées dans le cadre des efforts d’intégration ou encore de celles qui
résultent de notre appartenance à la communauté internationale, nous
devons viser des objectifs de développement humain.

Nous devons élargir les choix accessibles à tous dans une optique de
liberté et de dignité humaines. Cet élargissement des choix dépend du
développement des capacités humaines. Il s’agit de créer, de façon durable,
des conditions de bonne santé, d’éducation en vue de disposer des
ressources nécessaires pour atteindre un niveau de vie décent permettant de
jouir des libertés et de participer à la vie de la communauté.

Il faut, pour cela, améliorer au quotidien la gouvernance pour mériter la


confiance de nos compatriotes et celle de ceux qui, grâce au labeur de leurs
citoyens, nous affectent des ressources destinées à contribuer à
l’amélioration de nos conditions de vie.

Nous avons besoin de crédibilité pour mobiliser des ressources


extérieures qui deviennent rares. Nous n’avons d’autres moyens que de

7
Ce titre s’inspire de la formule de Jean Bodin dont le texte exact est : « Il n’y a de
richesse ni force que d’hommes » (Response de Jean Bodin à Monsieur de Malestroit,
1568).

61
gérer les nôtres pour susciter l’intérêt et la considération de ceux qui nous
aident. Notre pays doit se débarrasser de la corruption. Ne comptons pas
sur une baguette magique ! Faisons preuve de détermination ! Donnons-
nous des moyens légaux et mettons-les en œuvre, sans complaisance.

Le Béninois bien formé, en bonne santé, capable de réfléchir aux défis


de la communauté nationale, sous-régionale et internationale est le modèle
d’homme dont nous rêvons.

Le Bénin ne peut pas échapper à la mondialisation, même si nous devons


nous efforcer, dans le cadre d’une économie libérale à visage humain, de
créer les mécanismes d’une solidarité agissante pour éviter aux plus
vulnérables de succomber aux règles implacables du marché. Pour y
parvenir, nous devons développer les capacités nationales, aussi bien
humaines qu’institutionnelles pour bien gérer nos ressources internes, mais
aussi celles que nous affecte la communauté internationale. Il nous faut une
diplomatie plus offensive pour mieux participer aux efforts d’intégration
régionale et économique et apporter notre part aux efforts de la
communauté internationale pour promouvoir un monde de justice sociale,
de paix, de stabilité, de sécurité.

Devant ces exigences, le renforcement de notre démocratie dépendra


autant de notre aptitude à mobiliser notre peuple et à créer des solidarités
internes en vue d’un développement endogène et autocentré, que de notre
capacité à mobiliser des capitaux et à susciter des solidarités externes. C’est
en termes de solidarité et sous le signe d’une gouvernance sans cesse
améliorée que se pose la problématique du renouveau démocratique de
notre pays dans ses rapports avec l’Afrique et la communauté
internationale.

Le Bénin doit participer activement au partenariat mondial fondé sur le


partage des responsabilités entre pays riches et pays pauvres, pour
permettre à notre pays d’être au rendez-vous du bilan, en 2015, fixé par les
Objectifs de Développement du Millénaire.

L’Homme se trouve sur le chemin qui mène à un développement


véritable dans toutes ses dimensions. Un Homme bien portant. Un Homme
bien éduqué et bien formé. Un Homme, agent économique qui tend ses
efforts vers la production, la compétence, la qualité.

62
Toute politique qui ne privilégie pas l’Homme dans chacune et dans
toutes ses dimensions, est vouée à l’échec.

Cela suppose que l’Homme béninois soit placé au centre des


programmes de développement, que toutes les couches sociales trouvent
leur compte dans l’exécution de ces programmes et en aient une claire
conscience.

Mon ambition, pour ce pays, est de placer l’Homme béninois au début,


au centre et à la fin de notre politique de développement. Cette politique, au
centre de laquelle se trouvent les jeunes, est d’une nécessité absolue si nous
voulons avancer qualitativement vers des lendemains qui comportent moins
d’incertitudes pour l’avenir de notre pays.

En vue de quoi leur donnons-nous l’éducation et la formation ? Tout État


responsable doit mettre en place un système éducatif qui assure
l’épanouissement des jeunes. L’éducation doit leur permettre d’être utiles à
la communauté, et de devenir des citoyens du monde. Mais quel contenu
d’éducation peut conduire à cet objectif et, au-delà, permettre aux jeunes
l’accès au marché du travail ? Quel type d’enseignant peut mettre en œuvre
ce programme ? Les réponses à ces questions déterminent la qualité de
l’éducation offerte aux jeunes pour juguler les difficultés que connaît notre
système éducatif.

L’idée se répand de plus en plus, dans notre pays, qu’il n’est pas
nécessaire d’aller loin en matière d’éducation et de formation pour bien
gagner sa vie. Or, nous pensons que seuls des investissements massifs dans
l’éducation et la formation des filles et des fils d’une Nation constituent le
socle sur lequel se consolide la démocratie et se construit une économie
moderne.

C’est pourquoi, je veux, pour notre pays, une société de responsabilité


dans laquelle le rôle moteur des jeunes doit être accru en tenant compte de
leur capacité. Cette capacité s’acquiert par leur éducation et leur formation.

On observe aujourd’hui, une forte propension d’une catégorie importante


de jeunes à adopter des solutions faciles consistant à choisir le chemin de la
« politique » sans avoir pu se former sur le plan intellectuel et technique.
Dans les pays de vieille démocratie, c’est d’abord des jeunes,
techniquement compétents et intellectuellement équilibrés, qui donnent

63
sens et vie à l’économie et à la politique. Ainsi sont-ils aptes à comprendre
et à expliquer la vision que tracent les dirigeants.

Pour inverser cette tendance, la priorité absolue doit être accordée à


l’éducation. D’abord à l’enseignement primaire parce qu’il pose les
fondements du savoir. Il ne doit pas, cependant, constituer une fin. Notre
attention doit également être portée vers les autres ordres d’enseignement :
secondaire général, technique et professionnel supérieur. La maîtrise du
savoir et des technologies modernes nécessaires au progrès économique et
social de notre pays est à ce prix. Il est reconnu que les pays qui ont
accordé l’attention qu’il faut à ces priorités trouvent le chemin du
développement et de la démocratie.

Dans notre système, le rôle et la place de l’enseignant doivent être


réhabilités. Il m’arrive encore de penser à mes chers maîtres de l’école
primaire publique. Ils m’ont transmis les premières notions du langage, de
la grammaire et du calcul. Ils m’ont inculqué la logique et la rationalité qui
ont fait de moi ce que je suis. Ils n’ont certainement pas plus de mérite que
ceux qui m’ont encadré dans le secondaire et à l’université. Mais ils l’ont
fait dans un contexte où les moyens financiers et matériels étaient rares.

Le métier d’enseignant doit être repensé dans notre pays. Il ne doit pas
être marginalisé. Le type de société dont je nourris l’ambition pour notre
pays ne peut s’accommoder d’une approximation dans ce secteur vital.

Le Forum de Bamako, tenu en novembre 2004, à l’initiative de


l’Association pour le Développement de l’Éducation en Afrique, sur les
enseignants non fonctionnaires, a recommandé que les enseignants recrutés
localement sur la base d’un Brevet d’Études du Premier cycle soient formés
pendant six mois dès leur recrutement. Cette recommandation mérite d’être
soutenue et appliquée comme une mesure intérimaire, en attendant que les
États africains, notamment ceux de l’espace francophone, redéfinissent une
meilleure politique d’allocation des ressources en faveur du secteur de
l’Éducation. Je souscris à cette recommandation. Je voudrais qu’ensemble,
parents d’élèves, enseignants, responsables politiques, nous puissions
restituer à l’éducation une priorité telle que prévue dans la loi d’orientation
adoptée par notre pays.

La qualité de l’éducation dispensée aux enfants d’un pays dépend de la


qualité des enseignants. Nous devons mettre un terme au drame qui se joue

64
sous nos yeux et écouter le cri des jeunes qui réclament le savoir. Cela
requiert une volonté politique plus forte et une réflexion profonde sur les
priorités. Le Bénin ne saurait échapper à la règle selon laquelle, le
développement dépend du savoir. Notre jeunesse a droit à une éducation de
base, à une éducation scientifique, technique et technologique. Elle en a
besoin pour affronter les défis du millénaire.

Priorité doit être accordée à l’enseignement agricole. Je me souviens


encore du Centre de formation rurale de Porto-Novo qui a produit des
agents d’agriculture d’un niveau de compétence qui a permis de les utiliser
comme moniteurs d’encadrement rural. Des centres tels que le lycée
agricole Mèdji de Sékou devraient exister dans tous les départements pour
permettre, non pas de recaser des rejetés du système éducatif, mais
d’accueillir des jeunes dont la vocation est de devenir entrepreneurs
agricoles.

Nous avons souvent la faiblesse de penser que ce sont les jeunes,


incapables d’évoluer correctement dans le système d’éducation classique
qui doivent être orientés vers ces centres. Cette perception doit changer.
Nous devons les considérer au même titre que la formation en informatique
ou dans d’autres disciplines. C’est un devoir sacré de toute la Nation que de
donner à l’enseignement technique agricole la place qu’il mérite dans la
formation de notre jeunesse.

Une attention particulière doit être accordée à la scolarisation des


jeunes filles. Nous devons élaborer les meilleures stratégies pour combler
l’écart qui sépare les garçons des filles du point de vue de l’accès à une
éducation de qualité. C’est une exigence de bonne gouvernance, mais aussi
d’équité.

La promotion des femmes est un impératif de développement. Elle


répond à un besoin de bonne gouvernance et à une nécessité de donner un
contenu réel à la notion de famille. Il s’agit moins de faire du féminisme
que de construire un modèle de société dans laquelle la complémentarité de
l’homme et de la femme soit une réalité, dans le ménage, dans les services,
dans les entreprises, dans nos institutions.

Pour ce faire, les programmes de formation, d’alphabétisation et de post-


alphabétisation doivent accorder aux femmes une priorité absolue. Nous
devons recourir à la discrimination positive, en cas de besoin, pour donner

65
aux femmes la possibilité d’accéder à des responsabilités leur permettant de
mettre au service de tous leur talent, leur compétence, leur savoir-faire.

Le rôle joué par la femme dans la vie politique de notre pays mérite plus
d’attention. Les rares femmes qui ont été mêlées à la gestion de la chose
publique se sont acquittées de leur mission avec dignité et compétence.
Nous devons leur faire confiance en leur faisant davantage de place dans
nos institutions politiques et économiques. Il y va de l’avenir de notre pays.

Pour que celui-ci connaisse une croissance économique durable et soit


compétitif sur le plan international, l’effort ne doit pas se limiter à la
généralisation de l’éducation primaire. Des mesures doivent être prises
pour inciter le secteur privé à investir massivement dans l’enseignement
supérieur.

La mobilisation des ressources privées permet de donner un appui


important aux moyens limités de l’État. Il faudra également décentraliser
l’administration du système éducatif pour remédier aux imperfections dont
souffre notre système.

Un rapport de la Banque mondiale sur le développement dans le monde


indique que « l’explosion du savoir, l’accélération du progrès et le
renforcement constant de la concurrence rendent la formation permanente
plus indispensable que jamais »8.

L’accès au savoir ne passe pas seulement par l’éducation formelle mise


en œuvre dans notre pays. Nous devons favoriser toute politique pouvant
permettre à des jeunes de maîtriser les nouvelles technologies de
l’information et de la communication, de combler la fracture numérique. Le
Bénin peut accéder à ces ressources pour rendre notre économie
compétitive. Elle doit tenir compte des besoins du marché national, sous-
régional et international et mettre en place les stratégies pour les satisfaire.

L’une des richesses du pays pour amorcer son décollage économique est
constituée par les ressources humaines. Ces capacités ont permis d’assurer
le transfert du savoir, de la culture, de génération en génération. Elles sont
insuffisantes, au regard des exigences de l’économie moderne. L’existence

8
Rapport sur le développement dans le monde, Banque Mondiale, Washington
199861999, Le savoir au service du développement (résumé, p. 5).

66
d’une pensée économique uniforme impose à nos pays d’accorder une plus
grande attention au développement des capacités techniques, managériales
et de négociation. Aucun pays ne saurait rester en marge de ce mouvement.

L’objectif principal de la coopération technique doit être une


appropriation des fruits de l’assistance. Il nous faut développer les
institutions et capacités locales pour favoriser ce phénomène. Le
développement des capacités doit être l’une des priorités nationales. Les
moyens de le réaliser doivent être d’abord recherchés de façon endogène,
l’appui des partenaires devant servir d’appoint. Cela exige plusieurs
conditions au nombre desquelles figure la volonté politique et la capacité
de planifier en partant des besoins réels. Il faut aussi améliorer la
gouvernance dans notre pays en faisant la promotion des meilleures
pratiques de gestion et d’exécution des actions de développement, dans la
transparence et avec la participation des populations concernées.

Le développement des capacités est intimement lié au besoin de


leadership dont il constitue d’ailleurs un corollaire. Si nous voulons
mobiliser des ressources qui servent réellement la cause de notre
développement, nous devons encourager le leadership, notamment celui
des jeunes, pour prendre des décisions pertinentes. Grâce à lui, nous devons
promouvoir par la formation de l’accès aux ressources universelles, la
gestion des affaires publiques. C’est ce que nous devons faire dans un
monde de concurrence qui ne laisse aucune place à la médiocrité, à
l’amateurisme, à des décisions hasardeuses.

Qu’il s’agisse de nos communes, de nos départements ou encore de nos


institutions nationales, les responsables doivent gérer les ressources
nationales avec professionnalisme, équité et un sens élevé du devoir. C’est
cette race de jeunes dirigeants rompus aux idées nouvelles, soucieux du
mieux-être et du devenir collectif, partageant une vision prospective que
j’ai l’ambition de promouvoir.

La promotion du leadership de qualité au sein de la jeunesse porte


également les germes de la lutte contre la corruption et l’émergence des
valeurs incitatives pour notre système de production et notre société tout
entière. À défaut de le faire, nous prenons le risque d’accélérer la fuite des
cerveaux et nous condamnons nos compatriotes de la diaspora à l’exil. Il
est indispensable de valoriser les ressources humaines de notre pays pour

67
son développement. Il nous faut mettre l’Homme au centre de nos
politiques de développement.

Que ce soit en football, au karaté, en boxe ou en athlétisme, les résultats


obtenus par notre pays dans les compétitions officielles sont souvent le fruit
d’un travail individuel. Ils sont rarement la résultante d’une politique
sportive cohérente mise en œuvre par l’État. Or le sport contribue au
rayonnement d’un pays. Il a un effet d’entraînement sur son
développement. Il est donc urgent qu’au Bénin, un nouveau mode de
gestion de la chose sportive prenne le pas sur l’improvisation et
l’amateurisme.

La réussite du football dans un pays peut servir de locomotive aux autres


disciplines. C’est lui qui, à l’évidence, suscite le plus d’attraction.
L’analyse des résultats auxquels notre pays est parvenu dans la pratique de
ce sport m’amène à m’interroger sur l’efficacité des moyens que nous
mettons en œuvre. Si nous investissons des moyens non négligeables pour
participer aux compétitions continentales et si les résultats ne sont pas à la
hauteur de nos espérances, nous devons avoir le courage d’appliquer la
thérapie la mieux indiquée. Avons-nous le droit de continuer pour le simple
plaisir de participer ? Un pays aux ressources limitées comme le nôtre a-t-il
le droit de s’investir dans des entreprises qui ne rapportent rien ?

J’ai partagé la joie de mes compatriotes à l’occasion de la première


qualification de notre équipe nationale à la Coupe d’Afrique des Nations en
2004 et à notre troisième place à la CAN-Junior. Je rends hommage à nos
vaillants joueurs de même qu’à ceux qui, bravant les contraintes parfois
imposées par leur clubs employeurs à l’extérieur, viennent participer à la
prestation de notre équipe nationale. Mais avons-nous évalué réellement le
poids de notre football ? Comment l’environnement de notre équipe
nationale est-il géré ? Qui sont les acteurs ? Sont-ils à leur place ? S’ils le
sont, quelles sont leurs résultats ? Il faut pouvoir répondre à ces questions
si nous voulons être dans le camp de la victoire.

Reconnaissons qu’en football, le Bénin n’a pas réalisé de bonnes


performances. Ayons le courage de prendre le temps de la réflexion pour
élaborer une politique destinée à durer. Mettons en place des stratégies
nouvelles et organisons le suivi de l’environnement de ce sport.

68
Une telle approche aurait l’inconvénient de consacrer l’absence de notre
pays de la carte du football continental pendant quelques années. Mais elle
aura certainement l’avantage, à moyenne échéance, de rendre le football
béninois présent sur la scène internationale. Des pays l’ont fait avant le
Bénin. Ils constituent des références.

Cette approche donnera également au sport béninois des bases solides et


des résultats dans la durée. Dès lors, il convient d’envisager un appui au
monde associatif et au secteur privé en vue de la création de filières
« sport-études » dans les établissements scolaires. Elles accueilleraient les
jeunes les plus doués.

Une croissance économique durable est aussi la résultante des efforts


d’investissement dans la santé des populations. Un peuple exposé et
confronté aux affections de toutes sortes ne peut correctement participer à
la production nationale. Nous devons accorder la plus grande attention à la
qualité des soins. Les différents corps du secteur santé (médecins, sage-
femmes, infirmiers, aide-soignants, etc.) ont un rôle important dans
l’amélioration des conditions sanitaires du pays. Le taux élevé de mortalité
maternelle nous interpelle. La prévalence du paludisme, notamment chez
les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes, du VIH/SIDA et
d’autres affections doivent recevoir toute l’attention requise dans le cadre
d’une politique sanitaire. La stratégie de prévention doit rester toujours
importante dans nos approches.

L’impact économique sur les populations est si net qu’il nous faut
envisager de nouvelles règles dans l’allocation des ressources. Combattre
efficacement le paludisme représente un gain inestimable pour l’économie
et la participation des couches les plus vulnérables à l’action de
développement et par là même, à leur propre épanouissement.

Nous devons être au clair sur le rôle des mutuelles santé dans notre
politique sanitaire nationale. Il est souhaitable que les maires souscrivent à
cette politique en recherchant des possibilités de contrats mutualistes au
profit de leurs administrés.

L’utilisation des télécommunications dans la médecine et la chirurgie


constitue une voie que nous devons explorer face au coût exorbitant des
évacuations sanitaires. Cette approche sera renforcée par la mise place
d’infrastructures sanitaires modernes bien équipées pour répondre aux

69
besoins en soins spécialisés. L’amélioration de la qualification des agents
de santé par une formation continue est une exigence pour garantir la
qualité des services, notamment en matière de santé maternelle et infantile.
Ainsi, devons-nous accorder une attention particulière à la formation, en
grand nombre, de médecins, de sage-femmes et d’infirmiers diplômés
d’État ou adjoints.

La formation de nombreux spécialistes (chirurgiens, cancérologues,


traumatologues, anesthésistes-réanimateurs, etc.) apporterait un grand
réconfort à nos compatriotes. Nos tradi-thérapeutes, dans le cadre de la
médecine traditionnelle, œuvrent pour soulager les populations. Dans le
cadre d’un partenariat public-privé, il convient de les faire participer au
renforcement des moyens de la médecine moderne afin que cette
complémentarité profite à tous. Il est urgent de porter une plus grande
attention aux normes et protocoles de prestation des services de cette
thérapie pour réduire les effets secondaires afin d’épargner aux populations
les risques qu’elles encourent en utilisant ces services. Cet effort passe par
une meilleure organisation et une meilleure collaboration entre le Ministère
de la santé publique et les tradi-thérapeutes. Il convient de valoriser les
nombreuses possibilités que cache cette médecine pour lui permettre
d’atteindre progressivement le niveau de la rationalité, de sorte que la
médecine moderne puisse tirer avantage de ses bienfaits pour mieux servir
la cause des populations.

Le Bénin dispose d’une Centrale d’achat des médicaments essentiels et


consommables médicaux. Son rôle est capital. Il peut être donné en
exemple dans la sous-région parce que pionnière d’une approche qui avait
pour fondement l’Initiative de Bamako. Cet effort devrait être poursuivi
pour rendre les médicaments disponibles dans les hameaux les plus reculés
de notre pays. En attendant une meilleure décentralisation de la gestion du
CAME, on pourrait imaginer un système ambulatoire de vente de
médicaments dans les zones reculées, sous le contrôle d’agents compétents.

La participation des communautés à la gestion des services de santé dans


le contexte de la décentralisation devrait aller au-delà d’une simple
présence de ces dernières aux réunions. Cette façon de faire comporte de
nombreux avantages que l’Organisation mondiale de la Santé a identifiés
depuis plus d’une décennie. Ils peuvent être ainsi énumérés : « Une
approche fondée sur la participation communautaire est un moyen rentable
d’étendre le système de prestations sanitaires à la périphérie géographique

70
et sociale d’un pays, quoique cela entraîne des dépenses non négligeables ;
les communautés qui commencent à concevoir leur état de santé
objectivement plutôt qu’avec fatalisme peuvent être incitées à prendre une
série de mesures préventives ; les communautés qui investissent de la main-
d’œuvre, du temps, de l’argent et des matériaux dans les activités de
promotion de santé seront davantage incitées à utiliser et à entretenir les
ouvrages qu’elles construisent, par exemple des réseaux d’adduction
d’eau ; l’éducation pour la santé est surtout efficace quand elle fait partie
intégrante des activités villageoises ; s’ils sont choisis judicieusement, les
agents de santé communautaires jouissent de la confiance de la population.
Ils peuvent connaître les techniques les plus efficaces pour obtenir
l’engagement de leurs voisins et il est certain qu’ils ne risquent pas
d’exploiter ceux-ci. Ils sont soumis à une forte pression sociale pour aider
la communauté à mener à bien ses activités de promotion de la santé.
Toutefois, ils doivent aussi pouvoir compter sur les échelons supérieurs du
service de santé »9.

Quant à moi, j’adhère à la stratégie des zones sanitaires adoptée par


l’État béninois au cours des dernières années. Elle épouse les principes de
la décentralisation et crée les conditions d’une meilleure participation à la
résolution des problèmes de santé. Il faut aller plus loin dans la volonté
politique de mettre en place un système sanitaire mieux orienté vers la
satisfaction des besoins prioritaires de santé de nos concitoyens, où qu’ils
se trouvent sur le territoire national.

Les exigences d’une économie moderne, fruits du travail des


populations, recommandent que nous ayons plus d’ambition pour créer les
conditions indispensables à la santé de tous et permettre à notre pays de
mieux participer à la mondialisation.

9
Peter Oakley, L’Engagement communautaire pour le développement sanitaire.
Analyse des principaux problèmes, Université de Reading, 1990, p. 4.

71
Le Bénin fait partie des pays qui disposent d’une diaspora capable de
contribuer efficacement au développement de l’économie nationale.
J’envisage les relations de notre pays avec nos sœurs et frères vivant à
l’étranger sous l’angle de la valorisation de ce qu’ils constituent comme
capital humain, mais aussi de leur pleine participation à la vie de la Nation.
Nous devons explorer toutes les voies possibles pour les associer aux
grandes décisions qui engagent la vie du pays.

Sur le plan économique, le rôle de nos compatriotes de l’étranger est


essentiel. Nous devons créer les conditions leur permettant d’être à même
d’investir dans leur propre pays. C’est, de mon point de vue, le minimum
qu’un pays puisse garantir à ses filles et fils résidant à l’extérieur. Ils
doivent se sentir à l’aise d’aller et de venir et de créer des entreprises quand
ils le veulent.

Leur apport contribue au rayonnement culturel et sportif de notre pays.


Quand je pense à des artistes tels que Angélique Kidjo, Isaac de Bankolé,
Djimon Houssou et aux nombreux sportifs qui portent haut le flambeau de
l’art et de la culture béninoise à l’extérieur, je ne peut m’empêcher de
penser à une consolidation des acquis de notre diaspora.

Il nous faut, à tout prix, élaborer de nouveaux rapports avec elle. Elle
devra intégrer les impératifs de développement d’un État moderne. Je suis
convaincu qu’aucun de nos compatriotes, vivant à l’extérieur, ne saurait
rester indifférent à la nécessité pour nous tous de porter notre pays au cœur
d’un développement harmonieux qui restitue à chacun la dignité et la fierté
d’appartenir à un ensemble d’où la pauvreté serait progressivement réduite
et où les indicateurs de développement humain témoigneraient de notre
esprit de solidarité.

Parce que nous comptons sur nos compatriotes de la diaspora pour


construire un pays moderne, nous devons créer des conditions propices.
Sont-ils représentés dans les institutions de leur pays ? Comment pouvons-
nous combler ce vide ? Comment pouvons-nous créer la synergie leur
permettant de mettre leur savoir et leur savoir-faire au service de la
Nation ? S’il y a une approche que de nombreux pays africains utilisent
depuis des décennies, c’est bien de capitaliser l’expérience de leur diaspora
pour mieux rentabiliser les actions de développement.

72
Le Bénin devra faire de même. Il devra établir un dialogue franc,
constructif, responsable, cohérent, transparent et sincère avec nos
compatriotes. Ce sont des partenaires incontournables dans toute politique
de développement durable. Ils sont compétents. Ils appartiennent aux
professions dont nous avons besoin pour avancer sur le chemin de la
croissance. Nous devons les écouter, leur faire confiance pour, ensemble,
bâtir une Nation prospère.

Nous devons créer des groupes de pression pour soutenir la politique de


l’État dans les pays d’accueil. Il s’agira essentiellement de mettre en place
des conditions pour que nos compatriotes de la diaspora défendent, en
toutes circonstances, les intérêts de leur pays, quel que soit le
Gouvernement en place. Cette stratégie consolidera les avancées
démocratiques de notre pays enregistrées lors de la Conférence des Forces
vives de la Nation de février 1990.

Si nous voulons que nos compatriotes de l’extérieur défendent les


intérêts de leur pays partout où ils se trouvent, l’État doit leur garantir
considération et protection.

Dans une communication présentée à l’occasion du Forum organisé par


un groupe de la société civile en octobre 2004, à Cotonou, sur le thème
« l’Économie béninoise et le défi de l’intégration sous-régionale », l’un de
nos compatriotes disait : « La perception des investisseurs et de la
communauté internationale nous interpelle : précédemment quartier latin
de l’Afrique, le Bénin devient une zone de développement généralisé de la
corruption, telle une gangrène. Il faut gommer cette image »10.

Cette assertion confirme bien la réalité à laquelle notre pays se trouve


confronté, avec le développement d’un affairisme adossé au pouvoir
politique, lui-même pris en otage dans un cercle vicieux qui tend à
favoriser des situations des monopoles. Il y a urgence à promouvoir une
nouvelle éthique dans notre pays, celle du travail bien fait, débarrassé de
toute idée de corruption.

Celle aussi du respect du bien public. Il n’est pas juste que, pendant que
d’honnêtes citoyens contribuent par leur labeur et leur abnégation, à
l’accomplissement des tâches qui leur sont confiées, d’autres sapent

10
Pascal Koukpaki, l’Économie béninoise et le défi de l’intégration régionale.

73
l’édifice en construction. Il est triste de constater que les garde-fous des
routes à peine réceptionnées sont détruits par des conducteurs. Il est tout
aussi gênant que des couvercles d’égoûts soient enlevés et des câbles
électriques ou de communication téléphonique coupés, impunément,
mettant en péril d’autres citoyens et anéantissant les efforts
d’investissement de l’État.

Dans nos écoles, dans nos cellules familiales, nous devons inculquer à
nos enfants, le respect du bien public. Nous devons adopter des
comportements responsables, protéger et respecter tout ce qui appartient à
notre patrimoine, que nous avons le devoir de léguer aux prochaines
générations.

Nous ne gagnerons rien à entretenir une administration inefficace. Celle


qui sape les bases de notre économie, dans une attitude désinvolte et de
recherche de rente qu’affichent certains fonctionnaires de l’État. Certaines
habitudes dans lesquelles s’installent parfois nos compatriotes ne sont pas
de nature à faciliter les affaires. Elles doivent être modifiées, si nous
voulons relever le défi de la croissance, donc du développement. C’est une
vérité de toute époque que de considérer que l’investisseur a horreur des
contraintes inutiles et fantaisistes qui visent à limiter son action, préoccupé
qu’il est par la productivité et la rentabilité elles-mêmes tributaires du
facteur temps, du coût des énergies et des télécommunications.

Aucun progrès économique et social n’est possible si les citoyens


n’adoptent pas des valeurs dont l’une des plus fondamentales est le
sentiment d’appartenir à un même pays. Ce sentiment est ce que nous
devons léguer de plus cher à nos enfants. Sans lui, rien de solide ne peut
être réalisé. L’exemple donné à divers échelons de la hiérarchie
administrative dans la gestion de la chose publique est peu rassurant pour
les générations futures. Le devoir nous incombe de créer les conditions les
meilleures pour susciter chez les jeunes, la fierté d’appartenir à une même
Nation. Sans cela, il leur sera difficile de défendre l’intérêt national
nécessaire à une croissance économique durable.

L’une des causes du retard de notre décollage économique est la perte


progressive du sentiment d’appartenir à une Nation. Il est perceptible dans
le comportement de nos concitoyens chargés de la gestion du bien public
comme simples citoyens. Ils ont une forte propension à reléguer à l’arrière-
plan l’intérêt de la Nation au profit des intérêts immédiats et personnels.

74
Cette situation s’aggrave par des comportements qui laissent penser à un
sabotage de notre économie.

Créer le sentiment d’appartenance à une communauté d’histoire, de


culture, de géographie est un impératif de développement. Nous devons
offrir aux enfants de ce pays la chance d’accéder à des responsabilités où
qu’ils se trouvent sur le territoire. Si nécessaire, recourons à la
discrimination positive pour favoriser l’émergence de régions
défavorisées !

Ainsi se bâtit une Nation. Ainsi doivent se transmettre à tout le pays, les
valeurs que, de génération en génération, nous devons entretenir, protéger
et pratiquer, parce qu’elles constituent le socle indispensable à toute action
de développement

L’amour de la Patrie passe également par la notion d’unité nationale.


L’avancée d’une Nation vers un creuset commun, la recherche d’une
identité collective différente de l’identité d’origine sont parfois des facteurs
d’angoisse et d’interrogation, voire de passion. La démocratie vise à ce
qu’un nombre toujours plus grand d’individus participent à leur propre
histoire. Qu’ils la comprennent, qu’ils parviennent à s’y situer et à
influencer son cours !

75
76
III.– L’état des lieux

« Déjà des astres anxieux s’accrochent


au ciel banal des nuits »

René Crevel

77
78
1

Les réformes politiques

La Révolution d’octobre 1972 et la Conférence des Forces vives de


février 1990 illustrent le mouvement naturel de notre peuple en quête de
son destin. Peut-être même peut-on établir entre ces deux pôles,
apparemment contradictoires, une relation de cause à effet.

Il peut, a priori, paraître incongru de considérer la Révolution du 26


octobre 1972, jadis décriée par certains et combattue par d’autres, comme
une chance, une chance mal exploitée pour le développement de notre pays.
De fait, l’enthousiasme suscité par cet événement, le patriotisme qui lui
servait de support, n’ont pas suffi à créer les conditions du progrès
économique.

On retiendra cependant à son actif, la mise en œuvre des principes de


participation populaire, terreau d’un développement durable. Grâce à ses
dérives, les Béninois ont pris conscience de la nécessité de repenser l’État
et son mode de fonctionnement, mais aussi des rapports avec la population.
La combinaison de ces facteurs, ajoutés à d’autres facteurs, externes ceux-
là, a favorisé l’avènement de l’historique Conférence des Forces vives de la
nation de février 1990. Les grandes résolutions adoptées alors ont
déterminé le profil politique et institutionnel de notre État démocratique ; le
multipartisme intégral apparu comme une exigence dans le contexte du
moment a fait du chemin, libérant les pensées et dessinant les contours d’un
paysage politique nouveau.

79
Ces textes ont également consacré une nouvelle philosophie économique
et sociale dont le libéralisme apparaît comme l’un des principes fondateurs.
Corollaire de cette liberté retrouvée, la réactivation de la société civile
avec, en appui, une presse totalement libre, constitue une source précieuse
de dynamisme et de créativité.

Notre peuple dispose donc des ressources que nécessitent les défis
auxquels il se trouve confronté. Si l’environnement propice au décollage
économique et à l’éradication de la pauvreté, créé par la Conférence
nationale, reste largement inutilisé ou mal utilisé, nous avons cependant la
légitime fierté de constater que l’architecture institutionnelle mise en place
résiste à l’épreuve du temps et nous tient à l’abri des crises.

Enfin, le climat de paix créé par notre volonté commune de former une
Nation consolide le dispositif institutionnel.

Dans une allocution prononcée en 1992 devant les parlementaires


ivoiriens, je déclarais : « La Conférence nationale des Forces vives, tenue à
Cotonou en février 1990, a réussi l’exploit de renverser sans effusion de
sang, ni violence, l’un des régimes les plus autocratiques que le Bénin ait
connus. Mais, son plus grand mérite, c’est d’avoir jeté les bases d’une
démocratie pluraliste certes, mais d’une démocratie de consensus. Elle est
à l’antipode de l’affrontement. Cette volonté de consensus s’est manifestée
par l’aménagement d’une période de transition qui a vu cohabiter, sans
secousses, les institutions nouvelles et les institutions anciennes, et qui a
donné, à chacune d’elles, le droit d’en appeler par la voie des urnes »

Cependant, des changements qualitatifs dans la vie des Béninois restent


à venir. Les fruits n’ont pas tenu les promesses des fleurs, du moins pas
encore.

Il est de notre responsabilité d’évaluer objectivement les contraintes qui


ont pesé sur notre élan, depuis notre accession à la souveraineté
internationale. Elles sont internes et externes.

Être souverain, c’est décider de son destin, déterminer soi-même ses


ambitions et ses priorités. C’est assumer son développement.

80
À l’analyse, et comme dans de nombreux pays comparables au nôtre,
cette souveraineté a été éprouvée par la nature des relations avec d’autres
États ou avec les institutions financières internationales.

Dans le cadre du « Projet sur l’efficacité de l’aide à Afrique », une étude


a évalué les effets de l’Aide publique au Développement. Ses conclusions
ont été rapportées dans un ouvrage collectif signé de Nicolas Van de Walle
et Timothy A. Johnston11. Ces auteurs ont procédé à une analyse de l’APD
fournie par les plus grands donateurs internationaux aux pays africains au
cours des trente dernières années. Bien que l’échantillon de cette étude
n’ait regroupé que certains pays représentant la majorité des régions du
continent (Botswana, Burkina Faso, Ghana, Kenya, Tanzanie et Zambie)
ses résultats reflètent une réalité vécue par la quasi-totalité des pays
africains au sud du Sahara, dont le Bénin : « D’un côté, les donateurs ont
peu investi pour améliorer les capacités des bénéficiaires à programmer et
à évaluer l’aide ; ils ont persisté dans les pratiques qui freinent le
développement de ces capacités. De l’autre, les gouvernements africains
ont trop souvent considéré l’aide comme une ressource gratuite et ils ne
l’ont pas intégrée dans une stratégie de développement et d’investissement
public cohérente. Malgré le discours sur la coopération au développement
et le partenariat, les relations entre donateurs et bénéficiaires restent
inégales et sont trop souvent caractérisées par le contrôle du donateur et la
passivité du bénéficiaire ».

Les causes d’une telle situation sont connues : inefficacité de


l’administration publique, absence de vision politique.

Au cours de la seule période 1990-2000, l’Aide publique au


Développement du Bénin a atteint le montant de 1 420,7 milliards de francs
CFA12. Les dons en constituent la principale composante (63 % contre
37 % pour les prêts). La répartition sectorielle de cette aide au cours de la
même période est significative du flux financier dont bénéficie le
développement économique et social du Bénin : 23 % pour la gestion de
l’économie ; 17 % pour le secteur transport, contre 8 % à l’agriculture, 9 %
à l’éducation et 10,5 % à la santé. Plus d’attention à la gestion de
l’économie et au transport qu’à l’agriculture et aux autres secteurs sociaux.

11
Nicolas Van de Walle et Timothy A. Johnston, Repenser l’aide à l’Afrique, Paris,
Éditions Karthala, 1999, page 10.
12
Le financement du développement humain, PNUD 2003.

81
Il est permis d’épiloguer sur la pertinence de cette option. On peut soutenir
en effet qu’une bonne gestion de l’économie, appuyée par un
développement des infrastructures (routes, ponts, etc.) donne l’impulsion
nécessaire à la création des conditions d’une croissance durable, et
constitue un préalable à l’investissement dans les secteurs sociaux. On
pourrait soutenir, à l’inverse, que l’investissement dans l’éducation et la
santé des populations crée des conditions d’une croissance durable. Que
dire de la portion congrue réservée à l’agriculture ? Cette option était-elle
la nôtre ?

Nombre d’entre nous estiment que nos rapports avec les partenaires au
développement sont déséquilibrés, en notre défaveur. Aussi, pensent-ils que
les actions de développement mises en œuvre sont, dans leur grande
majorité, conçues de l’extérieur, dans des conditions qui ne coïncident
guère avec les réalités sociales. Ce constat, parfois exact, s’inscrit,
malheureusement, dans la pratique contemporaine (dont le Bénin n’a pas
l’exclusivité) qui veut que les autres nous disent ce dont nous avons besoin,
à défaut de pouvoir identifier nos priorités.

Il est utile, voire nécessaire, de revoir de tels rapports, non pas pour que
notre pays se referme sur lui-même, mais pour qu’il trouve, en toute
occasion, les moyens de diagnostiquer ses maux et d’en identifier les
remèdes avec nos partenaires. Il me paraît évident que la mise en œuvre
d’une politique pertinente aux plans diplomatique et économique,
permettrait d’améliorer ce qui est souvent perçu comme une injonction de
certains de nos partenaires.

Changer la nature de nos rapports avec nos partenaires requiert aussi, de


notre part, une vision plus réaliste des relations économiques financières
internationales, notamment dans le contexte actuel de la mondialisation. À
cet égard, il est heureux de noter que, depuis la conclusion, le 16 juin 1989,
de notre premier programme d’ajustement structurel, les relations de notre
pays avec les institutions financières internationales, telles que le Fonds
monétaire international et la Banque mondiale se sont nettement
améliorées. Elles ont besoin, cependant, d’être repensées pour s’adapter à
un cadre de partenariat et à des conditions plus souples, compatibles avec
les réalités endogènes, dans un esprit commandé non pas uniquement par la
performance économique, mais aussi par l’équilibre social.

82
Une approche plus humaine des relations internationales est possible ;
elle aboutira à de meilleurs résultats pour tous. La formulation d’une
politique extérieure réaliste a pour fondement la sauvegarde des intérêts
nationaux : ils sont économiques et sociaux.

Une politique, plus responsable, suppose que soient remplies certaines


conditions, dont la rigueur et la transparence dans la gestion des affaires
publiques. Elle suppose, aussi, que nous gardions le cap de l’unité
nationale, de la démocratie, du respect des droits de l’Homme et du
redressement économique. Si la démocratie semble se consolider, nous le
devons, encore une fois, au génie de notre peuple, à notre esprit de
consensus, à notre volonté de bâtir ensemble une Nation.

Que vaut la plus stable des démocraties, quand la croissance


économique est mise à trop rude épreuve, laissant libre cours à la
pauvreté ?

Avec la mise en route de notre processus de démocratisation, des efforts


réels ont été fournis pour améliorer la gouvernance. Mais il est permis de
s’interroger sur leur essais, lorsqu’on considère les résultats obtenus par
l’administration publique dans la lutte contre la corruption, l’efficacité ou
l’indépendance de l’appareil judiciaire et la politique de décentralisation.
L’impact des réformes mises en œuvre dans ces différents domaines pour
asseoir une gouvernance compatible avec les exigences d’un État de droit
est très peu perceptible. Devant les insuffisances de notre système de
gouvernance, nos compatriotes perdent espoir.

La réunion des états généraux de l’administration publique, en 1994, a


marqué la mise en chantier par le Gouvernement, avec l’appui de nos
partenaires, d’un projet destiné à doter notre pays d’une administration de
type nouveau, capable de soutenir les efforts de développement par la mise
en œuvre de réformes sectorielles. Il s’agissait de donner à notre appareil
administratif le goût de l’exploit et du mérite pour le rendre plus efficace.

Dix ans après son démarrage, les effets positifs de cette réforme restent à
démontrer. De toute évidence, les performances de notre administration
demeurent en deçà des attentes, ralentissant ainsi notre développement
économique déjà gangréné par la corruption.

83
La corruption est un défi permanent lancé à notre pays et à son
économie. La mobilisation de la société civile tout comme les efforts
financiers impressionnants consentis par l’État ces dernières années n’ont
guère réussi à la faire reculer. Nombreux sont ceux qui pensent que ces
investissements sont inopportuns, dans un contexte de pauvreté
grandissante où les besoins sociaux exercent des pressions sur les maigres
ressources de l’État. Cependant, aucun sacrifice ne devrait être épargné
pour combattre ce fléau.

La Cellule de moralisation de la vie politique publique a accompli un


travail remarquable, du moins à ses débuts. L’effort devrait maintenant
porter sur le renforcement des institutions suprêmes d’audit, telles que
l’Inspection générale des Finances dont les pouvoirs étendus doivent
permettre de saisir les juridictions compétentes pour des cas avérés de
corruption, de prévarication et de détournement des deniers publics. En
attendant que les dispositions législatives et constitutionnelles permettent à
la Chambre des comptes de recouvrer les attributs d’une Cour des comptes,
conformément aux clauses du Traité pour l’harmonisation des Droits des
Affaires en Afrique, les structures actuelles en charge de la lutte contre la
corruption méritent une profonde réflexion quant à l’efficacité de leurs
stratégies.

Cet arsenal viendra en soutien de la lutte engagée par la société civile


pour conjurer la corruption dont les tentacules, si nous ne prenons pas de
mesures énergiques, risquent de compromettre notre avenir et celui des
générations futures.

Je voudrais mettre l’accent sur le rôle d’une presse responsable dans le


combat contre la corruption. Il est indispensable que les compétences
professionnelles des journalistes, notamment ceux de la presse écrite, soient
renforcées pour leur permettre de mener de solides investigations. À cet
égard, les textes réglementant l’accès des médias à l’information doivent
être améliorés pour permettre aux journalistes de contribuer plus
efficacement à cette lutte.

La lutte contre la corruption passe également par l’adoption et la mise en


œuvre d’une législation efficiente sur l’enrichissement illicite. De
nombreux pays africains ont déjà franchi ce pas.

84
Cependant, compte tenu de l’ampleur du fléau, de son enracinement qui
font dire à certains que la corruption devient chez nous un phénomène de
culture, depuis le bas de l’échelle, c’est à un réarmement moral qu’il faut
faire appel : la conscience citoyenne doit être mise en éveil et entretenue
dès le plus bas âge, à l’école, dans les familles, dans les lieux de culte…

À l’étape actuelle de notre développement, le rôle de l’appareil judiciaire


est décisif. Je le dis par conviction, en tant que membre de la famille
judiciaire, mais aussi parce que la crédibilité d’un État de droit se mesure à
l’aune de l’efficacité de son système judiciaire et à sa capacité à créer un
environnement de sécurité juridique pour les investissements nationaux et
étrangers.

Faire jouer à notre appareil judiciaire son rôle dans la création d’un
environnement sécurisé est un autre défi. Nos compatriotes se sont
indignés, ces dernières années, du peu d’attention accordée aux problèmes
d’insécurité. D’autres concitoyens ont payé de leur vie le manque de
rigueur sécuritaire. Il est urgent qu’une réponse appropriée soit trouvée à
cette situation susceptible de freiner les efforts de développement.

Considérée, lors de la Conférence nationale, comme une stratégie


possible pour promouvoir le développement local, la décentralisation a
connu des débuts lents et laborieux. Nombreux sont ceux qui ont douté de
la volonté des pouvoirs publics de mettre en œuvre cette stratégie dans
laquelle ils espéraient trouver les formules adéquates pour relever les défis
du développement à la base.

Les objectifs de la décentralisation visent à assurer l’enracinement de la


démocratie et la promotion du développement local, le rapprochement du
pouvoir de décision, d’action et de contrôle des populations et une
meilleure gestion des ressources.

La mise en œuvre de la décentralisation, notamment l’adoption des


textes législatifs et réglementaires avec, comme point culminant, les
élections municipales et communales de décembre 2002 ont achevé de
convaincre des vertus de cette réforme. Dans la pratique, l’espoir suscité
par les consultations de décembre 2002 cède progressivement le pas au
scepticisme.

Les raisons de cette situation sont de plusieurs ordres :

85
– d’abord les lacunes des textes législatifs qui ont laissé sans véritables
réponses, des questions importantes. C’est le cas de l’épineuse question du
transfert des compétences qui, bien que définie par la loi, est sujette à
nombre d’interprétations dans sa mise en œuvre. Le blocage actuel observé
dans le processus de transfert se comprend aisément, parce que prenant sa
source dans la mauvaise appréhension des implications de ce transfert. La
démarche rationnelle aurait été, pour l’État, de concevoir et d’élaborer un
plan de transfert assorti d’un chronogramme partant des domaines de
compétence les plus simples (éducation, santé, eau et assainissement) aux
plus complexes (services marchands) ;

– il faut mentionner ensuite la disponibilité des compétences locales.


Cette question, plus importante que le transfert des autres ressources, n’a
guère retenu l’attention. Dans les pays où le processus de décentralisation a
porté ses fruits, ce sont des hommes et des femmes bien formés, élus
locaux, techniciens ou administratifs, qui ont œuvré pour l’élaboration et la
mise en œuvre méthodique d’un plan de développement.

Une étude sur le démarrage des communes, commanditée par la Mission


de décentralisation, en 199913, a mis en exergue la faiblesse des ressources
humaines et des capacités organisationnelles des communes. Cette étude a
montré que la quasi-inexistence de cadres de conception, voire parfois
d’exécution, au niveau des futures communes constitue un handicap
important dans l’accomplissement des tâches que requiert leur
fonctionnement correct.

L’étude a accepté le cas des trois communes à statut particulier.


Cotonou, Parakou et Porto-Novo qui ont acquis, depuis plusieurs années,
des outils de gestion et de développement municipal, tels que le régime
foncier urbain. De nombreux agents de ces collectivités locales ont reçu des
formations qui les rendent aptes à jouer un rôle actif au sein des
municipalités, mais se trouvent confrontés à la question du transfert des
compétences.

13
Cette étude mentionne que, « en dehors des trois principales circonscriptions
urbaines (Cotonou, Porto-Novo et Parakou), toutes les autres circonscriptions urbaines
et communes ont des administrations locales faibles: manque de locaux adéquats,
personnel d’encadrement insuffisant, moyens techniques presque inexistants et très
faibles moyens financiers (moins de 1 % du PIB). Il en résulte une insuffisance des
services offerts à la population ».

86
Près de deux ans après la mise en place des conseils communaux, les
élus locaux et l’Association nationale des communes du Bénin continuent
de déplorer le non-transfert des compétences et la non-mise à disposition
des ressources financières nécessaire aux actions de développement local.
Ce frein au développement trahit la volonté politique exprimée à la
Conférence des Forces vives de février 1990. Il est urgent d’y remédier en
gardant à l’esprit que le transfert effectif des compétences aux communes
permettra la mise en place des mécanismes de financement et de solidarité
prévus, tels le Fonds spécial de financement des investissements des
communes et les dispositifs d’intercommunalité. Les communes les plus
riches manifesteront leur solidarité envers les moins nanties si elles ont les
coudées franches pour gérer leurs ressources.

D’autres obstacles pour nos communes résident dans l’ampleur des


besoins à couvrir en termes d’investissements socio-collectifs, notamment
en matière d’éducation primaire (salles de classe, enseignants), de santé
(Centre de santé d’arrondissement, personnel qualifié, prise en charge des
exclus), d’enclavement (pistes, ouvrages de franchissement), etc. La
situation de la plupart des communes aux budgets particulièrement faibles
constitue des facteurs limitants pour la mise en œuvre des plans de
développement communal.

87
88
2

Les réformes économiques

Comme sur le plan politique et institutionnel, notre pays a engagé, au


cours des trente dernières années, d’importantes réformes économiques.
Elles n’ont pas tenu leurs promesses en termes d’amélioration durable des
conditions de vie. On se bornera à focaliser notre analyse sur la période de
1972 à nos jours.

Je me limiterai à ces trois décennies, d’abord parce que les données


statistiques macro-économiques et sectorielles durant cette période rendent
l’analyse plus aisée ; ensuite parce que ma participation à la vie publique,
depuis l’avènement du Renouveau démocratique en 1990, me permet de
mieux juger de la pertinence ou non des réformes économiques et sociales
mises en chantier et des choix stratégiques et législatifs qui les sous-
tendent.

Notre pays a fait une expérience économique rare dans la sous-région et


même sur le continent, pendant la période révolutionnaire, sur fond
d’étatisation des entreprises, sous contrôle de capitaux étrangers. Ainsi,
nous avons assisté, à partir de 1974, à la nationalisation des banques, des
assurances, des sociétés de distribution de produits pétroliers, de la société
de production d’eau et d’électricité, des sociétés de transit, des sociétés de
diffusion de films, etc., sans compter la création ex nihilo de plusieurs
entreprises d’État. En 1978, soixante entreprises publiques provinciales
furent créées dans les mêmes conditions, dans les secteurs de la
commercialisation, du transport, de la construction, de la gestion
immobilière et de l’exploitation des marchés. De 24 en 1972, le nombre des
entreprises publiques est passé à 120 en 1982.

89
Si ce système a présenté l’avantage d’initier les cadres nationaux à la
gestion des entreprises, le caractère abrupt des mesures de nationalisation,
dans un contexte de pensée unique, l’inexpérience de certains cadres et la
mauvaise gestion des ressources, ont montré les limites d’une option qui
répondait davantage à des motifs idéologiques qu’à des considérations de
bonne gestion.

En évaluant les résultats obtenus par ces entreprises publiques au regard


des objectifs fixés, les pouvoirs publics ont finalement abouti à la
conclusion que les domaines d’intervention de l’État doivent être
réappréciés, avec appel au secteur privé. À cet effet, un nouveau Code des
investissements a été publié en mai 1982 pour inciter à la participation
effective de ceux qui en ont les moyens. Ces conclusions ont été suivies de
la restructuration du secteur des entreprises publiques en 1983 et 1986 sous
forme de dissolution pure et simple, de fusion, ou de création de nouvelles
entreprises.

En 1983, cinquante-quatre entreprises publiques provinciales ont été


liquidées. Les six entreprises épargnées sont des sociétés de transport qui,
en dépit de leur manque de rentabilité, assuraient le désenclavement de
certaines localités.

En 1986, treize entreprises publiques à caractère national ont été à leur


tour supprimées. À cette date, elles affichaient des pertes cumulées
estimées à 40,7 milliards de FCFA.

Au total, l’économie béninoise des années quatre-vingts se caractérisait


par la toute-puissance de l’État, un vaste secteur d’entreprises publiques, un
gaspillage et une mauvaise gestion des ressources et des politiques
financières et économiques inexistantes ou inadaptées.

Pour mieux apprécier les effets de ces réformes sur la santé économique
du pays, on rappellera que les deux plans de développement14 mis en œuvre
de 1977 à 1980 et de 1982 à 1987 n’ont pas donné les résultats attendus,
malgré d’importants investissements.

14
Le plan triennal de développement 1977-1980 et le plan quinquennal 1982-1987.

90
Les secteurs les plus vitaux de l’économie nationale – agriculture,
élevage, sylviculture, pêche, industrie, artisanat, transports – reçoivent
70 % de ces investissements, l’industrie et l’artisanat en absorbant, à eux
seuls, 46.

On peut mieux comprendre les faiblesses de l’économie du pays si l’on


ajoute à l’analyse l’absence de vision stratégique. En effet, si celle-ci avait
intégré tous les paramètres de l’environnement économique international,
la position géostratégique caractérisée par le voisinage d’une population
nigériane estimée à plus de cent vingt millions d’habitants, elle aurait
permis de développer le secteur des produits d’exportation et d’obtenir des
retombées pour l’économie du pays.

Cette absence de vision qui caractérise les différents plans d’ajustement


structurel conclus avec les institutions de Bretton Woods est un indicateur
de la faiblesse de notre capacité à négocier les programmes qui répondent
le mieux à nos besoins.

Les réformes économiques opérées de 1989 à ce jour ont été réalisées


dans le cadre des Programmes d’ajustement structurels conclus avec les
institutions de Bretton Woods. Le Bénin a exécuté depuis lors trois
programmes. La Nouvelle stratégie de développement a mis l’accent sur la
création des conditions d’une relance durable de l’activité économique pour
un taux de croissance de 3 % au cours du PAS 1, de 4 % au cours du PAS
II, et de 5 à 6 % au cours du PAS III. Ces objectifs impliquent
l’amélioration des finances publiques, la diminution des arriérés, la
restructuration du système bancaire, la réduction de la taille du secteur des
entreprises publiques, la libéralisation de l’économie.

Les résultats de ces programmes font l’unanimité, quant à leur


inefficacité, surtout en termes de croissance économique et de retombées
sur la vie quotidienne des populations. Nulle part, ces programmes n’ont
convaincu faute de prise sur les réalités sociales et culturelles. Le Bénin,
comme de nombreux pays africains, compte tenu du désastre économique,
n’avait guère le choix ; le besoin de ressources financières était plus que
pressant.

Considéré comme le secteur prioritaire de l’économie nationale, le


secteur rural n’a pas révélé toutes ses potentialités en matière de
développement. L’agriculture, l’élevage, la pêche n’ont pas comblé les

91
attentes, ni de l’État, ni des populations qui mènent ces activités. Certes,
l’agriculture procure le coton, premier produit de rente dont le Bénin tire
l’essentiel de ses recettes d’exportation. L’importance du secteur rural
s’apprécie aussi à travers l’évolution de sa contribution au produit intérieur
brut, la population active employée, sa contribution aux exportations et
l’étendue des terres cultivables (estimée à 13 %).

En dehors de la croissance irrégulière qu’il a connue au début des années


« 90 », en raison des paramètres pluviométriques, le secteur rural a souffert
de problèmes d’organisation en matière de production. La mise en œuvre
des réformes, notamment dans le domaine agricole, a permis au secteur de
maintenir une croissance de quelque 6 % de 1994 à 2002 avec un
fléchissement en 2003. Le secteur qui emploie 42 % de la population
active, soit 1 355 265 personnes15, contribue à la formation du PIB à
concurrence de 30 %. À elle seule, la branche agricole participe à hauteur
de 70 % de la production de ce domaine. Les autres branches – l’élevage, la
pêche et la production forestière – ne contribuent qu’à hauteur de 30 %
environ.

Le secteur rural bénéficie d’importants investissements de l’État, même


si une part considérable des dépenses publiques est consacrée à
l’administration au détriment d’actions porteuses sur le terrain.

Le secteur primaire est donc, de loin, la source de croissance sur laquelle


prend appui notre économie. Le coton représente 80 % des exportations. La
stratégie de diversification des produits vivriers a permis d’atteindre une
large autosuffisance alimentaire, même si le secteur reste soumis à des
contraintes comme la faiblesse des rendements à l’hectare, la modicité des
revenus des paysans et l’insuffisante organisation des filières agricoles.

Le coton, produit essentiel du secteur rural, a souffert d’importants


dysfonctionnements, dus à une réforme mal conduite. Un doute sérieux
plane sur cette filière qui est pourtant l’épine dorsale de notre économie. À
cela s’ajoute la question cruciale du financement adapté et de l’accès au
crédit. En substance, l’agriculture reste l’énigme du développement et
mérite une réflexion et une réforme dynamique. Intégrée au monde rural,
elle doit être soutenue.

15
Recensement général de la Population et de l’Habitation, III, 2002.

92
Le potentiel des secteurs artisanal et touristique est illustré par la
présence d’une frange importante de la population active, même si 90 %
opèrent dans l’informel. Le textile, l’habillement, le travail du cuir et des
peaux, les bâtiments et travaux publics, l’alimentation, les métaux et la
construction mécanique, les bois et fibres végétales représentent plus des
4/5 du secteur.

Suivant les prévisions du Programme d’ajustement structurel,


l’amélioration des finances publiques découlerait de l’accroissement des
recettes, de la maîtrise et de la restructuration des dépenses. Ce qui
implique, outre le renforcement des procédures budgétaires et des
contrôles, des mesures en vue de l’élargissement de l’assiette fiscale et des
mesures spécifiques aux régies financières en vue de l’accroissement de
leur rendement. En ce sens, le système fiscal doit se caractériser par la
simplification, l’allègement et la transparence. D’où la nécessité de
procéder à la révision du Code douanier, de mettre en œuvre un système
informatisé, et de procéder à une réforme tarifaire qui soit en conformité
avec les exigences communautaires de l’UEMOA.

La maîtrise et la rationalisation des dépenses avaient visé la réduction


des effectifs de la fonction publique, le blocage des salaires, la limitation
des dépenses de carburant, de téléphone, d’électricité et d’eau et une
meilleure répartition des dépenses dans le domaine social de l’État (santé,
éducation).

L’ajustement des arriérés de paiement concernait le rééchelonnement de


la dette extérieure, la consolidation des dettes et la compensation des
créances et des dettes des fournisseurs de l’État et du secteur de la
production du coton.

La restructuration du secteur bancaire concernait la liquidation des


banques telles que la Banque Commerciale du Bénin et la Banque
Béninoise pour le Développement, avec le recouvrement de leurs créances
gelées, le remboursement des dépôts, la prise en charge par l’État de leurs
dettes à l’égard de la BCEAO. L’agrément de nouvelles banques,
conformément aux critères et exigences de la réglementation bancaire, est
soumis aux normes de gestion et de prudence de la même réglementation.
On notera également la promotion des institutions de micro-finance, la
restructuration des chèques postaux et de la Caisse nationale d’Épargne.

93
La réorientation de l’État vers les aspects prioritaires de la gestion
publique a conduit à la liquidation des entreprises non viables dont la
reprise n’intéressait aucun opérateur du secteur privé, la privatisation totale
ou partielle, la mise en gérance et le redressement de sociétés restant dans
le portefeuille public. Pour ces dernières, des mesures de redressement
relatives à leur recapitalisation, la réduction des charges d’exploitation,
l’amélioration de la production et du cadre juridique en vue de clarifier les
rapports entre l’État et les entreprises publiques, de responsabiliser les
directeurs généraux et de réaffirmer l’autorité des conseils d’administration
ont été mises en œuvre.

La promotion du secteur privé appelait un certain nombre de mesures :

– la libéralisation du commerce avec la suppression du système de


licence d’importation puis son remplacement par un système de déclaration
à l’importation ;

– la limitation des produits soumis à un contrôle des prix (les produits


concernés depuis le changement de parité CFA/Franc français étant le pain,
les produits pétroliers, les médicaments et spécialités pharmaceutiques, les
fournitures scolaires, le ciment, l’eau et l’électricité) ;

– la révision du Code de travail en vue de simplifier les procédures


d’embauche et de licenciement ;

– la simplification et la modernisation du cadre juridique du droit des


affaires ;

– la révision du Code des investissements en vue de simplifier le


système d’exonération fiscale et de rendre le Code automatiquement
accessible à tous les investisseurs sans procédure d’agrément ;

– la mise en application du nouveau Code des marchés publics.

Pour soutenir le secteur privé, les PAS ont prévu des structures
d’accompagnement tel que le Guichet unique pour l’accomplissement
rapide des formalités de création d’entreprises, un dispositif de financement
par le biais du Projet d’appui aux petites et moyennes entreprises et
l’Association pour la promotion et l’appui au développement de la micro-
entreprise (PAPME-PADME), ainsi qu’un dispositif d’encadrement, de

94
conseil, d’audit et de formation par le biais du Centre de promotion et
d’encadrement des petites et moyennes entreprises (CEPEPE).

In fine, il s’est agi de réorienter l’économie par l’abandon du système


dirigiste et de mettre en place une économie de marché par la réduction de
la présence de l’État dans le processus de production des biens et services
et la promotion du secteur privé.

Au terme de cette revue des deux modes de gestion de notre économie


expérimentés au cours des trente dernières années, on observe que les
réformes inspirées du mode de gestion étatique ont eu un caractère général
alors que les reformes inspirées du mode de gestion libérale ont été
spécifiques.

Quel a été l’impact réel de ces réformes sur la vie quotidienne des
Béninois ?

Si le mode de gestion étatique a eu des conséquences négatives sur la


croissance, et a constitué le terreau sur lequel ont germé la corruption et les
pertes de conscience professionnelle, le mode de gestion libéral a, malgré
ses effets positifs sur la croissance, entraîné des conséquences négatives sur
les conditions de vie des populations.

Les travaux du Sommet mondial sur le développement social de mars


1975, à Copenhague, disposent que « la pauvreté se manifeste sous
diverses formes : absence de revenu et de ressources productives
suffisantes pour assurer des moyens d’existence viables ; faim et
malnutrition ; mauvaise santé ; analphabétisme ; morbidité et mortalité
accrues du fait des maladies ; environnement insalubre ; discrimination
sociale et exdusion ». Les indicateurs de pauvreté sont très significatifs,
notamment la pauvreté rurale estimée à 33 % en 2000.

Quant à la pauvreté non monétaire, la moitié de la population béninoise


est concernée, avec une différence entre le milieu rural (59 %) et le milieu
urbain (34,7 %). Le rapport du PNUD sur le développement humain au
Bénin (2003) aboutit à des conclusions similaires lorsqu’il affirme que « le
développement humain a connu une légère amélioration ». En plus des
disparités entre centres urbains et milieu rural, le PNUD observe des
différences persistantes entre hommes et femmes.

95
Il est à déplorer que la faible capacité technique des ressources humaines
du pays ne lui permette pas de mettre convenablement en œuvre ces
réformes et d’en mesurer l’incidence dans le cadre d’un plan de suivi et
d’évaluation. La collecte des données sur la pauvreté dans notre pays
devrait être une préoccupation majeure.

C’est à une réflexion similaire que conduisent les conditions de


l’élaboration de la Stratégie de réduction de la pauvreté dont le processus a
bénéficié de l’appui des institutions de Bretton Woods. Il est certainement
trop tôt pour en mesurer les conséquences sur les bénéficiaires. Au vu des
projections du Gouvernement qui table sur un taux de croissance de 7%
pour l’année 2005, on peut espérer une légère amélioration des conditions
de vie des populations.

Mais les limites de ces projections résident dans le faible taux


d’investissement (20,7 %) prévu pour cette même année ; elles découlent
également de la contre-performance de notre économie en 2004. Le taux
réel de croissance prévu (6,8 %) sera difficilement obtenu en raison de la
baisse sensible de l’activité économique (importation et réimportation) due
aux mesures de restriction prises par le Nigeria.

Tout en saluant la valeur professionnelle de nos compatriotes qui


travaillent avec ardeur et dévouement à la réalisation des projets de
développement dans le cadre du programme d’investissement public, ou
avec nos partenaires, il me paraît opportun de recenser et de renforcer les
capacités techniques des ressources humaines de notre pays, à travers un
mécanisme transparent, pour mettre en place un programme de
renforcement. Il doterait nos cadres de différents secteurs des compétences
nécessaires pour analyser et suivre les résultats des réformes dans
lesquelles nous nous engageons.

Se pose ainsi le problème de la crédibilité d’un programme de réduction


de la pauvreté à la conception et à l’élaboration duquel nous n’avons pas
participé, et dont les compétences nationales ne peuvent rapidement
évaluer l’impact pour le porter à la connaissance de l’opinion publique
nationale et internationale.

Certes, je mesure l’importance des stratégies de réduction de la pauvreté


censées servir de tremplin pour satisfaire aux critères d’obtention des
crédits issus de la remise de nos dettes vis-à-vis des partenaires du Fonds

96
monétaire international et de la Banque mondiale. Mais ma conviction, déjà
exprimée à l’égard des Programmes d’ajustement structurel, est qu’il
n’existe pas de développement clés en mains, et que, pour augmenter les
chances de succès, le développement doit être pensé, conçu, planifié et
accepté par nous.

D’importants travaux de recherche, notamment des études de perspective


à long terme ont abouti à l’élaboration du scénario « Alafia » pour le
développement du Bénin à l’horizon 2025. Les conclusions de ces travaux
devront servir à élaborer des politiques de développement qui s’inscrivent
dans la durée, à condition que l’état de la gouvernance s’améliore
sensiblement.

La mise en place des infrastructures et des services constitue une


condition essentielle pour l’essor de l’économie nationale. Une analyse des
efforts de l’État dans ce domaine indique le chemin parcouru, notamment
au cours des dix dernières années. Il apparaît ainsi que, de 1990 à nos jours,
les investissements en infrastructures routières se chiffrent à près de 314
milliards de francs CFA. Elles permettent au pays de disposer, pour le
mode de transport le plus utilisé, de plus de 2000 kilomètres de routes
bitumées en bon état, de plus de 2252 kilomètres de routes en terre en état
satisfaisant, de plus de 2500 kilomètres de pistes rurales bien entretenues.

Deux objectifs principaux ont été atteints : l’amélioration de la


circulation intérieure des personnes et des biens et une bonne connexion
avec les pays voisins (Togo, Nigeria, Niger, Burkina Faso) par des
infrastructures adaptées aux données géographiques.

L’ouverture du corridor Bénin-Niger, marquée par le bitumage d’un bout


à l’autre de l’axe Cotonou-Malanville, a placé l’Organisation commune
Bénin-Niger (OCBN), unique opérateur institutionnel du sous-secteur
ferroviaire, dans une situation alarmante qui risque, à terme, de déboucher
sur une grave crise financière.

En dix ans, son activité « transport voyageurs » a été réduite de 1/6 et


son activité marchandises a diminué de plus de 50 % ; les dettes contractées
pour réhabiliter la voie ainsi que certains moyens de production ont été
évalués à plus de 11 milliards de francs CFA en 2000. La survie de
l’institution dépend des subventions dont elle a bénéficié ou continue de
bénéficier ou du bradage d’une partie de son patrimoine. Le processus de

97
mise en concession de cette entreprise est enclenché. Le poids du transport
ferroviaire dans notre économie demeure relativement faible, voire
négligeable. Il est à relever qu’après la remise en état de près de 400 km de
voie sur 438 en exploitation, les trains peuvent circuler entre 60 et 80
km/heure sur ce réseau ferré.

Depuis 1991, le port de Cotonou a connu un regain d’activité illustré par


une croissance régulière des importations. Le trafic a enregistré des pics de
plus de 2,5 millions de tonnes au titre des marchandises importées et
exportées, conséquence de la mise en œuvre de réformes dont plusieurs
volets ont été consacrés à la réhabilitation des infrastructures et à des
restructurations d’entreprises. De 1991 à 1996, les investissements réalisés
pour soutenir ces actions sont estimés à près de dix milliards de Francs
CFA.

Ces investissements ne concernent que les infrastructures portuaires et


n’intègrent pas les efforts des autres acteurs publics tels que la Société
béninoise des manutentions portuaires.

L’exécution d’un plan d’action stratégique visant à améliorer le port sans


étendre sa superficie a conduit à la réalisation des travaux des quais et
installations ainsi que des voies de circulation. Des travaux ont été aussi
engagés dans le cadre de l’amélioration de la sécurité dans l’enceinte
portuaire. Ces investissements ont fait progresser les dettes du Port
autonome de Cotonou sur la période 1997-2001 de 1,183 à 11,443 milliards
de francs CFA. Les investissements lourds programmés portent sur
l’informatisation du guichet unique, la rénovation des installations en épis
de sable et des travaux de maintenance des quais.

La libéralisation de la manutention des conteneurs et de la gestion des


terre-pleins à conteneurs, consacrée par le décret n° 98-156 du 28 avril
1998, a donné lieu à trois concessions dont deux à des opérateurs privés et
un à la SOBEMAP. Dès lors, des investissements relativement importants
ont été réalisés dont la plupart en BOT16.

16
Le BOT (Build Operate Transfer) a été promu à Taiwan dans le cadre de la
construction d’infrastructures routières, pour le compte du Gouvernement. Il donne au
secteur privé la possibilité d’assister le Gouvernement dans la construction des
infrastructures publiques en limitant la trop forte implication de ce dernier.

98
Les dépenses d’entretien courant des infrastructures portuaires sont
passées de 400 millions en 1997 à 550 en 1998 puis à un milliard en 2000.
Pour les grosses réparations au titre de l’entretien périodique, le budget
(exercice 2000) a été exécuté à hauteur de 2,6 milliards de Francs CFA.
Tous ces efforts ont concouru à la bonne tenue du port avec des ouvrages,
installations et équipements généralement en état de fonctionnement.

Le port autonome de Cotonou participe en fonds propres aux


programmes d’investissement au côté des prêteurs. Il assure lui-même une
bonne partie des dépenses d’entretien courant ou périodique.

À l’occasion des travaux préparatoires du sixième sommet de la


Francophonie (Cotonou, 1995), la piste d’envol et d’atterrissage de
l’aéroport de Cotonou, ainsi que la voie de circulation et une partie des
aires de stationnement ont été réhabilitées, et un nouveau salon d’honneur a
été construit. Le tout pour un montant de quelque quatre milliards de
Francs CFA. De 1999 à 2000, d’autres travaux ont été exécutés : une
deuxième salle d’embarquement et la climatisation de l’espace aérogare-
passagers pour un montant d’environ 750 millions de Francs CFA. Entre
2000 et 2001, 1,2 milliard a été dépensé pour la réhabilitation, la
modernisation et l’agrandissement de l’aérogare passagers.

Depuis 2002, des travaux d’extension du hall déplacement, de l’espace


enregistrement, de réaménagement des circuits de sûreté, de création de
nouveaux bureaux administratifs, ont concurrencé et sont estimés à 1,7
milliard de Francs/CFA. Ces investissements ont permis à l’aéroport
international de Cotonou de disposer d’une piste revêtue et balisée de 2 400
mètres de long sur 45 mètres de large, en bon état de service ; d’aires de
stationnement pour les avions, insuffisantes cependant aux heures de
pointe ; d’une aérogare passagers de 4.509 m2 ; d’une aérogare fret de 2
200 m2 nécessitant des travaux de réhabilitation et d’agrandissement ; d’un
parking véhicules.

Ces équipements suffiront à faire face aux exigences de développement


du trafic pendant plusieurs années, mais la construction d’un aéroport
international moderne s’avère nécessaire.

L’accès du pays aux nouvelles technologies est faible. Des efforts sont
déployés dans le domaine de la téléphonie pour profiter de l’essor des

99
réseaux mondiaux de télécommunications et des nouvelles technologies de
l’information et de la communication.

L’opérateur public des télécommunications – l’Office des Postes et


Télécommunications – s’est employé à satisfaire la très forte demande
d’accès à ces nouveaux outils. De 1991 à 2003, les investissements ont
connu un accroissement significatif, passant de 943,5 millions à 15
milliards de FCFA.

Ces investissements ont fortement alourdi le service de la dette de cet


opérateur, situation qui n’est pas de nature à faciliter la mise en œuvre de la
réforme du secteur des télécommunications. Certains volets de cette
réforme, aujourd’hui acquise avec la naissance de « Bénin Télécom » et
« la Poste du Bénin » portent sur la libéralisation du secteur des
télécommunications et la privatisation de l’opérateur public des
télécommunications. Il est difficile d’apprécier l’état des infrastructures
physiques induites de ces investissements du fait de leur non visibilité et de
leur très difficile accès.

L’Office des Postes et Télécommunications s’était efforcé d’être présent


dans tous les départements. Cette présence est effective dans près de
soixante localités considérées comme villes principales, secondaires ou
grosses agglomérations. Ainsi, en terme de couverture en zone urbaine,
l’opérateur présent peut faire valoir un taux de 100 %. Le taux de télé-
densité est en moyenne nationale de 0,97, de 5,17 dans Cotonou et de 1,00
dans le département de l’Ouémé par exemple. Il est très faible dans les
villes secondaires. Le nombre de demandes d’installation d’une ligne
téléphonique conventionnelle dans le département de l’Ouémé a dépassé
3 300 avant l’avènement du téléphone portable. Au total, le nombre
d’abonnés dans ces zones urbaines ou semi-urbaines est estimé à 99 705.
En matière de téléphonie rurale, le taux de couverture avoisine 10 % et les
demandes non satisfaites sont estimées à 1 120.

S’agissant du délai moyen d’obtention d’une ligne téléphonique, les


données existantes ne sont pas fiables. Il peut varier de quelques jours à
plusieurs années suivant l’état des relations (familiales, d’affaires,
d’amitié…) existant entre le demandeur et les agents chargés d’étudier ou
d’installer la connexion propice ou bien suivant l’état des capacités d’offre
de l’opérateur dans la zone de résidence du demandeur.

100
Les tendances d’investissement observées au cours des quatre dernières
années indiquent que le budget de la branche électricité pour 2004 a été
voté à hauteur de 22,77 milliards. Cet investissement permettra d’exécuter
deux grands projets d’extension de la capacité de production, notamment
dans les régions septentrionales.

Les subventions d’investissement sont évaluées à plus de 17 milliards de


Francs CFA au 31 décembre 2001 contre 13,7 milliards de CFA au
31 décembre 2002. Les emprunts sont évalués à environ 41 milliards de
CFA au 31 décembre 2001 contre 40,2 milliards de CFA au 31 décembre
2002.

En matière de consommation nationale, le bilan énergétique confère 2 %


à l’électricité, 29 % aux hydrocarbures et 69 % aux autres combustibles. La
moyenne nationale de la couverture en électricité est de 22 %. Elle est
susceptible de passer à 30 % en 2006 lors de l’achèvement des projets
d’électrification rurale en cours d’exécution, alors que le taux de couverture
en électricité en milieu rural se situe autour de 5 %.

Cotonou, Porto-Novo et Parakou, communes à statut particulier,


disposent chacune d’au moins un grand marché à caractère régional ou
international, de plusieurs gares routières de superficie variable.

L’affluence de touristes n’est pas très significative dans notre pays, en


dehors de certaines manifestations périodiques, bien que les
investissements réalisés dans le domaine aérien suffisent à rassurer ce type
de clientèle génératrice de devises. La circulation routière reste le moyen
prédominant d’échanges, notamment en matière de déplacement des
personnes et des biens. Elle se heurte, dans son fonctionnement, à deux
freins : les tracasseries routières et le non respect des prescriptions relatives
aux chargements (surcharges, encombrements, gabarits) et aux heures de
circulation autorisées pour les véhicules lourds.

La généralisation des postes de péage et de pesage sur l’étendue du


territoire enrayeront, à terme, ce facteur négatif. La mise à disposition
d’infrastructures routières acceptables pour les besoins de la circulation
n’est pas suivie d’une offre adéquate de capacités de transport, notamment
pour le déplacement des personnes.

101
Les mesures prises dans les lois de finances, gestions 2003 et 2004, qui
ont défiscalisé quelque peu l’importation des véhicules de transport
collectif, n’ont pas réellement incité les promoteurs à accroître ce parc.
L’informel profite de cette situation.

Depuis quatre ans environ, l’État accorde une exonération des droits et
taxes sur les importations des matériels informatiques. Cette mesure a
contribué au développement des cybercafés et autres centres téléphoniques.
Grâce aux investissements de l’opérateur public en charge des
télécommunications, les connexions internationales sont désormais
possibles. Cet opérateur n’arrive pas encore à satisfaire la demande
intérieure, ce qui cause souvent des préjudices importants au
développement des affaires et à la délocalisation de certains services. Il est
moins onéreux de téléphoner du Sénégal au Bénin que l’inverse.

L’opérateur public, dont le service après vente laisse beaucoup à désirer,


est devenu particulièrement impopulaire dans le pays. L’État a ouvert le
sous-secteur de la téléphonie mobile à quatre opérateurs GSM agréés. La
progression de la consommation des produits qui en résulte est de plus en
plus grande. L’engouement pour le téléphone portable a ouvert la voie à la
création de nouveaux métiers et emplois. Plus de 100 000 abonnés ont été
recensés en un temps record. Ce nouveau système de communication
s’intègre désormais dans la vie quotidienne de l’agent public et privé,
surtout du tertiaire. Mais ses coûts demeurent prohibitifs.

Malgré une réglementation sélective en matière d’exercice de la


profession de consignataire en douane et transitaire, près de cinquante
opérateurs ont été agréés, ce qui témoigne de la détermination du secteur
privé à prendre en main la gestion du positionnement géographique du pays
qui lui confère un caractère de transit. Les centres de formation en transit
prospèrent. Une nouvelle classe de riches émerge et prend corps laissant
des traces tangibles dans la construction d’immeubles dans les grandes
villes du pays.

L’État continue de régenter les prix de l’eau, de l’électricité, du


carburant, de la téléphonie, des prestations publiques portuaires. Il continue
de peser lourdement sur le secteur des services. En matière de transport
routier, la réglementation tarifaire se fait de plus en plus timide laissant le
marché se réguler de lui-même. La question de sécurité transfrontalière et
de circulation sur les routes de l’hinterland reste préoccupante. Elle risque

102
de compromettre tout effort de restauration et de promotion du corridor de
transit vers le Nigeria et les pays de l’hinterland.

Au total, pour tenir son rôle de pays de transit et de services dans la


sous-région, le Bénin devra améliorer la qualité des services.

103
104
3

Les réformes sociales

Plusieurs réformes dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’eau


et de l’assainissement ont jalonné notre parcours d’État souverain.

L’importance du social dans la vie quotidienne des populations


recommande une analyse de chacun des secteurs au cours des quatre
dernières décennies. J’évoquerai les réformes du système d’éducation en
raison de son importance dans les efforts de développement ; le primaire en
particulier.

Les réformes intervenues révèlent le souci des gouvernants de donner


aux enfants et aux adultes un savoir de base nécessaire à leur participation à
la construction de l’économie nationale. Comme d’autres pays africains, le
nôtre s’est largement inspiré des travaux de nombreuses conférences
internationales dont l’objectif était de fournir un cadre de réflexion aux
jeunes États indépendants pour la mise en place de systèmes d’éducation et
de formation répondant aux aspirations au développement.

De la conférence d’Addis-Abeba (1960), à celle de Lagos (1976) en


passant par celles d’Abidjan (1964) et de Nairobi (1968), la volonté a été
exprimée de donner à l’éducation toute son importance. Plus récemment, la
conférence de Jomtien a proclamé l’éducation pour tous, tandis que le
colloque de Dakar 2000 a recommandé des stratégies pour l’accès des
enfants à l’éducation. De toutes ces rencontres, peuvent être extraits les
principes généraux suivants : assurer l’éducation de tous les enfants en âge
d’être scolarisés, rendre l’enseignement primaire gratuit et obligatoire,

105
étudier les problèmes relatifs à l’intégration de l’éducation au
développement économique, social et culturel.

Ces principes ont été réaffirmés dans notre Constitution du 11 décembre


1990 (article 13) qui rend l’éducation primaire obligatoire et gratuite.

La volonté de la communauté internationale, ajoutée à l’engagement des


gouvernants, a servi d’élément catalyseur aux réformes que ce secteur a
connues de 1960 à 1990. Elles avaient pour objectif d’accroître l’accès de
tous les enfants du Bénin à une éducation leur permettant de prendre part à
la vie de la Nation. La réforme actuellement en cours, dont les Nouveaux
programmes d’études, constituent l’ossature, se distingue par l’importance
accordée à la scolarisation des jeunes filles.

L’État a consenti de très importants investissements pour le


développement du secteur de l’éducation depuis 1960, avec la volonté
affichée de démocratiser l’enseignement primaire.

L’évolution du taux de scolarisation depuis 1972 est remarquable dans


tous les ordres d’enseignement. Dans l’enseignement primaire, le taux brut
est passé de 34,3 % en 1972 à 98,3 % en 2002. C’est principalement au
cours de la période 1990-2003, suite aux recommandations de la
Conférence nationale, qu’une nouvelle politique éducative a été élaborée et
mise en œuvre avec de profondes transformations partielles ou intégrales
du système éducatif.

Les États généraux de l’Éducation, tenus à Cotonou, du 2 au 9 octobre


1990, ont assis les fondements de notre politique en cette matière. Pour ces
États généraux, « l’heure de l’homme ne fait que commencer, et pour que
toute étoile chute du ciel à notre commandement, nous nous devons de
cultiver l’excellence à tous les niveaux : intellectuel, éthique, technique,
manuel, artistique avec pour enjeu la protection de l’environnement, en un
mot, excellence de l’homme dans toutes ses dimensions »17.

Cependant, loin d’être globale, la réforme de 1990 a été partielle comme


en témoignent les Actes des États généraux : « Il ne s’agit pas d’investir
nécessairement un système éducatif nouveau, mais de s’inspirer des
expériences passées en vue d’améliorer les programmes qui existent déjà ».

17
Actes des États généraux de l’Éducation, pp. 32 et 34.

106
Elle ne fut pas non plus, une réforme figée : « Le système éducatif restera
ouvert à toute innovation positive ».

Les réflexions menées ont permis d’actualiser les objectifs définis dans
le document Cadre de politique éducative adopté par le Gouvernement en
1991 :

– garantir l’égalité des chances d’accès à l’éducation pour tous les


enfants de 6 à 15 ans ;

– renforcer la qualité de l’offre d’éducation (stratégie « École de


Qualité fondamentale ») ;

– renforcer le cadre institutionnel ;

– développer la formation technique et professionnelle ;

– développer et rationaliser l’éducation non formelle ;

– développer l’alphabétisation ;

– rationaliser les différents ordres d’enseignement public et privé et la


recherche scientifique ;

– mobiliser et gérer rationnellement les ressources.

Ces huit orientations stratégiques ont été le cheval de bataille des


Gouvernements qui se sont succédé. Elles constituent les défis à relever
dans ce secteur. Plusieurs actions ont été entreprises dans divers sous-
secteurs, visant toutes l’amélioration de l’accès à une éducation de qualité.
Elles ont été aussi confortées par la loi d’Orientation de l’Éducation
nationale en République du Bénin, adoptée par l’Assemblée nationale le 17
octobre 2003 : « Dans le respect des principes définis par la Constitution
du 11 décembre 1990, l’éducation, en République du Bénin, constitue et
demeure la première priorité »18.

Malgré les efforts de mise en œuvre de la réforme en cours, le ratio est


d’un enseignant pour 62 élèves ; il demeure élevé. Ce qui pose le problème

18
Loi n° 2003-17 du 17 octobre 2003.

107
de l’insuffisance du nombre d’enseignants, mais aussi celui de la qualité de
l’enseignement offert à nos enfants.

Somme toute, l’analyse de l’évolution des effectifs scolaires montre que


d’importants pas ont été faits pour accroître l’accès du plus grand nombre à
l’éducation à partir de 1990. Cependant, le taux brut de scolarisation – l’un
des plus élevés de la sous-région – ne manque pas de questionnement quant
à la scolarisation des filles. Malgré la suppression, en 1994, de leurs frais
de scolarité en milieu rural, l’écart entre le taux de scolarisation de ces
dernières et celui des garçons, ne cesse de se creuser, exception faite de
quelques communes, comme Sinendé.

L’efficacité interne du système, et la qualité de l’éducation, posent


d’importants problèmes. Qu’il s’agisse de l’évolution du taux de
promotion, du taux de redoublement (21,85 %)19, du taux d’abandon
(8,45 %)20, de la qualification des enseignants ou encore du taux de réussite
au Certificat d’études primaires (48,45 %)21, ou de l’accès des filles à
l’enseignement secondaire.

Le taux de redoublement très élevé, notamment pour les filles vers la fin
du cycle d’éducation primaire (16,97 % au CI et 36,09 % au CM2), nous
interpelle dès lors que nous prônons l’égalité des chances pour tous les
enfants. De même qu’est préoccupant le taux relativement élevé d’abandon
qui culmine à 19,50 % à la fin du cycle primaire.

Les statistiques disponibles montrent clairement une forte propension à


l’abandon dans le système primaire, d’où le problème de l’insertion des
19,50 % qui sont rejetés en fin de cycle. Que deviennent les filles et les
garçons que rejette le système ? Cette question mérite une réponse si nous
voulons construire un État qui valorise les ressources humaines comme
atout majeur de tout effort de développement.

Sous-jacent à celui qui précède, le facteur le plus handicapant de


l’enseignement primaire est le faible taux d’enseignants qualifiés :
62,31 %, chiffre qui cache mal d’autres réalités auxquelles l’école

19
Annuaire statistique MEPS, 2002-2003, DPP, p. 100.
20
Annuaire statistique MEPS, 2002-2003, DPP, p. 101.
21
Annuaire statistique MEPS, 2002-2003, DPP, p. 137.

108
béninoise se trouve confrontée, notamment celle des enseignants
communautaires.

Les résultats scolaires s’en ressentent forcément, au grand dam des


élèves, des parents et de la Nation. À la session de juin 2002 du Certificat
d’études primaires, on compte seulement 48,45 % de reçus, ce qui confirme
que le problème de l’efficacité du système se pose avec acuité et que des
mesures doivent être prises pour améliorer cette situation.

L’enseignement primaire et l’enseignement secondaire entretiennent des


relations de complémentarité. Malheureusement l’articulation entre les
deux sous-secteurs n’est pas encore atteint. Si nous voulons des hommes de
bonne formation, dont notre pays a un grand besoin, une réflexion profonde
s’impose. De 1992 à 1998, par exemple, le taux brut de scolarisation n’est
passé que de 12,5 % à 21,4 % dans l’enseignement secondaire, soit un taux
faible pour la décennie 1990-2000. L’analyse du même taux au second
cycle montre l’ampleur de l’inefficacité de notre système d’éducation,
véritable machine de rejet de la jeunesse.

L’enseignement secondaire nécessite une plus grande attention, et une


réforme conçue et mise en œuvre dans la droite ligne de celle en cours dans
le primaire.

S’agissant de l’enseignement supérieur, dont les effectifs ont doublé de


1996 à 2003 (12 176 à 29 418)22, sa particularité réside dans la priorité
accordée aux formations d’ordre général sur les formations
professionnelles, et sur la grande disparité entre garçons et filles, au
détriment de ces dernières.

Quant à la recherche scientifique, complément indispensable du système


d’enseignement supérieur, elle ne bénéficie pas d’un effort soutenu.

Ce qui témoigne de l’effort considérable consenti par le Bénin dans le


secteur de l’éducation, c’est l’accroissement des investissements au cours
des cinq dernières années. De 27 500 milliards en 1998, ces dépenses se
sont élevées à 65 173 milliards en 200323.

22
Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.
23
Ministère des Finances et de l’Économie, Direction du Budget.

109
Au cours des cinq dernières années, le système d’éducation – primaire,
secondaire et supérieur – a été perturbé par des grèves d’enseignants et
d’étudiants. L’analyse de ces mouvements fait ressortir que leurs causes
relèvent plus de difficultés d’organisation et de gestion que de problèmes
financiers.

Mais la plus grande menace qui pèse sur notre système éducatif est la
pression démographique. Les statistiques indiquent que l’effectif des élèves
dans l’enseignement primaire a doublé tous les douze ans de 1961 à 1999.
Au cours de cette période, le nombre des élèves a été multiplié par près de
10, passant de 89.116 à 875.676, soit un taux moyen de progression
annuelle de 6,72 %. Cet accroissement des effectifs implique une
planification rigoureuse dans le cadre de la satisfaction des besoins en
enseignants, en construction de salles de classe, en manuels scolaires et en
matériels didactiques.

Cette analyse appelle la mise en œuvre de moyens importants. Un pays


comme le Bénin, aux ressources limitées, ne peut se targuer de les dégager
sur ses ressources propres s’il ne fait pas appel à l’appui des partenaires au
développement. La situation de notre économie n’autorise pas des
investissements permettant de satisfaire les besoins qu’engendre une forte
croissance démographique.

Les défis les plus importants vont résulter de l’évolution démographique.


Notre pays devra faire face, en effet, à un nombre croissant d’enfants en
âge d’aller à l’école. Des sources sérieuses24 indiquent qu’entre 2000 et
2025, le nombre d’enfants à scolariser sera compris entre 32 000 et 50 000
chaque année, si le taux de fécondité, actuellement de 5,6 %, n’est pas
maîtrisé. La demande en nouveaux enseignants de l’enseignement primaire
sera comprise chaque année entre 750 et 850, pour la période 2000-2010, et
entre 875 et 1 360 pour la période 2016-2025.

Les dépenses de fonctionnement pour l’enseignement primaire à la


charge de l’État et des parents sont de l’ordre de 23 milliards en 2025. Les
dépenses d’investissement connaîtront une croissance exponentielle. En
moyenne, 1 140 nouvelles salles de classe seront nécessaires entre 2000 et
2025.

24
La population au Bénin : évolution et impact sur le développement, MECCAG-PDPE,
pp. 23 et 24.

110
Les défis du secteur de l’éducation sont considérables. Ils nécessitent
une organisation plus rigoureuse, non seulement de l’administration qui en
assure la gestion, mais, surtout, une économie en croissance soutenue pour
faire face aux dépenses d’investissement qu’exige la satisfaction de besoins
en augmentation.

Le secteur de l’éducation doit également relever d’autres défis qui


tiennent surtout aux facteurs exogènes, tels que l’accélération du processus
de globalisation de l’économie qui impose un environnement marqué par
l’accroissement rapide du commerce international et des flux de capitaux,
l’intégration des processus de production, l’harmonisation des politiques et
règlements commerciaux et fiscaux dans le cadre des efforts d’intégration
régionale. Le secteur est désormais soumis à des exigences scientifiques et
technologiques que lui impose le développement des nouvelles
technologies, notamment celles de l’information.

On ne saurait occulter la pauvreté et le bas niveau de productivité de


notre capital humain qui ralentissent la croissance économique. Il faut aussi
prendre en compte les menaces que constitue la propagation du VIH/SIDA
sur notre population la plus active (15-49 ans).

La faible capacité des produits de notre système, inadaptés aux


exigences d’une économie arrimée au train de la mondialisation, est, dans
une large mesure, due à l’insuffisante intégration des enseignements
techniques et professionnels. La qualité des produits du système ne cesse
de se dégrader.

Des études conduites par la Banque africaine de Développement ont


montré que, « aussi bien dans le sous-secteur de l’enseignement primaire
que dans le secondaire, les écoliers et les élèves africains apprennent
moins que leurs homologues des autres parties du monde. De nombreux
tests répétés ont, par exemple, démontré que les élèves qui sortent du
système d’éducation ne comprennent pas toujours ce qu’ils lisent. Dans le
secondaire, les tests ont même démontré que les résultats obtenus par les
étudiants africains sont largement en deçà des attentes, notamment dans
les sciences et les mathématiques. Dans l’enseignement supérieur quelques
pays africains affichent un déclin progressif de la qualité des résultats
universitaires, un manque de rigueur dans le recrutement et la promotion

111
du personnel, un manque de compétences des étudiants et des
chercheurs »25.

Il est actuellement établi que notre système d’éducation pêche par le peu
d’importance accordée à l’enseignement des disciplines scientifiques et
technologiques. Dans le cas du Bénin, le niveau insuffisant de recrutement
dans les filières scientifiques et techniques et la qualité médiocre des
programmes de formation dans ces mêmes filières ont pour causes le
manque de possibilités pour les élèves du primaire et du secondaire d’être
en contact avec les sciences et les technologies, le manque
d’infrastructures, de matériels et d’équipements (laboratoires, ateliers,
bibliothèques, etc.). La situation économique et les ressources disponibles
limitent gravement le développement de l’enseignement des sciences et de
la technique.

Au début des années 1990, l’État a manifesté sa volonté d’encourager les


meilleurs élèves, notamment ceux des filières scientifiques, en octroyant
des bourses d’excellence à ceux qui avaient obtenu le baccalauréat avec
mention bien. Mais cette décision n’est malheureusement plus appliquée
depuis quelques années.

L’évolution du taux d’alphabétisation demeure encore faible malgré les


efforts consentis par l’État pour offrir aux adultes, surtout en milieu rural et
périurbain, les moyens de participer à la gestion transparente des affaires
publiques. L’évolution du taux d’alphabétisation des adultes âgés de quinze
ans et plus au cours des vingt dernières années a été lente (22,8 % en 1979 ;
32,6 % en 2002)26.

Cette faible performance de notre système de formation des adultes est


un handicap à l’accélération de la croissance économique, en même temps
qu’elle ralentit la participation des citoyens à la gouvernance locale et
nationale. Comme dans le système éducatif formel, l’accès des femmes aux
services d’alphabétisation est encore faible (21,9 %, contre 45 % pour les

25
African Development Bank : Education Sector Policy Paper, OCOD, december 1999,
p. 14.
26
Recensement général de la Population et de l’Habitation (RGPH 1, 2 et 3).

112
hommes). Il est donc important que nous repensions toute la politique
d’éducation des adultes.

Comme l’éducation, le secteur de la santé a connu une série de réformes


pour garantir aux populations l’état de bien-être physique et mental
nécessaire à leur participation à la vie économique.

Depuis la déclaration de la conférence internationale d’Alma Ata tenue


en 1978 sur l’accès des populations aux soins de santé primaires, notre
système sanitaire a enregistré plusieurs réformes. Leur objectif est de faire
des populations de meilleurs agents économiques. Les réformes ont mis
l’accent sur les activités de prévention, à travers l’information, l’éducation
et la communication, les activités curatives avec la mise en place d’une
politique pharmaceutique de médicaments essentiels sous des noms
génériques, la réhabilitation et la construction d’infrastructures sanitaires,
la prévention et la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles.

L’importance de la santé dans notre vie quotidienne, notamment dans la


production et la croissance économique, commande de porter un regard sur
le profil sanitaire de notre pays, notamment sur les résultats des différents
programmes mis en œuvre pour améliorer l’état de santé de la population.

Il est juste de reconnaître que l’État a développé, au cours des dix


dernières années, une politique orientée vers l’amélioration de l’accès, de la
qualité des soins et la mise en place de nombreuses infrastructures. L’une
des particularités de cette politique est que le Bénin a pris progressivement
en charge la totalité de l’achat des vaccins du programme élargi de
vaccination.

Au titre du bilan de cette politique, il convient d’inscrire la couverture


en structures sanitaires. En 2000, le Système d’information et de gestion
sanitaire a dénombré 671 formations sanitaires du secteur public et 631
cliniques du secteur privé qui ont offert des prestations aux populations
béninoises, soit un total de 1.302 formations sanitaires contre 1.073 en
1997. Cette amélioration s’est traduite par une progression de 21 % du taux
de couverture. Les lits d’hospitalisation sont passés de 3.973 en 1997 à
6.684 en 2000, soit un accroissement de 68 %. Les lits de maternité ont
également augmenté durant la même période.

113
Malgré cette nette avancée dans la mise en œuvre d’une politique plus
volontariste en matière de santé, malgré le renforcement des infrastructures,
le taux d’utilisation des services de santé reste bas (36 %).

Les raisons invoquées pour expliquer la désaffection des usagers ont trait
à l’accessibilité financière et géographique, au mauvais accueil et à
l’insuffisante qualité des soins. Une solution durable passe par la
disponibilité en personnel qualifié et l’amélioration de l’accueil. D’où la
nécessité d’une supervision régulière des services que le ministère de la
santé n’assure pas convenablement.

Les affections endémo-épidémiques dominent les pathologies


fréquemment observées. Les principales affections relevées dans les
formations sanitaires en 2000 sont, par ordre décroissant : le paludisme
(35 %), les infections respiratoires aiguës (17 %), les traumatismes (6 %),
les anémies (4 %). Ces affections représentent 77 % des cas déclarés.

Le paludisme occupe donc le premier rang. En 2000, l’incidence du


paludisme simple et du neuro-paludisme reste élevée, surtout pour les
enfants de 0 à 4 ans.

L’incidence du paludisme sur les populations, notamment sur les enfants


de moins de cinq ans et les femmes enceintes, est désastreuse en Afrique en
général et au Bénin en particulier. Les chefs d’État africains l’ont si bien
compris qu’ils se sont réunis à Abuja, en avril 2000, pour réfléchir sur
l’influence du paludisme sur les progrès économiques et sociaux du
continent. Ils ont fixé des objectifs à court terme pour réduire la mortalité
due à ce facteur.

Cette stratégie fortement soutenue par des partenaires au développement,


notamment l’UNICEF, l’USAID et le Fonds mondial pour la lutte contre le
paludisme, le VIH/SIDA et la tuberculose, doit se poursuivre et
s’intensifier dans le pays grâce à une meilleure coordination et une
meilleure gestion des ressources.

Les infections sexuellement transmissibles et le VIH/SIDA sont en


constante progression. En 2001, l’incidence moyenne des infections
sexuellement transmissibles est de 3,2 pour 1000 habitants et le taux de

114
prévalence générale du VIH/SIDA est de 4,1 %. La couche la plus touchée
est la population âgée de 15 à 49 ans (91 % des malades).

Les projections de l’Institut national de la Statistique et de l’analyse


économique prévoient une prévalence du VIH/SIDA de 5,95 % chez les
adultes en 2006 avec un accroissement annuel continu des nouveaux cas de
naissances séropositives.

Si l’effort du Gouvernement en faveur de la lutte contre le VIH/SIDA se


traduit par une augmentation significative des ressources prévues au budget
national, une certaine confusion existe quant à la coordination.

C’est le lieu de saluer l’appui des partenaires du Bénin qui investissent,


aux cotés de l’État, dans la prévention de cette pandémie. Il reste cependant
qu’une attention plus soutenue doit être accordée aux personnes vivant
avec le VIH. Les ressources disponibles dans ce cadre doivent, en priorité,
être orientées vers elles.

La tuberculose reste aussi un problème. De toutes les formes de cette


maladie, la tuberculose pulmonaire est la plus répandue. Elle est présente
dans l’ensemble des tranches d’âge et frappe surtout les hommes. En 2000,
le Programme national de lutte qui lui est consacrée a enregistré 2.286
nouveaux cas. L’incidence de cette affection en 2000 est de 37 pour
1000.000 habitants. Elle est élevée dans la couche productive du pays, quel
que soit le sexe.

La mortalité générale (13 pour 1000) et infantile (89,1 pour 1000


naissances vivantes) ainsi que la fécondité (5,6 enfants par femme en 2001)
sont importantes. Il en est de même pour la mortalité maternelle : 498 décès
pour 100 000 naissances27.

La malnutrition et l’anémie font également des ravages. L’allaitement


maternel concerne 97 % des enfants nés dans les cinq dernières années
nourris au sein pendant un certain temps. Il n’est exclusif que chez 38 %
des enfants de moins de six mois.

Les dépenses du secteur ont connu une progression significative. De


1997 à 2003, la part du budget de l’État consacré à l’amélioration de la

27
Enquête Démographique et de Santé Bénin I, 1996.

115
santé a progressé, passant de 27, 8 milliards à 39,5 milliards. En terme de
pourcentage, le budget de santé a connu une évolution en dent de scie28. La
contribution des communautés de base dans le financement du secteur
oscille entre 7 % et 11 %, de 1997 à 2001.

La contribution des partenaires en vue d’améliorer les conditions


sanitaires des populations s’est accrue. Les statistiques corroborent ce
constat. Elles indiquent qu’au cours de la même période, le financement par
les aides internationales est passé de 26 à 38 %.

On note cependant une faible implication des structures nationales et des


difficultés dans le suivi de l’utilisation de ces contributions, notamment du
retard dans la mise à disposition, outre une absence d’informations
afférentes à l’utilisation de ces ressources. Cette situation se complique par
le fait que le budget alloué par l’État à la santé, n’est jamais entièrement
exécuté, même s’il faut saluer les efforts déployés par ce dernier pour
financer, à hauteur de 31,71 %, le programme d’investissement public du
secteur.

Des efforts supplémentaires seront nécessaires pour accroître les


ressources internes et assurer la pérennité des programmes financés par les
partenaires au développement.

Les données statistiques issues des différentes opérations du dernier


Recensement général de la population et de l’habitation montrent que la
population croit à un rythme élevé (3 % par an) et que ce taux n’a pas varié
de façon significative de 1992 à 2006. Selon des études prospectives, la
population béninoise passera à 15 millions d’ici 2025. Déjà, le déficit en
personnel santé, malgré les efforts de recrutement d’agents permanents et
contractuels est très vivement ressenti sur le terrain. De nombreux centres
construits dans les zones rurales attendent d’être dotés en personnel qualifié
pour fournir les services attendus.

Le premier défi du secteur de la santé est d’ordre démographique.


L’amélioration observée au niveau des indicateurs de santé est la
conséquence des efforts dans tous les domaines. On peut noter un progrès
remarquable des ratios, notamment ceux relatifs au nombre de médecins et

28
Source : SPED/DPP & Direction des Ressources Financières et Matérielles,
Ministère de la Santé publique.

116
d’infirmiers par habitant. Le Bénin comptait, en 1996, un médecin pour
7.830 habitants contre un médecin pour 21.000 habitants en 1981 et un
médecin pour 45.000 habitants en 1966. Le nombre d’habitants par
infirmier est passé de 3.328 en 1989 à 2.944 en 1996. Ces ratios sont
encore en-dessous des normes de l’Organisation mondiale de la Santé pour
les pays en développement29.

En dehors du fait qu’ils sont très bas, ils cachent d’importantes disparités
d’un département à un autre. Les projections démographiques font état
d’une demande croissante en personnel soignant, nécessitant la formation
et le recrutement de 110 infirmiers par an pour couvrir les besoins d’ici à
2025. Elles supposent également que 41 médecins soient formés chaque
année pour le secteur public et privé, d’ici à 202530.

L’autre défi majeur réside dans la capacité de l’État à mettre en place


une politique sanitaire cohérente répondant aux besoins des populations.
Cette vision des choses déborde le seul domaine de la santé. Elle doit
prendre en compte l’impact des autres secteurs (eau, transport, éducation,
recherche scientifique, etc.). Dans cette perspective, il s’avère
indispensable de tirer le meilleur parti de l’appui financier considérable que
le Fonds mondial de lutte contre le SIDA, le paludisme et la tuberculose
offre aux pays pauvres, afin de réduire l’écart entre les besoins et les
ressources disponibles.

La réforme mise en œuvre par l’État béninois, à partir de 1980, dans le


cadre de la Décennie internationale de l’eau potable et de l’assainissement
a permis d’élaborer deux lois, l’une portant Code d’hygiène et l’autre
relative à l’approvisionnement en eau potable et à l’assainissement. Ces
textes ont permis de mettre en marche des programmes orientés vers la
satisfaction des besoins en eau et en services d’assainissement. Il s’agissait
de desservir en eau, 80 % de la population (avec un minimum de 10
litres/jour/personne). Il s’agissait également de consolider le système de
drainage (couverture de la ville de Cotonou à 50 % et des autres villes à
40 %), la collecte des déchets solides et l’évacuation des excréta. Des
progrès ont été enregistrés grâce à cette réforme, même s’ils sont loin
d’atteindre les objectifs fixés. Ainsi, en matière d’eau, le taux de

29
L’OMS a établi comme norme « internationale » : un médecin pour 10.000 habitants,
un infirmier pour 5.000 habitants et une sage-femme pour 5.000 habitants.
30
MECCAG-PDPE, La population au Bénin, mai 2000, p. 28.

117
couverture, de 15 % en zone rurale et de 26 % en zone urbaine en 1980 est
passé à 46 et 66 %. Cette avancée importante a été rendue possible par une
réorganisation de la Société béninoise d’électricité et d’eau.

La situation actuelle dans le secteur de l’eau est caractérisée par une


prise de conscience plus accrue de son importance dans la santé et la vie
des populations. Aussi, dans la droite ligne des Objectifs du Millénaire
pour le Développement, et du slogan « de l’eau pour tous », d’importants
investissements ont été consentis, avec, en toile de fond, une réforme qui
consacre une accélération des programmes d’hydraulique villageoise.

118
IV.– Les chantiers de l’avenir

« Les hommes sont faits pour s’entendre


Pour se comprendre et pour s’aimer
Ont des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont des enfants sans feu ni lieu
Qui réinventeront les hommes
Et la nature et leur patrie
Celle de tous les hommes
Celle de tous les temps »

Paul Éluard
Le Phénix

119
120
Au terme de trois décennies, marquées par la Révolution du 26 octobre
1972 et la Conférence nationale des Forces vives, de nombreuses mutations
sont intervenues, qui donnent au Bénin son visage actuel.

Bien que les résultats n’aient pas toujours été à la hauteur des
espérances, des avancées ont été relevées, notamment sur les plans socio-
économiques et dans le renforcement de l’architecture institutionnelle.

Ma vision politique tire sa source de l’analyse des réalités et de l’état du


Bénin, des risques vécus ou potentiels, de la volonté de lever les obstacles à
un mieux-être partagé. Elle fonde mes choix politiques et stratégiques, à
partir de quelques enjeux essentiels qui déterminent les futurs possibles.

Quatre éléments conditionnent le progrès social et la prospérité dans


notre pays : la jeunesse, l’éthique, les infrastructures de base et l’économie.

La jeunesse occupe la première place dans la population béninoise. Les


jeunes de moins de 15 ans représentent environ 45 % de la population. Il
est donc important de promouvoir une éducation obligatoire pour tous
(jusqu’à 15 ans au moins), impératif d’une économie qui se modernise, de
promouvoir l’égalité des chances entre filles et garçons en matière
d’éducation, de favoriser le leadership des jeunes, et de faciliter leur accès
à l’emploi et à l’auto-emploi.

Une éthique nouvelle dans la gestion des affaires publiques et dans les
comportements des citoyens est indispensable. En effet, face à la pauvreté
qui est une tragédie, la corruption est un crime. Elle retarde l’évolution
positive de la société, altère les valeurs et le progrès économique partagé.

121
Elle représente un danger pour la démocratie. Cette éthique nouvelle
impose le respect de la chose publique, le bannissement de l’impunité,
l’amélioration de l’image des responsables de l’État à travers la lutte contre
les abus de biens sociaux, les détournements de fonds, la corruption, la
fraude, la contrebande et le blanchiment des capitaux.

De même, les infrastructures de base telles que celles relevant des


secteurs de l’eau, de l’énergie, des télécommunications, de l’éducation, de
la santé, des transports ainsi que les maisons de jeunes et de la culture, les
bibliothèques municipales, etc., doivent être développées. Elles constituent
la base du progrès social partagé.

L’économie béninoise, de petite taille et peu diversifiée, évolue dans un


contexte institutionnel favorable. Elle dispose d’une bonne position
géographique, non seulement pour le transit mais aussi pour la création
locale de produits de réexportation. Toutefois, la fragilité des structures
économique fait peser des risques permanents sur le rythme de la
croissance. Trois principales difficultés structurelles sont à souligner :

– la filière coton, principal moteur de la croissance économique, connaît


des difficultés d’organisation et est en passe de devenir un facteur
déstabilisateur de l’économie ;

– la forte dépendance du Bénin vis-à-vis du Nigeria, au regard de


l’ampleur du commerce de réexportation, parfois illicite ;

– l’évolution croissante du secteur informel qui introduit de fortes


contraintes de gestion et d’impulsion des politiques de développement.

Le contexte socio-politique est un atout important pour le


développement économique. Mais les structures économiques ne sont pas à
la mesure de ce contexte politique apaisé et à la dimension de la qualité des
institutions républicaines qui fonctionnent de façon harmonieuse.

Les responsables de l’État doivent faire face à la crise socio-économique


qui taraude l’existence de nos concitoyens, en particulier celle des plus
démunis, par un ensemble de mesures dont les effets positifs devront
contribuer très rapidement à faire reculer le phénomène de la pauvreté qui
s’étend, avant de l’éradiquer par un plan de développement national
soutenu par toutes les forces vives de la nation. Ils auront donc pour

122
mandat de préparer le terrain à une modernisation et à un renforcement de
la qualité des services de l’État. Ils devront ainsi mettre en place une
administration publique de développement et faire la preuve de leur
capacité à s’attaquer aux problèmes qui assaillent quotidiennement les
Béninois de façon à leur donner confiance en eux-mêmes et dans leurs
institutions.

À cet égard, la priorité devra porter sur les activités essentielles de l’État,
notamment dans les domaines suivants : stratégie économique, politique de
l’éducation, politique de la santé et promotion d’un système de protection
sociale, infrastructures, équipements, transports et logements, politique de
l’énergie, aménagement du territoire et protection de l’environnement,
promotion de l’artisanat et de la culture, promotion du potentiel touristique
et de l’administration publique de développement.

123
124
1

Stratégie économique

Les décisions de la Conférence nationale ont marqué le retour à un


système démocratique fondé sur le pluralisme politique et la dépolitisation
de l’administration publique ; la fin du rôle prépondérant de l’État dans
l’économie et la promotion de l’initiative privée ; une plus grande
ouverture sur l’extérieur (diversification des partenaires commerciaux, un
accroissement des investissements étrangers, etc.) en vue de tirer profit des
opportunités économiques et commerciales.

La faillite de l’économie étatisée a entraîné le rejet de toute idée du


contrôle de l’économie par l’État et imprimé les marques d’une économie
libérale. Ainsi, avec cette conférence, les années 1990 ont ouvert la voie à
la transition démocratique et à la libéralisation de l’économie.

Notre économie se caractérise par la stabilité relative du secteur rural, la


faiblesse du secteur secondaire et l’importance du secteur tertiaire. Le
secteur agricole, bien que d’une faible productivité, constitue la principale
source de croissance et de devises du pays. En particulier, le coton occupe
40 % des exportations du pays sur la période 1995-2003. Le secteur
tertiaire, qui détient la part la plus importante du PIB (46,8 % sur la période
d’analyse), puise son dynamisme dans la position géographique du pays qui
en fait un espace « naturel » de transit commercial dans la sous-région,
notamment pour les pays enclavés tels que le Niger, le Burkina Faso et
même le Mali. Cette position justifie également les relations privilégiées
avec l’économie nigériane. L’industrie (14,6 % du PIB, peu développée, est
composée de petites entreprises d’import substitution, exerçant dans le
textile, l’agroalimentaire et les matériaux de construction. Les activités

125
informelles dominent le tissu économique ; elles représentent en effet 68 %
du PIB en 2003.

Sur les dix dernières années (1995-2004), le revenu moyen du Béninois


(PIB réel par tête) n’a augmenté que de 1,1 % par an. À ce rythme, le
niveau de ce revenu ne doublerait qu’au bout de soixante cinq années
environ. Il nous faut donc définir et mettre en œuvre une politique
économique vigoureuse.

L’amélioration des perspectives économiques et sociales du Bénin


dépendra de plusieurs facteurs, dont notamment la qualité de la politique
économique et financière nationale et l’efficacité de sa mise en œuvre ; la
qualité de la politique économique décentralisée et l’efficacité de son
exécution ; le contrat de confiance entre l’administration publique et le
secteur privé, entre l’État et les associations professionnelles ; les progrès
dans la gouvernance ; la lutte contre la corruption ; la rigueur et la
transparence budgétaire, le renforcement du contrôle de la Cour des
comptes, de l’Inspection d’État et de l’Inspection générale des finances
(ministères, entreprises publiques, marchés publics…) ; la qualité de la
dépense publique ; la qualité de la régulation économique et sectorielle
(agences de régulation dans le secteur pétrolier, des télécommunications, de
l’énergie électrique, des transports…) ; la capacité à promouvoir de
novelles activités économiques au plan national en coordination avec les
autres États de l’Union.

Il est donc important d’envisager une nouvelle politique économique au


Bénin, une nouvelle dynamique de croissance, un autre modèle de
développement. Quatre conditions doivent être réunies, à cet effet, pour
conduire la croissance économique autour d’un taux de 7 à 8 % chaque
année : l’identification d’une nouvelle génération de réformes dans les
secteurs porteurs et à croissance rapide ; une meilleure gouvernance et une
plus grande transparence que renforcera la reddition des comptes publics ;
l’introduction d’une méthode moderne de gestion et de suivi de l’activité
gouvernementale ; la confiance des opérateurs économiques dans la
capacité du Gouvernement à conduire une politique cohérente au plan
national et au niveau des collectivités décentralisées.

La finalité de cette stratégie est d’assurer le progrès social et le décollage


économique du Bénin, à travers la participation de toutes les couches
sociales à la création de la richesse, la modernisation de l’économie et la

126
réduction de la fragilité sociale, en vue de la prospérité retrouvée et
partagée.

Cette politique implique la diversification de notre base économique et


une exploitation optimale de la position géographique du Bénin. C’est
pourquoi nous devrons redynamiser le secteur agricole et construire un
secteur agro-industriel efficace dans le cadre de l’espace économique unifié
de l’Union économique et monétaire ouest africaine et de la Communauté
Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ; promouvoir le
secteur privé et notamment le secteur des petites entreprises ; accompagner
le développement économique à la base et intégrer, dans le système
productif, les populations vulnérables ; valoriser les ressources humaines.

La redynamisation du secteur agricole et la construction d’un secteur


agro-industriel seront soutenues par une amélioration de la compétitivité de
l’économie ; une meilleure organisation et un plus grand professionnalisme
dans les filières agricoles existantes ; la modernisation de l’agriculture, à
l’appui notamment d’une réforme foncière ; le développement des filières
avicoles ; la promotion de la transformation des produits vivriers locaux.

Le Bénin dispose de vastes potentialités agricoles qui pourraient être


exploitées pour augmenter la production, diversifier les exportations et
améliorer les revenus des populations. À cet égard, il apparaît nécessaire
d’appuyer la promotion des filières anacarde, karité, ananas, tabac et
manioc, qui sont porteuses d’une croissance accélérée et créatrice
d’emplois.

Il nous faut sortir du piège de la filière coton.

À cet égard, des actions seront entreprises en vue de la libéralisation et


de la promotion de nouvelles activités économiques pour une
diversification qui améliorera la situation financière de l’État. Des
réflexions seront menées, en concertation avec les professionnels, pour
identifier les filières porteuses et les activités génératrices de revenus pour
les populations vulnérables et développer la finance de proximité.

127
Les questions relatives au type de tissu industriel souhaité pour le Bénin,
de partenariat envisagé et de produits agricoles à promouvoir, devront
constituer des points cruciaux de l’action gouvernementale.

Cette politique implique également la promotion du secteur privé. Aussi,


devrons-nous accompagner la mise à niveau des entreprises existantes ;
favoriser la création de nouvelles entreprises, en particulier les petites
entreprises ; soutenir un développement rapide des activités génératrices de
revenus pour les populations vulnérables.

Nous devons prendre appui sur les succès de l’intégration monétaire et


financière de l’Union monétaire ouest africaine pour créer les conditions
d’une mobilisation accrue de l’épargne de proximité et la canaliser vers le
financement de très petites entreprises dans la perspective de leur
transformation en petites et moyennes entreprises. Ainsi, dans un pays à
faible revenu comme le Bénin, la grande masse de populations vulnérables
représentant 40,3 % de la population en âge de travailler (15-59 ans), doit
être résolument intégrée dans le processus de production de richesses. Les
besoins de développement étant considérables, ce sont les micro-crédits
aux micro-entreprises qui contribueront au financement d’une croissance
diversifiée.

L’État jouera le rôle de facilitateur de création d’entreprises et investira,


notamment dans le cadre d’un partenariat public – secteur privé, dans
l’éducation, la formation, les infrastructures, tout en assurant la sécurité des
biens et des personnes de toutes conditions sociales.

La politique de développement communal devra être l’un des piliers


essentiels de la stratégie économique de l’État. Elle permettra de
concrétiser la volonté des collectivités décentralisées de s’assumer et de
participer au développement à la base.

La commune est en effet le « lieu privilégié de la participation des


citoyens à la gestion des affaires publiques locales », le lieu où s’exerce la
démocratie à la base. C’est donc dans la commune que doit s’organiser le
développement à la base, en accord avec les orientations stratégiques
définies par l’État et en coordination avec les communes du même ou

128
d’autres départements. L’économie décentralisée est par ailleurs un
instrument de gestion du phénomène migratoire dans les grandes villes.

L’établissement d’une relation forte entre la politique macroéconomique


et les politiques communales de développement à la base permettra de
relever la contribution des collectivités décentralisées à la croissance, de
créer des richesses et des emplois dans les communes. L’État facilitera
également la création d’une chaîne de solidarité entre les communes. Les
communes locomotives doivent entraîner les autres.

L’économie décentralisée (production, commercialisation, transport)


sera d’abord financée par l’épargne de proximité. En effet, les perspectives
de la micro-finance sont encourageantes au Bénin. Ce secteur est appelé à
devenir un levier de promotion économique et sociale et à jouer, à ce titre,
un rôle majeur dans le financement d’une part des activités génératrices de
revenus pour les femmes en particulier et, d’autre part, des micro-projets
de jeunes ayant une qualification.

L’État devra donner une impulsion nouvelle à ce secteur en définissant


une politique nationale de développement de la micro-finance avec les
professionnels concernés. Il devra encourager et soutenir les actions ci-
après : implantation de réseaux privés de micro-finance, dans chaque
commune, pour accélérer le développement à la base et la création de
petites structures de production qui seront les grandes entreprises de
demain ; professionnalisation renforcée du secteur de la micro-finance ;
création de filières spécialisées de micro-finance, notamment par
l’élargissement de l’accès des femmes et des jeunes ayant une qualification
aux services financiers, avec le concours des banques universelles et les
entreprises désireuses de soutenir le développement à la base ; appui au
développement du réseau de la Banque régionale de Solidarité au Bénin.

Dans la perspective de la valorisation des ressources humaines, l’État


devra veiller à investir notamment dans l’enseignement, la formation, les
technologies de l’information et de la communication ; mettre en œuvre
une politique de formation de qualité dans tous les domaines d’activité,
avec le concours des associations professionnelles ; promouvoir
l’excellence, la saine émulation et la saine compétition ; veiller à la
promotion d’un système de santé assurant le bien-être à chaque citoyen.

129
L’augmentation de la productivité est nécessaire à une croissance
durable et à l’amélioration du niveau de vie. Les investisseurs privés ne
sont pas attirés par les pays où il n’existe pas une main-d’œuvre qualifiée et
où le travail bien fait n’est pas valorisé. Il faut donc développer une
politique de formation de bonne qualité.

En toute chose, la qualité a toujours naturellement créé la différence.

La poursuite de ces objectifs nécessite que soit déterminé le rôle de


chaque acteur (État, secteur privé et citoyen).

Le rôle traditionnel de l’État est d’assurer l’ordre et la sécurité des


citoyens, de représenter et de gérer l’intérêt public dans le cadre territorial
qui est le sien comme dans les relations qu’il entretient avec l’extérieur.
L’État est aussi régulateur, incitateur et garant d’une administration de
développement efficace.

Ce rôle pourrait être complété par le renforcement d’un environnement


juridique et réglementaire sécurisé ; le soutien administratif au secteur
privé pour la création de nouvelles entreprises ; la lutte contre la
contrebande et la corruption ; la formation d’organes judiciaires et de
policiers spécialisés dans la délinquance financière ; la création, si
nécessaire, d’Agences de régulation dans les secteurs de la vie
économique ; la promotion de la bonne gouvernance des affaires publiques
et la transparence des comptes publics.

Le secteur privé, constitue le moteur d’une dynamique de création de


richesse, vecteur d’une croissance économique durable. À cet effet, la
politique économique du Gouvernement donnera la possibilité au secteur
privé d’exploiter au mieux les avantages comparatifs dans le contexte sous-
régional du Bénin. Pour cela, une relation de confiance sera instaurée entre
les opérateurs économiques et l’État, qui a le devoir de créer les conditions
majeures de la stabilité macro-économique et de la compétitivité.

Le citoyen est la pièce maîtresse du dispositif, car l’homme est au cœur


de tout projet viable. C’est pourquoi l’État doit veiller à faire de tout
Béninois un citoyen responsable, en aidant les collectivités à approfondir
le civisme, à renforcer le respect du bien public, à susciter en permanence
la passion de l’intérêt général.

130
2

Éducation, santé et protection sociale

Dans le domaine de l’éducation, le Bénin a enregistré au cours des dix


dernières années de grands progrès en matière de couverture. Les taux bruts
de scolarisation dans l’enseignement primaire sont en nette progression
avec de fortes disparités entre les départements d’une part, et les sexes
d’autre part.

Pour l’année 2000, dans le département de l’Atacora-Donga, le taux brut


de scolarisation au primaire est de 66,1 % contre 95,3 % au Mono-Couffo
pour une moyenne nationale de 80,0 %. Au niveau national, ce taux est de
94,4 % pour les garçons et de 65,2 % pour les filles. Le taux
d’alphabétisation des adultes était en 2001 de 47,8 % pour les hommes
contre 25,0 % pour les femmes, avec une moyenne nationale de 35,9 %.

Toutefois, notre pays fait face à un déficit de ressources humaines


qualifiées dans beaucoup de secteurs. D’où un frein au développement.
Dans les rares cas où ces ressources sont disponibles, elles sont
généralement frappées d’un manque de professionnalisme qui les rend
inefficaces.

Pour remédier à cette situation, le Gouvernement entreprendra la mise en


œuvre d’un programme national d’éducation et de formation. Il aura pour
objectifs d’améliorer la qualité de l’éducation, de renforcer les capacités, de
faciliter l’accès aux services éducatifs et de promouvoir l’apprentissage.

Dans ce cadre, une réforme du système de formation professionnelle


devra être envisagée en le mettant en phase avec les besoins du marché du

131
travail et de la production. L’Université nationale du Bénin ainsi que les
Écoles et Instituts d’études supérieures seront appuyés dans
l’accomplissement de leurs missions socio-éducatives.

Dans certaines régions du pays, des centres d’enseignement supérieur


technique, à vocation régionale et privée, pourront être implantés en vue de
jouer un rôle stratégique dans le développement régional et local.

Le système sanitaire du Bénin, notamment sa pyramide sanitaire, est en


pleine mutation. Au cours de la dernière décennie, les indicateurs de santé
se sont améliorés du fait de l’accroissement de l’accès à l’eau potable, de la
couverture vaccinale et de l’utilisation de services sanitaires.

Malgré ces améliorations, les indicateurs démographiques et de santé


restent faibles. Ainsi, le Bénin connaît un fort taux de morbidité qui induit
une mortalité de 15,6 pour mille habitants. Les décès annuels des enfants
de moins d’un an et des mères représentent plus de 30 % de l’ensemble des
décès annuels enregistrés. En 2001, seuls 61,1 % de la population avaient
accès à l’eau potable.

Les efforts constants déployés par les gouvernements successifs voient


leur impact limité par des pesanteurs socioculturelles entraînant de faibles
taux d’utilisation de services publics, notamment en milieu rural.

Un plan global d’amélioration du système de santé du Bénin devra donc


être conçu, largement discuté et analysé avec les acteurs du secteur. Ce
plan mettra l’accent sur l’aspect préventif de la maladie et la fourniture de
soins de base à toute la population.

Nous devons veiller à améliorer la gestion de la sécurité sociale en


assurant une meilleure intégration des organismes de sécurité sociale, à
garantir aux femmes l’égalité des droits, à protéger les droits de l’enfant et
à améliorer les relations sociales dans le monde du travail. Les mutuelles de
santé doivent être encouragées, notamment dans le cadre des structures
décentralisées. L’instauration d’un dialogue social sur des sujets tels que le
salaire minimum par branche professionnelle, les conditions d’hygiène et
de sécurité sur les lieux de travail, l’établissement ou la mise à jour d’une
nomenclature nationale des emplois et des professions, constituera
également une nécessité.

132
En matière d’infrastructures et de transports, les réformes ont
essentiellement porté sur la libéralisation du transport routier, la
restructuration du Fonds routier et de la direction des routes et ouvrages
d’art ainsi que la restructuration de l’Organisation commune Bénin-Niger
des chemins de fer et des transports.

133
134
3

Infrastructures, équipements, transports et logement

Les réformes, dans le domaine des infrastructures et des transports, ont


essentiellement porté sur la libéralisation du transport routier, la
restructuration du Fonds routier et de la Direction des routes et ouvrages
d’art ainsi que celle de l’OCBN.

S’agissant du transport maritime, les réformes entreprises ont permis la


libéralisation des activités de transit, de consignation et de manutention des
conteneurs ; le transfert au Port autonome de Cotonou, de l’Autorité pour
les opérations portuaires ; la réhabilitation des infrastructures avec l’appui
financier de la Banque Mondiale, de la Banque islamique de
développement (BID) et de la BOAD.

Dans le domaine des transports, éléments indispensables au bon


déroulement des activités économiques et sociales, il est important de
faciliter la mobilité et un accès équitable au territoire pour l’ensemble des
citoyens, y compris les personnes à revenus modeste, les jeunes, les adultes
et les personnes handicapées. Dans ces conditions, l’exigence de systèmes
de transports performants, urbains et régionaux est une nécessité. Des
modalités de mise en œuvre doivent être étudiées avec les professionnels
du secteur.

Par ailleurs, les efforts entrepris pour le développement des


infrastructures routières et autoroutières doivent être poursuivis et
largement amplifiés. Des initiatives pourraient porter sur l’accélération des
programmes de construction et de réhabilitation des infrastructures de base
du pays en relation avec les collectivités décentralisées ; le lancement d’un

135
programme de rénovation et de construction des infrastructures dans les
communes et municipalités du pays. Ce programme comportera un volet
consacré à l’assainissement des localités. Des négociations seront menées
avec les opérateurs économiques du secteur d’activité et les bailleurs de
fonds pour financer ce programme.

En outre, depuis plus d’une décennie, l’habitat économique marque le


pas. Il apparaît nécessaire de relancer des projets de ce type et d’assurer un
développement de l’habitat et une amélioration de la vie dans les quartiers.

Le droit au logement est un droit fondamental de tout citoyen, et l’État


doit soutenir les initiatives dans ce secteur. À cet égard, la délivrance des
titres fonciers devra être accélérée pour créer un environnement propice à
l’accession à la propriété.

D’autres initiatives visant la création de logements à des loyers


abordables pour des catégories spécifiques de revenus pourront être
envisagés avec des entrepreneurs privés.

136
4

Politique de l’énergie

En terme d’énergie, la biomasse (bois de feu, charbon de bois)


représente 67 % de la consommation, les produis pétroliers 31 % et
l’électricité 2 %. Le secteur des ménages reste le plus grand consommateur
d’énergie avec 66 % de la consommation totale suivi par le secteur des
transports (19 %), celui des services (12 %) et le secteur industriel (3 %).

Depuis quelques années, on observe une forte augmentation de la


consommation, notamment de produits pétroliers : 13 % en moyenne sur la
période 1999-2003, liée à l’augmentation de la consommation de gaz à la
suite d’une diminution de prix, l’électricité (12 %), la biomasse énergie
(5,4 %).

La plus forte croissance en consommation d’énergie a été constatée dans


le secteur des transports suivi par le secteur des services et celui des
ménages, et une croissance quasiment nulle pour le secteur de l’industrie.

Pour son approvisionnement en énergie, le Bénin dépend, pour 98 %, de


l’extérieur. Seulement 20 % de l’électricité est produite localement. Les
forêts naturelles constituent la principale source d’approvisionnement en
biomasse énergie. Le centre et une partie du nord du pays sont encore
autosuffisants pour leur approvisionnement en biomasse énergie. Le sud du
pays connaît un déséquilibre depuis quelques années.

Au rythme actuel de l’exploitation des forêts, l’offre de bois-énergie


pourrait ne plus couvrir la demande des populations. Ce déficit de l’offre
produira une accentuation de la pression sur les forêts naturelles.

137
Le bois mais aussi des bouses ou des déchets agricoles sont brûlés pour
la cuisson et pour le chauffage. Cette utilisation pose de graves problèmes
de santé, dus autant à la mauvaise qualité des combustibles qu’à une
mauvaise conception des fours et foyers. De plus, les femmes consacrent
beaucoup de temps pour la collecte du bois, au détriment d’autres activités.

La réforme institutionnelle en cours prévoit la séparation des activités


d’eau et d’électricité, la mise en concession privée de la branche électricité,
la création d’une Agence de l’électrification rurale et de la maîtrise de
l’énergie.

L’accès à des services énergétiques modernes est une condition préalable


essentielle à l’amélioration des moyens de subsistance des populations et à
l’accroissement de la productivité. L’électricité et d’autres formes
d’énergie sont des apports clés pour la croissance économique, la
production de revenus et la création d’emplois, les activités industrielles, le
commerce, le secteur de services, les communications et les transports.

C’est pourquoi, la politique énergétique du Bénin devra prioritairement


être orientée vers la réduction de sa double dépendance :

– dépendance vis-à-vis des importations de produits pétroliers, dont


l’effet négatif ressenti réside surtout dans la balance commerciale et la
répercussion sur le renchérissement des produits industriels et le transport.
La maîtrise de l’énergie dans l’industrie et la diversification des sources
pour la production d’électricité constitueront les principes quasi-invariants
de la politique énergétique dans ce domaine. Les réformes du secteur, avec
la mise en place d’une Commission nationale des hydrocarbures, d’une
Commission de régulation du secteur de l’électricité et la création de
l’Agence béninoise pour l’électrification rurale et la maîtrise de l’énergie,
apparaissent comme des orientations indispensables à une meilleure
gouvernance et à une meilleure efficacité du fonctionnement de ces
secteurs, donc d’amélioration de la politique énergétique ;

– dépendance constituée par le poids excessif des produits ligneux


dans la satisfaction des besoins domestiques, avec son corollaire de crise
environnementale nettement perceptible avec le recul du front forestier. La
promotion des combustibles de substitution (gaz butane, kérosène, autres
bio-combustibles, etc.), d’une part, l’accroissement de l’efficacité de la

138
filière bois-charbon de bois et une meilleure gestion du patrimoine
forestier, d’autre part, constituent les éléments de politiques qui devront
être mises en œuvre.

Afin de rendre performante cette branche et d’accélérer l’électrification


du Bénin, la privatisation de la Société béninoise de l’énergie électrique
doit se faire dans un contexte qui tienne compte de l’environnement
économique et électrique actuel du Bénin. Une segmentation verticale sera
souhaitable : libéralisation du secteur de production, promotion des
producteurs indépendants à travers notamment des projets BOO ou
BOOT31 afin de rendre ce sous-secteur compétitif.

Les projets de gazoduc ouest africain et d’interconnexion des réseaux


électriques initiés par la CEDEAO devraient favoriser la libéralisation de
ce secteur ; gestion du secteur du transport de l’énergie par la société
électrique privatisée pendant une période transitoire. Elle pourra assurer le
rôle d’acheteur unique de l’énergie produite par les producteurs
indépendants et restera pendant cette période le distributeur unique ;
libéralisation, au terme de la période de transition du sous-secteur de la
distribution et mise en concurrence afin de garantir une meilleure
dynamique de l’offre commerciale d’énergie électrique, si l’environnement
économique le permet.

S’agissant de l’électrification rurale, la nouvelle stratégie doit marquer


une rupture avec les pratiques antérieures, lesquelles se fondaient sur des
projets financés ponctuellement par des bailleurs de fonds.

La nouvelle stratégie devra affirmer le caractère spécifique et prioritaire


de l’électrification rurale, relevant à la fois du secteur marchand et de
l’équipement rural ; situer l’électrification rurale dans une perspective de
développement économique et social durable, par une exigence de
reproductibilité et de viabilité technique et économique dans le montage
des opérations ; implication du secteur privé national et international, du
secteur associatif et des collectivités locales en position d’acteurs moteurs.

Pour ce faire, l’Agence béninoise de l’électrification rurale et de la


maîtrise de l’énergie agira en qualité de maître d’ouvrage délégué pour le
compte du Ministère chargé de l’Énergie dans l’élaboration des

31
Built Own Operate – Built Own Operate and Transfer.

139
Programmes prioritaires d’électrification rurale, la sélection des opérateurs
attributaires de concession PPER et le suivi et contrôle de l’exécution de
ces PPER.

En plus des programmes prioritaires d’électrification rurale qui


découleront d’un Plan national d’Électrification Rurale, l’Agence apportera
également des soutiens conceptuel et financier aux projets d’électrification
rurale d’initiative locale (projets ERIL), menés par les associations, les
groupements villageois, les collectivités locales ou des privés en
association avec des organismes non gouvernementaux à l’échelle d’un
village ou d’un groupement de villages.

L’importance des financements requis par ce programme national et la


durée de sa mise en œuvre nécessitent la création d’un Fonds
d’électrification rurale, capable d’assurer la pérennité du mécanisme de
financement du programme, et destiné à être le principal véhicule de
financement de l’État et des partenaires au développement du Bénin pour la
mise en œuvre de la politique d’électrification rurale.

Afin de faire de l’électrification rurale un véritable levier d’éradication


de la pauvreté, les projets multiculturels d’électrification rurale seront
développés avec pour objectif de maximiser les effets de la ressource
énergétique sur le développement économique et social local, d’ancrer
l’électrification rurale en vue de l’amélioration des conditions d’un
développement local accéléré et de faire de l’électrification rurale un levier
de mise en œuvre des programmes sectoriels.

Le secteur de l’électricité libéralisée sera doté d’un organe de régulation.


Il aura pour objet de promouvoir le développement de l’offre d’énergie
électrique ; de veiller à l’équilibre économique et financier du secteur de
l’électricité et à la préservation des conditions économiques nécessaires à
sa viabilité ; de veiller à la préservation des intérêts des consommateurs et à
assurer la protection de leurs droits en matière de prix, de fourniture et de
qualité de l’énergie électrique ; de promouvoir la concurrence et la
participation du secteur privé en matière de production, de transport, de
distribution et de vente de l’énergie électrique ; d’assurer les conditions de
viabilité financière des entreprises du secteur électrique.

140
Quant aux combustibles domestiques nécessaires pour satisfaire les
besoins énergétiques des ménages, leur collecte est un fardeau qui pèse
principalement sur les femmes et les filles. Elle a des incidences directes
sur les possibilités d’éducation, sur le temps disponible pour les activités
ménagères et productrices de revenus et sur la qualité de vie.

Toutefois, la biomasse existe. Elle consiste à agir en amont des filières


traditionnelles qui recèlent un énorme potentiel d’amélioration
économique, sociale et environnementale, notamment par la gestion
durable des massifs forestiers, afin de pérenniser la ressource, par la
rationalisation du transport et de la conversion du bois en charbon de bois,
par la promotion des combustibles de substitution aux produits forestiers,
par la valorisation de déchets agricoles, par la mise en place de plantations
d’essences à haut rendement énergétique ne portant pas préjudice à la
biodiversité.

Enfin, le sous-secteur des hydrocarbures devra être réformé pour une


véritable libéralisation des activités du sous-secteur et d’une stimulation de
la concurrence en vue d’une diminution du coût des produits, pour
l’abolition de tous les monopoles existants sur les segments de la chaîne
d’approvisionnement (importation, raffinage, transport, distribution) ; par
des modifications légales et réglementaires permettant l’accès des tiers aux
installations existantes de stockage et à l’exercice des activités de transport
des produits pétroliers ; et pour une plus grande flexibilité des prix en
fonction de l’évolution des cours mondiaux du pétrole.

Pour la mise en œuvre des dispositions citées ci-dessus, il sera nécessaire


de créer un organe de régulation du sous-secteur visant à assurer un
environnement propice au développement d’un marché de libre
concurrence dans le secteur des produits pétroliers, afin de procurer des
bénéfices aux consommateurs et à l’économie nationale, la définition de
conditions précises pour l’exercice de toute l’activité dans la chaîne
d’approvisionnement ; un cadre organisationnel capable de permettre une
intervention harmonieuse et efficace des différents services de
l’administration ; le respect des normes de qualité de produits, de sécurité
des installations et de protection de l’environnement et
l’approvisionnement continu du marché national en produits pétroliers.

141
142
5

Promotion du potentiel touristique et culturel

Le Bénin possède de très beaux parcs nationaux : le parc de la Pendjari,


d’une superficie de 275 000 hectares, le parc du W à l’extrême nord. La
diversité des espèces qui peuplent les réserves énergétiques sont
considérées comme les plus belles d’Afrique de l’Ouest et font de notre
pays l’un des plus attrayants d’Afrique.

Notre pays dispose aussi de sites et des cités royales originaux. Quelques
exemples illustrent cete réalité : les villages lacustres sur la côte d’Afrique
(Ganvié, So-Awa, Aguigné), Porto-Novo avec son palais du Roi Toffa, le
Musée ethnographique, Ouidah, capitale mondiale du Vaudou et le fameux
temple des Pythons sacrés, Abomey Cité Royale, les chutes de Tanugu, la
« bouche du Roi » dans le Mono, Cotonou et le célèbre marché de
Dantokpa, le plus grand de l’Afrique de l’Ouest, les tatas Somba, le parc
national de la Pendjari d’une superficie de 275 000 hectares, ainsi que le
parc national de W (West) localisé à l’extrême pointe Nord du Bénin.

L’existence de plusieurs centaines de plages, le long de la côte, rend


possible la réalisation de grands projets d’infrastructures hôtelières, en vue
de la promotion du tourisme balnéaire.

Les richesses culturelles sont nombreuses et variées. Les masques


Guèlèdè font partie du patrimoine de l’Humanité. La fête de la Gani dans le
nord, la fête Nonvitcha dans le sud-ouest, la fête des ignames dans le nord-
ouest, les différents festivals (Gospel et Racines, le Festival de cinéma pour
enfants, le Festival international du Théâtre du Bénin) peuvent constituer
un levier au développement du tourisme.

143
Le climat de paix et de sécurité qui règne dans notre pays, les sites
touristiques, les richesses culturelles et la mise en vigueur du « visa
touristique Entente » ont permis aux touristes de passer de 138 000 en 1995
à 170 529 en 2002 (soit un accroissement moyen annuel de 3 %), et aux
recettes touristiques issues de l’extérieur de progresser de 16,1 à 26,4
milliards. Mais ces succès sont encore inférieurs à ceux de certains pays de
la sous-région, comme le Sénégal, en raison de la trop faible connaissance
des attraits béninois par les opérateurs internationaux, des difficultés
d’accès à certains sites, de l’insuffisante qualification du personnel animant
les établissements.

Ces difficultés doivent être rapidement aplanies pour permettre au pays


de mieux tirer partie de ses potentialités.

Les perspectives de construction d’un second port et d’un nouvel


aéroport commandent d’accélérer la mise en valeur du domaine bordant la
route des pêches, pour en faire une zone de tourisme, de réhabiliter les sites
touristiques et les infrastructures d’accueil, de réunir les conditions d’une
mise en œuvre réussie du Programme régional de protection du parc
appuyé par le Fonds européen du développement, de poursuivre les actions
de sécurisation des couloirs de circulation sur toute l’étendue du territoire
national et de professionnaliser les différents festivals.

Notre potentiel touristique est encore largement sous-exploité. Une


attention particulière doit être accordée au développement de ce secteur qui
constitue un véritable trésor. Aussi, conviendrait-il de recenser les agences
de voyage du pays, ainsi que les professionnels du secteur, de les organiser,
de les associer à une réunion des états généraux du tourisme.

Le tourisme pourrait constituer, en raison du patrimoine touristique riche


et varié que possède le Bénin, un atout pour le développement. Pour ce
faire, l’amélioration des voies de communication devra être poursuivie. La
desserte par voie aérienne des parcs et des réserves de faune devra
également être envisagée.

La richesse de notre patrimoine culturel et artistique est une source


légitime de fierté. Il est aussi un levier important de notre développement.
Les efforts de l’État pour promouvoir un tourisme culturel doivent se

144
poursuivre. Une politique qui valorise notre pays et améliore son image,
doit être mise en place.

Les artistes doivent tirer avantage de mesures destinées à susciter leur


créativité et à protéger leurs œuvres. Une production artistique de qualité
doit projeter notre pays sur le devant de la scène continentale et
internationale. Véritables ambassadeurs de notre culture, les artistes
béninois doivent bénéficier d’une plus grande attention dans leur mission
de diffusion de notre culture.

Le Bénin doit être mieux connu dans le monde grâce à elle. Nous devons
valoriser un certain nombre de manifestations qui favorisent non seulement
le brassage des citoyens de différentes régions, mais aussi l’interpénétration
des cultures. Les festivals organisés dans le pays perpétuent nos valeurs
ancestrales. Ils doivent être encouragés, qu’il s’agisse de la Gani, du
Festival du Danxomé, de Mahi hwendo, du Carnaval international des arts
et de la culture de Porto-Novo, et de bien d’autres manifestations.

À l’heure de la diversité culturelle et au moment où l’on débat à


l’UNESCO en vue de la conclusion d’une convention internationale en la
matière,les biens et industries culturels doivent compter parmi les atouts
dont dispose notre pays pour asseoir son rayonnement et bâtir son
développement.

145
146
6

La protection de l’environnement

Est-il nécessaire de tirer une fois encore la sonnette d’alarme sur l’état de
dégradation de notre environnement ? L’expression la plus couramment
utilisée pour traduire ce qui se profile à notre horizon est celle d’une
catastrophe écologique. La ville de Cotonou, pour ne citer que ce cas, est
classée parmi les plus polluées du monde.

Depuis le Sommet mondial de la Terre tenu à Rio de Janéiro, en 1992,


un cadre institutionnel a été mis en place par le Bénin, dont l’objectif est de
garantir un meilleur environnement : adoption de la loi-cadre sur
l’environnement et plan d’action environnemental. Dans le cadre de la
coopération bilatérale avec les Pays-Bs, un Centre béninois pour le
développement durable a été créé. Il a été conçu comme un organe de
conceptualisation et de mise en œuvre de stratégies de développement
durable. Des stratégies de sensibilisation et de répression ont aussi été ises
en chantier.

Ces différentes actions, qu’il faut saluer, n’ont pas produit les effets
escomptés. Compte tenu de la gravité de la situation, il est urgent
d’envisager des stratégies plus originales et plus actives. Le Bénin ne peut
poursuivre une politique environnementale passive.

Une nouvelle stratégie implique que les Béninois accèdent à une prise de
conscience collective des enjeux. D’où une action de sensibilisation plus
intense.

147
Elle implique ensuite le renforcement des institutions existantes et
l’intégration de la dimension environnementale aux politiques de secteurs
tels que l’éducation, la santé, l’agriculture, l’eau, l’assainissement,
l’habitat, la gestion des ressources naturelles, les infrastructures, etc.

Pour avoir un impact significatif, notre politique de protection de


l’environnement doit revêtir un caractère transversal. La gouvernance
environnementale doit accorder un rôle de premier plan aux élus locaux et
favoriser la participation des citoyens à la base. L’éco-citoyenneté
commence à la maison, au village. Elle se poursuit sur les lieux de travail,
de loisir, partout.

Je crois fermement qu’une prise de conscience collective et des actions


vigoureuses, sont une condition essentielle à l’amélioration de notre cadre
de vie.

148
7

Une Administration publique de développement

Le Gouvernement devra initier un ensemble de réformes et prendre des


mesures de redressement qui seront intégrées dans un plan de
développement à présenter à la Nation. Ainsi, dans la conduite des actions
prioritaires, l’accent devra être mis sur trois volets de la modernisation de
l’État : la réforme de la justice ; la réforme administrative et la
décentralisation ; la mise en œuvre du contrôle de gestion dans les
administrations de l’État.

Dans un monde qui en a grand besoin, la demande de justice fait, de plus


en plus, partie des revendications de nos concitoyens. Dans un
environnement peu propice à l’investissement et au développement
économique, il apparaît urgent que le système judiciaire béninois fasse
l’objet d’une transformation en profondeur.

Le bon fonctionnement de la justice, pivot de l’État de droit, est une


condition essentielle au développement économique et social. Le
Gouvernement entreprendra les réformes qui favorisent l’exercice effectif
de la justice : restructuration de l’appareil judiciaire, amélioration de la
documentation juridique des magistrats et des professionnels du droit,
formation et perfectionnement des magistrats et des auxiliaires de justice.

En synergie avec la mise en œuvre de la décentralisation, une politique


d’amélioration de la justice de proximité dans les collectivités locales sera
envisagée, en vue d’explorer les voies d’une mobilisation des responsables
coutumiers dans le règlement des conflits, en coordination avec l’appareil
judiciaire national.

149
Une attention particulière sera portée au droit des affaires initié dans le
cadre de l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des
Affaires et aux autres processus d’intégration juridique sectorielle
(UEMOA, Organisation africaine de la propriété intellectuelle, Conférence
interafricaine de prévoyance sociale, Conférence interafricaine des
Marchés d’assurance), pour consolider leurs acquis et valoriser la
participation du Bénin dans ces ensembles régionaux.

La réforme de la justice s’impose comme une nécessité absolue. Une


Commission ad hoc, capable de conduire des réflexions nécessaires sur
cette réforme, sera créée à cet effet.

Quant aux réformes de décentralisation, elles s’inscrivent partout dans le


monde dans des contextes de mutations et de transformations sociales,
politiques, économiques et démographiques profondes. Au Bénin, la
réforme administrative et la décentralisation contribuent à la modernisation
de l’État. Dans ce cadre, l’État devra renforcer les activités visant à
moderniser l’ensemble de ses Services centraux pour atteindre de meilleurs
résultats avec une efficacité assurée.

La mise en œuvre de la réforme globale de la décentralisation devrait


favoriser la moralisation de mœurs politiques et contribuer à l’avènement
d’une « République des proximités ». La décentralisation, passage obligé
pour un développement local significatif et durable, devrait fortement
contribuer à la modernisation et à l’efficacité globale des service de l’État.

Par ailleurs, l’instauration d’un partenariat décentralisé et participatif


devant faciliter l’accès des collectivités territoriales à de nouvelles
ressources d’investissement tout en renforçant les capacités
institutionnelles au niveau local et en assurant la mise en place de
dispositifs de contrôle interne, devrait être l’une de priorités de l’État.

Partant du constat qu’il existe de réelles difficultés à gérer et à conduire


les activités publiques de façon efficace, il apparaît crucial de mettre en
place des systèmes de gestion allant au-delà de modèles administratifs et
des outils de gestion les plus classiques (gestion budgétaire et comptable,
gestion des ressource humaines, production des indicateurs financiers
classiques…).

150
À cet effet, la réforme de l’État et la modernisation de la gestion
publique ont notamment pour objectif d’améliorer la qualité des services
publics.

Conçu comme un outil de pilotage, le contrôle de gestion aide à recentrer


l’organisation sur les actions qui contribuent le plus à poursuivre des
objectifs ambitieux.

Le développement et la généralisation du contrôle de gestion


constitueront une profonde mutation. Ce nouveau type de management
passe nécessairement par un dialogue à tous les niveaux, fondé sur la
traduction des orientations stratégiques en objectifs généraux, sur la
négociation des objectifs avec les Services centraux de l’État en fonction
des moyens alloués, et sur l’évaluation périodique des réalisations.

Il suppose, au préalable, une formulation claire des orientations


politiques et leur appropriation par l’Administration.

Cette forme de management dynamique doit s’appuyer sur un système


de gestion adapté aux spécificités propres de chaque collectivité.

Le développement du contrôle de gestion est encore plus déterminant


lorsque les actions de réforme s’appuient sur un vaste mouvement de
déconcentration et de responsabilisation des acteurs, accompagné du
développement de la contractualisation. Il s’agit-là de la question relative à
la délégation des responsabilités. Si le contrôle de gestion est naturellement
tourné vers l’amélioration des performances des administrations publiques,
il doit aussi fournir des bases quantitatives utiles au développement plus
systématique de l’évaluation des politiques publiques.

Au total, la mise en œuvre du contrôle de gestion et ses apports à la


modernisation et à la réforme de l’État permettent de mieux piloter la
gestion des affaires publiques, d’accroître l’efficacité des administrations
publiques et des collectivités locales, d’accompagner l’autonomie des
gestionnaires et de contribuer à l’évaluation des politiques publiques.

151
152
Epilogue

« Cela s’appelle l’aurore »32

32
Cette formule qui donne son titre à cet épilogue est extraite de l’ouvrage de Jean
Giraudoux, Électre, publié en 1937, aux éditions Grasset.

153
154
Rappelons, encore une fois, que l’histoire politique du Bénin a été
marquée par trois grandes dates. Le 1er août 1960, le pays accède à
l’indépendance. Le 26 octobre 1972, il a connu un coup d’État militaire qui
a marqué le déclenchement du processus révolutionnaire. Le 19 février
1990, il a vu le démarrage de la Conférence nationale des Forces vives qui
s’achèvera le 28 février 1990 et engagera le pays sur la voie de la
démocratie et de la libéralisation de l’économie.

Bien que les résultats n’aient pas toujours été à la hauteur des
événements, des avancées ont eu lieu, notamment sur les plans socio-
économiques et en matière de renforcement de la démocratie. Nous le
savons, l’accomplissement des tâches que requiert l’essor économique et
social du pays et l’épanouissement des Béninois sont source d’importants
défis.

La mise en œuvre d’un plan stratégique pour le développement reste


tributaire du pouvoir politique, des ressources disponibles et des conditions
endogènes d’exercice du pouvoir d’État : paix sociale, amélioration du
pouvoir d’achat, etc. Les défis à relever ne se trouvent pas uniquement dans
le domaine de la conception de stratégies de développement, de la bonne
gouvernance, de l’état social… Trois déterminants sont à prendre en
considération, si nous voulons consolider les acquis démocratiques et
emprunter le chemin d’une croissance économique durable.

Le premier est la bonne gouvernance. Elle est le levier sur lequel le


Bénin doit agir pour protéger notre société. Elle implique d’abord la
consolidation des acquis démocratiques (sauvegarde des libertés,
fonctionnement harmonieux des institutions de la République, promotion

155
de l’État de droit). Elle implique aussi la transparence des opérations, et
une saine gestion des affaires publiques. Dans le contexte actuel, elle
demeure la pierre angulaire de la réussite de toute réforme.

Le deuxième est la prise en compte du mérite et de l’excellence. En vue


d’un accroissement substantiel de la qualité des capacités en ressources
humaines, il faut à notre pays, un nouveau sursaut. Il doit permettre
d’engager, le combat contre la corruption. Elle sera d’autant mieux
neutralisée que les gouvernants prendront leur part de responsabilité pour
redonner à notre société et à sa jeunesse des raisons d’espérer et la dignité
d’appartenir à un pays dont les enfants partagent la prospérité. L’État doit
être l’acteur principal de ce combat.

Le troisième est de lutter contre la pauvreté. Les crédits nécessaires à la


réalisation des programmes économiques devront être mobilisés. C’est un
paradoxe que des crédits ouverts aussi bien dans le budget de l’État que par
nos partenaires ne soient pas totalement consommés en raison de la
faiblesse des ressources humaines et de la non-maîtrise des procédures.

Dans un article paru le 16 décembre 2004 intitulé « Faire l’histoire de la


pauvreté », l’auteur rapportait qu’en 2005, la réduction de la pauvreté allait
dominer la politique globale des décideurs mondiaux, comme cela n’a
jamais été le cas auparavant33. Il annonçait la publication de rapports
publiés sous la direction de Jeffrey Sachs pour le compte des Nations unies.
Ces textes devaient être suivis de ceux de la Commission Tony Blair pour
l’Afrique dans le cadre du G8, consacré à la lutte contre la pauvreté.

En outre, les Nations unies prévoyaient la tenue d’une Assemblée


générale spéciale en septembre 2005 pour faire le point sur les Objectifs du
Millénaire pour le Développement qui projetaient de réduire de moitié la
proportion des pauvres dans le monde à l’horizon 2015. En décembre 2005,
l’Organisation mondiale du Commerce devait se réunir à Hong Kong pour
prendre des initiatives sur la libéralisation des échanges plus profitables
aux économies des pays pauvres.

Certes, ces rencontres ne conduiront pas les Africains en général et les


Béninois en particulier, au bonheur parfait. Mais il faut nous impliquer,

33
The Economist-Com., 16 décembre 2004.

156
trouver les moyens de faire entendre notre voix et créer les conditions pour
participer aux efforts de solidarité internationale.

Ces événements sont aussi porteurs d’espoir pour un monde plus


solidaire et plus juste. Pour cela, nous devons relever nos défis internes
pour que la solidarité internationale trouve dans notre pays les conditions
fécondes d’un partenariat profitable aux Béninois et à leur économie.

C’est un devoir auquel nous ne saurions nous soustraire. C’est pourquoi


dirigeants politiques, opérateurs économiques, étudiants, associations,
citoyens de toutes catégories, femmes, jeunes, universitaires, nous sommes
tous interpellés.

Alors le Bénin retrouvera ce qui, hier, faisait sa fierté. Il redeviendra un


creuset dans lequel l’Afrique viendra puiser de nouvelles raisons d’espérer
et de croire en l’Homme.

Le Bénin, alors, méritera, plus que jamais, d’être appelé « le quartier


latin de l’Afrique ». Il fera briller aux frontières de l’Humanité, deux ou
trois petites étoiles qui lui permettront de ne plus désespérer et d’oser dire
avec le poète « Cela s’appelle l’aurore ».

157
158
Annexes

« Il peut arriver que l’on soit ramené à la base de départ,


seulement plus riche d’avoir indiqué quelques directions,
jeté quelques passerelles, être peut-être parvenu,
par l’approfondissement acharné du particulier,
et sans prétendre avoir tout dit,
à ce « fonds commun » où chacun pourra reconnaître
un peu – ou beaucoup – de lui-même ».

Claude Simon

159
160
1. Carte du Bénin.................................................................................................................163

2. Brève chronologie relative au Bénin .............................................................................165

3. Entretien “Jeune Afrique” / Adrien Houngbédji :


« Le temps du pardon est venu » (13 novembre 1989) ..............Erreur ! Signet non défini.

4. Discours prononcé par Me Adrien Houngbédji à l’occasion


de la cérémonie solennelle d’ouverture
de la deuxième session ordinaire de l’Assemblée nationale
(Porto-Novo, 30 octobre 1992) ............................................................................................169

5. Discours de Me Adrien Houngbédji sur le Renouveau démocratique au Bénin


Genèse, enjeux et perspectives (Paris, 1er octobre 1993)...............................................181

6. Orientation bibliographique ..........................................................................................189

7. Sigles et abréviations.......................................................................................................191

161
162
1. Carte du Bénin

Source : M. Gogan et R. Adjaho, Bénin : comprendre la réforme à l’Administration territoriale


en 45 questions, Cotonou, 1999, 2e éd.

163
164
2. Brève chronologie relative au Bénin

27 juin 1884 La France prend possession des royaumes traditionnels. Elles


forment la colonie du Dahomey, intégrée dans l’Afrique
occidentale française en 1904.

4 décembre 1958 Proclamation de la République du Dahomey.

1er août 1960 Accession du Dahomey à la souveraineté internationale et adoption


d’une deuxième constitution.

28 octobre 1963 Un coup d’État porte au pouvoir le colonel Christophe Soglo.

22 décembre 1966 Deuxième coup d’État du général Christophe Soglo.

17 décembre 1967 Des commandos parachutistes renversent le Gouvernement du


général Soglo. M. Émile-Derlin Zinsou devient président.

10 décembre 1969 Le président E.-D. Zinsou est renversé par un coup d’État.

26 octobre 1972 Putsch du chef de bataillon Mathieu Kérékou. La constitution est


suspendue. Un processus révolutionnaire est enclenché.

30 novembre 1975 Le Dahomey devient la République populaire du Bénin, avec un


parti d’inspiration marxiste-léniniste. Le général Mathieu Kérékou
en sera président jusqu’en 1990 (« Kérékou I »).

20 janvier 1986 Ratification, par le Bénin, de la Charte africaine des droits de


l’Homme et des Peuples.

1988-1989 Une grave crise économique ébranle le pays. Elle entraîne


l’intervention du FMI et de la Banque mondiale.

7 décembre 1989 Le marxisme-léninisme cesse d’être l’idéologie officielle de l’État.

19-28 février 1990 La Conférence des Forces vives de la Nation, réunie à Cotonou,
prépare le passage à la démocratie et au multipartisme. Nomination
d’un Premier ministre, M. Nicéphore Soglo, à la tête d’un
Gouvernement de transition. Il engage le pays sur la voie de la
démocratie et de l’économie libérale.

1er mars 1990 La République populaire du Bénin devient la République du Bénin.

11 décembre 1990 Nouvelle constitution du Bénin.

24 mars 1991 Première élection présidentielle démocratique, remportée par M.


Nicéphore Soglo.

165
24 mars 1996 Élection à la présidence du général Mathieu Kérékou, devant le
président sortant, M. N. Soglo (« Kérékou II »).

31 mars 2001 Élection à la présidence du général Mathieu Kérékou


(« Kérékou III »).

166
3. Entretien “Jeune Afrique” / Adrien Houngbédji :
« Le temps du pardon est venu »

167
168
4. Discours prononcé par Me Adrien Houngbédji
à l’occasion de la cérémonie solennelle
d’ouverture de la deuxième session ordinaire de l’Assemblée nationale
(Porto-Novo, 30 octobre 1992)

Au nom de mes collègues députés et en mon nom propre, je vous souhaite la bienvenue, et je vous
exprime tous nos remerciements pour avoir fait le déplacement, témoignant ainsi de la place éminente du
Parlement dans un régime démocratique, et de l’intérêt que vous portez à nos travaux.

Grâce à votre présence à tous, grâce aussi à la bienveillance du chef de l’État qui eût aimé être ici,
mais qui, absorbé par les obligations de sa charge, a délégué pour le représenter son ministre d’État ;
grâce enfin au soutien de la valeureuse population de la ville de Porto-Novo, notre capitale, cette salle
austère dans laquelle nous siégeons, conçue pour les comédies bouffonnes et les personnages costumés,
accède, l’espace d’un matin, à l’aura et à la dignité qui conviennent à une enceinte où l’on discute parte
in qua du destin d’un pays. Soyez en tous remerciés du plus profond de mon cœur.

Mes chers collègues,

la solennité qui entoure la cérémonie de ce jour, et l’honneur que nous font nos invités d’y assister en
si grand nombre, sont le fruit du combat que nous menons tous ensemble, pour le respect de la
représentation nationale et de la fonction de député. Cette cérémonie est donc notre commune victoire. Le
groupe parlementaire Le Renouveau et son président y ont une large part ; je tenais à le dire et à les
remercier en notre nom à tous.

Ce succès, ajouté au bilan impressionnant de notre dernière session ordinaire, qui nous a vu adopter le
budget de la Nation et un important train de lois organiques, ou ordinaires, ainsi que des accords de crédit
décisifs pour le développement de notre pays, devrait conférer à chacun de nous un sentiment de légitime
fierté et de sérénité. Or, c’est tout le contraire que je crois déceler.

Le premier sentiment que je crois lire en scrutant vos regards est une sorte d’embarras et de dépit.
Dépit d’hommes de bonne volonté, qui pensent avoir donné le meilleur d’eux-mêmes pour la Nation, qui
pensent avoir consenti de lourds sacrifices matériels, et qui se trouvent payés en retour par la défaveur
d’une opinion prompte à dénoncer la rapacité.

Peut-être faut-il rappeler, pour n’avoir pas à y revenir, qu’après les remous provoqués en avril par la
fixation des indemnités parlementaires, l’Assemblée nationale a été la seule institution de l’État à avoir,
de sa propre initiative, réduit de 25 % ses avantages, créant dans le même mouvement, une Commission
spéciale et temporaire chargée de l’étude et de l’harmonisation des salaires politiques. Cette Commission
a déjà déposé son rapport, ce qui constitue en soi une performance et la meilleure preuve de notre bonne
foi. Le moment n’est pas encore venu d’en divulguer le contenu.

Ce dont nous voulons que l’opinion prenne acte, c’est notre détermination à rechercher avec tous les
partenaires sociaux et donc avec la Nation tout entière, ce que doit être la juste rémunération des
responsables politiques dans un contexte de crise économique. Ayons donc la sérénité des hommes de
bonne volonté !

Le second sentiment que je crois lire sur les visages, déjà perceptible à la clôture de notre dernière
session ordinaire, et obsédant malgré l’intermède des vacances, est d’une autre nature. Il a rapport à nous-
mêmes, comme si l’Assemblée nationale était aujourd’hui mal dans sa peau. Les effets de ce mal-être
seraient négligeables s’ils étaient circonscrits à l’hémicycle, c’est-à-dire à nous seuls, et si, de proche en
proche, ils n’induisaient pas dans le pays tout entier, des comportements préjudiciables à la paix sociale, à
la cohésion nationale, au redressement économique, et à la démocratie elle-même.

Et paradoxalement, le fait générateur de cette situation au sein de notre Assemblée, se trouve être le
fait le plus conforme et le plus nécessaire à l’avancée démocratique de notre pays. La constitution d’une

169
majorité parlementaire (car c’est d’elle qu’il s’agit), pour soutenir l’action du Gouvernement, est
conforme à la logique démocratique. Je continue de la saluer comme un fait positif, et de féliciter une fois
encore nos collègues membres du groupe parlementaire Le Renouveau, de même que je félicite et
encourage ceux d’entre nous demeurés ou admis dans le groupe charnière Démocratie et solidarité,
malgré le vent du large qui pousse imperceptiblement aux délices supposées du pouvoir, qui ne sont en
réalité que les rivages du monolithisme. De même, enfin, et avec sympathie et conviction, je félicite et
encourage ceux d’entre nous qui, franchissant le rubicond, ont choisi le rôle difficile et momentanément
ingrat, d’être des opposants déclarés, à ce qu’ils considèrent comme une mauvaise politique.

Je livre non pas à votre méditation, mais à votre délectation, ces cinq vers d’un poète français du 17e
siècle, Houdard de la Motte, qui n’avait pourtant rien d’un démocrate :

« C’est un grand agrément que la diversité.


« Nous sommes bien comme nous sommes.
« Donnez le même esprit aux hommes,
« Vous ôtez tout le sel de la société.
« L’ennui un jour naquit de l’uniformité ».

La démocratie étant par définition synonyme de pluralisme, il ne devrait découler de ce nouveau


panorama, nul trouble et nul malaise, la diversité des opinions et leur libre expression venant au contraire
enrichir nos débats et constituer le sel de nos décisions.

Pourquoi donc ce trouble et ce mal-être en notre propre sein ?

J’y vois plusieurs raisons que je voudrais soumettre à notre commune réflexion.

La nouvelle majorité est sœur cadette de la démocratie qui est une vieille femme, vertueuse et
transparente, comme le sont généralement les vieilles femmes. Ce sont elles qui font et défont la
réputation des plus jeunes.
Effarouchez une vieille femme, et elle vous fait mauvaise presse.

Le peuple béninois a élu un chef, le président Nicéphore Soglo, dans les circonstances que l’on sait,
c’est-à-dire au second tour, pour son charisme personnel, et pour l’action courageuse et intelligente qu’il
a menée à la tête du Gouvernement de transition. Mais en plus de cette équation personnelle, cette
élection a été facilitée par l’appui et le soutien que quelques familles politiques et leurs électeurs ont
décidé de lui apporter.

Ces électeurs-là, ainsi que les partis politiques qui les représentent sont de plano membres de la
majorité présidentielle, surtout lorsque leur soutien a été sollicité, voire négocié, de même que leurs
députés sont de plano membres de la majorité présidentielle au parlement. C’est, me semble-t-il, un
contrat qui, au-delà des partis politiques eux-mêmes, lie le président de la République aux électeurs.

En vertu de ces mêmes règles, les partis politiques qui ont appelé à voter contre l’élu ou refusé de le
soutenir, pour des raisons tout à fait respectables et respectées, se situent de plein droit hors de la majorité
présidentielle. C’est également un contrat qui lie ces partis-là et leurs députés, à leurs électeurs.

Que ces deux conventions soient susceptibles de résiliation au détriment des premiers cités, ou
susceptibles d’extension au profit des seconds nommés (ce que j’ai toujours personnellement préconisé),
nul ne saurait le contester. Mais la transparence démocratique ne voudrait-elle pas que résiliation d’un
côté, extension de l’autre, se déroulent dans la clarté ?

Depuis son élection, le président de la République, chef de l’État et chef du Gouvernement, a rendu
public un document-programme intitulé « Construire le Bénin du Renouveau », qui fixe les orientations
de son action, document élaboré et soutenu par les uns, combattu par les autres, du moins dans
l’application qui en est faite.

170
La clarté nécessaire à la crédibilité de la démocratie ne voudrait-elle pas que les élus, et l’opinion
publique elle-même, sachent sur quels désaccords de programme est intervenue la rupture d’avec ceux
qui ont été écartés de la majorité, et sur quel accord de programme est intervenue l’intégration de ceux
qui hier lui refusaient leur appui ?

Les Béninois se sont réveillés un matin, et ont appris qu’une majorité était née. Sur quelle base ? Nul
ne le sut, puisque cette recomposition n’a été précédée, ni par un message du chef de l’État à l’Assemblée
nationale, ni par autre forme de discours ou de document public du président de la République, auxquels
les uns auraient déclaré adhérer, et auxquels les autres auraient déclaré s’opposer ? Qu’importe ! Au
contraire, ils apprenaient dans la foulée que de reddition en ralliement, on atteindrait bientôt le chiffre
fatidique de 45. Mais pour quoi faire, se demandaient les braves gens ? Nulle réponse !

De cette obscure clarté vient le mal-être qui s’est emparé de l’hémicycle, et qui, au-delà de
l’hémicycle, a provoqué quelque émoi dans l’opinion. La vieille dame s’était effarouchée… Malaise
d’abord du président de l’Assemblée nationale qui tient sa légitimité de vos suffrages exprimés par
bulletin secret, élu pour la durée de la législature, mais qu’on interroge et qui, sur un ton badin renvoie ses
interlocuteurs à la phrase célèbre de Corneille dans Horace : « Que voulez-vous qu’il fît seul contre 45 ?
Qu’il mourût !… » On sait ce qu’il advint dans la pièce. Mais, pour parler plus sérieusement,
reconnaissons que sur l’action du président de l’Assemblée nationale, pèsent les dispositions de l’article
84, dernier alinéa, véritable couperet que quelques « pousse-au-crime » étrangers à cet hémicycle,
voudraient voir tomber au plus vite, faisant et refaisant le compte des voix, mais dont l’ardeur
déstabilisatrice se heurte, pour l’instant, au rempart érigé par l’alinéa 3 de ce même article, parce qu’il
n’est ni juridiquement ni politiquement aisé de traîner devant une Commission d’enquête un Président qui
veille à conduire l’Assemblée dans la transparence et la concertation. Malaise aussi du Bureau, auquel
l’article 82 de la Constitution confère une longévité égale à celle de l’Assemblée elle-même, immuable
dans sa composition et dont les prérogatives constitutionnelles sont clairement énoncées, mais qui se
trouve en situation de déséquilibre par rapport à l’hémicycle, déséquilibre qui frappe les présidences de
commissions, elles aussi, qui à une exception prés, se trouvent toutes du même côté.

Malaise de ceux qui, la veille encore, se croyaient membres de la majorité pour avoir non seulement
appelé à voter Soglo, mais qui, en outre, au sein de l’Assemblée, ont toujours voté les textes
gouvernementaux, et qui se trouvent du jour au lendemain expulsés, sans commandement ni préavis, alors
qu’ils croyaient avoir rempli leurs obligations, même s’ils ont par moment exprimé des nuances, mais des
nuances identiques à celles de certains de leurs collègues pourtant maintenus au sein de la majorité.
Malaise de ceux qui, ayant choisi le président Nicéphore Soglo aux aurores, voient grossir leurs propres
rangs avec une joie teintée d’angoisse, par des collègues dont ils se demandent si le cheval qu’ils ont
emprunté pour les rejoindre n’est pas un cheval de Troie, et qui craignent que les chemins, aujourd’hui
croisés, ne se décroisent à l’heure des vrais choix.

Malaise aussi des nouveaux venus dans une majorité qu’ils ont critiquée trop violemment et trop
récemment et qu’ils rejoignent sans avoir préalablement préparé leurs électeurs à un ralliement qui,aux
yeux de ces électeurs, aurait dû s’accompagner de la réouverture des prisons, et mettre fin à ce qui est
ressenti par eux comme une marginalisation.

Voilà, mes chers collègues, l’Assemblée nationale telle qu’elle m’apparaît aujourd’hui. Le scanner au
travers duquel j’ai essayé de l’examiner n’est exempt ni d’erreurs, ni de lacunes, ni même de
subjectivisme, surtout dans un domaine où le non-dit l’emporte sur le vécu. Peut-être même n’était-il pas
opportun de procéder à cet examen. Peut-être valait-il mieux feindre que tout va pour le mieux dans le
meilleur des mondes…

Mais s’il m’a paru utile d’en parler (après avoir observé des mois de silence), c’est pour rappeler
l’impérieuse nécessité pour notre Parlement de sauvegarder la cohésion indispensable à la poursuite de
nos travaux. Un Président qui aurait des états d’âme parce que sournoisement menacé, un bureau qui
s’arc-bouterait sur ses prérogatives, des commissions qui seraient privées de la saine émulation qui fait la
richesse de nos travaux, un hémicycle sur lequel planeraient, en permanence les frustrations, les rancœurs,
la méfiance, et leurs cortèges d’intolérance, cesseraient rapidement de jouer le rôle éminent que le pays en

171
attend, et qui consiste à faire les meilleures lois possibles, et à exercer sur le Gouvernement le contrôle le
plus efficace dans l’intérêt de la Nation.

À ce sujet, et en votre nom à tous, je voudrais m’élever contre l’idée récemment répandue que le
budget ou telle loi ont été adoptés grâce à l’existence d’une majorité cohérente.

Je le dis pour rendre justice au courage et à l’abnégation dont vous avez tous fait preuve. Le budget de
l’État et toutes les lois que nous avons votées jusqu’à ce jour, l’ont été par une majorité qui dépasse de
très loin les limites d’un groupe parlementaire, et nous sommes tous ensemble heureux qu’il en soit ainsi,
car la ligne de partage qui sépare nos groupes parlementaires ou qui les sépare de nos collègues non
inscrits, n’est pas la ligne qui sépare la médiocrité de l’excellence, celle qui sépare l’honnêteté de la
malhonnêteté, ni celle qui sépare les patriotes des apatrides.

Quelques-uns d’entre nous partiront, appelés à d’autres responsabilités. Mais le plus grand nombre
demeurera ici, confronté aux mêmes problèmes, ceux d’une institution qui lutte pour sa survie, parce que
de cette survie dépend la démocratie.

J’ai dit en votre nom au Québec, le 11 septembre dernier, comme je l’ai fait à Abidjan le 29 avril, qu’à
son étape actuelle, notre démocratie est et doit être une démocratie de consensus et de rassemblement,
c’est-à-dire une démocratie qui privilégie la concertation à l’affrontement, car la vraie transition vers la
démocratie ne fait que commencer.

Je le redis ici devant vous avec force. Les secousses qui traverseraient notre Assemblée sont autant de
secousses qui traverseraient le pays. Les menaces qui pèsent sur notre démocratie sont au dedans comme
au dehors de nos frontières. Il nous faut donc rapidement surmonter notre mal-être, et nous accepter tels
que nous sommes. D’ailleurs, la politique ne consiste pas à créer je ne sais quel système pur et parfait,
mais à éviter le pire, à choisir toujours la moins mauvaise solution, à déplacer les problèmes plutôt qu’à
les résoudre.

Notre cohésion est aujourd’hui une condition nécessaire au renforcement de l’unité nationale, à
l’œuvre de redressement de notre économie et à la progression de notre démocratie.

Or, sur ces trois chantiers – unité nationale, redressement économique et démocratie – il faut bien
reconnaître, que si notre pays n’est pas en situation de crise, il est dans une situation préoccupante.

Je commencerai par l’unité nationale, non pas parce qu’elle est à l’épreuve de l’actualité, mais parce
qu’elle est le socle de l’édifice. Comme tant d’autres sur notre continent, la Nation béninoise est de
création récente, et donc fragile. Mais lorsqu’on jette un regard analytique sur les autres parties du
monde, on observe qu’il existe au moins deux catégories d’État.

Il existe d’une part, les États dont les citoyens partagent une histoire et une culture si anciennement
communes, qu’ils constituent une Nation monolithique : tel est le Bénin de nos rêves, celui que nous
voudrions voir nos enfants léguer à nos petits-enfants.

Et il y a, d’autre part, des États constitués de petites entités humaines, unies les unes aux autres, par
une solidarité dont le dynamisme a permis la constitution progressive d’une Nation à plusieurs
communautés. Le Bénin d’aujourd’hui, celui que notre génération a chargé de gouverner et d’administrer,
s’apparente plutôt à cette dernière catégorie.

Le passage de l’une à l’autre catégorie est une tâche de si longue haleine qu’il ne sera atteint que par
les générations futures. Prenons donc notre pays tel qu’il est. Que nous aimions le Bénin en fonction des
intérêts de notre région, ou que nous aimions notre région en fonction des intérêts du Bénin, qu’importe !
Ce qui est certain, c’est qu’un pays où n’existerait plus le sentiment de communauté est un pays en voie
de dissolution. C’est pourquoi tout doit être mis en œuvre pour que les Béninois du nord continuent d’être
solidaires de ceux du sud et réciproquement.

172
Oui, mes chers collègues, la Nation béninoise sera un espace de solidarité ou ne sera pas. Il nous faut,
pour cela, réduire les déséquilibres économiques et sociaux : tracer des routes, construire des écoles et des
hôpitaux, procurer à chacun son bol de mil, assurer l’égalité de chance de nos enfants à l’école comme sur
le marché de l’emploi.

Un tel programme s’inscrit bien sûr dans le long terme, et, à la rigueur, dans le moyen terme. Le
Gouvernement s’y est attelé, et nous l’en félicitons; la route Parakou-Djougou-Natitingou sera bitumée, le
marché de Parakou sera reconstruit, etc. Nous avons ratifié avec célérité des accords de crédit qui vont
dans ce sens ; nous devons nous en féliciter nous aussi.

Mais, pour atteindre ces différents objectifs, il nous faut créer un environnement de fraternité et c’est à
ce niveau que le court terme nous sollicite.

Les Béninois doivent se sentir chez eux partout où ils se trouvent sur le territoire national. C’est
pourquoi, il faut dénoncer comme contraires à l’unité et à la cohésion nationales, les événements survenus
à Parakou en mars 1991 qui ont vu des Béninois attenter à la vie d’autres Béninois, détruire leurs biens,
saccager leurs maisons. L’État, garant de la sécurité de chacun, a pris ses responsabilités : les auteurs ont
été jugés par des tribunaux indépendants après avoir présenté leur défense. Enfin, le chef de l’État usant
de son pouvoir régalien, a accordé, lors des fêtes du 1er août, une remise de peine à tous les condamnés,
cependant que reste à résoudre le problème non moins crucial de l’indemnisation des victimes à qui
j’exprime ici ma compassion et la sympathie de l’Assemblée nationale tout entière.

L’affaire de Parakou aurait gardé les dimensions d’un incident de parcours, si au fil des semaines et
des mois, ne venait s’y greffer un phénomène de plus large ampleur, le sentiment fondé ou non que toute
la partie nord du pays était en voie de marginalisation, le régime du Renouveau voulant faire expier à ces
compatriotes, les fautes et les crimes commis par le régime précédent. En un mot, le régionalisme en sens
inverse. Ce furent d’abord des articles de presse, mais ce furent aussi des arrestations de militaires, puis la
fusillade du 27 mai 1992 dont la plupart des inculpés sont originaires du nord. Ce fut ensuite la mutinerie
du camp Kaba à Natitingou, puis les évasions successives des détenus. Le tout accompagné de lettres, de
démarches et de protestations des notables et des populations, dont un grand nombre atterrissaient sur le
bureau du président de l’Assemblée nationale. Ce fut encore le spectacle affligeant des édifices publics et
des résidences de plus en plus sévèrement gardés, cependant que les formations politiques les plus
représentatives de ce courant d’opinion sont maintenues dans l’isolement.

Mes chers collègues, il y a problème ! Que des partis politiques aient été mal inspirés d’aller attiser
sur place les ressentiments de nos frères du nord, c’est une chose, et une chose qu’il faut condamner si tel
a été le cas. Mais de là à nier l’évidence, voilà à quoi nous ne saurions souscrire.

Le problème du régionalisme nous interpelle avec force, de sorte que nous devons initier au sein de
cette enceinte, un débat public sur le sujet, lorsque les passions se seront calmées.

Pour l’heure, il me paraît nécessaire et urgent d’effacer tout d’abord les séquelles des événements de
Parakou en votant au cours de notre présente session, des crédits budgétaires nécessaires à
l’indemnisation des victimes, et en votant aussi une loi d’amnistie en faveur des auteurs de ces actes.

Le Bénin de la Conférence nationale qui a pardonné 17 années de crimes peut trouver en lui les
ressources morales nécessaires pour pardonner une journée d’égarement. À défaut d’une loi d’amnistie, je
solliciterais la mansuétude du chef de l’État, c’est-à-dire son droit de grâce.

Je la sollicite avec la plus profonde déférence, mais aussi avec la ferveur la plus ardente en souhaitant
qu’elle intervienne dans le délai le plus court possible.

Il nous faut ensuite intégrer nos populations du nord dans le renouveau démocratique qui nous
concerne tous. Les 33 % de Béninois qui n’ont pas fait le bon choix au 2ème tour des élections
présidentielles sont des Béninois comme les autres, et plus que les autres ils ont besoin de savoir que la
page est tournée. Les atouts de cette réintégration sont entre les mains du chef de l’État et je forme le vœu
qu’il en use, non pas en distributeur de cartes de fidélité, mais en Rassembleur de la Nation.

173
Il nous faut enfin engager une réflexion en profondeur sur les problèmes de notre armée, avec le
concours de l’armée elle-même, afin que soient évacuées les frustrations qui font penser à certains qu’ils
sont frappés d’ostracisme et d’injustice. Une armée qui a gouverné pendant près de 20 ans ne peut, du
jour au lendemain, redevenir la grande muette. Il faut lui donner la parole afin que, grâce au concours de
toutes ses composantes, elle devienne à la fois une armée nationale et une armée républicaine. Plutôt que
d’assister impuissants à des évasions ou à des stockages frauduleux d’armes à feu, il est préférable que
notre armée s’exprime et fasse son propre diagnostic selon les formes et les modalités compatibles avec
son statut pourvu que la méthode retenue tienne compte de sa diversité, et de l’inébranlable option de la
Nation pour la démocratie.

Oui, mes chers collègues, il est urgent d’agir pour la consolidation de l’unité nationale, car la situation
est critique. Les administrateurs ont pour mission de faire fonctionner un système défini. Mais, nous ne
sommes pas, nous autres, des administrateurs. Nous sommes des responsables politiques, c’est-à-dire des
conducteurs d’hommes qui doivent avoir le courage de réfléchir, de penser, d’innover, d’inventer.
L’avancée d’une Nation vers un creuset commun, la recherche d’une identité collective différente de
l’identité d’origine, sont partout des facteurs d’angoisse et d’interrogation. La démocratie, la vraie,.a pour
objet qu’un nombre toujours plus grand d’individus participent à leur propre histoire, c’est-à-dire qu’ils la
comprennent, qu’ils parviennent à s’y situer et à influencer son cours. L’homme d’État, c’est celui qui
s’élève lorsque la conjoncture défie l’histoire. Il s’agit pour lui de savoir quoi faire et de le vouloir. Il
s’agit de parler à des populations désemparées et de ressusciter leur volonté de vivre ensemble, en les
rappelant à leurs sources et en leur ouvrant le chemin.

Faisons-le et faisons-le vite, car notre pays, comme chaque pays du continent, couve en son sein, sa
Casamance, ses Touaregs, ou ses Tutsis. Comme je l’ai dit en votre nom au Québec, notre démocratie ne
peut être le cache-misère du tribalisme, fût-il démocratique.

Le second fossé qui menace les Béninois de tous horizons est celui de leurs rapports avec l’État, en
tant que dispensateur de bien-être et de prospérité, et en tant que garant de la solidarité.

À cet égard, aussi, la situation est préoccupante, même si la libération des énergies a permis
d’atteindre, en 1991, un taux de croissance de 3 %, qui n’a d’ailleurs rien d’extraordinaire, puisqu’il a été
atteint par tous les pays africains qui ont fait un pas qualitatif sur la voie de la démocratie.

Cette situation est préoccupante, même si des crédits importants vont être mis à la disposition de notre
pays, par nos partenaires à qui j’exprime ici, en votre nom, les remerciements les plus sincères du peuple
béninois qui sait qu’il a beaucoup reçu, et qu’il recevra encore beaucoup.

C’est qu’en effet, mes chers collègues, le développement clé en main n’existe nulle part. On n’y
accède pas mécaniquement par les transferts de capitaux des Programmes d’ajustement structurel. La
meilleure preuve en est que les mesures appliquées jusqu’à présent par le FMI et la Banque mondiale, si
elles ont souvent apporté des soulagements, ont très rarement atteint les objectifs poursuivis. Tout
développement doit être pensé, conçu et accepté. Qui sommes-nous par rapport à notre sous-région, à
l’Afrique et au reste du monde ? Où désirons-nous aller et où pouvons-nous aller ? Et quel chemin
emprunter ?

Les discours émaillés de chiffres sont toujours ennuyeux dans des circonstances comme celle-ci. Je
n’en citerai donc que très peu pour illustrer mon propos.

– Primo : pour l’année 1992, la part de l’aide extérieure représente près de 50 % de notre budget de
fonctionnement et plus de 90 % de notre budget d’investissement.

Conclusion : notre pays est dans un état de totale dépendance par rapport à nos bailleurs de fonds. Or,
comme le dit un proverbe qui pourrait être de chez nous, « dormir sur la natte des autres, c’est comme si
on dormait par terre ». D’autant plus que cette natte ira se rétrécissant, car les pays dispensateurs d’aide et
de crédit sont eux-mêmes désormais frappés par la récession et s’interrogent sur leur propre devenir, dans
un temps où les candidats à l’aide sont de plus en plus nombreux car ils viennent aussi de l’est.

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– Secundo : passant au niveau macro-économique, nous constatons que le coût mondial du coton,
principale source de devises, a baissé de près de 28 % entre le premier trimestre 1991 et le premier
trimestre 1992. Pourquoi cette baisse ? Nous le savons : surproduction mondiale, déséquilibre de l’offre et
de la demande, politique de subvention de certains pays à leurs agriculteurs, etc.). Mais comment
l’enrayer ? Pas de solution. Ou plutôt, il existe des solutions, mais elles ne sont pas de notre ressort.
Conclusion : le paysan du Borgou pourrait bien un de ces jours produire deux fois plus et gagner deux
fois moins.

– Tertio : pour le premier trimestre 1992, l’activité commerciale a été médiocre et les chiffres
d’affaires de nos commerçants ont baissé de 13 % au moins. Pourquoi ? Parce que entre autres raisons, les
prix des produits manufacturés importés ont surenchéri, dans un temps où le cours du naira s’effondrait.
D’où la grogne légitime de nos opérateurs économiques, par ailleurs perturbés par la TVA.

Je pourrais multiplier les exemples. Je pourrais parler du poids de la dette. De la hausse des taux
d’intérêt, des incertitudes qui planent sur le franc CFA, des conséquences de Maastrich, de la solidarité
nord-sud ou de la nécessaire intégration économique africaine, d’un nouveau plan Marshall, etc. Mais je
m’en abstiendrai, car des voix plus autorisées que la mienne, dont celle du président de la République,
n’ont cessé de les évoquer dans tous les forums internationaux. Je voudrais ici assurer le chef de l’État, en
votre nom, que le peuple béninois se joint à lui avec foi et détermination dans ce combat pour un nouvel
ordre économique mondial.

J’en resterai là, car mon propos n’est pas d’ajouter à l’afro-pessimisme ambiant. Il est de dire tout
simplement que, devant une situation où les facteurs exogènes sont aussi pesants, le seul développement
valable et durable est « un développement clé en tête » pour employer une expression chère au professeur
Ki-Zerbo, un développement qui fait appel à notre intelligence, qui a pour moteur nos bras et nos jambes
et qui tire son dynamisme de notre capacité à mobiliser nos populations et à générer et gérer des
solidarités internes.

C’est parce que la situation est préoccupante au plan social et donc au niveau des solidarités que je
voudrais, avec votre permission, devancer les travaux de notre commission spéciale et temporaire pour
m’exprimer sur le PAS, épine dorsale de la politique économique et sociale du Gouvernement.

La première proposition que je suggère, c’est qu’il ne peut y avoir de « société saine sans métabolisme
interne intégré, sans processus auto-généré et auto-propulsé ». La preuve a contrario en est donnée par le
secteur dit non structuré, c’est-à-dire le secteur populaire. Face à la crise qui accable le pays et qui
paralyse le secteur moderne, ce secteur-là manifeste un dynamisme remarquable de survie qui peut
contribuer à des options alternatives. Cela pour dire que les plans techniques les mieux élaborés n’ont de
chance de réussir que s’ils intègrent les données socio-culturelles de notre pays. Un PAS dont
l’élaboration puis la mise en œuvre s’effectuerait, comme c’est le cas maintenant, sans un soutien
enthousiaste de la population serait voué à l’échec.

C’est pourquoi le Gouvernement devrait, me semble-t-il, susciter, dans tout le pays, une campagne de
mobilisation et de vulgarisation à laquelle participeraient tous les acteurs de la vie politique, économique
et sociale pour faire de son succès, le succès de la Nation tout entière et non un argumentaire de
campagne électorale.

La deuxième idée que j’avance, c’est que cette campagne ne mobilisera que si toutes les couches de la
population y trouvent leur compte.

C’est dire que l’homme béninois doit être placé au centre du développement et qu’aucun PAS ne doit
être mise en œuvre sans une étude préalable de son impact social élaboré avec les travailleurs et accepté
par eux. Les licenciements consécutifs au PAS et qui provoquent des chômages et des drames, doivent
être assortis d’indemnités suffisantes et ou de création d’emplois nouveaux. Il n’y a aucune hérésie à
soutenir un tel point de vue car la Convention de Lomé IV, signée entre nos bailleurs de fonds et nous,
dispose en ses articles 243 et 244, qu’il faut veiller à ce que l’ajustement soit « économiquement viable et
socialement supportable ». Avant de signer un PAS, le Gouvernement devrait instituer une concertation

175
avec les partenaires sociaux et trouver avec eux les solutions aux problèmes qui découleront de la
signature et de l’exécution du programme. Les objectifs économiques et financiers ne doivent pas être les
seuls paramètres.

La troisième idée qui me vient à l’esprit (la dernière), est que la Politique d’ajustement structurel doit
avoir pour objectif principal le développement autonome de notre pays, pour le soustraire autant que faire
se peut aux effets dévastateurs des paramètres internationaux que nous ne maîtrisons pas. Est-il besoin de
dire, quand la chose est évidente qu’avant de fructifier et de prospérer, il faut d’abord vivre, c’est-à-dire
ne pas mourir, subsister. Les valeurs de progrès ne sont accessibles que si les valeurs de conservation sont
assurées.

C’est pourquoi, tout en saluant les performances de notre production cotonnière destinée à
l’exportation, il faut dire et répéter à nos paysans qu’ils doivent produire davantage de maïs et de mil,
d’igname, de manioc et de haricot, davantage de bovins, d’ovins, de caprins et de porcins, davantage de
poissons et leur fournir les moyens d’améliorer leurs productions et leur rendement dans ces domaines.
L’autosuffisance alimentaire est une nécessité vitale.

C’est pour cette même raison que des mesures, telles que la TVA, doivent être revues dans leur
conception comme dans leur mise en œuvre, parce qu’elles ne sont pas adaptées aux réalités d’un marché
qui tire l’essentiel de son dynamisme du fait qu’il n’est pas structuré. À vouloir trop garroter le secteur
structuré, on provoque soit un renchérissement insupportable des prix, soit un glissement insidieux et
progressif de ce secteur vers le secteur informel. Qui y gagne, qui y perd ?

Mes chers collègues, sur le terrain économique et social, bien d’autres sujets nous interpellent : les
jeunes, les diplômés sans emploi, notre système éducatif, nos unités de soin. Nous ne saurons les évoquer
tous aujourd’hui. Le régime que nous avons installé est préférable à celui qui l’a précédé. Mais soyons
modestes, car il est gravement imparfait ; ses tares et ses inconvénients sont de plus en plus sensibles. La
grande révolution, qui s’est opérée du 19 au 28 février 1990, a libéré les énergies. Pour qu’elle se
poursuive et se pérennise, elle doit déboucher sur une répartition équitable du bien-être et des sacrifices,
c’est-à-dire sur la justice sociale et la solidarité. L’afflux des capitaux annoncés n’y suffira pas. Le vote
du 31 mars 1991 perdrait une large part de son sens, s’il ne contenait un substrat social, et si l’horizon de
nos compatriotes est sans cesse ramené aux besoins élémentaires, à la faim, la soif, la santé, bref la survie.

C’est pourquoi, j’en appelle à l’actualisation de cette table ronde sur les problèmes économiques et
sociaux, comprise cette fois-ci, non pas comme un monologue, une stratégie du fait accompli ou du
cache-cache, mais comme l’expression de la volonté du Gouvernement de jouer carte sur table avec les
partenaires socio-économiques, ce qui suppose une préparation concertée, la circulation des informations,
et une approche plurielle des problèmes et de leurs solutions, dans la plus pure tradition démocratique. Je
suis persuadé que, conçue de la sorte, elle débouchera sur des résultats consensuels, dont le plus
important devra être un partage équitable des sacrifices.

C’est enfin de la démocratie elle-même que je voudrais vous parler. Qu’avons-nous à y redire, puisque
de partout, on nous l’envie ? À quoi je réponds : parlons-en, car si on nous l’envie, c’est parce qu’il s’agit
d’une denrée rare et périssable. Un proverbe, bien de chez nous, celui-là, dit que « l’homme le plus
heureux n’est pas, pour autant, dispensé de consulter les oracles ».

Comme l’a dit récemment l’ancien Secrétaire général des Nations unies, Javier Perez de Cuellar, la
démocratie est une création continue qu’il faut juger non par rapport à sa perfection théorique, qui n’est
qu’un point à l’horizon lointain, mais qu’il faut juger par rapport à ce à quoi elle s’oppose ; on n’en sort
que pour tomber dans la dictature ou dans l’anarchie. Interrogeons donc le présent, il nous révélera peut-
être les clés de l’avenir.

La première idée que j’emprunte au philosophe Français Henri Hude, est que la maturité politique
d’un peuple est proportionnelle au sens qu’il a des réalités et donc de son information. D’où la question :
comment développer cette capacité politique, sans étrangler la liberté de l’information, et en même temps
sans instaurer le bourrage des crânes ? Voilà posé le problème de notre presse qui a un rôle central à jouer
dans la sauvegarde de la démocratie et dans l’arrivée à maturité de notre peuple.

176
Les événements doivent être largement diffusés. Cela est d’une nécessité primordiale. Mais l’une des
rançons du progrès technique, est qu’il facilite une manipulation toujours plus subtile des esprits. Les
titres, les manchettes et les articles tels qu’ils sont parfois conçus dans notre pays, projettent de plus en
plus une idée de l’homme béninois, contraire à l’idée qu’on est en droit de s’en faire dans un pays où les
droits de l’Homme et la dignité de la personne humaine sont des valeurs désormais intangibles, parce
qu’ils sont les corollaires de la démocratie.

Je salue le courage et la pugnacité dont nos hommes de presse ont fait preuve pour nous débarrasser
d’un régime dictatorial, et je comprends leur volonté d’étouffer dans l’œuf toute vélléïté de retour à
l’arbitraire, à l’injustice, à la confiscation du pouvoir. Ils ont prouvé, dans des circonstances historiques,
qu’ils sont des hommes de conviction, avec ce que la conviction comporte parfois d’émotionnel et
d’irrationnel. Mais la conviction, celle d’un homme de presse surtout, peut-elle être formée sans que la
raison (au moins intuitive), n’y participe dans une certaine mesure ? Du reste, cette interrogation
n’interpelle pas les seuls hommes de presse, mais l’ensemble du microcosme : hommes politiques,
responsables syndicaux, financiers, etc. qui tirent les ficelles dans l’ombre et dont les journaux, tel un
miroir, ne font que refléter les intrigues, les convoitises et les impatiences.

Si vous me permettez d’approfondir encore un peu plus la réflexion, je dirai que les hommes de presse
aujourd’hui tout puissants, parce qu’ils ne sont soumis à aucune responsabilité démocratique et juridique
sérieuse, sont en même temps des hommes de presse impuissants, privés de liberté réelle, parce qu’ils
sont souvent dépendants des hommes politiques et des puissances d’argent.

La situation est donc préoccupante à ce niveau. Le Gouvernement en est conscient, puisqu’on annonce
une réforme dont nous ne connaissons pas les contours, ni les conditions d’élaboration, et qui viendrait
compléter le dispositif mis en place par la loi sur la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la
Communication.

Mais s’agissant de la presse, et surtout de la presse, la réforme doit être conduite dans la participation
et la concertation avec les hommes de presse. Elle doit être inspirée, non pas par des sentiments de
rancœur et la volonté de muselage, mais par les valeurs authentiquement démocratiques que sont la
liberté, la responsabilité et la vérité.

Une presse libre, c’est une presse débarrassée des tutelles qui l’entravent.

Dans la mesure où notre presse est encore pour une très large part entre les mains de l’État, il faut
continuer à dessérer la tutelle administrative qui tendrait à faire de notre télévision, et de notre radio, des
instruments de propagande du pouvoir, et des instruments de liquidation de ses opposants. Je rends, au
passage, hommage à nos journalistes de la presse publique qui résistent admirablement à cette tendance.
La radio et la télévision nationales sont des services publics, auxquels tous les courants d’opinion doivent
avoir un accès non seulement équitable, mais loyal, je dis bien loyal.

L’autre tutelle dont il faut délivrer notre presse est la puissance d’argent sous toutes ses formes, car
cette puissance revêt des formes variées. Sa forme la plus ordinaire est le financement des journaux par
des détenteurs de capitaux, qu’ils soient fondateurs, propriétaires ou mêmes donateurs. Cette tutelle se
manifeste encore à l’occasion de publicités : en effet lorsque la presse vit essentiellement de recettes
publicitaires, distribuées par les entreprises à qui leur plaît, ces entreprises exercent un véritable pouvoir
sur les journaux. Je pourrais encore citer les imprimeurs, les distributeurs, etc.

Si nous voulons une presse véritablement libre, il nous faut briser tous ces liens de dépendance et
mettre nos journaux à l’abri du chantage financier. Pour y parvenir, il nous faut définir les droits des
fondateurs et autres financiers qui doivent garantir la fidélité du journal à l’esprit qu’ils ont entendu lui
donner. Mais il nous faut définir aussi les droits de la rédaction qui sont des droits imprescriptibles à
exprimer la vérité. C’est pourquoi l’État devrait doter la profession d’une Caisse de solidarité gérée par la
Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (en tout cas par la profession elle-même) qui
consentirait aux journaux en difficulté des prêts remboursables aux conditions fixées par cette institution,
qui veillerait à en exclure les cas avérés de gabegie, de mauvaise gestion et d’abus.

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Toute réforme qui ne résoudrait pas le problème de la dépendance de la presse par rapport au pouvoir
d’argent, serait illusoire.

La responsabilité, seconde valeur démocratique que doit assumer une presse libre, peut être entendue
comme le renforcement de l’arsenal des lois qui répriment les manquements. Une telle approche serait
liberticide. Au demeurant, l’éventualité d’être devant les tribunaux et de se voir infliger des peines et des
dommages-intérêts, n’a jamais découragé un journaliste, surtout lorsqu’il est assuré qu’amende et
dommages-intérêts trouveront payeurs et que le journal survivra au procès. L’approche répressive me
parait donc la plus mauvaise, car elle abaisse.

La responsabilité à laquelle doit accéder notre presse, me semble être, au contraire, celle qui élève
l’homme en renforçant chez lui l’idée que son devoir est de respecter ses lecteurs qui, pour être souvent
des gens simples, n’en ont pas moins le sens du réel, le sens du possible, qu’ils ont précisément puisés
dans leurs difficultés quotidiennes.

Je voudrais illustrer mon propos par un exemple que j’ai choisi, non pas parce qu’il nous touche, mais
parce que nous en cernons mieux les contours. « Scandale à l’Assemblée nationale. Détournement de 100
millions ». En grand titre ! « À la une », comme on dit dans le jargon ! Et lorsque vous ouvrez la page
intérieure et que vous lisez l’article consacré à ce pseudo-scandale, de détournement point de trace ! Mais
dans l’intervalle, le journal aura été acheté par des milliers de lecteurs, alléchés justement par le titre, et
finalement trompés, abusés.

Quel arsenal de lois pouvons-nous ériger, qui éradique définitivement un tel mal qui n’aboutisse pas
en même temps à juguler la presse ? Aucun ! Ce qu’il faut à mon sens, c’est réinventer une éthique
professionnelle. Si nous ne le faisons pas, notre presse ne sera plus un véhicule d’information et de
formation de notre peuple, mais une machine à produire la calomnie et l’injustice.

Or, notre presse doit être une presse de vérité. Il s’agit, en effet, d’instaurer une éthique d’expression
fidèle et scrupuleuse de la vérité, car sans cette volonté de rechercher le vrai et de l’exposer avec
sincérité, la liberté de parler ou d’écrire équivaudrait à la liberté de tromper.

Il s’agit ensuite, une fois exprimée la vérité, ou ce qu’on croit l’être, d’exprimer une organisation
équitable du droit de réponse qui s’apparente en quelque sorte à ce que les juristes appellent la légitime
défense, c’est-à-dire une riposte proportionnelle à l’attaque.

Lorsqu’une personne ou une institution a été mise en cause, elle devrait bénéficier d’un droit de
réponse dont la longueur et la mise en page soient équivalentes à celle de l’article incriminé au lieu que
nous assistions impuissants à ces réponses parcimonieusement insérées dans un coin, que le journal
achève de rendre inconsistante, en l’accompagnant d’un commentaire équivoque qui en réduit la portée.

Ce qu’il nous faut instaurer, c’est un dialogue ; un dialogue qui parte de l’article à la réponse, et de la
réponse à la réplique dans un mouvement de va-et-vient qui, appuyé sur les faits, sollicite l’intelligence
du lecteur et donc son information et sa formation. Le droit de réponse cesserait ainsi d’être vécu comme
une humiliation par le journaliste, et comme un traquenard pour la personne attaquée.

Peut-être en ai-je déjà trop dit ou pas assez, n’ayant pas d’attache particulière dans le secteur. Je
n’avais d’autre prétention en le faisant que de lancer la réflexion et d’en parler au sens commun, à ce sens
commun auquel nos populations nous ont brutalement ramenés à l’occasion du projet de réforme de
l’administration territoriale.

C’est en ce termes, en effet, que j’analyse les réactions de nos populations qui, du nord au sud et de
1’est à l’ouest, se sont insurgées contre cette réforme combien nécessaire parce que, dans sa conception
initiale, elle a été une œuvre de technocrates au lieu qu’elle en appelle d’abord au vécu et aux aspirations
des populations. Les marches de protestation enregistrées un peu partout ont fort heureusement conduit le
Gouvernement à organiser une journée de réflexion en prélude à des états généraux. Mais de quel intérêt

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serait une journée de réflexion et des états généraux s’ils ne sont pas précédés par une participation-
concertation avec les populations elles-mêmes ?

Au lieu de commencer par rechercher depuis Cotonou un consensus implicite sur le contour des
collectivités territoriales décentralisées sur le nombre des départements, sur la répartition des
compétences, sur le coût de la réforme, etc., ne serions-nous pas mieux inspirés d’aller d’abord expliquer
aux populations, au cours d’une vaste campagne de sensibilisation, pourquoi une réforme est nécessaire,
et quels avantages leur procurerait la décentralisation. Ne serions-nous pas mieux inspirés d’aller leur
demander si elles souhaitent dépendre de telle sous-préfecture ou de telle autre, ou encore si elles
préfèrent rester autonomes.

Je suis enclin à penser que le villageois à qui on expliquerait que l’État est trop éloigné de lui pour
constater qu’il manque, ici un dispensaire, là une piste, trop éloigné de lui pour se rendre compte qu’ici le
marché n’a plus de toit ou que l’école n’a plus de bancs, comprendra sans peine qu’il vaut mieux que la
décision de réaliser ces travaux soit prise sur place par des responsables qu’il côtoie tous les jours, qu’il a
lui-même élus et qu’il peut sanctionner.

Je suis également enclin à penser que le paysan béninois qui refuse légitimement de payer une taxe
civique, dont la perception n’apporte aucune amélioration à son cadre de vie, payera avec moins de
répugnance des contributions financières décidées à l’échelon local, et dont il sait qu’elles serviront
effectivement à réparer le toit de l’école que fréquente son enfant, ou à désherber la piste qu’il emprunte
pour se rendre dans son champ. Du reste, il le fait déjà, car dans presque tous nos villages, des prestations
qui sont normalement du domaine de l’État, sont assurées par les villageois eux-mêmes, sont sous
l’impulsion des associations de développement et des ONG auxquels je tiens à rendre l’hommage le plus
vibrant.

J’ai dit que le refus du paysan de payer la taxe civique est légitime. S’il n’est légitime, il est en tout
cas persistant, ce qui est synonyme dans le cas d’espèce. Qu’on en juge ! Dans la quasi-totalité de nos
départements, le taux de recouvrement dépasse rarement les 40 %, la moyenne des recettes pour l’année
1991 oscillant entre 37 000 000 et 75 000 000 F par département.

C’est qu’en effet, elle me paraît devoir être supprimée, comme elle l’a été dans d’autres pays. Elle est
devenue un impôt injuste pour les populations à qui l’État n’apporte plus rien, et elle est devenue
coûteuse pour l’État lui-même, puisque les recettes obtenues sont dérisoires au regard des moyens
humains et matériels mis en œuvre pour traquer et contraindre le contribuable. Nos préfets et sous-préfets
le savent que trop. Il s’agit donc bien de la supprimer (et non de lui trouver une nouvelle dénomination,
comme le suggère un récent rapport général) et de fixer les règles par lesquelles une part des recettes
collectées par les autorités locales sera transférée à l’État ou à d’autres collectivités locales pour corriger
les inégalités qui existent d’un département à l’autre, d’une sous-préfecture à l’autre, afin que l’espace
national béninois soit un espace de solidarité vraie.

Mon propos, ici, n’est pas d’apporter des solutions toutes prêtes aux épineux problèmes que pose la
réforme territoriale. Il était seulement de suggérer une méthode différente : les bœufs d’abord, la charrue
après ; la concertation-participation des populations d’abord, les solutions techniques après. Mon propos
était seulement de suggérer qu’il existe d’autres approches du problème des finances publiques et des
finances locales, et qu’il n’en faut écarter aucune a priori. À ce prix-là, je suis convaincu que la réforme
démocratiquement conduite, l’emportera sur l’immobilisme qui nous guette désormais du fait de la
méfiance de nos populations.

Chers collègues et honorables invités,

que puis-je dire pour clore cette cérémonie ? J’ai été long – si long –, je me suis mêlé de tout ou
presque ! Je voudrais donc, en guise d’épilogue, vous présenter mes excuses pour avoir manqué au bon
goût qui, d’après Fénélon, « consiste à retrancher tout discours inutile, et à dire beaucoup en peu de
mots ». C’est qu’il m’a semblé à moi-même, comme à ce moraliste, que « mon peu d’autorité en ces
matières, et le peu d’attention qu’on aura pour mes opinions, me mettent en liberté de dire tout ce que je
pense ».

179
180
5. Discours de Me Adrien Houngbédji
sur le Renouveau démocratique au Bénin
Genèse, enjeux et perspectives
(Académie des Sciences d’Outre-Mer, Paris, 1er octobre 1993)

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mesdames et Messieurs,

Je suis très sensible à l’honneur que vous me faites de vous entretenir du Renouveau démocratique du
Bénin. Je vous en remercie.
Je confesse en même temps mon embarras d’avoir à me soumettre à cet exercice alors que je préside
encore aux destinées du Parlement de mon pays.

Devant un cénacle comme le vôtre, les qualités requises pour traiter d’un tel sujet me semblent être
celles d’un observateur attentif et objectif. Or, je me situe en prise directe avec le phénomène, dans le feu
de l’action, avec ce que celle-ci implique de passion, pour avoir été l’un des protagonistes de sa genèse, et
pour être aujourd’hui comptable de ses enjeux et de ses perspectives. Quelque précaution que je prenne,
mon approche portera la marque de cette dualité délicate.
Ce qui me conforte dans cette entreprise, c’est la certitude que vous saurez discerner entre l’acteur et
l’observateur, tant il est vrai que rien de ce qui concerne le Bénin ne vous est étranger.
Cent années de vie commune, depuis le bon Victor Ballot, premier gouverneur de la colonie du
Dahomey en 1894, en passant par l’inamovible M. Fourn, vous ont accoutumés aux mœurs politiques de
mon pays et à ses soubresauts.
L’ambassadeur Guy Georgy disait récemment que nous avions ajouté beaucoup de vos travers à nos
défauts d’origine : notre penchant naturel à être turbulents et palabreurs, joint à ce sens de l’abstraction et
des idéologies que nous avons hérité de vous, donnerait de notre pays, un tableau presque caricatural des
syndromes mentaux du Tiers Monde, dont le principal est l’inconstance.
J’aurais aimé qu’il n’eût point raison ! Mais il faut bien se rendre à l’évidence : 22 gouverneurs au
cours des 25 dernières années de l’administration coloniale, et 9 chefs d’État au cours des 10 premières
années de l’indépendance. Que de changements ! Et quelle aptitude au changement !
C’est ce pays-là, tour à tour Quartier latin et enfant malade de l’Afrique, qui, après avoir expérimenté
17 années de totalitarisme, accomplit, en 10 jours, la plus formidable révolution politique observée sur le
continent noir.
Formidable parce que le passage d’un régime militaro-marxiste à un régime démocratique s’opéra
sans coup de feu ni effusion de sang, par la seule vertu du dialogue, dans une Afrique habituée aux
renversements sanglants.
Formidable aussi, parce que cette révolution s’accompagna d’une période de transition qui vit
cohabiter dans une parfaite harmonie, les responsables des deux systèmes antagonistes, jusqu’au verdict
des urnes.
Les anthropologues et les sociologues disserteront sur la relation de cause à effet entre les traits
caractéristiques de notre peuple et cette révolution pacifique sous l’arbre à palabres que fut la Conférence
nationale, et ils nous dispenseront du coup d’avoir à chercher ailleurs la genèse de notre Renouveau
démocratique.

181
Ce qu’il faut retenir aujourd’hui, c’est que la Conférence nationale est un produit typiquement
béninois, qu’elle n’est exportable qu’au prix de mille parodies et contrefaçons, et que, de ce fait, elle ne
saurait constituer la seule voie d’accès à la démocratie.
Qu’elle ait été imitée ici et là n’y change rien. Les conférences nationales se sont multipliées sur le
continent, mais avec des fortunes diverses. Le Zaïre géant n’en finit pas avec la sienne. Des voix s’élèvent
qui invitent le colosse nigérian à y recourir. Mais il en est de la politique comme de tous les autres arts,
« le modèle qui réussit le mieux en petit, souvent ne peut s’exécuter en grand ».
Notre Conférence nationale porte tout entière le sceau du génie de notre peuple. Elle a partie liée avec
notre histoire, nos croyances, nos structures socio-économiques, avec notre environnement et notre ex-
périence, c’est-à-dire nos échecs et nos espérances.
C’est un lieu commun de dire que le drame béninois s’est joué sur fond de crise économique. Le
marxisme-léninisme proclamé idéologie d’État eut, du point de vue économique, les effets qui lui sont
propres : nationalisation des principales activités de production, prolifération des entreprises d’État, avec,
pour corollaire, la disparition progressive de l’initiative privée, l’engorgement anarchique de la fonction
publique et la chute de la productivité. La suite fut tout aussi classique : fuite des capitaux et des
investisseurs, dette publique énorme, amenuisement des ressources de l’État désormais incapable de
couvrir ses dépenses de fonctionnement.
C’est aussi un lieu commun d’évoquer le rôle joué dans l’avènement de ce Renouveau démocratique
par la presse, les étudiants, les travailleurs, les autorités spirituelles et la diaspora.
Il fut considérable, en effet !
On ne rendra jamais assez hommage à nos journalistes qui, dans cette période de baillonnement et de
monolithisme, avancèrent masqués pour dénoncer le pourrissement du régime, très efficacement relayés
par les radios étrangères qui donnèrent une particulière résonance aux souffrances de notre peuple et
contribuèrent ainsi à lui rendre espoir.
De même, on n’insistera jamais trop sur le combat d’avant-garde livré à l’oppresseur par nos
étudiants, qui, sous l’impulsion déterminée et déterminante du Parti communiste dahoméen, apportèrent à
notre lutte, ce tumulte inhérent à toutes les luttes de libération, au prix de leur vie et de leur liberté.
Comment ne pas citer les travailleurs, principalement ceux de la fonction publique, privés de leurs
salaires des mois durant, et continuant stoïquement d’assumer leurs tâches, avant de s’engager dans une
grève illimitée dont aucun ne douta qu’elle ne prit fin qu’avec la fin de la crise politique ?
Il faut souligner également l’extraordinaire courage et la lucidité de nos autorités religieuses, de toutes
confessions, qui dénoncèrent le régime honni, et dont les exhortations rencontraient un écho favorable
jusque chez les adeptes de nos cultes animistes, eux-mêmes un moment persécutés.
Comment, enfin, ne pas associer dans cette évocation, des acteurs de notre Renouveau, nos
compatriotes de la diaspora, exilés volontaires ou involontaires, écartés par vagues successives, mais qui
furent, grâce à leur exceptionnel essaimage dans les organisations internationales, ou tout simplement
dans les pays d’accueil, les porte-parole des opposants de l’intérieur et qui contribuèrent ainsi, à l’échelle
mondiale, au réveil des consciences ?
Il convient à coup sûr, d’ajouter à ces facteurs endogènes propices aux bouleversements, l’apparition
d’un environnement international subitement favorable.
Le grand courant de remise en cause qui traversa les pays de l’Est, de la chute du mur de Berlin à
l’émancipation de la Pologne, de la Perestroïka russe à la Révolution de velours, étala au grand jour la
fragilité de l’édifice marxiste, et participa certainement à l’éclosion de notre démocratie.
Ce ne fut peut-être pas pur hasard si notre révolution vit le jour, l’année même où la France célébrait
le bicentenaire de 1789. Une modeste institutrice de chez nous, Mme Béatrice Gbado, qui vécut
l’événement devant son petit écran écrivait ceci : « 1789-1989. Nous sommes à deux siècles de la
Révolution française. Grâce à la coopération culturelle avec le pays de François Mitterrand, la télévision
nous a diffusé des films retraçant les étapes marquantes de l’événement… La meilleure leçon de cette
révolution démontre et enseigne que l’abolition des inégalités demande peu de moyens matériels :
fourches, gourdins, coupe-coupe, râteaux… ».

182
Je n’ai pas eu la chance d’assister à la commémoration du bicentenaire au Bénin. Mais je puis attester
que l’exaltation exprimée par ce témoin était partagée par notre peuple jusqu’au-delà de nos frontières.
Chacun, devant son petit écran, nous avons vécu dans l’espoir que la Raison universelle finirait par avoir
raison de nos tyrans. Oui, nous savions que le jour viendrait !
Du 14 juillet au 7 décembre 1989, l’Histoire marcha au pas de charge. Mais alors qu’on l’attendait
armée de fusils et de mitraillettes, version moderne de vos fourches et de vos gourdins, elle fit irruption
sous la forme d’un communiqué du pouvoir en place, rédigé dans un charabia révélateur des résistances
rencontrées au sein des instances dirigeantes. Ce communiqué annonçait la convocation d’une
Conférence réunissant les Forces vives de la Nation.
Les objectifs assignés à cette conférence étaient d’élaborer une nouvelle constitution, de séparer le
parti et l’État, de former un Gouvernement responsable devant le parlement, d’instaurer le libéralisme
économique, pour tenir compte de la signature d’un programme d’ajustement structurel avec le Fonds
monétaire international et la Banque mondiale, enfin de garantir les droits de l’Homme et les libertés
fondamentales.
Elle s’en affranchit, proclama d’abord sa propre souveraineté et balaya le régime. Chacun connaît la
suite !
Comment l’idée germa-t-elle d’une conférence et quels éléments l’emportèrent dans le choix de cette
option ?
La pression des bailleurs de fonds, soucieux de voir s’opérer une avancée démocratique sous l’autorité
d’un Mathieu Kérékou qui restait à leurs yeux la meilleure garantie de stabilité ?
La paralysie de l’appareil productif par la grève illimitée des travailleurs et des étudiants, ainsi que les
manifestations de rue ?
Les failles relevées dans le dispositif de répression, illustrées par les différents putschs avortés, dont le
dernier en date fut dirigé par le propre aide de camp du chef de l’État ?
Les convergences apparues entre une partie de la classe dirigeante et une partie l’opposition, à la suite
des contacts inéluctables dans un pays où chacun est l’ami ou le parent de tous, et dont il ressortait que la
violence pouvait être conjurée et les changements obtenus par la concertation ?
Pourquoi l’idée, aussitôt émise, fut-elle acceptée par l’ensemble de la classe politique, exception faite
du Parti communiste dahoméen ?
Lassitude perceptible de l’opposition devant les incertitudes d’une lutte dont il était prévisible qu’elle
serait longue, faute qu’elle soit organisée et armée, et donc calcul politique ?
Sentiment croissant chez les dirigeants, de la précarité de leur pouvoir, et recherche d’une issue qui
épargne leur vie, leur liberté et leurs biens ?
Il serait vain de privilégier telle piste plutôt que telle autre. De même que sont vaines, ici, les
revendications de paternité.
La Conférence nationale n’a de père que le peuple béninois lui-même. Elle est l’épilogue d’un lent
processus de maturation engagé depuis l’aube de notre indépendance. Elle a pour point de départ la
longue nuit d’amertume entamée le 1er août 1960 et dont le bilan fut jugé globalement négatif, tant au
plan des libertés fondamentales qu’au plan du développement. La prise du pouvoir par Mathieu Kérékou,
le 26 octobre 1972, n’a été rendue possible que par l’échec des neuf Gouvernements qui l’ont précédé. Et
c’est à un exorcisme de ces 30 années d’égarement que les membres de la Conférence nationale ont voulu
se livrer.
Mais s’il est vrai que le Renouveau démocratique du Bénin eut pour épicentre le peuple béninois lui-
même, il serait injuste de ne pas y associer le président de la Conférence nationale, Monseigneur Isidore
de Souza. Que les conférenciers aient porté à leur tête un homme d’Église n’avait rien d’exceptionnel. Sa
neutralité politique et sa charge ecclésiale, la plus élevée du pays, bien qu’il ne fût encore que le
coadjuteur de l’archevêque de Cotonou, lui conféraient prestige et autorité. Ce qui est exceptionnel, c’est
la maîtrise avec laquelle il sut incarner, douze mois durant, dans ses propos comme dans ses actes, les
aspirations de tout un peuple, face à un chef d’État à la personnalité caméléonesque, face à des
prétendants qui faisaient feu de tout bois, face aussi à une salle où l’invective tenait souvent lieu

183
d’argument, et qu’il sut habilement dompter. Inflexible sur les objectifs, et matois quant aux moyens, Mgr
de Souza fut assurément un grand artisan de notre démocratie.
Quant à Mathieu Kérekou, ses mérites apparaissent rétrospectivement, au regard des dérives
observées ailleurs que chez nous, et dont il sut préserver notre peuple.
Alexandre Soljenitsine disait que « toute révolution déchaîne chez les hommes, les instincts de la plus
élémentaire barbarie, les forces opaques de l’envie, de la rapacité et de la haine ».
Nous avons vaincu cette fatalité-là ; nous goûtons au bonheur de conserver par la sagesse, ce que nous
avons acquis par l’enthousiasme et selon le mot de Condorcet, « nous essayons de faire aimer nos libertés
républicaines à ceux-là même qui sont assez malheureux pour ne pas en connaître le sentiment ».
Une loi d’immunité a couvert toutes les offenses passées. Nul détenu politique et nul procès ! Ainsi
pensons-nous avoir évité à notre pays d’inutiles déchirements, pour consacrer ensemble nos énergies aux
véritables enjeux.
Le premier de ces enjeux, c’est bien sûr le Bénin et les Béninois, c’est-à-dire un pays et un peuple qui
ont vu se succéder 12 années d’instabilité et 18 années de dictature marxiste, qui n’ont ni satisfait leur
légitime aspiration à la démocratie, ni contribué à leur mieux-être économique, tant s’en faut.
Comment alors concilier l’ordre et la liberté ? Telle me semble être aujourd’hui la première
interrogation des Béninois dans leurs rapports avec eux-mêmes et avec leur passé.
L’ordre et la liberté !
À l’instar de la plupart des pays africains, le Bénin a longtemps pensé que ces deux piliers de 1’État
étaient antagonistes, qu’un parti unique et un pouvoir fort étalent les meilleurs vecteurs d’unité, de paix et
de progrès. Il découvre aujourd’hui les délices de la démocratie, et pourrait même céder au mirage de
croire qu’elle suffit à son épanouissement.
Il nous faut apprendre ou réapprendre que 1’harmonie de toute société réside dans la recherche
constante d’un équilibre entre l’ordre et la liberté.
La constitution que nous avons adoptée répond à ces préoccupations, même si elle recèle des
imperfections.
Elle instaure un régime présidentiel qui permet au chef de l’État d’exercer la plénitude du pouvoir de
gouverner pendant cinq ans, et soustrait l’action de son Gouvernement à la censure du parlement. La
stabilité se trouve ainsi confortée.
La constitution érige autour du Gouvernement des contre-pouvoirs. Les plus importants sont
l’Assemblée nationale, la Cour constitutionnelle, la Haute autorité de l’audiovisuel. L’Assemblée natio-
nale, maîtresse de son ordre du jour, et insusceptible de dissolution, vote les lois et contrôle l’action du
Gouvernement. La Cour constitutionnelle veille au fonctionnement régulier des institutions. La Haute
autorité de l’audiovisuel facilite l’accès équitable de tous les courants d’opinion aux médias.
La constitution proclame aussi les droits fondamentaux de la personne humaine et assure leur
protection par la Cour constitutionnelle que tout citoyen peut saisir, et dont les membres nommés pour
partie par le pouvoir exécutif et pour partie par le pouvoir législatif, sont inamovibles pendant la durée de
leur mandat.
L’exigence de liberté me paraît garantie.
Mais, au-delà des textes qui ne valent que par ce que valent les hommes chargés de les appliquer, la
survie de notre démocratie dépend de la détermination de notre peuple à en exiger le respect. Tout comme
elle dépend de notre capacité à créer et à gérer des solidarités internes au moment où notre économie
s’ouvre aux lois du capitalisme et du marché.
Mobilisation des ressources et mobilisation du peuple !
Telle me paraît être la grande affaire.
La démocratie béninoise, faut-il le rappeler, est née de la crise économique. Comment éviter qu’elle
succombe à la crise ?

184
Avant d’aborder le cœur de mon propos, permettez-moi un rapide retour en arrière. Dans les années
« 60 » qui ont vu l’accès à l’indépendance de la plupart des pays africains francophones, la liesse
populaire a très vite cédé la place à une question, lancinante et incontournable sur les lèvres de nos
paysans : « Que m’apporte l’indépendance si mon panier n’est pas plus rempli qu’avant ? ».
Si je fais ce rappel, c’est qu’aujourd’hui encore, nous sommes en face de la même problématique :
comment sauver la démocratie, si le panier de nos ménagères demeure désespérément vide ?
Dans un récent sondage effectué dans les villes de Cotonou et de Porto-Novo, à la question de savoir
si le Renouveau démocratique a apporté un changement à leur vie, plus de 80 % des personnes interro-
gées ont répondu par la négative. Après trois années d’attente ! N’y a-t-il pas là une incitation à réfléchir ?
Il est indéniable que pour redonner vie à notre économie, il nous faut engager et poursuivre des
réformes de fond : désengorger notre administration, libéraliser notre appareil de production, augmenter
les recettes de l’État, décentraliser et responsabiliser les collectivités locales. Ces réformes conditionnent
1’accès de notre pays aux importants prêts à l’investissement dont il a besoin. Notre développement passe
nécessairement par le Programme d’ajustement structurel. Personne ne le conteste sérieusement chez
nous.
Mais comment concilier une montée d’exigences et de revendications nouvelles, voire l’exacerbation
des corporatismes, avec les contraintes inhérentes à tout développement économique global ?
Comment assurer à notre pays un décollage économique minimum, susceptible de satisfaire en partie
les revendications souvent pressantes et légitimes de nos populations ? Chacun est conscient que, faute
d’un commencement de réponse, c’est le processus lui-même qui serait remis en cause, parce que
dépourvu de crédibilité sociale.
Les transferts de capitaux du Programme d’ajustement structurel débouchent-ils automatiquement sur
ce décollage minimum, lorsque les arbitrages qu’ils induisent prennent des allures d’injonction ou font
abstraction de leur impact social ?
Notre développement ne doit-il pas être d’abord pensé, conçu et accepté par nous, en fonction de nos
réalités économiques et sociales ?
La première de ces réalités économiques, c’est que nous sommes dans un état de dépendance par
rapport à nos bailleurs de fonds qui contribuent pour 90 % à notre budget d’investissement. Le pourront-
ils toujours, et au même niveau ?
La seconde, c’est que nous n’avons aucune prise sur le cours des matières premières que nous
exportons, aucune prise sur les mécanismes de fixation des prix des produits manufacturés que nous
importons et qui augmentent sans cesse, de sorte que nous courons constamment le risque de produire
plus et de gagner moins, le risque de dépenser plus pour acquérir moins.
Nos réalités sociales sont tout aussi dramatiques : une population dont les revenus et le niveau de vie
sont à la limite du tolérable, un taux de chômage rédhibitoire, des diplômés sans emploi, réduits à vivre
d’expédients.
La toute première attente d’une telle population, c’est que la démocratie améliore rapidement ses
conditions de vie. Elle est peu encline à accepter de nouveaux sacrifices, plus portée à réclamer des
solidarités. N’est-elle pas, dès lors, fondée à s’insurger contre la restructuration de notre administration ou
les privatisations, synonymes pour elle de départs volontaires, de départs « ciblés » ou de compression ?
Au Bénin, un travailleur qui perd son emploi et ce sont dix personnes au moins qui perdent leurs revenus.
Chacun sait l’étendue de la famille africaine, et les liens de dépendance qui s’y greffent.
D’où, peut-être, la nécessité que nos Programmes d’ajustements structurels soient élaborés et mis en
œuvre avec la participation et le soutien de nos populations, faute de quoi ils seraient voués à l’échec.
Cela suppose que l’homme béninois soit placé au centre des programmes de développement, que toutes
les couches sociales trouvent leur compte à l’exécution de ces programmes, et en aient une claire
conscience. Il s’agit, en définitive, que ces programmes soient vécus non comme une descente aux enfers,
mais comme un espoir.
Devant ces pesanteurs économiques, sociales et psychologiques, notre démocratie ne dépend-elle pas
autant de notre aptitude à mobiliser notre peuple et à créer des solidarités internes en vue d’un

185
développement endogène et auto-centré, que de notre capacité à mobiliser des capitaux, et donc, de
susciter des solidarités externes ?
C’est en effet en termes de solidarité que je voudrais évoquer les enjeux de notre Renouveau
démocratique dans ses rapports avec l’Afrique et avec la communauté internationale.
La démocratie et les droits de l’Homme participent des valeurs de civilisation universelle à
l’avènement desquelles la France et les nations occidentales sont attachées. Le Bénin est désormais l’un
des maillons de cette civilisation.
Autour de lui, et jusque dans son environnement immédiat, une Afrique qui se cherche, souvent
allergique au vent du changement et s’y opposant, parfois au prix de douloureuses convulsions qui
mettent en péril les cohésions nationales, l’intangibilité des frontières, et quelquefois même la notion
d’État.
Mais une Afrique qui découvre, dans le même temps, les inconvénients de son excessive
balkanisation, à l’heure où se construisent et se reconstruisent partout de grands ensembles économiques
sinon politiques, et qui, de ce fait, s’engage quoique timidement, sur la voie de l’unité, de la coopération
Sud-Sud et de l’intégration régionale. Et les pays francophones sont aux avant-postes de ce mouvement,
qu’il s’agisse des progrès de la démocratie, de l’union monétaire déjà réalisée par le truchement du franc
CFA, des projets d’harmonisation de leurs législations, ou de la création envisagée d’une école de magis-
trats, et d’une cour arbitrale commune.
Dans un tel contexte, la réussite du modèle béninois a valeur de test. Si notre expérience devait être
perçue comme une aventure solitaire, elle porterait rapidement le deuil de nos convictions et de nos
espérances. Il faut donc que le modèle vive et prospère, conforme à l’image qu’il projette dans l’esprit des
Africains, faute de quoi il risquerait de constituer une sorte de protocole non commercialisable, ou une
préparation de laboratoire sans lendemain.
D’aucuns voudraient voir, dans la coopération instaurée entre nous, la réparation d’un holocauste et
des « crimes contre l’humanité » dont notre continent aurait été victime.
Je pense, pour ma part, que la colonisation est une donnée de l’histoire, qu’elle a créé des liens, c’est-
à-dire une communauté de culture d’intérêts et donc de destin qui doit être maintenue et fortifiée par
solidarité.
C’est dire toute l’attention que suscitent les prises de position du Premier ministre Édouard Balladur
qui, dans un article récemment publié dans « le Monde », a déclaré que « si l’Afrique devait basculer dans
les troubles, ce serait pour la France et l’Europe, l’échec des modèles de développement qu’elles ont
contribué à définir pour ces pays, mais surtout l’échec d’un devoir moral de solidarité », tout en
s’interrogeant sur la manière de rendre plus efficace cette solidarité « qui a permis d’éviter le pire sans
préparer l’avenir ». Il est rassurant, pour le Bénin, qu’Édouard Balladur souhaite, par fidélité à une
certaine conception de l’homme, réserver l’essentiel de la coopération aux États où existe un consensus
démocratique et où, de ce fait, « l’ensemble de la population peut être mobilisé en faveur du
développement ».
Que cette solidarité soit plus exigeante, qu’elle privilégie les pays qui se sont engagés avec courage
dans une politique de redressement, qu’elle s’oriente vers les projets de développement plutôt que vers les
aides financières, qu’elle favorise la création sur place d’entreprises privées, voilà qui devrait renforcer
les chances et les perspectives de notre processus de démocratisation.
Je serai nécessairement moins prolixe sur ces perspectives.
D’abord parce qu’il est présomptueux de certifier l’avenir lorsqu’il s’agit de la chose politique.
Ensuite parce que la démocratie est un point à l’horizon lointain, une chose fragile, incertaine et
complexe, toujours en devenir.
Les perspectives d’imprégnation et de durée de ce processus de démocratisation peuvent être évaluées
en forces et en faiblesses, en risques et en atouts.
Les risques, ce sont les défis internes qu’il nous faut relever pour nous adapter aux exigences
complémentaires de l’ordre et de la liberté, du marché et des solidarités. C’est également un environ-
nement que notre démocratie a l’ambition légitime d’irradier par 1’exemple, tout en se gardant de
s’immiscer dans les affaires intérieures de nos voisins. À chaque pays sa vérité.

186
Les chances, c’est la sollicitude de la communauté internationale à l’égard d’une expérience qui
séduit. Mais les chances, c’est, avant tout et surtout, notre propre détermination à construire un État de
droit, lequel ne se limite pas à organiser des élections, mais qui met en place les institutions de contrôle,
de régulation et de sanction, et qui respecte leurs attributions.
Souhaiter, vouloir, vouloir très fort, constitue à mes yeux le meilleur des atouts. Saurons-nous
communiquer durablement à notre peuple, l’amour de la liberté et l’acceptation de ses contraintes ?
Saurons-nous être nous-mêmes des dirigeants respectueux de nos institutions et de notre nouvelle
éthique ?
L’occasion nous sera bientôt donnée de montrer que nous savons être à la hauteur des ambitions
affichées. Dans un peu plus d’un an, notre pays organisera des élections législatives, suivies, un an plus
tard, par les élections présidentielles. Notre souhait, notre volonté, est que cette année-là soit, non pas
l’année de tous les dangers, mais 1’année de l’enracinement pour notre démocratie.

Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de vous donner rendez-vous à ce moment-là. Peut-être


aurais-je la chance de vous dire à nouveau, comme je le fais aujourd’hui, que le Bénin va bien, et qu’il
pourrait aller encore mieux.

Pour l’heure, votre soutien, le soutien de la communauté internationale, et singulièrement le soutien


fraternel de nos amis français, nous resteront d’un grand secours.

Je considère que l’honneur que vous me faites d’échanger avec vous aujourd’hui, participe de ce
soutien.

Je vous remercie au nom de mon pays, et en mon nom personnel.

187
188
6. Brève orientation bibliographique

– F. Adekounte, Entreprises publiques béninoises : la descente aux enfers, Cotonou,


Éditions du Flamboyant, 1996.

– R. Adjaho, La faillite du contrôle des Finances publiques au Bénin (1960-1990),


Cotonou, Éditions du Flamboyant, 1992.

– S. Adjovi, Élection de chef d’État en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2003.

– A. Bio Tchané et P. Montigny, Lutter contre la corruption : un impératif pour le


développement du Bénin dans l’économie internationale, Paris/Cotonou, l’Harmattan /
Le Flamboyant, 2000.

– I. Cakpossa, Le Parti du Renouveau démocratique d’Adrien Houngbédji, Bordeaux,


mémoire DEA, 1998, multigraphié.

– R. Cornevin, Histoire du Dahomey, Paris, Berger-Levrault, 1962 ; Le Dahomey, Paris,


PUF, 1965.

– R. Dossou, « Le Bénin : du monolithisme à la démocratie pluraliste, un témoignage » in


G. Conac, L’Afrique en transition vers le pluralisme politique. Paris, Economica, 1992,
p. 179 et s. ; « L’expérience béninoise de la Conférence nationale »,

– Francophonie et démocratie, Bruxelles / Paris / Bruylant / Pedone, 2001, p. 593 et s.

– J. Establet, Mathieu Kérékou 1933-1996, l’inamovible Président du Bénin, Paris,


l’Harmattan, 1997.

– Fondation Friedrich Naumann, Les Actes de la Conférence nationale (Cotonou, 19-28


février 1990), Cotonou, ONEPI, 1994.

– Francophonie et démocratie, Textes de référence, Bruxelles / Paris, Bruylant / Pedone,


2002.

– M.-A. Glélé, La République du Dahomey, Paris, Berger-Levrault, 1969 ; Naissance


d’un État noir : l’évolution politique et constitutionnelle du Dahomey, de la
colonisation à nos jours, Paris, LGDJ, 1969.

– M. Gogan et R. Adjaho, Bénin. Comprendre la réforme de l’Administration territoriale


en 45 questions, Cotonou, 1999, 2e éd.

189
– T. Goudou, L’État, la politique et le droit parlementaire en Afrique, Paris, Berger-
Levrault, 1987.

– G.-L. Hazoumé, Idéologies tribalistes et Nation en Afrique, Paris, Présence africaine,


1972.

– M. Herskovits, Dahomey, an Ancient West African Kingdom, New York, 1938, 2 vol.

– F. A. Iroko, Le Président Mathieu Kérékou, homme hors du commun, Cotonou, Les


Nouvelles Éditions du Bénin, 2001.

– C. Jaffrelot (dir.), Démocraties d’ailleurs, Paris, Karthala, 2000.

– E. Jouve, Le droit des peuples, Paris, PUF, 1992, 2e éd. ; Relations internationales,
Paris, PUF, 1992 ; Le Tiers Monde, Paris, PUF, 1996, 3e éd.

– J. Ki-Zerbo, Histoire de l’Afrique noire, Paris, Hatier, 1971.

– F. Medenouvo, Constitution de la République du Bénin, Cotonou, Présence béninoise,


2004.

– A. Olodoun Bodou, Partis politiques et stratégies électorales à Parakou, Gutenberg


Universität, 2003.

– P.-O. de Sardan (dir.), Les pouvoirs au village : le Bénin… démocratisations et


décentralisation, Paris, Karthala, 1998.

– A. Tévoédjrè, La pauvreté, richesse des peuples, Paris, Éditions ouvrières, 1978, 3e éd. ;
Vaincre l’humiliation, Porto-Novo, Éditions Tunde, 2002, 2e éd.

– T. Vittin, « Crise, renouveau démocratique et mutation du paysage médiatique au


Bénin », Afrique 2000, 1992, n° 9, pp. 37-57.

– E. D. Zinsou, Pour un socialisme humaniste, Yverdon, Édition Kessetling, 1975.

190
7. Sigles et abréviations

ACP Pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique.


ADEA Association pour le développement de l’éducation en Afrique.
AGOA African Growth Opportunity Act.
ALCRER Association de lutte contre l’ethnocentrisme et le régionalisme.
APADME Association pour la promotion et l’appui au développement.
APD Aide publique au développement.
BBD Banque béninoise pour le développement.
BCB Banque commerciale du Bénin.
BID Banque islamique de développement.
BOO Built Own Operate.
BOOT Built Own Operate and Transfer.
BOT Build Operate Transfer.
CAME Centre d’achat des médicaments essentiels et consommables médicaux.
CAN Coupe d’Afrique des Nations.
CEDEAO Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.
CEPEPE Centre de promotion et d’encadrement des petites et moyennes
entreprises.
CFA Communauté financière africaine.
CFR Centre de formation rurale de Porto-Novo.
CIPRES Conférence interafricaine de Prévoyance sociale.
DSRP Documents de stratégie de réduction de la pauvreté.
ENM École nationale de la Magistrature.
EQF École de Qualité fondamentale.
FER Fonds d’électrification rurale.
FITHEB Festival international du Théâtre du Bénin.
FONAC Forum des organisations non-gouvernementales de lutte contre la
corruption.
GMR Gouvernement militaire révolutionnaire.
HAAC Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication.
IGF Inspection générale des Finances.
INSAE Institut national de la statistique et de l’analyse économique.
IST Infections sexuellement transmissibles.
NEPAD Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique.
NPE Nouveaux programmes d’études.
OAPI Organisation africaine de la Propriété industrielle.

191
OCBN Organisation commune Bénin-Niger.
OHADA Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du droit des Affaires.
OMC Organisation mondiale du Commerce.
OMD Objectifs du Millénaire pour le Développement.
OMS Organisation mondiale de la Santé.
ONG Organisation non gouvernementale.
PAPME Projet d’appui aux petites et moyennes entreprises.
PAS Programme d’ajustement structurel.
PDC Plan de développement communal.
PIB Produit intérieur brut.
PME Petites et moyennes entreprises.
PIP Programme d’investissement public.
PNLT Programme national de lutte contre la tuberculose.
PNUD Programme des Nations unies pour le développement.
PPER Programme prioritaire d’électrification rurale.
PRPB Parti de la Révolution populaire du Bénin.
RFU Régime foncier urbain.
RGPH Recensement général de la population et de l’habitation.
SBEE Société béninoise d’électricité et d’eau.
SNIGS Système national d’information et de gestion sanitaire.
SOBEMAP Société béninoise des manutentions portuaires.
TVA Taxe sur la valeur ajoutée.
UE Union européenne.
UEMOA Union économique et monétaire ouest-africaine.
UMOA Union monétaire ouest-africaine.
UNICEF United Nations Children’s Fund (Fonds des Nations unies pour
l’enfance).

192
Table des matières

Avant-propos .................................................................................................................... 7
I.– Si c’était à refaire….......................................................................................... 9
1.– État de droit ou raison d’État ? .................................................................... 15
2.– Prisonnier du passé ou guetteur d’avenir ? ................................................. 27

II.– Le monde change... changeons le Bénin............................................................ 39


1.– Réinventer l’État ............................................................................................ 41
2.– Reconstruire la Société .................................................................................. 49
3.– Investir « le Village planétaire »................................................................... 55
4.– Il n’y a de richesse que d’hommes ................................................................ 61

III.– L’état des lieux...................................................................................................... 77


1.– Les réformes politiques.................................................................................. 79
2.– Les réformes économiques............................................................................. 89
3.– Les réformes sociales................................................................................... 105

IV.– Les chantiers de l’avenir .................................................................................... 119


1.– Stratégie économique................................................................................... 125
2.– Éducation, santé et protection sociale ........................................................ 131
3.– Infrastructures, équipements, transports et logement................................ 135
4.– Politique de l’énergie................................................................................... 137
5.– Promotion du potentiel touristique et culturel ........................................... 143
6.– La protection de l’environnement ............................................................... 147
7.– Une Administration publique de développement ....................................... 149

193
Epilogue : « Cela s’appelle l’aurore »....................................................................... 153

Annexes ........................................................................................................................ 159


1. Carte du Bénin......................................................................................................163

2. Brève chronologie relative au Bénin ..................................................................165

3. Entretien “Jeune Afrique” / Adrien Houngbédji : « Le temps du pardon est


venu » .........................................................................................................................167

4. Discours prononcé par Me Adrien Houngbédji à l’occasion de la cérémonie


solennelle d’ouverture de la deuxième session ordinaire de l’Assemblée
nationale (Porto-Novo, 30 octobre 1992).................................................................169

5. Discours de Me Adrien Houngbédji sur le Renouveau démocratique au


Bénin Genèse, enjeux et perspectives....................................................................181

6. Brève orientation bibliographique .....................................................................189

7. Sigles et abréviations............................................................................................191

Table des matières ....................................................................................................... 193

194