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PREFACE

Personne d'autre que le général Beaufre, à l'époque contemporaine, n'aurait pu écrire un ouvrage sur la stratégie avec une expérience pratique plus étendue. Aucun général de son grade n'a rédigé sur ce sujet une étude théorique d'une telle envergure et d'une telle maîtrise.

Quand je l'ai rencontré pour la première fois, en 1935, il était le plus jeune officier servant à l'étatmajor général de l'Armée ; mais déjà à cette époque, il me fit une impression si profonde, que je le notai comme l'un des quatre officiers d'avenir que j'avais eu l'occasion de rencontrer pendant mon séjour en France - et sur ces quatre, les trois qui survécurent atteignirent l'échelon le plus élevé de la hiérarchie dans l'armée française. André Beaufre devint, la dernière année de la guerre, le chef des opérations à l'état-major de la 1 `° Armée française.

Lorsque je le retrouvais en 1950, il était sous-chef d'état-major des Forces terrestres de l'Europe occidentale, puis il partit pour l'Extrême-Orient en qualité d'adjoint au commandant en chef, le maréchal de Lattre de Tassigny. A son retour en Europe, il fut désigné comme chef du Groupe d'études tactiques interallié. Au cours des visites que je lui fis à son Quartier général de Bad Neuenahr, je pus constater combien il contribua à renouveler les concepts susceptibles de répondre à l'éventualité d'une invasion soviétique de l'Allemagne occidentale. II devint ensuite chef de la 2e Division d'Infanterie mécanisée avec laquelle il réalisa avec succès la nouvelle organisation pentagonale - basée sur la subdivision en cinq unités -que j'avais longtemps recommandée et que l’armée française fut la première à adopter à titre d'expérience. En 1955, il fut envoyé en Algérie pour commander une zone opérationnelle, et l'année suivante, il fut choisi pour commander le Corps d'Armée français dans l'expédition de Suez. En 1958, il devint chef d'état-major adjoint du SHAPE et deux ans après, il fut nommé représentant de la France au groupe permanent de l'OTAN à Washington.

Cette extraordinaire variété d'expériences fournit au profond penseur qu'est ce soldat une base exceptionnelle de réflexions pour étudier la conception et i l'application de la stratégie à des situations et à des opérations réelles. Aussi est-il de la plus grande importance que, depuis sa récente et regrettable retraite, alors qu'il est au sommet de sa force intellectuelle, il ait orientée celle-ci vers la production d'un ouvrage sur ce sujet, d'une vaste portée.

Il intitule son livre : « Introduction à la Stratégie », mais ce titre est beaucoup trop modeste ; cela saute aux yeux de tout lecteur ou chercheur informé. En réalité, son ouvrage est le traité de stratégie le plus complet, le plus soigneusement formulé et mis à jour qui ait été publié au cours de cette génération - sur bien des points, il prime tous les traités antérieurs. Il a toutes les chances de devenir un classique, un manuel de cette discipline. Si parfois je m'éloigne de lui sur certains détails d'interprétation ou de formulation, sur beaucoup d'autres, je suis pleinement d'accord, et je salue avec grand plaisir (avènement d'une si remarquable contribution au domaine de la pensée sur les éléments fondamentaux de la guerre.

Capitaine B.H. LIDDELL HART, 1963

INTRODUCTION

Présenter en 1963 un ouvrage sur la stratégie peut paraître une gageure. On ne croit plus aujourd'hui au génie des stratèges. Les guerres catastrophiques et le café du commerce les ont tués, avec toutes les naïvetés de l'imagerie d'Épinal aux couleurs brillantes de la civilisation ancienne en cours de disparition.

Dans notre âge devenu positif, industriel et populaire, les problèmes de la guerre et de la paix paraissent relever de techniques de plus en plus compliquées : d'une part, celles de la technologie scientifique qui gouverne la course aux armements nucléaires ouvertes par les États-Unis, d'autre part, celles plus mystérieuses de la technologie psychologique que les Soviétiques ont tirée de leur révolution. Si le mot de Stratégie continue à être employé souvent, à tort et à travers d'ailleurs, la science et fart stratégiques sont rangés avec les vieilles lunes entre la tabatière de Frédéric II et le chapeau de Napoléon. Seul Clausewitz - que très peu de gens ont lu - garde quelque prestige, surtout à cause des notes élogieuses que Lénine lui a données, ce qui lui vaut encore quelques pèlerinages intellectuels.

Cependant, notre monde est en gésine d'événements considérables. Avec la lenteur majestueuse de l'Histoire, se déroule sous nos yeux l'un des plus formidables bouleversements humains depuis la chute de Rome. Malgré l'heureuse inconscience des peuples, sans doute voulue par la pitoyable nature pour nous aider à traverser ces longues épreuves, on commence ici et là - avec beaucoup de retard sur les événements d'ailleurs -, à chercher à comprendre le phénomène et si possible à le diriger. L'économie, dont Marx avait proclamé la primauté, sort des limbes où elle dormait et commence à devenir une science - ou au moins une technique capable de résultats plus assurés. La sociologie se développe rapidement et défriche avec ardeur son immense domaine. Les problèmes de défense, dont l'importance saute aux yeux, attirent un nombre croissant d'analystes qui, en Amérique surtout, sont en train de chercher à réunir l'ensemble de connaissances dont le besoin se fait sentir. Mais, dans cette progression laborieuse des sciences humaines, manquent l'idée générale et l'opérateur commun, la philosophie et la stratégie qui sont justement deux disciplines démodées et délaissées, malgré un regain récent d'intérêt.

Or, mon expérience de quarante années, pendant lesquelles j'ai été témoin ou acteur de la plupart des événements importants qui se sont produits, m'a convaincu que c'est par l'absence de ces deux guides que nous avons si régulièrement rencontré l'échec. Faute d'une idée générale, d'une philosophie, nous avons flotté au gré des vents adverses, subissant les assauts des philosophies dynamiques qui nous étaient opposées. Leur valeur intrinsèque, souvent faible on l'a bien vu, importait moins que leur cohérence. De même, faute d'une stratégie, nous avons été constamment incapables de comprendre les manœuvres par lesquelles on cherchait à nous réduire, et nous avons régulièrement fait porter nos efforts sur des impasses. De 1936 à .1939, Hitler quia vérifié notre inaptitude en mars 1936, progresse par bonds. On le laisse faire, jusqu'à ce que, lassés, nous répondions en déclenchant une catastrophe qui ne pouvait que nous être fatale, d'autant plus que tout notre système de guerre était faux, parce que fondé uniquement sur des tactiques, et qui en outre étaient périmées ! La France s'effondre entraînant avec elle l'Europe. Le redressement de 1942 à 1945 est l’œuvre d'Anglo-saxons, forts d'une philosophie et d'une stratégie. Mais dès la victoire, nous sommes de nouveau désorientés par le grand mouvement de décolonisation. L'Indochine est perdue à coups de tactiques excellentes, vaincues par la stratégie adverse à laquelle nous n'avons su opposer aucune stratégie digne de ce nom. L'Algérie, malgré cette expérience, ne fait que reproduire en les exagérant les mêmes erreurs. Suez, victoire tactique, débouche sur un épouvantable échec politique, faute d'avoir eu la plus petite notion des conditions stratégiques nécessaires au succès d'une semblable entreprise. Je n'ai choisi ici que des exemples français. Mais je pourrais tracer un tableau semblable, en noir ou en blanc, pour la Corée, Cuba, Berlin et l'OTAN. La conclusion qui pour moi s'impose, c'est que, pour une grande part, l'ignorance de la stratégie nous a été fatale.

Les raisons de cette ignorance sont intéressantes. Je les indiquerai au passage dans cette étude. Mais ce qu'il est important de bien voir c'est que la désaffection pour la stratégie des vainqueurs de 1918 provenait de ce qu'on ne leur avait pas enseigné la stratégie, mais une stratégie, présentée comme l'alpha et l'oméga de l'Art. Or cette stratégie particulière s'était révélée fausse. On enterra l'idole sans s'apercevoir que les reproches qu'on lui adressait provenaient de ce qu'elle avait déjà été trahie.

C'est qu'en effet, on le verra, la stratégie ne doit pas être une doctrine unique, mais une méthode de pensée permettant de classer et de hiérarchiser les événements, puis de choisir les procédés les plus efficaces. A chaque situation correspond une stratégie particulière ; toute stratégie peut être la meilleure dans l'une des conjonctures possibles et détestable dans d'autres conjonctures. C'est là la vérité essentielle.

Dans le choix des procédés, je ne me suis naturellement pas limité aux procédés d'ordre militaire, car chacun sait qu'aujourd'hui la guerre est devenue ouvertement totale, c'est-à-dire menée simultanément dans tous les domaines, politique, économique, diplomatique et militaire, et que la guerre froide, que j'appelais Paix-Guerre en 1939 1 , présente le même caractère avec des intensités différentes. Il ne peut donc y avoir de stratégie que totale. Cela soulève avec plus d'acuité le problème des rapports entre la politique et la stratégie, mais cela permet aussi de mieux comprendre le domaine propre à chacune d'elles. Il en résulte également que la stratégie ne peut plus être l'apanage que des militaires. Je n'y vois pour ma part que des avantages, car lorsque la stratégie aura perdu son caractère ésotérique et spécialisé, elle pourra devenir ce que sont les autres disciplines et ce qu'elle aurait toujours dû être : un corps de connaissances cumulatives s'enrichissant à chaque génération au lieu d'une perpétuelle redécouverte au hasard des expériences traversées.

Notre époque est trop difficile et l'homme moderne a acquis trop de puissance sur la nature pour que nous puissions continuer à agir au doigt mouillé, comme on fa trop longtemps fait. La guerre, autrefois jeu des rois, est devenue aujourd'hui une entreprise grosse de trop de dangers majeurs. Selon le mot forgé par Raymond Aron, notre civilisation a besoin d'une « praxéologie », d'une science de l'action. Dans cette science, la stratégie peut et doit jouer un rôle capital pour conférer un caractère conscient et calculé aux décisions par lesquelles on veut faire prévaloir une politique. C'est le but vers lequel doit tendre toute étude de la stratégie. C'est celui que je me suis efforcé d'atteindre.

On sera peut-être surpris de ce que, contrairement à l'habitude dans les ouvrages de ce genre, mon exposé comporte très peu de développements historiques. Souvent les références aux exemples du passé se limiteront à un mot : nom d'un général ou d'une guerre. C'est que d'abord j'ai voulu ramener les choses à l'essentiel, aux idées et aussi que, sans aller aussi loin que Valéry je crois que la méthode historique peut être employée pour justifier presque n'importe quelle conclusion. De même, tout en insistant très fortement sur l'importance des facteurs psychologiques, je me suis abstenu de revenir trop longuement sur les développements maintenant classiques, depuis Clausewitz et Foch sur le caractère passionnel de la guerre. Ce que j'ai recherché, c'est l'Algèbre sous-jacente dans ce phénomène violent : l'irrationalité qui y joue un rôle considérable doit ellemême être considérée sous un angle rationnel.

La complexité vraiment très grande du sujet ne m'aura sans doute pas permis de mettre en évidence, sous leur forme la plus claire, les notions indispensables à la conduite d'une action logique. Qu'on veuille bien ne voir ici qu'un premier défrichement, entrepris avec l'espoir que mon exemple, un peu téméraire, suscitera d'autres travaux capables de réaliser le rajeunissement et la renaissance de la stratégie éternelle dont notre époque a le plus grand besoin.

1 « La Paix-Guerre ou la Stratégie d'Hitler ». Revue des Deux-Mondes du 15 août 1939.

CHAPITRE 1

VUE D'ENSEMBLE DE LA STRATÉGIE

Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nombreux sont ceux qui font de la stratégie plus ou moins inconsciemment. Mais à la différence de M. Jourdain, il est plus difficile de faire de la bonne stratégie que de la prose, d'autant plus que, si le nom de stratégie est souvent employé, les réa lités qu'il recouvre sont généralement ignorées. C'est certainement l'un des termes courants dont le sens est le moins bien connu.

Les raisons de cette ignorance sont diverses : ce vieux mol n'a' désigné longtemps que la science et l'art du commandant en chef, ce qui évidemment ne concernait vraiment qu'un très petit nombre de gens. Cette connaissance se transmettait de façon plus ou moins ésotérique à chaque génération par l'exemple que donnaient les chefs en renom, un peu comme les c tours de main » des maîtres des différents métiers. Comme la guerre évoluait lentement, cette façon de faire assez empirique donnait dans l'ensemble satisfaction, bien que la guerre fût infiniment plus complexe que l'architecture par exemple.

Dans les périodes d'évolution par contre, l'application des tours de main traditionnels s'avérait inefficace. La conduite des opérations mettait alors en évidence des énigmes apparemment insolubles. Cette faillite posait publiquement le problème stratégique du moment à l'ensemble des élites et non plus seulement au Prince ou au Maréchal. A chacune de ces périodes, il en résultait un mouvement intellectuel relatif à la stratégie, dont d'ailleurs le sens profond a toujours été conforme au génie de l'époque. La Renaissance a cherché dans Végèce et dans les Historiens anciens les secrets de la guerre nouvelle ; le 18' siècle tirera de la raison pure le système de pensée que Napoléon appliquera si magistralement ; le 19e siècle encore étonné des succès de Napoléon croira y trouver la solution de ses problèmes mais bâtira, surtout avec Clausewitz, une grande théorie philosophico- sociale intermédiaire entre Kant et Karl Marx, [ont les interprétations romantiques n'ont pas été étrangères . la forme outrancière des guerres du 20° siècle.

Cependant au 20° siècle, siècle des grandes mutations, la stratégie subit une grave éclipse à un moment capital : la stabilisation de 1914-1918 est jugée comme « la faillite de la stratégie > alors qu'elle ne représente que la faillite d'une stratégie. :n France surtout, (mais la France exerce à ce moment une affluence considérable) la stratégie apparaît comme une science périmée, une façon d'envisager la guerre qui ne cadre pas avec évolution, laquelle paraît donner la préséance au matériel sur ,s concepts, aux potentiels sur la manœuvre à l'industrie et la science sur la philosophie. Cette attitude d'apparence réaliste conduit à considérer les « stratèges » comme des attardés prétentieux et à concentrer les efforts sur la tactique et le matériel, au moment précis où la rapidité de l'évolution eût requis une vision d'ensemble particulièrement élevée et pénétrante que seule la stratégie pouvait procurer.

Le résultat, c'est la défaite militaire de la France mais aussi la victoire incomplète de l'Allemagne, dues toutes deux à des appréciations erronées parce que trop étroites. L'effondrement de l’empire mondial de l'Europe qui s'ensuit laisse subsister deux géants, les Etats-Unis et l'U.R.S.S. Leur opposition, rendue terrifiante par l'arme nucléaire, replace au premier plan les problèmes de la guerre et de la paix, mais il n'existe aucun concept paraissant capable de les résoudre. On en accuse la nouveauté de l'arme atomique sans s'aviser que c'est l'absence de théorie générale qui empêche de prévoir et de dominer l'évolution Du côté soviétique, on cherche d'abord à se raccrocher au marxisme en formulant, sous Staline, une théorie de guerre totale de fondement social qui ne résistera pas aux progrès de la technique. Du côté américain, sous le signe tout nominal de Clausewitz, on se lance à corps perdu dans la solution d'une cascade de problèmes techniques d'inspiration tactique ; mais l'importance du sujet attire l'attention des milieux intellectuels, qui conformément au génie scientifique contemporain fondent la recherche des solutions sur des trésors d'analyse. Bientôt, chaque université américaine possède un institut de recherche bien doté. Des

piles d'ouvrages s'accumulent, bâtissant un édifice abstrait d'une complication presque scolastique mais d'où se dégagent peu à peu certains éléments essentiels de la stratégie d'ensemble dont notre époque a besoin. Cependant, cet intense mouvement d'idées pénètre à peine en Europe où l'on se contente en général après quelques lectures distraites d'adopter le vocabulaire et le matériel américains parce que l'on croit encore sans le dire à la suprématie du matériel sur les idées. Malgré par exemple Raymond Aron en France ou Liddel Hart en Angleterre, la stratégie ne pénètre ni dans le grand public, ni même vraiment dans les milieux militaires où l'on continue à penser technique et tactique. Toutefois, l'importance du fait atomique comme les résultats décevants des campagnes d'Indochine, d'Égypte et d'Algérie font sentir plus ou moins confusément le besoin d'une meilleure compréhension des phénomènes relatifs à la guerre. La stratégie, condamnée en 1915, devrait normalement connaître un nouvel épanouissement.

ANALYSE DE LA STRATÉGIE.

Définition de la stratégie.

Qu'est-ce que la stratégie ?

Si l'on part de la notion ancienne de la stratégie militaire, on dira qu'il s'agit de l'art d'employer les forces militaires pour atteindre les résultats fixés par la politique. Cette définition, qui s'écarte à peine des termes de Clausewitz est celle que Liddel Hart a encore formulée il y a quelques années. Raymond Aron, dans son livre récent, l'a presque textuellement reprise.

Cette définition est à mon avis étroite puisqu'elle ne concerne que les forces militaires et je la rédigerais plutôt de la manière suivante : l'art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique. Elle présente en outre l'inconvénient de se rapporter à l'ensemble de l'art militaire. Or il est traditionnel de subdiviser cet art en stratégie et tactique. Plus récemment on a reconnu une autre subdivision, la logistique. Si la stratégie n'est pas la tactique ni la logistique, qu'est-elle ? La tactique est très clairement l'art d'employer les armes dans le combat pour en obtenir le rendement le meilleur. La logistique est la science des mouvements et des ravitaillements. Toutes deux se rapportent « à la combinaison des choses matérielles » et présentent un caractère scientifico-concret qui les rendent assez analogues à l'art de l'ingénieur.

Si l'on se reporte à la phrase de Napoléon reprenant une citation de Lloyd qui opposait « la partie divine » à « la combinaison des choses matérielles » , la stratégie serait alors « la partie divine ». De là à lui conférer le prestige de l'étincelle du génie, il n'y a qu'un pas qu'on a souvent franchi. Mais le génie n'est le plus souvent qu'une longue patience. Divine ou pas, la stratégie doit être pensable, raisonnable. Qu'est-elle donc si elle ne se situe ni sur le plan des choses matérielles, ni sur le plan de la politique ?

Je crois que l'essence de la stratégie gît dans le jeu abstrait qui résulte, comme l'a dit Foch, de l'opposition de deux volontés. C'est l'art qui permet, indépendamment de toute technique, de dominer les problèmes que pose en soi tout duel, pour permettre justement d'employer les techniques avec le maximum d'efficacité. C'est donc l'art de la dialectique des forces ou encore plus exactement l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit.

Cette définition pourra paraître à juste titre très abstraite et très générale. Mais c'est bien à ce niveau qu'il convient de placer la stratégie si l'on veut comprendre son mécanisme de pensée et les lois que l'on peut y découvrir.

But de la stratégie.

D'ailleurs, dés que nous allons aborder l'examen du but de la stratégie, on verra plus clairement l'intérêt de cette définition.

On peut admettre que le but de la stratégie est d'atteindre les objectifs fixés par la politique en utilisant au mieux les moyens dont on dispose. Or ces objectifs peuvent être offensifs (conquête, imposer l'acceptation de telles ou telles conditions onéreuses), défensifs (protection du territoire ou de tels ou tels intérêts) ou même viser simplement le statu-quo politique. On voit dès à présent que des formules comme celle prêtée à Clausewitz de c la décision par la bataille victorieuse a par exemple ne peuvent pas s'appliquer à tous ces objectifs. Au contraire, la seule loi générale les englobant tous est celle qui, écartant toute notion de moyen par lequel la décision serait obtenue, ne considère que l'essence même de la décision que l'on recherche. Cette décision, c'est l'acceptation par l'adversaire des conditions que l'on veut lui imposer. Dans cette dialectique des volontés, la décision est un, événement d'ordre psychologique que l'on veut produire chez l'adversaire : le convaincre qu'engager ou poursuivre la lutte est inutile.

Naturellement, ce résultat pourrait être atteint par la victoire ,militaire, mais celle-ci n'est souvent pas indispensable, elle est même souvent complètement irréalisable (cas des fellaghas en Algérie par exemple), tandis que d'autres moyens (on l'a bien vu dans ce cas) peuvent être efficaces. En replaçant le problème sur son véritable terrain qui est celui de la psychologie de l'adversaire, on se met en mesure d'apprécier correctement les facteurs décisifs. On se trouve ainsi du même coup dans un système de pensée qui englobe aussi bien la victoire militaire que la stratégie soi-disant nouvelle de la dissuasion nucléaire.

Lénine, analysant Clausewitz, avait donné une définition souvent citée qui reconnaît pleinement le caractère psychologique de la décision : « retarder les opérations jusqu'à ce que la désintégration morale de l'ennemi rende à la fois possible et facile de porter le coup décisif ». Mais il pensait en révolutionnaire et ne voyait que l'action politique agissant comme une sorte de préparation d'artillerie de caractère moral. C'était inverse de la conception romantique et militaire de Clausewïtz dans laquelle le moral ennemi était brisé par l'intermédiaire d'une victoire militaire. Aussi la formule générale me parait-elle être la suivante : atteindre la décision en créant et a exploitant une situation entraînant une désintégration morale de l'adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu'on veut lui imposer.

C'est bien là l'idée générale de la dialectique des volontés.

Moyens de la stratégie.

L'étude des moyens de la stratégie permet de mettre encore mieux en évidence la forme de raisonnement qui lui est propre. La stratégie va disposer pour atteindre la décision d'une gamme de moyens matériels et moraux allant du bombardement nucléaire à la propagande ou au traité de commerce. L’art va consister à choisir parmi les moyens disponibles et combiner leur action pour les faire concourir à un même ; résultat psychologique assez efficace pour produire l'effet moral décisif.

Le choix des moyens va dépendre d'une confrontation entre le vulnérabilités de l'adversaire et nos possibilités. Pour ce tire, il faut analyser l'effet moral décisif. Qui veut-on convaincre ? En dernière analyse, c'est le gouvernement adverse que l’on veut convaincre, mais selon les cas il sera plus facile d'agir directement sur les dirigeants (Chamberlain à Badodesberg ou à Munich) en choisissant ceux des arguments auxquels ils seront sensibles, ou au contraire d'agir indirectement sur telle ou telle partie de l'opinion qui a barre sur le gouvernement, ou sur un gouvernement allié jouissant d'une forte influence, ou sur l'ONU par exemple. Si l'enjeu est faite, de telles pressions peuvent suffire. Si l'enjeu est plus important, des actions de force peuvent être nécessaires. Mais là encore le choix des moyens doit être parfaitement adapté aux possibilités amies et aux vulnérabilités adverses : la victoire militaire classique peut être hors de portée par exemple ou trop dangereuse.

Dans ce cas, choisirait-on le moyen d'un soulèvement révolutionnaire destiné à entraîner une intervention internationale (comme pour les Sudètes avant Munich), un soulèvement révolutionnaire capable de changer le gouvernement (comme pour Prague en 1950) une pression économique appuyée (comme pour les sanctions économiques contre l'Italie en 1935) ou une longue campagne de guerilla combinée avec une action internationale (comme le Vietminh et les Fellaghas) ? Quelles seront les actions possibles les plus susceptibles d'influer décisivement sur la psychologie des

dirigeants adverses ? Si enfin une action militaire doit être entreprise, quel sera son objectif ? Faudra- t-il « détruire les forces armées adverses » suivant la formule clausewitzienne ? Est-ce que ce sera possible ? Et sinon suffira-t-il d'un succès local (campagne de Crimée de 1854) et lequel ? Quelle catégorie de forces :armées ou quelle région géographique passent pour être décisives du point de

vue de l'adversaire (la marine et l'aviation en Angleterre, l'armée de terre en France. etc

)

? Sera-t-il

indispensable ou inutile de prendre la capitale ? Suffira-t-il de menacer de la détruire ? etc

On peut

ainsi pousser l'analyse de plus en plus loin jusqu'à ce que l'on ait trouvé ceux des moyens à notre

portée capables d'entraîner la décision recherchée.

Elaboration du plan stratégique.

Alors va pouvoir s'effectuer l'élaboration du plan stratégique. 11 s'agit d'une dialectique. Par conséquent il faut prévoir les réactions adverses possibles à chacune des actions envisagées et se donner la possibilité de parer chacune d'elles. Ces réactions peuvent être internationales ou nationales, morales, politiques, économiques ou militaires. Actions successives et possibilités de parade doivent être aménagées dans un système visant à conserver le pouvoir de dérouler son plan malgré l'opposition adverse. Si le plan est bien fait, il ne devrait plus y avoir d'aléas. La manœuvre stratégique, visant à conserver la liberté d'action doit être « contraléatoire » . Naturellement, elle doit envisager clairement toute la suite d'événements menant jusqu’à la décision – ce qui n’était pas le cas de notre côté, ni en 1870, ni en 1939, ni en Indochine, ni en Algérie. - Ajoutons encore que le schéma dialectique des deux adversaires se complique de l'existence du contexte international. Le poids des alliés et même des neutres peut s'avérer décisif (comme à Suez). Pour l'avoir mal compris, l'Allemagne a perdu deux guerres en s'attirant l'hostilité de la Grande-Bretagne (invasion de la Belgique) et des Etats-Unis (guerre sous-marine). L'évaluation correcte de la liberté d'action résultant de la conjoncture internationale constitue donc un élément capital de la stratégie, surtout depuis que la puissance atomique a renforcé d'une façon extraordinaire l'interdépendance des nations.

« Modèles »

stratégiques.

Ainsi, selon les moyens relatifs des deux adversaires et selon l'importance de l'enjeu, le plan stratégique s'ordonnera suivant divers modèles dont on va examiner les plus caractéristiques.

1. - Si l'on dispose de moyens très puissants (ou si l'action envisagée peut mettre en jeu les

moyens puissants de Nations alliées) et si l'objectif est modeste, la seule menace de ces moyens peut amener l'adversaire à accepter les conditions que l'on veut lui imposer et encore plus facilement

à renoncer à des prétentions pour modifier le statu quo établi. Ce modèle de la menace directe est celui qui connaît actuellement une très grande vogue grâce à l'existence de l'arme atomique et qui sert de base à l'édifice imposant de la stratégie de dissuasion.

2. - Si au contraire, l'objectif restant modeste, on ne dispose pas de moyens suffisants pour

constituer une menace décisive, on cherchera la décision par des actions plus ou moins insidieuses de caractère politique, diplomatique ou économique. Ce modèle de la pression indirecte a été très largement employé par les stratégies hitlérienne et soviétique, moins à cause de la faiblesse de leurs moyens de coercition qu'en raison de la dissuasion subie par la menace directe des forces adverses. C'est une stratégie qui correspond aux cas où la plage de liberté d'action de la force est étroite.

3.

- Si la marge de liberté d'action étant étroite et les moyens limités, l'objectif est important, on

cherchera la décision par une série d'actions successives combinant au besoin la menace directe et la pression indirecte avec des actions de force limitées. Ce modèle par actions successives a été illustré par Hitler de 1935 à 1939 mais il n'a réussi que tant que l'objectif a paru d'intérêt mineur. Au

contraire, lorsque x le grignotage a s'avère mettre en cause des objectifs vitaux, il débouche nécessairement sur le grand conflit. Avec des particularités dues à sa situation insulaire, la Grande- Bretagne a généralement pratiqué cette stratégie d'approche indirecte que Liddel Hart a reformulée de nos jours d'une façon très explicite. Elle s'adapte particulièrement au cas de nations défensivement fortes (ou bien protégées par la nature) désireuses d'atteindre progressivement de grands résultats en n'engageant offensivement que des moyens réduits. Les guerres européennes du 18" siècle ont eu le plus souvent le caractère d'approche indirecte par actions successives parce que les moyens employés étaient relativement très limités.

4. - Si la marge de liberté d'action est grande mais si les moyens disponibles sont trop faibles pour

obtenir une décision militaire, on peut avoir recours à une stratégie de conflit de longue durée visant à réaliser l'usure morale, la lassitude de l'adversaire. Pour pouvoir durer, les moyens employés seront très rustiques mais la technique d'emploi (généralement une guerre totale appuyée sur une guérilla généralisée) obligera l'adversaire à un effort beaucoup plus considérable qu'il ne pourra soutenir indéfiniment. Ce modèle de la lutte totale prolongée de faible intensité militaire a généralement été employé avec succès dans les guerres de décolonisation. Son théoricien principal est Mao Tsé Tung.

Notons que cette stratégie qui demande un effort moral considérable de la part du parti qui en prend l'initiative suppose un fort élément passionnel et une très bonne cohésion de l'âme nationale. Elle correspond donc au mieux aux guerres de libération. Mais elle n'a de chances de succès que si l'enjeu est très inégal entre les deux partis (cas des guerres de décolonisation) ou bien si elle bénéficie d'interventions armées (cas des guerres de libération en Europe en 1944-45, en Espagne en 1813-1814) auxquelles elles servent d'adjuvant.

5. - Si les moyens militaires dont on dispose sont assez puissants on cherchera la décision par la

victoire militaire, dans un conflit violent et si possible court. La destruction des forces adverses dans la bataille peut suffire, surtout si l'enjeu n'est pas trop vital pour l'adversaire. Sinon l'occupation de tout ou partie du territoire devra matérialiser la défaite aux yeux de l'opinion pour lui faire admettre les conditions imposées. Naturellement, la capitulation morale du vaincu pourra être grandement facilitée si l'on peut disposer de cinquièmes colonnes sympathisantes comme ce fut le cas pour les victoires de la Révolution française et de Napoléon. Ces cinquièmes colonnes pourront même jouer un rôle important pour aider aux opérations militaires. Ce modèle du conflit violent visant la victoire militaire correspond à la stratégie classique du type napoléonien. Son théoricien principal - souvent trahi par ses exégètes trop imprégnés d'une sorte de romantisme wagnérien - est Clausewitz. Elle a dominé la stratégie européenne du 19, siècle et de la première moitié du 208 siècle. Considérée à tort comme la seule stratégie orthodoxe, elle a engendré les deux grandes guerres mondiales de 1914-18 et de 1939-45 qui toutes deux ont mis en évidence les limites du concept Clausewitzien-Napoléonien : la

décision ne peut être obtenue par l'opération en quelque sorte chirurgicale de la victoire militaire que si les possibilités militaires du moment permettent de réaliser rapidement une victoire militaire complète. Or cette condition - on le verra plus loin à l'occasion de la stratégie opérationnelle - n'existe qu'à certains moments de l'évolution de la tactique et des opérations. Dans l'intervalle de ces périodes favorables, la stratégie clausewitzienne n'aboutit qu'à opposer dans de gigantesques conflits militaires des adversaires qui s'équilibrent (stabilisation de fin 1914, victoire continentale allemande de 1940 qui ne peut franchir la Manche et s'enlise dans une impossible campagne de Russie). La décision n'intervient alors qu'après une phase d'usure réciproque prolongée et démesurée par rapport à l'enjeu, à la suite de laquelle vainqueur et vaincu sortent du conflit complètement épuisés. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que le schéma s'était déjà appliqué à Napoléon à cause de son impuissance à résoudre les problèmes anglais et russe. Mais Clausewitz et ses élèves avaient été

obnubilés par les victoires de l'Empereur au point d'en méconnaître les limites. Cette erreur intellectuelle a probablement coûté à l'Europe sa prééminence dans le Monde.

Conclusions.

Les cinq modèles que l'on vient d'indiquer représentent davantage des exemples qu'une classification exhaustive des divers types de stratégie.

Ils, ont surtout l'intérêt de bien montrer la diversité des solutions parmi lesquelles la stratégie doit savoir choisir et de permettre ainsi de mieux appréhender le caractère et l'originalité du raisonnement stratégique. Alors que le raisonnement tactique ou logistique repose presque exclusivement sur un méthodisme visant à l'application rationnelle des moyens militaires pour atteindre un résultat donné, que le raisonnement politique qui doit apprécier ce que l'opinion désire, ou peut admettre, doit faire une part prépondérante à la psychologie et à l'intuition, le raisonnement stratégique doit combiner les données psychologiques et les données matérielles par une démarche d'esprit abstraite et rationnelle. Celle-ci doit faire appel à une très grande capacité d'analyse et de synthèse, l'analyse étant nécessaire pour réunir les éléments du diagnostic mais la synthèse étant indispensable pour en tirer le diagnostic qui doit être essentiellement un choix.

Or ces cinq modèles permettent également de mettre en évidence l'erreur commise par de nombreux stratèges en ne préconisant qu'un seul type de stratégie. En effet, chaque modèle correspond à une théorie particulière présentée par son protagoniste comme la seule ou la meilleure solution, alors que chacune d'elles n'est la meilleure que dans le cadre de conditions bien définies. Faute d'une analyse suffisante des facteurs de la stratégie, les choix ont été trop souvent guidés par l'habitude ou par la vogue du moment. Les conflits ont alors échappé à la ma?trise des gouvernements et ont produit d'épouvantables catastrophes internationales. Aujourd'hui où le monde traverse une crise d'adaptation sans précèdent tandis que les forces scientifiques, industrielles et psychologiques font irruption dans l'art militaire, il est devenu plus vital que jamais de disposer d'une méthode de pensée qui nous permette de conduire les événements au lieu de les subir. D'où (importance et l'actualité particulière de la stratégie.

LES SUBDIVISIONS DE LA STRATÉGIE

Si la stratégie est une par son objet et par sa méthode, dans l'application, elle se subdivise nécessairement en stratégies spécialisées valables uniquement pour un domaine particulier du conflit. C'est qu'en effet, elle doit tenir compte de données matérielles et que les caractéristiques des données matérielles propres à chaque domaine du conflit produisent un système de conséquences différent dans chacun des domaines : la stratégie navale par exemple a toujours été différente de la stratégie terrestre, etc

On se trouve ainsi en présence d'une véritable pyramide de stratégies distinctes et interdépendantes qu'il est indispensable de bien définir pour pouvoir les combiner au mieux dans un faisceau d'actions visant le même but d'ensemble.

Au sommet des stratégies, immédiatement subordonnée au gouvernement - donc à la politique règne la « stratégie totale» chargée de concevoir la conduite de la guerre totale2. Son rôle est de définir la mission propre et la combinaison des diverses stratégies générales, politique, économique, diplomatique et militaire.

Cette stratégie est essentiellement celle des chefs de gouvernement assistés de leur chef d'état- major de la Défense nationale et de leurs conseils ou comités supérieurs de la Défense. Comme on

2 Le terme de stratégie totale parait plus explicite, accolé à celui de « guerre totale »», que le terme parfois donné par les Anglais (Liddel Hart notamment) de « Grande stratégie » ou par les Américains de « Stratégie nationale ». Quant à celui de « Défense nationale » il ne correspond à rien et a surtout pour effet de brouiller les idées.

l'a vu dans les modèles qui précèdent et qui se situaient tous au niveau de la stratégie totale, l'importance relative des divers domaines politique, économique, diplomatique ou militaire varie beaucoup suivant les solutions. Le domaine militaire n'est vraiment prépondérant que dans l'un des modèles, le cinquième.

Dans chacun des domaines subordonnés, une stratégie générale (militaire, politique, économique ou diplomatique) a pour fonction de répartir et de combiner les tâches des actions menées dans les différentes branches d'activité du domaine considéré. Disons tout de suite que s'il existe effectivement une stratégie générale militaire, cherchant à combiner au mieux les actions terrestres, aériennes et navales, il n'existe pas de notion de stratégie générale adaptée au domaine politique (par exemple: ligne politique, action intérieure, action extérieure, propagande), au domaine économique (par exemple: production, finances, commerce extérieur) et au domaine diplomatique. C'est bien cependant dans ces domaines que la stratégie se pratique journellement sans le savoir. Mais faute de le faire consciemment on ne tire pas tout le parti que l'on pourrait tirer d'une action fondée sur des conceptions plus systématiques résultant d'une forme de raisonnement mieux établie. Toutes ces stratégies générales sont celles que pratiquent ou que devraient pratiquer les ministres intéressés, assistés de leur chef d'état-major ou de leur secrétaire général.

Dans chacune des branches d’activité subordonnées il y a encore place pour une catégorie

distincte de stratégie. C’est à ce niveau que se situe la charnière entre la conception et l'exécution, entre ce que l'on veut ou doit faire et ce que les conditions- techniques rendent possible. Cette articulation essentielle a reçu des Allemands dans le domaine militaire terrestre le nom de stratégie opérationnelle (« operative »). Ici encore, consciemment ou non, il existe une stratégie opérationnelle dans chaque branche, dont l'objet est non seulement de concilier les buts choisis par la stratégie générale avec les possibilités déterminées par les tactiques ou les techniques de la branche considérée mais aussi d'orienter l'évolution des tactiques et des techniques pour les adapter aux besoins de la stratégie. De ce fait, la stratégie opérationnelle joue un rôle capital qui a été souvent méconnu. Ainsi par exemple en stratégie terrestre classique, c'est au niveau de la stratégie opérationnelle qu'interviennent les facteurs logistiques et tactiques (volume des forces par rapport à l'espace, mobilité stratégique et tactique, capacité offensive et défensive) dont la valeur relative détermine la forme des opérations (guerre de mouvements ou de stabilisation, décision militaire

) et qui par là commandent toutes les possibilités militaires de la stratégie.

rapide ou usure, etc

Faute d'avoir reconnu l'importance et le mécanisme de cette stratégie, la stabilisation de 1914 et la défaite de 1940 sont intervenues par surprise, alors qu'on eût pu les prévoir et les éviter. De même, c'est au niveau opérationnel qu'il faut placer la stratégie du temps de paix qui consiste â réaliser des armements nouveaux surclassant ceux des adversaires éventuels. Cette stratégie qui prend avec l'arme atomique une importance peut-être décisive a reçu le nom de « stratégie logistique » et aussi celui de « stratégie génétique ». Ce n'est qu'en la concevant comme une véritable stratégie (et non comme un agrégat de programmes budgétaires et financiers) et en la situant à sa place dans la

pyramide des stratégies que l'on pourra la conduire efficacement et par là maintenir la dissuasion au moindre prix.

Cette analyse des diverses stratégies certes ne simplifie pas le problème et montre toute la complexité du sujet. Par contre, on pourra reconnaître que l'abstraction nécessaire de la stratégie conduit à des conclusions pratiques et que celles-ci à mesure qu'on les découvre rendent plus intelligibles les rapports existants entre les divers facteurs dont la 'maîtrise est absolument indispensable à la conduite de la guerre comme au maintien de la paix.

LES PRINCIPES DE LA STRATÉGIE.

La stratégie comporte-t-elle des règles permettant de guider le raisonnement dans le choix des solutions ? La stratégie militaire classique avait dégagé de telles règles et prétendait même voir en elles des lois de valeur permanente et générale donnant à la stratégie une stabilité qui contrastait

avec la variation constante des procédés tactiques, en fonction de l'évolution des matériels. Nous avons aujourd'hui de bonnes raisons pour douter de la stabilité de la stratégie ; mais si des règles existent, elles constitueraient l'élément fixe du raisonnement stratégique dont les applications, seules, évolueraient.

Il ,est très difficile de traiter cette importante question en quelques pages. On peut cependant tenter de faire un examen rapide des idées en cette matière. On verra que les conséquences qu'on peut en tirer sont limitées.

Les théories.

Les règles formulées par les principaux auteurs se caractérisent par leur extrême diversité. Les résumés qui suivent sont évidemment des caricatures sommaires mais elles permettront de situer les types de lois proposées. Pour Clausewitz, il existe trois règles principales : la concentration des efforts, l'action du fort au fort et la décision par la bataille sur le théâtre principal autant que possible sous une forme défensive-offensive. Ces règles sont du domaine de la stratégie ; générale et de la stratégie opérationnelle militaires et elles correspondent au modèle N° 5 défini ci-dessus. A l'opposé Liddell Hart propose six règles positives et deux négatives dont l'essentiel se résume à 4 règles :

dispersion de l'adversaire par l'approche indirecte, surprise par le choix d'actions imprévues, action du fort au faible et décision sur les théâtres secondaires. Elles se rapportent aux mêmes échelons stratégiques que celles de Clausewitz mais elles correspondent en gros au modèle de stratégie n° 3 défini plus haut. Mao. Aise Tung fixe six règles : repli devant l'avance ennemie par a retraits centripètes », avance devant la retraite ennemie, stratégie à un contre cinq, tactique à cinq contre un, ravitaillement sur l'ennemi, cohésion intime entre l'armée et les populations. Il s'agit ici encore de stratégie générale et opérationnelle militaire mais cette fois en vue de la stratégie du modèle n° 4. Lénine et Staline formulent trois règles principales : cohésion morale du pays et :de l'armée dans la guerre totale, importance décisive des arrières, nécessité de la préparation psychologique de l'action de force. Là, nous sommes en stratégie totale, à un niveau qui peut s'appliquer à plusieurs modèles de stratégie. L'école stratégique américaine contemporaine conclut actuellement à deux règles :

dissuasion graduée et réponse flexible. C'est encore de la stratégie totale correspondant cette fois, avec un souci de dissuasion et de limitation des conflits, à la stratégie du modèle n° 1. Plus anciennement, Mahan avait formulé sa règle fameuse de l'importance décisive de la maîtrise par les espaces maritimes. Mackinder au contraire proclama la supériorité de l'espace continental. Dans les années trente, Douhet de son côté avait prophétisé le caractère décisif de la puissance aérienne. Enfin, l'école stratégique française traditionnelle représentée par Foch avait concentré la stratégie en deux règles d'une grande abstraction : l'économie des forces et la liberté d'action, qui par leur abstraction même peuvent s'appliquer à toutes les stratégies.

Le concept central.

Comme on le voit, les règles proposées constituent plutôt l'idée générale de solutions particulières que des lois générales, ce qui explique leur divergence. Seules les règles stratégiques de Foch sont des règles en soi, mais leur abstraction ne permet guère d'en tirer des conséquences pratiques au moins au premier abord. Nous verrons cependant qu'elles constituent un assez bon cadre pour analyser les problèmes.

Mais auparavant, il faut clarifier les notions qu'elles représentent. Pour ce faire, il n'est pas inutile de revenir à notre définition de la stratégie : « l'art de la dialectique des volontés employant la force pour régler leur conflit ». Ce duel de volontés produit l'opposition de deux jeux symétriques, chacun d'eux cherchant à atteindre le point décisif de l'autre par une préparation tendant à effrayer, à paralyser et à surprendre -toutes actions à but psychologique, notons-le au passage. On peut donc discerner dans toute stratégie deux éléments distincts et essentiels : 1) le choix du point décisif que l'on veut atteindre (fonction des vulnérabilités adverses) ; 2) le choix de la manœuvre préparatoire

permettant d'atteindre le point décisif. Mais comme chacun des adversaires fait de même, l'opposition des deux manœuvres préparatoires donnera le succès à celui des deux adversaires qui aura su empêcher la manœuvre adverse et conduire la sienne jusqu'à son objectif. C'est ce que Foch appelle avec la stratégie classique « conserver la liberté d'action ». La lutte des volontés se ramène donc à une lutte pour la liberté d'action, chacun cherchant à la conserver et à en priver l'adversaire.

Si l'on est beaucoup plus fort que l'adversaire, il sera facile de conserver sa liberté d'action en employant autant de forces qu'il faut pour paralyser la manœuvre ennemie, tout en conservant assez de moyens disponibles pour porter le coup décisif. Mais ce cas limite est extrêmement rare. Normalement il faut savoir répartir ses moyens rationnellement entre la protection contre la manœuvre préparatoire adverse, sa propre manœuvre préparatoire et l'action décisive. Cette répartition optimum est ce que la stratégie classique appelle l'économie des forces.

Ainsi l'analyse du schéma de la lutte en termes abstraits se ramène synthétiquement à la formule suivante : « atteindre le point décisif grâce à la liberté d'action obtenue par une bonne économie des forces y. Mais maintenant il faut redécomposer ce concentré pour pouvoir l'utiliser, en cherchant les moyens susceptibles de réaliser l'économie des forces et la liberté d'action.

Nous arrivons ici au seuil d'une étude qui a été rarement entreprise sous une forme systématique, ce qui n'a pas peu contribué à maintenir une sorte d'ésotérisme sur ces questions. Il s'agit de l'analyse des diverses possibilités offertes h la décision stratégique.

Les éléments de la décision stratégique.

Disons que toute solution stratégique se rapporte à trois c axes de coordonnées », le temps, le lieu, la quantité de forces matérielles et morales qui définissent une situation instantanée et enfin un facteur complexe que nous appellerons manœuvre qui détermine la succession et la relation des situations successives.

a) le facteur manœuvre - Ce dernier facteur, qui commande les autres dans une certaine mesure, est celui qui résulte de la dialectique de la lutte, de l'escrime abstraite des deux combattants. La comparaison avec l'escrime permet de reconnaître immédiatement un certain nombre de types d'actions et de réactions :

- offensivement « attaquer », opération qui peut être préparée ou suivie par les actions de «

menacer », « surprendre », c feindre », « tromper », « forcer », « fatiguer » et « poursuivre », soit huit types.

- défensivement « se garder », « parer », « riposter », « dégager », « esquiver », « rompre », soit six types.

De même, en ce qui concerne les forces, on peut concevoir cinq types de décisions : « concentrer », « disperser », « économiser », « augmenter », « réduire ».

Ces dix-neuf alternatives, assorties d'un choix de temps et de lieu, constituent le clavier du jeu stratégique.

Le tableau n° I ci-joint donne de chacun de ces types d'action une définition de caractère général, indique les conditions qu'il suppose et résume les résultats qu'on peut en attendre. On verra que tous se rapportent à la liberté d'action, soit pour la prendre, soit pour la reprendre, soit pour en priver l'adversaire. On verra aussi que le moyen d'avoir la liberté d'action est de savoir s'assurer de l'initiative, facteur essentiel de la manoeuvre.

Ces considérations en partant de l'escrime peuvent paraitre au premier abord n'avoir que de lointains rapports avec la stratégie moderne. Il n'en est rien. Le tableau n° II ci-joint montre à titre d'exemple les formes d'action correspondant à chacune des solutions, d'abord en stratégie militaire

de la guerre 1939-45, puis dans la stratégie actuelle de dissuasion. Un tableau analogue pourrait être fait pour la stratégie totale, la stratégie < indirecte », voire pour les stratégies financière, diplomatique ou politique. On y voit par exemple que l'équivalent stratégique de la bataille des Ardennes de 1944 est en stratégie de dissuasion le programme soviétique de fusées intercontinentales, et que celui de la campagne navale alliée en Méditerranée de 1943-44 est le développement de l'arme atomique tactique. La notion de sûreté, classiquement à base de forces convenablement réparties, devient en dissuasion une avance sur les progrès adverses ; la liberté d'action qui résultait de l'initiative, dépend en dissuasion de l'avance de potentiel (sûreté), mais aussi de la capacité de survie et de l'incertitude sur les possibilités d'ascension aux extrêmes (menace).

La reconnaissance de ces équivalences est extrêmement importante pour introduire dans la conduite de la stratégie une notion consciente de la manoeuvre qui se déroule et des possibilités de réaction qui doivent être envisagées.

TABLEAU No I Définition en parlant de l'escrime

   

Conditions

Conséquences è en attendre

 

Action

 

Définition

qu'elles supposent

 

et remarques

 

Attaquer

 

Chercher à atteindre une vulnérabilité adverse

il faut qulae vulnérabilité soit décisive partielle- ment ou totale- ment et que les moyens soient suffisants

Décision

en vue de la liberté d'action

ou prise

 

d'initiative

Surprendre

 

Attaquer une vulnérabilité qui n'est pas protégée

Il faut que la vulnérabilité ne soit pas protégée et qu'elle soit suffisamment sensible

Rupture des

dispositions et

du moral

en vue de la liberté d'action

 

adverse

Prise

d'initiative

Feindre

 

Menacer une vul- nérabiIité choisie de façon que la parade ennemie découvre celle que l'on veut attaquer

Il faut que la vulnérabilité choisie soit mal protégée et très sensible à l'adversaire

Force l'adver- saire à cou- vrir 1a vulné rabilité mena cée

id.

Prise

 

d'initiative

Tromper

 

Sens étroit paraltre menacer une vulnérabilité et en attaquer une autre

Comme ci-dessus mais la menace ne vise pas à déterminer une parade mais à maintenir l'incertitude

Prépare

la prise

id.

d'initiative

   

Sens général :

L'incertitude peut aller jusqu'à créer un faux senti- ment de sécurité

 

paraître avoir une attitude différente de celle qu'on a

 

Id.

Forcer

 

Atteindre une

Les moyens dot- vent être suffi- sants pour cette action de force. Exploite l'initia-

Vise à priver l'adversaire de sa liberté d'action ou à l'user

 

vulnérabilité

(en vue de la liberté d'action

malgré l'opposi

adverse

-

tive obtenue

 

Fatiguer

 

Forcer l'adversaire à dépenser son énergie et ses moyens pour défendre ses vulnérabilité&

Comme ci-dessus. Mais le processus d'usure est tou- jours réciproque. N'est intéressant que si les moyens sont supérieurs ou si le rapport des usures est positif

Vise à priver l'adversaire de ses réserves d'énergie ou , de moyens donc de ses possibilités d'initiative

id.

     

Conditions

 

Conséquences à en attendre

Action

Définition

qu'elles supposent

et

remarques

 

Poursuivre

Se replacer dans des conditions permettant d'atteindre des vulnérabilité adverses

S'effectue sur une esquive qui vise à reprendre la liberté d'action perdue

 

Garder

l'initiative Id.

Se garder

rire dans une disposition per- mettant de cou- vrir à temps ses vulnérabilités

Repose sur un calcul de forces et de délais

 

Vise la sûreté contre une

prise Id.

 

d'initiative

adverse

Dégager

Changer sa dispo- sition pour ame- l'attaque adverse sur des vulnérabilités protégées

Avoir les moyens nécessaires. lie dégagement change le sens de la lutte

 

Vise le réta. blissement de !d. la sûreté

Parer

Protéger une

La protection doit être efficace et ne pas obliger à découvrir d'autres vulnérabilités

 

vulnérabilité

attaquée

 

Id. )

Riposter

Atteindre une vulnérabilité adverse telle que

II

faut que la

 

vulnérabilité soit décisive ou au

 

Vise à

 

,

l'ennemi doive

moins sensible à

Id.

reprendre

abandonner son

l'adversaire

l'initiative

attaque

 

Esquiver

Placer la vulné- rabilité attaquée hors de portée de l'ennemi

Doit obliger l'adversaire à de nouvelles dispos sitions. Ne doit pas découvrir d'autres vulnérabilités

 

Rétablisse-

ment de la id.

 

sûreté

Rompre

Esquive générale

L'enjeu aban- donné ne doit pas être décisif

Rétablisse

abandonnant un

 

ment de la Id. sùreté f

enjeu limité

Menacer

Prendre des dis- positions permet- tant d'attaquer une vulnérabilité adverse

1°) Avoir les moyens 2o) Menacer un, vulnérabilité suf- fisamment sensible

 

Vise à limiter la liberté

d'action , Id.

adverse

TABLEAU N° II Equivalences dans diverses stratégies

Action

Equivalences en stratégie militaire

Equivalences en stratégie de dissuasion

1939-1945

Définition

Exemples

Attaquer

Opération Overlord

Réaliser u n progrès technique mettant en défaut le système de sécurité de l'adversai- re.

Armes thermonu- cléaires US puis soviétiques, Programme de fusées soviétiques Cuba 1902

1944.

Ardennes 1940.

Surprendre

Offensive allemande dans les Ardennes en 1944.

-

Réaliser un progrès avec une grande avance sur les prévisions.

Fusées soviéti-

ques, bombes

 

atomiques et

Débarquement allié en Afrique du Nord.

-

 

thermonucléaires

soviétiques

Feindre

Offensive allemande de 1940 en Hollande.

Engager l'adversaire par des progrès dans une course technologique sur une direction dif- férente de celle qu'on suit vraiment.

Bombardiers soviétiques de 1955 (?)

Tromper

Menace alliée sur Bou- logne en 1944 avant le débarquement.

Faire croire que l'on va réaliser certains pro. grès ou cacher les pro grès qu'on réalise.

Espace ?

Forcer

Bataille de Normandie, St-LA, El Alamein.

Dépasser l'adversaire en performances dans un domaine oh il fait ef- fort.

Augmentation de plafond et de vitesse des avions US en 1955

Fatiguer

- Verdun (1916).

Faire faire à l'adversai- re des dépenses Impor- tantes et plus grandes

Toute la course technologique

- Stalingrad et cam- pagne de Russie.

-

Bombardements aé-

que soi-même dans un domaine où la course est engagée.

 

riens alliés en Al- lemagne.

Poursuivre

Campagne de France

Exploiter une supériori-

Couverture sovié-

de 1940 du côté alle- mand. Aller et retour de . la campagne de Libye.

té pour obtenir un avantage polit i q u e Partiel.

tique de l'Égypte et de Cuba Opération du Liban

Parer

Bataille de Normandie du coté allemand.

Rétablir la valeur du système de sécurité par des interventions ou des réalisations.

DEW line Sous-marins ato miques et Polaris Renforcement des boucliers

Action

 

Equivalences en stratégie militaire

Equivalences en stratégie de dissuasion

1939-1945

 

Définition

Exemples

Riposter

 

Bataille des Ardennes de 1944 du côté alle-

Répondre à un progrès par un autre progrès mettant en défaut le système de sécurité adverse.

Programme de

fusées soviétique

mand.

Cuba 196,2

côté américain

Esquiver

 

Repli allemand sur la Lorraine après la ba- taille de Normandie.

?

?

Rompre

 

Armistice français de

Accord d'armements ou

Cuba 1962

1910.

retraite politique pour éviter le show down.

côté soviétique

Se garder

Défense de la Grande- Bretagne en 1940.

Etre en avance sur les progrès adverses-

Course

technologique

   

et renseignement

Dégager

 

Guerre navale en Mé diterranée en 1942 Pour isoler Romel en

Réaliser un progrès qui oblige l'adversaire à modifier ses disposi- tions offensives.

Arme atomique

tactique

Libye.

Menacer

Menaces de débarque- ment allié en France jusqu'à 1944,

Disposition pouvant con- duire au déclenche- ment de la montée aux extrêmes-

Force de frappe Armes atomiques tactiques Tactique de survie

b) Les doctrines de manœuvre. - Pour le choix de ces réactions, on se trouve en présence de

diverses doctrines opposées. La première que j'appelle la doctrine de « dynamique rationnelle » considère la puissance des forces en présence et la première que j'appelle la doctrine de c dynamique rationnelle » considère la puissance des forces en présence et recommande la solution la plus conforme au meilleur rendement de ces forces : on recherchera la concentration des efforts afin de pouvoir défaire la masse principale ennemie, ce qui entraînera la défaite de tout le reste. La lutte sera menée (lu fort au fort et la décision devra survenir sur le théâtre principal. Cette stratégie est celle qui avait été déduite à la fin du 19e siècle des théories de Clausewitz et c'est celle qui a inspiré en France le fameux plan 17 de 1914.

La seconde que j'appelle la doctrine c des combinaisons s considère la valeur psychologique de l'action que l'on va entreprendre et recommande de choisir la solution qui aura pour effet de dérouter, de désorienter, de c décevoir s les prévisions de l'adversaire : ceci conduira le plus souvent à disperser ses propres forces (ou efforts) pour amener l'adversaire à en faire autant, et à rechercher la victoire par des actions du fort au faible au besoin sur les théâtres secondaires ou même excentriques. Cette stratégie a été fort brillamment présentée de nos jours par Liddell Hart, à titre d'antidote de la stratégie Clausewitzienne, comme une tradition essentiellement britannique (1).

Il existe également d'autres doctrines, actuellement périmées : la doctrine géométrique déduite par les Prussiens de l'ordre oblique de Frédéric Il, et la doctrine géographique de Jomini, correspondant à une interprétation des victoires de Napoléon.

En réalité, aucune de ces doctrines ne présente une valeur absolue. Si l'on excepte la doctrine géométrique, vraiment morte (mais la doctrine française de 1930 ne l'avait-elle pas reprise sous une autre forme ?), chacune de ces doctrines correspond à un jeu qui peut être le meilleur dans certains cas, le plus mauvais dans d'autres : la c dynamique rationnelle s correspond soit au cas où l'on est le plus fort (pourquoi faire alors tant de façons ?) soit à celui où un adversaire supérieur en forces s'est dangereusement dispersé ; les c combinaisons a s'imposent si l'on est le plus faible et seront toujours utiles pour s'assurer la supériorité, à condition naturellement que l'on sache éviter de se disperser plus que l'ennemi ; la c géographie a joue un rôle très important en stratégie militaire lorsque le théâtre d'opérations est pauvre en communications (comme c'était le cas en Europe à l'époque de Napoléon) et forme un échiquier bien défini. (De nos jours l'échiquier est constitué par les continents et les mers). Le choix des réactions doit donc être uniquement guidé par l'étude de la situation particulière et l'on devra le plus souvent faire usage successivement de plusieurs doctrines.

c) Les « modes de la stratégie ». - Cependant, dans l'étude un plan d'opérations on sera

généralement conduit à définir une attitude d'ensemble correspondant à la doctrine qui correspond le mieux à la situation relative des deux partis. On revient ainsi au problème général du choix de l'un

des c modèles > que nous avons examinés plus haut. Sur le plan des idées ces divers modèles s'ordonnent selon deux a modes principaux : la stratégie directe et la stratégie indirecte.

La stratégie directe qui correspond aux modèles n° 1, n- 3 et n° 5 n'est autre que la conception fondée sur la recherche de la décision ou de la dissuasion par l'emploi ou l'existence (les forces militaires considérées comme moyen principal. C'est donc d'abord celle de la stratégie de Clausewitz qui n'est autre que la généralisation de la conception basée sur la c dynamique rationnelle a. C'est elle qui a inspiré les chefs de la guerre de 1914 et les chefs allemands et américains de la guerre de 1939-45. C'est elle encore qui règne sur l'opposition potentielle des forces nucléaires. La stratégie directe peut également employer le concept des c combinaisons r notamment en ce qui concerne l'approche indirecte.

La stratégie indirecte, correspond aux modèles n° 2, n° 3 et n° 4. Elle inspire toutes les formes de conflit qui ne recherchent pas directement la décision par l'affrontement des forces militaires mais par les procédés les moins directs, soit dans l'ordre politique ou économique, (guerre révolutionnaire), soit même dans l'ordre militaire en procédant par actions successives coupées de négociations (stratégie hitlérienne de 1936 à 1939). Cette stratégie connaît une vogue de plus en plus grande depuis que la menace de guerre intégrale sur le mode direct paraît devoir conduire à des destructions

réciproques inacceptables. Complexe et subtile, sa théorie est encore mal connue. Son rôle est permanent dans la guerre froide et peut être est-ce maintenant la seule stratégie que l'on puisse utiliser depuis que la menace des armes atomiques paralyse la stratégie directe.

En réalité ces deux « modes » coexistent et se complètent: la dialectique du monde actuel comporte simultanément une dialectique nucléaire sur le mode de la stratégie directe qui tend à neutraliser réciproquement les grands potentiels économiques et industriels, tandis que par les fissures du système de dissuasion ainsi créé s'insinuent les actions multiformes de la dialectique politique sur le mode de la stratégie indirecte. La stratégie, comme la musique, possède un mode majeur et un mode mineur.

Le facteur variabilité

Ce n'est pas tout. Un autre facteur important dans l'élaboration du concept stratégique doit être souligné, celui de la variabilité des moyens et du milieu.

En effet, le monde évolue très vite, spécialement à notre époque. Tout est en perpétuelle transformation. L'Allemagne de 1963 n'a pas du tout les mêmes possibilités qu'en 1938 par exemple. L'opinion mondiale n'est plus animée des mêmes croyances et ne réagit plus de la même façon. Les outils de la stratégie varient également avec une vitesse effrayante: l'avion de 1945 était démodé en 1950. Celui de 1950 est inutilisable en 1960, etc.

Il en résulte que le stratège ne peut s'appuyer sûrement sur aucun précédent et qu'il ne peut disposer d'aucune unité de mesure stable. Les calculs doivent apprécier constamment la valeur d'une réalité changeante, non seulement dans le présent mais dans l'avenir et â plusieurs années de distance. Ceci crée une difficulté supplémentaire considérable. Au lieu de déductions fermes et objectives, la stratégie se doit de procéder sur des hypothèses et de créer ses solutions par de véritables inventions.

Cet aspect de la stratégie est un de ceux qui avaient été le moins bien compris jusqu'à ces dernières années. Trop longtemps l'évolution avait été assez lente pour faire croire à la possibilité de se fonder sur l'expérience. Si aujourd'hui la méthode historique conserve certaines possibilités, elle est loin d'être suffisante et l'esprit clairvoyant de Valéry en avait depuis longtemps reconnu les dangers. Contrainte aux hypothèses, la stratégie se doit de manceuvrer dans le temps comme elle avait appris à le faire dans l'espace ; loin de procéder par hypothèses rigides et hasardeuses comme le voudraient certaines théories récentes généralement américaines fondées sur une analyse mathématique des probabilités, elle peut se fonder sur un faisceau de possibilités et s'organiser de telle sorte que ces possibilités soient surveillées pour déterminer à temps celles qui se vérifient et se développent et celles qui disparaissent. Là encore s'introduira un facteur de manceuvre c'est-à-dire de prévisions contraléatoires qui permettra de coller au plus près de l'évolution.

Quant à l'invention indispensable pour trouver, avec des outils nouveaux ou renouvelés, la solution future correspondant à une situation future appréciée, elle échappe à toute règle. Disons seulement qu'elle doit exclure la routine - si fortement ancrée dans les traditions militaires fixées par les « règlements » - et faire appel à l'imagination et à la méditation.

Ces réalités incontestables de la stratégie moderne, entraînée comme notre civilisation par le progrès exponentiel de la science, devraient conduire à une réforme profonde de nos habitudes. L'important n'est plus le présent mais l'avenir. Les délais de réalisation de n'importe quelle manceuvre (création de matériels nouveaux, changement d'atmosphère psychologique, modification d'équilibres internationaux, etc.) demandent des années et commandent l'avenir. La préparation prend le pas sur l'exécution. C'est dire qu'il est devenu futile de dépenser des milliards pour une défense nationale dont la valeur future serait incertaine alors qu'il est essentiel d'être renseigné et de prévoir. Ces deux nécessités commandent de mettre aujourd'hui l'accent (et la dépense) sur de puissants organes de renseignements et d'études capables de suivre la conjoncture et de mener la manceuvre d'évolution

des forces par des décisions calculées prises à temps. C'est là peut-être que gît la réforme la plus urgente et la plus importante si nous voulons rester à la hauteur de notre époque.

Je terminerai ce rapide examen par une comparaison qui est à peine une charge : le stratège est analogue à un chirurgien qui devrait opérer un malade en état de croissance constante et extrêmement rapide, sans être sûr de sa topographie anatomique, sur une table d'opération en perpétuel mouvement et avec des instruments qu'il aurait dû commander au moins cinq ans à l'avance

Conclusions.

On voit combien la partie d'échecs de la stratégie peut être complexe : elle se déroule en même temps avec le même nombre d'alternatives au niveau de chacune des stratégies qui doivent se combiner pour une même décision. Un cerveau électronique pourrait aider, mais ne pourrait pas prévoir toutes les possibilités d'action et de réaction au-delà de quelques coups ! C'est ce qui explique que la conduite c scientifique de la stratégie n'ait presque jamais été tentée. Quand elle l'a été - dans la période Napoléonienne notamment 3 - c'est parce que les conditions particulières de l'époque permettaient de réduire considérablement le nombre des facteurs en jeu.

Dans le cas général, le stratège a dû apprécier à l'estime les facteurs très nombreux qui seraient essentiels et limiter son raisonnement à ces facteurs. C'est ce qui fait que la stratégie est un art, et non une science. Aucun artiste n'a jamais peint un tableau en partant d'une liste complète de règles théoriques. Parfois seulement, il s'est référé à certaines règles pour vérifier si son oeuvré c tenait debout s.

Il en est de même pour la stratégie, et c'est ce qui explique qu'on ait pu y commettre tant d'erreurs.

L'APPLICATION DE LA STRATÉGIE.

Napoléon, se référant aux règles de bon sens de la stratégie, a dit que c'était c un art simple mais tout d'exécution ». C'est souligner l'importance de l'application. Il est évident qu'il y faut beaucoup de résolution, une tête froide pour que les décisions restent calculées et une volonté farouche pour maintenir l'effort dans la direction du but visé. Ce sont des qualités rarement réunies, d'où le petit nombre de vrais hommes de guerre, car ils doivent être à la fois penseurs et hommes d'action.

Mais sur le plan des idées, l'exécution soulève un problème capital dont l'incompréhension a amené de nombreuses défaites - dont celle de la France en 1940 - je veux parler des rapports entre la stratégie et les tactiques. De même que la stratégie est le moyen d'application de la politique violente, de même les tactiques sont les moyens d'application de la stratégie. C'est dire que les tactiques doivent être subordonnées à la stratégie et non l'inverse.

Or de nombreux ouvrages, pour ne prendre que les contemporains, Fuller, Rougeron et Toynbee par exemple, expliquent toute l'évolution de la stratégie par l'évolution des techniques

c'est la phalange, la légion, le cataphracte, l'archer Turcoman, la poudre à canon, le fusil à tir

qui

rapide, la mitrailleuse, le chemin de fer, le char et la motorisation, l'avion, l'arme atomique, etc

ont marqué les grands changements ; donc tout l'effort doit porter sur l'invention des techniques nouvelles et la mise au point des tactiques appropriées. La stratégie qui aura à manier ces tactiques

doit être leur subordonnée.

Il s'agit là d'un contresens extrêmement grave et d'autant plus dangereux qu'il contient une grande part de vérité, mais une part seulement.

3 Voir l'analyse de la campagne de 1800 en Italie, par Pierre Vendryes (in e De la probabilité en histoire »).

Ce qui est vrai, c'est que l'avance technique constitue un facteur essentiel de puissance. Tout le monde comprend qu'on ne peut arrêter un char avec des fusils, ni descendre un avion avec des flèches, ou que la supériorité acquise par les Romains par l'armement et la tactique de leur légion leur a permis de conquérir la plus grande partie du Monde antique. Il est bien évident que l'avance technique et tactique confère un avantage considérable à celui qui en bénéficie, et ceci parce que cette avance confère des moyens supplémentaires ou plus efficaces à la stratégie.

Mais cette avance peut s'avérer inutile si elle s'emploie au profit d'une mauvaise stratégie. C'est là le point essentiel qu'il faut toujours avoir présent à l'esprit. Souvenons-nous de nos récentes expériences en Algérie par exemple : est-ce que notre armement et notre équipement modernes nous ont permis d'atteindre la décision ? Il n'y a pas en effet de tactique optimum en soi mais toute tactique ne vaut que par rapport à celle de l'adversaire. Nous avons pu constater par exemple que l'avion et le char sont mis en défaut par la guerilla et que l'arme atomique n'a pas permis aux Etats- Unis d'obtenir davantage en Corée qu'un armistice de compromis. Cela veut dire qu'il 5 a quelque chose qui doit dominer la tactique : le choix des tactiques. Si l'on choisit de combattre les chars par une infanterie à pied, comme en 1940, on est certainement battu, de même si l'on choisit de réduire la guerilla par une tactique de fortins, comme le fit un moment Tchang-Kai-Check. Or, le choix des tactiques, c'est la stratégie. C'est la stratégie qui décidera de la forme du conflit, offensif ou défensif, insidieux ou violent, direct ou bien progressif et indirect, si on recherchera la lutte dans le domaine politique ou dans le domaine militaire, si l'on emploiera ou non l'arme atomique, etc. Il eût été insensé pour les fellaghas de rechercher le succès par une épreuve de force dans le domaine financier ou industriel ou par une bataille réglée type 1940 ou 1945. Mais, par contre, il est parfaitement logique qu'ils aient choisi une tactique de guerilla qui ne visait la décision qu'au travers de la lassitude française et en prenant appui sur la conjoncture internationale. C'est cela la stratégie et c'est elle qui doit commander.

La stratégie d'ailleurs doit non seulement choisir les tactiques, mais elle doit également orienter l'évolution des tactiques afin que celles-ci puissent jouer leur rôle nécessaire en vue de la décision. C'est ainsi par exemple que la tactique offensive de 1918 trop lente pour réaliser la percée représentait bien une c tactique possible a mais qu'elle ne correspondait pas aux besoins de la décision ; la « tactique nécessaire p du point de vue de la stratégie opérationnelle réclamait une vitesse de progression plus grande, celle que les Allemands ont réalisée en 1940 avec leurs divisions blindées. En acceptant une tactique qui ne rejoignait pas la c tactique nécessaire >, nous nous condamnions à une stratégie militaire stérile. Le rôle de la stratégie est donc de fixer aux techniques et aux tactiques le but vers lequel elles doivent tendre dans leurs inventions et leurs recherches. Alors seulement, l'évolution sera dirigée dans des directions payantes, parce qu'elles viseront l'objectif de la lutte : la décision.

CONCLUSIONS.

Dans « Siegfried », la pièce de Giraudoux, on voit apparaître de temps en temps des généraux allemands qui sont à la recherche d'une formule générale de la guerre qui serait comme une sorte de pierre philosophale permettant de résoudre tous les problèmes. Cette image est une caricature de la stratégie comme l'alchimie est une caricature de la science. La guerre est un phénomène social trop complexe pour se laisser dominer par n'importe quelle formule simple qui ne soit pas une évidence. Cependant, la science moderne a fini par réaliser les transmutations espérées par l'alchimiste, mais par des voies toutes différentes de celles de l'alchimie. La même science moderne qui découvre actuellement la sociologie se doit de rechercher les moyens de conduire le destin de l'humanité, jusqu'ici abandonné aux empirismes les plus sommaires.

Dans cette recherche, la stratégie doit constituer l'une des disciplines importantes, car elle est le moyen d'action de la politique internationale et il n'est pas impossible que ses procédés soient applicables dans le domaine de la politique tout court, et même dans tous les domaines où deux volontés s'affrontent.

Ce n'est que par la connaissance de la méthode et des procédés de la stratégie et par leur emploi conscient que les luttes inévitables pourront être conduites. en faisant l'économie des erreurs qui ont causé l'effondrement de l'Europe. On peut même espérer que grâce à cette maîtrise, nombre de conflits pourront être empêchés ; et même, pourquoi pas, que la connaissance de l'art de la lutte aboutira à l'élaboration d'un véritable art de la paix fondé non plus sur des tendances morales, mais sur des réalités efficaces, comme l'actuelle stratégie de dissuasion.

Mais la stratégie n'est qu'un moyen. La définition des qu'elle doit chercher à atteindre est du domaine de la politique et relève essentiellement de la philosophie que l'on veut voir dominer. Le destin de l'homme dépend de la philosophie qu'il se choisira et de la stratégie par laquelle il cherchera h la faire prévaloir.

CHAPITRE II

STRATÉGIE MILITAIRE CLASSIQUE

CARACTÈRE ÉVOLUTIF DE LA STRATÉGIE MILITAIRE.

La stratégie militaire classique devrait être la mieux connue. Il n'en est rien, car les règles qui la dirigent ont généralement été obscurcies par certains facteurs contemporains dont l'importance avait paru devoir être permanente, alors qu'ils devaient faire place à d'autres facteurs prépondérants. C'est pourquoi dans ce chapitre on étudiera le problème en se plaçant surtout du point de vue de l'évolution du phénomène, afin d'en dégager les grandes lignes qui seules permettent d'en comprendre le caractère.

La guerre militaire classique s'est toujours placée dans le cadre de la guerre totale. II a toujours

Il y a

Il y a eu souvent

une composante politique considérable de caractère idéologique (les Armagnacs et les Bourguignons, les Huguenots et la Ligue, les c patriotes ' de l'époque de la Révolution et de l'Empire,

les démocraties et le nazisme, etc absente des conflits.

Dans ce cadre total, qui correspondait aux préoccupations du gouvernement ou du souverain, le rôle des Armées a été variable. S'il a généralement été prépondérant, il n'a été vraiment décisif que dans certaines périodes favorables et il s'est trouvé réduit dans d'autres occasions à une fonction presque auxiliaire. Cette variation du rôle des Armées tient évidemment d'a bord aux qualités relatives des chefs de guerre en présence, mais aussi -quelles que soient ces qualités - à l'aptitude plus ou moins grande des Forces Armées à obtenir une décision militaire complète. A chaque époque, la stratégie totale a été amerrée à utiliser les moyens (économiques, diplomatiques, politiques ou militaires) qui s'avéraient les plus efficaces. C'est pourquoi les Forces Armées n'ont joué un rôle prépondérant que lorsqu'elles avaient le pouvoir d' entraîner à elles seules la décision.

Cette composante, d'importance variable, a rarement été

toujours eu une composante diplomatique évidente (neutralité, coalitions, etc

existé une importante composante économique et financière (pas d'argent, pas de Suisses

).

).

).

cette te capacité de décision des Forces Armées a profondément varié au cours de l'histoire, en fonction des possibilités opérationnelles du moment qui résultaient de l'armement, de l'équipement et des méthodes de guerre et de ravitaillement de chacun des partis opposés. Or cette variation a été fort rarement escomptée de façon juste. Au contraire, l'évolution a généralement surpris les deux adversaires qui ont dû, en tatonnant, rechercher les solutions nouvelles menant à la décision. Exceptionnellement, un chef militaire de génie - dont Napoléon demeure le modèle - a su s'assurer une supériorité temporaire par l'avance de pensée, donc de compréhension, qu'il avait su réaliser. Mais cette avance même a fini par enseigner les adaptations nécessaires à l'adversaire et le jeu est redevenu égal au bout d'un certain temps.

Ainsi, l'un des éléments essentiels de la stratégie militaire classique a-t-il toujours été de comprendre plus vite que l'adversaire les transformations de la guerre et par conséquent d'être en mesure de prévoir l'influence des facteurs nouveaux. Ceux-ci ont tour à tour permis ou empêché la défense victorieuse des places fortes, la bataille décisive, ou les opérations foudroyantes. Par grandes phases successives, la guerre s'en est trouvée tantôt « courte et joyeuse x, tantôt épuisante et prolongée, tantôt même incapable de résultats substantiels. A chaque changement de phase, les contemporains en ont été désorientés parce que les recettes anciennes avaient perdu leur pouvoir. Mais les recettes nouvelles qui paraissaient répondre définitivement aux difficultés rencontrées, n'ont toujours eu qu'une efficacité éphémère. C'est donc la pleine compréhension du mécanisme de l'évolution du caractère décisif des Forces Armées qui constitue la clef principale de la stratégie militaire.

LA STRATÉGIE DE LA BATAILLE.

La décision militaire à l'état pur est celle qui résulte de la bataille victorieuse.

Le mécanisme de la bataille, sous des formes très différentes se ramène à un schéma relativement simple. En effet, le caractère essentiel de la bataille (terrestre) réside dans l'affrontement de cieux murs humains formés de combattants.

Cette disposition en muraille provient de la nécessité pour chaque combattant de voir ses flancs et son dos couverts par des voisins. Chacun couvrant et étant couvert, on aboutit de très bonne heure à constituer des rangs plus ou moins serrés et plus ou moins multipliés en profondeur selon les caractéristiques tactiques du moment. Mais cette protection cesse à l'extrémité du rang, ce qui fait des flancs la partie naturellement vulnérable du dispositif. Cette faiblesse des flancs a conduit d'abord à chercher la décision par le débordement, huis par l'enveloppement du flanc adverse en présentant un front de bataille plus étendu que celui de l'adversaire. Mais comme cette extension du front, sauf quand les forces en présence étaient très inégales, entraînait quelque part l'affaiblissement de la ligne de bataille, on avait également la possibilité d'exploiter cette situation par une action visant la rupture du rang adverse, créant artificiellement chez l'ennemi de nouveaux flancs vulnérables. Ainsi, le but de la bataille se ramenait à désorganiser le dispositif cohérent constitué par la muraille de combattants et cette désorganisation résultait d'un enveloppement ou d'une rupture.

Une fois le mur ennemi rompu, la défense était désorganisée. Le danger qui en résultait pour chaque soldat produisait un chic psychologique entraînant la désintégration du lien moral unissant les combattants. L'armée disloquée se transforme en foule d'individus. Sous l'antiquité, cette foule devenait une proie commode pour le vainqueur. C'était le « caedes s, la phase de massacre, dans laquelle le vaincu était passé au fil de l'épée, tandis que le vainqueur ne supportait que des pertes légères. Dans les temps modernes, l'éloignement des combattants a transformé le caedes en déroute, phase de fuite et de poursuite qui empêche la reconstitution de l'armée en un ensemble cohérent. La manouvre de débordement requiert une mobilité plus grande que celle de la ligne de bataille. C'est pourquoi les ailes ont été traditionnellement formées de cavalerie, plus récemment de troupes mécanisées et blindées. La manoeuvre de rupture réclame une puissance offensive supérieure (lui a été réalisée par une bonne combinaison d'éléments de choc (cavalerie cuirassée, éléphants, chars) et de moyens de feux divers (flèches, piluin, pierriers, feux d'infanterie et d'artillerie) disposant d'une mobilité suffisante pour pouvoir rompre le front adverse rapidement.

Le choix entre ces deux modes d'attaque a dépendu des circonstances de terrain et de rapport des forces, mais il a aussi été très étroitement commandé par l'efficacité de la technique offensive contre la tactique défensive de l'adversaire. Celle-ci s'est constamment perfectionnée. Fondée à l'origine sur l'escrime à l'arme blanche de chaque combattant du rang, protégé ou non par un bouclier et parfois par un obstacle formé d'un fossé ou de pieux, elle a très tôt comporté l'emploi de nombreux types de projectiles, de la flèche ou la fronde à la baliste, du pistolet au boulet de canon et à l'obus. L'attaque a donc dû s'adapter à ces difficultés par des tactiques appropriées mettant en jeu des feux plus puissants, capables de neutraliser les moyens de feux ,adverses (c'est-à-dire de réduire suffisamment leur efficacité) ou même de détruire la muraille des combattants là où l'on voulait rompre. A certaines époques, les qualités de l'armement ont donné la supériorité à la défense, dans d'autres à l'attaque, ce qui a entraîné des combinaisons très différentes.

Naturellement, ce schéma de la bataille se complique du fait que l'action d'enveloppement ou de rupture est toujours préparée par une escrime appropriée de feintes et d'usure. L'idée centrale de cette escrime est de fixer les forces adverses, d'ébranler leur moral par la crainte, la fatigue et les pertes, puis de concentrer l'effort sur un point décisif à l'aile ou au centre. Mais l'ennemi dispose normalement de réserves qui lui permettraient de parer ce coup décisif. La préparation doit donc

amener l'adversaire à dépenser ses réserves, soit en les faisant engager à faux, grâce à une feinte, soit en les usant par le combat. La bataille comporte ainsi une phase de préparation plus ou moins longue suivie d'une phase d'achèvement.

Ramenée à l'essentiel, la stratégie de la bataille est donc simple. Ce qui lui rend toute sa complexité, c'est que les combattants sont des hommes et non des machines, même quand ils servent des machines. L'armée est une foule organisée dont le ciment repose sur la discipline et la confiance réciproque. Par conséquent, au-delà de toutes les combinaisons portant a sur les choses matérielles », l'art consiste à savoir renforcer ou maintenir ce lien psychologique dans ses propres troupes et à savoir le distendre chez l'ennemi. L'élément psychologique est donc prépondérant. C'est lui qui a conduit aux techniques et aux combinaisons les plus diverses, depuis les masques terrifiants et les cris de guerre ou les bombes à sifflet des stukas jusqu'aux manœuvres faites de feintes et de surprises pour produire ce que Napoléon appelait « l 'événement. A dont l'apparition doit entraîner la chute brutale du moral adverse. Cette stratégie de l'événement échappe à toute codification. Parfois, il s adressera au combattant du rang, parfois il ne visera que le chef ennemi, en ruinant sa confiance dans ses propres dispositions. C’est pourquoi la décision militaire pure a été parfois le résultat d’une stratégie supérieure sans que la bataille ait été sérieuse.

Mais ce schéma est essentiellement terrestre. Sur mer ou dans les airs, l'élément psychologique joue moins parce que le lien entre les combattants est assuré par le matériel : on ne peut abandonner ni son bateau, ni son avion. De ce fait, en stratégie maritime et aérienne le facteur matériel a été généralement prépondérant : les considérations de vitesse, de maniabilité, de portée, de protection ou de poids de la bordée sont normalement décisives. Aussi, au lieu de rechercher comme sur terre la désorganisation, on devra viser la destruction physique. La marine compte en bâtiments coulés, l'aviation en avions détruits. Le corollaire de cette loi est que le combat sera le plus souvent refusé lorsque la partie n'est pas égale. Il en résulte que la supériorité matérielle entraînera une dissuasion importante par sa simple existence « in being ». Une autre différence importante des stratégies aérienne et maritime, c'est qu'il n'existe pas sur mer et dans les airs l'équivalent du « terrain a, avec toutes ses diversités. S'effectuant sur une surface unie ou dans l'espace avec comme seuls accidents le vent, le soleil et les nuages, la bataille y prend un caractère beaucoup plus schématique que sur terre. Enfin, la notion de rang qui est prédominante sur terre n'a joué en mer qu'un rôle passager et n'a jamais pu s'appliquer dans les airs. La bataille aérienne, somme d'actions individuelles, s'est ordonnée en fonction de l'usure matérielle de l'adversaire par la destruction au sol ou dans les airs. Elle diffère donc profondément de la conception de la bataille terrestre.

On peut noter à cette occasion que cette différence fondamentale exerce de nos jours une influence importante sur les concepts relatifs à la guerre. La stratégie terrestre fondée sur la désorganisation recherche la décision par les combinaisons et la manoeuvre La stratégie aérienne vise uniquement la destruction physique et raisonne en très grande partie sur des potentiels. Ces deux concepts s'opposent et se combinent dans nos idées sur la guerre moderne. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point.

LA STRATÉGIE DES OPÉRATIONS TERRESTRES.

Dans la guerre militaire, la bataille ne représente qu'un moment, un aboutissement. Les forces qui doivent s'y affronter doivent d'abord se mettre à portée de combattre et naturellement elles cherchent à engager la bataille dans les conditions les plus favorables. L'ensemble des dispositions et des maneuvre qui en résultent constituent les « opérations ».

Le mécanisme des opérations

Les opérations comme la bataille, et peut-être plus encore que la bataille, ont subi une évolution très importante à mesure que l'équipement et l'armement 'des troupes se modifiaient. D'autres

facteurs, comme l'étendue du théâtre par rapport au volume des forces et à la mobilité, ou comme le terrain, contribuent à diversifier encore davantage l'aspect des opérations.

1° Phase : Opérations et bataille distinctes et indépendantes.

Dans une première phase qui a duré de l'Antiquité à la fin du 18,1 siècle, les opérations ont été entièrement distinctes de la bataille. C'est qu'en effet pendant cette longue période l'armement ne conférait qu'une faible capacité de résistance à un détachement isolé. Pour se déplacer en sécurité, l'armée devait rester groupée. Comme son volume était modeste, elle ne constituait qu'un point dans l'espace à la recherche de l'autre point représenté par l'armée adverse. Comme en outre l'emploi de ces forces ne pouvait se faire qu'après avoir rangé les troupes « en bataille », c'est-à-dire après un certain délai allant de quelques heures à une journée entière, les deux armées, lorsqu'elles se rencontraient pouvaient toujours refuser la bataille en se retirant. On offrait la bataille ou l'on acceptait la bataille offerte par l'adversaire, ou bien l'on se dérobait. C'est ce qu'on a appelé « la bataille par consentement mutuel ».

Les opérations avaient alors pour but de forcer l'adversaire à accepter la bataille dans des conditions désavantageuses pour lui. On recherchait le résultat en envahissant son territoire et en le ravageant. Pour limiter ce moyen d'action, la défense eut recours à un système de places fortes formant un échiquier au milieu duquel se mouvaient les armées. L 'agresseur en vint alors à obliger le défenseur à livrer bataille en mettant le siège devant des villes importantes et en menaçant de s'en emparer. Cette guerre de campagne sur réseau (le places fortes a été le dernier mot de l'art, notamment au 17e siècle. Les reproches de pusillanimité qui lui ont été faites ultérieurement ne reposent sur aucune réalité. C'était évidemment lit seule solution possible dans les conditions de

l'époque. Comme d'autre part les résultats de la bataille étaient toujours hasardeux et pouvaient mettre en cause non seulement les résultats de la campagne mais aussi le capital considérable représenté par les armées, chaque général s'efforçait de n'accepter la bataille que lorsqu'il lui paraissait avoir une quasi-certitude de victoire, soit par une grande supériorité numérique, soit par de grands avantages de terrain. Il en résultait des campagnes prolongées, coupées de sièges et peu décisives. Cette conception, répétonsle, parfaitement logique, est exprimée très clairement par le Maréchal de Saxe dans ses « Rêveries ». c Je ne suis pas pour les batailles et je suis persuadé qu'un habile général pourrait faire (la guerre) toute sa vie sans s'y voir obligé. 11 faut donner de fréquents combats et fondre l'ennemi petit à petit. Rien ne le réduit tant que cette méthode et

Je ne prétends point dire cela qu'on n'attaque pas l'ennemi quand on a

n'avance plus les affaires

l'occasion de l'écraser, mais je veux dire qu'on peut faire la guerre sans rien donner au hasard (de la bataille), et c'est le plus haut point de perfection et d'habileté d'un général n. Tels étaient le but et le

caractère des opérations anciennes, où l'on a voulu voir à tort des préoccupations de guerre en dentelle ou de prudence de cabinet.

2° phase : Opérations et bataille distinctes mais liées.

Cependant, vers la fin du 18e siècle, les meilleurs esprits militaires (Puységur, Folard, Guibert, ce dernier surtout) avaient l'intuition que l'armement nouveau pourrait rendre possible une forme d'opérations plus décisive. En effet, le développement du fusil procurait une puissance de feu accrue qui avait permis l'ordre de bataille dit mince (sur trois rangs) lequel avait conduit à l'extension de plus en plus grande de lignes fortifiées qui avaient fini par paralyser les opérations. Les guerres traînaient, interminables. Laugmentation de la puissance du feu conférait maintenant à un détachement isolé la possibilité d'offrir une résistance d'une certaine durée. L'armée pouvait donc se fractionner pour se déplacer, voire pour vivre sur le pays. Ce fut le a principe divisionnaire s conçu par la génération des encyclopédistes et dont les possibilités allaient produire une révolution dans les opérations. Guibert appelait de ses voeux « un nouvel Alexandre » pour appliquer ses théories. Ce fut Napoléon, qui comprit le premier tout le parti que l'on pouvait tirer des possibilités nouvelles.

Son système d'opérations reposait sur une distinction absolue entre le dispositif opérationnel dispersé et formant un large filet et le dispositif de bataille concentré. L'adversaire, manoeuvrant à l'ancienne mode restait plus ou moins groupé. Napoléon par son large filet l'empêchait de prévoir son point futur de concentration, l'aveuglait et le paralysait. Il pouvait alors l'encercler s'il restait fixe (comme à Ulm) ou mieux encore le contourner et venir se placer sur sa ligne de communication pour le forcer à la bataille à fronts renversés (comme à Iéna). De toute façon, l'ennemi ne pouvait plus se dérober et devait accepter la bataille, même à son désavantage. Les opérations dans cette phase commandent la bataille. La guerre redevient décisive, foudroyante.

La technique des opérations napoléoniennes est essentiellement cinématique et logistique. Il s'agit toujours de calculs de mouvements permettant les concentrations, les appuis réciproques et les enveloppements, et de calculs logistiques permettant ces mouvements. Comme en outre, Napoléon dispose d'une armée parfaitement « rodée » sur le plan tactique, donc spécialement apte à s'engager rapidement ou à se dégager, sa stratégie opérationnelle lui donne victoire sur victoire.

Mais l'adversaire apprend peu à peu les règles du jeu. Il devient de moins en moins ponctuel et finit par présenter, lui aussi, des dispositifs opérationnels en filet couvrant une large partie du théâtre. d'opérations. La manceuvre napoléonienne devient de plus en plus difficile jusqu'à ce que l'infériorité des moyens français entraîne la défaite.

Les enseignements tirés de la stratégie opérationnelle de Napoléon ont souvent été faussés par le fait que l'on a cru voir dans ses manoeuvres un recueil de recettes absolues, alors que celles-ci n'étaient applicables que dans les conditions du moment. La perfection extraordinaire des calculs de l'Empereur ne doit pas abuser : il bénéficiait surtout d'une grande avance de pensée sur ses adversaires et cette avance était encore valorisée par l'ambiance politique dans laquelle les Armées françaises combattaient sous le signe des idées de la Révolution. Presque partout (en Italie, en Allemagne) des « patriotes a venaient renforcer notre action. Quand il n'y en eut plus, en Espagne et

en Russie, les risques que comportait ce type d'opérations sont devenus trop grand personne depuis Napoléon n'a pu reproduire ses schémas.

En fait,

3e phase : Opérations et bataille confondues.

Une autre raison, encore plus décisive, est que l'accroissement de la puissance du feu, qui un moment avait permis ces solutions les a rendues impossibles en se poursuivant. En effet, au 19e siècle, l'augmentation de la puissance du feu et des effectifs des Armées conduit à rendre le dispositif de marche de plus en plus capable de se transformer rapidement en dispositif de bataille. L'ancien dispositif de marche en large filet de colonnes parallèles devient maintenant un « front >, dispositif de marche et de bataille devenu suffisamment dense pour former un mur humain presque continu. A la fin de l'évolution, opérations et bataille sont confondues. L'ancien art des opérations -dans le sens que lui donnaient le Maréchal de Saxe et Napoléon -disparaît. Par contre, la stratégie de la bataille s'élève au niveau des opérations. Comme la capacité défensive des fronts s'est fortement accrue avec la puissance du feu, l'action de rupture est devenue difficile. L'essentiel des opérations consiste donc à réaliser l'enveloppement- des ailes découvertes (Woerth, Sedan, Moukden, plan Schlieffen) par un front plus large que celui de l'adversaire. Les fronts s'amincissent et s'étendent d'autant plus que l'armement à bon marché, la conscription et les chemins de fer permettent de mettre sur pied et d'entretenir des armées de plus en plus nombreuses.

Alors se produit un phénomène dont le sens échappe aux contemporains : l'action de débordement n'était décisive que lorsqu'elle pouvait être réalisée rapidement, avant le repli adverse ou l'intervention de réserves. Ceci a été le cas tant que les fronts sont restés de dimensions modestes et que les réserves n'étaient pas plus rapides que la masse enveloppante. Mais lorsqu'en 1914 le front a une étendue de 300 kms et que le plan Schlieffen prétend en réaliser l'enveloppement par une aile marchant à pied, la maneuvre perd toute efficacité : le front débordé se dérobe facilement par un repli et les réserves, transportées en chemin de fer, reconstituent à Paris une masse capable de déborder l'aile enveloppante. C'est la bataille de la Marne. Mais l'ennemi peut

lui aussi se dérober par un repli. Conformément aux procédés de l'époque, il répond par un nouveau débordement qui sera lui-même débordé. C'est la course à la mer qui consacre l'échec définitif de la manceuvre d'enveloppement. Le front, maintenant étendu de la Suisse à la mer du Nord se stabilise. L'ère cinématique des opérations s'achève.

4e phase : Front de bataille égal au théâtre d'opérations.

Cette stabilisation des fronts couvrant la totalité du théâtre d'opérations constitue une surprise complète pour les deux adversaires. Cependant cette situation s'était déjà annoncée pendant la' guerre de Sécession et en Mandchourie où la fortification de campagne avait été très employée, mais où l'existence d'ailes découvertes avait quand même permis d'avoir recours au débordement. Le phénomène du « front continu > et statique résultait de la puissance défensive considérable dont disposait maintenant une infanterie armée de mitrailleuses, couverte de fils de fer et protégée dans des tranchées, ainsi que des effectifs énormes engagés dans la guerre. Puisqu'il n'y a plus d'enveloppement possible, les opérations - bataille se ramènent alors à rechercher la rupture du front, rupture dont on espère qu'elle permettra de reprendre les opérations mobiles.

Ce n'est plus un problème de mouvement, semble-t-il, mais un problème de puissance. Il faut réunir des armements suffisants (« des canons, des munitions » pour détruire le front ennemi puis exploiter cette brèche par des masses d'infanterie. Mais de même que les enveloppements avaient échoué parce que l'aile enveloppante manquait de vitesse, de même les rup tures échouent parce que l'attaque, faite à pied, progresse moins vite que les réserves n'affluent par chemin de fer et par camions. Ces attaques s'enlisent donc dans des « poches », au grand désappointement des Etats- Majors qui n'ont pas compris l'importance et l'influence possible de la mobilité tactique. Faute de réaliser « la percée », les opérations se fondent sur l'usure (Verdun, la Somme) par laquelle on se flatte de consommer les réserves ennemies. Foch enfin, conçoit une manoeuvre par martèlement qui lui permet de combiner l'action de poches successives. Mais ce martèlement de la bataille de France demande des moyens énormes. Les opérations, la « stratégie » comme on dit à l'époque, se ramène à une lourde dynamique de forces. C'est avec cette doctrine que nous abordons 1940.

5e phase : La bataille prépare les opérations.

La campagne de 1940 en voit l'effondrement. Le facteur tactique nouveau constitué par le couple char-aviation, opposé à nos fronts linéaires et statiques, réalise partout la rupture rapide, parce que justement la mobilité tactique de l'attaque atteint enfin un niveau suffisant par rapport à la mobilité stratégique des réserves. Ce niveau permet le retour à « la guerre de mouvement ». La courte phase dynamique des opérations qui a consisté à mettre en place et à engager les forces de rupture est suivie d'une phase d'exploitation de la bataille qui s'avère décisive par ses pénétrations et ses enveloppements. Curieusement, le schéma du 18e siècle est inversé : c'est la bataille qui précède et prépare les opérations décisives. Le facteur mouvement reprend toute son importance.

Mais la suite de la guerre corrige un peu cette évolution à mesure que la tactique défensive rend la rupture moins facile. En Russie, comme sur les fronts occidentaux, les opérations consistent en une succession de batailles et d'exploitations où tour à tour dominent les forces et les mouvements. Sauf peutêtre en Libye où les forces sont très réduites par rapport à l'espace, on ne constate plus d'opérations du type mouvement pur comme au 18e siècle. Opérations et bataille restent mêlées.

En même temps, la dernière guerre mondiale voit la première application d'un nouveau concept d'opérations : la décision par l'usure produite par les forces aériennes. Ce concept est né en Italie chez Douhet, vers 1930, de la constatation de l'impuissance des forces terrestres à réaliser la décision. La tactique de l'époque et la frontière des Alpes paralysaient en effet l'action des forces terrestres. En 1941, l'Angleterre dans son île était dans une situation analogue. La R.A.F. reprit la théorie de Douhet, bien qu'à ce moment, comme on l'avait vu en 1940, la décision terrestre fût facile. Le « bomber command », bientôt renforcé d'Américains, entreprit d'écraser l'Allemagne sous les bombardements. Avec des moyens énormes, l'usure fut terrible, mais non décisive à elle seule. Comme en 1918, la décision sortit d'une suite de batailles terrestres ou aéroterrestres, aidées par l'usure du blocus et des bombardements aériens.

6' phase : Front de bataille inférieur au théâtre d'opérations.

Après la guerre, apparaît l'arme atomique dont il ne sera pas question ici. Mais sur le plan purement classique, un autre phénomène s'impose à l'attention : la réduction importante du volume des forces à cause de l'accroissement considérable du prix des équipements modernes, concurremment avec les dépenses causées par la préparation de la guerre nucléaire.

De ce fait, avec des moyens beaucoup plus mobiles que par le passé, les forces terrestres se retrouvent devant le dilemme d'avoir à se diluer dans des espaces trop vastes pour elles ou de se concentrer (relativement) sur des fronts plus étroits en acceptant des intervalles ou bien en présentant des ailes découvertes. Ce dilemme n'a reçu jusqu'à présent que des solutions semble-t-il incomplètes : faute de moyens techniques permettant une bonne surveillance de jour et de nuit sur de vastes fronts sans y engager des forces importantes, la solution de la dilution paraît inévitable, mais ne laisse subsister que des points de force insuffisants : la solution consistant à accepter que le front d'opérations soit inférieur à l'étendue du théâtre est également dangereuse à cause des grandes mobilités actuel les par moyens motorisés ou aérotransportés. Un compromis entre ces deux solutions sera sans doute nécessaire.

Mais ce que l'on peut conclure de l'étude de l'évolution passée, c'est que cette situation entraînerait (en guerre classique, non atomique) l'impossibilité de toute stabilisation des fronts du type 1914-1918, donc une très grande instabilité stratégique. La manoeuvre servie par les grandes mobilités modernes (dûes au moteur et aux transmissions) y jouerait un rôle accru. La décision pourrait être extrêmement rapide.

Enfin, l'existence des moyens aériens et aéroportés donnerait à la bataille terrestre une grande profondeur. La bataille se déroulerait en surface et non plus le long d'un front.

Conclusions.

La rapide analyse qui précède permet de tirer quelques conclusions utiles

1. L'essence des opérations a évolué entre deux pôles extrêmes : les mouvements et les forces, avec des dosages intermédiaires très variables.

2. Cette évolution a été commandée en très grande partie par l'évolution des facteurs tactiques. Ces facteurs tactiques, liés à l'armement, à l'équipement et aux procédés de combat paraissent pouvoir se ramener aux suivants

- la capacité offensive,

- la capacité défensive,

- la mobilité « stratégique » (en dehors du combat),

- la mobilité'« tactique » (au combat). C'est la variation relative de ces quatre facteurs qui a conduit à la diversité des solutions opérationnelles.

3. L'évolution a été également commandée par le volume des forces comparé à l'espace des théâtres d'opérations.

4. Lorsque les opérations n'ont pas eu un caractère décisif elles ont dérivé vers un concept d'usure qui a entraîné des efforts de guerre considérables et l'épuisement réciproque des belligérants.

5. Selon la valeur relative des facteurs ci-dessus, les opérations ont été tour à tour mobiles et peu décisives, mobiles et très décisives, traînantes ou stabilisées. Toutes ces modifications se sont produites à la surprise des contemporains parce qu'à chaque époque on a cru que les caractères de la stratégie opérationnelle que l'on pratiquait resteraient les mêmes, alors qu'au contraire, ils ont constamment varié.

Cette dernière considération montre l'extrême importance qui s'attache à comprendre le mécanisme de la stratégie opérationnelle afin de ne pas être surpris par ses transformations et si possible de pouvoir les apprécier plus correctement que l'adversaire et en avance sur lui.

LES OPÉRATIONS ET L'ATTITUDE STRATÉGIQUE.

Le mécanisme des opérations possibles, à chaque phase de l'évolution, détermine le cadre du jeu stratégique à une époque donnée. A l'intérieur de ce cadre, le commandement militaire doit déterminer le genre de manouvre par lequel il entend réaliser les tâches que la politique lui a assignées.

Cette manceuvre dépend évidemment des rapports existants entre la mission reçue, la force de l'ennemi, celle de ses propres troupes et le terrain. Les missions qui peuvent être fixées aux Forces Armées peuvent se ramener aux familles suivantes :

- conquérir un territoire ou interdire un territoire à l'ennemi.

- Détruire les forces adverses ou les user.

- Aller vite ou gagner du temps.

Compte tenu des possibilités offertes sur les plans tactique et opérationnel par les conditions et l'armement du moment, l'ac tion à entreprendre apparaît plus ou moins facile ou difficile et elle ne dispose que d'un clavier limité. Le choix qui s'impose alors au commandement relève dé la stratégie, dont on a vu l'analyse au premier chapitre. Ce choix conduira à définir l'attitude stratégique de la campagne.

On ne reviendra pas ici sur toutes les complexités de la décision stratégique, déjà examinées plus haut. On se limitera à examiner sommairement les solutions principales employées jusqu'ici dans le jeu stratégique.

1. - Lorsqu'existent des moyens supérieurs et une capacité offensive suffisamment assurée, la campagne visera offensivement la bataille décisive. C'est la stratégie offensive d'approche directe où doit se réaliser la concentration du maximum de moyens visant la masse principale ennemie.

2. - Lorsque la supériorité est moins évidente et surtout lorsque les données tactiques font de l'offensive un moyen moins efficace, deux solutions apparaissent :

- soit d'user l'adversaire par une défensive exploitée par une contre-offensive. C'est la stratégie directe défensive offensive.

- soit de dérouter l'adversaire par une action offensive excentrique avant de chercher à le battre. C'est la stratégie directe d'approche indirecte.

3. - Lorsque les moyens militaires sont insuffisants pour atteindre le résultat escompté, l'action militaire ne joue plus qu'un rôle auxiliaire dans le cadre d'une manceuvre de stratégie totale sur le mode indirect où la décision résultera d'actions politiques, économiques ou diplomatiques convenablement combinées.

Dans cette action militaire auxiliaire, les forces militaires pourront suivant le cas mener des opérations limitées représentant une épreuve de force locale ou bien user l'ennemi par la guérilla, ou même participer à la décision par leur simple menace.

LES OPÉRATIONS ET L'ESCRIME STRATÉGIQUE.

L'attitude stratégique étant définie, il reste à mener à bien l'exécution du plan. Comme l'adversaire voudra également faire jouer son plan, il en résultera une opposition dialectique, chacun cherchant à faire prévaloir sa volonté. Nous avons vu plus haut (1) les concepts théoriques qui correspondent à ce duel. Mais l'application de ces concepts va varier à chaque époque, et l'escrime stratégique prendra des aspects si différents qu'ils en deviendront méconnaissables.

En effet, selon les époques, le duel ressemblera à un duel alerte avec des épées légères, à un duel au sabre avec des armes trop lourdes, voire à un duel avec des massues presque impossibles à manier, voire encore à une lutte à mains nues. Bien plus, le duel sera souvent inégal, comme dans les combats de gladiateurs, c'est-à-dire opposant l'épée légère (Napoléon) à un sabre trop lourd (Mack) ; ou l'homme à mains nues (peuples coloniaux) à un homme armé d'une dague (guerres coloniales). Comme dans un cinéma à vitesses variables, les antagonistes paraîtront tantôt sautiller, tantôt réagir avec une majestueuse lenteur. Or chacune de ces caractéristiques nouvelles résultera directement des possibilités opérationnelles et logistiques de l'époque, utilisées plus ou moins complètement par Inintelligence des chefs opposés.

Dans une préface écrite vers 1934, le général Gamelin expliquait qu'entre le plan 17 de 1914 qui

prévoyait une offensive en direction des Ardennes et l'achèvement de la bataille de France en 1918, il y avait une complète similitude de conception, mais qu'entre les deux s'était produite l'adaptation des moyens aux fins de la stratégie : la stratégie disposait enfin des moyens qui rendaient possible sa manoeuvre Cette vue qui ne repose que sur une analogie géographique montre toute l'erreur qui consiste à assimiler deux actions militaires apparemment semblables et se déroulant sur un même terrain, mais à des moments différents de l'évolution et dans des circonstances différentes. Le coup offensif en direction des Ar dennes de 1914 était une folie : a) la faible capacité offensive de cette époque vouait l'action à l'insuccès ; b) le terrain était défavorable ; c) en s'avançant au centre en présence d'une aile droite allemande non contenue, on s'offrait à l'enveloppement. La situation de

1918 inverse deux de ces trois facteurs : le terrain reste défavorable mais a) la capacité offensive est

devenue considérable ; b) l'ennemi est fixé partout, ses réserves sont usées et en s'avançant au

centre, on menace d'envelopper toute l'aile droite allemande. De plus, la comparaison entre 1914 et

1918 fait ressortir l'extraordinaire mobilité des forces en 1914 et l'extrême lourdeur de celles de 1918.

C'est dire que dans l'intervalle de quatre années, les règles de l'escrime stratégique se sont

complètement modifiées. On assistera à des transformations encore plus profondes entre 1918 et

1940 et même entre 1940 et 1945.

Toutes ces considérations montrent la difficulté essentielle de l'art militaire, sa variabilité. Dans le passé, tout se raisonne et s'explique, au besoin avec une composante importante de hasard. Dans le présent futur, où se meut nécessairement toute conception stratégique, il faut à la fois s'appuyer sur l'expérience passée et inventer l'adaptation de cette expérience aux moyens nouveaux. Toute innovation constitue un risque majeur, mais toute routine est perdue d'avance.

Dans ce domaine conjectural et terrible, la clef du raisonnement doit être recherchée dans les transformations de la stratégie opérationnelle.

CHAPITRE III

STRATÉGIE ATOMIQUE

La stratégie. atomique - ou plutôt l'application par la stratégie des conséquences de l'arme atomique - a produit d'importants bouleversements dans la conception d'emploi des forces en vue de la guerre ou du maintien de la paix. II est intéressant de démonter le mécanisme par lequel les changements se sont produits. On pourra ainsi mieux mesurer l'importance de ces bouleversements et peut-être tenter de prévoir les aboutissements possibles de l'évolution en cours.

IMPORTANCE ET ORIGINALITÉ DE L'ARME ATOMIQUE.

L'arme atomique, servie par les moyens modernes de c livraison », n'est pas comme on l'a quelquefois proclamé inexactement a qu'une arme comme les autres mais seulement plus puissante ». Par sa puissance d'abord, elle est hors de proportion avec tout ce que nous avions connu. Une bombe atomique moyenne de 20 KT produit une force explosive égale à celle d'une salve de 4 millions de canons de 75. Une bombe thermonucléaire moyenne de 1 MT représenterait une salve de 200 millions de canons de 75 4 ! Or cette puissance énorme dont l'efficacité est encore multipliée par les retombées atomiques 5 est déclenchée et placée par quelques hommes seulement. C'est une révolution extraordinaire.

Comme d'autre part la portée des vecteurs tend à rejoindre la valeur du demi méridien terrestre, cette arme va pouvoir atteindre n'importe quel objectif sur le globe terrestre avec une précision remar- quable; actuellement, nous ne sommes qu'au quart de méridien, ce qui veut dire qu'une seule arme couvre de sa menace tout l'hémisphère dont elle est le centre.

Du fait de cette double caractéristique (puissance et portée) l'arme atomique produit un phénomène entièrement nouveau: il n y a plus de rapports entre la puissance et la masse. Hier encore, il fallait 1 000 avions pour détruire Hambourg et tous les canons d'une armée pour détruire Berlin, aujour-d'hui chacune de ces destructions pourraient être réalisée par une seule mission individuelle.

D'autre part, cette puissance de feux extra-ordinaire a une mobilité presque totale, qui contraste avec la lourdeur des masses armées et qui permet d'atteindre n'importe quel point du territoire. La défense des frontières par le mur humain que consti-tuent les armées s'avère impuissante à protéger le pays contre la destruction physique ou (infection nucléaire. Les forces armées traditionnelles appa- raissent ainsi complètement inutiles - au moins en première analyse.

LES MODALITÉS DE LA STRATÉGIE ATOMIQUE

Pour se protéger de ce danger sans précédent, il n'existe semble-t-il que quatre types de protection possibles

- la destruction préventive des armes adverses (moyen offensif direct),

- l'interception des armes atomiques (moyen défensif),

- la protection physique contre les effets des explosions (moyen défensif),

- la menace de représailles (moyen offensif indirect).

Ces quatre directions ont été exploitées concurremment avec des fortunes diverses et ont fini par se combiner dans des formules stratégiques très compliquées.

4 En outre, en explosions très hautes, la zone incendiée peut atteindre plu-sieurs dizaines de milliers de km'.

5 Ces retombées - dans le cas des explosions basses - entraînent des zones d'infection qui peuvent atteindre plusieurs milliers de km'.

1. - La destruction préventive, sinon des armes atomiques, difficiles à situer, du moins des moyens de production et de lancement, a paru d'abord la meilleure formule : la supériorité américaine était considérable et les moyens de lancement adverses constitués par des avions liés à des bases aériennes très repérables, permettaient d'escompter la destruction de la presque totalité des moyens ennemis. Une tactique de destruction était mise au point, fondée sur un bon plan de feux atomiques et prévoyant l'attaque de chacun des objectifs connus.

Mais cette situation favorable dura très peu de temps : les objectifs se multipliaient à cause de l'augmentation des moyens de l'adversaire et de la tactique de dispersion qu'il développait ; bien plus, nombre d'objectifs ne pouvaient être connus a l'avance en raison des mesures de dispersion prises à l'alerte sur des terrains sommairement équipés, mal connus ou pas connus du tout. En outre, la politique pacifique proclamée par l'OTAN permettait difficilement de prendre l'initiative du déclenchement des actions de bombardement. Ce déclenchement ne pouvait donc être envisagé que comme une riposte et il faudrait subir la première attaque ennemie. Ceci enlevait à la destruction des moyens adverses son caractère préventif, ce qui conférait une importance capitale aux autres types de protection, l'interception, la protection physique contre les effets des explosions et la menace de représailles que l'on va examiner un peu plus loin.

Mais en même temps l'étude du problème de la destruction des forces permettait de conclure à l'intérêt primordial de l'attaque par surprise : à partir d'un certain niveau de moyens, une telle attaque ennemie pourrait nous causer des destructions si graves que notre riposte en serait rendue problématique. Ce problème du « Pearl Harbor » atomique a hanté les états-majors pendant des années et a conduit à bâtir une tactique « antisurprise » qu'on verra à propos des autres types de protection et qui est devenue très efficace.

Quant à la valeur de la riposte, il fallait qu'elle soit maintenue à une efficacité probable suffisante pour supprimer si possible et au moins réduire sensiblement la capacité de destruction adverse. Or la multiplication des moyens de lancement et l'apparition des fusées augmentent considérablement la difficulté du problème; toute une école prétend même qu'une tactique « contre forces »6 est vouée à l'insuccès. La vérité est qu'il est devenu impossible de tout détruire, mais que d'autre part, il serait extrêmement dangereux de laisser subsister une fraction importante des forces adverses. Au minimun, on pourra toujours détruire les moyens très vulnérables comme des avions anciens et les radars qui constituent une partie importante des possibilités adverses. Bien que l'on soit aujourd'hui assuré qu'une tactique « contreforces » n'aurait qu'une efficacité partielle, son application est toujours considérée comme nécessaire, ce qui entraîne à multiplier les moyens de lancement. Comme d'autre part un grand nombre d'objectifs est situé dans les pays satellites où l'on veut s'efforcer de limiter les destructions aux installations militaires, la « tactique de destruction » doit être très précise et écarter l'emploi des explosions de très grande puissance. Tout ceci conduit à des programmes très onéreux.

C'est pourquoi, en fin d'évolution, certains ont remis en avant l'idée d'une action réellement préventive dont le rendement serait bien plus grand, tant du fait que l'on n'aurait pas encore subi les pertes de la première bordée ennemie que du fait que l'adversaire, non encore alerté et dispersé, subirait des destructions plus grandes. Pour concilier d'une façon plus ou moins convaincante - la conception de cette action préventive avec celle, toute politique, d'une renonciation à l'agression, cette action préventive a reçu le nom particulier de « préemptive », en soulignant qu'elle ne serait déclenchée que si et quand des indices sûrs permettraient de prévoir l'imminence d'une attaque ennemie.

Quoi qu'il en soit, la protection complète par une destruction préventive des moyens adverses apparaît terriblement problématique 7 . Son action serait indispensable au cours d'un conflit mais avec des résultats seulement partiels. L'emploi des autres moyens de protection s'impose donc.

6 Couramment appelée « Stratégie » contre-forces. Il s'agit en réalité d'une modalité d'application de la Stratégie, donc d'une tactique.

7 Cette conclusion nécessaire (surtout par exemple, avec le développement des sous-marins) ne contredit pas la théorie américaine récente qui préfère annoncer une tactique contre-forces qu'une tactique contre-cités. Ce point sera repris à propos de la dissuasion.

2.

- L'interception des armes atomiques est apparue assez vite comme pouvant être l'élément clef

de la stratégie nouvelle. Que la valeur de l'interception devienne absolue de notre côté et il n'y aurait

plus besoin d'action préventive - si dangereuse politiquement - ni de protection physique et la menace de représaille adverse perdrait tout pouvoir.

Mais cet objectif idéal est très difficile techniquement à réaliser et à maintenir. Dans la course technologique gigantesque qui s'ouvre entre l'interception et la pénétration, à chaque progrès de l'interception répondra un nouveau progrès de la pénétration. Ainsi se développe en temps de paix une nouvelle forme de stratégie, à peine ébauchée dans les conflits antérieurs par ce qu'on avait appelé « la course aux armements ».

Cette stratégie ne livre pas de batailles mais cherche à surclasser les performances des matériels adverses. On lui a donné le nom de « stratégie logistique » ou de « stratégie génétique ». Sa tactique est industrielle, technique et financière. C'est une forme d'usure indirecte qui, au lieu de détruire les moyens adverses se contente de les déclasser, entraînant par là des dépenses énormes. C'est ainsi que les radars de la bataille d'Angleterre ont permis la première victoire aérienne défensive de l'histoire. Mais les avions volant à grande altitude ont déclassé tous les radars et tous les canons antiaériens. Puis les engins sol-sol ininterceptables ont déclassé les avions liés à des bases fixes et vulnérables, tandis que les engins sol-air rendaient leur interception très probable. Mais les engins air-sol permettent aux avions d'atteindre leur objectif en se tenant hors de portée des engins sol-air de la défense aérienne et l'interception des engins sol-sol apparaît maintenant possible, etc.

Ainsi se joue une guerre silencieuse et apparemment pacifique mais qui pourrait s'avérer décisive à elle seule. Cependant la course n'est jamais finie et l'interception, avec des hauts et des bas, reste problématique.

3. - Peut-on alors réduire les effets des feux atomiques d'une façon satisfaisante par une protection physique ? Avant l'existence de l'arme thermonucléaire, des solutions étaient apparues possibles enfouissement, dispersion, mobilité, protection par des ouvrages de béton, etc. Aucune de ces solutions ne procure de protection absolue, mais le rendement des tirs serait assez considérablement réduit (dans le cas le meilleur, près de 25 fois). Avec l'arme thermonucléaire, la protection conserve sa valeur relative, mais la puissance de l'attaque s'accroît tellement qu'il est difficile d'espérer réaliser une protection suffisamment efficace. D'autre part, il faudrait y consacrer des sommes astronomiques et beaucoup concluent à la nécessité de mettre tout l'effort sur les moyens offensifs et sur leur capacité de pénétration.

4. - C'est qu'en effet, au-delà de tous ces procédés défensifs de valeur variable et incertaine, il

n'existe de véritable protection que dans la menace de représailles. Pour cela, il faut posséder une « force de frappe » 8 d'une puissance suffisante pour détourner l'adversaire d'employer la sienne. C'est la stratégie de dissuasion sous sa forme initiale la plus simple on cherche à atteindre directement la volonté de l'adversaire sans passer par l'intermédiaire d'une épreuve de force. Sous cette idée générale on va voir se développer une stratégie de plus en plus complexe et de plus en plus subtile.

LA STRATÉGIE DE DISSUASION

La dissuasion nucléaire

La dissuasion repose d'abord sur un facteur matériel : il faut avoir une grande puissance de destruction, une bonne précision et une bonne capacité de pénétration. On a vu à propos de

l'interception l'importance de cette lutte permanente pour conserver une capacité de pénétration suffisante. En outre, comme on ne fait pas la guerre, la valeur exacte des capacités d'interception et de pénétration reste conjecturale - ainsi d'ailleurs que la puissance de destruction de l'adversaire. C'est là qu'on comprend mieux l'importance de l'U 2 dont les vols permettaient de mesurer la valeur de l'interception adverse et l'indignation des Soviétiques quand ils ont vu que l'adversaire pratiquait de telles expériences.

Ce facteur matériel déjà assez incertain se complique singulièrement si l'on fait entrer en ligne de compte les hypothèses sur celui des deux partis qui tirera le premier. Ce calcul n'avait pas une très grande importance à l'époque des avions relativement lents parce que les délais d'alerte étaient tels que l'attaque et la riposte se croisaient en l'air. Avec les fusées au contraire, il n'y a plus de dissuasion si la première bordée ennemie a une capacité de destruction telle que notre riposte en serait considérablement affaiblie. La valeur de la dissuasion s'est trouvée ainsi liée non pas à la puissance de la force de frappe, mais à sa puissance restante après avoir subi la première salve, donc à sa capacité de survie. D'où une tactique de survie, très onéreuse et très complexe visant à réaliser une alerte presque instantanée (grands radars, satellites, transmission automatique, calculateurs électroniques, etc.), un déclenchement des missions et des tirs avant l'arrivée de la bordée (avions maintenus en vol ou en alerte à 15 minutes, fusées à propulsif solide, etc.), une protection des engins de tir par la mobilité (sous-marins atomiques), par le béton, pour forcer l'adversaire à dépenser un très grand nombre d'armes sur chaque objectif ou par la dispersion. Les résultats de l'équation donnant les résultats obtenus par la première bordée adverse et par la riposte dépendront de la valeur relative des tactiques de survie de chaque partie, mais aussi de l'efficacité estimée des tactiques d'interception ainsi que de l'évaluation de la précision des tirs. Ces résultats deviennent ainsi de plus en plus conjecturaux.

Mais tout ce qui précède a presque le caractère d'une géométrie en regard du facteur psychologique beaucoup plus important et beaucoup plus impondérable. On veut impressionner l'adversaire jusqu'à l'empêcher d'utiliser sa force de frappe. Il faut donc d'abord avoir une capacité de destruction telle qu'il la redoute suffisamment, ensuite l'amener à croire que l'on sera capable de déclencher la représaille on riposte ou en première bordée - dans telle ou telle hypothèse.

La notion de la capacité de destruction suffisante d'un point de vue psychologique a fait l'objet d'appréciations très diverses. En se fondant sur le précédent d'Hiroshima et de Nagasaki certains pensent que la destruction de quelques grandes villes suffirait à faire capituler n'importe quel État moderne. D'autres, allant plus loin, calculent la fraction de la puissance économique adverse que l'on devrait détruire pour « blesser grièvement » l'ennemi et lui infliger ainsi une perte de puissance qui constituerait un handicap durable et inacceptable pour lui. Certains théoriciens américains considèrent enfin que la seule destruction efficace est celle des armes nucléaires ennemies parce qu'elle désarme l'adversaire. La capacité de destruction devrait donc permettre une contrebatterie très poussée, aux résultats de laquelle s'ajouterait l'usure des stocks adverses causée par l'attaque ennemie contre nos propres moyens de lancement.

Ces divers points de vue se schématisent dans les deux tactiques opposées dites « contre forces » et « contre-cités ». Le choix entre ces deux solutions est assez difficile à faire : on a vu que la tactique « contre-forces » serait très efficace si l'on pouvait être sûr de la réaliser presque complètement. Mais outre qu'elle est nécessairement très coûteuse, elle devient de plus en plus incertaine à mesure que les tactiques de survie se perfectionnent. On est donc très tenté de se rabattre sur la tactique « contrecités » qui est beaucoup plus facile, donc moins onéreuse à réaliser et qu'on a appelé la « stratégie du déterrent minimum ». Seulement on s'aperçoit alors que si l'on n'a pas attaqué - donc pas détruit l'essentiel de la capacité de frappe adverse, à chaque destruction que nous ferons, nous subirons une punition terrible. D'échange en échange, on va vers une destruction intégrale réciproque, et peut-être inégale à notre détriment, ce qui n'a aucun sens et en tout cas nous dissuade au moins autant que l'adversaire. En outre, d'ailleurs, il n'y a pas forcément symétrie dans la dissuasion : les États-Unis seront plus sensibles à la destruction de leurs grandes villes que les

Soviétiques. Ce peut être l'explication du choix américain en faveur de la tactique « contreforces » et du choix possible des Soviétiques en faveur de la tactique « contre-cités »9. Le choix peut aussi trahir des arrière-pensées très importantes celui qui joue le jeu « contre-cités » croit à la valeur absolue de la dissuasion qu'il réalise sinon en cas de conflit, il n'a d'autre recours que dans le suicide réciproque ; celui qui joue le jeu « contre-forces » doute de la valeur de la dissuasion et admet la possibilité d'un conflit atomique comportant l'emploi plus ou moins complet des forces de frappe stratégiques, ce qui accroît sa capacité de dissuasion. De toute façon, le choix est imposé aux puissances nucléaires secondaires (Grande-Bretagne, France, demain la Chine) qui ne peuvent absolument pas disposer des moyens nécessaires pour mener une tactique contreforces. Jusqu'à quel point une telle tactique « contrecités », forcément limitée, peut-elle dissuader, donc neutraliser, l'un des deux grands ? Comme les capacités de destruction sont très inégales, l'équilibre ne peut être rétabli que par une seconde forme de persuasion : la crainte de voir le plus faible déclencher quand même ses représailles.

Le premier degré de cette opération consiste à donner à ce déclenchement un fondement rationnel qui lui donne une bonne vraisemblance. C'est ce qu'on a appelé la crédibilité. Celle-ci résulte non seulement de la valeur de l'équation matérielle qu'on vient de voir et dont on proclamera le caractère positif, mais aussi de la comparaison entre le risque et (enjeu. Une Suède défendant sa

liberté se trouverait en présence d'un enjeu total, tandis que l'URSS par exemple, ne tirerait de sa conquête qu'un bénéfice limité. Le suicide de la Suède pourrait se comprendre un peu comme celui du capitaine de navire préférant faite sauter un baril de poudre plutôt que de se rendre aux pirates. Les pertes que subirait alors l'URSS seraient hors de proportion avec ses gains éventuels. Là se trouve la base logique des petits dissuasifs nationaux. Ajoutons que ce jeu très dangereux suppose

Si l'adversaire peut être persuadé que nous avons

calculé que dans tel cas nous avions intérêt à déclencher nos forces, il croira plus facilement à la menace. Remarquons tout de suite que le jeu est bilatéral et que des crédibilités opposées sur un

enjeu comparable tendent à s'annuler

Alors intervient un second degré de persuasion fondé cette fois au contraire sur l'irrationalité. Si l'on a affaire à un fou, il ne faut pas le pousser trop loin dans ses retranchements ! La fermeté de Dulles, les colères et le soulier de Khrouchtchev, l'obstination froide de De Gaulle correspondent à ce jeu psychologique, dont l'influence peut dépasser tous les calculs tirés du facteur matériel. C'est qu'en réalité l'élément décisif repose sur la volonté de déclencher le cataclysme. Faire croire qu'on a

cette volonté est plus important que tout le reste. Naturellement chacun bluffe, mais jusqu'à quel point

?

Tout ceci aboutit à une dialectique extraordinairement subtile visant à apprécier la probabilité des réactions de l'adversaire en fonction de ses moyens et de sa volonté de les employer, mais aussi en fonction de l'opinion qu'il peut avoir de nos moyens et de notre volonté de les employer et même de l'idée qu'il se fait de l'idée que nous nous faisons de ses moyens et de sa volonté de les employer.

De cette montagne d'évaluations conjecturales, d'hypothèses et d'appréciations fondées sur des intuitions complexes, n'émerge qu'un seul facteur de valeur certaine : l'incertitude. C'est en fin de compte l'incertitude qui constitue le facteur essentiel de la dissuasion. Aussi doit-elle faire l'objet d'une tactique particulière dont le but est de l'accroître ou au moins de la maintenir. Il faut que les dispositions matérielles prises ouvrent diverses possibilités et que celles-ci soient connues de l'adversaire. Il faut en outre que des doutes soient semés sur tous les éléments qui permettraient d'apprécier nos intentions véritables. Naturellement, il faut absolument éviter toute action ou toute déclaration qui viendrait lever l'une des hypothèses que l'adversaire peut craindre. C'est ainsi par exemple que les campagnes faites pour renoncer à l'arme atomique tactique sont absolument

une certaine confiance dans la dissuasion

9 Le nombre apprécié d'ICBM soviétiques, - relativement faible - peut indiquer soit le choix d'une tactique « contre cités », soit l'existence de difficultés n'ayant pas encore permis la réalisation du programme « contre forces » qui correspondrait aux théories soviétiques publiées. La tentative faite à Cuba en 1962 pourrait avoir eu pour un de ses objectifs de hâter la réalisation d'une capacité « contre forces ».

contraires au jeu bien compris de la stratégie de dissuasion. Il en fut de même des déclarations américaines sur le « missile gap u et la renonciation à la stratégie de riposte massive.

Les dissuasions complémentaires

De toute façon, les moyens existants, valorisés par l'incertitude, créent un certain degré de dissuasion.

Ce « certain degré » sera rarement absolu depuis que les deux camps disposent d'armes nucléaires. Cela veut donc dire qu'il existe une marge de non dissuasion, donc un certain degré de liberté d'action pour chacun des adversaires, se situant dans la gamme des actions mineures périphériques ou mêmes limitées dont l'enjeu s'avérerait trop faible pour justifier la mise en oeuvre de la menace de représailles. La conséquence de cet état de choses (d'ailleurs conjectural comme tant d'autres choses, notons-le au passage) conduit à ouvrir un nouveau domaine de la stratégie de dissuasion, qui va avoir pour but de compléter l effet de dissuasion de la menace nucléaire par d'autres moyens, afin de réduire et si possible supprimer toute marge de liberté d'action pour l'adversaire.

Pour atteindre ce résultat de dissuasion, on dispose de deux procédés. Le premier, matériel, consiste à présenter à l'adversaire un système de forces militaires capable de faire échec aux opérations qu'il pourrait mener grâce à sa marge probable de liberté d'action. C'est la raison d'être des « boucliers » de forces tactiques, aéro-terrestres ou aéronavales, qui défendent les zones sensibles. C'est également la raison d'être des « corps d'intervention » capables de se porter dans les régions menacées. Ces moyens matériels permettent d'éviter le fameux dilemme du tout ou rien, du déclenchement de l'holocauste réciproque ou de l'acceptation du fait accompli. Le second procédé, de caractère psychologique, consiste à établir et à maintenir un risque de déclenchement des représailles si un conflit local intervenait. Cette menace d'ascension aux extrêmes rétablit un certain degré d'incertitude sur l'importance des enjeux, même paraissant initialement limités. De ce point de vue, l'existence des armes atomiques tactiques, avec les risques d'ascension que leur emploi pourrait comporter, joue un rôle très important dans le domaine de la dissuasion. Ce risque d'ascension apparaît à beaucoup comme un danger. II en est un si la dissuasion ne joue pas. Mais au contraire dans la stratégie de dissuasion, il est un facteur de sécurité supplémentaire. Cet aspect ne doit pas être perdu de vue.

Cette stratégie complémentaire de la dissuasion atomique devient de plus en plus importante à mesure que les menaces de représailles se neutralisent davantage réciproquement. Dans cette situation, le déclenchement des représailles devient de moins en moins « croyable », donc également la menace d'ascension. La stratégie de dissuasion, avec toutes ses dépenses paraît aboutir à une impasse : on tend à revenir à une stratégie non atomique, si bien qu’à l'effort atomique - exorbitant- doit s'ajouter un effort d'armements classiques, comme si l'arme atomique n'existait pas. C'est la tendance que l'on voit se développer actuellement, depuis que les forces de frappe ont, ou vont avoir, une bonne capacité de survie.

Il s'en faut toutefois que l'on revienne exactement au point de départ, c'est-à-dire à une situation analogue à celle de la phase antérieure à l'existence des armes atomiques. En effet, l'existence des armes ato-miques maintient un risque dont l'appréciation dépend essentiellement des facteurs d'incertitude et d'irrationalité qu'on a vus plus haut. Tant que ces facteurs ont une importance non négligeable, on ne peut imaginer qu'il soit possible par exemple de refaire un grand conflit classique du type 1939-1945, car il est impossible d'être sûr que dans ce cas l'ascension aux extrêmes n'aurait pas lieu. C'est pourquoi on peut réaliser un degré élevé de dissua-sion classique, avec des moyens classiques cependant limités : la quantité de forces et de risques qu'il fau-drait engager pour les défaire créerait une situation trop grave pour que l'on puisse se flatter qu'elle n'entraîne pas l'ascension. Ainsi, on peut voir se réa-liser une dissuasion presque absolue : les forces de frappe en

équilibre dissuadent d'un conflit nucléaire intégral, les forces classiques dissuadent d'un conflit limité, le risque toujours présent d'ascension dissua-dant de donner à ce conflit limité un enjeu trop grave. L'équilibre d'ensemble est alors atteint par ces trois actions complémentaires et solidaires dont l'ef- ficacité dépend en grande partie du facteur d'incerti-tude.

Il faut noter toutefois que même dans cette situa-tion, - l'expérience l'a bien prouvé - la dissuasion laisse subsister une marge de liberté d'action étroite, mais importante : celle qu'exploite la stratégie indi-recte soviétique sur l'échiquier mondial. L'action

politique et économique, l'utilisation de mouve-ments révolutionnaires étrangers et même les conflits menés par personne interposée échappent à la paralysie par la dissuasion - du moins celle que l'on vient d'étudier. La même logique qui a conduit à bâtir un système classique de dissuasion complé-mentaire doit conduire à bâtir un système de dissua-sion dans le domaine indirect.

L'Occident est à la recherche d'une formule plei-nement efficace dans ce domaine, mais ne l'a pas encore trouvée pour des raisons qui relèvent surtout d'une mauvaise compréhension de ce problème. Ce sujet très important est en lui-même trop complexe pour être résumé ici et sera traité à part. Mais il est bien évident que la plus petite fissure dans le sys-tème de dissuasion donne à un adversaire avisé des possibilités d'action qui pourraient à la longue mettre en danger tout le système de sécurité occi-dental.

LA STRATÉGIE DE GUERRE

Malgré tous les efforts en vue de la dissuasion, on ne peut assurer que la guerre n'éclatera pas, justement à cause des facteurs d'incertitude et d'irrationalité dont on a souligné l'importance. Disons que, sauf cas de folie - qui ne peut être exclu, nous avons eu Hitler récemment -, la guerre serait le résultat d'une « erreur de calcul », c'est-à-dire d'une appréciation

trop optimiste sur les réactions de l'adversaire : on aura cru pouvoir faire telle ou telle action impunément et l'on aura déclenché le drame. Quelle sera alors la stratégie de l'âge atomique.

A l'origine, dans la période où la stratégie de dissuasion reposait essentiellement sur les représailles massives, la stratégie de guerre se confondait avec la stratégie de dissuasion : le plan de feux établi en vue de la dissuasion aurait été déclenché. II en aurait résulté de part et d'autre d'énormes destructions, mais comme on pensait que l'un des côtés (l'ennemi) serait mis hors de cause (« The brokenback stratégy » - la stratégie des reins cassés) la phase d'achèvement de l'adversaire se ferait avec « les restes ». La guerre prenait ainsi l'aspect initial d'une entreprise rationnelle et gigantesque de démolition, suivie d'une phase d'exploitation d'ailleurs difficile à prévoir en raison des incertitudes de tous ordres sur les résultats de ce qu'on appelait avec euphémisme « l'échange nucléaire ».

Cette vue, un peu simpliste pour ne pas dire plus, pèse encore très lourdement sur les conceptions militaires d'abord par rémanence et aussi parce que tous les exercices de temps de paix qui ont pour but de vérifier et d'améliorer la valeur de dissuasion portent sur une étude de « l'échange nucléaire, ce qui contribue à faire croire que c'est là l'image de la guerre éventuelle.

Or, heureusement, il n'en est rien, ou tout au moins cette image n'est celle que d'une hypothèse, et de l'hypothèse la moins probable: l'ouverture du jeu par le déchaînement des extrêmes. En effet, peu à peu, et surtout à mesure que la menace nucléaire adverse devenait plus redoutable, l'idée s'est fait jour que la stratégie de guerre devrait être différente de la stratégie de dissuasion. La stratégie de dissuasion vise à faire peur, elle doit donc se donner la possibilité d'effectuer des destructions terrifiantes, afin justement de ne pas avoir à le faire. Mais si ces destructions doivent être réciproques, où est le bénéfice ? Déclencher une action dont la riposte entraînera sa propre mort n'est qu'une forme à peine déguisée de sanction par harakiri. Ce n'est pas une stratégie. Au contraire, tout doit être fait pour éviter cette extrémité. Ce raisonnement logique ayant toute

probabilité d'être bilatéral, il n'y a donc que fort peu de chances pour que l'adversaire ouvre le conflit par une attaque nucléaire massive. Celle-ci ne pourrait se justifier que si, ayant pris une avance considérable, il pouvait se flatter de nous mettre hors de cause dès la première bordée, hypothèse exclue dès que les forces de frappe conservent un degré suffisant de capacité de survie. Dans ces conditions, la probabilité la plus grande est pour que l'adversaire ouvre les hostilités par une action plus ou moins limitée. La question se pose alors de savoir quelle doit être la riposte.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la réponse à cette question a donné lieu à de longues controverses : en effet, si le bons sens indiquait que l'on devrait chercher à limiter le conflit, de nombreux opposants faisaient valoir que cette intention limitatrice ne manquerait pas de nuire à la dissuasion, tandis qu'une bonne attaque massive était le seul moyen d'empêcher l'adversaire de déclencher son attaque limitée. Les mêmes opposants admettaient d'ailleurs plus ou moins consciemment que l'attaque massive produirait des destructions telles que la riposte adverse serait bien diminuée, suffisamment pour être supportable. Cet argument relatif à la dissuasion est très sérieux; on l'examinera tout à l'heure. Mais ce qui devait trancher le débat c'est qu'il s'est avéré ces dernières années que le volume de la riposte serait redoutable en toute hypothèse. C'est pourquoi M. Kennedy s'est rangé dans le camps de ceux qui voulaient renoncer aux principes de la riposte par représailles massives. Le général Maxwell Taylor a exposé très clairement la nouvelle stratégie de guerre qu'il a appelée la « riposte flexible » (flexible response) ou riposte variable.

Cette stratégie de riposte variable revient à prévoir qu'à chaque action adverse il sera répondu par une riposte appropriée, d'une force suffisante pour mettre en échec l'ennemi mais ne mettant en jeu que la quantité de forces nécessaires. Cela ne veut pas dire que l'on calquera sa conduite sur celle de l'adversaire (par exemple on pourra répondre à une attaque classique par une défense atomique tactique, voire, par une action nucléaire stratégique limitée) mais cela veut dire que chaque cas sera traité selon ses mérites et qu'on n'aura recours à la riposte massive qu'en dernière extrémité. En somme, c'est une stratégie qui se veut efficace dans la riposte tout en maintenant le conflit limité.

L'originalité de cette stratégie, c'est qu'elle combine la lutte militaire locale et la dissuasion générale pour maintenir le conflit dans certaines limites. En gardant en réserve la menace de la riposte massive, on conserve une grande part de la valeur de dissuasion de la stratégie du « temps de paix ». Comme la dissuasion est bilatérale, chacun des adversaires va jouer dans le sens de la limitation. S'il n'y a pas de fautes, si l'enjeu reste suffisamment limité, la passe d'armes peut se jouer aux points, sans « ascension aux extrêmes ».

Dans ce jeu dangereux mais inévitable, la sécurité impose l'existence d'un très bon système de contrôle des armements, de façon à éviter que l'escalade ne se produise pas spontanément du fait des exécutants et ne transforme pas un incident local en un conflit général. D'où toute une tactique particulière, définissant un certain nombre de seuils successifs qui ne doivent être franchis que sur décisions politiques spéciales et assurant que ces franchissements ne pourront pas s'effectuer tant que l'autorisation n'aura pas été donnée. La guerre apparaît alors comme un escalier à nombreuses marches (incidents, guerres classiques, atomique tactique, stratégique limitée, stratégique totale, etc.), et l'on espère que l'épreuve de force, si elle se déchaîne, se réglera à l'un des niveaux intermédiaires.

Cette stratégie - inévitable on l'a vu - soulève deux graves objections. La première naît tout naturellement des pays menacés d'être le théâtre de ces conflits « limités » : l'idée de jouer le rôle de champ de bataille -éventuellement atomique - ne leur parait pas très engageante. Dans un désastre mondial leurs sacrifices eussent paru plus équitables. Ne vat-on pas faire bon marché de leur sécurité, au profit de zones réservées qui auraient permis de disperser les efforts de l'adversaire ? La seconde objection touche à la dissuasion dont nous avons déjà parlé. Accepter le conflit limité, n'est- ce pas déjà inviter à le faire, donc réduire la dissuasion, et si un conflit limité se déclenche, est-ce que les risques d'ascension aux extrêmes ne vont pas s'en trouver accrus ?

II y a dans ces deux objections une part certaine de vérité : les deux risques existent. Mais il ne faut pas non plus faire de contre-sens sur leur portée. Il est exact qu'il y a contradiction entre les moyens de la stratégie de dissuasion (menace d'ascension aux extrêmes) et ceux de la stratégie de guerre (limitation des conflits). Mais cette contradiction n'est pas simultanée : la stratégie de dissuasion s'exerce avant la stratégie de guerre. En outre, ces deux stratégies ont en commun les facteurs d'incertitude et d'irrationalité sur lesquels nous avons déjà insisté et qui, dans une certaine mesure, compensent leur contradiction : on n est jamais sûr qu'il n'y aura pas ascension aux extrêmes, même dans une stratégie à intention nettement limitatrice. C'est ainsi que l'effet de dissuasion peut être sauvegardé ; c'est ainsi encore que les zones qui se voudraient « réservées » ne peuvent pas faire bon marché de la sécurité des zones où se livreraient les premières batailles. Au total, il existe une solidarité complète entre la sécurité de toutes les zones comme dans la stabilité de la dissuasion. D'ailleurs cette solidarité peut être renforcée ou plutôt rendue plus visible par certaines dispositions cependant limitées : c'est le cas par exemple du procédé consistant à proclamer que tel ou tel objectif adverse constitue un otage qui sera détruit par les forces stratégiques si telle zone avancée amie est attaquée, et que s'il y avait riposte limitée ennemie dans le domaine stratégique, tel ou tel autre objectif adverse serait détruit. C'est dans cette voie d'un emploi limité et progressif des forces stratégiques que pourra être réduite la sensation d'abandon des champs de bataille éventuels.

En tout cas, le concept de limitation de la stratégie de guerre ne doit pas conduire, comme on l'a quelquefois affirmé, à définir à l'avance d'une part des « théâtres d'opérations » où une agression ne déclencherait pas de représailles et où l'on accepterait de s'en remettre à la fortune des armes entre les forces qui y sont stationnées, et d'autre part des « sanctuaires » protégés par la menace de représailles massives. Cette répartition géographique a priori de la dissuasion aurait en effet pour résultat de réduire la protection des théâtres d'opérations et lorsque des conflits s'y dérouleraient, le risque d'ascension étant toujours présent, la probabilité d'ascension aux extrêmes dans les sanctuaires se trouverait considérablement augmentée. De même, la protection des sanctuaires ne saurait être assurée - pas plus que celle des théâtres d'opérations - par une menace de déclenchement automatique des représailles massives : dans l'état actuel, ces représailles entraîneraient une riposte dévastatrice et l'on n'aurait que la satisfaction assez futile d'avoir causé à l'adversaire des destructions du même ordre que celles que l'on subirait. La vérité dans ce domaine est que la dissuasion doit s'appliquer aux théâtres d'opérations comme aux sanctuaires et que dans les deux cas la dissuasion doit être « graduée », c'est-à-dire comporter l'emploi de ripostes « variables » et dans une certaine mesure imprévisibles, afin de maintenir intact le facteur précieux de l'incertitude.

C'est pourquoi il est à penser que les conflits violents de l'âge atomique doivent normalement se cantonner à deux genres de guerre: dans les zones sensibles, à des actions limitées, peut-être très violentes, mais très courtes et visant à créer un fait accompli, suivi aussitôt de négociations ; dans les zones marginales, à des conflits prolongés d'usure mais relativement peu intenses et de caractère classique ou révolutionnaire. En somme le type Sinaï et le type Corée-Indochine-Laos. Tout autre genre de guerre évoluerait sans doute très vite vers l'ascension aux extrêmes

Mais il serait imprudent de croire que la dissuasion par l'existence de l'arme atomique suffise à empêcher les conflits armés : ces dix dernières années ont montré que, même avec une supériorité nucléaire importante, de tels conflits restaient possibles. Avec un équilibre des forces de frappe, l'intensité ou l'enjeu de tels conflits pourraient s'accroître notablement dans l'avenir, -à moins que des dispositions efficaces ne soient prises pour compléter substantiellement l'effet de dissuasion nucléaire par celui des forces tactiques et à moins surtout que l'effet de dissuasion ne soit maintenu à un niveau élevé par des tactiques appropriées dont on ne saurait exagérer l'importance.

MÉCANISME D'ENSEMBLE DE L'ÉVOLUTION DE LA STRATÉGIE ATOMIQUE

L'étude que l'on vient de faire n'est qu'une analyse des principales idées, prises successivement, qui gouvernent la stratégie atomique. Pour ne pas compliquer davantage ce sujet déjà extrêmement touffu, on a laissé de côté tout ce qui concerne les diverses tactiques (interception, pénétration, survie, contrôle des armements, boucliers, incertitude, etc.) qui jouent un rôle très important dans le problème stratégique.

Pour avoir une idée d'ensemble du phénomène, et de l'interaction des diverses données, il n'y a qu'à passer en revue rapidement l'évolution de la lutte sovieto-américaine depuis quinze ans. On subdivisera schématiquement cette évolution en quatre phases, chacune d'elles commençant par un progrès matériel du côté soviétique ayant des conséquences stratégiques importantes et se poursuivant par une stratégie américaine appropriée, s'appuyant sur des réalisations matérielles particulières.

1- Dans la première phase, l'URSS qui n'a pas vraiment démobilisé, possède des forces aéroterrestres considérables. Grâce à ses stratégies opérationnelles militaire et révolutionnaire, elle est en mesure de réussir l'invasion et la subversion de l'Europe. Les États-Unis, qui ne disposent que d'une force aéro-atomique embryonnaire, répondent à ce danger par une stratégie de dissuasion qui combine la reconstruction de l'Europe (plan Marshall et son réarmement classique (traité de l'OTAN, plan de Lisbonne) à intention défensive, avec la constitution d'une force de frappe aéro-atomique offensive destinée à constituer une menace de représailles massives. On financera l'économie européenne, on transpor tera en Europe le matériel du PAM, on construira des avions, des bombes atomiques et, compte tenu du rayon d'action du B 26, on établira un réseau très complet de bases périphériques. Cette stratégie me en défaut l'appareil politique et militaire soviétique. La dissuasion est donc obtenue, la poussée soviétique en Europe est arrêtée.

2. - Dans la seconde phase, l'URSS ne peut riposter que par une stratégie défensive de dissuasion, combinée avec une contre-offensive dans le domaine de la stratégie indirecte (Corée, Indochine). Faute de moyens initialement, la dissuasion soviétique est d'abord psychologique : c'est la campagne antinucléaire des congrès de la paix qui d'ailleurs obtient certains résultats, au moins en Europe et dans le Tiers Monde. Mais très vite, grâce à un effort scientifique - et d'espionnage - sans précédent, l'URSS possède quelques bombes atomiques et se bâtit une première force de frappe en copiant le B 26. Simultanément, elle améliore sa défense aérienne par un système de radars. Devant ce début de menace atomique et de défense aérienne, les États-Unis maintiennent la valeur de leur stratégie de dissuasion en renforçant la menace de représailles. C'est d'autant plus nécessaire que le réarmement de l'Europe est lent et incomplet, en partie à cause de l'absence des forces françaises drainées par la guerre d'Indochine et malgré l'entrée en jeu prévue des forces allemandes occidentales. La menace aérienne doit donc être suffisante pour ne laisser aux forces du bouclier que le rôle d'alerter les forces stratégiques. Justement, la puissance de représailles se trouve considérablement accrue par la possession des bombes thermonucléaires. La pénétration, malgré les défenses soviétiques sera assurée par des avions plus hauts que les radars de l'adversaire et plus rapides que ses chasseurs. Dans les années 1954-1955 la supériorité américaine est incontestable. Non seulement la dissuasion est maintenue, mais les Soviétiques doivent arrêter leurs poussées indirectes en Indochine et en Corée et y accepter des solutions de compromis. Notons d'ailleurs qu'à ce moment, comme le récla-mait Mac Arthur, les États-Unis auraient pu obtenir bien davantage.

3. - Mais dans la troisième phase, les Soviétiques commencent à rattraper les Américains dans le domaine de la dissuasion. Ils ont eux aussi mainte-nant la bombe thermonucléaire avec une force de frappe non négligeable et ils ont perfectionné leur défense aérienne, ce qui leur permet de reprendre leur contre-offensive indirecte au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La possession par les Sovié- tiques de l'arme thermonucléaire constitue un dan-ger considérable. La stratégie américaine hésite

alors entre plusieurs voies. Faut-il maintenir la dissuasion par un nouveau renforcement offensif de la menace de représailles ou au contraire par une neutralisation partielle de la menace adverse en créant une défense aérienne en Amérique ? Arrivera-t-on à conserver une crédibilité suffisante de la menace de représailles pour pouvoir la brandir dans tous les cas, même mineurs, et sinon, ne faut-il pas s'engager dans la voie des dissuasions complémentaires et renforcer les boucliers tactiques pour ne pas être placés dans des situations où l'on devrait choisir entre la réaction totale ou la capitulation ? Le grand débat qui s'ouvre ainsi en 1955 s'achève par la défaite des offensifs qui voulaient lancer un grand programme de fusées ininterceptables. Le général Gavin, qui prônait cette solution, démissionne. Au contraire, on va bâtir une défense aérienne gigantesque couvrant l'Amérique, on développera la tactique antisurprise du SAC (avions alertés, etc.) et on lui donnera des avions intercontinentaux qui, de la forteresse Amérique, pourront échapper à la première attaque soviétique ; le bouclier européen, faute de forces classiques suf-fisantes, sera renforcé par des armes atomiques tactiques que l'on alloue en grand nombre aux membres de l'OTAN, mais sous un contrôle américain étroit (c'est la politique dite du MC 70). Cette décision de 1955, qui réalise provisoirement une certaine stabilisation 10 était manifestement trop conservatrice. Elle s'avèrera une erreur et pésera lourdement dans la phase suivante.

4. - C'est qu'en effet dans la quatrième phase les Soviétiques réalisent, cette fois en avance sur