Вы находитесь на странице: 1из 1017

TEXTO Y SOCIEDAD EN LAS LETRAS FRANCESAS Y FRANCÓFONAS

Edición de Àngels Santa y Cristina Solé Castells

Con la colaboración de Carme Figuerola, Montserrat Parra y Pere Solà

Departament de Filologia Clàssica, Francesa i Hispànica Universitat de Lleida

2009

Esta publicación ha sido posible gracias a la ayuda económica de: Ministerio de Educación y Ciencia, [acción complementaria, referencia HUM2006-27348E/FILO]; Generalitat de Catalunya, Departament d’Universitats i Empresa. [AGAUR, referencia Nº 2006/ARCS2/00002]; Asociación de profesores de francés de la universidad española; y la Universitat de Lleida.

Palabras clave:

Texto, sociedad, cultura francesa, literatura francesa, lingüística francesa, cine, publicidad, didáctica, FLE, traducción, francofonía, Angels Santa, Cristina Solé, Universitat de Lleida.

Mots clés:

Texte, société, culture française, littérature française, linguistique française, cinéma, publicité, didactique, FLE, francophonie, Angels Santa, Cristina Solé, Université de Lleida.

Keywords:

Text, society, French culture, French Literature, French linguistic, cinema, publicity, didactics, translation, French speaking country, Angels Santa, Cristina Solé, University of Lleida.

Ilustración de la portada:

Montserrat Vendrell

isbn: 978-84612-9667-5 DL: l-263-2009

© 2009, de esta edición, Departament de Filologia Clàssica, Francesa i Hispànica de la Universitat de Lleida.

« Le plus grand Européen de la littérature française »

Antoine Compagnon Collège de France

L’autre jour, par l’un de ces beaux dimanches de printemps en février que nous offre le dérèglement climatique, me promenant au Père-Lachaise je surpris trois jeunes Anglais assis sur une tombe. Fatigués de la promenade, ils conversaient aimablement. L’un d’eux se plaignait de l’insuffisance de l’enseignement de l’histoire qu’ils avaient reçu à l’école secondaire : « The Vikings, always the Vikings. » En visite au cimetière, parce que celui-ci figure dans tous les guides de Paris, ils se sentaient perdus, égarés, déboussolés, car il étaient dépourvus du bagage de l’histoire européenne – les noms ne leur disaient rien – devant la tombe de Balzac ou de Proust, de Sully-Prudhomme et d’Apollinaire, de Vallès, Barbusse ou Daudet, ou encore de Colette, Jules Romains et Raymond Roussel, ou de Beaumarchais, Brillat-Savarin et Bourdieu, qui reposent en voisins, mais aussi de Radiguet et de Perec, d’Anna de Noailles, d’Oscar Wilde, de Gertrude Stein et d’Alice Toklas, de Richard Wright, ou de Cherubini et de Chopin, de Rossini et d’Enesco, ou de Miguel Angel Asturias. Toute l’Europe est enterrée là ainsi que l’Extrême-Europe. Mais quel sens peut bien avoir une visite du Père-Lachaise sans connaissance de l’histoire – non seulement l’histoire littéraire, mais aussi l’histoire des arts et des batailles, de l’Empire, de la Commune et du Parti communiste français, du Mur des Fédérés et des monuments aux déportés ? Le Père-Lachaise est un des lieux de mémoire éminents de l’identité française et européenne, de Paris capitale du XIX e siècle, avec des prolongements jusqu’au Nouveau Monde, à Richard Wright ou Jim Morrison, l’une des tombes les plus fréquentées. Sans l’épaisseur de l’histoire, quelle différence entre un cimetière et un parc public, entre le Père-Lachaise et les Buttes-Chaumont ? Cette visite m’a fait songer à notre identité européenne commune : je ne veux pas dire que l’Europe soit comme un cimetière, mais ce fut l’occasion de me rappeler que l’identité européenne avait été longtemps associée à une culture historique et littéraire qui donnait des repères pour s’orienter dans le monde, y compris au Père-Lachaise. Est- ce encore le cas ? Qu’en est-il de notre identité européenne sans culture historique ni littéraire, sans culture humaniste, ou lorsque cette culture se réduit au minimum ou qu’elle est marginalisée ? Une réflexion me semble nécessaire sur l’histoire de la

1

littérature comme fondement de l’identité européenne. Quelle place pour la culture littéraire dans l’identité européenne contemporaine ? Le débat récent sur les racines judéo-chrétiennes communes de l’Europe, à propos du préambule de la Constitution, a mis en évidence l’absence de consensus sur notre culture historique. Une constitution abstraite, comme en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale où elle a permis de conjurer le passé, pourra-t-elle servir à elle seule de culture européenne commune pour l’avenir ? Certaine valeurs européennes essentielles ont été portées jusqu’ici par la littérature : la tolérance, la liberté, la solidarité, les droits de l’homme. Mais quelle littérature peut encore nous réunir ? L’humanisme, les Lumières, le romantisme, la modernité ? Dans la littérature française, Montaigne, Rousseau, Hugo, Proust ? Le canon patrimonial ou la littérature dite « vivante » ? La littérature des professeurs ou celle des écrivains ? Alors qu’on oppose d’habitude l’histoire au mythe, comme la science à la légende et le progrès à la tradition, l’histoire nous a servi longtemps de mythe, en l’occurrence de grand récit national. Et la littérature semble elle aussi avoir surtout servi jusqu’ici à la constitution des identités nationales et avoir ainsi légitimé l’autorité des États-nations, leur expansion coloniale et tous les maux occidentaux pour lesquels il est désormais devenu convenable de faire repentance. On sait la contribution indispensable du canon des grands écrivains à l’instruction civique des Français sous la III e République, ou de la Great Tradition anglaise à la lutte contre la « barbarie de l’intérieur », de Matthew Arnold à F. R. Leavis. La littérature a longtemps exercé son autorité sur la nation. Peut- elle exercer désormais une autorité européenne ? Si l’histoire est un mythe national et si les littératures d’Europe sont des littératures essentiellement nationales – « The Vikings, always the Vikings » –, mes jeunes Anglais du Père-Lachaise y sont perdus pour longtemps. Tandis que je méditais à leur propos, un gardien s’approcha d’eux et les interpella rudement : « Posez pas vos culs sur les sépultures ! », s’écria-t-il avec un accent parisien, car dans l’Europe multiculturelle où la place des littératures nationales se réduit comme peau de chagrin, subsistent heureusement les accents.

Histoire ou mémoire

D’où une première question, inévitable. Si la littérature, ou du moins une certaine littérature peut encore fonder l’identité européenne, ou du moins une certaine identité

2

européenne, sous quelle forme l’entendre ? Sous la forme de l’histoire littéraire, de ce qu’on appelle d’habitude histoire littéraire ? Cela semble la réponse courante. Mais l’histoire littéraire n’est-elle pas plutôt, ou n’a-t-elle pas été traditionnellement, le fondement des identités nationales ? Aux histoires littéraires, qui sont nationales par définition, j’aurais envie d’opposer une « mémoire littéraire européenne » pour définir notre identité, c’est-à-dire non pas une histoire mais plutôt une géographie ou une géologie, car toute mémoire est spatiale – c’est du temps spatialisé – plus que temporelle et chronologique. Le mémoire se représente dans l’espace comme le voulait l’ancienne rhétorique à Herennius : c’est un terrain, un paysage, une archéologie, des lieux de mémoire, des couches enchevêtrées par l’anachronie et l’hétérochronie. Une mémoire peut ne peut pas se résumer dans une liste, un canon ou un Panthéon. Je songe ici à Ernst Robert Curtius, le patron de la mémoire littéraire. Harald Weinrich qualifiait de « spatialisante » la démarche de ce grand romaniste allemand dans son livre fondamental, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin (1948), écrit sous le nazisme, comme pour se réfugier de l’histoire contemporaine 1 , privilégiant la romanité et l’axe culturel Sud-Ouest contre l’historicisme et la tentation allemande de l’Orient. Curtius négligeait les sources proches et les influences immédiates – le programme même de l’histoire littéraire positiviste de Lanson –, pour examiner le réservoir universel de l’Antiquité gréco-latine et du Moyen Âge latin, les topoi de la rhétorique, comme des « constantes » rencontrées à chaque pas dans les littératures modernes car elles composent le patrimoine culturel de l’Europe. C’est donc au sens de Curtius que je substituerais volontiers la mémoire à l’histoire comme fondement de l’identité européenne. Le chercheur à la Curtius se déplace dans ce que Weinrich appelle un « paysage de mémoire ». La critique littéraire, s’écartant de la méthode historique, devient une hodologie (de hodos, route, chemin en grec) dans l’espace allusif de la littérature. Nous devrions monter un colloque sur l’hodologie européenne, sur les pèlerinages dans l’espace de la mémoire littéraire européenne, par des lecteurs qui se veulent des promeneurs, des amateurs ou des honnêtes hommes. Ainsi, en face de Lanson, patron de l’histoire littéraire nationale, Curtius serait le patron de la mémoire littéraire européenne. Son livre peut lui-même être décrit comme

1 Voir Harald Weinrich (1995) : « Histoire littérair e et mémoire de la littérature : l’exemple des études romanes », Revue d’histoire littéraire de la France, n o 6, Supplément (« Colloque du centenaire »).

3

un vaste paysage à arpenter : un livre de mémoire, non pas un livre d’histoire. Il est inspiré par les « formes symboliques » d’Ernst Cassirer, pour qui symboles et mythes étaient des moyens de connaissance du monde, et par la « Mnémosynè » d’Aby Warburg, fondateur de l’iconologie, observateur de l’héritage classique de la Renaissance italienne, qui se lança dans une entreprise un peu folle : le repérage de toute la mémoire iconographique de l’Occident dans un atlas d’images, quarante grands panneaux et mille images classées suivant par thèmes. Derrière Curtius, il est aussi possible de remonter au bel article de Sainte-Beuve sur les classiques comme espace de mémoire. Dans « Qu’est-ce qu’un classique ? » (1850), le critique décrit le paysage des lettres à la manière d’un terrain au relief bousculé, une tradition et non pas une histoire, avec des strates et des résurgences : « Le Temple du goût, je le crois, est à refaire ; mais, en le rebâtissant, il s’agit simplement, de l’agrandir, et qu’il devienne le Panthéon de tous les nobles humains […]. Pour moi, qui ne saurais à aucun degr é prétendre (c’est trop évident) à être architecte ou ordonnateur d’un tel Temple, je me bornerai à exprimer quelques vœux, à concourir en quelque sorte pour le devis. Avant tout je voudrais n’exclure personne entre les dignes, et que chacun y fût à sa place, depuis le plus libre des génies créateurs et le plus grand des classiques sans le savoir, Shakespeare, jusqu’au tout dernier des classiques en diminutif, Andrieux. “Il y a plus d’une demeure dans la maison de mon père” : que cela soit vrai du royaume du beau ici-bas non moins que du royaume des cieux 2 . » Or Sainte-Beuve a ici attachée une note suggérant sa source : « Goethe, qui est si favorable à la libre diversité des génies et qui croit tout développement légitime pourvu qu’on atteigne à la fin de l’art, a comparé ingénieusement le Parnasse au mont Serrat en Catalogne, lequel est ou était tout peuplé d’ermites et dont chaque dentelure recélait son pieux anachorète : “Le Parnasse, dit-il, est un mont Serrat qui admet quantité d’établissements à ses divers étages : laissez chacun aller et regarder autour de lui, et il trouvera quelque place à sa convenance, que ce soit un sommet ou un coin de rocher”. » Il me fait plaisir, ici, à Lleida, de rappeler quel fut le modèle géographique de la Weltliteratur, ou mémoire littéraire universelle, de Goethe à Sainte-Beuve et à Curtius, tolérante et solidaire : « Homère, comme toujours et partout, y serait le premier, le plus semblable à un dieu ; mais derrière lui, et tel que le cortège des trois rois mages d’Orient, se verraient ces trois poëtes magnifiques, ces trois Homères longtemps ignorés

2 Causeries du lundi, t. III, p. 50-51.

4

de nous, et qui ont fait, eux aussi, à l’usage des vieux peuples d’Asie, des épopées immenses et vénérées, les poëtes Valmiki et Vyasa des Indous, et le Firdusi des Persans : il est bon, dans le domaine du goût, de savoir du moins que de tels hommes existent et de ne pas scinder le genre humain. » La bibliothèque rassemblant toute la littérature est vue comme un paysage agité et secoué. Le Parnasse a un relief pittoresque et accommodant où les minores ont leur place, même si Sainte-Beuve se méfie ailleurs – dans sa leçon inaugurale à l’École normale supérieure en 1858 – de cette image biscornue et excentrique : « [Goethe] agrandit le Parnasse, il l’étage […] ; il le fait pareil, trop pareil peut-être au Mont-Serrat en Catalogne (ce mont plus dentelé qu’arrondi) 3 . » À l’école, une conception chronologique et hiérarchisée de la littérature s’impose, tandis que dans le monde, convient mieux une vision mémorielle des lettres, géographique ou hodologique, anachronique ou hétérochronique. Deux représentations de la littérature se font ainsi en concurrence, et la seconde, moins canonique, plus stratifiée et compliquée, avec des couches qui remontent et se mêlent, est plus fidèle à notre sens du présent comme assemblage d’instants hétérogènes et autonomes, comme « non-simultanéité des contemporains », ainsi que le décrivait Hans Robert Jauss en s’inspirant non seulement de Sainte-Beuve et de Curtius, mais aussi de Siegfried Kracauer : dans le présent littéraire, coexistent de moments qui « sont en réalité situés sur des courbes différentes, soumis aux lois spécifiques de leur histoire spécifique ». Par conséquent « la simultanéité dans le temps n’est qu’une apparence de simultanéité 4 ». Rien ne meurt en art. L’art du passé reste vivant (c’est ce qui troublait Marx). On ne saurait appliquer à la littérature la conception moderne de l’histoire, orientée, linéaire et dialectique, fondée sur les notions de progrès et d’évolution, pour laquelle les mouvements et les écoles se succèdent proprement (romantisme, Parnasse, symbolisme, classicisme moderne, Esprit nouveau, surréalisme), où l’ancien remplace le nouveau. La mémoire littéraire, comme une géologie de résurgences et de réminiscences, connaît la coexistence du présent et du passé, non de l’abolition du passé par le présent. Tout vit, comme un souvenir dont on ne se souvient pas. La mémoire européenne des lettres s’apparente ainsi à une géographie, non pas à une histoire.

  • 3 « De la tradition en littérature et dans quel sens il la faut entendre », Causeries du lundi, t. XV, p. 368.

  • 4 H. R. Jauss (1978), Pour une esthétique de la réception (1975), trad. fr., Paris, Gallimard, p. 76.

5

Géographie culturelle de l’Europe entre-deux-guerres

Mais peut-on défendre aujourd’hui l’idée d’une mémoire littéraire européenne commune ? La mémoire littéraire, non l’histoire, peut-elle fonder une identité européenne – mémoire à la Montserrat au relief compliqué ? Cela rappelle la vieille question du Panthéon littéraire européen. Au fronton des bibliothèques du XIX e siècle, quels écrivains inscrire, notamment pour la France ? Le problème est familier, la littérature française, dans sa continuité, n’a pas d’écrivain à placer dans un canon européen des prophètes littéraires, auprès de Dante, Shakespeare, Cervantès, Goethe et parfois Pouchkine. La question s’est de nouveau posée durant l’entre-deux-guerres, dans les années 1920 de la réconciliation franco-allemande, à la recherche d’une culture européenne commune. Et il est éclairant d’observer comme elle a été alors traitée. En 1929, Albert Thibaudet montre son actualité dans sa chronique de la NRF, justement intitulée « Pour la géographie littéraire » : « André Gide, interrogé à Berlin par un rédacteur de la Literarische Welt, sur le Français qui lui paraissait susceptible, pour l’humanisme général, d’un rôle gœthéen, répondit : Montaigne 5 . C’était le moment où M. Paul Souday consacrait pendant près d’un mois son rez-de-chaussée mercurial aux publications récentes sur Victor Hugo et concluait une fois de plus que le Poète de l’Arc de Triomphe et du Panthéon occupe dans la littérature française, conçue à la manière d’un rond-point, la situation de ces monuments sur leur place 6 . Voilà une occasion de rectifier une fois de plus une centromanie patente chez M. Souday, larvée chez André Gide, et qui, sous l’une et l’autre de ses formes, me paraît également contraire au génie et à l’élan de la littérature française 7 . » Suivant le cliché, chaque littérature nationale est représentée par un écrivain souverain, mais la littérature française est pénalisée par l’absence d’un être suprême dont graver le nom au fronton. Qui mettre ? Montaigne ou Hugo ? Ou encore Molière ? Thibaudet, en bon élève de Bergson, refus cette réduction à l’unique.

  • 5 C’est Walter Benjamin qui avait interrogé Gide sur l’influence de Goethe pour un article non signé du Literarische Welt du 1 er février 1929.

  • 6 En janvier-février 1929, le feuilleton de Souday dans Le Temps porta sur des publications récentes sur Hugo.

  • 7 « Pour la géographie littéraire », NRF, 1 er avril 1929, in Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, « Quarto », 2007, p. 1277-1279.

6

« Il y a quelques semaines, poursuit-il, un Allemand me posait une question analogue à celle qui fut posée à Gide. Il me demandait de lui indiquer le livre qui me semblait exprimer le plus complètement et le plus profondément le génie de la littérature française. Je lui répondis : “Prenez le petit Pascal de Cazin avec les notes de Voltaire. C’est un joli bibelot de la librairie élégante du XVIII e siècle. Et ce dialogue Pascal-Voltaire, ce contraste, cette antithèse, vous donnera précisément la littérature française en son mouvement de dialogue vivant jamais terminé, de continuité qui change et de chose qui dure. » L’argument, qui fait en effet songer à Bergson par l’image de la littérature française qui change et qui dure, érige le couple, à la fois dans l’instant et dans l’histoire, en propre de la littérature française, et sur cette base la pluralité. La littérature est un ensemble organique traversé par un élan vital. C’est aussi, dans la sociabilité de tous ces couples synchroniques et diachroniques qui prolifèrent, une République des lettres, française, européenne, aujourd’hui mondiale. « Si au lieu de choisir entre les produits des éditeurs, je pouvais composer moi- même le volume, j’ajouterais aux deux petits in-12 l’Entretien avec M. de Saci, c’est-à- dire, avant le débat pascalien avec Voltaire, le débat pascalien avec Montaigne. Mais je maintiendrais mon refus de centrer et de fixer. J’appliquerais au terme Montaigne- Pascal-Voltaire la formule de Pascal sur le même homme qui dure (ajoutons : qui change) et qui apprend continuellement. Et cette suite, elle ne serait pas plus toute la littérature française que Goethe n’est toute la littérature allemande, mais elle y tiendrait la place caractéristique de Goethe. Notez d’ailleurs que ce pluralisme extérieur de Montaigne-Pascal-Voltaire n’est pas sans analogie avec le pluralisme intérieur de Goethe et son opulente multiplicité. Votre génie national a ramassé dans un homme cette variété, ce dialogue, ces oppositions qui sont nécessaires à la vie supérieure de l’esprit. Le nôtre les a explicités en plusieurs hommes en contraste violent dans le temps et dans la nature. L’essentiel demeure comparable.” » La littérature française est irréductible à un seul homme. Et voilà une belle idée dynastique : face à l’histoire littéraire scolaire et lansonienne, Thibaudet revient à un mythe fondateur de l’identité nationale très Ancien Régime : il conçoit toute la littérature comme un seul écrivain, toujours le même et toujours un autre, qui dure qui change, car dignitas non moritur : « Le Rois est mort ! Vive le Roi ! » Mais cette image est-elle transposable à l’Europe ?

7

« À la réflexion, concluait Thibaudet, j’ajoute un quatrième nom, un quatrième interlocuteur de ce dialogue central : Chateaubriand. Chateaubriand répond à Voltaire comme Voltaire à Pascal et Pascal à Montaigne. » Et pourquoi n’ajouterai-je pas Proust ? Montaigne-Pascal-Voltaire-Chateaubriand-Proust… Comme un seul homme, le poète éternel. La littérature est une maison : « J’ai le sentiment d’habiter une littérature qui vit sous la loi du plusieurs, ou du couple. Une loi qui fonctionne dans l’ordre du temps, puisque, d’un siècle à l’autre, des génies antithétiques, ou symétriques, se répondent, où s’opposent, ou se complètent, forment une durée réelle. Mais aussi une loi qui fonctionne dans l’espace, dans le simultané. » Et ce pluralisme, Thibaudet le fait remonter à Montaigne, comme Gide, ou comme Charles Du Bos qui disait dans les mêmes années : « C’est Montaigne qu’il me faut, et c’est lui que je dois reprendre : il est sans doute, et je devrais dire sûrement, le plus grand Européen de la littérature française 8 . » Gide, Du Bos, Thibaudet promeuvent alors Montaigne comme l’Européen. Au sens de la tolérance et de la liberté, du pluralisme et du mobilisme, de l’esprit critique. C’est cet œcuménisme qui devait idéalement présider au forum européen de l’entre-deux-guerres.

Ambiguïtés de l’Europe littéraire

Une note de prudence s’impose pourtant. Si on veut se servir de la littérature pour fonder une identité européenne, il faut aussi méditer sur son usage et son abus entre les deux guerres, quand on a cru qu’elle pouvait donner un motif de rédemption européenne. Jacques Rivière plaidait pour la réconciliation des intellectuels européens dans le numéro de reprise de la NRF en juin 1919, s’opposant au manifeste nationaliste du « Parti de l’intelligence », lancé dans Le Figaro par Henri Massis, proche de l’Action française. Le directeur de la NRF se déclarait favorable au rapprochement franco- allemand et à une Europe de la culture, à une Europe littéraire. C’est pourquoi Thibaudet l’appellera « L’Européen » dans le numéro d’hommage de la NRF en 1925, après sa mort.

8 Du Bos donne des « Extraits d’un journal » au 7 e numéro des Chroniques en 1929, p. 73-126.

8

Les Décades de Pontigny, qui se veulent le « noyau de la future Europe », reprennent en 1922. Gide, Du Bos et Curtius en sont des piliers, et la littérature y est souveraine. Plusieurs revues nourrissent un projet culturel européen : Europe est fondée en 1923, autour de Romain Rolland ; La Revue européenne, dirigée par Edmond Jaloux, paraît de 1923 à 1931 ; L’Europe nouvelle, revue de Louise Weiss publiée depuis janvier 1918, se met au service de l’idéal de Genève et de la Société des Nations. En Allemagne, l’Europäische Revue voit le jour en avril 1925, sous la direction du prince Charles Antoine de Rohan, ou Karl Anton Rohan, d’une branche restée en Autriche depuis l’émigration : catholique, fédéraliste, européiste, il est le secrétaire général de la Fédération internationale des unions intellectuelles. Sa revue, plus tard national- socialiste, disparaîtra seulement en 1944. L’Europe qu’ils défendent est celle des élites et de la haute culture, une Europe qui redoute les progrès de la démocratie. La création de la Commission internationale de coopération intellectuelle (CICI) est décidée en septembre 1921 à l’assemblée générale de la SDN, et elle est formalisée par le conseil de la SDN en janvier 1922. Bergson en est le premier président. En juillet 1924, le ministre de l’Instruction publique du Cartel des gauches, François Albert, propos la création, aux frais de la France, d’un Institut international de coopération intellectuelle (IICI), création approuvée par l’assemblée générale de la SDN de septembre 1924. L’IICI sera inauguré en janvier 1926 au Palais- Royal, avec Paul Painlevé à la présidence du conseil d’administration. En 1931, la CICI devient une organisation technique de la SDN, parallèle à l’Organisation internationale du travail (OIT) : l’Organisation de coopération intellectuelle (OCI), dont le Comité permanent des lettres et des arts organise des entretiens et des correspondances. En 1926, Valéry est invité par Charles de Rohan à la troisième assemblée générale de la Fédération internationale des unions intellectuelles, qui se tient à Vienne, du 17 au 20 octobre 1926, sur le rôle de l’intellectuel dans les sociétés européennes. La traduction de sa célèbre « Note (ou l’Européen) » vient de paraître, sous le titre « Europa », dans l’Europäische Revue de septembre 1926. Émile Borel, Ernst Robert Curtius sont aussi présents à Vienne, de même que Carl Schmitt, le juriste et le théoricien de l’État, professeur à Bonn. Valéry prend la parole le 20, dernier jour de l’Assemblée générale, consacré à débattre du rôle de l’intellectuel dans l’organisation de l’Europe, juste avant Carl Schmitt, tandis que Hofmannsthal préside la séance. Europe pour le moins mêlée que celle-là !

9

Thibaudet défend dans de nombreux articles des années 1920 l’idéal européen et la « mystique de la SDN », jusqu’aux désillusions du début des années 1930. Il est à Francfort et Heidelberg pour « Le IV e Congrès des Unions intellectuelles » (sa communication est publiée dans l’Europäische Revue sous le titre « Die Geschichte in heutingen französichen Bewusstsein » en décembre 1927). Il sera à Madrid au printemps 1933 avec l’OCI. Certes, la culture littéraire se trouve bien au centre de ce mouvement humaniste européen, mais l’une de ses raisons d’être est la méfiance à l’égard de la démocratie, du cosmopolitisme et du pacifisme, la crainte de la montée d’une internationale de la culture de masse, même si cette expression n’a pas encore cours. D’où une certaine confusion : dans les forums de l’Europe littéraire, des radicaux-socialistes français côtoient les notables du fascisme italien. Hors des frontières, les repères idéologiques se troublent. Thibaudet définit ainsi l’idéal de ces rassemblements européens : « Grouper l’élite intellectuelle de tous les pays en dehors de toutes considérations politiques, afin de faciliter les échanges d’idées et les relations personnelles, et en vue d’établir une atmosphère favorable à la compréhension réciproque des nations. Tout en considérant les diverses valeurs nationales comme les richesses véritables de notre civilisation, la Fédération veut montrer, par son activité, leur universalité supernationale dans le domaine de l’esprit 9 . » L’Europe ainsi promue bien a une vocation aristocratique et conservatrice, par opposition à celle, plus démocratique, que défendent Henri Barbusse et Romain Rolland dans les mêmes années. Et Thibaudet n’est pas dupe : « Dans ces salons comme dans les salons parisiens, il y a évidemment quelques hommes de gauche, mais pas trop. On a son homme de gauche pour sauvegarder le principe d’universalité. » Ainsi, la délégation française qui se retrouve ainsi en 1927 à Francfort et Heidelberg avec Thibaudet est pour le moins œcuménique, à moins qu’elle ne soit hétéroclite : Émile Borel, mathématicien, ami de Blum et d’Herriot depuis l’École normale supérieure, est député de l’Aveyron (1924-1936) et a été ministre de la Marine en 1925 ; Lucien Lévy-Bruhl, professeur d’histoire de la philosophie moderne à la Sorbonne, à la retraite depuis 1926, sympathisant socialiste, a été un collaborateur d’Albert Thomas au ministère des Munitions durant la guerre ; Paul Painlevé est alors

9 « Le IV e Congrès des Unions intellectuelles », Les Nouvelles littéraires, 29 octobre 1927, in Réflexions sur la politique, Laffont, « Bouquins », 2007, p. 624-628.

10

ministre de la Guerre, également président du conseil d’administration de l’Institut international de coopération intellectuelle ; quand au cardinal Dubois, c’est l’archevêque de Paris ; et le comte Louis de Blois est un sénateur du Maine-et-Loire de. Les réunit l’idée que l’Europe ne se fera pas avec des internationalistes, mais avec des « représentants qualifiés, bien caractérisés, autochtones, de leur culture nationale. Un Allemand francisé, un Français germanisé y tiendraient assez mal cette place ». C’était la thèse de Gide sur Dostoïevski : celui-ci aurait été d’autant plus universaliste qu’il était plus nationaliste. Suivant cette logique traditionaliste, on ne saurait être européen sans être d’abord patriote, et on peut être en même temps nationalise et européen ; on est même d’autant plus européen qu’on est attaché à sa nation, parce qu’on s’oppose ainsi au cosmopolitisme et à l’internationalisme qui veulent la fin de l’Europe humaniste. L’Europe de la culture d’élite repose sur de tels préjugés et sera donc faite par des patriotes, voire par des nationalistes, non par des cosmopolites. Ce faisant, elle contrariera une tendance qui s’est bien développée depuis, reposant sur l’alliance de l’Europe et des régions face aux nations : ce n’est pas en Catalogne que j’ai à développer ce point de vue. En 1927, à Francfort et Heidelberg, c’est l’archéologue Ludwig Curtius préside un Congrès qui porte sur le rôle de l’histoire dans la conscience des peuples, en somme déjà mon sujet, exprimé autrement : mémoire culturelle et identité européenne. Serions- nous en train de rejouer le même scénario ? C’est une raison de plus pour être prudents ! « Les mythes historiques nationaux, les traditions nationales, charpente d’un peuple, forment-elles à elles seules sinon la science historique, du moins la conscience historique ? » Telle serait toujours la question. Suivant Thibaudet, deux tendances s’opposèrent nettement, tandis que les Anglais empruntaient une troisième voie plus empirique. Le premier courant, qu’il qualifie de droite, représenté par l’Italie, la Pologne, la Hongrie et la Prusse, défendit la force de mythes historiques et se déclara fidèle à une conception de l’histoire comme source de puissance, comme mémoire visant l’action, par opposition à la mémoire savante des historiens. Pas de différence entre l’histoire et la tradition comme présupposé de l’action. Le second, de gauche, ou en tous cas moins à droite, plus libéral, représenté par les Allemands de l’Ouest et les Français, mené par Alfred Weber, le frère de Max Weber, professeur de sociologie à Heidelberg, mit en cause la transformation de l’histoire en mythes et défendit la discipline savante : « Vous voulez faire de l’Europe

11

une cage de lions mythologiques ! » Or, selon ce courant, on a « dépassé l’âge du mythe, l’âge de la cage de lions », vers celui de l’histoire comme science. Aujourd’hui, ne sont-ce pas les mêmes questions se posent à nous à propos de l’histoire littéraire européenne, de son utilisation comme mythe ou de sa dénonciation comme mythologie ? On comprend mieux l’enjeu des débats des années 1920 au vu des délégations, dont les deux les plus « compactes », celles d’Allemagne et d’Italie : « Devant les Italiens, on avait le sentiment d’une organisation discrète, efficace, méthodique. La finesse avec laquelle l’orateur italien, M. Bodrero, a dit tout ce qu’il voulait dire, tout ce qu’il sentait qu’un Italien fasciste devait dire, et sans choquer personne, a frappé tout le monde. » Emilio Bodrero, professeur d’histoire de la philosophie à Padoue, haut dignitaire du régime fasciste, député depuis 1925, sous-secrétaire d’État à l’Instruction publique (1926), puis sénateur à partir de 1934, est un défenseur des humanités qui fit au banquet du congrès un discours en latin. Ainsi le projet d’Europe littéraire de l’entre-deux-guerres doit-il être médité, car il repose sur la défense de la culture humaniste contre la démocratie. Est-ce ce que nous voulons reproduire quand nous envisageons une mémoire littéraire européenne ? Il s’agit de protéger une Europe des cultures nationales, sinon nationalistes, contre une Europe du cosmopolitisme et de l’internationalisme. Réveillons-nous de ce rêve récurrent d’une Europe de la littérature conservatrice et élitiste. Aujourd’hui, plaidant pour une Europe littéraire, défendons une autre Europe. Nous n’avons pas de canon littéraire européen. Mais pourquoi ne pas finir quand même avec Montaigne, « le plus grand Européen de la littérature française » ? Père de l’esprit critique, il suggère une autre mémoire littéraire porteuse de quelques valeurs européennes sacrées : la liberté, la tolérance, les droits de l’homme, l’égalité.

12

Les valeurs collectives dans la chanson québécoise 1

Gilles PERRON (Québec)

Dès les débuts de la Nouvelle-France, la chanson a été une manière de témoigner de ce que vivaient les colons dans ce pays en train de se construire. D’abord importées de France, et donc témoignant du passé, des chansons s’écrivent peu à peu en territoire québécois : chansons de voyageurs, chansons de métiers, chansons politiques ou chansons du quotidien, elles disent, dans la complainte comme dans l’humour, ce que sont les Canadiens. Cette chanson est alors strictement orale, et se transmet d’un individu à un autre selon la pratique traditionnelle, se transformant au gré des déplacements géographiques. La chanson québécoise, alors canadienne, témoigne des événements historiques, elle se fait politique, elle dénonce ou revendique, mais elle demeure le plus souvent éphémère, un événement chassant l’autre, comme le font d’ailleurs nos médias contemporains d’information. L’une des plus vieilles chansons recensées par les folkloristes remontent à 1690, évoquant une bataille entre Français et Anglais devant Québec 1 . Le point de vue adopté, celui du vainqueur français, est déjà l’affirmation d’une valeur collective : la liberté devant le conquérant anglais. Mais la première véritable chanson à portée collective dont la durée témoigne de la valeur a été écrite en 1842 (publiée en 1844), par Antoine Gérin-Lajoie : « Un Canadien errant », chanson d’exil, est une complainte qui exprime le drame des Patriotes vaincus et qui rappelle l’importance de leur combat pour les Canadiens.

De la Bolduc à Félix : le nous qui s’ignore D’un point de vue plus contemporain, si on fait coïncider l’histoire de la chanson avec les premiers enregistrements sonores, il faut s’intéresser à celle que l’on identifie comme notre première auteure-compositeure-interprète : Mary Travers, célébrée sous le nom de La Bolduc (ou Madame Bolduc). Naïves, aux musiques d’inspiration traditionnelles, les chansons de La Bolduc, méprisée par l’élite, seront toutefois fort populaires auprès d’un public qui y reconnaît sa misère. Elle parle du quotidien, dans un

1 Ce texte a déjà fait l'objet d'une publication dans la revue Québec français à l'automne 2007 (nº 147).

13

langage peu recherché, à la syntaxe hésitante, mais elle parle au cœur des ouvriers et des paysans : le chômage, la famille, la campagne. Elle se moque aussi des gens instruits ou des gens de pouvoir : les agents d’assurances, les médecins, les policiers, etc. Elle revendique même le droit de s’exprimer dans son français populaire dans « La chanson du bavard » : « Je vous dis tant que je vivrai ° J’dirai toujours moé pi toé ° Je parle comme dans l’ancien temps ° J’ai pas honte de mes vieux parents ° Pourvu que j’mets pas d’anglais ° Je nuis pas au bon parler français ! » Avec ses limites donc, mais avec toute sa sincérité, La Bolduc, dès les années 1930, pose un regard personnel sur sa société qui l’inscrit en tête de la lignée de ceux qui, par la suite, exprimeront des valeurs collectives, dans la constatation, la dénonciation ou la revendication. Puis vint Félix Leclerc, notre premier vrai poète-chanteur. Leclerc, s’il est un fin observateur de la nature humaine, qu’il traduit dans son langage poétique, ne sera pas considéré avant 1970 comme un chanteur engagé, avec cette grande chanson qu’est « Le tour de l’île », une des rares à souhaiter, dans son text e, que le Québec se prépare à « célébrer l’indépendance » ; avec aussi « L’alouette en colère », cri de révolte, ras-le-bol qui, sans la glorifier, comprend l’usage d’une certaine violence, exercée avant lui par le « Bozo-les-culottes » de Raymond Lévesque, lequel était l’écho du réel de son propre « Bozo » rêveur. Bien que dès 1951, ses « crapauds chantent la liberté » (« L’hymne au printemps »), la portée collective de ses chansons ne lui apparaît pas d’emblée. Pourtant, celui qui met au monde la chanson québécoise inspirera très tôt à ses émules une manière de s’inscrire parmi les autres. Le meilleur exemple se trouve encore chez Raymond Lévesque, avec sa chanson la plus universellement connue : « Quand les hommes vivront d’amour » (1956), popularisée en France par Eddie Constantine, par Bourvil, etc.

Raymond Lévesque : le nous fraternel «Quand les hommes vivront d’amour», c’est la première chanson pacifiste québécoise. Écrite lors du séjour parisien de Raymond Lévesque, elle fait écho au «Déserteur» de Boris Vian (1954). Avec cette chanson, Lévesque s’inscrit, bien avant l’existence même du mot, dans la lignée des altermondialistes. Optimiste, il y affirme qu’un autre monde est possible : «Quand les hommes vivront d’amour ° Il n’y aura plus de misère». Pessimiste, il termine invariablement son refrain avec la certitude que quand viendra ce jour, « nous nous serons morts, mon frère ». En 1956, Lévesque n’a que 28 ans et ce monde édénique, ce paradis perdu à retrouver, il n’imaginait pas le voir de son

14

vivant : à presque 80 ans aujourd’hui, il sait qu’il ne s’est pas trompé. Le titre, constamment rappelé en tête de cinq des huit couplets de quatre vers composant la chanson, semble affirmer la certitude que ce jour arrivera. Mais le procédé anaphorique est affaibli volontairement par une autre certitude dans l’inévitable conclusion de ces mêmes cinq couplets : « nous serons morts » à ce moment-là. Dans les trois couplets qui restent, c’est le présent de la narration qui l’emporte sur la projection dans ce futur lointain. Dans ce présent, vu de l’avenir imaginé, le narrateur et toute l’humanité qu’il inclut dans l’apostrophe « mon frère » n’ont guère d’espoir pour eux-mêmes : « Dans la grande chaîne de la vie Où il fallait que nous passions Où il fallait que nous soyons Nous aurons eu la mauvaise partie ». Ceux-là auront « aux mauvais jours. Dans la haine et puis dans la guerre ° Cherché la paix, cherché l’amour », que les hommes du futur connaîtront. Nous ne sommes pas loin ici du récit utopique, de la croyance en l’existence de l’Eldorado ou autres abbayes de Thélème. Mais il faut se rappeler que Lévesque, même dans son extrême méfiance de tous les lieux de pouvoir, religieux aussi bien que politiques, est un homme fondamentalement croyant :

« Le Christ, ° C’était mon frère. ° Il est venu ° Répandre la lumière, ° Et la justice. ° Car il n’y a que par l’amour ° Et la fraternité ° Que le monde peut devenir beau. » (« Le Christ »). Alors, quand il chante, dans « Quand les hommes vivront d’amour », que lorsque « ce sera la paix sur la terre ° Les soldats seront troubadours », il faut rapprocher cette vision de celle du Livre d’Isaïe, qui prévoit que le jour où reviendra le Christ triomphant, « le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble ». En abordant la chanson d’un point de vue messianique, on comprend mieux qu’au fond ce que Lévesque suggère, c’est que le bonheur n’est pas de ce monde et qu’il ne peut advenir sans l’intervention d’une puissance supérieure, divine. Par contraste, ce sur quoi insiste Lévesque dans son texte, ce n’est pas tant cet avenir lointain et abstrait, mais bien le présent où les hommes ne vivent pas d’amour, et son regret qu’il en soit ainsi. Antimilitariste, il dénonce les guerres (à Paris depuis 1954, il voit finir la guerre d’Indochine et commencer celle d’Algérie) et, plus largement, le peu de fraternité entre les humains. Son discours, on le verra plus loin, est celui que privilégiera la jeunesse des années 2000.

De Gilles Vigneault à Paul Piché : le nous québécois Dans les années 1960, alors que la société québécoise se transforme profondément, les valeurs collectives prennent de plus en plus de place dans la chanson

15

québécoise. La couleur collective qu’elle prend est surtout celle du pays à faire, avec le mouvement indépendantiste qui gagne en popularité et en crédibilité politique. Le principal chantre du pays, dans les année 1960, sera Gilles Vigneault, qui souvent le chantera dans ce qu’il a de pittoresque, lui donnera parfois une allure passéiste en célébrant ses grands espaces plutôt que son urbanité, mais qui, surtout, pratiquera d’emblée dans ses textes un nationalisme d’ouverture : « De mon grand pays solitaire ° Je crie avant que de me taire ° À tous les hommes de la terre ° Ma maison c'est votre maison° Entre mes quatre murs de glace ° Je mets mon temps et mon espace ° A préparer le feu, la place ° Pour les humains de l'horizon ° Car les humains sont de ma race ». La chanson, associant le pays à l’hiver, fait d’autant plus ressortir la chaleur de l’accueil. Mais elle se termine sur un message clair, où le Québec politique est exprimé par le poétique : « Mon pays ce n'est pas un pays, c'est l'envers ° D'un pays qui n'était ni pays ni patrie ° Ma chanson ce n'est pas une chanson, c'est ma vie ° C'est pour toi que je veux posséder mes hivers » (« Mon pays », 1964). La manière Vigneault fera école : les chansonniers des années 1960 ou les groupes des années 1970, porte-étendards du pays, de l’idée d’indépendance, ne verront pas le nationalisme autrement. Leur « nous » est inclusif, ouvert sur le monde, tout en reconnaissant l’importance des racines. Quand Pauline Julien, figure emblématique du pays, se met à écrire ses textes, elle demande : « Croyez-vous qu’il soit possible d’inventer un monde ° Où les hommes s’aiment entre eux ° […] Où les hommes soient heureux […] Où il n’y aurait plus d’ÉTRANGER » (« L’étranger », 1971) ; Félix Leclerc, à la même époque, sait pour sa part célébrer les racines dans ce qu’elles ont de multiple dans sa chanson « L’ancêtre » ; et Paul Piché, dont l’engagement social et politique ne s’est jamais démenti, ne s’écarte jamais de cette solidarité qui lui tient lieu de credo : « J’vous apprends rien quand j’dis ° Qu’on est rien sans amour ° Pour aider l’monde faut savoir être aimé » (« L’escalier », 1980). Plus tard, un peu avant le référendum de 1995, il dira clairement : « C’qu’on veut n’a pas d’odeur ° De sang de race ou de religion ». La chanson veut ainsi répondre à ceux qui accusent les nationalistes d’être fermés à l’heure où l’identité continentale (en particulier en Europe) est en pleine construction : « On ne veut pas s’isoler ° Ni rien qui nous renferme ° Que notre volonté soit citoyenne ° Soumise à la seule race humaine ° Voilà c’que nous voulons ° Sur ce coin de la terre » (« Voilà ce que nous voulons »,

1993).

Les années 2000 : le je qui dit nous

16

Il est un certain discours, tenu par des représentants de la « génération lyrique »

2

, qui voudrait que la jeunesse actuelle soit moins engagée que les précédentes, en particulier celle qui a fait la Révolution tranquille. Quand Jacques Godbout fait la leçon aux jeunes et prédit la mort du Québec français en 2076 (L’Actualité, 2006) ou quand Lucien Francœur trouve que les jeunes sont moins révolutionnaires que lui ne l’était à leur âge (Les francs-tireurs, 2002), chacun porte un jugement à partir de la conviction que sa manière était la seule valable. Ils s’inscrivent tout simplement dans un conflit de génération millénaire, ou chaque génération croit, en toute sincérité, que celles qui la suivent sont dégradées, voire décadentes. C’est toujours une erreur que d’évaluer les valeurs du présent à l’aune de celles d’un passé dans lequel s’inscrit sa propre jeunesse révolue. À ceux qui ont tendance à glorifier leur propre époque pour mieux décrier la jeunesse actuelle, Sylvain Lelièvre leur rappelle que le bilan n’est pas que positif : « On rêvait de changer le monde ° Est-ce le monde qui nous a changés ° L’espoir qu’on semait à la ronde ° Aujourd’hui nous semble étranger ° On défilait pas toujours sages ° En entonnant Le déserteur ° Se peut-il qu’en prenant de l’âge ° On déserte son propre cœur » (« Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves ? », 1994). À la question de Lelièvre, Edgar BORI répond catégoriquement : « On a voulu changer les choses ° Et les choses nous ont changés » (« Les choses », 2000). Alors que Lelièvre, à l’approche d’une soixantaine qu’il n’atteindra pas, se demandait : « Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves ° Les rêves de nos vingt ans », ceux qui sont dans la vingtaine dans les années 2000 expriment leurs rêves à leur tour. Nés après la Charte des droits individuels de Trudeau (1982), ils revendiquent leur individualité, disent volontiers je, mais ce je qui vient en premier appartient à un vaste nous planétaire. À l’heure de l’information continue, de la communication instantanée dans Internet, ils expriment leurs craintes de la déshumanisation, et ils se sentent plus près de Raymond Lévesque que de Gilles Vigneault. Ils chantent à nouveau en groupe (comme dans les années 1970), écoutent John Lennon, dénoncent les guerres, vilipendent le capital, craignent le réchauffement de la planète. Et le Québec dans tout ça ? Il a aussi sa place, mais pas forcément la première. C’est la planète qu’il faut sauver d’abord pour que le pays existe. Ainsi, avant que Stephen Harper ne vienne remettre en question les engagements de Kyoto, Hugo Fleury, de Polémil Bazar, souhaite « respirer l’air de Kyoto », « Avant qu’on ait détruit tout jusqu’au dernier fruit ° Que les lois du marché nous aient totalement abrutis » (« Kyoto », 2003). Tomás Jensen n’est pas plus optimiste : « On fout ° L’eau en l’air ° À petit feu ° On meurt ° On s’enterre ». Pour lui,

17

la conclusion s’impose d’elle-même : « Homo sapiens ° C’est manifeste ° Tu ne sais rien ° Tu te détestes » (« Manifeste », 2004). Les Cowboys fringants, pourtant bien enracinés dans un Québec qu’ils critiquent d’autant plus qu’ils y sont attachés (« En berne », « Québécois de souche »), livrent une vision plus pessimiste encore dans ce qui est un récit de science-fiction apocalyptique d’un réalisme inquiétant, où le narrateur raconte le processus qui a conduit la race humaine à sa destruction : « Il ne reste que quelques minutes à ma vie ° Tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis ° Mon frère est mort hier au milieu du désert ° Je suis maintenant le dernier humain de la Terre » (« Plus rien », 2004). Évidemment, ce serait simplifier que de vouloir faire entrer tous les auteurs de chansons d’aujourd’hui dans un même moule. Comme pour les générations précédentes, certains sont plus ludiques, d’autres plus poétiques, tous proposant néanmoins des chansons qui livrent leur vision du monde. Leurs chansons racontent des histoires, parfois dénoncent ou revendiquent, d’autres fois dessinent des personnages, évoquent des moments heureux ou malheureux. Bref, leurs chansons, aujourd’hui comme autrefois, disent la vie qui est la leur et la nôtre.

1 Roy, Bruno (1991), Pouvoir chanter, Montréal, vlb éditeur, p. 35. Selon l’expression de François Ricard.

Texte publié dans la revue Québec français, nº 147, automne 2007

18

Le miroir brisé: sur le Nouveau Roman

Claude SCHOPP Université de Versailles

Certes, on ne peut attendre qu’une chose de moi, que je parle pour la centième fois d’Alexandre Dumas puisque je porte en évidence l’étiquette de spécialiste de cet écrivain. Mais, pour cette fois, la fantaisie m’a pris de me déplacer, de changer de siècle et de point de vue. J’ai jeté, après quelques réflexions assez superficielles, je l’avoue, mon dévolu sur le Nouveau Roman. La raison en était simple : le Nouveau Roman a été pour les Français de ma génération leur unique «bataille d’Hernani», c’est-à-dire un phénomène littéraire qui a marqué une rupture, une sorte de révolution. À l’heure où les figures marquantes de cette révolution ont presque tous disparu (seul Robbe-Grillet survit), j’ai voulu, dans une succincte autobiographie du lecteur que j’ai été, m’expliquer à moi-même pourquoi j’ai d’emblée accepté d’être de la troupe qui a soutenu, en lisant ce mouvement, par le seul fait de lire les œuvres qu’il produisait. Et pourtant rien ne me prédestinait à faire partie de la piétaille de l’avant-garde, car je suis issu de la paysannerie, pour laquelle le livre était une rareté. La frénésie de lecture qui s’est emparée de moi très tôt avait sans doute pour mobile le désir inconscient de m’émanciper des valeurs de cette classe d’origine pour en rejoindre une autre, policée et lettrée, imaginais-je en la fantasmant. Aussi, lorsque je lisais un roman ou un texte théorique de ceux que l’on rangeait sous l’appellation de Nouveau Roman, de Robbe- Grillet, de Michel Butor, de Nathalie Sarraute, de Robert Pinguet, de Claude Ollier, avais-je la délicieuse sensation, non seulement d’avoir rejoint la classe des lettrés, mais encore de l’avoir dépassée, puisque le plus souvent elle les rejetait. Il y avait de la posture, voire de l’imposture, dans cette attitude de jeunesse : en effet, habitué aux narrations plus ou moins canoniques, j’entrais le plus souvent avec peine dans ces récits conçus contre ces dernières. Je me suis souvent ennuyés, je dois l’avouer, avant de maîtriser plus ou moins cette nouvelle approche de la lecture, mais cet effort – car c’en était un – trouvait sa récompense : outre qu’il me conférait cette « distinction sociale » dont je parlais, il me permettait de pénétrer dans des œuvres que, aujourd’hui encore, je considère comme des œuvres majeures du siècle dernier, celles

19

de Claude Simon et de Nathalie Sarraute. Passons maintenant de l’aveu autobiographique à des considérations monographiques. Le Nouveau Roman n’a pas été le premier mouvement de contestation du roman. Ce mouvement est interrompu pendant tout XX e siècle en France. Dans Le Roman modes d’emploi d’Henri Godard, à qui nous emprunterons souvent, recense et analyse les expérimentations narratives, de Proust à Gide, de Joseph Delteil à Queneau, d’Édouard Dujardin à Aragon. Proust, d’abord, clôture romanesque du XIX e siècle, mais en même temps ouverture sur le XX e , qui enrichit son œuvre d’arrière-plans esthétiques et philosophiques, qui analyse les nuances de la psychologie, qui compose une galerie de superbes personnages et qui place au premier plan la conscience du narrateur ; Gide, ensuite, dont Les Faux-Monnayeurs racontent l’aventure d'une écriture, bien que l’accent soit mis sur l’étude psychologique et morale. Céline aussi qui, par ses innovations de langue, modifie le rythme sinon l’ordre du récit. Raymond Queneau enfin qui a expliqué comment Le Chiendent (1933) avait été organisé en un nombre de chapitres d'emblée soustrait au hasard et suivant une forme cyclique, soumettant ainsi le roman comme la poésie à la loi des nombres. Ce mouvement de contestation, on l’a dit, a donc culminé avec l’apparition de ce que l’on a appelé le Nouveau Roman, mouvement quelque peu artificiel qui, à partir des années 1950, avait élu domicile aux Éditions de Minuit de Jérôme Lindon. – L’expression de «nouveau roman» est due au critique du Monde Émile Henriot qui l’utilise dans un article du 22 mai 1957, pour juger sévèrement La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet et Tropismes de Nathalie Sarraute (Là encore c’est le détracteur qui nomme comme pour les Impressionistes). Aujourd’hui, au début de ce siècle nouveau, que restent-ils des «nouveaux romanciers», alors que seuls Robbe-Grillet et Butor survivent encore et que Nathalie Sarraute et Claude Simon ont connu la panthéonisation éditoriale de la Pléiade? Les nouveaux romanciers avaient en commun un refus des catégories considérées jusqu’alors comme constitutives du genre romanesque, notamment l’intrigue - qui garantissait la cohérence du récit - et le personnage, en tant qu’il offrait, grâce à son nom, sa description physique et sa caractérisation psychologique et morale, une rassurante illusion d’identité. Ce modèle commun issu du XIX e siècle que l’on appelait roman balzacien, roman canonique, roman réaliste, et qui pourrait plutôt être nommé roman mimétique,

20

proposait une illusion romanesque, une construction d’un monde parallèle au nôtre, imité du nôtre, nous faisant vivre le déroulement de l’histoire et de la vie des personnages, en «temps réel». "Un roman, c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin" selon la définition de Stendhal. Ce roman faisait passer le lecteur d’un monde à l’autre, l’intéressant profondément au destin des personnages, qu’il ne cessait pas cependant de savoir imaginaires. Les techniques narratives inventées, combinées, mises au point au XIX e siècle (technique du point de vue, du discours indirect libre, etc.) visaient généralement à mettre le lecteur le plus directement possible en contact avec le personnage, le narrateur s’efforçant de se mettre en retrait, de se faire oublier. Le XX e siècle connaît deux tentatives de renouvellement que, avec recul, on peut opposer. La première de ces tentatives va s’efforcer d’employer de nouvelles techniques narratives pour prolonger celles élaborées au siècle précédent : technique du cadrage et du montage transposées du cinéma, bouleversements et chevauchements chronologiques exigeant du lecteur qu’il effectue une recomposition chronologique, mobilité des focalisations, liberté de ne pas répondre à toutes les questions que se pose le lecteur, monologue intérieur. Tous ces traits de modernité au fond renforcent l’illusion mimétique. En revanche, la seconde s’efforce de déconstruire, parfois au bullozer, ce qui avait été construit. C’est une entreprise critique qui remet en cause la conception mimétique du roman : elle se développe sous le saint patronage de Flaubert, lequel formulait ce vœu : "Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient dans l’air, un livre qui n’aurait pas de sujet, ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut." Cette formule va devenir la charte de tous les efforts de renouvellement du roman, le style recouvrant tout ce qui dans le roman n’est pas fiction, c’est-à-dire représentation parallèle d’une société donnée. Les «nouveaux romanciers» opposent au réalisme mimétique ce que l’on peut considérer comme une autre forme de réalisme, celui du déroulement de la conscience avec ses opacités, ses ruptures temporelles, son apparente incohérence. Leur production romanesque se double de manifestes ou d’analyses théoriques, dans lesquels ils prétendent renouveler un genre désuet en faisant prédominer ses

21

aspects formels; suivant la formule de Jean Ricardou, le roman devait être moins "l’écriture d’une aventure que l'aventure d’une écriture." Cette «collection d'écrivains», pour reprendre le terme employé par le même Ricardou dans son ouvrage Le Nouveau Roman (1973) se compose de sept romanciers :

Michel Butor, Claude Ollier, Robert Pinget, Jean Ricardou, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon, mais il convient de joindre à La nouvelle «pléiade» Marguerite Duras, voire Jean Cayrol (Le Déménagement , 1956; Les Corps étrangers , 1959) ou Claude Mauriac (la suite romanesque Le Dialogue intérieur , 1957-1979 ; L’Alittérature contemporaine , 1958). Dès 1939, dans Tropismes, Nathalie Sarraute avait manifesté sa méfiance vis-à- vis des «caractères» tels que les concevaient les romanciers du XIX e siècle, pour s’attacher aux tropismes, "moments indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ;[et qui] sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver". Son Portrait d’un inconnu de1948 illustrait pleinement ce choix narratif. Lisons les premiers paragraphes de ce roman :

Une fois de plus je n’ai pas pu me retenir, ç’a a été plus fort que moi, je me suis avancé un peu trop, tenté, sachant pourtant que c’était imprudent et que je risquais d’être rabroué. J’ai essayé d’abord, comme je fais parfois, en m’approchant doucement, de les surprendre. J’ai commencé d’un petit air matter of fact et naturel, pour ne pas les effaroucher. Je leur ai demandé s’ils ne sentaient pas comme moi, s’ils n’avaient pas senti parfois, quelque chose de bizarre, une vague émanation, quelque chose qui sortait d’elle et se collait à eux. Et ils m’ont rabroué tout de suite, d’un petit coup sec, comme toujours, faisant celui qui ne comprend pas : "Je la trouve un peu ennuyeuse, m’ont-ils dit. Je la trouve un peu assommante".

L’entrée dans le roman, on le constate, ne procure au lecteur aucune référence, aucune certitude :

Qui parle ou écrit ? Le narrateur (à la première personne) n’est en presque rien

défini : on sait seulement qu’il est masculin, à cause des participes passés ("Je me suis

avancé, tenté

...

"),

qu’il manifeste une tendance à l’anglophilie qui pourrait être un trait

de snobisme. Rien sur son aspect physique, son âge, sa situation sociale, qui ne se devine qu’à travers son niveau de langue. De qui ou de quoi parle-t-il ou écrit-il? Il rapporte un dialogue avec des interlocuteurs, désignés par des pronoms de la troisième personne du pluriel et dont on ne connaît pas le nombre.

22

Le sujet du dialogue est un tiers, un individu de sexe féminin dont le narrateur essaie de définir les sentiments qu’elle suscite chez lui, sentiments qui sont caractérisés par du vague. Où l’action se déroule-t-elle? Quand a-t-elle eu lieu? L’emploi du passé composé laisse entendre un passé proche ; les adverbes (une fois de plus, comme toujours) indique une série, une action réitérative. C’est peu. Le lexique renvoie métaphoriquement à la chasse ou à l’apprivoisement. Le lecteur, après ces paragraphes, ne peut que s’interroger pour répondre aux questions que lui pose le texte. Et si l’on revenait au roman balzacien, en choisissant La Duchesse de Langeais qu’une récente adaptation cinématographique (de Jacques Rivette) nous a invité à relire :

Où l’action du premier chapitre, intitulé "Sœur Thérèse" se passe-t-elle ? "Il existe dans une ville espagnole située sur une île de la Méditerranée, un couvent de Carmélites Déchaussées où la règle de l’Ordre institué par sainte Thérèse s’est conservée dans la rigueur primitive de la réformation due à cette illustre femme". Suit une longue description de l’ile, du couvent et de son église. Quand cette action se passe-t-elle ? "Lors de l’expédition française faite en Espagne pour rétablir l'autorité du roi Ferdinand VII, et après la prise de Cadix", répond aussitôt Balzac, qui présente ensuite le héros du roman: "un général français, venu dans cette île pour y faire reconnaître le gouvernement royal" et, sommairement, un premier objet de son action: "Il y prolongea son séjour, dans le but de voir ce couvent, et trouva moyen de s’y introduire". L’entreprise était certes délicate. "Mais un homme de passion, un homme dont la vie n’avait été, pour ainsi dire, qu’une suite de poésies en action, et qui avait toujours fait des romans au lieu d’en écrire, un homme d’exécution surtout, devait être tenté par une chose en apparence impossible". L’action en elle-même peut alors commencer :

"Une heure après que le général eut abordé cet îlot, l’autorité royale y fut rétablie." L’écrivain exécute une translation du lecteur dans un autre cadre spatio-temporel, d’ici et maintenant (le temps et le lieu de la lecture) à un ailleurs et à un autre temps.

23

Aux incertitudes du Portrait d’un inconnu succèdent des indications assez précises pour permettre à l’imaginaire du lecteur de se représenter l’illusion de réalité dans laquelle le plonge le romancier. Cinq ans après Portrait d’un inconnu sont publiées Les Gommes d’Alain Robbe- Grillet, que l’on considére généralement comme le premier nouveau roman (1953):

"Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d’eau gazeuse ; il est six heures du matin.", lit-on d’abord. Cet incipit, qui fixe sommairement le cadre spatio-temporel du roman pourrait appartenir à un roman de Simenon, ou aux didascalies d’une pièce théâtrale réaliste. "Il n’a pas besoin de voir clair, continue le narrateur, il ne sait même pas ce qu’il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines ; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un, trente- deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trentre-sept. Chaque seconde à sa place exacte." Ce deuxième paragraphe semble relever de "l’obstination de la description" qu’on a reprochée à Madame Bovary. Plus loin, viendra celle du quartier de tomate, et de sa "mince couche de gelée verdâtre." qui engaine les pépins. Mais, on peut également – tout comme le mobilier ou les arbres signifiaient-ils l’ennui ou le désir d’évasion d’Emma Bovary, considérer que ces objets (chaises, tables, siphons) renvoient à l’œil hagard du personnage, Wallas, dont la conscience s’anéantit dans les choses. Lucien Goldmann a pu parler de "réification" des personnages, qui traduirait le triomphe dans une société de type capitaliste des objets sur la conscience individuelle. Le troisième paragraphe constitue à lui seul, si on l’applique au texte même, une sorte de manifeste, un programme d’écriture, et un avertissement au lecteur, qui doit s’attendre à être déstabilisé, jeté dans la confusion du discours. "Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d’erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu’ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l’ordonnance idéale, introduire çà et là, sournoisement , une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peur leur œuvre : un jour, au début de l’hver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux."

24

Ce brouillage qui ne permet pas de voir demande au lecteur d’imaginer comme par exemple dans Vous les entendez ? (1972) de Nathalie Sarraute, exemple limite puisque les voix qui composent le texte sont entendues au travers d’une cloison. Les premiers romans de Robbe-Grillet reflètent également une incertitude sur la provenance ou l’interprétation des paroles, ainsi dans Le Voyeur (1955), Mathias saisit des bribes de conversation qui ne lui permettent pas de reconstituer l’enchaînement des faits. Aux dialogues du roman traditionnel soigneusement pourvus d’incises, dont se moque Nathalie Sarraute dans L'Ère du soupçon ("Conversation et sous-conversation"), se substitue souvent une polyphonie confuse de voix, qui correspond sans doute à plus de réalisme. Cette confusion renvoie à l’un des thèmes importants développés par le Nouveau Roman, celui de l’incommunication. Cette confusion des voix n’est que la conséquence sinon de la disparition du personnage, du moins de sa dilution ; car le personnage existe bel et bien dans le Nouveau Roman. Pensons à Léon Delmont, héros de La Modification de Michel Butor (1957) : il présente toutes les caractéristiques du personnage, c’est-à-dire un âge, un physique, une profession, une situation de famille, etc. ; il n’y a que le vous qui le désigne (afin de mieux impliquer le lecteur sans doute), au lieu de la traditionnelle troisième personne du singulier. Pensons encore, chez Robbe-Grillet, au Wallas des Gommes ou au Mathias du Voyeur ),qui constituent encore de vrais personnages, énigmatiques certes, tout comme le sont, au fond, le narrateur de La Jalousie, personnage réduit à un regard, parfois à une oreille (le chant de l’indigène), et son épouse, A., réduite, elle, aux traits et gestes qui composent l’obsession de son mari jaloux. C’est sans doute dans La Route des Flandres de Claude Simon(1960) que l’on saisit le mieux cette dilution du héros, Georges, dont l’identité se dissout à mesure que le texte progresse au bénéfice des impressions qui enrichissent sa conscience. Cependant, à travers la mise en question du personnage, c’est celui qu’une tradition romanesque a souvent imposé comme le premier d’entre eux qui est visé en priorité : le narrateur . À la question «qui parle ?», qui manifeste un trouble sur son identité, on a de plus en plus répondu par un «ça parle». Le je qui donne son impulsion au roman Dans le labyrinthe (1959) de Robbe-Grillet disparaît bientôt au profit de formes qui s’enchaînent ; de même, dans Triptyque de Claude Simon (1973) c’est d’emblée le paysage d’une carte postale qui organise le récit. Cette fusion du je au sein d’un monde de représentations signifie la mort du héros et peut-être du sujet. Ainsi peut

25

s’expliquerait chez certains romanciers l’envahissement du roman par la description, dont nous avons parlé. Aujourd’hui que les polémiques, depuis longtemps se sont tues, on peut considérer que, de même que la peinture non figurative est encore de la peinture, une écriture romanesque qui ne renvoie pas au réel est encore de l’écriture ; cependant on ne saurait nier les impasses où ont parfois abouti, théoriciens et auteurs du Nouveau Roman, sans doute parce que le roman perdrait son nom à ne plus être un simulacre du réel.

26

L’Antigone du Roman de Thèbes: un maillon isolé de la chaîne mythique

Catherine DESPRÈS Universidad de Valladolid

Dans son travail de translatio de la Thébaïde de Stace, l’auteur inconnu du Roman de Thèbes recrée, vers 1150, l’Antiquité au goût médiéval. S’il s’inspire nettement de l’épopée latine, ce clerc, influencé par son entourage littéraire et social, s’affranchit souvent de son modèle pour introduire des innovations qui résident, entre autres, dans le traitement des personnages, notamment des personnages féminins auxquels il accorde une place grandissante. Ainsi, les héroïnes antiques se trouvent-elles personnalisées par des modifications qui répondent, d’une part, aux attentes de l’auditoire et, d’autre part, aux préoccupations politiques 1 et didactiques de l’auteur de ce premier roman antique, et surtout à ses finalités littéraires. Et l’une de ces finalités pourrait bien concerner le personnage d’Antigone, une figure de second plan dans cette “mise en roman”, mais dont la représentation, pour le moins singulière, a éveillé notre intérêt. En effet, sa présence épisodique, quantitativement modeste en raison du petit nombre de vers qui lui sont consacrés, a pour contrepartie l’impact d’une personnalité tout à fait étonnante. En outre, sa première apparition nous a semblé d’autant plus intéressante qu’elle correspond à “une création intégralement imputable à l’auteur médiéval” 2 . Il ne fait aucun doute que ce passage, avec lequel s’affirme le mieux le souci d’autonomie du texte médiéval, constitue une réussite. Mais c’est aussi et surtout parce que cette Antigone “romanesque”, focalisée sous un éclairage symbiotique du passé et du présent, apparaît, en même temps, liée au contexte social de l’époque et au personnage mythique demeuré si vivant dans notre mémoire. Et c’est ce double lien, tant par la forme que par le fond, qui a guidé notre approche de cette Antigone toute médiévale, “franche et cortoise” 3 , qui illustre

  • 1 Rappelons que “l’adaptation de la Thébaïde fait partie d’un grand projet culturel de la cour des Plantagenêt” in Poirion, D. (1986), Résurgences, PUF, Paris, p. 56.

  • 2 Petit, A. (1985), Naissances du roman. Les techniques littéraires dans les romans antiques du XII e siècle, Champion-Slatkine, Paris-Genève, p. 525.

  • 3 Le Roman de Thèbes, éd. G. Raynaud de Lage (1969-1970), CFMA, 2 vol., Paris, v. 4046.

27

particulièrement la démarche anachronisante et le syncrétisme de l’écriture du moment. Ainsi, tout à fait dans le climat de l’époque, à l’intérieur d’une scène de “donoi” intégrée à l’épisode de l’ambassade de Jocaste auprès de Polynice, apparaît Antigone, protagoniste d’une gracieuse ydille qui prend place dès sa rencontre avec Parthénopée dont la cour pressante aboutit à une déclaration d’amour. Sous l’angle d’une démarcation textuelle et culturelle par rapport à sa source, l’auteur manifeste son souci d’accentuer la présence de son Antigone dont la beauté “en éclipsait toute autre”, par une description suggestive de son habit qui dévoile symboliquement son corps:

Mout ot gent cors et bele chiere, Sa biautez fu seur autre fiere.(…). D’une pourpre ynde fu vestue Tout senglement a sa char nue; La blanche char desouz paroit, Li bliauz detrenchiez estoit Par menue detrencheüre Entre qu’a val a la ceinture(…) Vestue fu estroitement, D’un orfois ceinte laschement 4 .

Curieusement, Antigone n’a pas de visage; c’est essentiellement la sensualité transférée dans sa beauté, son habit et sa parole qui sollicitent le sentiment, et les sens, de Parthénopée. En effet, ses attraits physiques dérivent de l’éclat de sa parure qui lui confère dès lors un statut princier dans un cadre féodal. Vêtue d’une tunique à la poupre royale, qui laisse paraître sa peau, l’auteur présente Antigone d’une manière volontairement attirante et sensuelle, méritante de l’amour soudain de Parthénopée. Notons que cette manifestation de l’amour courtois qui, à cette époque, commençait à se définir, est explicitée par le motif de la déclaration d’amour. Cette création imputable à l’auteur du XIIe est loin d’être banale et constitue un apport essentiel du Roman de Thèbes en matière romanesque. Car si la déclaration de Parthénopée n’est qu’une prière courtoise transcrite en discours indirect, celle d’Antigone, tout en s’intégrant dans le code conventionnel de la scène galante, s’énonce dans un discours direct bien peu euphémisé, à vrai dire, si ce n’est par la crainte d’être prise pour une berchiere de

  • 4 Ibid., v. 4048-4060.

28

pastourelle. Effectivement, l’expression du désir relève de l’initiative d’Antigone -“Car biaux estes sor toute gent,/ onc ne vi mes houme tant gent”- qui s’engage expressément à aimer Parthénopée, non par legerie 5 , mais à la seule condition toutefois que le linage de ce dernier convienne à son parage. De la sorte, les propos d’Antigone exhibent deux données chères au Moyen-Age: la volonté des parents -“se il l’agreent, je l’otroi” 6 - et la crainte de la mésalliance, qui va à l’encontre d’un ordre naturel des choses, constituent manifestement deux préoccupations inéluctables qui sont le reflet d’une réalité ancrée dans l’esprit de la société médiévale, charpentée par les liens de parenté dont le pouvoir s’appuyait sur la gloire du lignage. Ainsi, au niveau littéral de son écriture et par le biais de l’amplificatio, l’auteur inscrit-il son héroïne thébaine dans l’univers médiéval, à l’intérieur du schéma trifonctionnel et d’un système de valeurs propres au XIIe siècle. De même, dans une autre séquence, celle du jugement de Daire le Roux, grand vassal d’Etéocle, Antigone est introduite à plein dans un drame social qui évoque la réalité de l’époque. Son intervention, brève encore, évite la condamnation de Daire qui s’était délié de ses obligations de vassal envers Etéocle. Au coeur d’un débat purement politique, Antigone intercède auprès de son frère, et négocie l’amour de Salemandre, fille de Daire, contribuant ainsi à la résolution d’un problème de casuistique propre au code féodal. C’est elle qui lève les dernières hésitations d’Etéocle quant aux sentiments de Salemandre en invoquant sa pitié -qui doit émaner de toute position supérieure: Or es au desus,/or ne l’enchauciez ore plus;/aiez merci entre vos dos,/vous de lui et ele de vous 7 . Ces traits, descriptifs autant que narratifs, se répartissent donc selon une double dimension: notation et connotation. Les éléments indicateurs de la mentalité de l’époque donnent au portrait et au rôle d’Antigone une fonction sociale, certes, mais à laquelle se superpose une valeur d’indice, concernée cette fois par une structure plus profonde, celle de la senefiance, qui replace le personnage “médiéval” dans un réseau de corrélations sous-jacentes à une unité. Car, aussi bien dans le cadre du procès que dans celui de la rencontre avec Parthénopée, liés au contexte social immédiat, les paroles et les ressources d’Antigone font sens. La volonté de sauvegarder l’esprit du droit, d’une part, et la témérité de sa déclaration, d’autre part, sont deux éléments-témoins d’une notion centrale à l’intérieur d’un faisceau de caractéristiques traditionnelles, qui

  • 5 Ibid., v. 4167.

  • 6 Ibid., v. 4187.

  • 7 Ibid., v. 8057-8060.

29

intègrent une présence “apparentée” au personnage mythique, et évoquent le célèbre vers de Sophocle: "En tout cas, je ne suis pas née pour partager l’inimitié, mais l’amicalité 8 . Comment se vérifient ces éléments-témoins? Dans la teneur des propos placés dans la bouche d’Antigone, et dans les rapports humains et sociaux qui s’articulent autour d’elle. En effet, ne pourrait-on voir dans la déclaration d’Antigone, initiative tant soit peu discordante pour l’époque, que Jeanroy aurait bien pu qualifier de “choquant oubli de toute pudeur et de toute convenance 9 ”, l’absence de toute crainte de “faire scandale”? Cet écart, qui prend place à l’intérieur du déplacement de perspective, ne suffit-il pas à établir une identité en orientant instinctivement la mémoire et l’imagination du lecteur vers une constance, une permanence? Or, il apparaît, à la lecture de ce passage, que l’une des clés de la correspondance se trouve dans le personnage de Parthénopée dont la présence, accessoire valorisant, se doit encore à une modification délibérée de l’auteur de Thèbes. Un code de signification s’établit sous l’angle de la complémentarité: dès lors le nom de Parthénopée est associé à celui d’Antigone: "mout fussent bien jousté andui" 10 . Et c’est certainement parce qu’ils se convenaient tous deux parfaitement que leur ydille remplace les traditionnelles fiançailles d’Antigone et Hémon; c’est Parthénopée qui prend la place du personnage d’Hémon dont la suppression répond au projet d’écriture de l’auteur. Loin du personnage pathétique de Stace, le Parthénopée de Thèbes est un baron argien 11 , sages, preux et cortois, comme il se doit. Qui plus est, allié de Polynice (Antigone, dans la tradition, a souhaité son succès plutôt que celui de son frère) et "vestuz en guise de François" 12 , Parthénopée est manifestement favorisé de la sympathie de l’auteur. Tant au niveau du contenu que de sa place dans le roman, son portrait, point d’ancrage sémantique, signale son rôle: bref par rapport à celui que Stace lui conférait, le contenu est lié d’emblée à la caractérisation d’Antigone. Sa vaillance, son expérience et sa beauté, par laquelle il semble bien rois et devant laquelle "souz ciel n’a fame qui mout vers lui ne s’asoploit" 13 , sont en adéquation avec la conception originale du personnage

  • 8 Sophocle (2005), Antigone, trad. J. Lauxerois, Arléa, Paris, v. 523.

  • 9 Cf., Marrou, H.-I. (1971), Les Troubadours, Seuil, Paris, p. 101.

    • 10 Thèbes, v. 4132.

    • 11 “L’auteur de Thèbes a une prédilection pour les Argiens, la neutralité glacée de Stace n’est pas son fait:

c’était une attitude de rhéteur qui ne lui convenait pas”, in Raynaud de Lage, G., op. cit., “Introduction”, p. 35.

  • 12 Thèbes, v. 4124.

  • 13 Ibid., v. 4128.

30

d’Antigone dans Thèbes. Ces modifications correspondent à un changement d’optique qui, à mon avis, relève moins de la transposition diégétique 14 que d’un parti-pris conscient de l’un des auteurs du roman antique qui “ont transformé les schémas mythiques et les ont adaptés à leur temps et à la finalité de leurs oeuvres 15 ”. Car dans ce cas, le changement d’atmosphère, révélateur d’une intention délibérée d’atténuation du pathétique par rapport à l’hypotexte, prouve que l’auteur s’intéresse à la valorisation du personnage d’Antigone qui, incidemment, est le reflet de la société dans laquelle elle se trouve intégrée; et à cette intégration même se doit la "transfiguration" dont parle G. Steiner 16 . Le transfert de caractéristiques physiques et morales s’avère en quelque sorte nécessaire et trouve sa justification sur le plan psychologique du texte auquel est donnée l’orientation voulue. La modification des rapports tant humains que sociaux aboutit non seulement à la première modernisation de la figure d’Antigone, mais aussi à une modélisation de son personnage, que l’auteur semble privilégier, et à laquelle contribue directement le rôle spécial qu’il a réservé à Parthénopée. Si cette modification a été différemment relevée par la critique 17 , sous la perspective d’un parallélisme recherché avec le couple Atys/Ismène, je pense qu’elle tient beaucoup plus au souci d’une synthèse subtilement exploitée, solidaire d’une adéquation à la configuration psychologique d’Antigone. Il n’y a qu’à explorer ce remaniement, en ce qu’il a d’essentiel, pour constater que les rapprochements symboliques sont frappants, ne serait-ce que dans le rayonnement de leur beauté, leur habit -le manteau de Parthénopée est pourpre comme le bliaut d’Antigone- ou l’originalité de leur monture 18 … Tout un concours d’éléments signifiants qui, empruntés à la Thébaïde 19 , qui, puisés dans la société du XII e , re-présentent Antigone à la fois sous l’angle de la différence -de la singularité- et de l’indissociabilité intrinsèque à sa présence textuelle. Tout porte à croire que cette volonté de renchérissement par rapport à la source, qui ne se borne pas à un schéma d’expression mais rejoint bien le procédé de valorisation, trouverait justement sa raison d’être et son équilibre dans le rapport subliminaire avec le schéma original conforme à la tradition, rapport que l’auteur pourrait bien avoir pressenti ... Mais aussi, ce dépassement à l’égard de l’hypotexte est révélateur d’une solidarité

  • 14 Genette, G. (1982), Palimpsestes, Seuil, Paris, p. 343.

  • 15 Frappier, J. (1976), Histoire, mythes et symboles, Droz, Genève, p. 141.

  • 16 Les Antigones, Gallimard, Paris, 1986, p. 84.

  • 17 Cf., Donovan, L. G. (1975), Recherches sur le Roman de Thèbes, SEDES, Paris, p. 184.

  • 18 Thèbes, v. 4069. Voir Donovan, op. cit., p. 179.

  • 19 Stace (1994), Thébaïde , Les Belles Lettres, Paris, IX, 690.

31

entre ce personnage “médiéval” et ceux qui, au cours des temps, ont re-présenté la fille d’Oedipe: par le biais de sa “déclaration”, Antigone ne déclare pas seulement son amour pour Parthénopée, elle se déclare. Son apparence tout à fait épanouie, la singularité de sa conduite, d’une part, la vivacité et l’audace de ses paroles, d’autre part, font preuve d’une attitude peu conventionnelle et d’une précocité sociale chez Antigone qui incarne bel et bien la figure vivante de l’amicalité et de la hardiesse, écho lointain d’une force morale légendaire imprimée dans notre mémoire. En fait, en contextualisant son Antigone dans l’univers médiéval, à partir de nouvelles données -les pratiques culturelles et les normes sociales qui apparaissent dans le cercle de son action particulière-, l’auteur de Thèbes l’a émancipée de son modèle et lui a donné une autonomie qui la dote, en retour, d’attributs qui vérifient son appartenance à la catégorie mythique, comme s’il avait devancé les paroles du choeur de l’Antigone d’Anouilh: "La petite Antigone va pouvoir être elle-même pour la première fois" 20 Voilà en quoi la portée de ces quelques vers de Thèbes est cruciale: maillon scriptural doublement isolé, par rapport au texte même et par rapport à la tradition littéraire, ils ont permis à Antigone de devenir elle-même en transcendant les limites du topos rhétorique et la temporalité propres au Roman de Thèbes qui, dès lors, a rempli son rôle de “texte-symptôme” 21 . En effet, tout en illustrant la société du XII e , ces vers ouvrent une porte sur le parcours mythique d’Antigone et sur le parcours littéraire du personnage. Car c’est justement par le biais du rapport à la société que ce maillon se rattache à la chaîne mythique -et à d’autres maillons de la chaîne littéraire, rejoignant d’emblée d’autres Antigones, réactivées par l’écriture romane qui, en filigrane, a déclaré le caractère littéraire de son personnage et qui nous invite, par un saut aléatoire dans le temps, à visiter, ne serait-ce que rapidement, celles qui marchent sur ses pas. Pris çà et là, quelques exemples à eux seuls suffiront à confirmer ce rapport de fait du personnage au texte, du texte à la société, que le Roman de Thèbes recélait. Cinq siècles après lui, dans La Thébaïde de Racine qui “inaugure un genre nouveau, où se révèle la forme moderne du tragique 22 ”, une Antigone moderne joue, à son tour, un rôle fragmentaire étroitement rattaché à l’action principale, qui illustre à la fois la laïcisation du destin tragique et une nouvelle réalité sociale. Comme dans Thèbes, le motif de l’interdiction de sépulture est absent, et c’est la dimension amoureuse qui définit une Antigone plus

  • 20 Anouilh, J. (1947), Antigone, La Table Ronde, Paris, 1947, p. 58.

  • 21 Huchet, J.-Ch. (1984), Le roman médiéval, PUF, Paris, p. 11.

  • 22 Cf., R. Picard (1969) in Oeuvres Complètes de Racine, Gallimard, Pléiade, p. 110.

32

majestueuse, plus effacée -plus triste aussi- qui se suicide à la mort d’Hémon, non sans avoir auparavant protesté contre l’injustice de Créon et blâmé la haine qu’il éprouve pour son fils: “Ecoutez un peu mieux la voix de la nature” 23 . Sa mort, acceptée au nom de l’amour, acquiert une valeur d’expiation contre la loi inévitable de la raison d’État. Et, à la volonté de Créon qui offre à “l’illustre Antigone” de monter avec lui sur le trône, s’oppose une réponse saisissante, la dernière parole prononcée par Antigone, telle une prémonition, dans la première pièce de Racine: “Attendez 24 .” Et bien plus tard, au XX e siècle, la “contraction stylistique” faite par Cocteau de l’Antigone de Sophocle, en 1922, substitue au fond antique une réalité qui se rapproche de notre temps et de notre sensibilité: la diégèse originelle a subi une modification de niveau social. Une Antigone, plus actuelle, mais toujours née pour partager l’amour, et non la haine 25 , met en évidence la liberté d’interprétation de l’intransigeance des lois écrites par les hommes, pour défendre "la règle des immortels, ces lois qui ne sont pas écrites et que rien n’efface" 26 . Proche de la légende, elle affirme son audace par ses paroles et dénonce un monde nouveau privé de signification, en incarnant la révolte de l’anarchiste qui a désobéi à ses maîtres 27 pour donner un sens à sa vie. Là encore, l’affirmation d’une individualité, d’une volonté intérieure au milieu d’un ensemble d’intérêts déterminés par d’autres règles culturelles reste en symbiose avec le mythe du point de vue social et moral. Il en va de même pour l’Antigone d’Anouilh, autre réécriture de la tragédie de Sophocle, qui, représentée à Paris pendant les derniers mois de l’Occupation, est un exemple nouveau d’intertextualité: les invariants du mythe se conforment à un décor social modifié. La transposition moderne régie par l’anachronisme -comme dans le Roman de Thèbes- s’impose dans le vocabulaire et le décor -cirés noirs, cigarettes, vêtements de soirée, etc.- qui sont le reflet de l’actualité de la France occupée. En raison du climat social et en dépit des récusations d’Anouilh, le dévouement et le renoncement à soi-même d’une Antigone, qui est là "pour dire non et pour mourir" 28 , firent d’elle le porte-drapeau des résistants, face à la tyrannie de Créon, devenu porte-parole des pétainistes. Leur confrontation, mettant en jeu la légitimité de l’intransigeance et l’adéquation des actions particulières, est l’écho d’un défi social qui fait sens dans une réalité façonnée conformément au contexte et qui se définit dans le

  • 23 La Thébaïde , op. cit., I, 6.

  • 24 Ibid., V,4.

  • 25 Cocteau, J. (1948), Antigone, Gallimard, Paris, p. 21.

  • 26 Ibid., p. 19.

  • 27 Ibid., p. 27.

  • 28 Anouilh, op. cit., p. 88.

33

ton pessimiste du refus d’Antigone – "Tant pis pour vous. Moi, je n’ai pas dit “oui”! Vous pouvez seulement me faire mourir parce que vous avez dit “oui”" 29 . Cette déclaration de principe d’Antigone, concernant la réalité individuelle autant que la conscience de l’intérêt général de ce temps, illustre, en même temps qu’un drame social, le désaccord profond d’Antigone à l’égard d’une organisation de la société qui détermine son destin. C’est Henry Bauchau qui, le dernier, a “complété” cette définition en arborescence du personnage d’Antigone, dont la modernisation littéraire atteint sa dernière étape, dans laquelle le lecteur retrouve, renouvelé, le leitmotiv d’Antigone: "Ce n’est pas pour haïr que je suis née, c’est pour aimer que je me suis autrefois enfuie sur la route et que j’ai suivi Oedipe jusqu’au lieu de sa clairvoyance" 30 . La réécriture du mythe faite à la première personne donne à l’épreuve d’Antigone, avec un sentiment d’étrangeté, une dimension psychologique plus profonde, plus féminine. Lorsqu’elle demande la raison de la haine de Créon, on lui répond simplement: "Parce que tu es une femme". C’est en tant que fille d’Oedipe, mais surtout en tant que femme, que l’Antigone de Bauchau assume sa résistance au sein d’une société hostile, qu’elle s’oppose à l’injustice de Créon, dans l’intime certitude que pour les morts "il existe une autre loi inscrite dans le corps des femmes" 31 . Dès lors, son cri de révolte lève l’étendard des revendications féminines: "c’est le non de toutes les femmes que je prononce, que je hurle (…). Ce non vient de plus loin que moi, c’est la plainte, ou l’appel qui vient des ténèbres et des plus audacieuses lumières de l’histoire des femmes" 32 . Cette intériorisation du personnage d’Antigone, investie de traits féministes, peut s’inscrire dans le déploiement d’une cohésion interne signifiante que recélait déjà notre premier jalon, le Roman de Thèbes, qui donnait une coloration particulière au rôle de la femme. En quelque sorte, la boucle est bouclée par ce dernier pan romanesque écrit au seuil du XXI e siècle: il semble avoir répondu au souhait du clerc du XII e en rejoignant son intention et sa démarche qui procédait d’un “projet romanesque" 33 , ne serait-ce que par cette ultime transformation générique -du théâtre au roman- qui, opérée par Bauchau, complète une mosaïque textuelle, composée d’éléments disparates, mais

  • 29 Ibid., p. 84.

  • 30 Bauchau, H. (1997), Antigone, Actes Sud, Arles, p. 79.

  • 31 Ibid., p. 315.

  • 32 Ibid., p. 318.

  • 33 Aimé Petit, op., cit., p. 442.

34

toujours ordonnés d’une manière censée conforme au caractère originel d’Antigone. Présent au départ, on le retrouve à l’arrivée de ce survol… Et pour autant que “toutes les versions appartiennent au mythe 34 ”, du point de vue purement littéraire, le personnage d’Antigone, dans ses différentes représentations, met en lumière la dimension authentique de cette parenté, celle du rapport de l’écriture au temps, celle du lien profondément intime entre le texte et la société, à travers l’immanence. C’est qu’en définitive, Antigone, âgée de plus de vingt-cinq siècles, par l’étroite combinaison scripturale de la singularité et de la coïncidence, aboutit toujours à la marque indélébile qui la rattache, à la fois, à sa source mythique et à un faisceau littéraire qui, sans cesse approvisionné, est loin d’être épuisé. L’auteur du Roman de Thèbes semble l’avoir bien vu, comme plus tard Anouilh: "Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout" 35 .

  • 34 Lévi-Strauss, C. (1958), Anthropologie structurale, Plon, Paris, p. 232.

  • 35 Anouilh, op. cit., p. 10.

35

Texto literario y ciencia. Un ejemplo del Roman de la Rose

Dulce Mª González Doreste* Universidad de La Laguna

El éxito y la pervivencia del Roman de la Rose no es comparable con el de ninguna otra obra de la literatura medieval francesa. La combinación perfecta entre “roman courtois” y enciclopedia filosófica que encierra satisface el gusto de la época y de la sociedad en que nace y el de las épocas venideras, que debatieron y se inspiraron en él para la creación de algunas de sus obras. La segunda parte del Roman de la Rose, escrita por Jean de Meun, convierte la alegoría amorosa de Guillaume de Lorris, su primer autor, en una «encyclopédie du monde, du savoir humain, de ses croyances et de ses rêves», como lo resume Michèle Gally 1 . Este carácter enciclopédico confiere a al texto una naturaleza erudita que el primero no contenía. Jean de Meun, hombre de amplia cultura clerical y de clara vocación pedagógica, combina en su texto elementos de la literatura profana, pues de algún modo, mantiene el mismo esquema narrativo y muchos de los personajes creados por su antecesor, con una serie de cuestiones filosóficas, morales y científicas que hasta ese momento no son propias de una literatura escrita en lengua vulgar, sino de una tradición docta latina 2 . Ello hace que el texto esté plagado de citas y alusiones a otros autores de la tradición latina y de alusiones a los grandes mitos clásicos de la antigüedad 3 , que sirven para mostrar de forma clara y comprensible ideas, conceptos abstractos y fenómenos del mundo contemporáneo. Así, por ejemplo, las repetidas alusiones al mito de la edad de oro desvelan la preocupación de nuestro autor por el pretendido deterioro social de su época, mediante un discurso crítico que pone en evidencia una filosofía acorde con las tesis de la

* Miembro del grupo de investigación ICOROSE que lleva a cabo el proyecto La iconografía del Roman de la Rose, testimonio de un espacio cultural europeo en la edad media (HUM2004-3007/FILO).

  • 1 Gally. M. (1995), L'inscription du regard (avec M.Jourde), Editions de l'ENS, p. 31.

  • 2 Regalado, N. F. (1981), «’Des contraires choses’: la fonction poétique de la citation et des exempla dans

le Roman de la Rose», Littérature 41, pp

..

62-81 (p. 62-63)

  • 3 Según Nancy Regalado : « Jean de Meun, par contre, cite plus de 80 fois les auteurs et les écrits de la

tradition latine, et son Roman comprend une soixantaine d’exempla de la tradition antique. Jean de Meun cit 44 noms d’auteurs, sans compter les nombreuses références à l’écriture, la letre et l’histoire. 53 citations apparaissent avec une traduction directe d’un passage bref, une ‘sentence esprovee et ferme». Ibidem, p. 64.

36

filosofía naturalista y racionalista 4 . En otras ocasiones los exempla tomados de la antigüedad clásica, como es el caso de Dido, Fílide Enone y Eneas, prueban en apariencia la infidelidad y la inconstancia del hombre en el amor. Si bien, más tarde se verá que en realidad servirán de pretexto para que el personaje de la Vieja desarrolle un discurso que podría interpretarse como un verdadero catecismo del arte del erotismo y una parodia burlesca de los preceptos de los mandamientos del dios Amor, transcritos por Guillaume de Lorris, y, por tanto, un ataque contundente a los valores corteses 5 . Jean de Meun hace una lectura muy selectiva de los mitos destacando tan sólo los aspectos esenciales del mismo para que su recepción sea clara y unívoca y dejando a su lector la tarea de su interpretación alegórica. En ocasiones un mismo mito es evocado en varias ocasiones cumpliendo en cada caso funciones ilustrativas y narrativas diferentes. Es el caso del mito de Venus y Marte, sorprendidos en flagrante adulterio por Vulcano, al que prestaré especial atención en este trabajo. La primera vez que es evocado, Jean de Meun lo introduce en el discurso que la Vieja dirige a Buen Recibimiento. En medio de una serie de advertencias a las muchachas sobre el comportamiento que deben tener con los hombres, el personaje les recomienda aparentar celos para dejar creer a su hombre que lo aman con locura. Más celosas deben mostrarse, dice, que el propio Vulcano, introduciendo así por primera vez la narración del mito en su versión más simplificada y fragmentada (vv. 13810-13838) 6 . Se limita a contar cómo Vulcano, después de espiarlos largamente, sorprendió a su esposa yaciendo con Marte en su propia cama y cómo, preso de la furia de los celos, echó sobre ellos una red de acero mientras hacían el amor. Cuando estaban así, atrapados e indefensos, llamó a los otros dioses del Olimpo para que se divirtieran contemplándolos en tan embarazosa circunstancia. Vulcano, según el narrador, no debía estar muy cuerdo o poco debía conocer de la naturaleza de las mujeres si pensaba que sólo él podía gozar de su mujer. Los dioses allí congregados alabaron largamente la belleza de Venus, que, irritada contra su marido, lloraba desconsoladamente su vergüenza. Una primera enseñanza se desprende del relato: la justificación del adulterio

  • 4 Me permito remitir a nuestro artículo : González Doreste, Dulce Mª y Plaza Picón, Francisca del Mar, (2005) «La inserción y la función del mito de la edad de oro en algunos textos medievales y clásicos», Anales de Filología Francesa 13, Universidad de Murcia, pp. 147-161.

  • 5 Esta tesis está desarrollada en nuestro trabajo «Amores trágicos y espacios míticos», expuesto en el Congreso Internacional Topografías extranjeras y exóticas del amor en la literatura Francesa, celebrado en la Universidad de València el 23 y 24 de noviembre de2006 y que actualmente está en prensa.

  • 6 Seguimos la edición de Lecoy (1966- 1970). Ver Guillaume de Lorris, Jean de Meun Le Roman de la Rose, publié par F. Lecoy. París. Honoré Champion, (3 volúmenes).

37

de Venus por la imposibilidad de amar a su marido a causa de su terrible fealdad y a la negrura de su piel, provocada por su trabajo en la fragua. De esta manera, entronca Jean de Meun con la doctrina cortés, permisiva con el adulterio femenino cuando la mujer ha sido sometida al matrimonio con un viejo celoso o un hombre vil. La literatura nos ofrece sobrados testimonios, baste con recordar el argumento de algunos Lais de Marie de France o algunos textos de Christine de Pizan, por solo citar dos autoras medievales, entre otros muchos, que se hacen eco de la injusticia y la desgracia de las mujeres que eran obligadas a contraer matrimonio con alguien al que no amaban, así como de las indeseables consecuencias que, en muchos casos, ello reportaba. El relato del adulterio de Venus debía ser bien conocido por el público de la época, porque, como comenta Nancy Regalado 7 , Jean de Meun comienza la historia por el final y sólo se refiere al episodio señalado, el adulterio de Venus, una de las muchas anécdotas de la complicada biografía del dios herrero. Más tarde, en el mismo discurso (vv. 14129-14156) la Vieja vuelve a recurrir al mito al referirse a la fuerza arrolladora de la pasión que la naturaleza ha puesto en el corazón de los hombres. Apetito, dice, que la ley pretende refrenar absurdamente con el matrimonio, imponiendo la fidelidad a los cónyuges. Por esta razón debe ser Venus absuelta. Además, después de ser sorprendidos en tal embarazosa situación, cuenta, los dioses que acudieron a contemplar a Venus y a Marte mientras se amaban, hubiesen querido estar en el lugar de éste, que fue envidiado por todos. Con sus enfurecidos celos, Vulcano sólo consiguió hacer mayor su afrenta, pues la infidelidad de la que fue víctima fue por todos conocidas y la pareja, al saber que los dioses estaban al corriente de sus amoríos ya no se escondieron más para hacer lo que antes a ocultas hacían y nunca más sintieron vergüenza. Más hubiera ganado si hubiese fingido ignorarlo, así al menos hubiera podido conseguir que Venus, a quien tanto amaba, siguieran tratándolo con buenos modos. La lección es clara: el hombre que, movido por los celos, emplea trucos y artimañas para descubrir a su mujer, nunca volverá a recuperar su amor. La enfermedad de los celos es la peor que puede atacar al hombre: «Trop es fos maus que jalousie, / qui les jalous art et soussie» (vv. 14167-8). La tercera alusión al mito la encontramos en la confesión de Natura a Genio,

7 Op.cit. p. 66

38

quien escucha pacientemente un largo discurso de alrededor de tres mil versos, a lo largo del cual se expone toda una serie de teorías filosóficas y científicas referidas al debate medieval entre determinismo y libre albedrío, al ordenamiento del cosmos, a la explicación de ciertos fenómenos naturales, etc. La historia de Marte y de Venus va a dar lugar al desarrollo de la teoría científica sobre las propiedades de los espejos. Para explicar el fenómeno del arco iris, Jean de Meun, por medio de Natura, acude a Aristóteles, que, según dice, fue el primero en descubrir su naturaleza. Si bien, aquellos que no sólo quieran conocer las causas de este fenómeno natural, sino todo lo que concierne a los elementos, deben «au livre des Regarz prover» (v.18013), siempre y cuando tengan nociones de geometría, ciencia indispensable para entender el tratado escrito por el sabio árabe Alhacén 8 . Sólo de esta forma se podrán conocer las propiedades de los espejos, cuyo poder es tan grande que pueden agrandar los más minúsculos o lejanos objetos, pudiéndose así distinguir perfectamente algo que en la realidad está muy distante. La prueba es que si Marte y Venus hubieran dispuesto de un espejo de tales propiedades no hubieran podido ser atrapados por Vulcano, pues gracias a tales cristales hubieran podido distinguir la imperceptible red tejida por el herrero con hilos tan finos como telas de araña y cortar sus lazos con una afilada espada. O incluso, al verlo venir desde la lejanía, provisto de tal ingenioso artilugio, hubieran podido cambiar de lugar y evitar ser sorprendidos. El mito introduce así una teoría científica que será largamente desarrollada en los versos siguientes, en los que, por medio de Natura, Jean de Meun resumirá las teorías ópticas de su tiempo y los engaños a los que la vista y la imaginación hacen sufrir al ser humano. Además de acercar y agrandar los objetos, los espejos pueden producir el efecto contrario, es decir, dar la impresión de que algo grande y cercano parezca pequeño y lejano. Otros muestran las cosas tal como son, pero si, en determinada posición, reciben los rayos del sol pueden quemar todo lo que se encuentre a su alrededor. Hay también algunos que deforman las imágenes, alargándolas, invirtiéndolas, etc. o que las multiplican pudiendo mostrar un rostro con cuatro ojos y, en ocasiones, deformar de tal forma la realidad que hagan aparecer visiones fantásticas o fantasmagóricas. Las fuentes de Jean de Meun, citadas por él mismo, son Aristóteles y el egipcio Alhazén, autores que, al parecer, consultó directamente, como prueba la cita del

8 Físico egipcio (965-1038) nacido en Basora, autor de un tratato de óptica.

39

repetido ejemplo puesto por Aristóteles para demostrar algunas de las propiedades y de las ilusiones que pueden crear los espejos. Se refiere al caso del hombre que a causa de una enfermedad que debilitaba su vista y a la poca nitidez de la atmósfera creyó ver pasearse ante sí, por el aire, su propia imagen:

Aristotes neïs tesmoigne, Qui bien sot de ceste besoigne, Car toute sciance avoit chiere :

Us hom, ce dit, malades iere, Si li avoit la maladie sa veüe mout afoiblie, Et li airs iert occurs et troubles, Et dit que par ces resons doubles Vit il en l’air, de place en place, Aller par devant soi sa face (vv. 18167-18176)

(El propio Aristóteles, gran conocedor de esta materia porque amaba todas las ciencias, asegura que un hombre que se hallaba enfermo de una enfermedad que había debilitado su vista, lo veía todo oscuro y turbio, y afirma que con estas imágenes desdobladas llegó a ver pasearse ante sí, por el aire, su propio rostro) 9

En su estudio titulado Le miroir, naissance d’un genre littéraire, Einar Már Jónsson 10 aduce que el mismo ejemplo ya había sido citado por Hélinand de Froimont en el libro IV de su Chronique, de principios del siglo XIII, a propósito de la explicación del fenómeno del arco iris. Hélinand traduce directamente párrafos completos de la obra de Séneca Questions naturelles, que explican los fenómenos atmosféricos a partir de la acción de los rayos visuales y los espejos. Esta teoría había sido superada en el siglo XIII por el tratado de Alhazen 11 , escrito en el siglo XI, donde demostró que la visión es la consecuencia directa de los rayos luminosos. Jean de Meun, que conocía también las teorías del sabio árabe, se cuida de mencionar en el relato del ejemplo aristotélico las referencias a los rayos visuales y, según constata Jónsson, en la exposición de las propiedades de los espejos, nuestro autor mezcla referencias y elementos modernos con otros herederos de la tradición científica de Séneca. Si bien, continúa, las referencias a los espejos en el Roman de la Rose como instrumentos de visión indirecta, que permiten ver lo que de otro modo no sería visible, «sont de caractère romanesque ou fantastique, ce qui indique évidemment une tradition purement

9 Guillaume de Lorris, Jean de Meun (1986), El libro de la Rosa. Traducción de Carlos Alvar y Julián Muela. Ediciones Siruela, Madrid, pp. 334. 10 Jónsson, E. M. (1995), Le miroir, naissance d’un genre littéraire Paris, Les Belles Lettres, pp. 134-8. 11 En su tratado De aspectibus, Alhazen desarrolla una ciencia de la luz (la perspectiva) basada en la difusión esférica de la lux. Estas teorías tendrán una gran acogida en la edad media y estuvieron durante largo tiempo en vigor.

40

littéraire plutôt qu’une quelconque expérimentation scientifique» 12 . Cuestión a la que Jean de Meun parece darle toda la razón cuando al final de la exposición de Natura sobre las propiedades y la naturaleza de los espejos, ésta concluye así:

Ce ne desploieré je mie, N’il nou reconvient ores pas, Ainceis les tés et les trespas Avec les choses devant dites, Qui ja n’ierent par moi descrites ; Car trop i ra longue matire, Et si seroit grief chose a dire Et mout seroit fort a l’antandre, S’il iert qui le seüst aprandre A genz lais especiaument, Qui nou diroit generaument. Si ne porroient il pas croire Que la chose fust ainsint voire, Des mirouers meesmement. Qui tant euvrent diversement, Se par estrumenz nou veoient, Se clers livrer les leur voloient, Qui seüsent par demonstrance Ceste merveilleuse sciance (vv. 18238-18256)

(No explicaré esto ahora ni es conveniente hacerlo. Antes bien me callaré y las dejaré junto a las cosas ya dichas que tampoco describí. Sería materia demasiada prolija, difícil de explicar y de comprender a los profanos, aun cuando hubiera quien lograse desarrollarla, hablando sólo

en términos generales. Ellos no podrían aceptar que fueran ciertos los variados fenómenos de los espejos, a no ser que los vieran en la práctica con instrumentos, o que el clérigo experto se

los

aclarase

mediante demostraciones) 13

Se refiere nuestro autor cuando habla de las cosas ya dichas pero no descritas a que en los versos anteriores Natura se ha negado a esbozar una clasificación de los espejos a partir de sus distintas características, a extenderse en explicar cómo se reflejan en ellos los rayos, o a describir sus ángulos, o a intentar hacer comprender porqué los espejos devuelven las imágenes distorsionadas. Pues todo eso, dice, es materia de otros libros escritos ya hace tiempo: «(Tout est ailleurs escrit an livre)» (v.18222). Así pues, tiene razón Michèle Gally cuando dice que en realidad Jean de Meun se ha contentado en estos versos a exponer las trampas y perversiones de la vista, más que a explicar sus mecanismos. Desde una perspectiva del Roman de la Rose en la que la obra en su totalidad «joue sans cesse à se perdre et à nous perdre dans tous les effets de réfraction et tous les miroirs de l’univers» 14 , Jean de Meun, cuando desarrolla las tesis

  • 12 Op. cit. p. 135

  • 13 Traducción de Carlos Alvar y Julián Muela, op. cit. p. 336.

  • 14 Op. cit. p. 14.

41

de la óptica y las trampas engañosas de los espejos «se chargera de dresser la liste des erreurs de la vue que Guillaume de Lorris aura éprouvées. Ainsi se défera-t-on peut-être d’Oiseuse, la vaine, la futile, et elle de l’emprise de l’image réfléchie et de ses représentations pour accéder à l’acte : cueillir le bouton de rose» 15 . En todo caso, y volviendo a mi propósito inicial, Jean de Meun se ha valido de un mito conocido por sus contemporáneos en tres ocasiones y con tres objetivos diferentes:

denunciar la costumbre de su época de imponer a las muchachas un matrimonio de conveniencia y las consecuencias nefastas que ello puede acarrear, la crítica a una moral que pretende refrenar con el matrimonio la sexualidad inherente a todo ser humano y la divulgación de unas teorías científicas en voga en el contexto intelectual de su época. El éxito y la difusión del Roman de la Rose llegó, como así se ha dicho hasta finales del siglo XV y principios del XVI, prueba de ello es la enormidad de manuscritos, alrededor de 300, que conservan la obra. A este éxito contribuyeron sin duda las iluminaciones de muchos de los manuscritos que lo difundieron. El estudio de estos motivos iconográficos, en su relación con el texto que ilustran, abre nuevas perspectivas en estudio de las obras medievales y puede cambiar el punto de vista del estudioso o el lector moderno sobre la cultura medieval, haciéndole ver que la importancia que juega la imagen en nuestra sociedad tiene una historia y que la cultura visual contemporánea tiene sus raíces en la época medieval. Los ilustradores de los manuscritos que hemos podido consultar no han prestado demasiado interés a esta historia, a juzgar por el número de veces que en ellos ha sido representada. De 28 manuscritos 16 , profusamente iluminados, todos de finales del siglo XIV y del XV, tan sólo 7 representan este y las representaciones difieren entre sí, si bien todas se encuentran en la primera evocación que se hace del mito del adulterio de Venus y Marte. Así en el manuscrito Douce 195 (f. 99r) se puede ver a la pareja de dioses, vestidos y acostados en una cama sobre un cobertor rojo. Sus manos están entrelazadas y la pierna del hombre reposa sobre la de la mujer. A los pies de la cama, un hombre (Vulcano), tocado con un caperuzón negro, tiende una especie de nudo deslizante con dos lazadas. La rúbrica que se encuentra al pie de la miniatura solo hace alusión a la

  • 15 Ibidem, p. 15.

  • 16 Douce 195; Morgan 948; BNF fr 1563; Montpellier H 425; BNF fr. 12596; BNF fr. 380; Grenoble BM 608; Lyon PA 25; Genève, BC 178; Mazarine, 3874; Augsburg cod I 42º 3; Philadelphie Collins 45-65-3.

Musée des Beaux Arts de Philadelphie, BNF fr. 798, Arsenal fr. 5209 ; Harley 4425 ; BNF fr. 418 ; BNF fr. 1570 ; Phillips 4357 (olim Hatvany) ; Selden Supra 57 ; BNF fr. 24392; Sainte Geneviève 1126, NKS 63; Beinecke 418; Douce 332; BNF fr. 12595; Egerton 1069.

42

pareja de enamorados: «l’ystoire de mars et venus», encabezando el primer verso del relato del mito.

pareja de enamorados: «l’ystoire de mars et venus», encabezando el primer verso del relato del mito.

Douce 195 (f. 99r)

Tampoco se encuentra la presencia de los dioses convocados por Vulcano en la miniatura que se encuentra en el manuscrito de Sainte-Geneviève 1126 (f. 130r), ni tan siquiera éste. Tan sólo está representada la pareja en la cama, tapados hasta los hombros desnudos y no se advierte tampoco la red que debía envolverlos. Es la rúbrica que la acompaña la que resume y da sentido a la escena: «Vesci comment mars et Venus/furent pris ou lit des las/ que vulcanus y ot mes». La escena es similar en la ilustración del manuscrito BNF fr. 1563 (f. 92b), de trazos más borrosos e imprecisos, con la excepción de la presencia de Vulcano a los pies de la cama que tiende sus brazos hacia la pareja. La rúbrica incide en el descubrimiento del adulterio por parte del herrero. En el manuscrito de Lyon PA 25 (f. 108r), la escena se repite, pero en esta ocasión Vulcano lleva en su mano una especie tela doblada en forma de lazada. La rúbrica es especialmente explícita y resume con claridad la situación: «Comment vulcanus trouva/ sa femme et moult fou la lia/dun laz avec mars se me semble/ quand couchiez les trouva ensemble». La misma incredulidad expresa la rúbrica que acompaña la ilustración en el manuscrito de Harley 4425 (f. 122v) «Comment vulcanus espia/ la femme et moult fort la lia/duna lacz avec mars ce me semble/quant couchiez les trouva ensemble». En la imagen, Marte rodea con su brazo los hombros desnudos de la diosa y sus pies sobresalen del cobertor, desnudos y atados por una cuerda que mantiene Vulcano. Estas miniaturas, como se ha podido advertir, ponen en evidencia el hecho del adulterio y la reacción del celoso marido al descubrirlos. En ellas se ha concedido el protagonismo a la pareja de enamorados y, no siempre, al marido engañado. Otras dos miniaturas de nuestra selección de manuscritos han querido también representar la cohorte de dioses invitados a observar la escena. Así, en el manuscrito Morgan 948 (f. 135r), unos sorprendidos Marte y Venus contemplan con estupor cómo tres mujeres les observan y señalan mientras ellos yacen en una hermosa cama de baldaquín rojo y el furibundo Vulcano, martillo en mano, clavetea en el costado derecho de la cama una especie de lazos metálicos. La pareja está desnuda, cubierta hasta el pecho por un cobertor,

43

también rojo. Prueba de ello es la armadura y el yelmo del dios de la guerra que penden de la pared.

también rojo. Prueba de ello es la armadura y el yelmo del di os de la

Morgan 948 (f. 135r)

Lo más curioso de la miniatura que se encuentra en el manuscrito BNF fr. 24392 (f. 145v) es que la pareja está acostada sobre el lecho, vestidos, y Venus sostiene con su mano izquierda, uno de sus atributos, la tea ardiente, símbolo de la pasión que consume a los amantes. Marte levanta su brazo izquierdo intentando frenar la cólera de Vulcano que cubre con su red las piernas de la pareja. Mientras, una dama, vestida de verde y tocada con un sombrero dorado, contempla la escena y señala a la pareja con su mano derecha. La rúbrica explica la imagen, aunque ésta ya es por si misma bastante elocuente: «Cy parle comme mars et/ venus furent pris ensemble ou/ lit par les las que vulcanus y avoit mis».

también rojo. Prueba de ello es la armadura y el yelmo del di os de la

BNF fr 24392 (f. 145v)

44

Así pues de las tres evocaciones del mito y de sus funciones tan sólo una es recogida en algunos manuscritos. Otros simplemente la omiten, quizá porque la historia es demasiado conocida y las conclusiones son evidentes o porque, en el caso de la teoría científica, como el mismo Jean de Meun sugiere, la dificultad y la complejidad de las explicaciones y demostraciones es tal que sólo puede referirse a los aspectos más simples y no entrar en detalles que un simple profano no podría entender ni él explicarle. Tanto más puede suceder esto en el caso de la representación iconográfica. Para concluir, unas breves palabras que resumen la intención de este trabajo. Jean de Meun no dice todo lo que sabe, pero lo insinúa. Sabe que su obra, escrita en francés, se dirige a un público muy diferente y cumple también una misión totalmente distinta de las obras y tratados científicos, escritos en latín, e inscritos en una tradición erudita latina. Sin embargo, la multitud de citas, de referencias a la autoridades, los exempla tomados de la mitología antigua o bíblica, etc., su esfuerzo por mostrar un pensamiento ordenado y coherente, reflejan la vasta formación clerical del autor, su voluntad de difundir un pensamiento contrario a las doctrinas hipócritas y anticuadas de la cortesía, la vuelta a una filosofía naturalista en la que el deseo es el motor de la creación (como así se ve también en las ilustraciones), y sobre todo, y el clima intelectual y cultural de su época. Y todo ello, como dice Armand Strubel, como «exemple d’utilisation du savoir comme matériau littéraire» 17 .

17 Strubel, A. (1984) , Le Roman de la Rose, Paris, PUF, p. 86

45

Los proverbios en La Descrissions des relegions de Huon Le Roi de Cambrai.

M. Gloria RÍOS GUARDIOLA Universidad de Murcia

El uso de los proverbios es muy común en la literatura francesa de los siglos XII al XV. Gracias a la sociedad medieval que habla la lengua vulgar nos han llegado múltiples manuscritos de proverbios en francés antiguo. Los textos son recopilados por clérigos pero domina la inspiración popular. El francés de los siglos XII y XIII emplea con frecuencia la palabra respit et reprovier (Le Roux de Lincy 1859: VII), hasta que el proverbium latino prevaleció por completo. La palabra proverbe aparece por primera vez en francés a finales del siglo XII en las fábulas de Marie de France (Maurice Maloux 1990: VIII). La Edad Media poseyó un corpus de proverbios considerable: sólo en lengua francesa y en un periodo de apenas dos siglos, Joseph Morawski (1925: 98-99) editó 2.500 y su lista no era exhaustiva. Podemos contar con una treintena de colecciones manuscritas copiadas entre el S.XIII y principios del XV. Se trata, pues, de un hecho de cultura particularmente notable. En este contexto, situamos La Descrissions des relegions, composición de Huon Le Roi de Cambrai, autor picardo del S.XIII. En este poema de 238 versos el autor realiza una revisión irónica de las principales órdenes monásticas de su época:

premonstratenses (estrofa III), cistercienses (estr. IV), orden de S.Víctor (estr. V), orden de Arrouaise (estr. VI), trinitarios (estr.VII), jacobinos (estr.VIII), cartujos (estr. IX), franciscanos (estr. X), agustinos (estr.XI) y orden de Grammont (estr.XV). El autor manifiesta su determinación a formar parte de una de ellas para salvar su alma. Con este pretexto, analiza las ventajas e inconvenientes de dichas órdenes, mostrando su vena satírica. Este poema se estructura en 19 estrofas de doce versos, al final de las cuales se expone un proverbio o una locución proverbial 1 que sirve al poeta para hacer valer su

1 Estrofas VII y VIII: Ains c'on m'apiaut Frere a l'asnon / Ara mont pleü et venté. (“Antes de que se me apellide el Hermano del burrito, el mundo habrá gozado y disfrutado”: v.83-84); Et j'ai si grant fiance en lui /Que s'a de moi bien pensé hui /Einsi fera il mieus demain. (“Y tengo gran confianza en él de modo que si ha pensado bien hoy en mí, mejor lo hará mañana.”: v.94-96).

46

lección moral. De los diecisiete proverbios propiamente dichos, catorce aparecen formulados de este modo o un poco modificados en los Proverbes rurauz et vulgauz (Ulrich 1902a:

XXIV, 1-35) en primer lugar los de las estrofas X y IV, a continuación los de las estrofas I, II, III, V, VI, IX, XI, XIII, XV, XVI, XVII, XIX. Estos doce últimos proverbios aparecen en el mismo orden que en el poema de Le Roi de Cambrai, lo que hace suponer, en opinión de Arthur Langfors (1925: XIII), autor de la edición que manejamos, que La Descrissions des relegions sirvió como referencia al redactor de Proverbes rurauz et vulgauz, libro del que se sirvió Le Roux de Lincy (1859) para redactar su libro de proverbios. Para facilitar la comprensión de los que aparecen en el poema, Arthur Langfors (1925: XIII-XIV) propone recurrir al libro de Joseph Morawski (1925) en el que recopila proverbios franceses anteriores al S.XV, a la colección compilada por Jehan Mielot y editada por Jean Ulrich (1902b: XXIV, 191-199), a la edición de Adolf Tobler (1895) 2 y a los Anciens proverbes français que Ernest Langlois (1899: XL, 569-601) extrajo de un manuscrito del S.XV (Vaticano, Regina, 1.429); también añadimos a esta relación la recopilación que realiza Pierre-Marie Quitard (1860) –Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial. Con dicho fin, en el análisis de los proverbios presentes en La Descrissions des relegions mencionaremos en cuáles de estas obras aparecen. Podemos considerar que los proverbios se encuentran entre las llamadas “formas simples” (Jauss 1970: 40-43) según la morfología de André Jolles o, en una formulación ya aplicada a la Edad Media, dentro de los pequeños géneros del Exemplaire o discours exemplaire. Las formas narrativas aparecen en la Edad Media por primera vez, y la mayor parte del tiempo, como géneros literarios de este discours exemplaire; y trasmiten una verdad religiosa o una moral profana, estando en principio constituidas por componentes de la comunicación, con referencia a las expectativas de los destinatarios, de la transmisión de un saber bajo diferentes modi dicendi. Es importante analizar el sistema comunicativo característico de las llamadas “formas simples”, ya que estas, según Hans Robert Jauss (1970: 40), no son el producto de la elección consciente de un poeta, sino que “se producen en el lenguaje”.

2 Proverbes au vilain: Composición con una serie de estrofas de seis versos que terminan con un proverbio popular. Es la única obra de su tiempo, según Paul Zumthor (1954: 183), que habla con simpatía de los campesinos y de su miseria, teniendo por ello gran éxito y siendo con frecuencia imitada.

47

La gran ventaja de la teoría de las formas simples reside en el hecho de que permite explicar “el horizonte de lo vivido”, en donde están presentes la visión de la realidad y la experiencia del mundo (la vida cotidiana, la experiencia religiosa, la

ciencia, el juego, la imaginación,

).

Son a menudo definidos como fórmulas elípticas

... generalmente llenas de imágenes y en sentido figurado que expresan una verdad moral, un hecho de experiencia o un consejo de sabiduría práctica y popular común a todo un grupo social, bien nos aconsejan sobre cómo actuar en una determinada situación o bien evalúan una situación ya acaecida desde esta perspectiva. El tono de estos es con frecuencia irónico. Se parte, pues, de un saber cultural de fuerte raigambre popular “empruntés aux laboureurs et au vulgaire” (Le Roux de Lincy 1859: p. XXVIII) y de un “estilo proverbial” atemporal (estilo que fue utilizado a título ornamental en gran parte de las obras en lengua vulgar, sobre todo a partir del S.XII, y especialmente en el exordio o en la conclusión). Se trata de la experiencia y sabiduría común a una colectividad, de una experiencia compartida por el autor y por el receptor. Por ello, los proverbios se encuentran muy cercanos a la manera de pensar y actuar de los ciudadanos de cada cultura, sirviéndose de estos para expresar sus conocimientos de la vida y del hombre. La experiencia del curso de las cosas (la costume) es imprescindible y necesaria, por eso, la sabiduría del proverbio, en la formulación de Jakob Grimm, “no es el producto de la observación solitaria, ya que en él brota como una chispa una verdad experimentada desde hace mucho tiempo” 3 , conduciendo, además, a la comprensión retrospectiva del inevitable desarrollo de las cosas. Todos los proverbios tienen en común un tipo de contenido: sus afirmaciones se pueden generalizar ya que todos expresan una lógica de juicio, una lógica de acción y con frecuencia una lógica moral ya que es acorde al sistema de valores dominantes de la sociedad; se refiere al funcionamiento humano y a elementos, parcelas, dominios del saber relevantes para ese funcionamiento. Sin embargo, los elementos y referentes inmediatos de las expresiones, con mucha frecuencia no son humanos o no se refieren a situaciones concretas. Pongamos como ejemplo los proverbios de las estrofas I, V, VI, IX y X, en las que aparecen animales:

3 Citado en Jauss, H.R., 1970: 46.

48

Tant grate chievre que mal gist. (v.12) 4

La cabra es uno de los animales que aparecen con frecuencia en los proverbios, ya que forma parte de la vida doméstica. Este proverbio es del gusto de los autores medievales que lo utilizan a menudo en sus obras.

Mais li hom norrist tel chael Qui puis menjue sa courroie. (v.59-60) 5

El perro es el animal más popular en los proverbios; su aparición posee numerosos matices: desde su dependencia del amo (extensible a las relaciones humanas), su mordedura como amenaza (caso que vemos reflejado en estos versos que hacen referencia a la gula), su egoísmo glotón que representa la dureza de la lucha por la

ganancia, ...

Este proverbio nos recuerda por su sentido a este otro: “Cría cuervos que te

sacarán los ojos”.

Bien set li chas quel barbe il leche.

La ou chat n'a, souris revele.

(v.120) 7

(v.72) 6

El gato es, con el perro, el animal familiar de este entorno doméstico. La imagen

  • 4 Tant gratte chèvre que mal gît. Según Maurice Maloux (1990: 573) expresa el abuso que se comete. Sin embargo, Dictionnaire de proverbes et dictons propone otro sentido: “A fuerza de buscar su comodidad, uno acaba por encontrarse en una situación desagradable. En el mismo diccionario se menciona también que, según Fleury de Bellingen (1656), este proverbio tiene su origen en un viejo cuento en el que una cabra, al escarbar la tierra encuentra un cuchillo con el que después fue degollada para un sacrificio. Este proverbio aparece en Roman de Renart (v.5, 150) S.XIII. (Montreynaud, F. y VVAA., 1989: 49). Pierre- Marie Quitard menciona que también aparece en Vie de saint Honorat y significa que hay que saber contentarse con la situación que se tiene porque aspirando a una mejor condición se suele empeorar la que se tiene como la cabra del proverbio. También aparece en Le Roux, I, 164; Tobler, nº61; Langlois, nº 732; Prov.rur. et vulg., nº 144 ; Morawski, nº 2297.

  • 5 “Pero el hombre alimenta a tal perrito, que después devora su correa.” Le Roux, I, 171; Prov.rur. et vulg., nº 147 ; Morawski, nº 2312: Tel chael norrist on qui puis runge et menjue la couroie de son maistre y nº 2357: Tel estrille Fauvel qui puis le mort; Langlois, nº737: Tel chien nourrist on qui puis mangue les courroies de ses souliers.

  • 6 Antiguo proverbio del S.XIII. Significa que el astuto es siempre prudente. Es utilizado por Marie de France: Bien seitz chaz cui barbe il loiche (fol.20) (Le Roux de Lincy, 1859: 156). “Vigilancia” es la palabra empleada por Maurice Maloux para clasificar este proverbio (Maloux, M., 1990: 573). También aparece en: Le Roux, I, 156, II, 487; Tobler, nº4; Langlois, nº378; Prov.rur. et vulg., nº148; Morawski, nº264. Para Arthur Langfors (1925: XV) el significado no está claro ya que el gato no tiene costumbre de lamer otra barba sino la suya, en su opinión deberíamos pensar en la barba de su dueño que está sentado a la mesa, sabiendo por tanto dónde hay beneficio sin peligro.

  • 7 Là où le chat n’est, souris y revèle. Antiguo proverbio del S.XIII que indica la euforia despreocupada cuando uno ya no se siente vigilado o amenazado. También aparece en lengua criolla, baoulé, oubykh y es usado por los Judíos de Yemen (Montreynaud, F. y VVAA, 1989: 53). “Vigilancia” es la palabra empleada por Maurice Maloux (1990: p.573) para clasificar este proverbio. También aparece en Le Roux, I, 158; II, 487: Absent le chat les souris dansent (Mimes de Baïf, S.XVI); Tobler, nº209; Morawski nº1563; Prov.rur. et vulg., nº14: (L)ou chas n’est souris i revele; Langlois, nº 361: La ou chat n’est souris reveillent.

49

del gato aparece con frecuencia en proverbios por oposición al ratón, mostrando las relaciones de fuerza que rigen las sociedades humanas, y suele representar la astucia.

Ains que li chevaus fust perdus Feroit trop bon fermer l'estable.

(v.107-108) 8

El caballo puede aparecer con un valor peyorativo o bien como animal apreciado por su amo: tanto por el campesino, como por el señor o el soldado. Por ello, el proverbio de los versos 107 y 108 muestra que la pérdida del caballo representa una gran pérdida, y el significado concreto adecuado a este contexto hace referencia a la perdición del alma en pecado. En general expresa que puede ser demasiado tarde. Además de animales, encontramos objetos y personas que no tienen que ver con la situación concreta de las estrofas, del mismo modo que se relacionan actividades cotidianas, como el comercio –presente en el verso 204- o la relación con el dinero y los bienes:

Bons marchiez trait argent de bource. (v.204) 9

Su sentido sería equivalente al del proverbio: “Lo barato sale caro”.

Car qui lui pert d’autrui ne got.(v.132) 10 Besoing fait vielle troter.(v.180) 11 Plentés n’i a point de saveur.(v.192) 12

Presencia de metales como el oro:

Car n'est mie tout or qui luist. (v.156) 13

8 “Antes de que se perdiera el caballo, haríamos bien en cerrar el establo”: Il est trop tard pour fermer l’écurie quand le cheval s’est sauvé (Maloux, M., 1990: 572). También en: Le Roux, II, 161; Tobler, nº 49; Morawski, nºs 149, 151 y 1747; Prov.rur. et vulg., nº 149: Quan(t) li chevaux est emblez si ferme on l’estable; Langlois, nº 564: Quant le chevalest perdus si ferme l’estable. 9 “Lo barato saca dinero de bolsa.”: Le Roux, II, 492; Prov.rur. et vulg., nº154; Morawski, nº291; Langlois, nº 119. La Académie recoge en 1835: Il n’y a que les bons marchés qui ruinent y Montreynaud (1989: 113) recoge como variante antigua además de la que presentamos: Bon marché fait argent débourser (Adages français, XVIe siècle).

  • 10 Le Roux, II, 395; Morawski, nº1973; Prov.rur. et vulg., nº 150: Qui pert lui d’autrui ne goit; Langlois, nº 675: Qui ses mesmes perd d’autrui ne jouist. En opinión de Arthur Langfors (1925: XVII) este proverbio parece significar: Celui qui perd son propre avoir ne jouit pas de celui de son prochain.

  • 11 Nécessité fait trotter les vieilles (Dourdon, 1993: 322). Este proverbio aparece en Roman de Renart (v.4, 905) y en Trésor des Sentences de Meurier (S.XVI): Besoin fait vieille trotter/Et l’endormy réveiller. En Le Roux, II, 247, 486; Prov.rur. et vulg., nº 152; Morawski, nº 236; Langlois, nº 108. Hace referencia al hecho de que la necesidad da fuerzas incluso a quien no las tiene.

  • 12 “En la abundancia no hay sabor”: Morawski, nº 1644; Prov.rur. et vulg., nº 153: En trop grant plenté n’a point de saveur; Langlois, nº 550: planté n’assaveure.

50

Proverbio de origen latino presente en muchas lenguas y que hace referencia a la apariencia engañosa con un valor negativo.

El hombre también aparece en los proverbios en su representación universal:

Mais li hom norrist tel chael Qui puis menjue sa courroie. (v.59-60)

El sacerdote, representando al clero y a sus viciadas costumbres:

Ou prestres muert, lieus y a euvre. (v.144) 14

Es también frecuente la presencia de la mujer en los proverbios, normalmente desde una perspectiva misógina, así como el tema de la vejez que vemos representados en el proverbio del verso 180:

Car besoing fait vielle troter.

Elementos cotidianos como presentes en los siguientes versos:

la

comida y

el tema del tiempo también están

Car plus viennent jor que sauchiches. (v.216) 15 Mais li hom norrist tel chael Qui puis menjue sa courroie. (v.59-60)

Sensaciones físicas como el calor, el frío o los olores:

Teus se quide chaufer qui s’art.

(v.24) 16

  • 13 Traducción del proverbio latino Non omne quod nitet aurum est (Iribarren, J. M., 1996: 324). Otra variación que aparece en el S.XIII en Roman de Renart (v.27, 949): N’est pas tot or ice qui luist/Et tiex ne peut aidier qui nuist y en el S.XVI en Trésor des Sentences de Gabr. Meurier con otro verso más: N’est pas tout or ce qui reluist/ Ne farine ce qui blanchist (Le Roux, I, 81 y II), 493; Morawski, nº 1371; Tobler, nº229; Prov.rur. et vulg., nº 151: Il n’est pas ors quanques il reluist ; Langlois, nº 129 : Ce n’est pas or quanque reluit; Quitard, 1860: 326: Non es aurs tot cant que lutz (Amanieu des Escas).

  • 14 “Donde muere un sacerdote hay mucho que hacer”: Le Roux, I, 41: La ou un prestre meurt, Dieu y oevre; Langlois, nº 364: La ou prestre meurt lieux y a oeuvre; Morawski, nº 1027. Arthur Langfors (1925:

XVII) considera que el verdadero sentido del verso es sin duda: Quand le prêtre meurt, il y a fort à faire, en particulier pour Dieu à qui il doit des comptes; siendo la verdadera forma del proverbio, en su opinión, con Dieus.

  • 15 Les jours sont plus nombreux que les saucisses (“Hay más días que salchichas”), proverbio griego (Montreynaud, F. y VVAA, 1989: 411). Aparece en Langlois, nº 551, y Morawski, nº1656. Su sentido podría ser, en opinión de A. Langfors (1925: XVII), Il y a plus de jours que de soucis, es decir, que todos los días no son tristes, tratándose quizás de una deformación de la palabra souci reemplazada por sauchiches y que cambiaría el sentido del proverbio refiriéndose a que “todos los días no son afortunados”. Pero Langfors opina que Huon le Roi sólo juega con la primera parte del proverbio: Il y a beaucoup de jours à venir. En castellano encontramos “Hay más días que longanizas” y si bien fue utilizado según Covarrubias para hablar de “los que comen lo que tienen con mucha prisa, sin mirar que hay mañana”- citado en Iribarren, J.M. (1996: 315)- hoy día queremos indicar que hay mucho tiempo para hacer una cosa, no habiendo razón para obrar inmediatamente, coincidiendo así con la interpretación de A. Langfors.

  • 16 “De tal modo pretende calentarse quien se quema”: Le Roux, II, 424: Mal se chaufe qui tout se art; Langlois, nº 749; Prov.rur. et vulg., nº 145; Morawski, nº 2372; Quitard (1860): 312: Talz se cuia calfa qui s’art (P.Cardinal). El sentido de este verso es, en opinión de P.M. Quitard, “Tel croit faire une chose à

51

Car qui de bons est souef flaire.

(v.48) 17

Car n’est si chaut qui ne refroit.

(v.228) 18

Todas estas imágenes físicas envuelven ideas morales que se combinan de tal modo que favorecen una característica propia de los proverbios: su capacidad de dirigirse a la vista al mismo tiempo que al oído, de modo que actúan a la vez sobre los sentidos y sobre el espíritu (Quitard, J.M., 1860: 124). Desde el punto de vista del contenido, Pierre-Marie Quitard (1860: 54) distingue entre proverbios generales y proverbios particulares. Los primeros expresan una verdad moral o una verdad de experiencia admitida por el sentido común de todos los pueblos - lo que se ha llamado “la sabiduría de las naciones”-, son verdades de todos los tiempos y de todos los lugares y que subsisten a pesar de los cambios; resumen de modo universal el espíritu de la humanidad entera: ideas y sentimientos generalmente admitidos, tradiciones reconocidas y aceptadas que acercan a los hombres. Los proverbios particulares se basan en una verdad de experiencia pero una verdad local propia de un pueblo concreto, vinculados también a un periodo concreto: cada época tiene sus opiniones dominantes, que se traducen en fórmulas populares; los proverbios de un siglo explican los gustos o las costumbres de este. Si cambian de cualidades o de vicios, la sociedad cambia de proverbios y esto nos permite comprender por qué a veces los proverbios dicen el pro y el contra. En La Descrissions des relegions predominan las que consideramos verdades generales, presentes en los versos 12, 24, 36, 60, 108, 120, 156, 180, 192, 204, 216 y 228; verdades particulares o propias de un pueblo y/o época encontramos en los versos 48, 72, 94-96, 132, 144, 167-168. Para el conocimiento exacto del significado de un proverbio, especialmente si se trata de una “verdad particular” es necesario contextualizar, se trata de descubrir el proceso de contextuación-adecuación de la expresión lingüística a la situación de vida, necesitamos por tanto el auxilio de disciplinas como la historia, la etnografía, la literatura y la sociolingüística para su correcto análisis.

Otro de los rasgos que lo caracterizan es su tono sentencioso- Dragonetti (1960:

45) habla de “un modo de dicción sentencioso”. El proverbio es utilizado por el autor

son avantage qui la fait à son détriment” y encuentra un sentido análogo en el español: “Pense me santiguar y quebre me el ojo”.

  • 17 “Pues quien es de buena raza huele bien”: Le Roux, II, 388; Prov.rur. et vulg., nº51: Qui de boens est souef flaire; Langlois, nº611: Qui de bons est souef flaire; Morawski, nº1886; Chrétien de Troyes, Erec et Enide, v. 6620: Qui de buens ist, soez iaut; Adam de le Hale, chanson VIII, v.16.

  • 18 “No está tan caliente quien no se refresca.”

52

para hacer valer su lección moral, siendo considerado como una de las formas más notables de la integración de una auctoritas en el texto (Zumthor, P., 1972: 35, 78) 19 . La poesía, en el lenguaje medieval, es siempre, de algún modo, enseñanza, lo que ella dice es “ejemplo”. En el caso de los proverbios, se trata de una enseñanza explícita y didáctica, proponiendo una máxima de carácter sentencioso. El autor se atribuye a veces incluso un papel de moralista: aconseja a su público (como en los versos 107-108, 167- 168 y 204, ya mencionados), se lamenta sobre la decadencia de las costumbres o censura, como podemos ver en la mayor parte de los proverbios que presentamos: vv. 12, 24, 59-60, 72, 132, 144, 156 y 228. Si analizamos la composición de los proverbios, observamos que su fuerza resulta del efecto de sentido producido por una contracción particular de la forma sintáctica y léxica, contracción que tiende a fijar un contenido y del que podemos hacer un inventario de los procedimientos utilizados: así, la brevedad de la frase propia de un estilo lapidario (se trata de versos octosílabos y de dísticos del mismo número de sílabas -estrofas V, VII, VIII, IX y XIV), la combinación frecuente de las categorías de lo indeterminado (pronombres indefinidos, relativos, adverbios interrogativos, sustantivos que manifiestan la generalidad, sustantivos abstractos, ): ...

Teus se quide chaufer qui s'art. (v.24) Envis laist on çou c’on aprent. (v.36) 20 Car qui de bons est souef flaire. (v.48) Mais li hom norrist tel chael Qui puis menjue sa courroie. (v.59-60)

Bien set li chas quel barbe il leche. (v.72) La ou chat n'a, souris revele. (v.120) Car qui lui pert d'autrui ne got. (v.132) 0u prestres muert, lieus i a euvre. (v.144) Qui ne donne ce qu’il a chier Ne prent mie çou qu’il desire. (v.167-168) 21

Plentés n’i a point de saveur.

(v.192)

  • 19 Los poetas de lengua latina utilizaron la técnica llamada versus cum auctoritate: cada estrofa comienza o termina con un verso tomado de un clásico. La lengua vulgar conoce un uso comparable aunque menos sistematizado: la introducción de dichos o de expresiones proverbiales en el texto.

  • 20 “Difícilmente se deja aquello a lo que se está habituado”: Prov.rur. et vulg., nº 146; Morawski, nº 707. Para Langfors- Langfors, A. (1925): p. XIV- puede tratarse de la modificación del proverbio: A envis meurt qui ne l’a apris (Le Roux, II, 298; Langlois, nº 259; Morawski, nº 709).

  • 21 “Quien no se desprende de lo que ama no obtiene lo que desea”: Tobler, nº124; Langlois, nº 164: Qui ne donne que aime ne prend que desire; Morawski, nº 2023.

53

Hemos de destacar también el uso del presente en todos ellos, expresando su valor atemporal, de verdad universal; del paralelismo (como podemos observar en los versos 167 y 168); de la aliteración que acentúa el significado de los proverbios 22 :

  • - Aliteración en “R”: Li hom norrist tel chael Qui puis menjue sa courroie (v.59-60)

  • - Aliteración en “L”: Bien set li chas quel barbe il leche. (v.72)

  • - Aliteración en “A”: Ains c'on m’apiaut Frere à l'asnon Ara mont pleü et venté (v.83-84) 23

El uso de la rima y otros juegos fónicos (como por ejemplo en los versos 94-95 y 228) tienden a condensar el ritmo del enunciado, así como la repetición de una cierta estructura en los proverbios encabezados por la conjunción car que utiliza el autor para hacer valer, como hemos dicho anteriormente, su lección moral, sirviendo como una especie de conclusión en cada estrofa y adoptando ese tono sentencioso al que ya aludimos (estrofas IV, XI, XIII, XV, XVIII y XIX):

Car qui de bons est souef flaire. (v.48) Car qui lui pert d'autrui ne got. (v.132) Car n'est mie tout or qui luist. (v.156) Car besoing fait vielle troter. (v.180) Car plus viennent jor que sauchiches. (v.216) Car n'est si chaut qui ne refroit. (v.228)

Es característico también el uso de un léxico sencillo y llano propio del lenguaje popular, pero fuertemente expresivo. El estudio de los recursos retóricos que en ellos aparecen y especialmente las “metáforas” puede ofrecer datos interesantes acerca de las imágenes que se encontraban más cerca de la gente en las diferentes épocas históricas en que los proverbios son utilizados y que se encaminaban tanto al conocimiento psicológico del individuo como a prescripciones de vida para prevenir y solucionar problemas interpersonales (Pelechano Barbera, V., 1980: 37-49). Todos estos procedimientos participan en la universalización de la afirmación, en la promoción de esta a nivel metafórico, de modo que constituye el equivalente de un

22 La R recuerda el gruñido del perro, de hecho era llamada "letra canina" por los gramáticos latinos, como ya sabemos. La L el lamido del gato; la A el sonido que emite el asno. 23 “Antes de que se me apellide “el Hermano del burrito” el mundo habrá gozado y disfrutado”.

54

número en principio ilimitado de situaciones porque se trata de verdades generales, de constataciones consideradas universalmente como verdaderas. Podemos hablar por ello del valor alusivo, más que descriptivo, de los proverbios:

actúan como un referente enviando, fuera de las fronteras del texto, a una tradición virtualmente presente en este por medio de ellos. Podríamos hablar de un significado polisémico y abstracto que los hace atemporales, adaptándose a un contexto o una situación concretos y por ello, junto con su esencia popular, se han seguido transmitiendo a través de los siglos. Su función en el discurso es de carácter léxico, no sintáctico, ya que se trata de expresiones fijadas, no se pueden variar. Es un todo autónomo que refuerza el contenido del texto en el que se halla. Finalmente, el lenguaje proverbial parece decir lo que todo el mundo ha sentido y pensado, no hay nada de pretencioso o de magistral en los proverbios; suscitan confianza en lugar de prevención y la lección que ofrecen, indirecta y general, tomada en lugar de recibida por aquellos a quienes conviene, penetra por propia voluntad en su entendimiento (Pelechano Barbera, V., 1980: 44). Mientras que las frases de cualquier discurso se borran fácilmente de la memoria, las fórmulas proverbiales, originalmente concisas, se quedan grabadas y perduran.

55

Referencias Bibliográficas:

DOURDON (1993): Le dictionnaire des proverbes et des dictons de France. Paris, Hachette.

DRAGONETTI, Roger (1960): La technique poétique des trouvères dans la chanson courtoise. Brugge (België), Edit. de Tempel.

JAUSS, Hans Robert (1970): “Une approche médiévale: les petits genres de l'exemplaire comme système lit. de communication” en Littérature médiévale et théorie des genres en Poétique 1. Paris, Seuil.

IRIBARREN, José Mª (1996): El porqué de los dichos. Pamplona, Gobierno de Navarra.

LANGFORS, Arthur. (1925), Huon Le Roi de Cambrai. Œuvres I. ABC- AVE MARIA- LA DESCRISSIONS DES RELEGIONS. Paris, Les Classiques français du Moyen Âge. Éd.Champion.

LANGLOIS, Ernest (1899): Anciens proverbes français. Paris, Biblioteca de l'École des Chartes : vol. LX, pp.569-601.

LE ROUX DE LINCY, Antoine-Jean-Victor (1859): Le livre des proverbes français. Paris, Adolphe Delahays.

MALOUX, Maurice (1990): Dictionnaire des proverbes, sentences et maximes. Paris, Larousse.

MONTREYNAUD, Florence y VVAA. (1989): Dictionnaire de proverbes et dictons. Paris, Le Robert.

MORAWSKI, Joseph (1925): Proverbes français antérieurs au XV e siècle. Paris, Classiques français du Moyen Âge, nº 47, Éd. Champion.

PELECHANO BARBERA, Vicente (1980): "La psicología de los refranes: un recurso soslayado por la evolución psicológica" in Rev. Papeles del psicólogo, nº 46/47:

pp.37-49.

QUITARD, Pierre-Marie (1860): Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial. Techener, Libraire.

TOBLER, Adolf (1895): Proverbes au vilain. Leipzig, Hirzel.

ULRICH, Jean (1902a), “Die altfranzösische Sprichwörtersammlung.” En Zeitschrift für französische Sprache und Litteratur. Stuttgart, Steiner, XXIV, 1-35.

ULRICH, Jean (1902b), “Die Sprichwörtersammlung Jehan Mielot’s” en Zeitschrift für französische Sprache und Litteratur. Stuttgart, Steiner, XXIV, 191-199.

ZUMTHOR, Paul (1954): Histoire littéraire de la France médiévale. VI e -XIV e siècles. Paris, P.U.F.

56

La cultura del vino en la Edad Medi a. Presencia y función del vino en la narrativa caballeresca

Introducción

Mª Jesús SALINERO CASCANTE Universidad de La Rioja

“Plus a paroles an plain pot / De vin qu’an un mui de cervoise;” (Yvain: 591-3)

Este estudio tiene como tema “La cultura del vino en la Edad Media” y se centra, en esta ocasión 1 , en la novela de caballería de los siglos XII y XIII. Esta narrativa es eminentemente épica: los caballeros, sean o no artúricos, se afanan en acciones guerreras y muchas de ellas se orientan hacia la búsqueda (quête) de un objetivo, ya sea éste terrenal (la gloria o/y el amor) o espiritual (la perfección, la búsqueda del Grial). Sean unas u otras las

metas que les guían, lo cierto es que los caballeros suelen cumplir el juramento de la orden de caballería que les exige guiarse por los más altos ideales de la transcendencia. El heroísmo, la virtud, el sacrificio, la generosidad, etc., son sus referentes vitales y, al mismo tiempo, sus metas. Por lo tanto, las situaciones hedonistas, propicias para la exaltación de los sentidos, aparecen en periodos cortos, transitorios estados de reposo en los que se dedican a otras

actividades más placenteras como el amor, los juegos, la danza, las fiestas

Estos momentos

... de relajo y goce corporal son, como decimos, escasos de manera que los autores prefieren hablar del amor y del galanteo antes que de los placeres de la mesa. Es decir, en este género vertebrado por la ascética caballeresca no encontraremos una “exaltación del vino y del beber” como ocurre en otros géneros medievales y, sobre todo, en el Renacimiento (recordemos a Rabelais). A pesar de ello, el vino está presente en determinados contextos narrativos con un valor concreto, ya sea funcional, social o simbólico. Dicho esto, nuestro estudio examinará la presencia textual del vino y del beber a través de sus diversas ocurrencias (vino, viña, viñedos, beber, embriaguez, brebaje, vino herbado ), ...

1 El presente estudio forma parte de un proyecto más amplio de investigación: El vino en la Cultura y en la Literatura. Proyecto inscrito en la Universidad de La Rioja, en el que colaboran profesores de dicha Universidad y de la Universidad de Zaragoza.

57

y analizará su valor dentro del campo épico, místico y espiritual. Para ello, y guiados siempre por los textos, hemos establecido para el análisis distintos apartados. Empezaremos por una introducción al “vino” para continuar con otros apartados de índole temático o narratológico, que por su interés o por su funcionalidad son merecedores de un estudio puntual.

El vino

La novela caballeresca de estos siglos es, salvo excepciones, parca en descripciones costumbristas y cotidianas, de manera que los escritores no suelen dedicar mucho espacio al arte de la restauración. Un claro ejemplo nos lo proporciona el narrador de Erec que no quiere retrasar su relato detallando lo que hay de comer y de beber en la mesa “Ici ne vuel feire demore, / se trover puis voie plus droite” (Erec: 5534-5) 2 . Sin embargo, el vino está presente aquí y allá, a veces con un mero valor ornamental, otras, en cambio, se habla del vino de varias clases (“et vin de diverse maniere” Erec: 5539), o se indica que el vino es de buena cepa como el que le sirve Lunete a Yvain (“et vin qui fu de boene grape, / plain pot” Yvain:

1049). El vino es la bebida más apreciada por los señores y por los caballeros que lo beben claro (clairet), como el clarete con el que el Rey Pescador agasaja a su huésped Perceval (Le Graal: 3270-1). Sin embargo, al acabar la cena y antes de irse a acostar, el anfitrión le ofrece otro tipo de vino: “vin au piment où il n’y avait ni miel ni poivre, et bon vin de mûre et clair sirop” (Le Graal: 3325-33). Es decir, lo que consideraban en la época vinos digestivos y dulces con los que se cerraba el servicio de mesa. Servicio que estaba a cargo de los criados que ejercían su oficio como el de botellero que aparece en Le Bel Inconnu (Botilliers, 940). Una variante de vino que encontramos en los textos medievales con relativa frecuencia es “le vin herbé”. Este vino es el resultado de una mezcla de ingredientes caros en la época y difíciles de encontrar, como las especias que llegan del lejano Oriente. La Historia de la Medicina 3 nos indica la composición de este vino: vino, miel y especias. Distintas recetas 4 indican que las especias deben ser primero reducidas a polvo (también pueden ser utilizadas como hierbas). Se mezclan con el vino y con miel y se deja esta infusión reposar durante toda una noche. Finalmente se filtra el brebaje para depurarlo. El resultado es un vino muy claro, aromático y con un toque dulce por la miel. Este tipo de vino claro es también llamado “claré”

  • 2 Las referencias a las novelas de Chrétien de Troyes (Erec et Enide, Cligès, Yvain, La Charrette, Le Graal) remiten todas a las ediciones de Honoré Champion, col. “C.F.M.A.”.

  • 3 Véase, por ejemplo, la de MM. Bariety et Coury (1963).

  • 4 Paul Meyer publica una receta latina del siglo XIV en Romania, XXXVII, 1908: 523. La propia monja benedictina, la abadesa Hildegarde, escribe dos recetas para elaborar un “claré”. Según Faith Lyons (1970: 692), la presencia en las recetas de plantas exóticas provenientes de las zonas asiáticas más alejadas, se debería a la influencia que sobre ella habría ejercido un médico de Salerno, Constantino el Africano.

58

o “claret” 5 , porque su color se asemeja al del clarete. De hecho toma su nombre. Esta característica del color claro del “vin herbé” aparece reflejada en el Tristan Folie de Berne cuando el poeta dice: “Mout par fu clers, n’i parut sope” (Bédier, 1907: 437). En Cligès, Chrétien explica el proceso de pr eparación del brebaje de Thessala para engañar a Alis en la noche de bodas (Cligès: 3209-3216). Las especias primero se baten bien (posiblemente para reducirlas a polvo), se maceran (“destranper”) con el vino, y finalmente se cuela (“et cole”) todo:

Bien les fet batre et destranper, Et cole tant que toz est clers Ne rien n’i est aigres n’amers. (Cligès: vv. 3212-4)

El resultado es un vino claro:

Car li boivres est clers, et sains, Et de boenes espices plains.

(Cligès: vv. 3263-4)

Es precisamente esta claridad lo que le confiere su valor de brebaje “sano”, ya que los vinos especiados o “clarés” eran considerados en la Edad Media bebidas beneficiosas para la salud, ya sea como digestivos, o como reconstituyentes. De ahí, pues, que el emperador Alis no recele nada cuando su sobrino Cligès le vierte el vino en la copa. Sin embargo, en Tristan y en Cligès, esta función saludable y natural del vino especiado se desvirtúa para integrarse en el lado más oscuro de la manipulación herbolaria, el de la magia. Iseo madre y Thessala, ambas “sorcières” incorporan a la poción un componente mágico que lo convierte en un “filtro amoroso”, un lovendrin. También nos hemos encontrado con proverbios o dichos referentes al tema del vino como “traer vino en abundancia” (“porter vin a respandant”, Le Bel Inconnu, 1983: 2734- 2739), o como dice Keu cuando cuestiona el valor de Yvain 6 : “Plus a paroles an plain pot / De vin qu’an un mui de cervoise;” (Yvain: 591-3). Este dicho muestra la creencia de que la fuerza alcohólica del vino, muy superior a la de la cerveza, desata la lengua. En Le Bel Inconnu : “Dice el villano: Por San Martín quien cultiva la viña, no recoge la uva(Li vilains dist: “Par Saint Martin / Tels fait vienge, n’i cuit roissin”, 915-6). Por lo general, es a partir del siglo XIII, y coincidiendo con la ascensión de la burguesía urbana, cuando corre el dinero y se mejoran considerablemente las condiciones de vida. Se

5 Los términos “claré” o “claret” provienen del lat. claratum” y su significado, tal y como se recoge en Le Dictionnaire de l’ancien français (Greimas, 1968), es el siguiente: “Vin mélangé de miel et d’épices aromatiques”. 6 Esta intervención de Keu se completa con la que tiene lugar en la propia fuente (v. 2185).

59

disfruta de una buena comida y se valora “una mesa bien servida” enumerando las viandas. La dieta de los nobles es fundamentalmente cárnica: caza, aves de corral, carne de la matanza

(cerdo) y también algún pescado fresco si es de agua dulce (salmón, anguila, lucio

...

) y en

salazón si es de mar. Pero, mientras se enumeran los distintos manjares de la mesa incluyendo a veces el modo de elaboración, la descripción de la bebida es mucho más parca. De hecho, y por lo general, no es frecuente entrar en el detalle del tipo de vino (aunque a veces se dice si es blanco, clarete, etc. o si es un vino cosechero –cru- o viejo) y mucho menos se menciona la tierra o comarca de la que procede; tampoco encontramos alusiones a los distintos aromas o sabores del vino porque todavía estamos muy lejos de lo que hoy se llama “la cultura del vino” en la que intervienen una multiplicidad de criterios para su valoración. A pesar de esta limitada información en torno al vino sabemos, sin embargo, que éste constituye la bebida esencial del Occidente medieval, y desde luego, la más refinada. La cerveza, en cambio, es la bebida popular por excelencia (también reservada a las mujeres), es la bebida de las fiestas locales. La sidra es propia de los campesinos y el aguamiel tiene sus degustadores. La sidra es una bebida de tradición campesina y el aguamiel se toma al final de las comidas solo o acompañado con jugo de fruta, o como condimento de las comidas. Pero insistimos en que el vino es la bebida por excelencia en la Edad Media.

Mais la boisson par excellence, celle que l’on boit en toutes occasions à toutes heures du jour, c’est le vin. Il passe pour une source de santé, un bienfait de l’existence, un don de la nature qui mérite un respect quasi religieux. Aussi la vigne est-elle cultivée partout [ ] ... le long des cours d’eau, dans la banlieue des villes, autour des monastères et des châteaux. (Pastoureau, 1976: 81)

Presencia vs carencia de vino

Se ha podido observar en el corpus analizado cómo el vino es un signum social, es decir, en una marca de riqueza y abundancia si lo hay, o de precariedad y pobreza si falta en la casa o en la mesa. Dicho de otro modo, es signo de poder y de opulencia, ya sea aristocrático o burgués.

1.Presencia:

1. 1. Signum de abundancia y riqueza Cuando los escritores quieren dejar constancia de la importancia de los dominios de un señor feudal, no se limitan a describir su hermoso e inexpugnable castillo, también mencionan la riqueza de la comarca en la que éste se asienta. Junto a bosques para la caza aparecen

prados, campos cultivados y, sobre todo, viñedos con los que se asegura la provisión de vino

60

en la casa 7 . Son muchos los ejemplos, baste con citar dos. En Erec et Enide, se describe el castillo de Brandigan del rey Evrain del siguiente modo:

L’isle ou li chastiax est assis; Car tot croist dedans le porpris ] ... [ et fruiz et blez et vins i vient, ne bois ne riviere n’i faut; (5349-53)

El

segundo

ejemplo

es

de

Le

Bel Inconnu