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EDMUND HUSSERL

L'ORIGINE DE LA GÉOMÉTRIE

TRADUCTION

PAR

ET

INTRODUCTION

DERRIDA

jACQUES

PRESSES

UNIVERSITAIRES

DE

FRANCE

Averlissemenl

Lt lexle Jonl no/u proposolls id la IraÓl«lion a íti publii pour la premiere fois, JaIlS son Ílltigralili origillal" par Walter Bie;nel, Jansl, 1I01u"" VI J,s Husserliana «Die

Krisis der europilischen Wissenschaften und die transzendentale Phanomenologie,

Bille EinleillOlg in Jie phiJnommologiuhe Pbilosopbi, » (M. NijbofJ, La Haye, 19M). 11Y esl e/aui tomme I,xle annexe nO 111 (pp. 365-386) all paragraphe tIt la « Krisis tonsatri ala «giomélrie pure» (11 8 Parlie, § 9 a, pp. 21-25). Cesl ti ttlle édilioll triliqtll que nous nous sommlS reporli Jans Mire Iratlutlion.

»

L, maHUuril original Jale tIt 1936. Sa Iranltriplion Jatlylograpbiqtll ne porle aunm lilrt. Auleur de alle Iranstt'iplion, Eugtll Finlc en a égallmenl publii un, lIersion élaborée

tlans la Revue internationale de Philosophie (nO 2,15 ja""ier 1939, pp. 203-225),

sous It lilre

«Die Frage nach dem Ursprung der Geometrie als intentional-

historisches Problem. » D,puÍI, t'tI/sous alle for1lle que le lexl, a été /u el friquemm,nl d/i. Son hisloire, au moins, lui confirail tIont tlljlz un ter/ain Jroi/ Iz l'inJépentlonr,.

NOlu remerrions 1, R. P. H. L. Van Breda ,11';dil,ur M. M. Nijhoff J'QlIoir bien

/lo",u nous auJon'nr Iz prls,nJer la Iratlutlion slpar;, de "

ISBN 978.2-13-057916-8

ISSN 0768-0708

I,xl,.

DépOt légal- 1" édition: 1962 6' édition : 20 lO, janvier

Pout le texte de E. Husserl:

© 1954, M. Nijhoff, La Haye (Tous droits reservés)

Pour l'introducdon, la traduction et les notes:

© 1962. Presses Universitaires de France 6, avcnue ReiUe, 75014 Pari.

INTRODUCTION

Par sa date et par ses themes, cette méditation de Husserl appar- tient au dernier groupe d'écrits rassemblés autour de Die Krisis der euroPiiÍ!(hen Wissens(haften und die transzendentale Phiinomenologie (1). Elle y est fortement enracinée et, dans cette mesure, son originalité risque de n'etre pas immédiatement apparente. Si L'Origine de la

, ce n'est pas en vertu de la nou-

veauté de ses descriptions. Presque tous les motifs en sont déja pré- sents dans d'autres recherches, qu'elles lui soient largement anté- rieures ou a peu pres contemporaines. Il s'agit en effet, id encore, du statut des objets idéaux de la sdence - dont la géométrie est un exemple -, de leur production par actes d'identification du « m;111e », de la constitution de l'exactitude par idéalisation et passage a la

limite a partir des matériaux sensibles, finis et préscientifiques du monde de la vie. Il s'agit id encore des conditions de possibilité, solidaires et concretes, de ces objets idéaux le langage, l'inter- subjectivité, le monde, comme unité d'un sol et d'un horizon. Enfin, les techniques de la description phénoménologique, notam- ment celle des diverses réductions, sont toujours mises en ceuvre. Moins que jamais leur validité et leur fécondité ne paraissent entamées aux yeux de Husserl. Au premier abord, L'Origi,oze de la Géométrie ne se distingue pas davantage par le double faisceau de critiques qu'on y voit dirigées,

G/ométrie se distingue de la Krisis

(1) Husserliana, Band VI, Herausgegeben von Walter Biemel, M. Nijhoff, l.a Haye, 1954. Nous la désignerons en référence par la leUre K.

4

VORlGINE DE LA

GJ30MJ3TRIE

d'une part contre une certaine irresponsabilité techniciste et objec- tiviste dans la pratique de la science et de la philosophie; d'autre part, contre un historicisme aveuglé par le culte empiriste du jail et la présomption causaliste. Les premieres critiques étaient au point de départ de Logiljll' jorlll,II, '1 /ogit¡114 trallStlnáantalt, des AUdila- /iOIlI earllri,lIl1eJ et de la Krilj¡ Les secondes étaient apparues beau- coup plus tot, dans les RechereheJ /ogiljlleJ, dans La phi/olophi, eOIllIll' lei,lIC' rigollr'lIl, dont elles étaient la préoccupation essentielle, et dans les IdéeJ••• 1. La réduction, sinon la condamnation, du génétisme historiciste a toujours été solidaire de celle du psychogénétisme; et quand une certaine historicité est devenue theme pour la phénomé- nologie, malgré le prix de bien des difficultés, il ne sera jamais ques- tion de revenir sur ce proceso Mais jamais les deux dénonciations de l'historicisme et de l'objec- tivisme n'avaient été si organiquement unies que dans VOrigin, de la G/olllltri" ou elles procedent d'un méme élan et s'entralnent mutuel- lement tout au long d'un itinéraire dont l'allure est parfois déconcer- tante (1). Or la singularité de notre texte tient ace que la conjonction de deux refus classiques et éprouvés suscite un dessein inédit mettTe au jour, d'une put, un nouveau type ou une nouvelle pro- fondeur de l'historicité, et déterminer d'autre part, corrélativement, les instruments nouveaux et la direction originaIe de la réBeldon historique. L'historicité des objectités idéales, c'est-a-dire lcur orlgi'" et leur traJilion - au sens ambigu de ce mot qui enveloppe a la fois le mouvement de la transmission et la perdurance de l'héritage - obéit a des regles insolites, qui ne sont ni celles des enchatnements factices de l'histoire empirique, ni celles d'un enrichissement idéal

(x) Ces pages de Husserl, d'abord écrites pour sol, ont en eftet le rythme d'une pensée qui se cherche plut6t qu'elle!le s'expose. Mais iel la discontinuité apparente tient aussi 1\ une méthode toujours regrcssive, qui choisit ses interruptioDs et multipüe les retours vers son commeneement pour le reasaisir cbaque fois daDs une lumi~re recurrente.

INTRODUCTION

et anhistorique. La naissance et le devenir de la science doivent done etre aeeessibles a une intuition historique d'un style inouí, 0\1 la réaetivation intentionnel1e du sens devrait préeéder et eondi- tionner - en droit -la détermination empirique du fait. Dans leur irréduetible originalité, l'historicité de la science et la réflexion qu'el1e appel1e, la Geschkhtlichkeit et l'Historie (1), ont des eonditions aprioriques eommunes. Aux yeux de Husserl, leur dévoilement est principiel1ement possible et devrait nous amener a reconsidérer dans leur plus large extension les problemes de l'histo- ricité universelle. Autrement dit, la possibilité de quelque chose comme une histoire de la scicnee impose une releeture et un réveil du « sms» de l'histoire en général : son sens phénoménologique se eonfondra en derniere instanee avee son sms téléologique. De ees possibilités de principe, Husserl tente de faire ici l'épreuve singuliere - a propos de la géométrie - et d'y déehiffrer la pres- eription d'une táche générale. Comme la plupart des textes husser- liens, L'Origine de la Géométrie a une valeur a la fois programma- tique et exemplaire. La lecture doit done en etre m~rquée par cette conscience d'exemple propre a toute attention éidétique, et se régler sur le pole de eette tache infinie apartir de laquel1e seule une phénoménologie peut ouvrir son ehemin. Dans l'introduetion que nous allons maintenant tenter. notre seule ambition sera de reconnaitre et de situer, en ce texte, une étape de la pensée husser- lienne, avec ses présuppositions et son inachevement propres. Ultime en fait, ce moment du radicalisme husserlien ne l'est peut- ~tre pas en droit. Husserl semble en convenir a plusieurs reprises. C'est done de son intention meme que nous essaierons toujours de nous inspirer, lors meme que nous nous attacherons a certaines diffieultés.

(1) Dans notre traduction, nous ne signaJerons entre parenth~ses la distinction entre Historie et Geschichte que lorsqu'elle répond a une intention explicite de Husserl, ce qui n'est pas, il s'en laut, "toujours le cas.

6

L'ORIGINE

DE

LA

CE-OMbTRIE

1

L'objet mathématique semble etre l'exemple privilégié et le fil conducteur le plus permanent de la réflexion husserlienne. C'est que

l'objet mathématique est idlal. Son etre s'épuise et transparatt de part en part daos sa phénoménalité. Absolument objectif, c'est-a-dire totalement délivré de la subjectivité empirique, il n'est pourtant que ce qu'il apparart. I1 est donc toujours déja rMuil a son sens phénoménal et son etre est d'entrée de jeu etre-objet pour une conscience pure (1).

Arilhmelik, premi~re ceuvre importante de

Husserl, aurait pu s'intituler L'Or(e,ine de /' Arifhmltique. I1 s'agissait déja, comme dans L'Origine de la Géomltrie, malgré une inflexion psychologiste dont on a souvent et justement souligné l'originalité (z),

de réactiver le sens originaire des unités idéales de l'arithmétique par un retour aux structures de la perception et aux actes d'une subjec- tivité concrete. Husserl se proposait déja de rendre compte a la ¡oís de l'idéalité normative du nombre - qui n'est jamais un fait empi- rique accessible a une histoire de meme style - et de sa fondation dans et par l'acte vécu d'une production (5). La genese de l'arithmé-

La

Philosophie der

(x) Sur la question de savoir si l'objet mathématique est, pourHusserl,le modele

de la constitution de t01lt objet, et sur les conséquenl.'Cs d'une telle hypothése, d. la di"clIssion a laql1eIle ont participé W. Biemel, E. Fink et R. Jngarden, a la suite de la conférellce de W. B IEMEr. sur • Le~ phases décisives dans le développement de la philosophie de Husserl., in Husserl (Cahiers de Royaumont, 195CJ), pp. 63-71.

(2) Cf. en particulier W. nIEMEL, ibid., pp. 35 5q. Malgré sa sévérité pour cette

tendance psycho)ogiste, Husserl n'a cessé de se référer a son premier livre, en

particulier dans la T.ogiqlu formelle et tramcendantalc. (3) • Les flombres sont des créatüms tU l'esp,it, daflS la mesu,e ou ils constituent des réslIltats d'actit'ités que 1IOU$ e;urfons a l'égara de rontenus con&1'e's: ,,",ir CIJ qtU críent ces activitis, ce 1fe som pas tU 1IOUwaU% ComenflS absolus, que nous PO""Ums ,,',ouver eflSuite quelque pa" daflS Z'espau ou /lQ.", U fII01Jde exU,iev, • : ce s01l# p,op,emenl des concepts de ,elatiMl, qui ,., peurmll ¡afllllir qu'lI,.e f>1'tHluil!, ,,",is d'aucune tafon trouvés que/filie parl 1014' fail! • Ce passage remarquable, qui désigne

d'id~itélqui n'appartiendront

déjilla prodnc!¡"n -

done rhistoricité origiDaire -

INTRODUCTION

7

tique, toutefois, n'est pas alors pensée comme une histoue de l'arithmétique, en tant que forme de culture et aventure de l'huma- nité. En 1887-1891, l'origine de l'arithmétique était décrite en termes

degenese p.rychologiqlle. Apres cinquante années de méditation, L'Origin,

de la Géomélrie répete le meme projet sous l'espece d'une hisloi" phénoménologiqlle. Cette fidélité est d'autant plus remarquable que le chemin parcouru est immense. 11 passe d'abord par la réduction de toute genese historique ou psychologique. Puis, quand la dimension génétique de la phénoménologie est découverte, la genese n'est pas

1, puis

accompli entre les années 19Q-19zo, de la constitution statique i la constitution génétique, Husserl n'avait pas encore engagé la des- cription phénoménologique dans les problemes de I'historicité. La thématisation de la genese transcendantale maintenait la réduction de l'histoire ; tout ce qu'on peut ranger sous la catégorie de l'esprit objectif et du monde de la culture restait refoulé dans la sphere de l'intra-mondanité. Le retour i l'expérience antéprédicative, dans

Erjahrllng IIná Ur/eil et dans Logiqlll jor""I/, ,1 logilJlll IransCllulan/al,

descendait jusqu'i une couche pré-culturelle et pré-historique du vécu. Et quand Husserl parle, dans les Mídi/alÍons carlÍsiennes, de l'unité d'une histoire, il s'agit de l'unité de traces, de « renvois », de «résidlls» des syntheses ti l'inl/ri,lIr de la sphere égologique pure (1). Husserl le souligne les objets idéaux, produits « sllp/riellrs» de la raison, qui assurent seuls la possibilité de l'historicité, c'est-a-dire, toujours, de la conscience d'histoire intersubjective, n'appartiennent pas al'eídos de l'ego concret (z). A la fin de la troisieme des Midila/Íons carlÍJiennes, les recherches concernant en particulier la « lhiorie »

encore l'histoire. Par le passage, annoncé dans les Id/tI

plus jamais au temps et a l'espace de l'hlstolre emplrique, est extrait de Ob,,, dert Beg,jll der Zalll (1887), repris comme premier chapitre de la Ph,losOPhu de" Arith- _ti" (1891). 11 est traduit par W. BJEIIEL, 'btd., p. 37.

pp. 63-67.

Nous DOUS réf~reroDII d~rmallll <:ette traductlOD qul lera d9ignée par M.C.

(x) Métlil4t$o1J$ ca,UsÍMrus, IV· M., §§ 37 et 38, ttad. n. I

EVINAS,

(2) lbid.,

§ 37, trad.

p.

66.

8

L'ORIGINE DE

LA

GÉoMETRIE

de « rholll11le, de la (OIll11lllllalllÍ hllfl¡aille, de la (ultllre, ej(. », sont définies comme des taches ultérieures, régionales et dépendantes (1). Toutes ces réductions valent a fortiori pour les descriptions de la tempo- ralité primorruale et de la durée immanente (1). Ainsi la neutralisation de la genese psychologique et celle de l'histoire vont-elles encore de pair dans les textes qui mettent le devenir transcendantal a leur foyer; Mais quand, a l'époque de la

, ménologie, un nouvel espace d'interrogation est ouvert, qu'il sera difficile de maintenir dans les limites régionales qui lui étaient depuis longtemps prescrites.

elle-meme, ce nouvel acces

a l'histoire n'y est jamais problématisé. Du moins ne l'est-il jamais rurectement et en tant que tel. D'une part, en effet, la conscience de crise et l'affirmation d'une téléologie de la raison ne sont qlle le chemin ou le moyen d'une nouyelle légitimation de l'idéalisme transcendantal. D'autre part, la mise en perspective de tout le devenir de la philosophie occidentale, la définition de l'eiJos européen et de l'homme aux taches infinies, le récit des aventures et mésa-

ventures du motif transcendantal, chaque fois russimulé par le geste meme qui le découvre, touf cela ouvrait a la rétrospection synoptique un crédit qu'aucune critique de la raison historique n'avait explici- tement et préalablement justifié. Ni les structures de l'historicité en général (dont on ne sait encore si l'historicité de la science et de la philosophie sont un exemple ou une exception, la possibilité la plus haute et la plus révélatrice ou le simple dépassement), ni les méthodes de la phénoménologie de l'histoire n'avaient fait l'objet de questions

c'est l'histoire elle-meme qui fait irruption dans la phéno-

Krisis

Constamment praliqllé dans la Krisis

(x)

lbid., § 29, trad. p. 54.

(2)

Sur le probléme de l'histoire dans la philosophie de Husserl, nous renvoyons

en particulier au trés bel arUcIe de P. RICtEUR,' Husserl et le sens de l'histoire ",

Rewe de lIl¿taphysÍ9utl el de Mortúe, juiUet-octobre 1949, pp. 280-316. Sur ce qui

lait obstacle lI. une thématlsatlon directe de l'histoire dans une phénoméllolo¡ie transcendantale qui l'appelle ('11 ml-me tC!'lpS, el. Dotamment pp. 282-281\.

INTRODUCTION

9

originales. Cette confiance était portée par le systeme des certitudes apodictiques de la phénoménologie elle-méme, qui peut ttre consÍ- dérée comme une critique de la raison en général. Si cette lecture téléologique de l'histoire ne pouvait ttre marquée aux yeux de Husserl par l'imprudence dogmatique avec laquel1e tant de philo- sophes, d'Aristote a Hegel, puis a Brunschvicg, n'ont per~u dans le passé que le pressentiment laborieux de leur propre pensée, c'est qu'elle renvoyait a l'Idée meme de la phénoménologie transcen- dantale, qui n'est pas un systeme philosophique. Mais elle n'y renvoyait que mJdialemenl. Il fallait encore montrer, de fa~on spécifique, concrete et directe :

l. que l'histoire, en tant que science empirique, était, comme toutes les sciences empiriques, dans la dépendance de la phénomé- nologie qui seule pouvait lui révéler son fonds de présuppositions éidétiques. Cette dépendance, fréquemment affirmée, avait toujours été traitée par prétérition, signalée plut6t qu'explorée (1) ;

a la différence de

celui des autres sciences matérielles et dépendantes - était, en vertu de son sens d'etre, toujours marqué par l'unicité et l'uréversibilité, c'est-a-dire la non-exemplarité, se pretait encore a des variations imaginaires et a des intuitions éidétiques ; ~. que, outre le contenu empirique et non exemplaire de l'his- toue, le contenu de certaines éidétiques - celui de la géométrie, par exemple, comme éidétique de la nature spatiale - avait été luí- méme produit ou révélé dans une histoire qui habite uréductiblement son sens d'étre. Si l'histoire de l'éidétique géométrique est exemplaire, comme l'affirme Husserl, l'histoue en général risque de n'~tre plus

z. que l'histoire dont le contenu propre -

1) Ce qui, par exemple, ne fut pas le cas de la psychologie, dont les rapports avec la phénoménologle ont été plus abondamment définis, notamment dans

Id,m

n, les IIUditaliolls ra,.trisiemu.~, et dans la troisieme partie de la l(~isis

I.a recente publication, par W. BIElIBL, des ~D8 de 1935 et des tedee annexee consacrés it la • Psychologie phéDoménologique • (Htlss"Ii4, IX) en est UD tr"s riebe témoigDage.

,

10

L'ORlGINE DE LA

GÉOMÉTRIE

dors un secteur dépendant et distinct d'une phénoménologie plus radicalc. Tout en demcurant dans une reJativité déterminéc, cUc

n'cngage pas moins la phénoménologie de part en part, avcc toutes ses possibilités et responsabilités, ses techniques et attitudes originales. Ces trois ambitions, qui sont aussi des difficultés, animent saos doute la Krisis.•• et, plus virtuellement, les auvres antérieures. Mais c'est dans L'Origin, M la Glom;lri, et dans de courts fragments de la mame époque qu'cUes sont, semble-t-il, le plus immédiatement assumées. 11 faut y prendre garde elles ne sont alars que Slf'Ilies par des themes déja faroiliers qu'elles orientent en un sens nouveau. Plus

, forte de ne voir, en effet, dans L'Origin, M la Glom;lri, - comptc tenu de la brieveté de l'esquisse - que la préface a une réédition de

la Logit¡u, jorm,¡¡, " lransmuJanlall, dont le dcssein serait simplement

adapté a ·une ontologie matérielle. Dans son Introduction a cet ouvrage, Husserl aper~oit en effet dans « la silllation príslnll MS sd,ntls IlIf'opéennlS" le Motif dc « pristS M «Insdenee radicales» (1). Or pour Husserl, on le sait, la signHication critique d'unc telle situation tient moins aquelque conflit épistémologiquc inhérent au développement interne de ces sciences qu'a un divorce entre, d'une part, l'activité théorique et pratique de la science dans l'éclat mcme de son progres ct de ses succes, et, d'autre part. son sens pour la vie et la possibilité d'etre rapportée a la totalité de no/r, monde. Cette libération de la science al'égard de ses assises dans la LtbtnSll"lt et al'égard des actes subjectifs qui ront fondée reste, sans doute, une condition néces- saire de ses conquétes; mais elle comporte aussi la menace d'une aliénation objectiviste, qui nous dissimule les origines fondatrices, nous les rend é~ et inaccessibles. Cette occultation, qui est

encore qu'un prolongement de la Krisis

la tentation pourrait etre

(1) Logique /ormeUe el Iogift'e IrGn$~ (14)29), traduction S. BACHELARD. PresI!es Universitaires de Franee (eoll .• Épiméthée • 1957), p. H. el. aussi le com- mentaire de S. BACHELARD. in La logique Huss,rl, 110tammellt pp. 17-4°.

INTRODUCTION

Il

aussi une teehnicisation et qui suppose Ia« nai",tI M lIi",1III npI- ri,lIr» (1) du savant devenu irresponsable, a du meme eoup ruiné la «grlllllil joi» (1) des scienees et de la philosophie en elles-m~es; elle a rendu notre monJe « ifl&omprlhl,uib¡'» (,). Prendre eonscience (blSill,") des origines, e'est en meme temps se rendre responsable (II,ranllllorl,,,) du sens (Si",,) de la science et de la philosophie; e'est l'amener a la clarté de son « r,,,,plislIlII,,,t» (4); e'est se mettre en mesure d'en rlpo"dr, a partir du sens de la totalité de notte eiistenee (J). La meme inquiétude el la meme volonté s'expriment avec un aeeent et en des termes rigoureusement identiques d~s les pr~res pages de L'Origi", M la G/o",llri,. Et la question qui s'y trouve posée paralt bien n'etre, au premierabord, qu'une spkmcation de laquestion

générale inaugurée et définie dans LogifJ114 form,lI, 11 10gifJ114 lra"S&III-

da"lal,. Ne s'agit-il pas, en effet, d'appliquer aune scienee singuli~re et dépendante un projet général dont le prograrnrne avait déja été organisé ? Husserl n'avait-il pas éerit

ce Ces priaea de conscience coocemaot le leos possible et la ~thodc possiblc de la science authentique en gbl&al loot bien entendu diri~ en prcmier llcu lur ce qui est par essence commuo • toutes les scieoces pouibles. En accond llcu, i1 y aurait • poursuivre des prises de conscience correapondantes pour les poupes particullen de scieoces el pour les scieoces prises une' une (6) » ?

(1) lbtll., trad. p.

d&IgD~e par L.F.T.

(2)

lbtll., p. 8.

(3)

llnd., p. 8.

(4)

lbtll., p. 13.

5. NoUl DOUl réf~reroD' d&ormaia l

cette lIadUCUoD qul sera

(5) • DOUI devcms domlDer cette vie totale et cet enaemble de traditlou cultureUes et par des priles de C:ODadence radIcaleII n:chercber pour DOUI, en taDt

qu'étrea iIo~1et en taDt qu'étrea faisaDt partle d'uoe c:ommUD&u~, tés poulbiBt&

el Dkessitée demiHes l partir desqueUes DOUI pouVODI prendre poslUoD 1\ l'lgaJd

des Ralitée en jugeant, en ~U8Dt, en agaual -, tbid., p. 9.

(6) L.F.T., p. 10. Sur le caraclm • dwldMw _ de la JoPque, d. aUIII L.F.T.

§

71,

p.

245.

11

L'OlUGINE

DE

LA

GE:OMbTRlB

L'antériorité de Logique formeJle el logiqlle Iranmndanlale par rap- port aux problemes d'origine des autres sciences a une signification systématique et juridique. Sa nécessité tient d'abord a la nature de la logique traditionnelle qui s'est toujours présentée comme doctrine

générale de la science, comme science de la science. Cette articulation renvoie aussi a la hiérarchie des ontologies telle qu'elle était déja

élaborée dans Idies

pures de l'objectivité en général. sont subordonnées les onto- logies matérielles déterminées (2). Or la géométrie est une ontologie matérielle dont l'objet est déterminé comme spatialité de la chose naturelle (3). On s'expliquera ainsi que toute une dimension de L'Origin. de la Géomélrie accuse cette dépendance et cette relative superficiallté de la description. A plusieurs reprises, Husserl y note qu'il présup- pose la constitution des objectités (4) idéales de la logique et du

J. A l'ontologie formelle (1), traitant des regles

(1) L'ontologie formelle désigne id la 10giquc fonnelle • au sens "roit ", et • IovIes

les au'res disciplines qui c01lstitUCllt la mat]¡csis 1/I~it'ersalis I formelle (donc aussi

1, trad.

p, RIC<EUR, p. 34.

1, §§ 8, 9, lO, 17, trad. P. RIC<EUR, pp. 33'43 et S7-S9. Nos réf~­ 1 renverront désormais directement a la traduction de p, RICtEUR.

(3) • Com.me on le voit clairement, l'essence de la chose matérielle implique qu'elle soit une res extensa, et ainsi la géométl ie es' la. discipline ontologJqtul qui s.

rences tt ldées

l'arithnuitique, l'analyse pure, la. tlUorie de la I.'tllltiplicit¿j ", d. It.Ües

(2) Cf. ldées

rapporle a 'm moment cliJitique de celte structure de chose (Dinglichkeit), c'est-a-dire a

la IOTIne spatiale I (c'est Husserl qui souligne), ldécs

Cf. aUMi ¡dies 1, § 25, p. 80 : la géométrie et la cinématique (que Husser1lui associe toujOUIS dan!! la Krisis et dans I:OrigiIJe ) y SOllt au!!Si définies com.me

1,

§ 9, p.

37.

I disciplines pureme"t lIIathllllatiqllrs

111<ItJriC/¡"s J.

(4) Sur la traducti,.,n de Gegtll.~tii"l"'jchkcit par o/¡i~ctité, el. L.F.T., p. 18, n. 3 du traductellr. Bien entendu, la noUon d'objectité n'a id aucune complicité de sens

tradllction des concepts usuels

avec le concept schopenhaurien d'ObjekWat. ?our la

de la langue husserllenne, nou!! nous sommes nature11ement conform~ aux usage:s

r, traducUon

consacrés par la traducUOD des grands ouvrages de HUSSERL: ¡dies

par P. RICCEUJl ; LogiqtullornuUe el Iogique transcerulanúlle, traducUon par S. BACHE-

LARD ; Recherches Iogiques, 1, lI, traducUon par H. ÉLIE. Quant aux traducUons dont nOU8 avons dü prendre l'iniUaUye, nous serona conduit ¡\ les jusUfier au COUIS de cette introduction.

INTRODUCTION

IJ

langage en général, la constitution corrélative de l'intersubjecti- vité, etc., et toutes les recherches qui s'y rapportent. En un certain sens, il faudra bien veiller a ne pas inverser cet ordre de dépendance. Le phénomene de «Grise », comme oubli des origines, a précisément

le sens d'une « inversion» (UmleehTllng) (1) de ce type. Mais c'est aussj daos Logiqlle forllle"e ellogifJ1l4 Iranmndantale que

Husserl, tout en justifiant la priorité des réflexions sur la logique, précise qu'il ne s'agit la que d'un chelllÍn parmi d'autres :

« Il Ya encore d'aulru ,h''''¡If' possibles pour des prises de conscience dirigées vera le radicalisme et le présent ouvrage, au moins dans ses passages principaUJ:,

lo,iqw el srimu s'esl baven6

, pmtlafIC', eUes ¿labo,~"fIt sans pouvoi, satis!air, pleifllmlfll ¿ l'esprit de 1'.tIIo;,"- tt/icalio" Ct',tique, des mílhodes llautemeflt áiffl,eflCiées dofII la Ilconáité Il4i, """ 54,. au poinl de ti"' p,atiqu" _is don' l'aclion (Leistung) ,,'114., pa.s fifltslemml

comp,is, aVIe ¿vid,nc,. J Nous soulignons. C'est d'aiUeurs il propos de la lcience g~m~trique et des mathématiques en général que Husserl a prlndpalement, et le plus souvent. défini cctte UmkeJa,ung, comme falsification du sens. déplacem.ent du fondement et oubll des origines. Ill'a fait au moins sous trois formes :

l. La géométrie, modele de 1& science exacte,-est responsable de la naturallsaUon

du psychique dénnncée dalls la premil!re partie de La pllilosopllie comme scÍlJtc' ,igoureus, (et. en parliculier pp. 61, 63, 71, de la trad. Q. LAUER). Songcons aussi

illa géométrisatioD du vécu dont

pp. 329-241), a la fois en raison de l'uaditude et de la déductivilé géométriques.

indJ-

(1) ef. L.F.T., p

: • lA

rappo"

o,igifl" em"

d'u"6 _"ü,e ,,,na'9ffabl, da"s l,s umps moá,,,.es. Les scieflces 1»'i,

1

1'

l'absurdité est dénoncée dans Idí"

1 (§§ 72-75,

2. C'est l'idéal géométrique (ou celui de la physique matbémaUque) qul, dogma-

Uquement recu, a poussé Descartes il recouvrir le motif transccndantal qu'U avalt génialemcllt mis au jour. La certitude du cogi'o devient fOl1dement axio_ltque et

la phUosophie se transforme tn syst~me déducti!. oTlline geometrico : • Mala le fon- dement est encore plus profond id qu'en géométrie et est appelé il constituer le dernicr fOlldl'ment de la science géométrique eUe-méme J, M.C., § 3, p. 6 j d. aussi 1\., 11. I'artie. en particulier § 21.

tend é. montrer comment la géométrie, fondement

de la mathématisalioll de la naturc, cache la v,a" nature. C'est peut-étre une des ralSOIlS pour lesqllelles, sans toutefois rcmettre expllcltement en question la défini- tion de la géométrie comme science éidétique ou ontologie matérieUe de la spatialité

3. Enlill, toute la

14

L'ORIGINE DE LA

~

GÉOM:E;TRIE

tcnte de frayer un de ces chemina qui est luggúé précisémcnt par le fait que dans le passé 00 a référé l'idée de scieoce si la logique coo~e commc sa oorme (1).»

Aussi, par un 1II0tnJIIIII1I1 ," ",.i/J, qui fait tout le prix de notre texte, une audacieuse percée s'effectue a l'intérieur des limites régio- nales de la recherche et les transgresse ven une nouvelle forme de radicalité. A propos de l"histoire intentionnelle d'une scienee éidé- tique parciculiere, une prise de conscienee de ses eonditions de possibilité nous révélera exemplairement les condicions et le sens de l"historicité de la science en général, puis de l"historicité univer- selle eomme horizon dernier de tout seos et de toute objeccivité en général. Des lors, les rapports arehiteetoniques évoqués a l'instant se trouvent compliqués, sinon renversés. Ce qui démontrerait, si cela était encore nécessaire, aquel point l'ordre juridique des impli- cations est peu linéaire, et difficile la reconnaissance du point de départ. C'est a l'intérieur de ces difficultés que, avee une prudence extréme, Husserl essaie de faire entendre son propos dans L'Origilll ¿, la Glolllltri,.

11

De nombreuses précautions méthodologiques de types divers sont prises, de: fa~on assez enveloppée, dans les premieres pages. l. Tout d'abord, pourvu que la nocion d'histoire soit comprise en un sens nouveau, la question posée doit étre entendue dans sa résonanee la plus historique. n s'agit d'une répétition d'origine. C'est dire que la réflexion n'opere pas sur ou dans la géométrie elle-méme, telle qu'elle « 1I0IIS ISI I¡",.I, 101111 prlll » (z). L'attitude choisie n'est done pas celle du géom~tre : celui-ci dispose d'un syst~me de

(1)

L.F.T., p. u. C'est HUSIIetl qui eouligDe.

(2) L'Origifle tU

le

GlMMtrie, p. 173.

Nous rea.verroll8 désormais 1\ Dotre

traductiOD par la lettre O.

INTRODUCTION

vérités quí sont déja la, qu'il suppose ou met en ceuvre dans son activité géométrisante, ou encore de possibilités d'axiomatisations nouvelles qui, jusque dans leurs problemes et leurs difficultés, s'an- noncent dé}a comme des possibilités géomélriquu. L'attitude requise n'est pas davantage celle de l'épistémologue c1assique quí, dans une sorte de coupe horizontale et anhistorique, étudierait la structure systématique de la science géométrique ou des diverses géométries. Ces deux attitudes reléveraient de ce que Husserl avait déja défini dans ÚJgit¡lll ¡orille", el /ogiqrll IranscenJanlaJe, et rappelé dans la Krisis comme « nai'velé de révidence apriorique » qui « tienl en mOll1Jemenl loul Iravail géomélrique normal» (1). Non seulement l'intelligence et la pratique de la géométrie, mais une certaine réflexion seconde sur la géométrie constituée sont toujours possibles et parfois profondes et créatrices, sans que la géométrie soit sollicitée dans son sens d'origine inhumé. C'est toujours a la Krisis•.• qu'il est fait écho.

« Dans l'attitude du géometre, le besoin (de la question d'origine) ne se fait pas sentir: on a étudié la géométrie, on « comprend » les concepts et les propo- sitions géométriqucs, on fait familicrement crédit aux méthodcs opératoires

comme modes d'emploi de formations détinies avec précision

(2). »

Aucune activité géométrisante, en tant que telle, si critique soit- elle, ne peut revenir en-de~a de ce « crédil ». 2 Mais si ron quitte les données actuelles ou virtuelles de la géométrie rec;ue, et si 1'on en vient a la dimension verticale de l'histoire, trois confusions nous guettent encore :

A) En premier lieu, on ne s'intéresse pas id au « mode d'¡tre que le sens (de la géoml/rie) auail dans la pensée de Galilée », ou « dans cel/e de lous les hérilier S ultérieurs d'un Jtlvoir géomélrique plus anden» (O., 173). Malgré la valeur qui s'attacherait a une telle approche, celle-ci ne

(1)

K.,

§

9

b.

p.

2'7.

(2) IbiJ

,

p. 26.

Naturcllcmcnt la« géométrie • désigne id enmplairement

la mathématique et méme la logique en général.

16

L'ORIGINE DE LA

~

GbOMbTRIE

releverait, dans la meilleure hypothese, que d'une psychologie ou d'une histoire de la connaissance. Meme si cette histoire et cette psychologie échappaient, par leur style descriptif, a celles que Husserl a toujours suspectées, meme si elles ne réduisaient pas la normativité de robjet idéal et la vlritl géométrique a la facticité d'un vécu empirique, elles ne nous renseigneraient que sur le lien d'enra- cinement factice de la vérité dans un milieu historique ou psycho- logique de fait. Cet enracinement peut, sans doute, etre accessible a une phénoménologie descriptive qui en respecterait toute l'origi- nallté, mais sur le sens d'origine et sur la vérité de la géométrie, il ne nous apprendrait rien. Car Galilée - dont le nom est id, plutót qu'un nom propre, l'index exemplaire d'une attitude et d'un moment (1) - était déja un héritier de la géométrie (z). Si, dans la Krisis une place tres impor- tante est réservée a Galilée et a sa révolution, que Husserl situe a l'origine de l'esprit moderne en péril, ici l'exigence radicallste veut que soient défaites les sédimentations sur lesquelles était fondée

,

j'ai rattaché l son nom (Galilée) toutes ces considé-

rations (done, d'une certaine fa~n, en simplifiant les ehoses par une idéalisation), bien qu'une analyse historlque plus exacte eílt dú rcconnaJtre ce dont, dans ses pen- sées, il est redevable a ses « précurseurs l. (Je continuerai d'ailleurs, et pour de bonnes raisons a procéder de la sorte.) • (2) I,'inauguration galiléenne, qui ouvre carrlére a l'objectivlsme en faisant un • en sol I de la nature mathématisée, marque l'acte de naissanee d'une erise des

scienees et de la philosophie. Aussi retient-elle davantage l'attention de l'auteur de la

Encore Husserl inslste-t-il déja beaucoup sur la secondarlté de la révolution

K,isis

galiléenne et sur l'hérltage scienti6que qu'elle supposait, notamment celui de • la géométrle pure, la mathématique pure des formes spatio-temporelles en général, prédonnée a Galilée comme une tradition ancienne • (K., § 9 a, p. 21), « géométrie relaUvement développée qui était proposée il Galilée, s'étendant déjl en une appli-

caüon non seulement terrestre, mais astronomique

(ibid., § 9 b, p. 26). Pour

Galilée, le sens d'origine de la tradition géométrlque était déja perdu : «Ga1üée était lui-m~e, il l'égard de la géométrle pure, un hérlüer. La géomét,ü héritée et la méthode hérltée de l'invenüon, de la démonstration • in tuiUves " des construeüons « lntuiUves ", n'étaient plus la géomét,ü o,iginaire, (elle) était elle-m~e déja vúlée dI &MI sens dans eette «intuitivité.• (Ibid., § 9 h, p. 49. e'est Husserl qui souligne.)

(x) Cf. K., § 9 1, p. 58 :

INTRODUCTION

17

l'entreprise d'une mathématisation infinie de la nature. C'est la naiveté galiléenne que, dans sa génialité meme, 1'0n doit rltiRire pour libérer la question vers l'origine de la géométrie. Dans la Krilil en évoquant cette cécité de Galilée a l'espace traditionnel de sa propre aventure, en désignant sa « nlgligence falale» (1), Husserl annonce de la fa~on la plus précise la tache qu'il entreprendra un peu plus tard dans L'Origine

« Cela (la géométrie pu1'e comme tradition) était done déja 12 pou1' Galilée sans que touteCois, on le eon~oit bien naturellement, i1 resse.ltit le besoin de pénét1'er

,

(1) • Ce fut une négUgence fataJe que Galilée n'ait pas posé de question-en-retour

vers la production originairement donatrice de sens, laquelle o~re en tant qu'idéali- saUon sur l'archi-901 de toute vie théorétique aussi bien que pratique - sur le 901 du monde immédiatement intuitif (et ieí, spécialement, du monde empirico-intuitif des corps) - et foumit les formations idéales de la géométrle • (K., § 9 A, p. 49). Tout comme l'oubli en géné1'aJ, la « fatalité • de ceHe « négligence • ou omission (VerJiJ.",,,,ü), qui n'est jamais interrogée pour eUe-meme et en eUe·méme, est affectée, seJon les textes et contextes, de rune des trois significations suivantes a) Celle d'une nécessité empirlque (dans I'ordre de la psychologie individuelle ou sociale et de l'histoi~ faetice) done d'une néceseité extrin~ue, et par suite contingente au 1'egard du sens et de la téléologie de la raisoD. Elle a alors la négativité inconsistante de !a • non-essenee • (das crnUlesen), et de la défaite • apparente • de la 1'ai90n. IUuminée par la téléologie de la Raison, elle cesse d'étre. un destin ténébreux, une fatalité impénétrable • (el. La erise de l'humanité européenne et la philosophie, trad. P. RICCEUR, Revue de Métaphysique el de M01'ale, 1950, pp. 257-258).

b) Celle d'une faute éthico-philo90phique radicale : faiUite de la liberté et de

la responsabilité philosophiques;

e) Celle d'une nécessité éidétique : nécessité de la eédimentation prescrite l

toute constitution et 1\ toute traditionalisaUon du sens, donc l toute histoire. Cette prescription est llOn tour talltOt valorisée (comme eonditlon de l'historlcité et de l'avénement progressif de la raison), tantOt dévalorisée comme mise en sommeil des origines et du sens recueilli. Elle est en vérité une valeur menac;ante. 11 va de lOi que ces trois significations, apparemmeut irréductibles 1'une ll'autre,

!!Ont peolées par Husserl 1\ partir d'une seule et meme intuition latente. En cette intuition, c'est l'histoire elle-meme qui s'annonce. Ri ron parvenait l penser le fondement unitaire l partir duquel ces t1'ols propositions peuvent etre r~ues limultan~ent et eans contradicUon, c'est l'histoire elle-méme qui se penserait. Mais alors disparaltralt la poIIIibilité d'une crise de la rai90n, dont la négativité doit Ure impensable en eUe-meme.

18

L'ORlGINE

DE

LA

GEOMETRlE

la fac;on dont la production id6alisatrice avait aurgi a l'origine (c'eat-i-dire la fac;on dont elle avait surgi sur le soubassement du monde sensible pré-géornétrique et de ses techniques pratiques), ni le besoin de s'abimer dans les questions de l'origine de l'évidence mathématique apodictique (1). »

Et si, dans L'Origi",

(O., In), Husserl parle de s' « engager

tlans des réflexions qui lur,nl (erles lorlloin (ganz fern) de Gali/l, », e'est

que, comme il était dit dans la Krisis :

« Un Galilée était fort 10in (ga~f"") de penser que pour la géométrie, comme branche d'une connaissance uruvenelle de l'étant (comme branche d'une philo- sophie), i1 put devenir de quelque fac;on justifié, voire d'une importance fonda- rnentale, de problématiser l'évidence géométrique, le « cornment» de son origine. Comment une convenion dans la direction du regard devait se faire urgente et cornment l' « origine» de la connaissance devait devenir le problemc capital, c'est ce qui, dans le proces de nos considérations historiqucs, a partir de Gali1ée, sera bientót pour nous d'un int~t cssentie1 (a). »

Si la découverte galiléenne réside surtout en une infinitisation formalisante des mathématiques de l'Antiquité, revenir aces dernieres eomme a une origine, n'est-ce pas lier l'originarité a une eertaine finitude? il n'est pas possible d'apporter une réponse simple a une telle question. Nous le verrons l'infini avait déja fait irruption, il était déja au travail.lorsqu'a eommencé la premiere géométrie qui était déja, elle aussi, une infinitisation. B) Mais si l'on revient en de~a de Galilée, s'agit-il maintenant d'étudier pour lui-m~me l'héritage qui lui fut proposé? Pas davan- tage. La question d'origine ne sera pas une « "'quil' hislorko-philo-

logique» a la recherehe des « propositions délerminées» (O., 115), que les

premiers géometres ont déeouvertes ou formulées. 11 ne s'agirait la que d'une histoire des scienees, au sens c1assique, qui ferait l'inven- mire du contenu déja. constitué des connaissances géométriques, en

(1) K.,

§

t)

b, p.

26.

(a) ¡bid., pp. 26-a7. Cette pbrase annonce aUSlJi bien ]a suite de ]a Km consacrec au moti! transcendantal dana la phDoeopbie poat-ga1i1éeDne, que des recherches comme celle de L'O'igiM

,

INTRODUCTION

particulier des premiers postulats, premiers axiomes, premien théoremes, etc., contenu qu'il faudrait explorer et déterminer le plus précisément et le plus completement possible a partir de documents archéologiques. Malgré son incontestable intéret, une telle investigation ne peut rien nous apprendre sur le sens géomé- trique des premiers actes géométriques. Elle ne peut meme reconnattre et isoler ces actes comme tels qu'en supposant déja connu le sens originaire de la géométrie. C) Enfin, s'il est nécessaire de revenir au sens fondateur des premiers actes, il n'est nullement qucstion de déterminer que!s furent en fait les premiers (1) actes, les premieres expériences, les premien géometres qui furent responsables en fait de l'avenement de la géométrie une telle détermination, quand meme elle serait possible, flatterait notre curiosité historique (et tout ce que Husserl attribue a un certain « roman/isme »), elle enrichirait notre savoir de circonstances empiriques, de noms, de dates, etc. Mais meme si, a la limite, elle embrassait la totalité des faits historiques qui ont constitué le milieu empirique d'une fondation de la vérité, elle nous wsserait aveugles sur le sens meme d'une telle fondation. Sens nécessaire au regard duque! ces faíts n'ont dans le meilleur des cas qu'une signi6cation exemplaire. En droit, ce savoir empirique nc peut se donner comme savoir historique de choses se rapportant ala géométrie qu'en supposant la clarté faite sur le sens meme de ce qu'on appelle la géométrie, c'est-a-dire, icí, sur son sens d'origine. La priorité juridique de cette question d'origine phénoménologique est donc absolue. Pourtant, elle ne peut etre posée que s,&ondairement et llII t,rm,

(1) • Premier • (ersu) désigne presque toujours chea Husserl80it une primaut~ indétenninée soit, le plue souvent, une priorité chronologique de fsit dans le tempe cosmJque conetitué, c'est·¡\·dire une facticité originelle. P,oto·, Arclle·, U", rmvoie 1\ l'originarité phénoménologique, celle du sens, du fondement, du droit. aprés la ~uction de toute factidté.

10

L'ORlGINE DE LA

GÉOMÉTRlE

d'un itinéraire qui, méthodologiquement, jouit a son tour d'une

antériorité de droit. En effet, toutes les enquates de types divers, que nous venons de congédier, s'installaient dans l'élément d'une géométrie constituée. Leur objet supposait ou se confondait avec les résultats de la géométrie 10111, prll, qu'il nous fallait rlátIi" pour atteindre a une conscience d'origine qui fOt en mame temps une intuition d'essence. Autrement dit, la géométrie 10111, prll" bien qu'elle n'ait pour contenu que des essences idéales, détient id globalement le statut d'un fait qui doit fue réduit dans sa facticité poor se donner a lire dans son sens. Le ¡ait a bien, dans ce cas, le sens oublié du 10111 ¡ait. Mais cette réduction a besoin, comme de son point de départ, du résultat constitué qu'elle neutralise. 11 faut toujours qu'il y ait déja eu en fait une histoire de la géométrie pour

que

de la géométrie et que je ne lO",,,,'.' pas par l'origine. lci la néces- sité juridique de la méthode recouvre la nécessité factice de l'histoire. Malgré certaines apparences, les philosophes de la méthode sont peut~tre plus profondément sensibles a l'historicité, alors mame qu'ils semblent soustraite a l'bistoue la parent~e du chemin. Nécessité de procéder a partir du fait de la science constituée, régression vers des origines non empiriques qui sont en méme temps des conditions de possibilité, tels sont, nous le savons, les impératifs de toute philosophie transcendantale en face de que1que chose comme l'histoue des mathématiques (1). Pourtant, entre l'intention kantienne

la réduction puisse s'opérer. 11 faut que j'ai déja un savou naif

(1) Sur]a néc:essité de partir des lIdences existantes utiliséea comme fU conduc- telar dan8 ]a régressloD transc:endantale, d. L.F.T., p. 13 • Nous prtsupposons

donc les llciences, de meme que la logique eDe-mse, en noUl appuyant sur 1 '. expé- rience • qui livre ces lIdences. Dana cette mesure, notre f~D de procéder De paraSt ftre nuUement radica1e; en effet, ce qui est préc:lsément en ql1estiOD, c'est le aena authenUque des lIdences en général CependantauthenUquementouDOD, nousavons l'a::pá'ience des lIdences el de ]a logique en tant que formes c:ulturelles qui DOU8

IOIlt déJl doDn~, qui portent en eUes leur intenUon, leur • sena

l ce sujet, L.F.T., intr., p. 20, el § 102, pp. 356-357, el M.C., § 3, p. ,.

" d. aUlli,

INTRODUCTION

et celle de Husserl, une différence fondamentale demeure, moins facilement saisissable, peut-etre, qu'on ne l'imaginerait d'abord. Dans une rétrospeetíon historique vers l'origine, Kant évoque aussi (1) eette mutation ou eette transformation (U",iinderllng) , eette « révo/lllion » qui donna naissanee a la mathématique a partir des « lálonnemenls» empiriques de la tradition égyptienne.

« L'hisloire de celte dvo/lllion », attribuée a « rhellrellse idée d'lIn

sell/ homme » dans « IIne lenlali"e ti parlir de /aqllelle le ehemin ljIIe ron devait prendre ne devait p/IIS ¡Ire manqllé, el la voie SiÍre d'lIne seienee

é/ait ouverte el prescri te

(einge sehlagen IInd "orge~!iehnel 1IIar) pour tous

les temps et dans d'infinis lointains (fiir alle Zeiten IInd in IInendl;eh,

Weiten)

», fut plus « décisive » que la découverte empirique « dtJ

chem;n tÚI jalllellx caP» (z).

Kant est done, eomme Husserl, attentif ala dimension historique des possibilités aprioriques et a la genese originale d'une vérité dont l'aete de naissance ínscrit et prescrit l'omnítemporallté et l'universalité; et eeci non seulement dans l'ouverture de sa possibilité, mais dans ehaeun de ses développements et dans la totalité de son devenir. Comme Husserl, il neutralise dans la mcme indifférenee le

eontenu faetiee de eette « révollllion dans le lIIode de pensée». Illui importe

pe u, en effet, que son « hisloire ») « ne »

Le sens de la premiere démonstration peut etre saisi de fa~on rigou- reuse, quand bien meme nous ne saurions rien de la premiere expé-

rience faetice et du premier géometre; « ljII'i/ s'appeldl Thalis OIlCOIIIIIII

ron vOlldra» (4), précise Kant. Toutefois, l'indifférenee de Kant a l'origine factice (aussi bien qu'au eontenu de ¡'exemple -le triangle isoeele - apropos duque!

nous soit « poinf parvenlle» (~).

(1) CritiqIU de la R4ison pure, Préface de la 2- édition, p. X. (2) 1bid. Noua soulignona ces expressions kanUennes qui IOnt aussi parmi les

plus fréquentes dans L'Orágine ú

(3)

(.)

IbÍJI.

IbiJ.

la Géomit,ie.

VORIGINE DE LA

GÉOMÉTRIE

i1 développe les implications de la découverte) est plus immédiate- ment légitime que celle de Husserl. Car la mutation inaugurale qui intéresse Kant déli",., la géométrie plutot qu'elle ne la crée; elle libere, pour nous la livrer, une possibilité qui n'est rien moins qu'historique. Cette « rétlOÚllio1l» n'est d'abord qu'une « rítJélalio1l POIlt'» le premier géometre. Elle n'est pas produite par lui. Elle s'entend sous une catégorie dative et I'activité du géometre auquel « I'h,IIt',lIs, idé, » est advenue n'est que le déploiement empirique d'une réception profonde. Ce que l'on a traduit le plus souvent par « rlvélatio1l» (1).

c'est l'allusion a « l1li, IR1IIier, ¿onné, », a « l1li jo",. fjIIi « D'1II ersl,n.•• delll ging ,in Uchl a/lf (z). »

Sans doute, la production (Leishmg) (,) husserlienne comporte- t-elle aussi une couche d'intuition réceptive. Mais ce qui importe

SI /1", pollf' » :

(1) cr.• par exemple, la traduction A. TREJIIESAYOUES et B. PACAVD (PresIes Universitaires de France), p. 17. (ol) e.R.p.• Préface de la a e éditiOD. p. x. Bien entendu. DOUS ae IOmmes auto- risés a préter une tdle atteutlon a ces expressions kantiennes que par la c:onfirmatJon que semble leur doDDer toute la philolOphie de Kant. (3) Parmi toutes les traductions déj/i proposées pour la notJon de üisÑ"f,

si fréquemment utlJisée dana L·O,.igin'

le mot • prodUCtioD • Doua a paN recouvrlr

le plus proprement toutes les significations que Husserl reconnalt a cet acte qu'n

désigne aussi par des notloDs c:ompl~mentalres la P,.o·4uctio", qui c:ondult au jour, c:onstitue le • devant nous • de l'objectlvlté ; mals cette mlse au 10ur est ausal,

c:omme toute production (E,.s,a'gtsng) en géDéral. une créatioD (ScltlJP/."g) et un

acte de formatioD

(Bi14""f{. GestaU"ng), dont est issue l'objectité ldéale c:omme

Gebil4e, Gesta/t, E,."upts. etc. Précl!ons a ce sujet que nous avons traduit par

formation » la Dotion de Gebil,le. qui apparaft si souvent dans L'Origiflll, et qu'ou avait traduite jusqu'ici de fa9>ns tres diverses. :r caract~re tres vague du mot

• fl)rmaüon » DOUS a paro convenir il l'iDdétermlnatlon de la DOtJon hUIIIerUeDDe.

Elle s'acc:orde aussl avec la métaphore géologique qul court a traven le tme ota le

multipUent les allusions a la sédimentaüon. aux dépats, anx étaga, aux couches

et aUle soubassements du seus. Mala nous n'avoDS pu désigner autrement que par

e

• formation »l'acte qui engendre das Glbilcle, a savoir 4ie Btl4ung. Chaque fola que 8iI4",,( aura ce sens actil, DOUS IDléremns le mot allemand entre parenth~. N'oubUons pas eniln - et c'at partlculiérement lmportant lcl - que Bilfltmf

a

''''''''''''Off qui DOUS a paru la moins étraug~re a cette signUicatioD vlrtue1le.

aussi en allemand le sens général de cutt",.e. U enc:ore, c'at la notlan de

INTRODUCTION

id, c'est que cette intuition husserlienne, en ce qui concerne les objets idéaux des mathématiques, est absolument constituante et créatrice :

les objets ou objectités qu'elle vise n'existaient paJ atJanf elle; et cet « allan/» de l'objectité idéale marque plus que la veille chronologique d'un fait: une préhistoite transcendantale. Dans la révélation kantienne, au contraire, le prernier géometre prend simplement conscience qu'il suffit a son activité de mathématicien de demeurer dans l'intériorité d'un eoneept qu'il ponede déja. La « fonslrllftion» ~ laquelle il se livre alors n'est que l'explicitation d'un concept déj~ constitué qu'il rencontre, en quelque sorte, en lui-meme. Description qui vaudrait sans doute, aux yeux de Husserl aussi, pour tout aete de géometre non eréateur, et nous instruit sur le sens de la géométrie toute faite en tant que telle, mais non sur la géométrie en train de se fonder.

« Car, dit Kant, i1 découvrit qu'il devait ne pas suivre la trace de ce qu'il voyait dans la figure ou du simple concept de cette mtme figure, mais qu'il devait porter au ¡our (hlrvorbringen) (son objet) aI'aide de ce qu'il y faisait entrer lui-meme et s'y représentait a priori par concept (par construction) et que, pour savoir quelque chose a priori en toute sécurité, il ne devait rien attribuer aux choses (SlUhe) que ce qui s'ensuivait nécc:ssairement de ce qu'il y avait mis lui-meme conformément a son concept (1). »

Sans doute, une fois que le concept géométrique a révélé sa liberté a l'égard de la sensibilité ernpirique, la synthese de la« fonslrllf- /ion» est-elle irréduetible; et elle est bien une histoire idéale. Mais elle est l'histoire d'une opération et non d'une fondation. Elle déploie des gestes d'explicitation dans l'espaee d'une possibilité déja ouve~e au géometre. Au moment OU s'instaure la géométrie eomme telle, au moment ou, du moíns, quelque chose peut en etre dit, eelle-ci serait donc déja prete a se révéler ala conscience du premier géometre - qui n'est pas, eomme dans L'Origine, proto-géometre, géomerre proto- fondateur (IIr¡tiflende) - au moíns dans son premier concep4 celuí

(1) lbid. L'édition Erdmann note que hert'orbringm n'a pas • son objet • dans

le texte kanUen.

L'ORlGINE DE

~

LA

GÉOMÉTRlE

dont l'objectivité apriorique va frapper un sujet quelconque de la lumiere géométrique. Et puisque c'est la possibilité de la géométrie pour un sujet en général qui intéresse Kant, Uest non seulement peu

genant, mais meme nécessaire en droit que le sujet de fait d'une telle « ré"élation » soit « fjmkonfJlle », et que l'exemple géométrique servant de guide - la démonstration du triangle isocele - soit

indifférent.

nous opérons, interdit a son sujet toute investigation historique, quelle qu'en soit la nature. A la différence de son explicitation synthétique, le coneept lui-meme, en tant que structure de pres- criptions aprioriques, ne saurait avoir d'histoire paree qu'U n'est pas, en tant que tel, produit et fondé par l'acte d'un sujet concret (1). Toute histoire, ici, ne peut etre qu'empirique; et s'il y a une naissance de la géométrie, elle semble n'etre pour Kant que la tirfOn¡lonte extrinseque de l'apparition d'une vérité toujours déja constituée a

te1le ou telle conscience factice. Aussi la réduction éidétique spon- tanée qui libere l'essence géométrique de toute réalité empirique

- ce1le de la figuration sensible aussi bien que celle du vécu psycho-

logique du géometre - est-elle pour Kant toujours déja effectuée (2.). A vrai dire, elle ne l'est pas pour ou par un sujet qui s'en rend res- ponsable en une aventure transcendantale, archi-géometre ou philo- sophe réfléchissant sur l'archi-géométrie; elle est toujours déja rendue possible et nécessaire par la nature de l'espace et de l'objet géométriques. A moins d'un platonisme conventionnel « a peine

La nature apriorique de ce coneept, a l'intérieur duque!

légitime

qu'a partir du moment ou une histoire plus profonde a déja créé des

relllonié », l'indifférence

de Kant a l'histoire empirique ne se

(1) C'est l'absence de la Botion déclsive d' • apriori matériel • ou « contingent " telle que Husserll'a définie, qui sembleainsi déraclner l'apriorisme formaliste de Kant hors de toute histoire concrete, et inhiber le theme d'une histoire transcendantale. Sur la nolion d'apriori contingent, d. en particulier L.F.T., § 6, pp. 41-43. Le niveau de la géométrie, comme ontologie matérielle, est préclsément celui de tels « apriori matmels •. (2) Ceci semble d'ailleurs vrai de la totalité de l'analyse transcendantale de Kant.

INTRODUCTION

objets non empiriques. Cette histoire reste cach~ pour Kant. Ne peut-on dire ici que la th~orie de l'idálit~ de l'espace et du temps exige et r~prime en méme temps la mise au jour d'une historicité intrinseque et non empirique des sciences de l'espace et du mouve- ment? Si l'espace et le temps étaient des réalités transcendantales, canicre serait donnée a la fois a une métaphysique anhistorique et a un empirisme historiciste de la science, deux possibilités solidaires que Kant a toujours dénoncées d'un seul et meme geste. Mais poUI éviter d'abord eta tout prix l'empirisme, Kant devait confiner sondis- couts transcendantal dans un monde d'objets idéaux constitu~s dont le corrélat était donc lui-meme un sujet constitué (1). Cette proto- histoire, dont toute la philosophie kantienne semble rendre la nodon contradictoire en meme temps qu'elle l'appelle, devient theme pour Husserl. Sa tache n'en est que plus périlleuse (2), et sa liberté a l'égard du savoir empirique plus difficilement justifiable au premier abordo On s'interroge en effet, maintenant, sur le sens de la production des concepts géométriques avant et en des:a de la « r/tII/atioll» kantienne; avant et en des:a de la constitution de l'idálité d'un espace et d'un temps pun et exacts. Puisque toute objectité idéale est produite par l'acte d'une conscience concrete, seul point de départ pour une phénoménologie transcendantale, toute objectité idéa1e a une bis- toire qui s'annonce toujours déja en elle, meme si nous ne savons den de son contenu déterminé (3).

(1) On retrouve id, locaIement et par un acc:és différeut, l'interp~taUon pro- poste par Pink et approuvée par Husserl au sujet de l'intra-mondanité de la c:ritique kantienDe compa~e 1\ la recherche husserlieDDe de l' • origine du monde ., d. E. PJNK, Die pbAnomen01oglac:he Philoaophie E. HUllllerls in der gegenwArtigeD

Kritik, Ka,,"ItUlim, t. 38, 1933.

(2) A • difficulté, 1\ son échec, peut~tre, on mesurem la profODdeur de la vigilance daos la « lintitation • kanUenne. (3) Que la ~férence • uue naiseance historique 10ft inscrite dans le eens méme de toute ¡déalité culturelle, c'ot ce que HUllerl lOuUgne souvent, en particuUer dans la BeUage. XX\'U, in K., pp. S03-7.

L'ORlGINE DE LA

GÉOMÉTRlE

Cette histoire de la g6om6trie 6tait restée dans l'ombre, sa possi- bilité était jug6e douteuse, son intérét, médiocre pour le ph6nomé- nologue ou le mathématicien comme tels, tant que les analyses métho- dologiques ou constitutives, jusqu'a « IdJes••• 1 », restaient sttuc- turales el statiques; el tant que toute histoire 6tait « rltlNil' » comme facticit6 ou science de facticit6 constituée el intramondaine (1). La vérité de la géométrie, sa valeur normative est radicalement indé- pendante de son histoire qui, a ce moment de l'itinéraire husserlien, est considérée seu1ement comme une histoire-des-faits (2) tombant sous le coup de l' AllllehaJhmg. Husserl le dit al'époque de La philo-

1, en de franches formules

qui, si les niveaux d'cxplicitation el les sens du mote< hisloirl» n'6taient

pas clairement distingués, seraient en contradiction flagrante avec celles de L'Origilll Ainsi

«Le math~maticien aussi ne se toumera pas certainement VetB l'histoire pour obtenir des renseignementa sur la v6rit6 des tb.toties matbánatiques ; il ne songera

sophi, eOllllll' sei"," rigO.'IIS1 el de IdJes

1 1, n. /1, p. 13 et p. 16), OU sont • exclues. 1 1&

foU l'origine histotique et l'histoire comme sc:ience de l'esprit. Au aujet des &dences de l'esprit, 1& question y est • provUoirement Iéservée • de savoir si ce SODt des

• sc:iences de 1& nature ou des lc:ieDces d'un type e&IIeDtleUement nouveau '. Bien entendu, c'est en tant que I/lUs et DOn eII tant que ,",""es que les • données • historiques sont mises entre parenthéses. En se demandant • 1 queDe science • la phéDoméDologie • peut puJser • en tant qu'elle est eDe-méme • &dence des • ori-

• D'abord

gines " ", et queDes sc:iences doivent lui étre • interdites ", Husserl écrit

it va de soi qu'en mettant hora circuit le mondenaturel, physique et peycho-physique, on exclut aussi toutes les objectivités individuelles qui se constituent par le moyen des fonctions axiologiques et pratiques de la consdence : produits de la civilisation,

czuvres des tec1mlques et des beaux-arts, &dences (tl/IftS '" mes." or) ,lles ,.';me,- lliennmt p/lS '" ,,",, qtI'~ de valillUJ frI/Iis p,kis¿"""t '" ,.,., qvel/lSt cWtv,.I) (c'est nous qui lOUligDons), valeun estbétiques et pratiques de tout genre. 11 faut auui Y joindre naturellement les éalitéa teDes que l'État, les mczurs, le dJoit,

la religioD. Ainsi tombml $OIIS " DOVP de '" mis, hM. nr",it tofIIIs "s seimcll de '"

n~ qu'ell~ ont accumulées,

ftIÚIIf', ., de l'esprit, avec l'ensemble des ClOn"al

en tant précisément que ces sciences requiérent l'attitl1de naturelle ., Idús 1,

(1)

Cf. en particuUer Idús

I

56, p.

188.

(2) Cf. les dt1lnitionl de l'hlstoire comme &dente emplrlque de l'esprit dana ú philosophie comme seu"" "igo."use, en particuliex pp. 101-102, de la trad. Q. ~UPJIl.

INTRODUCTION

pas i mettre en telation le ~veloppement historique dea repdacntationa et da jugements mathématiques et la question de leur vérité (1).»

ou encore, au terme de la critique d'une théorie empiriste de l'origine de la géométrie :

«On ne doit pas se livrer i des spéculationa philosophiques ou psychologiquea

qui rcstent ll'extérieur de la pensée et de l'intuition géométrique; on doit plutót entrer vitalement dans eette activité et, se fondant sur l'analyse directe, en détcr- mincr le sena immanent. 11 est possible que des connaissances accumulécs par lea générationa passées nous ayons hérité quelques dispositions pour connaitre; ",ml qwml au Ilnl " ti la l/al,,,,. M MI lOnfIQ;lIantll, I'billo;,., di al hl,.;logI 111 aUlsi ;1IIIiJ/imll' fJIII, po la l/al, di M/n O1',l'h;1I0;'" di la If'tlnllll;ll;on (z). »

En v~rit~, la continuité el la cohérence du propos sont remar- quables : il faut d'abord r~duire I'histoire-des-faJ.ts pour respecter el faire apparattre l'ind~pendanee normative de l'objet idéal a son égard, puis, el alors seulement, en ~vitant ainsi toute confusion historiciste ou logiciste, l'historicit~ originale de l'objet id~al lui- méme. C'est pourquoi ces premieres réductions de l'histoire factice

e'est que, dans La phi/osophil (O1ll1ll1 Stimtl rigo,"IIISI, il s'agissait

ne seront jamais lev~s, dans L'Origilll

moins qu'ailleurs.

de dagir conue un historicisme qui réduisait la norme au fait; et

dans U/es

sciences d'essence pures, qui étaient immédiatement affranchies de toute facticit~ paree qu'aucune theSI ¿'Ixis/IlJel (DaslilJs/hesis) n'y

~tait n~saire ni permise. Aucune figuration sensible dans le monde réal Ü), aucune expérienee psychologique, aucun contenu ~~ementiel n'avaient, en tant que tels, de sens fondateur. L'eiJos

J, de situer exemplairement la g~om~rie parmi les

(1) [bUl.,

p.

lO].

(2) ltlées 1, § 25, p. 81. C'est nous qui aouliplona. (3) L'inuWité essenUe1le et l' • lnadéquatloD de l'illustraUou » sensible SODt

déjl\ IOUUgnl!es dans les R"hIf'ch,s IolÍflUs (t. n, Ir. Partle, trad. H. &m, P.U.F.,

coll.• Épiméthée ", p. 76, 2 8 ParUe, p. 187. Nous renvenons désormals 1\ R.L.), en un passage ou Husserl rappelle la disUncUon cartéstenne entre 1""

~

el l'iftleUeaio ~ propos du chUiogofU, et annonee de f~n tft8 pdclae la thtorie

de l' • Id~Uon I géomitrlque qu'U maintiendra dans L'Orip

VORlGINE DE LA GSOMSTRlE

géométrique se reconnaissait a ce qu'il résistait a l'épreuve de l'ha!- lucination.

que la logique pure, la mathématique

pure, la théorie pure du temps, de l'espace, du mouvement, etc. Dans aucune de leurs démarches elles ne poSeDt des fahs; ou, ce qui revient au méme, tIIInm, expériente en tant 'plexpm,nre - si l'on entend par la une conscience qui saisit ou pose une réalité, unc existence - n:' jOlle 1, rol, tk fontkment. Quand l'expérience y intcrvient, ce n'est pas en tanl qu'expétience. Legéomelr',lorsqu'il trace au tableau ses figures, forme des trait& qui existent en fait sur le tableau qui, lui-méme, existe en fait. Mais, pas plus que le geste physique de dessiner, ¡'expérience de la figure dessinéc, en tant qu'expérience, nefontk aucunement ¡'intuition et la pensée qui portent sur l'cssence géométrique. C'est pourquoi il importe peu qu'en tra~antccs

figures i1 soit ou non halluciné, ct qu'au lieu de dessiner réellcmcnt i1 projette ses lignes et ses constructions dans un monde imaginaire. 11 en est autrement du savant dans les sciences de la nature (1). »

« Il y a des rám«r ptlrlr tle I'erren«, telles

(1) rdé,s

1,

§ 7, p. 31. C'est Husserl qui souligne.

Cette autonomie de la

v~rité mathématique au regard de la perception et de la réalité naturelle, en les- quelles elle ne saurait ~tre fondée, n'est id dttrite que de fa~on négative. C'est la non-d~dance qui est soulignée. Le fondement positif de la vérité n'est pas recherché pour lui-méme. A partir d'une analyse du • phénoméne » mathématique, ou afin de mietl.ll: isoler son « sens ., on réduit simplement ce qui est indiqué dans ce seDS comme ce qui ne peut actuellement étre retenu a titre de fondement. C'est a 1'IIalludnatiofS que Husserl mesure l'intangibilité eid~tique du sens math~ma­ tique. Dans le Tlli"éUte (190 b), Platon avait recours au sonce. Le développe- ment husserlien se situe aussi au méme plan et revét le meme style que l'analyse cart5enne de l'évidence mathématique ava"t l'hypothése du Malln Gmie, dans la Premiére Méditation : • Mais (nous ne conclurons pas mal si nous dísons que) l'arithmétique, la géométrie et les autres sdences de cette nature, qui ne traitent que de choses fort simples et fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si eUes sont dans la uture ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque chose de certain et d'iDdubitable : car, sott fJ1U ie veille ou que ie tlorme, detl.ll: et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de ciDq, et le carré n'aura jamais plus de quatre c6tés:

et U ne semble pas possible que des v~rités si claires et si apparentes puissent ~tre sou~nnées d'aucune fausseté ou iDcertitude. • C'est seulement a/Wu cette pbénoméDologie de l'évidence mathématique que, avec l'hypothése du Malin Génie, se posera pour Descartes la question critique ou juridique du fondement garantissant la vlrifé d'une évidence naive, dont la des- cription el1e-m~e et la valeur « naturelle • ne seront d'ailleurs jamais remises en cause, a leur niveau propre. De ces véritéa constituées, dont le mode d'apparaltre at ainsi clairement recoDDu, le fondement originaire sera délégué 8. UD Dieu vérace

INTRODUCTION

Id l'hypothese de l'hallucination prend en charge le róle assigné

a la fiction en général, « IIlmlnl "i/aI Je la phénomlnologie» (1),

détermination éidétique. Mais si l'hallucination n'entame pas reidos de l'objet idéal constitué paree que l'eiths en général et l'objet idéal en particulier sont des« irrllls» - bien qu'ils nc soient en rien des

réalités fantastiques - si m~me elle les rév~e comme tels; si, d'autre part, I',idol et I'objet idéal ne préexistent pas, comme en un plato- nisme, a tout acte subjectif; si done ils ont une rustoire, ils doivent se rapporter, eomme a leur fondement originaire, a des proto- idéalisations sur le substrat d'un monde réal effectivement pers:u. Mais Hs dojvent le faire a travers l'élément d'une rustoire originale.

dans la

L'hallucination n'est done eomplice de la vérité que dans un monde statique de significations constituées. Pour passer au fonde- ment et ala eonstitution originaire de la vérité. il faut revenir a une expérienee eréatrice a partir du monde réal. Put-elle unique et enfouie, eette expérience demeure, en droit comme en fait, premiere.

et créateur des vérités étemeUes. Husserl, apres une ~tape descriptive analogue, le recherchera dans des actes historiques de fondaUon origiDaire (U ,sl'/I"n,). A cet égard, le Dieu cartésien, comme celui des grands ratlanalistes c1assiques, ne serait que le nom donné a une histolre cachée et • foncUonnerait • comme la réduction nécessaire de l'histoire empirlque et du monde naturel; réductioD qui appartient au sens de ces sclences. Mais nous verrons que malgré cette extraordinaire révoluüoD qui fonde la vérité absolue et étemeUe sans le secours de Dieu ou d'une Raison infinie, et qul semble dévoiler et redescendreo ainsi vers une certalne llDltude originairement fondatrice tout en évitant l'empirisme, Husserl est molDs élolgné de Descartes qu'il ne semble. Cette hlstoire cachée prendra son sens dans un Telos lnfini que Husserl n'hésitera pas a appeler Dieu dans ses dernlers écrits inédita. 11 est vral que cet infini, qui travaille toujours déjé les origines, n'est pas un inllnl posltif et actuel. 11 se donne comme une Idée au sens kanüen, comme un • indéfini • régulateur dont la négaüvité laisse ses droits é l'histoire. Ce D'est pas seulement la moraUté mais l'historicité de la vérlté elle·méme que l18uverait lcl cette. falsiñcaüon • de l'in¡'in. actuel en un ilJllJrmi ou en un d-l"n¡'in¡, falsUication dont Hegel accuaait Kant etFichte.

(1) Id/es

1,

§ 70,

p.

227.

L'ORlGINE DE LA

GÉOMSTRlE

On reconnatt alors que. dans la sphere du sens. le vrai contraire de l'hallucination, comme de l'imaginaire en général, ce n'est pas irnmédiatement la perception, mais I'histoire; ou, si 1'0n préfcre, la conscience d'historicité et le réveil des origines. C'est done seulement au niveau et au moment marqués par

l, que Husserl rejoint Kant dans la meme indifférence a une

histoire qui ne serait qu'extrinseque et empirique. Aussi, des qu'i1 s'agira pour Husserl de rendre compte de la genese de la géométrie et de dépasser eette étape préliminaire, on pourrait s'attendre a le voir lever purement et simplement les réductions éidétique et transcendantale, puis revenir a une histoire constituante 011 la prise en considération du fait comme te! deviendrait indispensable (1) paree qu'ici, pour la premiere fois, en tant qu'origine historique singullere, le faít fondateur serait irrempla~ble, donc invariab". L'invariance du fait, c'est-a-dire de ce qui, en tant que te!, ne peut jamais etre ripété, prendraít en droit, dans une histoire des origines,

Idies

(x) e'est vers une conclusion de ce type qu'est fortement orientée l'interprétation

de TRÁN-Dúc-'l'UÁ.o (Phénomét,ologu el matérialisml áialectique, 1951). Au terme

de l'itinéraire husserlien, le retour aux • formes techniques et üonomiq#es de la

production • (c'est·a-dire, en langage husserlien, le retour 1\ la causalité réale, factice et extrlnséque, en dehors de toute réduction) paralt inévitable a cet auteur, qui pense que Husserl s'y était « obscurément • résolu au moment de L'Origine tU la Géométru : • e'est d'ai11eurs ce que Husserl pressentait obscurément quand U cherchait, dans le fragment célébre sur L'Origine tU la Géométrie,l\ fonder la Writé

géométrique sur la Imuis humaine • Copo cit., p. 220)

nologique s'orientait &insi vera la détermination des condiUons rée1les ou s'engendre la vérité • (p. 2U). Bien qu'elle n'alt jamais en le sens - tout au contralre - d'une nqation, d'une ignorance ou d'un oubli • quittant • les conditions rée1les du SeDS et la facticité en géuéral, pour y • revenir. ou non, pour. passer. ou non 1\ l'analyse rée1le (car le sena ,.'est r$en d.'autr, que le sms tle la réalité ou tle la facticité), la réduction buaer· lienne pourralt ainst paraltre vaine et dissimulatrice, et fatal le • retour • 1\ un hiato-

I;expUcitation phénomé-

ricisme empiriate. 11 n'en serait rien, semble-t-U, puisque, avec le matériaUsme dialec:- tique, • nous nous trouvons &insi sur un plan poslbüw lila rétluC#iotJ, ceJle-d ayant supprimé la conception abstraite de la nature, mais non pea la nature eftectivement réelle qui implique dana son déve10ppement tout le 1IIO#vetnem tle la subimivUI • (c'est l'auteur qui souligne) (op. cit., pp. 227-2:28).

INTRODUCTION

3 1

le re1ais de rínvariance éidétique, c'est·a-dire de ce qui peut etre a volonté et indéfiniment réPélé. L'histoire fondatrice serait le lieu profond de rindissociabilité du sens et de retre, du faít et du moit. La notíon d' « origine », ou de genese, ne pourrait plus y etre re~ue dans la pure acceptíon phénoménologique que Husserl a distinguée avec tant d'obstinatípn (1). Invariable, le faít total qui marque l'établissement de la géométrie le serait paree qu'il a le earactere quí, aux yeux de Husserl, définit le faít, existence singuliere et empiríque l'irréductibilité d'un hic el fIIlne. Husserl dit bien que le surgissement de la géométrie l'inté-

resse ici en tant qu'il a eu lieu « IIn jollf'» (Jerein!1J, « pOllr la premiere ¡oÍ! » (erslmaligJ, a partir d'un « premier a'"fJIIÍ! » (allr einem erJlen

Erwerben) (O., In-7)' Or ee qui autorisait la leeture d'essenee Je la géométrie eonstituée et Janr la géométrie constituée, c'étaít la possi-

bilité de faire varier imaginativement le hic el nllnc naturel de la figure ou de rexpérienee psyehologique du géometre quí, on ra vu, n'étaít pas fondateur. Ici, au contraire, le hie el nlmc de la « premier, ¡oÍ! » est fondateur et créateur. Expérience unique en son genre, n'est-elle pas un faít singulier auque1 on ne devraít pas pouvoir substituer un autre faít, a titre d'exemple, pour un déehiffrement d'essence? Est-ce adire que eette inséparabilité du faít et du sens daos l'unÍ- cité d'un aete fondateur interdira a toute phénoménologie l'aeces

a I'histoire et a l',Mor pur d'une origine a jamaís

engloutie ?

Nullement. L'indissociabilité a elle-meme un sens phénoméno-

(1) Cette définition de l'orlgine phénoménologique (distinguée de la gen~se dana les sciences mondaines de I'esprlt et de la nat~re), qui ouvre Idées

(chap. lor, § I a, p. 13, passage déji\ cité), était déji\ nette et précise dans les R.L.

(t. 1, § 67, p. 265), dan! les Vorlesungen .ur Phiinomenologu des innerm Zeit~­ wU$$'seins 2, p. 373), dana La philosophu t:Omme "unce rigour,",e (tIad. Q. !.AUEIl, pp. 92-93). Cette disUnction, que Husserl jugera toujours d~sive, sera encore

tr~ sollvent souliguée, dan! Erlalt,ung uml Urteil (en particuUer § 1, p. 1), daDa

L.F.T. (en particuller § 102, p. 3.58), dans les M.C. es 31. p. 6.) et, bien entendu. dan! L'O,igine.

I

G~OMjTRIE

2

L'ORlGINE DE

LA

GbOMbTRlE

logique rigoureusement déterminable. Simplement la varlatlon imaginaire de la phénoménologie statique supposait un type de réduc-

tion dont le style devra etre renouvelé dans une phénoménologie historique. Cette réduction, dans son moment eidétique, était l'itlration d'un noeme l'eidos étant constitué et objectif, la série des actes qui le visaient ne pouvait jamais que restituer indéfiniment l'identité idéale d'un sens qui n'était offusqué par aucune opacité historique et qu'il s'agissait seulement d'élucider, d'isoler et de déterminer dans son évidence, dans son invariance et dans son indépendance objective. La réduction historique - qui opere aussi par varia- tion - sera réattivante et noétique. Au lieu de répéter le sens constitué d'un objet idéal, on devra réveiller la dépendance du sens S. l'égard d'un acte inaugural et fondateur, dissimulé sous les passivités secondes et les sédimentations infinies; acte originaire qui a créé l'objet dont l'eidos est déterminé par la réduction itérative. lci encore, nous allons le voir, il n'y a pas de réponse simple a la question de la priorité d'une réduction sur l'autre. La singularité de l'invariable pre11/iere fois a déji une nécessité dont le fonds éidétique est m~me assez complexe. Pre11/ierement, il y a une essente-de-pre11/ierefois en général, une

» (1 y, signification inaugurale toujours. reproductible

« Br st11/aligkeit

que! qu'en soit l'exemple de fait. Que! qu'ait été le contenu empirique de l'origine, il est nécessaire, d'une nécessité apodictique et apriorique, que la géométrie ait eu une origine et soit ainsi apparue une premiere fois. Les objets idéaux de la géométrie ne peuvent avoir leur lieu

origine! dans que!que 't'67to¡; OOpOCVLO~, Husserl le soulignait déjs. dans les Retherches /ogiqHes, a pIOpOS de toutes les significations et de

(1) Cette notion, sous sa forme substantive, semble n'avoir pas été employée par Husserllui-méme. On la trouve iI. la place de l'expression adverbiale e,stmalig, dalJs la rédaction de L'O,igine, pubHée par E. FlNJ[ dans la Revue iHternatiMlale de P1Jiwsop1Jie (1939, nO 2, p. 203). E_ Fink, qui souligDe aussi e,stmalig (p. 207), parle de E,stmaligkeitsmodus et donne ainsi une valeur thématique iI. une signUication visée par une intention profonde de Husserl.

INTRODUCTION

tous les objets idéaux (1). Leur historicité est done une de leufS eomposantes éidétiques, et il n'y a pas d'historicité eoner~te qui n'implique néeessairement en elle le renvoi a une « ErJlllla/igleeit ». Nous disions, i1 y a un instant, qu'il pourrait etre impossible de substituer un aulre fait au fait unique de la prellliere foiJ. Sans doute; mais seulement si aulre qualifie alors l'essenee et non l'existenee empirique en tant que telle. Car un fait unique a déja son essenee de fait unique qui, tout en n'étant rien d'autre que le fait lui-m~me (e'est la th~se de l'irréalité non fietive de l'essenee), n'est pourtant pas la faeticité du fait, mais le sens du fait; ee sans quoi il ne pourrait pas apparattre et ne donnerait lieu a aueune détermination et a aueun diseours. Quand Husserl éerivait déjs. dans La phi/oJophil

eOll/llle Jtience rigoureuJe (2) que « Pour elle (la mbJolllption phlnoll/I- n%gitple) le Jingulier 111 élemel/elllenl/'ót1tE:tpov. Elle ne peul reeollllllllrl d'lUU II/ani~reobjectivell/enl va/ah!, que de.r ,uenclJ el dlJ re/aliollJ ¿"llene,»,

il n'entendait évidemment par singularité que l'unicité du fait, dans sa pure faeticité, et non eelle des singularités éidétiques définies dans

ldíes

1 (3) eomme essences matérielles ultimes qui, note P. Ricceur,

n'exeluent « que /'individllalilé empiriqlle, la « facI¡eilé» (4) », c'est-s.-dire

le 't"68& 't"t de l'existenee brote. Le probleme de la dépendanee ou de l'indépendanee, du earactere abstrait ou concret de ees singularités éidétiques - posé dans Idées• 1, a partir des notions de la troisieme des Recherehes logiques - est bien plus difficile a traneher quand il s'agit de singularités historiques, dont le foil empirique n'est

(1) Cf. en parUculier, t. II, 1, § 31, p. lIS. Tout en y condamnant, A la maniére platonícienne, ceux quí, tels les. fils de la lerre " ne peuvent • entendre par ~tre (Sei,.) qu'étre • r~el (reales) ", c'est·a·dire « étre • dana le monde de la réalité naturelle, Husserl rejette aimultan~ment l'hypothése du cíel intelligible : « Ce qui

ne veut pas díre pour autant qu'elles (les significatlons) solent des objets qul existent atoon quelque part dans le • monde ", du moins dans un -r6not; oüp«Y~Ot;, ou dans UD esprit dívln; car une telle hypostase métaphysique serait absurde. »

(2)

Trad. Q. !.AUER, p. 93.

 

(3)

§§ 11, 14, 1,5, pp. 43'4,5, .50'55.

(4)

Idées

1,

p.

239, n.

I

du traducteur.

L ORIGINE

DE

LA

GÉOMÉTRlB

jamais immédiatement présent. On pourrait dire que la phénomé- nologie éidétique de l'histoire, n'ayant a traiter, en tant que telle, que des síngularités, est en un sens la plus dépendante et la plus abstraite des sdences. Mais inversement, puisque certaines singula- rités non empiriques peuvent a certains égards etre considédes, dit Husserl, comme les plus concretes et les plus indépendantes; puisque les singularités des origines sont celles des actes fondateurs de toute signification idéale, et en particulier des possibilités de la science et de la philosophie, leur histoire est la plus indépendante, la plus concrete et la premiere des sciences. Le theme des singularités éidétiques est, certes, déja assez délicat dans ¡dées 1; toutefois, le fi1 conducteur étant alors le vécu imma- nent ou la chose sensible per~ue originaliter, la facticité singuliere est toujours présente, quoique réduite, pour guider et controler l'intuition de l'essence matérielle ultime. n n'en va plus de meme dans la recherche des origines, des que s'interpose la distance histo- tique. Une doctrine de la /ramlion, comme éther de la perception historique, devient alors nécessaire : elle est au centre de L'Origilll

d, la Glomltri,.

C'est a ces conditions seulement que Husserl peut écrire :

« notre préoccupation doit aller plutót vers une question en retour sur le sen&

le plus originaire selon lequel la géométrie est née un jour et. des 10rs. est restée

, lequel, pour la premicre fois, elle est entree dans l'histoire - tioilY ItrI ,nlrl, (noua soulignons), bien que nous ne sachions rien des premiers créateurs et qu'aussi

bien noua ne questionnions pas a ce sujet » (O., 17')'

nous qucstionnons sur le sena selon

présente comme tradition millénaire

Id « doil.Y ,Ir, ,ntrl, » révele bien l'intention husserlienne et résume le sens de toute réduction. Ce dlvo;r (étre entré) marque la nécessité d'une pré-scription éidétique et d'une normalité apriorique présentement reconnue et intemporellement assignée a un fait passé. Indépendamment de toute connaissance factice, je peux énoncer cette valeur de nécessité. Cette 1\écessité est d'Áilleurs double : elle

INTRODUCTION

est celle d'un Qllod et d'un QIIOIIIOdo, nécessité d'alJoir UI 1111' origilll

historique et d'avoir eu leJl, origine, tel sens d'origine. Mais une historicité irréductible se reconnatt ace que ce « devo;r» ne s'annonce qu'apris le faít de l'événement (1). Je ne pourraís pas définir le sens nécessaire et la nécessité de l'origine avant que la géométrie ne rot née ", fail et qu'elle ne m'eut été livrée en fait. Absolument libre a l'égard de ce qu'elle régit, la légalité du sens n'est ríen en elle-meme. Aussi, áellxielllelll,nl, quelles qu'aient été les premieres idéalités géométriques produites ou découvertes en fait, il est a priori néces- .aire qu'elles aient succédé a une non-géométrie, qu'elles aient surgí sur un sol d'expérience pré-géométrique dont la phénoménologie est possible gdce a une réduction et a une dé-sédimentation appropriée. Troisi;1II1I11'III, enfin, quels qu'aíent été ell failles premien géo- Btres et le contenu empirique de leurs actes, il est a priori nécessaÍte que les gestes instaurateurs aíent eu un sens te! que la géométrie en

soit íssue aVIl le S'"S fJIII 1IOIIS Úli tOllllaissons. Car, bien entendu, la

dduction réactivante suppose la réduction itérative de l'analyse statique et structurale qui nous apprend ce qu'est une foís pour toutes le «phínOllllll,» géométrie, lorsque sa possibilité est constituée. C'est dire que, par une nécessité qui n'est rlen moins qu'une fatalité accidentelle el extérieure, je dois partir de la géométrie toute préte, telle qu'elle a cours maíntenant et dont la lecture phénoménologique m'est toujours possible, pour interroger atraven elle son sens d'ori-

gine.

C'est aínsi que je peux, a la fois grAce aux sédimentations et

(1) Cette DOtlOD de devoir, de requisit apriorique, CODcet1lant UD pa,ss¿, est fréquemment uti1isée dans L'Origifte. Elle marque la possibllité d'une déterminatioD atruc:turelle ftcurreDte en l'absence de toute détermiDation matérielle. Et si cette normativité apriorique de l'histoire eat recoDnue 1\ partir du fait, fl/Wis le fBit, cet fl/Wis D'at pas l'iDdice d'UDe ~dance. Le fBit De DOUS renseigDe pas par IOD contenu fac:Uce, mais en tant qu'ezewtpU. C'est dans la apéclficlté de cet apris, dans la néceuité de garder comme fi1 condudeur la tnmscendance ou la fac:ticlté réduite que a'8D11once l'bistoriclté ori¡inale du diImun pblenomholoaique.

L'ORlGINE

DE

LA

GÉOMÉTRlE

malgré elles, rendre a rhistoire sa diaphanéité traditionale. Husserl parle ici de « Riidefrag, », notion assez courante, sans doute, mais qui prend id un sens aigu et précis. Nous l'avons traduite par « 'Jlllllioll m rllour». Comme dans son synonyme allemand, la question en retour

est marquée par la référence ou la résonnance postale et épistolaire d'une communication a distance. Comme la « Rü&/e.frage », la question en retour se pose a partir d'un premier envoi. A partir du do&u11lml re~u et dija lisible, la possibilité m'est offerte d'interroger a. nouveau et m retollf' sur l'intention originaire et finale de ce qui m'a été livré par la tradition. Celle-ci, qui n'est que la médiateté elle-meme et l'ouverture a une téléeommunication en général, peut alors, eomme le dit Husserl, « se laiuer qUlllioll11er» (O., 176). Ces analogies, qui sont au foyer métaPhorique de notre texte, conflrment aquel point s'impose la démarehe en « zig-zag », proposée

(1) comme une sorte de «&lr&l,» nécessaire et qui n'est

que la forme pure de toute expérience historique. La question en retour, moment réactionnaire et done révolution- naire de ce We&hse/spiel, serait impraticable si la géométrie n'était par essence qudque chose qui ne cesse d'avoir cours dans l'idéalité de la valeur. Sans doute, « pas plus 'JII'1'histoire de sa lrans11lissioll11' fonde la valeur de I'or », aucune histoire mondaine ne peut livrer le sens de cet avoir-eours, puisqu'dle le suppose au eontraire. C'est plutot la maintenanee de l'avoir-cours qui permet la neutralisation de l'histoire mondaine. Cette neutralisation ouvre alors l"espace d'une histoire intentionnelle et intrinseque de l'avoir-cours lui- meme et permet de comprendre eomment une tradition de la vérité

dans la [(risis

(1) e Noua Doua tenona done daDa une sorte de cercle. r.a compréhension des commencements ne peut s'aequérir plelnement qu'il partir de la science dODllée dans 18 forme actuelle, par la rétrospection de son développement. )lais sans une comprébension des commenc ements, ce développement est muet en tant que dtvelop- pemem-de-sens. Nous n'avons pas d'autre choix : nous devons pro-céder et rétIo-

INTRODUCTION

est possible en général. En somme, ce qui semble importer aHusserl au prenúer chef, e'est autant une opération, la réactivation elle-meme, en tant qu'elle peut ouvrir un champ historique caché, que la nature de ce champ luí-meme en tant qu'il rend possible qudque chose comme la réactivation. C'est done seulement a l'abri des réductions de la phénoméno- logie statique que nous pouvons opérer d'autres réductions infini- ment plus subtiles et périlleuses qui délivreront a la foís les essences singuli~res des actes d'institution et, dans leur trame exemplaire, le sens total d'une histoire ouverte en général. Sans le Wechselspiel de cette double réduction, la phénoménologie de l'historicité serait frappée de vanité, et avec elle toute la phénoménologie. Si l'on tient pour acquis le non-sens philosophique d'une histoire purement empirique et l'impuissance d'un rationalisme anhistorique, on mesure la gravité de l'enjeu.

111

Toutes ces précautions nous ont rendus sensibles a l'extreme difficulté de la d.che. Aussi Husserl souligne-t.il le caractere préli- minaire et général de cette méditation en une phrase qui paralt

empruntée mot pour mot aLogiqllljor""lIe et logique transcendantale (1) :

« Celte qllestion en rel01l1' s'en litnl inlvilablemenl ti des génlralitls " 1IIms, cela se maniftslera bient4/, (6 sonl des glnlralills susceptibles d'/I1Ie expli-

ci/alion jlfonde

» (O., 17~)'

Sans doute, en tant que détermination apriorique, la phénomé- nologie ne pourra-t-elle jamais enrichir ces généralités dont l'indi- gence est essentielle; et leur « explicitatiolJ» ne sera «¡/ronde» que dans un travail de style prospectif, régional, et, en un certain sens, naif. Mais cette naiveté n'aurait plus le sens qu'elle avait avantla prise de conscience de ces généralités; prise de conscience que Husserl

L'ORIGINE DE LA

G20M2TRIE

qualifie de « critiqlle» et qui aura pour ce travail une valeur r~gulatrice et normative. Nous rappelant sans cesse aux pr~suppositions inaper- ~ues de problématiques toujours survenues, elle nous gardera de la confusion, de l'oubli et de l'irresponsabilité•

quand la science a pris des décisions issues d'une responsabilité principielle, ces décisions peuvcnt bien alors graver dans la vie des habitudes nOlmatives qui dirigent le vouloir en tant qu'elles dessinent des formes a l'intérieur desquelles les décisions individuclles doivent dans tous les cas se maintenir et peuvent se maintenir, pour autant qu'elles sont réellement assumées. Pour une praxis ration- nelle, la théorie a priori ne peut etre qu'une forme délimitante, elle ne peut que poser des barrieres dont le franchissement signifie le contresens ou la confusion (1) >l.

La premiere de ces gén~ralit~ principiel1es, c'est celle qui auto- rise précisément la question en retour : l'unité de sens de la géométrie est celle d'une tradition. Le devenir de la géométrie n'est une hisloirl que paree qu'il est IIne histoire. Si loin que progresse son édification, si généreuse que soit la prolifération de ses formes et métamorphoses, elles ne remettront pas en cause l'unité de sens de ce quí, dans ce

devenir, reste a penser comme la