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Une passion partagée, des identités ambiguës. Enjeux européens du


football contemporain
par Albrecht SONNTAG

| Harmattan | Politique européenne

2008/3 - n° 26
ISSN 1623-6297 | ISBN 978-2-296-07486-6 | pages 191 à 209

Pour citer cet article :


— Sonntag A., Une passion partagée, des identités ambiguës. Enjeux européens du football contemporain, Politique
européenne 2008/3, n° 26, p. 191-209.

Distribution électronique Cairn pour Harmattan.


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Albrecht SONNTAG

UNE PASSION PARTAGEE, DES IDENTITES AMBIGUËS.

ENJEUX EUROPEENS DU FOOTBALL CONTEMPORAIN

Reconnu tardivement par les sciences sociales comme objet d’étude, le football se révèle
aujourd’hui être un thème de recherche riche en significations pour les études européennes. Il
permet de susciter une analyse pertinente non seulement sur le plan des politiques
publiques, en raison de l’intérêt accru que lui portent les institutions communautaires,
mais aussi, en tant que pratique sociale largement partagée, sur le plan des liens affectifs et
horizontaux entre Européens.
Si les manifestations massives d’appartenance collective que déclenchent ses grandes
compétitions semblent à première vue renvoyer vers une propension du football à donner
expression à un nationalisme fermé, voire agressif, le comportement des individus qui
forment les foules du football est plus ambigu et permet de formuler un certain nombre
d’hypothèses de recherche. Le football peut ainsi être comparé à une « béquille identitaire »
qui permet de rendre compréhensible et humainement pensable la dissociation très abstraite
entre appartenance culturelle (nationalité) et allégeance politique (citoyenneté) réclamée par
les tenants de la « constellation postnationale » (Habermas). Il permet aussi de vivre son
appartenance nationale et le besoin social d’exprimer celle-ci sur un mode distancié,
ironique. Il constitue, enfin, une illustration surprenante de la théorie de la « réflexivité
postmoderne » (Giddens), dans la mesure où il permet aux acteurs sociaux de procéder à
une révision permanente de leurs propres pratiques en s’appropriant et intériorisant de
nouvelles connaissances sur ces mêmes pratiques produites par les sciences sociales.
Le football, cette passion partagée par un très grand nombre d’individus, montre ce
que la culture populaire au sens le plus large pourrait apporter à une meilleure
connaissance des rapports affectifs entre Européens, ouvrant ainsi des pistes intéressantes
pour la recherche.

Shared Passion, Ambiguous Identities.


Contemporary Football and European Studies

At the beginning of the 21st century football represents a meaningful and relevant
topic for the field of European Studies, both in terms of European public policy, following
the increasing interest for all aspects of football governance shown by the European
institutions, and as one of the continent’s most widely shares social practices that
contributes to shaping mutual perception patterns and creating affective bonds between
Europeans.
While the massive display of collective feelings of belonging that are triggered by each of
its major competitions seem to point towards a capacity of football to provoke feelings of Supprimé : 3
aggressive nationalism, it appears that the behaviour of the individuals who form the Supprimé : 11
politique européenne n° 26, automne 2008, p.191-209
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crowds of football supporters is more ambiguous than it seems at first sight. This analyses
allows to formulate a set of hypotheses: football may thus be compared to an « identity
crutch » that allows to make humanly understandable the very abstract distinction between
cultural belonging (nationality) and political allegiance (citizenship) promoted by the
theorists of the « postnational constellation » (Habermas). It also allows individuals to
develop an ironic attitude and adopt a critical distance toward their own national belonging
and the social need to express it publicly. Finally it constitutes a surprisingly pertinent
illustration of the theory of « postmodern reflexivity » (Giddens) by allowing social agents
to proceed a permanent revision of their social practices in the light of new findings about
these very practices generated by the social sciences.
Football, this passion shared by a very large number of individuals, gives evidence for
the contribution the study of popular culture in its largest sense could bring to a better
understanding of affective bonds between Europeans and opens a series of interesting
perspectives for future research.

Un objet futile, dérisoire, marginal ?

Depuis les années 1980, le football n’a cessé de prendre une place
toujours plus importante dans la société contemporaine, que ce soit
en tant que pratique sportive, spectacle de culture populaire ou
activité économique. L’espace qu’il occupe désormais dans le paysage
médiatique, dans l’imaginaire social, voire dans le langage politique
(Barbet, 2007) peut paraître disproportionné, mais force est de
reconnaître qu’il s’agit là d’un phénomène significatif de la culture de
masse, d’une de ces « passions ordinaires » (Bromberger, 1998) qui
touchent un très grand nombre d’individus. Le football compte en
Europe 62 millions de pratiquants, 224 000 clubs et un nombre
incalculable de téléspectateurs. Il semble parfaitement justifié de le
qualifier de « fait social total » selon la définition classique de Marcel
Mauss : c’est là effectivement un objet multi-dimensionnel qui
traverse et affecte tous les domaines de la vie sociale et qui peut en
constituer une grille de lecture intéressante.
Il est par conséquent surprenant que, pendant longtemps, les
sciences sociales aient fait preuve d’une certaine réticence envers le
football. L’indifférence, voire le mépris (Wahl, 1990, 16 ; Pociello,
1999, 16 ; Wahl, 2000) de la part de leurs pairs pour cet objet souvent
considéré comme futile, dérisoire ou marginal, semblent avoir
profondément marqué les chercheurs qui, les premiers, s’y sont
intéressés (Ehrenberg, 1984 ; Wahl, 1989 ; Wahl et Lanfranchi, 1995,
Bromberger, 1995).
193
Si aujourd’hui le football est davantage accepté comme objet
d’études des sciences sociales en France, c’est sans doute en raison de
la Coupe du monde 1998. L’impact considérable qu’elle eut sur la
perception des significations multiples de ce sport a suscité un intérêt
accru de la part de différentes disciplines académiques (Mignon,
1998 ; Faure et Suaud, 1999 ; Boniface, 2002 ; Dietschy, 2006 ;
Gastaut et Mourlane, 2006, pour ne citer que quelques exemples). La
recherche française a ainsi rattrapé son retard sur les travaux effectués
au Royaume-Uni (Walvin, 1975 ; Mason, 1980 ; Elias et Dunning,
1984 ; Holt, 1989) ou en Allemagne (Eisenberg, 1994 ; 1997 ;
Heinrich, 1994 et 2000).
Vu la profusion d’ouvrages et d’articles, on peut regretter que
cette pratique sociale universelle que représente le football soit trop
souvent étudiée sous le prisme national ou dans une perspective
comparatiste qui se contente dans la plupart des cas de juxtaposer ou
opposer des regards nationaux. Cela est vrai autant pour les travaux
francophones (Hélal et Mignon, 1999 ; De Waele et Husting, 2006)
que pour les travaux britanniques (Finn et Giulianotti, 2000 ;
Armstrong et Giulianotti, 2001) et s’explique non seulement par les
contraintes matérielles liées à une recherche empirique qui dépasserait
le cadre national (sans même parler des difficultés d’ordre
linguistique), mais aussi par le fait historique que la mémoire du
football international s’est écrite depuis le début XXème siècle dans
des vases clos nationaux.

Intégration économique et politiques publiques

Rares sont les chercheurs qui proposent une approche


explicitement européenne, et leurs analyses restent focalisées sur des
aspects très partiels. Les parallèles que dresse par exemple Pascal
Boniface entre la construction de l’Europe communautaire et la
création des compétitions européennes de football relèvent davantage
de la coïncidence curieuse que d’un lien pertinent entre les deux
processus (voir, à titre d’exemple, Boniface, 2002, 77-91). Ce genre
d’analogie peu convaincante est repris par Anthony King qui, de
manière un peu forcée, distingue différentes phases dans la
construction de l’Europe du football : des débuts purement « inter-
gouvernementaux », suivis par l’« Eurosclérose » des années 70/80,
avant que le dynamisme d’intégration économique transnational ne
l’emporte à partir de la dernière décennie du siècle (King, 2003).
194
Il faut reconnaître que le lien entre le processus d’intégration
économique et politique sur le plan communautaire et le
développement du marché du football à l’échelle européenne est
devenu plus apparent depuis que le football a pris une telle ampleur
en tant qu’activité économique transnationale, et qu’il est directement
concerné par l’application du droit européen de la concurrence en
vigueur. Le célèbre « arrêt Bosman » du 15 décembre 1995, qui a
imposé au football professionnel le principe de la libre circulation des
travailleurs, mettant ainsi fin au système traditionnel des transferts, est
sans doute la manifestation la plus médiatisée de cet intérêt accru des
instances communautaires pour le football (Cour de Justice, 1995).
Plus récemment, cet intérêt s’est porté sur la « sauvegarde des
structures sportives actuelles » (Commission, 1999), structures
associées à un « modèle européen du sport » (Commission, 1998) et
qui ont fait l’objet d’un rapport intitulé « Independent European Sport
Review 2006 » (Arnaut, 2006), d’une résolution du Parlement
Européen sur « l’évolution du football professionnel en Europe »
(Parlement, 2007), et enfin d’un livre blanc (Commission, 2007). En
raison de ces initiatives récentes, les questions relatives à la
gouvernance du football et à l’application du droit communautaire à
la sphère sportive prennent une place plus importante dans les
préoccupations des chercheurs en sciences politiques (De Waele et
Husting, 2001 ; Boniface, 2001 ; Parrish, 2003).
Il reste cependant à voir si le débat autour de la réglementation de
l’activité sportive en Europe en vue de la sauvegarde d’un présumé
« modèle européen » aura un impact réel sur l’attitude des Européens
à l’égard des institutions. Certes, on ne peut pas exclure que, dans le
cas où l’Union européenne prendrait des mesures concrètes visant à
défendre les structures traditionnelles de l’organisation du football
contre les tendances de marchandisation et de commercialisation
excessives déplorées par un grand nombre d’amateurs de ce sport, ces
derniers ne soient amenés à avoir une opinion plus positive envers
des institutions qui « sauvent » leur sport préféré de l’emprise de « la
coalition des partisans du marché unique » (Parrish, 2003, 246). S’il
est vrai que le football constitue ainsi un terrain sur lequel l’Union
européenne pourrait effectivement se montrer plus proche des
préoccupations des citoyens comme le réclame plus d’un acteur
politique depuis des années, une telle hypothèse relève à l’heure
actuelle de la spéculation (Sonntag, 2008, 269-271).
195
Le football comme lien entre Européens

L’approche la plus pertinente du football en tant que phénomène


social européen qui exerce une influence sur les liens affectifs et
horizontaux entre Européens semble être celle d’Andy Smith qui a
tenté d’appréhender le jeu complexe des appartenances territoriales
en Europe à travers leur expression dans la pratique sociale largement
partagée qu’est celle de « suivre » un sport comme le football ou le
rugby (Smith, 2002). En intégrant des concepts de la sociologie
interculturelle, l’auteur s’interroge sur la manière dont l’importance
grandissante des compétitions européennes et la mobilité accrue des
joueurs déplacent les notions d’identité et d’altérité en modifiant
l’acception de termes comme « Européen » ou « étranger » auprès des
amateurs de sport dans trois régions différentes en France et en
Angleterre.
L’ouvrage d’Andy Smith explore des pistes très intéressantes pour
l’étude des liens horizontaux entre Européens, mais son analyse et ses
conclusions restent inabouties, notamment pour deux raisons. L’une
d’elles tient aux limites inhérentes à une enquête qualitative menée
par un seul chercheur sur un sujet aussi vaste. L’autre est davantage
liée au moment de l’enquête. Menée vers la fin des années 1990, elle
n’a eu lieu qu’au début de la transformation profonde que subit le
football européen depuis une quinzaine d’années. Il s’agit de trois
évolutions simultanées : sur le plan de l’intérêt sportif et économique
d’abord, que ce soit pour les clubs les plus importants ou pour les
spectateurs, le poids écrasant de la Ligue des Champions est en train
d’éclipser les championnats nationaux. Sur le plan des repères
identitaires locaux et régionaux ensuite, la législation européenne,
depuis l’arrêt Bosman qui a accéléré et intensifié la fluctuation sur le
marché des joueurs, confère aux effectifs des clubs des caractères
résolument multiculturels. Sur le plan du développement économique
enfin, les intérêts transnationaux des grandes entreprises de
communication qui distribuent « le produit » football à travers le
continent tendent vers la création et le renforcement d’un marché
authentiquement européen.
Sous l’effet cumulé de ces trois tendances fortes, la perception des
enjeux dont traitait l’enquête d’Andy Smith a été sensiblement
modifiée, tout comme le ressenti des appartenances à travers le sport
a été modifié par le clivage toujours plus prononcé entre le football
des clubs, synonyme d’un brassage postnational sans limites et d’une
marchandisation à outrance, et celui des équipes nationales, dotées
196
par opposition d’une aura de « pureté », de « désintéressement », voire
de « sacré » (Sonntag, 2008, 113-147). Ceci dit, si le contexte et les
discours ont évolué de manière significative durant la dernière
décennie, la question centrale posée par Andy Smith reste pertinente,
notamment pour une étude des « amours et désamours entre
Européens » : la question du regard sur l’Autre et sur soi-même au
sein de l’Europe.
On peut s’interroger sur l’impact réel qu’ont les rapports affectifs
et horizontaux entre Européens sur la construction d’un projet
politique supranational. Il serait peut-être même souhaitable qu’ils n’y
en ait aucun et que ce projet ne soit porté que par la raison. Or, les
liens affectifs et les perceptions qui existent entre les membres d’une
communauté ne sont pas sans répercussions sur leur acceptation de
principe d’une « union toujours plus étroite » entre les nations
européennes, car cet objectif est implicitement basé sur la
présomption d’une communauté de solidarité qui partage un socle de
valeurs communes. L’histoire de la création des Etats-nations
modernes nous montre que les perceptions et auto-perceptions des
nations ne se forgent pas que dans l’arène politique, mais aussi au
travers de pratiques sociales largement partagées en dehors de tout
contexte politico-institutionnel. Et peu de pratiques sont aussi
répandues à travers le continent que le football.

Un terrain d’affirmation identitaire

Comme le prouvent les manifestations d’affirmation identitaire


qui accompagnent chaque grande compétition, le football est une
formidable caisse de résonance pour des sentiments d’appartenance
particulière. « Sport où le phénomène d’identification est le mieux
dimensionné, le plus palpable, le plus constant, le plus organisé »
(Yonnet, 1998, 85), le football semble effectivement avoir une
propension à déclencher le processus de construction de l’identité
sociale qui se fonde sur la constitution et dénonciation d’un out-group
afin de mieux définir, de conforter et de pérenniser l’in-group (Tajfel
1972 et 1978 ; Sherif 1969). Dans un contexte chargé d’émotion, il
suggère auprès du spectateur que les deux collectifs qu’il oppose sont
emblématiques des groupes sociaux qu’ils représentent, et suscite
ainsi une identification partisane forte.
L’intensité des émotions psychosociales que le football provoque
est telle qu’il a, depuis George Orwell (1945), souvent été comparé à
197
un simulacre de guerre possédant une fonction cathartique (Elias,
1987). Qu’on veuille ou non faire sienne cette analogie un brin
superficielle, il n’en reste pas moins que le football est un producteur
très fiable de stimuli émotionnels, dont l’attractivité dépend pour une
large part de la construction préalable de « l’Autre » dans un espace
discursif et délibératif particulièrement dense, qui va des médias
internationaux aux conversations de rue.
Il est intéressant de noter que le football ne connaît aucunement le
relâchement des appartenances traditionnelles auquel on aurait pu
s’attendre suite à l’émergence d’un marché de plus en plus
transnational tant pour les joueurs que pour les compétitions et les
images. Suivant le rythme de son calendrier pluriannuel, il déclenche
des manifestations de masse qui sont autant des auto-célébrations
joyeuses que des revendications de reconnaissance collective, et on
est en droit de conclure que ce sport reste un agent puissant en faveur
de l’ordre national.
On voit mal en tout cas comment il pourrait être utilisé par les
institutions communautaires comme « un instrument amplifiant le
sentiment d’appartenance à une communauté européenne », comme
le souhaitait, naïvement, le Conseil Européen de Fontainebleau en
1984 (Andreu Romeo, 2001, 59). Et il n’est guère surprenant que le
rapport Adonnino, commandité par le Conseil avec l’objectif de
proposer des pistes pour une « Europe des citoyens » et comprenant
une série de propositions pour une instrumentalisation du sport afin
de créer une identité européenne par le haut, n’ait jamais été appliqué.
Si, dans le contexte du milieu des années 1980, le rapport Adonnino
et ses suggestions, comme la création de compétitions ou d’équipes
sportives communautaires, ne paraissaient pas dépourvus de sens,
aujourd’hui, « les institutions communautaires sont conscientes des
risques que ferait courir pareille initiative à l’image déjà fort dégradée
de l’Union européenne » (Husting, 2006, 140). A l’ère d’un processus
de globalisation culturelle ressenti par beaucoup comme déstabilisant,
voire angoissant, le sport – notamment le football – fournit des
occasions de manifester collectivement sa résistance aux tendances
d’uniformisation ou de convergence, et de célébrer, au vu de tous, sa
singularité locale ou nationale. C’est là une expression visible du
caractère dialectique de ce processus que mettent en relief les travaux
internationaux sur la globalisation culturelle (Barber, 1996 ; Mattelart,
1996 ; Appadurai, 1997 ; Warnier, 1999).
On aurait cependant tort de tirer des conclusions hâtives sur la
propension du football à susciter des sentiments d’un nationalisme
198
fermé, voire agressif. Les observations faites sur le terrain lors des
grandes compétitions de ces dernières années et à partir de nombreux
entretiens menés dans le cadre d’une enquête empirique depuis 2001
(Sonntag, 2008) suggèrent au contraire que le comportement des
individus qui forment les foules du football est plus ambigu et
mériterait, dans les années qui viennent, des recherches approfondies
que la présente contribution doit se contenter d’esquisser.

Une « béquille identitaire » pour le XXIe siècle ?

La première hypothèse qu’il serait intéressant de vérifier dans une


enquête plus large concerne le football vu comme « béquille
identitaire ». Ce néologisme peut certes prêter à sourire, mais il nous
semble approprié pour exprimer le besoin de réassurance face à la
perte de repères identitaires traditionnels inhérente à l’époque
actuelle. Il fournit surtout une métaphore parlante pour illustrer les
concepts abstraits formulés par les théoriciens de « la constellation
postnationale » (Habermas, 1998).
Selon ces derniers, il ne s’agit pas, pour l’Europe, de superposer
une identité européenne sur les identités nationales existantes. Au
contraire, la légitimité à long terme de l’Union européenne –
nécessaire en raison du déclin en puissance des Etats-nations
traditionnels – dépendrait de la capacité à opérer un « découplage de
l’exercice de l’autonomie démocratique et de son ancrage national
historique » (Lacroix, 2004, 19). En d’autres termes, une distinction Commentaire : Suggestion
entre identité culturelle (nationalité) et identité politique (citoyenneté), prise en compte.
telle qu’elle a été dessinée dans le concept de « patriotisme Commentaire : Commentaire
constitutionnel » développé en Allemagne fédérale à la fin des années pris en compte.
70. Comme le formule Habermas, « les citoyens européens, jusqu’ici
seulement caractérisés comme tels par un passeport commun,
devront apprendre à se reconnaître mutuellement comme membres
d’une entité politique commune au-delà des frontières nationales. »
(Habermas, 1998, 149). Ce sont « précisément les conditions
artificielles dans lesquelles la conscience nationale a émergé » (ibid.,
154) qui permettent d’espérer que la solidarité entre des individus
étrangers dans un vaste groupe social, réalisée dans des politiques
redistributives, ne restera pas une utopie au-delà de l’Etat-nation. S’il
a été possible que les êtres humains parviennent à une transposition
hautement abstraite de leurs liens de solidarité du niveau local au
niveau national, pourquoi ne seraient-ils pas capables de poursuivre
199
cette évolution ? Cet effort considérable d’abstraction qu’implique la
pensée de Habermas est également réclamé par Manuel Castells, pour
qui « l’assimilation des nations et des États à leur composé ‘État-
nation’ » ne fait aucun sens « au-delà d’un contexte historique
précis », et la distinction « entre nations et États, qui ne se sont
confondus (et pas pour toutes les nations) qu’à l’époque moderne,
s’avère essentielle. » (Castells, 1999, 69).
Pour les opposants à cette thèse, il est clair que demander aux
Européens de dissocier identité culturelle et identité politique paraît
une posture intellectuelle vaine, tant il leur semble évident que les
deux sont inséparablement liées. Or, à y voir de plus près, les citoyens
d’Europe occidentale vivent déjà leurs appartenances sur un mode
quelque peu « schizophrène », et leur identification forte à la nation
constitue en fait « sinon un préalable, du moins une disposition
favorable au développement d’un sentiment d’appartenance à
l’Europe » (Duchesne et Frognier, 2002, 358). Ce constat confirme
les résultats de l’enquête empirique de Sophie Duchesne sur la
Citoyenneté à la française (Duchesne, 1997), qui réaffirment le caractère
primordial du lien culturel entre le citoyen contemporain et son
appartenance nationale, et confirment que la nation représente en
premier lieu pour l’individu un point de repère affectif et
communautaire. Ce qui ne l’empêche pas d’être en même temps
capable de faire abstraction de ces liens culturels et ethniques pour
rendre possible le vivre-ensemble dans une société multiculturelle
basée sur le principe contractuel. Les individus interrogés lors de cette
enquête semblent même trouver un certain équilibre mental dans
cette distinction entre appartenance culturelle et allégeance politique.
De même, certains travaux sur l’identité européenne (Meier et
Risse, 2003 ; Bruter, 2005) ont donné une base empirique à la
possibilité de distinction entre identité politique et culturelle, en Commentaire : Commentaire
montrant qu’il est erroné de conceptualiser une telle identité comme pris en compte
un jeu à somme nulle, et qu’une allégeance européenne forte n’est pas
corrélée à une identité nationale faible.
Le football est un excellent terrain pour observer l’expression
concrète de ces appartenances multiples. De par sa propre dualité
entre l’européanisation avancée qu’il subit et l’attachement aux
représentations culturelles qu’il véhicule, le football devient en
quelque sorte une « béquille identitaire » qui permet d’avancer sur le
chemin de la « constellation postnationale » : il rend compréhensible
et humainement pensable cette dissociation identitaire.
200
Un support d'apprentissage de l'ironie

Une deuxième hypothèse qui mériterait d’être approfondie repose


sur une affirmation très simple : le football n’est qu’un jeu. Aussi
galvaudée que soit cette expression, elle n’en permet pas moins de
comprendre comment le football s’insère dans les structures
identitaires de l’individu européen en ce début de XXIe siècle. Afin
que le jeu procure du plaisir, c’est-à-dire fonctionne, il faut à la fois
être capable de le prendre totalement au sérieux et, aussitôt la partie
terminée, de prendre du recul. C’est avant tout vrai pour les jeux d’où
sortent généralement un gagnant et un perdant (ou plusieurs), et
chaque enfant doit faire l’apprentissage de cet aller-retour entre
l’investissement émotionnel et le recul relativisant.
Comme il a été souligné ci-dessus, le football produit des
émotions d’une grande intensité, notamment dans l’expression
collective des sentiments d’appartenance. Mais comme il n’est malgré
tout qu’un jeu, il rend aussi possible et faisable une certaine
distanciation ironique, une prise de recul de l’individu par rapport à
son propre besoin de communauté culturelle.
Dans cette perspective, l’affirmation identitaire serait alors mise en
scène de manière à la fois sincère et ironique. Sincère parce que
totalement débridée au moment même du spectacle sportif ; ironique
parce que parfaitement consciente de son caractère éphémère et
ritualisé. Il est possible que ce que Georges Vigarello considère
comme un « paradoxe » – à savoir le fait que le spectacle sportif est
désormais « à la fois consommation désinvolte et fièvre collective,
plaisir (télévisuel) privé et effervescence publique » (Vigarello, 2002) –
n’en soit pas un. Selon Michel Lacroix, ce type de comportement
apparemment paradoxal annonce ce qu’il appelle « la sociabilité
postmoderne », phénomène qui répond aux attentes et besoins
contradictoires de l’individu contemporain. Lacroix décrit les
individus qui « participent à l’ivresse générale » et « se laissent
posséder par l’âme de la foule », mais qui, aussitôt après « s’en
retournent tranquillement chez eux. » Autrement dit : « ils ont
savouré un lien social effervescent, mais ils n’en subissent aucun des
inconvénients », retirant ainsi de ces émotions collectives « une
double satisfaction » (Lacroix, 2001, 91-93).
La Coupe du monde 2006 a fourni plusieurs illustrations de cette
thèse : les télévisions du monde entier se délectèrent des larmes sur
les visages défaits des supporters brésiliens ou allemands après
l’élimination « dramatique » de leur équipe. Ce fut touchant,
201
émouvant, mais dès le lendemain, ces mêmes supporters en larmes
passèrent à autre chose, se souvenant, émus et avec le sourire, de leur
propre détresse. De même pour le fameux « patriotisme light » qui a
été diagnostiqué auprès des Allemands soudainement épris de leur
drapeau et de leur hymne national. A y regarder de près, ce type de
patriotisme semble davantage relever du folklore culturel et ne porte
plus la moindre revendication politique (Sonntag, 2007a). En aucun
cas, il ne permet de mettre en cause la tendance lourde du passage
« des valeurs de tradition, de religion et d'autorité » vers des « valeurs
‘rationnelles-légales’ et ‘séculières’ » et des valeurs individualistes
« d'autoréalisation, d'expression et de bien-être », tendance qui, selon Commentaire : Sujet précisé.
les résultats de la World Values Survey, caractérise notamment les
sociétés contemporaines de l’Europe de l’Ouest (Inglehart, 1999, 23).
Pour Norbert Elias (1984), le quest for excitement – cette recherche
d’excitation agréable qui, dans la société moderne marquée par un
contrôle accru des émotions, ne pouvait être assouvie par le sport et
dans les stades – relevait de l’instinct humain. Aujourd’hui, tout porte
à croire que l’individu postmoderne semble prendre de plus en plus
conscience de son propre besoin d’excitement, et le satisfait sur le
mode détaché du « second degré ». Le caractère cathartique de
l’affirmation identitaire serait alors vécu de manière quasi ironique,
comme un acte nécessaire d’hygiène psychosociale.
Des chercheurs comme Bromberger ou Smith ont insisté sur le
fait que le spectateur de football est tout à fait capable d’adopter une
attitude distanciée envers l’objet de sa passion, de jeter un regard
amusé et moqueur sur son propre comportement. Il l’a d’ailleurs
toujours été : comme Richard Hoggart l’a montré dans La culture du
pauvre, « la capacité des classes populaires à maintenir une séparation
entre la vie réelle et sérieuse et le monde du divertissement »
(Hoggart, 1991, 21), les « nombreux exemples de l’aptitude populaire
à la moquerie » (ibid., 381) ont généralement été sous-estimés, voire
négligés par les sciences sociales, souvent pour des raisons de partis
pris idéologiques. Les observations faites dans et autour des stades de
la dernière Coupe du monde confirment, pour reprendre les termes
de Hoggart, que l’amateur de football de base est parfaitement en
mesure de pratiquer une « consommation nonchalante », de ne prêter
qu’une « attention oblique » envers le discours médiatique et l’objet
de son divertissement (ibid., 295-296), de n’être « jamais dupe
complètement » (ibid., 23).
Au début des années 1980, l’anthropologue Marc Augé n’arrivait
pas encore à s’expliquer entièrement cet « humour dans l’attitude de
202
beaucoup de supporters », cette « attitude passionnée et goguenarde
(…), mélange d’attention, de passion et de désinvolture » qu’il
observait dans les stades (Augé, 1982, 65). Aujourd’hui, les
spectateurs ont eux-mêmes conscience que le fait de se mettre dans
tous ses états pour un match de foot comporte une dimension
« ridicule » et qu’une bonne part de leur plaisir dépend justement du
décalage entre, d’une part, leur investissement sérieux et total dans
l’identification émotionnelle avec l’équipe de leur cœur et, d’autre
part, leur capacité de se moquer de cet investissement, d’eux-mêmes
et de leurs semblables.
La parution en 1992 du récit autobiographique de Nick Hornby,
Fever Pitch (publié en France sous le titre de Carton Jaune), analyse aussi
impitoyable que réjouissante de toutes les souffrances et gratifications
que peut procurer le football à ceux qui le suivent avec passion, peut
être considérée, en rétrospective, comme un véritable changement de
paradigme discursif (Hornby, 1992). Le roman de Nick Hornby
résume, de manière accessible et compréhensible pour le plus grand
nombre, le décalage grandissant entre l’attachement émotionnel de
l’individu aux traditions héritées de la modernité et le sentiment diffus
que cette modernité est en train de se dissoudre dans une société d’un
type nouveau. Ce n’est pas un hasard si Hornby a été suivi par une
pléiade d’auteurs inspirés par son regard ironique, et qui se sont mis à
parler du football avec un ton nouveau, entre tendresse nostalgique et
auto-ironie rafraîchissante. Dans la même lignée, il existe aujourd’hui
en Europe occidentale tout un paysage de magazines, de sites web et
de blogs qui jouent avec les références footballistiques de manière
intelligente, décalée, et critique. Des publications comme So foot et Les
Cahiers du Football en France ou Der tödliche Pass et 11 Freunde en
Allemagne sont des exemples intéressants pour cette approche
ironique nouvelle qui, pour l’instant, n’a nullement l’air de s’essouffler
(www.sofoot.com / www.cahiersdufootball.net / www.der-toedliche-
pass.de / www.11freunde.de).

Une illustration de la réflexivité postmoderne

L’ironie, voire l’auto-ironie, est aussi nourrie par le phénomène de


« réflexivité » qu’une observation différenciée du comportement des
spectateurs de football permet de mettre à jour.
Devant l’ampleur prise par le football dans nos sociétés, la presse
dite « de qualité » a été contrainte d’accorder davantage d’espace à ce
203
phénomène social devenu incontournable. Soucieuse de se
différencier de la presse sportive, elle s’est penchée sur les
explications de ce phénomène fournies par les sciences sociales. Ces
explications sont désormais présentes tant dans les suppléments assez
volumineux publiés pendant les grandes compétitions que dans les
colonnes des tribunes ou chroniques. Et depuis quelques années, la
presse sportive elle-même n’est plus en reste : de plus en plus, les
journalistes sportifs consultent et intègrent la production des sciences
sociales. Il en résulte que le spectateur de football est aujourd’hui
exposé à des informations qui lui permettent de mieux prendre
conscience de son propre comportement. Il en sait désormais
quelque chose sur l’impact identitaire du sport contemporain, sur les
besoins sociaux et les désirs collectifs et individuels qui le sous-
tendent, il fait circuler ce savoir dans l’échange d’idées avec les autres,
et il est à même de prendre du recul par rapport à ses actions et
réactions, ce qu’ont confirmé bon nombre de témoignages recueillis
pendant la Coupe du monde 2006.
Ainsi, la déclaration d’un groupe de supporters allemands
(rencontrés à Kaiserslautern, 12 juin 2006), interrogés au sujet de
l’ardeur avec laquelle ils entonnaient désormais leur hymne national,
est parfaitement représentative d’une attitude largement répandue :
« Tout le monde le sait : on a tous besoin d’être fiers de notre
appartenance. Et on fait comme tout le monde. L’hymne national,
faut pas trop prendre au sérieux, mais ça fait du bien. »
(Kaiserslautern, 12 juin 2006). On peut aussi citer la remarque d’un
supporter suisse, qui déclare que « le football et la Coupe du monde,
c’est sympa, car ce sont des équipes avec lequelles on peut s’identifier,
ça permet d’afficher son identité nationale. Du coup, la fête avec les
autres, c’est encore plus marrant ! » (Stuttgart, 13 juin 2006).
Le football devient ainsi un cas d’école pour le processus circulaire
que les théoriciens de la postmodernité (Giddens, 1990 ; Beck, 1997 ;
Beck, Giddens et Lash, 1994) ont nommé « réflexivité » et qui décrit
la manière dont les acteurs sociaux procèdent à une révision
permanente de leurs propres pratiques en s’appropriant et
intériorisant de nouvelles connaissances sur ces mêmes pratiques
produites par les sciences sociales. Autrement dit : des connaissances
obtenues par l’observation scientifique des individus contemporains
sont réinjectées – souvent de manière simplifiée – par le biais des
mass médias et du débat public, dans la société, et influencent à leur
tour les pratiques mêmes qui ont été initialement étudiées. Il est
surprenant de voir à quel point le football, en raison de son
204
omniprésence médiatique, peut servir d’illustration convaincante à ce
concept (Sonntag, 2007b).
Dès les années 1990, Richard Giulianotti a développé la notion de
« post-fan » en observant l’embourgeoisement des gradins anglais et
les mutations du discours footballistique britannique marqué par une
dimension ironique, critique et réflexive (Giulianotti, 1999, 148-150).
Mais comme Hoggart l’a souligné, la capacité d’adopter de la distance
critique n’est pas l’apanage de la middle class. Le Mondial 2006 l’a bien
démontré : la tendance au regard ironique s’est entièrement
démocratisée. Sa manifestation la plus visible est le détournement des
stéréotypes nationaux traditionnellement utilisés par les autres dans le
but à la fois de revendiquer « fièrement » son appartenance et de le
faire avec un clin d’œil auto-ironique. Un nombre grandissant de
spectateurs ne se contentent plus des affublements et maquillages
habituels aux couleurs nationales, mais arborent désormais des objets
et symboles stéréotypés : des Français qui arrivent au stade coiffés de
bérets basques ou de bicornes napoléoniens, armés de baguette ou
carrément déguisés en Astérix et Obélix ; des Scandinaves portant des
casques de Viking ; des Espagnols travestis en danseuses de
flamenco ; des « Oranjes » néerlandais affublés de perruques de
carottes orange et de chapeaux en forme de gouda – de l’autodérision Supprimé : s
qui fait usage de symboles facilement décodables par tous. Certains
vont même plus loin encore, en arborant les stéréotypes des autres,
comme ce supporter britannique en maillot anglais au-dessus d’une
culotte de cuir bavaroise qui affirme que « c’est pour rendre
hommage à nos hôtes allemands. Mais en même temps aussi pour me
moquer d’eux. Car je sais bien qu’à part les Bavarois, ils ont horreur
de ce pantalon ridicule ! » (Stuttgart, 14 juin 2006).
Certes, on peut taxer d’angélisme cette analyse d’une Europe sur
la voie de la postmodernité. Même en faisant abstraction du
hooliganisme dont la violence ne se nourrit vraisemblablement pas en
première ligne d’une idéologie explicitement nationaliste, on peut lui
objecter que tout le monde n’est pas capable du même degré de
distanciation ironique et d’humour au « second degré ». Mais tout
observateur attentif est amené à se rendre à l’évidence que les rares
incidents de violence verbale ou physique qui surviennent lors des
grandes compétitions ne sont tout simplement plus significatifs par
rapport au nombre total des personnes qui se regroupent devant les
nombreux grands écrans dans les centres-villes. Une troisième
hypothèse qu’il serait, en revanche, intéressant de vérifier dans une
enquête de terrain plus large est celle de savoir si ces attitudes
205
ironiques postmodernes restent réservées à certaines nationalités ou si
un mouvement de convergence européenne s’est engagé. Une
enquête internationale actuellement en préparation en vue du
prochain championnat d’Europe prévu pour 2012 et qui doit se tenir
en Pologne et en Ukraine (à moins que l’Ukraine ne soit pas en
mesure d’assurer l’organisation de cet évenement, ce qui exigerait
sans doute un partenariat germano-polonais particulièrement
intéressant dans le contexte de l’affirmation des identités nationales),
pourrait produire des résultats concluants à cet égard, en combinant
une approche quantitative par le biais d’une large enquête basée sur
internet et un nombre significatif d’entretiens qualitatifs menés sur
place par une équipe de chercheurs.
L’avenir nous dira si le football, tout comme d’autres événements
du type « affrontement ludique entre nations », tel le Grand Prix
Eurovision de la Chanson, pourra durablement influer sur les
perceptions entre Européens et les aider à vivre leur ambiguïté
identitaire sur le mode ironique. Pour une philosophe comme Luisa
Passerini, c’est une évolution souhaitable et probablement inévitable :
« Jouer un ou plusieurs rôles sur une scène composée de cercles concentriques – la ville, le
pays, l’Europe, le monde – ne peut se faire qu’avec une attitude qui est ironique, du moins
partiellement, envers cette pièce et le rôle qu’on y joue. Exprimer l’espoir que les identités
du futur seront des identités ironiques signifie espérer qu’elles seront suffisamment fortes
pour osciller, bouger et changer, et qu’elles n’auront plus besoin d’être fondées sur la rigidité
et l’exclusion. » (Passerini, 2002, 208). Mis en forme

Conclusion

A la fois terrain d’affirmation des appartenances et « béquille


identitaire » qui permet de réaliser une dissociation postnationale
entre allégeance politique et appartenance culturelle, support
d’apprentissage de l’ironie et illustration concrète du concept de la
réflexivité postmoderne, le football, cette passion partagée par un très
grand nombre d’individus, se révèle être un thème de recherche riche
en significations pour les études européennes, pour peu qu’on
s’autorise à sortir des sentiers battus. En montrant ce que la culture
populaire au sens le plus large pourrait apporter à une meilleure
connaissance des rapports affectifs entre Européens et à leur capacité
à distinguer leurs identités politiques et culturelles, il ouvre des pistes
intéressantes pour la recherche.
On pourra certes taxer cette vision inhabituelle du football de
« naïve » ou « optimiste ». Cependant, l’objectif des pages qui
206
précèdent n’est pas de faire l’éloge du football, mais de jeter un regard
nouveau sur un objet sous-exploré et plus ambigu que ne le laissent
penser les interprétations traditionnelles qui en sont faites. On pourra
aussi, à juste titre, opposer que l’approche développée ici traite
davantage de l’Europe que de l’Union européenne et que le football,
même en admettant qu’il ait une influence positive sur les perceptions
et les liens affectifs entre Européens, ne résoudra pas le déficit
démocratique dont est accusée l’Union européenne ni la crise de
légitimité qu’elle traverse actuellement. C’est très certainement vrai.
Mais un phénomène qui influe manifestement sur les sentiments
qu’ont les Européens les uns envers les autres, qui participe à la
construction et définition des « Autres » au sein de l’espace européen
et qui, enfin, touche autant d’individus à travers le continent, peut
donner des éléments de réponse, certes modestes mais pertinents, à la
question fondamentale si les Européens sont disposés à poursuivre
un projet commun avec ces « Autres » qui peut aller jusqu’à prendre
la forme d’une communauté politique. En somme, ce que suggère ce
regard sur le football est que « la culture du pauvre » mérite que les
études européennes s’y consacrent davantage.

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