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Karl Marx (1871)

LA GUERRE CIVILE
en France
1871
(La Commune de Paris)

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay,


professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca
Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"


Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque


Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 2

Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay,


professeur de sociologie à partir de :

Karl Marx (1871),

La guerre civile en France 1871


(La Commune de Paris)
avec une introduction de Friedrich Engels et des lettres de Marx et
d’Engels sur la Commune de Paris.

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times, 12 points.


Pour les citations : Times 10 points.
Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft


Word 2001 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format


LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition complétée le 8 avril 2002 à Chicoutimi, Québec.


Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 3

Table des matières


NOTE
INTRODUCTION, par Friedrich Engels

PREMIÈRE ADRESSE du Conseil général sur la guerre franco-allemande


(23 juillet 1870)

SECONDE ADRESSE du Conseil général sur la guerre franco-allemande (9


septembre 1870)

LA GUERRE CIVILE EN FRANCE

ADRESSE du Conseil général de l'Association internationale des travailleurs


(30 mai 1871)

ANNEXES

ANNEXES à la 3e édition allemande (1891) publiée sous la direction


d'Engels

Jules Favre sur l'Internationale


Lettres de Karl Marx à Kugelmann
Lettres de Karl Marx au professeur E. S. Beesly
Karl Marx à W. Liebknecht
Karl Marx à Léo Frankel et à Varlin
Discours de Karl Marx sur la Commune
Friedrich Engels à Mme Engels, sa mère
Discours d'Engels au 15e anniversaire de la Commune de Paris (18 mars
1886)

F. ENGELS: Fragment inédit d'un projet d'appel pour le 21e anniversaire


de la Commune de Paris
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 4

NOTE

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La Guerre civile en France est l'exemple inégalé d'une analyse marxiste appliquée
au plus grand événement révolutionnaire du XIXe siècle, la Commune de Paris.

Lénine a fait plus d'une fois observer que le marxisme place toutes les questions
sur le terrain historique,

« non seulement pour expliquer le passé, mais pour prévoir, intrépidement, l'avenir et
pour déployer une activité pratique, hardie, visant à la réalisation de cet avenir. »

Le côté révolutionnaire agissant du marxisme en constitue le principal trait


distinctif.

D'aucuns représentent Marx comme un savant de cabinet, coupé de la pratique


révolutionnaire. Il n'y a rien de plus absurde que cette falsification du rôle de Marx.

Marx a été le plus grand maître du prolétariat, un véritable chef prolétarien, « un


participant de la lutte des masses, qu'il a vécue avec toute l'ardeur, toute la passion
qui lui sont propres » (LÉNINE).
Il a été le guide du mouvement ouvrier international de son époque. Marx, le
premier, a lié en un tout unique, indissoluble, la théorie et la pratique de la lutte de
classe. Au cours des combats révolutionnaires de 1848, le marxisme avait déjà reçu
le baptême du feu. La Révolution de 1848 a porté un coup mortel aux formes
bruyantes, déclamatoires du socialisme d'avant Marx. Seule, la doctrine de Marx et
d'Engels a résisté à l'épreuve de l'histoire, et du creuset de la révolution elle est
sortie mieux trempée et plus solide encore.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 5

En mars 1850, Marx pouvait, à bon droit, écrire que « la conception du mouve-
ment, telle qu'elle a été exposée dans le Manifeste du Parti communiste, s'est avérée
la seule juste. »
Et si, avant la Révolution de 1848, cette doctrine était propagée clandestinement
par les communistes, comme l'écrit Marx, après cette révolution elle est devenue « le
bien commun des peuples et publiquement se prêche sur les places. »
Sous la direction de Marx et d'Engels, la classe ouvrière crée en 1864 une orga-
nisation internationale, la première Internationale.

Luttant pour l'unité révolutionnaire de la classe ouvrière contre les proudhoniens


et les bakouninistes, Marx et Engels établissent, dès la période de 1870 à 1880, l'hég-
émonie du communisme scientifique dans le mouvement ouvrier international. Les
idées du communisme scientifique pénètrent toutes les décisions fondamentales de la
première Internationale. Le nom de Marx devient un drapeau autour duquel se ras-
semblent les premières phalanges de la cohorte de fer de la révolution prolétarienne.

Les meilleurs militants du mouvement ouvrier de cette époque ont été liés à Marx
et cherchaient près de lui aide, conseil et direction. Marx était le guide à qui, comme
l'écrivait Engels,

«Français, Russes, Américains, Allemands recouraient au moment décisif, et ils


recevaient chaque fois un conseil clair, incontestable, tel qu'il ne peut être donné que par
un génie dans toute la force du savoir. »

*
**

Marx s'intéressait au mouvement ouvrier révolutionnaire de tous les pays. Dans


la période de 1848 à 1871, le mouvement ouvrier français, comme on le sait, a revêtu
les formes les plus aiguës de la lutte de classe, allant jusqu'aux rencontres armées et
à la guerre civile. Marx a donné une analyse classique de la lutte des classes en
France de 1848 à 1850 et du coup d'État de Louis Bonaparte 1

A l'époque du Second Empire, Marx entretint une correspondance animée avec


Lafargue, Serraillier, Dupont, Frankel, Schily, et autres militants français du mouve-
ment ouvrier international, né à la fin des années 60. Marx suivait attentivement le
mouvement ouvrier français et se réjouissait de chaque progrès de ce mouvement,
l'aidant de ses conseils et de ses indications. Pendant l'été de 1869, Marx vint illé-
galement à Paris.

1 Voir Karl Marx: Les Luttes de classes en France, 1848-1860 (Éditions Sociales, 1952), et Le 18
Brumaire de Louis Bonaparte (Éditions Sociales, 1963).
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 6

« J'ai passé, écrit-il à Engels, une semaine à Paris où, soit dit en passant, la
croissance du mouvement saute directement aux yeux. »

Marx et Engels prévoient la guerre qui approche entre la France bonapartiste et


la Prusse des hobereaux. Le 19 juillet, la guerre franco-prussienne avait éclaté et, le
23 juillet, déjà, paraissait l'Adresse du Conseil général de la première Internationale
contre la guerre, rédigée par Marx. Marx et Engels engagent une grande campagne
contre la guerre et démasquent, d'une part, la politique dynastique de Bonaparte et,
d'autre part - la guerre, du côté allemand, s'étant transformée de défensive en
offensive - la politique annexionniste de Bismarck.

Voyant que la révolution en France est inévitable, Marx et Engels considéraient


comme un grand malheur que les prolétaires français, dans cette période, lussent mal
organisés et n'eussent pas de parti à eux. « Le pire, écrivait Engels dès le 15 août
1870, c'est qu'en cas de véritable mouvement révolutionnaire à Paris personne n'est là
pour en prendre la direction. »
Et, en effet, lorsque, après Sedan, le 4 septembre 1870, les ouvriers de Paris pro-
clamèrent la république, à sa tête se mirent Jules Favre, Palikao, Trochu et consorts.
Engels écrit que « jamais encore de telles canailles n'ont été au pouvoir. »

A l'occasion de la révolution du 4 septembre 1870, Marx écrit une nouvelle


adresse 1 qui est un admirable exemple de la façon dont Marx conseille le prolétariat
français.

La lutte de classe se développait et s'aggravait de mois en mois et allait aboutir à


la révolution du 18 mars. Marx, qui mettait les ouvriers français en garde contre une
insurrection prématurée, ne s'en détourne pas, comme l'ont fait Plekhanov, en 1905,
ou Paul Levi, en 1921, mais se met à la tête du mouvement de masse et suit la lutte
armée entre Versaillais et Communards, « comme si les opérations militaires se pas-
saient aux environs de Londres ». (LÉNINE.)
Les militants et les contemporains de la Commune s'adressent à Marx par des
centaines de lettres; Lafargue, Frankel, Serraillier, d'autres encore lui demandent
conseil, aide et direction. Léo Frankel, par exemple, écrit à Marx:

« Votre opinion sur les réformes sociales à réaliser sera extrêmement précieuse pour
les membres de notre commission. »

Dans une autre lettre, Frankel écrit à Marx:

1 Cette adresse a été publiée d'abord en anglais, à Londres, à 1 000 exemplaires, puis en français et
en allemand, à 15 000 exemplaires, en Suisse, d'où elle fut transportée en France et en Allemagne
pour y être distribuée clandestinement.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 7

« Je serais très heureux si vous consentiez à m'aider en quelque façon de vos


conseils, car, à présent, je suis seul, pour ainsi dire, et je porte seul la responsabilité de
toutes les réformes que je veux faire accepter tu département des Travaux publics. »

Par ailleurs, Serraillier demande à Marx de rédiger un projet de décret sur les
hypothèques, projet qu'il se charge de faire adopter à la Commune de Paris avec
l'aide de Frankel. Marx envoie nombre d'indications aux Communards de Paris et,
dès le 13 mai, il écrit, dans sa lettre à Frankel et Varlin:

« La Commune me semble perdre trop de temps à des bagatelles et aux querelles


personnelles. On voit qu'il y a d'autres influences que celle des ouvriers. Tout cela ne
serait rien si vous aviez du temps pour rattraper le temps perdu. »

Marx informe Frankel et Varlin des conditions du traité entre le gouvernement de


Thiers et de Bismarck et dit aux Communards français en guise d'avertissement :
« Prenez garde ! »

De concert avec Engels et avec l'aide de Lafargue et des internationalistes fran-


çais, Marx envisagea de prendre un certain nombre de mesures pour déclencher un
soulèvement dit peuple dans le sud-ouest de la France, afin de venir en aide à la
Commune. Malgré sa maladie, Marx fit preuve d'une capacité de travail réellement
surhumaine pendant la Commune et s'efforça de susciter chez les ouvriers des autres
pays un mouvement de solidarité pour la Commune de Paris.

« J'ai écrit, écrivait Marx à Frankel et Varlin, plusieurs centaines de lettres pour
votre cause dans tous les coins du monde où nous avons des sections. »

La classe ouvrière de Paris, n'ayant pas de parti à elle qui l'aurait guidée et eût
réalisé sa dictature, a commis des fautes nombreuses. Elle n'a pas poursuivi l'ennemi
sans le laisser souffler, mais lui a permis de battre en retraite et de s'organiser à
Versailles; elle ne s'est pas emparée de la Banque de France; elle n'a pas su créer
avec ta paysannerie le lien qu'elle aspirait à établir; elle s'est montrée généreuse
envers l'ennemi de classe qu'il faut supprimer quand il ne se rend pas. « Montant à
l'assaut du ciel 1 » dans des conditions historiques exceptionnellement défavorables,
abandonnée par ses alliés, entourée de tous les côtés par l'armée de Thiers et par
celle de Bismarck qui s'étaient unis contre elle, la classe ouvrière de Paris défendit
héroïquement une barricade après l'autre.

Malgré cette défense héroïque, la Commune tombait le 28 mai 1871, et déjà le 30


mai Karl Marx lisait, en séance du Conseil général, la troisième Adresse qu'il avait
intitulée la Guerre civile en France en 1871.

1 Karl MARX : Lettre à Kugelmann (12 avril 1871).


Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 8

Analysant l'expérience de la Commune de Paris, Marx en lire toute une série de


leçons de tactique et indique la tâche fondamentale du prolétariat au cours de la
révolution contre l'État. L'enseignement de Marx, consiste en ceci que le prolétariat

« ne peut pas simplement mettre la main sur une machine d'État « toute faite », mais
doit briser la machine militaire et bureaucratique de l'État, bourgeois et instaurer la
dictature du prolétariat. »

Cette leçon fondamentale a été déformée par les chefs officiels de la IIe Interna-
tionale. Seul, Lénine a rétabli et développé la doctrine de Marx sur l'État en décou-
vrant, d'après l'expérience de la Commune de Paris et de la Révolution de 1905, que
les Soviets étaient la forme internationale de la dictature dit prolétariat.

*
**

La Commune de Paris porta un coup définitif et mortel au socialisme d'avant


Marx. Les théories petites-bourgeoises de Louis Blanc et de Proudhon qui avaient
cours sous le Second Empire, grâce au lent développement de l'industrie lourde en
France, furent entièrement mises en pièces par la Commune, et les proudhoniens, qui
constituaient la minorité dans la Commune, furent obligés, comme l'a écrit Engels, de
faire « le contraire de ce que leur prescrivait la doctrine d'école ». Furent de la même
façon mises en pièces les idées du représentant de la vieille génération des révolu-
tionnaires, Blanqui, « révolutionnaire indubitable et chaud partisan du socialisme »
(LÉNINE), dont les disciples ne surent pas occuper dans la Commune une position
juste, parce qu'ils ne s'appuyaient pas sur une théorie scientifique et étaient coupés
des masses, en raison même de leur tactique sectaire.

« La Commune, écrivait Engels en octobre 1884, a été le tombeau du vieux socia-


lisme spécifiquement français. Mais elle a été en même temps le berceau du communisme
international, nouveau pour la France. »

Le communisme scientifique de Marx et d'Engels devint la théorie régnante dans


les rangs du prolétariat français.

Les idées du communisme international sont diffusées en France par Jules


Guesde et Paul Lafargue. Ceux-ci fondent le Parti ouvrier dont le programme est
composé collectivement par Marx, Engels, Lafargue et Guesde. Sur les instances de
ce dernier, et en dépit de la volonté de Marx, on insère dans le programme un certain
nombre de points qui sont un tribut payé aux conceptions de Lassalle.

Mais malgré certaines erreurs, parfois graves, la position militante du Parti


ouvrier dans les luttes de classe contre la bourgeoisie, de 1880 à 1900, amène la
victoire du marxisme en France. Cette victoire a été remportée grâce à Guesde et à
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 9

Lafargue (de Lafargue, Lénine écrivait qu'il était « l'un des propagateurs les plus
doués et les plus profonds de l'idée du marxisme »), surtout grâce à Marx et Engels
qui suivaient inlassablement le développement du Parti ouvrier en France et
l'aidaient constamment de leurs conseils.

Dès lors, dans tous les pays, y compris la France, le marxisme commence a se
propager largement. Et « la dialectique de l'histoire est telle que la victoire théorique
du marxisme force ses ennemis à se déguiser en marxistes. » (LÉNINE.)

*
**

Notre édition reproduit l'édition précédente. Mais tous les textes, dans la mesure
où les originaux nous étaient accessibles, ont fait l'objet d'une révision minutieuse
qui a permis, nous l'espérons, d'en améliorer la traduction.

Nous avons essentiellement pris pour base les éditions anglaises reproduisant le
texte original des Adresses publiées à Londres en 1871. L'introduction d'Engels a été
revue d'après l'édition de 1891, rééditée à Berlin en 1949.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 10

INTRODUCTION

par
FRIEDRICH ENGELS

Retour à la table des matières

C'est à l'improviste que j'ai été invité à faire une nouvelle édition de l'Adresse du
Conseil général de l'Internationale sur La Guerre civile en France et à y joindre une
introduction. Aussi ne puis-je ici que mentionner brièvement les points les plus
essentiels.

Je fais précéder cette étude plus considérable des deux Adresses plus courtes du
Conseil général sur la guerre franco-allemande. D'abord, parce que dans La Guerre
civile on se réfère à la seconde, qui n'est pas elle-même entièrement intelligible sans
la première. Ensuite parce que ces Adresses, toutes deux rédigées par Marx, sont, tout
autant que La Guerre civile, des exemples éminents du don merveilleux dont l'auteur
a fait pour la première fois la preuve dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, et qui
lui permet de saisir clairement le caractère, la portée et les conséquences nécessaires
des grands événements historiques, au moment même où ces événements se produi-
sent encore sous nos yeux ou achèvent à peine de se dérouler. Et, enfin, parce que
nous souffrons aujourd'hui encore en Allemagne des suites prédites par Marx, de ces
événements.

Est-ce qu'on n'a pas vu se réaliser la prédiction de la première Adresse : si la guer-


re de défense de l'Allemagne contre Louis Bonaparte dégénère en guerre de conquête
contre le peuple français, toutes les misères qui se sont abattues sur l'Allemagne après
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 11

les guerres dites de libération renaîtront avec une intensité nouvelle 1 ? N'avons-nous
pas eu encore vingt autres années de domination bismarckienne, et pour remplacer les
persécutions contre les démagogues 2, la loi d'exception et la chasse aux socialistes,
avec le même arbitraire policier, avec littéralement la même façon monstrueuse d'in-
terpréter la loi ?

Et ne s'est-elle pas réalisée à la lettre la prédiction que l'annexion de l'Alsace-


Lorraine « jetterait la France dans les bras de la Russie 3 » et qu'après cette annexion
l'Allemagne ou bien deviendrait le valet servile de la Russie, ou bien serait obligée,
après un court répit, de s'armer pour une nouvelle guerre, et, à vrai dire, « pour une
guerre raciale contre les races latines et slaves, coalisées » ? Est-ce que l'annexion
des provinces françaises n'a pas poussé la France dans les bras de la Russie ?
Bismarck n'a-t-il pas vainement, pendant vingt années entières, brigué les bonnes
grâces du tsar, s'abaissant à des services plus vils encore que ceux que la petite
Prusse, avant qu'elle ne fût « la première puissance d'Europe », avait coutume de
déposer aux pieds de la Sainte-Russie ? Et ne voit-on pas quotidiennement,
suspendue au-dessus de notre tête, telle l'épée de Damoclès, la menace d'une guerre,
au premier jour de laquelle tous les traités d'alliance des princes s'en iront en fumée ?
D'une guerre dont rien n'est sûr que l'absolue incertitude de son issue, d'une guerre
raciale qui livrera toute l’Europe aux ravages de quinze à vingt millions d'hommes
armés ; et si elle ne fait pas encore rage, c'est uniquement parce que le plus fort des
grands États militaires est pris de peur devant l'imprévisibilité totale du résultat final.

Il est d'autant plus nécessaire de mettre à nouveau à la portée des ouvriers


allemands ces preuves brillantes et à demi oubliées de la clairvoyance de la politique
ouvrière internationale de 1870.

Ce qui est vrai de ces deux Adresses, l'est aussi de celle sur La Guerre civile en
France. Le 28 mai, les derniers combattants de la Commune succombaient sous le
nombre sur les pentes de Belleville, et deux jours après, le 30, Marx lisait déjà devant
le Conseil général ce travail où la signification historique de la Commune de Paris est
marquée en quelques traits vigoureux, mais si pénétrants, et surtout si vrais, qu'on en
chercherait en vain l'équivalent dans l'ensemble de l'abondante littérature écrite sur ce
sujet.
1 Guerres des États allemands, la Prusse en tête, contre Napoléon 1er, qui avait annexé à la France
certaines parties de l'Allemagne et avait placé le reste sous sa dépendance (I813-1814).
2 C'est de ce nom que les autorités gouvernementales désignaient les représentants des idées libéra-
les et démocratiques de 1820 à 1840 environ. En 1819, une commission spéciale fut créée pour
enquêter sur les « menées des démagogues » dans tous les États allemands.
3 Citation tirée de la deuxième Adresse du Conseil général au sujet de la guerre franco-prussienne.
Marx avait prévu qu'après l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, la France, assoiffée de
revanche, chercherait des alliés, en premier lieu auprès de la Russie. Le 1er septembre 1870, Marx
écrivait à Sorge :

La guerre actuelle conduit - ce que les ânes prussiens ne voient pas, ne peuvent pas concevoir
- aussi nécessairement à ta guerre entre l'Allemagne et la Russie que la guerre de 1866 à la
guerre entre la Prusse et la France. C'est là le meilleur résultat que je puisse en attendre pour
l'Allemagne. Le vrai « prussianisme » n'a jamais existé autrement et ne peut exister autrement
qu'en alliance avec la Russie et dans une servile dépendance envers la Russie. En outre, cette
guerre n˚ 2 fera-t-elle office de sage-femme à l'égard de l'inévitable révolution sociale en Russie ?
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 12

Le développement économique et politique de la France depuis 1789 a fait que,


depuis cinquante ans, aucune révolution n'a pu éclater à Paris sans revêtir un carac-
tère prolétarien, de sorte qu'après la victoire le prolétariat, qui l'avait payée de son
sang, entrait en scène avec ses revendications propres. Ces revendications étaient plus
ou moins fumeuses, et même confuses, selon le degré de maturité atteint par les
ouvriers parisiens, mais, en définitive, elles visaient toutes à la suppression de l'anta-
gonisme de classes entre capitalistes et ouvriers. Comment la chose devait se faire, à
vrai dire on ne le savait pas. Mais à elle seule, si indéterminée qu'elle fût encore dans
sa forme, la revendication contenait un danger pour l'ordre social établi; les ouvriers,
qui la posaient, étaient encore armés; pour les bourgeois qui se trouvaient au pouvoir,
le désarmement des ouvriers était. donc le premier devoir. Aussi, après chaque révo-
lution, acquise au prix du sang des ouvriers, éclate une nouvelle lutte, qui se termine
par la défaite de ceux-ci. C'est en 1848 que la chose arriva pour la première fois. Les
bourgeois libéraux de l'opposition parlementaire tinrent des banquets où ils récla-
maient la réalisation de la réforme électorale, qui devait assurer la domination de leur
parti. De plus en plus contraints, dans leur lutte contre le gouvernement, à faire appel
au peuple, ils furent obligés de céder peu à peu le pas aux couches radicales et répu-
blicaines de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Mais, derrière elles, se tenaient
les ouvriers révolutionnaires, et ceux-ci, depuis 1830, avaient acquis beaucoup plus
d'indépendance politique que les bourgeois et même que les républicains n'en avaient
idée. Quand la crise éclata entre le gouvernement et l'opposition, les ouvriers engagè-
rent le combat de rues. Louis-Philippe disparut, et avec lui la réforme électorale; a sa
place se dressa la république, la république « sociale », comme les ouvriers victorieux
la qualifièrent eux-mêmes. Ce qu'il fallait entendre par république sociale, c'est ce
que personne ne savait au juste, pas même les ouvriers. Mais maintenant ils avaient
des armes et ils étaient une force dans l'État. Aussi, dès. que les bourgeois républi-
cains qui se trouvaient au pouvoir sentirent le sol se raffermir sous leurs pieds, leur
premier objectif fut-il de désarmer les ouvriers. Voici comment cela se fit : en violant
délibérément la parole donnée, en méprisant ouvertement les prolétaires, en tentant de
bannir les sans-travail dans une province lointaine, on les précipita dans l'Insurrection
de juin 1848. Et comme on avait pris soin de réunir les forces suffisantes, les ou-
vriers, après une lutte héroïque de cinq jours, furent écrasés. On fit alors un massacre
parmi les prisonniers sans défense, comme on n en avait pas vu de pareil depuis les
jours des guerres civiles qui ont préparé la chute de la République romaine. Pour la
première lois, la bourgeoisie montrait jusqu'à quelle folle cruauté dans la vengeance
elle peut se hausser, sitôt que le prolétariat ose l'affronter, comme classe distincte,
ayant ses propres intérêts et ses propres revendications. Et pourtant 1848 ne fut
encore qu'un jeu d'enfant comparé à la rage de la bourgeoisie de 1871.

Le châtiment ne se fit pas attendre. Si le prolétariat ne pouvait pas gouverner la


France encore, la bourgeoisie ne le pouvait déjà plus. Je veux dire du moins à cette
époque où elle était encore en majorité de tendance monarchiste et se scindait en trois
partis dynastiques 1 et en un quatrième républicain. Ce sont ces querelles intérieures
qui permirent à l'aventurier Louis Bonaparte de s'emparer de tous les postes-clefs -
armée police, appareil administratif - et de faire sauter, le 2 décembre 1851, la. der-
nière forteresse de la bourgeoisie, l'Assemblée nationale. Le Second Empire com-
mença, et avec lui l'exploitation de la France par une bande de flibustiers de la politi-

1 Légitimistes, bonapartistes et orléanistes.


Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 13

que et de la finance : mais en môme temps l'industrie prit aussi un essor tel que
jamais le système mesquin et timoré de Louis-Philippe, avec sa domination exclusive
d'une petite partie seulement de la grande bourgeoisie, n'aurait pu lui donner. Louis
Bonaparte enleva aux capitalistes leur pouvoir politique, sous le prétexte de les proté-
ger, eux, les bourgeois, contre les ouvriers, et de protéger à leur tour les ouvriers
contre eux; niais, par contre, sa domination favorisa la spéculation et l'activité indus-
trielle, bref, l'essor et l'enrichissement de toute la bourgeoisie à un point dont on
n'avait pas idée. C'est cependant à un degré bien plus élevé encore que se dévelop-
pèrent aussi la corruption et le vol en grand, qu'on les vit fleurir autour de la cour
impériale et prélever sur cet enrichissement de copieux pourcentages.

Mais le Second Empire, c'était l'appel au chauvinisme français) c'était la revendi-


cation des frontières du premier Empire, perdues en 1814, ou tout au moins de celles
de la première République. Un empire français dans les frontières de l'ancienne mo-
narchie, que dis-je, dans les limites plus étriquées encore de 1815, c'était à la longue
un non-sens. De là, la nécessité de guerres périodiques et d'extensions territoriales.
Mais il n'était pas de conquête qui fascinât autant l'imagination des chauvins français
que celle de la rive gauche allemande du Rhin. Une lieue carrée sur le Rhin leur disait
plus que dix dans les Alpes ou n'importe où ailleurs. Une fois le Second Empire
devenu un fait acquis, la revendication de la rive gauche du Rhin, en bloc ou par
morceaux, n'était qu'une question de temps. Le temps en vint avec la guerre austro-
prussienne de 1866 1; frustré par Bismarck et par sa propre politique de tergiversa-
tions des « compensations territoriales » qu'il attendait, il ne resta plus alors à Bona-
parte que la guerre, qui éclata en 1870, et le fit échouer à Sedan et, de là, à
Wilhelmshoehe.

La suite nécessaire en fut la révolution parisienne du 4 septembre 1870. L'empire


s'écroula comme un château de cartes, la république fut de nouveau proclamée. Mais
l'ennemi était aux portes : les armées impériales étaient ou enfermées sans recours
dans Metz, ou prisonnières en Allemagne. Dans cette extrémité, le peuple permit aux
députés parisiens de l'ancien Corps législatif de se constituer en « gouvernement de la
Défense nationale ». Il le permit d'autant plus volontiers qu'alors, afin d'assurer la
défense, tous les Parisiens en état de porter les armes étaient entrés dans la garde
nationale et s'étaient armés, de sorte que les ouvriers en constituaient maintenant la
grande majorité. Mais l'opposition entre le gouvernement composé presque unique-
ment de bourgeois et le prolétariat armé ne tarda pas à éclater. Le 31 octobre, des
bataillons d'ouvriers assaillirent l’Hôtel de ville et firent prisonniers une partie des
membres du gouvernement ; la trahison, un véritable parjure de la part du gouverne-
ment, et l'intervention de quelques bataillons de petits bourgeois, leur rendirent la
liberté et, pour ne Pas déchaîner la guerre civile à l'intérieur d'une ville assiégée par
une armée étrangère, on laissa en fonction le même gouvernement.

1 La guerre contre l'Autriche fut provoquée par Bismarck, grand chancelier de Prusse, dans l'inten-
tion d'écarter un ancien concurrent dans l’œuvre d'unification de l'Allemagne. La victoire sur
l'Autriche lui permit d'entreprendre la réalisation de l'unité allemande. Napoléon III garda la
neutralité pendant la conflit austro-prussien Bismarck lui ayant promis, à titre de récompense, une
portion du territoire des États allemands. Bismarck ne tint pas parole, ce qui contribua à envenimer
les rapports entre la France et la Prusse.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 14

Enfin, le 28 janvier 1871, Paris affamé capitulait. Mais avec des honneurs incon-
nus jusque-là dans l'histoire de la guerre. Les forts furent abandonnés, les forti-
fications désarmées, les armes de la ligne et de la garde mobile livrées, leurs soldats
considérés comme prisonniers de guerre. Mais la garde nationale conserva ses armes
et ses canons et ne se mit que sur un pied d'armistice avec les vainqueurs. Et ceux-ci
même n'osèrent pas faire dans Paris une entrée triomphale. Ils ne se risquèrent à
occuper qu'un petit coin de Paris, et encore un coin plein de parcs publics, et cela
pour quelques jours seulement! Et pendant ce temps, ces vainqueurs qui durant 131
jours avaient assiégé Paris, furent assiégés eux-mêmes par les ouvriers parisiens en
armes qui veillaient avec soin à ce qu'aucun « Prussien » ne dépassât les étroites
limites du coin abandonné à l'envahisseur. Tant était grand le respect qu'inspiraient
les ouvriers parisiens à l'armée devant laquelle toutes les troupes de l'empire avaient
déposé les armes ; et les Junkers prussiens, qui étaient venus assouvir leur vengeance
au foyer de la révolution, durent s'arrêter avec déférence devant cette même révo-
lution armée et lui présenter les armes !

Pendant la guerre, les ouvriers parisiens s'étaient bornés à exiger la continuation


énergique de la lutte. Mais, maintenant qu'après la capitulation de Paris la paix allait
se faire, Thiers, nouveau chef du gouvernement, était forcé de s'en rendre compte : la
domination des classes possédantes - grands propriétaires fonciers et capitalistes - se
trouverait constamment menacée tant que les ouvriers parisiens resteraient en armes.
Son premier geste fut de tenter de les désarmer. Le 18 mars, il envoya des troupes de
ligne avec l'ordre de voler l'artillerie appartenant à la garde nationale et fabriquée
pendant le siège de Paris à la suite d'une souscription publique. La tentative échoua;
Paris se dressa comme un seul homme pour se défendre, et la guerre entre Paris et le
gouvernement français qui siégeait à Versailles fut déclarée; le 26 mars, la Commune
était élue; le 28, elle fut proclamée; le Comité central de la garde nationale qui,
jusqu'alors, avait exercé le pouvoir, le remit entre les mains de la Commune, après
avoir aboli par décret la scandaleuse «police des mœurs» de Paris. Le 30, la Com-
mune supprima la conscription et l'armée permanente et proclama la garde nationale,
dont tous les citoyens valides devaient faire partie, comme la seule force armée; elle
remit jusqu'en avril tous les loyers d'octobre 1870, portant en compte pour l'échéance
à venir les termes déjà paves, et suspendit toute vente d'objets engagés au mont-de-
piété municipal. Le même jour, les étrangers élus à la Commune furent confirmés
dans leurs fonctions, car « le drapeau de la Commune est celui de la République
universelle». - Le 1er avril il fut décidé que le traitement le plus élevé d'un employé
de la Commune, donc aussi de ses membres, ne pourrait dépasser 6.000 francs. Le
lendemain furent décrétées la séparation de l'Église et de l'État et la suppression du
budget des cultes, ainsi que la transformation de tous les biens ecclésiastiques en pro-
priété nationale ; en conséquence, le 8 avril, on ordonna de bannir des écoles tous les
symboles, images, prières, dogmes religieux, bref « tout ce qui relève de la conscien-
ce individuelle de chacun », ordre qui fut réalisé peu à peu. - Le 5, en présence des
exécutions de combattants de la Commune prisonniers, auxquelles procédaient quoti-
diennement les troupes versaillaises, un décret fut promulgué, prévoyant l'arrestation
d'otages, mais il ne fut jamais exécuté. - Le 6e, le 137e bataillon de la garde nationale
alla chercher la guillotine et la brûla publiquement, au milieu de la joie populaire. -
Le 12 la Commune décida de renverser la colonne Vendôme, symbole du chauvi-
nisme et de l'excitation des peuples à la discorde, que Napoléon avait fait couler,
après la guerre de 1809, avec les canons conquis. Ce qui fut fait le 16 mai. - Le 16
avril, la Commune ordonna un recensement des ateliers fermés par les fabricants et
l'élaboration de plans pour donner la gestion de ces entreprises aux ouvriers qui y
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 15

travaillaient jusque-là et devaient être réunis en associations coopératives, ainsi que


pour organiser ces associations en une seule grande fédération. - Le 20, elle abolit le
travail de nuit des boulangers, ainsi que les bureaux de placement, monopolisés de-
puis le Second Empire par des individus choisis par la police et exploiteurs d'ou-
vriers, de premier ordre ; ces bureaux furent affectés aux mairies des vingt arrondis-
sements de Paris. - Le 30 avril, elle ordonna la suppression des monts-de-piété, parce
qu'ils constituaient une exploitation privée des ouvriers et étaient en contradiction
avec le droit de ceux-ci à leurs instruments de travail et au crédit. - Le 5 mai, elle
décida de faire raser la chapelle expiatoire élevée en réparation de l'exécution de
Louis XVI.

Ainsi, à partir du 18 mars, apparut, très net et pur, le caractère de classe du mou-
vement parisien qu'avait jusqu'alors relégué à l'arrière-plan la lutte contre l'invasion
étrangère. Dans la Commune ne siégeaient presque que des ouvriers ou des représen-
tants reconnus des ouvriers; ses décisions avaient de même un caractère nettement
prolétarien. Ou bien elle décrétait des réformes, que la bourgeoisie républicaine avait
négligées par pure lâcheté, mais qui constituaient pour la libre action de la classe
ouvrière une base indispensable, comme la réalisation de ce principe que, en face de
l'État, la religion n'est qu'une affaire privée ; ou bien elle promulguait des décisions
prises directement dans l'intérêt de la classe ouvrière et qui, pour une part, faisaient
de profondes entailles dans le vieil ordre social. Mais tout cela, dans une ville
assiégée, ne pouvait avoir au plus qu'un commencement de réalisation. Et, dès les
premiers jours de mai, la lutte contre les troupes toujours plus nombreuses du gouver-
nement de Versailles absorba toutes les énergies.

Le 7 avril, les Versaillais s'étaient emparés du passage de la Seine, à Neuilly, sur


le front ouest de Paris ; par contre, le 11, sur le front sud, ils furent repoussés avec des
pertes sanglantes par une attaque du général Eudes. Paris était bombardé sans arrêt, et
cela par les mêmes gens qui avaient stigmatisé comme sacrilège le bombardement de
cette ville par les Prussiens. Ces mêmes gens mendiaient maintenant, auprès du
gouvernement prussien, le rapatriement accéléré des soldats français prisonniers de
Sedan et de Metz, pour leur faire reconquérir Paris. L'arrivée graduelle de ces troupes
donna aux Versaillais, à partir du début de mai, une Supériorité décisive. Cela appa-
rut dès le 23 avril, quand Thiers rompit les négociations entamées sur proposition de
la Commune et visant à échanger l'archevêque de Paris et toute une série d'autres
curés retenus comme otages, contre le seul Blanqui, deux fois élu à la Commune,
mais prisonnier à Clairvaux. Et cela se fit sentir plus encore dans le changement de
ton du langage de Thiers ; jusqu'à ce moment atermoyant et équivoque, il devint tout
d'un coup insolent, menaçant, brutal. Sur le front sud, les Versaillais prirent, le 3 mai,
la redoute du Moulin-Saquet, le 9, le fort d'Issy, totalement démoli à coups de canon,
le 14, celui de Vanves. Sur le front ouest, ils s'avancèrent peu a peu jusqu'au rempart
même, s'emparant de nombreux villages et bâtiments contigus aux fortifications. Le
21, ils réussirent à pénétrer dans la ville par trahison et du fait de la négligence du
poste de la garde nationale. Les Prussiens qui occupaient les forts du Nord et de l'Est
laissèrent les Versaillais s'avancer par le secteur du nord de la ville qui leur était
interdit par l'armistice, leur permettant ainsi d'attaquer sur un large front que les
Parisiens devaient croire protégé par la convention et n'avaient de ce fait que faible-
ment garni de troupes. Aussi n'y eut-il que peu de résistance dans la moitié ouest de
Paris, dans la ville de luxe proprement dite. Elle se fit plus violente et tenace, à me-
sure que les troupes d'invasion approchaient de la moitié est, des quartiers propre-
ment ouvriers. Ce n'est qu'après une lutte de huit jours que les derniers défenseurs de
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 16

la Commune succombèrent sur les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant, et c'est


alors que le massacre des hommes, des femmes et des enfants sans défense, qui avait
fait rage toute la semaine, et n'avait cessé de croître, atteignit son point culminant. Le
fusil ne tuait plus assez vite, c'est par centaines que les vaincus furent exécutés à la
mitrailleuse. Le Mur des fédérés, au cimetière du Père-Lachaise, où s'accomplit le
dernier massacre en masse, est aujourd'hui encore debout, témoin à la fois muet et
éloquent de la furie dont la classe dirigeante est capable dès que le prolétariat ose se
dresser pour son droit. Puis, lorsqu'il s'avéra impossible d'abattre tous les Commu-
nards, vinrent les arrestations en masse, l'exécution de victimes choisies arbitraire-
ment dans les rangs des prisonniers, la relégation des autres dans de grands camps en
attendant leur comparution devant les conseils de guerre. Les troupes prussiennes, qui
campaient autour de la moitié nord de Paris, avaient l'ordre de ne laisser passer aucun
fugitif, mais souvent les officiers fermèrent les yeux quand les soldats écoutaient
plutôt la voix de l'humanité que celle de leur consigne ; et en particulier il faut rendre
cet hommage au corps d'armée saxon qui s'est conduit d'une façon très humaine et
laissa passer bien des gens, dont la qualité de combattant de la Commune était
évidente.

*
**

Si, aujourd'hui, vingt ans après, nous jetons un regard en arrière sur l'activité et la
signification historique de la Commune de Paris de 1871, il apparaît qu'il y a quel-
ques additions à faire à la peinture qu'en a donnée La Guerre civile en France.

Les membres de la Commune se répartissaient en une majorité de blanquistes, qui


avait déjà dominé dans le Comité central de la garde nationale et une minorité : les
membres de l'Association internationale des travailleurs, se composant pour la plu-
part de socialistes proudhoniens. Dans l'ensemble, les blanquistes n'étaient alors
socialistes que par instinct révolutionnaire, prolétarien ; seul un petit nombre d'entre
eux était parvenu, grâce à Vaillant, qui connaissait le socialisme scientifique alle-
mand, à une plus grande clarté de principes. Ainsi s'explique que, sur le plan écono-
mique, ion des choses aient été négligées, que, selon notre conception d'aujourd'hui,
la Commune aurait dû faire. Le plus difficile à saisir est certainement le saint respect
avec lequel on s'arrêta devant les portes de la Banque de France. Ce fut d'ailleurs une
lourde faute politique. La Banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que
dix mille otages. Cela signifiait toute la bourgeoisie française faisant pression sur le
gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune. Mais le plus
merveilleux encore, c'est la quantité de choses justes qui furent tout de même faites
par cette Commune composée de blanquistes et de proudhoniens. Il va sans dire que
la responsabilité des décrets économiques de la Commune, de leurs côtés glorieux ou
peu glorieux, incombe en première ligne aux proudhoniens, comme incombe aux
blanquistes celle de ses actes et de ses carences politiques. Et dans les deux cas l'iro-
nie de l'histoire a voulu, - comme toujours quand des doctrinaires arrivent au pouvoir,
- que les uns comme les autres fissent le contraire de ce que leur prescrivait leur
doctrine d'école.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 17

Proudhon, le socialiste de la petite paysannerie et de l'artisanat, haïssait positive-


ment l'association. Il disait d'elle qu'elle comportait plus d'inconvénients que d'avan-
tages, qu'elle était stérile par nature, voire nuisible, parce que mettant entrave à la
liberté du travailleur ; dogme pur et simple, improductif et encombrant, contredisant
tout autant la liberté du travailleur que l'économie de travail, ses désavantages crois-
saient plus vite que ses avantages ; en face d'elle, la concurrence, la division du tra-
vail, la propriété privée restaient, selon lui, des forces économiques. Ce n'est que pour
les cas d'exception - comme Proudhon les appelle - de la grande industrie et des
grandes entreprises, par exemple les chemins de fer, que l'association des travailleurs
ne pas déplacée (voir Idée générale de la révolution, 3e étude).

En 1871, même à Paris, ce centre de l'artisanat d'art, la grande industrie avait


tellement cessé d'être une exception que le décret de loin le plus important de la
Commune instituait une organisation de la grande industrie et même de la manufac-
ture, qui devait non seulement reposer sur l'association des travailleurs dans chaque
fabrique, mais aussi réunir toutes ces associations dans une grande fédération ; bref,
une organisation qui, comme Marx le dit très justement dans La Guerre civile, devait
aboutir finalement au communisme, c'est-à-dire à l'exact opposé de la doctrine de
Proudhon. Et c'est aussi pourquoi la Commune fut le tombeau de l'école proudhoni-
enne du socialisme. Cette école a aujourd'hui disparu des milieux ouvriers français;
c'est maintenant la théorie de Marx qui y règne sans conteste, chez les possibilistes
pas moins que chez les «marxistes». Ce n'est que dans la bourgeoisie « radicale»
qu'on trouve encore des proudhoniens.

Les choses n'allèrent pas mieux pour les blanquistes. Élevés à l'école de la
conspiration, liés par la stricte discipline qui lui est propre, ils partaient de cette idée
qu'un nombre relativement petit d'hommes résolus et bien organisés était capable, le
moment venu, non seulement de s'emparer du pouvoir, mais aussi, en déployant une
grande énergie et de l'audace, de s'y maintenir assez longtemps pour réussir à entraî-
ner la masse du peuple dans la révolution et à la rassembler autour de la petite troupe
directrice. Pour cela, il fallait avant toute autre chose la plus stricte centralisation
dictatoriale de tout le pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement révolu-
tionnaire. Et que fit la Commune qui, en majorité, se composait précisément de blan-
quistes ? Dans toutes ses proclamations aux Français de la province, elle les conviait
à une libre fédération de toutes les communes françaises avec Paris, à une organisa-
tion nationale qui, pour la première fois, devait être effectivement créée par la nation
elle-même. Quant à la force répressive du gouvernement naguère centralisé: l'armée,
la police politique, la bureaucratie, créée par Napoléon en 1798, reprise depuis avec
reconnaissance par chaque nouveau gouvernement et utilisée par lui contre ses
adversaires, c'est justement cette force qui, selon les blanquistes, devait partout être
renversée, comme elle l'avait déjà été à Paris.

La Commune dut reconnaître d'emblée que la classe ouvrière, une fois au pou-
voir, ne pouvait continuer à se servir de l'ancien appareil d'État; pour ne pas perdre à
nouveau la domination qu'elle venait à peine de conquérir, cette classe ouvrière
devait, d'une part, éliminer le vieil appareil d'oppression jusqu'alors employé contre
elle-même, mais, d'autre part, prendre des assurances contre ses propres mandataires
et fonctionnaires en les proclamant, en tout temps et sans exception, révocables. En
quoi consistait, jusqu'ici, le caractère essentiel de l'État ? La société avait créé, par
simple division du travail à l'origine, ses organes propres pour veiller à ses intérêts
communs. Mais, avec le temps, ces organismes, dont le sommet était le pouvoir de
l'État, s'étaient transformés, en servant leurs propres intérêts particuliers, de serviteurs
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 18

de la société, en maîtres de celle-ci. On peut en voir des exemples, non seulement


dans la monarchie héréditaire, mais également dans la république démocratique.
Nulle part les « politiciens » ne forment dans la nation un clan plus isolé et plus puis-
sant qu'en Amérique du Nord, précisément. Là, chacun des deux grands partis 1 qui se
relaient au pouvoir, est lui-même dirigé par des gens qui font de la politique une
affaire, spéculent sur les sièges aux assemblées législatives de l'Union comme à celles
des États, ou qui vivent de l'agitation pour leur parti et sont récompensés de sa vic-
toire par des places. On sait assez combien les Américains cherchent depuis trente
ans à secouer ce joug devenu insupportable, et comment, malgré tout, ils s'embour-
bent toujours plus profondément dans ce marécage de la corruption. C'est précisé-
ment en Amérique que nous pouvons le mieux voir comment le pouvoir d'État de-
vient indépendant vis-à-vis de la société, dont, à l'origine, il ne devait être que le
simple instrument. Là, n'existent ni dynastie, ni noblesse, ni armée permanente (à part
la poignée de soldats commis à la surveillance des Indiens), ni bureaucratie avec
postes fixes et droit à la retraite. Et pourtant nous avons là deux grandes bandes de
politiciens spéculateurs, qui se relaient pour prendre possession du pouvoir de l'État
et l'exploitent avec les moyens les plus corrompus et pour les fins les plus éhontées ;
et la nation est impuissante en face de ces deux grands cartels de politiciens qui sont
soi-disant à son service, mais, en réalité, la dominent et la pillent.

Pour éviter cette transformation, inévitable dans tous les régimes antérieurs, de
l'État et des organes de l'État, à l'origine serviteurs de la société, en maîtres de celle-
ci, la Commune employa deux moyens infaillibles. Premièrement, elle soumit toutes
les places de l'administration, de la justice et de l'enseignement au choix des intéres-
sés par élection au suffrage universel, et, bien entendu, à la révocation à tout moment
par ces mêmes intéressés. Et, deuxièmement, elle ne rétribua tous les services, des
plus bas aux plus élevés, que par le salaire que recevaient les autres ouvriers. Le plus
haut traitement qu'elle payât était de 6 000 francs. Ainsi on mettait le holà à la chasse
aux places et à l'arrivisme, sans parler de la décision supplémentaire d'imposer des
mandats impératifs aux délégués aux corps représentatifs.

Cette destruction de la puissance de l'État tel qu'il était jusqu'ici et son remplace-
ment par un pouvoir nouveau, vraiment démocratique, sont dépeints en détail dans la
troisième partie de La Guerre civile. Mais il était nécessaire de revenir ici brièvement
sur quelques-uns de ses traits, parce que, en Allemagne précisément, la superstition
de l'État est passé de la philosophie dans la conscience commune de la bourgeoisie et
même dans celle de beaucoup d'ouvriers. Dans la conception des philosophes, l'État
est « la réalisation de l'Idée » ou le règne de Dieu sur terre traduit en langage philo-
sophique, le domaine où la vérité et la justice éternelles se réalisent ou doivent se
réaliser. De là cette vénération superstitieuse de l'État et de tout ce qui y touche,
vénération qui s'installe d'autant plus facilement qu'on est, depuis le berceau, habitué
à s'imaginer que toutes les affaires et tous les intérêts communs de la société entière
ne sauraient être réglés que comme ils ont été réglés jusqu'ici, c'est-à-dire par l'État et
ses autorités dûment établies. Et l'on croit déjà avoir fait un pas d'une hardiesse
prodigieuse, quand on s'est affranchi de la foi en la monarchie héréditaire et qu'on
jure par la république démocratique. Mais, en réalité, l'État n'est rien d'autre qu'un
appareil pour opprimer une classe par un autre, et cela, tout autant dans la république
démocratique que dans la monarchie; le moins qu'on puisse en dire, c'est qu'il est un

1 Les partis républicain et démocrate. D'abord le parti démocrate représentait les intérêts des grands
propriétaires terriens du Sud; le parti républicain ceux du Nord industriel. Aujourd'hui, l'un et
l'autre sont les partis du capital financier.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 19

mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et
dont, tout comme la Commune, il ne pourra s'empêcher de rogner aussitôt au maxi-
mum les côtés les plus nuisibles, jusqu'à ce qu'une génération grandie dans des
conditions sociales nouvelles et libres soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac
de l'État.

Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d'une terreur salutaire en


entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-
vous savoir de quoi cette dictature a l'air ? Regardez la Commune de Paris. tait la
dictature du prolétariat.

Londres, pour le 20e anniversaire de la Commune de Paris. 18 mars 1891.

Friedrich ENGELS.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 20

PREMIÈRE ADRESSE
DU CONSEIL GÉNÉRAL
SUR LA GUERRE
FRANCO-ALLEMANDE
AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION
EN EUROPE ET AUX ÉTATS-UNIS

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Dans l'adresse inaugurale de l'Association internationale des travailleurs, en no-


vembre 1864, nous disions : « Si l'émancipation des classes travailleuses requiert leur
union et leur concours fraternels, comment pourraient-elles accomplir cette grande
mission tant qu'une politique étrangère qui poursuit des desseins criminels dresse les
uns contre les autres les préjugés nationaux et dilapide dans des guerres de piraterie le
sang et le bien du Peuple ? ». Nous définissions la politique étrangère à laquelle se
ralliait l'Internationale en ces termes : « Les simples lois de la morale et de la justice
qui devraient gouverner les rapports entre individus doivent s'imposer comme lois
suprêmes dans le commerce des nations, »

Rien d'étonnant à ce que Louis Bonaparte, qui a usurpé son pouvoir en exploitant
la lutte des classes en France et qui l'a perpétué par de périodiques guerres au dehors,
ait dès le début traité l'Internationale comme un dangereux ennemi. A la veille du
plébiscite 1 il ordonna un raid 2 contre les membres des comités administratifs de
l'Association internationale des travailleurs à travers toute la France: à Paris, Lyon,
Rouen, Marseille, Brest, etc., sous le prétexte que l'Internationale était une société
secrète trempant dans un complot d'assassinat contre lui, prétexte dont la complète
absurdité fut bientôt dévoilée par ses propres juges. Quel était le crime réel des

1 Le plébiscite lut décidé par Napoléon III en vue de consolider l'Empire et de compromettre
l'agitation républicaine dans le pays. Le 8 mai 1870, le peuple fut invité à donner son avis sur
certaines réformes libérales du gouvernement et les innovations qu'il apportait à la Constitution. Il
y eut ainsi 7.358.786 voix pour la nouvelle Constitution et, par conséquent, pour l'Empire,
1.571.939 voix contre, 1.894.681 abstentions.
2 Allusion au troisième procès contre l'Internationale, sous Napoléon III, 22 juin - 8 juillet 1870.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 21

sections françaises de l'Internationale ? Elles avaient dit publiquement et hautement


au peuple français que voter le plébiscite, c'était voter pour le despotisme à l'intérieur
et la guerre au dehors. Ce fut effectivement leur oeuvre, si dans toutes les grandes
villes, dans tous les centres industriels de France, la classe ouvrière s'est levée comme
un seul homme pour rejeter le plébiscite. Par malheur, la pesante ignorance des
régions rurales fit pencher la balance. Les Bourses, les cabinets, les classes
dominantes, et la presse d'Europe célébrèrent le plébiscite comme une victoire
insigne de l'Empereur français sur la classe ouvrière française; ce fut en réalité le
signal de l'assassinat non d'un individu, mais de nations entières.

Le complot guerrier de juillet 1870 1 n'est qu'une édition corrigée du coup d'État
de décembre 1851. A première vue, la chose parut si absurde que la France ne voulait
pas la prendre réellement au sérieux. Elle croyait plutôt le député qui dénonçait les
propos ministériels sur la guerre comme une simple manœuvre de spéculation bour-
sière. Quand, le 15 juillet, la guerre fut enfin officiellement annoncée au Corps
législatif, l'opposition entière refusa de voter les crédits provisoires; même Thiers la
flétrit comme « détestable » ; tous les journaux indépendants de Paris la condamnè-
rent, et, chose curieuse, la presse de province se joignit à eux presque unanimement.

Cependant, les membres parisiens de l'Internationale s'étaient remis au travail.


Dans Le Réveil du 12 juillet, ils publièrent leur manifeste « aux ouvriers de toutes les
nations», dont nous extrayons les passages suivants :

Une fois encore, disaient-ils, sous prétexte d'équilibre européen et d'honneur


national, la paix du monde est menacée par les ambitions politiques. Travailleurs de
France, d'Allemagne et d’Espagne, unissons nos voix en un même cri de réprobation!...
La guerre pour une question de prépondérance ou de dynastie ne peut être, aux yeux des
travailleurs, qu'une criminelle folie. En réponse aux proclamations belliqueuses de ceux
qui s'exemptent de l'impôt du sang et trouvent dans les malheurs publics une source de
nouvelles spéculations, nous protestons, nous qui avons besoin de paix, de travail et de
liberté !... Frères d'Allemagne ! Nos divisions n'aboutiraient qu'à un triomphe complet du
despotisme des deux côtés du Rhin... Ouvriers de tous les pays ! Quoi qu'il advienne pour
le moment de nos communs efforts, nous, membres de l'Association internationale des
travailleurs qui ne connaissons pas de frontières, nous vous adressons, comme gage d'une
solidarité indissoluble, les vœux et le salut des ouvriers de France !

Ce manifeste de notre section de Paris fut suivi de nombreuses adresses françaises


analogues, dont nous ne pouvons citer ici que la déclaration de Neuilly-sur-Seine
publiée dans La Marseillaise du 22 juillet :

La guerre est-elle juste ? La guerre est-elle nationale ? Non! Elle est purement
dynastique. Au nom de l'humanité, de la démocratie et des vrais intérêts de la France,
nous adhérons complètement et énergiquement à la protestation de l'Internationale contre
la guerre 2 !

1 C'est le 19 juillet 1870 qu'éclata la guerre entre la France bonapartiste et l'Allemagne des junkers.
2 Du côté de l'Allemagne, la guerre était une guerre défensive, parce que dirigée contre la France
qui voulait le démembrement de l'Allemagne et s'opposait à l'unité allemande (l'unité nationale
était la question essentielle de la révolution bourgeoise en Allemagne). Caractérisant ainsi la
guerre du côté de l'Allemagne, Marx et Engels exigeaient en même temps du Parti ouvrier
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 22

Ces protestations exprimaient les véritables sentiments des ouvriers français,


comme le montra bientôt un incident caractéristique. Lors la bande du 10 Décembre,
organisée primitivement sous la présidence de Louis Bonaparte, fut lâchée, travestie
en « blouses », dans les rues de Paris pour y donner le spectacle des contorsions de la
fièvre guerrière, les vrais ouvriers des faubourgs répondirent par des manifestations
en faveur de la paix si écrasantes que Piétri, le préfet de police, jugea bon de mettre
fin sur-le-champ à toute cette politique de rue, en arguant que le fidèle peuple de
Paris avait suffisamment donné cours à son patriotisme longtemps retenu et à son
exubérant enthousiasme pour la guerre.

Quel que soit le déroulement de la guerre de Louis Bonaparte contre la Prusse, le


glas du Second Empire a déjà sonné à Paris. L'Empire finira, comme il a commencé,
par une parodie. Mais n'oublions pas que ce sont les gouvernements et les classes
dominantes de l'Europe qui ont permis à Louis Bonaparte de jouer pendant dix-huit
ans la farce féroce de l'Empire restauré.

Du côté allemand, la guerre est une guerre de défense. Mais qui a mis l'Allema-
gne dans la nécessité de se défendre ? Qui a permis à Louis Bonaparte de lui faire la
guerre ? La Prusse ! C'est Bismarck qui a conspiré avec ce même Louis Bonaparte,
afin d'écraser l'opposition populaire à l'intérieur, et d'annexer l'Allemagne à la
dynastie des Hohenzollern. Si la bataille de Sadowa 1 avait été perdue au lieu d'être
gagnée, les bataillons français auraient inondé l'Allemagne comme alliés de la Prusse.
Après sa victoire, la Prusse songea-t-elle, fût-ce un instant, à opposer une Allemagne
libre à une France asservie ? Tout au contraire. Conservant soigneusement toutes les
beautés natives de son propre système, elle y ajouta de surcroît tous les trucs du
Second Empire, son despotisme effectif et son démocratisme de carton, ses trompe-
l'œil politiques et ses tripotages financiers, sa phraséologie ronflante et ses vils tours
de passe-passe. Le régime bonapartiste, qui jusqu'alors n'avait fleuri que sur une rive
du Rhin, avait maintenant sa réplique sur l'autre. D'un tel état de choses, que pouvait-
il résulter d'autre que la guerre ?

Si la classe ouvrière allemande permet à la guerre actuelle de perdre son caractère


strictement défensif et de dégénérer en une guerre contre le peuple français, victoire
ou défaite, ce sera toujours un désastre, Toutes les misères qui se sont abattues sur
l'Allemagne, après les guerres dites de libération, renaîtront avec une intensité nou-
velle.

Les principes de l'Internationale sont toutefois trop largement répandus et trop


fermement enracinés dans la classe ouvrière allemande pour que nous ayons à redou-
ter une issue aussi triste. Les voix des ouvriers français ont eu un écho en Allemagne.
Un meeting ouvrier de masse, tenu à Brunswick, le 16 juillet, a exprimé son plein

allemand : a) qu'il établît une distinction sévère entre les intérêts nationaux allemands et les
intérêts dynastiques prussiens ; b) qu'il s'opposât à toute annexion de l'Alsace et de la Lorraine ; c)
qu'il exigeât la paix dès qu'à Paris un gouvernement républicain, non chauvin, aurait accédé au
pouvoir; d) qu'il fît ressortir constamment l'unité des ouvriers allemands et français, qui
n'approuvaient pas la guerre et qui ne combattaient pas les uns contre les autres.
1 La bataille de Sadowa (Bohème), le 4 juillet 1866, joua un rôle décisif dans la guerre austro-
prussienne. Après la victoire de la Prusse sur l'Autriche, cette dernière fut exclue de la
Confédération germanique et une grande partie du plan bismarckien d'unification de l'Allemagne
fut réalisée, la Confédération de l'Allemagne du Nord fut fondée.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 23

accord avec le manifeste de Paris, rejeté toute idée d'antagonisme national contre la
France, et voté des résolutions qui se terminent par ces mots :

Nous sommes ennemis de toutes les guerres, mais par-dessus tout, des guerres
dynastiques 1. Avec une peine et une douleur profondes, nous sommes forcés de subir
une guerre défensive comme un mal inévitable, mais nous appelons en même temps,
toute la classe ouvrière allemande à oeuvrer pour rendre impossible le retour de cet
immense malheur social, en revendiquant pour les peuples eux-mêmes le pou-voir de
décider de la paix ou de la guerre, et en les rendant ainsi maîtres de leurs propres
destinées.

A Chemnitz, un meeting de délégués, représentant 50.000 ouvriers saxons, a


adopté à l'unanimité la résolution suivante :

Au nom de la démocratie allemande, et spécialement des ouvriers du Parti social-


démocrate, nous déclarons que la guerre actuelle est exclusivement dynastique... Nous
sommes heureux de saisir la main fraternelle que nous tendent les ouvriers de France.
Attentifs au mot d'ordre de l'Association internationale des travailleurs : Prolétaires de
tous les pays unissez-vous ! nous n'oublierons jamais que les ouvriers de tous les pays
sont nos amis et les despotes de tous les pays, nos ennemis!

La section berlinoise de l'Internationale a aussi répondu au manifeste de Paris:

Nous nous joignons solennellement à votre protestation... Solennellement, nous


promettons que ni le son de la trompette ni le rugissement du canon, ni la victoire ni la
défaite, ne nous détourneront du travail commun pour l'union des ouvriers de tous les
pays.

Nous souhaitons qu'il en soit ainsi !

A l'arrière-plan de cette guerre de suicide, la sinistre figure de la Russie est à


l'affût. C'est un signe de mauvais augure que le signal de la guerre actuelle ait été
donné au moment précis où le gouvernement russe a terminé ses voies ferrées straté-
giques et concentre déjà des troupes en direction du Pruth. Quelles que soient les
sympathies auxquelles les Allemands puissent à bon droit prétendre dans une guerre
de défense contre l'agression bonapartiste, ils les perdraient aussitôt s'ils permettaient
au gouvernement allemand de faire appel aux cosaques ou d'en accepter l'aide. Qu'ils
se rappellent qu'après sa guerre d'indépendance contre Napoléon 1er l'Allemagne
resta pendant des dizaines d'années prosternée aux pieds du tsar 2.

1 Du côté de la France, la guerre était dynastique. Louis Bonaparte, par des guerres au dehors,
tentait d'étayer l'édifice de l'Empire bonapartiste et d'écraser le mouvement révolutionnaire.
2 L'Allemagne mena la guerre contre Napoléon 1er en alliance avec, la Russie. Par la Sainte-
Alliance, formée après les victoires sur Napoléon (1814-1815), la Russie acquit une influence
considérable en matière de politique internationale, remplissant le rôle de « gendarme de
l'Europe ». Quant à la Prusse, elle se trouva être, selon l'expression de Marx, « la cinquième roue
du carrosse des États européens ».
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 24

La classe ouvrière anglaise tend une main fraternelle aux travailleurs de France et
d'Allemagne. Elle se sent profondément convaincue que, quelque tournure que pren-
ne l'horrible guerre qui s'annonce, l'alliance des ouvriers de tous les pays finira par
tuer la guerre. Tandis que la France et l'Allemagne officielles se précipitent dans une
lutte fratricide, les ouvriers de France et d'Allemagne échangent des messages de paix
et d'amitié. Ce fait unique, sans parallèle dans l'histoire du passé, ouvre la voie à un
avenir plus lumineux. Il prouve qu'à l'opposé de la vieille société, avec ses misères
économiques et son délire politique, une nouvelle société est en train de naître, dont
la règle internationale sera la Paix, parce que dans chaque nation régnera le même
principe : le travail! Le pionnier de cette nouvelle société, c'est l'Association interna-
tionale des travailleurs.

Londres, 23 juillet 1870.


Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 25

SECONDE ADRESSE
DU CONSEIL GÉNÉRAL
SUR LA GUERRE
FRANCO-ALLEMANDE
AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION EN
EUROPE ET AUX ÉTATS-UNIS

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Dans notre première adresse du 23 juillet, nous disions:

Le glas du Second Empire a déjà sonné à Paris. L'Empire finira, comme il a


commence, par une parodie. Mais n'oublions pas que ce sont les gouvernements et les
classes dominantes d'Europe qui ont permis à Louis Bonaparte de jouer pendant dix-huit
ans la farce féroce de l'Empire restauré.

Ainsi, avant même que les opérations de guerre aient effectivement commencé,
nous traitions la chimère bonapartiste comme une chose du passé.

Si nous ne nous trompions pas sur la vitalité du Second Empire, nous n'avions pas
tort non plus de craindre que la guerre allemande puisse perdre « son caractère stric-
tement défensif et dégénérer en une guerre contre le peuple français ». La guerre de
défense s'est terminée en fait avec la reddition de Bonaparte, la capitulation de Sedan
et la proclamation de la république à Paris. Mais longtemps avant ces événements, au
moment même où la pourriture profonde des armées impériales fut évidente, la cama-
rilla militaire prussienne avait opté pour la conquête. Il y avait certes sur sa route un
vilain obstacle : les propres proclamations du roi Guillaume au début de la guerre.
Dans son discours du trône à la Diète de l'Allemagne du Nord, il avait solennellement
déclaré qu'il faisait la guerre à l'empereur des Français et non au peuple français. Le
11 août, il avait lancé un manifeste à la nation française, où il disait :
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 26

L'empereur Napoléon a attaqué, par terre ,et par mer, la nation allemande, qui dési-
rait et désire toujours vivre en paix avec le peuple français; j'ai assumé le commandement
des armées allemandes pour repousser cette agression, et j'ai été amené par les
événements militaires à franchir les frontières de la France.

Non content d'affirmer le « caractère purement défensif » de la guerre en décla-


rant qu'il n'assumait le commandement des armées allemandes que «pour repousser
l'agression », il ajoutait qu'il avait été seulement amené « par les événements
militaires » à franchir les frontières de la France. Une guerre défensive peut, certes,
ne pas exclure des opération offensives dictées par les « événements militaires »,

Ainsi ce roi très pieux s'était engagé devant la France et le monde à une guerre
strictement défensive. Comment le délier de cet engagement solennel ? Les metteurs
en scène devaient le montrer cédant à contrecœur à l'injonction impérieuse de la
nation allemande. Ils donnèrent sur-le-champ la consigne à la bourgeoisie libérale
d'Allemagne, avec ses professeurs, ses capitalistes, ses conseillers municipaux, et ses
gens de plume. Cette bourgeoisie qui, dans ses luttes pour la liberté civique, avait, de
1846 à 1870, donné un spectacle sans exemple d'irrésolution, d'incapacité et de
couardise, se sentit, bien sûr, profondément ravie de faire son entrée sur la scène
européenne sous J'aspect du lion rugissant du patriotisme allemand. Elle se donna des
dehors d'indépendance civique et affecta d'imposer au gouvernement prussien... quoi
donc ? les plans secrets de ce gouvernement lui-même. Elle fit amende honorable
pour sa foi persévérante et quasi religieuse en l'infaillibilité de Louis Bonaparte, en
réclamant à grands cris le démembrement de la République française. Écoutons un
peu les allégations de ces intrépides patriotes !

Ils n'osent pas prétendre que le peuple d'Alsace-Lorraine brûle de se jeter dans les
bras de l'Allemagne ; bien au contraire. Pour la punir de son patriotisme français,
Strasbourg, que domine une citadelle indépendante de la ville, a été six jours durant
bombardée d'une manière absolument gratuite et barbare, à coups d'obus explosifs
« allemands », qui l'incendièrent et tuèrent un grand nombre de ses habitants sans
défense! Pourtant il fut un temps où le sol de cep, provinces faisait partie de l'ancien
Empire allemand. C'est pourquoi, paraît-il, le sol et les êtres humains qui y ont grandi
doivent être confisqués comme propriété allemande imprescriptible. Si la vieille carte
d'Europe doit être remaniée un jour en vertu du droit historique, n'oublions surtout
pas que l'Électeur de Brandebourg, pour ses possessions prussiennes, était jadis le
vassal de la République polonaise.

Les patriotes, plus malins, réclament toutefois l'Alsace et la Lorraine de langue


allemande en tant que « garantie matérielle » contre une agression française. Comme
cet argument méprisable a égaré bien des gens d'esprit faible, nous sommes dans
l'obligation de nous y arrêter plus longuement.

Il n'y a pas de doute que la configuration générale de l'Alsace, comparée à celle


de l'autre rive du Rhin, et la présence d'une grande place forte comme Strasbourg, à
mi-route environ entre Bâle et Germersheim, favorisent beaucoup une invasion fran-
çaise de l'Allemagne du Sud, tandis qu'elles opposent des difficultés particulières à
une invasion de la France venant de l'Allemagne du Sud. Il n'y a, de plus, aucun
doute que l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine de langue allemande donnerait à
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 27

l'Allemagne du Sud une frontière beaucoup plus forte, d'autant plus qu'elle serait
alors maîtresse de la crête des Vosges dans toute sa longueur et des forteresses qui en
protègent les cois septentrionaux. Si Metz était annexée du même coup, la France
serait momentanément privée de ses deux principales bases d'opérations contre
l'Allemagne, mais cela ne l'empêcherait pas d'en construire de nouvelles à Nancy ou à
Verdun. Tant que l'Allemagne possède Coblence, Mayence, Germersheim, Rastatt et
Ulm, toutes bases d'opérations contre la France, et pleinement utilisées dans cette
guerre-ci, avec quelle apparence d'honnêteté peut-elle refuser au Français Strasbourg
et Metz, les deux seules forteresses de quelque importance qu'ils aient de ce côté ?

De plus, Strasbourg ne menace l'Allemagne du Sud qu'autant que celle-ci est une
puissance séparée de l'Allemagne du Nord. De 1792 à 1795, l'Allemagne du Sud n'a
jamais été attaquée de ce côté-là, parce que la Prusse était sa partenaire dans la guerre
contre la Révolution française; mais dès que la Prusse eut conclu une paix séparée en
1795, et abandonné le Sud à lui-même, les invasions du sud de l'Allemagne, avec
Strasbourg pour base, commencèrent et se poursuivirent jusqu'en 1809. En fait, une
Allemagne unie peut toujours mettre Strasbourg et n'importe quelle armée française
en Alsace hors d'état de nuire, en concentrant toutes ses troupes, comme cela fut le
cas dans la guerre actuelle, entre Sarrelouis et Landau, et en avançant ou en acceptant
la bataille sur la ligne Mayence-Metz. Tant que le gros des troupes allemandes est
posté là, toute armée française avançant de Strasbourg vers l'Allemagne du Sud serait
prise à revers et verrait ses communications menacées. Si la campagne actuelle a
prouvé quelque chose, c'est bien, somme toute, à quel point d'Allemagne il est facile
d'attaquer la France.

Mais, en toute bonne foi, n'est-ce pas une absurdité et un anachronisme de faire
de considérations militaires le principe suivant lequel les frontières des nations
doivent être fixées ? Si cette règle devait prévaloir, l'Autriche aurait encore droit à
Venise et à la ligne du Mincio, et la France à la ligne du Rhin pour protéger Paris, qui
se trouve certainement plus exposé à une attaque du nord-est, que Berlin ne l'est à une
attaque du sud-ouest. Si les frontières doivent être fixées suivant les intérêts mili-
taires, il n'y aura pas de fin aux revendications territoriales, parce que toute ligne
militaire est nécessairement défectueuse, et peut être améliorée en annexant un pou
de territoire; et, de plus, cette ligne ne peut jamais être fixée d'une manière définitive
et équitable, parce qu'elle est toujours imposée au vaincu par le vainqueur, et en
conséquence porte déjà en elle le germe de guerres nouvelles.

Telle est la leçon de toute l'histoire. Il en est des nations comme des individus.
Pour leur enlever leurs possibilités d'attaque, il faut leur enlever tous leurs moyens de
défense. Il ne faut pas seulement les prendre à la gorge, mais les mettre à mort. Si
jamais vainqueur prit des «garanties matérielles» pour briser les forces d'une nation,
ce fut Napoléon 1er par le traité de Tilsitt 1, et la façon dont il exécuta ce traité contre
la Prusse et le reste de l'Allemagne. Pourtant, quelques années plus tard, sa puissance
gigantesque se brisa comme un roseau pourri devant le peuple allemand. Que sont les
« garanties matérielles » que la Prusse, dans ses rêves les plus insensés, pourrait
imposer ou oserait imposer à la France, comparées aux « garanties matérielles » que
Napoléon 1er lui avait arrachées à elle-même Le résultat n'en sera pas moins désas-

1 En vertu du traité de Tilsitt (1807), la France contraignit la Prusse à réduire son armée, à payer une
contribution de 100 millions de thalers et à céder des territoires à l'Ouest et à l'Est.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 28

treux cette fois-ci. L'histoire mesurera ses sanctions, non à la quantité de kilomètres
carrés arrachés à la France, mais à la grandeur du crime qui ose faire revivre, dans la
seconde moitié du XIXe siècle, la politique de conquête !

Mais, disent les porte-parole du patriotisme teuton, on ne doit pas confondre


Allemands et Français. Ce que nous voulons, ce n'est pas la gloire, mais la sécurité.
Les Allemands sont un peuple essentiellement pacifique. Sous leur sage tutelle, la
conquête même se transforme de cause d'une guerre future en gage de paix perpé-
tuelle. Bien sûr, ce ne sont Pas les Allemands qui ont envahi la France en 1792, dans
le sublime dessein d'abattre à la baïonnette la Révolution du XVIIIe siècle. N'est-ce
pas l'Allemagne qui s'est souillé les mains en tenant sous le joug l'Italie, en opprimant
la Hongrie, en démembrant la Pologne ? Son système militaire actuel, qui divise toute
la population mâle valide en deux parts, - l'une formant une armée permanente en
service, et l'autre, formant une armée permanente en congé, - toutes deux également
tenues à une obéissance passive à des chefs de droit divin, un tel système militaire
est, bien sûr, « une garantie matérielle» pour maintenir la paix et par surcroît, le but
dernier de la civilisation ! En Allemagne, comme partout ailleurs, les adulateurs des
puissants du jour empoisonnent l'esprit populaire par l'encens de louanges men-
songères.

Indignés qu'ils prétendent être à la vue des forteresses françaises de Metz et de


Strasbourg, ces patriotes allemands ne voient aucun mal au vaste système de forti-
fications moscovites à Varsovie, Modlin et Ivangorod. Alors qu'ils frémissent devant
les horreurs de l'invasion impériale, ils ferment les yeux devant l'infamie de la tutelle
tsariste.

Tout comme, en 1865, des promesses furent échangées entre Louis Bonaparte et
Bismarck, de même en 1870 des promesses ont été échangées entre Gortchakov et
Bismarck 1. Tout comme Louis Bonaparte se flattait que la guerre de 1866, du fait de
l'épuisement réciproque de l'Autriche et de la Prusse, ferait de lui l'arbitre suprême de
l'Allemagne, de même Alexandre se flattait que la guerre de 1870, du fait de l'épuise-
ment réciproque de l'Allemagne et de la France, ferait de lui l'arbitre suprême de
l'Ouest européen. Tout comme le Second Empire tenait la Confédération de l'Alle-
magne du Nord pour incompatible avec son existence, de même la Russie autocra-
tique doit se considérer en péril du fait d'un empire allemand sous direction prus-
sienne. Telle est la loi du vieux système politique. A l'intérieur de son domaine, le
gain de l'un est la perte de l'autre. L'influence prépondérante du tsar sur l’Europe
prend racine dans son autorité traditionnelle sur l'Allemagne. Au moment où en
Russie même des forces sociales volcaniques menacent de secouer les bases les plus
profondes de l'autocratie, le tsar pourrait-il supporter une telle perte de prestige à
l'étranger ? Déjà les journaux moscovites reprennent le langage des journaux bona-
partistes après la guerre de 1866 2. Est-ce que les patriotes teutons croient réellement
que paix et liberté seront garanties à l'Allemagne en jetant la France dans les bras de

1 En 1865 Louis Bonaparte promit à Bismarck la neutralité de la France en cas de guerre austro-
prussienne. En 1870, le ministre des Affaires étrangères russe, Gortchakov, promit celle de la
Russie dans la guerre franco-allemande.
2 La presse russe s'en prenait au gouvernement de Russie pour sa position amicale à l'égard de la
Prusse.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 29

la Russie ? Si la fortune des armes, l'arrogance du succès et les intrigues dynastiques


conduisent l'Allemagne à s'emparer de force d'une portion de territoire français, il ne
lui restera alors que deux partis possibles. Ou bien elle devra, à tout risque, devenir
l'instrument direct de l'expansion russe, ou bien, après un court répit, elle devra se
préparer à nouveau à une autre guerre « défensive », non pas une de ces guerres
« localisées » d'invention récente, mais une guerre de races, une guerre contre les
races latines et slaves coalisées.

La classe ouvrière allemande a résolument donné son appui à la guerre, qu'il


n'était pas en son pouvoir d'empêcher, comme étant une guerre pour l'indépendance
allemande et la libération de l'Allemagne et de l'Europe du cauchemar oppressant du
Second Empire. Ce sont les ouvriers allemands unis aux travailleurs ruraux, qui,
laissant derrière eux leurs familles à demi mortes de faim, ont fourni les nerfs et les
muscles d'armées héroïques. Décimés par les batailles au dehors, ils seront décimés à
nouveau chez eux parla misère. A leur tour, ils s'avancent et réclament maintenant
des « garanties »: garantie que leurs immenses sacrifices n'ont pas été faits en vain,
garantie qu'ils ont conquis la liberté, garantie que la victoire sur les armées bona-
partistes ne sera pas, comme en 1815, convertie en défaite du peuple allemand; et,
comme première garantie, ils réclament une paix honorable pour la France, et la
reconnaissance de la République française.

Le Comité central du Parti ouvrier social-démocrate allemand a lancé, le 5 sep-


tembre, un manifeste 1 insistant énergiquement sur ces garanties.

Nous protestons, dit-il, contre l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. Et nous avons


conscience de parler au nom de la classe ouvrière allemande. Dans l'intérêt commun de la
France et de l'Allemagne, dans l'intérêt de la paix et de la liberté, dans l'intérêt de la
civilisation occidentale contre la barbarie orientale, les ouvriers allemands ne toléreront
pas sans dire mot l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine... Nous nous tiendrons
fidèlement aux côtés de nos camarades ouvriers de tous les pays pour la cause commune
internationale du prolétariat.

Malheureusement, nous ne pouvons compter sur leur réussite immédiate. Si les


ouvriers français n'ont pas pu, en pleine paix, arrêter l'agresseur, les ouvriers
allemands ont-ils plus de chances d'arrêter le vainqueur au milieu du cliquetis des
armes ? Le manifeste des ouvriers allemands demande que Louis Bonaparte soit livré
comme criminel de droit commun à la République française. Leurs gouvernants, au
contraire, font déjà tous leurs efforts pour le réinstaller aux Tuileries comme l'homme
le plus propre à ruiner la France. Quoi qu'il en soit, l'histoire montrera que la classe
ouvrière allemande n'est pas faite d'une matière aussi malléable que la bourgeoisie
allemande. Elle fera son devoir.

Comme elle, nous saluons l'avènement de la république en France ; mais ce n'est


pas sans éprouver des appréhensions qui, nous l'espérons, se révéleront sans fonde-
ment. Cette république n'a pas renversé le trône, mais simplement pris sa place laissée
vacante. Elle a été proclamée non comme une conquête sociale, ruais comme une
1 A la base de ce manifeste se trouve la lettre-instruction de Marx au comité du Parti social-
démocrate allemand (publiée dans les Archives de Marx et Engels, tome 1).
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 30

mesure de défense nationale. Elle est dans les mains d'un Gouvernement provisoire
composé en partie d'orléanistes notoires, en partie de républicains bourgeois, sur
quelques-uns desquels l'Insurrection de juin 1848 a laissé son stigmate indélébile. La
division du travail entre les membres de ce gouvernement ne présage rien de bon. Les
orléanistes se sont saisis des positions fortes : de l'armée et de la police, alors qu'aux
républicains déclarés sont échus les ministères où l'on parle. Quelques-uns de leurs
premiers actes montrent assez clairement qu'ils ont hérité de l'empire non seulement
les ruines, mais aussi la peur de la classe ouvrière. Si, au nom de la république, on
promet maintenant, avec des paroles excessives, des choses impossibles, n'est-ce pas
par hasard pour qu'on finisse par réclamer un gouvernement « possible» ? Aux yeux
de certains bourgeois, qui en ont assumé la charge, la république ne devrait-elle pas
par hasard servir de transition à une restauration orléaniste ?

La classe ouvrière française se trouve donc placée dans des circonstances extrê-
mement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l'en-
nemi frappe presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée 1. Les ouvriers
français doivent remplir leur devoir de citoyens; mais en même temps, ils ne doivent
pas se laisser entraîner par les souvenirs nationaux de 1792 2, comme les paysans
français se sont laissé duper par les souvenirs nationaux du premier Empire 3. Ils
n'ont pas à recommencer le passé, mais à édifier l'avenir. Que calmement et résolu-
ment ils profitent de la liberté républicaine pour procéder méthodiquement à leur
propre organisation de classe. Cela les dotera d'une vigueur nouvelle, de forces hercu-

1 Dans sa préface à la traduction russe des Lettres à Kugelmann, de Marx, Lénine écrivait à ce sujet:

Marx, en septembre 1870, six mois avant la Commune, avait directement averti les ouvriers
français : l'insurrection sera une folie, déclara-t-il dans la fameuse Adresse de l'Internationale, Il
dénonça d'avance les illusions nationalistes sur la possibilité d'un mouvement dans l'esprit de
1792...

... Mais quand les masses se soulèvent, Marx voulut marcher avec elles, s'instruire en même
temps qu'elles dans la lutte, et non pas seulement donner des leçons bureaucratiques. Il comprend
que toute tentative d'escompter d'avance, avec une précision parfaite, les chances de la lutte serait
du charlatanisme vu du pédantisme incurable. Il met au-dessus de tout le fait que la classe
ouvrière, héroïquement, avec abnégation et initiative, élabore l'histoire du monde. Marx
considérait l'histoire du point de vue de ceux qui la créent sans avoir la possibilité d'escompter,
infailliblement, à l'avance, les chances de succès et non du point de vue de l'intellectuel petit-
bourgeois, qui vient faire de la morale : « Il aurait été facile de prévoir... on n'aurait pas dû se
risquer... ».

Lénine écrit également:

Marx savait voir aussi qu'à certains moments de l'histoire, une lutte désespérée des masses
même pour une cause perdue d'avance, est indispensable pour l'éducation ultérieure de ces
masses elles-mêmes, pour les préparer à la lutte future. (LÉNINE, Oeuvres complètes, édit.
française, tome X, page 488.)
2 Marx fait allusion à l'essor national des masses en France, en 1792, alors qu'elles luttaient contre
l'offensive des armées de la contre-révolution. Il met en garde contre la transposition mécanique
du mot d'ordre « la patrie en danger » dans le cadre de la guerre franco-prussienne. « Se battre
contre les Prussiens au profit de la bourgeoisie serait folie. » (Engels.)
3 Lors des élections à la présidence (10 décembre 1848), Louis Bonaparte utilisa les sentiments
réactionnaires des paysans français ; les paysans lui apportèrent leurs voix en mémoire de
Napoléon Bonaparte, au nom duquel ils rattachaient, par méprise, les conquêtes de la grande
Révolution française.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 31

léennes pour la régénération de la France et pour notre tâche commune, l'émancipa-


tion du travail. De leur énergie et de leur sagesse dépend le sort de la république.

Les ouvriers anglais ont déjà pris des mesures pour vaincre, par une pression
salutaire venant de l'extérieur, la répugnance de leur gouvernement à reconnaître la
République française 1. L'atermoiement actuel du gouvernement britannique a proba-
blement pour but de racheter la guerre de 1792 contre les jacobins 2 eu son indécente
hâte de jadis à sanctionner le coup d'État. Les ouvriers anglais réclament aussi de leur
gouvernement qu'il s'oppose de tout son pouvoir au démembrement de la France
qu'une partie de la presse anglaise est assez impudente pour réclamer à grands cris.
C'est la même presse qui, pendant vingt ans, a porté aux nues Louis Bonaparte
comme la providence de l'Europe et a encouragé avec frénésie la révolte des négriers
américains 3. Maintenant, comme alors, elle besogne pour le négrier.
Que les sections de l'Association internationale des travailleurs dans tous les
pays appellent à l'action la classe ouvrière. Si les ouvriers oublient leur devoir, s'ils
demeurent passifs, la terrible guerre actuelle ne sera que l'annonciatrice de conflits
internationaux encore plus terribles et conduira dans chaque pays à de nouvelles
défaites des ouvriers battus par les seigneurs du sabre, de la terre et du capital.
Vive la République!
Londres, 9 septembre 1870.

1 Marx fait allusion à la grande campagne engagée en Angleterre, sur son initiative et celle du
Conseil général de l'Internationale, en faveur de la République française.
2 La guerre contre la grande Révolution française que menait la coalition des États (Autriche,
Prusse, Russie, Hollande, etc.) et à laquelle, en février 1793, se joignit l'Angleterre.
3 Pendant la guerre civile en Amérique (1861-1865), entre le Nord industriel et les planteurs
esclavagistes du Sud, la presse bourgeoise anglaise prit le parti du Sud, c'est-à-dire du régime
esclavagiste. Cela tenait à ce que la bourgeoisie anglaise voyait dans l'industrie du Nord un
concurrent qui grandissait tandis que le Sud fournissait le coton au marché anglais.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 32

LA GUERRE
CIVILE EN FRANCE
ADRESSE DU CONSEIL GÉNÉRAL
DE L'ASSOCIATION
INTERNATIONALE
DES TRAVAILLEURS
À TOUS LES MEMBRES DE L'ASSOCIATION
EN EUROPE ET AUX ÉTATS-UNIS

I
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Le 4 septembre 1870, quand les ouvriers de Paris proclamèrent la république, qui


fut presque instantanément acclamée d'un bout à l'autre de la France, sans une seule
voix discordante, une cabale d'avocats en quête de places, avec Thiers pour homme
d'État et Trochu pour général, s'empara de l'Hôtel de Ville. Ces gens étaient alors
imbus d'une foi si fanatique dans la mission dévolue à Paris de représenter la France à
toutes les époques de crise historique que, pour légitimer leurs titres usurpés au
gouvernement de la France, ils crurent suffisant de produire leurs mandats périmés de
représentants de Paris. Dans notre seconde Adresse sur la récente guerre, cinq jours
après l'avènement de ces hommes, nous vous disions qui ils étaient. Toutefois, les
véritables dirigeants de la classe ouvrière étant encore bouclés dans les prisons
bonapartistes et les Prussiens déjà en marche sur la ville, Paris, pris à l'improviste,
toléra cette prise du pouvoir, à la condition expresse qu'il ne serait exercé qu'aux
seules fins de défense nationale. Cependant, comment défendre Paris sans armer sa
classe ouvrière, sans l'organiser en une force effective et instruire ses rangs par la
guerre elle-même ? Mais Paris armé, c'était la révolution armée. Une victoire de
Paris sur l'agresseur prussien aurait été une victoire de l'ouvrier français sur le
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 33

capitaliste français et ses parasites d'État. Dans ce conflit entre le devoir national et
l'intérêt de classe, le gouvernement de la Défense nationale n'hésita pas un instant : il
se transforma en un gouvernement de la Défection nationale.

La première mesure qu'il prit fut d'envoyer Thiers en tournée par toutes les cours
d'Europe pour y implorer médiation, moyennant le troc de la république contre un roi.
Quatre mois après le début du siège, quand on crut venu le moment opportun de
lâcher pour la première fois le mot de capitulation, Trochu, en présence de Jules
Favre et de quelques-uns de ses collègues, harangua en ces termes les maires de Paris
assemblés :

La première question que m'adressèrent mes collègues le soir même du 4 septembre


fut celle-ci : Paris peut-il, avec quelque chance de succès, soutenir un siège et résister à
l'armée prussienne ? Je n'hésitai pas à répondre négativement. Quelques-uns de mes
collègues qui m'écoutent peuvent certifier que je dis la vérité et que je n'ai pas changé
d'opinion. Je leur expliquai, en ces mêmes termes, que, dans l'état actuel des choses,
tenter de soutenir un siège contre l'armée prussienne serait une folie. Sans doute, ajoutai-
je, ce serait une folie héroïque, mais voilà tout... Les événements [qu'il avait lui-même
conduits (K. M.)] n'ont pas démenti mes prévisions.

Ce charmant petit discours de Trochu fut publié dans la suite par M. Corbon, un
des maires présents.

Ainsi, au soir même de la proclamation de la république, le « plan » de Trochu,


ses collègues le savaient, c'était la capitulation de Paris. Si la défense nationale avait
été quelque chose de plus qu'un prétexte pour le gouvernement personnel de Thiers,
Favre et Ciel les parvenus du 4 septembre auraient abdiqué le 5, ils auraient mis le
peuple de Paris au courant du « plan » de Trochu ; ils l'auraient mis en demeure de se
rendre sur l'heure, ou je prendre en main son propre sort. Mais au lieu de cela, les
infâmes imposteurs résolurent de guérir la folie héroïque des Parisiens : on leur ferait
subir un régime de famine, on leur ferait casser la tête et on les bernerait entre-temps
par des manifestes tapageurs: « Trochu, le gouverneur de Paris, ne capitulera
jamais »; Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, ne cédera « pas un pouce de
notre territoire ! Pas une pierre de nos forteresses!» Dans une lettre à Gambetta, ce
même Jules Favre, précisément, avoue que ce contre quoi ils se « défendaient», ce
n'étaient pas les soldats prussiens, mais les travailleurs de Paris. Pendant toute la
durée du siège, les coupe-jarrets bonapartistes, à qui Trochu avait sagement confié le
commandement de l'armée de Paris, échangèrent, dans leur correspondance intime, de
grasses plaisanteries sur cette bonne farce de la défense. (Voir, par exemple, la
correspondance d'Alphonse Simon-Guiod, commandant en chef de l'artillerie de
l’Armée de la défense de Paris et grand-croix de la Légion d'honneur, avec Suzanne,
général de division d'artillerie, correspondance publiée par le Journal officiel de la
Commune 1.)

1 Voici cette lettre, en date du 12 décembre 1870:

Mon cher Suzanne,


Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 34

Le masque d'imposture fut enfin jeté le 28 janvier 1871. Mettant un véritable


héroïsme à s'avilir jusqu'au bout, le gouvernement de la Défense nationale apparut
dans la capitulation de. Paris comme le gouvernement de la France par la permission
de Bismarck, rôle si vil, que Louis Bonaparte lui-même, à Sedan, s'y était refusé avec
horreur. Après les événements du 18 mars, dans leur fuite éperdue à Versailles, les
capitulards abandonnèrent à Paris les preuves écrites de leur trahison, et, pour
anéantir ces preuves, comme le dit la Commune dans son adresse aux départements,
« ces hommes ne devaient pas hésiter à faire de Paris un monceau de ruines dans une
mer de sang ».

Mais, pour s'acharner avec une telle ardeur à atteindre ce but, quelques-uns des
membres dirigeants du gouvernement de la Défense avaient en outre des raisons à
eux, des raisons bien particulières.

Peu après la conclusion de l'armistice, M. Millière, un des représentants de Paris à


l'Assemblée nationale, fusillé depuis sur l'ordre exprès de Jules Favre, publiait une
série de documents juridiques authentiques prouvant que Jules Favre, qui vivait en
concubinage avec la femme d'un ivrogne résidant à Alger, était, grâce à l'élaboration
de faux des plus audacieux échelonnés sur de nombreuses années, parvenu à s'empa-
rer, au nom de ses enfants adultérins, d'une succession importante qui avait fait de lui
un homme riche et que, dans un procès intenté par les héritiers légitimes, il n'avait
échappé au scandale que grâce à la connivence des tribunaux bonapartistes. Comme
de ces documents juridiques pleins de sécheresse on ne pouvait se débarrasser, même
à grands renforts de rhétorique, Jules Favre, pour la première fois de sa vie, tint sa
langue, attendant silencieusement l'explosion de la guerre civile, pour alors dénoncer
avec frénésie le peuple de Paris comme une bande de forçats échappés, en pleine
révolte contre la famille, la religion, l'ordre et la propriété. Ce même faussaire avait à
peine accédé au pouvoir après le 4 septembre, que par sympathie il mettait en liberté
Pic et Taillefer condamnés pour faux, même sous l'Empire, dans la scandaleuse affai-
re de l'Étendard. Un de ces hommes, Taillefer, ayant osé retourner à Paris sous la
Commune, fut sur-le-champ remis en prison ; et là-dessus Jules Favre de s'exclamer
à la tribune de l'Assemblée nationale que Paris mettait en liberté tout son gibier de
potence.

Je n'ai pas trouvé, au nombre des jeunes auxiliaires, votre protégé Hetzel, mais seulement un
M. Hessel. Est-ce de celui-là qu'il s'agit ?

Dites-moi franchement ce que vous désirez, et je le ferai. Je le prendrai à mon état-major, où


il s'embêtera, n'ayant rien à faire, ou bien je l'enverrai au Mont Valérien, où il courra moins de
danger qu'à Paris (ceci pour les parents) et où il aura l'air de tirer le canon, parce qu'il le tirera
en l'air, selon la méthode Noël.

Déboutonnez-vous, la bouche, bien entendu.

À vous,
GUIOD.

Le Noël, qui avait l'air de tirer le canon parce qu'il le tirait en l'air, commandait, pendant le
siège, le mont Valérien.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 35

Ernest Picard, ce Falstaff du gouvernement de la Défense nationale, qui se nom-


ma lui-même ministre de l'intérieur de la République, après s'être vainement évertué à
devenir ministre de l'intérieur de l'Empire, est le frère d'un certain Arthur Picard,
individu chassé de la Bourse de Paris comme escroc (voir le rapport de la préfecture
de police en date du 13 juillet 1867), et convaincu, sur son propre aveu, d'un vol de
300 000 francs alors qu'il était directeur d'une des succursales de la Société générale,
5, rue Palestro (voir le rapport de la préfecture de police du Il décembre 1868). Cet
Arthur Picard fut fait, par Ernest Picard, directeur de son journal L'Électeur libre.
Tandis que le commun des courtiers en bourse était égaré par les mensonges officiels
du journal du ministre, Arthur faisait la navette entre l'intérieur et la Bourse pour y
escompter les désastres des armées françaises. Toute la correspondance financière de
ce digne couple de frères tomba entre les mains de la Commune.

Jules Ferry, avocat sans le sou avant le 4 septembre, réussit comme maire de Paris
pendant le siège, à tirer par escroquerie une fortune de la famine. Le jour où il aurait à
rendre compte de sa mauvaise administration serait aussi celui de sa condamnation.
Ces hommes, donc, ne pouvaient trouver que dans les ruines de Paris leur billet
d'élargissement conditionnel 1, ils étaient bien les hommes mêmes qu'il fallait à
Bismarck. Quelques tours de passe-passe, et Thiers, jusque-là le conseiller secret du
gouvernement, apparut à sa tête avec ses élargis pour ministres.

Thiers, ce nabot monstrueux, a tenu sous le charme la bourgeoisie française pen-


dant plus d'un demi-siècle, parce qu'il est l'expression intellectuelle la plus achevée de
sa propre corruption de classe. Avant de devenir homme d'État il avait déjà fait la
preuve, comme historien, de sa maîtrise dans le mensonge. La chronique de sa vie pu-
blique est l'histoire des malheurs de la France. Allié des républicains avant 1830, il se
faufile au ministère sous Louis-Philippe, en trahissant son protecteur, Laffitte. Il
s'insinue dans les bonnes grâces du roi en provoquant des émeutes contre le clergé, au
cours desquelles l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et l'archevêché furent pillés, et en
se faisant l'espion-ministre, puis l'accoucheur-geôlier de la duchesse de Berry. Le
massacre des républicains, rue Transnonain 2, et les infâmes lois de septembre contre
la presse et le droit d'association, qui l'ont suivi, furent tous deux son oeuvre. Quand
il reparut comme président du Conseil en mars 1840, il étonna la France par son plan
de fortifications de Paris. Aux républicains, qui dénonçaient ce plan comme un com-
plot perfide contre la liberté de Paris, il répliqua, de la tribune de la Chambre des
députés:

Eh quoi ! s'imaginer que des fortifications puissent jamais mettre la liberté en péril!
Et d'abord, on calomnie un gouvernement, quel qu'il soit, quand on suppose qu'il puisse
un jour tenter de se maintenir en bombardant la capitale... Mais ce gouvernement-là serait
cent fois plus impossible après sa victoire.

1 Leur billet d'élargissement conditionnel. Le texte anglais porte : tickets-of leave, expression qui
désigne des sortes de permis de séjour que les prisonniers libérés avant terme reçoivent en
Angleterre et qu'ils doivent périodiquement présenter à la police. Cette expression est reprise
plusieurs fois par Marx dans la suite. De plus, il désigne plusieurs fois les ministres de Thiers par
la formule : tickets-of leave men, que nous traduisons en conséquence par les « élargis ».
2 Répression féroce du soulèvement des républicains-démocrates en 1834, à Paris, suivie d'un
massacre de la population sans armes, femmes et enfants compris.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 36

Certes, aucun gouvernement n'aurait jamais osé tourner contre Paris le feu de ses
forts, si ce n'est le gouvernement même qui avait au préalable livré ces forts aux
Prussiens.
Quand le roi Bomba se fit la main sur Palerme en janvier 1848, Thiers, depuis
longtemps sans portefeuille, surgit à nouveau à la Chambre des députés.

Vous savez, Messieurs, ce qui se passe à Palerme : vous avez tous tressailli d'horreur
[parlementairement parlant] en apprenant que, pendant quarante-huit heures, une grande
ville a été bombardée. Par qui ? Était-ce par un ennemi étranger, exerçant les droits de la
guerre ? Non, Messieurs, par son propre gouvernement. Et pourquoi ? Parce que cette
ville infortunée réclamait ses droits. Eh bien, pour avoir réclamé ses droits, Palerme eut
quarante-huit heures de bombardement ! Permettez-moi d'en appeler à l'opinion
européenne. C'est rendre un service à l'humanité que de venir, du haut de la plus grande
tribune peut-être de l'Europe, faire retentir des paroles [des paroles en effet] d'indignation
contre de tels actes... Quand le régent Espartero, qui avait rendu des services à son pays
[ce que M. Thiers, lui, n'a jamais fait], prétendit, pour réprimer l'insurrection, bombarder
Barcelone, il s'éleva de toutes les parties du monde un grand cri d'indignation.

Dix-huit mois plus tard, M. Thiers était parmi les plus farouches défenseurs du
bombardement de Rome par une armée française 1. En fait, le roi Bomba ne semble
avoir eu d'autre tort que de limiter son bombardement à quarante-huit heures.

Quelques jours avant la Révolution de février, irrité du long exil loin du pouvoir
et de ses bénéfices, auquel l'avait condamné Guizot, et flairant dans l'air l'odeur d'un
soulèvement populaire prochain, Thiers, dans ce style pseudo-héroïque qui lui a valu
le surnom de Mirabeau-mouche, déclara à la Chambre des députés :

Je suis du parti de la révolution, non seulement en France, mais en Europe. Je


souhaite que le gouvernement de la révolution reste entre les mains des modérés; mais si
le gouvernement tombait entre les mains des ardents, fût-ce des radicaux, malgré cela je
n'abandonnerais pas ma cause. Je serais toujours du parti de la révolution.

Survint la Révolution de février. Au lieu de remplacer le cabinet Guizot par un


cabinet Thiers, comme le petit homme l'avait rêvé, elle remplaça Louis-Philippe par
la république. Au premier jour de la victoire populaire, il se cacha soigneusement,
oubliant que le mépris des travailleurs le mettait à l'abri de leur haine. Pourtant, avec
son courage légendaire, il continua de fuir la scène publique, jusqu'à ce que les
massacres de juin l'eussent nettoyée pour son genre d'activité. Alors, il devint le
cerveau dirigeant du « parti de l'ordre » et de la République parlementaire, cet inter-
règne anonyme pendant lequel toutes les factions rivales de la classe dirigeante
conspiraient ensemble pour écraser le peuple, et l'une contre l'autre pour restaurer
chacune la monarchie de son choix. Alors, comme aujourd'hui 1 Thiers dénonçait les
républicains comme le seul obstacle à la consolidation de la république ; alors,

1 Une armée française fut envoyée en avril 1849 pour protéger le pape contre la Révolution
italienne.

Le bombardement de Rome fut une violation scandaleuse de la Constitution française qui


stipulait que la république n'emploierait jamais la force à l'écrasement de la liberté d'un peuple
quel qu'il soit.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 37

comme aujourd'hui, il parlait à la république comme le bourreau à Don Carlos : « Je


vais te tuer, mais c'est pour ton bien ». Aujourd'hui, comme alors, il pourra s'écrier au
lendemain de sa victoire : «L'empire est fait!» En dépit de ses hypocrites homélies sur
les «libertés nécessaires» et de sa rancune personnelle contre Louis Bonaparte qui
avait fait de lui sa dupe et flanqué dehors le parlementarisme, - et hors de son atmos-
phère factice, ce petit homme, il le sait bien, se ratatine et rentre dans le néant, -
Thiers a trempé dans toutes les infamies du Second Empire, de l'occupation de Rome
par les troupes françaises, jusqu'à la guerre avec la Prusse, à laquelle il poussa par ses
farouches invectives contre l'unité allemande, - non pas parce qu'elle servirait de fa-
çade au despotisme prussien, mais parce qu'elle serait une atteinte au droit tradition-
nel de la France au morcellement de l'Allemagne. Aimant à brandir à la face de l'Eu-
rope, avec ses bras de nain, l'épée de Napoléon 1er dont il était devenu le cireur de
bottes historique 1, sa politique étrangère a toujours eu pour couronnement l'humilia-
tion totale de la France, depuis la Convention de Londres en 1841 jusqu'à la capitu-
lation de Paris en 1871 et à la guerre civile actuelle où il lance contre Paris les
prisonniers de Sedan et de Metz avec la haute autorisation de Bismarck. Malgré la
souplesse de son talent et l'inconstance des desseins qu'il poursuit, cet homme a été
enchaîné sa vie entière à la routine la plus fossile. Il est évident que les courants
profonds de la société moderne devaient lui demeurer à jamais cachés ; mais même
les changements les plus manifestes à sa surface répugnaient à une cervelle dont toute
la vitalité s'était réfugiée dans la langue. Aussi ne se lassa-t-il jamais de dénoncer
comme un sacrilège tout écart du désuet système du protectionnisme français 2.
Ministre de Louis-Philippe, il dénigra les chemins de fer comme une folle chimère ;
et, plus tard, dans l'opposition sous Louis Bonaparte, il stigmatisa comme une profa-
nation toute tentative pour réformer le système pourri de l'armée française. Jamais, au
cours de sa longue carrière politique, il ne s'est rendu coupable d'une seule mesure, si
minime fût-elle, de quelque utilité pratique. Thiers n'a été conséquent que dans son
avidité de richesse, et dans sa haine des hommes qui la produisent. Entré pauvre
comme Job dans son premier ministère sous Louis-Philippe, il le quitta millionnaire.
Son dernier ministère sous le môme roi (celui du 1er mars 1840) l'exposa à des
accusations publiques de concussion à la Chambre des députés, auxquelles il se
contenta de répondre par des larmes, denrée qu'il prodigue avec autant de facilité que
Jules Favre ou tout autre crocodile. A Bordeaux, sa première mesure pour sauver la
France d'une ruine financière imminente fut de se doter lui-même de trois millions
par an, premier et dernier mot de la «république économe», qu'il avait fait miroiter à
ses électeurs de Paris en 1869. Un de ses anciens collègues à la Chambre des députés
de 1830, capitaliste lui-même et néanmoins membre dévoué de la Commune, M.
Beslay, apostrophait dernièrement Thiers dans une affiche publique :

L'asservissement du travail au capital a toujours été la pierre angulaire de votre


politique, et depuis le jour où vous avez vu la république du travail installée à l'Hôtel de
Ville, vous n'avez jamais cessé de crier à la France : Ce sont des criminels!

1 Les principaux ouvrages historiques de Thiers sont l'Histoire de la Révolution française et


l'Histoire du Consulat et de l'Empire.
2 En France, le système protectionniste était caractérisé par des taxes élevées sur les marchandises
(par exemple, la fonte anglaise était grevée d'une taxe de 70 p. 100, le fer, de 105 p. 100 de son
prix). Il en est résulté que nombre de marchandises, que l'on ne savait pas fabriquer en France,
avaient complètement disparu du marché.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 38

Passé maître dans la petite fripouillerie politique, virtuose du parjure et de la


trahison, rompu à tous les bas stratagèmes, aux expédients sournois et aux viles perfi-
dies de la lutte des partis au parlement, toujours prêt, une fois chassé du ministère, à
allumer une révolution, pour l'étouffer dans le sang une fois qu'il y est revenu avec
des préjugés de classe en guise d'idées, de la vanité en guise de cœur menant une vie
privée aussi abjecte que sa vie publique est méprisable, - il ne peut s'empêcher, même
maintenant où il joue le rôle d'un Sylla français, de rehausser l'abomination de ses
actes par le ridicule de ses fanfaronnades.

La capitulation de Paris, en livrant à la Prusse non seulement Paris, mais la


France entière, a clos la longue série d'intrigues et de trahisons avec l'ennemi que les
usurpateurs du 4 septembre avaient inaugurée, comme Trochu en personne l'avait dit,
le soir même. D'autre part, elle ouvrait la guerre civile qu'ils allaient maintenant
engager avec l'aide de la Prusse contre la république et Paris. Le traquenard était
tendu dans les clauses mêmes de la capitulation. A ce moment, plus d'un tiers du
territoire était aux mains de l'ennemi, la capitale était coupée des départements, toutes
les communications étaient désorganisées. Élire dans de telles circonstances une
véritable représentation de la France était impossible sans prendre largement le temps
nécessaire aux préparatifs. C'est précisément pourquoi la capitulation stipula qu'une
Assemblée nationale devait être élue dans les huit jours, de sorte qu'en bien des
parties de la France la nouvelle des élections à faire n'arriva qu'à la veille du scrutin.
En outre, cette assemblée, selon une clause expresse de la capitulation, ne devait être
élue que dans le seul but de décider de la paix ou de la guerre, et, éventuellement, de
conclure un traité de paix. La population ne pouvait pas ne pas sentir que les termes
mêmes de l'armistice rendaient la continuation de la guerre impossible, et que, pour
ratifier la paix imposée par Bismarck, les pires hommes de France étaient les
meilleurs. Mais, non content de toutes ces précautions, Thiers, avant même que le
secret de l'armistice ait été divulgué dans Paris, était parti en tournée électorale à
travers les départements pour y galvaniser et y rappeler à la vie le Parti légitimiste,
qui devait désormais, à côté des orléanistes, prendre la place des bonapartistes, que
l'on n'eût pas tolérés. Il n'en avait pas peur. Impossibles comme gouvernants de la
France moderne, et par suite, rivaux méprisables, pouvait-il y avoir, comme instru-
ment de la réaction, un parti préférable à celui dont l'action, suivant les paroles de
Thiers lui-même (Chambre des députés, 5 janvier 1833) « s'était toujours confinée
aux trois ressources de l'invasion étrangère, de la guerre civile et de l'anarchie ? ». Ils
croyaient vraiment, ces légitimistes, à l'avènement de ce millénaire rétrospectif si
longtemps attendu. Il y avait la France sous la botte de l'invasion étrangère ; il y avait
la chute d'un empire, et la captivité d'un Bonaparte; enfin, il y avait eux-mêmes. La
roue de l'histoire avait visiblement tourné à l'envers pour s'arrêter à la « Chambre
introuvable » de 1816. Dans les Assemblées de la République, de 1848 à 1851, ils
avaient été représentés par leurs champions parlementaires, instruits et exercés ;
c'étaient les simples soldats du parti qui s'y ruaient maintenant : tous les Pourceau-
gnacs de France.

Dès que cette Assemblée de « ruraux » 1 se fut réunie à Bordeaux, Thiers lui fit
entendre nettement que les préliminaires de paix devaient être agréés sur-le-champ,

1 L'Assemblée nationale inaugurée à Bordeaux le 13 février était composée, en majeure partie, de


monarchistes avérés (sur 750 députés, 450 monarchistes), représentants des grands propriétaires
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 39

sans même avoir les honneurs d'un débat parlementaire; à cette condition seulement
la Prusse leur permettrait d'ouvrir les hostilités contre la république et Paris, sa place
forte. La contre-révolution, en effet, n'avait pas de temps à perdre. Le second Empire
avait plus que doublé la dette nationale et lourdement endetté toutes les grandes vil-
les. La guerre avait enflé les charges d'une manière effrayante et ravagé sans pitié les
ressources de la nation. Pour compléter la ruine, le Shylock prussien était là, exigeant
l'entretien d'un demi-million de ses soldats sur le sol français, son indemnité de cinq
milliards et l'intérêt à 5 % des échéances en retard. Qui allait payer la note ? Ce n'est
qu'en renversant la république par la violence, que ceux qui s'appropriaient la richesse
pouvaient espérer faire supporter aux producteurs de cette richesse les frais d'une
guerre qu'ils avaient eux-mêmes provoquée. Ainsi, c'est précisément l'immense ruine
de la France qui poussait ces patriotiques représentants de la propriété terrienne et du
capital, sous les yeux mêmes et sous la haute protection de l'envahisseur, à greffer sur
la guerre étrangère une guerre civile, une rébellion de négriers.

Barrant la route au complot, il y avait un grand obstacle : Paris. Désarmer Paris


était la première condition du succès. Paris fut donc sommé par Thiers de rendre ses
armes. Puis Paris fut harcelé par les frénétiques manifestations anti-républicaines de
l'Assemblée «des ruraux» et par les déclarations équivoques de Thiers lui-même sur
le statut légal de la république; parla menace de décapiter et de décapitaliser Paris; la
nomination d'ambassadeurs orléanistes ; les lois de Dufaure sur les échéances com-
merciales et les loyers, qui menaçaient de ruine le commerce et l'industrie parisiens ;
la taxe de Pouyer-Quertier, de deux centimes sur chaque exemplaire de toutes les
publications quelles qu'elles soient; les sentences de mort contre Blanqui et Flourens;
la suppression des journaux républicains ; le transfert de l'Assemblée nationale à
Versailles; le renouvellement de l'état de siège proclamé par Palikao, et aboli le 4 sep-
tembre; la nomination de Vinoy, le décembriseur, comme gouverneur de Paris, celle
de Valentin, le gendarme de l'empire, comme préfet de police, enfin celle de
d'Aurelle de Paladines, le général jésuite, comme commandant en chef de la garde
nationale.

Et maintenant, nous avons une question à poser à M. Thiers et aux hommes de la


Défense nationale, ses sous-ordres. On sait que, par l'entremise de M. Pouyer-
Quertier, son ministre des Finances, Thiers avait contracté un emprunt de deux
milliards, payable immédiatement. Eh bien, est-il vrai ou non :

1º Que l'affaire était arrangée de telle sorte qu'un pot-de-vin de plusieurs centai-
nes de millions tombât dans les poches de Thiers, Jules Favre, Ernest Picard, Pouyer-
Quertier et Jules Simon ?

2º Qu'il ne serait fait de versement, qu'après la « pacification » de Paris ?

En tout cas il faut que la chose ait été très urgente, car Thiers et Jules Favre, au
nom de la majorité de l'Assemblée de Bordeaux, sollicitèrent sans vergogne l'occupa-
tion de Paris par les troupes prussiennes. Mais cela n'entrait pas dans le jeu de

terriens et des couches réactionnaires des villes et surtout des campagnes. De là, l'appellation d' «
Assemblée de ruraux ».
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 40

Bismarck, comme il le dit publiquement et en ricanant, aux philistins admiratifs de


Francfort, à son retour en Allemagne.

II

Retour à la table des matières

Paris en armes était le seul obstacle sérieux sur la route du complot contre-
révolutionnaire. Il fallait donc désarmer Paris 1 Sur ce point, l'Assemblée de Bor-
deaux était la sincérité même. Si la rugissante clameur de ses ruraux n'avait pas suffi
à se faire entendre, la remise par Thiers de Paris à la tendre sollicitude du triumvirat -
Vinoy, le décembriseur, Valentin, le gendarme bonapartiste, et d’Aurelle de Pala-
dines, le général jésuite - aurait dissipé jusqu'au dernier doute. Alors même qu'ils
affichaient insolemment le véritable but du désarmement de Paris, les conspirateurs
lui demandèrent de déposer ses armes sous un prétexte qui était le plus criant, le plus
effronté des mensonges. L'artillerie de la garde nationale, disait Thiers, appartient à
l'État, et c'est à l'État qu'elle doit faire retour. La vérité, la voici : du jour de la
capitulation, par laquelle les prisonniers de Bismarck avaient livré la France au
chancelier prussien, en se réservant une garde nombreuse dans le dessein exprès de
mater la capitale, Paris se tenait sur le qui-vive. La garde nationale se réorganisa et
confia le commandement suprême à un Comité central élu par l'ensemble du corps, à
l'exception de quelques débris de l'ancienne formation bonapartiste. A la veille de
l'entrée des Prussiens dans Paris, le Comité central assura le transport à Montmartre,
Belleville et La Villette, des canons et mitrailleuses traîtreusement abandonnés par
les capitulards dans les quartiers que les Prussiens allaient occuper et leurs abords.
Cette artillerie provenait des souscriptions de la garde nationale. Elle avait été
officiellement reconnue comme sa propriété privée dans la capitulation du 28 janvier,
et à ce titre elle avait été exceptée de la reddition générale, entre les mains du vain-
queur, des armes appartenant au gouvernement. Et Thiers était si entièrement
dépourvu de tout prétexte, si léger fût-il, pour engager la guerre contre Paris, qu'il lui
fallut recourir au mensonge flagrant : l'artillerie de la garde nationale était, disait-il,
propriété de l'État!

La saisie de son artillerie ne devait que servir de prélude au désarmement général


de Paris. Du même coup, devait être désarmée la révolution du 4 septembre. Mais
cette révolution était devenue le régime légal de la France. La république, son oeuvre,
était reconnue par le vainqueur dans les termes mêmes de la capitulation. Après la
capitulation, elle avait été reconnue par toutes les puissances étrangères, et c'est en
son nom que l'Assemblée nationale avait été convoquée. La révolution des travail-
leurs de Paris du 4 septembre était le seul titre légal de l'Assemblée nationale, sié-
geant à Bordeaux et de son exécutif. Sans le 4 septembre, l'Assemblée nationale,
aurait dû sur-le-champ laisser la place au Corps législatif élu en 1869 au suffrage
universel sous un régime français et non prussien, et dispersé de force par la
révolution. Thiers et ses « élargis » auraient dû capituler devant Louis Bonaparte, afin
d'obtenir de lui des sauf-conduits leur épargnant un voyage à Cayenne. Les pouvoirs
de l'Assemblée nationale n'étaient que ceux d'un notaire chargé d'arrêter les termes de
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 41

la paix avec la Prusse. Elle n'était qu'un incident dans cette révolution, dont la
véritable incarnation était toujours le Paris armé, Paris qui l'avait faite, Paris qui avait
subi pour elle un siège de cinq mois, avec les horreurs de la famine, et qui, en
prolongeant sa résistance, en dépit du « plan » de Trochu, avait fait d'elle la base
d'une guerre de défense acharnée en province. Et maintenant, ou bien Paris devait
déposer ses armes sur l'outrageante injonction des négriers rebelles de Bordeaux, et
reconnaître que sa révolution du Aï septembre ne signifiait rien d'autre qu'un simple
transfert de pouvoir de Louis Bonaparte à ses concurrents royaux; ou bien il devait
s'affirmer le champion dévoué jusqu'au sacrifice de la France, qu'il était impossible
de sauver de la ruine et de régénérer, sans un renversement révolutionnaire des
conditions politiques et sociales qui avaient engendré le second Empire et qui, sous sa
tutelle protectrice, avaient mûri jusqu'au complet pourrissement. Paris, encore
amaigri par une famine de cinq mois, n'hésita pas un instant. Il résolut héroïquement
de courir tous les dangers d'une résistance aux conspirateurs français, bravant jusqu'à
la menace des canons prussiens braqués sur lui dans ses propres forts. Toutefois, dans
son horreur de la guerre civile où Paris allait être entraîné, le Comité central garda la
même attitude purement défensive, en dépit des provocations de l'Assemblée, des
usurpations de l'exécutif, et d'une menaçante concentration de troupes dans Paris et
ses environs.

C'est Thiers qui ouvrit donc la guerre civile en envoyant Vinoy à la tête d'une
foule de sergents de ville et de quelques régiments de ligne, en expédition nocturne
contre Montmartre, pour y saisir par surprise l'artillerie de la garde nationale. On sait
comment cette tentative échoua devant la résistance de la garde nationale et la
fraternisation de la ligne avec le peuple. D'Aurelle de Paladines avait fait imprimer
d'avance son bulletin de victoire, et Thiers tenait toutes prêtes les affiches annonçant
ses mesures de coup d'État. Tout cela dut être remplacé par des appels de Thiers,
proclamant sa décision magnanime de laisser la garde nationale en possession de ses
armes ; il se tenait pour certain, disait-il, qu'elle les utiliserait pour se rallier au
gouvernement contre les rebelles. Sur les 300.000 gardes nationaux, 300 seulement
répondirent à cet appel les invitant à s'allier au petit Thiers contre eux-mêmes. La
glorieuse révolution ouvrière du 18 mars établit sa domination incontestée sur Paris.
Le Comité central fut son gouvernement provisoire. L'Europe sembla pour un mo-
ment se demander si ses récents et sensationnels hauts faits en politique et dans la
guerre avaient l'ombre d'une réalité, ou s'ils n'étaient que les rêves d'un passé depuis
longtemps révolu.

Du 18 mars à l'entrée des troupes de Versailles à Paris, la révolution prolétarienne


resta si exempte des actes de violence qui abondent dans les révolutions, et bien plus
encore dans les contre-révolutions des « classes supérieures », que ses adversaires ne
trouvent pas matière à exhaler leur indignation, si ce n'est l'exécution des généraux
Lecomte et Clément Thomas, et l'affaire de la place Vendôme.

L'un des officiers bonapartistes engagés dans l'attaque nocturne contre Mont-
martre, le général Lecomte, avait, par quatre fois, ordonné au 81e régiment de ligne
de faire feu sur des civils sans armes, place Pigalle, et, sur le refus de ses hommes, les
avait furieusement insultés. Au lieu de fusiller femmes et enfants, ses hommes le
fusillèrent, lui. Les habitudes invétérées acquises par les soldats à l'école des ennemis
de la classe ouvrière ne vont pas, sans doute, changer à l'instant même où ces soldats
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 42

passent aux côtés de celle-ci. Les mêmes hommes exécutèrent aussi Clément
Thomas.

Le « général » Clément Thomas, un ex-maréchal des logis mécontent, s'était, dans


les derniers temps du règne de Louis-Philippe, fait enrôler à la rédaction du journal
républicain Le National pour y servir au double titre d'homme de paille (gérant
responsable) et de duelliste commissionné de ce journal très batailleur. Après la
Révolution de février, les hommes du National, ayant accédé au pouvoir, métamor-
phosèrent cet ancien maréchal des logis en général. C'était à la veille de la boucherie
de juin, dont, comme Jules Favre, il fut un des sinistres instigateurs et dont il devint
un des plus lâches bourreaux. Puis, ils disparurent, lui et son titre de général, pendant
longtemps, pour revenir sur l'eau le 1er novembre 1870. La veille 1, le « gouver-
nement de la Défense », fait prisonnier à l'Hôtel de Ville, avait solennellement donné
sa parole à Blanqui, à Flourens et à d'autres représentants de la classe ouvrière,
d'abdiquer son pouvoir usurpé entre les mains d'une commune qui serait librement
élue à Paris. Au lieu de tenir sa promesse, il lâcha sur Paris les Bretons de Trochu,
qui remplaçaient maintenant les Corses de Bonaparte. Seul, le général Tamisier,
refusant de souiller son nom par un tel parjure, se démit du commandement en chef
de la garde nationale et, à sa place, Clément Thomas redevint général. Pendant toute
la durée de son commandement, il fit la guerre non aux Prussiens, mais à la garde
nationale de Paris. Il en empêcha l'armement général, excita les bataillons bourgeois
contre les bataillons ouvriers, élimina les officiers hostiles au « plan » de Trochu et
licencia, sous l'accusation infamante de lâcheté, ces mêmes bataillons prolétariens
dont l'héroïsme a maintenant forcé l'admiration de leurs ennemis les plus acharnés.
Clément Thomas se sentait tout fier d'avoir reconquis ses galons de juin 1848, comme
ennemi personnel de la classe ouvrière de Paris. Quelques jours encore avant le 18
mars, il soumettait au ministre de la Guerre, Le Flô, un plan de son cru pour « en finir
avec la fine fleur de la canaille parisienne ». Après la déroute de Vinoy, il ne put se
défendre d'entrer en lice en qualité d'espion amateur. Le Comité central et les
travailleurs de Paris furent tout juste aussi responsables de l'exécution de Clément
Thomas et de Lecomte, que la princesse de Galles du sort des gens écrasés dans la
foule le jour de son entrée à Londres.

Le prétendu massacre de citoyens sans armes place Vendôme est un mythe dont
M. Thiers et les ruraux n'ont absolument pas voulu dire un mot à l'Assemblée, s'en
remettant exclusivement pour le diffuser à la valetaille du journalisme européen. Les
« hommes d'ordre », les réactionnaires de Paris, tremblèrent à la victoire du 18 mars.

1 Le 31 octobre 1870, une tentative fut faite pour renverser le gouvernement de la Défense nationale
et s'emparer du pouvoir. L'impulsion fut donnée au mouvement par les bruits d'armistice avec les
Prussiens, de défaite de la garde nationale au Bourget (30 octobre) et de reddition de Metz. Guidés
par les blanquistes, les gardes nationaux envahirent l'Hôtel de Ville, proclamèrent la destitution de
l'ancien gouvernement et la formation d'un nouveau, qui devait organiser les élections à la
Commune. Mais le nouveau gouvernement, qui ne s'appuyait pas sur les masses, se montra
irrésolu et hésitant.

Il entra en pourparlers avec les membres arrêtés du gouvernement de la Défense nationale et


en obtint un accord verbal pour la fixation des élections à la Commune (au 1er novembre) et pour
une amnistie générale.

Sur ces entrefaites, des bataillons de gardes bourgeois arrivèrent, qui au matin du 1er
novembre envahirent l'Hôtel de Ville et rétablirent le pouvoir du gouvernement de la Défense
nationale.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 43

Pour eux, c'était le signal du châtiment populaire qui arrivait enfin. Les spectres des
victimes, assassinées sur leur, ordre, depuis les jours de juin 1848 jusqu'au 22 janvier
1871 1, se dressaient devant eux. Leur panique fut leur seule punition. Même les
sergents de ville, au lieu d'être désarmés et mis sous les verrous comme on aurait dû
le faire, trouvèrent les portes de Paris grandes ouvertes pour aller se mettre en sûreté
à Versailles. Les hommes d'ordre non seulement ne furent pas molestés, mais ils eu-
rent la faculté de se rassembler et d'occuper plus d'une position forte au centre même
de Paris. Cette indulgence du Comité central, cette magnanimité des ouvriers armés,
contrastant si singulièrement avec les habitudes du « parti de l'ordre», celui-ci les
interpréta à tort comme des symptômes d'un sentiment de faiblesse. D'où son plan
stupide d'essayer, sous le couvert d'une manifestation sans armes, ce que Vinoy
n'avait pas réussi avec ses canons et ses mitrailleuses. Le 22 mars, un cortège
séditieux de messieurs « du beau monde » quitta les quartiers élégants avec dans ses
rangs tous les « petits crevés » et à sa tête les familiers notoires de l'Empire, les
Hockeren, les Coëtlogon, les Henry de Pène, etc. Sous le lâche prétexte d'une mani-
festation pacifique, mais portant en secret des armes meurtrières, cette bande se
forma en ordre de marche, maltraita et désarma les sentinelles et les patrouilles de la
garde nationale qu'elle rencontra sur son passage, et, débouchant de la rue de la Paix
sur la place Vendôme aux cris de : « A bas le Comité central! A bas les assassins!
Vive l’Assemblée nationale ! », elle tenta de forcer les postes de garde en faction et
d'enlever par surprise le quartier général de la garde nationale, qu'ils protégeaient. En
réponse aux coups de revolver de la bande, les sommations régulières furent faites, et,
comme elles se montraient sans effet, le général de la garde nationale commanda le
feu. Une seule salve dispersa, en une fuite éperdue, les stupides freluquets qui
espéraient que la simple exhibition de leur « honorable société » aurait le même effet
sur la révolution de Paris que les trompettes de Josué sur les murs de Jéricho. Les
fuyards laissaient derrière eux deux gardes nationaux tués, neuf grièvement blessés
(parmi lesquels un membre du Comité central), et tout le théâtre de leurs exploits
jonché de revolvers, de poignards et de cannes-épées, qui prouvaient bien le caractère
« pacifique» de leur manifestation « sans armes ». Quand le 13 juin 1849, la garde
nationale parisienne avait fait une manifestation réellement pacifique pour protester
contre la félonie de l'assaut donné à Rome par les troupes françaises, Changarnier,
alors général du parti de l'ordre, fut acclamé par l'Assemblée nationale, et Particu-
lièrement par M. Thiers, comme le sauveur de la société, pour avoir lancé ses troupes
de tous côtés sur ces hommes sans armes, avec l'ordre de les abattre et de les sabrer,
et de les fouler sous les pieds des chevaux. Paris, alors, fut mis en état de siège;
Dufaure fit voter en toute hâte par l'Assemblée de nouvelles lois de répression. De
nouvelles arrestations, de nouvelles proscriptions, une nouvelle Terreur s'instaurèrent.
Mais les « classes inférieures » s'y prennent autrement en ces matières. Le Comité
central de 1871 ignora tout simplement la « manifestation pacifique », si bien que
deux jours après seulement, ils furent en état de se rassembler sous les ordres de
l'amiral Saisset, pour cette démonstration armée, que couronna le fameux sauve-qui-
peut à Versailles. Dans sa répugnance à accepter la guerre civile engagée par Thiers
avec sa tentative d'effraction nocturne à Montmartre, le Comité central commit, cette
fois, une faute décisive en ne marchant pas aussitôt sur Versailles, alors entièrement

1 Le 22 janvier 1871, une nouvelle tentative fut faite pour renverser le gouvernement de la Défense
nationale. La cause immédiate du soulèvement fut la défaite infligée à la garde nationale sous
Buzenval (19 janvier 1871). A la suite de cette défaite, des bruits coururent sur l'armistice
prochain et la nomination du général Vinoy comme gouverneur militaire de Paris. De même que
l'insurrection du 31 octobre le soulèvement du 22 janvier se distingua par le manque de résolution,
de cohésion et de liaison organique avec les masses. Pendant la répression du mouvement, il y eut
80 morts et blessés, parmi lesquels des femmes et des enfants.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 44

sans défense, et en mettant ainsi fin aux complots de Thiers et de ses ruraux. Au lieu
de cela, on permit encore au parti de l'ordre d'essayer sa force aux urnes, le 26 mars,
jour de l'élection de la Commune. Ce jour-là, dans les mairies de Paris, ses membres
échangèrent de douces paroles de réconciliation avec leurs trop généreux vainqueurs,
en grommelant du fond du cœur le serment de les exterminer en temps et lieu.

Maintenant, considérez le revers de la médaille. Thiers ouvrit sa seconde campa-


gne contre Paris au commencement d'avril. Le premier convoi de prisonniers
parisiens amené à Versailles fut l'objet d'atrocités révoltantes, tandis qu'Ernest Picard,
les mains dans les poches, rôdait autour d'eux en se gaussant et que Mmes Thiers et
Favre, au milieu de leurs dames d'honneur, applaudissaient, de leur balcon, aux
infamies de la tourbe versaillaise. Les hommes de ligne capturés furent froidement
exécutés ; notre vaillant ami, le général Duval, le fondeur en fer, fut fusillé sans autre
forme de procès. Galliffet, le souteneur de sa femme, si célèbre par ses exhibitions
éhontées dans les orgies du second Empire, s'est vanté dans une proclamation d'avoir
ordonné le meurtre d'une petite troupe de gardes nationaux avec leur capitaine et leur
lieutenant, surpris et désarmés par ses chasseurs. Vinoy, le fuyard, fut nommé grand-
croix de la Légion d'honneur par Thiers, pour son ordre du jour enjoignant d'abattre
tout soldat de la ligne pris dans les rangs des fédérés. Desmarets, le gendarme, fut
décoré pour avoir traîtreusement, comme un boucher, mis en pièces le chevaleresque
et généreux Flourens qui avait sauvé les têtes du gouvernement de la Défense le 31
octobre 1870. Les « détails réconfortants» de cet assassinat furent complaisamment
développés par Thiers à l'Assemblée nationale. Avec la vanité suffisante d'un Tom
Pouce parlementaire, admis à jouer le rôle d'un Tamerlan, il refusa aux rebelles à Sa
Petitesse toutes les garanties de la guerre entre civilisés et jusqu'au droit de neutralité
pour les ambulances. Rien de plus horrible que ce singe, déjà pressenti par Voltaire,
autorisé pour un moment à donner libre cours à ses instincts de tigre.

Après le décret de la Commune du 7 avril, ordonnant des représailles et déclarant


qu'il était de son devoir « de protéger Paris contre les exploits de cannibales des
bandits de Versailles et de rendre oeil pour oeil et dent pour dent», Thiers n'arrêta pas
pour autant le traitement barbare des prisonniers. Il les insulta, de surcroît, dans ses
bulletins - « Jamais, écrit-il, figures plus dégradées d'une démocratie avilie n'affli-
gèrent les regards des honnêtes gens » - honnêtes comme Thiers lui-même et ses «
élargis » ministériels. Toutefois, pendant quelque temps, les exécutions de prisonniers
furent suspendues. Mais à peine Thiers et ses généraux décembriseurs furent-ils
avisés que même leurs espions de la gendarmerie pris dans Paris sous le déguisement
de gardes nationaux, même les sergents de ville pris avec des bombes incendiaires sur
eux, étaient épargnés 1, à peine s'aperçurent-ils que le décret de la Commune sur les
représailles n'était qu'une menace vaine, que les exécutions en masse de prisonniers
furent reprises et poursuivies sans interruption jusqu'à la fin. Des maisons où des
gardes nationaux s'étaient réfugiés furent entourées de gendarmes, arrosées avec du
pétrole (lequel apparaît ici pour la première fois) et incendiées ; les cadavres à demi
carbonisés étaient enlevés ensuite par l'ambulance de la Presse, établie aux Ternes.
Quatre gardes nationaux qui s'étaient rendus à une troupe de chasseurs à cheval à la
Belle-Épine, le 25 avril, furent abattus après coup, l'un après l'autre, par le capitaine,
digne émule de Galliffet. Une de ses quatre victimes, Scheffer, laissée pour morte,
revint en rampant aux avant-postes parisiens et déposa sur ce fait devant une

1 Déjà dans sa lettre à Kugelmann, du 12 avril 1871 Marx parle de ces erreurs fatales du Comité
central.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 45

commission de la Commune. Quand Tolain interpella le ministre de la Guerre sur le


rapport de cette commission, les ruraux couvrirent sa voix de leurs cris et interdirent à
Le Flô de répondre. C'eût été une insulte à leur « glorieuse » armée que de parler de
ses hauts faits. Le ton désinvolte sur lequel les bulletins de Thiers annonçaient le
massacre à la baïonnette des fédérés surpris dans leur sommeil au Moulin-Saquet et
les exécutions en masse de Clamart irrita même les nerfs du Times de Londres, qui
n'est vraiment pas hypersensible. Mais il serait ridicule aujourd'hui d'essayer d'énu-
mérer les atrocités, simples préliminaires, commises par ceux qui ont bombardé Paris
et fomenté une rébellion de négriers sous la protection du conquérant étranger. Au
milieu de toutes ces horreurs, Thiers, oubliant ses jérémiades parlementaires sur la
terrible responsabilité qui pèse sur ses épaules de nain, se vante que « l'Assemblée
siège paisiblement » et démontre par ses perpétuelles orgies, tantôt avec les généraux
décembriseurs, tantôt avec les princes allemands, que sa digestion n'est pas le moins
du monde troublée, pas même par les spectres de Lecomte et de Clément Thomas.

III
Retour à la table des matières

À l'aube du 18 mars, Paris fut réveillé par ce cri de tonnerre : Vive la Commune!
Qu'est-ce donc que la Commune, ce sphinx qui met l'entendement bourgeois à si dure
épreuve ?

Les prolétaires de la capitale, disait le Comité central dans son manifeste du 18


mars, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris
que l'heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction
des affaires publiques... Le prolétariat... a compris qu'il était de son devoir impérieux et
de son droit absolu de prendre en main ses destinées, et d'en assurer le triomphe en
s'emparant du pouvoir.

Mais la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil
d'État 1 et de le faire fonctionner pour son propre compte.

1 Ici, Marx formule la leçon principale et fondamentale de la Commune de Paris. Quelle gigan-
tesque signification Marx et Engels attachaient à cette leçon, on le voit par leur note à la préface
du Manifeste du Parti communiste, en date du 24 juin 1872. Il y est dit que le programme du
Manifeste du Parti communiste est aujourd'hui vieilli en certains points. La Commune,
notamment, a démontré qu'il ne suffit pas que la classe ouvrière s'empare de l'appareil d'État pour
le faire servir à ses propres fins. A ce sujet, Lénine écrivait :

« Chose extrêmement caractéristique : c'est précisément cette correction essentielle que les
opportunistes ont dénaturée et les neuf dixièmes, sinon les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des
lecteurs du Manifeste communiste en ignorent le sens. Nous parlerons en détail de cette
déformation certainement un peu plus loin, dans un chapitre spécialement consacré aux défor-
mations.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 46

Le pouvoir centralisé de l'État, avec ses organes, partout présents : armée perma-
nente, police, bureaucratie, clergé et magistrature, organes façonnés selon un plan de
division systématique et hiérarchique du travail, date de l'époque de la monarchie
absolue, où il servait à la société bourgeoise naissante d'arme puissante dans ses luttes
contre le féodalisme. Cependant, son développement restait entravé par toutes sortes
de décombres moyenâgeux, prérogatives des seigneurs et des nobles, privilèges
locaux, monopoles municipaux et corporatifs et Constitutions provinciales. Le gigan-
tesque coup de balai de la Révolution française du XVIIIe siècle emporta tous ces
restes des temps révolus, débarrassant ainsi, du même coup, le substrat social des
derniers obstacles s'opposant à la superstructure de l'édifice de l'État moderne. Celui-
ci fut édifié sous le premier Empire, qui était lui-même le fruit des guerres de
coalition 1 de la vieille Europe semi-féodale contre la France moderne. Sous les régi-
mes qui suivirent, le gouvernement, placé sous contrôle parlementaire, c'est-à-dire
sous le contrôle direct des classes possédantes, ne devint pas seulement la pépinière
d'énormes dettes nationales et d'impôts écrasants ; avec ses irrésistibles attraits, auto-
rité, profits, places, d'une part il devint la pomme de discorde entre les factions rivales
et les aventuriers des classes dirigeantes, et d'autre part son caractère politique chan-
gea conjointement aux changements économiques de la société. Au fur et à mesure
que le progrès de l'industrie moderne développait, élargissait, intensifiait l'antago-
nisme de classe entre le capital et le travail, le pouvoir d'État prenait de plus en plus
le caractère d'un pouvoir publie organisé aux fins d'asservissement social, d'un appa-
reil de domination d'une classe. Après chaque révolution, qui marque un progrès de la
lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d'État apparaît façon de
plus en plus ouverte. La Révolution de 1830 transféra le gouvernement des proprié-
taires terriens aux capitalistes, des adversaires les plus éloignés des ouvriers à leurs
adversaires les plus directs. Les républicains bourgeois qui, au nom de la Révolution
de février, s'emparèrent du pouvoir d'État, s'en servirent pour provoquer les massa-
cres de juin, afin de convaincre la classe ouvrière que la république «sociale », cela
signifiait la république qui assurait la sujétion sociale, et afin de prouver à la masse
royaliste des bourgeois et des propriétaires terriens qu'ils pouvaient en toute sécurité
abandonner les soucis et les avantages financiers du gouvernement aux « républicains
» bourgeois. Toutefois, après leur unique exploit héroïque de juin, il ne restait plus
aux républicains bourgeois qu'à passer des premiers rangs à l'arrière-garde du « parti
de l'ordre», coalition formée par toutes les fractions et factions rivales de la classe des
appropriateurs dans leur antagonisme maintenant ouvertement déclaré avec les clas-
ses des producteurs. La forme adéquate de leur gouvernement en société par actions
fut la « république parlementaire », avec Louis Bonaparte pour président, régime de
terrorisme de classe avoué et d'outrage délibéré à la « vile multitude ». Si la républi-

Qu'il nous suffise, pour l'instant, de marquer que l' « interprétation » courante, vulgaire, de la
fameuse formule de Marx citée par nous, est que celui-ci aurait souligné l'idée d'une évolution
lente, par opposition à la prise du pouvoir, etc. En réalité, c'est exactement le contraire. L'idée de
Marx est que la classe ouvrière doit briser, démolir, la « machine d'État toute prête », et ne pas se
borner à en prendre possession... « Briser la machine bureaucratique et militaire », en ces
quelques mois se trouve brièvement exprimée la principale leçon du marxisme sur les tâches du
prolétariat à l'égard de l'État au cours de la révolution. Et c'est cette leçon qui est non seulement
tout à lait oubliée, mais encore franchement dénaturée par l' « interprétation » dominante, du
marxisme, due à Kautsky ! (LÉNINE, « L'État et la Révolution». Oeuvres complètes, tome 25, pp.
448-449).
1 Guerres menées par l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, l'Espagne et la Russie contre la France
révolutionnaire et ensuite contre Napoléon 1er.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 47

que parlementaire, comme disait M. Thiers, était celle qui « les divisait [les diverses
fractions de la classe dirigeante] le moins », elle accusait par contre un abîme entre
cette classe et le corps entier de la société qui vivait en dehors de leurs rangs clairse-
més. Leur union brisait les entraves que, sous les gouvernements précédents, leurs
propres dissensions avaient encore mises au pouvoir d'État. En présence de la menace
de soulèvement du prolétariat, la classe possédante unie utilisa alors le pouvoir de
l'État, sans ménagement et avec ostentation comme l'engin de guerre national du
capital contre le travail. Dans leur croisade permanente contre les masses produc-
trices, ils furent forcés non seulement d'investir l'exécutif de pouvoirs de répression
sans cesse accrus, mais aussi de dépouiller peu à peu leur propre forteresse parlemen-
taire, l'Assemblée nationale, de tous ses moyens de défense contre l'exécutif. L'exé-
cutif, en la personne de Louis Bonaparte, les chassa. Le fruit naturel de la république
du « parti de l'ordre » fut le Second Empire.

L'empire, avec le coup d'État pour acte de naissance, le suffrage universel pour
visa et le sabre pour sceptre, prétendait s'appuyer sur la paysannerie, cette large masse
de producteurs qui n'était pas directement engagée dans la lutte du capital et du
travail. Il prétendait sauver la classe ouvrière en en finissant avec le parlementarisme,
et par là avec la soumission non déguisée du gouvernement aux classes possédantes.
Il prétendait sauver les classes possédantes en maintenant leur suprématie écono-
mique sur la classe ouvrière; et finalement il se targuait de faire l'unité de toutes les
classes en faisant revivre pour tous l'illusion mensongère de la gloire nationale. En
réalité, c'était la seule forme de gouvernement possible, à une époque où la bour-
geoisie avait déjà perdu, - et la classe ouvrière n'avait pas encore acquis, - la capacité
de gouverner la nation. Il fut acclamé dans le monde entier comme le sauveur de la
société. Sous l'empire, la société bourgeoise libérée de tous soucis politiques atteignit
un développement dont elle n'avait elle-même jamais eu idée. Son industrie et son
commerce atteignirent des proportions colossales ; la spéculation financière célébra
des orgies cosmopolites ; la misère des masses faisait un contraste criant avec
l'étalage éhonté d'un luxe somptueux, factice et crapuleux. Le pouvoir d'État, qui
semblait planer bien haut au-dessus de la société, était cependant lui-même le plus
grand scandale de cette société et en même temps le foyer de toutes ses corruptions.
Sa propre pourriture et celle de la société qu'il avait sauvée furent mises à nu par la
baïonnette de la Prusse, elle-même avide de transférer le centre de gravité de ce
régime de Paris à Berlin. Le régime impérial est la forme la plus prostituée et en
même temps la forme ultime de ce pouvoir d'État, que la société bourgeoise naissante
a fait naître, comme l'outil de sa propre émancipation du féodalisme, et que la société
bourgeoise parvenue à son plein épanouissement avait finalement transformé en un
moyen d'asservir le travail au capital.

L'antithèse directe de l'Empire fut la Commune. Si le prolétariat de Paris avait fait


la révolution de Février au cri de « Vive la République sociale », ce cri n'exprimait
guère qu'une vague aspiration à une république qui ne devait pas seulement abolir la
forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle-
même. La Commune fut la forme positive de cette république.

Paris, siège central de l'ancien pouvoir gouvernemental, et, en même temps,


forteresse sociale de la classe ouvrière française, avait pris les armes contre la
tentative faite par Thiers. et ses ruraux pour restaurer et perpétuer cet ancien pouvoir
gouvernemental que leur avait légué l'empire. Paris pouvait seulement résister parce
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 48

que, du fait du siège, il s'était débarrassé de l'armée et l'avait remplacée par une garde
nationale, dont la masse était constituée par des ouvriers. C'est cet état de fait qu'il
s'agissait maintenant de transformer en une institution durable. Le premier décret de
la Commune fut donc la suppression de l'armée permanente, et son remplacement par
le peuple en armes.

La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au Suffrage univer-


sel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à
tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des
représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un
organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois 1. Au
lieu de continuer d'être l'instrument du gouvernement central, la police fut immédiate-
ment dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la
Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les
fonctionnaires de toutes les autres branches de l'administration. Depuis les membres
de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, la fonction publique devait être assurée
pour un salaire d'ouvrier. Les bénéfices d'usage et les indemnités de représentation
des hauts dignitaires de l'État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les
services publics cessèrent d'être la propriété privée des créatures du gouvernement
central. Non seulement l'administration municipale, mais toute l'initiative jusqu'alors
exercée par l'État fut remise aux mains de la Commune.

Une fois abolies l'armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel


de l'ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l'outil spirituel
de 'oppression, le pouvoir des prêtres; elle décréta la dissolution et l'expropriation de
toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants. Les
prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes
des fidèles, à l'instar de leurs prédécesseurs, les apôtres. La totalité des établissements
d'instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés
de toute ingérence de l'Église et de l'État. Ainsi, non seulement l'instruction était ren-
due accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les pré-
jugés de classe et le pouvoir gouvernemental l'avaient chargée.

1 A Propos de cette caractéristique de la Commune, comme nouveau type d'État Lénine écrivait:

« Un organisme « non parlementaire mais agissant », voilà qui s'adresse on ne peut plus
directement aux parlementaires modernes et aux « toutous » parlementaires de la social-
démocratie 1 Considérez n'importe quel pays parlementaire, depuis l'Amérique jusqu'à la Suisse,
depuis ta France jusqu'à l'Angleterre, la Norvège, etc., la véritable besogne d' « État » se fait dans
la coulisse; elle est exécutée par les départements, les chancelleries, les états-majors. Dans les
parlements, on ne fait que bavarder, à seule fin de duper le « bon peuple ». Au parlementarisme
vénal, pourri jusqu'à la moelle, de la société bourgeoise, la Commune substitue des organismes où
la liberté d'opinion et de discussion ne dégénère pas en duperie, car les parlementaires doivent
travailler eux-mêmes, appliquer eux-mêmes leurs lois, en vérifier eux-mêmes les effets, en
répondre eux-mêmes directement devant leurs électeurs. Les organismes représentatifs demeurent,
mais le parlementarisme comme système spécial, comme division du travail législatif et exécutif,
comme situation privilégiée pour les députés, n'est plus. il ne saurait être question de supprimer
d'emblée, partout et complètement, le fonctionnarisme. C'est une utopie. Mais briser d'emblée la
vieille machine administrative pour commencer sans délai à en construire une nouvelle,
permettant de supprimer graduellement tout fonctionnarisme, cela n'est pas une utopie, c'est
l'expérience de la Commune, c'est la tâche urgente, immédiate, du prolétariat révolutionnaire. »
(LÉNINE : ouvrage cité, tome XXV, pp. 457-460.)
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 49

Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de cette feinte indépendance qui


n'avait servi qu'à masquer leur vile soumission à tous les gouvernements successifs
auxquels, tour à tour, ils avaient prêté serment de fidélité, pour le violer ensuite.
Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus,
responsables et révocables.

La Commune de Paris devait, bien entendu, servir de modèle à tous les grands
centres industriels de France. Le régime de la Commune une fois établi à Paris et
dans les centres secondaires, l'ancien gouvernement centralisé aurait, dans les provin-
ces aussi, dû faire place au gouvernement des producteurs par eux-mêmes. Dans une
brève esquisse d'organisation nationale que la Commune n'eut pas le temps de déve-
lopper, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même
des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l'armée perma-
nente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement
court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs
affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces
assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation
nationale à Paris ; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le
mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais impor-
tantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être suppri-
mées, comme on l'a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées
par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. L'uni-
té de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Consti-
tution communale ; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d'État
qui prétendait être l'incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la
nation même, et supérieur à elle, alors qu'il n'en était qu'une excroissance parasitaire.
Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir
gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à une autorité qui
revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux
serviteurs responsables de la société. Au lieu de décider une fois tous les trois ou six
ans quel membre de la classe dirigeante devait « représenter » et fouler aux pieds le
peuple au Parlement 1, le suffrage universel devait servir au peuple constitué en
communes, comme le suffrage individuel sert à tout autre employeur en quête
d'ouvriers, de contrôleurs et de comptables pour son affaire. Et c'est un fait bien con-
nu que les sociétés, comme les individus, en matière d'affaires véritables, savent
généralement mettre chacun à sa place et, si elles font une fois une erreur, elles savent
la redresser promptement. D'autre part, rien ne pouvait être plus étranger à l'esprit de
la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique.

1 Sur cette caractéristique du parlementarisme, Lénine écrivait :

« Cette remarquable critique du parlementarisme, formulée en 1871, est elle aussi


aujourd'hui, du fait de la domination du social-chauvinisme et de l'opportunisme, au nombre des «
paroles oubliées » du marxisme. ... Décider, périodiquement pour un certain nombre d'années,
quel membre de la classe dirigeante foulera aux pieds, écrasera le peuple au Parlement, telle est
l'essence véritable du parlementarisme bourgeois non seulement dans les monarchies
constitutionnelles parlementaires, mais encore dans les républiques les plus démocratiques. »
(LÉNINE : ouvrage cité, tome 25, pp. 456-457.)
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 50

C'est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles d'être


prises à tort pour la réplique de formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie
sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans
cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d'État moderne, on a voulu voir un
rappel à la vie des communes médiévales, qui d'abord précédèrent ce pouvoir d'État,
et ensuite en devinrent le fondement. - La Constitution communale a été prise à tort
pour une tentative de rompre en une fédération de petits États, conforme au rêve de
Montesquieu et des Girondins, cette unité des grandes nations, qui, bien qu'engendrée
à l'origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la produc-
tion sociale. - L'antagonisme de la Commune et du pouvoir d'État a été pris à tort
pour une forme excessive de la vieille lutte contre l'excès de centralisation. Des
circonstances historiques particulières peuvent avoir empêché dans d'autres pays le
développement classique de la forme bourgeoise de gouvernement, tel qu'il s'est pro-
duit en France, et peuvent avoir permis, comme en Angleterre, de compléter les
grands organes centraux de l’État par des vestries 1 corrompues, des conseillers muni-
cipaux affairistes et de féroces administrateurs du Bureau de bienfaisance dans les
villes et dans les comtés, par des juges de paix effectivement héréditaires. La Consti-
tution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu'alors absor-
bées par l'État parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement.
Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France. La
classe moyenne des villes de province vit dans la Commune une tentative de restaurer
la domination que cette classe avait exercée sur la campagne sous Louis-Philippe, et
qui, sous Louis-Napoléon, avait été supplantée par la prétendue domination de la
campagne sur les villes. En réalité, la Constitution communale aurait soumis les
producteurs ruraux à la direction intellectuelle des chefs-lieux de département et leur
y eût assuré des représentants naturels de leurs intérêts en la personne des ouvriers
des villes. L'existence même de la Commune impliquait, comme quelque chose d'évi-
dent, l'autonomie municipale ; mais elle n'était plus dorénavant un contre-poids au
pouvoir d'État, désormais superflu. Il ne pouvait venir qu'au cerveau d'un Bismarck,
qui, s'il n'était pas engagé dans ses intrigues de sang et de fer, reviendrait volontiers à
son ancien métier, si bien adapté à son calibre mental, de collaborateur du
Kladderadatsch 2, il ne pouvait venir qu'à un tel cerveau l'idée de prêter à la Com-
mune de Paris des aspirations à cette caricature de la vieille organisation municipale
française de 1791 qu'est le régime municipal prussien, qui rabaisse l'administration
des vil à n'être que de simples rouages de second ordre dans la machine policière de
l'État prussien. La Commune a réalisé ce mot d'ordre de toutes les révolutions bour-
geoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant ces deux grandes sources de
dépenses : l'armée et le fonctionnarisme d’État. Son existence même supposait la
non-existence de la monarchie qui, en Europe du moins, est le fardeau normal et
l'indispensable masque de la domination de classe. Elle fournissait à la république la
base d'institutions réellement démocratiques. Mais ni le « gouvernement à bon mar-
ché », ni la « vraie république » n'étaient son but dernier; tous deux furent un résultat
secondaire et allant de soi de la commune.

La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la


multiplicité des intérêts qu'elle a exprimés montrent que c'était une forme politique
tout à fait susceptible d'expansion, tandis que toutes les formes antérieures de
gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici :

1 Conseils de paroisses.
2 Journal satirique de Berlin.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 51

c'était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de


la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin
trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du travail 1.

Sans cette dernière condition, la Constitution communale eût été une impossibilité
et un leurre. La domination politique du producteur ne peut coexister avec la pérenni-
sation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour renver-
ser les bases économiques sur lesquelles se fonde l'existence des classes, donc, la
domination de classe. Une fois le travail émancipé, tout homme devient un travail-
leur, et le travail productif cesse d'être l'attribut d'une classe.

C'est une chose étrange. Malgré tous les discours grandiloquents, et toute l'im-
mense littérature des soixante dernières années sur l'émancipation des travailleurs, les
ouvriers n'ont pas plutôt pris, où que ce soit, leur propre cause en main, que, sur-le-
champ, on entend retentir toute la phraséologie apologétique des porte-parole de la
société actuelle avec ses deux pôles, capital et esclavage salarié (le propriétaire fon-
cier n'est plus que le commanditaire du capitaliste), comme si la société capitaliste
était encore dans son plus pur état d'innocence virginale, sans qu'aient été encore
développées toutes ses contradictions, sans qu'aient été encore dévoilés tous ses men-
songes, sans qu'ait été encore mise à nu son infâme réalité. La Commune, s'excla-
ment-ils, entend abolir la propriété, base de toute civilisation. Oui, messieurs, la
Commune entendait abolir cette propriété de classe, qui fait du travail du grand

1 Analysant cette leçon d'une grande portée historique, que Marx a tirée de l'expérience de la
Commune de Paris, Lénine écrivait :

« Les utopistes se sont efforcés de «découvrir » les formes politiques sous lesquelles devait
s'opérer la réorganisation socialiste de la société. Les anarchistes ont éludé en bloc la question
des formes politiques. Les opportunistes de la social-démocratie contemporaine ont accepté les
formes politiques bourgeoises de l'État démocratique parlementaire comme une limite que l'on ne
saurait franchir et ils, se sont brisé le front à se prosterner devant ce « modèle », en taxant
d'anarchisme toute tentative de briser ces formes.

De toute l'histoire du socialisme et de la lutte politique, Marx a déduit que l'État devra
disparaître et que la forme transitoire de sa disparition (transition de l'État au non-État) sera « le
prolétariat organisé en classe dominante ». Quant aux formes politiques de cet avenir, Marx n'a
pas pris sur lui de les découvrir, Il s'est borné à observer exactement l'histoire de la France, à
l'analyser et à tirer la conclusion à laquelle l'a conduit l'année 1851: les choses s'orientent vers la
destruction de la machine d'État bourgeoise.

Et quand éclata le mouvement révolutionnaire de masse du prolétariat, malgré l'échec de ce


mouvement, malgré sa courte durée et sa faiblesse évidente, Marx se mit à étudier les formes qu'il
avait révélées.

La Commune est la forme « enfin trouvée » par la révolution prolétarienne, qui permet de
réaliser l'émancipation économique du travail.

La Commune est la première tentative laite par la révolution prolétarienne pour briser la
machine d'État bourgeoise; elle est la forme politique «enfin trouvée » par quoi l'on peut et l'on
doit remplacer ce qui a été brisé.

Nous verrons plus loin que les révolutions russes de 1905 et de 1917, dans un cadre différent,
dans d'autres conditions, continuent l’œuvre de la Commune et confirment la géniale analyse
historique de Marx. » (LÉNINE: ouvrage cité, tome 25, p. 167.)
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 52

nombre la richesse de quelques-uns. Elle visait à l'expropriation des expropriateurs.


Elle voulait faire de la propriété individuelle une réalité, en transformant les moyens
de production, la terre et le capital, aujourd'hui essentiellement moyens d'asservis-
sement et d'exploitation du travail, en simples instruments d'un travail libre et associé.
Mais c'est du communisme, c'est l' « impossible» communisme! Eh quoi, ceux des
membres des classes dominantes qui sont assez intelligents pour comprendre
l'impossibilité de perpétuer le système actuel - et ils sont nombreux - sont devenus les
apôtres importuns et bruyants de la production coopérative. Mais si la production
coopérative ne doit pas rester un leurre et une duperie ; si elle doit évincer le système
capitaliste; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la production
nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous son propre contrôle et mettant
fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable
de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du communisme, du très «
possible » communisme ?

La classe ouvrière n'espérait pas des miracles de la Commune. Elle n'a pas
d'utopies toutes faites à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa
propre émancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésis-
tiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique, elle
aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui
transformeront complètement les circonstances et les Mmes. Elle n'a pas à réaliser
d'idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans
ses flancs la vieille société bourgeoise qui s'effondre. Dans la pleine conscience de sa
mission historique et avec la résolution héroïque d'être digne d'elle dans son action, la
classe ouvrière peut se contenter de sourire des invectives grossières des laquais de
presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnés
qui débitent leurs platitudes d'ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton
d'oracle de l'infaillibilité scientifique.

Quand la Commune de Paris prit la direction de la révolution entre ses propres


mains; quand de simples ouvriers, pour la première fois, osèrent toucher au privilège
gouvernemental de leurs « supérieurs naturels», les possédants, et, dans des circons-
tances d'une difficulté sans exemple, accomplirent leur oeuvre modestement, con-
sciencieusement et efficacement (et l'accomplirent pour des salaires dont le plus élevé
atteignait à peine le cinquième de ce qui, à en croire une haute autorité scientifique, le
professeur Huxley, est le minimum requis pour un secrétaire du conseil de l'instruc-
tion publique de Londres), le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage à la
vue du drapeau rouge, symbole de la République du travail, flottant sur l'Hôtel de
Ville.

Et pourtant, c'était la première révolution dans laquelle la classe ouvrière était


ouvertement reconnue comme la seule qui fût encore capable d'initiative sociale,
même par la grande masse de la classe moyenne de Paris - boutiquiers, commerçants,
négociants - les riches capitalistes étant seuls exceptés. La Commune l'avait sauvée,
en réglant sagement cette cause perpétuelle de différends à l'intérieur même de la
classe moyenne : la question des créanciers et des débiteurs 1. Cette même partie de la

1 Le Comité central de la garde nationale avait, dès le 20 mars, ajourné le paiement des traites au 1er
octobre 1871. Le 18 avril, la Commune rendait un décret concernant la remise à toujours du
paiement des échéances.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 53

classe moyenne avait participé à l'écrasement de l'insurrection ouvrière en juin 1848;


et elle avait été sur l'heure sacrifiée sans cérémonie à ses créanciers par l'Assemblée
constituante. Mais ce n'était pas là son seul motif pour se ranger aujourd'hui aux côtés
de la classe ouvrière. Cette fraction de la classe moyenne sentait qu'il n'y avait plus
qu'une alternative, la Commune ou l'empire, sous quelque nom qu'il pût reparaître.
L'Empire l'avait ruinée économiquement par Bon gaspillage de la richesse publique,
par l'escroquerie financière en grand, qu'il avait encouragée, par l'appui qu'il avait
donné à la centralisation artificiellement accélérée du capital, et à l'expropriation
corrélative d'une grande partie de cette classe. Il l'avait supprimée politiquement, il
l'avait scandalisée moralement par ses orgies, il avait insulté à son voltairianisme en
remettant l'éducation de ses enfants aux frères ignorantins, il avait révolté son senti-
ment national de Français en la précipitant tête baissée dans une guerre qui ne laissait
qu'une seule compensation pour les ruines qu'elle avait faites : la disparition de
l’Empire. En fait, après l'exode hors de Paris de toute la haute bohème bonapartiste et
capitaliste, le vrai parti de l'ordre de la classe moyenne se montra sous la forme de l' «
Union républicaine » qui s'enrôla sous les couleurs de la Commune et la défendit
contre les falsifications préméditées de Thiers. La reconnaissance de cette grande
masse de la classe moyenne résistera-t-elle à la sévère épreuve actuelle ? Le temps
seul le montrera.

La Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans : « Notre victoire


est votre seule espérance». De tous les mensonges enfantés à Versailles et repris par
l'écho des glorieux journalistes d'Europe à un sou la ligne, un des plus monstrueux fut
que les ruraux de l'Assemblée nationale représentaient la paysannerie française.
Qu'on imagine un peu l'amour du paysan fiançais pour les hommes auxquels après
1815 il avait dû payer l'indemnité d'un milliard 1. A ses yeux, l'existence même d'un
grand propriétaire foncier est déjà en soi un empiètement sur ses conquêtes de 1789.
La bourgeoisie, en 1848, avait grevé son lopin de terre de la taxe additionnelle de 45
centimes par franc 2 ; mais elle l'avait fait au nom de la révolution ; tandis que main-
tenant elle avait fomenté une guerre civile contre la révolution pour faire retomber sur
les épaules du paysan le plus clair des cinq milliards d'indemnité à payer aux
Prussiens. La Commune, par contre, dans une de ses premières proclamations, décla-
rait que les véritables auteurs de la guerre auraient aussi à en payer les frais. La Com-
mune aurait délivré le paysan de l'impôt du sang, elle lui aurait donné un gouverne-
ment à bon marché, aurait transformé ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat,
l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et
devant lui responsables. Elle l'aurait affranchi de la tyrannie du garde champêtre, du
gendarme et du préfet; elle aurait mis l'instruction par le maître d'école à la place de
l'abêtissement par le prêtre. Et le paysan français est, par-dessus tout, homme qui sait
compter. Il aurait trouvé extrêmement raisonnable que le traitement du prêtre, au lieu
d'être extorqué par le libre percepteur, ne dépendit que de la manifestation des
instincts religieux des paroissiens. Tels étaient les grands bienfaits immédiats dont le
gouvernement de la Commune - et celui-ci seulement - apportait la perspective à la

1 Quand, après le renversement de Napoléon 1er, la dynastie des Bourbons se trouva une fois de
plus au pouvoir, elle résolut de dédommager la noblesse de France, des terres dont elle avait été
dépossédée pendant la grande Révolution française. La noblesse reçut une indemnité de 1 milliard,
le « milliard des émigrés ».
2 Une taxe de 45 centimes par franc fut établie en 1848 par le Gouvernement provisoire bourgeois,
afin de semer la discorde entre le prolétariat et la paysannerie. Le gouvernement motivait cette
taxe par la nécessité de pourvoir à la nourriture des ouvriers. La taxe de 45 centimes dressa les
paysans contre la révolution et la république.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 54

paysannerie française. Il est donc tout à fait superflu de s'étendre ici sur les problèmes
concrets plus compliqués, mais vitaux, que la Commune seule était capable et en
même temps obligée de résoudre en faveur du paysan : la dette hypothécaire, qui
posait comme un cauchemar sur son lopin de terre, le prolétariat rural qui grandissait
chaque jour et son expropriation de cette parcelle qui s'opérait à une allure de plus en
plus rapide du fait du développement même de l'agriculture moderne et de la
concurrence du mode de Culture capitaliste.

Le paysan français avait élu Louis Bonaparte président de la République, mais le


parti de l'ordre créa le Second Empire. Ce dont en réalité le paysan français a besoin,
il commença à le montrer en 1849 et 1850, en opposant son maire au préfet du
gouvernement, son maître d'école au prêtre du gouvernement et sa propre personne au
gendarme du gouvernement. Toutes les lois faites par le parti de l'ordre en janvier et
février 1850 furent des mesures avouées de répression contre les paysans. Le paysan
était bonapartiste, parce que la grande Révolution, avec tous les bénéfices qu'il en
avait tirés, se personnifiait à ses yeux en Napoléon. Cette illusion, qui se dissipa
rapidement sous le second Empire (et elle était par sa nature même hostile aux
« ruraux »), ce préjugé du passé, comment auraient-ils résisté à la Commune en appe-
lant aux intérêts vivants et aux besoins pressants de la paysannerie ?

Les ruraux (C'était, en fait, leur appréhension maîtresse) savaient que trois mois
de libre communication entre le Paris de la Commune et les provinces amèneraient un
soulèvement général des paysans; de là leur hâte anxieuse à établir un cordon de
police autour de Paris comme pour arrêter la propagation de la peste bovine.

Si la Commune était donc la représentation véritable de tous les éléments sains de


la société française, et par suite le véritable gouvernement national, elle était en
même temps un gouvernement ouvrier, et, à ce titre, en sa qualité de champion auda-
cieux de l'émancipation du travail, internationale au plein sens du terme. Sous les
yeux de l'armée prussienne qui avait annexé à l'Allemagne deux provinces françaises,
la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier.

Le second Empire avait été la grande kermesse de la filouterie cosmopolite, les


escrocs de tous les pays s'étaient rués à son appel pour participer à ses orgies et au
pillage du peuple français. En ce moment même le bras droit de Thiers est Ganesco,
crapule valaque, son bras gauche, Markovski, espion russe. La Commune a admis
tous les étrangers à l'honneur de mourir pour une cause immortelle. - Entre la guerre
étrangère perdue par sa trahison, et la guerre civile fomentée par son complot avec
l'envahisseur étranger, la bourgeoisie avait trouvé le temps d'afficher son patriotisme
en organisant la chasse policière aux Allemands habitant en France. La Commune a
fait d'un ouvrier allemand son ministre du Travail. - Thiers, la bourgeoisie, le second
Empire avaient continuellement trompé la Pologne par de bruyantes professions de
sympathie, tandis qu'en réalité ils la livraient à la Russie, dont ils faisaient la sale
besogne. La Commune a fait aux fils héroïques de la Pologne l'honneur de les placer
à la tête des défenseurs de Paris. Et pour marquer hautement la nouvelle ère de
l'histoire qu'elle avait conscience d'inaugurer, sous les yeux des Prussiens vainqueurs
d'un côté, et de l'armée de Bonaparte, conduite par des généraux bonapartistes de
l'autre la Commune jeta bas ce colossal symbole de la gloire guerrière, la colonne
Vendôme.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 55

La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son


action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'indiquer la tendance d'un gouverne-
ment du peuple par le peuple. Telles furent l'abolition du travail de nuit pour les
compagnons boulangers; l'interdiction, sous peine d'amende, de la pratique en usage
chez les employeurs, qui consistait à réduire les salaires en prélevant des amendes sur
leurs ouvriers sous de multiples prétextes, procédé par lequel l'employeur combine
dans sa propre personne les rôles du législateur, du juge et du bourreau, et empoche
l'argent par-dessus le marché. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux
associations d'ouvriers, sous réserve du paiement d'une indemnité, de tous les ateliers
et fabriques qui avaient fermé, que les capitalistes intéressés aient disparu ou qu'ils
aient préféré suspendre le travail.

Les mesures financières de la Commune, remarquables par leur sagacité et leur


modération, ne pouvaient être que celles qui sont compatibles avec la situation d'une
ville assiégée. Eu égard aux vols prodigieux commis aux dépens de la ville de Paris
par les grandes compagnies financières et les entrepreneurs de travaux publics sous le
régime d'Haussmann, la Commune aurait eu bien davantage le droit de confisquer
leurs propriétés que Louis Napoléon ne l'avait de confisquer celles de la famille
d'Orléans. Les Hohenzollern et les oligarques anglais, qui, les uns et les autres, ont
tiré une bonne partie de leurs biens du pillage de l'Église, furent bien entendu,
grandement scandalisés par la Commune qui, elle, ne tira que 8.000 francs de la sécu-
larisation.

Alors que le gouvernement de Versailles, dès qu'il eut recouvré un peu de courage
et de force, employait les moyens les plus violents contre la Commune ; alors qu'il
supprimait la liberté d'opinion par toute la France, allant jusqu'à interdire les réunions
des délégués des grandes villes; alors qu'il. soumettait. Versailles, et le reste de la
France, à un espionnage qui surpassait de loin celui du second Empire ; alors qu'il
faisait brûler par ses gendarmes transformés en inquisiteurs tous les journaux impri-
més à Paris et qu'il décachetait toutes les lettres venant de Paris et destinées à Paris ;
alors qu'à l'Assemblée nationale les essais les plus timides de placer un mot en faveur
de Paris étaient noyés sous les hurlements, d'une façon inconnue même à la Chambre
introuvable de 1816 ; étant donné la conduite sanguinaire de la guerre par les Ver-
saillais hors de Paris et leurs tentatives de corruption et de complot dans Paris, - la
Commune n'aurait-elle pas honteusement trahi sa position en affectant d'observer
toutes les convenances et les apparences du libéralisme, comme en pleine paix ? Le
gouvernement de la Commune eût-il été de même nature que celui de M. Thiers, il
n'y aurait pas eu plus de motif de supprimer des journaux du parti de l'ordre à Paris,
que de supprimer des journaux de la Commune à Versailles.

Il était irritant, certes, pour les ruraux, que dans le moment même où ils procla-
maient le retour à l'Église comme le seul moyen de sauver la France, la mécréante
Commune déterrât les mystères assez spéciaux du couvent de Picpus et de l'église
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 56

Saint-Laurent 1. Et quelle satire contre M. Thiers : tandis qu'il faisait pleuvoir des
grands-croix sur les généraux bonapartistes, en témoignage de leur maestria à perdre
les batailles, à signer les capitulations et à rouler les cigarettes à Wilhelmshoehe, la
Commune cassait et arrêtait ses généraux dès qu'ils étaient suspectés de négliger leurs
devoirs, L'expulsion hors de la Commune et l'arrestation sur son ordre d'un de ses
membres qui s'y était faufilé sous un faux nom et qui avait encouru à Lyon une peine
de six jours d'emprisonnement pour banqueroute ,simple, n'était-ce pas une insulte
délibérée jetée à la face du faussaire Jules Favre, toujours ministre des Affaires étran-
gères de la France, toujours en train de vendre la France à Bismarck et dictant tou-
jours ses ordres à la Belgique, ce modèle de gouvernement ? Mais, certes, la
Commune ne prétendait pas à l'infaillibilité, ce que font sans exception tous les
gouvernements du type ancien. Elle publiait tous ses actes et ses paroles, elle mettait
le publie au courant de, toutes ses imperfections.

Dans toute révolution, il se glisse, à côté de ses représentants véritables, des hom-
mes d'une tout autre trempe ; quelques-uns sont des survivants des révolutions
passées dont ils gardent le culte ; ne comprenant pas le mouvement présent, ils possè-
dent encore une grande influence sur le peuple par leur honnêteté et leur courage
reconnus, ou par la simple force de la tradition ; d'autres sont de simples braillards,
qui, à force de répéter depuis des années le même chapelet de déclamations stéréo-
typées contre le gouvernement du jour, se sont fait passer pour des révolutionnaires
de la plus belle eau. Même après le 18 mars, on vit surgir quelques hommes de ce
genre, et, dans quelques cas, ils parvinrent à jouer des rôles de premier plan. Dans la
mesure de leur pouvoir, ils gênèrent l'action réelle de la classe ouvrière, tout comme
ils ont gêné le plein développement de toute révolution antérieure. Ils sont un mal
inévitable ; avec le temps on s'en débarrasse ; mais, précisément, le temps n'en fut pas
laissé à la Commune.

Quel changement prodigieux, en vérité, que celui opéré par la Commune dans
Paris! Plus la moindre trace du Paris dépravé du second Empire. Paris n'était plus le
rendez-vous des propriétaires fonciers britanniques, des Irlandais par procuration 2,
des ex-négriers et des rastaquouères d'Amérique, des ex-propriétaires de serfs russes
et des boyards valaques. Plus de cadavres à la morgue, plus d'effractions nocturnes,
pour ainsi dire pas de vols ; en fait, pour la première fois depuis les jours de février
1848, les rues de Paris étaient sûres, et cela sans aucune espèce de police. « Nous
n'entendons plus parler, disait un membre de la Commune, d'assassinats, de vols, ni
d'agressions ; on croirait vraiment que la police a entraîné avec elle à Versailles toute
sa clientèle conservatrice ». Les cocottes avaient retrouvé la piste de leurs protec-
teurs, - les francs-fileurs, gardiens de la famille, de la religion et, par-dessus tout, de a
propriété. A leur place, les vraies femmes de Paris avaient reparu, héroïques, nobles
et dévouées, comme les femmes de l'antiquité. Un Paris qui travaillait, qui pensait,
qui combattait, qui saignait, ou liant presque, tout à couver une société nouvelle, les
cannibales qui étaient à ses portes, -radieux dans l'enthousiasme de son initiative
historique!

1 On trouva dans l'église Saint-Laurent des ossements de femmes violées par les moines et enterrées
toutes vives. Au couvent de Picpus, on détenait, sous prétexte de folie, des femmes vouées au
même sort.
2 Par « Irlandais par procuration », on entend ici de grands propriétaires fonciers qui ne vivaient
presque jamais dans leurs domaines d'Irlande et dilapidaient leurs « revenus » hors du pays.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 57

En face de ce monde nouveau à Paris, voyez l'ancien monde à Versailles, - cette


assemblée des vampires de tous les régimes défunts, légitimistes et orléanistes, avides
de se repaître du cadavre de la nation, - avec une queue de républicains d'avant le
déluge, sanctionnant par leur présence dans l'Assemblée la rébellion des négriers, s'en
remettant pour maintenir leur république parlementaire à la vanité du vieux charlatan
placé à la tête du gouvernement, et caricaturant 1789 en se réunissant, spectres du
passé, au Jeu de Paume. C'était donc elle, cette Assemblée, la représentante de tout ce
qui était mort en France, que seul ramenait à un semblant de vie l'appui des sabres
des généraux de Louis Bonaparte! Paris toute vérité, Versailles tout mensonge ; et ce
mensonge exhalé par la bouche de Thiers !

Thiers dit à une députation des maires de Seine-et-Oise: «Vous pouvez compter
sur ma parole, je n'y ai jamais manqué ». Il dit à l'Assemblée même « qu'elle était la
plus librement élue et la plus libérale que la France ait jamais eue»; il dit à sa
soldatesque bigarrée qu'elle était « l'admiration du monde et la plus belle armée que
la France ait jamais eue »; il dit aux provinces, qu'il ne bombardait pas Paris, que
c'était un mythe. « Si quelques coups de canon ont été tirés, ce n'est pas par l'armée
de Versailles, mais par quelques insurgés, pour faire croire qu'ils se battent quand ils
n'osent même pas se montrer». Il dit encore aux provinces que l' « artillerie de
Versailles ne bombardait pas Paris, elle ne faisait que le canonner ». Il dit à l'arche-
vêque de Paris que les prétendues exécutions et représailles ( !) attribuées aux troupes
de Versailles n'étaient que fariboles. Il dit à Paris qu'il était seulement désireux « de le
délivrer des hideux tyrans qui l'opprimaient », et, qu'en fait, « le Paris de la Commune
n'était qu'une poignée de scélérats».

Le Paris de M. Thiers n'était pas le Paris réel de la « vile multitude », mais un


Paris imaginaire, le Paris des francs fileurs, le Paris des boulevardiers et des boule-
vardières, le Paris riche, capitaliste, doré, paresseux, qui encombrait maintenant de
ses laquais, de ses escrocs, de sa bohème littéraire et de ses cocottes, Versailles,
Saint-Denis, Rueil et Saint-Germain ; qui ne considérait la guerre civile que comme
un agréable intermède, lorgnant la bataille en cours à travers des longues-vues,
comptant les coups de canon et jurant sur son propre honneur et sur celui de ses
prostituées que le spectacle était bien mieux monté qu'il l'avait jamais été à la Porte-
Saint-Martin. Les hommes qui tombaient étaient réellement morts; les cris des blessés
étaient des cris pour de bon ; et, voyez-vous, tout cela était si intensément historique !

Tel est le Paris de M. Thiers ; de même l'émigration de Coblence était la France


de M. de Calonne.

IV

Retour à la table des matières

La première tentative du complot des négriers pour abattre Paris fut de le faire
occuper par les Prussiens ; mais elle échoua devant le refus de Bismarck. La seconde,
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 58

celle du 18 mars, avait abouti à la déroute de l'armée et à la fuite à Versailles du


gouvernement, qui obligea l'administration entière à le suivre. En simulant des
négociations avec Paris, Thiers se donna alors le temps de se préparer à la guerre
contre lui. Mais où trouver une armée ? Les restes des régiments de ligne étaient fai-
bles en effectifs et peu sûrs. Ses pressants appels aux provinces, les invitant à voler au
secours de Versailles avec leurs gardes nationaux et leurs volontaires, furent accueil-
lis par un refus pur et simple. La Bretagne, seule, fournit une poignée de chouans qui
combattaient sous un drapeau blanc, dont chacun portait sur la poitrine un cœur de
Jésus en drap blanc et dont le cri de guerre était : « Vive le roi! ». Thiers fut donc
forcé de rassembler, en toute hâte, une bande bariolée, composée de matelots, de mar-
souins, de zouaves pontificaux, de gendarmes de Valentin, des sergents de ville et des
mouchards de Piétri. Cette armée toutefois eût été ridiculement impuissante sans les
rapatriements de prisonniers de guerre impériaux que Bismarck lâchait au compte-
gouttes, juste assez pour tenir en train la guerre civile et garder le gouvernement de
Versailles servilement assujetti à la Prusse. Durant la guerre même, la police versail-
laise dut surveiller l'armée de Versailles, tandis que les gendarmes devaient
l'entraîner, en s'exposant eux-mêmes à tous les postes les plus périlleux.

Les forts qui tombèrent ne furent pas pris, mais achetés. L'héroïsme des fédérés
convainquit Thiers que la résistance de Paris ne pouvait être brisée par son propre
génie stratégique ni par les baïonnettes dont il disposait.

En attendant, ses relations avec les provinces devenaient de plus en plus difficiles.
Pas une seule adresse d'approbation ne venait rasséréner Thiers et ses ruraux. Tout au
contraire... Députations et adresses pleuvaient de toutes parts, demandant, sur un ton
rien moins que respectueux, la réconciliation avec Paris sur la base d'une reconnais-
sance sans équivoque de la république, la confirmation des libertés communales et la
dissolution de l'Assemblée nationale, dont le mandat avait expiré. Elles arrivaient en
telle quantité que Dufaure, ministre de la Justice de Thiers, dans sa circulaire du 23
avril aux procureurs, leur enjoignit de traiter « le mot d'ordre de conciliation »
comme un crime ! Cependant, commençant à désespérer du succès de sa campagne,
Thiers résolut de changer de tactique ; il ordonna, dans tout le pays, des élections
municipales pour le 30 avril sur la base de la nouvelle loi municipale qu'il avait lui-
même dictée à l'Assemblée nationale. Tant par les intrigues de ses préfets que par
l'intimidation policière, Thiers attendait avec confiance que le verdict des provinces
donnât à l’Assemblée nationale ce pouvoir moral qu'elle n'avait jamais possédé, et
qu'elles lui adressent enfin la force matérielle dont il avait besoin pour vaincre Paris.

Sa guerre de bandit contre Paris, qu'il exaltait dans ses propres bulletins, et les
tentatives de ses ministres pour établir par toute la France le règne de la terreur,
Thiers, dès le début, se préoccupait de les accompagner d'une petite comédie de la
conciliation, qui devait servir plus d'un dessein. Elle devait duper les provinces,
allécher les éléments bourgeois de Paris et, par-dessus tout, donner aux républicains
avoués de l’Assemblée nationale l'occasion de cacher leur trahison envers Paris,
derrière leur foi en Thiers. Le 21 mars, alors qu'il n'avait pas encore d'armée, il avait
déclaré à l'Assemblée nationale : « Quoi qu'il advienne, je n'enverrai pas d'armée
contre Paris ». Le 27 mars, il montait à nouveau à la tribune : « J'ai trouvé la répu-
blique un fait accompli et je suis fermement résolu à la maintenir ». En réalité, il
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 59

abattait la révolution à Lyon et à Marseille 1 au nom de la république, tandis que les


rugissements de ses ruraux couvraient la simple mention de ce nom à Versailles.
Après cet exploit, il atténua le « fait accompli » qui ne fut plus qu'un « fait hypo-
thétique ». Les princes d'Orléans, qu'il avait par précaution fait filer de Bordeaux,
avaient maintenant, en violation flagrante de la loi, toute licence d'intriguer à Dreux.
Les concessions offertes par Thiers dans ses interminables entrevues avec les
délégués de Paris et des provinces, bien qu'elles aient constamment varié de ton et de
couleur, aboutissaient toujours, en fin de compte, à ceci: sa vengeance se limiterait
probablement à « la poignée de criminels impliqués dans l'assassinat de Lecomte et
Clément Thomas», à condition, bien entendu, que Paris et la France reconnaissent
sans réserves M. Thiers en personne comme la meilleure des républiques ;
exactement comme il avait fait en 1830 avec Louis-Philippe. Ces concessions mêmes,
il ne se bornait pas seulement à les faire mettre en doute par les commentaires
officiels faits à leur sujet à l'Assemblée par ses ministres. Il avait son Dufaure pour
agir. Dufaure, ce vieil avocat orléaniste, avait toujours été le garde des sceaux de
l'état de siège, aussi bien maintenant en 1871 sous Thiers, qu'en 1839 sous Louis-
Philippe, et en 1849 sous la présidence de Louis Bonaparte. Alors qu'il était sans
portefeuille, il avait amassé une fortune en plaidant pour les capitalistes de Paris et
s'était fait un capital politique en plaidant contre les lois dont il était lui-même
l'auteur. A présent, non content de faire voter en hâte par l'Assemblée nationale une
série de lois répressives qui devaient, après la chute de Paris, extirper les derniers
vestiges de liberté républicaine, il laissait prévoir le sort de Paris en abrégeant la
procédure, trop lente à son gré, des cours martiales, et en déposant une nouvelle loi
draconienne de déportation. La Révolution de 1848, abolissant la peine de mort en
matière politique, l'avait remplacée par la déportation. Louis Bonaparte n'avait pas
osé, du moins en théorie, rétablir le régime de la guillotine. L'Assemblée des ruraux,
qui n'avait pas encore la hardiesse même d'insinuer que les Parisiens n'étaient pas des
rebelles, mais des assassins, dut donc limiter sa vengeance anticipée contre Paris à la
loi de déportation de Dufaure, Avec toutes ces circonstances, Thiers lui-même
n'aurait pu poursuivre sa comédie de conciliation, si elle n'avait, comme il entendait
qu'elle le fit, provoqué les hurlements de rage des ruraux qui, avec leurs cervelles de
ruminants, ne comprenaient ni son jeu, ni la nécessité de l'hypocrisie, des tergiver-
sations et des atermoiements.

En vue des élections municipales imminentes du 30 avril, Thiers joua, le 27, une
de ses grandes scènes de conciliation. Au milieu d'un déluge de rhétorique senti-
mentale, il s'écria de la tribune de l'Assemblée:

Il n'y a pas de complot contre la république, si ce n'est celui de Paris qui nous oblige
à verser du sang français. Je l'ai dit et le redis encore : que ces armes impies tombent des
mains qui les tiennent, et le châtiment sera arrêté aussitôt par un acte de clémence dont ne
seront exclus que le petit nombre des criminels de droit commun.

Et comme les ruraux l'interrompaient violemment:

1 La révolution qui proclama la Commune à Lyon, le 22 mars, et la 23 mars à Marseille et à Saint-


Étienne, fut très vite réprimée par le gouvernement de Thiers. En outre, la Commune fut
proclamée à Toulouse, à Narbonne et dans quelques autres villes.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 60

Messieurs, dites-le-moi, je vous en supplie, ai-je tort ? Regrettez-vous réellement


que j'aie dit, ce qui est vrai, que les criminels ne sont qu'une poignée ? N'est-il pas
heureux, au milieu de nos malheurs, que les hommes capables de verser le sang de
Clément Thomas et du général Lecomte ne soient que de rares exceptions ?

La France pourtant fit la sourde oreille à ces discours qui étaient aux oreilles de
Thiers lui-même, un chant de sirène parlementaire. Des 700 000 conseillers muni-
cipaux élus parles 35.000 communes qui restaient encore à la France, les légitimistes,
orléanistes et bonapartistes réunis n'en comptaient pas 8 000. Les élections complé-
mentaires qui suivirent furent encore plus décidément hostiles. Aussi, au lieu d'obte-
nir des provinces la force matérielle dont elle avait tant besoin, l'Assemblée nationale
perdit jusqu'à sa dernière prétention à la force morale, celle d'être l'expression du
suffrage universel du pays. Pour achever sa déconfiture, les conseils municipaux
nouvellement élus de toutes les villes de France menacèrent ouvertement l'Assemblée
usurpatrice de Versailles d'une contre-assemblée à Bordeaux.

Le moment de l'action décisive longtemps attendu par Bismarck était arrivé enfin.
Il somma Thiers d'envoyer à Francfort des plénipotentiaires pour le règlement
définitif de la paix. Obéissant humblement à l'appel de son maître, Thiers se hâta de
dépêcher son fidèle Jules Favre, appuyé de Pouyer-Quertier. Pouyer-Quertier, « émi-
nent » filateur rouennais, partisan fervent et même servile du second Empire, ne lui
avait jamais trouvé d'autre défaut que son traité de commerce avec l'Angleterre 1,
préjudiciable à ses propres intérêts de fabricant. A peine installé à Bordeaux comme
ministre des Finances de Thiers, il dénonçait ce traité « impie », laissait entendre qu'il
serait prochainement abrogé, et avait même l'impudence de tenter, inutilement
d'ailleurs (il comptait sans Bismarck), la remise en vigueur immédiate des anciens
tarifs protecteurs contre l'Alsace, car, disait-il, aucun traité international antérieur ne
s'y opposait. Cet homme, qui considérait la contre-révolution comme un moyen
d'abaisser les salaires à Rouen, et la cession de provinces françaises comme un
moyen de faire monter le prix de ses marchandises en France, n'était-il pas déjà tout
désigné comme le digne compère de Jules Favre dans sa dernière trahison, couron-
nement de toute sa carrière ?

A l'arrivée à Francfort de ce couple parfait de plénipotentiaires, le brutal Bis-


marck les accueillit sur-le-champ par cette alternative impérative : « Ou la restaura-
tion de l'Empire, ou l'acceptation inconditionnelle de mes propres conditions de
paix ! ». Ces conditions comportaient un raccourcissement des délais de paiement de
l'indemnité de guerre et l'occupation continue des forts de Paris par les troupes prus-
siennes jusqu'à ce que Bismarck se tînt pour satisfait de l'état des choses en France ;
la Prusse était ainsi reconnue comme l'arbitre suprême dans les affaires intérieures de
la France ! En retour il offrait de libérer, pour l'extermination de Paris, l'armée
bonapartiste prisonnière et de lui assurer l'assistance directe des troupes de l'empereur
Guillaume. Il donnait garantie de sa bonne foi en faisant dépendre de la « pacifi-
cation » de Paris le paiement du premier versement de l'indemnité. Un tel appât, c'est
naturellement avec avidité que Thiers et ses plénipotentiaires y mordirent. Ils
signèrent le traité de paix le 10 mai, et le firent ratifier par l'Assemblée de Versailles
le 18.
1 Aux termes du traité de commerce conclu en 1860, entre Napoléon III et l'Angleterre, les taxes sur
les marchandises anglaises étaient réduites.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 61

Dans l'intervalle qui sépara la conclusion de la paix de l'arrivée des prisonniers


bonapartistes, Thiers se sentit d'autant plus tenu de reprendre sa comédie de concilia-
tion, que ses hommes de main républicains avaient un besoin douloureux de trouver
un prétexte pour fermer les yeux sur les préparatifs au carnage de Paris. Le 8 mai
encore, il répondait à une députation de conciliateurs de la classe moyenne :

Quand les insurgés se seront décidés à capituler, les portes de Paris resteront
ouvertes à tous, pendant une semaine, sauf aux assassins des généraux Clément Thomas
et Lecomte.

Quelques jours après, comme il était violemment interpellé par les ruraux au sujet
de ces promesses, il refusa d'entrer dans des explications ; non pourtant sans leur
donner cette indication significative :

Je dis qu'il y a parmi vous des impatients, des hommes trop pressés. Il leur faut
attendre encore huit jours ; au bout de ces huit jours il n'y aura plus de danger, et alors la
tâche sera à la hauteur de leur courage et de leur capacité.

Dès que Mac-Mahon fut en mesure de lui assurer qu'il pourrait, sous peu, entrer
dans Paris, Thiers déclara à l'Assemblée

qu'il entrerait à Paris la loi en main, et exigerait une expiation complète des scélérats
qui auraient sacrifié la vie de nos soldats et détruit nos monuments publics.

Comme le moment de la décision approchait, il dit à l'Assemblée : « Je serai im-


pitoyable », il dit à Paris qu'il était condamné, et il dit à ses bandits bonapartistes que
Paris avaient carte blanche pour tirer vengeance de Paris tout leur soûl. Enfin, quand
la trahison eut ouvert les portes de Paris au général Douay, le 21 mai, Thiers, le 22,
révéla aux ruraux le « but » de sa comédie de conciliation, qu'ils avaient persisté si
obstinément à ne pas comprendre.

Je vous ai dit, il y a quelques jours, que nous approchions de notre but, aujourd'hui je
suis venu vous dire : « Nous avons atteint le but. L'ordre, la justice, la civilisation ont
enfin remporté la victoire ! »

C'était bien cela. La civilisation et la justice de l'ordre bourgeois se montrent sous


leur jour sinistre chaque fois que les esclaves de cet ordre se lèvent contre leurs
maîtres. Alors, cette civilisation et cette justice se démasquent comme le sauvagerie
sans masque et la vengeance sans loi. Chaque nouvelle crise dans la lutte de classe
entre l'appropriateur et le producteur fait ressortir ce fait avec plus d'éclat. Les
atrocités des bourgeois en juin 1848 elles-mêmes disparaissent devant l'indicible
infamie de 1871. L'héroïque esprit de sacrifice avec lequel la population de Paris -
hommes, femmes et enfants - combattit pendant huit jours après l'entrée des Versail-
lais, reflète aussi bien la grandeur de leur cause que les exploits infernaux de la
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 62

soldatesque reflètent l'esprit inné de cette civilisation dont ils sont les mercenaires et
les défenseurs. Glorieuse civilisation, certes, dont le grand problème est de savoir
comment se débarrasser des monceaux de cadavres qu'elle a faits, une fois la bataille
passée.

Pour trouver un parallèle à la conduite de Thiers et de ses chiens, il nous faut


remonter aux temps de Sylla et des deux triumvirats de Rome. Même carnage en
masse, exécuté de sang-froid, même insouciance dans le massacre, de l'âge et du sexe
; même système de torturer les prisonniers mêmes proscriptions, mais cette fois d'une
classe entière même chasse sauvage aux chefs qui se cachent, de peur qu'un seul
puisse échapper; mêmes dénonciations d'ennemis politiques et privés; même indiffé-
rence envers le carnage de gens entièrement étrangers à la lutte. Il n'y a que cette
seule différence : les Romains n'avaient pas encore de mitrailleuses pour expédier en
bloc les proscrits, et ils n'avaient pas « la loi à la main », ni, sur les lèvres, le mot
d'ordre de « civilisation ».

Et, après ces horreurs, regardez l'autre face, encore plus hideuse, de cette civili-
sation bourgeoise, telle qu'elle a été décrite par sa propre presse!

Quand des coups de feu égarés, écrit le correspondant parisien d'un journal tory de
Londres, retentissent encore au loin, quand de malheureux blessés abandonnés meurent
parmi les pierres tombales du Père-Lachaise, quand 6.000 insurgés frappés de terreur
errent dans l'agonie du désespoir par les labyrinthes des catacombes, quand on voit
pousser des malheureux à travers eus rues pour les abattre par vingtaines à la mitrailleuse,
il est révoltant de voir les cafés remplis des dévots de l'absinthe, du billard et des
dominos; de voir les filles perdues déambuler sur les boulevards et d'entendre le bruit des
débauches s'échappant des cabinets particuliers des restaurants à la mode, troubler le
silence de la nuit.

M. Édouard Hervé écrit dans Le Journal de Paris, journal versaillais supprimé


par la Commune :

La manière dont la population de Paris [il a manifesté hier sa satisfaction était plus
que frivole, et nous craignons que cela n'empire avec le temps. Paris a maintenant un air
de fête qui est tout à fait déplacé, et si nous ne voulons pas qu'on nous appelle les
Parisiens de la décadence, il faut mettre un terme à cet ordre de choses.

Puis il cite le passage de Tacite :

Cependant, le lendemain de cette horrible lutte, avant même qu'elle fût tout à fait
terminée, Rome, avilie et corrompue, recommença à se vautrer dans le bourbier de
volupté où elle avait détruit son corps et souillé son âme : alibi proelia et vulnera, alibi
balnea popinaeque (ici des combats et des blessures, là-bas, des bains et des cabarets.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 63

M. Hervé oublie seulement de dire que la « population de Paris » dont il parle


n'est que la population du Paris de AI. Thiers, les francs-fileurs revenant en foule de
Versailles, Saint-Denis, Rueil et Saint-Germain, le Paris de la « décadence ».

Dans tous ses sanglants triomphes sur les champions pleins d'abnégation d'une
société nouvelle et meilleure, cette civilisation scélérate, fondée sur l'asservissement
du travail, étouffe les gémissements de ses victimes sous un haro de calomnies, que
l'écho répercute dans le monde entier. Le pur Paris ouvrier de la Commune est
soudain changé en un pandémonium par les chiens de l' « ordre ». Et que prouve cette
monstrueuse métamorphose à l'esprit bourgeois de tous les pays ? Eh bien, que la
Commune a conspiré contre la civilisation ! Le peuple de Paris se fait tuer dans
l'enthousiasme pour la Commune. Le nombre de ses morts surpasse celui d'aucune
autre bataille connue dans l'histoire. Qu'est-ce que cela prouve ? Eh bien, que la Com-
mune n'était pas le gouvernement du peuple, mais le fait de l'usurpation d'une
poignée de criminels ! Les femmes de Paris joyeusement donnent leur vie sur les
barricades et devant le peloton d'exécution. Qu'est-ce que cela prouve ? Eh bien, que
le démon de la Commune les a changées en Mégères 1 et en Hécates 2 ! La modéra-
tion de la Commune pendant deux mois d'une domination incontestée, n'a d'égal que
l'héroïsme de sa défense. Qu'est-ce que cela prouve ? Eh bien, que pendant des mois
la Commune a caché soigneusement, sous un masque de modération et d'humanité, la
soif de sang de ses instincts démoniaques qui ne devaient être débridés qu'à l'heure de
son agonie !

Le Paris ouvrier, en accomplissant son propre, son héroïque holocauste, a entraîné


dans les flammes des immeubles et des monuments. Alors qu'ils mettent en pièces le
corps vivant du prolétariat, ses maîtres ne doivent plus compter rentrer triomphale-
ment dans les murs intacts de leurs demeures. Le gouvernement de Versailles crie :
Incendiaires ! et souffle cette consigne à tous ses agents, jusqu'au plus reculé des
hameaux : donner partout la chasse à ses ennemis, sous la suspicion d'être des profes-
sionnels de l'incendie. La bourgeoisie du monde entier qui contemple complaisam-
ment le massacre en masse après la bataille, est convulsée d'horreur devant la
profanation de la brique et du mortier !
Quand les gouvernements donnent pouvoir à leurs marines de «tuer, brûler et
détruire », est-ce là une autorisation d'incendie ? Quand les troupes britanniques déli-
bérément mettaient le feu au Capitole de Washington et au Palais d'été de l'empereur
de Chine, étaient-ce là actes d'incendiaires ? Quand les Prussiens, non pour des
raisons militaires, mais par simple goût de la vengeance, brûlaient au pétrole des
villes comme Châteaudun et d'innombrables villages, était-ce là acte d'incendiaires ?
Quand Thiers, six semaines durant, bombardait Paris sous le prétexte qu'il voulait
mettre le feu aux seules maisons qui étaient habitées, était-ce l'acte d'un incendiaire ?
En guerre, le feu est une arme aussi légitime qu'une autre. Des édifices occupés par
l'ennemi sont bombardés pour être incendiés. Si leurs défenseurs doivent battre en
retraite, ils les mettent eux-mêmes en flammes pour empêcher les assaillants de se
servir des bâtiments. Être incendiées a toujours été le sort inévitable de toutes les
constructions situées sur le front de combat de toutes les armées régulières du monde.
Mais dans la guerre des asservis contre leurs oppresseurs, la seule guerre juste dans

1 Mégère, une des Furies, déesse vivant dam le Tartare (enfer des Anciens) et chargée de punir les
crimes des hommes.
2 Hécate, nom de la déesse Diane, lorsqu'elle siégeait dans le Tartare.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 64

l'histoire, ce n'est plus vrai du tout ! La Commune a employé le feu strictement


comme moyen de défense. Elle l'a employé pour interdire aux troupes de Versailles
ces longues avenues toutes droites qu'Haussmann avait expressément ouvertes pour le
feu de l'artillerie ; elle l'a employé pour couvrir sa retraite de la façon même dont les
Versaillais, dans leur avance, employaient leurs obus qui détruisaient au moins autant
de bâtiments que la feu de la Commune. Quels bâtiments ont été brûlés par la défense
et quels bâtiments par l'attaque, on en discute encore aujourd'hui. Et la défense ne
recourut au feu que lorsque les trou es versaillaises eurent déjà commencé leur tuerie
en masse des prisonniers. D'autre part, la Commune avait, longtemps auparavant,
notifié publiquement que, si elle était poussée à la dernière extrémité, elle s'enseve-
lirait elle-même sous les décombres de Paris et ferait de Paris un second Moscou,
comme le gouvernement de la Défense nationale avait promis de le faire, mais lui,
uniquement pour déguiser sa trahison. C'est à cet effet que Trochu avait fait venir le
pétrole nécessaire. La Commune savait que ses adversaires n'avaient aucun souci de
la vie du peuple de Paris, mais qu'ils avaient grandement souci de leurs immeubles.
Et Thiers, de son côté, avait fait avoir qu'il serait implacable dans sa vengeance. A
peine avait-il son armée toute prête d'un côté et les Prussiens. qui fermaient les issues
de l'autre, qu'il proclama : « Je serai impitoyable 1 L'expiation sera complète et la
justice inflexible ». Si les actes des ouvriers de Paris étaient du vandalisme, c'était le
vandalisme de la défense désespérée, non pas le vandalisme du triomphe, comme
celui que les chrétiens perpétrèrent sur les chefs-d'œuvre réellement inestimables de
l'antiquité païenne; et même ce vandalisme a été justifié par l'histoire, comme l'ac-
compagnement inévitable et relativement insignifiant du combat gigantesque entre
une nouvelle société montante et une ancienne qui s'écroule. Le vandalisme d'Hauss-
mann, rasant le Paris historique pour faire place au Paris du touriste l'était encore bien
moins.

Mais l'exécution par la Commune des soixante-quatre otages, archevêque de Paris


en tête ! La bourgeoisie et son armée en juin 1848 avaient rétabli une coutume qui
avait depuis longtemps disparu de la pratique de la guerre, l'exécution des prisonniers
désarmés. Cette coutume brutale a depuis été plus ou moins suivie lors de la répres-
sion de tous les soulèvements populaires en Europe et aux Indes, ce qui prouve
qu'elle constitue bien un réel « progrès de la civilisation » ! D'autre part, les Prus-
siens, en France, avaient rétabli l'usage de prendre des otages, gens innocents qui
avaient à répondre au prix de leur vie des actes des autres. Quand Thiers, comme
nous l'avons vu, dès le début même du conflit, établit la pratique humaine d'abattre
les communards prisonniers, la Commune, pour protéger leur vie, fut dans l'obli-
gation de recourir à la pratique des Prussiens de prendre des otages. Les otages
avaient déjà mille et mille fois mérité la mort du fait des exécutions continuelles de
prisonniers du côté des Versaillais. Comment leur vie eût-elle pu être épargnée plus
longtemps, après le carnage par lequel les prétoriens de Mac-Mahon avaient célébré
leur entrée dans Paris ? La dernière garantie contre la férocité sans scrupules des
gouvernements bourgeois - la prise des otages – devait-elle elle-même tourner à la
frime ? Le véritable meurtrier de l'archevêque Darboy, c'est Thiers. La Commune, à
maintes reprises, avait offert d'échanger l'archevêque et tout un tas de prêtres par-
dessus le marché, contre le seul Blanqui, alors aux mains de Thiers. Thiers refusa
obstinément. Il savait qu'avec Blanqui il donnerait une tête à la Commune ; alors que
c'est sous forme de cadavre que l'archevêque servirait au mieux ses desseins. Thiers
suivait l'exemple de Cavaignac. Quels cris d'horreur ne poussèrent pas, en juin 1848,
Cavaignac et ses hommes d'ordre, pour stigmatiser les insurgés comme assassins de
l'archevêque Affre! Et pourtant ils savaient parfaitement bien que l'archevêque avait
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 65

été abattu par les soldats de l'ordre. Jacquemet, vicaire général de l'archevêque,
présent sur les lieux, leur en avait aussitôt après fourni le témoignage.

Tout ce chœur de calomnies que le parti de l'ordre ne manque jamais dans ses
orgies de sang, d'entonner contre ses victimes, prouve seulement que le bourgeois de
nos jours se considère comme le successeur légitime du seigneur de jadis, pour lequel
toute arme dans sa propre main était juste contre le plébéien, alors qu'aux mains du
plébéien la moindre arme constituait par elle-même un crime.

La conspiration de la classe dominante pour abattre la révolution par une guerre


civile poursuivie sous le patronage de l'envahisseur étranger, conspiration que nous
avons suivie du 4 septembre même jusqu'à l'entrée des prétoriens de Mac-Mahon par
la porte de Saint Cloud, atteignit son point culminant avec le carnage de Paris.
Bismarck contemple avec satisfaction les cadavres du prolétariat de Paris, où il voit le
premier acompte de cette destruction générale des grandes villes qu'il appelait de ses
vœux alors qu'il était encore un simple rural dans la Chambre introuvable de la Prusse
de 1849. Il contemple avec satisfaction les cadavres du prolétariat de Paris. Pour lui,
ce n'est pas seulement l'extermination de la révolution, mais l'extermination de la
France, maintenant décapitée, et par le gouvernement français lui-même. Avec ce
manque de pénétration propre à tous les hommes d'État heureux, il ne voit que la
surface de ce formidable événement historique. Quand donc auparavant l'histoire a-t-
elle montré le spectacle d'un vainqueur qui couronne sa victoire en se faisant non
seulement le gendarme, mais le nervi à gages du gouvernement vaincu ? Il n'y avait
pas de guerre entre la Prusse et la Commune de Paris. Au contraire, la Commune
avait accepté les préliminaires de paix, et la Prusse avait proclamé sa neutralité. La
Prusse, donc, n'était pas un belligérant. Elle se comporta comme un nervi; comme un
nervi lâche, puisqu'elle ne prit sur elle aucun risque ; comme un nervi à gages,
puisqu'elle avait lié d'avance le paiement du prix du sang, ses 500 millions, à la chute
de Paris. Et ainsi apparaissait enfin le véritable caractère de cette guerre, ordonnée
par la Providence contre la France athée et débauchée, châtiée par le bras de la pieuse
et morale Allemagne ! Et cette violation sans exemple du droit des peuples, même tel
que l'entendaient les légistes du monde antique, au lieu d'amener les gouvernements «
civilisés » d'Europe à mettre au ban des nations le gouvernement prussien félon,
simple instrument du cabinet de Saint-Pétersbourg, les incite seulement à se
demander si les quelques victimes qui échappent au double cordon formé autour de
Paris ne doivent pas être livrées aussi au bourreau de Versailles!

qu'après la plus terrible guerre des temps modernes, le vaincu et le vainqueur


fraternisent pour massacrer en commun le prolétariat, cet événement inouï prouve,
non pas comme Bismarck le pense, l'écrasement définitif d'une nouvelle société mon-
tante, mais la désagrégation complète de la vieille société bourgeoise. Le plus haut
effort d'héroïsme dont la vieille société soit encore capable est une guerre nationale ;
et il est maintenant prouvé qu'elle est une pure mystification des gouvernements,
destinée à retarder la lutte des classes, et on se débarrasse de cette mystification,
aussitôt que cette lutte de classes éclate en guerre civile. La domination de classe ne
peut plus se cacher sous un uniforme national, les gouvernements nationaux ne font
qu'un contre le prolétariat !

Après la Pentecôte de 1871, il ne peut plus y avoir ni paix, ni trêve entre les
ouvriers de France et ceux qui s'approprient le produit de leur travail. La main de fer
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 66

d'une soldatesque mercenaire pourra tenir un moment les deux classes sous une
commune oppression. Mais la lutte reprendra sans cesse, avec une ampleur toujours
croissante, et il ne peut y avoir de doute quant au vainqueur final - le petit nombre des
accapareurs, ou l'immense majorité travailleuse. Et la classe ouvrière française n'est
que l'avant-garde du prolétariat moderne.

Tandis que les gouvernements européens témoignent ainsi devant Paris du


caractère international de la domination de classe, ils crient haro sur l'Association
internationale des travailleurs, - contre-organisation internationale du travail opposée
à la conspiration cosmopolite du capital, - selon eux source maîtresse de tous ces
malheurs. Thiers la dénonçait comme le tyran du travail, affectant d'en être le libéra-
teur. Picard donnait l'ordre de couper toutes les communications entre les interna-
tionaux français et ceux de l'étranger; le comte Jaubert, cette vieille momie, déjà
complice de Thiers en 1835, déclare que le grand problème pour tous les gouverne-
ments civilisés est d'extirper l'Internationale. Les ruraux de l'Assemblée nationale
rugissent contre elle, et toute la presse européenne fait chorus. Un honorable écrivain
français, complètement étranger à notre association, exprime son opinion en ces
termes :

Les membres du Comité central de la garde nationale, aussi bien que la plus grande
partie des membres de la Commune, sont les esprits les plus actifs, les plus intelligents et
les plus énergiques de l'Association internationale des travailleurs.... des hommes qui sont
profondément honnêtes, sincères, intelligents, dévoués, purs et fanatiques dans le bon
sens du mot.

L'entendement bourgeois, tout imprégné d'esprit policier, se figure naturellement


l’Association internationale des travailleurs comme une sorte de conjuration secrète,
dont l'autorité centrale commande, de temps à autre, des explosions en différents
pays. Notre Association n'est, en fait, rien d'autre que le lien international qui unit les
ouvriers les plus avancés des divers pays du monde civilisé. En quel que lieu, sous
quelque forme, et dans quelques conditions ne la lutte de classe prenne consistance, il
est bien naturel que les membres de notre Association se trouvent au premier rang. Le
sol sur lequel elle pousse est la société moderne même. Elle ne peut en être extirpée,
fût-ce au prix de la plus énorme effusion de sang. Pour l'extirper, les gouvernements
auraient à extirper le despotisme du capital sur le travail, condition même de leur
propre existence parasitaire.

Le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux


fourrier d'une société nouvelle. Le souvenir de ses martyrs est conservé pieusement
dans le grand cœur de la classe ouvrière. Ses exterminateurs, l'histoire les a déjà
cloués à un pilori éternel, et toutes les prières de leurs prêtres n'arriveront pas à les en
libérer.

Londres, le 30 mai 1871.

LE CONSEIL GÉNÉRAL

R. Applegarth, Ant. Arnaud, M. J. Boon, Fr. Bradnick, J. G. Buttery, F. Cournet,


E. Delahaye, Eugène Dupont, W. Hales, Hurliman, Jules Johannard, Harriet Law, Fr.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 67

Lessner, Lochner, Charles Longuet, Marguerite, Constant Martin, Henry Mayo,


George Milner, Charles Murray, Pfänder, J. Rodwanowski, John Rouch, Rühl, G.
Ranvier, Vitale Regis, Sadler, Cowel Stepney, Alf. Taylor, W. Townshend, Éd.
Vaillant, John Weston, F. J. Yarrow.
SECRÉTAIRES-CORRESPONDANTS :

Karl Marx, Allemagne et Russie; Leo Frankel, Autriche et Hongrie; A. Hermann,


Belgique Th. Mottershead, Danemark; J. G. Eccarius, États-Unis Le Moussu, sections
françaises des États-Unis; Auguste Serraillier, France; Charles Rochat, Hollande; J.
P. Mac Donnell, Irlande; Friedrich. Engels, Italie et Espagne; Walery Wroblewski,
Pologne; Hermann Jung, Suisse,
Hermann JUNG, président de séance. John HALES, secrétaire général.

Londres, le 30 mai 1871, Rathborne Place 10.


Note à la première édition française (Bruxelles, 1872). - Nous n'avons pas besoin
de dire que les membres et fonctionnaires de la Commune, dont les noms figurent au
bas du manifeste et qui font aujourd'hui partie du Conseil général, n'ont connu le
texte de cette publication qu'à leur arrivée à Londres. S'ils y mettent aujourd'hui leur
signature, c'est pour qu'on ne puisse douter qu'ils en revendiquent hautement les
principes.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 68

ANNEXES
ANNEXES A LA 3e ÉDITION ALLEMANDE (1891)
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION D'ENGELS

Retour à la table des matières

La colonne des prisonniers s'arrêta dans l'avenue Ulrich, et fut alignés en quatre
ou cinq rangs, sur le trottoir, face à la chaussée. Le général marquis de Galliffet et son
état-major mirent pied à terre et commencèrent une inspection par la gauche du rang.
Descendant lentement et reluquant les rangs, le général s'arrêtait de-ci de-là, frappant
un homme à l'épaule ou le faisant sortir des rangs. Dans la plupart des cas, sans plus
ample conversation, l'individu ainsi choisi était poussé au centre de la chaussée, où
une petite colonne supplémentaire fut ainsi bientôt formée... Il y avait largement
place pour l'erreur... Un officier monté désigna au général de Galliffet un homme et
une femme en raison de quelque offense particulière. La femme, s'élançant hors des
rangs, se jeta à genoux, et, les bras tendus, protesta de son innocence en termes
passionnés. Et alors, avec un visage tout à fait impassible et sans aucune émotion, le
général lui dit: « Madame, j'ai été dans tous les théâtres de Paris, votre jeu n'aura
aucun effet sur moi. Ce n'est pas la peine de jouer la comédie». Ce n'était pas un bon
point d'être ce jour-là remarquablement plus grand, plus sale, plus propre, plus laid
que ses voisins. Un individu, en particulier, me frappa, car il devait son rapide congé
des douleurs de ce monde au fait qu'il avait un nez cassé... Plus d'une centaine ainsi
choisis, un peloton d'exécution les prit en charge et la colonne reprit sa marche,
laissant les condamnés en arrière. Quelques minutes après, un feu roulant commença
à notre arrière-garde et continua plus d'un quart d'heure. C'était l'exécution de ces
malheureux si sommairement condamnés.

(Correspondance de Paris du Daily News, 8 juin.)

Ce Galliffet, « le souteneur de sa femme, si célèbre pour ses exhibitions éhontées


dans les orgies du second Empire », mérita pendant la guerre la réputation d'un «
Enseigne Pistolet » français.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 69

Le Temps, qui est un journal prudent, et qui ne donne pas dans la sensation,
raconte une épouvantable histoire de gens mal exécutés et enterrés avant que la vie
fût éteinte. Un grand nombre furent brûlés sur la place derrière Saint-Jacques-la-
Boucherie, certains d'entre eux, très superficiellement. En plein jour, le grondement
des rues animées empêchait de rien remarquer, mais dans le calme de la nuit les
habitants des maisons du voisinage furent éveillés par des gémissements lointains, et
au matin une main crispée fut aperçue perçant le sol. On donna l'ordre, en
conséquence, d'entreprendre des exhumations... Que beaucoup de blesses aient été
enterrés vivants, je n'en ai pas le moindre doute. Quand Brunel fut exécuté avec sa
maîtresse, le 24 mai dernier, dans la cour d'une maison de la place Vendôme, les
corps restèrent là jusqu'au 27 après-midi. Quand les fossoyeurs vinrent enlever les
cadavres, ils trouvèrent la femme encore en vie, et la portèrent à l'ambulance, « bien
qu'elle eût reçu quatre balles, elle est maintenant hors de danger ».
(Correspondance de Paris de l'Evening Standard, 8 juin.)

JULES FAVRE SUR


L'INTERNATIONALE

Retour à la table des matières

La lettre suivante parut dans le Times de Londres du 13 juin 1871. Elle lut écrite
par le secrétaire de l’Association internationale des travailleurs et jette un jour assez
clair sur le caractère de Jules Favre. Les quelques lignes de commentaires qui
suivirent la lettre sont empruntées à l'édition allemande courante de La Guerre civile
en France, éditée par Friedrich Engels et publiée à Berlin en 1891.

Aux éditeurs du Times

Monsieur,

Le 6 juin 1871, M. Jules Favre a lancé une circulaire à toutes les puissances
européennes, les appelant à une chasse à mort contre l'Association internationale des
travailleurs. Quelques remarques suffiront à caractériser ce document.

Dans le préambule même de nos statuts, il est déclaré que l'Internationale fut
fondée « le 28 septembre 1864, dans un meeting publie tenu à Saint-Martin's Hall,
Longacre, Londres ». Pour des raisons qui lui sont personnelles, Jules Favre rejette la
date de son origine avant 1862.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 70

En vue d'expliquer nos principes, il déclare citer sa feuille [de l'Internationale] du


25 mars 1869. Et que cite-t-il ? La feuille d'une société qui n'est pas l'Internationale.
Ce genre de manœuvre, il y a déjà eu recours lorsque, encore relativement jeune
avocat, il eut à défendre le journal Le National, poursuivi par Cabet pour diffamation.
Il prétendit alors lire des extraits des pamphlets de Cabet, tout en lisant des
interpolations de son cru, expédient dévoilé à la séance même du tribunal et qui, n'eût
été l'indulgence de Cabet, eût entraîné l'expulsion de Jules Favre du barreau de Paris.
De tous les documents cités par lui comme des documents de l'Internationale, pas un
n'appartient à l'Internationale. Il dit, par exemple : « L'Alliance se déclare athée, dit le
Conseil général constitué à Londres en juillet 1869 ». Le Conseil général n'a jamais
publié de document semblable. Au contraire, il a publié un document qui annule les
statuts qui ont pour origine de l'Alliance, l'Alliance de la démocratie socialiste de
Genève, cités par Jules Favre.

D'un bout à l'autre de sa circulaire, qui prétend aussi être en partie dirigée contre
l'empire, Jules Favre ne fait que répéter sur l’Internationale les inventions policières
des accusateurs publics de l'empire et qui se sont écroulées misérablement, même
devant les cours de justice de cet empire.

On sait que, dans ses deux Adresses (de juillet et de septembre derniers) sur la
récente guerre, le Conseil général de l'Internationale a dénoncé le plan prussien de
conquêtes aux dépens de la France. Plus récemment, M. Reitlinger, secrétaire person-
nel de Jules Favre, fit appel, bien entendu vainement, à quelques membres du Conseil
général pour soulever par l'intermédiaire du Conseil une manifestation contre
Bismarck, en faveur du gouvernement de la Défense nationale; ils furent particulière-
ment invités à ne pas nommer la république. Des préparatifs de démonstration furent
faits à l'occasion de l'arrivée attendue de Jules Favre à Londres, certainement dans les
intentions les meilleures, bien que le Conseil général, dans son Adresse du 9 septem-
bre, eût formellement mis en garde les ouvriers de Paris contre Jules Favre et ses
collègues.

Que dirait Jules Favre si à son tour l'Internationale envoyait une circulaire sur
Jules Favre à tous les cabinets d'Europe, attirant leur attention particulière sur les
documents publiés à Paris par feu M. Millière ?

JOHN HALES, secrétaire du Conseil général de l'Association internationale des


travailleurs. 256, High Holborn Street, W. C., le 12 juin 1871.
Dans un article sur « l'Association internationale et ses buts», le Spectator de
Londres, en pieux informateur qu'il est, cite, entre autres exploits semblables, et cela
encore plus complètement que Jules Favre ne l'a fait, le document ci-dessus mention-
né de l' « Alliance », comme l’œuvre de l'Internationale, et cela a été fait onze jours
après la publication de la réplique ci-dessus dans le Times. Ceci ne nous surprend pas.
Il y a longtemps, Frédéric-le-Grand aimait à dire que de tous les jésuites, les jésuites
protestants étaient les pires.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 71

LETTRES DE KARL MARX


À KUGELMANN 1

Londres, 4 février 1871.

Cher Kugelmann,

C'est avec un profond regret que j'ai appris par ta dernière lettre que ton état de
santé a empiré de nouveau. Quant à moi, ma santé fut passable pendant les mois

1 Dans ses lettres à Kugelmann, Marx donne une appréciation de la Commune de Paris; il y résume
l' « expérience historique d'une portée immense, un certain pas en avant de la révolution
prolétarienne universelle, un pas réel bien plus important que des centaines de programmes et de
raisonnements ». (LÉNINE : L'État et la révolution, ouvrage cité, p. 447.)

À propos de la lettre de Marx, datée du 12 avril, Lénine écrivait en 1907 : « Une lettre que
nous afficherions chez tout social-démocrate russe, chez tout ouvrier russe sachant lire ».
(LÉNINE : Préface aux « Lettres de Marx à Kugelmann », Marx, Engels, Marxisme, p. 169,
Moscou, 1947.)

Au sujet de cette lettre à Kugelmann, Lénine écrit :

Marx formule « mieux, d'une façon plus claire et plus précise » les déductions éminemment
importantes pour la théorie marxiste de l'État, qu'il a faites en s'inspirant de l'expérience
historique universelle de la Commune. Il est clair que la lettre d'avril (12 avril 1871) de Marx
exprime la même pensée, qui est entrée dans l'Adresse du Conseil général de 1 'Internationale,
écrite à la fin du mois de mai (datée du 30 mai 1871). Ce qui dans la Guerre civile est appelé «
appareil d'État tout fait », dans la lettre du 12 avril 1871, est appelé « machine bureaucratique et
militaire »; ce qui dans la Guerre civile est exprimé par les mots « mettre la main », est formulé
d'une façon plus précise, plus claire et meilleure : « faire passer en d'autres mains ». En outre, il y
a là une addition qui n'existe pas dans la Guerre civile et qui est particulièrement frappante : non
pas faire passer toute faite en d'autres mains, mais briser. C'est ce qu'entreprit la Commune;
malheureusement elle ne put en venir à bout. (LÉNINE : Le Marxisme et l'État, Moscou, 1932, p.
18.)

Dans la lettre de Marx à Kugelmann, datée du 17 avril, Lénine souligne combien Marx tenait
en haute estime l'initiative historique des masses. Lénine oppose ce jugement de Marx aux
jugements des menchéviks russes sur la Révolution de 1905. il montre l'abîme qui existe sur ce
point entre Marx et Plékhanov, lequel, après la défaite de la Révolution de 1905, en arrive à cette
pusillanime conclusion opportuniste Il ne fallait pas prendre les armes ».

« Le plus profond des penseurs s'incline, lui qui a prévu six mois auparavant un échec, devant
l'initiative historique, des masses; et, d'autre part, celle déclaration sans vie, sans âme, cette
déclaration de pédant : « Il ne fallait pas prendre les armes ! » n'est-ce pas le contraste du ciel et
de la terre ?... Marx savait voir aussi qu'à certains moments de l'histoire une lutte désespérée des
masses, même pour une cause perdue d'avance, est indispensable, pour l'éducation ultérieure de
ces masses elles-mêmes, pour les préparer à la lutte suivante. (LÉNINE : Préface aux « Lettres de
Marx à Kugelmann », Marx, Engels, Marxisme, p. 170-172, Moscou, 1947.)

Et si l'expérience de la défaite subie par la Commune de Paris a beaucoup donné à Marx pour
sa théorie de l'État, l'expérience du prolétariat victorieux de l'U.R.S.S., dont la signification
historique mondiale est encore plus considérable, a fourni une riche documentation à Lénine pour
continuer à élaborer la théorie marxiste de la révolution, de l'État et de la dictature du prolétariat.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 72

d'automne et d'hiver, quoique la toux que j'ai contractée lors de mon dernier séjour à
Hanovre dure encore actuellement.
Je t'avais adressé le numéro du Daily News qui contenait ma lettre. Il a probable-
ment été saisi, comme les envois précédents. Je te joins cette fois la coupure ainsi que
la première Adresse du Conseil général. A vrai dire, la lettre ne contenait rien d'autre
que des faits, mais elle n'en a justement que plus de portée.
Tu sais quelle opinion j'ai des héros de la classe bourgeoise 1. MM. Jules Favre
(fameux depuis le gouvernement provisoire et l'époque de Cavaignac) et Cie ont ce-
pendant dépassé mon attente. Ils ont commencé par permettre à ce sabre orthodoxe 2,
à ce crétin militaire 3 c'est ainsi que Blanqui caractérisait Trochu à juste raison, de
réaliser son « plan ». Ce plan consistait simplement à prolonger la résistance passive
de Paris jusqu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire jusqu'à l'état de famine 4 et, par
contre, de limiter l'offensive à des manœuvres simulées, à des sorties platoniques 5.
Ce n'est pas là une simple « supposition » de ma part. Je connais le contenu d'une
lettre que Jules Favre a lui-même écrite à Gambetta, et où il se plaint de n'avoir pu, ni
lui ni ceux des autres membres du gouvernement qui étaient blottis à Paris, pousser
Trochu à de sérieuses mesures d'offensive. Trochu répondait toujours que la
« démagogie parisienne » aurait ainsi le dessus. Gambetta lui répondit : « Vous avez
prononcé votre condamnation 6 ». Plutôt que de battre les Prussiens, Trochu trouvait
bien plus important de réprimer les Rouges à Paris, avec ses gardes du corps bretons
qui lui rendaient les mêmes services que les Corses à Louis Bonaparte. Tel est le
véritable secret des défaites non seulement à Paris, mais partout en France, où la
bourgeoisie a agi d'après le même principe, d'accord avec la majorité des autorités
locales.

Après que le plan de Trochu eut été mené jusqu'à son apogée 7 jusqu'à ce que
Paris dût se rendre ou mourir de faim, Jules Favre et Cie n'avaient tout simplement
qu'à suivre l'exemple du commandant de la citadelle de Tout. Il ne capitula pas. Il
déclara simplement aux Prussiens que le manque de vivres le forçait à abandonner la
défense et à leur ouvrir les portes. Ils pouvaient donc faire ce qui leur plairait.

Mais Jules Favre ne se contenta pas de signer une capitulation formelle. Après
avoir déclaré que lui-même, ses collègues du gouvernement de Paris, étaient prison-
niers du roi de Prusse, il eut l'impudence d'agir au nom de la France tout entière. Que
savait-il de l'état de la France en dehors de Paris ? Absolument rien, sauf ce que
Bismarck avait la gracieuseté de lui communiquer.

Mieux encore. Ces messieurs les prisonniers du roi de Prusse 8 vont plus loin et
déclarent que la partie libre encore du gouvernement français à Bordeaux a perdu ses
pleins pouvoirs et ne peut plus agir que d'accord avec eux, les prisonniers du roi de
Prusse. Et, puisque comme prisonniers de guerre, ils ne pouvaient agir que sous la

1 En anglais dans le texte (middle class heroes).


2 En français dans le texte.
3 En français dans le texte.
4 En anglais dans le texte (starvation point).
5 En français dans le texte.
6 En français dans le texte.
7 En anglais dans le texte (climax).
8 En français dans le texte.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 73

dictée de leurs vainqueurs, ils proclament ainsi de facto le roi de Prusse autorité
suprême en France.

Louis Bonaparte lui-même, après avoir capitulé et s'être rendu à Sedan, eut plus
de pudeur. Répondant aux propositions de Bismarck, il déclara qu'il ne pouvait s'en-
gager dans aucune négociation ayant, comme prisonnier des Prussiens, cessé de jouir
en France d'une autorité quelconque. J. Favre pouvait tout au plus, sous condition,
accepter un armistice pour toute la France, c'est-à-dire sous réserve de la ratification
de cet accord par le gouvernement de Bordeaux, qui seul alors avait qualité et pouvoir
de convenir des clauses de cette trêve avec les Prussiens. Cela n'aurait certes pas
permis à ces derniers d'exclure de l'armistice la partie orientale du théâtre de la
guerre. Cela n'aurait certes pas permis aux Prussiens d'arrondir, d'une façon si
avantageuse, leur zone d'occupation !

Rendu insolent par l'usurpation commise par ses prisonniers qui, comme tels,
continuaient à jouer au gouvernement français, Bismarck intervient sans gêne 1 dans
les affaires intérieures de la France. Il proteste, le gentilhomme, contre le décret de
Gambetta relatif aux élections générales à l'Assemblée 2 sous prétexte qu'il porte
atteinte à la liberté électorale. Vraiment 3 ? Gambetta aurait dû répondre par une pro-
testation contre l'état de siège et contre les diverses entraves qui, en Allemagne, ané-
antissent la liberté des élections au Reichstag.

Je souhaite que Bismarck s'en tienne à ses conditions de paix ! 400 millions de
livres sterling comme contribution de guerre, la moitié de la dette anglaise! Les bour-
geois eux-mêmes comprendront. cela! lis finiront peut-être par comprendre que, dans
le pire des cas, ils ne peuvent que gagner à la continuation de la guerre.

La populace 4, du grand monde et du vulgaire, ne juge que par l'aspect de la faça-


de, le succès immédiat. Pendant vingt ans, elle a fait l'apothéose de Louis Bonaparte
dans le monde entier 5. En fait, même à son apogée, je l'ai toujours démasque comme
une canaille médiocre 6. J'ai la même opinion du junker Bismarck. Néanmoins, je ne
tiens pas Bismarck pour aussi sot qu'il le paraîtrait si sa diplomatie était sans
contrainte. Cet homme a été empêtré par la chancellerie russe dans des filets que seul
un lion pourrait déchirer, et il n'est pas un lion.

Par exemple, Bismarck exige que la France lui livre ses vingt meilleurs vaisseaux
de guerre et, dans l’Inde, Pondichéry. Une telle idée ne pourrait émaner d'un véritable
diplomate prussien. Il saurait, en effet, que Pondichéry, une fois prussienne, ne serait
qu'un gage prussien entre les mains de l'Angleterre; que celle-ci, si elle le veut, peut
capturer les vingt vaisseaux prussiens avant qu'ils soient entrés dans la Baltique, et
que de telles exigences ne peuvent avoir, du point de vue prussien, que le but absurde

1 En français dans le texte.


2 En français dans le texte.
3 En anglais dans le texte (indeed !).
4 En anglais dans le texte (mob).
5 En anglais dans le texte (all over the world).
6 En français dans le texte.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 74

d'inspirer de la défiance à John Bull avant que les Prussiens soient hors des fourrés
français 1.

Mais la Russie avait intérêt à amener précisément ce résultat pour s'assurer


davantage encore le vasselage de la Prusse. En fait, ces exigences ont amené un revi-
rement complet même dans la pacifique classe moyenne d'Angleterre. Maintenant,
tout le monde réclame la guerre à grands cris. Cette provocation adressée à l'Angle-
terre et cette menace a ses intérêts, affolent même les bourgeois. Il est plus que
vraisemblable que, grâce à cette « sagesse » prussienne, Gladstone et Cie seront mis à
la porte du ministère et remplacés par un cabinet qui déclarera la guerre à la Prusse 2.

D'autre part, en Russie, la perspective est peu rassurante. Depuis la métamorphose


de Guillaume en empereur, le parti vieux-moscovite, anti-allemand, avec l'héritier du
trône en tête, a complètement repris le dessus. Et il a l'opinion publique pour lui. Il
n'entend rien à la subtile politique de Gortchakov.

Aussi est-il probable que le tsar devra ou bien changer complètement l'orientation
de sa politique extérieure, ou bien qu'il devra mordre la poussière 3 comme ses
prédécesseurs Alexandre 1er, Paul et Pierre III.

Si, en Angleterre et en Russie, un semblable bouleversement de la politique avait


lieu simultanément, qu'adviendrait-il de la Prusse 4 en un moment où ses frontières du
Nord-Est et du Sud-Est sont ouvertes à n'importe quelle invasion, où la force armée
de l'Allemagne est épuisée ? Ne pas oublier que l'Allemagne prussienne a envoyé,
depuis le début de cette guerre jusqu'à maintenant, 1 00 000 hommes en France, et
qu'il n'en reste plus qu'environ 700 000 sur pied !

Malgré l'apparence du contraire, la situation de la Prusse n'est donc rien moins


qu'agréable 5.

Si la France tient, si elle utilise l'armistice à la réorganisation de son armée et


donne enfin à la guerre un caractère vraiment révolutionnaire, et ce rusé de Bismarck
fait tout son possible à cette fin 6, le jeune Empire borusso 7-germanique pourrait
bien encore recevoir en baptême une bâtonnade tout à fait inattendue.

Ton KARL MARX.

(Dans cette lettre se trouvait une coupure du Daily News de Londres, où Marx
avait publié une lettre datée du 6 janvier 1871, dont voici la traduction. La rédaction

1 En anglais dans le texte (out of the French wood).


2 En anglais dans le texte (Will be kicked out of office and supplanted by a ministry declaring war
against Prussia).
3 En anglais dans le texte (that he will be obliged to kick the bucket).
4 En anglais dans le texte (where would Prussia be).
5 En anglais dans le texte (anything but pleasant).
6 En anglais dans le texte (to this end).
7 Prussien.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 75

du Daily News lui avait donné pour titre : « La liberté de la presse et de la parole en
Allemagne».)

Monsieur.

Lorsque Bismarck accusa le gouvernement français d' « avoir rendu impossible


en France l'expression libre de l'opinion par la presse et les représentants nationaux»,
il n'avait guère en vue de faire une simple plaisanterie berlinoise. Si vous désirez faire
connaissance avec la « véritable » opinion française, adressez-vous, s'il vous plait, à
M. Stieber, éditeur du Moniteur de Versailles et notoire mouchard prussien :

Sur l'ordre exprès de Bismarck, MM. Bebel et Liebknecht ont été arrêtés sous
l'inculpation de haute trahison, tout simplement parce qu'ils avaient osé remplir leur
devoir de représentants nationaux allemands, c'est-à-dire de protester au Reichstag
contre l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, de voter contre de nouveaux crédits de
guerre, d'exprimer leur sympathie envers la République française et de dénoncer la
tentative de transformer l'Allemagne en une vaste caserne prussienne. Pour avoir
exprimé des vues semblables, les membres du Comité social-démocrate de Bruns-
wick sont traités, depuis le début de septembre dernier, comme des galériens et sont
toujours sous le coup de risibles poursuites pour haute trahison. Le même sort s'est
abattu sur de nombreux travailleurs qui diffusèrent le manifeste de Brunswick. Sous
des prétextes analogues, M. Hepner, second rédacteur du Volksstaat de Leipzig, est
inculpé de haute trahison. Les rares journaux indépendants allemands qui existent en
dehors de la Prusse sont interdits dans les domaines des Hohenzollern. Les meetings
des ouvriers allemands, en faveur d'une paix honorable pour la France, sont dispersés
journellement par la police, en vertu de la doctrine officielle prussienne que le
général Vogel de Falkenstein a naïvement formulée, suivant laquelle tout Allemand
est coupable de haute trahison qui essaye de s'opposer aux objectifs de l'état-major
prussien en France. Si MM. Gainbotta et Cie étaient forcés, comme les Hohenzollern,
d'opprimer par la violence l'opinion populaire, ils n'auraient qu'à employer la
méthode prussienne et, sous prétexte de guerre ils proclameraient l'état de siège par
toute la France. Les rares soldats français se trouvant en territoire allemand végètent
dans les geôles prussiennes. Mais le gouvernement prussien se sent obligé cependant
de maintenir rigoureusement l'état de siège, c'est-à-dire la forme la plus brutale et la
plus révoltante du despotisme militaire, la suppression de toute loi. Le sol français
est infesté par environ un million d'envahisseurs allemands. Et cependant le gouver-
nement français peut, en toute sécurité, renoncer à cette méthode prussienne d' «
assurer l'expression libre de l'opinion ». Comparez ces deux tableaux! L'Allemagne,
cependant, a montré qu'elle est un champ trop étroit pour l'enthousiasme débordant
de Bismarck envers la liberté d'opinion. Lorsque les Luxembourgeois donnèrent libre
cours à leur sympathie envers la France, Bismarck fit de cette expression de senti-
ment l'un de ses prétextes pour dénoncer le traité de neutralité de Londres. Lorsque
la presse belge commit un péché semblable, l'ambassadeur prussien à Bruxelles, Herr
von Balan, invita le ministre beige à supprimer non seulement tous les articles anti-
prussiens dans les journaux, mais empêcha même la publication des nouvelles desti-
nées à encourager les Français dans leur guerre d'indépendance. Exigence bien
modeste, en vérité : suspendre la Constitution belge pour le roi de Prusse 1. A peine
quelques journaux de Stockholm se permirent-ils de lancer quelques plaisanteries

1 En français dans le texte.


Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 76

inoffensives sur la bigoterie célèbre de Guillaume-Annexandre 1, que Bismarck


s'abattit sur le Cabinet suédois, avec des lettres menaçantes. Même sous le méridien
de Saint-Pétersbourg, il lui appartenait de découvrir une presse trop licencieuse. Sur
sa simple demande, les éditeurs des principales feuilles pétersbourgeoises furent
appelés auprès du censeur en chef qui leur ordonna de s'abstenir de toute remarque
critique sur le fidèle vassal prussien du tsar. L'un de ces éditeurs, M. Zagouliaiev, eut
l'imprudence de dévoiler dans les colonnes du Goloss le secret de cet avertissement.
Aussitôt la police russe lui sauta dessus et l'expédia dans quelque province éloignée.
Ce serait une erreur de croire que ces procédés de gendarme sont à attribuer unique-
ment au paroxysme de la fièvre guerrière. Ils constituent bien plutôt la véritable
application méthodique de l'esprit de la loi prussienne.

En fait, le code pénal prussien contient une disposition particulière en vertu de


laquelle tout étranger peut être poursuivi, dans son propre pays ou dans un autre, pour
ses actes ou ses écrits, « pour insulte au roi de Prusse» et « haute trahison envers la
Prusse ». La France - et sa cause est heureusement loin d'être désespérée - combat en
ce moment non seulement pour sa propre indépendance nationale, mais pour la liberté
de l'Allemagne et de l'Europe.

Votre dévoué

KARL, MARX. Londres, le 16 janvier.

*
**

Londres, 12 avril 1871.


Cher Kugelmann,

Nous avons reçu hier la nouvelle nullement rassurante que Lafargue (sans Laura)
était pour l'instant à Paris.
Dans le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, je remarque comme tu le verras si
tu le relis que la prochaine tentative de la révolution en France devra consister non
plus à faire passer la machine bureaucratique et militaire en d'autres mains, comme ce
fut le cas jusqu'ici, mais à la détruire. C'est la condition première de toute révolution
véritablement populaire sur le continent 2. C'est aussi ce qu'ont tenté nos héroïques

1 Annexandre : jeu de mots pour dire l'annexeur.


2 Dans L'État et la révolution, Lénine explique pourquoi Marx limite, ici, sa conclusion au
continent:

« Cela se concevait en 1871, quand l'Angleterre était encore un modèle dit pays purement
capitaliste, mais sans militarisme et, dans une large mesure, sans bureaucratie. Aussi Marx
taisait-il une exception pour l'Angleterre, où la révolution, et même la révolution populaire
paraissait possible - et l'était en effet - sans destruction préalable de la « machine d'État toute
prête ». Aujourd'hui, en 1917, à l'époque de la première grande guerre impérialiste, cette
restriction de Marx ne joue plus. L'Angleterre comme l'Amérique, les plus grands et les derniers
représentants de la « liberté » anglo-saxonne dans le monde entier (absence de militarisme et de
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 77

camarades de Paris. De quelle souplesse, de quelle initiative historique, de quelle


faculté de sacrifice sont doués ces Parisiens ! Affamés et ruinés pendant six mois, par
la trahison intérieure plus encore que par l'ennemi, ils se soulevèrent sous les
baïonnettes prussiennes comme s'il n'y avait jamais eu de guerre entre la France et
l'Allemagne, comme si l'étranger n'était pas aux portes de Paris ! L'histoire ne connaît
as encore d'exemple d'une pareille grandeur! S'ils succombent, seul leur caractère «
bon garçon » en sera cause. Il eût fallu marcher aussitôt sur Versailles après que
Vinoy d'abord, et ensuite les éléments réactionnaires de la garde nationale parisienne
eurent laissé le champ libre. Par scrupule de conscience, on laissa passer le moment
favorable. On ne voulut pas commencer la guerre civile, comme si ce méchant
avorton 1 de Thiers ne l'avait pas déjà commencée, en tentant de désarmer Paris.
Deuxième faute : le Comité central se démit trop tôt de ses fonctions pour faire place
à la Commune. Encore par un trop grand scrupule « d'honneur » ! Quoi qu'il en soit,
l'insurrection actuelle de Paris, même succombant devant les loups, les cochons et les
sales chiens de la vieille société, est le plus glorieux exploit de notre parti depuis
l'Insurrection parisienne de juin. Que l'on compare les titans. de Paris aux esclaves du
Saint Empire romain-prusso-germanique, avec ses mascarades posthumes, ses relents
de caserne et d'église, de féodalité, et surtout de philistin 2.

À propos : La publication officielle des noms de ceux qui ont reçu directement
des subsides de la cassette de Louis Bonaparte révèle que Vogt a touché 40 000
francs en août 1859. J'ai communiqué le fait à Liebknecht pour qu'il en fasse usage.

bureaucratisme) ont glissé entièrement dans le marais européen fangeux et sanglant des
institutions militaires et bureaucratiques qui se subordonnent tout et écrasent tout de leur poids.
Maintenant, en Angleterre comme en Amérique, la « condition première de toute révolution
populaire réelle », c'est la démolition, la destruction de la « machine de l'État toute prête »
(portée en ces pays, de 1914 à 1917, à une perfection « européenne », commune désormais à tous
les États impérialistes) ». (LÉNINE : « L'État et la révolution », ouvrage cité, pp. 449-450.)

En outre, Lénine constate que Marx emploie ici le terme « révolution populaire ». Et voici
comment il l'explique :

« Sur le continent de l'Europe en 1871, le prolétariat ne formait dans aucun pays la majorité
du peuple. La révolution ne pouvait être « populaire » et entraîner véritablement la majorité dans
le mouvement qu'en englobant et le prolétariat et la paysannerie. Le « peuple » était justement
formé de ces deux classes. Celles-ci sont unies par le tait que la « machine bureaucratique et
militaire de l'État » les opprime, les écrase, les exploite. Briser cette machine, la démolir, tel est
véritablement l'intérêt du « peuple », de sa majorité, les ouvriers et la majorité des paysans, telle
est la « condition première » de la libre alliance des paysans pauvres et des prolétaires ; et, sans
cette alliance, pas de démocratie solide, pas de transformation socialiste possible. C'est vers cette
alliance, on le sait, que la Commune de Paris se frayait la voie. Elle n'atteignit pas son but pour
diverses raisons d'ordre intérieur et extérieur ». (LÉNINE : « L'État et la révolution », ouvrage
cité, pp. 1,50-451).
1 En anglais dans le texte (mischievous avorton).
2 Voici comment dan son aperçu des Lettres de Marx à Kugelmann, Lénine résume le fond des
erreurs de la Commune et les mérites historiques des communards:

Les deux erreurs consistent dans le manque d'offensive, de conscience et de résolution pour
briser la machine bureaucratique et militaire de l'État et le pouvoir de la bourgeoisie. » Et qu'est-ce
qui provoque l'admiration de Marx pour la Commune de Paris ? C'est la souplesse, l'initiative
historique, l'esprit de sacrifice dont sont doués ces Parisiens « qui montent à l'assaut du ciel ».
(LÉNINE : Le Marxisme et l'État.)
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 78

Ton KARL MARX.

*
**

17 avril 1871.

Cher Kugelmann,

Ta lettre est bien arrivée. Je suis en ce moment accablé de besogne. Aussi


quelques mots seulement. Je ne peux absolument pas comprendre comment tu peux
comparer des démonstrations petites-bourgeoises à la 1 13 juin 1849 2, etc., avec la
lutte actuelle à Paris.

Il serait évidemment fort commode de faire l'histoire si l'on ne devait engager la


lutte qu' « avec des chances infailliblement favorables ».

D'autre part, elle serait de nature fort mystique si les « hasards » n'y jouaient
aucun rôle. Ces cas fortuits rentrent naturellement dans la marche générale de l'évolu-
tion et se trouvent compensés par d'autres hasards. Mais l'accélération ou le ralentis-
sement du mouvement dépendent beaucoup de semblables « hasards », parmi les-
quels figure aussi le « hasard » du caractère des chefs appelés les premiers à conduire
le mouvement.

Pour cette fois, il ne faut nullement rechercher le « hasard » malheureux et décisif


dans les conditions générales de la société française, mais dans la présence des
Prussiens en France et dans leur position si près de Paris. Les Parisiens savaient très
bien cela. C'est ce que savaient bien aussi les canailles bourgeoises de Versailles.
C'est justement pourquoi elles placèrent les Parisiens devant l'alternative ou de rele-
ver le défi ou de succomber sans combat. Dans le dernier cas, la démoralisation de la
classe ouvrière serait un malheur bien plus grand que la perte d'un nombre quelcon-
que de « chefs ». Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre
la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais,
quelle qu'en soit l'issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d'une impor-
tance historique universelle.

Adio, KARL MARX.

*
**

1 En français dans le texte.


2 Le 13 juin 1849, la Montagne organisa une démonstration à Paris pour protester contre le
renversement violent de la République romaine par les trou es françaises. Elle fut très facilement
dispersée, et ce fut le signal de Pal banqueroute de la démocratie révolutionnaire petite-
bourgeoise.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 79

Londres, 18 juin 1871.


Cher Kugelmann,

Il faut que tu me pardonnes mon silence - maintenant encore j'ai juste le temps de
t'écrire quelques lignes.

Tu sais que pendant toute la durée de la dernière révolution parisienne j'ai été
dénoncé comme « grand chef de l'Internationale » 1 par les feuilles versaillaises (avec
la collaboration de Stieber) et par répercussion 2 par les journalistes d'ici.

Et là-dessus vint s'ajouter l'Adresse 3, que tu dois avoir reçue ! Elle fait un bruit
du diable et j'ai l'honneur d'être, en ce moment, l'homme le plus calomnié et le plus
menacé de Londres 4. Cela fait vraiment du bien, après vingt ans d'une ennuyeuse
idylle. La feuille gouvernementale l'Observer me menace de poursuites judiciaires.
Qu'ils osent! Je me moque bien de ces canailles-là ! 5 Je joins à ma lettre une coupure
de l'Eastern Post; elle contient notre réponse à la circulaire de Jules Favre. Notre
réplique a paru d'abord dans le Times du 13 juin. Cette honorable feuille a reçu pour
cette indiscrétion une forte réprimande de M. Bob Low, chancelier de l'Échiquier et
membre du Conseil de surveillance du Times 6.

Mes meilleurs remerciements pour les Reuter et mes meilleurs compliments 7 à


Mme la comtesse et à ma chère Fränzchen.

Ton KARL MARX.

LETTRES DE KARL MARX


AU PROFESSEUR E. S. BEESLY
12 septembre 1870.
Cher Monsieur,

Retour à la table des matières

Mercredi dernier, M. Serraillier, membre du Conseil général de l'Association


internationale des travailleurs, est allé à Paris comme plénipotentiaire du Conseil. Il a
cru de son devoir d'y demeurer, non seulement pour participer à la défense, mais pour

1 En français dans le texte.


2 En français dans le texte.
3 Du Conseil général sur la guerre civile en France.
4 At this moment the best calumniated and the most menaced man of London.
5 En français dans le texte.
6 Chancelier of the Exchequer, member of the supervision committee of the Times.
7 En anglais dans le texte (my best compliments to).
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 80

faire peser son influence sur notre conseil fédéral de Paris, et il est c'est un fait, un
homme d'une qualité intellectuelle supérieure. Sa femme a été informée aujourd'hui
de sa résolution. Malheureusement, elle n'est pas seulement sans le sou, elle et son
enfant, mais les créanciers de Serraillier, qui ont des traites pour une valeur d'environ
12 livres, menacent de vendre ses meubles et de la jeter à la rue. Dans ces circonstan-
ces, mes amis et moi avons résolu de venir à son aide, et c'est pour cela que je prends
la liberté d'en appeler, par cette lettre, également à vous et à vos amis.

Vous verrez que l'Adresse que j'ai déposée devant le Conseil général vendredi
dernier, et qui est à l'impression, coïncide sur bien des points presque littéralement
avec votre brochure 1.

Mon opinion est que Paris sera forcé de capituler, et, d'après les lettres person-
nelles que je reçois de Paris, il est clair que plusieurs membres influents du Gouver-
nement provisoire sont préparés à une évolution semblable des événements.

Serraillier m'écrit aujourd'hui que la hâte avec laquelle les Prussiens marchent sur
Paris est la seule chose au monde susceptible de prévenir une nouvelle Insurrection
de juin. Paris tombé, la France sera loin d'avoir perdu, si les provinces font leur
devoir.

Le conseil fédéral de Paris me bombarde de télégrammes, tous dans cette inten-


tion: la reconnaissance de la République française par l'Angleterre. En fait, c'est très
important pour la France. C'est la seule chose que vous puissiez faire pour elle à
présent. Le roi de Prusse traite officiellement Bonaparte comme le souverain régnant
de la France. Il veut le rétablir. La République française n'existera pas officiellement
avant sa reconnaissance par le gouvernement britannique. Mais il n'y a pas un
moment à perdre. Permettrez-vous à votre reine et à votre oligarchie, sous la dictée de
Bismarck, d'abuser de l'immense influence de l'Angleterre ?

Fidèlement à vous,

Karl MARX,
A propos. Il y a, à l'instant même, dans la presse anglaise, un bien inutile bavar-
dage à propos de « nos défenses ».

En cas de guerre avec la Prusse ou d'autres puissances militaires du continent,


vous avez un moyen d'attaque, mais celui-là infaillible, - détruire leur commerce
maritime. Vous pouvez le faire seulement en revendiquant vos « droits maritimes »,
qui ont été abandonnés à la Russie par le traité de Paris de 1856, du fait d'une intrigue
ministérielle et non d'une sanction du Parlement 2. La Russie considère que ce point
est d'une telle importance décisive qu'elle a poussé la Prusse, tout au début de la
guerre, à exagérer ces clauses de « l'accord » de Paris. La Prusse, bien entendu, n'y

1 E. S. BEESLY, professeur d'histoire à l'Université : Parole pour la France : Adresse aux ouvriers
de Londres, Londres, septembre 1870.
2 Marx fait ici allusion au traité conclu après la guerre de Crimée. Par une des clauses de ce traité, le
privateering était aboli. Avant cette déclaration, les gouvernements avaient l'habitude de donner
des licences à des personnes privées, les autorisant à équiper des navires armés (privateers) dans le
but de détruire les bateaux marchands de l'ennemi.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 81

était que trop disposée. En premier lieu, elle n'avait aucune marine. En second lieu, il
est, bien entendu, de l'intérêt commun des puissances militaires continentales d'ame-
ner l'Angleterre, la seule grande puissance maritime d'Europe, à abandonner les
moyens les plus caractéristiques de la guerre maritime sous prétexte d'humanité ! Le
privilège de l'inhumanité - et vous ne pouvez faire aucune guerre d'une façon « hu-
maine » - étant réservé aux forces de terre ! En outre, cette « philanthropie » diploma-
tique suppose que la propriété - toujours sur mer, non sur terre - est plus sacrée que la
vie humaine. C'est la raison pour laquelle les stupides manufacturiers et marchands
anglais ont permis eux-mêmes qu'on les dupe par les clauses de Paris sur la guerre
maritime -pour eux sans application possible, parce que non reconnues par les États-
Unis. Et c'est seulement dans une guerre avec eux qu'une telle condition pourrait être
de quelque valeur pour les marchands d'argent d'Angleterre. Le mépris avec lequel
l'Angleterre est à présent traitée par la Prusse et la Russie (cette dernière tranquille-
ment en marche vers l'Inde) n'est dû qu'à l'assurance où elles sont que, dans une
guerre offensive, elle ne peut rien faire et que pour une guerre maritime, où elle
pourrait tout faire, elle s'est désarmée, ou plutôt a été désarmée par l'acte arbitraire de
Clarendon, agissant sur les instructions secrètes de Palmerston. Déclarez demain que
ces clauses du traité de Paris - pas même rédigées sous la forme de clauses de traité -
sont des chiffons de papier, et je vous garantis que le ton des matamores continentaux
changera sur-le-champ.

*
**

Londres, le 16 septembre 1870.

Cher Monsieur,

Excusez-moi de vous importuner encore d'une lettre, mais à la guerre comme à la


guerre.
Les pires prévisions des deux Adresses du Conseil général de l’Internationale ont
déjà été réalisées.

Après avoir déclaré faire la guerre à Louis Bonaparte et non au peuple français, la
Prusse fait maintenant la guerre au peuple français et la paix avec Bonaparte. Elle a
relâché l'assassin. Elle a déclaré son intention de le rétablir, lui ou sa famille aux
Tuileries. L'infâme Times affecte aujourd'hui de traiter cela comme un simple cancan.
Il sait, ou devrait savoir, que la chose a été imprimée dans le Staatsanzeiger de Berlin
(le Moniteur prussien). D'après les journaux prussiens semi-officiels, tels que la
Gazette de Cologne, je vois que ce vieil âne de roi Guillaume, fidèle aux traditions de
famille des Hohenzollern, se prosterne déjà aux pieds du tsar et l'implore d'avoir la
magnanimité de l'employer comme son domestique contre les Turcs ! Récemment, la
réaction a déjà débuté en Allemagne. A commencer par nos gens à Brunswick qui
ont, comme je vous l'ai décrit, été mis en route enchaînés comme de vulgaires traîtres
dans la direction de la frontière de l'Est. Mais cela n'est qu'un fait entre mille.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 82

Après la première guerre d'indépendance allemande contre Napoléon 1er, la


chasse sauvage et féroce donnée par le gouvernement aux prétendus démagogues (die
demagogischen Untersuchungen) se poursuivit pendant vingt années ! Mais elle ne
débuta qu'après la fin de la guerre. Maintenant, elle commence avant la conclusion de
la paix.

Alors leurs persécutions étaient dirigées contre les idéalistes soufflés et les jeunes
gens frivoles (étudiants des Universités) de la classe moyenne, bureaucratie et
aristocratie. Elles sont maintenant dirigées contre la classe ouvrière.
Pour ma part, je suis enchanté de tous ces méfaits du gouvernement prussien. Ils
vont agiter l'Allemagne. Maintenant, je pense que vous devriez faire ceci : la pre-
mière

Adresse du Conseil général sur la guerre n'a été publiée en entier que par le Pall
Mall, mais des extraits et même des articles de tête à son sujet ont paru dans beau-
coup d'autres journaux. Cette fois, bien que l'Adresse ait été envoyée à tous les
journaux de Londres, pas un n'en a pris la moindre note, excepté le Pall Mall, qui en a
donné un très court extrait.

En passant, ce journal, qui vous traite si gentiment dans son numéro d'hier, a
certaines obligations privées à mon égard, Je lui ai offert les «Notes sur la guerre » de
mon ami Engels. J'ai agi ainsi à la requête de A.-B., qui, de temps en temps, a passé
en contrebande quelques entrefilets sur 'Internationale dans le Pall Mall. De là vient
que notre seconde Adresse n'a pas été entièrement étouffée dans ce journal.

Du continent où les gens avaient et ont l'habitude, même à Moscou et Saint-


Pétersbourg, même dans les journaux français sous la domination bonapartiste, même
actuellement à Berlin, de voir les manifestes de l'Internationale traités sérieusement et
reproduits en entier par un journal ou l'autre, nous avons été plus d'une fois tancés
pour notre négligence à user de la « libre » presse de Londres. Ils ne se font, certes,
aucune sorte d'idée de ce qu'est, et ils n'y croiront pas, la corruption totale de ce vil
consortium, depuis longtemps flétri par William Cobbett comme « mercenaire,
infâme et illettré ».

Maintenant, je crois que vous rendriez le plus grand service à l’Internationale, et


je prendrais grand soin de faire reproduire votre article dans nos journaux en
Espagne, Italie, Suisse, Belgique, Hollande, Danemark, Hongrie, Allemagne, France
et États-Unis, si vous publiiez dans la Fortnightly Review quelque chose sur l’Inter-
nationale, les Adresses du Conseil général sur la guerre et le traitement que nous
avons subi aux mains de ce chef-d’œuvre de presse, de cette «libre » presse anglaise!
Ces types sont en fait plus asservis à la police prussienne que les journaux de Berlin 1.
Lafargue, maintenant directeur d'un journal à Bordeaux, vous envoie, à vous et à
Mme Beesly, ses meilleurs compliments.

Fidèlement à vous,

1 L'article du professeur Beesly sur l'Internationale lut immédiatement écrit et publié dans la
Fortnightly Review de novembre 1870. C'est l'un des documents les plus intéressants sur
l'internationale, le matériel en ayant été fourni par Marx.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 83

KARL MARX.

*
**

19 octobre 1870.
Cher Monsieur,

Deak est contre les ouvriers. Il est, en fait, une édition hongroise d'un whig
anglais.
En ce qui concerne Lyon, j'ai reçu des lettres qui ne sont as destinées à la publi-
cation. Tout d'abord, tout a bien été. Sous la pression de la section de l'Internationale,
la république a été proclamée avant que Paris ait pris cette mesure. Un gouvernement
révolutionnaire a été immédiatement établi : la Commune, composée en partie
d'ouvriers appartenant à l’Internationale, en partie de républicains radicaux bourgeois.
Les octrois ont été immédiatement abolis, et à juste titre. Les intrigants bonapartistes
et cléricaux furent intimidés. Des mesures énergiques furent prises pour armer toute
la population. La bourgeoisie a commencé, sinon à sympathiser réellement avec le
nouvel ordre de choses, du moins à le subir en silence. L'action de Lyon a eu immédi-
atement du retentissement à Marseille et Toulouse, où les sections de l'Internationale
sont fortes.

Mais ces ânes de Bakounine et de Cluseret sont arrivés à Lyon et ont tout gâté.
Appartenant tous les deux à l'Internationale, ils ont eu, malheureusement, assez
d'influence pour fourvoyer nos amis. L'Hôtel de ville a été pris - pour de courts ins-
tants - et les décrets les plus fous ont été lancés touchant l'abolition de l'État et des
stupidités analogues. Vous comprenez que le fait même qu'un Russe - représenté par
les journaux de la bourgeoisie comme un agent de Bismarck - vînt prétendre à s'im-
poser comme le chef d'un comité du salut de la France était tout à fait suffisant pour
faire tourner l'opinion publique. Quant à Cluseret, il s'est conduit à la fois comme un
idiot et comme un lâche. Ces deux hommes ont quitté Lyon après leur échec.

A Rouen, comme dans la plupart des autres villes industrielles de France, les
sections de l’Internationale, suivant l'exemple de Lyon, ont imposé l'admission
officielle de l'élément ouvrier dans les « comités de défense ».
Toutefois, je dois vous dire que, d'après toutes les informations que j'ai reçues de
France, la bourgeoisie dans son ensemble préfère la conquête prussienne à la victoire
d'une république à tendances socialistes.

Fidèlement à vous,

KARL MARX.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 84

Je vous envoie un exemplaire du New York Tribune que j'ai reçu hier. Vous
m'obligerez en me le renvoyant après usage. Il contient un article sur l'Internationale,
de la plume de je ne sais qui, niais à considérer le style et la manière, M. Dana peut
en être l'auteur.
Je fais suivre aussi trois exemplaires de La Défense nationale, que Lafargue vous
envoie avec ses compliments.

*
**

1, Maitland Park, Road, London, N. W., 12 juin 1871.

Cher Monsieur,

Lafargue, sa famille et mes filles sont dans les Pyrénées à la frontière espagnole,
mais du côté français. Comme Lafargue est né à Cuba, il a pu se procurer un passe-
port espagnol. Pourtant, je souhaite qu'il s'établisse définitivement du côté espagnol,
car il a joué à Bordeaux un rôle de premier plan.
Malgré mon admiration pour votre article dans le Beehive vous me permettrez, en
passant, de faire remarquer que, comme homme de parti, je prends une position tout à
fait hostile à l'égard du comtisme et que, comme homme de science, j'ai de lui une
très mince opinion, mais je vous considère comme le seul comtiste, aussi bien en
Angleterre qu'en France, qui traite les crises historiques non pas en sectaire, mais en
historien au meilleur sens du mot; je déplore presque de trouver votre nom dans ce
journal. Le Beehive se donne pour un journal ouvrier, mais il est en réalité l'organe
des renégats, vendu à Sam Morley et Cie 1. Pendant la récente guerre franco-prus-
sienne, le Conseil général de l'Internationale s'est trouvé dans l'obligation de couper
toute relation avec cette feuille, et de déclarer publiquement qu'elle n'est qu'en appa-
rence un journal ouvrier. Les grandes feuilles de Londres se refusèrent toutefois à
imprimer cette déclaration, à l'exception de l'Eastern Post, journal local de Londres.

Dans ces conditions, votre collaboration au Beehive est un sacrifice de plus que
vous faites à la bonne cause.

Une amie à moi part dans trois ou quatre jours pour Paris. Je la charge de
passeports en règle pour quelques membres de la Commune qui se tiennent encore
cachés à Paris. Si vous, ou l'un de vos amis, avez des commissions à y faire 1 écrivez-
moi, je vous prie. Ce qui me console, ce sont les absurdités que publie La Petite
Presse, qui m'est expédiée quotidiennement de Paris, sur mes écrits et mes relations
avec la Commune. Cela montre que la police versaillaise a grand besoin de se
procurer des documents véridiques. Mes rapports avec la Commune étaient assures

1 Samuel Morley était un membre libéral du Parlement philanthrope, qui soutenait les trade-unions
et voulait les lier au Parti libéral.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 85

par un commerçant allemand, qui voyage toute l'année pour ses affaires entre Paris et
Londres. Tout fut arrangé oralement, à l'exception de deux affaires.

J'ai envoyé premièrement aux membres de la Commune, par le même intermé-


diaire, une lettre en réponse à la question posée par eux de savoir comment ils pou-
vaient négocier certains effets à la Bourse de Londres.

Deuxièmement, le 11 mai, dix jours avant la catastrophe, j'ai envoyé par le même
chemin tous les détails de l'accord secret entre Bismarck et Favre à Francfort.

L'information m'arrivait du bras droit de Bismarck - un homme, qui, jadis (de


1848 à 1853), appartenait à la société secrète, dont j'étais le chef. Cet homme sait que
je possède encore tous les rapports qu'il m'envoyait d'Allemagne et. sur l'Allemagne.
Il dépend de ma discrétion. D'où la peine qu'il se donne pour me prouver continuelle-
ment ses bonnes intentions. C'est le même homme qui, comme je vous l'ai dit, m'a
fait parvenir l'avertissement que Bismarck était décidé à me faire arrêter, dans le cas
où j'aurais été rendre visite à nouveau cette année au Dr Kugelmann à Hanovre.

Si la Commune avait écouté mes avertissements ! Je conseillais à ses membres de


fortifier le côté nord des hauteurs de Montmartre, le côté prussien, et ils avaient
encore le temps de le faire ; je leur disais d'avance qu'autrement ils tomberaient dans
une souricière; je leur dénonçais Pyat, Grousset et Vésinier, je leur demandais d'en-
voyer immédiatement à Londres tous les papiers qui compromettaient les membres de
la Défense nationale, pour pouvoir, grâce à eux, tenir dans une certaine mesure en
échec la sauvagerie des ennemis de la Commune, ce qui eût fait partiellement
échouer le plan des Versaillais.

Si les Versaillais avaient trouvé ces documents, ils n'en auraient pas publié de
faux.

L'Adresse de l'Internationale 1 ne paraîtra pas avant mercredi. Je vous enverrai


alors aussitôt un exemplaire. De quoi remplir quatre à cinq feuilles d'imprimerie a été
imprimé sur deux feuilles. De là sont résultées d'innombrables corrections, révisions
et fautes d'impression. D'où aussi le retard.

Votre fidèle,

K. MARX.

1 Il s'agit évidemment de La Guerre civile en France.


Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 86

KARL MARX
À W. LIEBKNECHT
Londres, 6 avril 1871.

Cher Liebknecht,

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La nouvelle de votre libération à Bebel et à toi, ainsi que de celle de


Braunschweiger, a été accueillie ici, au Conseil général, avec une grande joie.

Il semble que si les Parisiens succombent ce soit par leur faute, mais par une faute
due, en réalité, à une trop grande honnêteté. Le Comité central et, plus tard, la
Commune, ont donné au malfaisant avorton Thiers le temps de centraliser des forces
ennemies : 1. Parce qu'ils ne voulaient pas, les insensés, ouvrir la guerre civile.
Comme si Thiers ne l'avait pas déjà ouverte par sa tentative de désarmer Paris par la
force, comme si l'Assemblée nationale, convoquée seulement pour décider de la paix
ou de la guerre avec les Prussiens, n'avait pas immédiatement déclaré la guerre à la
république ! 2. Pour ne pas se donner l'apparence d'un pouvoir usurpateur, ils ont
perdu des moments précieux (il s'agissait de se porter immédiatement vers Versailles
après la défaite, place Vendôme, de la réaction dans Paris) par l'élection de la
Commune, dont l'organisation, etc., a encore pris du temps.

De tout le fatras qui te tombe sous les yeux dans les journaux sur les événements
intérieurs de Paris, tu ne dois pas croire un mot. Tout est mensonger. Jamais la
bassesse du journalisme bourgeois ne s'est mise plus brillamment en évidence.

Il est fort caractéristique que l'empereur de l'unité allemande, l'Empire de l'unité,


le Parlement de l'unité à Berlin ne semblent pas du tout exister pour le monde
extérieur. Chaque courant d'air à Paris intéresse davantage.
Vous devez suivre attentivement les histoires des principautés danubiennes. Si la
révolution en France est temporairement abattue (ce n'est que pour un court temps
que le mouvement peut y être écrasé), alors s'ouvre pour l'Europe une nouvelle
histoire de guerre venant de l'Est, et la Roumanie y offrira au tsar orthodoxe le pre-
mier prétexte. Donc attention de ce côté-là...

Mon plus cordial salut à ta chère femme.

Ton KARL MARX.


Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 87

KARL MARX
À LÉO FRANKEL ET À VARLIN
Londres, le 13 mai 1871.

Chers citoyens Frankel et Varlin,

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J'ai eu des entrevues avec le porteur.

Ne serait-il pas utile de mettre en sûreté les papiers compromettants pour les
canailles de Versailles ? Une telle précaution ne peut jamais faire de mal.

On m'écrit de Bordeaux que 4 Internationaux ont été élus aux dernières élections
municipales. Les provinces commencent à bouger. Malheureusement, leur action est
localisée et « pacifique ».

J'ai écrit plusieurs centaines de lettres pour votre cause à tous les coins du monde
où nous avons des sections. La classe ouvrière était du reste pour la Commune dès
son origine.

Même les journaux bourgeois de l'Angleterre sont revenus de leur première


férocité. Je réussis à y glisser de temps en temps des articles favorables.

La Commune me semble perdre trop de temps à des bagatelles et à des querelles


personnelles. On voit qu'il y a encore d'autres influences que celles des ouvriers. Tout
cela ne serait rien si vous aviez le temps de rattraper le temps perdu.

Il est tout à fait nécessaire de faire vite tout ce que vous voulez faire en dehors de
Paris, en Angleterre ou ailleurs. Les Prussiens ne remettront pas les forts dans les
mains des Versaillais, mais après la conclusion définitive de la paix (26 mai), ils
permettront au gouvernement de cerner Paris avec ses gendarmes. Comme Thiers et
Cie se sont, comme vous le savez, assuré un important pot-de-vin dans leur traité
conclu par Pouyer-Quertier, ils ont refusé d'accepter l'aide des banquiers allemands
offerte par Bismarck. Dans ce cas, ils auraient perdu le pot-de-vin. La condition
préalable de la réalisation de leur traité étant la conquête de Paris, ils ont prié
Bismarck d'ajourner le payement du premier terme jusqu'à l'occupation de Paris.
Bismarck a accepté cette condition. La Prusse, ayant elle-même un besoin très
pressant de cet argent, donnera donc toutes les facilités possibles aux Versaillais pour
accélérer l'occupation de Paris. Aussi, prenez garde !
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 88

DISCOURS DE KARL MARX


SUR LA COMMUNE

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A la réunion du Conseil général du 25 avril 1871, Marx a fait un rapport


d'information sur la Commune. « On ne peut s'imaginer, a-t-il déclaré, la force de
l'enthousiasme du peuple et de la garde nationale. » Le 9 mai 1871, Engels fit le
rapport sur la Commune. Le 23 mai 1871, en pleine «semaine sanglante », Marx
prononça un grand discours sur la Commune dont seule lut conservée une courte
note de procès-verbal.

Le citoyen Marx a déclaré qu'il était malade et qu'il n'était pas à même de
terminer l' « Adresse » 1 qu'il a accepté de faire, mais il espérait la terminer pour le
mardi suivant. A propos de la lutte à Paris, il a dit qu'il craignait que la fin fût proche,
mais si la Commune était battue, la lutte serait seulement ajournée. Les principes de
la Commune sont éternels et ne peuvent être détruits : ils seront toujours posés à
nouveau à l'ordre du jour, aussi longtemps que la classe ouvrière n'aura pas conquis
sa libération. On abat la Commune de Paris avec l'aide des Prussiens qui agissent en
qualité de gendarmes de Thiers. Le plan de sa destruction a été élaboré par Bismarck,
Thiers et Favre. A Francfort, Bismarck a déclaré que Thiers et Favre lui avaient
demandé d'intervenir. Le résultat a montré qu'il était prêt à tout faire pour leur venir
en aide, sans risquer la vie des soldats allemands, non parce qu'il estimait la vie
humaine quand il

s'agissait du profit, mais parce qu'il désirait une chute encore plus profonde de la
France, afin d'avoir la possibilité de la pillier. Il a permis à Thiers de recruter plus de
soldats qu'il n'était convenu dans l'accord; par contre, il n'a autorisé le passage des
vivres à Paris qu'en quantités limitées. C'est une vieille histoire. Les classes
supérieures se mettent toujours d'accord pour tenir sous leur talon la classe ouvrière.
Au XIe siècle, il y eut une guerre entre les chevaliers français et normands, et les
paysans se soulevèrent. Les chevaliers oublièrent immédiatement leurs querelles et se
réunirent afin d'écraser le mouvement paysan. Pour montrer comment les Prussiens
s'acquittaient de leur tâche de policiers, il suffit d'indiquer qu'à Rouen, occupé par les
Prussiens, 500 personnes ont été arrêtées parce qu'elles appartenaient à l'Internatio-
nale. L'Internationale fait peur. A l'Assemblée nationale française, le comte Jaubert -
momie desséchée, ministre de 1834 - connu comme partisan des mesures de répres-
sion contre la presse, a prononcé un discours dans lequel il dit qu'après je rétablisse-
ment de l'ordre le premier devoir du gouvernement doit être Une enquête sur l'activité
de l'Internationale, et son anéantissement.

1 Marx parle ici de La Guerre civile en France en 1871. (Adresse du Conseil général de
l'Association internationale des travailleurs.)
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 89

A la même séance, on a examiné la question de la protestation du Conseil général


contre les atrocités des Versaillais et la question de l'aide à accorder aux émigrés de
la Commune. Marx a déclaré :

Nous pouvons démasquer l'activité du gouvernement versaillais, mais nous ne


pouvons lui faire part de notre protestation, parce que cela signifierait que nous nous
adressons à ce même gouvernement que nous qualifions de brigand.

FRIEDRICH ENGELS
À Mme ENGELS, SA MÈRE

Londres, 21 octobre 1871.


Chère mère,

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Si je ne t'ai rien écrit depuis si longtemps, c'est que je désirais répondre à tes
observations sur mon activité politique d'une façon qui ne te froissât point. Et puis,
quand je lisais cette avalanche de mensonges outrageants dans la Kölner Zeitung, en
particulier les abjections de ce gueux de Wochenhusen, quand je voyais ces mêmes
gens qui, pendant toute la guerre, ne voyaient que mensonge dans toute la presse
française, claironner en Allemagne, comme vérité d'évangile, toute invention poli-
cière, toute calomnie de la fouille de choux la plus vénale de Paris contre la Commu-
ne, cela rie me mettait guère en disposition de t'écrire. Des quelques otages qui ont
été fusillés à la mode prussienne, des quelques palais qui ont été brûlés à l'exemple
prussien, on fait grand bruit, car tout le reste est mensonge, niais les 40.000 hommes,
femmes et enfants que les Versaillais ont massacrés à la mitrailleuse après le
désarmement, cela, personne n'en parle ! Pourtant, vous ne pouvez pas savoir tout
cela, vous en êtes réduits à la Kölner Zeitung et à l'Elberfelder Zeitung, les menson-
ges vous sont littéralement administrés. Pourtant, tu as assez déjà entendu traiter des
gens, de cannibales, dans ta vie : les gens du Tugenbud sous le vieux Napoléon, les
démagogues de 1817 et de 1831, les gens de 1848 et, après, il s'est toujours trouvé
qu'ils n'étaient pas si mauvais et qu'une rage intéressée de persécution leur avait mis
sur le dos dès le début toutes ces histoires de brigands qui ont toujours fini par
s'envoler en fumée. J'espère, chère mère, que tu t'en souviendras, et que tu appli-
queras cela aussi aux gens de 1871 quand tu liras dans le journal ces infamies
imaginaires.

Que je n'avais rien changé de mes opinions depuis bientôt trente ans, cela tu le
savais, et ça ne devait pas être non plus une surprise pour toi, que, sitôt que les
événements m'y forcent, non seulement je les défende, mais qu'aussi par ailleurs, je
fasse mon devoir. Si Mari n'était pas là, ou n'existait pas, ça n'aurait rien changé du
tout. Il est donc très injuste de lui mettre cela sur le dos, mais je me rappelle
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 90

évidemment aussi qu'autrefois, la famille de Marx prétendait que c'était moi qui
l'avait perverti.

Mais assez là-dessus. Il n'y a rien à changer à cela et il faut s'y faire. Qu'il y ait du
calme pendant quelque temps et, de toutes façons, la clameur s'assourdira et toi-
même tu envisageras l'affaire plus tranquillement...

De tout mon cœur ton

Friedrich.

DISCOURS D'ENGELS AU 15e


ANNIVERSAIRE DE LA COMMUNE
DE PARIS (18 MARS 1886)
Citoyens,

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Ce soir, avec vous, les ouvriers des deux mondes célèbrent l'anniversaire de
l'événement le plus glorieux et le plus terrible dans les annales du prolétariat. Pour la
première fois depuis qu'il y a une histoire, la classe ouvrière d'une grande capitale
s'était emparée du pouvoir. politique. Le rêve fut court. Écrasée entre les mercenaires
ex-impériaux de la bourgeoisie française d'un côté et les Prussiens de l'autre, la
Commune ouvrière fut écrasée dans un carnage sans exemple que nous n'oublierons
jamais. Après la victoire, les orgies de la réaction ne connurent plus de bornes; le
socialisme parut noyé dans le sang, le prolétariat rebelle réduit pour toujours à
l'esclavage.

Quinze ans se sont écoulés depuis. Pendant ce temps, dans tous les pays, le
pouvoir au service des détenteurs de la terre et du capital n'a épargné aucun effort
pour en finir avec les dernières velléités de rébellion ouvrière. Et qu'a-t-on obtenu ?
Regardez autour de vous. Le socialisme ouvrier révolutionnaire aujourd'hui est une
puissance devant laquelle tremblent tous les pouvoirs établis, tous les grands de la
terre, les radicaux français aussi bien que Bismarck, les rois boursiers de l'Amérique
aussi bien que le tsar de toutes les Russies. Ce n'est pas tout. Nous sommes arrivés à
ce point que nos adversaires, quoi qu'ils fassent, et bien malgré eux, travaillent pour
nous. Ils ont cru tuer l'Internationale, eh bien ! aujourd'hui l'union internationale du
prolétariat, la fraternité des ouvriers révolutionnaires de tous les pays sont mille fois
plus fortes, plus vivantes qu'elles le furent avant la Commune de Paris ; l'Interna-
tionale n'a plus besoin d'une organisation formelle, elle vit et grandit grâce à la
coopération spontanée, cordiale des ouvriers d'Europe et d'Amérique.
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 91

En Allemagne, Bismarck a épuisé tous les moyens jusqu'aux plus infâmes pour
tuer le mouvement ouvrier; avant la Commune, il avait, en face de lui quatre députés
socialistes ; il a si bien réussi qu'il en fait élire maintenant vingt-cinq; et les ouvriers
allemands se moquent de lui en déclarant qu'il ne ferait pas mieux la propagande
révolutionnaire, même s'il était payé pour cela. En France, on vous a imposé le
scrutin de liste, scrutin bourgeois par excellence, scrutin inventé exprès pour assurer
l'élection exclusive des avocats, journalistes et autres aventuriers politiques, les porte-
parole du capital. Et qu'a-t-il fait pour la bourgeoisie, le scrutin de liste ? Il a créé au
sein du Parlement français un parti ouvrier socialiste révolutionnaire qui, par sa seule
apparition sur la scène, a porté le désarroi dans les rangs de tous les partis bourgeois.
Voilà où nous en sommes. Tous les événements tournent en notre faveur. Les
mesures les mieux calculées pour arrêter le progrès victorieux du prolétariat ne font
qu'en accélérer la marche. Nos ennemis eux-mêmes, quoi qu'ils fassent, sont condam-
nés à travailler pour nous. Et ils ont si bien travaillé, qu'aujourd'hui, le 18 mars,
depuis les mineurs prolétaires de la Californie, jusqu'aux mineurs forçats de la
Sibérie, des millions d'ouvriers feront retentir ce cri

Vive la Commune !
Vive l'union internationale du prolétariat universel !
Karl Marx (1871) La Guerre civile en France, 1871 (La Commune de Paris) 92

F. ENGELS :

FRAGMENT INÉDIT D'UN PROJET


D'APPEL POUR LE 21e
ANNIVERSAIRE
DE LA COMMUNE DE PARIS
Citoyennes et citoyens,
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Ce qui fait la grandeur historique de la Commune, c'est son caractère sincèrement


international, c'est le défi qu'elle jeta hardiment à tout sentiment de chauvinisme
bourgeois. Le prolétariat de tous les pays l'a bien compris Que les bourgeois célèbrent
leur 14 juillet ou leur 21 septembre; la fête du prolétariat sera partout toujours le 18
mars...

C'est pourquoi la vile bourgeoisie internationale n'a pas cessé d'amonceler les plus
infâmes calomnies sur le tombeau de la Commune. C'est aussi pourquoi l'Association
internationale des travailleurs fut la seule qui ait osé s'identifier, dès le premier jour,
avec les insurges parisiens et jusqu'au dernier jour et au-delà, avec les prolétaires
vaincus. Il est vrai que là où la Commune avait succombé l'Internationale n'a pu
survivre.

Au cri de « sus aux Communards », l'Internationale a été écrasée d'un bout de


l'Europe à l'autre.

Eh bien ! Il y a aujourd'hui vingt et un ans qu'eut lieu la reprise des canons de la


butte Montmartre. Les enfants nés en 1871 sont aujourd'hui majeurs et, grâce à la
stupidité des classes dirigeantes, ils sont soldats, ils apprennent le maniement des
armes, l'art de s'organiser et de se défendre le fusil à la main. La Commune qu'on
croyait tuée, l’Internationale qu'on croyait anéantie à jamais, elles vivent au milieu de
nous, vingt fois plus fortes qu'en 1871. L'union du prolétariat universel, que la vieille
Internationale a pu prévoir et préparer, est aujourd'hui une réalité, et, qui plus est, les
fils des soldats prussiens qui en 1871 occupaient les forts autour du Paris de la
Commune, aujourd'hui combattent par millions, au premier rang, bras dessus bras
dessous avec les fils des communards parisiens, pour l'émancipation totale et finale
de la classe ouvrière.
Vive la Commune!
Vive la révolution sociale et internationale!