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Jean-Jacques Marie

Cronstadt

Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 2005.

Reprise de la forteresse de Cronstadt par l’armée rouge le 17 mars 1921.

Avant-propos

Le 1er mars 1921, 15 000 marins et soldats se réunissent
dans un froid glacial sur la place de l’Ancre à Cronstadt, île
minuscule située au fond du golfe de Finlande, à une tren­
taine de kilomètres à Fouest de Petrograd, dont elle défend
l’accès. Ils huent les dirigeants communistes venus les
haranguer puis leur interdisent de prendre la parole. Après
six heures de discours, de débats et de cris, ils votent à la
quasi-unanimité une résolution dénonçant la politique du
parti communiste au pouvoir et stigmatisant sa mainmise
sur les soviets dont ils exigent la réélection immédiate, à
bulletins secrets. C ’est le premier pas d’une insurrection
qui, selon la Grande Encyclopédie so v iétiq u e rassemblera
27 000 marins et soldats et s’achèvera, dix~sept jours plus
tard, dans de sanglants corps à corps à la baïonnette et à la
grenade. Près de 7 000 insurgés fuiront alors en hâte les
combats et la répression. Ils se traîneront, des heures
durant, affamés, épuisés et transis sur la mer gelée pour
rejoindre la Finlande voisine, où les attendent trois camps
de concentration, leurs barbelés, les poux, la gale et la
faim.
Cette insurrection n a cessé de susciter les interpréta­
tions les plus contradictoires : « troisième révolution » ou
«complot garde-blanc» monarchiste; «crépuscule sanglant
des soviets» ouvrant l’ère du stalinisme, ou complot livrant
«Cronstadt au pouvoir des ennemis de la révolution»;

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CRONSTADT

mutinerie anticommuniste ou protestation antibureaucra­
tique; révolte spontanée ou soulèvement minutieusement
préparé; émeute de marins excédés par le «communisme de
guerre » et ses réquisitions ou dernière opération des servi­
ces spéciaux étrangers ; banale révolte antibolchevik de
soldats-paysans ou insurrection d’anciens héros de la révo­
lution montés à l’assaut du gouvernement qu’ils avaient
pourtant porté au pouvoir trois ans plus tôt.
Dans un récit romancé de l’insurrection, publié en
1987 à Moscou, Le capitaine Dikstein, le romancier
Mikhaïl Kouraev insiste sur le trafic dont l’histoire de
Cronstadt a été l’objet : « Des personnages historiques,
qui se sont hissés à J’avant-scène de la révolution et de la
guerre civile et ont joué un certain rôle dans les événe­
ments de Cronstadt, ont, comme par miracle, soudain
disparu sous la glace avec les centaines de soldats de l’ar­
mée rouge et d’élèves officiers qui, par une nuit de bour­
rasque, ont attaqué l’imprenable forteresse et l’ont prise
au cours d’un corps à corps furieux et meurtrier. » Il y voit
un de ces trous noirs tragiques de l’histoire où « les villes
gèlent dans les lueurs des incendies, où les tréfonds des
cuirassés couverts de neige flambent de désespoir2».
Pourtant, des années durant, les élèves des écoles sovié­
tiques ont appris par cœur un poème d’Édouard
Bagritskî, dont un quatrain évoquait ses vingt ans :

L a jeunesse nous a entraînés
Au combat; sabre dégainé.
La jeunesse nous a jetés
Sur la glace de Cronstadt.

Mais ils ne pouvaient guère savoir pourquoi. Dans le
calendrier historique révolutionnaire de 1939 imprimé à
Moscou, Cronstadt n’existe qu’à travers l’insurrection des

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AVANT-PROPOS

marins... de 1906 et de sa garde rouge de l’été 1917, puis
Tîle disparaît de l’histoire. Des mémorialistes amnésiques
se faisaient une étrange concurrence dans le silence.
Il était pourtant impossible d’effacer complètement
cette insurrection de l’histoire. Lénine l’évoque longue­
ment et à plusieurs reprises lors du X e congrès du parti
communiste russe de mars 1921. Une image officielle, à
usage de masse, en fut donc fabriquée et consignée dans le
Précis d ’histoire du Parti communiste de l'Union soviétique,
publié en 1938, inlassablement réédité jusqu’à la mort de
Staline, et dont l’étude était obligatoire. Mieux valait
néanmoins en parler le moins possible.
Le débat sur Cronstadt, escamoté en Union soviétique,
a eu lieu à l’Ouest, reprenant inlassablement les mêmes
documents, les mêmes textes et les mêmes témoignages,
répétant à satiété les mêmes interprétations, voire les
mêmes affabulations.
Deux ouvrages d’historiens occidentaux, l’un améri­
cain, La tragédie de Cronstadt de Paul Avrich, l’autre israé­
lien, Kronstadt 19"17-1921 d’Israël Getzler, ont marqué
un premier renouveau dans cette histoire. Paul Avrich,
s’appuyant sur des documents d’archives américaines,
aboutissait à une conclusion apparemment surprenante :
« Dans le cas de Cronstadt, l’historien peut se permettre
d’affirmer que sa sympathie va aux rebelles, tout en
concédant que la répression bolchevik fut justifiée3. »
Pour Israël Getzler, au contraire, les dix-huit jours de la
révolte de Cronstadt ont représenté IV âge d’or de la
démocratie soviétique» et les mesures prises par les
bolcheviks après son écrasement constituent « un
programme typique de contre-révolution4». Ces deux
points de vue opposés se situent des deux côtés de la ligne
de partage traditionnelle que dessinaient déjà Ida Mett,
dans La commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des

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CRONSTADT

soviets, et le Soviétique Poukhov, dans Cronstadt au
pouvoir des ennemis de la révolution5.
La décision prise en 1994 par le président de la Russie,
Boris Eltsine, de réhabiliter officiellement les marins
révoltés de Cronstadt a permis l’ouverture des archives
russes. Depuis lors, une masse de documents de et sur
Cronstadt ont été publiés en Russie®.
Kouraev affirmait dans son Capitaine Dikstein : «L a
mutinerie de Cronstadt attend patiemment son histo­
rien7. » Son apparition en Russie n’est pas pour demain.
Un certain Sergueï Semanov, auteur en 1973 de L a liqui­
dation de l ’émeute antisoviétique de Cronstadt, en a produit
en 2003 une version révisée sous le titre L a révolte de
Cronstadt, marquée par f obsession maniaque du complot
judéo-maçonnique mondial.
Hier, Semanov stigmatisait la révolte comme «une
émeute de pattes d’éléphant [zazous] déclarés [...], prépa­
rée idéologiquement par les débris des mencheviks, des
socialistes-révolutionnaires (SR), des anarchistes et autres
partis petits-bourgeois cjui livrèrent leur dernier combat
public contre le jeune Etat soviétique ». Aujourd’hui, ce
même Semanov dénonce « le Gouvernement provisoire
maçonnique» de Kerensky accusé d’avoir «tragiquement
remplacé la croix orthodoxe par le pentagramme maçon­
nique à cinq branches, dégoulinant de sang»; il stigmatise
«Trotsky, Zinoviev et leur Tcheka juive», les «maniaques
révolutionnaires», les «sombres aventuriers» qui entou­
rent Trotsky, et « l’Internationale communiste cosmopo­
lite», tous acharnés à jeter les jeunes paysans-soldats russes
dans une boucherie fratricide8.
Les archives ne sauraient par elles-mêmes répondre aux
questions qui ouvrent cet avant-propos. Parfois, la rela­
tion des événements est si différente d’un document à
l’autre que leurs auteurs semblent ne pas parler des

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I

AVANT-PROPOS

mêmes faits. Mais elles permettent de ne pas se détermi­
ner en fonction des seules déclarations idéologiques
souvent trompeuses, ou des flonflons de la propagande.
Trotsky affirme, dans Leur morale et la nôtre, en 1938 :
« La guerre est aussi inconcevable sans mensonge que la
machine sans graissage9.» Cette vérité vaut plus encore
pour la guerre civile que pour la guerre entre États.
Chaque camp utilise, en effet, la propagande pour confor­
ter ses partisans, démoraliser l’adversaire et gagner à soi la
population ou les couches indécises. La part de vérité
quelle contient est subordonnée à cet objectif vital.
Trotsky s’étonnait en 1938 de l’importance accordée à
l’insurrection de Cronstadt, à ses yeux simple révolte
parmi d’autres : «Pendant les années de la révolution nous
eûmes pas mal de heurts avec les Cosaques, les paysans et
même avec certains groupes d’ouvriers (ainsi des ouvriers
de l’Oural organisèrent un régiment de volontaires dans
l’armée de Koltchak) », dont l’armée blanche, au prin­
temps 1919, contrôla presque toute la Sibérie avant de se
disloquer sous le choc des insurrections paysannes. Il
ajoute : «Cronstadt ne se distingue de toute une série
d’autres mouvements que par une apparence extérieure­
ment plus impressionnante. Il s’agit d’une forteresse mili­
taire aux abords mêmes de Petrograd [...]. Des SR et des
anarchistes qui se hâtèrent de débarquer à Petrograd enri­
chirent ce soulèvement de “belles” phrases et de “beaux”
gestes. Tout ce travail laissa des traces sur le papier. » Cela
suffit-il à expliquer ce que Trotsky appelle « la légende de
Cronstadt10» ?
Ce n’était pas l’avis de Lénine, qui, dans son rapport au
X e congrès du parti communiste, tenu en pleine insurrec­
tion, a, selon ses propres mots, « tout ramené aux leçons
de Cronstadt, tout, depuis le début jusqu’à la fin 11». Un
peu plus tard, il déclare : «Les événements de Cronstadt

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le stalinisme est en germe dans son écrasement : «À Cronstadt déjà ont été éprouvés les procédés et les méthodes de répression large­ ment appliqués par le pouvoir bolchevik dans la mise en œuvre des répressions de masse au cours des décennies suivantes13. la répression. sur le parti unique. à ses yeux. dès sa naissance ou presque. et plus encore dans celui des grandes révoltes paysannes de Tambov et Tloumen qui éclatent à l’automne 1920 et mobilisent à elles deux. débou­ cherait. en plein dépeçage destructeur de la propriété d’État au profit de la nomenklatura mafieuse. se nourrit de la colère et de la protestation de leurs familles au village. provoqué par la dégradation de leur propre situation. écrasée par l’armée rouge en novembre-décembre 1920. c’est-à-dire le remplacement de la propriété privée des moyens de production par la propriété d’État ou collective. de plus en plus hostiles à la réquisition presque totale de leur production par l’État soviétique et ses agents. Le Goulag serait le fils légitime d’octobre 1917. en effet. une 14 . les frères. les sœurs et les femmes le sont très souvent aussi. la prison. Cronstadt appartient aussi au présent. L’insurrection de Cronstadt dépasse effectivement le cadre d’un éphémère soulèvement écrasé au bout de dix- sept jours : la plupart des marins sont des paysans dont les parents. y projette Finsurrec- tion de 192L Aux yeux de la commission gouvernemen­ tale mise en place par lui. CRONSTADT sont un éclair qui a illuminé la réalité plus vivement que toutI2. Le mécontentement des marins. sur plus d’un million de kilomètres carrés. les camps. Leur révolte s’inscrit donc dans le sillage de l’armée paysanne anarchi- sante de Nestor Makhno en Ukraine. La décision prise par Boris Eltsine en 1994 de réhabiliter les mutins. la révolution russe.» Ainsi. » Cronstadt est donc. beaucoup plus qu un soubresaut de la guerre civile parmi d’autres.

leurs exigences. car. C ’est la Nouvelle Politique écono­ mique (NEP) qui donne aux paysans la liberté de commercer librement avec ce qui leur reste de leur récolte. de mitrailleuses et de canons. elle autorise enfin l’entreprise privée en dessous d’un certain seuil de personnel salarié. les forces sociales libérées par cette transfor­ mation vont en effet inévitablement chercher une expression politique. une fois réglé un «impôt en nature» dont l’ampleur est fixée à l’avance. AVANT-PROPOS centaine de milliers de paysans armés de faux. 15 . de piques. Des insurrections paysannes plus modestes éclatent aussi pendant l'hiver 1920-1921 dans la région de Voronèje au sud-est de Moscou. dans la moyenne Volga. voire les constitutionnels-démocrates dits Cadets). des relations de marché capitalistes. dans la région du Don et dans le Kouban au sud de la Russie. en établis­ sant partiellement. Leurs mobiles. Lénine interdira alors définitivement l’année suivante tous ces partis qui. mais elle a une portée plus grande. Même corsetées par des dispositions législa­ tives strictes. les socialistes-révolutionnaires de gauche ou de droite. La première est un changement radical de politique économique promulgué par le X e congrès du parti communiste russe. de fusils. Mais ce changement indispensable de politique écono­ mique est aussi menaçant pour le régime. L’insurrection de Cronstadt les couronne et les parachève. les mencheviks. Cronstadt cristallise et précipite donc une décision déjà en germe et sans laquelle le régime se serait probablement effondré. il ouvre un champ d’activités à des forces sociales qui lui sont hostiles. leurs mots d’ordre sont voisins. Lénine en tire en effet trois conclusions et trois décisions qui pèseront lourd. sinon identiques. qu’elles peuvent trouver dans des partis d’opposition (les anarchistes. Elle constitue un véritable tournant dans l’histoire de la Russie soviétique. de haches.

les pressions sociales multiples. en octobre 1920. fût-ce sous forme dévoyée. Il fait donc voter par le congrès à huis clos une résolution «sur Funité du parti». peuvent tenter de s'exprimer à Fintérieur même du parti commu­ niste. y a adhéré assez tapageusement. ces forces sociales. Le point 7. Lénine a déjà fait procé­ der Fannée précédente à une première épuration du parti pour en chasser certains. mais qui pourraient. renforcées par l’adhésion massive de membres des autres partis. donne plein pouvoir au Comité central pour « faire régner une discipline stricte à l’intérieur du parti et dans toute l’acti- 16 . » La résolu­ tion décide la dissolution de toutes les tendances (ou fractions) constituées dans le parti sous peine d’exclusion immédiate. La NEP renforçant à ses yeux cette nécessité. CRONSTADT sauf les Cadets (interdits depuis novembre 1917 à cause de leur alliance avec Farinée blanche naissante). nourries par la propriété privée et le commerce libre. dans cette situation. désireux de rallier le camp des vainqueurs. la direction utilisera bientôt cette épura­ tion pour éliminer ses opposants politiques. voire d’anciens adversaires. et non plus seulement des éléments sociaux jugés hostiles ou douteux. exclu deux ans plus tôt du Comité central du parti menchevik pour son appartenance au gouverne­ ment blanc d’Omsk. qui a aussi pour cause la révolte de Cronstadt : « L’exploi­ tation par les ennemis du prolétariat de toute déviation de la ligne communiste a été illustrée de la façon la plus saisis­ sante sans doute par l’émeute de Cronstadtl4. Ivan Maïski. qui ne fut pas alors publié. interdire Fopposition ». il concentre nécessaire­ ment. Privées de cette possibilité. Seule force politique légale. Ainsi. Lénine en conclut enfin qu’il faut « assurer la cohésion du parti. reconstituer très vite leurs forces. Les Maïski se comptent par milliers. mènent une existence végétative semi-légale et semi-clandestine.

le tableau de la répression qui a suivi son écrasement. ses alliés et les raisons de son échec. le récit de ses moments décisifs. dans l’île et les forts qui l’entourent. il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir16». ses objectifs réels. ses ressorts. Le déroulement de l’insurrection de Cronstadt. Staline et ses alliés décideront. des combats qui ont fait rage sur la mer de glace autour de l’île. de publier ce point 7 . voire toute critique. C ’est pourquoi certains historiens font hâtivement du Xe congrès le point de départ de la bureau­ cratisation stalinienne. le 17 janvier 1924. AVANT-PROPOS vite des soviets et obtenir le maximum d’unité en élimi­ nant toute action fractionnelle15». dit-il alors. l’évocation du destin de ses dirigeants ne sauraient être dissociés d’une réflexion sur son origine. sera assimilée à la reconstitution d’une fraction interdite par le X e congrès et immédiate­ ment sanctionnée. dès lors toute opposition. ses causes. C ’est ce qui se passera. que l’Union soviétique reste isolée et donc que dure la N EP : «Tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays. Lénine présente cette mesure comme «provisoire». c’est pourquoi il ne la rend pas publique. . Lorsque l’op- position de gauche se dressera contre l’appareil à l’au- tomne 1923. Elle doit s’appli­ quer tant que la révolution n’a pas triomphé en Europe.

.

en Kronstadt. à l’extré­ mité orientale de Pîle. Il y bâtit sur près d’un tiers de l’île une forteresse. C ’est une étroite et basse bande de terre sablonneuse longue de 12 kilomètres et large de 1. s’étend au fond du golfe de la Baltique. C h a pitr e p r e m ie r La préhistoire de Cronstadt L’île de Ko dîne. Léon Renouard de Bussière. à une trentaine de kilomètres de l’embouchure de la Neva.5 à 2 kilomètres. Les Suédois mettent la main sur cette étendue déserte en 1617 et la baptisent Kronslot. Pierre le Grand s’en empare et change le nom de Kronslot. en français Cronstadt. Quatre ans après la bataille de Poltava (1709). Cronstadt. plus connue sous le nom de sa ville. flanquée de quelques minuscules îlots et rochers qui dessinent une demi-couronne au nord et au sud de l’île. Les voyageurs qui se rendaient à Pétersbourg par bateau passaient par ou devant Cronstadt. Ses successeurs aménagent ensuite les trois ports de Pile qui servent d’abri à la flotte militaire russe de la Baltique et édifient des forts sur la guirlande d’îlots et de rochers qui la flanquent. où il écrase les troupes du roi de Suède Charles XII. qui visite Pîle en 1829» est frappé par « cette ville qui s’élève sur un terrain si bas qu’on la 19 . tournée vers Pétersbourg dont elle commande l’accès.

qui donnent sur le port principal face à la capitale. la cathédrale Saint-André. en juillet.. On pourrait juger cette issue banale. imagine «les feux croisés des canons». Mais deux mois plus tôt. décident d’arrêter le travail. Le vaisseau ennemi qui tenterait de se glisser vers Pétersbourg à travers ces forte­ resses marines serait anéanti sur-le-champ. Cette vision d’une forteresse menaçante évoque déjà la Cronstadt de 1921. dominée par la Cathédrale maritime et entourée d’entrepôts. l’École du génie maritime. des ouvriers tailleurs 20 . Victor d’Arlincourt a la même sensation devant « cette ville fortifiée bâtie pour ainsi dire au milieu de la mer». s’étend. la grève est un délit et l’entrepreneur porte plainte. La ville est parsemée de casernes qui abritent la garnison. l’Arsenal. à l’est de la ville. le siège de l’amirauté. Cronstadt prend son aspect définitif au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. la vaste place de l’Ancre. parcourue de canaux. Au centre de la ville.]. Or. D ’imposants bâtiments de pierre s’étendent entre la place et les portes de Pétersbourg ouvertes dans les remparts. Rien de plus solennel que cette avenue guerrière». dans la Russie d’alors. où plus de 25 000 personnes peuvent se rassem­ bler. Le juge de paix à qui l’affaire est confiée la règle par un compromis qui satisfait les deux parties. furieux. avant même d’en voir les remparts épais. CRONSTADT croirait posée sur pilotis au milieu de la haute mer». Trois ans plus tard.. les maçons. entourée «de citadelles imprenables qui se détachent autour d’elles [. La construction d’un dock en pierre pour le port prin­ cipal provoque en 1870 la première grève de l’île et l’une des premières de l’histoire de la Russie : l’entrepreneur chargé de la construction refuse de payer les maçons pour les heures ou les jours de pluie qui les contraignent à rester bras croisés. dont Théophile Gautier. la grande salle du Manège.

les conditions de. et celui de Poincaré en juillet 1914 ne connaî­ tront pas ces débordements. la vodka gratuite coule à flots. Elle est fort bien reçue. à qui l’eau douce est sévèrement rationnée. Les maçons de File ont échappé à ces rigueurs . une escadre française arrive solennellement à Cronstadt. pour sceller le rapprochement franco-russe déjà matérialisé par les premiers emprunts russes lancés par la monarchie tsariste sur la place de Paris. habitués aux rigueurs d’un règlement draconien. obéissent avec enthousiasme . Les matelots russes. f île est devenue le symbole de la puissance maritime de la Russie. Mais nulle part en Russie les traitements infligés aux marins ne sont aussi brutaux et leur aversion pour leurs supérieurs aussi vivace qu’à 21 . condamné quatre «meneurs» à sept jours de prison avant de les renvoyer dans leur village natal. le mépris des officiers pour les marins et la haine de ces derniers pour leurs officiers aussi marqués. n’est aussi infecte. Le gouvernement avait traduit soixante-trois grévistes en justice. L’amirauté ordonne aux matelots russes d’em­ mener boire les matelots français.? LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT avaient fait grève à Pétersbourg. Le débarquement de Félix Faure à Cronstadt en août 1897. Une seule beuverie suffît pour garantir l’amitié militaro-bancaire franco-russe. En juillet 1891. et les cinquante-neuf autres à trois jours. À la fin du X IX e siècle. la nourriture détestable. Dans toutes les flottes de guerre du monde à cette époque. la discipline brutale et le mépris aristocratique de la caste des officiers pour les marins abyssal. même si la diplomatie militaire russe ne s’embarrasse pas de finesses. Mais nulle part sans doute autant que dans la marine russe la nourriture des marins. s’ils n’ont pas d’argent il leur suffit de donner au cabaretier le nom de leur navire : la trésorerie de l’amirauté paiera la note.vie des équipages sont pénibles.Cronstadt est déjà un lieu à part.

de rater deux coqs de bruyère le 9. avant d’être jetés dans un cachot sans aération ni lumière. commis.du ballet impérial. Le 23 octobre. par un Manifeste publié le 17 octobre* accorde un certain nombre de libertés et annonce la créa­ tion d’un parlement élu (la Douma). le tsar. Combien de marins de Cronstadt déambulant du mauvais côté se sont fait gifler par un officier ou par sa femme. rubanières. Dans ce climat étouffant. employés de bureau. qui se suicidera plus tard de 22 . le long de la côte finlandaise. cuisiniers. infirmiers et infirmières. rien le 6. Nicolas II chasse quinze jours durant dans les îles et îlots du golfe. tisseu­ ses. CRONSTADT Cronstadt. en octobre 1905. couturières. après un jour de repos bien mérité le 8. Pour tenter de désamorcer ce puissant mouve­ ment. à l’exception de quelques postes techniques spécialisés. cent vingt-cinq marins de la flotte sont mobilisés pour lui servir de rabatteurs. un bref moment» les danseuses. Les marins de Cronstadt y voient la promesse que le régime de la forteresse et des navires va changer. un rouge-queue le 7> et. garçons de café. la grève générale qui. fileuses. Le règlement interdit aux marins de fréquenter établissements publics et estaminets. cinq mille d’entre eux se réunissent place de l’Ancre pour s’entendre expliquer le sens du Manifeste. Ce déploiement de forces permet à Sa Majesté impériale d’abattre un coq de bruyère le 5 septembre. Les marins servent à tout : lorsqu en septem­ bre 1905. cheminotss typographes. savetiers et même. recrutés dans la paysannerie. Le bolchevik Doubrovinski. Les marins. sont soumis à une discipline très stricte et encadrés par des officiers qui les frappent et les envoient au cachot pour la moindre vétille. et de marcher sur le trottoir ou la partie de la rue exposés au soleil. soulève à Pétersbourg postiers. remue les marins de la forteresse.

ainsi qu’une augmentation de leur traitement. de canons et de mitrailleuses. les deux jours suivants. la révolte se transforme en pillage : les marins en fureur se répandent par les rues en chantant. Rien ne semble pourtant annoncer une explosion. ils croisent des marins qu’ils appellent au secours. s’enivrent dans une bacchanale effré­ née. inspecte les unités. Le gouvernement déclare Cronstadt en état de siège. En leur nom. sans que les rares militants mencheviks et bolche­ viks puissent freiner et ordonner cette émeute spontanée. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT «désespoir. en exil. ferme dans le contenu mais respectueuse de ton. Les marins Fécou- tent mais ne le suivent pas. enfoncent les vitrines des magasins de vin. riches à la fois d’une conscience révolutionnaire. le gouverneur et commandant en chef de la forteresse. mais comme des citoyens russes. incendient plusieurs bâtiments. vident les bouteilles. Tun d’eux lui déclare : « Nous sommes traités comme des bêtes ». à s’insurger. et réclament la réduction du service dans la marine de sept à cinq ans. Un cri répond à leur appel. Le 26 octobre. les marins dénoncent tous avec véhémence leur nourriture infecte et le refus obstiné de leur fournir des cuillers. de fusils. une cinquantaine de soldats soumettent une liste de revendications au colonel de leur régiment. fourchettes et couteaux individuels. ils préfèrent adopter une péti­ tion modérée destinée au tsar. Les troupes envoyées de 23 . En chemin. et un orateur SR dénoncent le Manifeste comme une ruse destinée à sauver le régime tsariste vacillant. comme dans l’infanterie. Des milliers de matelots raflent des armes à l’arsenal et se répandent dans les rues. Doubrovinskï appelle même les marins. Sans direction politique. Nikonov. qui les fait arrêter sur-le-champ et les envoie sous escorte en prison. Lorsque. Ils 7 demandent de ne pas être traités comme des serfs et des chiens. et fait comprendre qu ils ne veulent plus l’être.

» Le lende­ main. le 1er novembre. surtout les socialistes-révolutionnaires (SR). où. les partis révolu­ tionnaires. » Le commandement traduit deux cent huit mutins devant une cour martiale en même temps que le gouvernement décrète l’état de siège en Pologne. La grève générale calme les ardeurs de la cour martiale : sur les 208 accusés. le soviet de Pétersbourg appelle pour le lendemain à une grève politique de solida­ rité avec les mutins emprisonnés et avec les ouvriers polo­ nais. Le comité exécutif envoie un émis­ saire auprès des marins de la forteresse de Sveaborg. Après plusieurs meetings de masse dans les usines de la capitale. Nicolas II s’at- larde par deux fois dans son journal sur l’éphémère émeute. 24 . Il désigne en son sein un comité exécutif dominé par eux. les grèves ouvrières balayent Lodz et Varsovie. chargé d’établir un plan d’insurrection. 41 seulement jugés coupa­ bles de mutinerie dont un est condamné au bagne à vie. Dans les semaines qui suivent. recrutent par dizaines marins et soldats à Cronstadt. et donc d’une précision très approximative. CRONSTADT Pétersbourg écrasent la mutinerie le 28 octobre et arrêtent près de trois mille soldats. une nouvelle explosion menace. il écrit : «À Cronstadt tout s’est calmé après de sérieux désordres parmi les équipages et 1’artillerie de la forteresse. Rien n’ayant changé dans le régime des marins et de la garnison. alors aux trois quarts territoire russe. Aucune condamnation à mort n’est prononcée. 83 jugés coupables de désordres divers. dus à l’ivrognerie1. Il note le 27 septembre : «A Cronstadt des désor­ dres et des pillages ont commencé depuis hier. En juin 1906. 84 sont acquittés. élaboré en réalité à Pétersbourg par les dirigeants SR. marins et civils. un bureau technique provisoire des partis révolutionnaires de Cronstadt se constitue à l’initiative des SR. Les équi­ pages et la garnison ressentent ces verdicts comme une victoire.

se soulèvera et armera les matelots désarmés. L’émissaire. insistent pour déclencher immédiatement l’insurrection. vers minuit. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT voisine d’Helsinki (la Finlande fait alors partie de l’Empire russe). affirme à ses camarades que l’insurrection mûrit à Sveaborg. à l’humeur pourtant très incertaine. quatre grands navires mutinés de Sveaborg. Tous les orateurs l’assurent : tout le monde aspire à se soulever. ils affirment que. les délégués se disséminent dans leurs unités. maigre butin pour une insurrection. dont nul ne verra jamais la trace. un groupe de matelots de la deuxième division de marine envahit le dépôt d’armes de la division. À onze heures du soir. Selon le rapport des gendarmes. Les artilleurs des forts. Ces dernières décident de laisser faire pour débusquer et liquider les meneurs. une dizaine de militants de Pétersbourg présents. L’assemblée vote pourtant l’in­ surrection pour minuit. en effet. Le plan des SR repose sur ces vaisseaux fantômes et sur la conviction infondée que le régiment d’infanterie. Le contre-amiral Beldemichev et 25 . le comité exécutif réunit une soixan­ taine de marins et soldats de la garnison. À deux heures de l’après-midi. Pour réchauf­ fer Fardeur vacillante des marins. sont très hésitants. les armes des équipages sont sous clé. Depuis octobre 1905. Il leur reste dix heures pour préparer l’insurrection dont les mouchards informent aussitôt les autorités. viendront prêter main-forte aux insurgés de Cronstadt. abat l’officier de service et s’empare d’une cinquantaine de carabines et de revolvers. Le 19 au marin. qui contrôlent le golfe et dont l’intervention est décisive. de retour le 17 juillet. Le lende­ main un télégramme codé de Sveaborg annonce à Cronstadt que la garnison de la forteresse s’est soulevée et laisse entendre que des navires insurgés s’avancent sur Cronstadt. dit de Ienisseï. en majorité SR.

Les insurgés en déroute s’enfuient et se réfugient dans leurs casernes. le ministre de la Guerre reçoit une lettre anonyme vengeresse. sur la rive sud. un groupe de démineurs dirigés par des anarchistes se soulèvent. CRONSTADT un capitaine arrivent alors sur le pont . et emprisonnent les autres officiers. Dès le 20 juillet 1906. puis vers la station d’électricité. et retournent à la caserne du régi­ ment de Ienisseï qui les accueille à coups de fusil. se préci­ pitent vers l’arsenal désert. Pendant ce temps. au nom de «207 soldats dotés de conscience de classe» qui affirment que «leurs supérieurs 26 . un groupe d’ouvriers et de matelots brisent les portes de l’arsenal et tentent de rafler les armes. se rendent. Le régi­ ment de Ienisseï les en déloge. En ville. s’échinent à remplacer le drapeau impérial par un large drapeau noir pendant que les artilleurs loyalistes enlèvent les platines des canons et bloquent la porte de fen- trepôt. foncent sur le fort Constantin qui. ils se dirigent vers les casernes du régiment de Ienisseï qui les repousse. a tenu six heures. Les mutins. Ils s’empa­ rent du fort de Letke situé en arrière de la ville de Cronstadt. domine Cronstadt et renferme un énorme dépôt d’obus. L’insurrection. puis grimpent sur un train intérieur. Après avoir ainsi tourné en rond. Ils occupent le fort sans coup férir. La répression s’abat aussitôt. les insurgés se dispersent. qui abattent le capitaine et blessent le contre- amiral. Trois jours après. Une compagnie de la garde impériale disperse une colonne de matelots chargée de s’emparer d’une caserne de sapeurs. Avec un groupe de 400 ouvriers. Les matelots de la première division de marine se soulèvent. y installent leur garde. arrêtent leurs officiers et rejoignent les insurgés. démoralisés. un tribunal militaire de campagne condamne à mort sept démineurs et une demi-douzaine de matelots et de civils. préparée dans la hâte et le bluff. abattent leur commandant et leur colonel. ils interpellent les mutins.

nous pendrons trois officiers et nous en fusillerons cinq2!» La menace ne freine pas Pardeur de la cour martiale. il prononce trente-six condamnations à mort. deux cent trente-six insurgés sont condamnés à des peines de quatre à vingt ans de travaux forcés. [.] pour chaque camarade soldat tué. ministre Rediger! Nous. mille dix-neuf à des peines de prison. Quatre-vingt-onze matelots sont traduits devant le tribunal militaire qui en condamne dix-huit à la pendaison. Le 5 août. Pendant Féphémère insurrection de Cronstadt. gagnent la mer et foncent sur Revel. écartant la croix quon essaie de leur imposer et s’avancent en chantant un hymne révolution­ 27 . Les tribunaux ne prononcent que deux cent soixante-deux acquittements. réunis dans une forêt. Les condamnés refusent presque tous l’assis­ tance d’un prêtre. et non pendus. nous avons juré de venger nos sept camarades traduits en cour martiale et exécutés. 71 marins conscients et 156 fantassins conscients. treize aux bataillons disciplinaires. et en acquitte trente-quatre. Mais les élèves officiers matent sans grand-peine un équipage vite démoralisé par son isolement. Trotsky.. quinze à divers châtiments. Svertchkov et Zlydnev. Au total plus de 3 000 marins sont arrêtés. douze au bagne.. en Estonie. ÏA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT les considèrent comme ies plus fiables»* Ils menacent : «Écoute. dix autres insurgés sont condamnés à mort par un tribunal militaire. dix-neuf autres le 17 septembre. des matelots du cuirassé Mémoire d'Azov se mutinent. La gendarme­ rie vient chercher les condamnés dans leur cellule à Faube du 25 septembre et les informe que les démarches de leurs avocats ont été couronnées de succès : ils seront fusillés. Le tribunal militaire peut travailler en toute tranquillité. Le soviet de Pétersbourg n’existait plus : Farmée avait arrêté la quasi- totalité de ses délégués (257) et ses trois coprésidents. le 3 décembre 1905.

On ne leur permettait aucun divertissement de peur qu’ils ne se réunissent à des fins politiques. CRONSTADT naire que la gendarmerie tente en vain d’interrompre et que les prisonniers reprennent en chœur dans leurs cellu­ les. Au lendemain de la guerre russo-japo­ 28 . modifient peu à peu l’ordre existant. et sanctionne tout nouvel officier qui se présente sans ce viril ornement. le vice-amiral Viren qui commandait jusqu’alors la flotte de Sébastopol.] On jetait un homme dans les chaînes pour la moindre faute. Des changements profonds.. [. Lamanov. est nommé comman­ dant de la forteresse et du port de Cronstadt. eu donnera un noir tableau au jour­ naliste anglais du Guardian. Leur service durait du petit matin à très tard dans la nuit. Cronstadt devient une légende. Cronstadt est déjà un symbole. Biaise Cendrars. en fait une pièce maîtresse de son plan délirant d’insurrection généralisée.» Mais. les marins étaient recrutés parmi les artisans et des paysans souvent analphabètes. M.. Le premier président du soviet de Cronstadt. Cronstadt n est quune immense caserne où régnent la peur et le silence. on le fusillait. En 1909. et si on le trouvait en possession d’une brochure socialiste. Philips Price : «Les soldats et les matelots étaient traités comme des chiens. « ce qui fît de Cronstadt un des centres révolutionnaires les plus avancés de Russie3». plaçant un récit halluciné de la révolution de 1905 au cœur de Moravagine. Viren enserre la flotte dans un réseau policier qui surveille tous les marins et le personnel civil. par allusion au bagne de l’île glacée extrême- orientale décrit par Tchékhov quinze ans plus tôt. ajoute-t-il. Puis les trente-six sont fusillés. Il instaure sur l’île un régime qui lui vaut le surnom de « Sakhalme du Nord». en effet. Ce maniaque ne tolère même pas un officier sans moustache.

puis de l’insurrection de mars 1921. est. il est vite arrêté. de fonctionnaires. la monarchie russe a décidé de créer une flotte militaire moderne. Dès mai 1915. qui seront au premier rang de la révolte de 1921. d’ensei- gnants et d’employés . LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT naise et du désastre de Tsou-Shima qui a englouti. selon un historien. « singu- lièrement apathique et apolitique4». En 1914. En 1916. sera en 1921 l’un des dirigeants de Tinsurrection. Il sera l’un des dirigeants du soviet de Cronstadt en 1917. un cinquième de marins et de travailleurs non qualifiés. le menchevik Valk réussit à créer un comité social-démocrate d’une douzaine de membres . Les rares organisations révolutionnaires créées sur l’île sont vite démantelées. un quart de paysans. des techniciens. en mai 1905. 29 . très actif en 1917. En 1910. le professeur d’histoire Ivan Orechine. La guerre va ébranler ici plus vite qu’ailleurs un ordre fondé sur la seule contrainte. qui exige des chantiers de construction et de réparation. Poincaré peut les admi­ rer lorsqu’il débarque à Cronstadt le 20 juillet 1914 pour s’assurer que la Russie est prête à entrer en guerre aux côtés de la France. Le Journal du 21 juillet évoque « le panorama immense et épique de Cronstadt». près d’un tiers de la population de Cronstadt est formée de travailleurs industriels. des cellules bolcheviks se reconstituent sur six navires de la flotte. dont les cuirassés Petropavlovsk et Sébastopol. mécaniciens. civils et militaires. et spécialistes de l’entretien qualifiés. opérateurs radio. L’un de ses représen- tants. la quasi-totalité de la flotte de la Baltique. les ingé­ nieurs et les étudiants et le personnel des établissements navals. l’intelligentsia locale que consti­ tuent les professeurs des quatre écoles supérieures de Cronstadt. le personnel de ses deux hôpitaux. un autre cinquième d’artisans. les chantiers navals russes livrent des navires de guerre ultramodernes.

sa flotte et ses équipa­ ges. avant d’être à nouveau démantelé au début de septembre.. la police tsariste démantèle le réseau des cellules bolcheviks. du cachot et de son régime de famine. CRONSTADT dont le Petropavlovsk et le Gangout. L’accueil qu il y reçoit le glace.]> j ’avais le sentiment d’être sur le pont d’un navire ennemi. Des marins rica­ nent et menacent de le jeter par-dessus bord. Seize d’entre eux. sont arrêtés et exilés. il inspecte le croiseur D iana. Le 14 septembre 1916. Il ne reste plus alors à Cronstadt que quelques militants isolés sans aucune organisation révolutionnaire. Malgré l’utilisation qu’il fait des châtiments les plus sévères. Quatre-vingt-quinze d’entre eux sont arrêtés mais les marins de la base expriment bruyamment leur solida­ rité avec eux. en décembre 1915. Il s’inquiète de « cette revue cauche­ mardesque» dans sa lettre du lendemain adressée au contre-amiral. cuirassés sortis des chantiers en 1914. L’amiral Kurosh menace de les faire pendre. des marins lui répon­ dent : «Vous ne pouvez pas pendre des milliers d’hom­ mes. les équipages des cuirassés Gromoboïtt Rossia huent leurs officiers.. le comte Geiden : «L’équipage a accueilli mes salutations de façon formellement correcte.. c’est vous qui serez pendu le premier!» Les marins du Gangout dénoncent en octobre 1915 leur nourriture infecte. mais avec une hostilité à peine dissimulée [.] les marins sont 30 . Peu après. Deux mois plus tard. En août 1915. une semaine après l’arrestation des derniers mili­ tants bolcheviks. Kurosh les menace de son revolver. qui se recons­ titue avec d’autres marins en juillet 1916. du fouet. Mais la victoire de Viren n’est qu’apparente. les équipages de YEmpereur Paul Ier et du Rossia protestent à leur tour contre leur nourriture indi­ geste. dont un militant bolchevik. «la situation devient catastrophique [.» Il propose de démanteler sans tarder Cronstadt..

de rempla­ cer les équipages de la flotte de la Baltique par ceux des flottilles de Sibérie et de la mer Blanche et d’« écraser sévè­ rement la plus légère protestation5». mais cela ne sert à rien. « il suffit d’une impulsion venue de Petrograd pour que Cronstadt. est imminente. en effet. Or. nos pelotons d’exécution fusillent. qu’il redoute tant. La chancellerie du tsar refuse de « répandre le malaise de Cronstadt à travers toute la Russie6» et rejette ce plan. Il commande une année de 80 000 hommes concentrée sur cet ultime rempart de la capitale. le régime paralysé se délite. Il prétend avoir « décelé l’exis­ tence d’une puissante organisation clandestine. se dressent contre moi. de disloquer les équipes techniques. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT tous des révolutionnaires ». contre le gouvernement. La dispersion du microbe révolutionnaire est-elle pire que sa concentration en un point ? Les deux solutions étaient sans doute alors également dangereuses et inefficaces. Nous ne pouvons pas traîner 80 000 hommes devant les tribunaux. contre le corps des offi­ ciers. le désarroi ronge les couches dirigeantes elles-mêmes. la masse des soldats-paysans renâcle de plus en plus devant une guerre dont les buts proclamés (la conquête de Constantinople ouvrant à la marine russe l’accès aux Dardanelles et à la Méditerranée) sont étran­ gers à ses soucis . Au début de l’hiver 1916- 1917. contre tout le monde». la population et l’armée grognent . Cette impulsion. le cours des événements ne laissera pas à faillirai Viren et à la cour le temps d’en débattre. » Pour prévenir leur soulèvement inéluctable. convaincues que le régime les entraîne vers l’abîme mais résolues à ne rien faire pour 31 . dont le noyau dur n a pu encore être découvert». Viren avoue son impuissance : « Nous déportons. les navires qui y mouillent. près d’un million de déserteurs rôdent déjà dans les campagnes. il propose de disperser la majorité de l’infanterie à travers la Russie.

le ministre de la Guerre Polivanov.. mais nous sommes là pour le garder : cet élément. que prennent deux d’entre eux est d’abattre Raspoutine. . au front et à l’ar­ rière. le critiquant. Ils doivent s’y reprendre à plusieurs fois pour achever le moine débauché mal empoisonné. » Mais le respect pour Fempereur l’em­ porte sur la peur lucide. Choulguine déclare à ses amis un jour de décembre 1916 : «Nous jouons actuellement le rôle d’une chaîne d’hommes retenant la foule [. on nous passera sur le corps et la foule se jettera sur l’élément que nous gardons tout en l’accusant. SI nous cessons d’avancer. Dès le mois d’août 1915.. mais il est impossible de rester sur place. » En octobre de la même année. le journaliste libéral Maklakov compare la Russie à une automobile conduite à la catastrophe par son chauffeur.] qui nous pousse dans le dos. ^ Alors que la guerre disloque le pays. ou plus exactement l’E ta t7. On nous pousse et nous devons avancer tout en nous accrochant autant que nous pouvons. à qui les passagers inquiets laissent le volant entre les mains tout en l’acca- blant de conseils qu’il refuse de suivre.. La peur de miner l’État et d’affaiblir l’ef- fort de guerre inhibe en elles toute initiative. on rompra le barrage. affolé. Le député monarchiste Choulguine résumera leur position en des lignes lumineuses sur cette volonté de ne rien faire : « Bien que respectueux du trône. CRONSTADT l’en empêcher. Cette farce sur fond de tragé­ die est l’une des ultimes grimaces du régime agonisant. le conseiller favori de l’impératrice. La seule décision. c’est le pouvoir». puis abattu à coups de revolver.. nous désap­ prouvions la voie suivie par le tsar car nous savions qu elle menait à l’abîme. ces défenseurs de l’État ne peuvent indéfiniment avancer ainsi en reculant sans cesse. le dénigrant. dérisoire. déclarait au Conseil des ministres : « On peut s’attendre à une catastrophe d’un moment à l’autre.

]. Dès qu’il apprend les troubles qui secouent Petrograd. tout rassemblement et toute réunion.]. de petits démons haineux [.. Le régime.... au contraire. ignoble. soldats. et «leur expression. Il y interdit la presse de la capitale. Des mitrailleuses. La haine qui dresse possédants et officiers contre les paysans. il fait installer des mitrailleuses dans la cathé­ 33 . ». marins et ouvriers n’en est pas éteinte pour autant. lâché par tous. Le député monarchiste Choulguine l’exprime brutalement quand il décrit «l’ignoble foule [.]. que seul le plomb pouvait faire rentrer dans son terrier la terrible bête qui s’en était échappée [. des ouvrières du textile de l'arron­ dissement de Vyborg au nord de Petrograd descendent dans la rue et manifestent en criant «D u pain!». de bêtes abruties ou celle.. voilà ce qu’il fallait. ces égouts humains qui se déversent» dans la salle de la Douma le 27 février.. non moins ignoble. s’effondre. Des mitrailleuses. C h a p i t r e II 1917 : Cronstadt la rouge Le 23 février 1917. l’amiral Viren tente d’isoler Cronstadt. qu’on nous donne des mitrailleuses1. Le 28 février. C ’est le début d’une révolution qui surprend tout le monde et renverse la monarchie en cinq jours.. Je savais que seul ce langage était compris par la rue.]... cette lâche populace [..

Farrête. jettent en prison près de deux cent quarante officiers. jeune homme de 28 ans « aux longs cheveux. Le Gouvernement provisoire. Le comité exécutif commun aux deux soviets. se forme un soviet des délé­ gués de soldats. coupable d’avoir fait exécuter dix-sept marins mutinés le 5 septem­ bre 1906. CRONSTADT drale qui domine ia grande place de l’Ancre où il doit s'adresser aux marins le lendemain. ainsi que le général-major Stronsky. le traîne sur la place de l’Ancre et le fusille. Le 5 mars. et autant de policiers. et dix-huit ouvriers et employés. Mais. Ces derniers refusent d’entonner l’hymne «Dieu sauve le Tsar!» qu’un sous-officier les invite en vain à chanter. les marins liquident toute la structure du commandement. enfermés dans les cellules sans aération ni lumière où des marins ont jadis pourri des mois durant. grand proprié­ taire foncier. comprend surtout des monarchistes dits libéraux dont le principal dirigeant est Paul Milioukov. une délégation d’ouvriers de Petrograd débarque sur l'île et réunit l’unité de formation des torpilleurs et démineurs. présidé par Anatoli Lamanov. En une nuit. Un soldat s’écrie : « L’hymne d’au­ jourd’hui est “A bas Fautocratie! Vive la révolution!” » C ’est le signal de la révolte. délégué des laboratoires chimiques du port. se constitue un soviet (conseil) des délégués ouvriers de l’île. ancien étudiant en technologie. 34 . Alors qu’une petite trentaine d’officiers se rallient à eux. Un groupe de marins envahit la villa de Viren. gendarmes et mouchards. comprend trente-six marins et soldats. aux yeux rêveurs et au regard perdu d’un idéaliste2». enseignes et sous-officiers. formé le 10 mars. le soir du 28 février. constitué le 2 mars à Petrograd sous la direction du prince Lvov. Le 7 mars. seul vrai pouvoir dans l’île. les insurgés exécutent au total cinquante et un officiers et officiers supérieurs.

un serment de loyauté à la garnison. Il est soutenu par les dirigeants mencheviks et SR du soviet de Petrograd. qui sera l’un des dirigeants de l’insurrection en 1921. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE chef du parti constitutionnel-démocrate (dit KD ou. membre du soviet. pèse peu face au soviet. le 12 mars. mais plutôt au gouvernement de prêter serment au peuple. président du syndicat des ensei­ gnants. dont le soviet refuse de reconnaître l’autorité. le soviet des soldats rétorque : «C e n’est pas 'au peuple de prêter serment au gouvernement. d’après ses initiales). Le 15 mars. député de la Douma impériale. dont le secrétaire de rédaction. les campagnes et les tranchées. y compris les bolcheviks. qui s’appuie sur les petits commerçants. le Gouver­ nement provisoire ne peut guère compter que sur la Douma (conseil municipal). Le Gouvernement provisoire délègue à Cronstadt. formé le 27 février. C ’est le premier des multiples actes d’insubordina­ tion qui vont donner à Cronstadt et à son soviet une place à part dans les mois où mûrit la seconde révolution. Ainsi. Il défie ainsi déjà le Gouvernement provisoire. les fonctionnaires et les enseignants. Anatoli Lamanov. Le soviet décide d’élire tous les membres du nouveau commandement et de les placer sous le contrôle de commissions élues. devien­ dra en mars 1921 le rédacteur en chef du journal des insurgés du même nom. les îzvestia de Cronstadt. A Cronstadt. La Douma. lorsque le Gouvernement provisoire demande. le 3 mars. Le soviet de la capitale agit au nom de tous ceux qui se forment alors partout. dans les villes. un commissaire. en français. le Cadet Victor Pepeliaiev. il dési­ gne au poste de commandant des forces navales le lieute­ 35 . » Le soviet publie un quotidien. jusqu’à l’arrivée de Lénine à Petrograd le 4 avril. alors soutenu par tous les partis. présidée par le professeur d’histoire Ivan Orechine. Cadet.

Le premier soviet élu en mars semble garantir l'harmonie entre les deux : parmi ses quelque 290 délégués on compte 108 SR. objet d’exaltation de la part des soldats et ouvriers et d’exécration de la part de la presse et des partis bourgeois. Le soviet de Cronstadt se place sous l’autorité de celui de Petrograd. 36 . le jeune médecin Lazare Bregman. 72 mencheviks. par des officiers blancs. le jeune aspirant de marine Fiodor Raskolnikov. le comité bolchevik de Petrograd dépêche en trois fournées successives une douzaine de cadres politiques de la capi­ tale. assassiné en décembre 1917 à Iassy. Le lendemain. n’existait plus en février 1917. qui la combattra. à faire mûrir l’insurrection. 77 membres d’un groupe «sans-parti» dirigé par Anatoli Lamanov. Cet envoi massif répond à l’importance attribuée par tous à Cronstadt. le soviet de Cronstadt multiplie les actes d’insubordination à l’égard du nouveau pouvoir. et le flanque d’une commission de contrôle de six membres du comité exécutif du soviet. CRONSTADT nant de vaisseau Piotr Lamanov. Alexandre Kerensky. Tous les autres commandants (de la forteresse. par son autorita­ risme. seulement 11 bolche­ viks et aucun anarchiste. accusé en 1921 d’avoir contribué. du port. dont : l’étudiant Semion Rochal. en Roumanie. âgé de 21 ans. Malgré sa majorité apparemment modérée. Un système électif de bas en haut remplace toute l’ancienne organisation hiérarchique. futur vice-président du soviet de l’île. auquel il envoie trois délégués. Pour pallier ce manque. L’organisation bolchevik de Cronstadt. démantelée par l’Okhrana en octobre 1916. Le 27 mars. âgé de 23 ans. de la ville) se voient ainsi flanquer de commissions de contrôle similaires. frère aîné d’Anatoli. il décide par décret que les unités régulières de l’armée ne doivent pas être retirées de la forteresse. âgé de 25 ans. sympathisant SR. bien­ tôt l’un des agitateurs bolcheviks les plus populaires de la garnison.

soldats et ouvriers de l’île. À Petrograd. Ses flots d’éloquence ne changent pas la volonté d ’autonomie des marins. considèrent encore ce gouvernement comme le leur et veulent seule­ ment en infléchir l’attitude. 37 . et idole éphémère de la démocratie révolutionnaire. que tout transfert de troupes de Cronstadt doit être autorisé par le soviet qui se pose ainsi en détenteur de tous les pouvoirs sur l'île. Mais Cronstadt s’impatiente. Le général Kornilov menace alors d’écraser les manifestants sous le feu de ses canons. réuni en session extraordinaire.T 1917 : CRONSTADT LA ROUGE ministre de la Justice du premier Gouvernement provi­ soire. Les 19 et 20 avril. le ministre des Affaires étrangères Paul Milioukov assure les alliés. afin d’exiger la démission du Gouvernement provisoire. le soviet de Cronstadt. le 4 avril. vingt à trente mille soldats et ouvriers de Petrograd descendent dans la rue pour exiger la démission de Milioukov et du ministre de la Guerre Goutchkov. Le 18 avril. Le 21 avril au matin. exige le renversement et le transfert du pouvoir au soviet. débarque à Cronstadt. Milioukov et Goutchkov. démis­ sionnent. adopte une simple motion de défiance au Gouvernement provisoire. membre du parti Troudovik lié aux SR. dont la foule des marins indignés. Rochal les appelle à se réunir devant le siège du comité exécutif du soviet. ministre de la Guerre. La tension est à son comble. continuera la guerre et respectera les traités secrets signés en 1915 entre Moscou. que le Gouvernement provisoire tiendra les engagements pris par la monarchie. par une note confidentielle vite rendue publique. Paris et Londres. rassemblés peu après par les bolcheviks. Lénine juge ce mot d’ordre prématuré. dit-il. le soir. il décrète. les masses. Le soviet confirme sa décision une semaine plus tard. La majorité SR-mencheviks du soviet de Petrograd décide alors. au nom de tous les soviets du pays.

Mais. après une vive discussion.» Quant aux SR et aux mencheviks du soviet. Un tel gouvernement pourra. qui élisaient leurs représen­ tants au soviet. étaient pour eux un instrument. CRONSTADT de participer à un gouvernement de coalition rassemblant des ministres bourgeois (Cadets) et des socialistes délégués par le soviet. le soviet de Cronstadt. La majorité du soviet se disloque. soumet au vote une résolution en ce sens. représen­ tants de la partie la plus rebelle des marins. passant de 77 à 68. les SR en perdent 17 en passant de 108 à 91» les bolcheviks en gagnent 82 en passant de 11 à 93 et deviennent ainsi le groupe le plus important du soviet. ils en étaient les 'maîtres absolus. le lendemain. adoptée par 95 voix contre 71 et 8 abstentions. Les nouvelles élections au soviet. Les anarchistes et les troudoviks de Kerensky n’obtiennent aucun élu. Ces chiffres ne donnent qu’une image partielle de la situation. dirigeant menchevik du soviet de Petrograd et ministre du gouvernement de coali­ tion. passant de 72 à 46. est entièrement à leur merci : « Formellement les bolche­ viks n’y avaient pas la majorité. Les mencheviks perdent 26 élus. ils appartenaient à l’aile “gauche” de ces partis et ne manifestaient aucune opposition sérieuse aux 38 . Lamanov soutient cette idée et. cristal­ lisent révolution constante vers la gauche des marins et des ouvriers de Cronstadt. L’existence d’une “fraction sans-parti” facilitait même la tâche des bolcheviks. selon Tseretelli. dominé par les bolcheviks. « en harmonie avec l’humeur générale des masses. dans les faits. les sans-parti perdent 9 élus. affirment-ils. A l’ouverture de la séance du soviet de Cronstadt du 2 mai. Ainsi. paralysé par la prolon­ gation d’une guerre qui ruine son économie. car c’est à travers elle qu’ils proposaient et faisaient passer les résolutions révolutionnaires les plus extrémistes au soviet. car les “sans-parti”. surmonter la crise qui ronge le pays.

cette règle théorique de la démocratie choque apparemment le démocrate parlementaire Tseretelii. La constitution de ce gouvernement. partisan de Faction des soviets. le comité exécutif du soviet de Fîle adopte en effet une résolution affirmant : « Le seul pouvoir dans la cité de Cronstadt est le soviet des députés ouvriers et soldats. dans tous les domaines concernant l’Etat. les SR de Cronstadt appartiennent à l’aile gauche de leur parti. Le même jour. Le lendemain. réélu président du soviet. De même les mencheviks. Prochian. les Izvestia de Cronstadt publient cette résolution en première page. Lamanov. qui dénonce avec mépris cette « assemblée de bavards » et prône inlassablement l’insur­ rection prochaine par Faction directe. De fait. Maria Spiridonova. Un petit groupe d’anarchis­ tes dirigé par Efim ïartchouk. Kamkov. 39 . qui formeront en novembre 1917 le parti des SR de gauche. qui. Le 13 mai. Le soviet reflète fidèlement l’opinion de ses électeurs . et Bleikhman. hostile à la poursuite de la guerre. celle de Natanson (rentré comme Lénine de Suisse par l’Allemagne dans le train qui ne fut jamais plombé). dont Fun des leaders est Valk. comme deux cent quatre-vingts autres exilés de toutes opinions). futur insurgé de 1921. se trouve aussitôt au cœur d’une crise brutale qui oppose les soviets de Cronstadt et de Petrograd. dirigée par Martov (rentré lui aussi de Suisse par l’Allemagne. appartiennent à l’aile gauche dite des «menche­ viks internationalistes». hostile au gouvernement de coalition entre les partis socialistes et bourgeois. accélère encore le glisse­ ment à gauche de Cronstadt. Globalement c’est la spontanéité rebelle des matelots qui dominait à Cronstadt3». présidé par Alexandre Kerensky. entre en relations directes avec le Gouvernement provisoire4» —c’est-à-dire traitera avec lui d’égal à égal. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE bolcheviks. le 5 mai. fait son apparition.

. Mais rien n y fait : le soviet confirme la résolution du 13 et la durcit encore en affirmant : « Le seul pouvoir dans la cité de Cronstadt est le soviet des députés ouvriers et paysans qui. il dénonce la politique de guerre du Gouvernement provisoire. arrivé à Petrograd huit jours plus tôt. Ainsi naît la légende de la république de Cronstadt. régler par lui-même les ques­ tions locales de Fîle et non les problèmes généraux. doit respecter la propriété privée des moyens de production et être dirigée par les bourgeois. étant bourgeoise et non socialiste. et non plus avec le gouvernement de coali­ tion dont il nie ainsi la représentativité. entre en relations directes avec le soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd6». rejettent cette analyse « marxiste». Le 40 . Salué en termes lyriques par Lamanov.] ce qui est bon pour Cronstadt est aussi bon pour toute autre ville5?». La presse patriotique se déchaîne. territoire autonome de la révolution.. débarque pour la première fois à Cronstadt. dit-il. Il affirme ensuite que tous les postes à Cronstadt sont occupés par les membres ou des délégués du comité exécutif. Lamanov tente d’en réduire la portée : le soviet de Cronstadt prétend seulement. Les soldats. pour les matières relevant de l’État. qui refusent de mourir au nom de Falliance du tsar avec Londres et Paris. La direction du soviet de Petrograd aussi. CRONSTADT Trotsky. Ne pensez-vous pas que [. le soviet se réunit pour discuter de la réso­ lution explosive adoptée trois jours plus tôt. qui applaudit frénéti­ quement Trotsky. donc pour tout le pays? Le soviet Fapplaudit et hue le menchevik Broïdo qui lui explique doctement que la révolution russe. Le 16 mai. Le soviet suspend alors sa réunion et les orateurs se précipitent place de FAncre pour haranguer la foule impatiente. puis s’écrie : «Vous avez vous-mêmes rédigé une résolution sur la prise du pouvoir dans vos mains.

Tseretelli descend à Cronstadt. Que fera ce dernier si le soviet de Cronstadt refuse? lui demande Rochal lors d’une suspension de séance. Ils se rassemblent place de l’Ancre. la lecture des jour­ naux qui annoncent la victoire de Tseretelli indigne les marins et les soldats. Pun des promoteurs de Fin- dépendance . dénonce la déclaration du soviet de Cronstadt comme un acte anarchiste. Dans un câble au Gouvernement provisoire. Deux journaux. Mais sa hâte est prématurée. ancien bolchevik. » Ce défenseur acharné de l’unité de la Russie et partisan de la guerre sera. prétendant démontrer qu’il veut constituer une république autonome indépen­ dante de la Russie. est l’un de ceux qui publient ce faux. Le journal de l’ancien fondateur du marxisme russe. Le lendemain. Le faux est son métier. Sa menace fait tout de même reculer le soviet. devenu agent rémunéré des services français et roumains. nous vous déclarerons “province insurgée” et nous agirons avec vous comme on se comporte avec des insurgés7. Edinstvo.de la Géorgie sous la protec­ tion de l’armée allemande. injustifia­ ble et intolérable. Novaia Jizn. publient une photo truquée d’un billet de banque attribué au soviet de Cronstadt. Un diffi­ cile compromis est voté par 70 % des présents et Tseretelli repart alors aussitôt à Petrograd annoncer son succès. Georges Plekhanov. répond Tseretelli. le 23 mai. un an plus tard. « Dans ce cas.très relative . Son rédac­ teur en chef. publiera cinq semaines plus tard les «documents» dénonçant Lénine comme un agent stipendié de l’Allemagne. 41 . envahissent la salle ou se réunit le présidium du comité exécutif et le contraignent à revenir sur le compromis de la veille. Grigori Alexinski. accusé ainsi de fabriquer sa propre monnaie. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE journal de Gorki. Il exige que le soviet de l’île reconnaisse l’autorité pleine et entière du Gouvernement provisoire.

Trotsky défend Cronstadt et lui répond : « Oui ! Les gens de Cronstadt sont des anar­ chistes. reconnaissant le soviet des députés ouvriers et soldats comme le seul pouvoir local à Cronstadt8. le 27 mai. Trotsky se rend à Cronstadt pour recommander au comité exécutif de reculer momentanément et d’annuler le câble du 25 mai. soldats et ouvriers de Cronstadt au peuple révolutionnaire de Petrograd et de toute la Russie». Le lende­ main. adopté par le soviet. soldats et 42 . » La résolution de Tseretelli est adoptée par 580 des 816 présents. est ensuite soumis à la masse houleuse des marins. devant le soviet qu’il convainc de son point de vue. » Le soviet de Petrograd. mais quand la bataille finale pour la révolution s’engagera. venu les défendre. Il prend la parole à cette fin. sur cette unique question. les gens qui vous invitent aujourd’hui au choc avec eux graisseront les cordes pour nous pendre tous. CRONSTADT Lamanov affirme au nom du soviet : «Nous maintenons le point de vue exprimé dans la résolution du 16 mai et Im ­ plication qui en a été donnée le 21 mai. simultané. L’appel. alors que les gens de Cronstadt se battront et mourront avec nous9. et affirme que la politique du Gouvernement provisoire ne fait que mener le pays à la catastrophe. Il y dénonce violemment le soviet et les marins de Cronstadt devant un auditoire massivement composé de SR qui lui réserve un accueil enthousiaste et hue frénétiquement Trotsky. Tseretelli dénonce les privilèges dont les habitants de Cronstadt bénéficient en matière de ravitaillement et exige qu’ils reconnaissent leur totale subordination au Gouvernement provisoire. furieux. le 26 mai. se réunit en séance extraordinaire. Puis il rédige l’« Appel des marins. des soviets paysans. 162 délégués votant contre. Tseretelli se précipite ensuite au congrès. Il y dénonce comme une calomnie l’affirmation selon laquelle Cronstadt voudrait faire sécession.

et descend. mais celle-ci échoue. et descend en pleurant de la tribune. de manifester en armes le lendemain à Petrograd. Le bolchevik Rochal. déclare la manifestation inopportune et invite l’assistance à la rete­ nue. 43 . Les deux orateurs suivants l’apprennent à leurs dépens. une réunion d’une partie du comité exécutif. et à Alexandre Kozlovski. qui lui succède. s’affirme lui aussi hostile à la manifestation. Ordre est donné à Piotr Lamanov. La colère gronde à Petrograd. Le compromis finalement avalisé après ce marathon oratoire ne tiendra pas longtemps. commandant des forces navales. d’in­ viter toutes les unités de l’île à se rassembler à 6 heures du matin place de PAncre pour aller exiger à Petrograd «Tout le pouvoir aux soviets ». L’ordre est exécuté. en effet. sur sa proposition. plusieurs milliers de marins de Cronstadt se précipitent place de PAncre à Fappel d’un groupe d’anarchistes- communistes de la capitale. Le populaire SR de gauche Brouchvit. présidée par le bolchevik Bregman. Le 3 juillet. Kerensky déclenche une offensive en Galicie contre Tannée autrichienne. L’un d’eux s’écrie : «En ce moment le sang de vos frères coule peut-être à Petrograd. chef d’état-major de la forteresse de Cronstadt (qui en 1921 commandera l’artillerie des insurgés). Le 18 juin. 1 9 1 7 : CRONSTADT LA ROUGE ouvriers. rassemblés place de f Ancre de 7 heures du soir à 4 heures du matin. Farinée russe laisse sur le champ de bataille 70000 morts. et malgré l’opposi­ tion impuissante d’Anatoli Lamanov. suscite les mêmes huées. d’ordinaire très applaudi. mais ce discours ébranle des marins inquiets. les marins le huent et hurlent : «À bas de la tribune!» Rochal crie bizarrement : «En avant!». n irez-vous donc pas manifester au secours de la révolution ? » Aucune goutte de sang n’a encore coulé à Petrograd. décide. Quelques heures plus tard. Refuserez-vous de soutenir vos camarades.

où Lénine. des groupes d’ouvriers et de soldats affluent de toutes parts pour exiger inlassa­ blement tout le pouvoir aux soviets . répon­ dent en tirant dans tous les sens pendant une dizaine de minutes. Un. Les marins. qui. des coups de feu éclatent. Les marins. mettent le fusil à la hanche. beaucoup de fermeté. un peu déçus. que le slogan «Tout le pouvoir aux soviets!» finira par remporter. debout ou allongés sur le pavé. les occupants d’un camion qui roule devant la manifesta­ tion tirent sur elle et sur les fenêtres des maisons voisines. dit-il. appelé à la rescousse. puis deux régiments fidèles au pouvoir arrivent au pas 44 . le SR Tchernov. Puis ils reprennent leur marche en désordre. près de trente mille ouvriers de Poutilov encerclent le palais de Tauride. Conduits par les bolche­ viks. ils s’arrêtent devant le palais Ksechinskaia. le fusil à la bretelle. Soudain. quand on te le donne. dans un bref discours. Trotsky. arguant de sa santé défaillante. Il tire avec peine Tchernov de ce mauvais pas. reste au palais. » Quelques marins surexcités l’empoignent et veulent l’embarquer. quelque dix mille marins débarquent alors à Petrograd. en laissant plusieurs dizaines de blessés et de morts sur le pavé. La pluie survient. Lorsqu’ils arrivent au palais de Tauride. de retenue et de vigilance. Les dirigeants bredouillent. ministre de l’Agriculture. Puis les manifestants réclament à cor et à cri Tseretelli. vient à leur rencon­ tre . indécis. s’éloignent. fils de chienne. bondit sur le capot d’une voiture et tente de calmer les marins. Mais cette victoire exige des manifestants. un marin l’apostrophe : « Prends donc le pouvoir. CRONSTADT Le 4 juillet. tente dans un premier temps de ne pas les haranguer pour finalement leur assurer. montent alors vers le palais de Tauride où siège le soviet de Petrograd. prudent. Les marins. affolés. les manifes­ tants tournent en rond et finissent par se disperser.

sur l’île même. impliqués dans la manifestation. les bolcheviks. repliés dans la forteresse Pierre-et-Paul. et recueillent un peu plus de 58 % des voix chez les marins. le gouvernement ordonne l’ar­ restation des trois principaux dirigeants bolcheviks de l’île. arrivent en tête avec 9 027 voix contre 8 345 aux SR. est rétabli. Staline et le menchevik Bogdanov mènent à bien cette délicate négociation. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE cadencé jusqu’au palais de Tauride. le général Broussilov. Il exige la livraison des agents alle­ mands prétendument infiltrés à Cronstadt et la subordina­ tion de Cronstadt au Gouvernement provisoire. Le 18 juillet. l’ordre. Dans la nuit la plupart des marins regagnent leur île. sauf un groupe d'environ sept cents. Le lendemain. les 9 et 10 août. confirment la radicalisation de la garnison et des ouvriers. commandant en chef des armées russes. demande que l’on désarme Cronstadt. Les nouvelles élections au soviet. ébranlé la veille. il accuse les marins et les équipages du Petropavlovsk et du Republika d'avoir poignardé dans le dos l’armée russe lancée dans FofFensive en Galicie. Kerensky accuse alors Lénine et Zinoviev d’être des « agents allemands » et croit que le moment est venu de mettre Cronstadt à genoux. mais maintient dans le fond ses positions. Le 11 juillet. Le soviet de Cronstadt feint de mettre un peu d’eau dans son vin. Le comité exécutif du soviet de Petrograd accepte que les sept cents marins terrés à Pierre-et-Paul regagnent Cronstadt à condition de rendre leurs armes. Les bolcheviks (qui gagnent 3 élus) et les sans-parti de 45 . dont Rochal (qui s’en­ fuit) et Raskolnikov. La confusion est à son comble. sous peine d’être déclarée traître à la patrie et à la révolution et sévère­ ment punie. qui se livre à la police. Le 7 juillet. «ce foyer du bolchevisme» et qu’on bombarde l’île en cas de résistance. Le rapport des forces internes n’a guère changé : lors des élections à la Douma du 26 juillet.

Ils organisèrent ainsi l’attentat raté contre le Premier ministre Stolypine. Le groupe des sans-parti adhère alors en bloc à l'Union des SR maximalistes qui s’était constituée en 1906 par scission du parti socialiste-révolutionnaire. Le putsch de Kornilov se disloque sous la résistance populaire massive. rédigé par Anatoli Lamanov. accusés d’être des agents de l’Allemagne. iis prônaient «le coup d’État social». démanteler Cronstadt et disperser ses marins aux quatre coins du pays. nommé vice-président. garde la rédaction des Izvestia de Cronstadt. Lors de leur fondation. C ’est à nouveau l’heure de gloire de Cronstadt. le général Kornilov lance sa division sauvage de cosaques à l’assaut de Petrograd pour renverser le Gouvernement provisoire. qui fit néanmoins 32 morts et 22 blessés. pendre leurs chefs. les anarchistes de lartchouk obtiennent 7 élus. dont Raskolnikov. l'expro­ priation systématique des banques et du trésor par des attaques à main armée et la terreur. CRONSTADT Lamanov (qui en gagnent 28) ont chacun 96 élus. demande à Cronstadt de lui envoyer quelques milliers de marins. sitôt fait. dissoudre les soviets. soutiennent la révolution d’Octobre qui transmet le 46 .. ceux de Cronstadt au premier rang. En 1917> Cronstadt devient avec Samara Tune des places fortes des SR maxi­ malistes. Le 26 août. avec l’appui des SR de gauche. Le bolchevik Lazare Bregman est élu président du comité exécutif. Sitôt demandé. Lamanov. affolé. Il reçoit en réponse un appel enflammé du soviet de la ville. La masse des marins. un fort détachement de marins et la demande de libérer les marins emprisonnés depuis juillet. soit les deux tiers. Le comité exécutif central des soviets. les SR en obtiennent 73 (perdant 18 élus). les mencheviks s’ef­ fondrent : avec 13 élus ils perdent 33 de leurs 46 élus.

lors des élections au soviet. le chef de la garde est un anar­ chiste de Cronstadt. Lénine leur jette à la face : « Si vous avez la majorité. en mars 1918. C ’est lui qui. à 4 heures du matin. obtien­ nent 41 sièges. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE pouvoir aux soviets. en juillet 1918.). contre 53 aux communistes et 39 aux. séparés les uns des autres par une frontière très mince. Zinoviev. prenez donc le pouvoir au comité exécutif central [des soviets]. Nombre d’entre eux sont anarchistes. ne sont pas en majorité bolcheviks. où les bolcheviks et leurs alliés SR de gauche sont largement minoritaires. » Lorsque l’Assemblée constituante. Ils en constituent alors l’avant-garde. SR maximalistes. Leur rejet de la discipline tsariste a développé chez eux l’individualisme protesta­ taire. les anarchistes et les SR de gauche recueillent à peu près le même nombre de voix que les bolcheviks. Au lendemain de la prise du pouvoir. et qui ont tenté en vain de saboter le congrès des soviets des 25 et 26 octobre. restés après le départ des bolcheviks et des SR de gauche. à quitter la salle. invite les députés présents. dirigés par Lamanov. les SR maximalistes. Mais ces marins. et agis­ sez. Anatoli Jelezniakov. puis au cinquième. Il trouvera la mort quelques mois plus tard en combattant dans l’armée rouge les troupes blanches de Denikine. dans la nuit du 5 au 6 janvier. et surtout ceux de Cronstadt. Ces marins non bolcheviks sont majoritaires à Cronstadt : lors des élections au soviet de la ville et des délégués au quatrième congrès des soviets. SR 47 . veulent constituer un gouvernement de coalition dit « socialiste » avec les mencheviks et les SR. les maximalistes. etc. crai­ gnant d’être isolés. anarchistes- maximalistes. Rykov. hier encore membres du Gouvernement provisoire de Kerensky. Le 1er novembre. En mars 1918. un groupe de diri­ geants bolcheviks (Kamenev. se réunit le 5 janvier 1918. nous irons vers les marinsl0. SR de gauche. nous.

travaillés par des agitateurs SR de gauche. Lamanov est membre du comité exécutif et vice-prési­ dent du soviet de Cronstadt. le candidat anarchiste-maximaliste obtient 124 voix. En juillet 1918. Mirbach. les candidats anar­ chiste-maximaliste. un détachement de marins. La grogne gagne les équipages. Pendant ce congrès. et le bolchevik Artemi Lioubovitch avec seule­ ment 79 voix.. Ainsi. Lamanov s’efface. en juillet 1918. Les marins sont difficilement contrôlables. Le parti des SR de gauche est dissous. Il y est élu avec le SR de gauche Fiodor Pokrovski et le communiste Lazare Bregman. lors du soulèvement des SR de gauche. SR de gauche et bolchevik sont élus avec un nombre de voix à peu près équivalent. Le soviet a droit à trois délé­ gués au quatrième congrès des soviets en mars 1918 : il élit Lamanov avec 124 voix. et se soulèvent pour contraindre les bolcheviks à rompre «la paix honteuse» signée à Brest- Litovsk avec l’Allemagne et à recommencer la guerre. Enfin. Mais Samara deviendra un bastion des maximalistes. le gouvernement bolchevik décide de mobiliser plusieurs milliers de marins de Petrograd sur le front. se rallie aux SR.. Lamanov fait à nouveau partie de la délégation de Cronstadt au cinquième congrès des soviets. En juillet 1918. de retour du sud où il avait combattu le général blanc Kornilov. un détachement de marins anarchistes- maximalistes renverse le soviet de Samara à majorité bolchevik et en désigne un autre avant d’être désarmé et envoyé à Moscou. Lors de Pélection des délégués au quatrième congrès des soviets. toujours puissants sur les navires de guerre et qui clament : «À bas la commissarocratie!» et «Pour des soviets libres!» 48 . SR maximalistes et anarchistes. le candidat anarchiste 95 et le candidat bolchevik 79. les SR de gauche assassinent Pambassadeur d’Allemagne. le 17 mars 1918. CRONSTADT de gauche. l’anarchiste Efim Iartchouk avec 95 voix. En octobre 1918.

salle d’opéra. qui refuse de partir au front. sans elle. Cette rumeur quelle répète 49 . La bureaucratie les sauve : s’ils partent dans le Sud. où l’on joue Le Barbier de Séville. pour qu’ils se constituent prisonniers. le deuxième équipage de la flotte. près de la Finlande. Les marins renâclent encore. Un coup de feu retentit. puis. en échange de 2000 fantas- sins de ce front sud. sous les huées du public qui les traite de «bolcheviks» et de «commissaires». évoque brièvement ces derniers. Ils invitent en vain les cuivres à les suivre. personne ne nous prend11!!” » Selon elle. les manifestants se dispersent et refluent vers leur cantonne­ ment. la poétesse Zinaïda Hippius. comme fantassins. Leur état d’esprit frondeur est celui d’une bonne parue de la flotte de la Baltique et de Cronstadt. descend dans la rue. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE Le 14 octobre. mais à qui ? Personne ne vient. À l’en croire. Dans son Journal de Petrograd en 1919. Les matelots mani­ festent sans armes. La décision traîne tant quelle ne sera jamais exécutée. gémis­ sent. Ces derniers rechignent et les commandants du front n’en veulent pas. Ils se préci­ pitent au Mariinski Teatr. ils ne rêvaient alors que de se rendre sans combat aux alliés : «Les marins de Cronstadt grognent. tentent en vain de desceller la grosse caisse de l’orchestre. ils en ont assez : “Ça fait longtemps quon se serait bien rendus. il suffirait d’une brève salve d’artillerie de deux ou trois croiseurs anglais. Le Commissariat à la guerre propose alors de les envoyer dans le sud combat- tre le général blanc Denikine. vers le centre de la ville. qui déteste les bolcheviks et les marins de Cronstadt. la décision est prise d’envoyer 2000 marins de Petrograd et de Cronstadt sur le front de Carélie. ils doivent changer d’uniforme. mais veulent un orchestre. Les bureaux se querellent longuement pour savoir qui doit payer ces nouveaux uniformes. En février 1919. Ils s’ébranlent.

mais qui deviennent durables par nécessité. CRONSTADT reflète. politique et militaire des puissances alliées (la France. sont prises par le gouvernement soviétique à des fins multiples : pour répondre à la guerre civile. le désenchantement engendré dans la flotte de la Baltique par la famine. en l’exagérant. la Pologne ou la Finlande). . les Etats-Unis). L’ensemble de ces mesures d’urgence. du Japon et de quelques pays dépendant de la France et de l’Angleterre (comme la Grèce. qui constituent le «commu­ nisme de guerre». de janvier 1919 à janvier 1920. censées être provisoires. la suspen­ sion des libertés politiques. mais aussi pour pallier le blocus total de la Russie sovié­ tique décrété par ces mêmes puissances pendant toute une année. les réquisitions forcées de blé. à l’inter­ vention financière. le rationnement. les privations. l’Angleterre.

toujours accompagnée d’épidémies de choléra ou de typhus. 51 . La famine ravage les villes. Dès le 15 mars 1917. frappé plusieurs fois des régions entières de la Russie. en 1891. en 1906. Talonné par la crise du ravitaillement. en novembre 1916. La famine. les années antérieures. C h a p it r e III L’agonie du communisme de guerre La guerre a heurté de plein fouet une Russie à l’équili­ bre alimentaire et sanitaire très fragile. avait. au lendemain de la révolution d’Octobre. en 1909. la réquisition des céréa- les. en 1911. les bolcheviks abandonnent cette mesure et les villes sont laissées libres d’assurer leur ravitaillement. Le prix du pain augmente de 50% à Petrograd en novem­ bre 1917 et de 30% en décembre! Des détachements d’ouvriers rôdent dans les campagnes avoisinantes à la recherche de vivres. » Ainsi fut fait. le gouvernement tsariste décide. mais la paralysie des transports aggrave la crise qui fait tomber la monarchie. le Gouvernement provisoire introduit le monopole de l’État sur les céréales. Le ministre Vychnegradski avait déclaré en 1891 : «Nous ne mangerons pas à notre faim mais nous exporterons. Mais. La guerre civile et l’effondrement de la production industrielle qui en découle aggravent encore la situation.

alors même que la popu­ lation se procure la moitié de son pain au marché noir ou par le troc avec les paysans. peu efficaces. après avoir satisfait ses propres besoins. et ainsi à restreindre au maximum le commerce spéculatif. confisquent les produits transportés par les trafiquants et les spéculateurs. Le gouvernement s’attache à réquisitionner tous les excédents agricoles disponibles. À cette fin. 52 . peut four­ nir de marchandises à la campagne. due surtout au morcellement des grandes propriétés foncières. et des détachements de barrage qui. de plus en plus difficile. installés sur les voies d’accès aux villes. CRONSTADT La baisse globale de la producdon agricole. plus le paysan qui. Ces détachements susciteront la haine des paysans et des marins de Cronstadt dont les parents vivent en général à la campagne. il préfère les vendre au marché noir ou en distiller pour fabriquer de la vodka. dispose d’excé­ dents de blé rechigne à les livrer contre une monnaie en dévaluation constante. Mais moins Findustrie. il met en place à la fois des détachements de réquisition qui raflent les excédents agricoles. Ces comités. sont abolis dès décembre 1918. En juin 1918. est assez faible (la récolte de 1919 est de 8 % inférieure à celle de 1917). il établit le mono­ pole de l’Etat sur la production céréalière. mais aussi ceux que des individus rapportent de la campa­ gne pour leur propre subsistance. Il forme à cette fin des comités de paysans pauvres lancés à la chasse. désorganisée. à les redistribuer à la population à des prix inférieurs à ceux du marché (devenu de plus en plus un marché noir). le gouvernement bolchevik proclame la dictature alimentaire de l’État le 9 mai 1918. aux stocks. Pris à la gorge par la nécessité de ravitailler coûte que coûte les villes et une armée aux effectifs grandissants. impose des prix fixes et organise les réquisitions de produits alimentaires.

Par conséquent. en 1920. le choléra et le typhus. En l’ab­ sence d’hygiène élémentaire. La guerre inter­ rompt ces importations. en vêtements. leurs alliés et l’Allemagne. la Russie importait la majo­ rité de ses médicaments d’Allemagne. Jusqu’en 1914. au titre des réquisitions. elle en livre 284 millions. L’AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE Le «communisme de guerre». l’Angleterre. toute l’activité productive non directement liée à ses besoins s’effondre.5 millions de pouds (1 poud = 16. ravagent la population et l’ar­ mée. puis l’embargo met fin à toutes les importations de médicaments.38 kg) de blé. comme le scorbut.déserteurs compris —de 3 à 5 millions d’hommes. en bottes et en pain) d’une armée qui rassemble . Elle doit en livrer plus de 400 millions en 192L Le gouvernement bolchevik entend répartir la pénurie au bénéfice des couches qui le soutiennent . impose sa marque à toutes les institutions : tout est subordonné à Feffort de guerre et à l’entretien (en armes. de vaccins. L’embargo tue. L’alourdissement du fardeau que la politique de réqui- sition fait peser sur la paysannerie s’exprime brutalement dans les chiffres : en 1917. provoqués. elle a livré à l'Etat. fondé sur cette réquisi­ tion systématique de toute la production agricole et sur la militarisation consécutive de la société. 47. Le communisme de guerre se renforce après le blocus décrété en janvier 1919 par la France. de quinine et même de savon. il instaure un système de cartes de rationnement réparties en quatre catégories en fonction de la pénibilité et de la nature du travail. qui devient une denrée rare. Deux faits corrigent la portée réelle de cette distinction : 1 % seulement en moyenne de la population 53 . par la famine et répandus par les poux qui pullulent. toute la vie économique et sociale du pays est à son service. En bref. et strictement maintenu jusqu’en janvier 1920.

et le nombre de cartes de rationnement est énorme. la Russie d’Europe. gardent les cartes de leurs fils mobilisés. armée exclue. conformément à la règle nationale. les travailleurs manuels urbains. CRONSTADT reçoit des cartes de la quatrième catégorie. les femmes enceintes de 4 mois. pour ceux de trois usines spéciales. réduite d’ailleurs dans ces calculs à 400 grammes. La seconde catégorie reçoit une demi- livre de pain. soit 200 grammes. Elle concerne tous les autres ouvriers de la région. où la production agricole est très réduite. est l’une des plus touchées. soit cinq fois plus que sa population urbaine. La consommation réelle de nombre de familles dépasse donc leur consommation théorique. trois quarts de livre de pain (la livre russe pesant 410 grammes. les nourrices. La première catégorie touche une ration dite « renfor­ cée » . ne déclarent pas les décès et conservent les cartes des défunts. les asiles de vieillards. cela représente 300 grammes) pour les ouvriers occupés à la coupe du bois. compte 37. En 1920. la plus basse . à l’extraction des schistes et de la tourbe. les pensionnaires des asiles d’enfants et internats. La région de Petrograd. répartit toute la population de la province en quatre caté­ gories percevant des rations soigneusement hiérarchisées. les ambulanciers. les infirmiers et infirmières. les enfants âgés de 3 à 14 ans. les femmes au 54 . Seuls de rares indivi­ dus disposent d’une seule carte. les hôpitaux pour enfants. depuis l’hiver 1917-1918. De multiples astuces permet­ tent d’obtenir plusieurs cartes : les familles enregistrent la naissance de leurs enfants dans plusieurs endroits.5 millions de cartes en circulation. La ration n’y a guère varié depuis le décret du 21 décembre 1918 qui. les détenus. Mais toutes ces ruses réunies n’augmentent pas d’un gramme la quantité de nourriture mise globalement à la disposition de la population. les malades hospitalisés. et pour les malades mentaux.

les arpenteurs. les paysans sans réserves alimentaires. malgré les divers stratagèmes mis en œuvre pour permettre d’améliorer ce ravitaillement de famine. La faim dans les villes est donc perma­ nente. les employés. fera distribuer à la population dimanche et lundi (29 et 30 décembre) de l’avoine» en quantité identique. le journal La Commune du Nord annonçait «une mesure d’un caractère absolument extraordinaire et temporaire». soit 100 grammes. la ration punitive de famine du cachot au Goulag stalinien était fixée à 300 grammes de pain. A titre de compa­ raison. employés de magasins et leurs familles. La troisième catégorie reçoit un quart de livre. Enfin. souvent gluant et fait d’on ne sait pas toujours quels éléments (parfois avec de la paille). sont concernés : les travailleurs intellectuels. La dernière catégorie (personnes employant des salariés ou vivant de leurs ressources. les travailleurs manuels des villages. les membres inactifs des familles des ouvriers d’usines. les prêtres et les marchands) perçoit un huitième de livre. Une semaine après avoir publié le décret mentionné plus haut. L'AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE foyer d'une famille d’au moins quatre personnes. soit 50 grammes. les élèves de plus de 14 ans. est plus que médiocre. les ensei­ gnants et les vétérinaires. la qualité du pain. «au lieu des rations de pain. » À cela s’ajoutent quelques dizaines de grammes de viande ou de poisson séché et de sucre. Le décret stipule en outre : « La répartition ci-dessus n oblige aucunement le commissariat gouvernemental de ralimentation à délivrer nécessairement le pain ou ses succédanés d’après les normes décidées. qui ne sont desti­ nées qu’à servir de guide pour la répartition de la popula­ tion en groupements uniformes l. due à l’épuisement total des réserves de blé et à la paralysie complète des trains alimentaires : le commissariat à l’alimentation. 55 . les agents d’assurances.

La Commune du Nord du 3 janvier 1919 s’indigne : «Le manque général de denrées alimentaires a donné lieu à un phénomène inadmissible. Jusqu’alors. annonce l’arrivée de 40000 pouds de blé : «Chacun des ouvriers qui n en ont pas reçu lors de la dernière distribu­ tion recevra huit livres de farine. Ceux qui en ont déjà reçu n’auront rien. La population laborieuse renâcle. et «prie la population ouvrière de Petrograd de prendre patience et dobserver l’ordre et la tranquillité2». Or. tandis que la lassitude des paysans prend des formes de plus en plus menaçantes. La séche­ 56 . La fin de la guerre civile leur rend en effet les réquisitions massives insuppor­ tables. Dans nombre de cas les heures de travail si précieuses ont été perdues en réunions consacrées à des débats sur la question alimentaire. » ïvanov enfin ordonne d’« effectuer des retenues impitoyables sur le salaire des ouvriers tant pour les périodes de grève que pour les heures de chômage dans le courant de la journée de travail. les ouvriers se réunissent pendant les heures de travail pour discuter des problèmes du ravitaillement. voire font la grève sur le tas. pain d’ailleurs souvent volé par le personnel affamé. Il s’est même trouvé des ennemis de la classe ouvrière qui proposaient de cesser le travail. CRONSTADT Le commissariat précise que « les enfants. » Le commissaire régional ïvanov. Deux ans plus tard. consa­ crées à n’importe quelle réunion3» sauf celles autorisées par les soviets ou les syndicats. La situa­ tion se détériore même encore dès le début de l’hiver 1920-1921. Dans de nombreuses usines. le tableau n’a pas changé. auteur de cet article. la répartition centralisée du ravitaille­ ment a plus ou moins pallié la dislocation du marché due à la guerre et à la spéculation engendrée par la pénurie. les hôpitaux et les réfectoires populaires recevront du pain comme à l’or­ dinaire». la famine menace à nouveau dès l’été 1920.

Douze provinces sont touchées par la disette. les paysans répondent d’abord aux réquisitions en réduisant les surfaces sur lesquelles ils sèment. voyant venir la fin des combats. et commencent ici et là à prendre les armes. Enfin. L’AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE resse provoque de très faibles récoltes dans la région centrale des Terres noires et de la moyenne Volga.. .. puis passent de cette résistance passive à l’opposi- tion active.

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ont formé dans les campagnes des bandes ou d'éphémères armées vertes. pour se réfugier en Turquie. L'armistice signé avec la Pologne en octobre 1920 et la déroute du général blanc Wrangel qui fuit la Crimée. vêtus. Les soldats de ces armées civi­ les sont logés. ils découvrent les réquisitions et les détachements qui les effectuent. Ces chômeurs en puissance. Ils 59 . affamés mais armés. rôdent à travers les ruines d’une économie délabrée. et mesurent alors la contestation crois­ sante de leurs familles. Malgré cela. ils sont bientôt jetés eux aussi sur les routes. à la coupe du bois. chaussés. habitués depuis des années à manier le fusil et la baïonnette. vivant grâce au pillage. las de la vie militaire. De retour au village. vu l’échec des armées du travail. affectées au déblaie- ment des routes et des voies de chemin de fer. de plus de deux millions de soldats. puis en Tunisie. ils veulent eux aussi être démobilisés et. le mois suivant. C h a p it r e IV Les premières lueurs de l’incendie Tout au îong de la guerre civile. provoquent la démobilisation. Trotsky tente d’en conserver une partie dans des armées du travail. nourris. mais ils le sont. jetés sur les routes. lente mais régulière. Leur réaction est immédiate. certes mal. des hordes de déser­ teurs issus des armées rouge et blanche. et même parfois au travail en usine où les ouvriers les accueillent mal.

ou le fusil de chasse du père. poussée et armée par la France. Après une période de résistance passive. Les détachements de réquisition harcèlent les paysans mécontents de voir leurs récoltes confisquées pour nourrir une ville qui ne leur fournit rien. région montagneuse et boisée au sud de la Sibérie occidentale. éclatent. qui l’avait jusqu’alors ignorée. l’agression de la Pologne. et qu’ils dénoncent comme un foyer de parasites et de pique-assiette. se disper­ sent au premier revers et se reforment ailleurs. Barnaoul. arrêté puis fusillé en février 1920. l’ancien chef de partisans Rogov organise à une centaine de kilomètres de la capitale de l’Altaï. forment des bandes qui tendent des embuscades aux détachements de réquisition. une petite « armée soviétique de Sibérie » pour 60 . frontalière de la Chine et de la Mongolie. Les premiers groupes insurrectionnels. Au début de mai. impose à la paysannerie un effort supplémentaire pour ravitailler l’armée rouge et la population affamée des villes de la Russie d’Europe. dès mai 1920. la réquisition des produits agricoles. CRONSTADT empoignent la fourche et leur fusil. des révoltes conduites le plus souvent par d’anciens partisans rouges qui réunissent autour d’eux des déserteurs en cavale dans les bois toufïus de l’Altaï et de petits groupes de paysans. brandissant le drapeau noir. La fron­ tière entre banditisme et révolte est de plus en plus ténue. prennent le maquis. qu’ils ont parfois oublié de rendre à la caserne. dès la fin du printemps 1920. annoncent un mouvement d’une ampleur nouvelle. Celles qui. en avril. embrasent l’Altaï. Tout au long de l’an­ née 1919. D ’éphémères insurrections paysannes locales contre les réquisitions alimentaires avaient déjà éclaté ici et là. Moscou étend à la Sibérie. avancent des mots d’ordres anarchistes. le mouvement des partisans avait dressé des légions de paysans en armes contre l’amiral monarchiste Koltchak. mais elles s’étalent noyées dans le flot de la guerre civile.

cogne les youpins3. le 4 août. La révolte s’éteint à la fin de décem­ bre 1920. les commissariats et le service des eaux et forêts [.. dans la région de Semipalatinsk. Les insurgés clament : «Cogne les commu­ nistes. En novembre aussi..» Ils abattent les membres du parti communiste. Plotnikov. à part vous1». Rogov. début août. c’est-à-dire que personne ne doit se mêler des affai­ res de la campagne. les soviets.].. une douzaine de districts du gouvernement d’Irkoutsk. Les insurgés envahissent les villages aux cris de : «À bas les accapareurs du pouvoir du peuple travailleur! À bas tout pouvoir quel qu’il soit! Vive l’anarchie. mais la mort de leur chef. mais pas celui des communistes». L’insurrection est écra­ sée au milieu du mois d’août. même les exclus. Une insurrection similaire.] les comités révolutionnaires. dirigée par le communiste Loubkov. au début de juillet. mère de l’or­ dre. plus à l’est.» Ils invitent les communistes à se battre avec eux «pour la commune libre et contre les faux communistes». Un détachement de paysans insurgés qui prône «la lutte contre les communistes» souli­ gne que « le pouvoir reste soviétique. Son appel invite les paysans et les ouvriers à sesoulever pour «anéantir [. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE libérer les paysans de FAltaï de «tous les parasites et de tous les seigneurs» des villes. signe la fin de la révolte. Ils rencontrent la sympathie de la population. organise. à refuser d’obéir à quelque pouvoir que ce soit et à proclamer l’autogestion du peuple lui- même.. éclate au début de juillet entre Semipalatinsk et Tomsk. Une autre insurrection paysanne éclate un peu plus au nord. une « armée insur* 61 . s’enflamment. D ’autres révoltes paysannes embrasent en octobre et en novembre plusieurs districts du gouvernement de Ienisseï au centre de la Sibérie. Un autre chef de partisans. qualifiés de «parasites2».

la région de Tambov a été davantage ponctionnée que toutes les autres régions pour nourrir la capitale et l’armée. Ces mouvements ne sont que feux de paille au regard de l’insurrection qui soulève les régions de Tambov.. pour les droits populaires conquis par la révo­ lution [.. et de Tioumen en Sibérie occidentale. en novembre 1917. des soviets sans communistes. contre la commune.. la canicule et la sécheresse y 62 . des Russes élus du peuple [. Mais on y voit pourtant déjà apparaître des mots d’ordre et revendications qui vont refleurir à Cronstadt : la libre disposition de la terre par les paysans. trois fois et demi plus que les bolcheviks.. maudissent les juifs et l’exploitation collective (la «commune») : «Nous nous sommes soulevés pour le pouvoir soviétique. le pouvoir aux soviets et non au parti.. paysanne et cosaques. Lors des élections à l’Assemblée constituante.. Les paysans constituent près de 93 % de la population de cette province très peu industria­ lisée. Ses appels aux accents nationalistes exigent des soviets sans commu­ nistes.]. pour le pouvoir soviétique populaire4!» La mort de ses chefs. fin octobre.]. En 1920. [pour] liquider la commune youpine détestée.» Il dénonce «le pouvoir communiste non russe qui mène le peuple russe à la perte. Depuis Tété 1919. à l’arbitraire..]> pas des Hongrois et d’autres étrangers [. CRONSTADT rectionnelle populaire. les SR y ont recueilli au-delà des deux tiers des voix. Proche des grands centres industriels auxquels elle est reliée par chemin de fer. la suppression des réquisitions.. en Russie d’Europe.]. disperse cette bande de cosaques bien accueillis par la population. à la misère. ville située à 500 kilomè­ tres au sud-est de Moscou. mais les nôtres. Nous luttons seulement contre la commune. [et exige que] le peuple russe dirige lui-même son pouvoir [. des troubles paysans endémiques secouent la région de Tambov.

]. Nicolas Ossinski.. Le paysan n’a pas de pain pour se nourrir jusqu’à la prochaine récolte.] Les prétendus excédents de blé n’existent pas [. En février 1919» l’instituteur Alexandre Antonov a formé une petite bande de douze hommes. la province. parmi lesquels son frère et son beau-frère. Condamné au bagne à perpétuité en 1910. alerte Lénine. L’Inspection ouvrière prévoit dans la province une récolte de seigle quatre fois inférieure à la récolte habi­ tuelle. dès juin 1920. Opposé aux réquisitions de blé.].]. Sa bande rassemble bientôt 150 paysans et déserteurs . victime d’une mauvaise récolte depuis deux ans déjà [et] littéralement occupée par l’armée l’année passée. L’écrivain Voronski. le comité provincial du parti communiste annonce la famine imminente. Ravagée par la guerre civile. Âgé alors de 30 ans. Les détachements de réquisition [. dès septembre 1920. sur « l’appauvrissement économique complet de la campagne de Tambov [.. il est accusé de complot. » Ce noir tableau vaut pour d’autres régions. soumise à des réquisitions massives. [. s’enfuit et se réfugie dans la forêt voisine en juin 1918.. membre du Commissariat au 63 . LES PREMIÈRES LUEURS DE L INCENDIE ont brûlé la moitié de la moisson et les foins.. Antonov était un militant SR depuis la révolution de 1905.. Les plus pauvres ont déjà commencé à manger du pain fait avec de l’arroche5.] suscitent une haine généralisée.. à la fin de 1919.... Faute de fourrage. est exsangue. des milliers de vaches et de chevaux ont péri. car ils multiplient les excès et raflent les objets. elle affiche à son tableau de chasse une centaine de communistes abattus. puis par la sécheresse du printemps et de l’été 1920. les étoffes [. Le 8 septembre 1920. il est libéré par la révolution de février et devient commandant de la milice du district de Kirsanov où il est né.. mais végète jusqu’à la révolte massive de la paysannerie locale contre les réquisitions. vieux militant bolchevik origi­ naire de Tambov.

. Et il prévoit : «a) une chaîne de révoltes [. En juin 1920. et non sur la récolte effectuée..] nous menace d’abord à cause du stockage puis de la famine .]. Antonov organise leur mouvement qui se répand comme une traînée de poudre : la masse de la paysannerie se soulève. Vu la mauvaise récolte actuelle. prélevaient souvent le blé d’après un calcul basé sur le nombre de membres de la famille. ruinant par là les petites exploitations des paysans pauvres. Son avertissement prémonitoire reste sans écho. 64 .]. Le 21 août 1920.. cette augmentation va inéluctablement peser sur la Russie centrale déjà pressurée. l’une des bases sociales affichées du régime. la Tcheka arrête la majorité des membres du comité. le comité provincial des SR fonde une Union de la paysannerie laborieuse (UPL).. et le stockage des produits prendra vraisemblablement la forme d’une guerre du ravitaillement. vu la peur “animale” du paysan à l’idée de donner son blé [. b) nous sommes menacés par une épidémie de typhus liée à la famine [. l’administration soviétique étant encore très faiblement implantée dans les territoires reconquis sur les blancs (la Sibérie en particulier). il faudra littéralement lui arracher le blé en versant le sang». avertit Lénine de « l’incroyable difficulté de la campagne du ravitaillement de l’année qui vient.. Les détachements de réquisition. Or. L’hiver qui vient sera critique pour la république. les paysans du district de Kirsanov se soulèvent. afin d’agir plus vite. L’ultime tour de vis des réquisitions alimentaires prévu pour 1921 provoque l’explosion. liée aux insur­ gés. En août. suivis par ceux des districts voisins.. c) la crise de l’économie paysanne sera aiguisée au maximum6». CRONSTADT ravitaillement. Le gouvernement annonce pour 1921 une réquisition de blé record et élargit le système des réquisitions à l’en­ semble des productions agricoles.

. Lénine connaît ces abus qu’il résume dans une lettre du 21 janvier. chargé de combattre l’in­ surrection. coûte que coûte. à ses yeux. le caractère militaire de Fadministration sovié­ tique locale et la brutalité des détachements de réquisition..8». «souvent [. encouragent la fabrication de vodka. violent les femmes. Mais. etc.. arrê­ taient les représentants de ces organes locaux du pouvoir parce qu’ils n’avaient pas exécuté des exigences bien souvent totalement absurdes ».]. en réponse aux plaintes de paysans contre les actes «de certains membres des détachements de réquisition qui outragent les paysans dans le dénuement. Le 4 février 1921. concède-t-il.. il déclare à une conférence de métallurgistes de Moscou : «Je sais que la situation des paysans en ce printemps est très pénible [. les pillent à leur usage person­ nel. identifient le pouvoir des soviets « avec les commissaires et plénipoten­ tiaires qui donnaient sèchement des ordres aux comités exécutifs des soviets de cantons et aux soviets ruraux. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE Même Antonov-Ovseenko.. En clair. dénoncera la lourdeur des charges imposées aux paysans. les détachements ont réquisitionné le blé sans tenir compte de la situation difficile des paysans et avec une brutalité qui a rendu l’explosion inévitable. se saoulent. La majorité des paysans.] en abusant des larges pouvoirs qui leur étaient concédés et des mesures extraordinaires 7». souligne-t-il. la paysannerie doit subir le poids des sacrifices indispensables pour redres­ ser une économie moribonde.]. maintenant est venue l’année où ce sont les paysans qui se trouvent dans la situation la plus pénible Nous ne pouvons promettre aux paysans de les tirer 65 . Certes. « la situation alimentaire difficile de la république a poussé à ne pas faire de cérémonies ». Les ouvriers ces trois dernières années ont eu faim et froid [.. mais nombre d’agents de ravi­ taillement ne se soucient que d’exécuter intégralement la réquisition.

sabres. faite de raids surprises. L’un est le revers de l’autre. CRONSTADT d’un coup du besoin. [. «les méthodes maladroites. en quelques mois.. car il faudrait pour cela que les usines fabriquent cent fois plus de produits9. l’état-major des troupes intérieures (sorte de gendarmerie soviétique) stigmatise les actes arbitraires qui ont provoqué le « grandiose incendie qui embrase d’un bout à l’autre» trois districts de la région de Tambov. En cas d’échec.. ils passent vite du stade de bandes indisciplinées à celui de détache­ ments de partisans organisés et structurés. Bien renseignés par la population locale. « On ne peut pas distinguer le bandit qui part au combat du paysan qui part au travail». souligne Fétat-major. échangent leur fusil. revolvers et de quelques fusils. Au début de janvier 1921. sa petite bande en une véritable armée insurrectionnelle de partisans. cruelles de la Tcheka provinciale lors de la répression. des mitrailleuses et des canons. Le mécanisme est le même à Tambov. pour la faux et se muent instantanément en paisibles agri­ culteurs occupés aux travaux des champs. Tioumen. les insurgés multiplient les accrochages pour se procurer des armes supplémentaires. ils rompent le contact. s’évanouissent dans les villages voisins. Alors qu’au début Antonov rassemblait à peine soixante hommes autour de lui. Sortes de milices 66 . chargé de réduire les insurgés de Tambov après avoir écrasé ceux de Cronstadt.» Mais la masse des paysans n’entend rien à ce raisonnement. et ailleurs : armés au départ de fourches. haches. d’accrochages inat­ tendus. caché sous une meule de foin ou dans le sol. constate Toukhatchevski. d’embuscades. Une fois armés. ces groupes à cheval imposent aux soldats-paysans deFarmée rouge réticents une guérilla permanente.] émurent la masse î0»„ Elles ont fourni aux détachements d’Antonov des milliers de nouveaux partisans et lui ont ainsi permis de transfor­ mer.

]. pour anéantir ce pouvoir haïssable et son ordre».. la libre production de l’industrie artisanale12». à la ruine et à la honte. l’admission du capital russe et étranger pour le rétablissement de la vie produc­ tive et économique du pays [. au début de janvier 1921. la dénationalisation partielle des fabriques et des usines [.. elles « en représentent. D ’un côté ils se félicitent du «succès du mouvement paysan» et proposent à leurs militants d’organiser la paysannerie en constituant des «Unions socialistes de la 67 . écrit Toukhatchevski. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE territoriales installées au cœur même de la paysannerie locale.. Les insurgés de Cronstadt feront écho à ce programme.].. qui ont conduit le pays à la misère. une partie constituante vivante11». qui prône d’emblée « l’insurrection armée générale pour renverser les oppresseurs communistes13». Un document de leur Comité central du 25 février 1921 souligne leur hésita­ tion. organisés depuis novembre en une armée soumise à un état-major militaire dirigé par lui- même.. Les SR de droite sont déchirés entre leur volonté de prendre appui sur ces insurrections paysannes contre les communistes et leur crainte qu’elles n’échappent à leur contrôle et ne prennent un caractère trop réactionnaire... Fin décembre 1920.]. Les SR de gauche en diffusent une version similaire.. Elle « se propose comme première tâche de renverser le pouvoir des communistes-bolcheviks. l’égalité de tous les citoyens sans les diviser en classes [. Antonov rassemble. Leur conférence nationale de l’automne 1920 discute d’un rapport sur le soulèvement d’Antonov sans inviter les militants SR à s’y engager. Mais il lui manque un programme. Son programme en 18 points réclame «la convocation d’une Assemblée constituante [. et jouissent de la sympa­ thie et du soutien actif de la population paysanne. l’Union de la paysannerie laborieuse de Tambov diffuse le sien. près de 50000 hommes armés.].

les explosions locales dont les militants SR sont partie prenante au gré des circonstances. mais on ne peut pas faire cultiver la terre à coups de bâton.»Un paysan de Kostroma proteste : «Je coupe du bois sous les coups de bâton. De nombreux SRàTambov et ailleurs parti- cipent au soulèvement sans pour autant le diriger. Un paysan du gouvernement de Petrograd dénonce la réquisition : « La pression était telle sur nous. vont se multiplier et menacer d’embraser toute la Russie. la déclaration d’un délégué paysan reflète parfaitement le sentiment de millions d’entre eux : «Tout va bien. Lénine en note les phrases les plus caractéristiques. De l’autre. Le peuple est indigné. antisémitisme. ils soulignent le danger « d’éparpillement. à l’intention des membres du comité central et des commis­ saires du peuple. Ils invitent leurs militants à «lutter contre les manifestations de tendances contre-révolutionnaires dans la paysannerie (irritation contre la ville et le prolétariat urbain. actes sanglants de vengeance vis-à-vis de certaines personnes) et contre les tentatives possibles de restauration du régime des grands propriétaires fonciers». Au VIIIecongrès des soviets. CRONSTADT paysannerie laborieuse». . » Un paysan de Perm 68 . tendances pogromistes contre l’in­ telligentsia. de dégénérescence de ce mouve­ ment et de sa prise de contrôle par des forces réactionnai­ res». à la fin de décembre 1920. mais nen tire pas de conclusion immé- diate. les forêts sont à nous et le bois est à vous15. l’eau est à nous et le poisson est à vous. Cet avertissement retarde sur l’événement. qu’on avait l’impression de revolvers collés sur la tempe. » Le mécontentement paysan s’exprime également très fortement dans une réunion de délégués ruraux sans parti. seule­ ment la terre est à nous et le blé est à vous. Aussi invitent-ils leurs organisations locales à «prévenir les explosions et affrontements armés isolés qui entravent le mouvement vers l’insurrection générale14»..

de livrer le pays aux capitalistes étrangers et de leur vendre à bas prix la main-d’œuvre ouvrière soviétique.. ces «nouveaux seigneurs oppres­ seurs» et «parasites». le bureau politique adopte la première esquisse d’un projet visant à remplacer la réqui­ sition alimentaire par un impôt en nature accordant aux paysans le droit de vendre librement leur surplus de mois- son. ils 69 . vos usines et vos chemins de fer [. « Lénine et Trotsky vous ont vendus avec vos fabriques. adressé aux ouvriers. dans un tract diffusé sous le slogan des SR («C ’est dans la lutte que tu obtiendras ton droit»). droit à son propre travail. Lénine veut à la fois maintenir le pouvoir menacé par l’insurrection et tenter de répondre aux exigences des paysans.]. le comité central du parti bolchevik crée deux commissions sur Tambov. dénonce « l’oppresseur communiste qui asservit et foule aux pieds tes droits sacrés et imprescriptibles : droit à la terre.» Un paysan de Novgorod propose de remplacer la réquisition par un pourcentage fixe de grain. Lénine demande alors à la délégation de Tambov de lui envoyer au plus vite un groupe de paysans de la région sympathisant avec Antonov. Le 12 janvier. C ’est l’esquisse de la NEP. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’ïNCENDIE déclare : « Il faut nous libérer du bâton pour relever l’agri­ culture. Le 8 février. l’une chargée de préparer au plus vite les mesures pour liquider militairement l’insurrection. Fin janvier 1921. droit d’en disposer libre­ ment conformément à ses besoins et à ses nécessités17». Un second tract de l’UPL. l’autre d’étu­ dier les moyens d’alléger rapidement la situation des paysans. l’Union de la paysannerie laborieuse (UPL) de Tambov. le comité central discute d’une éventuelle réduction des prélèvements dans les secteurs de Tambov les plus ravagés par la sécheresse de l’été 1920. Le 2 février. accuse les commissaires du peuple.. comme pour le bétaill6.

De la contrainte aux abus il n y a quun pas : les membres de certains détachements de réquisition mena­ 70 . décret qui ordonne aux paysans de livrer avant le 1er janvier 1921 tous leurs excé­ dents de blé. de laine. De novembre 1920 à février 1921. Le même cocktail explosif se forme en Sibérie occiden­ tale. est d’autant plus étrange que l’UPL réclame. À Ichim. Le pouvoir central est confronté à une véritable insurrection politique de ses propres structures de base. par ailleurs. » L’accusation. écho de la propagande blanche et verte. alors que la séche­ resse ravage une partie de la région. fausse. de fruits. « l’admission du capital russe et étranger pour le rétablisse­ ment de la vie économique et productive du pays19». le blé aux nécessiteux. ces réquisi­ tions exigent l’emploi de la force. plus une certaine quantité d'œufs. Le 20 juillet 1920. Les soviets locaux et les cellules du parti eux-mêmes exigent que soient d’abord satisfaits les paysans affamés. y compris les stocks éventuels des années antérieures. de cuir. La ville ne produisant plus de marchandises à échanger contre le blé. Dès octobre 1920. de viande. des tracts invitent la population à tourner ses armes contre les communistes. de pommes de terre. de leur propre chef. de beurre. CRONSTADT vous ont livrés comme une marchandise dont ils n’ont pas besoin en vous asservissant par là même pour de longues années d’esclavage» de travail forcé. Ils vont même parfois jusqu’à distribuer. les détachements de réquisition arrêtent arbitrairement quatre-vingt-seize élus de soviets locaux. circulent des tracts manuscrits hostiles au pouvoir avec des slogans contre «les chefs juifs». le gouvernement met le feu aux poudres en adoptant un décret sur la confiscation des excédents de blé en Sibérie. de tabac (en tout trente-sept produits). dans les villes et villages du versant oriental de l’Oural. d’humiliation totale devant les seigneurs étrangers18.

la question qui le ronge lui et ses soldats : peuvent-ils donc tirer sur les paysans affamés. ou détournent à leur profit une partie des produits réquisitionnés (sucre. soutenus par les comités exécutifs des soviets locaux et les cellules du parti. Les soldats-paysans de l’armée rouge sont dans une situation délicate. Or. Ivan Smirnov. de nombreux paysans. battent des paysans réfractaires à coups de crosse. voire d’incen­ dier leurs maisons. fait deux morts chez les paysans et provoque l’explosion. descendent vers Tobolsk au sud et procla­ ment une «armée insurrectionnelle». confisquent du linge et des objets divers pour eux-mêmes. œufs. un heurt entre des détachements de réquisition et des paysans. Les paysans voient dans ces violences la forme extrême d’une contrainte qu’ils rejettent. beurre. mais a besoin de chariots pour acheminer le blé vers les trains qui vont l’emporter à la ville. Le commandant de la région de Tioumen pose au président du comité militaire révolu­ tionnaire de Sibérie. qui assiè­ gent les dépôts de blé destinés aux villes elles aussi affa­ mées ? Il a placé les dépôts sous protection militaire. ou bien encore violent des paysannes. La révolte se propage comme un incendie et. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’INCENDIE cent de fusiller les paysans sans jugement. Les trou­ pes tirent en l’air pour les disperser. qui attaquent et pillent les dépôts de blé. embrase un territoire de près d’un million de kilomètres carrés. les autorités locales avec l’appui des cellules distribuent le blé à ces affamés agressifs. Le 31 janvier 1921. Parfois même. leurs femmes et leurs enfants. dans un village au nord du district d’Ichim. à la mi-février. les paysans reviennent 71 . jambon). Les insurgés s’emparent de tronçons entiers des deux voies de chemin de fer du Transsibérien. refusent de fournir des chariots tant que ne sont pas d’abord nourris les affamés.

afin de fuir la mort. des paysans.. ne parvien­ nent ni à reprendre le blé de force. leur coupent le nez. leur 72 . Lorsqu’ils capturent des soldats. les insurgés déshabillent les communistes qu’ils laissent nus dehors. ni à disperser les foules affamées. Ils multiplient aussi les mesu­ res brutales . Ces derniers. des soldats de l’armée rouge20». encerclent de nouveau les dépôts et assiègent les soldats qui. pourchassés.. ou leur arrachent les yeux. les cellules du parti communiste. en échange. paralysés. les insurgés du district d’Orlov se proposent d’ex­ terminer tous les habitants venus de la Russie centrale qu’ils qualifient de «fainéants. Le commandant avertit : « Les soldats n ouvri­ ront pas le feu sur les paysans» . parasites. se contentent de manger avec volupté et s’habillent proprement avec ce qu’ils nous ont pillé21». Ils éventrent les membres des détachements de réquisition capturés. CRONSTADT avec leurs femmes et leurs enfants. les oreilles et les parties. puis brûlent dans des fosses leurs restes déchiquetés. qui n’ont travaillé nulle part. donc pour contraindre les paysans à donner le blé et les soldats à le confisquer. ils décident par exemple de chasser les étran­ gers (les gens de passage ou les nouveaux habitants de la localité) des villages et des bourgs. Les insurgés distribuent le blé des dépôts dont ils s’em­ parent à la population qui. pour remplir Tordre du Centre. dans le froid glacial. s’entassent. dit-il» je serai contraint d’ouvrir le feu sur le même pouvoir soviétique auquel j’appartiens moi-même. Cette mission impossible est au-dessus de ses forces. Ainsi. c’est-à-dire de fusiller des comités exécutifs de soviets de canton. voire de les fusiller. leur fournit des volontaires et des chevaux. « il faudra fusiller une masse de paysans et de soldats de Far­ mée rouge . jusqu’à ce qu’ils meurent gelés. le long des voies de chemin de fer pour tenter de regagner la Russie centrale affamée. les transpercent à coups de pics ou de fourches. incroyants.

liquide les institutions soviétiques. propose la privatisation des entreprises nationalisées. Leurs programmes ainsi s’éclairent et se précisent mutuellement. leur remplissent le ventre de paille ou de foin et plantent sur la victime un écriteau proclamant : «Réquisition terminée. et la réintroduction facultative de renseignement religieux à l’école. Ils rêvent tous d’une république de petits paysans propriétaires cultivant leurs lopins de terre. dénoncent les fermes collectives («la commune») ! L’hostilité à la propriété d’État les habite tous. leur restitution à leurs anciens propriétaires. comme ceux de Cronstadt. Ils réclament le pouvoir des soviets locaux. Les insurgés de Cronstadt. supprime la division de la popula­ tion en quatre catégories sociales correspondant à la distri­ bution inégale du ravitaillement.. comme au printemps 1918 où chaque soviet agissait à sa guise. Le quotidien La Voix de l ’armée populaire. Les insurrections paysannes de Sibérie occidentale ont un caractère antisémite et xénophobe prononcé. Tambov et Tloumen exigent tous la liquidation du système de réquisition-répartition. des détachements de barrage et de réquisition.» Ils fusillent tous les communistes des deux cantons d’Arkhangelsk et de Krasnogorsk et deux mille communistes de la région de Tloumen.. rétablit les anciennes. publié par l’état-major de l’armée insurrectionnelle. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE arrachent les intestins. affirme le 11 mars que la restauration de la propriété privée est une nécessité historique. et la suppression de la répartition inégalitaire du ravitaillement par catégories de population. et non celui des partis (en fait du parti communiste). Les insur­ 73 . Les paysans révoltés réclament la dénationalisation partielle des entreprises et. Toutes les communes agricoles du territoire occupé par l’insurrection sont liqui­ dées. Le soviet paysan et urbain formé à Tobolsk restaure la liberté du commerce.

La délégation repart à Tambov. d’après le récit de deux paysans aux noms cités. CRONSTADT gés d’Ichim. par négligence ou faute de transport.. il a allumé un incendie que « les youpins-commu- nistes n’ont pas pu éteindre au début22». Le 14 février (deux semaines avant l'insurrection de Cronstadt). les agents des organes de ravi­ taillement exigent et prennent sans tenir compte de rien. un communiste local rédige. entouré de canons et de mitrailleuses et de milliers de ses esclaves communistes dévoués qui tourmentent quiconque a osé élever la voix contre la dictature des youpins». qui dénoncent. elles pourrissent».. [. Mais le paysan s’est révolté. Lénine reçoit une délégation de paysans de Tambov. un texte intitulé « Ce que le camarade Lénine a dit aux paysans de la province de Tambov». et diffusé à partir du 27 février 74 . il y a eu une très mauvaise récolte et on ne peut pas exécuter la réquisition [... L’un d’eux lui déclare: «O n a imposé une réqui­ sition de vivres au-dessus de nos forces [_] car cette année.].. abattons les youpins ! » C ’est une constante de ces mouvements. tout ce qui manque aux paysans libres. enfin. et les autorités n’y prêtent pas attention. diffusent tracts et proclamations antisémites : «À bas le pouvoir juif. Cette dénoncia­ tion de «la dictature des youpins» et du règne des « youpins-communistes » trouvera des échos à Cronstadt. allumette. L’union de la contrainte et du gâchis enrage ces paysans. dès le début. nous les transportons. imprimé dans le numéro du nouveau journal communiste de la province Le Laboureur de Tambov. sel23».. Il dénonce «la Hauteur de Sion Trotsky.] On nous prend les pommes de terre. les fermes d’État : «D es fainéants trônent dans les sovkhozes et ils reçoivent tout : pétrole. le chef du détachement insurrectionnel du district d’Ichim diffuse auprès des soviets locaux de la région voisine un appel d'un antisémitisme virulent. Le 18 février 1921.

et les soldats désertent par centaines. Les ennemis du peuple travailleur ne trouve­ ront aucune pitié. Il n’y aura de pitié pour personne24». Il s’agit d’une lutte à mort. si massives soient-elles. leur confisquer leurs biens. Un parti pourrait les fédérer. s’avancent sur Tobolsk. le chef d etat-major de l’armée populaire d’Ichim déclare dans un ordre du jour triomphal : «Toute la paysannerie sibérienne s est dressée contre le joug des communistes». Les insurgés sabotent les voies de chemin de fer. malgré leur volonté affirmée d’étendre leur mouvement. l’insurrection ne cesse de s’étendre. mais. et. Le 22 février. Il faut anéantir sur place les personnes qui manifesteront leur opposition à l’armée populaire. prendre leurs familles en otages et. répugnent à se battre contre les insurgés. plusieurs compagnies passent d’ailleurs de leur côté avec armes et bagages. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDÏE sous forme de tract. les insurgés répugnent à s’éloigner de leur canton dont les frontières bornent leur horizon. les SR eux- mêmes se divisent entre le soutien prudent et l’abstention. qualifiés de «bêtes avides de sang». paysans et fils de paysans. Le 14 et le 16. Cette incapacité à généraliser le mouvement insurrection­ nel pèsera sur la révolte de Cronstadt. restent confi­ nées dans leur cadre régional. En Sibérie. Leur lien étroit avec la popula­ tion locale est à la fois leur force et leur faiblesse . Il menace de liquider ceux qui collaborent avec « les vampires communistes. coupent les fils du télégraphe. face au soulèvement de Tambov. à la mi-février. en cas de trahison. le comité central étudie les mesures militaires qui pourraient liquider la révolte. Mais ces émeutes paysannes. sans aucune coordination ni perspective politique. anéantir ces dernières. Les soldats de l’armée rouge. La multiplication de ces soulèvements peut pourtant représenter un danger mortel pour un pouvoir politique confronté à la lassitude croissante de la population labo­ 75 .

lancent au comité central un cri d’alarme face aux révoltes paysannes. et Iagoda. qui provoque «une baisse inouïe de l’influence du parti sur le prolétariat». puis discute de ce cri d’alarme aux allures de réquisitoire. . Or. Ils y voient «le début d'un vaste mouvement Les actuelles insur­ rections paysannes se distinguent des précédentes en ce quelles ont un caractère organisé et un plan». Kedrov. Mekhonochine. l’ar­ mée rouge. la direction du parti est à moitié responsable de ce péril à cause de sa tendance croissante à « expliquer tous nos échecs et notre fréquente incapacité à faire face aux tâches auxquelles nous sommes confrontés par les seules difficultés objectives» et à cause de « la dissimulation systématique de la situation réelle de la république aux masses». son futur adjoint puis successeur). Les événements vont le prendre de vitesse. Ils évoquent en même temps le « développement du mouve­ ment de grève» et soulignent que les ouvriers des princi­ paux centres urbains. six responsables communistes. délibère sur la lutte contre les insurrections paysannes. Il ne prend sur ce dernier point aucune déci­ sion. sous Tin- fluence de partis antisoviétiques. commandant de la place militaire de Moscou. Menjinski. sortiront inévitablement de fin- fluence du parti communiste et peuvent même. 14 février. ancien éphémère commissaire à la guerre. et quatre dirigeants de la Tcheka. inadaptée au combat contre les insurrections paysannes. Le 13 février. commissaire du peuple à l’inté­ rieur. le futur chef du Guépéou. «ne peut être un rempart sûr du pouvoir soviétique25». CRONSTADT rieuse et à l’exaspération de la paysannerie. se dresser contre le pouvoir soviétique». Mouralov. « en cas de nouvelle détérioration de la situation économique. proche de Trotsky. Le bureau politique qui se réunit le lendemain. On le vérifiera dans quelques jours. À leurs yeux. que rien a priori ne rassem­ ble (Podvoiski.

le pont des navires. assu­ rent à peine le maintien. la flotte de la Baltique est devenue au fil des ans une énorme caserne flottante dont les équipages. n’a guère le temps d’y prêter attention. la nature et la place des syndicats dans la société soviétique. Loin des grands foyers de la guerre civile. Les services de quart sont assurés irrégulièrement. Le cuirassé Sébastopol a bombardé le fort mutiné. est couvert de neige l’hiver. les premiers signes annonciateurs d’une tempête politique se font sentir à Cronstadt. elle n’a participé qu’à de rares escarmouches contre la flotte britannique et à l’écrasement du soulèvement monarchiste dans le fort de Krasnaia Gorka en juin 1919. Les navires se dégradent. Les difficultés de ravitaillement et de combustible empêchent les manœuvres rituelles. la flotte balte est en hibernation. rarement nettoyé. de crachats et de détritus divers 77 . à huit kilomètres au sud de l’île. sur la côte. Depuis 1917. confronté aux insurrections paysannes et à moitié paralysé par la violente discussion interne qui déchire le parti communiste sur le rôle. C h a p it r e V Les premiers signes de Forage Rarement révolte aura été aussi prévisible : dès le début de l’automne 1920. condamnés à l’oisiveté. Restée à quai l’essentiel du temps. Mais le gouvernement soviétique.

insistera plus tard sur Tétat de « cette masse concentrée sur le petit territoire de Cronstadt et dans l’ensemble désœuvrée. Cette crainte interdit de licencier des équipages. rejeté par Tar­ mée rouge en Estonie en octobre 1919 et celle de l’armée 78 . La population leur donne souvent le nom dérisoire d’«Ivanmor» (marin d’eau douce ou de pacotille) et de «Jorjiki-pattes d’éléphant». Mais Tinaction et l’im­ mobilité de la flotte transforment les marins. Agranov. où ils se font remarquer par leur tenue dont ils sont fiers : un pantalon évasé en bas de 60 à 70 centimètres. Dans un rapport du 7 mars 1921. ne survit que pour répondre à une hypothétique offensive étrangère sur l’ancienne capitale. Seule la surveillance des soutes aux poudres et aux munitions et du dispositif contre l’incendie est assurée régulièrement. chargé d’en­ quêter sur les causes de Tinsurrection. Cette flotte agonisante. qui a engendré un « patriotisme de matelots » transformés en «un groupe-caste distinct» que «Tinaction a fait dégénérer en parasite». dont les navi­ res ne prennent jamais la mer. placée dans les conditions d’une existence de caserne1». Jusqu à la déroute du général loudenitch. un membre de la section spéciale de la Tcheka. en une masse désœuvrée. la fierté et Tavant-garde de la révolution " 2. prise par les glaces de novembre à mars. à Petrograd. C ’est une question de survie. CRONSTADT toute Tannée. » Les marins passent leur temps libre à terre. voit là Tune des causes essentielles de l’in­ surrection : « Le fait qu’une grande partie des matelots ont été attachés sans bouger au même endroit pendant plus de trois ans. sans prendre effectivement part à des opérations militaires. malgré leur «assurance inébranlable qu’ils représentaient “l’ornement. Seveï. dit à pattes d’éléphant. membre du présidium de laTcheka. a créé un groupement artificiel formé non pas autour d’un organisme vivant mais d’une flotte quasiment inexistante ». et un maillot.

Il s’étonne de leur changement et stigmatise «les communistes du village. Ils y voient Pétendue des réquisitions. Il critique aussi les membres des détachements de réquisition qui «s’abritaient derrière le mot de réquisition pour piller chacun en prenant ce qui leur passait par la tête [. souvent pour la première fois. mais. défendait le parti commu­ niste. Les équipages comportent enfin des marins estoniens et lettons. des communistes de papier [. Ce soldat dénonçait les autorités communistes locales et les détachements de réquisition. en permission dans leurs familles.] dont l’injustice considérable est identique à celle commune sous Pancien pouvoir!». Après trois ans de guerre civile et de pénurie croissante. fiers d’avoir reçu des revolvers et se vantant de leur pouvoir de réquisitionner du pain à travers le canton et qui prenaient le pain non pas à ceux à qui iis auraient dû le prendre. dont les pays sont devenus indépendants en 79 . mais seulement à ceux qui n’étaient pas leurs amis ». Les ïzvestia de Cronstadt du 6 juin 1919 avaient déjà publié une lettre d’un certain legorov.. Après Parmis- tice conclu avec la Pologne en octobre 1920. écrasée en février 1920.. LES PREMIERS SIGNES DE l ’ORAGE de Denikine. ils sont restés en règle générale consignés sur leurs vaisseaux. la brutalité avec laquelle elles sont menées. Ils reviennent de permission révoltés ou accablés par ce spectacle et par les plaintes de leurs familles. malgré leurs exactions.]. Il n’avait rencontré que des communistes suffisants qui traitaient les paysans «avec l’arrogance des policiers tsaristes » et ne lui rappelaient pas les bolcheviks. Ce problème n’est pas nouveau. et les prélèvements effec- tués trop souvent pour leur propre compte par les autorités locales ou les responsables des détachements de réquisi­ tion. Une fois démobilisé. legorov était retourné au pays cultiver la terre. ils partent.. dont il avait soutenu le programme en 1917. le problème prend une ampleur nouvelle..

Le 22 septembre 1920. invités alors à choisir leur nationalité. car elles montrent avec quelle injustice on pille leurs familles à la campagne». au fil des occasions. même hostile3. ils exigent leur libération pour rentrer au pays. qui parviennent de toutes les régions du pays. Il a découvert un bureau de sans-parti et de militants du parti qui centralise toutes les lettres sans exception arrivant à Cronstadt. las de la guerre civile finissante et désœuvrés. l’ancien vice-président du soviet de Cronstadt et ancien commandant de la flotte soviétique 80 . ce refus de fait les irrite et crée des mécontents supplémentaires. Souvent en service depuis 1914. nous sommes capables de le balayer. Le 8 juillet 1920. Ce dernier veut en effet redonner à la flotte de la Baltique l’allure perdue d’une flotte de guerre et y rétablir une discipline défaillante. sur la demande de l’amiral Nemitz. ils ont pour la plupart opté pour l’Estonie et la Lettonie. CRONSTADT 1920. Le commandement. fait traîner les choses. Mais une chose est sûre : les lettres que les marins reçoivent de leurs familles au village circulent et alimentent le mécontente- ment d’équipages déjà exaspérés par plusieurs décisions du commandement depuis l’été 1920. un marin communiste de l’île alerte le gouvernement de la tension qui règne chez les matelots de Petrograd et de Cronstadt. « “Nous sommes capables de soutenir le pouvoir. des lettres venues de la campagne? L’enquête de la Tcheka n en fait jamais état.” Ils ont déjà des liaisons avec d’autres flottilles et ils sont décidés à en nouer avec le front. Entre les communistes et les non- communistes la situation est très tendue. Ces lettres. commandant des forces navales soviétiques. Ils ont comme slogan . ne sachant par qui les remplacer. «sont la source de la tension. » Ce bureau a-t-il réellement existé ou ce militant a-t-il grossi l’importance d’un groupe informel rassemblant.

sous l’autorité unique du Poubalt. Cette nomination n’améliore pas l’autorité de Raskolnikov auprès des marins. est nommé commandant de la flotte de la Baltique. les organisa­ tions communistes de la flotte de la Baltique relèvent du 81 . Raskolnikov tente de placer tout l’appareil politique du parti de la flotte de la Baltique. il remplace près des deux tiers du personnel de commandement et suscite des mécontentements. ou Poubalt. sociologue. que la musique et le champagne coulent à flots. En quelques semaines. Elle renforce les rumeurs qui accu­ sent Raskolnikov de mener la grande vie avec sa compa­ gne alors que la situation alimentaire relativement privilégiée des marins et des ouvriers de Cronstadt se détériore : on raconte que tous les soirs on fait la fête chez lui. Larissa Reisner. Mikhaïl Reisner. À leur antipathie s’ajoute celle de Zinoviev. rétifs à sa tentative de restaurer la discipline. président du soviet de Petrograd et vrai chef du parti de la ville. Mikhaïl Reisner. que Victor Serge qualifie ironiquement dans Ville conquise de «dictateur raté. Zinoviev s’y oppose. chef du commissariat politique de la flotte de la Baltique. n’a aucune compétence pour diriger cet organisme chargé de contrôler la flotte de la Baltique. ancienne commissaire de l’état-major de la marine. Il s’installe avec sa femme. Ils y voient un de ces «privilèges des commissaires» qu’ils dénoncent âprement. demeuré un peu gras par ce temps de famine4» alors que Zinoviev vit modestement. surnommée « la Pallas de la révo­ lution». LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE de la Caspienne. Pour lui. y compris des navires rele­ vant de la base navale de Petrograd. La rumeur amplifie démesurément les privilèges liés au pouvoir dont le couple bénéficie et accroît l’exaspération de nombreux marins devant la poigne de Raskolnikov. historien et juriste. exacerbés par sa décision étonnante de nommer son propre beau-père. Fiodor Raskolnikov.

il supprime les congés et le droit de se rendre sur la terre ferme et d’y passer la nuit. CRONSTADT comité régional du parti. marins de la Baltique [. Ensuite. Il entrave ses projets en faisant nommer en décembre un homme à lui. Les marins grognent et trouvent une parade : la commission médi­ cale des navires délivre généreusement des arrêts de travail. par les ordres 577 et 581. L’une d’elles. demande que les matelots déclarés malades par la commission médicale obtiennent un congé pour rentrer chez eux. Cette rivalité interne déchire un appareil déjà divisé et concourt ainsi à Pexplosion de Cronstadt. furieux. son domaine. Kouzmine.]. » Une autre. Les marins. Les mesures impopulaires de Raskolnikov pour restau­ rer la discipline n’arrangent rien. nous. pour interdire à leurs équipages de passer le jour ou la nuit en ville. est plus mena­ çante encore : «Votre Excellence. au ton ironique et aux formules puisées dans l’arsenal des centuries noires pogromistes. jusqu’alors amarrés à Petrograd. Raskolnikov fait transférer à Cronstadt les cuirassés Sébastopol et Petropavlovsk. Elle se conclut par une menace : «Dans le cas contraire nous ne supporterons pas une telle violence dans un pays libre et nous ferons n’importe quelle salope­ rie. que Zinoviev déteste et jalouse. comme adjoint du nouveau chef du Poubalt. Puis. Raskolnikov est. nous vous prévenons que ce 82 . à ses yeux. Le 28 juillet. adoptée par vingt-trois marins. informés de votre arrivée. ancien porteur d’eau et remplissant provisoirement les fonctions de commandant de la Hotte de la Baltique.. Fhomme de Trotsky. Bâtis. bombardent Raskolnikov de lettres anonymes.. Un ordre du 3 août 1920 décide de les soumettre à la validation du commandement. Et nous vous demandons de convoquer une réunion. Leurs équipages seront les initiateurs et les organisateurs de l’insurrection.

ancien commandant d’un détachement de réquisi­ tion.» Raskolnikov est convaincu que ces lettres émanent de marins du SébastopoL Un tract violemment antisémite. Ce dernier. Zinoviev s’enflamme : «Une aube nouvelle va se lever». Signé : “Les gens de la Baltique” 5. Féloignement des juifs des postes importants et leur envoi avec tout le monde au front6». il faut sauver la Russie. Le tract affirme : « Nous irons au front quand les juifs iront aussi s’y battre le fusil à la main » . circule alors dans la flotte. Mikhaïl Reisner.. qui « utilisent la protection des chefs suprêmes de la révo­ lution » pour se terrer à Farrière. Nous avons un programme précis : cogner les commissaires et les youpins .] dans laquelle il faut que nous rétablissions le principe électif. contraint de les assouplir. Les harangues de Zinoviev sur la démocratie confor­ tent les marins hostiles aux mesures disciplinaires de Raskolnikov. signé « Des soldats rouges communistes conscients». je n’ai pas d’autorité sur la 83 . dans un rapport du 22 février 1921 sur Fétat des forces du parti communiste dans la flotte. Ces belles phra­ ses circulent avant de revenir quelques semaines plus tard comme un boomerang sur l’orateur enthousiaste. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE règne a une Fin.. le beau-père de Raskolnikov. Des temps nouveaux appellent des airs nouveaux7». Au congrès des soviets en novembre 1920. marquée par le développement de la «démocratie ouvrière et paysanne [. notera amèrement : «Je dirai personnellement à mon sujet qu’à cause du soutien que j ’ai apporté au point de vue de Trotsky [sur les syndicats]. Il dénonce les «juifs devenus capitalistes». a été renvoyé à ses travaux universitaires et remplacé à la tête du Poubalt par le bolchevik letton Bâtis. Dès septembre 1920. il réclame enfin « la fermeture de tous les maga­ sins juifs. Il orchestre le double thème populaire des juifs enrichis par le commerce et planqués loin du théâtre de la guerre.

d’après lui. » La suite le confirmera. CRONSTADT masse des marins qui détestent le chef de l’armée rouge8. Le 10 décembre. pour raisons religieuses. le tchékiste pétrogradois Vladimir Feldman adresse à la section spéciale de Moscou un rapport très alarmant sur l’état moral et politique des 50000 membres de la flotte de la Baltique. À la fin de décembre 1920. sont nombreuses : les équi­ 84 . ont été radiés ou ont démissionné. Le 1» novem- bre. La crise qui ravage le parti communiste dans la flotte de la Baltique et en particulier à Cronstadt se traduit par une chute brutale de ses effectifs. voire adversaires du régime. Les démissions massives transforment cette épuration en hémorragie : plus de 40% des membres du parti de la flotte de la Baltique le quittent au cours de l’automne 1920. Cette saignée laisse pourtant dans les rangs du parti communiste à Cronstadt des éléments incertains ou insatis­ faits qui le quitteront pendant la révolte. Il procède à des radiations massives. le Poubalt décide de réenregistrer tous les adhérents de la flotte de la Baltique. ce qui en dit long sur le laxisme du recrutement antérieur. soit près de deux sur trois. desti­ nées à recruter des fournées entières d’adhérents aux convic­ tions flottantes. Ces 40% s’ajoutent aux 22% d’adhérents épurés.6% . par lassitude. Cronstadt connaît le taux le plus élevé d’exclus : 27. Cronstadt comptait 5630 membres du parti recrutés à la force du poignet au cours de «semaines du parti» à répétition. d’autres enfin se sont contentés de déchirer en silence leur carte du parti. il dresse un bilan de l’épuration : 22% des membres du parti en ont été exclus comme indignes. Les sources de mécontentement. 3402 adhérents. En octobre et novembre 1920. ou par déception devant la non-réalisation des promesses d’avenir lumineux. Ce chiffre de 22% est une moyenne. le parti communiste à Cronstadt ne compte plus que 2228 membres. En mars 1920.

Les ordres 577 et 581 du 28 juillet et Tordre du 3 août ont exaspéré l’équipage des deux cuirassés. le 11 novembre. Le Petropavlovsk en comporte 52. 280 jeunes marins envoyés en stage à l’école des machines s’insurgent contre l’inégalité entre leurs maigres 85 . LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE pages du Petropavlovsk et du Sébastopol grognent contre leur déplacement de Petrograd —«où la vie est plus facile et plus gaie » —à Cronstadt. qui. de 534 tirailleurs venus du sud-ouest. très hostile aux bolcheviks. prisonniers de guerre de l’armée blanche de Wrangel. 11 s’inquiète aussi de la présence sur l’île d’une compagnie disciplinaire formée de déserteurs et de voleurs aux sentiments soviétiques aussi douteux que ceux des anciens soldats de Wrangel. et s’est réuni en assemblée générale : les marins. a refusé de consommer le repas du déjeuner. les 800 hommes de la compagnie de l’école des artilleurs et des démineurs et les 300 nouveaux du régi­ ment de garde sont aussi en majorité des prisonniers des armées de Koltchak et Denikine. Ainsi. Feldman s’inquiète de l’arrivée à Cronstadt. originaires du Kouban. Le 18 novem­ bre. Cette concentration n’annonce rien de bon. région cosaque du sud de la Russie. Feldman n’en dit mot. ainsi que des déserteurs. La Tcheka annonce des chiffres encore plus importants : la majorité du dernier contingent de 1035 conscrits est formée d’originaires du Kouban engagés dans les armées blanches . l’équipage du contre-torpilleur Capitaine Izylmentiev. s’indignent que l’état-major mange trois plats à son repas. Le 19 octobre même ils ont décidé de nen effectuer aucune. refusent d’accomplir la plupart de leurs tâches. mais les marins grognent aussi contre les privilèges du commandement. qui doivent se contenter de poisson séché. Le Sébastopol compte 89 Lettons et Estoniens furieux de ne pas être rapatriés dans leur nouvelle patrie. pour manifes­ ter leur colère. le 26 octobre.

on a réquisitionné toute la moisson de la 86 . Les lettres que les marins reçoivent de leurs familles les indignent et les révoltent. Raskolnikov.]. mais il nest pas le seul. leur chef se promène : il est ainsi parti deux semai­ nes en décembre 1920 et s'est. Peut-être. fait préparer dans la cambuse. des plaintes sur les difficultés de la vie et dénoncent les injustices. Pendant qu ils sont cloués sur leur navire. CRONSTADT rations et celles nettement plus conséquentes du commandement de l’école.. écrit le juge militaire Sitnikov9. trois types de repas différents : pour l’équipage une soupe avec du hareng. chargera aussi Raskolnikov. à son retour. Les voyages fréquents de Raskolnikov à Moscou les irritent aussi. plongé un mois entier dans la discussion sur les syndicats. volontaires ou involontai­ res. au vu et au su de tous. Galkine. se plaignent d’une seule voix des nouvelles accablan­ tes qui viennent du pays : “L’un s’est vu confisquer son dernier cheval. Le commis­ saire de Fétat-major de la flotte de la Baltique. en soulignant l’aversion profonde des matelots pour son beau- père Reisner. supérieur. ce qui leur est à eux absolu­ ment interdit? Ils y voient un privilège de plus. « l’équipage a vu tout cela de ses yeux et s’est indigné». Le juge Sitnikov f accuse d’avoir désorganisé la flotte. dans un rapport à Trotsky. débarquant sur un navire à Cronstadt avec son état-major. des pouvoirs locaux [. pour le commandement du navire . ïl a reçu le commandement d’une flotte en triste état et ses mesures disciplinaires élémentaires ont dégradé plus encore le climat pesant. membres du parti ou pas. «Elles comportent presque toutes. l’autre apprend que son vieux père a été jeté en prison. et.. écrit Feldman. un troi­ sième repas. D ’autres marins protestent : pourquoi Raskolnikov et les commandants peuvent-ils vivre avec leur femme (pour certains avec leurs enfants). Tous. pour Fétat-major une soupe avec de la viande et deux plats.

le détachement de réquisition a raflé tout le linge de corps”. ici un autre a vu sa dernière vache confisquée . Les détachements 87 . La faim qui ravage les villes et les réquisitions développent le trafic et le marché noir et poussent les habi­ tants à s’approvisionner chez les paysans en troquant des objets contre du blé.] sur la crise de l’agri­ culture. là.. aspirations des classes les plus ancien­ nes à la démobilisation. le confirmera en avril : «L’atmosphère de mécontentement ne cessait de s’épaissir dans la masse des matelots et des soldats rouges. Constatant que « cette question devient de plus en plus aiguë et exige une attention sérieuse». comme une litanie dans plus de la moitié des équipages : « Les plaintes contre le mauvais comportement des pouvoirs locaux à l’égard de leurs familles. le rapport insiste sur «l'apathie manifestée par les marins de retour de leurs congés. sur les abus des autorités locales. où se développent de plus en plus les abus de pouvoir des autorités locales12».. accroissaient encore leur exaspération11. membre du présidium de la Tcheka. d’abord d’en discuter et d’organiser des conférences sur l’agriculture.. le Poubalt propose.. » Au début de février. navire par navire. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE famille d’un troisième. le Poubalt rédige un très long rapport sur la situation dans la flotte de la Baltique du 15 au 31 janvier. pour l’essentiel issus de la paysannerie. du lard ou des œufs. nombreux parmi les techniciens. Agranov. sur le poids de la réquisition. etc.10». etc. secteur par secteur. Reviennent inlassablement les mêmes remarques : lassi­ tude des équipages. de retourner dans leur pays devenu indépendant et surtout. » Résumant la discussion menée le 28 janvier avec les marins communistes de la base de Petrograd. volonté des Estoniens et des Lettons. Or. Les nouvelles reçues de leurs familles [.. des conférences justifiant la réquisition ne peuvent qu’irriter encore plus les marins de retour de la campagne.

les partisans de Trotsky qui diri­ geaient la flotte (le commandant de la flotte Raskolnikov. les auteurs de L'écrasement idéologico-politique du trotskisme affirment ainsi : «À Cronstadt. De plus. et comme Pétritchenko disait qu’il était contre les détache­ ments de barrage. le chef de la section politique de la flotte. ne prirent pas les . L’historiographie stalinienne attribuera ce retard à réagir à de sourdes manœuvres de Trotsky. C ’est peu. soute­ nue par Raskolnikov. je me suis associé à lui13. celle de l’Opposition ouvrière dirigée par le métallurgiste Chliapnikov et le mineur Kisselev. Zinoviev et ses amis qui dirigent la région de Petrograd sont plus préoccupés par la lutte contre Trotsky que par les diffi­ cultés qui ravagent leur région. depuis décembre 1920. Soulignant que leurs adversaires décidèrent d’utiliser les désaccords publics entre les bolcheviks sur les syndicats. J ’étais allé chez moi et on m’a confisqué tout le ravitaillement. Verchinine. Moscou a certes fort à faire avec les insurrections paysannes. s’associera à la révolte par fureur contre eux. dite des Dix. et d’autres). le chef du Poubalt exige que les commissaires politiques et les communistes soient massivement affectés sur les navi- res afin d’encadrer des équipages de plus en plus incertains. occupés par leur travail fractionnel. Il déclarera à laTcheka : « J’étais en rage contre les détachements de barrage et je voyais en eux toute l’in­ carnation du pouvoir soviétique des communistes. celle de Trotsky et des trois secrétaires du Comité central. CRONSTADT de barrage sur les routes confisquent les produits du trafic et de la débrouille individuelle. Bâtis. les trois plates- formes soumises au vote des adhérents pour le prochain congrès sur le rôle et la fonction des syndicats suscitent une violente discussion qui divise le parti communiste de bas en haut : la plate-forme de Lénine-Zinoviev. Le matelot anarchiste de Cronstadt. » Une seule mesure répond à ces signaux : le 11 décem- bre.

Il note dessus : «À verser aux archives. Le 10 janvier. devant quelque 3000 marins communistes de la base maritime de Petrograd. c’est toute la direction du parti qui. Elle y « a revêtu des formes extrêmement dangereuses [. Le nom de Trotsky est lié clairement aux mesures de violence et de contrainte et celui de Zinoviev à l’émancipation de la base face aux som m ets16». Mais 89 . » Trotsky étant le chef de l’armée. » En réalité. Le lendemain. Le fossé se creuse entre les commissaires politiques et les marins communistes. Raskolnikov celle de Trotsky. ne prête pas attention aux signaux venus de Cronstadt et laisse se développer une situation menaçante. voit sans doute dans la dépêche de Raskolnikov une attaque fractionnelle contre son allié. se tient à Cronstadt une réunion houleuse des cadres du parti consacrée à cette question. qui recueille 108 voix. Le 13 janvier. Zinoviev.]. C ’est pour­ quoi Lénine déclarera plus tard : mener une telle discus­ sion dans une telle situation est un luxe inacceptable quil décidera de suspendre jusqu’à des jours meilleurs. et allié à Zinoviev dans ce débat. il l’enterre. » Bref. plongée des jours durant dans la querelle syndicale. Raskolnikov et Batîs dénoncent. qui ne recueille que 30 voix. dans un rapport au comité central. cette déclaration est un appel ouvert à l’indiscipline. est réduite à néant. Lénine. très remonté contre Trotsky depuis le début de la discussion syndicale. au bagne et derrière les barreaux15. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE mesures indispensables pour organiser la réaction à l’in­ surrection contre-révolutionnaire qui se prépara pendant quatre mois14. Toute la lutte menée depuis des mois contre les tendances anarchistes des marins. écri­ vent-ils. les effets nocifs sur la discipline militaire de la discussion syndicale dans les cellules de marins.. Kouzmine y défend la plate-forme des Dix.. Kouzmine déclare : «Trotsky et ses partisans veulent nous enfermer en prison.

la plate­ forme de Trotsky. Trotsky recueille 33 voix. Les marins votent en masse pour la plate-forme des Dix. le mécon­ tentement des marins est d’abord dû au fait que «l’Etat ne leur garantit pas le nécessaire : la ration alimentaire. Pour les marins. votée presque uniquement par des membres du commandement. La suite de la discussion syndicale dans la région de Petrograd amplifie la victoire de Lénine-Zinoviev et la déroute de Trotsky. à l’assemblée générale des militants du secteur fortifié de la côte sud. le combustible. désavoue Lénine : il la fait distribuer à tous les membres du comité central. Le 14 janvier.. à quoi 90 .. démissionne du commandement de la flotte. est laminée. les marins votent surtout contre Trotsky et Raskolnikov. Le bureau d’organisation. et semble ainsi confirmer à Lénine que la lettre de Raskolnikov est une manœuvre contre Zinoviev. cest une victoire qui nourrit leur envie d’en remporter d’autres. commandant des forces maritimes de la Russie soviétique. Le 15. dans un rapport du 7 mars.. Le 19 janvier. L’amiral Nemitz. Certes. constatant quil a perdu toute autorité sur. le ravitaillement. les marins. décisif. CRONSTADT Krestinski. le comité de Petrograd organise pour les marins communistes une discussion sur la question syndi­ cale entre Zinoviev et Trotsky. pour rattraper le coup bas du 13. En plébiscitant les Dix. les vêtements. qui l’emporte partout. qui le détes­ tent. à ses yeux. qui ne dément pas vraiment sa phrase assassine contre Trotsky. Le 23 janvier. attire l’attention. Fassemblée générale des communistes de Cronstadt attribue 96 voix au texte de Trotsky contre 525 aux Dix. dirigé par Krestinski. signataire de la plate-forme syndicale de Trotsky. sur cet aspect. demande des expli­ cations à Kouzmine. Raskolnikov. les Dix 91. représentants d’une autorité militaire quils rejettent. l’un des trois secrétaires du Comité central.

selon lui.. ces facteurs Sau ­ raient pas suffi à provoquer leur révolte : « Il y fallait un facteur encore plus puissant. » De plus « dans les réunions de marins. [. « comme peut le faire une masse sans organisation ni chefs».. on a laissé s’exprimer [.] une critique passionnée du commandement de la flotte de la Baltique». en désordre. elle s’est réduite à ralternative : « Pour Trotsky ou pour Zinoviev. perdue dans sa paperasse.. qui rejette donc l’idée d’un complot17.] s’accéléra incroyablement à la suite des discussions acharnées dans les rangs du parti [. ajoute l’amiral.. Dès lors. La tension qui monte dans les équipages échappe à la section politique du Poubalt. cette masse irritée et désorientée a cru pouvoir rejeter l’autorité du parti et du pouvoir et se lancer dans l’action. ainsi décon­ sidéré aux yeux des troupes. L’éclatement de l’organisation en différents groupes et nuances de pensées dans ces condi­ tions débouchait inévitablement sur sa dislocationi8.. qui ont pensé l’avoir «chassé». Mais. c’est-à-dire pour nous serrer la vis ou pour nous passer la main dans le dos. » Mais ce sont les révoltés qui paieront sa note. Il n’est pas exagéré de dire que Zinoviev a construit Cronstadt de ses propres m ainsî9. » Chez les marins..] la discussion sur les syndicats dans la forme où elle a été menée et sest reflétée dans la flotte de la Baltique.. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE s’ajoute Fimpossibilité de rien acheter sur le marché pour soi et pour sa famille».]. dans un rapport sur son activité dans la première 91 . » L’historien russe contemporain Pavlioutchenkov résume en trois lignes l’analyse de Nemitz et d’Agranov : «L a campagne de Zinoviev a renforcé chez les marins l’état d’esprit opposîtionnel et anarchiste qui a débouché sur la révolte.. Le tchékiste Agranov insiste aussi sur les effets funestes delà violente querelle syndicale : «La décomposition de l’organisation communiste de Cronstadt [. Ainsi.

de médicaments et même sur certains navires. CRONSTADT quinzaine de janvier 1921. voire d’injures. le rapport de la direction même du Poubalt sur la situation dans la flotte entre le 15 et le 30 janvier énumère. ni de les résumer pour le commandement ou la direction du parti puisqu elle ne dispose que d’une machine à écrire en état de marche. qui affecte sur certains navires la moitié de l’équipage. comme sa femme. les fait rire. Elle dénonce brutalement la bureaucratisation du Poubalt. qui a la brillante idée de tenter de ridiculiser et de rendre odieux les marins de la région. 10 rapports hebdomadaires et 5 rapports bimensuels sur la situation. plus 165 rapports quotidiens sur le travail politique effec­ tué dans les unités et ainsi de suite. lui-même auteur de pièces de théâtre. que plusieurs délégués abreuvent de critiques. loin d’indigner les specta­ teurs. L’heure du théâtre édifiant n’est pas encore venue. Larissa Reîsner. alors même que les navires ne sont pas chauffés. elle souligne avec satisfaction quelle a reçu 385 rapports quotidiens. Elle n’a pourtant le temps ni de lire la majorité de ces rapports qui s’entassent sur les bureaux. de savon et de soude ! Est-ce le Poubalt ou Raskolnikov. Le 15 février. joué par un acteur professionnel. en faisant représenter à Petrograd une comédie intitulée Jugement du marin indis­ cipliné. Le vieux militant bolchevik de Cronstadt. de tenues. outre les plaintes sur les abus des autorités locales à la campagne. une liste impressionnante de sujets de mécontentement chez les marins : le manque de chaussures. En revanche. Vassili 92 . symbole du « Jorjik-pattes d’éléphant» râleur et rétif? C ’est un flop complet : le marin indiscipliné. s’ouvre la seconde conférence commu­ niste de la flotte de la Baltique qui rassemble 342 délé­ gués et refuse d’élire au présidium Raskolnikov. de couvertures.

Sur le cuirassé Petropavlovsk. Le chancelier et le serrurier. Attendrissant. trois classes de piano. en neuf tableaux. donné une représentation de la pièce de Louna- tcharski (le commissaire du peuple à l’enseignement). comme l’un des plus calmes. dans le club de la garnison. » 93 . une classe de solfège et un cercle artistique21». Personne ne répond à ses inquiétudes et à son avertis­ sement. on doit s’attendre à un soulèvement dans les deux à trois mois à venir20. Ainsi présente-t-elle le Petropavlovsk. la section politique du Poubalt se félicite du succès de ses activités culturelles : « Un groupe du Poubalt a. le navire phare de l’insurrection imminente de Cronstadt. La section politique ronronne.. deux séances de cinéma montrant un drame et une comédie ont été suivies par 450 spectateurs. notant seule­ ment : « On sent de la lassitude chez les vieux marins. Le 26 février encore. Ce spectacle payant a été suivi par 830 spectateurs. chef de la section d’organisation du Poubalt et l’un des deux signa- taires du décret du 11 décembre 1920. Les apparatchiks du Poubalt ne se doutent pas un instant qu’un tout autre concert se prépare sous leurs pieds. s’inquiète : « Si les choses suivent leur cours dans ce sens. Gromov travaille dans la section politique de la base de Cronstadt. » 59 matelots se sont livrés à diverses activités sportives et 80 personnes participent à « une classe de chant.]. les pompiers de la garnison de Cronstadt ont donné un concert payant devant 1 000 spectateurs. ordonnant le transfert systématique dans leurs unités des commissaires politiques et des militants communistes des bureaux où ils se complaisent. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE Gromov.» Depuis 1919. en vérité.. il est commissaire politique du train blindé 52. Il prendra une part active à Fécrase-* ment de la révolte au poste de commandant d’un bataillon du régiment d’élite dit «des missions spéciales». Au théâtre des trois contre-torpilleurs [.

. Ils n auront à attendre aucune pitié.. Mort à tous les oppresseurs de l’armée rouge. futur maréchal de Staline. CRONSTADT L’équipage du SêbastopoU le second leader de la révolte prochaine. dont le tableau de chasse s’ornait de plusieurs pogromes. Certes « on observe un grand mécon­ tentement à l’égard des actions des autorités provincia­ les». collé le 9 février sur les murs de Petrograd. il a gangrené les armées du socialiste nationaliste ukrainien Petlioura et ravagé la première divi­ sion de cavalerie rouge commandée par Boudionny.. Mort à tous les youpins 1Aux armes. est d’humeur «alerte et effectue son travail remarquablement ». camarades. moins vif à Petrograd que dans les campagnes. rédigé par des soldats ou des matelots et qui proclame : «11 est temps. personnellement étranger à l’antisémitisme. et surtout qu’en Ukraine.. mort aux youpins23 ! » Cet antisémitisme. mais «l’attitude à l’égard du pouvoir soviétique est bonne22». ne pouvait empêcher de se livrer aux joies du pogrome .]. d’où viennent de nombreux soldats et marins de Cronstadt. intitulé «Appel n° 36» et adressé aux « camarades soldats rouges et matelots ».]. Ce poison a infecté les trou­ pes de Makhno. où quils se cachent [. de reprendre nos esprits [. que ce dernier. On ne saurait être plus aveugle. marque toutes les insurrections paysannes.. camarades ! Ça suffit de languir de faim et de froid. Cette section politique ignore sans doute le contenu du tract antisémite anonyme. Vive le peuple russe.

la valeur des assignats fran­ çais s’est dépréciée 500 fois. C h a pitr e V I Chronique eTirne révolte annoncée Petrograd offre un visage sinistre en ce milieu de l’hiver 1920-1921 : la ville a perdu près des deux tiers de ses habi­ tants de 1917. et la pénu­ rie de produits alimentaires. Nous sommes ainsi 40 fois en avance sur la révolution française1. lattes de parquet ou débris de meubles. les rats pullulent. des milliers d’habitants d’appartements aux carreaux cassés ne peuvent se chauffer qu’en brûlant livres. les cours intérieures d’ordures et d’excréments gelés . mais les rues sont encombrées de détritus. Sa monnaie est devenue virtuelle. Grâce à l’agonie de l’industrie. en mars 1921. mais la valeur de notre rouble a diminué 20 000 fois. Au X e congrès du parti communiste. l’alimentation de la population 95 . Preobrajenski soulignera avec une ironie amère : «Durant la Révolution française de 1789. seules quelques usines lâchent encore de rares panaches de fumée.» La limite du supportable est atteinte à Petrograd plus encore peut-être qu’ailleurs. décrivant la vie d’une communauté d’écrivains dans la capitale déchue. La romancière Olga Forch. Le pays est exsangue. Vu la dévalorisation permanente de l’argent. le ciel est redevenu bleu et l’air transparent. intitule son roman La nefdesfous. En cet hiver glacial.

des cigarettes. et par mois 280 grammes de beurre. les marins sont-ils peu appréciés de la population affamée de Petrograd. 96 . Les trains arrivent de plus en plus rarement à Petrograd. Les révoltes paysannes réduisent les livraisons de blé et parachèvent la paralysie des transports ferroviaires. pour tous. arrivent gelées l’hiver. transportées dans des trains non chauffés. Certes. Cette dégradation frappe plus la population ouvrière que les marins de la flotte qui perçoivent une ration alimen­ taire plus de deux fois supérieure à celle des ouvriers de Petrograd et des autres unités de l’armée. ceux de Cronstadt en particulier. Pas de train. 80 grammes de gruau. bien entendu. La pénurie aiguise le ressentiment des plus démunis à l’égard des bénéficiaires de privilèges même modestes. Mais la dégradation du ravitaillement dans toute la région les frappe eux aussi et leur situation alimentaire se détériore. des allumettes. la ration attribuée aux matelots est en partie théorique. elles en constituent 92% . cela signifie : pas de blé et pas de charbon. aucun train de ravitaillement et de combustible ne parvient dans l’ancienne capitale. aussi médiocre. 40 grammes de poisson. Aussi. voire lamentable. La qualité des produits est. 120 grammes de viande. le gruau peut être remplacé par des pommes de terre qui. Mais les marins. et les quotas de matières grasses et de sucre sont assez rarement respectés. ils touchent par jour une livre et demie de pain (soit 600 grammes). Le 15 février. démantelés par la guerre civile. du sel. en 1920. produits hautement déficitaires dans la Russie ruinée de 1921. et même du savon. Au début de janvier. une catastrophe alimentaire s’annonce. ces rations représentaient 73% du salaire d’un ouvrier. CRONSTADT est assurée par des rations en nature qui remplacent pour lessentiel les traitements et salaires en billets : en 1919. Depuis juin 1920. sont nettement mieux nourris que les autres. 40 grammes de sucre. avec en plus. de temps à autre.

une assemblée de quelque 10000 ouvriers de l’usine Poutilov votait à la quasi-unanimité une motion des SR de gauche accusant les bolcheviks d’avoir trahi les idées d’octobre 1917 et d’avoir instauré 97 . la diri­ geante SR de gauche. Ainsi. car les stocks de poisson.» La situation dans les casernes de la ville est aussi drama­ tique qu’en janvier 1918. Après la tournée dé Maria Spiridonova. mendient. un ceinturon. l’arrêt temporaire des transports par chemin de fer dans le Sud et dans d’autres régions de la Russie. un rapport du Poubalt de la mi-février note . sur la mendicité à laquelle les soldats sont contraints et sur « les nombreux cas d’éva­ nouissements suscités par la faim relevés ces derniers jours dans les unités du district et qui prennent un caractère m assif3». Des soldats. c’est-à-dire pendant vingt jours2. il faudra réduire au minimum la ration existante à ce jour. Un rapport alarmiste du secré­ taire du comité du parti de la région de Petrograd en date du 11 février alerte Efïm Sklianski. dans plusieurs usines de Petrograd. La faim est à Petrograd un mal endémique. d’où venait le ravitaillement. en 1919. contre du pain. La grogne gagne les unités de la garnison. de viande. un couteau. réduit les arrivages à une quantité négligeable. «Si la situation du transport et du combustible ne s’améliore pas dans les prochains jours. le 10 mars 1919. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE Dès le début de février. un tiers des morts dans les hôpitaux y ont péri de faim et non de maladie. l’adjoint de Trotsky au Commissariat à la guerre. Des soldats furieux du manque de chaussures et de bottes refu­ sent d’effectuer les corvées réglementaires. et la colère qu’elle provoque n’est pas nouvelle. font le tour des maisons pour propo­ ser aux habitants d’échanger un briquet. rongés par la faim. de farine et d’autres produits ne nous permettront pas d’exis­ ter au-delà du 5 mars. s’effondrent victimes de syncopes à répétition dans les casernes.

Annonçant déjà la majorité des revendications des insurgés de Cronstadt. tente de haranguer les ouvriers de Poutilov. Les cochers refusent souvent de le transporter contre paiement en roubles. Le 19 mars. en 1921. des cigarettes ou du gros tabac. avec Zinoviev. les toilettes ne fonctionnaient pas 98 . 4 000 cheminots signent un appel aux soldats rouges et aux marins à soutenir les travailleurs de Poutilov « contre les provocateurs. ils exigeaient la liquidation de toutes les institutions extraor­ dinaires (détachements de ravitaillement. Des travailleurs d’autres usines les soutenaient. il n’y avait pas d’eau. ils exigent du pain. bourreaux et assassins bolcheviks4»» Ils reprennent le travail sans avoir obtenu satisfaction. de barrage. la dégrada­ tion des conditions matérielles d’existence dont un rapport d’un SR anonyme décrit la triste réalité à Cronstadt : « Les ouvriers y reçoivent plus de pain qu’à Petrograd et la situation pour le combustible y est aussi meilleure. Lénine. À la famine menaçante s’ajoute. Ces conditions sont encore aggravées par «le manque d’appartements. et la dégradation des apparte­ ments dans un état lamentable par manque d’entretien. venu alors à Petrograd assister aux obsèques de son beau-frère Mark Elizarov. mais la norme de fourniture de bois accordée à chacun ne cesse de se réduire» et il est de plus en plus difficile de se procurer du bois de chauffage. Il se fait huer aux cris de «À bas les youpins et les commissaires!». Ils décidaient enfin d’arrêter le travail et de ne le reprendre qu une fois la résolution publiée dans la presse et mise en œuvre. CRONSTADT leur dictature par la terreur. La majorité des habitants doivent donc porter le bois eux-mêmes en cet hiver où la nuit tombe dès le milieu de l’après-midi et où le vent glacial et humide qui souffle de la Baltique rend la morsure du froid insuppor­ table. de répression) ainsi que la liberté de parole et de la presse.

ni verre. le brise-glace Tosno. » Un rapport du Poubalt du début de février dresse un triste tableau des conditions d’existence des marins et de la garnison de Cronstadt.].. de 40 % des soldats de la compagnie disciplinaire. Le Petropavlovsk n’a pas de savon. de pantalons et de vareuses ! Un peu partout les tenues sont en nombre très insuffisant. qui manque aussi de couchage. malgré les promesses répétées de la rétablir . ils manquent de tenues et de lumière . ils n’ont pas la moindre bougie. et de la troisième division d’artillerie. II n’y avait ni planches. le remorqueur Silny> les navires Narova. ni clous. et les toilettes de cette caserne surpeuplée où « il fait un froid insuppor­ table dans les bâtiments » ne fonctionnent pas. la nourriture est infecte : au lieu de livrer aux équipages du gruau pour cuire la kacha (bouillie) tradi­ tionnelle. Kotline 1 et Kotline 2 et les quatre phares de l’île. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE [. Le rapport conclut : « Dans ces conditions tout travail politique est impensable. » La majorité des équipages et des unités de la 99 . on leur donne du blé en herbe impossible à cuire et immangeable cru. Les soldats du R if manquent en plus de manteaux. 11 manque mille paires de draps à la défense antiaérienne.. Les soldats du train sont les plus mal lotis : si leurs entrepôts regor­ gent d’obus. car les plaques de béton du toit laissent passer Feau. l’élec­ tricité ne fonctionne pas. Les soldats du fort Krasnoarmeiski manquent de tenues et croupissent dans l’humidité permanente. Une partie d’entre eux n’ont ni chaussures ni bottes : c’est le cas des trois quarts des soldats du 560e régiment. ainsi que des forts qui Fentou­ rent. de 300 soldats de la section de défense antiaérienne. Les bains de la ville fonctionnaient m al5. aucun des matériaux les plus simples pour les réparations indispen­ sables. Sur le cuirassé Andreï Piervozvanny. d’une partie de la garnison des forts Chantz et Rif à l’ouest de File.

la Tcheka de Petrograd arrête 266 individus : 24 pour «activité contre- révolutionnaire» (charge que la Tcheka a plutôt tendance à amplifier qu’à sous-estimer) . le 14 février. et 45 pour fraudes diverses. La faim est au centre de toute la vie sociale. 83 pour délits commis dans l’exercice de leur fonction. CRONSTADT garnison sont «las6». 33 pour crimes de droit commun. Pour pallier le manque de pain. Si la pression mesurée dont Lénine invite les paysans à user sur cet appareil sort du cadre étroit qu’il définit. Le décret est applicable dès sa publication dans la Pravda du lendemain. 81 pour spéculation. en cas de «vexations de la part des autorités locales7». l’insurrection paysanne dans les régions de Tambov et Tioumen ne faiblit pas. à lui-même «par écrit. le gouvernement décide ainsi de réduire d’un tiers les rations alimentaires de Moscou. 90 % des personnes arrêtées le sont non pour activité politique. Ivanovo-Voznessensk. mais pour trafic d’influence de pain ou de viande de cheval crevé. Ainsi. souvent purement passif. et de Cronstadt. Mais. bref à l’informer des exactions. Dans la première quinzaine de février. La révolte de Cronstadt va le montrer deux semaines plus tard. en cette année 1921. Pendant ce temps. Le 21 janvier. Lénine avait invité. grand centre de l’industrie textile moribonde. et personnellement». la Russie soviétique exsangue ne tient qu enserrée dans l’armature de l’appareil du parti. au Kremlin». les paysans de Tambov sympathisants d’Antonov «à révoquer et à remplacer» les membres des soviets quils jugeraient incapables et. La mesure exaspère les ouvriers. abus et vexations de l’appareil. les autorités décident alors d’égaliser les rations en diminuant les plus hautes et en abaissant les normes de livraison. à l’insurrection. Cette lassitude facilitera leur rallie­ ment. elle peut faire exploser un équilibre instable. Petrograd. 100 . à s’adresser «à Moscou. de la Tcheka et de l’ar­ mée. si nécessaire.

exigent le maintien de la ration antérieure au décret et veulent la recevoir avant le 19 février. les seconds jusqu'au 11 au matin. à décider. Deux jours plus tard.] donna l’impulsion directe à l’ex­ plosion du mécontentement croissant d’une partie des travailleurs de Piter [nom familier de Petrograd] et provo­ qua des grèves dans toute une série d’usines8. en 1905. les 1037 travailleurs du parc de tramway de la ville et 3 700 ouvriers de Fusine de construction navale de la Baltique se mettent en grève. ils conservent néanmoins leurs cartes d’alimentation et le soviet leur promet de leur assurer leur ration quotidienne de pain. le 9 janvier. Leur réac­ tion ne traîne pas. dont. en 1917 Fusine. 93 usines. Le 7 février. le 11 février. les ouvriers avaient déclenché la première grève générale de Russie et d’Europe et provoqué. avait combattu pour le pouvoir aux soviets. jusqu’au 1er mars. Rien n y fait.» 101 . Agranov souligne : «La réduction de la ration alimentaire [. La raréfaction brutale des matières premières. La décision provoque une flambée de grèves. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE les matelots et les soldats affamés de la garnison. les premiers jusqu’au 10 février à midi. sans salaire pendant deux semaines. Parmi elles l’historique usine Poutilov. la grande manifestation dite du dimanche rouge.. en particulier 35 fabriques de textile et 40 usines métal- lurgiques. Les ouvriers de Fusine Kabelny débrayent trois jours par solidarité avec eux. de fermer pour deux semaines. Sa répres­ sion sanglante par Farinée et les cosaques avait dressé des millions d’hommes contre la monarchie et provoqué la première révolution russe.. du bois et du charbon pousse le soviet de Petrograd. présidé par Zinoviev. fief bolchevik. les travailleurs de l’usine Troubotchny se réunissent en assemblée générale. Vingt-sept mille ouvriers se retrouvent à la rue. Ils récla­ ment du pain. pour protester contre la réduction de la dotation de pain et le retard apporté dans sa distribution.

se réunissent en assemblée générale. On croirait lire une première esquisse de la résolution des insurgés de Cronstadt. Fassemblée vote une résolution exigeant entre autres «le rétablissement d’une totale liberté de parole. CRONSTADT Le lundi 14 février. de Finviolabilité de la personne et du droit des ouvriers et paysans à créer leurs organisations indépendan­ tes et leurs partis politiques . le droit de vote secret. La Tcheka arrête Kamenski le 23 février. du Kremlin [la direc­ tion du parti communiste de Russie]. inlassablement arrêté puis relâché par la Tcheka — qui vient de le libérer trois semaines plus tôt —affirme : la crise du combustible est imputable au gouvernement car c’est de sa faute si les paysans ne veulent pas fournir du bois pour lequel on ne leur paye rien. le menchevik Vladislav Kamenski» membre du comité menchevik de Petrograd. À son initiative. Fune des 93 usines fermées. de presse. les membres du gouvernement et autres privilégiés et la répartition égalkaire du ravitaillement. les ouvriers de l’usine Troubotchny se réunissent en assemblée générale en présence de Naoum 102 . régulièrement réélu par les travailleurs de son usine. les travailleurs de Fusine 3 (ancienne usine Novy Lessner). les habitants de Smolny [la direction du parti communiste de Petrograd]. la suppression de toutes les rations alimentaires spéciales pour les responsa­ bles. les académiciens. des réélections immédiates aux soviets avec pleine liberté de propagande électorale orale et imprimée. direct* universel et égal pour tous dans les élections aux soviets et dans tous les organes représentatifs de la République. Le lundi 21 février. Un membre du soviet de Petrograd. le droit pour tous les citoyens de Petrograd d’emporter avec eux une quantité limitée de produits pour eux-mêmes et leur famille et la levée des déta­ chements de barrage qui confisquent aux ouvriers affamés de Petrograd les produits qu’ils rapportent9».

un détachement d’élèves officiers bloque les portes de l’usine Troubotchny et interdit aux ouvriers de se réunir à l’inté­ rieur. président du conseil régional des syndicats. sur ordre de Zinoviev. un ouvrier propose une courte motion : « Nous. Ces derniers tirent en l’air deux salves d’avertissement qui ne font pas de victime mais 103 . » Le président de la réunion rétorque qu’en tant que «sans-parti». ouvriers de Troubotchny. Le 24. Peu convaincus par son discours sur la crise du ravitaillement et ses causes. les manifestants sont plus de 2000. les soviets doivent s’en aller. Ils se dirigent ensemble vers l’usine de la Baltique. Le président de séance tente de ruser en demandant : « Que ceux qui sont pour les soviets lèvent la main10!» La majorité se prononce pour l’Assemblée constituante. Les quelque 300 ouvriers de Troubotchny. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE Antselovitch. persuadent ses ouvriers de cesser le travail et de se joindre à eux. Zinoviev forme aussitôt un comité de défense de Petrograd. il n’a pas le droit de soumettre ce texte au vote. à 7 heures du matin. Le soviet envoie pour les disperser un déta­ chement d’élèves officiers. Antselovitch. l’un des rares acteurs des événements qui mourra tran­ quillement dans son lit en 1952. exigeons l’Assemblée consti­ tuante. sûr de la victoire. au sein duquel il constitue un comité militaire. décident alors de se rendre à l’usine voisine Laferme. lui ordonne pourtant de le faire. le régime du parti unique et l’invasion des « institutions soviétiques par “des bourgeois aux mains blanches qui multiplient les actes d’injustice” ». Dans la salle. les ouvriers dénoncent la réduction des rations alimentaires. À 13 heures. Le soviet de Petrograd ferme l’usine et décide la réinscription individuelle de tout le personnel afin d’en écarter les éléments hostiles. dont les ouvriers descendent avec eux dans la rue. rassem­ blés par force dans la rue. Ils exigent une purge de ces institutions et l’affectation de nouveaux ouvriers.

réuni en urgence. CRONSTADT beaucoup de bruit. les deux salves en l’air des élèves officiers mais omettent de signaler le désarmement d’une compagnie entière. de faire livrer des ampoules électriques dans les casernes qui en manquent. Un peu plus tard. un autre écrira. puis des milliers. Un marin. dans une lettre à sa famille. dans leur rapport. aussi imaginaire que les morts. 8 0 0 0 0 11! Ces rumeurs enflent et se répandent dans Cronstadt et dans la Russie profonde. de décréter l’état de guerre. mais un groupe de manifestants sans armes réussit à désarmer une compagnie entière d’élèves officiers. décide de fermer les usines Troubotchny et Laferme et d’y interdire l’accès aux travailleurs. » Ces douze morts sont imaginaires. Nicolas Werth écrit dans le Livre noir du communisme : «Le 24 février.. Elles donneront naissance à la Rimeur selon laquelle les bolcheviks auraient tiré sur les grévistes et en auraient tué des dizaines. qui deviendront bientôt des centaines. Le commandant du district militaire de Petrograd. le comité provincial du parti communiste. annoncera 24 000 grévistes arrêtés. et le chef adjoint du Poubalt. Avrov. C ’est l’une des premières et innombrables réten- rions d’informations dans le camp gouvernemental. mais le Livre noir doit être noir. signalent à Trotsky.. sauf à ceux de l’entretien. Kouzmine. d’organiser dans chaque arrondissement une troïka (groupe de trois personnes) révolutionnaire chargée 104 . Non seulement le bref affrontement entre les élèves officiers et les grévistes ne fait aucun blessé. Le soir. des détachements de la Tcheka ouvrirent le feu sur une manifestation ouvrière. tuant douze ouvriers12. Bien que les rapports secrets confirment l’absence de victimes. L’économiste SR Pitirim Sorokine écrira plus tard : «Il y avait tant de tués que le gouvernement semblait avoir écrasé un soulèvement13». des ouvriers essaient en vain de s’emparer des fusils du 98e régiment à l’humeur incertaine.

Elles collectent les rapports établis par les cellules d’usines ou les informateurs qui rôdent dans les rues et envoient chaque jour un. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE d’en contrôler la mise en œuvre. et de faire arrêter les diri­ geants SR et mencheviks. son caractère politique et ses risques d’extension : «Les ouvriers en grève ne se contentaient pas d’exiger l’aug­ mentation de la ration de pain et la suppression des déta­ chements de barrage [. sans autorisation du conseil militaire. le comité du parti commu­ niste de Petrograd met en place dans les usines et dans chaque arrondissement des troïkas chargées de collecter les informations sur l’état d’esprit des ouvriers. rassemblement et réunion tant à l’air libre que dans un lieu fermé. Le conseil militaire du comité de défense formalise la décision en décrétant l’état de guerre dans la ville par un décret publié le lendemain dans la Pravda de Petrograd. Il impose le couvre-feu à partir de 23 heures et interdit tout meeting. le mouvement se développa sous le mot d’ordre de la suppression de la dictature du parti communiste et de l’instauration du pouvoir des soviets librement élus. voire deux rapports de synthèse aux troï­ 105 .. insiste Agranov. des SR de gauche et des anarchistes de Pétersbourg. ce qui priva le mouvement d’une direction organisée14».]. » Heureusement. la Tcheka a décapité la direction éventuelle de cette protestation en arrêtant à la fin de février tous les diri­ geants locaux des partis d’opposition : «Si le mouvement ne prit pas un caractère organisé et ne se généralisa pas à Pétersbourg.. Dans son rapport sur les causes de l’insurrection de Cronstadt. Dès les premières grèves. Agranov souligne l’ampleur du mouvement. mais ne l’empêcha pas de se prolonger par l’insurrection de Cronstadt. des mencheviks. c’est du pour une sérieuse part à la liquida­ tion rapide et effectuée à temps des organisations des SR.

]. Au même moment. la garde. à son tour. Certes leurs données sont incomplètes. CRONSTADT kas d’arrondissement qui synthétisent à leur tour leurs rapports pour le comité de ville qui. Apprenant la réduction de leur ration de pain d’une livre et demie (soit 600 grammes). mais blesse d’une balle dans le ventre un ouvrier communiste qui mourra deux jours plus tard. selon Messing. président de la Tcheka de Moscou. Les informa­ teurs signalent souvent qu’à leur approche. Ils envoient des délégations dans les usines voisines pour les inviter à se joindre à eux et entraînent dans la grève les ouvriers de trois fabriques qui débrayent à 1 heure de l’après-midi. les synthé­ tise pour Zinoviev. réunissent près de 5000 travailleurs.. «comporte près de 700 soldats démobilisables aux sentiments manifestement antisovié­ tiques16». 3 000 ouvriers imprimeurs de Khamovnild. selon les ordres reçus de la Tcheka. il n’y a pas de conversation sur Cronstadt15». Ces notes d’information. donnent néanmoins un tableau assez fidèle de l’état d’esprit de la population. dans la rue. tire en l’air. vers 18 heures. trois meetings tenus à l’initiative des cellules du parti communiste. se mettent en grève le 23 février et se précipitent vers la caserne de la deuxième brigade de réserve de Khamovniki. les ouvriers acceptent de voter une motion invitant à la reprise 106 . qui. Dans deux des trois salles. les conversations politiques s’interrompent et les bouches se ferment . dans trois salles d’un club féminin du quartier.. devant la porte d’une usine ou dans les ateliers. À la fin de la journée. exigées jusqu’au 18 mars. les gens ont peur. des grèves secouent plusieurs usines de Moscou. Lorsque la colonne de grévistes se présente devant les portes de la caserne. où l’influence menchevik est forte. « dans les rues comme hier on perçoit la crainte [.

] Nous verrons19». KaÜnine. liées aux entreprises17».de la révolution. 1794 contre 1921. chef théorique de l’État.. les grévistes accep­ tent de voter la reprise du travail.”.. Une troïka est constituée «pour diriger la tactique des répressions [.]. sur le «modèle “de la révolution française. après avoir renversé Robespierre..» Celui du combustible aussi.. [.. Le 24 février après-midi.. pour éviter l’explosion.]» il fut décidé de n’arrêter en aucun cas des personnes d'origine proléta­ rienne. Après des débats violents. qui remplacera la réquisition forcée des céréales par un impôt en nature et donnera la liberté au paysan de vendre les excédents qui lui restent après cet impôt.. Est-ce Thermidor? [. nous ne recevons rien de Sibérie.» Le pouvoir ne parvient pas à en endiguer l’extension. c’est-à-dire travaillant en usine.. La tâche est plus difficile dans la troisième salle où s’entassent les grévistes de l'im­ primerie de Khamovniki. Maintenant que les koulaks insurgés ont coupé la ligne de chemin de fer.] L'acheminement du blé est interrompu. Thermidor. le bureau politique esquisse les mesures essen­ tielles de la future Nouvelle Politique économique (NEP). Et il doit constater : « Le mécontente­ ment a pris un caractère général18. Le soir. Une commission est char­ gée d’étudier le transfert massif de communistes dans les usines où règne la tension. Il s’interroge sur la contre-révolution paysanne (petite-bourgeoise) qui se dresse. le président du comité exécutif central des soviets. Lénine s'interroge sur sa signification sociale par rapport à la dynamique ~ essoufflée . avait ouvert une 107 . tente de les calmer. Saint-Just et leurs amis montagnards.. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE du travail le lendemain matin.. Lénine dresse un tableau très sombre de la situation aux militants de Moscou : « Nous devons maintenant réduire les rations et nous ne sommes pas sûrs de pouvoir les assurer régulièrement [.

la milice les 108 . parce quon donne une demi-livre de pain par jour et par personne aux habitants de la ville et cela ne leur suffit pas. Un détachement d’élèves officiers de la marine appelés en renfort traîne la jambe. « des orateurs prononcent des discours mencheviks. se heurte à une foule de 500 manifestants venus de Vassilievski Ostrov inviter les ouvrièrs de l’usine à débrayer. Les communistes de l’usine. La rumeur transforme les grèves en émeutes et colporte des bruits de fusillades de plus en plus massives au fil des jours. Puis le cortège se dirige vers l’usine Georges Borman et les ateliers municipaux voisins pour inviter leurs travailleurs à se joindre au mouvement. Le premier se disloque assez vite . tentent de leur interdire l’entrée. exigent l’Assemblée consti­ tuante. déjà en grève. D ’après la troïka locale. rejoint un moment par 150 ouvriers de l’usine Laferme. renforcés par un détachement spécial. le second. CRONSTADT période de réaction qui devait déboucher sur l’Empire napoléonien. ils l’obtien­ nent. etc. la liberté de la personne et de la presse.20». Ensemble ils se dirigent vers l’usine franco-russe. devant l’usine. chaque jour il y a des émeutes. Les manifestants les bousculent. le comité d’arrondis­ sement du parti envoie un détachement de quinze mili­ tants qui. Las de tourner en rond. Grossi par les grévistes de Georges Borman. le cortège des manifestants se divise en deux groupes auxquels les forces de l’ordre barrent l’accès des grandes avenues. essaie en vain de faire débrayer les travailleurs de l’usine dite Expédition. les travailleurs d'un atelier de Fusine de la Nouvelle Amirauté réclament une assemblée générale. Un marin de Cronstadt écrit ainsi à sa famille : «À Petrograd. au tout début de la matinée. à Petrograd. Pour disperser l’assemblée générale. Le 25 février. et on ne peut pas en acheter avec de l’argent. les manifestants se dispersent sans autre incident.

sans lien organisé entre elles. l’évocation répétée de Cronstadt n’est pas un hasard. 109 . il y a de telles émeutes que ça chauffe sec2i. adresse un rapport au ministre de la Guerre français (avec copie aux gouver­ nements anglais et polonais) sur les plans d’insurrection à Moscou. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE disperse. Il est attendu à l’étranger. toutes les usines se sont soulevées. beaucoup ont été jetés en prison. bluffe pour extorquer de l’argent aux gouvernements occidentaux. on a fusillé beau­ coup d’ouvriers. Cronstadt. Paul Avrich. Le 25 janvier. Un autre document le confirme. Même si Savinkov. et des relations avec Makhno. qui en a publié le texte complet. Moscou et dans cinq autres villes. Le soulève­ ment de Cronstadt va cristalliser cette menace. » Un autre écrit à ses parents : «À Petrograd tous les ouvriers se sont soule­ vés. elles restent en effet locales ou régionales. le comité russe d’évacuation installé en Pologne et dirigé par Boris Savinkov. Et les communistes craignent qu’un parti comme les SR de droite ne tente de les fédérer face au pouvoir. Cronstadt et ailleurs. on a arrêté 24 000 matelots 22». Savinkoy prétend avoir des agents à Petrograd. le Centre national adresse à son président à Paris un mémo­ randum ultrasecret évoquant une insurrection prochaine à Cronstadt. pour empêcher le commerce libre aussi les habi­ tants de la ville ont tué quatre miliciens et maintenant. Mais leur conjonction dans le temps avec le mouvement de grève qui secoue Moscou et Petrograd menace l’existence même de la République soviétique. Au même moment en effet. un agent de l’organisation antibolchevik. ancien adjoint de Kerensky et fondateur de multiples organisations antibolcheviks. à son habitude. Petrograd. soit deux fois plus que l’en­ semble des équipages du port! Les insurrections paysannes qui ébranlent le régime ne peuvent suffire à l’abattre : si massives soient-elles.

» De plus. Reste une difficulté de taille : « Les provisions de vivres ne permettront de tenir que quelques jours après le soulè­ vement. par une action rapide et déterminée. de leurs problèmes de ravitaillement et d’artillerie. très au fait de l’état d’esprit des marins de l’île. incapables. avait manifestement des contacts étroits avec des officiers de Cronstadt. dont l’auteur ne nous dit rien. capable d’entreprendre et de mener à bien les actions les plus énergiques. puis ensuite. de répliquer. délimité par la petitesse de Cronstadt. 3) restriction du théâtre d’opérations. les entrepôts de Cronstadt conservent la totalité des obus de la Botte de la Baltique (mais pas ceux des forts de la côte). est prête à transformer le mécontentement croissant des marins en insurrection. Le document énumère les atouts d’un soulèvement à Cronstadt : « I) présence et cohésion d’un groupe d’organisateurs éner­ giques pour le soulèvement . l'artillerie de Cronstadt dispose d’un angle de tir qui lui permet de bombarder les forts lointains du rivage. L’auteur. CRONSTADT en attribue la paternité au professeur Tseidler. 2) simultanément. car une organisation. responsable de la Croix-Rouge russe en exil pour les pays Scandinaves. de leurs forces et faiblesses militaires. Tseidler affirme : «Les matelots se rangeront tous aux côtés des insurgés. s’emparer du pouvoir à Cronstadt. Si Cronstadt n est pas ravitaillée immédiatement après. assu­ rant le succès total du soulèvement et 4) possibilité de préparer le soulèvement dans le plus grand secret grâce à l’isolement de Cronstadt. Le document y annonce un soulèvement «dans le courant du mois prochain ». régulièrement. dès qu’un petit groupe aura su. la famine inévitable la 110 . eux. tendance à la rébellion. à la cohésion et à la solidarité qui sont de règle parmi les matelots». Un tel groupe existe déjà parmi les marins. parmi les matelots .

mais. cantonnés à Bizerte en Tunisie. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE forcera à retomber aux mains des bolcheviks. « si les matelots devaient se sentir isolés du reste de la Russie et sentir que tout développement de la rébellion était impossible pour le renversement du pouvoir des soviets en Russie même».» L’absence de soutien extérieur pourrait aussi provoquer Féchec. n’est pas le groupe de marins qui déclenchera l’insurrec- tion. Tseidler juge-t-il nécessaire un soutien immédiat du gouvernement français et des débris de l’armée de Wrangel. . Si les marins n’ont pas tenté de différer l’ex­ plosion jusqu’à la fonte des glaces. dont Tseidler souligne la cohésion. Mais ce plan. Tout son raisonnement est fondé sur cette certitude. si elle est privée de soutien exté­ rieur. c’est qu’ils n’étaient pas les auteurs du plan cité par Tseidler et n’en savaient rien. elle sera vouée à Féchec23». L’évocation d’un soutien du gouvernement français et de l’armée de Wrangel. dans la mesure où elle éclatera pendant ou après la fonte des glaces. aux insurgés. mais un groupe d’anciens officiers tsaristes en service dans la flotte. « après une brève période de succès. Tseidler envisage néanmoins son succès. interdisant ainsi la contre-offensive des rouges. « une révolte se produira de toute manière à Cronstadt au cours du prin­ temps prochain ». suggère que le « groupe d’organisa­ teurs énergiques». auxquels les insurgés manifeste­ ront une vive hostilité. Qu’il se manifeste ou non. existait bel et bien. quoique inappliqué. Aussi.

.

. Une première. Cronstadt a perdu près de 30 000 habitants. s’était déroulée sans heurts majeurs.. les équipa­ ges des navires se trouvent dans un état brièvement résumé par le tchékiste Agranov dans son rapport du 5 avril 1921 : «L a nervosité croissante de la masse ouvrière affamée était aggravée par la détérioration crois­ sante des conditions d'existence. jour anniversaire de la création de l’armée rouge. Seul inci­ 113 . quun rien peut cristalliser. [. sur les abus des autorités locales. 4 000 soldats et 30 000 civils.. ouvriers et employés et leurs familles.] L’atmosphère de mécontentement ne cessait de s’épaissir dans la masse des matelots et des soldats rouges. Les nouvelles reçues de leurs familles [. Une banale réunion sur les problèmes de l’instruction publique organisée par le soviet de Cronstadt.]. Depuis 1917. tenue le mois précédent. accroissaient encore leur exaspération1». C h a p it r e VII Un cocktail explosif Tous les éléments d’un cocktail explosif sont réunis à Cronstadt où sont alors entassés 17700 marins et offi­ ciers. révèle une sourde tension. etc. pour l’essentiel issus de la paysannerie. le 23 février. sa garnison. dans le grand atelier d’assemblage de l’amirauté... Sa population. sur le poids de la réquisi­ tion.

CRONSTADT dent : le président de la commission du ravitaillement de l’île. Une partie de l’as­ sistance alors se lève. Selon un autre tché- kiste. tourne le dos et sort en silence. «jusqu’au 25 février le calme régnait sur les cuirassés Sébastopol et Petropavlovsk». Cette grogne ne semble pas annoncer une émeute. c'est une autre affaire. À la fin de la réunion. Y a-t-il des questions ? demande alors le présidium. malgré le mécontentement dû au manque de chaussures et d’équipement. Un commissaire de la forteresse ouvre la réunion par un discours sur la place de l’armée rouge dans la République et sur la nécessité de consacrer toutes ses forces à la bataille sur le front du travail II évoque le retard dans les livraisons de pain qu’il attribue aux fortes chutes de neige sur les voies. le président de séance. au main­ 114 . Cette fois-ci. Les orateurs évoquent timidement le manque de pain et la faim qui ronge la population. Le rappor­ teur insiste sur la lutte contre l’analphabétisme et la nécessité pour les femmes illettrées d’assister aux cours d’alphabétisation du soir. Puis on passe à Instruction publique. invite l’auditoire à chanter UIntemationale. S’ensuit un court échange sur les problèmes du ravitaille­ ment. Et le lendemain. le communiste Iline. avait contredit publiquement le rapporteur sur la question aiguë des logements. le responsable du bureau d’information de la section spéciale de la Tcheka rédige un rapport fondé sur les renseignements des 176 informateurs bénévoles dont la Tcheka dispose sur Cronstadt. en dénon­ çant passe-droits et piston —incontestables —dans leur attribution. De rares mains se lèvent. et conclut par une péroraison enflammée devant la salie amorphe. Des ouvriers grognent : leurs femmes sont accablées par les tâches domestiques et les activités éducatives ne sont pas intéressantes. selon la coutume. Son rapport ne signale rien de vraiment inquiétant.

des détachements de barrage et de réquisition et de certains communistes. La nouvelle de ces troubles parvient à Cronstadt dans la nuit du 24 au 25. UN COCKTAIL EXPLOSIF tien sous les drapeaux des marins libérables au 1er février. L’émotion croît d’heure en heure. Tchistiakov se défile et invite le commissaire politique de la brigade des cuirassés. Pour Agranov aussi. ajoute-t-il. un groupe de marins envahit la cabine du commissaire politique du bateau. à venir sur le Sébastopol Ce dernier arrive et convoque une assemblée générale sur le pont inférieur. Zossimov.. Mais le mécontentement ne prenait pas une forme particulièrement aiguë». au refus du commandement de laisser partir les malades en congé et. L’équipage écoute en silence. Les marins s'indignent. Zossimov reprend les informations officielles. de retour de permission dans l’ex-capitale. et lui demande de convoquer une assemblée générale de l’équipage. 115 . Ses réponses semblent satisfaire l’équipage. L’effervescence devint agitation2». racontent à leurs camarades du Sébastopol que les élèves officiers ont abattu des travailleurs de la ville.]. bien entendu. Tchistiakov. « aux actions injustes des auto­ rités locales en province et des détachements de barrage [. À 18 heures. «les événements de Petrograd aggravèrent brutalement l’état d’esprit des équipages. Puis. qui ont éclaté dans la dernière semaine de février3». L’équipage se rassemble sur le pont inférieur. Dans son exposé de la situation à Petrograd. Puis Zossimov passe à la deuxième partie de l’or­ dre du jour : il évoque la situation à la campagne et les actes ou l’attitude incorrects de certains membres de la Tcheka. l’insurrection « est le développement direct et logique des troubles et des grèves de plusieurs usines et fabriques de Petrograd. que Tchistiakov répète et confirme. La réunion s’achève paisiblement à 23 heures.. Des marins de la première brigade de cuirassés.

Un premier marin. le commissaire de la forteresse. pour l'apaiser. Savtchenko. Tout semble s’achever pourtant dans un calme relatif. réveillent leurs camarades et convoquent une nouvelle assemblée générale sur le Sébastopol. Des centaines de marins se réunissent. Les délégués reviennent sur le Sébastopol\ informent l’équi­ page de ce refus et des menaces d’arrestation proférées 116 . chauffeur sur le Sébastopol et futur insurgé. Vassiliev. il énumère les mesures prises pour régler d’ici quelques jours tous les problèmes d’équi­ pement. collé flanc à flanc au Sébastopol\ pour inviter son équipage à désigner une délégation. un groupe de marins de retour de Petrograd. Lazare Bregman. le secrétaire du comité de Cronstadt du parti communiste. Cette promesse déclenche la fureur des matelots qui crient : « On veut nous acheter : on nous cache ce qui se passe à Petrograd!» On ne sait qui (Savtchenko. 11 n’a pas entendu Savtchenko et pense que l’équipage grogne contre le manque de chaussu­ res et de pain . Ils n’en prennent aucune. se précipitent sur le Petropavlovsk voisin. affirme : à Petrograd les communistes fusillent les grévistes dans les rues. Les cinq délégués élus. très agités. le second jure qu aucun gréviste n’a été fusillé. Une heure et demie plus tard. la garde leur interdit de monter à bord. L’assemblée décide d’envoyer cinq matelots expliciter les raisons de l’agitation qui règne dans les usines de la ville et s’informer des revendications des grévistes. inquiet. Par deux fois. dont Savtchenko. lorsque arrive Novikov. CRONSTADT Zossimov. pour discuter des mesures à prendre. L’équipage élit les premiers candidats qui lèvent la main. Novikov. mais rassemblée croit Savtchenko. et le président du soviet. réunit pourtant au siège de laTcheka le chef de sa section spéciale Gribov. Zossimov ou Tchistiakov?) propose alors d’envoyer une délégation à Petrograd constater les faits sur place.

. L’équipage du Petropavlovsk élit une délégation de sept matelots. réclame des explications sur les revendications des ouvriers qui manifes- tent et demande qu’elle est l’unité de la Hotte qui a tiré sur eux et sur ordre de qui. tenir la réunion. Informé de l’incident. Ils proposent au commissaire poli­ tique du Petropavlovsk. La délégation des deux navires rassemble donc douze marins et non trente-deux comme l’écrira plus tard un Petritchenko à la mémoire vacillante. Tchistiakov. L’assemblée adopte une résolution présentée par un membre de l’équipage qui annonce déjà dans ses grandes lignes le texte qui sera voté le 1er mars par 15000 marins soldats et ouvriers. il exige l’engagement de n’arrêter aucun ouvrier de l’usine Troubotchny et aucun soldat.. L’assemblée est houleuse. dont le secrétaire Stepan Petritchenko. décide d’emmener lui-même la délégation du Sêbastopol sur le Petropavlovsk. le lendemain à 1 heure de Taprès-midi. UN COCKTAIL EXPLOSIF contre eux. afin de calmer les esprits. mais ne parvient pas à calmer l’assis- tance. Zossimov répond. dément et promet de tenir le lendemain la réunion demandée. Ce dernier se dérobe et demande son avis par téléphone à Zossimov. Ils réveillent lequipage endormi et l’invitent à une assemblée générale. Plusieurs intervenants dénoncent le manque de chaussures et de ravitaillement ainsi que le bureaucratisme des «sommets». d’une réunion en face du Petropavlovsk. Chouvaiev. Rien encore que de très banal. le commissaire politique du Sêbastopol. 117 . L’un d’eux réclame la tenue. alors en discussion au siège du comité local du parti. L’indignation soulève l’équipage du SébastopoL La garde même du Petropavlovsk proteste elle aussi contre l’ordre qu’on lui a donné. Le comité décide d’envoyer Zossimov et le chef de la section politique de la base. Zossimov répète son rapport apaisant du Sêbastopol. d’ouvrir la réunion. Iakovlev.

CRONSTADT Les divers responsables communistes de la flotte de la Baltique. aidé à la naissance de l’insurrection en laissant se tenir ou même en convoquant des réunions des équipages pourtant alors surexcités et en aidant à l’envoi d’une délégation de Cronstadt dans les usines en grève4.» Quelles mesures pouvaient-ils prendre ? Agranov ne le précise pas. le chef adjoint du Poubalt.. à peu près dans les mêmes termes. à cause de leur incompréhension de la signification du mouvement et du sens dans lequel il s'engageait. Ils ne prennent aucune mesure.. Agranov les accuse tous d’avoir failli à leur tâche et d’être ainsi coresponsables de l’insurrection : «Leur désarroi inouï a joué un rôle colossal dans la catastrophe qui s’est développée avec une rapidité inattendue [. une fois qu’il était devenu impossible d’organiser la résis­ tance5. de Cronstadt et de Petrograd semblent paralysés pendant ces journées décisives. « l’incurie des plus hautes autorités locales» qui a fait qu’«aucune mesure n a été décidément prise pour faire face à l’éventua­ lité d’une action. 118 . dénon­ cera lui aussi. ils n ont pris aucune mesure pour dissiper l’atmosphère enflam­ mée . ils ont même» quoique inconsciemment.]. le responsable de la Tcheka du district militaire de Petrograd. Karous. Nous l’avions laissé à Cronstadt parce que nous avions besoin de tous les bons révolutionnaires et combattants au front6. elles ont attendu que quelqu'un arrive et fasse quelque chose à leur place».» Trotsky portera plus tard un jugement sévère sur Kouzmine : « Ce n’était pas un homme sérieux du tout. c’est Zinoviev qui l’avait nommé. . Il s’en prendra tout particulièrement à Kouzmine. Dans un rapport du 9 juin 1921. Mandaté pour se rendre à Cronstadt dès le 24 février. Alors qu elles voyaient l’état d’esprit extrê­ mement alarmant des unités.. arrivé trop tard. » En fait. il n y arrivera que le 28 au soir : «Tout le monde attendait l’arrivée du camarade Kouzmine.

et ne risque donc aucun démenti. Gribov. Le chef de la section spéciale de la Tcheka. Ainsi Zossimov affirme qu’il a téléphoné à Kouzmine à Petrograd. Il s’est contenté de sonner l’alarme sans rien proposer. affirme-t-il. UN COCKTAIL EXPLOSIF Chacun des responsables visés. On peut douter qu’après la désignation d’une délégation par les deux cuirassés. pour l'informer de l’envoi d’une délégation de marins dans les usines en grève . affirme lui aussi : «À Cronstadt. dès la fin de la réunion du 25 sur le Sêbastopol. Novikov prétend pour sa part avoir voulu résister dès le début et il met en cause à la fois Kouzmine et Gribov. et propose de « retirer les meneurs des équipages et de fournir une information minutieuse. Novikov. il se précipite chez Gribov. «O n a écouté mon rapport mais aucune mesure concrète n a été prise7. Manifestement mon exigence ne fut pas mise en œuvre8». À l’en croire. Gribov a. l’arrestation des « meneurs » (sans doute les douze marins de la délégation) et la diffusion d’une « information minutieuse » officielle à des marins de plus en plus incrédules et sceptiques auraient ramené le calme. tous les espoirs reposaient sur Kouzmine et on attendait ses instructions. invités plus tard à témoigner. dès l’élection de la délégation des deux cuirassés. il ne précise pas non plus après coup quelles mesures concrètes auraient pu alors être mises en œuvre. en informe Kouzmine et lui déclare qu’il s’oppose à leur départ à Petrograd. rédigé un rapport lu à la réunion des cadres du comité exécutif (du soviet). charge son voisin. Dès la double réunion du 25 au soir. autorisé Zossimov à accompagner la délégation et a fourni lui-même à ses membres les laissez-passer nécessaires pour entrer dans les usines qu’ils désiraient visiter. il ne le dit pas.» En a-t-il proposé lui-même? Prudent. « Kouzmine me répondit que je n’avais pas le droit de 119 . ce dernier a accepté cet envoi. » A l’en croire. enfin.

interdisant la tenue de meetings. je confiai au commissaire de la brigade. ce « professeur de son métier. Bref. CRONSTADT retenir la délégation et m’ordonna de la laisser partir à Petrograd. soldat énergique et laborieux. gris de la tête aux pieds. réunions et autres». C ’est alors quayant reçu cet ordre de Kouzmine. «en déclarant que par un tel décret je susciterai du tapage sans fondement suffi­ san t11». du président du soviet de Cronstadt et de la Tcheka qui s’opposent tous à la proclamation de l’état de siège. dit-il. réagit et souligne qu «il n’était pas possible de procéder à des arrestations à ce moment-là. de l’uniforme au visage ridé10». écrit-il. le jour du départ de la délégation des marins à Petrograd. mais n’aurait pas pu l’empêcher. le galeux d’où vient tout le mal. Mais il ajoute : «Novikov a demandé par téléphone quelle initiative prendre et déclaré q u il fallait se mettre d’accord avec le commandement militaire et avec Petrograd et. tous les dirigeants. et on ne pouvait pas alors distinguer les meneurs de la masse». que Victor Serge évoque ainsi avec sympa­ thie dans ses Mémoires. Il avait. » C ’est donc Kouzmine le pelé. L’application de ces mesures aurait peut-être différé l’ex­ plosion. un décret plaçant la forteresse en état de siège. vu les événements politiques. Il prétend ensuite qu’« il n y a pas eu de conversation spéciale sur l’état de siège avec Novikov». car cela aurait pu provoquer une émeute. « préparé. 120 . si nécessaire. proclamer l’état de siège12». que Novikov a donc bien suggéré. Zossimov. le chef de la Tcheka visé. le soin d’accompagner la délégation à Petrograd chez Kouzmine9. Novikov prétend enfin qu’il a proposé des mesures concrètes que la mollesse des autres a fait capoter. sauf Novikov. Avant de le publier. Gribov. se sont montrés d’un laxisme lamentable. il demande l’avis du comité du parti.

se défend comme un beau diable. parcourues à l’intérieur par des élèves officiers et des tchékistes. » Les ouvriers refusent de discuter avec la délégation. pour Petrograd. et n’avait donc rien compris. l’usine de la Baltique et divers ateliers. dont les équipages s’agitent. le Gangoutet le Poltava. » Il y avait chez les 12000 marins de Petrograd une vive effervescence qu’il a. sur le brise-glace Ermak. lui. Ainsi Savtchenko se rend avec deux camarades à Fusine de la Baltique. à qui Ton reproche de n’être arrivé à Cronstadt que le 28 février alors quil était déjà trop tard pour arrêter la mécanique de Finsurrection. Les délé­ gués se rendent aussi sur deux cuirassés mouillés dans la Neva. qu’ils croient officielle. qui n’appartient pas à l’équipage des deux cuirassés. commissaire de la flottille des sous-marins.. Le communiste Gaievski. en tant que membre du soviet de Petrograd.. La délégation se partage en plusieurs groupes. Il justifie son retard : «Malgré les nouvelles inquiétantes qui venaient de Cronstadt. fief de l’opposition aux communistes. D ’ailleurs. Petritchenko fera quatre ans plus tard un récit drama­ tique de cette visite. Zossimov m’a calmé en me disant qu’il n’y avait rien de si effrayant13».. y participe. UN COCKTAIL EXPLOSIF Kouzmine. ce que j’ai relativement réussi à faire. calmée. la délégation s’embarque le 26 au matin. « Les usines encerclées par des déta­ chements armés. Les délégués exhi­ 121 .. ressemblaient aux bagnes de l’époque tsariste. l’usine de tabac Laferme. si le comité du parti lui a «dépeint la situation sous des couleurs sombres [.]. à son arrivée à Cronstadt. il fallait cependant à toute force calmer les unités de la flotte à Petrograd. alors que les dirigeants de Cronstadt n’ont rien fait pendant qu’il affrontait la tempête à Petrograd. en plus de Zossimov Ce dernier amène la délégation chez Kouzmine qui leur fournit les laissez-passer pour l’usine Troubotchny. Ignorant tout des hésitations et des craintes de ces diri­ geants.

il leur déclare: «surtout nous sommes terrorisés moralement et physiquement [. mal chaussés et transis de froid».] Cela ne peut plus continuer comme ça. il n’en cite pas un mot. CRONSTADT bent leurs mandats. toujours la terreur. La terreur. mal vêtus. Après leur avoir dit qu iis étaient «affamés. s’il est rapporté exactement. est très proche de la propagande des mencheviks et de leur tract [“aux ouvriers de Petrograd affamés et transis de froid”]. Israël Getzler écrit d’ailleurs prudemment : «Le contenu de ce discours. diffusé à mille exemplaires et collé sur les murs de Petrograd le jour même où la délégation de Cronstadt faisait le tour de Petrograd15. Empruntons la voie sans parti. Les ouvriers gardent pourtant le silence jusqu'à ce que Pun d’eux. mais dans ses souve­ nirs rédigés au lendemain même de la révolte {La vérité sur les événements de Cronstadt).. mais les ouvriers montrent du regard les gardes en armes et les militants communistes. en avril 1921. Le pouvoir répond par la terreur à chacune de nos demandes et revendica­ tions.. » Ce discours vigoureux est suspect : Petritchenko le cite dans un texte rédigé à la fin de 1925. Comment aurait-il pu. 122 . Les délé­ gués leur promettent de soutenir leurs revendications que « “le pouvoir soviétique” prendra en considération avec le soutien de Cronstadt». [. » Petritchenko l’a paraphrasé et placé dans la bouche d’un ouvrier pour accroître sa force dramatique.]. Eux seuls nous sortiront de cette impassel4. Vive les soviets librement élus. rédigé par Fiodor Dan.. se décide à parler. oublier un tel discours qui justifie Pinsurrection ? 11Ta sans doute fabri­ qué à partir de membres de phrases collectés ici ou là. sûr d’être arrêté après leur départ. le temps est venu de dire ouvertement aux bolcheviks: arrêtez de vous cacher derrière notre nom! À bas votre dictature qui nous a menés dans une impasse..

Le 26 au soir. Le lendemain. clament leur volonté de soutenir les revendi­ cations des grévistes de Petrograd. le soviet de Petrograd se réunit pour discuter des grèves. Berkman dénonce dans son journal intime le communiste Lachevitch. « a dénoncé les grévistes comme traîtres à la révolution. en 1919. Berkman rapporte le même épisode en retirant au robuste Lachevitch son étiquette . a l’air patelin. L’hostilité monte à l'égard des matelots communistes. Le journal annonce l’achat à l’étranger (décidé en fait depuis le début du mois par le gouvernement) de 18 millions de pouds de charbon qui devraient permettre 123 . assis­ tent à la réunion. ils avaient été expédiés de force en Russie. qui. Ils prennent en hâte plusieurs mesures d’apaise­ ment. par les autorités américaines. insolemment jouis­ seur. UN COCKTAIL EXPLOSIF Pendant que la délégation visite les usines à Petrograd.de jouisseur gras16. Dans La révolte de Cronstadt rédigé Tannée suivante. mais n'adoptent aucune résolution. les détachements de barrage auront l'or­ dre de les laisser rapporter les provisions qu'ils auront pu se procurer et ne confisqueront que les sacs des spéculateurs patents.discutable . Le quotidien Krasnaia Gazeta du 27 février annonce que les travailleurs pourront désormais aller chercher des provisions à la campagne dans un rayon de 50 kilomètres autour de la ville. Les marins. Il est gras. Emprisonnés pour leur opposition à la conscription et à l’entrée des États-Unis dans la guerre. îl a qualifié les ouvriers mécontents de “profiteurs” et réclamé d’énergiques mesures à leur égard». Les anarchistes américains Emma Goldman et Alexander Berkman. qui passent toute la journée du 26 en réunions et assemblées informelles. alors à Petrograd. l'effervescence gagne les deux cuirassés. Zinoviev et ses camarades ne se contentent pas des mesures énergiques comme la fermeture de l’usine Trou- botchny. à cette réunion.

chassés de leur poste de travail et de leur appartement17». Des marins du Petropavlovsk sont là. » Louka Savtchenko confirme les dires d’Andreïtchenko et ajoute que les ouvriers qu’il a rencon- très «s’inquiètent pour leurs camarades arrêtés. lit le procès-verbal de la réunion du 7 février de l’usine Troubotchny puis des résolutions adoptées dans plusieurs 124 . qui a visité le cuirassé Gangout. CRONSTADT de remettre en marche certaines usines privées de combus­ tible. son absence se fera lourdement sentir. futur insurgé. réduisant ainsi de près de moitié leur puissance de feu. quil y en a assez de ceux qui ont régné pendant trois ans et qu’il faut passer à d’autres. l’usine de la Baltique et quelques petits ateliers. Dans quelques jours. Deux délégués du Sébastopol ouvrent le feu : l’un. Après eux. Dans Fattente du retour des douze délégués. Le comité du soviet de Petrograd diffuse un tract à la population expliquant les motifs de la fermeture des entre- prises et détaillant les mesures résumées ci-dessus. d’autres disent qu’il faut changer le pouvoir. la fabrique Laferme et les cuirassés Poltava et Gangout. Le premier qui a visité l’usine Troubotchny. la liberté de déplacement . Les autorités portuaires ont retenu le brise-glace Ermak pour manque de charbon. Il aurait pu en effet briser la glace qui enserre et immobilise les deux grands cuirassés accostés flanc à flanc près du quai. interviennent deux délégués du Petropavlovsk. Andreïtchenko. De retour le 27 au soir. affirme que les revendications des ouvriers et des marins de Petrograd sont variables : «Les uns veulent la liberté du commerce. Les deux autres petits brise- glace stationnés à Cronstadt ne feront pas FafFaire. La délégation des deux cuirassés quitte Petrograd à la fin de Paprès-midi du 27 février en traîneau. la journée du 27 a été calme sur l’île et sur les navires. la délégation rend immédiatement compte de sa visite à Petrograd sur 1z Sébastopol.

D ’ailleurs. Dans la salle. la réélection des soviets à bulletins secrets et la convocation d’une conférence d’ouvriers.. marins et soldats sans parti à Petrograd et à Cronstadt. Pendant ce temps. prêts à servir. L’assemblée approuve la volonté affirmée par la délégation de soutenir les revendications des grévistes. La résolution appelle à la discipline et à «la tension complète des forces des ouvriers et des paysans. alors que Zinoviev. couvrent sa voix. Le second.qui ria pourtant pas pu prononcer le sien! . Zinoviev tente de présenter un rapport introductif. l’assemblée adopte à l’unanimité une résolution présentée par Kouzmine. qui a visité le Poltava et le Gangout. Quelques marins manifestent ensuite leur mécontente­ ment. confirme ses dires. Seules la cohésion et l’union sous le drapeau de l’Union soviétique nous aideront à surmonter les difficul­ tés dans l’approvisionnement en combustible.. à améliorer la situation du ravitaillement et enlèveront toute espé­ 125 . Kaîinine lui succède. en conclusion des rapports « des camara­ des Zinoviev . il renonce à parler. Il riy a rien là qui sorte de l’ordinaire. des marins réclament des fusils et exigent qu’ils soient disposés en faisceaux sur le pont. Kouzmine réunit 7 000 marins du port de Petrograd dans la grande salle de la Maison de la marine. est juif. ». favorable au mouvement de protesta- don qui se dessine. les marins écoutent en silence cet ancien ouvrier métallurgiste et cofondateur du syndicat des métallurgistes à Pétersbourg en 1905. vieux militant à l’allure paysanne. Le commandement.et Kalinine. UN COCKTAIL EXPLOSIF usines exigeant la suppression des détachements de barrage. et pur Russe. pseudonyme de Radomylski. donne son accord et le commissaire politique est hors d’état de l’empêcher. à Petrograd. mais les huées et les sifflets de ceux-là mêmes qui l’applaudissaient deux mois plus tôt quand il leur promettait une démocratie sans limite.

soldats de l’armée rouge et marins...] 126 . Un délégué lit une résolution adoptée par la majorité des ouvriers de l’usine de la Baltique qui en demandent l’impression dans le journal Krasnaia Gazeta. les provisions qu’ils rapportent pour eux et leur famille ». la libération immé­ diate de ceux qui ont été arrêtés depuis le 20 février [. Ce 27 au soir. les sept autres se rallieront à celle du Petropavlovsk. le contenu. Informé que les délégués des deux cuirassés ont décidé de visiter un certain nombre d’unités le lendemain pour leur parler de leur mission à Petrograd. L’après-midi du lendemain. Ils exigent du parti communiste le « transfert du pouvoir aux soviets sans effusion de sang [. qui revien­ nent de congé. CRONSTADT rance à nos ennemis». La suite montrera que les 7 000 marins qui votent à l’unanimité cette motion n’en approuvent pas tous. Il a en main la résolution que Kouzmine vient de faire adopter à Petrograd.. Elle demande enfin aux détache­ ments de barrage de « ne retirer en aucun cas aux ouvriers.]. les marins du Petropavlovsk se réunissent sur leur navire en compagnie d’une partie de l’équipage du Sébastopol. souhait auquel les décisions du soviet de Petrograd annoncées le matin même par Krasnaia Gazeta donnent déjà une réelle consistance. rendus coupables de toute aggravation éventuelle de la famine et appelle les ouvriers et les ouvrières à reprendre le travail et les plus conscients d’entre eux à convaincre les travailleurs arrê­ tés 18». La réunion est houleuse. La motion condamne ensuite «les grévistes. ouvrières. Il ne pourra le faire que dans dix d’entre elles et ne réussira à faire adopter la résolution de Kouzmine que dans trois unités . le 28. loin de là. il décide d’envoyer des représen­ tants dans les douze plus fortes concentrations de soldats de Tîle pour y présenter ia motion des marins de Petrograd.. le comité de Cronstadt du parti commu­ niste se réunit en hâte.

et «Vive 1e pouvoir des soviets». aux côtés du peuple travailleur. Après avoir proclamé «À bas 1e communisme et le pouvoir communiste». dans la ville. Les marins empêchent les communistes de parler et rejet­ tent massivement la résolution des marins de la base de Petrograd proposée par l’un d’eux. afin que le pouvoir ne tombe pas en ce moment dans les mains de la bourgeoisie». affirmera : les ouvriers de l’usine de la Baltique nous ont déclaré qu’ils exigeaient «l’augmen­ tation de la ration de pain à une livre et demie par jour. Les ouvriers de la Baltique affirment enfin qu’ils ne reprendront le travail qu’une fois satisfaites leurs revendications. UN COCKTAIL EXPLOSIF et îe retrait immédiat de la force armée des usines». aucun ouvrier ne soit arrêté sans Faccord des ouvriers de toute son usine ou de sa fabrique ». Savtchenko a donc ajouté oralement au texte écrit de l’usine de la Baltique la revendication de l’Assemblée constituante. et nous. deux exigences qui ne figurent pas dans la résolution que les délégués ont eux-mêmes rapportée de Petrograd. La lecture de la résolution enflamme les esprits. lors de notre retour à Cronstadt. à la réunion des équipages. nous avons déclaré qu’ils exigeaient l’Assemblée constituante20». 5 et 6. la libéra­ tion des emprisonnés depuis le 20 février. La résolution réclame aussi « que. Savtchenko. requiert pour <xle peuple tout entier la pleine liberté de parole et de presse. Arrêté après l’écrasement de l’insurrection. dans sa brève déposition. la résolu­ tion propose « à tous les communistes honnêtes de pren­ dre la part la plus brûlante à l’instauration du pouvoir soviétique. afin qu’il soit possible d’élire un pouvoir des soviets et non des cadres». Petritchenko propose une résolution rédigée par une demi-douzaine de marins du Petropavlovsk dont l’électri­ 127 . « c’est-à-dire les points 4. la liberté de parole et de presse et le retrait de la force armée des usines19».

Une autre réclamant la liberté du commerce est aussi repoussée. sollicite des renseignements sur la flotte et l’état d’esprit des marins. au comité exécutif du soviet de Petrograd : « Cette résolution de Cronstadt. Un marin propose une résolution demandant la déportation des juifs en Palestine. La quasi-totalité des communistes des deux cuirassés votent la motion. le 8 mars au soir. ancien adhérent éphé­ mère du parti communiste . » Il n’indique aucune décision de sa part et ne présente aucune demande. Une commission de marins des deux navires élabore une rédaction définitive en 13 points qui ne modifie pas le projet de Petritchenko. rejetée après un v if débat. un autre matelot propose une résolution similaire du Sébastopol. CRONSTADT cien anarchiste Jan Weis-Guinter. La résolution de Petritchenko est adoptée à Yunanimité moins deux abstentions. par la majorité des deux équipages. à 18 h 40 précises. Au dos du télé­ gramme figurent six questions signées du tchékiste Kedrov : il demande à être informé deux fois par jour. Deux heures à peine après ce vote. les trois quarts en sont accepta­ 128 . Nulle trace n existe de cet ultimatum inventé par lui. Alors que Zinoviev qualifie ce jour-là la résolution des marins de texte SR et Cent-noir». les grandes usines ne travaillent pas. Zinoviev télégraphie à Lénine : ces réunions «ont adopté des résolutions SR-Cent-noir » (dont Zinoviev ne joint pas le texte) «et présenté un ultimatum exigeant leur satisfaction dans les 24 heures». il déclarera. Nous supposons que les SR ont décidé de forcer les événements. Il ajoute : «À Piter la situation est comme auparavant très instable. sur la situation dans les entreprises et sur le nombre d’usines qui ont cessé le travail et demande : «Une aide de notre part et du Comité central est-elle nécessaire21 ? » La Tcheka prend donc avec réserves le télé­ gramme de Zinoviev.

ils transforment eh esclaves vos frères ouvriers. Soulevez-vous en rangs serrés. élèves officiers et à tous les citoyens dési­ reux de voir la Russie libre». il est vrai. Renversez le joug des commissaires. le chômage s’est répandu par tout le pays. le bureau politique ordonne au Commissariat à l’approvisionnement «de 129 . » Ce jour-là. Libérez les otages. ils dépouillent vos pères paysans. et a complètement ruiné notre économie. » Et le tract s’achève par quatre slogans : «À bas les communis­ tes haïs! À bas le pouvoir soviétique! Vive l’Assemblée constituante populaire ! Soutenons tous les grévistes24. En conclusion le tract exhorte ses lecteurs : «Arrachez la liberté du travail. Exigez la liberté et l’Assemblée constituante231» Ce même jour encore. un appel aux «ouvriers. On vous pousse de force à l’établi. dénonce les communistes comme « une poignée d’usurpateurs du pouvoir. sans vous donner assez de pain pour votre travail. accusés de les «asservir» et de n’être pas «meilleurs que les bourreaux des Romanov». UN COCKTAIL EXPLOSIF bles pour chacun d’entre nous. signé «Le groupe des ouvriers socialistes de l’arrondissement Nevski». tirera de cet aveu à huis clos la conclusion qu elle n’en est que plus dangereuse : «Tout cela témoigne que cela a été préparé du point de vue politique de façon très fine et précautionneuse22. La Russie est affamée. collé sur les murs de Petrograd. » Ce serait bien étrange pour une résolution «Cent-noirs». Zinoviev. la vérité par les perquisitions et le vol. pour le sang que vous versez ils ruinent vos exploitations. qui a remplacé la liberté par la violence. Les usines et les fabriques sont arrêtées. dénonce «les Trotsky et les Raskolnikov».» Réuni le 28 février au matin. matelots. Dans toute la Russie le sang des ouvriers coule pour la gloire des commissaires». un appel anonyme aux ouvriers. Pour vos mérites. Il interpelle ses lecteurs : «Vous êtes trompés par des tricheurs politiques. soldats rouges.

CRONSTADT

tendre toutes les forces pour maintenir la ration alors attri­
buée à Petrograd et à sa garnison » et décide d’attribuer dix
millions de roubles-or « à Tâchât —à l’étranger —d’objets
de première nécessité pour les ouvriers25», dont une
moitié sera attribuée aux ouvriers de Petrograd. La mesure
répond aux grèves de îa ville et non aux événements de
Cronstadt dont le bureau politique ne sait alors pas grand-
chose. 11 désigne aussi Trotsky président du comité de
défense de Moscou. Trotsky rejette ce cadeau empoisonné.
Lui qui, depuis des mois insiste pour la subordination
rigoureuse des syndicats aux exigences de la reconstruction
économique, se verrait chargé de réprimer les grèves de
Moscou ! Il exige que cette nomination soit soumise au
Comité central où il peut compter sur des appuis. Il sera
contraint d’accepter le poste avant de partir dans l’Oural
faire face à l’insurrection paysanne de Ttoumen et îchim,
mais n en a jamais rempli les fonctions.
La Tcheka complète des mesures économiques par un
vaste coup de filet. Ce 28 février, son vice-président,
Xenofontov et le chef de sa direction opérationnelle,
Menjinski, invitent toutes les Tchéka provinciales à
« démanteler l’appareil des partis antisoviétiques », les SR
et les mencheviks, qui, «utilisant le mécontentement
naturel des ouvriers face à leurs pénibles conditions d’exis-
tence, s’efforcent de susciter un mouvement de grève en
lui donnant un caractère organisé au niveau de toute la
Russie, dirigé contre le pouvoir soviétique et le PC ». Ils
soumettent un plan de huit mesures à la fois policières et
politiques contre leurs membres dont beaucoup
travaillent dans des institutions soviétiques, mais recom­
mandent d’« agir prudemment à l’égard des ouvriers en
s’appuyant exclusivement sur des données concrètes ». Ils
insistent enfin pour que les organismes du parti « dévelop­
pent une activité maximale pour la satisfaction possible

130

UN COCKTAIL EXPLOSIF

des ouvriers, car les moyens tchékistes ne peuvent servir
que de support pour un revirement dans l’état d’esprit des
masses ouvrières26». Ils sont donc convaincus que la
répression ne suffira pas. La Tcheka de Petrograd applique
les instructions avant même de les avoir reçues en organi­
sant une vaste rafle de quelque 300 SR, anarchistes et
mencheviks (dont, trois jours plus tard, leur principal
dirigeant, Fiodor Dan, médecin dans l’armée rouge), et
décapite ainsi une opposition politique susceptible d’éta­
blir une jonction entre les grévistes de Petrograd et les
marins de Cronstadt. Victor Serge affirmera plus tard que
la Tcheka voulait fusiller les dirigeants mencheviks Dan
et Abramovitch qu elle considérait comme les instigateurs
des grèves, alors que Dan ri était arrivé à Petrograd que le
2 mars, trois semaines après leur début. Mais Faffirmation
de Serge paraît douteuse. La Tcheka ne pouvait liquider
des dirigeants mencheviks sans l’aval de Zinoviev qui
riaurait pu lui-même le donner sans l’accord de Lénine,
trop politique pour ne pas le refuser.
À Moscou, on est toujours aussi peu et mal informé de
ce qui se passe dans l’île. Ce 28 février, le secrétaire de
permanence du Commissariat à la guerre, Proudnikov,
téléphone au chef du Poubalt, Bâtis. Il lui demande, de la
part de Trotsky, s’il est vrai que des manifestations de
mécontentement se sont produites chez les marins de la
flotte de la Baltique. Si oui, sur quelle base et pour quelles
raisons ? Matérielles ou idéologiques ? Quels éléments se
trouvent à la tête de ce mouvement, et pourquoi, jusqu’a­
lors, aucune information ria été communiquée au
Commissariat à la guerre ?
La réponse du chef du Poubalt est surprenante de
désinvolture. Il réussit, en effet, à dire tout et son
contraire. D ’un côté il déclare : «Il riy a pas de mécon­
tentement particulier chez les marins de la flotte On

131

CRONSTADT

n’a pas observé et on n observe pas d’aggravation particu­
lière dans l’humeur des marins. » De l’autre, il énumère
une liste de raisons de ce mécontentement dont il vient
de nier l’existence et qu’il réduit à la fois à des «bruits» et
à une réalité permanente, peu inquiétante. «Il y a un
mécontentement individuel habituel, affirme-t-il, suscité
par les événements courants », le problème des congés et
des interruptions dans le ravitaillement. « Se pose de façon
un peu plus aiguë, ajoute-t-il, le mécontentement suscité
par la situation à la campagne telle que la rapportent les
marins qui en reviennent. Dernier point, la “lambinerie”
dans les fabriques et les usines à Petrograd s’est reflétée sur
la flotte. À quoi s’ajoutent toute une série de bruits sur de
prétendues exécutions et mesures répressives mises en
œuvre par le pouvoir soviétique. » Mais il n y a pas de
quoi s’inquiéter car «le mécontentement a un caractère
presque exclusivement matériel; l’influence des SR de
droite et des mencheviks est, comme d’habitude, insigni­
fiante». D ’ailleurs «ces bruits ont été définitivement
liquidés par l’assemblée générale des marins de la base de
Petrograd du 27 février». Cachant que Zinoviev n a pu y
parler, il ajoute, dans une allusion obscure : «Laprovoca-
tion précise du côté des intervenants est restée sans résul-
tats27. » Quelle provocation ? Quels intervenants? Qui ont
dit quoi ? Trotsky ne le saura pas. Bâtis ne dit enfin pas
un mot de l’atmosphère qui règne à Cronstadt. C ’est une
esquisse du «Tout va très bien madame la marquise», une
forme du «commensonge» ou «mensonge communiste»,
qui mettait Lénine en rage.
Le rapport impitoyable qu’un auditeur de l’académie
de l’état-major, Mikhaïl Kroutchinski, envoie le lende­
main à Trotsky et Zinoviev est beaucoup plus sombre. Il
analyse surtout la crise des organismes du parti et de la
flotte. Ce curieux personnage, qui n’adhérera au parti

132

UN COCKTAIL EXPLOSIF

communiste quen 1942, se comporte comme s’il était un
de ses dirigeants. Il retire une impression désastreuse de
sa visite à Fétat-major de la flotte de la Baltique et sur le
Gangout et le Poltava. «Tout Fétat-major nest qu’une
fosse répugnante d’intrigues entre les groupes de
Raskolnikov, de Kouzmine et d’autres; même aujourd’hui,
ils ne parviennent pas à s’entendre dans le travail et à
oublier leurs offenses et leur amour-propre blessé. » Le
Poubalt est impopulaire parmi les communistes de la
flotte, mous et démoralisés, chez qui régnent «Fesprit
philistin, la pauvre morale petite-bourgeoise aux antipo­
des du communisme et une psychologie de bonne
femme». Les «événements de Cronstadt», enfin, ont
effrayé les militants dans les cellules des navires28. Le parti
communiste est donc mal disposé pour affronter Fépreuve
qui Fattend le lendemain.

C h a p it r e VIII

Au bord du Rubicon

Des comités de cinq à six marins se sont constitués sur
îe Petropavlovsk et sur le Sêbastopol. Ils formeront le noyau
dirigeant de Insurrection. Le 28 février, ils convoquent
pour le lendemain 1er mars une assemblée de marins et
soldats de la garnison et des forts voisins en assemblée
générale dans la grande salle du Manège maritime. Ils
n’ont pas invité les ouvriers et les employés dont la majo­
rité travaille donc normalement ce jour-là et chez qui on
n’observe aucune agitation particulière.
Le 1er mars, dès 1 heure de Faprès-midi, des milliers de
marins et de soldats s’entassent dans la salle du Manège
qui apparaît vite trop petite pour les accueillir.
Proposition est faite de se déplacer place de l’Ancre. Le
président du comité exécutif central des soviets, Kalinine,
est venu, reçu en musique par l’orchestre de la base. Il
remplace Zinoviev qui aurait dû participer à ce meeting
en tant que président du soviet de Petrograd, mais qui a
craint de se faire huer comme Favant-veille par les marins
de Petrograd. Kalinine tente de maintenir la réunion dans
la salle du Manège. En vain. Toute l’assistance déménage
sur la place de l’Ancre, accompagnée de l’orchestre de la
base qui rythme sa courte marche.

135

CRONSTADT

À 14 heures environ, 15000 marins, soldats et ouvriers
s’entassent sur la place, lorsque le président du soviet de
Cronstadt, Vassiliev, jeune communiste de 25 ans, flanqué
de Kouzmine et de Kalinine, ouvre le meeting devant un
public houleux. Accueilli par des cris, interrompu par des
huées et des invectives, il n’arrive pas à se faire entendre; il
s’interrompt et passe la parole à Kouzmine dont le long
discours sombre dans l’indifférence hostile de l’assistance.
Puis Vassiliev donne la parole «à ceux qui désirent interve­
nir». Un marin trapu, l’anarchiste Choustov, chauffeur sur
le Petropavlovsk, bondit sur la tribune et s’écrie : «Assez de
bavardages et de compliments! Voici nos revendications : “À
bas les détachements de réquisition ! Rétablissement de la
liberté de commerce, élections libres des soviets!” » Après lui,
un ouvrier anarchiste de Petrograd, un matelot du service
de déminage et une demi-douzaine d’autres se succèdent
pour dénoncer la situation pénible des campagnes, la faim, le
froid, la Tcheka, les détachements de barrage, les fonction­
naires du parti et des soviets. Deux ou trois courageux
tentent de défendre le pouvoir sous les huées de la majorité.
Kalinine prend alors la parole. La foule attend de lui
des promesses et des solutions aux problèmes qui l’agitent.
Mais il se lance dans un rappel emphatique des exploits
passés des marins de Cronstadt qui les exaspère. Des hurle­
ments couvrent sa voix : « Laisse tomber, Kalinine, tu as
chaud, toi! H é! combien de postes tu as et tu touches
pour chacun! Assez de belles phrases! Dis-nous plutôt
quand vous en finirez avec la réquisition des vivres et
quand vous supprimerez les détachements de réquisition. »
Puis des cris s’élèvent : «À bas le pouvoir soviétique!»
couverts par des cris plus nombreux : «Vive le pouvoir
soviétique, à bas les communistes ! » Kalinine se tait.
Kouzmine prend alors une seconde fois la parole pour
conclure, croit-il, le meeting. Il évoque à nouveau les

136

AU BORD DU RUBICON

traditions glorieuses de Cronstadt et de la flotte de la
Baltique. Ses envolées lyriques provoquent des hurle­
ments. Un marin l’interrompt en criant : «Tu as oublié
quand tu as fait fusiller un soldat sur dix dans les troupes
du front nord!» «À bas! À bas!» hurle la foule.
Kouzmine, loin de se démonter, rétorque sous les huées :
«Nous avons fusillé et nous continuerons à fusiller ceux
qui trahissent la cause des travailleurs. À ma place ce n est
pas un sur dix que vous auriez fusillé mais un sur cinq!»
On ne sait à quel épisode il fait allusion, mais sa réplique
qui semble confirmer Faccusation provoque un charivari
incroyable : « Ça suffit, assez! hurle la foule. Ils ont fusillé!
Pas la peine de nous menacer ! Chassez-le, chassez-le ! »
Un matelot raconte dans une lettre à sa famille : «Tout
le peuple criait : assez de chanter des chansons depuis trois
ans déjà; il nen est rien sorti de bon, et vous avez mené le
pays à la ruine, et nous les ouvriers, vous nous avez
envoyés travailler pour une demi-livre de pain. Ils criaient :
à bas les commissaires, à bas les communistes, vive Pélec-
tion des soviets, la dictature paysanne et ouvrière du
peuple travailleur. Vous avez arrêté des ouvriers parce qu ils
se soulevaient et demandaient du pain, qu on leur en
donne deux livres1! »
Kouzmine doit se taire. Le marin Petritchenko monte
alors à la tribune et lit le texte en 13 points adopté la
veille par les équipages des deux cuirassés, auquel, dans le
cours du débat, seront ajoutés deux points supplémentai­
res (14 et 15) d’importance secondaire. Ce texte célèbre
avance une liste de revendications assez proches de celles
de FUPL de Tambov.
«Étant donné, affirme-t-il, que les soviets actuels n ex­
priment pas la volonté des ouvriers et des paysans, il faut :
1) Procéder immédiatement à la réélection des soviets
au moyen du vote secret. La campagne électorale parmi

137

CRONSTADT

les ouvriers et les paysans devra se dérouler avec la pleine
liberté de parole et d'action ;
2) Établir la liberté de parole pour tous les ouvriers et
paysans, les anarchistes et les socialistes de gauche ;
3) Accorder la liberté de réunion aux syndicats et aux
organisations paysannes ;
4) Convoquer en dehors des partis politiques une
conférence des ouvriers, soldats rouges et marins de
Petrograd, de Cronstadt et de la province de Petrograd
pour le 10 mars 1921 au plus tard;
5) Libérer tous les prisonniers politiques socialistes
ainsi que tous les ouvriers, paysans, soldats rouges et
marins, emprisonnés à la suite des mouvements ouvriers
et paysans ;
6) Élire une commission chargée d’examiner le cas des
détenus des prisons et des camps de concentration ;
7) Abolir les “sections politiques”, car aucun parti poli­
tique ne doit bénéficier de privilèges pour la propagande
de ses idées, ni recevoir de l’État des moyens financiers
dans ce but. Il faut les remplacer par des commissions
d’éducation et de culture élues dans chaque localité et
financées par le gouvernement ;
8) Abolir immédiatement tous les barrages ;
9) Uniformiser les rations pour tous les travailleurs,
excepté pour ceux qui exercent des professions dangereu­
ses pour la santé ;
10) Abolir les détachements communistes de choc
dans toutes les unités de l'armée et la garde communiste
dans les fabriques et les usines. En cas de besoin, ces corps
de garde pourront être désignés dans l’armée par les
compagnies et dans les usines et les fabriques par les
ouvriers eux-mêmes ;
11) Donner aux paysans la pleine liberté d'action pour
leurs terres ainsi que le droit de posséder du bétail à

138

Kouzmine et Kalinine. 12) Désigner une commission ambulante de contrôle. «le meeting vota unanimement la résolution des équipages ». » Après un débat tempétueux. La résolution. dans l’excitation du moment. massivement plébiscitée. Qui vote pour? Une forêt de bras se lèvent Selon les Izvestia de Cronstadt du 3 mars. 14) Nous demandons à toutes les unités de l’armée et aussi aux camarades “élèves officiers” de se joindre à notre résolution . 13) Autoriser le libre exercice de l’artisanat sans emploi d’un travail salarié. Le tchékiste 139 . nul n a comptabilisé ces rares bras. qui conclut six heures de meeting. plusieurs militants communistes ont voté contre ou se sont abstenus. fabriques. AU BORD DU RUBÏCON condition qu’ils s’acquittent de leur tâche eux-mêmes. mais. élus dans la nuit ou dans la matinée. Le meeting s’achève enfin sur la décision de convoquer le lendemain après-midi une réunion de délégués de toutes les unités.» Petritchenko affir­ mera en 1925 qu’il y eut trois votes contre : ceux de Vassiliev. c’est-à-dire sans recourir au travail salarié.la grande majorité des quelque 300 communistes présents sur la place ont voté en faveur du texte. la résolution est soumise au vote après adjonction des points 14 et 15. reprend et synthétise des résolutions du même genre votées dans diverses usines de Petrograd pendant les grèves. bureaux et institutions. à raison de deux délégués chacun. pour procéder à la réélection du soviet de Cronstadt. Le comité révolutionnaire précisera plus tard : «Adopté à l’unanimité moins deux abstentions3. Le fait crucial est que . Le général Kozlovski écrira : «Seuls des communistes en quantité tout à fait négligeable ne votèrent pas la résolution4. 15) Nous exigeons que toutes nos résolutions soient largement publiées dans la presse2.» Comme leurs trois dirigeants.

Pour lui. Le meeting s’achève vers 20 heures. les événements du 28 février sur le Petropavlovsk et le Sébastopol sont dus «essentiellement à des marins aux humeurs anarchistes». Il déclarera inutile d’énumérer les 15 points du texte de la place de l’Ancre. Il donne un résumé apaisé et apaisant de la journée : certes. ne l’a informé de la suite. Ses dernières informations remontent à 17 heures. et dont l’invocation comme pouvoir légitime rassemblait un large spectre de forces politiques antibolcheviks allant des SR de droite aux Cadets. mais «vers 140 . la situation a été très inquiétante». Le texte de Cronstadt fait donc écho à une protestation qui dépasse la garnison et la population de l’île. mais il lui donne une forme plus révolutionnaire. le vice-président de la Tcheka. CRONSTADT Komarov le rappellera d’ailleurs assez naïvement à la réunion plénière du soviet de Petrograd le 25 mars. l’assistance n a pas laissé parler Kalinine et Kouzmine et a exigé la suppression des sections spéciales de la Tcheka et l’autorisation du commerce libre : «Au début. à Petrograd. dans l’affole­ ment général. D ’ailleurs. au meeting de la place de PAncre. Son rejet massif révèle la faible influence de ses partisans dans l’insurrection. Le tchékiste Agranov le constatera un mois plus tard : «Les mots d’ordre qui ont présidé à la naissance et au dévelop­ pement de l’insurrection de Cronstadt étaient sensible­ ment plus à gauche que les slogans avancés par les ouvriers de Moscou et de Petrograd». «parce que des résolutions similaires ont été adoptées dans beaucoup d’usines ici. dissoute par les bolcheviks et les SR de gauche le 6 janvier 1918. Xenofontov. rédige un rapport pour Moscou. qu’ils prolongent et ampli­ fient. Aussi son rapport est-il d’un optimisme surprenant. et les camarades les connaissent5». Une heure plus tard. et nul. mais «vers le soir les marins se sont calmés». « la large masse des insurgés ne voulait pas entendre parler de l’Assemblée constituante6».

d'égoïstes ou de traîtres et les menaçant. d’après les informations venues de Cronstadt..» En réalité. L’attitude de Kalinine et Kouzmine n’a fait qu’accroître leur colère et a convaincu des marins communistes encore hésitants de voter la réso­ lution dont Kalinine et Kouzmine ne pouvaient promet­ tre de satisfaire les revendications. Non seulement Xenonfontov ne se prépare donc pas à affronter une insur­ rection. il fera tout par la suite pour se dégager de Cronstadt. La résolution votée sera souvent résumée par le mot d’ordre : « Les soviets sans communistes ». Kalinine traitant les marins de vauriens. alors qu'il était facile d’apaiser le conflit. les chefs bolcheviks ne voulurent user que de la manière forte9. «Ainsi.. dès le premier moment. Kouzmine le soulignera : «Les gens du lieu qui avaient le pouvoir ne voulaient pas compren­ dre le caractère sérieux de la situation8. écrit-il. apparu pour la première fois lors d’une émeute de la faim à Mourmansk. Ce texte 141 . avait déjà cristallisé le mécontentement croissant des marins de l’île contre le régime. » Pour l’ancien anarchiste Victor Serge. malgré le vote massif des commu­ nistes en faveur de la résolution du Petropavlovsk. Les cadres diri­ geants locaux du parti. c’est croire que des discours lénifiants auraient sufH à satisfaire les marins. semblent partager ses illusions. mais il ne semble guère en avoir envie . Ce slogan n’y figure pas. Voir dans leur attitude le détonateur de l’insurrection. mais le développement de l’insurrection ira dans ce sens. adoptée la veille par lés deux équipages. en mai 1918 et repris dans de nombreux soulèvements paysans. AU BORD DU RUB1C0 N 5 heures aujourd’hui. la résolution du Sêbastopol et du Petropavlovsk. c’est « la brutale maladresse» de Kalinine et Kouzmine qui provoqua la rébellion. le meeting a pris un caractère plus pacifique et s’achèvera certainement bien7». d’un impitoyable châtiment. ainsi que Kouzmine.

Or. Alors que ces questions internationales n in- téressent guère la paysannerie. logés dans des cages à lapin. a élaboré des plans d’attaque au nord de la Russie. L’un d’eux expliquera pourquoi ils ne le font pas : «Nous aurions réglé nos comptes avec eux. Ce texte ne fait non plus aucune allusion. à ce qui se passe au-delà des frontières du pays. et quelques-unes de ces lettres seront interceptées par la censure et recopiées. qu ils attendent et qui ne peut vaincre sans les communistes. La Finlande voisine. qui a écrasé dans le sang la révolution social-démocrate de janvier-février 1918. en 142 . Plusieurs marins et soldats écrivent à leurs familles pour raconter les événements. présents au meeting de la place de l’Ancre. Leurs auteurs. il est impossible de trahir la révolution alle­ mande î0». Cette absence de toute allusion à la situa­ tion internationale souligne l’origine paysanne des marins qui ont rédigé et voté ce texte. Ces mineurs pourraient aisément la balayer. feront grève pour exiger le paiement de leurs salaires par l'administration (sovié­ tique) des mines qui oublie de les payer alors quelle se règle rubis sur Pongle ses propres augmentations de salai­ res substantielles en roubîes-or. dans le sud du pays. les ouvriers les suivent souvent avec attention. mais voilà. 35000 mineurs du Donetz. les négociations d’armistice avec son gouver­ nement ne sont pas terminées. CRONSTADT ne fait aucune allusion aux insurrections paysannes qui ravagent des provinces entières. en octobre et novem­ bre 1923. Ainsi. Mais ses rédacteurs veulent d’abord diffuser ce texte dans la population ouvrière de Petrograd. que ces insurrections contribuent un peu plus encore à priver de pain. le pays sort d’une guerre perdue et coûteuse avec la Pologne. alors que le rejet de la poli­ tique de réquisition qui frappe leurs familles à la campagne est Pune des sources du mécontentement des marins. même rhétorique.

Ce matelot se réjouit : «Nous avons dispersé la commune. » Le marin Val i-Ahmed Akhmetzianov. Pour nous. » Puis il affabule : « Nous avons adopté une résolution à Cronstadt demandant que l’on déporte tous les youpins en Palestine pour que cette saleté ne reste plus chez nous en Russie. ils veulent le commerce libre et quon commence au printemps. les nouvelles élections. il est effrayant de rester dans ce maudit Cronstadt sur des mines.].. membre du parti communiste en 1919 et 1920. Tous les matelots crient : à bas les youpins! Ils nous ont tellement embêtés pendant ces quelques années. voit dans le mouvement un rejet de la « commune » (expression typique des paysans ukrainiens désignant une ferme collective ou d’État) : « Les matelots aussi se soulèvent.. parce que ici tous les matelots et les soldats rouges ne veulent pas de la commune. nous n’avons plus de commune. l’uniformisation des rations alimentaires. nous avons seulement le pouvoir soviétique. Le premier manifeste son inquiétude sur la suite du mouvement qui lui paraît bien insurrection­ nel : « Ils ont envoyé des délégués à Petrograd pour changer le gouvernement et supprimer les détachements de barrage [. les sans-parti. donne lui aussi dans deux lettres une interprétation personnelle de la résolution du 1er mars qu il résume en neuf points. et il y a ici le combat contre les communistes. le commerce libre. AU BORD DU RUBICON donnent des visions très différentes et colportent des rumeurs fantaisistes. qui parle d’émeutes ouvrières à Petrograd. » Un autre. » Un troisième présente la réunion et la résolution du 1er mars comme essentiellement dirigées contre la propriété collective de la terre et les juifs. Il y voit lui aussi des mesures discriminatoires contre les juifs et une imaginaire démobilisation des soldats et matelots. À son résumé des points sur les paysans. la 143 . et la commune aussi nous a embêtés pendant ces quatre ans11.

Enfin. surtout des Ukrainiens. unanimes dans leur vote. ce qui est aussi faux qu’étrange. » Lamanov déclarera avoir souvent entendu dans les rues de Cronstadt grommeler : «Tout ça. on lui a déclaré au comité du parti : « Sur les navires ils adoptent des résolutions effrayantes. » Il annonce aussi : « On a fusillé tous les communistes et on en a arrêté quelques- uns 12». » Mais la résolution du 1er mars n’évoque ni les juifs ni leur déportation en Palestine. ont. il ajoute en effet deux points inexistants de son cru : « On n élira pas les juifs et ceux qui avant ont été communistes [. Nombre de marins. Leur vote ne signi­ fie pas un accord avec chaque point précis du texte. ne le sont certainement pas dans le sens qu’ils lui donnent : certains veulent infléchir ou atténuer la poli­ 144 . ils ont perdu la Russiel4.]. c’est de la faute des youpins. dont ils ont plus ou moins bien entendu le contenu dans le vacarme et les cris . accusé les juifs d’être des profi­ teurs responsables de tous les malheurs du pays.et repoussée —sur le Petropavlovsk . sera libéré et rentrera chez lui. Chacun.. CRONSTADT suppression des détachements de barrage. dont ils veulent la dissolution. ils la transposent au lendemain et la croient adoptée. comme l’expulsion en 24 heures de tous les youpins en Palestine13. lors de son arrivée à Cronstadt. au cours de la guerre civile. et le rôle attribué aux juifs. les 15 000 marins et soldats. dont ils réclament l’expulsion. ils en approuvent l’esprit et l’orientation générale. soldat ou matelot. il y aura une flotte d’engagés salariés. Kouzmine affirmera d’ailleurs que. Les deux matelots ont entendu la veille la motion proposée . les rares fermes collectives existantes.. que chacun charge de ce qui l’émeut le plus : pour certains. Ils ne savent donc pas exactement ce qu’ils ont voté et ne sont pas les seuls à avoir en fait voté une protes­ tation contre le pouvoir. Chacun en restitue ensuite la lettre à sa façon.

des ruines. La grande majo­ rité des paysans et une partie des ouvriers rendant le gouvernement responsable de leurs maux. Pour Lénine. des généraux blancs et des grands propriétaires. liberté du commerce pour le paysan une fois versé un impôt en nature) ? Le premier paragra­ phe déclare illégitimes les soviets existants dominés par eux. d’autres enfin désirent le renverser. visait à interdire la signature d’un accord commercial entre la Russie et l’Angleterre. de la misère. à la restauration sociale et politique. Ces derniers l’emporteront. d’autres souhaitent l’amener à céder sur les points qu’ils jugent essentiels. nous voulons seulement y corriger quelque chose. Les communistes qui contrôlent ou dirigent les soviets actuels étant déclarés illégitimes. il souligne : « Une partie des Cronstadtiens qui se sont joints sincère­ ment au mouvement pensaient . nous sommes pour les soviets. » Quels sont les éléments que les bolcheviks jugent donc inacceptables dans cette résolution. de la fermeture des usines. 145 . du froid. de la contrainte. de la faim. complot monté de l’étranger. AU BORD DU RUBICON tique du gouvernement. doivent donc en être écartés. mais ne gagneront que l’adhésion plus ou moins passive d’une partie des autres. de la paralysie des transports. et exige leur réélection libre. des élec­ tions libres auraient balayé les bolcheviks. le retour des capitalis­ tes. Zinoviev le reconnaîtra lui-même après l’écrasement de l’insurrection devant une assemblée de représentants de fabriques et d’usines à Petrograd le 13 avril : alors même qu’il y affirme que l’insurrection. dont ils mettront pourtant en application plusieurs points à travers la Nouvelle Politique économique (suppression des détache­ ments de barrage. c’est la voie ouverte aux partisans de la propriété privée. nous sommes pour les soviets mais seulement nous sommes contre les partis15.

CRONSTADT Beaucoup plus que les revendications qui suivent et qui définissent la vision d7une société de petits paysans et d’artisans libres. même si tous ceux qui le votent avec enthousiasme n’en ont certainement pas une claire conscience. demande un cachet qui rend cet enga­ gement. les SR et les divers groupes voisins) et pas pour les partis bourgeois et monarchistes. les bolcheviks. le paysan. en fera l’expérience. La résolution du 1er mars ne sera jamais publiée en Union soviétique. C ’est pourquoi la résolu­ tion du 1er mars demande la liberté d’action pour les seuls anarchistes et socialistes de gauche (c’est-à-dire. Cette restriction n’est pas un camouflage . dans leur masse. toujours méfiant. le fondateur de plusieurs organisations contre- révolutionnaires. en 1923. elle reflète la haine toujours vivace des paysans pour les grands proprié­ taires terriens et les représentants de l’ancien régime. le paysan insiste : « Tu peux nous l’écrire noir sur blanc16?» Alors que legorov s’y engage. Boris Savinkov. » L’autre jure en se signant face à l’église . plus officiel et plus contraignant. Pénétrant en Biélorussie à la tête d’un petit détachement de «verts». c’est ce préalable qui dresse le texte et ses partisans face au pouvoir existant. à ses yeux. en publiera un large condensé dans Cinq années 146 . les marins rassem­ blés place de l’Ancre sont. malgré cela. legorov doit le promettre pour recruter sept paysans. les mencheviks. qui participera à l’écrasement de la révolte. En même temps. Les paysans l’interpellent : « Pourquoi est-ce que vous avez des généraux?» «Pourquoi est-ce que les propriétaires fonciers sont avec vous?» Un paysan demande à son adjoint. le commandant de division Poutna. hostiles au retour des blancs qui ramèneraient dans leurs fourgons les propriétaires haïs des paysans. il invite des paysans hostiles aux bolcheviks à le rejoindre. néanmoins. legorov : «Jure que vous êtes contre les proprié­ taires fonciers.

AU BORD DU RUBICON de l'armée rouge. dont il reconnaît quelle a été «adoptée le 1er mars par l’écrasante majorité de la garnison de Cronstadt». recueil publié sous la responsabilité du Commissariat à la défense. . ainsi transmises au lecteur soviétique pour la première et la dernière foisI7. donc de Trotsky. un seul. à une réserve près : il omet un point. Poutna résume en dix points les treize points initiaux d’une réso­ lution qu il qualifie d’« ultimatum dirigé contre îe pouvoir soviétique et la dictature du prolétariat». et précise qu«elle a été publiée dans le numéro 1 des Izvestia du comité révolu­ tionnaire provisoire de Cronstadt du 3 mars 1921» : iî résume assez fidèlement la quasi-totalité de « ses exigences essentielles ». L’omission de ce point n’est pas secondaire et ne peut être considérée comme involontaire. celle des « privilèges ». le point 9 deman­ dant F uniformisation des rations pour tous les travailleurs. mais d'importance. or cette revendication pose indirectement une question qui agite alors la population et le parti communiste lui-même.

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En Russie. C h a p itr e IX Les « privilèges des commissaires » Marx avait prévenu dès 1845 : «Sans le développe­ ment des forces productives. la famine. on socialiserait l’indigence. la pénurie sont plus grandes. des dirigeants et cadres du parti et de l’État. écrit La Fontaine. c’est-à-dire le combat de chacun contre chacun et contre tous pour tenter d’arracher le maximum d’une production de biens Insuffisante pour satisfaire les besoins essentiels de tous. enfle et prend des proportions inouïes. Dzerjinski se plaignait à Lénine des conditions dans lesquelles travaillait la Tcheka formée un mois plus tôt : 149 . Pourtant. mais il a une bouche.et exagérés . Le 11 janvier 1918. «Ventre affamé n’a point d’oreilles». même limités. qui ferait recommencer la lutte pour le nécessaire et par conséquent ressusciter tout le vieux fatras1». L’affamé juge exorbitant le privilège de celui qui mange à sa faim. Les détenteurs du pouvoir ont plus de possibilités d’y parvenir que les autres.que la misère. les dirigeants communistes eux-mêmes se sont longtemps serré la ceinture. d’autant plus apparents . sept ans de guerre et de guerre civile ont détruit l’industrie du pays. et la rumeur sur les privilèges se répand vite. plongé dans une misère généralisée qui fait ressortir brutalement les privilèges.

. La faim n épargne personne : le commissaire au commerce.. CRONSTADT «Travaillons jour et nuit sans pain ni sucre. de nombreux membres du Conseil. puis. Le 29 mai 1918. il fait attribuer une ration spéciale dite «acadé­ mique» à cinq cents savants et spécialistes divers. mais ne peut les faire venir à Moscou «dans un. En décembre 1919. choisis en fonction de leurs compétences (sauf cas d’opposition 150 . de volaille. il réitère sa demande et réclame du tabac. de plus. Krassine. n*ont pas le temps de déjeuner3». sans viande et peut-être même sans pain». Deux semaines plus tard. deux douzaines de serviettes de cuisine. de conser­ ves et de fromage». peu après. par une décision «archi- secrète». sans beurre.privilégiés. ni du thé. voire pillent lors des perqui­ sitions. pas même un petit bout de pain. ni fromage2. supplie le président du comité d’approvisionnement de Moscou de « mettre à la disposi­ tion de la cantine du Conseil des commissaires du peuple une certaine quantité de jambon. Il ajoute : «Il y a peu d’espoir d’obtenir dans un futur proche [.relatifs . Pendant ces longues heures.appartement non chauffé. Le gouvernement a longtemps été à peine moins mal nourri que la population. occupés aux affaires. Lénine s’est vite soucié des conditions de travail et donc d’alimentation des savants de tous ordres dont la Russie a besoin. Kamarintsev.» Commissaire du peuple. écrit ainsi le 14 mars 1919 à sa femme et à ses filles installées à Stockholm qu’il se nourrit à peu près normalement. dans la journée. car « tous les jours le travail au Conseil se prolonge jusqu’à 2 heures du matin. le chef de la Chancellerie. Mais si Dzerjinski les pince. ni thé. il fait pourtant partie des . » Certes les choses ont changé et certains tchékistes se sucrent. ni beurre. les membres du Conseil ainsi que la garde n’ont rien à manger.] la possibilité d’une existence la plus élémentaire4. il les fait fusiller.

2. celui de la première à 72 grammes de gruau. recevront la ration acadé­ mique spéciale et 10 000 la ration spéciale du Conseil des commissaires du peuple. Au cours de Tété 1920? cette ration est étendue aux membres du gouvernement. celui de la seconde à 282 grammes. à la Direction des statistiques et aux membres de leurs familles (avec un maximum de quatre rations). 400 grammes de sucre. celui de la seconde à 24. Le Kremlin comporte deux cantines. celui de la seconde à 128 grammes. ni lard). 200 grammes de thé. aux responsables et hauts fonctionnaires des quatorze commissariats du peuple. La majorité d’entre eux bénéficient de ces rations. 400 grammes de savon. 8000 individus. du Conseil supérieur de l’économie nationale. du Conseil central des syndicats. 4 kg de viande. 4 kg de poisson (séché en général). vivent au Kremlin 1112 civils. 600 gram­ mes de sel. Fautre pour les commissaires du peuple et les dirigeants de PInternationale. 3 boîtes d’allumettes. À la fin de 1921. un occupant de la première a droit à 96 grammes de viande (de cheval le plus souvent) ou de gibier. 16 kg de légumes (en majorité des pommes de terre). LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » brutale au régime). De plus la qualité des produits est très médiocre. aux membres du comité central des syndicats. Pune pour les membres du comité exécutif central des soviets. Elle se compose par mois de : 8 kg de farine. dont 183 memb­ res du parti et 929 sans-parti. Fun et l’autre à 12 grammes de sel (à condition qu’ils n’aient reçu ni huile. de riz ou de pâtes. 600 grammes de beurre. dont la majo­ rité n’appartient pas au parti. Pour le repas du midi. ni beurre. celui de la première à 8 grammes d’huile.800 kg de gruau. Le communiste français Boris Souvarine. la ration théorique n’est pas toujours la ration reçue. mais dans le chaos de la guerre civile. de beurre ou de lard. En 1920. membre de l’exécutif 151 . 1 litre d’huile.

à bas les généraux profiteurs. À la mi-juillet 1920. vu «la protestation contre l’inégalité matérielle outrageusement démesurée dans les rangs des communis­ tes eux-mêmes». et fait alors adopter début août son point de vue par le bureau politique. alors secrétaire du comité central. dénonce un certain nombre de privilèges. Ces privilèges légaux que des cadres de tous niveaux peuvent tenter de s’adjuger en catimini ou en public susci­ tent une vive discussion au sein du parti communiste. avale d’ordinaire du cadavre de cheval noyé de poivre. CRONSTADT de rinternationale. qui. La crise qui ravage le parti et le pays «vient en particulier [. «rencontrent l’adhésion de la majorité des adhérents de base de notre parti.. Dans une lettre aux cadres du parti. Parmi les militants communistes des arrondissements on prononce le mot “du Kremlin” avec hostilité et mépris». avec l’accord de Lénine.] de la situation privilégiée de F avant-garde dans la vie quotidienne et de ses conditions 152 . il souligne la gravité de la «lutte vive entre ce que l’on appelle la base du parti et ses sommets». Et la divi­ sion de nos rangs sur cette ligne s’aggrave de jour en jour. ont. la fin de la guerre va provoquer des tensions susceptibles de dresser les communistes les uns contre les autres. futur dirigeant avec Trotsky de l’opposition de gauche. » Ainsi. Dès lors. Preobrajenski. les militants avancent un peu partout des mots d’ordre tels que : «À bas les pseudo-communistes embourgeoisés. pose le problème de «l’inégalité dans le parti». presque tous communistes. près de deux cents soldats mécontents. écrit Preobrajenski. D'après lui. à bas les bureaucrates du parti. et client de sa cantine. quelques semaines plus tôt» renversé le soviet de la ville de Bouzoulki sur ces slogans. à bas la caste privilégiée des sommets. Le Français Henri Guilbeaux doit se contenter d’une « immangeable soupe au poisson» à la cantine des commissaires du peuple. de malversations et d’abus..

Ils craignent de se plaindre à Zinoviev entouré d’acolytes armés de revolvers qui menacent les travailleurs qui posent trop de questions.. ancien député bolchevik à la Douma. le jour même oh se constitue à Cronstadt un comité révolutionnaire insurrec­ tionnel. Ce même mois. qui refuse. La commission propose d’abaisser sensiblement les normes de ravitaillement du gouvernement et surtout de l'Internationale. dirigeant de l’Opposition ouvrière.» Le récit est sans doute exagéré. d’« effectuer un contrôle archi-strict sur les bureaux de Smolny».. Ses trois membres (Ignatov. Le mécontentement ne cesse de grandir dans les masses sans parti5». Au début de septembre 1920. Un additif secret de la résolution publique adoptée concerne les privilèges des occupants du Kremlin... sans en informer Zinoviev6. les récriminations contre les privilèges et les abus se multiplient. des sacs entiers de nourriture passent de l’institut Smolny aux trafiquants et aux prostituées. alors que les travailleurs de la ville meurent de faim.]. mais Lénine le juge assez vraisemblable pour char­ ger Staline. «Les travailleurs affamés voient des tsarines bien habillées. LES « PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » d’existence [. Pourtant. Mouranov. ce rapport ne sera finalement pas discuté. Lénine fait désigner une commission d'enquête sur les inégalités. le prési­ dent de la section ouvrière du soviet de Petrograd alerte Lénine sur la corruption qui ravage la direction du soviet et du parti de Petrograd : «l’argent coule à flots» dans leurs poches.]. le problème est soulevé à la neuvième conférence nationale du parti. futur président du soviet de Moscou) remettront leur rapport destiné au X e congrès le 2 mars 1921. et Oukhanov. des tsars sovié­ tiques sortir avec des paquets de nourriture et s’en aller en voiture [. La commission dispose de pouvoirs d’investigation exceptionnels. écrit-il . Mais l’insurrection de Cronstadt bouleverse l’ordre du jour du congrès où. 153 .

un officier de l’armée rouge. écrivent-ils. Il dénonce ensuite comme privilégiés «les Trotsky. Vlassov met ainsi en cause Trotsky Or. La sœur du futur dirigeant de l’opposition de gauche. Ils dénon­ cent surtout F « aristocratie communiste» logée dans des hôtels particuliers abandonnés par leurs propriétaires. accusé par son médecin de manger mal et trop peu. au fouet et aux coups de poing 154 . CRONSTADT En ce même mois de septembre 1920. boivent. mangent à satiété. Nicolas Mouralov. et ils demandent la transformation publique de ces hôtels particuliers en jardins ou en foyers d’enfants8. Le 24 février 1921. La chasse aux privilèges ne se limite pas aux travaux de la commission. dénonce dans une lettre la corruption des dirigeants de Stavropol dans le sud de la Russie : « Ici le mot communistes désigne des gens qui avant tout vivent bien. dans une lettre indignée à Lénine. L’abondance de noms juifs dans sa liste suscite la défiance. Anton Vlassov. dénonce. trois bureau­ crates communistes qui roulent en voiture et se sont Installés dans un petit palais avec jardin que des ouvriers voulaient utiliser comme crèche pour leurs enfants. ne se gênent pas pour mettre la main sur les biens publics. deux dirigeants communistes. les Sklianski. et recourent à la violence. Rosengoltz». le bureau poli­ tique du 29 mars 1921 discutera d’un projet de résolu­ tion de Lénine demandant au bureau d’organisation et à Dzerjinski de surveiller l’alimentation de Trotsky. « Ce fait discrédite le pouvoir». leurs femmes et celles de Kamenev. ancien métallurgiste. Lounatcharskl et qualifie Lénine de «seul vrai révolutionnaire» vu son «mode de vie Spartiate7». ne font rien. Podvoïski et Mekhonochine. dénoncent dans une lettre à Lénine Fattribution anormalement élevée de rations à des « cadres soviétiques privilégiés » et demandent leur suppression ou leur réduction.

mais le champagne que l’imagination fertile des matelots fait couler à flots n’est que de l’eau. Les soldats cherchent les objets précieux dont la rumeur emplit l’appartement. dès avant la révolution. Larissa Reisner dispose certes. ainsi une rumeur accuse Larissa Reisner. Le 26 février 1921. se promènent dans de brillants phaé- tons. affirme que les permanents du parti. à Cronstadt. ces sommets ont des hordes de laquais qui leur apportent tout à petits pas sur leurs assiettes ». dont il n est même pas sûr qu’elle soit bien chaude. d’un grand appartement. recommandée par les médecins à son gendre frappé par la malaria en Afghanistan. exagérément gonflés par la rumeur dans un pays affamé. » Le privilège et Pabus de pouvoir vont de pair et se renforcent l’un l’autre. Les bruits les plus fous courent sur ces «privilèges» et leurs bénéficiaires. dans un ouvrage sur la révolte de Cronstadt écrit en 1930. des soviets et des syndicats. boissons. que nous défendons de toutes nos forces. voitures attelés de trois ou quatre chevaux. compagne de Raskolnikov. Mais la rumeur continue à courir et le champagne virtuel à couler. le tribunal militaire révolutionnaire fait perquisitionner l’appartement de Mikhaïl Reisner qui vit avec sa fille Larissa et son gendre Raskolnikov. ils veulent encore plus de privilèges». ils « mangent grasse­ ment et dorment tranquillement. et loin de penser aux masses populaires. fiacres. Ces privilèges. L’historien communiste Poukhov. dit Reisner. Ils trouvent une bouteille de cognac et une demi-bouteille de liqueur. «jouissaient de certains privilèges : ils rece­ vaient des rations spéciales et vivaient dans de meilleures conditions que les militants de base du parti. LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » pour régler le plus petit problème9. alimentent les dénonciations enflammées de tracts anonymes : « Nos dirigeants. de prendre des bains de champagne dans sa baignoire. Mais il serait exagéré d’affirmer qu’ils se différenciaient de la masse en 155 .

classés en deux catégories. Mais lorsque le pouvoir est contraint d’abaisser les rations. 80 grammes de sucre. 120 grammes de sucre. Pendant ce temps un nouveau mode de vie avait commencé à s’instaurer progressivement dans la bureaucratie soviétique. 15 livres de viande. 12 livres de viande. Les adhésions massives au parti communiste d’anciens adversaires qui rejoignent les rangs des vainqueurs pendant l’automne 1920 et l’hiver 1920-1921 accroissent la corruption et la quête des privilèges. 156 . On vivait en fait très modestement. En septembre 1918. Il nest pas vrai qu’à cette époque on nageait dans le luxe au Kremlin comme l’affirmait la presse des blancs. CRONSTADT général. invitait alors par lettre le comité central menchevik à susciter des insurrections antibolche­ viks partout. comme il le fait en février 1921. On peut voir là les prémices des multiples privilèges que la bureaucratie stalinienne s’attribuera demain. ce même Maïski. Les Maïski sont alors légion. rien de plus. Trotsky écrira plus tard « J ’avais passé trois années au front. L’inégalité matérielle se faisait sentir. les seconds 15 livres de farine. 120 grammes de matières grasses et 8 kg de légumes (surtout des pommes de terre) . mais pas très fort10». 8 kg de légumes. différences et privi­ lèges avaient fait leur apparition et s’accumulaient auto­ matiquement 11». Ces rations relativement privilé- giées permettent de manger à peu près normalement. eux aussi. Cependant. reçoivent par mois : les premiers 20 livres de farine. Il sera plus tard ambassadeur de Staline en Grande-Bretagne. Ces cadres. Le symbole de cette vague d’adhésions intéressées est Ivan Maïski qui rejoint le parti communiste en octobre 1920. Évoquant cette période. cette inégalité matérielle prend un relief nouveau. ministre du Travail du gouvernement antibolchevik de Samara. 80 grammes de matières grasses et.

De 1920 à 1923. Ainsi les Lzvestia de Cronstadt du 11 mars dénoncent « les commu­ nistes qui vivent dans la jouissance et les commissaires qui s’engraissent». mal vêtus et mal chaussés. Ainsi en février-mars 1919 le comité du parti communiste de Moscou et son journal Le communard ont dénoncé publiquement la constitution par le chef du service administratif du gouvernement au Kremlin. embryon de la future couche bureaucratique. Ils savent qu ils ont là l’oreille de la popu­ lation et de soldats réduits à la condition de gueux mal nourris. Ces apparatchiks.. LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » D ’assez larges couches de Fappareil sont déjà corrompues. ceux que Lénine appelle les « sovbourg» ou «bourgeois soviétiques».. la question fait débat au sein du parti bolchevik et provoque une bataille sévère que le stalinisme étouffera.. Bontch-Brouievitch dénoncera plus tard dans cette campagne un complot de Trotsky. En ce printemps de 1921. n’est pas encore pérennisé et institutionnalisé. Mais les insurgés joueront sur ce thème qu’ils savent populaire.. .) qui place les communistes dans une situation parti­ culière par rapport au reste de la population11». se rangeront demain du côté de Staline. réel. garant de la pérennité de leurs privilèges menacés. Bontch-Brouievitch « d ’une coopérative disposant en abondance de tous les produits possibles et imaginables (. le privilège. Ils obtiennent sa fermeture.

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dont les équipages voteront à une écrasante majo­ rité la résolution de la place de l’Ancre. Les marins mécontents protestent et revendiquent. Veulent-ils pour autant. selon VassiÜev. Pour eux-mêmes donc. L’incident souligne les hésitations qui régnent à Cronstadt. mouillés à Petrograd. pour savoir « s’ils ont affaire à une insurrection ou seulement au désir d’apporter des amendements à la forme existante de direction1». la portée des événe­ ments de la place de l’Ancre ne va pas de soi. dans leur masse. Ils discutent. Kalinine et Kouzmine réunissent à 8 heures du soir. un marin propose de garder Kali­ nine en otage. ce 1er mars. assistent à la réunion du Petropavlovsk avec Faccord des commissaires de ces deux navires. renverser le pouvoir en place ? L’interrogation est légitime : combien de meetings d’usi­ 159 . Une partie d'entre eux retourneront le lendemain 2 mars sur leurs navires. sans y voir néces­ sairement un acte de rébellion. Des délégués des équipages des navires Trouvor et Ogon {Le Feu). À la réunion du Petropavlovsk. C h a p it r e X Le passage du Rubicon Le soir même du 1er mars. les cadres du parti communiste de Cronstadt au siège du soviet. sa proposition est repoussée. les équipages du Petropavlovsk et du Sêbastopol élisent des comités de vaisseaux.

la garde. se concertent sur la conduite à observer. puisque l’unique objectif officiel de la réunion de délégués convoquée le 2 mars est précisé­ ment de procéder à l’élection du nouveau soviet que Kalinine et Kouzmine semblent alors juger acceptable. Ils concluent néanmoins à un début d’insurrection. Les gardes exigent un laissez-passer du comité du Petropavlovsk. refuse de le laisser sortir. Leur déci­ sion est claire : Kouzmine « ne devra pas prendre de mesu­ res répressives. encore embryonnaire. Kouzmine. accompagné de Kouzmine. La réunion s’achève tard dans la nuit sur cette décision qui laisse la porte entrouverte à une négociation possible. CRONSTADT nés affamées se sont terminés par des résolutions enflam­ mées sans déboucher sur un affrontement armé. Les deux hommes. «iis jugent quil n’y a pas vrai­ ment beaucoup de communistes et que ces derniers ne représentent pas une force réelle que Ton puisse y oppo­ ser. mais. Ce dernier propose à Kouzmine de partir avec lui. Kouzmine téléphone au comité du cuirassé. En cas de nécessité les mesures répressives seront prises de l’extérieur». ajoutera : « Il ne fallait pas recourir à l’usage des armes afin de ne pas énerver la masse. interrogé le 9 juin. qui le ravale au rang de simple citoyen. Il fut donc décidé de gagner du temps en faisant durer le plus longtemps possible la réunion de délégués [du lendemain] et d’engager tout le mouvement dans le cadre pacifique de nouvelles élections aux soviets sur la base de la Constitution2». qui ordonne de laisser passer Kalinine. Kouzmine décide de rester. Kalinine décide de rentrer à Petrograd. avant de se séparer. il était visible que 160 . et de plus. toujours selon Vassiliev. formée de marins du Petropavlovsk qui a remplacé celle de la Tcheka. Le président du comité exécutif central des soviets n’est ainsi plus confronté à une simple protestation mais à un autre pouvoir. Lorsqu’il se présente aux portes de la forteresse.

avec l’appui. même passif. disait de lui ironiquement : « Zinoviev. à 22 h 15. en effet. on s’interroge sur les craintes de Zinoviev. parties d’Estonie. Le commandement militaire du district militaire de Petrograd n’a. les marins de Cronstadt. Zinoviev avait la réputa- ti°n de céder aisément au découragement. Les deux camps étaient confrontés à la même interroga­ tion : le mouvement de grèves à Petrograd allait-il s’étendre ou refluer? Le vice-président de la Tcheka. le second de Lénine jusqu’à sa mort en mars 1919. Sverdlov. Le conseil militaire demande d’envoyer immédiate­ ment ici quatre escadrons d’élèves officiers de Moscou et de Tver et de tenir prête l’infanterie des élèves officiers5. Xenofontov. « en cas de soulèvement à Cronstadt. les marins de Petrograd sont peu sûrs. ni l’état-major. alerté ni le conseil militaire de la République. Or. » Si Zinoviev ne peut mobiliser que 5000 hommes. Zinoviev télégraphie à Lénine et Trotsky : «À Cronstadt tout est encore indéter­ miné et extrêmement inquiétant. poursuit Zinoviev. car. À Moscou. » ^ Ce 1er mars au soir. «Aujourd’hui vers le soir on note une certaine fatigue chez les ouvriers et une certaine tendance à reprendre le travail4. concluait son rapport du 1er mars au soir par une observa­ tion que les événements vérifieront. » Mais le plus inquiétant est la situation militaire à Petrograd. lorsque les troupes du général blanc ïoudenitch. Trotsky avait trouvé Zinoviev 161 . c’est la panique. des ouvriers qui viennent de faire grève pourraient prendre la ville. » En octo­ bre 1919. LE PASSAGE DU RUBICON nous ne trouverions pas de sympathie chez les membres du parti3. bousculèrent une armée rouge dix fois supérieure en nombre et menaçaient d’arri­ ver aux portes de la ville. » C ’est bien là que le bât blesse le plus. Nos forces sûres sont formées de 3 000 élèves officiers et 2 000 communards [communis­ tes].

quoique encore embryonnaire. En 1929. Puis le président de séance propose à l’assemblée de voter le texte que Kouzmine avait fait adopter deux jours plus tôt par Pas- 162 . prétend que « Zinoviev devait paniquer. présente alors à Petrograd. il le trouva sur le canapé. Trotsky n’a fait qu’une brève apparition à Petrograd le 5 mars au soir et est reparti le 6 au matin. D ’ailleurs quand la garnison locale avait pris fait et cause pour les grévistes. Denikine. Toute la garnison du fort se rassemble. mais au sens propre et soupirait. La délégation du fort Rif. Lors de l’insurrection de Cronstadt. il avait immédiatement fait installer une mitrailleuse dans le hall de i’Astoria pour assurer sa protec­ tion7». Mais elle avance une simple hypothèse. Les télé­ grammes retrouvés dans les archives soulignent seulement l’inquiétude du commandement militaire de la région. situé à l'extrémité occidentale de Fîle. L’anarchiste américaine Emma Goldman. Le commissaire ouvre la réunion par un long rapport d’une heure où il dénonce l’entente franco-britan­ nique. non pas au sens figuré. ou le septième ciel ou le canapé6. Depuis 1917. Zinoviev montait très facilement au septième ciel. j ’avais pu constater que pour Zinoviev il n’y avait pas de milieu. Le commissaire hésite. revient du meeting de la place de PAncre et en raconte le déroulement dès son retour. après un échange avec Zinoviev au cours de la nuit. Mais lorsque les affaires allaient mal. s’étend. La rébellion.» En 1919. Aucun des collaborateurs de ce dernier non plus. puis finit par céder. Au début de la soirée. Trotsky n’a pas évoqué l’attitude de Zinoviev à ce moment-là. CRONSTADT effondré. il expliquera : «Lorsqu’il ny avait rien à craindre. dont aucun n’a jamais dit mot. Zinoviev s’éten­ dait sur un divan. son apathie paralysait tout son entourage. les SR et les mencheviks. un groupe de soldats demande au commissaire politique du fort d’organiser une assemblée générale. Koltchak.

le commissaire politique affirme que «l’état d’esprit sur le Rif est stable8». tous votés à une écrasante majorité. certains savent où ils veulent aller. mais. éperdus devant ce dénouement inattendu. lorsque le commissaire le met aux voix. Représentant élu de l’équipage du district de Cronstadt. LE PASSAGE DU RUBÎCON semblée générale des marins de Petrograd. Si l’incertitude règne dans l’esprit de nombreux marins et des soldats de Cronstadt. la masse des soldats ne dit mot. Camarades sans-parti! Nous vous demandons de prendre provisoirement la gestion des affaires dans vos mains et de surveiller attentivement les communistes et leur actions. le parti des communistes est en ce moment écarté du pouvoir. mais le commissaire pense sans doute avoir affaire à une agitation sans lende­ main et non au début d’une mutinerie. Élisez des représen­ tants de votre équipage9. puis soumet au vote de l’assemblée un par un les quinze points de la résolution de la place de l’Ancre. en son nom propre. à lh 3 5 . L’assemblée élit ensuite une déléga­ tion à la réunion des délégués convoquée le lendemain sur le Petropavlovsk Dans son rapport officiel sur la réunion. « Dites la vérité! » Puis un soldat lié à l’équipage du Sêbastopol se lève. Il n’est pas le seul. Des cris s’élèvent dans l’assis­ tance : «Assez de jouer la comédie ! ». qui condamne les grévistes et invite les ouvriers et les ouvrières à travailler. C ’est le comité révolutionnaire qui provisoire­ ment dirige. un message mena­ çant à toutes les unités et à tous les établissements de Cronstadt : «Vu la situation qui s’est créée à Cronstadt. Dans la nuit du 1er au 2 mars. Signé Iakovenko. » 163 . de vérifier les conversations afin d’interdire le moindre complot. Plusieurs militants communistes interviennent pour la soutenir. démolit la résolution rejetée sous les applaudissements de l’assistance. Le commissaire et les militants. Le mensonge est grossier. la majorité la rejette. ne savent que faire. le marin Iakovenko adresse.

La démocratie soviétique rénovée de Cronstadt commence donc par un abus de pouvoir. puis le fera désigner au comité révo­ lutionnaire provisoire issu de la réunion. Mais l’anarchiste Iakovenko n’a pu sortir de son chapeau ce comité révolutionnaire qui fait basculer le meeting et la résolution du 1er mars de la protestation à l’insurrection. avec qui ? Ni Petritchenko ni Orechine ne disent mot de ce texte et des conditions de son adoption. L’historien soviétique Poukhov a évoqué ce document dans son ouvrage sur l’insurrection. Il réveille alors tous ses hommes et. est alerté* : un groupe de vingt-cinq marins de Cronstadt descend sur Peterhof et Oranienbaum et un autre groupe au nord se dirige vers Sestrorestk. Mais les insurgés qui se sont enfuis sur la glace vers la Finlande avant leur déroute. Petritchenko installera Iakovenko au présidium de l’as­ semblée des délégués. ont laissé leurs archives derrière eux. à vingt kilomètres de Petrograd. CRONSTADT Ce message donne ainsi à la résolution du 1er mars l’objectif de renverser le pouvoir existant. Douze heures plus tard. il lance des groupes d’hommes à cheval sur la glace afin de débusquer 164 . évoque un comité révolution­ naire qui n’y figure pas et ne sera officiellement créé que le 2 mars après-midi dans de curieuses conditions. Le message de Iakovenko a été expédié à lh 3 5 du matin. dans l’après-midi du 2 mars. le 17 mars au soir. installe des postes de surveillance : en pleine nuit noire. Iakovenko. L’historien britannique Katkov conteste son authenticité en arguant du fait que nul dans l’émigrarion n’en a jamais parlé. outrepassant son mandat. le chef de la milice (police) de Peterhof. Une heure plus tard. à 2 h 30. pour soulever ces trois villes. publié à Leningrad en 1930. Il entérine donc son radiogramme qu’ils ont dû discuter ensemble la veille au soir. Ce message est-il du à sa seule initiative ou a-t-il été discuté? Si oui.

Un troisième. mais c’est le seul élément nouveau depuis le retour de Kalinine à Petrograd. Kalinine et Lachevitch adressent à Trotsky un télégramme affolé : «Nous sommes mainte­ nant convaincus que les événements de Cronstadt sont le début d'une insurrection. Nous supposons que les événe­ ments vont se développer rapidement dès le matin. 165 . n’y voit rien d’insur­ rectionnel : «Le Petropavlovsk n’est pas un état-major. Un second orateur raconte le déroulement du meeting. Syreitchikov. ils avaient détaillé l’aide demandée : « Premièrement en trains blindés. partisan de la résolution. LE PASSAGE DU RUBICON les agitateurs fantômes. à l’ex­ ception des incidents du R if qu’ils ignorent. ensuite par l’envoi de troupes absolument sûres. Il affirme tranquillement : «Dans quelques jours la résolution sera adoptée à Petrograd». en particulier de la cavalerie. Un rapporteur lit la résolution adoptée en expliquant chacun de ses points.» Ces lignes souli­ gnaient leur peur et leur impuissance. troisièmement par l’envoi immédiat ici de tous les marins communistes sûrs vivant à M oscou11. 850 soldats du 560e régiment de tirailleurs se réunissent en assemblée générale pour entendre un compte rendu du meeting de la place de l’Ancre. issue d’un texte de son navire. Nous avons besoin de votre aideî0. souligne que cette résolution. est le fruit «d’un travail réfléchi». » Ils ne font pas référence au radiogramme de Iakovenko. à 9 heures. Le matin du 2. Sur leur brouillon. Mais ils ne trouvent personne : les deux groupes n ont jamais existé. aussi que tout continue comme auparavant!» Mais il ajoute : «Que les sans-parti élisent des représentants pour le contrôle12» des autres. Zinoviev. puis invite les soldats à élire des délé­ gués à une réunion sur le Petropavlovsk. À 3 h 30. électricien sur le Petropavlovsk. Les autorités restent à leur poste. Ce texte incendiaire est donc à l’origine de leur télégramme. Ils les biffent. Un quatrième intervenant.

le commissaire du R if fait le tour des chambrées. élit deux délégués à la réunion du Petropavlosvk. Talachov. suivi par Talachov qui lit une résolution pro-gouvernementale adoptée par la garnison du fort Krasnoflotski et invite les soldats du R if à s’y associer. leur explique que la révolte de Cronstadt ne tiendra pas plus de deux ou trois jours. CRONSTADT L’assemblée adopte la résolution du 1er mars en tota­ lité. mais comment ça se passera. L’assistance ne réagit pas. Novikov. du commissaire adjoint du fort Krasnoflotski. dési­ gne un groupe de surveillance du commissaire et du commandement et décide de mettre sous clé les mitrailleuses du régiment. 11 sera arrêté. Les conversations cessent à son arrivée. Pendant ce temps-là. sous la conduite du commissaire de la forteresse. Ils reviennent à 2 heures. secrétaire du parti communiste de Cronstadt. le 17 mars. On ne sait ce que fait par la suite ce Syreitchikov. dans son appartement lors de la reprise de Cronstadt par Parmée rouge et fera partie des mutins condamnés à mort le 23 mars et fusillés sur-le-champ. invite ses adjoints à organiser un meeting pour maintenir le fort du côté des communistes et se précipite vers le fort de Totleben où une patrouille des mutins Fintercepte. » Deux heures plus tard. arrive un groupe d’une douzaine de dirigeants communistes et de tchékistes. Ses camarades convoquent un meeting de la garnison. qui ne semble pas considérer les décisions de la veille comme le premier pas d’une insur­ rection. et de Lazare Bregman. 166 . sur le rivage au sud de Pîle. du chef de la section politique Chivaiev. Le chef de la section politique ouvre le feu. Novikov harangue les soldats qu’il rencontre. on n en sait rien13. Tous attendent avec impatience le retour des délégués envoyés sur le Petropavlovsk. Que s’est-il passé ? L’un d’eux répond : « On a projeté une grande chose.

comme les autres forts et garnisons. L’équipage s’en donne à cœur joie : «Tout le 167 . tous refusèrent en prétextant de leur manque de préparation et d’expé­ rience. Or. » La décision a donc été prise par un petit comité. après de longues prières et suppliques. ne le dit pas. » Leur atout principal pour être élus est donc leur hostilité véhémente à la propriété d’État. jouissant du respect général et connus comme des adversaires de la commune. dans la confusion générale. l’ancien prêtre Poutiline et le professeur Orechine . Makarov ajoute : « Finalement. L’un d’eux se rue sur le téléphoniste et. a reçu. Puis il convoque tous les officiers du fort et demande à chacun s’il « désire travailler avec le comité révolutionnaire contre les communistes». qui raconte îe passage du R if à la révolte. les communistes réussissent à s’enfuir. sous la menace de son revolver. La réponse est oui. LE PASSAGE DU RUBICON Bregman déclare alors que les actions et la résolution du Petropavlovsk sont soutenues par le général Kozlovski. Le comité révolutionnaire prend tout le pouvoir entre ses mains et ordonne le désarme­ ment immédiat de tous les communistes du fort. les élections se tinrent et cinq soldats. le renforcement des patrouilles et de la garde. «Au début personne ne voulait en faire partie . à Cronstadt même. la décision de constituer un tel comité ne sera adoptée dans la préci­ pitation qu’au cours de l’après-midi. furent élus. Elle n’émane en tout cas pas de la base. Elle est dans la suite logique du téléphonogramme de Iakovenko que le Rif. les plus développés. La réunion est levée. car Makarov précise . des cris s’élèvent: «Arrêtez-les! Cognez-les!» Mais. Makarov. La décision de constituer un comité révolutionnaire du R if est alors prise. lui fait transmettre un message au commis­ saire du fort Krasnoflotski avant d’être arrêté et envoyé sur le Petropavlovsk. Par qui ? Le commandant de l’artillerie lourde du fort.

CRONSTADT monde. la mutinerie de l’ancien général Kozlovski et du navire Petropavlovsk». écrit Makarov. dénonce dans la Pravda «le nouveau complot garde-blanc. un communiqué du Conseil du travail et de la défense (organe assumant la direction politique des affaires militaires). continue le communiqué. « Dès le matin du 2 mars. » Le ton est donné. Faisant allusion à Famiral Koltchak. La référence à cette motion et non à la résolution définitive du 1er mars montre que les deux signataires ne sont pas en possession du texte de cette dernière. b) de décréter la ville de Petrograd et la province de Petrograd en état de siège. insul­ tait et maudissait la communel4. dont ils n évoquent pas le contenu et ne citent pas une ligne. le texte poursuit : «Ainsi le sens des derniers événements est clair : derrière les SR cette fois encore se tient un général. à Paris. «les SR de droite ont commencé une agitation renforcée parmi les ouvriers en utilisant la situation diffi­ cile du ravitaillement et du combustible». c) et de transmet­ 168 . après avoir renversé à Omsk le gouvernement SR de droite avec lequel il avait d’abord collaboré. annonçait une révolte à Cronstadt. repro­ duisant une dépêche d’Helsingfors (Helsinki). De plus. d ’avoir assumé publiquement le rôle de mutins». Ce 2 mars. qui avait pris le pouvoir en Sibérie en novembre 1918. dès le 13 février. comme avant. qui a éclaté peu après. «avec trois complices dont les noms ne sont pas encore établis. sans se gêner. est apparu sur scène le groupe de l’ancien général Kozlovski (commandant de l’artillerie)» accusé. signé Lénine et Trotsky. Puis le commu­ niqué dénonce «la résolution Cent-noir et socialiste révolutionnaire adoptée sur le Petropavlovsk ». » Le communiqué s’achève sur la triple décision « a) de déclarer hors la loi le général Kozlovski et ses adjoints. Il souligne que. «indubita­ blement préparée par le contre-espionnage français». Le M atin.

Après la brochette des généraux blancs défaits. mais locale. le Conseil du travail et de la défense se contente de dénoncer quatre anciens officiers tsaristes. il affirmera d’ailleurs : « Cronstadt : le danger vient de ce que leurs slogans ne sont pas socialistes-révolutionnaires. « Fétat de siège » est remplacé par «Fétat de guerre». inconnu des habitants de Petrograd et promu à une gloire inattendue. aux marins et soldats rouges du Petrograd rouge». les blancs agissent maintenant par la ruse. Les théâtres et les lieux de 169 . l’ancien général Kozlovski17». les seuls mis hors la loi. mais ne dit mot des auteurs de la résolution du Petropavlovsk. dans le dos des SR et des mencheviks chargés de leur ouvrir la voie. «voici un nouvel atout dans les mains de l’Entente. Au congrès du parti communiste. Lénine abandonnera la formule à Femporte-pièce de « résolution Cent-noir et SR » pour analyser le sens même du mouvement. Malgré la brutalité de la critique initiale («résolution de tonalité SR et Cent-noir»). mais anarchistes16. le comité de défense de Petrograd déclare la ville en état de siège. L’appel affirme : battus dans leur combat à visage découvert. Lors de la réunion des partisans de la plate-forme syndicale dite des Dix. Enfin. » Le soviet de Petrograd diffuse aussitôt un appel « aux ouvriers et ouvrières. LE PASSAGE DU RUBICON tre la totalité des pouvoirs dans le secteur fortifié de Petrograd au comité de défense de Petrograd15». le soir du 13 mars. ce qui en aggrave la portée immédiate.. n’annonce aucune mesure militaire précise et remet à Zinoviev et à son équipe le soin de régler la question. Les rédacteurs du communiqué sous-estiment l’importance de la révolte qu’ils analysent sans doute comme une affaire grave.. Dans la diffusion de ce texte en tract à Petrograd. qui reprend d’abord les termes du communiqué et sa signature par Lénine et Trotsky.

aux cheveux à moitié blancs. au visage émacié. Toute sa personne donne l’impression d’un homme faible. Elizabeth. barbu. rebaptisé après la mutinerie de ses officiers en juin 1919). ancien élève de l’Institut des cadets. Il occupe ce poste jusqu’à la fin octobre. il est affecté sur le front sud face aux troupes de Denikine. Kokchak et autres généraux monarchistes ». Le 4 mars 1921. il est nommé commandant en chef de l’artillerie de Cronstadt à la place du capitaine Adrien Bourksen Le correspondant du journal des SR de droite. comme 40 000 autres officiers tsaristes en service dans Farmée rouge. général major d’artillerie depuis 1912. Il Fa été par le commissariat à la guerre. CRONSTADT’ spectacle sont fermés et le couvre-feu décrété à 19 heures. qui vivent à 170 . trace de lui le portrait d’un individu plutôt terne : « C ’est un homme de petite taille. la troupe est invitée à utiliser les armes et quiconque résistera à ses injonctions sera fusillé sur place. Les insurgés souligneront que Kozlovski avait été nommé commandant de l'artillerie de la forteresse par Trotsky lui-même. Le 20 octobre 1920. même effacé18. ou élèves officiers de Kiev. En 1919. Il est vêtu d’un blouson de cuir. maigre. Alexandre Kozlovski.» Marié. et quatre fils adultes. né en 1864. Dmitri et Paul. Trotsky n’a pas nommé personnelle­ ment chacun d’eux et il ne connaît pas Kozlovski. qui pend sur lui comme sur un portemanteau. il est nommé commandant du fort de Krasnoflotski (l’ancien fort de Krasnaia Gorka. qui le rencontrera en Finlande en avril 1921. Raskolnikov le décore «pour son courage et ses faits d’armes dans la bataille contre loudenitch». Constantin. âgée de 11 ans. Le 2 décembre 1920. En cas de rassemblement. a rejoint Farmée rouge en août 1918. dénonceront Kozlovski comme un homme de « loudenitch. Les Izvestia de Petrograd) oubliant cette déco­ ration. En mai 1920. il a une fille. Nicolas.

invalide et incapable de quoi que ce soit vu son âge19. même sur le plan mili­ taire. Mais ce prétendu invalide incapable hit jugé apte à commander Fartillerie de Cronstadt avant et pendant l’insurrection et vivra encore dix-neuf ans. LE PASSAGE DU RUBICON Petrograd. L’interview quil donnera au journal Novaia Rouskaia Jizn au début d’avril 1921 en Finlande ne donne pas l’impression d’un vieillard décrépit. le dit «décrépit». Conseiller militaire des insurgés. Son hostilité au régime et ses fonctions de chef de l’ar­ tillerie de la forteresse ne suffisent néanmoins pas à en faire un dirigeant du mouvement. Kozlovski avait alors 57 ans. Dans une lettre du 18 mars 1921 au commandant de la Carélie finlandaise. alors ceux qui avaient une attitude passive envers le pouvoir bolchevik sont passés peu à peu du côté de ses adversaires. même la plus petite. » Les exactions de la Tcheka et des détache­ ments punitifs ont balayé toutes les libertés pour imposer à la Russie le communisme dont «ses 180 millions d’habi­ tants ne voulaient pas20». sur des répressions de toutes sortes jusqu’à l’exécution. qui ne Ta jamais rencontré. Pourquoi a-t-il alors servi dans l’aimée rouge l Sans aucun doute parce que sa femme et ses enfants vivaient à Petrograd. il dénonce les bolcheviks qui ont promis une amélioration jamais réalisée des conditions de vie et suscité des espoirs qu’ils ont déçus. C ’est tout. Il a commandé le feu de l’artillerie. Son hostilité au régime ne fait pas de doute. son prédé­ cesseur. sans jugement juridique. flanqué de l’ancien commandant de l’artillerie. il ne sera pas leur mentor politique. reposant sur l’absence du droit de propriété. Adrien Bourkser. «Toute la Russie s’est transformée en une prison de travaux forcés. Quel fut son rôle exact dans Finsurrection ? Petritchenko le réduit à rien : «Lex-général Kozlovski était malade. 171 . » Emma Goldman. les chefs de division le trouvent « trop mou et indé­ cis».

CRONSTADT Un habitant de Petrograd note dans son journal : « Le mardi 1er mars le soleil luit. La réunion commence à 1 heure de l’après-midi devant un peu plus de trois cents délégués élus dans les équipages des navires. le communiste Vassiliev. une caserne de pompiers. la glace ici et là commence à fondre . Le temps clément ne peut donc que pousser les dirigeants soviétiques à accélérer les prépara­ tifs de la contre-offensive. En chemin une patrouille du Petropavlovsk l’interpelle et remmène sous bonne garde jusqu’au bâtiment de l’école des ingénieurs où doit se tenir rassemblée. passifs. de démineurs. Zinoviev ne peut compter sur leurs équipages. deux détache­ ments d’élèves officiers de mines et d’artillerie. quitte le siège du soviet pour se rendre à rassemblée des délégués. il fait froid le matin puis la tempé­ rature se radoucit et cela commence à fondre21. un arsenal. un hôpital. soviets. ou exaspérés. et toute une série de services d’entretien. direction politique de la flotte). d’artilleurs et du train. les navires étrangers pourraient accoster sur Pîle. une compagnie disciplinaire. Le 2 mars. militaires (dont un tribunal militaire) et culturelle. Une fois la navigation rétablie. dont une douzaine de clubs divers de la garnison. démoralisés. le président du soviet de Cronstadt. quatre déta- chements de marche. les unités stationnées sur l'île et les entreprises et bureaux. 172 . mais face aux marins de Cronstadt. peu après midi. Outre la flotte. un bataillon de services techniques. plusieurs écoles et toute une série d’institutions politiques (parti.» Est-ce l’espoir de la fonte des glaces qui encourage les insurgés à rester retranchés sur leur île ? L’infanterie ne pourrait les attaquer une fois la glace fondue. Cronstadt accueille en effet des unités d’infanterie : deux régiments de tirailleurs. le mercredi 2. Une bonne quarantaine de navires de guerre sont amarrés à Petrograd.

Comment? Par qui? Il omet de le dire. LE PASSAGE DU RUBICON Cette réunion prend trois décisions capitales : elle constitue un comité révolutionnaire provisoire. Mais Tordre dans lequel ces faits se sont succédé —et donc leur rapport de cause à effet . elle décide d ’arrêter tous les délégués et dirigeants communistes et elle ne procède pas à la réélection du soviet de Cronstadt pour laquelle elle avait été convoquée. il aurait terminé sa harangue par ces mots menaçants : «Si les 173 . puis invite les délégués à se défier des intrigues « des Kozlovski». La réunion s’ouvre sous la conduite d’un présidium de cinq membres dont Petritchenko écrira plus tard qu’il fut « désigné22». refuse d’abord de la lui donner. Sans doute est-ce le comité conjoint du Petropavlovsk et du Sêbastopol formé le 27 février qui l’a désigné lors de sa réunion du matin sur le Petropavlovsk. Petritchenko. D ’après les Izvestia de Cronstadt. La précision serait pourtant du plus grand intérêt puisque les cinq membres de ce présidium constitueront quelques heures plus tard le comité révolutionnaire qui dirigera la révolte. reconnaît les erreurs du pouvoir. ouvre la réunion par une brève introduction. Kouzmine évoque le danger que repré­ sente la Pologne avec qui la paix n est toujours pas signée.est obscur. sous sa pression. dont il faudra corriger la politique sans que cela prenne la forme d’une insurrec­ tion. Une partie de la salle proteste par des cris. Kouzmine demande la parole. car les témoignages divergent ou se contredisent. Petritchenko. désigné président de séance. puis cède. Ces trois décisions sont étroitement liées Tune à l’autre et à un quatrième événement : l’annonce de l’attaque de la réunion par une colonne de communistes armés et grimpés sur des camions surmontés de mitrailleuses. à commencer par ceux de deux des principaux intéressés (Petritchenko et Kouzmine) qui donnent des versions très différentes des mêmes faits.

pour informer largement les travailleurs sur les revendications de Cronstadt. le fusil en bandoulière. » Après lui. pren­ nent 12 mitrailleuses et des grenades à main. D ’après les îzvestia de Cronstadt. un matelot du Sébastopol se précipite vers le présidium et hurle : «Alerte. la porte de la salle s’ouvre brusquement. autant de versions. Vassiliev tente de prendre la parole. Selon un témoin. se rassemblent sous la conduite du tchékiste Gribov. Le présidium ordonne d’arrêter tous les communistes présents et de ne pas les relâcher avant d’avoir éclairci la situation. Les délé­ gués se lèvent. CRONSTADT délégués veulent une lutte armée ouverte. se disposent en colonne et. chargés de les arrêter. Vassiliev et 174 . installés dans la caserne du deuxième régiment d’artillerie de Cronstadt. Kouzmine. à 3 heures de l’après-midi. il annonce l’arrivée de quinze camions de troupes avec fusils et mitrailleuses. Pendant ce temps. alors. les sans-parti î On nous a trahis ! Une armée de commu­ nistes a encerclé la salle! On va nous arrêter!» L’épisode est décisif. La salle rechigne. Petritchenko propose d’envoyer une nouvelle déléga­ tion à Petrograd. ils l'auront. invite un délégué des élèves officiers de l’école supérieure du parti à transmettre à ces derniers l’ordre de quitter tous Cronstadt en bloc. Un fait semble avéré : en plein milieu des débats. Ils lutteront jusqu’au bout23. Un groupe de marins du Sébastopol surveille leur départ qui va bouleverser le déroulement de la réunion des délégués. le marin du Sébastopol aurait même annoncé la montée d’« une colonne de 2 000 communistes ». se dirigent vers la porte occidentale de la ville pour sortir. Que s y passe-t-il alors ? Autant de témoins. paniqués. La salle refuse de l’entendre. Car les communistes n’abandonneront pas le pouvoir bénévo­ lement. Des matelots armés les interpellent tous et arrêtent Kouzmine. les élèves officiers.

Kouzmine a le temps de rédiger au crayon un petit rapport sur les événements. le tchékiste Komarov affirmera que l’assemblée. des communistes avaient été élus. en avril 1921. «certains délégués proposèrent d’arrêter les communistes. donc de confirmer la validité de leur mandat. Or. de le faire transmettre à Zinoviev par un tchékiste et d’inviter Lazare Bregman à faire sortir toutes les unités armées sûres et les tchékistes aux forts R if et Krasnoarmeiski. mais l’ensemble des délégués ne fut pas d’accord avec la proposition et décida de les considérer comme des représentants des unités et des organisations ayant autant de pouvoir que les autres membres de l’assemblée24». les communis­ tes auraient été arrêtés au début de la réunion sur demande de l’assemblée pour avoir répété leurs menaces de la veille et refusé de répondre aux questions qui leur sont adressées. ils auraient été arrêtés à la fin. Et pourtant! Petritchenko lui-même en donne deux versions : selon la première. LE PASSAGE DU RUBICON Korchounov. La différence entre les deux versions est de taille : dans Pune c’est la base qui fait arrêter les dirigeants communistes. Selon un récit. Kouzmine l’ac­ cusera plus tard de n’avoir pas exécuté ses instructions. Bregman quitte la salle sans être inquiété. cette décision matérialise publiquement le passage de la protestation à la mutinerie. Savoir de qui elle émane permettrait de mettre en lumière l’un des ressorts de l'insurrection. avait commencé à élire des délégués au soviet . dont Kouzmine lui- 175 . D ’après son récit de décembre 1925. dans l’autre c’est un groupe de cinq person­ nes. le commissaire de Fétat-major de la première brigade des cuirassés. et non de l’as­ semblée. une fois proclamé le comité révolutionnaire. Les circonstances de leur arrestation semblent claires. respectant l’ordre du jour prévu. sur décision du présidium. Devant le soviet de Petrograd le 25 mars.

Selon lui. comportait moins de 200 membres. tournait le dos à la réunion et quittait la ville. des billets lui parviennent de 176 . ils préparent des mitrailleuses et vont nous tomber dessus.] on décide sur la proposi­ tion de certains .les Petritchenko et autres — qu’il est indispensable d’élire un comité révolutionnaire. soldats rouges et ouvriers de Cronstadt (désignées dorénavant comme les Lzvestia de Cronstadt) évoquant. « des provocateurs. Petritchenko.” Aussitôt. en toute hâte. contre les communistes25». CRONSTADT même. dont un groupe de marins du Sébastopol suivait tous les mouvements... [. car visi­ blement il va nous falloir nous battre. Les Lzvestia du comité révolutionnaire provisoire des matelots. Cette présentation des faits lui paraissant sans doute peu vraisemblable. Pourquoi avoir attendu ? Pourquoi le présidium n a-t-il pas immédiate­ ment envoyé un groupe d’éclaireurs vérifier ces affirma- lions ? Une patrouille aurait vite découvert que la colonne d’assaut de 2 000 communistes.] toute l’ambiance portait les délégués à y croire26. voyant qu’ils risquaient de manquer leur coup.. À ce moment-Ià. l’annonce faite par le matelot du Sébastopol. dans ses souvenirs d’avril 1921. se mirent à crier : “En ville les communistes s’arment.. Mais au moment où elle fut communiquée [. précisent : «L a vérification ulté- rieure démontre que cette fausse nouvelle était lancée par les communistes dans le but de torpiller la conférence. ait pu se faire le relais aveugle d’une «fausse nouvelle lancée par les communistes»? La «vérifi­ cation ultérieure » est un peu surprenante.» Comment admettre que le délégué du Sébastopol^ navire à la pointe du mouvement.. Et les communistes auraient été arrêtés après l’élection du comité révolutionnaire. affirme-t-il. efface l’irruption et l’intervention du mate­ lot du Sébastopol.. les armes à la main. dans leur numéro 9 du 11 mars. sans débats.

Cinq membres furent élus28 ». étant donné que les bolcheviks agissaient.]. Petritchenko explique cette violation de l’ordre du jour et du mandat explicite donné la veille par les circonstances. » Petritchenko lit ces billets à la salle et l’invite. que cette fonction soit assurée par le présidium et par le président de séance.. à organiser notre autodéfense.. il fut proposé de ne pas perdre de temps.. Les débats traînèrent. LE PASSAGE DU RUBICON la salle annonçant que des élèves officiers d'Oranienbaum marchent sur Cronstadt et qu’ici et là «les communistes ont déjà installé des mitrailleuses». au lieu de procéder à son élection. vu le manque de temps pour former ce comité. Il n y eut donc pas d’élection du comité révolutionnaire. «C es billets. il avance une version différente : cette fois-ci les bruits annonçant en particulier que «2 0 0 0 cavaliers de Boudionny arrivaient aux portes de la citadelle indignèrent l’assemblée [. vu le danger de la situation.. elle fut adoptée à l’unanimité27». ils espéraient effrayer l’assemblée pour qu’on arrête les débats et qu’on se disperse. et veut persuader ses lecteurs que la consti­ tution du comité révolutionnaire découle d’une initiative 177 . puis finalement. de désigner un comité révolu­ tionnaire provisoire. Je mis cette proposition aux voix. et. réunie pour réélire le soviet de Cronstadt. commente-t-il. En décembre 1925. Débats interrompus ou qui traînent ? Comité désigné ou élu ? Le récit de décembre vise d’abord à justifier la manière dont la réunion se conclut. Le président de séance réussit à rétablir le calme et à faire continuer les débats [. « même si les rumeurs sont fausses [sic !]. L’assemblée. désigne un comité révolutionnaire doté des pleins pouvoirs et arrête les soixante-dix délégués commu­ nistes élus. et de nommer rapidement un comité révolutionnaire.]. L’assistance propose alors. avaient un caractère provocateur. c’étaient des communistes présents dans la salle qui les envoyaient.

la décision de consti­ tuer un comité révolutionnaire apparaît ici aussi comme le produit d’une circonstance imprévisible.]. Or.. dont le mandat était arrivé à échéance. Sa création a donc été planifiée. Fort émus et excités. là encore. rendus ainsi. soit le spectacle d’une colonne de tchékistes armés passant dans la rue pour quitter Me. le camarade président déclare qu'un détachement de 2000 hommes serait en route vers le lieu de la réunion. À ce moment-là. responsables de la décision. selon le journal. Sa constitution et Parrestation des dirigeants 178 . une mesure insur­ rectionnelle. Puis «plusieurs délégués proposèrent que le bureau de la conférence s’organise en un comité révolu­ tionnaire provisoire et soit chargé de préparer les élections au soviet. Dans les versions que Kouzmine et Komarov donnent du déroulement de la réunion du 2. comme Petritchenko. les délégués anxieux quittent Pimmeuble [. la séance est levée29». «au moment même où la conférence semblait pouvoir commencer un travail positif». Ainsi la proposition de créer un comité révolutionnaire a précédé l’annonce d’une attaque de l'assemblée par les 2 000 communistes imaginaires en armes. à la différence d’une simple réélection du soviet de Cronstadt. soit l’élection inat­ tendue de communistes au soviet. Le journal officiel des insurgés n évoque enfin aucune élection du comité. soit l’intervention de provocateurs. D ’après sa relation. CRONSTADT spontanée de la salle. en réponse à une manœuvre des communistes.. Ils nient donc implicitement la préméditation... Le récit officiel des lzvestia de Cronstadt contredit Petritchenko et Kouzmine sur ce point crucial. la discussion avait continué normalement après l'annonce de l’arrivée des quinze camions armés jusqu'aux essieux qui s’est produite. la désignation d'un comité révolutionnaire est. dont il ne précise pas comment il a été formé.

les marins et les ouvriers ne considéraient pas la résolution adoptée au meeting de la veille comme menant nécessairement à une rupture avec les communis­ tes en tant que parti.» Les décisions prises à la fin de la réunion enterrent cette possibilité. Qui Ta décidée? La base ou le présidium de la réunion ? La version de Petritchenko est peu vraisembla­ ble. Ainsi. dans les périodes d’agitation révolutionnaire les initiatives spontanées existent. à la vue du cordon de policiers : « Chargeons î ». hurla : « Libérez nos camarades ! » ou celui qui. dans la foule des manifestants rassemblés contre l’arrestation de quelques centaines d’étudiants à la Sorbonne. Ils ont traduit un sentiment collectif en cours de cristallisation et lui ont 179 . n’avaient été mandatés par personne. le 7 mai 1968. Pour lui. LE PASSAGE DU RUBÏCON et délégués communistes engagent dans îa voie du soulè­ vement le mouvement de protestation commencé le 28 février au soir sur le Sêbastopol et le Petropavlovsk. saisira la nuance : il condamnera à mort un groupe de matelots du Sêbastopol en les accusant d’avoir tenté de renverser le pouvoir soviétique « dans la période du 2 au 17 mars31». C ’est pourquoi Petritchenko rejette sur les communistes la responsabilité de la rumeur qui bouleverse le déroulement et la conclu­ sion de l’assemblée. les soldats rouges. On espérait encore trouver un langage commun30. Le tribunal militaire de Petrograd. cria. réuni le 20 mars. Certes. Un paragraphe du récit des îzvestia de Cronstadt le souligne nettement : «Les délégués sans parti des travailleurs. lorsque la colonne des manifestants obli­ qua de la rue de Rennes dans le boulevard Saint-Germain. l’anonyme qui. L’émeute commence le jour de la formation du comité révolutionnaire. le meeting et la résolution du 1er mars se situent encore dans le cadre de la légalité. le 4 mai 1968.

Petritchenko veut pourtant persuader son lecteur que la seule volonté spontanée de la masse a engendré ce comité qui fait passer Cronstadt de la protestation à la rébellion. ou une mise en scène de ce dernier pour pousser dans la voie de l'insur­ rection des matelots hostiles à la politique du pouvoir sans pour autant être tous décidés à prendre les armes contre lui? Les Izvestia de Cronstadt. Mais le message nocturne de Iakovenko du 2 mars à 1 h 35. » Mais qui 180 . le confirme . sa création n a pas été une réaction aux menaces des communistes. la réunion décida de créer un comité révolutionnaire provisoire et de lui donner pleins pouvoirs pour l’administration de la ville et de la forteresse». dans leur numéro 1 publié le 3 mars. Fédito- rial insiste sur le fait que la réunion du 2 mars «devait élaborer les bases des nouvelles élections et commencer ensuite un travail positif et pacifique de réorganisation du système soviétique. en coopération fraternelle avec vous. s’attachent dans leur éditorial à justifier la décision prise dans l’assemblée du 2. Or. vu les raisons de craindre une répression et à la suite des discours menaçants des repré­ sentants du pouvoir. Rappelant que la résolution du 1er mars avait demandé la réélection des soviets. L’éditorial rassure ceux qui pourraient s’étonner de ce brusque virage : « Sa mission est d’assurer. Mais nul ne crie spontanément : « Comité révolutionnaire provisoire ! » De telles propositions ne peuvent découler que d’une initiative collective réfléchie. Elle a été décidée auparavant par les cinq membres du prési­ dium avec les comités du Sêbastopol et du Petropavlovsk qu’ils dirigent. L’irruption tapageuse du matelot du Sêbastopol dans la salle est-elle une initiative individuelle dont le présidium se saisit habilement. CRONSTADT donné instinctivement une forme consciente. les conditions nécessaires pour les élections justes et honnêtes du nouveau soviet.

au moins depuis le 27 février. Gailis et Galkine lui demandent naïvement « s’il est impossible de rester à Cronstadt sans combat».]. LE PASSAGE DU RUBICON pouvait donc bien entraver ces élections à Cronstadt même? Pourquoi faut-il un comité révolutionnaire pour en assurer les conditions ? Lédkorial n en dit mot .] selon les circonstances [. fabrique et bureau. comme le parti communiste. répond Novikov. sous la pression de la masse. il passe sous silence et donc masque la portée insurrectionnelle de la proclamation du comité. joint au téléphone le commissaire à la marine de la République Gailis et le commissaire de Pétat-major de la flotte. Il leur annonce la formation du comité révolutionnaire.. pour assurer la liaison entre eux et le comité et faire appliquer ses décisions. certes.» Les deux commissaires sont d’une grande prudence : « Ne provo­ 181 . dans cette « situa­ tion extrêmement critique. Mais en présentant les insurgés comme agissant à l’aveuglette. Vassiliev et leurs camarades. Petritchenko tentera d’atténuer la responsabilité de ses membres. terriblement difficile ». la suite le confirmera. en tâtonnant seulement [. des «troïkas révolutionnaires» d’insurgés élues dans chaque unité. Le commissaire de la forteresse. mais il faut seulement pour cela être arrêté et se soumettre au comité révolutionnaire. « Les Cronstadtiens agirent sans plan ni programme. Petritchenko veut dissimuler l’existence d’un groupe orga­ nisé. c’était la masse qui guidait le comité révolutionnaire et non l’inverse32..» Sans plan. l’arrestation des communistes présents à l’assemblée. se déclare à la tête d’un détachement de 200 communistes en armes et demande si. affolé par l’arrestation de Kouzmine. Galkine. «O n peut... avec humour. il doit livrer combat ou reculer vers un fort. Dès la fin de l’assemblée le comité se réunit et décide de constituer. Novikov.

Le comité révolutionnaire se réunit aussitôt sur le Petropavlovsk. Il présente la réunion du 2 mars comme destinée uniquement à assurer la réélec­ tion du soviet de l’île.. qu’il le fasse «sans provoquer de heurt33». et.. affirme l’appel. en coopération fraternelle avec vous. Un détachement de mutins entre alors dans le bureau de Novikov et l’arrête. signé «Petritchenko. Il fait transférer et interner sur le navire Bâtis. Faut-il y voir un calcul (si nous restons confinés dans Cronstadt on nous laissera peut-être faire?). une 182 . Le comité révolutionnaire a été créé. et Toukine. pour faire face aux menaces de répression « à la suite des discours menaçants des représentants du pouvoir [. CRONSTADT quez pas de conflit armé et ne vous laissez pas arrêter». et une douzaine de commissaires d’unités et de navires. commissaire de la brigade des navires de ligne. Il dénonce le parti communiste qui « s’est déta­ ché des masses et s’est révélé impuissant à sortir le pays d’un état de débâcle générale». secrétaire». Ce texte. Novikov. ni « des revendications présentées par les ouvriers». semble suggé­ rer que ce qui se passe à Cronstadt ne concerne que l’île. une ruse. s’il doit fuir. Zossimov. Il adopte ensuite un appel à la population de la forteresse et de la ville de Cronstadt. et publié le lendemain dans le numéro 1 des Izvestia de Cronstadt. et l’accuse de «n’avoir tenu aucun compte des troubles qui ont éclaté ces derniers temps à Petrograd et à Moscou ». secrétaire des komsomols de Cronstadt. les conditions nécessaires pour les élections justes et honnêtes du nouveau soviet34». Cette décision marque un pas de plus dans le passage de la protestation à la révolte. président du comité révolutionnaire provisoire. en retrait sur la résolution du 1er mars et sur la décision de créer le comité révolutionnaire. Guerassimov. Sa mission est d’assurer.]. mais il n’évoque pas pour autant son renversement du pouvoir.

en repart muni de l’autorisation et de deux exemplaires de la résolution du 1er mars. Sans doute trompé par le vote de la majorité des communistes pour la résolution qui ne rencontre aucune opposition du commissaire politique. ou une hésitation à s'engager réellement au- delà de Cronstadt ? Le matin de ce 2 mars. les soldats se réunis­ sent. l’interrompt plusieurs fois pour exiger que la résolution de Cronstadt soit lue. est parti à Cronstadt chercher du pain pour les soldats de sa division. « Flottant. communiste. Ivan Gretchaninov. Sarakoussov annonce à l’as­ semblée le soutien de la division au Petropavlovsk et la décision. Ils y partent sans délai. âgé de 25 ans. lui aussi communiste. et son suppléant. mais pas hostile à la résolu­ tion de Cronstadt. Balabanov se fait élire délégué auprès du Petropavlovsk avec deux autres soldats. Kolessov la lit. et leur lit la résolution. L’anarcho-communiste Balabanov. Kolessov invite son adjoint Sarakoussov à téléphoner au Petropavlovsk qui l’interroge sur l’état d’esprit de la division. À peine de retour à la division. Kolessov se 183 . Les soldats rentrent dans leurs chambrées. il invite dans sa chambre son commissaire politique. le bosco de la première divi­ sion aéronavale d’Oranienbaum. jeune soldat de 20 ans. Le commissaire Gretchaninov s’abstient. les présents la votent à la quasi-unanimité (2 contre et une poignée d’abstentions dont Dmitriev). répond-il. Il monte sur le Petropavlovsk afin d’obtenir l’au­ to risation d’emporter du pain. » Pourtant. À 6 heures du soir. LE PASSAGE DU RUBICON manœuvre. pourtant non votée. préside la réunion. et. Le chef de la section politique lit un rapport devant l’assemblée des soldats. Fiodor Dmitriev. d’ori­ gine paysanne. Le jeune commandant de la division Kolessov. se rend à l’assemblée des délégués. Fiodor Eremenko. d’y envoyer un délégué. sans la discuter.

sur la côte sud. les 200 élèves officiers qui ont quitté Cronstadt la veille et sont arrivés à Oranîenbaum. qui a à sa disposition quelques aéroplanes et des automobiles. . à Fouest de Peterhof. double la garde et installe une mitrailleuse à l’en­ trée de la caserne. il affir­ mera avoir simplement voulu assurer l’ordre dans la divi­ sion et n’avoir pris contact avec le Petropavlovsk que pour s’informer. Le lendemain matin. Le Petropavlovsk lui demande d’occu­ per avec ses troupes le moulin voisin d’Oranienbaum. ne fait rien et va se coucher. encerclent la caserne de la division aéronavale qui n’oppose aucune résistance. CRONSTADT contente de recommander aux communistes de tenir leur langue. mais ne lui envoie aucun détachement pour le soutenir. qui sera condamné à mort. La perte de la division aéronavale est le premier échec de l’insurrection naissante. Ils arrêtent Kolessov. Il n’a sans doute atténué la portée de ses déci­ sions que pour tenter de sauver sa vie. Mais les mesures qu’il a prises alors étaient effectivement purement défensi­ ves. Kolessov.

âgé de 29 ans. en levant la séance. C h a p itr e XI Les balbutiements de Tinsurrection En annonçant ou confirmant la fausse nouvelle de l’at­ taque de l’assemblée des délégués. brusquement propulsé à la tête d’une révolte d’envergure? La Tcheka n en sait rien. commu­ niste. Il a pourtant fait un bref passage de six mois au parti communiste. Petritchenko a joué ce jour-là un rôle décisif. D ’où vient ce marin. en 1918. d’où. quelques mois plus tard. il 185 . après y avoir adhéré en août 1919 lors d’une des «semaines du parti» destinées à recruter massivement des adhérents d’extraction sociale plus ou moins «proléta­ rienne». qu il a quitté sans bruit au début de 1920. Troïtski. il s’est engagé comme adjoint au commissaire de bord sur le Petropavlovsk. La Tcheka essaie de se renseigner sur lui. un marin du navire de transport Kamay P. en faisant arrêter les communistes présents. dont «l’équipage s’est mis à le suivre». en ne procédant pas à la réélec­ tion du soviet de la ville. Le 5 mars. en proclamant le comité révolutionnaire. avant de repartir en Ukraine. interrogé à son sujet répond : Petritchenko a appar­ tenu au parti socialiste-révolutionnaire à Fépoque tsariste et n’a cessé de soutenir les SR depuis 1917.

d’une trentaine d’années. La Tcheka ne mit la main sur aucun des deux et ne réussit pas à trouver non plus la femme de Petritchenko. énergique. à dater du 11 août. Lors du réenregistrement des membres du parti il n’y a pas demandé son maintien. tout d’un bloc. des yeux clairs et lumineux. il est reparti en congé. un grand front. affecté sur un torpilleur. Après avoir adhéré au parti communiste. parle fort. sert sur le croiseur Riourik puis sur le cuirassé Petropavlosvk. Petritchenko. «lui aussi un garde blanc enragé1». pourtant domiciliée à Petrograd. Il a un appartement à Petrograd. Le journal des SR qui publiera en avril 1921 une inter­ view de lui en fait un portrait chaleureux : « Il est si ferme. « Il sest marié récemment à Petrograd. Son regard est profond. déclaré déserteur à compter du 1er avril 1920. avec l’accent ukrai­ 186 . dont il donne l’adresse et qui connaît celle de Petritchenko. Il est alors exclu de l’équi­ page du Petropavlovsk le 6 mai 1920. serrurier de profession. il signe le 13 novembre 1918 un contrat de six mois comme secré­ taire sur le Petropavlovsky part en congé au printemps 1919. le visage large et arrondi. et un employé des services comptables et statistiques de la flotte. nen est revenu qu’en juin 1920. CRONSTADT est revenu comme secrétaire sur le Petropavlovsk. Il est vêtu d’un uniforme de marin. né dans la région de Kalouga le 25 décembre 1892. passe son enfance et son adolescence en Ukraine. bien rasé. quelquefois dense. Libéré au début de 1918. il est appelé au service militaire dans la flotte de la Baltique à la fin de 1913. se présente à nouveau le 4 août 1920 sur le cuirassé où il est alors réenregistré sans diffi­ culté comme secrétaire en chef. mais nen revient pas.» Troïtski ignore son adresse mais donne le nom de deux de ses amis : un ancien secrétaire du Petropavlovsk. droit et insistant. de taille moyenne. avec la fille d’un marchand de Riga.

le 1er mars. LES BALBUTIEMENTS DE ^INSURRECTION nien [. comme celles qui se rassemblaient sur la place de FAncre à Cronstadt2. qui ne peut être livré à l’impression qu une fois son accord donné. formé de trois hommes : Petritchenko. le secré­ taire de rédaction du quotidien à dater du 5 mars. îa 187 . ou lorsqu’il venait relire les épreuves du numéro. il désigne en même temps un présidium de trois hommes : Petritchenko.» Dès la fin de la réunion de l’assemblée des délégués. le 2 au soir. mais il participe à toutes les réunions du conseil militaire. le comité révolutionnaire se réunit et désigne en son sein une «section opérationnelle».» Le journaliste en rajoute : Petritchenko a harangué une seule fois la foule.]. après quoi il s’est adressé trois fois à une assem­ blée de délégués rassemblant de 200 à 300 personnes... dans ses dépositions : « J?ai rencontré souvent Petritchenko quand il apportait le texte d’un radiogramme à imprimer. sorte de super-exécutif. ou lire le texte original de ce qui n’était pas encore imprimé3. trente-quatre ans plus tôt. Il se targuera encore de cette responsabilité devant Fenquêteur du Smerch (le contre-espionnage soviétique) dans son interrogatoire du 5 mai 1945. Lamanov. On ne sait si c’est lui qui. Iakovenko et Ossossov. fait décider de publier les lzvestia de Cronstadt. C ’est bien lui qui dirige le mouvement sur le Petropavlovsk. mais il relit tous les articles de chaque numéro. formé le 3 au soir avec les principaux officiers de la base. Sa fonction de président du comité révolutionnaire n est pas un titre honorifique. Il crée plusieurs départements : les affaires civiles dirigées par Valk. mais à une foule de plusieurs milliers de personnes. puis Factivité du comité* Non seulement il le préside. l’avait confirmé. et deux secrétaires : Kilgast et Orechine. on voit qu II a beaucoup parlé à des meetings et lorsqu’il déclare quelque chose on dirait qu’il s’adresse non pas à son interlocuteur. Iakovenko et Arkhipov.

sur la côte nord. d’occuper avec deux compagnies la petite ville frontalière de Sestroretsk. où aucune unité de l’armée rouge n’était installée jusqu’alors. installée sur la frontière finlandaise. un bataillon d’infanterie et une compagnie d’élè­ ves officiers avec deux mitrailleuses occuper Oranienbaum. Zinoviev. un détachement d’artillerie. réclameront la rédaction d’instructions pour guider leur action* Nul n'aura le temps ou la capacité de les rédiger. la section économique dirigée par Toukine. les insurgés auraient sans doute occupé ces deux bourgades clés et appuyé la division aéronavale d’Oranienbaum dont ils se contentent d’enregistrer le soutien en la laissant isolée. Ordre est donné de ne laisser passer aucun émissaire de Cronstadt. jusqu’alors aussi sans unité de l’armée rouge. le secteur d'instruction dirigé par Pavlov. sur la côte sud. situés à l’ouest et au nord de l’îlot de Cronstadt. ne sachant que faire. Ces fonctions sont restées en grande partie virtuelles. ils attendent une révolte ouvrière à Petrograd qui ne viendra pas . dirigée par Verchinine. Eétat- major ordonne aux troupes envoyées à Sestroretsk de s’em­ parer sans tarder du fort de Todeben et des petits forts n° 4 et 6 qui couvrent le fort Krasnoarmeiski. Ce même jour. lors de la réunion du comité du 13 mars. les responsables des départements. Si la révolte avait été préparée. CRONSTADT section d’agitation. 188 . Lachevitch et Avrov rendent immédiatement compte à Trotsky de ces décisions militaires capitales. le mouvement de grève dans Fex-capitale retombe au moment même où commence l’insurrection de Cronstadt. Il ordonne en même temps au commandant du 91erégiment de la Indivision. Sans plan précis. Oranienbaum et Sestroretsk auraient pu être les deux fenêtres de Cronstadt sur la terre ferme. le comité de défense de Petrograd ordonne au commandant et au commissaire de la 187e brigade d envoyer un escadron de cavalerie.

le chef de la brigade des navires de ligne. Zelenoï. dans la rade de Petrograd. avec Iakovenko et Ossosov. les poches bourrées de tracts et aussitôt intercep­ tés. Le 3 mars au matin. le responsable de l’appro­ visionnement. sauf pour ceux des ateliers dangereux4». les marins du navire Kretchet. n’est qu’un substitut dérisoire à l’extension du mouve­ ment sur le continent. Ce 2 mars. qu il avait remplacé en décembre à cette fonc­ tion. le chef de la défense antiaérienne. L’envoi vers la côte de quelques dizaines de marins. votent une motion de soutien à la résolution du Petropavlovsk. les individus qui n’expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans » et que les révoqués « soient renvoyés dans leurs unités. Petritchenko convoque sur le Petro­ pavlovsk. son adjoint le général Boursker. LES BALBUTIEMENTS DE L’INSURRECTION Dès ce 2 mars. Ils récla­ ment la liberté de parole et de presse. l’égalisation des rations de tous les travailleurs. Ermakov. le chef de l’artillerie de la forteresse Kozlovski. en fait. et le plein droit du paysan d’utiliser sa terre et son bétail sans travail salarié. l’initiative n’est plus dans leur camp. 189 . les principaux chefs militaires de la forteresse : le chef d’état-major Solovianov. l’accès à la terre ferme leur est interdit et Cronstadt est déjà bouclé. La Tcheka les arrête. demandant que «soient immédiatement chassés des soviets. Pourtant le soulèvement rencontre des échos. le commandant du port. le chef des unités opérationnelles Arkannikov. « la suppression immédiate de tous les détachements de barrages dans toute la République. le comité révolution­ naire envoie une vingtaine de marins à Oranienbaum et à Petrograd pour y diffuser la résolution du 1er mars. Dmitriev. Ils seront tous fusillés deux semaines plus tard. ainsi que des institutions soviétiques. leurs établissements et leurs usines». la tenue rapide d’une assemblée de sans-parti à Petrograd. À 19 heures.

dans un rapport du 18 mars.» La coopération entre eux est difficile : un jour. mais Petritchenko le rétablit aussitôt. Le journal SR Volia Rossii le décrit «massif. Les journaux de Fémigration décrivent ce Solovianov sous un jour peu reluisant. ne dominait pas les masses et remplissait le rôle terne et insignifiant de “spécialiste” [c’est-à-dire de simple conseiller]. Les Izvestia de Cronstadt ne publieront que le 13 mars le décret nommant Solovianov pour ne pas troubler les marins insurgés en leur annonçant la nomination d’un officier à cette fonction. La réunion forme un conseil militaire dirigé par Solovianov. Solovianov et Arkannikov.]. écrit- il. où il ne mentionne même pas l'exis­ tence de Kozlovski.]. À quoi il faut ajou­ ter une erreur : ils croyaient trop au caractère ‘"imprenable” des forts et des batteries de Cronstadt5. placé à la tête de la défense. Les officiers qui se mirent à la disposition du comité révolutionnaire se sentaient mal à l’aise. et la conduite des opérations militaires est sous le contrôle offi­ ciel de Iakovenko et Ossossov. jugeant Kozlovski trop mou et indécis. n’a jamais eu la réputation d’être un bon officier. Solovianov [. le visage flasque» : pas l’allure d’un chef Le monarchiste Novojilov. membre du Zemgor (société d’aide aux Russes exilés). indécis et n’ayant pas d’autorité dans la forteresse». émettra un avis très réservé sur les membres de ce conseil militaire : «Malheureusement.. les spécialistes militaires de la forteresse ayant des compé­ tences militaires réelles ne comportaient aucun homme de caractère. morose.. mou. Cette première réunion dresse Fétat des forces à la 190 .. CRONSTADT et quelques officiers. le démettent de ses fonctions. auxquels s’adjoindra systé­ matiquement Petritchenko. La Novaia Romkaia Jizn du 6 mai 1921 le présente comme «un officier d’infanterie ordinaire [.. le cou bandé par une sorte d’écharpe. chargé de la défense de File. perdu Fhabitude des gens. Ils avaient perdu Fhabitude de commander.

et environ 2 000 marins sur les divers forts de l’île et des forts voisins au nord et au sud.» Un projet d’ordre de combat fut élaboré. « D ’autres. poursuit Kozlovski. et qu’il était désormais plus avantageux d’attaquer Sestroetsk et de prolonger sur Petrograd. trouvaient que le moment de frapper sur la rive d’Oranienbaum était déjà passé. pencha d’abord pour la défense active. la prise de la ville pourrait avoir un écho dans la population de Petrograd. Il définit un plan articulé autour de deux objectifs : prendre le contrôle de f ensemble de l’île et des forts et fortins qui l’entourent. le comité militaire. à la question : « se défendre activement ou passivement ». c’est-à-dire pour l’offensive et discuta de deux axes possibles d’attaque : sur Oranien- baum et ses environs. « car c’était l’endroit le plus sensible pour l’adversaire ». La proposition d’engager l’offensive. fondé sur la «décision de passer à l’offensive vu la nécessité de soutenir le prolétariat de Petrograd». Le projet suscite de vives réserves d'une partie des présents : envoyer 2000 hommes occuper ces deux bourgades affaiblirait gravement la défense de Fîle. lors de cette première réunion. Enfin. Selon Kozlovski. 191 . émanait de militaires et les membres du comité s’y opposèrent. confronté. affirme-t-on souvent. LES BALBUTIEMENTS DE ^INSURRECTION disposition des mutins : 3000 marins et soldats du 560e régiment disposés le long des quelques 20 kilomètres du littoral. et occuper le rivage nord du golfe frontalier avec la Finlande. qu’il aurait fallu attaquer pendant la nuit du 2 au 3. Elle discute ensuite du projet d’occuper Lysy Nos et Sestroretsk sur le rivage voisin de la frontière finlandaise au nord de l’île. les hangars d’Oranienbaum renferment 60 000 pouds de farine. Trois raisons militent en faveur de ce projet : les troupes gouvernementales sont encore en petit nombre et une partie de leurs unités sympathisent avec les émeutiers . L’expédition exigerait environ 2000 hommes.

Petritchenko leur déclare que l’équipage des deux cuirassés est impatient d’engager une offensive sur le littoral du continent. apparemment soucieux d’attaquer. Petritchenko transmet ce message à ses cama­ rades. sur l’opposition des chefs militaires aux projets d’offen­ sive sur les rives nord et sud. il faut donc convaincre les équipages qu’ils doivent attendre tranquille­ ment et patiemment et supporter les privations inévitables d’un siège7». Ces deux colonnes devaient ainsi occuper la rive nord du golfe. daté du 2 mars. « Il n y a eu jusqu’alors aucun excès [y/Vl] dans les divisions de f armée rouge. lui. juge «impossible d’entreprendre des actions offen­ sives avec les forces dont dispose la forteresse. Pourtant un rapport d’Avrov et Kouzmine à Trotsky. « fétat-major de la défense escamota ce projet6» pourtant modeste. 6 et 7 au nord de l’île. au nord de ces forts. pendant qu’une autre occuperait l’espace compris entre les deux forts de l’île R if et Constantin. Le responsable de l’approvisionnement. puis attaquer et occuper le promontoire de Lysy Nos. mais il est impos­ sible de se reposer sur elles dans bien des cas8. » Plus tard. à une quinzaine de kilomètres à l’est de Sestroretsk La colonne de gauche devait se concentrer sur le fort Totleben à quelques kilomètres de Sestroretsk et occuper cette petite ville. regrettera amèrement le refus de prendre Foffen- 192 . souligne à quel point le soutien que le comité de défense et Zinoviev peuvent trouver parmi les troupes stationnées à Petrograd est incertain. Orechine. CRONSTADT Une colonne de droite formée par le 560e régiment de tirailleurs munis de deux canons devait se concentrer sur les batteries des fortins 5. La réunion orga- nise la défense de l’île divisée en quatre secteurs militaires et décide de recenser l’ensemble des ressources matérielles et militaires pour planifier leur utilisation. Selon Kozlovski. Zelenoï. insiste. Solovianov. plus que réservé. membre du comité révolution­ naire.

Les gens du Petropavlovsk auraient pourtant pu aisé­ ment prendre la ville ce jour-là [. Le commandant du district militaire de Petrograd Avrov. Solovianov soulignera plus tard : «Cronstadt ne pouvait qu’avec beau­ coup d’efforts former un détachement de 2000 hommes10. Orechine. 2000 ou 3 000. qui en revanche voulaient la guerre à tout prix9». concentrant toute leur attention sur les navires. ils faisaient appel à la raison des communistes. voire indifférente..]. Une fraction de la population (soit 50000 personnes) est hésitante. Des motifs militaires justifient l’attentisme. enfin. sur le continent.» Mais. écrit-il. sauf ralliement hypothétique d’unités entières de l’armée rouge. limite à 3 000 membres de la garnison au maximum les «éléments actifs. LES BALBUTIEMENTS DE L’INSURRECTION sive : « Les dirigeants du mouvement. n avaient pas de programme d’action précis concernant la ville [Petrograd] [.» Une partie des marins et de la garnison restent donc sur leur réserve. cette colonne n’aurait pu faire face. Les envoyer à Oranienbaum ou Sestroretsk est risqué : l’artillerie de Cronstadt ne peut couvrir une colonne d’attaquants beaucoup plus loin que la rive. se défilent ou traînent la jambe. «les Cronstadriens ne voulaient pas la guerre. selon lui... Ensuite. lui. La vision d’un Cronstadt soulevé massivement par l’enthousiasme révolutionnaire relève en effet d’une légende complaisante. à une armée capable. malgré la dislo­ cation des transports. ne précise pas s’il a lui-même proposé ou soutenu la proposition d’attaquer. les autres forment une masse plus ou moins inerte11». de mobiliser beaucoup plus d’hom­ mes que les insurgés.]. estimant à 18000 le nombre de marins et de soldats de Cronstadt. Proclamer un comité révolutionnaire et renverser les organismes des autorités est une façon originale d’en appeler à leur raison.. la différence est mince. 193 . Le comité ne peut compter que sur de maigres forces.

le fort loyaliste de Krasnoflotski. élu au comité révolutionnaire le 6. ses 132 canons de 12 pouces. L’un ordonne à tous les chefs de service et à leurs subordonnés de rester à leur poste et de faire norma­ lement leur travail. le 17 mars. le dernier décrète le couvre-feu à partir de 11 heures du soir.. de l’attentisme des dirigeants de l’insurrec­ tion : « Le comité révolutionnaire considérait que le gouver­ nement ouvrier et paysan de la République ne provoquerait pas de victimes et céderait aux exigences de Cronstadt car nous considérions que Cronstadt était imprenableI2. ne possédait que huit canons de 12 pouces.. reflétant une certaine crainte devant Faction d’éléments incontrôlés ou mal contrôlés. supérieure à celle de l’armée rouge. donnera une autre raison. qui disposait des meilleures batteries de la côte. sauf autorisation exprès délivrée par le nouveau commandant de la ville. très relatif puisque. CRONSTADT Interrogé par îa Tcheka dès son arrestation. Un troisième. et annule tous les congés. » Les dirigeants de l’insurrection se croyaient à l’abri derrière les murailles de la forteresse. et derrière ceux de la douzaine de forts et fortins qui parse­ maient les kilomètres de mer gelée où l’adversaire ne pouvait s’avancer qu’à découvert sous le feu de l’artillerie insurgée. Valk. Le comité révolutionnaire prend en même temps des mesures d’ordre intérieur par quatre ordres issus du Petropavlovsk. Ainsi. interdit les perquisitions sauvages et le pillage de la propriété «d ’un quelconque parti». l’un des trois canons explosa et tua tous ses servants. dont trois seulement en état de fonctionnement. au premier tir. décisive. L’illusion de la forteresse imprenable a guidé l’attitude et les déclarations des chefs insurgés jusquà la veille même de l’assaut final. un second interdit aux habitants de Cronstadt d’en sortir. L’attentisme ou les hésitations d’une bonne partie de la population ouvrière de l’île expliquent pourquoi les 194 .

LES BALBUTIEMENTS DE L?INSURRECTION lzvestia de Cronstadt publieront les textes du gouverne­ ment. . les ultimatums du Commissariat à la guerre signés Trotsky et celui du comité de défense de Petrograd du 5 mars qui menace d’« abattre comme des perdrix ceux qui ne se rendent pas ». Il veut ainsi convaincre toute la population de Fîle qu il n’y a donc de choix qu’entre se battre ou mourir.

.

La nouvelle est bientôt démentie. auraient débarqué à Cronstadt. Mais ce calme est fragile. l’infatigable créateur d’organisations antibolcheviks. C h a p itre XII Les ouvriers de Petrograd et Finsurrection La population de Petrograd nest informée officielle­ ment de la mutinerie que le 3 mars. à la fin de la journée. les typographes du journal en letton Le Communiste annoncent leur refus de travailler le lende­ main. Ce jour-là. Les typographes ont été fermement invités à retirer leur mot d’ordre. Partout ailleurs le travail a repris. note dans son journal qu il ne parvient pas à en trouver. l’usine Gvozdyini et l’usine Alexandrovski sont encore en grève. Ainsi. Le pain est rare ce jour-là à Petrograd. 197 . Verkhovski (pourtant tota­ lement inactif depuis plusieurs années). l’usine de la Baltique. les ouvriers sont venus le matin à l’heure du travail puis sont repartis. Un certain Kouzmine. Bien d’autres rumeurs encore courent dans la ville. Il recueille en revanche des rumeurs : le général Kozlovski serait à la tête de l’insurrection . et l’ancien ministre de la Guerre. sans rapport avec le commissaire de la flotte de la Baltique. Boris Savinkov. À Poutîlov. L’administration a fermé l’usine de la Nouvelle Amirauté pour y procéder à la réinscription individuelle des travailleurs.

les ouvriers n’avaient pas bougé parce que le soviet de Petrograd leur avait distribué un peu plus de pain que d’habitude. aucun ouvrier pétrogradois ne le connaît. le 3 mars. Les ouvriers sont massivement hostiles à tous les partis bourgeois. “pour une livre de viande”. s’indignaient contre les ouvriers de Petrograd qui. La réalité est plus complexe. Pour eux. CRONSTADT Le dirigeant menchevik Fiodor Dan. après l’écrasement de l’insurrection. a rencontré dans sa prison. aux capitalistes. Ils ont conservé leur aversion pour les officiers. écrit-il. les SR. Les détachements de barrage ont été supprimés. voire de lâcheté ou d’égoïsme : « Les matelots.. ne les avaient pas soutenus et les avaient “trahis” *. ils ne veulent pas.] a remporté la victoire». des marins de Cronstadt pleins d’amertume contre les ouvriers de Petrograd qu’ils accusaient de passivité. pensaient être l’étincelle qui allait enflammer Petrograd et de là toute la Russie. les anarchistes. l’esprit petit-bourgeois [. aux monarchistes. par quiconque se réclame du socialisme. D ’abord. bien qu’affamés et épuisés. emprisonné dès son arrivée à Petrograd. la propagande présentant le général Kozlovski comme le meneur de la révolte est efficace . très aigris. 198 . mais son titre de général suffit.» Selon eux. mais ils se sont trom­ pés. les affamés se sont rués à la recherche des pommes de terre . à tout ce qui rappelle l’ancien régime.. et les insurgés sont restés isolés2. mais par personne d’autre. ravagée par les insurrections. Ivan Orechine exprime le même sentiment dans ses souvenirs : «Les insurgés. Les rapports sur Fétat d’esprit des ouvriers de la ville rédigés depuis le début des grèves à Petrograd par les troïkas des usines et arrondisse­ ments destinés à informer la direction du parti soulignent deux aspects. qui dit général dit rétablissement de l’ordre ancien dont. Iis peuvent être influencés par les mencheviks.

. ceux qui sont restés ou ont été affectés à Cronstadt n’ont participé qu’à de rarissimes et brèves opérations militai­ res . ils ont pris l’habitude de déambuler des heures durant à travers la ville dans leur tenue noire au pantalon large­ ment évasé dit «pattes d’éléphant» qui leur a valu ce surnom. même relatifs. Dans un rapport du 18 mars. le colonel monarchiste Poradelov souligne : « Les matelots n’avaient pas tenu compte de leur impopularité enracinée dans le peuple3» qui facilite l’acceptation de la propagande gouvernementale.]. elle suscite Fenvie des ouvriers et de leur famille beaucoup moins bien lotis. Cette dernière juge injustes leurs privilèges. des ouvriers grognent : «Il faut donner une leçon aux matelots. Si des milliers de marins de Cronstadt ont été envoyés sur les fronts de la guerre civile. qui éprouve souvent de Fanimosité envers eux . a plusieurs fois frappé la population de Petrograd. ils ont pu faire la fête. souvent inoccupés. d’autres eurent une attitude obscure [. le soir et la nuit. » L’antipathie de nombreux ouvriers de Petrograd pour eux nest pas une invention bolchevik. Dans leur majorité.]. mais dont la ration alimentaire est deux fois supérieure à celle des ouvriers de Petrograd.. Iarov qui a étudié les rapports des troïkas. boire et danser. les marins de Cronstadt ne sont guère popu­ laires parmi la population ouvrière de la ville. Les matelots ont échappé à la famine qui. et si la qualité de la nourriture fournie est douteuse. les ouvriers adoptèrent une attitude “passive” [. Tant quils ont eu le droit de descendre en ville. surtout en ce mois de février.. Dans certaines usines. certains la soutinrent. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L*INSURRECTION Ensuite. elle leur reproche leur arrogance et jalouse les privilèges alimentaires des mate­ lots. en conclut : «Une partie des ouvriers accueillit l’émeute avec hostilité. Même si leur ration nest pas toujours assurée. L’historien.. Mais la première 199 .

La troïka de l’île de Vassilievski. et qui avaient lancé la grève quelques jours plus tôt. CRONSTADT réaction des masses fut surtout négative4. ce ne sont pas les ouvriers mais les capitalistes qui se sont soulevés. » Des ouvriers grognent : « Qu'est-ce qui leur manque aux pattes d’éléphant? Ils étaient habillés. affirme. le 3 mars : «Un tournant brutal s’est opéré dans Fétat d’esprit des travailleurs. ont ouvert la porte aux généraux5». Fétat de siège et la surveillance étroite de la Tcheka. dans la 22e imprimerie et dans Fusine Torton. les ouvriers analysent l'émeute de Cronstadt comme « une aventure de camara­ des induits en erreur. » Aux entrepôts de pétrole Nobel. Chez les ouvriers boulangers des 11e et 13e boulange­ ries. la troïka note : « L'attitude à l’égard des pattes d’élé­ phant est hostile. selon une fiche du 10 mars. hostiles aux dirigeants de Petrograd. accusent même les communistes de tarder à liquider la rébellion. chaussés mieux que les autres. la même troïka prétend : «Les événements de Cronstadt ont influencé une partie des ouvriers qui se repentent de ce qui s’est passé en février. » L'absence de réaction des travailleurs de cet arrondissement à l'insurrection le confirme. la section politique de Fétat-major de la défense civile de l’arrondissement de Volodarski notera une phrase qui revient dans les conversations : «À Cronstadt. changent d’attitude au lendemain de la révolte. où se trouve Fusine. Propos destinés à plaire au pouvoir? Malgré la dureté des temps. Le lendemain. des usines Peclier et Kersten affirment qu «il faut donner une leçon aux marins6». qui. 1921 200 . » Les travailleurs de l'usine Troubotchny. à cause de leur confiance. en particulier après que l’on a appris que des vieux généraux s’étaient approchés du pouvoir à Cronstadt. Certains. et ils en ont fait de belles ! Mais qu est-ce qui leur manque ? » Des ouvriers des l re et 5e imprimeries. » Le 9 mars.

La hargne ouvrière à l’égard des marins de Cronstadt est le plus souvent liée au rejet d’une lutte jugée «fratri­ cide». a produit des retourne­ ments inattendus. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L’INSURRECTION n’est pas 1936. la haine séculaire des soldats-paysans pour leurs officiers. le comité du PC du 1er arrondissement affirme : « Une partie des ouvriers a manifesté une inquiétude sensible pour le destin de Petrograd. les instructeurs de l’ar­ rondissement de Smolny notent avec satisfaction : «L’intervention du général Kozlovski a une influence parti­ culière sur les ouvriers. » Ce général est une vraie bénédic­ tion î Un rapport sur les dépôts de l’Arctique souligne : «Tant qu’il n’y avait pas de général. Le chef du service de propagande du 201 . alors les ouvriers ne peuvent pas être pour lui7. mais la grande majorité des ouvriers de la capitale ignore ces informations. mais que le général s’avance sur la scène. elle influe aussi sur l’état d’esprit des troupes que l’état-major commence à réunir dans la capitale à partir du 5 mars.» Les insurgés tentent de répondre à cette propagande en publiant la liste et la fonc­ tion des quinze membres du comité révolutionnaire provi­ soire. » Si la propagande sur Kozlovski renforce l’aversion d’une partie des ouvriers de la ville pour les marins de Cronstadt. Les ouvriers du 8e atelier de réparation automobile se demandent ainsi : « Pourquoi a-t-il été impossible d’évi­ ter l’effusion de sang ?» La population est en effet lasse de la guerre civile meurtrière qui dure depuis trois ans et demi et semblait se terminer. complété le 6 mars. Tout au long de la guerre civile. Le 11 mars encore. provoquée par le fait que la révolte de Cronstadt peut pousser la Finlande du côté des mutins et alors on aura une nouvelle guerre8. Ainsi. Elle craint que la mutinerie n’offre aux puissances hostiles qui entourent la Russie soviétique un prétexte pour intervenir. il ne se passait rien. membres d’une caste qui leur est étrangère.

écrit-il. s’étonne de voir des soldats rouges ralliés aux blancs dans Farmée du Nord retourner finalement vers les communistes. Les extraits de lettres saisies et recopiées par la censure confirment ce tableau. qui «voyaient clairement que les bolcheviks ne remplissaient pas leurs promesses. Leurs auteurs informent leurs correspondants de ce qu’ils voient. 52 ouvriers réclament une assemblée générale de Fusine pour discuter de Cronstadt. que les slogans bolcheviks étaient de la poudre aux yeux» sympathisaient avec eux. CRONSTADT gouvernement blanc du Nord. menacent de «se joindre aux gens de Cronstadt si Fon donne encore de la farine aux instruc­ teurs11» chargés des conférences politiques dans les entre­ prises. Un rapport de la Tcheka du 4 mars remarque ainsi : «Les ouvriers des usines Poutilov. Skorokhod. Mais eux c’est des maîtres. Rares sont ceux qui expriment 202 . mais ils s’expriment avec plus de prudence et de retenue que les autres. » Un transfuge de Farmée rouge déclare : «Le commissaire c'est un des nôtres. Pobeda et Retchkine mani­ festent leur mécontentement à propos de l’aventure de Cronstadt10„» Dans le 8e atelier de réparation automobile. par un sentiment plus fort que ces biens matériels : la haine des “maîtres”.. Il se demande pourquoi ces soldats bien nourris qui «voyaient la misère et la famine régner de Fautre côté du front».] comme des quarts d’intel­ lectuels étaient aussi infectés par le bolchevisme.] Même ceux que Fon aurait pu considérer [.. plus déterminés. c’est un gars à nous.. « Ils étaient animés. par k haine des maîtres et des intellectuels. entendent et savent et des rumeurs qui circulent. ici et là. [. Mais ils ne mettent pas leur menace à exécution. Piotr Sokolov. les ouvriers. à la 4e usine de fabrication de voiles. Avec des galons dorés9. des ouvriers hostiles au pouvoir sympathisent avec les insurgés. mus par la haine des privilèges.. » Certes.

les rumeurs vont bon train. ils vous mettront au régime d’un huitième de livre. L’un dénonce les «aumônes temporaires» du pouvoir: «Après. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET ïJ INSURRECTION une véritable sympathie pour les insurgés. du froid. mais il sera trop tard. une autre s’apitoie sur les soldats affamés qui traî­ nent dans les rues pour tenter d’échanger leur sucre contre un morceau de pain. Ils reprochent tous aux ouvriers de Petrograd de ne pas répondre à l’appel des insurgés. si nous demandons de la farine. L’une annonce q u à Cronstadt «on a pendu tous les youpins et tous les communistes ». signé «L’atelier mécanique» (de l’usine de la Baltique). et nous. s’indi­ gne t « Pourquoi ne répondez-vous pas à l’appel de vos camarades matelots? Ils se sont apparemment soulevés 203 . L’une signale la fermeture de l’hôpital psychiatrique d’Oudelnaia où de nombreux malades sont morts de faim. une minorité condamne les insurgés . une autre. même chez les plus hostiles au régime. » Un autre. réfléchissez plus sérieusement et ne traînez p a sl4.. En revanche. qu’à Cronstadt les insurgés ont « massacré les youpins12».limités et vite réduits à néant par la Tcheka . de la faim et de la saleté. De courts tracts anonymes sont alors collés sur les murs de la ville ou dans les usines. Les bulletins de synthèse des troïkas le confirment : la majorité des ouvriers de Petrograd ont une attitude passive ou indifférente . une autre minorité les soutient. nous régaleront à coups de revolver. eux.du comité révolutionnaire de Cronstadt pour les toucher n y changent rien. les communistes. Le constat des auteurs de l’in­ troduction à Kronstadt 1921 est donc fondé : « La majorité des habitants de Petrograd restèrent indifférents aux événe­ ments de Cronstadt I3„» Les efforts . Mais la plupart des lettres s'étendent sur les ravages de la misère.. Camarades. Et les communis­ tes vont encore s’engraisser sur notre santé. et surtout de la gale.

. on te ramasse. dans le port de Petrograd. et vis avec ça. Le deuxième et le troisième pont déclarent presque en totalité : « Honte à ceux qui se sont associés à un général garde-blanc». Vive la révolution16!» Les quelque 12000 marins installés sur les navires ancrés à l’embouchure de la Neva. risquent d’être plus sensibles que les ouvriers à l’insurrection de Cronstadt. ainsi que cinq marins du navire Kretchet accusés d'« exciter l’équipage ». CRONSTADT pour vous. pas entendu leur lutte pour la liberté.. semble-t-il. mais « en ce qui concerne la résolution des Cronstadtiens ils disent : "ils en ont voulu trop” ». toute la propagande auprès des marins prend pour cible Kozlovski. Il est temps. [. Là encore. signé «Un marin du Petropavlovsk». les deux délégués envoyés par l’équipage du navire Ogon à Cronstadt sont arrêtés dès leur retour. de vous réveiller.] Comment ne pas faire grève? Faites grève. tu vas après au marché acheter une livre de pain. L’auteur du rapport conclut : «L a masse 204 . Ne lambinez pas15. à ses revendications et à ses mots d’ordre. Vous êtes sûrement intéressés par la livraison temporaire de viande de mouton ou seulement de baillons.» Un troisième. et vous n’avez. Ils sont donc d'accord avec une partie. camarades. on remarque un «retour­ nement en notre faveur» . comme tu sais. la majorité écrasante de l’équi­ page de ŸAüzard est contre les Cronstadtiens. les gars. sur le navire Ogon. Par exemple. Un bilan de l’état d’esprit des équipages d’une douzaine de navires dressé le soir même du 2 mars paraît satisfaisant au commande­ ment : l’équipage du Garibaldi «est tranquille. mécontent des gens de Cronstadt qui cèdent à l’influence de Kozlovski». déclare : « On nous donne un quart de livre de pain par jour et une cuillerée de lavasse. de même tonalité. La section politique de la marine prend des mesures pour empêcher Fagitation de gagner ces navires. C'est tout à fait honteux et impardonnable.

entre autres à cause de la présence de Kozlovski parmi eux. Le tableau est donc rassurant. le commissaire du transport Oka note : Féquipage est assez mal disposé à l’égard des insurgés de Cronstadt. En paroles. Sur le Gangout. tant que la propagande sur le général Kozlovski fonctionne. il se tait. Sur le Vnimatelny> «Fétat d’esprit est magnifique. qu’il faut changer pendant un temps. «Fétat d’esprit est contre les Cronstadtiens» . le 3 mars. Sur le Borog aussi «l’état d’esprit est magnifique. ils sont prêts à se battre contre le général Kozlovski ». ce sera une autre affaire. sur le Poltava. Le commandant du navire avait. donc le système des réquisi­ tions. Quand il faudra passer aux actes. approuvé les exigences des grévistes de Petrograd. en effet. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L’INSURRECTION des sans-parti se prononce seulement sur la nécessité de liquider toutes les injustices commises par les autorités à l’égard de la paysannerie». Ainsi. Ils sont excités contre la politique des Cronstadtiens». Rappelé à l’ordre. Certains ne sont pas d’accord avec la 205 . celui du Zabiaki « considère les Cronstadtiens presque comme des traîtres». avancée dans la résolution de la place de l’Ancre. question centrale posée par Cronstadt. l’équipage du Gaiadamala a «une attitude défiante à l’égard des Cronstadtiens » . Deux ombres au tableau : «L’état d’esprit de Féquipage du Tama est mauvais. «on a traité les Cronstadtiens de traîtres dès qu’on a appris que c’était un général qui les dirigeait». Mais elle ne peut à elle seule effacer les raisons du mécontentement des équi­ pages. mais il n’y a pas d’agitateurs. et sur YElen «Fétat d’esprit est médiocre17». devait rencontrer un grand écho auprès d’équipages d’origine essentiellement paysanne. L’exigence de la liberté du commerce. Mais il ajoute : «Beaucoup d’en­ tre eux ne sont pas d’accord avec les mesures du pouvoir prises dans le domaine agricole. il y a des fauteurs de troubles importants».

«Les “spécialistes” [c’est-à-dire les officiers] dont on n’est pas sûr ont été arrêtés19. la Tcheka a arrêté des dizaines d’officiers de marine. du commerce libre. » La plupart seront libérés après Fécrasement de l’insurrection . . Fétat d’esprit de nos troupes stationnées sur la côte est bon». Si c’est ce que pensent « les plus conscients ». CRONSTADT décision de fermer l’industrie artisanale privée. cinq ou six seront fusillés. « l’état d’esprit des marins est relative­ ment calme. dans la nuit du 2 au 3 mars. L’idée n’efHeure personne. Mais. au moins provisoire. que pensent les autres ? Selon un rapport de la Tcheka établi au début de Faprès-midi du 3. À Piter. «les plus conscients pensent que les marins de Cronstadt doivent eux-mêmes liquider cette insurrection18». et se prononcent pour l’ouverture. Ils ne se sont livrés à aucune manifestation. » Enfin. Aucun des rapports cités n’évoque la possibilité d’utiliser les marins de Petrograd contre les insurgés de Cronstadt. donc que Farmée ne doit pas s’en mêler.

ils ont envoyé des détachements 207 . Ils fon t défendu contre toutes les attaques de la contre-révolution. Zinoviev et compagnie figurent en bonne place dans la galerie des massacreurs de Communes : les Galliffet. c’est une horde de marins fraîche­ ment recrutés dans la campagne et désœuvrés qui ont remplacé les marins de 1917. La première vision débou­ che sur la conclusion suivante : «Lénine. ou. Ebert et autres chiens de garde sanglants de la bourgeoisie1. il écrit : «Les Cronstadtiens sont ceux-là mêmes qui prirent une part active dans la création du gouvernement ouvrier et paysan. au contraire. Noske.» La seconde réduit la révolte à une explosion de colère de paysans rescapés des armées blan­ ches et vertes. Petritchenko réussit le tour de force de valider les deux versions. Non contents de protéger les accès de Petrograd. C h a p it r e X III Qui sont les insurgés ? Qui étaient les marins de Cronstadt en 1921 ? La ques­ tion a toujours suscité deux réponses totalement oppo­ sées : c'est l’avant-garde de la révolution de 1917 qui a installé le pouvoir soviétique à la pointe de ses baïonnet­ tes. Trotsky. D ’un côté. Thiers. cœur de la révolution mondiale. éparpillés et décimés sur les divers fronts de la guerre civile.

affirme au contraire : « La garnison de Cronstadt était formée aux trois quarts de natifs d’Ukraine. au soviet de Petrograd du 4 mars. qui avaient auparavant servi dans l’armée de Denikine3». ne sont donc plus..» Fin mars. Le dernier contingent était formé de natifs du Kouban.].. en ajoute 2000 : «Le commandement des forces navales et Raskolnikov y ont 208 . Mais Petritchenko. ceux de 1917. 5000 jeunes marins [.. Les meilleurs marins. dans une lettre du 31 mai 1921 au général Wrangel. Kalinine. entre la moisson de septembre et les semailles de mars.. dite des Volontaires qui combattit la révolution dans le sud de la Russie de décem­ bre 1917 à mars 1920. Zinoviev.. Il est difficile de voir en eux des révolutionnaires. les spécialistes et autres. endurcis.. CRONSTADT contre tous les fronts des blancs » . enfin on leur a ajouté 5 000 nouveaux arrivants venus de la campagne [.]. las de la guerre civile. au moins l’hiver. qui ont subi les épreuves des tempêtes et du joug tsariste sont partis. ce sont ceux-là mêmes que vantait le «gouvernement ouvrier et paysan2». sont prêts à voter n im­ porte quelle résolution hostile au pouvoir. Qui est resté? Sont restés les machinistes. stigmatise « la décomposi­ tion de la masse des marins [. vêtus. Ces marins de Cronstadt. les vieux. depuis longtemps ennemis des bolcheviks. dans leur majorité.] dans leur ensemble incroyablement démoralisés ces dernières années [. voire chaussés.] qui n avaient jamais senti l’odeur de la m er4.. dans une lettre à Lénine. les dirigeants soviétiques présentent la garnison de Cronstadt comme une pâle cari­ cature des marins de Pan I de la révolution. Ces transfuges de gré ou de force. compo­ sés en 1921 aux trois quarts d’Ukrainiens «depuis longtemps ennemis des bolcheviks » selon Petritchenko.. Dès le début de la révolte. Les soldats blancs capturés par l’armée rouge acceptaient souvent d’y servir (et vice versa) pour être nourris.

Raskolnikov. pour les éloigner de leur base. en y incluant Zinoviev. QUI SONT LES INSURGÉS ? envoyé 7 000 jeunes Ukrainiens. lui semblait l’idéal pour neutraliser ces éléments instables. s’étaient infiltrés dans ta flotte7». évoquant «de 10000 à 15000 jeunes marins venus du Kouban et des districts contrôlés par Makhno intégrés à la flotte de la Baltique6» .. dans une interview aux correspondants de la presse étrangère. alimenté le mécontentement latent des marins et de la garnison et favorisé la grogne.. On n est pas loin de Fidée du complot. Bâtis. quelques-uns ont pu s’échapper. qui n avaient jamais été matelots. L’armée de Makhno a été écrasée en décembre 1920. et à travers eux Trotsky. Zinoviev accuse ainsi le haut commandement. que l’historiogra­ phie stalinienne développera. » Le commissaire politique de la flotte. qui ont apporté à Cronstadt leur aversion de la «commune». renchérit. les ont installés sur Fîle de Kotline et leur ont fourni des canons de douze pouces5. créé les conditions de la mutinerie. d’avoir. publiée dans la Pravda du 16 mars 1921. leur ont fait revêtir Funiforme de marin. 209 . restant à quai sans combattre. Ils ont rassemblé comme à dessein la fleur des maklinovistes. ils ont aggravé le relâchement d’une discipline déjà vacillante. inactive et dormante. ses cadres militaires et politiques ont presque tous péri dans les combats. Trotsky. L’état- major de l’armée rouge. des bolcheviks et de Fordre. La flotte de la Baltique. Selon la Grande Encyclopédie soviétique de 1953.. de façon quasiment délibérée. «grâce à la complaisance des traîtres trotsko-zinoviévistes nombre d’éléments déclassés. etc. et les 5 000 prisonniers sont des soldats-paysans du rang. d’anciens participants du mouvement de Makhno. L’expression « la fleur des makhnovistes » est très exagé­ rée. les a envoyés loin de leur Ukraine natale. de koulaks. S’ils n’ont pas organisé la révolte.

. qui vivait l’œil fixé sur son caban de matelot comme sur un privilège de commerce du sac [trafic] et de spéculation9» .] Les marins qui restèrent dans la “pacifique” Cronstadt jusqu’au début de 1921. Ils formaient une masse déclassée. Estoniens et Finlandais. Le commis­ saire politique Bâtis en fait des « amateurs du flirt10». ancien du Petropavlovsk. aux humeurs anarchis­ tes [. empri­ sonné par les mutins.. [. froissée.. C ’est cette vision de marins d’opérette que le matelot communiste Fomenko. dispersés sur les divers fronts de la guerre civile.. la casquette sans doublure. entre autres par des Lettons. CRONSTADT confirme : îa majorité des matelots de 1917. posée en arrière sur la tête. Tous les éléments de quelque valeur en avaient été retirés et jetés au Sud contre Denikine. tenant à peine sur la nuque.. Choustov et Verchinine: «Deux types incroyablement comiques. Il répète. plus brutale. sans emploi sur aucun des fronts de la guerre civile [.] contenaient un fort pourcentage d’éléments complètement démoralisés qui portaient d’élé­ gants pantalons bouffants et se coiffaient comme des souteneurs8..]. donne de deux d’entre eux. en nombre important. décolletés jusqu’à la ceinture. dans leur majo­ rité. fait venir la majorité des marins des « bas- fonds du port de Petrograd.. des collégiens et lycéens. ont été « remplacés. un caban toujours 210 . » L 'Histoire de la guerre civile publiée en 1928 à Moscou. la flotte de la Baltique et Cronstadt sombrèrent définitivement dans 1a prostration. des prisonniers des armées de Makhno et de Denikine [. une horde indisciplinée. n avaient pas pris part à la lutte révolutionnaire». en 1938. des matelots nouveau genre. en termes plus tranchants: «Après la liquidation de loudenitch [hiver 1919].. qui considéraient leur service comme une occupation provisoire et qui. dits “Jorjiki” dans le jargon des marins.].

son héritage historique. la garde rouge doit bloquer un train 211 . six jours durant. sans but. son programme. souvent issus des parfis hostiles aux bolcheviks. était écrémée de ses meilleurs éléments comme toute la Russie et le parti bolchevik lui-même. Lorsque. une partie des marins de Petrograd et de sa région se sont vite démoralisés au lendemain de la révolution. ses traditions. En un mot des gueules cocasses11. Au début de mars. même si certains de ses nouveaux adhérents étaient des arrivistes. dans la capi­ tale affamée. QUI SONT LES INSURGÉS ? déboutonné. l’armée rouge en gesta­ tion doit désarmer par la force 6 000 marins et matelots démobilisés qui veulent garder leurs armes et leurs muni­ tions pour brigander à l’arrière. pour cuver le vin des réserves du Palais d’Hiver. ses décisions. La nature d’un parti est définie par ses origines. Dès le début de 1918 à Petrograd. » Ida Mett récuse Trotsky : Cronstadt. Ne s’exprimant pas ici dans une organisation permanente qui en serait le vecteur. durant la nuit du 10 au 11 mars. des trains conduisent le gouvernement soviétique à Moscou. affirme-t-elle. des milliers de soldats et de marins se sont battus. car un parti et une garnison ne sont pas de même nature : le parti bolchevik de 1917 n’avait pas encore changé de nature en 1921. Ce parallèle est trompeur. et un revolver pendu au milieu du ventre. et si d’autres de ses anciens membres étaient devenus des bureaucrates avides de privilèges encore rares. a décomposé des compagnies entières. sa composition sociale. sa nature découle de l’ampleur des changements qui l’ont affectée. son activité. 50000 soldats et marins démobilisés fin janvier maraudent. Or. La bacchanale des « pogromes de vin » au début de décembre 1917 où. Celle d’une garnison dépend de sa composition et de son mode d’existence à un moment donné plus qu’à son passé et à ses traditions.

entre 1918 et 1921. en 1917. soit 6. 80% des membres de ces équipages sont dans la marine depuis 1917 ou plus tôt. Or. 729 du Petropavlovsk et 466 du Sébastopol entre 1914 et 1916. On dispose de données établies en février 1921 sur les deux tiers de l’ef­ fectif de ces deux cuirassés : 1246 marins du Petropavlovsk et 786 marins du Sébastopol. diffère sensiblement de ce tableau général. soit 14.8% . La grande majorité d’entre eux avaient une ancienneté dans la marine d’au moins quatre ans : 242 marins du Petropavlovsk et 169 du Sébastopol sont entrés en service dans la marine avant 1913.2% ) ont été recrutés avant 1913.2% . soit 58. les mêmes que ceux de 1917. Globalement. entre 1914 et 1916. le Petropavlovsk et le Sébastopol. 1195. CRONSTADT de marchandises réquisitionné par des matelots abondam­ ment armés. les marins de Cronstadt de 1921 ne sont plus. sauf l’aristocratie des techni­ ciens nécessaires à la maintenance. à l’évidence. Mais la composition des équipages des deux cuirassés moteurs de la révolte.8% . qui baguenaudent dans un joyeux tapage et refusent obstinément de laisser passer les trains gouverne­ mentaux. 411 marins (soit 20. 289. pas nécessairement à Cronstadt et sur ces deux cuirassés. et seule­ ment 137. mais leur équipage est en tout cas 212 . Leur maintien à leur poste ne signifie pas pour autant que les quatre ans de guerre civile n’aient pas modifié leurs points de vue. Au total. 182 du Petropavlovsk et 107 du Sébastopol en 1917. La garde doit les désarmer et dérouter leur convoi sur une voie de garage. 93 du Petropavlovsk et 44 du Sébastopol entre 1918 et 1921. soit au total 2032 marins. les navires de guerre russes modernes exigent des techniciens qualifiés que Ton ne peut former à la va-vite en pleine de guerre. La majo­ rité de la garnison et des équipages a effectivement été happée par la guerre civile. Ainsi.

mais le commissaire de la direction opéra­ tionnelle des forces maritimes. Ainsi les régiments 560 et 561 et le régi­ ment de Cronstadt dans leur masse significative. ainsi que 213 . le confirme. qui n’avaient jamais parti­ cipé à des combats. Trois auditeurs de l’Académie de l’état-major général. surtout sur le Sêbastopol12».]... QUI SONT LES INSURGÉS ? formé en majorité de marins de métier et non de paysans fraîchement recrutés. qui s’est joint à l’insurrection. la garnison de Cronstadt lui envoie des renforts de fantassins dont il dénonce l’inexpérience et l’inefficacité : « C ’étaient des troupes jeunes.. sans formation. » Ces originaires du Kouban sont les soldats de Denikine. D u 3 au 7 mars. Fedko et Borchtchevski. » Ce n’est pas vrai pour les équipages des autres navires exigeant une moindre qualification et surtout pour la garnison. et ces nouveaux n’appartenaient pas au contingent arrivé dans la flotte en provenance du Kouban au cours de l’été passé et de l’hiver. Lors des échanges d’artillerie ces soldats étaient effrayés par les tirs mêmes de leurs propres canons14. pour leur plus grande part des gens du Kouban [.. Makarov.].] car il n’y avait sur ces navires qu’une minorité de jeunes marins. Boïkov. recrutés en hâte en pleine déroute des blancs... Le capitaine de l’artillerie lourde du fort du Rif. et par leur esprit révo­ lutionnaire ils ne le cédaient en rien aux anciens13. capturés et envoyés à Cronstadt en novembre 1920. où les 5 000 anciens partisans de Makhno et les prisonniers de l’armée de Denikine originaires du Kouban ont été massivement affectés. Bâtis insiste pourtant sur «le nombre insignifiant de vieux marins. Ouritski. soulignent cet aspect : « La garni­ son de Cronstadt et de la côte du golfe de Finlande était constituée à 75% d’anciens prisonniers de l’armée de Denikine [. le contredit dans un rapport du 4 avril : « Les matelots du Petropavlovsk et du Sêbastopol n’étaient incontestablement pas de jeunes marins [.

le souligne fortement : «Après le renversement de l'emprise tsariste [. sont étrangères aux tradi­ tions des divers courants du mouvement révolutionnaire russe.» Mais vieux ou jeunes marins. » Une décision mineure reflète l’origine et les sentiments réels de la masse des insurgés. à ses rites et à ses prêtres. CRONSTADT de nombreux équipages de navires à Cronstadt et deux compagnies de jeunes marins à Oranienbaum étaient d’anciens makhnovistes ou originaires du Kouban15.] avec notre naïve âme paysanne russe nous avons cru ces trompeurs [de bolcheviks] 16. Les funérailles des victimes des canonnades commencent par un office des morts dans la cathédrale maritime. la majorité d’entre eux se sentent toujours des paysans et le dernier appel du comité révolutionnaire provisoire. les funérailles religieuses. . tous hostiles à l'Église orthodoxe.. Or.. en date du 21 mars. qui relèvent des mœurs paysannes.

Ils écri­ vent d’un côté : «Notre parti n’a pas trahi et ne trahira pas la classe ouvrière. Son appel constitutif. Fiodor Pervouchine. commissaire à l’ap­ provisionnement de la ville. président du conseil des syndicats de Cronstadt. il a défendu et défendra les armes à la main toutes les conquêtes de la classe ouvrière contre les gardes blancs déclarés et secrets qui veulent anéantir le pouvoir des conseils d’ouvriers et de paysans. est signé de Jacob Iline.. et Anton Kabanov. commis­ saire au travail du soviet de Cronstadt. une retenue et un tact particuliers» et tente de préserver un équilibre apparent et instable entre le parti au pouvoir et le comité révolutionnaire. un «bureau provisoire de l’organisa­ tion de Cronstadt du PCR » est créé. Leur appel affirme la nécessité de manifester «une circonspection. qu’il défend depuis de nombreuses années [. Le 3 mars. » De l’autre. C h a pitr e X I V L'attente Dès le lendemain de rassemblée des délégués. le paru communiste à Cronstadt explose sous le choc de l’insur­ rection. puis invitent «tous les membres du 215 . reproduit dans les lzvestia de Cronstadt du lendemain.].. ils affir­ ment «la nécessité de nouvelles élections au soviet et appellent les membres du parti communiste à prendre part à ces élections».

. publiée dans les Izvestia de Cronstadt du 9 mars. conduit en cellule par Verchinine lui- même. Le 4 mars le comité révolutionnaire arrête et empri­ sonne Pervouchine. Vassiliev et les autres. Kouzmine. signent une lettre de soutien au comité révolutionnaire. Aucun de ces deux derniers n’évoquera le contenu de leur conversation. après l’écrasement de la révolte. Les trois membres du bureau 216 . Ils en seront tous exclus. Comme ce dernier et le parti communiste vont se trouver d’ici quelques jours face à face les armes à la main. » Ils n évoquent jamais l’appel du bureau provisoire mais en reprennent l’idée et le ton de compromis : « Notre parti s’est toujours donné comme tâche de lutter contre tous les ennemis de la classe prolétarienne et travailleuse2». sauf deux. ils s’affirment décidés à continuer sur cette voie en se soumettant au comité révolutionnaire. Tous les militants ne font pas le même choix. Il fera le choix du parti qu’il avait en réalité déjà fait. sans rendre publique sa décision. CRONSTADT parti [. navire sur lequel aucun communiste ne sera arrêté.] à n entraver d’aucune façon les mesures mises en œuvre par le comité révolutionnaire provisoire1». mais le comité y voit le signe d’un double jeu du bureau provi­ soire. beaucoup de profiteurs et de carriéristes s’y sont infiltrés et ont développé dans le pays un bureaucratisme extrêmement puissant.. et jugés. Le 8 mars» 27 marins communistes du Sêbastopol. Il interne le lendemain Iline et Kabanov avec Pervouchine. le bureau provisoire sera contraint de choisir. Ce même jour Kabanov se rend sur le Petropavlovsk à midi et demande à rencontrer Kouzmine et Vassiliev détenus sur le navire. Mais ils ne démissionnent pas du parti communiste. dressant ainsi les ouvriers et les paysans contre le parti. Ils dénoncent la dégé­ nérescence du parti : «Au cours des trois dernières années de l’existence de notre parti.

ainsi que trois autres communistes consultés par eux et d’accord avec leur appel. désorganisés mais non détruits. l’a t t e n t e provisoire seront pourtant fusillés par la Tcheka. l’ont quitté est donc fausse.. L’affir­ mation rituelle selon laquelle la majorité. Mais l’idée appartient au général fran­ çais Niessel. C ’est une pratique courante depuis le début de la guerre civile. Certains tenteront de combattre les insurgés en communiquant renseignements et signaux divers à Farmée rouge . etc. ce général décide d’utiliser les quelque 30 000 soldats russes mis en 1916 par le tsar à disposition de l’état-major français pour faire pression sur le gouverne­ ment so v ié tiq u e « C e s Russes nous servaient d’otages pour protéger les Français présents en Russie et en Roumanie contre des violences éventuelles et pour garan­ tir leur retour en France ainsi que la venue des Polonais. d’autres saboteront même leurs entreprises. Au lendemain de la révolution d’Octobre. Yougoslaves. âgée de 12 ans et confiée à des amis). trois semaines plus tard. La crise dévaste les rangs du parti communiste : 846 des 2093 membres du parti à Cronstadt et des 587 stagiaires (soit au total 2 680) en démissionnent publique­ ment. 1247 membres. Tchèques. Le 3 mars. sinon la masse de ses adhérents. le comité de défense de Petrograd arrête la femme et les quatre fils de Kozlovski (mais non sa fille. ainsi que les familles de quelques autres officiers de Cronstadt pris en otages pour répondre de la vie des communistes arrêtés à Cronstadt. membre de la mission militaire française à Moscou en 1917. et aussi pour faciliter les négociations pour la restitution du matériel de guerre . On attribue souvent l’instauration du système des otages à Trotsky (qui a effectivement signé un décret en ce sens). 140 d’entre eux s’enfuiront en Finlande après la débâcle. Le parti communiste garde donc dans ses rangs.

Un appel. C ’est un mensonge impudent. à tous. » Le texte annonce le ralliement de toute la flotte de l’île et de tous les forts et « leur soumis­ sion inconditionnelle au comité révolutionnaire provi­ soire». certains y périront. commandés par le général Kozlovski. « à tous les paysans. L’appel invite ses auditeurs à s’associer à l’insurrection sans citer aucune revendication de la résolu­ tion du 1er mars. que les auditeurs éventuels ne peuvent guère connaître : « Tout le pouvoir à Cronstadt est passé entre les mains du comité révolutionnaire provisoire sans un seul coup de feu Camarades. ne croyez pas les paroles des commissaires autocrates qui vous affirment qu’à Cronstadt agit un état-major d’officiers gardes- blancs. il invite enfin ses destinataires à «se joindre sans délai à C ronstadt5». le boucher du Chemin des Dames. à 23 heures. promu gouverneur de FAlgérie. CRONSTADT envoyé en Russie3. marins et soldats 218 . Le soir du 3 mars.» Ces 30000 soldats russes servent ainsi de moyen de pression et de chantage. Létat-major français n en reste d’ailleurs pas à Fidée : après avoir bombardé au canon le camp de la Courtine où s'entassaient plusieurs milliers d’entre eux qui refusaient de se battre dans une guerre dont leur pays se retirait. ouvriers. le Petropavlovsk envoie un radiogramme du comité révolutionnaire «à tous. Niessel charge un capitaine de sa mission militaire « de dire à Trotsky de ne pas oublier qu’il y avait en France et à Salonique 30000 Russes pour répondre de la peau des quelques centaines de Français présents en Russie 4». signé Petritchenko et Toukine. Ces Russes reste­ ront en otages jusqu’en 1922 entre les mains de colons aussi aptes à faire suer la chapka que le burnous . La Fin justifie les moyens. il offrira la majorité des survivants comme main-d'œuvre forcée et gratuite aux colons d’Algérie sous la direction du général Nivelle. à tous».

Le tribunal le condamnera à « racheter sa faute » en partant au front. Il lui déclare en effet : « Il y a des désordres dans la flotte balte. membre du bureau politique du parti communiste et proche de Zinoviev). déclarera-t-il à la Tcheka. pour le moment. je ne connais pas les détails. Tous les autres sont à quai à Petrograd. Le Petropavlovsk et le Sébastopol restent flanc à flanc. le chef d’état-major. j ’y pars aujourd’hui6. Moscou. Ainsi. rien qui sorte de l’ordinaire. l’a t t e n t e rouges». reprend et développe le contenu du radiogramme. se gênant mutuellement. Les marins du Petropavlovsk tentent de briser la glace autour de leur navire à coups de pics et de pioches pour le faire tourner et diriger ainsi leur artillerie vers Oranienbaum et le fort Krasnoflotski. à 16 h 50. le 3 mars. Il n y a que deux petits brise-glace stationnés à Cronstadt. Principalement sur le navire Petropavlovsk.» Si Serge Kamenev ne voit « rien qui sorte de l’ordinaire » dans la déroute du prési­ dent du comité exécutif central des soviets et dans la 219 . Serge Kamenev (à ne pas confondre avec Léon Kamenev. ne semble pas d’abord accor­ der une grande importance à l’insurrection. Pics et pioches ébréchent à peine la glace trop épaisse. Ce matin-là se tient une assemblée générale des membres de la milice de Cronstadt : les trente-cinq présents élisent à l’unanimité un nouveau chef de la milice. ïl Fassure que sa mission sera «provisoire et de courte durée» et en mini­ mise singulièrement la portée. téléphone au jeune chef militaire Toukhatchevski pour l’inviter à partir à Petrograd afin de rétablir l’ordre menacé et où il devra retrouver Trotsky. reproduit en tract. ïvan Dmitriev. dont le comité révolutionnaire confirme la nomination. mal informée. Dmitriev est membre du parti communiste dont il démissionnera quatre jours plus tard «sous pression». selon mon senti­ ment.

Il vient d’ailleurs d’envoyer un télégramme furieux au comman­ dant des troupes du district de Petrograd qui ne l’a informé de rien. CRONSTADT proclamation d’un comité révolutionnaire aux portes de Petrograd. II « présume que les événements ont commencé le 28 février. il demande «où se trouve aujourd’­ hui le commandant de la flotte de la Baltique» et. or nous sommes aujourd’hui le 3 mars. et qui n’a pas réussi à adopter un plan d’action défini8». Il exige des explica­ tions. me laissant ainsi dans une totale ignorance d’événements d’une extrême importance qui se passaient dans votre district». Avrov est éperdu. Avrov produit sur lui l’impression d’un «homme épuisé. Il a. Serge Kamenev le rencon­ trera dans la nuit du 4 au 5 mars à Petrograd. Ce dernier. est un subordonné direct de Zinoviev. « appris par les journaux la mauvaise situation à Cronstadt et sur le Petropavlovsk». Le commandant de l’armée rouge du district de Petrograd. pendant quatre jours vous ne m’avez pas dit le moindre mot là-dessus. dit-il (en fait 12000 seulement à Petrograd). Avrov ne sait que faire. Le chef d’état-major ignore donc qui commande la flotte où vient d’éclater une mutinerie. plus étonnant encore. Les équipages de la flotte stationnée à Petrograd lui paraissent plus qu’incertains : 22000 marins. qui devraient relever du Commissariat à la guerre. a placé sous sa responsabilité personnelle les autorités militaires de la région. le découragement s’est abattu sur Fétat- major de la flotte et l’on ne sait plus qui dirige quoi. Enfin. Après la discussion syndicale et la démission de Raskolnikov. qui n’a pas encore bien saisi la situation. «qui la commande aujourd’h ui7». sont regrou­ 220 . Avrov. Signe du désordre qui règne à Petrograd sous la poigne de Zinoviev. c’est qu’il en ignore l’essentiel. écrit-il. par conséquent. dont l’aversion pour Trotsky est notoire.

mais il est en même temps impossible de les utiliser comme force contre les insurgés. 221 . ajoute-t-il. Les équipages du Trouvor et Ogon ont voté la résolution de Cronstadt. La 187e brigade et la Indivision aérienne ont voté la résolution de Cronstadt. Enfin. C ’est vraiment très peu. l’équipage du Kretchet a adopté une résolution voisine de celle de Cronstadt. «Ils ne se sont pas joints aux mutins. Certes. Ce 3 mars. » Mais un calme qui repose sur l’ignorance de la résolution du 1er mars est fragile.. font tout pour faire voter une motion similaire par l’équipage de leur bateau... en affirmant à qui veut l’en­ tendre que si l’on n’accède pas avant le 10 mars aux exigences des insurgés. donne effectivement un tableau peu rassu­ rant de l’état d’esprit de la flotte. aussi à l’exclusion de ce qui a été dit plus haut et de la base de Cronstadt. Tan Fabian.. l ’a t t e n t e pés à Petrograd et dans les environs immédiats. On ne peut « s’appuyer pleine­ ment que sur les seuls détachements d’élèves officiers de Petrograd et sur les troupes amenées à Petrograd les 2 et 3 mars9». «on ne peut compter sur la majorité des troupes terrestres pour une action effective». dont l’un a été arrêté. et quatre marins du Garibaldi. Mauvais aussi l’état d’esprit de l’équipage du Pobeditel (le Vainqueur) dont le commandement paraît peu sûr. un rapport du vice-président du Poubalt. et surtout : «La majorité des équipages ne connais­ sent pas l’existence de la résolution de Cronstadt. le Petropavlovsk et le Sébastopol passeront à l’offensive. Nastoussevitch. l’auteur du rapport conclut : «Toutes les forces du parti de la flotte sont mobi­ lisées». [. un marin du Trouvor. » Enfin. fait de la propagande pour Cronstadt. tout est calme10.] Cette masse instable représente une menace perma­ nente et très dangereuse pour la ville. Parmi la quarantaine de bateaux qui mouillent dans le port de Petrograd.

il ny a pas de manifestations n. « toute réunion sur les vaisseaux. sympathisant des SR. D ’ailleurs. Le comité révolutionnaire. Elle interdit.» Pourtant. Il reproduit. dans un bref rapport envoyé à Trotsky le soir du 3 mars.] dirigée par Paris13» « 222 . qui le remplacera dans les faits. au même moment la troïka de la flotte. et la montée sur un bateau de toute personne non agréée par le commissaire du navire. crée en hâte un quotidien dont les numéros 1 et 2 sortent ce 3 mars. paraphrasant le communiqué de Lénine et Trotsky. le manifeste de Petritchenko et Toukine évoqué ci-dessus. et lui sauvera ainsi la vie. le radiogramme de l’agence Rosta. Bielov. en éditorial. entre autres. qui.] organisée par les espions de l’Entente [.. jugeant insuffisante la déci­ sion prise en ce sens par le soviet de Petrograd... a déclaré elle-même la ville en état de siège. CRONSTADT Malgré son appel au secours du 28 février au soir. La peur de la contagion est bien réelle. Rostov. Zinoviev espère réduire lui-même la révolte et n insiste pas pour recevoir de Faide de Moscou. seules quelques usines ne travaillent pas. Son rédacteur en chef. brosse un tableau rassurant de la situation : «À Petrograd même tout est calme. se déchargera de sa tâche en se faisant affecter trois jours plus tard un adjoint. à Cronstadt. dans les troupes et dans les institutions de la flotte de la Baltique12». Le numéro 2 sort dans l’après-midi. Lamanov.. en le qualifiant de «mensonges éhontés et de tromperie». le chef d’état-major de la région fortifiée de Petrograd. Le numéro 1 des Izvestia du comité révolutionnaire provisoire des matelots> soldats rouges et ouvriers de Cronstadt sort des presses dans la matinée du 3 avec. Il s’agit d’interdire l’accès au navire à tout agitateur envoyé par Cronstadt. présente le mouvement comme une « entreprise des services d’espionnage français et des gardes blancs : [.

Cronstadt n’a ni pain ni combustible.. Si vous persistez. présidé par Zinoviev. meurent par milliers de faim et de maladie. dans la presse du comité révolutionnaire : «Ces appels [. surtout les généraux tsaristes ». on vous canardera comme des perdrix» (mot souvent attribué à tort à Trotsky). que la Sibérie et l’Ukraine les soutiennent alors quelles «défendent fermement le pouvoir soviétique» (affirmation très audacieuse!). souligne-t-il. lance un appel aux insurgés. Le tchékiste Agranov juge très maladroits les déclara­ tions et ultimatums de Lénine. sous-titré .] où l’on dénon­ çait comme responsables du soulèvement les agents de FEntente et le général Kozlovski irritèrent les matelots et les ouvriers de Cronstadt. «Aux habitants de Cronstadt trompés. Kozlovski était pratiquement inconnu des larges masses qui ressentaient elles-mêmes le caractère spontané de leur mouvement et étaient donc 223 . voilà qu apparaissent les généraux tsaristes. Trotsky et Zinoviev» publiés sans coupure. naura aucun effet14. On ne les nourrira pas en Finlande et ils subiront le sort des soldats du général Wrangel. les chefs de l’insurrection s’enfuiront en Finlande. l’ a t t e n t e Les outrances du radiogramme et des documents simi­ laires dissimulent mal l’inquiétude des communistes de Petrograd : le 4 mars le comité de défense. où irez-vous donc? ». Puis Pappel menace : «Vous êtes entourés de tous côtés. simples marins et soldats rouges trompés. on leur raconte que Petrograd est avec eux. à déposer les armes et obtenir ainsi le pardon. « mais vous autres. prophétise Pappel. à désarmer et arrêter « les chefs criminels. et à « passer chez nous ». » Deux jours après leur avoir affirmé quils luttaient pour la démocratie. au titre ironique : «Vous avez gagné!». Uinvitation finale à se rendre sans délai. À ce moment-là. Dans quelques heures vous serez contraints de vous rendre.. qui. en exil.

. sorti le 4 mars.] des militants dévoués élus. produit du labeur et du sang ouvriers16». prêts à fiiir. » Le rédacteur dénonce ensuite «les commissaires. Le 3 mars. Toukhatchevski est nommé responsable des opérations militaires pour la reprise de Cronstadt. CRONSTADT sûres de sa force. des soldats rouges. ornés souvent d’un nez crochu. Les soldats de la 27e division. parce qu elle s’était distinguée là-bas contre Koltchak. Dès le 3 mars. des marins et des ouvriers.. repro­ duit intégralement l’appel du comité de Petrograd précédé d’un commentaire intitulé « Lâches et calomnia­ teurs ». lui ordonne de faire monter vers Petrograd la 27e division dite d’Omsk. est sûre. Toukhatchevski assure Serge Kamenev que cette division. Toukhatchevski téléphone à Gomel en Biélorussie. au commandant de brigade Poutna et. et repré­ sentait hier la colonne vertébrale de la 7e armée ressusci- tée. ce que la suite démentira cruellement. disséminés dans les villa­ ges chez des paysans en majorité hostiles au pouvoir. Deux jours plus tard. » Le comité révolutionnaire en est si convaincu que le numéro 3 des Izvestia de Cronstadt. pourtant dans un assez triste état. 224 . les meilleurs fils du peuple. aux poches garnies de billets et toujours prêts à détaler face aux armées blanches. les poches remplies de billets de banque tsaristes et d’or. et étaient saisies par un tel enthousiasme belliqueux qu elles n admettaient même pas l’idée d’une activité possible d’espions blancs dans leurs rangs15. Ces dernières lignes repren­ nent le poncif de la propagande monarchiste représentant les commissaires du peuple en voleurs.. sans lui donner la moindre explication.. un ordre de Trotsky et Serge Kamenev reconstitue à cette fin la 7e armée dissoute peu après la déroute infligée par elle à l’amiral Koltchak en Sibérie. « Les Cronstadtiens savent comment et par qui le pouvoir odieux des communistes a été jeté bas [.

dans la neige et la boue glaciale . les paysans les abreuvent de protestations contre les communistes. seuls quelques dizaines d’entre eux bénéficient de repas chauds. Les bureaux de Boris Savinkov. l’a t t e n t e vivent. ne mangent quasiment jamais de repas chaud. un sur deux n’a pas d’équipement. il nen reçoit que quatorze. aux slogans voisins de ceux des Cronstadtiens. Poutna reçoit à nouveau l’ordre d’envoyer d’urgence la 79e brigade de tirailleurs à la disposition de la 7e armée reconstituée. Lors des arrêts dans les gares. chaussés de laptis faits d’écorce de bouleau. et le reste à l’avenant. de 225 . Poutna et les soldats savent seulement qu’à leur descente du train ils seront mis à la disposition de Toukhatchevski. l’abreuvent de tracts multiples. leur chef a réduit leur entraînement à quelques brefs exercices symboliques. «dans des conditions matérielles et sanitaires extrêmement pénibles17». En raison de leur sous-alimentation chronique et de leur épuisement. Le 5 mars. il réclame 15000 paires de chaussu­ res. Trois sur quatre d’en­ tre eux n’ont pas de chaussures. installés en Pologne de l’autre côté de la frontière. informés de la mission attri­ buée à la 27e division. ne reçoivent que 350 grammes de pain (gluant et visqueux!) par jour. il ne fera que la rendre sympathique à beaucoup. Poutna demande 150 cantines pour faire la cuisine. écrit Poutna. Ils manquent chroni­ quement de matières grasses. sauf que certains appellent au pogrome contre les juifs. ils doivent patauger. Ses tentatives répétées de recevoir des explications se heurtent toujours au mur du silence. il n’en reçoit que 5 800. Poutna ordonne de les faire lire et commenter aux soldats par les instructeurs politiques de la division. Avec les cantines reçues. Croyant ainsi dres- ser les soldats contre l’insurrection. Les soldats sont entassés comme du bétail dans des wagons crasseux non chauffés.

«de tenter de le convaincre de régler le problème de Cronstadt dans un esprit fraternel». en ce mois de mars glacial. La réunion. s’ouvre à 19 h 30. CRONSTADT plus en plus violentes au fur et à mesure qu’ils approchent du golfe de Finlande. L’anarchiste américaine Emma Goldman en prend acte avec regret. » Mais les trains marchent si mal —même son train spécial —qu’il n arrivera que tard dans la nuit. Les soldats des autres unités. dans un grand bâtiment à un étage « afin. mais ils ont tout (c’est-à-dire pas grand-chose) avalé dès le soir du premier jour. il faut isoler les insurgés de la population. même pas l’eau bouillante traditionnelle pour le thé. Leur moral est très bas. d’être isolés de l’influence antisoviétique de la population18». Aux délégués mécon­ tents de ce retard un membre du présidium répond : «N ous avons attendu l’arrivée de Trotsky. aussi mal lotis. La reprise de Cronstadt exige une préparation poli­ tique. écrira-t-elle plus tard. ils ne reçoivent aucune nourriture chaude qu’ils réclament en vain quotidiennement. Ils reçoi­ vent du ravitaillement une fois tous les trois jours (sauf du pain une fois tous les deux jours) et. le 9 mars. ce qui achève de les démoraliser. Ils n ont ni lit ni paillasse et dorment à même le sol dans leur tenue de combat. le 4 mars au soir. ils seront logés chez des habitants en général favorables aux insurgés par hostilité au commu­ nisme de guerre. le 9 mars. Pour les réduire militairement au plus vite. Les élèves officiers de la 6e compagnie du 561e régiment sont installés. dira un tchékiste. Elle est venue à cette réunion pour rencontrer Trotsky afin. En attendant en vain ce train qui n arrive 226 . convo­ quée à 18 heures. Une fois débarqués aux abords de Petrograd. théoriquement. parti de Moscou. pour trois jours. Ensuite. se plai­ gnent tous de leurs conditions lamentables d’alimentation et de logement. Zinoviev réunit le soviet de Petrograd.

quand les communistes se sont dispersés par sections. Sa voix d’adolescent tournait en cris aigus qui ne pouvaient plus convaincre personne59». mais de volynka (le fait de traîner ou de lambiner au travail !) ou bouza (chahut ou raffut). Zinoviev développe trois idées : « Le 28 au soir. pour Zinoviev. elle assiste à cette réunion dont elle a fait un récit accablant pour Zinoviev. c’est-à-dire. Il accuse surtout les ouvriers de l’usine de la Baltique de «traînasser». sur îe Petropavlovsk a été adoptée une résolution d’un caractère absolument cent-noir. l'a t t e n t e pas. « Zinoviev semblait sur le point de s’ef­ fondrer : il se leva plusieurs fois pour parler et se rassit sans un mot. qui l’amendent et la transforment en résolution SR. Alors que des soldats en armes de la Tcheka protègent l’estrade. il réussit à articuler. ne suffit pas à changer la nature du mouve­ ment. amendé la résolution. Quand. auteur du rapport introductif. étrange dans la bouche du chaud partisan de la plate-forme syndi­ cale des Dix. Le refus d’utiliser le mot grève. d’un type absolument garde-blanc (dont il ne lit pas une seule ligne). La nuit. » Il invente cet épisode étrange de marins communistes indignés par une résolution contre-révolutionnaire. Zinoviev dénonce ensuite les grèves déclenchées à Petrograd qu’il qualifie non pas de grèves. enfin. dit- 227 . il regar­ dait sans cesse à droite et à gauche comme s’il craignait un attentat. tout aussi contre-révolutionnaire! Les voies de la contre-révolution sont décidément aussi impénétrables que celles du Seigneur. Ils ont exigé des amendements. «une usine de gardes blancs. qui a petit à petit perdu son carac­ tère Cent-noir et qui a pris un caractère SR de plus en plus affirmé contre le pouvoir soviétique. ils ont commencé à manifester leur mécontentement envers cette résolution Cent-noir. écrit-elle.

CRONSTADT il [. qui est passée par la grande école à travers le 228 . un second.]• Nous la connaissons depuis 1905 [. Le « on» étant le comité de l’usine qui a dû pallier la carence de la direction de la ville. Puis son discours se conclut par une menace brutale : « Il est temps d’arrêter le lambinage et le chahut.. si elle recule. et les convois annoncés. au lieu de les nourrir uniquement de promesses. Puis il exprime « son incrédulité et sa perplexité devant l’affirmation que l’avant-garde la plus consciente et la plus révolutionnaire de notre prolétariat —les marins . annonce-t-il triomphalement. Puis se lève le délégué de l’usine Arsenal (qui n’est plus en grève). Cette usine a toujours été une forteresse du menchevisme». l’insurrection de Sibérie (dont il n’avait jamais parlé auparavant) est termi­ née : « En Sibérie. de remettre la vie sur les rails et de dire leur dernier mot aux Cronstadtiens : s’ils ne se rendent pas dans quelques jours et s’ils ne livrent pas le général Kozlovski et toute sa bande. l’insurrection de Tioumen est encore loin d’être liquidée.. Et les premiers convois roulent et s’approchent. mais seulement à partir du moment où.. vont le rester longtemps. affirme que les travailleurs de l’usine ont cessé de « traînas­ ser».]. de l’usine Baranovski. nous allons tous les extermi­ ner!» C ’est ce qu’il a traduit dans l’appel du comité de défense par sa phrase célèbre: «N ous vous abattrons comme des perdrix20. Enfin il avertit : «Il est temps de cesser de plaisanter.. l’anarchiste Filîppov..» D ’ailleurs. c’est-à-dire qu’ils réclament «tout le pouvoir aux soviets» contre la dictature du parti dirigeant. encore virtuels. tout a été liquidé en quelques jours. » Or. qui déclare : «Tous veulent revenir précisément aux conquêtes d’Octobre». l’une des rares qui fournit du matériel à l’armée rouge. » Un premier délégué dénonce le capitaine Bourkser de Fartillerie de Cronstadt. on leur a procuré des bottes et des vêtements.

Elle n a donc pu noter le discours de Filippov. et lui fait dire. Nous vous avons mis au pouvoir. qui le présente comme délégué de «l’usine Arsenal en grève». Il dénonce aussi la rupture entre les sommets et la base. thème repris par quelques autres orateurs. donne de son discours une version beaucoup plus incisive.].. nous sommes venus à votre aide et nous vous avons sauvés de Kerensky. repro­ duite partout.. Trotsky. Défiez-vous! Vous risquez bien de subir le même sort22. Emma Goldman. Nous. oubliant les deux orateurs précédents. elle le fait intervenir en premier «au milieu de la meute hurlante ».]. Il ajoute : on parle beaucoup des généraux.. Zinoviev et vous tous étiez dénoncés comme des traîtres. précise-t-elle..] Maintenant vous retournez les armes contre nous [. où sont nos camarades conscients C ’est de l’hypnose ? Ont-ils été ensorcelés? Soumis à un charme21?». Consciemment vous les calomniez pour les détruire [.] et anéantie par un sentiment d’impuissance23». sous les cris : « Les marins ne sont coupables d’aucun crime et vous le savez bien... ajoute Goldman. « ou est la garnison.. elle était «paralysée par cette atmosphère de fanatisme et de haine [.. Son intervention suscite des mouvements divers : s’il est plusieurs fois interrompu.» Zinoviev. a pu réellement inviter les généraux et les rétablir dans leurs prérogatives antérieures ».. tressaillit. Mais Emma Goldman écrit dix ans après la réunion pendant laquelle. mais peu des matelots. Vous répétez les erreurs et les crimes du gouvernement Kerensky. ses voisins sur l’estrade semblaient mal à l’aise et la salle impressionnée par cet avertissement. [. comme des espions allemands. il recueille les applaudis­ sements d’une partie de la salle.. Il y a à peine trois ans Lénine. Sa mémoire a certainement 229 . qui n’est plus en grève. les ouvriers et les marins. l ’a t t e n t e feu de la révolution.

mais avec quel argent vont- ils pouvoir acheter des produits aux paysans? Avec le salaire de 112 roubles versé dans son usine ? Impossible! Le délégué de Tusine de la Baltique. puis conclut dans une brève envolée : «Mort aux parasites!» sans préciser qui il désigne par ce mot. reprenez le travail et nous les libérerons. souligne-t-il. Ils ont donc continué la grève. Zinoviev commente habilement : « J ’ai laissé à l'orateur un peu plus de temps que prévu car il a lu la résolu­ tion25». La Tcheka en a libéré plusieurs. mais prend la défense des marins : « Ils sont tombés dans un piège. qu’il n empêche donc pas la salle d’écouter. arrêtés par la Tcheka qui leur a répondu : nous les interrogerons d’abord. De la salle retentissent des cris : «Nous le demandons. ce qui est tout aussi faux24. «ne dit mot de l’Assemblée consti­ tuante». Petritchenko et Perepelkine. Selon Alexander Berkman. Ivanov se félicite ensuite de la décision d’autoriser les travailleurs à aller se ravitailler dans un rayon de 50 kilo­ mètres autour de Petrograd. le matelot Ivanov dénonce les gardes blancs. CRONSTADT durci et fleuri son discours. répond à Zinoviev : les travailleurs de l’usine « traînassent » pour obtenir la libération de vingt-deux d’entre eux. après cette habile entrée en matière. TAngleterre. Les ouvriers exigent Pinverse : on libère d’abord leurs camarades arrêtés et ils reprendront le travail.. il brandit le texte de la résolution du Ier mars et se propose de la lire. mais en a arrêté deux autres. la France. nous sommes sûrs qu’ils vont nous revenir». dont deux mencheviks.. la voix des orateurs opposants a été couverte par les huées (comment les sténographistes ont-elles alors pu les entendre?) et Filippov s’est vu couper la parole. lakovlev. les généraux tsaristes de Cronstadt. » Il lit en entier la résolution qui. mais « sont 230 . Après Filippov. Rien ne permet de remettre en cause le procès-verbal établi par les sténographistes.

Et. il leur demande : « Devions-nous contraindre Cronstadt à se soumettre à toute la république soviétique ou leur dire : dirigez-vous comme vous voulez ? Mais Cronstadt est un pont pour Foffensive des gardes blancs du monde sur Petrograd. dont il fait le symbole des opposants ou des hésitants.. les Filippov. Fincendie que les insurgés croyaient propager est éteint avant d’avoir été allumé. de s’adapter « aux masses épuisées.. où il parle de «grèves» et non de « lambineries » comme Zinoviev. Il souligne la démoralisation de la flotte. Et qui répondra de cela ? Vous. vise d’abord à convain­ cre les hésitants. C ’est un échec pour Cronstadt : si les ouvriers de cette usine. de «déclarer à l’individu 231 . puis reconnaît : oui. vous n en répondrez pas car vous combattrez avec moi dans la clandestinité ». Oui. les tourments dont souffre la classe ouvrière « poussent parfois des ouvriers et des ouvrières affamés à maudire le pouvoir soviétique. Et des millions se balanceront aux lampadaires dans les villes et aux bran­ ches des bouleaux et des sapins dans les villages. dit-il. Mais son discours passionné. L?ATTENTE pleinement solidaires avec le pouvoir soviétique. Et est-ce que cette bande se contentera de Petrograd ? Non. en concluant la réunion. elle s’enfoncera dans la Russie profonde pour y étrangler les ouvriers et les paysans. accuse Filippov et ses semblables de trahison et de félonie. Il accuse en même temps Filippov. exténuées». massive­ ment hostiles aux bolcheviks et en grève depuis le 21 février. dit-il. Kalinine. interpellant les hésitants. le parti fait des fautes. reprennent le travail par refus de soutenir Cronstadt. les stigmates de la honte. mais ils en porteront. ils ne vont pas et n iront pas avec les Cronstadtiens et sont d’ac­ cord pour reprendre le travail demain26». mais pour toute la classe des ouvriers et des paysans y a-t- il une autre issue ? Non 1». il y a des fripouilles dans ses rangs.

à la fois nécessaire et douloureuse : «Je suis certain que le premier obus qui tombera sur Cronstadt résonnera dans nos cœurs en y suscitant une vive douleur mais sera mille fois moins douloureux pour les Filippov. d’avoir provoqué l’insur­ rection. CRONSTADT fourbu : assieds-toi» et de le condamner ainsi à mourir comme le voyageur las qui chemine dans le désert par une nuit glaciale.]. Tout a été fait pour éviter des mesures brutales». Cela ne peut plus durer : « Nous avons une tâche pénible à accomplir». s’endort d’épuisement et meurt de froid. assis­ tés par les mencheviks et les SR. moins les perdrix. marins et soldats rouges de Cronstadt ».. les masses paysannes ou certains groupes de la population27. C ’est de vous que dépend que le sang fraternel innocent coule 232 . Il accuse un groupe « d’aventuristes et de contre-révolutionnaires». Mais un parti n est pas digne de s’appeler révolutionnaire et un gouver­ nement est indigne de conduire un grand peuple s’ils ne savent pas dans les moments cruciaux sacrifier leurs propres fils. rappeler à l’ordre et à la discipline les ouvriers qui dépassent les bornes. L’appel invite les marins à « arrêter sans délai les chefs du complot contre-révolutionnaire» et promet de distinguer « les travailleurs qui se trompent inconsciem­ ment des contre-révolutionnaires conscients [. une «bande de bandits et de traîtres» manipulés par «des espions envoyés par le contre-espionnage français ». dans les moments décisifs.. Il s’affirme «Fadversaire décidé des mesures répressives. avec lesquels nous prenons des gants depuis cinq jours. s’ils ne savent pas. de la même veine que l’appel du comité de défense. tant qu’elles ne sont pas absolument nécessaires. Mais aujour- d’hui nous sommes confrontés à des mutins.» Evdokimov fait ensuite adopter à la quasi-unanimité un appel du soviet « aux ouvriers.

Cette question répétée manifeste le désarroi d’une partie des délégués qui ont pourtant voté l’ultimatum cité ci-dessus.]. il a en fait calmé les masses mécontentes. pour régler ce conflit. » Aux frontières voisines de l’Estonie. Après la lecture de l’appel. donc.. Evdokimov répond : «Le soviet de Petrograd et le pouvoir central sont allés. l’a t t e n t e ou non [. Reste donc la voix des armes. mais Zinoviev l’invite à laisser achever Filippov. qui insiste : il a souligné dans son usine les concessions du pouvoir et. cela fera donc 50 roubles-or par ouvrier. Zinoviev conclut la réunion par deux informations : le pouvoir a débloqué 10 millions de roubles-or pour acheter du blé à l’étranger. le président de séance signale quil a reçu des billets qui expriment « un certain doute : avons-nous utilisé tous les moyens pour régler le conflit par la voie pacifique? ». contrairement à ses convictions anarchistes. Filippov redemande la parole. L’appel est publié dans la Pravda de Petrograd du 5 mars. Les lzvestia. de la Finlande. décidez immédiatement28!». Plus de la moitié sera consacrée aux 100 000 ouvriers de Petrograd. Ces ultimatums ne peuvent que persuader les marins. ne pense pas possible ou souhaitable d’inviter les ouvriers de la ville à se joindre aux insurgés. Lui non plus. et de la Pologne on s’agite en effet beaucoup. C ’est notre dernier avertissement. ce qui devrait apporter un «petit soulagement» . de Cronstadt Au lendemain le repro- duiront intégralement avec celui du 4 mars menaçant d’abattre les insurgés comme des perdrix. plus loin dans les concessions [puisque aucune opération militaire n’a encore été engagée] que les intérêts de la révolution ne l’exigent29. Le temps n’attend pas.. Il proteste contre les attaques de Kalinine. Une partie de la salle le hue. soldats et habitants de Cronstadt que leur seule issue est de se battre jusqu’au dernier.

. ils proposent de constituer une commission de cinq personnes (dont deux anarchistes) qui se rendra à Cronstadt « et réglera le conflit par des moyens pacifiques». « Les autres forts hésitent ou sont neutres. Zinoviev ne lui répond pas. Krasnaia Gorka forcera les mutins à se rendre30. «aura un reten­ tissement international31». Trotsky prendra la parole. Les forts Peredovox et Oustie sont aussi du côté du pouvoir. les chasse de leurs cabines. l’anarchiste américain Berkman appelle Zinoviev au téléphone. priant de « régler le conflit [.]. l'hésitation et la décomposition régnent parmi les mutins : une partie soutient Kozlovski. Cette solution. Puis il annonce une nouvelle réunion du soviet de Petrograd dans deux ou trois jours. CRONSTADT à ces derniers. soulignent-ils.. si cela est nécessaire. n y assistera pas. » Il n y a donc rien à craindre : « Les mutins ne sont pas encore écrasés seulement parce que l’autorité militaire épargne Cronstadt mais. Elle se tiendra le 8. La garni­ son de Petrograd n’a pas hésité une minute . dit-il. signé de lui. Dix minutes plus tard.» Ce bluff grossier est destiné à la propagande à l’étranger.. À cette fin. où. À Petrograd règne un calme total [.. la femme de Zinoviev arrive chez Berkman qui lui tend un appel. Le premier jour 200 transfuges sont arrivés chez nous. L’ère des tergiversations s’achève.] non par la force des armes. Dès la fin de la réunion Zinoviev télégraphie au commissaire aux affaires étrangères Tchitcherine que tout va très bien ou presque : le fort Krasnaia Gorka «qui domine Cronstadt» —écrit-il très exagérément —est « dans nos mains et toute la garnison maudit les insurgés et aspire à écraser Cronstadt». hostile aux officiers. une autre. mais pourquoi donc tromper Tchitcherine? À deux heures du matin. mais Trotsky. Goldman et deux anarchistes russes. reparti depuis trois jours à Moscou. mais dans la camaraderie et la compréhension révo­ lutionnaires»..

Œ uvre de L Kotliarov.Tableau représentant Toukhatchevski en 1920. .

N atalie Kozloukara et trois de ses fils (D m kri. .R. © Rwptn.D. D R. ®Roxpm. Constantin et Paul).

Point d’observation d 'an groupe d ’artilleurs. .

R. © Ro>spm. D. Verchinine.Le général Kozlouski. .

Frodor Pervouchine et sa femme. .

... 9 . j w ..... .........Ç.. 25/12-1892 Kitipaikza: Halainfci 23 ^ « 4 ........ ........■ 1 * * ? ti ■/V-7y... .... 8. ?atrltaohôiîko H:ast«n i'ÿri: a lüttimümmet:...-....f jMtov 4 .... Ammatti tas toi»::.................. ............... aaalari S Omit» viir:........ 2?.... ... . Stepan Petritchenko. rî-- ■-'■ #>{'• VWi^Vï ../ >/T" :V■-■ :• .... S y ntym iiai'w :.? . .17S 0(3..........■> ' . . .........................

D.R Raines de l’entrepôt de vivres de C ronstadt après un incendie.© Rotipin. .

.Interrogatoire d’un m atelot insurgé à l’état-major du groupe sud.

Ils ne désirent pas franchir la frontière qui sépare le vote d’une résolution revendicative et le renversement du pouvoir. que l’entreprise ou l’unité qui les avait délégués n’a pas pu ou voulu remplacer. certains délégués présents le 2 mars pensent probablement que le comité révolution­ naire va trop loin. soit une bonne centaine de moins que le 2 mars. Elle rassemble 202 délégués. une seconde assemblée de délégués des unités et des équipages se déroule à Cronstadt. premier secrétaire à bord du 235 . De plus. Ainsi la 3e compagnie de l’École des mines s’oppose à l’arrestation de son capitaine. qui répond aux accusa­ tions du pouvoir en indiquant le métier de chacun des quinze: Petritchenko. est publiée le lendemain dans les lzvestia de Cronstadt sous le titre ironique « Nos généraux ». dont Petritchenko est le président et Iakovenko et Arkhipov sont les vice-présidents. C h a pitr e X V Le comité révolutionnaire provisoire Pendant que se réunit le soviet de Petrograd. Manquent les 70 communistes délégués à la première assemblée. demande l’élection de dix membres supplémen­ taires. soulignant l’ampleur des tâches du comité. La liste définitive des membres du comité. Vingt candidats se présentent. Petritchenko. communiste.

chef du train de la Direction de l’équipement de la forteresse . Toukine. surveillant des chantiers de réparation. Verchinine. des études de dessinateur. Valk. 236 . et Iakovenko. Koupolov. Valk du rang de contremaî­ tre à celui d’ouvrier. Baïkov. matelot du Sébastopol. Arkhipov. Romanenko. quartier-maître électri­ cien du Petropavlovsk. CRONSTADT Petropavlovsk . ouvrier à l’usine électromécanique. et Kilgast. Verchinine. Orechine. né on ne sait quand. Il appartient au groupe des mencheviks-internationalistes hostiles à la guerre dirigé par Iouli Martov. en mars 1910. le plus connu des trois. ouvrier à l’atelier de mines . rétrograde Orechine au rang d'employé. directeur de la troi- sième école technique. Trois d’entre eux sont des mencheviks : Valk. assistant médical en chef. Patrouchev. Perepelkine. âgé de 32 ans. se rallie aux mencheviks. vite déman­ telée. mécanicien du Sébastopol. La plupart de ces hommes ont une expérience mili­ tante ou des opinions politiques plus ou moins nettement définies. tente. quartier-maître mécanicien. pendant deux mois. âgé de 30 ans. en 1913. Vladislav Valk. Pavlov. Perepelkine. navigateur au long cours. Toukine. Kilgast. élec­ tricien du Sébastopol. dès mars 1917. télégraphiste du service de liai­ son du district. Iakovenko. Il adhère au PO SDR en 1907. Ossossov. et Kilgast devient simple timonier1. Panar- chiste Voline transforme Baïkov en charretier. Trois d’entre eux. âgé de 25 ans. Pour faire plus prolétaire. depuis Page de 18 ans. de construire à Cronstadt une organisation social-démocrate. il appartient au soviet de Cronstadt dont il est. âgé de 37 ans. âgé de 20 ans. vice-président et dont il dirige le groupe d’élus mencheviks. Il achève. à Cronstadt où il a travaillé à la grande scierie de l’île d’abord comme ouvrier sur machine puis à la scierie. contremaître à la scierie. est. en 1902.

élu président de l’association des enseignants de Cronstadt. Baïkov à la date de naissance inconnue. les opinions et les activités. un anarchiste du genre autoritaire. [. âgé de 44 ans. Volia Rossii. dont on ne connaît ni la date ni le lieu de nais­ sance. travaillé comme agent de la police criminelle avant d’être embauché comme ouvrier à l’atelier de mines. avec une petite barbe. De Romanenko. Iakovenko est le bras droit de Petritchenko. il mourra en Finlande en 1926. un visage intelligent aux traits allongés. » Mais le comité défendra la liberté 237 . L’organe des SR. ni de ses opinions politiques. La Tcheka lui attribue sans preuve des opinions mencheviques. Trois autres. sans pour autant appartenir à un groupe constitué. on ignore aussi tout : la date et le lieu de naissance. LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE sont des anarchistes. puis membre du soviet de Cronstadt et président de la Douma municipale.. au froid et à la ruine. âgé de 24 ans.] Il parle avec clarté et netteté. Deux membres du comité semblent n’être que des ombres : Pavlov et Romanenko. trace de lui le portrait suivant : «Iakovenko est un homme grand. Pavlov est un personnage mystérieux. En mars 1919 il a créé le centre des archives révolutionnaires de Cronstadt. Orechine a été. en mars 1917. ni de ses interventions au comité. ni de son sort ultérieur. Selon Petritchenko. un moment. Le comité révolutionnaire difïuse un appel angoissé : «O n peut attendre à chaque minute une offensive des communistes pour s’emparer de Cronstadt et nous impo­ ser à nouveau leur pouvoir.» Bref. sont alors proches des SR de droite. Professeur d’histoire. chaque phrase est bien tournée et le ton de voix écarte la possibilité de lui présenter la moindre objection2. d’âge moyen. qui se rapprochera plus tard des Cadets. qui nous a conduits à la faim. On ne sait rien de son activité. dont un colla­ borateur l’interviewe en avril 1921. bien bâti.. et Orechine. des cheveux châtains. il a. Koupolov.

le comité révolu­ tionnaire se réunit au complet pour se répartir les tâches. Ossosov et Iakovenko s’occupent des problèmes militaires opérationnels (c’est-à-dire des liens avec le comité militaire). Les autres ont été arrachées. que l’accusation portée contre les SR maximalistes d’avoir organisé l’attentat du 25 septembre 1919 était fausse. La seule trace de cette réunion est la première page du procès-verbal. Il invite donc «les citoyens à ne pas céder à la panique et à la peur s’ils entendent une fusillade». il en démissionne le 4 mars 1921 par une courte déclaration publiée le lendemain dans les lzvestia de Cronstadt. Orechine secrétaire adjoint. explique-t-il. parce qu’il condamnait les actes terroristes commis contre des communistes (en particulier l’attentat meurtrier à la bombe contre le comité communiste de Moscou du 25 septembre 1919). Petritchenko est élu président. Il a appris récemment. les SR maximalistes. Perepelkine et Koupolov ne se voient attribuer aucune responsabilité. Il quitte donc le parti communiste puis revient dans leurs rangs. Le seizième homme. affirme-t-il. 238 . Verchinine. que les lzvestia avaient attribués aux SR maximalistes. CRONSTADT toute neuve jusqu’au bout. Pavlov responsable de la section des enquêtes . ïl le quitte en décembre 1919. Kilgast secré­ taire. Arkhipov vice-président. Anatoli Lamanov. le secrétaire de rédaction des lzvestia de Cronstadt à partir du 5 mars. Le soir du 4 mars. Alors admis comme membre stagiaire du parti communiste. L’affirmation que «seuls le calme et la retenue nous donneront la victoire3» confirme sa volonté de ne pas lancer une offensive sur le continent. Boïkov des moyens de transport. a adhéré en août 1917 au parti des SR maximalistes. Toukine et Patrouchev du ravitaillement. peu avant minuit. Valk et Romanenko des questions administrati­ ves. Depuis le printemps 1918.

. il invite les communistes de la base à «mettre à la porte ces “communistes” [. officier de l’armée rouge.. Les adjoints de Lamanov aux ïzvestia sont le menchevik Valk et l’ancien prêtre Sergueï Poutiline. LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE «dont la devise a toujours été. Pour l'encourager. se sont arrangés des nids bien chauds dans notre République. sous le nom de communistes.]. débarrassez-vous de ces faux communis­ tes qui vous poussent vers le fratricide. souligne Lamanov. Lamanov suit de près la dislocation du parti commu­ niste à Cronstadt. Comme communiste. est et sera : “Le pouvoir aux soviets et non aux partis” 4 ». il publie régulière­ ment dans les ïzvestia de Cronstadt. Les premières sont modé­ rées. un certain Rojkali va plus loin .. je vous en supplie. proche des SR de droite. renforçant et défendant le pouvoir d’État soviétique contre ses ennemis».» Rojkali n an­ nonce pas sa démission. à partir du 5 mars. il dénonce « la poignée de “communistes bureaucratiques” qui. Il refuse d’écou­ ter la voix des masses et cherche à leur imposer sa propre volonté (pensons aux 115 millions de paysans!)5. Les ïzvestia du 7 mars passent de îa dénonciation de îa bureaucratie à celle de la terreur.. Elles publient une décla­ ration collective des soldats du fort Krasnoarmeiski qui s'affirment « corps et âme aux côtés du comité révolution­ naire » et « libérés du joug communiste et de la terreur de 239 .] qui les poussent à la boucherie6». défroqué au lendemain de février 1917. dénoncent le pouvoir soviétique comme une « commissa- rocratie » qu’ils appellent à renverser tout en « soutenant. Kanaiev. des lettres Individuelles ou collectives de démission de plus en plus violentes au fil des jours.» Le lendemain. puis chargé d’enseigner la littérature et la langue russes à l’école du parti communiste et au club de la section politique de la garnison. écrit le 5 mars : «Le parti est devenu bureaucratique [.

Au total. Ses relents antisémites poussent le comité de rédac­ tion à ne pas la publier. Ioudine. ils annoncent leur démission du parti communiste et leur volonté de participer à «la lutte commune contre les violeurs9». sur les quatre-vingt-trois du Petropavlovsk. Ce mouvement se poursuit jusqu’au dernier jour de l’insurrection. CRONSTADT ces trois années7». La troïka extraordinaire qui examinera leur cas après l’écrasement de la révolte établira des distinctions entre eux. incarnés par le comité révolutionnaire provisoire. onze des démissionnaires seront arrêtés et vingt et un laissés en liberté sur leur navire. sur le Sébastopol. adresse aux lzvestia de Cronstadt une lettre de soutien au comité révolution­ naire. Ainsi. reviendra dans la mère patrie en septembre 1922. sera déporté au camp des îles Solovki l’année suivante et amnistié en 1924. dénoncent le gouvernement prétendument ouvrier et paysan qui « s'ef­ force de conserver son pouvoir sur les baïonnettes de détachements communistes et d’élèves officiers trompés». mais par d’honnêtes fils de la patrie.» Ce Ioudine s’enfuira en Finlande le 18 mars. Le 7 ou 8 mars un groupe de quinze communistes de l’artillerie et des mines du port condamnent « comme un crime contre le peuple les premiers coups de feu tirés sur Cronstadt par Trotsky et ses acolytes». qui lutte contre tous les opritchniki et les coupeurs de tête du tigre assoiffé de sang Trotsky et luttera jusqu’à ce que soient chassés les étrangleurs du peuple de Smolny et du Kremlin8. vingt et 240 . 35 marins du Sébastopol et 83 marins du Petropavlovsk démissionneront du parti commu­ niste. Ce même jour le secrétaire de la troïka révolutionnaire du détachement maritime des équipages de remplacement de la flotte. On y lit en effet : «L a libre Cronstadt n'est plus dirigée par le parti des Judas [en russe Iouddont la résonance est évidente].

En un mot. précieuse source d'informa­ tion pour la Tcheka). Enfin. Trois autres Font quitté pour les besoins de leur travail clandestin parmi et contre les insurgés. deux s’enfuiront en Finlande. l’un se pendra. La commission justifiera ces diffé­ rences de traitement en affirmant que certains ont quitté le parti par peur d’être arrêtés par les mutins. Ils ne seront pas sanctionnés. et que rien ne prouve leur participation à la mutinerie. . à Cronstadt. cinquante-trois démis­ sionnaires. LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE un seront arrêtés (ceux dont les noms ont été reproduits dans les ïzvestia de Cronstadt. prudents. le parti communiste plie mais ne rompt pas. n’ont remis aucune déclaration écrite et se sont contentés d’une déclaration orale. trois seront fusillés et cinquante-huit laissés en liberté sur leur navire.

I i i .

comme eux. s’installe dans la Maison du peuple située. le comité révolutionnaire quitte le Petropavlovsk et. La propa­ gande des insurgés ne peut atteindre le continent. avenue Lénine. ironie du sort. Zinoviev et Lounatcharski. jugés le 20 avril avec les membres du comité révolutionnaire capturés. «par désir de se rapprocher du peuple1». Mais la milice. les arrête à 6 heures du matin à Peterhof. les six jeunes diffuseurs de tracts seront. mise en état d’alerte maximale dès la nuit du 1er au 2 mars. Partout les insurgés arrachent les portraits de Trotsky. Dans la nuit du lendemain. quatre jeunes marins du Sébastopol partent sur la glace. C h a p it r e XVI Premier branle-bas de combat Dans ïa nuit du 4 au 5 mars. qu’il ne débaptise pas. quils doivent distribuer à Peterhof et dans sa banlieue à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Petrograd. deux autres marins du Sébastopol. condamnés à mort et fusillés. chargés de quatre cents tracts et de quatre lettres aux destinataires inconnus. détruit la quasi-tota­ lité des tracts et en garde quarante-six exemplaires quelle envoie avec les quatre marins à la Tcheka de Petrograd. sont eux aussi interceptés par la milice de Peterhof et expédiés à la Tcheka. 243 . mais laissent en place ceux de Lénine. avec 3 000 tracts reprodui­ sant la résolution de la place de l’Ancre. Le 5 mars au matin.

on ne sait comment.» Lorsque Bogdanov affirme vouloir entrer dans le fort avec son détachement. CRONSTADT Dans la matinée du 5.» Le détachement avance vers le fort. à chaque canonnade. que le raid sur Oranienbaum ou sont stockés. 100000 (en réalité 60 000) pouds de farine a été annulé. le marin l’avertit : « Nous vous abattrons et vous noierons avant que vous ayez atteint les barbelés2. Informé. hérissé de barbelés. le marin ordonne à la garde de se mettre en position de tir. Dimitri Bogdanov. s’avance à la tête d’un petit détachement d’élèves officiers vers le fort Totleben. décrit la situation des insurgés sous des couleurs très noires : les insurgés. Bogdanov interroge le marin : pourquoi se sont-ils insurgés et pourquoi les ont- ils reçus comme des ennemis ? Le marin rétorque : «Je suis marin. Il reste des galettes pour 244 . l’auditeur de l’école des officiers de marine. ne reçoivent aucun arri­ vage de ravitaillement. Les canons des forts loyalistes de la côte et ceux de Cronstadt tirent leurs premiers obus qui n’atteignent aucun objectif À Cronstadt. tirent à qui mieux mieux sur rien et s’en vont quand ils en ont assez. dit-il. le canon tonne pour la première fois. Nous allons seulement secouer les sommets du pouvoir. dans un rapport sur la situation dans File. affirme-t-il. je défends le pouvoir des soviets et la dictature du prolétariat. Ce jour-là commencent les élections des troïkas révo­ lutionnaires dans les divers services de Cronstadt. _ Le soir un membre de Fétat-major du district militaire de Petrograd. Le 5 mars. il affirme : « Il n’y a absolument pas de pain. fils de paysan. Un groupe de soldats et de matelots les arrête avant les barbelés et ne laisse entrer dans le fort que Bogdanov et un élève officier. Bogdanov sort en hâte et recule vers la rive avec ses élèves officiers. des marins se ruent par centaines sur la rive. La population n y manifeste pas un grand enthousiasme.

il en reste 300 tonnes sur le Petropavlovsk. qui juge pourtant capitale la liquidation rapide de l’insurrection. Sladkov. souligne-t-il. puis raconte sa conversation à Zinoviev. Il n y a pas de réserves de combustible. » Enfin. et lui interdit de rappeler le Petropavlovsk sauf pour informer l’équipage de l’ultimatum et il conclut : « Préparez-vous au combat. où l’insurrection de l’île freine le rétablissement de la situation. Sladkov doit le savoir absolument! Il l’invite à transmettre aux insurgés l’ultimatum de Trotsky. vite épuisés. car. C ’est ce que pense Trotsky. Il suggère à Zinoviev de proposer aux mutins d’envoyer une délégation à Oranienbaum pour discuter. l’informe que le soviet a adopté à l’unanimité un appel aux insurgés à se rendre. Ces exigences ne sont pas satisfaites. prétend qu’«à Petrograd l’état d’esprit est remarquable». Le 5 mars au soir. [. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT deux jours. voilà l’essentiel4. faute de quoi «ils seront écrasés sans pitié». Une partie de la garnison aussi. Ce même jour. « la population de Cronstadt a une attitude passive vis-à-vis du mouvement3». le commissaire du fort de Krasnoflotski... de son train qui l’amène à 245 . « seule la conquête de Cronstadt en finira avec la crise politique à Petrograd». Ils en consomment 40 tonnes par jour. Zinoviev lui répond : le plus important est de vérifier si on a brisé la glace autour du Petropavlovsk. Il l'informe que le Petropavlovsk cherche à se libérer de la glace qui l’immobilise pour changer de bord et pouvoir ainsi utiliser pleinement sa puissance de tir.» Mais le combat nest guère préparé. Les gardes sont d’ailleurs effectuées uniquement par des patrouilles de marins.] Il n y a pas du tout de charbon sur le Sébastopol. Les ouvriers ont exigé 3 livres de pain par jour. téléphone au Petropavlovsk et discute longuement avec un marin qu’il prend pour le président du comité révolutionnaire. de la viande pour six-sept jours.

éperdu et désorienté. après de longs débats animés. Un rapport rassurant des commissaires politiques du 5 au soir affirme même que l’équipage du Kretchet (sans doute soigneusement travaillé au corps) «se repent du caractère irréfléchi du jugement prématuré qu’il a porté sur la résolution de Cronstadt». L’état d’esprit de la flotte à quai à Petrograd ne change guère. Fune d’elles propose une résolu­ tion de compromis exigeant de «s’opposer aux généraux blancs et à leurs acolytes. ïl veut enfin « réorganiser la région mili­ taire [. Le commissaire politique veut aussitôt suspendre la réunion . avec interdiction d’y ajouter quoi que ce soit. tente de lire la résolution de Cronstadt. Une ombre au tableau : sur YAngara s’est tenue une réunion de Féqui­ page dont l’unique point à l’ordre du jour était une communication sur la réunion du soviet de Petrograd du 4 mars. formulation prudente qui suggère que Féquipage attend la suite des événements sans vouloir s’engager. On n a même pas mis en place un réseau de renseignements ». à la fin de son introduction. CRONSTADT Petrograd. dont un ouvrier et un ancien communiste. Avrov. Trotsky câble à son adjoint Sklianski une liste des mesures nécessaires pour liquider la crise ouverte. c’est-à-dire mettre fin à l'ingérence des organisations régionales du parti dirigées par Zinoviev dans les instances de l’armée et dans ses organes politiques comme le Poubalt. insistent pour faire voter la résolution . Il arrive à Petrograd avec Serge Kamenev et Toukhatchevski quelques heures plus tard. mais de s’entendre avec les 246 .] en établissant une sévère subordination centrali­ sée5».. alors qu’« il n y a eu jusquà ce jour aucun plan vis-à-vis de Cronstadt. Mais le rapporteur.. trois personnes présentes. Il rencontre Zinoviev et le commandant des troupes du district militaire de Petrograd. un ouvrier sans parti.

PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT marins de Cronstadt. on demande à discuter de la résolution de Cronstadt. qui avait en octobre 1920 manifesté contre les privilèges du comman­ dement. cet ancien page de la garde impériale. méfiant. Le 5 mars. les matelots rejettent Pidée de tirer sur leurs frères insur­ gés. puis avait été dissoute après sa victoire. sur quelques rares bateaux. la majorité des marins de Petrograd ne manifes­ tent pas de sympathie particulière pour les insurgés . dès le 5 mars. Pour diriger les opérations contre Cronstadt. a dirigé Farmée rouge contre Pinvasion de PUkraine par les trou­ pes polonaises financées et armées par la France. Une partie des jeunes recrues du Transbalt nont pas de pantalon! Malgré ces rapports rassurants. mais cela ne va guère plus loin . au début de Paprès-midi. comme le manque de tenues sur plusieurs vais­ seaux. en revanche. Finalement. qui avait écrasé les troupes de Pamiral Koltchak en Sibérie. Le sourd mécontentement qui règne sur certains navi­ res est toujours nourri par le sentiment des injustices dont souffrent leurs familles à la campagne et par les difficultés matérielles. puis lieutenant du régiment des gardes Semionov. À en croire les rapports successifs du Poubalt et de îa Tcheka. propose. en Géorgie. d’envoyer une partie des équipages de Petrograd loin dans le sud. enva­ hie par Farinée rouge trois semaines plus tôt. comme XIzylmentiev. le décret nomme à nouveau officiellement à sa tête Toukhatchevski. mais Palerte a été chaude. Trotsky. Huit mois plus tôt en effet. Le choix de ce jeune commandant de 27 ans souligne Pim- portance accordée par Moscou à l’insurrection. qui avancent des exigences justes et nécessaires6». les communistes réussissent à empêcher Padoption de toute résolution. un décret de Trotsky et du chef d’état-major Serge Kamenev rétablit la 7e armée. Il l’avait conduite aux portes mêmes de Varsovie avant d’être battu 247 .

les désarment et les livrent au comité révolution­ naire. Le 6 mars. Il a adhéré au parti bolchevik en février 1918 et s'est retrouvé six mois plus tard à la tête des armées du front de Sibérie. CRONSTADT et rejeté en arrière. les insurgés allument les projecteurs. il sera envoyé mater la révolte agonisante de Tambov. en juin 1937. qui l’emporte pourtant.» Ce jour-là. sur ordre de Staline sous l’accusation délirante de complot avec les nazis. Il deviendra vice-commis­ saire du peuple à la défense et chef de Fétat-major de l’ar­ mée rouge avant d'être fusillé. le soviet de Petrograd invite par radiogramme le comité révolutionnaire à «faire savoir par radio à 248 . Ces derniers attendent un soulèvement des ouvriers et du reste de la population à Petrograd où ils envoient leurs gens7. se lancent à leurs trousses. les repèrent. les arrêtent. Verchinine descend au fort Krasnoarmeiski au nord de l’Ile pour inviter sa garnison à rallier le combat des insurgés. un responsable de la défense antiaérienne annonce à Zinoviev l'envoi par les insurgés d'émissaires pour préparer un soulèvement dans la ville. Deux mois après avoir écrasé l’insur­ rection de Cronstadt. Mais l'atten­ tisme des insurgés l’empêche de s’inquiéter: «O n n'attend pas d’ouverture d’actions militaires du côté des insurgés. Ils décident alors de s’enfuir et s’élancent sur la glace. Est-ce une simple tentative pour gagner du temps. parce que les préparatifs militaires d’une offensive sur Cronstadt traînent et se heurtent aux réticences d’une partie des troupes. La cinquantaine de soldats et marins communistes présents combattent vivement sa proposition. un ballon d’essai visant à aller prendre la température dans l’île ou une volonté réelle d’engager le dialogue? Ce 6 mars. Ce jour-là aussi se produit un événement imprévu qui aurait pu infléchir le cours des choses.

des représentants de sans- parti en présence de nos délégués. Lénine disait : «L’irritation est mauvaise conseillère en politique. toute situation de double pouvoir étant instable par définition exige la liqui- dation de l’un par l’autre. le 7 mars. évoquant plus tard ce radiogramme. » C ’est un ultimatum : accepter que des élections se déroulent sous le contrôle de représentants du comité serait admettre l’existence de deux pouvoirs égaux et rivaux et offrir aux insurgés Fauditoire qu’ils cherchent en vain à atteindre depuis le 1“ mars. sinon. «indiquez le moment que vous choi­ sissez et les motifs de votre report. le 6 mars à 18 heures». affirme que la délégation devait venir étudier sur place «en quoi consistait pour l'essentiel la divergence entre les gens de Cronstadt et le soviet du gouvernement communiste9». Vous pourrez ajouter 15% de communards à la délégation de sans-parti ainsi élue. à son tour. Le comité y ajoute une bravade en demandant à « rece­ voir la réponse. Nous proposons d’élire dans les usines. si l’on peut envoyer de Petrograd quelques personnes choisies dans le soviet des sans-parti et de membres du parti à Cronstadt pour savoir de quoi il s’a g it8». Pour Paul Avrich : « Cette réponse cassante et rigide eut pour résultat l’abandon pur et simple de la proposi­ tion . chez les soldats rouges et les marins. Le général Kozlovski. avec l’indication du moment où envoyer les représentants de Cronstadt à Petrograd.» Henri Arvon. Or. Les ïzvestia de Cronstadt publient ce bref radiogramme. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT Petrograd. avec la fin de non-recevoir du comité révolutionnaire : « Nous n’avons pas confiance dans le caractère sans parti de vos sans- parti. Les moyens de dépla- cernent doivent être garantis aux délégués de Cronstadt10». » La bravade aussi. désormais le gouvernement n’essaya plus de compo­ ser avec les insurgés11. 249 . Zinoviev ne peut accepter.

Le 6 mars au matin. insiste- t-il. voire à une véritable provoca­ tion 12». après cela. il prétend : « Notre appel fut interprété comme un signe de faiblesse : le soviet de Petrograd nous lance un appel parce qu il n a pas les moyens de mettre fin à notre mutinerie par la force des armes. le pouvoir a encore. pas plus explicite. Kozlovski la justifiera en expliquant : «Les Cronstadtiens ne virent dans cette proposition quun piège.» Selon lui. Même s’il a vaguement tenté d’ouvrir une discussion avec les insurgés tout en les menaçant. C ’est en tout cas ce que Zinoviev affirmera» Les jour­ nées d’attente et cette tentative avortée de dialogue lui permettront de déclarer devant le soviet de Petrograd le 25 mars : « Le vœu unanime du soviet réuni le 4 mars était de liquider la mutinerie de Cronstadt sans effusion de sang. Zinoviev transforme ici en volonté de dialogue les délais indispensables pour concentrer. différé de quelques jours les opérations militaires en espé­ rant que son appel finirait par être entendu. puis reconstituer et consolider les forces néces­ saires à l’assaut prévu pour le 7 mars. » En quoi pouvait bien consister le «piège».» Évoquant l’ultimatum du 4 mars qui menaçait les mutins de les abattre comme des perdrix. le comité révolutionnaire. voit sans doute dans le télégramme du soviet de Petrograd un aveu de faiblesse et veut montrer sa force. Mais. «les criminels qui se trouvaient à la tête de la mutinerie ont considéré ce report comme une faiblesse de notre part14». C ’est la première et la plus importante raison de sa patience obligée. Trotsky remonte dans son train spécial et quitte Petrograd où il n est resté que quelques 250 . il nen dit m ot. car la résolution des marins était claire et n’avait besoin d’aucune explication complémentaire B. CRONSTADT condamne cette « réponse incompréhensible qui équivaut à une fin de non-recevoir.

Mais Ouglanov. il s’interroge même : est-il oui ou non allé à Petrograd ? Il ne s’en souvient plus17. Il y discute avec Ouglanov. dans leur écrasante majorité. Dans une lettre privée.. devait retomber sur les épaules de ceux qui hier jouissaient de leur confiance politique16. selon ce dernier. quoique adversaire acharné de Zinoviev à la tête du parti de Petrograd. avec qui il est alors en cheville et qui le liquidera plus tard. où il ne remettra plus les pieds pendant l’insurrection. en cas de nécessité. même s’il signa ou cosigna au titre du conseil militaire de la République les ordres et décrets d’une opération dont Zinoviev assura la direction politique et Toukhatchevski la conduite militaire. ils hisseront le drapeau blanc15 ». » Il affirme aussi quil ne mit alors jamais les pieds à Petrograd pendant la révolte. lui aurait alors déclaré avec son assurance habituelle : «dès les premiers coups de feu. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT heures. des mesures de pacifica­ tion..]. nouveau secrétaire régional du parti et. que la responsabilité des négociations avec les matelots et. 251 . Trotsky n’aurait pas pris les mesures nécessaires. déteste Trotsky autant que Staline. à une vingtaine de kilo­ mètres de Fex-capitale. 11 se rend à Sestroretsk. Je considérai. Trop certain de cette victoire aisée. Il affirmera plus tard n avoir pas pris personnellement la plus petite part ni dans l’écrasement du soulèvement de Cronstadt. à cause de la farouche bataille menée dans la flotte sur la question syndicale et conclue par le triomphe de Zinoviev : « Les matelots “communistes” qui avaient voté la résolution de Zinoviev. en 1937. Il est d’ailleurs malaisé de définir îa place exacte qu’oc­ cupe Trotsky dans la bataille de Cronstadt. et le bureau politique n y objecta pas. ni dans les répressions ultérieures et s’être mis totalement et démonstrativement à l’écart de cette affaire. participaient à la révolte [. Son témoignage est hautement suspect.

l’insurrection rencontre encore des échos. soldats rouges et matelots à se joindre à Finsurrection. L’émetteur radio des insurgés ne sera plus capté par personne. U atmosphère est tendue. près de Petrograd. le groupe d’éclaireurs du 561e régiment se réunit. En chemin. Le commandement arrête aussitôt Iegorovski. Pourtant. il a agi de façon totalement consciente et est politiquement bien formé [_] . ceux de tous les navires de la flotte de la Baltique le peuvent aussi. l’assem­ blée vote sa résolution par 25 voix contre 17. jugé le lendemain par le tribunal mili­ taire d’Oranienbaum. et vu Fétat d’esprit de la plupart des équi­ pages.. Enfin. «il a fait cela dans la zone de déroule- 252 . ce genre d’appel peut transformer leur grogne et leur mécontentement en insubordination. CRONSTADT Il intervient en tout cas à plusieurs reprises dans l’af­ faire. qui le condamne à mort en insis­ tant sur quatre circonstances aggravantes : «Iegorovski savait que dans le dos des marins se tient Fancien général Cent-noir Kozlovski [ . après un vif débat. Trotsky exige aussitôt le brouillage maximal des émissions de Cronstadt et le contrôle de la radio à bord des navires ancrés sur la Neva. L’île révoltée est de plus en plus isolée. L’éclaireur Vladimir Iegorovski propose à l’assemblée de soutenir les insurgés et de s’associer à leur action .. Les mili­ tants communistes parviennent à suspendre la réunion avant toute décision pratique. étant un prolétaire de naissance. Si son poste peut capter cet appel. il a de façon entièrement réfléchie poignardé dans le dos ses frères ouvriers et paysans au moment de la tension de toutes les forces de ces derniers pour écraser l’aventure Cent-noir».] . le poste radio de son train reçoit l’appel du comité révolutionnaire de Cronstadt aux ouvriers. fils d’ouvrier et ouvrier lui-même. Le brouillage effectué par la station radio chargée de cette tâche lui paraît «minimal». Ce même jour dans le village de Malaia Ijora.

Il n’a encore fait qu’attendre. elle procède dans les secteurs de Peterhof à 171 perquisitions et arrestations. se résument pour l’instant à quelques canonnades épisodiques qui n atteignent aucun objectif sur Cronstadt et ne touchent que quelques granges désaffectées sur la côte sud. La glace. du 4 au 10 mars. » En attendant. un bataillon du régiment répond à l’exécution de Iegorovski en ralliant Cronstadt.» Il est fusillé sur-le-champ. les marins de Petrograd peu sûrs. Les opérations militai- res. dans les unités. Ce 6 mars après-midi. Il rappelle que Trotsky insiste pour envoyer à Batoum en Géorgie. le comman­ dant de la flotte de la Baltique interdit toute réunion sur les bateaux. des ouvriers de l’usine Novy Arsenal diffusent à Petrograd un 253 . Le chef de la milice du district. j ’ai été cunctator» (surnom donné au consul romain Fabius Maximus qui n’attaquait pas l’en­ nemi pour mieux l’engluer). à l’autre bout du pays. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT ment des opérations militaires contre les Cronstadtiens18. le 6 mars. Toukhatchevski déclare d’ailleurs à Serge Kamenev au téléphone : « Malheureu­ sement. La situation reste tendue à Petrograd. Elle sera menée à bien quelques jours plus tard. qui cite ces chiffres dans un rapport du 10 mars. ne doit être utilisé qu à des tâches annexes. dans toutes les institutions. Le président du tribunal local en informe le président du tribunal militaire du district et lui précise que le 561e régiment. jusqu’ici. La milice ratisse soigneusement les villages de la côte. Il est perspicace. dit-il. Dans la nuit. pour éviter toute contagion de l’insur­ rection chez les 12000 marins de Petrograd. Ainsi. Le 6 ou le 7. peu sûr. Kamenev juge l’opération « terriblement compli­ quée19». est un peu brisée autour des deux cuirassés et leur cheminée fume (donc ils ont encore du charbon). dont le tribunal invoque le déroulement. affirmera alors avec satisfaction : «Tous les diffu­ seurs de ragots les plus nuisibles ont été mis à l’écart20.

Les usines qui ne travaillent pas exigent entre autres la libération des emprisonnés» (leurs camarades arrêtés en février)21. Gvozdilnyi et Kabelny.. d’inspiration anarchiste. invite la population de la ville à manifester sa solidarité contre « les nouveaux tyrans» avec «nos frères matelots qui étaient et seront toujours des défenseurs de la révolution». après une longue interruption. Les deux camps semblent s’observer. Les matelots révolutionnaires se sont soulevés contre les nouveaux généraux.. les usines Oboukhovski. Un additif précise : « Les ouvriers de l’Arsenal ne travaillent pas et nous vous demandons de soutenir les ouvriers de Cronstadt et de Vyborg22. ne travaillent pas le chantier naval de Poutilov. » Les tracts collés sur des murs de la ville.] si nous ne pouvons pas descendre dans la rue. CRONSTADT tract au vocabulaire anarchiste et qui appelle au soutien des insurgés. alors cessons de travailler et mani­ festons ainsi notre solidarité avec les insurgés. sous le titre « Ça suffit de se taire ! ». Le 7 mars. L’un d’eux. un rapport de la Tcheka de la ville dresse un état de la situation qui infirme la mâle déclaration de Zinoviev sur le retour de l’ordre : «Aujourd’hui. Impossible. de «travailler tranquillement [. Vive l’unité des marins. conclut le tract. plus de 600 transfuges ont 254 .. des ouvriers et des soldats rouges ! À bas tous les gouvernants et les tyrans! Vive le pouvoir des soviets! À bas la dictature des partis ». les autres entreprises travaillent.. De nouveaux tracts apparaissent collés sur les murs de la ville ou des usines. l’usine de la Baltique a repris partiellement le travail. d’une usine ou d’un atelier sont vite arrachés.]. alors pas la peine de parler des anciens». Leur effet est donc minime. Selon le rapport de la Tcheka cité ci-dessus. H dénonce «la calomnie que les Cronstadtiens ressuscitent les anciens généraux [.

Qu est-ce qui a pu pousser Verchinine et ses camara­ des à «penser qu’ils enverraient des délégués» sans l’avoir annoncé ou promis? D ’où Petritchenko et ses adjoints ont-ils tiré cette idée d’une possible négociation impromptue ? Verchinine n’en dit mot. Seul changement notable dans la situation. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. mais personne n’est venu23. le lendemain.» Étrange mission dont. ce même jour 27 communistes du Sêbastopol adoptent une motion de soutien au comité révolutionnaire. Est-ce un revire­ ment par rapport à la réponse au radiogramme du soviet de Petrograd la veille? Cette tentative de négociation improvisée. Un rapport du marin communiste Frolov sur la situa­ tion à Cronstadt éclaire sans doute les raisons de cette 255 . «le mandat fut donné à Govorov. Ils affirment qu«un certain mécontentement a commencé à se manifester à Cronstadt à cause du manque de pain et de combustible». PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT quitté l’île. Nous avons attendu les assaillants près des portes de Petrograd [à l’entrée de la ville] et nous pensions qu ils enverraient des délégués et que nous engagerions des discussions avec eux. coûtera la liberté. un homme plus expérimenté et sachant mieux parler que moi. reprise le lendemain en pleine canonnade. Malgré sa fin de non-recevoir opposée aux proposi­ tions du soviet de Petrograd. les « assaillants ». Le change­ ment de pouvoir ne change rien à la faim et au froid. attendus aux portes mêmes de la ville. apparem­ ment. Selon lui. C ’est probable. Petritchenko. Arkhipov et Romanenko convoquent Verchinine et ren­ voient sur le Petropavlovsk former une délégation chargée d’engager des négociations avec les assaillants. C ’était le soir. n’étaient pas informés. puis la vie au naïf Verchinine. Verchinine réunit le cambusier Govorov et une demi-douzaine d’autres marins du Sêbastopol.

enfin.. Pour le gouvernement soviétique. est frappé. l’attente incertaine ne peut durer alors que les révoltes de Tambov et de Sibérie occidentale entraînent à elles deux plus de 100000 paysans armés de fourches. dans trois ou quatre semaines au plus tard. 2) Le corps des officiers [des gardes blancs avérés] [. et les marins n’ont pas d’organisation militaire. de mitrailleuses. voire de canons. la fonte des glaces qui enserrent Fîle et ses navires de guerre rendra Fîle inac­ cessible à leur infanterie. La situation alimentaire est dramatique : les détenteurs des cartes de première catégorie reçoivent 3 livres et demie de pain pour la semaine du 7 au 14 mars.] se tient pour le moment dans l’ombre et est imperceptible à la masse . Frolov divise ensuite la population en trois caté­ gories : « 1) Les houligans-makhnovistes [ils ont effective­ ment en majorité servi sous Makhno] . et se trouvent entre elles deux. mais accessible aux bateaux étrangers et donnera aux deux cuirassés la liberté de 256 . De plus.. Cronstadt peut s’étendre au continent : le commandant de brigade Poutna qui emmène sa 27e brigade dite d’Omsk à Cronstadt. tout au long de son trajet. les unités de Farmée rouge de Fîle qui ont gardé leur structure et leur commandement antérieur ne prennent que mollement part à la révolte. mais aussi de fusils. CRONSTADT recherche hasardeuse de négociations. 3) Tous ceux qui n’appartiennent ni à la l re ni à la 2e catégo­ rie. de haches. les autres touchent de l’avoine. D ’après lui. Les bolcheviks craignent que Cronstadt ne devienne le point de ralliement de ces révoltes paysannes et ne facilite une intervention des grandes puissances. par la popularité des insurgés parmi la paysannerie. » II qualifie l’humeur générale de « soviétique-anticommuniste » (c’est-à-dire pour les soviets et contre le parti communiste) et souligne que «les masses ne voient rien au-delà de Cronstadt24».

. Lénine va la liquider par les armes tout en cédant partiellement à ses demandes. Le gouvernement soviétique doit donc ou étouffer la muti- nerie ou lui céder. L’écrasement militaire permet des concessions sociales et politiques. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT mouvement dont ils sont pour le moment privés.

ï .

sème en revanche le trouble dans le camp gouver­ nemental : alors que Fon présente les élèves officiers comme des troupes solides. Les canons des forts de Sestroretsk au nord prennent le relais. les canons du Petropavlovsk et du Rif tirent sur Krasnoflotski. les deux compagnies sont retirées du front vers l’arrière et filtrées. ne laissent pas la 35e batterie d’artillerie qui y est installée tirer sur Cronstadt. les canons du fort de Krasnoflotski sur le rivage au sud de Fîle. le capitaine de la batterie est déplacé. à 18 h 35. Cette première canonnade. Le lendemain. En réponse. de Peterhof et d’Insary ouvrent le feu sur Cronstadt. C h a p it r e XVII L'assaut manqué L’ultimatum lancé par Trotsky aux révoltés le 5 mars expire le 7. Leurs obus détruisent quelques baraques en bois vides et abîment quelques bâti­ ments. Le 7 mars. L’armée rouge 259 . ceux des forts Constantin et Chantz sur les trains blindés. inefficace militai­ rement. sur la côte nord. et d’une demi- douzaine de trains blindés alignés près des forts d’Oranienbaum. Cette préparation d ’artillerie aussi inefficace que bruyante précède une offensive précipitée. les élèves officiers artilleurs des 5e et 6e compagnies stationnées à Lysy Nos. sûres et fidèles. ceux des forts gouvernementaux n’atteignent aucun objectif vital.

Toukhatchevski peut théoriquement compter sur moins de 20 000 hommes. le régiment refuse d’avancer. à 4 h 30. en pleine nuit. d’amis proches et même pour certains de leurs propres frères. jugeant le 561e régiment d’infanterie peu sûr. Avec les renforts four­ nis par la 56e division et le 561e régiment de la 27e divi­ sion à peine arrivés à pied d’œuvre. et 18 jusqu’à Sestroretsk au nord). « paralysée par le fait que se trouve à Cronstadt le 560e régiment formé comme eux de gens du Kouban. 178 canons lourds. 111 canons légers et 85 pièces de D CA. s’avancent dans une tempête de neige aveuglante sur les kilomètres de glace qui sépa­ rent Cronstadt du continent (8 kilomètres jusqu’à Oranienbaum au sud. Il estime les effectifs de la forteresse à 11 000 fantassins. armés de 30 mitrailleuses. d’autant que le 561e régi­ ment vacille. À l’aube.. Le même service de la Tcheka qui avait signalé la veille les motifs 260 . Un rapport de la Tcheka daté du 7 mars attire son attention sur cette unité. CRONSTADT dispose. suivis de détachements de la Tcheka destinés à soutenir leur moral vacillant par la menace de leurs mitrailleuses. est une entreprise risquée. etc. et de 129 canons de divers calibres. dans le doute qui ravage ces unités sur le sens de l’insurrection. bref des gens unis par des liens d’affection2» et qui nont donc aucune envie de se tirer les uns sur les autres. 144 mitrailleuses. Toukhatchevski. les soldats de l’armée rouge. leurs amis et leurs frères. revêtus de manteaux blancs. Le 8. même si un rapport assure que « les mutins assurent leur service de garde avec négli­ gence 1». de 10073 fantassins. de connaissances membres des mêmes stanitsas [villages cosaques]. la canonnade reprend des deux côtés. Envoyer ces soldats contre leurs voisins. en effet. Au bout d’un kilomètre et demi. l’effectif dont il dispose paraît bien léger pour prendre d’assaut la forteresse. or. l’envoie au combat en deuxième ligne.

Verchinine est arrêté au cours de cette mission hasardeuse. Dybenko. Deux de nos camarades sans armes sont partis à cheval à la rencontre des parlementaires. envoie sur la glace un cordon de troupes derrière lui avec ordre d’abat­ tre ceux qui reculeront. après la bataille. Ils ne prendront leurs quartiers à Oranienbaum que le 13 mars en fin d’après-midi. Gorovov et leurs camarades vers Oranienbaum à la rencontre des premiers détachements de l’armée rouge. le descendirent de cheval et l’emmenèrent. tentaient de reculer. Et il ajoute : dans les régiments qui flottaient. ces trois régiments de la 27e division n’arriveront dans la région que le lendemain. Leur décimation le 8 mars est du mauvais feuilleton. C ’est ce qui arriva aux régiments d’Orchan. le comité révolutionnaire envoie Verchinine. Le second camarade put retourner à Cronstadt. À peine notre camarade prononça-t-il quelques paroles que les communistes se jetèrent sur lui. Dès qu’il fait jour. pris sous le feu des canons de Cronstadt. porteurs d’un drapeau blanc. Les lzvestia de Cronstadt dénoncent le lendemain la perfidie bolchevik en présentant sa démar­ che comme une négociation engagée à la demande de l’ar­ mée rouge : « Les soldats rouges sont sortis d’Oranienbaum en direction de Cronstadt. Le régiment reprend sa progres­ sion en rechignant. L’ASSAUT MANQUÉ de sa répugnance à se battre note pourtant dans son télé­ phonogramme : « La cause [de leur refus] est inconnue3» ! L’ancien marin de la Baltique. Selon Petritchenko. ou refusaient de monter à l’assaut. » Petritchenko. « on en fusillait alors un sur cinq. L’un des nôtres s’approcha du groupe ennemi. Or. de Revel et de M insk4». «des tirs d’artillerie et de mitrailleuses à partir du rivage leur coupaient la retraite pour les obliger à repartir à l’at­ taque». lui 261 . l’autre s’arrêta à quelque distance. lorsque les assaillants.

Verchinine et Koupolov (alors que Verchinine parle de Govorov) se sont portés à la rencontre d’un groupe d’assaillants pris sous le feu des canons de Cronstadt et qui brandissait un drapeau blanc. les deux hommes alors « enlevèrent leurs armes et allèrent témérai­ rement à leur rencontre5». rompt leur cercle et s’enfuit. » La Tcheka n’a en effet trouvé sur lui que des tracts ! « Le 8 au matin. à mi-chemin. en direction d’Oranienbaum. donne de l’événement une version très différente. dit-il. Govorov et les autres ne sont pas allés à Oranienbaum. quand la canonnade a commencé. j’ai été retenu par une patrouille6».. Il dit d’abord avoir été « mandaté par le comité révolu­ tionnaire pour engager des négociations officielles avec la république soviétique». mais ajoute : «Je n’avais pas de mandat pour mener les négociations. j’y suis allé tout seul et.. [_] Vu la forte canonnade. L’éloge escamote les questions que le récit soulève : d’après lui. » Donc ce n’est pas la partie adverse qui a proposé de négocier. tel Zorro. dans ses dépositions à la Tcheka. Petritchenko améliore le récit des ïzvestia: chez lui les rouges armés encerclent le second plénipotentiaire qui. le comité révolutionnaire m’a envoyé pour engager des pourparlers afin que la partie adverse désigne une délégation pour engager des pourpar­ lers avec nous. CRONSTADT aussi. dénonce le «moyen lâche et vil» par lequel les «bolcheviks purent s’emparer de [. Ses camarades ont refusé de l’ac­ 262 . où il revendique fièrement son activité et son aversion pour le régime. Verchinine. « on m’a confié la tâche de parler au nom du comité révolutionnaire. Puis. afin de mettre fin aux opérations militaires d’un côté comme de l’autre. Pourquoi enlever ses armes pour discuter avec des adversaires armés ? Enfin.] ce combattant exemplaire». L’histoire ici devient western. et non par un groupe de faux négo­ ciateurs machiavéliques.

Il s’avance vers le fort 6. les mutins 263 . Pour des raisons inconnues. Les quinze obus qui explosent ne détériorent qu’une seule et unique machine. Cronstadt disposait de 135 canons et de 68 mitrailleuses. Les artilleurs de Cronstadt pilonnent la ligne de chemin de fer Sestroretsk-Petrograd sans arriver à la couper nulle part... ainsi que des 28 canons du Petropavlovsk et du Sébastopol. que Verchinine a été arrêté dans la rue à Cronstadt par une unité qui y a pénétré quelques minu­ tes. mais la moitié n’explosent pas. Mais ils incendient six maisons de la gare de Gorskaia et détériorent un embranchement secon­ daire qui mène au promontoire de Lysy Nos. abandonnent le fort 7 et reviennent sur le rivage. Le groupe nord de l’armée rouge. Arrivés aux abords des fortifications de la ville. Enfin. lui. les assaillants du groupe sud sont soumis à un violent tir d’ar­ tillerie. Les canons du fort entrent en action. Toukhatchevski affirme. réussit néanmoins à s’emparer du fort 7. Dix raids indi­ viduels lâchent sur la ville quelques milliers de tracts et 250 kg de bombes qui ne produisent à peu près aucun dégât. a sans doute inventé l’histoire du rapt pour dissimuler sa dérobade. Pourquoi sest-il aventuré seul pour une mission improvisée? Il ne le dit pas. et déciment les rangs des assaillants qui reculent. resté en arrière. un kilomètre plus loin. le plus proche du continent. et dépourvu d’ar­ tillerie. L’aviation de l’armée rouge n est guère plus efficace. l ’a ssa u t m a n q u é compagner sous les obus. La qualité des explosifs est aussi médiocre des deux côtés. habité par une peur bleue d’avancer sur la glace. Les insurgés bombardent la côté nord et la ville de Sestrorestk. creusent la glace en de multiples endroits. où leurs obus éventrent deux maisons et en incendient deux autres. L’affaire apparaît donc particulièrement obscure. Govorov. Trente obus tombent sur la prin­ cipale usine de la ville.

CRONSTADT n utilisent guère les shrapnells stockés dans leurs entrepôts capables de faire exploser la glace. qui doit désavouer l’auteur d’un ordre irresponsable. C ’est la débâcle. le chef de la direction prin­ cipale des Instituts supérieurs de l’armée rouge. ce dernier se justifie : envoyer son déta­ chement à l’assaut d’un fort défendu par une garnison de 250 hommes. Aussitôt dénoncé. «s’achèverait par la perte inévitable de tous les participants de cette entre­ prise insensée». que le détachement a refusé d’exé­ cuter l’ordre donné. dont les travaux se sont ouverts ce 8 mars à midi. affolés à l’idée de périr noyés et qui disparaissent par grappes entières dans l’eau glacée. Elle qualifie d’« absurde. Un bataillon entier du 561e régiment (250 hommes) ainsi qu’une unité d’élèves offi­ ciers se laissent capturer et se rallient aux mutins. Mais le bruit se répand vite dans les couloirs du X e congrès du parti bolchevik. adresse au congrès une mise au point rappelant les faits. Il a donc. Saisie dès le lendemain. stupide et même criminel8» l’ordre qui lui a été donné. Ces derniers sèment pourtant la panique chez les soldats. Petrovski. 264 . l’Inspection du train blindé de Trotsky donne raison à Avksioukievitch. armé de 36 canons de gros calibre et de 48 de petit calibre. dit-il. en progressant sur une distance de 5 kilo­ mètres de glace entièrement à découvert. Avksioukievitch. Un détachement d’élèves officiers de Moscou du groupe sud chargés de prendre d’assaut l’un des forts installés sur un rocher aux abords de l’île revient sur ses pas sur l’ordre de son commandant. que l’état-major ne pouvait réellement ignorer. «considéré de son devoir révolutionnaire de revenir en arrière et de faire un rapport sur la véritable situation7». Le 12 mars. prenant la défense du commandant insubordonné et du détachement d’élèves officiers et demandant une enquête. et pas seulement de la trouer comme les simples obus.

le chef des avant-postes. ni même assuré la liaison avec les postes voisins . les marins les encerclent. accusé d’avoir ignoré la disposition de ses postes sur le flanc gauche de son secteur. coupables d’une triple mais minime négligence. sont envoyés devant le tribunal : le commandant de la 5e compagnie du régiment de Cronstadt. mais ne l’obtient pas. Orlov. alors qu’il ne restait que cinq à six heures avant le début de l’offensive et qu’il a fallu beaucoup de temps pour regrouper les bataillons disséminés dans les localités voisines. qui s’est mêlé d’une conversation entre Rose et un chef de poste dont les 265 . qui n a ni installé les gardes volantes indispensables. a d’abord passé trois heures à rédiger un tract. le commandant Guerman. ils se heurtent à un groupe de marins quils tentent de haranguer. accusé d’avoir fourni de faux renseignements sur la disposition de ses postes de garde et de ses mitrailleuses. les désarment et menacent d’abattre sur place tous ceux qui résisteraient. est rétrogradé. Rose sera même décoré pour son courage au cours de l’assaut. Il commandera plus tard la garde militaire de la compagnie Aeroflot et sera fUsillé en 1939 sous Staline. dans un rapport du 10 mars. Pourquoi l’offensive du 8 mars a-t-elle échoué ? Le chef de la section spéciale de la défense des frontières. Une partie des élèves offi­ ciers se rend. ni vérifié l’installation des postes de garde. Rose a été démis de ses fonctions et Nicolaiev demande son arrestation. le tché- kiste Nicolaiev. enfin. Trois hommes. L’ASSAUT MANQUÉ Un bataillon de 350 élèves officiers réussit à pénétrer dans la forteresse par la porte de Petrograd. une autre s’enfuit sur la glace sous les obus. comman­ dant d’un poste de garde. Mais Rose trouve à son tour d’autres responsables qu’il fait sanctionner : Staszkiewicz. donne une réponse simple : Voldemar Rose. désigné par Trotsky pour commander la colonne d’assaut du groupe sud.

pour préparer «un assaut sérieux» (que n’était donc pas celui de cette nuit du 7 au 8 mars).. « bombarder les casernes dans la ville et 266 . propose une batterie de mesures militaires et politiques: d’abord une préparation d’artillerie beaucoup plus intense et permanente de jour et de nuit. n’avaient qu’un caractère de patrouille de reconnais­ sance11. Toukhatchevski. il rejette en effet l’échec sur leur défection. à la supériorité de ce dernier dans les tirs d’artillerie. Il souligne en effet par deux fois : « Dans l’ensemble les marins à Cronstadt se sont montrés plus fermes et plus organisés qu on ne le disait [. et «surtout à l’extrême indécision des actions du 561e régiment et au passage d’un de ses bataillons du côté de l’adversaire9». La fermeté de l’adversaire a été plus grande qu’on ne l’escomptait10. affirme dans un rapport à Sklianskx : « Les tentatives de prendre Cronstadt par la glace. et donc à la faiblesse du pilonnage des posi­ tions de l’adversaire.» Ce «on » trop impersonnel. deux responsables militaires rédigent un bref rapport où ils attribuent l’échec à l’insuffisance d’ar­ tillerie lourde. Ce régiment et son bataillon passé à l’ennemi permettent à Toukhatchevski de ne pas s’expliquer sur l’impréparation de son offensive. Ivan Sladkov. le 8 mars à 14 heures. pour autant que je le sache. car. non comptabilisés précisément. dans son rapport oral à Kamenev. dit-il ensuite. il faut. Le même jour. payée de centaines de morts. c’est lui- même. délégué au X e congrès et envoyé sur le fort de Krasnoflotski. Sladkov dit pourtant partiellement vrai. Dans une conversation téléphonique avec le chef d’état- major.» Cette «patrouille de reconnaissance». n’est que le grossier maquillage d’un assaut manqué. Plus sérieux.].. La suite de son rapport oral infirme pour­ tant largement ce jugement. CRONSTADT membres cie la garde dormaient et a déclaré sa négligence sans importance.

» Des ouvriers des usines dites de Petrograd et de Smolny et du premier arrondissement sont mécon­ tents qu’on ait bombardé l’île. les insurgés. À la fin de cette journée du 8 mars. La troïka de l’arrondisse­ ment évoque «l’attitude attentive des grandes usines qui sympathisent avec les Cronstadtiens» et souligne les critiques contre une effusion inutile de sang. on dit que le sang des ouvriers coule en vainI3. Il finira par la recevoir mais n aura pas lieu de s’en féliciter. la troïka centrale du bureau des syndi­ cats de Cronstadt invite les ouvriers à former des milices à disposition de l’état-major. Puis le comité révolutionnaire allonge de deux heures la durée de la journée de travail Les circonstances lui dictent à lui aussi sa politique. Il y insiste par deux fois. L’échec du 8 mars infléchit l’attitude d’une partie de la population laborieuse de Petrograd. sont dégrisés par un cons­ tat douloureux : leurs dépôts de farine se vident alors qu’ils ont à nourrir 50000 âmes. d’autres condamnent la décision de l’avoir fait sans avoir ouvert des négociations au nom des ouvriers de la ville. L’attaque du 8 mars les contraint en même temps à s’or­ ganiser. Cela se fera de façon indolore12». l’a ssa u t m a n q u é bombarder la ville pour susciter la dislocation : si le ravi­ taillement en pain arrive à terme. Les ouvriers de l’imprimerie n° 5 affirment : «Le sang coulera en vain. cela produira une bonne impression Il faut accélérer le transfert des troupes et envoyer tous les marins de Petrograd ailleurs. » La troïka du premier arrondissement signale la même réac­ tion : «À propos des événements de Cronstadt. est imminente. la fusillade est une lutte fratricide. Des ouvriers murmu­ rent : « Les nôtres combattent les leurs. un moment grisés par leur succès. La famine. qui a dans l’histoire renversé bien des forteresses. » 267 . Le 9 mars. tant ces marins de Petrograd lui paraissent peu sûrs. Il réclame l’ap­ port de la 27e division de Poutna tout entière.

ce 8 mars. En tout cas. le bureau caucasien du parti communiste dirigé par l’ami de Staline. CRONSTADT Dans l’arrondissement de Petrograd. Ordjonikidzé. le matin. le bruit court qu’ils vont faire le tour des usines pour demander l’arrêt des canonnades. refusé de travailler. décide de bloquer les émissions de Radio Rosta et la diffusion de toute la presse soviétique centrale tant que l’insurrection n’est pas écrasée. à tous les commissaires politiques des navires ancrés à Petrograd de ne laisser de fusils et de revolvers qu’aux communistes. réunis en assemblée générale. 268 . dès le soir du 8 mars. L’échec de l’assaut encourage les adversaires du régime. sont entreposées les armes et de garder la clé par-devers eux. les ouvriers de l’usine Nobel. le 7 mars au soir. un moment durant. dans l’arrondissement de Vyborg. Le commandement de la flotte s’inquiète des répercus- sions de l’échec sur les marins de Petrograd et ordonne. une délé­ gation chargée de se rendre à Cronstadt. ils ont élu. en Sibérie. le comité de Petrograd des mencheviks annonce dans un tract sa fin imminente: «L’édifice de la dictature bolchevik craque et s’effondre. Les ouvriers de Narvikainen (dans le même arrondissement) ont. Le 8 mars. le bruit court que les ouvriers de l’usine Arsenal (représentée au soviet de Petrograd du 4 mars par un anarchiste) se sont joints aux insurgés. de fermer à clé la soute où. Les échos de la révolte paraissent dangereux.» Le tract énumère les soulèvements paysans en Ukraine. En réalité. que la Tcheka a interceptée et jetée en prison. À cette nouvelle. Le lende­ main. mais affirment leur volonté de se joindre à ceux d’Arsenal et leur sympathie pour les insurgés. affirment leur appui à ceux d’Arsenal et se mettent en grève à 13 heures. Le bureau caucasien craint que toute information sur son existence ne trouble les montagnards du Caucase. puis y ont renoncé.

des gens qui passaient leur vie jadis à jouer au billard [. et que la seule issue est le passage du pouvoir dans les mains de soviets librement élus. de syndi­ cats et d’assemblées pour tous les travailleurs . mystérieuse organisation inconnue. de voleurs et de bandits». » Le tract invite les ouvriers à «descendre dans la rue pour exiger : 1) l’amnis­ 269 . repeints en rouge». qui s’en mettent plein les poches. C ’est eux qui ont installé ce pouvoir. le Comité central ouvrier révolution­ naire russe. les bolche­ viks ont démontré qu’ils s’appuyaient exclusivement sur la violence brutale. les pires des ouvriers.. l’ a ssa u t m a n q u é dans la Russie du Sud-Est. c’est eux qui l’ont renversé et ils nous aident à renverser ces commissairocrates buveurs de sang. la liberté de parole. la libération de tous les socialistes et de tous les ouvriers et paysans emprisonnés pour leurs convictions politiques14». des maniaques et des aventuristes avec qui collaborent des Cent-noirs bigleux. de presse. Les mencheviks exigent «l’annulation des mesures militaires et d’état de siège.. Le pillage odieux de la paysannerie découle de ce que «le stupide et obtus gouvernement soviétique a introduit en premier lieu le communisme de la consommation au lieu du commu­ nisme de la production». Les communistes sont «d ’anciens ivrognes. Puis il interpelle ses lecteurs : « Regardez un peu ce que font les matelots héroïques de Cronstadt. assez bonne définition du communisme de guerre.]. des élec­ tions libres aux soviets et aux autres organisations ouvrières . Le même jour. En opposant le canon à la résolution des marins de Cronstadt qui réclament des élections libres aux soviets. affiche sur des murs de la ville un tract qui dénonce « un gouverne­ ment qui se nomme ouvrier mais est en réalité un gouver­ nement d’aventuristes. les grèves ouvrières et l’insur­ rection de Cronstadt qu’ils nient avoir provoquées.

Les marins forment une couche extrêmement soudée.. tout à fait compréhensible. Mais il est impossible. et dangereux de les garder si près de l’île insurgée : « Pour eux. Selon lui les opérations militaires vont durer «un ou deux jours. il affirme alors: «la motion de Cronstadt est aux trois quarts acceptable» par les membres de l’assemblée. Zinoviev affirme que de 1000 à 2 0 0 0 offi­ ciers russes blancs sont venus de Finlande à Cronstadt prêter main-forte aux insurgés. devant le comité exécutif du soviet de Petrograd. direct. peut-être plus. dit-il.. c'est difficile à dire». la plus honnête. d’envoyer les 12000 marins de Petrograd se battre contre Cronstadt. Cronstadt est une grande autorité. CRONSTADT tie de tous les politiques et de tous nos dirigeants à l'étranger. ce qui lui paraît un signe de sa minutieuse préparation contre-révolutionnaire. secret et légal . Le 8 mars au soir. Car il y a là-bas beaucoup de jeunes gars venus d'Ukraine et il y a une grande quantité de marins totalement imprégnés d’idées makhnovistes. Là-bas. parmi les marins et les ouvriers parfois on ne croit pas que le marin marchera derrière un général garde- blanc. voit le danger qui vient du côté des blancs [.» Et la lecture de la presse de Cronstadt montre que «la partie makhnoviste. Il en est en réalité venu une dizaine avec une mission de la Croix-Rouge. 3) le refus de la dictature du parti communiste15». » Mais Zinoviev ne propose pas de dissocier ces marins des gardes blancs. et ils ne peuvent marcher les uns contre les autres qu’à grand-peine. 2) une Assemblée constituante élue au suffrage universel. D'où un certain mécontentement.]. Mais alors qu’il l’avait qualifiée le 1er mars de motion SR-Cent- noir. » 270 . Il ajoute : « Une partie [des insurgés] se trouve sous l’influence d’idées makhnovistes typiques.

Par télé­ gramme. chacun compre­ nant 215 communistes. dira-t-il. Zinoviev ajoute en effet qu « il a fallu désarmer deux torpilleurs pas sûrs et en arrêter quelques membres16». à 10 heures du matin. qui. des jeunes pour la plupart. un premier contingent de 1195 marins. d’ailleurs. l’ a ssa u t m a n q u é L’entrée de l’armée rouge en Géorgie va régler le problème. Le lendemain. Ce sera mieux et pour eux et pour nous». il invite son adjoint Menjinski à la revoir. eux- mêmes envie. Staline et Ordjonikidzé y ont en effet provo­ qué un soulèvement contre le gouvernement menchevik et envoyé à son secours Farmée rouge qui a besoin de renforts pour s’emparer du port de Batoum. à 19 heures. craignant un piège. Dzerjinski. «car nous pensons qu’il est mieux qu’une partie des marins se trou­ vent là-bas plutôt que de rester ici où la situation est embrouillée. C ’est pourquoi une grande quantité de marins part sur le front prendre Batoum. Zinoviev a préparé Fenvoi de marins de Petrograd. Malgré cela les listes d’inscrits pour le Sud se remplissent vite : tout pour ces marins vaut mieux que d’être envoyés à Fassaut de Cronstadt. emmenant plus de 3 000 marins vers la mer d’Azov et la mer Noire à l’au­ tre bout du pays. Un second contingent de 520 hommes est parti à 1 h 15 du matin après avoir attendu le train plusieurs heures et râlé. Certains marins. à la frontière turque. et un quatrième ce même jour à 18 h 30. sont déjà partis. ont murmuré qu’on ne les envoyait pas dans la flotte de la mer Noire. Le 7 mars. le président de la Tcheka. est saisi d’un doute devant cette opération. L’affaire est rondement menée : quatre convois. on 271 . devant le soviet. en avaient. a été embarqué sans problème. ïl est temps. Un troisième convoi est parti le 8 mars. Le 25 mars. dans le sud du pays (PAdjarie). Zinoviev affirmera n’avoir expédié vers le sud que 2000 marins.

le quotidien prétend que « Cronstadt insurgée a répondu timidement aux tirs en rafales de nos canons qui ont commencé le 7 au soir. où un radiotélégramme britannique annonce une révolte : « De plus Marioupol c’est la zone d’action de Makhno. La première page de la Pravda de Petrograd du 9 mars annonce en caractères gras : « Des centaines d’officiers russes blancs quittent la Finlande blanche pour Cronstadt. Les matelots trompés de Cronstadt voient déjà qu’ils sont pris à l’hameçon des généraux tsaristes». La bourgeoisie de l’Entente nous prépare une nouvelle guerre. par peur de dépenser des obus qui ne sont à leur disposition qu’en faible quantité ». le jour­ nal affirme que « l’inquiétude monte chez les mutins. mais un détachement de tchékistes rattrapera les matelots pour les surveiller. » Elle ne sera pas revue.]. connaît la réalité du dérou­ lement des chosesî8. CRONSTADT envoie. Ainsi ils ont ri en lisant dans Krasnaia 272 . Trotsky lit cet article dans son train blindé. des milliers de marins à Marîoupol et Odessa. écrit-il. La crise du ravitaille­ ment provoquerait une vague de désertions chez les mate­ lots et soldats.. Ce bluff l’enrage. Chassez les S R !» Après avoir inventé de toutes pièces ces centaines d’officiers. Enfin. Il faut réviser la décision17. Ce sont les SR qui font tout cela. car on y trouve parfois des notes stupides. Zinoviev croit répondre aux interrogations qui se multiplient dans sa ville par le bluff. note à propos de son équipage que « beaucoup ne croient pas les journaux. en particulier les marins [.. » Les faits ne tardent pas à vérifier ses craintes. Le commissaire du cuirassé GangouU amarré à Petrograd. Il télégraphie aussitôt à Zinoviev son étonne­ ment devant l’affirmation que Cronstadt craint de dépen­ ser ses trop rares obus : « Une information fausse de ce genre me paraît extrêmement nuisible [car] la population.

sans arme.! l ’a ssa u t m a n q u é Gazeta ou dans la Pravda que “Cronstadt tirait rarement. L’équipage. et avec indécision. leurs canons auraient pu tenir la ville sous leur menace. survolté. L’incertitude règne néanmoins à Petrograd au sein du commandement sur l’attitude des soldats et même des élèves officiers. les unités d’élèves officiers. Mais Kroutchinski ne s’illusionne pas sur leur fermeté. Un malaise profond ronge la division. discutent de l’assaut du 8 mars et de son échec. qui le huent d’abord. par peur de dépenser des obus qu ils possèdent en petite quantité”. Cet espoir s’envole pour les insurgés. en route vers Oranienbaum. Il ne faut pas publier de telles nouvelles19». d’ailleurs. La mésaventure du commissaire de l’école 273 . croient-ils. contre les excès et les actes arbitraires des autorités locales. est décidé à soutenir les insurgés. Il harangue les marins. Or tout le monde sait que Cronstadt a des obus pour une année. l’équipage du Gangout et les délégués du Poltava reviennent sur leur décision. car la glace autour de l’île et des forts est. qui ont tenté la veille de prendre la forteresse d’assaut. Monte alors à bord Mikhaïl Kroutchinski. De plus Cronstadt leur parait imprenable. Si les deux équipages avaient maintenu leur position initiale. Les autorités font descendre à terre les équipages des deux navires et les remplacent par deux détachements d’élèves officiers de la ville. Le 9. Au bout de deux heures. flanqué de quelques marins communistes de la base navale de Petrograd. pensent- ils. une assemblée générale de marins se tient sur le Gangout avec des délégués du cuirassé Poltava. les matelots se sont révoltés uniquement. C ’est une nouvelle défaite pour les insurgés. ont subi de lourdes pertes et leur déroute a été totale. puis prêtent peu à peu l’oreille à son discours. déjà brisée . Les soldats de la 27e division.

annoncent au commissaire de Fécole leur refus de participer à la prochaine offensive sur l’île. les dix-neuf communistes seront condamnés à mort. Dix jours plus tard. dont six communistes absents pour obligation de service. Finalement. la peine des dix-neuf sera commuée en dix ans de travaux forcés. il réunit tous les élèves offi­ ciers. CRONSTADT des officiers de la marine. à les imiter. dénonce la présence dans plusieurs régiments. Fedko. Le commandement procède ici ou là à des purges sévè­ res des unités incertaines. Trois jours plus tard. d’agitateurs qui invitent les soldats à refuser d’exécuter les ordres de combat et à discuter. Leur attitude conforte les autres dans leur refus et pousse des sans-parti. leur annonce l’offensive prochaine et leur déclare : « Ceux qui ne savent pas manier les armes. Il ordonne aux commandants et aux commissai­ res de ces unités d’en « retirer tous les éléments démorali­ sateurs. surtout dans le 561e. membre de Fétat-major général. Le soir du 9 mars. rappelle aux plus aveu­ gles la fragilité du soutien dont bénéficie le pouvoir chez une partie des communistes et des cadres mêmes de Tar­ mée rouge. mais dix d ’entre eux. lors de rassemblée du 9. » Une vingtaine d’élèves officiers sortent alors des rangs dont treize communistes. qui n avaient pas bronché. de nettoyer leurs rangs des parasites. à cinq ou dix ans. «vu leur origine prolétarienne et leurs services antérieurs en faveur de la révolution21». Mais cette proposition ne vaut pas pour les communis­ tes20. sept élèves officiers. les lâches et ceux qui se sentent trop faibles physiquement ou malades et ne veulent pas provoquer de troubles sur le front peuvent ne pas participer à l’offensive et sortir des rangs. un second groupe. Slydnev. provocateurs 274 . verront leur condamnation commuée en vingt ans de travaux forcés . Le 10 mars. dont la plupart ne feront que quatre mois.

le bruit court dans le premier arrondissement que «les mutins ont pris Oranienbaum. Et il exige un engagement écrit du commande­ ment stipulant que les soldats restants sont sûrs. sans hésiter à extraire une grande quantité de soldats des régiments pour inaptitude. que les élèves officiers refusent de partir à l’assaut et d’obéir au commandement communiste. Les lents préparatifs de la seconde offensive aggravent les rumeurs. mais qualitativement fortes22». . Le 14 mars. l’a ssa u t m a n q u é et braillards. et que les communistes ont été écrasés lors de la dernière offen­ sive23» qui n’a pourtant pas encore eu lieu. Cette purge vise à former des unités peu nombreuses.

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démoralisée après la débâcle du général Wrangel en Crimée à la fin d’octobre 1920. a déclaré son indépendance et que les marins insurgés de Cronstadt ont arrêté le comité exécutif du soviet de Petrograd. à 500 kilomètres de Petrograd. les banques privées remises en selle et les emprunts décrétés remboursables. annonce que Pskov. déclare : «Notre 277 . le premier président du Gouvernement provisoire de mars 1917. apprend avec enthousiasme la révolte des marins.» Le 8 mars. Poslednie Novosti (Les Dernières Nouvelles). reçoit sur son bureau un télé­ gramme au contenu laconique envoyé de Revel en Estonie : «Félicitations. dont les titres ne peuvent avoir de valeur que si la propriété privée est rétablie. «les infor­ mations télégraphiques sur l’insurrection à Cronstadt. Pour cela. Le SR Avksentiev. au nom de l’Assemblée constituante en exil. le jour­ nal cadet de Pavel Milioukov. Les Soviets sont tombés. Petrograd et Pskov ont suscité un vif intérêt dans les cercles financiers et boursiers français. C h a p itr e XVIII Cronstadt et rémigration L’émigration russe. le gouverne­ ment de Lénine doit être renversé. Cela s’est marqué par la légère hausse des actions des entreprises industrielles russes et la reprise d’opérations animées sur les emprunts russes». D ’après le même numéro. le prince Lvov. Le 6 mars à midi.

seule compte la chute des bolcheviks. qui. qui ne lui demandent rien. » Bref. Pavel Milioukov. avec ses 5000 soldats stationnés à Bizerte et —mal —entretenus par le gouverne­ ment français. les insurgés reconnaissent la propriété privée2. mais Cronstadt est bien loin de la Tunisie ! À Paris. quoique sur une plate-forme soviétique. rémigration exulte. l’alternative est simple : ce sont soit les bolcheviks* soit les monarchistes . Leur principal dirigeant. insiste dans une lettre à son supérieur pour que les émigrés « persuadent les cercles financiers que le mouvement de Cronstadt. Wrangel. toute troisième force ne peut être qu un marchepied pour ces derniers. multiplie les inter­ ventions en ce sens auprès des gouvernements étrangers français et finlandais. comme le dit le général blanc Von Lampe. le 7 mars au soir. tente de rassembler des fonds pour les insurgés. Tseidler. Le vieux révolution­ naire Bourtsev. le comité central du Parti de îa volonté populaire (les anciens Cadets) discute de Cronstadt. Peu lui importe le programme des insurgés. devait constituer à Petrograd un gouvernement blanc en cas de victoire du général Ioudenitch. CRONSTADT patrie est placée devant la révolution attendue depuis long­ temps. Pour Immigration. 278 . en 1919.» Là est bien le nœud de l’affaire. Le représentant de la Croix-Rouge russe à Helsinki. l’homme qui avait prévu l’insurrection dès janvier. » Le Centre national. est un mouvement rigoureusement antibolchevik et constitue seulement la première étape d’une révolution ultérieure»» Il fonde son analyse sur un constat : « Bien qu’ils se consi­ dèrent comme socialistes. La démocratie russe a engagé le combat décisif contre la violence bolchevik1. y écrit : «L a lutte contre les bolcheviks est notre cause commune3. dont les services de sécurité français finan­ cent le journal La Cause commune. s’annonce prêt à reprendre du service.

Victor Tchernov. Faites-nous savoir ce qu’il vous faut et en quelles quantités. insiste : «Les insurgés eux-mêmes renoncent déjà à la participation du général Kozlovski dans leur action : il faut montrer que ce nest pas un mouvement réaction­ naire. On peut prendre de l’argent même chez le diable. adresse de Revel en Estonie où il réside. un radiogramme. » Ce message grandiloquent ne manque pas de sel. Je suis prêt à venir en personne pour placer mes forces et mon auto­ rité au service de la révolution du peuple5. soldats de l’armée rouge et ouvriers. pour la troisième fois depuis 1905. qui. se sont levés pour secouer le joug de la tyrannie. au comité révolutionnaire : « Le président de l’Assemblée constituante. Vinaver. un groupe de marins de Cronstadt. la commission « affirme sa certitude que ce mouvement rencontrera le soutien et la sympathie de la démocratie de tous les pays». Affirmant que l'insurrection de Cronstadt est un soulèvement purement interne sans intervention de forces extérieures. Elle Ta invité à solliciter du gouvernement et des organisations sociales américains une aide alimentaire destinée à la population de Petrograd. alors ministre de l’agri­ 279 . adresse ses salutations fraternelles aux camarades héroïques. en effet. massés devant le siège du comité exécutif des soviets. En juillet 1917. non daté. matelots. CRONSTADT ET IMMIGRATION informe les présents que la commission exécutive de la défunte Assemblée constituante a contacté l’ambassadeur russe Bakhmetiev à Washington (qui reconnaît toujours le représentant du Gouvernement provisoire. Son adjoint. défunt depuis trois ans et demi). avait tenté de s’emparer de Tchernov. le principal dirigeant des SR de droite et président de l’éphémère Assemblée constituante. » Victor Tchernov. simplement en en cachant la queue4. Il offre des renforts en hommes et des vivres fournis par les coopératives russes à l’étranger.

en attendant que la situation soit clarifiée. une délégation de la Croix-Rouge russe en émigration installée 280 . Le 9 mars au soir. Le comité débat de la réponse à lui donner. lui aussi. nous pour­ rions l’annoncer au monde entier. Perepelkine demande de la rejeter. La clarification attendue est sans doute l’extension ou non de la révolte sur le continent. «estime de son devoir de remercier le camarade Tchernov de sa proposi­ tion mais lui demande de s’abstenir provisoirement de venir. Il se réclamait de l’Assemblée constituante dont la majorité des insurgés ne voulaient pas entendre parler . et de lui faire un mauvais parti. sa proposition est prise en considération6».» Cette aide s’organise pourtant lentement et chichement. Et quand la Russie soviétique saura que Cronstadt libérée des bolcheviks a aussitôt reçu du ravitaillement de l’Europe. sans fermer la porte. Pour le moment. Petritchenko propose de la décliner pour l’instant. L’aide humanitaire envisagée par Milioukov et par Tchernov est purement politique. En attendant. ce serait une étincelle dans un baril de poudre7. CRONSTADT culture du Gouvernement provisoire. Si elle s’étend. Valk propose d’accepter sa proposition. Mais Tchernov pensait sans doute. dans sa réponse du 13 mars. que les marins de 1921 n’étaient plus ceux de 1917. le dirigeant SR Zenzinov. installé à Prague. Sa proposition avait un double aspect embarrassant pour le comité révolutionnaire. Seule Fintervention de Trotsky l’avait sorti de ce mauvais pas. Les ïzvestia de Cronstadt ne publient ni son appel ni la réponse du comité. l’explique dans une lettre du 8 mars à un de ses camarades : « Si nous pouvions mainte­ nant envoyer du ravitaillement à Cronstadt. mieux vaut ne rien dire. le comité pourra accepter l’aide de Tchernov. Le comité. ensuite les SR de droite avaient participé à des gouvernements de coalition anti­ bolcheviks avec des blancs.

Brouchvit. dans leurs dépositions.] Valk et Perepelkine recon- naissent que le comité révolutionnaire se rendait parfaite- ment compte que ce cadeau de la bourgeoisie le liait avec elle et. le colonel Bounakov. [. accompagnés de journalistes. Bien que profondément antibolchevik. le gouvernement finlandais . CRONSTADT ET IMMIGRATION en Finlande arrive à Cronstadt. un émissaire de l’organisation clandestine SR dite «Centre administratif». » On peut contester les déposi­ tions de ces deux vaincus démoralisés. La venue de Vilken ébranle certains marins du SébastopoL En février 1917. le général lavit. Vilken n avait échappé que par miracle à leur fureur vengeresse. Une mission ainsi composée n’a que des préoccupations humanitaires limitées et ne saurait avoir comme fin l’instauration d’un authentique pouvoir des soviets que ses membres ont toujours combattus avec acharnement. les marins avaient voulu le noyer dans la Baltique ou le jeter dans une chaudière . représentant du grand prince Nicolas Nicolaïevitch Romanov à Helsinki. Guerman membre de l’organisation monarchique clan­ destine dite de Tagantsev (l’organisation de combat de Petrograd).. Saliari. ancien commandant à poigne du Sébastopol. sans prendre sur lüi-même aucune obligation politique . va effectivement dans ce sens. avant la débâcle. Certains marins veulent à nouveau le jeter à l’eau.. mais l’appel ultime du comité. Agranov souligne : « Le comité révolutionnaire donna son accord à Faide proposée. qu’à l’avenir. L’aide promise est très difficile à assurer. mais. La troïka révolutionnaire du cuirassé calme difficile­ ment leurs ardeurs. La mission propose une aide alimen­ taire et en médicaments. le chef du service de renseignements de Fétat-major finlandais. Sa composition est haute­ ment politique : le baron Vilken. il devrait parvenir à un accord défini- tif avec cette bourgeoisie8.

La mission repart. Elle fera envoyer à Cronstadt le total misérable de 400 pouds de blé (soit 13 quintaux) pour 50000 habitants. enfin. Elle laisse derrière elle Vilken qui reste jusqu’au bout. contactée. « Une aide réelle de la Croix-Rouge américaine. fait savoir que la Croix-Rouge américaine. membre du comité central des Cadets depuis 1905. réuni à nouveau le 10 mars à Paris. laissant le comité révolutionnaire face à ses difficultés. La section des pétroliers a rassemblé 400 000 francs et prétend collecter 20 millions gagés par des hypothèques sur les exploita­ tions pétrolières à récupérer par leurs anciens possesseurs. tant que la glace n'a pas fondu. et ne quittera Cronstadt» in extremis. quelques heures avant la chute de la forteresse. ravitaillement et médicaments pour Cronstadt. souligne-t-il. refuse d’investir à fonds perdus! Il lui faut des garanties. L’avocat Michel Vinaver. Or. dont l’avenir lui semble très incertain. apparaîtra possible lorsque se dessinera le succès d’une insurrection à Petrograd et les 282 . Le comité central des Cadets. que le 17 mars à 18 heures. sont prêts à collaborer mais clandestine­ ment : une entente publique avec l’Union des commer­ çants et industriels ternirait leur étiquette révolutionnaire. établit un bilan de Faide matérielle : l’Union des commerçants et des industriels a collecté un million de marks finlandais et entend collecter un nouveau million dans les jours suivants. Les SR. la Finlande est le point de passage obligé de tout transport. Vilken reste dans l’île pour des motifs poli­ tiques mais on ne sait ce qu’il y fait. Les quelques traîneaux que les gardes-frontières finlandais laissent passer ne peuvent transporter qu une aide dérisoire. CRONSTADT ne veut pas se laisser entraîner dans un conflit militaire avec la Russie soviétique et refuse ostensiblement de lais­ ser transiter par son territoire tout convoi de matériel.

le régime soviétique pourra enfin être renversé et la terre russe ouverte au capital privé. les soviets peuvent subsister comme organe non politique. Mais les gouver­ nements étrangers qui. par les tâches et par le mode de choix des organismes municipaux. le soutien aux insurgés qui procla­ ment «Tout le pouvoir aux soviets. Un certain Bramson résume clai­ rement leur position . armé. équipé et soutenu les armées blanches ne veulent plus investir à fonds perdus. avancé par les insurgés. discute du mot d’ordre des « soviets ». CRONSTADT ET IMMIGRATION premiers pas dans cette direction doivent être effectués sur la base des moyens russes9. la Croix-Rouge américaine ne débourse pas un dollar pour ravitailler les insurgés menacés par la famine. L’humanitaire doit être rentable. ancien chef du gouvernement du Nord porté à bout de bras par les Anglais. pendant trois ans. des zemst- vos urbains10. En attendant un succès douteux. « Cela peut avoir une signification tactique et peut être utile pour renverser le pouvoir bolchevik. proche. Mais par la suite. petite formation présidée par Tchaïkovski. .. » Ainsi.» Si l'insurrection triomphe à Petrograd. la direction du Parti socialiste populaire travailliste.. pas au parti» devrait aboutir à retirer tout pouvoir aux soviets. ont en vain financé. Le 11 mars.

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Selon les auteurs de Kronstadt 1921. car l’in­ surrection lui permettait de justifier son exigence d’unité et de discipline du parti et de faire voter l’interdiction des fractions. le jour préalablement fixé. Les auteurs ajoutent : « C ’est précisément à ce moment-là que le parti s’engagea sur la voie tragique qui allait le mener à la dictature à travers les répressions massives1. C hapitre XIX Lénine. La date du congrès a été plusieurs fois repoussée sans aucun rapport avec Cronstadt. le lendemain du jour fixé secrètement par fétat-major pour son offensive qu’il croyait décisive sur Cronstadt. Une solution de force lui était donc nécessaire. Puis. ce report a été voulu par Lénine. » Rien ne confirme cette interprétation hasardeuse. car «si le congrès s’était ouvert le 6 mars. Le comité central du 8 décembre 1920 en avait fixé l’ouverture « au début de février». Cronstadt et le Xe congrès du parti communiste Le Xe congrès du parti communiste initialement prévu le 6 s’est ouvert le 8 mars à midi. Peut-être l’assaut aurait-il pu alors être évité». Mais Lénine ne le voulait pas. 285 . le tournant dans la politique économique annoncé à son ouverture aurait pu changer la situation à Cronstadt et influencer l’humeur des matelots qui attendaient le discours de Lénine au congrès.

le comité central du 24 décembre fixe l’ouverture au 6 mars. ce qui est faux et absurde (à quoi pourraient bien servir des otages. » Après cette information fantaisiste. à l’intérieur comme 286 . Mais «laTcheka a pris des otages parmi les ouvriers à Moscou. Au moment où s’ouvre le congrès. Briansk. «À Moscou [. Ce flot de fausses nouvelles est le lot quotidien des informations sur la Russie soviétique.. Kolomna. le tract énumère une série de révoltes imaginaires en plus des soulèvements réels de Tambov. dont la parution en commande Fouverture.. pour conclure triomphalement ainsi : «Le peuple a chassé les communistes du Kremlin.] L’heure est venue d’anéantir cette bande de voleurs et d’as­ sassins2. Eketarinoslav.les détachements spéciaux et les communistes ont commencé à fusiller cruellement les grévistes et à fusiller le comité de grève ouvrier tout entier. le bureau politique en discute. » Les troupes envoyées de Moscou pour écraser Finsurrection se sont ralliées aux insurgés qui « exigent la liberté et la convo­ cation de l’Assemblée constituante». Mi-février.. CRONSTADT à cause de la discussion sur les syndicats. fusillés ?). et d’autres villes et les a fusillés ». la commission d’organisation du congrès s’impatiente des retards dans la publication des textes à discuter au congrès. Le 14 février. et une grève des cheminots. l’heure est même déjà largement passée.» S’ils sont chassés du Kremlin. Tsaritsyne.] . Kharkov. Le comité centrai du 7 mars confirme enfin Fouverture le 8. [. Voronèje et Tioumen. Toula. une Union populaire de défense de la patrie et de la liberté diffuse en Biélorussie un tract de soutien aux insurgés de Cronstadt... louzovka. la garnison de Krasnaia Gorka et les paysans du gouvernement de Pskov se sont joints à Finsurrection.. annonce des combats d’artilllerie «entre le peuple» et les communistes.. riche en informations hautement fantaisistes : «Les ouvriers de Petrograd. Lougansk..

Il résume la résolution du I er mars en trois points. « Pskov s’est déclarée indépendante du gouverne­ ment de Moscou » et « îe comité révolutionnaire de Pskov se propose d’aider Cronstadt». à Pextérieur du pays. Le plan de son discours au congrès. où il abandonne la formule de Zinoviev sur la «résolution SR-Cent-noir». CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS.. qui engendre mécanique­ ment le capitalisme. Cette contre-révolution se dresse déjà contre nous4». Cependant la conjonction de Cronstadt. commence par évoquer «la contre-révolution paysanne (petite-bour- geoise). dont deux sont faux (en particulier la « convoca­ tion de l’Assemblée constituante nationale»). LÉNINE.. ne suffisent pourtant pas à abattre le régime. Ce point excepté. îe journal du Cadet Milioukov. Tobolsk persuade Lénine que la prolongation du commu- nisme de guerre entraînera la chute du régime. La revendication centrale de la révolte est à ses yeux la « liberté du commerce ». Enfin : «Le comité exécu­ tif de Petrograd et toute une série de communistes éminents ont été arrêtés par les marins de Cronstadt.» C ’est donc la fin.]• Les équipages du Sébastopol et du Petropavlovsk ainsi que les 40000 hommes de la garnison de Petrograd ont déclaré qu’ils reconnaissaient le Gouvernement provisoire [?] et sont prêts à le défendre jusqu’à la dernière goutte de leur sang». et le pouvoir dans la capitale est passé entre les mains du comité révolutionnaire des marins3. îe 8 mars. inlassablement repris par la presse occidentale. Mieux encore. publie des dépêches de son correspondant à Riga truffées d’informations aussi fantasmatiques que les précédentes. Tambov. Tous ces scoops sensationnels. il insiste sur la parenté apparente entre le programme des insurgés et 287 . pour analyser l’insurrection. Les Dernières Nouvelles. réservée à la propagande. Selon lui « les soldats rouges s’associent en masse aux marins de Cronstadt [. Ainsi.

ce transfert paraissait peu notable. et il n’y en a pas d’autre7. semble-t-il. de passerelle pour les gardes blancs5». on ne sait. mais affirme que les « nuances » qui les séparent constituent autant de passerelles pour les éléments réactionnaires décidés à utiliser la révolte pour rétablir l’ancien régime en Russie. de gradin. il affirme : «Cronstadt : le danger vient de ce que leurs slogans ne sont pas socialistes-révolutionnaires. tant l’ensemble des groupements politiques qui ont essayé de prendre le pouvoir à Cronstadt est indéterminé.ils voulaient corriger les bolcheviks sous le rapport de la liberté du commerce. CRONSTADT celui des bolcheviks. qui peuvent aussi exercer leur pression dans le parti bolchevik lui-même nullement homogène. il conclut son discours diffusé deux jours après par la Pravda : «À Cronstadt on ne veut ni les gardes blancs ni notre pouvoir. dans le plan de son discours.] ce décalage du pouvoir que les marins et ouvriers de Cronstadt proposaient . et peut- être même plus à gauche.. légère­ ment plus à droite que les bolcheviks. Aussi. et les mots d’ordre du Pouvoir des Soviets identiques à quelques changements près. » Récusant la propagande gouverne­ mentale. « Le pouvoir politique détenu par les bolcheviks est passé à un conglomérat mal défini ou à une association d’éléments disparates. Sa division favoriserait leur pénétration. mais anarchistes6. Lénine veut donc resserrer les boulons. à quelques amendements près. Lors d’une réunion à huis clos le soir du 13 mars. mais en réalité les éléments sans-parti ont fait office de marchepied. note-t-il : « La leçon de Cronstadt : en politique : plus de cohérence (et de discipline) à l’intérieur 288 ..» Mais «si petit ou peu notable que fût au début [. » Il en tire une autre leçon : les mencheviks et les SR qui voient dans la NEP l’échec du bolchevisme et d’Octobre peuvent coaguler les forces sociales bénéficiaires de la NEP et hostiles au régime.

et plus brutalement ! —quand il écrit le 13 mars au président du Centre d’action émigré: « N ’ayez pas peur du gauchisme de Cronstadt. ensuite il faut battre les bolcheviks avec leurs armes . les Tchernov et les Martov9. Dans sa brochure sur l’impôt en nature. LÉNINE. ensuite il faut détourner des bolcheviks les masses ouvrières d’Europe occidentale . Il faut. pourvu qu’un déplacement du pouvoir soit opéré. Peu importe que ce soit vers la droite ou vers la gauche. pourvu que le pouvoir soit décalé par rapport aux bolcheviks». Trotsky présente un bref rapport sur Cronstadt dans une séance à huis clos du congrès. à ses yeux. de toute fraction dans un parti qui doit resserrer ses rangs face à un danger nouveau. enfin îe gauchisme de Cronstadt c’est sa tradition101» Le 9 mars au soir. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. qui. « passer à l’action sans tarder car la neige et la glace ont commencé à fondre». sinon elles pourraient renverser le régime. rédigée en avril 1921. » Le colonel Poradelov dit à sa manière la même chose que Lénine . du parti. n’importe quel pouvoir des soviets pourvu que les bolcheviks soient renversés. vers les mencheviks ou vers les anarchistes. d’abord c’est un procédé tactique . après quoi les Milioukov et leurs amis chasseront «à coups de claques les anarchistes. insiste-t-il. il insiste 289 . dévoile la tactique des contre-révolutionnaires : «Soutenons n’importe qui. plus de lutte contre les mencheviks et les S R 8» quil fera interdire en mai 1922. même les anarchistes.c’est-à-dire pendant la durée de la NEP - et donc secrète. Le lendemain. Les forces «petites-bour­ geoises » ne doivent trouver de canal politique ni dans le parti ni en dehors. Il s’appuie sur une déclara- don de Milioukov. Il fait donc voter par le congrès l’interdiction «provisoire» . Lénine répond au menchevik Martov qui voit dans Cronstadt l’exemple d’un mouvement antibolchevik échappant aux gardes blancs.

CRONSTADT encore.] pour liquider l’insurrection dans les tout prochains jours ». mal informé sur l’insurrection et sur les mesures prises pour la réduire. Vorochilov. car les insurgés disposent de suffisamment de ravitaillement jusqu’à Fou­ verture de la navigation. Le 10 mars. qui commence. la circulation d’une masse de bruits incroyables ». se moquera des « camarades Trotsky et Zinoviev qui ne savent pas ce qui se passe sous leur nez. «vu. Il n y avait pas d’eau sur la glace. » Le congrès. Un autre. Elle tiendra encore quinze jours. sur l’urgence de la prise de la forteresse avant le dégel. grogne. reçoit plusieurs billets. mais nous n’irons pas sur la glace12. dans une lettre au bureau politique.. «Dès que le golfe sera navigable. » Il demande donc « des mesures exceptionnelles [. Boukharine. La glace pouvait encore tenir trois semaines». Mais les soldats refusent déjà de s y avancer en disant. écrit l’un. selon lui : «Nous mourrons pour le pouvoir soviétique. exige de Boukharine des réponses détaillées à ses questions : « 1) Pour quelles raisons 30 % des communistes de Cronstadt se sont dressés contre nous ? Et 40 % observent la neutra­ lité ? 2) Qui est responsable dans cette question ? Peut-être l’Opposition ouvrière par ses discours?» Le présidium 290 . l’Opposition ouvrière et le centralisme démocratique.. Espérer quelle se rendra à cause de l'insuffisance du ravi­ taillement est dénué de tout fondement. Cronstadt établira le contact avec l’étranger et Fîle nous sera inaccessible. qui le préside. placé à ia tête de la délégation des congressistes envoyés se battre à Cronstadt. Plus tard. demandant une information sur Cronstadt. mais craint « que ni le parti ni les membres du comité central ne se rendent pleinement compte de l’extraordinaire acuité de la question de Cronstadt11». faisant allusion à deux tendances constituées à l’oc­ casion de la discussion sur les syndicats.

à cette date. Ce 10 mars. Trotsky proteste: le débat doit être noté «pour l’histoire». le jeune Guerassime Feiguine. sur Cronstadt. mandater Lénine pour intervenir en expliquant le retard de la communication d’une informa­ tion. LÉNINE. Aux besoins de l'histoire Lénine préfère les nécessités du présent. Il insiste sur l’isole­ ment du parti bolchevik au pouvoir face à une paysanne­ rie de plus en plus hostile et à des ouvriers non communistes mécontents qui «font de la démocratie et de la liberté des mots d’ordre tendant au renversement du 291 . Il est confiant : Cronstadt sera prise dans les jours qui viennent et il reviendra bientôt à Ivanovo. adresse le 12 mars une lettre enthousiaste au comité provincial du parti d’Ivanovo-Voznessensk auquel il appartient. » Trotsky proteste: «Je suis contre. L’un de ces délégués. renvoie la réponse à Lénine : «Vu ie profond mécontente­ ment du congrès. Il trouvera la mort dans l’assaut du 16 mars. rejetant toute prise de note. y compris des maladies vénériennes14». Il vaut mieux que je fasse une communication factuelle13. Cronstadt domine le déroulement du congrès. Il vient d’ar­ river à Oranienbaum. souligne-t-il. ont perdu 14 tués et 4 blessés. 279 délégués du congrès (soit un quart de ses membres) partent à Cronstadt tenter de convaincre les soldats de livrer combat aux mutins. Lénine. « tout ramené aux leçons de Cronstadt. » En réponse à l'impatience de nombreux délégués le congrès tient une réunion à huis-clos. Lénine a. la moitié du gouverne­ ment du Turkestan et trois membres du comité central du PC ukrainien. âgé de 20 ans. invite les sténographistes à sortir et les délégués à ranger leurs carnets et crayons. Tous les membres du comité provincial de Vladimir sont là. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. Il raille les délégués qui se sont défilés en arguant «de toutes les maladies possibles. qui exigent le secret. qui. tout. depuis le début jusqu’à la fin». Il n’est pas suivi.

Il fait voter le droit du paysan de vendre ses excédents de blé une fois réglé un impôt en nature (une quantité fixe de blé livrée à FÉtat) ne représentant quune fraction de sa récolte. C ’est pourquoi Larine s’exclame alors : il aura donc fallu les canons de Cronstadt pour faire ce que je proposais en janvier 1920! Staline.. répète-t-il. «la liberté du commerce. CRONSTADT pouvoir des soviets15». sous peine de voir le pouvoir soviétique renversé. est dans Fim- passe. Est-ce qu’il n a pas fallu des faits comme Cronstadt et Tambov pour que nous compre­ nions qu’il était impossible de continuer à vivre dans les conditions du communisme de guerre16? ».] il faut donner au peuple un répit parce qu’il est tellement épuisé qu au­ trement il ne peut plus travailler». explique Lénine. Lénine annonce ce changement. c’est le retour au capitalisme ». Dans les deux cas Lénine s y était opposé. qui a soutenu Lénine en 1920.. Certes... Dans le plan de son discours de clôture. On ne saurait prolonger la situation existante». Le 15 mars. Il faut changer de cap et pour longtemps. car « tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays. il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir 17».]. «puisque la révolution mondiale tarde». mais il faut absolument s’entendre avec la paysannerie. La Russie soviétique. L’ancien menchevik Larine avait proposé une première esquisse de la NEP dès janvier 1920 et l’avait fait voter par un congrès de l’économie. attendra courageusement son agonie pour se demander si Fon n a pas «tardé à supprimer la réquisition. Lénine s’inter­ roge en posant une question surprenante : « Fusiller les 292 . Ses ouvriers et ses paysans sont « dans un état voisin d’une complète incapacité de travail [. Il faut donc changer de politique pendant que l’armée rouge écrase la révolte. qui « ne veut plus continuer à vivre de la sorte [. Trotsky en avait proposé une seconde variante en mars 1920.

L’éditorial du numéro 6 (7 mars) des ïzvestia de Cronstadt dénonce «le feld-maréchal Trotsky». traditionnelle chez lui pour poser un problème brûlant. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS.]. fétouffeur de tout esprit libre». tel un éper- 293 .. «Trotsky le nouveau Trepov» (le nom du gouverneur de Pétersbourg. c’est-à-dire les 60000 membres des détachements de réquisition. C ’est une légende : Lénine ne voulait céder à la revendication économique des mutins qu’une fois leur insurrection liquidée. Il s’agit bien d’un tournant.«ce mauvais génie de la Russie. les soldats à ne pas épargner les balles contre les manifestants). souligne brutalement la nécessité de liquider une institution détestée par les paysans et donc impossible à réformer. mais que Trotsky voulait sa victoire militaire. LÉNINE. violée par les communistes ». Il n'envisage évidemment d’en fusiller aucun. illusoire. L’expression hyperbo­ lique.. une troisième voie. la féroce garde prétorienne d’Ivan le Terrible) . «le dictateur de la Russie communiste. «le sanguinaire Trotsky chef des “cosaques” communistes qui versent sans pitié des torrents de sang [. pour lui. À l’annonce du remplacement de la réquisition par un impôt en nature. travailleurs du ravitaillement18?». un délégué de Sibérie s’exclame : cette nouvelle apaisera l’agitation paysanne dans toute la région. en 1905. Cette fable renvoie pourtant à une réalité : les insurgés dissocient longtemps Lénine de Trotsky et Zinoviev qu’ils accablent. l’anarchiste Maurice Joyeux s’affirme convaincu que Lénine voulait un arran­ gement avec les mutins. car.. Dans un téléfilm sur Trotsky. entre les rouges et les blancs ne pouvait déboucher que sur la restauration du capitalisme. Elle retire aux insurgés leur mobile et leur revendication essentielle. qui avait invité. Les numéros suivants dénoncent «le Maliouta Skouratov Trotsky» (Maliouta Skouratov était le chef de FOpritchina.

mais ne touchent pas à ceux de Lénine. Petritchenko stigma­ tise le «sanguinaire feld-maréchal Trotsky...» Les insurgés arrachent les portraits de Trotsky et de Zinoviev. affirment avec amertume : «O n ne croyait pas un seul mot de Zinoviev et de Trotsky . prête «au gredin Trotsky » Tordre imaginaire de fusiller la population de Cronstadt âgée de plus de 10 ans22. Zinoviev et Trotsky de l’autre. Un marin compare Trotsky à un vampire : «Trotsky avait encore envie de boire du sang ouvrier dont il n était pas rassasié. 294 . Iakovenko déclare : «C e scélérat de Trotsky et cette canaille de Zinoviev tentent de sauver leur pouvoir et non la révolution. mais la confiance en Lénine n’était pas encore perdue. le 21 mars. CRONSTADT vier. Au cours de la querelle syndicale. reprenant cette distinction entre Lénine d’un côté.] il s’embrouilla lui-même.» Or au X e congrès Lénine «répéta tous les mensonges sur Cronstadt en révolte [. «mais ses partenaires ne le laisseront pas fuir. Je m’occuperais bien de ces deux-là de mes propres mains23. mais il se laisse entraîner par Trotsky et Zinoviev. Les lzvestia de Cronstadt du 14 mars. plane sur notre ville héroïque». J ’estime Lénine. Il doit calomnier comme eu x24». il avait envie de devenir aussi gros que Zinoviev Il a décidé de boire encore un verre du sang ouvrier et paysan21.» L’appel du comité révolutionnaire exilé. qualifie les paysans et les ouvriers d’« esclaves froids de Trotsky et compagnie». debout jusqu'à la ceinture dans le sang des travailleurs19». comme la punaise Zinoviev. il est leur prisonnier. Lénine a déclaré quil serait heureux de lâcher tout et de fuir n’importe où. laissa échapper l’aveu que la base du mouvement était la lutte pour le pouvoir des soviets contre la dictature du parti». Le secrétaire d’une troïka de Cronstadt dénonce «le tigre Trotsky assoiffé de sang20».

mais ceux qui en portent la responsabilité aux yeux de millions d’hommes sont ceux qui l’exécutent. Cet acharnement des insurgés contre Trotsky est lié à la fois à ses fonctions de commissaire à la guerre et à leur rejet de la nationalisation des usines et des fabriques que Trotsky incarne à leurs yeux et que Féditorial des ïzvestia de Cronstadt du 16 mars dénonce : «Les bolcheviks réali­ sèrent la nationalisation des usines et des fabriques.. D ’esclave du capitaliste. L’éditorial raille la proposition de Lénine d’accorder des concessions à des capitalistes étrangers pour attirer leurs investissements : «O ù sont donc les fameuses réalisations économiques au nom desquelles on a transformé l’ouvrier en esclave de l’usine d’État et le paysan laboureur en serf des sovkhozes [fermes d’État]26 ? » qui ne représentent que 1.. » À la campagne. LÉNINE. l’ouvrier fut transformé en esclave des entreprises de l’État. C ’est donc bien le principe même de la propriété d’État que les dirigeants de l’insurrection rejettent. « les communistes se mirent [. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. Les ïzvestia de Cronstadt mettent les deux hommes dans le même sac dans leur éditorial du 15 mars sous le titre «Maison de commerce Lénine.] à instaurer des propriétés du nouveau profiteur agrarien : l’État25. Trotsky et compagnie».» Lénine définit la politique au cœur du Kremlin.5 % des terres culti­ vées. dont Trotsky à la tête de l’armée. .

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avait renversé la monar­ chie. contrôlés à partir de juillet 1918 par les communistes. La première. lui aussi. mais continué la guerre et refusé de donner la terre aux paysans qui la réclamaient. que Cronstadt «formula les mots d’ordre de la troisième révolution qui demeurent depuis lors le programme du socialisme russe de l’avenir3».» L’opposant communiste yougos­ lave Anton Ciliga affirme. en février 1917. C h a p itre XX Une « troisième révolution » ? L’anarchiste de Cronstadt Efim Iartchouk salue dans les insurgés de 1921 des combattants «pour la troisième authentique révolution prolétarienne1». avait donné la terre aux paysans. la seconde. en octo­ bre 1917. Q u’était donc la troisième à laquelle le tchékiste Seveï lui-même fait étrangement allu­ sion dans un rapport à Trotsky du 7 mars : « La couche particulière des marins sous Funiforme a formé et forme un contingent de révolutionnaires professionnels et une base pour les possibilités d’une troisième révolution4»? 297 . L’anarchiste Alexander Skirda donne comme sous-titre à l’un de ses chapitres : «La signification politique de Cronstadt : la troisième révolution2. quand se déchaîne la guerre civile. proposé et obtenu la paix et instauré le pouvoir des soviets.

Il dénonce l’appât trompeur des récentes —mais éphémères! —concessions du comité de défense de Petrograd et conclut : «Il faut aller jusqu’au bout [. Selon Voline. » Le texte dénonce « les exécutions massives » qui répon­ dent aux insurrections paysannes et aux grèves ouvrières et toutes les mesures prises «par les policiers bolcheviks pour prévenir et écraser l’inévitable troisième révolution» pourtant venue.. «le texte intitulé “Pourquoi nous combattons” [. des commissaires. En revanche.] C ’est ici à Cronstadt qu’a été posée la première pierre de 298 . ce texte est « bien plus apte à révéler la portée véritable de Cronstadt » que la résolution du 1er mars où il ne voit que l’écho des grèves de Petrograd et dont la partie économique devient caduque après la proclamation de la NEP. Il ne peut avoir de demi-chemin... CRONSTADT Les ïzvestia de Cronstadt publient dans leur numéro du 8 mars un long éditorial intitulé « Pourquoi nous combat­ tons 5».]. Ce texte fondamental se réduit pourtant à une longue dénonciation rituelle de la politique des communistes au pouvoir. usurpé le pouvoir et instauré une oppression pire que celle du régime tsariste. Pour Henri Arvon..et des fonctionnaires communistes. Vaincre ou mourir ! [.... cest une «véritable profession de foi de ceux de Cronstadt : leur programme est le testament qu ils ont légué aux masses laborieuses des révolutions à venir7». [. « Ces “usurpateurs communistes” s’ap­ puient sur la Tcheka.. afin de préserver l’existence tranquille et sans nuages de la nouvelle bureaucratie.] Le pouvoir communiste a remplacé le blason glorieux de l’État des travailleurs —la faucille et le marteau —par la baïonnette et les barreaux.] est l’empreinte ineffaçable que Cronstadt a laissée dans l’his­ toire du socialisme6». accusés d’avoir trahi la révolution d’Qctobre. dont les horreurs dépassent de beau­ coup les méthodes de gendarmes du régime tsariste. affirme-t- il.

qui brise les derniers fers imposés aux masses travailleuses et ouvre un nouveau et large chemin à l’édification. le 2 mars. aux soldats rouges et aux matelots. Cette révolution authen­ tique donne aux travailleurs la possibilité d’avoir enfin leurs soviets librement élus. L’autocratie est tombée. UNE « TROISIÈME RÉVOLUTION » ? la troisième révolution. sous forme de slogan lapidaire : «Cronstadt [. » Cette nouvelle révolu­ tion électrisera les masses travailleuses de l5Orient et de l'Occident. du pouvoir des soviets est arrivé. Mais qu'est-ce donc que le vrai socialisme ? L’article ne le dit pas. même sommaire. de paysans et de l'intelligentsia travailleuse. rejeté le joug maudit 299 . nous avons.]. diffusé le 13 mars et publié dans les lzvestia de Cronstadt du 14. de réorganiser les syndicats étati­ sés en unions libres d’ouvriers. a soulevé le drapeau de l’insurrection pour la troisième révolution des travailleurs. » Un nouvel appel du comité aux ouvriers. La commissarocratie tombera aussi.]. de cette troisième révolution.. socialiste. laissant derrière eux et l’Assemblée constituante avec son régime bourgeois et la dictature du parti des communistes avec ses tchékas et son capitalisme d’État [. » La troisième révolution réapparaît dans l'éditorial du numéro 10. Il s’achève par des phrases lyriques : «Les ouvriers et les paysans vont de l'avant dans un mouvement irrésistible. il ne définit aucun programme.. affirme : «Nous les gens de Cronstadt. et en leur démontrant que les mesures prises en Russie au nom des ouvriers et des paysans «n’étaient pas le socialisme».. travaillant sans aucune pres­ sion violente d'un parti. du 12 mars des lzvestia de Cronstadt. Le temps du véritable pouvoir des travailleurs. opposée à l'édification étatique communiste. en donnant l'exemple d’une nouvelle cons­ truction socialiste. le premier. L'Assemblée constituante a sombré dans l’oubli..

peu à peu . selon Verchinine. » Si rien ne confirme cette affirmation. arrêté le 8 mars. les communistes sont des «vampires qui sucent la dernière goutte de sang du prolétariat épuisé». Iakovenko et Arkhipov au journal SR Volia RossiL Ce texte. mais on ne sait s’il a été discuté par le comité dans son ensemble qui d’ailleurs. Orechine. Petritchenko a revu l’éditorial du 8 mars comme les autres. n’a été soumis à aucune assemblée de délégués. ni Petritchenko ni Orechine n’évoquent cette «troisième révolution». les insurgés auraient subi une évolution politique en sens inverse d’une troisième révo­ lution sociale : après avoir refusé d’exiger la convocation de l’Assemblée constituante. « Incontestablement pendant les journées de l’insurrection les masses ont subi une évolu­ tion à droite. ignore la troisième révolution. On ne saurait donc affirmer qu’il représente la pensée de la masse des insurgés. et balayé le régime de Kerensky. n’avait pas encore eu de réunion plénière. Il interpelle le travailleur : «Est-ce que tu as renversé le tsarisme. d’après lui.» Mais l’appel n’est pas plus explicite sur son contenu : Trotsky y est comparé à Trepov (dans le manuscrit même « un Trepov issu des youpins». les masses y sont venues. absente aussi de l’interview accordée en avril 1921 par Petritchenko. 300 . Selon Orechine même. pour supporter sur ta nuque les opritchniki des Maliouta Skouratov dirigés par le feld- maréchal Trotsky?» et s’achève sur quatre slogans géné­ raux contre «l’oppression du parti» et pour «le pouvoir des ouvriers et des paysans!» et «les soviets librement élus8!». CRONSTADT des communistes et brandi le drapeau rouge de la troi­ sième révolution des travailleurs. précision supprimée dans le texte imprimé). Dans leurs souvenirs. en tout état de cause. en s’éloignant de l’idée des soviets9. non discuté collectivement.

Le comité révolutionnaire laisse ce slogan de côté lors­ qu’il poursuit un objectif politique concret. le lendemain de Féditorial qui a lancé la troisième révolution. au nombre de dix-huit et qualifiées par les auteurs de «modestes». Il invite les cheminots soviétiques à soutenir les revendica­ tions précises des insurgés. Et « ce n’est pas par amour pour la troisième révolution» que Vilken vient soutenir Cronstadt10. sans aucune proposition économique ni sociale. contre-révolutionnaire. l’ignore totalement. Son renverse­ ment est la pierre angulaire de la troisième révolution. Son appel aux cheminots. L’éditorial du 8 mars et les appels ultérieurs invitent d’abord et surtout à renverser le pouvoir en place défini comme policier. La résolution du 1er mars définissait une série de revendi­ cations adressées au gouvernement en dénonçant le monopole politique du parti communiste sans appeler à le renverser. Le tract. rédigé le 9 mars. UNE « TROISIÈME RÉVOLUTION » ? Cette troisième révolution se limite en fait à la liquida­ tion de la «dictature communiste» ou « commissarocratie» et à deux revendications politiques (soviets et syndicats réellement libres). Le texte est muet sur les formes de propriété (privée. ou mixte?). et parasitaire. d’Etat. à organiser des troïkas révolutionnaires clandestines et à bloquer le mouvement des passagers et surtout des troupes. Il est donc en retrait sur la résolution du Ier mars quil ne dépasse que dans la rhétorique et dans Faffirmation lita- nique d’une troisième révolution au contenu très vague. adversaire des ouvriers et des paysans. sur l’organisation économique en général (planification? contrôle ouvrier? autogestion?). L’appel aux insurgés lancé le 8 ou le 9 mars par Dybenko et neuf autres communistes anciens marins de la Baltique évoque par deux fois ironiquement ce slogan : «on vous monte en bateau avec des conversations sur la “troisième révolution” ». 301 .

Mais nous voulons que nos sacrifices ne soient pas effectués en vain.. la banderole du comité révolution­ naire porte comme unique inscription dans le droit fil de la résolution du 1er mars : «Souvenir éternel à ceux qui sont tombés dans îa lutte pour des soviets librement élus12. En mourant en esclaves. de la Tcheka. . le paiement du salaire en or. CRONSTADT pourtant rédigé au lendemain même de Féchec de Fassaut de Farmée rouge» a un accent de désespoir.» Après avoir énuméré leurs dix-huit revendications politiques et sociales (dont la dissolution des armées du travail. Soutenez-nous ! Seuls les cheminots peuvent sauver le peuple russe. si vous ne nous aidez p as11.) le tract répète : «N os exigences sont modestes [. Que nous mourions au combat ou que les tchékistes nous fusillent dans des caves. nous vous adresserons nos malédictions. et vous entendrez jusqu’à votre mort les malédictions du peuple russe sous le joug. etc. notre sang retombera sur vos têtes. » La mythique troisième révolution reste dans les oubliettes.] pour elles nous marchons à la mort. lors des funérailles de vingt insurgés tués les jours précédents. vous regrette­ rez votre indécision..» Le 16 mars. la démobilisation des soldats nécessaires aux travaux des champs. « Nous avons décidé de mourir. mais» frères cheminots» si vous ne nous soutenez pas.

le 303 . La mobilisation se heurte à de nombreuses diffi­ cultés. mais seuls 10 sont sûrs. Il se plaint : «Nous avons reçus 77 communistes. sur le Kbrabry (qui veut pourtant dire «le Courageux») trois. Il veut éviter la précipitation qui a ruiné sa première tentative. mais sait que la fonte des glaces est proche. puisque. nommé commissaire politique. Toukhatchevski prépare l’ultime assaut. le brouillard couvre le golfe. Ce n est pas un franc succès. sur le Gaidamak un. puis la neige tombe et interdit à l’aviation de survoler Cronstadt. sur le navire Oussuriets aucun. C h a p it r e X X I Vers l’assaut final Le 9 mars. réclame Penvoi de communistes aguerris au front. À peine remis de l’échec de la veille. Le président du syndicat des ouvriers métallurgis­ tes de Petrograd.» Ce jour-là l’enregistrement de volontaires pour un détachement d’assaut sur Cronstadt s’effectue sur plusieurs bateaux à quai à Petrograd. or il nous faut des coupe-jarrets pour les gens de Cronstadt et pas des gamins comme ça1. et encore certains inscrits se font-ils rayer ensuite. s’ins­ crivent trois volontaires. les autres sont des gamins. sur le Vsadnik deux. Lepse. L’échec en dit long sur l’état d’esprit des marins de Petrograd : sur la drague n° 1. après un long silence.

Cette décomposition inté­ rieure est alors plus dangereuse que l’insurrection elle-même enfermée dans les 24 kilomètres carrés de l’île. Nicolaiev note que les trou­ pes envoyées de Petrograd dans le secteur d’Oranienbaum «ne sont pas totalement sûres». la situation matérielle et les problèmes d’ap­ provisionnement. Le comman­ dement doit la surmonter avant de lancer une attaque dont l’échec provoquerait un séisme.» Si même les élèves officiers.. à cinq! L’enthousiasme est très modéré. s’agitent. s’est même révolté.. le 3e. Un rapport signale le bas moral des troupes : «L’état d’esprit dans les unités d’artillerie est moyen . Un bataillon du 12e régi­ ment. le bataillon de marche des élèves officiers de Petrograd se décompose . jugés les plus sûrs. etc. mais cet apaisement pourrait bien n’être que provisoire. même les élèves officiers3. ce Nicolaiev insistera sur «l’ex­ traordinaire vitesse avec laquelle se décomposaient les unités militaires désignées pour l’offensive sur Cronstadt». l’effectif des volontaires se m onte. Et il en énumère les causes : «l’agitation contre “le pouvoir des commissaires”. Toukhatchevski multiplie des attaques de harcèlement 304 . La section politique répond en envoyant aux élèves officiers un instructeur dont les explications les calment. les passions déchaînées par l’offensive sur Cronstadt affirmant que la forteresse était imprenable parce quelle était bien armée. et le tchékiste Nicolaiev le fait désarmer. CRONSTADT 11 mars. De nombreux régiments refusent d’occuper les positions de combat qui leur sont indiquées. la situation est grave pour les autorités.. La Tcheka évacue la population des villages voisins pour éviter la contagion. Dans un rapport ultérieur. que îa glace était brisée tout autour et donc que des fantassins ne pouvaient y aller sans être condamnés à se noyer.4».. le premier bataillon réclame la presse de Cronstadt2. Pour maintenir les insurgés sous pression.

le commandant de la forteresse de Cronstadt ordonne à tous les communistes de rendre dans les deux jours toutes leurs armes. Solovianov. la peur gagne la population. Il craint qu elles ne puissent servir à communiquer des signaux aux futurs assaillants.. interdit ces fusilla­ des aveugles qui gâchent des cartouches. Ce 10 mars. Arrivés à une centaine de mètres du fort. Les 305 . le 10 mars. Ces tirs imprécis touchent plus le moral des insurgés que des objectifs précis. où se développe l’impression que Cronstadt est inaccessible et imprenable.. il lance un détachement d’une centaine d’hommes à l’assaut des batteries du fort le plus proche. Les insurgés accueillent les avions par des coups de fusil et des rafales de mitrailleuse inefficaces. ils subissent le feu des mitrailleuses. Toukhatchevski s’en plaint. Le commandement remplace alors ces attaques stériles par des salves d’artillerie nocturnes intermittentes et aveugles sur Cronstadt.] Les communards les plus braves se démoralisent en partie5». Ainsi. le fort 2 . Vingt-neuf avions survolent Cronstadt et lâchent des milliers de tracts et quatre cents kilos de bombes qui font peu de dégâts.. C ’est ce qui se passera. la tempête de neige des deux jours précé­ dents se calme : l’aviation peut prendre l’air. Iis déguerpis­ sent. Le 11 mars. et leurs lanternes électriques. qui a eu jusqu’alors 14 tués et 4 blessés. [. laissant un mort sur la glace et emportant dix bles­ sés. a vite fait demi-tour et ne servira jamais à rien. Nicolaiev dénonce cette tactique « aux effets négatifs sur les troupes. Le chef de la défense de Cronstadt.. dagues comprises. VERS L’ASSAUT FINAL désastreuses. Malgré l’inefficacité de bombardements qui font pleu­ voir sur l’île plus de tracts que de bombes. Les insurgés ont réparé un unique aéroplane qui a tenté la veille un timide vol de reconnaissance.

que 1. que j ’attends dans la nuit de demain. que des bombardements imprécis de l’avia­ tion et de l’artillerie gouvernementales. pour les affamés. Toukhatchevski explique au chef d’état-major : « Cronstadt est devant nous comme sur la paume de la main. pour ceux qui sont transis de froid. dit-il. et avec un bon feu d’artillerie. CRONSTADT ïzvestia de Cronstadt de ce 11 mars lancent un appel drama­ tique dans le désert : «Camarades ouvriers! Cronstadt lutte pour vous. concède Kamenev.] Camarades paysans ! C ’est vous que le pouvoir bolchevik a trompés et dépouillés le plus. » Il prépare une nouvelle offensive.5 % des terres cultivables mais hantent les paysans ukrai­ niens et sibériens. et le moral des insurgés flanche plus à cause de ce silence et de l’épuisement des réserves de pain et de combustible. Ce même 11 mars.. Gii est la terre que vous aviez reprise aux propriétaires après y avoir rêvé depuis des siècles ? Elle est entre les mains des communistes ou exploitée par les sovkhozes». » Certes. d’autant plus que Ton voit clairement les arrières des forts sans couverture.» Cet espoir a été déçu. rappelons-le. «une affaire sérieuse». en loques et sans abri. L’appel se conclut par un cri de désespoir : « Les Cronstadtiens ont levé le drapeau de la révolte dans l’espoir que des dizaines de millions d’ouvriers et de paysans répondraient à leur appel6. on ne peut pas «s’échauffer. mais il faut accélérer tout ce qu exige la préparation de l’assaut7. car après on ne pourra absolument pas atteindre Cronstadt. Kamenev est inquiet : «Le plus moche c’est le début du dégel et la nécessité d’accélérer les événements. je n’ai pourtant pas envie d’attaquer avant l’arrivée de la 80e brigade. » 306 .. [. nous la détruirons. ces fermes d’État qui ne couvrent alors. Toukhatchevski tergiverse : « Bien que le dégel m’effraye et que des personnages politiques [«VI] me pressent. » Il faut donc attaquer au plus vite.

donnez-nous du pain ! » Il veut leur faire voter une résolution que les soldats rejettent. communique une information inquiétante : «Le temps est chaud. Le commandant du régiment ne reconnaît plus ses hommes et ne sait pas à quoi attribuer leur brusque changement. le chef du groupe d’assaut sud. les soldats sont influencés par les habi­ tants chez qui ils sont logés. Ce même jour. la glace va bientôt se craqueler. sont aussitôt répartis dans les villages voisins.» Si ce temps (relativement) chaud. ajoute-t-il. Les soldats de la 27e division de Poutna sur laquelle Toukhatchevski compte tant. mais. la glace est solide». Pour le tchékiste. VERS L'ASSAUT FINAL Le 1 ! mars au soir. le tribunal juge deux soldats du fort 6 qui se sont joints à Finsurrec­ tion puis se sont rendus sur la rive nord où la Tcheka les a interceptés. « Peau apparaît sous le revêtement de la neige ». ils sont condamnés à mort et fusillés sur-le-champ. il est accueilli par des hurlements : «Cognons les juifs». sceptique. Malinovski. Feau apparaît sous le revêtement de la neige et par endroits sous la neige elle-même8. Il est surpris par «Fattitude brutalement antisémite des soldats et leur refus de partir au front». qui Fassure de leur totale loyauté et de leur esprit combatif Le tchékiste. 307 . clair. ïl téléphone à la section locale du parti communiste. Il le répète deux heures plus tard : « Dans le golfe. ils se lèvent et se dispersent en proférant des injures et en chan­ tant «des chansons bourgeoises9» sans autre précision. Il les harangue et les invite à se préparer à Fassaut . «Nous n irons pas au front». continue. «On en a assez de la guerre. arrivés dans le secteur le 9 mars. décide de vérifier et se rend à un meeting du 234e régiment. par groupes de cinq à dix hommes par maison. Un tchékiste s’intéresse à Fattitude des 234e et 235e régiments station­ nés à Ligovo. Accusés d'avoir pris part à F insurrection et voulu faire de P« espionnage ».

On les répartit dans les unités pour qu ils renforcent leur cohésion et leur moral : vingt-deux d’entre eux sont installés comme simples soldats. Boubnov. Zatonski. Le 12 mars. Roukhimovitch. est nommé chef du ravitaillement du groupe sud. n atteignent pas leur but. un premier groupe de cinquante délégués du congrès arrive à Petrograd. le plus souvent possible affecter des tchékis- tes à trois par batterie. futur commissaire à l’instruction publique. liquidé par Staline en 1938. version très adoucie de leur mission réelle. à la division de marche. Les batteries existantes. proteste le 12 mars. signé : «Les délégués du X e congrès du PCR venus pour tirer au clair les événements de Cronstadt». alors que l’offensive est prévue dans la nuit du 12 au 13 : « Il est impensable de lancer une offen- sive avant l’arrivée de l’artillerie lourde10» à laquelle il faudra. Les délégués interpellent les insurgés : «Beaucoup d’entre vous pensent qu’à Cronstadt on continue la grande œuvre 308 . peu sûrs. est affecté à la section poli­ tique du groupe sud. Ce sont les seuls servants sûrs. six comme spécialistes militaires dans le commandement. dix comme commissaires des unités combattantes et de l’arrière. CRONSTADT Nicolaiev. un proche de Staline. eux. et douze comme instructeurs politiques. Dès leur arrivée ils rédigent un très long appel aux insurgés intitulé «Trahison et égarement». qui multiplie les télégrammes critiques. Il se présente comme une réponse à l’appel radio du comité révolutionnaire du 8 au soir. membre du gouverne­ ment ukrainien et que Staline liquidera lui aussi en 1939. dont les servants sont. Piatakov (que Lénine rangera dans son testament au rang des six plus importants diri- géants du parti et que Staline fera condamner à mort au deuxième procès de Moscou en janvier 1937) est affecté à la 27e division d’infanterie avec laquelle il va connaître bien des malheurs. dit-il.

il y a des abus. «Apprenez à distinguer les mots et les faits » avant qu’il ne soit trop tard. les dirigeants rusés du mouvement préparent le retour au pouvoir de la bour- geoisie des propriétaires terriens. Vous voulez la dissoudre ? À moins de laisser les gardes blancs agir en toute impunité. » Vous reprochez à la Tcheka ses violences? continue l*appel. l’autre âgé de 20 ans. Si vous les aidez à vaincre. l’un âgé de 24 ans. Dépêchez-vous n !» L’aviation de l’armée rouge. le 12 mars. c’est vrai. Les gardes blancs savent que sans le parti communiste le pouvoir soviétique ne peut tenir dans la guerre civile. Alexandre Boulyga. Il faut vous reprendre « Le temps presse. des amiraux. elle est violente contre les ennemis des travailleurs. Mais c’est l’héritage du tsarisme et la faute de tous les agresseurs de la république soviétique. des nobles. Oui. lâche sur l’île 500 kg de bombes toujours aussi peu efficaces. vos enfants vous maudiront. qui. VERS L’ASSAUT FINAL de la révolution. On ne peut attendre que Cronstadt devienne une base des blancs. Vous nous reprochez que « le travail au lieu d’être une joie est un nouvel esclavage ». » C ’est une erreur. elle renaîtra sous un autre nom. Le comité révolutionnaire en a d’ailleurs installé une à Cronstadt sous le nom de «groupe des vingt». plus connu sous le nom d’Alexandre Fadeiev. de tous les fainéants parasites. Ivan Koniev. des généraux. En son sein. arrosera le lendemain la forteresse de ces appels au cours de raids où elle lâchera avec eux 800 kg de bombes. Parmi les délégués du congrès venus à Cronstadt figu­ rent deux jeunes militants venus deTchita en Sibérie orien­ tale et qui ont mis en train près d’un mois pour arriver à Moscou . futur secrétaire de l’Union des écri­ vains sous Staline et qui se suicidera au lendemain du 309 . « Ils espèrent étrangler le pouvoir soviétique de vos propres mains.

Il inter­ rompt alors brusquement son récit pour évoquer sa partici­ pation à l’écrasement de la révolte de Cronstadt. Les soldats se répètent que les patrouilles envoyées sur la glace avec des planches et des pieux pour en vérifier Fétat ont trouvé partout des trous. Mais à moitié vêtus. samedi 12 et dimanche 310 . Les vendredi 11. il note que «l’attaque de Cronstadt a été très pénible12» et le récit qu’il en fait confirme ce sentiment. frappé par le faible moral de certaines unités rongées par le mécontentement et un état d’esprit paniquard. provoquée d’abord chez ces fantassins par « la peur de la glace et de Feau glacée de la Baltique qui sommeille sous elle. inhabituelles de Fas­ saut prochain. même chez eux. Il décrit jour après jour. CRONSTADT rapport Khrouchtchev de février 1956 sur les crimes de Staline. à partir du 16 avril. le doute. les conditions. Alors que Foffensive précipitée sur Berlin défendue avec acharnement par la Wehrmacht coûte la vie à près de 300000 soldats soviétiques. l’organisateur de la prise de Berlin en avril 1945. la marche de son armée sur Berlin. placé à la tête du groupe des délégués.. à moitié chaus­ sés. Fattaque d’une forteresse maritime de première classe sur la glace du golfe suscitaient l’incerti­ tude. pauvre. deviendra maréchal de FUnion soviétique et sera. ils avaient pendant longtemps supporté les privations parce qu’ils comprenaient que le pays était ruiné. lui. Ivan Koniev.] La glace les terrorisait13». [. dès sa première rencontre avec elles. Un autre futur maréchal. prête à les engloutir. Mais.. la peur». avec Joukov et en concurrence décidée par Staline avec lui. en effet. est. Le 24 au soir il arrive aux portes de la capitale allemande où il pénétrera le lendemain. malgré la présence en leur sein de nombreux soldats aguerris «qui s’étaient battus sans hésitation pour le pouvoir soviétique. Vorochilov. commence. Il a raconté cette campagne dans Vannée 45. Le dégel.

dans la nuit. aiguisée par les partisans des insurgés. traînent en chemin. L’état-major en conclut que demain il sera trop tard. on ne risque donc pas de s’enfoncer sous la surface . variable selon les compagnies : rapport sur les événements de Cronstadt. Nicolaiev le souligne : «Avec l’arrivée du temps chaud. ce qui remplit d’effroi une armée de fantassins14. de voir la glace céder sous leurs pieds et de périr noyés les prend à la gorge. les canons de la division d’artillerie. Les troupes. dit-il. hésitantes et en nombre insuffisant. il télégra­ phie au commandement des groupes nord et sud qu’il invite à se préparer à déclencher l’offensive sur l’île ce 13 mars à 14 heures après une intense préparation d’ar­ tillerie et au commandant de brigade des élèves officiers à qui il confie la garde des accès à Petrograd et la préserva­ tion de l’ordre dans la ville. formé selon un commissaire politique. VERS L’ASSAUT FINAL 13 mars. makhnovistes et denikiniens15» et qui s’était montré très hésitant le 8 mars. a été la veille soumis à un intense travail. les soldats n’y croient pas. Il faut leur remonter le moral ou les intimider. débat sur la situation internationale et Cronstadt. sur leurs consé­ quences sur la reconstruction de l’économie. de «verts. la glace s’est couverte par endroits d’eau où Ton enfonce jusqu’aux genoux. Ainsi le 561e régiment. déserteurs. Toukhatchevski se dispose donc à lancer l’assaut dans la journée du 13 mars. et la glace autour de Cronstadt fond en surface . les soldats par endroits s’y enfoncent jusqu’aux genoux. Il lui faut agir vite. À 3 h 20. débats sur les problèmes du jour après lecture ou non des journaux.» La glace reste solide. ne sont pas prêtes. voire plus haut. l’eau va s’écouler dessous. La peur. le soleil luit du matin au soir. Il doit reporter l’opération . On donne aussi lecture à trois compagnies du verdict condamnant à trois ans de travaux forcés des soldats qui 311 . qu’il attend.

la Tcheka arrête le père de Petritchenko. qui vit à Petrograd mais dont elle ignore sans doute l’adresse. du gouverne­ ment de Gomel en Biélorussie. paysan analphabète de 65 ans. » Dans fîle : « Fusiller tous les gens armés.] jeter les soldats à l'assaut des forts 6 et 4. et ses deux frères. Il insiste deux fois sur la nécessité d'être impitoya­ ble : « Lors de la prise du fort. incertain de la détermination des soldats à les fusiller. qui vise cette fois l'armée rouge elle-même : «Fusiller sur place tous les déserteurs et semeurs de panique. CRONSTADT avaient tenté de dresser leurs camarades contre Tassant prévu. faire brutalement justice des mutins. Il ne doit pas y avoir de prisonniers. Zakhar. La Tcheka ne touche pas à la femme de Petritchenko. en fusillant sans aucune pitié ceux qui se trouveront là. le commandant du groupe nord. Ce 13 mars. au tout début de Taprès-midi. juste avant Toffensive prévue. » Mais. adresse ses instructions au chef du secteur chargé de f attaque de nuit sur les forts 4 et 6 et sur Fîle même. dans le village d'Oulouki. il ajoute : « S ’il y a des prisonniers. où il faut fusiller tous les mutins. Kazanski. et îe tailleur Ivan. n entrer avec les mutins dans aucune discussion ni négociation. les envoyer sous escorte à la gare de Lakhta 16„» Ce 13 mars. ne pas se laisser entraîner à faire des prisonniers. ne pas laisser les soldats entrer dans les maisons... Elle confisque leurs biens et les emmène comme otages en prison à Petrograd. paysan tout aussi analphabète. Ces discussions ne suffisent pas : la Tcheka fusille deux soldats du régiment accusés de démoraliser leurs camarades et le commandement y injecte cinquante-huit communistes pour le renforcer. Piotr. 312 . et le chef du détachement de barrage en cas de laisser-aller face à la désertion ou à la panique provocatrice [. » Puis il envoie au même chef de secteur une deuxième instruction sur le nettoyage des forts.

Un rapport sur l’état d’esprit du régiment de tirailleurs dit de Cronstadt note : «Les 1er et 2e bataillons sont formés de gens du Kouban et d ’Ukrainiens. prenant Nassonov pour un sympathisant des insurgés. Mais la grogne est omniprésente. stationné lui aussi à Oranienbaum. on leur rend leurs armes et on les affecte à leur point de rassemblement. à laquelle par ailleurs ils rechignent. S’ils avaient eu un contact avec eux. Les soldats du 438e régiment. dont le commandant refuse de lui indiquer ses effectifs. des profiteurs qui se déclarent souvent baptistes pour éviter d’avoir à se battre17. Ils sont aussitôt désarmés et internés dans les casernes de la base navale. ont menacé de se joindre aux mutins si on voulait les forcer à leur livrer combat. VERS L’ASSAUT FINAL Ce jour-là les soldats du bataillon de renseignements. l’informe naïvement que les soldats de sa compagnie ont décidé de ne pas se battre contre leurs frères révoltés. comme ceux des deux autres régiments. » (Trotsky avait inséré dans le règlement de l’armée rouge un article dispensant de participation aux combats ceux dont les convictions religieuses s’y opposaient.) Les choses s’an­ noncent plus mal avec les régiments de Nevel (le 235e) d ’Orchan (le 236e) et de Minsk (le 237e) de la 27e divi­ sion qui viennent d’arriver près d’Oranienbaum. Un soldat du régiment. Les soldats du régiment d’Orchan détestent leur commandant qui les frappe au visage pour la moindre vétille. du groupe de mitrailleurs et des 5e et 6e compagnies du régiment dit de Cronstadt déclarent qu’ils refuseront d’attaquer l’île insurgée. Le tchékiste Nassonov se rend au régiment de Nevel. pour dissimuler le nombre de soldats rétifs. Ils mena­ cent de l’embrocher à la pointe de leur baïonnette lors de l’offensive. Après une nuit d’épuration et de propagande acharnée de la part des instructeurs politiques. ajoute- 313 .

pour l’entraîner avec lui . surexcités. CRONSTADT t-il. obéi à Tordre de prendre posi­ tion. sortent de leur caserne en traînant plusieurs mitrailleuses. note : «O n était à deux doigts de l’émeute19. L’encre du rapport de Nassonov est à peine sèche que l'explosion se produit. Ils déclarent : “Là- bas nous avons beaucoup de frères et nous n’irons pas nous battre contre eux”. un autre vers le 236e régiment (Orchan) qui a. À 5 heures de l’après-midi. rédigé deux ans après. » Nassonov ajoute : « Si la 27e division ne part pas au combat. Nassonov poursuit le lendemain 14 mars au matin sa tournée des trois régiments. Un groupe se dirige vers les batteries qui bombardent Cronstadt pour les inviter à cesser le feu. des cris fusent : «O n n’a jamais entendu ça que l’infanterie attaque la flotte!». Les deux régiments. Que se passe-t-il ensuite ? On a quatre récits diver­ gents de l’incident : celui de Vorochilov. ils auraient depuis longtemps massacré tous les commissaires et les communistes et auraient rejoint Cronstadt. Dès la lecture de l’ordre. principale force de frappe de l’offensive préparée par Toukliatchevski. et ceux immédiats de Toukhatchevsld et du tchékiste Nicolaiev qui se recoupent. un troisième appelle ses camarades à « aller à Petrograd battre les juifs » et s’ébranle 314 . Les instructeurs politiques tentent de les raisonner. personne n’ira18. Il est édifié : « Les soldats affirment tous ouvertement qu’ils n iront pas se battre contre Cronstadt et les marins. les régi­ ments de Nevel et de Minsk reçoivent l’ordre d’occuper remplacement d’où ils doivent le lendemain partir à l’as­ saut de Cronstadt. Vorochilov. Cris et insultes couvrent leur voix.» Or c’est d’Oranienbaum que doit s’élancer le groupe sud. «Nous n’irons pas sur la glace». armés.» À un doigt même. présent. celui de Poutna. et lui seul. rédigé quarante ans après.

les soldats l’écoutent à peine. Le spectacle de cette armée de gueux affamés et désarmés Fébranle : «L’air pitoyable et déjà abattu des soldats désarmés était encore. entoure les faisceaux d’armes dépo­ sées et arrête une centaine de « meneurs » désignés par les agents de la section spéciale infiltrés dans leurs rangs. informant par téléphone Serge Kamenev 315 . Les instructeurs politiques et les membres de la section spéciale haranguent les mutins et tentent de les convaincre de rentrer dans leurs casernes. . Une garde d’un régiment spécial désarme les mutins. Toukhatchevski. Il ne sera arrêté qu’à un kilomètre de la ville. écrit-il. ordonne aux deux régiments de déposer leurs armes et leurs cartouches sur le sol devant eux. de faire demi-tour et de rentrer à la caserne. L’ancien marin de la Baltique. VERS L’ASSAUT FINAL en direction d’Oranienbaum. les soldats s’étaient toujours bien battus parce qu’ils « savaient contre qui et pourquoi ils se battaient. puis discutent en désordre. Vorochilov et aux autres leurs exploits antérieurs et demande que ses soldats se rachètent en participant à Fassaut de Cronstadt. Un régiment d’élèves officiers les encercle. accru par les haillons qui servaient d’uniformes à ces hommes profon­ dément épuisés physiquement par la sous-alimentation chronique dont iis avaient souffert dans le passé. ordonnant leur désarme­ ment et annonçant que les «meneurs» seront livrés au tribunal. arrive sur ces entrefaites. commandant de la division de marche. Poutna. Les soldats les arrêtent.» Jusqu’alors. 20 ». Poutna raconte à Dybenko. Le commandant de la division. Un commandant lit alors aux soldats un ordre déclarant hors-la-loi les deux régiments. Les cris cessent. Vorochilov les harangue dans le brouhaha. L’annonce secoue les soldats révoltés. . Ce n’était pas le cas cette fois-là. La propagande gouvernementale ne les a pas convaincus. le bolchevik Dybenko. ajoute-t-il.

Des mouve­ ments similaires. CRONSTADT de cette mutinerie avortée. finalement épuisés. À ces insoumis s’ajoutent les unités incertaines dont la grogne est nourrie autant par leurs conditions d’existence lamentables que par la sympathie pour les insurgés. À les en croire. Dans leur rapport du 10 avril où ils soulignent le grand nombre de prisonniers de Denikine et d'anciens makhnovistes dans la garnison et les équipages de la flotte de la Baltique (pas seulement à Cronstadt). lui annonce : « Le tribunal et la section spéciale siègent en ce moment. il fait fusiller 74 «meneurs» (33 soldats du régiment de Nevel et 41 du régiment de Minsk) et libère les autres. avec l’aide des élèves officiers et des délégués du X e congrès que nous y avons introduits22. la purge et la répression seront féroces21. L’épisode de la 27e division nest pas isolé. affirment : « Ces unités ont donné un grand pourcentage de transfuges passés du côté des insurgés et se sont dres­ sées contre Fassaut donné à Cronstadt. » Ils soulignent ensuite : «C e n’est que grâce à une purge vigoureuse (50 % des effectifs) et à des exécutions que nous avons pu rétablir Fesprit combatif de ces unités. réuni en urgence. la parole aurait suffi. mais Toukhatchevski doit reporter son offensive. Dybenko et les instructeurs politiques.. Ainsi 316 . cités ci-dessus. Toute la nuit harangués par Vorochilov. les trois audi­ teurs de l’académie de Fétat-major général. La mutinerie menaçante des deux régiments est matée. juge 150 soldats. les soldats promettent de se battre.» La moitié des soldats de ces unités ont donc été écartés de l’offensive sur Cronstadt. plus modestes.» Effectivement le tribunal. Vorochilov et Poutna n’évoquent jamais les 74 «meneurs» fusillés. On leur rend leurs armes. La purge a été vigoureuse et rigoureuse. secouent presque toutes les unités. Les rescapés se battront avec acharnement lors de Fassaut de la forteresse.

souvent hostiles au régime. En Sibérie. les villages flambent. Le 92e régiment. d’équipement. tiennent à peine debout.] Nous appe­ lons tous les travailleurs. ! [—] À bas le pouvoir communiste sanglant ! Vive la grève générale23! » L’assemblée des plénipotentiaires avait été constituée au printemps 1918 par des mencheviks. faute de fourrage.. les matelots. Ses derniers dirigeants ont été arrêtés par la Tcheka le 28 février. et les élèves officiers se joignent au peuple ! [. un tract des «plénipotentiaires de la réunion des représentants des fabriques et usines de Petrograd» proclame : «Le moment de faction est arrivé [. [. et aussi mal chaussés que leurs camarades du 91e régiment. citoyens.. Que les fabriques et les usines s’arrê­ tent! Que les employés abandonnent leurs occupations! Que les soldats rouges.. en Ukraine.] à la grève générale. Démantelée par la répression. VERS L'ASSAUT FINAL les 1134 soldats du 91e régiment. de gamelles.]. leurs chevaux. comme dans les autres unités. manquent de linge.. et qu’il faudrait remplacer par des bottes de cuir. lui. Le tract diffusé en son nom étonne par l’absence de toute revendication économique et 317 .. elle se survit péniblement dans la clandesti­ nité et n’a joué qu un rôle mineur dans les grèves de février. tous les militaires [. Enfin. dans la Basse-Volga. Les ouvriers se sont soulevés. dans les gouvernements de la Russie centrale. les bâtiments où ils logent sont très mal éclai­ rés et la majorité d'entre eux sont chaussés de petites bottes de feutre. Cronstadt s’est soulevé pour soutenir les ouvriers de Petrograd. est composé à 80 % d’anciens déserteurs.. Ce 14 mars.. à la combativité faible.] Assez d’être des esclaves affa­ més...] Le peuple doit lui-même renverser le joug du bolche­ visme [.. que l’eau transperce en quelques secondes. de bols et de cuillers . Petrograd est obligé de soutenir les Cronstadtiens.

l’état-major envoie des patrouilles accompagnées de soldats affolés par la peur de voir la glace s'effondrer sous leurs pieds. le silence règne sur Petrograd et sur Cronstadt. Le lende­ main. La famine est imminente. ils ne passent pas de notre côté par crainte d ’être fusillés. rassure les moins craintifs. seule la filature Neyski connaîtra quelques arrêts de travail sporadiques. tombe à plat. L’expérience. Pour préparer fassaut fixé au lendemain. le comité central des SR de droite adopte un très long tract. concluante. les batteries de Sestroretsk lâchent quelques salves sur les forts 1 à 7 et sur Cronstadt qui tirent quelques obus. de leur plein gré. Mais si nous lançons une offensive. Elles font à intervalles réguliers des trouées dans la glace pour mesurer la profon­ deur de la couche solide. Cette vision optimiste pousse Zinoviev et Toukhatchevski à publier aussitôt un ordre du jour affirmant que les matelots et les soldats de Fîle commencent à comprendre leur erreur et ordonnant de ne «causer aucune offense ni aucune violence à tous ceux qui. L’état-major de l’armée rouge reçoit un rapport encoura­ geant sur l'état d’esprit régnant dans Fîle : « On remarque un revirement en notre faveur chez les matelots et dans d’autres unités . « car le pouvoir ouvrier et paysan conservera la vie et la liberté à tous ceux qui se repentiront sincèrement25». Est- 318 . Son appel à la grève générale. enveloppées dans le brouillard. CRONSTADT sociale. Le 15 mars. puis les canons se taisent. diffusé le lendemain et daté du 16. se rangeront de notre côté». L’arrêt des tirs d’artillerie suscite à Petrograd une vague de rumeurs sur un armis­ tice entre le pouvoir et les mutins. la majorité passera de notre côté24». ce qui rend son authenticité douteuse. les insurgés constatent que leurs dépôts de farine sont vides. resté clandestin. Ce jour-là. Ce même 15 mars. À 5 h 30 du matin.

Ils veulent dissoudre les (rares) sovkhozes (ou fermes d’État) et trans­ former les usines et fabriques nationalisées en « entreprises par actions avec mise en vente des actions » et « en attirant des capitaux et des emprunts étrangers26» (ce qui exigerait le remboursement des emprunts effectués par le régime tsariste). au milieu d’une liste de soulèvements paysans. pourquoi Cronstadt est à peu près absent de ce long document. autant que la vanité blessée de Victor Tchernov. sortaient Fornement et la fierté de la révolution communiste menace d’ébranler le trône bolchevik. » Puis Cronstadt disparaît du tract. dont les insurgés ne veulent pas entendre parler. selon Trotsky. VERS ^ASSAUT FINAL ce le dépit suscité par la réponse dilatoire du comité révo­ lutionnaire à Tchernov? Est-ce scepticisme sur Favenir de la révolte ? Cronstadt n a droit qu’à deux lignes et demie dans un texte de trois pages. puis détaille les propositions des SR. Ce refus explique sans doute. Le tract signale : «C e même Cronstadt. qui dénonce longuement les bolcheviks comme responsables de la ruine de Findustrie et de l’agriculture et de la famine. Ils veulent enfin établir la souveraineté de l’Assemblée constituante. . d’où.

C hapitre XXII
v 1 A 7 IT

Le comité révolutionnaire en action

Le 5 mars, îe président du tribunal militaire du district
de Petrograd, Grigoriev, affirmait : « L'activité du comité
révolutionnaire provisoire est hésitante et désordonnée, ils
ne font que publier des appels à rester calme et continuer
à travailler; il n y a aucune nouvelle organisation dans
l'administration des affaires1.» Les membres du comité
semblent en effet ne pas savoir quoi faire. Leur hésitation
confirme le caractère spontané de Finsurrection et l'ab­
sence d’organisation politique à sa tête. Le comité produit
surtout des appels aux ouvriers, soldats et matelots, puis
aux peuples du monde, répétant, à quelques variations
près, les mêmes phrases»
Il prend quelques mesures pour assurer le ravitaille-
ment de la population et son chauffage. Répartissant, lui
aussi, par force, la pénurie, il recourt aux mêmes mesures
que le gouvernement : dès le 5 mars il a réduit la ration de
(mauvais) pain à une demi-livre (200 grammes), plus une
demi-boîte de conserve, par jour et par personne ; à partir
du 8, les marins continuent à percevoir cette ration; mais
la population civile reçoit une livre d'avoine à îa place de
pain. Cette différence maintenue va susciter quelques
tensions entre ouvriers et marins. Pour le chauffage, le

321

CRONSTADT

comité fait abattre une demi-douzaine de maisons en bois
et distribuer les planches et les lattes arrachées.
Le 11 mars, la conférence des délégués se réunit pour
la troisième et dernière fois. Afin de leur confirmer qu’au­
cun recul nest possible, Petritchenko fait distribuer aux
délégués les derniers numéros de la Pravda de Petrograd et
de Krasnaia Gazeta, qui dénoncent les insurgés. Il assure
la conférence que la situation du ravitaillement est tout à
fait satisfaisante. Or, il reste au maximum une semaine de
vivres. Cronstadt manque dramatiquement — comme
toute la Russie soviétique soumise au blocus et à l’em­
bargo occidentaux — de médicaments et du matériel
médical élémentaire.
Sous les applaudissements, Petritchenko annonce la
réquisition de leurs chaussures et bottes aux 280 commu­
nistes emprisonnés, pour les distribuer aux soldats et mate­
lots qui en manquent. Il évoque ensuite le quatrième
anniversaire de la révolution de Février et propose d'en
différer les festivités anniversaires et de « célébrer la chute
de l’autocratie en même temps que le renversement de la
commissarocratie2». Qui y croit encore, alors que les
insurgés n’avaient pu prendre pied sur le continent et ne
pouvaient plus espérer le ralliement des ouvriers de
Petrograd et de la région ? La rhétorique rient lieu de déci­
sions.
Les séances du comité révolutionnaire, telles que leurs
procès-verbaux très partiels et les souvenirs de quelques
membres les retracent, paraissent très en retrait sur les
ambitions de ses fondateurs et sur les événements. On n’a
jamais l’impression d’assister aux débats de dirigeants
d’une insurrection, a fortiori de promoteurs d’une «troi­
sième révolution». Ainsi, lors de la réunion du 10 mars au
soir, îe point un de l’ordre du jour, seul inscrit au procès-
verbal, porte sur «divers désordres et malentendus».

322

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE EN ACTION

Petritchenko critique une déclaration de Pavlov et de Valk
sur l’inutilité de la Douma municipale ou conseil munici­
pal, puis soupire : « Personne ne peut parler aujourd’hui
d’un travail normal dans la situation militaire», quil
déclare « pourtant favorable ». Il affirme même par deux
fois : «Il faut organiser l’offensive», tout en précisant :
«mais il 7 a peu de gens [...] nous avons peu de forces, et
on en a besoin pour les forts ». Il aborde ensuite la ques­
tion cruciale du ravitaillement «qu’il faut compter». Il
affirme: «on peut tenir jusqu’au 20-22 mars, mais c’est
insuffisant ». Enfin, dit-il, le moral des insurgés, regonflé
par un discours de Perepelkine, peut retomber en cas
« d’erreurs dans les perquisitions, de réquisition incorrecte
des objets, comme faisaient les bolcheviks, et c’est pour­
quoi il faut effectuer une nouvelle répartition des forces
pour un travail plus productif3». Ce vœu pieux est son
unique proposition. Pavlov argue du manque d’« instruc­
tions » définissant les règles d’action. Sans elles on ne sait
ce qu’il faut faire. Les autres orateurs proposent de rédiger
ces fameuses « instructions » et de nommer une commis­
sion chargée de cette tâche. Le procès-verbal s’arrête sur
cette idée, qui donne l’impression d’une réunion de
routine à cent lieues des besoins d’une insurrection bien­
tôt confrontée à un assaut décisif. Les réunions suivantes
ne feront qu’accentuer ce sentiment.
Plus le dénouement approche, plus le comité semble
dépassé par les événements et incapable de se hisser à la
hauteur du mouvement qu’il a déclenché. Les procès-
verbaux de ses réunions donnent enfin le sentiment que
les décisions militaires se prennent ailleurs, à Fétat-major
militaire (Solovianov, Arkannikov, Kozlovski, Bourkser),
flanqué de Petritchenko, Iakovenko et Ossosov.
Ainsi, le 13 mars, le comité aborde trois points : la
conduite d’Ivanov, intendant de la boulangerie maritime

323

CRONSTADT

qui, en état d’ivresse, a fait du tapage à l’hôpital en se
réclamant de ses fonctions. Il discute ensuite du compor­
tement d’Arkhipov, Valk et quelques autres «en état
d’ivresse dans l’exercice de leurs fonctions », et qui, par
leur comportement, « peuvent ruiner tout le travail effec­
tué au nom de la sainte libération du joug des commu­
nistes ». Valk le nie, les autres baissent la tête. Il discute
ensuite du cas de Zossimov, ancien commandant de la
brigade des navires de ligne, emprisonné. Zossimov a
demandé, le 12 mars, à être libéré pour participer à la
réunion du comité exécutif des soviets, dont il est
membre, afin, dit-il, d’y expliquer ce qui se passe à
Cronstadt. Le comité refuse. Il craint que sa libération
« ne soit interprétée par le gouvernement de la république
de Russie comme une faiblesse du comité révolutionnaire
provisoire et comme son désir de rechercher un compro­
mis avec le gouvernement soviétique, ce dont il ne saurait
être question, vu le désir fermement affirmé des masses
populaires de Cronstadt de libérer à jamais la Russie du
pouvoir des communistes 4 ».
La démarche de Zossimov n avait sans doute aucune
chance de succès. Mais le comité se paye de mots : même
si les «masses populaires de Cronstadt» voulaient vrai­
ment «libérer à jamais la Russie du pouvoir des commu­
nistes», elles ne pourraient y parvenir seules; or,
l'insurrection ne s’étant pas étendue sur le continent, les
insurgés sont enfermés sur leur îlot, alors que
Toukhatchevski concentre en face d’eux une armée cinq à
six fois supérieure en nombre. Plus la défaite est proche
et plus les dirigeants de l’insurrection semblent se griser
d’une victoire de plus en plus impossible.
C ’est sans doute une pose. Selon Valk, en effet, une
discussion se déroule à cette réunion, qui n’est pas notée
au procès-verbal. Petritchenko fait un triple constat : les

324

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE EN ACTION

ouvriers de Petrograd ne répondent pas aux appels à l’aide
des insurgés, les réserves de ravitaillement seront totale­
ment épuisées le 21 mars et l’étau autour de la forteresse
assiégée se resserre chaque jour. Il propose alors trois
tactiques possibles : 1) se rendre totalement à l’armée
rouge et demander grâce au pouvoir ; 2) envoyer toute la
population civile en Finlande, puis miner la ville, choisir
une unité de combat pour se lancer à l’assaut
d’Oranienbaum, confier aux autres unités restées sur leurs
navires et dans leurs forts de tirer jusquà épuisement des
obus et des cartouches, puis faire sauter Cronstadt; 3)
lancer un appel à l’aide au monde entier en ne refusant
aucun soutien d’où, qu’il vienne. Le comité, après un long
débat, adopte la dernière solution, purement verbale,
alors que l’assaut final est proche; elle est soumise à
discussion dans les équipages, les bureaux, les usines, où
elle est massivement approuvée5.
Le 14 mars, la réunion traite de cinq points, dont les
trois derniers, d’une urgence douteuse, sont publiés dans
les lzvestia de Cronstadt du 16 mars : les mesures à pren­
dre à l’égard des communistes emprisonnés (leur enlever
le papier et les crayons) ; une information et délibération
secrète (sans doute sur les mesures militaires) ; l’activité de
l’Inspection ouvrière et paysanne (organe de contrôle
administratif) de Cronstadt et de la section culturelle de
la ville, que le comité décide de dissoudre et les travaux
de réparation de la flotte du port et de la forteresse, qui
exigent de longs mois6.
La réunion du 16 mars, à la veille même de l’assaut
final contre l’île, porte sur deux points : un premier point
secret (sur les questions militaires), un second ordonne
l’arrestation et la transmission immédiate au tribunal
militaire de tout communiste arrêté en train de faire des
signaux à l’adversaire. Des militants communistes restés

325

CRONSTADT

en liberté communiquent en effet à 1etat-major des infor­
mations militaires et des renseignements sur la situation
générale. Le comité enfin adresse un ultimatum au
gouvernement soviétique en exigeant « l’arrêt immédiat
des tirs sur la ville et la population pacifique en le préve­
nant qu’après le premier tir effectué sur la ville et la popu­
lation pacifique, seront prises aussitôt les mesures les plus
extrêmes sur les communistes emprisonnés », c’est-à-dire
l’exécution. Il envoie ensuite un radiogramme au soviet
de Petrograd demandant que son contenu y soit lu. Il y
dénonce la canonnade et prévient le soviet « qu’il n’ob­
tiendra aucune concession en fusillant de façon barbare la
population pacifique - enfants, femmes et ouvriers - et
que, si un seul obus éclate dans la ville, Cronstadt se juge
dégagé de toute responsabilité pour les conséquences et
saura manifester pleinement sa puissance7». Cette
bravade dissimule mal une impuissance réelle.
L’anarchiste Choustov, qui commande la prison,
propose de fusiller les dirigeants communistes.
Petritchenko et Toukine Fappuient; tous les autres s’y
opposent et accordent seulement à Choustov le droit de
fusiller les auteurs de tentatives de fuite ou d’attentats
contre lui. Pourtant, vingt-trois communistes emprison­
nés, dont Kouzmine et Vassiliev, sont installés dans le
secteur des condamnés à mort de la prison le 16 au soir.
À la veille de l’offensive contre eux, quelles forces
peuvent réellement aligner les insurgés ? La garnison de la
forteresse compte officiellement 9 086 hommes. En ajou­
tant les équipages du Sêbastopol et du Petropavlovsk et du
mouilleur de mines Narovba, les matelots en caserne sur
le sol, le 560e bataillon de construction et les quelque 500
hommes du 561e régiment d’infanterie rallié aux mutins,
le rapport de l’état-major de l’armée rouge comptabilise
«environ [sic\] 17961 hommes disposant au total de 134

326

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE-EN ACTION

canons de gros calibres, de 62 canons légers, 24 canons
antiaériens, et 126 mitrailleuses8». Mais cet effectif
n existe que sur le papier. Nicolaiev évalue à 5 000 ou
6 000 hommes le nombre des soldats capables de partici­
per «au combat de mes et à la baïonnette 9». Kozlovski
évaluera les forces réelles des insurgés une fois à 12000
hommes, puis à «3700 baïonnettes10» et se plaindra de
leur épuisement dû à l’accumulation de leurs tâches
(garde, protection des bâtiments, rondes, com bats...).
Une partie des marins et des soldats restent donc en
marge de 1’insurrection. Si Cronstadt ne peut opposer que
5 000 à 6 000 hommes aux 40 000 soldats rassemblés par
Toukhatchevski, même si certains d’entre eux sont peu
sûrs, les remparts de la ville ne peuvent compenser
l’énorme disproportion des forces en présence.
Les dirigeants de l’insurrection continuent pourtant à
bercer de mots la population de l’île. Ainsi, le 16 mars les
lzvestia de Cronstadt publient une tchastouchka (petite
chanson populaire) débordante d’optimisme :

Une aube nouvelle se lève.
Rejetons les chaînes de Trotsky.
Renversons le tsar Lénine,
Donnons au travail la liberté,
Partageons nous terre, fabriques et usines.
Le Travail instaurera l ’Égalité
E t grâce au Travail libre
Seforgera la fraternité universelle. ..

Cet optimisme est le côté face de l’attitude du comité.
Le côté pile est différent. La veille, le comité a diffusé un
ultime appel inquiet, non reproduit dans les Lzvestia de
Cronstadt du 16, «à tous les peuples du monde et à tous
les Russes». Il exalte la révolte de Cronstadt contre «le

327

CRONSTADT

joug indescriptible d’une bande de bandits qui s’est empa­
rée du pouvoir sur la Russie martyrisée», pour la délivrer
de ces «monstres». L’appel affirme : «Nous sommes puis­
sants non seulement grâce à nos forts imprenables, mais à
cause de notre enthousiasme illimité, de notre foi illimitée
dans la justesse de Fœuvre que nous réalisons.» Mais la
suite de Tappel n’est qu’un long cri d’angoisse : «N ous
avons besoin de l’aide extérieure », y compris, éventuelle­
ment, militaire. L’appel répète quatre fois «N e tardez
p as!» et deux fois «N e tardez pas une m inute11!».
L’échéance est, en effet, imminente et tout le monde le
sent.

Le 16 mars. déguisé en matelot. les colonnes du groupe sud à 4 heures. Puis les colonnes du groupe nord devront se mettre en mouvement sur la glace. Leur tâche première est de s’emparer des forts. donc du port. vers midi. 329 . des soldats du 561e régiment de la 27e division. Quelques heures avant l’offensive. une escadrille de 25 aéroplanes bombarde les positions des insurgés et surtout le Petropavlovsk et le Sêbastopol^ gênant ainsi les tirs de Far­ tillerie lourde des deux cuirassés. affectent sérieusement le moral des équipages. qui freinent la progression des troupes. dont 250 soldats avaient déjà rejoint les insurgés le 8 mars. Petrograd et le golfe sont plongés dans un brouillard épais. quoique limités. Les dégâts réels des bombardements. à 3 heures du matin. protestent à nouveau : ils n’iront pas se battre contre les insurgés! La Tcheka recourt à une ruse. disséminés entre la rive et Fîle. dans la nuit du 16 au 17. Il fait froid. Le groupe nord devra s’emparer des quartiers du nord-ouest de la ville et le groupe sud du nord-est et sud-ouest. Un de ses agents. Toukhatchevski ordonne de déclencher le lendemain un tir massif d’artillerie de 14 heures au début de la nuit. accompagnés de tracts. C h a p it r e X X I I I L’assaut final Le 15 mars.

au total pour la journée. On se demande avec quoi : le gouvernement. une demi-livre de pain (soit 200 grammes) et une boîte de conserve supplémentaire. peu après 10 heures. qui dissimulait le golfe et Fîle derrière un voile. interdit la fabrication de tout alcool de plus de 14 degrés. Le comman­ dement distribue ensuite aux soldats de menus cadeaux qui entretiennent cette nouvelle inimitié. les soldats ont répété ses propos et craché sur les insurgés. les batteries d’Oranienbaum au sud et de Sestroretsk au nord tirent sur l’île. Le commissaire politique du 2e bataillon l’interroge devant les soldats. prolongeant une décision du gouverne­ ment tsariste au début de la guerre. Staline devra attendre 1925 pour relancer la fabrication de la vodka. ils reçoivent. puis s’éclipse. qui l’assaillent ensuite de questions. CRONSTADT se fait passer pour un transfuge de Cronstadt intercepté par la Tcheka. » À midi. soit. et augmente leur ration alimentaire. Des insurgés affirmeront plus tard que les soldats lancés à Fassaut de Fîle étaient ivres. Le 16 mars. qui doit conduire à Fassaut des soldats moins confiants que jamais. « L’île paraissait terrible et imprenable 1» à Vorochilov. en plus de leur maigre ration habituelle. Il décrit les insurgés comme des voyous. sur les forts le service de garde est effectué avec négligence2. qui le traîne dans la caserne du régiment. L’ordre du jour qu il signe avec le commandant et le chef d’état-major du groupe sud vise d’abord à les rassurer: « Le moral de Cronstadt a sérieusement baissé après l’arri­ vée d’officiers blancs de Finlande (en réalité réduits à Vilken) et l’insuffisance de ravitaillement. Les canons des navires 330 . deux livres de pain (800 gram­ mes) et trois boîtes de conserve. À Fétat-major du régiment on le félicite. le soleil se lève sur Petrograd dans un ciel sans nuages. qui dessine les contours de Cronstadt. se dissipe lentement . le brouillard matinal.

ultime salve d’honneur plus tapageuse que destructrice. Quelques maisons flambent à Cronstadt. Les servants des mitrailleuses les tirent avec leurs bandes sur de petits traîneaux qui glissent sans bruit sur la surface gelée. L’ASSAUT FINAL et des forts de Cronstadt répondent. La canonnade assourdit les combattants mais ne produit que des dégâts minimes. les marins de Cronstadt retirent leur tenue pour dormir. Des soldats emportent des passerelles mobiles à installer sur les trouées que les obus creuseront dans la glace. La neige commence à tomber. Les soldats. La lune déchire de plus en plus rarement leur rideau. ici et là. les colonnes des assaillants commencent à descendre lentement sur la glace.Le duel d’artillerie s’affaiblit. Les nuages s’entassent au-dessus du golfe. à peu près invisibles. parfois les bottes clapotent dans les flaques d’eau sur la glace qui fond par endroits. À 1 heure du matin. ont reçu l’ordre d’observer un silence absolu. Le Petropavlovsk. Au crépuscule. déchaîne un véritable ouragan. Ce sera donc plus facile de les prendre demain matin par surprise. À 18 h 15. Le groupe sud se déploie en deux colonnes qui montent vers la pointe orientale de l’île (le port militaire ou débarcadère de Petrograd) et deux autres colonnes. lorsque tombe le soir. les canons se taisent après un dernier quart d’heure de tirs continus des deux côtés. entouré d’un rideau de fumée qui gêne les artilleurs d’Oranienbaum et de Sestroretsk. Les ordres sont transmis en chuchotant. 331 . toute conversation est interdite. revêtus de manteaux blancs. mais. puis dispa­ raît définitivement derrière eux. un épais brouillard tombe sur la ville et sur la mer gelée. empêchant les insurgés épuisés par leurs gardes ininterrompues de repérer à temps leurs assaillants. puis reprend de plus belle. Les chefs de batteries de l’ar­ mée rouge arrêtent les tirs par ruse : si le canon se tait pendant la nuit.

CRONSTADT formées de troupes de la 27e division. abîme une église et allume un incen­ die. Dans 332 . dont les salves d’artillerie et les rafales de mitrailleuses le déciment et le font refluer jusqu’au fort 6. Il s’empare sans difficulté du fort 7. se rappelle quarante-cinq ans plus tard: «L a neige qui recouvrait la glace fondait. pendant qu’une autre colonne progresse lentement vers le fortTotleben plus loin vers louest. la garnison du fort 6 le quitte peu après 6 heures du matin et s’enfuît vers la Finlande. Les assaillants. La canonnade sur Sestroretsk s’apaise vite. Une vingtaine d’entre eux sont faits prisonniers. Le groupe nord se lance alors à Fassaut du fort Totleben. Ivan Koniev. À 5 heures. Mais la glace était encore solide sous Feau. mais dans le fait que chaque obus. puis se lance à Fassaut du fort 6 à 3 heures du matin. Le groupe nord parti de Sestroretsk et Lysy Nos doit prendre d’assaut les forts 1 à 7 déployés en éventail au nord de Fîle. puis repartent à Fassaut. Prise de panique devant leur déferlement. un peu tard puisque toutes les troupes qui y étaient concentrées sont depuis longtemps sur la glace. dépourvu d’ar­ tillerie. La première ligne des élèves officiers qui attaquent le fort 6 saute sur les mines dissimulées sous la glace.. surpris. Il ne parvien­ dra à prendre Totleben qu une fois que ses occupants l’au­ ront abandonné. » Les tirs de l’artillerie insurgée déciment les assaillants. un jardin d’enfants. les forts des insurgés au nord de Cronstadt bombardent Sestroretsk.. «Le plus tragique n’était pas dans Fexplosion des obus. qu’il atteigne ou non sa cible. Leur bombardement détruit une vingtaine de maisons. montent vers les batteries du sud de Fîle et l’extrémité sud de la ville. creusait dans la glace un énorme cratère. envoyé à Lysy Nos. et qui fait partie de ce groupe d’assaut. reculent. que recouvraient presque aussitôt des débris de glace et que Fon ne pouvait plus distinguer.

font donner toutes leurs batteries et leurs mitrailleuses balaient la glace. les six projecteurs des insurgés balaient la glace entre l’île et la côte et déchirent l’obscurité à intervalles réguliers. Vingt membres de la garnison du fort 6. l’a ssa u t fin a l la demi-obscurité. Alors que les cinq brigades du groupe sud. les cinq brigades de la division de Dybenko arrivent aux abords de la forteresse sans que ses défenseurs. surpris. las et aveuglés par la tempête de neige. Au sud. elles attaquent la forteresse! Les défenseurs. » Les assaillants tournent l'artillerie du fort 6 vers les forts 4 et 5. Milioutine et Pavel. Les troupes de la 27e division d’Omsk doivent d’abord s’emparer des quatre forts 1 et 2 . et repoussent un moment leurs attaquants. Ceux qui n’ont pu s’enfuir ont tous été tués au cours ou à la fin de ce combat furieux qui dure jusqu’au début de l’après-midi du 17 mars. Fous de rage. À 5 heures et demie. mais trop rares. passeront devant le tribunal révolutionnaire. Un partisan des mutins tente d’alerter ces derniers. faits prisonniers. installé à Oranienbaum. À 5 heures du marin. sont déjà engagées sur la glace. son état-major. nos combattants qui couraient à toute allure sous les obus tombaient dans ces cratères et étaient immédiatement engloutis3. les aient remarqués. qui protègent l’île au sud. Les vagues d’assaut successives. aucun membre de la garnison des forts 4 et 5 n’y sera traduit. remarque dans une demeure voisine des signaux lumineux. dont les garnisons résistent opiniâtrement. au 333 . commandé par le marin bolchevik Dybenko. Il est arrêté et fusillé sur-le-champ. le feu nourri de leurs batteries décime les trois détachements d’élèves officiers qui repartent inlassablement à l’assaut des deux forts et finissent par les occuper au bout de deux heures de combat acharné. ils abattent les défenseurs qui nont pas réussi à s’enfuir et dont certains se sont enfermés dans les blindages.

tiré par un marin communiste. le marin communiste Ivan Petrov. Des insurgés. Les obus arrivent n’importe où. d’autres insurgés installent des mitrailleuses dans les greniers et aux fenêtres et brusquement mitraillent les rouges. La démoralisation gagne l’équipage. où elles s’accrochent désespérément sur les quelques dizaines de mètres qui les séparent de la mer. suivie des 79e et 80e briga­ des. peu avant 7 heures du matin. Les canons du fort les déciment et les quelques survivants se replient en hâte. le blesse à la jambe. Tar- tilleur-chef Geitsïk s’est approché de la tourelle pour commander le tir. Des matelots se ruent alors sur les soldats. un second coup de feu rétend sur le sol d’une balle en pleine bouche. Leur furieuse contre-attaque repousse les trois brigades décimées sur les quais. L’artillerie du navire se montre particulière­ ment maladroite. il se redresse. La 32e brigade prend pied sur les quais du port au sud-est de la ville et. qui tournent leur artillerie vers Cronstadt. CRONSTADT milieu des explosions qui trouent la glace et entraînent dans feau glacée des dizaines d’assaillants. Un premier coup de feu. la chaîne galva­ nique et l’élévateur d’une des deux tourelles. font tomber les uns après les autres les forts aux mains des assaillants. Deux escadrons de cavalerie s’avancent sur la glace pour tenter de s’empa­ rer du fort du R if à la pointe occidentale de l’île. démoralisés. le groupe sud arrive au pied des murailles. se laissent désarmer. mais le cœur n’y est plus. a réussi à saboter le télémètre. Pendant ce temps. Sur le Sébastopol. 334 . s’enfonce de quelques centaines de mètres à Tinté- rieur. s’enfuient vers la Finlande. déréglant ainsi complètement le tir. sauf sur leur objectif. tentent de fraterniser avec eux. Le commandant de la 9e compagnie. À 6 heures et quart du matin. L’artilleur Mazourov le remplace. bien qu’étroitement surveillé. et les paraly­ sent un moment.

les trois brigades du groupe sud reprennent Foffensive vers 10 heures du matin et s’enfon­ cent dans les rues de la ville sous les tirs des insurgés embusqués derrière les fenêtres des maisons. à un bombardement d’artillerie intensif. qui installe deux jours plus tard des tribunaux chargés d’établir une liste de mutins et de les juger sans délai. Toukhatchevski. Fétat-major militaire des insurgés décide de s’installer dans les forts Krasnoarmeiski et Totleben. Fétat-major leur envoie en soutien deux sections d’artilleurs et un peloton de cavalerie. comme sur le Petropavlovsk. Une partie de Féqui­ page. un officier rassemble des pains d’explosif pour faire sauter le bateau. s’insurge. récupère la dynamite et s’oppose au sabotage des canons. déclare au téléphone à Kamenev : « Les combats dans le centre de la ville ont un caractère extraordinairement furieux4.» Chaque maison. Perêpelkine rejette la décision sur Petritchenko : «Le 17. Dans sa déposition du 24 mars. qui en a vu d’autres. entre Fîle et la Finlande. Pour les soutenir. chaque appartement est fouillé. Mais chaque rue. chaque maison est l’objet de combats acharnés à la baïonnette et à la grenade. sur le Sêbastopol. L’état-major invite les équipages du Sêbastopol et du Petropavlovsk à faire de même et décide de saboter les canons des deux cuirassés en faisant sauter les platines. l ’a ssa u t fin a l soumis. convaincue par les marins communistes. L’échec de leur contre-offensive ébranle le moral des insurgés dont les rangs se disloquent. Peu avant midi. Petritchenko en informe le comité révolutionnaire. il me déclara qu’il avait été décidé de se replier sur les forts Krasnoarmeiski et Totleben et me proposa de saboter les 335 . à midi ou à 2 heures. Vers 2 heures de l’après- midi. Sur les quais du port. Les soldats arrêtent tous les hommes adultes et les livrent à la Tcheka.

Ce numéro publie aussi deux listes de onze artilleurs communistes et de douze autres marins du port. publie un communiqué rassurant sur les opérations militai­ res : la veille à 5 heures du matin. Cette ultime déclaration. CRONSTADT canons sur les vaisseaux en les faisant sauter. allant regarder le bord de la mer. L’échange de tirs d’artillerie qui a suivi. note. Il réchauffe la surface de la glace. On y lit ainsi un texte de six membres du personnel sanitaire des unités terrestres refusant de «porter la responsabilité des actions incorrectes des sommets du parti communiste». malgré sa relative modération. Je transmis cette proposition au comité afin qu il en informe les équi­ pages. avec ou sans leur déclaration. sera fatale aux six signataires. membres 336 . «Yennemi [. après 6 heures du matin.] mais a été repoussé par notre feu. Cet ultime numéro publie aussi de longues listes de démissionnaires du parti communiste. a provoqué trois grands incendies chez Fad- versaire près d’Oranienbaum. L’odeur de la débite règne parmi les insurgés. » Mais seulement en surface et trop tard pour les insurgés. le calme a régné sur le front».. Pourtant le dernier numéro des lzvestia de Cronstadt. «Vers 8 heures du soir trois aéroplanes sont apparus et ont jeté des bombes et des proclamations.. dont ils démissionnent pour « s’associer de toute leur âme au slogan avancé par les travailleurs de Cronstadt. diffusé le 17 au matin. ils ont disparu. réjoui : « Il y a du soleil. de 2 heures de Faprès-midi à 9 heures du soir. Et je revins sur mes p as5.] a engagé une offensive [. “Tout le pouvoir aux soviets et pas aux partis” 7». Le soleil s’est levé.. qui seront condamnés à mort et fusillés quatre jours plus tard.. ça fond6. » Rien ici ne peut laisser supposer que Cronstadt Finsurgée vit ses dernières heures. Le citoyen Kouzmine à Petrograd. après les premiers tirs de notre défense anti- arérienne.» Perepelkine sera condamné à mort un mois plus tard.

la 80ebrigade occupe le château d’eau. Cette dernière. il en retourne les batteries contre les forts Krasnoarmeiski et Totleben. beaucoup plus brutale que celle des m uecins et infirmiers. de son côté. instal­ lent des gardes. qui. À 2 heures de l’après-midi. affirme : « Le parti. 337 . est devenu un instrument pour faire couler le sang des ouvriers et des paysans. puis une partie d’entre eux. le Sêbastopol et le Petropavlovsk. non publiée. le groupe nord a occupé les forts 3 à 7 . s’étant séparé du peuple. l’inspectent de fond en comble et raflent tous les explosifs. canonne le fort 6. l’a ssa u t fin a l ou stagiaires démissionnaires. » Les signataires seront condamnés à des peines de un an avec sursis à cinq ans de travaux forcés. À 6 heures de l’après-midi. Les matelots descen­ dent. mais la troïka qui les jugera en hâte n en avait sans doute pas connaissance. interceptés par les marins communistes. et la 18e brigade occupe une moitié du cimetière où les combats sont acharnés. traî­ nait dans les archives intactes du journal. Cronstadt est enserrée dans un étau : ia 167ebrigade occupe la partie orientale du port militaire et la moitié orientale de la grande rue Petrovka. tranchent les fils de pyroxiline installés pour faire sauter le navire. Jugeant alors la irtie perdue. Leur déclaration. en vue des intérêts des sommets du parti et de leur pouvoir autocratique8 . L’artillerie du rivage et du train blindé 104 sur la côte bombardent le fort Milioutine. la'79* brigade a pris d’assaut les batteries installées au sud de la ville. sans leur déclaration. Ils en confient le commandement à l’ancien commissaire Tourk. reviennent sur leurs pas et les aident à reprendre le contrôle du navire. le commandant du Sêbastopol et l’artilleur-chef remplaçant Mazourov invi­ tent les matelots à quitter le navire. les autres étant hors de son champ de tir. arrêtent les officiers et le comité révolutionnaire du navire.

près du Rif. La seconde réussira. et du fort Krasnoarmeiski. Garantie lui est donnée. épuisés et affamés. les insurgés lancent une contre- attaque à la baïonnette et à la grenade au centre de la ville. voisin. Fétat-major des insurgés invite les unités qui îe peuvent à se préparer à fuir vers la Finlande. où s’était installé le comité révolutionnaire. due en partie à un changement d’attitude d’une fraction des marins. ils abandonnent leur poste et se traînent sur la glace avec les garnisons du fort Chants. les marins du Sébastopol forment une patrouille qui descend en ville. à près de 20 kilomètres au nord de Fîle. situé 5 kilomètres au nord de Fîle et des batteries des fortins voisins. 338 . essuie quelques coups de feu et des rafales de mitrailleuse. refusent de îe quitter et installent des mitrailleuses aux fenêtres du phare. mais reculent bientôt sous le nombre. Un groupe de desperados retranchés dans le phare Tolboukhine. convaincus que la partie est perdue. puis parvient à occuper la Maison du peuple. La première tentative de les déloger échoue. font reculer un instant des troupes épuisées et décimées. Toukhatchevski juge décisive Faction des marins loya­ listes des deux cuirassés. Les artilleurs du R if sabotent les canons du fort. À 11 heures et demie. CRONSTADT À 9 heures du soir. Peu avant 11 heures du soir.» La victoire de Farmée rouge. ils font route vers la frontière finlandaise. Elle désarme les ouvriers et les matelots démoralisés qui gardaient le bâtiment. Vers 10 heures. un groupe important de marins se rendra avec lui. Il déclare le lendemain : «Les marins du Petropavlovsk et le Sébastopol au cours de la nuit nous ont aidés à prendre la ville9. abandonné par le comité. est donc aussi politique que militaire. Un marin du Sébastopol se présente au commandement de la 187é brigade et lui assure que si le commandement leur garan­ tit la vie sauve. Un cordon de marins en défend les abords.

Elle récupère ainsi la liste nominative des 553 mandats délivrés par le comité et toutes les déclarations individuelles et collectives de démission du parti communiste. dont une partie seule­ ment avait été publiée dans les ïzvestia de Cronstadt. Le 17. dira de lui : «Sa seule passion c’est la guerre. n'aurait pu établir une liste aussi précise. Deux mois plus tard. ne sera pas exécuté. laissant derrière eux les archives du comité qu’ils oublient d’emporter ou de détruire : la Tcheka n a plus q u à les ramasser. La négligence ou la hâte du comité livre à la mort des centai­ nes d’insurgés dont la Tcheka. trois heures plus tard. Toukhatchevski a-t-il pris seul une telle décision ? Il n’en a en tout cas pas discuté au téléphone avec Serge Kamenev. il ordonnera d’utiliser les gaz asphyxiants pour déloger les révoltés des forêts. Toukhatchevski. » Seule Pefficacité militaire de la décision compte pour lui. 339 . édictent un ordre qui parviendra. là encore.. Peremytov. ignorant encore que les marins communistes ont repris le contrôle du Sêbastopol. ordonne d’« utiliser largement l’artillerie dans les combats de rue» (Cronstadt est en effet construite autour de rues rectilignes à angle droit. à Serge Kamenev. à 21h45> Toukhatchevski et le chef d’état- major de la 7e armée. envoyé à Tambov pour liquider une insurrection paysanne à demi moribonde. quatre heures plus tard. Trotsky dira de lui en 1928: « J ’appréciais ses talents militaires.. le vainqueur du général Wrangel en Crimée. aux commandants des groupes nord et sud et. La directive ne sera pas exécutée. L’ordre. ou presque) et d’attaquer au petit matin le Sêbastopol et le Petropavlovsk « avec des gaz asphyxiants et des obus toxiques10». L’émotion qu’il suscitera au sein du parti communiste le fera discrètement rapporter. Mikhaïl Frounzé. l’a ssa u t fin a l Les membres du comité révolutionnaire s’enfuient alors en traîneau. sans ces précieux docu­ ments.

et qu’il leur faut abandonner ce dernier fort. Kouzmine et les autres internés entendent une fusillade près de la prison. le commandant du fort Totleben informe ses soldats que tous les autres forts. À une heure du matin nous nous trouvons en territoire neutre. les unités du groupe nord. s’en­ fonce. se sont déréglés. dit-il. tous deux silencieux et déserts. note-t-il dans son journal. qui luisaient faiblement aux croisements » (avec les autres colonnes de fuyards). Peu avant 3 heures du matin. attaquent la forteresse qui tombe entre leurs mains. À 5 heures du matin. dont les canons. » Vers 4 heures du marin. de 1 à 7. dans « un corridor mysté­ rieusement obscur. contournant les forts Totleben et Krasnoarmeiski abandonnés par leurs défenseurs. éclairé par des lanternes. et mélan­ colique vu les circonstances. demande que la ville « soit nettoyée à l’aube» et ordonne que «l’on garantisse la vie aux mutins inconscients qui se rendent volontairement et déposent les armes13». lui aussi abandonné par sa garnison. Restent son commandant Choustov et quelques adjoints. en Finlande12. à 1 h 15 du matin le commandant du groupe sud transmet à ses unités l’ordre donné par Toukhatchevski d’utiliser l’artillerie dans les combats de rue qui se poursuivent. Le capitaine Rakoutine. dont la garde s’enfuit. Le 18. mais je n’ai jamais pris au sérieux les convictions communistes de cet offi­ cier de la Garde11. D ’après 340 . Plus loin un serpent ou un ruban de gens s’étire sur la glace recouverte d’eau. CRONSTADT comme son caractère indépendant.» À 10 heures du soir. commandant d’une compagnie du train. Il ordonne la retraite. «Le tableau est exaltant par sa beauté. les patrouilles du groupe nord occupent Totleben et Krasnoarmeiski. Tous les soldats s’enfuient vers la Finlande. sont tombés.

Le pétrogradois Kouzmine commente dans son journal. Constantin et R if sur la côte sud de File tombent entre les mains des assaillants.» Soljénitsyne confirme : «L a révolte de Cronstadt recélait déjà un caractère antijuif. sur la base de témoignages d’insurgés réfugiés en Finlande. Les prisonniers sont entassés dans la prison centrale. les forts Milioutine. Peu avant 15 heures. rédigé le 18 mars même par un représentant du Zemgor (comité d’aide aux citoyens russes dans Pémigration). le général Kozlovski et le commandant de la forteresse Solovianov.» Kamenev renchérit : «Votre tournée [sic\] s’est brillamment achevée14. ce qui la vouait encore davantage à l’échec15. parviennent en Finlande. lui dresse un bref bilan victorieux : « En gros. sans que Farmée rouge ait sérieusement tenté de les intercepter. dont les vitres volent soudain en éclats. invente un «décret de Trotsky décidant l’extermination de tous les 341 . Serge Kamenev appelle au téléphone Toukhatchevski. qui se précipitent dans la rue participer aux ultimes épisodes du combat. partis avant l’assaut final.» Un récit de la chute de Cronstadt. Des élèves officiers de l’armée rouge tendent des fusils et des grenades aux prisonniers. Choustov installe une mitrailleuse devant la porte de leur cellule pour les mitrailler ou arroser de grenades leur cellule. le 17 au soir : «Les youpins se réjouissent : le spectre du pogrome s’est éloigné14. Ce dernier. Novojilov. dont onze (ou douze) des quinze membres du comité révolutionnaire. qui ignore encore la prise du Rif. Ils y sont aussitôt désarmés et internés par les autorités locales. dit-il. durent jusquà 9 heures du matin. maison par maison. l ’a ssa u t f in a l Kouzmine. je considère que notre tournée ici est terminée. Les derniers combats de rues au corps à corps à la baïonnette et à la grenade.» Au total. un peu plus de 6700 insurgés et habitants. Vers 11 heures.

affiché dans la ville. » Ils dénoncent « un sabotage mani­ feste dans une partie de l’appareil des soviets» (qui visent-ils? Ils ne le précisent pas. raconté que la glace avait été brisée autour de Cronstadt. évoqué les mines enfouies sous la glace. Mais. Cette fable sera reprise dans le journal de Milioukov Poslednie novosti spécialisé dans les rumeurs. CRONSTADT habitants de la ville mutinée âgés de plus de 6 ans 16». les unités désarmées la veille se sont avancées sur la glace. qui se battait avec le courage du désespoir. nommé commandant militaire de Cronstadt. 342 . Les trois hommes rappellent la propagande des mutins qui ont présenté aux soldats la forteresse comme imprena­ ble. grâce à l’énergie communicative des communistes. À peine le dernier coup de feu est-il tiré que le commandement du groupe sud. décrétée en état de siège et place toutes les troupes sous son autorité. par un communiqué publié dans le journal Krasny Cronstadt (Cronstadt la rouge) édité ce même jour à la place des lzvestia défuntes. et ainsi suscité une peur de marcher sur la mer gelée qui «a mené des soldats de toute une série de régiments à refuser ouverte­ ment d’exécuter les ordres17». Boubnov et Vorochilov adressent aussitôt à Lénine et au nouveau comité central un long message satisfait qui évoque d’abord les difficultés énormes « apparemment insurmon­ tables » de l’opération : « Cronstadt était fortement forti­ fiée. se trouvait entre les mains d’un commande­ ment expérimenté. qui sert aujourd’hui de sources à de nombreux « historiens » peu exigeants. Les dirigeants communistes Zatonski. l’allusion imprécise permet de viser n’importe qui) « et des flottements dans les unités militaires ». sa garnison. annonce que l’île est placée sous la direction de l'ancien marin Pavél Dybenko.

Il y a eu une forte bataille 343 . un appel du comité révolutionnaire en exil donnera une vision apocalyptique des combats : repre­ nant la propagande blanche sur les sauvages hordes bolcheviks étrangères et surtout asiatiques. Un autre enfin a vu trois cents wagons emplis de cadavres. un quatrième parle de « dizaine de milliers de soldats abattus ».]. Cronstadt. Un autre répète : «D es centaines de milliers de morts gisent près de Cronstadt. un matelot de Cronstadt. il affirme : Cronstadt a été attaquée par «des hordes ivres d’élèves officiers. Quelles pertes ont subies insurgés et assaillants dans cette longue bataille? À Petrograd les rumeurs les plus folles courent. » Un autre se contente d’évoquer « plusieurs dizaines de milliers de jeunes vies fauchées ». mais surtout la mer et les rues de Cronstadt sont recouverts de monceaux de corps. l’a ssa u t f in a l Le 21 mars. de Chinois. décrit à sa famille au fin fond du Kouban : « Nous. dont la population était d’environ 50000 habitants. C ’est le Livre noir du communisme avant l’heure. de Lettons et de détachements de barrage. toute la ville de Cronstadt. les enfants en bas âge à peine capables de tenir une carabine dans leurs mains sont morts en héros aux cris de KÀ bas les vampires!” ».. écrit l’un.. tous les matelots. beaucoup ont été noyés.]. qui a pu se réfugier à Petrograd. erreraient de rares survivants. Les bolcheviks.. un cinquième évoque des « montagnes de cadavres19» dans les rues. De son côté.. aurait été alors réduite à un désert fumant où. Dans la bataille. qui «se sont toute une journée repus du sang du peuple [. couverts d’or». «toutes les femmes. on s’est soulevés contre les communards [. Les lettres d’habitants à leurs parents en province citent les chiffres les plus ahurissants : «Quelques centaines de milliers d’élèves officiers et de soldats ont péri». ont tué plusieurs dizaines de milliers d’habitants18».

l’état-major de Farmée rouge comptabilise 6 385 insurgés prisonniers. 108 officiers et 2370 soldats blessés. le 23 mars. gonflé. CRONSTADT pendant vingt jours. 344 . de 12000 à 15000 insurgés faits prisonniers21. un rapport secret sur les pertes subies pendant Fassaut qui semblent confirmer les chiffres de Poukhov : 486 soldats et 31 officiers tués. Farmée rouge a perdu 527 tués (dont 127 lors de Fassaut sur la mer gelée et 400 dans les rues de Cronstadt) et environ 2 500 blessés et commotionnés . 2 officiers et 21 soldats déserteurs. les autres restant affectés sur leur navire ou dans leurs unités côtières. en sens inverse. L’état-major de la 7e armée rédige.. 2 officiers et 190 soldats passés à l’ennemi au cours des combats. Selon l’historien soviétique Poukhov. tout en affirmant que les tirs d’artillerie des insurgés (bien maladroits 1) avaient dépassé en inten­ sité ceux de la guerre mondiale. il ne doit donc pas les considérer comme de véritables mutins.. tout l'effectif de Farmée de Toukhatchevski. 7 officiers et 193 soldats frappés par la maladie et un soldat noyé. Il y aurait donc deux fois plus de soldats et d’offi­ ciers disparus que de tués. les insurgés auraient perdu autour de 600 tués et un millier de blessés. Elle annonce enfin le chiffre. La Tcheka produit des chiffres tout aussi fantaisistes. on a abattu 40000 communards20». 389 officiers et 828 soldats disparus. 99 soldats commotionnés. même si Fétat- major les a désarmés. dont 2 446 sont incarcérés. elle évalue les pertes de Farmée à « approximativement 200 à 300 hommes». La Tcheka ajoute que les insurgés avaient arrêté un millier de communistes qu’ils se préparaient à fusiller une heure avant l’entrée de l’ar­ mée rouge dans la ville. 17 officiers et 714 soldats capturés par les mutins. Le 15 avril. dont les chiffres sont devenus ensuite vérité officielle. Dans un rapport secret du 18 mars.

Ces chiffres officiels sont faux. À la date du 23 mars. restés enfouis sous la glace. ni sur les forts dressés sur les rochers et ratissés eux aussi de haut en bas. sont énormes. ni en Finlande. Un rapport de Fétat-major à Trotsky souli­ gne : «Les troupes du groupe sud sont épuisées par les combats incessants qu elles ont livrés et par les grandes pertes quelles ont subies23.. l’a ssa u t fin a l Disparus où? Pas sur l’île de Kotline. le 17 mars : « Une grande partie du groupe nord a péri [.]. Un bref document du 29 mars fait état de morts civils. ratissée par l’ar­ mée et la Tcheka. Donc en dessous. n’auraient pas été retrouvés au moment de rétablissement des statistiques. Tous les témoignages évoquent les grappes de soldats entraînés dans les cratères creusés par les canons de Cronstadt.. engagé dans un combat de rues sanglant. volontaires ou réquisitionnés. ont assuré sur la glace le transport dans leurs charrettes des 345 . Ainsi Toukhatchevski déclarait à Kamenev. Ainsi s’expli­ querait le chiffre très bas de 127 tués lors de l’assaut sur la glace qui ne correspond pas aux ravages décrits par les survivants. une grande partie des élèves officiers a péri en sautant sur les fougasses [mines souterraines] du fort 6 22» et les pertes du groupe sud. non comptabilisés dans les registres de Fétat-major : de nombreux paysans. Mais le chiffre d’un seul soldat noyé est invrai­ semblable. plus Fétat-major semble compétent. » Quelques semaines plus tard. Vorochilov avancera le chiffre de 1200 morts24. La plupart des disparus ont péri en coulant dans les cratères creusés par les obus des insurgés et leurs cadavres. Moins l’opération apparaît coûteuse en hommes. Des tribu­ naux condamneront des insurgés à mort en leur repro­ chant d’avoir provoqué des milliers de morts. îl les a probable­ ment dissimulés dans les 867 disparus sans nouvelles. Pas sur la mer de glace nue comme la paume de la main. l’état-major de la 7e armée devait en avoir retrouvé plus d’un.

ont péri par centaines de froid. Une semaine plus tard. Mais la fin de la canonnade referme rapidement la parenthèse d’une insurrection vite effacée de la mémoire. une fois repris. la grande majorité des usines de la ville ne travaillent pas. lors d’une cérémonie en Fhonneur des soldats de Farmée rouge tombés pendant Fassaut de 346 . soignés dans des hôpitaux sans chauffage ni médicaments. Ils restent isolés. à peu près sans nourriture. Toutes ces astuces comptables réunies camouflent le nombre réel des pertes. jour de congé en Fhonneur du premier jour de la Commune de Paris. d’autres leur scepticisme sur les informations officielles. trop tard pour figurer dans la rubrique des tués ou des morts au combat. les blessés. Quelques ateliers de Fusine de la Baltique ont cessé le travail en signe de protestation contre Fassaut du 17 mars. Quelques habitants expri­ ment leurs doutes sur la possibilité pour des fantassins de s’emparer d’une forteresse maritime imprenable. de faim et d’absence de traite­ ment efficace. CRONSTADT vivres et munitions dont Farmée rouge avait besoin. Le 18. qui. mais ils restent tous à jamais fixés dans les statistiques sous la rubrique «disparus» et «blessés». ont été fusillés. L’écrasement de la révolte ne suscite pas grande réaction. les ouvriers de Petrograd parleront peu de Cronstadt et beaucoup plus des distributions de vivres. Certains travailleurs du 1er arrondissement manifestent leur joie devant les succès annoncés de Farmée rouge. «beaucoup de ces héros invisibles ont été tués25» par Fartillerie de Cronstadt» De plus. La statistique oublie enfin les déserteurs et transfuges. 17 ont trouvé la mort et 23 ont été blessés» L’écrasement de l’insurrection suscite peu d’échos à Petrograd et dans le reste de la Russie. Or. signale un participant aux combats. seuls une minorité d'entre eux ont pu survivre. Le 3 avril. Seul fait incontestable : sur les 270 délégués du X e congrès envoyés à Cronstadt.

. » Selon le menchevik Abramovitch. l’a ssa u t f in a l Cronstadt. lors du troisième congrès de FInternationale communiste en juillet 1921. Boukharine aurait déclaré : « Nous avons été contraints de réprimer îa révolte de nos frères égarés. » C ’est bien le style de Boukharine. auquel Abramovitch. notre chair et notre sang27. Trotsky commente sans enthousiasme la yictoire de Farinée rouge. n assistait pas. mais le témoi­ gnage de seconde main d’Abramovitch n’est guère fiable. Nous les aimons comme nos frères véritables. devant un auditoire plutôt réservé : « Nous avons attendu autant que nous avons pu que nos camarades marins abusés voient de leurs yeux où les entraînait la mutinerie. Nous ne pouvons considérer les matelots de Cronstadt comme nos ennemis. Mais nous nous sommes trou­ vés confrontés au danger de la fonte des glaces et avons été obligés de frapper juste d’un coup sec26.

.

d'abord soucieux de ne pas mourir de faim. n y sont pas prêts. mais pas un mouvement politique révolu­ tionnaire. souvent surpris par la rapidité de son effondrement inat­ tendu. des émeutes de la faim sont possibles dans une population qui. selon lui. les marins de Cronstadt espéraient que Petrograd se joindrait rapide- ment à eux et qu'ensuite se produirait inéluctablement une révolution à Moscou. Le 18 mars. C h a p itr e XXIV Les raisons de l’échec Pourquoi l'insurrection a-t-elle échoué? Ses partisans. Ce calcul s’est révélé faux : les marins n’ont pas tenu compte. hait les communistes. de leur impo- pularité enracinée dans le peuple et. » À ses yeux. Les masses et surtout l'armée rouge et ses soldats politiquement indifférents. le colonel monarchiste Poradelov. de l'état d'esprit des larges masses et de l'armée rouge. dans un rapport au Centre d’action monarchiste installé à Paris. d’une part. l'explique par des raisons essentiellement politiques. les insurgés ont voulu à tort contrôler la conduite militaire de Finsur- . Enfin. ensuite. « En brandissant l'étendard de l'insurrection. se posent la question dès le jour même. de leur disponibilité à l'égard d'un mouvement purement poli­ tique et de leur capacité à participer à une révolution commencéel.

comme ils nous l’avaient signalé au début [les insurgés sont donc bien entrés en relations avec eux!]> ils en avaient en fait un peu plus de 15000. 4) le brouillard2». Solovianov n’ayant été qu’un adjoint du comité révolutionnaire. de leurs installations [. monarchiste lui aussi. Tseidler l’avait déjà souligné.. ils se sont condamnés . des batteries maritimes. À cela s’ajoutent : l’impossibilité de briser la glace autour de l’île. représen­ tant du général Wrangel à Paris. chef militaire du Centre d’action du Nord. ils n ont pas assuré la rotation des gardes vite épuisées et ont naïvement laissé les communistes agir librement à Cronstadt. l’indulgence infondée à l’égard des communistes de Cronstadt et la trahison de ces derniers au moment de l’assaut. les Cronstadtiens jugeaient à tort leur forteresse imprenable. la perte du brise-glace Ermak> envoyé à Petrograd. 2) l’état lamentable des forts. et encore n est-ce visiblement pas exact»)3. dans une longue lettre à la direction de la Croix-Rouge russe en exil. en refusant de débarquer sur le continent.] et de leurs batteries d’assaut. une longue liste de raisons militaires. le manque de précautions (la glace n’a pas été brisée à la dynamite . le professeur Tseidler. Deux jours plus tard. 350 . et le refus des autorités finlandaises de laisser la Croix-Rouge russe ravitailler les insurgés. climatiques de l’échec : « 1) l’espoir d’arranger les choses par des négociations. politiques et. la perte de la division aéronavale à Oranienbaum. le général Miller. l’absence d’une bonne direction militaire indépendante.. le '20 mars. Le 21 mars. assez proches des explica­ tions du général Kliouiev : les insurgés ont surestimé leurs forces («Au lieu d’avoir 45000 hommes en armes. 3) l’épuisement dû à l’insuffisance de nourriture d’une garnison constamment sous les armes. CRONSTADT rectlon . énumère lui aussi quatre raisons de l’échec... De plus. le général Kliouiev. énumère à son supérieur.

lui aussi. pour mendier. «les ouvriers de Petrograd. depuis des mois. Il souligne plusieurs fois «la désorganisation et la confusion qui régnaient dès le début à Cronstadt4». Il ramène tout à Fécrasante supériorité maté­ rielle de Farmée rouge dont il augmente les effectifs à 60000-70000 hommes et à la terreur massive qui aurait muselé la population laborieuse de Petrograd : « La garni­ son de la forteresse [. » On est là en plein feuilleton. sont antérieures au déclenche­ ment de l’insurrection. le déshabillage systématique de la garnison et sa transformation organisée en horde de va- nu-pieds relèvent du fantasme» Des milliers de soldats.. Cette légende mise à part. 351 . n’a pas pu résister à un ennemi dix fois supérieur en nombre». qui sympathisaient avec notre cause lumineuse de la libération du joug communiste. manquaient de chaussures. pas été fusillés. esquivant ainsi Fexamen de ses propres responsabilités. dans les rues. de pantalons et d’uniformes et erraient. affamés. dénonce. en partie fusillés. Uappel du comité révolutionnaire du 21 mars tente enfin. LES RAISONS DE L’ÉCHEC Le correspondant de Savinkov à Helsinki. ce qui permit plusieurs fois à des unités de Farmée rouge de s’approcher de la forteresse et d’être repérées trop tard. On a déshabillé et déchaussé la garnison qui nous soutenait et on Fa enfermée dans ses casernes5. dans un réquisitoire sévère. par ailleurs. la négligence avec laquelle le service de garde était effectué. «le manque de préparation et d’organisation. qui n ont. de bottes de cuir. Fabsence de direction au sein des insurgés eux-mêmes. ensuite. Les arrestations de grévistes.. Kotogorov.] épuisée et affamée. en haillons. d’esprit de décision dans les actions et de volonté commune dans la lutte». ont été en partie jetés en prison. de répondre à la question qui hante les survivants. le comité reproche à son adversaire d’avoir usé de sa supériorité matérielle.

Pour elle la défaite des insurgés de Cronstadt découle de ce qu ils incarnaient une anarchie primitive représentant un véritable retour en arrière histo­ rique. 352 . dans les deux dernières années de sa vie consciente. Oustrialov. Lénine. les affamés se sont rués à la recherche des pommes de terre . similai­ res au Thermidor de la Révolution française. de s’appuyer sur cette force destructrice. pour renverser l’ordre antérieur. Ils n’ont pas enflammé les ouvriers de Piter. La revue salue l’écrasement de la révolte par la seule force capable. accordera une très grande attention aux écrits d5Oustrialov qui propose de soutenir la Russie soviétique. où il décèle des germes de restauration bourgeoise. dirigée par l’ancien chef du service de propagande de l’amiral Koltchak. prend une position originale au sein de l’émigration. a remporté la victoire.» Si Makhno l’avait emporté. Or.. et les Cronstadtiens ont été livrés à eux-mêmes6. déjà embra­ sée par les insurrections paysannes : « Ils se sont trompés. de maintenir l’unité de Fex-Empire russe face aux forces anarchiques de dislocation. l’esprit petit-bourgeois. Les bolcheviks. à nouveau..] survivance anarchiste de l’oppres­ sion paysanne séculaire. un ennemi plus grand que les communistes. L’auteur relie l’écrase­ ment de Makhno à celui des marins insurgés : «Le pouvoir soviétique a un talon d’Achille : l’anarchie. CRONSTADT Orechine donne une explication plus politique : les insurgés pensaient être. c’est le tsar Makhno [. «toute la Russie aurait été rejetée à la période préhistorique. qui ne leur ont pas fait écho . » La revue émigrée Smenct Viekh (Changement d’orienta­ tion). Fétincelle qui allait enflammer Petrograd et de là toute la Russie. au pillage de bandes nomades». explique-t-il. C ’est Cronstadt. ont donc eu raison. les détachements de barrage ont été supprimés. «Makhno était le frère natal des marins de Cronstadt7» dont la victoire aurait engendré les mêmes maux. à l’impuissance. à ses yeux.

mais ce peu a suffi. Cet aveuglement va les frapper comme un boomerang.même si elle se traduit lente- ment dans les faits . La défaite des insurgés de Cronstadt. dès lors programmé. Les insurgés refusent d’abord de le voir. Tous oublient quen instaurant l’impôt fixe en nature et en proclamant la NEP .Lénine a retiré aux paysans. leur principal grief et leur principale raison de s’insurger. peu sensibles à l’idéologie et aux discours. Tioumen et d’ailleurs est politique avant d’être militaire. de Cronstadt et de l’agonie des insurrections paysannes de Tioumen et de Tambov défaites dans les semaines qui suivent. Tambov. LES RAISONS DE l ’ÉCHEC qu’ils devaient ensuite dompter sous peine de voir la Russie exploser. . La décision politique de Lénine est la première cause de Fisolement et de l’échec. et donc aux soldats- paysans. Il s’en est fallu de peu.

.

se repose le 23. 33 élèves de Fécole de machines. dont 167 matelots du Petropavlovsk. qui avaient rejoint les insurgés le 8 mars. Le 20 mars. originaires du Kouban. La réalité. soit les trois cinquièmes de la population de l’île. prononce encore 73 condamnations à mort. et 53 autres. elle mène tambour battant une instruction plus que sommaire. la Tcheka ratisse l’île et procède à plus de 6500 arrestations. La répression enga­ gée aussitôt est impitoyable mais loin d’atteindre l’am­ pleur que d'aucuns lui attribuent. dont 27 marins encore. C h a p it r e XXV La répression Du 18 mars à la fin avril. Alain Dugrand prétend que les combats et la répression ont fait 30000 morts. le lendemain elle condamne à mort 32 matelots du Petropavlovsk et 39 du Sébastopol. Dans un téléfilm sur Trotsky. le 22 mars. puis. est très inférieure à ces chiffres. Il 355 . elle prononce 334 condamnations à mort. La Tcheka met en place une troïka extraordinaire qui interroge et juge en quelques heures des fournées entières d’insurgés. Pour condamner à mort en quelques heures des centaines de victimes. elle prononce 367 condamnations à mort d’insurgés. 53 du Sébastopol> 61 soldats du 561e régiment de fantassins.. le 24 mars. quoique brutale.

n écopent. dissimulée. il suggère d’« organiser un procès des Cronstadtiens d’un côté. Le 3 avril. eux aussi. en revanche. Boukharine et Radek. Lénine s’est certai­ nement opposé à la proposition de Trotsky. Elle les condamne à mort. En procla­ mant la NEP. des makhnovistes de l’autre » auquel « on pourrait donner une valeur agitative très importante1».. il soumet par télégraphe une proposition au bureau poli­ tique du lendemain : jugeant alors essentielle «la lutte contre les SR et Fanarchisme [Cronstadt et Makhno] ». la troïka extraordinaire condamne encore à mort 64 soldats stagiaires de l’école de démineurs. mais avaient été arrêtés et empri­ sonnés. Les trois hommes se défendent : ils n avaient. pourtant arrêtés dès les 4 et 5 mars par le comité révolutionnaire. utilisé par les insurgés. d’ailleurs. il tournait la page du communisme de guerre . Cronstadt ne figure pas à l’ordre du jour du bureau politique du 25 mars ni aux suivants. de son train. suscité une avalanche de démissions du parti. ou de figurer sur une liste. mais la troïka leur reproche d’avoir par leur appel. Le 24 mars. qui avaient. Huit autres communistes. Il propose de confier ce travail à une troïka composée de Dzerj inski. le confirme. elle condamne à mort. ainsi que trois autres communistes coupables d’avoir approuvé l’ap- pel1et d’avoir été laissés en liberté. Cette indulgence leur coûte la vie. les trois initiateurs de l’appel constitutif du bureau provisoire du parti communiste à Cronstadt. rédigé ce texte que pour pouvoir mener un travail clandestin. CRONSTADT suffit d’avoir été pris les armes à la main. Le 24 mars. approuvé le texte. leur arrestation ultérieure. disent-ils. Trotsky veut donner une dimension politique publique à l’écrasement de Cronstadt. que de cinq ans de travaux forcés. un procès des insurgés dressés contre lui aurait dû 356 . en particulier. par le comité révolution­ naire..

. son inculture et son incompréhension de la politique : « C ’est la propagande de Petritchenko et d’autres qui m’a poussé à réagir à ce raffut. Il insiste sur son ignorance. dit-il. n’existait à Petrograd et à Cronstadt. Interrogé sur la politique du comité révolutionnaire. ce qui vaut certainement aussi pour d’autres insurgés. alors que Lénine avait déclaré au Xe congrès : les bolcheviks sont allés trop vite et trop loin dans l’étatisation de Péconomie. il se déclare hors d’état de répondre : «Je ne peux rien dire. Les deux premières dépositions de ce dernier étaient très laconiques : il a. mais comment et ce qu’ils proposaient en échange. car je suis peu développé et pas au courant de la politique générale. emporté avec lui une trentaine d’exemplaires des lzvestia de Cronstadt «pour [les] transmettre aux représentants du pouvoir soviétique». et «le reste pour les remettre aux élèves officiers pour les diffuser dans la ville d’Oranienbaum». je ne comprends pas la politique générale2. dit-il. Valk.» Il le confirme en résumant la résolution du 1er mars par le slogan «mourir ou vaincre». Aucune organisa­ tion. La Tcheka l’interroge une dernière fois le 21 mars.» La Tcheka n interroge plus cet homme que Ton l’imagine mal mandaté pour négocier avec qui que ce soit. «Je ne connais aucun programme poli­ tique. ce qui infirme l’idée qu il partait négocier. Ils disaient quen Octobre nous avions versé notre sang et que nous nous retrouvions maintenant dans l’ancienne situation et ils ont réveillé en moi le senti- ment qu’il fallait les aider. LA RÉPRESSION justifier une politique abandonnée. Avant de les envoyer devant le tribunal. déjà interrogé les 8 et 9 mars. Perepelkine et Verchinine. je ne le savais pas et je n’ai pas réfléchi là-dessus ». la Tcheka interroge Lamanov et les trois dirigeants du comité révo- lutionnaire capturés. aucun programme de nos actions et je n’en ai jamais entendu parler et je n y ai jamais pensé3.

les marins de Petrograd envoyés dans le Sud loin de l’île mutinée inquiètent le gouvernement. jusqu’à l’assemblée des délégués du 11 mars. Mais. Et aujourd’hui je considère ma participation au mouvement comme une stupide erreur impardonnable4»» Si le bureau politique avait envisagé un procès public. s’en sortira mieux. et dont soixante-dix ont déserté en 358 . que « des gardes blancs. sera arrêté le mois suivant à Petrograd. Leonide Belov. ne lui laisseront aucune chance. et ensuite « pour empêcher que le mouvement ne s’oriente vers l’Assemblée constituante ou ne prenne une autre forme antisoviétique». « toutes les louanges que l’on trouve à l’adresse du coup d’État de Cronstadt dans mes articles du journal n’étaient qu’une ruse pour avoir la possibilité de continuer ma propagande en faveur du pouvoir des soviets». il ne croit plus le mouvement spon­ tané mais le juge dirigé par les SR de gauche. se défiant de ces marins qui ont distribué ici et là pendant leur voyage la résolution de Cronstadt du 1er mars. Dès lors. ses fonctions de rédacteur en chef des ïzvestia de Cronstadt. qui dénonçaient les « commissaires » comme des vampires et des bourreaux. envoyé quelques mois plus tard au camp de Solovki. déclare-t-il. ces déclarations auraient peut-être sauvé la vie du seul insurgé connu repenti. revien­ dra clandestinement en Russie en avril 1922. Il répète deux fois qu’il a voulu combattre « la propagande antisémite » et s’affirme même convaincu. Il affirme alors s’être associé à la protestation par sympathie pour elle. puis amnistié en 1924. CRONSTADT' Lamanov. tant russes qu’étran­ gers. Après la réunion du 11 mars. Le rédacteur en chef officiel du quotidien. Les commandants de la flotte de la mer Noire. depuis la fuite en Finlande. Pendant que l’on juge les insurgés. craque. ont pris indubitablement part au mouvement. en l’absence de procès. II a fui en Finlande le 17 mars. lui.

le rédacteur en chef des lzvestia de Cronstadt. Il pense qu’il faudrait les rassembler quelque part dans le N ord5». le bureau politique décide de ne plus expédier de marins de Petrograd et de Cronstadt dans le Sud et renvoie à sa réunion suivante la décision sur le sort de ceux qui y sont déjà partis. Ils les utilisent comme fantassins par petits groupes dans des unités où se trouvent des soldats originaires du Kouban et autres régions cosaques. le jeune noble Goloubtsov. Valk. Mais Zinoviev n’a envoyé dans le Sud que des matelots de Petrograd et aucun marin de Cronstadt. Le 19 avril. LÀ RÉPRESSION cours de route. le tribunal. Il en condamne à mort 44 : Perepelkine. pour apaiser la population ouvrière de Petrograd. neuf responsables de la première division aérienne de 359 . président du comité révolutionnaire du Sébastopol. Verchinine. cinq membres du commandement militaire insurgé. et la Tcheka les a entourés d’un réseau compact d’informa­ teurs. dit-il. Dzerjinski informe son adjoint Iagoda que Lénine «manifeste de grandes inquiétudes sur l’ins­ tallation de marins de Cronstadt en Crimée et dans le Caucase. Korovkine. arrêté le 2 mars à Petrograd. quatre dirigeants sur sept du fort 6. Iagoda rassure tout le monde : on n’a jamais expédié aucun marin de Cronstadt dans le Sud. et aucun marin de Petrograd depuis le 12 mars. ne les laissent pas monter à bord ni servir les batteries côtières. mais que le tribunal ne croit pas. Lamanov. navait pourtant rien pu faire. juge 89 dirigeants de l’insurrection. allé chercher des pommes de terre. présidé par le tchékiste Ozoline. Le 20 avril. Le lendemain. arrêté le 3 mars à Oranienbaum où il était. Ce même jour. le bureau politique suggère d’augmenter de 20 % les rations des travailleurs de la ville par rapport à celles des Moscovites. dont Jacob Beletski qui. Le 21. cinq collaborateurs du comité. et son adjoint Vladimirov.

Il est condamné à mort «pour avoir pris activement part à l’insurrection6». Jugeant les six jeunes marins d’origine paysanne. inaboutie. élève officier de l’école de radiotélégraphie. certaines condamna­ tions à mort laissent pantois. trois à trois ans. et renvoyé par la police locale en Russie. treize à cinq ans). ce qui est manifestement faux. qui souligne la crainte suscitée par l’insurrection et par sa répétition éventuelle dans les cercles dirigeants. le tribunal leur reproche leur seule volonté. arrêté en Finlande. le tribunal juge soixante-quatre insurgés et en condamne vingt-trois à mort. cet ancien sous-lieutenant d’origine paysanne. adjoint au 360 . CRONSTADT marine d’Oranienbaum. six marins accusés d’avoir diffusé la littérature des insurgés. âgé de 22 ans. donc jugé explo­ sif. a déserté les rangs des insurgés pour rejoindre l’armée rouge. et les condamne à mort pour cette diffusion avortée. ainsi que le marin Santalainen parti en Finlande le 15 mars avec des tracts et journaux des révoltés. arrêtés dans la nuit du 4 au 5 puis du 5 au 6 mars. D ’après le verdict. âgés d’une vingtaine d’années. onze à un an. quatre autres «participants actifs de la révolte ». Six sont libérés et mis à disposition du service de répartition de la force de travail. Les 1er et 2 avril. Au-delà même de cette extrême sévérité. partis avec dans leurs poches des tracts reprodui­ sant la résolution du 1er mars pour les diffuser dans les villages de la côte. Nicolas Kolessov. de distribuer ce texte. dont son jeune commandant. Le tribunal condamne trente et un autres insurgés à des peines allant de six mois à cinq ans de travaux forcés (quatre à six mois. quatre membres du comité d’action des brise-glace Ogon et Trouvor. Ainsi le jeune Jacob Soumnitelny. Plus stupéfiante encore est la condamnation à mort du jeune Tchoudotvortsev au nom si prometteur (faiseur de miracles). et six libérés sans condi­ tion.

adjoint du commandant du brise- glace Ogon. Bourlakov. qui a suivi ses instructions. le chef des troïkas chargées de juger les insur- gés arrêtés. 40% d’entre eux (1200) ont été condamnés à mort. mis aux arrêts par les mutins. « a été laissé à son poste lorsque le commandement [de la batterie] a été arrêté. Il est condamné à mort et fusillé. 25 % à cinq ans de travaux forcés. une très petite partie à un an de travail social conditionnel et 35 % libérés. alors même que l’organisateur du vote. LA RÉPRESSION commandant de la 7e batterie antiaérienne du fort 6. et d’avoir voté pour elle. Or la «faute» des deux hommes est à peu près identique. se joint aux troupes rouges le 17 mars lors­ qu’elles s'emparent du fort. Vu la date tardive de sa déci­ sion. Tan- Fabian. il a agi en contact avec eux et s'est comporté conformément à leurs indica­ tions7». lui. arrêté. donne le 20 avril un bilan chiffré de la répres- sion : du 20 mars au 20 avril. écope de trois ans de travaux forcés. Nicolaiev. 361 . commandant du fort 6. sans- parti. On s’at­ tendrait à voir Tchoudotvortsev. Mais Ivan Ivanov. dès le 4 mars. âgé de 21 ans. Il en reprend alors le commandement et organise l’assaut des forts 4. avait refusé de prendre en compte les votes des communistes. Or il est fusillé. accusé d’avoir remis une déclaration écrite de démission du parti communiste. le jeune communiste Erchov. d’avoir soutenu la résolution de Cronstadt lors de la réunion de la garnison. subir une peine similaire. a voté pour la résolution de Cronstadt sur son bateau. Par exemple. du fort 6. il est condamné à un an de travaux forcés. Les mêmes faits peuvent entraîner des condamnations très différentes. Il a aussi assisté à l’élection du comité d’action et a tenu le procès-verbal de l’élection des délégués. Krasnoarmeiski et Totleben. 3000 hommes ont été arrêtés. Selon les déclarations des communistes Bourlakov et Oustinov.

» 362 . qui ont encouragé les espoirs du comité révolutionnaire insurgé. réunit ensuite sous une seule rubrique ceux « qui ont donné des déclarations [de démission] sans four­ nir aucun motif. mais qui ont avoué en avoir rédigé. puis les personnages dont le dossier d’instruction ne contient aucune déclaration de démis­ sion. les personnes qui ont rédigé des décla­ rations haineuses. Nicolaiev précise enfin : «L a troïka a en général été prudente avec les ouvriers et n a puni que les plus actifs : tous ceux qui ont été arrêtés dans les premiers jours de la mutinerie. qui divisent les communistes capturés en quatre catégories. et conforté son autorité ». par lettre individuelle ou collective. Le chef des troïkas. D ’abord «les démissionnaires. CRONSTADT Les troïkas jugent aussi ies quelque 800 communistes de Cronstadt qui ont. qui affirme par ailleurs que. « malgré tous les efforts. ce qui facilite le travail des troïkas. ont été libérés8. politiquement peu développés. Ces derniers (quatrième catégorie) sont libérés mais une petite partie d’entre eux (troisième catégorie) sont condamnés à un an de travaux sociaux avec sursis. les commissaires et commandants qui ont démissionné du parti. les armes à la main. Ceux- là sont tous condamnés à mort. jeunes et qui ont participé passivement à la rébellion». démissionné du parti. mais ont été placés sous surveillance par les gens du comité révolution­ naire». Nicolaiev. les organisa­ teurs de collectifs. qui ont agi activement contre le parti et ont été arrêtés armés . Nombre des lettres collectives ont été publiées dans les ïzvestia de Cronstadt avec leur signa­ ture. Ceux-là pren­ nent cinq ans de travaux forcés. enfin ceux qui ont remis des déclarations de démission. il a été impossible de trouver la trace d’une quelconque organisation et d’appréhender ses agents». Dans la seconde catégorie sont classés ceux qui «ont remis des déclarations moins haineuses.

effectué par le chef de la section spéciale Qzoline. écrit- il). 2168 d’entre eux (dont 4 femmes) ont été fusillés. 18 condamnés à six mois. La répression se serait limitée à ces quelques exécutions. «O n y fit figurer essentiellement d’anciens officiers [. six à deux ans. condamnés à mort par une troïka présidée par Voline («un juif évident». Cette 363 . L’historien russe Sergueï Semanov prétend. Semanov affirme même avoir rencontré. qu’il range arbitrairement parmi les fusillés) et trois collabora­ teurs du comité révolutionnaire. à l’influence tout à fait négligeable » contre lesquels fut organisé « un tapageur procès démonstratif» (dont le caractère public et tapageur a échappé à tout le monde). 1272 ont été libérés. Komarov et autres avaient tellement peur et craignaient tant une nouvelle explosion que les circonstances les rendirent bons. 131 à trois ans. 1522 à cinq ans. En dehors des quatre dirigeants (Valk. 470 à des peines de travaux forcés avec sursis. IA RÉPRESSION Un bilan de la répression au 1er juin. «Tous confirmaient qu’il n y avait pas eu de mesures cruelles prises à l’encontre des marins faits prisonniers à Cronstadt». et Semanov conclut : «Les bourreaux sanglants Zinoviev.. Toukhatchevski. Perepelkine. un survivant de Cronstadt resté en relations avec cinq autres survivants domiciliés comme lui à Leningrad.. Verchinine et Pavlov. que la répression fut très limitée. 22 sont condamnés à « être fusillés sous réserve » et ne le seront pas. 1955 condamnés à des peines de travaux forcés. pourtant. dresse le bilan suivant : 6 528 insurgés ont été arrêtés (6350 hommes et 144 femmes). 217 à un an. 232 dossiers restent en cours d’instruction. à l’automne 1968.] fusillés sur ordre du tribunal militaire» pour démontrer que «d ’anciens “officiers tsaristes” avaient trompé les soldats et marins défenseurs deT É tat des ouvriers et des paysans». 409 déférés aux tribunaux révolutionnaires. elle ne frappa que «quelques prisonniers.

droit qui lui sera accordé un an plus tard.] de maintenir ces individus en détention car le fuyard Petritchenko ne reviendra pas pour ses parents».. le 3 mars. Parmi les condamnés à cinq ans de travaux forcés. Leur seule faute était d’être la femme et les fils de Kozlovski. condamnés à un an de travaux correctifs qu’ils effectuent dans le camp d’Arkhangelsk. La brutalité de la répression..» Les bilans de la Tcheka démentent cette prétendue bonté forcée. il s’écrie : «D es mitrailleuses. avec leurs autres biens confis- qués.. en octobre 1923. CRONSTADT bonté involontaire sauva la vie à des centaines. Ses quatre fils. «jugeant inutile et ineffi­ cace [. Elle est envoyée dans le camp de concentration de Kholmogory. Le monarchiste Choulguine donnait le ton de la haine qui dresse dès le début les camps en lutte et broie quiconque se trouve pris entre eux. sans droit de s’installer à Petrograd. figure la femme de Kozlovski. Le tchékiste chargé de leur affaire. Elle en sera libérée le 31 octobre 1922.. voilà ce qu’il 364 . car ils «seront plus utiles en étant libres et en travaillant sur leur exploitation10» qu’il propose de leur restituer. Au total. est le reflet d’une guerre civile féroce. 2 168 insurgés de Cronstadt (ou suspects de Lavoir été) ont été condamnés à mort et fusillés. Le tribunal le décide le jour même. seront libérés le 28 avril 1922. les fait libérer le 12 mai 1921. dans la province d’Arkhangelsk. au nord de la Russie d’Europe. Nathalie. Voyant la foule se ruer dans le palais de Tauride le 27 février. et se verront accorder le droit de vivre à Petrograd. ou leur mère les rejoindra en octobre 1923. Le père et les deux frères de Petritchenko (qui n'a jamais évoqué leur arrestation) auront plus de chance. arrêtée avec ses quatre fils. commandée par la crainte d’une nouvelle flambée insurrectionnelle. sinon à des milliers de jeunes Russes9.

Je savais que seul ce langage était compris par la rue. en enfonçant les clous à coups de crosse. il demande à être déchargé de ses responsabilités. quon nous donne des mitrailleuses11. Des marins. systématiquement abattus. nous le ferons12. à Sébastopol. En juin 1918. Il 365 . sous peine de subir le même sort..» Le général blanc Kornilov déclare au lendemain de la révolution d’Octobre : « Si nous devons brûler la moitié de la Russie et tuer les trois quarts de la population pour sauver la Russie. s'empare du nœud ferroviaire de Torgovaia au sud. Des mitrailleuses.. Des milliers de soldats rouges ont cloué leurs épaulettes dans les épaules des officiers qu ils détestent. sollicite un mois de congé et une affectation ultérieure dans un tout autre secteur. quand Farmée des Volontaires de Denikine. Son vice- président. à boire cette «soupe communiste». que seul le plomb pouvait faire rentrer dans son terrier la terrible bête qui s’en était échappée [.. Un peu plus tard. descend à Petrograd étudier les causes de l’insurrection et superviser l’interrogatoire des insurgés.. Les blancs appliquent son principe. des cosaques jettent dans des chaudrons les communistes juifs capturés. Nul n a jamais ordonné ni aux uns ni aux autres ces manifesta­ tions d’une haine ancestrale. Il fait fusiller sur-le-champ 370 gradés devant la troupe.» Il ordonne à ses soldats de ne pas faire de prisonniers. pourtant le plus modéré des généraux blancs.]. La répression trouble la Tcheka elle-même. elle achève les prisonniers pris les armes à la main à coups de sabre pour économiser les balles. les font bouillir et invitent les survivants. Xenofontov. abat­ tent par dizaines des officiers qu’ils soupçonnaient d’avoir jadis fait partie des tribunaux militaires. Wrangel capture plusieurs milliers de soldats de l’armée rouge lors de son offensive sur Stavropol. En Ukraine. LA RÉPRESSION fallait. À son retour à Moscou.

publié à Leningrad en 1989 en pleine glasno$t> s’arrêtent Fun et l’autre en décembre 1920. publié en 1922. ainsi absente de l’épopée officielle des tchékistes pétrogradois pendant la guerre civile. l’ouvrage Les tchékistes de Petrograd. . qui exalte l’activité de cette dernière pour démante­ ler les complots contre-révolutionnaires au cours de la guerre civile. Le Livre rouge de la Tcheka en deux volumes. CRONSTADT veut probablement se dégager de l’affaire de Cronstadt et de ses suites. Ils n évoquent donc pas la part prise par la Tcheka dans îa répression de Finsurrection de Cronstadt. ou. soixante-neuf ans plus tard.

le premier à Leningrad. Les deux navires participeront à la Seconde Guerre mondiale. Le comman­ dement est décimé. à 603 le 4 avril. puis. flanqué d’urne troïka composée de Bregman. surtout le premier. C h a p itr e XXVI Reprise en main et réorganisation Le gouvernement réorganise de fond en comble la vie de Cronstadt pour effacer toutes les traces de la rébellion : fîle est placée sous la responsabilité de Dybenko. due à la répression plus qu’à la fuite en Finlande. ils retrouveront en 1943 des noms bien russes. le second à Sébastopol. Le Petropavlovsk et le Sébastopol ont subi une véritable saignée. celui du second. La place de l’Ancre est rebaptisée place de la Révolution. moins en pointe dans l’insurrection. car peu de marins des deux cuirassés se sont enfuis . avant d’être retirés de la flotte au milieu des années 1950 et envoyés à la casse après quarante ans de service. de 786 à 658. Les lzvestia de Cronstadt sont remplacées par Krasny Cronstadt et les deux cuirassés insurgés sont débap­ tisés : ie Petropavlovsk devient le M arat et le Sébastopol le Commune de Paris. ancien marin de la flotte de la Baltique. ses membres ont fui ou ont été 367 . Vassiliev et Gribov à la place du soviet de File. victimes sémantiques du natio­ nalisme stalinien. l’équipage du premier passe de 1246 mate­ lots. îe 1er mars.

annonce la dissolution de l’organisation communiste de Cronstadt. superficiellement endommagés pendant l’assaut. Sediakine. Les deux navires. faisant fonction de chef d’état-major. dans la nuit du 24 mars. elle fera le bilan de ses travaux : sur 2093 membres du parti avant l’insurrection. 34 sont rétrogra- dés au rang de stagiaires. et Belokopytov. quelle présenté diplomatiquement comme une simple formalité administrative due à la confiscation par les insurgés de leur carte du parti aux communistes de l’île. de renforcer la surveillance. Une commission vérifiera chaque postulant et chaque ancien membre du parti. Ainsi. Les militants devront se faire réenregistrer auprès du comité régional de Petrograd. Le 20 mars. CRONSTADT fusillés : il reste sur le Sêbastopol un ingénieur mécanicien et un capitaine. sur laquelle pourrait se greffer « une nouvelle insurrection provoquée par les mutins restés dans la forte­ resse même1». Boïkov. Le 8 juin 1921. 212 sont exclus. doute de leur sincérité et conseille la plus vive prudence avant de les accepter. Sur les 1247 autres. 846 l’ont quitté. évoquent une possible attaque venue de Finlande. d’observer constamment la côte finlandaise et de veiller au fonctionnement rigou­ reux de la garde intérieure de la forteresse. commandant et commissaire politique de la forteresse. L’écrasement de l'insurrection et la répression ultérieure ne règlent aucun des problèmes qui ont provoqué les grèves de Petrograd et la révolte des marins. L’épuration massive n’en a donc pas extirpé les racines. restent à quai un bon moment. Les rescapés demandent massivement à adhérer au parti communiste* Le commissaire des forces mariti­ mes. D ’ailleurs les autorités redoutent de nouveaux troubles. 10 voient leur cas 368 . la Pravda. Ils ordonnent de remplacer immédiatement les garnisons de tous les forts et les équipes de toutes les batte­ ries. par un bref communiqué. 716 sont maintenus dans le parti.

La vie normale reprend . Le soviet de Petrograd lève Fétat de siège le 22 mars à Petrograd. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION soumis à réexamen. qu’en l’absence de combustible. qui s’étonnait que le soviet de Petrograd distribue 47000 rations quotidiennes aux cadres du parti. Le lendemain de Fenvoi de cette lettre désespérée. Ce dernier l’informe de la mise en place d’une commission chargée. dont les habitants « sont dépourvus de vêtements et de chaussures comme nulle part ailleurs ». alors q u à Moscou. Il accuse même «les spécialistes (économiques) de vouloir perdre la ville2». vu la situation catastrophique du ravitaillement dans toute la Russie. Sa lettre est un appel à l’aide aigri et accusateur. Les gens les plus indispensa­ bles ne tiennent plus sur leurs jambes». est la ville russe la plus affamée. Brioukhanov. On peut aujourd’hui nous insulter plutôt parce que nous nen donnons pas. 137 absents (en congé ou partis sans laisser d’adresse) n’ont pu être interrogés et aucune décision nest prise à leur égard. Pourquoi y a-t-il eu des « lambineries» (des grèves) à Petrograd? Parce que cette ville de gueux. d’avril à août. jusqu’à la prochaine moisson. Il précise que Fétat 369 . affirme-t-il. matières grasses) et du fourrage. ajoute-t-il. et enfin quelle a subi le choc de Cronstadt. La purge est sévère. mais pas à Cronstadt. Dans une lettre du 29 mars à Lénine. si Fon peut dire. Zinoviev reçoit un télégramme du vice-commissaire au ravitaillement. tout le monde en reçoit. peut à peine délivrer 10000 rations alimentaires aux cadres de toute la province. viande. elle a dû fermer les usines de métallurgie. Zinoviev rectifie sèchement : le soviet. d’étudier une nouvelle réduction des rations alimentaires (pain. car la faim ravage toujours la population. Il affirme même : «Maintenant on ne distribue plus du tout de rations. Les théâtres rouvrent. des soviets et de Farmée.

dans un aveu dénué d’artifice. le comité de Petrograd du parti décide de convoquer du 10 au 20 avril une assemblée de délégués sans parti. station­ née à Oranienbaum. mais cela les frappera quand même. Il évoque la mutinerie de deux régiments de la 27e division. mais. Dès la défaite de finsurrection. Zinoviev tente d’éta­ blir un dialogue avec les ouvriers de sa ville. il minimise singulièrement les pertes du camp gouverne­ mental réduites. à «quelques dizaines de nos meilleurs camarades. élèves officiers et marins qui ont participé à l’écrasement de la folle et criminelle mutinerie de Cronstadt». qui prend des libertés avec la réalité. CRONSTADT des ressources oblige le commissariat à réduire dès avril ses fournitures de denrées alimentaires de 40 % par rapport à mars! Cela touchera les capitales moins que les autres villes. est destinée à convaincre une salle silencieuse et morose que tout a été fait pour éviter l'affrontement sanglant du dernier jour. » Cette insistance. Il ouvre la réunion devant plusieurs centaines de délégués. Puis il réunit le soviet de Petrograd le 25 mars. le pouvoir sovié­ tique n’a cessé de s’efforcer de différer le moment du choc décisif3. car dit-il. toujours animé par le désir de liquider l’affaire de la manière la plus indolore. mais omet de dire qu’ils ont été 370 . soldats. « des résolu­ tions similaires ont été adoptées dans de nombreuses usines ici. Après lui. ouvriers. pour les communistes de Petrograd. le tchékiste Komarov évoque la résolution de la place de l’Ancre et ses quinze points qu’il n’énumère pas. et les camarades les connaissent4». Le 22 mars. signale que soixante-quatorze meneurs ont été arrêtés. Il prétend avoir constamment cherché à dialoguer avec les insurgés pour éviter l’effusion de sang et affirme même : «Puis les opérations militaires ont commencé. Dans sa brève introduction sur Cronstadt. élus dans les usines.

qualifie ce dernier de crimi­ nel de droit commun puis passe la parole à Kouzmine. Lors de la réunion du 6 avril. les propagandistes du parti parlent le moins possible de Cronstadt. Ils exigent 371 . C'est sans doute pourquoi l’ordre du jour fixé à la conférence des sans-parti. puis à Revel. Ces réunions de sans-parti révèlent une sourde résis­ tance d'une partie des ouvriers pétrogradois à la direction du parti. Ils savent mal ce qui s'y est passé. La réunion ressemble plus à un enterrement qu à la célébra­ tion d’une victoire. le premier point des affaires courantes porte dessus. Mais les travailleurs leur demandent souvent de le leur raconter. Seul un marin du fort loyaliste Krasnoflotski lit une intervention rituelle d’auto félicita­ tion. raconte aux délégués la manière dont on a présenté Cronstadt à l’étranger. demandent quune « commission d’enquête de sans-parti soit envoyée au tribunal militaire révolutionnaire pour une analyse des événements de Cronstadt». comme ceux de Nobel. «vu que les ouvriers s’intéressent à ce qui s’est passé à Cronstadt6». à la deuxième usine d’électricité. Deux jours plus tard. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION fusillés. Ensuite Adolphe loffe. ceux de l’usine Nobel sont surtout intéressés par Cronstadt. il faut liquider tout cela politiquement5». précédée par des conférences par usines. lit quelques extraits des dépositions de Perepelkine et de Verchinine. Ainsi les ouvriers de l’usine Dioumo. fixe comme objectif : «après avoir liquidé la révolte de Cronstadt et la lambinerie de Petrograd. Ce dernier inflige aux délégués le récit vantard de ses mésaventures héroïques à Cronstadt. plénipotentiaire soviétique à Berlin. Dans la campagne électorale. Zinoviev ne cherche pas à provoquer une discussion et reprend la parole pour un long discours de clôture. La parole est alors donnée à la salle qui reste obstiné­ ment silencieuse.

) réclament leur libération. conditions de travail et ravitaillement. La cinquième usine de réparation et de construction exige même « l’amnistie totale pour tous ceux qui ont été arrêtés pour leurs convictions politiques8». La majorité du personnel de Skorokhod est constituée de femmes. par 25 voix pour et 18 contre. 372 . souvent mariées à des marins. etc. CRONSTADT même de «libérer de prison les ouvriers. élèves officiers et toutes les personnes arrê­ tées appartenant aux différents partis politiques7». Arsenal. Les ouvriers. soldats rouges. La fabrique de maroquinerie Skorokhod va plus loin que toutes les autres. La réunion s’achève sur le vote. Les assemblées tenues dans les usines où des ouvriers ont été arrêtés (la Baltique. Les manifestations de solidarité avouée avec les mutins de Cronstadt sont néanmoins rares. L’une d’elles. Les ouvriers du chantier naval Poutilov veulent savoir combien de matelots ont été victimes de la répression à Cronstadt et s’inquiètent du sort des ouvriers arrêtés par la Tcheka lors des grèves de février. La plupart des discussions et des motions votées portent sur des questions corporati­ ves : salaire. chef de la garde de l’usine. matelots. un ouvrier demande : pourquoi ne désigne-t­ on pas des délégués des fabriques et des usines pour étudier les causes de finsurrection ? Un autre s’affirme partisan de la « dictature non pas des partis mais de tous les ouvriers et paysans9». Les dirigeants de la fabrique reconvoquent le lendemain l’assemblée générale des travailleurs et lui demandent de revenir sur la résolution votée la veille. mécon­ tents. Dans la salle. De nombreuses usines demandent l’arrêt des arrestations. confirment leur demande d’une commission d’en­ quête à une majorité accrue par 39 voix contre 4. Sa réunion est ouverte par le militant communiste Gazenberg. paysans. qui dénonce la répression contre les matelots de Cronstadt. d’une résolution demandant une commission d’enquête sur Cronstadt et sur le sort des matelots arrêtés.

ils refusent de l’écouter. elles se mirent en grève10» dès le lendemain de la réunion. la bousculent. Iis s’assoient alors sur les rails et contraignent les tramways à retourner au parc. enfoncent le portail. lui aussi. pendant que nous on meurt de faim ! » Il s’esquive. Arrive alors Naoum Antselovitch. Le communiste Gazenberg. alertées et apeurées. président du conseil régional des syndicats. membre du comité exécutif du soviet de Petrograd. La direction du parti s’émeut. planté devant le portail. font débrayer l’usine et se précipitent vers l’usine Pobieda. dont la direc­ tion et la cellule communiste. arrive alors en voiture pour tenter de calmer les manifestants. Après deux jours de grève. Grigori Evdokimov. Les manifestants. résumera dix ans plus tard leur état d’esprit d ’une phrase lapidaire : « On fusillait leurs maris. en voiture. et bras droit de Zinoviev. La vue de son automobile met le comble à leur fureur. gros lard. le groupe de Skorokhod demande à voir des représentants des travailleurs de l’usine. » 373 . les invite à se battre et rassemble un groupe qui part faire débrayer l’usine d’électricité Siemens-Shukkert voisine et réclame la libération de tous les emprisonnés pendant l’insurrection de Cronstadt. la direction leur interdit l’entrée de la fabrique. un rassasié comme toi ne peut pas comprendre un affamé. qui refusent de les suivre. ont renvoyé tous les travailleurs chez eux en leur déclarant que l’électricité ne fonctionnait plus. Gazenberg et ses camara­ des foncent vers le parc de tramways pour en faire débrayer les conducteurs. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION communiste. les harangue. Arrivé devant l’usine Siemens. furieux. lui jettent des pierres et des quolibets : « T ’as bien engraissé. qui commet la même maladresse bureaucratique : il arrive. La garde leur refuse l’entrée. Les mani­ festants couvrent sa voix et l’abreuvent de railleries : « Hé ! gros lard.

qui s’ouvre le 10 avril. Un autre délégué demande quon invite le menchevik Dan à participer à la discussion sur ce point. pas comme les autres ». Mais Bialy feint de vouloir s’informer. Bialy rejoint à vélo les manifes­ tants qui lui refusent d’abord la parole. la direction prévient les travailleurs de Skorokhod : la cavalerie les empêchera de recommencer. qui exhorte les manifestants à se disperser en leur promettant une enquête. Elle s’occupe de la section femmes et note : « C ’était très dur de travailler là-bas [. mais îa lecture de la résolution ne pouvait qu’y mener. Ils ne réclament pas une discussion sur Cronstadt. Les manifestants se dispersent.] car les Cronstadtiens nous haïssaient parce qu’ils haïs­ saient Leningrad n. « un gars à nous.. certains lui demandent de lire la résolution de la place de l’Ancre. envoyé à Cronstadt. D ’autres citent d’autres noms de 374 . Il interpelle Gazenberg : « Qu est- ce que tu fais ? Tu manifestes contre le pouvoir sovié­ tique ? » Gazenberg le nie . Bialy. CRONSTADT Le comité du parti téléphone alors à un militant popu­ laire chez les ouvriers. puis ajoute. le présidium reçoit de nombreuses notes de délégués réclamant des explications sur Cronstadt. évoque Cronstadt. Le lendemain. Le menchevik Baklenkov. délégué par Fusine de transport automobile militaire.. » À la conférence des sans-parti. Bialy les a roulés. il discute avec lui. Gazenberg invite les manifestants à laisser parler Bialy.» Sa brutalité verbale passe parce qu’il est à vélo.. Le parti envoie une ouvrière communiste de Fentreprise avec d’au­ tres militants à Cronstadt y renforcer le squelettique comité d’arrondissement. un brin provocateur : «Vous avez une livre de pain à manger.. ils sont tous mis à pied et soumis à une procédure de réin­ scription pour «éliminer les éléments douteux». d’où il le fait revenir en toute hâte. vous n’êtes donc pas si mal lotis.

ce n’est pas un contre- révolutionnaire et l’insurrection de Cronstadt. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION «dirigeants de la contre-révolution » qu'ils voudraient entendre. le général Kozlovski12». On lit dans le procès-verbal de leur réunion : « 2) rejeter la proposition d’Ossipov de remettre sur le tapis une discussion sur les événements de Cronstadt . Ces questions semblent épouser la thèse officielle dans la forme. La présence d’une telle déléga­ tion. réuni le II» examine la proposition de convoquer Dan. Un autre demande si «les mencheviks ont pris part à la révolte de Cronstadt. Un autre veut même leur demander «s’il n’est pas nécessaire de faire venir ici leur chef. Zinoviev donne lecture de certains documents de et sur Cronstadt. jugeant inadmissible d’inviter à une réunion ouvrière des représentants de la contre-révolu­ tion». qu’il est censé avoir dirigée. Les organisateurs ont le double désir de ne pas discuter de Cronstadt et de ne pas heurter de front une assistance qui applaudit souvent avec enthousiasme les opposants. s’ils endossent le fait que l’insurrection a été organisée par les mencheviks et les SR». pour répondre partiellement aux demandes de nombreux délégués. Le présidium. Milioukov. Le rapporteur se réfugie assez piteusement 375 . Le 12. aurait inéluctable­ ment suscité la discussion que Zinoviev et ses adjoints veulent éviter. même soigneusement composée. Un délégué souhaite que Ton invite « Kozlovski pour lui demander une confrontation sur les événements de Cronstadt». Kozlovski et décide « à l’una­ nimité de la rejeter. non plus. 3) considérer comme inutile la proposition d’Ilotovski de proposer à la conférence d’élire une commission d’en­ quête sur ces événements13». mais la contestent dans le fond : si Ton peut débattre avec Kozlovski. La salle enfin s’étonne vivement de l’absence de toute délégation de Cronstadt.

c’est une forteresse. Le 20 mars. Il l’invite à « envoyer immédiatement une mission chargée d’étudier complètement la région. CRONSTADT derrière les conditions objectives : «Là-bas. et par leur arrestation qui a suivi15». d’établir des données chiffrées précises et de commencer le travail pratique». et nous jugeons impossible d’organiser des élections sous la pression de l’état de siège. c’est l’état de siège. » Des exclamations montent de la salle : «Vous avez eu peur de la vérité14». qu’ils n’ont pas prévus. par télégramme. pour régler le sort des «matelots bandits » condamnés. il nomme une commission chargée. De son côté. mais la protestation ne va pas plus loin. dans la région d’Oukhta. très loin des lieux habités16». Trotsky entreprend sans tarder la réorga­ nisation d’une administration militaire défaillante. de « discuter la création d’une colo­ nie disciplinaire pour 10000 à 20000 hommes. reprendre leurs fonctions et il informe la direction politique de l’armée rouge et le bureau d’or­ ganisation qu’il s’oppose à ce que ces deux hommes. La direction du pays et du parti est confrontée à un problème supplémentaire dans sa volonté d’effacer les traces mêmes de l’insurrection : que faire des condamnés à des peines d’internement? Le 6 avril 1921. Kouzmine et Bâtis. Le bureau politique. il invite le commandant de la flotte de la Baltique à ne pas laisser les chefs du Poubalt. le bureau politique discute d’un rapport de la commission d’en­ quête sur l’insurrection. si possi­ ble dans l’extrême nord. Le 20 avril. revenant sur cette question dans sa séance du 27 avril. exercent la moindre responsabilité dans la flotte de la Baltique. confie à Dzerjinski le soin d’« organiser la colonie d’Oukhta pour des personnes soumises à déportation». Il demande 376 . «entièrement compromis par les événements dans la flotte.

Il demande à en recevoir les épreuves avant publication. le 7 avril. Le 28 mars 1921. Dzerjinski est invité à présenter chaque mois un rapport sur ce sujet au bureau politique. demande la constitution d’une commission d’enquête sur Cronstadt. Medvedev et Kisselev) qui ne verra pas le jour. surtout soucieux de dégager sa responsabilité et de justifier son action. Le bureau d’organisation propose. propose de former une commis­ sion de cinq vieux militants (dont deux membres de l’Opposition ouvrière. Le bureau d’organisation renvoie la décision au bureau politique qui refuse. le 6 avril. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION enfin aux divers commissariats concernés de chiffrer les dépenses nécessaires pour l’organisation de « cette colonie punitive17». le travail engagé qui doit aboutir à un rapport secret au bureau politique. Le 377 . Radek traîne. une seconde commission plus large chargée de rédiger une autre brochure. Radek et Vorovski. le bureau politique rejette la proposition du bureau d’organisation d’une seconde commission sur Cronstadt et confie au seul Radek le soin de continuer. puis le 16 juillet. de son exil italien. le 12 avril 1921. Chliapnikov. est écarté de sa rédaction. Cette commission ne verra jamais te jour. Menjinski rapportera à sa place le 4 juin. composée de Zinoviev. il constitue une commission char­ gée de rédiger une brochure sur l’insurrection et ses causes. Cronstadt suscite de vives tensions internes. le dirigeant de l’Opposition ouvrière. Le bureau politique veut compléter la répression par la propagande . Zinoviev. Il conclura à l’abandon du projet au profit de l’utilisation du camp existant de Kholmogory. Dzerjinski informe le bureau d’orga­ nisation du comité central que Gorki. Le lendemain. dans le secret le plus absolu. officiellement dissoute au lendemain du X e congrès.

ces gens. des spécia­ listes et des ouvriers de la forteresse. du personnel administratif. fusillés et réfugiés en Finlande atteint un total de 10000. Ils accroissent. CRONSTADT 16 mai. le nouveau commandant de la forteresse et ses adjoints demandent au commandant de la flotte de la Baltique de chasser de Fîle 9 000 adultes et enfants des deux sexes. (ïl resterait donc autour de 47 000 habitants à Cronstadt. qui occupent plus de 3 000 logements et aggravent ainsi la crise de Fhabitat. Le 21 avril 1921. constituent un sérieux danger sanitaire. jugeant sans doute plus habile de tourner la page. ils échappent à tout contrôle. il sera difficile de les évacuer en cas de danger. Le bureau politique. en lui confiant la tâche de faire un rapport sur cette question à la conférence18». contre un peu plus de 50000 au début de Finsurrection . le comité central «oblige Radek à achever dans un délai d’une semaine sa brochure sur les événements de Cronstadt et sur le rôle des partis menchevik et SR. la population de Fîle de 16%. en Ukraine et dans la Basse-Volga où ils auront davantage de facilité pour trouver un travail et de quoi manger. La suggestion ne suscite pas l’enthousiasme des autori­ tés.) Les trois hommes avancent six raisons : cela fait 9 000 bouches improducti­ ves à nourrir. qui ne sont occupés à aucun travail productif et n’appartiennent pas aux familles du commandement. ils représenteront un élément de panique et de démoralisation en cas de blocus de la forteresse (que le commandement envisage donc). Les deux hommes proposent de les déplacer dans le Kouban. écri­ vent-ils. Mais Cronstadt reste une plaie ouverte au flanc de Petrograd. le laisse en paix. Le tchékiste Artouzov répond : « Févacuation devra être effectuée mais avec prudence» et Fon ne pourra 378 . alors que le nombre des insurgés morts au combat. très fragiles. Malgré sa facilité de plume. Radek ne publiera rien.

aucune ration alimentaire n’a été distribuée à Petrograd. car on craint beaucoup une explosion spontanée et un mouvement inorganisé qui rendrait plus facile d’en finir avec le soulèvement comme cela s’est passé à Cronstadt». au Commissariat au ravitaillement et au président de la commission spéciale du ravitaille­ ment ouvrier : « La réduction des livraisons de pain avant le 1er mai a de nouveau paralysé toute une série d’usines. et il propose qu’on les renvoie dans leurs régions d’origine (chez les Tatares de la Basse-Volga. La réduction des livraisons détériore la situation de jour en jour [. 379 . en Sibérie) et que « l’on envoie les hommes en bonne santé et sans charge de famille à la coupe du bois19». Le 10 mai. cela ne fait pas de doute. ajoute-t-il.» De Tautre côté de la frontière finlandaise. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION installer dans la région de Petrograd qu’une petite partie des déplacés. affirme que. dans un rapport au chef de la Croix-Rouge russe en exil.] il faut tendre toutes les forces. ne veut même pas. Semionov. à Lénine en personne. les cinq jours précédents. Le 6 mai. «on s’efforce d’y introduire un certain degré d’organisation. il annonce.. Zinoviev. des trou­ bles à Petrograd dans les six semaines à venir. affolé. Tseidler pense la même chose.» Mais.. D ’autant que le climat se tend de nouveau à Petrograd dès la fin d’avril. L’affaire va prendre du temps. Des arrêts de travail touchent plusieurs usines. pronostique une famine immi­ nente et ajoute : «Les réserves existantes ont été dépen­ sées pendant le soulèvement de Cronstadt et sont maintenant à sec. Les livraisons de pain se font de plus en plus irrégulières et réduites. au bureau politique..] Sur cette base de la faim et de la haine générale contré les bolcheviks il y aura un soulève­ ment. craintif. dont le nouveau chef de la Tcheka de Petrograd. télégraphie au comité central. sinon des complications sont inéluctables20. [..

Craignant une nouvelle flambée de mécontentement. du 5 août. dès le 24 mai 1921.» Le virtuel est devenu réel par un coup de baguette magique journalistique. de la direction du parti et de sa politique peut provoquer une nouvelle explosion. En un mot. Malheureusement. il faut pouvoir nourrir la ville car. il ne peut donner aux comploteurs de Petrograd aucune garantie qu ils seront ravitaillés en cas de soulèvement. f amiral Alexander Nemitz. Il faut révoquer «sans délai de tous les navires. ils se joindront à l’insurrection. Le 29 mars 1922. Il n’y aura pas de soulèvement. les ouvriers organisent des meetings où les pouvoirs bolche- vistes sont rudement malmenés. CRONSTADT Mais surtout. à Cronstadt.] a eu une grande signification pour Petersbourg21 ». mais la presse occiden­ tale l’annoncera quand même. unités. Le Journal des débats du 13 juin écrit ainsi : «Par suite de la suppression de la distribution de pain. puis un ordre. il y a de grands troubles à Petrograd. Trotsky lancera un avertissement aux délégués du XIe congrès du parti communiste : ceux qui voudraient utiliser «la situation misérable du pays» dans leur combat «l’exploiteront pour un drapeau qui peut être celui de Cronstadt et seulement celui de Cronstadt22!». selon lui. Dans plusieurs endroits de la ville. « l’impossibilité de ravitailler Cronstadt [. il y a eu des émeutes sanglantes. établisse­ 380 . vu les fortes réticences de rémigration russe et des gouverne­ ments étrangers. dès que ses habi­ tants apprendront que Petrograd insurgée est nourrie. Malgré le terrorisme des bolcheviks. selon des modalités que précisent un décret ultra-confi­ dentiel du commandant en chef de la marine soviétique. il a ordonné. états-majors. d’épurer le corps des officiers de la flotte de la Baltique. directions.. toute critique. à ses je u x démagogique.. lui aussi ultra- confidentiel. hier. Vu l’efferves- cence qui règne.

une liste de 384 officiers à révoquer est confirmée par la Tcheka de Petrograd. qui en arrête 284 dans la nuit du 24 août à 2 heures du matin. ainsi que les réservistes23». La mesure est appliquée tambour battant. Ils peuvent demander à être affectés dans la circonscription où ils choisissent d’habiter et doivent justifier leur demande par un rapport circonstancié soumis aux bureaux du Commissariat à la guerre et à la Tcheka. sauf les spécialistes hautement qualifiés. selon le commissaire Sladkov. tous les anciens officiers et fonctionnaires du temps de guerre issus des prisonniers de guerre et des déserteurs des armées et de la marine blanches [. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION ments et organismes de la flotte et du Commissariat à la marine. Une partie des conjurés évoqués par Tseidler figurait sans doute parmi eux. Le 24 août. Tous les gradés ainsi révoqués doivent être transférés au Commissariat au travail tout en étant mis à la disposi­ tion des départements du Commissariat à la guerre le plus proche. d'ad­ ministration et de gestion. sur­ prend et démoralise le commandement de la flotte. .. puis par eux à celle d’institutions civiles. Le texte autorise des exceptions motivées par les commandants et les commissaires. Les destinataires de cet ordre doivent établir dans un délai de dix jours la liste des gradés révoqués et procéder à leur révocation dès confirmation de la liste par les bureaux du Commissariat à la marine de guerre. qui. Le même jour. le nombre d’anciens officiers restant dans la flotte de la Baltique est insignifiant. en mission ou hospitalisés. Les cent manquants se trou­ vent alors en congé. après cette opération.1 occu­ pant aujourd’hui des fonctions de commandement. une délégation de trois membres du district militaire de Petrograd se rend trois jours à Cronstadt pour étudier l’état d’esprit de la garnison et de 381 .

les 198 membres de la compagnie ferroviaire n’ont pas de quoi s’habiller. rédigé le 27 août. La commission note aussi «la situation lamentable des casernes». Enfin. On n y observe aucun signe d’agitation contre-révolution­ naire ». dont 674 officiers) : «L’état d’esprit poli­ tique général de la garnison est pleinement satisfaisant. le fort Krasnoarmeiski pas d’équipement. Donc rien ne «suscite aucune inquiétude dans l’en­ semble et globalement». pas plus que dans la flotte dont Fétat d’esprit « est sûr»... . Les ouvriers non communistes y ont gardé le silence mais ont tenté de faire élire des sans-parti au bureau syndical du district. La conférence des syndicats de Fîle vient de se tenir. Fétat d’esprit très frondeur des 900 soldats du train et juge « insatisfaisant. Fétat d’esprit des masses ouvrières24». Bref tout va bien. est d’un optimisme prudent sur fétat d’esprit de la garnison de la forteresse (4026 soldats dont 456 officiers) et de la flotte (7298 marins. CRONSTADT la population. Son rapport. Cette tentative n’a été mise en échec qu’à grand-peine. La commission note néanmoins quelques problèmes : le fort Totleben n a quasiment pas de linge. mais il faudrait quand même que cela aille beaucoup mieux.

La garde finlandaise surveille de près les camps et tire sur les réfugiés qui les quittent sans autorisa­ tion. selon le terme utilisé par la Croix-Rouge en exil : 4 3 0 0 sont parqués à Ino. après de premiers succès éphémères» a été écrasé . La Croix-Rouge américaine les écoule alors dans les camps de réfugiés . 1718 sur un camp installé sur l’îlot de Tourkinsaari. et autour de 600 à Saint-Michel. le gouvernement fantôme est resté fantôme. et les boîtes de conserve sont restées en Finlande. La Croix-Rouge américaine avait entassé en octobre 1919 des tonnes de conserves pour nourrir Petrograd où l’offensive du général blanc ïoudenitch devait permettre au gouvernement monar­ chiste fantôme constitué dans la ville d’y prendre le pouvoir. 383 . Il n’y a plus aucun profit politique à tirer des anciens mutins. elle suspend son aide. ïoudenitch. C h a p it r e XXVIÎ L’exil finlandais Les quelque 6700 insurgés réfugiés en Finlande sont installés dans divers camps de concentration. L’administration des camps leur confisque leurs documents d’identité» leur interdit de sortir du camp et d’avoir le moindre contact avec la population civile finlandaise. à la fin d’avril 1921. Les membres du comité révolutionnaire sont isolés des autres réfugiés. non loin de Vyborg. dès que ce vieux stock est épuisé.

» Les plans annoncés de construction d’ateliers et d’écoles pour les internés restent sur le papier. D ’ailleurs. Sept autres Font été dans les jours précédents. Les officiers. à la mi­ mai : «Le gouvernement finlandais nous considère tous comme des communistes alors que nous nous sommes dressés tous comme un seul homme contre le commu­ nisme. à moitié détruits trois ans plus tôt par l’explosion du fort. ni bougies. ajoute Berzine. et même beaucoup des nôtres ont été abattus par des soldats finlandais en tentant de franchir les barbelés pour aller au village acheter du pain et des cigarettes2. Tchitcherine : il faut réclamer. Dans une lettre au consul de France. arrive au camp. Berzine. bon prophète : «Sans le moindre doute. un groupe de réfugiés se plaignent de ne pouvoir acheter ni cigarettes. ni brosses à dent. les traîneaux) mais pas les insurgés. le retour à la Russie des biens soviétiques (les armes. proteste contre cette idée auprès du commissaire aux affaires étrangères. les charrettes. 384 . Les baraquements. on enterre deux fuyards abattus peu avant par la garde. Le 28 avril. le jour où fémis- saire du Centre d’action. plongeant les occupants dans une pénombre permanente.» Le camp d’Ino. CRONSTADT Le bruit court chez les réfugiés que le gouvernement soviétique demande leur extradition au gouvernement finlandais. où sont internés les deux tiers des réfu­ giés. les 400 chevaux emmenés par les fuyards. Des plaques de fer-blanc remplacent les vitres disparues. La saleté y règne et les poux y grouillent. Novojilov. est dans un état lamentable. L’eau est rare. car l’administration du camp refuse leur argent soviétique. n’ont pas été retapés. écrit-il. logés à part des soldats. Un interné écrit à ses parents. Ce serait une faute grave. dès le 21 mars le plénipotentiaire soviétique en Finlande. ils vont bientôt presque tous demander à revenir en Russie1. reçoivent une ration double.

apprend avec horreur qu’environ 1700 internés se sont inscrits sur les listes de rapatriement. les tentatives de fuite se multi­ plient. à ses parents en Russie. que les autorités finlandaises certi- fient et se refusent à réviser. Le correspondant anonyme d’une organisation émigrée visitant le camp d’Ino. enfixis du camp d’Ino. il reste encore une liste de 560 inscrits. ils peignent un tableau très noir de la situation à Ino qui confirme les termes de la lettre ci- dessus : il leur est interdit de sortir du camp. L’un d’eux écrit. Le 20 avril. à se traîner d’un réseau de fils de fer barbe- lés à l’autre dans un ennui insondable. ennuyeux et mélancoliques 385 . les gardes-frontières soviétiques inter- ceptent quatre marins. Ces conditions de détention poussent un nombre croissant d’insurgés à tenter de rejoindre clandestinement ou officiellement la Russie soviétique. dit-il. des centaines d’internés expriment leur désir d’y retourner. 30 gram­ mes de lard et une soupe farineuse liquide. Le capitaine Rakoutine. qui consiste. Il s’attache à les convaincre de reti- rer leur signature. il a beau s’escrimer. Il veut revoir le pays et il en a assez de la vie au camp. l’ e x il f in l a n d a is Dans ces conditions. n’y ajoute que deux lignes désabusées : «Après [la fuite] se sont écoulés des jours si monotones. Interrogés séparément le 22. La ration quotidienne de famine se réduit à un quart de livre de pain. Le bruit court au camp que Trotsky a proposé aux exilés de revenir en Russie soviétique sans être sanctionnés. complétant son bref journal de l’insurrection avant de l’envoyer à sa femme restée en Russie. les réfagiés qui tentent d’aller chercher des pommes de terre dans les champs voisins sont abattus sur place et achevés à la baïonnette. entouré de barbelés. Ils n’ont ni tabac ni sucre. le 16 mai. Il s’est inscrit sur la liste des retours. le 8 mai. et de communiquer avec les citoyens et les soldats finlandais.

publie. » Ainsi les insurgés. 20 kg de petits pois pourris. déjà humides.]. entassés dans des locaux insalubres. On nous a donné une demi-iivre de savon pour six hommes. On nous donne très peu de tabac. reçoivent des Finlandais. le 25 septembre. et maintenant on nous en donne 250 grammes pour deux semaines. pas plus de 7 grammes par jour et très mauvais. Les gens travaillent dans l’eau jusqu’à la ceinture.. sont maintenant purement et simplement remplis d’eau. Les autorités finlandaises utilisent sans vergogne cette main-d’œuvre bon marché : « 5. L’eau est froide. il y a un mois de cela et depuis plus rien. 6 kg de poisson plus 100 grammes de lard ou de beurre par personne. Au début on nous a donné une livre de sucre par personne pour trois semaines. De plus. un rapport dramatique et un article amer sur leur situation : «Notre existence empire de jour en jour. Volia Rossii. Il pleut. abandonnés de tous. ils sont contraints à l’inaction totale ou aux travaux les plus pesants.. On a diminué notre ration [. CRONSTADT que les évoquer n a rien d’attirant. Le journal des SR de droite. Comme pain on nous donne une galette humide non cuite d’environ une livre et demie par individu par jour et.5 ou 6 mètres de fossé par jour et par homme. C ’est pourquoi je termine ici mon journal3. Le matelot poursuit : « Pour cette ration on nous force à travailler sans lésiner» pour assécher des marais. et entassés dans la saleté au milieu des poux et des cafards. pour 100 personnes. » La condition des réfugiés. qui refusent de construire de nouveaux baraquements. 20 kg de gruau pour kacha (bouillie). dans le camp. Les fossés. C ’est pire que le travail au bagne. une ration inférieure à celle que leur fournissait le gouvernement soviétique étranglé par le blocus et ruiné par la guerre civile. 10 kg de poir ^es de terre. ne cesse de se dégrader. 386 .

]. Beaucoup ont les jambes gonflées. Aux plaintes des réfugiés l’adminis­ tration répond que la situation est pire dans les autres camps et qu’ils lui coûtent cher. Nous rentrons chez nous trempés et n’avons pas de quoi nous changer. Volia Rossiiy qui publie ce témoignage. toutes les organisations sociales et philanthropiques se ruaient à qui mieux mieux pour les aider de toutes les manières [. et le nombre de malades augmente chaque jour. libérés ou évadés.. ces temps heureux se sont vite évanouis. lorsque toute la presse étrangère ne faisait de bruit qu’autour d’eux. ils sont en loques. Dès juin ils retournent en masse en Russie. ils ont été d’un seul coup oubliés de tout le monde et aban­ donnés au bon vouloir du destin. l’ e x il fin l a n d a is glaciale. le nombre des réfugiés a dimi­ nué de moitié. l’accompagne d’un commentaire désabusé : « La lune de miel pendant laquelle l’Europe presque entière était entichée des Cronstadtiens. et où. [. se présentent à Cronstadt pour s’y faire 387 . Il est impossible de se reposer quelque part [. des autorités finlandai­ ses et des surveillants5».. Il en reste environ 3 000. Enfin. le tchékiste Drozdov s’insurge : d’anciens mutins..] Après la première ivresse d’emballement pour les Cronstadtiens. apparemment. iis ne peuvent guère rece­ voir de visites.. Nous n avons qu’un jeu de vêtements de dessous. Le filtrage semble assez lâche. c’est-à-dire inter­ rogés. La plupart des revenants sont internés dans des camps en Russie soviétique pour être « filtrés ». à Arkhangelsk. les réfugiés n’ayant pas le droit de communiquer avec l’extérieur. aux îles Solovki ou à Kholmogory. puis renvoyés chez eux. Le 2 novembre 1921. Ils marchent pieds nus. affectés à une administra­ tion ou internés dans un camp de concentration.]. Au début de juillet 1921.. qui ne rêvent que de s’en débarrasser. en effet. Nous n avons rien pour laver et repas­ ser nos vêtements4»..

les « témoignages » sur la noyade massive de mutins dans la Dvina. déportés à Kholmogory.] et y provoquer des dégâts6».. puisqu’ils s’engendrent. CRONSTADT employer. devient «une mort rapide7». le plus sérieux des historiens de la rébellion. de cosaques et de paysans de la province de Tambov. chargée de donner ou refuser son autorisation. auraient été noyés dans la Dvina en 19228. mort lente qui. Certes la mortalité était grande dans des camps où les détenus mangeaient encore plus mal que la population.]. seront châtiés comme dissimulateurs de contre-révolutionnaires ! Le sort des insurgés ainsi internés en camp. beaucoup moururent d’une mort lente sous Feffet de la faim. Même Paul Avrich. mais un grand nombre d’insurgés sont ressortis des camps. écrit-il. se répètent et s’enrichissent les uns les autres. écrit que. Selon plusieurs témoignages concor­ dants un grand nombre de mutins de Cronstadt. et. le plus souvent. «envoyés dans les camps de concentration. de l’épuisement et des maladies». roman noir grand-guignolesque.. Chez Nicolas Werth. libérés entre 1922 et 1924. relèvent du genre des contes et comptes fantastiques que Melgounov a collectés dans L a terreur rouge. » D ’après lui on liquidait les déte­ nus à Kholmogory avec une barbare simplicité : «O n embarquait ceux-ci sur des péniches et on précipitait les malheureux une pierre au cou et les bras entravés dans les eaux du fleuve [. La Tcheka.» Mais le chiffre de 3500 détenus de Cronstadt liquidés à Kholmogory est une fable . c’est l’apocalypse : « Sur les 5 000 détenus de Cronstadt envoyés à Kholmogory.. moins de 1500 étaient encore en vie au printemps 1922. est souvent évoqué avec une outrance simplificatrice. à la page suivante... nen sait rien! Or certains d'entre eux peuvent être « tout à fait indésirables pour la forteresse [.. Les chefs de service qui continueront à les accepter. ou 388 . évidem­ ment concordants.

Les SR proposent de constituer une Union des internés qui ne verra jamais le jour. l ’e x il f in l a n d a is dans le tout aussi grand-guignolesque Bagne en Russie rouge de Raymond Duguet réédité et préfacé par le même Nicolas Werth. . est leur deuxième défaite. Les démo­ ralisés ne s’organisent pas. abandonnés par ceux qui avaient pensé les utiliser. Le retour m assif en Russie soviétique des insurgés.

.

Les trois autres. Pavlov semble s’envoler en fumée. Verchinine. Komarov. sont fusillés le 20 avril. ensuite mis au secret. ne le cite pas parmi les membres du comité révolutionnaire arrêtés par la Tcheka. Perepelkine et Valk. Selon Petritchenko. L’un de ses membres les plus discrets. a été arrêté le 23 juin 391 . L’historien Semanov affirme. à moins qu’il nait réussi à s’esquiver grâce à son nom passe-partout. l’un. Le tchékiste Agranov. Valk. Son destin est un mystère total. quil a été fusillé. mais il nest ni jugé ni condamné. annonce son arres­ tation. mate­ lots. sans aucune preuve. disparaît. à la réunion du soviet de Petrograd le 25 mars. il n’est pas parti en Finlande. le président de la Tcheka de Petrograd. Piotr Pavlov. Perepelkine. Deux autres Piotr Pavlov. Les Pavlov sont en effet légion en Russie. ont pris part à l’insurrection. plus sérieux que Semanov. est revenu en Russie. chargé de l’inten­ dance d’une batterie d’artillerie à Cronstadt. ni avec les trois autres membres du comité. C h a pitr e XXVIII Nouvelles alliances Onze ou douze des quinze membres du comité révolu­ tionnaire provisoire se sont enfuis en Finlande. Cet ancien de la police crimi­ nelle était peut-être un infiltré dans le comité révolution­ naire. ni après. avec celle de Verchinine. s’est enfui en Finlande.

pourtant disparu depuis longtemps : les trois quarts avaient servi à payer à l'Allemagne le tribut exigé par elle pour la paix de Brest- Litovsk. avec qui les deux hommes vont bien­ tôt entrer en conflit ouvert. pour quelle raison? Pourquoi enfin ont-ils décidé de diffuser si vite un appel sans conclusion ni effets pratiques immédiats ? Pour pren­ dre date. Le seul or réel est celui des 392 . En bas du texte figurent deux seuls noms de signataires : «Arkhipov. Le comité tente de maintenir son existence en Finlande. Ont-ils alors tenté de FéKmi- ner par un coup de force? Si oui. le dernier quart. confisqué à Kazan par les légionnaires tchécoslovaques mutinés. déchiré par des intrigues difficiles à démêler. On a des traces d’autres Pavlov encore. L’appel est d’une grande violence verbale. Un second s’est enfui lui aussi en Finlande où il semble être resté. Alexandre Koupolov. Les bolche­ viks. on n a en effet aucune trace d’une réunion du comité ayant démis Petritchenko. remplissant provisoirement les fonctions de président du comité révolutionnaire.» Ils se sont probablement eux-mêmes attribué ces titres . CRONSTADT 1921 puis condamné à un an de prison. était tombé pour la plus grande part entre les mains de l’amiral Koltchak et utilisé par lui pour payer cash les armes que lui livraient les États-Unis et l’Angleterre. Seul le Piotr du comité révolutionnaire n’en a laissé aucune. y lit-on. mais des dissensions apparaissent aussitôt en son sein . membre plénipotentiaire. il se disloque très vite. auprès de qui ? Des autorités finlandaises ? De Fémigration russe ? Leur signature individuelle de l’appel révèle déjà un désaccord obscur entre les membres du comité réfugiés en Finlande. ont enivré les soldats et acheté leurs hordes d’assaillants avec For du trésor impérial. Le premier signe public en est l’appel violent du 21 mars diffusé on ne sait où au nom du comité.

Les auteurs de l’appel évoquent «quelques dizaines de milliers de tués dans la population» et. Le 30 mars. signée de lui et d’un certain Astrov qu’il décore du titre éphémère de secrétaire du comité révolutionnaire. Il y appelle à l’unité de tous les. le comité révolutionnaire provisoire a décidé d’emmener la garnison en Finlandel. Petritchenko lance en son nom une «adresse» à un «Groupe révolutionnaire russe de Paris» inconnu.. brûlent du désir de continuer la lutte contre les communistes sous le slogan “Tout le pouvoir aux soviets librement élus” [. Mensonge : il a quitté le navire avant le naufrage.» L’adresse tombe dans le vide. Alexis Paskov. nommé pendant la mutinerie commandant du 2e bataillon du fort du Rif. cédant à l’ivresse verbale. adversaires des communis­ tes sans exception : « Les 8 000 hommes de la garnison de Cronstadt. Elle envoie deux fois de suite à Petrograd l’ancien marin du Sêbastopol. ils retardent d’un jour cette décision : «Le 18 mars à 9 heures du soir. contre ces présents.]. Alors que le comité révolutionnaire a décidé de fuir l’île le 17 mars à 11 heures du soir. affirment que «pas un muscle des communistes ne tremble quand ils exterminent des millions d’innocents». mais vaut à Petritchenko les sympathies de la police finlandaise qui lui rend un signalé service. La commission centrale de contrôle proteste d’ailleurs auprès du bureau d’organi­ sation du comité central.. iis inventent « un ordre du gredin Trotsky qui promettait de fusiller avec nous la population à partir de l’âge de 10 ans ». Paskov ramène en Finlande la 393 . La seconde fois. réuni le 24 mars. décrit-il. » À la fin des combats. Ce slogan doit unir tout le monde contre l’ennemi commun : les communistes2. NOUVELLES ALLIANCES montres que le commandement offrît à certains soldats de l’armée rouge pour leur vaillance. voyant l’inutilité du carnage.

CRONSTADT

femme de Petritchenko. Ce succès sera le dernier. Le
27 mai 1921, Paskov est arrêté à Petrograd par la Tcheka,
condamné à mort, puis gracié, officiellement au nom de
son origine sociale paysanne, en réalité parce quil accepte
de travailler pour la Tcheka.
Fin avril, Arkhipov et Koupolov diffusent, à nouveau
sous leurs deux seuls noms, un nouvel appel au nom d’un
«comité révolutionnaire provisoire en Finlande», publié
dans Volia Rossii le journal des SR de droite (24 avril) qui
leur apporte donc son soutien public. Cet appel répète le
précédent et accuse à nouveau Trotsky d’avoir ordonné
l’extermination de la population de Cronstadt par «le
fameux décret du 16 mars de Trotsky» accusé cette fois»
dans un russe approximatif (« Ceux qui ne se rendront pas
seront tous fusillés des deux sexes de 6 à 60 ans ») d’avoir
ordonné de massacrer les enfants dés Page de 6 ans. Et
Pappel affirme : « plus de 60 000 individus gisent dans les
eaux du golfe de Finlande », soit plus que la population
entière de Cronstadt! Volia Rossii, reproduisant le texte»
enlève prudemment un zéro à ce chiffre fantaisiste : il ne
reste plus que 6000 morts! Cette fois-ci enfin Arkhipov
signe comme « Président du comité révolutionnaire provi­
soire 3» et non plus comme « remplissant provisoirement
les fonctions» de Petritchenko. Quelques jours plus tard
un autre journal des SR de droite, Revolioutsionnaia
Rossia, publie une interview de Petritchenko, Arkhipov et
Iakovenko réunis.
Petritchenko reprend peu après l’idée de son appel du
30 mars resté sans écho, en s’adressant à d’autres interlo­
cuteurs. Il regroupe autour de lui une poignée d’anciens
insurgés qui, le 31 mai 1921, proposent une alliance au
général Wrangel, alors à Bizerte, et à son représentant en
Finlande, Grimm. Les quatre autres signataires de sa lettre
sont Ivanov, commandant de la brigade du camp du fort

394

NOUVELLES ALLIANCES

ïno, Krasnekov, commandant d’un régiment d’infanterie,
Christoforov, ancien commandant du Petropavlovsk,
Courvoïsier, commandant d’un bataillon de marine.
Aucun d’eux n avait appartenu au comité révolutionnaire,
dont seul Petritchenko signe ce texte ; la crise est patente.
Les cinq signataires soulignent d’abord que «des
actions isolées ne permettent pas de renverser les commu­
nistes». Pour y parvenir ils veulent s’unir avec tous les
groupes antibolcheviks à des conditions fondées sur « l’ex­
périence tirée de leurs trois années de lutte contre le
communisme». Ils proposent donc un programme en six
points : « 1) La possession de la terre aux paysans doit être
confirmée; 2) La liberté des syndicats pour les ouvriers;
3) La reconnaissance de l’autodétermination des États
frontaliers; 4) Ils insistent sur le slogan “tout le pouvoir
aux soviets et non aux partis”, qui “constitue une manœu­
vre politique adéquate car elle suscite la scission dans les
rangs des communistes et est populaire dans les masses” ;
5) Vu l’hostilité à l’égard des officiers “inoculée par les
communistes à la masse inconsciente [...] nous jugeons
indispensable de mener la lutte sans épaulettes4”. »
Dans leur lettre à Wrangel, les cinq hommes insistent
surtout sur l’objectif central de leur action : «le soulève­
ment de Cronstadt avait comme seule fin de renverser le
parti bolchevik». Ils veulent poursuivre cette œuvre et
insistent sur l’importance tactique du slogan «tout le
pouvoir aux soviets et pas aux partis » : « Sa signification
politique est très importante, car il arrache aux commu­
nistes l’arme qu’ils utilisent habilement pour réaliser les
idées communistes.» À Cronstadt, «ce mot d’ordre a
provoqué le départ d’une certaine quantité de communis­
tes de base des rangs de leur parti et a rencontré un large
écho dans la population ouvrière et paysanne». D ’ailleurs
tous les autres slogans sont usés.

395

CRONSTADT

Les cinq signataires s’affirment prêts à accepter « toutes
les formes possibles de conduite de cette lutte, que ce soit
l’intervention [d’armées étrangères], la venue d’armées
volontaires russes, ou une insurrection à l’intérieur de la
Russie, pour obtenir le renversement le plus rapide possi­
ble du joug des communistes [...]; après le renversement
des communistes nous jugeons indispensable l’instaura­
tion d’une dictature militaire pour lutter contre l’anarchie
possible et garantir au peuple la possibilité d’exprimer
librement sa volonté dans le domaine de l’édification de
l’État». Ils sont en train, affirment-ils, de former une
troupe sûre, noyau d’une lutte victorieuse contre les
bolcheviks ; « le départ d’une partie des matelots en Russie
soviétique a enlevé des camps les éléments les plus turbu­
lents et les plus désordonnés5», c’est-à-dire les anarchistes
qui n’auraient guère apprécié une alliance avec Wrangel.
Cette épuration spontanée réduit leur force militaire aux
artilleurs de Cronstadt, aux troupes du 560e régiment
d’infanterie et à un détachement du train de l’infanterie
de marine. Peu de matelots avaient d’ailleurs pu fuir
Cronstadt. Wrangel et Grimm répondent de façon très
évasive. Petritchenko et ses camarades rompent le contact
avec eux. La Tcheka arrêtera à Petrograd et fusillera les
émissaires pétrogradois de cette éphémère entente
cordiale.
Petritchenko ayant montré sa lettre à plusieurs anciens
insurgés, le bruit court vite dans le camp, où il suscite une
tempête, qu’il veut envoyer les réfugiés rejoindre l’armée
de Wrangel à Bizerte. Les quatre fuyards arrêtés le 20 avril
par les gardes soviétiques le confirment. «Les matelots
rejettent avec indignation la proposition de Petritchenko
de transférer les fuyards dans l’armée de Wrangel6. »
Rééditant en décembre 1977 la brochure d’Ida Mett, La
commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des soviets, qui

396

NOUVELLES ALLIANCES

exaltait le rôle de Petritchenko, l’éditeur commente avec
amertume ces deux lettres : «Elle aurait sûrement été
anéantie si elle avait appris, avant de mourir [...], que [...]
se trouvant isolé de la lutte de la flotte détruite à jamais, il
était arrivé à offrir ses services au général Wrangel. » Mais,
ajoute-t-il, «les hommes peuvent capituler, la vérité ne capi­
tule pas7».
Cette formule esquive le problème : la lettre des cinq
est-elle un reniement ou révèle-t-elle une tendance en
germe dans la révolte elle-même? L’une des revendications
centrales de la résolution du 1er mars est la liberté pour les
paysans de commercer, donc le respect des prérogatives de
la propriété privée et Tordre. Outre le désarroi de ses
auteurs, leur proposition d’instaurer une dictature mili­
taire reflète une réalité : la Russie soviétique dévastée est
au bord de la dislocation. Il faut une poigne de fer pour la
maintenir. Seuls les rouges ou les blancs en ont les
moyens. Les deux pouvoirs sont antagoniques par leur
contenu social (liquidation ou maintien de la propriété
d’État, nouvelle classe dirigeante ou restauration de l’an­
cienne) et national. Les blancs, financés depuis 1918 par
les alliés, devraient, s’ils accédaient au pouvoir, leur payer
îa note, les dettes et les emprunts russes d’avant la guerre.
Ils ne peuvent donc garantir l’indépendance du pays. Sur
ce plan, seuls les bolcheviks ont les mains libres.
Dans le champ de ruines qu’est devenue la Russie avec
ses machines hors d’usage, sa productivité du travail
lamentable, son réseau de chemins de fer délabré, son
industrie moribonde, la victoire éphémère des insurgés
aurait balayé la propriété d’État en quelques semaines ; le
capitalisme rétabli, le partage de la Russie en zones d’in­
fluence esquissé en 1919 par les gouvernements anglais et
français (et japonais en Sibérie orientale) aurait pu s’ap­
pliquer. L’éclatement du pays et le chaos auraient permis

397

CRONSTADT

aux puissances étrangères de réserver à la Russie le sort de
la Chine, alors dépecée entre elles et les seigneurs de la
guerre à leur botte. La victoire politique et militaire de la
guerre civile, seule justification des réquisitions désormais
rejetées par la paysannerie, aurait été effacée.
La résolution des marins, soldats et ouvriers de
Cronstadt envisageait certes la légalisation des seuls partis
dits socialistes ; mais les SR de droite, plus d’une fois alliés
aux blancs, et les mencheviks considéraient que la révolu­
tion russe devait seulement libérer le développement du
capitalisme des entraves de la monarchie féodale. Ils étaient
donc favorables au rétablissement massif, sinon généralisé,
de la propriété privée des moyens de production qui signi­
fiait inéluctablement le retour du capital étranger, y
compris dans ragriculrure. Les terres que les paysans
s’étaient partagées seraient retournées dans le cycle de
formation de grandes propriétés privées et de latifundia. Le
programme de Cronstadt visant à défendre la petite
propriété familiale assurant au paysan la libre disposition
des fruits de son travail aurait tenu l’espace d’un matin.
Est-ce cette orientation de Petritchenko qui divise le
comité révolutionnaire? Koupolov, expulsé de Finlande
en mars 1922 et aussitôt arrêté par la Tcheka, décrit à sa
manière les dissensions qui. le rongeaient. D ’après lui,
trois groupes antagonistes se formèrent en son sein. Un
premier groupe, constitué de Petritchenko, Iakovenko et,
au début, Kilgast ; un second groupe de « neutres-hési-
tants », formé d’Orechine, Baïkov et Toukine, et un troi­
sième réunissant Arkhipov, Koupolov, Ossossov et
Patrouchev que Petritchenko dénonce comme des
communistes masqués et auxquels se ralliera par la suite
Kilgast, groupe, selon Koupolov, « hostile au complot et à
toutes les aventures fomentées contre le pouvoir sovié­
tique8». Cela n est pas évident pour tout le monde, car le

398

NOUVELLES ALLIANCES

15 juin 1921, Novojilov conseille à un ancien insurgé qui
dirige alors la boutique du camp d’Ino... avant de retour­
ner bientôt en Russie, « d’entrer au plus vite en rapport
avec Arkhipov, [...] un honnête homme9» politiquement
fiable. Aucun membre des deuxième et troisième groupes
dont parle Koupolov n’a signé les documents de
Petritchenko. Iakovenko non plus, mais sa décision de
rentrer en Russie soviétique pour y mener une activité
clandestine lui impose la discrétion.
Selon Koupolov enfin, les autorités finlandaises consi­
dèrent les cinq membres du troisième groupe comme des
agents soviétiques. Petritchenko l’aurait dénoncé à la
police de Vyborg ainsi que Kilgast et Ossossov comme des
communistes. La police finlandaise envoie alors un peu
plus de 1 000 réfugiés de Cronstadt, dont tout l’ancien
comité révolutionnaire, sur l’île rocheuse de Turkinsaari.
Selon Koupolov, enfin, Petritchenko, Iakovenko, Toukine
et une quinzaine de leurs partisans rassemblés par eux
bénéficiaient d’un régime alimentaire de faveur. Vrai ou
faux ? Impossible à dire.
Le comité révolutionnaire se désagrège. Six de ses
membres abandonnent vite toute activité politique sans
explication. Les dissensions qui les ont déchirés dès leur
arrivée en Finlande ont sans doute encouragé leur retrait
silencieux. Romanenko s’efface sans laisser de traces et
meurt en 1926; Boïkov s’embauche comme ouvrier
tailleur. Ossossov s’installe à Vyborg où il trouve du travail
en usine; Kilgast, le 2 mai 1921, demande au consul de
France à Helsinki de l’aider à retrouver l’adresse d’un ami
en France pour solliciter une invitation de sa part, ne
reçoit pas de réponse et reste en Finlande où il trouve un
emploi de serrurier. Par confusion avec lui, un autre
Kilgast au rôle infime dans la rébellion, arrêté à
Cronstadt, est condamné à mort et fusillé. Un troisième

399

CRONSTADT

Kilgast, dénoncé à la Tcheka par lettre anonyme comme
son cousin germain, prouvera que cette parenté est imagi­
naire mais devra signer un engagement à ne pas quitter le
territoire. On perd très vite la trace de Patrouchev. Selon
Petritchenko, il est resté à Cronstadt, mais Koupolov
affirme qu’il s’est réfugié en Finlande. Resté à Cronstadt,
il n’aurait pu échapper à la Tcheka. Comme Pavlov, il s’ef­
face à jamais. On ne sait ni ce quil a dit et fait pendant
l’insurrection ni ce qu’il est devenu après. Orechine se
rapproche un moment des Cadets de Milioukov puis
abandonne, lui aussi, toute activité politique et reprend
ses activités d’enseignant.
Après sa tentative infructueuse auprès du général
Wrangel, Petritchenko prend langue avec des représen­
tants de groupes antibolcheviks en Russie soviétique et
des émissaires de Boris Savinkov. À la fin de septembre,
Skossyrev, vieux garde blanc, ancien secrétaire de la
mission de la Croix-Rouge américaine en Finlande, étroi­
tement lié à Savinkov et à Bourtsev, l’un des chefs de
rémigration antibolchevik en France, adresse à ce dernier
un rapport enthousiaste. Il vient, lui dit-il, de rencontrer
le dramaturge et critique théâtral Amfiteatrov qui a fui
Petrograd avec sa famille, fin août. Amfiteatrov lui parle
d’une organisation clandestine de... 12000 membres à
Petrograd, la Tekhnopomoch, que la Tcheka n oserait pas
attaquer de front ! Amfiteatrov lui a déclaré : «Les bolche­
viks sont plus faibles que jamais [...]. Le coup doit leur
être porté exclusivement sur Petrograd [...]. Ce coup en
finira définitivement avec le bolchevisme et l’Europe
s’étonnera de la facilité avec laquelle ce sera fait.»
Amfiteatrov invente la Tekhnopomoch, ses effectifs
impressionnants et la peur quelle suscite dans la Tcheka,
mais il existe une bonne demi-douzaine d’organisations
clandestines anticommunistes à Petrograd.

400

NOUVELLES ALLIANCES

Selon Skossyrev, «le travail avance bien avec
Petritchenko», qui a, affirme-t-il, gardé dix des dix-huit
hommes quil avait rassemblés autour de lui à Cronstadt
(le comité révolutionnaire, le rédacteur en chef des
lzvestia, le commandant de la forteresse) dont huit ont été
fusillés. Ces dix, prétend-il, «continuent leur travail e'ner-
gique» quen réalité la plupart ont déjà abandonné.
Skossyrev signale « un lien étroit avec l’Union des marins
à Cronstadt10», à l’existence très hypothétique, vu l’am­
pleur et la rigueur de la répression dans l’île. Mais, dans
l’univers glauque des groupes d’émigrés, îe bluff est roi et
vise à soutirer de l’argent à des protecteurs naïfs.
Malgré tout, une nouvelle alliance se matérialise. Le
3 octobre 1921, Petritchenko et le général Elvengren,
représentant militaire à la fois du général Wrangel et de
Boris Savinkov à Helsinki, signent à Vyborg une déclara­
tion commune annonçant la constitution d’un comité des
organisations combattantes du Nord, «centre clandestin»
qui agira dans la région de Petrograd et autour. Affirmant
représenter « le seul cen tre actif réel, autour duquel doit se
réaliser l’union de toutes les forces qui combattent les
bolcheviks» dans le nord de la Russie d’Europe, ils déci­
dent de lutter ensemble « pour libérer au plus vite leur
patrie du joug communiste». Ils exigent : «Tous les
moyens financiers doivent parvenir directement au
comité ou à travers son représentant à l’étranger u. » Ils ne
viendront pas et ce comité fantôme n’unifiera rien.
Le général Elvengren, nouvel allié de Petritchenko,
dirige une Union panrusse des officiers et appartient à la
direction du comité politique russe en Pologne et de
PUnion populaire de défense de la patrie et de la liberté,
fondée à Varsovie, à la mi-juillet 1921, par lui-même,
Savinkov et un colonel monarchiste russe. Officier tsariste
d’origine finlandaise, il s’était engagé dans l’armée blan­

401

CRONSTADT

che finlandaise, qui avait écrasé dans le sang, en mars-avril
1918, la révolution social-démocrate. Nommé comman­
dant de la ville de Terioki, il avait pris, le 4 mai 1918, un
arrêté imposant à tout habitant la possession d’une attes­
tation de résidence dans l’arrondissement et précisant :
« Tous ceux qui, après le 7 mai, seront trouvés sans cette
attestation seront fusillés. » Le point quatre stipulait : «Vu
que la nuit dernière quelques personnages louches ont tiré
quelques coups de feu sur nos patrouilles [sans blesser ni
tuer personne], je déclare que pour chaque coup de feu je
fusillerai 25 des individus interpellés. » L’écrivain Leonide
Andreiev, qui publie ce texte en russe, le juge «effrayant»
mais l’approuve, car, ajoute-t-il, «le plus effrayant est que
le résultat justifie les mesures. Là oh Ton fusille les gens
comme des chiens, régnent la paix, la prospérité et un
sens très fin de la légalité12». La fin justifie les moyens...
Lorsqu’au printemps 1919 se constitue une minuscule
république indépendante antibolchevik de Carélie du
Nord, vaste de cinquante kilomètres carrés, coincée entre
la Finlande (dont le gouvernement la finance) et la Russie
soviétique, dans les bois marécageux de l’isthme de
Carélie, les nationalistes locaux offrent à Elvengren le
commandement de leur armée d’opérette, surtout desti­
née à provoquer des soulèvements paysans en Russie
soviétique. Puis les autorités finlandaises écartent, dès
février 1920, cet homme trop lié aux monarchistes russes
hostiles à l’indépendance de la Finlande.
Elvengren se lie alors avec le général Wrangel et avec
Boris Savinkov, installé en Pologne. Il devient leur repré­
sentant en Finlande. Il s’occupe des liaisons de l’organisa­
tion de Savinkov avec le Centre national, petite
organisation antibolchevik clandestine dirigée à Petrograd
par le professeur Tagantsev, et s’intéresse alors à
Cronstadt. Il affirme y avoir noué des contacts avec un

402

NOUVELLES ALLIANCES

groupe clandestin sans doute mythique. Elvengren est lui
aussi un bluffeur. Ainsi, il a persuadé Tagantsev qu’il avait
toujours à sa disposition sa petite armée d’Ingermanland5
transformée depuis plusieurs mois en régiment de paisi­
bles gardes-frontières; au début de Finsurrection de
Cronstadt, Tagantsev, abusé, a invité Elvengren à lancer
sur Petrograd cette armée fantôme.
Le 12 octobre, deux semaines après avoir signé son
accord avec Petritchenko, Elvengren, dans un rapport à la
direction de l’Union populaire de défense de la patrie et
de la liberté, prétend que leur activité «à Petrograd et
dans les environs se développe dans l’ensemble avec
succès ». Tout le monde à Petrograd souhaite « la liquida­
tion la plus rapide possible du pouvoir soviétique. [...]
Nos liens avec les organisations de l’intérieur et avec les
masses se renforcent et se développent indubitablement13».
Iakovenko disait déjà en avril : « Les bolcheviks sont arri­
vés au bout du rouleau. Ils ne dureront pas jusqu’à la fin
de l’année. J ’en réponds moi-même ; tout le monde est
contre euxl4. »
Le comité des organisations combattantes du Nord est
mort-né. Mais Elvengren persévère : en février 1922, il
prépare un attentat contre la délégation soviétique à la
conférence commerciale de Gênes, échoue, tente de
recommencer sur le sol italien, échoue encore. Il rentrera
clandestinement en Russie à la fin de 1925, sera arrêté
près de Tver, condamné à mort et fusillé le 9 juin 1927.
Au milieu de ces tractations vaines, les derniers membres
du comité révolutionnaire, réunis au fort Ino, en novem­
bre 1921, décident à la majorité, dans l’indifférence géné­
rale, de se dissoudre et de dissoudre Fétat-major de
défense resté formellement en exercice. Quelques jours
auparavant, Arkhipov en avait démissionné, s’était enfui
du fort Ino et venait de franchir la frontière soviétique.

I
I

C hapitre XXIX

Le commencement de la fin

Le 6 novembre 1921, ies lzvestia publient le texte d’un
décret du comité exécutif central des soviets promulguant
une amnistie partielle des insurgés, stipulant « Tannula-
tion de la sanction, indépendamment de sa durée [...]
pour les participants de la révolte de Cronstadt, ouvriers
et paysans, entraînés dans le mouvement à cause de leur
faible degré de conscience». La formule, qui vise à distin­
guer les dirigeants de la révolte de la masse des insurgés,
laisse une vaste plage à l’interprétation et à l'arbitraire. Les
individus condamnés par les tribunaux doivent passer
dans le mois qui suit devant des commissions de réparti­
tion, c’est-à-dire de filtrage.
Ce décret paraît obscur à beaucoup ; le lendemain de sa
publication, le 7 novembre, Ivan Sladkov, commissaire près
du haut commandement des forces maritimes, télégraphie
à Trotsky une demande d’amnistie de la grande majorité
des insurgés rentrés au pays et arrêtés. Il distingue parmi
eux trois catégories : ceux qui «sont revenus en Russie en
faisant amende honorable», ceux qui «ont simplement
voulu se cacher dans les entrailles de leur patrie» et les troi­
sièmes, rarissimes, selon lui, agents stipendiés de la bour­
geoisie. Tous, sauf rares exceptions, déjà arrêtés et jugés,

405

Le 12. leurs fabriques et leurs usines» où ils pourront aider «à la renaissance économique de la République». propose par télégramme au comité central d’« amnistier les anciens mutins de Cronstadt. Cette amnistie s’impose puisque «les groupes plus nombreux de mutins de Cronstadt revenus plus tard de Finlande ont été amnis­ tiés2». employés à des travaux forcés dans la province d’Arkhangelsk et de Mourmansk». aussi demande-t-il. Messing. «parmi ces déportés. qui ne sont pas des ennemis du pouvoir soviétique». en ce quatrième anniversaire de la révolution d’Octobre. doit être décidée par le comité central. le secrétaire du comité provincial du parti. proteste Sladkov. le vice-président de la Tcheka. Trotsky transmet la demande à Dzerjinski « pour conclusion1». CRONSTADT certains acquittés. annonce à Ounschlicht qu’environ 200 mutins internés dans les prisons de Petrograd ont été libérés. le nouveau président de la Tcheka de Petrograd. C ’est du gâchis. chargées de réviser dans les délais les plus rapides les effectifs de mutins de Cronstadt internés en vue de leur libération3». qui pourraient ainsi revenir dans leurs champs. que ceux qui sont entassés dans le camp de concentration de Petrograd même seront libérés les jours prochains et que des télégrammes expédiés aux camps d’Arkhangelsk et de Vologda ordon­ 406 . Deux jours plus tard. «de libérer des camps de concentration les matelots appartenant à l’élément ouvrier et paysan. d’autres enfin déportés en camp de concentration en Sibérie. d’autres sévèrement punis. ajoute-t-il. car. il 7 a beaucoup d’ouvriers et de paysans. L’amnistie des mutins réfugiés en Finlande. Le lendemain. OunschHcht. où ils ont été envoyés après l’écrasement de la révolte. dans une note au comité central et à Trotsky. Ouglanov. annonce la mise en place de «commissions de filtrage.

407 . transmise par un courrier. Polikarpov. où il déclare en substance: «je désire rassem­ bler tous les anciens de Cronstadt pour organiser leur retour en Russie. elle décide de les libérer. Le 20 novembre 1921. Cette missive inspire-t-elle le Guépéou ? Retourné lui aussi par la police politique. avouant des contacts. Toukine franchit la frontière le 19 mai 1922 avec dix-sept autres anciens mutins nostalgiques de la mère patrie. la Tcheka de Petrograd examine le cas de onze mutins qui ont joué un rôle mineur dans l’insurrection . hanté par la nostalgie du pays. l’ancien secrétaire du comité révolutionnaire. La lettre l’informe qu’il peut revenir sans problème. Us sont immédiatement arrêtés. qui lui ont fourni des armes et de la documentation. muni d’une lettre rédigée par elle. pour cela j’ai besoin de toi». dès qu’il se présente à la planque prévue chez le citoyen Rakitine chargé de le loger. réels ou non. Aucun d’entre eux ne doit être affecté dans la flotte. le 14 juin 1922. pour Toukine. Petritchenko tente alors de l’arracher aux griffes du Guépéou : il lui fait parvenir une lettre. L’amnistie accélère les retours d’anciens membres du comité révolutionnaire. les autres affectés dans une armée du travail sans droit de porter une arme. Iakovenko revient à Petrograd clandestinement le 6 avril 1922. Polikarpov repart en Finlande. le Guépéou (nouveau nom de la Tcheka depuis mars 1922) l’arrête. ancien président de la troïka révolu­ tionnaire de F état-major général» directement au Guépéou. Il craque vite et signe des dépositions très détaillées. LE COMMENCEMENT DE LA FIN nent la libération de tous les mutins enregistrés sur la liste établie le 30 juillet 192h Les détenus qui ont rempli leurs obligations militaires doivent être renvoyés chez eux. avec deux membres du contre-espionnage finnois. signée de Iakovenko. Il ne reçoit aucune réponse.

Toukine est envoyé peu après au camp des îles Solovki où l’on perd sa trace. chef du contre-espionnage britannique en Finlande. O n y trouve Toukine. argent. il se heurte à Petritchenko qui l’exclut du comité. rencontre l’ancien officier blanc. fournira en 1924 une liste de vingt anciens mutins quil a rencontrés à la prison Chpalernaia de Petrograd en août 1923. émigré. interné à la prison Chpalernaia. Lors d’une réunion des rescapés du comité révolutionnaire dans leur villa. revenu en Russie en août 1923. manifeste très vite son impatience devant les conditions d’internement en Finlande. appartement. où Fléchine le croise ce même mois. Sokolov lui fait rencontrer à Terioki le baron Vilken. Arkhipov. 408 . Iakovenko a donc été à nouveau arrêté après avoir accepté de piéger son ami Toukine pour le compte du Guépéou. Iakovenko et Ermolaiev. qui l’invite à repartir au pays pour contribuer à renverser les communistes. il disparaît on ne sait ni quand ni où. Iakovenko a été retourné et transféré en août 1923 au service du contre-espionnage du Guépéou. arrive à Petrograd. Arkhipov s’enfuit de la villa. qui lui promet de le faire passer en Russie. rencon­ tre Iakovenko lors d’une promenade dans la cour de la prison en octobre 1923. Un matin du début de juin. CRONSTADT Un anarchiste russe. Selon les annotateurs du volume d’archives du FSB. Selon ses dépositions ultérieures à la Tcheka. À nouveau jeté en prison. Arkhipov doit emporter des tracts et des plans et rencontrer à Petrograd un ancien offi­ cier de l’armée de Denikine. brûle tracts et plans et repart chez lui à Vologda. Arkhipov prend langue alors avec Piotr Sokolov. lui. Or Ermolaiev. Arkhipov franchit la frontière en pleine nuit. Simon Fléchine. il a sans doute tenté de jouer le double jeu. Petritchenko et lui deviennent ennemis mortels et il craint alors d’être interné en Finlande et fusillé. qui lui fournira documents.

il fonde dès son arrivée à Petrograd avec Tagantsev et «des agents des services de renseignements finlandais. meurtres. Après leur échec. Le Guépéou l’arrête aussitôt. qui se réunit chez lui ou dans un cimetière. âgé de 23 ans. lui permettront de retrouver et d’abattre en juin 1922 Antonov et son frère. etc. Veïno. Koupolov. Leur mission échoue. la Tcheka l’arrête chez lui. est arrêté en juin.4» . il avoue une liste invraisemblable de crimes : recruté. Arkhipov est autorisé à vivre avec sa famille en signant un engagement de ne pas quitter le territoire. Mais leur prestige d’anciens membres du comité révolutionnaire ne suffit pas à dissi­ per la défiance des rares comploteurs qu’ils parviennent à rencontrer. c’est-à-dire chargé de coordonner son activité militaire. pour discuter «d’attentats terroristes : incendies. lui aussi. dit-il. le Guépéou l’envoie avec Arkhipov à Cronstadt tenter d’infiltrer une organisa­ tion clandestine renaissante. retournés. expulsé de Finlande en mars 1922. D ’autres insurgés tentent l’aventure du retour. 409 . rentre clandestinement en Russie. explosions. Son retour ne reste pas longtemps ignoré. par l’un des chefs de fétat-major général finlandais. le Guépéou n’a sans doute plus besoin d’eux. anglais et américains [!] » l’or­ ganisation unifiée des marins de Cronstadt. L’un d’eux jouera un rôle important dans le jeu de la Tcheka : Matvei Komarov. La Tcheka a fait de même avec des dirigeants de la révolte de Tambov qui. jeune commandant du comité révolutionnaire. puis le libère. Puis sa trace et celle de Koupolov s’effacent. Le 5 novembre 1921. Il revient clandestinement en Russie au début de mai. puis le libère après lui avoir fait signer un engagement écrit de travailler pour elle. contre engagement écrit de travailler pour lui. En octobre 1922. Interrogé par le tché­ kiste Lebedev. LE COMMENCEMENT DE LA FIN réparer sa ferme et labourer son champ. En janvier 1923.

celle de la tribune du 1er mai sur l’avenue du 25-Octobre. qui repart en Finlande. Petritchenko affirmera avoir envoyé en Russie Komarov et Paskov à seule fin de faire de la propagande chez les marins de la Baltique et d’en recruter pour le Centre national de Tagantsev. du principal château d’eau de la ville. les tchékistes l’abattent. Pourquoi Komarov aurait-il tenté de s’enfuir au moment où il entrait en Finlande avec l’accord de la Tcheka? Lebedev ne possédant aucun procès-verbal d’interroga­ toire signé par Komarov. devait le liquider. Les fables de Lebedev sur des attentats et des actes de sabotage virtuels annoncent celles des procès de Moscou staliniens. accepte de travailler pour la Tcheka et de l’aider à arrêter ses anciens associés. je considère l’affaire de Komarov comme close5. Selon Lebedev encore. il prépare des attentats contre Kouzmine. Komarov. des entrepôts Nobel et d’autres usines. Il monte une évasion de Komarov. 410 . Antselovitch. il n’aurait jamais confirmés devant un tribunal. et l’incendie de la scierie d’Etat n° 1 ! Cette liste rocambolesque contient un nombre ahurissant de projets d’attentats attribués à Komarov qui n’ont pas reçu le plus petit début de réalisation. À l’enquêteur du contre-espionnage qui l’inter­ rogera en mai 1945. le commissaire au commerce extérieur. Zinoviev et Krassine. confirmant ses inventions. l’enquêteur ne lui demandera pas de confirmer les fables de Lebedev. Lebedev pouvait mettre dans sa bouche les contes les plus fantaisistes que. après avoir tout avoué. flanqué d’un groupe de tchékistes. CRONSTADT Komarov approuve la destruction de la statue de Volodarski. l’explosion d’un train. conclut Lebedev. bolchevik assassiné par un SR de droite le 20 juin 1918. «Pour cette raison.» C ’est un mauvais roman-feuilleton. Komarov tente de s’enfuir. mais arrivé à la frontière. vivant. Une fois Komarov mort.

elle est autorisée à revenir à Petrograd. où sa fille Élizabeth. à un an de travaux forcés. La femme de Kozlovski. y restera jusquà sa mort à Helsinki en 1940. grâce aux efforts de son fils aîné. Sa fille Élizabeth épouse un attaché militaire finnois qui. se voit refuser le bénéfice de l’amnistie de novembre 1921 . le 1er décembre 1934. comme ses trois frères. l’emporte avec ses trois fils. ingénieur à l’usine de méca­ nique Arsenal. Il n’a aucune activité politique. Nathalie. et pourtant condamné. en 1923. le rejoint aussitôt. Le gouvernement français. il demande au consul français en Finlande un visa pour la France. arrêtée en mars 1921. écrit-il avant de se donner la mort. craignant que les autorités finlandaises ne le livrent au gouvernement soviétique. laisse tomber les vaincus. Un temps chômeur. Kirov. Paul. à 300 kilomètres à l’est de Petrograd. le plus acharné hier à soutenir les blancs. En mai 1921 pourtant. ironie du sort. LE COMMENCEMENT DE LA FIN Le général Kozlovski. Nicolas. Dmitri et Constantin. affecté à l’ambassade de Finlande en URSS. se suicide en 1927. déportée au camp de Kholmogory. sera. en vain. Elle meurt en 1995. Après l’assassinat par le jeune communiste Nicolaiev du premier secrétaire du PC de Leningrad. enseignante de fran­ çais dans un orphelinat de Petrograd. âgée de 12 ans. il enseigne l’histoire dans une école russe puis s’embauche comme employé dans une usine de mécanique à Vyborg. de 1956 à 1959. où elle travaille comme méde­ 411 . elle est libérée de Kholmogory le 31 octobre 1922 puis exilée à Tcherepovets. qui chasse de Leningrad les anciens opposants et la vieille intelligentsia. «contre l’injustice et le mensonge6». lui aussi réfugié en Finlande. tous les quatre exilés dans la bourgade de Tcheikar au Kazakhstan. la vague d’épuration. membre du parti communiste. Son fils Nicolas. pour protester. non loin de Vologda .

Il rejoint sa mère en 1951 à Stavropol. dont une fois «pour travail remarquable pendant les années de la Grande Guerre patriotique7». Paul. Il est condamné à mort et fusillé le 24 août 1921. Victor. CRONSTADT cin. Dmitri devient forestier au Kazakhstan. travaille comme tel dès son exil au Kazakhstan . Il meurt en 1971- Jeu des homonymes ? Le seul Kozlovski fusillé après et pour l’insurrection de Cronstadt. en 1937. il est affecté à diverses expéditions et travaux hydrauliques dès 1937. ingénieur hydrologue lui aussi. est autorisé à se fixer à Krasnodar. puis. Elle se fixe à Stavropol au lendemain de la mort de Staline et y meurt en 1958. mais la Tcheka. découvre de la dynamite dans son appartement. comme des centaines de milliers d'autres. est repris. tente de s’enfuir de Tchelkar. en 1944. puis fusillé pour activité antisoviétique imaginaire. ingénieur hydrologue. dans le sud de la Russie où il fait une carrière de fonctionnaire avant de mourir en 1975. n avait rien à voir avec le général et sa famille. condamné à trois ans de camp. Il est décoré deux fois. Constantin. au cours d ’une perquisition. .

entre avril et juin..]. où elle tue quatre millions d’hommes. Lors des sécheresses antérieures dans la Basse-Volga. de femmes et d’enfants. il tombait. Trotsky s’en émeut dans un télégramme « très impor­ tant. entre 35 et 75 millimètres d’eau. elle touche 25 millions d’êtres dans tout le sud du pays. la famine frappe à nouveau la Russie soviétique. La sécheresse qui a ravagé ces régions céréalières au printemps et au début de l’été 1921 est sans précédent. qu’il adresse au bureau politique le 25 décembre. Il fît de la vallée de la Volga un désert depuis Kazan [. extrêmement urgent et tout à fait secret».. Enfin les retards de paiement de salai­ res aux ouvriers des deux capitales atteignent 200 milliards de roubles! Le cocktail est à nouveau explo­ sif. La sécheresse de 1921 bat tous les records avec 7. Dénonçant 413 . le comité de Petrograd réagit aux nouvelles difficultés de ravitaillement en supprimant la ration alimentaire attribuée aux familles des soldats et marins et réduit du quart au tiers la ration alimentaire du personnel médical.» Le 15 novembre 1921...] jusqu’aux Steppes du S u d 1.1 millimètres de pluie en trois mois. Un contemporain raconte : «Le soleil brûlait tout ce qui sortait de terres [. C h a p itre XXX Derniers soubresauts Au cours de l’été 1921.

écri­ vent-ils. Il demande i’envoi immédiat d’une commission d’enquête à Cronstadt. Le nom de la Tcheka suggère. clé de la ville. sillonnent la région entre Kem et ia mer Blanche et préparent une offensive sur Petrograd et Cronstadt. une insurrection paysanne éclate en Carélie. Ounschlicht. Il propose de nommer Ounschlicht à la tête de la commission. mais suggèrent de nommer Antonov- Ovsenko et non îe tchékiste Ounschlicht par crainte. [. des groupes d’anciens insurgés de Cronstadt. CRONSTADT la décision du 15 novembre. a déjà «par deux fois aierté sur les événements qui mûris­ sent à Cronstadt» et il joint à son télégramme le texte de ses avertissements. des 414 . mais ne l’invente pas.. La Tcheka exagère le danger. îe long de la frontière finlandaise. que «ce nom ne soit pas compris comme la promesse d’une aide mais comme une menace (ce qui est indésirable)3». plus des mesures répressives qu’alimentaires. Staline et Léon Kamenev soutiennent sa proposition. pour protester contre la dégradation de leur situation alimen­ taire et les retards dans îe paiement des salaires. selon un rapport de la section étrangère de la Tcheka de ia fin décembre. en effet.] L’état d’esprit est très sombre».. Il rappelle que îe vice-président de la Tcheka. Le danger est d’autant plus sérieux qu’en ce mois de décembre. chargée de prendre sur place les mesures urgentes «susceptibles de détendre l’atmosphère et de prévenir la possibilité de complica­ tions2». Le bruit court que d’anciens mutins de Cronstadt y participent. recrutés par l’ancien comité révolutionnaire (c’est-à-dire Petritchenko) et les agents d’Elvengren. Enfin. il souligne «la situation désespérée à Cronstadt des familles de soldats et de marins auxquelles on a à toutes supprimé la ration alimentaire. En décem­ bre. à une centaine de kilomètres au nord-est de Petrograd. Les craintes de Trotsky se confirment vite.

de l’amirauté (les mêmes qu’en février 1921 !). DERNIERS SOUBRESAUTS ouvriers font grève aux usines Poutilov. 23 sont affectés à Fétat- major du district militaire de Moscou. Elle stigmatise seulement «l'attitude insuffi­ samment attentive et dynamique des organismes locaux du parti et des soviets pour la satisfaction des besoins courants» de la population. ce qui relève plus de la sinécure que de la sanction. 69 peuvent rester dans la flotte et servir à Petrograd. Mais elle 415 . Cette répartition marque une grande défiance à l’égard des anciens mutins. et y remplir des fonctions de service armé sur les navires. La commission classe les 283 marins en quatre catégories : 86 doivent être écartés de la flotte . Ainsi la distribution des rations alimentaires de décembre a été différée jusqu'à la fin du mois alors que les dépôts étaient fournis. Le bureau politique poursuit sa politique de détente à l'égard des anciens insurgés. il forme une commission chargée d’examiner le cas de 360 d'entre eux. ni Zinoviev ni aucun de ses adjoints. 91 peuvent rester à servir dans la flotte mais pas dans celle de la Baltique ni à Petrograd. sans jamais nommer. Elle livre des conclusions accablantes pour la direction du parti de la région. si 29 des 86 marins de la première catégorie sont démobilisés immédiatement. y compris celle de la Baltique. pour étudier leur éventuelle réaffectation dans la flotte soviétique. 39 peuvent rester dans la flotte. dans le port. La commission d’Antonov-Ovseenko (flanqué d’Oun- schÜcht) part le 26 décembre à Petrograd puis à Cronstadt. où elle passe la journée du 27. de la Baltique. dans des bureaux de la capitale. „. bien entendu. dans les bureaux du Commissariat à la marine . mais. À la fin du mois la Tcheka évoque la possibilité d’une nouvelle explosion à Cronstadt. mais à terre. en même temps. Le 1er décembre 1921. libérés le 26 novembre.

«la situation lamentable des 40000 réfu­ giés» et «la situation extrêmement critique des établisse­ ments de soin à la suite de la réduction. qui peut aller jusqu’à un tiers. ainsi implicitement mise en cause. des rations attribuées au personnel médi­ cal». 91 (32 %) y sont main­ 416 . CRONSTADT propose de retirer Cronstadt du contrôle des instances locales et régionales du parti. Le tableau que dresse la commission est sombre : le décret du 15 novembre 1921 a créé pour les familles de soldats « des conditions d’existence extrêmement pénibles». Mais la commission émet un pronostic pessimiste : « Des manifestations massives de mécontentement. particulièrement lamentable». la situation des cheminots. littéralement affamé. «sous tous les rapports. quoique inorganisées (car on ne remarque guère d’activité d’orga­ nisations contre-révolutionnaires formalisées). de Trotsky. dont celle concernant le sort de 283 anciens mutins : 86 (30. Le rapport dénonce l’extension des épidémies. indirectement.5 %) sont écartés de la flotte. et de placer Fîle sous la responsabilité de la division pétrogradoise du Commissariat à la guerre — donc. Seule consolation : Fétat d’esprit politique de la garnison de Cronstadt est satisfai­ sant et pourtant «la situation [matérielle] des marins et des soldats de Kotline et de tous les forts de la forteresse de Cronstadt est encore pire que celle de Petrograd» où «Fétat d ’esprit des équipages de la flotte est instable». sont inévi­ tables. dirigées par l’équipe de Zinoviev. Trois ateliers de réparation n’ont reçu aucune ration alimentaire en novembre et presque rien en décembre. si la situation à Petrograd n’est pas totalement stabilisée sur le plan matériel4. est. » Le bureau politique du 31 décembre écoute le rapport d’Antonov-Ovseenko et adopte ses propositions. privés de ravitaille­ ment et de combustible.

La haine des gens de Cronstadt pour les militants communistes envoyés de Petrograd rétablir Tordre n’a pas diminué. mais. pourtant. expose les 417 . Cinq jours plus tard. Bobrov. Il invite la Tcheka à effectuer «leur expulsion partielle5» sans préciser le pourcentage et les critères. 69 (soit 24. affirme qu’au cours des jours précédents les autorités de la ville ont entamé l’expulsion des familles des mutins de Cronstadt et «des autres éléments inutiles6». le bureau du comité de Petrograd juge «impossible d’effectuer maintenant pour des raisons tactiques l’expul­ sion massive des familles de Cronstadt». se heurte aux réticences du comité de Petrograd. Aussi la Tcheka décide de soumettre à réenre­ gistrement les familles des mutins de Cronstadt. y compris sur les navires de la Baltique. six jours plus tard. au premier chef. DERNIERS SOUBRESAUTS tenus avec interdiction de servir dans la flotte de la Baltique et à Petrograd. O r rien nest encore fait et. qu il juge explo­ sive. le 4 février. et d’enregistrer tous les communistes exclus du parti afin de définir leur transfert (on ne sait encore où).5 %) y sont maintenus avec droit de servir dans les services terrestres à Petrograd. de véri­ fier leur loyalisme. de les classer par catégories afin de déterminer celles qu’il faudra expulser de l’île. La section spéciale du district militaire de Petrograd demande à cette fin un crédit d’un milliard de roubles en devises étrangères et un renfort de treize camarades. Le tchékiste Messing ordonne d’« expulser de Cronstadt tous les citoyens privés qui ne travaillent pas dans les services de la forteresse et. dans une note à Molotov. de filtrer toute la base militaire afin d’en éloigner «les éléments déloyaux». un responsable de la Tcheka. L’expulsion des familles de mutins. plus facile à décider qu’à exécuter. le tchékiste Komarov. les familles des mutins de Cronstadt». 37 (soit 13%) sont maintenus dans îa flotte au service armé.

soit au total 172 personnes. vu la masse des difficultés : l’enregistrement est très long. a déjà été installé dans cinq wagons.] ont été établies [. les listes [. étant donné que nombre de mutins partent avec des enfants en bas âge et toutes leurs affaires». le secrétariat de la section spéciale de la Tcheka se félicite encore : «Tout le travail de préparation technique est achevé. CRONSTADT préparatifs de l’expulsion concoctés par la commission spéciale quil préside.. Le 15 février.. Sa commission a établi une liste des catégories de familles sujettes à l’expulsion : celles dont les chefs de famille ont fui en Finlande. soit 77 familles représentant au total 90 personnes (pour l’essentiel donc des adultes).. La commission a enfin autorisé 105 familles à conti­ nuer à résider à Cronstadt et désigne une nouvelle liste de 100 familles à expulser. les formulaires sont complétés et tout le monde a été enregistré». Mais Bobrov affirme impossible d’organiser le départ des 63 premières familles le 6 février. mais il insiste pour les expédier «spécialement dans des wagons chauffés » (chose rare dans la Russie d’alors) et «sans arrêt jusqu’à leur destination.. Il précise: «70 à 8 0 % des 418 . Le 8 février 1922 les listes d’expulsa- bles sont officiellement bouclées. celles dont ils ont été fusillés.. Un premier lot doit être expédié dans 25 wagons. Le tchékiste insiste sur la nécessité de les «expédier de façon indolore7». les formalités adminis­ tratives aussi. Il a déjà rassemblé les wagons destinés à les emmener. l’affectation des wagons sur la destination requise et celle des expulsés par wagon traînent . Bobrov en a par-dessus la tête et demande à être débarrassé de cette tâche. à expul­ ser. pour la seconde fois au moins. Il a ainsi établi une liste de 63 familles..]. dont cinq ont été à ce jour rassemblés. Un premier groupe. celles dont ils ont été condamnés puis amnistiés mais qui ne vivent pas à Cronstadt. L’affaire s’enlise.

Le bois de chauffage manque tant quil n a pas été possible de cuire la nourriture des soldats et qu’il a fallu comman­ 419 . qui seront destitués de leurs responsabilités par décision du comité de Petrograd du parti et transférés ailleurs.. 26 familles de malades et 27 familles. dont 76 enfants. provisoirement. sur lesquelles la commission n’a pas encore tranché. il n y a à manger quasiment que du pain. Sont restées à Petrograd et Cronstadt. Messing répond que tout est bouclé. indique que la population de la région n’a pas reçu de tout ce mois la moindre matière grasse et rien ne garantira quon pourra lui en fournir dans les semaines à venir. La situation catastrophique de Petrograd explique cette insistance à se débarrasser de révoltés potentiels. ont exigé de s'installer dans les wagons de leur choix et ont dû. Le secré­ taire du soviet de Petrograd. ainsi quun troisième groupe de 78 familles représentant 176 personnes. a été expulsé. En ce janvier tragique enfin. Pour les autres. qui ont choisi elles-mêmes de partir. en conséquence. dans une note à Molotov du 28 janvier 1922. remariées à des membres du parti. « la situa- tion dans les hôpitaux est effrayante. payer leur billet de train. La maladie la plus bénigne devient mortelle. il n’y a ni linge ni savon9». et enfin 121 célibataires. dont 78 enfants. le secrétariat du comité central demande à la Tcheka où en est l’opération. 221 familles ouvrières et 30 femmes de fusillés. il fait froid. Il annonce l’expulsion prochaine de 70 familles représentant 200 personnes et la formation d’un troisième groupe de 40 à 60 familles. Il dresse un bilan qui diffère sensiblement de celui du 8 février : un second groupe de 49 familles représentant 128 personnes. DERNIERS SOUBRESAUTS expulsés sont des ouvriers8».» l’expulsion est gratuite. plus 15 individus qui ont refusé de partir dans les convois collec­ tifs. Le 2 mars.. Le 26 février 1922..

qui y renvoie pourtant en note. 2756 personnes auront été expulsées vers diverses régions dont. Komarov évalue aussi à 20 milliards de roubles la somme nécessaire .. somme qui couvre 0. Au 1er avril 1923. Mais les besoins ainsi couverts seront bien minces.à être déchargé de cette tâche. selon le rapport officiel. dorment à même le sol ou sur des bat-flanc en bois. sans matelas ni couvertu­ res. or le gouvernement nen a débloqué que 60 millions. 420 .3 % des besoins. Dans le Livre noir. le tchékiste Bobrov. sous la plume de Nicolas Werth. fait le bilan de l’opération dans un tableau d’une minutie extrême. le 15 septembre 1922. qui. Le 16 août 1922.dont seule une faible partie a été versée - pour restaurer les casernes délabrées. a demandé . Il faudrait en effet en exporter pour 20 milliards de roubles. écrasée pourtant dix-sept mois plus tôt. s’étend en réalité sur des mois. D ’où. que les responsables de la Tcheka affirment réglé dès février.en vain . Il «juge indispensable d’accélérer Fexpulsion des mutins de Cronstadt [donc revenus dans la ville] et de conclure faf* fàire avant l’hiver» proche. dès février. Un mois plus tard.. Le «nettoyage» de Cronstadt. Il serait fastidieux d’en suivre le déroulement au fil des jours. 1153 (dont 787 anciens mutins) l’ont été entre le 1er février et le 11 septembre. «2 0 4 8 mutins et membres de leurs familles11». CRONSTADT der du bois en Finlande. La majorité des soldats. mais lopération traîne en longueur. le bureau du comité régional de Petrograd du parti écoute un nouveau rapport sur «l’accélération de l’expul­ sion de Cronstadt des éléments suspects suite à la mutine­ rie». viennent les difficultés? Le procès-verbal de la réunion évoque «l’absence d’unité dans la commission» chargée de planifier l’opération et «le désac­ cord [non précisé] du Guépéou avec la commission10». Bobrov et sa commis­ sion ont établi une liste dite « fondamentale » de 1260 personnes à expulser.

DERNIERS SOUBRESAUTS ce document subit une étrange métamorphose. L’inquiétude de Stolpner s’explique : même atténués. Fedotov. Klotchova. Quatre anciens membres du comité révolutionnaire : Iakovenko. est compliquée par le retour en Russie de nouvelles vagues de mutins. marin du Petropavlovsk. Eveltîs. fuient en masse les camps de Finlande. Gouriev-Dolmatov. Kourkine et Martynov. À cette liste impressionnante. y compris des cadres dirigeants de la révolte. chargé du transport de matériel de propa­ gande des insurgés à Petrograd. Mystère de la paraphrase qui réduit d’anciens insurgés (dont on peut approuver ou critiquer Faction) à de simples spectateurs. président du conseil économique de Cronstadt pendant la révolte. Arkhipov et Koupolov. en majorité d’anciens soldats du 560e régiment de tirailleurs. Un responsable du Guépéou. Stolpner ajoute le retour de 120 anciens mutins. les échos de Cronstadt se font encore entendre ici ou là. membre de la troïka des casernes de la flotte de la Baltique. Partilleur Matsarenko du fort Constantin. L’opération. Toukine. 421 . «attirés dans la révolte de façon inconsciente13» donc amnistiables. qui. membre du parti communiste du fort Chantz. Bielov. Terentiev. à partir de juin 1922. membres des troïkas révolutionnaires du fort de Totleben . membre de la troïka du Petropavlovsky Ioudine. « au grand passé crimi­ nel». en dresse le 5 octobre une liste impressionnante. Stolpner. Zakharov. inachevée. chargé de contrôler l’activité de la troïka de la 4e division d’artillerie. ancien rédacteur des ïzvestia de Cronstadt. matelot du Sêbastopol\ plénipotentiaire du comité révolu­ tionnaire. On lit : la commission «déporta vers la Sibérie 2 5 1 4 civils de Cronstadt pour le seul fait d’être restés dans la place forte lors des événements12». ancienne communiste et tchékiste. secrétaire administrative du comité révolutionnaire.

Il est aussi violent que vague : « M A R I N ! Il y a un an et demi Toi. à l’ex­ ception des meneurs. de fournir aux amnistiés la possibilité de revenir en Russie dans les mêmes conditions que les prisonniers de guerre. « d’accorder une amnistie complète à tous les simples participants de la mutinerie de Cronstadt. » Le tract invite les matelots à descendre dans la rue pour exiger « l’abolition de la dictature de la minorité sur la majorité» et se clôt par le slogan «Vive les soviets libre­ ment élus14». au pays à l’annonce de l’amnistie. Le sang de nos camarades doit être vengé.] pendant dix-sept jours. Cronstadt a été noyé dans le sang de dizaines de milliers de lutteurs. C ’est le dernier soubresaut de la révolte. qu’ils aient été ou non en service armé. le comité exécutif central des soviets décide. mais le dix-huitième jour les hordes étrangères de Chinois. dont Ermolaiev. sans être soumis à aucun interrogatoire et sans se voir présenter aucun acte d’accu­ 422 . rentre. Us croupissent en prison un an. de définir le 1er mai 1923 comme date limite pour manifester îe désir de profiter de l’amnis­ tie 55». à moitié affamé. tu as rejeté les chaînes et [. mais ce n’en est pas l’ultime écho. l’ancien Sébastopol. CRONSTADT Au début d’octobre un tract reproduisant un appel inti­ tulé « Marin ! » circule sur le cuirassé Commune de Paris. Le 2 novembre 1922. enfin. Le jeune Ermolaiev. Dix-neuf membres des troïkas des navires. de Bachkirs. considérés comme des meneurs. des unités et des forts de la garnison. des dirigeants et des membres du commandement. marin du Sébastopol> qui a fui en Finlande.. Cronstadt. comme les autres. sont aussitôt arrêtés. tu as rejeté tes oppresseurs. de Finnois et d’autres ont écrasé l’œuvre de libération enta­ mée. pour le cinquième anniversaire de la révolution d’Octobre. à l’hôpital maritime et à l’École des mines et de l’électricité..

Le 13 novembre 1935. Les grévistes de la faim sont condamnés à trois ans de réclusion dans le camp des îles Solovki» où ils arrivent en octobre 1923. mais reste à Nijni-Novgorod. ne figu­ rait sur aucune des deux. membre du comité révolutionnaire de Cronstadt mutiné 27-111- 2 1 16. Au bout d’un an. En mai 1924. Dans la sienne. par chance. son appareil se penche sur les communistes de Cronstadt. DERNIERS SOUBRESAUTS sation. Rétabli dans tous ses droits en janvier 1925» il peut vivre où il veut. en mars 1990 dans la revue Droujba Narodov. » Il rencontre un jour Iakovenko lors de la prome­ nade quotidienne des détenus. La liste de 50 pages est subdivi­ sée en différentes catégories : mutins réfugiés en Finlande (140). démissionnaires signalés dans les ïzvestia de Cronstadt (452 plus 3 2 ) 17. une commission gouvernementale décide leur libération. Les survivants seront tous déportés ou fusillés entre 1936 et 1938. où il suit des cours du soir pour devenir ingénieur en bâtiment. le Poubalt transmet au secrétariat du comité central une liste des membres du parti « exclus » de l’organisation de Cronstadt « pour participation a l’insurrection et d’aut­ res actes » non précisés. exclus pendant l’insurrection (92). effective en octobre. ils sont aussitôt isolés en cellules individuelles. Ermolaiev est assigné à résidence à Nijni-Novgorod. Lorsque Staline engage l’épuration massive du parti communiste en 1935. exclus lors du réenregistrement (211). Il publiera ses souvenirs. métier qu’il exercera pendant plus de quarante ans. ils déclenchent une grève de la faim. . peu avant de mourir. Ermolaiev lit parmi les graffitis qui ornent les murs l’inscription : « Ici a été interné dans l’attente de son exécution le matelot du Sêbastopol Perepelkine. Seuls échapperont au massacre les oubliés de ce recensement comme Ermolaiev qui.

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de faire mourir le bétail..] des agissements des agents et des détachements de ravi­ taillement et de l’incurie générale». « ils sont mécontents avant tout [. Ses 425 . qui a poussé sur place. mais un pouvoir imposé de Fextérieur1». Ils dénoncent les agissements des administrateurs locaux et de responsables corrompus. donc un organe de contrainte. Du 10 au 16 mars 1921. les bolcheviks orga­ nisent. dans la province de Tambov. une conférence paysanne pour tenter d’isoler les insurgés des paysans.. Ils accusent les diri- géants locaux de «laisser pourrir le blé réquisitionné. ils ont «le sentiment que le pouvoir des soviets n’est pas un pouvoir organique. Les paysans qui appellent les partisans insurgés à cesser la lutte critiquent en même temps vivement le régime. au flanc oriental de l’Oural. les insurgés prennent la ville de Tioumen. C hapitre XXXI Fin de partie La proclamation de la N EP et l’écrasement de Cronstadt annoncent le rapide déclin des insurrections paysannes. Fin mars. Selon Antonov-Ovseenko. d’utiliser les chevaux pour rien à des travaux pas préparés. l’insurrection de Sibérie occidentale reflue. C ’est leur dernier succès . dès ce moment. Enfin. de faire crever les chevaux lors des corvées de charrois».

[. et pas le pouvoir communiste. Le 3 avril. Nous voulons instaurer un véritable pouvoir soviétique. du blé et du fourrage dans les régions où le plan de réquisition a été accompli à 100% . qui a existé jusqu’à ce jour sous l’apparence d’un pouvoir soviétique. Même si le comité interdit à des individus et à des groupes d’acheter du blé.. Ainsi. et affirme : « Le mouvement de partisans se développe en Russie même [. tentent toujours d’imposer leur loi à ces derniers.. des grains. CRONSTADT dirigeants refusent de le voir.]. les voies fluviales et les routes à charrois3». sur les voies de chemins de fer. le comité exécutif du soviet de la province se hâte de diffuser cette décision et d’édicter « la liberté d’échanger. la principale revendica­ tion du paysan est satisfaite. le 25 mars.. ce qui est le cas de la région de Tioumen.] qu’on ne nous impose pas de croire tous par force à la commune Vive le pouvoir soviétique sans communistes2! » Deux jours plus tôt. le ressort principal des insurrections 426 . Nous avons tous une seule pensée et un seul but : anéantir l’ennemi commu­ niste. pour ses propres besoins. du fourrage et des pommes de terre». même s’il se défie des promesses et si des détachements de réquisition. d’acheter. pourtant tombée depuis une semaine... Tétat- major principal de l’armée populaire diffuse un appel euphorique aux «citoyens sibériens». de vendre et de transporter du blé.. du fourrage ou des pommes de terre pour les revendre à des tiers. le droit de vendre et d’acheter. annonce l’insurrec­ tion victorieuse de Cronstadt..]• Nous voulons [.. le comité exécutif central des soviets a remplacé officiellement la réquisition alimentaire par l’échange libre des produits. Il décide aussi d’« enlever les détachements de barrage sur l’ensemble du territoire de la province. nostal­ giques du communisme de guerre et du pouvoir qu’il leur donnait sur les paysans. le 23 mars.

la plupart se cachent et seront presque tous repris. le 11 juin. Le 7 avril. demandent d’épargner les familles des insurgés. 427 . ancien officier de Koltchak. la quasi- totalité de Fétat-major insurrectionnel et le président du soviet insurgé de Tobolsk sont capturés et le chef militaire des insurgés. Farmée rouge prend d’assaut Tobolsk et y capture 5 000 partisans. Il a constitué une armada de 120000 hommes. Nommé à la tête des troupes. Ici et là. Dès lors. L’insurrection de Tambov. les partisans égorgent des familles de soldats. Découragés par sa mort. plus de 7 000 insurgés. il publie le décret n °130 destiné à terroriser les insurgés et la population qui les soutient. Il promet la vie sauve aux insurgés qui déposeront les armes. elle aussi. mais menace d’exiler leurs familles après avoir confisqué leurs biens s’ils ne se rendent pas. Toukhatchevski édicté un ordre du jour 171 diffusé à 30000 exemplaires. se rendent à Farmée rouge. dont un régiment entier. Entre le 20 mars et le 12 avril. ce même jour. qui menace de fusiller les otages pris dans les familles des insurgés et de confisquer leurs biens. FIN DE PARTIE paysannes est brisé. Une semaine plus tard. dont plus de 10000 désertent. par peur des représailles sur les leurs. est tué au cours de Fassaut. agonise. les insurgés se dispersent. Toukhatchevski arrive dans la région le 12 mai. l’insurrection vit les soubre­ sauts de l’agonie malgré l’acharnement des derniers grou­ pes de partisans et la férocité des ultimes affrontements. Le comité provincial de l’Union de la paysannerie laborieuse répond en ordonnant de prendre en otages les familles des soldats et des employés des soviets et de confisquer leurs biens. Certains se joignent aux insurgés. Un mois plus tard. qui. Sviatoch. dont 57000 immédiatement opérationnels et. La répression ébranle de nombreux soldats de Farmée rouge.

la dernière localité importante de la région. l’orga­ nisation du parti est affaiblie. à Tambov. pour­ chassés. la Tcheka débusque Antonov et son frère. les cheminots continuent à servir de pivot à l’organisation contre-révolutionnaire4». menace dans les villes. Encerclés. et les abat. CRONSTADT L’insurrection se disloque. Selon Antonov-Ovseenko.]. En Finlande. Petritchenko. «la majorité des paysans» ont un «état d’esprit attentiste et défiant [_] mais l’esprit d’opposition grandit chez les ouvriers. Obdorsk (Fac­ tuelle Salekhar. l’application des mesures exceptionnelles de l’ordre du jour 171 est suspendue. La semaine suivante est celle de Fagonie finale : 16000 insurgés et déserteurs sont capturés ou se rendent. L’émigration blanche. du 1er juin au 2 juillet. dénoncés par d’anciens partisans ralliés. épuisée. que Staline fera cons­ truire par des détenus et qui ne fonctionnera jamais). Aussi juge-t-il possibles de nouvelles révoltes. les insurgés de Sibérie se dispersent et sont captu­ rés les uns après les autres. future gare terminale d ’une ligne de chemin de fer de 1200 kilomètres. Le 8 juillet. laisse 428 . En juin 1922. Le danger. tombe entre les mains de l’armée rouge. étouffé à la campa­ gne. Le 20 juin. le 2 juin. privée du soutien financier et mili­ taire des grandes puissances. L’insurrection est définitivement brisée. la brigade du commandant Kotovski sabre un dernier groupe de 500 insurgés et fusille les survivants. la région. En Sibérie.. engagé un moment dans la formation d’un front commun des forces anticommunis­ tes en Russie. est dévastée. 3197 insurgés et 9124 déserteurs ont été faits prisonniers ou se sont rendus.. perd vite ses illusions et ses espoirs. sceptiques sur la capacité des adversaires des bolcheviks à renverser le régime. déjà ravagée par la guerre civile. son agriculture ruinée. lasse [. Pour toute la province.

une brève requête au consul soviétique à Helsinki qui la transmet aussitôt au Commissariat aux affaires étrangères. affirmant que « la lutte armée s’est produite contre la volonté des Cronstadtiens ». Il s’embauche comme ouvrier dans une usine de cellulose. Le 22 mai 1922. ne manque pas de piquant. Petritchenko reste deux mois en prison sans inculpa­ tion. Dès le début de 1922. que « la NEP est antagoniste des revendications de Cronstadt6». salué devant Toukine et Boïkov la volonté décla­ rée du gouvernement soviétique de ne pas s’opposer au retour des anciens mutins au pays. Il adresse. » Pour lui. FIN DE PARTIE tomber les anciens mutins. la NEP satisfait les principales revendica­ tions des mutins. la police finlandaise l’arrête à Vyborg et le jette en prison sans m otif officiel. puis affirme son désir de revenir en Russie. où il travaille comme manoeuvre dans une scierie et doit se présenter chaque semaine au commissa­ riat de la bourgade. Vu son changement de tactique. au début de septem­ bre 1922. Petritchenko. sans ressources. Il réfute ainsi par avance ceux qui ulté­ rieurement affirmeront. La police finlandaise lui présente une dénonciation signée de ses deux anciens camarades. Petritchenko. Il avait. s’il est vrai. cherche du travail. Le gouvernement finlandais en fait de même. C ’est un camouflet pour le gouvernement finlandais. la police le relâche et l’envoie dans la petite ville d’Ouleaborg. car. donc. Toukine rentre clandestine­ ment en Russie. dira-t-il. Le consul soviétique considère que « Petritchenko n’est 429 . le mois suivant. L’incident. mes convictions politiques me contraignent à demander au consulat de la république de Russie si mon retour en Russie soviétique est possible 5. approuve la NEP : «Le gouvernement soviétique met en œuvre les exigences fondamentales de ces derniers. comme Anton Ciliga.

oubliant de préciser que c’est en prison. ïakovenko conclut. Kozlovski dénonce l’éclatement 430 . dans une envolée lyrique : «La vie en Russie avec la Nouvelle Politique économique s’est tellement amélio­ rée que tu ne la reconnaîtras pas8. de Poutiline. lui écrivent une lettre pressante : « Toukine et moi. Ce même 16 septembre.. Petritchenko ne répond donc pas. nous nous trouvons à Petrograd». alors qu’ils se trouvaient dans un camp en Finlande. tous les quatre réfugiés en Finlande. écrit ïakovenko. tous les deux en prison à Petrograd. et d’«un espion [anonyme] de l’Entente». d’un marin du nom de Kireiev. qui avait rempli la même mission pour piéger Toukine trois mois plus tôt. et. Ils ont appris son arrestation à Vyborg. [. Le Guépéou fabrique alors un bizarre «résumé» de prétendues dépositions du général Kozlovski.] Reviens maintenant. car pour nous ce sera mieux. » C ’est trop pour Petritchenko. a poussé Toukine à repartir à Petrograd avec le premier contingent de mutins retournant dans la mère patrie. » Le Guépéou les récompen­ sera sans doute s’ils réussissent à le piéger. Polikarpov. CRONSTADT pas encore allé jusqu’au bout». » Il insiste : « Reviens au plus vite. se cabre et l’avertit qu’il s’agit d’un piège. ïakovenko et Toukine. par une étrange coïncidence. ïakovenko ajoute : «Tous les Cronstadtiens qui sympathisent avec nous reviennent par vagues impor­ tantes dans la patrie. Il veut l’y pousser : «Je lui ferai comprendre que les négociations ne peuvent commencer que sur la base d’une répudiation totale et ouverte de Cronstadt7. qui. Le plus tôt sera le mieux. et ajoutent : «Dans le camp tous étaient solidaires avec ta décision de revenir dans la patrie et regrettaient profondément ton arrestation ». » Le Guépéou envoie Polikarpov remettre la lettre à Petritchenko.. sont maintenant libérés. une fois leur personnalité éclair­ cie. à en croire ïakovenko. de Petritchenko.

a envoyé ses militants dans les organisations clandestines du Nord « pour y utiliser les difficultés de ravitaillement et de combustible». simple matelot. Les aveux attribués à Petritchenko sont plus originaux : il a été expédié à Cronstadt par Makhno. L’espion anonyme de PEntente a servi dans Farmée de Denikine en exil. Pouriline est partisan de l’Assemblée constituante. Kireiev. a décidé d’utiliser les SR. de faux documents et des instructions. Ces fausses dépositions dessinent le schéma d’un procès truqué dont le Guépéou ne détient aucun des accusés. a pris contact à cette fin avec les cercles émigrés d’Europe occidentale. las de ses échecs en Ukraine. Makhno choisit Cronstadt «vu la présence d’une masse de mate­ lots» ouverts à ses idées. les mencheviks et les anarchistes et de lancer le slogan « Un pouvoir soviétique juste» qu’il aurait abandonné après le triomphe espéré de Finsurrection. est rentré en Russie après avoir reçu du consulat de France en Suisse de For. il a contacté l’organisation clandestine des officiers et s’est «abouché avec une bande de matelots houligans» à qui « il promettait une vie meilleure s’ils réussissaient à chasser les bolcheviks 9». condamne la paix avec la Pologne. Passé à Cronstadt par la Finlande. Envisageait-il de les enlever et avait-il à cette fin déjà préparé les dépositions qu’il voulait leur faire signer? Ce projet farfelu restera en plan. désireux de se venger du pouvoir sovié­ tique. C ’est un fatras assez banal. 431 . Le slogan de soviets libres signifie pour lui des soviets sans communistes. parce que les détachements de barrage l’ont cueilli plusieurs fois dans ses activités de contrebandier. FIN DE PARTIE de la vieille Russie en morceaux. qui. est présenté comme un bandit et un déclassé. veut renverser le pouvoir soviétique par la force.

en l’écrasant. «Petritchenko reçut l’ordre de déclencher la mutinerie10». dans un rapport à un desti­ nataire inconnu. Le 30 août 1925. la question de mon retour dans la patrie». dont il sait qu’elle sera lue par la censure. en Biélorussie. Une fois Moscou et Petrograd garnies de troupes loyalistes. Sa lettre. puis aborde «l’essentiel. Mais l’envie de revenir en Russie ne l’abandonne pas. reproduit des propos tenus par l’inten­ dant de la représentation soviétique en Finlande à un représentant de la sûreté finlandaise. commence par un réquisitoire contre la cherté de la vie en Finlande comparée à l’URSS et contre la condi­ tion lamentable des travailleurs finlandais. il écrit à son frère Ivan. Il supporte de moins en moins son isolement et son éloignement de la Russie. chargé d’entrer dans le comité révolutionnaire de Cronstadt afin de participer activement à la préparation de l’insurrection». agent secret de la Tcheka de Petrograd. de permettre de consolider la situation du gouvernement soviétique. CRONSTADT Le Guépéou essaie à nouveau d’attirer Petritchenko en URSS. Ce récit filandreux réduit l’insurrection de Cronstadt à une provocation de la Tcheka. Des agents de la Tcheka intégrés dans toutes les unités militaires de Cronstadt devaient pousser les SR à l’insurrection. un membre de la représentation diplomatique de la Russie soviétique en Finlande.. Cette fable devait sans doute persuader la sûreté finlandaise que Petritchenko était un agent du Guépéou et la pousser ainsi à l’expulser en URSS.] d’orga­ niser la mutinerie de Cronstadt. par un stratagème grossier. couverts de dettes. Le 18 novembre 1922. au contraire. Le soulèvement fut planifié jusque dans les détails et les plans en furent communiqués à Petritchenko. Face à la crise sociale et politique menaçante «Zinoviev ordonna à la Tcheka de Petrograd [. afin. Il revient briève­ 432 . La ficelle était trop grosse..

mais pour l’insurrection en général afin que Fon règle cette question par un compromis devant l’his­ toire et le socialisme international. les uns et les autres. c’est- à-dire le pouvoir aussi.. Moscou ne répond pas à sa demande.» Les organisations émigrées Font déçu et il «laisserait bien tout tomber avec satisfaction pour rentrer au pays».. Il a accepté par obéis­ sance à la volonté du peuple exprimée par ce vote. il ajoute : « J’ai demandé le pardon non pas pour mes crimes personnels.. Petritchenko part. en 1927..]. Je n’ai été ni l’âme ni le corps dans la préparation de ce soulèvement inattendu y compris pour moi [. Il n’a plus les mêmes idées. Il n’avait «jamais appartenu à aucune organisation antisoviétique» et « sympathisait avec le système soviétique». étaient fautifs.. «Tout le monde était nerveux et excité. il remet au consul soviétique à Riga une lettre pour Kalinine demandant à nouveau à revenir en Union sovié­ tique. » Aussi refuserait-il de faire une déclaration accusant publiquement les Cronstadtiens. mais si sa demande de retour en Russie est acceptée. En août 1927. travailler en Lettonie. Le sort a voulu qu il soit élu prési­ dent du comité révolutionnaire. Mais les insurgés ne sont pas seuls responsables de ce qui s’est passé : «U ne convient pas [. FIN DE PARTIE ment sur l'insurrection. » Il va tenter de partir en Lettonie. il abandonnera ce projet11. «m’est tombée sur la tête contre ma propre volonté et mon propre désir. Cette fois il fait l’autocritique sollicitée en vain cinq ans plus tôt : il s’y repent d’avoir participé à l’insurrection qui.] mon malheur a été que j ’étais politiquement un jeune blanc-bec.. à savoir la tentative totale et involontaire d’engager le 433 . écrit-il. Cette naïveté pour l’insurrection de Cronstadt m’a amené à des crimes encore plus grands et plus lourds sur le territoire finlan­ dais. Signalant à son frère qu’il a écrit au consulat à Helsinki.] d’accuser les seuls insurgés [.

qui comprend des ministres sociaux-démocrates. il les informe que les réser­ vistes finlandais ont reçu des uniformes. Il se fixe à Kem où il travaille comme ouvrier dans une usine de cellulose. Un peu plus tard. Petritchenko est dans le lot. Selon les Essais d'histoire des services de renseigne­ ments soviétiques. Tchaïkovski et autres Wrangel. Les services de Farmée rouge l’envoient en Finlande et Finvitent à y infiltrer FUnion militaire russe émigrée. Selon l’hebdomadaire Literatournaia Rossia. sur les concen­ trations de troupes allemandes en Pologne. et à qui Cronstadt ne sert à rien. sur Farrivée d’officiers allemands puis d’une division allemande en Finlande. Il n est pas adapté au milieu des officiers blancs. Zinoviev et Kamenev. il les informe des préparatifs allemands d’une attaque contre l’URSS en Finlande. puis l’arrête à nouveau le 21 avril 1945 à la demande du contre-espionnage soviétique. à 434 . du 15 mars 1991. leur allié. il aurait en vain tenté en 1937 de rompre avec les services de renseignements. alors engagé dans la lutte contre l’Opposition unifiée de Trotsky. le gouvernement d’union nationale finlandais. Il en est licencié en 1931 et s’installe alors à Helsinki. En 1944 la Finlande sombre avec la Wehrmacht. il a accepté. et les interne dans un camp de concentration pour la durée de la guerre. le Smerch. CRONSTADT combat contre l’U R S S 52». au lendemain de l’armistice. Le consul lui propose de travailler pour les services de renseignements de l’armée rouge. choqué par le déchaînement de la terreur stalinienne. Moscou ne répond pas à sa demande. arrête la majorité des Russes installés sur son territoire. en relations avec Savinkov. Dès janvier 1941. Il échoue. Quelques jours avant l’invasion de FURSS par les nazis. La police finlandaise libère Petritchenko en septembre 1944. Son autocritique n’intéresse pas Staline.

j ’ai trahi ma patrie. Faccuse d’espionnage pour le compte des services finlandais et Finterroge dix fois les 3. La sécurité d’Ltat a été dressée sous Staline à considérer Farmée comme un nid de trotskystes et de traîtres. ne nous ont rien promis de concret en fait d’aide. 21. C ’est un mensonge diplomatique. 30 mai et le 13 juin 1945. Petritchenko se garde d’ailleurs bien d’y faire allusion. C ’est bien peu pour quatre heures et quart d’interrogatoire. L’interrogatoire dure de 21 h 30 à lh 4 5 . 5. pourtant le procès-verbal de vingt-quatre lignes ne contient que les seules phrases de Petritchenko et ne fait état d’aucune objection ni d’aucune autre question de l’enquêteur. Peut-être est-il roué de coups le 15 mai. dit-il. l’enquêteur lui pose une seule question: «Q u’avez-vous fait en Finlande?» Petritchenko résume fièrement son activité : il a été interné. que les agents du Smerch Font arrêté eux- mêmes avec d’autres réfugiés soviétiques pendant une expédition nocturne clandestine à Helsinki13.» Le 14 mai. FIN DE PARTIE qui elle le livre le 24.» Le représentant de Wrangei leur a proposé de leur envoyer les restes de son armée? Petritchenko le confirme. été licencié. emprisonné deux mois. 25. il s’attache à défendre son action. car l’interroga­ toire de ce jour-là et ses réponses sont d’un tout autre ton. 435 . 15. Le Smerch interne Petritchenko dans la prison de Lefortovo (la pire) à Moscou. 14. » En même temps. Le travail de Petritchenko pour les services de renseignements de Farmée rouge n’est pas à ses yeux un mérite. Un récit journalistique fantaisiste publié en Russie affirme. il a travaillé comme ouvrier. je ne sais pas pourquoi. mais ajoute : « J’ai refusé cette proposition. Épuisé. puis arrêté dès le début de la guerre et emprisonné. 12. il avoue un moment : «Ayant été Fun des dirigeants de la mutinerie de Cronstadt et ayant fui à l’étranger. pour dédouaner les autorités finnoises. « L’Angleterre et la Finlande.

le Guépéou a dicté à Iakovenko une lettre que Polikarpov lui a remise en Finlande pour l’inviter à rentrer en Russie où. CRONSTADT Il récite une leçon où l’on reconnaît la langue de bois de l'enquêteur et non la sienne : « J ’avoue quen 1921. » Il est entré en rapport avec les mencheviks. Il a travaillé pour les services secrets finlandais dès 1922. Les jours suivants. et envoyé cette année-là deux anciens insurgés en Russie se livrer à l’espionnage et diffuser de la littérature antisoviétique . La conférence spéciale transforme d’ailleurs cette peine en dix ans de prison («moins pire» que le camp). Mais il nie avoir appartenu à l’Union militaire russe dans laquelle l’enquêteur. il devait être aussitôt arrêté. mais. le condamne à dix ans de dépor­ tation et l’envoie au camp de Solikamsk près de Perm. Il se débat pour les archives ou pour l’histoire. Le 21 mai. les SR et les anarchistes. il s’acharne à défendre son honneur. sans doute au courant de la mission que lui avaient confiée les services de l’armée rouge. 436 . Au regard des mœurs staliniennes de l’époque. Il ajoute alors : ils ont été arrêtés . j ’ai trahi la cause de la révolution et me suis engagé sur la voie de la contre-révolution. La conférence spéciale. veut absolu­ ment le recruterl4. étant en service dans la flotte de la Baltique. c’est une condamnation relativement modérée . de 1933 à 1936 il a diffusé chez les émigrés russes en Finlande le journal Le Défi « qui prônait les idées de lutte terroriste contre les dirigeants du PCR(b) ». elle équivaut à une condamnation à mort. présidée par le vice-ministre de la Sécurité en personne. il répète la même chose mais précise les noms des deux hommes envoyés par lui en U RSS en 1922 : Iakovenko et Polikarpov. Pour qui ? Il sait qu il n’aura droit à aucun procès public. l’a averti Polikarpov. et nourrissant un état d’esprit hostile au pouvoir établi en Russie soviétique. vu l’état de santé de Petritchenko.

que Petritchenko. le 6 juin 1947. de maladie ou d’épuise- ment? Elle omet de préciser la cause de son décès : une page d’histoire se referme. de mauvais traitements. . FIN DE PARTIE Mais. De faim. elle informe la sécurité d’État. alors âgé de 55 ans. vient de mourir. lorsque Fadministration du camp de Solikamsk reçoit Fordre de transférer Petritchenko en prison.

.

« le soulèvement a pris tout le monde au dépourvu. Dans un mois Cronstadt aurait été inaccessible aux bolcheviks et cent fois plus dangereux pour eux1. inattendue. organisation antibolchevik proche des SR de droite. comme Ta affirmé un moment le gouvernement sovié­ tique. le produit d’un complot soigneusement préparé des blancs appuyés par l’étranger? Dans son rapport confi­ dentiel du 18 mars à ses dirigeants. Les responsables russes en Finlande n attendaient surtout pas un soulèvement à Cronstadt2». écrit à ses supérieurs à Paris que dans les organisations émigrées installées à Helsinki à 30 kilomètres de Cronstadt.» Dans un rapport confidentiel du même jour. Kotogorov. Personne donc ne l’avait préparé. le colonel Poradelov. Brouchvit écrit : «Le mouvement a éclaté de façon spontanée. du Centre d’action. affirme être en contact avec neuf organisations antibol­ 439 . Le représentant de Boris Savinkov en Finlande. Pour certains il était totalement inattendu. C h a p it r e X X X I I Interprétations Cronstadt a-t-il été une explosion spontanée ou. d’autres jugeaient qu’il fallait l’aborder avec prudence. inorganisée. dans un rapport de la mi-avril à son chef. le représentant du Centre administratif.

CRONSTADT cheviks à Petrograd qui avaient planifié un soulèvement une fois la navigation rétablie. démentant les déclarations publiques de Lénine. ni par des services secrets étrangers. n’a pas établi que l’éclatement de la révolte ait été préparé par le travail d’une quelconque organisation contre-révolutionnaire ou par le travail d’espions de l’Entente dans le commandement de la forte­ resse. Pour sauver leur peau. le confirme : «L’enquête. leur donnant la possibilité de bouleverser les plans des organisateurs et d’épurer profondément Petrograd et Cronstadt3». Cette fable invraisemblable confirme néanmoins que l’in­ surrection de Cronstadt n’a été préparée par aucun des groupes conspiratifs de Petrograd. Dans son rapport du 5 avril sur les causes de la révolte. auraient décidé de « prévenir une initiative organisée à laquelle allaient prendre part la garnison et les matelots par une explosion prématurée. Or. Si la révolte avait été le produit d’une quelconque organisation secrète existant avant qu elle 440 . ni par les émigrés russes en Finlande. Trotsky et Zinoviev. La mollesse avec laquelle les autorités ont réagi aux grèves ouvrières et aux manifestations à Petrograd lui paraît confirmer son hypo- thèse aventureuse. ils auraient enflammé des milliers de marins et de soldats. auraient cherché leur salut dans la rébellion. s’étant démasqués et compromis aux yeux de la Tcheka. et se sont produits de façon spontanée en dehors de leur volonté». Tout le déroulement du mouvement contredit une telle possibilité. « les événements de Petrograd et de Cronstadt ne sont pas le produit de ces organisations. fin avril. Les douze marins qui avaient fait le tour des usines en grève le 26 février. Il y voit même « une provocation » des bolcheviks qui. tous surpris par une insurrection qu’ils attendaient plus tard et n ont donc pas fomentée. affirme-t-il. le tchékiste Agranov. la pressen­ tant. écrit-il.

. fera le même constat : «Malgré tous nos efforts. » Le président de laTcheka de Petrograd. cette organisation. Seveï l’accuse de céder à des « influences locales » (non précisées) et de faire ainsi le jeu des mencheviks. paralysant ainsi le travail du groupe. s’en plaint dès le 8 mars dans un rapport à Trotsky aussitôt transmis par ce dernier au vice-président de la Tcheka. a le même point de vue. puisqu’il ajoute . Seveï. Komarov. Nicolaiev. Agranov rejette cette hypothèse et insiste par deux fois sur le caractère spontané et massif de la révolte. [. membre avec lui d’un groupe de tchékistes chargés d’enquêter sur l’in­ surrection. « il est complètement solidaire avec Dan dans la définition des causes qui ont provoqué ce mouve­ ment5». nous n’avons pas réussi à faire apparaître la présence d’une quelconque organisation et à mettre la main sur ses agents6. INTERPRÉTATIONS n’explose.. ne l’aurait pas fixée à cette date alors qu’il ne restait de réser­ ves de combustible et de ravitaillement que pour deux semaines à peine. Son subordonné. Menjinski. dans son rapport du 20 avril sur l’activité des troïkas judiciaires qui ont inter­ rogé des centaines d’insurgés. Seveï s’indigne : «Komarov considère les événements de Cronstadt comme un mouvement spontané».] L’insurrection a éclaté de façon spontanée et a entraîné dans son tourbillon presque toute la population et la garnison de la forteresse4. en tout état de cause. mais le mouvement n’aurait-il pas pu échapper à ses organisateurs éventuels ? Ce ne serait pas le premier exemple dans l’histoire. leur chef. » À l’im­ 441 . » C'est l’évidence . Il nie l’existence de contacts entre les insurgés et «les partis et organisations contre-révolutionnaires agissant sur le terri­ toire de la Russie soviétique et à l’étranger. et qu’il restait un trop long délai avant la fonte des glaces. Komarov a pourtant jeté Dan en prison le 2 mars! Six semaines plus tard.

qui restent internes et secrètes. est chose difficile. qui sombre dans l’oubli.]. comme Makhno. publiée en 1929. Les trois tchékistes dégagent certes ainsi la responsabilité de la Tcheka. Trotsky a longtemps accordé peu d’attention à Finsur­ rection. Seuls les anarchistes revendiquent son héri­ tage. à qui l’on ne saurait reprocher de n avoir pas découvert un complot inexistant. L’impact international de la révo­ lution russe. Dans M a Vie. ils se contentent en général de paraphraser les proclamations. écrit-il. nous le savons par expérience [. consacrée pour un bon quart à Cronstadt^ ne sera publiée quen 1947.. mort de tuberculose et d’épuisement dans un hôpital parisien en 1934. pris au pied de la lettre. Dans un discours du 28 juillet 1924 sur la situa­ tion mondiale Trotsky évoque Cronstadt comme exemple d’explosion sociale « Rationner un pays affamé. il n’y consacre 442 . tout cela éclipse Cronstadt. Les SR de droite et de gauche qui l’appuyaient disparaissent. Finsurrection de Cronstadt sort du domaine de la politique pour entrer dans celui de l’his­ toire. la collectivisation. Nous avons pu constater que le régime de la ration de famine était lié à des troubles croissants qui ont amené en fin de compte Finsurrection de Cronstadt7».. CRONSTADT possible nul nest tenu. Mais nui ne remettra sérieusement en cause leurs conclu­ sions. le plan quinquennal. deux ans après sa mort. Avec la NEP. le choc en son sein entre le socialisme (national) dans un seul pays de Staline et la révolution internationale incarnée par Trotsky. La Révolution inconnue de l’anarchiste russe Voline. ainsi présentée comme une conséquence des rigueurs du communisme de guerre. sans analyser la réalité sociale du mouvements comme si Fon pouvait étudier Factivité d’un groupe d'hommes en prenant ce quils disent d’eux-mêmes comme critère de vérité. son influence. déclarations et appels.

Garcia Oliver. Il est plus aisé d’exalter Makhno et Cronstadt à Barcelone que d’y combattre la politique de Staline. exigent la disso­ lution de ces organismes populaires autonomes. dont le premier est organisé en août 1936. Trotsky leur répond : face à Cronstadt et à Makhno « nous avions défendu la révolution prolétarienne contre la contre-révolution paysanne. La guerre civile espagnole qui éclate en juillet 1936 et les procès de Moscou. le PC stalinisé en tête. janvier 1937 et mars 1938 dénoncent en Trotsky un terroriste à la solde des nazis. Réfugié au Mexique. Trotsky tente de mettre 443 . Dans La Révolution trahie. INTERPRÉTATIONS quune demi-ligne. dont ils se proclament les héritiers. replacent Cronstadt sous la lumière de l’actua­ lité. Les anarchistes espa­ gnols ont défendu et défendent encore la contre-révolu- tion bourgeoise contre la révolution prolétarienne9». En Catalogne et en Aragon. La C N T l’avalise et envoie trois ministres au gouvernement. Les partisans de Tordre existant. Un anarchiste. forment des milices et constituent un Comité central de milices antifascistes qui rassemblent ouvriers et paysans en armes. Les procès de Moscou d’août 1936. où les anarchistes de la Confederacion Nacional del Trabajo (la CN T) sont très puissants. Trotsky évoque tout aussi brièvement cette révolte. rédigée et publiée en 1936. «qui entraîna pas mal de bolcheviks8». créent des comités. les ouvriers et les paysans. les dirigeants anarchistes accompagnent leur collaboration gouverne­ mentale avec le PC espagnol d’articles exaltant l’insurrec­ tion antibolchevik de Cronstadt. collectivisent les fabriques et la terre. qui proclame l’intangibilité de la propriété privée des moyens de production et de la terre. En décembre 1937. Pour répondre aux critiques. à la tête de l’appa­ reil qui a longtemps persécuté les militants de son organi­ sation. se retrouve ainsi ministre de la Justice. qui à peu près seuls ont mis en échec le putsch franquiste.

les insurgés ne pouvaient être réduits que par les armes10. en suggérant que l’atti­ tude des bolcheviks dans ces deux cas annonce Staline et le stalinisme. restait à Cronstadt « la masse grise avec de grandes prétentions. mais sans éducation politique et pas prête aux sacrifices révolutionnaires. l’arrogance du soldat ou du marin pour Pétersbourg “civil”. «profondé­ ment réactionnaires : elles reflétaient l’hostilité de la paysannerie arriérée à l’ouvrier. Un ancien député communiste allemand. il écrit dans une lettre à Erwin W olf : «M a réponse est beaucoup trop courte. Un mois plus tard. Après ce raccourci saisissant. la haine du petit-bour­ geois pour la discipline révolutionnaire». « indépendamment des idées qui pouvaient être dans la tête des marins». insuffi­ sante11. Une fois maîtres de la forteresse. Trotsky lui répond par une brève lettre où il souligne que les marins de 1917 s’étant disséminés sur les divers fronts. par ailleurs. CRONSTADT sur pied une commission d’enquête sur les procès de Moscou. Trotsky écrit le 15 octobre un bref mot au trotskiste américain Wasserman des éditions Pionners Publishers. qu’il juge. L’insurrection fut dictée par le désir de recevoir une ration de privilégié». Wendelin Thomas. Le pays était affamé. Ceux de Cronstadt exigeaient des privilèges. mais ajoute : « Cependant pour beaucoup de raisons. membre de la sous-commission américaine. réfugié aux États-Unis. l'interpelle publique­ ment sur Cronstadt et Makhno. » En septembre 1937. Victor Serge publie un arti­ cle très critique sur l’attitude des bolcheviks face à Cronstadt. Informé. Trotsky affirme : la victoire des insurgés aurait débouché sur celle de la contre-révolu­ tion. Il y affirme nécessaire de clarifier l’histoire de Cronstadt afin de pouvoir discuter avec les anarchistes. je ne puis écrire un article sur cette question12» et 444 .

En d’autres termes.. c’est-à-dire des paysans. Cinq jours plus tard. et un pont bien court. [. affirme-t-il. Léon Sedov se met au travail. » 445 . Trotsky l’utilisera pour un article. Wasserman insiste. mais il n a en ce moment. Léon Sedov. » Soulignant néanmoins que « le mécontentement était très grand». INTERPRÉTATIONS affirme quîl a proposé à son fils.] ceux des pères et frères de ces marins et soldats. Il prend la question sous un angle un peu différent. Ces gens ne pouvaient être entraînés dans une insurrection que par de profonds besoins et intérêts économiques.] absolument exhaustif». était composé d’hommes arriérés et passifs qui ne pouvaient être utilisés dans la guerre civile. ce qui n’est pas la même chose que la réduction de la révolte à la volonté d’obtenir des privilèges. Si Léon Sedov peut faire ce travail. Il récuse l’idée que les soldats et les marins se soient insurgés pour le mot d’ordre politique des soviets libres. la mutinerie était l’expression de la réaction de la petite- bourgeoisie contre les difficultés et privations imposées par la révolution prolétarienne14. d’écrire un travail détaillé et documenté qu’il préfacerait. répond-il.. guidés par les éléments les plus antipro- létariens. Trotsky y revient le 16 décembre dans une lettre au trotskyste américain Wright qui vient de terminer un article sur la révolte. Trotsky lui répond le 14 novembre qu’il comprend son insistance. il écrit à son fils : «Il est absolument nécessaire d’écrire sur Cronstadt.. n’auraient rien pu faire du pouvoir. Leur pouvoir n’aurait été qu’un pont. vers le pouvoir bourgeois.. marchands de produits alimen- taires et de matières premières. ni «les matériaux nécessaires ni le temps d’un article [. même si on le leur avait abandonné. il conclut : «les matelots en rébellion représen­ taient le Thermidor paysan13». « Le reste de la garnison de Cronstadt.» Il insiste sur un point : «Les matelots paysans.

maintint donc la même analyse de l’insurrection. il a jugé nécessaire la liquidation de la révolte. précise-t-il d’abord. C ’est précisément ce que signifiait le mot d’ordre de Cronstadt “Les soviets sans communistes” 15». il précise enfin son analyse dans deux articles : Beaucoup de bruit autour de Cronstadt (15 janvier 1938) et Encore une fois à propos de la répression de Cronstadt (6 juillet 1938). en grande majorité d’origine paysanne. ce qui n’a à ses yeux aucune signification politique. CRONSTADT Confronté à une campagne sur Cronstadt qui entrave sa bataille difficile contre les falsifications des procès de Moscou. furent les porte-parole « de la réaction armée de la petite bourgeoisie [la paysannerie] contre les difficultés de la révolution socialiste et la rigueur de la dictature prolétarienne. ni à la répression qui suivit. Les marins. puisque. Trotsky de 1921 à sa mort.. simplement parce que quelques anarchistes et socialistes-révolutionnaires douteux patronnaient une poignée de paysans réactionnaires et de soldats mutinés16». évidemment le gouvernement révolutionnaire ne pouvait pas “faire cadeau” aux marins insurgés de la forteresse qui protégeait Petrograd. Il y revient une dernière fois dans son Staline inachevé écrit en 1939-1940. À quelques nuances près. exprime la révolte des paysans contre la réquisition de leur production. Il affirme ensuite n’avoir personnellement pris aucune part à l’écrasement de l’insurrection. L’insurrection. Tout au long des soixante-dix ans d’Union soviétique finsurrection de Cronstadt fut (à la rare exception des 446 . Ce que le gouvernement soviétique fit à contrecœur à Cronstadt fut une nécessité tragique. où il range Cronstadt parmi les « légendes reposant sur l’ignorance et le sentimentalisme [. a participé à la décision d y procéder si les négociations et l’ultimatum lancé restaient sans résultat et en assume donc la responsabilité politique. membre du gouvernement.]..

au lieu du vieux mot d’ordre avorté “À bas les soviets !”. qui étaient les émeutiers. dans la Basse- Volga. Qui s’était soulevé.Encyclopédie résume brièvement les principales revendications de la résolution du 1er mars en signalant la liberté d’action pour 447 . oubliés par Staline lui-même en 1938. et les «traîtres trotsko-zinoviévistes» de 1953. d’où dispa­ raissent la manipulation par les services secrets étrangers. en Ukraine. Ses auteurs plaçaient les « gardes blancs. il voit dans « l’émeute contre-révolutionnaire de Cronstadt un exemple patent de la nouvelle tactique de l’ennemi de classe qui se camoufla en empruntant les couleurs soviétiques . revu et corrigé personnellement par Staline. consa­ cre plus d’une page à cet épisode. il lança un mot d’ordre nouveau : “Pour les soviets. Le tome 23 de la Grande Encyclopédie soviétique publié en 1953. Vingt ans après. INTERPRÉTATIONS discours de Lénine au Xe congrès du parti communiste) présentée comme une simple émeute contre-révolution­ naire.. les SR et les mencheviles» à la tête d’une émeute aux insurgés sans visage et sans iden­ tité. Le Précis d ’histoire du parti communiste publié en 1938.)18». en Sibérie. reprend l’antienne en y ajoutant les manoeuvres des « traî­ tres trotsko-zinoviévistes » vrais responsables de l’insurrec­ tion. le lecteur de ce Précis très imprécis ne pouvait pas le savoir.. etc. la troisième édition de la même Encyclopédie modifie sérieusement le tableau. mais sans les communistes” 17». Le mécontentement à Fégard de la poli­ tique du communisme de guerre avait gagné la paysannerie et une partie des ouvriers. ce que les partis petits-bourgeois utilisèrent pour organiser des complots et des émeutes (dans la région de Tambov.]. la révolte «reflétait les hésitations politiques des masses petites- bourgeoises [. V. l’année même où mourut Staline. Tout en reconnaissant le mécontentement de la paysannerie à l’égard des réquisi­ tions.

Cronstadt apparte­ nant à une histoire révolue peut être abordée en abandon­ nant certains stéréotypes19.. et affirme que le «comité révolu­ tionnaire provisoire dirigé par S..] considéraient la révolte de Cronstadt comme le précurseur de l’opposition pendant la guerre». mais également significatifs. mais en oubliant la protestation contre les privilè­ ges. Üauteur anonyme ajoute : «Les dirigeants de la rébel­ lion avancèrent le slogan de “Soviets sans communistes”. et un Mouvement dit de libération de la Russie.. sans évoquer l’ombre menaçante de Kozlovski ni d'aucun garde blanc.. étroitement contrôlé par les nazis.M. Le général Vlassov. portant l’uniforme de la Wehrmacht. Mais Cronstadt resurgit dans l’histoire qui se fait par des détours aussi inattendus que différents par leur portée et leur ampleur. CRONSTADT «les partis socialistes de gauche». en particulier par Soljénitsyne dans L'Archipel du Goulag. Certes. capturé par la Wehrmacht. concède-t-elle. fidèle de Staline.] l’insurrection de Cronstadt de 192L [. « l’acceptation de la révolution d’Octobre comme marquant le début d’une authentique démocratie en Russie relie le Mouvement de libération de la Russie à [. la suppression des commissaires..] ses survivants [. Selon Catherine Andreiev. espérant ainsi faire passer le pouvoir entre les mains des partis petits-bourgeois». Petritchenko» fut constitué le 2 mars par des éléments «sans parti anarchis­ tes et mencheviko-SR». la liberté du commerce et la réélection des soviets. constitua en 1942 une armée russe auxiliaire de cette dernière. L'historienne britannique Catherine Andreiev publie alors un ouvrage présentant l’armée Vlassov comme l’héritière des insurgés de Cronstadt. il n’y a « pas beaucoup de docu­ ments écrits montrant que les partisans du Mouvement 448 .. Dans les années 1970 une entreprise de réhabilitation de l’armée Vlassov fut entreprise.

un article intitulé «80 ans après Cronstadt. L’auteur dénonce la «défiance du parti bolchevik à l’égard des soviets».] mais des similarités intéressantes existent entre les deux mouvements»... lié à leur nouveau positionnement social et politique. le "mythe de la tragique nécessité” ». dès le milieu de 1918. Il y aura des dizaines de milliers d’arrestations arbitraires. Ainsi.. l’hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire. le pouvoir répond en réprimant « tous les groupes 449 . La chute de l’U RSS a provoqué dans les partis communistes et dans nombre de mouvements qui se réclament du communisme un réexamen de leur passé historique. mais aussi à tous les courants du mouvement ouvrier opposés à la politique des bolcheviks [.]. de la Gestapo et des SS en ont évidemment encore moins. avec laquelle la «troisième révolution» de Cronstadt.].].]. publié le 29 mars 2001 par Rouge... qui auraient modifié l’hégémonie du parti communiste» et «une “troisième révolution” [. en une remise en cause à peine voilée de la légitimité des soviets [. L'analyse débouche sur une révision générale qui dépasse Cronstadt.. INTERPRÉTATIONS de libération de la Russie accordaient beaucoup d’atten­ tion à la révolte de Cronstadt [. Ainsi [. stigmatise la politique des bolcheviks à Cronstadt. À savoir? Les uns et les autres voulaient «des réformes paci­ fiques.. affirme quelle «se transforme. en France. va engendrer un corps répressif de plus en plus autonome qui s’en prendra non seulement aux nostalgiques du tsarisme.. Aux grèves.. si vague soit-elle.. La création de laTcheka [.] Vlassov appelle à l’achèvement de la révolution nationale20»... des milliers d’exécutions sommaires qui ne peuvent en aucun cas être justifiées par les contraintes de la guerre civile». Les prétendues «réformes pacifiques» que Vlassov voulait introduire en U RSS avec l’aide de la Wehrmacht. n a aucun rapport...

L’insurrection de Cronstadt ressortira ainsi régulière­ ment du passé où elle sommeille aussi longtemps que l’histoire de la révolution russe restera liée à l’histoire qui se fait. l’acte de dissolution de l’URSS. à placer cette politique sous le patronage de combattants précurseurs pour la démocratie. Boris Eltsine. par les choix quils ont faits. L’auteur stigmatise la représentation de la répression de Cronstadt comme une «tragique nécessité» et souligne «les responsabilités. . c’est-à-dire de l’héritage politique de Trotsky. il planifia le démantèlement systématique de îa propriété d’État et permit ainsi à de petits groupes d’oligarques d’en organi­ ser à la fois le pillage. La réhabilitation des insurgés de Cronstadt par Boris Eltsine. il liquida ensuite le monopole du commerce extérieur. le 8 décembre 1991. Sous le drapeau de la démocratie. Si l’article a suscité une discussion dans Rouge. président de la Russie de 1992 à 2000. parmi d’autres décisions. La réhabilitation des insurgés de Cronstadt visait. adapté au politiquement correct. la planification centrale . CRONSTADT politiques indépendants se situant dans le camp de la révolution». après avoir été membre du comité central du PCUS puis de son bureau politique. victimes du totalitarisme. du parti bolchevik et de ses principaux dirigeants dans la dégénérescence de la révolution russe». L’intérêt de cette analyse peu nouvelle vient de ce qu elle est publiée dans un journal se réclamant de la IVe Internationale. signa. sa parution est néan­ moins significative. voire la destruction plus ou moins complète en édifiant sur ces ruines des fortunes gigantesques. le contrôle des changes. le bradage. est de portée infiniment plus grande.

Paul Avrich. Notes Avant-propos 1. Le com­ plot brisé. 5. 3. Mikhaïl Kouraev.. 1999. Kronstadtsky Miatiej v 1921 yLeningrad. Kronstadtskaia traguedia 1921 goda. et les stigmates de l’obsession du prétendu complot maçonnique qui ravage les nationalistes russes. 2. Voprossy Istorii. Ce dernier avait publié en 1978 un ouvrage sur la révolte de Cronstadt au titre éloquent. le FSB (l’ancien KGB). Moscou.Ida Mett. Moscou. 244-245. 1990. 6.. Paris. Poukhov. La commune de Cronstadt. 66. Kronstadt 1921. Seuil. 1938 . Ce recueil est doté d’un abondant appareil de notes qui porte la marque de la police politique. La tragédie de Cronstadt. à ses yeux incompatibles ! 451 . 480. pp. contenant 835 pièces pré­ sentées un peu abusivement comme complètes par son préfa­ cier. dont il omet de rappeler l’existence. p. 4. ainsi que Léon Trotsky. Israël Getzler. Le lecteur y apprend que le SR Slonim. Albin Michel. l’ancien terroriste SR Boris Savinkov et bien d’autres encore étaient «francs- maçons . Spartacus. 6 et 7. qui pourtant avait exigé en 1922 que les communistes français membres de la franc- maçonnerie choisissent entre leur appartenance à cette derniè­ re et leur appartenance au parti. Moscou. Bolcbaia Sovietskaia Entsyklopedia. p. 1994. 14. Kronstadt 1917-1921. 5. 1983. 2 tomes. Iouri Chtchetinov. tome 23. Paris. Paris. contenant288 pièces. 1997. p. Cambridge University Press. nos 4. 1975. le socialiste populaire Nicolas Tchaïkovski. Le capitaine Dikstein. 1973. 1931.

le point culminant de la répression stalinienne qui fit. p.. p. 1967. 15 janvier 1994. qui passa dix ans au Goulag : «L’histoire en Russie aujourd’hui est encore plus falsifiée que sous Staline» {Neva. Moscou. tome 43. par la suite O. op. 9 et Kronstadtskii miatiej. p. 8. CHAPITRE PREMIER La préhistoire de Cronstadt L Dnievnik Imperatora Nicolaia II. in Marie.. en 1937. pp. Georges Allen and Unwin. Moscou. Kronstadt 1917-1921. p. O. 254. op. Œuvres complètes. 34. p. cit.. 8.C. 2001.. Sergtieï Semanov. Lénine. Les paroles qui ébranlèrent le monde. 6. tome 43. fr. 92 et 255. 90. russe. Troud. 18. 15. op. Seuil. CRONSTADT 7. et s’indigne : « Le père de Dzerjinski [le chef de la Tcheka] était un juif polonais converti au catholicisme» (p. 16. pp. Léon Trotsky. 16. 231. Réminiscence o f the Russian Révolution. éd. Le capitaine Dikstein. p. p. 3. 1991. tome 32. 11. 1921. 137). 4. tome 32. 253. n° 1. 1984. Paris. Philips Price. 13. Moscou. 200-201. pp. p.Ibid. cit. triple péché aux yeux d’un nationaliste russe! Semanov va jusqu’à prétendre que «Trotsky fusillait les siens sans pitié. p. dépassant l’année 1937» (p. : éd. Saint-Martin-d’Hères. I b id p. Ibid. 86. n° 66-67. Londres. 12. 2003. Institut Léon Trotsky.. 85). 253. p.. 2. Ib id . Ibid. 9.. 17-18. p. Israël Getzler. p.. Semanov insiste sur «les noms non russes des dirigeants de la Tcheka» (p. 12. 114. 452 . éd. cit. 56. Kronstadt 1917-1921. lÂkvidatsia antisovietskogo Kronstadtskogo miatieja. 14.C. p. Œuvres> tome 17. fr. 7. 241. p. 138 et 295. 22. Mikhaïl Kouraev. russe. : éd. 10. Biouleten oppositsii. 181. p. 57). 66. 68 et 234. Lénine. 1973. Israël Getzler. près d’un million de morts ! Ce mauvais roman de gare confirme le ver­ dict sans appel prononcé en 2001 par l’historien russe Daniil Al. 5.p. 56). 12. p.

11. 1963. Kronstadt 1917-1921... Petrograd an 1919. 14 juin 1917. 8. Ibid. G. 77. 2. Ibid.G. cit. Tseretelli. CHAPITRE II 1917: Cronstadt la rouge 1. Payot. p. Lesjours.. des Syrtes. cit. 2. Izvestia Kronstadtskogo Sovieta.1. Ibid. CHAPITRE III L’agonie du communisme de guerre 1. 7 . 2.1. 10* j. 1920. p. 1920. Zinaïda Hippius. NOTES 7. 140 et 143. 35.-J. 89-90. cit. Ibid.Vassili Choulguine. p... pp. 26 mai 1917. Les jours. Paris. La législation communiste. n° 56. Izvestia Kronstadtskogo Sovieta. n° 46. Tseretelli. cit. n° 55. 449. p. Paris. Seuil. p. Paris. 9. p. 89. 67 et 76-77. 6. 27 mai 1917. n° 71. pp. Raoul Labry.. Réminiscence of the Russian Révolution. 2003. op. Sibirskaia Vandeia. CHAPITRE IV Les premières lueurs de Fincendie 1. Vassili Choulguine. 453 . Les paroles quiébranlèrent lemonde. 5. 1919-1920. tome 1. 418. 98. 3. pp. p. (Souvenirs de la Révolution de février 1917)> Paris. Vospominania o fevralskoï revolioutsii. Philips Price. 414-415. Marie.. op. p. 445. 447. p. Vospominania o fevralskoï revolioutsii. Ed. Inter­ férences. Paris. op. 4. Israël Getzler. Moscou. op. 2003. EHESS. Ibid. 130. p. 1967. 3 . 14 mai 1917.

Krestianskoie Vosstanie. 384-386. S. 276. V. VosmoïVserossiskii Sjezd Sovietov. . 10. pp.. Moscou. 99. Kronstadt 1921. 16.V. Moscou. Vosstanie Krestian v Zapadnoi Sibihii v 1921godov. 79. cit. p. 442-443. p. cit. pp. pp. pp. V.. 9. V. ypp. pp. 9. 15.. 6. Ibid. 21. p. Za Soviety. 2jz Soviety bez Kommounistov. 307-309. 121-122. 12. Krestianskoie Vosstanie v Tambovskoï Goubernii. tome 2. Tambov. cit. op. 34. p. n° 6. Moskovkine. Krestianskoie Vosstanie. Lénine.» op. 22. Danilov et T. 8. Lénine. 494'495. 24-25.. tome 42.. op. p. 1996. tome 2. 24. Ibid. Chanine. op.. p. 1921. cit. 20.. 11. Krestianski Brest. op. cit. p. Chanine. Voina i Revolioutsia. Chanine. p.. V. 1994.. Borba s kontrrevolioutsionnymi vos- staniami. tome 42. Voprossy Istorii. pp. 5. 233. 258... 211-212. 239-240 et 246. CRONSTADT 3. Kronstadt 1921.. 280-281. Toukhatchevski. op. 56. op. 4. 23. 80. Chanine. 92.. Krestianskoie Vosstanie.. 19. Ibid. pp. n° 1. 99-100. cit. 1964 et 1971. Pavlioutchenkov. Za Soviety. Novossibirsk.. 2000. Danilov et T. pp. 454 . 52. 0. Kronstadtskaia traguedia. 82. cit. 1998. 13. 17. Ibid. cit. Cahiers du mouvement ouvrier. Q tome 52. M. 14. Ibid. 180-181. Ibid. p.. CHAPITREV Les premiers signes de l’orage 1.. 7. 25. p. p. p. V.. pp. 55. The Trotskys Papers. 5 op. 18.C. Danîlov. pp. Mouton.. 79-80. décembre 1999. n° 6. T. Danilov et T. p. 1926. p. Paris. Ibid. O.

tome 2. pp. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadtskaia traguedia. Ville conquise. Stenografitcheski Otchot Desiatogo Sjezda. V. 195. p. p. Climats. Moscou. 1963. Kronstadtskaia traguedia. p. Ibid. cit. 3. 5. 3. 1997. 6. op. 1999.. 83. p. p. Chanine. op.ytome 2.y tome 1.> tome 2 pp. 5. cit. S. Pisma vo vlast. Pavlioutchenkov. 7. p. 306. p. Ibid. tome 2. p. 343-344. Ibid. op. 53. Kronstadtskaia traguedia. 22. 63. 10. 324. 33. tome 2.. 4.. 18. op. 21. 2004. p. op. Sergueï Semanov. cit. Kronstadtskaia traguedia. 74. 15.. Ibid. Voienny Kommounizm v Rossü. Moscou. Castelnau-le-Lez. 516.. Ibid. p. p.. tome 1. 73. Marie. Ibid. 92-93. 13. Ibid. cit. cit. Ibid. p. p. 6. 513. 20. 306. J. Krestianskoie Vosstanie. tome 1. Lénine. p. p. op. Semanov. 307. 1967. p. Kronstadtskaia traguedia. Moscou. op. 8. Victor Serge. 19. tome 1. 17. 12.. Kronstadtskaia traguedia. p. p. cit. 84. 275.-J. p. 122. 9. p. 1917-1927. op. 7. Paris. cit. 4. cit.op. 455 . 90. Vosmoï Vserossiiski Sjezd Sovietov. 355... S.. 11. cit. op. 34. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadt 1921. Kronstadtskaia tramedia. 16. 205. Balland. p. 23. 14. p. cit. Ibid. 1970... tome 1. 87. 85. 34. Danilov et T. VI CHAPITRE Chronique d’une révolte annoncée 1. p... p. Kronstadtskii Miatiej. Leninizm i ideino-polititcheski razgrom trotskizma.. op. 2. 50. 344. op. Paris. p.. p. cit. Leningrad.. 8. 2004. tome 1. NOTES 2. tome 1. Seuil. 76. p. 53 et Révolutionnaires.. Ibid. cit. Kronstadtskii Miaùej.

. 100. tome 42. Ibid.. 2. 96.. cit. Ibid. S. p. 127. 11. 5. tome 2. Ibid. 10. p. Ibid.. Ib id . p. Paris. cit. p. 12. Kronstadt 1921. Ville conquise. Le dia­ logue cité fut donc plus tardif. 21. p. Leaves from a Russian Diary. emprisonné à Cronstadt par les insurgés le 2 mars. 285. ne s’échappa jamais de la prison d’où il fut libéré le 18 au matin par l’armée rouge.. op. Livre noir du communisme. 1997. op. 386. 3. 169. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. op. 10. Ibid. 1970. Lénine. cit. 28. Mais Kouzmine.. L. Ibid. 4. Kronstadtskaia traguedia. Sorokin. 377.. CHAPITRE VIÏ Un cocktail explosif 1. 13. Ibid 18. Robert Laffont.. 403.. 6. 113. 223-227. tome 2. 15. 364. op. 34. Avrich.. 1999. 20.. 23. cit. 14. Kronstadtskaia traguedia. tome 43.. 33. 117et 179. 115. p. p. P. 456 .. Œuvres. La mémoire de Victor Serge est parfois infidèle. p. Proletariii kakpolitik. Kronstadtskaia traguedia. p. Il écrit ainsi que «Kouzmine s’échappa de Cronstadt et revint à Smolny». La tragédie de Cronstadt. op. S. Victor Serge. 348-349. Ibid. Trotsky. 116. 9... P. cit. tome 1. 7. p.. tome 1. 148. cit.. p. 8. cit. tome 15. p. pp. 17. Nicolas Werth. ïarov. New York. p. p. 33.?. 117. CRONSTADT 9. p. op. 22. p. op. Iarov. 16. 34. tome 1. Ibid. p.. cit. p. Petrograd. cit. et raconte un dia­ logue qu’Üs eurent alors. p. Kronstadtskaia traguedia. op. Ibid. tome 2. op. p. cit. p. tome 1. 19. op. 165. pp. 135.

432.. op. New York. Ibid. 4. p. H. 1997. 169. 146. 27. Ibid. Le commandant de l’artillerie de la forteresse. prétend à tort que c’est le marin Perepelkine. 75-76. pp. 115-116. 36-37. Kronstadtskaia traguedia. Four Walls Eight Windows. tome 2. 532. 240. 106. tome 1.. p. 43-44. 5. 457 . 18. pp. Ibid. 24. P. cit. 102-103. 179-181. p. p. pp. p. p. NOTES 11. tome 1. 292. 150. Kronstadtskaia traguedia. p.. p. Kronstadt 1921. p. cit.. cit. Ibid. op. Bruxelles. Skirda. 28. p.Ibid. 109-110. op. tome 1. A. La révolution inconnue. 7. 3. Ibid. 19.. 6. cit. 448-449.Israël Getzler. 1992.. op. pp. 206 et 226.. tome 1. Ibid. pp. 623. Kronstadt 1921. p. Ibid. 16-Alexander Berkman. 2. Ibid. Ibid. 101-102.. 43. op. cit. 361. pp.. op. Skirda. p. Voline... 104-105. tome 2. tome 2.. pp. pp.. p. cit. pp. 13. Arvon. Avrich. 15.. Ibid. op. Ibid. Kronstadt 1921... cit. 105 .. Ibid. 12. pp. 23. pp. La révolte de Cronstadt. Verticales. 17. tome 1. La tragédie de Cronstadt. op. cit. Ibid. Kozlovski. Kronstadt 1921.. 100. p. 213.. Ibid. 25. 20. 26. et non Petritchenko qui a lu cette résolution. Paris. S. tome 1. 101. 121-122. cit. p. CHAPITRE VIII Au bord du Rubicon 1. 14. 1980.. 22. Kronstadtskaia traguedia. pp. tome 1. Kronstadt 1917-1921. Ibid... The Life o f an Anarchist.. op. 21. mécanicien du Sébastopol. cit. op. Ibid. A. Kronstadtskaia traguedia.

45-47. 2002. T. Seuil. 11. p. tome 1. 116 et 119. 10) la pleine liberté de production artisanale. Ibid. cit. Paris. 2004. pp. 3. Moscou. Points politique. Cahiers du mouvement ouvrier. 8) le retrait des détachements de barrage. 136. La Révolution trahie. n° 20. et les points 12. 79. sept. 10. Ibid. op. Texte français. 10/18. p. Gouverner et nourrir. in Cahiers du mouvement ouvrieryn° 24. 1990. 12. 14.. appartenant aux partis socialistes. p. 56. p. 15. Victor Serge.. 1969. p. Ibid. tome 2. Paris. p. n° 3. 103. Preobrajenski : RGASPÏ. 4) la dissolution des sections poli­ tiques. 59-60. 5) la convocation d’une conférence sans parti du gouver­ nement de Petrograd. p. 384. 2002. 3) la liberté de réunion pour toutes les organisa­ tions syndicales et paysannes. IX CHAPITRE Les «privilèges des commissaires» ï. 16. Paris. 29. Boris Savinkov. Kon Voronoï in Izbrannoie> Leningrad. 1923. avril 2003. des anarchistes et des socia­ listes de gauche. 2. Krassine. Cité par Léon Trotsky. 458 . E. 17. 9) la fourniture aux paysans du droit d’utiliser librement la terre à leur convenance.-oct. Kondratieva. « 1) la réélection des soviets au scrutin secret et avec îa liberté d’agitation préélectorale. CRONSTADT 9. 244-245. p. inventaire 86. 4. fonds 17. Ibid. 13 et 14 ne portant que sur des détails de mise en oeuvre des revendications présentées. 197. Belles- Lettres. 7) la libération des détenus politiques. p. 6) la dissolution des sections de combat communistes. 536.. 1978. pp. Kronstadtskaia traguedia. Mémoires dJun révolutionnaire. L... 149. dos­ sier 203. 13. feuille. Piat liet Krasnot armti. PismaJenie et Dietiam> Voprossy Istorii. 2) la liberté de parole et de presse pour toutes les organisations ouvrières et paysannes. pp.» Le point 6 de la résolution n étant quune modalité d’application du point 5. p.

336.. p. Almanach Minouvcheie. op. Istotchnik. Emma Goldman. 145. 12. tome 1. Paris. 14. 10. p. p. cit. n0* 10-12. Moscou. Ibid. 87. pp. 164-165. 279. 459 . Ma Vie. 122. 110. p. Kronstadtskaia traguedia. 1979. p. . Kronstadtskaia traguedia. Trotsky.. 191-192.. n° 1. 8. cit. 449. 9. V. Neizvestnye dokoumenty. a>. / ^ . p. 145.ytome 1. p. 5* Ibid. 1891-1922. tome 2. pp. Kronstadt 1921. 188. n° 12. cit. 3. 1953. 420. p. op. 206. 15. 11. L'épopée d ’une anarchiste. 123.. Kentavr. aV. Gallimard.. p. 125. 46. 7. p. tome 16. 130-131. A. Ibid. 1991.. Ibid. Ibid. 1931. Ibid. p.. 4. n° 1. pp. Kronstadtskaia traguedia. tome 2. Œuvres. 21. 13. Kronstadt 1921. 2. Ibid 20. 10. 18. 37. Hachette. NOTES 5. 337. tome 2. tome 1. 2000. 11. Moscou-St-Pétersbourg. dossier 910. 7. p. Moscou. cit. p. Trotsky. fonds 558. Ibid. 150. 1998. inventaire 1. 6. Krasnaia Letopis. op. . 1993. Ibid. p. 17. pp.. 6. 22. 146.LLenin. op. 16. 8. 19. p. 1996. tome 1. p. Skirda. Paris. p. 338. Ibid .. 434. 542. 7M . CHAPITRE X Le passage du Rubicon 1. p. 9. Perepiska 1912-1927. p. 91-97. p. Bolshevitskoie Roukovodstvo. RGASPI. p..

op. p. p. jus­ qu’alors la réunion était plus ou moins paisible. La révolution inconnue. p. 25. Kronstadt 1921. 573. ïzvestia. 3.. op. 139.. p. 24. cit. Dans l’une des ver­ sions qu’il donne de l’incident. op. pp. 460 . 249. 206. 255. 29. 2. tome 1. cit. Kouzmine suggère à son tour quil y a eu simple concours de circonstances : «Les délégués présents dans la salle ont vu passer en une longue file les masses [?] du déta­ chement spécial. La révolu­ tion inconnue. p. 33. 28.. Voline. Ce seraient donc eux les responsables de leur propre arrestation et non le comité révolutionnaire.. on me retint en prétextant que l’on voulait m’empêcher de faire venir des détachements armés» et. CRONSTADT 23. 242. pp. et c’est alors qu’ils ont proclamé le comité militaire révolutionnaire et en ont élu les membres . Kronstadt 1921. Skirda. tous les délégués communistes «exigèrent aussi d’être arrêtés comme communistes»! (Kronstadtskaia traguedia. ïzvestia de Kronstadt.. 27. tome 1. p. 624. cit. 453. op. op. p. 453. cit. p.. Ibid. 452.. Kronstadtskaia traguedia. op. p. cit. 239-240.. Voline. p. p. aV.. 536. n° 9. à l’en croire. Skirda. p. p. cit. Voline. 31. Kronstadtskaia traguedia. 135. 34. Kronstadtskaia traguedia. op. cit.. Skirda. cit. Voline. Ibid. Ibid. 453. iÆâ/. op. 4. cit. op. Ibid.. La révolution inconnue. tome 1. A. Kronstadtskaia traguedia. n° 9. 11 mars. A. 32. Kronstadtskaia traguedia. CHAPITRE XI Les balbutiements de l’insurrection 1. tome 1. La révolution inconnue.. cit.» Kouzmine donne enfin dans sa déposition un récit différent de son arresta­ tion : «Lorsque je voulus partir. op. . 453. p. A. 26. ïzvestia de Cronstadt. cit. 126-127. Kronstadt 1921. op. op.ytome 1. 150). cit. ils ont pris peur en déclarant : “Ils envoient déjà une force armée contre nous!”. Voline. 30. p.

Kronstadtskaia traguedia. p. p.. 9 avril 1921. Proletariii kakpolitik. 156. 181. 151.. Kozlovski. 9. 567. p. Kronstadtskaia traguedia. %. 116-117. tome 2. J.p. pp. 10. Ibid. pp. Skirda. «Y. 461 . cit. 124. Ibid. 117.tome 1. Dan. 6. cit. CHAPITRE XII Les ouvriers de Petrograd et Finsurrection 1. Proletariii kak politik. 91.-J. tome 1. cit. Novaia Rouskaia Jizn.. 18. pp. l l . op. 118-119. Berlin. 332. «£. 14. Iarov. 10. p. 543-544. op. p.> tome 2. 8. op. Kronstadtskaia traguedia. 548. Paris. cit. 16. A. p. c it . A. Kronstadtskaia traguedia.. 3. Ibid.. p. Ibid. op. S. 120 et 117. Kronstadt 1921. 11. 10. Dva Godaskitann (1919-1921). Autrement. 12. Ibid.. La guerre civile russe (1917-1922).. p. 2. 1922. Iarov. 6. op... 15. cit. p. p. Kozlovski. 96-97. 7. 17. CHAPITRE XIII Qui sont les insurgés ? 1. 86-89. A. 331. Ibid. op. Ibid. p. 4... Ibid. Les causes de la chute de Cronstadt. cit. op. 7. 128. tome 1. 153. p. op. 12. S . Kronstadtskaia traguedia. 167. Kronstadtskaia traguedia. p. Kronstadt 1921. Ibid... op.. 5. 129. 9. pp.Ibid. F. 116. cit. 528. Ibid. Ibid. 19. Marie. p. pp. tome 1. p. cit. 120. tome 2. NOTES 5. p. pp. 483. 2005. 13. Ibid. p. tome 1.

8. tome 1. Ibid. 585. 9. p. Eideman. 12. p.. cit. 8. op. p. 14. juin 2003. op. p. p.. 13.Bolchaia Sovietskaia Entsyclopedia. 163. A Boubnov. cit. 338.. Voline. Kronstadtskaia traguedia. 158. S. tome 1.. p. p.. p. Ibid. tome 23. Moscou. Kronstadt 1921... Ibid. 14. 566.. 215. La révolution inconnue. 617. 459. cit. p. La révolution inconnueyop. p. op.. 592.. Ibid. 161. 30. 178. Ibid. cit. pp. Istoria Grajdanskoi Vojni. 11 . y tome 2. . p. op. 325. 10. 47. cit. 567. 15. tome 1. CHAPITRE XIV L’attente 1. 16. cit. Ibid. n° 110. 1940. 462 . p. 156. Ibid. Moscou. op. 457. 1953. 159. Ibid. 3. Ibid. cit. tome 1. p. 2. 162. Cahiers du CERMTRI. p.Ibid. 101-102 et 110. 4. Ibid. Pion. 6. tome 16. Voline. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. 205. Le triomphe des bolcheviks et la paix de Brest-Litovsk. p. Ibid. 5. p. p. 4. Kronstadtskaia traguedia. Kamenev.. CRONSTADT 2. 484. 7. 10. Léon Trotsky. 3. p. 592. op. Ibid. p. p. tome 2.. cit. 362. 592. p.y tome 1. 155. Général Niessel. 6.y p. 12... 7. Kronstadtskaia traguedia. p.y tome 1. 5. tome 1. 75. p. Ibid. 9. Paris. cit. Kronstadtskaia traguedia.. Ibid. Œuvres.. p. p 235.. 1928. p. p. Ibid. 7. op. Ibid. 13. p. 565. R. op. tome 1.

18. pp. 31. 21. p. tome 1. La révolution inconnue. tome 1. 41. 225-226. 357. 458. p. 210. Berkman. Kronstadt 1921. op. p. 7. a t . op. 16. cit. Voline. cit. 2. cit. a£. p. P. 29. p. cit. 221 . cit. p. tome 1. Skirda. 209. cit. p. op.. 360-361. tome 1. op.. Kronstadtskaia traguedia. pp. 28. The Life o f an Anarchist. op. p. Kronstadtskaia traguedia. La révolution de Cronstadt. Skirda. tome 1. 475. Ibid... tome 2. Emma Goldman. cit. Emma Goldman.. 463 ... 227. bolchogo pouti. p. Ibid. Lz tragédie de Cronstadt. La révolution inconnue. p. op. p. The Life of an Anarchiste op. 26. 203-208. cit. Voline. 279. Ibid 24. 208-209.. Ibid. 228. 9 .. XV CHAPITRE Le comité révolutionnaire provisoire 1. pp. 473-474. A Berkman. p. Ibid. op. L’épopée dune anarchiste> cit. op. Arvon. 6. Ibid. cit.. cit. cit.. Moscou. pp. 211- 212. 22. 20. Kronstadt 1921. 194-196.. 184-191. <?/?. p. Avrich. H. 17.. Kronstadtskaia traguedia.. 8. pp. Kronstadtskaia traguedia. 248-249. 69-70. pp. 3.. pp. Kronstadtskaia traguedia. 1963. A. Ibid. 30. 23. 464-65 . pp.. tome 1. 5. Kronstadtskaia traguedia. NOTES 15. 93. pp. 25. Ibid ypp. La révolution inconnue. cit. 4... CHAPITRE XVI Premier branle-bas de combat 1. Voline. 192-194. p. cit. <?/. 27. Kronstadskaia traguedia. Ibid.. p . 37-38 . L'épopée dune anarchiste) op. Ibid. pp. tome 1. 2 8 1 . 474. pp. p... A. Ibid. p.. 201. ypp. op. 216. 280. 482. iW . A. 19. op.

22.. 11. 464 . 147. p. 307. p. 9.... 239. Kronstadt 1921. pp. cit. 236. p. p p . CHAPITRE XVII L’assaut manqué 1. Léon Trotsky. ïzvestia de Cronstadt>7 mars 1921. 13. Skirda. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. Ibid. 73-74. 7. op. Kronstadtskaia traguedia.2 3 2 . cit. tome 18. 17.. Ibid. op. 277. op. 216. op. Kronstadtskaia traguedia. tome 1. 6 . p.. 21. cit.. p. cit. 255. 15. Ibid. 147. 2. p. op. 18. CRONSTADT 2... p. op. Arvon. Pravda o Kronstadte. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. op. 5. 265-266. AW. p. Piterskie rabotchie i diktatouraproletariata. tome 1. cit. 2000. 279-280. 3. Kronstadt 1921. 8. p. p. 12. 23. 233. 144-145. Ibid. 135. op. 355. p. Kronstadt 1921. 10.. Ibid. Pétersbourg. cit. Pravda o Kronstadte. Ibid. p. 5. pp.. Avrich. tome 1. op. pp. tome 1. 432. H. 622. 19.. Ibid. p. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. cit. p. p. La tragédie de Cronstadt. op. tome 1. 343. Ibid. pp.. Ibid. 73. 267. op. 7. 307.. La révolte de Cronstadt.. 8. Ibid 6. cit.. cit. Ibid. P. 14. op. 234.. p. cit.. 16. 386. p. p. A. 256. 74. 3.. Ibid. p. 335.. 24. 2 3 1 . p. p. cit. cit. 285.. 20. p. p. 4. 4. Ibid. Œuvres. pp. 1922. 264-265. Prague.

Ibid. La tragédie de Cronstadt. 316. cit.. op.. 4. p.. Ibid. op. Avrich. p. Ibid. 353-354. 449-450. cit. Ibid. Proletariii kak politik. 20. 13. p. 312. Iarov. La tragédie de Cronstadt. Kronstadtskaia traguedia.. S. 5.. p. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. 120. Ibid. 245-246. 6. p. p. 314-315. tome 1. CHAPITREXVIII Cronstadt et rémigration 1. 302. op. tome 1.. Ibid. Ibid. p. 12-13. pp. p. cit. p. pp. Cronstadt et le X e congrès du parti communiste 1. 322. Proletarii kak politik.. 2. pp. pp. p. cit. Ibid. 41. Ibid. p. 16. p. 369. 9. p. Ibid. 22. p. Ibid. CHAPITRE XIX Lénine... 114. 14. pp. 18. tome 1. tome 1. Ibid. 12. op. 297. NOTES 9. 270. 377-378. pp. P. Ibid. 330. cit. 3. Kronstadtskaia traguedia. op.. 17. 287. cit. op. Avrich. Iarov. tome 1. Ibid. tome 2. 362. pp. Ibid. Ibid.. Obchtcheie Dielo. p. 393-394. 7. Kronstadt 1921.. 10. 122. tome 1.. op.. 354. 292-293. p. Ibid. Avrich. op. pp. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. p. op. 123.. cit. op. 313-314. p. P. cit. 15. p. S. pp. 23. 333. 2. 6 mars 1921 .. P. 122-123. Ibid. 465 . 21. cit. 10. tome 2.. 8. 332. 11. p. pp. cit. 318.. 403.. 19. 3.

16. 12. Voline. 239. 5. Kronstadtskaia traguedia. op. p.. Ibid. O. p. 420. tome 1. 17. 7. 466 . op. H. Kronstadt 1921. 24. 7 M . 58. p. Ibid. pp. pp. CRONSTADT 4.. XX CHAPITRE Une «troisième révolution»? 1. 6. 15. O. tome 32. op. 20.. tome 1. 25. Ibid . 275. op. pp. aV. p.... pp. 18.C. Arvon. p. 190-191. p.. p. 500. tome 43. 5. O. éd. p. 1 1 . p.. pp. Lénine. tome 43. p. tome 1. tome 6. 496. 20. ' 10 septembre 1938. 23. p. cit.. cit. p. cit. tome 32. 37. 371.. O. L'insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution russe. cit. 61-63 et 68-70. op. Ibid. Skirda. op. 225. 255. Ibid. op.. p..C. Arvon. Staline. pp. p. 6. 198 et 200-201. 22. cit.I. réédition Allia. 54- 57.. A. A. Ibid. «V. 31 et 34.3 4 9 . Ibid.. pp. 72. pp. A.. 486-488. 4. 13. 23-24. 53-54. Kronstadtskaia traguedia. p. Voline. pp. 26. Lénine.. pp. p. Kronstadtskaia traguedia. op.. 493. fr. 37L 9. Lenin. in La Révolution prolétarienne\ n° 278.. ibid. éd. 584-585. cit. 21. tome 43. p. 483-485. 19. 377.. Ibid.. Ibid. Ciüga. 282.C. 8.C. tome 43. 178 2.7 ^ . cit. Lénine. V. Voline. 248. p. 409. p. 1983. 7W. 10. H.. Skirda. 3. fr. 14. 246. p. Neizvestnye dokoumenty. p. 248. O.C. Lénine. cit.

Ibid. Ibid.. Kliment Vorochilov. Ibid. 286-288. Oktiabr7 1961. tome 1. cit. p. 380. p. p. Kronstadtskaia traguedia. 23.. tome 1.. tome 1. cit.. p. 5. op. 419. p. pp.. Voline. 4. op. p. 385. 404-405. p. 18. 13. op.. Moscou. 9. Ibid.. cit. 491. NOTES 7. p. Ibid. 389-392.. Ibid. 183. Razgrom Miatejnikov. 438. 17. 26. 368. 10. 347. 24. pp. Ibid. 2. p. 20. 8.. p. 149. 485. p. Ibid. 1966. Ivan Koniev. pp.. Ibid. tome 1. cit. Ibid. Ibid. 12. op. 15. op. cit. K. pp. p. 21. Vitot Poutna. Ibid. 11. Ibid.. tome 1. cit. cit. tome 2.. op. Kronstadtskaia traguedia. 12. 151. 8. 10. p. Kronstadtskaia traguedia. tome 1. 394-396. p. 476. p. Kronstadt 1921. cit. 385. 6.. op. p. 25. p. 342. Kronstadtskaia traguedia. 417. 320. 3.. Vorochilov.. p.. 334. p. 350.. Ibid. 347. p. cit. 22.. op. 47. op. p. 9. tome 2. Voline.. Etapy. p. tome 1.. pp. op. n° 3. Kronstadtskaia traguedia. pp. Ibid. CHAPITRE XXI Vers l’assaut final 1. p. cit. 16. Sorok Piaty. 427. 365-366. cit. Kronstadtskaia traguedia. op. Kronstadt 1921. cit. 339-340. p. Ibid..Ibid. tome 1. p. pp. 396. 436. 11. 421.. 14.. 425. 7. 19. Ibid. op. 370-371. 467 .

p.. cit. des tchekistes.. 133-134. p. Kronstadtskaia traguedia. 4. p.. Kronstadtskaia traguedia. Petritchenklo. 2. pp. tome 1. 10. 263. p. pp. tome 1. Ibid. 3.. 9. Ibid. n° 12. op. cit.. op. op. 419-420. p. tome 1. cit. pp. cit. 480. 12. Ibid. CRONSTADT CHAPITRE XXII Le comité révolutionnaire en action L Kronstadtskaia traguedia. 4. Kronstadt 1921. op. 398. des permanents de la bureaucra­ tie des soviets. 152. 502. 154. p. 13. Ibid. tome 1. 8.. 447-448. Ibid.. Ibid.. p. 415. 7. 468 . p. cit. p. 453.. CHAPITRE XXIII L’assaut final 1. p. Kronstadt 1921. Ibid. op. 183. Kronstadtskaia traguedia... 227. 10. 517. 8. Kronstadtskaia traguedia. 14. 447-448. p. p. 473 et tome 2. 2.. p. 554. Ibid. tome 1.. 11. tome 1. p. KL Vorochilov. tome 1. tome 1. 480. cit. Moscou-St-Pétersbourg} 1993. écrit juste après : «Les assaillants étaient surtout des élèves officiers. 514-515. 7. Ibid. pp. cit. Trotsky. p. op. pp... cit. op. 6. des troupes d’élite de com­ munistes sûrs. op. 5. cit. 9. 462. Almanach Minouvcheie. 498. op. peu soucieux de se contredire. des détachements de barrage et d’autres troupes sélectionnées dont la fidélité était à toute épreuve. 502. Ivan Koniev. p. p. 348. cit. Œuvres.. op. cit. cit.. op. 11. Kronstadtskaia traguedia. op. 396. p. Kronstadt 1921. Ibid.. tome 16. tome 1. 3.. 6. p. » 5. Ibid. Kronstadtskaia traguedia.

26. Ibid. Raphaël Abramovîtch.. 585. 86-87. op. op. 6. Ibid.ytome 2. tome 1. 27. 17. 1926. Ibid. 548. Ibid. 535-537. 3. 305. tome 2.. cit. op. 2. Soljénitsyne. Kronstadtskaia traguedia. vol. 480. p. Ibid. p. Ibid. L. p. 1917- 1939. CHAPITRE XXIV Les raisons de l’échec 1. 4. NOTES 15. p. 10. Paris. p. cit. Trotsky. Ibid. 21. A. 18. op. 19. 3. 23. 469 .. tome 2. p. 5. The Soviet Révolution.ytome 2.. 149. 523. 24. pp. Kronstadtskaia traguedia. 63. 22. pp. pp. Ibid. 203.. p. Ibid. tome 1. pp. 16. p. 331. Minouvcheie. CH A PITREXXV La répression 1. 2003. p. tome 2. 307. Kronstadt 1921. p. tome 1.. 570. 25. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadtskaia traguedia. cit.. op. p. Moscou. 574-575. Ibid.. p. p. 2. Ibid. p. 294-296. p. p. p.B. p. Ibid. cit. 4. p. P. 7. op. cit. 132.. 256. p. Novaia Viera v poiskakh pouti. New York. cit. Moscou.. Deux siè­ cles ensemble. pp. tome 1. Ibid. Sotchinenia. n° 12. 609. tome 2. 417. 5. tome 1. p. A. 69. 17. Bobrischev-Pouchkine. Avrich. 500-502. 1992. 587. 585-586. 543. 20. 453. 1962. Rouskaia intelligentsia i soudby Rossii.

98. p. A Peoples Tragedy. 131. Kronstadtskaia traguedia. tome 1. 7-8. p. Ibid. 70. l\ . 19. op. 128. Ibid. 113. Piterskie Rabotchie. p. 1996. IbU . Iarov. p. Ibid. pp. 470 . 140. cit.-p. 17. 8. tome 2. CRONSTADT 6. pp. p. p. Ibid. p. 23. 191-192. p. Ibid. 13. Ibid 8. Ibid. 11. op. 623... 9.. pp. cit. p. op. 5. p... 12.. 16. cit. 24.. S. p. 142. Iarov. Choulguine. pp. 140-143. Kronstadtskaia traguedia. cit. 275. Ibid. 7. 56L CHAPITRE XXVI Reprise en main et réorganisation 1. Moscou. p... 2. 4. 274. tome 2. 10. S. cit. tome 2. p. pp. Penguin books.. 20. Ibid. p. Ibid. 1961. tome 1. Odinadtsaty Sjezd RK2(b). 10. op. Ibid. 73-74. tome 2. Ibid. pp. 7. 538-539. 460. p.. Ibid.. 130. 12. 132. p. pp... cit. 22. 132. 622-623. 9. p. 15. Ibid. Ibid. 132. S. Semanov. Londres.. tome 1. Ibid.. 136. 18. op. 129. tome 2. 3. cit. Orlando Figes. 608. 6. 91-93. pp. 14. 563. p. op. Ibid. 21. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. op.. Ibid.Kronstadtskaia traguedia. tome 1. V. p.. 244-245.

p. n° 3. cit. op. 12. p. 125. op.. pp. 196. op. cit. 2. 165. op... Livre noir du communisme. Ibid. op. 176-177. P. NOTES CHAPITRE XXVII L’exil finlandais 1. p. pp. Ibid.. CHAPITRE XXIX Le commencement de la fin 1. op. pp. op. tome 1. 167. cit.. 7. 13. 3. pp.. Kronstadtskaia traguedia. p. tome 1. réédition 1977. Ibid. 12. cit. cit. 2. op. p. Cahiers du CERMTRI. 194. Ibid. n° 143. Ibid. Ibid. 6. Ibid. p. p. pp. Ibid. 4. n° 110. Grani. cit.. Ibid. 5. p. Avrich. op. 101-103. 45.. p. tome 2.. tome 2. CHAPITRE XXVIÏI Nouvelles alliances 1. 585-586. p. op. pp. 21L 3. 7.. 11. Ibid. 554. p. p. 197-198. A Skirda. 8. Kronstadtskaia traguedia. tome 2. p. ïdaMett.. pp. N* Ross. 3. pp. yp. Ibid. Zvezda. Ibid. p. tome 2. 129-130. 204-206.. Kronstadtskaia traguedia. tome 1. pp. 4. Ibid. Wrangeli kronstadtsy. tome 2. Ibid. 21. 5. P.. Kronstadtskaia traguedia. 248. 210. cit. tome 2. cit.. 2. 200-201. Avrich. Kronstadtskaia traguedia. 9. 212. cit. 204-205. 2004. 14. p.. 471 . 67-68.. pp... Ibid. 210-211. 11. cit. 579. 10. 101.. 4. 6. 8.

257-258. 2003. p. Ibid. op. Serguei Adamets. tome. op. 287-288. pp. fonds 17. p. CRONSTADT 5. 255. p. Droujba Narodov. 11. 289. A. 2.. Z/m’ noir du communisme. 221. 5. p. 5.. op. 254. 407.. 13. Guerre civile et famine en Russie. 16. 2. Ibid. cit. 3. Ciliga. 391-393. Paris. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. 12.. cit. op. inventaire 71. Kronstadtskaia traguedia. pp. 289. cit. cit. p. 15. 4. 16. 549-551. 253-254. /£zW. 123. Ibid. Institut d’études slaves. RGASPI. 3. cit. cit. Ibid. 290-291. 9.. 543- 7. 10. 4. pp. p. The Trotskys Papers.. 130. 288. 243. cit. 5. 123. p. 7. tome 2. Ibid. tome 2. mars 1990. p. dossier 2.. Kronstadtskaia traguedia. 6. / M . p. Kronstadtskaia traguedia.p.. pp. Serguei Adamets. 6. 17.pp. 82. CHAPITRE XXXI Fin de partie 1. 259. 472 . Guerre civile etfamine en Russie. 177. pp. Ibid. 291-292. p.. op. Ibid. Ibid. 241. op. Ibid. 7. tome 2. Za Soviety bez communistov.. p. Ibid. Ib id . op.. 286. 255. p.. p. CHAPITRE XXX Derniers soubresauts 1. 223.. pp. 8. 6.. p.. p. 14. op. cit. p. Ib id . Ibid. p. 218.

15. Ibid. 14. tome 1. 19. La Révolution trahie. tome 15.. p. op. 13. 12. Trotsky. Anthropos. 448. 11. 167-169. tome 23. 1953.4 5 . 75 et 78. édition américaine. p. pp. 6. 13. 18. pp. p. 340-341. op. 1987. New York» 1941. L. L. Ibid. P . . Bureau d’Éditions. cit. cit. 283. Kronstadt 1921. Bolchaia Sovietskaia Entsyclopedia. p. 10. 550. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. Histoire du Parti communiste (bolchevik) de VURSS. Trotsky» Europe et Amérique. 39-40 et 42. p. 17. cit. 385. Paris. Trotsky. 4. tome 1. Paris. p. 14. pp. 93. p. réédition 1973. 473. tome 2. Ibid... tome 2. Staline. Ibid. 297-298.t pp. 3. L. Ibid. 2. p. 61. 10. 363-364. cit. 1971. tome 1. 9. 385. cit. cit.. op. op.. 20. 16.. 544.. 519-522. 10-18. Moscou. cit. Ibid. 20 novembre 1993. op. 480.. 8. 177. 368.. Ibid. Ibid.. 337. p. tome 23. Kronstadtskaia traguedia. Catherine Andreiev. p. 1939. Ibid. 5. pp.. Ibid. tome 2. 7. Vlassov and the Russian Liberation Movement. p. p. 1969. p. 235-236. Izvestia. NOTES 9. Œuvres. p. pp. pp. p. Ibid. pp. 99. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. pp. Cambridge. tome 15. Ibid.. L. tome 14. 11. op. Trotsky. 253. tome 15. 12. CHAPITRE XXXII Interprétations 1.. op. 294.

.

Avksentiev. Brouchvit. 398. 475 . 213. Bourtsev.456. 109. Alexandre : 123. 177 Arkhipov. 220. 425. 230. Choulguine. 342. D m itri : 417. 418. 3 64. N ao u m : 103. A. 420 Andreïtchenko. 2 38. 376 Agranov. 171. Belokopytov. 457. 324. 87. N icolaï : 277 116. 140. 182.457.101. Index des noms de personnes à 132. 66. Bounakov.465. 409. Leonide : 358 Akhmetzianov. 244 Antonov. 368. Beletski. 48. 175. N icolaï : 281 238. (S R de gauche) : 4 3 . Lazare : 36. 228. Jaco b : 78. Andreï : 308. 131. N icolaï : 187. E douard : 10 € Baïkov. 246 439 Broussîiov. 69. 255. M arc : 40 451. 421 323 Artouzov. 4 3 9 Avrov. 166.464. Pave! : 124 Bogdanov. 167. 223. 188. D aniil : 452 234. 64. 237. 192.441 Belov. 466 Bram son. 409. 210. 367 Avksioukievitch : 264 Brioukhanov. 408. N icolaï : 393 Bregm an. Ivan : 361 Arvon. 373. 115. Leonti : 283 Astrov. 463. Adrien : 170. 67. 403. Ernest : 82. Alexandre : 63. 88. 399. 89. 473 Bleikhman. Boïkov. H enri : 249. Sem ion : 94. V ladim ir : 157 415. Biaise : 28 Bakhmetiev. 394. Alexeï : 45 B Bagritski.391. 398 Cendrars. 3 99.440. 388. Evgeni : 183 Chivaiev : 166 Bâtis. 428 Borchtchevski. N icolaï : 369 Avrich. Paul : 11.471 281. 236. 43. Boris : 279 Charles X II : 19 Baiabanov. 469.416. A hm ed : 143 Berkm an. 46. Alexandre : 400 Bialy : 3 7 4 Andreiev. Al. 91. 298.4 6 3 Alexinski. 4 0 0 464. Boubnov. 300. A rthur : 378 Bourlakov. Alexandre : 213 Antselovkch. D m itri : 104. Alexandre : 39 Andreiev. Jacob : 359 105. Ja n : 3 8 4 Am fiteatrov. 463. 209. Ivan (SR de droite) : 193. Broïdo. 4 5 7 . 113. 392. 428 429 Anronov-Ovseenko. D m itri : 45. G rîgori : 41 Berzine. Pavel : 213. Leonide : 402 Bobrov. VassiÜ : 236. 4 6 2 410 Boudionny. 235. Vassili : 32. 33. Brouchvit. Constantin : 368 281. V ladim ir : 65» Bontch-Brouîevitch. Catherine : 448. V ladim ir : 278. 100. 83. 249. Bourkser. 118.

Alexandre : 309 legorovski. Courvoïsier : 395 226. V assili : 163. 253 Faure. 235. 14. G outchkov.316. Sim on : 408 361. V ladim ir : 252. 231. D avid : 394. Stepan : 210 Frolov. Ivan : 219 Grigoriev. Stanislav. 402. 256 J Jelezniakov. Fîlippov : 228. Z inaïda : 49. Fléchtne. A nton : 297. Erem enko.407. 252. D m itriev. 414 167.406. 340. 165. Efim : 39. Ivan : 183 365. Vassili : 93 316. Alexandre : 37 162. 150. 170. 301. 423 421. 359. 470 Gautier. 210. Fiodor : 183 394. 146. 46. 297 F legorov. 399. : 136. Ivan : 408. M ikhail : 107. 294. Félix : 21 Ignatov : 153 Fedko. 216 Feiguine. Théophile : 20 C houstov. 216 Galkine. Grom ov. 237. 367 Guerassim ov : 182 Dzerjinski. ïakovenko. 367 Dm icriev. 180. N icolaï : 78. 162. 208. Boris : 395 Getzier. Ivan : 117 Geitsïk. 234.408. 450 I Elvengren. 232. 170. 187. CRONSTADT 453.408. Erm olaiev. F iod o r : 183. 49. A n ton : 47. Jacob : 114. 377. Félix : 149. V assili : 117 373 lakovlev (soviet de Petrograd) : 230 Iartchouk. 125. Chtcherinov.161.451. 377 D enikine.403. 463 G oloubtsov. Vassili : 79. 274 Iline. Pavel : 261. 466. Sergueï : 361 236. 333. Alexandre : 334 Christoforov. Karl : 181 Kabanov. Iakovlev. Boris : 359 D G orki. 190. 396 D ybenko.210. Ivan : 121 K G ailis. 230. 230. E m m a : 123.189 174. 373. 79.430. 476 . 23 G rim m .122. 431 G ribov. A natoli : 47 G GaievskI. 119. 356. 453 E Eltsine. Alexandre : 116. 281 271. 85. G uerassim e : 291 loudenîtch. F iod o r : 255. A nton : 215. Ivan : 321 D oubrovinski. Gazenberg : 372. 374 326. 376. 315..233.120. G ueorgui : 56. 253 Fadeîev. M axim e : 41. G ueorgui : 86. 300. 229. 181 Kalinine. Gretchaninov. 457 Ciliga. 238. 341 G eiden : 30 Chouvaiev. 154. Iouri : 451 453. 215. 135. 342.436 Evdokim ov. 383 233 Ivanov. Iouri : 265. G ueorgui : 401. 459. 189. 398. 403. 48. Israël : 11. 452 H H ippius. 323.213. 210. 394 Fom enko. Ivan : 213. Innokenti : 22. 422. 171. G uerm an. 229. Boris : 12. 278. G rigori : 232. Erchov. 472 G oldm an . 429.423.452.164. 323.

223. 187. 178.65. 109. 409. 39. I I .197.218. Lam anov.4 3 9 145.4 1 7 . Koupolov. 300 Kroutchinski. 379. 198. L a Fontaine. Piotr : 36. 1 9 7 .43 K oniev. 63. Alexandre .171. 456. 421 277. 36. 3 7 7 Lachevitch. 34. Artem : 48 144.440. 160. Leonide : 150. F.448. 359.40. 237. 94. 141. 139.3 7 0 . 249. 184. Boris : 39 412 Kanaiev : 239 Kozlovski. 119. Piotr : 118 Kozlovski. 279.1 3 9 . K otogorov. Ivan : 359 90.154. Jean de: 149 162.465. 43 . L oubkov. 327. 85. Alexandre : 12.41. 165. 2 5 3 . 159. 192. Anatoii : 154. 376. 452. 170. N icolaï (adjoint de 369. 3 4 0 . 1 5 9 . 207. 170.46. 140.430. Kornilov. 3 9 8 . 4 1 4 201. 90.217. Korovkine. Alexis : 88. 2 3 6 . E fim : 175 16. Kom arov. 228.461 Kam enski. 239.4 5 1 » 292. 192.149. Ivan : 303 133. Iouri : 167. 357. 399.2 2 4 .411.375. 104. 360 188 Koltchak. 2 24. 352. 3 3 6 .4 4 1 Lam anov. 410. 3 3 9 . Korchounov. N icolas : 170. 126. 139.4 3 4 . 447. 169. 365 47.153.161. 222. 154. 205. 3 92. 477 . 136. 234. 3 06.2 1 6 . 2 47. 323. 238.4 0 9 . 74. Kam enev. Constantin . 2 3 1 .2 3 3 . 250. 1 6 2 . 68. 4 0 0 .152. Elizabeth : 170. 213 Kozlovski.37.44. 2 3 8 . 327. 399. 357. Kolessov. 3 1 0 . 229. 3 4 1 . Krassine. 452 342.364.1 7 8 . 181. 36. 45 . 17. 45.1 6 0 . 293. 38. 4 3 3 189. M ikhail : 10. 2 4 6 . 277 4 1 0 . 3 4 5 . 208. M ikhail : 132. M akhno. 352. 168. 458 39.69. 1 6 8 .4 1 0 . 35. 131. 223. 157. 427 38. Vikenti : 61 1 7 5 . Evgueni : 3 1 2 Kozlovski. 173.341. 291. 1 2 . Kouzm ine.1 7 0 .156 Kozlovskaia.107. 466 118. 287. Ivan : 309. 3 3 2 .204. Zinoviev) : 82. 48 . Ivan : 16. 411 Kerensky. 89.2 3 8 . 125. Alexandre : 236.42. 252. Alexandre : 13. 208. 4 6 2 412. 98. Kouraev. 109. 262. 120. 168. M ikhail : 123. 175. 2 2 0 . Vladislav : 102 Kozlovski.4 5 6 . 3 9 2 . 3 3 5 . 60. N athalie : 3 6 4 .191. 140. Lounatcharski. 2 4 7 . Kam enev. 39. 3 6 3 .48. 165. 243. 412 Karous. 294.168. Lvov (prince) : 34. Fiodor : 187. Léon : 47 . 121. 47 . Anatoii : 28.454. 43 . 3 9 4 . 141. 273 Khrouchtchev. 295. M atvei : 140. 128. 137. D m itri : 170. L am pe (Von) : 278 468 Lénine. Paul : 170.47. N icolaï : 183.4 6 7 . 266. Serge : 2 1 9 .3 4 1 . N ikita : 310 Kurosh : 30 Kilgast. 144. 411 M akarov. 222. 2 2 9 . 3 7 1 . Lioubovitch. 257. 289. 353. 167. Lepse.4 6 0 Kouzm ine (M inouvcheie) : 197 M Kozlovskaia. 288.1 7 3 .169. 64. Lavr : 37. 412 Kazanski. 3 9 1 . 35. : 3 5 1 . 3 98. 285.358. 359 4 2 0 . INDEX DES NOMS DE PERSONNES 1 3 6 .150. 308. 89. 411.190. 315. 132. 174. 243 3 26.457. 411. V ladim ir : 4.4 1 1 M aïski. 4 6 . 15. 356.411. 4 0 0 L Kisselev. 249. N estor : 14. 100. 13. 455. K am kov.

N icolaï : 334. N ivelle.V assili : 313. 323. 363. 238. 363 M azourov. 192. 167. 238. 289 Oustrialov. Stanislav : 106. 29 O ssinski. 173. 419 400 M ett. 444 Ounschlicht. Jan is : 359. N icolaï : 76. 128. 380 237. Serguei : 377 P M ekhonochine. 208. 400. Polivanov : 32 236. 207. G rigori : 264 Piatakov. Sim on : 94 Petritchenko. 35. 408. V ictor : 35 M ilioukov. 117. 396. 181. 2 4 399. N iessel. 417. G ueorgui : 308 O Pierre le G ran d : 19 O rdjonikidzé.2 1 3 . 410 154 Patrouchev.431. 272. 181. N icolaï : 61 187. 198. Constantin : 153 356. 262. N icolaiev. 90. 352. Piotnikov. Georges : 41 Orechine. N icolaï : 361 M artov. 400 Poincaré. 130. Philipp : 236. 189. 137. 127. M arc : 39 185. 324. 256. 434. 3 6 1 . 364. 230. 193. 237. V iatcheslav : 76 . 375. 236. 4 0 6 439 478 . Podvoiski. Jacob : 221 177. 236. 335. 398. 363. 406. 429. 342. Piotr : 230. lo ssif : 406. N icolaï : 199. 436. 430. 395. 192.4 4 1 393. N assonov. 314 164. 391. 238.403. 180. Constantin : 76. 2 8 0 .2 1 0 . 401. 218.407. 176. 437. 154 Pervouchine. N icolaï : 76 2 3 8 . CRONSTADT 2 0 9 . 352. 238. 457 M ouralov. 435. N icolaï : 352 M arx. 323. 255. 451.428. N icolas II : 22 . 188. 171. N 121. 91. M ikhaïl : 307 O ustinov. N atan son . 174. 175. 4 00 280. M enjinski. O uglanov. 2 87. Fiodor : 215. 304. Fiodor : 48 O ssossov. Alexandre : 80. 122. 399 Poradelov. 398. Vassili : 32 O urkski. 190. 305. M essing. 337 M edvedev.391. Alexis : 339 2 78. 289. 189. 237. 336. N ikonov : 23 432. 139.392. 334 166.3 6 2 .218. Raym ond : 21. G uerassim e r 187. Robert : 218 448. 182. 271 Plekhanov. Paskov. 179. 187.3 9 6 . Pavel : 34. 119. Petrov.2 1 1 . 164. O ukhanov.423. N icolaï : 251. Piotr : 186.414. 391. Alexis : 393. 327. 394. 349. 398. 222.457 N ovikov. N astoussevirch. 236. Perepélkine. 433. Sem ion : 213 M alinovski. 414 M aklakov. 190. ïouii : 39. 442. I d a : 1 1 . 294.392. 281. 462 410. Ivan : 116. 277. 178. 400 2 71. 398. 326. 441 Pavlov. 37. 312. Alexis : 265. Ivan : 29 . 471 Pepeliaiev. 300.323. 371. Stepan : 88.3 1 1 . M irbach (von) : 48 359. Ivan : 264.3 1 4 . 443. 322. 397. 216 M ouranov. 235. 236. N em itz. H enri : 2 1 7 . 3 0 8 . 120. Peremytov. 182 Petrovski. Karl : 149 Ozoline. 4 3 1 . 186. 357. 394. 289. M atvei : 153 Pedioura. 357. 3 0 0 . 261. 335. 280. 4 1 1 . 377. N icolaï : 63 Pokrovski. Sergo : 268.

Raskolnikov. 399 451 Rose. G rigori : 60. Louka : 116. 1 4 6 . 133. 11. 409. 74. A nton : 28 Rosengoltz. A. 447. 97 R Staline. 466. 307. 423. Alexandre : 297. 326. 225. F io d o r: 115. V ictor : 44. 335. 330. 3 5 1 . 157. Gavriil : 182. 479 .246. 2 3 7 . 94. 381. 442. 4 59. V itovt : 146. 236. 61 T a n Fabian. 90. 434. 116. 83. 13. 430 452. 434. 399. 40. 124. M arc : 451 225. S 219. 37. Vassili : 86 Trotsky. 339. 378 153.444.91. 324. 4 l. 260. Savinkov. M ikhaïl : 66. 4 6 1 . Slonim . Sarakoussov. 224. 208. Sem ion : 36. Léon : 445 222. 147. Radek. Boris : 109. 76.473 220 Stronsky : 34 Raspoutine. 164.4 5 8 338. N icolaï : 283. 251. Alexandre : 341. 414. 69. 45. 3 1 4 . Skirda.315. 466. Proüdnikov : 131 469 Spiridonova. 92. Fiodor : 36. 391. 86. M aria : 39. 4 6 4 . 248. INDEX DES NOMS DE PERSONNES Poukhov. 453 Sokolov. 454 127 Toukine. 92 . 186 Sitnikov. Tchaïkovski. 266. V oldem ar : 265 Tchékhov. P io tr: 185. 408. 318. 460. 303. 86. 467 Sm irnov. N icolaï : 166 Rogov. 218. 431 406 Poutna. 309. 428. 238. Léon : 4. 155. 307. 311. 429. 82. 266. Gueorgui : 221 Rom anenko : 236. 46. 43. 470 T ourk . Joseph : 4. 83. Semanov. 448. 385 268. 166 Rediger : 27 Reisner. 44. Sedov. Gueorgui : 234. M oïsei : 308 Tchistiakov. 305. 251. 363. G rigori : 32 Syrekchikov.4 0 0 . 443.310. 42.292. 412. 435. Rochal. 306. 377. Piotr : 202. 255. 117 Rykov. 340.446. 4 6 3 . 279.97. 256. Rakoucine.4 0 2 . 410 45 Talachov. 83. Ivan : 71 Price. 4 5 1 . M ikhaïl : 183 253. 129. N icolaï : 340. Siydnev : 274 3 16. N icolaï : 281. 452. 267. 344. Larissa : 81. 118. 238. 407.1 9 7 . 17. 344. Sladkov. Karl : 356. : 12. 27. 155. 263. 104. R u d o lf : 337 Seveï. Efraïm : 97. 155 Tagantsev. 280. 403. 2 09. 427. 45. 439.314. Serguei : 12. 89. 188. Sergueï : 165. 271. 90. Sklianski. Savtchenko. 384 Toukhatchevski. 329.265. Proch : 39 Soljénitsyne. 319 Roukhimovitch. 88. 345. 224. 402. 405. 156. 170. Serge : 167. 421. 88.3 1 5 . 12. 441 Troïtski. 430. 408 Prochian. Rostov : 222 289. Arkadi : 154 Tchernov. Alexis : 47 Tchitcherine. 67. 81. Ivan : 245. 89. 341. 448. 154. 451 266 Pouciline. 398. 308. M ikhail : 81. 304. Phillips : 28. 247. 363. 239. 434» 316. 155 T Reisner. 59. 455. 2 9 7 . 225. 121. 327. 471 86. 246. 4 5 2 . 82.4 0 1 . Vassiîi : 78. 4 5 7 .

2 1 8 . Evgueni : 3 5 9 3 71.2 5 1 . 1 2 5 . 1 6 9 .4 5 0 .2 4 3 .4 6 2 .3 0 0 . 391 Zelenoï. 341. 3 7 3 . Robert : 28 .2 5 3 .2 4 5 . 2 2 6 .1 6 1 . Pavel : 2 8 1 . 123. 4 0 5 . 3 5 9 . V ladim ir : 308. 357. 3 2 4 . X 4 4 .1 2 0 . 442. 200.4 1 6 . 154. 90. 2 0 8 . 4 49.2 9 4 . 379. A ndreï : 154. 229. 1 7 5 . 326. 3 5 7 . 181. 444.1 4 5 .1 9 2 .1 9 5 . 2 19. 4 6 6 . Tseidler. Ivan : 1 3 0 . 2 2 2 .2 9 7 . 165. 350. 2 5 0 .1 3 6 .4 5 8 . 2 8 2 2 70. Zenzinov. 192 Vassiliev. 174. 2 7 8 . 367 82. 188. 160. ïrakli : 38. 1 2 9 . Vorochilov.1 0 6 . K lim en t : 2 9 0 . 4 5 6 .4 3 4 . 3 7 7 . Zatonski. V iren. 290. 2 93. 2 7 1 . Alexandre : 197 2 20.4 5 9 . 3 9 6 .3 9 7 .4 6 9 . 1 1 9 . Piotr : 189.4 1 3 . 370. 3 8 0 .2 4 0 . 342 3 24. V ladim ir : 2 8 0 1 3 9 .1 1 7 . 4 6 4 .2 1 9 . 2 8 2 . 4 0 2 .1 5 2 .3 5 9 .1 4 0 . 'V tff 4 1 6 . 281.4 5 1 . 3 45.4 1 0 . 188. 34 2 9 4 .2 4 9 . 315. 83.3 8 5 .4 3 2 . 31 .3 7 9 .4 2 . 236. Serguei : 88. 2 8 9 .1 5 3 .4 0 6 .2 4 6 . 2 0 9 . 30.3 7 5 .4 4 2 . 2 3 3 j 2 3 4 . Verchinine.1 1 1 . 1 0 3 . 330. 3 1 6 . W eis-Guinter. 261.2 5 2 . 47.4 4 6 .1 1 8 . 1 1 6 . 91 . 1 3 5 . 314. 2 5 0 . 264. 363. 2 0 9 .1 3 2 . 342.2 4 3 . 2 8 0 . 454.1 5 9 . 3 2 7 . 365 V V alk. 278. Adrien : 115. 3 7 1 . 2 6 2 . 2 2 2 . 339.4 4 1 .2 1 1 . 1 1 6 . Z 2 3 6 .1 6 2 . 2 0 7 . 33 . 394.1 9 4 . 2 8 7 .2 5 9 .1 2 8 .3 5 9 . 453 X enofontov. 4 4 8 . 393.4 3 5 . 131. 156. 247. 4 4 5 . 2 2 4 . V aciav : 3 7 7 3 1 3 .4 6 2 . 2 2 3 . 310. 2 5 1 .1 2 1 .1 3 1 . 210. Alexandre : 63 2 9 2 . V assili : 108. 39. 88.4 0 1 . 169. 89 . V erkhovski. Voline (tchékiste) : 363 2 0 7 . 226. 408 2 4 6 . 2 08. 8 5 . 3 6 3 . 4 5 2 . 4 6 3 .3 1 8 .4 1 . 2 3 8 . 301. 330. 365. Vinaver.1 1 1 .4 4 0 . 4 3 4 . 1 6 1 . 161. 2 7 2 .4 5 7 . 2 9 3 . 216. 4 6 7 . 2 91.4 6 8 2 6 5 .4 6 7 168.2 7 2 . 2 9 8 . 238.4 1 4 . 172. V ladim irov. 2 29. 4 3 4 . Vorovski. 170.2 2 3 . 2 63. 2 8 0 . 227. 1 8 7 . 45 . 381 Tseretelli. 2 4 8 . 319. 391 1 8 8 . Vychnegradski : 51 3 4 7 .4 0 0 . M oïseï : 2 0 0 . 323. Piotr : 59. 2 3 0 .1 6 5 . 2 4 5 . 4 1 5 . 345.2 1 7 . 130. 3 9 . V ilken. V h d islav : 29. 473 394. Voronski. 255.1 7 2 . 4 3 5 . 162. G rigori : 12. 369. G uerm an : 1 1 0 . 4 6 0 . 132.4 7 1 3 50. 3 7 6 . 356. 2 3 4 . V oline (historien anarchiste) : 236. W rangel. 2 1 6 . M axim e : 2 7 9 .4 7 2 . 2 77. 1 4 7 . 2 4 8 . 1 5 7 . Zinoviev. 410 2 2 0 . 3 3 9 . 4 6 8 . 395. V lassov.2 3 1 . 81. 2 9 0 .4 4 0 473 Zossim ov. 9 8 . Ja n : 128 4 4 3 . 3 0 0 .1 0 1 . CRONSTADT 129. 1 9 2 . 2 23. 363. 355.2 9 5 . 182. 2 3 9 . 2 5 4 . V olodarski.

.................. 19 C hapitre II......................................... 149 CHAPITRE X... Vers l’assaut final.... .... Premier branle-bas de com bat.............. 215 C hapitre XV... Au bord du R ubicon....... 135 CHAPITRE DC Les «privilèges des commissaires»..... Le comité révolutionnaire en action ..... 113 C hapitre VIII..... L’attente................... 185 C hapitre XII.. 9 C hapitre premier ............ 321 481 ... 285 CHAPITRE XX....................................... Qui sont les insurgés?................. 197 CHAPITRE XIII... Les premiers signes de l’orage... 277 C hapitre XIX.......... 235 C hapitre XVI..................................................... Lénine.... L’assaut m anqué. Cronstadt et le X e congrès du parti com m uniste............................................ Une « troisième révolution » ? ..... Les ouvriers de Petrograd et l’insurrection .................... 59 CHAPITRE V................ Le comité révolutionnaire provisoire ..... 159 CHAPITRE XI............. 33 C hapitre III............... 303 C hapitre XXII... L’agonie du communisme de guerre ........................ 77 CHAPITRE VI.. Chronique d’une révolte annoncée ................. 259 CHAPITRE XVIIL Cronstadt et Immigration................ 1917 : Cronstadt la ro u g e ........ 51 CHAPITRE IV.. Un cocktail explosif............... 207 C hapitre XIV......... Les balbutiements de rinsurrection .. Le passage du Rubicon ..... 297 C hapitre XXI...................... Table Avant-propos............. 243 C hapitre XVII............... Les premières lueurs de l’incendie.......... 95 C hapitre VII.

....................... 355 C h a p it r e XXVI....................................... L’assaut final...... 475 ................................... Les raisons de l’échec....... 383 C h a p it r e XXVIII........ 329 CHAPITRE XXIV..... 425 C h a p it r e XXXIL Interprétations.. Fin de partie..................... L’exil finlandais................................................................................... 439 Notes................................................... Reprise en main et réorganisation ...... 405 CHAPITRE XXX Derniers soubresauts......... 451 Index des noms de personnes. 391 CHAPITRE XXIX Le commencement de la fin ... 349 C h a p it r e XXV........ La répression..................... 367 C h a p it r e XXVII... CRONSTADT C h a p it r e XXIII................. 413 C h a p it r e XXXI...... Nouvelles alliances..............