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Causeries à bâtons rompus

Ouvrage du même auteur :

« Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004

isbn : 978-2-35061-011-5
© Florimont Projets, 2007
Pierre Bilger

Causeries à bâtons rompus


Ce sont des causeries à bâtons rompus
dont le sens souvent échappe.

Pierre Loti
Sommaire

Prologue : La « divine surprise » des blogs . . . . . . . . . . 11


Un soir d’automne au Roi d’Espagne . . . . . . . . . . . . . 15
Causes perdues. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
Se résigner à l’indifférence ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
Une convergence contrariée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
L’esprit d’entreprise . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
Le revers de la médaille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
Le mirage de l’argent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
La valeur d’un patron . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
La légitimité de l’argent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 93
« La carnavalisation du pénal » . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
Le bonheur au travail . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113
Croyance et entreprise . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
Le mythe du modèle social . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133
La déception européenne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
La frustration politique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
Épilogue : Le temps qui passe… . . . . . . . . . . . . . . . . 169

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causeries à bâtons rompus

Post-scriptum : Alstom, quatre ans après . . . . . . . . . . 173


Annexes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 203
I- Recommandations de l’Afep et du Medef (2006) . 203
II- Entretiens avec Le Monde (2003) et Ilissos (2006) . . 209
III- Extrait d’un mémoire IEP (1960). . . . . . . . . . . . 222
Prologue
La « divine surprise » des blogs

À l’automne 2004, j’étais encore peu occupé à la suite


des diverses péripéties qui avaient suivi mon départ
d’Alstom au début de 2003. Aussi, avant d’avoir décou-
vert la simplicité d’utilisation des librairies en ligne, il
m’arrivait fréquemment de flâner dans les rayons, dédiés
aux livres, de la Fnac de l’avenue des Ternes, retrouvant
ainsi un lieu de promenade que j’avais beaucoup plus fré-
quenté les samedis après-midi quand nos enfants étaient
encore d’âge scolaire.
C’est le hasard d’une de ces déambulations qui m’a mis
entre les mains et conduit à feuilleter, puis à acheter,
« Blog Story » de Cyril Fievet et Emily Turrettini1 et qui
m’a fait du même coup découvrir l’existence des blogs.
Découverte tardive, dira-t-on, puisque les premiers blogs
sont apparus aux États-Unis, en 1993 et dans le monde
francophone, au Québec, à la fin des années 1990. L’of-
fice québécois de la langue française proposait d’ailleurs
de franciser le mot « blog » en « blogue », mais l’usage ne

1. Cyril Fievet et Emily Turrettini, « Blog Story », Eyrolles, septembre 2004.

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causeries à bâtons rompus

s’est pas imposé, pas plus que celui de « bloc-notes » que


retient l’administration française selon le Journal Officiel
du 20 mai 2005.
Pour autant, l’originalité du blog par rapport au site
web traditionnel, c’est-à-dire sa simplicité radicale de
mise en ligne, de gestion et d’utilisation et sa remarquable
aptitude à favoriser le dialogue entre les personnes en fai-
sant disparaître toutes les barrières sociales ou psycholo-
giques, n’était pas encore perçue au même degré
qu’aujourd’hui. Ce sont ces caractéristiques que mettait
lumineusement en exergue « Blog Story », qui m’ont
déterminé à la fin de 2004 à sauter le pas et à mettre en
ligne mon blog, www.blogbilger.com, le 1er janvier 2005
avec une première note qui répondait à la question
« Pourquoi ce blog ».
« Voilà bientôt deux ans que j’ai quitté Alstom, écrivais-
je. Ce départ s’est accompagné d’une polémique à l’issue
de laquelle j’ai renoncé à l’indemnité de départ qui m’avait
été allouée. Souhaitant m’expliquer en particulier vis-à-vis
de ceux que j’ai eu l’honneur de diriger pendant douze
années, j’ai raconté ma vie professionnelle et notamment
mes vingt années de parcours industriel dans un livre,
« Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », que j’ai
publié en mai dernier2. Je me suis également exprimé à de
nombreuses reprises à la télévision et à la radio.
Ces initiatives m’ont permis d’échanger par écrit
avec certains de ceux qui m’ont lu, vu ou entendu sur les

2. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur,


mai 2004.

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la « divine surprise » des blogs

explications que j’ai données ou les points de vue que j’ai


exprimés d’une manière telle que l’envie m’est venue de
prolonger et d’élargir ce dialogue.
Aussi l’émergence des blogs a-t-elle constitué pour moi
la divine surprise qui, en m’affranchissant des supports
traditionnels, devrait permettre de partager, avec ceux qui
le voudront bien, mes réflexions, mes enthousiasmes ou
mes déceptions.
Les convictions essentielles qui me motivent commen-
cent à être connues et sont par exemple l’urgence d’une
véritable construction européenne, l’importance de l’héri-
tage chrétien pour nos sociétés, la nécessité d’une écono-
mie de marché ordonnée et sociale, la défense de la liberté
de penser et d’agir dans le cadre des lois, le respect des
personnes.
Ainsi avec ceux qui souhaiteront m’accompagner dans
cette aventure, je jetterai la bouteille de nos idées à la mer
en espérant que d’autres esprits entreprenants les ramas-
seront sur la toile et sauront les enrichir et les faire
vivre. »
Cette note fut suivie de plusieurs centaines d’autres.
Elle donna lieu à plusieurs milliers de commentaires. Et le
blog a reçu à ce jour plus de deux cent mille visites. Cette
audience a été favorisée par deux articles, l’un des Échos,
sympathique, l’autre du Monde, acide, mais qui ont eu
tous deux pour conséquence de m’offrir immédiatement
un public. J’ai donc pu m’exprimer sur les sujets les plus
divers, industrie, Europe, hautes rémunérations, modèle
social, séries télévisées, au gré de l’actualité, de mon inspi-
ration et de mon humeur.

13
causeries à bâtons rompus

J’ai apprécié, beaucoup plus que je ne l’imaginais au


départ, cette expérience et j’y ai trouvé un plaisir aussi
rare qu’inattendu. Dans l’univers des blogs, le dialogue,
souvent impossible dans la vie de tous les jours, se déploie
sans entraves, le plus souvent sans vrais dérapages. La
technologie impose à chacun de lire l’autre et donc de l’é-
couter beaucoup plus que la parole ne le favorise. L’é-
change est substantiel parce qu’il est nécessaire
d’argumenter sérieusement. La langue de bois, la mau-
vaise foi, la hargne, la grossièreté sont rapidement identi-
fiées et condamnées.
J’ai donc pris goût à m’exprimer sous forme de cette
« suite d’échos ou de réflexions personnelles » qui, selon
François Mauriac, cité par Wikipédia, autre percée déci-
sive de ces nouvelles manières d’exploiter le potentiel
d’Internet, caractérise un « bloc-notes ». Au point sans
doute de ne plus savoir le faire autrement !
Ces « causeries à bâtons rompus » s’inscrivent dans cette
démarche sans autre propos que de poursuivre, d’une
autre manière, la conversation engagée avec des interlocu-
teurs variés, mais toujours intéressants, d’abord à travers
mon premier livre en mai 20043, puis par l’intermédiaire
du blog depuis janvier 2005. Certaines de ces réflexions
y ont déjà été développées, mais beaucoup sont inédites.

3. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur,


mai 2004
Un soir d’automne au Roi d’Espagne

« Vous m’avez dit que depuis toujours, depuis que vous


étiez très jeune, vous aviez au plus profond de vous la
conviction d’être réservé à un sort très rare et mystérieux,
à un événement d’ordre extraordinaire, peut-être même
terrible, terrifiant. Vous disiez une sorte de destin dont
vous aviez à la fois la prémonition et la certitude jusque
dans votre corps et qui, disiez-vous, lorsqu’elle survien-
drait, vous détruirait sans doute, complètement. » 1
Ces mots, adressés par Catherine Bertram à John
Marcher dans « La Bête de la Jungle », cette pièce de
théâtre, issue des talents réunis de Henry James, James
Lord et Marguerite Duras et redonnée à Paris à l’automne
2004, reflètent si fidèlement un sentiment qui, depuis
plus de quarante ans, m’a profondément habité, qu’ils me
restent, depuis que je les ai entendus, toujours présents à
l’esprit.

1. In « La Bête de la Jungle », une pièce de James Lord d’après la nou-


velle de Henry James, version française de Marguerite Dumas, Éditions
Gallimard, 1984

15
causeries à bâtons rompus

J’ai raconté dans un autre livre2 les épreuves familiales


qui auraient pu l’expliquer. Paradoxalement je n’ai mesuré
réellement la portée psychologique qu’elles avaient dû
avoir sur le jeune homme que j’étais qu’à travers la
compassion amicale qu’elles avaient suscitée chez certains
de mes lecteurs. Et sans doute la destinée dramatique de
mon père, les circonstances difficiles de mon enfance et
de mon adolescence et les aspirations exigeantes de ma
mère suffisent-elles à expliquer à la fois la force et la fragi-
lité de mes ambitions.
Mais c’est à un autre épisode de ma vie que j’attribue
l’émergence de cette sensation de menace latente et inno-
mée qui ne m’a jamais quitté, combinée avec une forme
de confiance irraisonnée dans l’éventualité d’un grand
destin. Je sais que ce que je vais raconter peut prêter à
sourire et peut aussi surprendre sous la plume de quel-
qu’un auquel ses convictions religieuses auraient dû inter-
dire d’y attacher le moindre crédit. Mais les chemine-
ments et les signes de l’existence sont mystérieux et
échappent parfois aussi bien à la raison qu’à la foi.
C’est un soir d’automne de 1963 au Roi d’Espagne au
numéro un de la Grand Place à Bruxelles. Nous sommes
attablés trois ou quatre, juste libérés du service militaire,
buvant ensemble une bière pour occuper les loisirs que
nous laisse notre stage au cabinet du président d’Euratom
avant notre entrée officielle à l’École nationale
d’administration quelques mois plus tard. Il y a là, je

2. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur,


mai 2004.

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un soir d’automne au roi d’espagne

crois, François, Jacques, Yves… Ils se reconnaîtront et se


souviendront peut-être.
À côté de nous, à la même table, un couple nous ob-
serve, prêt à engager la conversation. Je ne sais plus
comment, la femme d’une quarantaine d’années, élé-
gante, jolie et chaleureuse, sans aucune ambiguïté, nous
explique que son passe-temps est de lire les lignes de la
main et propose de le faire à chacun de nous. Tous y
passent et entendent des prédictions sympathiques qui
entretiennent la convivialité de la rencontre.
Vient mon tour. La femme ne touche pas ma main, se
contente de la regarder et essaye de se dérober. Une ombre
traverse ses yeux, qui m’intrigue. J’insiste. Son compa-
gnon engage la conversation avec mes camarades. À peine
audible, elle me murmure la description de la femme
dont elle me donne le signe du Zodiaque et que, d’après
elle, je vais épouser bientôt alors que je ne m’y suis pas
encore résolu, mais qui sera bien celle qui partage encore
ma vie aujourd’hui, et elle m’annonce que je serai touché
dans un avenir rapproché par une maladie qui pourrait
être grave, mais dont je me rétablirai sans dommage, ce
qui sera effectivement le cas avec une tuberculose six mois
plus tard. Elle ajoute enfin, en choisissant avec précaution
ses mots, que j’arriverai au sommet de la dernière voie sur
laquelle je me serai engagé, mais qu’à la fin, un désastre
viendra compromettre ou risquera de compromettre tout
ce que j’aurai accompli. Elle met alors fin à la conversa-
tion et nous quitte sans autre forme de procès.
J’avais alors vingt-trois ans, une grande ambition et
beaucoup d’énergie. Je n’attachais aucun crédit aux cartes,

17
causeries à bâtons rompus

aux lignes de la main ou aux boules de cristal. Pourtant le


souvenir de cette prédiction devait longtemps flotter dans
ma mémoire. En particulier je retenais sans trop y croire
la perspective prometteuse d’atteindre une responsabilité
ultime qu’à l’époque, débutant ma carrière de haut-fonc-
tionnaire, j’imaginais politique. En revanche j’avais
presque oublié le désastre annoncé jusqu’à ce qu’un ami
d’alors, rencontré récemment et auquel j’avais confié à l’é-
poque tous les secrets de cette prédiction, souligne qu’elle
avait été confirmée par les faits jusque dans les moindres
ultimes et pénibles détails.
Je peux donc considérer que le scénario inexorable qui
a dessiné les principales étapes de ma vie professionnelle
est désormais achevé et j’ai retrouvé la liberté de m’inté-
resser à tout ce dont ses exigences m’avaient écarté.
Heureusement, pour reprendre la dernière phrase de mon
précédent livre, « il y a tant de causes qui méritent passion
et tant de rêves qui restent à poursuivre ».
Causes perdues

Rien ne me fascine davantage que les causes perdues,


les empires disparus. Dans les rêveries qui m’habitent de
temps à autre, figurent ainsi en bonne place, entre autres,
l’empire austro-hongrois, l’empire colonial français, la
France de Dunkerque à Tamanrasset, la république démo-
cratique allemande, une France qui n’aurait pas connu la
Révolution française, qui serait restée une monarchie et
qui aurait conservé le Québec et la Louisiane !
J’y ajouterais volontiers aujourd’hui des empires indus-
triels ou financiers, démantelés par les accidents de la vie
économique et notamment ceux que j’ai connus, Alcatel
Alsthom et Gec Alsthom devenue sur le tard Alstom et
qui aurait fusionné avec Framatome, mais aussi
BNP/Société Générale au destin avorté…
Je pense aux hommes, aux structures et aux projets,
fracassés par l’histoire, aux destinées brisées et interrompues
et aux rêves qui n’ont jamais vu le jour. À Valéry Giscard
d’Estaing, brisé dans son élan en 1981, à Raymond Barre,
écarté de la magistrature suprême en 1988, à Édouard
Balladur, en 1995, à Lionel Jospin, en 2002, autant

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causeries à bâtons rompus

d’ambitions, d’idées, d’initiatives qui sont restées sans suite.


Que de dossiers, de notes, de projets qui dorment dans
des archives dispersées, qui auraient pu dessiner d’autres
avenirs, d’autres destins. Que d’ambitions sacrifiées, de
parcours mutilés, de potentiels inexplorés ?
Je m’en rends compte : je préfère les vaincus aux vain-
queurs. Les soirs d’élection, je me retrouve immanqua-
blement du côté du ou des perdants. Je leur trouve plus
de substance et de personnalité peut-être parce que la
défaite les rend plus humains, plus fragiles et plus vrais. Et
aussi parce que je sais que le vainqueur, même s’il arrive
qu’il porte mes idées, me décevra bientôt dans sa confron-
tation avec la réalité qui fait suite inévitablement à l’en-
thousiasme de la conquête.
Je sais que souvent les perdants ont raison et que tôt ou
tard l’avenir le confirme, mais sans eux. Il arrive même
que les vainqueurs leur rendent justice sans le proclamer
en faisant leurs, leurs idées et leurs projets. Aussi ne suis-je
pas loin de penser que la nostalgie alimente la vision du
futur et l’action de demain.
Se résigner à l’indifférence ?

Dans la dernière semaine de juin 2004, ultime avatar


de la campagne de promotion de mon premier livre1,
Emmanuelle Dancourt m’a interrogé, pendant près
d’une heure, pour l’émission « Visages Inattendus de
Personnalités » que KTO, la Télévision Catholique, a
finalement diffusée à la fin du mois de septembre de la
même année. Cette émission a ceci de particulier qu’elle
est divisée en sept tranches de sept ou huit minutes,
dont chacune est consacrée à un thème spécifique,
retenu d’un commun accord. Ainsi, j’ai notamment pro-
posé de parler de la noblesse du politique et du rêve
européen2.
En faisant ce choix, j’avais en tête la génération, qui a
aujourd’hui entre trente et quarante ans, qui est au

1. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur,


mai 2004
2. Les autres thèmes portaient sur mon itinéraire personnel (y compris
l’épisode de l’indemnité), mon enfance (« Garder le sourire »), mes convic-
tions catholiques (« La boussole de la foi »), « Franz Stock : un héros
moderne », que j’admire et « la richesse de la simplicité ».

21
causeries à bâtons rompus

maximum de ses capacités intellectuelles et professionnel-


les et qui est engagée quotidiennement dans l’action.
Jusqu’à une date récente, elle semblait étonnamment
indifférente aux enjeux politiques. Elle s’y intéressait par
à-coups et de manière le plus souvent émotionnelle et
superficielle. Certes les événements abominables du
11 septembre 2001, l’élimination de Lionel Jospin au pre-
mier tour de l’élection présidentielle de mai 2002 et les
conditions de l’intervention militaire des États-Unis en
Irak l’avaient choquée. Mais elle n’envisageait que ra-
rement de s’engager sérieusement en politique ni même
de s’informer régulièrement et d’une manière suffi-
samment approfondie sur les affaires du pays.
C’est un fait : pour beaucoup, la politique n’est pas au
centre, ni même à la périphérie de leurs vies, ce n’est pas
un objet de passion, ce sont des péripéties qu’on regarde
d’un œil désabusé et sceptique et quand on va voter, c’est
parce que c’est l’obligation de toute femme et de tout
homme dignes de ce nom d’y participer.
La construction européenne ne retient pas davantage
l’attention. Certes cette génération tient pour acquis que
les Européens vivent ensemble en harmonie et quand de
jeunes Européens se rencontrent, ils se sentent tout de
suite de plain-pied entre eux. Mais ils ne mesurent pas la
fragilité de cette entente spontanée, ils ont oublié l’his-
toire, s’ils l’ont jamais apprise. Elle est pour eux le sujet
des téléfilms qui leur donnent bonne conscience en
reconstruisant un passé pas trop dérangeant par l’image
qu’ils donnent de leurs parents et en cantonnant l’horreur
à quelques personnages tellement caricaturés qu’ils

22
se résigner à l’indifférence ?

n’imaginent pas qu’ils puissent en rencontrer à nouveau


dans leur propre vie.
Aussi se sentent-ils peu concernés par les débats sur
Bruxelles, le fonctionnement des institutions euro-
péennes, le traité constitutionnel avorté, et j’en passe…
Ils laissent cela aux professionnels de la politique. Tout
au plus ont-ils eu un frémissement au moment de la
création de l’euro, l’accueillant comme une initiative leur
facilitant la vie dans les multiples déplacements en
Europe que leur imposent les exigences de leurs métiers
respectifs. Ils n’ont pas manqué de regretter que les
Britanniques ne se soient pas joints à cette monnaie
unique, en particulier lorsque les circonstances de leur
vie professionnelle ou familiale les conduisent à se rendre
outre-manche.
Au fond, leur sentiment est que l’Europe est un fait
acquis et que les péripéties politiques et administratives
qui l’affectent ne correspondent qu’à une respiration nor-
male des sociétés et ne sont pas de nature à remettre en
cause cet environnement stable et paisible dont ils bénéfi-
cient et auquel ils sont confusément attachés.
C’est en ayant tout cela présent dans mon esprit que
j’ai évoqué à la télévision catholique la noblesse de la poli-
tique et le rêve européen. Mais au moment même où je
parlais, j’étais habité par le sentiment de la vanité et de
l’inutilité de cette démarche. Je voyais mon exhortation
qui se voulait convaincante et enthousiasmante tomber
dans le vide de l’indifférence. Je ressentais que, même avec
le temps, inhabituellement long en termes télévisuels, qui
m’était offert, mes arguments faute de s’appliquer à un

23
causeries à bâtons rompus

terrain historique et culturel soigneusement préparé n’a-


vaient aucune chance de faire mouche.
Cependant il est difficile de se résigner à ce constat et à
cette impuissance. Tenter d’imposer une vision, une idéo-
logie, des solutions, ne correspond plus à l’esprit du
temps ; en revanche essayer de susciter tout simplement
l’envie de regarder de plus près et de s’impliquer d’une
manière ou d’une autre est sans doute plus accessible, ne
serait-ce qu’à travers les débats interactifs que facilitent les
nouvelles technologies de communication, au premier
rang desquelles figurent les blogs et le web 2.0.
En effet, dans ces années de cette première décennie du
vingt-et-unième siècle, après avoir rejeté la Constitution
européenne, la France a l’occasion d’exprimer ses choix
politiques notamment à travers des élections présiden-
tielles et législatives. Une telle succession d’échéances
fournit au pays l’opportunité d’une intense période de
réflexion. La création de multiples fondations d’études
politiques et de centres de réflexion et la mise en place de
nombreuses écuries présidentielles sans parler du renou-
vellement des partis politiques, favorisé par la relève des
générations à droite comme à gauche, devraient provo-
quer l’éclosion d’idées et de projets, susceptibles d’appor-
ter le souffle nouveau et le regard renouvelé sur la
politique que chacun affirme nécessaire.
On peut espérer que, grâce à ces ferments de chan-
gement, les feux de l’imagination ne soient pas une fois de
plus étouffés par l’éteignoir des conformismes. Mais n’est-
il pas naïf d’attendre du débat politique collectif, fût-il
« participatif » ou « interactif », quelles que soient la

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se résigner à l’indifférence ?

bonne volonté et la qualité de ses protagonistes, qu’il soit


spontanément à l’origine des initiatives fondamentales,
susceptibles de changer la France ?
L’histoire nous donne la réponse à ces questions. Les
grands changements sont venus de la volonté, de la parole
ou des écrits de quelques-uns. C’est l’essai de Emmanuel
Joseph Sieyès, interpellant son époque avec « Qu’est-ce
que le Tiers État » en janvier 1789, qui a été l’un des déto-
nateurs de la Révolution Française. C’est le « Manifeste
communiste », rédigé par Karl Marx qui a imposé au
monde pendant soixante-douze ans un système politique
dévastateur, sans parler du nazisme né du « Mein Kampf »
d’Adolf Hitler. C’est une note, une courte note person-
nelle de Jean Monnet, qui a été à l’origine de l’Europe
telle qu’elle a été construite dans les cinquante dernières
années. C’est le discours de Bayeux, un simple discours,
du Général De Gaulle, qui a été la matrice de la
Constitution de la Cinquième République sous l’empire
de laquelle nous vivons encore aujourd’hui, sans même
évoquer l’appel du 18 juin 1940, archétype de ce qu’un
homme isolé peut accomplir par sa seule volonté.
La forte pensée solitaire d’individus éminents ou détes-
tables, formalisée souvent dans des textes fondateurs, l’a
toujours emporté en efficacité pour provoquer le chan-
gement, sur la réflexion politique collective, pour le
meilleur comme pour le pire. Mais bien sûr innombrables
ont aussi été les textes politiques utopiques, irréalistes, en
avance ou en retard sur leur temps ou tout simplement
médiocres, ridicules, ineptes, qui n’ont suscité aucun inté-
rêt ou qui n’ont jamais connu aucune suite.

25
causeries à bâtons rompus

Mais les auteurs de ces textes fondateurs ou qui se


veulent comme tels ne savent jamais à l’avance quel sera
leur destin. Ils ne savent pas à coup sûr s’ils vont changer
le cours des choses ou au contraire sombrer dans l’oubli.
C’est le risque du métier. Beaucoup d’entre eux à l’origine
sont portés par un rêve qui leur permet de s’affranchir des
contraintes apparentes du réel et de projeter une vision,
souvent indépendante des clivages politiques de l’époque
et transcendant les contingences du quotidien. Ils ne
s’embarrassent pas de l’obligation de démontrer que ce
qu’ils proposent est faisable. Ils décrivent le souhaitable et
attendent que la force de leur idéal suscite au sens littéral
de ces mots les « bonnes » volontés, capables de le traduire
dans les faits.
J’espère que, dans l’Europe d’aujourd’hui, au sein des
générations montantes, ne serait-ce que parmi ces trois
cent mille nouveaux adhérents qui ont rejoint les partis
politiques français en 2006, de tels esprits surgiront pour
redonner pour le meilleur, le goût de l’engagement et de
l’action au service de tous, le goût de la politique !
Une convergence contrariée

Toujours fascinante, souvent décevante, la politique ne


m’a jamais quitté. Avec elle, j’ai connu les tragédies, celles
de mon enfance, les enthousiasmes, ceux de mon adoles-
cence, les satisfactions, celles du service de l’État, les frus-
trations, celles de mes années d’entreprise et les
déceptions, celles de ma dernière vie.
Pourtant, parmi toutes les activités humaines, à l’excep-
tion du service de l’Église du Christ par la prêtrise, la
politique me paraît la plus noble. Concevoir un projet
pour le bien commun, convaincre ses concitoyens d’y
adhérer par leur suffrage, le mettre en œuvre et voir le
pays, la région, le département ou la commune trans-
formé par son action, quelle plus belle ambition pourrait-
il y avoir. Et aussi être le roc vers lequel chacun se tourne
en cas de catastrophe ou de crise, prendre les décisions
difficiles que les circonstances imposent, réconforter, sti-
muler, secourir, protéger, y a-t-il des responsabilités plus
denses ou plus exaltantes. Certes tous les hommes poli-
tiques ne sont pas à la hauteur de telles exigences et certains
ont une conception et une pratique de leur rôle qui

27
causeries à bâtons rompus

ne rejoignent pas cet idéal, mais beaucoup s’en approchent.


L’entreprise requiert de la part de ceux qui la servent
des qualités analogues de motivation et d’engagement,
même si son domaine d’intervention est plus limité et
plus spécifique. La somme des initiatives des entreprises,
par le jeu du marché et de la « main invisible », contribue
à l’intérêt collectif. Entreprise et politique devraient donc
trouver naturellement un terrain d’entente et un langage
commun. Or ce sont au contraire souvent l’incompréhen-
sion et parfois l’affrontement qui prévalent.
On trouve beaucoup de raisons à cette situation. Le
manque d’éducation économique des Français est souvent
invoqué.
Et il est de fait que la manière dont les mécanismes
économiques sont expliqués dans l’enseignement pri-
maire, secondaire et supérieur ne donne pas la place qui
convient à l’entreprise, à son rôle, à sa diversité, à l’inno-
vation et à la création de richesse dont elle est le moteur, à
ses succès, à ses difficultés, à ses héros, les vrais aventuriers
d’aujourd’hui. On préfère accabler les élèves et les étu-
diants avec des analyses macro-économiques ou des
approches sociologiques qui ne seront jamais d’aucune
utilité à la plupart d’entre eux et qui les découragent par
leur abstraction stérilisante et souvent engagée.
Heureusement, depuis quelques années, les médias
commencent à tenir un discours différent. Que ce soit à la
télévision, à la radio ou dans beaucoup de journaux, pas
seulement économiques, l’image qui est donnée de l’en-
treprise devient plus positive, plus concrète, plus réaliste.

28
une convergence contrariée

Au demeurant, quand on interroge les Français, on


s’aperçoit que même ceux qui ne sont pas satisfaits du sys-
tème économique en général, le sont souvent de l’entre-
prise qui les emploie et savent faire la part des choses
quand elle rencontre des difficultés.
L’explication est sans doute ailleurs que dans l’attitude
des Français en général. Ne faut-il pas plutôt s’interroger
sur la manière dont la classe politique aborde les pro-
blèmes économiques ? Dans le monde d’aujourd’hui, on
ne trouve plus que dans notre pays cette habitude d’analy-
ser les problèmes économiques et de discuter les solutions
nécessaires à travers le prisme de lunettes idéologiques.
On ne peut pas dire que l’économie de marché n’est
pas acceptée, car, à part quelques extrémistes verbaux,
l’immense majorité des dirigeants politiques sait qu’il n’y
a pas réellement d’alternative à ce mode de fonction-
nement de l’économie. Cette réalité n’est pas pour autant
reconnue au sens fort du terme par beaucoup d’entre eux.
Contrairement à leurs homologues de la plupart des
autres pays, notamment européens, une fraction impor-
tante des dirigeants politiques et syndicaux continue à
tenir des discours qui font comme si tel n’était pas le cas.
La croyance qu’un autre mode de fonctionnement effi-
cace est possible a disparu, mais le rituel continue à être
respecté et célébré avec ses antiennes et ses condamna-
tions. Il n’y a pas eu d’abjurations, comme celles qu’ont
su faire les partis de gauche et les syndicats par exemple en
Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Italie.
En réaction, les autres, ceux qui, depuis toujours, ont
cru dans l’économie de marché et dont les convictions

29
causeries à bâtons rompus

l’ont emporté, continuent haut et fort à pratiquer leur


prosélytisme avec l’espoir que, dans notre pays, aussi, il y
aura conversion des esprits et des cœurs. Du coup leur
discours reste tout aussi idéologique avec l’affirmation
d’un libéralisme primaire tout aussi décourageant que les
avatars altermondialistes de la contestation de gauche.
Ainsi si notre pays a fait sienne l’économie de marché
parce que nous savons instinctivement qu’il n’y a pas
moyen de faire autrement, le débat idéologique est néan-
moins toujours présent quand il s’agit de discuter les déci-
sions de gestion quotidienne et les actions d’amélioration
que, comme toute œuvre humaine, elle requiert.
C’est dans ce contexte que s’organisent les relations
concrètes entre le monde de la politique et celui de l’en-
treprise. Les responsabilités que j’ai exercées m’ont donné
l’occasion d’en explorer plusieurs facettes. Selon les pays
et les jours, les entreprises sont soutenues, stigmatisées,
abandonnées, taxées, rançonnées ou ignorées.
Quand les hommes politiques ont le sentiment qu’un
projet d’entreprise, nouvelle implantation dans leur
région ou leur pays, acquisition attractive, bataille pour
un contrat à l’exportation, peut concourir à la pérennité
de l’entreprise et au maintien de l’emploi dans leur ressort
territorial, leurs encouragements et leurs appuis
manquent rarement, y compris de la plupart de ceux que
leur idéologie affichée, ultralibérale ou socialiste extrême,
pourrait conduire à une attitude différente.
En revanche si l’entreprise rencontre des difficultés,
notamment lorsqu’elles conduisent à réduire les emplois,
les jugements sont prompts, catégoriques et publics.

30
une convergence contrariée

Aucune épithète n’est assez dure pour stigmatiser le


comportement de leurs dirigeants ou leur incapacité sup-
posée. Les hommes politiques se transforment alors en stra-
tèges industriels pour condamner telle ou telle opération
qui avait souvent été louée précédemment. Les dirigeants
de l’entreprise, confrontés à la crise, ne peuvent alors espé-
rer de leur part aucune indulgence, ni aucun soutien.
De surcroît l’entreprise, dans cette conjoncture, est
souvent abandonnée à son sort. Les règles légales ne sont
plus appliquées ou sont ignorées. Les séquestrations de
dirigeants, les entraves à la liberté du travail, les occupa-
tions de locaux peuvent se déployer sans intervention
immédiate pour y mettre fin et font l’objet de la compré-
hension la plus attentive. Il est vrai que là où en Grande-
Bretagne, pays civilisé, un seul « bobby » isolé suffit à
éviter de tels débordements, il y faut en France beaucoup
plus de moyens policiers. Je me souviens d’un soir où
revenant d’Allemagne, trouvant l’entrée du siège de l’en-
treprise que je dirigeais, toujours bloquée depuis le matin
par une quinzaine de trublions, le préfet de police dût
mobiliser toute une compagnie de CRS pour les ramener
à la raison quand, dans un pays de droit, la simple visite
d’un représentant du commissariat du quartier aurait dû
suffire à résoudre le problème.
Pour beaucoup d’hommes politiques, les entreprises sont
aussi supposées avoir des ressources inépuisables. Quand
l’État, les collectivités locales ou les systèmes de protection
sociale rencontrent des difficultés financières, ce qui est
fréquent, la première piste qui vient à leur esprit est
toujours la taxation des entreprises. Faire des bénéfices n’est

31
causeries à bâtons rompus

pas considéré comme l’état normal et souhaitable d’une


entreprise, gage de la croissance économique future du pays
et de l’amélioration de l’emploi, mais comme une situation
qui autorise et justifie tous les prélèvements fiscaux et
toutes les contributions exceptionnelles, le remède miracle
et indolore à l’impécuniosité publique chronique.
De la taxation à la rançon, il n’y a qu’un pas que peu
d’hommes politiques franchissent, au moins dans les pays
démocratiques et développés. Pour autant, en tant que
chef d’entreprise, j’ai été exposé plus que je ne l’aurais
souhaité à de tels risques dans beaucoup de pays. Dans le
nôtre, par manque de distance et de discernement dans
l’instant, je n’ai pas su l’éviter dans une seule circonstance,
ce qui constitue le plus grand regret de mes douze années
de responsabilité.
Mais le comportement le plus partagé et peut-être le
plus pernicieux est l’ignorance. La méconnaissance de la
réalité des entreprises, seule source de création de ri-
chesses du pays, conduit beaucoup d’hommes politiques à
imaginer, proposer et mettre en œuvre des règles et des
solutions inconsciemment dévastatrices. La réduction for-
cée et instantanée de la durée du travail de trente-neuf
heures à trente-cinq heures restera le cas d’école en la
matière alors que la poursuite du mouvement historique
et un véritable dialogue social auraient pu aboutir au
même résultat dans le temps sans mettre cul par-dessus
tête l’économie française.
C’est l’un des sujets d’étonnement les plus surprenants
pour qui observe avec un recul suffisant la manière dont
les entreprises sont perçues par l’opinion publique dans la

32
une convergence contrariée

période récente. Des accidents isolés sont mis en évidence


comme des illustrations d’un phénomène générique alors
que chacun relève d’une explication spécifique et distincte
dont il est pratiquement impossible de tirer une leçon
générale et dont les causes premières n’ont jamais été
qu’effleurées.
La rapacité de quelques dirigeants est mise en exergue
et stigmatisée sans que l’on s’interroge sur les circons-
tances particulières qui ont permis de la satisfaire. Les
suppressions d’emploi et les licenciements sont la plupart
du temps expliqués comme résultant de la mauvaise
volonté des entreprises et de la dureté de cœur de leurs
responsables, chacun se gardant d’essayer de comprendre
le mécanisme de fond par lequel ils sont le plus souvent
devenus inéluctables.
Du coup le seul remède qu’imaginent les hommes poli-
tiques pour mettre fin aux dérives est d’accumuler les
réglementations, de renforcer les contrôles, de laisser libre
cours aux initiatives judiciaires et contentieuses, de stig-
matiser telle ou telle catégorie de dirigeants, supposée être
plus néfaste que telle autre. Cette concentration du tir est
évidemment totalement inefficace et n’évitera pas d’autres
accidents à l’avenir. Mais elle crée le rideau de fumée qui
empêche ou évite de se poser les vraies questions.
Les chefs d’entreprise ne sont pas en reste. Les hommes
politiques leur inspirent des sentiments mélangés qui, en
fonction de leur caractère ou de leur intérêt, font appa-
raître ou même combinent incompréhension, méfiance,
naïveté et confiance.

33
causeries à bâtons rompus

Pour beaucoup de chefs d’entreprise, l’univers poli-


tique et ses acteurs semblent soumis à la dictature des
sondages, à la pression des médias et au culte de l’appa-
rence et incapables de ramener à la raison, l’État et ses
fonctionnaires qu’ils croient à tort ou à raison être très
souvent à l’origine des difficultés et des obstacles qu’ils
rencontrent.
L’incompréhension à l’égard de ce monde qui ignore ce
qui est leur lot quotidien, l’exigence du résultat, l’impéra-
tif du temps et l’efficacité de l’action, se transforme en
méfiance quand les hommes politiques avec des inten-
tions souvent louables entendent prendre des initiatives
de nature à affecter l’entreprise. Le procès d’intention est
fréquent. Et rien ne répondrait davantage à l’attente de la
plupart que d’être ignorés des hommes politiques.
Il n’est pas rare cependant que naïveté et confiance se
confondent pour en espérer des initiatives salvatrices. Et il
est de fait que, dans un certain nombre de cas, des
hommes d’État ont su prendre, pour le bien du pays dans
son ensemble, des décisions qui ont changé le cours défa-
vorable des choses pour des entreprises particulières ou
pour l’économie en général. Mais ces cas exceptionnels
n’empêchent pas l’histoire des relations entre chefs d’en-
treprise et hommes politiques d’être celle d’une conver-
gence le plus souvent contrariée.
L’esprit d’entreprise

De fait, entreprendre est un acte par essence solitaire.


Qu’il s’agisse de créer une entreprise, de la développer, de
lui donner un nouvel avenir, de la changer, le mouvement
est toujours initié à l’origine par une femme ou un
homme singuliers.
J’ai toujours été fasciné, à travers les comptes rendus
qui ont pu en être faits, par cet instant créateur qui voit
surgir, dans un esprit particulier, une idée qui prend peu à
peu une tournure concrète, se traduit par des actes de
production et de commercialisation, mobilise des collabo-
rateurs qui peu à peu s’ajoutent les uns aux autres, crée
une collectivité de clients, de partenaires et de banquiers
et au bout du compte génère une entreprise.
Les circonstances de la vie ont fait que, tout au long de
mon enfance et de mon adolescence, j’ai été le témoin
admiratif et enthousiaste d’un tel parcours, celui de ma
mère. Alors que j’avais dix ans, elle créait, en 1950, une
entreprise d’importation, de distribution et d’entretien de
machines agricoles à une époque où, venant d’une
femme, une telle initiative dans un tel domaine était aussi

35
causeries à bâtons rompus

incongrue qu’inédite. Cette aventure qui connut des


hauts et des bas que j’ai racontés par ailleurs dura trente-
six ans et s’acheva par la cession de l’entreprise à un grand
groupe international.
Les quatre enfants que nous étions ont ainsi pu vivre
par personne interposée beaucoup des situations que
peuvent rencontrer ceux qui entreprennent, l’apprentis-
sage et l’incertitude des débuts, l’obligation de convaincre
ceux dont le concours est nécessaire, clients, fournisseurs,
banquiers, les aléas de la constitution des équipes, les
risques techniques, commerciaux et financiers jusqu’aux
situations extrêmes qui menacent la survie de l’entreprise,
les mauvais coups des concurrents et des adversaires, le
soutien miraculeux des amis fidèles ou inattendus, les
joies de la conquête, la griserie des succès, l’amertume des
fins de partie.
Si, avec ma sœur et mes frères, nous n’avons jamais
manqué de rien et si, dans un mouvement de générosité
extrême et dès le départ de notre vie active, notre mère
nous a mis à l’abri du besoin, c’est parce que cet acte d’en-
treprendre initial, audacieux et décisif, suivi d’un achar-
nement continu et sans limites au travail, lui en a offert la
possibilité.
Dans ce cas de figure, c’est la volonté d’assurer, dans la
durée, la survie et l’épanouissement de la famille qui a
provoqué l’acte d’entreprendre. Cette motivation n’est pas
rare. De nos jours, le désir de sortir du chômage ou de l’é-
viter par ses propres moyens quand la recherche d’un
emploi salarié peut se révéler infructueuse, décevante et
déprimante, est souvent déterminant. Enfin il arrive aussi

36
l’esprit d’entreprise

que ce soit simplement la passion d’innover, de créer ou


d’agir qui enclenche le processus.
Cette étape initiale est celle où le projet prend corps et
où ses contours se dessinent. Il s’agit de définir le produit
ou le service qui sera offert au marché, de concevoir la
méthode de commercialisation, d’élaborer un plan de
développement et d’imaginer la logique économique et
financière qui assurera la viabilité de l’entreprise.
Pour avoir rencontré et discuté avec un nombre non
négligeable d’entrepreneurs potentiels à ce stade de leur
démarche, j’ai souvent été frappé par l’enthousiasme et
l’énergie qui les habitent. Leur conviction semble capable
de surmonter toutes les objections que le sens commun et
l’esprit de prudence n’ont aucune difficulté à identifier et
à multiplier et rien ne leur semble inaccessible.
Dès ce moment cependant, le principe de réalité entre
en jeu. Il faut créer l’entreprise, ce qui signifie des procé-
dures administratives et des dépenses initiales qui peuvent
déjà décourager. Il faut mobiliser les premiers fonds
propres. Certains y engagent leurs indemnités de licen-
ciement, des réserves familiales, des contributions ami-
cales et les plus chanceux ou les plus habiles, de rares
investisseurs audacieux. Il faut enfin entrer dans l’action.
Il n’y a pas de recettes du succès. Bien sûr, si le produit
ou le service sont mauvais, si l’exécution est maladroite, si
l’engagement personnel s’essouffle, l’échec est probable,
sinon certain. Pour autant, le moment, la conjoncture et
la chance doivent être au rendez-vous.
Admettons que l’entreprise existe. Ce n’est que le début
du parcours. Il faut trouver des clients solvables, recruter,

37
causeries à bâtons rompus

le cas échéant, des collaborateurs compétents, compléter


les fonds propres grâce, dans la meilleure des hypothèses,
aux résultats ou en attirant des investisseurs stables,
renouveler et élargir l’offre de produits ou de services…
Rares sont les entreprises qui franchissent toutes ces
étapes et parviennent à exister suffisamment pour durer
avant d’être rachetées, de disparaître ou au contraire de
prospérer, indépendante, dans le long terme. Mais sans
doute faut-il pour que quelques-unes réussissent et
connaissent ce sort enviable, qu’il y ait beaucoup de rêves,
de projets et d’initiatives qui surgissent même si la plupart
tournent court tôt ou tard.
Aucune science, aucune théorie de l’entreprise n’est
disponible, qui fournirait un guide pour l’action. Il est
symptomatique de constater que l’enseignement dans les
écoles de management les plus réputées se fait sur la base
de « business cases » plus que de cours magistraux.
En effet conduire une entreprise est un art d’exécution.
Le futur dirigeant n’en trouvera le secret dans aucun
cours ou aucun livre, mais il pourra utilement s’y prépa-
rer par la succession de positions opérationnelles ou
fonctionnelles qu’il pourra occuper ou par la lecture de
monographies ou de biographies décrivant les succès et
les échecs de ceux qui avant lui ont assumé une telle
responsabilité.
Cependant les entrepreneurs sont avant tout action, et
c’est par l’action qu’ils atteignent leurs fins. Aussi les
recettes des uns ne font pas nécessairement le succès des
autres. Il serait donc vain d’espérer de l’expérience qu’elle
fournisse des solutions toutes faites.

38
l’esprit d’entreprise

Expérience ! J’entends en effet déjà les réserves et les


ricanements que peut susciter ce simple mot à une
époque où l’éphémère est la règle, où chaque événement
est absorbé et effacé sans délai par celui qui lui succède,
où l’horizon de la réflexion collective est le jour, la
semaine, le mois et rarement l’année. Beaucoup pensent
en effet avec Confucius, que « l’expérience est une lan-
terne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire jamais que
le chemin parcouru » ou avec Adolphe d’Houdetot,
qu’elle a « l’utilité d’un billet de loterie après le tirage ».
Mais même si « l’expérience n’est, selon Oscar Wilde, que
le nom que l’on donne à ses erreurs », en se souvenant que
l’histoire est, pour Thucydide, « un perpétuel recommen-
cement » et, pour Alexis de Tocqueville, « une galerie de
tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies »,
la perspective peut être différente.
L’expérience ainsi entendue ne doit sans doute pas être
négligée pour comprendre les ressorts qui animent l’en-
treprise et qui influencent et parfois déterminent sa per-
formance. De la confrontation des expériences peut surgir
une image sincère et fidèle de l’entreprise d’aujourd’hui.
Ce faisant, pourront du même coup être éclairés les
mécanismes par lesquels, à notre époque, s’opère cette
mystérieuse transmutation qui par le travail des hommes
permet à l’entreprise de faire surgir des richesses supplé-
mentaires et, au bout du compte, malgré de nombreuses
pertes en ligne, de faire reculer la pauvreté.
Le revers de la médaille

L’entrepreneur dont le projet connaît le succès trouve


sa juste récompense dans la réussite matérielle et la recon-
naissance sociale. Si, de surcroît, au terme du parcours, il
se retrouve à la tête d’une grande entreprise cotée dont il
possède une bonne part du capital, il est probable que, de
son point de vue, le sentiment de satisfaction l’emporte
sans conteste sur le souvenir des difficultés rencontrées et
surmontées. Et sans doute en est-il de même de la plupart
de ceux qui, même s’ils n’ont pas été de véritables entre-
preneurs, mais des cadres supérieurs d’entreprise ou d’an-
ciens hauts-fonctionnaires, se sont vus confier une
responsabilité semblable.
Pourtant, ceux qui s’engagent dans le long processus qui
les conduira peut-être à une telle position, et sûrement
avant l’étape ultime où ils y postuleront ou l’accepteront,
seraient bien avisés de se poser cette interrogation fonda-
mentale : le jeu en vaut-il la chandelle ?
Cette question, Serge Tchuruk, président directeur
général de ce qui est devenu depuis lors Alcatel et action-
naire à 50 % de ce qui était encore Gec Alsthom, me l’a

41
causeries à bâtons rompus

posée un jour de l’automne 1997 alors que se profilait la


mise en bourse de l’entreprise que je dirigeais depuis six
ans et qui devait devenir Alstom.
Je ne me rappelle plus ses mots exacts, mais leur subs-
tance était la suivante : « Voulez-vous réellement conserver
la responsabilité de cette entreprise nouvellement cotée ?
Lord Weinstock, votre autre actionnaire, et moi serions
très heureux que votre réponse soit positive. Mais ne sous
estimez pas les difficultés et la dureté de la tâche qui vous
attend. Ne vous faites pas d’illusions ! Diriger une grande
entreprise cotée n’est pas un long fleuve tranquille. Rien
ne vous sera épargné, les sujets de préoccupation seront
plus nombreux que les motifs de satisfaction et, quelle
que soit la qualité de votre conseil d’administration et
celle de vos collaborateurs, vous serez toujours seul dans
les circonstances critiques et au moment de prendre les
décisions essentielles. Quant à la reconnaissance, ne l’at-
tendez jamais. » 1
Les années qui avaient précédé où je n’avais certes eu que
deux actionnaires n’avaient pas été faciles et tout en mesu-
rant le saut qualitatif que représentait la mise en bourse, je
n’ai pas hésité à m’engager dans cette nouvelle étape que je
voyais comme le couronnement de mon action antérieure.
Je n’ai probablement pas attaché à la question de Serge
Tchuruk l’attention qu’elle méritait, tant comme beaucoup

1. Encore récemment Serge Tchuruk confirmait ce point de vue dans


un entretien publié dans Challenges du 5 octobre 2006 : « Les gens pensent
que les patrons sont installés dans une espèce de sinécure : la vie est belle,
on va jouer au golf, on s’en met plein les poches… Mais c’est souvent un
métier de chien »

42
le revers de la médaille

d’autres, placés dans la même situation, je ne me voyais pas


renoncer à l’opportunité qui s’offrait.
J’entends déjà les sceptiques. Mon absence d’hésitation
n’était pas liée, n’en déplaise à ceux qui n’imaginent les
présidents directeurs généraux qu’en dirigeants assoiffés
de très hautes rémunérations, à la perspective de voir ma
situation matérielle s’améliorer substantiellement. Je
mentirais en soutenant que j’ignorais cette perspective.
Mais ce qui me déterminait à aller de l’avant était d’une
tout autre nature. C’était le sentiment que ce nouveau
statut me permettrait d’achever la transformation de l’en-
treprise en un groupe mondial à racines européennes, l’un
des trois premiers mondiaux dans son domaine en termes
de taille et de profitabilité, ce qui était le projet que je
m’étais assigné dès ma prise de fonction. De fait, dans la
ligne des progrès accomplis au cours des sept années pré-
cédentes, des étapes décisives et gratifiantes étaient fran-
chies après la mise en bourse jusqu’à la crise technique et
financière intervenue dans la suite de mon départ qui a
retardé la récolte de leurs fruits.
De fait la position de président-directeur général d’une
grande société cotée procure d’abord à l’évidence, la satis-
faction d’assumer la responsabilité globale et ultime de
l’entreprise et de pouvoir mettre en œuvre sa vision de
son avenir. En outre, si ce dirigeant a l’âme bien née, il
sera heureux de pouvoir contribuer à l’emploi et à l’épa-
nouissement de ses collaborateurs directs et indirects.
Enfin, pour peu que les circonstances le favorisent, il
appréciera de délivrer une performance positive à ses
actionnaires grâce aux initiatives qu’il aura su prendre.

43
causeries à bâtons rompus

Les cyniques, et il y en a parmi les chefs d’entreprise


même s’ils ne sont pas de loin majoritaires, considèrent
que ces éléments pèsent peu par rapport aux risques per-
sonnels qui sont associés à la fonction. Pourtant j’ai pro-
gressivement découvert à l’usage que si beaucoup des
exigences de cette position que je croyais enviable et qui
m’était enviée étaient à la fois naturelles et prévisibles,
d’autres allaient parfois au-delà du raisonnable.
Rien de plus naturel certes que, grandeur et servitude
de la position de président-directeur général, le conseil
d’administration ait la capacité juridique et pratique de
mettre fin à ses fonctions sans indemnité et sans avoir à
justifier sa décision par la mise en évidence d’une faute
professionnelle ou d’erreurs de gestion. Ainsi, ce conseil
n’est-il tenu que par les engagements qu’il a pu prendre
lui-même à son égard. Le fait que des décisions de révoca-
tion soient rarement prises sans compensation financière
n’en exclut pas pour autant la possibilité.
Il n’y pas non plus matière à se plaindre que, pour gra-
tifiante qu’elle puisse être, la responsabilité de diriger de
manière ultime une grande entreprise, cotée en bourse,
s’accompagne de sujétions particulières, non seulement
en termes de charge de travail, ce qui est le lot commun
de beaucoup de dirigeants ou de cadres d’entreprise
même s’ils n’en sont pas les chefs, mais aussi par la tension
de tous les instants, qui n’autorise aucun relâchement,
qu’elle impose à l’intéressé. Les décisions sont souvent
lourdes, elles peuvent porter sur des enjeux financiers
considérables, elles peuvent concerner un grand nombre
de personnes.

44
le revers de la médaille

Sans doute peut-on admettre également que dans le cas


du président-directeur général d’une grande société cotée,
le droit à l’erreur n’existe pratiquement pas. Quand il est
mis fin à ses fonctions, il est extrêmement rare qu’il puisse
retrouver une position de dimension équivalente de
nature à lui donner une deuxième chance alors que, heu-
reusement, pour des dirigeants qui n’ont pas encore
accédé à la fonction suprême, les erreurs éventuelles du
passé sont parfois considérées comme un gage de meil-
leures performances dans l’avenir.
L’exigence de responsabilité à l’égard de celui qui est à
la tête d’une grande entreprise cotée est tout aussi natu-
relle. Dans une telle position, on doit s’attendre à rendre
compte de ses actes, décisions, initiatives, paroles.
Mais faut-il pour autant que ce dirigeant soit censé,
sinon juridiquement, du moins moralement, connaître et
assumer toutes les paroles, toutes les initiatives et toutes
les décisions que sécrète quotidiennement toute grande
organisation sans avoir d’autres moyens de se protéger des
conséquences éventuelles de cette implication systéma-
tique que par l’établissement de barrières juridiques ou
par la désolidarisation immédiate. Est-il inéluctable que
ce dirigeant, en cas de circonstances adverses, ait rarement
droit à un jugement équitable qui prenne en compte l’en-
semble de ses actions et de ses performances et pas seu-
lement l’épisode critiqué, comme si par nature un être
humain, placé dans une position d’ultime responsabilité
ne pouvait et ne devait qu’atteindre en permanence à la
perfection. Est-il inévitable qu’à l’image des samouraïs
japonais, il n’ait d’autre option, même quand les difficultés

45
causeries à bâtons rompus

rencontrées ne sont pas de son fait, que de se faire hara-


kiri ou tel l’amiral de « Noblesse oblige », joué par Alec
Guiness, que de sombrer à la barre de son navire sans
bouger un cil.
La responsabilité de celui qui est à la tête d’une grande
entreprise cotée prend une dimension supplémentaire
quand elle aborde les rivages de l’éthique. Les
« Savonarole » de la morale, nombreux notamment dans
les univers judiciaire et médiatique, récuseront par prin-
cipe toute difficulté de ce fait. Le dirigeant ne peut et doit
agir que d’une manière conforme à la loi et à la morale,
sans exception ni interprétation. La réalité est toute diffé-
rente. En permanence il doit résoudre des conflits résul-
tant d’impératifs moraux contradictoires.
Dans les eaux tranquilles, si j’ose dire, le dilemme sera
de se séparer d’une activité ou de compromettre l’avenir
de l’ensemble de l’entreprise, de se résigner à une fusion
où chacun et notamment les proches collaborateurs
seront dans une situation risquée ou de faire l’autruche en
laissant à son successeur le soin de faire face aux consé-
quences de l’immobilisme. Dans des circonstances encore
plus critiques, il s’agira de choisir entre un licenciement
collectif et la mise en péril à échéance de l’ensemble des
emplois d’une activité, entre le départ d’un collaborateur
et l’amélioration de l’efficacité de telle ou telle fonction
ou activité, entre le désarroi ou la tragédie d’une personne
et la menace sur plusieurs.
Heureux enfin sont ceux qui peuvent échapper aux
moments obscurs où il faut choisir entre un acte que l’on
sait illégal ou dont on se persuade, sans se convaincre

46
le revers de la médaille

soi-même, qu’il ne l’est pas réellement et l’intérêt de l’en-


treprise, de ses employés et de ses actionnaires. Faut-il
accepter de payer telle commission à l’évidence exorbi-
tante et à finalité douteuse alors que l’on sait que si on
refuse, on perdra de manière certaine un contrat permet-
tant d’employer mille personnes pendant un an ou que la
décision qu’elle permettra d’obtenir permettra d’améliorer
significativement la performance financière de l’entreprise.
Seuls certains de ceux qui n’ont jamais eu à effectuer
des choix de cette nature peuvent en toute inconscience
jeter la première pierre à ceux qui, parce que responsables,
ont accepté de se salir les mains. Le souvenir de l’interpel-
lation de Hoederer dans « Les mains sales » de Jean-Paul
Sartre reste dans la mémoire : « Comme tu tiens à ta
pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les
mains ! Eh bien, reste pur ! À qui cela servira-t-il et pour-
quoi viens-tu parmi nous ? La pureté, c’est une idée de
fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anar-
chistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire.
Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le
corps, porter des gants. Moi, j’ai les mains sales… Et puis
après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner
innocemment ?… »2
Se salir les mains est l’un des risques parmi d’autres que
le dirigeant de société cotée assume. La prise de risque est
d’ailleurs intrinsèque à la fonction et peut être source
d’accomplissement et de satisfaction. Pourtant au-delà du
risque ordinaire qui est lié à toute décision, celui qui

2. Jean-Paul Sartre, « Les mains sales », Gallimard, 1972

47
causeries à bâtons rompus

résulte de la « judiciarisation » de la société atteint dans


son cas un degré particulièrement élevé. Nul doute qu’un
délit commis par un dirigeant de société cotée doit être
sanctionné, à condition toutefois qu’il relève de fautes
personnelles avérées.
Faut-il, pour autant, parce qu’il s’agit de présidents
directeurs généraux, que la garde à vue et la mise en exa-
men soient pratiquées sans retenue sans qu’elles soient
toujours nécessaires à la manifestation de la vérité, avec
peu d’égards pour la présomption d’innocence et encore
moins de délicatesse pour les proches. Certes de pareilles
mésaventures arrivent aussi à des cadres dirigeants d’en-
treprise. Mais l’expérience a montré que les présidents
directeurs généraux constituent pour une certaine magis-
trature des gibiers de choix que les non-lieux souvent tar-
difs ne consolent qu’imparfaitement.
Est-il aussi nécessaire de « criminaliser » à outrance des
comportements qui ailleurs relèveraient d’une action
civile. Est-il équitable de laisser se poursuivre et se
déployer pendant des années des procédures judiciaires ou
parajudiciaires qui soumettent à des instances le plus
souvent incompétentes en la matière des actes de gestion
industrielle ou de communication financière, la plupart
du temps déjà appréciées et sanctionnés par le marché.
Telle procédure de cet acabit a poursuivi son cours pen-
dant dix-huit ans pour se terminer par un non-lieu ou
une relaxe. Combien de magistrats, face à des procédures
de ce type, ont le courage de constater que, le temps ayant
fait son œuvre, les intéressés qui n’ont fait violence, ni en
réalité nui à personne, sont fondés désormais à mourir

48
le revers de la médaille

tranquillement dans leur lit, et de proposer que les


moyens de la justice soient utilisés à d’autres fins.
Et ceci sans parler des désagréments qu’imposent
souvent les procédures de sanction, gérées par les autorités
de marché en France ou ailleurs, même lorsqu’elles s’a-
chèvent par des mises hors de cause. Sans parler aussi des
class actions américaines auxquelles s’exposent ceux qui
ont commis l’erreur de faire coter leur entreprise à New
York et qui durent généralement de nombreuses années.
Autre risque que court aussi le dirigeant d’une grande
entreprise cotée, celui de devenir l’objet d’une personnali-
sation qui peut être recherchée ou subie, mais dont on ne
sort pas indemne. Responsabilité signifie pouvoir et pou-
voir implique personnalisation. Au sein de l’entreprise,
mais aussi hors de l’entreprise.
Certains y trouvent une forme d’accomplissement,
voire même de jouissance, peuvent s’y perdre sans regrets
ni remords et ne se remettent jamais d’en être privés.
D’autres ressentent la personnalisation de leur fonction
comme une contrainte qui s’impose à eux et à laquelle ils
doivent céder pour le bien de l’entreprise, espérant néan-
moins préserver leur être profond, rester tels qu’ils sont et
ne pas se laisser envahir par la griserie que peuvent géné-
rer les attributs, les facilités et les adulations que leur
dispense leur pouvoir. Il en est peut-être qui échappent
totalement à ce vertige. Plus nombreux sont ceux qui y
laissent une partie d’eux-mêmes et qui, quand le temps de
la responsabilité est passé, ont du mal à se retrouver intact
et sans blessures.

49
causeries à bâtons rompus

L’opprobre et la condamnation qui les accablent en cas


de difficultés sont souvent précédés d’une période d’adu-
lation excessive au point parfois de frôler le ridicule. Le
problème est que les analyses et les jugements délivrés par
les médias le sont rarement de manière compétente et
informée et ne laissent généralement, au contraire de ce
qui prévaut avec les autorités financières, que peu de place
à la défense. La vie des entreprises est quelque chose de
compliqué. Porter un jugement honnête sur une perfor-
mance l’est tout autant. Seuls, en fait, les conseils d’admi-
nistration disposent des éléments adéquats pour le
formuler. Le journaliste, pour intelligent et avisé qu’il
soit, ne peut se substituer à eux pas plus que le dîneur en
ville, fût-il lui-même chef d’entreprise !
D’autant que, avant comme après, la solitude est la règle.
Contrairement à l’image qui en est donnée parfois, il n’y a
pas de solidarité entre dirigeants des grandes entreprises
cotées. Certes l’existence d’instances où il arrive qu’ils se
rencontrent, d’occasions, plus ou moins nombreuses selon
leur degré de sociabilité, où ils peuvent déjeuner ou dîner
ensemble ou de voyages en commun dans des avions gou-
vernementaux où ils peuvent accompagner le président de
la république, le premier ministre ou un ministre dans un
voyage officiel, peut donner le change. Mais dans ces ren-
contres et dans d’autres du même type, c’est toujours l’inté-
rêt de l’entreprise qui guide les échanges et le dirigeant ne
peut guère compter y trouver l’écoute et le conseil désinté-
ressé dont il pourrait avoir besoin.
De même ne pourrait-il qu’être déçu s’il les attendait
de tel ou tel prestataire extérieur, banquier, consultant,

50
le revers de la médaille

avocat, qui peut certes avoir intérêt à la consolidation ou


à la pérennité de son client, mais qui légitimement privi-
légie d’abord le sien, ce qui par nature limite la portée de
son intervention.
Le conseil d’administration par fonction est mieux
armé pour répondre au besoin de consultation et d’é-
change de son président à condition toutefois que les per-
sonnalités qui le composent aient le profil requis et le
temps nécessaire et en étant conscientes qu’en cas de diffi-
cultés extrêmes qui sont celles où le besoin est le plus
criant, le réflexe d’autoprotection peut altérer la qualité
du soutien.
Reste l’équipe, le groupe des collaborateurs proches, en
principe les dirigeants de premier rang de l’entreprise.
Sans doute dans les circonstances ordinaires et même
dans la plupart des situations de crise, c’est auprès d’elle
que le responsable d’une grande entreprise cotée peut
trouver le soutien le plus efficace et le plus approprié. À
condition qu’il ait pris soin de bien la composer et de
l’habituer à la liberté de pensée et de parole.
Il n’en reste pas moins que face à toute décision, ordi-
naire ou extraordinaire, la responsabilité s’exerce dans la
solitude. Certains s’en réjouissent, la plupart s’en accom-
modent, quelques-uns peuvent ne pas s’y résoudre et du
coup ne pas être adapté à leur tâche.
Ce revers de la médaille de la fonction de dirigeant
d’une grande entreprise cotée explique que la plupart de
ceux qui l’exercent ont bonne conscience quand les
conseils d’administration leur attribuent des rémunéra-
tions et des avantages que le commun des mortels juge

51
causeries à bâtons rompus

exorbitants. Là où beaucoup ne voient que la substance,


l’intérêt et le prestige d’une fonction qui trouverait en
elle-même sa propre récompense, eux mesurent ses
inconvénients, certes pour la plupart immatériels, mais
réels et toujours sous estimés parce que non quantifiables
et non comparables à l’exercice des tâches ordinaires,
même intenses. C’est l’origine d’un malentendu fonda-
mental que même un dialogue de bonne foi a du mal à
surmonter.
Le mirage de l’argent

Quand il s’agit d’argent, rien n’est simple. J’ai pu m’en


rendre compte en août 2003 quand j’ai décidé de renon-
cer à l’indemnité de départ de quatre millions d’euros que
le conseil d’administration d’Alstom m’avait attribuée
légalement et légitimement au terme de mes douze
années de responsabilité à la tête de cette entreprise et de
mes vingt ans de service dans l’industrie.
J’ai expliqué en détail les épisodes qui m’ont conduit à
faire ce geste inhabituel et les raisons qui l’ont inspiré d’a-
bord dans un entretien avec Laurent Mauduit1 et ensuite
dans un livre2. Je ne crois pas utile d’y revenir une fois de
plus. En revanche, ce qui m’intéresse, aujourd’hui, à par-
tir de mon cas particulier et de cette expérience singulière,
c’est d’essayer d’éclairer certains des rapports complexes
entre l’argent et l’entreprise.

1. Entretien paru dans Le Monde du 19 août 2003 : voir Entretiens


page 216
2. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur,
mai 2004.

53
causeries à bâtons rompus

Je ressens comme un paradoxe d’avoir été, aux côtés


d’autres, l’objet et le prétexte d’un débat relatif à la cupi-
dité patronale. J’ai en effet eu la chance de pouvoir entre-
tenir, la plupart du temps, pendant mon existence, des
rapports détendus avec l’argent.
Certes il y a eu des périodes de mon enfance et de mon
adolescence où notre famille a connu le dénuement. Mais
l’acharnement au travail de ma mère a fait que l’essentiel
ne nous a jamais manqué tandis que l’exemple de son
mode de vie nous a épargné l’envie du superflu.
Ensuite la générosité maternelle a facilité nos débuts
dans la vie active en nous exonérant du souci de financer
notre premier logement tandis que l’accès à la haute fonc-
tion publique par l’École nationale d’administration, en ce
qui me concerne, me garantissait, sans avoir à formuler
d’exigence particulière, un revenu confortable et la stabilité
de l’emploi à une époque, il est vrai, où le chômage n’était
pas encore la préoccupation collective qu’il est devenu.
Aussi quand quinze années plus tard, j’ai rejoint l’in-
dustrie, n’ai-je pas pour autant changé de comportement.
Pendant les vingt et une années qui ont suivi, je n’ai
jamais réclamé d’augmentation de salaire, ni un avantage
financier d’aucune sorte. Dans un univers où, au fil du
temps, s’est établi l’usage de « négocier » sa rémunération,
je m’en suis toujours remis aux décisions que me noti-
fiaient les autorités successives qualifiées pour les prendre,
le président-directeur général de la CGE ou d’Alcatel-
Alsthom, les patrons de Gec ou d’Alcatel ou enfin le
comité de rémunération et le conseil d’administration
d’Alstom, devenue société cotée.

54
le mirage de l’argent

Au regard de mes propres aspirations, je n’ai jamais eu à


me plaindre de cette attitude. L’héritage familial et les
revenus que je percevais satisfaisaient largement mes
besoins et me permettaient même d’aider nos cinq
enfants à démarrer dans la vie comme ma mère avait pu et
voulu le faire pour ses propres enfants.
C’est cette même attitude d’abstention qui explique
que je n’ai pas appliqué mon propre jugement à la ques-
tion de la fixation de mon indemnité de départ quand le
moment fut venu de quitter ma fonction de président-
directeur général d’Alstom. Pourtant avec la liberté
d’esprit que procure le recul du temps, je me rends
compte rétrospectivement que, pendant la période cri-
tique où s’organisait ma succession, pour la première et
dernière fois de mon existence, sous l’effet d’influences
diverses, mon rapport à l’argent s’est brièvement modifié.
Il y a eu d’abord ceux, proches de moi dans l’entreprise,
qui, ne comprenant pas mon souhait d’anticiper mon
départ de trois ans par rapport à l’âge de la retraite pour
accélérer le renouvellement des idées et des initiatives
après douze années de responsabilité, m’encourageaient à
« négocier » fructueusement ce « geste » et, pour faciliter
les choses, me proposaient même de le faire à ma place.
Il y a eu ensuite la fonction ressources humaines qui,
appliquant à mon cas particulier, les usages et les règles,
bénéficiant à tous les cadres dirigeants de toutes les entre-
prises similaires et notamment de celle que je dirigeais,
aboutissait par le jeu technique de toutes les clauses
conventionnelles et contractuelles au chiffre magique de
quatre millions d’euros.

55
causeries à bâtons rompus

Il y a eu enfin une forme d’angoisse, aggravée par la


tension du départ, face à la perspective, désormais
concrète, d’une retraite représentant le quart du salaire
perçu jusqu’alors, l’indemnité de départ envisagée n’ayant
pour effet, transformée, après impôt, en revenu que de le
porter au tiers.
J’ai donc non seulement laissé le processus poursuivre
son cours, mais j’ai insisté pour que la décision, quelle
qu’elle soit, soit mise en œuvre avant mon départ.
Pourtant dans mon esprit, le malaise est toujours resté
présent. Était-il légitime, alors que je partais à la retraite,
il est vrai, trois ans avant l’échéance normale, de bénéfi-
cier d’une indemnité de départ, pour contractuelle qu’elle
fût et pour légitime qu’elle ait été si j’avais quitté une telle
fonction dans la force de l’âge ? Était-il normal que la
clause de garantie de deux années de rémunération qui
m’avait été octroyée à l’époque où j’étais encore salarié de
la CGE s’ajoute à l’indemnité résultant de la convention
collective de la métallurgie au lieu de l’englober ? Pour-
quoi ne pas donner à ce geste du conseil d’administration
la forme d’un avantage retraite, peut-être plus aisé à justi-
fier, en considération du taux de remplacement très faible
qui résultait des circonstances spécifiques de mon exis-
tence professionnelle, partagée entre le public et le privé ?
Pour autant, quelque part au fond de moi, flottait la
conscience d’un monde qui changeait et dont les réfé-
rences n’étaient plus celles que j’avais connues au début de
ma vie professionnelle. Les finalités de l’action n’étaient
plus tout à fait les mêmes. J’avais voulu construire une
entreprise européenne à vocation mondiale, le challenger

56
le mirage de l’argent

européen de General Electric, l’une des trois premières


entreprises mondiales dans son domaine d’activité. Ces
ambitions que j’avais prises au sérieux, d’ailleurs mises en
œuvre avec succès jusqu’à la crise technique et financière,
devenue paroxystique en 2003, et que mon successeur
devait reprendre et poursuivre plus tard, étaient écoutées
avec sympathie par les analystes et les investisseurs lors des
multiples présentations que je leur dispensais.
Mais leur véritable centre d’intérêt était ailleurs, il était
dans la valorisation de l’action, aspiration qui était aussi la
mienne, mais que je n’acceptais pas comme exclusive.
Pour beaucoup d’entre eux, je trahissais cette distance par
le fait que je me satisfaisais de conditions de rémunéra-
tion dont ils avaient connaissance par la publicité, désor-
mais obligatoire, et qui leur apparaissaient modestes en
termes relatifs. Pour tout dire, ils se seraient sentis plus
confortables si j’avais été plus âpre au gain et plus exi-
geant pour moi-même et sans doute du même coup plus
conforme dans mes actions à leur modèle de perfor-
mance. Tout en ayant toujours placé l’intérêt de mes
actionnaires successifs au premier rang de mes préoccupa-
tions, qu’ils fussent deux ou trois cent mille, je commen-
çais à me dire, un peu tard, au bout de mon parcours, que
j’aurais davantage gagné le « respect » de mes interlocu-
teurs financiers ou industriels en défendant aussi et
davantage mon propre intérêt.
Ces interrogations qui me taraudaient, je ne les ai expri-
mées à l’époque, au demeurant partiellement, qu’au direc-
teur des ressources humaines qui, en tant que professionnel,
défendait sa proposition avec des arguments techniques,

57
causeries à bâtons rompus

mais aussi avec l’affirmation que cette indemnité était la


juste compensation de ce qu’il considérait être, en termes
comparatifs, la faiblesse relative de ma rémunération pen-
dant mes douze années de responsabilité par rapport aux
standards internationaux et même français habituels. Mais
je n’en ai rien dit au comité de rémunération, considérant
que mes états d’âme qui ne pouvaient aboutir qu’à pénali-
ser les miens beaucoup plus que moi-même n’avaient pas à
se substituer au jugement de la femme et des hommes
d’expérience qui le composaient.
Ainsi donc l’indemnité de départ fut décidée et aban-
donnée neuf mois plus tard. Le temps qu’il me fallut pour
retrouver le rapport à l’argent qui avait toujours été le
mien et pour me convaincre de faire ce que l’honneur exi-
geait de moi. Au risque de laisser croire qu’en agissant
ainsi je reconnaissais la validité des critiques dérisoires et
des calomnies indignes dont ma gestion et ma personna-
lité avaient fait l’objet de la part de certains journalistes,
manipulés ou superficiels.
Et de fait, après un bref tribut payé par les médias à un
geste « exemplaire » qu’ils estimaient, parfois implici-
tement, le plus souvent explicitement, mais toujours faus-
sement, avoir provoqué, l’air du temps reprenait
rapidement le dessus. Pour les uns effectivement, ce geste
était le fruit de ma mauvaise conscience supposée vis-à-vis
de ma gestion. Pour tel juge, il ne pouvait s’expliquer que
par ma volonté d’anticiper une situation où la justice
m’aurait imposé d’y renoncer. Pour d’autres, il était
évident que je faisais la part du feu pour éviter que de mul-
tiples ressources cachées, beaucoup plus importantes que

58
le mirage de l’argent

celles auxquelles je renonçais, ne soient mises en cause.


Il était tout simplement inconcevable qu’un être sensé,
de surcroît chef d’entreprise, renonçât, sans y être
contraint de quelque manière, à quatre millions d’euros,
avec pour seule justification, celle que j’avais donnée.
C’est en effet une opinion largement répandue que l’en-
treprise est soumise à la logique de l’argent et que ceux
qui la servent y sont irrémédiablement asservis. Pour le
meilleur et pour le pire.
Argent utile, celui qui, à travers les fonds propres, per-
met de créer une entreprise, celui qui mesure la perfor-
mance à travers le résultat ou le profit, celui qui en assure
la pérennité par les investissements et la recherche-déve-
loppement.
Argent coûteux, celui qui est dispensé parcimonieu-
sement par les banques et par les marchés.
Argent légitime, celui qui correspond aux revenus qu’at-
tendent à bon droit ceux qui apportent à l’entreprise leur
force de travail et leur capacité d’innovation, les salariés, et
ceux qui lui ont fourni les capitaux, les actionnaires.
Mais aussi argent pervers, celui qui est détourné par les
escroqueries dont l’entreprise peut être victime, celui qui
lui est retiré par les rackets auxquels elle ne peut pas tou-
jours échapper, celui qui est dilapidé dans des dépenses
somptuaires ou abusives au profit, parfois, de dirigeants
indélicats.
Comme dans la vie, l’argent est partout dans l’entre-
prise. Il mérite qu’on s’y attarde.
La valeur d’un patron

Pourquoi revenir sur les hautes rémunérations alors


que je me suis déjà abondamment exprimé sur cette ques-
tion dans mon précédent livre, devant une mission d’in-
formation de l’Assemblée nationale et au cours de
nombreux entretiens avec des journalistes de la presse
écrite, de la radio ou de la télévision ?
Si je persiste, c’est essentiellement parce qu’en dépit de
l’abondance des commentaires, il me semble que cette
question n’a pas encore été suffisamment clarifiée et
qu’elle donne toujours lieu à beaucoup de confusion et de
superficialité, favorisées au demeurant par le silence forcé
de la plupart des chefs d’entreprise.
D’ailleurs, même si cette question ne concerne en
fait en France que les dirigeants d’un nombre réduit de
très grandes entreprises cotées, elle a néanmoins contri-
bué à détériorer gravement l’image des entreprises dans
ce pays et à accentuer la remise en question de la
réconciliation des Français avec l’entreprise qui avait été
un des grands acquis du premier septennat de François
Mitterrand.

61
causeries à bâtons rompus

Je me souviens d’un propos de Bernard Maris qui


n’est pas précisément un homme du grand patronat au
cours de l’émission de télévision Mots Croisés sur France
2 à laquelle nous avions tous deux parmi d’autres parti-
cipé, soulignant qu’il n’était pas choqué que les grands
patrons qui réussissent gagnent beaucoup d’argent, mais
qu’il était scandalisé par les avantages dont bénéficiaient
ceux qui quittaient leurs fonctions, notamment en cas
d’échec.
Dans la même veine, Édouard Tétreau, l’auteur de
« Analyste au cœur de la folie financière » 1, expliquait
dans un article du Monde du 17 mai 2005 que « l’hon-
neur et l’efficacité des vrais capitaines d’industrie tiennent
[…] dans ces deux mots latins : « ad nutum ». La révoca-
tion, sans indemnité d’aucune sorte, « d’un simple signe
de tête ». « Il est normal, ajoutait-il plus loin, que des
mandataires sociaux soient très bien payés – ils ne le sont
parfois pas assez – pour conduire, dans un monde
concurrentiel ouvert, des entreprises qui sont les seules
sources de richesses dans nos sociétés. […] Mais il est sou-
haitable que ces dirigeants, en cas d’échecs avérés,
puissent être révoqués « ad nutum ». »
L’apparence est celle du bon sens : payons bien ceux
qui réussissent et privons de tout avantage ceux qui
échouent. Qui pourrait s’opposer à un tel principe ? Le
problème est qu’ayant dit cela, on n’a rien réglé du tout.
La question essentielle est de savoir comment les grandes

1. Édouard Tétreau, « Analyste au cœur de la folie financière », Grasset,


mars 2005.

62
la valeur d’un patron

entreprises peuvent être dotées de chefs d’une dimension


et d’une qualité suffisantes.
Et pour cela, interrogeons-nous successivement sur le
profil qui est généralement le leur, sur les conséquences de
la transparence à laquelle ils sont astreints en ce qui
concerne les avantages financiers dont ils bénéficient, sur
la manière dont ceux-ci sont décidés, sur la diversité des
instruments utilisés et sur leur niveau souhaitable ou
acceptable.

Profil
J’écarte tout de suite une source de confusion. Je parle des
très grandes entreprises cotées. C’est par un abus de langage
que l’on attribue parfois à leurs chefs le qualificatif d’entre-
preneur alors qu’il est extrêmement rare qu’elles soient diri-
gées par les fondateurs de l’entreprise ou par des personnes y
ayant engagé l’essentiel de leur patrimoine personnel.
J’ai toujours été frappé de la faiblesse relative du
nombre d’actions de leur entreprise, par rapport à leurs
revenus, que possédaient la plupart de ces dirigeants. Pas
plus que je n’ai eu d’imitateurs lorsque j’ai renoncé à mon
indemnité de départ, je n’ai eu beaucoup d’émules qui,
comme je l’avais fait, non pas par le biais d’options d’ac-
tions, mais en utilisant mon épargne personnelle, aient
investi l’essentiel de leur patrimoine dans l’entreprise
cotée qu’ils dirigent. Fils d’un entrepreneur, en l’espèce,
ma mère, qui avait toujours tout risqué dans l’entreprise
qu’elle avait créée et développée avec succès, je n’ai jamais
imaginé faire autrement à partir du moment où je prenais
la responsabilité d’une grande entreprise cotée.

63
causeries à bâtons rompus

L’entrepreneur est celui qui, à partir d’une innovation,


construit et développe une entreprise ou qui investit son
patrimoine dans un projet qui l’a convaincu, prenant
ainsi un risque personnel. L’avantage financier qu’il en
retire, le cas échéant, s’il réussit, ne provient pas principa-
lement des salaires, des primes ou même des dividendes
qui lui auront été versés, mais surtout de la valorisation
croissante de son entreprise. À juste titre l’enrichissement
dont il bénéficie ainsi n’est plus réellement contesté par
l’opinion publique même si notre système fiscal reste peu
avantageux dans de telles situations. Quant à la sanction
en cas d’échec, elle est automatique à travers la perte sans
recours de son patrimoine.
Les chefs de la plupart des grandes entreprises cotées
n’ont pas eu un parcours de ce type. Par des chemine-
ments divers, mais toujours en position de salariés, ils
aboutissent à des positions de direction générale dans
une entreprise déterminée et sont portés à la présidence
de celle-ci ou d’une autre par la décision d’un conseil
d’administration, inspiré ou non par son précédent titu-
laire et assisté ou non par un cabinet de recrutement
spécialisé.
Le fait que l’intéressé ait été éduqué à l’École nationale
d’administration, à l’École polytechnique ou dans une
autre école d’ingénieurs, à HEC ou dans une autre école
de commerce ou tout simplement à l’Université, qu’il ait
passé toute sa carrière dans l’entreprise ou seulement une
partie ou pas du tout, qu’il ait connu d’autres expériences
publiques ou privées dans sa vie professionnelle, qu’il ait
ou non vécu et travaillé à l’étranger, ne change rien à cette

64
la valeur d’un patron

problématique. Au point de départ, il s’agit d’un salarié


qui devient mandataire social ou d’un mandataire social
qui change d’entreprise en raison des talents que lui prête
un conseil d’administration et qui sont en principe attes-
tés par son parcours professionnel antérieur.
Ce changement de position n’entraîne aucune muta-
tion génétique et ne fait pas de l’intéressé un être à part
qui se verrait soudain doté de toutes les vertus de l’entre-
preneur au sens propre que, sauf exception, il n’a jamais
été. C’est un cadre supérieur qui est porté à la fonction
suprême parce qu’il est supposé avoir une vision de l’ave-
nir de l’entreprise et savoir diriger, innover, animer, sti-
muler, contrôler et réussir, toutes qualités que requiert la
conduite de la grande organisation qu’elle représente et
qui doivent être aussi, à leur échelon celles de leurs autres
grands dirigeants. Le président-directeur général d’une
grande entreprise cotée est ainsi un homme comme les
autres qui ne justifie aucune révérence particulière, qui
obéit aux mêmes ressorts que le commun des mortels et
qui doit donc être traité comme tel.
C’est le moment de souligner, avec Jack Welch2, que
« le plus grand rôle d’un conseil d’administration est
d’être sûr d’avoir le bon dirigeant et d’avoir préparé un
plan de succession pour le prochain ». De ce point de vue
et contrairement à une idée répandue, il est d’une
manière générale préférable que le nouveau président-
directeur général soit recruté parmi les dirigeants de l’en-
treprise. La pratique de plus en plus fréquente au sein des

2. Entretien avec Laure Belot dans Le Monde du 7 juin 2005.

65
causeries à bâtons rompus

conseils d’administration de privilégier les recrutements


externes au prétexte que du sang neuf est plus approprié
pour conduire l’entreprise, notamment quand elle
connaît des difficultés est, sauf circonstance particulière,
particulièrement critiquable.
Certes il est nécessaire, dans le cours du processus de
sélection, de comparer les candidats internes à d’éventuels
candidats externes. Il est en outre indispensable d’inclure
la capacité à générer progressivement des successeurs
potentiels dans les critères d’évaluation des présidents
directeurs généraux en place. Mais on ne mesure pas les
retards, les erreurs d’appréciation, voire même les dégâts
irréversibles que peut provoquer l’arrivée d’un nouveau
président-directeur général venant de l’extérieur quand il
ignore complètement l’entreprise ou le métier qui est le
sien. Il y a bien sûr des exceptions que les circonstances
peuvent imposer et qui peuvent se révéler bénéfiques,
mais le risque est du côté du recrutement externe.
Si le futur président-directeur général d’une grande
entreprise cotée est dans la plupart des cas un ancien
cadre dirigeant de cette même entreprise ou d’une autre
et, de surcroît, si la promotion interne doit être encoura-
gée, il est logique de se référer à sa situation antérieure
quand il s’agira de fixer sa rémunération.
Il est également naturel que la rémunération de ce nou-
veau président-directeur général d’une grande entreprise
cotée fasse apparaître un écart significatif par rapport à ce
dont il aurait bénéficié s’il avait poursuivi simplement sa
carrière de cadre dirigeant. Certes, les risques personnels
réels qu’il prend en acceptant une telle fonction ne

66
la valeur d’un patron

l’emportent pas sur l’attrait que représente son exercice.


Ils justifient néanmoins que l’avantage financier global
qu’il est susceptible d’en retirer soit suffisant non seule-
ment pour le libérer de toute préoccupation à ce sujet,
mais aussi pour l’encourager à délivrer la meilleure perfor-
mance possible.

Transparence
Alors que pour la généralité des salariés et des cadres
dirigeants d’une entreprise, l’évaluation et la discussion,
qui conduisent à décider les rémunérations, s’effectuent
dans l’anonymat des négociations avec les syndicats ou
dans la confidentialité d’un dialogue individuel, pour ce
qui concerne les présidents directeurs généraux de sociétés
cotées, depuis 2001, la loi a imposé la transparence.
Un rapport, accessible au public, doit désormais rendre
compte de la rémunération totale et des avantages de toute
nature versés, durant l’exercice, à chaque mandataire social
et doit en préciser le montant de manière individuelle.
Ce rapport distingue et détaille les éléments fixes,
variables et exceptionnels composant ces rémunérations
et avantages ainsi que les critères en application desquels
ils ont été calculés ou les circonstances en vertu desquelles
ils ont été décidés. Il indique également les engagements
de toutes natures, pris par la société au bénéfice de ses
mandataires sociaux, correspondant à des avantages ou
éléments de rémunération dus ou susceptibles d’être dus
consécutivement ou postérieurement à la cessation ou au
changement de leurs fonctions. L’information donnée à
ce titre doit préciser les modalités de détermination de ces

67
causeries à bâtons rompus

engagements et, le cas échéant, le montant annuel suscep-


tible d’être versé à chaque mandataire. L’exactitude et la
sincérité de ces informations sont attestées spécialement
par les commissaires aux comptes. Le non-respect de ces
dispositions est sanctionné, en principe, par la nullité des
rémunérations perçues.
Même si revenir en arrière sur la transparence imposée
par la loi serait à la fois impossible et inopportun, on peut
s’interroger sur l’équité d’une démarche qui impose à la
seule catégorie des mandataires sociaux ou, pour faire
simple, des présidents directeurs généraux de sociétés,
d’ailleurs qu’elles soient cotées ou non, de publier leurs
rémunérations.
Certes, de facto et par des mécanismes divers, le public
est en état de prendre connaissance des rémunérations des
membres du gouvernement, des parlementaires, des
membres du conseil constitutionnel et de quelques très
hauts-fonctionnaires. Mais l’opprobre qui est attaché aux
écarts, associés à l’économie de marché, entre les salaires les
plus faibles et les rémunérations les plus élevées, se concen-
tre sur cette catégorie très particulière alors que chacun sait
qu’elle est loin d’être la seule à bénéficier dans notre société
de situations financières privilégiées dont la légitimité ou
l’illégitimité n’est pas toujours de nature très différente.
Il n’est sans doute pas nécessaire de s’interroger davan-
tage sur cette singularité tant la démocratie actionnariale
d’inspiration anglo-saxonne la rend irréversible. Le carac-
tère discriminatoire de cette obligation de publicité devrait
suggérer à tous ceux qui relaient ces informations, notam-
ment dans les médias, un souci scrupuleux d’exactitude et

68
la valeur d’un patron

de précision pour éviter qu’elle ne s’accompagne d’ap-


proximations et de déformations, particulièrement dom-
mageables quand elles peuvent impacter le regard qui est
porté, notamment mais pas seulement par leur entourage
direct ou indirect, sur des personnes et des familles.
Ce dont m’a convaincu ma propre expérience comme le
confirment d’ailleurs les multiples épisodes qui ont suivi,
c’est que les décisions de rémunération, sur quelque é-
lément qu’elles portent, ne devraient pas être jetées en
pâture au public sans qu’elles soient soigneusement moti-
vées par ceux qui les ont prises, c’est-à-dire le conseil d’ad-
ministration sur proposition du comité des rémunérations
quand il y en a un.
Certains m’ont dit, cyniques, que cette exigence était
naïve, car, soutenaient-ils, de telles décisions sont impos-
sibles à motiver devant l’opinion. À quoi je rétorque que,
si tel est le cas, il ne faut pas les prendre et surtout je tiens
que, derrière toute décision, il y a ou il doit y avoir un rai-
sonnement. De même que je me sentais capable de justi-
fier face à mes collaborateurs les décisions de
rémunération que je prenais à leur endroit, de même je
crois les conseils d’administration en état de formaliser
leur jugement sur la performance du chef d’entreprise et
sur les conditions de marché qui les ont déterminés. Cette
exigence a évidemment une double vertu, celle de proté-
ger le chef d’entreprise dont on ne peut pas attendre qu’il
justifie lui-même sa propre rémunération et celle d’inciter
les instances concernées à faire preuve de mesure et de dis-
cernement dans leurs décisions.

69
causeries à bâtons rompus

Décision
Le débat sur le point de savoir qui décide la rémunéra-
tion des présidents directeurs généraux ne peut pas non
plus être éludé. Jusqu’à une date récente, la réponse était
claire : il s’agissait d’une responsabilité exclusive du
conseil d’administration. Désormais, par exception, la loi
a prévu que « les éléments de rémunération ou des avan-
tages dus ou susceptibles d’être dus à raison de ou posté-
rieurement à la cessation de ses fonctions », c’est-à-dire
essentiellement les indemnités de départ et les complé-
ments de retraite, à travers le régime des conventions
réglementées, sont soumis à l’approbation de l’assemblée
générale des actionnaires.
La principale raison invoquée pour impliquer davan-
tage cette dernière est que le conseil d’administration
serait en quelque sorte structurellement enclin à la
complaisance vis-à-vis du président-directeur général.
Tout se passerait dans le cercle clos d’un comité de rému-
nération, ne rendant que peu de comptes au conseil lui-
même et composé de personnages issus du même milieu
que l’intéressé et au surplus liés à lui par la consanguinité
d’intérêts et de participations croisés.
Cette image qui a pu refléter une certaine réalité dans
le passé est aujourd’hui devenue caricaturale, même s’il y
a encore des exceptions. Ayant participé concrètement à
des comités de rémunération, je peux apporter un témoi-
gnage. D’abord le temps des participations croisées est
révolu notamment avec la dissolution des noyaux durs,
qui avaient été hérités des privatisations du gouvernement
Balladur.

70
la valeur d’un patron

Ensuite les présidents des comités de rémunération


rendent compte de leurs travaux et de leurs conclusions
aux conseils d’administration en séance plénière qui très
souvent les discutent avant d’en faire leur décision qu’ils
sont seuls qualifiés pour prendre.
Depuis peu, certains de ces présidents ont initié, au-
delà des informations qui figurent désormais dans la plu-
part des rapports annuels, l’excellente pratique de
présenter eux-mêmes leurs travaux à l’assemblée générale
et de répondre aux éventuelles questions. Cette démarche
exemplaire a cependant du mal à s’enraciner.
Enfin la prise en compte progressive de la transparence
dont la mise en œuvre effective ne remonte qu’à 2002 va
progressivement modifier les comportements. En effet les
origines communes en termes de milieu social ou d’écoles
ne font pas le poids face à cette nouvelle contrainte
externe.
Mais les raisons fondamentales pour lesquelles le
conseil d’administration est conceptuellement la seule
instance qualifiée pour décider sont différentes.
D’abord la décision de rémunérer ne peut pas et ne doit
pas être séparée de celle de recruter et de révoquer. Com-
ment le conseil pourrait-il attirer et motiver le meilleur
candidat possible, qu’il soit d’origine interne ou externe,
s’il n’était pas en état de s’engager vis-à-vis de lui sur les
termes exacts et définitifs des avantages financiers qui lui
seraient attribués. Un système dans lequel un vote ulté-
rieur de l’assemblée générale pourrait ensuite les mettre en
cause ne marcherait pas et quant à attendre la prochaine
assemblée générale pour mettre en œuvre le recrutement,

71
causeries à bâtons rompus

je crains qu’une telle approche ne corresponde pas au


rythme de la vie des entreprises sans parler du fait que
beaucoup de candidats de valeur hésiteraient probable-
ment à se soumettre à l’aléa correspondant.
Par ailleurs rémunérer signifie évaluer. Or contrairement
à ce qu’imaginent certains qui n’hésitent pas à se faire pro-
cureurs et juges de la performance des dirigeants d’entre-
prise sans avoir les informations ou la qualification pour le
faire, évaluer la performance n’est pas plus aisé dans le cas
d’un président-directeur général que dans celui de tout
responsable d’entreprise. S’en tenir à la référence du cours
de bourse ou simplement à celle de tel ou tel indicateur
apparent est à la fois simpliste, absurde et grotesque, que ce
soit pour louer ou pour vouer aux gémonies.
Il faut rentrer dans le détail, certes prendre en considé-
ration les chiffres, y compris, le cours de bourse, mais
aussi examiner le contexte, les circonstances et les causes.
Il faut apprécier des éléments qualitatifs, gestion des
ressources humaines, relations sociales, dynamisme
commercial, capacité d’innovation, notamment straté-
gique, préparation en temps et en heure de la succes-
sion… Et pour cela, il faut non seulement disposer des
informations nécessaires, mais aussi avoir l’occasion de
visiter l’entreprise, de rencontrer les principaux collabo-
rateurs du président-directeur général, de sentir com-
ment les choses se passent. On voit bien qu’une
assemblée générale d’actionnaires ne peut pas faire un tel
travail qui est dans notre système juridique la vocation
première du conseil d’administration, en fait l’essentiel et
le cœur de sa mission de contrôle.

72
la valeur d’un patron

Enfin il faut prendre conscience de l’effet pervers qui


résulterait du transfert du pouvoir de rémunérer du
conseil d’administration à l’assemblée générale des action-
naires. Certes le conseil d’administration dans notre droit
des sociétés a pour mission d’agir au nom des actionnaires
et non pas, comme c’est la mission du conseil de sur-
veillance dans le droit néerlandais, de représenter l’entre-
prise dans son ensemble et par conséquent, dans une
certaine mesure, toutes ses parties prenantes.
Néanmoins l’intérêt bien compris de ses actionnaires
doit le conduire à veiller à l’avenir à long terme et à la
cohésion de l’entreprise de manière à s’assurer de la conti-
nuité et, si possible, de la croissance durable de ses perfor-
mances, tous éléments dont il doit tenir compte quand il
traite de la situation de son dirigeant.
Si à l’avenir, la fixation de la rémunération de ce dernier
dépend de l’assemblée générale des actionnaires, c’est-à-
dire en fait des quelques grands fonds d’investissement ou
de pensions qui en assurent le quorum et en font la majo-
rité, la tentation sera grande pour le dirigeant de manière
à s’assurer la tranquillité sur sa rémunération de prendre
en compte par priorité leurs préoccupations, voire même
de rechercher avec eux un accord implicite donnant don-
nant. Sans faire de procès d’intention, le risque de voir
s’installer, dans un tel cas de figure, une dérive supplémen-
taire, privilégiant encore plus qu’aujourd’hui le court
terme, est réel. Est-ce vraiment ce qui est recherché ?
Au demeurant si l’assemblée générale des actionnaires
n’est pas satisfaite des conditions dans lesquelles le conseil
d’administration exerce son pouvoir de rémunérer, dont

73
causeries à bâtons rompus

elle a connaissance à travers la transparence, il lui est parfai-


tement loisible de renvoyer tout ou partie de ce conseil
pour changer les choses. Des exemples récents montrent
qu’il ne s’agit pas de cas de figure théoriques. En outre, et là
encore, l’expérience montre qu’il ne s’agit pas de théorie, les
assemblées générales peuvent parfaitement rejeter les réso-
lutions autorisant les options d’actions et les attributions
d’action gratuites pour marquer leur mécontentement.
Ce faisant elles exercent légitimement le rôle de contrôle
et de sanction qui est le leur, mais laissons au conseil d’ad-
ministration, seule instance véritablement en position de
remplir efficacement cette mission, le soin de choisir, de
rémunérer et de révoquer l’exécutif de l’entreprise.

Diversité
Faut-il attacher de l’importance à la diversité des
instruments utilisés pour rémunérer les présidents direc-
teurs généraux des grandes sociétés cotées ? Parler d’avan-
tage financier global fait l’impasse sur cette question. Une
telle approche est naturelle, car, dans la pratique, ce que
prennent en compte l’intéressé comme d’ailleurs ceux qui
ont à décider, comités de rémunérations et conseils d’ad-
ministration, assistés de spécialistes des ressources hu-
maines ou de cabinets de recrutements, c’est bien
l’enveloppe globale des avantages consentis et leur impact
fiscal, la variété des cheminements empruntés étant large-
ment indifférente.
Il n’en est pas de même de beaucoup d’observateurs
extérieurs et, derrière eux, de l’opinion publique qui
concentrent leur attention sur tel ou tel instrument, au fil

74
la valeur d’un patron

des révélations, issues de la transparence, jugé plus ou


moins légitime ou équitable. Un jour, on stigmatisera les
indemnités de départ, un autre jour, ce seront les retraites
dites chapeau, un troisième, il sera question des options
d’actions, enfin quand l’actualité ne fournira pas un nou-
vel instrument à mettre en exergue, on s’intéressera plus
trivialement aux salaires et à leur augmentation d’une
année sur l’autre. Certes des additions sont parfois effec-
tuées qui peuvent être considérées comme participant de
la démarche de l’enveloppe, mais elles le sont le plus
souvent d’une manière techniquement erronée, mélan-
geant des avantages certains à d’autres qui sont aléatoires
ou impossibles à calculer, de sorte que la confusion s’en
trouve encore accrue.
Chacun des instruments évoqués, qui ne sont pas
appliqués aux seuls présidents directeurs généraux, mais le
sont souvent également à tous les cadres dirigeants de
l’entreprise, répond en principe à une finalité particulière.
Le salaire de base vise à rémunérer la compétence et l’ex-
pertise. Le bonus ou la prime, en général annuels, récom-
pensent, à travers un ou plusieurs indicateurs, la
contribution à la performance opérationnelle de l’entre-
prise. Les options d’actions ou l’attribution d’actions gra-
tuites visent à associer concrètement l’intérêt du dirigeant
à celui des actionnaires en lui permettant de bénéficier
d’une évolution favorable du cours de bourse. Les re-
traites surcomplémentaires, dites retraites chapeau, ont
pour objectif d’assurer au bénéficiaire un taux de rempla-
cement (pourcentage du montant de la retraite par rap-
port au dernier revenu perçu), plus élevé que celui qui

75
causeries à bâtons rompus

résulterait de la seule mise en œuvre des autres régimes


habituels de retraite qui, étant le plus souvent plafonnés,
aboutissent à un taux souvent très faible pour des bénéfi-
ciaires ayant eu des salaires élevés. Les indemnités d’ac-
cueil (golden hello) sont justifiés par le fait que le
dirigeant, nouvellement recruté à l’extérieur, en abandon-
nant de son propre chef la position qu’il occupait, se voit
retirer du même coup le bénéfice des avantages dont il
bénéficiait et qui n’auraient été matérialisés que dans l’a-
venir, par exemple des options d’actions. Enfin les indem-
nités de départ répondent à des situations ou des
contraintes spécifiques, associées au départ du dirigeant,
par exemple engagement de non-concurrence, départ
avant l’âge normal de la retraite dans l’intérêt de l’entre-
prise, durée des fonctions ou succession ordonnée, ou
enfin licenciement sans faute professionnelle.
Aucun de ces instruments n’est condamnable par
essence. Certains d’entre eux sont peu utilisés en France.
Par exemple le régime juridique et fiscal des attributions
gratuites d’actions a été trop récemment précisé pour
avoir été utilisé de manière significative. Les indemnités
d’accueil sont beaucoup moins pratiquées en France que
dans les pays anglo-saxons.
En les énumérant on se rend d’ailleurs compte que leur
diversité répond à l’intention de stimuler et de motiver le
dirigeant en s’adaptant au plus près à sa situation particu-
lière, dirigeant recruté à l’extérieur de l’entreprise ou non,
ayant ou non déjà une longue carrière derrière lui, ayant ou
non la possibilité de retrouver un emploi en cas de départ,
contraint ou non dans l’intérêt de l’entreprise à s’abstenir

76
la valeur d’un patron

d’en rechercher un, notamment chez un concurrent.


Ce faisant on constate également que la nature de ces
instruments n’est pas uniforme. Plusieurs d’entre eux ont
un caractère certain et direct, conduisant à des paiements
instantanés. Relèvent de cette catégorie les salaires, les
bonus et les indemnités d’accueil ou de départ, sous
réserve que les conditions prévues soient remplies.
D’autres constituent des avantages aléatoires et différés. Il
en est ainsi des retraites surcomplémentaires, des options
d’actions et de l’attribution d’actions gratuites. Dans ce
cas, si l’on souhaite intégrer ces éléments dans le calcul de
l’avantage financier global, on est obligé de recourir à des
méthodes d’évaluation, faisant appel à des calculs proba-
bilistes et actuariels, nécessairement arbitraires qui ne
pourront ne pas correspondre à la situation qui sera réel-
lement vécue par chaque intéressé. De ce fait les contro-
verses qui s’appuient sur ce type d’indicateurs sont
inévitablement biaisées.
Une autre particularité peut permettre de sortir de
cette difficulté. Dans la pratique, les montants retenus
pour chacun de ces avantages sont le plus souvent et plus
ou moins fonction du niveau du salaire de base. Quand
on arrête les conditions du bonus, son niveau maximum
est en général exprimé en proportion du salaire de base.
Les avantages retraite prennent également en compte
la référence du salaire. Les indemnités de départ sont
aussi exprimées en années de salaire. Et quant au nombre
d’options d’actions, il est fréquent qu’au moment de leur
attribution, l’avantage théorique qu’elles représentent soit
apprécié en années de salaire.

77
causeries à bâtons rompus

Dans ces conditions, retenir le salaire comme indica-


teur principal des comparaisons sur le niveau des avan-
tages consentis, bien que simplificateur, n’est néanmoins
pas absurde. C’est en tout cas le seul moyen pratique pour
avancer dans la réflexion quitte à s’interroger ensuite sur
le rapport souhaitable entre le salaire et les autres avan-
tages consentis.

Niveau
Le niveau du salaire par référence à la hiérarchie des
salaires qui résulte de l’économie de marché est ainsi au
cœur du débat.
Il est impossible d’abord de justifier d’une manière
rationnellement convaincante l’écart qui sépare le salaire
le plus faible du salaire le plus élevé dans la plupart des
grandes organisations. Jamais une personne ne pourra
accepter qu’elle vaille sur le marché du travail vingt fois,
cent fois, mille fois, dix mille fois moins qu’une autre per-
sonne. Elle peut s’y résigner, considérer que cela cor-
respond à la logique du système économique et même
accepter qu’il n’y ait pas de meilleur système que ce mau-
vais système, mais le sentiment de l’injustice fondamen-
tale d’une telle situation restera toujours ancré chez
beaucoup. Aussi bien peu nombreux sont ceux qui se sont
aventurés à la justifier en termes d’éthique.
Face à cette situation, on peut considérer que toute
tentative de justification ou de rationalisation est vaine.
L’énormité des rémunérations globales souvent consenties
aux dirigeants ultimes des grandes entreprises cotées serait
ainsi l’un des éléments de l’arrangement innomé qui les

78
la valeur d’un patron

lient aux grands investisseurs financiers, fonds de pension


et autres hedge funds. Il s’agirait de la contrepartie de l’ac-
ceptation de la règle du jeu selon laquelle les dirigeants
s’engageraient désormais à ne prendre en compte que les
intérêts et les exigences des seuls actionnaires en ignorant
ceux des autres parties prenantes de l’entreprise.
Il existe cependant des entreprises, des conseils d’admi-
nistration et des actionnaires qui refusent de faire leur ce
supposé pacte infernal. Ceux-là n’ont pas d’autre option
pour exercer leur jugement que de se référer au marché.
Ayant fait ce constat, la question n’est pas résolue pour
autant. Car s’il existe, dans un environnement économique
donné, un marché des ouvriers qualifiés, un marché des
ingénieurs, un marché des commerciaux, un marché des
chefs de projet, un marché des comptables, des financiers
ou des juristes, force est de reconnaître que le marché des
présidents directeurs généraux de grandes sociétés cotées est
d’une dimension nécessairement restreinte et encore plus,
ce qui paraît sage, si on le segmente en marchés nationaux
distincts. Par ailleurs la concurrence sur de tels marchés est
quasiment inexistante. Il est rare que face aux exigences de
rémunération des candidats possibles, ce critère soit déter-
minant dans le choix final. Le candidat retenu dispose
donc d’un pouvoir de négociation important et, pour peu
qu’il reste raisonnable dans l’excès, il aura satisfaction.
Par ailleurs plusieurs facteurs poussent à l’inflation. En
raison de l’internationalisation des entreprises, les conseils
d’administration et, plus encore, les dirigeants concernés
ont présents à l’esprit, sans nécessairement totalement les
imiter, les exemples étrangers, notamment anglo-saxons,

79
causeries à bâtons rompus

où les rémunérations peuvent atteindre des niveaux extrê-


mement élevés. De même ne sont-ils pas insensibles à
celles des banquiers d’investissement ou des traders dont
leur proximité avec le système bancaire leur permet d’a-
voir connaissance sans être convaincus que leur propre
valeur ajoutée pour l’économie est moindre que celle des
personnes concernées. Enfin le parti pris en faveur des
recrutements externes joue dans le même sens comme le
soulignait encore Jack Welch3, l’ancien président-direc-
teur général de General Electric : « C’est lorsque les
conseils d’administration vont recruter à l’extérieur un
successeur au dirigeant qu’ils ont viré que le problème se
pose : ils proposent toutes sortes d’arrangements finan-
ciers pour attirer les candidats ».
Pour rester dans la mesure en la matière, un référentiel,
résultant d’un consensus progressif et que chacun peut
invoquer, est donc nécessaire. De 1978 à 1993, Häagen-
Dazs avait adopté une règle selon laquelle le salaire du pré-
sident ne devait pas dépasser sept fois celui du salarié le
moins bien payé de l’entreprise, règle abandonnée quand
un nouveau président a remplacé le fondateur ! JP
Morgan, figure emblématique du capitalisme du début du
siècle dernier, considérait, lui, que ce multiple ne devait
pas être supérieur à vingt. La pratique d’aujourd’hui est à
des années-lumière de telles normes. Au demeurant, je ne
vois pas quel raisonnement économique ou éthique pour-
rait justifier tel multiple plutôt que tel autre.

3. Entretien avec Laure Belot dans Le Monde du 7 juin 2005.

80
la valeur d’un patron

Comme je l’ai écrit dans un autre livre4, je ne vois pas


d’autre référence réaliste possible que celle du marché des
cadres dirigeants des grandes sociétés cotées et plus préci-
sément de ceux d’entre eux qui font partie de ce qu’on
appelle les comités exécutifs. C’est en effet de cette popu-
lation que sont généralement issus les présidents direc-
teurs généraux des grandes sociétés cotées et c’est en son
sein que peuvent être recrutées, sauf exception, les per-
sonnes ayant les qualifications requises pour assumer de
telles fonctions.
Certains s’interrogeront sur cette référence. Il est vrai
que le marché concerné, s’il est plus large que celui des
présidents directeurs généraux, reste étroit. Il me semble
néanmoins significatif des efforts financiers que les entre-
prises doivent consentir pour s’assurer les services de diri-
geants de branches, d’activités et de fonction de qualité.
Ayons également présent à l’esprit, qu’il ne s’agit pas
nécessairement des salariés les mieux payés de l’entreprise.
Le cas des traders souvent mieux payés que les patrons de
branches ou les présidents directeurs généraux de
banques, n’est pas aussi isolé qu’on peut le penser. On le
retrouve dans l’audiovisuel, dans l’aéronautique ou même
dans des entreprises plus traditionnelles.
Pour ma part, je l’ai dit, je considère qu’en offrant un
salaire qui soit de 30 à 50 % supérieur au salaire moyen
du comité exécutif et un bonus annuel qui puisse repré-
senter entre 0 et 100 % du salaire annuel en fonction de

4. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur,


mai 2004.

81
causeries à bâtons rompus

critères de performance opérationnelle très exigeants, il


est réaliste et possible de recruter et de motiver un pré-
sident directeur général de qualité.
Je suis très réservé à l’égard de l’attribution d’indemni-
tés d’accueil. En revanche, en cas de départ forcé ou anti-
cipé par rapport à l’âge normal de la retraite, évidemment
sans faute professionnelle, une indemnité de départ repré-
sentant une (solution imposée par voie législative aux
Pays-Bas) ou deux fois la moyenne du salaire et du bonus
des trois années précédant le départ avec engagement de
non-concurrence me paraît acceptable.
Envisager une norme pour l’attribution des options
d’actions ou d’actions gratuites est beaucoup plus délicat,
d’autant que ces attributions ne sont pas nécessairement
annuelles. Là encore ma tendance serait de retenir la réfé-
rence du comité exécutif en appliquant un ratio analogue
à celui que je propose pour le salaire.

Discernement
En définitive il faut se rendre à l’évidence : il n’y a pas
de solution miracle.
Résumons-nous.
L’écart entre les hautes rémunérations dont bénéficient
les dirigeants de certaines grandes entreprises et la généra-
lité des salaires, notamment les plus faibles, suscite un sen-
timent d’incompréhension et de rejet, tant il heurte le
sentiment d’équité dans une société qui ne se résigne pas
aux situations d’inégalité, même si elles apparaissent inévi-
tablement liées aux progrès de la richesse collective et
même si l’opinion conteste de moins en moins l’économie

82
la valeur d’un patron

de marché qui en est la cause première. Aucun raisonne-


ment objectif, si convaincant et si argumenté soit-il, ne
permettra d’y mettre fin, comme le montre la persistance
des polémiques même dans les pays les plus attachés au
libéralisme, comme les États-Unis, la Grande-Bretagne,
l’Allemagne ou la Suisse. Seul, un comportement honnête
et mesuré des acteurs économiques concernés permettra
de l’atténuer, sans qu’ils puissent espérer, à défaut d’adhé-
sion, autre chose qu’une forme de résignation.
Il est en effet inconcevable de remettre en cause la
transparence des hautes rémunérations, imposée par la
voie légale qui constitue désormais la servitude, mais aussi
la grandeur de la position de président-directeur général
de société cotée. Cette exigence qui est spécifique à cette
catégorie particulière d’agents économiques appelle en
contrepartie beaucoup d’objectivité et de retenue de la
part de ceux, analystes, journalistes ou hommes poli-
tiques, qui commentent ces données pour éviter la chasse
à l’homme ou au bouc émissaire qui est devenue trop
souvent la pratique en la matière.
La fixation des hautes rémunérations doit rester d’a-
bord la responsabilité des conseils d’administration, seuls
à même de recruter, de contrôler, d’évaluer et de démettre
les présidents directeurs généraux de sociétés cotées. Ce
pouvoir exclusif, qui trouve sa sanction dans un éventuel
renvoi par l’assemblée générale des actionnaires, impose
une obligation d’information et d’explication dont les
conseils d’administration ne peuvent se décharger sur le
président-directeur général, en particulier s’il est le bénéfi-
ciaire des décisions prises.

83
causeries à bâtons rompus

Discernement et mesure doivent inspirer les décisions.


La pratique du marché, élargi aux cadres dirigeants,
constitue une référence légitime et inévitable.
Mais l’essentiel est que les conseils d’administration fas-
sent preuve de sagesse et de courage et ne se laissent pas
duper par le mythe du sauveur providentiel derrière lequel
s’abritent souvent les abus et les excès en matière de rému-
nération. Face à un candidat exprimant des exigences
déraisonnables, il y a toujours un autre choix possible,
souvent de caractère interne, peut-être moins flamboyant
et médiatique, mais tout autant et peut-être plus efficace.
C’est la responsabilité et l’honneur des conseils d’adminis-
tration que de savoir garder raison en la matière, y compris
dans les circonstances les plus difficiles.
Les présidents directeurs généraux en fonction ou
futurs doivent s’astreindre, plus que je ne l’ai fait moi-
même, comme je l’ai expliqué, à apprécier lucidement
leur propre situation au regard de la situation de l’entre-
prise et des réactions et sentiments de l’ensemble de ses
parties prenantes. Ils doivent savoir y appliquer leur
esprit, quelle que soit l’urgence des autres tâches priori-
taires qui les accaparent.
Mon parti pris est que, par un comportement trans-
parent, raisonnable, retenu et responsable, l’autorégulation
des entreprises devrait permettre que la question des hau-
tes rémunérations sorte progressivement de l’actualité et
de la polémique.
Mais une course contre la montre est engagée entre cet
effort nécessaire et la pression de l’opinion publique dont
les entreprises auraient tort de sous estimer les effets

84
la valeur d’un patron

possibles. Si elles devaient perdre cette course, c’est la


solution néerlandaise qui prévaudrait, c’est-à-dire tôt ou
tard le plafonnement ou l’encadrement législatif de tels
ou tels éléments de la rémunération.
Les « recommandations sur la rémunération des diri-
geants mandataires sociaux de sociétés cotées » 5 qu’ont
publiées au début de 2007, sous l’égide de Bertrand
Collomb et de Laurence Parisot, l’Association Française
des Entreprises Privées (Afep) et le Mouvement des
Entreprises de France (Medef ) constituent la référence
dont les entreprises cotées avaient besoin.
Encore faut-il que ces « recommandations » soient
mises en œuvre.
De ce point de vue, la balle est désormais dans le camp
des comités de rémunération et des conseils d’administra-
tion. De même que les rapports Viénot et Bouton en
fournissant aux administrateurs le « corpus » intellectuel
et le dispositif pratique sur lesquels ils pouvaient s’ap-
puyer, a permis d’améliorer, progressivement et significa-
tivement, le gouvernement des entreprises, de même
disposent-ils désormais d’un référentiel concret opposable
aux mandataires sociaux qu’ils ont mission de nommer,
d’évaluer, de rémunérer ou de révoquer.
Parce que le pire n’est pas toujours sûr et que les entre-
prises, y compris les plus grandes, sont peuplées de
femmes et d’hommes honnêtes, motivés et raisonnables,
on peut espérer que le rapport Collomb-Parisot marquera

5. J’ai résumé les « bonnes pratiques » ainsi recommandées dans une


note, publiée sur mon blog, figurant en annexe, page 209

85
causeries à bâtons rompus

une étape importante dans le sens du discernement et de


la mesure. Cela ne serait-il pas le cas que « l’opinion » à
laquelle l’Afep et le Medef semblent maintenant faire allé-
geance, au moins partiellement, ne manquerait pas de se
rappeler à leur bon souvenir.
Il serait donc sage que la politique laisse sa chance à
cette initiative. Rien n’est moins sûr cependant !

Faux semblants
En effet, alors qu’il est très difficile de mettre d’accord
nos femmes et hommes politiques sur les questions essen-
tielles qui engagent l’avenir du pays, dette publique, fonc-
tionnement du marché du travail, éducation ou
recherche, il est un sujet sur lequel le consensus est sans
défaut, c’est celui de la condamnation des indemnités de
départ ou des options d’action.
Qu’on soit de droite ou de gauche, on ne trouve pas de
mots assez durs et on ne ménage pas l’expression émue
des bons sentiments pour stigmatiser ce patron stupide,
malhonnête ou inefficace qui a conduit son entreprise à la
ruine et qui néanmoins bénéficierait d’avantages exorbi-
tants. En revanche, on considère normal que celui sup-
posé prendre des risques importants bénéficie en retour
de rémunérations tout aussi importantes. Sans oublier de
mettre à part l’entrepreneur fondateur qui a réussi dont la
fortune ainsi acquise est retenue comme légitime.
On comprend bien que ces propos répétés qui peuvent
réjouir quelques gogos sont d’autant plus rentables politi-
quement que la poignée de personnes qui pourraient se
sentir directement concernées ne constituent aucun enjeu

86
la valeur d’un patron

électoral et qu’ils sont structurés de manière à éviter de


poser la vraie question, celle de l’excès global des hautes
rémunérations, qui, elles, concernent beaucoup plus de
personnes dont l’influence et les capacités de rétorsion
peuvent être plus significatives.
Il est ainsi commode d’en rester aux faux-semblants.
On sait bien que, depuis que les polémiques relatives aux
indemnités de départ et aux options de souscription se
sont développées, la nature ayant horreur du vide, comme
le montrent les chiffres du site pdgceo. com6, les rémuné-
rations de base fixes et variables connaissent une évolu-
tion accélérée qui permettra aux intéressés de se
constituer une épargne de précaution, fort utile, si le ju-
gement du monde politique et médiatique, particuliè-
rement qualifié pour cela !, sur leur performance devait les
en priver à l’ultime étape de leur mandat.
De surcroît si les risques personnels attachés à la position
de dirigeants d’entreprise cotée sont réels et, pour partie,
distincts de ceux que connaissent d’autres collaborateurs de
l’entreprise, ils ne justifient pas pour autant les rémunéra-
tions exorbitantes qui sont allouées dans certains cas, fût-ce
au bénéfice de dirigeants ayant réussi au jugement de ce
même monde politique et médiatique, jusqu’à ce que les
circonstances leur deviennent contraires.
Il est juste de dire que, seul, le risque entrepreneurial
authentique, celui du fondateur d’une entreprise qui a
mis en jeu tout son patrimoine ou celui de l’innovateur
au talent exceptionnel, justifie que l’on oublie les limites

6. www.pdgceo.com

87
causeries à bâtons rompus

de la raison quant à la légitimité des profits réalisés, d’au-


tant que ces personnages hors du commun sont souvent
aussi ceux qui savent restituer à la société une large partie
de ce dont les hasards de la fortune les ont dotés.
Les hautes rémunérations « ordinaires » ne justifient
pas d’être « sanctuarisées » de cette manière.
L’analyse dont elles peuvent faire l’objet, pour cette ques-
tion comme pour d’autres, relève d’abord de la technique,
celle des spécialistes de la gestion des ressources humaines.
Force est de constater et de regretter que ces derniers sont
étonnamment silencieux quand il s’agit de qualifier et d’é-
valuer les divers instruments de rémunération dont bénéfi-
cient les dirigeants des grandes entreprises et dont aucun,
per se, ne justifie une quelconque diabolisation. Sans doute
craignent-ils, en s’exprimant, que la polémique concernant
certains cas très exceptionnels ne vienne contaminer les
pratiques appliquées dans la discrétion aux cohortes beau-
coup plus nombreuses de dirigeants ou de cadres supérieurs
dans les secteurs beaucoup plus variés, moins exposés à la
curiosité publique.
Mais du coup ces spécialistes laissent le champ libre à
ceux qui, dans le monde politique et médiatique, se
sentent fondés à s’exprimer à tort ou à travers sur ces sujets
sans en connaître aucune des réalités concrètes. Ces der-
niers pérorent d’ailleurs également en toute impunité et
sans véritable contradiction sur la gestion des entreprises et
les performances de leurs dirigeants, les conseils d’adminis-
tration n’ayant jamais à cœur de rétablir les faits et de justi-
fier publiquement les évaluations et les décisions que la loi
leur confie.

88
la valeur d’un patron

Un second niveau d’analyse concerne tous les citoyens


et rentre cette fois-ci indiscutablement dans le domaine
de compétence de leurs représentants. C’est celui du
degré d’inégalité des revenus et de patrimoine que la
société est prête à accepter au nom de l’efficacité écono-
mique et sociale. La réponse peut être explicite ou impli-
cite et l’instrument dont l’État dispose pour la traduire
dans les faits est la fiscalité. La sincérité des discours des
uns et des autres sur les excès des hautes rémunérations
doit ainsi être jugée à l’aune des options fiscales proposées
au pays et votées au Parlement.
Les chasses à l’homme périodiques, les effets de manche
sur tel ou tel instrument de rémunération, voire, l’encadre-
ment législatif ou même l’interdiction de l’un ou l’autre,
toutes initiatives rapidement contournées par l’imagination
du terrain, ne peuvent servir d’alibi et n’aboutissent qu’à
discréditer davantage, inutilement et injustement, les entre-
prises dans leur ensemble. Que l’on laisse donc les entrepri-
ses opérer comme elles l’entendent et utiliser les instru-
ments qui leur paraissent opportuns dans le cadre des règles
qui en gouvernent le fonctionnement sous le contrôle des
instances judiciaires ou parajudiciaires qualifiées.
Cependant, même si ceux que les privilèges, les talents
ou la chance placent en position de gagner un argent dont
les montants peuvent parfois dépasser l’entendement, en
font un usage honorable, le scandale que représentent de
telles situations au regard de l’immense majorité de la
population demeure et le raisonnement ne peut aisément
surmonter le sentiment latent d’une injustice structurelle.
Quand s’ajoute à ce scandale, la revendication d’une fiscalité

89
causeries à bâtons rompus

allégée pour les hauts revenus et le chantage à la


délocalisation pour obtenir la réduction de l’imposition
des fortunes, la coupe est rapidement pleine.
En effet l’exigence et le degré de réduction des inégali-
tés excessives de revenus et de patrimoine, quelle que soit
leur origine, jugés souhaitables par la majorité des
citoyens, ne peut que s’exprimer à travers le système fiscal,
l’outil que deux siècles de démocratie ont mis à leur
disposition notamment pour cela. On peut souhaiter que
celles et ceux qui nous représentent, se déterminent à trai-
ter ce vrai problème au lieu d’amuser le tapis avec des
indignations incantatoires particulièrement stériles,
vaines et sans suite concrète utile.
En ce qui me concerne, à l’opposé des thèses habi-
tuelles de ma classe sociale, je suis partisan du maintien,
voire de la généralisation et du renforcement de l’impôt
sur le revenu et de la mise en œuvre d’un impôt sur la for-
tune à l’assiette la plus large possible, mais à taux modéré.
Je crois en effet que c’est la contrepartie normale et
indispensable de la liberté de détermination des revenus
en général et des hautes rémunérations des dirigeants de
sociétés cotées en particulier qui doit demeurer la règle en
économie de marché.
Je trouve dérisoires les démarches qui, faute de mettre
en œuvre un plafonnement législatif qui serait effective-
ment détestable, visent à condamner ou à vouer aux
gémonies tel ou tel instrument de rémunération, supposé
plus nuisible que tel ou tel autre alors que la seule
méthode réaliste et utile serait de se garder d’interférer
dans les choix faits par le marché et les entreprises, mais

90
la valeur d’un patron

de taxer tous les revenus et tous les patrimoines, quelle


qu’en soit l’origine, selon une méthode fiscale unique. Les
rémunérations élevées des dirigeants honnêtes vis-à-vis
d’eux-mêmes et loyaux à l’égard de la société y trouve-
raient une légitimité, attestée par leur contribution
importante aux charges publiques et auraient pour seul
fondement la rationalité de la gestion des ressources
humaines et l’intérêt des actionnaires. Quant à ceux qui
ne verraient leur salut que dans leur départ du territoire
national, ils devraient se voir appliquer les techniques fis-
cales appropriées pour sanctionner leur évasion.
En tout cas, que l’arbre ne nous cache pas la forêt !
Cette question à laquelle j’ai pourtant consacré beaucoup
de pages n’a que peu de rapports avec la réalité de l’im-
mense majorité des entreprises et ne concerne qu’un très
petit nombre d’entre elles. Il est temps maintenant de
passer à autre chose, non sans avoir rappelé qu’il y a aussi
un argent légitime !
La légitimité de l’argent

L’argent légitime, l’argent joyeux, c’est celui qui permet


de s’engager, de donner, d’aider, de soutenir. On le ren-
contre parfois dans l’entreprise.
Ainsi investir dans l’entreprise que l’on dirige et parta-
ger, au niveau de son propre patrimoine, le sort des
actionnaires qui vous ont fait confiance procure un véri-
table sentiment de satisfaction. Pour ce qui me concerne,
je l’avais expérimenté en détenant pour seules actions
celles de l’entreprise que je dirigeais, acquises grâce à mon
épargne. Sans nécessairement recommander à tous une
démarche aussi extrême, il est néanmoins décent1 que les
actions acquises à travers les options d’action ne soient ou
ne puissent être cédées sur le marché qu’après un délai

1. C’est le sens de la disposition législative adoptée à l’initiative


d’Édouard Balladur en 2006. Désormais « pour les options attribuées aux
mandataires sociaux ou aux membres du directoire, le conseil d’administra-
tion ou, selon le cas, le conseil de surveillance soit décide que ces options
ne peuvent être levées par les intéressés avant la fin de leur mandat, soit fixe
le pourcentage des actions levées qu’ils sont tenus de conserver jusqu’à la
fin de leur mandat. »

93
causeries à bâtons rompus

suffisant à la fois pour concrétiser la solidarité que ce


mécanisme prétend établir entre les dirigeants et les
actionnaires et pour éviter tout soupçon de démarche de
précaution, fondée sur la prescience de difficultés à venir.
Le bonheur que peut procurer l’argent n’est cependant
total que quand il sort de nos propres mains. J’ai toujours
trouvé suspectes ou injustifiées les félicitations dont on
gratifie ou honore les chefs d’entreprise qui utilisent
l’argent de leur entreprise pour faire du mécénat ou la
charité. Cette générosité sur le dos de l’entreprise, des
salariés et des actionnaires ne me paraît pas légitime.
En revanche j’admire la pratique qui conduit de grands
chefs d’entreprise, essentiellement américains, à consacrer
des fractions substantielles du patrimoine acquis par leur
esprit d’entreprise à des causes d’intérêt général, chari-
tables, culturelles, écologiques ou scientifiques. On
entend moins parler de démarches analogues dans les
pays européens avec quelques exceptions. Il y a sans doute
des raisons fiscales à cette abstention apparente. Il y a
peut-être aussi une culture de la discrétion qui conduit à
ne pas rendre publiques des initiatives qui peuvent néan-
moins exister. Je crois cependant qu’un changement de
comportement dans ce domaine faciliterait l’acceptation
des hautes rémunérations que l’économie de marché
concède à ceux qui y réussissent et le rapprochement
nécessaire entre les entreprises et la société.
En tout cas le scénario habituel de l’ancien grand
patron créant un fonds d’investissement avec ses indem-
nités de départ et le soutien d’amis obligeants, c’est-à-dire
se plaçant en situation de gagner encore plus d’argent, ne

94
la légitimité de l’argent

me parait pas un substitut approprié, même si de telles


initiatives sont sympathiques et peuvent avoir leur utilité
économique.
En revanche les « investisseurs providentiels », seule tra-
duction française que l’on semble avoir trouvée pour
rendre compte du concept de business angel, font ce que
ne font ni les institutions financières ou bancaires, ni les
fonds d’investissement, c’est-à-dire investir de l’argent
sans garantie d’aucune sorte et en risque total sur la base
exclusive de la confiance donnée à un nouvel entrepre-
neur et à son projet, comme le faisaient les premiers capi-
talistes de l’histoire. Ces personnes que je préfère appeler,
de manière plus sobre, « investisseurs individuels »
commencent à devenir moins rares en France et
contribuent parfois de manière décisive à la cristallisation
de l’acte d’entreprendre et souvent à son succès.
« La carnavalisation du pénal » 1

L’une des justifications que se donnent à eux-mêmes les


dirigeants des grandes sociétés cotée pour prétendre à des
hautes rémunérations, même s’ils hésitent, pour des rai-
sons évidentes à l’afficher, est le risque pénal associé à leur
fonction, qu’à tort ou à raison, ils estiment plus élevé que
s’ils exerçaient un autre métier.
La meilleure contribution que je puisse apporter à cette
problématique est sans doute de rendre compte de l’expé-
rience que j’ai vécue. En effet la onzième chambre du
Tribunal de Grande Instance de Paris m’a condamné le
2 mars 2006 à neuf mois de prison avec sursis et à cent
cinquante mille euros d’amende.
Je n’ai pas fait appel de cette décision. Le Parquet s’en
étant également abstenu, en ce qui me concerne, cette déci-
sion est devenue définitive. L’amende ayant été payée dans
les délais prescrits, la peine de prison est amnistiée en vertu
d’une loi de 1995 et est dès lors réputée n’avoir jamais existée.

1. Philippe Muray : « Festivus Festivus », Conversations avec Élisabeth


Lévy, Fayard, février 2005, page 65.

97
causeries à bâtons rompus

Les circonstances
L’acte pour lequel j’ai été condamné avec deux de mes
anciens collaborateurs est d’avoir consenti, au début de
1994, douze ans auparavant, au paiement d’une commis-
sion de 770 000 euros à un intermédiaire, Étienne
Léandri, décédé en 1995, qui affirmait qu’elle était néces-
saire pour obtenir la délivrance rapide par la Datar de l’a-
grément administratif, indispensable à l’entreprise que je
dirigeais pour transférer le quartier général de l’une de ses
divisions de La Défense à Saint-Ouen.
La justice s’est mise en mouvement en 1998 à la suite
d’une dénonciation orale, confirmée par écrit, par Michel
Carmona, professeur de géographie à la Sorbonne, un
personnage qui gravitait dans l’entourage de Charles Pas-
qua et de la Datar et qui était très proche d’Étienne Léan-
dri et d’autres protagonistes de l’affaire. Étonnamment,
les raisons de sa présence à des réunions où il était ques-
tion d’Alstom et ses véritables motivations ne seront pas
recherchées et il ne lui sera même pas demandé de témoi-
gner au procès.
Au terme du processus d’instruction, le juge d’instruc-
tion et la procureure pensaient disposer d’éléments suffi-
sants pour démontrer que le bénéficiaire ultime de la
commission en question avait été en fait Pierre-Philippe
Pasqua, le fils de Charles Pasqua. En le relaxant bien qu’il
n’ait déféré ni aux convocations du juge d’instruction, ni
à celle du Tribunal, cette Cour de première instance a
considéré à l’évidence que la preuve n’en avait pas été
apportée. Aussi s’est-elle limitée à sanctionner sévèrement
les dirigeants de l’entreprise qui avaient cédé à l’exigence

98
« la carnavalisation du pénal »

formulée par Étienne Léandri et encore plus sévèrement


le délégué général de la Datar en fonction à l’époque.
J’ai précisé dans mon livre2, les conditions dans les-
quelles j’ai été amené à répondre de cet acte au cours de
ma garde à vue et devant le juge d’instruction et j’y ai
résumé les explications que j’ai données.
Du début à la fin de cette procédure, j’ai tenu un seul
langage, celui de la vérité. Dès le premier interrogatoire, j’ai
confirmé que j’avais donné mon accord au paiement de
cette commission, assumant cette responsabilité sans ambi-
guïté, notamment vis-à-vis de mes anciens collaborateurs.
J’ai aussi fait valoir trois éléments.
D’abord, cela va sans dire, que cette opération n’avait
donné lieu à aucun enrichissement personnel.
Ensuite que je n’avais eu en tête en me résignant à ce
versement que l’intérêt exclusif de l’entreprise3 qui était
de réaliser sans perdre de temps ni d’argent supplémen-
taire ce projet de construction et de déménagement qui
apportait des économies de fonctionnement, générait une

2. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur,


mai 2004.
3. Alors que si j’avais pris en compte mes sentiments personnels, j’aurais
rejeté sans autre forme de procès une sollicitation supposée venir indirecte-
ment d’un homme qu’avec beaucoup d’autres, je considérais comme étant,
par son action, à l’origine de la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981
et des malheurs de la France qui ont suivi sans même se référer aux desti-
nées individuelles, dont la mienne, définitivement bouleversées ! D’ailleurs,
la connivence apparente que cette affaire m’a attribuée avec l’animateur de
l’ancien service d’action civique m’a valu des incompréhensions et des
inimitiés à la fois de ceux, à gauche, pour qui il incarnait la manipulation et
la corruption en politique, de ceux, à droite, qui n’avaient ni oublié ni par-
donné la part qu’il a prise dans la « trahison » de 1981 et d’autres encore

99
causeries à bâtons rompus

productivité accrue et couronnait heureusement le projet


d’entreprise de la division concernée dont le succès était
indispensable à la performance de l’ensemble du groupe.
Enfin que pour justifiée que me soit apparue cette déci-
sion dans le contexte de l’époque, avec le recul d’aujour-
d’hui et ce que j’avais appris au cours de l’instruction, je
regrettais de l’avoir prise. Certes les intérêts financiers des
actionnaires auraient été lésés, mais l’entreprise et ceux de
ses dirigeants qui étaient concernés auraient évité de céder
à un racket moralement et juridiquement inacceptable.
Tels sont les faits qui m’ont valu ma comparution
devant la onzième chambre et ma condamnation.

Le jugement
Les termes de la partie du jugement qui me concerne
ont été les suivants :
« Si l’on peut regretter que (les anciens dirigeants de
l’entreprise) n’aient pas fait preuve d’un « sursaut
éthique » qui les aurait conduits à refuser de distraire des
fonds sociaux à des fins de trafic d’influence, il convient
de noter :

à droite qui me reprochent de lui avoir « manqué » en reconnaissant les


faits. Que nous ayons subi un racket auquel certes nous avons eu tort de
ne pas résister n’a rien changé à la manière dont cette affaire a été perçue. À
elle seule, elle explique la solitude dans laquelle je me suis trouvé en 2003,
beaucoup plus que les circonstances propres à Alstom sur lesquelles les
esprits avertis n’ont, pour la plupart, jamais été abusés en dépit des ou-
trances médiatiques. Tel est le prix que j’ai dû payer pour avoir mis en
œuvre, au cas particulier, une vision intégriste de l’intérêt de l’entreprise
dont j’avais la responsabilité.

100
« la carnavalisation du pénal »

- que le versement de la somme de (770 000 euros) n’a


entraîné pour (eux) aucun enrichissement personnel ;
- que le versement de la somme litigieuse n’a pas eu
pour objet d’obtenir une décision dévoyée, l’ensemble des
intervenants au sein de la Datar et du comité de décentra-
lisation ayant indiqué que la décision d’agrément s’impo-
sait au vu des éléments du dossier, mais de neutraliser un
pouvoir de nuisance supposé en conséquence des ma-
nœuvres conjointes de (trois autres personnes impliquées) ;
- qu’il y a lieu en conséquence de faire aux (anciens diri-
geants de l’entreprise) une application modérée de la loi
pénale eu égard au montant de l’abus de biens sociaux en ce
qui concerne la peine d’emprisonnement, une forte peine
d’amende étant de nature à compléter ce rappel à la loi. »

Pourquoi n’avoir pas fait appel ?


Pour quatre raisons.
D’abord j’ai accepté que l’acte dont j’ai assumé la
responsabilité il y a douze ans constituait un délit au
regard de la loi pénale et que donc un « rappel à la loi »,
pour reprendre l’expression du Tribunal, était légitime.
Ensuite le Tribunal a confirmé explicitement que les
anciens dirigeants de l’entreprise ne recherchaient pas un
enrichissement personnel et n’avaient pas voulu obtenir
une décision administrative illégale ou injustifiée quant
au fond, mais simplement éviter qu’elle ne soit bloquée
ou retardée abusivement. Le Tribunal n’a pas voulu aller
jusqu’à reconnaître qu’ils avaient agi en n’ayant à l’esprit
que l’intérêt de l’entreprise. Le faisant, il aurait rendu
impossible la référence à « l’abus de biens sociaux » qui lui

101
causeries à bâtons rompus

permettait d’éviter la prescription. Mais il n’a pas non


plus cherché à démontrer l’inverse dans son analyse, tant
il était patent que le projet de transfert concerné et le gain
de temps résultant de la délivrance rapide de l’agrément
avaient eu un effet financier positif pour l’entreprise,
point au demeurant relevé dans le jugement.
En outre j’ai été sensible au fait que la Cour ait considéré
qu’« une application modérée de la loi pénale » était justi-
fiée, même si sa décision ne traduit que très imparfaitement
cette intention. Sans doute a-t-elle estimé que limiter la
peine de prison à neuf mois avec sursis, la rendant ainsi
amnistiable dès le paiement de l’amende, y répondait. Le
caractère particulièrement disproportionné de cette der-
nière en l’absence d’enrichissement personnel ne parait
cependant pas relever de la même inspiration et aurait été
mieux justifié s’il avait été substitué à la peine de prison. La
Cour a peut-être renoncé à une démarche plus authentique
de « modération » pour éviter d’accabler davantage une
procureure et, derrière elle, un juge d’instruction, qu’elle
désavouait par ailleurs, notamment à travers la relaxe du
principal inculpé, pourtant en fuite. On peut y voir aussi,
pour partie, une sorte de tribut inévitable, rendu à l’idéolo-
gie judiciaire selon laquelle un dirigeant d’entreprise
dispose par essence de ressources importantes, même s’il a
eu l’imprudence de renoncer à une indemnité de départ, ce
qui ne peut qu’en être un indice supplémentaire, compte
tenu de sa rapacité structurelle !
Enfin, bien que n’ayant plus aucune responsabilité opé-
rationnelle depuis maintenant trois ans, j’ai pensé qu’il y
avait des manières plus utiles et plus agréables d’occuper

102
« la carnavalisation du pénal »

mon esprit et une partie de mon temps que de gérer des


procédures dont j’ai de plus en plus de mal à croire
qu’elles soient de nature à permettre la manifestation de la
vérité et le triomphe d’une vraie équité. Pour tout dire,
l’expérience que j’ai vécue, certes mineure par rapport aux
catastrophes qui affectent l’institution judiciaire, m’a
convaincu que les chances d’aboutir à une décision vérita-
blement équitable à l’échelon supérieur étaient extrême-
ment faibles et surtout totalement incertaines. Certes, les
trois juges, une femme et deux hommes, auxquels j’ai eu
affaire à la onzième chambre, m’ont donné le sentiment
d’être des personnes honorables, cherchant sincèrement la
vérité dans le dédale obscur qui leur était soumis et sans
doute en aurait-il été de même au niveau de la Cour
d’Appel. Mais c’est le système de raisonnement, les mé-
thodes de travail, la vision des entreprises et les préjugés à
l’égard de leurs dirigeants qui sont ceux de l’institution
judiciaire, qui font que, pour parodier la formule consa-
crée, pour l’heure, je n’ai pas confiance dans la justice de
mon pays.
C’est pourquoi, au cas particulier, puisque j’en ai re-
trouvé la possibilité, je me suis résolu à m’en tenir au
conseil d’Olivier Guichard, quittant ses fonctions de
Garde des Sceaux en 1977, selon lequel « il ne fallait sous
aucun prétexte avoir affaire à la justice ».

La démarche judiciaire
En effet la manière dont l’institution judiciaire aborde
les délits financiers, du moins du type de ceux dont j’ai eu
à répondre, n’est pas appropriée. L’intervention du juge

103
causeries à bâtons rompus

d’instruction et la nature des moyens qu’il utilise ne per-


mettent pas de faire convenablement la lumière sur les
faits. Les perquisitions, la garde à vue, les auditions sans
réelle assistance d’avocats, les contrôles judiciaires
constituent autant de freins à une recherche objective des
données qui supposerait une collaboration avec l’entre-
prise, le rapprochement des souvenirs lorsqu’il s’agit,
comme dans mon cas, de faits remontant à plus d’une
dizaine d’années, une analyse professionnelle et contra-
dictoire des documents et des sources, le cas échéant, de
vrais contre-interrogatoires, une implication beaucoup
plus opérationnelle des avocats, des échanges de mé-
moires détaillés, le recours à de vrais experts et no-
tamment à des auditeurs, connaissant le fonctionnement
des entreprises.
Ainsi, à titre d’exemple, l’analyse des données chiffrées,
figurant dans le dossier dès l’origine, qui a conduit le
Tribunal à relaxer en première instance le principal
inculpé en fuite, aurait pu ou dû être faite dès le stade de
l’instruction ou au niveau du parquet, évitant ainsi à la
justice de nouveaux quolibets.
Renoncer à la dramaturgie4 qui est aujourd’hui habi-
tuelle dans ces sortes d’affaires pour se concentrer sur la
recherche professionnelle de la vérité supposerait un
changement des mentalités et des comportements. Il

4. Le même juge d’instruction qui avait procédé de la sorte à mon égard


a réitéré, en octobre 2006, une mise en scène analogue, probablement tout
aussi vaine, à l’égard de Christophe de Margerie, à l’époque le successeur
désigné de Thierry Desmarets à la tête de Total. Je gage que la pertinence
de la démarche a été dans ce cas tout aussi contestable et inutile.

104
« la carnavalisation du pénal »

faudrait que les entreprises et leurs dirigeants ne fassent


pas l’objet d’une présomption systématique de culpabilité
qui conduit l’institution judiciaire, pour éviter des ma-
nœuvres tortueuses de ces présumés coupables, à faire pré-
céder l’interrogation directe et immédiate, de recherches
préalables et indirectes, gaspilleuses de temps et d’argent.
Ainsi, dans mon cas, alors que le dénonciateur s’était
exprimé en 1998 sur des faits intervenus en 1993-1994,
ce n’est qu’en mai 2003, dix ans plus tard et cinq mois
après avoir quitté la direction opérationnelle de l’entre-
prise (faut-il n’y voir qu’une coïncidence ?), que j’ai été
interrogé. Tout ce que j’ai dit, à ce moment-là, je l’aurais
dit de la même manière en 1998, à ceci près que mes sou-
venirs auraient été plus frais et que, disposant des moyens
et des témoins de l’entreprise, j’aurais pu fournir d’em-
blée, de manière professionnelle, des détails précis, cir-
constanciés et validés, si du moins un contrôle judiciaire
absurde ne m’en avait pas empêché.
Également choquante dans la démarche judiciaire est la
perversion du vocabulaire. Parfois elle est sans consé-
quence. Ainsi, dans mon cas, tout au long de la procé-
dure, s’est-on référé à l’adjectif « occulte » pour qualifier la
commission versée à Étienne Léandri, alors que, bien que
rétrospectivement de nature illégale, dès lors qu’elle avait
été décidée d’une manière conforme aux règles internes
de fonctionnement de l’entreprise, elle n’était pas plus
« occulte » que les nombreuses commissions de toute
nature, parfaitement légales, payées par l’entreprise.
De manière encore plus contestable, le recours à la
qualification d’« abus de biens sociaux » pour éviter la

105
causeries à bâtons rompus

prescription a obligé le Tribunal à des contorsions intel-


lectuelles et stylistiques qui l’ont éloigné substantielle-
ment de la vérité des mots et des situations.
Ainsi est-il écrit dans le jugement :
« Il résulte de l’ensemble des éléments que (les anciens
dirigeants de l’entreprise) ont accepté de payer à travers
l’utilisation d’une caisse noire dissimulée aux organes de
contrôle de la société et aux administrations douanière ou
fiscale la somme de (770 000 euros) sur un compte et dans
des conditions qui ne leur permettaient pas de contrôler
l’utilisation qui serait faite des sommes versées et notam-
ment sa conformité à l’intérêt social, et pour rémunérer
un trafic d’influence réelle ou supposée, situation qui
exposait la société (la sous-filiale française de la division
concernée de l’entreprise) à un risque pénal ou fiscal. »
Or le compte utilisé n’était pas « une caisse noire »,
mais un compte bancaire, parfaitement légal en vertu de
la législation suisse. D’ailleurs, contrairement à ce qui est
écrit dès les premières lignes du jugement et à ce que j’ai
expliqué à tous les stades de la procédure, l’ayant-droit
économique n’en était pas la sous-filiale française de la
division spécifiquement visée par le jugement, mais l’en-
treprise dans son ensemble, en l’espèce son holding de
tête néerlandais dont j’étais le chief executive officer et ce
compte n’a jamais eu aucun lien direct ou indirect avec
cette sous-filiale française, ni n’a été alimenté par elle,
mais par une filiale brésilienne. Pas plus que les centaines
d’autres comptes bancaires utilisés par l’entreprise,
notamment à l’étranger, ce compte n’avait à faire l’objet
d’une déclaration spécifique aux administrations fiscale

106
« la carnavalisation du pénal »

ou douanière en particulier françaises et n’était dissimulé


à personne, des dizaines de collaborateurs de l’entreprise
ayant connu son existence au fil des années avant sa clô-
ture en 1995. La conformité à l’intérêt social était à l’évi-
dence directement « contrôlée » par les dirigeants
légalement responsables des opérations de l’entreprise et
ne requérait, en vertu d’aucune disposition du droit néer-
landais, applicable à l’époque à l’entreprise, ni d’ailleurs
du droit français, l’eut-il été, une autorisation spécifique
de son conseil de surveillance ou de son conseil d’admi-
nistration. De surcroît le caractère bénéfique pour la per-
formance financière de l’entreprise de l’initiative
considérée n’a jamais été contesté par personne dans le
cours de toute la procédure. Aussi bien la sous-filiale fran-
çaise en question, et pour cause, n’a-t-elle jamais couru
aucun risque pénal ou fiscal du chef de cette commission
qui ne la concernait ni de près ni de loin. Le fait que j’ai
été poursuivi en tant que l’un des administrateurs de cette
sous-filiale achève de donner à cette démarche intellec-
tuelle la touche surréaliste qui lui manquait.
De fait, de ce raisonnement, totalement déconnecté de
la réalité, le seul élément exact est qu’effectivement, l’en-
treprise, à l’époque de droit néerlandais, que je dirigeais a
accepté de rémunérer un « trafic d’influence » sur le terri-
toire français, ce qui, il est vrai, est et reste un délit. Les
autres éléments invoqués sont inexacts, artificiels et tra-
vestis pour les besoins de la cause.
Sans doute suis-je mal placé aujourd’hui pour l’écrire
même si je l’ai toujours pensé. La construction ju-
risprudentielle par laquelle, à travers la théorie de la

107
causeries à bâtons rompus

dissimulation, les entreprises et leurs dirigeants et par


ricochets d’autres personnes qui en subissent indirecte-
ment les effets sont privés en fait du régime de droit com-
mun de la prescription déshonore le système législatif et
judiciaire français. Je sais que l’émotion populaire ne se
mobilisera pas sur le sort des personnes concernées. Mais
j’espère qu’un jour le législateur saura braver l’impopula-
rité pour mettre de l’ordre dans ce système de répression
médiéval applicable à cette seule catégorie. Il ne s’agirait
que d’aligner la législation et la pratique judiciaire sur ce
que font tous les pays civilisés en la matière, quitte, si on y
tient, à rallonger en la matière le délai de prescription.
Alors les mots appliqués par la justice à ces délits pour-
raient retrouver un sens et ses décisions apparaîtraient
moins entachées de cet arbitraire qui en compromet
aujourd’hui la lisibilité et l’exemplarité vis-à-vis de ceux
qu’elle punit ou qu’elle vise à dissuader. Ce n’est qu’un
élément parmi d’autres qui contribue à l’insécurité judi-
ciaire dont pâtissent les entreprises françaises, mais, même
si ce n’est pas le plus important, on aurait tort d’en négli-
ger les effets sur la volonté d’entreprendre dans ce pays.

L’équité
Une dernière réflexion. Les prisons, dit-on, sont peu-
plées d’innocents ou se ressentant comme tels. Bien
qu’ayant admis dès le début de la procédure, avec le recul
du temps, que j’avais commis un délit et accepté, dans
mon for intérieur, qu’une sanction était légitime, j’ai le
sentiment néanmoins d’avoir subi une profonde injustice.

108
« la carnavalisation du pénal »

Ce n’est pas parce que le principal inculpé en fuite a été


relaxé en première instance. Dès que j’ai eu connaissance du
dossier, j’étais convaincu qu’il n’y avait strictement aucun
élément de preuve à son égard et que des juges normale-
ment constitués ne pouvaient que le constater et en tirer les
conséquences. Cette personne n’aurait jamais dû être mise
en examen pour cette affaire et le « soufflé médiatique » créé
au niveau de l’instruction à son sujet était indécent.
En revanche j’ai du mal à accepter qu’au moment de se
forger son intime conviction et de juger en son âme et
conscience, la justice de mon pays, que ce soit au niveau
de l’instruction ou à celui du procès correctionnel, n’ait
pas pris davantage en considération le comportement des
personnes qu’elle jugeait et les circonstances considérées.
Dès le premier instant j’ai dit la vérité, telle que je la
connaissais, à la police et à la justice et je n’en ai pas varié
tout au long de la procédure. Je n’ai poursuivi aucun enri-
chissement personnel. Je n’ai agi que dans l’intérêt de l’en-
treprise. J’ai assumé ma responsabilité dans l’acte
incriminé alors que j’aurais pu la nier. Tout au long de mes
quarante-deux années de vie professionnelle, j’ai toujours
coopéré avec les autorités judiciaires quand ma collabora-
tion était requise dans l’exercice de mes fonctions. Sans
que cela ait un rapport direct, je crois avoir montré par un
acte inédit, lors de la renonciation à mon indemnité de
départ, la conception que j’avais de mes responsabilités.
Sur le fond, comment ne pas constater aussi la modes-
tie du montant de la commission incriminée au regard
des chiffres dont les autorités judiciaires ont à connaître
habituellement, point que le Tribunal relève sans en tirer

109
causeries à bâtons rompus

beaucoup de conséquences ? Comment oublier aussi que


si les dirigeants de l’entreprise ont accepté de payer cette
commission, à tort sans aucun doute, ils s’y sont sentis
contraints par les initiateurs, ces derniers étant hors d’at-
teinte de la justice, de manière définitive, pour le premier
d’entre eux, Étienne Léandri, et selon toute probabilité,
pour les autres, s’il y en avait ? Est-il équitable de sanc-
tionner aussi sévèrement, douze ans après les faits, ceux
qui, si on ne veut pas leur reconnaître le statut de vic-
times, de « rackettés » ou de « rançonnés », ont eu le sen-
timent d’être soumis à de fortes pressions, susceptibles de
compromettre la défense des intérêts dont ils avaient la
charge, alors que le ou les instigateurs et le ou les bénéfi-
ciaires ne répondront probablement jamais de leurs actes ?
De tout cela, il n’a été tenu qu’un compte limité – et
encore est-ce un euphémisme – au moment de l’instruc-
tion et à celui du jugement. C’est un acte, extrait de son
contexte, qui a été jugé sans qu’aient été prises en consi-
dération les circonstances qui l’entourent ni la spécificité
des personnes concernées et alors que cet acte n’a fait vio-
lence et n’a nui à personne.
Ai-je été trop pessimiste en considérant que la Cour
d’Appel ne saurait pas faire preuve de plus d’équité5 ? Peut-
être, mais sans doute par lassitude, je me suis dit que le pari
était trop hasardeux pour en prendre le risque.

5. Si les trois anciens d’Alstom qui ont été condamnés et amnistiés ont
décidé de ne pas faire appel, il n’en a pas été de même pour les autres pro-
tagonistes, le consultant, employé par Alstom, et le délégué à l’aménage-
ment du territoire. Quant à l’inculpé en fuite qui avait été relaxé, il a fait
l’objet d’un appel du Parquet. Cet appel devait être jugé en 2007.

110
« la carnavalisation du pénal »

Le mot de la fin
L’un des amis qui me restent me disait l’autre jour.
« Tu n’as pas compris le système. Tu aurais dû nier avoir
été impliqué dans cette décision. D’ailleurs, crois-moi,
ceux de tes anciens collègues qui auraient été tentés de
suivre ton exemple dans des circonstances similaires se le
tiendront pour dit.
Connaissant les relations que tu as eues dans ton exis-
tence professionnelle avec la plupart de tes collaborateurs,
je suis certain qu’ils ne t’auraient pas impliqué.
Conservant ton indemnité de départ à laquelle évi-
demment, tu n’aurais pas dû renoncer, autre exemple qui ne
sera pas suivi, tu aurais dû t’installer à l’étranger, par exem-
ple auprès de ton dernier fils au Canada ou de ta deuxième
fille en Angleterre et tu continuerais tranquillement ton
existence, jouissant des fruits légitimes de ton travail ».
Et, bien entendu, le sens commun lui donne raison. Le
problème est que j’ai ainsi été éduqué que les deux valeurs
auxquelles j’attache le plus d’importance sont : vérité et
honneur. Je ne regrette pas d’avoir essayé de leur rester
fidèles. Que la justice ne pratique qu’imparfaitement, une
autre valeur, celle d’humanité, qui devrait être sa règle, et
préfère se laisser influencer par l’esprit du temps et les
préjugés de l’opinion, est son affaire.
Mais le hasard des lectures m’a fourni les véritables
mots de la fin de cette pitoyable affaire que j’emprunte à
Philippe Muray6 :

6. Philippe Muray : « Festivus Festivus », Conversations avec Elisabeth


Lévy, Fayard, février 2005, Pages 64-65.

111
causeries à bâtons rompus

« Franchement, je ne vois aucune raison de considérer


les prétoires en folie de maintenant comme le comble de
la démocratie. Sans compter que la plupart des juges
immaculés doivent le démarrage de leurs enquêtes à des
avalanches de lettres de délation, et que nous sommes la
première civilisation, depuis la fin du nazisme et du stali-
nisme, où délatter est à nouveau une vertu. Vous la voyez
où, la démocratie, dans ces lâchers de corbeaux ? Ce n’est
pas moi qui ne suis pas démocrate, c’est la démocratie
elle-même, telle qu’elle se transforme, cette espèce de
régime terminal où nul n’est plus en mesure d’opposer les
uns aux autres des programmes politiques capables de
peser sur l’avenir. Ce n’est certainement pas la démocratie
qui coule dans les veines de la société qui se met en place.
Bien des choses, en revanche, coulent dans les veines de
cette société, et notamment un sentimentalisme et un
judiciarisme sans frontières, rendus littéralement enragés
par la disparition du pouvoir des exécutifs nationaux dont
la désertion leur laisse le champ libre. Ce sentimentalisme
et ce judiciarisme aboutissent à une carnavalisation du
pénal sans précédent. »
Le bonheur au travail

J’ai beaucoup travaillé. J’ai servi l’État. J’ai été cadre


supérieur dans l’industrie. J’ai été chef d’entreprise.
Pendant ces quarante-deux années de vie professionnelle,
les moments de bonheur au travail n’ont pas manqué.
Pourtant je ne fais pas partie de ceux qui prétendent n’être
heureux que dans le travail et ne pouvoir survivre dans
l’oisiveté.
L’une de mes filles, Hélène, quand elle était adoles-
cente, avait écrit une nouvelle, « Un mois de délices », qui
n’est jamais sortie du cercle familial. Grande lectrice de
romans de science-fiction, elle avait imaginé, bien avant la
mise en œuvre des trente-cinq heures, une société où le
rapport entre travail et loisir aurait été inversé par rapport
à celui d’aujourd’hui, où l’obsession de chacun n’aurait
plus été d’organiser ses prochaines vacances, mais de se
battre pour bénéficier de quinze jours de travail le plus
intensif et le plus pénible possible.
Il est vrai qu’Hélène situait sa nouvelle dans le contexte
d’une société d’abondance où le travail des machines
acculait les humains à une totale oisiveté. La société

113
causeries à bâtons rompus

d’aujourd’hui n’est pas celle-là et, si beaucoup de nos


contemporains sont obligés de se battre pour trouver du
travail, c’est tout simplement pour assurer leur survie.
Mais de fait, comme l’explique Dominique Méda dans
un excellent Que sais-je ? 1, le statut social du travail n’a
cessé d’évoluer au fil des siècles.
Pour les Grecs et les Latins, il était méprisable et donc
réservé aux esclaves. Seul, l’otium, le loisir studieux est
noble. Aristote confirme que « le bonheur est une fin qui
ne s’accompagne pas de peine, mais de plaisir ». Avec le
christianisme, c’est l’opus qui entre en scène, à la fois acte
divin et acte humain, œuvre et obligation. Au dix-hui-
tième siècle, avec les inventeurs du libéralisme écono-
mique, l’accent est mis sur le travail comme facteur de
production, mais aussi comme clef de l’autonomie des
individus à travers l’enrichissement personnel. Au dix-
neuvième siècle, le travail n’est plus seulement une peine,
un sacrifice, mais d’abord une liberté créatrice, celle par
laquelle l’homme peut transformer le monde, l’aménager,
le domestiquer, le rendre habitable tout en y imprimant
sa marque, c’est une œuvre individuelle ou collective qui
ne s’accomplira pleinement que lorsque le salariat sera
aboli de sorte qu’il n’y aura plus de différence entre le tra-
vail et le loisir. Le vingtième siècle ajoute au travail, fac-
teur de production et essence de l’homme, son rôle de
support de la distribution des revenus, des droits et des
protections.
Aujourd’hui la perception du travail est complexe.

1. Dominique Méda, « Le travail », Que sais-je ?, 2004

114
le bonheur au travail

La charge du travail en France notamment repose de


plus en plus sur les âges médians (vingt-cinq — quarante-
neuf ans) en raison de l’allongement de la durée des études
et de la cessation précoce d’activité. Après cinquante-cinq
ans, en France notamment, le taux d’activité est désormais
inférieur à quarante pour cent. Ce segment restreint d’ac-
tifs est aussi celui qui est le plus engagé dans des activités
concurrentes très consommatrices de temps comme la
fondation d’une famille ou l’éducation des enfants. Aussi
n’est-il pas surprenant que l’aspiration persistante à la
réduction du temps de travail qui est manifestée dans les
enquêtes aussi bien par les hommes que les femmes n’est
pas justifiée par une revendication de loisirs supplémentai-
res, mais par le souhait de passer plus de temps avec leur
famille, famille (soixante-seize pour cent) qui vient
d’ailleurs désormais très loin comme valeur de référence
avant le travail (sept pour cent) 2.
Sans surprise, les enquêtes montrent que plus le travail
manque, plus il est ressenti comme une condition
indispensable du bonheur. En revanche plus il est assuré,
plus s’exprime le souhait d’équilibre entre les différents
temps de l’activité humaine. En outre plus un pays est
développé, moins il accorde d’importance au travail.
En ce qui concerne la relation du travail avec le bon-
heur, une enquête de l’INSEE révèle que près de la
moitié des personnes interrogées considèrent qu’au tra-
vail, les motifs de satisfaction l’emportent sur les motifs
d’insatisfaction et quarante pour cent estiment qu’ils

2 Enquête INSEE « Histoire de vie »

115
causeries à bâtons rompus

s’équilibrent. Il est vrai que les taux de satisfaction des


non salariés et des salariés du public sont supérieurs de
dix points à ceux des salariés du privé.
Une autre enquête de la CFDT fait apparaître que pour
un tiers des personnes interrogées le travail est une obliga-
tion, pour quarante-deux pour cent, à la fois une obligation
et un moyen de se réaliser, pour vingt pour cent, c’est être
utile, et pour cinq pour cent, réaliser un projet, une passion.
Sans surprise encore, plus le travail s’éloigne d’une finalité
sociale et moins il comporte de relations directes avec les
personnes, des clients ou des usagers, plus il est défini
comme une obligation subie. Les ouvriers et les employés
du privé, qualifiés ou non qualifiés sont aussi ceux qui res-
sentent le plus le travail comme une obligation subie.
Thomas Philippon, professeur assistant à New York
University complète3 utilement cette analyse :
« S’il y a bien en France une crise de la valeur travail,
elle n’est pas celle que l’on croit. Il n’y a pas de disparition
du désir de travailler. Contrairement aux idées reçues, les
Français accordent plutôt plus d’importance au travail
que la plupart des Européens, et ils sont parmi les pre-
miers à enseigner à leurs enfants à travailler dur.
La World Value Survey (WVS) est une enquête interna-
tionale sur les valeurs et les attitudes des citoyens de plus
de 80 pays. Deux questions portent sur la valeur travail :
« Quelle est l’importance du travail dans votre vie ? » et
« Est-il important d’apprendre à vos enfants à travailler
dur ? » Ces deux questions ont été posées dans 80 pays, et

3. Le Monde, 1er septembre 2006.

116
le bonheur au travail

les résultats sont frappants. La France est 30e sur 80 pour


l’importance du travail, en tête des pays riches, devant les
États-Unis et loin devant le Danemark et l’Angleterre. La
France est 47e sur 80 pour l’importance d’enseigner aux
enfants à travailler dur, une position comparable à celle
des États-Unis et du Canada, devant la plupart des autres
pays européens.
Par ailleurs, les enquêtes de la Sofres montrent clai-
rement qu’il n’y a pas de disparition du désir d’entre-
prendre, bien au contraire. Pour 70 % des Français, les
parcours les plus enrichissants sont de créer son entreprise
ou d’exercer plusieurs métiers.
S’il y a d’un côté un désir de travailler, et de l’autre une
volonté d’entreprendre, comment se fait-il qu’il y ait une
crise du travail ? Que l’on interroge les patrons ou les
ouvriers, les managers ou les employés, on arrive au même
constat : la France est le pays développé où la part des gens
satisfaits de leur travail est la plus faible. Selon une enquête
auprès des managers (Global Competitiveness Report 2004),
lorsqu’on pose la question : « Les relations entre employés
et employeurs sont-elles conflictuelles ou coopératives ? »,
la France arrive 99e sur 102 pays. Seuls le Venezuela, le
Nigeria et Trinidad font pire.
Le point de vue des salariés, lui, apparaît dans le World
Value Survey. Parmi les pays d’Europe, la France se classe
dernière pour la « liberté de prendre des décisions dans
son travail », et avant-dernière pour la « satisfaction dans
son travail ». Les pays où les relations du travail sont
hostiles du point de vue des managers sont précisément
les pays où les employés sont malheureux. »

117
causeries à bâtons rompus

« Pourquoi, conclut Thomas Philippon, les employés


sont-ils malheureux ? Parce qu’ils ne sont pas assez libres
de prendre des initiatives et parce que leur travail n’est pas
assez reconnu au sein de leurs entreprises. » Ce désen-
chantement, ce rejet du travail, a trouvé une forme d’ex-
pression extrême dans « Bonjour paresse ! » de Corinne
Maier, sous-titré « De l’art et de la nécessité d’en faire le
moins possible en entreprise » 4. Certains ont vu dans ce
cri pathétique l’effet d’un environnement singulier, celui
d’une entreprise publique, installée dans le confort du
monopole, autorisant une sous-utilisation chronique de
ses ressources humaines, génératrice d’ennui et de démo-
tivation. Je le comprends davantage comme la manifesta-
tion d’un amour déçu, d’aspirations insatisfaites, de
bonnes volontés refoulées, qui sont le lot commun de
beaucoup d’entreprises.
Peut-on s’étonner dès lors que parmi les vingt plus
grands pays du monde dans chacun desquels 1 000 per-
sonnes ont été interrogées5, la France soit le seul dans
lequel une majorité substantielle (50 % contre 36 %) n’est
« pas d’accord » que « le système de la libre entreprise et de
l’économie de marché (soit) le meilleur pour l’avenir ».
Quand je reviens par la pensée sur mes années de
responsabilité à la tête d’une grande entreprise, je ne peux
soutenir que j’ignorais cette situation. Sans doute ne
disposions-nous pas des instruments d’observation ni des

4. Michalon, avril 2004


5. Sondage GlobalScan réalisé pour le compte de l’Université du
Maryland dont il a été rendu compte dans Le Figaro-Économie des 25-26
mars 2006.

118
le bonheur au travail

grilles d’analyse qui auraient permis d’évaluer l’ampleur et


la profondeur de cette pathologie. Mais il suffisait d’un
peu d’intuition pour s’apercevoir que si de nombreux col-
laborateurs s’engageaient totalement dans le travail et y
prenaient plaisir, beaucoup d’autres aussi n’y trouvaient
pas le bonheur. Les conditions matérielles que l’entreprise
était en position de leur assurer pouvaient constituer une
explication de cette frustration. Mais elle n’était pas
unique. Les modes d’organisation et de gestion, le
comportement des managers, la hiérarchie des priorités,
les préoccupations dominantes, les modes de raison-
nement étaient aussi en cause.
Et peut-être surtout la conception même de l’entreprise
en économie de marché qui prévaut en ce début du vingt
et unième siècle est-elle au cœur du problème. Qu’il l’ait
voulu ou non, le devoir d’état du chef d’entreprise que j’é-
tais était, selon l’idéologie ambiante, de satisfaire avant
toute autre considération ses actionnaires et donc d’amé-
liorer de manière continue et sans répit la performance
opérationnelle de l’entreprise. Sans doute le discours
était-il que cet objectif ne pouvait être atteint qu’avec des
employés satisfaits. Mais cette affirmation relevait davan-
tage de la pétition de principe que de l’action effective.
Faire en sorte que chacun se sente heureux au travail n’é-
tait pas réellement considéré comme une condition de
l’efficacité, mais plutôt comme un résultat que l’on pou-
vait attendre du succès de l’entreprise.
Au-delà de cette réalité il est juste aussi de relever une
forme de panne de l’imagination face à ce problème. Ce
serait en effet se leurrer que de penser, au moins dans les

119
causeries à bâtons rompus

grandes entreprises, qu’il suffirait que leurs chefs fassent


du bonheur au travail leur priorité quitte à en sacrifier
d’autres, pour que les choses changent. Rémunérer cor-
rectement le travail, faire fonctionner « l’ascenseur
social », traiter chacun avec équité, partager les problèmes
et les solutions, développer l’actionnariat salarié, autant
de pistes parmi d’autres qui s’imposent, mais qui se
heurtent à la limitation des moyens disponibles et qui
exigent une attention et un engagement des responsables
à tous les échelons que les actions de formation ne suf-
fisent pas à garantir.
Au risque de paraître banal, j’oserai affirmer que le pro-
grès viendra d’un changement radical des mentalités. Ce
qui suppose d’abord une réinterprétation de l’économie
de marché, plus proche de la pensée qui lui a donné nais-
sance, ensuite une réorientation de l’enseignement du
management et de l’économie d’entreprise. Une œuvre de
longue haleine !
Croyance et entreprise

Pour qui croît en Dieu la question de sa place dans la


vie professionnelle vient naturellement, ne serait-ce qu’en
relation avec celle du bonheur au travail. Pourtant ce n’est
pas sans embarras, qu’après l’avoir vécue sans y répondre,
je me suis résolu à en témoigner à l’occasion de Toussaint
2004, une initiative d’évangélisation du diocèse de Paris.
Sans doute le fait que ce témoignage m’ait été demandé
par la paroisse de la Trinité qui fût mienne pendant les dix
années qui ont vu naître nos cinq enfants fût-il pour
beaucoup dans mon acceptation de m’exprimer aux côtés
notamment de Michel Camdessus et de Yann de Saint-
Vaulry.
Je ne crois pas faire excès d’humilité en pensant que
mon parcours personnel n’a rien d’exceptionnel. Chrétien
parmi les chrétiens, je suis catholique par héritage familial
et par adhésion raisonnée. Quant à mon champ d’expé-
rience, il n’est pas plus original. Mes quarante-deux
années de vie professionnelle, publique et privée, dont
douze années à la tête d’une très grande entreprise, ont vu
se succéder et alterner succès, difficultés, crises et échecs.

121
causeries à bâtons rompus

Mais peut-être est-ce précisément le caractère ordinaire de


cette expérience qui peut retenir l’attention au regard de
la question posée.

La foi est-elle un sujet privé ? 1


Ma foi catholique est l’élément de base qui structure
ma personnalité. Je n’ai donc jamais imaginé la mettre
entre parenthèses dans telle ou telle partie de mon exis-
tence ou de mon emploi du temps. Il me semble qu’on ne
peut pas être catholique par intermittence.
Par ailleurs je ne conçois pas que ma foi ne puisse s’ex-
primer que dans le domaine privé ou, pire encore, qu’elle
doive demeurer secrète. Je n’ai pas honte de ma foi et je
ne vois pas pourquoi, travaillant jour après jour avec des
collègues, je devrais éviter qu’ils s’aperçoivent de ce en
quoi je crois. Peut-être reviendrons-nous un jour à l’église
des catacombes et nous savons que, dans certaines parties
du monde, des catholiques continuent à être persécutés.
Mais il me semble que l’un des privilèges de la liberté est
de pouvoir apparaître pour ce que l’on est.
Pour autant il faut savoir garder la mesure dans l’ex-
pression de sa foi de manière à ne pas heurter les senti-
ments des autres. Je me souviens que, jeune dirigeant, je
m’étais interrogé sur ce nécessaire équilibre dans des cir-
constances très concrètes. À l’occasion, par exemple, de
l’enterrement d’un dirigeant de l’entreprise qui rassem-
blait beaucoup de mes collaborateurs, pouvais-je aller

1. Je reprends, comme sous-titres de cette réflexion, les questions qui nous


avaient été posées par les organisateurs du dialogue auquel j’ai participé.

122
croyance et entreprise

communier, affichant ainsi sans ambiguïté mes convic-


tions au vu de tous et notamment de beaucoup de non-
croyants qui participent à ces cérémonies pour des raisons
d’amitié ou de convenances sociales. J’y suis allé parce que
n’y allant pas, j’aurais eu l’impression de me trahir moi-
même et de manquer à mon devoir de mémoire et de
prière à l’égard de celui dont on célébrait la mémoire.
En sens inverse, je me souviens d’un soir où, fatigué et
clôturant la journée avec un collaborateur, je me suis
laissé entraîner dans une discussion sur l’existence de
Dieu où je me suis très vite rendu compte que ma passion
dans ce dialogue pouvait s’interpréter comme une forme
de pression ou de prosélytisme, totalement inappropriée.
Je crois n’avoir jamais réitéré cette faute.
Ma réponse est donc : ne pas cacher ce que l’on est et ce
à quoi l’on croit, se comporter comme tel, mais ne pas
offenser les sentiments d’autrui par tout ce qui pourrait
apparaître comme un abus d’autorité, fût-il implicite.

Sommes-nous condamnés à la schizophrénie ?


Un comportement de croyant dans l’univers profes-
sionnel est amené à s’exprimer dans deux champs diffé-
rents : celui des relations avec les personnes et celui de
l’action opérationnelle.
La première dimension est, à mon sens, fondamentale
tout en ayant une problématique simple. Notre « pro-
chain » s’incarne physiquement quotidiennement dans
ceux avec lesquels nous travaillons et que nous rencon-
trons, collègues subordonnés, égaux ou supérieurs,
clients, partenaires extérieurs… « Aimez-vous les uns les

123
causeries à bâtons rompus

autres comme je vous ai aimés », tel est le comman-


dement que le comportement du chrétien doit refléter. Je
crois que c’est dans ce comportement quotidien que les
convictions religieuses peuvent le mieux se traduire et ser-
vir de référence et d’exemple : respect des personnes, capa-
cité d’écoute, loyauté, franchise et transparence dans les
rapports humains, honnêteté intellectuelle dans les
réflexions collectives, refus des manipulations. Comme
l’écrivait Paul VI en 1967 dans « Populorum progressio »,
« vécu en commun, dans l’espoir, la souffrance, l’ambi-
tion et la joie partagés, le travail unit les volontés, rap-
proche les esprits et soude les cœurs : en l’accomplissant,
les hommes se découvrent frères. »
La problématique de l’action opérationnelle est en
revanche beaucoup plus complexe. Considérons, parmi
d’autres, trois situations concrètes que rencontrent des
dirigeants d’entreprise.
D’abord le licenciement d’un collaborateur direct.
On le sait bien, les circonstances peuvent exiger de
telles décisions soit parce que l’intéressé a commis une
faute professionnelle, soit parce qu’il est durablement
inférieur à sa tâche. Pour ma part, je pense que la
manière chrétienne d’agir dans une telle situation
consiste d’abord à assumer personnellement la décision
prise face à l’intéressé alors que trop souvent des
patrons délèguent à des collaborateurs spécialisés le soin
de l’annoncer, de l’expliquer et de la mettre en œuvre.
Je pense aussi qu’il est du devoir de celui qui prend
cette décision d’aider le collègue concerné à surmonter
cette épreuve en aidant à sa reconversion. Qui est

124
croyance et entreprise

mieux placé que lui pour l’aider à prendre conscience


de ses faiblesses et à trouver le chemin qui lui permettra
de prendre un nouveau départ.
Les restructurations industrielles posent une autre
question. D’abord il est évident qu’un chrétien qui se
trouve être patron ne peut se permettre ce qu’on appelle
communément de manière d’ailleurs confuse des licencie-
ments « boursiers » qui ne seraient justifiés ni par un
effondrement du marché, ni par une perte irrémédiable
de compétitivité. Mais ayant dit cela, le problème n’est
pas évacué pour autant, car heureusement les cas où l’en-
treprise licencie avec pour seul motif un effet d’annonce
sur le marché boursier sont extrêmement rares. En revan-
che les cas où le « bien commun » de l’entreprise, c’est-à-
dire sa survie et l’emploi d’un grand nombre de ses
salariés, exigent la réduction de leur nombre sont hélas
beaucoup plus fréquents. Les causes de cette situation
pourraient faire l’objet d’un autre débat. Le dirigeant
auquel son devoir d’état impose de lancer de telles actions
ne doit pas oublier les exigences de ses convictions reli-
gieuses dans la manière de les conduire (information, pro-
cédure, indemnisation, reconversion).
Je peux témoigner peut-être plus que d’autres, compte
tenu de la nature des activités de l’entreprise que j’ai diri-
gée, sur une troisième situation concrète, celle de la cor-
ruption. Ce n’est un secret pour personne que le
commerce international et plus précisément les grands
projets, souvent associés à des processus de décision poli-
tiques, comportent ce risque. Heureusement il a beau-
coup diminué au cours des dernières années sous l’effet de

125
causeries à bâtons rompus

l’action des organisations internationales, des autorités


judiciaires dans beaucoup de pays et peut-être encore plus
de la pression de la compétition qui conduit à la réduc-
tion des marges des uns et des autres et notamment de
celles des intermédiaires. Les intermédiaires qui favorisent
la conclusion des contrats ne pratiquent pas tous la cor-
ruption et peuvent apporter une contribution légale et
éthique au succès. Mais le risque existe dans certains cas
et dans certains pays.
Face à cette situation, le dirigeant ne peut ignorer les
effets bénéfiques des contrats concernés pour l’entreprise
et l’emploi. Peut-il sacrifier les mille emplois pendant
trois ans que peut assurer tel contrat en refusant le
paiement d’une commission à un intermédiaire dont il
ne peut être certain qu’elle ne rémunérera pas exclusi-
vement des actions légitimes de lobbying et qu’elle ne se
traduira pas par un paiement à un décideur politique ou
administratif ou encore à un dirigeant du client ? Pour
ma part j’ai renoncé à de tels contrats, notamment dans
des pays développés, chaque fois qu’il y avait soupçon
que le paiement demandé pouvait correspondre à une
intention de corruption au risque de sacrifier dans ces cas
particuliers l’emploi des salariés et la performance de
l’entreprise.
Le chrétien patron que j’ai été a donc dû appliquer
avec scrupule et hésitation son discernement aux mul-
tiples situations, souvent ambiguës, que la vie des af-
faires a fait surgir et sur lesquelles il fallait souvent
trancher dans l’heure et parmi de nombreuses autres
tout aussi urgentes.

126
croyance et entreprise

J’ai ainsi commis au moins une erreur, dont j’ai déjà


parlé2, quand j’ai donné mon accord il y a plus de douze
ans pour verser une commission destinée à faciliter et à
accélérer une décision publique qui était nécessaire pour
transférer le quartier général d’un secteur de l’entreprise
d’un emplacement à un autre en région parisienne.
Économiquement et du point de vue des actionnaires,
c’était une excellente initiative qui a fait gagner du temps
et de l’argent à l’entreprise. Du point de vue légal et
éthique, c’était une faute qu’à l’époque je n’avais justifiée
face à ma conscience que par la volonté de soutenir le
projet d’une équipe performante et motivée, exaspérée
par un blocage administratif incompréhensible et par le
sentiment qu’il s’agissait d’un financement politique, à
mes yeux, moins condamnable que l’octroi d’un pot-de-
vin à un individu. Piètre excuse pour ce qui restera dans
ma mémoire comme un acte auquel le chrétien que j’es-
saye d’être n’aurait jamais dû consentir.

Dieu aide-t-il à réussir ?


Pour moi, la réussite ou l’échec sont le résultat des
actions humaines et aussi des circonstances concrètes dans
lesquelles elles s’exercent. Pendant la guerre de 1914-
2018, Dieu était présenté par les opinions publiques
comme étant dans le camp de chacun des belligérants. En
vérité, Dieu n’est d’aucun camp.
En revanche Dieu, c’est-à-dire la prière, le moyen de
communiquer avec Dieu, nous aide, comme on dit

2. Voir page 97.

127
causeries à bâtons rompus

aujourd’hui, à « gérer » notre vie, et donc nos succès


comme nos difficultés ou nos échecs.
S’agissant d’un dirigeant, je crois que la prière permet
d’échapper ou d’essayer d’échapper au vertige du pouvoir, à
la folie des grandeurs, à l’arrogance… L’Imperator romain,
quand il était honoré de son « triomphe », avait auprès de
lui dans son char un esclave qui ne cessait de lui répéter :
« Tu n’es qu’un homme ». Je crois que continuer à prier et
se nourrir de l’Évangile dans les périodes d’euphorie aident
à conserver l’équilibre et la simplicité qui conviennent.
À l’opposé la prière donne, pour peu qu’elle soit
humble, persévérante, patiente, honnête, les moyens de
faire face aux épreuves et de surmonter les difficultés. Il ne
s’agit pas de demander ou d’espérer que tous les obstacles
disparaissent comme par miracle, même si cela peut être
accordé parfois par surcroît, mais peut-être plutôt de solli-
citer l’aide du Seigneur auquel on croit, en particulier
dans les circonstances difficiles ou critiques, à rejeter la
peur, à avoir confiance et à rester fidèle à ses convictions.
Dans ce domaine, le témoignage ne peut relever que de
l’intime. Mais ayant traversé quelques épreuves, comme
d’autres sans doute, je suis convaincu qu’en accord avec
ma foi, sans la prière, sans le Seigneur, notre « seul
refuge » (Psaume 61), j’aurais eu du mal à rester un
homme debout.

Être chrétien, qu’est-ce que çà change ?


Ce serait faire preuve d’une arrogance extrême que de
penser ou de dire que le fait d’être chrétien nous différencie
des autres. En revanche le bonheur d’avoir la foi et celui

128
croyance et entreprise

d’avoir la connaissance du message du Christ nous offrent


des opportunités exceptionnelles et nous imposent des
exigences supplémentaires.
Nous avons appris ce qui est bien et nous savons ce que
nous devons faire. Bien sûr souvent nous voulons l’igno-
rer ou nous voulons l’oublier. Mais la lumière rouge est
toujours là pour nous rappeler le bon chemin, même si
nos yeux ont parfois du mal à se fixer sur elle dans le
brouillard de la vie.
Ma vie professionnelle s’est terminée par une péripétie
de caractère inhabituel que j’ai expliquée ailleurs3. J’ai
renoncé à une indemnité de départ de quatre millions
d’euros à laquelle j’avais droit. À de multiples reprises, j’ai
été interrogé sur les motifs qui m’ont conduit à agir de
cette façon et les interprétations les plus diverses en ont été
données. Pour certains, j’étais un naïf, terrorisé par la pres-
sion médiatique. D’autres, moins bienveillants encore,
pensaient que si je renonçais aussi facilement à une somme
aussi importante, c’est parce que j’avais auparavant assuré
mes arrières en puisant dans la caisse ou parce que je cher-
chais à me protéger de je ne sais quels ennuis ultérieurs.
Eh bien ! Au risque de décevoir les uns et les autres, ce
ne sont ni la naïveté ni le cynisme qui m’ont déterminé,
mais c’est ma conscience de chrétien4. Je me suis souvenu
en particulier de Mathieu, chapitre 18, versets 6, 7 et 8 :

3. Voir page 53.


4. Ni dans mon précédent livre, « Quatre millions d’euros, le prix de ma
liberté », ni lors de mon audition à l’Assemblée Nationale le 22 octobre
2003, je n’avais mis en évidence cette motivation, au point d’éluder la
perche que me tendait le député Alain Marsaud en évoquant la « morale

129
causeries à bâtons rompus

« Celui qui entraînera la chute d’un seul de ces petits qui


croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui ac-
croche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et
qu’on l’engloutisse en pleine mer. Malheureux le monde
qui entraîne au péché par le scandale ! Il est fatal que le
scandale arrive, mais malheureux celui par qui arrive le
scandale ! Si ta main ou ton pied t’entraîne au péché,
coupe-les et jette-les loin de toi. Il vaut mieux pour toi
entrer dans la vie éternelle manchot ou boiteux, que
d’être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le
feu éternel. »
Je me suis souvenu aussi de ces dizaines, de ces cen-
taines, pour ne pas dire davantage, de collègues qu’au fil
de mes douze années de responsabilité, j’avais rencontrés,
dont beaucoup m’avaient respecté sans nécessairement
adhérer à toutes mes décisions et auxquels désormais on
présentait l’image d’un patron avide et sans scrupule, leur
ôtant quelques illusions supplémentaires sur l’entreprise
et les hommes qui la dirigent. Je n’ai pas voulu rester dans
leur mémoire comme « un objet de scandale », comme je
l’ai dit dans ces termes dans un entretien au journal Le
Monde5 pour expliquer ma décision.

chrétienne » comme l’explication de ma démarche. Je ne souhaitais pas en


effet instrumentaliser ma foi et l’Église à laquelle j’appartiens, fût-ce de
cette manière, dans la polémique qui faisait rage, ce qui me conduisit
notamment à répondre que « cela (ma démarche) n’a rien à voir avec la reli-
gion ». Maintenant que ce débat est sorti de l’actualité, je n’ai plus de raison
de ne pas faire état de ma motivation principale.
5. Entretien avec Laurent Mauduit : voir Entretiens : page 209

130
croyance et entreprise

Rien d’autre ne m’a contraint à ce geste que la parole


du Christ à laquelle je crois, que j’ai le bonheur d’avoir
hérité de ceux qui m’ont précédé et que j’espère avoir
transmis ou transmettre à mes enfants ou à mes petits-
enfants. C’est cette parole qui a interpellé ma conscience
et m’a conduit à agir. En cela le fait d’être chrétien m’a
rendu, je crois, différent, même s’il m’a fallu du temps
pour trouver le bon chemin. Et j’en ai été récompensé par
le réconfort, la sérénité et la joie que procure l’acte juste6.

6. Au terme de ce propos, je voudrais partager une prière qui m’a


souvent aidée dans les temps difficiles même si je n’ai pas toujours été à la
hauteur de son inspiration : « Seigneur, à nous tous et particulièrement à
ceux d’entre nous qui exercent un pouvoir dans l’État ou dans l’entreprise
ou qui bénéficient de la richesse au sens des hommes, donne-nous de
comprendre que nos actes, illégitimes ou même parfois légitimes, peuvent
scandaliser ceux dont nous avons la responsabilité ou que nous côtoyons et
donne-nous le courage d’y renoncer ou de les corriger afin qu’ils
continuent ou apprennent à croire en toi. »
Le mythe du modèle social

Il y a plus de dix ans, alors que j’étais encore le Chief


Executive Officer de Gec Alsthom, j’avais été convié à par-
ticiper à une émission de télévision nocturne de TF1 au
cours de laquelle un chef d’entreprise était interrogé par
deux « stars » des médias « économiques » à la fois sur son
entreprise et sur les questions d’actualité.
Le directeur de la communication de l’entreprise avait
dû batailler ferme avec ses homologues des deux action-
naires de l’entreprise, à l’époque Alcatel Alsthom et Gec,
pour que je sois autorisé à accepter cette invitation, tant
ceux-ci souhaitaient se réserver le monopole de ce type de
prestations et répugnaient à laisser leur société commune
s’engager dans cette voie. C’était ma première apparition
à la télévision et je ne l’abordais pas sans une appréhen-
sion que devait justifier la suite des événements puisque,
peu au fait des usages, je m’engageais dans la rectification
des erreurs contenues dans les questions qui m’étaient
posées alors qu’il ne fallait pas m’en préoccuper et me
contenter de dire ce que j’avais envie de dire. D’où
plusieurs reprises qu’autorisait le caractère différé de

133
causeries à bâtons rompus

l’émission et l’insatisfaction de mes interlocuteurs qui ne


devait être corrigée que, quelques années plus tard, quand
invité à nouveau, je leur prouvais que j’avais appris la leçon!
Mais si cet épisode est resté dans ma mémoire, c’est
pour une autre raison. Interrogé sur ce qui pouvait être
fait pour lutter contre le chômage, je répondais abrup-
tement que si une seule mesure devait être prise, c’était de
supprimer le frein à l’embauche que constituait, dans
notre pays, la difficulté de licencier. Cette remarque qui,
pour le chef d’une entreprise franco-britannique que j’é-
tais, relevait de l’évidence, tant mon quotidien des deux
côtés de la Manche la confirmait sans ambiguïté, était
accueillie avec une ironie polie par mes deux interlocu-
teurs auxquels l’esprit du temps, qu’il soit de droite ou de
gauche, interdisait d’en accepter la véracité.
Cette première occasion de m’exprimer sur le modèle
social fut suivie de beaucoup d’autres. Mais ce n’est que
dans la dernière période que la réflexion collective s’est
ouverte et que les références des expériences réussies,
qu’elles soient britanniques ou scandinaves, ont cessé
d’être considérées comme nulles et non avenues. Il a fallu
d’abord pour cela que le pays apprenne la « leçon de
choses » des trente cinq heures pour découvrir que les
solutions-miracle n’existaient pas et qu’il fallait se sou-
mettre au principe de réalité.
En effet notre modèle social n’est ni exemplaire, ni origi-
nal. Comment pourrait-il prétendre à l’exemplarité quand
la proportion de personnes sans emploi est dans notre pays
continûment supérieure à ce qu’elle est dans la plupart des
autres pays à économie de marché, quand le chômage des

134
le mythe du modèle social

jeunes et celui des salariés de plus de cinquante ans est si


élevé sans compter ceux qui sont placés prématurément en
préretraite, quand la formation professionnelle initiale et
continue est si mal assurée ? Comment pourrait-on croire
aussi que notre modèle social soit si original qu’il n’ait rien
à apprendre de ce qui se pratique ailleurs alors que beau-
coup d’autres pays ont ou ont eu des dépenses publiques
élevées, des protections sociales fortes, des rigidités du mar-
ché du travail qu’ils ont su gérer plus efficacement que nous
ou dont ils ont su sortir avant nous ?
Sans doute certaines singularités qui nous sont propres
ou que nous avons portées à l’extrême expliquent-elles
notre immobilité et notre inefficacité. La cacophonie sta-
tistique d’abord. Que de débats sur les chiffres que l’on se
jette à la figure au lieu d’engager la réflexion sur le fond ?
Serait-ce trop espérer que nous soyons capables d’organi-
ser une magistrature du chiffre qui permette d’éviter les
combats inutiles et de détourner de l’essentiel : comment
remettre au travail ceux que les accidents économiques ou
individuels ont privé d’un emploi.
Nous est propre également la « judiciarisation » exacer-
bée des relations du travail. Un licenciement sur quatre va
aux prud’hommes et ensuite un sur cinq, en appel.
Beaucoup de licenciements collectifs se terminent au tri-
bunal. Que d’énergie qui serait mieux utilisée à organiser
la formation et préparer la reconversion des victimes de
l’adaptation nécessaire des entreprises à l’évolution des
marchés.
Le détournement des procédures est tout aussi criti-
quable, même si elle trouve sa source dans l’obligation de

135
causeries à bâtons rompus

survie des entreprises dans un environnement juridique


fondamentalement hostile à cette survie et à leur crois-
sance. Ainsi pour contourner la rigidité des règles qui
s’appliquent aux licenciements économiques, on a recours
aux stages, aux contrats à durée déterminée et aux licen-
ciements pour motifs personnels ou à caractère transac-
tionnel dont le nombre explose.
L’alternance politique appliquée aux politiques de l’em-
ploi est également dommageable. Chaque nouveau gou-
vernement s’attache d’abord à défaire ce que son
prédécesseur a mis en œuvre quitte à le rétablir en totalité
ou en partie plus tard. L’expérience des dix dernières
années a pourtant démontré, dans ce domaine plus
encore que dans d’autres, la vanité des prises de position
idéologiques, qu’elles soient libérales, socialistes ou alter-
mondialistes. Il faut sortir la question du chômage et du
modèle social du champ de bataille idéologique1. Une
approche multipartisane et paritaire est nécessaire pour
mettre fin aux stop and go et aux multiples retards que
provoquent les alternances politiques. Syndicats, patro-
nat, partis politiques doivent se mettre d’accord sur une
approche concertée et progressive pour agir à partir des
réalités et non des idées préconçues et théoriques.
Deux évidences s’imposent. La première reste contestée :
le frein principal à l’embauche est la difficulté de licencier.
L’opinion ne l’a pas encore compris parce qu’on n’a pas osé
le lui expliquer. Toutes les expériences étrangères réussies

1. Point de vue que j’ai développé dans un entretien avec Ilissos, publié
dans la lettre n° 39 de mai 2006 : voir Entretiens page 214

136
le mythe du modèle social

confirment pourtant ce fait incontournable. Les entrepri-


ses n’embaucheront à la hauteur de leurs besoins que si
elles peuvent débaucher aussi facilement qu’embaucher.
La deuxième évidence est beaucoup plus acceptée, mais
encore faut-il la traduire dans les faits. C’est qu’on ne
peut pas abandonner des personnes qui perdent leur
emploi à leur sort et attendre du seul marché qu’il trouve
une solution. C’est la faiblesse des solutions libérales. Si
on veut avancer, il faut accepter et réconcilier ces deux
évidences de manière concrète et cesser d’en faire l’objet
de conflits fondamentaux.
Cette supplique n’est ni aussi naïve, ni aussi vaine,
qu’elle peut apparaître au premier abord. Il y a des raisons
d’espérer.
La relève des générations d’abord. Celle de soixante-
huit approche de la soixantaine et va être supplantée pro-
gressivement par ceux qui n’ont connu que l’ouverture
sur le monde et que la chute du « Mur » et la démystifica-
tion du maoïsme ont vacciné contre les idéologies.
Dans le monde politique, les héritiers directs de droite
ou de gauche des fondateurs de la Ve République qui ont
accaparé trop longtemps le pouvoir vont céder la place à
une génération qui est née européenne et qui a pour hori-
zon mental le monde. L’univers syndical du côté des salariés
comme de celui des patrons connaît un « aggiornamento »
analogue.
La force des choses est aussi à l’œuvre. Les illusions
disparaissent au fur et à mesure que les privatisations se
déploient et que le secteur public se rétrécit, même si le
combat d’arrière-garde, mené sous le drapeau des services

137
causeries à bâtons rompus

publics, peut encore faire quelques dégâts. Le nombre des


Français employés directement ou indirectement par
l’État, aujourd’hui encore la moitié de la population,
diminue inexorablement.
Le changement n’est donc pas impossible. La question
est : quand arrivera-t-il et avons-nous le temps d’attendre ?
La déception européenne

En deux années, j’ai consacré, sur mon blog, soixante-


dix notes et bénéficié de mille commentaires sur la ques-
tion européenne. Mon ambition était d’apporter une
contribution de conviction et de réflexion, à mon échelle
qui ne pouvait être que modeste, au débat démocratique
qui s’engageait et dont, pour être honnête, je ne prévoyais
ni l’ampleur, ni l’issue.
Alors que, désormais, les circonstances de la vie me
donnaient du temps disponible et que la technologie des
blogs m’offrait un instrument de communication et de
dialogue, pratique, convivial et instantané, ne requérant
aucune intermédiation ni aucune logistique, il m’a semblé
que je me devais à moi-même et à mes enfants et petits-
enfants de partager avec les autres ce que j’avais retenu
d’essentiel de ces cinquante années de progrès et d’ater-
moiements, de succès et d’échecs européens et de les ren-
dre attentifs à l’opportunité exceptionnelle que me
semblait représenter pour la France et pour l’Europe le
projet de traité constitutionnel.

139
causeries à bâtons rompus

Et ce n’est pas fini ! Je ne me lasserai pas en chaque occa-


sion d’affirmer et de répéter la seule conviction politique
sur laquelle je n’aie jamais varié, à laquelle je tienne indé-
fectiblement et qui constitue pour moi le test décisif pour
tout candidat qui a l’ambition de gouverner le pays.
Cette conviction se résume en peu de mots : la France et
ses habitants n’ont d’avenir que s’ils s’intègrent de manière
irréversible dans une Union européenne, nouvelle nation
en formation. Je hais les discours qui insultent notre passé
en imaginant que l’histoire de notre nation, née des ruines
de l’empire romain et constituée progressivement au fil des
siècles, devrait s’arrêter et se fossiliser dans son état actuel,
et qui soutiennent qu’unir tous ceux issus de cette origine
commune serait un reniement de notre patrie.
C’est dire qu’au cours des cinquante dernières années,
mes années de conscience politique, les motifs de décep-
tion l’ont emporté sur les sujets de satisfaction.
Le premier épisode qui soit entré dans ma mémoire se
passait-il y cinquante ans, j’avais quatorze ans, c’est dire
que cela remonte loin ! L’Europe a failli exister et prendre
son envol définitif en cette funeste année 1954, marquée
aussi par un autre désastre, la chute de Dien Bien Phu qui
a abouti au départ de la France d’Indochine que nous
appelons aujourd’hui Vietnam. Le 30 août 1954 en effet,
l’Assemblée Nationale de notre pays, la France, a voté, par
319 voix contre 264, 12 députés s’abstenant et 31 ne pre-
nant pas part au vote, une question préalable décidant
qu’il n’y avait pas lieu de délibérer sur le traité de Paris
instituant la Communauté Européenne de Défense et lui
donnant ainsi le coup de grâce.

140
la déception européenne

Ce projet était pourtant le résultat d’une initiative


française. À l’instigation de Jean Monnet, René Pleven, le
Président du Conseil, l’équivalent du Premier Ministre
d’aujourd’hui, avait fait adopter le principe d’une « armée
européenne » par l’Assemblée Nationale le 26 octobre
1950 et un autre Président du Conseil, Antoine Pinay,
avait signé le traité le 27 mai 1952. Bien entendu, ce pro-
jet n’avait de sens, et tout le monde le savait à l’époque,
que s’il était suivi à brève échéance d’une authentique
« union politique ».
Le Président du Conseil en fonction au moment de la
décision était Pierre Mendès-France. En n’engageant pas
la responsabilité de son gouvernement pour obtenir la
ratification et en faisant en sorte que ses membres ne
votent pas, car à l’époque les ministres restaient membres
du Parlement et votaient, il a porté la responsabilité prin-
cipale de ce qui est resté dans l’histoire comme la plus
grande occasion manquée de la construction européenne.
Dans un discours célèbre, François Mitterrand a expli-
qué aux étudiants de l’Institut d’Études Politiques de
Paris comment, ministre de ce gouvernement, il avait
vécu cet événement : « Je me souviens des difficultés que
nous avons rencontrées, beaucoup plus psychologiques et
morales que politiques. Fallait-il approuver ? Moi j’incli-
nais, parce que j’ai toujours adopté les textes européens,
vers l’acceptation. Mais je me posais la question : (est-il
possible et là je tendais à dire non), est-il possible de
construire une armée commune alors qu’il n’existe pas de
pouvoir politique commun, pas de parlement commun ?
Qui décidera ? Les maréchaux, les généraux, rien de plus

141
causeries à bâtons rompus

dangereux, s’ils sont tout seuls ! Et quels maréchaux, quels


généraux ? À l’époque, mais peut-être encore aujourd’hui,
ceux du Pentagone, c’est-à-dire ceux de Washington ; et je
ne voyais pas très bien la construction de l’Europe
commencer par l’entrée dans les ordres militaires sous
commandement américain. Il me semble que les termes
juraient (même si je suis tout à fait partisan de ce qui a
suivi, je veux dire de l’Alliance atlantique). »
Et aujourd’hui encore des esprits avertis nous explique-
ront que « faire une Europe militaire, avec une autorité
supranationale pour la diriger, sans avoir créé la moindre
organisation politique commune, (aurait) été pure
folie »1. Mais le sens commun qui inspire une telle opi-
nion ne fait-il pas fausse route ? Si, en 1954, l’armée euro-
péenne avait vu le jour, croit-on qu’il aurait fallu attendre
cinquante ans pour que, poussés par la nécessité, les États
nationaux engagent un processus sérieux d’unification
politique. Jean Monnet le disait déjà en 1955 : « Si nous
attendons, pour agir, que toutes les questions aient trouvé
leur réponse, nous n’agirons jamais, nous n’atteindrons
jamais la certitude attendue et nous serons entraînés par
les événements que nous aurons renoncé à orienter » 2.

1. L’« esprit averti » qui est cité est Alfred Grosser dans un article « Tirer
les leçons de l’échec de la CED », publié dans La Croix, le 15 septembre
2004.
2. Les citations de François Mitterrand (1992, discours à l’Institut
d’Études Politiques) et de Jean Monnet sont tirées de « Europes, de
l’Antiquité au XX e siècle, anthologie critique et commentée de Yves
Hersant et Fabienne Durand-Bogaert, collection Bouquins, Robert
Laffont, mai 2000.

142
la déception européenne

L’expérience de l’euro confirme ce point de vue.


Quarante-huit ans plus tard, le 1er janvier 2002, douze
États européens en ont fait leur monnaie unique et ont
mis en place avec la Banque Centrale Européenne les pré-
misses d’une organisation fédérale pour la gérer. Mais ils
se sont vite rendu compte que cette démarche était dange-
reusement incomplète, s’agissant d’un domaine lié par
essence à la souveraineté.
Ainsi après la tentative confuse et avortée du traité de
Nice, deux étapes supplémentaires sont intervenues, la
désignation pour deux ans d’un premier président de l’eu-
rogroupe et surtout l’engagement du processus de ratifica-
tion du traité constitutionnel européen, issu de la
Convention présidée et animée par Valéry Giscard
d’Estaing. Qui ne voit que sans le levier constitué par
l’euro, l’urgence de progrès substantiels dans le domaine
de l’organisation politique de l’Europe n’aurait pas été
reconnue, beaucoup d’États se satisfaisant dans la culture
libérale dominante de l’époque de la vaste zone de libre-
échange sous tutelle américaine dont le marché unique
prenait naturellement le chemin avec l’élargissement.
Hélas, une nouvelle fois, notre pays, aidé par les Pays-
Bas, a torpillé sa propre initiative. Il faut en effet se souve-
nir pour l’histoire que ce traité constitutionnel n’était
proposé à notre choix et à celui des Européens que parce
que trois Français l’avaient voulu. En effet si Jacques
Chirac n’avait pas saisi au vol en juin 2000 la balle lancée
par Joschka Fischer quand il a prononcé pour la première
fois le mot tabou de Constitution et si Lionel Jospin
ne l’avait pas soutenu, ce projet n’aurait jamais vu le jour.

143
causeries à bâtons rompus

De même croit-on que la Convention chargée en


décembre 2001 par le Conseil européen de Laeken d’éla-
borer un projet de Constitution aurait abouti à un résul-
tat cohérent sans l’exceptionnel talent de Valéry Giscard
d’Estaing que même ses nombreux adversaires politiques
ont reconnu.
Sans doute cette circonstance n’était-elle pas suffisante
à elle seule pour justifier un vote positif. Pas plus que ne
l’était le fait que les trois grands partis auxquels les élec-
teurs de ce pays de la manière la plus démocratique qui
soit confient depuis plusieurs décennies la responsabilité
de les gouverner et vont très probablement continuer de
le faire recommandaient unanimement le Oui.
Je sais bien que des factions minoritaires contestent en
toute légitimité leur prédominance, assimilant abusi-
vement leur position à celle d’une coalition des élites qui
voudrait imposer au peuple français des solutions
contraires à son intérêt. Mais de tels procès ne sont pas
dignes de la démocratie. Les partis de gouvernement,
confrontés à la réalité de l’exercice du pouvoir, mesuraient
sans doute mieux que les autres les contraintes et les oppor-
tunités du monde. Il faut saluer le courage de la majorité
du parti socialiste d’avoir su fait passer sa vision de l’intérêt
du pays avant les avantages qu’aurait pu lui apporter à
court terme une position tribunicienne et irresponsable.
J’ajoute que le fait que ces partis soutenaient le Oui n’é-
tait pas non plus une raison suffisante pour le rejeter pas
plus que ne l’était pour l’adopter la position prise par les
intégristes de la nation ou les spécialistes de l’agitation révo-
lutionnaire ou des personnalités isolées en mal de revanche

144
la déception européenne

qui constituaient l’essentiel des porte-parole du Non.


Pourtant relisant les arguments qu’avec beaucoup
d’autres, j’avais invoqués pour me convaincre du
contraire, je demeure convaincu de leur pertinence.
Je refusais toute démarche plébiscitaire : à travers mon
vote je n’entendais ni approuver, ni rejeter l’action de
Jacques Chirac, ni celle de Jean-Pierre Raffarin, ni aucune
des initiatives du gouvernement : j’avais l’intention de le
faire en 2007. Mon vote n’était pas de nature à consolider
ou à corriger les politiques et les actions européennes,
telles qu’elles étaient menées jusqu’alors : j’avais exprimé
mon opinion à ce sujet dans le cadre des élections au
Parlement européen et des élections présidentielles ou
législatives de mon pays et je continuerais à le faire de
cette manière.
Mon vote ne portait donc que sur le traité constitu-
tionnel lui-même que j’approuvais :
- parce qu’il mettait en place les premiers éléments d’un
gouvernement européen (Président du Conseil européen,
Président de la Commission élu par le Parlement, mi-
nistre des Affaires étrangères de l’Union, Président du
Conseil de l’euro) ;
- parce qu’il rendait plus pertinente la procédure légis-
lative (clarification des compétences, contrôle de la subsi-
diarité, extension de la majorité qualifiée) ;
- parce qu’il renforçait le contrôle démocratique (rôle
accru du Parlement européen dans la procédure législa-
tive, responsabilité de la Commission devant le Parlement
européen, implication accrue des Parlements nationaux,
organisation d’un droit de pétition) ;

145
causeries à bâtons rompus

- parce qu’en faisant passer les droits de vote de la France


de 8,3 % à 13,4 % et ceux du couple franco-allemand de
17 % à 34 %, il redonnait à ces deux pays une importance
et une influence, conformes à leur mission historique, que
le traité de Nice n’aurait jamais dû leur faire perdre ;
- parce qu’il permettait d’organiser des coopérations
renforcées entre ceux des États membres qui souhaite-
raient aller de l’avant sur des sujets spécifiques ;
- parce qu’il introduisait une flexibilité suffisante pour
permettre les adaptations nécessaires au fil du temps (pro-
cédures de révision ordinaire et simplifiées, faculté de
suspension des droits des États qui violent les valeurs,
faculté de retrait total) ;
- parce qu’il fournissait le cadre nécessaire à la
construction d’un effort de défense européen, no-
tamment à travers l’Agence européenne de défense ;
- parce qu’il introduisait le concept d’économie de
sociale de marché qui, à mes yeux, fournit le point d’appui
nécessaire pour construire une philosophie économique et
sociale de l’Europe qui se distingue du libéralisme anglo-
saxon et qui rejoint celle des fondateurs de l’Europe ;
- parce qu’il mettait les valeurs, s’inspirant des héritages
culturels, religieux et humanistes de l’Europe, au centre
de la Constitution avec la Charte des droits fondamen-
taux de l’Union.
Certes je ne considérais pas le traité comme parfait :
- dans l’avenir, le mode d’élection du Président du
Conseil européen aurait dû devenir plus démocratique ;
- le gouvernement européen, initié par le traité, aurait
dû prendre plus de substance ;

146
la déception européenne

- le champ de la majorité qualifiée aurait dû être étendu


davantage.
Mais je savais aussi :
- que si, pour obtenir plus, je rejetais le traité, notre
pays n’aurait aucune chance de rallier à des exigences sup-
plémentaires l’immense majorité des pays européens,
beaucoup plus proche de la conception libre échangiste
de l’Europe, d’inspiration britannique que de la construc-
tion politique d’une Europe maîtresse de son destin,
voulue par le couple franco-allemand ;
- que l’expérience avait montré que l’Europe, « Unie
dans la diversité » selon la belle devise du projet, ne se
construisait pas à coups de révolutions ou de grands soirs,
mais par des évolutions successives et progressives qui per-
mettaient de réconcilier des sensibilités opposées et de
surmonter les contradictions d’intérêts ;
- que l’important était de ne jamais arrêter ou de retar-
der le processus à condition qu’il s’oriente dans la bonne
direction, celle d’une Union européenne de mieux en
mieux organisée et de plus en plus cohérente.
C’est pourquoi, à la question qu’en vertu de la
Constitution française, le Président de la République me
posait le 29 mai 2005, « Approuvez-vous le projet de loi
qui autorise la ratification du traité établissant une
Constitution pour l’Europe ? », je répondais Oui.
Ce faisant, j’avais le sentiment d’éviter à nos enfants et à
nos petits-enfants d’attendre cinquante ans de plus,
comme je l’avais vécu après le rejet par la France de la
Communauté européenne de défense, pour voir redémar-
rer enfin la construction politique de l’Europe, seule à

147
causeries à bâtons rompus

même de leur garantir un avenir pacifique, sûr et prospère.


Cependant le verdict rendu, le 29 mai 2005, par les
Français, 55 % pour le Non, devait être sans appel par
l’ampleur de la participation et l’étendue du vote négatif.
Plus grave encore à mes yeux, c’était le vote combiné de
l’immense majorité des ouvriers et, à un moindre degré,
des paysans et des jeunes qui avait fait la différence.
Pour désespérant qu’il ait été, ce verdict était sans doute
cohérent avec l’état politique dans lequel avaient mis le
pays les années de responsabilité de Jacques Chirac.
La qualité et l’intensité des commentaires qui avaient
été déposés sur mon blog m’avaient d’abord surpris, puis
m’avaient réjoui parce que j’y voyais un indice de l’appro-
priation progressive de l’idée européenne par le peuple
français alors que la classe politique au cours des dix der-
nières années s’était ingéniée, volontairement ou involon-
tairement, à l’occulter ou à la discréditer. L’inquiétude
m’était cependant rapidement venue quand j’avais consta-
té que la cause du Oui n’était réellement défendue avec
conviction et talent que par des dirigeants politiques qui
avaient été ceux de mon époque, Valéry Giscard d’Estaing,
Jacques Delors, Simone Veil ou Lionel Jospin. Je craignais
que leur capacité d’être entendus par les générations nou-
velles d’électeurs ne soit limitée alors que la plupart des
dirigeants d’aujourd’hui, sous-estimant la difficulté, peu
motivés ou privilégiant les tactiques politiques hexagona-
les, tardaient à s’engager avec l’intensité souhaitable.
J’avais voulu exorciser ce pressentiment, partagé par
beaucoup, de l’échec probable du Oui en participant jus-
qu’au bout, dans la mesure de mes moyens, au dialogue

148
la déception européenne

qui s’était installé sur mon blog et sur d’autres. Je mesurais


bien que le scandale national que constituait un chômage,
à l’époque encore à dix pour cent de la population active,
dont nous étions tous responsables par notre manque
d’objectivité et de lucidité dans la recherche des solutions,
avait été sans doute l’une des causes importantes du mou-
vement de fond qui avait emporté la décision. Mais on
pouvait y voir aussi l’expression d’une absence totale de
confiance dans la manière dont l’Europe avait été gérée et
expliquée jusqu’à présent et du coup une condamnation
de l’action, menée par les élites européennes dont je faisais
partie, au cours des décennies écoulées.
Pour autant, mon opinion n’a pas changé : je continue
de penser que ce traité est dans l’intérêt de la France et de
l’Europe et que ceux-là même qui ont voté majoritai-
rement Non ne connaîtront que des désillusions par rap-
port au sens qu’il voulait donner à leur vote : au lieu
d’une Europe moins libérale, ils auront une Europe plus
libre échangiste et moins sociale ; au lieu d’une France
plus entendue et comprise, ils auront une France moins
écoutée et plus marginalisée ; au lieu d’une Europe fran-
çaise et européenne, ils auront une Europe anglaise et
américaine.
Même si je demeure convaincu que demander au
peuple de s’exprimer sur un tel sujet, directement et non
par le canal de ses représentants élus, avait constitué une
faute, le verdict ayant été rendu, il n’y a pas d’autre option
que de tirer toutes les conséquences de cette réaction mas-
sive de rejet, parfaitement claire. La première difficulté est
que les inspirations apparentes du Non, telles qu’elles ont

149
causeries à bâtons rompus

été affichées par ses porte-parole, ont été multiples, di-


verses et contradictoires. La deuxième difficulté est que
les partis de gouvernement, massivement en faveur du
Oui, qu’il s’agisse de l’UMP ou du parti socialiste, ne sont
pas naturellement dans la meilleure position pour tra-
duire efficacement la volonté populaire telle qu’elle s’est
exprimée. La troisième difficulté est que la crédibilité des
dirigeants français vis-à-vis de ceux des autres pays euro-
péens est en lambeaux.
Ainsi les forces de désintégration se sont mises en
mouvement.
Je ne sais si, le 27 juillet 2005, au cours d’une confé-
rence de presse, en utilisant l’expression de « patriotisme
économique », Dominique de Villepin imaginait qu’elle
deviendrait aussi rapidement l’un des termes majeurs de
référence du débat économique et politique en Europe.
D’autant que la définition qu’il en donnait, dans sa bana-
lité, pouvait difficilement justifier la controverse. Je cite :
« Je souhaite rassembler toutes nos énergies autour d’un
véritable patriotisme économique. Je sais que cela ne fait
pas partie du langage habituel. Mais il s’agit bien, quand la
situation est difficile, quand le monde change, de rassem-
bler nos forces. Rassembler nos forces, cela veut dire que
nous valorisons le fait de défendre la France et ce qui est
français. Cela s’appelle le patriotisme économique. Il y a en
effet un vrai paradoxe français : nous voulons garantir un
niveau de protection élevé à nos salariés, mais nous ne
défendons pas suffisamment nos intérêts économiques
nationaux. Or nous ne défendrons bien les intérêts des sala-
riés que si nous protégeons les intérêts de nos entreprises. »

150
la déception européenne

Tout aussi banals sont les points d’application que ce


Premier Ministre avançait pour illustrer ce nouveau
concept : protection des technologies sensibles, transposi-
tion de la directive européenne sur les offres publiques
d’achat dans la législation nationale, promotion de l’ac-
tionnariat des salariés, encouragement de l’investissement
et des exportations…, toutes orientations, au demeurant
de bon aloi, qui n’annonçaient pas une révolution coper-
nicienne dans la politique économique du pays.
Depuis lors, cependant, en raison de la force des mots
qui l’emporte toujours dans le court terme sur la réalité des
choses, il ne se passe pas de jour que le supposé « patrio-
tisme économique » français, identifié par un abus séman-
tique pervers au protectionnisme, ne soit stigmatisé dans la
presse anglo-saxonne avec à sa tête le Financial Times, dés-
ormais suivie, phénomène nouveau, par la presse alle-
mande et que tel ou tel commissaire bruxellois ne se
manifeste pour annoncer des investigations ou des enquê-
tes destinées à révéler nos multiples infractions au droit
communautaire.
Et pourtant ce Premier Ministre n’avait rien dit de plus
que ce qui relève du bon sens élémentaire. Aussi long-
temps que l’Europe ne sera pas devenue une union poli-
tique, dotée d’une politique économique, financière et
industrielle digne de ce nom, quoi de plus naturel pour
chaque nation qui la compose que de rassembler ses
forces pour optimiser ses atouts.
Au demeurant peut-on citer une seule grande ou petite
nation en Europe ou hors d’Europe qui n’agisse pas de
cette manière. Même les idéologues les plus acharnés

151
causeries à bâtons rompus

renoncent désormais à l’exemple américain pour pré-


tendre le contraire, tant la pratique quotidienne de notre
grand allié leur donne tort.
Il leur reste la Grande-Bretagne, l’icône du libéralisme.
Mais on oublie que ce pays de grande tradition sait mettre
en œuvre la forme la plus subtile de « patriotisme écono-
mique », celle qui résulte de l’action convergente et spon-
tanée des acteurs qui évite au gouvernement de s’engager
parce que le travail est fait en amont. Ces acteurs ne s’em-
barrassent pas en effet des scrupules idéologiques, impo-
sés de l’extérieur, ou des querelles intestines qui paralysent
souvent nos propres banquiers ou industriels, quand il
s’agit de sauver une entreprise française, de mettre en
œuvre les alliances opportunes dans l’intérêt national et
de dispenser ainsi notre État d’intervenir.
Cette réalité des actions plus ou moins heureuses des
États pour soutenir leurs intérêts comporte cependant des
effets pervers extrêmement préoccupants quand il s’agit
des membres de l’Union européenne et alors qu’à la
suite du rejet du traité constitutionnel par la France et les
Pays-Bas, ils s’affranchissent de plus en plus de la retenue
qu’ils s’imposaient vis-à-vis de leurs partenaires à l’époque
où le projet européen constituait pour eux la priorité
essentielle.
On le sait, même si le répéter ne fait pas pour autant
avancer les choses, il y a une incompatibilité fondamen-
tale entre d’un côté l’existence du marché commun et de
la monnaie unique et de l’autre l’absence d’intégration
des règles et des politiques économiques, financières et
industrielles.

152
la déception européenne

Le chaos et le désordre qui prévalent actuellement en


Europe résultent de cette contradiction fondamentale. À
titre d’exemples et sans prétendre être exhaustif, il est
naturel que, faute d’une règle du jeu et d’une autorité de
régulation au niveau européen, chaque État se sente fondé
à se préoccuper de la structure du capital et des alliances
de ses grandes entreprises. Il est naturel que, faute d’une
vraie politique de l’énergie au niveau européen, chaque
État considère comme une de ses responsabilités essen-
tielles, de stabiliser et de sécuriser son approvisionnement.
Les initiatives prises ici ou là sont-elles appropriées ?,
est une question à laquelle chacun des peuples concernés
donnera une réponse à sa façon.
Mais il ne faut pas se leurrer, l’arrêt de la construction
européenne pour une durée indéterminée, dont nous
Français avons pris collectivement la responsabilité, a
rendu inévitable et légitime la multiplication des actions
de défense des intérêts nationaux même dans les do-
maines qui appellent de manière évidente l’approche
commune que nous sommes désormais incapables de
promouvoir. C’est donc un processus de désintégration
qui est en cours. Je partage le point de vue que formulait
Jacques Attali selon lequel si un véritable projet européen
n’était pas défini et mis en œuvre à bref délai, c’est l’Euro
lui-même qui serait menacé.
La dernière chance de l’Europe, à moins qu’il ne soit
déjà trop tard, est le renouvellement et le rajeunissement
du personnel politique français en 2007. De ces diri-
geants nouveaux, choisis, dans sa sagesse, par le peuple
français, peuvent surgir des femmes ou des hommes

153
causeries à bâtons rompus

d’État qui, dans le sillage des grands Européens que la


France a su produire, auront la vision, la conviction et
l’autorité, leur permettant de rétablir notre crédit en
Europe et de contribuer de manière décisive à son avenir.
L’arrêt de la marche en avant, provoqué par l’échec du
référendum, la dilution et l’éclatement des volontés, créés
par l’élargissement incontrôlé, l’appel vers le grand large
entretenu par les États-Unis et leur alter ego européen, la
Grande-Bretagne, ne facilitent pas la tâche de cette nou-
velle génération politique.
Il faudra pourtant que la France revienne sur la scène
européenne. 2007, l’année du cinquantième anniversaire
du Traité de Rome, devrait permettre ce retour. Le temps
est venu d’une nouvelle fondation, d’un nouveau projet,
d’une nouvelle ambition, défendus collectivement
devant tous les peuples européens. Y a-t-il quelque part
en Europe, encore ignorés, les nouveaux Jean Monnet,
Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de
Gaspéri, capables, selon le mot de Bismarck, rapporté par
Helmut Kohl3, d’« entendre résonner le pas de Dieu dans
les événements » et de « saisir le pan de son manteau » ?
Mais, à supposer que ces hommes ou ces femmes
existent et se révèlent, le plus grand problème que la
construction européenne qu’ils auront à affronter et à trai-
ter, c’est le déficit monumental de connaissance des Euro-
péens entre eux. C’était déjà le cas dans l’Europe à Six ou
à Quinze, mais aujourd’hui dans l’Europe à Vingt-Sept,

3. Helmut Kohl, « Je voulais l’unité de l’Allemagne », Éditions de Fal-


lois, 1997

154
la déception européenne

cela devient un défi majeur. Que savons-nous des Slovè-


nes, des Lituaniens, des Lettons, des Estoniens, des Rou-
mains, des Maltais ? En avons-nous jamais rencontré ?
Sommes-nous nombreux à avoir jamais visité la Pologne,
la Suède, la Hongrie, Chypre, la Slovaquie ?
Un visiteur sur mon blog l’expliquait de manière ima-
gée : « Qu’est-ce qu’il y a de commun entre le Portugal et la
Finlande ? J’ai eu l’occasion d’aller dans les deux pays et il
faut vraiment se creuser la tête pour rassembler ces pays
dans un même ensemble. Plus près de nous, regardons les
relations entre l’Italie et l’Espagne… Ces deux pays s’igno-
rent depuis des siècles. Ils ne se détestent pas mais sont
simplement complètement différents de mentalité. Com-
ment voulez-vous qu’un tel ensemble de bric et de broc
puisse fonctionner ? »
Ce défi n’a pas été pris à bras-le-corps par les gouver-
nants européens. Je me souviens que, lors de mon stage de
première année de l’ENA au cabinet du préfet de l’Ariège,
celui-ci m’avait confié la mission de prendre la parole
devant de jeunes allemands que l’Office franco-allemand
pour la jeunesse avait envoyés dans ce département éloi-
gné de leurs frontières pour apprendre à connaître la
France. C’était en 1965 et on ne peut contester que ce
type d’initiatives, prises sous l’impulsion du Général De
Gaulle, avait permis de favoriser et d’accélérer la réconci-
liation franco-allemande.
Un effort analogue à très grande échelle serait néces-
saire pour faire se rencontrer Portugais et Finlandais,
Polonais et Italiens etc., et mieux encore pour organiser
des systèmes d’éducation qui associent les jeunes de

155
causeries à bâtons rompus

plusieurs nations européennes à la fois, en amplifiant ce


qui a commencé à travers Erasmus.
Une mesure simple serait de rendre obligatoire une
troisième langue européenne en plus de l’anglais4. Après
tout, beaucoup de Suisses parlent trois langues avec plus
ou moins d’aisance. Pourquoi en serions-nous incapables ?
J’entends déjà les multiples objections que certains oppo-
seront à une telle initiative, mais quelle meilleure manière
d’ouvrir l’esprit de nos enfants que de leur permettre d’ac-
céder directement à plusieurs cultures.
J’ajoute que faire réfléchir et travailler en commun des
Européens originaires de plusieurs nations différentes
n’est pas impossible. Sans même parler des institutions
européennes dont c’est la vocation naturelle, c’est ce que
font déjà aujourd’hui beaucoup d’entreprises euro-
péennes. À titre d’exemple, dans ce but, plusieurs d’entre
elles ont organisé ou organisent avec succès des séminaires

4. En publiant une courte note, quelque peu provocatrice, « Le latin,


langue de l’Europe ? », sur mon blog le 11 août 2006, je n’imaginais pas
provoquer trente-cinq commentaires. C’est dire l’intérêt que suscite la
question linguistique dont on aurait tort de sous-estimer l’importance
« Dans un article publié ce matin dans Les Échos, intitulé « Quand
l’Europe renoue avec le latin », Karl de Meyer attire notre attention sur l’i-
nitiative de la présidence finlandaise de l’Union Européenne qui proposera
sur son site à partir de septembre un résumé hebdomadaire de l’actualité
européenne en latin. Si l’on s’y reporte dès à présent, cette information y
est d’ailleurs donnée dans cette langue. Karl de Meyer rappelle en outre à
cette occasion que la radio publique finlandaise émet depuis 1989 un bul-
letin d’information également en latin.
Alors qu’avec l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’Union
Européenne, le nombre de ses langues officielles va être porté à 23 et au
moment où le français, l’allemand, l’italien et l’espagnol luttent désespérément

156
la déception européenne

intensifs, de durée souvent significative, qui permettent à


leurs managers de commencer à se comprendre, à échan-
ger et à agir ensemble en faisant de leur diversité de
nationalités et de cultures une source d’efficacité et un gi-
sement de progrès.
Engager une vaste action, usant de tous les instruments
possibles, pour faire se connaître et apprécier entre eux les
Européens, autrement qu’à travers des séjours touris-
tiques, pour utiles et plaisants qu’ils puissent être, devrait
devenir une priorité absolue pour ceux qui auront la tâche
de refonder l’Europe.
En effet, comme l’écrit Daniel Cohen5, « l’Europe a
montré que l’on pouvait passer en quelques années de la
guerre à la paix. Elle a prouvé que l’intégration écono-
mique préservait la diversité culturelle. À travers le

pour ne pas disparaître de son fonctionnement quotidien, ce clin d’œil


n’est pas sans portée. N’en déplaise à ceux qu’indispose le rappel des racines
historiques et chrétiennes de l’Europe, c’est grâce au latin que l’Église catho-
lique a pu pendant deux mille ans gérer son universalité.
Qui sait, les peuples et les gouvernements européens comprendront
peut-être un jour que, seule, une démarche analogue leur permettrait d’évi-
ter la cacophonie et la confusion qu’ils tolèrent désormais de leur Union. En
renvoyant dos à dos tous les prétendants actuels au monopole linguistique,
ils seraient aussi exonérés d’avoir à exercer un choix, nécessairement arbi-
traire et inéquitable, en faveur de l’une ou l’autre de leurs langues officielles.
Il est vrai qu’une telle innovation exigerait de la part de nos dirigeants
un sérieux recyclage linguistique. Mais en seraient-ils incapables alors que
des milliers d’évêques et de religieux catholiques de tous les continents s’en
accommodent sans difficultés majeures.
Et que d’économies de temps et d’argent à attendre d’une telle mesure
dans le fonctionnement des institutions européennes ! »
5. Daniel Cohen, « Trois leçons sur la société post-industrielle, La
République des Idées », Seuil, septembre 2006.

157
causeries à bâtons rompus

modèle de la Commission, elle montre aussi qu’il existe


une voie pour construire des institutions supranationales,
qui soient respectueuses de la souveraineté des États.
L’Europe découvre toutefois tardivement qu’il ne suffit
pas de se doter d’un marché unique pour créer une
citoyenneté partagée. Qu’il faut sans doute moins de mar-
chandises et plus de contact direct, de face à face entre les
Européens eux-mêmes pour y parvenir.
Le projet de créer une Europe des Universités prend ici
une importance majeure. À fréquenter, comme dans le
film « L’Auberge espagnole », les mêmes bancs, les étu-
diants ne contribuent pas seulement à doter l’Europe
d’un levier pour la société de la connaissance. Ils sèment
aussi les germes d’une communauté morale, affective. Il
est possible que les programmes Erasmus soient à
l’Europe à venir ce que la Communauté du charbon et de
l’acier a été au marché commun, puis à l’Union euro-
péenne : le début, à l’origine dérisoire, d’une longue
marche qui déterminera peut-être son destin au
XXIe siècle. »
Puissent les 1 200 000 jeunes européennes et européens
qui, depuis vingt ans, ont pu accroître ensemble leur
savoir et découvrir leur communauté de destin, être les
fers de lance de cette Europe nouvelle à construire, cette
Europe que ma génération a laissée au bord de la route !
Cette Europe de 27 nations, peuplée aujourd’hui de
480 millions d’habitants dont le nombre n’augmentera pas
au cours des cinquante prochaines années, verra grandir
autour d’elle les autres continents. Les États-Unis la rejoin-
dront progressivement grâce à leur croissance démogra-

158
la déception européenne

phique et à l’immigration. Quant à l’Inde, au Brésil et à la


Chine, ils continueront d’ici 2050 à creuser l’écart.
Au cours des quinze dernières années, la position écono-
mique relative de l’Europe s’est détériorée. Certes son pro-
duit intérieur brut dépasse celui des États-Unis, mais il
n’en représente aujourd’hui que les deux tiers par tête d’ha-
bitant. En effet, pendant cette même période, il n’y a que
le Russie et le Japon qui ait fait plus mal que nous, Euro-
péens, en termes de croissance économique. En revanche
les États-Unis nous ont distancés de près de vingt points de
croissance cumulée sans parler de l’explosion de la Chine,
du décollage de l’Inde et de l’avancée du Brésil. Le chô-
mage a été constamment supérieur à celui des États-Unis.
Pourtant l’Union européenne ne manque pas d’atouts.
Globalement, le pourcentage de la dette publique par
rapport au produit intérieur brut, proche de 60 %, est
équivalent à celui des États-Unis. L’espérance de vie y est
au-dessus de 70 ans et en amélioration constante. On y
gaspille l’énergie beaucoup moins qu’aux États-Unis.
L’ouverture aux nouvelles technologies y est acquise avec
la diffusion des ordinateurs personnels et la généralisation
du haut-débit.
De surcroît, la part du commerce extérieur dans le pro-
duit intérieur brut de cette économie continent, bien que
plus importante qu’aux États-Unis, n’est pas suffisante
pour que la médiocrité de ses performances puisse être
attribuée aux effets, supposés pervers, de la mondialisation.
Le champ d’action ouvert à la jeunesse d’Europe est
ainsi à la fois immense et prometteur. Il n’y faut qu’une
volonté, une volonté politique.

159
La frustration politique

Jeune étudiant à l’Institut d’Études Politiques de Paris,


en 1960 alors que j’avais vingt ans, j’avais présenté un
mémoire, préparé sous la direction de Maurice Duverger,
l’auteur de l’œuvre fondatrice sur « Les partis politiques »,
depuis lors inlassablement rééditée. Le titre en était : « Les
nouvelles gauches de janvier 1956 à mai 1958, étude de
stratégie politique ».
Ce mémoire comportait 297 pages, dactylographiées par
mes soins à une époque où le traitement de texte n’existait
pas et reproduites en autant d’exemplaires que le permet-
taient les « pelures », car les photocopieuses n’existaient pas
non plus. Un exemplaire doit toujours figurer à la biblio-
thèque de Sciences Po, à moins qu’il n’ait été détruit pas
l’usure de consultations répétées ! Heureusement une uni-
versité américaine m’a demandé il y a quelques années l’au-
torisation de le microfilmer, lui assurant ainsi une
pérennité inattendue quelque part outre-Atlantique !
Si j’ai évoqué cette œuvre de jeunesse sur mon blog à
l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de
François Mitterrand, c’est que dans le premier chapitre de

161
causeries à bâtons rompus

ce mémoire, consacré aux hommes politiques des nou-


velles gauches et après avoir évoqué Pierre Mendès-
France, je lui consacrais quelques pages sous le titre
« François Mitterrand : le long cortège des espérances
mortes », la citation étant extraite de son livre « Présence
française et abandon » publié en 1957 alors que la guerre
d’Algérie battait son plein.
Ces pages1 constituent un témoignage très fragmen-
taire sur la manière dont cet homme politique, alors que
son destin était encore très incertain, pouvait être perçu
par l’étudiant parmi d’autres, mais intéressé par la science
politique, que j’étais. On y retrouvera les préoccupations
de l’époque qui paraîtront anachroniques à ceux qui, de
nos jours, refont l’histoire en fonction des modes média-
tiques du moment. On y verra aussi que si, dans les tout
débuts du conflit algérien, François Mitterrand, ministre
de l’Intérieur, a pu prononcer la phrase célèbre,
« L’Algérie, c’est la France », ses conceptions et son ap-
proche du problème ont rapidement évolué.
D’une autre manière que le Général De Gaulle dont
il a été l’adversaire constant et déterminé, François
Mitterrand a fait l’histoire de la France de la deuxième
moitié du siècle précédent. Sa forte personnalité, for-
gée par un itinéraire personnel fait de courage pendant
sa captivité, d’échecs, d’épreuves, de calomnies et de
caricatures avant que le peuple ne lui confie le destin
de la nation pour quatorze ans, a laissé plus qu’une

1. François Mitterrand : « le long cortège des espérances mortes » : voir


page 222

162
la frustration politique

« cicatrice », une empreinte décisive pour le meilleur et


pour le pire.
Pour ma part, semblable en cela à beaucoup de
Français qui veulent avec le recul du temps ne retenir que
le meilleur de leurs dirigeants, j’entends surtout me sou-
venir de l’Européen, convaincu et déterminé qu’il a été
tout au long de son existence politique, de l’homme
d’État fidèle à l’Alliance Atlantique qui a sauvé la démo-
cratie en Europe, du responsable politique qui n’a jamais
cédé aux sirènes de l’extrémisme et aussi de celui qui a su
rapprocher les Français des entreprises en convertissant à
cette cause une large partie de la gauche.
Bien que les circonstances ne m’aient pas permis de
l’approcher beaucoup et longuement, deux rencontres
parmi quelques autres m’ont néanmoins particulièrement
impressionné.
La première remonte, je crois, à 1993. J’avais été invité
à l’Élysée à un dîner, donné à l’occasion de la visite d’un
chef d’État étranger, un de ces dîners où des chefs d’entre-
prise sont conviés pour les aider à faire progresser leurs
projets dans le pays considéré. Chacun des invités est
« présenté » à cette occasion au Président de la
République et à son homologue. Arrivé devant lui, celui
qui était à ses côtés, était-ce Édouard Balladur ?, lui répète
mon nom et ma fonction, craignant sans doute qu’il n’ait
pas entendu l’huissier les prononcer. François Mitterrand
dit alors en me regardant, droit dans les yeux, avec un très
léger sourire : « Oh ! Mais je connais bien M. Bilger ! ».
Je ne l’avais jamais rencontré même à l’époque où
m’occupant du budget de l’État, je passais mes nuits à

163
causeries à bâtons rompus

l’Assemblé Nationale pour le faire adopter au service de


sept ministres ou secrétaires d’État successifs et où, sans
doute sous son impulsion, Michel Charasse, à l’époque
secrétaire du groupe socialiste, réussissait en dé-
cembre 1979 à faire annuler le budget de 1980 par le
Conseil Constitutionnel. Mais cette petite phrase de rien
du tout, appuyé par ce regard, et par l’intense dignité de
son maintien, sont restés dans ma mémoire comme l’ex-
pression non seulement d’un professionnalisme extrême
mais aussi d’une forme de charisme qui fait la différence.
Plus tard, une deuxième rencontre a eu une significa-
tion et surtout des conséquences plus concrètes. Cela se
passait dans l’avion qui nous transportait vers la Corée où
nous attendions de la visite d’État que le Président de la
République faisait dans ce pays un soutien important
pour la vente du TGV. En cette occurrence, le dialogue,
bien que court, a néanmoins permis de traiter l’essentiel
et l’appui que nous espérions ne nous a pas été ménagé.
Tous les gouvernements successifs de la France nous ont
d’ailleurs aidés dans cette bataille de dix ans, finalement
gagnée, le contrat ayant été ensuite exécuté avec succès et
profit pour l’entreprise.
Dans les mois qui ont suivi l’arrivée au pouvoir de
François Mitterrand en 1981, comme beaucoup d’autres,
j’ai été tenté de m’engager dans la politique. Jusqu’alors,
dans ma vie professionnelle, j’avais vécu dans le confort
de l’apparente neutralité que requérait le service de l’État.
Dans les dernières années cependant, il s’agissait d’une
fiction. Chargé de la politique budgétaire dans les cabi-
nets des ministres des finances successifs du septennat de

164
la frustration politique

Valéry Giscard d’Estaing, je ne pouvais prétendre être


extérieur à la politique. Le succès de l’action du gouver-
nement que je servais et la réélection du Président de la
République que j’admirais et dont je partageais les
convictions et les positions m’importaient. Au sein de la
majorité divisée de l’époque, j’avais choisi mon camp,
n’ayant jamais eu la moindre confiance dans Jacques
Chirac pour lequel je ne me suis résigné à voter qu’à une
seule reprise au cours de mon existence lorsque les hasards
de la politique en ont fait le champion involontaire et
contraint de ceux qui ne souhaitaient pas voir accéder
Jean-Marie Le Pen à la magistrature suprême.
Pourtant, moins courageux ou plus lucide que d’autres,
je ne me résolus pas à sauter le pas. Au demeurant l’expé-
rience vécue par mon frère aîné, François, ancien adjoint au
Président de la Communauté Urbaine de Strasbourg, qui
s’était présenté en tant que candidat « libre » de l’ancienne
majorité en juin 1981 ne m’avait pas encouragé. Certes en
quinze jours de campagne, partant de rien et combattu par
son parti, il avait réussi à persuader 17 % des électeurs
d’une circonscription strasbourgeoise de voter pour lui au
premier tour. Mais ses talents et ses atouts, ainsi confirmés
a posteriori, n’avaient pas suffi à convaincre a priori, en
dépit de la défaite, les professionnels locaux de la politique
de lui accorder l’investiture pour donner à une nouvelle
génération la responsabilité de préparer la revanche.
Plus tard, en 1988, l’impéritie de la droite non-chira-
quienne et le sort réservé par le peuple français à la candi-
dature de Raymond Barre en même temps que les
perspectives nouvelles et exaltantes qui s’ouvraient devant

165
causeries à bâtons rompus

moi en 1989 avec la création de Gec Alsthom après que


j’aie rejoint Alsthom en 1987 achevaient d’étouffer les
quelques velléités que je pouvais encore avoir de rejoindre
cet univers qui continuait néanmoins à me fasciner.
Enfin quand dans les années 2000, j’engageais le proces-
sus ordonné de ma succession à la tête d’Alstom, j’imagi-
nais, comme une option possible, de me mettre au service
du pays en me rapprochant à nouveau de la politique. Peu
nombreux, me disais-je, étaient les Français qui combi-
naient au même degré quinze années de pratique budgétaire
au cœur de l’État, douze années de responsabilité à la tête
d’une grande entreprise, sept années consacrées à la création
et au développement d’une entreprise européenne par son
actionnariat franco-britannique et son management tran-
seuropéen et enfin un engagement commercial et industriel
sur tous les continents pendant ces mêmes années.
Au surplus l’hypothèse que certains aient pu être tentés
d’utiliser cette expérience accumulée me paraissait d’au-
tant plus plausible que j’étais déterminé à ne revendiquer
aucune responsabilité directe ni aucun avantage d’aucune
sorte et que je n’entendais offrir ma disponibilité que
pour étudier, conseiller et aider. La crise technique et
financière qu’Alstom a affrontée et surmontée en 2002-
2003 a cependant occulté et effacé cette expérience singu-
lière. De surcroît la procédure judiciaire dont j’ai fait
l’objet à propos de la commission dont j’avais approuvé le
versement à la destination supposée du financement de
l’action politique de Charles Pasqua m’a découragé de
prendre une initiative quelconque pour donner corps à
cette hypothèse.

166
la frustration politique

Mon dernier contact avec le monde politique a été en


2005 un entretien téléphonique avec François Bayrou à son
initiative à la suite d’une lettre que je lui avais adressée pour
rectifier certaines informations erronées sur Alstom qu’il
avait utilisées dans une émission de télévision. Cet échange
sympathique s’était conclu par la perspective d’une contri-
bution que je pourrais fournir, à l’usage de ce candidat à la
présidence de la république, sur les questions industrielles.
Cette idée, comme c’est souvent le cas avec les hommes
politiques, n’a connu aucune suite. Je n’ai jamais été solli-
cité et, à vrai dire, je n’ai pas non plus cherché à la provo-
quer. À l’époque la stratégie politique du nouveau centre
me laissait perplexe et son nouveau style de pensée que je
percevais comme fait de tiédeur européenne et d’éloi-
gnement des valeurs de la démocratie chrétienne, ne m’en-
thousiasmait guère. Depuis lors, cependant, la fermeté et la
constance des positions et du combat de François Bayrou
ont gagné progressivement mon respect.
Pourtant les péripéties de la vie politique française, la
catastrophe du premier tour de l’élection présidentielle de
2002, l’issue désastreuse du référendum de 2005 et la diffi-
culté de faire adhérer le pays aux changements nécessaires
ont donné du crédit à ceux qui considèrent qu’il faut privi-
légier le renforcement du parti de Gouvernement domi-
nant dans chacun des camps en présence et non
l’émiettement des organisations et des candidatures. Seuls,
l’un ou l’autre de ces deux partis, assis sur un socle de mili-
tants et d’électeurs, massivement majoritaires, aussi bien à
gauche qu’à droite, est sans doute capable d’assumer la
cohérence et la mise en œuvre des politiques nécessaires,

167
causeries à bâtons rompus

fussent-elles, selon les époques et les circonstances, d’inspi-


rations opposées. Après tout, c’est ainsi que fonctionnent
toutes les grandes démocraties. Pourquoi ce modèle ne
pourrait-il s’appliquer en France alors que, partout, où il
est mis en œuvre, il fait ses preuves. Pourquoi ? Parce que
chacun d’entre nous a du mal à se résigner à voter pour
celui qu’il considère comme le moins mauvais faute de
pouvoir faire élire celui qui, à ses yeux, est le meilleur.
La politique est donc maintenant derrière moi. Pour
autant la frustration subsiste et subsistera toujours. Sans
craindre de paraître arrogant ou prétentieux pour ma
génération, je crois en effet que beaucoup de ceux dont
les années 80 ont réorienté radicalement les destins indi-
viduels auraient su faire beaucoup mieux que la plupart
des dirigeants politiques que nous avons vu en action. Je
ne peux me défaire de l’idée que, parmi ceux-là, les
meilleurs, par manque de courage et de dévouement, ont
laissé la place aux médiocres. Aussi peut-être pour certains
d’entre nous, par aspiration à une vie plus confortable.
Comme Monsieur Le Trouhadec a été saisi par la dé-
bauche, nous nous sommes laissés saisir par le libéralisme,
l’économie de marché, la conquête du monde, oublieux
de l’esprit de service qui avait inspiré nos jeunes années.
Pouvons-nous dès lors nous plaindre que la société
française soit dans l’état où elle est aujourd’hui, que notre
économie ait perdu son ressort, que les inégalités ex-
plosent, que l’Europe ait été délaissée. Frustrés oui, mais
aussi terriblement, dramatiquement responsables !
Épilogue
Le temps qui passe…

Et voilà donc que la page se tourne et que le temps passe.


Mon action à la tête d’Alstom continue encore, de
temps à autre, à alimenter la chronique médiatique. Sans
faire preuve d’esprit divinatoire, on peut présumer qu’il
s’agira d’un phénomène récurrent même s’il est susceptible
de s’atténuer avec le temps. Il y aura toujours un journa-
liste ou un essayiste, s’appuyant sur des coupures de presse
qui seraient jaunies si l’électronique ne leur donnait désor-
mais une jeunesse éternelle, pour calomnier une gestion
dont il ignorera toujours tout1 et pour raviver la plaie.
Une « Maxime » de Nicolas de Chamfort me revient
en mémoire quand l’envie me vient de m’insurger à la
lecture de telle ou telle inexactitude, contrevérité ou
insulte. « La calomnie est comme la guêpe qui vous
importune et contre laquelle il ne faut faire aucun mou-
vement, à moins qu’on ne soit sûr de la tuer, sans quoi

1. En post-scriptum, à l’usage des chercheurs consciencieux et des jour-


nalistes scrupuleux, il m’a paru utile de rectifier quelques-unes des contre-
vérités encore répandues, ici ou là, en 2005 et 2006 sans prétendre à
l’exhaustivité, tant la calomnie, une fois enclenchée, ne se tarit jamais.

169
causeries à bâtons rompus

elle revient à la charge, plus furieuse que jamais ».


Je découvre néanmoins peu à peu qu’il m’est possible
de vivre sans Alstom. Certes, de temps à autre, un évé-
nement, une péripétie, qui ne signifient rien pour la plu-
part, ravivent le souvenir. Par exemple, il y a peu,
l’annonce par l’entreprise de la signature finale d’un
contrat en Europe de l’Est, correspondant à un projet
pour lequel nous avions été sélectionnés il y a plus de dix
ans, me ramenait un instant de raison au temps de l’ac-
tion. Et d’autres faits, propres à une entreprise dont l’ho-
rizon temporel est au minimum décennal, viendront
jouer le rôle de la madeleine de Proust.
Mais, à mesure que les jours passent, les souvenirs s’é-
purent et ne demeurent que la fierté de ce qui a été
accompli et l’admiration pour ce qui continue de l’être
avec de temps à autre une pointe de regret que justice ne
soit pas davantage rendue au passé et à l’héritage sans
lequel le présent ne serait pas ce qu’il est.
L’esprit peut donc s’appliquer à des domaines nou-
veaux. Je découvre le monde du conseil que je ne connais-
sais que comme client. Mais surtout je suis devenu un
« investisseur individuel », privilégiant, par suite d’un
attrait toujours renouvelé pour l’innovation et la moder-
nité, ce que l’on appelle les nouvelles technologies. Les
champs qu’elles offrent à l’initiative me paraissent encore
à peine explorés et maintenant que les vautours financiers,
spécialistes des profits à court terme, sans efforts et sans
risques, s’y sont brûlés les doigts, le temps me semble
venu des opportunités sérieuses, susceptibles de motiver
et de récompenser les esprits entreprenants.

170
le temps qui passe…

Ainsi plusieurs projets d’entreprise ont-ils vu le jour


ou ont-ils démarré avec mon concours, certes non exclu-
sif ni suffisant, mais utile et parfois nécessaire. Ma
contribution financière est et ne peut qu’être modeste,
mais peut-être la confiance que j’ai manifestée dans la
personnalité et le projet de l’entrepreneur et les conseils
que j’ai pu parfois donner ont-ils pu favoriser l’envol de
ces jeunes entreprises.
Je ne sais quel sort la fortune des affaires leur réservera,
encore que certaines d’entre elles connaissent déjà le succès.
Mais après avoir dirigé une très grande entreprise, c’est une
vraie satisfaction de se retrouver proche de l’essence même
de l’acte d’entreprendre et d’avoir la possibilité de favoriser
son éclosion, même si ces circonstances sont les seules où
ils m’arrivent de regretter de m’être privé des moyens d’ai-
der encore davantage, tant les opportunités sont nombreu-
ses et stimulantes et la généralité des investisseurs
institutionnels potentiels, aussi pusillanimes qu’avides.
Tout aussi gratifiante est l’opportunité, à cette occa-
sion, de rencontrer des jeunes et nouveaux entrepreneurs
qui allient intelligence, audace et volonté. J’ai peut-être
un peu donné à Jean, Philippe et Alex, à Yann, aux deux
Alain, à Didier, à Vincent, à Nicolas ou à Éric et
Stéphane, mais ce que j’ai reçu d’eux en retour n’a pas de
prix, être le témoin de leur aventure et de leur passion
d’entreprendre.
Le blog qui est à l’origine de ce livre n’est pas non plus
étranger à cette activité nouvelle par les contacts qu’il a
favorisés. Il m’offre également des occasions de m’exprimer,
notamment à la radio ou en contribuant à des réflexions ou

171
causeries à bâtons rompus

des débats sur le gouvernement d’entreprise. Il arrive même


que des journalistes m’interrogent pour compléter leur
information, principalement sur des sujets industriels.
Je m’y prête d’autant plus volontiers que je me sens une
sorte de devoir de mettre à la disposition de ceux qui le
souhaitent les connaissances et l’expérience que mes qua-
rante deux années de vie publique et industrielle m’ont
généreusement prodiguées au-delà du soutien que je peux
apporter aux miens ou à ceux que les hasards de la vie ou
l’ouverture nécessaire aux autres me donnent le bonheur
de rencontrer.
Nul ne sait le jour ni l’heure. Mais quand je constate
qu’à beaucoup d’entre nous, les progrès de l’espèce
humaine réservent une espérance de vie qui tend à égali-
ser la durée de leur existence professionnelle et celle de
leur retraite, je suis scandalisé par le gaspillage qui marque
notre dernier âge et j’essaye de l’atténuer.
Ainsi vont ces jours qui s’écoulent et ainsi s’occupe
l’esprit qui est toujours là.

Paris, 1er février 2007


Post scriptum
Alstom, quatre ans après

Avec le recul du temps, je me dis qu’en guise d’épilogue, ceux


qui, dans l’avenir, chercheurs, essayistes ou journalistes, essaieraient
honnêtement d’y voir clair dans cette grande aventure industrielle,
de Gec Alsthom à Alstom, dont j’ai assumé la responsabilité de 1991
à 2003, pourraient apprécier de disposer de mon point de vue, au-
delà de ce que j’ai mis à leur disposition dans mon précédent livre1,
en regard des commentaires, rarement objectifs, dont elle continue à
faire l’objet. Je pense notamment, mais je suis sûr qu’il ne sera pas le
seul, à ce professeur de la London School of Economics qui a com-
mencé un travail à ce sujet et que j’ai rencontré.
Pour l’histoire, je regrette d’ailleurs de n’avoir pas commencé plus
tôt un exercice systématique de rectification qu’il serait d’ailleurs fas-
tidieux de poursuivre au-delà de ces quelques pages. Mais telles
quelles, consacrées à quelques exemples de ce qui a pu être publié en
2005 et en 2006, elles fournissent une illustration du crédit qui peut
être accordé à la manière dont l’histoire industrielle est parfois analy-
sée et aussi à l’incapacité de beaucoup de « spécialistes » ou de jour-
nalistes de reconnaître leurs erreurs d’analyse et d’interprétation. La
révision des causes jugées y est encore plus inaccessible que dans le
domaine judiciaire, sauf à être posthume.

1. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur,


mai 2004.

173
causeries à bâtons rompus

Calomnie
Il serait dommage en effet que, par exemple, le seul repère dispo-
nible dans le futur demeure un livre, publié peu de temps après le
mien, que je vois régulièrement cité comme l’ouvrage de référence
faisant autorité sur les inspecteurs des finances et qui a connu un
succès inversement proportionnel à sa qualité et à sa rigueur.
Dans mon cas particulier, deux heures d’entretien au Bar du
Raphaël et un échange de courriels n’avaient même pas permis à
cette auteure de rectifier les données factuelles les plus élémentaires.
Il est vrai que, me déclarant d’emblée son hostilité, et sans doute
l’antipathie, que je lui inspirais, elle n’était pas disposée à écouter ce
qui pouvait, sinon les faire disparaître, du moins les atténuer.
Je me suis interrogé à l’époque sur la réaction que je devais avoir.
Je me suis très vite rendu compte qu’une action judiciaire au pénal
ou au civil avait, compte tenu de la législation française en la
matière, très peu de chances d’aboutir, qu’au demeurant, l’effet que
je pouvais en attendre sur les lecteurs du livre qui le prendraient au
sérieux serait extrêmement limité et qu’elle pouvait même contri-
buer à en renforcer la diffusion.
Désabusé, j’en avais conclu que, ne disposant pas en ce début du
vingt et unième siècle et s’agissant d’une femme, des armes qui, au
dix-neuvième siècle, auraient été appropriées pour une telle circons-
tance, c’est-à-dire le soufflet et le duel, je n’avais d’autre option que
de me taire et d’oublier.
Et d’autant plus, me disais-je, que, venant de publier mon livre,
peu de temps auparavant, les personnes qui souhaiteraient en savoir
davantage sur mon action, pouvait désormais accéder sans difficulté
à ma propre version. En outre l’auteure avait cumulé dans son pro-
pos tellement d’incompétence, de bêtise et de méchanceté qu’entre-
prendre sa réfutation systématique serait lui faire trop d’honneur et

174
alstom, quatre ans après

en toute hypothèse, compte tenu de la confusion qui le caractérisait,


relèverait de l’exploit impossible.
Néanmoins pour l’édification de mes lecteurs dont j’espère
qu’aucun ne fera l’effort inutile de se reporter à ce livre, je précise
que pour cette auteure, en onze pages, je suis, successivement et
cumulativement, « fade », « sans charisme », « cynique », « naïf »,
« lâche », « déroutant », « nigaud », tout en étant néanmoins « sin-
cère » ! Pour faire bonne mesure, s’abritant derrière « certains inspec-
teurs des finances » dont on se demande ce qui les qualifiait pour
émettre ce jugement (à moins que leurs propos n’aient été travestis
ou inventés), elle précise qu’« avec Bilger, il y avait un problème de
compétence ».
Je m’interroge encore sur ce que j’ai pu faire à cette dame pour
mériter de sa part une telle hargne. Sur un point, je dois lui rendre
justice : « nigaud », je l’ai été de m’entretenir avec elle alors que dès le
départ, elle affichait une hostilité déterminée à mon égard. J’es-
comptais à tout le moins qu’elle rapporterait avec précision les faits
et les chiffres. Peine perdue. J’aurais dû adopter la même attitude
qu’Alain Juppé, Jean-Marie Messier, Michel Bon, Roger Fauroux,
Jean-Marc Espalioux, Jean-Pierre Denis et Jean-Baptiste Toulouse
qui ont « refusé de s’exprimer ou, pis, (écrit-elle) n’(ont) jamais
répondu à des demandes répétées ». Sans doute la connaissaient-ils
mieux que moi et savaient-ils à quoi s’attendre en guise d’objectivité
et d’honnêteté intellectuelle.

Exemplarité
Un autre livre publié en août 2005 m’a confirmé dans l’opinion
qu’il était vain d’espérer de l’écoulement du temps une révision
spontanée des jugements catégoriques, rendus dans la chaleur des
événements de 2003.

175
causeries à bâtons rompus

Certes, en dépit d’un titre qui, cédant à l’air du temps, fleure la


veine conspirationniste, « Entre gens de bonne compagnie : com-
ment les maîtres de la Bourse trompent les actionnaires » 2, l’œuvre
de Solveig Godeluck, journaliste aux Échos, ne peut pour autant, en
toute honnêteté, être rangée dans cette catégorie littéraire bien parti-
culière, telle qu’elle est décrite par Frédéric Charpier3.
Cette fois-ci, ce n’est pas l’Inspection Générale des Finances, du
moins à titre principal, mais une autre institution, l’Autorité des
Marchés Financiers, qui est dans le collimateur de cette autre auteure.
Un extrait de l’introduction résume la thèse qui est développée :
« Grâce à la vigilance de la Cob, les mœurs se sont policées et les
interdits gravés dans la culture boursière. Les patrons de la Cob ne se
sont jamais vus en gendarmes. Pourtant, jusqu’en 1989, c’est bel et
bien grâce à la peur – relative – et au respect – réel – que la Com-
mission inspirait qu’elle a accompli sa mission. Le krach de 2000 et
la crise de confiance qui s’est ensuivie sont l’occasion de s’en souve-
nir. Pour avoir négligé l’ingrate activité de censeur, l’Autorité des
Marchés Financiers, l’AMF, qui a succédé en 2003 à la Cob est
aujourd’hui confrontée aux pires critiques. À force d’hésiter à sévir,
l’institution qui devait faire régner l’ordre sur la Place est suspectée
de connivence avec l’establishment.
C’est un soupçon qu’ont confirmé au cours de cette enquête
de nombreux anciens de la COB et d’actuels agents de l’AMF. Trop
d’investigations menées par l’institution ne débouchent sur aucu-
ne sanction ou presque, trop d’amis sont épargnés grâce à des

2. Solveig Godeluck, « Entre gens de bonne compagnie : comment les maît-


res de la Bourse trompent les actionnaires », Albin Michel, août 2005
3. Frédéric Charpier, « L’obsession du complot », Bourin Éditeur, sep-
tembre 2005

176
alstom, quatre ans après

conclusions atténuées, trop d’affaires ne sortent carrément jamais,


alors que le maintien de l’ordre boursier était censé passer par des
sanctions exemplaires. C’est un fait. Mais un tel secret entoure le
gardien de la moralité des marchés que ces scandales émergent rare-
ment au grand jour. Ceux qui ont osé les dénoncer en me parlant
ont pris des risques. Car la Place parisienne est un tout petit monde,
dans lequel rien n’est pire que de trahir ce genre de secrets ».
Je garderai pour moi mon opinion sur le sérieux et la rigueur de
la démonstration développée à l’appui de cette thèse. Chaque lecteur
attentif aux détails pourra se faire son opinion sans avoir besoin de
recourir aux confidences d’« actuels agents de l’AMF » que j’ai, entre
parenthèses, quelque difficulté à imaginer menacés pour avoir parlé
à l’auteure, même si leurs bavardages ne sont pas conformes à l’évi-
dence aux normes déontologiques de leur profession.
Je me bornerai à relever et à commenter, au sein des quatre pages
relatives à Alstom, les quelques lignes concernant directement ou indi-
rectement la période où j’avais la responsabilité de cette entreprise,
laissant à d’autres ou aux éventuels lecteurs le soin d’apprécier le reste.
Solveig Godeluck écrit ainsi :
« Cette volatilité est propice à la spéculation, d’autant qu’Alstom
n’est pas protégée par un pacte entre grands partenaires industriels et
financiers. En effet ses actionnaires d’origine, Alcatel et Marconi,
ont quitté le navire en janvier 2001. Trois ans après avoir introduit
en Bourse leurs filiales fusionnées Alsthom et GEC sous l’appella-
tion provisoire de GEC Alsthom, ils ont laissé l’ex-directeur finan-
cier de la CGE, seul aux commandes. Après une carrière au service
de l’État et des entreprises publiques, l’énarque se retrouvait soudain
sans plus personne à qui rendre des comptes… sauf les invisibles
petits porteurs et les lointains fonds de pension ».

177
causeries à bâtons rompus

L’auteure a certainement raison de relever, comme elle le fait


avant et après cet extrait, le caractère critiquable de la volatilité et
de la spéculation qui entoure les penny stocks, situation dont Alstom
est heureusement sorti aujourd’hui grâce aux initiatives prises par
son management et approuvées par l’assemblée générale de ses
actionnaires.
En revanche, comme je l’ai expliqué dans mon livre, autant la
prise de contrôle totale de Gec Alsthom par l’un ou l’autre de ses
actionnaires, Alcatel ou Marconi ou la fusion de Gec Alsthom avec
Framatome, toutes solutions qui, dans le passé, ont été recherchées
sans succès, auraient été, si elles avaient été possibles, préférables à
l’introduction directe en bourse, autant « le pacte entre grands par-
tenaires industriels et financiers », sans qu’on sache d’ailleurs les-
quels, dont la finalité est essentiellement de protéger l’entreprise
contre les offres publiques d’achat, n’aurait pas été dans l’intérêt de
ses autres actionnaires et ne les aurait sans doute pas davantage pro-
tégés de la volatilité. J’ajoute que les exemples peu nombreux où de
tels pactes ont existé ont rarement été probants soit qu’ils aient
explosé au premier choc, soit que les dissensions entre partenaires
qui se sont faits rapidement jour aient paralysé l’entreprise et distrait
l’attention du management de sa tâche principale, gérer l’entreprise.
« L’appellation » dite « provisoire » de Gec Alsthom a duré neuf
ans de 1989 à 1998, date à laquelle, introduite en bourse, l’entre-
prise est devenue Alstom. C’est l’occasion de rappeler que « l’ex-
directeur financier de la CGE » que j’ai effectivement été, mais
pendant quatre ans seulement, après avoir eu pendant quinze ans
une carrière de haut-fonctionnaire, spécialisé dans les affaires budgé-
taires, a aussi, au sein d’un parcours de vingt et un ans dans l’indus-
trie, dirigé Gec Alsthom, puis Alstom pendant douze ans. Ainsi au
moment où Alstom a été introduit en bourse, en 1998, j’avais déjà

178
alstom, quatre ans après

seize ans d’expérience industrielle derrière moi dont sept à la tête de


l’entreprise. Sur mes vingt et une années, je n’ai passé que quatre
années dans « une entreprise » transitoirement « publique », la CGE,
que j’ai d’ailleurs privatisée avec Pierre Suard en 1986. J’ajoute enfin
que ma désignation à la tête de Gec Alsthom et ma confirmation à la
tête d’Alstom ont été décidées par Alcatel et GEC, totalement et
irréductiblement privées !
Devenu président directeur général d’Alstom, entreprise nouvel-
lement introduite en bourse, j’étais effectivement « aux
commandes », mais certainement pas « seul et sans plus personne à
qui rendre des comptes » ! Faut-il relever que ma situation n’était pas
différente de celle de n’importe quel responsable de société cotée et
que le conseil d’administration d’Alstom, auquel je rendais compte,
était formé de personnes d’expérience aussi bien dans le domaine
industriel et financier et avait sans doute la plus forte composante
internationale du CAC 40, comme on peut s’en convaincre en se
reportant aux rapports annuels de l’entreprise pendant cette période.
Solveig Godeluck reprend ensuite un autre poncif, inlassable-
ment répété. Elle écrit :
« Quant aux caisses, elles étaient vides. Non seulement les deux
maisons-mères avaient ponctionné 1,2 milliards d’euros de dividen-
des exceptionnels à l’occasion de la mise en bourse mais en plus
Alcatel s’était déchargé sur le nouvel ensemble de sa filiale d’ingénie-
rie Cegelec pour 1,6 milliard d’euros. Ces fonds propres ont man-
qué à l’entreprise lorsque le marché s’est retourné et qu’elle a essuyé
une série de revers : rachat des turbines défectueuses d’ABB, faillite
de son client le croisiériste Renaissance Cruise, ratages dans le che-
min de fer britannique… »
Qu’Alstom aurait été en meilleure situation en 2003 avec
1,2 millions d’euros de fonds propres en plus, c’est une vérité que

179
causeries à bâtons rompus

M. de La Palisse n’aurait pas reniée. Mais comme je l’ai expliqué


dans mon livre, dire cela n’éclaire en aucune façon la question, car
en 1998, le dividende exceptionnel a été bien accueilli et approuvé
par la communauté financière comme étant un acte de saine gestion
de la part d’Alcatel et de Marconi et comme renforçant l’effet de
levier propre à Alstom. Dans ce concert quasi unanime, la voix du
management, mettant en garde contre un bilan trop tendu compte
tenu de la nature des activités de l’entreprise, perçue comme totale-
ment ringarde, n’était pas et ne pouvait pas être écoutée, tant elle
était contraire à l’air du temps.
Pour autant faut-il davantage charger la barque avec la ritournelle
Cegelec que j’ai rectifiée dans mon livre et par diverses mises au
point dans plusieurs journaux et revues. En effet, à l’évidence, l’ac-
quisition de cette entreprise qui correspondait à une nécessité straté-
gique pour Alstom ne réduisait pas ses fonds propres. En outre le
chiffre cité qui correspondait à la valeur d’entreprise inclut le cash
qu’elle apportait de sorte que le décaissement d’Alstom pour l’acqui-
sition était limité à 500 millions d’euros. J’ajoute, sans rentrer dans
les détails que j’ai expliqués dans mon livre, que l’acquisition de
Cegelec, puis la revente d’une partie de son activité, celle d’entre-
prise régionale, qui en a repris le nom, s’est au final révélée une
excellente affaire pour Alstom.
Pour être complet, il me faut relever également l’expression impré-
cise et spécieuse, pourtant si souvent utilisée, « rachat des turbines
défectueuses d’ABB » ! Ce qu’Alstom a racheté à l’époque, c’est toute
la branche production d’énergie d’ABB dans laquelle les turbines à
gaz ne représentaient qu’un quart du chiffre d’affaires, lequel incor-
porait ainsi d’autres activités dont beaucoup se sont révélées très pro-
fitables par la suite. Certaines de ces turbines à gaz, les GT24/GT26,
déjà commandées ou même livrées aux clients, ont malheureusement

180
alstom, quatre ans après

révélé plusieurs mois après l’acquisition des défauts majeurs d’une


extrême gravité et d’une étendue exceptionnelle dont la rectification,
maintenant brillamment achevée, a été à l’origine de la crise finan-
cière qui a suivi et qui a été surmontée en dix-huit mois.
Dernier extrait :
« Depuis 2002, le groupe n’a cessé de délivrer des informations
inexactes, affirment les Échos le lendemain (du 12 mars 2003), poin-
tant une dette de 5,3 milliards d’euros en mars 2002 au lieu des
2,1 milliards officiels à l’époque. « L’augmentation de capital de
636 millions d’euros, réalisée par Alstom en juin 2002, aurait-elle
connu le même succès, si le véritable montant de la dette avait été
clairement signifié par le groupe aux investisseurs ? » (Les errements
d’une communication financière désastreuse, La Tribune, 13 mars
2003). « Qui peut encore ajouter foi aux informations délivrées par
Alstom aux marchés financiers ? », interroge le journaliste ».
Mesurant sans doute la gravité des imputations qu’elle relaie ainsi,
l’auteure assortit cette dernière citation d’une note en bas de page :
« En décembre 2004, la commission des sanctions de l’AMF a
mis hors de cause le directeur financier Philippe Jaffré car il était
simple salarié et non dirigeant social. Elle a également blanchi Pierre
Bilger. Le communiqué du 13 mars ne saurait lui être imputé puis-
qu’il n’exerçait plus aucune responsabilité en matière de communi-
cation financière depuis décembre 2002, a jugé l’AMF ».
Ainsi d’une part, la fausse information selon laquelle tous les élé-
ments de la dette n’auraient pas été révélés au public en mars 2002
et que tout un chacun pouvait corriger sans difficulté en lisant les
documents publiés par l’entreprise à cette époque, est répétée, sans
même tenir compte des nuances que les articles cités avaient eux-
mêmes introduites en mars 2003. Et d’autre part, ma « mise hors de
cause » est présentée comme relevant de considérations formelles.

181
causeries à bâtons rompus

Or il suffit de lire attentivement la décision de la Commission des


sanctions de l’AMF à la disposition de chacun sur le site Internet4 de
cette institution, pour constater que l’enquête lancée par le Directeur
général (à l’époque, 18 juin 2003) de la Commission des
Opérations de Bourse portait sur l’information financière délivrée
par Alstom « à compter du 31 décembre 2001 » et incluait donc par
définition celle de mars 2002 et plus généralement celle délivrée à
l’occasion de l’augmentation de capital de juillet 2002. À l’issue de
cette enquête, particulièrement approfondie, qui a duré plusieurs
mois, le collège de l’AMF n’avait retenu que deux griefs et la Com-
mission des Sanctions, autorité ultime, souveraine et indépendante
en la matière, aucun. La question de la communication financière au
cours de l’année 2002 a donc été examinée et tranchée au fond. Est-
il nécessaire de souligner, comme le montre au demeurant l’annexe 2
du livre de Solveig Godeluck, que la Commission des Sanctions ne
comporte parmi ses membres aucun inspecteur des finances !
Je laisse aux lecteurs le soin d’apprécier à la lumière de ces trois
extraits et de mes commentaires, si l’image que donne le raccourci de
l’auteure de ce livre reflète correctement la réalité ou se borne à résu-
mer plutôt les approximations médiatiques développées à l’époque.

Exactitude
Raphaëlle Bacqué, à son tour, dans un article du Monde du
18 octobre 2005, intitulé « Mémoires d’Énarques », est revenue sur
les « accidents industriels », imputés aux « stars de l’inspection des
finances », « de ceux dont on connaît par cœur, dans l’école, les
travaux et les notes. Autant dire que leur chute fut à la hauteur de
l’admiration qu’ils avaient suscitée ».

4. http://www.amf france. org/documents/general/5903_1.pdf

182
alstom, quatre ans après

Avec moins d’approximations et moins de méchanceté que d’aut-


res, Raphaëlle Bacqué a ainsi épinglé à nouveau Jean-Yves Haberer,
Jean-Marie Messier, Michel Bon et moi-même dans un amalgame
qui, cependant, à lui seul, fait problème, tant les circonstances
affrontées par les uns et par les autres ont été différentes.
En ce qui me concerne, la journaliste du Monde écrit :
« En mars 2003, vint le tour du quatrième, Pierre Bilger. Le
groupe qu’il dirigeait, Alstom, venait de reconnaître une perte histo-
rique de 1,4 milliard d’euros, un endettement record de
5,3 milliards d’euros et des actions ayant perdu 50 % de leur valeur.
Dans tous ces cas, l’inspection des finances, leur corps d’origine, n’a-
vait pas donné l’alerte. Aujourd’hui, la blague court l’ENA, surtout
chez ceux qui n’accèdent pas à ce grand corps : Quelle est la diffé-
rence entre un inspecteur des finances et un TGV ? Quand un TGV
déraille, il s’arrête. »
Cet extrait était cependant à marquer d’une pierre blanche : c’é-
tait la première fois que je lisais un article, relatif à ce sujet, qui n’in-
corporait pas au moins un chiffre faux. Les montants de la perte et
de l’endettement étaient bien ceux que mon successeur avait annon-
cés pour la première et confirmés pour le second en mars 2003 deux
mois et demi après mon retrait de la responsabilité exécutive d’Als-
tom le 1er janvier 2003. Ceux qui s’intéresserait à l’analyse de la
situation que ces chiffres traduisaient, pourraient également se
reporter utilement à mon livre.
Deux remarques cependant.
Dans mon cas particulier, je ne vois pas en quoi, ni comment,
l’inspection des finances, certes mon « corps d’origine », mais que
j’avais quitté depuis trente ans et dont j’avais démissionné depuis
belle lurette, pouvait donner une alerte quelconque. Alstom était
une entreprise privée, j’y avais été nommé, dans mes fonctions

183
causeries à bâtons rompus

successives, par des responsables privés et je ne crois pas que cette


institution éminente, d’ailleurs injustement décriée aujourd’hui,
aurait pu mieux et de manière plus précoce que les équipes d’ingé-
nieurs concernées, déceler les défauts techniques qui se sont mani-
festées sur les turbines à gaz GT24/GT26 après plusieurs centaines
et plusieurs milliers d’heures de fonctionnement si, par un coup de
baguette magique, elle en avait eu l’occasion. Ne mélangeons pas
tout. J’ai dirigé Gec Alsthom, puis Alstom pendant douze ans après
neuf ans passés dans l’industrie et j’assume pour le meilleur et pour
le pire la responsabilité de mes actions. L’inspection des Finances et
l’ENA n’ont rien à voir dans cette galère !
Je crois apprécier l’humour même si je n’ai aucun talent pour gar-
der en mémoire et raconter des histoires. Comme tout le monde, je
souris donc en lisant « la blague » qui « court à l’ENA surtout, ajou-
tait malicieusement la journaliste, chez ceux qui n’accèdent pas à ce
grand corps ». Je soulignerai cependant qu’une fois de plus, les ENA
qui se sont exprimés devant Raphaëlle Bacqué ont fait preuve de ce
défaut d’originalité qui leur est souvent reproché. Pour brocarder
leurs supposés « camarades », ils se sont en effet bornés à recycler une
blague beaucoup plus ancienne, mais toujours en usage, qui rappro-
chait de la même manière les polytechniciens et les locomotives. Ce
qui conduit à relativiser les commentaires et les appréciations de ceux
qui exploitent le filon médiatique de l’« Ena Bashing », de l’« inspec-
tion des finances Bashing », voire même du « Bilger Bashing ».

Honnêteté
Un autre article, inclus dans le mensuel Enjeux-les Échos de
novembre 2005 a retenu mon attention. Intitulé « Patrick Kron
Patriote économique », il était signé par Anne Feitz. Paradoxale-
ment, si je l’évoque, c’est parce qu’il ne parlait pas de moi et que je

184
alstom, quatre ans après

m’en suis félicité ! Tellement habitué à voir, dans de telles circonstan-


ces, mon nom, affublé de commentaires désobligeants, j’en étais
arrivé à considérer comme remarquable un silence qui, trois ans
après mon départ d’Alstom, n’était que naturel ! Cet article était
d’autant plus digne d’éloge que, cas presque unique jusqu’à présent,
il identifiait de manière exacte les deux causes de la crise financière
qu’avaient connue l’entreprise, « l’effondrement du marché de l’é-
nergie » et « les difficultés techniques des turbines à gaz ».
Au regard de ce motif de satisfaction, les quelques détails qui
auraient mérité un affinage plus attentif étaient de peu d’importance
Il était sans doute inévitable que, pour le peintre, l’obscurité cède la
place à la lumière et qu’un monde radicalement nouveau surgisse
quand celui dont il fait le « portrait » entame son parcours. La vie est
un peu plus compliquée et, dans la réalité des entreprises, au-delà
des apparences, la continuité l’emporte souvent sur le changement.
Mais il vaut mieux que je n’insiste pas, car la dernière chose que je
souhaite serait, en documentant ce point, de compromettre médiati-
quement le successeur que j’ai choisi et que j’estime ou, pire encore,
de nuire à l’entreprise que j’ai dirigée pendant douze années.
J’ai aussi lu au cours de cette période un livre de Jean-Luc Por-
quet, « Que les gros salaires baissent la tête ! » 6, agrémenté de dessins
de Cabu. Ce journaliste du Canard Enchaîné ne me consacrait pas
moins de six pages. Je n’ai pas grand-chose à en dire, car, si les opi-
nions et les jugements exprimés dans ce livre, sans surprise, n’em-
portaient pas toujours mon adhésion, l’auteur a eu à tout le moins
l’honnêteté et la courtoisie de lire le mien avant d’écrire au sujet de
la renonciation à mon indemnité de départ et n’avait pas travesti les

6. Jean-Luc Porquet, « Que les gros salaires baissent la tête », Éditions


Michalon, 2005

185
causeries à bâtons rompus

faits dans mon cas, ni, pour ce que je peux en savoir, dans les autres
analyses qu’il présente. Ainsi, s’il était exact, ce qui n’est pas tout à
fait le cas, du moins par rapport à l’objectif que je m’étais assigné,
comme il l’écrit en conclusion, que ce livre « n’a pas marché », à tout
le moins aurais-je eu au moins un lecteur attentif !
Tout au plus pourrais-je regretter, quand il s’aventurait brièvement
sur un terrain qui ne lui était pas familier, celui de la gestion indus-
trielle, que sa seule référence, pour ce qui me concerne, fût un article
du Monde du 7 août 2003 qui, dans la chaleur estivale, me créditait de
multiples « erreurs stratégiques », « faux pas financiers » et « paris
hasardeux ». Le recul du temps a en effet montré que l’analyse des cau-
ses de la crise financière d’Alstom que j’ai présentée dans mon livre
avait davantage de sens et de validité que de tels raccourcis, dictés par
l’humeur superficielle du moment et les tactiques des uns et des autres.

Acharnement
Dans cette revue des avatars médiatiques que me vaut encore
mon passé industriel, j’ai débuté l’année 2006 avec la lecture d’un
livre « Le mal industriel français – En finir avec l’acharnement
industriel de l’État » de Jean-Pierre Gaudard. Le sujet traité plus
encore que le fait que nous ayons eu en commun le même éditeur,
Bourin Éditeur, m’y avait encouragé. Le plaisir que j’espérais en reti-
rer a été partiellement déçu. Non pas que le livre ait manqué d’inté-
rêt. Il offre des aperçus éclairants, sans être bouleversants, sur « la
mort de l’industrie des territoires », sur « la deuxième révolution
industrielle », celle de l’informatique et d’Internet avec notamment
une réflexion qui me semble originale et peut-être inédite sur la
portée et les limites de « la domination technologique » et sur la part
des grands groupes dans le produit intérieur brut français en
s’appuyant sur les travaux de René Abate.

186
alstom, quatre ans après

Je n’en ai que davantage regretté les quelques lignes que l’auteur a


consacrées à Alstom et à ma propre action aient été si mal inspirées.
Ce n’est pas faute apparemment d’avoir lu mon livre qu’il exécute,
sans d’ailleurs en donner ni le titre, ni la référence (ce que le bon
sens commercial aurait pu inciter mon éditeur à faire rectifier !), en
le qualifiant de « livre plaidoyer », démarche de disqualification au
demeurant fréquente de certains auteurs d’articles ou de livres
« réquisitoires » !
Sous le titre « Alstom ou le mépris de la compétence technique »,
l’auteur explique ainsi que cette entreprise sous ma direction aurait
été après « la stratégie mégalomaniaque et le culte de l’efficacité »,
illustrés par d’autres exemples, caractéristique d’« une troisième
manière de s’évader du réel tout en faisant preuve, dans les mots, de
volontarisme : tenir pour accessoires les connaissances techniques,
professionnelles et industrielles des métiers de leur entreprise ».
Suivaient dans la même veine toute une série d’affirmations ou
d’insinuations qui achevaient d’accabler le management pris dans le
collimateur. Il était ainsi fait état de « multiples fautes et handicaps
qui ont précipité dans le gouffre le groupe d’électrotechnique », sans
les documenter davantage, et pour cause, que les autres journalistes,
utilisateurs habituels de cette formule, tout en soulignant cette fois à
juste titre le rôle essentiel des défauts techniques des « grosses turbi-
nes à gaz ». Pour faire bonne mesure, « la direction » n’aurait pas
prêté « attention » aux « problèmes techniques rencontrés sur les
fameuses turbines » ; elle aurait négligé de tenir compte de l’insuffi-
sante expérience d’ABB dans le domaine des « hautes températu-
res » ; elle n’aurait pas su utiliser l’expérience acquise dans ses
relations antérieures avec General Electric dans le domaine des tur-
bines à gaz pour « poser les bonnes questions ».

187
causeries à bâtons rompus

Plus loin l’auteur relevait que « même le PDG déchu d’Alstom


[…] reconnaît que (le) rapprochement (avec Siemens) aurait eu du
sens, l’estimant même probable à terme. Ainsi les deux entreprises ne
peuvent rien espérer de bon de leur concurrence dans le chemin de
fer à grande vitesse… ». Et il ajoutait : « A la grande fureur de Hein-
rich von Pierer, patron de Siemens à cette époque et du gouverne-
ment de Berlin, les autorités françaises font pression sur les banques
pour qu’elles acceptent un montage financier, impliquant l’entrée de
l’État dans le capital d’Alstom, qui échappe ainsi à l’allemand. »
Enfin, plus loin encore, il note : « À la fin des années 1980, c’est-à-
dire au moment où les marchés s’ouvrent à la concurrence, Alsthom
affiche une fausse prospérité. Ses caisses sont pleines, mais le pro-
gramme nucléaire s’achève et les investissements TGV se ralentissent.
À l’échelle internationale, les marchés se situent ailleurs que dans ces
« niches ». Surtout, Alsthom n’a pas d’implantation à l’étranger, ses
capacités d’innovation technique autonome sont encore très limitées
et la rentabilité de ses opérations industrielles est médiocre. Le scéna-
rio des quinze ans à venir est pratiquement écrit d’avance. »
Bien qu’avançant en âge, ma capacité d’indignation reste intacte.
Je suis donc toujours scandalisé quand l’action des dirigeants d’une
entreprise est caricaturée de manière simpliste, outrancière et expé-
ditive sans analyse approfondie ni souci de vérification, comme si les
difficultés rencontrées justifiaient qu’on leur applique a priori une
présomption d’incompétence et de bêtise. Je me sens donc tenu de
préciser les points suivants.
Alstom, sous ma direction, ni avant ni après, n’a jamais eu « le
mépris de la compétence technique ». Comment pourrait-on imagi-
ner une pareille attitude mentale de la part du chef d’entreprise qui a
dirigé pendant douze années l’un des trois premiers groupes électro-
techniques mondiaux ? Les nombreux collaborateurs de formation

188
alstom, quatre ans après

technique avec lesquels j’ai eu l’honneur de travailler et les action-


naires avisés auxquels j’ai rendu compte pendant une aussi longue
période l’auraient-ils supporté ou admis ? Cette manière d’interpré-
ter le sinistre technique qu’Alstom a définitivement surmonté depuis
plus de trois ans maintenant était tout simplement absurde.
Pour l’histoire également, je précise que la décision d’acquérir
l’activité production d’énergie d’ABB avait été précédée d’une ana-
lyse technologique approfondie des turbines à gaz développées par
cette entreprise, qui constituaient l’un des attraits importants, mais
pas exclusifs de la transaction. Cette analyse avait impliqué non seu-
lement des ingénieurs qui, en France, avaient l’expérience des rela-
tions avec General Electric et du développement autonome
poursuivi un temps par Alstom dans ce domaine, mais aussi ceux
qui, dans nos centres de Lincoln et de Whethstone en Grande Breta-
gne, développaient nos turbines à gaz industrielles, depuis vendues à
Siemens, travaillaient également avec et pour Rolls Royce et dispo-
saient de ce fait de connaissances intéressantes dans le domaine des
« hautes températures ». Inutile de dire que les conclusions de ces
experts étaient catégoriquement favorables aux choix technologiques
d’ABB, sinon bien entendu, le projet d’alliance, puis d’acquisition,
aurait été abandonné sans autre forme de procès ! J’ajoute que ces
analyses avaient été complétées par une enquête menée, de manière
indépendante et anonyme, par une firme anglo-saxonne spécialisée,
auprès des principaux clients d’ABB, utilisateurs des machines
concernées dont les premières étaient déjà en fonctionnement. Il
faut d’ailleurs rappeler que la flotte de GT13, la machine juste anté-
rieure aux GT24/GT26, était déjà conséquente, donnait toute satis-
faction et constitue aujourd’hui encore l’un des fleurons de l’offre
d’Alstom aux côtés des GT24/26, désormais considérées comme
parmi les meilleures machines du marché, point de vue attesté

189
causeries à bâtons rompus

notamment par les awards, remportés aux États-Unis et par de nom-


breux succès commerciaux.
L’explication de ce sinistre technique n’avait donc rien à voir avec
un supposé « mépris de la compétence technique », mais résultait de
défauts de conception de deux composants importants de ces nouvel-
les machines que les tests et simulations menés, j’en suis convaincu,
avec soin, conscience et compétence par les ingénieurs en charge de
ces développements, n’avaient pas révélés au départ et qui n’étaient
apparus qu’au terme d’un nombre significatif d’heures de fonction-
nement. L’auteur, ancien rédacteur en chef de l’Usine Nouvelle, savait
certainement que de telles situations, pour dramatiques qu’elles puis-
sent être, surgissent dans l’industrie et que si elles permettent
souvent de faire progresser les méthodes et les connaissances, ce qui a
été le cas dans les turbines à gaz pour Alstom, elles ne sont pas aussi
rares qu’on pourrait le souhaiter, comme le montrent des exemples
trop nombreux par exemple dans les industries aéronautiques, phar-
maceutiques, informatiques… et chez les concurrents d’Alstom dans
les turbines à gaz ! Il n’y a pas de risque technique zéro dans l’indus-
trie : Alstom a été victime à son tour de cette réalité.

Rapprochements
S’agissant du rapprochement éventuel avec Siemens que j’ai évo-
qué effectivement dans mon livre, j’ai pensé et écrit qu’un regroupe-
ment dans le domaine de la production d’énergie aurait pu avoir du
sens, essentiellement en raison de coûts de développement impor-
tants que ne manquera pas d’occasionner la prochaine génération de
turbines à gaz dans les dix à vingt prochaines années. Pouvait-on
imaginer que là où aux États-Unis, il n’y a plus qu’un seul fabricant
de turbines à gaz, General Electric, dont les développements dans ce
domaine reçoivent un soutien financier massif du gouvernement

190
alstom, quatre ans après

américain, il puisse subsister durablement deux acteurs en Europe


sans aucune participation financière de l’Union ou des États-memb-
res aux développements nécessaires.
Mais j’avais aussitôt souligné que Siemens n’avait pas su saisir l’op-
portunité qui lui était offerte par les négociations d’entreprise à entre-
prise que j’avais initiées et que mon successeur avait poursuivies,
préférant spéculer sur la déconfiture d’Alstom pour la piller, calcul et
pari qui, s’ils ont été faits, ont été perdus. Heinrich von Pierer en a-t-
il conçu de la « fureur », peut-être, bien qu’une telle réaction ne relève
pas du tempérament que je lui ai connu ! Il est en revanche bizarre
d’affirmer qu’il ait fallu faire « pression » sur les banques pour qu’el-
les acceptent l’entrée de l’État au capital d’Alstom en lieu et place de
Siemens alors qu’une telle issue constituait pour elle une forme de
« divine surprise », les exonérant de la responsabilité de fournir à l’en-
treprise la totalité des moyens financiers de sa continuité et que leur
décision de tarir l’émission des cautions en les subordonnant à des
exigences léonines la rendait en quelque sorte inévitable !
En conclusion, j’avançais l’hypothèse que, ce rendez-vous ayant
été manqué et celui, pourtant indispensable, avec Framatome, n’étant
à l’époque plus à l’ordre du jour, l’alternative à terme serait peut-être
asiatique à l’image de l’alliance réussie entre Renault et Nissan.
Quant à la fusion avec Siemens dans le domaine de la grande vitesse,
rêve fréquemment caressé aussi bien par les journalistes que par les
hauts-fonctionnaires, j’ai toujours considéré que sa probabilité était
extrêmement faible, tant elle allait à l’encontre des intérêts apparents
des réseaux de chemin de fer et des conceptions des autorités euro-
péennes de la concurrence. L’image de l’Airbus ferroviaire m’a toujours
paru inappropriée en raison de l’absence d’un Boeing de la grande
vitesse. Pourrait-on imaginer qu’Airbus et Boeing fusionnent puis qu’en
fait, c’est de cela qu’il s’agirait si on poursuivait l’analogie jusqu’au bout!

191
causeries à bâtons rompus

Histoire
Enfin, en décrivant la situation de l’ancienne Alsthom à la fin des
années 1980, l’auteur n’était pas loin de la réalité même s’il la dra-
matisait quelque peu. Mon prédécesseur, Jean-Pierre Desgeorges
n’était pas resté les deux pieds dans le même sabot et avait déjà
amorcé l’internationalisation comme relais à l’effondrement du mar-
ché national, ne serait-ce, excusez du peu, qu’en étant à l’origine,
avec Paul Combeau et moi-même avec le soutien de Pierre Suard, de
la fusion avec Gec Power Systems.
Mais en écrivant in fine que « le scénario des quinze ans à venir
est pratiquement écrit d’avance », je n’imaginais pas qu’il ait pu vou-
loir dire que, dans les années 1980, un supposé échec d’Alstom était
en quelque sorte inévitable. La réalité avait été en effet toute diffé-
rente. Au cours des vingt dernières années, en dépit d’obstacles
nombreux, le plus important ayant été la difficulté structurelle des
acteurs français de ce domaine industriel à mettre fin à leur balkani-
sation, l’entreprise avait su devenir l’un des trois premiers groupes
électrotechniques mondiaux et s’imposer sur tous les marchés de la
planète par la qualité de ses technologies, de ses produits, de ses ser-
vices et de son commerce.
La crise financière de 2003 ne mettait pas en cause ce jugement.
Les défauts techniques des GT24/26 ayant été corrigés, ces machines
se sont imposées, notamment sur le marché 50 Hz, comme fiables,
efficaces et écologiques de sorte que les clients leur manifestent une
confiance grandissante. Alstom a retrouvé les performances qui
étaient les siennes avant la crise et est en bonne voie pour les dépasser.
On peut certes regretter que le système bancaire n’ait pas pu
accompagner à lui seul l’entreprise dans le passage de ce cap difficile
et que l’intervention de l’État ait été nécessaire. Celle-ci avait été
caricaturée par une mise en scène répétée de chiffres faux et mal

192
alstom, quatre ans après

interprétés et qualifiée abusivement, y compris par Jean-Pierre Gau-


dard, de « renationalisation de fait ». On peut en effet constater,
aujourd’hui comme on aurait pu l’anticiper dès le départ, que l’ac-
tion de l’État n’a pas coûté un sou au contribuable et qu’en tant
qu’actionnaire minoritaire, il a réalisé une excellente affaire.
De même l’actionnaire individuel qui aurait eu les moyens et la
patience d’accompagner l’entreprise tout au long de cette crise et de
souscrire à toutes les augmentations de capital et de se livrer à une
gestion active de son portefeuille en tirant parti des variations de
cours, provoquées par les arbitragistes, aurait aujourd’hui récupéré et
au-delà son investissement initial. Je puis témoigner que ce cas n’est
pas théorique, y ayant dès le départ investi, en tant que chef de l’en-
treprise, la totalité de mon épargne disponible et l’ayant aujourd’hui
retrouvée améliorée sans faire preuve d’un talent particulier de ges-
tion à partir du moment où n’étant plus à sa tête, j’avais le droit d’a-
cheter et de vendre ses actions. Il est vrai qu’il m’était plus facile qu’à
d’autres d’y réussir, car je savais la confiance que méritaient l’entre-
prise, ses hommes, ses femmes et ses dirigeants passés et actuels.
Pour autant ce n’est pas la fin de l’histoire. L’entreprise existe
depuis plus de quatre-vingts ans. D’autres péripéties interviendront
avec mon successeur et les successeurs de mon successeur. Mais
ce qui a été construit au cours des vingt dernières années restera.
Les chiens continueront d’aboyer, mais la caravane passera et les
prophètes de malheur – et les concurrents toujours à l’affût – en
seront pour leurs frais.

Perseverare diabolicum
Ce ne sera pas encore le mot de la fin. Dans un court com-
mentaire, Elie Cohen dans Challenges du 12 janvier 2006, sous le
titre « L’État doit-il encore intervenir dans les entreprises », écrit

193
causeries à bâtons rompus

notamment : « Il (l’État) peut être fondé à intervenir, pour dévelop-


per la spécialisation industrielle du pays (Airbus), tirer d’un mauvais
pas une entreprise compétente qui a été mal gérée (Alstom), ou faire
travailler ensemble des professionnels qui n’en ont pas l’habitude
(pôles de compétitivité) ».
Je n’aurais pas fait un sort particulier à ce membre de phrase qui
fait de la mauvaise gestion supposée d’Alstom la cause du « mauvais
pas » qu’elle a dû traverser si son auteur n’avait été un récidiviste.
Déjà, au 1er trimestre 2004, il avait propagé la même fable caricatu-
rale dans Sociétal sous le titre : « de la CGE à Alstom, une histoire
bien française ». J’avais été obligé de lui répondre dans une longue let-
tre que Sociétal avait publiée au 2e trimestre 2004. Apparemment il
ne l’a pas lue ou il ne s’en est pas souvenu. J’écarte en effet l’hypothèse
de la mauvaise foi de la part d’un professeur que les médias consac-
rent comme un spécialiste de l’industrie et qui doit avoir à cœur de
défendre une réputation d’intégrité intellectuelle. Donc, je le répète à
son intention : la cause centrale, sinon exclusive, de la crise financière
d’Alstom a été le sinistre technique qui a affecté les turbines à gaz
GT24/GT26, et non pas une supposée mauvaise gestion que les per-
formances de l’entreprise, sous ma direction, pendant les dix années
qui ont précédé cette crise, et sous celle de mon successeur, dès que le
bilan a pu être rétabli, démentent de manière catégorique.
Quatre mois plus tard, le 18 mai 2006, alors qu’Alstom publiait
son premier résultat net positif depuis cinq ans, la plupart des com-
mentateurs se concentraient sur l’analyse de la performance de
l’année écoulée et des conditions de la nouvelle phase de croissance
profitable dans laquelle s’engage l’entreprise. Quelques-uns, peu
nombreux, revenaient encore sur le passé en se référant à leurs archi-
ves sans chercher à mettre à jour leurs analyses à la lumière de la
« leçon de choses » prodiguée par la suite des événements.

194
alstom, quatre ans après

Auraient-ils fait cet effort qu’ils auraient pu constater, trois ans


après la crise, que ses causes premières étaient bien exclusivement,
comme je l’avais toujours expliqué, le sinistre technique des turbines
à gaz et la décision de la communauté bancaire de tarir, après mon
départ, l’émission des cautions, créant ainsi, à mon avis de manière
abusive, la situation qui a conduit à l’intervention de l’État. Il est
également avéré, comme le confirment les résultats de l’entreprise
depuis l’exercice 2005-2006, que la stratégie que j’avais mise en
place, notamment à travers l’acquisition d’ABB Power, était la
bonne. En apportent la démonstration éclatante, entre autres, les
nombreuses commandes de turbines à gaz et de chaudières dans la
dernière période et le fait que Power Service génère une fraction
considérable du résultat opérationnel total de l’entreprise, tous pro-
duits et activités considérablement enrichis par l’apport d’ABB.

Plus-values
L’équité commande néanmoins de relever aussi les commentaires
qui éclairent d’un jour plus véridique cette triste histoire. Frank
Dedieu dans L’Expansion du 22 février 2006 en analysant les perfor-
mances de l’État actionnaire avait ainsi mis en lumière l’excellente
affaire qu’il avait réalisée en investissant dans Alstom :
« Avec Alstom, c’est encore mieux. Là, le bilan financier de l’État
pourrait faire pâlir de jalousie les plus grands spéculateurs de Wall
Street. Au cours de l’été 2003, Francis Mer, alors ministre des Finan-
ces, décide de ne pas laisser tomber ce fleuron technologique
français. L’État lui donnera trois coups de pouce. D’abord, il garantit
les cautions contractées par Alstom, et prélève au passage une com-
mission de 1 % sur le montant. Puis il accorde plusieurs prêts au
groupe, sans oublier de percevoir une rémunération de… 7,5 %.
Ces crédits lui ont rapporté 300 millions d’euros d’intérêts. Enfin, le

195
causeries à bâtons rompus

coup de maître : une participation au capital, avec l’acquisition de


29 millions d’actions (21 % du capital) à 25 euros. Le titre cote
maintenant 63 euros, et la ligne Alstom dans le portefeuille de la
République vaut 150 % de plus. »
Ce résultat qui était partiellement potentiel au moment où cet
article était écrit est devenu réel lorsqu’au printemps 2006, la parti-
cipation de l’État dans Alstom a été rachetée par Bouygues pour
2 milliards d’euros, correspondant à 68,21 euros par action et per-
mettant à l’État de réaliser une plus-value de 1,3 milliards d’euros
sans compter les produits financiers léonins, 300 millions d’euros !,
écrit Frank Dedieu, prélevés à l’occasion de son intervention.
Selon la méthode socratique, je m’interroge.
Peut-on croire que l’entreprise ait, en un laps de temps aussi bref,
si radicalement changé qu’elle soit soudainement devenue une pépite
ou bien n’avais-je pas raison d’affirmer que l’accident technologique
relatif aux turbines à gaz, pour dramatique qu’il ait été, était excep-
tionnel et non récurrent, que l’entreprise, cet accident mis à part, était
fondamentalement saine et que lui assurer les moyens de sa survie
financière ne comportait aucun risque et seulement une opportunité
de plus-value. Pourquoi les banques n’ont-elles pas su reconnaître
cette réalité et, seules avec l’entreprise, gérer jusqu’au bout le règle-
ment de cette affaire ? Bonne question sans réponse évidente.
L’intervention de l’État que, de ce fait, Francis Mer s’est vu
contraint et a eu le courage d’initier, a eu ensuite pour principal pro-
tagoniste Nicolas Sarkozy. Celui-ci dans « Témoignage » 7 raconte la
bataille qu’il a dû mener pour assurer la bonne fin de cette opération
et obtenir l’accord indispensable de la Commission de l’Union euro-
péenne. La dégradation de la situation financière de l’entreprise est

7. Nicolas Sarkozy, « Témoignage », XO Éditions, 2006, pp.77-83

196
alstom, quatre ans après

attribuée sans emphase « à des erreurs antérieures de gestion ». Je


n’aurai pas l’inélégance de discuter cette formulation, pourtant inap-
propriée, comme je l’ai expliqué à propos d’autres commentaires, et
préfère me féliciter de la discrétion du propos.
En revanche, ce que Nicolas Sarkozy dit de l’attitude de l’admi-
nistration des Finances, pour n’être pas surprenant, est néanmoins
affligeant. « Quant à l’administration des Finances, écrit-il, une fois
encore, elle pensait de bonne foi qu’il n’y avait rien à faire, que l’en-
treprise était condamnée, qu’au final rien ne servirait d’insister. Une
note définitive m’était d’ailleurs parvenue avec cette conclusion sans
appel. Je ne manquais pas de demander à son jeune et brillant rédac-
teur de la refaire en se donnant la peine d’imaginer ce qu’il aurait
écrit si son propre père avait été salarié d’Alstom ! J’étais convaincu
qu’on ne pouvait ainsi rayer de la carte les 25 000 emplois de la
société en France ».
Certes je n’imagine pas que ce « jeune et brillant rédacteur » ait
jamais envisagé un scénario aussi extrême que le ministre de l’é-
poque évoque certainement comme une figure de style, tant même
dans la pire des hypothèses, compte tenu du carnet de commandes
de l’entreprise, ces emplois n’avaient fort heureusement aucune
chance d’être menacés par la crise financière, mais, pour certains
d’entre eux, l’étaient en revanche par l’effondrement du marché de
l’énergie au début de 2003.
Par contre le « jeune rédacteur » que j’ai été il y a plus de trente ans
et la hiérarchie que j’ai connue n’auraient pas rédigé et validé une
note avec une conclusion aussi radicale sans entendre aussi, fût-ce
officieusement, aux côtés des autres canaux d’information disponi-
bles, personnellement et directement, celui qui avait dirigé l’entre-
prise pendant douze ans et connaissait mieux que personne sa
situation industrielle réelle. Une telle précaution aurait en effet évité

197
causeries à bâtons rompus

à l’administration de prendre une position, influencée, à l’évidence,


exclusivement et à l’excès par des analyses bancaires et médiatiques de
seconde main, et lui aurait permis de prendre une meilleure mesure
de la réalité des faits. Faits qui ont permis à cette même administra-
tion, sans qu’elle y soit pour rien et contre l’avis donné à son minis-
tre, de réaliser l’une de ses plus belles opérations financières !
De temps à autre, Nicolas Sarkozy revient sur Alstom qui est à ses
yeux, à juste titre sans doute, son plus haut fait de gloire dans son
bref parcours de Ministre de l’Économie et des Finances, pour qu’il
l’évoque si souvent en public. Il affectionne en particulier se référer
au patron qui aurait soi-disant conduit son entreprise à la faillite et
qui serait parti avec un « parachute en or ».
Tel a été le cas par exemple dans son discours du 14 janvier 2007
à la Porte de Versailles qui marquait son entrée officielle dans une
campagne électorale et où il s’exprimait avec éloquence sur le
travail : « Notre modèle républicain est en crise. Cette crise est avant
tout morale. Au cœur de celle-ci il y a la dévalorisation du travail. Le
travail c’est la liberté, c’est l’égalité des chances, c’est la promotion
sociale. Le travail c’est le respect, c’est la dignité, c’est la citoyenneté
réelle. Avec la crise de la valeur travail, c’est l’espérance qui disparaît.
Comment espérer encore si le travail ne permet plus de se mettre à
l’abri de la précarité, de s’en sortir, de progresser ? Le travailleur qui
voit l’assisté s’en tirer mieux que lui pour boucler ses fins de mois
sans rien faire ou le patron qui a conduit son entreprise au bord de la
faillite partir avec un parachute en or finit par se dire qu’il n’a
aucune raison de se donner autant de mal. »
Une semaine plus tard, le 22 janvier 2007, dans un entretien avec
Le Monde, la référence était précisée et encore davantage personnali-
sée : « Les gros salaires ne me choquent pas à condition qu’ils soient
associés à un vrai risque. Pour prendre un exemple, Patrick Kron qui

198
alstom, quatre ans après

a redressé Alstom mérite un gros salaire. Son prédécesseur ne méri-


tait pas de golden parachute ».
Cette manière particulière d’utiliser l’exemple d’Alstom et de ses
dirigeants nouveaux et anciens comme un argument pour illustrer
un choix politique correspond à un travers de plus en plus fréquent,
celui qui voit des hommes politiques mettre nommément en cause
dans leurs propos publics, directement ou indirectement, des per-
sonnes privées, que ce soit pour les juger, les louer ou les vilipender.
Il me semble pourtant que respecter les personnes, surtout quand
elles n’ont aucun moyen de s’expliquer et de se défendre à armes éga-
les, est une exigence essentielle de la démocratie.
Mais il s’agit sans doute d’une conception d’un autre âge. Le plus
probable donc est que je continuerai de temps à autre à être frappé
par une de ces balles perdues. Plus sérieusement, j’espère, pour le
bien de l’entreprise que j’ai dirigée, qu’après s’être engagée à nou-
veau sur le chemin de la croissance profitable, elle échappe progressi-
vement à toute forme d’instrumentalisation politique. C’est ce que
je peux souhaiter de mieux à mon successeur.
Cependant, avec la ferme intention de ne plus y revenir, j’affirme
une dernière fois :
- que mon départ est intervenu en janvier 2003 dans le cadre
d’une succession préparée trois ans auparavant et programmée un an
plus tard au bénéfice d’un successeur que j’ai choisi et proposé au
conseil d’administration et n’était pas une décision improvisée pour
faire face à la situation particulière que traversait l’entreprise ;
- qu’aucune faute ou erreur de gestion n’a été invoquée publique-
ment ou au cours de ses délibérations par ce même conseil, seule
instance qualifiée pour évaluer ma performance, pour justifier ou
expliquer mon départ ;
- que, bien au contraire, ce conseil a autorisé mon successeur à

199
causeries à bâtons rompus

publier au moment de mon départ un communiqué qui rendait


hommage à mon action8 ;
- qu’en outre il a décidé librement de m’attribuer l’indemnité de
départ dont le calcul résultait du contrat dont j’avais bénéficié vingt
ans auparavant et dont il avait repris à son compte les termes quand
il m’avait porté à la tête de l’entreprise ;
- que ma décision d’y renoncer a été inspirée exclusivement,
comme je l’ai expliqué, par ma volonté de rester solidaire avec l’en-
treprise, confrontée à des difficultés exceptionnelles, en cohérence
avec mes convictions religieuses et ne constituait en aucune façon
une forme de repentance pour des fautes que je n’ai pas commises ;
- que les actions nécessaires pour surmonter ces difficultés, dues à
un sinistre technique et industriel d’une dimension exceptionnelle,
étaient largement engagées au moment de mon départ et ont été
poursuivies et amplifiées par mon successeur à la lumière des cir-
constances nouvelles auxquelles il a dû faire face, notamment l’ef-
fondrement imprévu du marché de la production d’énergie et
l’accroissement des exigences bancaires.
Telle est la réalité de cet épisode de ma vie. Je dénie donc toute
légitimité et toute pertinence aux commentaires, mettant en cause, à
cette occasion, ma compétence, ma performance ou mon mérite.
N’en déplaise à tous ceux qui, arrogants, légers ou imprudents,
« puissants ou misérables », se sentent fondés à porter des jugements
définitifs ou péremptoires sur des événements ou des personnes
dont ils n’ont eu au mieux qu’une connaissance de seconde main et
les portent sans vergogne sur la place publique.

8. Reproduit page 17 dans mon précédent livre, « Quatre millions d’euros,


le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004.

200
alstom, quatre ans après

Au terme de ce propos, je me rends compte que le caractère labo-


rieux de mes explications apporte la meilleure démonstration possi-
ble de la difficulté de déraciner les fausses informations et
interprétations, une fois qu’elles ont été émises et répétées. Le fait
que beaucoup d’essayistes, de journalistes ou d’hommes politiques
cherchent leur inspiration et leur documentation dans les articles
qui ont traité précédemment le sujet qu’ils évoquent ou auprès de
« témoins » le plus souvent intéressés, sans nécessairement avoir le
temps ou l’envie de se reporter aux sources ou d’interroger les per-
sonnes directement concernées, explique cette situation. Je n’ai pas
beaucoup d’espoir de mettre fin à la calomnie. Mais à tout le moins
aurai-je essayé.
Annexes

I — Recommandations de l’Afep et du Medef


Bonnes pratiques
Note du 10 janvier 2007,
publiée sur www.blogbilger.com

Le 25 juin 2006, reprenant un point de vue que j’avais souvent


exprimé sur ce blog en analysant la question des hautes rémunéra-
tions, je soulignais qu’« un apaisement progressif de l’opinion sur ce
sujet ne pourra […] résulter que d’une démarche d’assainissement
patiente, mais déterminée, de la part des responsables des entreprises,
comités de rémunération, conseils d’administration et diverses instances
de concertation patronale avec un double objectif : mettre fin aux excès,
mais aussi expliquer la légitimité d’une hiérarchie raisonnable des rému-
nérations au sein des grandes entreprises en ligne avec les responsabilités
exercées et la pertinence de la diversité des instruments utilisés ».
Quelques jours plus tard, dans La Croix du 4 juillet 2006, je réité-
rais ma conviction qu’« il faudrait que les grandes entreprises françaises
aillent plus loin dans le sens de l’autorégulation et établissent, au sein de
leurs instances représentatives, un code de bonnes pratiques ».
C’est désormais chose faite avec les « recommandations sur la

203
causeries à bâtons rompus

rémunération des dirigeants mandataires sociaux de sociétés cotées » que


viennent de publier, sous l’égide de Bertrand Collomb et de Laurence
Parisot, l’Association Française des Entreprises Privées (Afep) et le Mou-
vement des Entreprises de France (Medef).
Ce document concis, clair et lisible vient à son heure alors qu’en
liaison avec l’examen des comptes 2006, les comités de rémunéra-
tion, les conseils d’administration et les assemblées générales vont
inscrire à leur ordre du jour les questions de rémunération. Il est
aussi particulièrement opportun qu’à la suite des polémiques qui
agitent périodiquement l’opinion, des instances représentatives qua-
lifiées des entreprises expriment avec netteté leur point de vue et
adressent des « recommandations » à leurs mandants même si le nom-
bre d’entreprises réellement concernées est extrêmement réduit. Il
s’inscrit enfin dans un contexte qu’illustrent les synthèses publiées
régulièrement par www.pdgceo.com sur l’évolution des hautes
rémunérations.
Ces « recommandations » répondent principalement à cinq préoc-
cupations : assurer la rectitude des procédures de décision, clarifier le
rôle des instruments de rémunération, modérer le niveau des rému-
nérations, expliquer les décisions, éviter les effets d’aubaine et les
délits d’initiés.
S’agissant des procédures de décision, le document s’appuie en l’é-
largissant et le renforçant, sur le socle des rapports Viénot (1995) et
Bouton (2002) et du rapport du comité d’éthique du Medef. Ainsi
est-il rappelé avec précision des règles que certains jugeront élémen-
taires, mais qui sont néanmoins essentielles :
- responsabilité complète et ultime des conseils d’administration
qui définissent les informations qui leur sont nécessaires et prennent
les décisions ;
- rôle d’analyse et de proposition des comités de rémunération ;

204
annexes

- absence de tout mandataire social et majorité d’administrateurs


« indépendants » au sein des comités de rémunération ;
- délibérations des conseils d’administration et des comités de
rémunération « hors la présence des dirigeants mandataires sociaux ».
Le document a également le mérite d’éclairer avec clarté la spéci-
ficité de chacun des instruments de rémunération couramment uti-
lisés et ne tombe pas dans le piège consistant à diaboliser ou à
sacraliser l’un ou l’autre :
- le salaire de base ou « partie fixe » de la rémunération qui peut
être « calibrée différemment selon que le dirigeant mandataire social
poursuit une carrière sans discontinuité dans l’entreprise ou qu’il est
recruté à l’extérieur » ;
- la « partie variable » qui « n’est pas liée au cours de bourse, mais
récompense la performance à court terme et le progrès de l’entreprise
dans le moyen terme » et qui se réfère à des critères qui peuvent être
aussi bien « qualitatifs » que « quantitatifs » ;
- les options d’actions et les actions gratuites qui « ont pour objet
de renforcer sur la durée la convergence d’intérêts des actionnaires et de
la direction de l’entreprise » et dont le nombre d’actions, qui en sont
issus, que les exécutifs de l’entreprise doivent « conserver au nomi-
natif jusqu’à la fin de leurs fonctions » est fixé « périodiquement »
par le conseil d’administration ou de surveillance ;
- les « indemnités de séparation » enfin qui doivent être « prévues
contractuellement dès l’origine », qui « doivent aussi tenir compte de
l’existence ou non de droits à une retraite supplémentaire » et qui « doi-
vent être exclues en cas de révocation pour faute ».
En ce qui concerne le niveau de rémunération, on ne pouvait
attendre de ce code de bonnes pratiques qu’il fixe des plafonds chif-
frés avec le risque d’artificialité et d’alignement vers le haut que
comporte inévitablement ce type d’exercice. Pour autant, pour qui

205
causeries à bâtons rompus

connaît le sens des mots, ce qui est généralement le cas des chefs
d’entreprise, et bien que cela n’ait guère été relevé par les commenta-
teurs, les orientations recommandées sont claires :
- insistance répétée sur la nécessité d’une approche « exhaustive »
et « globale » qui ne peut qu’inciter à la modération ;
- appel à un « juste équilibre » ;
- plus encore, affirmation que la rémunération doit « être détermi-
née en cohérence avec celle des autres dirigeants afin de maintenir une
solidarité avec l’équipe dirigeante », renforcée plus loin par l’indica-
tion qu’elle « doit être mesurée, équilibrée, équitable et renforcer la soli-
darité et la motivation à l’intérieur de l’entreprise », ce qui signifie,
garde-fou concret et utile, que les écarts par rapport à l’équipe diri-
geante ne doivent pas être excessifs ;
- audace particulièrement inattendue et novatrice, indication que
cette rémunération « doit aussi tenir compte, dans la mesure du possi-
ble, des réactions des autres parties prenantes de l’entreprise et de l’opi-
nion en général » ;
- attribution des options d’actions et d’actions gratuites « en rela-
tion avec le montant de la rémunération annuelle », en les valorisant
individuellement « en appliquant les méthodes retenues pour les comp-
tes consolidés », en veillant à ce que leur total représente « une faible
part du capital » et en proscrivant toute décote ;
- exercice des options d’actions et acquisition d’actions gratuites,
conditionné « à des objectifs de performance sur une ou plusieurs
années ».
La nécessité d’expliquer les décisions prises est une autre exigence à
laquelle les « recommandations » s’efforcent de donner un contenu
concret :
- affirmation que le « souci d’explication et d’équilibre doit égale-
ment prévaloir à l’égard des actionnaires » ;

206
annexes

- proposition d’un sommaire détaillé du contenu souhaitable du


rapport annuel ;
- attention particulière portée aux détails des informations sur les
options d’actions et les retraites.
Enfin, avec une minutie louable, les « recommandations » propo-
sent dès règles de nature à éviter à la fois les effets d’aubaine et les
soupçons de délits d’initiés dont les options d’actions et les actions
gratuites peuvent fournir l’occasion :
- non-recours des mandataires sociaux à des opérations de cou-
verture de risque pour les options d’actions ;
- périodicité régulière des attributions et attribution à dates fixes
« par exemple après la publication des comptes et sans doute chaque
année pour diminuer l’impact de la volatilité des cours » ;
- fixation par le conseil d’administration des périodes pendant
lesquelles l’exercice des options n’est pas possible ;
- fixation par ce même conseil de la procédure spécifique, applica-
ble en l’espèce aux mandataires sociaux « pour s’assurer qu’ils ne dispo-
sent pas d’informations privilégiées susceptibles d’empêcher cet exercice ».
Telles quelles, ces « recommandations », venant après la transpa-
rence, la plus avancée au monde, désormais acquise, répondent à
l’attente de ceux qui estiment que, seule, une démarche d’explica-
tion systématique et d’autorégulation permettra d’éviter que, sous la
pression de l’opinion, les grandes entreprises cotées ne soient soumi-
ses à des législations et à des réglementations qui combineraient
inévitablement arbitraire et inefficacité. Encore faut-il qu’elles soient
mises en œuvre.
De ce point de vue, la balle est désormais dans le camp des comi-
tés de rémunération et des conseils d’administration. De même que
les rapports Viénot et Bouton en fournissant aux administrateurs le
« corpus » intellectuel et le dispositif pratique sur lesquels ils

207
causeries à bâtons rompus

pouvaient s’appuyer, a permis d’améliorer, progressivement et signi-


ficativement, le gouvernement des entreprises, de même disposent-
ils désormais d’un référentiel concret opposable aux mandataires
sociaux qu’ils ont mission de nommer, d’évaluer, de rémunérer ou
de révoquer.
Parce que le pire n’est pas toujours sûr et que les entreprises, y
compris les plus grandes, sont peuplées de femmes et d’hommes
honnêtes, motivés et raisonnables, on peut espérer que le rapport
Collomb-Parisot marquera une étape importante dans le sens du dis-
cernement et de la mesure. Cela ne serait-il pas le cas que
« l’opinion » à laquelle l’Afep et le Medef semblent maintenant faire
allégeance, au moins partiellement, ne manquerait pas de se rappeler
à leur bon souvenir.
En tout cas il serait sage que la politique laisse sa chance à cette
initiative et limite ses interventions à ce qui relève de sa responsabi-
lité propre, la fiscalité qui est, seule, susceptible de prendre en
compte l’ensemble des inégalités de revenu et de patrimoine dont la
situation de la poignée de mandataires sociaux, régulièrement épin-
glés par les médias, n’est qu’un cas particulier.
II — Entretiens
Entretien paru dans Le Monde du 19 août 2003

Laurent Mauduit : Vous avez fait ces dernières semaines l’objet de


nombreuses critiques, car l’entreprise que vous avez longtemps diri-
gée, Alstom, se trouve dans une situation si calamiteuse que l’État a
dû voler à son secours et, malgré cela, vous vous êtes accordé des
indemnités de départ qui atteignent 5,1 millions d’euros.
Pierre Bilger : Dans l’intérêt d’Alstom, cette polémique doit ces-
ser. J’ai donc pris ma décision : je renonce à ces indemnités.
LM : A la totalité des 5,1 millions d’euros ?
PB : Pour être très précis, je renonce aux indemnités que j’ai
reçues à mon départ de la fonction de directeur général, le 1er jan-
vier 2003, ainsi qu’à la majeure partie du préavis, ce qui correspond
à une somme de 4,1 millions d’euros en brut ou, déduction faite
des charges sociales, de 3,8 millions d’euros en net. En revanche, je
conserve la somme correspondant à mon salaire du 1er avril au
31 décembre 2002, et celle correspondant à la période de préavis
que j’ai effectuée comme président du 1er janvier 2003 jusqu’au
11 mars 2003, date de mon départ final du groupe, soit au total

209
causeries à bâtons rompus

une somme, en brut, de 1 million d’euros.


LM : Pourquoi vous êtes-vous attribué ces 4,1 millions ?
PB : Contrairement à ce que vous suggérez, je ne me suis pas
auto-attribué des indemnités de départ. Les indemnités dont j’ai
bénéficié ont été fixées en conformité parfaite avec les règles du gou-
vernement d’entreprise. Les modalités en ont été discutées et arrê-
tées en mon absence par le comité des rémunérations, puis par le
conseil d’administration, essentiellement en septembre et
novembre 2002. En fait, même si certains le contestent ou l’ont
oublié, j’ai toujours été très soucieux de respecter méticuleusement
les principes du gouvernement d’entreprise. J’ai par exemple été le
deuxième chef d’entreprise d’une société cotée, après, je crois,
Claude Bébéar, à publier l’ensemble de ses rémunérations, avant
même que cette pratique ne devienne obligatoire. Compte tenu des
difficultés que rencontrait l’entreprise, dans le même souci de
transparence et de responsabilité, j’ai moi-même proposé qu’aucun
bonus ne me soit attribué pour les deux derniers exercices dont j’ai
eu la pleine responsabilité.
LM : Sur quelles bases ces indemnités ont-elles été fixées ?
PB: Ce que le conseil a décidé, c’est d’honorer mon contrat de tra-
vail tel qu’il a résulté des différentes évolutions qu’il a subies, au fil de
l’histoire du groupe conduisant à Alstom, depuis mon entrée à la Com-
pagnie générale d’électricité en juin 1982, il y a plus de vingt et un ans.
LM : Vous contestez donc que ce soit un golden parachute ?
PB : Je viens de vous le dire : c’est mon contrat de travail qui a
servi de base à la fixation de ces indemnités et non pas une disposi-
tion décidée à la sauvette dans la période précédant mon départ.
LM : Alors, pourquoi y renoncer ?
PB : Il y a une raison fondamentale : je ne veux pas être un motif
de scandale pour la centaine de milliers de salariés d’Alstom que j’ai

210
annexes

eu l’honneur de diriger depuis douze ans, ni pour les actionnaires


qui m’ont accordé leur confiance depuis 1998. Subsidiairement, je
ne veux pas que le management d’Alstom continue d’être embar-
rassé par cette controverse, alors qu’il se bat pour surmonter la crise
que connaît le groupe.
LM : Pourquoi avoir attendu pour annoncer votre décision ?
PB : Parce qu’évidemment la décision n’était pas simple à pren-
dre. Vous connaissez la formule d’Albert Camus à propos de l’Algé-
rie : « Je crois en la justice, mais je défendrai ma mère avant la
justice. » Si j’ose une telle comparaison, j’avais à choisir entre ma
famille et une certaine conception de l’honneur.
LM : Vous semblez suggérer que vous êtes victime d’une campa-
gne et que, comme d’autres grands patrons, vous êtes livré à la vin-
dicte publique…
PB : Je constate que les chefs d’entreprise sont probablement la
seule catégorie de dirigeants tenus de publier leur rémunération et
de les soumettre à la critique de l’opinion. Je forme le vœu pour
ceux qui me succéderont dans la position de cible médiatique que
prévalent dans le débat un peu plus de respect des faits et des per-
sonnes et un peu moins de démagogie. En ce qui me concerne, pour
éviter tout malentendu quant à ma motivation, je préfère dire claire-
ment les choses : je n’ai pas de ressources cachées.
LM : Quelles sont vos ressources ?
PB : Après avoir renoncé à ces indemnités et après avoir provi-
sionné mes impôts sur mon dernier salaire, ma situation est la sui-
vante. Je possède ma résidence principale depuis 1978 à Paris ; je
dispose de l’usufruit d’une maison de campagne que j’ai donnée à
mes cinq enfants ; j’ai 300 000 euros sur un compte sur livret ; et
je conserve 170 000 actions d’Alstom — car, soit dit en passant, j’ai
toujours investi mon épargne en actions du groupe et j’ai donc subi,

211
causeries à bâtons rompus

comme tous les autres actionnaires, les conséquences de l’évolution


du titre. À partir du 1er janvier prochain, je vivrai de ma retraite.
LM : Ces chiffres restent élevés…
PB : Évidemment, ils le sont si on les compare par exemple aux
rémunérations de la grande masse des salariés et notamment de ceux
d’Alstom. Mais convenez tout de même que, comme responsable,
pendant douze ans, d’un groupe de plus de 100 000 employés, par
rapport à beaucoup d’autres acteurs de la vie des affaires en France et
à l’étranger, je ne naviguais pas du tout dans les mêmes eaux.
LM : Comprenez-vous, malgré tout, que ces 4,1 millions d’euros
aient pu faire scandale, alors que certains vous reprochent d’avoir
mené Alstom à la faillite ?
PB : Dans l’immédiat, je ne souhaite pas entrer dans la contro-
verse relative à ma gestion. La seule chose qui compte aujourd’hui,
c’est que le groupe se redresse et je ne veux rien dire qui éloigne de
ce cap ou complique fût-ce indirectement la tâche du capitaine. L’un
de mes principaux motifs de fierté est d’avoir choisi Patrick Kron
pour me succéder. Il pilote le groupe avec courage et intelligence. Il
sera temps, quand, sous sa conduite, le navire sera revenu dans des
eaux plus calmes, de corriger les erreurs grossières et les interpréta-
tions superficielles qui insultent non pas tellement ma gestion mais
l’action des équipes qui ont eu à faire face à un sinistre technolo-
gique d’une ampleur exceptionnelle auquel s’est ajouté un effondre-
ment sans précédent du marché de la production d’énergie.
LM : Les patrons français n’ont-ils pas versé, ces dernières années,
dans la démesure ? Et certains d’entre eux, comme Jean-Marie Mes-
sier, ne seraient-ils pas bien inspirés de vous imiter ?
PB : Mon geste est individuel. Je me garderai bien de tomber
dans le travers de plus en plus répandu qui consisterait à donner des
leçons de morale ou des leçons de capitalisme. Avec le recul, je me

212
annexes

dis seulement qu’il faut toujours bien veiller à ce que la transparence


soit totale. Dans mon cas, j’aurais dû ainsi souhaiter que soient clai-
rement publiées dès 1998 — bien que cela ne constituait en aucune
façon une obligation légale — les règles qui seraient appliquées le
jour de mon départ.
LM : Mais admettez-vous que les rémunérations des grands
patrons sont excessives ?
PB : Je n’en disconviens pas. Il est clair qu’il y a eu des excès
considérables, surtout dans le monde anglo-saxon. Mais il faut aussi
avoir à l’esprit que diriger un grand groupe coté est une responsabi-
lité majeure. Il ne faudrait donc pas tomber dans un excès inverse,
en ignorant cette réalité, et en ne récompensant pas financièrement
et en ne motivant pas suffisamment ceux qui assument ces charges.
Entretien publié dans la lettre n° 39
d’Ilissos1 de mai 2006

Ilissos : Comment l’entreprise peut-elle être aussi mal comprise en


France ?
PB : Les causes de cette incompréhension sont évidemment nom-
breuses. Culturellement, nous sommes un pays que ses racines catho-
liques rendent méfiant envers le profit. D’autre part, le marxisme
imprègne encore très largement notre monde intellectuel, plus sans
doute que dans aucun autre pays européen. Depuis 1983, le socialisme
français a certes fait sienne la pratique de l’économie de marché, mais
sans l’équivalent du « Bad Godesberg » allemand. Notre pays a aussi la
particularité d’abriter l’ultra gauche, hostile à l’entreprise et au marché,
la plus importante et la plus dynamique d’Europe. Par ailleurs, plus de
la moitié de nos concitoyens vivent en dehors des réalités du marché,
qu’ils soient employés de la fonction publique et des services publics
ou bénéficiaires de multiples systèmes de protection.
1. Ilissos est une revue mensuelle qui se propose d’« analyser l’actualité pour
aider chacun à exercer sa liberté de jugement et d’action dans les affaires de la
cité » : www.ilissos.com

214
annexes

À vrai dire, le problème de fond est moins l’opinion de la popula-


tion en général que celle des élites politiques, administratives, socia-
les, culturelles, médiatiques et même religieuses. Rien d’étonnant
dès lors que l’entreprise soit perçue comme une institution dange-
reuse à l’existence de laquelle il est inévitable de se résigner, mais
qu’il faut contrôler très étroitement.
Ilissos : Comment sortir de cette situation ?
PB : Sans doute faut-il revenir à ce qui est fondamental, c’est-à-
dire à l’éducation. Les résultats d’une rénovation en la matière seront
longs à se manifester, mais si on ne s’attaque pas à la source de nos
conceptions collectives, on n’aura aucune chance de progresser.
Depuis une quarantaine d’années, l’économie a été introduite dans
les programmes des lycées, mais cet enseignement est fondé sur des
abstractions, de nombreuses illusions et beaucoup de contrevérités.
Au lieu d’analyser les réalités concrètes de la vie économique, on
apprend dès la classe de seconde à réfléchir sur des concepts abstraits
tels que la mondialisation, les délocalisations, les inégalités, l’aide au
développement, la comptabilité nationale etc. L’entreprise ne consti-
tue pas le pivot autour duquel s’organise la pédagogie dans ce
domaine alors que c’est elle qui génère la richesse collective dont
chacun tire sa subsistance.

L’idéal serait, dans l’enseignement primaire, d’expliquer concrète-


ment l’économie du ménage, du petit commerce et de l’artisanat ;
dans le secondaire, d’approfondir les mécanismes de fonctionne-
ment des entreprises petites et moyennes et des unités élémentaires
des grands groupes dans leurs aspects opérationnels, commerciaux,
sociaux, comptables et juridiques et de n’aborder la macroéconomie,
les marchés financiers et les questions de management qu’au niveau
du supérieur avec l’approfondissement nécessaire.

215
causeries à bâtons rompus

Cela pose un problème ardu de révision de programmes aujour-


d’hui encore strictement contrôlés par l’idéologie et un problème
encore plus difficile de formation des enseignants. Tant que l’on
n’aura pas fait quelque chose de sérieux à ce niveau, la France conti-
nuera à rêver d’une économie qui n’existe pas.
Ilissos : Les médias vous paraissent-ils donner une image réaliste
de l’économie ?
PB : Malgré certains progrès, il reste beaucoup à faire en la
matière. Tout d’abord la majorité des journalistes pâtit, comme l’en-
semble de nos concitoyens, des faiblesses de notre système éducatif
en matière économique.
L’actualité couverte par les médias se concentre d’abord sur les
sociétés du CAC 40 alors que celles-ci dont l’activité s’exerce à plus
des trois quarts hors de France ne représente qu’une fraction très
minoritaire de la production et de l’emploi du pays. La réalité des
TPE, PME et PMI qui assurent la majorité de notre activité écono-
mique est largement ignorée. Les sujets favoris sont les conflits dans
le domaine social, sur les marchés financiers, voire entre les diri-
geants, c’est-à-dire des informations qui relèvent des faits divers éco-
nomiques et de la météo conjoncturelle et boursière.
À la différence de la presse anglo-saxonne, nos médias expliquent
très rarement de manière approfondie les raisons économiques d’un
conflit et ses enjeux réels. Le CPE en est une bonne illustration. Un
autre exemple de déformation est celui des délocalisations. Une
récente étude de l’INSEE a montré que, dans la période 1995-2000,
les délocalisations ont touché en moyenne, en France, 13 500 per-
sonnes par an et pour des transferts qui se sont faits pour moitié vers
des pays développés. On est loin de l’image donnée par les médias et
installée dans l’opinion publique.

216
annexes

Non seulement le traitement de l’économie prête à discussion dans


les médias en général, quantitativement et qualitativement, mais la
presse économique spécialisée malgré une réelle amélioration de qua-
lité, peut-être parce qu’insuffisamment concentrée, reste plus faible en
France qu’à l’étranger et pas seulement dans les pays anglo-saxons.
Ilissos : La difficulté de perception de l’entreprise ne tient-elle pas
à la confusion entre les diverses finalités qu’on lui attribue ?
PB : La France a indéniablement des exigences collectives extrê-
mement fortes à l’égard de l’entreprise, bien que celle-ci ne soit
responsable que de la moitié du marché de l’emploi qui, pour l’autre
moitié, reste encore public. On peut cependant retrouver des exi-
gences analogues dans d’autres pays. L’Angleterre et les États-Unis
entretiennent ainsi un débat permanent sur les agissements des en-
treprises, sur les hautes rémunérations, voire sur le développement
durable. La différence est que dans ces pays, le rôle positif de l’entre-
prise n’est jamais mis en question. Personne ne doute que ce soit elle
qui fasse la croissance et qu’au bout du compte, c’est l’optimisation
de son environnement et de son fonctionnement qu’il faut avant
toute chose privilégier.
Une autre spécificité française tient à une personnalisation exces-
sive, à une confusion entre les dirigeants et l’entreprise. Les débats
publics sur certains projets actuels de fusion (Arcelor, Suez, Alcatel,
Thalès, EADS et j’en passe…) surexposent sans doute les questions
de personne ou de rapport de forces au détriment des effets écono-
miques concrets de ces projets.
Enfin, la multiplication des objectifs et des contraintes publiques
imposés à l’entreprise crée une incertitude, réglementaire et conten-
tieuse, permanente. Les obligations changent sans cesse. C’est là un
des grands obstacles à la croissance dont l’importance est toujours
sous-estimée par tous ceux qui s’adonnent au « vibrionnisme » législa-

217
causeries à bâtons rompus

tif. L’entreprise a besoin de connaître clairement les règles du jeu et


d’être assurée de leur pérennité relative.
Incidemment, on peut aussi relever un autre aspect peu favorable
à une relation sereine entre les chefs d’entreprise et l’opinion. À la
différence des auteurs de crimes de sang et seule catégorie de la
population à subir un tel traitement, la prescription pénale ne s’ap-
plique pas de manière équitable aux chefs d’entreprise. En d’autres
termes, ils sont souvent poursuivis pour des faits très anciens, inter-
venus dans un contexte rendu obsolète par l’évolution des esprits et
des mœurs. La construction jurisprudentielle qui le permet n’a d’é-
quivalent dans aucun autre pays civilisé et chacun s’accorde à en
reconnaître l’excès, mais le législateur, cette fois pusillanime, qu’il
soit de droite ou de gauche, n’a pas le courage d’y mettre bon ordre.
Ilissos : Que faut-il penser du débat sur le « patriotisme écono-
mique » qui mobilise autant l’attention ?
PB : Là aussi, je crains qu’il n’y ait un effet de grossissement voire
de déformation. Lorsque le Premier ministre actuel a employé cette
expression en juillet 2005, il a évoqué le rassemblement des efforts
français pour renforcer la recherche, aider au développement des sec-
teurs de pointe et favoriser l’exportation, tous objectifs parfaitement
justifiés. Le problème est que ce genre de débat dérive souvent chez
nous vers le rejet d’initiatives étrangères légitimes et même positives
et la protection de situations acquises parfois abusives.
Mais, soyons réalistes, tous les pays ont des réflexes que l’on
pourrait qualifier de patriotisme économique et nous serions naïfs
de faire preuve d’un angélisme excessif en la matière. L’opinion et le
Congrès américains ont réagi vivement à l’hypothèse de reprise de
certains ports par un investisseur de Dubaï. En Angleterre, le débat
sur le prochain actionnaire de référence de la bourse de Londres
reste très sensible.

218
annexes

En fait, tant que l’Europe ne se dotera pas d’une réglementation


commune sur les opérations financières et d’une autorité unique
capable de la mettre en œuvre, les États seront inévitablement ame-
nés à intervenir de manière dispersée et parfois contradictoire sans
que quiconque soit capable de faire prévaloir l’intérêt européen. Une
autre victime d’une balle perdue du 29 mai 2005 !
Ilissos : L’opinion a-t-elle tort de considérer que l’économie réelle
est de plus en plus cannibalisée par l’économie financière ?
PB : Non, c’est là une réalité internationale préoccupante car, on le
sait, ce n’est pas l’économie financière qui crée la richesse mais la pro-
duction de biens et de services par les entreprises. Le phénomène a des
conséquences plus graves chez nous qu’ailleurs du fait de notre culture.
L’entreprise avait retrouvé une image plus positive dans notre
pays non sans paradoxe à partir de 1983. Depuis 1990, l’impuis-
sance collective face à la persistance lancinante du chômage, la mul-
tiplication d’opérations financières, souvent hostiles, l’accent
excessif mis sur des scandales financiers isolés et les excès, ressentis, à
tort ou à raison, comme tels, dans le domaine des hautes rémunéra-
tions ont eu un effet négatif.
Conquérir ou reconquérir la compréhension et l’estime de l’opi-
nion est une nécessité pour les entreprises. Ce n’est pas pour autant
une tâche facile.

Ilissos : Peut-on imaginer qu’un jour la France accepte l’idée que


l’emploi est un marché avec ses impératifs d’offre et de demande, de
coût et de compétition mais aussi de ruptures et d’incertitudes ?
PB : Je crains qu’il y ait peu d’idées qui heurtent plus profondé-
ment notre culture chrétienne, marxiste et étatique. L’aspiration
générale à la sécurité et à la protection, comme vient de le confirmer
le conflit du CPE, est une réalité incontournable. Mais il faudra

219
causeries à bâtons rompus

bien admettre que c’est à la collectivité et non à l’entreprise de la


satisfaire, quitte à ce que cette dernière participe à son financement.
Le « compromis historique » que nous devons promouvoir, c’est
celui qui échangera la garantie de la sécurité et de la protection pour
les personnes contre la simplicité – terme que je préfère personnelle-
ment à celui de flexibilité ou d’agilité – des procédures d’embauche
et de débauche pour les entreprises. L’institution, publique ou pari-
taire peu importe, unifiée si possible, chargée de l’emploi doit deve-
nir « l’employeur de dernier ressort » qu’évoque, je crois, Jacques
Attali. À charge pour elle d’exiger, en contrepartie des revenus ver-
sés, des efforts réels de formation et une ouverture suffisante face
aux emplois proposés.
Ilissos: La France n’a-t-elle pas fait de la croissance un mythe en l’as-
similant plus ou moins clairement à une intervention de la providence?
PB : Sans revenir sur nos problèmes culturels, je ne suis pas cer-
tain que chaque Français, voire chacun de nos gouvernants, ait une
idée claire sur ce sujet, ni sur ses causes ni sur ses effets. À côté des
mythes qui entourent les origines de la croissance qui dépend au
moins autant de nous que des autres, ceux qui affectent ses consé-
quences ne sont pas moindres. En d’autres termes, pas plus que l’é-
volution démographique, un retour à une croissance plus soutenue
ne suffira à améliorer radicalement la situation de l’emploi, même si
cela peut y contribuer. Si rien ne change par ailleurs, la déception
peut très bien être au rendez-vous.
Par ailleurs l’attente d’une croissance qui viendrait d’ailleurs et
l’alibi européen, pour partie fondé, ne doivent pas être une excuse
pour ne rien faire ni pour se résigner à une sorte de fatalisme. Nous
avons la possibilité d’agir. Les leviers disponibles sont connus, la
recherche, l’exportation, l’investissement, la simplification des pro-
cédures d’embauche et de débauche.

220
annexes

Nous pouvons assurément faire infiniment mieux que ce qui a


été tenté ces dernières années en la matière. Les gouvernants, du
moins certains d’entre eux, ne manquent pas d’en parler, mais les
actes ne suivent pas toujours, peut-être parce que les gouvernés que
nous sommes, n’ayant pas assez conscience des réalités incontourna-
bles et des priorités nécessaires, ne leur en donnent pas les moyens
par une adhésion suffisante. Si l’on est optimiste, on peut espérer
que la prochaine élection présidentielle pourra nous aider à passer
du virtuel au réel.
III — Extrait d’un mémoire présenté
à l’Institut d’Études Politiques de Paris,
sous la direction de Maurice Duverger
« Les nouvelles gauches, de janvier 1956 à mai 1958,
étude de stratégie politique », 1960.
François Mitterrand : « le long cortège des
espérances mortes »

Reprenant une information parue dans un journal du soir selon


laquelle M. Mitterrand préparait une biographie de Laurent de
Médicis, un hebdomadaire d’extrême-droite l’avait comparé à
Lorenzaccio. Cette comparaison n’offre d’intérêt que dans la mesure
où elle fait apparaître le caractère tragique et presque romantique
que prend la politique quand on la suit à travers les écrits de
M. Mitterrand. Cette impression vient essentiellement du style qui
est le sien, style d’un orateur passionné, extrêmement convaincant et
prenant. Cela l’oppose à M. Mendès-France qui est beaucoup plus
froid. M. Mitterrand émeut s’il ne convainc pas toujours. M. Men-
dès-France convainc à la rigueur, mais n’émeut que fort rarement.

222
annexes

Les conditions de son action politique.


M. Mitterrand est né à Jarnac (Charente) en 1916. Il est licencié
en Droit, licencié en lettres et diplômé de l’École des Sciences Poli-
tiques. Il fait la guerre, est fait prisonnier et s’évade en 1941. Il
prend part alors à la Résistance. En 1946, il est élu député de la Niè-
vre. Il est inscrit à l’U.D.S.R. (Union Démocratique et Sociale de la
Résistance). Il participe à de nombreux ministères : en 1947, il est
aux Anciens Combattants, en 1948, il est ministre de l’information,
en 1950-1951, il devient ministre de la France d’outre-mer ; en
1954, M. Mendès-France lui confie le Ministère de l’Intérieur et en
1956, M. Mollet, celui de la Justice.
Entre-temps, M. Mitterrand était devenu président de
l’U.D.S.R. au sein de laquelle il dirigeait une tendance plus libérale
que celle de M. Pleven. On sait que l’U.D.S.R. était axée sur ses
liens avec le Rassemblement Démocratique Africain (au moins jus-
qu’au 13 mai 1958). Cela était dû en grande partie au fait que
M. Mitterrand en tant que ministre et en tant qu’homme politique
s’était toujours extrêmement intéressé à l’Afrique Noire. Mais les
événements l’avaient peu à peu conduit à élargir son action à la poli-
tique générale tout entière. De même que M. Mendès-France s’était
fait un nom par les questions économiques, M. Mitterrand s’était
fait connaître par la question coloniale.

Les idées.
Les écrits politiques de M. Mitterrand peuvent s’ordonner autour
de deux axes directeurs : la justification du passé et la construction
de l’avenir.

223
causeries à bâtons rompus

La justification du passé.
Dans un livre qui a fait un certain bruit, « Présence française et
abandon », M. Mitterrand s’attache à fixer les responsabilités dans
l’évolution et la destruction de l’Empire français. Ce faisant, il en
profite pour essayer de laver le gouvernement Mendès-France de
toute accusation de trahison.
Il commence par admettre un fait : « À l’issue de la conférence de
Genève, au petit matin du 21 juillet 1954, après un long combat, la
mort de 35 000 officiers et soldats, une dépense de trois mille
milliards et un arbitrage international, que restait-il de la présence
française en Indochine ? Rien ou peu de chose. ». Le bilan est brutal.
Cependant « le 23 juillet 1954, 471 députés contre 14 invitèrent
M. Mendès-France à continuer son œuvre ». C’est donc qu’il n’était
– au minimum – pas le seul coupable. Car « sur le plan politique, si
braderie il y eut, ce dernier n’eut plus à brader que des oripeaux
sacrifiés ». Et comme le disait le député Dronne à M. Mendès-
France : « Dans cette affaire, vous êtes le syndic de la faillite des aut-
res, de ceux qui depuis les Vêpres tonkinoises de décembre 1946,
nous ont menés là où nous sommes maintenant ». En fait, selon
M. Mitterrand, les responsables, c’étaient tous ceux qui avaient
mené la politique française depuis dix ans.
De même en Tunisie, la situation était pourrie quand le gouver-
nement Mendès-France vint au pouvoir. Des erreurs avaient été
commises, erreurs qui « contraignirent… M. Mendès-France à
déterminer l’autonomie interne de la Régence dans un climat d’hos-
tilité et de méfiance qu’avaient encore alourdi les excès et les crimes-
… ». Bien plus « le discours de Carthage est dans le droit fil des
promesses de 1952 lors que MM. Pinay et Schuman se refusaient
encore à substituer les rigueurs de la force à la loi du contrat ».

224
annexes

A la politique libérale que préconisait M. Mendès-France s’oppo-


sait la politique de force. Qu’est-ce que cette politique de force ? « La
politique de force n’était pas assez sûre d’elle sans doute pour
s’engager sur tous les fronts avec une égale ardeur. Peut-être avait-elle
peur aussi du jugement de l’histoire ? Sa démarche incertaine, incohé-
rente, plus faible que la faiblesse, la condamnait à suivre, comme au
chemin de croix de la France les itinéraires de l’abandon. Mais elle ne
voulait pas livrer l’abandon de son échec. Elle avait besoin d’être
respectable. Après avoir tout perdu, tout saccagé, tout abandonné, il lui
restait au moins une bataille à gagner: que la France n’en sache rien ».
Il y avait une autre politique possible. Cette politique a été mise
en œuvre en Afrique Noire. Quel est le meilleur moyen pour main-
tenir la présence française ? M. Mitterrand en réponse pose une autre
question : « garder l’Afrique et y rester, n’était-ce pas d’abord en
confier le soin aux Africains qui sauraient fermer les yeux devant les
mirages d’un nationalisme africain ? » Il fallait donc faire confiance
au Rassemblement Démocratique Africain.
En conclusion, M. Mitterrand se demande où sont les vrais
responsables. « L’histoire dira-t-elle que les responsables des pires
abandons étaient des patriotes et que les mainteneurs étaient des
traîtres ?… La démission, la capitulation de la France n’ont pas
résulté de son renoncement aux privilèges de la domination mais de
ses hésitations et de ses refus devant les nécessaires transformations
d’un monde où la tutelle coloniale n’a plus de place. » Et M. Mitter-
rand ajoute : « L’appel de Bamako a retenti comme un défi à l’aban-
don. Mais s’il était moqué ou trahi, la présence française que des
millions et des millions d’hommes identifient à leur raison de vivre
se mêlerait au long cortège des espérances mortes ». Mais cela, c’est
le passé. Et des problèmes du même ordre, mais plus compliqués se
posent à la France. Comment en finir avec la question algérienne ?

225
causeries à bâtons rompus

La construction de l’avenir.
Pour M. Mitterrand, le problème algérien ne se résoudra pas avec
un plan détaillé et préconçu. Il rejoint là M. Mendès-France. Il
pense qu’il ne faut négliger aucune solution. C’est ainsi qu’il exa-
mine la loi-cadre. En dehors du fait qu’elle n’installe pas un pouvoir
fédérateur à Alger, son défaut essentiel lui paraît être qu’à son occa-
sion s’instaure une politique de ventriloque « qui échange commo-
dément les questions et les réponses sans craindre la contradiction »
(Article dans La Nef de septembre 1957). « Sur la loi-cadre pèse déjà
une lourde hypothèque : elle ne sera pas la conclusion d’un dialogue
entre la métropole et l’Algérie. Ne lui ajoutons pas la tare irrémissi-
ble d’un fédéralisme incomplet ou d’une intégration déguisée… »
(Article dans La Nef de septembre 1957). Il faut donc, pour M. Mit-
terrand, pour arriver à une solution, instaurer le dialogue de la façon
la plus large possible, il faut entamer les négociations.
Mais avant les négociations, il y a quelques préalables à résoudre
(Article dans La Nef de novembre 1957)
1) « Nos adversaires doivent savoir sans équivoque qu’il n’y a pas
plus pour eux que pour nous de solution de force… »
2) « En tout état de cause le préalable de l’indépendance interdit
la négociation. Mais si la France dit non à l’exigence du FLN,
elle doit en même temps définir l’autre terme de l’alterna-
tive… Le peuple algérien existe. Lui refuser la gestion de ses
propres affaires, c’est opposer au préalable de l’indépendance,
le préalable de l’intégration. Une telle alternative mène droit à
la perte de l’Algérie »…
3) « On discute avec qui l’on se bat… ».
Ensuite l’on pourra négocier en utilisant éventuellement les
Bons-Offices du Maroc et de la Tunisie, bien que la meilleure procé-
dure soit encore celle des négociations directes sans intermédiaires.

226
annexes

Voilà quelles étaient les idées de ces hommes politiques, les plus
représentatifs des nouvelles gauches pendant les années 1956-1957
et 1958. On verra plus tard comment ces idées ont agi dans la vie
politique, on verra l’étendue de leur influence sur les esprits, on
verra leur échec final sanctionné par le 13 mai. Ce qu’il faut souli-
gner ici, c’est qu’inlassablement ils les ont répétées parce qu’ils
croyaient que c’était la vérité. La chance ne leur a pas souri, le peu-
ple ne les a pas suivis. On comprendra alors l’angoisse qui fut la leur,
de voir leur vérité méconnue et ce qu’ils considéraient comme des
catastrophes accourir au milieu de l’inconscience générale, l’angoisse
qu’exprime bien ce passage du discours prononcé par M. Mendès-
France lors de l’investiture du Général De Gaulle le 1er juin 1958 :
« Assez souvent, je me suis rendu importun dans cette enceinte
en avertissant des périls où l’on marchait, avec cet irréalisme com-
posé de grandes illusions et de petites ruses.
Quelle peine aujourd’hui pour ceux qui annonçaient que nous en
arriverions bientôt là où nous nous trouvons maintenant, pour ceux
qui essayaient d’élever leurs voix, trop souvent dominée par les cla-
meurs de la démagogie, contre les mauvaises mœurs politiques, contre
les routines, contre la pusillanimité devant les grands intérêts… ».
Achevé d’imprimer en mars 2007
sur rotative numérique par Book It !
dans les ateliers de l’Imprimerie Nouvelle Firmin Didot
Le Mesnil-sur-l’Estrée (France).
Dépôt légal mars 2007
Imprimé en France

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