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Jacques Julliard
Le grand règlement de comptes

France-Etats-Unis - « L'ami dont je me sens aujourd'hui séparé,


c'est l'Amérique. » Ainsi débute le nouveau livre de Jacques
Julliard*, éditorialiste au Nouvel Observateur. Suit une étude
sur le nouveau cours de la politique américaine depuis les
attentats du 11 septembre et sur l'éclatement de l'Occident qui
s'est ensuivi. L'ouvrage se termine par quatre lettres
incendiaires adressées à Bernard Kouchner, André
Glucksmann, Daniel Bensaïd et Régis Debray. Le Point les
publie en avant-première. Avec les réponses des destinataires

Lettre à Bernard Kouchner

« C'est la première fois depuis longtemps, mon cher Bernard,


que je me trouve en désaccord avec vous, et cela m'attriste. Je
me console pourtant à la pensée que nous ne sommes séparés
que par des convictions communes. C'est au nom du droit
d'ingérence que vous avez, non sans réticences, approuvé
l'intervention américaine en Irak. C'est au nom de ce même
droit que, non sans réflexion, je l'ai condamnée. Vous pensez
que les Américains, quelles que soient leurs arrière-pensées,
ont exercé ce droit pour le plus grand bien du peuple irakien ;
je pense, moi, qu'ils l'ont galvaudé. Et même, pis que cela,
qu'ils l'ont discrédité. On ne fait pas la démocratie sans
démocrates. On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux.
Pour que le devoir
d'ingérence ne se
transforme pas en droit
d'agression, trois
conditions me
paraissent nécessaires :
le flagrant délit chez le
criminel ; le
consentement du
concert des puissances ;
l'absence de risques
pour la paix. De ces
trois conditions, seule la
dernière me paraît remplie dans le cas de l'Irak, et encore.

Allons plus loin. Je me résignerais à vous donner raison au nom


de la priorité absolue à la lutte contre un tyran bestial si la
politique américaine se limitait à l'Irak. Mais vous ne pouvez
vous dissimuler qu'il s'agit, de l'aveu de ses promoteurs, d'une
politique globale visant à assurer l'imperium américain sur le
monde. C'est un schéma dépassé, appuyé sur le seul moyen de
la force pure.

Alors permettez-moi, mon cher Bernard, de vous parler sans


détour. Vous êtes le détenteur, à titre personnel, d'un capital
intellectuel et moral qui nous appartient à tous. Il se nomme
droits de l'homme et ingérence humanitaire. En raison de ce
que vous symbolisez, vous n'avez pas le droit de jouer, à votre
corps défendant, les assistantes sociales de cette nouvelle
croisade moralement condamnable et politiquement condamnée
à l'échec. Vous aurez beau multiplier les précautions et les
distinctions, vous serez embarqué. De l'île de Lumière à un
porte-avions contre l'Irak, non, décidément, cela ne va pas.
Craignez, mon cher Bernard, que les voies de la compassion ne
vous conduisent à celles de la compromission. » -

Réponse de Bernard Kouchner

« Cher Jacques Julliard, nous ne sommes pas d'accord alors que


nous avions pris l'amicale habitude de l'être. Comme vous, je
souffre de nos divergences, et je préfère les nommer
incompréhensions. Pourtant, vous n'y allez pas de plume
morte : j'aurais trahi le droit d'ingérence au profit d'un droit
d'agression, la compromission aurait remplacé chez moi la
compassion ! N'y aurait-il dans votre décoction idéologique une
goutte de révisionnisme ? Vous vous séparez momentanément
des droits de l'homme, j'y demeure fidèle, et non sans mal.
Vous n'avez fait cas que de vos antipathies, je m'attache à nos
espoirs communs : protéger les minorités. Et surtout, vous
n'avez pas pris le temps d'écouter les Irakiens qui voulaient,
eux, se débarrasser de Saddam Hussein depuis longtemps. Eux
seuls comptent. Au fond, votre obsession est américaine et la
mienne irakienne, votre obsession est politique et la mienne est
humaine.

Reprenons les faits. Serais-je passé à côté de certains de vos


écrits ? A ma connaissance, ni au moment de la première
guerre du Golfe, où nos démocraties préférèrent agir pour le
pétrole plutôt que pour les droits de l'homme, ni au cours des
années qui précédèrent ou suivirent, vous n'avez à aucun
moment fortement exigé que s'achève la tyrannie meurtrière de
Saddam Hussein. Il ne suffit pas de le dénoncer maintenant
comme dictateur après que tant de gens en France l'ont encensé
comme bon client de nos armes.

Je fréquente les bombes et les fosses communes de Saddam


Hussein depuis 1974. C'est au nom des Kurdes et des chiites,
des démocrates irakiens, de ceux que j'ai pris soin d'aller
consulter sur place avant la guerre que je m'exprime. Ceux-là
voulaient la délivrance. Que les Américains aient été de
détestables idéologues et de très mauvais faiseurs de paix ne
change rien à l'affaire. Depuis quand un homme de morale
comme vous définirait-il la victime par la nature ou la couleur
politique de la main qui se tend vers elle ? Saddam a été le plus
productif des assassins du XXe siècle après Staline et Hitler.
Voilà qui autorise peut-être à nuancer un antiaméricanisme si
politiquement correct.

Les Américains sont parfois nos adversaires, jamais nos


ennemis. C'est le terrorisme, le fascisme religieux islamiste qui
est notre ennemi. Et je ne le confonds pas avec l'Islam, cet
esprit coranique des Lumières, avec ces modérés qui, effrayés,
comptent sur nous pour en être débarrassés.

Je ne confonds pas avec une guerre de conquête le droit


d'ingérence, concept préventif construit par des Français au
sein des organisations internationales, ce droit de protection des
minorités que les diplomates français négligent aujourd'hui, lui
préférant quelques moulinets verbeux.
Mais dites-moi, cher Jacques Julliard, lorsque nous autres
Français fûmes les seuls à tenter de sauver ce qui restait du
Rwanda, où nous n'avions pas toujours bien agi, au moment de
l'opération « Turquoise », étiez-vous contre ? Moi, j'étais pour.
Tout plutôt que les génocides télévisés observés avec une âme
pure. Et lorsque la gauche bien-pensante a hurlé parce que les
méchants Vietnamiens envahissaient le Cambodge pour arrêter
le génocide khmer rouge, que disiez-vous ? Les indignations
sont aujourd'hui tempérées par l'opinion des Cambodgiens qui
remercient Hanoi de les avoir délivrés des tueurs.

Assez de ronds de jambe et de langue. Je suis de ceux, je crois


l'avoir prouvé, qui préfèrent l'action collective aux démarches
nationales et nationalistes. Je suis désolé que G. W. Bush soit
devenu président des Etats-Unis aux dépens du candidat
démocrate ; mais ne le faisons pas payer cinq ans de plus aux
Irakiens. Le droit international demeure ma référence, mais pas
au prix d'une occasion gâchée pour la liberté d'un peuple
assassiné par millions. Jamais. Pour faire évoluer la loi, il faut
savoir parfois la violer. Nous le fîmes au Kosovo, lorsque les
Russes brandirent le veto au Conseil de sécurité. Pour l'Irak,
une fois la France raidie dans sa posture de nervosité, tout était
joué, la diplomatie n'avait plus sa place. Je ne dis pas que nous
aurions pu éviter la guerre ; je dis que nous l'avons facilitée. La
première manoeuvre diplomatique de la France pour imposer le
passage par le Conseil était pourtant la bonne. Puis nous avons
dérapé.

Dernière remarque : quand vous m'accusez de soutenir


"l'Empire américain", vous récrivez l'Histoire, presque à la
manière de ce M. Ramadan, que vous condamnez sûrement. A
Ramadan, qui ne me connaît pas, je n'ai pas à prouver que
depuis 1973, à chaque étape de ses souffrances, tous mes
engagements furent au Moyen-Orient du côté palestinien, de
Tel-Zatar à Bourj-Hamoud-Nabba sous le feu chrétien, de tous
les quartiers de Beyrouth envahis par les Israéliens au lycée
Clemenceau, qu'avec Yasser Arafat nous prîmes en charge, de
Tyr à Saïda, du mont Hermon de 1973 aux territoires occupés
l'année passée, et à Gaza hier encore.

Alors à vous, cher Jacques Julliard, je veux rappeler


amicalement que je n'ai jamais souhaité la guerre, même si je
ne me faisais pas d'illusions. Mon seul article public, écrit pour
le club Vauban, affirmait : "Ni la guerre ni Saddam Hussein."
Je reste persuadé qu'une pression internationale unie nous
aurait permis de nous débarrasser de Saddam avec quelques
actions de force et sans la grande bataille. Comme nous l'avons
fait de Milosevic, en Bosnie et au Kosovo. Européens,
Américains ensemble, et tout est possible. Séparés, nous ne
gagnerons rien et les autres, les plus malheureux, perdront la
vie. Regardez ce qui se passe sans nous. Après l'Onu, et l'imam
modéré Akim, voici la Croix-Rouge assassinée : demain, les
femmes et tous les démocrates. Allez-vous en accuser
seulement les idéologues de G. W. Bush ? L'islam extrême
nous a déclaré la guerre, cher Jacques Julliard. A moi et à vous
aussi.

A vous avec amitié. » -

Lettre à Daniel Bensaïd

« Nous ne nous connaissons pas, Daniel Bensaïd, parce que


nous ne fréquentons ni les mêmes lieux ni les mêmes idées.
Pourtant, il me souvient de vous avoir tenu lieu de tête de Turc
dans tel de vos écrits : cela vaut bien une présentation. D'autant
plus que, pour une fois, nous sommes à première vue d'accord.
Vous avez condamné l'expédition irakienne de George W.
Bush et moi aussi. Nous sommes inquiets l'un et l'autre des
entreprises d'un pouvoir qui, sous prétexte d'introduire la
démocratie en des contrées qui ne la connaissent pas, a pour but
véritable d'imposer sa loi à des peuples qui n'en veulent pas.

Je crains pourtant que notre accord ne s'arrête là. Une récente


libre opinion, dans Libération du 5 septembre 2003, m'a fait
dresser l'oreille. Pour justifier la nécessité d'une autre gauche,
vous y écrivez que "le consensus néolibéral en faveur d'une
Europe-puissance ou d'une Europe-contrepoids impliquerait de
relever le défi étasunien en matière de course aux armements".
Cela fait beaucoup de propositions fausses en deux lignes. Il
n'y a - hélas ! - pas de consensus pour une Europe-puissance ;
s'il existait, il ne serait pas néolibéral ; enfin, il ne saurait y
avoir de course aux armements parce que les Etats-Unis ne sont
pas nos ennemis.

Mais allons plus loin. Je constate sans surprise, mais avec


effarement, que les révolutionnaires comme vous sont prêts à
abandonner aux Américains la direction du monde, pourvu
qu'on les laisse mener les "luttes" et s'impliquer tout entiers
dans le "social". Tout cela ne fait pas une politique et relève de
l'obsession agitatoire. Qu'est-ce, à l'âge de la mondialisation,
qu'une politique qui nie l'existence des nations comme acteurs à
part entière sur la scène planétaire ? Depuis que Trotski a été
commissaire politique aux armées, ses disciples ne
reconnaissent l'existence de la chose militaire qu'une fois
parvenus au pouvoir. Cela vous laisse du temps. En vérité, tout
cela n'est guère sérieux. Il faudrait pourtant à la fin vous mettre
dans la tête que le mur de Berlin est tombé et que, depuis, la
politique a pris un nouveau cours de par le monde.

Avec tout votre radicalisme théorique et votre engagement dans


les "luttes", je crains que vous ne soyez devenus des anti-
impérialistes en peaux de lapin, plus occupés à combattre un
ennemi imaginaire qu'à vous aviser qu'il a changé de visage.
Comment prétendez-vous changer le monde, alors que vous
n'êtes même pas capable de changer de lunettes ? » -

104 Réponse de Daniel Bensaïd

« Cher Jacques Julliard, nous ne fréquentons en effet ni les


mêmes idées, ni les mêmes lieux, ni les mêmes milieux. Faut-il
donc que votre position contre la guerre de Bush en Irak vous
fasse craindre une compromettante promiscuité pour que vous
m'honoriez de vos talents épistolaires ?

Ma tribune dans Libération vous a fait "dresser l'oreille".


Affirmer que "le consensus néolibéral en faveur d'une Europe-
contrepoids ou d'une Europe contre-poids impliquerait de
relever le défi étasunien en matière de course aux armements"
contiendrait plusieurs erreurs en deux lignes. Ce consensus a
pourtant déjà le soutien de l'actuelle majorité, de la direction
socialiste, de la majorité des Verts. Si Chirac ose soumettre ce
"traité constitutionnel" à référendum, nous verrons bien
jusqu'où il s'étend.

Quant à la nouvelle course aux armements, il ne saurait selon


vous en être question, puisque "les Etats-Unis ne sont pas nos
ennemis". Lorsqu'elle envisage de décompter les dépenses
militaires des déficits budgétaires sans remettre en question le
pacte de stabilité, la Commission de Bruxelles entre pourtant
dans la logique du nouveau militarisme impérial. Elle reçoit sur
ce point la bénédiction anticipée de Laurent Fabius, proposant
d'"écarter de la base de calcul du déficit certaines dépenses
d'investissement et d'agir de même pour la défense, puisque
nous voulons une défense européenne" (Le Monde, 28 août).
Vous me reprochez de "vouloir laisser aux Américains la
direction du monde". Preuve que l'américanophobie dont on
nous accuse parfois n'est pas notre lot. Habitués à distinguer
leur Amérique et la nôtre, nous combattons en effet la politique
de la Maison-Blanche, et non l'ennemi américain. Loin de nous
résigner à cette hégémonie impériale, nous pensons cependant
que le véritable contrepoids à l'hyperpuissance n'est pas dans
l'accumulation d'armes de destruction massive et dans
l'imitation servile du modèle social américain, mais dans la
lutte pour une alternative à la guerre libérale de tous contre tous
: un autre monde, une autre Europe, une autre gauche sont
nécessaires !

Vous me rappelez enfin doctement que la politique prend dans


le monde un "cours nouveau". Certes : la mesure de toute chose
à l'aune de l'échange marchand multiplie les crises sociales et
écologiques ; un nouveau partage du monde est en cours ; la
deuxième vague de contre-réformes libérales tend à parachever
la démolition sociale initiée par la première.

Vous m'invitez, pour conclure, avec une touchante sollicitude,


à renoncer au combat contre un "ennemi imaginaire". A en
juger par l'état du monde, cet ennemi - un système générateur
d'inégalité, d'injustice, de violence - n'a rien d'imaginaire. En
revanche, la "deuxième gauche" virtuelle, dont vous fûtes le
chantre, a été avalée par le trou noir de la "troisième voie"
blairiste, et votre "République du centre" se dissout à vue d'oeil
dans la société de marché et l'oligarchie plébiscitaire.

D'où vient, demandait le subtil Pascal, qu'un boiteux ne nous


irrite pas, alors qu'un esprit boiteux nous irrite : de ce que le
boiteux sait qu'il boîte, alors que l'esprit boiteux l'ignore. » -

Lettre à André Glucksmann

« Vous ne faites rien à moitié, mon cher Glucksmann. Vous


avez, pour défendre la civilisation contre le nihilisme, des
accents d'une telle rudesse que la civilisation se prend à
s'interroger ; vous prenez le parti de la modération avec
l'emportement d'un extrémiste impénitent, et quand vous
prônez l'alignement sur le néoconservateur George Bush, c'est
avec une fureur de rebelle et de hors-la-loi. Question de style :
le vôtre est "tremendiste", comme disent les aficionados. Tout
ce que vous touchez se change en apocalypse. Peu importe. Ce
qui m'inquiète davantage, c'est de savoir où tout cela mène. Ce
n'est pas parce que l'antiaméricanisme fut pendant si longtemps
le socialisme des imbéciles qu'il doit aujourd'hui, chez tant
d'intellectuels dégrisés, servir a contrario d'alibi au ralliement
au néo-impérialisme de Bush. Votre civilisation à l'occidentale
est un pavillon de complaisance bien transparent pour la
mauvaise camelote qui circule à fond de cale. Ceux que vous
admirez n'ont pas de vos pudeurs : ils appellent impériale la
politique qu'ils conduisent, dont la guerre contre l'Irak n'est, de
leur propre aveu, que le premier acte. Vous prêtez à vos
nouveaux amis des vertus dont ils ne veulent pas ; vous devriez
vous interroger sur le rôle que vous jouez dans ce dispositif.

Dans votre livre, vous opposez aux horreurs des rues de


Grozny le calme et la liberté de celles de Bagdad. Les délais
d'impression ont été cruels avec vous ; je crains que l'avenir ne
le soit encore davantage. J'ai bien noté que la politique de force
dont vous vous faites avec talent l'avocat n'a de sens à vos
yeux, et Pascal à l'appui, qu'au service du droit. Très bien. Mais
quel est le conquérant qui n'a pas tenu ce discours ? Et surtout,
qu'est-ce qu'un droit qui n'est reconnu par personne hormis le
conquérant, pas même par ceux qui sont censés en être les
bénéficiaires ?

Vous faites un pari risqué. Qu'à défaut de pouvoir dominer le


monde économiquement les Etats-Unis pourront continuer de
le faire militairement. Quand la force a besoin de se montrer à
ce point au premier rang, c'est que son règne n'est pas destiné à
durer bien longtemps. Je crains donc que votre générosité ne
soit en retard d'une époque, et que l'Amérique ne soit
condamnée à partager son pouvoir ou à le voir disparaître. » -

Réponse d'André Glucksmann

« Je me souviens d'un temps où, dans une lettre privée, Jacques


Julliard me disait son admiration pour la manière dont j'avais
défendu Soljenitsyne. J'avais ce faisant, disait-il, sauvé
l'honneur de la France. Je préfère rester sur cette lettre. » -

Lettre à Régis Debray

« Vous nous manquiez, mon cher Debray. Depuis les débuts de


la guerre d'Irak, vos admirateurs comme vos détracteurs se
demandaient si la méditation sur les choses d'en haut vous avait
définitivement détourné de celles d'en bas. Vous qui jusqu'alors
n'aviez raté aucune de ces querelles bien ordonnées qui
permettent à tout grand intellectuel parisien de marquer sa
place et son rang, de la question du castrisme à celle du
gaullisme en passant par celle du mitterrandisme, de Mai 68 à
la guerre du Kosovo, en passant par la Révolution française et
la découverte du Nouveau Monde, vous vous taisiez
obstinément sur l'Irak. Vous, un vieil anti-impérialiste qui
n'avait jamais laissé passer une occasion de dire leur fait aux
Américains, vous refusiez ce pain bénit qu'était pour vous la
guerre de George Bush. Vous avez fini par vous décider avec
ce mélange de passion et de désabusement qui, combiné au
plaisir aristocratique de déplaire, fait de vous un personnage
incontournable sur la scène intellectuelle et politique.

Vous êtes un sacré clairon, Régis Debray, que je ne me suis


jamais caché d'admirer. Malheureusement, vous êtes un clairon
qui ne sonne que des retraites. A quoi bon faire la leçon aux
Américains, une leçon d'histoire qui est aussi une leçon de
maintien, si c'est pour finalement conclure que les choses sont
telles qu'elles sont, que l'histoire suit toujours majestueusement
son cours sans jamais s'en laisser détourner par les agitations
vibrionnaires des humains ou par les malédictions des
intellectuels ? Vous avez naguère écrit un petit pamphlet
énergique et ambitieux où un ancien officier des
renseignements plaidait avec tant de force pour la réduction de
l'Europe à l'état de cinquante-deuxième étoile sur la bannière
américaine qu'on finissait par se demander si ce plaidoyer était
aussi ironique qu'il prétendait l'être. Votre méditation sur la
force des choses finit par vous rendre malgré vous plus
complaisant à vos adversaires qu'à vos amis.

Puis-je vous donner un conseil, Régis Debray ? En politique, il


ne suffit pas de haïr ses ennemis, de critiquer ses concurrents et
d'ignorer les autres. Il faut encore, si l'on veut peser sur les
événements, aimer ses amis. Tant que vous n'aurez pas pris
parti sur cette Europe européenne qu'à la fin de sa vie Charles
de Gaulle, notre admiration commune, appelait de ses voeux,
vous resterez un guetteur mélancolique, plus occupé par ses
brillants essais que par les causes qui les ont inspirés. » -

Régis Debray n'a pas souhaité répondre

Il remarque cependant que Jacques Julliard aurait gagné à lire


certains de ses articles, en particulier celui publié par Le Point
avant l'intervention américaine en Irak (voir Le Point n° 1589
du 28 février 2003)
Jacques Julliard

Né en 1933, normalien, agrégé d'histoire, il a mené une carrière


d'universitaire (CNRS, Sorbonne, Vincennes, Sciences po, EHESS),
de journaliste (directeur délégué et éditorialiste du Nouvel
Observateur), d'essayiste (une vingtaine d'ouvrages). Parmi ceux-
ci : « Naissance et mort de la IVe République » (1968), « La faute à
Rousseau » (1985), « Ce fascisme qui vient » (1994), « La droite et
la gauche » (1995 - un dialogue avec Claude Imbert), « La faute aux
élites » (1997). Outre « Rupture dans la civilisation » (Gallimard), il
publie un entretien avec Benoît Chantre, « Le choix de Pascal »
(Desclée de Brouwer)

* « Rupture dans la civilisation. Le révélateur irakien »


(Gallimard)