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Jean-Jacques Marie

Cronstadt

Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 2005.

Reprise de la forteresse de Cronstadt par l’armée rouge le 17 mars 1921.

Avant-propos

Le 1er mars 1921, 15 000 marins et soldats se réunissent
dans un froid glacial sur la place de l’Ancre à Cronstadt, île
minuscule située au fond du golfe de Finlande, à une tren­
taine de kilomètres à Fouest de Petrograd, dont elle défend
l’accès. Ils huent les dirigeants communistes venus les
haranguer puis leur interdisent de prendre la parole. Après
six heures de discours, de débats et de cris, ils votent à la
quasi-unanimité une résolution dénonçant la politique du
parti communiste au pouvoir et stigmatisant sa mainmise
sur les soviets dont ils exigent la réélection immédiate, à
bulletins secrets. C ’est le premier pas d’une insurrection
qui, selon la Grande Encyclopédie so v iétiq u e rassemblera
27 000 marins et soldats et s’achèvera, dix~sept jours plus
tard, dans de sanglants corps à corps à la baïonnette et à la
grenade. Près de 7 000 insurgés fuiront alors en hâte les
combats et la répression. Ils se traîneront, des heures
durant, affamés, épuisés et transis sur la mer gelée pour
rejoindre la Finlande voisine, où les attendent trois camps
de concentration, leurs barbelés, les poux, la gale et la
faim.
Cette insurrection n a cessé de susciter les interpréta­
tions les plus contradictoires : « troisième révolution » ou
«complot garde-blanc» monarchiste; «crépuscule sanglant
des soviets» ouvrant l’ère du stalinisme, ou complot livrant
«Cronstadt au pouvoir des ennemis de la révolution»;

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CRONSTADT

mutinerie anticommuniste ou protestation antibureaucra­
tique; révolte spontanée ou soulèvement minutieusement
préparé; émeute de marins excédés par le «communisme de
guerre » et ses réquisitions ou dernière opération des servi­
ces spéciaux étrangers ; banale révolte antibolchevik de
soldats-paysans ou insurrection d’anciens héros de la révo­
lution montés à l’assaut du gouvernement qu’ils avaient
pourtant porté au pouvoir trois ans plus tôt.
Dans un récit romancé de l’insurrection, publié en
1987 à Moscou, Le capitaine Dikstein, le romancier
Mikhaïl Kouraev insiste sur le trafic dont l’histoire de
Cronstadt a été l’objet : « Des personnages historiques,
qui se sont hissés à J’avant-scène de la révolution et de la
guerre civile et ont joué un certain rôle dans les événe­
ments de Cronstadt, ont, comme par miracle, soudain
disparu sous la glace avec les centaines de soldats de l’ar­
mée rouge et d’élèves officiers qui, par une nuit de bour­
rasque, ont attaqué l’imprenable forteresse et l’ont prise
au cours d’un corps à corps furieux et meurtrier. » Il y voit
un de ces trous noirs tragiques de l’histoire où « les villes
gèlent dans les lueurs des incendies, où les tréfonds des
cuirassés couverts de neige flambent de désespoir2».
Pourtant, des années durant, les élèves des écoles sovié­
tiques ont appris par cœur un poème d’Édouard
Bagritskî, dont un quatrain évoquait ses vingt ans :

L a jeunesse nous a entraînés
Au combat; sabre dégainé.
La jeunesse nous a jetés
Sur la glace de Cronstadt.

Mais ils ne pouvaient guère savoir pourquoi. Dans le
calendrier historique révolutionnaire de 1939 imprimé à
Moscou, Cronstadt n’existe qu’à travers l’insurrection des

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AVANT-PROPOS

marins... de 1906 et de sa garde rouge de l’été 1917, puis
Tîle disparaît de l’histoire. Des mémorialistes amnésiques
se faisaient une étrange concurrence dans le silence.
Il était pourtant impossible d’effacer complètement
cette insurrection de l’histoire. Lénine l’évoque longue­
ment et à plusieurs reprises lors du X e congrès du parti
communiste russe de mars 1921. Une image officielle, à
usage de masse, en fut donc fabriquée et consignée dans le
Précis d ’histoire du Parti communiste de l'Union soviétique,
publié en 1938, inlassablement réédité jusqu’à la mort de
Staline, et dont l’étude était obligatoire. Mieux valait
néanmoins en parler le moins possible.
Le débat sur Cronstadt, escamoté en Union soviétique,
a eu lieu à l’Ouest, reprenant inlassablement les mêmes
documents, les mêmes textes et les mêmes témoignages,
répétant à satiété les mêmes interprétations, voire les
mêmes affabulations.
Deux ouvrages d’historiens occidentaux, l’un améri­
cain, La tragédie de Cronstadt de Paul Avrich, l’autre israé­
lien, Kronstadt 19"17-1921 d’Israël Getzler, ont marqué
un premier renouveau dans cette histoire. Paul Avrich,
s’appuyant sur des documents d’archives américaines,
aboutissait à une conclusion apparemment surprenante :
« Dans le cas de Cronstadt, l’historien peut se permettre
d’affirmer que sa sympathie va aux rebelles, tout en
concédant que la répression bolchevik fut justifiée3. »
Pour Israël Getzler, au contraire, les dix-huit jours de la
révolte de Cronstadt ont représenté IV âge d’or de la
démocratie soviétique» et les mesures prises par les
bolcheviks après son écrasement constituent « un
programme typique de contre-révolution4». Ces deux
points de vue opposés se situent des deux côtés de la ligne
de partage traditionnelle que dessinaient déjà Ida Mett,
dans La commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des

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CRONSTADT

soviets, et le Soviétique Poukhov, dans Cronstadt au
pouvoir des ennemis de la révolution5.
La décision prise en 1994 par le président de la Russie,
Boris Eltsine, de réhabiliter officiellement les marins
révoltés de Cronstadt a permis l’ouverture des archives
russes. Depuis lors, une masse de documents de et sur
Cronstadt ont été publiés en Russie®.
Kouraev affirmait dans son Capitaine Dikstein : «L a
mutinerie de Cronstadt attend patiemment son histo­
rien7. » Son apparition en Russie n’est pas pour demain.
Un certain Sergueï Semanov, auteur en 1973 de L a liqui­
dation de l ’émeute antisoviétique de Cronstadt, en a produit
en 2003 une version révisée sous le titre L a révolte de
Cronstadt, marquée par f obsession maniaque du complot
judéo-maçonnique mondial.
Hier, Semanov stigmatisait la révolte comme «une
émeute de pattes d’éléphant [zazous] déclarés [...], prépa­
rée idéologiquement par les débris des mencheviks, des
socialistes-révolutionnaires (SR), des anarchistes et autres
partis petits-bourgeois cjui livrèrent leur dernier combat
public contre le jeune Etat soviétique ». Aujourd’hui, ce
même Semanov dénonce « le Gouvernement provisoire
maçonnique» de Kerensky accusé d’avoir «tragiquement
remplacé la croix orthodoxe par le pentagramme maçon­
nique à cinq branches, dégoulinant de sang»; il stigmatise
«Trotsky, Zinoviev et leur Tcheka juive», les «maniaques
révolutionnaires», les «sombres aventuriers» qui entou­
rent Trotsky, et « l’Internationale communiste cosmopo­
lite», tous acharnés à jeter les jeunes paysans-soldats russes
dans une boucherie fratricide8.
Les archives ne sauraient par elles-mêmes répondre aux
questions qui ouvrent cet avant-propos. Parfois, la rela­
tion des événements est si différente d’un document à
l’autre que leurs auteurs semblent ne pas parler des

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I

AVANT-PROPOS

mêmes faits. Mais elles permettent de ne pas se détermi­
ner en fonction des seules déclarations idéologiques
souvent trompeuses, ou des flonflons de la propagande.
Trotsky affirme, dans Leur morale et la nôtre, en 1938 :
« La guerre est aussi inconcevable sans mensonge que la
machine sans graissage9.» Cette vérité vaut plus encore
pour la guerre civile que pour la guerre entre États.
Chaque camp utilise, en effet, la propagande pour confor­
ter ses partisans, démoraliser l’adversaire et gagner à soi la
population ou les couches indécises. La part de vérité
quelle contient est subordonnée à cet objectif vital.
Trotsky s’étonnait en 1938 de l’importance accordée à
l’insurrection de Cronstadt, à ses yeux simple révolte
parmi d’autres : «Pendant les années de la révolution nous
eûmes pas mal de heurts avec les Cosaques, les paysans et
même avec certains groupes d’ouvriers (ainsi des ouvriers
de l’Oural organisèrent un régiment de volontaires dans
l’armée de Koltchak) », dont l’armée blanche, au prin­
temps 1919, contrôla presque toute la Sibérie avant de se
disloquer sous le choc des insurrections paysannes. Il
ajoute : «Cronstadt ne se distingue de toute une série
d’autres mouvements que par une apparence extérieure­
ment plus impressionnante. Il s’agit d’une forteresse mili­
taire aux abords mêmes de Petrograd [...]. Des SR et des
anarchistes qui se hâtèrent de débarquer à Petrograd enri­
chirent ce soulèvement de “belles” phrases et de “beaux”
gestes. Tout ce travail laissa des traces sur le papier. » Cela
suffit-il à expliquer ce que Trotsky appelle « la légende de
Cronstadt10» ?
Ce n’était pas l’avis de Lénine, qui, dans son rapport au
X e congrès du parti communiste, tenu en pleine insurrec­
tion, a, selon ses propres mots, « tout ramené aux leçons
de Cronstadt, tout, depuis le début jusqu’à la fin 11». Un
peu plus tard, il déclare : «Les événements de Cronstadt

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la révolution russe. écrasée par l’armée rouge en novembre-décembre 1920. en plein dépeçage destructeur de la propriété d’État au profit de la nomenklatura mafieuse. une 14 . les frères. le stalinisme est en germe dans son écrasement : «À Cronstadt déjà ont été éprouvés les procédés et les méthodes de répression large­ ment appliqués par le pouvoir bolchevik dans la mise en œuvre des répressions de masse au cours des décennies suivantes13. sur plus d’un million de kilomètres carrés. L’insurrection de Cronstadt dépasse effectivement le cadre d’un éphémère soulèvement écrasé au bout de dix- sept jours : la plupart des marins sont des paysans dont les parents. en effet. Cronstadt appartient aussi au présent. beaucoup plus qu un soubresaut de la guerre civile parmi d’autres. CRONSTADT sont un éclair qui a illuminé la réalité plus vivement que toutI2. la prison. y projette Finsurrec- tion de 192L Aux yeux de la commission gouvernemen­ tale mise en place par lui. débou­ cherait. sur le parti unique. dès sa naissance ou presque.» Ainsi. » Cronstadt est donc. La décision prise par Boris Eltsine en 1994 de réhabiliter les mutins. Le Goulag serait le fils légitime d’octobre 1917. les sœurs et les femmes le sont très souvent aussi. c’est-à-dire le remplacement de la propriété privée des moyens de production par la propriété d’État ou collective. à ses yeux. de plus en plus hostiles à la réquisition presque totale de leur production par l’État soviétique et ses agents. Leur révolte s’inscrit donc dans le sillage de l’armée paysanne anarchi- sante de Nestor Makhno en Ukraine. Le mécontentement des marins. les camps. se nourrit de la colère et de la protestation de leurs familles au village. provoqué par la dégradation de leur propre situation. et plus encore dans celui des grandes révoltes paysannes de Tambov et Tloumen qui éclatent à l’automne 1920 et mobilisent à elles deux. la répression.

La première est un changement radical de politique économique promulgué par le X e congrès du parti communiste russe. 15 . Mais ce changement indispensable de politique écono­ mique est aussi menaçant pour le régime. qu’elles peuvent trouver dans des partis d’opposition (les anarchistes. les socialistes-révolutionnaires de gauche ou de droite. leurs exigences. AVANT-PROPOS centaine de milliers de paysans armés de faux. voire les constitutionnels-démocrates dits Cadets). Elle constitue un véritable tournant dans l’histoire de la Russie soviétique. de haches. de piques. Des insurrections paysannes plus modestes éclatent aussi pendant l'hiver 1920-1921 dans la région de Voronèje au sud-est de Moscou. mais elle a une portée plus grande. sinon identiques. il ouvre un champ d’activités à des forces sociales qui lui sont hostiles. en établis­ sant partiellement. de mitrailleuses et de canons. Lénine en tire en effet trois conclusions et trois décisions qui pèseront lourd. Cronstadt cristallise et précipite donc une décision déjà en germe et sans laquelle le régime se serait probablement effondré. les mencheviks. de fusils. L’insurrection de Cronstadt les couronne et les parachève. une fois réglé un «impôt en nature» dont l’ampleur est fixée à l’avance. elle autorise enfin l’entreprise privée en dessous d’un certain seuil de personnel salarié. dans la région du Don et dans le Kouban au sud de la Russie. car. Lénine interdira alors définitivement l’année suivante tous ces partis qui. leurs mots d’ordre sont voisins. Leurs mobiles. Même corsetées par des dispositions législa­ tives strictes. C ’est la Nouvelle Politique écono­ mique (NEP) qui donne aux paysans la liberté de commercer librement avec ce qui leur reste de leur récolte. les forces sociales libérées par cette transfor­ mation vont en effet inévitablement chercher une expression politique. dans la moyenne Volga. des relations de marché capitalistes.

en octobre 1920. fût-ce sous forme dévoyée. La NEP renforçant à ses yeux cette nécessité. y a adhéré assez tapageusement. reconstituer très vite leurs forces. peuvent tenter de s'exprimer à Fintérieur même du parti commu­ niste. mais qui pourraient. Seule force politique légale. qui ne fut pas alors publié. Ainsi. ces forces sociales. Il fait donc voter par le congrès à huis clos une résolution «sur Funité du parti». nourries par la propriété privée et le commerce libre. il concentre nécessaire­ ment. désireux de rallier le camp des vainqueurs. voire d’anciens adversaires. donne plein pouvoir au Comité central pour « faire régner une discipline stricte à l’intérieur du parti et dans toute l’acti- 16 . Privées de cette possibilité. renforcées par l’adhésion massive de membres des autres partis. les pressions sociales multiples. Lénine a déjà fait procé­ der Fannée précédente à une première épuration du parti pour en chasser certains. Lénine en conclut enfin qu’il faut « assurer la cohésion du parti. Ivan Maïski. et non plus seulement des éléments sociaux jugés hostiles ou douteux. mènent une existence végétative semi-légale et semi-clandestine. » La résolu­ tion décide la dissolution de toutes les tendances (ou fractions) constituées dans le parti sous peine d’exclusion immédiate. exclu deux ans plus tôt du Comité central du parti menchevik pour son appartenance au gouverne­ ment blanc d’Omsk. qui a aussi pour cause la révolte de Cronstadt : « L’exploi­ tation par les ennemis du prolétariat de toute déviation de la ligne communiste a été illustrée de la façon la plus saisis­ sante sans doute par l’émeute de Cronstadtl4. Le point 7. Les Maïski se comptent par milliers. CRONSTADT sauf les Cadets (interdits depuis novembre 1917 à cause de leur alliance avec Farinée blanche naissante). dans cette situation. la direction utilisera bientôt cette épura­ tion pour éliminer ses opposants politiques. interdire Fopposition ».

C ’est ce qui se passera. Lorsque l’op- position de gauche se dressera contre l’appareil à l’au- tomne 1923. voire toute critique. des combats qui ont fait rage sur la mer de glace autour de l’île. le récit de ses moments décisifs. . c’est pourquoi il ne la rend pas publique. de publier ce point 7 . le 17 janvier 1924. sera assimilée à la reconstitution d’une fraction interdite par le X e congrès et immédiate­ ment sanctionnée. Lénine présente cette mesure comme «provisoire». ses alliés et les raisons de son échec. ses causes. AVANT-PROPOS vite des soviets et obtenir le maximum d’unité en élimi­ nant toute action fractionnelle15». le tableau de la répression qui a suivi son écrasement. l’évocation du destin de ses dirigeants ne sauraient être dissociés d’une réflexion sur son origine. dès lors toute opposition. Elle doit s’appli­ quer tant que la révolution n’a pas triomphé en Europe. dit-il alors. ses ressorts. ses objectifs réels. Le déroulement de l’insurrection de Cronstadt. il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir16». que l’Union soviétique reste isolée et donc que dure la N EP : «Tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays. C ’est pourquoi certains historiens font hâtivement du Xe congrès le point de départ de la bureau­ cratisation stalinienne. Staline et ses alliés décideront. dans l’île et les forts qui l’entourent.

.

C h a pitr e p r e m ie r La préhistoire de Cronstadt L’île de Ko dîne. Les Suédois mettent la main sur cette étendue déserte en 1617 et la baptisent Kronslot. en Kronstadt. Quatre ans après la bataille de Poltava (1709). qui visite Pîle en 1829» est frappé par « cette ville qui s’élève sur un terrain si bas qu’on la 19 . Léon Renouard de Bussière.5 à 2 kilomètres. Ses successeurs aménagent ensuite les trois ports de Pile qui servent d’abri à la flotte militaire russe de la Baltique et édifient des forts sur la guirlande d’îlots et de rochers qui la flanquent. Pierre le Grand s’en empare et change le nom de Kronslot. C ’est une étroite et basse bande de terre sablonneuse longue de 12 kilomètres et large de 1. plus connue sous le nom de sa ville. Les voyageurs qui se rendaient à Pétersbourg par bateau passaient par ou devant Cronstadt. s’étend au fond du golfe de la Baltique. à l’extré­ mité orientale de Pîle. où il écrase les troupes du roi de Suède Charles XII. flanquée de quelques minuscules îlots et rochers qui dessinent une demi-couronne au nord et au sud de l’île. tournée vers Pétersbourg dont elle commande l’accès. Cronstadt. à une trentaine de kilomètres de l’embouchure de la Neva. Il y bâtit sur près d’un tiers de l’île une forteresse. en français Cronstadt.

. D ’imposants bâtiments de pierre s’étendent entre la place et les portes de Pétersbourg ouvertes dans les remparts. Cette vision d’une forteresse menaçante évoque déjà la Cronstadt de 1921. des ouvriers tailleurs 20 . avant même d’en voir les remparts épais.. dont Théophile Gautier. décident d’arrêter le travail. On pourrait juger cette issue banale. La ville est parsemée de casernes qui abritent la garnison. entourée «de citadelles imprenables qui se détachent autour d’elles [. où plus de 25 000 personnes peuvent se rassem­ bler. dans la Russie d’alors. la grève est un délit et l’entrepreneur porte plainte. Le juge de paix à qui l’affaire est confiée la règle par un compromis qui satisfait les deux parties. les maçons. le siège de l’amirauté. la vaste place de l’Ancre. s’étend. La construction d’un dock en pierre pour le port prin­ cipal provoque en 1870 la première grève de l’île et l’une des premières de l’histoire de la Russie : l’entrepreneur chargé de la construction refuse de payer les maçons pour les heures ou les jours de pluie qui les contraignent à rester bras croisés. Mais deux mois plus tôt. CRONSTADT croirait posée sur pilotis au milieu de la haute mer». Or. imagine «les feux croisés des canons». parcourue de canaux. Victor d’Arlincourt a la même sensation devant « cette ville fortifiée bâtie pour ainsi dire au milieu de la mer». qui donnent sur le port principal face à la capitale. Au centre de la ville. en juillet. la cathédrale Saint-André.]. à l’est de la ville. la grande salle du Manège. furieux. Rien de plus solennel que cette avenue guerrière». Le vaisseau ennemi qui tenterait de se glisser vers Pétersbourg à travers ces forte­ resses marines serait anéanti sur-le-champ. dominée par la Cathédrale maritime et entourée d’entrepôts. Trois ans plus tard. l’École du génie maritime. Cronstadt prend son aspect définitif au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. l’Arsenal.

et les cinquante-neuf autres à trois jours. habitués aux rigueurs d’un règlement draconien. Dans toutes les flottes de guerre du monde à cette époque. Le gouvernement avait traduit soixante-trois grévistes en justice. Mais nulle part sans doute autant que dans la marine russe la nourriture des marins. la discipline brutale et le mépris aristocratique de la caste des officiers pour les marins abyssal. Une seule beuverie suffît pour garantir l’amitié militaro-bancaire franco-russe. une escadre française arrive solennellement à Cronstadt. Elle est fort bien reçue.vie des équipages sont pénibles. Mais nulle part en Russie les traitements infligés aux marins ne sont aussi brutaux et leur aversion pour leurs supérieurs aussi vivace qu’à 21 . f île est devenue le symbole de la puissance maritime de la Russie. à qui l’eau douce est sévèrement rationnée. pour sceller le rapprochement franco-russe déjà matérialisé par les premiers emprunts russes lancés par la monarchie tsariste sur la place de Paris. les conditions de. le mépris des officiers pour les marins et la haine de ces derniers pour leurs officiers aussi marqués. la vodka gratuite coule à flots. n’est aussi infecte. la nourriture détestable. À la fin du X IX e siècle. condamné quatre «meneurs» à sept jours de prison avant de les renvoyer dans leur village natal. En juillet 1891. et celui de Poincaré en juillet 1914 ne connaî­ tront pas ces débordements.? LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT avaient fait grève à Pétersbourg. Les maçons de File ont échappé à ces rigueurs . même si la diplomatie militaire russe ne s’embarrasse pas de finesses. s’ils n’ont pas d’argent il leur suffit de donner au cabaretier le nom de leur navire : la trésorerie de l’amirauté paiera la note. L’amirauté ordonne aux matelots russes d’em­ mener boire les matelots français. Le débarquement de Félix Faure à Cronstadt en août 1897. Les matelots russes. obéissent avec enthousiasme .Cronstadt est déjà un lieu à part.

Ce déploiement de forces permet à Sa Majesté impériale d’abattre un coq de bruyère le 5 septembre. un bref moment» les danseuses. couturières. fileuses. remue les marins de la forteresse. cuisiniers. Le 23 octobre. avant d’être jetés dans un cachot sans aération ni lumière. recrutés dans la paysannerie. par un Manifeste publié le 17 octobre* accorde un certain nombre de libertés et annonce la créa­ tion d’un parlement élu (la Douma). en octobre 1905. cinq mille d’entre eux se réunissent place de l’Ancre pour s’entendre expliquer le sens du Manifeste. Les marins de Cronstadt y voient la promesse que le régime de la forteresse et des navires va changer. CRONSTADT Cronstadt. Nicolas II chasse quinze jours durant dans les îles et îlots du golfe. sont soumis à une discipline très stricte et encadrés par des officiers qui les frappent et les envoient au cachot pour la moindre vétille. garçons de café. de rater deux coqs de bruyère le 9. cent vingt-cinq marins de la flotte sont mobilisés pour lui servir de rabatteurs. Les marins servent à tout : lorsqu en septem­ bre 1905. Combien de marins de Cronstadt déambulant du mauvais côté se sont fait gifler par un officier ou par sa femme. et de marcher sur le trottoir ou la partie de la rue exposés au soleil. cheminotss typographes. un rouge-queue le 7> et. Dans ce climat étouffant. le long de la côte finlandaise. savetiers et même. après un jour de repos bien mérité le 8. rubanières. le tsar. Les marins. Le bolchevik Doubrovinski. tisseu­ ses. à l’exception de quelques postes techniques spécialisés. Le règlement interdit aux marins de fréquenter établissements publics et estaminets. la grève générale qui. rien le 6. employés de bureau. Pour tenter de désamorcer ce puissant mouve­ ment. qui se suicidera plus tard de 22 . soulève à Pétersbourg postiers. infirmiers et infirmières. commis.du ballet impérial.

Tun d’eux lui déclare : « Nous sommes traités comme des bêtes ». comme dans l’infanterie. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT «désespoir. En leur nom. fourchettes et couteaux individuels. et fait comprendre qu ils ne veulent plus l’être. mais comme des citoyens russes. enfoncent les vitrines des magasins de vin. sans que les rares militants mencheviks et bolche­ viks puissent freiner et ordonner cette émeute spontanée. le gouverneur et commandant en chef de la forteresse. inspecte les unités. Des milliers de matelots raflent des armes à l’arsenal et se répandent dans les rues. à s’insurger. Le gouvernement déclare Cronstadt en état de siège. incendient plusieurs bâtiments. Les marins Fécou- tent mais ne le suivent pas. les deux jours suivants. Lorsque. Ils 7 demandent de ne pas être traités comme des serfs et des chiens. de fusils. qui les fait arrêter sur-le-champ et les envoie sous escorte en prison. Nikonov. Sans direction politique. de canons et de mitrailleuses. ils préfèrent adopter une péti­ tion modérée destinée au tsar. Doubrovinskï appelle même les marins. riches à la fois d’une conscience révolutionnaire. En chemin. Rien ne semble pourtant annoncer une explosion. les marins dénoncent tous avec véhémence leur nourriture infecte et le refus obstiné de leur fournir des cuillers. Un cri répond à leur appel. et un orateur SR dénoncent le Manifeste comme une ruse destinée à sauver le régime tsariste vacillant. ferme dans le contenu mais respectueuse de ton. une cinquantaine de soldats soumettent une liste de revendications au colonel de leur régiment. vident les bouteilles. s’enivrent dans une bacchanale effré­ née. et réclament la réduction du service dans la marine de sept à cinq ans. ainsi qu’une augmentation de leur traitement. ils croisent des marins qu’ils appellent au secours. la révolte se transforme en pillage : les marins en fureur se répandent par les rues en chantant. Les troupes envoyées de 23 . en exil. Le 26 octobre.

Après plusieurs meetings de masse dans les usines de la capitale. les grèves ouvrières balayent Lodz et Varsovie. La grève générale calme les ardeurs de la cour martiale : sur les 208 accusés. alors aux trois quarts territoire russe. Rien n’ayant changé dans le régime des marins et de la garnison. le soviet de Pétersbourg appelle pour le lendemain à une grève politique de solida­ rité avec les mutins emprisonnés et avec les ouvriers polo­ nais. et donc d’une précision très approximative. Il note le 27 septembre : «A Cronstadt des désor­ dres et des pillages ont commencé depuis hier. Le comité exécutif envoie un émis­ saire auprès des marins de la forteresse de Sveaborg. le 1er novembre. il écrit : «À Cronstadt tout s’est calmé après de sérieux désordres parmi les équipages et 1’artillerie de la forteresse. où. 83 jugés coupables de désordres divers. chargé d’établir un plan d’insurrection. Dans les semaines qui suivent. 24 . 84 sont acquittés. marins et civils. dus à l’ivrognerie1. Nicolas II s’at- larde par deux fois dans son journal sur l’éphémère émeute. les partis révolu­ tionnaires. élaboré en réalité à Pétersbourg par les dirigeants SR. recrutent par dizaines marins et soldats à Cronstadt. surtout les socialistes-révolutionnaires (SR). une nouvelle explosion menace. Aucune condamnation à mort n’est prononcée. CRONSTADT Pétersbourg écrasent la mutinerie le 28 octobre et arrêtent près de trois mille soldats. » Le lende­ main. un bureau technique provisoire des partis révolutionnaires de Cronstadt se constitue à l’initiative des SR. Il désigne en son sein un comité exécutif dominé par eux. En juin 1906. 41 seulement jugés coupa­ bles de mutinerie dont un est condamné au bagne à vie. Les équi­ pages et la garnison ressentent ces verdicts comme une victoire. » Le commandement traduit deux cent huit mutins devant une cour martiale en même temps que le gouvernement décrète l’état de siège en Pologne.

Pour réchauf­ fer Fardeur vacillante des marins. L’assemblée vote pourtant l’in­ surrection pour minuit. maigre butin pour une insurrection. dont nul ne verra jamais la trace. dit de Ienisseï. Le lende­ main un télégramme codé de Sveaborg annonce à Cronstadt que la garnison de la forteresse s’est soulevée et laisse entendre que des navires insurgés s’avancent sur Cronstadt. affirme à ses camarades que l’insurrection mûrit à Sveaborg. Le plan des SR repose sur ces vaisseaux fantômes et sur la conviction infondée que le régiment d’infanterie. abat l’officier de service et s’empare d’une cinquantaine de carabines et de revolvers. Selon le rapport des gendarmes. L’émissaire. Le contre-amiral Beldemichev et 25 . qui contrôlent le golfe et dont l’intervention est décisive. à l’humeur pourtant très incertaine. À deux heures de l’après-midi. insistent pour déclencher immédiatement l’insurrection. vers minuit. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT voisine d’Helsinki (la Finlande fait alors partie de l’Empire russe). sont très hésitants. Les artilleurs des forts. en effet. ils affirment que. un groupe de matelots de la deuxième division de marine envahit le dépôt d’armes de la division. À onze heures du soir. Il leur reste dix heures pour préparer l’insurrection dont les mouchards informent aussitôt les autorités. de retour le 17 juillet. Le 19 au marin. le comité exécutif réunit une soixan­ taine de marins et soldats de la garnison. Depuis octobre 1905. se soulèvera et armera les matelots désarmés. quatre grands navires mutinés de Sveaborg. Tous les orateurs l’assurent : tout le monde aspire à se soulever. les armes des équipages sont sous clé. Ces dernières décident de laisser faire pour débusquer et liquider les meneurs. viendront prêter main-forte aux insurgés de Cronstadt. en majorité SR. les délégués se disséminent dans leurs unités. une dizaine de militants de Pétersbourg présents.

arrêtent leurs officiers et rejoignent les insurgés. s’échinent à remplacer le drapeau impérial par un large drapeau noir pendant que les artilleurs loyalistes enlèvent les platines des canons et bloquent la porte de fen- trepôt. préparée dans la hâte et le bluff. Avec un groupe de 400 ouvriers. Les matelots de la première division de marine se soulèvent. un groupe d’ouvriers et de matelots brisent les portes de l’arsenal et tentent de rafler les armes. un groupe de démineurs dirigés par des anarchistes se soulèvent. le ministre de la Guerre reçoit une lettre anonyme vengeresse. Le régi­ ment de Ienisseï les en déloge. sur la rive sud. ils interpellent les mutins. En ville. ils se dirigent vers les casernes du régiment de Ienisseï qui les repousse. qui abattent le capitaine et blessent le contre- amiral. Pendant ce temps. se préci­ pitent vers l’arsenal désert. puis grimpent sur un train intérieur. Une compagnie de la garde impériale disperse une colonne de matelots chargée de s’emparer d’une caserne de sapeurs. L’insurrection. Après avoir ainsi tourné en rond. La répression s’abat aussitôt. démoralisés. et retournent à la caserne du régi­ ment de Ienisseï qui les accueille à coups de fusil. Les mutins. les insurgés se dispersent. puis vers la station d’électricité. Dès le 20 juillet 1906. domine Cronstadt et renferme un énorme dépôt d’obus. Trois jours après. se rendent. au nom de «207 soldats dotés de conscience de classe» qui affirment que «leurs supérieurs 26 . Les insurgés en déroute s’enfuient et se réfugient dans leurs casernes. a tenu six heures. foncent sur le fort Constantin qui. CRONSTADT un capitaine arrivent alors sur le pont . Ils s’empa­ rent du fort de Letke situé en arrière de la ville de Cronstadt. y installent leur garde. abattent leur commandant et leur colonel. Ils occupent le fort sans coup férir. et emprisonnent les autres officiers. un tribunal militaire de campagne condamne à mort sept démineurs et une demi-douzaine de matelots et de civils.

écartant la croix quon essaie de leur imposer et s’avancent en chantant un hymne révolution­ 27 . des matelots du cuirassé Mémoire d'Azov se mutinent. dix autres insurgés sont condamnés à mort par un tribunal militaire. gagnent la mer et foncent sur Revel. en Estonie. La gendarme­ rie vient chercher les condamnés dans leur cellule à Faube du 25 septembre et les informe que les démarches de leurs avocats ont été couronnées de succès : ils seront fusillés. dix-neuf autres le 17 septembre. Quatre-vingt-onze matelots sont traduits devant le tribunal militaire qui en condamne dix-huit à la pendaison.. réunis dans une forêt. treize aux bataillons disciplinaires. le 3 décembre 1905. nous pendrons trois officiers et nous en fusillerons cinq2!» La menace ne freine pas Pardeur de la cour martiale. Le tribunal militaire peut travailler en toute tranquillité. Svertchkov et Zlydnev. Mais les élèves officiers matent sans grand-peine un équipage vite démoralisé par son isolement. deux cent trente-six insurgés sont condamnés à des peines de quatre à vingt ans de travaux forcés. Trotsky. ministre Rediger! Nous. Au total plus de 3 000 marins sont arrêtés. 71 marins conscients et 156 fantassins conscients. Les condamnés refusent presque tous l’assis­ tance d’un prêtre. Pendant Féphémère insurrection de Cronstadt.. [. Les tribunaux ne prononcent que deux cent soixante-deux acquittements. ÏA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT les considèrent comme ies plus fiables»* Ils menacent : «Écoute. et non pendus. il prononce trente-six condamnations à mort. douze au bagne. et en acquitte trente-quatre. nous avons juré de venger nos sept camarades traduits en cour martiale et exécutés. Le 5 août. Le soviet de Pétersbourg n’existait plus : Farmée avait arrêté la quasi- totalité de ses délégués (257) et ses trois coprésidents. quinze à divers châtiments.] pour chaque camarade soldat tué. mille dix-neuf à des peines de prison.

» Mais.. le vice-amiral Viren qui commandait jusqu’alors la flotte de Sébastopol. Philips Price : «Les soldats et les matelots étaient traités comme des chiens. Biaise Cendrars. Au lendemain de la guerre russo-japo­ 28 . par allusion au bagne de l’île glacée extrême- orientale décrit par Tchékhov quinze ans plus tôt.. Cronstadt devient une légende. et sanctionne tout nouvel officier qui se présente sans ce viril ornement. eu donnera un noir tableau au jour­ naliste anglais du Guardian. M. Leur service durait du petit matin à très tard dans la nuit. on le fusillait. Des changements profonds. plaçant un récit halluciné de la révolution de 1905 au cœur de Moravagine. Cronstadt n est quune immense caserne où régnent la peur et le silence. modifient peu à peu l’ordre existant. « ce qui fît de Cronstadt un des centres révolutionnaires les plus avancés de Russie3». les marins étaient recrutés parmi les artisans et des paysans souvent analphabètes. Cronstadt est déjà un symbole. Il instaure sur l’île un régime qui lui vaut le surnom de « Sakhalme du Nord». CRONSTADT naire que la gendarmerie tente en vain d’interrompre et que les prisonniers reprennent en chœur dans leurs cellu­ les. en fait une pièce maîtresse de son plan délirant d’insurrection généralisée. Ce maniaque ne tolère même pas un officier sans moustache. Viren enserre la flotte dans un réseau policier qui surveille tous les marins et le personnel civil. Le premier président du soviet de Cronstadt. En 1909. Lamanov. ajoute-t-il. [. Puis les trente-six sont fusillés. On ne leur permettait aucun divertissement de peur qu’ils ne se réunissent à des fins politiques.] On jetait un homme dans les chaînes pour la moindre faute. et si on le trouvait en possession d’une brochure socialiste. est nommé comman­ dant de la forteresse et du port de Cronstadt. en effet.

puis de l’insurrection de mars 1921. de fonctionnaires. le menchevik Valk réussit à créer un comité social-démocrate d’une douzaine de membres . qui exige des chantiers de construction et de réparation. Le Journal du 21 juillet évoque « le panorama immense et épique de Cronstadt». Dès mai 1915. opérateurs radio. d’ensei- gnants et d’employés . le personnel de ses deux hôpitaux. selon un historien. En 1914. sera en 1921 l’un des dirigeants de Tinsurrection. En 1910. très actif en 1917. en mai 1905. les ingé­ nieurs et les étudiants et le personnel des établissements navals. la quasi-totalité de la flotte de la Baltique. et spécialistes de l’entretien qualifiés. les chantiers navals russes livrent des navires de guerre ultramodernes. le professeur d’histoire Ivan Orechine. est. un cinquième de marins et de travailleurs non qualifiés. La guerre va ébranler ici plus vite qu’ailleurs un ordre fondé sur la seule contrainte. l’intelligentsia locale que consti­ tuent les professeurs des quatre écoles supérieures de Cronstadt. mécaniciens. des techniciens. dont les cuirassés Petropavlovsk et Sébastopol. 29 . Poincaré peut les admi­ rer lorsqu’il débarque à Cronstadt le 20 juillet 1914 pour s’assurer que la Russie est prête à entrer en guerre aux côtés de la France. un autre cinquième d’artisans. civils et militaires. Il sera l’un des dirigeants du soviet de Cronstadt en 1917. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT naise et du désastre de Tsou-Shima qui a englouti. En 1916. près d’un tiers de la population de Cronstadt est formée de travailleurs industriels. Les rares organisations révolutionnaires créées sur l’île sont vite démantelées. il est vite arrêté. qui seront au premier rang de la révolte de 1921. des cellules bolcheviks se reconstituent sur six navires de la flotte. la monarchie russe a décidé de créer une flotte militaire moderne. L’un de ses représen- tants. « singu- lièrement apathique et apolitique4». un quart de paysans.

c’est vous qui serez pendu le premier!» Les marins du Gangout dénoncent en octobre 1915 leur nourriture infecte.. sont arrêtés et exilés. les équipages de YEmpereur Paul Ier et du Rossia protestent à leur tour contre leur nourriture indi­ geste. Mais la victoire de Viren n’est qu’apparente. du fouet. il inspecte le croiseur D iana.] les marins sont 30 . L’amiral Kurosh menace de les faire pendre. «la situation devient catastrophique [. une semaine après l’arrestation des derniers mili­ tants bolcheviks. les équipages des cuirassés Gromoboïtt Rossia huent leurs officiers. CRONSTADT dont le Petropavlovsk et le Gangout.. Seize d’entre eux.. sa flotte et ses équipa­ ges. mais avec une hostilité à peine dissimulée [. avant d’être à nouveau démantelé au début de septembre. Quatre-vingt-quinze d’entre eux sont arrêtés mais les marins de la base expriment bruyamment leur solida­ rité avec eux. Il s’inquiète de « cette revue cauche­ mardesque» dans sa lettre du lendemain adressée au contre-amiral. le comte Geiden : «L’équipage a accueilli mes salutations de façon formellement correcte. Kurosh les menace de son revolver. du cachot et de son régime de famine. cuirassés sortis des chantiers en 1914. Le 14 septembre 1916. Il ne reste plus alors à Cronstadt que quelques militants isolés sans aucune organisation révolutionnaire. qui se recons­ titue avec d’autres marins en juillet 1916. Des marins rica­ nent et menacent de le jeter par-dessus bord.]> j ’avais le sentiment d’être sur le pont d’un navire ennemi. Peu après. En août 1915. la police tsariste démantèle le réseau des cellules bolcheviks. Malgré l’utilisation qu’il fait des châtiments les plus sévères. L’accueil qu il y reçoit le glace. en décembre 1915. dont un militant bolchevik. des marins lui répon­ dent : «Vous ne pouvez pas pendre des milliers d’hom­ mes.. Deux mois plus tard.» Il propose de démanteler sans tarder Cronstadt.

La chancellerie du tsar refuse de « répandre le malaise de Cronstadt à travers toute la Russie6» et rejette ce plan. Or. dont le noyau dur n a pu encore être découvert». contre le gouvernement. il propose de disperser la majorité de l’infanterie à travers la Russie. le cours des événements ne laissera pas à faillirai Viren et à la cour le temps d’en débattre. la population et l’armée grognent . LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT tous des révolutionnaires ». contre tout le monde». de rempla­ cer les équipages de la flotte de la Baltique par ceux des flottilles de Sibérie et de la mer Blanche et d’« écraser sévè­ rement la plus légère protestation5». mais cela ne sert à rien. la masse des soldats-paysans renâcle de plus en plus devant une guerre dont les buts proclamés (la conquête de Constantinople ouvrant à la marine russe l’accès aux Dardanelles et à la Méditerranée) sont étran­ gers à ses soucis . qu’il redoute tant. » Pour prévenir leur soulèvement inéluctable. « il suffit d’une impulsion venue de Petrograd pour que Cronstadt. le désarroi ronge les couches dirigeantes elles-mêmes. Viren avoue son impuissance : « Nous déportons. les navires qui y mouillent. est imminente. Il prétend avoir « décelé l’exis­ tence d’une puissante organisation clandestine. se dressent contre moi. le régime paralysé se délite. de disloquer les équipes techniques. nos pelotons d’exécution fusillent. Cette impulsion. convaincues que le régime les entraîne vers l’abîme mais résolues à ne rien faire pour 31 . près d’un million de déserteurs rôdent déjà dans les campagnes. en effet. Il commande une année de 80 000 hommes concentrée sur cet ultime rempart de la capitale. Nous ne pouvons pas traîner 80 000 hommes devant les tribunaux. contre le corps des offi­ ciers. Au début de l’hiver 1916- 1917. La dispersion du microbe révolutionnaire est-elle pire que sa concentration en un point ? Les deux solutions étaient sans doute alors également dangereuses et inefficaces.

mais il est impossible de rester sur place. Le député monarchiste Choulguine résumera leur position en des lignes lumineuses sur cette volonté de ne rien faire : « Bien que respectueux du trône. ou plus exactement l’E ta t7. le conseiller favori de l’impératrice. le ministre de la Guerre Polivanov. Choulguine déclare à ses amis un jour de décembre 1916 : «Nous jouons actuellement le rôle d’une chaîne d’hommes retenant la foule [. » Mais le respect pour Fempereur l’em­ porte sur la peur lucide.. c’est le pouvoir». on rompra le barrage.] qui nous pousse dans le dos. nous désap­ prouvions la voie suivie par le tsar car nous savions qu elle menait à l’abîme. SI nous cessons d’avancer. Dès le mois d’août 1915... puis abattu à coups de revolver. dérisoire. à qui les passagers inquiets laissent le volant entre les mains tout en l’acca- blant de conseils qu’il refuse de suivre. ^ Alors que la guerre disloque le pays. que prennent deux d’entre eux est d’abattre Raspoutine. » En octobre de la même année. le dénigrant. La peur de miner l’État et d’affaiblir l’ef- fort de guerre inhibe en elles toute initiative. on nous passera sur le corps et la foule se jettera sur l’élément que nous gardons tout en l’accusant. le critiquant. La seule décision. ces défenseurs de l’État ne peuvent indéfiniment avancer ainsi en reculant sans cesse. mais nous sommes là pour le garder : cet élément. au front et à l’ar­ rière. déclarait au Conseil des ministres : « On peut s’attendre à une catastrophe d’un moment à l’autre. Ils doivent s’y reprendre à plusieurs fois pour achever le moine débauché mal empoisonné. le journaliste libéral Maklakov compare la Russie à une automobile conduite à la catastrophe par son chauffeur.. CRONSTADT l’en empêcher. Cette farce sur fond de tragé­ die est l’une des ultimes grimaces du régime agonisant. affolé. . On nous pousse et nous devons avancer tout en nous accrochant autant que nous pouvons.

Dès qu’il apprend les troubles qui secouent Petrograd.. non moins ignoble.]. au contraire. Je savais que seul ce langage était compris par la rue..]. s’effondre. tout rassemblement et toute réunion. C ’est le début d’une révolution qui surprend tout le monde et renverse la monarchie en cinq jours.].. soldats. il fait installer des mitrailleuses dans la cathé­ 33 . que seul le plomb pouvait faire rentrer dans son terrier la terrible bête qui s’en était échappée [. de petits démons haineux [. qu’on nous donne des mitrailleuses1.. C h a p i t r e II 1917 : Cronstadt la rouge Le 23 février 1917.. Des mitrailleuses. Le 28 février. ». marins et ouvriers n’en est pas éteinte pour autant. et «leur expression. ignoble..].. des ouvrières du textile de l'arron­ dissement de Vyborg au nord de Petrograd descendent dans la rue et manifestent en criant «D u pain!». La haine qui dresse possédants et officiers contre les paysans.. de bêtes abruties ou celle. Le régime. Des mitrailleuses. ces égouts humains qui se déversent» dans la salle de la Douma le 27 février.. l’amiral Viren tente d’isoler Cronstadt. voilà ce qu’il fallait.. Il y interdit la presse de la capitale. lâché par tous. cette lâche populace [. Le député monarchiste Choulguine l’exprime brutalement quand il décrit «l’ignoble foule [.

seul vrai pouvoir dans l’île. comprend trente-six marins et soldats. grand proprié­ taire foncier. Le comité exécutif commun aux deux soviets. Le 7 mars. Le 5 mars. coupable d’avoir fait exécuter dix-sept marins mutinés le 5 septem­ bre 1906. Un groupe de marins envahit la villa de Viren. les insurgés exécutent au total cinquante et un officiers et officiers supérieurs. constitué le 2 mars à Petrograd sous la direction du prince Lvov. Ces derniers refusent d’entonner l’hymne «Dieu sauve le Tsar!» qu’un sous-officier les invite en vain à chanter. et dix-huit ouvriers et employés. le traîne sur la place de l’Ancre et le fusille. 34 . se forme un soviet des délé­ gués de soldats. comprend surtout des monarchistes dits libéraux dont le principal dirigeant est Paul Milioukov. enfermés dans les cellules sans aération ni lumière où des marins ont jadis pourri des mois durant. une délégation d’ouvriers de Petrograd débarque sur l'île et réunit l’unité de formation des torpilleurs et démineurs. Alors qu’une petite trentaine d’officiers se rallient à eux. CRONSTADT drale qui domine ia grande place de l’Ancre où il doit s'adresser aux marins le lendemain. et autant de policiers. Farrête. le soir du 28 février. enseignes et sous-officiers. présidé par Anatoli Lamanov. les marins liquident toute la structure du commandement. gendarmes et mouchards. Mais. formé le 10 mars. ainsi que le général-major Stronsky. ancien étudiant en technologie. Un soldat s’écrie : « L’hymne d’au­ jourd’hui est “A bas Fautocratie! Vive la révolution!” » C ’est le signal de la révolte. jettent en prison près de deux cent quarante officiers. se constitue un soviet (conseil) des délégués ouvriers de l’île. aux yeux rêveurs et au regard perdu d’un idéaliste2». Le Gouvernement provisoire. jeune homme de 28 ans « aux longs cheveux. délégué des laboratoires chimiques du port. En une nuit.

lorsque le Gouvernement provisoire demande. dont le soviet refuse de reconnaître l’autorité. y compris les bolcheviks. qui s’appuie sur les petits commerçants. les îzvestia de Cronstadt. un serment de loyauté à la garnison. député de la Douma impériale. jusqu’à l’arrivée de Lénine à Petrograd le 4 avril. dans les villes. le Cadet Victor Pepeliaiev. un commissaire. Le 15 mars. d’après ses initiales). le 3 mars. président du syndicat des ensei­ gnants. Anatoli Lamanov. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE chef du parti constitutionnel-démocrate (dit KD ou. Ainsi. le Gouver­ nement provisoire ne peut guère compter que sur la Douma (conseil municipal). le soviet des soldats rétorque : «C e n’est pas 'au peuple de prêter serment au gouvernement. alors soutenu par tous les partis. Cadet. en français. Le soviet de la capitale agit au nom de tous ceux qui se forment alors partout. Le soviet décide d’élire tous les membres du nouveau commandement et de les placer sous le contrôle de commissions élues. les campagnes et les tranchées. formé le 27 février. devien­ dra en mars 1921 le rédacteur en chef du journal des insurgés du même nom. membre du soviet. dont le secrétaire de rédaction. Il est soutenu par les dirigeants mencheviks et SR du soviet de Petrograd. qui sera l’un des dirigeants de l’insurrection en 1921. Il défie ainsi déjà le Gouvernement provisoire. » Le soviet publie un quotidien. Le Gouvernement provisoire délègue à Cronstadt. le 12 mars. présidée par le professeur d’histoire Ivan Orechine. C ’est le premier des multiples actes d’insubordina­ tion qui vont donner à Cronstadt et à son soviet une place à part dans les mois où mûrit la seconde révolution. pèse peu face au soviet. il dési­ gne au poste de commandant des forces navales le lieute­ 35 . A Cronstadt. les fonctionnaires et les enseignants. mais plutôt au gouvernement de prêter serment au peuple. La Douma.

de la ville) se voient ainsi flanquer de commissions de contrôle similaires. frère aîné d’Anatoli. par son autorita­ risme. le jeune aspirant de marine Fiodor Raskolnikov. âgé de 21 ans. dont : l’étudiant Semion Rochal. âgé de 23 ans. Le premier soviet élu en mars semble garantir l'harmonie entre les deux : parmi ses quelque 290 délégués on compte 108 SR. par des officiers blancs. le jeune médecin Lazare Bregman. n’existait plus en février 1917. seulement 11 bolche­ viks et aucun anarchiste. accusé en 1921 d’avoir contribué. Un système électif de bas en haut remplace toute l’ancienne organisation hiérarchique. Le soviet de Cronstadt se place sous l’autorité de celui de Petrograd. âgé de 25 ans. 77 membres d’un groupe «sans-parti» dirigé par Anatoli Lamanov. qui la combattra. futur vice-président du soviet de l’île. et le flanque d’une commission de contrôle de six membres du comité exécutif du soviet. bien­ tôt l’un des agitateurs bolcheviks les plus populaires de la garnison. le comité bolchevik de Petrograd dépêche en trois fournées successives une douzaine de cadres politiques de la capi­ tale. Le 27 mars. sympathisant SR. à faire mûrir l’insurrection. il décide par décret que les unités régulières de l’armée ne doivent pas être retirées de la forteresse. 36 . Cet envoi massif répond à l’importance attribuée par tous à Cronstadt. Tous les autres commandants (de la forteresse. du port. 72 mencheviks. Le lendemain. CRONSTADT nant de vaisseau Piotr Lamanov. en Roumanie. L’organisation bolchevik de Cronstadt. Pour pallier ce manque. objet d’exaltation de la part des soldats et ouvriers et d’exécration de la part de la presse et des partis bourgeois. le soviet de Cronstadt multiplie les actes d’insubordination à l’égard du nouveau pouvoir. démantelée par l’Okhrana en octobre 1916. assassiné en décembre 1917 à Iassy. Alexandre Kerensky. Malgré sa majorité apparemment modérée. auquel il envoie trois délégués.

que tout transfert de troupes de Cronstadt doit être autorisé par le soviet qui se pose ainsi en détenteur de tous les pouvoirs sur l'île. Le général Kornilov menace alors d’écraser les manifestants sous le feu de ses canons. dit-il. Lénine juge ce mot d’ordre prématuré. adopte une simple motion de défiance au Gouvernement provisoire. au nom de tous les soviets du pays. démis­ sionnent. dont la foule des marins indignés. rassemblés peu après par les bolcheviks. considèrent encore ce gouvernement comme le leur et veulent seule­ ment en infléchir l’attitude. Milioukov et Goutchkov. le ministre des Affaires étrangères Paul Milioukov assure les alliés. le soviet de Cronstadt. La majorité SR-mencheviks du soviet de Petrograd décide alors. et idole éphémère de la démocratie révolutionnaire. vingt à trente mille soldats et ouvriers de Petrograd descendent dans la rue pour exiger la démission de Milioukov et du ministre de la Guerre Goutchkov. exige le renversement et le transfert du pouvoir au soviet. ministre de la Guerre. continuera la guerre et respectera les traités secrets signés en 1915 entre Moscou. Le 18 avril. le soir.T 1917 : CRONSTADT LA ROUGE ministre de la Justice du premier Gouvernement provi­ soire. le 4 avril. Mais Cronstadt s’impatiente. Le 21 avril au matin. Les 19 et 20 avril. Le soviet confirme sa décision une semaine plus tard. À Petrograd. Rochal les appelle à se réunir devant le siège du comité exécutif du soviet. il décrète. soldats et ouvriers de l’île. membre du parti Troudovik lié aux SR. La tension est à son comble. Ses flots d’éloquence ne changent pas la volonté d ’autonomie des marins. 37 . que le Gouvernement provisoire tiendra les engagements pris par la monarchie. débarque à Cronstadt. réuni en session extraordinaire. par une note confidentielle vite rendue publique. afin d’exiger la démission du Gouvernement provisoire. Paris et Londres. les masses.

est entièrement à leur merci : « Formellement les bolche­ viks n’y avaient pas la majorité. Les mencheviks perdent 26 élus. cristal­ lisent révolution constante vers la gauche des marins et des ouvriers de Cronstadt. soumet au vote une résolution en ce sens. affirment-ils. après une vive discussion. qui élisaient leurs représen­ tants au soviet. dirigeant menchevik du soviet de Petrograd et ministre du gouvernement de coali­ tion. dans les faits. Lamanov soutient cette idée et. car les “sans-parti”. Les nouvelles élections au soviet. représen­ tants de la partie la plus rebelle des marins. « en harmonie avec l’humeur générale des masses. ils appartenaient à l’aile “gauche” de ces partis et ne manifestaient aucune opposition sérieuse aux 38 . Les anarchistes et les troudoviks de Kerensky n’obtiennent aucun élu. adoptée par 95 voix contre 71 et 8 abstentions. Ainsi. L’existence d’une “fraction sans-parti” facilitait même la tâche des bolcheviks. les sans-parti perdent 9 élus. A l’ouverture de la séance du soviet de Cronstadt du 2 mai. car c’est à travers elle qu’ils proposaient et faisaient passer les résolutions révolutionnaires les plus extrémistes au soviet. passant de 72 à 46. le soviet de Cronstadt. ils en étaient les 'maîtres absolus. CRONSTADT de participer à un gouvernement de coalition rassemblant des ministres bourgeois (Cadets) et des socialistes délégués par le soviet.» Quant aux SR et aux mencheviks du soviet. passant de 77 à 68. le lendemain. Un tel gouvernement pourra. Ces chiffres ne donnent qu’une image partielle de la situation. les SR en perdent 17 en passant de 108 à 91» les bolcheviks en gagnent 82 en passant de 11 à 93 et deviennent ainsi le groupe le plus important du soviet. étaient pour eux un instrument. Mais. dominé par les bolcheviks. surmonter la crise qui ronge le pays. La majorité du soviet se disloque. selon Tseretelli. paralysé par la prolon­ gation d’une guerre qui ruine son économie.

Globalement c’est la spontanéité rebelle des matelots qui dominait à Cronstadt3». Kamkov. hostile à la poursuite de la guerre. qui dénonce avec mépris cette « assemblée de bavards » et prône inlassablement l’insur­ rection prochaine par Faction directe. et Bleikhman. De fait. présidé par Alexandre Kerensky. De même les mencheviks. dont Fun des leaders est Valk. accélère encore le glisse­ ment à gauche de Cronstadt. dans tous les domaines concernant l’Etat. hostile au gouvernement de coalition entre les partis socialistes et bourgeois. fait son apparition. le comité exécutif du soviet de Fîle adopte en effet une résolution affirmant : « Le seul pouvoir dans la cité de Cronstadt est le soviet des députés ouvriers et soldats. se trouve aussitôt au cœur d’une crise brutale qui oppose les soviets de Cronstadt et de Petrograd. Prochian. Le soviet reflète fidèlement l’opinion de ses électeurs . réélu président du soviet. Maria Spiridonova. futur insurgé de 1921. appartiennent à l’aile gauche dite des «menche­ viks internationalistes». les SR de Cronstadt appartiennent à l’aile gauche de leur parti. Le 13 mai. cette règle théorique de la démocratie choque apparemment le démocrate parlementaire Tseretelii. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE bolcheviks. 39 . partisan de Faction des soviets. comme deux cent quatre-vingts autres exilés de toutes opinions). Le lendemain. La constitution de ce gouvernement. le 5 mai. Un petit groupe d’anarchis­ tes dirigé par Efim ïartchouk. qui formeront en novembre 1917 le parti des SR de gauche. Lamanov. dirigée par Martov (rentré lui aussi de Suisse par l’Allemagne. celle de Natanson (rentré comme Lénine de Suisse par l’Allemagne dans le train qui ne fut jamais plombé). Le même jour. les Izvestia de Cronstadt publient cette résolution en première page. entre en relations directes avec le Gouvernement provisoire4» —c’est-à-dire traitera avec lui d’égal à égal. qui.

CRONSTADT Trotsky. Il affirme ensuite que tous les postes à Cronstadt sont occupés par les membres ou des délégués du comité exécutif. Le 16 mai. donc pour tout le pays? Le soviet Fapplaudit et hue le menchevik Broïdo qui lui explique doctement que la révolution russe. puis s’écrie : «Vous avez vous-mêmes rédigé une résolution sur la prise du pouvoir dans vos mains. La direction du soviet de Petrograd aussi. Ne pensez-vous pas que [. La presse patriotique se déchaîne. étant bourgeoise et non socialiste. Le 40 . pour les matières relevant de l’État. Salué en termes lyriques par Lamanov.. rejettent cette analyse « marxiste». Le soviet suspend alors sa réunion et les orateurs se précipitent place de FAncre pour haranguer la foule impatiente. doit respecter la propriété privée des moyens de production et être dirigée par les bourgeois. Lamanov tente d’en réduire la portée : le soviet de Cronstadt prétend seulement. dit-il. qui applaudit frénéti­ quement Trotsky. entre en relations directes avec le soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd6». qui refusent de mourir au nom de Falliance du tsar avec Londres et Paris. Les soldats.. Mais rien n y fait : le soviet confirme la résolution du 13 et la durcit encore en affirmant : « Le seul pouvoir dans la cité de Cronstadt est le soviet des députés ouvriers et paysans qui. le soviet se réunit pour discuter de la réso­ lution explosive adoptée trois jours plus tôt. et non plus avec le gouvernement de coali­ tion dont il nie ainsi la représentativité. arrivé à Petrograd huit jours plus tôt. il dénonce la politique de guerre du Gouvernement provisoire. territoire autonome de la révolution. régler par lui-même les ques­ tions locales de Fîle et non les problèmes généraux. Ainsi naît la légende de la république de Cronstadt.] ce qui est bon pour Cronstadt est aussi bon pour toute autre ville5?». débarque pour la première fois à Cronstadt.

nous vous déclarerons “province insurgée” et nous agirons avec vous comme on se comporte avec des insurgés7. Grigori Alexinski. prétendant démontrer qu’il veut constituer une république autonome indépen­ dante de la Russie. Sa menace fait tout de même reculer le soviet. envahissent la salle ou se réunit le présidium du comité exécutif et le contraignent à revenir sur le compromis de la veille. Edinstvo. Tseretelli descend à Cronstadt. la lecture des jour­ naux qui annoncent la victoire de Tseretelli indigne les marins et les soldats. Il exige que le soviet de l’île reconnaisse l’autorité pleine et entière du Gouvernement provisoire. Son rédac­ teur en chef. Ils se rassemblent place de l’Ancre. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE journal de Gorki. dénonce la déclaration du soviet de Cronstadt comme un acte anarchiste.très relative . est l’un de ceux qui publient ce faux. « Dans ce cas. » Ce défenseur acharné de l’unité de la Russie et partisan de la guerre sera. publient une photo truquée d’un billet de banque attribué au soviet de Cronstadt. Pun des promoteurs de Fin- dépendance . Le lendemain. ancien bolchevik. répond Tseretelli. Georges Plekhanov. Un diffi­ cile compromis est voté par 70 % des présents et Tseretelli repart alors aussitôt à Petrograd annoncer son succès. publiera cinq semaines plus tard les «documents» dénonçant Lénine comme un agent stipendié de l’Allemagne. accusé ainsi de fabriquer sa propre monnaie. Novaia Jizn.de la Géorgie sous la protec­ tion de l’armée allemande. Le journal de l’ancien fondateur du marxisme russe. 41 . un an plus tard. Mais sa hâte est prématurée. Le faux est son métier. Dans un câble au Gouvernement provisoire. Que fera ce dernier si le soviet de Cronstadt refuse? lui demande Rochal lors d’une suspension de séance. Deux journaux. injustifia­ ble et intolérable. devenu agent rémunéré des services français et roumains. le 23 mai.

alors que les gens de Cronstadt se battront et mourront avec nous9. Tseretelli dénonce les privilèges dont les habitants de Cronstadt bénéficient en matière de ravitaillement et exige qu’ils reconnaissent leur totale subordination au Gouvernement provisoire. sur cette unique question. » La résolution de Tseretelli est adoptée par 580 des 816 présents. Tseretelli se précipite ensuite au congrès. Trotsky défend Cronstadt et lui répond : « Oui ! Les gens de Cronstadt sont des anar­ chistes. reconnaissant le soviet des députés ouvriers et soldats comme le seul pouvoir local à Cronstadt8. Trotsky se rend à Cronstadt pour recommander au comité exécutif de reculer momentanément et d’annuler le câble du 25 mai. Il y dénonce violemment le soviet et les marins de Cronstadt devant un auditoire massivement composé de SR qui lui réserve un accueil enthousiaste et hue frénétiquement Trotsky. simultané. est ensuite soumis à la masse houleuse des marins. le 27 mai. furieux. se réunit en séance extraordinaire. soldats et 42 . » Le soviet de Petrograd. 162 délégués votant contre. Le lende­ main. mais quand la bataille finale pour la révolution s’engagera. les gens qui vous invitent aujourd’hui au choc avec eux graisseront les cordes pour nous pendre tous. L’appel. Puis il rédige l’« Appel des marins. devant le soviet qu’il convainc de son point de vue. soldats et ouvriers de Cronstadt au peuple révolutionnaire de Petrograd et de toute la Russie». adopté par le soviet. Il prend la parole à cette fin. Il y dénonce comme une calomnie l’affirmation selon laquelle Cronstadt voudrait faire sécession. CRONSTADT Lamanov affirme au nom du soviet : «Nous maintenons le point de vue exprimé dans la résolution du 16 mai et Im ­ plication qui en a été donnée le 21 mai. des soviets paysans. le 26 mai. venu les défendre. et affirme que la politique du Gouvernement provisoire ne fait que mener le pays à la catastrophe.

mais celle-ci échoue. commandant des forces navales. d’in­ viter toutes les unités de l’île à se rassembler à 6 heures du matin place de PAncre pour aller exiger à Petrograd «Tout le pouvoir aux soviets ». et descend en pleurant de la tribune. Le compromis finalement avalisé après ce marathon oratoire ne tiendra pas longtemps. déclare la manifestation inopportune et invite l’assistance à la rete­ nue. Quelques heures plus tard. n irez-vous donc pas manifester au secours de la révolution ? » Aucune goutte de sang n’a encore coulé à Petrograd. de manifester en armes le lendemain à Petrograd. une réunion d’une partie du comité exécutif. rassemblés place de f Ancre de 7 heures du soir à 4 heures du matin. Les deux orateurs suivants l’apprennent à leurs dépens. Le 3 juillet. qui lui succède. présidée par le bolchevik Bregman. s’affirme lui aussi hostile à la manifestation. et à Alexandre Kozlovski. Le 18 juin. L’ordre est exécuté. plusieurs milliers de marins de Cronstadt se précipitent place de PAncre à Fappel d’un groupe d’anarchistes- communistes de la capitale. Le populaire SR de gauche Brouchvit. 43 . décide. Refuserez-vous de soutenir vos camarades. 1 9 1 7 : CRONSTADT LA ROUGE ouvriers. Kerensky déclenche une offensive en Galicie contre Tannée autrichienne. et descend. suscite les mêmes huées. Farinée russe laisse sur le champ de bataille 70000 morts. L’un d’eux s’écrie : «En ce moment le sang de vos frères coule peut-être à Petrograd. en effet. d’ordinaire très applaudi. et malgré l’opposi­ tion impuissante d’Anatoli Lamanov. chef d’état-major de la forteresse de Cronstadt (qui en 1921 commandera l’artillerie des insurgés). La colère gronde à Petrograd. les marins le huent et hurlent : «À bas de la tribune!» Rochal crie bizarrement : «En avant!». mais ce discours ébranle des marins inquiets. Ordre est donné à Piotr Lamanov. Le bolchevik Rochal. sur sa proposition.

arguant de sa santé défaillante. Il tire avec peine Tchernov de ce mauvais pas. le SR Tchernov. CRONSTADT Le 4 juillet. » Quelques marins surexcités l’empoignent et veulent l’embarquer. La pluie survient. Les marins. vient à leur rencon­ tre . Trotsky. près de trente mille ouvriers de Poutilov encerclent le palais de Tauride. dans un bref discours. montent alors vers le palais de Tauride où siège le soviet de Petrograd. fils de chienne. qui. Puis ils reprennent leur marche en désordre. Les dirigeants bredouillent. un peu déçus. en laissant plusieurs dizaines de blessés et de morts sur le pavé. que le slogan «Tout le pouvoir aux soviets!» finira par remporter. Les marins. puis deux régiments fidèles au pouvoir arrivent au pas 44 . Puis les manifestants réclament à cor et à cri Tseretelli. reste au palais. s’éloignent. ministre de l’Agriculture. Mais cette victoire exige des manifestants. ils s’arrêtent devant le palais Ksechinskaia. des groupes d’ouvriers et de soldats affluent de toutes parts pour exiger inlassa­ blement tout le pouvoir aux soviets . Soudain. appelé à la rescousse. Les marins. tente dans un premier temps de ne pas les haranguer pour finalement leur assurer. répon­ dent en tirant dans tous les sens pendant une dizaine de minutes. où Lénine. le fusil à la bretelle. les manifes­ tants tournent en rond et finissent par se disperser. quelque dix mille marins débarquent alors à Petrograd. Un. Conduits par les bolche­ viks. mettent le fusil à la hanche. debout ou allongés sur le pavé. quand on te le donne. beaucoup de fermeté. un marin l’apostrophe : « Prends donc le pouvoir. les occupants d’un camion qui roule devant la manifesta­ tion tirent sur elle et sur les fenêtres des maisons voisines. dit-il. affolés. des coups de feu éclatent. bondit sur le capot d’une voiture et tente de calmer les marins. prudent. indécis. de retenue et de vigilance. Lorsqu’ils arrivent au palais de Tauride.

Dans la nuit la plupart des marins regagnent leur île. Le 11 juillet. Le lendemain. Il exige la livraison des agents alle­ mands prétendument infiltrés à Cronstadt et la subordina­ tion de Cronstadt au Gouvernement provisoire. les bolcheviks. mais maintient dans le fond ses positions. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE cadencé jusqu’au palais de Tauride. les 9 et 10 août. Les bolcheviks (qui gagnent 3 élus) et les sans-parti de 45 . Kerensky accuse alors Lénine et Zinoviev d’être des « agents allemands » et croit que le moment est venu de mettre Cronstadt à genoux. l’ordre. Les nouvelles élections au soviet. sous peine d’être déclarée traître à la patrie et à la révolution et sévère­ ment punie. Le 7 juillet. il accuse les marins et les équipages du Petropavlovsk et du Republika d'avoir poignardé dans le dos l’armée russe lancée dans FofFensive en Galicie. Staline et le menchevik Bogdanov mènent à bien cette délicate négociation. le général Broussilov. qui se livre à la police. est rétabli. commandant en chef des armées russes. confirment la radicalisation de la garnison et des ouvriers. ébranlé la veille. demande que l’on désarme Cronstadt. Le 18 juillet. repliés dans la forteresse Pierre-et-Paul. sur l’île même. Le soviet de Cronstadt feint de mettre un peu d’eau dans son vin. dont Rochal (qui s’en­ fuit) et Raskolnikov. La confusion est à son comble. impliqués dans la manifestation. Le comité exécutif du soviet de Petrograd accepte que les sept cents marins terrés à Pierre-et-Paul regagnent Cronstadt à condition de rendre leurs armes. Le rapport des forces internes n’a guère changé : lors des élections à la Douma du 26 juillet. et recueillent un peu plus de 58 % des voix chez les marins. «ce foyer du bolchevisme» et qu’on bombarde l’île en cas de résistance. sauf un groupe d'environ sept cents. le gouvernement ordonne l’ar­ restation des trois principaux dirigeants bolcheviks de l’île. arrivent en tête avec 9 027 voix contre 8 345 aux SR.

affolé. En 1917> Cronstadt devient avec Samara Tune des places fortes des SR maxi­ malistes. CRONSTADT Lamanov (qui en gagnent 28) ont chacun 96 élus. Lamanov. Le groupe des sans-parti adhère alors en bloc à l'Union des SR maximalistes qui s’était constituée en 1906 par scission du parti socialiste-révolutionnaire. un fort détachement de marins et la demande de libérer les marins emprisonnés depuis juillet.. Ils organisèrent ainsi l’attentat raté contre le Premier ministre Stolypine. démanteler Cronstadt et disperser ses marins aux quatre coins du pays. soit les deux tiers. pendre leurs chefs. Il reçoit en réponse un appel enflammé du soviet de la ville. Sitôt demandé. rédigé par Anatoli Lamanov. les mencheviks s’ef­ fondrent : avec 13 élus ils perdent 33 de leurs 46 élus. les SR en obtiennent 73 (perdant 18 élus). C ’est à nouveau l’heure de gloire de Cronstadt. nommé vice-président. garde la rédaction des Izvestia de Cronstadt. iis prônaient «le coup d’État social». dissoudre les soviets. les anarchistes de lartchouk obtiennent 7 élus. l'expro­ priation systématique des banques et du trésor par des attaques à main armée et la terreur. Le comité exécutif central des soviets. Le bolchevik Lazare Bregman est élu président du comité exécutif. le général Kornilov lance sa division sauvage de cosaques à l’assaut de Petrograd pour renverser le Gouvernement provisoire. Le putsch de Kornilov se disloque sous la résistance populaire massive. avec l’appui des SR de gauche. accusés d’être des agents de l’Allemagne. Lors de leur fondation. Le 26 août. sitôt fait. demande à Cronstadt de lui envoyer quelques milliers de marins. ceux de Cronstadt au premier rang. soutiennent la révolution d’Octobre qui transmet le 46 . qui fit néanmoins 32 morts et 22 blessés. dont Raskolnikov. La masse des marins.

Au lendemain de la prise du pouvoir. Anatoli Jelezniakov. SR 47 . se réunit le 5 janvier 1918. dirigés par Lamanov. Ces marins non bolcheviks sont majoritaires à Cronstadt : lors des élections au soviet de la ville et des délégués au quatrième congrès des soviets. restés après le départ des bolcheviks et des SR de gauche. le chef de la garde est un anar­ chiste de Cronstadt. » Lorsque l’Assemblée constituante. Nombre d’entre eux sont anarchistes. anarchistes- maximalistes. Ils en constituent alors l’avant-garde. Zinoviev. contre 53 aux communistes et 39 aux. SR maximalistes. séparés les uns des autres par une frontière très mince. lors des élections au soviet. en juillet 1918. les anarchistes et les SR de gauche recueillent à peu près le même nombre de voix que les bolcheviks. obtien­ nent 41 sièges. puis au cinquième. et agis­ sez. ne sont pas en majorité bolcheviks. Le 1er novembre. crai­ gnant d’être isolés. et qui ont tenté en vain de saboter le congrès des soviets des 25 et 26 octobre. et surtout ceux de Cronstadt. à 4 heures du matin. hier encore membres du Gouvernement provisoire de Kerensky. invite les députés présents. Rykov. Leur rejet de la discipline tsariste a développé chez eux l’individualisme protesta­ taire. où les bolcheviks et leurs alliés SR de gauche sont largement minoritaires. Lénine leur jette à la face : « Si vous avez la majorité. Il trouvera la mort quelques mois plus tard en combattant dans l’armée rouge les troupes blanches de Denikine. En mars 1918. à quitter la salle. nous. les SR maximalistes. dans la nuit du 5 au 6 janvier. C ’est lui qui. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE pouvoir aux soviets.). nous irons vers les marinsl0. etc. les maximalistes. en mars 1918. SR de gauche. veulent constituer un gouvernement de coalition dit « socialiste » avec les mencheviks et les SR. Mais ces marins. prenez donc le pouvoir au comité exécutif central [des soviets]. un groupe de diri­ geants bolcheviks (Kamenev.

un détachement de marins. le 17 mars 1918. Mais Samara deviendra un bastion des maximalistes. SR de gauche et bolchevik sont élus avec un nombre de voix à peu près équivalent. et se soulèvent pour contraindre les bolcheviks à rompre «la paix honteuse» signée à Brest- Litovsk avec l’Allemagne et à recommencer la guerre. Mirbach. Les marins sont difficilement contrôlables. Le parti des SR de gauche est dissous. un détachement de marins anarchistes- maximalistes renverse le soviet de Samara à majorité bolchevik et en désigne un autre avant d’être désarmé et envoyé à Moscou. La grogne gagne les équipages. Le soviet a droit à trois délé­ gués au quatrième congrès des soviets en mars 1918 : il élit Lamanov avec 124 voix. Ainsi. Lors de Pélection des délégués au quatrième congrès des soviets. se rallie aux SR... Il y est élu avec le SR de gauche Fiodor Pokrovski et le communiste Lazare Bregman. Pendant ce congrès. les SR de gauche assassinent Pambassadeur d’Allemagne. lors du soulèvement des SR de gauche. travaillés par des agitateurs SR de gauche. En octobre 1918. l’anarchiste Efim Iartchouk avec 95 voix. le gouvernement bolchevik décide de mobiliser plusieurs milliers de marins de Petrograd sur le front. Enfin. de retour du sud où il avait combattu le général blanc Kornilov. le candidat anarchiste-maximaliste obtient 124 voix. Lamanov fait à nouveau partie de la délégation de Cronstadt au cinquième congrès des soviets. et le bolchevik Artemi Lioubovitch avec seule­ ment 79 voix. le candidat anarchiste 95 et le candidat bolchevik 79. En juillet 1918. les candidats anar­ chiste-maximaliste. CRONSTADT de gauche. en juillet 1918. SR maximalistes et anarchistes. toujours puissants sur les navires de guerre et qui clament : «À bas la commissarocratie!» et «Pour des soviets libres!» 48 . En juillet 1918. Lamanov s’efface. Lamanov est membre du comité exécutif et vice-prési­ dent du soviet de Cronstadt.

sous les huées du public qui les traite de «bolcheviks» et de «commissaires». qui refuse de partir au front. le deuxième équipage de la flotte. mais veulent un orchestre. Ils se préci­ pitent au Mariinski Teatr. Dans son Journal de Petrograd en 1919. Ils s’ébranlent. En février 1919. Cette rumeur quelle répète 49 . sans elle. salle d’opéra. Les bureaux se querellent longuement pour savoir qui doit payer ces nouveaux uniformes. en échange de 2000 fantas- sins de ce front sud. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE Le 14 octobre. ils ne rêvaient alors que de se rendre sans combat aux alliés : «Les marins de Cronstadt grognent. Un coup de feu retentit. ils doivent changer d’uniforme. comme fantassins. qui déteste les bolcheviks et les marins de Cronstadt. Les matelots mani­ festent sans armes. ils en ont assez : “Ça fait longtemps quon se serait bien rendus. Le Commissariat à la guerre propose alors de les envoyer dans le sud combat- tre le général blanc Denikine. Les marins renâclent encore. La décision traîne tant quelle ne sera jamais exécutée. les manifestants se dispersent et refluent vers leur cantonne­ ment. descend dans la rue. La bureaucratie les sauve : s’ils partent dans le Sud. personne ne nous prend11!!” » Selon elle. puis. pour qu’ils se constituent prisonniers. Ces derniers rechignent et les commandants du front n’en veulent pas. évoque brièvement ces derniers. tentent en vain de desceller la grosse caisse de l’orchestre. vers le centre de la ville. près de la Finlande. gémis­ sent. où l’on joue Le Barbier de Séville. Ils invitent en vain les cuivres à les suivre. la décision est prise d’envoyer 2000 marins de Petrograd et de Cronstadt sur le front de Carélie. mais à qui ? Personne ne vient. la poétesse Zinaïda Hippius. il suffirait d’une brève salve d’artillerie de deux ou trois croiseurs anglais. Leur état d’esprit frondeur est celui d’une bonne parue de la flotte de la Baltique et de Cronstadt. À l’en croire.

l’Angleterre. à l’inter­ vention financière. qui constituent le «commu­ nisme de guerre». CRONSTADT reflète. la Pologne ou la Finlande). politique et militaire des puissances alliées (la France. mais aussi pour pallier le blocus total de la Russie sovié­ tique décrété par ces mêmes puissances pendant toute une année. les Etats-Unis). en l’exagérant. les réquisitions forcées de blé. mais qui deviennent durables par nécessité. . le rationnement. les privations. du Japon et de quelques pays dépendant de la France et de l’Angleterre (comme la Grèce. la suspen­ sion des libertés politiques. sont prises par le gouvernement soviétique à des fins multiples : pour répondre à la guerre civile. de janvier 1919 à janvier 1920. censées être provisoires. le désenchantement engendré dans la flotte de la Baltique par la famine. L’ensemble de ces mesures d’urgence.

en 1909. au lendemain de la révolution d’Octobre. toujours accompagnée d’épidémies de choléra ou de typhus. frappé plusieurs fois des régions entières de la Russie. les années antérieures. » Ainsi fut fait. en 1906. les bolcheviks abandonnent cette mesure et les villes sont laissées libres d’assurer leur ravitaillement. Le ministre Vychnegradski avait déclaré en 1891 : «Nous ne mangerons pas à notre faim mais nous exporterons. Dès le 15 mars 1917. Mais. Talonné par la crise du ravitaillement. Le prix du pain augmente de 50% à Petrograd en novem­ bre 1917 et de 30% en décembre! Des détachements d’ouvriers rôdent dans les campagnes avoisinantes à la recherche de vivres. en novembre 1916. La famine. La famine ravage les villes. le gouvernement tsariste décide. 51 . la réquisition des céréa- les. le Gouvernement provisoire introduit le monopole de l’État sur les céréales. C h a p it r e III L’agonie du communisme de guerre La guerre a heurté de plein fouet une Russie à l’équili­ bre alimentaire et sanitaire très fragile. La guerre civile et l’effondrement de la production industrielle qui en découle aggravent encore la situation. mais la paralysie des transports aggrave la crise qui fait tomber la monarchie. en 1911. en 1891. avait.

mais aussi ceux que des individus rapportent de la campa­ gne pour leur propre subsistance. aux stocks. il met en place à la fois des détachements de réquisition qui raflent les excédents agricoles. et des détachements de barrage qui. Mais moins Findustrie. À cette fin. installés sur les voies d’accès aux villes. après avoir satisfait ses propres besoins. est assez faible (la récolte de 1919 est de 8 % inférieure à celle de 1917). Il forme à cette fin des comités de paysans pauvres lancés à la chasse. il préfère les vendre au marché noir ou en distiller pour fabriquer de la vodka. Pris à la gorge par la nécessité de ravitailler coûte que coûte les villes et une armée aux effectifs grandissants. due surtout au morcellement des grandes propriétés foncières. 52 . désorganisée. plus le paysan qui. Le gouvernement s’attache à réquisitionner tous les excédents agricoles disponibles. CRONSTADT La baisse globale de la producdon agricole. sont abolis dès décembre 1918. il établit le mono­ pole de l’Etat sur la production céréalière. le gouvernement bolchevik proclame la dictature alimentaire de l’État le 9 mai 1918. Ces détachements susciteront la haine des paysans et des marins de Cronstadt dont les parents vivent en général à la campagne. peu efficaces. impose des prix fixes et organise les réquisitions de produits alimentaires. de plus en plus difficile. En juin 1918. peut four­ nir de marchandises à la campagne. confisquent les produits transportés par les trafiquants et les spéculateurs. et ainsi à restreindre au maximum le commerce spéculatif. Ces comités. à les redistribuer à la population à des prix inférieurs à ceux du marché (devenu de plus en plus un marché noir). alors même que la popu­ lation se procure la moitié de son pain au marché noir ou par le troc avec les paysans. dispose d’excé­ dents de blé rechigne à les livrer contre une monnaie en dévaluation constante.

En l’ab­ sence d’hygiène élémentaire. en 1920.38 kg) de blé. par la famine et répandus par les poux qui pullulent. Par conséquent. 47. de quinine et même de savon. Elle doit en livrer plus de 400 millions en 192L Le gouvernement bolchevik entend répartir la pénurie au bénéfice des couches qui le soutiennent . de vaccins. toute l’activité productive non directement liée à ses besoins s’effondre. au titre des réquisitions. puis l’embargo met fin à toutes les importations de médicaments. et strictement maintenu jusqu’en janvier 1920. l’Angleterre. leurs alliés et l’Allemagne. L’alourdissement du fardeau que la politique de réqui- sition fait peser sur la paysannerie s’exprime brutalement dans les chiffres : en 1917. Deux faits corrigent la portée réelle de cette distinction : 1 % seulement en moyenne de la population 53 . comme le scorbut. La guerre inter­ rompt ces importations. elle en livre 284 millions. il instaure un système de cartes de rationnement réparties en quatre catégories en fonction de la pénibilité et de la nature du travail. impose sa marque à toutes les institutions : tout est subordonné à Feffort de guerre et à l’entretien (en armes. en bottes et en pain) d’une armée qui rassemble . fondé sur cette réquisi­ tion systématique de toute la production agricole et sur la militarisation consécutive de la société. ravagent la population et l’ar­ mée. Jusqu’en 1914. L’AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE Le «communisme de guerre». le choléra et le typhus. qui devient une denrée rare. toute la vie économique et sociale du pays est à son service. elle a livré à l'Etat. en vêtements. la Russie importait la majo­ rité de ses médicaments d’Allemagne.5 millions de pouds (1 poud = 16. L’embargo tue. provoqués. Le communisme de guerre se renforce après le blocus décrété en janvier 1919 par la France. En bref.déserteurs compris —de 3 à 5 millions d’hommes.

cela représente 300 grammes) pour les ouvriers occupés à la coupe du bois. armée exclue. les malades hospitalisés. répartit toute la population de la province en quatre caté­ gories percevant des rations soigneusement hiérarchisées. où la production agricole est très réduite. et le nombre de cartes de rationnement est énorme. les enfants âgés de 3 à 14 ans. En 1920. Elle concerne tous les autres ouvriers de la région. les ambulanciers. ne déclarent pas les décès et conservent les cartes des défunts. les travailleurs manuels urbains. CRONSTADT reçoit des cartes de la quatrième catégorie. les pensionnaires des asiles d’enfants et internats. les asiles de vieillards. La consommation réelle de nombre de familles dépasse donc leur consommation théorique. réduite d’ailleurs dans ces calculs à 400 grammes. à l’extraction des schistes et de la tourbe. est l’une des plus touchées. gardent les cartes de leurs fils mobilisés. la Russie d’Europe. Seuls de rares indivi­ dus disposent d’une seule carte. La région de Petrograd. la plus basse . soit 200 grammes. les nourrices. La seconde catégorie reçoit une demi- livre de pain. compte 37. les détenus. De multiples astuces permet­ tent d’obtenir plusieurs cartes : les familles enregistrent la naissance de leurs enfants dans plusieurs endroits. Mais toutes ces ruses réunies n’augmentent pas d’un gramme la quantité de nourriture mise globalement à la disposition de la population. les femmes enceintes de 4 mois. trois quarts de livre de pain (la livre russe pesant 410 grammes. les hôpitaux pour enfants. les femmes au 54 . soit cinq fois plus que sa population urbaine. pour ceux de trois usines spéciales. La ration n’y a guère varié depuis le décret du 21 décembre 1918 qui. La première catégorie touche une ration dite « renfor­ cée » . conformément à la règle nationale. depuis l’hiver 1917-1918. et pour les malades mentaux. les infirmiers et infirmières.5 millions de cartes en circulation.

due à l’épuisement total des réserves de blé et à la paralysie complète des trains alimentaires : le commissariat à l’alimentation. «au lieu des rations de pain. malgré les divers stratagèmes mis en œuvre pour permettre d’améliorer ce ravitaillement de famine. les arpenteurs. Enfin. soit 100 grammes. la qualité du pain. souvent gluant et fait d’on ne sait pas toujours quels éléments (parfois avec de la paille). est plus que médiocre. La dernière catégorie (personnes employant des salariés ou vivant de leurs ressources. les prêtres et les marchands) perçoit un huitième de livre. Le décret stipule en outre : « La répartition ci-dessus n oblige aucunement le commissariat gouvernemental de ralimentation à délivrer nécessairement le pain ou ses succédanés d’après les normes décidées. soit 50 grammes. La troisième catégorie reçoit un quart de livre. 55 . les employés. » À cela s’ajoutent quelques dizaines de grammes de viande ou de poisson séché et de sucre. fera distribuer à la population dimanche et lundi (29 et 30 décembre) de l’avoine» en quantité identique. L'AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE foyer d'une famille d’au moins quatre personnes. les agents d’assurances. la ration punitive de famine du cachot au Goulag stalinien était fixée à 300 grammes de pain. les élèves de plus de 14 ans. le journal La Commune du Nord annonçait «une mesure d’un caractère absolument extraordinaire et temporaire». employés de magasins et leurs familles. Une semaine après avoir publié le décret mentionné plus haut. La faim dans les villes est donc perma­ nente. sont concernés : les travailleurs intellectuels. les travailleurs manuels des villages. les paysans sans réserves alimentaires. qui ne sont desti­ nées qu’à servir de guide pour la répartition de la popula­ tion en groupements uniformes l. les ensei­ gnants et les vétérinaires. les membres inactifs des familles des ouvriers d’usines. A titre de compa­ raison.

Dans de nombreuses usines. annonce l’arrivée de 40000 pouds de blé : «Chacun des ouvriers qui n en ont pas reçu lors de la dernière distribu­ tion recevra huit livres de farine. consa­ crées à n’importe quelle réunion3» sauf celles autorisées par les soviets ou les syndicats. La population laborieuse renâcle. la répartition centralisée du ravitaille­ ment a plus ou moins pallié la dislocation du marché due à la guerre et à la spéculation engendrée par la pénurie. pain d’ailleurs souvent volé par le personnel affamé. voire font la grève sur le tas. les hôpitaux et les réfectoires populaires recevront du pain comme à l’or­ dinaire». La séche­ 56 . La situa­ tion se détériore même encore dès le début de l’hiver 1920-1921. La Commune du Nord du 3 janvier 1919 s’indigne : «Le manque général de denrées alimentaires a donné lieu à un phénomène inadmissible. Or. auteur de cet article. Dans nombre de cas les heures de travail si précieuses ont été perdues en réunions consacrées à des débats sur la question alimentaire. La fin de la guerre civile leur rend en effet les réquisitions massives insuppor­ tables. tandis que la lassitude des paysans prend des formes de plus en plus menaçantes. le tableau n’a pas changé. Ceux qui en ont déjà reçu n’auront rien. et «prie la population ouvrière de Petrograd de prendre patience et dobserver l’ordre et la tranquillité2». CRONSTADT Le commissariat précise que « les enfants. » Le commissaire régional ïvanov. Deux ans plus tard. Il s’est même trouvé des ennemis de la classe ouvrière qui proposaient de cesser le travail. Jusqu’alors. » ïvanov enfin ordonne d’« effectuer des retenues impitoyables sur le salaire des ouvriers tant pour les périodes de grève que pour les heures de chômage dans le courant de la journée de travail. les ouvriers se réunissent pendant les heures de travail pour discuter des problèmes du ravitaillement. la famine menace à nouveau dès l’été 1920.

Douze provinces sont touchées par la disette. voyant venir la fin des combats.. Enfin. et commencent ici et là à prendre les armes. L’AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE resse provoque de très faibles récoltes dans la région centrale des Terres noires et de la moyenne Volga.. . les paysans répondent d’abord aux réquisitions en réduisant les surfaces sur lesquelles ils sèment. puis passent de cette résistance passive à l’opposi- tion active.

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rôdent à travers les ruines d’une économie délabrée. las de la vie militaire. affamés mais armés. Ils 59 . jetés sur les routes. ils sont bientôt jetés eux aussi sur les routes. ils veulent eux aussi être démobilisés et. à la coupe du bois. ils découvrent les réquisitions et les détachements qui les effectuent. des hordes de déser­ teurs issus des armées rouge et blanche. affectées au déblaie- ment des routes et des voies de chemin de fer. C h a p it r e IV Les premières lueurs de l’incendie Tout au îong de la guerre civile. le mois suivant. De retour au village. lente mais régulière. pour se réfugier en Turquie. Les soldats de ces armées civi­ les sont logés. provoquent la démobilisation. habitués depuis des années à manier le fusil et la baïonnette. de plus de deux millions de soldats. puis en Tunisie. vivant grâce au pillage. vu l’échec des armées du travail. et même parfois au travail en usine où les ouvriers les accueillent mal. mais ils le sont. Leur réaction est immédiate. certes mal. Trotsky tente d’en conserver une partie dans des armées du travail. Ces chômeurs en puissance. vêtus. chaussés. ont formé dans les campagnes des bandes ou d'éphémères armées vertes. Malgré cela. L'armistice signé avec la Pologne en octobre 1920 et la déroute du général blanc Wrangel qui fuit la Crimée. et mesurent alors la contestation crois­ sante de leurs familles. nourris.

l’agression de la Pologne. La fron­ tière entre banditisme et révolte est de plus en plus ténue. Celles qui. forment des bandes qui tendent des embuscades aux détachements de réquisition. Les premiers groupes insurrectionnels. avancent des mots d’ordres anarchistes. poussée et armée par la France. Les détachements de réquisition harcèlent les paysans mécontents de voir leurs récoltes confisquées pour nourrir une ville qui ne leur fournit rien. et qu’ils dénoncent comme un foyer de parasites et de pique-assiette. des révoltes conduites le plus souvent par d’anciens partisans rouges qui réunissent autour d’eux des déserteurs en cavale dans les bois toufïus de l’Altaï et de petits groupes de paysans. embrasent l’Altaï. CRONSTADT empoignent la fourche et leur fusil. frontalière de la Chine et de la Mongolie. éclatent. qui l’avait jusqu’alors ignorée. prennent le maquis. annoncent un mouvement d’une ampleur nouvelle. la réquisition des produits agricoles. dès mai 1920. brandissant le drapeau noir. D ’éphémères insurrections paysannes locales contre les réquisitions alimentaires avaient déjà éclaté ici et là. région montagneuse et boisée au sud de la Sibérie occidentale. Barnaoul. le mouvement des partisans avait dressé des légions de paysans en armes contre l’amiral monarchiste Koltchak. se disper­ sent au premier revers et se reforment ailleurs. impose à la paysannerie un effort supplémentaire pour ravitailler l’armée rouge et la population affamée des villes de la Russie d’Europe. mais elles s’étalent noyées dans le flot de la guerre civile. en avril. Au début de mai. dès la fin du printemps 1920. une petite « armée soviétique de Sibérie » pour 60 . Tout au long de l’an­ née 1919. ou le fusil de chasse du père. l’ancien chef de partisans Rogov organise à une centaine de kilomètres de la capitale de l’Altaï. arrêté puis fusillé en février 1920. qu’ils ont parfois oublié de rendre à la caserne. Après une période de résistance passive. Moscou étend à la Sibérie.

Les insurgés envahissent les villages aux cris de : «À bas les accapareurs du pouvoir du peuple travailleur! À bas tout pouvoir quel qu’il soit! Vive l’anarchie. Son appel invite les paysans et les ouvriers à sesoulever pour «anéantir [.» Ils abattent les membres du parti communiste.. qualifiés de «parasites2». LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE libérer les paysans de FAltaï de «tous les parasites et de tous les seigneurs» des villes. c’est-à-dire que personne ne doit se mêler des affai­ res de la campagne. une douzaine de districts du gouvernement d’Irkoutsk.» Ils invitent les communistes à se battre avec eux «pour la commune libre et contre les faux communistes». éclate au début de juillet entre Semipalatinsk et Tomsk. Une autre insurrection paysanne éclate un peu plus au nord. plus à l’est. organise. L’insurrection est écra­ sée au milieu du mois d’août. une « armée insur* 61 . Un autre chef de partisans. les commissariats et le service des eaux et forêts [. mère de l’or­ dre. Les insurgés clament : «Cogne les commu­ nistes. mais pas celui des communistes». à part vous1». mais la mort de leur chef. s’enflamment.. les soviets. La révolte s’éteint à la fin de décem­ bre 1920. Plotnikov. cogne les youpins3.. Ils rencontrent la sympathie de la population. dirigée par le communiste Loubkov.]. signe la fin de la révolte.] les comités révolutionnaires. dans la région de Semipalatinsk. Rogov. début août. Une insurrection similaire. à refuser d’obéir à quelque pouvoir que ce soit et à proclamer l’autogestion du peuple lui- même. au début de juillet. D ’autres révoltes paysannes embrasent en octobre et en novembre plusieurs districts du gouvernement de Ienisseï au centre de la Sibérie. le 4 août.. En novembre aussi. même les exclus. Un détachement de paysans insurgés qui prône «la lutte contre les communistes» souli­ gne que « le pouvoir reste soviétique.

et de Tioumen en Sibérie occidentale. des Russes élus du peuple [. pour les droits populaires conquis par la révo­ lution [. Ces mouvements ne sont que feux de paille au regard de l’insurrection qui soulève les régions de Tambov. [et exige que] le peuple russe dirige lui-même son pouvoir [. la suppression des réquisitions. En 1920. paysanne et cosaques. Proche des grands centres industriels auxquels elle est reliée par chemin de fer.. [pour] liquider la commune youpine détestée.. à la misère..].. en novembre 1917.]> pas des Hongrois et d’autres étrangers [. Ses appels aux accents nationalistes exigent des soviets sans commu­ nistes. contre la commune..» Il dénonce «le pouvoir communiste non russe qui mène le peuple russe à la perte. mais les nôtres. fin octobre. Mais on y voit pourtant déjà apparaître des mots d’ordre et revendications qui vont refleurir à Cronstadt : la libre disposition de la terre par les paysans. en Russie d’Europe. ville située à 500 kilomè­ tres au sud-est de Moscou. Les paysans constituent près de 93 % de la population de cette province très peu industria­ lisée. maudissent les juifs et l’exploitation collective (la «commune») : «Nous nous sommes soulevés pour le pouvoir soviétique..]. la région de Tambov a été davantage ponctionnée que toutes les autres régions pour nourrir la capitale et l’armée.. les SR y ont recueilli au-delà des deux tiers des voix. Depuis Tété 1919. la canicule et la sécheresse y 62 . Lors des élections à l’Assemblée constituante. pour le pouvoir soviétique populaire4!» La mort de ses chefs. des soviets sans communistes. le pouvoir aux soviets et non au parti. trois fois et demi plus que les bolcheviks.].. disperse cette bande de cosaques bien accueillis par la population. des troubles paysans endémiques secouent la région de Tambov. à l’arbitraire. CRONSTADT rectionnelle populaire. Nous luttons seulement contre la commune.

victime d’une mauvaise récolte depuis deux ans déjà [et] littéralement occupée par l’armée l’année passée. dès septembre 1920. L’Inspection ouvrière prévoit dans la province une récolte de seigle quatre fois inférieure à la récolte habi­ tuelle. LES PREMIÈRES LUEURS DE L INCENDIE ont brûlé la moitié de la moisson et les foins. la province. Nicolas Ossinski.. il est libéré par la révolution de février et devient commandant de la milice du district de Kirsanov où il est né. Âgé alors de 30 ans. mais végète jusqu’à la révolte massive de la paysannerie locale contre les réquisitions...]. le comité provincial du parti communiste annonce la famine imminente. Le paysan n’a pas de pain pour se nourrir jusqu’à la prochaine récolte. En février 1919» l’instituteur Alexandre Antonov a formé une petite bande de douze hommes. Les plus pauvres ont déjà commencé à manger du pain fait avec de l’arroche5.. puis par la sécheresse du printemps et de l’été 1920. des milliers de vaches et de chevaux ont péri. Ravagée par la guerre civile. elle affiche à son tableau de chasse une centaine de communistes abattus.. Les détachements de réquisition [.]. alerte Lénine. car ils multiplient les excès et raflent les objets. dès juin 1920. Antonov était un militant SR depuis la révolution de 1905. Sa bande rassemble bientôt 150 paysans et déserteurs . vieux militant bolchevik origi­ naire de Tambov. [. Le 8 septembre 1920. Condamné au bagne à perpétuité en 1910.] suscitent une haine généralisée. L’écrivain Voronski. » Ce noir tableau vaut pour d’autres régions. les étoffes [. soumise à des réquisitions massives. il est accusé de complot. parmi lesquels son frère et son beau-frère. est exsangue..] Les prétendus excédents de blé n’existent pas [... membre du Commissariat au 63 . Opposé aux réquisitions de blé.]. Faute de fourrage.. sur « l’appauvrissement économique complet de la campagne de Tambov [.. s’enfuit et se réfugie dans la forêt voisine en juin 1918. à la fin de 1919.

64 . En juin 1920. Le gouvernement annonce pour 1921 une réquisition de blé record et élargit le système des réquisitions à l’en­ semble des productions agricoles... l’une des bases sociales affichées du régime.]. vu la peur “animale” du paysan à l’idée de donner son blé [.. les paysans du district de Kirsanov se soulèvent.]. Or.] nous menace d’abord à cause du stockage puis de la famine . suivis par ceux des districts voisins. et non sur la récolte effectuée. le comité provincial des SR fonde une Union de la paysannerie laborieuse (UPL). afin d’agir plus vite. Son avertissement prémonitoire reste sans écho. ruinant par là les petites exploitations des paysans pauvres. l’administration soviétique étant encore très faiblement implantée dans les territoires reconquis sur les blancs (la Sibérie en particulier). il faudra littéralement lui arracher le blé en versant le sang».. Le 21 août 1920. Antonov organise leur mouvement qui se répand comme une traînée de poudre : la masse de la paysannerie se soulève. liée aux insur­ gés. L’hiver qui vient sera critique pour la république. la Tcheka arrête la majorité des membres du comité. Vu la mauvaise récolte actuelle.. CRONSTADT ravitaillement. b) nous sommes menacés par une épidémie de typhus liée à la famine [.. cette augmentation va inéluctablement peser sur la Russie centrale déjà pressurée. c) la crise de l’économie paysanne sera aiguisée au maximum6». Les détachements de réquisition. L’ultime tour de vis des réquisitions alimentaires prévu pour 1921 provoque l’explosion. et le stockage des produits prendra vraisemblablement la forme d’une guerre du ravitaillement. En août. Et il prévoit : «a) une chaîne de révoltes [. avertit Lénine de « l’incroyable difficulté de la campagne du ravitaillement de l’année qui vient. prélevaient souvent le blé d’après un calcul basé sur le nombre de membres de la famille.

. Certes. le caractère militaire de Fadministration sovié­ tique locale et la brutalité des détachements de réquisition. les pillent à leur usage person­ nel. les détachements ont réquisitionné le blé sans tenir compte de la situation difficile des paysans et avec une brutalité qui a rendu l’explosion inévitable. Le 4 février 1921. la paysannerie doit subir le poids des sacrifices indispensables pour redres­ ser une économie moribonde. en réponse aux plaintes de paysans contre les actes «de certains membres des détachements de réquisition qui outragent les paysans dans le dénuement.... souligne-t-il. La majorité des paysans. En clair. arrê­ taient les représentants de ces organes locaux du pouvoir parce qu’ils n’avaient pas exécuté des exigences bien souvent totalement absurdes ».8». LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE Même Antonov-Ovseenko.]. coûte que coûte. dénoncera la lourdeur des charges imposées aux paysans. se saoulent. encouragent la fabrication de vodka. «souvent [. il déclare à une conférence de métallurgistes de Moscou : «Je sais que la situation des paysans en ce printemps est très pénible [. identifient le pouvoir des soviets « avec les commissaires et plénipoten­ tiaires qui donnaient sèchement des ordres aux comités exécutifs des soviets de cantons et aux soviets ruraux.] en abusant des larges pouvoirs qui leur étaient concédés et des mesures extraordinaires 7». chargé de combattre l’in­ surrection..]. concède-t-il. violent les femmes. Les ouvriers ces trois dernières années ont eu faim et froid [. Lénine connaît ces abus qu’il résume dans une lettre du 21 janvier. etc. « la situation alimentaire difficile de la république a poussé à ne pas faire de cérémonies ». maintenant est venue l’année où ce sont les paysans qui se trouvent dans la situation la plus pénible Nous ne pouvons promettre aux paysans de les tirer 65 .. mais nombre d’agents de ravi­ taillement ne se soucient que d’exécuter intégralement la réquisition. Mais. à ses yeux.

pour la faux et se muent instantanément en paisibles agri­ culteurs occupés aux travaux des champs.. sabres. échangent leur fusil. faite de raids surprises. L’un est le revers de l’autre. [. d’embuscades. ces groupes à cheval imposent aux soldats-paysans deFarmée rouge réticents une guérilla permanente. Sortes de milices 66 . caché sous une meule de foin ou dans le sol. s’évanouissent dans les villages voisins.. les insurgés multiplient les accrochages pour se procurer des armes supplémentaires. et ailleurs : armés au départ de fourches. Le mécanisme est le même à Tambov. ils passent vite du stade de bandes indisciplinées à celui de détache­ ments de partisans organisés et structurés. revolvers et de quelques fusils.] émurent la masse î0»„ Elles ont fourni aux détachements d’Antonov des milliers de nouveaux partisans et lui ont ainsi permis de transfor­ mer. Bien renseignés par la population locale. «les méthodes maladroites. Une fois armés. chargé de réduire les insurgés de Tambov après avoir écrasé ceux de Cronstadt. en quelques mois. constate Toukhatchevski.» Mais la masse des paysans n’entend rien à ce raisonnement. sa petite bande en une véritable armée insurrectionnelle de partisans. Alors qu’au début Antonov rassemblait à peine soixante hommes autour de lui. car il faudrait pour cela que les usines fabriquent cent fois plus de produits9. des mitrailleuses et des canons. Tioumen. l’état-major des troupes intérieures (sorte de gendarmerie soviétique) stigmatise les actes arbitraires qui ont provoqué le « grandiose incendie qui embrase d’un bout à l’autre» trois districts de la région de Tambov. En cas d’échec. d’accrochages inat­ tendus. CRONSTADT d’un coup du besoin. haches. ils rompent le contact. Au début de janvier 1921. cruelles de la Tcheka provinciale lors de la répression. « On ne peut pas distinguer le bandit qui part au combat du paysan qui part au travail». souligne Fétat-major.

et jouissent de la sympa­ thie et du soutien actif de la population paysanne. écrit Toukhatchevski.. l’égalité de tous les citoyens sans les diviser en classes [. Antonov rassemble. près de 50000 hommes armés.. Les insurgés de Cronstadt feront écho à ce programme.. qui prône d’emblée « l’insurrection armée générale pour renverser les oppresseurs communistes13». une partie constituante vivante11». au début de janvier 1921. la libre production de l’industrie artisanale12».]. elles « en représentent. organisés depuis novembre en une armée soumise à un état-major militaire dirigé par lui- même. Mais il lui manque un programme. Les SR de droite sont déchirés entre leur volonté de prendre appui sur ces insurrections paysannes contre les communistes et leur crainte qu’elles n’échappent à leur contrôle et ne prennent un caractère trop réactionnaire. l’admission du capital russe et étranger pour le rétablissement de la vie produc­ tive et économique du pays [. l’Union de la paysannerie laborieuse de Tambov diffuse le sien. D ’un côté ils se félicitent du «succès du mouvement paysan» et proposent à leurs militants d’organiser la paysannerie en constituant des «Unions socialistes de la 67 ... Fin décembre 1920. Son programme en 18 points réclame «la convocation d’une Assemblée constituante [. Leur conférence nationale de l’automne 1920 discute d’un rapport sur le soulèvement d’Antonov sans inviter les militants SR à s’y engager.. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE territoriales installées au cœur même de la paysannerie locale. Les SR de gauche en diffusent une version similaire... à la ruine et à la honte. pour anéantir ce pouvoir haïssable et son ordre». la dénationalisation partielle des fabriques et des usines [. Un document de leur Comité central du 25 février 1921 souligne leur hésita­ tion. Elle « se propose comme première tâche de renverser le pouvoir des communistes-bolcheviks. qui ont conduit le pays à la misère.].].].

les forêts sont à nous et le bois est à vous15. antisémitisme. actes sanglants de vengeance vis-à-vis de certaines personnes) et contre les tentatives possibles de restauration du régime des grands propriétaires fonciers». de dégénérescence de ce mouve­ ment et de sa prise de contrôle par des forces réactionnai­ res». Le peuple est indigné. CRONSTADT paysannerie laborieuse». qu’on avait l’impression de revolvers collés sur la tempe. » Le mécontentement paysan s’exprime également très fortement dans une réunion de délégués ruraux sans parti. Cet avertissement retarde sur l’événement. la déclaration d’un délégué paysan reflète parfaitement le sentiment de millions d’entre eux : «Tout va bien. ils soulignent le danger « d’éparpillement. Ils invitent leurs militants à «lutter contre les manifestations de tendances contre-révolutionnaires dans la paysannerie (irritation contre la ville et le prolétariat urbain. l’eau est à nous et le poisson est à vous. mais on ne peut pas faire cultiver la terre à coups de bâton. vont se multiplier et menacer d’embraser toute la Russie. Un paysan du gouvernement de Petrograd dénonce la réquisition : « La pression était telle sur nous.. Au VIIIecongrès des soviets. . Lénine en note les phrases les plus caractéristiques. tendances pogromistes contre l’in­ telligentsia. De l’autre. mais nen tire pas de conclusion immé- diate. » Un paysan de Perm 68 .»Un paysan de Kostroma proteste : «Je coupe du bois sous les coups de bâton. à l’intention des membres du comité central et des commis­ saires du peuple. Aussi invitent-ils leurs organisations locales à «prévenir les explosions et affrontements armés isolés qui entravent le mouvement vers l’insurrection générale14». seule­ ment la terre est à nous et le blé est à vous. les explosions locales dont les militants SR sont partie prenante au gré des circonstances. De nombreux SRàTambov et ailleurs parti- cipent au soulèvement sans pour autant le diriger. à la fin de décembre 1920.

dénonce « l’oppresseur communiste qui asservit et foule aux pieds tes droits sacrés et imprescriptibles : droit à la terre. vos usines et vos chemins de fer [. Lénine demande alors à la délégation de Tambov de lui envoyer au plus vite un groupe de paysans de la région sympathisant avec Antonov. de livrer le pays aux capitalistes étrangers et de leur vendre à bas prix la main-d’œuvre ouvrière soviétique. Un second tract de l’UPL. accuse les commissaires du peuple. « Lénine et Trotsky vous ont vendus avec vos fabriques. le comité central discute d’une éventuelle réduction des prélèvements dans les secteurs de Tambov les plus ravagés par la sécheresse de l’été 1920.. ils 69 . adressé aux ouvriers. droit à son propre travail. Lénine veut à la fois maintenir le pouvoir menacé par l’insurrection et tenter de répondre aux exigences des paysans.» Un paysan de Novgorod propose de remplacer la réquisition par un pourcentage fixe de grain. C ’est l’esquisse de la NEP. Le 2 février. le bureau politique adopte la première esquisse d’un projet visant à remplacer la réqui­ sition alimentaire par un impôt en nature accordant aux paysans le droit de vendre librement leur surplus de mois- son. l’Union de la paysannerie laborieuse (UPL) de Tambov. droit d’en disposer libre­ ment conformément à ses besoins et à ses nécessités17». dans un tract diffusé sous le slogan des SR («C ’est dans la lutte que tu obtiendras ton droit»).]. Le 8 février. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’ïNCENDIE déclare : « Il faut nous libérer du bâton pour relever l’agri­ culture. le comité central du parti bolchevik crée deux commissions sur Tambov. Le 12 janvier. l’autre d’étu­ dier les moyens d’alléger rapidement la situation des paysans. ces «nouveaux seigneurs oppres­ seurs» et «parasites».. comme pour le bétaill6. Fin janvier 1921. l’une chargée de préparer au plus vite les mesures pour liquider militairement l’insurrection.

De la contrainte aux abus il n y a quun pas : les membres de certains détachements de réquisition mena­ 70 . dans les villes et villages du versant oriental de l’Oural. est d’autant plus étrange que l’UPL réclame. alors que la séche­ resse ravage une partie de la région. décret qui ordonne aux paysans de livrer avant le 1er janvier 1921 tous leurs excé­ dents de blé. les détachements de réquisition arrêtent arbitrairement quatre-vingt-seize élus de soviets locaux. fausse. écho de la propagande blanche et verte. Les soviets locaux et les cellules du parti eux-mêmes exigent que soient d’abord satisfaits les paysans affamés. y compris les stocks éventuels des années antérieures. plus une certaine quantité d'œufs. de beurre. d’humiliation totale devant les seigneurs étrangers18. Le 20 juillet 1920. de cuir. de fruits. de pommes de terre. des tracts invitent la population à tourner ses armes contre les communistes. Le pouvoir central est confronté à une véritable insurrection politique de ses propres structures de base. Dès octobre 1920. « l’admission du capital russe et étranger pour le rétablisse­ ment de la vie économique et productive du pays19». le blé aux nécessiteux. Ils vont même parfois jusqu’à distribuer. de viande. par ailleurs. le gouvernement met le feu aux poudres en adoptant un décret sur la confiscation des excédents de blé en Sibérie. ces réquisi­ tions exigent l’emploi de la force. de leur propre chef. La ville ne produisant plus de marchandises à échanger contre le blé. Le même cocktail explosif se forme en Sibérie occiden­ tale. circulent des tracts manuscrits hostiles au pouvoir avec des slogans contre «les chefs juifs». À Ichim. de laine. de tabac (en tout trente-sept produits). De novembre 1920 à février 1921. » L’accusation. CRONSTADT vous ont livrés comme une marchandise dont ils n’ont pas besoin en vous asservissant par là même pour de longues années d’esclavage» de travail forcé.

battent des paysans réfractaires à coups de crosse. à la mi-février. un heurt entre des détachements de réquisition et des paysans. jambon). refusent de fournir des chariots tant que ne sont pas d’abord nourris les affamés. voire d’incen­ dier leurs maisons. mais a besoin de chariots pour acheminer le blé vers les trains qui vont l’emporter à la ville. ou détournent à leur profit une partie des produits réquisitionnés (sucre. soutenus par les comités exécutifs des soviets locaux et les cellules du parti. Le 31 janvier 1921. confisquent du linge et des objets divers pour eux-mêmes. Parfois même. beurre. qui attaquent et pillent les dépôts de blé. de nombreux paysans. Les insurgés s’emparent de tronçons entiers des deux voies de chemin de fer du Transsibérien. les paysans reviennent 71 . Le commandant de la région de Tioumen pose au président du comité militaire révolu­ tionnaire de Sibérie. descendent vers Tobolsk au sud et procla­ ment une «armée insurrectionnelle». Les soldats-paysans de l’armée rouge sont dans une situation délicate. dans un village au nord du district d’Ichim. ou bien encore violent des paysannes. Les trou­ pes tirent en l’air pour les disperser. Les paysans voient dans ces violences la forme extrême d’une contrainte qu’ils rejettent. œufs. Ivan Smirnov. fait deux morts chez les paysans et provoque l’explosion. La révolte se propage comme un incendie et. la question qui le ronge lui et ses soldats : peuvent-ils donc tirer sur les paysans affamés. qui assiè­ gent les dépôts de blé destinés aux villes elles aussi affa­ mées ? Il a placé les dépôts sous protection militaire. Or. embrase un territoire de près d’un million de kilomètres carrés. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’INCENDIE cent de fusiller les paysans sans jugement. leurs femmes et leurs enfants. les autorités locales avec l’appui des cellules distribuent le blé à ces affamés agressifs.

des soldats de l’armée rouge20». paralysés. pourchassés. les insurgés du district d’Orlov se proposent d’ex­ terminer tous les habitants venus de la Russie centrale qu’ils qualifient de «fainéants. se contentent de manger avec volupté et s’habillent proprement avec ce qu’ils nous ont pillé21». voire de les fusiller. des paysans. « il faudra fusiller une masse de paysans et de soldats de Far­ mée rouge . le long des voies de chemin de fer pour tenter de regagner la Russie centrale affamée. ou leur arrachent les yeux. Lorsqu’ils capturent des soldats. CRONSTADT avec leurs femmes et leurs enfants. leur fournit des volontaires et des chevaux. les cellules du parti communiste.. Les insurgés distribuent le blé des dépôts dont ils s’em­ parent à la population qui. les transpercent à coups de pics ou de fourches. Ainsi. s’entassent. les insurgés déshabillent les communistes qu’ils laissent nus dehors. c’est-à-dire de fusiller des comités exécutifs de soviets de canton. leur 72 . ne parvien­ nent ni à reprendre le blé de force. Ils éventrent les membres des détachements de réquisition capturés.. les oreilles et les parties. Ils multiplient aussi les mesu­ res brutales . ni à disperser les foules affamées. puis brûlent dans des fosses leurs restes déchiquetés. dans le froid glacial. en échange. parasites. qui n’ont travaillé nulle part. Le commandant avertit : « Les soldats n ouvri­ ront pas le feu sur les paysans» . pour remplir Tordre du Centre. donc pour contraindre les paysans à donner le blé et les soldats à le confisquer. dit-il» je serai contraint d’ouvrir le feu sur le même pouvoir soviétique auquel j’appartiens moi-même. Cette mission impossible est au-dessus de ses forces. ils décident par exemple de chasser les étran­ gers (les gens de passage ou les nouveaux habitants de la localité) des villages et des bourgs. incroyants. leur coupent le nez. Ces derniers. encerclent de nouveau les dépôts et assiègent les soldats qui. jusqu’à ce qu’ils meurent gelés. afin de fuir la mort.

et non celui des partis (en fait du parti communiste). LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE arrachent les intestins. et la suppression de la répartition inégalitaire du ravitaillement par catégories de population. leur remplissent le ventre de paille ou de foin et plantent sur la victime un écriteau proclamant : «Réquisition terminée. Les insurrections paysannes de Sibérie occidentale ont un caractère antisémite et xénophobe prononcé. Le quotidien La Voix de l ’armée populaire. leur restitution à leurs anciens propriétaires. publié par l’état-major de l’armée insurrectionnelle. supprime la division de la popula­ tion en quatre catégories sociales correspondant à la distri­ bution inégale du ravitaillement. liquide les institutions soviétiques. affirme le 11 mars que la restauration de la propriété privée est une nécessité historique. et la réintroduction facultative de renseignement religieux à l’école.» Ils fusillent tous les communistes des deux cantons d’Arkhangelsk et de Krasnogorsk et deux mille communistes de la région de Tloumen.. Le soviet paysan et urbain formé à Tobolsk restaure la liberté du commerce. Tambov et Tloumen exigent tous la liquidation du système de réquisition-répartition. Toutes les communes agricoles du territoire occupé par l’insurrection sont liqui­ dées.. comme ceux de Cronstadt. Les insur­ 73 . des détachements de barrage et de réquisition. Les insurgés de Cronstadt. Leurs programmes ainsi s’éclairent et se précisent mutuellement. propose la privatisation des entreprises nationalisées. rétablit les anciennes. Ils réclament le pouvoir des soviets locaux. Ils rêvent tous d’une république de petits paysans propriétaires cultivant leurs lopins de terre. dénoncent les fermes collectives («la commune») ! L’hostilité à la propriété d’État les habite tous. Les paysans révoltés réclament la dénationalisation partielle des entreprises et. comme au printemps 1918 où chaque soviet agissait à sa guise.

sel23». Lénine reçoit une délégation de paysans de Tambov. tout ce qui manque aux paysans libres. entouré de canons et de mitrailleuses et de milliers de ses esclaves communistes dévoués qui tourmentent quiconque a osé élever la voix contre la dictature des youpins». le chef du détachement insurrectionnel du district d’Ichim diffuse auprès des soviets locaux de la région voisine un appel d'un antisémitisme virulent.. Le 18 février 1921. un texte intitulé « Ce que le camarade Lénine a dit aux paysans de la province de Tambov». diffusent tracts et proclamations antisémites : «À bas le pouvoir juif. Mais le paysan s’est révolté. il y a eu une très mauvaise récolte et on ne peut pas exécuter la réquisition [. nous les transportons. abattons les youpins ! » C ’est une constante de ces mouvements. par négligence ou faute de transport. Cette dénoncia­ tion de «la dictature des youpins» et du règne des « youpins-communistes » trouvera des échos à Cronstadt. les fermes d’État : «D es fainéants trônent dans les sovkhozes et ils reçoivent tout : pétrole. il a allumé un incendie que « les youpins-commu- nistes n’ont pas pu éteindre au début22». dès le début. allumette. [.] On nous prend les pommes de terre.. Le 14 février (deux semaines avant l'insurrection de Cronstadt). et diffusé à partir du 27 février 74 . les agents des organes de ravi­ taillement exigent et prennent sans tenir compte de rien. L’union de la contrainte et du gâchis enrage ces paysans.. L’un d’eux lui déclare: «O n a imposé une réqui­ sition de vivres au-dessus de nos forces [_] car cette année. elles pourrissent». CRONSTADT gés d’Ichim. La délégation repart à Tambov. d’après le récit de deux paysans aux noms cités. Il dénonce «la Hauteur de Sion Trotsky.. qui dénoncent. un communiste local rédige.]. et les autorités n’y prêtent pas attention.. imprimé dans le numéro du nouveau journal communiste de la province Le Laboureur de Tambov.. enfin.

Les insurgés sabotent les voies de chemin de fer. En Sibérie. mais. anéantir ces dernières. les SR eux- mêmes se divisent entre le soutien prudent et l’abstention. Leur lien étroit avec la popula­ tion locale est à la fois leur force et leur faiblesse . paysans et fils de paysans. s’avancent sur Tobolsk. leur confisquer leurs biens. le chef d etat-major de l’armée populaire d’Ichim déclare dans un ordre du jour triomphal : «Toute la paysannerie sibérienne s est dressée contre le joug des communistes». et les soldats désertent par centaines. Il menace de liquider ceux qui collaborent avec « les vampires communistes. Les soldats de l’armée rouge. en cas de trahison. Le 22 février. le comité central étudie les mesures militaires qui pourraient liquider la révolte. et. Il n’y aura de pitié pour personne24». prendre leurs familles en otages et. sans aucune coordination ni perspective politique. l’insurrection ne cesse de s’étendre. coupent les fils du télégraphe. Cette incapacité à généraliser le mouvement insurrection­ nel pèsera sur la révolte de Cronstadt. si massives soient-elles. Il faut anéantir sur place les personnes qui manifesteront leur opposition à l’armée populaire. Il s’agit d’une lutte à mort. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDÏE sous forme de tract. répugnent à se battre contre les insurgés. à la mi-février. Le 14 et le 16. les insurgés répugnent à s’éloigner de leur canton dont les frontières bornent leur horizon. Mais ces émeutes paysannes. Un parti pourrait les fédérer. face au soulèvement de Tambov. La multiplication de ces soulèvements peut pourtant représenter un danger mortel pour un pouvoir politique confronté à la lassitude croissante de la population labo­ 75 . restent confi­ nées dans leur cadre régional. malgré leur volonté affirmée d’étendre leur mouvement. Les ennemis du peuple travailleur ne trouve­ ront aucune pitié. qualifiés de «bêtes avides de sang». plusieurs compagnies passent d’ailleurs de leur côté avec armes et bagages.

Menjinski. . son futur adjoint puis successeur). À leurs yeux. Kedrov. CRONSTADT rieuse et à l’exaspération de la paysannerie. Les événements vont le prendre de vitesse. et Iagoda. Ils y voient «le début d'un vaste mouvement Les actuelles insur­ rections paysannes se distinguent des précédentes en ce quelles ont un caractère organisé et un plan». se dresser contre le pouvoir soviétique». qui provoque «une baisse inouïe de l’influence du parti sur le prolétariat». Il ne prend sur ce dernier point aucune déci­ sion. Ils évoquent en même temps le « développement du mouve­ ment de grève» et soulignent que les ouvriers des princi­ paux centres urbains. et quatre dirigeants de la Tcheka. « en cas de nouvelle détérioration de la situation économique. l’ar­ mée rouge. Or. 14 février. Le 13 février. Mouralov. sortiront inévitablement de fin- fluence du parti communiste et peuvent même. commandant de la place militaire de Moscou. puis discute de ce cri d’alarme aux allures de réquisitoire. Mekhonochine. ancien éphémère commissaire à la guerre. six responsables communistes. lancent au comité central un cri d’alarme face aux révoltes paysannes. le futur chef du Guépéou. «ne peut être un rempart sûr du pouvoir soviétique25». inadaptée au combat contre les insurrections paysannes. la direction du parti est à moitié responsable de ce péril à cause de sa tendance croissante à « expliquer tous nos échecs et notre fréquente incapacité à faire face aux tâches auxquelles nous sommes confrontés par les seules difficultés objectives» et à cause de « la dissimulation systématique de la situation réelle de la république aux masses». Le bureau politique qui se réunit le lendemain. commissaire du peuple à l’inté­ rieur. proche de Trotsky. sous Tin- fluence de partis antisoviétiques. On le vérifiera dans quelques jours. que rien a priori ne rassem­ ble (Podvoiski. délibère sur la lutte contre les insurrections paysannes.

Les difficultés de ravitaillement et de combustible empêchent les manœuvres rituelles. la flotte de la Baltique est devenue au fil des ans une énorme caserne flottante dont les équipages. Les navires se dégradent. Depuis 1917. à huit kilomètres au sud de l’île. la flotte balte est en hibernation. condamnés à l’oisiveté. Les services de quart sont assurés irrégulièrement. Le cuirassé Sébastopol a bombardé le fort mutiné. est couvert de neige l’hiver. de crachats et de détritus divers 77 . elle n’a participé qu’à de rares escarmouches contre la flotte britannique et à l’écrasement du soulèvement monarchiste dans le fort de Krasnaia Gorka en juin 1919. assu­ rent à peine le maintien. Mais le gouvernement soviétique. Restée à quai l’essentiel du temps. la nature et la place des syndicats dans la société soviétique. Loin des grands foyers de la guerre civile. rarement nettoyé. n’a guère le temps d’y prêter attention. confronté aux insurrections paysannes et à moitié paralysé par la violente discussion interne qui déchire le parti communiste sur le rôle. sur la côte. C h a p it r e V Les premiers signes de Forage Rarement révolte aura été aussi prévisible : dès le début de l’automne 1920. les premiers signes annonciateurs d’une tempête politique se font sentir à Cronstadt. le pont des navires.

» Les marins passent leur temps libre à terre. Cette flotte agonisante. la fierté et Tavant-garde de la révolution " 2. Mais Tinaction et l’im­ mobilité de la flotte transforment les marins. dont les navi­ res ne prennent jamais la mer. insistera plus tard sur Tétat de « cette masse concentrée sur le petit territoire de Cronstadt et dans l’ensemble désœuvrée. et un maillot. dit à pattes d’éléphant. malgré leur «assurance inébranlable qu’ils représentaient “l’ornement. sans prendre effectivement part à des opérations militaires. membre du présidium de laTcheka. chargé d’en­ quêter sur les causes de Tinsurrection. qui a engendré un « patriotisme de matelots » transformés en «un groupe-caste distinct» que «Tinaction a fait dégénérer en parasite». Dans un rapport du 7 mars 1921. C ’est une question de survie. La population leur donne souvent le nom dérisoire d’«Ivanmor» (marin d’eau douce ou de pacotille) et de «Jorjiki-pattes d’éléphant». à Petrograd. voit là Tune des causes essentielles de l’in­ surrection : « Le fait qu’une grande partie des matelots ont été attachés sans bouger au même endroit pendant plus de trois ans. rejeté par Tar­ mée rouge en Estonie en octobre 1919 et celle de l’armée 78 . prise par les glaces de novembre à mars. Jusqu à la déroute du général loudenitch. Agranov. CRONSTADT toute Tannée. a créé un groupement artificiel formé non pas autour d’un organisme vivant mais d’une flotte quasiment inexistante ». Seule la surveillance des soutes aux poudres et aux munitions et du dispositif contre l’incendie est assurée régulièrement. placée dans les conditions d’une existence de caserne1». où ils se font remarquer par leur tenue dont ils sont fiers : un pantalon évasé en bas de 60 à 70 centimètres. Seveï. en une masse désœuvrée. un membre de la section spéciale de la Tcheka. Cette crainte interdit de licencier des équipages. ne survit que pour répondre à une hypothétique offensive étrangère sur l’ancienne capitale.

ils sont restés en règle générale consignés sur leurs vaisseaux. Ils y voient Pétendue des réquisitions. le problème prend une ampleur nouvelle. la brutalité avec laquelle elles sont menées. Les équipages comportent enfin des marins estoniens et lettons. malgré leurs exactions.. et les prélèvements effec- tués trop souvent pour leur propre compte par les autorités locales ou les responsables des détachements de réquisi­ tion. legorov était retourné au pays cultiver la terre. dont les pays sont devenus indépendants en 79 . mais seulement à ceux qui n’étaient pas leurs amis ». Ils reviennent de permission révoltés ou accablés par ce spectacle et par les plaintes de leurs familles. Une fois démobilisé. défendait le parti commu­ niste. mais. LES PREMIERS SIGNES DE l ’ORAGE de Denikine. souvent pour la première fois.].. écrasée en février 1920. ils partent. Après Parmis- tice conclu avec la Pologne en octobre 1920. Les ïzvestia de Cronstadt du 6 juin 1919 avaient déjà publié une lettre d’un certain legorov.. Ce problème n’est pas nouveau. Il critique aussi les membres des détachements de réquisition qui «s’abritaient derrière le mot de réquisition pour piller chacun en prenant ce qui leur passait par la tête [. des communistes de papier [. Il s’étonne de leur changement et stigmatise «les communistes du village. Ce soldat dénonçait les autorités communistes locales et les détachements de réquisition. Après trois ans de guerre civile et de pénurie croissante.] dont l’injustice considérable est identique à celle commune sous Pancien pouvoir!». Il n’avait rencontré que des communistes suffisants qui traitaient les paysans «avec l’arrogance des policiers tsaristes » et ne lui rappelaient pas les bolcheviks. fiers d’avoir reçu des revolvers et se vantant de leur pouvoir de réquisitionner du pain à travers le canton et qui prenaient le pain non pas à ceux à qui iis auraient dû le prendre.. dont il avait soutenu le programme en 1917. en permission dans leurs familles.

«sont la source de la tension. « “Nous sommes capables de soutenir le pouvoir. au fil des occasions. nous sommes capables de le balayer. même hostile3. ils exigent leur libération pour rentrer au pays.” Ils ont déjà des liaisons avec d’autres flottilles et ils sont décidés à en nouer avec le front. Le commandement. Ces lettres. las de la guerre civile finissante et désœuvrés. des lettres venues de la campagne? L’enquête de la Tcheka n en fait jamais état. car elles montrent avec quelle injustice on pille leurs familles à la campagne». CRONSTADT 1920. ce refus de fait les irrite et crée des mécontents supplémentaires. Entre les communistes et les non- communistes la situation est très tendue. sur la demande de l’amiral Nemitz. l’ancien vice-président du soviet de Cronstadt et ancien commandant de la flotte soviétique 80 . commandant des forces navales soviétiques. un marin communiste de l’île alerte le gouvernement de la tension qui règne chez les matelots de Petrograd et de Cronstadt. Mais une chose est sûre : les lettres que les marins reçoivent de leurs familles au village circulent et alimentent le mécontente- ment d’équipages déjà exaspérés par plusieurs décisions du commandement depuis l’été 1920. Souvent en service depuis 1914. Il a découvert un bureau de sans-parti et de militants du parti qui centralise toutes les lettres sans exception arrivant à Cronstadt. invités alors à choisir leur nationalité. ne sachant par qui les remplacer. Le 8 juillet 1920. ils ont pour la plupart opté pour l’Estonie et la Lettonie. qui parviennent de toutes les régions du pays. Le 22 septembre 1920. » Ce bureau a-t-il réellement existé ou ce militant a-t-il grossi l’importance d’un groupe informel rassemblant. Ce dernier veut en effet redonner à la flotte de la Baltique l’allure perdue d’une flotte de guerre et y rétablir une discipline défaillante. fait traîner les choses. Ils ont comme slogan .

les organisa­ tions communistes de la flotte de la Baltique relèvent du 81 . Larissa Reisner. Elle renforce les rumeurs qui accu­ sent Raskolnikov de mener la grande vie avec sa compa­ gne alors que la situation alimentaire relativement privilégiée des marins et des ouvriers de Cronstadt se détériore : on raconte que tous les soirs on fait la fête chez lui. que Victor Serge qualifie ironiquement dans Ville conquise de «dictateur raté. Cette nomination n’améliore pas l’autorité de Raskolnikov auprès des marins. Raskolnikov tente de placer tout l’appareil politique du parti de la flotte de la Baltique. En quelques semaines. historien et juriste. n’a aucune compétence pour diriger cet organisme chargé de contrôler la flotte de la Baltique. y compris des navires rele­ vant de la base navale de Petrograd. il remplace près des deux tiers du personnel de commandement et suscite des mécontentements. ou Poubalt. demeuré un peu gras par ce temps de famine4» alors que Zinoviev vit modestement. La rumeur amplifie démesurément les privilèges liés au pouvoir dont le couple bénéficie et accroît l’exaspération de nombreux marins devant la poigne de Raskolnikov. À leur antipathie s’ajoute celle de Zinoviev. Pour lui. ancienne commissaire de l’état-major de la marine. surnommée « la Pallas de la révo­ lution». sous l’autorité unique du Poubalt. Zinoviev s’y oppose. est nommé commandant de la flotte de la Baltique. Il s’installe avec sa femme. chef du commissariat politique de la flotte de la Baltique. président du soviet de Petrograd et vrai chef du parti de la ville. sociologue. Mikhaïl Reisner. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE de la Caspienne. Ils y voient un de ces «privilèges des commissaires» qu’ils dénoncent âprement. exacerbés par sa décision étonnante de nommer son propre beau-père. rétifs à sa tentative de restaurer la discipline. que la musique et le champagne coulent à flots. Fiodor Raskolnikov. Mikhaïl Reisner.

nous vous prévenons que ce 82 . Les marins. est plus mena­ çante encore : «Votre Excellence. ancien porteur d’eau et remplissant provisoirement les fonctions de commandant de la Hotte de la Baltique. pour interdire à leurs équipages de passer le jour ou la nuit en ville. jusqu’alors amarrés à Petrograd. par les ordres 577 et 581. marins de la Baltique [. Puis. demande que les matelots déclarés malades par la commission médicale obtiennent un congé pour rentrer chez eux. adoptée par vingt-trois marins. » Une autre.. informés de votre arrivée.]. Cette rivalité interne déchire un appareil déjà divisé et concourt ainsi à Pexplosion de Cronstadt. Raskolnikov est. CRONSTADT comité régional du parti. Fhomme de Trotsky. Et nous vous demandons de convoquer une réunion. au ton ironique et aux formules puisées dans l’arsenal des centuries noires pogromistes. Un ordre du 3 août 1920 décide de les soumettre à la validation du commandement. Raskolnikov fait transférer à Cronstadt les cuirassés Sébastopol et Petropavlovsk. nous. L’une d’elles. Ensuite. son domaine. Kouzmine. Les mesures impopulaires de Raskolnikov pour restau­ rer la discipline n’arrangent rien. il supprime les congés et le droit de se rendre sur la terre ferme et d’y passer la nuit. à ses yeux. furieux. Bâtis.. bombardent Raskolnikov de lettres anonymes. Le 28 juillet. Les marins grognent et trouvent une parade : la commission médi­ cale des navires délivre généreusement des arrêts de travail. Il entrave ses projets en faisant nommer en décembre un homme à lui. que Zinoviev déteste et jalouse. Elle se conclut par une menace : «Dans le cas contraire nous ne supporterons pas une telle violence dans un pays libre et nous ferons n’importe quelle salope­ rie. Leurs équipages seront les initiateurs et les organisateurs de l’insurrection. comme adjoint du nouveau chef du Poubalt.

Signé : “Les gens de la Baltique” 5. Les harangues de Zinoviev sur la démocratie confor­ tent les marins hostiles aux mesures disciplinaires de Raskolnikov. Mikhaïl Reisner. Nous avons un programme précis : cogner les commissaires et les youpins . qui « utilisent la protection des chefs suprêmes de la révo­ lution » pour se terrer à Farrière. Des temps nouveaux appellent des airs nouveaux7».] dans laquelle il faut que nous rétablissions le principe électif. il réclame enfin « la fermeture de tous les maga­ sins juifs. Au congrès des soviets en novembre 1920.» Raskolnikov est convaincu que ces lettres émanent de marins du SébastopoL Un tract violemment antisémite. Il orchestre le double thème populaire des juifs enrichis par le commerce et planqués loin du théâtre de la guerre.. Zinoviev s’enflamme : «Une aube nouvelle va se lever». Ces belles phra­ ses circulent avant de revenir quelques semaines plus tard comme un boomerang sur l’orateur enthousiaste. ancien commandant d’un détachement de réquisi­ tion.. Féloignement des juifs des postes importants et leur envoi avec tout le monde au front6». circule alors dans la flotte. notera amèrement : «Je dirai personnellement à mon sujet qu’à cause du soutien que j ’ai apporté au point de vue de Trotsky [sur les syndicats]. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE règne a une Fin. dans un rapport du 22 février 1921 sur Fétat des forces du parti communiste dans la flotte. marquée par le développement de la «démocratie ouvrière et paysanne [. il faut sauver la Russie. le beau-père de Raskolnikov. signé « Des soldats rouges communistes conscients». Il dénonce les «juifs devenus capitalistes». Le tract affirme : « Nous irons au front quand les juifs iront aussi s’y battre le fusil à la main » . Ce dernier. a été renvoyé à ses travaux universitaires et remplacé à la tête du Poubalt par le bolchevik letton Bâtis. Dès septembre 1920. je n’ai pas d’autorité sur la 83 . contraint de les assouplir.

sont nombreuses : les équi­ 84 . ont été radiés ou ont démissionné. Il procède à des radiations massives. Ces 40% s’ajoutent aux 22% d’adhérents épurés. Cette saignée laisse pourtant dans les rangs du parti communiste à Cronstadt des éléments incertains ou insatis­ faits qui le quitteront pendant la révolte. d’après lui. 3402 adhérents. Les démissions massives transforment cette épuration en hémorragie : plus de 40% des membres du parti de la flotte de la Baltique le quittent au cours de l’automne 1920. » La suite le confirmera. le Poubalt décide de réenregistrer tous les adhérents de la flotte de la Baltique. le parti communiste à Cronstadt ne compte plus que 2228 membres. Les sources de mécontentement. Cronstadt connaît le taux le plus élevé d’exclus : 27.6% . pour raisons religieuses. En octobre et novembre 1920. ou par déception devant la non-réalisation des promesses d’avenir lumineux. voire adversaires du régime. À la fin de décembre 1920. Cronstadt comptait 5630 membres du parti recrutés à la force du poignet au cours de «semaines du parti» à répétition. soit près de deux sur trois. desti­ nées à recruter des fournées entières d’adhérents aux convic­ tions flottantes. par lassitude. Ce chiffre de 22% est une moyenne. il dresse un bilan de l’épuration : 22% des membres du parti en ont été exclus comme indignes. CRONSTADT masse des marins qui détestent le chef de l’armée rouge8. La crise qui ravage le parti communiste dans la flotte de la Baltique et en particulier à Cronstadt se traduit par une chute brutale de ses effectifs. Le 10 décembre. d’autres enfin se sont contentés de déchirer en silence leur carte du parti. le tchékiste pétrogradois Vladimir Feldman adresse à la section spéciale de Moscou un rapport très alarmant sur l’état moral et politique des 50000 membres de la flotte de la Baltique. ce qui en dit long sur le laxisme du recrutement antérieur. En mars 1920. Le 1» novem- bre.

le 26 octobre. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE pages du Petropavlovsk et du Sébastopol grognent contre leur déplacement de Petrograd —«où la vie est plus facile et plus gaie » —à Cronstadt. La Tcheka annonce des chiffres encore plus importants : la majorité du dernier contingent de 1035 conscrits est formée d’originaires du Kouban engagés dans les armées blanches . qui doivent se contenter de poisson séché. pour manifes­ ter leur colère. 280 jeunes marins envoyés en stage à l’école des machines s’insurgent contre l’inégalité entre leurs maigres 85 . Cette concentration n’annonce rien de bon. Le Sébastopol compte 89 Lettons et Estoniens furieux de ne pas être rapatriés dans leur nouvelle patrie. très hostile aux bolcheviks. Le 18 novem­ bre. mais les marins grognent aussi contre les privilèges du commandement. de 534 tirailleurs venus du sud-ouest. Feldman n’en dit mot. région cosaque du sud de la Russie. Le 19 octobre même ils ont décidé de nen effectuer aucune. Feldman s’inquiète de l’arrivée à Cronstadt. Ainsi. et s’est réuni en assemblée générale : les marins. ainsi que des déserteurs. a refusé de consommer le repas du déjeuner. refusent d’accomplir la plupart de leurs tâches. Le Petropavlovsk en comporte 52. le 11 novembre. l’équipage du contre-torpilleur Capitaine Izylmentiev. prisonniers de guerre de l’armée blanche de Wrangel. 11 s’inquiète aussi de la présence sur l’île d’une compagnie disciplinaire formée de déserteurs et de voleurs aux sentiments soviétiques aussi douteux que ceux des anciens soldats de Wrangel. originaires du Kouban. les 800 hommes de la compagnie de l’école des artilleurs et des démineurs et les 300 nouveaux du régi­ ment de garde sont aussi en majorité des prisonniers des armées de Koltchak et Denikine. Les ordres 577 et 581 du 28 juillet et Tordre du 3 août ont exaspéré l’équipage des deux cuirassés. qui. s’indignent que l’état-major mange trois plats à son repas.

se plaignent d’une seule voix des nouvelles accablan­ tes qui viennent du pays : “L’un s’est vu confisquer son dernier cheval. CRONSTADT rations et celles nettement plus conséquentes du commandement de l’école. Raskolnikov. pour le commandement du navire . chargera aussi Raskolnikov. à son retour. et. écrit le juge militaire Sitnikov9. «Elles comportent presque toutes. pour Fétat-major une soupe avec de la viande et deux plats. trois types de repas différents : pour l’équipage une soupe avec du hareng. ce qui leur est à eux absolu­ ment interdit? Ils y voient un privilège de plus. Peut-être. mais il nest pas le seul. Tous. leur chef se promène : il est ainsi parti deux semai­ nes en décembre 1920 et s'est. écrit Feldman. supérieur. dans un rapport à Trotsky. au vu et au su de tous. Les voyages fréquents de Raskolnikov à Moscou les irritent aussi. membres du parti ou pas. « l’équipage a vu tout cela de ses yeux et s’est indigné». Le commis­ saire de Fétat-major de la flotte de la Baltique. D ’autres marins protestent : pourquoi Raskolnikov et les commandants peuvent-ils vivre avec leur femme (pour certains avec leurs enfants). on a réquisitionné toute la moisson de la 86 . en soulignant l’aversion profonde des matelots pour son beau- père Reisner. Galkine. fait préparer dans la cambuse. l’autre apprend que son vieux père a été jeté en prison. Les lettres que les marins reçoivent de leurs familles les indignent et les révoltent. Pendant qu ils sont cloués sur leur navire.. un troi­ sième repas.]. débarquant sur un navire à Cronstadt avec son état-major. plongé un mois entier dans la discussion sur les syndicats. volontaires ou involontai­ res.. Le juge Sitnikov f accuse d’avoir désorganisé la flotte. des plaintes sur les difficultés de la vie et dénoncent les injustices. ïl a reçu le commandement d’une flotte en triste état et ses mesures disciplinaires élémentaires ont dégradé plus encore le climat pesant. des pouvoirs locaux [.

membre du présidium de la Tcheka. volonté des Estoniens et des Lettons. pour l’essentiel issus de la paysannerie. le Poubalt propose. accroissaient encore leur exaspération11.. Les nouvelles reçues de leurs familles [. d’abord d’en discuter et d’organiser des conférences sur l’agriculture.] sur la crise de l’agri­ culture. là. La faim qui ravage les villes et les réquisitions développent le trafic et le marché noir et poussent les habi­ tants à s’approvisionner chez les paysans en troquant des objets contre du blé. etc. le Poubalt rédige un très long rapport sur la situation dans la flotte de la Baltique du 15 au 31 janvier. le détachement de réquisition a raflé tout le linge de corps”. le confirmera en avril : «L’atmosphère de mécontentement ne cessait de s’épaissir dans la masse des matelots et des soldats rouges. sur les abus des autorités locales. comme une litanie dans plus de la moitié des équipages : « Les plaintes contre le mauvais comportement des pouvoirs locaux à l’égard de leurs familles. » Résumant la discussion menée le 28 janvier avec les marins communistes de la base de Petrograd. le rapport insiste sur «l'apathie manifestée par les marins de retour de leurs congés. Constatant que « cette question devient de plus en plus aiguë et exige une attention sérieuse». » Au début de février. du lard ou des œufs. navire par navire. ici un autre a vu sa dernière vache confisquée . etc.. Reviennent inlassablement les mêmes remarques : lassi­ tude des équipages. Or.. où se développent de plus en plus les abus de pouvoir des autorités locales12». aspirations des classes les plus ancien­ nes à la démobilisation. des conférences justifiant la réquisition ne peuvent qu’irriter encore plus les marins de retour de la campagne. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE famille d’un troisième. secteur par secteur. de retourner dans leur pays devenu indépendant et surtout. sur le poids de la réquisition. Agranov... Les détachements 87 . nombreux parmi les techniciens.10».

et comme Pétritchenko disait qu’il était contre les détache­ ments de barrage. Moscou a certes fort à faire avec les insurrections paysannes. CRONSTADT de barrage sur les routes confisquent les produits du trafic et de la débrouille individuelle. Il déclarera à laTcheka : « J’étais en rage contre les détachements de barrage et je voyais en eux toute l’in­ carnation du pouvoir soviétique des communistes. dite des Dix. le chef de la section politique de la flotte. C ’est peu. soute­ nue par Raskolnikov. celle de l’Opposition ouvrière dirigée par le métallurgiste Chliapnikov et le mineur Kisselev. s’associera à la révolte par fureur contre eux. Zinoviev et ses amis qui dirigent la région de Petrograd sont plus préoccupés par la lutte contre Trotsky que par les diffi­ cultés qui ravagent leur région. les partisans de Trotsky qui diri­ geaient la flotte (le commandant de la flotte Raskolnikov. les auteurs de L'écrasement idéologico-politique du trotskisme affirment ainsi : «À Cronstadt. je me suis associé à lui13. Bâtis. De plus. occupés par leur travail fractionnel. L’historiographie stalinienne attribuera ce retard à réagir à de sourdes manœuvres de Trotsky. Le matelot anarchiste de Cronstadt. et d’autres). » Une seule mesure répond à ces signaux : le 11 décem- bre. Verchinine. Soulignant que leurs adversaires décidèrent d’utiliser les désaccords publics entre les bolcheviks sur les syndicats. J ’étais allé chez moi et on m’a confisqué tout le ravitaillement. ne prirent pas les . les trois plates- formes soumises au vote des adhérents pour le prochain congrès sur le rôle et la fonction des syndicats suscitent une violente discussion qui divise le parti communiste de bas en haut : la plate-forme de Lénine-Zinoviev. celle de Trotsky et des trois secrétaires du Comité central. le chef du Poubalt exige que les commissaires politiques et les communistes soient massivement affectés sur les navi- res afin d’encadrer des équipages de plus en plus incertains. depuis décembre 1920.

dans un rapport au comité central. Lénine.. Mais 89 . Raskolnikov celle de Trotsky. Le 10 janvier. Elle y « a revêtu des formes extrêmement dangereuses [. C ’est pour­ quoi Lénine déclarera plus tard : mener une telle discus­ sion dans une telle situation est un luxe inacceptable quil décidera de suspendre jusqu’à des jours meilleurs. » En réalité. les effets nocifs sur la discipline militaire de la discussion syndicale dans les cellules de marins. Il note dessus : «À verser aux archives. écri­ vent-ils. et allié à Zinoviev dans ce débat. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE mesures indispensables pour organiser la réaction à l’in­ surrection contre-révolutionnaire qui se prépara pendant quatre mois14. il l’enterre. c’est toute la direction du parti qui. voit sans doute dans la dépêche de Raskolnikov une attaque fractionnelle contre son allié. Kouzmine déclare : «Trotsky et ses partisans veulent nous enfermer en prison. qui ne recueille que 30 voix. cette déclaration est un appel ouvert à l’indiscipline. ne prête pas attention aux signaux venus de Cronstadt et laisse se développer une situation menaçante. Le 13 janvier. Toute la lutte menée depuis des mois contre les tendances anarchistes des marins.]. Kouzmine y défend la plate-forme des Dix. se tient à Cronstadt une réunion houleuse des cadres du parti consacrée à cette question. très remonté contre Trotsky depuis le début de la discussion syndicale. » Trotsky étant le chef de l’armée. est réduite à néant. devant quelque 3000 marins communistes de la base maritime de Petrograd. Le nom de Trotsky est lié clairement aux mesures de violence et de contrainte et celui de Zinoviev à l’émancipation de la base face aux som m ets16».. Le fossé se creuse entre les commissaires politiques et les marins communistes. Le lendemain. Zinoviev. qui recueille 108 voix. plongée des jours durant dans la querelle syndicale. Raskolnikov et Batîs dénoncent. » Bref. au bagne et derrière les barreaux15.

qui ne dément pas vraiment sa phrase assassine contre Trotsky. dans un rapport du 7 mars. CRONSTADT Krestinski. sur cet aspect. cest une victoire qui nourrit leur envie d’en remporter d’autres. pour rattraper le coup bas du 13. demande des expli­ cations à Kouzmine. à ses yeux. démissionne du commandement de la flotte. Pour les marins. Le 15. Raskolnikov. les marins. commandant des forces maritimes de la Russie soviétique. le comité de Petrograd organise pour les marins communistes une discussion sur la question syndi­ cale entre Zinoviev et Trotsky. représentants d’une autorité militaire quils rejettent. Trotsky recueille 33 voix.. Certes. signataire de la plate-forme syndicale de Trotsky. La suite de la discussion syndicale dans la région de Petrograd amplifie la victoire de Lénine-Zinoviev et la déroute de Trotsky.. Les marins votent en masse pour la plate-forme des Dix. à quoi 90 . désavoue Lénine : il la fait distribuer à tous les membres du comité central. les marins votent surtout contre Trotsky et Raskolnikov. qui le détes­ tent. le mécon­ tentement des marins est d’abord dû au fait que «l’Etat ne leur garantit pas le nécessaire : la ration alimentaire. L’amiral Nemitz. la plate­ forme de Trotsky. dirigé par Krestinski. à l’assemblée générale des militants du secteur fortifié de la côte sud. En plébiscitant les Dix. Le 19 janvier.. est laminée. votée presque uniquement par des membres du commandement. le combustible. Fassemblée générale des communistes de Cronstadt attribue 96 voix au texte de Trotsky contre 525 aux Dix. les Dix 91. et semble ainsi confirmer à Lénine que la lettre de Raskolnikov est une manœuvre contre Zinoviev. qui l’emporte partout. Le bureau d’organisation. les vêtements. attire l’attention. Le 23 janvier. le ravitaillement. Le 14 janvier. l’un des trois secrétaires du Comité central. constatant quil a perdu toute autorité sur. décisif.

» Chez les marins. qui rejette donc l’idée d’un complot17. ainsi décon­ sidéré aux yeux des troupes. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE s’ajoute Fimpossibilité de rien acheter sur le marché pour soi et pour sa famille». Le tchékiste Agranov insiste aussi sur les effets funestes delà violente querelle syndicale : «La décomposition de l’organisation communiste de Cronstadt [. on a laissé s’exprimer [. cette masse irritée et désorientée a cru pouvoir rejeter l’autorité du parti et du pouvoir et se lancer dans l’action. ajoute l’amiral. Mais. c’est-à-dire pour nous serrer la vis ou pour nous passer la main dans le dos. [. elle s’est réduite à ralternative : « Pour Trotsky ou pour Zinoviev. La tension qui monte dans les équipages échappe à la section politique du Poubalt. perdue dans sa paperasse. Ainsi.. dans un rapport sur son activité dans la première 91 . » Mais ce sont les révoltés qui paieront sa note. Dès lors. « comme peut le faire une masse sans organisation ni chefs».] une critique passionnée du commandement de la flotte de la Baltique».] la discussion sur les syndicats dans la forme où elle a été menée et sest reflétée dans la flotte de la Baltique... ces facteurs Sau ­ raient pas suffi à provoquer leur révolte : « Il y fallait un facteur encore plus puissant... » De plus « dans les réunions de marins.. qui ont pensé l’avoir «chassé»..] s’accéléra incroyablement à la suite des discussions acharnées dans les rangs du parti [.]. en désordre. selon lui. Il n’est pas exagéré de dire que Zinoviev a construit Cronstadt de ses propres m ainsî9.. » L’historien russe contemporain Pavlioutchenkov résume en trois lignes l’analyse de Nemitz et d’Agranov : «L a campagne de Zinoviev a renforcé chez les marins l’état d’esprit opposîtionnel et anarchiste qui a débouché sur la révolte. L’éclatement de l’organisation en différents groupes et nuances de pensées dans ces condi­ tions débouchait inévitablement sur sa dislocationi8.

elle souligne avec satisfaction quelle a reçu 385 rapports quotidiens. de médicaments et même sur certains navires. en faisant représenter à Petrograd une comédie intitulée Jugement du marin indis­ cipliné. Elle dénonce brutalement la bureaucratisation du Poubalt. qui affecte sur certains navires la moitié de l’équipage. symbole du « Jorjik-pattes d’éléphant» râleur et rétif? C ’est un flop complet : le marin indiscipliné. 10 rapports hebdomadaires et 5 rapports bimensuels sur la situation. Elle n’a pourtant le temps ni de lire la majorité de ces rapports qui s’entassent sur les bureaux. de tenues. que plusieurs délégués abreuvent de critiques. L’heure du théâtre édifiant n’est pas encore venue. les fait rire. de savon et de soude ! Est-ce le Poubalt ou Raskolnikov. En revanche. Le vieux militant bolchevik de Cronstadt. de couvertures. outre les plaintes sur les abus des autorités locales à la campagne. voire d’injures. joué par un acteur professionnel. alors même que les navires ne sont pas chauffés. s’ouvre la seconde conférence commu­ niste de la flotte de la Baltique qui rassemble 342 délé­ gués et refuse d’élire au présidium Raskolnikov. loin d’indigner les specta­ teurs. ni de les résumer pour le commandement ou la direction du parti puisqu elle ne dispose que d’une machine à écrire en état de marche. une liste impressionnante de sujets de mécontentement chez les marins : le manque de chaussures. lui-même auteur de pièces de théâtre. Larissa Reîsner. comme sa femme. plus 165 rapports quotidiens sur le travail politique effec­ tué dans les unités et ainsi de suite. qui a la brillante idée de tenter de ridiculiser et de rendre odieux les marins de la région. CRONSTADT quinzaine de janvier 1921. Le 15 février. Vassili 92 . le rapport de la direction même du Poubalt sur la situation dans la flotte entre le 15 et le 30 janvier énumère.

Ainsi présente-t-elle le Petropavlovsk. Le 26 février encore. Attendrissant. en vérité. » 59 matelots se sont livrés à diverses activités sportives et 80 personnes participent à « une classe de chant. on doit s’attendre à un soulèvement dans les deux à trois mois à venir20.]. Personne ne répond à ses inquiétudes et à son avertis­ sement. Ce spectacle payant a été suivi par 830 spectateurs. les pompiers de la garnison de Cronstadt ont donné un concert payant devant 1 000 spectateurs. donné une représentation de la pièce de Louna- tcharski (le commissaire du peuple à l’enseignement). » 93 . trois classes de piano. ordonnant le transfert systématique dans leurs unités des commissaires politiques et des militants communistes des bureaux où ils se complaisent. la section politique du Poubalt se félicite du succès de ses activités culturelles : « Un groupe du Poubalt a. notant seule­ ment : « On sent de la lassitude chez les vieux marins. Sur le cuirassé Petropavlovsk. Les apparatchiks du Poubalt ne se doutent pas un instant qu’un tout autre concert se prépare sous leurs pieds. Le chancelier et le serrurier. Gromov travaille dans la section politique de la base de Cronstadt. comme l’un des plus calmes.» Depuis 1919. chef de la section d’organisation du Poubalt et l’un des deux signa- taires du décret du 11 décembre 1920. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE Gromov. le navire phare de l’insurrection imminente de Cronstadt.. deux séances de cinéma montrant un drame et une comédie ont été suivies par 450 spectateurs.. une classe de solfège et un cercle artistique21». Il prendra une part active à Fécrase-* ment de la révolte au poste de commandant d’un bataillon du régiment d’élite dit «des missions spéciales». Au théâtre des trois contre-torpilleurs [. La section politique ronronne. dans le club de la garnison. il est commissaire politique du train blindé 52. en neuf tableaux. s’inquiète : « Si les choses suivent leur cours dans ce sens.

. est d’humeur «alerte et effectue son travail remarquablement ». de reprendre nos esprits [. Certes « on observe un grand mécon­ tentement à l’égard des actions des autorités provincia­ les».. Ils n auront à attendre aucune pitié. On ne saurait être plus aveugle.].]. collé le 9 février sur les murs de Petrograd. personnellement étranger à l’antisémitisme. Vive le peuple russe. et surtout qu’en Ukraine. dont le tableau de chasse s’ornait de plusieurs pogromes. . futur maréchal de Staline. intitulé «Appel n° 36» et adressé aux « camarades soldats rouges et matelots ». camarades ! Ça suffit de languir de faim et de froid. Mort à tous les oppresseurs de l’armée rouge. camarades. Cette section politique ignore sans doute le contenu du tract antisémite anonyme. d’où viennent de nombreux soldats et marins de Cronstadt. ne pouvait empêcher de se livrer aux joies du pogrome .. CRONSTADT L’équipage du SêbastopoU le second leader de la révolte prochaine. mais «l’attitude à l’égard du pouvoir soviétique est bonne22». où quils se cachent [. mort aux youpins23 ! » Cet antisémitisme. marque toutes les insurrections paysannes. Mort à tous les youpins 1Aux armes. Ce poison a infecté les trou­ pes de Makhno. moins vif à Petrograd que dans les campagnes.. il a gangrené les armées du socialiste nationaliste ukrainien Petlioura et ravagé la première divi­ sion de cavalerie rouge commandée par Boudionny. rédigé par des soldats ou des matelots et qui proclame : «11 est temps. que ce dernier.

Grâce à l’agonie de l’industrie. lattes de parquet ou débris de meubles. Le pays est exsangue. La romancière Olga Forch. décrivant la vie d’une communauté d’écrivains dans la capitale déchue. En cet hiver glacial. l’alimentation de la population 95 . Preobrajenski soulignera avec une ironie amère : «Durant la Révolution française de 1789. la valeur des assignats fran­ çais s’est dépréciée 500 fois. mais la valeur de notre rouble a diminué 20 000 fois. les rats pullulent. seules quelques usines lâchent encore de rares panaches de fumée. les cours intérieures d’ordures et d’excréments gelés .» La limite du supportable est atteinte à Petrograd plus encore peut-être qu’ailleurs. intitule son roman La nefdesfous. et la pénu­ rie de produits alimentaires. Nous sommes ainsi 40 fois en avance sur la révolution française1. Au X e congrès du parti communiste. des milliers d’habitants d’appartements aux carreaux cassés ne peuvent se chauffer qu’en brûlant livres. mais les rues sont encombrées de détritus. Vu la dévalorisation permanente de l’argent. le ciel est redevenu bleu et l’air transparent. C h a pitr e V I Chronique eTirne révolte annoncée Petrograd offre un visage sinistre en ce milieu de l’hiver 1920-1921 : la ville a perdu près des deux tiers de ses habi­ tants de 1917. en mars 1921. Sa monnaie est devenue virtuelle.

CRONSTADT est assurée par des rations en nature qui remplacent pour lessentiel les traitements et salaires en billets : en 1919. en 1920. bien entendu. 80 grammes de gruau. voire lamentable. La pénurie aiguise le ressentiment des plus démunis à l’égard des bénéficiaires de privilèges même modestes. les marins sont-ils peu appréciés de la population affamée de Petrograd. 40 grammes de sucre. transportées dans des trains non chauffés. Mais la dégradation du ravitaillement dans toute la région les frappe eux aussi et leur situation alimentaire se détériore. et même du savon. 120 grammes de viande. Les révoltes paysannes réduisent les livraisons de blé et parachèvent la paralysie des transports ferroviaires. pour tous. elles en constituent 92% . aucun train de ravitaillement et de combustible ne parvient dans l’ancienne capitale. Au début de janvier. et les quotas de matières grasses et de sucre sont assez rarement respectés. la ration attribuée aux matelots est en partie théorique. produits hautement déficitaires dans la Russie ruinée de 1921. des cigarettes. 40 grammes de poisson. Certes. La qualité des produits est. ces rations représentaient 73% du salaire d’un ouvrier. et par mois 280 grammes de beurre. du sel. le gruau peut être remplacé par des pommes de terre qui. Les trains arrivent de plus en plus rarement à Petrograd. 96 . cela signifie : pas de blé et pas de charbon. Cette dégradation frappe plus la population ouvrière que les marins de la flotte qui perçoivent une ration alimen­ taire plus de deux fois supérieure à celle des ouvriers de Petrograd et des autres unités de l’armée. avec en plus. démantelés par la guerre civile. aussi médiocre. Aussi. Mais les marins. Depuis juin 1920. arrivent gelées l’hiver. ils touchent par jour une livre et demie de pain (soit 600 grammes). sont nettement mieux nourris que les autres. de temps à autre. des allumettes. Pas de train. Le 15 février. une catastrophe alimentaire s’annonce. ceux de Cronstadt en particulier.

contre du pain. un rapport du Poubalt de la mi-février note . de farine et d’autres produits ne nous permettront pas d’exis­ ter au-delà du 5 mars. la diri­ geante SR de gauche. réduit les arrivages à une quantité négligeable. l’adjoint de Trotsky au Commissariat à la guerre. La grogne gagne les unités de la garnison. Des soldats furieux du manque de chaussures et de bottes refu­ sent d’effectuer les corvées réglementaires. un couteau. dans plusieurs usines de Petrograd. Ainsi. «Si la situation du transport et du combustible ne s’améliore pas dans les prochains jours. Après la tournée dé Maria Spiridonova.» La situation dans les casernes de la ville est aussi drama­ tique qu’en janvier 1918. le 10 mars 1919. un tiers des morts dans les hôpitaux y ont péri de faim et non de maladie. mendient. un ceinturon. car les stocks de poisson. en 1919. l’arrêt temporaire des transports par chemin de fer dans le Sud et dans d’autres régions de la Russie. Un rapport alarmiste du secré­ taire du comité du parti de la région de Petrograd en date du 11 février alerte Efïm Sklianski. Des soldats. d’où venait le ravitaillement. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE Dès le début de février. font le tour des maisons pour propo­ ser aux habitants d’échanger un briquet. une assemblée de quelque 10000 ouvriers de l’usine Poutilov votait à la quasi-unanimité une motion des SR de gauche accusant les bolcheviks d’avoir trahi les idées d’octobre 1917 et d’avoir instauré 97 . et la colère qu’elle provoque n’est pas nouvelle. sur la mendicité à laquelle les soldats sont contraints et sur « les nombreux cas d’éva­ nouissements suscités par la faim relevés ces derniers jours dans les unités du district et qui prennent un caractère m assif3». c’est-à-dire pendant vingt jours2. rongés par la faim. il faudra réduire au minimum la ration existante à ce jour. La faim est à Petrograd un mal endémique. de viande. s’effondrent victimes de syncopes à répétition dans les casernes.

Des travailleurs d’autres usines les soutenaient. il n’y avait pas d’eau. Ces conditions sont encore aggravées par «le manque d’appartements. tente de haranguer les ouvriers de Poutilov. avec Zinoviev. La majorité des habitants doivent donc porter le bois eux-mêmes en cet hiver où la nuit tombe dès le milieu de l’après-midi et où le vent glacial et humide qui souffle de la Baltique rend la morsure du froid insuppor­ table. Les cochers refusent souvent de le transporter contre paiement en roubles. de barrage. Le 19 mars. CRONSTADT leur dictature par la terreur. 4 000 cheminots signent un appel aux soldats rouges et aux marins à soutenir les travailleurs de Poutilov « contre les provocateurs. ils exigeaient la liquidation de toutes les institutions extraor­ dinaires (détachements de ravitaillement. À la famine menaçante s’ajoute. les toilettes ne fonctionnaient pas 98 . Annonçant déjà la majorité des revendications des insurgés de Cronstadt. la dégrada­ tion des conditions matérielles d’existence dont un rapport d’un SR anonyme décrit la triste réalité à Cronstadt : « Les ouvriers y reçoivent plus de pain qu’à Petrograd et la situation pour le combustible y est aussi meilleure. et la dégradation des apparte­ ments dans un état lamentable par manque d’entretien. ils exigent du pain. bourreaux et assassins bolcheviks4»» Ils reprennent le travail sans avoir obtenu satisfaction. en 1921. des cigarettes ou du gros tabac. Ils décidaient enfin d’arrêter le travail et de ne le reprendre qu une fois la résolution publiée dans la presse et mise en œuvre. venu alors à Petrograd assister aux obsèques de son beau-frère Mark Elizarov. de répression) ainsi que la liberté de parole et de la presse. Lénine. mais la norme de fourniture de bois accordée à chacun ne cesse de se réduire» et il est de plus en plus difficile de se procurer du bois de chauffage. Il se fait huer aux cris de «À bas les youpins et les commissaires!».

de 40 % des soldats de la compagnie disciplinaire. la nourriture est infecte : au lieu de livrer aux équipages du gruau pour cuire la kacha (bouillie) tradi­ tionnelle. malgré les promesses répétées de la rétablir . Les soldats du fort Krasnoarmeiski manquent de tenues et croupissent dans l’humidité permanente. Une partie d’entre eux n’ont ni chaussures ni bottes : c’est le cas des trois quarts des soldats du 560e régiment. car les plaques de béton du toit laissent passer Feau. qui manque aussi de couchage. Kotline 1 et Kotline 2 et les quatre phares de l’île. Les soldats du train sont les plus mal lotis : si leurs entrepôts regor­ gent d’obus. le remorqueur Silny> les navires Narova. Le rapport conclut : « Dans ces conditions tout travail politique est impensable. Le Petropavlovsk n’a pas de savon. le brise-glace Tosno. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE [. Les bains de la ville fonctionnaient m al5. ainsi que des forts qui Fentou­ rent. ni clous. de pantalons et de vareuses ! Un peu partout les tenues sont en nombre très insuffisant. aucun des matériaux les plus simples pour les réparations indispen­ sables.. et les toilettes de cette caserne surpeuplée où « il fait un froid insuppor­ table dans les bâtiments » ne fonctionnent pas. Sur le cuirassé Andreï Piervozvanny. l’élec­ tricité ne fonctionne pas. Les soldats du R if manquent en plus de manteaux. II n’y avait ni planches. » Un rapport du Poubalt du début de février dresse un triste tableau des conditions d’existence des marins et de la garnison de Cronstadt. d’une partie de la garnison des forts Chantz et Rif à l’ouest de File. on leur donne du blé en herbe impossible à cuire et immangeable cru. de 300 soldats de la section de défense antiaérienne. et de la troisième division d’artillerie. 11 manque mille paires de draps à la défense antiaérienne. ni verre.. ils n’ont pas la moindre bougie. ils manquent de tenues et de lumière . » La majorité des équipages et des unités de la 99 .].

l’insurrection paysanne dans les régions de Tambov et Tioumen ne faiblit pas. Le 21 janvier. 100 . le gouvernement décide ainsi de réduire d’un tiers les rations alimentaires de Moscou. Lénine avait invité. 81 pour spéculation. les autorités décident alors d’égaliser les rations en diminuant les plus hautes et en abaissant les normes de livraison. la Russie soviétique exsangue ne tient qu enserrée dans l’armature de l’appareil du parti. la Tcheka de Petrograd arrête 266 individus : 24 pour «activité contre- révolutionnaire» (charge que la Tcheka a plutôt tendance à amplifier qu’à sous-estimer) . en cas de «vexations de la part des autorités locales7». 83 pour délits commis dans l’exercice de leur fonction. Pour pallier le manque de pain. Ainsi. le 14 février. La mesure exaspère les ouvriers. 90 % des personnes arrêtées le sont non pour activité politique. La faim est au centre de toute la vie sociale. mais pour trafic d’influence de pain ou de viande de cheval crevé. elle peut faire exploser un équilibre instable. à lui-même «par écrit. Dans la première quinzaine de février. et de Cronstadt. au Kremlin». et 45 pour fraudes diverses. à l’insurrection. Le décret est applicable dès sa publication dans la Pravda du lendemain. grand centre de l’industrie textile moribonde. et personnellement». souvent purement passif. 33 pour crimes de droit commun. Pendant ce temps. abus et vexations de l’appareil. à s’adresser «à Moscou. si nécessaire. les paysans de Tambov sympathisants d’Antonov «à révoquer et à remplacer» les membres des soviets quils jugeraient incapables et. La révolte de Cronstadt va le montrer deux semaines plus tard. Ivanovo-Voznessensk. de la Tcheka et de l’ar­ mée. bref à l’informer des exactions. Si la pression mesurée dont Lénine invite les paysans à user sur cet appareil sort du cadre étroit qu’il définit. en cette année 1921. Mais. Petrograd. CRONSTADT garnison sont «las6». Cette lassitude facilitera leur rallie­ ment.

. dont. avait combattu pour le pouvoir aux soviets. du bois et du charbon pousse le soviet de Petrograd. à décider. Deux jours plus tard. ils conservent néanmoins leurs cartes d’alimentation et le soviet leur promet de leur assurer leur ration quotidienne de pain. de fermer pour deux semaines. jusqu’au 1er mars. présidé par Zinoviev. La décision provoque une flambée de grèves. le 11 février.] donna l’impulsion directe à l’ex­ plosion du mécontentement croissant d’une partie des travailleurs de Piter [nom familier de Petrograd] et provo­ qua des grèves dans toute une série d’usines8. en 1917 Fusine. Ils récla­ ment du pain. sans salaire pendant deux semaines. en particulier 35 fabriques de textile et 40 usines métal- lurgiques. Parmi elles l’historique usine Poutilov. exigent le maintien de la ration antérieure au décret et veulent la recevoir avant le 19 février.» 101 . Les ouvriers de Fusine Kabelny débrayent trois jours par solidarité avec eux. la grande manifestation dite du dimanche rouge. les travailleurs de l’usine Troubotchny se réunissent en assemblée générale. en 1905.. Vingt-sept mille ouvriers se retrouvent à la rue. 93 usines. fief bolchevik. les premiers jusqu’au 10 février à midi. le 9 janvier. La raréfaction brutale des matières premières. les ouvriers avaient déclenché la première grève générale de Russie et d’Europe et provoqué. Le 7 février. Leur réac­ tion ne traîne pas. Rien n y fait. pour protester contre la réduction de la dotation de pain et le retard apporté dans sa distribution. Agranov souligne : «La réduction de la ration alimentaire [. Sa répres­ sion sanglante par Farinée et les cosaques avait dressé des millions d’hommes contre la monarchie et provoqué la première révolution russe. les seconds jusqu'au 11 au matin. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE les matelots et les soldats affamés de la garnison. les 1037 travailleurs du parc de tramway de la ville et 3 700 ouvriers de Fusine de construction navale de la Baltique se mettent en grève.

direct* universel et égal pour tous dans les élections aux soviets et dans tous les organes représentatifs de la République. des réélections immédiates aux soviets avec pleine liberté de propagande électorale orale et imprimée. régulièrement réélu par les travailleurs de son usine. inlassablement arrêté puis relâché par la Tcheka — qui vient de le libérer trois semaines plus tôt —affirme : la crise du combustible est imputable au gouvernement car c’est de sa faute si les paysans ne veulent pas fournir du bois pour lequel on ne leur paye rien. Fune des 93 usines fermées. le droit pour tous les citoyens de Petrograd d’emporter avec eux une quantité limitée de produits pour eux-mêmes et leur famille et la levée des déta­ chements de barrage qui confisquent aux ouvriers affamés de Petrograd les produits qu’ils rapportent9». le droit de vote secret. À son initiative. les travailleurs de Fusine 3 (ancienne usine Novy Lessner). les académiciens. Un membre du soviet de Petrograd. du Kremlin [la direc­ tion du parti communiste de Russie]. On croirait lire une première esquisse de la résolution des insurgés de Cronstadt. La Tcheka arrête Kamenski le 23 février. Fassemblée vote une résolution exigeant entre autres «le rétablissement d’une totale liberté de parole. CRONSTADT Le lundi 14 février. les membres du gouvernement et autres privilégiés et la répartition égalkaire du ravitaillement. le menchevik Vladislav Kamenski» membre du comité menchevik de Petrograd. se réunissent en assemblée générale. les ouvriers de l’usine Troubotchny se réunissent en assemblée générale en présence de Naoum 102 . les habitants de Smolny [la direction du parti communiste de Petrograd]. Le lundi 21 février. de presse. la suppression de toutes les rations alimentaires spéciales pour les responsa­ bles. de Finviolabilité de la personne et du droit des ouvriers et paysans à créer leurs organisations indépendan­ tes et leurs partis politiques .

un détachement d’élèves officiers bloque les portes de l’usine Troubotchny et interdit aux ouvriers de se réunir à l’inté­ rieur. à 7 heures du matin. les ouvriers dénoncent la réduction des rations alimentaires. À 13 heures. au sein duquel il constitue un comité militaire. un ouvrier propose une courte motion : « Nous. ouvriers de Troubotchny. Peu convaincus par son discours sur la crise du ravitaillement et ses causes. le régime du parti unique et l’invasion des « institutions soviétiques par “des bourgeois aux mains blanches qui multiplient les actes d’injustice” ». Le 24. persuadent ses ouvriers de cesser le travail et de se joindre à eux. rassem­ blés par force dans la rue. les manifestants sont plus de 2000. Dans la salle. Ils se dirigent ensemble vers l’usine de la Baltique. Antselovitch. Les quelque 300 ouvriers de Troubotchny. sûr de la victoire. sur ordre de Zinoviev. Le soviet de Petrograd ferme l’usine et décide la réinscription individuelle de tout le personnel afin d’en écarter les éléments hostiles. il n’a pas le droit de soumettre ce texte au vote. Ces derniers tirent en l’air deux salves d’avertissement qui ne font pas de victime mais 103 . exigeons l’Assemblée consti­ tuante. Zinoviev forme aussitôt un comité de défense de Petrograd. les soviets doivent s’en aller. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE Antselovitch. décident alors de se rendre à l’usine voisine Laferme. Ils exigent une purge de ces institutions et l’affectation de nouveaux ouvriers. Le soviet envoie pour les disperser un déta­ chement d’élèves officiers. lui ordonne pourtant de le faire. dont les ouvriers descendent avec eux dans la rue. Le président de séance tente de ruser en demandant : « Que ceux qui sont pour les soviets lèvent la main10!» La majorité se prononce pour l’Assemblée constituante. » Le président de la réunion rétorque qu’en tant que «sans-parti». président du conseil régional des syndicats. l’un des rares acteurs des événements qui mourra tran­ quillement dans son lit en 1952.

Bien que les rapports secrets confirment l’absence de victimes. mais le Livre noir doit être noir. CRONSTADT beaucoup de bruit. Le soir. décide de fermer les usines Troubotchny et Laferme et d’y interdire l’accès aux travailleurs. Kouzmine. d’organiser dans chaque arrondissement une troïka (groupe de trois personnes) révolutionnaire chargée 104 . les deux salves en l’air des élèves officiers mais omettent de signaler le désarmement d’une compagnie entière. Non seulement le bref affrontement entre les élèves officiers et les grévistes ne fait aucun blessé. le comité provincial du parti communiste. des ouvriers essaient en vain de s’emparer des fusils du 98e régiment à l’humeur incertaine. mais un groupe de manifestants sans armes réussit à désarmer une compagnie entière d’élèves officiers.. annoncera 24 000 grévistes arrêtés. aussi imaginaire que les morts. de faire livrer des ampoules électriques dans les casernes qui en manquent. qui deviendront bientôt des centaines. Le commandant du district militaire de Petrograd. dans une lettre à sa famille. 8 0 0 0 0 11! Ces rumeurs enflent et se répandent dans Cronstadt et dans la Russie profonde. puis des milliers. sauf à ceux de l’entretien. un autre écrira. Avrov. Un marin. » Ces douze morts sont imaginaires. des détachements de la Tcheka ouvrirent le feu sur une manifestation ouvrière. Un peu plus tard. dans leur rapport. de décréter l’état de guerre. Elles donneront naissance à la Rimeur selon laquelle les bolcheviks auraient tiré sur les grévistes et en auraient tué des dizaines. signalent à Trotsky.. Nicolas Werth écrit dans le Livre noir du communisme : «Le 24 février. C ’est l’une des premières et innombrables réten- rions d’informations dans le camp gouvernemental. réuni en urgence. tuant douze ouvriers12. et le chef adjoint du Poubalt. L’économiste SR Pitirim Sorokine écrira plus tard : «Il y avait tant de tués que le gouvernement semblait avoir écrasé un soulèvement13».

rassemblement et réunion tant à l’air libre que dans un lieu fermé. Dans son rapport sur les causes de l’insurrection de Cronstadt. insiste Agranov.]. des SR de gauche et des anarchistes de Pétersbourg. Il impose le couvre-feu à partir de 23 heures et interdit tout meeting. sans autorisation du conseil militaire. ce qui priva le mouvement d’une direction organisée14». voire deux rapports de synthèse aux troï­ 105 . et de faire arrêter les diri­ geants SR et mencheviks. des mencheviks. Le conseil militaire du comité de défense formalise la décision en décrétant l’état de guerre dans la ville par un décret publié le lendemain dans la Pravda de Petrograd. le comité du parti commu­ niste de Petrograd met en place dans les usines et dans chaque arrondissement des troïkas chargées de collecter les informations sur l’état d’esprit des ouvriers. mais ne l’empêcha pas de se prolonger par l’insurrection de Cronstadt. le mouvement se développa sous le mot d’ordre de la suppression de la dictature du parti communiste et de l’instauration du pouvoir des soviets librement élus. Dès les premières grèves. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE d’en contrôler la mise en œuvre. Agranov souligne l’ampleur du mouvement. Elles collectent les rapports établis par les cellules d’usines ou les informateurs qui rôdent dans les rues et envoient chaque jour un. » Heureusement.. c’est du pour une sérieuse part à la liquida­ tion rapide et effectuée à temps des organisations des SR. son caractère politique et ses risques d’extension : «Les ouvriers en grève ne se contentaient pas d’exiger l’aug­ mentation de la ration de pain et la suppression des déta­ chements de barrage [. la Tcheka a décapité la direction éventuelle de cette protestation en arrêtant à la fin de février tous les diri­ geants locaux des partis d’opposition : «Si le mouvement ne prit pas un caractère organisé et ne se généralisa pas à Pétersbourg..

selon Messing. mais blesse d’une balle dans le ventre un ouvrier communiste qui mourra deux jours plus tard. Dans deux des trois salles. « dans les rues comme hier on perçoit la crainte [. les gens ont peur. se mettent en grève le 23 février et se précipitent vers la caserne de la deuxième brigade de réserve de Khamovniki.. dans la rue. «comporte près de 700 soldats démobilisables aux sentiments manifestement antisovié­ tiques16». Apprenant la réduction de leur ration de pain d’une livre et demie (soit 600 grammes). trois meetings tenus à l’initiative des cellules du parti communiste. Au même moment. qui. selon les ordres reçus de la Tcheka. les conversations politiques s’interrompent et les bouches se ferment . où l’influence menchevik est forte. Ces notes d’information. CRONSTADT kas d’arrondissement qui synthétisent à leur tour leurs rapports pour le comité de ville qui. Ils envoient des délégations dans les usines voisines pour les inviter à se joindre à eux et entraînent dans la grève les ouvriers de trois fabriques qui débrayent à 1 heure de l’après-midi. président de la Tcheka de Moscou. réunissent près de 5000 travailleurs. la garde. il n’y a pas de conversation sur Cronstadt15». des grèves secouent plusieurs usines de Moscou.]. tire en l’air. À la fin de la journée. 3 000 ouvriers imprimeurs de Khamovnild. vers 18 heures. Les informa­ teurs signalent souvent qu’à leur approche. devant la porte d’une usine ou dans les ateliers. à son tour.. les ouvriers acceptent de voter une motion invitant à la reprise 106 . Lorsque la colonne de grévistes se présente devant les portes de la caserne. donnent néanmoins un tableau assez fidèle de l’état d’esprit de la population. exigées jusqu’au 18 mars. les synthé­ tise pour Zinoviev. Certes leurs données sont incomplètes. dans trois salles d’un club féminin du quartier.

Une commission est char­ gée d’étudier le transfert massif de communistes dans les usines où règne la tension. chef théorique de l’État. KaÜnine.de la révolution.. le président du comité exécutif central des soviets. Le soir.. Lénine dresse un tableau très sombre de la situation aux militants de Moscou : « Nous devons maintenant réduire les rations et nous ne sommes pas sûrs de pouvoir les assurer régulièrement [. [. pour éviter l’explosion.”.. les grévistes accep­ tent de voter la reprise du travail. c’est-à-dire travaillant en usine.. liées aux entreprises17». Après des débats violents.]» il fut décidé de n’arrêter en aucun cas des personnes d'origine proléta­ rienne.. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE du travail le lendemain matin. Une troïka est constituée «pour diriger la tactique des répressions [. Saint-Just et leurs amis montagnards.] Nous verrons19».. Thermidor.] L'acheminement du blé est interrompu. Et il doit constater : « Le mécontente­ ment a pris un caractère général18. Il s’interroge sur la contre-révolution paysanne (petite-bourgeoise) qui se dresse.. après avoir renversé Robespierre. La tâche est plus difficile dans la troisième salle où s’entassent les grévistes de l'im­ primerie de Khamovniki.]. sur le «modèle “de la révolution française.. Maintenant que les koulaks insurgés ont coupé la ligne de chemin de fer. avait ouvert une 107 . Le 24 février après-midi. nous ne recevons rien de Sibérie. qui remplacera la réquisition forcée des céréales par un impôt en nature et donnera la liberté au paysan de vendre les excédents qui lui restent après cet impôt. le bureau politique esquisse les mesures essen­ tielles de la future Nouvelle Politique économique (NEP). Est-ce Thermidor? [..» Le pouvoir ne parvient pas à en endiguer l’extension. 1794 contre 1921.. tente de les calmer.» Celui du combustible aussi. Lénine s'interroge sur sa signification sociale par rapport à la dynamique ~ essoufflée .

D ’après la troïka locale. exigent l’Assemblée consti­ tuante. Le 25 février. chaque jour il y a des émeutes. devant l’usine. la liberté de la personne et de la presse. les travailleurs d'un atelier de Fusine de la Nouvelle Amirauté réclament une assemblée générale. le comité d’arrondis­ sement du parti envoie un détachement de quinze mili­ tants qui. Pour disperser l’assemblée générale. « des orateurs prononcent des discours mencheviks. Le premier se disloque assez vite . et on ne peut pas en acheter avec de l’argent. Les communistes de l’usine. Un marin de Cronstadt écrit ainsi à sa famille : «À Petrograd. CRONSTADT période de réaction qui devait déboucher sur l’Empire napoléonien. Las de tourner en rond. la milice les 108 . La rumeur transforme les grèves en émeutes et colporte des bruits de fusillades de plus en plus massives au fil des jours. ils l’obtien­ nent. Puis le cortège se dirige vers l’usine Georges Borman et les ateliers municipaux voisins pour inviter leurs travailleurs à se joindre au mouvement. déjà en grève.20». se heurte à une foule de 500 manifestants venus de Vassilievski Ostrov inviter les ouvrièrs de l’usine à débrayer. Grossi par les grévistes de Georges Borman. etc. parce quon donne une demi-livre de pain par jour et par personne aux habitants de la ville et cela ne leur suffit pas. le second. renforcés par un détachement spécial. les manifestants se dispersent sans autre incident. rejoint un moment par 150 ouvriers de l’usine Laferme. tentent de leur interdire l’entrée. Ensemble ils se dirigent vers l’usine franco-russe. essaie en vain de faire débrayer les travailleurs de l’usine dite Expédition. au tout début de la matinée. le cortège des manifestants se divise en deux groupes auxquels les forces de l’ordre barrent l’accès des grandes avenues. Un détachement d’élèves officiers de la marine appelés en renfort traîne la jambe. Les manifestants les bousculent. à Petrograd.

Cronstadt et ailleurs. Le 25 janvier. le comité russe d’évacuation installé en Pologne et dirigé par Boris Savinkov. Petrograd. 109 . elles restent en effet locales ou régionales. toutes les usines se sont soulevées. Moscou et dans cinq autres villes. Il est attendu à l’étranger. Au même moment en effet. Cronstadt. ancien adjoint de Kerensky et fondateur de multiples organisations antibolcheviks. Un autre document le confirme. Savinkoy prétend avoir des agents à Petrograd. il y a de telles émeutes que ça chauffe sec2i. on a fusillé beau­ coup d’ouvriers. un agent de l’organisation antibolchevik. Le soulève­ ment de Cronstadt va cristalliser cette menace. et des relations avec Makhno. Paul Avrich. Même si Savinkov. Et les communistes craignent qu’un parti comme les SR de droite ne tente de les fédérer face au pouvoir. le Centre national adresse à son président à Paris un mémo­ randum ultrasecret évoquant une insurrection prochaine à Cronstadt. soit deux fois plus que l’en­ semble des équipages du port! Les insurrections paysannes qui ébranlent le régime ne peuvent suffire à l’abattre : si massives soient-elles. pour empêcher le commerce libre aussi les habi­ tants de la ville ont tué quatre miliciens et maintenant. qui en a publié le texte complet. Mais leur conjonction dans le temps avec le mouvement de grève qui secoue Moscou et Petrograd menace l’existence même de la République soviétique. à son habitude. l’évocation répétée de Cronstadt n’est pas un hasard. bluffe pour extorquer de l’argent aux gouvernements occidentaux. on a arrêté 24 000 matelots 22». » Un autre écrit à ses parents : «À Petrograd tous les ouvriers se sont soule­ vés. beaucoup ont été jetés en prison. sans lien organisé entre elles. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE disperse. adresse un rapport au ministre de la Guerre français (avec copie aux gouver­ nements anglais et polonais) sur les plans d’insurrection à Moscou.

régulièrement. les entrepôts de Cronstadt conservent la totalité des obus de la Botte de la Baltique (mais pas ceux des forts de la côte). délimité par la petitesse de Cronstadt. responsable de la Croix-Rouge russe en exil pour les pays Scandinaves. Reste une difficulté de taille : « Les provisions de vivres ne permettront de tenir que quelques jours après le soulè­ vement. 3) restriction du théâtre d’opérations. Le document énumère les atouts d’un soulèvement à Cronstadt : « I) présence et cohésion d’un groupe d’organisateurs éner­ giques pour le soulèvement . 2) simultanément. » De plus. car une organisation. incapables. L’auteur. Tseidler affirme : «Les matelots se rangeront tous aux côtés des insurgés. parmi les matelots . dont l’auteur ne nous dit rien. avait manifestement des contacts étroits avec des officiers de Cronstadt. par une action rapide et déterminée. assu­ rant le succès total du soulèvement et 4) possibilité de préparer le soulèvement dans le plus grand secret grâce à l’isolement de Cronstadt. Le document y annonce un soulèvement «dans le courant du mois prochain ». de leurs problèmes de ravitaillement et d’artillerie. très au fait de l’état d’esprit des marins de l’île. à la cohésion et à la solidarité qui sont de règle parmi les matelots». capable d’entreprendre et de mener à bien les actions les plus énergiques. puis ensuite. de leurs forces et faiblesses militaires. eux. dès qu’un petit groupe aura su. l'artillerie de Cronstadt dispose d’un angle de tir qui lui permet de bombarder les forts lointains du rivage. de répliquer. CRONSTADT en attribue la paternité au professeur Tseidler. s’emparer du pouvoir à Cronstadt. tendance à la rébellion. est prête à transformer le mécontentement croissant des marins en insurrection. la famine inévitable la 110 . Si Cronstadt n est pas ravitaillée immédiatement après. Un tel groupe existe déjà parmi les marins.

« si les matelots devaient se sentir isolés du reste de la Russie et sentir que tout développement de la rébellion était impossible pour le renversement du pouvoir des soviets en Russie même». L’évocation d’un soutien du gouvernement français et de l’armée de Wrangel.» L’absence de soutien extérieur pourrait aussi provoquer Féchec. Si les marins n’ont pas tenté de différer l’ex­ plosion jusqu’à la fonte des glaces. mais un groupe d’anciens officiers tsaristes en service dans la flotte. suggère que le « groupe d’organisa­ teurs énergiques». Qu’il se manifeste ou non. c’est qu’ils n’étaient pas les auteurs du plan cité par Tseidler et n’en savaient rien. aux insurgés. si elle est privée de soutien exté­ rieur. Tseidler envisage néanmoins son succès. dont Tseidler souligne la cohésion. auxquels les insurgés manifeste­ ront une vive hostilité. Mais ce plan. Tout son raisonnement est fondé sur cette certitude. . « une révolte se produira de toute manière à Cronstadt au cours du prin­ temps prochain ». Aussi. elle sera vouée à Féchec23». quoique inappliqué. interdisant ainsi la contre-offensive des rouges. existait bel et bien. cantonnés à Bizerte en Tunisie. dans la mesure où elle éclatera pendant ou après la fonte des glaces. mais. « après une brève période de succès. n’est pas le groupe de marins qui déclenchera l’insurrec- tion. Tseidler juge-t-il nécessaire un soutien immédiat du gouvernement français et des débris de l’armée de Wrangel. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE forcera à retomber aux mains des bolcheviks.

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4 000 soldats et 30 000 civils. Une banale réunion sur les problèmes de l’instruction publique organisée par le soviet de Cronstadt. les équipa­ ges des navires se trouvent dans un état brièvement résumé par le tchékiste Agranov dans son rapport du 5 avril 1921 : «L a nervosité croissante de la masse ouvrière affamée était aggravée par la détérioration crois­ sante des conditions d'existence. Sa population.. Les nouvelles reçues de leurs familles [.] L’atmosphère de mécontentement ne cessait de s’épaissir dans la masse des matelots et des soldats rouges. le 23 février. sa garnison. Depuis 1917. ouvriers et employés et leurs familles. pour l’essentiel issus de la paysannerie.. jour anniversaire de la création de l’armée rouge. sur les abus des autorités locales. Seul inci­ 113 .. révèle une sourde tension.. tenue le mois précédent. etc. accroissaient encore leur exaspération1». s’était déroulée sans heurts majeurs. [.. C h a p it r e VII Un cocktail explosif Tous les éléments d’un cocktail explosif sont réunis à Cronstadt où sont alors entassés 17700 marins et offi­ ciers. quun rien peut cristalliser. Une première. dans le grand atelier d’assemblage de l’amirauté. Cronstadt a perdu près de 30 000 habitants. sur le poids de la réquisi­ tion.].

le responsable du bureau d’information de la section spéciale de la Tcheka rédige un rapport fondé sur les renseignements des 176 informateurs bénévoles dont la Tcheka dispose sur Cronstadt. en dénon­ çant passe-droits et piston —incontestables —dans leur attribution. CRONSTADT dent : le président de la commission du ravitaillement de l’île. De rares mains se lèvent. au main­ 114 . malgré le mécontentement dû au manque de chaussures et d’équipement. c'est une autre affaire. S’ensuit un court échange sur les problèmes du ravitaille­ ment. À la fin de la réunion. Y a-t-il des questions ? demande alors le présidium. selon la coutume. «jusqu’au 25 février le calme régnait sur les cuirassés Sébastopol et Petropavlovsk». Puis on passe à Instruction publique. avait contredit publiquement le rapporteur sur la question aiguë des logements. Les orateurs évoquent timidement le manque de pain et la faim qui ronge la population. Un commissaire de la forteresse ouvre la réunion par un discours sur la place de l’armée rouge dans la République et sur la nécessité de consacrer toutes ses forces à la bataille sur le front du travail II évoque le retard dans les livraisons de pain qu’il attribue aux fortes chutes de neige sur les voies. tourne le dos et sort en silence. Selon un autre tché- kiste. Le rappor­ teur insiste sur la lutte contre l’analphabétisme et la nécessité pour les femmes illettrées d’assister aux cours d’alphabétisation du soir. Cette fois-ci. Une partie de l’as­ sistance alors se lève. Cette grogne ne semble pas annoncer une émeute. Son rapport ne signale rien de vraiment inquiétant. et conclut par une péroraison enflammée devant la salie amorphe. Et le lendemain. invite l’auditoire à chanter UIntemationale. le président de séance. Des ouvriers grognent : leurs femmes sont accablées par les tâches domestiques et les activités éducatives ne sont pas intéressantes. le communiste Iline.

. L’émotion croît d’heure en heure. «les événements de Petrograd aggravèrent brutalement l’état d’esprit des équipages. UN COCKTAIL EXPLOSIF tien sous les drapeaux des marins libérables au 1er février. Pour Agranov aussi. L’effervescence devint agitation2». Tchistiakov. Ses réponses semblent satisfaire l’équipage. que Tchistiakov répète et confirme. un groupe de marins envahit la cabine du commissaire politique du bateau. La nouvelle de ces troubles parvient à Cronstadt dans la nuit du 24 au 25. Puis Zossimov passe à la deuxième partie de l’or­ dre du jour : il évoque la situation à la campagne et les actes ou l’attitude incorrects de certains membres de la Tcheka. L’équipage écoute en silence. 115 . Puis. ajoute-t-il. racontent à leurs camarades du Sébastopol que les élèves officiers ont abattu des travailleurs de la ville. Zossimov. Tchistiakov se défile et invite le commissaire politique de la brigade des cuirassés. à venir sur le Sébastopol Ce dernier arrive et convoque une assemblée générale sur le pont inférieur. qui ont éclaté dans la dernière semaine de février3». Zossimov reprend les informations officielles. au refus du commandement de laisser partir les malades en congé et. L’équipage se rassemble sur le pont inférieur. de retour de permission dans l’ex-capitale.. La réunion s’achève paisiblement à 23 heures. des détachements de barrage et de réquisition et de certains communistes. « aux actions injustes des auto­ rités locales en province et des détachements de barrage [. À 18 heures. Dans son exposé de la situation à Petrograd. et lui demande de convoquer une assemblée générale de l’équipage. bien entendu. Les marins s'indignent. l’insurrection « est le développement direct et logique des troubles et des grèves de plusieurs usines et fabriques de Petrograd. Mais le mécontentement ne prenait pas une forme particulièrement aiguë».]. Des marins de la première brigade de cuirassés.

11 n’a pas entendu Savtchenko et pense que l’équipage grogne contre le manque de chaussu­ res et de pain . Ils n’en prennent aucune. Un premier marin. affirme : à Petrograd les communistes fusillent les grévistes dans les rues. pour discuter des mesures à prendre. se précipitent sur le Petropavlovsk voisin. Savtchenko. collé flanc à flanc au Sébastopol\ pour inviter son équipage à désigner une délégation. il énumère les mesures prises pour régler d’ici quelques jours tous les problèmes d’équi­ pement. pour l'apaiser. Vassiliev. inquiet. chauffeur sur le Sébastopol et futur insurgé. Lazare Bregman. le second jure qu aucun gréviste n’a été fusillé. Par deux fois. Zossimov ou Tchistiakov?) propose alors d’envoyer une délégation à Petrograd constater les faits sur place. lorsque arrive Novikov. L’assemblée décide d’envoyer cinq matelots expliciter les raisons de l’agitation qui règne dans les usines de la ville et s’informer des revendications des grévistes. Des centaines de marins se réunissent. Novikov. Les délégués reviennent sur le Sébastopol\ informent l’équi­ page de ce refus et des menaces d’arrestation proférées 116 . le commissaire de la forteresse. réunit pourtant au siège de laTcheka le chef de sa section spéciale Gribov. Une heure et demie plus tard. Tout semble s’achever pourtant dans un calme relatif. très agités. un groupe de marins de retour de Petrograd. CRONSTADT Zossimov. mais rassemblée croit Savtchenko. et le président du soviet. Cette promesse déclenche la fureur des matelots qui crient : « On veut nous acheter : on nous cache ce qui se passe à Petrograd!» On ne sait qui (Savtchenko. réveillent leurs camarades et convoquent une nouvelle assemblée générale sur le Sébastopol. Les cinq délégués élus. la garde leur interdit de monter à bord. dont Savtchenko. L’équipage élit les premiers candidats qui lèvent la main. le secrétaire du comité de Cronstadt du parti communiste.

Zossimov répète son rapport apaisant du Sêbastopol. Ils proposent au commissaire poli­ tique du Petropavlovsk. tenir la réunion. afin de calmer les esprits. Informé de l’incident. Iakovlev. d’ouvrir la réunion. Zossimov répond. UN COCKTAIL EXPLOSIF contre eux. 117 .. réclame des explications sur les revendications des ouvriers qui manifes- tent et demande qu’elle est l’unité de la Hotte qui a tiré sur eux et sur ordre de qui. d’une réunion en face du Petropavlovsk. le commissaire politique du Sêbastopol. Ils réveillent lequipage endormi et l’invitent à une assemblée générale. Ce dernier se dérobe et demande son avis par téléphone à Zossimov. L’équipage du Petropavlovsk élit une délégation de sept matelots. dément et promet de tenir le lendemain la réunion demandée. L’un d’eux réclame la tenue. Le comité décide d’envoyer Zossimov et le chef de la section politique de la base. mais ne parvient pas à calmer l’assis- tance. Plusieurs intervenants dénoncent le manque de chaussures et de ravitaillement ainsi que le bureaucratisme des «sommets». alors en discussion au siège du comité local du parti. dont le secrétaire Stepan Petritchenko. La délégation des deux navires rassemble donc douze marins et non trente-deux comme l’écrira plus tard un Petritchenko à la mémoire vacillante. L’indignation soulève l’équipage du SébastopoL La garde même du Petropavlovsk proteste elle aussi contre l’ordre qu’on lui a donné. décide d’emmener lui-même la délégation du Sêbastopol sur le Petropavlovsk. L’assemblée adopte une résolution présentée par un membre de l’équipage qui annonce déjà dans ses grandes lignes le texte qui sera voté le 1er mars par 15000 marins soldats et ouvriers. il exige l’engagement de n’arrêter aucun ouvrier de l’usine Troubotchny et aucun soldat. L’assemblée est houleuse. le lendemain à 1 heure de Taprès-midi. Chouvaiev. Rien encore que de très banal. Tchistiakov..

le chef adjoint du Poubalt. une fois qu’il était devenu impossible d’organiser la résis­ tance5.» Trotsky portera plus tard un jugement sévère sur Kouzmine : « Ce n’était pas un homme sérieux du tout. Alors qu elles voyaient l’état d’esprit extrê­ mement alarmant des unités. de Cronstadt et de Petrograd semblent paralysés pendant ces journées décisives. à peu près dans les mêmes termes. Mandaté pour se rendre à Cronstadt dès le 24 février. » En fait. CRONSTADT Les divers responsables communistes de la flotte de la Baltique.. dénon­ cera lui aussi.» Quelles mesures pouvaient-ils prendre ? Agranov ne le précise pas. Agranov les accuse tous d’avoir failli à leur tâche et d’être ainsi coresponsables de l’insurrection : «Leur désarroi inouï a joué un rôle colossal dans la catastrophe qui s’est développée avec une rapidité inattendue [. arrivé trop tard.. Dans un rapport du 9 juin 1921. ils n ont pris aucune mesure pour dissiper l’atmosphère enflam­ mée . « l’incurie des plus hautes autorités locales» qui a fait qu’«aucune mesure n a été décidément prise pour faire face à l’éventua­ lité d’une action.]. c’est Zinoviev qui l’avait nommé. elles ont attendu que quelqu'un arrive et fasse quelque chose à leur place». 118 . aidé à la naissance de l’insurrection en laissant se tenir ou même en convoquant des réunions des équipages pourtant alors surexcités et en aidant à l’envoi d’une délégation de Cronstadt dans les usines en grève4. il n y arrivera que le 28 au soir : «Tout le monde attendait l’arrivée du camarade Kouzmine.. ils ont même» quoique inconsciemment. Karous. . à cause de leur incompréhension de la signification du mouvement et du sens dans lequel il s'engageait. le responsable de la Tcheka du district militaire de Petrograd. Nous l’avions laissé à Cronstadt parce que nous avions besoin de tous les bons révolutionnaires et combattants au front6. Il s’en prendra tout particulièrement à Kouzmine. Ils ne prennent aucune mesure.

«O n a écouté mon rapport mais aucune mesure concrète n a été prise7. affirme lui aussi : «À Cronstadt. UN COCKTAIL EXPLOSIF Chacun des responsables visés. Gribov a. Novikov prétend pour sa part avoir voulu résister dès le début et il met en cause à la fois Kouzmine et Gribov. « Kouzmine me répondit que je n’avais pas le droit de 119 . charge son voisin. On peut douter qu’après la désignation d’une délégation par les deux cuirassés. l’arrestation des « meneurs » (sans doute les douze marins de la délégation) et la diffusion d’une « information minutieuse » officielle à des marins de plus en plus incrédules et sceptiques auraient ramené le calme. enfin. Manifestement mon exigence ne fut pas mise en œuvre8». Il s’est contenté de sonner l’alarme sans rien proposer. À l’en croire. Gribov. rédigé un rapport lu à la réunion des cadres du comité exécutif (du soviet). affirme-t-il. dès la fin de la réunion du 25 sur le Sêbastopol. Novikov. autorisé Zossimov à accompagner la délégation et a fourni lui-même à ses membres les laissez-passer nécessaires pour entrer dans les usines qu’ils désiraient visiter. et propose de « retirer les meneurs des équipages et de fournir une information minutieuse. il ne le dit pas.» En a-t-il proposé lui-même? Prudent. Le chef de la section spéciale de la Tcheka. pour l'informer de l’envoi d’une délégation de marins dans les usines en grève . en informe Kouzmine et lui déclare qu’il s’oppose à leur départ à Petrograd. tous les espoirs reposaient sur Kouzmine et on attendait ses instructions. il se précipite chez Gribov. ce dernier a accepté cet envoi. Dès la double réunion du 25 au soir. dès l’élection de la délégation des deux cuirassés. » A l’en croire. Ainsi Zossimov affirme qu’il a téléphoné à Kouzmine à Petrograd. et ne risque donc aucun démenti. il ne précise pas non plus après coup quelles mesures concrètes auraient pu alors être mises en œuvre. invités plus tard à témoigner.

vu les événements politiques. le chef de la Tcheka visé. tous les dirigeants. car cela aurait pu provoquer une émeute. et on ne pouvait pas alors distinguer les meneurs de la masse». que Victor Serge évoque ainsi avec sympa­ thie dans ses Mémoires. Novikov prétend enfin qu’il a proposé des mesures concrètes que la mollesse des autres a fait capoter. C ’est alors quayant reçu cet ordre de Kouzmine. le soin d’accompagner la délégation à Petrograd chez Kouzmine9. que Novikov a donc bien suggéré. 120 . réagit et souligne qu «il n’était pas possible de procéder à des arrestations à ce moment-là. Gribov. si nécessaire. Zossimov. dit-il. interdisant la tenue de meetings. ce « professeur de son métier. réunions et autres». Il avait. soldat énergique et laborieux. «en déclarant que par un tel décret je susciterai du tapage sans fondement suffi­ san t11». « préparé. Avant de le publier. un décret plaçant la forteresse en état de siège. écrit-il. » C ’est donc Kouzmine le pelé. il demande l’avis du comité du parti. du président du soviet de Cronstadt et de la Tcheka qui s’opposent tous à la proclamation de l’état de siège. se sont montrés d’un laxisme lamentable. proclamer l’état de siège12». sauf Novikov. gris de la tête aux pieds. mais n’aurait pas pu l’empêcher. CRONSTADT retenir la délégation et m’ordonna de la laisser partir à Petrograd. de l’uniforme au visage ridé10». L’application de ces mesures aurait peut-être différé l’ex­ plosion. Mais il ajoute : «Novikov a demandé par téléphone quelle initiative prendre et déclaré q u il fallait se mettre d’accord avec le commandement militaire et avec Petrograd et. je confiai au commissaire de la brigade. Bref. Il prétend ensuite qu’« il n y a pas eu de conversation spéciale sur l’état de siège avec Novikov». le galeux d’où vient tout le mal. le jour du départ de la délégation des marins à Petrograd.

parcourues à l’intérieur par des élèves officiers et des tchékistes. Il justifie son retard : «Malgré les nouvelles inquiétantes qui venaient de Cronstadt. et n’avait donc rien compris. » Il y avait chez les 12000 marins de Petrograd une vive effervescence qu’il a. commissaire de la flottille des sous-marins. » Les ouvriers refusent de discuter avec la délégation. D ’ailleurs.. « Les usines encerclées par des déta­ chements armés. si le comité du parti lui a «dépeint la situation sous des couleurs sombres [. qu’ils croient officielle.]. le Gangoutet le Poltava. à qui Ton reproche de n’être arrivé à Cronstadt que le 28 février alors quil était déjà trop tard pour arrêter la mécanique de Finsurrection. UN COCKTAIL EXPLOSIF Kouzmine. en plus de Zossimov Ce dernier amène la délégation chez Kouzmine qui leur fournit les laissez-passer pour l’usine Troubotchny. Le communiste Gaievski. la délégation s’embarque le 26 au matin. La délégation se partage en plusieurs groupes. ce que j’ai relativement réussi à faire.. ressemblaient aux bagnes de l’époque tsariste. se défend comme un beau diable.. l’usine de tabac Laferme. calmée.. Zossimov m’a calmé en me disant qu’il n’y avait rien de si effrayant13». sur le brise-glace Ermak. Les délé­ gués se rendent aussi sur deux cuirassés mouillés dans la Neva. Ignorant tout des hésitations et des craintes de ces diri­ geants. Les délégués exhi­ 121 . en tant que membre du soviet de Petrograd. Petritchenko fera quatre ans plus tard un récit drama­ tique de cette visite. lui. l’usine de la Baltique et divers ateliers. pour Petrograd. qui n’appartient pas à l’équipage des deux cuirassés. dont les équipages s’agitent. il fallait cependant à toute force calmer les unités de la flotte à Petrograd. alors que les dirigeants de Cronstadt n’ont rien fait pendant qu’il affrontait la tempête à Petrograd. fief de l’opposition aux communistes. à son arrivée à Cronstadt. y participe. Ainsi Savtchenko se rend avec deux camarades à Fusine de la Baltique.

mal vêtus.. Eux seuls nous sortiront de cette impassel4. Après leur avoir dit qu iis étaient «affamés. est très proche de la propagande des mencheviks et de leur tract [“aux ouvriers de Petrograd affamés et transis de froid”]. se décide à parler. s’il est rapporté exactement. le temps est venu de dire ouvertement aux bolcheviks: arrêtez de vous cacher derrière notre nom! À bas votre dictature qui nous a menés dans une impasse. Les ouvriers gardent pourtant le silence jusqu'à ce que Pun d’eux. Comment aurait-il pu.. mais les ouvriers montrent du regard les gardes en armes et les militants communistes.. rédigé par Fiodor Dan. mais dans ses souve­ nirs rédigés au lendemain même de la révolte {La vérité sur les événements de Cronstadt). oublier un tel discours qui justifie Pinsurrection ? 11Ta sans doute fabri­ qué à partir de membres de phrases collectés ici ou là. 122 . » Petritchenko l’a paraphrasé et placé dans la bouche d’un ouvrier pour accroître sa force dramatique. » Ce discours vigoureux est suspect : Petritchenko le cite dans un texte rédigé à la fin de 1925. Les délé­ gués leur promettent de soutenir leurs revendications que « “le pouvoir soviétique” prendra en considération avec le soutien de Cronstadt». Empruntons la voie sans parti. [. mal chaussés et transis de froid». diffusé à mille exemplaires et collé sur les murs de Petrograd le jour même où la délégation de Cronstadt faisait le tour de Petrograd15. il n’en cite pas un mot. il leur déclare: «surtout nous sommes terrorisés moralement et physiquement [. Le pouvoir répond par la terreur à chacune de nos demandes et revendica­ tions.. sûr d’être arrêté après leur départ. toujours la terreur. Israël Getzler écrit d’ailleurs prudemment : «Le contenu de ce discours.] Cela ne peut plus continuer comme ça. CRONSTADT bent leurs mandats. en avril 1921. Vive les soviets librement élus.]. La terreur.

qui passent toute la journée du 26 en réunions et assemblées informelles. par les autorités américaines. a l’air patelin.de jouisseur gras16. à cette réunion. UN COCKTAIL EXPLOSIF Pendant que la délégation visite les usines à Petrograd. Le 26 au soir.discutable . îl a qualifié les ouvriers mécontents de “profiteurs” et réclamé d’énergiques mesures à leur égard». qui. Zinoviev et ses camarades ne se contentent pas des mesures énergiques comme la fermeture de l’usine Trou- botchny. clament leur volonté de soutenir les revendi­ cations des grévistes de Petrograd. Le lendemain. Emprisonnés pour leur opposition à la conscription et à l’entrée des États-Unis dans la guerre. mais n'adoptent aucune résolution. l'effervescence gagne les deux cuirassés. « a dénoncé les grévistes comme traîtres à la révolution. le soviet de Petrograd se réunit pour discuter des grèves. insolemment jouis­ seur. ils avaient été expédiés de force en Russie. Le journal annonce l’achat à l’étranger (décidé en fait depuis le début du mois par le gouvernement) de 18 millions de pouds de charbon qui devraient permettre 123 . Il est gras. les détachements de barrage auront l'or­ dre de les laisser rapporter les provisions qu'ils auront pu se procurer et ne confisqueront que les sacs des spéculateurs patents. Le quotidien Krasnaia Gazeta du 27 février annonce que les travailleurs pourront désormais aller chercher des provisions à la campagne dans un rayon de 50 kilomètres autour de la ville. alors à Petrograd. Berkman dénonce dans son journal intime le communiste Lachevitch. Ils prennent en hâte plusieurs mesures d’apaise­ ment. assis­ tent à la réunion. L’hostilité monte à l'égard des matelots communistes. en 1919. Berkman rapporte le même épisode en retirant au robuste Lachevitch son étiquette . Dans La révolte de Cronstadt rédigé Tannée suivante. Les marins. Les anarchistes américains Emma Goldman et Alexander Berkman.

chassés de leur poste de travail et de leur appartement17». l’usine de la Baltique et quelques petits ateliers. quil y en a assez de ceux qui ont régné pendant trois ans et qu’il faut passer à d’autres. d’autres disent qu’il faut changer le pouvoir. De retour le 27 au soir. lit le procès-verbal de la réunion du 7 février de l’usine Troubotchny puis des résolutions adoptées dans plusieurs 124 . Le premier qui a visité l’usine Troubotchny. Dans Fattente du retour des douze délégués. Les autorités portuaires ont retenu le brise-glace Ermak pour manque de charbon. la fabrique Laferme et les cuirassés Poltava et Gangout. La délégation des deux cuirassés quitte Petrograd à la fin de Paprès-midi du 27 février en traîneau. Deux délégués du Sébastopol ouvrent le feu : l’un. CRONSTADT de remettre en marche certaines usines privées de combus­ tible. Dans quelques jours. Après eux. la liberté de déplacement . Le comité du soviet de Petrograd diffuse un tract à la population expliquant les motifs de la fermeture des entre- prises et détaillant les mesures résumées ci-dessus. la journée du 27 a été calme sur l’île et sur les navires. Les deux autres petits brise- glace stationnés à Cronstadt ne feront pas FafFaire. la délégation rend immédiatement compte de sa visite à Petrograd sur 1z Sébastopol. affirme que les revendications des ouvriers et des marins de Petrograd sont variables : «Les uns veulent la liberté du commerce. Il aurait pu en effet briser la glace qui enserre et immobilise les deux grands cuirassés accostés flanc à flanc près du quai. réduisant ainsi de près de moitié leur puissance de feu. futur insurgé. Andreïtchenko. son absence se fera lourdement sentir. qui a visité le cuirassé Gangout. interviennent deux délégués du Petropavlovsk. Des marins du Petropavlovsk sont là. » Louka Savtchenko confirme les dires d’Andreïtchenko et ajoute que les ouvriers qu’il a rencon- très «s’inquiètent pour leurs camarades arrêtés.

prêts à servir. les marins écoutent en silence cet ancien ouvrier métallurgiste et cofondateur du syndicat des métallurgistes à Pétersbourg en 1905. UN COCKTAIL EXPLOSIF usines exigeant la suppression des détachements de barrage.. mais les huées et les sifflets de ceux-là mêmes qui l’applaudissaient deux mois plus tôt quand il leur promettait une démocratie sans limite. Kaîinine lui succède.et Kalinine. La résolution appelle à la discipline et à «la tension complète des forces des ouvriers et des paysans. favorable au mouvement de protesta- don qui se dessine. Kouzmine réunit 7 000 marins du port de Petrograd dans la grande salle de la Maison de la marine. l’assemblée adopte à l’unanimité une résolution présentée par Kouzmine. et pur Russe. donne son accord et le commissaire politique est hors d’état de l’empêcher.qui ria pourtant pas pu prononcer le sien! . alors que Zinoviev. à Petrograd. Seules la cohésion et l’union sous le drapeau de l’Union soviétique nous aideront à surmonter les difficul­ tés dans l’approvisionnement en combustible. il renonce à parler. marins et soldats sans parti à Petrograd et à Cronstadt. L’assemblée approuve la volonté affirmée par la délégation de soutenir les revendications des grévistes. Zinoviev tente de présenter un rapport introductif. qui a visité le Poltava et le Gangout. Le commandement. est juif. couvrent sa voix. la réélection des soviets à bulletins secrets et la convocation d’une conférence d’ouvriers. ». confirme ses dires. Il riy a rien là qui sorte de l’ordinaire. vieux militant à l’allure paysanne. Quelques marins manifestent ensuite leur mécontente­ ment. D ’ailleurs. Dans la salle. des marins réclament des fusils et exigent qu’ils soient disposés en faisceaux sur le pont. Le second.. en conclusion des rapports « des camara­ des Zinoviev . à améliorer la situation du ravitaillement et enlèveront toute espé­ 125 . pseudonyme de Radomylski. Pendant ce temps.

Ce 27 au soir. les sept autres se rallieront à celle du Petropavlovsk.. la libération immé­ diate de ceux qui ont été arrêtés depuis le 20 février [. le contenu.].. Un délégué lit une résolution adoptée par la majorité des ouvriers de l’usine de la Baltique qui en demandent l’impression dans le journal Krasnaia Gazeta. le 28. La motion condamne ensuite «les grévistes. soldats de l’armée rouge et marins. les provisions qu’ils rapportent pour eux et leur famille ». L’après-midi du lendemain. souhait auquel les décisions du soviet de Petrograd annoncées le matin même par Krasnaia Gazeta donnent déjà une réelle consistance. il décide d’envoyer des représen­ tants dans les douze plus fortes concentrations de soldats de Tîle pour y présenter ia motion des marins de Petrograd. Il ne pourra le faire que dans dix d’entre elles et ne réussira à faire adopter la résolution de Kouzmine que dans trois unités . le comité de Cronstadt du parti commu­ niste se réunit en hâte. La réunion est houleuse. CRONSTADT rance à nos ennemis». loin de là.] 126 . Il a en main la résolution que Kouzmine vient de faire adopter à Petrograd.. les marins du Petropavlovsk se réunissent sur leur navire en compagnie d’une partie de l’équipage du Sébastopol. La suite montrera que les 7 000 marins qui votent à l’unanimité cette motion n’en approuvent pas tous. Elle demande enfin aux détache­ ments de barrage de « ne retirer en aucun cas aux ouvriers.. Ils exigent du parti communiste le « transfert du pouvoir aux soviets sans effusion de sang [. qui revien­ nent de congé. rendus coupables de toute aggravation éventuelle de la famine et appelle les ouvriers et les ouvrières à reprendre le travail et les plus conscients d’entre eux à convaincre les travailleurs arrê­ tés 18». ouvrières. Informé que les délégués des deux cuirassés ont décidé de visiter un certain nombre d’unités le lendemain pour leur parler de leur mission à Petrograd.

aux côtés du peuple travailleur. Savtchenko. dans sa brève déposition. Savtchenko a donc ajouté oralement au texte écrit de l’usine de la Baltique la revendication de l’Assemblée constituante. « c’est-à-dire les points 4. et nous. la résolu­ tion propose « à tous les communistes honnêtes de pren­ dre la part la plus brûlante à l’instauration du pouvoir soviétique. La lecture de la résolution enflamme les esprits. et «Vive 1e pouvoir des soviets». La résolution réclame aussi « que. Les marins empêchent les communistes de parler et rejet­ tent massivement la résolution des marins de la base de Petrograd proposée par l’un d’eux. nous avons déclaré qu’ils exigeaient l’Assemblée constituante20». afin qu’il soit possible d’élire un pouvoir des soviets et non des cadres». afin que le pouvoir ne tombe pas en ce moment dans les mains de la bourgeoisie». aucun ouvrier ne soit arrêté sans Faccord des ouvriers de toute son usine ou de sa fabrique ». la liberté de parole et de presse et le retrait de la force armée des usines19». Après avoir proclamé «À bas 1e communisme et le pouvoir communiste». affirmera : les ouvriers de l’usine de la Baltique nous ont déclaré qu’ils exigeaient «l’augmen­ tation de la ration de pain à une livre et demie par jour. 5 et 6. lors de notre retour à Cronstadt. deux exigences qui ne figurent pas dans la résolution que les délégués ont eux-mêmes rapportée de Petrograd. requiert pour <xle peuple tout entier la pleine liberté de parole et de presse. à la réunion des équipages. Petritchenko propose une résolution rédigée par une demi-douzaine de marins du Petropavlovsk dont l’électri­ 127 . dans la ville. UN COCKTAIL EXPLOSIF et îe retrait immédiat de la force armée des usines». Arrêté après l’écrasement de l’insurrection. Les ouvriers de la Baltique affirment enfin qu’ils ne reprendront le travail qu’une fois satisfaites leurs revendications. la libéra­ tion des emprisonnés depuis le 20 février.

à 18 h 40 précises. Un marin propose une résolution demandant la déportation des juifs en Palestine. sollicite des renseignements sur la flotte et l’état d’esprit des marins. sur la situation dans les entreprises et sur le nombre d’usines qui ont cessé le travail et demande : «Une aide de notre part et du Comité central est-elle nécessaire21 ? » La Tcheka prend donc avec réserves le télé­ gramme de Zinoviev. les trois quarts en sont accepta­ 128 . La résolution de Petritchenko est adoptée à Yunanimité moins deux abstentions. Zinoviev télégraphie à Lénine : ces réunions «ont adopté des résolutions SR-Cent-noir » (dont Zinoviev ne joint pas le texte) «et présenté un ultimatum exigeant leur satisfaction dans les 24 heures». un autre matelot propose une résolution similaire du Sébastopol. Nous supposons que les SR ont décidé de forcer les événements. rejetée après un v if débat. CRONSTADT cien anarchiste Jan Weis-Guinter. Deux heures à peine après ce vote. La quasi-totalité des communistes des deux cuirassés votent la motion. Une autre réclamant la liberté du commerce est aussi repoussée. Alors que Zinoviev qualifie ce jour-là la résolution des marins de texte SR et Cent-noir». il déclarera. par la majorité des deux équipages. » Il n’indique aucune décision de sa part et ne présente aucune demande. au comité exécutif du soviet de Petrograd : « Cette résolution de Cronstadt. le 8 mars au soir. Il ajoute : «À Piter la situation est comme auparavant très instable. ancien adhérent éphé­ mère du parti communiste . Au dos du télé­ gramme figurent six questions signées du tchékiste Kedrov : il demande à être informé deux fois par jour. Une commission de marins des deux navires élabore une rédaction définitive en 13 points qui ne modifie pas le projet de Petritchenko. Nulle trace n existe de cet ultimatum inventé par lui. les grandes usines ne travaillent pas.

Exigez la liberté et l’Assemblée constituante231» Ce même jour encore. un appel aux «ouvriers. UN COCKTAIL EXPLOSIF bles pour chacun d’entre nous. ils transforment eh esclaves vos frères ouvriers. Libérez les otages. le bureau politique ordonne au Commissariat à l’approvisionnement «de 129 . En conclusion le tract exhorte ses lecteurs : «Arrachez la liberté du travail. la vérité par les perquisitions et le vol. Dans toute la Russie le sang des ouvriers coule pour la gloire des commissaires». soldats rouges. il est vrai. Renversez le joug des commissaires. tirera de cet aveu à huis clos la conclusion qu elle n’en est que plus dangereuse : «Tout cela témoigne que cela a été préparé du point de vue politique de façon très fine et précautionneuse22. » Ce jour-là. ils dépouillent vos pères paysans. accusés de les «asservir» et de n’être pas «meilleurs que les bourreaux des Romanov». sans vous donner assez de pain pour votre travail. un appel anonyme aux ouvriers. Pour vos mérites. Soulevez-vous en rangs serrés. et a complètement ruiné notre économie.» Réuni le 28 février au matin. dénonce les communistes comme « une poignée d’usurpateurs du pouvoir. pour le sang que vous versez ils ruinent vos exploitations. élèves officiers et à tous les citoyens dési­ reux de voir la Russie libre». » Ce serait bien étrange pour une résolution «Cent-noirs». On vous pousse de force à l’établi. signé «Le groupe des ouvriers socialistes de l’arrondissement Nevski». dénonce «les Trotsky et les Raskolnikov». Les usines et les fabriques sont arrêtées. Zinoviev. qui a remplacé la liberté par la violence. » Et le tract s’achève par quatre slogans : «À bas les communis­ tes haïs! À bas le pouvoir soviétique! Vive l’Assemblée constituante populaire ! Soutenons tous les grévistes24. collé sur les murs de Petrograd. La Russie est affamée. matelots. Il interpelle ses lecteurs : «Vous êtes trompés par des tricheurs politiques. le chômage s’est répandu par tout le pays.

CRONSTADT

tendre toutes les forces pour maintenir la ration alors attri­
buée à Petrograd et à sa garnison » et décide d’attribuer dix
millions de roubles-or « à Tâchât —à l’étranger —d’objets
de première nécessité pour les ouvriers25», dont une
moitié sera attribuée aux ouvriers de Petrograd. La mesure
répond aux grèves de îa ville et non aux événements de
Cronstadt dont le bureau politique ne sait alors pas grand-
chose. 11 désigne aussi Trotsky président du comité de
défense de Moscou. Trotsky rejette ce cadeau empoisonné.
Lui qui, depuis des mois insiste pour la subordination
rigoureuse des syndicats aux exigences de la reconstruction
économique, se verrait chargé de réprimer les grèves de
Moscou ! Il exige que cette nomination soit soumise au
Comité central où il peut compter sur des appuis. Il sera
contraint d’accepter le poste avant de partir dans l’Oural
faire face à l’insurrection paysanne de Ttoumen et îchim,
mais n en a jamais rempli les fonctions.
La Tcheka complète des mesures économiques par un
vaste coup de filet. Ce 28 février, son vice-président,
Xenofontov et le chef de sa direction opérationnelle,
Menjinski, invitent toutes les Tchéka provinciales à
« démanteler l’appareil des partis antisoviétiques », les SR
et les mencheviks, qui, «utilisant le mécontentement
naturel des ouvriers face à leurs pénibles conditions d’exis-
tence, s’efforcent de susciter un mouvement de grève en
lui donnant un caractère organisé au niveau de toute la
Russie, dirigé contre le pouvoir soviétique et le PC ». Ils
soumettent un plan de huit mesures à la fois policières et
politiques contre leurs membres dont beaucoup
travaillent dans des institutions soviétiques, mais recom­
mandent d’« agir prudemment à l’égard des ouvriers en
s’appuyant exclusivement sur des données concrètes ». Ils
insistent enfin pour que les organismes du parti « dévelop­
pent une activité maximale pour la satisfaction possible

130

UN COCKTAIL EXPLOSIF

des ouvriers, car les moyens tchékistes ne peuvent servir
que de support pour un revirement dans l’état d’esprit des
masses ouvrières26». Ils sont donc convaincus que la
répression ne suffira pas. La Tcheka de Petrograd applique
les instructions avant même de les avoir reçues en organi­
sant une vaste rafle de quelque 300 SR, anarchistes et
mencheviks (dont, trois jours plus tard, leur principal
dirigeant, Fiodor Dan, médecin dans l’armée rouge), et
décapite ainsi une opposition politique susceptible d’éta­
blir une jonction entre les grévistes de Petrograd et les
marins de Cronstadt. Victor Serge affirmera plus tard que
la Tcheka voulait fusiller les dirigeants mencheviks Dan
et Abramovitch qu elle considérait comme les instigateurs
des grèves, alors que Dan ri était arrivé à Petrograd que le
2 mars, trois semaines après leur début. Mais Faffirmation
de Serge paraît douteuse. La Tcheka ne pouvait liquider
des dirigeants mencheviks sans l’aval de Zinoviev qui
riaurait pu lui-même le donner sans l’accord de Lénine,
trop politique pour ne pas le refuser.
À Moscou, on est toujours aussi peu et mal informé de
ce qui se passe dans l’île. Ce 28 février, le secrétaire de
permanence du Commissariat à la guerre, Proudnikov,
téléphone au chef du Poubalt, Bâtis. Il lui demande, de la
part de Trotsky, s’il est vrai que des manifestations de
mécontentement se sont produites chez les marins de la
flotte de la Baltique. Si oui, sur quelle base et pour quelles
raisons ? Matérielles ou idéologiques ? Quels éléments se
trouvent à la tête de ce mouvement, et pourquoi, jusqu’a­
lors, aucune information ria été communiquée au
Commissariat à la guerre ?
La réponse du chef du Poubalt est surprenante de
désinvolture. Il réussit, en effet, à dire tout et son
contraire. D ’un côté il déclare : «Il riy a pas de mécon­
tentement particulier chez les marins de la flotte On

131

CRONSTADT

n’a pas observé et on n observe pas d’aggravation particu­
lière dans l’humeur des marins. » De l’autre, il énumère
une liste de raisons de ce mécontentement dont il vient
de nier l’existence et qu’il réduit à la fois à des «bruits» et
à une réalité permanente, peu inquiétante. «Il y a un
mécontentement individuel habituel, affirme-t-il, suscité
par les événements courants », le problème des congés et
des interruptions dans le ravitaillement. « Se pose de façon
un peu plus aiguë, ajoute-t-il, le mécontentement suscité
par la situation à la campagne telle que la rapportent les
marins qui en reviennent. Dernier point, la “lambinerie”
dans les fabriques et les usines à Petrograd s’est reflétée sur
la flotte. À quoi s’ajoutent toute une série de bruits sur de
prétendues exécutions et mesures répressives mises en
œuvre par le pouvoir soviétique. » Mais il n y a pas de
quoi s’inquiéter car «le mécontentement a un caractère
presque exclusivement matériel; l’influence des SR de
droite et des mencheviks est, comme d’habitude, insigni­
fiante». D ’ailleurs «ces bruits ont été définitivement
liquidés par l’assemblée générale des marins de la base de
Petrograd du 27 février». Cachant que Zinoviev n a pu y
parler, il ajoute, dans une allusion obscure : «Laprovoca-
tion précise du côté des intervenants est restée sans résul-
tats27. » Quelle provocation ? Quels intervenants? Qui ont
dit quoi ? Trotsky ne le saura pas. Bâtis ne dit enfin pas
un mot de l’atmosphère qui règne à Cronstadt. C ’est une
esquisse du «Tout va très bien madame la marquise», une
forme du «commensonge» ou «mensonge communiste»,
qui mettait Lénine en rage.
Le rapport impitoyable qu’un auditeur de l’académie
de l’état-major, Mikhaïl Kroutchinski, envoie le lende­
main à Trotsky et Zinoviev est beaucoup plus sombre. Il
analyse surtout la crise des organismes du parti et de la
flotte. Ce curieux personnage, qui n’adhérera au parti

132

UN COCKTAIL EXPLOSIF

communiste quen 1942, se comporte comme s’il était un
de ses dirigeants. Il retire une impression désastreuse de
sa visite à Fétat-major de la flotte de la Baltique et sur le
Gangout et le Poltava. «Tout Fétat-major nest qu’une
fosse répugnante d’intrigues entre les groupes de
Raskolnikov, de Kouzmine et d’autres; même aujourd’hui,
ils ne parviennent pas à s’entendre dans le travail et à
oublier leurs offenses et leur amour-propre blessé. » Le
Poubalt est impopulaire parmi les communistes de la
flotte, mous et démoralisés, chez qui régnent «Fesprit
philistin, la pauvre morale petite-bourgeoise aux antipo­
des du communisme et une psychologie de bonne
femme». Les «événements de Cronstadt», enfin, ont
effrayé les militants dans les cellules des navires28. Le parti
communiste est donc mal disposé pour affronter Fépreuve
qui Fattend le lendemain.

C h a p it r e VIII

Au bord du Rubicon

Des comités de cinq à six marins se sont constitués sur
îe Petropavlovsk et sur le Sêbastopol. Ils formeront le noyau
dirigeant de Insurrection. Le 28 février, ils convoquent
pour le lendemain 1er mars une assemblée de marins et
soldats de la garnison et des forts voisins en assemblée
générale dans la grande salle du Manège maritime. Ils
n’ont pas invité les ouvriers et les employés dont la majo­
rité travaille donc normalement ce jour-là et chez qui on
n’observe aucune agitation particulière.
Le 1er mars, dès 1 heure de Faprès-midi, des milliers de
marins et de soldats s’entassent dans la salle du Manège
qui apparaît vite trop petite pour les accueillir.
Proposition est faite de se déplacer place de l’Ancre. Le
président du comité exécutif central des soviets, Kalinine,
est venu, reçu en musique par l’orchestre de la base. Il
remplace Zinoviev qui aurait dû participer à ce meeting
en tant que président du soviet de Petrograd, mais qui a
craint de se faire huer comme Favant-veille par les marins
de Petrograd. Kalinine tente de maintenir la réunion dans
la salle du Manège. En vain. Toute l’assistance déménage
sur la place de l’Ancre, accompagnée de l’orchestre de la
base qui rythme sa courte marche.

135

CRONSTADT

À 14 heures environ, 15000 marins, soldats et ouvriers
s’entassent sur la place, lorsque le président du soviet de
Cronstadt, Vassiliev, jeune communiste de 25 ans, flanqué
de Kouzmine et de Kalinine, ouvre le meeting devant un
public houleux. Accueilli par des cris, interrompu par des
huées et des invectives, il n’arrive pas à se faire entendre; il
s’interrompt et passe la parole à Kouzmine dont le long
discours sombre dans l’indifférence hostile de l’assistance.
Puis Vassiliev donne la parole «à ceux qui désirent interve­
nir». Un marin trapu, l’anarchiste Choustov, chauffeur sur
le Petropavlovsk, bondit sur la tribune et s’écrie : «Assez de
bavardages et de compliments! Voici nos revendications : “À
bas les détachements de réquisition ! Rétablissement de la
liberté de commerce, élections libres des soviets!” » Après lui,
un ouvrier anarchiste de Petrograd, un matelot du service
de déminage et une demi-douzaine d’autres se succèdent
pour dénoncer la situation pénible des campagnes, la faim, le
froid, la Tcheka, les détachements de barrage, les fonction­
naires du parti et des soviets. Deux ou trois courageux
tentent de défendre le pouvoir sous les huées de la majorité.
Kalinine prend alors la parole. La foule attend de lui
des promesses et des solutions aux problèmes qui l’agitent.
Mais il se lance dans un rappel emphatique des exploits
passés des marins de Cronstadt qui les exaspère. Des hurle­
ments couvrent sa voix : « Laisse tomber, Kalinine, tu as
chaud, toi! H é! combien de postes tu as et tu touches
pour chacun! Assez de belles phrases! Dis-nous plutôt
quand vous en finirez avec la réquisition des vivres et
quand vous supprimerez les détachements de réquisition. »
Puis des cris s’élèvent : «À bas le pouvoir soviétique!»
couverts par des cris plus nombreux : «Vive le pouvoir
soviétique, à bas les communistes ! » Kalinine se tait.
Kouzmine prend alors une seconde fois la parole pour
conclure, croit-il, le meeting. Il évoque à nouveau les

136

AU BORD DU RUBICON

traditions glorieuses de Cronstadt et de la flotte de la
Baltique. Ses envolées lyriques provoquent des hurle­
ments. Un marin l’interrompt en criant : «Tu as oublié
quand tu as fait fusiller un soldat sur dix dans les troupes
du front nord!» «À bas! À bas!» hurle la foule.
Kouzmine, loin de se démonter, rétorque sous les huées :
«Nous avons fusillé et nous continuerons à fusiller ceux
qui trahissent la cause des travailleurs. À ma place ce n est
pas un sur dix que vous auriez fusillé mais un sur cinq!»
On ne sait à quel épisode il fait allusion, mais sa réplique
qui semble confirmer Faccusation provoque un charivari
incroyable : « Ça suffit, assez! hurle la foule. Ils ont fusillé!
Pas la peine de nous menacer ! Chassez-le, chassez-le ! »
Un matelot raconte dans une lettre à sa famille : «Tout
le peuple criait : assez de chanter des chansons depuis trois
ans déjà; il nen est rien sorti de bon, et vous avez mené le
pays à la ruine, et nous les ouvriers, vous nous avez
envoyés travailler pour une demi-livre de pain. Ils criaient :
à bas les commissaires, à bas les communistes, vive Pélec-
tion des soviets, la dictature paysanne et ouvrière du
peuple travailleur. Vous avez arrêté des ouvriers parce qu ils
se soulevaient et demandaient du pain, qu on leur en
donne deux livres1! »
Kouzmine doit se taire. Le marin Petritchenko monte
alors à la tribune et lit le texte en 13 points adopté la
veille par les équipages des deux cuirassés, auquel, dans le
cours du débat, seront ajoutés deux points supplémentai­
res (14 et 15) d’importance secondaire. Ce texte célèbre
avance une liste de revendications assez proches de celles
de FUPL de Tambov.
«Étant donné, affirme-t-il, que les soviets actuels n ex­
priment pas la volonté des ouvriers et des paysans, il faut :
1) Procéder immédiatement à la réélection des soviets
au moyen du vote secret. La campagne électorale parmi

137

CRONSTADT

les ouvriers et les paysans devra se dérouler avec la pleine
liberté de parole et d'action ;
2) Établir la liberté de parole pour tous les ouvriers et
paysans, les anarchistes et les socialistes de gauche ;
3) Accorder la liberté de réunion aux syndicats et aux
organisations paysannes ;
4) Convoquer en dehors des partis politiques une
conférence des ouvriers, soldats rouges et marins de
Petrograd, de Cronstadt et de la province de Petrograd
pour le 10 mars 1921 au plus tard;
5) Libérer tous les prisonniers politiques socialistes
ainsi que tous les ouvriers, paysans, soldats rouges et
marins, emprisonnés à la suite des mouvements ouvriers
et paysans ;
6) Élire une commission chargée d’examiner le cas des
détenus des prisons et des camps de concentration ;
7) Abolir les “sections politiques”, car aucun parti poli­
tique ne doit bénéficier de privilèges pour la propagande
de ses idées, ni recevoir de l’État des moyens financiers
dans ce but. Il faut les remplacer par des commissions
d’éducation et de culture élues dans chaque localité et
financées par le gouvernement ;
8) Abolir immédiatement tous les barrages ;
9) Uniformiser les rations pour tous les travailleurs,
excepté pour ceux qui exercent des professions dangereu­
ses pour la santé ;
10) Abolir les détachements communistes de choc
dans toutes les unités de l'armée et la garde communiste
dans les fabriques et les usines. En cas de besoin, ces corps
de garde pourront être désignés dans l’armée par les
compagnies et dans les usines et les fabriques par les
ouvriers eux-mêmes ;
11) Donner aux paysans la pleine liberté d'action pour
leurs terres ainsi que le droit de posséder du bétail à

138

massivement plébiscitée. 13) Autoriser le libre exercice de l’artisanat sans emploi d’un travail salarié. qui conclut six heures de meeting. Le comité révolutionnaire précisera plus tard : «Adopté à l’unanimité moins deux abstentions3. nul n a comptabilisé ces rares bras. 14) Nous demandons à toutes les unités de l’armée et aussi aux camarades “élèves officiers” de se joindre à notre résolution . c’est-à-dire sans recourir au travail salarié. la résolution est soumise au vote après adjonction des points 14 et 15. dans l’excitation du moment.la grande majorité des quelque 300 communistes présents sur la place ont voté en faveur du texte. Qui vote pour? Une forêt de bras se lèvent Selon les Izvestia de Cronstadt du 3 mars. » Après un débat tempétueux. mais. à raison de deux délégués chacun. reprend et synthétise des résolutions du même genre votées dans diverses usines de Petrograd pendant les grèves. pour procéder à la réélection du soviet de Cronstadt. plusieurs militants communistes ont voté contre ou se sont abstenus. 12) Désigner une commission ambulante de contrôle.» Petritchenko affir­ mera en 1925 qu’il y eut trois votes contre : ceux de Vassiliev. Le général Kozlovski écrira : «Seuls des communistes en quantité tout à fait négligeable ne votèrent pas la résolution4. Le meeting s’achève enfin sur la décision de convoquer le lendemain après-midi une réunion de délégués de toutes les unités. La résolution. 15) Nous exigeons que toutes nos résolutions soient largement publiées dans la presse2. Kouzmine et Kalinine. AU BORD DU RUBÏCON condition qu’ils s’acquittent de leur tâche eux-mêmes. élus dans la nuit ou dans la matinée. fabriques. «le meeting vota unanimement la résolution des équipages ». Le fait crucial est que .» Comme leurs trois dirigeants. Le tchékiste 139 . bureaux et institutions.

et dont l’invocation comme pouvoir légitime rassemblait un large spectre de forces politiques antibolcheviks allant des SR de droite aux Cadets. et nul. Il donne un résumé apaisé et apaisant de la journée : certes. l’assistance n a pas laissé parler Kalinine et Kouzmine et a exigé la suppression des sections spéciales de la Tcheka et l’autorisation du commerce libre : «Au début. Le meeting s’achève vers 20 heures. les événements du 28 février sur le Petropavlovsk et le Sébastopol sont dus «essentiellement à des marins aux humeurs anarchistes». et les camarades les connaissent5». Le tchékiste Agranov le constatera un mois plus tard : «Les mots d’ordre qui ont présidé à la naissance et au dévelop­ pement de l’insurrection de Cronstadt étaient sensible­ ment plus à gauche que les slogans avancés par les ouvriers de Moscou et de Petrograd». Xenofontov. mais «vers le soir les marins se sont calmés». dans l’affole­ ment général. Ses dernières informations remontent à 17 heures. mais «vers 140 . Le texte de Cronstadt fait donc écho à une protestation qui dépasse la garnison et la population de l’île. au meeting de la place de PAncre. Pour lui. la situation a été très inquiétante». rédige un rapport pour Moscou. le vice-président de la Tcheka. Son rejet massif révèle la faible influence de ses partisans dans l’insurrection. qu’ils prolongent et ampli­ fient. CRONSTADT Komarov le rappellera d’ailleurs assez naïvement à la réunion plénière du soviet de Petrograd le 25 mars. Aussi son rapport est-il d’un optimisme surprenant. mais il lui donne une forme plus révolutionnaire. D ’ailleurs. Il déclarera inutile d’énumérer les 15 points du texte de la place de l’Ancre. dissoute par les bolcheviks et les SR de gauche le 6 janvier 1918. Une heure plus tard. ne l’a informé de la suite. à Petrograd. « la large masse des insurgés ne voulait pas entendre parler de l’Assemblée constituante6». «parce que des résolutions similaires ont été adoptées dans beaucoup d’usines ici.

avait déjà cristallisé le mécontentement croissant des marins de l’île contre le régime. la résolution du Sêbastopol et du Petropavlovsk. dès le premier moment. il fera tout par la suite pour se dégager de Cronstadt. » Pour l’ancien anarchiste Victor Serge... d’un impitoyable châtiment. c’est croire que des discours lénifiants auraient sufH à satisfaire les marins. en mai 1918 et repris dans de nombreux soulèvements paysans. apparu pour la première fois lors d’une émeute de la faim à Mourmansk. ainsi que Kouzmine. «Ainsi. AU BORD DU RUB1C0 N 5 heures aujourd’hui. Les cadres diri­ geants locaux du parti. les chefs bolcheviks ne voulurent user que de la manière forte9. c’est « la brutale maladresse» de Kalinine et Kouzmine qui provoqua la rébellion. Kouzmine le soulignera : «Les gens du lieu qui avaient le pouvoir ne voulaient pas compren­ dre le caractère sérieux de la situation8. d'égoïstes ou de traîtres et les menaçant.» En réalité. L’attitude de Kalinine et Kouzmine n’a fait qu’accroître leur colère et a convaincu des marins communistes encore hésitants de voter la réso­ lution dont Kalinine et Kouzmine ne pouvaient promet­ tre de satisfaire les revendications. Voir dans leur attitude le détonateur de l’insurrection. adoptée la veille par lés deux équipages. malgré le vote massif des commu­ nistes en faveur de la résolution du Petropavlovsk. écrit-il. semblent partager ses illusions. mais le développement de l’insurrection ira dans ce sens. Ce texte 141 . Ce slogan n’y figure pas. d’après les informations venues de Cronstadt. Kalinine traitant les marins de vauriens. alors qu'il était facile d’apaiser le conflit. le meeting a pris un caractère plus pacifique et s’achèvera certainement bien7». Non seulement Xenonfontov ne se prépare donc pas à affronter une insur­ rection. mais il ne semble guère en avoir envie . La résolution votée sera souvent résumée par le mot d’ordre : « Les soviets sans communistes ».

Alors que ces questions internationales n in- téressent guère la paysannerie. Ces mineurs pourraient aisément la balayer. dans le sud du pays. La Finlande voisine. qui a écrasé dans le sang la révolution social-démocrate de janvier-février 1918. Or. même rhétorique. à ce qui se passe au-delà des frontières du pays. Leurs auteurs. présents au meeting de la place de l’Ancre. Ainsi. 35000 mineurs du Donetz. il est impossible de trahir la révolution alle­ mande î0». Cette absence de toute allusion à la situa­ tion internationale souligne l’origine paysanne des marins qui ont rédigé et voté ce texte. a élaboré des plans d’attaque au nord de la Russie. feront grève pour exiger le paiement de leurs salaires par l'administration (sovié­ tique) des mines qui oublie de les payer alors quelle se règle rubis sur Pongle ses propres augmentations de salai­ res substantielles en roubîes-or. Plusieurs marins et soldats écrivent à leurs familles pour raconter les événements. que ces insurrections contribuent un peu plus encore à priver de pain. mais voilà. en octobre et novem­ bre 1923. Ce texte ne fait non plus aucune allusion. et quelques-unes de ces lettres seront interceptées par la censure et recopiées. qu ils attendent et qui ne peut vaincre sans les communistes. les négociations d’armistice avec son gouver­ nement ne sont pas terminées. L’un d’eux expliquera pourquoi ils ne le font pas : «Nous aurions réglé nos comptes avec eux. alors que le rejet de la poli­ tique de réquisition qui frappe leurs familles à la campagne est Pune des sources du mécontentement des marins. Mais ses rédacteurs veulent d’abord diffuser ce texte dans la population ouvrière de Petrograd. logés dans des cages à lapin. CRONSTADT ne fait aucune allusion aux insurrections paysannes qui ravagent des provinces entières. les ouvriers les suivent souvent avec attention. le pays sort d’une guerre perdue et coûteuse avec la Pologne. en 142 .

donne lui aussi dans deux lettres une interprétation personnelle de la résolution du 1er mars qu il résume en neuf points.. et la commune aussi nous a embêtés pendant ces quatre ans11. Pour nous. il est effrayant de rester dans ce maudit Cronstadt sur des mines. parce que ici tous les matelots et les soldats rouges ne veulent pas de la commune.]. » Puis il affabule : « Nous avons adopté une résolution à Cronstadt demandant que l’on déporte tous les youpins en Palestine pour que cette saleté ne reste plus chez nous en Russie. AU BORD DU RUBICON donnent des visions très différentes et colportent des rumeurs fantaisistes. ils veulent le commerce libre et quon commence au printemps. Le premier manifeste son inquiétude sur la suite du mouvement qui lui paraît bien insurrection­ nel : « Ils ont envoyé des délégués à Petrograd pour changer le gouvernement et supprimer les détachements de barrage [. Il y voit lui aussi des mesures discriminatoires contre les juifs et une imaginaire démobilisation des soldats et matelots. qui parle d’émeutes ouvrières à Petrograd. À son résumé des points sur les paysans. membre du parti communiste en 1919 et 1920.. voit dans le mouvement un rejet de la « commune » (expression typique des paysans ukrainiens désignant une ferme collective ou d’État) : « Les matelots aussi se soulèvent. et il y a ici le combat contre les communistes. nous avons seulement le pouvoir soviétique. les sans-parti. » Le marin Val i-Ahmed Akhmetzianov. » Un troisième présente la réunion et la résolution du 1er mars comme essentiellement dirigées contre la propriété collective de la terre et les juifs. Ce matelot se réjouit : «Nous avons dispersé la commune. la 143 . les nouvelles élections. l’uniformisation des rations alimentaires. Tous les matelots crient : à bas les youpins! Ils nous ont tellement embêtés pendant ces quelques années. » Un autre. le commerce libre. nous n’avons plus de commune.

accusé les juifs d’être des profi­ teurs responsables de tous les malheurs du pays. » Lamanov déclarera avoir souvent entendu dans les rues de Cronstadt grommeler : «Tout ça. les rares fermes collectives existantes. dont ils veulent la dissolution. Chacun. » Mais la résolution du 1er mars n’évoque ni les juifs ni leur déportation en Palestine. dont ils ont plus ou moins bien entendu le contenu dans le vacarme et les cris .. surtout des Ukrainiens. les 15 000 marins et soldats. Les deux matelots ont entendu la veille la motion proposée . Leur vote ne signi­ fie pas un accord avec chaque point précis du texte. on lui a déclaré au comité du parti : « Sur les navires ils adoptent des résolutions effrayantes. ne le sont certainement pas dans le sens qu’ils lui donnent : certains veulent infléchir ou atténuer la poli­ 144 . Nombre de marins. ce qui est aussi faux qu’étrange. Chacun en restitue ensuite la lettre à sa façon. Ils ne savent donc pas exactement ce qu’ils ont voté et ne sont pas les seuls à avoir en fait voté une protes­ tation contre le pouvoir. Kouzmine affirmera d’ailleurs que. dont ils réclament l’expulsion. ils ont perdu la Russiel4. unanimes dans leur vote. ils la transposent au lendemain et la croient adoptée. comme l’expulsion en 24 heures de tous les youpins en Palestine13. ont. il y aura une flotte d’engagés salariés. Enfin.. c’est de la faute des youpins. que chacun charge de ce qui l’émeut le plus : pour certains. au cours de la guerre civile. soldat ou matelot.et repoussée —sur le Petropavlovsk . et le rôle attribué aux juifs. lors de son arrivée à Cronstadt. sera libéré et rentrera chez lui. il ajoute en effet deux points inexistants de son cru : « On n élira pas les juifs et ceux qui avant ont été communistes [.]. » Il annonce aussi : « On a fusillé tous les communistes et on en a arrêté quelques- uns 12». ils en approuvent l’esprit et l’orientation générale. CRONSTADT suppression des détachements de barrage.

de la faim. nous sommes pour les soviets. du froid. c’est la voie ouverte aux partisans de la propriété privée. nous sommes pour les soviets mais seulement nous sommes contre les partis15. Zinoviev le reconnaîtra lui-même après l’écrasement de l’insurrection devant une assemblée de représentants de fabriques et d’usines à Petrograd le 13 avril : alors même qu’il y affirme que l’insurrection. La grande majo­ rité des paysans et une partie des ouvriers rendant le gouvernement responsable de leurs maux. doivent donc en être écartés. le retour des capitalis­ tes. nous voulons seulement y corriger quelque chose. de la contrainte. de la misère. visait à interdire la signature d’un accord commercial entre la Russie et l’Angleterre. » Quels sont les éléments que les bolcheviks jugent donc inacceptables dans cette résolution. mais ne gagneront que l’adhésion plus ou moins passive d’une partie des autres. à la restauration sociale et politique. et exige leur réélection libre. complot monté de l’étranger. AU BORD DU RUBICON tique du gouvernement. des ruines. 145 . liberté du commerce pour le paysan une fois versé un impôt en nature) ? Le premier paragra­ phe déclare illégitimes les soviets existants dominés par eux. dont ils mettront pourtant en application plusieurs points à travers la Nouvelle Politique économique (suppression des détache­ ments de barrage. des généraux blancs et des grands propriétaires. d’autres enfin désirent le renverser. Ces derniers l’emporteront. d’autres souhaitent l’amener à céder sur les points qu’ils jugent essentiels. il souligne : « Une partie des Cronstadtiens qui se sont joints sincère­ ment au mouvement pensaient . de la fermeture des usines. des élec­ tions libres auraient balayé les bolcheviks. Les communistes qui contrôlent ou dirigent les soviets actuels étant déclarés illégitimes. de la paralysie des transports. Pour Lénine.

elle reflète la haine toujours vivace des paysans pour les grands proprié­ taires terriens et les représentants de l’ancien régime. legorov doit le promettre pour recruter sept paysans. hostiles au retour des blancs qui ramèneraient dans leurs fourgons les propriétaires haïs des paysans. La résolution du 1er mars ne sera jamais publiée en Union soviétique. qui participera à l’écrasement de la révolte. le commandant de division Poutna. les SR et les divers groupes voisins) et pas pour les partis bourgeois et monarchistes. les marins rassem­ blés place de l’Ancre sont. les bolcheviks. le paysan. à ses yeux. legorov : «Jure que vous êtes contre les proprié­ taires fonciers. néanmoins. en publiera un large condensé dans Cinq années 146 . les mencheviks. CRONSTADT Beaucoup plus que les revendications qui suivent et qui définissent la vision d7une société de petits paysans et d’artisans libres. toujours méfiant. c’est ce préalable qui dresse le texte et ses partisans face au pouvoir existant. Cette restriction n’est pas un camouflage . le fondateur de plusieurs organisations contre- révolutionnaires. en 1923. plus officiel et plus contraignant. même si tous ceux qui le votent avec enthousiasme n’en ont certainement pas une claire conscience. Pénétrant en Biélorussie à la tête d’un petit détachement de «verts». malgré cela. Boris Savinkov. en fera l’expérience. Les paysans l’interpellent : « Pourquoi est-ce que vous avez des généraux?» «Pourquoi est-ce que les propriétaires fonciers sont avec vous?» Un paysan demande à son adjoint. » L’autre jure en se signant face à l’église . demande un cachet qui rend cet enga­ gement. C ’est pourquoi la résolu­ tion du 1er mars demande la liberté d’action pour les seuls anarchistes et socialistes de gauche (c’est-à-dire. dans leur masse. le paysan insiste : « Tu peux nous l’écrire noir sur blanc16?» Alors que legorov s’y engage. En même temps. il invite des paysans hostiles aux bolcheviks à le rejoindre.

et précise qu«elle a été publiée dans le numéro 1 des Izvestia du comité révolu­ tionnaire provisoire de Cronstadt du 3 mars 1921» : iî résume assez fidèlement la quasi-totalité de « ses exigences essentielles ». le point 9 deman­ dant F uniformisation des rations pour tous les travailleurs. mais d'importance. AU BORD DU RUBICON de l'armée rouge. à une réserve près : il omet un point. Poutna résume en dix points les treize points initiaux d’une réso­ lution qu il qualifie d’« ultimatum dirigé contre îe pouvoir soviétique et la dictature du prolétariat». un seul. dont il reconnaît quelle a été «adoptée le 1er mars par l’écrasante majorité de la garnison de Cronstadt». L’omission de ce point n’est pas secondaire et ne peut être considérée comme involontaire. or cette revendication pose indirectement une question qui agite alors la population et le parti communiste lui-même. recueil publié sous la responsabilité du Commissariat à la défense. celle des « privilèges ». donc de Trotsky. . ainsi transmises au lecteur soviétique pour la première et la dernière foisI7.

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Les détenteurs du pouvoir ont plus de possibilités d’y parvenir que les autres. C h a p itr e IX Les « privilèges des commissaires » Marx avait prévenu dès 1845 : «Sans le développe­ ment des forces productives. la pénurie sont plus grandes. enfle et prend des proportions inouïes. L’affamé juge exorbitant le privilège de celui qui mange à sa faim. sept ans de guerre et de guerre civile ont détruit l’industrie du pays.que la misère. des dirigeants et cadres du parti et de l’État. la famine. «Ventre affamé n’a point d’oreilles». on socialiserait l’indigence. plongé dans une misère généralisée qui fait ressortir brutalement les privilèges. Le 11 janvier 1918. En Russie. d’autant plus apparents . Dzerjinski se plaignait à Lénine des conditions dans lesquelles travaillait la Tcheka formée un mois plus tôt : 149 . mais il a une bouche. et la rumeur sur les privilèges se répand vite. qui ferait recommencer la lutte pour le nécessaire et par conséquent ressusciter tout le vieux fatras1».et exagérés . les dirigeants communistes eux-mêmes se sont longtemps serré la ceinture. écrit La Fontaine. même limités. c’est-à-dire le combat de chacun contre chacun et contre tous pour tenter d’arracher le maximum d’une production de biens Insuffisante pour satisfaire les besoins essentiels de tous. Pourtant.

appartement non chauffé. CRONSTADT «Travaillons jour et nuit sans pain ni sucre. de nombreux membres du Conseil.] la possibilité d’une existence la plus élémentaire4. voire pillent lors des perqui­ sitions. car « tous les jours le travail au Conseil se prolonge jusqu’à 2 heures du matin.relatifs . écrit ainsi le 14 mars 1919 à sa femme et à ses filles installées à Stockholm qu’il se nourrit à peu près normalement. peu après.. par une décision «archi- secrète». Mais si Dzerjinski les pince. il réitère sa demande et réclame du tabac..privilégiés.» Commissaire du peuple. En décembre 1919. de plus. ni fromage2. ni beurre. Deux semaines plus tard. mais ne peut les faire venir à Moscou «dans un. puis. dans la journée. de conser­ ves et de fromage». deux douzaines de serviettes de cuisine. sans viande et peut-être même sans pain». il fait attribuer une ration spéciale dite «acadé­ mique» à cinq cents savants et spécialistes divers. sans beurre. supplie le président du comité d’approvisionnement de Moscou de « mettre à la disposi­ tion de la cantine du Conseil des commissaires du peuple une certaine quantité de jambon. il fait pourtant partie des . Le 29 mai 1918. Il ajoute : «Il y a peu d’espoir d’obtenir dans un futur proche [. il les fait fusiller. de volaille. Krassine. ni du thé. occupés aux affaires. ni thé. La faim n épargne personne : le commissaire au commerce. Lénine s’est vite soucié des conditions de travail et donc d’alimentation des savants de tous ordres dont la Russie a besoin. les membres du Conseil ainsi que la garde n’ont rien à manger. Pendant ces longues heures. n*ont pas le temps de déjeuner3». pas même un petit bout de pain. » Certes les choses ont changé et certains tchékistes se sucrent. le chef de la Chancellerie. choisis en fonction de leurs compétences (sauf cas d’opposition 150 . Kamarintsev. Le gouvernement a longtemps été à peine moins mal nourri que la population.

vivent au Kremlin 1112 civils. Fautre pour les commissaires du peuple et les dirigeants de PInternationale. aux membres du comité central des syndicats. du Conseil supérieur de l’économie nationale. 400 grammes de savon. Elle se compose par mois de : 8 kg de farine. à la Direction des statistiques et aux membres de leurs familles (avec un maximum de quatre rations). 1 litre d’huile. membre de l’exécutif 151 .800 kg de gruau. celui de la première à 8 grammes d’huile. De plus la qualité des produits est très médiocre. ni beurre. 400 grammes de sucre. 600 gram­ mes de sel. À la fin de 1921. Le communiste français Boris Souvarine. 4 kg de viande. 16 kg de légumes (en majorité des pommes de terre). la ration théorique n’est pas toujours la ration reçue. LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » brutale au régime). Pour le repas du midi. 2. 200 grammes de thé. celui de la première à 72 grammes de gruau. celui de la seconde à 282 grammes. aux responsables et hauts fonctionnaires des quatorze commissariats du peuple. Pune pour les membres du comité exécutif central des soviets. 600 grammes de beurre. 8000 individus. un occupant de la première a droit à 96 grammes de viande (de cheval le plus souvent) ou de gibier. recevront la ration acadé­ mique spéciale et 10 000 la ration spéciale du Conseil des commissaires du peuple. Fun et l’autre à 12 grammes de sel (à condition qu’ils n’aient reçu ni huile. dont 183 memb­ res du parti et 929 sans-parti. de beurre ou de lard. mais dans le chaos de la guerre civile. de riz ou de pâtes. celui de la seconde à 24. En 1920. La majorité d’entre eux bénéficient de ces rations. 4 kg de poisson (séché en général). Le Kremlin comporte deux cantines. du Conseil central des syndicats. dont la majo­ rité n’appartient pas au parti. ni lard). celui de la seconde à 128 grammes. Au cours de Tété 1920? cette ration est étendue aux membres du gouvernement. 3 boîtes d’allumettes.

vu «la protestation contre l’inégalité matérielle outrageusement démesurée dans les rangs des communis­ tes eux-mêmes». près de deux cents soldats mécontents. de malversations et d’abus.] de la situation privilégiée de F avant-garde dans la vie quotidienne et de ses conditions 152 . pose le problème de «l’inégalité dans le parti». la fin de la guerre va provoquer des tensions susceptibles de dresser les communistes les uns contre les autres. à bas les bureaucrates du parti. Dès lors. à bas la caste privilégiée des sommets. D'après lui.. À la mi-juillet 1920. il souligne la gravité de la «lutte vive entre ce que l’on appelle la base du parti et ses sommets». avale d’ordinaire du cadavre de cheval noyé de poivre. et fait alors adopter début août son point de vue par le bureau politique. presque tous communistes. les militants avancent un peu partout des mots d’ordre tels que : «À bas les pseudo-communistes embourgeoisés. Preobrajenski. «rencontrent l’adhésion de la majorité des adhérents de base de notre parti.. et client de sa cantine. à bas les généraux profiteurs. Dans une lettre aux cadres du parti. Le Français Henri Guilbeaux doit se contenter d’une « immangeable soupe au poisson» à la cantine des commissaires du peuple. quelques semaines plus tôt» renversé le soviet de la ville de Bouzoulki sur ces slogans. alors secrétaire du comité central. écrit Preobrajenski. dénonce un certain nombre de privilèges. futur dirigeant avec Trotsky de l’opposition de gauche. » Ainsi. La crise qui ravage le parti et le pays «vient en particulier [. qui. CRONSTADT de rinternationale. Et la divi­ sion de nos rangs sur cette ligne s’aggrave de jour en jour. ont. Ces privilèges légaux que des cadres de tous niveaux peuvent tenter de s’adjuger en catimini ou en public susci­ tent une vive discussion au sein du parti communiste. avec l’accord de Lénine. Parmi les militants communistes des arrondissements on prononce le mot “du Kremlin” avec hostilité et mépris».

le prési­ dent de la section ouvrière du soviet de Petrograd alerte Lénine sur la corruption qui ravage la direction du soviet et du parti de Petrograd : «l’argent coule à flots» dans leurs poches. le jour même oh se constitue à Cronstadt un comité révolutionnaire insurrec­ tionnel. sans en informer Zinoviev6. d’« effectuer un contrôle archi-strict sur les bureaux de Smolny». Ce même mois. Le mécontentement ne cesse de grandir dans les masses sans parti5».. LES « PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » d’existence [. des sacs entiers de nourriture passent de l’institut Smolny aux trafiquants et aux prostituées. ancien député bolchevik à la Douma.. les récriminations contre les privilèges et les abus se multiplient. mais Lénine le juge assez vraisemblable pour char­ ger Staline. La commission propose d’abaisser sensiblement les normes de ravitaillement du gouvernement et surtout de l'Internationale. des tsars sovié­ tiques sortir avec des paquets de nourriture et s’en aller en voiture [.. Lénine fait désigner une commission d'enquête sur les inégalités. 153 .]. écrit-il . Mais l’insurrection de Cronstadt bouleverse l’ordre du jour du congrès où. ce rapport ne sera finalement pas discuté. futur président du soviet de Moscou) remettront leur rapport destiné au X e congrès le 2 mars 1921. Un additif secret de la résolution publique adoptée concerne les privilèges des occupants du Kremlin. et Oukhanov. La commission dispose de pouvoirs d’investigation exceptionnels. Ses trois membres (Ignatov. Pourtant. alors que les travailleurs de la ville meurent de faim. Au début de septembre 1920.. «Les travailleurs affamés voient des tsarines bien habillées.» Le récit est sans doute exagéré. dirigeant de l’Opposition ouvrière.]. qui refuse. Mouranov. Ils craignent de se plaindre à Zinoviev entouré d’acolytes armés de revolvers qui menacent les travailleurs qui posent trop de questions. le problème est soulevé à la neuvième conférence nationale du parti.

CRONSTADT En ce même mois de septembre 1920. ne font rien. mangent à satiété. La chasse aux privilèges ne se limite pas aux travaux de la commission. ancien métallurgiste. les Sklianski. écrivent-ils. Lounatcharskl et qualifie Lénine de «seul vrai révolutionnaire» vu son «mode de vie Spartiate7». leurs femmes et celles de Kamenev. au fouet et aux coups de poing 154 . dénonce. dénoncent dans une lettre à Lénine Fattribution anormalement élevée de rations à des « cadres soviétiques privilégiés » et demandent leur suppression ou leur réduction. et recourent à la violence. dénonce dans une lettre la corruption des dirigeants de Stavropol dans le sud de la Russie : « Ici le mot communistes désigne des gens qui avant tout vivent bien. Podvoïski et Mekhonochine. et ils demandent la transformation publique de ces hôtels particuliers en jardins ou en foyers d’enfants8. Il dénonce ensuite comme privilégiés «les Trotsky. trois bureau­ crates communistes qui roulent en voiture et se sont Installés dans un petit palais avec jardin que des ouvriers voulaient utiliser comme crèche pour leurs enfants. La sœur du futur dirigeant de l’opposition de gauche. L’abondance de noms juifs dans sa liste suscite la défiance. un officier de l’armée rouge. accusé par son médecin de manger mal et trop peu. le bureau poli­ tique du 29 mars 1921 discutera d’un projet de résolu­ tion de Lénine demandant au bureau d’organisation et à Dzerjinski de surveiller l’alimentation de Trotsky. Vlassov met ainsi en cause Trotsky Or. Rosengoltz». boivent. deux dirigeants communistes. Ils dénon­ cent surtout F « aristocratie communiste» logée dans des hôtels particuliers abandonnés par leurs propriétaires. « Ce fait discrédite le pouvoir». Anton Vlassov. Le 24 février 1921. Nicolas Mouralov. ne se gênent pas pour mettre la main sur les biens publics. dans une lettre indignée à Lénine.

Le 26 février 1921. à Cronstadt. Ils trouvent une bouteille de cognac et une demi-bouteille de liqueur. affirme que les permanents du parti. alimentent les dénonciations enflammées de tracts anonymes : « Nos dirigeants. exagérément gonflés par la rumeur dans un pays affamé. que nous défendons de toutes nos forces. de prendre des bains de champagne dans sa baignoire. ainsi une rumeur accuse Larissa Reisner. » Le privilège et Pabus de pouvoir vont de pair et se renforcent l’un l’autre. «jouissaient de certains privilèges : ils rece­ vaient des rations spéciales et vivaient dans de meilleures conditions que les militants de base du parti. ils veulent encore plus de privilèges». compagne de Raskolnikov. fiacres. dès avant la révolution. dit Reisner. voitures attelés de trois ou quatre chevaux. boissons. d’un grand appartement. et loin de penser aux masses populaires. dans un ouvrage sur la révolte de Cronstadt écrit en 1930. Mais il serait exagéré d’affirmer qu’ils se différenciaient de la masse en 155 . mais le champagne que l’imagination fertile des matelots fait couler à flots n’est que de l’eau. le tribunal militaire révolutionnaire fait perquisitionner l’appartement de Mikhaïl Reisner qui vit avec sa fille Larissa et son gendre Raskolnikov. des soviets et des syndicats. se promènent dans de brillants phaé- tons. Mais la rumeur continue à courir et le champagne virtuel à couler. Ces privilèges. Les bruits les plus fous courent sur ces «privilèges» et leurs bénéficiaires. LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » pour régler le plus petit problème9. ils « mangent grasse­ ment et dorment tranquillement. dont il n est même pas sûr qu’elle soit bien chaude. ces sommets ont des hordes de laquais qui leur apportent tout à petits pas sur leurs assiettes ». recommandée par les médecins à son gendre frappé par la malaria en Afghanistan. L’historien communiste Poukhov. Larissa Reisner dispose certes. Les soldats cherchent les objets précieux dont la rumeur emplit l’appartement.

rien de plus. CRONSTADT général. 15 livres de viande. invitait alors par lettre le comité central menchevik à susciter des insurrections antibolche­ viks partout. En septembre 1918. 120 grammes de sucre. ministre du Travail du gouvernement antibolchevik de Samara. 8 kg de légumes. Évoquant cette période. Le symbole de cette vague d’adhésions intéressées est Ivan Maïski qui rejoint le parti communiste en octobre 1920. 12 livres de viande. Ces cadres. Ces rations relativement privilé- giées permettent de manger à peu près normalement. On peut voir là les prémices des multiples privilèges que la bureaucratie stalinienne s’attribuera demain. cette inégalité matérielle prend un relief nouveau. L’inégalité matérielle se faisait sentir. 156 . reçoivent par mois : les premiers 20 livres de farine. Les adhésions massives au parti communiste d’anciens adversaires qui rejoignent les rangs des vainqueurs pendant l’automne 1920 et l’hiver 1920-1921 accroissent la corruption et la quête des privilèges. Pendant ce temps un nouveau mode de vie avait commencé à s’instaurer progressivement dans la bureaucratie soviétique. comme il le fait en février 1921. Il nest pas vrai qu’à cette époque on nageait dans le luxe au Kremlin comme l’affirmait la presse des blancs. classés en deux catégories. 80 grammes de matières grasses et. eux aussi. 120 grammes de matières grasses et 8 kg de légumes (surtout des pommes de terre) . différences et privi­ lèges avaient fait leur apparition et s’accumulaient auto­ matiquement 11». Trotsky écrira plus tard « J ’avais passé trois années au front. On vivait en fait très modestement. ce même Maïski. les seconds 15 livres de farine. Les Maïski sont alors légion. Cependant. Il sera plus tard ambassadeur de Staline en Grande-Bretagne. 80 grammes de sucre. Mais lorsque le pouvoir est contraint d’abaisser les rations. mais pas très fort10».

réel. ceux que Lénine appelle les « sovbourg» ou «bourgeois soviétiques»... la question fait débat au sein du parti bolchevik et provoque une bataille sévère que le stalinisme étouffera.. Ainsi en février-mars 1919 le comité du parti communiste de Moscou et son journal Le communard ont dénoncé publiquement la constitution par le chef du service administratif du gouvernement au Kremlin. Bontch-Brouievitch dénoncera plus tard dans cette campagne un complot de Trotsky. Mais les insurgés joueront sur ce thème qu’ils savent populaire. Bontch-Brouievitch « d ’une coopérative disposant en abondance de tous les produits possibles et imaginables (. se rangeront demain du côté de Staline.) qui place les communistes dans une situation parti­ culière par rapport au reste de la population11». . En ce printemps de 1921.. De 1920 à 1923. garant de la pérennité de leurs privilèges menacés. Ils obtiennent sa fermeture. Ces apparatchiks. LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » D ’assez larges couches de Fappareil sont déjà corrompues. mal vêtus et mal chaussés. n’est pas encore pérennisé et institutionnalisé. le privilège. Ainsi les Lzvestia de Cronstadt du 11 mars dénoncent « les commu­ nistes qui vivent dans la jouissance et les commissaires qui s’engraissent». embryon de la future couche bureaucratique. Ils savent qu ils ont là l’oreille de la popu­ lation et de soldats réduits à la condition de gueux mal nourris.

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Ils discutent. un marin propose de garder Kali­ nine en otage. selon VassiÜev. dont les équipages voteront à une écrasante majo­ rité la résolution de la place de l’Ancre. C h a p it r e X Le passage du Rubicon Le soir même du 1er mars. sa proposition est repoussée. Pour eux-mêmes donc. les équipages du Petropavlovsk et du Sêbastopol élisent des comités de vaisseaux. dans leur masse. Les marins mécontents protestent et revendiquent. sans y voir néces­ sairement un acte de rébellion. Kalinine et Kouzmine réunissent à 8 heures du soir. Des délégués des équipages des navires Trouvor et Ogon {Le Feu). pour savoir « s’ils ont affaire à une insurrection ou seulement au désir d’apporter des amendements à la forme existante de direction1». les cadres du parti communiste de Cronstadt au siège du soviet. À la réunion du Petropavlovsk. assistent à la réunion du Petropavlovsk avec Faccord des commissaires de ces deux navires. Veulent-ils pour autant. mouillés à Petrograd. la portée des événe­ ments de la place de l’Ancre ne va pas de soi. L’incident souligne les hésitations qui régnent à Cronstadt. renverser le pouvoir en place ? L’interrogation est légitime : combien de meetings d’usi­ 159 . ce 1er mars. Une partie d'entre eux retourneront le lendemain 2 mars sur leurs navires.

refuse de le laisser sortir. puisque l’unique objectif officiel de la réunion de délégués convoquée le 2 mars est précisé­ ment de procéder à l’élection du nouveau soviet que Kalinine et Kouzmine semblent alors juger acceptable. qui le ravale au rang de simple citoyen. qui ordonne de laisser passer Kalinine. accompagné de Kouzmine. il était visible que 160 . se concertent sur la conduite à observer. Ils concluent néanmoins à un début d’insurrection. ajoutera : « Il ne fallait pas recourir à l’usage des armes afin de ne pas énerver la masse. formée de marins du Petropavlovsk qui a remplacé celle de la Tcheka. Les gardes exigent un laissez-passer du comité du Petropavlovsk. Kalinine décide de rentrer à Petrograd. Kouzmine décide de rester. Kouzmine. Kouzmine téléphone au comité du cuirassé. interrogé le 9 juin. «iis jugent quil n’y a pas vrai­ ment beaucoup de communistes et que ces derniers ne représentent pas une force réelle que Ton puisse y oppo­ ser. CRONSTADT nés affamées se sont terminés par des résolutions enflam­ mées sans déboucher sur un affrontement armé. Le président du comité exécutif central des soviets n’est ainsi plus confronté à une simple protestation mais à un autre pouvoir. et de plus. En cas de nécessité les mesures répressives seront prises de l’extérieur». Leur déci­ sion est claire : Kouzmine « ne devra pas prendre de mesu­ res répressives. Ce dernier propose à Kouzmine de partir avec lui. mais. La réunion s’achève tard dans la nuit sur cette décision qui laisse la porte entrouverte à une négociation possible. encore embryonnaire. toujours selon Vassiliev. la garde. Il fut donc décidé de gagner du temps en faisant durer le plus longtemps possible la réunion de délégués [du lendemain] et d’engager tout le mouvement dans le cadre pacifique de nouvelles élections aux soviets sur la base de la Constitution2». Lorsqu’il se présente aux portes de la forteresse. Les deux hommes. avant de se séparer.

Trotsky avait trouvé Zinoviev 161 . lorsque les troupes du général blanc ïoudenitch. » En octo­ bre 1919. À Moscou. on s’interroge sur les craintes de Zinoviev. Le conseil militaire demande d’envoyer immédiate­ ment ici quatre escadrons d’élèves officiers de Moscou et de Tver et de tenir prête l’infanterie des élèves officiers5. poursuit Zinoviev. Nos forces sûres sont formées de 3 000 élèves officiers et 2 000 communards [communis­ tes]. parties d’Estonie. concluait son rapport du 1er mars au soir par une observa­ tion que les événements vérifieront. c’est la panique. disait de lui ironiquement : « Zinoviev. «Aujourd’hui vers le soir on note une certaine fatigue chez les ouvriers et une certaine tendance à reprendre le travail4. » Mais le plus inquiétant est la situation militaire à Petrograd. » ^ Ce 1er mars au soir. ni l’état-major. des ouvriers qui viennent de faire grève pourraient prendre la ville. car. avec l’appui. bousculèrent une armée rouge dix fois supérieure en nombre et menaçaient d’arri­ ver aux portes de la ville. à 22 h 15. Or. même passif. Zinoviev télégraphie à Lénine et Trotsky : «À Cronstadt tout est encore indéter­ miné et extrêmement inquiétant. Le commandement militaire du district militaire de Petrograd n’a. les marins de Petrograd sont peu sûrs. les marins de Cronstadt. le second de Lénine jusqu’à sa mort en mars 1919. alerté ni le conseil militaire de la République. LE PASSAGE DU RUBICON nous ne trouverions pas de sympathie chez les membres du parti3. en effet. Sverdlov. Xenofontov. Zinoviev avait la réputa- ti°n de céder aisément au découragement. » C ’est bien là que le bât blesse le plus. Les deux camps étaient confrontés à la même interroga­ tion : le mouvement de grèves à Petrograd allait-il s’étendre ou refluer? Le vice-président de la Tcheka. « en cas de soulèvement à Cronstadt. » Si Zinoviev ne peut mobiliser que 5000 hommes.

situé à l'extrémité occidentale de Fîle. Zinoviev s’éten­ dait sur un divan. Le commissaire hésite. les SR et les mencheviks. revient du meeting de la place de PAncre et en raconte le déroulement dès son retour. Koltchak. Le commissaire ouvre la réunion par un long rapport d’une heure où il dénonce l’entente franco-britan­ nique. Mais lorsque les affaires allaient mal. L’anarchiste américaine Emma Goldman. Trotsky n’a fait qu’une brève apparition à Petrograd le 5 mars au soir et est reparti le 6 au matin. s’étend. prétend que « Zinoviev devait paniquer. La rébellion. il expliquera : «Lorsqu’il ny avait rien à craindre. Les télé­ grammes retrouvés dans les archives soulignent seulement l’inquiétude du commandement militaire de la région. son apathie paralysait tout son entourage. La délégation du fort Rif. quoique encore embryonnaire. il le trouva sur le canapé. présente alors à Petrograd. D ’ailleurs quand la garnison locale avait pris fait et cause pour les grévistes. non pas au sens figuré. Mais elle avance une simple hypothèse. il avait immédiatement fait installer une mitrailleuse dans le hall de i’Astoria pour assurer sa protec­ tion7». puis finit par céder. Aucun des collaborateurs de ce dernier non plus.» En 1919. Puis le président de séance propose à l’assemblée de voter le texte que Kouzmine avait fait adopter deux jours plus tôt par Pas- 162 . Toute la garnison du fort se rassemble. Zinoviev montait très facilement au septième ciel. En 1929. ou le septième ciel ou le canapé6. un groupe de soldats demande au commissaire politique du fort d’organiser une assemblée générale. j ’avais pu constater que pour Zinoviev il n’y avait pas de milieu. Denikine. Trotsky n’a pas évoqué l’attitude de Zinoviev à ce moment-là. Au début de la soirée. Depuis 1917. mais au sens propre et soupirait. CRONSTADT effondré. Lors de l’insurrection de Cronstadt. dont aucun n’a jamais dit mot. après un échange avec Zinoviev au cours de la nuit.

éperdus devant ce dénouement inattendu. qui condamne les grévistes et invite les ouvriers et les ouvrières à travailler. la masse des soldats ne dit mot. Le mensonge est grossier. Représentant élu de l’équipage du district de Cronstadt. « Dites la vérité! » Puis un soldat lié à l’équipage du Sêbastopol se lève. mais. le commissaire politique affirme que «l’état d’esprit sur le Rif est stable8». Le commissaire et les militants. certains savent où ils veulent aller. tous votés à une écrasante majorité. puis soumet au vote de l’assemblée un par un les quinze points de la résolution de la place de l’Ancre. lorsque le commissaire le met aux voix. à lh 3 5 . Signé Iakovenko. Il n’est pas le seul. C ’est le comité révolutionnaire qui provisoire­ ment dirige. » 163 . ne savent que faire. en son nom propre. un message mena­ çant à toutes les unités et à tous les établissements de Cronstadt : «Vu la situation qui s’est créée à Cronstadt. mais le commissaire pense sans doute avoir affaire à une agitation sans lende­ main et non au début d’une mutinerie. le parti des communistes est en ce moment écarté du pouvoir. de vérifier les conversations afin d’interdire le moindre complot. Camarades sans-parti! Nous vous demandons de prendre provisoirement la gestion des affaires dans vos mains et de surveiller attentivement les communistes et leur actions. Si l’incertitude règne dans l’esprit de nombreux marins et des soldats de Cronstadt. Plusieurs militants communistes interviennent pour la soutenir. le marin Iakovenko adresse. Élisez des représen­ tants de votre équipage9. la majorité la rejette. Des cris s’élèvent dans l’assis­ tance : «Assez de jouer la comédie ! ». Dans la nuit du 1er au 2 mars. LE PASSAGE DU RUBÎCON semblée générale des marins de Petrograd. démolit la résolution rejetée sous les applaudissements de l’assistance. L’assemblée élit ensuite une déléga­ tion à la réunion des délégués convoquée le lendemain sur le Petropavlovsk Dans son rapport officiel sur la réunion.

évoque un comité révolution­ naire qui n’y figure pas et ne sera officiellement créé que le 2 mars après-midi dans de curieuses conditions. le 17 mars au soir. à 2 h 30. La démocratie soviétique rénovée de Cronstadt commence donc par un abus de pouvoir. Il réveille alors tous ses hommes et. dans l’après-midi du 2 mars. CRONSTADT Ce message donne ainsi à la résolution du 1er mars l’objectif de renverser le pouvoir existant. Iakovenko. Une heure plus tard. pour soulever ces trois villes. puis le fera désigner au comité révo­ lutionnaire provisoire issu de la réunion. outrepassant son mandat. Mais les insurgés qui se sont enfuis sur la glace vers la Finlande avant leur déroute. Petritchenko installera Iakovenko au présidium de l’as­ semblée des délégués. avec qui ? Ni Petritchenko ni Orechine ne disent mot de ce texte et des conditions de son adoption. L’historien britannique Katkov conteste son authenticité en arguant du fait que nul dans l’émigrarion n’en a jamais parlé. à vingt kilomètres de Petrograd. Mais l’anarchiste Iakovenko n’a pu sortir de son chapeau ce comité révolutionnaire qui fait basculer le meeting et la résolution du 1er mars de la protestation à l’insurrection. Il entérine donc son radiogramme qu’ils ont dû discuter ensemble la veille au soir. Le message de Iakovenko a été expédié à lh 3 5 du matin. est alerté* : un groupe de vingt-cinq marins de Cronstadt descend sur Peterhof et Oranienbaum et un autre groupe au nord se dirige vers Sestrorestk. Douze heures plus tard. Ce message est-il du à sa seule initiative ou a-t-il été discuté? Si oui. publié à Leningrad en 1930. le chef de la milice (police) de Peterhof. installe des postes de surveillance : en pleine nuit noire. il lance des groupes d’hommes à cheval sur la glace afin de débusquer 164 . ont laissé leurs archives derrière eux. L’historien soviétique Poukhov a évoqué ce document dans son ouvrage sur l’insurrection.

Un rapporteur lit la résolution adoptée en expliquant chacun de ses points. puis invite les soldats à élire des délé­ gués à une réunion sur le Petropavlovsk. mais c’est le seul élément nouveau depuis le retour de Kalinine à Petrograd. Un second orateur raconte le déroulement du meeting. » Ils ne font pas référence au radiogramme de Iakovenko. issue d’un texte de son navire. aussi que tout continue comme auparavant!» Mais il ajoute : «Que les sans-parti élisent des représentants pour le contrôle12» des autres.» Ces lignes souli­ gnaient leur peur et leur impuissance. Il affirme tranquillement : «Dans quelques jours la résolution sera adoptée à Petrograd». est le fruit «d’un travail réfléchi». ensuite par l’envoi de troupes absolument sûres. troisièmement par l’envoi immédiat ici de tous les marins communistes sûrs vivant à M oscou11. 165 . 850 soldats du 560e régiment de tirailleurs se réunissent en assemblée générale pour entendre un compte rendu du meeting de la place de l’Ancre. à 9 heures. Ce texte incendiaire est donc à l’origine de leur télégramme. Les autorités restent à leur poste. Mais ils ne trouvent personne : les deux groupes n ont jamais existé. À 3 h 30. Kalinine et Lachevitch adressent à Trotsky un télégramme affolé : «Nous sommes mainte­ nant convaincus que les événements de Cronstadt sont le début d'une insurrection. électricien sur le Petropavlovsk. Nous avons besoin de votre aideî0. Le matin du 2. souligne que cette résolution. à l’ex­ ception des incidents du R if qu’ils ignorent. Un quatrième intervenant. ils avaient détaillé l’aide demandée : « Premièrement en trains blindés. n’y voit rien d’insur­ rectionnel : «Le Petropavlovsk n’est pas un état-major. partisan de la résolution. LE PASSAGE DU RUBICON les agitateurs fantômes. Sur leur brouillon. Nous supposons que les événe­ ments vont se développer rapidement dès le matin. Ils les biffent. Syreitchikov. Zinoviev. en particulier de la cavalerie. Un troisième.

qui ne semble pas considérer les décisions de la veille comme le premier pas d’une insur­ rection. Novikov harangue les soldats qu’il rencontre. » Deux heures plus tard. élit deux délégués à la réunion du Petropavlosvk. suivi par Talachov qui lit une résolution pro-gouvernementale adoptée par la garnison du fort Krasnoflotski et invite les soldats du R if à s’y associer. Le chef de la section politique ouvre le feu. Ils reviennent à 2 heures. L’assistance ne réagit pas. Pendant ce temps-là. leur explique que la révolte de Cronstadt ne tiendra pas plus de deux ou trois jours. Que s’est-il passé ? L’un d’eux répond : « On a projeté une grande chose. du commissaire adjoint du fort Krasnoflotski. Ses camarades convoquent un meeting de la garnison. on n en sait rien13. 11 sera arrêté. sous la conduite du commissaire de la forteresse. secrétaire du parti communiste de Cronstadt. arrive un groupe d’une douzaine de dirigeants communistes et de tchékistes. CRONSTADT L’assemblée adopte la résolution du 1er mars en tota­ lité. du chef de la section politique Chivaiev. et de Lazare Bregman. 166 . dans son appartement lors de la reprise de Cronstadt par Parmée rouge et fera partie des mutins condamnés à mort le 23 mars et fusillés sur-le-champ. le 17 mars. mais comment ça se passera. Tous attendent avec impatience le retour des délégués envoyés sur le Petropavlovsk. Les conversations cessent à son arrivée. invite ses adjoints à organiser un meeting pour maintenir le fort du côté des communistes et se précipite vers le fort de Totleben où une patrouille des mutins Fintercepte. sur le rivage au sud de Pîle. Talachov. On ne sait ce que fait par la suite ce Syreitchikov. le commissaire du R if fait le tour des chambrées. Novikov. dési­ gne un groupe de surveillance du commissaire et du commandement et décide de mettre sous clé les mitrailleuses du régiment.

L’un d’eux se rue sur le téléphoniste et. furent élus. comme les autres forts et garnisons. la décision de constituer un tel comité ne sera adoptée dans la préci­ pitation qu’au cours de l’après-midi. les élections se tinrent et cinq soldats. lui fait transmettre un message au commis­ saire du fort Krasnoflotski avant d’être arrêté et envoyé sur le Petropavlovsk. tous refusèrent en prétextant de leur manque de préparation et d’expé­ rience. sous la menace de son revolver. qui raconte îe passage du R if à la révolte. «Au début personne ne voulait en faire partie . Makarov ajoute : « Finalement. » Leur atout principal pour être élus est donc leur hostilité véhémente à la propriété d’État. La décision de constituer un comité révolutionnaire du R if est alors prise. jouissant du respect général et connus comme des adversaires de la commune. des cris s’élèvent: «Arrêtez-les! Cognez-les!» Mais. ne le dit pas. le renforcement des patrouilles et de la garde. La réunion est levée. Elle est dans la suite logique du téléphonogramme de Iakovenko que le Rif. Puis il convoque tous les officiers du fort et demande à chacun s’il « désire travailler avec le comité révolutionnaire contre les communistes». après de longues prières et suppliques. L’équipage s’en donne à cœur joie : «Tout le 167 . Le comité révolutionnaire prend tout le pouvoir entre ses mains et ordonne le désarme­ ment immédiat de tous les communistes du fort. les plus développés. dans la confusion générale. La réponse est oui. Elle n’émane en tout cas pas de la base. car Makarov précise . à Cronstadt même. Or. » La décision a donc été prise par un petit comité. Makarov. les communistes réussissent à s’enfuir. l’ancien prêtre Poutiline et le professeur Orechine . LE PASSAGE DU RUBICON Bregman déclare alors que les actions et la résolution du Petropavlovsk sont soutenues par le général Kozlovski. a reçu. Par qui ? Le commandant de l’artillerie lourde du fort.

sans se gêner. « Dès le matin du 2 mars. La référence à cette motion et non à la résolution définitive du 1er mars montre que les deux signataires ne sont pas en possession du texte de cette dernière. c) et de transmet­ 168 . dès le 13 février. signé Lénine et Trotsky. est apparu sur scène le groupe de l’ancien général Kozlovski (commandant de l’artillerie)» accusé. la mutinerie de l’ancien général Kozlovski et du navire Petropavlovsk». qui avait pris le pouvoir en Sibérie en novembre 1918. repro­ duisant une dépêche d’Helsingfors (Helsinki). De plus. Il souligne que. Ce 2 mars. «avec trois complices dont les noms ne sont pas encore établis. continue le communiqué. «les SR de droite ont commencé une agitation renforcée parmi les ouvriers en utilisant la situation diffi­ cile du ravitaillement et du combustible». écrit Makarov. qui a éclaté peu après. insul­ tait et maudissait la communel4. Puis le commu­ niqué dénonce «la résolution Cent-noir et socialiste révolutionnaire adoptée sur le Petropavlovsk ». » Le communiqué s’achève sur la triple décision « a) de déclarer hors la loi le général Kozlovski et ses adjoints. Le M atin. à Paris. » Le ton est donné. le texte poursuit : «Ainsi le sens des derniers événements est clair : derrière les SR cette fois encore se tient un général. après avoir renversé à Omsk le gouvernement SR de droite avec lequel il avait d’abord collaboré. dénonce dans la Pravda «le nouveau complot garde-blanc. un communiqué du Conseil du travail et de la défense (organe assumant la direction politique des affaires militaires). d ’avoir assumé publiquement le rôle de mutins». comme avant. Faisant allusion à Famiral Koltchak. dont ils n évoquent pas le contenu et ne citent pas une ligne. CRONSTADT monde. «indubita­ blement préparée par le contre-espionnage français». b) de décréter la ville de Petrograd et la province de Petrograd en état de siège. annonçait une révolte à Cronstadt.

Lors de la réunion des partisans de la plate-forme syndicale dite des Dix. le soir du 13 mars. n’annonce aucune mesure militaire précise et remet à Zinoviev et à son équipe le soin de régler la question. dans le dos des SR et des mencheviks chargés de leur ouvrir la voie. l’ancien général Kozlovski17». ce qui en aggrave la portée immédiate. qui reprend d’abord les termes du communiqué et sa signature par Lénine et Trotsky.. Les rédacteurs du communiqué sous-estiment l’importance de la révolte qu’ils analysent sans doute comme une affaire grave. « Fétat de siège » est remplacé par «Fétat de guerre». aux marins et soldats rouges du Petrograd rouge». mais anarchistes16. inconnu des habitants de Petrograd et promu à une gloire inattendue. mais ne dit mot des auteurs de la résolution du Petropavlovsk. Enfin. Lénine abandonnera la formule à Femporte-pièce de « résolution Cent-noir et SR » pour analyser le sens même du mouvement. LE PASSAGE DU RUBICON tre la totalité des pouvoirs dans le secteur fortifié de Petrograd au comité de défense de Petrograd15». Au congrès du parti communiste. Après la brochette des généraux blancs défaits. «voici un nouvel atout dans les mains de l’Entente. Malgré la brutalité de la critique initiale («résolution de tonalité SR et Cent-noir»). Les théâtres et les lieux de 169 . le comité de défense de Petrograd déclare la ville en état de siège. mais locale. le Conseil du travail et de la défense se contente de dénoncer quatre anciens officiers tsaristes.. les seuls mis hors la loi. L’appel affirme : battus dans leur combat à visage découvert. il affirmera d’ailleurs : « Cronstadt : le danger vient de ce que leurs slogans ne sont pas socialistes-révolutionnaires. Dans la diffusion de ce texte en tract à Petrograd. les blancs agissent maintenant par la ruse. » Le soviet de Petrograd diffuse aussitôt un appel « aux ouvriers et ouvrières.

En cas de rassemblement. la troupe est invitée à utiliser les armes et quiconque résistera à ses injonctions sera fusillé sur place. au visage émacié. comme 40 000 autres officiers tsaristes en service dans Farmée rouge. Dmitri et Paul. né en 1864. qui vivent à 170 . général major d’artillerie depuis 1912. trace de lui le portrait d’un individu plutôt terne : « C ’est un homme de petite taille.» Marié. Le 20 octobre 1920. En mai 1920. Il est vêtu d’un blouson de cuir. rebaptisé après la mutinerie de ses officiers en juin 1919). âgée de 11 ans. En 1919. Les insurgés souligneront que Kozlovski avait été nommé commandant de l'artillerie de la forteresse par Trotsky lui-même. Le 4 mars 1921. ancien élève de l’Institut des cadets. Nicolas. il a une fille. Constantin. Trotsky n’a pas nommé personnelle­ ment chacun d’eux et il ne connaît pas Kozlovski. CRONSTADT’ spectacle sont fermés et le couvre-feu décrété à 19 heures. il est nommé commandant du fort de Krasnoflotski (l’ancien fort de Krasnaia Gorka. a rejoint Farmée rouge en août 1918. même effacé18. Il occupe ce poste jusqu’à la fin octobre. Kokchak et autres généraux monarchistes ». il est affecté sur le front sud face aux troupes de Denikine. ou élèves officiers de Kiev. Il Fa été par le commissariat à la guerre. barbu. qui le rencontrera en Finlande en avril 1921. Toute sa personne donne l’impression d’un homme faible. dénonceront Kozlovski comme un homme de « loudenitch. aux cheveux à moitié blancs. Le 2 décembre 1920. il est nommé commandant en chef de l’artillerie de Cronstadt à la place du capitaine Adrien Bourksen Le correspondant du journal des SR de droite. Elizabeth. qui pend sur lui comme sur un portemanteau. maigre. Les Izvestia de Petrograd) oubliant cette déco­ ration. Raskolnikov le décore «pour son courage et ses faits d’armes dans la bataille contre loudenitch». Alexandre Kozlovski. et quatre fils adultes.

L’interview quil donnera au journal Novaia Rouskaia Jizn au début d’avril 1921 en Finlande ne donne pas l’impression d’un vieillard décrépit. LE PASSAGE DU RUBICON Petrograd. il ne sera pas leur mentor politique. qui ne Ta jamais rencontré. Pourquoi a-t-il alors servi dans l’aimée rouge l Sans aucun doute parce que sa femme et ses enfants vivaient à Petrograd. » Les exactions de la Tcheka et des détache­ ments punitifs ont balayé toutes les libertés pour imposer à la Russie le communisme dont «ses 180 millions d’habi­ tants ne voulaient pas20». les chefs de division le trouvent « trop mou et indé­ cis». «Toute la Russie s’est transformée en une prison de travaux forcés. Son hostilité au régime ne fait pas de doute. Son hostilité au régime et ses fonctions de chef de l’ar­ tillerie de la forteresse ne suffisent néanmoins pas à en faire un dirigeant du mouvement. » Emma Goldman. sans jugement juridique. le dit «décrépit». 171 . Dans une lettre du 18 mars 1921 au commandant de la Carélie finlandaise. Mais ce prétendu invalide incapable hit jugé apte à commander Fartillerie de Cronstadt avant et pendant l’insurrection et vivra encore dix-neuf ans. reposant sur l’absence du droit de propriété. Kozlovski avait alors 57 ans. Conseiller militaire des insurgés. même sur le plan mili­ taire. même la plus petite. C ’est tout. Adrien Bourkser. Il a commandé le feu de l’artillerie. flanqué de l’ancien commandant de l’artillerie. alors ceux qui avaient une attitude passive envers le pouvoir bolchevik sont passés peu à peu du côté de ses adversaires. il dénonce les bolcheviks qui ont promis une amélioration jamais réalisée des conditions de vie et suscité des espoirs qu’ils ont déçus. son prédé­ cesseur. Quel fut son rôle exact dans Finsurrection ? Petritchenko le réduit à rien : «Lex-général Kozlovski était malade. sur des répressions de toutes sortes jusqu’à l’exécution. invalide et incapable de quoi que ce soit vu son âge19.

Une bonne quarantaine de navires de guerre sont amarrés à Petrograd. d’artilleurs et du train. un hôpital. une compagnie disciplinaire. Cronstadt accueille en effet des unités d’infanterie : deux régiments de tirailleurs. de démineurs. mais face aux marins de Cronstadt. deux détache­ ments d’élèves officiers de mines et d’artillerie. démoralisés. 172 . et toute une série de services d’entretien. militaires (dont un tribunal militaire) et culturelle. direction politique de la flotte). le communiste Vassiliev. Outre la flotte. il fait froid le matin puis la tempé­ rature se radoucit et cela commence à fondre21. Une fois la navigation rétablie. passifs. ou exaspérés. le président du soviet de Cronstadt. un bataillon de services techniques.» Est-ce l’espoir de la fonte des glaces qui encourage les insurgés à rester retranchés sur leur île ? L’infanterie ne pourrait les attaquer une fois la glace fondue. quitte le siège du soviet pour se rendre à rassemblée des délégués. la glace ici et là commence à fondre . quatre déta- chements de marche. soviets. un arsenal. une caserne de pompiers. plusieurs écoles et toute une série d’institutions politiques (parti. Le 2 mars. le mercredi 2. En chemin une patrouille du Petropavlovsk l’interpelle et remmène sous bonne garde jusqu’au bâtiment de l’école des ingénieurs où doit se tenir rassemblée. Le temps clément ne peut donc que pousser les dirigeants soviétiques à accélérer les prépara­ tifs de la contre-offensive. CRONSTADT Un habitant de Petrograd note dans son journal : « Le mardi 1er mars le soleil luit. La réunion commence à 1 heure de l’après-midi devant un peu plus de trois cents délégués élus dans les équipages des navires. dont une douzaine de clubs divers de la garnison. peu après midi. les navires étrangers pourraient accoster sur Pîle. les unités stationnées sur l'île et les entreprises et bureaux. Zinoviev ne peut compter sur leurs équipages.

sous sa pression. D ’après les Izvestia de Cronstadt. dont il faudra corriger la politique sans que cela prenne la forme d’une insurrec­ tion. reconnaît les erreurs du pouvoir. Comment? Par qui? Il omet de le dire. refuse d’abord de la lui donner. car les témoignages divergent ou se contredisent. La précision serait pourtant du plus grand intérêt puisque les cinq membres de ce présidium constitueront quelques heures plus tard le comité révolutionnaire qui dirigera la révolte.est obscur. puis cède. Une partie de la salle proteste par des cris. puis invite les délégués à se défier des intrigues « des Kozlovski». ouvre la réunion par une brève introduction. elle décide d ’arrêter tous les délégués et dirigeants communistes et elle ne procède pas à la réélection du soviet de Cronstadt pour laquelle elle avait été convoquée. Ces trois décisions sont étroitement liées Tune à l’autre et à un quatrième événement : l’annonce de l’attaque de la réunion par une colonne de communistes armés et grimpés sur des camions surmontés de mitrailleuses. Kouzmine évoque le danger que repré­ sente la Pologne avec qui la paix n est toujours pas signée. Petritchenko. La réunion s’ouvre sous la conduite d’un présidium de cinq membres dont Petritchenko écrira plus tard qu’il fut « désigné22». LE PASSAGE DU RUBICON Cette réunion prend trois décisions capitales : elle constitue un comité révolutionnaire provisoire. Sans doute est-ce le comité conjoint du Petropavlovsk et du Sêbastopol formé le 27 février qui l’a désigné lors de sa réunion du matin sur le Petropavlovsk. désigné président de séance. Petritchenko. à commencer par ceux de deux des principaux intéressés (Petritchenko et Kouzmine) qui donnent des versions très différentes des mêmes faits. Kouzmine demande la parole. Mais Tordre dans lequel ces faits se sont succédé —et donc leur rapport de cause à effet . il aurait terminé sa harangue par ces mots menaçants : «Si les 173 .

Les délé­ gués se lèvent. Que s y passe-t-il alors ? Autant de témoins. Ils lutteront jusqu’au bout23. Le présidium ordonne d’arrêter tous les communistes présents et de ne pas les relâcher avant d’avoir éclairci la situation. alors. pour informer largement les travailleurs sur les revendications de Cronstadt. » Après lui. Un fait semble avéré : en plein milieu des débats. Des matelots armés les interpellent tous et arrêtent Kouzmine. Car les communistes n’abandonneront pas le pouvoir bénévo­ lement. se disposent en colonne et. ils l'auront. La salle rechigne. pren­ nent 12 mitrailleuses et des grenades à main. la porte de la salle s’ouvre brusquement. à 3 heures de l’après-midi. chargés de les arrêter. Petritchenko propose d’envoyer une nouvelle déléga­ tion à Petrograd. le fusil en bandoulière. Vassiliev tente de prendre la parole. se dirigent vers la porte occidentale de la ville pour sortir. Kouzmine. installés dans la caserne du deuxième régiment d’artillerie de Cronstadt. les sans-parti î On nous a trahis ! Une armée de commu­ nistes a encerclé la salle! On va nous arrêter!» L’épisode est décisif. se rassemblent sous la conduite du tchékiste Gribov. paniqués. CRONSTADT délégués veulent une lutte armée ouverte. autant de versions. un matelot du Sébastopol se précipite vers le présidium et hurle : «Alerte. Un groupe de marins du Sébastopol surveille leur départ qui va bouleverser le déroulement de la réunion des délégués. les élèves officiers. La salle refuse de l’entendre. Vassiliev et 174 . il annonce l’arrivée de quinze camions de troupes avec fusils et mitrailleuses. le marin du Sébastopol aurait même annoncé la montée d’« une colonne de 2 000 communistes ». Selon un témoin. D ’après les îzvestia de Cronstadt. Pendant ce temps. invite un délégué des élèves officiers de l’école supérieure du parti à transmettre à ces derniers l’ordre de quitter tous Cronstadt en bloc.

Kouzmine a le temps de rédiger au crayon un petit rapport sur les événements. «certains délégués proposèrent d’arrêter les communistes. Kouzmine l’ac­ cusera plus tard de n’avoir pas exécuté ses instructions. Savoir de qui elle émane permettrait de mettre en lumière l’un des ressorts de l'insurrection. les communis­ tes auraient été arrêtés au début de la réunion sur demande de l’assemblée pour avoir répété leurs menaces de la veille et refusé de répondre aux questions qui leur sont adressées. D ’après son récit de décembre 1925. des communistes avaient été élus. Or. cette décision matérialise publiquement le passage de la protestation à la mutinerie. le commissaire de Fétat-major de la première brigade des cuirassés. mais l’ensemble des délégués ne fut pas d’accord avec la proposition et décida de les considérer comme des représentants des unités et des organisations ayant autant de pouvoir que les autres membres de l’assemblée24». Et pourtant! Petritchenko lui-même en donne deux versions : selon la première. Les circonstances de leur arrestation semblent claires. La différence entre les deux versions est de taille : dans Pune c’est la base qui fait arrêter les dirigeants communistes. Bregman quitte la salle sans être inquiété. respectant l’ordre du jour prévu. ils auraient été arrêtés à la fin. dans l’autre c’est un groupe de cinq person­ nes. une fois proclamé le comité révolutionnaire. avait commencé à élire des délégués au soviet . LE PASSAGE DU RUBICON Korchounov. en avril 1921. de le faire transmettre à Zinoviev par un tchékiste et d’inviter Lazare Bregman à faire sortir toutes les unités armées sûres et les tchékistes aux forts R if et Krasnoarmeiski. sur décision du présidium. le tchékiste Komarov affirmera que l’assemblée. et non de l’as­ semblée. Devant le soviet de Petrograd le 25 mars. donc de confirmer la validité de leur mandat. dont Kouzmine lui- 175 . Selon un récit.

affirme-t-il. [. Cette présentation des faits lui paraissant sans doute peu vraisemblable. tournait le dos à la réunion et quittait la ville.. dans ses souvenirs d’avril 1921.» Comment admettre que le délégué du Sébastopol^ navire à la pointe du mouvement. les armes à la main. soldats rouges et ouvriers de Cronstadt (désignées dorénavant comme les Lzvestia de Cronstadt) évoquant.] toute l’ambiance portait les délégués à y croire26.. comportait moins de 200 membres.les Petritchenko et autres — qu’il est indispensable d’élire un comité révolutionnaire. Mais au moment où elle fut communiquée [. Petritchenko. CRONSTADT même. « des provocateurs. efface l’irruption et l’intervention du mate­ lot du Sébastopol. l’annonce faite par le matelot du Sébastopol... Selon lui. des billets lui parviennent de 176 .” Aussitôt... dans leur numéro 9 du 11 mars. précisent : «L a vérification ulté- rieure démontre que cette fausse nouvelle était lancée par les communistes dans le but de torpiller la conférence. sans débats. Et les communistes auraient été arrêtés après l’élection du comité révolutionnaire. dont un groupe de marins du Sébastopol suivait tous les mouvements. voyant qu’ils risquaient de manquer leur coup. Pourquoi avoir attendu ? Pourquoi le présidium n a-t-il pas immédiate­ ment envoyé un groupe d’éclaireurs vérifier ces affirma- lions ? Une patrouille aurait vite découvert que la colonne d’assaut de 2 000 communistes. À ce moment-Ià.] on décide sur la proposi­ tion de certains . ait pu se faire le relais aveugle d’une «fausse nouvelle lancée par les communistes»? La «vérifi­ cation ultérieure » est un peu surprenante. contre les communistes25». car visi­ blement il va nous falloir nous battre. en toute hâte. Les Lzvestia du comité révolutionnaire provisoire des matelots. ils préparent des mitrailleuses et vont nous tomber dessus. se mirent à crier : “En ville les communistes s’arment.

» Petritchenko lit ces billets à la salle et l’invite.. elle fut adoptée à l’unanimité27». « même si les rumeurs sont fausses [sic !]. En décembre 1925. «C es billets. Le président de séance réussit à rétablir le calme et à faire continuer les débats [. Il n y eut donc pas d’élection du comité révolutionnaire. vu le danger de la situation. puis finalement.]. il avance une version différente : cette fois-ci les bruits annonçant en particulier que «2 0 0 0 cavaliers de Boudionny arrivaient aux portes de la citadelle indignèrent l’assemblée [. avaient un caractère provocateur. à organiser notre autodéfense. ils espéraient effrayer l’assemblée pour qu’on arrête les débats et qu’on se disperse. LE PASSAGE DU RUBICON la salle annonçant que des élèves officiers d'Oranienbaum marchent sur Cronstadt et qu’ici et là «les communistes ont déjà installé des mitrailleuses». désigne un comité révolutionnaire doté des pleins pouvoirs et arrête les soixante-dix délégués commu­ nistes élus.. vu le manque de temps pour former ce comité. c’étaient des communistes présents dans la salle qui les envoyaient. réunie pour réélire le soviet de Cronstadt. et veut persuader ses lecteurs que la consti­ tution du comité révolutionnaire découle d’une initiative 177 . au lieu de procéder à son élection. Petritchenko explique cette violation de l’ordre du jour et du mandat explicite donné la veille par les circonstances. et de nommer rapidement un comité révolutionnaire. Les débats traînèrent. Débats interrompus ou qui traînent ? Comité désigné ou élu ? Le récit de décembre vise d’abord à justifier la manière dont la réunion se conclut..]. Cinq membres furent élus28 ».. il fut proposé de ne pas perdre de temps. L’assistance propose alors. et. Je mis cette proposition aux voix. que cette fonction soit assurée par le présidium et par le président de séance. étant donné que les bolcheviks agissaient. L’assemblée. commente-t-il. de désigner un comité révolu­ tionnaire provisoire.

la décision de consti­ tuer un comité révolutionnaire apparaît ici aussi comme le produit d’une circonstance imprévisible. une mesure insur­ rectionnelle. soit l’élection inat­ tendue de communistes au soviet. À ce moment-là. rendus ainsi. dont il ne précise pas comment il a été formé. Le journal officiel des insurgés n évoque enfin aucune élection du comité. à la différence d’une simple réélection du soviet de Cronstadt.. responsables de la décision... en réponse à une manœuvre des communistes. la discussion avait continué normalement après l'annonce de l’arrivée des quinze camions armés jusqu'aux essieux qui s’est produite. «au moment même où la conférence semblait pouvoir commencer un travail positif». dont le mandat était arrivé à échéance. CRONSTADT spontanée de la salle. Le récit officiel des lzvestia de Cronstadt contredit Petritchenko et Kouzmine sur ce point crucial.]. comme Petritchenko. Fort émus et excités. Sa création a donc été planifiée. soit le spectacle d’une colonne de tchékistes armés passant dans la rue pour quitter Me. la séance est levée29». Ils nient donc implicitement la préméditation. là encore. la désignation d'un comité révolutionnaire est. Dans les versions que Kouzmine et Komarov donnent du déroulement de la réunion du 2. selon le journal.. Ainsi la proposition de créer un comité révolutionnaire a précédé l’annonce d’une attaque de l'assemblée par les 2 000 communistes imaginaires en armes. Puis «plusieurs délégués proposèrent que le bureau de la conférence s’organise en un comité révolu­ tionnaire provisoire et soit chargé de préparer les élections au soviet. Or. le camarade président déclare qu'un détachement de 2000 hommes serait en route vers le lieu de la réunion. les délégués anxieux quittent Pimmeuble [. Sa constitution et Parrestation des dirigeants 178 . soit l’intervention de provocateurs. D ’après sa relation.

le 4 mai 1968. C ’est pourquoi Petritchenko rejette sur les communistes la responsabilité de la rumeur qui bouleverse le déroulement et la conclu­ sion de l’assemblée. L’émeute commence le jour de la formation du comité révolutionnaire. On espérait encore trouver un langage commun30. Un paragraphe du récit des îzvestia de Cronstadt le souligne nettement : «Les délégués sans parti des travailleurs. le 7 mai 1968.» Les décisions prises à la fin de la réunion enterrent cette possibilité. LE PASSAGE DU RUBÏCON et délégués communistes engagent dans îa voie du soulè­ vement le mouvement de protestation commencé le 28 février au soir sur le Sêbastopol et le Petropavlovsk. Ainsi. Le tribunal militaire de Petrograd. hurla : « Libérez nos camarades ! » ou celui qui. cria. dans la foule des manifestants rassemblés contre l’arrestation de quelques centaines d’étudiants à la Sorbonne. les soldats rouges. dans les périodes d’agitation révolutionnaire les initiatives spontanées existent. l’anonyme qui. Certes. Ils ont traduit un sentiment collectif en cours de cristallisation et lui ont 179 . le meeting et la résolution du 1er mars se situent encore dans le cadre de la légalité. Pour lui. Qui Ta décidée? La base ou le présidium de la réunion ? La version de Petritchenko est peu vraisembla­ ble. lorsque la colonne des manifestants obli­ qua de la rue de Rennes dans le boulevard Saint-Germain. à la vue du cordon de policiers : « Chargeons î ». les marins et les ouvriers ne considéraient pas la résolution adoptée au meeting de la veille comme menant nécessairement à une rupture avec les communis­ tes en tant que parti. réuni le 20 mars. n’avaient été mandatés par personne. saisira la nuance : il condamnera à mort un groupe de matelots du Sêbastopol en les accusant d’avoir tenté de renverser le pouvoir soviétique « dans la période du 2 au 17 mars31».

L’irruption tapageuse du matelot du Sêbastopol dans la salle est-elle une initiative individuelle dont le présidium se saisit habilement. CRONSTADT donné instinctivement une forme consciente. Or. Mais nul ne crie spontanément : « Comité révolutionnaire provisoire ! » De telles propositions ne peuvent découler que d’une initiative collective réfléchie. Rappelant que la résolution du 1er mars avait demandé la réélection des soviets. ou une mise en scène de ce dernier pour pousser dans la voie de l'insur­ rection des matelots hostiles à la politique du pouvoir sans pour autant être tous décidés à prendre les armes contre lui? Les Izvestia de Cronstadt. sa création n a pas été une réaction aux menaces des communistes. le confirme . » Mais qui 180 . Elle a été décidée auparavant par les cinq membres du prési­ dium avec les comités du Sêbastopol et du Petropavlovsk qu’ils dirigent. vu les raisons de craindre une répression et à la suite des discours menaçants des repré­ sentants du pouvoir. en coopération fraternelle avec vous. la réunion décida de créer un comité révolutionnaire provisoire et de lui donner pleins pouvoirs pour l’administration de la ville et de la forteresse». L’éditorial rassure ceux qui pourraient s’étonner de ce brusque virage : « Sa mission est d’assurer. Mais le message nocturne de Iakovenko du 2 mars à 1 h 35. dans leur numéro 1 publié le 3 mars. Fédito- rial insiste sur le fait que la réunion du 2 mars «devait élaborer les bases des nouvelles élections et commencer ensuite un travail positif et pacifique de réorganisation du système soviétique. s’attachent dans leur éditorial à justifier la décision prise dans l’assemblée du 2. Petritchenko veut pourtant persuader son lecteur que la seule volonté spontanée de la masse a engendré ce comité qui fait passer Cronstadt de la protestation à la rébellion. les conditions nécessaires pour les élections justes et honnêtes du nouveau soviet.

Le commissaire de la forteresse. il passe sous silence et donc masque la portée insurrectionnelle de la proclamation du comité. « Les Cronstadtiens agirent sans plan ni programme.» Sans plan. l’arrestation des communistes présents à l’assemblée. répond Novikov. des «troïkas révolutionnaires» d’insurgés élues dans chaque unité.] selon les circonstances [. Dès la fin de l’assemblée le comité se réunit et décide de constituer.. dans cette « situa­ tion extrêmement critique. Vassiliev et leurs camarades.. se déclare à la tête d’un détachement de 200 communistes en armes et demande si. avec humour. Il leur annonce la formation du comité révolutionnaire. Gailis et Galkine lui demandent naïvement « s’il est impossible de rester à Cronstadt sans combat».. certes. affolé par l’arrestation de Kouzmine. Petritchenko veut dissimuler l’existence d’un groupe orga­ nisé.. sous la pression de la masse. au moins depuis le 27 février. comme le parti communiste. fabrique et bureau. c’était la masse qui guidait le comité révolutionnaire et non l’inverse32.» Les deux commissaires sont d’une grande prudence : « Ne provo­ 181 . «O n peut.]. en tâtonnant seulement [. joint au téléphone le commissaire à la marine de la République Gailis et le commissaire de Pétat-major de la flotte. terriblement difficile ». Petritchenko tentera d’atténuer la responsabilité de ses membres. Mais en présentant les insurgés comme agissant à l’aveuglette. la suite le confirmera. LE PASSAGE DU RUBICON pouvait donc bien entraver ces élections à Cronstadt même? Pourquoi faut-il un comité révolutionnaire pour en assurer les conditions ? Lédkorial n en dit mot . Galkine. mais il faut seulement pour cela être arrêté et se soumettre au comité révolutionnaire. il doit livrer combat ou reculer vers un fort. Novikov. pour assurer la liaison entre eux et le comité et faire appliquer ses décisions.

signé «Petritchenko.. une 182 . et. Le comité révolutionnaire a été créé. en coopération fraternelle avec vous. Cette décision marque un pas de plus dans le passage de la protestation à la révolte. ni « des revendications présentées par les ouvriers».]. Il fait transférer et interner sur le navire Bâtis. et une douzaine de commissaires d’unités et de navires. commissaire de la brigade des navires de ligne. président du comité révolutionnaire provisoire. semble suggé­ rer que ce qui se passe à Cronstadt ne concerne que l’île. Un détachement de mutins entre alors dans le bureau de Novikov et l’arrête. CRONSTADT quez pas de conflit armé et ne vous laissez pas arrêter». Le comité révolutionnaire se réunit aussitôt sur le Petropavlovsk. Ce texte. Faut-il y voir un calcul (si nous restons confinés dans Cronstadt on nous laissera peut-être faire?). secrétaire des komsomols de Cronstadt. et l’accuse de «n’avoir tenu aucun compte des troubles qui ont éclaté ces derniers temps à Petrograd et à Moscou ». s’il doit fuir. en retrait sur la résolution du 1er mars et sur la décision de créer le comité révolutionnaire. et Toukine.. Il adopte ensuite un appel à la population de la forteresse et de la ville de Cronstadt. Zossimov. secrétaire». les conditions nécessaires pour les élections justes et honnêtes du nouveau soviet34». Novikov. mais il n’évoque pas pour autant son renversement du pouvoir. Sa mission est d’assurer. et publié le lendemain dans le numéro 1 des Izvestia de Cronstadt. une ruse. affirme l’appel. Il présente la réunion du 2 mars comme destinée uniquement à assurer la réélec­ tion du soviet de l’île. Guerassimov. qu’il le fasse «sans provoquer de heurt33». pour faire face aux menaces de répression « à la suite des discours menaçants des représentants du pouvoir [. Il dénonce le parti communiste qui « s’est déta­ ché des masses et s’est révélé impuissant à sortir le pays d’un état de débâcle générale».

est parti à Cronstadt chercher du pain pour les soldats de sa division. et leur lit la résolution. À peine de retour à la division. Fiodor Dmitriev. Il monte sur le Petropavlovsk afin d’obtenir l’au­ to risation d’emporter du pain. L’anarcho-communiste Balabanov. répond-il. Ivan Gretchaninov. l’interrompt plusieurs fois pour exiger que la résolution de Cronstadt soit lue. LE PASSAGE DU RUBICON manœuvre. Kolessov la lit. et son suppléant. Ils y partent sans délai. préside la réunion. Le commissaire Gretchaninov s’abstient. pourtant non votée. le bosco de la première divi­ sion aéronavale d’Oranienbaum. Les soldats rentrent dans leurs chambrées. il invite dans sa chambre son commissaire politique. Le jeune commandant de la division Kolessov. Balabanov se fait élire délégué auprès du Petropavlovsk avec deux autres soldats. Sarakoussov annonce à l’as­ semblée le soutien de la division au Petropavlovsk et la décision. jeune soldat de 20 ans. Kolessov se 183 . lui aussi communiste. d’y envoyer un délégué. se rend à l’assemblée des délégués. Le chef de la section politique lit un rapport devant l’assemblée des soldats. Fiodor Eremenko. d’ori­ gine paysanne. les présents la votent à la quasi-unanimité (2 contre et une poignée d’abstentions dont Dmitriev). les soldats se réunis­ sent. Kolessov invite son adjoint Sarakoussov à téléphoner au Petropavlovsk qui l’interroge sur l’état d’esprit de la division. mais pas hostile à la résolu­ tion de Cronstadt. À 6 heures du soir. communiste. « Flottant. sans la discuter. ou une hésitation à s'engager réellement au- delà de Cronstadt ? Le matin de ce 2 mars. en repart muni de l’autorisation et de deux exemplaires de la résolution du 1er mars. et. Sans doute trompé par le vote de la majorité des communistes pour la résolution qui ne rencontre aucune opposition du commissaire politique. âgé de 25 ans. » Pourtant.

sur la côte sud. double la garde et installe une mitrailleuse à l’en­ trée de la caserne. . Ils arrêtent Kolessov. Mais les mesures qu’il a prises alors étaient effectivement purement défensi­ ves. qui a à sa disposition quelques aéroplanes et des automobiles. CRONSTADT contente de recommander aux communistes de tenir leur langue. qui sera condamné à mort. mais ne lui envoie aucun détachement pour le soutenir. encerclent la caserne de la division aéronavale qui n’oppose aucune résistance. il affir­ mera avoir simplement voulu assurer l’ordre dans la divi­ sion et n’avoir pris contact avec le Petropavlovsk que pour s’informer. Kolessov. Le Petropavlovsk lui demande d’occu­ per avec ses troupes le moulin voisin d’Oranienbaum. les 200 élèves officiers qui ont quitté Cronstadt la veille et sont arrivés à Oranîenbaum. Il n’a sans doute atténué la portée de ses déci­ sions que pour tenter de sauver sa vie. La perte de la division aéronavale est le premier échec de l’insurrection naissante. à Fouest de Peterhof. Le lendemain matin. ne fait rien et va se coucher.

un marin du navire de transport Kamay P. en levant la séance. C h a p itr e XI Les balbutiements de Tinsurrection En annonçant ou confirmant la fausse nouvelle de l’at­ taque de l’assemblée des délégués. il s’est engagé comme adjoint au commissaire de bord sur le Petropavlovsk. Le 5 mars. après y avoir adhéré en août 1919 lors d’une des «semaines du parti» destinées à recruter massivement des adhérents d’extraction sociale plus ou moins «proléta­ rienne». Il a pourtant fait un bref passage de six mois au parti communiste. avant de repartir en Ukraine. commu­ niste. interrogé à son sujet répond : Petritchenko a appar­ tenu au parti socialiste-révolutionnaire à Fépoque tsariste et n’a cessé de soutenir les SR depuis 1917. quelques mois plus tard. qu il a quitté sans bruit au début de 1920. brusquement propulsé à la tête d’une révolte d’envergure? La Tcheka n en sait rien. Petritchenko a joué ce jour-là un rôle décisif. dont «l’équipage s’est mis à le suivre». en proclamant le comité révolutionnaire. âgé de 29 ans. en faisant arrêter les communistes présents. d’où. Troïtski. La Tcheka essaie de se renseigner sur lui. D ’où vient ce marin. en 1918. en ne procédant pas à la réélec­ tion du soviet de la ville. il 185 .

Libéré au début de 1918. droit et insistant. bien rasé. Après avoir adhéré au parti communiste. né dans la région de Kalouga le 25 décembre 1892. dont il donne l’adresse et qui connaît celle de Petritchenko. nen est revenu qu’en juin 1920. tout d’un bloc. avec la fille d’un marchand de Riga. il signe le 13 novembre 1918 un contrat de six mois comme secré­ taire sur le Petropavlovsky part en congé au printemps 1919. déclaré déserteur à compter du 1er avril 1920. sert sur le croiseur Riourik puis sur le cuirassé Petropavlosvk. énergique. il est appelé au service militaire dans la flotte de la Baltique à la fin de 1913.» Troïtski ignore son adresse mais donne le nom de deux de ses amis : un ancien secrétaire du Petropavlovsk. pourtant domiciliée à Petrograd. Il est vêtu d’un uniforme de marin. un grand front. quelquefois dense. Petritchenko. affecté sur un torpilleur. «lui aussi un garde blanc enragé1». passe son enfance et son adolescence en Ukraine. des yeux clairs et lumineux. Le journal des SR qui publiera en avril 1921 une inter­ view de lui en fait un portrait chaleureux : « Il est si ferme. CRONSTADT est revenu comme secrétaire sur le Petropavlovsk. Lors du réenregistrement des membres du parti il n’y a pas demandé son maintien. mais nen revient pas. et un employé des services comptables et statistiques de la flotte. Il a un appartement à Petrograd. Son regard est profond. à dater du 11 août. avec l’accent ukrai­ 186 . de taille moyenne. « Il sest marié récemment à Petrograd. d’une trentaine d’années. Il est alors exclu de l’équi­ page du Petropavlovsk le 6 mai 1920. serrurier de profession. le visage large et arrondi. il est reparti en congé. La Tcheka ne mit la main sur aucun des deux et ne réussit pas à trouver non plus la femme de Petritchenko. se présente à nouveau le 4 août 1920 sur le cuirassé où il est alors réenregistré sans diffi­ culté comme secrétaire en chef. parle fort.

Iakovenko et Ossossov. formé de trois hommes : Petritchenko. ou lire le texte original de ce qui n’était pas encore imprimé3. sorte de super-exécutif.]. qui ne peut être livré à l’impression qu une fois son accord donné. après quoi il s’est adressé trois fois à une assem­ blée de délégués rassemblant de 200 à 300 personnes. le comité révolutionnaire se réunit et désigne en son sein une «section opérationnelle». mais à une foule de plusieurs milliers de personnes. Il se targuera encore de cette responsabilité devant Fenquêteur du Smerch (le contre-espionnage soviétique) dans son interrogatoire du 5 mai 1945. et deux secrétaires : Kilgast et Orechine. le 2 au soir. On ne sait si c’est lui qui.» Dès la fin de la réunion de l’assemblée des délégués. mais il participe à toutes les réunions du conseil militaire. îa 187 . on voit qu II a beaucoup parlé à des meetings et lorsqu’il déclare quelque chose on dirait qu’il s’adresse non pas à son interlocuteur. dans ses dépositions : « J?ai rencontré souvent Petritchenko quand il apportait le texte d’un radiogramme à imprimer. le 1er mars. Lamanov. formé le 3 au soir avec les principaux officiers de la base.. LES BALBUTIEMENTS DE ^INSURRECTION nien [. trente-quatre ans plus tôt.» Le journaliste en rajoute : Petritchenko a harangué une seule fois la foule. le secré­ taire de rédaction du quotidien à dater du 5 mars. mais il relit tous les articles de chaque numéro. fait décider de publier les lzvestia de Cronstadt. l’avait confirmé. ou lorsqu’il venait relire les épreuves du numéro. puis Factivité du comité* Non seulement il le préside.. Il crée plusieurs départements : les affaires civiles dirigées par Valk. il désigne en même temps un présidium de trois hommes : Petritchenko. Iakovenko et Arkhipov. C ’est bien lui qui dirige le mouvement sur le Petropavlovsk. comme celles qui se rassemblaient sur la place de FAncre à Cronstadt2. Sa fonction de président du comité révolutionnaire n est pas un titre honorifique.

Il ordonne en même temps au commandant du 91erégiment de la Indivision. Lachevitch et Avrov rendent immédiatement compte à Trotsky de ces décisions militaires capitales. les responsables des départements. le comité de défense de Petrograd ordonne au commandant et au commissaire de la 187e brigade d envoyer un escadron de cavalerie. un bataillon d’infanterie et une compagnie d’élè­ ves officiers avec deux mitrailleuses occuper Oranienbaum. Oranienbaum et Sestroretsk auraient pu être les deux fenêtres de Cronstadt sur la terre ferme. réclameront la rédaction d’instructions pour guider leur action* Nul n'aura le temps ou la capacité de les rédiger. sur la côte sud. d’occuper avec deux compagnies la petite ville frontalière de Sestroretsk. Ordre est donné de ne laisser passer aucun émissaire de Cronstadt. Ce même jour. dirigée par Verchinine. Sans plan précis. 188 . Zinoviev. ne sachant que faire. CRONSTADT section d’agitation. où aucune unité de l’armée rouge n’était installée jusqu’alors. installée sur la frontière finlandaise. Si la révolte avait été préparée. un détachement d’artillerie. la section économique dirigée par Toukine. le secteur d'instruction dirigé par Pavlov. lors de la réunion du comité du 13 mars. jusqu’alors aussi sans unité de l’armée rouge. situés à l’ouest et au nord de l’îlot de Cronstadt. le mouvement de grève dans Fex-capitale retombe au moment même où commence l’insurrection de Cronstadt. ils attendent une révolte ouvrière à Petrograd qui ne viendra pas . Eétat- major ordonne aux troupes envoyées à Sestroretsk de s’em­ parer sans tarder du fort de Todeben et des petits forts n° 4 et 6 qui couvrent le fort Krasnoarmeiski. Ces fonctions sont restées en grande partie virtuelles. les insurgés auraient sans doute occupé ces deux bourgades clés et appuyé la division aéronavale d’Oranienbaum dont ils se contentent d’enregistrer le soutien en la laissant isolée. sur la côte nord.

dans la rade de Petrograd. Zelenoï. avec Iakovenko et Ossosov. votent une motion de soutien à la résolution du Petropavlovsk. Ermakov. n’est qu’un substitut dérisoire à l’extension du mouve­ ment sur le continent. La Tcheka les arrête. LES BALBUTIEMENTS DE L’INSURRECTION Dès ce 2 mars. À 19 heures. Petritchenko convoque sur le Petro­ pavlovsk. Ce 2 mars. Ils récla­ ment la liberté de parole et de presse. Le 3 mars au matin. ainsi que des institutions soviétiques. la tenue rapide d’une assemblée de sans-parti à Petrograd. son adjoint le général Boursker. les principaux chefs militaires de la forteresse : le chef d’état-major Solovianov. Dmitriev. et le plein droit du paysan d’utiliser sa terre et son bétail sans travail salarié. « la suppression immédiate de tous les détachements de barrages dans toute la République. le responsable de l’appro­ visionnement. le comité révolution­ naire envoie une vingtaine de marins à Oranienbaum et à Petrograd pour y diffuser la résolution du 1er mars. Ils seront tous fusillés deux semaines plus tard. qu il avait remplacé en décembre à cette fonc­ tion. Pourtant le soulèvement rencontre des échos. le chef de la défense antiaérienne. les marins du navire Kretchet. sauf pour ceux des ateliers dangereux4». le chef de la brigade des navires de ligne. l’initiative n’est plus dans leur camp. L’envoi vers la côte de quelques dizaines de marins. l’accès à la terre ferme leur est interdit et Cronstadt est déjà bouclé. le chef de l’artillerie de la forteresse Kozlovski. leurs établissements et leurs usines». l’égalisation des rations de tous les travailleurs. en fait. 189 . le commandant du port. les poches bourrées de tracts et aussitôt intercep­ tés. le chef des unités opérationnelles Arkannikov. demandant que «soient immédiatement chassés des soviets. les individus qui n’expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans » et que les révoqués « soient renvoyés dans leurs unités.

le visage flasque» : pas l’allure d’un chef Le monarchiste Novojilov. Cette première réunion dresse Fétat des forces à la 190 .].. les spécialistes militaires de la forteresse ayant des compé­ tences militaires réelles ne comportaient aucun homme de caractère. Le journal SR Volia Rossii le décrit «massif. auxquels s’adjoindra systé­ matiquement Petritchenko.» La coopération entre eux est difficile : un jour. Ils avaient perdu Fhabitude de commander. perdu Fhabitude des gens.. n’a jamais eu la réputation d’être un bon officier. La réunion forme un conseil militaire dirigé par Solovianov. chargé de la défense de File. le démettent de ses fonctions.]. écrit- il. jugeant Kozlovski trop mou et indécis. Solovianov et Arkannikov. Les Izvestia de Cronstadt ne publieront que le 13 mars le décret nommant Solovianov pour ne pas troubler les marins insurgés en leur annonçant la nomination d’un officier à cette fonction. émettra un avis très réservé sur les membres de ce conseil militaire : «Malheureusement. mais Petritchenko le rétablit aussitôt. et la conduite des opérations militaires est sous le contrôle offi­ ciel de Iakovenko et Ossossov. le cou bandé par une sorte d’écharpe. dans un rapport du 18 mars. indécis et n’ayant pas d’autorité dans la forteresse». membre du Zemgor (société d’aide aux Russes exilés). mou. Solovianov [. Les journaux de Fémigration décrivent ce Solovianov sous un jour peu reluisant. placé à la tête de la défense. ne dominait pas les masses et remplissait le rôle terne et insignifiant de “spécialiste” [c’est-à-dire de simple conseiller]. Les officiers qui se mirent à la disposition du comité révolutionnaire se sentaient mal à l’aise.. À quoi il faut ajou­ ter une erreur : ils croyaient trop au caractère ‘"imprenable” des forts et des batteries de Cronstadt5. morose. où il ne mentionne même pas l'exis­ tence de Kozlovski.. CRONSTADT et quelques officiers. La Novaia Romkaia Jizn du 6 mai 1921 le présente comme «un officier d’infanterie ordinaire [.

affirme-t-on souvent. et environ 2 000 marins sur les divers forts de l’île et des forts voisins au nord et au sud. L’expédition exigerait environ 2000 hommes. et occuper le rivage nord du golfe frontalier avec la Finlande. pencha d’abord pour la défense active. émanait de militaires et les membres du comité s’y opposèrent. « car c’était l’endroit le plus sensible pour l’adversaire ». trouvaient que le moment de frapper sur la rive d’Oranienbaum était déjà passé. Il définit un plan articulé autour de deux objectifs : prendre le contrôle de f ensemble de l’île et des forts et fortins qui l’entourent. c’est-à-dire pour l’offensive et discuta de deux axes possibles d’attaque : sur Oranien- baum et ses environs. Enfin. les hangars d’Oranienbaum renferment 60 000 pouds de farine. à la question : « se défendre activement ou passivement ». 191 . Selon Kozlovski.» Un projet d’ordre de combat fut élaboré. confronté. et qu’il était désormais plus avantageux d’attaquer Sestroetsk et de prolonger sur Petrograd. la prise de la ville pourrait avoir un écho dans la population de Petrograd. La proposition d’engager l’offensive. « D ’autres. le comité militaire. Le projet suscite de vives réserves d'une partie des présents : envoyer 2000 hommes occuper ces deux bourgades affaiblirait gravement la défense de Fîle. poursuit Kozlovski. fondé sur la «décision de passer à l’offensive vu la nécessité de soutenir le prolétariat de Petrograd». LES BALBUTIEMENTS DE ^INSURRECTION disposition des mutins : 3000 marins et soldats du 560e régiment disposés le long des quelques 20 kilomètres du littoral. Elle discute ensuite du projet d’occuper Lysy Nos et Sestroretsk sur le rivage voisin de la frontière finlandaise au nord de l’île. lors de cette première réunion. qu’il aurait fallu attaquer pendant la nuit du 2 au 3. Trois raisons militent en faveur de ce projet : les troupes gouvernementales sont encore en petit nombre et une partie de leurs unités sympathisent avec les émeutiers .

Pourtant un rapport d’Avrov et Kouzmine à Trotsky. Ces deux colonnes devaient ainsi occuper la rive nord du golfe. « Il n y a eu jusqu’alors aucun excès [y/Vl] dans les divisions de f armée rouge. « fétat-major de la défense escamota ce projet6» pourtant modeste. Le responsable de l’approvisionnement. » Plus tard. Petritchenko leur déclare que l’équipage des deux cuirassés est impatient d’engager une offensive sur le littoral du continent. apparemment soucieux d’attaquer. daté du 2 mars. Solovianov. sur l’opposition des chefs militaires aux projets d’offen­ sive sur les rives nord et sud. Orechine. Petritchenko transmet ce message à ses cama­ rades. regrettera amèrement le refus de prendre Foffen- 192 . souligne à quel point le soutien que le comité de défense et Zinoviev peuvent trouver parmi les troupes stationnées à Petrograd est incertain. plus que réservé. pendant qu’une autre occuperait l’espace compris entre les deux forts de l’île R if et Constantin. insiste. il faut donc convaincre les équipages qu’ils doivent attendre tranquille­ ment et patiemment et supporter les privations inévitables d’un siège7». juge «impossible d’entreprendre des actions offen­ sives avec les forces dont dispose la forteresse. Zelenoï. CRONSTADT Une colonne de droite formée par le 560e régiment de tirailleurs munis de deux canons devait se concentrer sur les batteries des fortins 5. Selon Kozlovski. La réunion orga- nise la défense de l’île divisée en quatre secteurs militaires et décide de recenser l’ensemble des ressources matérielles et militaires pour planifier leur utilisation. 6 et 7 au nord de l’île. mais il est impos­ sible de se reposer sur elles dans bien des cas8. au nord de ces forts. à une quinzaine de kilomètres à l’est de Sestroretsk La colonne de gauche devait se concentrer sur le fort Totleben à quelques kilomètres de Sestroretsk et occuper cette petite ville. lui. membre du comité révolution­ naire. puis attaquer et occuper le promontoire de Lysy Nos.

cette colonne n’aurait pu faire face.» Une partie des marins et de la garnison restent donc sur leur réserve. Les gens du Petropavlovsk auraient pourtant pu aisé­ ment prendre la ville ce jour-là [. Le commandant du district militaire de Petrograd Avrov. ils faisaient appel à la raison des communistes. Solovianov soulignera plus tard : «Cronstadt ne pouvait qu’avec beau­ coup d’efforts former un détachement de 2000 hommes10.. «les Cronstadriens ne voulaient pas la guerre.. malgré la dislo­ cation des transports. 2000 ou 3 000. sauf ralliement hypothétique d’unités entières de l’armée rouge. Ensuite. LES BALBUTIEMENTS DE L’INSURRECTION sive : « Les dirigeants du mouvement. ne précise pas s’il a lui-même proposé ou soutenu la proposition d’attaquer. à une armée capable. Le comité ne peut compter que sur de maigres forces. 193 . la différence est mince.]. limite à 3 000 membres de la garnison au maximum les «éléments actifs. Des motifs militaires justifient l’attentisme. se défilent ou traînent la jambe. écrit-il. La vision d’un Cronstadt soulevé massivement par l’enthousiasme révolutionnaire relève en effet d’une légende complaisante.]. Proclamer un comité révolutionnaire et renverser les organismes des autorités est une façon originale d’en appeler à leur raison. Les envoyer à Oranienbaum ou Sestroretsk est risqué : l’artillerie de Cronstadt ne peut couvrir une colonne d’attaquants beaucoup plus loin que la rive. concentrant toute leur attention sur les navires.. Une fraction de la population (soit 50000 personnes) est hésitante. lui. de mobiliser beaucoup plus d’hom­ mes que les insurgés. selon lui. sur le continent. n avaient pas de programme d’action précis concernant la ville [Petrograd] [.» Mais. voire indifférente. qui en revanche voulaient la guerre à tout prix9». estimant à 18000 le nombre de marins et de soldats de Cronstadt. Orechine. enfin.. les autres forment une masse plus ou moins inerte11».

ne possédait que huit canons de 12 pouces. très relatif puisque. CRONSTADT Interrogé par îa Tcheka dès son arrestation. et derrière ceux de la douzaine de forts et fortins qui parse­ maient les kilomètres de mer gelée où l’adversaire ne pouvait s’avancer qu’à découvert sous le feu de l’artillerie insurgée. interdit les perquisitions sauvages et le pillage de la propriété «d ’un quelconque parti». un second interdit aux habitants de Cronstadt d’en sortir. L’un ordonne à tous les chefs de service et à leurs subordonnés de rester à leur poste et de faire norma­ lement leur travail. L’illusion de la forteresse imprenable a guidé l’attitude et les déclarations des chefs insurgés jusquà la veille même de l’assaut final. reflétant une certaine crainte devant Faction d’éléments incontrôlés ou mal contrôlés. donnera une autre raison. qui disposait des meilleures batteries de la côte. l’un des trois canons explosa et tua tous ses servants. dont trois seulement en état de fonctionnement. le dernier décrète le couvre-feu à partir de 11 heures du soir. Ainsi. » Les dirigeants de l’insurrection se croyaient à l’abri derrière les murailles de la forteresse. Un troisième. Valk. supérieure à celle de l’armée rouge. sauf autorisation exprès délivrée par le nouveau commandant de la ville.. Le comité révolutionnaire prend en même temps des mesures d’ordre intérieur par quatre ordres issus du Petropavlovsk. ses 132 canons de 12 pouces. L’attentisme ou les hésitations d’une bonne partie de la population ouvrière de l’île expliquent pourquoi les 194 . décisive. au premier tir. le 17 mars. de l’attentisme des dirigeants de l’insurrec­ tion : « Le comité révolutionnaire considérait que le gouver­ nement ouvrier et paysan de la République ne provoquerait pas de victimes et céderait aux exigences de Cronstadt car nous considérions que Cronstadt était imprenableI2.. et annule tous les congés. le fort loyaliste de Krasnoflotski. élu au comité révolutionnaire le 6.

les ultimatums du Commissariat à la guerre signés Trotsky et celui du comité de défense de Petrograd du 5 mars qui menace d’« abattre comme des perdrix ceux qui ne se rendent pas ». LES BALBUTIEMENTS DE L?INSURRECTION lzvestia de Cronstadt publieront les textes du gouverne­ ment. Il veut ainsi convaincre toute la population de Fîle qu il n’y a donc de choix qu’entre se battre ou mourir. .

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Boris Savinkov. auraient débarqué à Cronstadt. Mais ce calme est fragile. Partout ailleurs le travail a repris. La nouvelle est bientôt démentie. Le pain est rare ce jour-là à Petrograd. et l’ancien ministre de la Guerre. Un certain Kouzmine. C h a p itre XII Les ouvriers de Petrograd et Finsurrection La population de Petrograd nest informée officielle­ ment de la mutinerie que le 3 mars. À Poutîlov. Ce jour-là. 197 . l’usine de la Baltique. l’infatigable créateur d’organisations antibolcheviks. l’usine Gvozdyini et l’usine Alexandrovski sont encore en grève. Les typographes ont été fermement invités à retirer leur mot d’ordre. sans rapport avec le commissaire de la flotte de la Baltique. Ainsi. les ouvriers sont venus le matin à l’heure du travail puis sont repartis. Verkhovski (pourtant tota­ lement inactif depuis plusieurs années). les typographes du journal en letton Le Communiste annoncent leur refus de travailler le lende­ main. note dans son journal qu il ne parvient pas à en trouver. à la fin de la journée. L’administration a fermé l’usine de la Nouvelle Amirauté pour y procéder à la réinscription individuelle des travailleurs. Il recueille en revanche des rumeurs : le général Kozlovski serait à la tête de l’insurrection . Bien d’autres rumeurs encore courent dans la ville.

Pour eux.. aux monarchistes. par quiconque se réclame du socialisme. Iis peuvent être influencés par les mencheviks. La réalité est plus complexe.] a remporté la victoire». très aigris. écrit-il. emprisonné dès son arrivée à Petrograd. qui dit général dit rétablissement de l’ordre ancien dont. les ouvriers n’avaient pas bougé parce que le soviet de Petrograd leur avait distribué un peu plus de pain que d’habitude. l’esprit petit-bourgeois [. Les rapports sur Fétat d’esprit des ouvriers de la ville rédigés depuis le début des grèves à Petrograd par les troïkas des usines et arrondisse­ ments destinés à informer la direction du parti soulignent deux aspects. D ’abord. ravagée par les insurrections. 198 . aux capitalistes. bien qu’affamés et épuisés. la propagande présentant le général Kozlovski comme le meneur de la révolte est efficace . ils ne veulent pas. mais son titre de général suffit. “pour une livre de viande”. mais par personne d’autre. Les détachements de barrage ont été supprimés. pensaient être l’étincelle qui allait enflammer Petrograd et de là toute la Russie. mais ils se sont trom­ pés. à tout ce qui rappelle l’ancien régime. ne les avaient pas soutenus et les avaient “trahis” *. le 3 mars. et les insurgés sont restés isolés2. des marins de Cronstadt pleins d’amertume contre les ouvriers de Petrograd qu’ils accusaient de passivité. s’indignaient contre les ouvriers de Petrograd qui. les affamés se sont rués à la recherche des pommes de terre . Les ouvriers sont massivement hostiles à tous les partis bourgeois. Ils ont conservé leur aversion pour les officiers. les SR. CRONSTADT Le dirigeant menchevik Fiodor Dan. aucun ouvrier pétrogradois ne le connaît. après l’écrasement de l’insurrection..» Selon eux. voire de lâcheté ou d’égoïsme : « Les matelots. Ivan Orechine exprime le même sentiment dans ses souvenirs : «Les insurgés. a rencontré dans sa prison. les anarchistes.

mais dont la ration alimentaire est deux fois supérieure à celle des ouvriers de Petrograd. le soir et la nuit. a plusieurs fois frappé la population de Petrograd. les ouvriers adoptèrent une attitude “passive” [. ils ont pu faire la fête. boire et danser. Mais la première 199 . L’historien..]. les marins de Cronstadt ne sont guère popu­ laires parmi la population ouvrière de la ville. certains la soutinrent.. ceux qui sont restés ou ont été affectés à Cronstadt n’ont participé qu’à de rarissimes et brèves opérations militai­ res . Cette dernière juge injustes leurs privilèges. même relatifs. le colonel monarchiste Poradelov souligne : « Les matelots n’avaient pas tenu compte de leur impopularité enracinée dans le peuple3» qui facilite l’acceptation de la propagande gouvernementale.. Si des milliers de marins de Cronstadt ont été envoyés sur les fronts de la guerre civile. d’autres eurent une attitude obscure [. des ouvriers grognent : «Il faut donner une leçon aux matelots.]. Les matelots ont échappé à la famine qui. Dans certaines usines. ils ont pris l’habitude de déambuler des heures durant à travers la ville dans leur tenue noire au pantalon large­ ment évasé dit «pattes d’éléphant» qui leur a valu ce surnom. » L’antipathie de nombreux ouvriers de Petrograd pour eux nest pas une invention bolchevik. et si la qualité de la nourriture fournie est douteuse. Dans leur majorité. elle leur reproche leur arrogance et jalouse les privilèges alimentaires des mate­ lots. surtout en ce mois de février. Dans un rapport du 18 mars.. Même si leur ration nest pas toujours assurée. qui éprouve souvent de Fanimosité envers eux . Iarov qui a étudié les rapports des troïkas. Tant quils ont eu le droit de descendre en ville. elle suscite Fenvie des ouvriers et de leur famille beaucoup moins bien lotis. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L*INSURRECTION Ensuite. en conclut : «Une partie des ouvriers accueillit l’émeute avec hostilité. souvent inoccupés.

La troïka de l’île de Vassilievski. affirme. la même troïka prétend : «Les événements de Cronstadt ont influencé une partie des ouvriers qui se repentent de ce qui s’est passé en février. le 3 mars : «Un tournant brutal s’est opéré dans Fétat d’esprit des travailleurs. CRONSTADT réaction des masses fut surtout négative4. et ils en ont fait de belles ! Mais qu est-ce qui leur manque ? » Des ouvriers des l re et 5e imprimeries. à cause de leur confiance. » Des ouvriers grognent : « Qu'est-ce qui leur manque aux pattes d’éléphant? Ils étaient habillés. en particulier après que l’on a appris que des vieux généraux s’étaient approchés du pouvoir à Cronstadt. selon une fiche du 10 mars. » Les travailleurs de l'usine Troubotchny. Certains. Fétat de siège et la surveillance étroite de la Tcheka. qui. chaussés mieux que les autres. hostiles aux dirigeants de Petrograd. accusent même les communistes de tarder à liquider la rébellion. Propos destinés à plaire au pouvoir? Malgré la dureté des temps. les ouvriers analysent l'émeute de Cronstadt comme « une aventure de camara­ des induits en erreur. et qui avaient lancé la grève quelques jours plus tôt. des usines Peclier et Kersten affirment qu «il faut donner une leçon aux marins6». Le lendemain. Chez les ouvriers boulangers des 11e et 13e boulange­ ries. où se trouve Fusine. » L'absence de réaction des travailleurs de cet arrondissement à l'insurrection le confirme. ce ne sont pas les ouvriers mais les capitalistes qui se sont soulevés. » Le 9 mars. la section politique de Fétat-major de la défense civile de l’arrondissement de Volodarski notera une phrase qui revient dans les conversations : «À Cronstadt. » Aux entrepôts de pétrole Nobel. la troïka note : « L'attitude à l’égard des pattes d’élé­ phant est hostile. dans la 22e imprimerie et dans Fusine Torton. changent d’attitude au lendemain de la révolte. 1921 200 . ont ouvert la porte aux généraux5».

alors les ouvriers ne peuvent pas être pour lui7.» Les insurgés tentent de répondre à cette propagande en publiant la liste et la fonc­ tion des quinze membres du comité révolutionnaire provi­ soire. les instructeurs de l’ar­ rondissement de Smolny notent avec satisfaction : «L’intervention du général Kozlovski a une influence parti­ culière sur les ouvriers. Les ouvriers du 8e atelier de réparation automobile se demandent ainsi : « Pourquoi a-t-il été impossible d’évi­ ter l’effusion de sang ?» La population est en effet lasse de la guerre civile meurtrière qui dure depuis trois ans et demi et semblait se terminer. mais que le général s’avance sur la scène. » Ce général est une vraie bénédic­ tion î Un rapport sur les dépôts de l’Arctique souligne : «Tant qu’il n’y avait pas de général. Le chef du service de propagande du 201 . il ne se passait rien. complété le 6 mars. provoquée par le fait que la révolte de Cronstadt peut pousser la Finlande du côté des mutins et alors on aura une nouvelle guerre8. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L’INSURRECTION n’est pas 1936. la haine séculaire des soldats-paysans pour leurs officiers. » Si la propagande sur Kozlovski renforce l’aversion d’une partie des ouvriers de la ville pour les marins de Cronstadt. mais la grande majorité des ouvriers de la capitale ignore ces informations. Le 11 mars encore. a produit des retourne­ ments inattendus. Ainsi. elle influe aussi sur l’état d’esprit des troupes que l’état-major commence à réunir dans la capitale à partir du 5 mars. membres d’une caste qui leur est étrangère. Tout au long de la guerre civile. Elle craint que la mutinerie n’offre aux puissances hostiles qui entourent la Russie soviétique un prétexte pour intervenir. La hargne ouvrière à l’égard des marins de Cronstadt est le plus souvent liée au rejet d’une lutte jugée «fratri­ cide». le comité du PC du 1er arrondissement affirme : « Une partie des ouvriers a manifesté une inquiétude sensible pour le destin de Petrograd.

par k haine des maîtres et des intellectuels. c’est un gars à nous. menacent de «se joindre aux gens de Cronstadt si Fon donne encore de la farine aux instruc­ teurs11» chargés des conférences politiques dans les entre­ prises. mus par la haine des privilèges. les ouvriers... Skorokhod.. écrit-il. mais ils s’expriment avec plus de prudence et de retenue que les autres.. ici et là. s’étonne de voir des soldats rouges ralliés aux blancs dans Farmée du Nord retourner finalement vers les communistes. Mais eux c’est des maîtres. Un rapport de la Tcheka du 4 mars remarque ainsi : «Les ouvriers des usines Poutilov. Mais ils ne mettent pas leur menace à exécution. que les slogans bolcheviks étaient de la poudre aux yeux» sympathisaient avec eux. » Certes. par un sentiment plus fort que ces biens matériels : la haine des “maîtres”. Leurs auteurs informent leurs correspondants de ce qu’ils voient. Piotr Sokolov. « Ils étaient animés. 52 ouvriers réclament une assemblée générale de Fusine pour discuter de Cronstadt. Les extraits de lettres saisies et recopiées par la censure confirment ce tableau.] Même ceux que Fon aurait pu considérer [. Avec des galons dorés9. Il se demande pourquoi ces soldats bien nourris qui «voyaient la misère et la famine régner de Fautre côté du front». CRONSTADT gouvernement blanc du Nord.] comme des quarts d’intel­ lectuels étaient aussi infectés par le bolchevisme. plus déterminés. [. Rares sont ceux qui expriment 202 . qui «voyaient clairement que les bolcheviks ne remplissaient pas leurs promesses. Pobeda et Retchkine mani­ festent leur mécontentement à propos de l’aventure de Cronstadt10„» Dans le 8e atelier de réparation automobile. entendent et savent et des rumeurs qui circulent. des ouvriers hostiles au pouvoir sympathisent avec les insurgés. à la 4e usine de fabrication de voiles. » Un transfuge de Farmée rouge déclare : «Le commissaire c'est un des nôtres.

les rumeurs vont bon train.limités et vite réduits à néant par la Tcheka . Et les communis­ tes vont encore s’engraisser sur notre santé. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET ïJ INSURRECTION une véritable sympathie pour les insurgés. L’une signale la fermeture de l’hôpital psychiatrique d’Oudelnaia où de nombreux malades sont morts de faim. une autre. et nous. eux. » Un autre. Les bulletins de synthèse des troïkas le confirment : la majorité des ouvriers de Petrograd ont une attitude passive ou indifférente . Le constat des auteurs de l’in­ troduction à Kronstadt 1921 est donc fondé : « La majorité des habitants de Petrograd restèrent indifférents aux événe­ ments de Cronstadt I3„» Les efforts . une minorité condamne les insurgés . une autre s’apitoie sur les soldats affamés qui traî­ nent dans les rues pour tenter d’échanger leur sucre contre un morceau de pain. s’indi­ gne t « Pourquoi ne répondez-vous pas à l’appel de vos camarades matelots? Ils se sont apparemment soulevés 203 . réfléchissez plus sérieusement et ne traînez p a sl4. qu’à Cronstadt les insurgés ont « massacré les youpins12». si nous demandons de la farine. et surtout de la gale. Ils reprochent tous aux ouvriers de Petrograd de ne pas répondre à l’appel des insurgés. L’une annonce q u à Cronstadt «on a pendu tous les youpins et tous les communistes ». les communistes. une autre minorité les soutient.. mais il sera trop tard. Mais la plupart des lettres s'étendent sur les ravages de la misère. du froid.. même chez les plus hostiles au régime. De courts tracts anonymes sont alors collés sur les murs de la ville ou dans les usines. L’un dénonce les «aumônes temporaires» du pouvoir: «Après. de la faim et de la saleté. signé «L’atelier mécanique» (de l’usine de la Baltique). Camarades.du comité révolutionnaire de Cronstadt pour les toucher n y changent rien. ils vous mettront au régime d’un huitième de livre. nous régaleront à coups de revolver. En revanche.

ainsi que cinq marins du navire Kretchet accusés d'« exciter l’équipage ». on te ramasse. La section politique de la marine prend des mesures pour empêcher Fagitation de gagner ces navires. et vous n’avez. les deux délégués envoyés par l’équipage du navire Ogon à Cronstadt sont arrêtés dès leur retour.. à ses revendications et à ses mots d’ordre. Ils sont donc d'accord avec une partie.] Comment ne pas faire grève? Faites grève. Ne lambinez pas15. CRONSTADT pour vous. toute la propagande auprès des marins prend pour cible Kozlovski.. semble-t-il. [. Par exemple. mécontent des gens de Cronstadt qui cèdent à l’influence de Kozlovski». sur le navire Ogon. mais « en ce qui concerne la résolution des Cronstadtiens ils disent : "ils en ont voulu trop” ». Vive la révolution16!» Les quelque 12000 marins installés sur les navires ancrés à l’embouchure de la Neva. de même tonalité. tu vas après au marché acheter une livre de pain. de vous réveiller. les gars.» Un troisième. pas entendu leur lutte pour la liberté. et vis avec ça. Il est temps. C'est tout à fait honteux et impardonnable. camarades. Un bilan de l’état d’esprit des équipages d’une douzaine de navires dressé le soir même du 2 mars paraît satisfaisant au commande­ ment : l’équipage du Garibaldi «est tranquille. la majorité écrasante de l’équi­ page de ŸAüzard est contre les Cronstadtiens. comme tu sais. Là encore. L’auteur du rapport conclut : «L a masse 204 . risquent d’être plus sensibles que les ouvriers à l’insurrection de Cronstadt. signé «Un marin du Petropavlovsk». Vous êtes sûrement intéressés par la livraison temporaire de viande de mouton ou seulement de baillons. déclare : « On nous donne un quart de livre de pain par jour et une cuillerée de lavasse. dans le port de Petrograd. Le deuxième et le troisième pont déclarent presque en totalité : « Honte à ceux qui se sont associés à un général garde-blanc». on remarque un «retour­ nement en notre faveur» .

En paroles. avancée dans la résolution de la place de l’Ancre. l’équipage du Gaiadamala a «une attitude défiante à l’égard des Cronstadtiens » . question centrale posée par Cronstadt. Mais elle ne peut à elle seule effacer les raisons du mécontentement des équi­ pages. en effet. ils sont prêts à se battre contre le général Kozlovski ». tant que la propagande sur le général Kozlovski fonctionne. Quand il faudra passer aux actes. Ainsi. devait rencontrer un grand écho auprès d’équipages d’origine essentiellement paysanne. Mais il ajoute : «Beaucoup d’en­ tre eux ne sont pas d’accord avec les mesures du pouvoir prises dans le domaine agricole. Deux ombres au tableau : «L’état d’esprit de Féquipage du Tama est mauvais. sur le Poltava. Ils sont excités contre la politique des Cronstadtiens». approuvé les exigences des grévistes de Petrograd. Sur le Gangout. qu’il faut changer pendant un temps. ce sera une autre affaire. «on a traité les Cronstadtiens de traîtres dès qu’on a appris que c’était un général qui les dirigeait». Rappelé à l’ordre. Le commandant du navire avait. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L’INSURRECTION des sans-parti se prononce seulement sur la nécessité de liquider toutes les injustices commises par les autorités à l’égard de la paysannerie». «Fétat d’esprit est contre les Cronstadtiens» . donc le système des réquisi­ tions. L’exigence de la liberté du commerce. Le tableau est donc rassurant. il y a des fauteurs de troubles importants». il se tait. et sur YElen «Fétat d’esprit est médiocre17». entre autres à cause de la présence de Kozlovski parmi eux. Sur le Borog aussi «l’état d’esprit est magnifique. le commissaire du transport Oka note : Féquipage est assez mal disposé à l’égard des insurgés de Cronstadt. le 3 mars. Certains ne sont pas d’accord avec la 205 . Sur le Vnimatelny> «Fétat d’esprit est magnifique. mais il n’y a pas d’agitateurs. celui du Zabiaki « considère les Cronstadtiens presque comme des traîtres».

« l’état d’esprit des marins est relative­ ment calme. Si c’est ce que pensent « les plus conscients ». » Enfin. L’idée n’efHeure personne. «Les “spécialistes” [c’est-à-dire les officiers] dont on n’est pas sûr ont été arrêtés19. À Piter. dans la nuit du 2 au 3 mars. «les plus conscients pensent que les marins de Cronstadt doivent eux-mêmes liquider cette insurrection18». . Aucun des rapports cités n’évoque la possibilité d’utiliser les marins de Petrograd contre les insurgés de Cronstadt. Ils ne se sont livrés à aucune manifestation. » La plupart seront libérés après Fécrasement de l’insurrection . Mais. au moins provisoire. donc que Farmée ne doit pas s’en mêler. cinq ou six seront fusillés. Fétat d’esprit de nos troupes stationnées sur la côte est bon». du commerce libre. la Tcheka a arrêté des dizaines d’officiers de marine. que pensent les autres ? Selon un rapport de la Tcheka établi au début de Faprès-midi du 3. et se prononcent pour l’ouverture. CRONSTADT décision de fermer l’industrie artisanale privée.

Petritchenko réussit le tour de force de valider les deux versions. Non contents de protéger les accès de Petrograd. au contraire. Ebert et autres chiens de garde sanglants de la bourgeoisie1. Thiers. Ils fon t défendu contre toutes les attaques de la contre-révolution.» La seconde réduit la révolte à une explosion de colère de paysans rescapés des armées blan­ ches et vertes. ils ont envoyé des détachements 207 . cœur de la révolution mondiale. Zinoviev et compagnie figurent en bonne place dans la galerie des massacreurs de Communes : les Galliffet. C h a p it r e X III Qui sont les insurgés ? Qui étaient les marins de Cronstadt en 1921 ? La ques­ tion a toujours suscité deux réponses totalement oppo­ sées : c'est l’avant-garde de la révolution de 1917 qui a installé le pouvoir soviétique à la pointe de ses baïonnet­ tes. La première vision débou­ che sur la conclusion suivante : «Lénine. Trotsky. il écrit : «Les Cronstadtiens sont ceux-là mêmes qui prirent une part active dans la création du gouvernement ouvrier et paysan. D ’un côté. ou. Noske. éparpillés et décimés sur les divers fronts de la guerre civile. c’est une horde de marins fraîche­ ment recrutés dans la campagne et désœuvrés qui ont remplacé les marins de 1917.

stigmatise « la décomposi­ tion de la masse des marins [. Il est difficile de voir en eux des révolutionnaires. voire chaussés. Ces transfuges de gré ou de force. dite des Volontaires qui combattit la révolution dans le sud de la Russie de décem­ bre 1917 à mars 1920.» Fin mars. vêtus. Ces marins de Cronstadt. compo­ sés en 1921 aux trois quarts d’Ukrainiens «depuis longtemps ennemis des bolcheviks » selon Petritchenko. dans une lettre à Lénine.] dans leur ensemble incroyablement démoralisés ces dernières années [.].. ne sont donc plus... las de la guerre civile. CRONSTADT contre tous les fronts des blancs » . qui avaient auparavant servi dans l’armée de Denikine3». les spécialistes et autres. ce sont ceux-là mêmes que vantait le «gouvernement ouvrier et paysan2».. dans leur majorité. Les soldats blancs capturés par l’armée rouge acceptaient souvent d’y servir (et vice versa) pour être nourris. ceux de 1917. Qui est resté? Sont restés les machinistes. sont prêts à voter n im­ porte quelle résolution hostile au pouvoir. qui ont subi les épreuves des tempêtes et du joug tsariste sont partis.]. dans une lettre du 31 mai 1921 au général Wrangel. affirme au contraire : « La garnison de Cronstadt était formée aux trois quarts de natifs d’Ukraine.] qui n avaient jamais senti l’odeur de la m er4. enfin on leur a ajouté 5 000 nouveaux arrivants venus de la campagne [.. Les meilleurs marins.. les vieux. les dirigeants soviétiques présentent la garnison de Cronstadt comme une pâle cari­ cature des marins de Pan I de la révolution. Mais Petritchenko. au moins l’hiver. au soviet de Petrograd du 4 mars.. entre la moisson de septembre et les semailles de mars. Zinoviev. endurcis. en ajoute 2000 : «Le commandement des forces navales et Raskolnikov y ont 208 . depuis longtemps ennemis des bolcheviks. 5000 jeunes marins [. Le dernier contingent était formé de natifs du Kouban.. Kalinine. Dès le début de la révolte.

que l’historiogra­ phie stalinienne développera. L’armée de Makhno a été écrasée en décembre 1920. créé les conditions de la mutinerie. les a envoyés loin de leur Ukraine natale. «grâce à la complaisance des traîtres trotsko-zinoviévistes nombre d’éléments déclassés. les ont installés sur Fîle de Kotline et leur ont fourni des canons de douze pouces5. leur ont fait revêtir Funiforme de marin. Zinoviev accuse ainsi le haut commandement. Raskolnikov. de façon quasiment délibérée. qui n avaient jamais été matelots. » Le commissaire politique de la flotte. L’expression « la fleur des makhnovistes » est très exagé­ rée. Trotsky. ses cadres militaires et politiques ont presque tous péri dans les combats. inactive et dormante. Ils ont rassemblé comme à dessein la fleur des maklinovistes. des bolcheviks et de Fordre. Bâtis. renchérit. pour les éloigner de leur base. etc. quelques-uns ont pu s’échapper. lui semblait l’idéal pour neutraliser ces éléments instables. de koulaks. restant à quai sans combattre. d’avoir. ils ont aggravé le relâchement d’une discipline déjà vacillante. alimenté le mécontentement latent des marins et de la garnison et favorisé la grogne. dans une interview aux correspondants de la presse étrangère. S’ils n’ont pas organisé la révolte. en y incluant Zinoviev. 209 . publiée dans la Pravda du 16 mars 1921. Selon la Grande Encyclopédie soviétique de 1953. et à travers eux Trotsky. L’état- major de l’armée rouge. s’étaient infiltrés dans ta flotte7». On n est pas loin de Fidée du complot.. qui ont apporté à Cronstadt leur aversion de la «commune». et les 5 000 prisonniers sont des soldats-paysans du rang. QUI SONT LES INSURGÉS ? envoyé 7 000 jeunes Ukrainiens. La flotte de la Baltique. d’anciens participants du mouvement de Makhno. évoquant «de 10000 à 15000 jeunes marins venus du Kouban et des districts contrôlés par Makhno intégrés à la flotte de la Baltique6» ...

tenant à peine sur la nuque. [. n avaient pas pris part à la lutte révolutionnaire». décolletés jusqu’à la ceinture. CRONSTADT confirme : îa majorité des matelots de 1917. une horde indisciplinée. donne de deux d’entre eux. des matelots nouveau genre. des prisonniers des armées de Makhno et de Denikine [. dispersés sur les divers fronts de la guerre civile. plus brutale. dans leur majo­ rité.] contenaient un fort pourcentage d’éléments complètement démoralisés qui portaient d’élé­ gants pantalons bouffants et se coiffaient comme des souteneurs8. froissée. qui vivait l’œil fixé sur son caban de matelot comme sur un privilège de commerce du sac [trafic] et de spéculation9» . en 1938. des collégiens et lycéens.].. ancien du Petropavlovsk. Tous les éléments de quelque valeur en avaient été retirés et jetés au Sud contre Denikine.. ont été « remplacés. C ’est cette vision de marins d’opérette que le matelot communiste Fomenko. un caban toujours 210 .... aux humeurs anarchis­ tes [. empri­ sonné par les mutins. sans emploi sur aucun des fronts de la guerre civile [.. la casquette sans doublure. Ils formaient une masse déclassée. Il répète.. la flotte de la Baltique et Cronstadt sombrèrent définitivement dans 1a prostration. Choustov et Verchinine: «Deux types incroyablement comiques. posée en arrière sur la tête. dits “Jorjiki” dans le jargon des marins. Estoniens et Finlandais. en nombre important.]. qui considéraient leur service comme une occupation provisoire et qui. en termes plus tranchants: «Après la liquidation de loudenitch [hiver 1919]. Le commis­ saire politique Bâtis en fait des « amateurs du flirt10». » L 'Histoire de la guerre civile publiée en 1928 à Moscou. entre autres par des Lettons.. fait venir la majorité des marins des « bas- fonds du port de Petrograd.] Les marins qui restèrent dans la “pacifique” Cronstadt jusqu’au début de 1921.

QUI SONT LES INSURGÉS ? déboutonné. La nature d’un parti est définie par ses origines. Au début de mars. dans la capi­ tale affamée. des trains conduisent le gouvernement soviétique à Moscou. durant la nuit du 10 au 11 mars. la garde rouge doit bloquer un train 211 . des milliers de soldats et de marins se sont battus. a décomposé des compagnies entières. l’armée rouge en gesta­ tion doit désarmer par la force 6 000 marins et matelots démobilisés qui veulent garder leurs armes et leurs muni­ tions pour brigander à l’arrière. » Ida Mett récuse Trotsky : Cronstadt. 50000 soldats et marins démobilisés fin janvier maraudent. son programme. Or. affirme-t-elle. six jours durant. et un revolver pendu au milieu du ventre. même si certains de ses nouveaux adhérents étaient des arrivistes. pour cuver le vin des réserves du Palais d’Hiver. car un parti et une garnison ne sont pas de même nature : le parti bolchevik de 1917 n’avait pas encore changé de nature en 1921. et si d’autres de ses anciens membres étaient devenus des bureaucrates avides de privilèges encore rares. souvent issus des parfis hostiles aux bolcheviks. sa nature découle de l’ampleur des changements qui l’ont affectée. Ce parallèle est trompeur. ses traditions. sa composition sociale. Lorsque. son activité. La bacchanale des « pogromes de vin » au début de décembre 1917 où. Celle d’une garnison dépend de sa composition et de son mode d’existence à un moment donné plus qu’à son passé et à ses traditions. En un mot des gueules cocasses11. ses décisions. Dès le début de 1918 à Petrograd. Ne s’exprimant pas ici dans une organisation permanente qui en serait le vecteur. une partie des marins de Petrograd et de sa région se sont vite démoralisés au lendemain de la révolution. son héritage historique. sans but. était écrémée de ses meilleurs éléments comme toute la Russie et le parti bolchevik lui-même.

le Petropavlovsk et le Sébastopol. les navires de guerre russes modernes exigent des techniciens qualifiés que Ton ne peut former à la va-vite en pleine de guerre. entre 1914 et 1916. CRONSTADT de marchandises réquisitionné par des matelots abondam­ ment armés. 80% des membres de ces équipages sont dans la marine depuis 1917 ou plus tôt. à l’évidence.2% ) ont été recrutés avant 1913. 729 du Petropavlovsk et 466 du Sébastopol entre 1914 et 1916. soit 58. 1195. La majo­ rité de la garnison et des équipages a effectivement été happée par la guerre civile. 411 marins (soit 20. La garde doit les désarmer et dérouter leur convoi sur une voie de garage. Mais la composition des équipages des deux cuirassés moteurs de la révolte. mais leur équipage est en tout cas 212 . 289.2% . et seule­ ment 137.8% . 93 du Petropavlovsk et 44 du Sébastopol entre 1918 et 1921. Globalement. soit 14. pas nécessairement à Cronstadt et sur ces deux cuirassés. On dispose de données établies en février 1921 sur les deux tiers de l’ef­ fectif de ces deux cuirassés : 1246 marins du Petropavlovsk et 786 marins du Sébastopol. Au total. sauf l’aristocratie des techni­ ciens nécessaires à la maintenance. Leur maintien à leur poste ne signifie pas pour autant que les quatre ans de guerre civile n’aient pas modifié leurs points de vue. les marins de Cronstadt de 1921 ne sont plus. 182 du Petropavlovsk et 107 du Sébastopol en 1917. Ainsi. soit 6. La grande majorité d’entre eux avaient une ancienneté dans la marine d’au moins quatre ans : 242 marins du Petropavlovsk et 169 du Sébastopol sont entrés en service dans la marine avant 1913.8% . Or. soit au total 2032 marins. diffère sensiblement de ce tableau général. en 1917. qui baguenaudent dans un joyeux tapage et refusent obstinément de laisser passer les trains gouverne­ mentaux. entre 1918 et 1921. les mêmes que ceux de 1917.

Ainsi les régiments 560 et 561 et le régi­ ment de Cronstadt dans leur masse significative. où les 5 000 anciens partisans de Makhno et les prisonniers de l’armée de Denikine originaires du Kouban ont été massivement affectés. Boïkov. qui n’avaient jamais parti­ cipé à des combats... et ces nouveaux n’appartenaient pas au contingent arrivé dans la flotte en provenance du Kouban au cours de l’été passé et de l’hiver. pour leur plus grande part des gens du Kouban [. la garnison de Cronstadt lui envoie des renforts de fantassins dont il dénonce l’inexpérience et l’inefficacité : « C ’étaient des troupes jeunes. D u 3 au 7 mars..]. » Ce n’est pas vrai pour les équipages des autres navires exigeant une moindre qualification et surtout pour la garnison. Le capitaine de l’artillerie lourde du fort du Rif. recrutés en hâte en pleine déroute des blancs. Lors des échanges d’artillerie ces soldats étaient effrayés par les tirs mêmes de leurs propres canons14. Ouritski. » Ces originaires du Kouban sont les soldats de Denikine. surtout sur le Sêbastopol12».. sans formation.] car il n’y avait sur ces navires qu’une minorité de jeunes marins. Bâtis insiste pourtant sur «le nombre insignifiant de vieux marins. capturés et envoyés à Cronstadt en novembre 1920. le confirme. mais le commissaire de la direction opéra­ tionnelle des forces maritimes.. ainsi que 213 . Trois auditeurs de l’Académie de l’état-major général. QUI SONT LES INSURGÉS ? formé en majorité de marins de métier et non de paysans fraîchement recrutés.. qui s’est joint à l’insurrection.]. Makarov. Fedko et Borchtchevski. soulignent cet aspect : « La garni­ son de Cronstadt et de la côte du golfe de Finlande était constituée à 75% d’anciens prisonniers de l’armée de Denikine [. le contredit dans un rapport du 4 avril : « Les matelots du Petropavlovsk et du Sêbastopol n’étaient incontestablement pas de jeunes marins [. et par leur esprit révo­ lutionnaire ils ne le cédaient en rien aux anciens13.

» Mais vieux ou jeunes marins. » Une décision mineure reflète l’origine et les sentiments réels de la masse des insurgés. . qui relèvent des mœurs paysannes. en date du 21 mars.. Les funérailles des victimes des canonnades commencent par un office des morts dans la cathédrale maritime. Or. sont étrangères aux tradi­ tions des divers courants du mouvement révolutionnaire russe. CRONSTADT de nombreux équipages de navires à Cronstadt et deux compagnies de jeunes marins à Oranienbaum étaient d’anciens makhnovistes ou originaires du Kouban15. les funérailles religieuses..] avec notre naïve âme paysanne russe nous avons cru ces trompeurs [de bolcheviks] 16. la majorité d’entre eux se sentent toujours des paysans et le dernier appel du comité révolutionnaire provisoire. tous hostiles à l'Église orthodoxe. le souligne fortement : «Après le renversement de l'emprise tsariste [. à ses rites et à ses prêtres.

Son appel constitutif. le paru communiste à Cronstadt explose sous le choc de l’insur­ rection.].. Ils écri­ vent d’un côté : «Notre parti n’a pas trahi et ne trahira pas la classe ouvrière. une retenue et un tact particuliers» et tente de préserver un équilibre apparent et instable entre le parti au pouvoir et le comité révolutionnaire. commissaire à l’ap­ provisionnement de la ville. président du conseil des syndicats de Cronstadt. qu’il défend depuis de nombreuses années [. et Anton Kabanov. C h a pitr e X I V L'attente Dès le lendemain de rassemblée des délégués. Le 3 mars. il a défendu et défendra les armes à la main toutes les conquêtes de la classe ouvrière contre les gardes blancs déclarés et secrets qui veulent anéantir le pouvoir des conseils d’ouvriers et de paysans. puis invitent «tous les membres du 215 . Fiodor Pervouchine. » De l’autre. Leur appel affirme la nécessité de manifester «une circonspection. commis­ saire au travail du soviet de Cronstadt. reproduit dans les lzvestia de Cronstadt du lendemain. un «bureau provisoire de l’organisa­ tion de Cronstadt du PCR » est créé. ils affir­ ment «la nécessité de nouvelles élections au soviet et appellent les membres du parti communiste à prendre part à ces élections». est signé de Jacob Iline..

Le 4 mars le comité révolutionnaire arrête et empri­ sonne Pervouchine. » Ils n évoquent jamais l’appel du bureau provisoire mais en reprennent l’idée et le ton de compromis : « Notre parti s’est toujours donné comme tâche de lutter contre tous les ennemis de la classe prolétarienne et travailleuse2». sans rendre publique sa décision. CRONSTADT parti [. conduit en cellule par Verchinine lui- même. Il fera le choix du parti qu’il avait en réalité déjà fait. beaucoup de profiteurs et de carriéristes s’y sont infiltrés et ont développé dans le pays un bureaucratisme extrêmement puissant. sauf deux. le bureau provisoire sera contraint de choisir. Les trois membres du bureau 216 . et jugés. Mais ils ne démissionnent pas du parti communiste. Tous les militants ne font pas le même choix. Ce même jour Kabanov se rend sur le Petropavlovsk à midi et demande à rencontrer Kouzmine et Vassiliev détenus sur le navire. Comme ce dernier et le parti communiste vont se trouver d’ici quelques jours face à face les armes à la main. ils s’affirment décidés à continuer sur cette voie en se soumettant au comité révolutionnaire. Ils dénoncent la dégé­ nérescence du parti : «Au cours des trois dernières années de l’existence de notre parti. dressant ainsi les ouvriers et les paysans contre le parti. navire sur lequel aucun communiste ne sera arrêté. publiée dans les Izvestia de Cronstadt du 9 mars. Aucun de ces deux derniers n’évoquera le contenu de leur conversation.. mais le comité y voit le signe d’un double jeu du bureau provi­ soire. Il interne le lendemain Iline et Kabanov avec Pervouchine. Ils en seront tous exclus. Kouzmine.] à n entraver d’aucune façon les mesures mises en œuvre par le comité révolutionnaire provisoire1». Le 8 mars» 27 marins communistes du Sêbastopol. après l’écrasement de la révolte. Vassiliev et les autres.. signent une lettre de soutien au comité révolutionnaire.

Certains tenteront de combattre les insurgés en communiquant renseignements et signaux divers à Farmée rouge . membre de la mission militaire française à Moscou en 1917. Tchèques.. La crise dévaste les rangs du parti communiste : 846 des 2093 membres du parti à Cronstadt et des 587 stagiaires (soit au total 2 680) en démissionnent publique­ ment. Le 3 mars. l’ont quitté est donc fausse. le comité de défense de Petrograd arrête la femme et les quatre fils de Kozlovski (mais non sa fille. 1247 membres. trois semaines plus tard. On attribue souvent l’instauration du système des otages à Trotsky (qui a effectivement signé un décret en ce sens). ce général décide d’utiliser les quelque 30 000 soldats russes mis en 1916 par le tsar à disposition de l’état-major français pour faire pression sur le gouverne­ ment so v ié tiq u e « C e s Russes nous servaient d’otages pour protéger les Français présents en Russie et en Roumanie contre des violences éventuelles et pour garan­ tir leur retour en France ainsi que la venue des Polonais. Au lendemain de la révolution d’Octobre. ainsi que les familles de quelques autres officiers de Cronstadt pris en otages pour répondre de la vie des communistes arrêtés à Cronstadt. désorganisés mais non détruits. Yougoslaves. L’affir­ mation rituelle selon laquelle la majorité. et aussi pour faciliter les négociations pour la restitution du matériel de guerre . C ’est une pratique courante depuis le début de la guerre civile. d’autres saboteront même leurs entreprises. Mais l’idée appartient au général fran­ çais Niessel. Le parti communiste garde donc dans ses rangs. l’a t t e n t e provisoire seront pourtant fusillés par la Tcheka. sinon la masse de ses adhérents. âgée de 12 ans et confiée à des amis). ainsi que trois autres communistes consultés par eux et d’accord avec leur appel. etc. 140 d’entre eux s’enfuiront en Finlande après la débâcle.

« à tous les paysans. C ’est un mensonge impudent. promu gouverneur de FAlgérie. Ces Russes reste­ ront en otages jusqu’en 1922 entre les mains de colons aussi aptes à faire suer la chapka que le burnous . signé Petritchenko et Toukine. marins et soldats 218 . Le soir du 3 mars. Niessel charge un capitaine de sa mission militaire « de dire à Trotsky de ne pas oublier qu’il y avait en France et à Salonique 30000 Russes pour répondre de la peau des quelques centaines de Français présents en Russie 4».» Ces 30000 soldats russes servent ainsi de moyen de pression et de chantage. ne croyez pas les paroles des commissaires autocrates qui vous affirment qu’à Cronstadt agit un état-major d’officiers gardes- blancs. il offrira la majorité des survivants comme main-d'œuvre forcée et gratuite aux colons d’Algérie sous la direction du général Nivelle. à 23 heures. le Petropavlovsk envoie un radiogramme du comité révolutionnaire «à tous. La Fin justifie les moyens. Un appel. le boucher du Chemin des Dames. commandés par le général Kozlovski. certains y périront. ouvriers. que les auditeurs éventuels ne peuvent guère connaître : « Tout le pouvoir à Cronstadt est passé entre les mains du comité révolutionnaire provisoire sans un seul coup de feu Camarades. » Le texte annonce le ralliement de toute la flotte de l’île et de tous les forts et « leur soumis­ sion inconditionnelle au comité révolutionnaire provi­ soire». à tous. à tous». L’appel invite ses auditeurs à s’associer à l’insurrection sans citer aucune revendication de la résolu­ tion du 1er mars. il invite enfin ses destinataires à «se joindre sans délai à C ronstadt5». Létat-major français n en reste d’ailleurs pas à Fidée : après avoir bombardé au canon le camp de la Courtine où s'entassaient plusieurs milliers d’entre eux qui refusaient de se battre dans une guerre dont leur pays se retirait. CRONSTADT envoyé en Russie3.

ne semble pas d’abord accor­ der une grande importance à l’insurrection. le chef d’état-major. Serge Kamenev (à ne pas confondre avec Léon Kamenev. Il n y a que deux petits brise-glace stationnés à Cronstadt. je ne connais pas les détails. Il lui déclare en effet : « Il y a des désordres dans la flotte balte. dont le comité révolutionnaire confirme la nomination. Le tribunal le condamnera à « racheter sa faute » en partant au front. Dmitriev est membre du parti communiste dont il démissionnera quatre jours plus tard «sous pression». rien qui sorte de l’ordinaire. téléphone au jeune chef militaire Toukhatchevski pour l’inviter à partir à Petrograd afin de rétablir l’ordre menacé et où il devra retrouver Trotsky. ïl Fassure que sa mission sera «provisoire et de courte durée» et en mini­ mise singulièrement la portée. mal informée. pour le moment. se gênant mutuellement. Les marins du Petropavlovsk tentent de briser la glace autour de leur navire à coups de pics et de pioches pour le faire tourner et diriger ainsi leur artillerie vers Oranienbaum et le fort Krasnoflotski. déclarera-t-il à la Tcheka. ïvan Dmitriev. Principalement sur le navire Petropavlovsk.» Si Serge Kamenev ne voit « rien qui sorte de l’ordinaire » dans la déroute du prési­ dent du comité exécutif central des soviets et dans la 219 . Moscou. j ’y pars aujourd’hui6. membre du bureau politique du parti communiste et proche de Zinoviev). Tous les autres sont à quai à Petrograd. l’a t t e n t e rouges». à 16 h 50. Ainsi. reprend et développe le contenu du radiogramme. Ce matin-là se tient une assemblée générale des membres de la milice de Cronstadt : les trente-cinq présents élisent à l’unanimité un nouveau chef de la milice. Pics et pioches ébréchent à peine la glace trop épaisse. Le Petropavlovsk et le Sébastopol restent flanc à flanc. selon mon senti­ ment. le 3 mars. reproduit en tract.

il demande «où se trouve aujourd’­ hui le commandant de la flotte de la Baltique» et. or nous sommes aujourd’hui le 3 mars. pendant quatre jours vous ne m’avez pas dit le moindre mot là-dessus. «qui la commande aujourd’h ui7». CRONSTADT proclamation d’un comité révolutionnaire aux portes de Petrograd. Avrov est éperdu. Avrov ne sait que faire. Enfin. dit-il (en fait 12000 seulement à Petrograd). Avrov. c’est qu’il en ignore l’essentiel. a placé sous sa responsabilité personnelle les autorités militaires de la région. par conséquent. « appris par les journaux la mauvaise situation à Cronstadt et sur le Petropavlovsk». sont regrou­ 220 . le découragement s’est abattu sur Fétat- major de la flotte et l’on ne sait plus qui dirige quoi. Serge Kamenev le rencon­ trera dans la nuit du 4 au 5 mars à Petrograd. Avrov produit sur lui l’impression d’un «homme épuisé. écrit-il. Il vient d’ailleurs d’envoyer un télégramme furieux au comman­ dant des troupes du district de Petrograd qui ne l’a informé de rien. me laissant ainsi dans une totale ignorance d’événements d’une extrême importance qui se passaient dans votre district». qui devraient relever du Commissariat à la guerre. Il a. dont l’aversion pour Trotsky est notoire. plus étonnant encore. qui n’a pas encore bien saisi la situation. est un subordonné direct de Zinoviev. Signe du désordre qui règne à Petrograd sous la poigne de Zinoviev. Ce dernier. Après la discussion syndicale et la démission de Raskolnikov. Les équipages de la flotte stationnée à Petrograd lui paraissent plus qu’incertains : 22000 marins. II « présume que les événements ont commencé le 28 février. Le chef d’état-major ignore donc qui commande la flotte où vient d’éclater une mutinerie. Il exige des explica­ tions. et qui n’a pas réussi à adopter un plan d’action défini8». Le commandant de l’armée rouge du district de Petrograd.

dont l’un a été arrêté. Tan Fabian. mais il est en même temps impossible de les utiliser comme force contre les insurgés. Ce 3 mars. ajoute-t-il.. l’équipage du Kretchet a adopté une résolution voisine de celle de Cronstadt.. Les équipages du Trouvor et Ogon ont voté la résolution de Cronstadt. » Mais un calme qui repose sur l’ignorance de la résolution du 1er mars est fragile. Parmi la quarantaine de bateaux qui mouillent dans le port de Petrograd. «Ils ne se sont pas joints aux mutins. le Petropavlovsk et le Sébastopol passeront à l’offensive. l’auteur du rapport conclut : «Toutes les forces du parti de la flotte sont mobi­ lisées». donne effectivement un tableau peu rassu­ rant de l’état d’esprit de la flotte. On ne peut « s’appuyer pleine­ ment que sur les seuls détachements d’élèves officiers de Petrograd et sur les troupes amenées à Petrograd les 2 et 3 mars9». [. Mauvais aussi l’état d’esprit de l’équipage du Pobeditel (le Vainqueur) dont le commandement paraît peu sûr. » Enfin. Nastoussevitch. Certes.. un rapport du vice-président du Poubalt. tout est calme10.] Cette masse instable représente une menace perma­ nente et très dangereuse pour la ville. 221 . aussi à l’exclusion de ce qui a été dit plus haut et de la base de Cronstadt. La 187e brigade et la Indivision aérienne ont voté la résolution de Cronstadt. et quatre marins du Garibaldi. Enfin. un marin du Trouvor. et surtout : «La majorité des équipages ne connais­ sent pas l’existence de la résolution de Cronstadt. fait de la propagande pour Cronstadt. l ’a t t e n t e pés à Petrograd et dans les environs immédiats. font tout pour faire voter une motion similaire par l’équipage de leur bateau. «on ne peut compter sur la majorité des troupes terrestres pour une action effective». C ’est vraiment très peu. en affirmant à qui veut l’en­ tendre que si l’on n’accède pas avant le 10 mars aux exigences des insurgés..

. Zinoviev espère réduire lui-même la révolte et n insiste pas pour recevoir de Faide de Moscou. Le numéro 1 des Izvestia du comité révolutionnaire provisoire des matelots> soldats rouges et ouvriers de Cronstadt sort des presses dans la matinée du 3 avec. dans les troupes et dans les institutions de la flotte de la Baltique12».. « toute réunion sur les vaisseaux.. jugeant insuffisante la déci­ sion prise en ce sens par le soviet de Petrograd. crée en hâte un quotidien dont les numéros 1 et 2 sortent ce 3 mars. CRONSTADT Malgré son appel au secours du 28 février au soir. Le numéro 2 sort dans l’après-midi. D ’ailleurs. Son rédacteur en chef. se déchargera de sa tâche en se faisant affecter trois jours plus tard un adjoint. dans un bref rapport envoyé à Trotsky le soir du 3 mars. le manifeste de Petritchenko et Toukine évoqué ci-dessus. a déclaré elle-même la ville en état de siège. à Cronstadt. et lui sauvera ainsi la vie. en le qualifiant de «mensonges éhontés et de tromperie». brosse un tableau rassurant de la situation : «À Petrograd même tout est calme. seules quelques usines ne travaillent pas. présente le mouvement comme une « entreprise des services d’espionnage français et des gardes blancs : [. Bielov. paraphrasant le communiqué de Lénine et Trotsky. il ny a pas de manifestations n. et la montée sur un bateau de toute personne non agréée par le commissaire du navire.] dirigée par Paris13» « 222 . La peur de la contagion est bien réelle. en éditorial.. entre autres. le radiogramme de l’agence Rosta. Le comité révolutionnaire. sympathisant des SR. au même moment la troïka de la flotte.» Pourtant. Rostov. le chef d’état-major de la région fortifiée de Petrograd. Lamanov. Elle interdit. qui le remplacera dans les faits. Il s’agit d’interdire l’accès au navire à tout agitateur envoyé par Cronstadt. qui.] organisée par les espions de l’Entente [. Il reproduit.

présidé par Zinoviev. » Deux jours après leur avoir affirmé quils luttaient pour la démocratie. et à « passer chez nous ».. à désarmer et arrêter « les chefs criminels. Cronstadt n’a ni pain ni combustible.] où l’on dénon­ çait comme responsables du soulèvement les agents de FEntente et le général Kozlovski irritèrent les matelots et les ouvriers de Cronstadt. que la Sibérie et l’Ukraine les soutiennent alors quelles «défendent fermement le pouvoir soviétique» (affirmation très audacieuse!). voilà qu apparaissent les généraux tsaristes. À ce moment-là. Kozlovski était pratiquement inconnu des larges masses qui ressentaient elles-mêmes le caractère spontané de leur mouvement et étaient donc 223 . lance un appel aux insurgés. où irez-vous donc? ». qui. on vous canardera comme des perdrix» (mot souvent attribué à tort à Trotsky). surtout les généraux tsaristes ». sous-titré . naura aucun effet14. Puis Pappel menace : «Vous êtes entourés de tous côtés. meurent par milliers de faim et de maladie. Si vous persistez. Dans quelques heures vous serez contraints de vous rendre. Trotsky et Zinoviev» publiés sans coupure. Uinvitation finale à se rendre sans délai. prophétise Pappel. « mais vous autres. en exil. Le tchékiste Agranov juge très maladroits les déclara­ tions et ultimatums de Lénine. au titre ironique : «Vous avez gagné!». à déposer les armes et obtenir ainsi le pardon. On ne les nourrira pas en Finlande et ils subiront le sort des soldats du général Wrangel. on leur raconte que Petrograd est avec eux. les chefs de l’insurrection s’enfuiront en Finlande. l’ a t t e n t e Les outrances du radiogramme et des documents simi­ laires dissimulent mal l’inquiétude des communistes de Petrograd : le 4 mars le comité de défense.. souligne-t-il. simples marins et soldats rouges trompés. «Aux habitants de Cronstadt trompés. dans la presse du comité révolutionnaire : «Ces appels [.

Toukhatchevski téléphone à Gomel en Biélorussie. Les soldats de la 27e division. Ces dernières lignes repren­ nent le poncif de la propagande monarchiste représentant les commissaires du peuple en voleurs. les meilleurs fils du peuple. au commandant de brigade Poutna et. « Les Cronstadtiens savent comment et par qui le pouvoir odieux des communistes a été jeté bas [. Deux jours plus tard. parce qu elle s’était distinguée là-bas contre Koltchak. prêts à fiiir. et repré­ sentait hier la colonne vertébrale de la 7e armée ressusci- tée. les poches remplies de billets de banque tsaristes et d’or. produit du labeur et du sang ouvriers16». un ordre de Trotsky et Serge Kamenev reconstitue à cette fin la 7e armée dissoute peu après la déroute infligée par elle à l’amiral Koltchak en Sibérie.. Toukhatchevski assure Serge Kamenev que cette division.. des soldats rouges. lui ordonne de faire monter vers Petrograd la 27e division dite d’Omsk. des marins et des ouvriers.. CRONSTADT sûres de sa force.] des militants dévoués élus. Dès le 3 mars. sans lui donner la moindre explication. Toukhatchevski est nommé responsable des opérations militaires pour la reprise de Cronstadt.. sorti le 4 mars. ornés souvent d’un nez crochu. et étaient saisies par un tel enthousiasme belliqueux qu elles n admettaient même pas l’idée d’une activité possible d’espions blancs dans leurs rangs15. pourtant dans un assez triste état. ce que la suite démentira cruellement. » Le comité révolutionnaire en est si convaincu que le numéro 3 des Izvestia de Cronstadt. 224 . disséminés dans les villa­ ges chez des paysans en majorité hostiles au pouvoir. Le 3 mars. » Le rédacteur dénonce ensuite «les commissaires. repro­ duit intégralement l’appel du comité de Petrograd précédé d’un commentaire intitulé « Lâches et calomnia­ teurs ». est sûre. aux poches garnies de billets et toujours prêts à détaler face aux armées blanches.

et le reste à l’avenant. ne reçoivent que 350 grammes de pain (gluant et visqueux!) par jour. seuls quelques dizaines d’entre eux bénéficient de repas chauds. «dans des conditions matérielles et sanitaires extrêmement pénibles17». Trois sur quatre d’en­ tre eux n’ont pas de chaussures. Avec les cantines reçues. chaussés de laptis faits d’écorce de bouleau. Ses tentatives répétées de recevoir des explications se heurtent toujours au mur du silence. Poutna reçoit à nouveau l’ordre d’envoyer d’urgence la 79e brigade de tirailleurs à la disposition de la 7e armée reconstituée. ne mangent quasiment jamais de repas chaud. leur chef a réduit leur entraînement à quelques brefs exercices symboliques. Ils manquent chroni­ quement de matières grasses. sauf que certains appellent au pogrome contre les juifs. il réclame 15000 paires de chaussu­ res. écrit Poutna. l’a t t e n t e vivent. un sur deux n’a pas d’équipement. Le 5 mars. il n’en reçoit que 5 800. l’abreuvent de tracts multiples. informés de la mission attri­ buée à la 27e division. de 225 . Poutna ordonne de les faire lire et commenter aux soldats par les instructeurs politiques de la division. Lors des arrêts dans les gares. Poutna demande 150 cantines pour faire la cuisine. En raison de leur sous-alimentation chronique et de leur épuisement. Poutna et les soldats savent seulement qu’à leur descente du train ils seront mis à la disposition de Toukhatchevski. les paysans les abreuvent de protestations contre les communistes. Croyant ainsi dres- ser les soldats contre l’insurrection. Les bureaux de Boris Savinkov. dans la neige et la boue glaciale . il nen reçoit que quatorze. il ne fera que la rendre sympathique à beaucoup. installés en Pologne de l’autre côté de la frontière. aux slogans voisins de ceux des Cronstadtiens. ils doivent patauger. Les soldats sont entassés comme du bétail dans des wagons crasseux non chauffés.

théoriquement. convo­ quée à 18 heures. La reprise de Cronstadt exige une préparation poli­ tique. mais ils ont tout (c’est-à-dire pas grand-chose) avalé dès le soir du premier jour. même pas l’eau bouillante traditionnelle pour le thé. le 4 mars au soir. pour trois jours. il faut isoler les insurgés de la population. ils ne reçoivent aucune nourriture chaude qu’ils réclament en vain quotidiennement. le 9 mars. Pour les réduire militairement au plus vite. en ce mois de mars glacial. Elle est venue à cette réunion pour rencontrer Trotsky afin. d’être isolés de l’influence antisoviétique de la population18». Leur moral est très bas. Une fois débarqués aux abords de Petrograd. Ensuite. Ils n ont ni lit ni paillasse et dorment à même le sol dans leur tenue de combat. ce qui achève de les démoraliser. Aux délégués mécon­ tents de ce retard un membre du présidium répond : «N ous avons attendu l’arrivée de Trotsky. Zinoviev réunit le soviet de Petrograd. Les élèves officiers de la 6e compagnie du 561e régiment sont installés. aussi mal lotis. Ils reçoi­ vent du ravitaillement une fois tous les trois jours (sauf du pain une fois tous les deux jours) et. Les soldats des autres unités. s’ouvre à 19 h 30. parti de Moscou. écrira-t-elle plus tard. La réunion. se plai­ gnent tous de leurs conditions lamentables d’alimentation et de logement. le 9 mars. dira un tchékiste. En attendant en vain ce train qui n arrive 226 . » Mais les trains marchent si mal —même son train spécial —qu’il n arrivera que tard dans la nuit. «de tenter de le convaincre de régler le problème de Cronstadt dans un esprit fraternel». ils seront logés chez des habitants en général favorables aux insurgés par hostilité au commu­ nisme de guerre. CRONSTADT plus en plus violentes au fur et à mesure qu’ils approchent du golfe de Finlande. L’anarchiste américaine Emma Goldman en prend acte avec regret. dans un grand bâtiment à un étage « afin.

pour Zinoviev. Zinoviev dénonce ensuite les grèves déclenchées à Petrograd qu’il qualifie non pas de grèves. ne suffit pas à changer la nature du mouve­ ment. il regar­ dait sans cesse à droite et à gauche comme s’il craignait un attentat. écrit-elle. « Zinoviev semblait sur le point de s’ef­ fondrer : il se leva plusieurs fois pour parler et se rassit sans un mot. mais de volynka (le fait de traîner ou de lambiner au travail !) ou bouza (chahut ou raffut). qui a petit à petit perdu son carac­ tère Cent-noir et qui a pris un caractère SR de plus en plus affirmé contre le pouvoir soviétique. «une usine de gardes blancs. enfin. c’est-à-dire. d’un type absolument garde-blanc (dont il ne lit pas une seule ligne). dit- 227 . Zinoviev développe trois idées : « Le 28 au soir. l'a t t e n t e pas. amendé la résolution. ils ont commencé à manifester leur mécontentement envers cette résolution Cent-noir. il réussit à articuler. Alors que des soldats en armes de la Tcheka protègent l’estrade. » Il invente cet épisode étrange de marins communistes indignés par une résolution contre-révolutionnaire. sur îe Petropavlovsk a été adoptée une résolution d’un caractère absolument cent-noir. quand les communistes se sont dispersés par sections. Ils ont exigé des amendements. auteur du rapport introductif. Quand. qui l’amendent et la transforment en résolution SR. elle assiste à cette réunion dont elle a fait un récit accablant pour Zinoviev. étrange dans la bouche du chaud partisan de la plate-forme syndi­ cale des Dix. tout aussi contre-révolutionnaire! Les voies de la contre-révolution sont décidément aussi impénétrables que celles du Seigneur. Il accuse surtout les ouvriers de l’usine de la Baltique de «traînasser». La nuit. Le refus d’utiliser le mot grève. Sa voix d’adolescent tournait en cris aigus qui ne pouvaient plus convaincre personne59».

. l’insurrection de Tioumen est encore loin d’être liquidée. Puis son discours se conclut par une menace brutale : « Il est temps d’arrêter le lambinage et le chahut. tout a été liquidé en quelques jours. l’une des rares qui fournit du matériel à l’armée rouge. » Un premier délégué dénonce le capitaine Bourkser de Fartillerie de Cronstadt. l’insurrection de Sibérie (dont il n’avait jamais parlé auparavant) est termi­ née : « En Sibérie. si elle recule.]. Enfin il avertit : «Il est temps de cesser de plaisanter. nous allons tous les extermi­ ner!» C ’est ce qu’il a traduit dans l’appel du comité de défense par sa phrase célèbre: «N ous vous abattrons comme des perdrix20. Et les premiers convois roulent et s’approchent. affirme que les travailleurs de l’usine ont cessé de « traînas­ ser».. vont le rester longtemps. Cette usine a toujours été une forteresse du menchevisme». on leur a procuré des bottes et des vêtements. Puis se lève le délégué de l’usine Arsenal (qui n’est plus en grève).» D ’ailleurs. Puis il exprime « son incrédulité et sa perplexité devant l’affirmation que l’avant-garde la plus consciente et la plus révolutionnaire de notre prolétariat —les marins .]• Nous la connaissons depuis 1905 [. un second. CRONSTADT il [. Le « on» étant le comité de l’usine qui a dû pallier la carence de la direction de la ville.. au lieu de les nourrir uniquement de promesses. qui déclare : «Tous veulent revenir précisément aux conquêtes d’Octobre». qui est passée par la grande école à travers le 228 . de l’usine Baranovski. de remettre la vie sur les rails et de dire leur dernier mot aux Cronstadtiens : s’ils ne se rendent pas dans quelques jours et s’ils ne livrent pas le général Kozlovski et toute sa bande.. l’anarchiste Filîppov. encore virtuels. annonce-t-il triomphalement. et les convois annoncés.. » Or. mais seulement à partir du moment où. c’est-à-dire qu’ils réclament «tout le pouvoir aux soviets» contre la dictature du parti dirigeant.

. Nous vous avons mis au pouvoir.. Nous. Emma Goldman..]. qui le présente comme délégué de «l’usine Arsenal en grève».. elle le fait intervenir en premier «au milieu de la meute hurlante ». [. repro­ duite partout. Il dénonce aussi la rupture entre les sommets et la base. nous sommes venus à votre aide et nous vous avons sauvés de Kerensky. elle était «paralysée par cette atmosphère de fanatisme et de haine [. comme des espions allemands. Trotsky.. l ’a t t e n t e feu de la révolution. Il y a à peine trois ans Lénine. Vous répétez les erreurs et les crimes du gouvernement Kerensky. Son intervention suscite des mouvements divers : s’il est plusieurs fois interrompu. « ou est la garnison. Il ajoute : on parle beaucoup des généraux. qui n’est plus en grève..]. les ouvriers et les marins. tressaillit. Elle n a donc pu noter le discours de Filippov. Zinoviev et vous tous étiez dénoncés comme des traîtres. ses voisins sur l’estrade semblaient mal à l’aise et la salle impressionnée par cet avertissement. il recueille les applaudis­ sements d’une partie de la salle. et lui fait dire.. où sont nos camarades conscients C ’est de l’hypnose ? Ont-ils été ensorcelés? Soumis à un charme21?». oubliant les deux orateurs précédents. précise-t-elle. donne de son discours une version beaucoup plus incisive. Consciemment vous les calomniez pour les détruire [.. sous les cris : « Les marins ne sont coupables d’aucun crime et vous le savez bien. Défiez-vous! Vous risquez bien de subir le même sort22.. mais peu des matelots. ajoute Goldman.] Maintenant vous retournez les armes contre nous [. Sa mémoire a certainement 229 . Mais Emma Goldman écrit dix ans après la réunion pendant laquelle. a pu réellement inviter les généraux et les rétablir dans leurs prérogatives antérieures ».» Zinoviev. thème repris par quelques autres orateurs..] et anéantie par un sentiment d’impuissance23».

qu’il n empêche donc pas la salle d’écouter. la voix des orateurs opposants a été couverte par les huées (comment les sténographistes ont-elles alors pu les entendre?) et Filippov s’est vu couper la parole. dont deux mencheviks. CRONSTADT durci et fleuri son discours. la France. mais avec quel argent vont- ils pouvoir acheter des produits aux paysans? Avec le salaire de 112 roubles versé dans son usine ? Impossible! Le délégué de Tusine de la Baltique. De la salle retentissent des cris : «Nous le demandons. il brandit le texte de la résolution du Ier mars et se propose de la lire. souligne-t-il. les généraux tsaristes de Cronstadt. Selon Alexander Berkman. » Il lit en entier la résolution qui. lakovlev. puis conclut dans une brève envolée : «Mort aux parasites!» sans préciser qui il désigne par ce mot. après cette habile entrée en matière. La Tcheka en a libéré plusieurs. ce qui est tout aussi faux24. le matelot Ivanov dénonce les gardes blancs. répond à Zinoviev : les travailleurs de l’usine « traînassent » pour obtenir la libération de vingt-deux d’entre eux. mais « sont 230 .. Zinoviev commente habilement : « J ’ai laissé à l'orateur un peu plus de temps que prévu car il a lu la résolu­ tion25». Petritchenko et Perepelkine. mais en a arrêté deux autres. mais prend la défense des marins : « Ils sont tombés dans un piège. arrêtés par la Tcheka qui leur a répondu : nous les interrogerons d’abord. «ne dit mot de l’Assemblée consti­ tuante». nous sommes sûrs qu’ils vont nous revenir». Après Filippov.. Ivanov se félicite ensuite de la décision d’autoriser les travailleurs à aller se ravitailler dans un rayon de 50 kilo­ mètres autour de Petrograd. Ils ont donc continué la grève. reprenez le travail et nous les libérerons. TAngleterre. Les ouvriers exigent Pinverse : on libère d’abord leurs camarades arrêtés et ils reprendront le travail. Rien ne permet de remettre en cause le procès-verbal établi par les sténographistes.

le parti fait des fautes. de «déclarer à l’individu 231 . Il accuse en même temps Filippov.. Fincendie que les insurgés croyaient propager est éteint avant d’avoir été allumé. C ’est un échec pour Cronstadt : si les ouvriers de cette usine. Et qui répondra de cela ? Vous. Et des millions se balanceront aux lampadaires dans les villes et aux bran­ ches des bouleaux et des sapins dans les villages. Mais son discours passionné. puis reconnaît : oui. Et. en concluant la réunion. reprennent le travail par refus de soutenir Cronstadt. ils ne vont pas et n iront pas avec les Cronstadtiens et sont d’ac­ cord pour reprendre le travail demain26». mais ils en porteront. interpellant les hésitants. Kalinine. Il souligne la démoralisation de la flotte. les Filippov. les tourments dont souffre la classe ouvrière « poussent parfois des ouvriers et des ouvrières affamés à maudire le pouvoir soviétique. il leur demande : « Devions-nous contraindre Cronstadt à se soumettre à toute la république soviétique ou leur dire : dirigez-vous comme vous voulez ? Mais Cronstadt est un pont pour Foffensive des gardes blancs du monde sur Petrograd. Et est-ce que cette bande se contentera de Petrograd ? Non. vise d’abord à convain­ cre les hésitants. dont il fait le symbole des opposants ou des hésitants.. il y a des fripouilles dans ses rangs. L?ATTENTE pleinement solidaires avec le pouvoir soviétique. mais pour toute la classe des ouvriers et des paysans y a-t- il une autre issue ? Non 1». dit-il. accuse Filippov et ses semblables de trahison et de félonie. les stigmates de la honte. où il parle de «grèves» et non de « lambineries » comme Zinoviev. massive­ ment hostiles aux bolcheviks et en grève depuis le 21 février. Oui. elle s’enfoncera dans la Russie profonde pour y étrangler les ouvriers et les paysans. dit-il. de s’adapter « aux masses épuisées. vous n en répondrez pas car vous combattrez avec moi dans la clandestinité ». exténuées».

]. marins et soldats rouges de Cronstadt ». à la fois nécessaire et douloureuse : «Je suis certain que le premier obus qui tombera sur Cronstadt résonnera dans nos cœurs en y suscitant une vive douleur mais sera mille fois moins douloureux pour les Filippov. C ’est de vous que dépend que le sang fraternel innocent coule 232 . CRONSTADT fourbu : assieds-toi» et de le condamner ainsi à mourir comme le voyageur las qui chemine dans le désert par une nuit glaciale. d’avoir provoqué l’insur­ rection. assis­ tés par les mencheviks et les SR. Cela ne peut plus durer : « Nous avons une tâche pénible à accomplir». Il s’affirme «Fadversaire décidé des mesures répressives. moins les perdrix. Tout a été fait pour éviter des mesures brutales». L’appel invite les marins à « arrêter sans délai les chefs du complot contre-révolutionnaire» et promet de distinguer « les travailleurs qui se trompent inconsciem­ ment des contre-révolutionnaires conscients [. de la même veine que l’appel du comité de défense. rappeler à l’ordre et à la discipline les ouvriers qui dépassent les bornes.» Evdokimov fait ensuite adopter à la quasi-unanimité un appel du soviet « aux ouvriers. s’endort d’épuisement et meurt de froid.. les masses paysannes ou certains groupes de la population27. Mais un parti n est pas digne de s’appeler révolutionnaire et un gouver­ nement est indigne de conduire un grand peuple s’ils ne savent pas dans les moments cruciaux sacrifier leurs propres fils. s’ils ne savent pas. Mais aujour- d’hui nous sommes confrontés à des mutins.. avec lesquels nous prenons des gants depuis cinq jours. dans les moments décisifs. une «bande de bandits et de traîtres» manipulés par «des espions envoyés par le contre-espionnage français ». tant qu’elles ne sont pas absolument nécessaires. Il accuse un groupe « d’aventuristes et de contre-révolutionnaires».

Le temps n’attend pas. donc. décidez immédiatement28!». mais Zinoviev l’invite à laisser achever Filippov. de Cronstadt Au lendemain le repro- duiront intégralement avec celui du 4 mars menaçant d’abattre les insurgés comme des perdrix. pour régler ce conflit. Filippov redemande la parole. C ’est notre dernier avertissement. de la Finlande. l’a t t e n t e ou non [.. soldats et habitants de Cronstadt que leur seule issue est de se battre jusqu’au dernier. contrairement à ses convictions anarchistes. Plus de la moitié sera consacrée aux 100 000 ouvriers de Petrograd. et de la Pologne on s’agite en effet beaucoup. Ces ultimatums ne peuvent que persuader les marins. plus loin dans les concessions [puisque aucune opération militaire n’a encore été engagée] que les intérêts de la révolution ne l’exigent29. Après la lecture de l’appel. Reste donc la voix des armes. cela fera donc 50 roubles-or par ouvrier. qui insiste : il a souligné dans son usine les concessions du pouvoir et. Cette question répétée manifeste le désarroi d’une partie des délégués qui ont pourtant voté l’ultimatum cité ci-dessus. Une partie de la salle le hue. Les lzvestia. Il proteste contre les attaques de Kalinine.. le président de séance signale quil a reçu des billets qui expriment « un certain doute : avons-nous utilisé tous les moyens pour régler le conflit par la voie pacifique? ». ce qui devrait apporter un «petit soulagement» . Lui non plus. ne pense pas possible ou souhaitable d’inviter les ouvriers de la ville à se joindre aux insurgés. il a en fait calmé les masses mécontentes. Evdokimov répond : «Le soviet de Petrograd et le pouvoir central sont allés. Zinoviev conclut la réunion par deux informations : le pouvoir a débloqué 10 millions de roubles-or pour acheter du blé à l’étranger.]. » Aux frontières voisines de l’Estonie. L’appel est publié dans la Pravda de Petrograd du 5 mars.

Goldman et deux anarchistes russes. Cette solution. À cette fin. Trotsky prendra la parole. signé de lui. L’ère des tergiversations s’achève. Dès la fin de la réunion Zinoviev télégraphie au commissaire aux affaires étrangères Tchitcherine que tout va très bien ou presque : le fort Krasnaia Gorka «qui domine Cronstadt» —écrit-il très exagérément —est « dans nos mains et toute la garnison maudit les insurgés et aspire à écraser Cronstadt». Zinoviev ne lui répond pas. hostile aux officiers. . Dix minutes plus tard. Le premier jour 200 transfuges sont arrivés chez nous. ils proposent de constituer une commission de cinq personnes (dont deux anarchistes) qui se rendra à Cronstadt « et réglera le conflit par des moyens pacifiques». mais dans la camaraderie et la compréhension révo­ lutionnaires».]. soulignent-ils. l’anarchiste américain Berkman appelle Zinoviev au téléphone. Elle se tiendra le 8. Puis il annonce une nouvelle réunion du soviet de Petrograd dans deux ou trois jours.. une autre. n y assistera pas. « Les autres forts hésitent ou sont neutres. où.. À Petrograd règne un calme total [.] non par la force des armes. «aura un reten­ tissement international31». les chasse de leurs cabines. priant de « régler le conflit [.» Ce bluff grossier est destiné à la propagande à l’étranger. Les forts Peredovox et Oustie sont aussi du côté du pouvoir. CRONSTADT à ces derniers. Krasnaia Gorka forcera les mutins à se rendre30. l'hésitation et la décomposition régnent parmi les mutins : une partie soutient Kozlovski.. mais Trotsky.. si cela est nécessaire. dit-il. reparti depuis trois jours à Moscou. la femme de Zinoviev arrive chez Berkman qui lui tend un appel. mais pourquoi donc tromper Tchitcherine? À deux heures du matin. La garni­ son de Petrograd n’a pas hésité une minute . » Il n y a donc rien à craindre : « Les mutins ne sont pas encore écrasés seulement parce que l’autorité militaire épargne Cronstadt mais.

Tableau représentant Toukhatchevski en 1920. Œ uvre de L Kotliarov. .

R.D. ®Roxpm. D R. N atalie Kozloukara et trois de ses fils (D m kri. . © Rwptn. Constantin et Paul).

.Point d’observation d 'an groupe d ’artilleurs.

R. © Ro>spm. D.Le général Kozlouski. Verchinine. .

.Frodor Pervouchine et sa femme.

... aaalari S Omit» viir:.................. ... 9 .... .. j w ....... .........■> ' ... S y ntym iiai'w :........... 25/12-1892 Kitipaikza: Halainfci 23 ^ « 4 .... Stepan Petritchenko.17S 0(3..../ >/T" :V■-■ :• .. .....? ..... . ... ..■ 1 * * ? ti ■/V-7y.........-..... 8.... ?atrltaohôiîko H:ast«n i'ÿri: a lüttimümmet:....f jMtov 4 .... 2?.. .....Ç. .......... Ammatti tas toi»::. rî-- ■-'■ #>{'• VWi^Vï ...................

© Rotipin. . D.R Raines de l’entrepôt de vivres de C ronstadt après un incendie.

Interrogatoire d’un m atelot insurgé à l’état-major du groupe sud. .

demande l’élection de dix membres supplémen­ taires. dont Petritchenko est le président et Iakovenko et Arkhipov sont les vice-présidents. Ils ne désirent pas franchir la frontière qui sépare le vote d’une résolution revendicative et le renversement du pouvoir. Elle rassemble 202 délégués. soulignant l’ampleur des tâches du comité. Manquent les 70 communistes délégués à la première assemblée. La liste définitive des membres du comité. une seconde assemblée de délégués des unités et des équipages se déroule à Cronstadt. que l’entreprise ou l’unité qui les avait délégués n’a pas pu ou voulu remplacer. est publiée le lendemain dans les lzvestia de Cronstadt sous le titre ironique « Nos généraux ». soit une bonne centaine de moins que le 2 mars. qui répond aux accusa­ tions du pouvoir en indiquant le métier de chacun des quinze: Petritchenko. Vingt candidats se présentent. C h a pitr e X V Le comité révolutionnaire provisoire Pendant que se réunit le soviet de Petrograd. certains délégués présents le 2 mars pensent probablement que le comité révolution­ naire va trop loin. communiste. Ainsi la 3e compagnie de l’École des mines s’oppose à l’arrestation de son capitaine. Petritchenko. De plus. premier secrétaire à bord du 235 .

Valk du rang de contremaî­ tre à celui d’ouvrier. Koupolov. CRONSTADT Petropavlovsk . quartier-maître mécanicien. rétrograde Orechine au rang d'employé. 236 . né on ne sait quand. le plus connu des trois. contremaître à la scierie. âgé de 37 ans. Verchinine. et Iakovenko. âgé de 25 ans. Kilgast. dès mars 1917. élec­ tricien du Sébastopol. Il appartient au groupe des mencheviks-internationalistes hostiles à la guerre dirigé par Iouli Martov. Perepelkine. et Kilgast devient simple timonier1. est. vite déman­ telée. et Kilgast. chef du train de la Direction de l’équipement de la forteresse . surveillant des chantiers de réparation. de construire à Cronstadt une organisation social-démocrate. Orechine. âgé de 32 ans. Verchinine. Pour faire plus prolétaire. navigateur au long cours. Trois d’entre eux. pendant deux mois. Patrouchev. quartier-maître électri­ cien du Petropavlovsk. matelot du Sébastopol. ouvrier à l’atelier de mines . Perepelkine. Vladislav Valk. directeur de la troi- sième école technique. assistant médical en chef. à Cronstadt où il a travaillé à la grande scierie de l’île d’abord comme ouvrier sur machine puis à la scierie. en 1902. âgé de 30 ans. en mars 1910. Pavlov. Toukine. mécanicien du Sébastopol. La plupart de ces hommes ont une expérience mili­ tante ou des opinions politiques plus ou moins nettement définies. Il adhère au PO SDR en 1907. Panar- chiste Voline transforme Baïkov en charretier. Valk. Trois d’entre eux sont des mencheviks : Valk. en 1913. télégraphiste du service de liai­ son du district. vice-président et dont il dirige le groupe d’élus mencheviks. Baïkov. Arkhipov. âgé de 20 ans. depuis Page de 18 ans. ouvrier à l’usine électromécanique. il appartient au soviet de Cronstadt dont il est. se rallie aux mencheviks. Il achève. Iakovenko. Toukine. Ossossov. tente. Romanenko. des études de dessinateur.

Volia Rossii. LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE sont des anarchistes. Koupolov. puis membre du soviet de Cronstadt et président de la Douma municipale. ni de ses interventions au comité.» Bref. il mourra en Finlande en 1926. Deux membres du comité semblent n’être que des ombres : Pavlov et Romanenko. dont un colla­ borateur l’interviewe en avril 1921. chaque phrase est bien tournée et le ton de voix écarte la possibilité de lui présenter la moindre objection2. Baïkov à la date de naissance inconnue. L’organe des SR. en mars 1917. qui se rapprochera plus tard des Cadets. De Romanenko. élu président de l’association des enseignants de Cronstadt. travaillé comme agent de la police criminelle avant d’être embauché comme ouvrier à l’atelier de mines. En mars 1919 il a créé le centre des archives révolutionnaires de Cronstadt. trace de lui le portrait suivant : «Iakovenko est un homme grand. bien bâti. Iakovenko est le bras droit de Petritchenko. un visage intelligent aux traits allongés. un moment. Selon Petritchenko. On ne sait rien de son activité. ni de son sort ultérieur. Professeur d’histoire. avec une petite barbe. et Orechine.] Il parle avec clarté et netteté. au froid et à la ruine. un anarchiste du genre autoritaire. sans pour autant appartenir à un groupe constitué. les opinions et les activités. [. ni de ses opinions politiques. d’âge moyen. des cheveux châtains. sont alors proches des SR de droite. Pavlov est un personnage mystérieux. âgé de 24 ans.. on ignore aussi tout : la date et le lieu de naissance. Orechine a été. dont on ne connaît ni la date ni le lieu de nais­ sance.. âgé de 44 ans. il a. » Mais le comité défendra la liberté 237 . Le comité révolutionnaire difïuse un appel angoissé : «O n peut attendre à chaque minute une offensive des communistes pour s’emparer de Cronstadt et nous impo­ ser à nouveau leur pouvoir. Trois autres. La Tcheka lui attribue sans preuve des opinions mencheviques. qui nous a conduits à la faim.

La seule trace de cette réunion est la première page du procès-verbal. explique-t-il. Les autres ont été arrachées. que les lzvestia avaient attribués aux SR maximalistes. il en démissionne le 4 mars 1921 par une courte déclaration publiée le lendemain dans les lzvestia de Cronstadt. Arkhipov vice-président. 238 . Verchinine. Valk et Romanenko des questions administrati­ ves. Depuis le printemps 1918. Il invite donc «les citoyens à ne pas céder à la panique et à la peur s’ils entendent une fusillade». Alors admis comme membre stagiaire du parti communiste. Perepelkine et Koupolov ne se voient attribuer aucune responsabilité. Il a appris récemment. parce qu’il condamnait les actes terroristes commis contre des communistes (en particulier l’attentat meurtrier à la bombe contre le comité communiste de Moscou du 25 septembre 1919). Kilgast secré­ taire. le secrétaire de rédaction des lzvestia de Cronstadt à partir du 5 mars. Pavlov responsable de la section des enquêtes . a adhéré en août 1917 au parti des SR maximalistes. Boïkov des moyens de transport. Il quitte donc le parti communiste puis revient dans leurs rangs. affirme-t-il. les SR maximalistes. le comité révolu­ tionnaire se réunit au complet pour se répartir les tâches. ïl le quitte en décembre 1919. L’affirmation que «seuls le calme et la retenue nous donneront la victoire3» confirme sa volonté de ne pas lancer une offensive sur le continent. que l’accusation portée contre les SR maximalistes d’avoir organisé l’attentat du 25 septembre 1919 était fausse. Ossosov et Iakovenko s’occupent des problèmes militaires opérationnels (c’est-à-dire des liens avec le comité militaire). Toukine et Patrouchev du ravitaillement. peu avant minuit. Anatoli Lamanov. Le seizième homme. CRONSTADT toute neuve jusqu’au bout. Le soir du 4 mars. Orechine secrétaire adjoint. Petritchenko est élu président.

officier de l’armée rouge. Lamanov suit de près la dislocation du parti commu­ niste à Cronstadt. renforçant et défendant le pouvoir d’État soviétique contre ses ennemis».» Le lendemain. il publie régulière­ ment dans les ïzvestia de Cronstadt...» Rojkali n an­ nonce pas sa démission. Les ïzvestia du 7 mars passent de îa dénonciation de îa bureaucratie à celle de la terreur. Comme communiste. défroqué au lendemain de février 1917. il invite les communistes de la base à «mettre à la porte ces “communistes” [. sous le nom de communistes. se sont arrangés des nids bien chauds dans notre République. proche des SR de droite. je vous en supplie. souligne Lamanov. puis chargé d’enseigner la littérature et la langue russes à l’école du parti communiste et au club de la section politique de la garnison. Elles publient une décla­ ration collective des soldats du fort Krasnoarmeiski qui s'affirment « corps et âme aux côtés du comité révolution­ naire » et « libérés du joug communiste et de la terreur de 239 . débarrassez-vous de ces faux communis­ tes qui vous poussent vers le fratricide. dénoncent le pouvoir soviétique comme une « commissa- rocratie » qu’ils appellent à renverser tout en « soutenant. des lettres Individuelles ou collectives de démission de plus en plus violentes au fil des jours. il dénonce « la poignée de “communistes bureaucratiques” qui. Les premières sont modé­ rées.. est et sera : “Le pouvoir aux soviets et non aux partis” 4 ». à partir du 5 mars. Les adjoints de Lamanov aux ïzvestia sont le menchevik Valk et l’ancien prêtre Sergueï Poutiline..] qui les poussent à la boucherie6». un certain Rojkali va plus loin . Kanaiev. Il refuse d’écou­ ter la voix des masses et cherche à leur imposer sa propre volonté (pensons aux 115 millions de paysans!)5. écrit le 5 mars : «Le parti est devenu bureaucratique [. Pour l'encourager. LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE «dont la devise a toujours été.].

qui lutte contre tous les opritchniki et les coupeurs de tête du tigre assoiffé de sang Trotsky et luttera jusqu’à ce que soient chassés les étrangleurs du peuple de Smolny et du Kremlin8. ils annoncent leur démission du parti communiste et leur volonté de participer à «la lutte commune contre les violeurs9». reviendra dans la mère patrie en septembre 1922. dénoncent le gouvernement prétendument ouvrier et paysan qui « s'ef­ force de conserver son pouvoir sur les baïonnettes de détachements communistes et d’élèves officiers trompés». Au total. CRONSTADT ces trois années7». Le 7 ou 8 mars un groupe de quinze communistes de l’artillerie et des mines du port condamnent « comme un crime contre le peuple les premiers coups de feu tirés sur Cronstadt par Trotsky et ses acolytes». adresse aux lzvestia de Cronstadt une lettre de soutien au comité révolution­ naire. vingt et 240 . La troïka extraordinaire qui examinera leur cas après l’écrasement de la révolte établira des distinctions entre eux. On y lit en effet : «L a libre Cronstadt n'est plus dirigée par le parti des Judas [en russe Iouddont la résonance est évidente].» Ce Ioudine s’enfuira en Finlande le 18 mars. Ses relents antisémites poussent le comité de rédac­ tion à ne pas la publier. Ce même jour le secrétaire de la troïka révolutionnaire du détachement maritime des équipages de remplacement de la flotte. sur les quatre-vingt-trois du Petropavlovsk. Ainsi. sur le Sébastopol. incarnés par le comité révolutionnaire provisoire. sera déporté au camp des îles Solovki l’année suivante et amnistié en 1924. mais par d’honnêtes fils de la patrie. onze des démissionnaires seront arrêtés et vingt et un laissés en liberté sur leur navire. 35 marins du Sébastopol et 83 marins du Petropavlovsk démissionneront du parti commu­ niste. Ioudine. Ce mouvement se poursuit jusqu’au dernier jour de l’insurrection.

Trois autres Font quitté pour les besoins de leur travail clandestin parmi et contre les insurgés. prudents. Enfin. trois seront fusillés et cinquante-huit laissés en liberté sur leur navire. à Cronstadt. le parti communiste plie mais ne rompt pas. La commission justifiera ces diffé­ rences de traitement en affirmant que certains ont quitté le parti par peur d’être arrêtés par les mutins. l’un se pendra. deux s’enfuiront en Finlande. et que rien ne prouve leur participation à la mutinerie. cinquante-trois démis­ sionnaires. Ils ne seront pas sanctionnés. n’ont remis aucune déclaration écrite et se sont contentés d’une déclaration orale. précieuse source d'informa­ tion pour la Tcheka). En un mot. . LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE un seront arrêtés (ceux dont les noms ont été reproduits dans les ïzvestia de Cronstadt.

I i i .

quatre jeunes marins du Sébastopol partent sur la glace. jugés le 20 avril avec les membres du comité révolutionnaire capturés. avenue Lénine. avec 3 000 tracts reprodui­ sant la résolution de la place de l’Ancre. quils doivent distribuer à Peterhof et dans sa banlieue à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Petrograd. Le 5 mars au matin. chargés de quatre cents tracts et de quatre lettres aux destinataires inconnus. Mais la milice. 243 . mise en état d’alerte maximale dès la nuit du 1er au 2 mars. Zinoviev et Lounatcharski. le comité révolutionnaire quitte le Petropavlovsk et. mais laissent en place ceux de Lénine. détruit la quasi-tota­ lité des tracts et en garde quarante-six exemplaires quelle envoie avec les quatre marins à la Tcheka de Petrograd. ironie du sort. «par désir de se rapprocher du peuple1». les six jeunes diffuseurs de tracts seront. condamnés à mort et fusillés. qu’il ne débaptise pas. La propa­ gande des insurgés ne peut atteindre le continent. sont eux aussi interceptés par la milice de Peterhof et expédiés à la Tcheka. comme eux. Dans la nuit du lendemain. s’installe dans la Maison du peuple située. C h a p it r e XVI Premier branle-bas de combat Dans ïa nuit du 4 au 5 mars. Partout les insurgés arrachent les portraits de Trotsky. deux autres marins du Sébastopol. les arrête à 6 heures du matin à Peterhof.

dit-il. dans un rapport sur la situation dans File. Dimitri Bogdanov. le marin ordonne à la garde de se mettre en position de tir. on ne sait comment.» Le détachement avance vers le fort. Bogdanov interroge le marin : pourquoi se sont-ils insurgés et pourquoi les ont- ils reçus comme des ennemis ? Le marin rétorque : «Je suis marin. à chaque canonnade. hérissé de barbelés. Un groupe de soldats et de matelots les arrête avant les barbelés et ne laisse entrer dans le fort que Bogdanov et un élève officier. _ Le soir un membre de Fétat-major du district militaire de Petrograd. l’auditeur de l’école des officiers de marine. des marins se ruent par centaines sur la rive. ne reçoivent aucun arri­ vage de ravitaillement. CRONSTADT Dans la matinée du 5. le marin l’avertit : « Nous vous abattrons et vous noierons avant que vous ayez atteint les barbelés2. Il reste des galettes pour 244 . le canon tonne pour la première fois. 100000 (en réalité 60 000) pouds de farine a été annulé.» Lorsque Bogdanov affirme vouloir entrer dans le fort avec son détachement. Informé. il affirme : « Il n’y a absolument pas de pain. affirme-t-il. Les canons des forts loyalistes de la côte et ceux de Cronstadt tirent leurs premiers obus qui n’atteignent aucun objectif À Cronstadt. je défends le pouvoir des soviets et la dictature du prolétariat. s’avance à la tête d’un petit détachement d’élèves officiers vers le fort Totleben. Ce jour-là commencent les élections des troïkas révo­ lutionnaires dans les divers services de Cronstadt. que le raid sur Oranienbaum ou sont stockés. fils de paysan. Le 5 mars. La population n y manifeste pas un grand enthousiasme. Nous allons seulement secouer les sommets du pouvoir. décrit la situation des insurgés sous des couleurs très noires : les insurgés. tirent à qui mieux mieux sur rien et s’en vont quand ils en ont assez. Bogdanov sort en hâte et recule vers la rive avec ses élèves officiers.

qui juge pourtant capitale la liquidation rapide de l’insurrection. de son train qui l’amène à 245 .» Mais le combat nest guère préparé. Le 5 mars au soir. » Enfin. téléphone au Petropavlovsk et discute longuement avec un marin qu’il prend pour le président du comité révolutionnaire. « seule la conquête de Cronstadt en finira avec la crise politique à Petrograd». de la viande pour six-sept jours. Il suggère à Zinoviev de proposer aux mutins d’envoyer une délégation à Oranienbaum pour discuter. prétend qu’«à Petrograd l’état d’esprit est remarquable». « la population de Cronstadt a une attitude passive vis-à-vis du mouvement3». Zinoviev lui répond : le plus important est de vérifier si on a brisé la glace autour du Petropavlovsk. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT deux jours. Ce même jour. l’informe que le soviet a adopté à l’unanimité un appel aux insurgés à se rendre. Sladkov doit le savoir absolument! Il l’invite à transmettre aux insurgés l’ultimatum de Trotsky. Il l'informe que le Petropavlovsk cherche à se libérer de la glace qui l’immobilise pour changer de bord et pouvoir ainsi utiliser pleinement sa puissance de tir. Les gardes sont d’ailleurs effectuées uniquement par des patrouilles de marins. Ils en consomment 40 tonnes par jour.] Il n y a pas du tout de charbon sur le Sébastopol. [. puis raconte sa conversation à Zinoviev. Il n y a pas de réserves de combustible. il en reste 300 tonnes sur le Petropavlovsk. Sladkov. voilà l’essentiel4. souligne-t-il. Ces exigences ne sont pas satisfaites. et lui interdit de rappeler le Petropavlovsk sauf pour informer l’équipage de l’ultimatum et il conclut : « Préparez-vous au combat. car. C ’est ce que pense Trotsky. où l’insurrection de l’île freine le rétablissement de la situation. vite épuisés. faute de quoi «ils seront écrasés sans pitié».. Une partie de la garnison aussi. Les ouvriers ont exigé 3 livres de pain par jour.. le commissaire du fort de Krasnoflotski.

tente de lire la résolution de Cronstadt. formulation prudente qui suggère que Féquipage attend la suite des événements sans vouloir s’engager. Trotsky câble à son adjoint Sklianski une liste des mesures nécessaires pour liquider la crise ouverte. après de longs débats animés. Une ombre au tableau : sur YAngara s’est tenue une réunion de Féqui­ page dont l’unique point à l’ordre du jour était une communication sur la réunion du soviet de Petrograd du 4 mars. Le commissaire politique veut aussitôt suspendre la réunion . Fune d’elles propose une résolu­ tion de compromis exigeant de «s’opposer aux généraux blancs et à leurs acolytes. Mais le rapporteur. Un rapport rassurant des commissaires politiques du 5 au soir affirme même que l’équipage du Kretchet (sans doute soigneusement travaillé au corps) «se repent du caractère irréfléchi du jugement prématuré qu’il a porté sur la résolution de Cronstadt». un ouvrier sans parti. c’est-à-dire mettre fin à l'ingérence des organisations régionales du parti dirigées par Zinoviev dans les instances de l’armée et dans ses organes politiques comme le Poubalt. Il rencontre Zinoviev et le commandant des troupes du district militaire de Petrograd. On n a même pas mis en place un réseau de renseignements ». Avrov. ïl veut enfin « réorganiser la région mili­ taire [.. éperdu et désorienté. CRONSTADT Petrograd. mais de s’entendre avec les 246 . insistent pour faire voter la résolution . alors qu’« il n y a eu jusquà ce jour aucun plan vis-à-vis de Cronstadt.] en établissant une sévère subordination centrali­ sée5». dont un ouvrier et un ancien communiste.. avec interdiction d’y ajouter quoi que ce soit. Il arrive à Petrograd avec Serge Kamenev et Toukhatchevski quelques heures plus tard. trois personnes présentes. à la fin de son introduction. L’état d’esprit de la flotte à quai à Petrograd ne change guère.

Le sourd mécontentement qui règne sur certains navi­ res est toujours nourri par le sentiment des injustices dont souffrent leurs familles à la campagne et par les difficultés matérielles. puis lieutenant du régiment des gardes Semionov. Huit mois plus tôt en effet. en revanche. Finalement. en Géorgie. dès le 5 mars. propose. Trotsky. Le choix de ce jeune commandant de 27 ans souligne Pim- portance accordée par Moscou à l’insurrection. mais Palerte a été chaude. au début de Paprès-midi. comme le manque de tenues sur plusieurs vais­ seaux. qui avait en octobre 1920 manifesté contre les privilèges du comman­ dement. Le 5 mars. puis avait été dissoute après sa victoire. on demande à discuter de la résolution de Cronstadt. Il l’avait conduite aux portes mêmes de Varsovie avant d’être battu 247 . Pour diriger les opérations contre Cronstadt. cet ancien page de la garde impériale. qui avancent des exigences justes et nécessaires6». À en croire les rapports successifs du Poubalt et de îa Tcheka. sur quelques rares bateaux. d’envoyer une partie des équipages de Petrograd loin dans le sud. la majorité des marins de Petrograd ne manifes­ tent pas de sympathie particulière pour les insurgés . PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT marins de Cronstadt. méfiant. le décret nomme à nouveau officiellement à sa tête Toukhatchevski. un décret de Trotsky et du chef d’état-major Serge Kamenev rétablit la 7e armée. comme XIzylmentiev. les communistes réussissent à empêcher Padoption de toute résolution. Une partie des jeunes recrues du Transbalt nont pas de pantalon! Malgré ces rapports rassurants. qui avait écrasé les troupes de Pamiral Koltchak en Sibérie. les matelots rejettent Pidée de tirer sur leurs frères insur­ gés. enva­ hie par Farinée rouge trois semaines plus tôt. a dirigé Farmée rouge contre Pinvasion de PUkraine par les trou­ pes polonaises financées et armées par la France. mais cela ne va guère plus loin .

Ce jour-là aussi se produit un événement imprévu qui aurait pu infléchir le cours des choses. les arrêtent. Est-ce une simple tentative pour gagner du temps. Verchinine descend au fort Krasnoarmeiski au nord de l’Ile pour inviter sa garnison à rallier le combat des insurgés. les insurgés allument les projecteurs. sur ordre de Staline sous l’accusation délirante de complot avec les nazis. parce que les préparatifs militaires d’une offensive sur Cronstadt traînent et se heurtent aux réticences d’une partie des troupes. Le 6 mars. CRONSTADT et rejeté en arrière. le soviet de Petrograd invite par radiogramme le comité révolutionnaire à «faire savoir par radio à 248 . Mais l'atten­ tisme des insurgés l’empêche de s’inquiéter: «O n n'attend pas d’ouverture d’actions militaires du côté des insurgés. Il deviendra vice-commis­ saire du peuple à la défense et chef de Fétat-major de l’ar­ mée rouge avant d'être fusillé. les repèrent. un ballon d’essai visant à aller prendre la température dans l’île ou une volonté réelle d’engager le dialogue? Ce 6 mars. Il a adhéré au parti bolchevik en février 1918 et s'est retrouvé six mois plus tard à la tête des armées du front de Sibérie. les désarment et les livrent au comité révolution­ naire. il sera envoyé mater la révolte agonisante de Tambov.» Ce jour-là. se lancent à leurs trousses. La cinquantaine de soldats et marins communistes présents combattent vivement sa proposition. qui l’emporte pourtant. Deux mois après avoir écrasé l’insur­ rection de Cronstadt. Ils décident alors de s’enfuir et s’élancent sur la glace. un responsable de la défense antiaérienne annonce à Zinoviev l'envoi par les insurgés d'émissaires pour préparer un soulèvement dans la ville. Ces derniers attendent un soulèvement des ouvriers et du reste de la population à Petrograd où ils envoient leurs gens7. en juin 1937.

» La bravade aussi. le 7 mars. affirme que la délégation devait venir étudier sur place «en quoi consistait pour l'essentiel la divergence entre les gens de Cronstadt et le soviet du gouvernement communiste9». Vous pourrez ajouter 15% de communards à la délégation de sans-parti ainsi élue. Lénine disait : «L’irritation est mauvaise conseillère en politique. Pour Paul Avrich : « Cette réponse cassante et rigide eut pour résultat l’abandon pur et simple de la proposi­ tion .» Henri Arvon. désormais le gouvernement n’essaya plus de compo­ ser avec les insurgés11. Zinoviev ne peut accepter. avec l’indication du moment où envoyer les représentants de Cronstadt à Petrograd. sinon. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT Petrograd. Le général Kozlovski. avec la fin de non-recevoir du comité révolutionnaire : « Nous n’avons pas confiance dans le caractère sans parti de vos sans- parti. «indiquez le moment que vous choi­ sissez et les motifs de votre report. Or. évoquant plus tard ce radiogramme. si l’on peut envoyer de Petrograd quelques personnes choisies dans le soviet des sans-parti et de membres du parti à Cronstadt pour savoir de quoi il s’a g it8». 249 . » C ’est un ultimatum : accepter que des élections se déroulent sous le contrôle de représentants du comité serait admettre l’existence de deux pouvoirs égaux et rivaux et offrir aux insurgés Fauditoire qu’ils cherchent en vain à atteindre depuis le 1“ mars. Nous proposons d’élire dans les usines. Les ïzvestia de Cronstadt publient ce bref radiogramme. des représentants de sans- parti en présence de nos délégués. toute situation de double pouvoir étant instable par définition exige la liqui- dation de l’un par l’autre. le 6 mars à 18 heures». à son tour. Le comité y ajoute une bravade en demandant à « rece­ voir la réponse. chez les soldats rouges et les marins. Les moyens de dépla- cernent doivent être garantis aux délégués de Cronstadt10».

Mais. après cela. car la résolution des marins était claire et n’avait besoin d’aucune explication complémentaire B. voit sans doute dans le télégramme du soviet de Petrograd un aveu de faiblesse et veut montrer sa force. Même s’il a vaguement tenté d’ouvrir une discussion avec les insurgés tout en les menaçant.» Évoquant l’ultimatum du 4 mars qui menaçait les mutins de les abattre comme des perdrix. Zinoviev transforme ici en volonté de dialogue les délais indispensables pour concentrer. il prétend : « Notre appel fut interprété comme un signe de faiblesse : le soviet de Petrograd nous lance un appel parce qu il n a pas les moyens de mettre fin à notre mutinerie par la force des armes. C ’est la première et la plus importante raison de sa patience obligée. le comité révolutionnaire. Kozlovski la justifiera en expliquant : «Les Cronstadtiens ne virent dans cette proposition quun piège. CRONSTADT condamne cette « réponse incompréhensible qui équivaut à une fin de non-recevoir. insiste- t-il. «les criminels qui se trouvaient à la tête de la mutinerie ont considéré ce report comme une faiblesse de notre part14». » En quoi pouvait bien consister le «piège». Le 6 mars au matin.» Selon lui. C ’est en tout cas ce que Zinoviev affirmera» Les jour­ nées d’attente et cette tentative avortée de dialogue lui permettront de déclarer devant le soviet de Petrograd le 25 mars : « Le vœu unanime du soviet réuni le 4 mars était de liquider la mutinerie de Cronstadt sans effusion de sang. il nen dit m ot. puis reconstituer et consolider les forces néces­ saires à l’assaut prévu pour le 7 mars. différé de quelques jours les opérations militaires en espé­ rant que son appel finirait par être entendu. le pouvoir a encore. voire à une véritable provoca­ tion 12». Trotsky remonte dans son train spécial et quitte Petrograd où il n est resté que quelques 250 . pas plus explicite.

en cas de nécessité. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT heures. même s’il signa ou cosigna au titre du conseil militaire de la République les ordres et décrets d’une opération dont Zinoviev assura la direction politique et Toukhatchevski la conduite militaire. il s’interroge même : est-il oui ou non allé à Petrograd ? Il ne s’en souvient plus17. participaient à la révolte [. Il affirmera plus tard n avoir pas pris personnellement la plus petite part ni dans l’écrasement du soulèvement de Cronstadt. avec qui il est alors en cheville et qui le liquidera plus tard. Il y discute avec Ouglanov. Je considérai. à cause de la farouche bataille menée dans la flotte sur la question syndicale et conclue par le triomphe de Zinoviev : « Les matelots “communistes” qui avaient voté la résolution de Zinoviev.. des mesures de pacifica­ tion.]. » Il affirme aussi quil ne mit alors jamais les pieds à Petrograd pendant la révolte. devait retomber sur les épaules de ceux qui hier jouissaient de leur confiance politique16. ils hisseront le drapeau blanc15 ». Trotsky n’aurait pas pris les mesures nécessaires. Dans une lettre privée. quoique adversaire acharné de Zinoviev à la tête du parti de Petrograd. 251 . Il est d’ailleurs malaisé de définir îa place exacte qu’oc­ cupe Trotsky dans la bataille de Cronstadt. nouveau secrétaire régional du parti et. Mais Ouglanov. 11 se rend à Sestroretsk. selon ce dernier.. dans leur écrasante majorité. en 1937. Son témoignage est hautement suspect. où il ne remettra plus les pieds pendant l’insurrection. Trop certain de cette victoire aisée. déteste Trotsky autant que Staline. ni dans les répressions ultérieures et s’être mis totalement et démonstrativement à l’écart de cette affaire. et le bureau politique n y objecta pas. lui aurait alors déclaré avec son assurance habituelle : «dès les premiers coups de feu. à une vingtaine de kilo­ mètres de Fex-capitale. que la responsabilité des négociations avec les matelots et.

il a de façon entièrement réfléchie poignardé dans le dos ses frères ouvriers et paysans au moment de la tension de toutes les forces de ces derniers pour écraser l’aventure Cent-noir». près de Petrograd. il a agi de façon totalement consciente et est politiquement bien formé [_] . qui le condamne à mort en insis­ tant sur quatre circonstances aggravantes : «Iegorovski savait que dans le dos des marins se tient Fancien général Cent-noir Kozlovski [ . Les mili­ tants communistes parviennent à suspendre la réunion avant toute décision pratique. l’insurrection rencontre encore des échos. le groupe d’éclaireurs du 561e régiment se réunit. ceux de tous les navires de la flotte de la Baltique le peuvent aussi. Pourtant. fils d’ouvrier et ouvrier lui-même. le poste radio de son train reçoit l’appel du comité révolutionnaire de Cronstadt aux ouvriers.. après un vif débat. ce genre d’appel peut transformer leur grogne et leur mécontentement en insubordination. Trotsky exige aussitôt le brouillage maximal des émissions de Cronstadt et le contrôle de la radio à bord des navires ancrés sur la Neva. U atmosphère est tendue. Si son poste peut capter cet appel. L’île révoltée est de plus en plus isolée. L’émetteur radio des insurgés ne sera plus capté par personne. L’éclaireur Vladimir Iegorovski propose à l’assemblée de soutenir les insurgés et de s’associer à leur action . Enfin. Ce même jour dans le village de Malaia Ijora. l’assem­ blée vote sa résolution par 25 voix contre 17. Le commandement arrête aussitôt Iegorovski. Le brouillage effectué par la station radio chargée de cette tâche lui paraît «minimal».] . étant un prolétaire de naissance. soldats rouges et matelots à se joindre à Finsurrection. et vu Fétat d’esprit de la plupart des équi­ pages. CRONSTADT Il intervient en tout cas à plusieurs reprises dans l’af­ faire. «il a fait cela dans la zone de déroule- 252 .. En chemin. jugé le lendemain par le tribunal mili­ taire d’Oranienbaum.

PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT ment des opérations militaires contre les Cronstadtiens18. dans toutes les institutions. dont le tribunal invoque le déroulement. Le président du tribunal local en informe le président du tribunal militaire du district et lui précise que le 561e régiment. Dans la nuit. un bataillon du régiment répond à l’exécution de Iegorovski en ralliant Cronstadt. j ’ai été cunctator» (surnom donné au consul romain Fabius Maximus qui n’attaquait pas l’en­ nemi pour mieux l’engluer). à l’autre bout du pays. affirmera alors avec satisfaction : «Tous les diffu­ seurs de ragots les plus nuisibles ont été mis à l’écart20. des ouvriers de l’usine Novy Arsenal diffusent à Petrograd un 253 .» Il est fusillé sur-le-champ. elle procède dans les secteurs de Peterhof à 171 perquisitions et arrestations. du 4 au 10 mars. La milice ratisse soigneusement les villages de la côte. se résument pour l’instant à quelques canonnades épisodiques qui n atteignent aucun objectif sur Cronstadt et ne touchent que quelques granges désaffectées sur la côte sud. est un peu brisée autour des deux cuirassés et leur cheminée fume (donc ils ont encore du charbon). Il n’a encore fait qu’attendre. » En attendant. les marins de Petrograd peu sûrs. le 6 mars. le comman­ dant de la flotte de la Baltique interdit toute réunion sur les bateaux. jusqu’ici. pour éviter toute contagion de l’insur­ rection chez les 12000 marins de Petrograd. qui cite ces chiffres dans un rapport du 10 mars. La situation reste tendue à Petrograd. dit-il. Le chef de la milice du district. Il est perspicace. Elle sera menée à bien quelques jours plus tard. La glace. Le 6 ou le 7. Ainsi. Ce 6 mars après-midi. dans les unités. peu sûr. Les opérations militai- res. Toukhatchevski déclare d’ailleurs à Serge Kamenev au téléphone : « Malheureu­ sement. Il rappelle que Trotsky insiste pour envoyer à Batoum en Géorgie. Kamenev juge l’opération « terriblement compli­ quée19». ne doit être utilisé qu à des tâches annexes.

ne travaillent pas le chantier naval de Poutilov. Les matelots révolutionnaires se sont soulevés contre les nouveaux généraux. Vive l’unité des marins.. après une longue interruption. » Les tracts collés sur des murs de la ville. Le 7 mars. Impossible. H dénonce «la calomnie que les Cronstadtiens ressuscitent les anciens généraux [. Gvozdilnyi et Kabelny. alors cessons de travailler et mani­ festons ainsi notre solidarité avec les insurgés. L’un d’eux. plus de 600 transfuges ont 254 . l’usine de la Baltique a repris partiellement le travail. Leur effet est donc minime. De nouveaux tracts apparaissent collés sur les murs de la ville ou des usines. un rapport de la Tcheka de la ville dresse un état de la situation qui infirme la mâle déclaration de Zinoviev sur le retour de l’ordre : «Aujourd’hui. conclut le tract. alors pas la peine de parler des anciens». de «travailler tranquillement [. d’une usine ou d’un atelier sont vite arrachés.. Les deux camps semblent s’observer. sous le titre « Ça suffit de se taire ! ».. d’inspiration anarchiste. les usines Oboukhovski. des ouvriers et des soldats rouges ! À bas tous les gouvernants et les tyrans! Vive le pouvoir des soviets! À bas la dictature des partis ». Selon le rapport de la Tcheka cité ci-dessus. Un additif précise : « Les ouvriers de l’Arsenal ne travaillent pas et nous vous demandons de soutenir les ouvriers de Cronstadt et de Vyborg22.] si nous ne pouvons pas descendre dans la rue. les autres entreprises travaillent. CRONSTADT tract au vocabulaire anarchiste et qui appelle au soutien des insurgés.]. Les usines qui ne travaillent pas exigent entre autres la libération des emprisonnés» (leurs camarades arrêtés en février)21.. invite la population de la ville à manifester sa solidarité contre « les nouveaux tyrans» avec «nos frères matelots qui étaient et seront toujours des défenseurs de la révolution».

ce même jour 27 communistes du Sêbastopol adoptent une motion de soutien au comité révolutionnaire. les « assaillants ». Nous avons attendu les assaillants près des portes de Petrograd [à l’entrée de la ville] et nous pensions qu ils enverraient des délégués et que nous engagerions des discussions avec eux. Ils affirment qu«un certain mécontentement a commencé à se manifester à Cronstadt à cause du manque de pain et de combustible». Selon lui. attendus aux portes mêmes de la ville. un homme plus expérimenté et sachant mieux parler que moi. Verchinine réunit le cambusier Govorov et une demi-douzaine d’autres marins du Sêbastopol. coûtera la liberté. Arkhipov et Romanenko convoquent Verchinine et ren­ voient sur le Petropavlovsk former une délégation chargée d’engager des négociations avec les assaillants. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT quitté l’île. C ’était le soir. n’étaient pas informés. Le change­ ment de pouvoir ne change rien à la faim et au froid. mais personne n’est venu23. Petritchenko. C ’est probable.» Étrange mission dont. le lendemain. Malgré sa fin de non-recevoir opposée aux proposi­ tions du soviet de Petrograd. «le mandat fut donné à Govorov. puis la vie au naïf Verchinine. apparem­ ment. Un rapport du marin communiste Frolov sur la situa­ tion à Cronstadt éclaire sans doute les raisons de cette 255 . Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Qu est-ce qui a pu pousser Verchinine et ses camara­ des à «penser qu’ils enverraient des délégués» sans l’avoir annoncé ou promis? D ’où Petritchenko et ses adjoints ont-ils tiré cette idée d’une possible négociation impromptue ? Verchinine n’en dit mot. reprise le lendemain en pleine canonnade. Est-ce un revire­ ment par rapport à la réponse au radiogramme du soviet de Petrograd la veille? Cette tentative de négociation improvisée. Seul changement notable dans la situation.

D ’après lui. La situation alimentaire est dramatique : les détenteurs des cartes de première catégorie reçoivent 3 livres et demie de pain pour la semaine du 7 au 14 mars. la fonte des glaces qui enserrent Fîle et ses navires de guerre rendra Fîle inac­ cessible à leur infanterie. et les marins n’ont pas d’organisation militaire. CRONSTADT recherche hasardeuse de négociations. 3) Tous ceux qui n’appartiennent ni à la l re ni à la 2e catégo­ rie. mais aussi de fusils. les unités de Farmée rouge de Fîle qui ont gardé leur structure et leur commandement antérieur ne prennent que mollement part à la révolte. voire de canons.] se tient pour le moment dans l’ombre et est imperceptible à la masse . » II qualifie l’humeur générale de « soviétique-anticommuniste » (c’est-à-dire pour les soviets et contre le parti communiste) et souligne que «les masses ne voient rien au-delà de Cronstadt24». par la popularité des insurgés parmi la paysannerie. l’attente incertaine ne peut durer alors que les révoltes de Tambov et de Sibérie occidentale entraînent à elles deux plus de 100000 paysans armés de fourches. enfin. Frolov divise ensuite la population en trois caté­ gories : « 1) Les houligans-makhnovistes [ils ont effective­ ment en majorité servi sous Makhno] . Pour le gouvernement soviétique... Les bolcheviks craignent que Cronstadt ne devienne le point de ralliement de ces révoltes paysannes et ne facilite une intervention des grandes puissances. mais accessible aux bateaux étrangers et donnera aux deux cuirassés la liberté de 256 . tout au long de son trajet. de mitrailleuses. dans trois ou quatre semaines au plus tard. de haches. 2) Le corps des officiers [des gardes blancs avérés] [. De plus. et se trouvent entre elles deux. les autres touchent de l’avoine. Cronstadt peut s’étendre au continent : le commandant de brigade Poutna qui emmène sa 27e brigade dite d’Omsk à Cronstadt. est frappé.

Lénine va la liquider par les armes tout en cédant partiellement à ses demandes. . Le gouvernement soviétique doit donc ou étouffer la muti- nerie ou lui céder. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT mouvement dont ils sont pour le moment privés. L’écrasement militaire permet des concessions sociales et politiques.

ï .

sème en revanche le trouble dans le camp gouver­ nemental : alors que Fon présente les élèves officiers comme des troupes solides. C h a p it r e XVII L'assaut manqué L’ultimatum lancé par Trotsky aux révoltés le 5 mars expire le 7. L’armée rouge 259 . Cette première canonnade. les deux compagnies sont retirées du front vers l’arrière et filtrées. Le 7 mars. ne laissent pas la 35e batterie d’artillerie qui y est installée tirer sur Cronstadt. Leurs obus détruisent quelques baraques en bois vides et abîment quelques bâti­ ments. ceux des forts gouvernementaux n’atteignent aucun objectif vital. de Peterhof et d’Insary ouvrent le feu sur Cronstadt. les canons du fort de Krasnoflotski sur le rivage au sud de Fîle. et d’une demi- douzaine de trains blindés alignés près des forts d’Oranienbaum. Cette préparation d ’artillerie aussi inefficace que bruyante précède une offensive précipitée. Les canons des forts de Sestroretsk au nord prennent le relais. sûres et fidèles. Le lendemain. ceux des forts Constantin et Chantz sur les trains blindés. le capitaine de la batterie est déplacé. à 18 h 35. inefficace militai­ rement. les élèves officiers artilleurs des 5e et 6e compagnies stationnées à Lysy Nos. En réponse. les canons du Petropavlovsk et du Rif tirent sur Krasnoflotski. sur la côte nord.

or. les soldats de l’armée rouge. bref des gens unis par des liens d’affection2» et qui nont donc aucune envie de se tirer les uns sur les autres. CRONSTADT dispose. Toukhatchevski peut théoriquement compter sur moins de 20 000 hommes. la canonnade reprend des deux côtés. dans le doute qui ravage ces unités sur le sens de l’insurrection. Un rapport de la Tcheka daté du 7 mars attire son attention sur cette unité. l’effectif dont il dispose paraît bien léger pour prendre d’assaut la forteresse. est une entreprise risquée. d’autant que le 561e régi­ ment vacille. Le même service de la Tcheka qui avait signalé la veille les motifs 260 . 111 canons légers et 85 pièces de D CA. et 18 jusqu’à Sestroretsk au nord). suivis de détachements de la Tcheka destinés à soutenir leur moral vacillant par la menace de leurs mitrailleuses. 178 canons lourds. et de 129 canons de divers calibres. armés de 30 mitrailleuses. À l’aube. Il estime les effectifs de la forteresse à 11 000 fantassins. de connaissances membres des mêmes stanitsas [villages cosaques]. d’amis proches et même pour certains de leurs propres frères. Toukhatchevski.. etc. de 10073 fantassins. leurs amis et leurs frères. s’avancent dans une tempête de neige aveuglante sur les kilomètres de glace qui sépa­ rent Cronstadt du continent (8 kilomètres jusqu’à Oranienbaum au sud. 144 mitrailleuses. même si un rapport assure que « les mutins assurent leur service de garde avec négli­ gence 1». « paralysée par le fait que se trouve à Cronstadt le 560e régiment formé comme eux de gens du Kouban. Au bout d’un kilomètre et demi. le régiment refuse d’avancer. en pleine nuit. Le 8. l’envoie au combat en deuxième ligne. revêtus de manteaux blancs. en effet. jugeant le 561e régiment d’infanterie peu sûr. à 4 h 30. Envoyer ces soldats contre leurs voisins. Avec les renforts four­ nis par la 56e division et le 561e régiment de la 27e divi­ sion à peine arrivés à pied d’œuvre.

L’ASSAUT MANQUÉ de sa répugnance à se battre note pourtant dans son télé­ phonogramme : « La cause [de leur refus] est inconnue3» ! L’ancien marin de la Baltique. Gorovov et leurs camarades vers Oranienbaum à la rencontre des premiers détachements de l’armée rouge. L’un des nôtres s’approcha du groupe ennemi. lui 261 . le comité révolutionnaire envoie Verchinine. Le régiment reprend sa progres­ sion en rechignant. ces trois régiments de la 27e division n’arriveront dans la région que le lendemain. » Petritchenko. Le second camarade put retourner à Cronstadt. Selon Petritchenko. de Revel et de M insk4». envoie sur la glace un cordon de troupes derrière lui avec ordre d’abat­ tre ceux qui reculeront. Verchinine est arrêté au cours de cette mission hasardeuse. pris sous le feu des canons de Cronstadt. Dès qu’il fait jour. Dybenko. À peine notre camarade prononça-t-il quelques paroles que les communistes se jetèrent sur lui. ou refusaient de monter à l’assaut. Les lzvestia de Cronstadt dénoncent le lendemain la perfidie bolchevik en présentant sa démar­ che comme une négociation engagée à la demande de l’ar­ mée rouge : « Les soldats rouges sont sortis d’Oranienbaum en direction de Cronstadt. Ils ne prendront leurs quartiers à Oranienbaum que le 13 mars en fin d’après-midi. porteurs d’un drapeau blanc. après la bataille. lorsque les assaillants. Leur décimation le 8 mars est du mauvais feuilleton. l’autre s’arrêta à quelque distance. Or. C ’est ce qui arriva aux régiments d’Orchan. « on en fusillait alors un sur cinq. Deux de nos camarades sans armes sont partis à cheval à la rencontre des parlementaires. «des tirs d’artillerie et de mitrailleuses à partir du rivage leur coupaient la retraite pour les obliger à repartir à l’at­ taque». tentaient de reculer. Et il ajoute : dans les régiments qui flottaient. le descendirent de cheval et l’emmenèrent.

j’y suis allé tout seul et. donne de l’événement une version très différente. et non par un groupe de faux négo­ ciateurs machiavéliques. afin de mettre fin aux opérations militaires d’un côté comme de l’autre. mais ajoute : «Je n’avais pas de mandat pour mener les négociations.. Verchinine. « on m’a confié la tâche de parler au nom du comité révolutionnaire. en direction d’Oranienbaum. dit-il. j’ai été retenu par une patrouille6». dénonce le «moyen lâche et vil» par lequel les «bolcheviks purent s’emparer de [. [_] Vu la forte canonnade. Pourquoi enlever ses armes pour discuter avec des adversaires armés ? Enfin.. Petritchenko améliore le récit des ïzvestia: chez lui les rouges armés encerclent le second plénipotentiaire qui. le comité révolutionnaire m’a envoyé pour engager des pourparlers afin que la partie adverse désigne une délégation pour engager des pourpar­ lers avec nous. L’éloge escamote les questions que le récit soulève : d’après lui.] ce combattant exemplaire». tel Zorro. Ses camarades ont refusé de l’ac­ 262 . Verchinine et Koupolov (alors que Verchinine parle de Govorov) se sont portés à la rencontre d’un groupe d’assaillants pris sous le feu des canons de Cronstadt et qui brandissait un drapeau blanc. L’histoire ici devient western. Il dit d’abord avoir été « mandaté par le comité révolu­ tionnaire pour engager des négociations officielles avec la république soviétique». où il revendique fièrement son activité et son aversion pour le régime. Govorov et les autres ne sont pas allés à Oranienbaum. rompt leur cercle et s’enfuit. les deux hommes alors « enlevèrent leurs armes et allèrent témérai­ rement à leur rencontre5». Puis. à mi-chemin. » Donc ce n’est pas la partie adverse qui a proposé de négocier. CRONSTADT aussi. dans ses dépositions à la Tcheka. quand la canonnade a commencé. » La Tcheka n’a en effet trouvé sur lui que des tracts ! « Le 8 au matin.

Le groupe nord de l’armée rouge. l ’a ssa u t m a n q u é compagner sous les obus. Les quinze obus qui explosent ne détériorent qu’une seule et unique machine. où leurs obus éventrent deux maisons et en incendient deux autres. resté en arrière. les assaillants du groupe sud sont soumis à un violent tir d’ar­ tillerie. L’affaire apparaît donc particulièrement obscure. Il s’avance vers le fort 6. abandonnent le fort 7 et reviennent sur le rivage. Arrivés aux abords des fortifications de la ville. a sans doute inventé l’histoire du rapt pour dissimuler sa dérobade. Les artilleurs de Cronstadt pilonnent la ligne de chemin de fer Sestroretsk-Petrograd sans arriver à la couper nulle part. et déciment les rangs des assaillants qui reculent. les mutins 263 . Les canons du fort entrent en action. Enfin. un kilomètre plus loin. Trente obus tombent sur la prin­ cipale usine de la ville. Dix raids indi­ viduels lâchent sur la ville quelques milliers de tracts et 250 kg de bombes qui ne produisent à peu près aucun dégât. que Verchinine a été arrêté dans la rue à Cronstadt par une unité qui y a pénétré quelques minu­ tes. Govorov. Pourquoi sest-il aventuré seul pour une mission improvisée? Il ne le dit pas. Pour des raisons inconnues. habité par une peur bleue d’avancer sur la glace. Toukhatchevski affirme.. lui. le plus proche du continent. et dépourvu d’ar­ tillerie.. L’aviation de l’armée rouge n est guère plus efficace. La qualité des explosifs est aussi médiocre des deux côtés. mais la moitié n’explosent pas. Les insurgés bombardent la côté nord et la ville de Sestrorestk. réussit néanmoins à s’emparer du fort 7. ainsi que des 28 canons du Petropavlovsk et du Sébastopol. Cronstadt disposait de 135 canons et de 68 mitrailleuses. Mais ils incendient six maisons de la gare de Gorskaia et détériorent un embranchement secon­ daire qui mène au promontoire de Lysy Nos. creusent la glace en de multiples endroits.

Aussitôt dénoncé. Ces derniers sèment pourtant la panique chez les soldats. 264 . Avksioukievitch. ce dernier se justifie : envoyer son déta­ chement à l’assaut d’un fort défendu par une garnison de 250 hommes. le chef de la direction prin­ cipale des Instituts supérieurs de l’armée rouge. Petrovski. Un bataillon entier du 561e régiment (250 hommes) ainsi qu’une unité d’élèves offi­ ciers se laissent capturer et se rallient aux mutins. affolés à l’idée de périr noyés et qui disparaissent par grappes entières dans l’eau glacée. que l’état-major ne pouvait réellement ignorer. en progressant sur une distance de 5 kilo­ mètres de glace entièrement à découvert. C ’est la débâcle. Le 12 mars. et pas seulement de la trouer comme les simples obus. adresse au congrès une mise au point rappelant les faits. prenant la défense du commandant insubordonné et du détachement d’élèves officiers et demandant une enquête. Saisie dès le lendemain. CRONSTADT n utilisent guère les shrapnells stockés dans leurs entrepôts capables de faire exploser la glace. qui doit désavouer l’auteur d’un ordre irresponsable. que le détachement a refusé d’exé­ cuter l’ordre donné. Un détachement d’élèves officiers de Moscou du groupe sud chargés de prendre d’assaut l’un des forts installés sur un rocher aux abords de l’île revient sur ses pas sur l’ordre de son commandant. Elle qualifie d’« absurde. «considéré de son devoir révolutionnaire de revenir en arrière et de faire un rapport sur la véritable situation7». Mais le bruit se répand vite dans les couloirs du X e congrès du parti bolchevik. armé de 36 canons de gros calibre et de 48 de petit calibre. l’Inspection du train blindé de Trotsky donne raison à Avksioukievitch. Il a donc. dit-il. dont les travaux se sont ouverts ce 8 mars à midi. «s’achèverait par la perte inévitable de tous les participants de cette entre­ prise insensée». stupide et même criminel8» l’ordre qui lui a été donné.

Orlov. ni vérifié l’installation des postes de garde. comman­ dant d’un poste de garde. alors qu’il ne restait que cinq à six heures avant le début de l’offensive et qu’il a fallu beaucoup de temps pour regrouper les bataillons disséminés dans les localités voisines. accusé d’avoir fourni de faux renseignements sur la disposition de ses postes de garde et de ses mitrailleuses. Il commandera plus tard la garde militaire de la compagnie Aeroflot et sera fUsillé en 1939 sous Staline. Trois hommes. le tché- kiste Nicolaiev. L’ASSAUT MANQUÉ Un bataillon de 350 élèves officiers réussit à pénétrer dans la forteresse par la porte de Petrograd. Pourquoi l’offensive du 8 mars a-t-elle échoué ? Le chef de la section spéciale de la défense des frontières. dans un rapport du 10 mars. Mais Rose trouve à son tour d’autres responsables qu’il fait sanctionner : Staszkiewicz. ni même assuré la liaison avec les postes voisins . donne une réponse simple : Voldemar Rose. coupables d’une triple mais minime négligence. le commandant Guerman. sont envoyés devant le tribunal : le commandant de la 5e compagnie du régiment de Cronstadt. Rose sera même décoré pour son courage au cours de l’assaut. enfin. le chef des avant-postes. ils se heurtent à un groupe de marins quils tentent de haranguer. a d’abord passé trois heures à rédiger un tract. Une partie des élèves offi­ ciers se rend. les désarment et menacent d’abattre sur place tous ceux qui résisteraient. une autre s’enfuit sur la glace sous les obus. est rétrogradé. mais ne l’obtient pas. qui s’est mêlé d’une conversation entre Rose et un chef de poste dont les 265 . désigné par Trotsky pour commander la colonne d’assaut du groupe sud. qui n a ni installé les gardes volantes indispensables. Rose a été démis de ses fonctions et Nicolaiev demande son arrestation. accusé d’avoir ignoré la disposition de ses postes sur le flanc gauche de son secteur. les marins les encerclent.

dit-il ensuite.. il faut.. deux responsables militaires rédigent un bref rapport où ils attribuent l’échec à l’insuffisance d’ar­ tillerie lourde. « bombarder les casernes dans la ville et 266 . il rejette en effet l’échec sur leur défection. Le même jour.» Cette «patrouille de reconnaissance». Toukhatchevski. pour préparer «un assaut sérieux» (que n’était donc pas celui de cette nuit du 7 au 8 mars). Sladkov dit pourtant partiellement vrai. Plus sérieux. La fermeté de l’adversaire a été plus grande qu’on ne l’escomptait10. n’est que le grossier maquillage d’un assaut manqué. Ivan Sladkov. La suite de son rapport oral infirme pour­ tant largement ce jugement. pour autant que je le sache. Dans une conversation téléphonique avec le chef d’état- major. délégué au X e congrès et envoyé sur le fort de Krasnoflotski.]. dans son rapport oral à Kamenev. le 8 mars à 14 heures. Il souligne en effet par deux fois : « Dans l’ensemble les marins à Cronstadt se sont montrés plus fermes et plus organisés qu on ne le disait [. CRONSTADT membres cie la garde dormaient et a déclaré sa négligence sans importance. et «surtout à l’extrême indécision des actions du 561e régiment et au passage d’un de ses bataillons du côté de l’adversaire9». n’avaient qu’un caractère de patrouille de reconnais­ sance11. c’est lui- même. à la supériorité de ce dernier dans les tirs d’artillerie. et donc à la faiblesse du pilonnage des posi­ tions de l’adversaire. non comptabilisés précisément.» Ce «on » trop impersonnel. car. Ce régiment et son bataillon passé à l’ennemi permettent à Toukhatchevski de ne pas s’expliquer sur l’impréparation de son offensive. propose une batterie de mesures militaires et politiques: d’abord une préparation d’artillerie beaucoup plus intense et permanente de jour et de nuit. affirme dans un rapport à Sklianskx : « Les tentatives de prendre Cronstadt par la glace. payée de centaines de morts.

Les ouvriers de l’imprimerie n° 5 affirment : «Le sang coulera en vain. L’attaque du 8 mars les contraint en même temps à s’or­ ganiser. Il réclame l’ap­ port de la 27e division de Poutna tout entière. » Des ouvriers des usines dites de Petrograd et de Smolny et du premier arrondissement sont mécon­ tents qu’on ait bombardé l’île. est imminente. les insurgés. Il y insiste par deux fois. tant ces marins de Petrograd lui paraissent peu sûrs. Puis le comité révolutionnaire allonge de deux heures la durée de la journée de travail Les circonstances lui dictent à lui aussi sa politique. l’a ssa u t m a n q u é bombarder la ville pour susciter la dislocation : si le ravi­ taillement en pain arrive à terme. qui a dans l’histoire renversé bien des forteresses. cela produira une bonne impression Il faut accélérer le transfert des troupes et envoyer tous les marins de Petrograd ailleurs. sont dégrisés par un cons­ tat douloureux : leurs dépôts de farine se vident alors qu’ils ont à nourrir 50000 âmes. L’échec du 8 mars infléchit l’attitude d’une partie de la population laborieuse de Petrograd. À la fin de cette journée du 8 mars. La famine. la troïka centrale du bureau des syndi­ cats de Cronstadt invite les ouvriers à former des milices à disposition de l’état-major. un moment grisés par leur succès. » 267 . Il finira par la recevoir mais n aura pas lieu de s’en féliciter. Des ouvriers murmu­ rent : « Les nôtres combattent les leurs. Le 9 mars. d’autres condamnent la décision de l’avoir fait sans avoir ouvert des négociations au nom des ouvriers de la ville. Cela se fera de façon indolore12». La troïka de l’arrondisse­ ment évoque «l’attitude attentive des grandes usines qui sympathisent avec les Cronstadtiens» et souligne les critiques contre une effusion inutile de sang. la fusillade est une lutte fratricide. on dit que le sang des ouvriers coule en vainI3. » La troïka du premier arrondissement signale la même réac­ tion : «À propos des événements de Cronstadt.

affirment leur appui à ceux d’Arsenal et se mettent en grève à 13 heures. décide de bloquer les émissions de Radio Rosta et la diffusion de toute la presse soviétique centrale tant que l’insurrection n’est pas écrasée. À cette nouvelle. le comité de Petrograd des mencheviks annonce dans un tract sa fin imminente: «L’édifice de la dictature bolchevik craque et s’effondre. les ouvriers de l’usine Nobel. En tout cas. Le lende­ main. mais affirment leur volonté de se joindre à ceux d’Arsenal et leur sympathie pour les insurgés. le matin. CRONSTADT Dans l’arrondissement de Petrograd. 268 . puis y ont renoncé. Le bureau caucasien craint que toute information sur son existence ne trouble les montagnards du Caucase. Les échos de la révolte paraissent dangereux. ce 8 mars. à tous les commissaires politiques des navires ancrés à Petrograd de ne laisser de fusils et de revolvers qu’aux communistes. dès le soir du 8 mars. une délé­ gation chargée de se rendre à Cronstadt. En réalité. le bruit court qu’ils vont faire le tour des usines pour demander l’arrêt des canonnades. le bruit court que les ouvriers de l’usine Arsenal (représentée au soviet de Petrograd du 4 mars par un anarchiste) se sont joints aux insurgés. Les ouvriers de Narvikainen (dans le même arrondissement) ont. de fermer à clé la soute où. dans l’arrondissement de Vyborg.» Le tract énumère les soulèvements paysans en Ukraine. L’échec de l’assaut encourage les adversaires du régime. Le 8 mars. Le commandement de la flotte s’inquiète des répercus- sions de l’échec sur les marins de Petrograd et ordonne. le 7 mars au soir. en Sibérie. le bureau caucasien du parti communiste dirigé par l’ami de Staline. un moment durant. Ordjonikidzé. ils ont élu. sont entreposées les armes et de garder la clé par-devers eux. réunis en assemblée générale. refusé de travailler. que la Tcheka a interceptée et jetée en prison.

la libération de tous les socialistes et de tous les ouvriers et paysans emprisonnés pour leurs convictions politiques14». et que la seule issue est le passage du pouvoir dans les mains de soviets librement élus.. qui s’en mettent plein les poches. En opposant le canon à la résolution des marins de Cronstadt qui réclament des élections libres aux soviets. le Comité central ouvrier révolution­ naire russe. de voleurs et de bandits». » Le tract invite les ouvriers à «descendre dans la rue pour exiger : 1) l’amnis­ 269 . des gens qui passaient leur vie jadis à jouer au billard [. mystérieuse organisation inconnue. de presse. affiche sur des murs de la ville un tract qui dénonce « un gouverne­ ment qui se nomme ouvrier mais est en réalité un gouver­ nement d’aventuristes. repeints en rouge». les bolche­ viks ont démontré qu’ils s’appuyaient exclusivement sur la violence brutale. des élec­ tions libres aux soviets et aux autres organisations ouvrières . c’est eux qui l’ont renversé et ils nous aident à renverser ces commissairocrates buveurs de sang. Le pillage odieux de la paysannerie découle de ce que «le stupide et obtus gouvernement soviétique a introduit en premier lieu le communisme de la consommation au lieu du commu­ nisme de la production». Puis il interpelle ses lecteurs : « Regardez un peu ce que font les matelots héroïques de Cronstadt. de syndi­ cats et d’assemblées pour tous les travailleurs . Les mencheviks exigent «l’annulation des mesures militaires et d’état de siège. les grèves ouvrières et l’insur­ rection de Cronstadt qu’ils nient avoir provoquées.. Le même jour. C ’est eux qui ont installé ce pouvoir. des maniaques et des aventuristes avec qui collaborent des Cent-noirs bigleux.]. Les communistes sont «d ’anciens ivrognes. les pires des ouvriers. l’ a ssa u t m a n q u é dans la Russie du Sud-Est. assez bonne définition du communisme de guerre. la liberté de parole.

Mais il est impossible. peut-être plus. d’envoyer les 12000 marins de Petrograd se battre contre Cronstadt. Les marins forment une couche extrêmement soudée. 3) le refus de la dictature du parti communiste15». tout à fait compréhensible. » 270 . CRONSTADT tie de tous les politiques et de tous nos dirigeants à l'étranger. devant le comité exécutif du soviet de Petrograd. voit le danger qui vient du côté des blancs [. direct. » Mais Zinoviev ne propose pas de dissocier ces marins des gardes blancs. Cronstadt est une grande autorité. Zinoviev affirme que de 1000 à 2 0 0 0 offi­ ciers russes blancs sont venus de Finlande à Cronstadt prêter main-forte aux insurgés. et ils ne peuvent marcher les uns contre les autres qu’à grand-peine. parmi les marins et les ouvriers parfois on ne croit pas que le marin marchera derrière un général garde- blanc. c'est difficile à dire»..» Et la lecture de la presse de Cronstadt montre que «la partie makhnoviste. D'où un certain mécontentement.. Selon lui les opérations militaires vont durer «un ou deux jours. Il en est en réalité venu une dizaine avec une mission de la Croix-Rouge. Le 8 mars au soir. Mais alors qu’il l’avait qualifiée le 1er mars de motion SR-Cent- noir. Car il y a là-bas beaucoup de jeunes gars venus d'Ukraine et il y a une grande quantité de marins totalement imprégnés d’idées makhnovistes. il affirme alors: «la motion de Cronstadt est aux trois quarts acceptable» par les membres de l’assemblée. secret et légal . Il ajoute : « Une partie [des insurgés] se trouve sous l’influence d’idées makhnovistes typiques. Là-bas. la plus honnête. 2) une Assemblée constituante élue au suffrage universel. et dangereux de les garder si près de l’île insurgée : « Pour eux. dit-il. ce qui lui paraît un signe de sa minutieuse préparation contre-révolutionnaire.].

Malgré cela les listes d’inscrits pour le Sud se remplissent vite : tout pour ces marins vaut mieux que d’être envoyés à Fassaut de Cronstadt. Ce sera mieux et pour eux et pour nous». eux- mêmes envie. il invite son adjoint Menjinski à la revoir. emmenant plus de 3 000 marins vers la mer d’Azov et la mer Noire à l’au­ tre bout du pays. un premier contingent de 1195 marins. Le 7 mars. l’ a ssa u t m a n q u é L’entrée de l’armée rouge en Géorgie va régler le problème. dans le sud du pays (PAdjarie). Staline et Ordjonikidzé y ont en effet provo­ qué un soulèvement contre le gouvernement menchevik et envoyé à son secours Farmée rouge qui a besoin de renforts pour s’emparer du port de Batoum. Un second contingent de 520 hommes est parti à 1 h 15 du matin après avoir attendu le train plusieurs heures et râlé. des jeunes pour la plupart. ont murmuré qu’on ne les envoyait pas dans la flotte de la mer Noire. Par télé­ gramme. craignant un piège. Certains marins. Dzerjinski. C ’est pourquoi une grande quantité de marins part sur le front prendre Batoum. «car nous pensons qu’il est mieux qu’une partie des marins se trou­ vent là-bas plutôt que de rester ici où la situation est embrouillée. d’ailleurs. Zinoviev a préparé Fenvoi de marins de Petrograd. Le lendemain. à 10 heures du matin. L’affaire est rondement menée : quatre convois. on 271 . le président de la Tcheka. dira-t-il. à 19 heures. a été embarqué sans problème. Zinoviev ajoute en effet qu « il a fallu désarmer deux torpilleurs pas sûrs et en arrêter quelques membres16». ïl est temps. à la frontière turque. Le 25 mars. Zinoviev affirmera n’avoir expédié vers le sud que 2000 marins. qui. et un quatrième ce même jour à 18 h 30. chacun compre­ nant 215 communistes. en avaient. devant le soviet. Un troisième convoi est parti le 8 mars. est saisi d’un doute devant cette opération. sont déjà partis.

Enfin. Il faut réviser la décision17. Ce sont les SR qui font tout cela. mais un détachement de tchékistes rattrapera les matelots pour les surveiller. CRONSTADT envoie. Les matelots trompés de Cronstadt voient déjà qu’ils sont pris à l’hameçon des généraux tsaristes». Zinoviev croit répondre aux interrogations qui se multiplient dans sa ville par le bluff. Chassez les S R !» Après avoir inventé de toutes pièces ces centaines d’officiers. en particulier les marins [. car on y trouve parfois des notes stupides. La première page de la Pravda de Petrograd du 9 mars annonce en caractères gras : « Des centaines d’officiers russes blancs quittent la Finlande blanche pour Cronstadt. des milliers de marins à Marîoupol et Odessa.. Ce bluff l’enrage.. La bourgeoisie de l’Entente nous prépare une nouvelle guerre. Trotsky lit cet article dans son train blindé. note à propos de son équipage que « beaucoup ne croient pas les journaux. La crise du ravitaille­ ment provoquerait une vague de désertions chez les mate­ lots et soldats. par peur de dépenser des obus qui ne sont à leur disposition qu’en faible quantité ». le jour­ nal affirme que « l’inquiétude monte chez les mutins. Ainsi ils ont ri en lisant dans Krasnaia 272 . écrit-il. connaît la réalité du dérou­ lement des chosesî8. Il télégraphie aussitôt à Zinoviev son étonne­ ment devant l’affirmation que Cronstadt craint de dépen­ ser ses trop rares obus : « Une information fausse de ce genre me paraît extrêmement nuisible [car] la population.]. » Les faits ne tardent pas à vérifier ses craintes. Le commissaire du cuirassé GangouU amarré à Petrograd. où un radiotélégramme britannique annonce une révolte : « De plus Marioupol c’est la zone d’action de Makhno. » Elle ne sera pas revue. le quotidien prétend que « Cronstadt insurgée a répondu timidement aux tirs en rafales de nos canons qui ont commencé le 7 au soir.

Il ne faut pas publier de telles nouvelles19». une assemblée générale de marins se tient sur le Gangout avec des délégués du cuirassé Poltava. La mésaventure du commissaire de l’école 273 . en route vers Oranienbaum. puis prêtent peu à peu l’oreille à son discours. déjà brisée . d’ailleurs. leurs canons auraient pu tenir la ville sous leur menace. Si les deux équipages avaient maintenu leur position initiale. Au bout de deux heures. L’équipage. par peur de dépenser des obus qu ils possèdent en petite quantité”. et avec indécision. Monte alors à bord Mikhaïl Kroutchinski. les unités d’élèves officiers. flanqué de quelques marins communistes de la base navale de Petrograd. Un malaise profond ronge la division. Cet espoir s’envole pour les insurgés. Mais Kroutchinski ne s’illusionne pas sur leur fermeté. contre les excès et les actes arbitraires des autorités locales. ont subi de lourdes pertes et leur déroute a été totale. car la glace autour de l’île et des forts est. qui ont tenté la veille de prendre la forteresse d’assaut. De plus Cronstadt leur parait imprenable. Or tout le monde sait que Cronstadt a des obus pour une année. discutent de l’assaut du 8 mars et de son échec. Les autorités font descendre à terre les équipages des deux navires et les remplacent par deux détachements d’élèves officiers de la ville.! l ’a ssa u t m a n q u é Gazeta ou dans la Pravda que “Cronstadt tirait rarement. qui le huent d’abord. Le 9. pensent- ils. C ’est une nouvelle défaite pour les insurgés. sans arme. Il harangue les marins. croient-ils. les matelots se sont révoltés uniquement. Les soldats de la 27e division. L’incertitude règne néanmoins à Petrograd au sein du commandement sur l’attitude des soldats et même des élèves officiers. survolté. l’équipage du Gangout et les délégués du Poltava reviennent sur leur décision. est décidé à soutenir les insurgés.

d’agitateurs qui invitent les soldats à refuser d’exécuter les ordres de combat et à discuter. sept élèves officiers. Slydnev. lors de rassemblée du 9. mais dix d ’entre eux. surtout dans le 561e. rappelle aux plus aveu­ gles la fragilité du soutien dont bénéficie le pouvoir chez une partie des communistes et des cadres mêmes de Tar­ mée rouge. les dix-neuf communistes seront condamnés à mort. Fedko. Le commandement procède ici ou là à des purges sévè­ res des unités incertaines. il réunit tous les élèves offi­ ciers. membre de Fétat-major général. à cinq ou dix ans. qui n avaient pas bronché. un second groupe. dont la plupart ne feront que quatre mois. à les imiter. Leur attitude conforte les autres dans leur refus et pousse des sans-parti. Mais cette proposition ne vaut pas pour les communis­ tes20. dont six communistes absents pour obligation de service. de nettoyer leurs rangs des parasites. Finalement. leur annonce l’offensive prochaine et leur déclare : « Ceux qui ne savent pas manier les armes. dénonce la présence dans plusieurs régiments. annoncent au commissaire de Fécole leur refus de participer à la prochaine offensive sur l’île. Le soir du 9 mars. provocateurs 274 . » Une vingtaine d’élèves officiers sortent alors des rangs dont treize communistes. «vu leur origine prolétarienne et leurs services antérieurs en faveur de la révolution21». verront leur condamnation commuée en vingt ans de travaux forcés . Dix jours plus tard. Il ordonne aux commandants et aux commissai­ res de ces unités d’en « retirer tous les éléments démorali­ sateurs. Le 10 mars. la peine des dix-neuf sera commuée en dix ans de travaux forcés. CRONSTADT des officiers de la marine. les lâches et ceux qui se sentent trop faibles physiquement ou malades et ne veulent pas provoquer de troubles sur le front peuvent ne pas participer à l’offensive et sortir des rangs. Trois jours plus tard.

que les élèves officiers refusent de partir à l’assaut et d’obéir au commandement communiste. sans hésiter à extraire une grande quantité de soldats des régiments pour inaptitude. mais qualitativement fortes22». . Cette purge vise à former des unités peu nombreuses. Et il exige un engagement écrit du commande­ ment stipulant que les soldats restants sont sûrs. Les lents préparatifs de la seconde offensive aggravent les rumeurs. l’a ssa u t m a n q u é et braillards. et que les communistes ont été écrasés lors de la dernière offen­ sive23» qui n’a pourtant pas encore eu lieu. Le 14 mars. le bruit court dans le premier arrondissement que «les mutins ont pris Oranienbaum.

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D ’après le même numéro. Cela s’est marqué par la légère hausse des actions des entreprises industrielles russes et la reprise d’opérations animées sur les emprunts russes». Petrograd et Pskov ont suscité un vif intérêt dans les cercles financiers et boursiers français. «les infor­ mations télégraphiques sur l’insurrection à Cronstadt. Pour cela. dont les titres ne peuvent avoir de valeur que si la propriété privée est rétablie. démoralisée après la débâcle du général Wrangel en Crimée à la fin d’octobre 1920. à 500 kilomètres de Petrograd. Le 6 mars à midi.» Le 8 mars. reçoit sur son bureau un télé­ gramme au contenu laconique envoyé de Revel en Estonie : «Félicitations. le prince Lvov. Le SR Avksentiev. au nom de l’Assemblée constituante en exil. Les Soviets sont tombés. annonce que Pskov. le gouverne­ ment de Lénine doit être renversé. déclare : «Notre 277 . apprend avec enthousiasme la révolte des marins. C h a p itr e XVIII Cronstadt et rémigration L’émigration russe. a déclaré son indépendance et que les marins insurgés de Cronstadt ont arrêté le comité exécutif du soviet de Petrograd. le premier président du Gouvernement provisoire de mars 1917. les banques privées remises en selle et les emprunts décrétés remboursables. le jour­ nal cadet de Pavel Milioukov. Poslednie Novosti (Les Dernières Nouvelles).

Le vieux révolution­ naire Bourtsev. l’alternative est simple : ce sont soit les bolcheviks* soit les monarchistes . » Bref. seule compte la chute des bolcheviks. avec ses 5000 soldats stationnés à Bizerte et —mal —entretenus par le gouverne­ ment français. rémigration exulte. s’annonce prêt à reprendre du service. mais Cronstadt est bien loin de la Tunisie ! À Paris. Pavel Milioukov. comme le dit le général blanc Von Lampe. Pour Immigration. Leur principal dirigeant. » Le Centre national. le comité central du Parti de îa volonté populaire (les anciens Cadets) discute de Cronstadt. devait constituer à Petrograd un gouvernement blanc en cas de victoire du général Ioudenitch. y écrit : «L a lutte contre les bolcheviks est notre cause commune3. Peu lui importe le programme des insurgés. La démocratie russe a engagé le combat décisif contre la violence bolchevik1. 278 . CRONSTADT patrie est placée devant la révolution attendue depuis long­ temps. Tseidler. est un mouvement rigoureusement antibolchevik et constitue seulement la première étape d’une révolution ultérieure»» Il fonde son analyse sur un constat : « Bien qu’ils se consi­ dèrent comme socialistes. qui ne lui demandent rien. l’homme qui avait prévu l’insurrection dès janvier. Wrangel. en 1919. quoique sur une plate-forme soviétique. Le représentant de la Croix-Rouge russe à Helsinki. dont les services de sécurité français finan­ cent le journal La Cause commune. les insurgés reconnaissent la propriété privée2. qui.» Là est bien le nœud de l’affaire. multiplie les inter­ ventions en ce sens auprès des gouvernements étrangers français et finlandais. tente de rassembler des fonds pour les insurgés. toute troisième force ne peut être qu un marchepied pour ces derniers. le 7 mars au soir. insiste dans une lettre à son supérieur pour que les émigrés « persuadent les cercles financiers que le mouvement de Cronstadt.

simplement en en cachant la queue4. Je suis prêt à venir en personne pour placer mes forces et mon auto­ rité au service de la révolution du peuple5. On peut prendre de l’argent même chez le diable. massés devant le siège du comité exécutif des soviets. défunt depuis trois ans et demi). Elle Ta invité à solliciter du gouvernement et des organisations sociales américains une aide alimentaire destinée à la population de Petrograd. » Victor Tchernov. adresse de Revel en Estonie où il réside. Son adjoint. Victor Tchernov. soldats de l’armée rouge et ouvriers. Vinaver. un radiogramme. insiste : «Les insurgés eux-mêmes renoncent déjà à la participation du général Kozlovski dans leur action : il faut montrer que ce nest pas un mouvement réaction­ naire. Il offre des renforts en hommes et des vivres fournis par les coopératives russes à l’étranger. Faites-nous savoir ce qu’il vous faut et en quelles quantités. alors ministre de l’agri­ 279 . avait tenté de s’emparer de Tchernov. qui. En juillet 1917. CRONSTADT ET IMMIGRATION informe les présents que la commission exécutive de la défunte Assemblée constituante a contacté l’ambassadeur russe Bakhmetiev à Washington (qui reconnaît toujours le représentant du Gouvernement provisoire. adresse ses salutations fraternelles aux camarades héroïques. Affirmant que l'insurrection de Cronstadt est un soulèvement purement interne sans intervention de forces extérieures. » Ce message grandiloquent ne manque pas de sel. le principal dirigeant des SR de droite et président de l’éphémère Assemblée constituante. pour la troisième fois depuis 1905. un groupe de marins de Cronstadt. matelots. se sont levés pour secouer le joug de la tyrannie. non daté. en effet. au comité révolutionnaire : « Le président de l’Assemblée constituante. la commission « affirme sa certitude que ce mouvement rencontrera le soutien et la sympathie de la démocratie de tous les pays».

Le 9 mars au soir. le dirigeant SR Zenzinov. lui aussi. En attendant. Sa proposition avait un double aspect embarrassant pour le comité révolutionnaire. l’explique dans une lettre du 8 mars à un de ses camarades : « Si nous pouvions mainte­ nant envoyer du ravitaillement à Cronstadt. Si elle s’étend. Valk propose d’accepter sa proposition. Petritchenko propose de la décliner pour l’instant. Seule Fintervention de Trotsky l’avait sorti de ce mauvais pas. nous pour­ rions l’annoncer au monde entier. Mais Tchernov pensait sans doute. ensuite les SR de droite avaient participé à des gouvernements de coalition anti­ bolcheviks avec des blancs. mieux vaut ne rien dire. Il se réclamait de l’Assemblée constituante dont la majorité des insurgés ne voulaient pas entendre parler . en attendant que la situation soit clarifiée. Et quand la Russie soviétique saura que Cronstadt libérée des bolcheviks a aussitôt reçu du ravitaillement de l’Europe. L’aide humanitaire envisagée par Milioukov et par Tchernov est purement politique. et de lui faire un mauvais parti. Perepelkine demande de la rejeter. que les marins de 1921 n’étaient plus ceux de 1917. Le comité. «estime de son devoir de remercier le camarade Tchernov de sa proposi­ tion mais lui demande de s’abstenir provisoirement de venir. le comité pourra accepter l’aide de Tchernov.» Cette aide s’organise pourtant lentement et chichement. sans fermer la porte. CRONSTADT culture du Gouvernement provisoire. dans sa réponse du 13 mars. Les ïzvestia de Cronstadt ne publient ni son appel ni la réponse du comité. Pour le moment. ce serait une étincelle dans un baril de poudre7. La clarification attendue est sans doute l’extension ou non de la révolte sur le continent. Le comité débat de la réponse à lui donner. sa proposition est prise en considération6». une délégation de la Croix-Rouge russe en émigration installée 280 . installé à Prague.

La venue de Vilken ébranle certains marins du SébastopoL En février 1917. La mission propose une aide alimen­ taire et en médicaments. il devrait parvenir à un accord défini- tif avec cette bourgeoisie8. le colonel Bounakov. Bien que profondément antibolchevik. qu’à l’avenir. mais. L’aide promise est très difficile à assurer. dans leurs dépositions. La troïka révolutionnaire du cuirassé calme difficile­ ment leurs ardeurs. Sa composition est haute­ ment politique : le baron Vilken. le gouvernement finlandais . CRONSTADT ET IMMIGRATION en Finlande arrive à Cronstadt. représentant du grand prince Nicolas Nicolaïevitch Romanov à Helsinki. les marins avaient voulu le noyer dans la Baltique ou le jeter dans une chaudière . sans prendre sur lüi-même aucune obligation politique . va effectivement dans ce sens. le général lavit. Brouchvit. Guerman membre de l’organisation monarchique clan­ destine dite de Tagantsev (l’organisation de combat de Petrograd). mais l’appel ultime du comité. Certains marins veulent à nouveau le jeter à l’eau.] Valk et Perepelkine recon- naissent que le comité révolutionnaire se rendait parfaite- ment compte que ce cadeau de la bourgeoisie le liait avec elle et. avant la débâcle.. [.. Une mission ainsi composée n’a que des préoccupations humanitaires limitées et ne saurait avoir comme fin l’instauration d’un authentique pouvoir des soviets que ses membres ont toujours combattus avec acharnement. accompagnés de journalistes. un émissaire de l’organisation clandestine SR dite «Centre administratif». le chef du service de renseignements de Fétat-major finlandais. Saliari. Agranov souligne : « Le comité révolutionnaire donna son accord à Faide proposée. Vilken n avait échappé que par miracle à leur fureur vengeresse. » On peut contester les déposi­ tions de ces deux vaincus démoralisés. ancien commandant à poigne du Sébastopol.

établit un bilan de Faide matérielle : l’Union des commerçants et des industriels a collecté un million de marks finlandais et entend collecter un nouveau million dans les jours suivants. et ne quittera Cronstadt» in extremis. réuni à nouveau le 10 mars à Paris. Elle fera envoyer à Cronstadt le total misérable de 400 pouds de blé (soit 13 quintaux) pour 50000 habitants. refuse d’investir à fonds perdus! Il lui faut des garanties. contactée. dont l’avenir lui semble très incertain. laissant le comité révolutionnaire face à ses difficultés. apparaîtra possible lorsque se dessinera le succès d’une insurrection à Petrograd et les 282 . souligne-t-il. Elle laisse derrière elle Vilken qui reste jusqu’au bout. Le comité central des Cadets. Les SR. L’avocat Michel Vinaver. « Une aide réelle de la Croix-Rouge américaine. membre du comité central des Cadets depuis 1905. fait savoir que la Croix-Rouge américaine. tant que la glace n'a pas fondu. La mission repart. la Finlande est le point de passage obligé de tout transport. ravitaillement et médicaments pour Cronstadt. quelques heures avant la chute de la forteresse. La section des pétroliers a rassemblé 400 000 francs et prétend collecter 20 millions gagés par des hypothèques sur les exploita­ tions pétrolières à récupérer par leurs anciens possesseurs. Les quelques traîneaux que les gardes-frontières finlandais laissent passer ne peuvent transporter qu une aide dérisoire. que le 17 mars à 18 heures. enfin. sont prêts à collaborer mais clandestine­ ment : une entente publique avec l’Union des commer­ çants et industriels ternirait leur étiquette révolutionnaire. Or. CRONSTADT ne veut pas se laisser entraîner dans un conflit militaire avec la Russie soviétique et refuse ostensiblement de lais­ ser transiter par son territoire tout convoi de matériel. Vilken reste dans l’île pour des motifs poli­ tiques mais on ne sait ce qu’il y fait.

Un certain Bramson résume clai­ rement leur position .. CRONSTADT ET IMMIGRATION premiers pas dans cette direction doivent être effectués sur la base des moyens russes9. ont en vain financé. les soviets peuvent subsister comme organe non politique. pas au parti» devrait aboutir à retirer tout pouvoir aux soviets.» Si l'insurrection triomphe à Petrograd. le soutien aux insurgés qui procla­ ment «Tout le pouvoir aux soviets. Mais les gouver­ nements étrangers qui. avancé par les insurgés. « Cela peut avoir une signification tactique et peut être utile pour renverser le pouvoir bolchevik. armé. Mais par la suite. par les tâches et par le mode de choix des organismes municipaux. ancien chef du gouvernement du Nord porté à bout de bras par les Anglais. . équipé et soutenu les armées blanches ne veulent plus investir à fonds perdus. le régime soviétique pourra enfin être renversé et la terre russe ouverte au capital privé. la direction du Parti socialiste populaire travailliste.. » Ainsi. des zemst- vos urbains10. L’humanitaire doit être rentable. discute du mot d’ordre des « soviets ». proche. En attendant un succès douteux. pendant trois ans. petite formation présidée par Tchaïkovski. Le 11 mars. la Croix-Rouge américaine ne débourse pas un dollar pour ravitailler les insurgés menacés par la famine.

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Une solution de force lui était donc nécessaire. La date du congrès a été plusieurs fois repoussée sans aucun rapport avec Cronstadt. Les auteurs ajoutent : « C ’est précisément à ce moment-là que le parti s’engagea sur la voie tragique qui allait le mener à la dictature à travers les répressions massives1. ce report a été voulu par Lénine. car l’in­ surrection lui permettait de justifier son exigence d’unité et de discipline du parti et de faire voter l’interdiction des fractions. Le comité central du 8 décembre 1920 en avait fixé l’ouverture « au début de février». le jour préalablement fixé. le lendemain du jour fixé secrètement par fétat-major pour son offensive qu’il croyait décisive sur Cronstadt. Puis. Peut-être l’assaut aurait-il pu alors être évité». 285 . Selon les auteurs de Kronstadt 1921. Mais Lénine ne le voulait pas. Cronstadt et le Xe congrès du parti communiste Le Xe congrès du parti communiste initialement prévu le 6 s’est ouvert le 8 mars à midi. » Rien ne confirme cette interprétation hasardeuse. le tournant dans la politique économique annoncé à son ouverture aurait pu changer la situation à Cronstadt et influencer l’humeur des matelots qui attendaient le discours de Lénine au congrès. C hapitre XIX Lénine. car «si le congrès s’était ouvert le 6 mars.

à l’intérieur comme 286 . Voronèje et Tioumen. dont la parution en commande Fouverture.. la garnison de Krasnaia Gorka et les paysans du gouvernement de Pskov se sont joints à Finsurrection. Mi-février. le bureau politique en discute. et d’autres villes et les a fusillés ».] . fusillés ?). Lougansk.» S’ils sont chassés du Kremlin. pour conclure triomphalement ainsi : «Le peuple a chassé les communistes du Kremlin. Toula. le tract énumère une série de révoltes imaginaires en plus des soulèvements réels de Tambov.] L’heure est venue d’anéantir cette bande de voleurs et d’as­ sassins2. «À Moscou [. » Après cette information fantaisiste. le comité central du 24 décembre fixe l’ouverture au 6 mars. Le comité centrai du 7 mars confirme enfin Fouverture le 8... CRONSTADT à cause de la discussion sur les syndicats. l’heure est même déjà largement passée. riche en informations hautement fantaisistes : «Les ouvriers de Petrograd.. ce qui est faux et absurde (à quoi pourraient bien servir des otages. Tsaritsyne.. Kharkov. annonce des combats d’artilllerie «entre le peuple» et les communistes.. et une grève des cheminots. Le 14 février. » Les troupes envoyées de Moscou pour écraser Finsurrection se sont ralliées aux insurgés qui « exigent la liberté et la convo­ cation de l’Assemblée constituante». la commission d’organisation du congrès s’impatiente des retards dans la publication des textes à discuter au congrès. Ce flot de fausses nouvelles est le lot quotidien des informations sur la Russie soviétique. [. une Union populaire de défense de la patrie et de la liberté diffuse en Biélorussie un tract de soutien aux insurgés de Cronstadt. Mais «laTcheka a pris des otages parmi les ouvriers à Moscou. Kolomna... Au moment où s’ouvre le congrès. louzovka.les détachements spéciaux et les communistes ont commencé à fusiller cruellement les grévistes et à fusiller le comité de grève ouvrier tout entier. Eketarinoslav. Briansk.

et le pouvoir dans la capitale est passé entre les mains du comité révolutionnaire des marins3. îe journal du Cadet Milioukov. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. pour analyser l’insurrection. commence par évoquer «la contre-révolution paysanne (petite-bour- geoise). Enfin : «Le comité exécu­ tif de Petrograd et toute une série de communistes éminents ont été arrêtés par les marins de Cronstadt. Tobolsk persuade Lénine que la prolongation du commu- nisme de guerre entraînera la chute du régime.. il insiste sur la parenté apparente entre le programme des insurgés et 287 . à Pextérieur du pays. Il résume la résolution du I er mars en trois points. LÉNINE. réservée à la propagande. Selon lui « les soldats rouges s’associent en masse aux marins de Cronstadt [. ne suffisent pourtant pas à abattre le régime. Les Dernières Nouvelles. Le plan de son discours au congrès. où il abandonne la formule de Zinoviev sur la «résolution SR-Cent-noir». Tambov. Cette contre-révolution se dresse déjà contre nous4». publie des dépêches de son correspondant à Riga truffées d’informations aussi fantasmatiques que les précédentes. dont deux sont faux (en particulier la « convoca­ tion de l’Assemblée constituante nationale»).» C ’est donc la fin. qui engendre mécanique­ ment le capitalisme. Tous ces scoops sensationnels. Cependant la conjonction de Cronstadt. « Pskov s’est déclarée indépendante du gouverne­ ment de Moscou » et « îe comité révolutionnaire de Pskov se propose d’aider Cronstadt».. La revendication centrale de la révolte est à ses yeux la « liberté du commerce ». Ainsi. îe 8 mars. Mieux encore.]• Les équipages du Sébastopol et du Petropavlovsk ainsi que les 40000 hommes de la garnison de Petrograd ont déclaré qu’ils reconnaissaient le Gouvernement provisoire [?] et sont prêts à le défendre jusqu’à la dernière goutte de leur sang». inlassablement repris par la presse occidentale. Ce point excepté.

légère­ ment plus à droite que les bolcheviks. à quelques amendements près. et il n’y en a pas d’autre7. Sa division favoriserait leur pénétration.] ce décalage du pouvoir que les marins et ouvriers de Cronstadt proposaient . de passerelle pour les gardes blancs5». ce transfert paraissait peu notable. CRONSTADT celui des bolcheviks. » Il en tire une autre leçon : les mencheviks et les SR qui voient dans la NEP l’échec du bolchevisme et d’Octobre peuvent coaguler les forces sociales bénéficiaires de la NEP et hostiles au régime. « Le pouvoir politique détenu par les bolcheviks est passé à un conglomérat mal défini ou à une association d’éléments disparates. mais affirme que les « nuances » qui les séparent constituent autant de passerelles pour les éléments réactionnaires décidés à utiliser la révolte pour rétablir l’ancien régime en Russie.. Lénine veut donc resserrer les boulons. note-t-il : « La leçon de Cronstadt : en politique : plus de cohérence (et de discipline) à l’intérieur 288 . de gradin. mais en réalité les éléments sans-parti ont fait office de marchepied.ils voulaient corriger les bolcheviks sous le rapport de la liberté du commerce. il conclut son discours diffusé deux jours après par la Pravda : «À Cronstadt on ne veut ni les gardes blancs ni notre pouvoir.» Mais «si petit ou peu notable que fût au début [. Lors d’une réunion à huis clos le soir du 13 mars. » Récusant la propagande gouverne­ mentale. mais anarchistes6. Aussi. il affirme : «Cronstadt : le danger vient de ce que leurs slogans ne sont pas socialistes-révolutionnaires. semble-t-il. dans le plan de son discours. tant l’ensemble des groupements politiques qui ont essayé de prendre le pouvoir à Cronstadt est indéterminé. et les mots d’ordre du Pouvoir des Soviets identiques à quelques changements près. qui peuvent aussi exercer leur pression dans le parti bolchevik lui-même nullement homogène.. et peut- être même plus à gauche. on ne sait.

sinon elles pourraient renverser le régime. de toute fraction dans un parti qui doit resserrer ses rangs face à un danger nouveau. Lénine répond au menchevik Martov qui voit dans Cronstadt l’exemple d’un mouvement antibolchevik échappant aux gardes blancs. LÉNINE. après quoi les Milioukov et leurs amis chasseront «à coups de claques les anarchistes. même les anarchistes. Il s’appuie sur une déclara- don de Milioukov. plus de lutte contre les mencheviks et les S R 8» quil fera interdire en mai 1922. ensuite il faut battre les bolcheviks avec leurs armes . » Le colonel Poradelov dit à sa manière la même chose que Lénine . ensuite il faut détourner des bolcheviks les masses ouvrières d’Europe occidentale . rédigée en avril 1921. enfin îe gauchisme de Cronstadt c’est sa tradition101» Le 9 mars au soir. du parti. n’importe quel pouvoir des soviets pourvu que les bolcheviks soient renversés. Trotsky présente un bref rapport sur Cronstadt dans une séance à huis clos du congrès. il insiste 289 . Peu importe que ce soit vers la droite ou vers la gauche. dévoile la tactique des contre-révolutionnaires : «Soutenons n’importe qui. qui. vers les mencheviks ou vers les anarchistes. Les forces «petites-bour­ geoises » ne doivent trouver de canal politique ni dans le parti ni en dehors. les Tchernov et les Martov9. pourvu que le pouvoir soit décalé par rapport aux bolcheviks». Il faut. insiste-t-il. Dans sa brochure sur l’impôt en nature. à ses yeux. pourvu qu’un déplacement du pouvoir soit opéré. d’abord c’est un procédé tactique . Le lendemain. Il fait donc voter par le congrès l’interdiction «provisoire» . « passer à l’action sans tarder car la neige et la glace ont commencé à fondre». CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS.c’est-à-dire pendant la durée de la NEP - et donc secrète.et plus brutalement ! —quand il écrit le 13 mars au président du Centre d’action émigré: « N ’ayez pas peur du gauchisme de Cronstadt.

Un autre. » Le congrès. qui le préside. dans une lettre au bureau politique. l’Opposition ouvrière et le centralisme démocratique.. Vorochilov. Plus tard. «vu. faisant allusion à deux tendances constituées à l’oc­ casion de la discussion sur les syndicats. CRONSTADT encore. exige de Boukharine des réponses détaillées à ses questions : « 1) Pour quelles raisons 30 % des communistes de Cronstadt se sont dressés contre nous ? Et 40 % observent la neutra­ lité ? 2) Qui est responsable dans cette question ? Peut-être l’Opposition ouvrière par ses discours?» Le présidium 290 . demandant une information sur Cronstadt. écrit l’un. mais nous n’irons pas sur la glace12. selon lui : «Nous mourrons pour le pouvoir soviétique. Il n y avait pas d’eau sur la glace. reçoit plusieurs billets. » Il demande donc « des mesures exceptionnelles [. se moquera des « camarades Trotsky et Zinoviev qui ne savent pas ce qui se passe sous leur nez.. la circulation d’une masse de bruits incroyables ». Cronstadt établira le contact avec l’étranger et Fîle nous sera inaccessible. Elle tiendra encore quinze jours. Le 10 mars. sur l’urgence de la prise de la forteresse avant le dégel.] pour liquider l’insurrection dans les tout prochains jours ». qui commence. Boukharine. mal informé sur l’insurrection et sur les mesures prises pour la réduire. mais craint « que ni le parti ni les membres du comité central ne se rendent pleinement compte de l’extraordinaire acuité de la question de Cronstadt11». «Dès que le golfe sera navigable. placé à ia tête de la délégation des congressistes envoyés se battre à Cronstadt. car les insurgés disposent de suffisamment de ravitaillement jusqu’à Fou­ verture de la navigation. La glace pouvait encore tenir trois semaines». Mais les soldats refusent déjà de s y avancer en disant. grogne. Espérer quelle se rendra à cause de l'insuffisance du ravi­ taillement est dénué de tout fondement.

tout. adresse le 12 mars une lettre enthousiaste au comité provincial du parti d’Ivanovo-Voznessensk auquel il appartient. le jeune Guerassime Feiguine. mandater Lénine pour intervenir en expliquant le retard de la communication d’une informa­ tion. Aux besoins de l'histoire Lénine préfère les nécessités du présent. Il vaut mieux que je fasse une communication factuelle13. L’un de ces délégués. Ce 10 mars. Lénine. depuis le début jusqu’à la fin». » En réponse à l'impatience de nombreux délégués le congrès tient une réunion à huis-clos. Trotsky proteste: le débat doit être noté «pour l’histoire». qui exigent le secret. à cette date. Il vient d’ar­ river à Oranienbaum. Il n’est pas suivi. invite les sténographistes à sortir et les délégués à ranger leurs carnets et crayons. âgé de 20 ans. Cronstadt domine le déroulement du congrès. Lénine a. renvoie la réponse à Lénine : «Vu ie profond mécontente­ ment du congrès. Il est confiant : Cronstadt sera prise dans les jours qui viennent et il reviendra bientôt à Ivanovo. LÉNINE. » Trotsky proteste: «Je suis contre. souligne-t-il. « tout ramené aux leçons de Cronstadt. 279 délégués du congrès (soit un quart de ses membres) partent à Cronstadt tenter de convaincre les soldats de livrer combat aux mutins. rejetant toute prise de note. Il raille les délégués qui se sont défilés en arguant «de toutes les maladies possibles. ont perdu 14 tués et 4 blessés. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. qui. la moitié du gouverne­ ment du Turkestan et trois membres du comité central du PC ukrainien. sur Cronstadt. Il insiste sur l’isole­ ment du parti bolchevik au pouvoir face à une paysanne­ rie de plus en plus hostile et à des ouvriers non communistes mécontents qui «font de la démocratie et de la liberté des mots d’ordre tendant au renversement du 291 . Tous les membres du comité provincial de Vladimir sont là. Il trouvera la mort dans l’assaut du 16 mars. y compris des maladies vénériennes14».

mais il faut absolument s’entendre avec la paysannerie. qui « ne veut plus continuer à vivre de la sorte [. «la liberté du commerce. car « tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays. il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir 17». Dans le plan de son discours de clôture. c’est le retour au capitalisme ». CRONSTADT pouvoir des soviets15».. attendra courageusement son agonie pour se demander si Fon n a pas «tardé à supprimer la réquisition. sous peine de voir le pouvoir soviétique renversé. L’ancien menchevik Larine avait proposé une première esquisse de la NEP dès janvier 1920 et l’avait fait voter par un congrès de l’économie. La Russie soviétique. Le 15 mars. «puisque la révolution mondiale tarde». Lénine annonce ce changement. Lénine s’inter­ roge en posant une question surprenante : « Fusiller les 292 . On ne saurait prolonger la situation existante». Il faut donc changer de politique pendant que l’armée rouge écrase la révolte. C ’est pourquoi Larine s’exclame alors : il aura donc fallu les canons de Cronstadt pour faire ce que je proposais en janvier 1920! Staline. Il fait voter le droit du paysan de vendre ses excédents de blé une fois réglé un impôt en nature (une quantité fixe de blé livrée à FÉtat) ne représentant quune fraction de sa récolte. répète-t-il..]. explique Lénine.] il faut donner au peuple un répit parce qu’il est tellement épuisé qu au­ trement il ne peut plus travailler». qui a soutenu Lénine en 1920. Dans les deux cas Lénine s y était opposé. Certes.. Trotsky en avait proposé une seconde variante en mars 1920.. Il faut changer de cap et pour longtemps. Ses ouvriers et ses paysans sont « dans un état voisin d’une complète incapacité de travail [. est dans Fim- passe. Est-ce qu’il n a pas fallu des faits comme Cronstadt et Tambov pour que nous compre­ nions qu’il était impossible de continuer à vivre dans les conditions du communisme de guerre16? ».

travailleurs du ravitaillement18?». Il s’agit bien d’un tournant. Cette fable renvoie pourtant à une réalité : les insurgés dissocient longtemps Lénine de Trotsky et Zinoviev qu’ils accablent. LÉNINE. L’expression hyperbo­ lique. entre les rouges et les blancs ne pouvait déboucher que sur la restauration du capitalisme. pour lui. en 1905.«ce mauvais génie de la Russie.. tel un éper- 293 . C ’est une légende : Lénine ne voulait céder à la revendication économique des mutins qu’une fois leur insurrection liquidée. violée par les communistes ». illusoire. «le sanguinaire Trotsky chef des “cosaques” communistes qui versent sans pitié des torrents de sang [. Dans un téléfilm sur Trotsky. l’anarchiste Maurice Joyeux s’affirme convaincu que Lénine voulait un arran­ gement avec les mutins. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. car. un délégué de Sibérie s’exclame : cette nouvelle apaisera l’agitation paysanne dans toute la région. «le dictateur de la Russie communiste. qui avait invité. À l’annonce du remplacement de la réquisition par un impôt en nature. les soldats à ne pas épargner les balles contre les manifestants). c’est-à-dire les 60000 membres des détachements de réquisition. traditionnelle chez lui pour poser un problème brûlant.. mais que Trotsky voulait sa victoire militaire. «Trotsky le nouveau Trepov» (le nom du gouverneur de Pétersbourg.]. L’éditorial du numéro 6 (7 mars) des ïzvestia de Cronstadt dénonce «le feld-maréchal Trotsky». Les numéros suivants dénoncent «le Maliouta Skouratov Trotsky» (Maliouta Skouratov était le chef de FOpritchina. Elle retire aux insurgés leur mobile et leur revendication essentielle.. une troisième voie. fétouffeur de tout esprit libre». la féroce garde prétorienne d’Ivan le Terrible) . souligne brutalement la nécessité de liquider une institution détestée par les paysans et donc impossible à réformer. Il n'envisage évidemment d’en fusiller aucun.

Les lzvestia de Cronstadt du 14 mars.» Or au X e congrès Lénine «répéta tous les mensonges sur Cronstadt en révolte [. Iakovenko déclare : «C e scélérat de Trotsky et cette canaille de Zinoviev tentent de sauver leur pouvoir et non la révolution. J ’estime Lénine. Zinoviev et Trotsky de l’autre. laissa échapper l’aveu que la base du mouvement était la lutte pour le pouvoir des soviets contre la dictature du parti». prête «au gredin Trotsky » Tordre imaginaire de fusiller la population de Cronstadt âgée de plus de 10 ans22.» L’appel du comité révolutionnaire exilé. comme la punaise Zinoviev. mais il se laisse entraîner par Trotsky et Zinoviev. affirment avec amertume : «O n ne croyait pas un seul mot de Zinoviev et de Trotsky . debout jusqu'à la ceinture dans le sang des travailleurs19». reprenant cette distinction entre Lénine d’un côté. qualifie les paysans et les ouvriers d’« esclaves froids de Trotsky et compagnie». Il doit calomnier comme eu x24». Le secrétaire d’une troïka de Cronstadt dénonce «le tigre Trotsky assoiffé de sang20». Je m’occuperais bien de ces deux-là de mes propres mains23.» Les insurgés arrachent les portraits de Trotsky et de Zinoviev. 294 . CRONSTADT vier. mais la confiance en Lénine n’était pas encore perdue. mais ne touchent pas à ceux de Lénine. Un marin compare Trotsky à un vampire : «Trotsky avait encore envie de boire du sang ouvrier dont il n était pas rassasié.. Au cours de la querelle syndicale.] il s’embrouilla lui-même. Lénine a déclaré quil serait heureux de lâcher tout et de fuir n’importe où. il est leur prisonnier. «mais ses partenaires ne le laisseront pas fuir. le 21 mars.. Petritchenko stigma­ tise le «sanguinaire feld-maréchal Trotsky. il avait envie de devenir aussi gros que Zinoviev Il a décidé de boire encore un verre du sang ouvrier et paysan21. plane sur notre ville héroïque».

D ’esclave du capitaliste. . Trotsky et compagnie». dont Trotsky à la tête de l’armée. LÉNINE.. « les communistes se mirent [. » À la campagne. L’éditorial raille la proposition de Lénine d’accorder des concessions à des capitalistes étrangers pour attirer leurs investissements : «O ù sont donc les fameuses réalisations économiques au nom desquelles on a transformé l’ouvrier en esclave de l’usine d’État et le paysan laboureur en serf des sovkhozes [fermes d’État]26 ? » qui ne représentent que 1. Cet acharnement des insurgés contre Trotsky est lié à la fois à ses fonctions de commissaire à la guerre et à leur rejet de la nationalisation des usines et des fabriques que Trotsky incarne à leurs yeux et que Féditorial des ïzvestia de Cronstadt du 16 mars dénonce : «Les bolcheviks réali­ sèrent la nationalisation des usines et des fabriques..5 % des terres culti­ vées. mais ceux qui en portent la responsabilité aux yeux de millions d’hommes sont ceux qui l’exécutent. l’ouvrier fut transformé en esclave des entreprises de l’État. C ’est donc bien le principe même de la propriété d’État que les dirigeants de l’insurrection rejettent. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS.] à instaurer des propriétés du nouveau profiteur agrarien : l’État25. Les ïzvestia de Cronstadt mettent les deux hommes dans le même sac dans leur éditorial du 15 mars sous le titre «Maison de commerce Lénine.» Lénine définit la politique au cœur du Kremlin.

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en février 1917. avait donné la terre aux paysans. C h a p itre XX Une « troisième révolution » ? L’anarchiste de Cronstadt Efim Iartchouk salue dans les insurgés de 1921 des combattants «pour la troisième authentique révolution prolétarienne1». la seconde. mais continué la guerre et refusé de donner la terre aux paysans qui la réclamaient. que Cronstadt «formula les mots d’ordre de la troisième révolution qui demeurent depuis lors le programme du socialisme russe de l’avenir3». proposé et obtenu la paix et instauré le pouvoir des soviets.» L’opposant communiste yougos­ lave Anton Ciliga affirme. lui aussi. L’anarchiste Alexander Skirda donne comme sous-titre à l’un de ses chapitres : «La signification politique de Cronstadt : la troisième révolution2. avait renversé la monar­ chie. en octo­ bre 1917. La première. contrôlés à partir de juillet 1918 par les communistes. Q u’était donc la troisième à laquelle le tchékiste Seveï lui-même fait étrangement allu­ sion dans un rapport à Trotsky du 7 mars : « La couche particulière des marins sous Funiforme a formé et forme un contingent de révolutionnaires professionnels et une base pour les possibilités d’une troisième révolution4»? 297 . quand se déchaîne la guerre civile.

En revanche. dont les horreurs dépassent de beau­ coup les méthodes de gendarmes du régime tsariste. cest une «véritable profession de foi de ceux de Cronstadt : leur programme est le testament qu ils ont légué aux masses laborieuses des révolutions à venir7»... [. affirme-t- il. accusés d’avoir trahi la révolution d’Qctobre. des commissaires. « Ces “usurpateurs communistes” s’ap­ puient sur la Tcheka.] Le pouvoir communiste a remplacé le blason glorieux de l’État des travailleurs —la faucille et le marteau —par la baïonnette et les barreaux. » Le texte dénonce « les exécutions massives » qui répon­ dent aux insurrections paysannes et aux grèves ouvrières et toutes les mesures prises «par les policiers bolcheviks pour prévenir et écraser l’inévitable troisième révolution» pourtant venue. Ce texte fondamental se réduit pourtant à une longue dénonciation rituelle de la politique des communistes au pouvoir. afin de préserver l’existence tranquille et sans nuages de la nouvelle bureaucratie. «le texte intitulé “Pourquoi nous combattons” [.. Il dénonce l’appât trompeur des récentes —mais éphémères! —concessions du comité de défense de Petrograd et conclut : «Il faut aller jusqu’au bout [. Pour Henri Arvon. Selon Voline.] C ’est ici à Cronstadt qu’a été posée la première pierre de 298 .]...et des fonctionnaires communistes. usurpé le pouvoir et instauré une oppression pire que celle du régime tsariste.. Il ne peut avoir de demi-chemin.. Vaincre ou mourir ! [.] est l’empreinte ineffaçable que Cronstadt a laissée dans l’his­ toire du socialisme6».. ce texte est « bien plus apte à révéler la portée véritable de Cronstadt » que la résolution du 1er mars où il ne voit que l’écho des grèves de Petrograd et dont la partie économique devient caduque après la proclamation de la NEP. CRONSTADT Les ïzvestia de Cronstadt publient dans leur numéro du 8 mars un long éditorial intitulé « Pourquoi nous combat­ tons 5».

travaillant sans aucune pres­ sion violente d'un parti. même sommaire. Cette révolution authen­ tique donne aux travailleurs la possibilité d’avoir enfin leurs soviets librement élus. aux soldats rouges et aux matelots. laissant derrière eux et l’Assemblée constituante avec son régime bourgeois et la dictature du parti des communistes avec ses tchékas et son capitalisme d’État [. La commissarocratie tombera aussi.. Mais qu'est-ce donc que le vrai socialisme ? L’article ne le dit pas. le premier. L’autocratie est tombée. et en leur démontrant que les mesures prises en Russie au nom des ouvriers et des paysans «n’étaient pas le socialisme». a soulevé le drapeau de l’insurrection pour la troisième révolution des travailleurs. du 12 mars des lzvestia de Cronstadt. le 2 mars. affirme : «Nous les gens de Cronstadt. Il s’achève par des phrases lyriques : «Les ouvriers et les paysans vont de l'avant dans un mouvement irrésistible. sous forme de slogan lapidaire : «Cronstadt [. qui brise les derniers fers imposés aux masses travailleuses et ouvre un nouveau et large chemin à l’édification. de réorganiser les syndicats étati­ sés en unions libres d’ouvriers.]. » Un nouvel appel du comité aux ouvriers. du pouvoir des soviets est arrivé. de cette troisième révolution.. L'Assemblée constituante a sombré dans l’oubli. opposée à l'édification étatique communiste. » Cette nouvelle révolu­ tion électrisera les masses travailleuses de l5Orient et de l'Occident. Le temps du véritable pouvoir des travailleurs.. socialiste. en donnant l'exemple d’une nouvelle cons­ truction socialiste. de paysans et de l'intelligentsia travailleuse. » La troisième révolution réapparaît dans l'éditorial du numéro 10.]. diffusé le 13 mars et publié dans les lzvestia de Cronstadt du 14.. il ne définit aucun programme. nous avons. rejeté le joug maudit 299 . UNE « TROISIÈME RÉVOLUTION » ? la troisième révolution.

ignore la troisième révolution. n’avait pas encore eu de réunion plénière. 300 . ni Petritchenko ni Orechine n’évoquent cette «troisième révolution». Il interpelle le travailleur : «Est-ce que tu as renversé le tsarisme. en tout état de cause. On ne saurait donc affirmer qu’il représente la pensée de la masse des insurgés.» Mais l’appel n’est pas plus explicite sur son contenu : Trotsky y est comparé à Trepov (dans le manuscrit même « un Trepov issu des youpins». en s’éloignant de l’idée des soviets9. précision supprimée dans le texte imprimé). les communistes sont des «vampires qui sucent la dernière goutte de sang du prolétariat épuisé». et balayé le régime de Kerensky. arrêté le 8 mars. mais on ne sait s’il a été discuté par le comité dans son ensemble qui d’ailleurs. Petritchenko a revu l’éditorial du 8 mars comme les autres. CRONSTADT des communistes et brandi le drapeau rouge de la troi­ sième révolution des travailleurs. selon Verchinine. les insurgés auraient subi une évolution politique en sens inverse d’une troisième révo­ lution sociale : après avoir refusé d’exiger la convocation de l’Assemblée constituante. Dans leurs souvenirs. Selon Orechine même. absente aussi de l’interview accordée en avril 1921 par Petritchenko. non discuté collectivement. « Incontestablement pendant les journées de l’insurrection les masses ont subi une évolu­ tion à droite. d’après lui. Orechine. » Si rien ne confirme cette affirmation. n’a été soumis à aucune assemblée de délégués. pour supporter sur ta nuque les opritchniki des Maliouta Skouratov dirigés par le feld- maréchal Trotsky?» et s’achève sur quatre slogans géné­ raux contre «l’oppression du parti» et pour «le pouvoir des ouvriers et des paysans!» et «les soviets librement élus8!». les masses y sont venues. Iakovenko et Arkhipov au journal SR Volia RossiL Ce texte. peu à peu .

et parasitaire. Le tract. sur l’organisation économique en général (planification? contrôle ouvrier? autogestion?). Le texte est muet sur les formes de propriété (privée. L’appel aux insurgés lancé le 8 ou le 9 mars par Dybenko et neuf autres communistes anciens marins de la Baltique évoque par deux fois ironiquement ce slogan : «on vous monte en bateau avec des conversations sur la “troisième révolution” ». Il invite les cheminots soviétiques à soutenir les revendica­ tions précises des insurgés. d’Etat. 301 . Son renverse­ ment est la pierre angulaire de la troisième révolution. l’ignore totalement. rédigé le 9 mars. Et « ce n’est pas par amour pour la troisième révolution» que Vilken vient soutenir Cronstadt10. ou mixte?). à organiser des troïkas révolutionnaires clandestines et à bloquer le mouvement des passagers et surtout des troupes. Il est donc en retrait sur la résolution du Ier mars quil ne dépasse que dans la rhétorique et dans Faffirmation lita- nique d’une troisième révolution au contenu très vague. UNE « TROISIÈME RÉVOLUTION » ? Cette troisième révolution se limite en fait à la liquida­ tion de la «dictature communiste» ou « commissarocratie» et à deux revendications politiques (soviets et syndicats réellement libres). Son appel aux cheminots. L’éditorial du 8 mars et les appels ultérieurs invitent d’abord et surtout à renverser le pouvoir en place défini comme policier. contre-révolutionnaire. au nombre de dix-huit et qualifiées par les auteurs de «modestes». adversaire des ouvriers et des paysans. La résolution du 1er mars définissait une série de revendi­ cations adressées au gouvernement en dénonçant le monopole politique du parti communiste sans appeler à le renverser. le lendemain de Féditorial qui a lancé la troisième révolution. sans aucune proposition économique ni sociale. Le comité révolutionnaire laisse ce slogan de côté lors­ qu’il poursuit un objectif politique concret.

Soutenez-nous ! Seuls les cheminots peuvent sauver le peuple russe. etc. En mourant en esclaves.] pour elles nous marchons à la mort. lors des funérailles de vingt insurgés tués les jours précédents. de la Tcheka. « Nous avons décidé de mourir. mais» frères cheminots» si vous ne nous soutenez pas. la démobilisation des soldats nécessaires aux travaux des champs. si vous ne nous aidez p as11.» Le 16 mars.. Que nous mourions au combat ou que les tchékistes nous fusillent dans des caves. la banderole du comité révolution­ naire porte comme unique inscription dans le droit fil de la résolution du 1er mars : «Souvenir éternel à ceux qui sont tombés dans îa lutte pour des soviets librement élus12. et vous entendrez jusqu’à votre mort les malédictions du peuple russe sous le joug.» Après avoir énuméré leurs dix-huit revendications politiques et sociales (dont la dissolution des armées du travail. » La mythique troisième révolution reste dans les oubliettes.. le paiement du salaire en or.) le tract répète : «N os exigences sont modestes [. Mais nous voulons que nos sacrifices ne soient pas effectués en vain. nous vous adresserons nos malédictions. . notre sang retombera sur vos têtes. vous regrette­ rez votre indécision. CRONSTADT pourtant rédigé au lendemain même de Féchec de Fassaut de Farmée rouge» a un accent de désespoir.

réclame Penvoi de communistes aguerris au front. après un long silence. or il nous faut des coupe-jarrets pour les gens de Cronstadt et pas des gamins comme ça1. sur le Vsadnik deux. À peine remis de l’échec de la veille. Il se plaint : «Nous avons reçus 77 communistes. et encore certains inscrits se font-ils rayer ensuite. mais seuls 10 sont sûrs. Le président du syndicat des ouvriers métallurgis­ tes de Petrograd. Ce n est pas un franc succès. Lepse. puisque. le 303 . C h a p it r e X X I Vers l’assaut final Le 9 mars. nommé commissaire politique. les autres sont des gamins. mais sait que la fonte des glaces est proche. le brouillard couvre le golfe. s’ins­ crivent trois volontaires. sur le navire Oussuriets aucun. sur le Gaidamak un. Toukhatchevski prépare l’ultime assaut. puis la neige tombe et interdit à l’aviation de survoler Cronstadt. Il veut éviter la précipitation qui a ruiné sa première tentative. La mobilisation se heurte à de nombreuses diffi­ cultés. L’échec en dit long sur l’état d’esprit des marins de Petrograd : sur la drague n° 1. sur le Kbrabry (qui veut pourtant dire «le Courageux») trois.» Ce jour-là l’enregistrement de volontaires pour un détachement d’assaut sur Cronstadt s’effectue sur plusieurs bateaux à quai à Petrograd.

même les élèves officiers3. La Tcheka évacue la population des villages voisins pour éviter la contagion. et le tchékiste Nicolaiev le fait désarmer. Pour maintenir les insurgés sous pression. CRONSTADT 11 mars.4». le premier bataillon réclame la presse de Cronstadt2. Cette décomposition inté­ rieure est alors plus dangereuse que l’insurrection elle-même enfermée dans les 24 kilomètres carrés de l’île. mais cet apaisement pourrait bien n’être que provisoire. La section politique répond en envoyant aux élèves officiers un instructeur dont les explications les calment...» Si même les élèves officiers.. Un rapport signale le bas moral des troupes : «L’état d’esprit dans les unités d’artillerie est moyen . la situation matérielle et les problèmes d’ap­ provisionnement. jugés les plus sûrs. Dans un rapport ultérieur. Un bataillon du 12e régi­ ment. Et il en énumère les causes : «l’agitation contre “le pouvoir des commissaires”. le 3e. que îa glace était brisée tout autour et donc que des fantassins ne pouvaient y aller sans être condamnés à se noyer. à cinq! L’enthousiasme est très modéré. ce Nicolaiev insistera sur «l’ex­ traordinaire vitesse avec laquelle se décomposaient les unités militaires désignées pour l’offensive sur Cronstadt». Nicolaiev note que les trou­ pes envoyées de Petrograd dans le secteur d’Oranienbaum «ne sont pas totalement sûres». les passions déchaînées par l’offensive sur Cronstadt affirmant que la forteresse était imprenable parce quelle était bien armée. etc. s’agitent. Le comman­ dement doit la surmonter avant de lancer une attaque dont l’échec provoquerait un séisme. l’effectif des volontaires se m onte. le bataillon de marche des élèves officiers de Petrograd se décompose . De nombreux régiments refusent d’occuper les positions de combat qui leur sont indiquées.. la situation est grave pour les autorités. s’est même révolté. Toukhatchevski multiplie des attaques de harcèlement 304 .

la tempête de neige des deux jours précé­ dents se calme : l’aviation peut prendre l’air.. Le 11 mars. Nicolaiev dénonce cette tactique « aux effets négatifs sur les troupes. laissant un mort sur la glace et emportant dix bles­ sés. ils subissent le feu des mitrailleuses.] Les communards les plus braves se démoralisent en partie5». Arrivés à une centaine de mètres du fort. où se développe l’impression que Cronstadt est inaccessible et imprenable.. il lance un détachement d’une centaine d’hommes à l’assaut des batteries du fort le plus proche. et leurs lanternes électriques. Ces tirs imprécis touchent plus le moral des insurgés que des objectifs précis. C ’est ce qui se passera. le fort 2 . le commandant de la forteresse de Cronstadt ordonne à tous les communistes de rendre dans les deux jours toutes leurs armes. Toukhatchevski s’en plaint. Ce 10 mars. Le commandement remplace alors ces attaques stériles par des salves d’artillerie nocturnes intermittentes et aveugles sur Cronstadt. [. VERS L’ASSAUT FINAL désastreuses. le 10 mars... Les insurgés ont réparé un unique aéroplane qui a tenté la veille un timide vol de reconnaissance. la peur gagne la population. dagues comprises. Ainsi. Le chef de la défense de Cronstadt. Vingt-neuf avions survolent Cronstadt et lâchent des milliers de tracts et quatre cents kilos de bombes qui font peu de dégâts. Les 305 . interdit ces fusilla­ des aveugles qui gâchent des cartouches. Malgré l’inefficacité de bombardements qui font pleu­ voir sur l’île plus de tracts que de bombes. Il craint qu elles ne puissent servir à communiquer des signaux aux futurs assaillants. Les insurgés accueillent les avions par des coups de fusil et des rafales de mitrailleuse inefficaces. Solovianov. qui a eu jusqu’alors 14 tués et 4 blessés. a vite fait demi-tour et ne servira jamais à rien. Iis déguerpis­ sent.

» Cet espoir a été déçu. Toukhatchevski tergiverse : « Bien que le dégel m’effraye et que des personnages politiques [«VI] me pressent. dit-il. que 1. » Il prépare une nouvelle offensive. » Certes.. ces fermes d’État qui ne couvrent alors. en loques et sans abri. CRONSTADT ïzvestia de Cronstadt de ce 11 mars lancent un appel drama­ tique dans le désert : «Camarades ouvriers! Cronstadt lutte pour vous. Kamenev est inquiet : «Le plus moche c’est le début du dégel et la nécessité d’accélérer les événements. Toukhatchevski explique au chef d’état-major : « Cronstadt est devant nous comme sur la paume de la main. L’appel se conclut par un cri de désespoir : « Les Cronstadtiens ont levé le drapeau de la révolte dans l’espoir que des dizaines de millions d’ouvriers et de paysans répondraient à leur appel6. et avec un bon feu d’artillerie. pour les affamés.5 % des terres cultivables mais hantent les paysans ukrai­ niens et sibériens. rappelons-le. d’autant plus que Ton voit clairement les arrières des forts sans couverture. mais il faut accélérer tout ce qu exige la préparation de l’assaut7. car après on ne pourra absolument pas atteindre Cronstadt. nous la détruirons. Ce même 11 mars. je n’ai pourtant pas envie d’attaquer avant l’arrivée de la 80e brigade.. «une affaire sérieuse».] Camarades paysans ! C ’est vous que le pouvoir bolchevik a trompés et dépouillés le plus. concède Kamenev. et le moral des insurgés flanche plus à cause de ce silence et de l’épuisement des réserves de pain et de combustible. » 306 . on ne peut pas «s’échauffer. que des bombardements imprécis de l’avia­ tion et de l’artillerie gouvernementales. Gii est la terre que vous aviez reprise aux propriétaires après y avoir rêvé depuis des siècles ? Elle est entre les mains des communistes ou exploitée par les sovkhozes». [. pour ceux qui sont transis de froid. que j ’attends dans la nuit de demain. » Il faut donc attaquer au plus vite.

Feau apparaît sous le revêtement de la neige et par endroits sous la neige elle-même8. ajoute-t-il. continue. le tribunal juge deux soldats du fort 6 qui se sont joints à Finsurrec­ tion puis se sont rendus sur la rive nord où la Tcheka les a interceptés. « Peau apparaît sous le revêtement de la neige ». «Nous n irons pas au front». ils se lèvent et se dispersent en proférant des injures et en chan­ tant «des chansons bourgeoises9» sans autre précision. le chef du groupe d’assaut sud. Malinovski. communique une information inquiétante : «Le temps est chaud. par groupes de cinq à dix hommes par maison. Il les harangue et les invite à se préparer à Fassaut . la glace est solide». VERS L'ASSAUT FINAL Le 1 ! mars au soir. donnez-nous du pain ! » Il veut leur faire voter une résolution que les soldats rejettent. «On en a assez de la guerre. clair. arrivés dans le secteur le 9 mars. sceptique. Le commandant du régiment ne reconnaît plus ses hommes et ne sait pas à quoi attribuer leur brusque changement. les soldats sont influencés par les habi­ tants chez qui ils sont logés. sont aussitôt répartis dans les villages voisins. ïl téléphone à la section locale du parti communiste. la glace va bientôt se craqueler. Pour le tchékiste. décide de vérifier et se rend à un meeting du 234e régiment. Les soldats de la 27e division de Poutna sur laquelle Toukhatchevski compte tant. Il est surpris par «Fattitude brutalement antisémite des soldats et leur refus de partir au front». Il le répète deux heures plus tard : « Dans le golfe. qui Fassure de leur totale loyauté et de leur esprit combatif Le tchékiste. mais. ils sont condamnés à mort et fusillés sur-le-champ. Un tchékiste s’intéresse à Fattitude des 234e et 235e régiments station­ nés à Ligovo.» Si ce temps (relativement) chaud. Ce même jour. 307 . il est accueilli par des hurlements : «Cognons les juifs». Accusés d'avoir pris part à F insurrection et voulu faire de P« espionnage ».

dit-il. six comme spécialistes militaires dans le commandement. Roukhimovitch. futur commissaire à l’instruction publique. CRONSTADT Nicolaiev. Les délégués interpellent les insurgés : «Beaucoup d’entre vous pensent qu’à Cronstadt on continue la grande œuvre 308 . On les répartit dans les unités pour qu ils renforcent leur cohésion et leur moral : vingt-deux d’entre eux sont installés comme simples soldats. liquidé par Staline en 1938. Les batteries existantes. Piatakov (que Lénine rangera dans son testament au rang des six plus importants diri- géants du parti et que Staline fera condamner à mort au deuxième procès de Moscou en janvier 1937) est affecté à la 27e division d’infanterie avec laquelle il va connaître bien des malheurs. signé : «Les délégués du X e congrès du PCR venus pour tirer au clair les événements de Cronstadt». Dès leur arrivée ils rédigent un très long appel aux insurgés intitulé «Trahison et égarement». un proche de Staline. un premier groupe de cinquante délégués du congrès arrive à Petrograd. qui multiplie les télégrammes critiques. peu sûrs. Zatonski. alors que l’offensive est prévue dans la nuit du 12 au 13 : « Il est impensable de lancer une offen- sive avant l’arrivée de l’artillerie lourde10» à laquelle il faudra. n atteignent pas leur but. proteste le 12 mars. Ce sont les seuls servants sûrs. Boubnov. est affecté à la section poli­ tique du groupe sud. Il se présente comme une réponse à l’appel radio du comité révolutionnaire du 8 au soir. version très adoucie de leur mission réelle. dont les servants sont. dix comme commissaires des unités combattantes et de l’arrière. à la division de marche. et douze comme instructeurs politiques. le plus souvent possible affecter des tchékis- tes à trois par batterie. membre du gouverne­ ment ukrainien et que Staline liquidera lui aussi en 1939. eux. est nommé chef du ravitaillement du groupe sud. Le 12 mars.

Parmi les délégués du congrès venus à Cronstadt figu­ rent deux jeunes militants venus deTchita en Sibérie orien­ tale et qui ont mis en train près d’un mois pour arriver à Moscou . futur secrétaire de l’Union des écri­ vains sous Staline et qui se suicidera au lendemain du 309 . Les gardes blancs savent que sans le parti communiste le pouvoir soviétique ne peut tenir dans la guerre civile. Dépêchez-vous n !» L’aviation de l’armée rouge. Vous voulez la dissoudre ? À moins de laisser les gardes blancs agir en toute impunité. On ne peut attendre que Cronstadt devienne une base des blancs. plus connu sous le nom d’Alexandre Fadeiev. il y a des abus. Alexandre Boulyga. « Ils espèrent étrangler le pouvoir soviétique de vos propres mains. l’autre âgé de 20 ans. des nobles. les dirigeants rusés du mouvement préparent le retour au pouvoir de la bour- geoisie des propriétaires terriens. VERS L’ASSAUT FINAL de la révolution. Si vous les aidez à vaincre. elle est violente contre les ennemis des travailleurs. lâche sur l’île 500 kg de bombes toujours aussi peu efficaces. des amiraux. Ivan Koniev. En son sein. de tous les fainéants parasites. » C ’est une erreur. » Vous reprochez à la Tcheka ses violences? continue l*appel. arrosera le lendemain la forteresse de ces appels au cours de raids où elle lâchera avec eux 800 kg de bombes. l’un âgé de 24 ans. c’est vrai. Le comité révolutionnaire en a d’ailleurs installé une à Cronstadt sous le nom de «groupe des vingt». Oui. le 12 mars. «Apprenez à distinguer les mots et les faits » avant qu’il ne soit trop tard. elle renaîtra sous un autre nom. Vous nous reprochez que « le travail au lieu d’être une joie est un nouvel esclavage ». vos enfants vous maudiront. Mais c’est l’héritage du tsarisme et la faute de tous les agresseurs de la république soviétique. des généraux. qui. Il faut vous reprendre « Le temps presse.

provoquée d’abord chez ces fantassins par « la peur de la glace et de Feau glacée de la Baltique qui sommeille sous elle. pauvre. ils avaient pendant longtemps supporté les privations parce qu’ils comprenaient que le pays était ruiné.. [. Ivan Koniev. le doute. Alors que Foffensive précipitée sur Berlin défendue avec acharnement par la Wehrmacht coûte la vie à près de 300000 soldats soviétiques.] La glace les terrorisait13». commence. placé à la tête du groupe des délégués. la peur». malgré la présence en leur sein de nombreux soldats aguerris «qui s’étaient battus sans hésitation pour le pouvoir soviétique. Les vendredi 11. Fattaque d’une forteresse maritime de première classe sur la glace du golfe suscitaient l’incerti­ tude. la marche de son armée sur Berlin. Vorochilov. frappé par le faible moral de certaines unités rongées par le mécontentement et un état d’esprit paniquard. Le dégel. même chez eux.. Le 24 au soir il arrive aux portes de la capitale allemande où il pénétrera le lendemain. Un autre futur maréchal. Les soldats se répètent que les patrouilles envoyées sur la glace avec des planches et des pieux pour en vérifier Fétat ont trouvé partout des trous. les conditions. en effet. deviendra maréchal de FUnion soviétique et sera. avec Joukov et en concurrence décidée par Staline avec lui. Il inter­ rompt alors brusquement son récit pour évoquer sa partici­ pation à l’écrasement de la révolte de Cronstadt. lui. samedi 12 et dimanche 310 . l’organisateur de la prise de Berlin en avril 1945. il note que «l’attaque de Cronstadt a été très pénible12» et le récit qu’il en fait confirme ce sentiment. à partir du 16 avril. est. à moitié chaus­ sés. prête à les engloutir. dès sa première rencontre avec elles. CRONSTADT rapport Khrouchtchev de février 1956 sur les crimes de Staline. Il a raconté cette campagne dans Vannée 45. inhabituelles de Fas­ saut prochain. Mais. Mais à moitié vêtus. Il décrit jour après jour.

formé selon un commissaire politique. On donne aussi lecture à trois compagnies du verdict condamnant à trois ans de travaux forcés des soldats qui 311 . les canons de la division d’artillerie. ne sont pas prêtes. traînent en chemin. on ne risque donc pas de s’enfoncer sous la surface . Il doit reporter l’opération . dit-il. Toukhatchevski se dispose donc à lancer l’assaut dans la journée du 13 mars.» La glace reste solide. la glace s’est couverte par endroits d’eau où Ton enfonce jusqu’aux genoux. À 3 h 20. ce qui remplit d’effroi une armée de fantassins14. le soleil luit du matin au soir. a été la veille soumis à un intense travail. Les troupes. hésitantes et en nombre insuffisant. les soldats n’y croient pas. Nicolaiev le souligne : «Avec l’arrivée du temps chaud. débats sur les problèmes du jour après lecture ou non des journaux. qu’il attend. La peur. les soldats par endroits s’y enfoncent jusqu’aux genoux. variable selon les compagnies : rapport sur les événements de Cronstadt. voire plus haut. de «verts. il télégra­ phie au commandement des groupes nord et sud qu’il invite à se préparer à déclencher l’offensive sur l’île ce 13 mars à 14 heures après une intense préparation d’ar­ tillerie et au commandant de brigade des élèves officiers à qui il confie la garde des accès à Petrograd et la préserva­ tion de l’ordre dans la ville. L’état-major en conclut que demain il sera trop tard. Ainsi le 561e régiment. aiguisée par les partisans des insurgés. VERS L’ASSAUT FINAL 13 mars. makhnovistes et denikiniens15» et qui s’était montré très hésitant le 8 mars. et la glace autour de Cronstadt fond en surface . débat sur la situation internationale et Cronstadt. Il faut leur remonter le moral ou les intimider. déserteurs. Il lui faut agir vite. l’eau va s’écouler dessous. dans la nuit. de voir la glace céder sous leurs pieds et de périr noyés les prend à la gorge. sur leurs consé­ quences sur la reconstruction de l’économie.

dans le village d'Oulouki. » Puis il envoie au même chef de secteur une deuxième instruction sur le nettoyage des forts. les envoyer sous escorte à la gare de Lakhta 16„» Ce 13 mars. » Mais. juste avant Toffensive prévue. incertain de la détermination des soldats à les fusiller.] jeter les soldats à l'assaut des forts 6 et 4. » Dans fîle : « Fusiller tous les gens armés. le commandant du groupe nord. n entrer avec les mutins dans aucune discussion ni négociation. où il faut fusiller tous les mutins. adresse ses instructions au chef du secteur chargé de f attaque de nuit sur les forts 4 et 6 et sur Fîle même. La Tcheka ne touche pas à la femme de Petritchenko. et le chef du détachement de barrage en cas de laisser-aller face à la désertion ou à la panique provocatrice [. Kazanski. Ces discussions ne suffisent pas : la Tcheka fusille deux soldats du régiment accusés de démoraliser leurs camarades et le commandement y injecte cinquante-huit communistes pour le renforcer. Il ne doit pas y avoir de prisonniers. qui vit à Petrograd mais dont elle ignore sans doute l’adresse. Piotr. du gouverne­ ment de Gomel en Biélorussie. Il insiste deux fois sur la nécessité d'être impitoya­ ble : « Lors de la prise du fort.. la Tcheka arrête le père de Petritchenko. 312 . il ajoute : « S ’il y a des prisonniers. Elle confisque leurs biens et les emmène comme otages en prison à Petrograd. et ses deux frères.. Ce 13 mars. et îe tailleur Ivan. faire brutalement justice des mutins. paysan analphabète de 65 ans. ne pas se laisser entraîner à faire des prisonniers. ne pas laisser les soldats entrer dans les maisons. qui vise cette fois l'armée rouge elle-même : «Fusiller sur place tous les déserteurs et semeurs de panique. paysan tout aussi analphabète. au tout début de Taprès-midi. CRONSTADT avaient tenté de dresser leurs camarades contre Tassant prévu. en fusillant sans aucune pitié ceux qui se trouveront là. Zakhar.

Ils sont aussitôt désarmés et internés dans les casernes de la base navale. Après une nuit d’épuration et de propagande acharnée de la part des instructeurs politiques. Mais la grogne est omniprésente. Ils mena­ cent de l’embrocher à la pointe de leur baïonnette lors de l’offensive. ajoute- 313 . VERS L’ASSAUT FINAL Ce jour-là les soldats du bataillon de renseignements. Un soldat du régiment. Les soldats du 438e régiment. pour dissimuler le nombre de soldats rétifs. l’informe naïvement que les soldats de sa compagnie ont décidé de ne pas se battre contre leurs frères révoltés. du groupe de mitrailleurs et des 5e et 6e compagnies du régiment dit de Cronstadt déclarent qu’ils refuseront d’attaquer l’île insurgée. Un rapport sur l’état d’esprit du régiment de tirailleurs dit de Cronstadt note : «Les 1er et 2e bataillons sont formés de gens du Kouban et d ’Ukrainiens. Les soldats du régiment d’Orchan détestent leur commandant qui les frappe au visage pour la moindre vétille. S’ils avaient eu un contact avec eux. des profiteurs qui se déclarent souvent baptistes pour éviter d’avoir à se battre17. Le tchékiste Nassonov se rend au régiment de Nevel. dont le commandant refuse de lui indiquer ses effectifs. prenant Nassonov pour un sympathisant des insurgés. on leur rend leurs armes et on les affecte à leur point de rassemblement. à laquelle par ailleurs ils rechignent.) Les choses s’an­ noncent plus mal avec les régiments de Nevel (le 235e) d ’Orchan (le 236e) et de Minsk (le 237e) de la 27e divi­ sion qui viennent d’arriver près d’Oranienbaum. comme ceux des deux autres régiments. ont menacé de se joindre aux mutins si on voulait les forcer à leur livrer combat. stationné lui aussi à Oranienbaum. » (Trotsky avait inséré dans le règlement de l’armée rouge un article dispensant de participation aux combats ceux dont les convictions religieuses s’y opposaient.

armés. note : «O n était à deux doigts de l’émeute19. Les instructeurs politiques tentent de les raisonner. CRONSTADT t-il. les régi­ ments de Nevel et de Minsk reçoivent l’ordre d’occuper remplacement d’où ils doivent le lendemain partir à l’as­ saut de Cronstadt. Les deux régiments. rédigé quarante ans après. L’encre du rapport de Nassonov est à peine sèche que l'explosion se produit.» À un doigt même. pour l’entraîner avec lui . présent. À 5 heures de l’après-midi. surexcités. celui de Poutna. obéi à Tordre de prendre posi­ tion. » Nassonov ajoute : « Si la 27e division ne part pas au combat. Cris et insultes couvrent leur voix. Un groupe se dirige vers les batteries qui bombardent Cronstadt pour les inviter à cesser le feu. ils auraient depuis longtemps massacré tous les commissaires et les communistes et auraient rejoint Cronstadt. principale force de frappe de l’offensive préparée par Toukliatchevski. personne n’ira18.» Or c’est d’Oranienbaum que doit s’élancer le groupe sud. Il est édifié : « Les soldats affirment tous ouvertement qu’ils n iront pas se battre contre Cronstadt et les marins. un autre vers le 236e régiment (Orchan) qui a. Nassonov poursuit le lendemain 14 mars au matin sa tournée des trois régiments. Dès la lecture de l’ordre. et lui seul. un troisième appelle ses camarades à « aller à Petrograd battre les juifs » et s’ébranle 314 . et ceux immédiats de Toukhatchevsld et du tchékiste Nicolaiev qui se recoupent. Que se passe-t-il ensuite ? On a quatre récits diver­ gents de l’incident : celui de Vorochilov. sortent de leur caserne en traînant plusieurs mitrailleuses. des cris fusent : «O n n’a jamais entendu ça que l’infanterie attaque la flotte!». Vorochilov. rédigé deux ans après. Ils déclarent : “Là- bas nous avons beaucoup de frères et nous n’irons pas nous battre contre eux”. «Nous n’irons pas sur la glace».

L’annonce secoue les soldats révoltés. informant par téléphone Serge Kamenev 315 . écrit-il. Toukhatchevski. VERS L’ASSAUT FINAL en direction d’Oranienbaum. Les cris cessent. Le commandant de la division. . Ce n’était pas le cas cette fois-là. Vorochilov et aux autres leurs exploits antérieurs et demande que ses soldats se rachètent en participant à Fassaut de Cronstadt. commandant de la division de marche. Vorochilov les harangue dans le brouhaha. le bolchevik Dybenko. Poutna. les soldats l’écoutent à peine. puis discutent en désordre. Un régiment d’élèves officiers les encercle. La propagande gouvernementale ne les a pas convaincus.» Jusqu’alors. entoure les faisceaux d’armes dépo­ sées et arrête une centaine de « meneurs » désignés par les agents de la section spéciale infiltrés dans leurs rangs. Une garde d’un régiment spécial désarme les mutins. ordonnant leur désarme­ ment et annonçant que les «meneurs» seront livrés au tribunal. de faire demi-tour et de rentrer à la caserne. . Le spectacle de cette armée de gueux affamés et désarmés Fébranle : «L’air pitoyable et déjà abattu des soldats désarmés était encore. Les instructeurs politiques et les membres de la section spéciale haranguent les mutins et tentent de les convaincre de rentrer dans leurs casernes. Poutna raconte à Dybenko. 20 ». accru par les haillons qui servaient d’uniformes à ces hommes profon­ dément épuisés physiquement par la sous-alimentation chronique dont iis avaient souffert dans le passé. Les soldats les arrêtent. arrive sur ces entrefaites. les soldats s’étaient toujours bien battus parce qu’ils « savaient contre qui et pourquoi ils se battaient. ajoute-t-il. L’ancien marin de la Baltique. Un commandant lit alors aux soldats un ordre déclarant hors-la-loi les deux régiments. ordonne aux deux régiments de déposer leurs armes et leurs cartouches sur le sol devant eux. Il ne sera arrêté qu’à un kilomètre de la ville.

finalement épuisés. On leur rend leurs armes. la purge et la répression seront féroces21. secouent presque toutes les unités. les trois audi­ teurs de l’académie de Fétat-major général.» Effectivement le tribunal. juge 150 soldats. L’épisode de la 27e division nest pas isolé. plus modestes.» La moitié des soldats de ces unités ont donc été écartés de l’offensive sur Cronstadt. » Ils soulignent ensuite : «C e n’est que grâce à une purge vigoureuse (50 % des effectifs) et à des exécutions que nous avons pu rétablir Fesprit combatif de ces unités. Les rescapés se battront avec acharnement lors de Fassaut de la forteresse. Toute la nuit harangués par Vorochilov. CRONSTADT de cette mutinerie avortée. À ces insoumis s’ajoutent les unités incertaines dont la grogne est nourrie autant par leurs conditions d’existence lamentables que par la sympathie pour les insurgés. avec l’aide des élèves officiers et des délégués du X e congrès que nous y avons introduits22. La mutinerie menaçante des deux régiments est matée. Des mouve­ ments similaires. Vorochilov et Poutna n’évoquent jamais les 74 «meneurs» fusillés. il fait fusiller 74 «meneurs» (33 soldats du régiment de Nevel et 41 du régiment de Minsk) et libère les autres. cités ci-dessus. À les en croire. les soldats promettent de se battre. réuni en urgence. la parole aurait suffi.. Ainsi 316 . Dans leur rapport du 10 avril où ils soulignent le grand nombre de prisonniers de Denikine et d'anciens makhnovistes dans la garnison et les équipages de la flotte de la Baltique (pas seulement à Cronstadt). affirment : « Ces unités ont donné un grand pourcentage de transfuges passés du côté des insurgés et se sont dres­ sées contre Fassaut donné à Cronstadt. La purge a été vigoureuse et rigoureuse. mais Toukhatchevski doit reporter son offensive. lui annonce : « Le tribunal et la section spéciale siègent en ce moment. Dybenko et les instructeurs politiques.

. ! [—] À bas le pouvoir communiste sanglant ! Vive la grève générale23! » L’assemblée des plénipotentiaires avait été constituée au printemps 1918 par des mencheviks..] à la grève générale.] Assez d’être des esclaves affa­ més. Enfin.. Que les fabriques et les usines s’arrê­ tent! Que les employés abandonnent leurs occupations! Que les soldats rouges. faute de fourrage. Ses derniers dirigeants ont été arrêtés par la Tcheka le 28 février. les villages flambent. de gamelles... et qu’il faudrait remplacer par des bottes de cuir.] Le peuple doit lui-même renverser le joug du bolche­ visme [. les matelots.. de bols et de cuillers . lui. leurs chevaux. dans la Basse-Volga.] Nous appe­ lons tous les travailleurs. que l’eau transperce en quelques secondes. d’équipement. souvent hostiles au régime... à la combativité faible. est composé à 80 % d’anciens déserteurs. VERS L'ASSAUT FINAL les 1134 soldats du 91e régiment.. dans les gouvernements de la Russie centrale. manquent de linge. Petrograd est obligé de soutenir les Cronstadtiens. les bâtiments où ils logent sont très mal éclai­ rés et la majorité d'entre eux sont chaussés de petites bottes de feutre. tous les militaires [. Ce 14 mars. Démantelée par la répression. En Sibérie. et les élèves officiers se joignent au peuple ! [. Les ouvriers se sont soulevés. [. en Ukraine. Cronstadt s’est soulevé pour soutenir les ouvriers de Petrograd. comme dans les autres unités. tiennent à peine debout. Le tract diffusé en son nom étonne par l’absence de toute revendication économique et 317 . un tract des «plénipotentiaires de la réunion des représentants des fabriques et usines de Petrograd» proclame : «Le moment de faction est arrivé [. Le 92e régiment. et aussi mal chaussés que leurs camarades du 91e régiment. elle se survit péniblement dans la clandesti­ nité et n’a joué qu un rôle mineur dans les grèves de février. citoyens.]..

Cette vision optimiste pousse Zinoviev et Toukhatchevski à publier aussitôt un ordre du jour affirmant que les matelots et les soldats de Fîle commencent à comprendre leur erreur et ordonnant de ne «causer aucune offense ni aucune violence à tous ceux qui. L’arrêt des tirs d’artillerie suscite à Petrograd une vague de rumeurs sur un armis­ tice entre le pouvoir et les mutins. enveloppées dans le brouillard. Son appel à la grève générale. resté clandestin. CRONSTADT sociale. le comité central des SR de droite adopte un très long tract. L’état-major de l’armée rouge reçoit un rapport encoura­ geant sur l'état d’esprit régnant dans Fîle : « On remarque un revirement en notre faveur chez les matelots et dans d’autres unités . ils ne passent pas de notre côté par crainte d ’être fusillés. les insurgés constatent que leurs dépôts de farine sont vides. de leur plein gré. « car le pouvoir ouvrier et paysan conservera la vie et la liberté à tous ceux qui se repentiront sincèrement25». concluante. Le 15 mars. Pour préparer fassaut fixé au lendemain. la majorité passera de notre côté24». L’expérience. Est- 318 . Ce jour-là. Elles font à intervalles réguliers des trouées dans la glace pour mesurer la profon­ deur de la couche solide. Mais si nous lançons une offensive. Le lende­ main. À 5 h 30 du matin. le silence règne sur Petrograd et sur Cronstadt. diffusé le lendemain et daté du 16. La famine est imminente. Ce même 15 mars. se rangeront de notre côté». rassure les moins craintifs. les batteries de Sestroretsk lâchent quelques salves sur les forts 1 à 7 et sur Cronstadt qui tirent quelques obus. ce qui rend son authenticité douteuse. tombe à plat. l’état-major envoie des patrouilles accompagnées de soldats affolés par la peur de voir la glace s'effondrer sous leurs pieds. puis les canons se taisent. seule la filature Neyski connaîtra quelques arrêts de travail sporadiques.

autant que la vanité blessée de Victor Tchernov. sortaient Fornement et la fierté de la révolution communiste menace d’ébranler le trône bolchevik. au milieu d’une liste de soulèvements paysans. » Puis Cronstadt disparaît du tract. selon Trotsky. dont les insurgés ne veulent pas entendre parler. d’où. VERS ^ASSAUT FINAL ce le dépit suscité par la réponse dilatoire du comité révo­ lutionnaire à Tchernov? Est-ce scepticisme sur Favenir de la révolte ? Cronstadt n a droit qu’à deux lignes et demie dans un texte de trois pages. Ce refus explique sans doute. Ils veulent enfin établir la souveraineté de l’Assemblée constituante. puis détaille les propositions des SR. Le tract signale : «C e même Cronstadt. qui dénonce longuement les bolcheviks comme responsables de la ruine de Findustrie et de l’agriculture et de la famine. . pourquoi Cronstadt est à peu près absent de ce long document. Ils veulent dissoudre les (rares) sovkhozes (ou fermes d’État) et trans­ former les usines et fabriques nationalisées en « entreprises par actions avec mise en vente des actions » et « en attirant des capitaux et des emprunts étrangers26» (ce qui exigerait le remboursement des emprunts effectués par le régime tsariste).

C hapitre XXII
v 1 A 7 IT

Le comité révolutionnaire en action

Le 5 mars, îe président du tribunal militaire du district
de Petrograd, Grigoriev, affirmait : « L'activité du comité
révolutionnaire provisoire est hésitante et désordonnée, ils
ne font que publier des appels à rester calme et continuer
à travailler; il n y a aucune nouvelle organisation dans
l'administration des affaires1.» Les membres du comité
semblent en effet ne pas savoir quoi faire. Leur hésitation
confirme le caractère spontané de Finsurrection et l'ab­
sence d’organisation politique à sa tête. Le comité produit
surtout des appels aux ouvriers, soldats et matelots, puis
aux peuples du monde, répétant, à quelques variations
près, les mêmes phrases»
Il prend quelques mesures pour assurer le ravitaille-
ment de la population et son chauffage. Répartissant, lui
aussi, par force, la pénurie, il recourt aux mêmes mesures
que le gouvernement : dès le 5 mars il a réduit la ration de
(mauvais) pain à une demi-livre (200 grammes), plus une
demi-boîte de conserve, par jour et par personne ; à partir
du 8, les marins continuent à percevoir cette ration; mais
la population civile reçoit une livre d'avoine à îa place de
pain. Cette différence maintenue va susciter quelques
tensions entre ouvriers et marins. Pour le chauffage, le

321

CRONSTADT

comité fait abattre une demi-douzaine de maisons en bois
et distribuer les planches et les lattes arrachées.
Le 11 mars, la conférence des délégués se réunit pour
la troisième et dernière fois. Afin de leur confirmer qu’au­
cun recul nest possible, Petritchenko fait distribuer aux
délégués les derniers numéros de la Pravda de Petrograd et
de Krasnaia Gazeta, qui dénoncent les insurgés. Il assure
la conférence que la situation du ravitaillement est tout à
fait satisfaisante. Or, il reste au maximum une semaine de
vivres. Cronstadt manque dramatiquement — comme
toute la Russie soviétique soumise au blocus et à l’em­
bargo occidentaux — de médicaments et du matériel
médical élémentaire.
Sous les applaudissements, Petritchenko annonce la
réquisition de leurs chaussures et bottes aux 280 commu­
nistes emprisonnés, pour les distribuer aux soldats et mate­
lots qui en manquent. Il évoque ensuite le quatrième
anniversaire de la révolution de Février et propose d'en
différer les festivités anniversaires et de « célébrer la chute
de l’autocratie en même temps que le renversement de la
commissarocratie2». Qui y croit encore, alors que les
insurgés n’avaient pu prendre pied sur le continent et ne
pouvaient plus espérer le ralliement des ouvriers de
Petrograd et de la région ? La rhétorique rient lieu de déci­
sions.
Les séances du comité révolutionnaire, telles que leurs
procès-verbaux très partiels et les souvenirs de quelques
membres les retracent, paraissent très en retrait sur les
ambitions de ses fondateurs et sur les événements. On n’a
jamais l’impression d’assister aux débats de dirigeants
d’une insurrection, a fortiori de promoteurs d’une «troi­
sième révolution». Ainsi, lors de la réunion du 10 mars au
soir, îe point un de l’ordre du jour, seul inscrit au procès-
verbal, porte sur «divers désordres et malentendus».

322

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE EN ACTION

Petritchenko critique une déclaration de Pavlov et de Valk
sur l’inutilité de la Douma municipale ou conseil munici­
pal, puis soupire : « Personne ne peut parler aujourd’hui
d’un travail normal dans la situation militaire», quil
déclare « pourtant favorable ». Il affirme même par deux
fois : «Il faut organiser l’offensive», tout en précisant :
«mais il 7 a peu de gens [...] nous avons peu de forces, et
on en a besoin pour les forts ». Il aborde ensuite la ques­
tion cruciale du ravitaillement «qu’il faut compter». Il
affirme: «on peut tenir jusqu’au 20-22 mars, mais c’est
insuffisant ». Enfin, dit-il, le moral des insurgés, regonflé
par un discours de Perepelkine, peut retomber en cas
« d’erreurs dans les perquisitions, de réquisition incorrecte
des objets, comme faisaient les bolcheviks, et c’est pour­
quoi il faut effectuer une nouvelle répartition des forces
pour un travail plus productif3». Ce vœu pieux est son
unique proposition. Pavlov argue du manque d’« instruc­
tions » définissant les règles d’action. Sans elles on ne sait
ce qu’il faut faire. Les autres orateurs proposent de rédiger
ces fameuses « instructions » et de nommer une commis­
sion chargée de cette tâche. Le procès-verbal s’arrête sur
cette idée, qui donne l’impression d’une réunion de
routine à cent lieues des besoins d’une insurrection bien­
tôt confrontée à un assaut décisif. Les réunions suivantes
ne feront qu’accentuer ce sentiment.
Plus le dénouement approche, plus le comité semble
dépassé par les événements et incapable de se hisser à la
hauteur du mouvement qu’il a déclenché. Les procès-
verbaux de ses réunions donnent enfin le sentiment que
les décisions militaires se prennent ailleurs, à Fétat-major
militaire (Solovianov, Arkannikov, Kozlovski, Bourkser),
flanqué de Petritchenko, Iakovenko et Ossosov.
Ainsi, le 13 mars, le comité aborde trois points : la
conduite d’Ivanov, intendant de la boulangerie maritime

323

CRONSTADT

qui, en état d’ivresse, a fait du tapage à l’hôpital en se
réclamant de ses fonctions. Il discute ensuite du compor­
tement d’Arkhipov, Valk et quelques autres «en état
d’ivresse dans l’exercice de leurs fonctions », et qui, par
leur comportement, « peuvent ruiner tout le travail effec­
tué au nom de la sainte libération du joug des commu­
nistes ». Valk le nie, les autres baissent la tête. Il discute
ensuite du cas de Zossimov, ancien commandant de la
brigade des navires de ligne, emprisonné. Zossimov a
demandé, le 12 mars, à être libéré pour participer à la
réunion du comité exécutif des soviets, dont il est
membre, afin, dit-il, d’y expliquer ce qui se passe à
Cronstadt. Le comité refuse. Il craint que sa libération
« ne soit interprétée par le gouvernement de la république
de Russie comme une faiblesse du comité révolutionnaire
provisoire et comme son désir de rechercher un compro­
mis avec le gouvernement soviétique, ce dont il ne saurait
être question, vu le désir fermement affirmé des masses
populaires de Cronstadt de libérer à jamais la Russie du
pouvoir des communistes 4 ».
La démarche de Zossimov n avait sans doute aucune
chance de succès. Mais le comité se paye de mots : même
si les «masses populaires de Cronstadt» voulaient vrai­
ment «libérer à jamais la Russie du pouvoir des commu­
nistes», elles ne pourraient y parvenir seules; or,
l'insurrection ne s’étant pas étendue sur le continent, les
insurgés sont enfermés sur leur îlot, alors que
Toukhatchevski concentre en face d’eux une armée cinq à
six fois supérieure en nombre. Plus la défaite est proche
et plus les dirigeants de l’insurrection semblent se griser
d’une victoire de plus en plus impossible.
C ’est sans doute une pose. Selon Valk, en effet, une
discussion se déroule à cette réunion, qui n’est pas notée
au procès-verbal. Petritchenko fait un triple constat : les

324

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE EN ACTION

ouvriers de Petrograd ne répondent pas aux appels à l’aide
des insurgés, les réserves de ravitaillement seront totale­
ment épuisées le 21 mars et l’étau autour de la forteresse
assiégée se resserre chaque jour. Il propose alors trois
tactiques possibles : 1) se rendre totalement à l’armée
rouge et demander grâce au pouvoir ; 2) envoyer toute la
population civile en Finlande, puis miner la ville, choisir
une unité de combat pour se lancer à l’assaut
d’Oranienbaum, confier aux autres unités restées sur leurs
navires et dans leurs forts de tirer jusquà épuisement des
obus et des cartouches, puis faire sauter Cronstadt; 3)
lancer un appel à l’aide au monde entier en ne refusant
aucun soutien d’où, qu’il vienne. Le comité, après un long
débat, adopte la dernière solution, purement verbale,
alors que l’assaut final est proche; elle est soumise à
discussion dans les équipages, les bureaux, les usines, où
elle est massivement approuvée5.
Le 14 mars, la réunion traite de cinq points, dont les
trois derniers, d’une urgence douteuse, sont publiés dans
les lzvestia de Cronstadt du 16 mars : les mesures à pren­
dre à l’égard des communistes emprisonnés (leur enlever
le papier et les crayons) ; une information et délibération
secrète (sans doute sur les mesures militaires) ; l’activité de
l’Inspection ouvrière et paysanne (organe de contrôle
administratif) de Cronstadt et de la section culturelle de
la ville, que le comité décide de dissoudre et les travaux
de réparation de la flotte du port et de la forteresse, qui
exigent de longs mois6.
La réunion du 16 mars, à la veille même de l’assaut
final contre l’île, porte sur deux points : un premier point
secret (sur les questions militaires), un second ordonne
l’arrestation et la transmission immédiate au tribunal
militaire de tout communiste arrêté en train de faire des
signaux à l’adversaire. Des militants communistes restés

325

CRONSTADT

en liberté communiquent en effet à 1etat-major des infor­
mations militaires et des renseignements sur la situation
générale. Le comité enfin adresse un ultimatum au
gouvernement soviétique en exigeant « l’arrêt immédiat
des tirs sur la ville et la population pacifique en le préve­
nant qu’après le premier tir effectué sur la ville et la popu­
lation pacifique, seront prises aussitôt les mesures les plus
extrêmes sur les communistes emprisonnés », c’est-à-dire
l’exécution. Il envoie ensuite un radiogramme au soviet
de Petrograd demandant que son contenu y soit lu. Il y
dénonce la canonnade et prévient le soviet « qu’il n’ob­
tiendra aucune concession en fusillant de façon barbare la
population pacifique - enfants, femmes et ouvriers - et
que, si un seul obus éclate dans la ville, Cronstadt se juge
dégagé de toute responsabilité pour les conséquences et
saura manifester pleinement sa puissance7». Cette
bravade dissimule mal une impuissance réelle.
L’anarchiste Choustov, qui commande la prison,
propose de fusiller les dirigeants communistes.
Petritchenko et Toukine Fappuient; tous les autres s’y
opposent et accordent seulement à Choustov le droit de
fusiller les auteurs de tentatives de fuite ou d’attentats
contre lui. Pourtant, vingt-trois communistes emprison­
nés, dont Kouzmine et Vassiliev, sont installés dans le
secteur des condamnés à mort de la prison le 16 au soir.
À la veille de l’offensive contre eux, quelles forces
peuvent réellement aligner les insurgés ? La garnison de la
forteresse compte officiellement 9 086 hommes. En ajou­
tant les équipages du Sêbastopol et du Petropavlovsk et du
mouilleur de mines Narovba, les matelots en caserne sur
le sol, le 560e bataillon de construction et les quelque 500
hommes du 561e régiment d’infanterie rallié aux mutins,
le rapport de l’état-major de l’armée rouge comptabilise
«environ [sic\] 17961 hommes disposant au total de 134

326

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE-EN ACTION

canons de gros calibres, de 62 canons légers, 24 canons
antiaériens, et 126 mitrailleuses8». Mais cet effectif
n existe que sur le papier. Nicolaiev évalue à 5 000 ou
6 000 hommes le nombre des soldats capables de partici­
per «au combat de mes et à la baïonnette 9». Kozlovski
évaluera les forces réelles des insurgés une fois à 12000
hommes, puis à «3700 baïonnettes10» et se plaindra de
leur épuisement dû à l’accumulation de leurs tâches
(garde, protection des bâtiments, rondes, com bats...).
Une partie des marins et des soldats restent donc en
marge de 1’insurrection. Si Cronstadt ne peut opposer que
5 000 à 6 000 hommes aux 40 000 soldats rassemblés par
Toukhatchevski, même si certains d’entre eux sont peu
sûrs, les remparts de la ville ne peuvent compenser
l’énorme disproportion des forces en présence.
Les dirigeants de l’insurrection continuent pourtant à
bercer de mots la population de l’île. Ainsi, le 16 mars les
lzvestia de Cronstadt publient une tchastouchka (petite
chanson populaire) débordante d’optimisme :

Une aube nouvelle se lève.
Rejetons les chaînes de Trotsky.
Renversons le tsar Lénine,
Donnons au travail la liberté,
Partageons nous terre, fabriques et usines.
Le Travail instaurera l ’Égalité
E t grâce au Travail libre
Seforgera la fraternité universelle. ..

Cet optimisme est le côté face de l’attitude du comité.
Le côté pile est différent. La veille, le comité a diffusé un
ultime appel inquiet, non reproduit dans les Lzvestia de
Cronstadt du 16, «à tous les peuples du monde et à tous
les Russes». Il exalte la révolte de Cronstadt contre «le

327

CRONSTADT

joug indescriptible d’une bande de bandits qui s’est empa­
rée du pouvoir sur la Russie martyrisée», pour la délivrer
de ces «monstres». L’appel affirme : «Nous sommes puis­
sants non seulement grâce à nos forts imprenables, mais à
cause de notre enthousiasme illimité, de notre foi illimitée
dans la justesse de Fœuvre que nous réalisons.» Mais la
suite de Tappel n’est qu’un long cri d’angoisse : «N ous
avons besoin de l’aide extérieure », y compris, éventuelle­
ment, militaire. L’appel répète quatre fois «N e tardez
p as!» et deux fois «N e tardez pas une m inute11!».
L’échéance est, en effet, imminente et tout le monde le
sent.

affectent sérieusement le moral des équipages. une escadrille de 25 aéroplanes bombarde les positions des insurgés et surtout le Petropavlovsk et le Sêbastopol^ gênant ainsi les tirs de Far­ tillerie lourde des deux cuirassés. donc du port. dont 250 soldats avaient déjà rejoint les insurgés le 8 mars. Quelques heures avant l’offensive. Les dégâts réels des bombardements. C h a p it r e X X I I I L’assaut final Le 15 mars. à 3 heures du matin. Le 16 mars. 329 . Un de ses agents. déguisé en matelot. Toukhatchevski ordonne de déclencher le lendemain un tir massif d’artillerie de 14 heures au début de la nuit. Petrograd et le golfe sont plongés dans un brouillard épais. protestent à nouveau : ils n’iront pas se battre contre les insurgés! La Tcheka recourt à une ruse. les colonnes du groupe sud à 4 heures. vers midi. des soldats du 561e régiment de la 27e division. dans la nuit du 16 au 17. Leur tâche première est de s’emparer des forts. qui freinent la progression des troupes. disséminés entre la rive et Fîle. Le groupe nord devra s’emparer des quartiers du nord-ouest de la ville et le groupe sud du nord-est et sud-ouest. Il fait froid. Puis les colonnes du groupe nord devront se mettre en mouvement sur la glace. quoique limités. accompagnés de tracts.

puis s’éclipse. Staline devra attendre 1925 pour relancer la fabrication de la vodka. sur les forts le service de garde est effectué avec négligence2. On se demande avec quoi : le gouvernement. les soldats ont répété ses propos et craché sur les insurgés. « L’île paraissait terrible et imprenable 1» à Vorochilov. interdit la fabrication de tout alcool de plus de 14 degrés. Le comman­ dement distribue ensuite aux soldats de menus cadeaux qui entretiennent cette nouvelle inimitié. L’ordre du jour qu il signe avec le commandant et le chef d’état-major du groupe sud vise d’abord à les rassurer: « Le moral de Cronstadt a sérieusement baissé après l’arri­ vée d’officiers blancs de Finlande (en réalité réduits à Vilken) et l’insuffisance de ravitaillement. » À midi. qui doit conduire à Fassaut des soldats moins confiants que jamais. qui dissimulait le golfe et Fîle derrière un voile. Le commissaire politique du 2e bataillon l’interroge devant les soldats. Le 16 mars. peu après 10 heures. en plus de leur maigre ration habituelle. les batteries d’Oranienbaum au sud et de Sestroretsk au nord tirent sur l’île. et augmente leur ration alimentaire. au total pour la journée. le soleil se lève sur Petrograd dans un ciel sans nuages. se dissipe lentement . Les canons des navires 330 . qui dessine les contours de Cronstadt. ils reçoivent. une demi-livre de pain (soit 200 grammes) et une boîte de conserve supplémentaire. soit. À Fétat-major du régiment on le félicite. Des insurgés affirmeront plus tard que les soldats lancés à Fassaut de Fîle étaient ivres. CRONSTADT se fait passer pour un transfuge de Cronstadt intercepté par la Tcheka. le brouillard matinal. deux livres de pain (800 gram­ mes) et trois boîtes de conserve. prolongeant une décision du gouverne­ ment tsariste au début de la guerre. qui le traîne dans la caserne du régiment. qui l’assaillent ensuite de questions. Il décrit les insurgés comme des voyous.

Les soldats. revêtus de manteaux blancs. À 18 h 15. Les nuages s’entassent au-dessus du golfe. Des soldats emportent des passerelles mobiles à installer sur les trouées que les obus creuseront dans la glace. La lune déchire de plus en plus rarement leur rideau. 331 . Le Petropavlovsk. parfois les bottes clapotent dans les flaques d’eau sur la glace qui fond par endroits. ultime salve d’honneur plus tapageuse que destructrice. Quelques maisons flambent à Cronstadt. puis dispa­ raît définitivement derrière eux. les marins de Cronstadt retirent leur tenue pour dormir. les colonnes des assaillants commencent à descendre lentement sur la glace. La canonnade assourdit les combattants mais ne produit que des dégâts minimes. Au crépuscule. Les servants des mitrailleuses les tirent avec leurs bandes sur de petits traîneaux qui glissent sans bruit sur la surface gelée. Ce sera donc plus facile de les prendre demain matin par surprise. les canons se taisent après un dernier quart d’heure de tirs continus des deux côtés. La neige commence à tomber. mais. L’ASSAUT FINAL et des forts de Cronstadt répondent. entouré d’un rideau de fumée qui gêne les artilleurs d’Oranienbaum et de Sestroretsk.Le duel d’artillerie s’affaiblit. un épais brouillard tombe sur la ville et sur la mer gelée. déchaîne un véritable ouragan. ont reçu l’ordre d’observer un silence absolu. Les chefs de batteries de l’ar­ mée rouge arrêtent les tirs par ruse : si le canon se tait pendant la nuit. Les ordres sont transmis en chuchotant. lorsque tombe le soir. Le groupe sud se déploie en deux colonnes qui montent vers la pointe orientale de l’île (le port militaire ou débarcadère de Petrograd) et deux autres colonnes. toute conversation est interdite. ici et là. empêchant les insurgés épuisés par leurs gardes ininterrompues de repérer à temps leurs assaillants. À 1 heure du matin. puis reprend de plus belle. à peu près invisibles.

les forts des insurgés au nord de Cronstadt bombardent Sestroretsk. et qui fait partie de ce groupe d’assaut. dépourvu d’ar­ tillerie. Une vingtaine d’entre eux sont faits prisonniers. pendant qu’une autre colonne progresse lentement vers le fortTotleben plus loin vers louest. creusait dans la glace un énorme cratère. «Le plus tragique n’était pas dans Fexplosion des obus. À 5 heures. mais dans le fait que chaque obus. un jardin d’enfants. Dans 332 . La canonnade sur Sestroretsk s’apaise vite. se rappelle quarante-cinq ans plus tard: «L a neige qui recouvrait la glace fondait. La première ligne des élèves officiers qui attaquent le fort 6 saute sur les mines dissimulées sous la glace. Ivan Koniev. Mais la glace était encore solide sous Feau. envoyé à Lysy Nos. reculent. puis repartent à Fassaut. que recouvraient presque aussitôt des débris de glace et que Fon ne pouvait plus distinguer. un peu tard puisque toutes les troupes qui y étaient concentrées sont depuis longtemps sur la glace. Il s’empare sans difficulté du fort 7. Les assaillants. Il ne parvien­ dra à prendre Totleben qu une fois que ses occupants l’au­ ront abandonné. » Les tirs de l’artillerie insurgée déciment les assaillants. Le groupe nord se lance alors à Fassaut du fort Totleben. la garnison du fort 6 le quitte peu après 6 heures du matin et s’enfuît vers la Finlande.. dont les salves d’artillerie et les rafales de mitrailleuses le déciment et le font refluer jusqu’au fort 6.. qu’il atteigne ou non sa cible. Leur bombardement détruit une vingtaine de maisons. Prise de panique devant leur déferlement. surpris. Le groupe nord parti de Sestroretsk et Lysy Nos doit prendre d’assaut les forts 1 à 7 déployés en éventail au nord de Fîle. puis se lance à Fassaut du fort 6 à 3 heures du matin. abîme une église et allume un incen­ die. montent vers les batteries du sud de Fîle et l’extrémité sud de la ville. CRONSTADT formées de troupes de la 27e division.

faits prisonniers. nos combattants qui couraient à toute allure sous les obus tombaient dans ces cratères et étaient immédiatement engloutis3. À 5 heures du marin. l’a ssa u t fin a l la demi-obscurité. À 5 heures et demie. Au sud. » Les assaillants tournent l'artillerie du fort 6 vers les forts 4 et 5. Ceux qui n’ont pu s’enfuir ont tous été tués au cours ou à la fin de ce combat furieux qui dure jusqu’au début de l’après-midi du 17 mars. son état-major. les aient remarqués. Vingt membres de la garnison du fort 6. las et aveuglés par la tempête de neige. Fous de rage. qui protègent l’île au sud. Les troupes de la 27e division d’Omsk doivent d’abord s’emparer des quatre forts 1 et 2 . les cinq brigades de la division de Dybenko arrivent aux abords de la forteresse sans que ses défenseurs. aucun membre de la garnison des forts 4 et 5 n’y sera traduit. Milioutine et Pavel. le feu nourri de leurs batteries décime les trois détachements d’élèves officiers qui repartent inlassablement à l’assaut des deux forts et finissent par les occuper au bout de deux heures de combat acharné. remarque dans une demeure voisine des signaux lumineux. mais trop rares. dont les garnisons résistent opiniâtrement. les six projecteurs des insurgés balaient la glace entre l’île et la côte et déchirent l’obscurité à intervalles réguliers. ils abattent les défenseurs qui nont pas réussi à s’enfuir et dont certains se sont enfermés dans les blindages. Alors que les cinq brigades du groupe sud. elles attaquent la forteresse! Les défenseurs. sont déjà engagées sur la glace. commandé par le marin bolchevik Dybenko. installé à Oranienbaum. Il est arrêté et fusillé sur-le-champ. au 333 . Les vagues d’assaut successives. passeront devant le tribunal révolutionnaire. font donner toutes leurs batteries et leurs mitrailleuses balaient la glace. Un partisan des mutins tente d’alerter ces derniers. et repoussent un moment leurs attaquants. surpris.

Des matelots se ruent alors sur les soldats. a réussi à saboter le télémètre. Le commandant de la 9e compagnie. Les obus arrivent n’importe où. À 6 heures et quart du matin. peu avant 7 heures du matin. qui tournent leur artillerie vers Cronstadt. 334 . Tar- tilleur-chef Geitsïk s’est approché de la tourelle pour commander le tir. Des insurgés. Un premier coup de feu. Les canons du fort les déciment et les quelques survivants se replient en hâte. le groupe sud arrive au pied des murailles. le marin communiste Ivan Petrov. s’enfonce de quelques centaines de mètres à Tinté- rieur. tiré par un marin communiste. Leur furieuse contre-attaque repousse les trois brigades décimées sur les quais. le blesse à la jambe. d’autres insurgés installent des mitrailleuses dans les greniers et aux fenêtres et brusquement mitraillent les rouges. sauf sur leur objectif. déréglant ainsi complètement le tir. La démoralisation gagne l’équipage. CRONSTADT milieu des explosions qui trouent la glace et entraînent dans feau glacée des dizaines d’assaillants. Pendant ce temps. La 32e brigade prend pied sur les quais du port au sud-est de la ville et. Deux escadrons de cavalerie s’avancent sur la glace pour tenter de s’empa­ rer du fort du R if à la pointe occidentale de l’île. suivie des 79e et 80e briga­ des. font tomber les uns après les autres les forts aux mains des assaillants. bien qu’étroitement surveillé. démoralisés. un second coup de feu rétend sur le sol d’une balle en pleine bouche. la chaîne galva­ nique et l’élévateur d’une des deux tourelles. et les paraly­ sent un moment. Sur le Sébastopol. s’enfuient vers la Finlande. L’artilleur Mazourov le remplace. L’artillerie du navire se montre particulière­ ment maladroite. se laissent désarmer. où elles s’accrochent désespérément sur les quelques dizaines de mètres qui les séparent de la mer. il se redresse. tentent de fraterniser avec eux. mais le cœur n’y est plus.

à midi ou à 2 heures. déclare au téléphone à Kamenev : « Les combats dans le centre de la ville ont un caractère extraordinairement furieux4. Les soldats arrêtent tous les hommes adultes et les livrent à la Tcheka. sur le Sêbastopol. Une partie de Féqui­ page. chaque maison est l’objet de combats acharnés à la baïonnette et à la grenade. Dans sa déposition du 24 mars. Toukhatchevski. Perêpelkine rejette la décision sur Petritchenko : «Le 17. récupère la dynamite et s’oppose au sabotage des canons. entre Fîle et la Finlande. convaincue par les marins communistes. l ’a ssa u t fin a l soumis. les trois brigades du groupe sud reprennent Foffensive vers 10 heures du matin et s’enfon­ cent dans les rues de la ville sous les tirs des insurgés embusqués derrière les fenêtres des maisons. Fétat-major leur envoie en soutien deux sections d’artilleurs et un peloton de cavalerie. Petritchenko en informe le comité révolutionnaire. un officier rassemble des pains d’explosif pour faire sauter le bateau. Fétat-major militaire des insurgés décide de s’installer dans les forts Krasnoarmeiski et Totleben. Mais chaque rue. Sur les quais du port. à un bombardement d’artillerie intensif. L’état-major invite les équipages du Sêbastopol et du Petropavlovsk à faire de même et décide de saboter les canons des deux cuirassés en faisant sauter les platines.» Chaque maison. s’insurge. qui en a vu d’autres. L’échec de leur contre-offensive ébranle le moral des insurgés dont les rangs se disloquent. Pour les soutenir. comme sur le Petropavlovsk. Peu avant midi. chaque appartement est fouillé. Vers 2 heures de l’après- midi. qui installe deux jours plus tard des tribunaux chargés d’établir une liste de mutins et de les juger sans délai. il me déclara qu’il avait été décidé de se replier sur les forts Krasnoarmeiski et Totleben et me proposa de saboter les 335 .

. ça fond6.. malgré sa relative modération. a provoqué trois grands incendies chez Fad- versaire près d’Oranienbaum. après 6 heures du matin. publie un communiqué rassurant sur les opérations militai­ res : la veille à 5 heures du matin. avec ou sans leur déclaration.. note. Cet ultime numéro publie aussi de longues listes de démissionnaires du parti communiste.» Perepelkine sera condamné à mort un mois plus tard. Cette ultime déclaration. de 2 heures de Faprès-midi à 9 heures du soir. Le citoyen Kouzmine à Petrograd. » Mais seulement en surface et trop tard pour les insurgés. Je transmis cette proposition au comité afin qu il en informe les équi­ pages. L’échange de tirs d’artillerie qui a suivi. Et je revins sur mes p as5. Le soleil s’est levé.] a engagé une offensive [. après les premiers tirs de notre défense anti- arérienne. Il réchauffe la surface de la glace. «Yennemi [. sera fatale aux six signataires. qui seront condamnés à mort et fusillés quatre jours plus tard. «Vers 8 heures du soir trois aéroplanes sont apparus et ont jeté des bombes et des proclamations. L’odeur de la débite règne parmi les insurgés. ils ont disparu. diffusé le 17 au matin. réjoui : « Il y a du soleil. le calme a régné sur le front». Pourtant le dernier numéro des lzvestia de Cronstadt. CRONSTADT canons sur les vaisseaux en les faisant sauter. “Tout le pouvoir aux soviets et pas aux partis” 7».. membres 336 .] mais a été repoussé par notre feu. » Rien ici ne peut laisser supposer que Cronstadt Finsurgée vit ses dernières heures. On y lit ainsi un texte de six membres du personnel sanitaire des unités terrestres refusant de «porter la responsabilité des actions incorrectes des sommets du parti communiste». Ce numéro publie aussi deux listes de onze artilleurs communistes et de douze autres marins du port. dont ils démissionnent pour « s’associer de toute leur âme au slogan avancé par les travailleurs de Cronstadt. allant regarder le bord de la mer.

la 80ebrigade occupe le château d’eau. canonne le fort 6. Les matelots descen­ dent. affirme : « Le parti. arrêtent les officiers et le comité révolutionnaire du navire. tranchent les fils de pyroxiline installés pour faire sauter le navire. Cette dernière. en vue des intérêts des sommets du parti et de leur pouvoir autocratique8 . mais la troïka qui les jugera en hâte n en avait sans doute pas connaissance. est devenu un instrument pour faire couler le sang des ouvriers et des paysans. Cronstadt est enserrée dans un étau : ia 167ebrigade occupe la partie orientale du port militaire et la moitié orientale de la grande rue Petrovka. il en retourne les batteries contre les forts Krasnoarmeiski et Totleben. Jugeant alors la irtie perdue. Ils en confient le commandement à l’ancien commissaire Tourk. la'79* brigade a pris d’assaut les batteries installées au sud de la ville. L’artillerie du rivage et du train blindé 104 sur la côte bombardent le fort Milioutine. beaucoup plus brutale que celle des m uecins et infirmiers. de son côté. puis une partie d’entre eux. sans leur déclaration. À 2 heures de l’après-midi. 337 . traî­ nait dans les archives intactes du journal. non publiée. l’a ssa u t fin a l ou stagiaires démissionnaires. l’inspectent de fond en comble et raflent tous les explosifs. s’étant séparé du peuple. et la 18e brigade occupe une moitié du cimetière où les combats sont acharnés. À 6 heures de l’après-midi. Leur déclaration. instal­ lent des gardes. le Sêbastopol et le Petropavlovsk. le commandant du Sêbastopol et l’artilleur-chef remplaçant Mazourov invi­ tent les matelots à quitter le navire. » Les signataires seront condamnés à des peines de un an avec sursis à cinq ans de travaux forcés. interceptés par les marins communistes. les autres étant hors de son champ de tir. qui. le groupe nord a occupé les forts 3 à 7 . reviennent sur leurs pas et les aident à reprendre le contrôle du navire.

Garantie lui est donnée. Peu avant 11 heures du soir. CRONSTADT À 9 heures du soir. Toukhatchevski juge décisive Faction des marins loya­ listes des deux cuirassés. La première tentative de les déloger échoue. abandonné par le comité.» La victoire de Farmée rouge. Un cordon de marins en défend les abords. où s’était installé le comité révolutionnaire. Un groupe de desperados retranchés dans le phare Tolboukhine. due en partie à un changement d’attitude d’une fraction des marins. ils abandonnent leur poste et se traînent sur la glace avec les garnisons du fort Chants. Il déclare le lendemain : «Les marins du Petropavlovsk et le Sébastopol au cours de la nuit nous ont aidés à prendre la ville9. situé 5 kilomètres au nord de Fîle et des batteries des fortins voisins. Elle désarme les ouvriers et les matelots démoralisés qui gardaient le bâtiment. les insurgés lancent une contre- attaque à la baïonnette et à la grenade au centre de la ville. puis parvient à occuper la Maison du peuple. 338 . refusent de îe quitter et installent des mitrailleuses aux fenêtres du phare. Vers 10 heures. La seconde réussira. Un marin du Sébastopol se présente au commandement de la 187é brigade et lui assure que si le commandement leur garan­ tit la vie sauve. ils font route vers la frontière finlandaise. font reculer un instant des troupes épuisées et décimées. est donc aussi politique que militaire. essuie quelques coups de feu et des rafales de mitrailleuse. un groupe important de marins se rendra avec lui. mais reculent bientôt sous le nombre. Fétat-major des insurgés invite les unités qui îe peuvent à se préparer à fuir vers la Finlande. à près de 20 kilomètres au nord de Fîle. et du fort Krasnoarmeiski. près du Rif. voisin. épuisés et affamés. les marins du Sébastopol forment une patrouille qui descend en ville. convaincus que la partie est perdue. À 11 heures et demie. Les artilleurs du R if sabotent les canons du fort.

dira de lui : «Sa seule passion c’est la guerre. le vainqueur du général Wrangel en Crimée. envoyé à Tambov pour liquider une insurrection paysanne à demi moribonde. ignorant encore que les marins communistes ont repris le contrôle du Sêbastopol. La négligence ou la hâte du comité livre à la mort des centai­ nes d’insurgés dont la Tcheka. Peremytov. il ordonnera d’utiliser les gaz asphyxiants pour déloger les révoltés des forêts.. L’émotion qu’il suscitera au sein du parti communiste le fera discrètement rapporter. Le 17. là encore. L’ordre.. Deux mois plus tard. sans ces précieux docu­ ments. dont une partie seule­ ment avait été publiée dans les ïzvestia de Cronstadt. ou presque) et d’attaquer au petit matin le Sêbastopol et le Petropavlovsk « avec des gaz asphyxiants et des obus toxiques10». La directive ne sera pas exécutée. aux commandants des groupes nord et sud et. Trotsky dira de lui en 1928: « J ’appréciais ses talents militaires. Mikhaïl Frounzé. Toukhatchevski a-t-il pris seul une telle décision ? Il n’en a en tout cas pas discuté au téléphone avec Serge Kamenev. » Seule Pefficacité militaire de la décision compte pour lui. à Serge Kamenev. ordonne d’« utiliser largement l’artillerie dans les combats de rue» (Cronstadt est en effet construite autour de rues rectilignes à angle droit. édictent un ordre qui parviendra. trois heures plus tard. ne sera pas exécuté. quatre heures plus tard. Toukhatchevski. l’a ssa u t fin a l Les membres du comité révolutionnaire s’enfuient alors en traîneau. Elle récupère ainsi la liste nominative des 553 mandats délivrés par le comité et toutes les déclarations individuelles et collectives de démission du parti communiste. n'aurait pu établir une liste aussi précise. 339 . à 21h45> Toukhatchevski et le chef d’état- major de la 7e armée. laissant derrière eux les archives du comité qu’ils oublient d’emporter ou de détruire : la Tcheka n a plus q u à les ramasser.

qui luisaient faiblement aux croisements » (avec les autres colonnes de fuyards). D ’après 340 . les patrouilles du groupe nord occupent Totleben et Krasnoarmeiski. «Le tableau est exaltant par sa beauté. Restent son commandant Choustov et quelques adjoints. À une heure du matin nous nous trouvons en territoire neutre. dont la garde s’enfuit. CRONSTADT comme son caractère indépendant. À 5 heures du matin. s’en­ fonce. dit-il. se sont déréglés. Le 18. en Finlande12. dont les canons. contournant les forts Totleben et Krasnoarmeiski abandonnés par leurs défenseurs. le commandant du fort Totleben informe ses soldats que tous les autres forts. commandant d’une compagnie du train. sont tombés. demande que la ville « soit nettoyée à l’aube» et ordonne que «l’on garantisse la vie aux mutins inconscients qui se rendent volontairement et déposent les armes13». Kouzmine et les autres internés entendent une fusillade près de la prison. Plus loin un serpent ou un ruban de gens s’étire sur la glace recouverte d’eau. les unités du groupe nord. tous deux silencieux et déserts. éclairé par des lanternes.» À 10 heures du soir. Il ordonne la retraite. attaquent la forteresse qui tombe entre leurs mains. et qu’il leur faut abandonner ce dernier fort. dans « un corridor mysté­ rieusement obscur. et mélan­ colique vu les circonstances. Le capitaine Rakoutine. de 1 à 7. mais je n’ai jamais pris au sérieux les convictions communistes de cet offi­ cier de la Garde11. » Vers 4 heures du marin. à 1 h 15 du matin le commandant du groupe sud transmet à ses unités l’ordre donné par Toukhatchevski d’utiliser l’artillerie dans les combats de rue qui se poursuivent. lui aussi abandonné par sa garnison. Tous les soldats s’enfuient vers la Finlande. note-t-il dans son journal. Peu avant 3 heures du matin.

qui se précipitent dans la rue participer aux ultimes épisodes du combat.» Kamenev renchérit : «Votre tournée [sic\] s’est brillamment achevée14. le 17 au soir : «Les youpins se réjouissent : le spectre du pogrome s’est éloigné14. Choustov installe une mitrailleuse devant la porte de leur cellule pour les mitrailler ou arroser de grenades leur cellule. Vers 11 heures. Ce dernier. Serge Kamenev appelle au téléphone Toukhatchevski. Novojilov. Les prisonniers sont entassés dans la prison centrale. dont onze (ou douze) des quinze membres du comité révolutionnaire. qui ignore encore la prise du Rif.» Un récit de la chute de Cronstadt.» Au total. Peu avant 15 heures. Constantin et R if sur la côte sud de File tombent entre les mains des assaillants. le général Kozlovski et le commandant de la forteresse Solovianov. Le pétrogradois Kouzmine commente dans son journal. un peu plus de 6700 insurgés et habitants. Des élèves officiers de l’armée rouge tendent des fusils et des grenades aux prisonniers. sur la base de témoignages d’insurgés réfugiés en Finlande. partis avant l’assaut final. maison par maison. dont les vitres volent soudain en éclats. l ’a ssa u t f in a l Kouzmine. durent jusquà 9 heures du matin. Ils y sont aussitôt désarmés et internés par les autorités locales. je considère que notre tournée ici est terminée.» Soljénitsyne confirme : «L a révolte de Cronstadt recélait déjà un caractère antijuif. les forts Milioutine. sans que Farmée rouge ait sérieusement tenté de les intercepter. Les derniers combats de rues au corps à corps à la baïonnette et à la grenade. ce qui la vouait encore davantage à l’échec15. dit-il. rédigé le 18 mars même par un représentant du Zemgor (comité d’aide aux citoyens russes dans Pémigration). lui dresse un bref bilan victorieux : « En gros. parviennent en Finlande. invente un «décret de Trotsky décidant l’extermination de tous les 341 .

annonce que l’île est placée sous la direction de l'ancien marin Pavél Dybenko. grâce à l’énergie communicative des communistes. qui sert aujourd’hui de sources à de nombreux « historiens » peu exigeants. se trouvait entre les mains d’un commande­ ment expérimenté. CRONSTADT habitants de la ville mutinée âgés de plus de 6 ans 16». À peine le dernier coup de feu est-il tiré que le commandement du groupe sud. l’allusion imprécise permet de viser n’importe qui) « et des flottements dans les unités militaires ». raconté que la glace avait été brisée autour de Cronstadt. Les dirigeants communistes Zatonski. Les trois hommes rappellent la propagande des mutins qui ont présenté aux soldats la forteresse comme imprena­ ble. 342 . Mais. nommé commandant militaire de Cronstadt. Boubnov et Vorochilov adressent aussitôt à Lénine et au nouveau comité central un long message satisfait qui évoque d’abord les difficultés énormes « apparemment insurmon­ tables » de l’opération : « Cronstadt était fortement forti­ fiée. les unités désarmées la veille se sont avancées sur la glace. évoqué les mines enfouies sous la glace. et ainsi suscité une peur de marcher sur la mer gelée qui «a mené des soldats de toute une série de régiments à refuser ouverte­ ment d’exécuter les ordres17». décrétée en état de siège et place toutes les troupes sous son autorité. Cette fable sera reprise dans le journal de Milioukov Poslednie novosti spécialisé dans les rumeurs. affiché dans la ville. qui se battait avec le courage du désespoir. » Ils dénoncent « un sabotage mani­ feste dans une partie de l’appareil des soviets» (qui visent-ils? Ils ne le précisent pas. par un communiqué publié dans le journal Krasny Cronstadt (Cronstadt la rouge) édité ce même jour à la place des lzvestia défuntes. sa garnison.

l’a ssa u t f in a l Le 21 mars. Quelles pertes ont subies insurgés et assaillants dans cette longue bataille? À Petrograd les rumeurs les plus folles courent. décrit à sa famille au fin fond du Kouban : « Nous.]. Les lettres d’habitants à leurs parents en province citent les chiffres les plus ahurissants : «Quelques centaines de milliers d’élèves officiers et de soldats ont péri». Cronstadt.. ont tué plusieurs dizaines de milliers d’habitants18».. De son côté. Un autre répète : «D es centaines de milliers de morts gisent près de Cronstadt. il affirme : Cronstadt a été attaquée par «des hordes ivres d’élèves officiers. on s’est soulevés contre les communards [.. de Chinois. » Un autre se contente d’évoquer « plusieurs dizaines de milliers de jeunes vies fauchées ». couverts d’or». dont la population était d’environ 50000 habitants. toute la ville de Cronstadt. Dans la bataille. qui «se sont toute une journée repus du sang du peuple [. les enfants en bas âge à peine capables de tenir une carabine dans leurs mains sont morts en héros aux cris de KÀ bas les vampires!” ». «toutes les femmes. Un autre enfin a vu trois cents wagons emplis de cadavres. aurait été alors réduite à un désert fumant où. mais surtout la mer et les rues de Cronstadt sont recouverts de monceaux de corps. un quatrième parle de « dizaine de milliers de soldats abattus ». de Lettons et de détachements de barrage. qui a pu se réfugier à Petrograd.. un cinquième évoque des « montagnes de cadavres19» dans les rues. Il y a eu une forte bataille 343 . C ’est le Livre noir du communisme avant l’heure.]. un appel du comité révolutionnaire en exil donnera une vision apocalyptique des combats : repre­ nant la propagande blanche sur les sauvages hordes bolcheviks étrangères et surtout asiatiques. Les bolcheviks. un matelot de Cronstadt. beaucoup ont été noyés. tous les matelots. erreraient de rares survivants. écrit l’un.

108 officiers et 2370 soldats blessés. Farmée rouge a perdu 527 tués (dont 127 lors de Fassaut sur la mer gelée et 400 dans les rues de Cronstadt) et environ 2 500 blessés et commotionnés . dont 2 446 sont incarcérés. La Tcheka ajoute que les insurgés avaient arrêté un millier de communistes qu’ils se préparaient à fusiller une heure avant l’entrée de l’ar­ mée rouge dans la ville. gonflé. les autres restant affectés sur leur navire ou dans leurs unités côtières. Dans un rapport secret du 18 mars. 17 officiers et 714 soldats capturés par les mutins.. 344 . 7 officiers et 193 soldats frappés par la maladie et un soldat noyé. Il y aurait donc deux fois plus de soldats et d’offi­ ciers disparus que de tués. on a abattu 40000 communards20».. les insurgés auraient perdu autour de 600 tués et un millier de blessés. 2 officiers et 21 soldats déserteurs. tout en affirmant que les tirs d’artillerie des insurgés (bien maladroits 1) avaient dépassé en inten­ sité ceux de la guerre mondiale. Le 15 avril. L’état-major de la 7e armée rédige. dont les chiffres sont devenus ensuite vérité officielle. un rapport secret sur les pertes subies pendant Fassaut qui semblent confirmer les chiffres de Poukhov : 486 soldats et 31 officiers tués. 2 officiers et 190 soldats passés à l’ennemi au cours des combats. Elle annonce enfin le chiffre. Selon l’historien soviétique Poukhov. 99 soldats commotionnés. tout l'effectif de Farmée de Toukhatchevski. l’état-major de Farmée rouge comptabilise 6 385 insurgés prisonniers. CRONSTADT pendant vingt jours. en sens inverse. 389 officiers et 828 soldats disparus. il ne doit donc pas les considérer comme de véritables mutins. elle évalue les pertes de Farmée à « approximativement 200 à 300 hommes». La Tcheka produit des chiffres tout aussi fantaisistes. le 23 mars. même si Fétat- major les a désarmés. de 12000 à 15000 insurgés faits prisonniers21.

sont énormes.]. une grande partie des élèves officiers a péri en sautant sur les fougasses [mines souterraines] du fort 6 22» et les pertes du groupe sud. ont assuré sur la glace le transport dans leurs charrettes des 345 . Donc en dessous. engagé dans un combat de rues sanglant. le 17 mars : « Une grande partie du groupe nord a péri [. Ces chiffres officiels sont faux. Ainsi Toukhatchevski déclarait à Kamenev. ratissée par l’ar­ mée et la Tcheka. Un bref document du 29 mars fait état de morts civils. restés enfouis sous la glace.. Vorochilov avancera le chiffre de 1200 morts24. l’a ssa u t fin a l Disparus où? Pas sur l’île de Kotline. îl les a probable­ ment dissimulés dans les 867 disparus sans nouvelles. Un rapport de Fétat-major à Trotsky souli­ gne : «Les troupes du groupe sud sont épuisées par les combats incessants qu elles ont livrés et par les grandes pertes quelles ont subies23. Mais le chiffre d’un seul soldat noyé est invrai­ semblable. ni en Finlande. » Quelques semaines plus tard. La plupart des disparus ont péri en coulant dans les cratères creusés par les obus des insurgés et leurs cadavres. À la date du 23 mars. l’état-major de la 7e armée devait en avoir retrouvé plus d’un. Moins l’opération apparaît coûteuse en hommes. Des tribu­ naux condamneront des insurgés à mort en leur repro­ chant d’avoir provoqué des milliers de morts. plus Fétat-major semble compétent. Tous les témoignages évoquent les grappes de soldats entraînés dans les cratères creusés par les canons de Cronstadt. volontaires ou réquisitionnés.. ni sur les forts dressés sur les rochers et ratissés eux aussi de haut en bas. non comptabilisés dans les registres de Fétat-major : de nombreux paysans. Ainsi s’expli­ querait le chiffre très bas de 127 tués lors de l’assaut sur la glace qui ne correspond pas aux ravages décrits par les survivants. n’auraient pas été retrouvés au moment de rétablissement des statistiques. Pas sur la mer de glace nue comme la paume de la main.

signale un participant aux combats. soignés dans des hôpitaux sans chauffage ni médicaments. à peu près sans nourriture. jour de congé en Fhonneur du premier jour de la Commune de Paris. lors d’une cérémonie en Fhonneur des soldats de Farmée rouge tombés pendant Fassaut de 346 . Quelques habitants expri­ ment leurs doutes sur la possibilité pour des fantassins de s’emparer d’une forteresse maritime imprenable. trop tard pour figurer dans la rubrique des tués ou des morts au combat. ont été fusillés. Le 18. L’écrasement de la révolte ne suscite pas grande réaction. Mais la fin de la canonnade referme rapidement la parenthèse d’une insurrection vite effacée de la mémoire. ont péri par centaines de froid. les blessés. la grande majorité des usines de la ville ne travaillent pas. Or. Ils restent isolés. de faim et d’absence de traite­ ment efficace. «beaucoup de ces héros invisibles ont été tués25» par Fartillerie de Cronstadt» De plus. Certains travailleurs du 1er arrondissement manifestent leur joie devant les succès annoncés de Farmée rouge. Le 3 avril. Une semaine plus tard. seuls une minorité d'entre eux ont pu survivre. 17 ont trouvé la mort et 23 ont été blessés» L’écrasement de l’insurrection suscite peu d’échos à Petrograd et dans le reste de la Russie. mais ils restent tous à jamais fixés dans les statistiques sous la rubrique «disparus» et «blessés». Toutes ces astuces comptables réunies camouflent le nombre réel des pertes. d’autres leur scepticisme sur les informations officielles. CRONSTADT vivres et munitions dont Farmée rouge avait besoin. une fois repris. qui. Quelques ateliers de Fusine de la Baltique ont cessé le travail en signe de protestation contre Fassaut du 17 mars. La statistique oublie enfin les déserteurs et transfuges. les ouvriers de Petrograd parleront peu de Cronstadt et beaucoup plus des distributions de vivres. Seul fait incontestable : sur les 270 délégués du X e congrès envoyés à Cronstadt.

Mais nous nous sommes trou­ vés confrontés au danger de la fonte des glaces et avons été obligés de frapper juste d’un coup sec26. Boukharine aurait déclaré : « Nous avons été contraints de réprimer îa révolte de nos frères égarés. Nous les aimons comme nos frères véritables. . auquel Abramovitch. Nous ne pouvons considérer les matelots de Cronstadt comme nos ennemis. n assistait pas. mais le témoi­ gnage de seconde main d’Abramovitch n’est guère fiable. lors du troisième congrès de FInternationale communiste en juillet 1921. » C ’est bien le style de Boukharine. devant un auditoire plutôt réservé : « Nous avons attendu autant que nous avons pu que nos camarades marins abusés voient de leurs yeux où les entraînait la mutinerie. l’a ssa u t f in a l Cronstadt. notre chair et notre sang27. » Selon le menchevik Abramovitch. Trotsky commente sans enthousiasme la yictoire de Farinée rouge.

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n y sont pas prêts. les marins de Cronstadt espéraient que Petrograd se joindrait rapide- ment à eux et qu'ensuite se produirait inéluctablement une révolution à Moscou. l'explique par des raisons essentiellement politiques. des émeutes de la faim sont possibles dans une population qui. Les masses et surtout l'armée rouge et ses soldats politiquement indifférents. Enfin. les insurgés ont voulu à tort contrôler la conduite militaire de Finsur- . Ce calcul s’est révélé faux : les marins n’ont pas tenu compte. ensuite. de leur disponibilité à l'égard d'un mouvement purement poli­ tique et de leur capacité à participer à une révolution commencéel. de l'état d'esprit des larges masses et de l'armée rouge. se posent la question dès le jour même. le colonel monarchiste Poradelov. mais pas un mouvement politique révolu­ tionnaire. C h a p itr e XXIV Les raisons de l’échec Pourquoi l'insurrection a-t-elle échoué? Ses partisans. hait les communistes. souvent surpris par la rapidité de son effondrement inat­ tendu. Le 18 mars. d’une part. « En brandissant l'étendard de l'insurrection. d'abord soucieux de ne pas mourir de faim. de leur impo- pularité enracinée dans le peuple et. selon lui. dans un rapport au Centre d’action monarchiste installé à Paris. » À ses yeux.

De plus. et le refus des autorités finlandaises de laisser la Croix-Rouge russe ravitailler les insurgés. l’indulgence infondée à l’égard des communistes de Cronstadt et la trahison de ces derniers au moment de l’assaut. Tseidler l’avait déjà souligné. assez proches des explica­ tions du général Kliouiev : les insurgés ont surestimé leurs forces («Au lieu d’avoir 45000 hommes en armes. Deux jours plus tard. en refusant de débarquer sur le continent. CRONSTADT rectlon . dans une longue lettre à la direction de la Croix-Rouge russe en exil. le général Miller. énumère à son supérieur. une longue liste de raisons militaires. À cela s’ajoutent : l’impossibilité de briser la glace autour de l’île. monarchiste lui aussi. des batteries maritimes. l’absence d’une bonne direction militaire indépendante. 4) le brouillard2». 3) l’épuisement dû à l’insuffisance de nourriture d’une garnison constamment sous les armes. représen­ tant du général Wrangel à Paris.. 350 . ils n ont pas assuré la rotation des gardes vite épuisées et ont naïvement laissé les communistes agir librement à Cronstadt. 2) l’état lamentable des forts. les Cronstadtiens jugeaient à tort leur forteresse imprenable.. le manque de précautions (la glace n’a pas été brisée à la dynamite . Solovianov n’ayant été qu’un adjoint du comité révolutionnaire. Le 21 mars. climatiques de l’échec : « 1) l’espoir d’arranger les choses par des négociations. et encore n est-ce visiblement pas exact»)3.. chef militaire du Centre d’action du Nord. ils se sont condamnés . politiques et. la perte de la division aéronavale à Oranienbaum. énumère lui aussi quatre raisons de l’échec. le '20 mars.. le général Kliouiev. la perte du brise-glace Ermak> envoyé à Petrograd. de leurs installations [. comme ils nous l’avaient signalé au début [les insurgés sont donc bien entrés en relations avec eux!]> ils en avaient en fait un peu plus de 15000. le professeur Tseidler.] et de leurs batteries d’assaut.

par ailleurs. pas été fusillés. Il ramène tout à Fécrasante supériorité maté­ rielle de Farmée rouge dont il augmente les effectifs à 60000-70000 hommes et à la terreur massive qui aurait muselé la population laborieuse de Petrograd : « La garni­ son de la forteresse [. «les ouvriers de Petrograd. On a déshabillé et déchaussé la garnison qui nous soutenait et on Fa enfermée dans ses casernes5. pour mendier. Kotogorov. lui aussi. ont été en partie jetés en prison. Uappel du comité révolutionnaire du 21 mars tente enfin. esquivant ainsi Fexamen de ses propres responsabilités. 351 . n’a pas pu résister à un ennemi dix fois supérieur en nombre». LES RAISONS DE L’ÉCHEC Le correspondant de Savinkov à Helsinki.. affamés. Fabsence de direction au sein des insurgés eux-mêmes. Cette légende mise à part. de pantalons et d’uniformes et erraient. en partie fusillés. «le manque de préparation et d’organisation. dans un réquisitoire sévère. ce qui permit plusieurs fois à des unités de Farmée rouge de s’approcher de la forteresse et d’être repérées trop tard. dénonce. Les arrestations de grévistes.] épuisée et affamée. ensuite. dans les rues.. d’esprit de décision dans les actions et de volonté commune dans la lutte». qui n ont. le comité reproche à son adversaire d’avoir usé de sa supériorité matérielle. Il souligne plusieurs fois «la désorganisation et la confusion qui régnaient dès le début à Cronstadt4». sont antérieures au déclenche­ ment de l’insurrection. la négligence avec laquelle le service de garde était effectué. qui sympathisaient avec notre cause lumineuse de la libération du joug communiste. manquaient de chaussures. en haillons. le déshabillage systématique de la garnison et sa transformation organisée en horde de va- nu-pieds relèvent du fantasme» Des milliers de soldats. de répondre à la question qui hante les survivants. » On est là en plein feuilleton. depuis des mois. de bottes de cuir.

dans les deux dernières années de sa vie consciente. explique-t-il. prend une position originale au sein de l’émigration. «Makhno était le frère natal des marins de Cronstadt7» dont la victoire aurait engendré les mêmes maux.] survivance anarchiste de l’oppres­ sion paysanne séculaire. L’auteur relie l’écrase­ ment de Makhno à celui des marins insurgés : «Le pouvoir soviétique a un talon d’Achille : l’anarchie. Pour elle la défaite des insurgés de Cronstadt découle de ce qu ils incarnaient une anarchie primitive représentant un véritable retour en arrière histo­ rique. de s’appuyer sur cette force destructrice. » La revue émigrée Smenct Viekh (Changement d’orienta­ tion). similai­ res au Thermidor de la Révolution française. les détachements de barrage ont été supprimés. Or. un ennemi plus grand que les communistes. dirigée par l’ancien chef du service de propagande de l’amiral Koltchak. à nouveau. 352 . Ils n’ont pas enflammé les ouvriers de Piter. ont donc eu raison. qui ne leur ont pas fait écho . La revue salue l’écrasement de la révolte par la seule force capable. déjà embra­ sée par les insurrections paysannes : « Ils se sont trompés. à ses yeux. Fétincelle qui allait enflammer Petrograd et de là toute la Russie.. de maintenir l’unité de Fex-Empire russe face aux forces anarchiques de dislocation. où il décèle des germes de restauration bourgeoise. l’esprit petit-bourgeois. c’est le tsar Makhno [. «toute la Russie aurait été rejetée à la période préhistorique. accordera une très grande attention aux écrits d5Oustrialov qui propose de soutenir la Russie soviétique. Lénine. au pillage de bandes nomades». C ’est Cronstadt. et les Cronstadtiens ont été livrés à eux-mêmes6. Oustrialov. les affamés se sont rués à la recherche des pommes de terre . pour renverser l’ordre antérieur. CRONSTADT Orechine donne une explication plus politique : les insurgés pensaient être. Les bolcheviks.» Si Makhno l’avait emporté. a remporté la victoire.. à l’impuissance.

Tambov. mais ce peu a suffi. Tioumen et d’ailleurs est politique avant d’être militaire. et donc aux soldats- paysans. La défaite des insurgés de Cronstadt. La décision politique de Lénine est la première cause de Fisolement et de l’échec. Les insurgés refusent d’abord de le voir. Cet aveuglement va les frapper comme un boomerang.même si elle se traduit lente- ment dans les faits . de Cronstadt et de l’agonie des insurrections paysannes de Tioumen et de Tambov défaites dans les semaines qui suivent.Lénine a retiré aux paysans. Tous oublient quen instaurant l’impôt fixe en nature et en proclamant la NEP . Il s’en est fallu de peu. . leur principal grief et leur principale raison de s’insurger. peu sensibles à l’idéologie et aux discours. dès lors programmé. LES RAISONS DE l ’ÉCHEC qu’ils devaient ensuite dompter sous peine de voir la Russie exploser.

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puis. elle prononce 334 condamnations à mort. Dans un téléfilm sur Trotsky. Il 355 . dont 27 marins encore. est très inférieure à ces chiffres. se repose le 23. soit les trois cinquièmes de la population de l’île. originaires du Kouban. le lendemain elle condamne à mort 32 matelots du Petropavlovsk et 39 du Sébastopol. elle mène tambour battant une instruction plus que sommaire. prononce encore 73 condamnations à mort. La réalité. quoique brutale. elle prononce 367 condamnations à mort d’insurgés. dont 167 matelots du Petropavlovsk. la Tcheka ratisse l’île et procède à plus de 6500 arrestations. le 24 mars. 33 élèves de Fécole de machines. Pour condamner à mort en quelques heures des centaines de victimes. C h a p it r e XXV La répression Du 18 mars à la fin avril. Le 20 mars. et 53 autres. 53 du Sébastopol> 61 soldats du 561e régiment de fantassins.. le 22 mars. Alain Dugrand prétend que les combats et la répression ont fait 30000 morts. La répression enga­ gée aussitôt est impitoyable mais loin d’atteindre l’am­ pleur que d'aucuns lui attribuent. qui avaient rejoint les insurgés le 8 mars. La Tcheka met en place une troïka extraordinaire qui interroge et juge en quelques heures des fournées entières d’insurgés.

Les trois hommes se défendent : ils n avaient. Le 24 mars. eux aussi. d’ailleurs. En procla­ mant la NEP. Lénine s’est certai­ nement opposé à la proposition de Trotsky. qui avaient. Cronstadt ne figure pas à l’ordre du jour du bureau politique du 25 mars ni aux suivants. n écopent. Il propose de confier ce travail à une troïka composée de Dzerj inski. un procès des insurgés dressés contre lui aurait dû 356 . leur arrestation ultérieure. ou de figurer sur une liste. les trois initiateurs de l’appel constitutif du bureau provisoire du parti communiste à Cronstadt. Le 24 mars. rédigé ce texte que pour pouvoir mener un travail clandestin. CRONSTADT suffit d’avoir été pris les armes à la main. la troïka extraordinaire condamne encore à mort 64 soldats stagiaires de l’école de démineurs. il tournait la page du communisme de guerre . suscité une avalanche de démissions du parti. mais avaient été arrêtés et empri­ sonnés. par le comité révolution­ naire. mais la troïka leur reproche d’avoir par leur appel. dissimulée. en revanche. Boukharine et Radek. utilisé par les insurgés. ainsi que trois autres communistes coupables d’avoir approuvé l’ap- pel1et d’avoir été laissés en liberté. des makhnovistes de l’autre » auquel « on pourrait donner une valeur agitative très importante1». pourtant arrêtés dès les 4 et 5 mars par le comité révolutionnaire.. Trotsky veut donner une dimension politique publique à l’écrasement de Cronstadt. de son train.. que de cinq ans de travaux forcés. en particulier. disent-ils. Cette indulgence leur coûte la vie. Huit autres communistes. Elle les condamne à mort. il suggère d’« organiser un procès des Cronstadtiens d’un côté. elle condamne à mort. approuvé le texte. Le 3 avril. le confirme. il soumet par télégraphe une proposition au bureau poli­ tique du lendemain : jugeant alors essentielle «la lutte contre les SR et Fanarchisme [Cronstadt et Makhno] ».

«Je ne connais aucun programme poli­ tique. Perepelkine et Verchinine. déjà interrogé les 8 et 9 mars. Valk. il se déclare hors d’état de répondre : «Je ne peux rien dire. mais comment et ce qu’ils proposaient en échange. son inculture et son incompréhension de la politique : « C ’est la propagande de Petritchenko et d’autres qui m’a poussé à réagir à ce raffut. ce qui infirme l’idée qu il partait négocier. ce qui vaut certainement aussi pour d’autres insurgés. . je ne comprends pas la politique générale2. Il insiste sur son ignorance. dit-il. Interrogé sur la politique du comité révolutionnaire.» Il le confirme en résumant la résolution du 1er mars par le slogan «mourir ou vaincre». Avant de les envoyer devant le tribunal. alors que Lénine avait déclaré au Xe congrès : les bolcheviks sont allés trop vite et trop loin dans l’étatisation de Péconomie. je ne le savais pas et je n’ai pas réfléchi là-dessus ». LA RÉPRESSION justifier une politique abandonnée. et «le reste pour les remettre aux élèves officiers pour les diffuser dans la ville d’Oranienbaum». La Tcheka l’interroge une dernière fois le 21 mars. Les deux premières dépositions de ce dernier étaient très laconiques : il a. aucun programme de nos actions et je n’en ai jamais entendu parler et je n y ai jamais pensé3. car je suis peu développé et pas au courant de la politique générale. n’existait à Petrograd et à Cronstadt. Aucune organisa­ tion.» La Tcheka n interroge plus cet homme que Ton l’imagine mal mandaté pour négocier avec qui que ce soit. emporté avec lui une trentaine d’exemplaires des lzvestia de Cronstadt «pour [les] transmettre aux représentants du pouvoir soviétique». la Tcheka interroge Lamanov et les trois dirigeants du comité révo- lutionnaire capturés. Ils disaient quen Octobre nous avions versé notre sang et que nous nous retrouvions maintenant dans l’ancienne situation et ils ont réveillé en moi le senti- ment qu’il fallait les aider. dit-il.

tant russes qu’étran­ gers. ont pris indubitablement part au mouvement. puis amnistié en 1924. Et aujourd’hui je considère ma participation au mouvement comme une stupide erreur impardonnable4»» Si le bureau politique avait envisagé un procès public. qui dénonçaient les « commissaires » comme des vampires et des bourreaux. CRONSTADT' Lamanov. il ne croit plus le mouvement spon­ tané mais le juge dirigé par les SR de gauche. revien­ dra clandestinement en Russie en avril 1922. Les commandants de la flotte de la mer Noire. Mais. ses fonctions de rédacteur en chef des ïzvestia de Cronstadt. et ensuite « pour empêcher que le mouvement ne s’oriente vers l’Assemblée constituante ou ne prenne une autre forme antisoviétique». II a fui en Finlande le 17 mars. que « des gardes blancs. Le rédacteur en chef officiel du quotidien. se défiant de ces marins qui ont distribué ici et là pendant leur voyage la résolution de Cronstadt du 1er mars. jusqu’à l’assemblée des délégués du 11 mars. déclare-t-il. « toutes les louanges que l’on trouve à l’adresse du coup d’État de Cronstadt dans mes articles du journal n’étaient qu’une ruse pour avoir la possibilité de continuer ma propagande en faveur du pouvoir des soviets». lui. Pendant que l’on juge les insurgés. Il répète deux fois qu’il a voulu combattre « la propagande antisémite » et s’affirme même convaincu. envoyé quelques mois plus tard au camp de Solovki. ne lui laisseront aucune chance. en l’absence de procès. Dès lors. ces déclarations auraient peut-être sauvé la vie du seul insurgé connu repenti. craque. Après la réunion du 11 mars. s’en sortira mieux. sera arrêté le mois suivant à Petrograd. et dont soixante-dix ont déserté en 358 . les marins de Petrograd envoyés dans le Sud loin de l’île mutinée inquiètent le gouvernement. depuis la fuite en Finlande. Il affirme alors s’être associé à la protestation par sympathie pour elle. Leonide Belov.

Verchinine. dont Jacob Beletski qui. Valk. Iagoda rassure tout le monde : on n’a jamais expédié aucun marin de Cronstadt dans le Sud. Korovkine. Ils les utilisent comme fantassins par petits groupes dans des unités où se trouvent des soldats originaires du Kouban et autres régions cosaques. mais que le tribunal ne croit pas. cinq membres du commandement militaire insurgé. le bureau politique décide de ne plus expédier de marins de Petrograd et de Cronstadt dans le Sud et renvoie à sa réunion suivante la décision sur le sort de ceux qui y sont déjà partis. Le 19 avril. présidé par le tchékiste Ozoline. pour apaiser la population ouvrière de Petrograd. le tribunal. Le 21. Il en condamne à mort 44 : Perepelkine. dit-il. allé chercher des pommes de terre. ne les laissent pas monter à bord ni servir les batteries côtières. juge 89 dirigeants de l’insurrection. arrêté le 3 mars à Oranienbaum où il était. le jeune noble Goloubtsov. Dzerjinski informe son adjoint Iagoda que Lénine «manifeste de grandes inquiétudes sur l’ins­ tallation de marins de Cronstadt en Crimée et dans le Caucase. LÀ RÉPRESSION cours de route. Mais Zinoviev n’a envoyé dans le Sud que des matelots de Petrograd et aucun marin de Cronstadt. le bureau politique suggère d’augmenter de 20 % les rations des travailleurs de la ville par rapport à celles des Moscovites. Le lendemain. arrêté le 2 mars à Petrograd. et la Tcheka les a entourés d’un réseau compact d’informa­ teurs. le rédacteur en chef des lzvestia de Cronstadt. navait pourtant rien pu faire. Il pense qu’il faudrait les rassembler quelque part dans le N ord5». Le 20 avril. cinq collaborateurs du comité. Ce même jour. et aucun marin de Petrograd depuis le 12 mars. quatre dirigeants sur sept du fort 6. et son adjoint Vladimirov. Lamanov. neuf responsables de la première division aérienne de 359 . président du comité révolutionnaire du Sébastopol.

adjoint au 360 . ce qui est manifestement faux. âgés d’une vingtaine d’années. Jugeant les six jeunes marins d’origine paysanne. Il est condamné à mort «pour avoir pris activement part à l’insurrection6». donc jugé explo­ sif. Ainsi le jeune Jacob Soumnitelny. CRONSTADT marine d’Oranienbaum. et six libérés sans condi­ tion. élève officier de l’école de radiotélégraphie. et les condamne à mort pour cette diffusion avortée. Au-delà même de cette extrême sévérité. et renvoyé par la police locale en Russie. dont son jeune commandant. treize à cinq ans). quatre membres du comité d’action des brise-glace Ogon et Trouvor. six marins accusés d’avoir diffusé la littérature des insurgés. âgé de 22 ans. Les 1er et 2 avril. certaines condamna­ tions à mort laissent pantois. partis avec dans leurs poches des tracts reprodui­ sant la résolution du 1er mars pour les diffuser dans les villages de la côte. le tribunal juge soixante-quatre insurgés et en condamne vingt-trois à mort. D ’après le verdict. a déserté les rangs des insurgés pour rejoindre l’armée rouge. de distribuer ce texte. le tribunal leur reproche leur seule volonté. arrêté en Finlande. trois à trois ans. Six sont libérés et mis à disposition du service de répartition de la force de travail. onze à un an. Nicolas Kolessov. Le tribunal condamne trente et un autres insurgés à des peines allant de six mois à cinq ans de travaux forcés (quatre à six mois. qui souligne la crainte suscitée par l’insurrection et par sa répétition éventuelle dans les cercles dirigeants. quatre autres «participants actifs de la révolte ». Plus stupéfiante encore est la condamnation à mort du jeune Tchoudotvortsev au nom si prometteur (faiseur de miracles). arrêtés dans la nuit du 4 au 5 puis du 5 au 6 mars. ainsi que le marin Santalainen parti en Finlande le 15 mars avec des tracts et journaux des révoltés. cet ancien sous-lieutenant d’origine paysanne. inaboutie.

il a agi en contact avec eux et s'est comporté conformément à leurs indica­ tions7». se joint aux troupes rouges le 17 mars lors­ qu’elles s'emparent du fort. Il a aussi assisté à l’élection du comité d’action et a tenu le procès-verbal de l’élection des délégués. adjoint du commandant du brise- glace Ogon. le jeune communiste Erchov. subir une peine similaire. Mais Ivan Ivanov. « a été laissé à son poste lorsque le commandement [de la batterie] a été arrêté. Krasnoarmeiski et Totleben. On s’at­ tendrait à voir Tchoudotvortsev. avait refusé de prendre en compte les votes des communistes. alors même que l’organisateur du vote. qui a suivi ses instructions. a voté pour la résolution de Cronstadt sur son bateau. 25 % à cinq ans de travaux forcés. du fort 6. 40% d’entre eux (1200) ont été condamnés à mort. 3000 hommes ont été arrêtés. le chef des troïkas chargées de juger les insur- gés arrêtés. dès le 4 mars. d’avoir soutenu la résolution de Cronstadt lors de la réunion de la garnison. Or la «faute» des deux hommes est à peu près identique. Tan- Fabian. Vu la date tardive de sa déci­ sion. Bourlakov. donne le 20 avril un bilan chiffré de la répres- sion : du 20 mars au 20 avril. mis aux arrêts par les mutins. Les mêmes faits peuvent entraîner des condamnations très différentes. commandant du fort 6. et d’avoir voté pour elle. il est condamné à un an de travaux forcés. lui. LA RÉPRESSION commandant de la 7e batterie antiaérienne du fort 6. Or il est fusillé. Nicolaiev. Selon les déclarations des communistes Bourlakov et Oustinov. accusé d’avoir remis une déclaration écrite de démission du parti communiste. âgé de 21 ans. 361 . une très petite partie à un an de travail social conditionnel et 35 % libérés. Il est condamné à mort et fusillé. Par exemple. arrêté. écope de trois ans de travaux forcés. sans- parti. Il en reprend alors le commandement et organise l’assaut des forts 4.

les organisa­ teurs de collectifs. les commissaires et commandants qui ont démissionné du parti. il a été impossible de trouver la trace d’une quelconque organisation et d’appréhender ses agents». enfin ceux qui ont remis des déclarations de démission. réunit ensuite sous une seule rubrique ceux « qui ont donné des déclarations [de démission] sans four­ nir aucun motif. les personnes qui ont rédigé des décla­ rations haineuses. ont été libérés8. Nicolaiev. mais ont été placés sous surveillance par les gens du comité révolution­ naire». par lettre individuelle ou collective. Dans la seconde catégorie sont classés ceux qui «ont remis des déclarations moins haineuses. et conforté son autorité ». Ceux- là sont tous condamnés à mort. « malgré tous les efforts. puis les personnages dont le dossier d’instruction ne contient aucune déclaration de démis­ sion. D ’abord «les démissionnaires. Nicolaiev précise enfin : «L a troïka a en général été prudente avec les ouvriers et n a puni que les plus actifs : tous ceux qui ont été arrêtés dans les premiers jours de la mutinerie. qui ont agi activement contre le parti et ont été arrêtés armés . Nombre des lettres collectives ont été publiées dans les ïzvestia de Cronstadt avec leur signa­ ture. démissionné du parti. » 362 . politiquement peu développés. CRONSTADT Les troïkas jugent aussi ies quelque 800 communistes de Cronstadt qui ont. jeunes et qui ont participé passivement à la rébellion». qui ont encouragé les espoirs du comité révolutionnaire insurgé. qui divisent les communistes capturés en quatre catégories. ce qui facilite le travail des troïkas. Le chef des troïkas. les armes à la main. Ces derniers (quatrième catégorie) sont libérés mais une petite partie d’entre eux (troisième catégorie) sont condamnés à un an de travaux sociaux avec sursis. Ceux-là pren­ nent cinq ans de travaux forcés. mais qui ont avoué en avoir rédigé. qui affirme par ailleurs que.

Perepelkine. 1272 ont été libérés. Toukhatchevski. Cette 363 . effectué par le chef de la section spéciale Qzoline. «O n y fit figurer essentiellement d’anciens officiers [. 2168 d’entre eux (dont 4 femmes) ont été fusillés. Semanov affirme même avoir rencontré. que la répression fut très limitée. Komarov et autres avaient tellement peur et craignaient tant une nouvelle explosion que les circonstances les rendirent bons. 232 dossiers restent en cours d’instruction. IA RÉPRESSION Un bilan de la répression au 1er juin. à l’automne 1968.] fusillés sur ordre du tribunal militaire» pour démontrer que «d ’anciens “officiers tsaristes” avaient trompé les soldats et marins défenseurs deT É tat des ouvriers et des paysans». 409 déférés aux tribunaux révolutionnaires. 470 à des peines de travaux forcés avec sursis. L’historien russe Sergueï Semanov prétend. Verchinine et Pavlov. En dehors des quatre dirigeants (Valk. 22 sont condamnés à « être fusillés sous réserve » et ne le seront pas.. écrit- il). pourtant. 18 condamnés à six mois. un survivant de Cronstadt resté en relations avec cinq autres survivants domiciliés comme lui à Leningrad. «Tous confirmaient qu’il n y avait pas eu de mesures cruelles prises à l’encontre des marins faits prisonniers à Cronstadt». condamnés à mort par une troïka présidée par Voline («un juif évident». 217 à un an. La répression se serait limitée à ces quelques exécutions. elle ne frappa que «quelques prisonniers. qu’il range arbitrairement parmi les fusillés) et trois collabora­ teurs du comité révolutionnaire. 1955 condamnés à des peines de travaux forcés. six à deux ans.. à l’influence tout à fait négligeable » contre lesquels fut organisé « un tapageur procès démonstratif» (dont le caractère public et tapageur a échappé à tout le monde). dresse le bilan suivant : 6 528 insurgés ont été arrêtés (6350 hommes et 144 femmes). 1522 à cinq ans. 131 à trois ans. et Semanov conclut : «Les bourreaux sanglants Zinoviev.

Leur seule faute était d’être la femme et les fils de Kozlovski. Voyant la foule se ruer dans le palais de Tauride le 27 février. sinon à des milliers de jeunes Russes9. le 3 mars. au nord de la Russie d’Europe.. ou leur mère les rejoindra en octobre 1923. Ses quatre fils. Elle en sera libérée le 31 octobre 1922. Le monarchiste Choulguine donnait le ton de la haine qui dresse dès le début les camps en lutte et broie quiconque se trouve pris entre eux.. en octobre 1923. il s’écrie : «D es mitrailleuses. seront libérés le 28 avril 1922. «jugeant inutile et ineffi­ cace [. La brutalité de la répression. car ils «seront plus utiles en étant libres et en travaillant sur leur exploitation10» qu’il propose de leur restituer. Le tribunal le décide le jour même. dans la province d’Arkhangelsk. 2 168 insurgés de Cronstadt (ou suspects de Lavoir été) ont été condamnés à mort et fusillés. arrêtée avec ses quatre fils. Parmi les condamnés à cinq ans de travaux forcés. Le tchékiste chargé de leur affaire.. commandée par la crainte d’une nouvelle flambée insurrectionnelle.. Nathalie. droit qui lui sera accordé un an plus tard. sans droit de s’installer à Petrograd.] de maintenir ces individus en détention car le fuyard Petritchenko ne reviendra pas pour ses parents». condamnés à un an de travaux correctifs qu’ils effectuent dans le camp d’Arkhangelsk. les fait libérer le 12 mai 1921. voilà ce qu’il 364 . Elle est envoyée dans le camp de concentration de Kholmogory. est le reflet d’une guerre civile féroce. Le père et les deux frères de Petritchenko (qui n'a jamais évoqué leur arrestation) auront plus de chance. figure la femme de Kozlovski. et se verront accorder le droit de vivre à Petrograd.» Les bilans de la Tcheka démentent cette prétendue bonté forcée. CRONSTADT bonté involontaire sauva la vie à des centaines. Au total. avec leurs autres biens confis- qués.

sollicite un mois de congé et une affectation ultérieure dans un tout autre secteur. La répression trouble la Tcheka elle-même. Des milliers de soldats rouges ont cloué leurs épaulettes dans les épaules des officiers qu ils détestent. nous le ferons12.. à boire cette «soupe communiste».» Le général blanc Kornilov déclare au lendemain de la révolution d’Octobre : « Si nous devons brûler la moitié de la Russie et tuer les trois quarts de la population pour sauver la Russie. systématiquement abattus. Des mitrailleuses. Nul n a jamais ordonné ni aux uns ni aux autres ces manifesta­ tions d’une haine ancestrale.. les font bouillir et invitent les survivants.. à Sébastopol.. s'empare du nœud ferroviaire de Torgovaia au sud. des cosaques jettent dans des chaudrons les communistes juifs capturés. Son vice- président. elle achève les prisonniers pris les armes à la main à coups de sabre pour économiser les balles. en enfonçant les clous à coups de crosse. quand Farmée des Volontaires de Denikine. abat­ tent par dizaines des officiers qu’ils soupçonnaient d’avoir jadis fait partie des tribunaux militaires. Les blancs appliquent son principe.» Il ordonne à ses soldats de ne pas faire de prisonniers. il demande à être déchargé de ses responsabilités. Je savais que seul ce langage était compris par la rue. Il 365 . À son retour à Moscou. que seul le plomb pouvait faire rentrer dans son terrier la terrible bête qui s’en était échappée [. descend à Petrograd étudier les causes de l’insurrection et superviser l’interrogatoire des insurgés. pourtant le plus modéré des généraux blancs. sous peine de subir le même sort. En Ukraine.]. En juin 1918. Il fait fusiller sur-le-champ 370 gradés devant la troupe. LA RÉPRESSION fallait. Un peu plus tard. quon nous donne des mitrailleuses11. Wrangel capture plusieurs milliers de soldats de l’armée rouge lors de son offensive sur Stavropol. Xenofontov. Des marins.

publié en 1922. l’ouvrage Les tchékistes de Petrograd. CRONSTADT veut probablement se dégager de l’affaire de Cronstadt et de ses suites. . ainsi absente de l’épopée officielle des tchékistes pétrogradois pendant la guerre civile. ou. Le Livre rouge de la Tcheka en deux volumes. Ils n évoquent donc pas la part prise par la Tcheka dans îa répression de Finsurrection de Cronstadt. soixante-neuf ans plus tard. qui exalte l’activité de cette dernière pour démante­ ler les complots contre-révolutionnaires au cours de la guerre civile. publié à Leningrad en 1989 en pleine glasno$t> s’arrêtent Fun et l’autre en décembre 1920.

victimes sémantiques du natio­ nalisme stalinien. avant d’être retirés de la flotte au milieu des années 1950 et envoyés à la casse après quarante ans de service. car peu de marins des deux cuirassés se sont enfuis . ancien marin de la flotte de la Baltique. Les lzvestia de Cronstadt sont remplacées par Krasny Cronstadt et les deux cuirassés insurgés sont débap­ tisés : ie Petropavlovsk devient le M arat et le Sébastopol le Commune de Paris. l’équipage du premier passe de 1246 mate­ lots. à 603 le 4 avril. celui du second. îe 1er mars. ses membres ont fui ou ont été 367 . le premier à Leningrad. Le comman­ dement est décimé. le second à Sébastopol. de 786 à 658. C h a p itr e XXVI Reprise en main et réorganisation Le gouvernement réorganise de fond en comble la vie de Cronstadt pour effacer toutes les traces de la rébellion : fîle est placée sous la responsabilité de Dybenko. due à la répression plus qu’à la fuite en Finlande. Les deux navires participeront à la Seconde Guerre mondiale. ils retrouveront en 1943 des noms bien russes. puis. Le Petropavlovsk et le Sébastopol ont subi une véritable saignée. Vassiliev et Gribov à la place du soviet de File. La place de l’Ancre est rebaptisée place de la Révolution. moins en pointe dans l’insurrection. flanqué d’urne troïka composée de Bregman. surtout le premier.

la Pravda. Le 20 mars. 846 l’ont quitté. Une commission vérifiera chaque postulant et chaque ancien membre du parti. doute de leur sincérité et conseille la plus vive prudence avant de les accepter. Sediakine. Ils ordonnent de remplacer immédiatement les garnisons de tous les forts et les équipes de toutes les batte­ ries. superficiellement endommagés pendant l’assaut. Ainsi. Boïkov. 716 sont maintenus dans le parti. quelle présenté diplomatiquement comme une simple formalité administrative due à la confiscation par les insurgés de leur carte du parti aux communistes de l’île. 34 sont rétrogra- dés au rang de stagiaires. de renforcer la surveillance. évoquent une possible attaque venue de Finlande. Sur les 1247 autres. L’écrasement de l'insurrection et la répression ultérieure ne règlent aucun des problèmes qui ont provoqué les grèves de Petrograd et la révolte des marins. faisant fonction de chef d’état-major. et Belokopytov. restent à quai un bon moment. 212 sont exclus. sur laquelle pourrait se greffer « une nouvelle insurrection provoquée par les mutins restés dans la forte­ resse même1». D ’ailleurs les autorités redoutent de nouveaux troubles. dans la nuit du 24 mars. Les militants devront se faire réenregistrer auprès du comité régional de Petrograd. elle fera le bilan de ses travaux : sur 2093 membres du parti avant l’insurrection. 10 voient leur cas 368 . d’observer constamment la côte finlandaise et de veiller au fonctionnement rigou­ reux de la garde intérieure de la forteresse. annonce la dissolution de l’organisation communiste de Cronstadt. commandant et commissaire politique de la forteresse. L’épuration massive n’en a donc pas extirpé les racines. Les rescapés demandent massivement à adhérer au parti communiste* Le commissaire des forces mariti­ mes. Les deux navires. par un bref communiqué. CRONSTADT fusillés : il reste sur le Sêbastopol un ingénieur mécanicien et un capitaine. Le 8 juin 1921.

On peut aujourd’hui nous insulter plutôt parce que nous nen donnons pas. La purge est sévère. qu’en l’absence de combustible. Les théâtres rouvrent. tout le monde en reçoit. alors q u à Moscou. Dans une lettre du 29 mars à Lénine. La vie normale reprend . matières grasses) et du fourrage. mais pas à Cronstadt. Le lendemain de Fenvoi de cette lettre désespérée. qui s’étonnait que le soviet de Petrograd distribue 47000 rations quotidiennes aux cadres du parti. ajoute-t-il. Il affirme même : «Maintenant on ne distribue plus du tout de rations. dont les habitants « sont dépourvus de vêtements et de chaussures comme nulle part ailleurs ». et enfin quelle a subi le choc de Cronstadt. Le soviet de Petrograd lève Fétat de siège le 22 mars à Petrograd. car la faim ravage toujours la population. viande. jusqu’à la prochaine moisson. d’avril à août. affirme-t-il. elle a dû fermer les usines de métallurgie. Zinoviev reçoit un télégramme du vice-commissaire au ravitaillement. Pourquoi y a-t-il eu des « lambineries» (des grèves) à Petrograd? Parce que cette ville de gueux. des soviets et de Farmée. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION soumis à réexamen. Zinoviev rectifie sèchement : le soviet. est la ville russe la plus affamée. Il précise que Fétat 369 . vu la situation catastrophique du ravitaillement dans toute la Russie. Les gens les plus indispensa­ bles ne tiennent plus sur leurs jambes». Il accuse même «les spécialistes (économiques) de vouloir perdre la ville2». 137 absents (en congé ou partis sans laisser d’adresse) n’ont pu être interrogés et aucune décision nest prise à leur égard. peut à peine délivrer 10000 rations alimentaires aux cadres de toute la province. d’étudier une nouvelle réduction des rations alimentaires (pain. si Fon peut dire. Brioukhanov. Sa lettre est un appel à l’aide aigri et accusateur. Ce dernier l’informe de la mise en place d’une commission chargée.

pour les communistes de Petrograd. Il évoque la mutinerie de deux régiments de la 27e division. élèves officiers et marins qui ont participé à l’écrasement de la folle et criminelle mutinerie de Cronstadt». mais. Il prétend avoir constamment cherché à dialoguer avec les insurgés pour éviter l’effusion de sang et affirme même : «Puis les opérations militaires ont commencé. Il ouvre la réunion devant plusieurs centaines de délégués. » Cette insistance. ouvriers. Puis il réunit le soviet de Petrograd le 25 mars. toujours animé par le désir de liquider l’affaire de la manière la plus indolore. CRONSTADT des ressources oblige le commissariat à réduire dès avril ses fournitures de denrées alimentaires de 40 % par rapport à mars! Cela touchera les capitales moins que les autres villes. mais omet de dire qu’ils ont été 370 . station­ née à Oranienbaum. le comité de Petrograd du parti décide de convoquer du 10 au 20 avril une assemblée de délégués sans parti. à «quelques dizaines de nos meilleurs camarades. Dès la défaite de finsurrection. car dit-il. mais cela les frappera quand même. Dans sa brève introduction sur Cronstadt. qui prend des libertés avec la réalité. soldats. dans un aveu dénué d’artifice. est destinée à convaincre une salle silencieuse et morose que tout a été fait pour éviter l'affrontement sanglant du dernier jour. il minimise singulièrement les pertes du camp gouverne­ mental réduites. « des résolu­ tions similaires ont été adoptées dans de nombreuses usines ici. Zinoviev tente d’éta­ blir un dialogue avec les ouvriers de sa ville. Après lui. le tchékiste Komarov évoque la résolution de la place de l’Ancre et ses quinze points qu’il n’énumère pas. et les camarades les connaissent4». élus dans les usines. signale que soixante-quatorze meneurs ont été arrêtés. Le 22 mars. le pouvoir sovié­ tique n’a cessé de s’efforcer de différer le moment du choc décisif3.

Deux jours plus tard. il faut liquider tout cela politiquement5». REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION fusillés. les propagandistes du parti parlent le moins possible de Cronstadt. raconte aux délégués la manière dont on a présenté Cronstadt à l’étranger. plénipotentiaire soviétique à Berlin. Ils exigent 371 . Ensuite Adolphe loffe. lit quelques extraits des dépositions de Perepelkine et de Verchinine. ceux de l’usine Nobel sont surtout intéressés par Cronstadt. demandent quune « commission d’enquête de sans-parti soit envoyée au tribunal militaire révolutionnaire pour une analyse des événements de Cronstadt». La réunion ressemble plus à un enterrement qu à la célébra­ tion d’une victoire. puis à Revel. Lors de la réunion du 6 avril. «vu que les ouvriers s’intéressent à ce qui s’est passé à Cronstadt6». précédée par des conférences par usines. La parole est alors donnée à la salle qui reste obstiné­ ment silencieuse. comme ceux de Nobel. Ils savent mal ce qui s'y est passé. le premier point des affaires courantes porte dessus. Dans la campagne électorale. Ainsi les ouvriers de l’usine Dioumo. à la deuxième usine d’électricité. C'est sans doute pourquoi l’ordre du jour fixé à la conférence des sans-parti. Zinoviev ne cherche pas à provoquer une discussion et reprend la parole pour un long discours de clôture. qualifie ce dernier de crimi­ nel de droit commun puis passe la parole à Kouzmine. Ces réunions de sans-parti révèlent une sourde résis­ tance d'une partie des ouvriers pétrogradois à la direction du parti. Mais les travailleurs leur demandent souvent de le leur raconter. Seul un marin du fort loyaliste Krasnoflotski lit une intervention rituelle d’auto félicita­ tion. Ce dernier inflige aux délégués le récit vantard de ses mésaventures héroïques à Cronstadt. fixe comme objectif : «après avoir liquidé la révolte de Cronstadt et la lambinerie de Petrograd.

) réclament leur libération. L’une d’elles. Les assemblées tenues dans les usines où des ouvriers ont été arrêtés (la Baltique. CRONSTADT même de «libérer de prison les ouvriers. Les ouvriers du chantier naval Poutilov veulent savoir combien de matelots ont été victimes de la répression à Cronstadt et s’inquiètent du sort des ouvriers arrêtés par la Tcheka lors des grèves de février. De nombreuses usines demandent l’arrêt des arrestations. un ouvrier demande : pourquoi ne désigne-t­ on pas des délégués des fabriques et des usines pour étudier les causes de finsurrection ? Un autre s’affirme partisan de la « dictature non pas des partis mais de tous les ouvriers et paysans9». qui dénonce la répression contre les matelots de Cronstadt. matelots. Sa réunion est ouverte par le militant communiste Gazenberg. La réunion s’achève sur le vote. La cinquième usine de réparation et de construction exige même « l’amnistie totale pour tous ceux qui ont été arrêtés pour leurs convictions politiques8». La plupart des discussions et des motions votées portent sur des questions corporati­ ves : salaire. conditions de travail et ravitaillement. élèves officiers et toutes les personnes arrê­ tées appartenant aux différents partis politiques7». 372 . etc. mécon­ tents. Dans la salle. confirment leur demande d’une commission d’en­ quête à une majorité accrue par 39 voix contre 4. paysans. La fabrique de maroquinerie Skorokhod va plus loin que toutes les autres. chef de la garde de l’usine. Les ouvriers. Les manifestations de solidarité avouée avec les mutins de Cronstadt sont néanmoins rares. par 25 voix pour et 18 contre. d’une résolution demandant une commission d’enquête sur Cronstadt et sur le sort des matelots arrêtés. Arsenal. souvent mariées à des marins. soldats rouges. Les dirigeants de la fabrique reconvoquent le lendemain l’assemblée générale des travailleurs et lui demandent de revenir sur la résolution votée la veille. La majorité du personnel de Skorokhod est constituée de femmes.

Les mani­ festants couvrent sa voix et l’abreuvent de railleries : « Hé ! gros lard. planté devant le portail. le groupe de Skorokhod demande à voir des représentants des travailleurs de l’usine. gros lard. » 373 . Arrive alors Naoum Antselovitch. dont la direc­ tion et la cellule communiste. lui jettent des pierres et des quolibets : « T ’as bien engraissé. qui refusent de les suivre. pendant que nous on meurt de faim ! » Il s’esquive. lui aussi. Gazenberg et ses camara­ des foncent vers le parc de tramways pour en faire débrayer les conducteurs. la bousculent. Iis s’assoient alors sur les rails et contraignent les tramways à retourner au parc. arrive alors en voiture pour tenter de calmer les manifestants. Arrivé devant l’usine Siemens. résumera dix ans plus tard leur état d’esprit d ’une phrase lapidaire : « On fusillait leurs maris. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION communiste. font débrayer l’usine et se précipitent vers l’usine Pobieda. furieux. qui commet la même maladresse bureaucratique : il arrive. ils refusent de l’écouter. elles se mirent en grève10» dès le lendemain de la réunion. alertées et apeurées. Les manifestants. un rassasié comme toi ne peut pas comprendre un affamé. président du conseil régional des syndicats. et bras droit de Zinoviev. enfoncent le portail. la direction leur interdit l’entrée de la fabrique. membre du comité exécutif du soviet de Petrograd. ont renvoyé tous les travailleurs chez eux en leur déclarant que l’électricité ne fonctionnait plus. Grigori Evdokimov. La vue de son automobile met le comble à leur fureur. les invite à se battre et rassemble un groupe qui part faire débrayer l’usine d’électricité Siemens-Shukkert voisine et réclame la libération de tous les emprisonnés pendant l’insurrection de Cronstadt. La garde leur refuse l’entrée. La direction du parti s’émeut. Après deux jours de grève. les harangue. en voiture. Le communiste Gazenberg.

le présidium reçoit de nombreuses notes de délégués réclamant des explications sur Cronstadt. Bialy rejoint à vélo les manifes­ tants qui lui refusent d’abord la parole. Bialy. Le parti envoie une ouvrière communiste de Fentreprise avec d’au­ tres militants à Cronstadt y renforcer le squelettique comité d’arrondissement. CRONSTADT Le comité du parti téléphone alors à un militant popu­ laire chez les ouvriers. délégué par Fusine de transport automobile militaire. pas comme les autres ». envoyé à Cronstadt.. puis ajoute. évoque Cronstadt. Les manifestants se dispersent. Mais Bialy feint de vouloir s’informer. la direction prévient les travailleurs de Skorokhod : la cavalerie les empêchera de recommencer. un brin provocateur : «Vous avez une livre de pain à manger.. Ils ne réclament pas une discussion sur Cronstadt. D ’autres citent d’autres noms de 374 . certains lui demandent de lire la résolution de la place de l’Ancre.] car les Cronstadtiens nous haïssaient parce qu’ils haïs­ saient Leningrad n. d’où il le fait revenir en toute hâte. Il interpelle Gazenberg : « Qu est- ce que tu fais ? Tu manifestes contre le pouvoir sovié­ tique ? » Gazenberg le nie . Un autre délégué demande quon invite le menchevik Dan à participer à la discussion sur ce point. mais îa lecture de la résolution ne pouvait qu’y mener. ils sont tous mis à pied et soumis à une procédure de réin­ scription pour «éliminer les éléments douteux». » À la conférence des sans-parti. Elle s’occupe de la section femmes et note : « C ’était très dur de travailler là-bas [. Bialy les a roulés. Le menchevik Baklenkov. « un gars à nous.. qui exhorte les manifestants à se disperser en leur promettant une enquête.. il discute avec lui. Gazenberg invite les manifestants à laisser parler Bialy. vous n’êtes donc pas si mal lotis. Le lendemain.» Sa brutalité verbale passe parce qu’il est à vélo. qui s’ouvre le 10 avril.

Le rapporteur se réfugie assez piteusement 375 . On lit dans le procès-verbal de leur réunion : « 2) rejeter la proposition d’Ossipov de remettre sur le tapis une discussion sur les événements de Cronstadt . La présence d’une telle déléga­ tion. s’ils endossent le fait que l’insurrection a été organisée par les mencheviks et les SR». Un autre veut même leur demander «s’il n’est pas nécessaire de faire venir ici leur chef. aurait inéluctable­ ment suscité la discussion que Zinoviev et ses adjoints veulent éviter. le général Kozlovski12». mais la contestent dans le fond : si Ton peut débattre avec Kozlovski. ce n’est pas un contre- révolutionnaire et l’insurrection de Cronstadt. Ces questions semblent épouser la thèse officielle dans la forme. 3) considérer comme inutile la proposition d’Ilotovski de proposer à la conférence d’élire une commission d’en­ quête sur ces événements13». jugeant inadmissible d’inviter à une réunion ouvrière des représentants de la contre-révolu­ tion». Le présidium. Zinoviev donne lecture de certains documents de et sur Cronstadt. La salle enfin s’étonne vivement de l’absence de toute délégation de Cronstadt. Kozlovski et décide « à l’una­ nimité de la rejeter. Les organisateurs ont le double désir de ne pas discuter de Cronstadt et de ne pas heurter de front une assistance qui applaudit souvent avec enthousiasme les opposants. Un délégué souhaite que Ton invite « Kozlovski pour lui demander une confrontation sur les événements de Cronstadt». Milioukov. pour répondre partiellement aux demandes de nombreux délégués. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION «dirigeants de la contre-révolution » qu'ils voudraient entendre. Le 12. qu’il est censé avoir dirigée. même soigneusement composée. réuni le II» examine la proposition de convoquer Dan. non plus. Un autre demande si «les mencheviks ont pris part à la révolte de Cronstadt.

le bureau politique discute d’un rapport de la commission d’en­ quête sur l’insurrection. CRONSTADT derrière les conditions objectives : «Là-bas. c’est une forteresse. mais la protestation ne va pas plus loin. il nomme une commission chargée. Le bureau politique. très loin des lieux habités16». Le 20 avril. Il demande 376 . » Des exclamations montent de la salle : «Vous avez eu peur de la vérité14». et nous jugeons impossible d’organiser des élections sous la pression de l’état de siège. si possi­ ble dans l’extrême nord. Le 20 mars. il invite le commandant de la flotte de la Baltique à ne pas laisser les chefs du Poubalt. dans la région d’Oukhta. Il l’invite à « envoyer immédiatement une mission chargée d’étudier complètement la région. pour régler le sort des «matelots bandits » condamnés. reprendre leurs fonctions et il informe la direction politique de l’armée rouge et le bureau d’or­ ganisation qu’il s’oppose à ce que ces deux hommes. et par leur arrestation qui a suivi15». «entièrement compromis par les événements dans la flotte. c’est l’état de siège. revenant sur cette question dans sa séance du 27 avril. d’établir des données chiffrées précises et de commencer le travail pratique». exercent la moindre responsabilité dans la flotte de la Baltique. par télégramme. de « discuter la création d’une colo­ nie disciplinaire pour 10000 à 20000 hommes. La direction du pays et du parti est confrontée à un problème supplémentaire dans sa volonté d’effacer les traces mêmes de l’insurrection : que faire des condamnés à des peines d’internement? Le 6 avril 1921. De son côté. qu’ils n’ont pas prévus. Kouzmine et Bâtis. confie à Dzerjinski le soin d’« organiser la colonie d’Oukhta pour des personnes soumises à déportation». Trotsky entreprend sans tarder la réorga­ nisation d’une administration militaire défaillante.

Le bureau politique veut compléter la répression par la propagande . le 7 avril. dans le secret le plus absolu. le 6 avril. Le 28 mars 1921. le 12 avril 1921. demande la constitution d’une commission d’enquête sur Cronstadt. Cronstadt suscite de vives tensions internes. Radek et Vorovski. il constitue une commission char­ gée de rédiger une brochure sur l’insurrection et ses causes. officiellement dissoute au lendemain du X e congrès. Dzerjinski est invité à présenter chaque mois un rapport sur ce sujet au bureau politique. Zinoviev. Radek traîne. le travail engagé qui doit aboutir à un rapport secret au bureau politique. puis le 16 juillet. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION enfin aux divers commissariats concernés de chiffrer les dépenses nécessaires pour l’organisation de « cette colonie punitive17». Menjinski rapportera à sa place le 4 juin. Dzerjinski informe le bureau d’orga­ nisation du comité central que Gorki. Medvedev et Kisselev) qui ne verra pas le jour. Le bureau d’organisation propose. est écarté de sa rédaction. surtout soucieux de dégager sa responsabilité et de justifier son action. de son exil italien. Le lendemain. Le bureau d’organisation renvoie la décision au bureau politique qui refuse. Chliapnikov. le bureau politique rejette la proposition du bureau d’organisation d’une seconde commission sur Cronstadt et confie au seul Radek le soin de continuer. Le 377 . une seconde commission plus large chargée de rédiger une autre brochure. composée de Zinoviev. Il demande à en recevoir les épreuves avant publication. Cette commission ne verra jamais te jour. propose de former une commis­ sion de cinq vieux militants (dont deux membres de l’Opposition ouvrière. Il conclura à l’abandon du projet au profit de l’utilisation du camp existant de Kholmogory. le dirigeant de l’Opposition ouvrière.

qui occupent plus de 3 000 logements et aggravent ainsi la crise de Fhabitat. il sera difficile de les évacuer en cas de danger. (ïl resterait donc autour de 47 000 habitants à Cronstadt. La suggestion ne suscite pas l’enthousiasme des autori­ tés. Malgré sa facilité de plume.) Les trois hommes avancent six raisons : cela fait 9 000 bouches improducti­ ves à nourrir. Mais Cronstadt reste une plaie ouverte au flanc de Petrograd. le nouveau commandant de la forteresse et ses adjoints demandent au commandant de la flotte de la Baltique de chasser de Fîle 9 000 adultes et enfants des deux sexes. qui ne sont occupés à aucun travail productif et n’appartiennent pas aux familles du commandement. alors que le nombre des insurgés morts au combat. ils représenteront un élément de panique et de démoralisation en cas de blocus de la forteresse (que le commandement envisage donc). du personnel administratif. Le tchékiste Artouzov répond : « Févacuation devra être effectuée mais avec prudence» et Fon ne pourra 378 . Le 21 avril 1921. le comité central «oblige Radek à achever dans un délai d’une semaine sa brochure sur les événements de Cronstadt et sur le rôle des partis menchevik et SR. en Ukraine et dans la Basse-Volga où ils auront davantage de facilité pour trouver un travail et de quoi manger. ces gens. en lui confiant la tâche de faire un rapport sur cette question à la conférence18». constituent un sérieux danger sanitaire. Ils accroissent. Les deux hommes proposent de les déplacer dans le Kouban. fusillés et réfugiés en Finlande atteint un total de 10000. Le bureau politique. contre un peu plus de 50000 au début de Finsurrection . des spécia­ listes et des ouvriers de la forteresse. écri­ vent-ils. ils échappent à tout contrôle. la population de Fîle de 16%. Radek ne publiera rien. jugeant sans doute plus habile de tourner la page. le laisse en paix. CRONSTADT 16 mai. très fragiles.

aucune ration alimentaire n’a été distribuée à Petrograd. Zinoviev..] il faut tendre toutes les forces. car on craint beaucoup une explosion spontanée et un mouvement inorganisé qui rendrait plus facile d’en finir avec le soulèvement comme cela s’est passé à Cronstadt». Les livraisons de pain se font de plus en plus irrégulières et réduites. [. et il propose qu’on les renvoie dans leurs régions d’origine (chez les Tatares de la Basse-Volga. Tseidler pense la même chose. dont le nouveau chef de la Tcheka de Petrograd.. La réduction des livraisons détériore la situation de jour en jour [.. cela ne fait pas de doute. à Lénine en personne. dans un rapport au chef de la Croix-Rouge russe en exil.» De Tautre côté de la frontière finlandaise. «on s’efforce d’y introduire un certain degré d’organisation. Le 10 mai. les cinq jours précédents. affirme que.» Mais. il annonce. D ’autant que le climat se tend de nouveau à Petrograd dès la fin d’avril. Le 6 mai. pronostique une famine immi­ nente et ajoute : «Les réserves existantes ont été dépen­ sées pendant le soulèvement de Cronstadt et sont maintenant à sec. sinon des complications sont inéluctables20. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION installer dans la région de Petrograd qu’une petite partie des déplacés. télégraphie au comité central. des trou­ bles à Petrograd dans les six semaines à venir. en Sibérie) et que « l’on envoie les hommes en bonne santé et sans charge de famille à la coupe du bois19».. L’affaire va prendre du temps. 379 . ne veut même pas. Des arrêts de travail touchent plusieurs usines. affolé. Semionov. ajoute-t-il.] Sur cette base de la faim et de la haine générale contré les bolcheviks il y aura un soulève­ ment. craintif. au Commissariat au ravitaillement et au président de la commission spéciale du ravitaille­ ment ouvrier : « La réduction des livraisons de pain avant le 1er mai a de nouveau paralysé toute une série d’usines. au bureau politique.

d’épurer le corps des officiers de la flotte de la Baltique.. selon des modalités que précisent un décret ultra-confi­ dentiel du commandant en chef de la marine soviétique. Craignant une nouvelle flambée de mécontentement. Il n’y aura pas de soulèvement. les ouvriers organisent des meetings où les pouvoirs bolche- vistes sont rudement malmenés. toute critique. Malgré le terrorisme des bolcheviks. Trotsky lancera un avertissement aux délégués du XIe congrès du parti communiste : ceux qui voudraient utiliser «la situation misérable du pays» dans leur combat «l’exploiteront pour un drapeau qui peut être celui de Cronstadt et seulement celui de Cronstadt22!». Il faut révoquer «sans délai de tous les navires.» Le virtuel est devenu réel par un coup de baguette magique journalistique. Vu l’efferves- cence qui règne. Le Journal des débats du 13 juin écrit ainsi : «Par suite de la suppression de la distribution de pain. il faut pouvoir nourrir la ville car. il a ordonné. puis un ordre. Dans plusieurs endroits de la ville. dès le 24 mai 1921. états-majors. mais la presse occiden­ tale l’annoncera quand même. il y a eu des émeutes sanglantes. directions. à ses je u x démagogique. il ne peut donner aux comploteurs de Petrograd aucune garantie qu ils seront ravitaillés en cas de soulèvement. hier. à Cronstadt. il y a de grands troubles à Petrograd. lui aussi ultra- confidentiel. CRONSTADT Mais surtout. Le 29 mars 1922. unités. En un mot.. vu les fortes réticences de rémigration russe et des gouverne­ ments étrangers.] a eu une grande signification pour Petersbourg21 ». du 5 août. dès que ses habi­ tants apprendront que Petrograd insurgée est nourrie. de la direction du parti et de sa politique peut provoquer une nouvelle explosion. selon lui. ils se joindront à l’insurrection. « l’impossibilité de ravitailler Cronstadt [. établisse­ 380 . Malheureusement. f amiral Alexander Nemitz.

qui. . Une partie des conjurés évoqués par Tseidler figurait sans doute parmi eux. Les cent manquants se trou­ vent alors en congé. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION ments et organismes de la flotte et du Commissariat à la marine. une liste de 384 officiers à révoquer est confirmée par la Tcheka de Petrograd.. Les destinataires de cet ordre doivent établir dans un délai de dix jours la liste des gradés révoqués et procéder à leur révocation dès confirmation de la liste par les bureaux du Commissariat à la marine de guerre. Le texte autorise des exceptions motivées par les commandants et les commissaires. puis par eux à celle d’institutions civiles. selon le commissaire Sladkov. Tous les gradés ainsi révoqués doivent être transférés au Commissariat au travail tout en étant mis à la disposi­ tion des départements du Commissariat à la guerre le plus proche. une délégation de trois membres du district militaire de Petrograd se rend trois jours à Cronstadt pour étudier l’état d’esprit de la garnison et de 381 . en mission ou hospitalisés. d'ad­ ministration et de gestion. Ils peuvent demander à être affectés dans la circonscription où ils choisissent d’habiter et doivent justifier leur demande par un rapport circonstancié soumis aux bureaux du Commissariat à la guerre et à la Tcheka. tous les anciens officiers et fonctionnaires du temps de guerre issus des prisonniers de guerre et des déserteurs des armées et de la marine blanches [. le nombre d’anciens officiers restant dans la flotte de la Baltique est insignifiant. sauf les spécialistes hautement qualifiés. qui en arrête 284 dans la nuit du 24 août à 2 heures du matin. Le même jour. sur­ prend et démoralise le commandement de la flotte. après cette opération.1 occu­ pant aujourd’hui des fonctions de commandement. La mesure est appliquée tambour battant. Le 24 août. ainsi que les réservistes23».

rédigé le 27 août. Son rapport. mais il faudrait quand même que cela aille beaucoup mieux. le fort Krasnoarmeiski pas d’équipement. les 198 membres de la compagnie ferroviaire n’ont pas de quoi s’habiller. Les ouvriers non communistes y ont gardé le silence mais ont tenté de faire élire des sans-parti au bureau syndical du district. Fétat d’esprit des masses ouvrières24». est d’un optimisme prudent sur fétat d’esprit de la garnison de la forteresse (4026 soldats dont 456 officiers) et de la flotte (7298 marins. On n y observe aucun signe d’agitation contre-révolution­ naire ». Enfin. CRONSTADT la population. dont 674 officiers) : «L’état d’esprit poli­ tique général de la garnison est pleinement satisfaisant. Cette tentative n’a été mise en échec qu’à grand-peine. . La commission note aussi «la situation lamentable des casernes».. pas plus que dans la flotte dont Fétat d’esprit « est sûr». Donc rien ne «suscite aucune inquiétude dans l’en­ semble et globalement».. La conférence des syndicats de Fîle vient de se tenir. Fétat d’esprit très frondeur des 900 soldats du train et juge « insatisfaisant. Bref tout va bien. La commission note néanmoins quelques problèmes : le fort Totleben n a quasiment pas de linge.

La Croix-Rouge américaine les écoule alors dans les camps de réfugiés . C h a p it r e XXVIÎ L’exil finlandais Les quelque 6700 insurgés réfugiés en Finlande sont installés dans divers camps de concentration. non loin de Vyborg. 383 . La garde finlandaise surveille de près les camps et tire sur les réfugiés qui les quittent sans autorisa­ tion. Les membres du comité révolutionnaire sont isolés des autres réfugiés. ïoudenitch. Il n’y a plus aucun profit politique à tirer des anciens mutins. dès que ce vieux stock est épuisé. le gouvernement fantôme est resté fantôme. L’administration des camps leur confisque leurs documents d’identité» leur interdit de sortir du camp et d’avoir le moindre contact avec la population civile finlandaise. 1718 sur un camp installé sur l’îlot de Tourkinsaari. selon le terme utilisé par la Croix-Rouge en exil : 4 3 0 0 sont parqués à Ino. à la fin d’avril 1921. et les boîtes de conserve sont restées en Finlande. et autour de 600 à Saint-Michel. La Croix-Rouge américaine avait entassé en octobre 1919 des tonnes de conserves pour nourrir Petrograd où l’offensive du général blanc ïoudenitch devait permettre au gouvernement monar­ chiste fantôme constitué dans la ville d’y prendre le pouvoir. après de premiers succès éphémères» a été écrasé . elle suspend son aide.

Les baraquements. ils vont bientôt presque tous demander à revenir en Russie1. Des plaques de fer-blanc remplacent les vitres disparues.» Les plans annoncés de construction d’ateliers et d’écoles pour les internés restent sur le papier. ni brosses à dent. les 400 chevaux emmenés par les fuyards. proteste contre cette idée auprès du commissaire aux affaires étrangères. ajoute Berzine. bon prophète : «Sans le moindre doute. 384 . Tchitcherine : il faut réclamer. les charrettes. est dans un état lamentable. Berzine. on enterre deux fuyards abattus peu avant par la garde. dès le 21 mars le plénipotentiaire soviétique en Finlande. les traîneaux) mais pas les insurgés. Ce serait une faute grave. Les officiers. La saleté y règne et les poux y grouillent. Sept autres Font été dans les jours précédents. à la mi­ mai : «Le gouvernement finlandais nous considère tous comme des communistes alors que nous nous sommes dressés tous comme un seul homme contre le commu­ nisme. logés à part des soldats. où sont internés les deux tiers des réfu­ giés. car l’administration du camp refuse leur argent soviétique.» Le camp d’Ino. Le 28 avril. n’ont pas été retapés. Novojilov. le retour à la Russie des biens soviétiques (les armes. à moitié détruits trois ans plus tôt par l’explosion du fort. reçoivent une ration double. L’eau est rare. ni bougies. arrive au camp. un groupe de réfugiés se plaignent de ne pouvoir acheter ni cigarettes. plongeant les occupants dans une pénombre permanente. Un interné écrit à ses parents. CRONSTADT Le bruit court chez les réfugiés que le gouvernement soviétique demande leur extradition au gouvernement finlandais. écrit-il. D ’ailleurs. et même beaucoup des nôtres ont été abattus par des soldats finlandais en tentant de franchir les barbelés pour aller au village acheter du pain et des cigarettes2. le jour où fémis- saire du Centre d’action. Dans une lettre au consul de France.

Le correspondant anonyme d’une organisation émigrée visitant le camp d’Ino. Le 20 avril. complétant son bref journal de l’insurrection avant de l’envoyer à sa femme restée en Russie. Il s’attache à les convaincre de reti- rer leur signature. enfixis du camp d’Ino. le 16 mai. dit-il. Le bruit court au camp que Trotsky a proposé aux exilés de revenir en Russie soviétique sans être sanctionnés. Il s’est inscrit sur la liste des retours. il a beau s’escrimer. l’ e x il f in l a n d a is Dans ces conditions. des centaines d’internés expriment leur désir d’y retourner. à ses parents en Russie. et de communiquer avec les citoyens et les soldats finlandais. que les autorités finlandaises certi- fient et se refusent à réviser. entouré de barbelés. n’y ajoute que deux lignes désabusées : «Après [la fuite] se sont écoulés des jours si monotones. Interrogés séparément le 22. à se traîner d’un réseau de fils de fer barbe- lés à l’autre dans un ennui insondable. les tentatives de fuite se multi­ plient. qui consiste. La ration quotidienne de famine se réduit à un quart de livre de pain. Ces conditions de détention poussent un nombre croissant d’insurgés à tenter de rejoindre clandestinement ou officiellement la Russie soviétique. les réfagiés qui tentent d’aller chercher des pommes de terre dans les champs voisins sont abattus sur place et achevés à la baïonnette. les gardes-frontières soviétiques inter- ceptent quatre marins. apprend avec horreur qu’environ 1700 internés se sont inscrits sur les listes de rapatriement. ennuyeux et mélancoliques 385 . Ils n’ont ni tabac ni sucre. Le capitaine Rakoutine. 30 gram­ mes de lard et une soupe farineuse liquide. ils peignent un tableau très noir de la situation à Ino qui confirme les termes de la lettre ci- dessus : il leur est interdit de sortir du camp. le 8 mai. il reste encore une liste de 560 inscrits. Il veut revoir le pays et il en a assez de la vie au camp. L’un d’eux écrit.

. sont maintenant purement et simplement remplis d’eau. 10 kg de poir ^es de terre. dans le camp. 20 kg de gruau pour kacha (bouillie). pas plus de 7 grammes par jour et très mauvais. publie. Les fossés. une ration inférieure à celle que leur fournissait le gouvernement soviétique étranglé par le blocus et ruiné par la guerre civile. On a diminué notre ration [. Il pleut. reçoivent des Finlandais. déjà humides. entassés dans des locaux insalubres. et entassés dans la saleté au milieu des poux et des cafards. 6 kg de poisson plus 100 grammes de lard ou de beurre par personne. » Ainsi les insurgés. ils sont contraints à l’inaction totale ou aux travaux les plus pesants. abandonnés de tous. pour 100 personnes. » La condition des réfugiés. Le journal des SR de droite. On nous a donné une demi-iivre de savon pour six hommes. L’eau est froide. Comme pain on nous donne une galette humide non cuite d’environ une livre et demie par individu par jour et. Volia Rossii. il y a un mois de cela et depuis plus rien. qui refusent de construire de nouveaux baraquements. C ’est pourquoi je termine ici mon journal3. C ’est pire que le travail au bagne. 20 kg de petits pois pourris. Au début on nous a donné une livre de sucre par personne pour trois semaines. Les gens travaillent dans l’eau jusqu’à la ceinture. 386 ..5 ou 6 mètres de fossé par jour et par homme. Les autorités finlandaises utilisent sans vergogne cette main-d’œuvre bon marché : « 5. et maintenant on nous en donne 250 grammes pour deux semaines.]. On nous donne très peu de tabac. un rapport dramatique et un article amer sur leur situation : «Notre existence empire de jour en jour. ne cesse de se dégrader. CRONSTADT que les évoquer n a rien d’attirant. De plus. Le matelot poursuit : « Pour cette ration on nous force à travailler sans lésiner» pour assécher des marais. le 25 septembre.

Nous n avons rien pour laver et repas­ ser nos vêtements4». iis ne peuvent guère rece­ voir de visites. ils ont été d’un seul coup oubliés de tout le monde et aban­ donnés au bon vouloir du destin. Nous rentrons chez nous trempés et n’avons pas de quoi nous changer. Le filtrage semble assez lâche. [. et le nombre de malades augmente chaque jour. se présentent à Cronstadt pour s’y faire 387 .. aux îles Solovki ou à Kholmogory. toutes les organisations sociales et philanthropiques se ruaient à qui mieux mieux pour les aider de toutes les manières [. La plupart des revenants sont internés dans des camps en Russie soviétique pour être « filtrés ».]. apparemment. Dès juin ils retournent en masse en Russie. l’ e x il fin l a n d a is glaciale. Il en reste environ 3 000. les réfugiés n’ayant pas le droit de communiquer avec l’extérieur.. ils sont en loques.]. ces temps heureux se sont vite évanouis.. Il est impossible de se reposer quelque part [.. qui ne rêvent que de s’en débarrasser. puis renvoyés chez eux. Volia Rossiiy qui publie ce témoignage.. lorsque toute la presse étrangère ne faisait de bruit qu’autour d’eux. Ils marchent pieds nus. c’est-à-dire inter­ rogés. libérés ou évadés. Le 2 novembre 1921.] Après la première ivresse d’emballement pour les Cronstadtiens. Beaucoup ont les jambes gonflées. affectés à une administra­ tion ou internés dans un camp de concentration. et où. Nous n avons qu’un jeu de vêtements de dessous. le nombre des réfugiés a dimi­ nué de moitié. Au début de juillet 1921. des autorités finlandai­ ses et des surveillants5».. Enfin. en effet. Aux plaintes des réfugiés l’adminis­ tration répond que la situation est pire dans les autres camps et qu’ils lui coûtent cher. l’accompagne d’un commentaire désabusé : « La lune de miel pendant laquelle l’Europe presque entière était entichée des Cronstadtiens. à Arkhangelsk. le tchékiste Drozdov s’insurge : d’anciens mutins.

le plus souvent. Chez Nicolas Werth.] et y provoquer des dégâts6».. à la page suivante. seront châtiés comme dissimulateurs de contre-révolutionnaires ! Le sort des insurgés ainsi internés en camp.. est souvent évoqué avec une outrance simplificatrice. Les chefs de service qui continueront à les accepter.].. écrit que. mort lente qui. c’est l’apocalypse : « Sur les 5 000 détenus de Cronstadt envoyés à Kholmogory. écrit-il. ou 388 . chargée de donner ou refuser son autorisation. libérés entre 1922 et 1924. se répètent et s’enrichissent les uns les autres. Certes la mortalité était grande dans des camps où les détenus mangeaient encore plus mal que la population. nen sait rien! Or certains d'entre eux peuvent être « tout à fait indésirables pour la forteresse [.. mais un grand nombre d’insurgés sont ressortis des camps. évidem­ ment concordants. le plus sérieux des historiens de la rébellion. Selon plusieurs témoignages concor­ dants un grand nombre de mutins de Cronstadt. La Tcheka. roman noir grand-guignolesque. de l’épuisement et des maladies». puisqu’ils s’engendrent. moins de 1500 étaient encore en vie au printemps 1922. » D ’après lui on liquidait les déte­ nus à Kholmogory avec une barbare simplicité : «O n embarquait ceux-ci sur des péniches et on précipitait les malheureux une pierre au cou et les bras entravés dans les eaux du fleuve [. «envoyés dans les camps de concentration. auraient été noyés dans la Dvina en 19228. de cosaques et de paysans de la province de Tambov. devient «une mort rapide7». déportés à Kholmogory. et. Même Paul Avrich. les « témoignages » sur la noyade massive de mutins dans la Dvina. CRONSTADT employer..» Mais le chiffre de 3500 détenus de Cronstadt liquidés à Kholmogory est une fable .. beaucoup moururent d’une mort lente sous Feffet de la faim. relèvent du genre des contes et comptes fantastiques que Melgounov a collectés dans L a terreur rouge.

l ’e x il f in l a n d a is dans le tout aussi grand-guignolesque Bagne en Russie rouge de Raymond Duguet réédité et préfacé par le même Nicolas Werth. Le retour m assif en Russie soviétique des insurgés. est leur deuxième défaite. abandonnés par ceux qui avaient pensé les utiliser. Les démo­ ralisés ne s’organisent pas. Les SR proposent de constituer une Union des internés qui ne verra jamais le jour. .

.

a été arrêté le 23 juin 391 . Pavlov semble s’envoler en fumée. avec celle de Verchinine. ni après. s’est enfui en Finlande. disparaît. Les trois autres. mais il nest ni jugé ni condamné. Valk. ni avec les trois autres membres du comité. le président de la Tcheka de Petrograd. L’un de ses membres les plus discrets. Le tchékiste Agranov. quil a été fusillé. Les Pavlov sont en effet légion en Russie. Deux autres Piotr Pavlov. Perepelkine. plus sérieux que Semanov. mate­ lots. Perepelkine et Valk. Verchinine. Cet ancien de la police crimi­ nelle était peut-être un infiltré dans le comité révolution­ naire. ensuite mis au secret. à moins qu’il nait réussi à s’esquiver grâce à son nom passe-partout. l’un. chargé de l’inten­ dance d’une batterie d’artillerie à Cronstadt. sont fusillés le 20 avril. à la réunion du soviet de Petrograd le 25 mars. Komarov. ne le cite pas parmi les membres du comité révolutionnaire arrêtés par la Tcheka. ont pris part à l’insurrection. est revenu en Russie. il n’est pas parti en Finlande. Son destin est un mystère total. L’historien Semanov affirme. sans aucune preuve. annonce son arres­ tation. Piotr Pavlov. Selon Petritchenko. C h a pitr e XXVIII Nouvelles alliances Onze ou douze des quinze membres du comité révolu­ tionnaire provisoire se sont enfuis en Finlande.

il se disloque très vite. Alexandre Koupolov. auprès de qui ? Des autorités finlandaises ? De Fémigration russe ? Leur signature individuelle de l’appel révèle déjà un désaccord obscur entre les membres du comité réfugiés en Finlande. pour quelle raison? Pourquoi enfin ont-ils décidé de diffuser si vite un appel sans conclusion ni effets pratiques immédiats ? Pour pren­ dre date. avec qui les deux hommes vont bien­ tôt entrer en conflit ouvert. le dernier quart. pourtant disparu depuis longtemps : les trois quarts avaient servi à payer à l'Allemagne le tribut exigé par elle pour la paix de Brest- Litovsk.» Ils se sont probablement eux-mêmes attribué ces titres . y lit-on. On a des traces d’autres Pavlov encore. ont enivré les soldats et acheté leurs hordes d’assaillants avec For du trésor impérial. Le premier signe public en est l’appel violent du 21 mars diffusé on ne sait où au nom du comité. Le seul or réel est celui des 392 . Ont-ils alors tenté de FéKmi- ner par un coup de force? Si oui. En bas du texte figurent deux seuls noms de signataires : «Arkhipov. Le comité tente de maintenir son existence en Finlande. mais des dissensions apparaissent aussitôt en son sein . on n a en effet aucune trace d’une réunion du comité ayant démis Petritchenko. membre plénipotentiaire. Un second s’est enfui lui aussi en Finlande où il semble être resté. confisqué à Kazan par les légionnaires tchécoslovaques mutinés. déchiré par des intrigues difficiles à démêler. Seul le Piotr du comité révolutionnaire n’en a laissé aucune. CRONSTADT 1921 puis condamné à un an de prison. Les bolche­ viks. était tombé pour la plus grande part entre les mains de l’amiral Koltchak et utilisé par lui pour payer cash les armes que lui livraient les États-Unis et l’Angleterre. L’appel est d’une grande violence verbale. remplissant provisoirement les fonctions de président du comité révolutionnaire.

brûlent du désir de continuer la lutte contre les communistes sous le slogan “Tout le pouvoir aux soviets librement élus” [. mais vaut à Petritchenko les sympathies de la police finlandaise qui lui rend un signalé service. Le 30 mars. NOUVELLES ALLIANCES montres que le commandement offrît à certains soldats de l’armée rouge pour leur vaillance. affirment que «pas un muscle des communistes ne tremble quand ils exterminent des millions d’innocents». cédant à l’ivresse verbale. Alexis Paskov..» L’adresse tombe dans le vide. La seconde fois. nommé pendant la mutinerie commandant du 2e bataillon du fort du Rif. contre ces présents. Elle envoie deux fois de suite à Petrograd l’ancien marin du Sêbastopol.]. voyant l’inutilité du carnage.. Paskov ramène en Finlande la 393 . Les auteurs de l’appel évoquent «quelques dizaines de milliers de tués dans la population» et. Il y appelle à l’unité de tous les. le comité révolutionnaire provisoire a décidé d’emmener la garnison en Finlandel. signée de lui et d’un certain Astrov qu’il décore du titre éphémère de secrétaire du comité révolutionnaire. Alors que le comité révolutionnaire a décidé de fuir l’île le 17 mars à 11 heures du soir. ils retardent d’un jour cette décision : «Le 18 mars à 9 heures du soir. décrit-il. adversaires des communis­ tes sans exception : « Les 8 000 hommes de la garnison de Cronstadt. Petritchenko lance en son nom une «adresse» à un «Groupe révolutionnaire russe de Paris» inconnu. » À la fin des combats. iis inventent « un ordre du gredin Trotsky qui promettait de fusiller avec nous la population à partir de l’âge de 10 ans ». Ce slogan doit unir tout le monde contre l’ennemi commun : les communistes2. Mensonge : il a quitté le navire avant le naufrage. La commission centrale de contrôle proteste d’ailleurs auprès du bureau d’organi­ sation du comité central. réuni le 24 mars.

CRONSTADT

femme de Petritchenko. Ce succès sera le dernier. Le
27 mai 1921, Paskov est arrêté à Petrograd par la Tcheka,
condamné à mort, puis gracié, officiellement au nom de
son origine sociale paysanne, en réalité parce quil accepte
de travailler pour la Tcheka.
Fin avril, Arkhipov et Koupolov diffusent, à nouveau
sous leurs deux seuls noms, un nouvel appel au nom d’un
«comité révolutionnaire provisoire en Finlande», publié
dans Volia Rossii le journal des SR de droite (24 avril) qui
leur apporte donc son soutien public. Cet appel répète le
précédent et accuse à nouveau Trotsky d’avoir ordonné
l’extermination de la population de Cronstadt par «le
fameux décret du 16 mars de Trotsky» accusé cette fois»
dans un russe approximatif (« Ceux qui ne se rendront pas
seront tous fusillés des deux sexes de 6 à 60 ans ») d’avoir
ordonné de massacrer les enfants dés Page de 6 ans. Et
Pappel affirme : « plus de 60 000 individus gisent dans les
eaux du golfe de Finlande », soit plus que la population
entière de Cronstadt! Volia Rossii, reproduisant le texte»
enlève prudemment un zéro à ce chiffre fantaisiste : il ne
reste plus que 6000 morts! Cette fois-ci enfin Arkhipov
signe comme « Président du comité révolutionnaire provi­
soire 3» et non plus comme « remplissant provisoirement
les fonctions» de Petritchenko. Quelques jours plus tard
un autre journal des SR de droite, Revolioutsionnaia
Rossia, publie une interview de Petritchenko, Arkhipov et
Iakovenko réunis.
Petritchenko reprend peu après l’idée de son appel du
30 mars resté sans écho, en s’adressant à d’autres interlo­
cuteurs. Il regroupe autour de lui une poignée d’anciens
insurgés qui, le 31 mai 1921, proposent une alliance au
général Wrangel, alors à Bizerte, et à son représentant en
Finlande, Grimm. Les quatre autres signataires de sa lettre
sont Ivanov, commandant de la brigade du camp du fort

394

NOUVELLES ALLIANCES

ïno, Krasnekov, commandant d’un régiment d’infanterie,
Christoforov, ancien commandant du Petropavlovsk,
Courvoïsier, commandant d’un bataillon de marine.
Aucun d’eux n avait appartenu au comité révolutionnaire,
dont seul Petritchenko signe ce texte ; la crise est patente.
Les cinq signataires soulignent d’abord que «des
actions isolées ne permettent pas de renverser les commu­
nistes». Pour y parvenir ils veulent s’unir avec tous les
groupes antibolcheviks à des conditions fondées sur « l’ex­
périence tirée de leurs trois années de lutte contre le
communisme». Ils proposent donc un programme en six
points : « 1) La possession de la terre aux paysans doit être
confirmée; 2) La liberté des syndicats pour les ouvriers;
3) La reconnaissance de l’autodétermination des États
frontaliers; 4) Ils insistent sur le slogan “tout le pouvoir
aux soviets et non aux partis”, qui “constitue une manœu­
vre politique adéquate car elle suscite la scission dans les
rangs des communistes et est populaire dans les masses” ;
5) Vu l’hostilité à l’égard des officiers “inoculée par les
communistes à la masse inconsciente [...] nous jugeons
indispensable de mener la lutte sans épaulettes4”. »
Dans leur lettre à Wrangel, les cinq hommes insistent
surtout sur l’objectif central de leur action : «le soulève­
ment de Cronstadt avait comme seule fin de renverser le
parti bolchevik». Ils veulent poursuivre cette œuvre et
insistent sur l’importance tactique du slogan «tout le
pouvoir aux soviets et pas aux partis » : « Sa signification
politique est très importante, car il arrache aux commu­
nistes l’arme qu’ils utilisent habilement pour réaliser les
idées communistes.» À Cronstadt, «ce mot d’ordre a
provoqué le départ d’une certaine quantité de communis­
tes de base des rangs de leur parti et a rencontré un large
écho dans la population ouvrière et paysanne». D ’ailleurs
tous les autres slogans sont usés.

395

CRONSTADT

Les cinq signataires s’affirment prêts à accepter « toutes
les formes possibles de conduite de cette lutte, que ce soit
l’intervention [d’armées étrangères], la venue d’armées
volontaires russes, ou une insurrection à l’intérieur de la
Russie, pour obtenir le renversement le plus rapide possi­
ble du joug des communistes [...]; après le renversement
des communistes nous jugeons indispensable l’instaura­
tion d’une dictature militaire pour lutter contre l’anarchie
possible et garantir au peuple la possibilité d’exprimer
librement sa volonté dans le domaine de l’édification de
l’État». Ils sont en train, affirment-ils, de former une
troupe sûre, noyau d’une lutte victorieuse contre les
bolcheviks ; « le départ d’une partie des matelots en Russie
soviétique a enlevé des camps les éléments les plus turbu­
lents et les plus désordonnés5», c’est-à-dire les anarchistes
qui n’auraient guère apprécié une alliance avec Wrangel.
Cette épuration spontanée réduit leur force militaire aux
artilleurs de Cronstadt, aux troupes du 560e régiment
d’infanterie et à un détachement du train de l’infanterie
de marine. Peu de matelots avaient d’ailleurs pu fuir
Cronstadt. Wrangel et Grimm répondent de façon très
évasive. Petritchenko et ses camarades rompent le contact
avec eux. La Tcheka arrêtera à Petrograd et fusillera les
émissaires pétrogradois de cette éphémère entente
cordiale.
Petritchenko ayant montré sa lettre à plusieurs anciens
insurgés, le bruit court vite dans le camp, où il suscite une
tempête, qu’il veut envoyer les réfugiés rejoindre l’armée
de Wrangel à Bizerte. Les quatre fuyards arrêtés le 20 avril
par les gardes soviétiques le confirment. «Les matelots
rejettent avec indignation la proposition de Petritchenko
de transférer les fuyards dans l’armée de Wrangel6. »
Rééditant en décembre 1977 la brochure d’Ida Mett, La
commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des soviets, qui

396

NOUVELLES ALLIANCES

exaltait le rôle de Petritchenko, l’éditeur commente avec
amertume ces deux lettres : «Elle aurait sûrement été
anéantie si elle avait appris, avant de mourir [...], que [...]
se trouvant isolé de la lutte de la flotte détruite à jamais, il
était arrivé à offrir ses services au général Wrangel. » Mais,
ajoute-t-il, «les hommes peuvent capituler, la vérité ne capi­
tule pas7».
Cette formule esquive le problème : la lettre des cinq
est-elle un reniement ou révèle-t-elle une tendance en
germe dans la révolte elle-même? L’une des revendications
centrales de la résolution du 1er mars est la liberté pour les
paysans de commercer, donc le respect des prérogatives de
la propriété privée et Tordre. Outre le désarroi de ses
auteurs, leur proposition d’instaurer une dictature mili­
taire reflète une réalité : la Russie soviétique dévastée est
au bord de la dislocation. Il faut une poigne de fer pour la
maintenir. Seuls les rouges ou les blancs en ont les
moyens. Les deux pouvoirs sont antagoniques par leur
contenu social (liquidation ou maintien de la propriété
d’État, nouvelle classe dirigeante ou restauration de l’an­
cienne) et national. Les blancs, financés depuis 1918 par
les alliés, devraient, s’ils accédaient au pouvoir, leur payer
îa note, les dettes et les emprunts russes d’avant la guerre.
Ils ne peuvent donc garantir l’indépendance du pays. Sur
ce plan, seuls les bolcheviks ont les mains libres.
Dans le champ de ruines qu’est devenue la Russie avec
ses machines hors d’usage, sa productivité du travail
lamentable, son réseau de chemins de fer délabré, son
industrie moribonde, la victoire éphémère des insurgés
aurait balayé la propriété d’État en quelques semaines ; le
capitalisme rétabli, le partage de la Russie en zones d’in­
fluence esquissé en 1919 par les gouvernements anglais et
français (et japonais en Sibérie orientale) aurait pu s’ap­
pliquer. L’éclatement du pays et le chaos auraient permis

397

CRONSTADT

aux puissances étrangères de réserver à la Russie le sort de
la Chine, alors dépecée entre elles et les seigneurs de la
guerre à leur botte. La victoire politique et militaire de la
guerre civile, seule justification des réquisitions désormais
rejetées par la paysannerie, aurait été effacée.
La résolution des marins, soldats et ouvriers de
Cronstadt envisageait certes la légalisation des seuls partis
dits socialistes ; mais les SR de droite, plus d’une fois alliés
aux blancs, et les mencheviks considéraient que la révolu­
tion russe devait seulement libérer le développement du
capitalisme des entraves de la monarchie féodale. Ils étaient
donc favorables au rétablissement massif, sinon généralisé,
de la propriété privée des moyens de production qui signi­
fiait inéluctablement le retour du capital étranger, y
compris dans ragriculrure. Les terres que les paysans
s’étaient partagées seraient retournées dans le cycle de
formation de grandes propriétés privées et de latifundia. Le
programme de Cronstadt visant à défendre la petite
propriété familiale assurant au paysan la libre disposition
des fruits de son travail aurait tenu l’espace d’un matin.
Est-ce cette orientation de Petritchenko qui divise le
comité révolutionnaire? Koupolov, expulsé de Finlande
en mars 1922 et aussitôt arrêté par la Tcheka, décrit à sa
manière les dissensions qui. le rongeaient. D ’après lui,
trois groupes antagonistes se formèrent en son sein. Un
premier groupe, constitué de Petritchenko, Iakovenko et,
au début, Kilgast ; un second groupe de « neutres-hési-
tants », formé d’Orechine, Baïkov et Toukine, et un troi­
sième réunissant Arkhipov, Koupolov, Ossossov et
Patrouchev que Petritchenko dénonce comme des
communistes masqués et auxquels se ralliera par la suite
Kilgast, groupe, selon Koupolov, « hostile au complot et à
toutes les aventures fomentées contre le pouvoir sovié­
tique8». Cela n est pas évident pour tout le monde, car le

398

NOUVELLES ALLIANCES

15 juin 1921, Novojilov conseille à un ancien insurgé qui
dirige alors la boutique du camp d’Ino... avant de retour­
ner bientôt en Russie, « d’entrer au plus vite en rapport
avec Arkhipov, [...] un honnête homme9» politiquement
fiable. Aucun membre des deuxième et troisième groupes
dont parle Koupolov n’a signé les documents de
Petritchenko. Iakovenko non plus, mais sa décision de
rentrer en Russie soviétique pour y mener une activité
clandestine lui impose la discrétion.
Selon Koupolov enfin, les autorités finlandaises consi­
dèrent les cinq membres du troisième groupe comme des
agents soviétiques. Petritchenko l’aurait dénoncé à la
police de Vyborg ainsi que Kilgast et Ossossov comme des
communistes. La police finlandaise envoie alors un peu
plus de 1 000 réfugiés de Cronstadt, dont tout l’ancien
comité révolutionnaire, sur l’île rocheuse de Turkinsaari.
Selon Koupolov, enfin, Petritchenko, Iakovenko, Toukine
et une quinzaine de leurs partisans rassemblés par eux
bénéficiaient d’un régime alimentaire de faveur. Vrai ou
faux ? Impossible à dire.
Le comité révolutionnaire se désagrège. Six de ses
membres abandonnent vite toute activité politique sans
explication. Les dissensions qui les ont déchirés dès leur
arrivée en Finlande ont sans doute encouragé leur retrait
silencieux. Romanenko s’efface sans laisser de traces et
meurt en 1926; Boïkov s’embauche comme ouvrier
tailleur. Ossossov s’installe à Vyborg où il trouve du travail
en usine; Kilgast, le 2 mai 1921, demande au consul de
France à Helsinki de l’aider à retrouver l’adresse d’un ami
en France pour solliciter une invitation de sa part, ne
reçoit pas de réponse et reste en Finlande où il trouve un
emploi de serrurier. Par confusion avec lui, un autre
Kilgast au rôle infime dans la rébellion, arrêté à
Cronstadt, est condamné à mort et fusillé. Un troisième

399

CRONSTADT

Kilgast, dénoncé à la Tcheka par lettre anonyme comme
son cousin germain, prouvera que cette parenté est imagi­
naire mais devra signer un engagement à ne pas quitter le
territoire. On perd très vite la trace de Patrouchev. Selon
Petritchenko, il est resté à Cronstadt, mais Koupolov
affirme qu’il s’est réfugié en Finlande. Resté à Cronstadt,
il n’aurait pu échapper à la Tcheka. Comme Pavlov, il s’ef­
face à jamais. On ne sait ni ce quil a dit et fait pendant
l’insurrection ni ce qu’il est devenu après. Orechine se
rapproche un moment des Cadets de Milioukov puis
abandonne, lui aussi, toute activité politique et reprend
ses activités d’enseignant.
Après sa tentative infructueuse auprès du général
Wrangel, Petritchenko prend langue avec des représen­
tants de groupes antibolcheviks en Russie soviétique et
des émissaires de Boris Savinkov. À la fin de septembre,
Skossyrev, vieux garde blanc, ancien secrétaire de la
mission de la Croix-Rouge américaine en Finlande, étroi­
tement lié à Savinkov et à Bourtsev, l’un des chefs de
rémigration antibolchevik en France, adresse à ce dernier
un rapport enthousiaste. Il vient, lui dit-il, de rencontrer
le dramaturge et critique théâtral Amfiteatrov qui a fui
Petrograd avec sa famille, fin août. Amfiteatrov lui parle
d’une organisation clandestine de... 12000 membres à
Petrograd, la Tekhnopomoch, que la Tcheka n oserait pas
attaquer de front ! Amfiteatrov lui a déclaré : «Les bolche­
viks sont plus faibles que jamais [...]. Le coup doit leur
être porté exclusivement sur Petrograd [...]. Ce coup en
finira définitivement avec le bolchevisme et l’Europe
s’étonnera de la facilité avec laquelle ce sera fait.»
Amfiteatrov invente la Tekhnopomoch, ses effectifs
impressionnants et la peur quelle suscite dans la Tcheka,
mais il existe une bonne demi-douzaine d’organisations
clandestines anticommunistes à Petrograd.

400

NOUVELLES ALLIANCES

Selon Skossyrev, «le travail avance bien avec
Petritchenko», qui a, affirme-t-il, gardé dix des dix-huit
hommes quil avait rassemblés autour de lui à Cronstadt
(le comité révolutionnaire, le rédacteur en chef des
lzvestia, le commandant de la forteresse) dont huit ont été
fusillés. Ces dix, prétend-il, «continuent leur travail e'ner-
gique» quen réalité la plupart ont déjà abandonné.
Skossyrev signale « un lien étroit avec l’Union des marins
à Cronstadt10», à l’existence très hypothétique, vu l’am­
pleur et la rigueur de la répression dans l’île. Mais, dans
l’univers glauque des groupes d’émigrés, îe bluff est roi et
vise à soutirer de l’argent à des protecteurs naïfs.
Malgré tout, une nouvelle alliance se matérialise. Le
3 octobre 1921, Petritchenko et le général Elvengren,
représentant militaire à la fois du général Wrangel et de
Boris Savinkov à Helsinki, signent à Vyborg une déclara­
tion commune annonçant la constitution d’un comité des
organisations combattantes du Nord, «centre clandestin»
qui agira dans la région de Petrograd et autour. Affirmant
représenter « le seul cen tre actif réel, autour duquel doit se
réaliser l’union de toutes les forces qui combattent les
bolcheviks» dans le nord de la Russie d’Europe, ils déci­
dent de lutter ensemble « pour libérer au plus vite leur
patrie du joug communiste». Ils exigent : «Tous les
moyens financiers doivent parvenir directement au
comité ou à travers son représentant à l’étranger u. » Ils ne
viendront pas et ce comité fantôme n’unifiera rien.
Le général Elvengren, nouvel allié de Petritchenko,
dirige une Union panrusse des officiers et appartient à la
direction du comité politique russe en Pologne et de
PUnion populaire de défense de la patrie et de la liberté,
fondée à Varsovie, à la mi-juillet 1921, par lui-même,
Savinkov et un colonel monarchiste russe. Officier tsariste
d’origine finlandaise, il s’était engagé dans l’armée blan­

401

CRONSTADT

che finlandaise, qui avait écrasé dans le sang, en mars-avril
1918, la révolution social-démocrate. Nommé comman­
dant de la ville de Terioki, il avait pris, le 4 mai 1918, un
arrêté imposant à tout habitant la possession d’une attes­
tation de résidence dans l’arrondissement et précisant :
« Tous ceux qui, après le 7 mai, seront trouvés sans cette
attestation seront fusillés. » Le point quatre stipulait : «Vu
que la nuit dernière quelques personnages louches ont tiré
quelques coups de feu sur nos patrouilles [sans blesser ni
tuer personne], je déclare que pour chaque coup de feu je
fusillerai 25 des individus interpellés. » L’écrivain Leonide
Andreiev, qui publie ce texte en russe, le juge «effrayant»
mais l’approuve, car, ajoute-t-il, «le plus effrayant est que
le résultat justifie les mesures. Là oh Ton fusille les gens
comme des chiens, régnent la paix, la prospérité et un
sens très fin de la légalité12». La fin justifie les moyens...
Lorsqu’au printemps 1919 se constitue une minuscule
république indépendante antibolchevik de Carélie du
Nord, vaste de cinquante kilomètres carrés, coincée entre
la Finlande (dont le gouvernement la finance) et la Russie
soviétique, dans les bois marécageux de l’isthme de
Carélie, les nationalistes locaux offrent à Elvengren le
commandement de leur armée d’opérette, surtout desti­
née à provoquer des soulèvements paysans en Russie
soviétique. Puis les autorités finlandaises écartent, dès
février 1920, cet homme trop lié aux monarchistes russes
hostiles à l’indépendance de la Finlande.
Elvengren se lie alors avec le général Wrangel et avec
Boris Savinkov, installé en Pologne. Il devient leur repré­
sentant en Finlande. Il s’occupe des liaisons de l’organisa­
tion de Savinkov avec le Centre national, petite
organisation antibolchevik clandestine dirigée à Petrograd
par le professeur Tagantsev, et s’intéresse alors à
Cronstadt. Il affirme y avoir noué des contacts avec un

402

NOUVELLES ALLIANCES

groupe clandestin sans doute mythique. Elvengren est lui
aussi un bluffeur. Ainsi, il a persuadé Tagantsev qu’il avait
toujours à sa disposition sa petite armée d’Ingermanland5
transformée depuis plusieurs mois en régiment de paisi­
bles gardes-frontières; au début de Finsurrection de
Cronstadt, Tagantsev, abusé, a invité Elvengren à lancer
sur Petrograd cette armée fantôme.
Le 12 octobre, deux semaines après avoir signé son
accord avec Petritchenko, Elvengren, dans un rapport à la
direction de l’Union populaire de défense de la patrie et
de la liberté, prétend que leur activité «à Petrograd et
dans les environs se développe dans l’ensemble avec
succès ». Tout le monde à Petrograd souhaite « la liquida­
tion la plus rapide possible du pouvoir soviétique. [...]
Nos liens avec les organisations de l’intérieur et avec les
masses se renforcent et se développent indubitablement13».
Iakovenko disait déjà en avril : « Les bolcheviks sont arri­
vés au bout du rouleau. Ils ne dureront pas jusqu’à la fin
de l’année. J ’en réponds moi-même ; tout le monde est
contre euxl4. »
Le comité des organisations combattantes du Nord est
mort-né. Mais Elvengren persévère : en février 1922, il
prépare un attentat contre la délégation soviétique à la
conférence commerciale de Gênes, échoue, tente de
recommencer sur le sol italien, échoue encore. Il rentrera
clandestinement en Russie à la fin de 1925, sera arrêté
près de Tver, condamné à mort et fusillé le 9 juin 1927.
Au milieu de ces tractations vaines, les derniers membres
du comité révolutionnaire, réunis au fort Ino, en novem­
bre 1921, décident à la majorité, dans l’indifférence géné­
rale, de se dissoudre et de dissoudre Fétat-major de
défense resté formellement en exercice. Quelques jours
auparavant, Arkhipov en avait démissionné, s’était enfui
du fort Ino et venait de franchir la frontière soviétique.

I
I

C hapitre XXIX

Le commencement de la fin

Le 6 novembre 1921, ies lzvestia publient le texte d’un
décret du comité exécutif central des soviets promulguant
une amnistie partielle des insurgés, stipulant « Tannula-
tion de la sanction, indépendamment de sa durée [...]
pour les participants de la révolte de Cronstadt, ouvriers
et paysans, entraînés dans le mouvement à cause de leur
faible degré de conscience». La formule, qui vise à distin­
guer les dirigeants de la révolte de la masse des insurgés,
laisse une vaste plage à l’interprétation et à l'arbitraire. Les
individus condamnés par les tribunaux doivent passer
dans le mois qui suit devant des commissions de réparti­
tion, c’est-à-dire de filtrage.
Ce décret paraît obscur à beaucoup ; le lendemain de sa
publication, le 7 novembre, Ivan Sladkov, commissaire près
du haut commandement des forces maritimes, télégraphie
à Trotsky une demande d’amnistie de la grande majorité
des insurgés rentrés au pays et arrêtés. Il distingue parmi
eux trois catégories : ceux qui «sont revenus en Russie en
faisant amende honorable», ceux qui «ont simplement
voulu se cacher dans les entrailles de leur patrie» et les troi­
sièmes, rarissimes, selon lui, agents stipendiés de la bour­
geoisie. Tous, sauf rares exceptions, déjà arrêtés et jugés,

405

L’amnistie des mutins réfugiés en Finlande. Messing. ajoute-t-il. annonce à Ounschlicht qu’environ 200 mutins internés dans les prisons de Petrograd ont été libérés. leurs fabriques et leurs usines» où ils pourront aider «à la renaissance économique de la République». employés à des travaux forcés dans la province d’Arkhangelsk et de Mourmansk». propose par télégramme au comité central d’« amnistier les anciens mutins de Cronstadt. Cette amnistie s’impose puisque «les groupes plus nombreux de mutins de Cronstadt revenus plus tard de Finlande ont été amnis­ tiés2». que ceux qui sont entassés dans le camp de concentration de Petrograd même seront libérés les jours prochains et que des télégrammes expédiés aux camps d’Arkhangelsk et de Vologda ordon­ 406 . il 7 a beaucoup d’ouvriers et de paysans. «parmi ces déportés. chargées de réviser dans les délais les plus rapides les effectifs de mutins de Cronstadt internés en vue de leur libération3». où ils ont été envoyés après l’écrasement de la révolte. Le 12. Ouglanov. proteste Sladkov. car. Deux jours plus tard. d’autres enfin déportés en camp de concentration en Sibérie. qui pourraient ainsi revenir dans leurs champs. le nouveau président de la Tcheka de Petrograd. le secrétaire du comité provincial du parti. le vice-président de la Tcheka. d’autres sévèrement punis. Trotsky transmet la demande à Dzerjinski « pour conclusion1». OunschHcht. aussi demande-t-il. C ’est du gâchis. CRONSTADT certains acquittés. Le lendemain. dans une note au comité central et à Trotsky. en ce quatrième anniversaire de la révolution d’Octobre. annonce la mise en place de «commissions de filtrage. doit être décidée par le comité central. «de libérer des camps de concentration les matelots appartenant à l’élément ouvrier et paysan. qui ne sont pas des ennemis du pouvoir soviétique».

le Guépéou (nouveau nom de la Tcheka depuis mars 1922) l’arrête. Polikarpov repart en Finlande. Le 20 novembre 1921. le 14 juin 1922. Petritchenko tente alors de l’arracher aux griffes du Guépéou : il lui fait parvenir une lettre. qui lui ont fourni des armes et de la documentation. 407 . réels ou non. Cette missive inspire-t-elle le Guépéou ? Retourné lui aussi par la police politique. ancien président de la troïka révolu­ tionnaire de F état-major général» directement au Guépéou. elle décide de les libérer. Us sont immédiatement arrêtés. l’ancien secrétaire du comité révolutionnaire. la Tcheka de Petrograd examine le cas de onze mutins qui ont joué un rôle mineur dans l’insurrection . L’amnistie accélère les retours d’anciens membres du comité révolutionnaire. Polikarpov. La lettre l’informe qu’il peut revenir sans problème. LE COMMENCEMENT DE LA FIN nent la libération de tous les mutins enregistrés sur la liste établie le 30 juillet 192h Les détenus qui ont rempli leurs obligations militaires doivent être renvoyés chez eux. hanté par la nostalgie du pays. transmise par un courrier. Il ne reçoit aucune réponse. les autres affectés dans une armée du travail sans droit de porter une arme. Iakovenko revient à Petrograd clandestinement le 6 avril 1922. Toukine franchit la frontière le 19 mai 1922 avec dix-sept autres anciens mutins nostalgiques de la mère patrie. muni d’une lettre rédigée par elle. avec deux membres du contre-espionnage finnois. Aucun d’entre eux ne doit être affecté dans la flotte. Il craque vite et signe des dépositions très détaillées. où il déclare en substance: «je désire rassem­ bler tous les anciens de Cronstadt pour organiser leur retour en Russie. pour cela j’ai besoin de toi». pour Toukine. avouant des contacts. dès qu’il se présente à la planque prévue chez le citoyen Rakitine chargé de le loger. signée de Iakovenko.

appartement. Iakovenko et Ermolaiev. rencon­ tre Iakovenko lors d’une promenade dans la cour de la prison en octobre 1923. il disparaît on ne sait ni quand ni où. Selon ses dépositions ultérieures à la Tcheka. Selon les annotateurs du volume d’archives du FSB. il se heurte à Petritchenko qui l’exclut du comité. Toukine est envoyé peu après au camp des îles Solovki où l’on perd sa trace. rencontre l’ancien officier blanc. argent. Arkhipov s’enfuit de la villa. 408 . qui lui fournira documents. interné à la prison Chpalernaia. À nouveau jeté en prison. Un matin du début de juin. arrive à Petrograd. fournira en 1924 une liste de vingt anciens mutins quil a rencontrés à la prison Chpalernaia de Petrograd en août 1923. revenu en Russie en août 1923. brûle tracts et plans et repart chez lui à Vologda. Arkhipov doit emporter des tracts et des plans et rencontrer à Petrograd un ancien offi­ cier de l’armée de Denikine. manifeste très vite son impatience devant les conditions d’internement en Finlande. Arkhipov franchit la frontière en pleine nuit. Iakovenko a donc été à nouveau arrêté après avoir accepté de piéger son ami Toukine pour le compte du Guépéou. où Fléchine le croise ce même mois. lui. Or Ermolaiev. qui lui promet de le faire passer en Russie. O n y trouve Toukine. Arkhipov. Lors d’une réunion des rescapés du comité révolutionnaire dans leur villa. Petritchenko et lui deviennent ennemis mortels et il craint alors d’être interné en Finlande et fusillé. Arkhipov prend langue alors avec Piotr Sokolov. chef du contre-espionnage britannique en Finlande. Simon Fléchine. qui l’invite à repartir au pays pour contribuer à renverser les communistes. CRONSTADT Un anarchiste russe. Sokolov lui fait rencontrer à Terioki le baron Vilken. il a sans doute tenté de jouer le double jeu. Iakovenko a été retourné et transféré en août 1923 au service du contre-espionnage du Guépéou. émigré.

Le 5 novembre 1921. expulsé de Finlande en mars 1922. Koupolov. D ’autres insurgés tentent l’aventure du retour. Mais leur prestige d’anciens membres du comité révolutionnaire ne suffit pas à dissi­ per la défiance des rares comploteurs qu’ils parviennent à rencontrer. anglais et américains [!] » l’or­ ganisation unifiée des marins de Cronstadt. dit-il. Il revient clandestinement en Russie au début de mai. etc. 409 . le Guépéou l’envoie avec Arkhipov à Cronstadt tenter d’infiltrer une organisa­ tion clandestine renaissante. explosions. En octobre 1922. La Tcheka a fait de même avec des dirigeants de la révolte de Tambov qui. la Tcheka l’arrête chez lui. puis le libère. qui se réunit chez lui ou dans un cimetière. En janvier 1923. rentre clandestinement en Russie. Leur mission échoue. Arkhipov est autorisé à vivre avec sa famille en signant un engagement de ne pas quitter le territoire. puis le libère après lui avoir fait signer un engagement écrit de travailler pour elle. pour discuter «d’attentats terroristes : incendies. jeune commandant du comité révolutionnaire. est arrêté en juin. âgé de 23 ans. le Guépéou n’a sans doute plus besoin d’eux. Veïno. retournés. L’un d’eux jouera un rôle important dans le jeu de la Tcheka : Matvei Komarov. LE COMMENCEMENT DE LA FIN réparer sa ferme et labourer son champ. il avoue une liste invraisemblable de crimes : recruté. contre engagement écrit de travailler pour lui. c’est-à-dire chargé de coordonner son activité militaire. Le Guépéou l’arrête aussitôt. lui aussi.4» . par l’un des chefs de fétat-major général finlandais. Son retour ne reste pas longtemps ignoré. Interrogé par le tché­ kiste Lebedev. lui permettront de retrouver et d’abattre en juin 1922 Antonov et son frère. il fonde dès son arrivée à Petrograd avec Tagantsev et «des agents des services de renseignements finlandais. Puis sa trace et celle de Koupolov s’effacent. meurtres. Après leur échec.

après avoir tout avoué. l’explosion d’un train. accepte de travailler pour la Tcheka et de l’aider à arrêter ses anciens associés. Pourquoi Komarov aurait-il tenté de s’enfuir au moment où il entrait en Finlande avec l’accord de la Tcheka? Lebedev ne possédant aucun procès-verbal d’interroga­ toire signé par Komarov. Les fables de Lebedev sur des attentats et des actes de sabotage virtuels annoncent celles des procès de Moscou staliniens. le commissaire au commerce extérieur. et l’incendie de la scierie d’Etat n° 1 ! Cette liste rocambolesque contient un nombre ahurissant de projets d’attentats attribués à Komarov qui n’ont pas reçu le plus petit début de réalisation. À l’enquêteur du contre-espionnage qui l’inter­ rogera en mai 1945. vivant. celle de la tribune du 1er mai sur l’avenue du 25-Octobre. confirmant ses inventions.» C ’est un mauvais roman-feuilleton. Komarov. qui repart en Finlande. des entrepôts Nobel et d’autres usines. flanqué d’un groupe de tchékistes. Komarov tente de s’enfuir. l’enquêteur ne lui demandera pas de confirmer les fables de Lebedev. CRONSTADT Komarov approuve la destruction de la statue de Volodarski. conclut Lebedev. Selon Lebedev encore. il n’aurait jamais confirmés devant un tribunal. Une fois Komarov mort. «Pour cette raison. Lebedev pouvait mettre dans sa bouche les contes les plus fantaisistes que. Petritchenko affirmera avoir envoyé en Russie Komarov et Paskov à seule fin de faire de la propagande chez les marins de la Baltique et d’en recruter pour le Centre national de Tagantsev. Antselovitch. Zinoviev et Krassine. mais arrivé à la frontière. il prépare des attentats contre Kouzmine. je considère l’affaire de Komarov comme close5. les tchékistes l’abattent. du principal château d’eau de la ville. devait le liquider. 410 . bolchevik assassiné par un SR de droite le 20 juin 1918. Il monte une évasion de Komarov.

Elle meurt en 1995. l’emporte avec ses trois fils. laisse tomber les vaincus. se suicide en 1927. déportée au camp de Kholmogory. où elle travaille comme méde­ 411 . grâce aux efforts de son fils aîné. LE COMMENCEMENT DE LA FIN Le général Kozlovski. en 1923. sera. Un temps chômeur. arrêtée en mars 1921. de 1956 à 1959. où sa fille Élizabeth. âgée de 12 ans. Le gouvernement français. Après l’assassinat par le jeune communiste Nicolaiev du premier secrétaire du PC de Leningrad. il enseigne l’histoire dans une école russe puis s’embauche comme employé dans une usine de mécanique à Vyborg. En mai 1921 pourtant. lui aussi réfugié en Finlande. La femme de Kozlovski. à 300 kilomètres à l’est de Petrograd. Nicolas. qui chasse de Leningrad les anciens opposants et la vieille intelligentsia. et pourtant condamné. pour protester. craignant que les autorités finlandaises ne le livrent au gouvernement soviétique. enseignante de fran­ çais dans un orphelinat de Petrograd. se voit refuser le bénéfice de l’amnistie de novembre 1921 . ingénieur à l’usine de méca­ nique Arsenal. Nathalie. en vain. Kirov. y restera jusquà sa mort à Helsinki en 1940. le 1er décembre 1934. affecté à l’ambassade de Finlande en URSS. le plus acharné hier à soutenir les blancs. elle est autorisée à revenir à Petrograd. non loin de Vologda . membre du parti communiste. Sa fille Élizabeth épouse un attaché militaire finnois qui. «contre l’injustice et le mensonge6». Paul. ironie du sort. à un an de travaux forcés. tous les quatre exilés dans la bourgade de Tcheikar au Kazakhstan. comme ses trois frères. il demande au consul français en Finlande un visa pour la France. la vague d’épuration. écrit-il avant de se donner la mort. elle est libérée de Kholmogory le 31 octobre 1922 puis exilée à Tcherepovets. Dmitri et Constantin. Il n’a aucune activité politique. le rejoint aussitôt. Son fils Nicolas.

découvre de la dynamite dans son appartement. Victor. dans le sud de la Russie où il fait une carrière de fonctionnaire avant de mourir en 1975. ingénieur hydrologue lui aussi. Il rejoint sa mère en 1951 à Stavropol. tente de s’enfuir de Tchelkar. condamné à trois ans de camp. ingénieur hydrologue. travaille comme tel dès son exil au Kazakhstan . puis. en 1937. Il est condamné à mort et fusillé le 24 août 1921. puis fusillé pour activité antisoviétique imaginaire. est repris. Il est décoré deux fois. au cours d ’une perquisition. Dmitri devient forestier au Kazakhstan. comme des centaines de milliers d'autres. Elle se fixe à Stavropol au lendemain de la mort de Staline et y meurt en 1958. est autorisé à se fixer à Krasnodar. mais la Tcheka. Constantin. Il meurt en 1971- Jeu des homonymes ? Le seul Kozlovski fusillé après et pour l’insurrection de Cronstadt. n avait rien à voir avec le général et sa famille. en 1944. il est affecté à diverses expéditions et travaux hydrauliques dès 1937. Paul. . CRONSTADT cin. dont une fois «pour travail remarquable pendant les années de la Grande Guerre patriotique7».

Il fît de la vallée de la Volga un désert depuis Kazan [. entre 35 et 75 millimètres d’eau. qu’il adresse au bureau politique le 25 décembre.] jusqu’aux Steppes du S u d 1. Dénonçant 413 . le comité de Petrograd réagit aux nouvelles difficultés de ravitaillement en supprimant la ration alimentaire attribuée aux familles des soldats et marins et réduit du quart au tiers la ration alimentaire du personnel médical. entre avril et juin. Trotsky s’en émeut dans un télégramme « très impor­ tant. elle touche 25 millions d’êtres dans tout le sud du pays.]... il tombait. C h a p itre XXX Derniers soubresauts Au cours de l’été 1921. Lors des sécheresses antérieures dans la Basse-Volga. la famine frappe à nouveau la Russie soviétique. extrêmement urgent et tout à fait secret».» Le 15 novembre 1921. de femmes et d’enfants.. Un contemporain raconte : «Le soleil brûlait tout ce qui sortait de terres [. La sécheresse qui a ravagé ces régions céréalières au printemps et au début de l’été 1921 est sans précédent. La sécheresse de 1921 bat tous les records avec 7.1 millimètres de pluie en trois mois.. Enfin les retards de paiement de salai­ res aux ouvriers des deux capitales atteignent 200 milliards de roubles! Le cocktail est à nouveau explo­ sif. où elle tue quatre millions d’hommes.

Il propose de nommer Ounschlicht à la tête de la commission. Les craintes de Trotsky se confirment vite. écri­ vent-ils. [. en effet. Staline et Léon Kamenev soutiennent sa proposition. Le bruit court que d’anciens mutins de Cronstadt y participent. il souligne «la situation désespérée à Cronstadt des familles de soldats et de marins auxquelles on a à toutes supprimé la ration alimentaire. Le nom de la Tcheka suggère. à une centaine de kilomètres au nord-est de Petrograd. îe long de la frontière finlandaise. Il demande i’envoi immédiat d’une commission d’enquête à Cronstadt. mais suggèrent de nommer Antonov- Ovsenko et non îe tchékiste Ounschlicht par crainte. Ounschlicht. Le danger est d’autant plus sérieux qu’en ce mois de décembre. plus des mesures répressives qu’alimentaires. des groupes d’anciens insurgés de Cronstadt. une insurrection paysanne éclate en Carélie. La Tcheka exagère le danger. chargée de prendre sur place les mesures urgentes «susceptibles de détendre l’atmosphère et de prévenir la possibilité de complica­ tions2». des 414 . pour protester contre la dégradation de leur situation alimen­ taire et les retards dans îe paiement des salaires. clé de la ville. mais ne l’invente pas. En décem­ bre.. selon un rapport de la section étrangère de la Tcheka de ia fin décembre. CRONSTADT la décision du 15 novembre. Enfin. Il rappelle que îe vice-président de la Tcheka.. recrutés par l’ancien comité révolutionnaire (c’est-à-dire Petritchenko) et les agents d’Elvengren.] L’état d’esprit est très sombre». sillonnent la région entre Kem et ia mer Blanche et préparent une offensive sur Petrograd et Cronstadt. a déjà «par deux fois aierté sur les événements qui mûris­ sent à Cronstadt» et il joint à son télégramme le texte de ses avertissements. que «ce nom ne soit pas compris comme la promesse d’une aide mais comme une menace (ce qui est indésirable)3».

bien entendu. Le bureau politique poursuit sa politique de détente à l'égard des anciens insurgés. ni Zinoviev ni aucun de ses adjoints. libérés le 26 novembre. Mais elle 415 . „. dans les bureaux du Commissariat à la marine . Le 1er décembre 1921. Elle stigmatise seulement «l'attitude insuffi­ samment attentive et dynamique des organismes locaux du parti et des soviets pour la satisfaction des besoins courants» de la population. et y remplir des fonctions de service armé sur les navires. La commission classe les 283 marins en quatre catégories : 86 doivent être écartés de la flotte . ce qui relève plus de la sinécure que de la sanction. 91 peuvent rester à servir dans la flotte mais pas dans celle de la Baltique ni à Petrograd. si 29 des 86 marins de la première catégorie sont démobilisés immédiatement. où elle passe la journée du 27. dans des bureaux de la capitale. Ainsi la distribution des rations alimentaires de décembre a été différée jusqu'à la fin du mois alors que les dépôts étaient fournis. en même temps. y compris celle de la Baltique. de la Baltique. mais. Elle livre des conclusions accablantes pour la direction du parti de la région. mais à terre. de l’amirauté (les mêmes qu’en février 1921 !). La commission d’Antonov-Ovseenko (flanqué d’Oun- schÜcht) part le 26 décembre à Petrograd puis à Cronstadt. il forme une commission chargée d’examiner le cas de 360 d'entre eux. sans jamais nommer. 39 peuvent rester dans la flotte. dans le port. pour étudier leur éventuelle réaffectation dans la flotte soviétique. À la fin du mois la Tcheka évoque la possibilité d’une nouvelle explosion à Cronstadt. Cette répartition marque une grande défiance à l’égard des anciens mutins. DERNIERS SOUBRESAUTS ouvriers font grève aux usines Poutilov. 69 peuvent rester dans la flotte et servir à Petrograd. 23 sont affectés à Fétat- major du district militaire de Moscou.

Trois ateliers de réparation n’ont reçu aucune ration alimentaire en novembre et presque rien en décembre. littéralement affamé. sont inévi­ tables. dont celle concernant le sort de 283 anciens mutins : 86 (30. si la situation à Petrograd n’est pas totalement stabilisée sur le plan matériel4. de Trotsky. «sous tous les rapports. ainsi implicitement mise en cause. dirigées par l’équipe de Zinoviev. qui peut aller jusqu’à un tiers. Le tableau que dresse la commission est sombre : le décret du 15 novembre 1921 a créé pour les familles de soldats « des conditions d’existence extrêmement pénibles». la situation des cheminots. «la situation lamentable des 40000 réfu­ giés» et «la situation extrêmement critique des établisse­ ments de soin à la suite de la réduction. » Le bureau politique du 31 décembre écoute le rapport d’Antonov-Ovseenko et adopte ses propositions. 91 (32 %) y sont main­ 416 . Mais la commission émet un pronostic pessimiste : « Des manifestations massives de mécontentement. CRONSTADT propose de retirer Cronstadt du contrôle des instances locales et régionales du parti. et de placer Fîle sous la responsabilité de la division pétrogradoise du Commissariat à la guerre — donc.5 %) sont écartés de la flotte. Seule consolation : Fétat d’esprit politique de la garnison de Cronstadt est satisfai­ sant et pourtant «la situation [matérielle] des marins et des soldats de Kotline et de tous les forts de la forteresse de Cronstadt est encore pire que celle de Petrograd» où «Fétat d ’esprit des équipages de la flotte est instable». des rations attribuées au personnel médi­ cal». quoique inorganisées (car on ne remarque guère d’activité d’orga­ nisations contre-révolutionnaires formalisées). est. particulièrement lamentable». privés de ravitaille­ ment et de combustible. indirectement. Le rapport dénonce l’extension des épidémies.

les familles des mutins de Cronstadt». qu il juge explo­ sive. Le tchékiste Messing ordonne d’« expulser de Cronstadt tous les citoyens privés qui ne travaillent pas dans les services de la forteresse et. Aussi la Tcheka décide de soumettre à réenre­ gistrement les familles des mutins de Cronstadt. O r rien nest encore fait et. 69 (soit 24. se heurte aux réticences du comité de Petrograd. Bobrov. mais. DERNIERS SOUBRESAUTS tenus avec interdiction de servir dans la flotte de la Baltique et à Petrograd. et d’enregistrer tous les communistes exclus du parti afin de définir leur transfert (on ne sait encore où). 37 (soit 13%) sont maintenus dans îa flotte au service armé. le tchékiste Komarov. La haine des gens de Cronstadt pour les militants communistes envoyés de Petrograd rétablir Tordre n’a pas diminué. L’expulsion des familles de mutins. le 4 février.5 %) y sont maintenus avec droit de servir dans les services terrestres à Petrograd. dans une note à Molotov. affirme qu’au cours des jours précédents les autorités de la ville ont entamé l’expulsion des familles des mutins de Cronstadt et «des autres éléments inutiles6». La section spéciale du district militaire de Petrograd demande à cette fin un crédit d’un milliard de roubles en devises étrangères et un renfort de treize camarades. Cinq jours plus tard. au premier chef. un responsable de la Tcheka. six jours plus tard. de filtrer toute la base militaire afin d’en éloigner «les éléments déloyaux». de les classer par catégories afin de déterminer celles qu’il faudra expulser de l’île. y compris sur les navires de la Baltique. pourtant. plus facile à décider qu’à exécuter. Il invite la Tcheka à effectuer «leur expulsion partielle5» sans préciser le pourcentage et les critères. le bureau du comité de Petrograd juge «impossible d’effectuer maintenant pour des raisons tactiques l’expul­ sion massive des familles de Cronstadt». de véri­ fier leur loyalisme. expose les 417 .

Le 8 février 1922 les listes d’expulsa- bles sont officiellement bouclées. celles dont ils ont été condamnés puis amnistiés mais qui ne vivent pas à Cronstadt. les formulaires sont complétés et tout le monde a été enregistré». étant donné que nombre de mutins partent avec des enfants en bas âge et toutes leurs affaires». les listes [. Bobrov en a par-dessus la tête et demande à être débarrassé de cette tâche. Il a ainsi établi une liste de 63 familles. La commission a enfin autorisé 105 familles à conti­ nuer à résider à Cronstadt et désigne une nouvelle liste de 100 familles à expulser. Le tchékiste insiste sur la nécessité de les «expédier de façon indolore7». l’affectation des wagons sur la destination requise et celle des expulsés par wagon traînent . soit 77 familles représentant au total 90 personnes (pour l’essentiel donc des adultes). Il précise: «70 à 8 0 % des 418 . le secrétariat de la section spéciale de la Tcheka se félicite encore : «Tout le travail de préparation technique est achevé..]. mais il insiste pour les expédier «spécialement dans des wagons chauffés » (chose rare dans la Russie d’alors) et «sans arrêt jusqu’à leur destination. soit au total 172 personnes. a déjà été installé dans cinq wagons. à expul­ ser.... les formalités adminis­ tratives aussi. Il a déjà rassemblé les wagons destinés à les emmener. celles dont ils ont été fusillés.. Sa commission a établi une liste des catégories de familles sujettes à l’expulsion : celles dont les chefs de famille ont fui en Finlande. L’affaire s’enlise. Un premier lot doit être expédié dans 25 wagons. vu la masse des difficultés : l’enregistrement est très long. pour la seconde fois au moins.] ont été établies [. Mais Bobrov affirme impossible d’organiser le départ des 63 premières familles le 6 février.. Un premier groupe. CRONSTADT préparatifs de l’expulsion concoctés par la commission spéciale quil préside. Le 15 février. dont cinq ont été à ce jour rassemblés.

La situation catastrophique de Petrograd explique cette insistance à se débarrasser de révoltés potentiels. dont 76 enfants. plus 15 individus qui ont refusé de partir dans les convois collec­ tifs. ont exigé de s'installer dans les wagons de leur choix et ont dû. DERNIERS SOUBRESAUTS expulsés sont des ouvriers8». 26 familles de malades et 27 familles. dont 78 enfants. payer leur billet de train. il n’y a ni linge ni savon9». sur lesquelles la commission n’a pas encore tranché. ainsi quun troisième groupe de 78 familles représentant 176 personnes. qui seront destitués de leurs responsabilités par décision du comité de Petrograd du parti et transférés ailleurs. « la situa- tion dans les hôpitaux est effrayante. provisoirement. dans une note à Molotov du 28 janvier 1922. Sont restées à Petrograd et Cronstadt. Le secré­ taire du soviet de Petrograd.» l’expulsion est gratuite. qui ont choisi elles-mêmes de partir. En ce janvier tragique enfin. Il dresse un bilan qui diffère sensiblement de celui du 8 février : un second groupe de 49 familles représentant 128 personnes. il n y a à manger quasiment que du pain. Le 2 mars.. Messing répond que tout est bouclé. Il annonce l’expulsion prochaine de 70 familles représentant 200 personnes et la formation d’un troisième groupe de 40 à 60 familles. et enfin 121 célibataires. Le 26 février 1922. a été expulsé. Pour les autres.. en conséquence. le secrétariat du comité central demande à la Tcheka où en est l’opération. La maladie la plus bénigne devient mortelle. 221 familles ouvrières et 30 femmes de fusillés. remariées à des membres du parti. il fait froid. indique que la population de la région n’a pas reçu de tout ce mois la moindre matière grasse et rien ne garantira quon pourra lui en fournir dans les semaines à venir. Le bois de chauffage manque tant quil n a pas été possible de cuire la nourriture des soldats et qu’il a fallu comman­ 419 ..

3 % des besoins. selon le rapport officiel.. Mais les besoins ainsi couverts seront bien minces. sous la plume de Nicolas Werth. viennent les difficultés? Le procès-verbal de la réunion évoque «l’absence d’unité dans la commission» chargée de planifier l’opération et «le désac­ cord [non précisé] du Guépéou avec la commission10». fait le bilan de l’opération dans un tableau d’une minutie extrême.en vain . mais lopération traîne en longueur. Bobrov et sa commis­ sion ont établi une liste dite « fondamentale » de 1260 personnes à expulser. or le gouvernement nen a débloqué que 60 millions. Le 16 août 1922. a demandé . Un mois plus tard. Dans le Livre noir.dont seule une faible partie a été versée - pour restaurer les casernes délabrées. Komarov évalue aussi à 20 milliards de roubles la somme nécessaire . D ’où.à être déchargé de cette tâche. dès février. 2756 personnes auront été expulsées vers diverses régions dont. que les responsables de la Tcheka affirment réglé dès février. s’étend en réalité sur des mois. qui. Au 1er avril 1923. le 15 septembre 1922. 1153 (dont 787 anciens mutins) l’ont été entre le 1er février et le 11 septembre. somme qui couvre 0. CRONSTADT der du bois en Finlande. Il «juge indispensable d’accélérer Fexpulsion des mutins de Cronstadt [donc revenus dans la ville] et de conclure faf* fàire avant l’hiver» proche. écrasée pourtant dix-sept mois plus tôt. dorment à même le sol ou sur des bat-flanc en bois. sans matelas ni couvertu­ res. qui y renvoie pourtant en note. Il faudrait en effet en exporter pour 20 milliards de roubles. le bureau du comité régional de Petrograd du parti écoute un nouveau rapport sur «l’accélération de l’expul­ sion de Cronstadt des éléments suspects suite à la mutine­ rie». Le «nettoyage» de Cronstadt. «2 0 4 8 mutins et membres de leurs familles11». La majorité des soldats.. le tchékiste Bobrov. Il serait fastidieux d’en suivre le déroulement au fil des jours. 420 .

Gouriev-Dolmatov. matelot du Sêbastopol\ plénipotentiaire du comité révolu­ tionnaire. « au grand passé crimi­ nel». marin du Petropavlovsk. Zakharov. Un responsable du Guépéou. les échos de Cronstadt se font encore entendre ici ou là. Stolpner ajoute le retour de 120 anciens mutins. Arkhipov et Koupolov. président du conseil économique de Cronstadt pendant la révolte. ancienne communiste et tchékiste. chargé du transport de matériel de propa­ gande des insurgés à Petrograd. à partir de juin 1922. fuient en masse les camps de Finlande. On lit : la commission «déporta vers la Sibérie 2 5 1 4 civils de Cronstadt pour le seul fait d’être restés dans la place forte lors des événements12». Fedotov. À cette liste impressionnante. Eveltîs. secrétaire administrative du comité révolutionnaire. Terentiev. Bielov. Klotchova. Partilleur Matsarenko du fort Constantin. membre de la troïka du Petropavlovsky Ioudine. chargé de contrôler l’activité de la troïka de la 4e division d’artillerie. L’inquiétude de Stolpner s’explique : même atténués. Quatre anciens membres du comité révolutionnaire : Iakovenko. Mystère de la paraphrase qui réduit d’anciens insurgés (dont on peut approuver ou critiquer Faction) à de simples spectateurs. membre du parti communiste du fort Chantz. en majorité d’anciens soldats du 560e régiment de tirailleurs. 421 . est compliquée par le retour en Russie de nouvelles vagues de mutins. «attirés dans la révolte de façon inconsciente13» donc amnistiables. Kourkine et Martynov. membres des troïkas révolutionnaires du fort de Totleben . DERNIERS SOUBRESAUTS ce document subit une étrange métamorphose. en dresse le 5 octobre une liste impressionnante. membre de la troïka des casernes de la flotte de la Baltique. Toukine. inachevée. L’opération. y compris des cadres dirigeants de la révolte. ancien rédacteur des ïzvestia de Cronstadt. qui. Stolpner.

à l’hôpital maritime et à l’École des mines et de l’électricité. Il est aussi violent que vague : « M A R I N ! Il y a un an et demi Toi. qu’ils aient été ou non en service armé. des unités et des forts de la garnison. » Le tract invite les matelots à descendre dans la rue pour exiger « l’abolition de la dictature de la minorité sur la majorité» et se clôt par le slogan «Vive les soviets libre­ ment élus14». comme les autres. dont Ermolaiev. l’ancien Sébastopol. sont aussitôt arrêtés. à l’ex­ ception des meneurs. des dirigeants et des membres du commandement. mais ce n’en est pas l’ultime écho. Cronstadt a été noyé dans le sang de dizaines de milliers de lutteurs.. de définir le 1er mai 1923 comme date limite pour manifester îe désir de profiter de l’amnis­ tie 55». Dix-neuf membres des troïkas des navires. enfin. considérés comme des meneurs. CRONSTADT Au début d’octobre un tract reproduisant un appel inti­ tulé « Marin ! » circule sur le cuirassé Commune de Paris. au pays à l’annonce de l’amnistie. tu as rejeté tes oppresseurs.] pendant dix-sept jours. pour le cinquième anniversaire de la révolution d’Octobre. à moitié affamé. sans être soumis à aucun interrogatoire et sans se voir présenter aucun acte d’accu­ 422 . Cronstadt. de fournir aux amnistiés la possibilité de revenir en Russie dans les mêmes conditions que les prisonniers de guerre. C ’est le dernier soubresaut de la révolte. le comité exécutif central des soviets décide. tu as rejeté les chaînes et [. « d’accorder une amnistie complète à tous les simples participants de la mutinerie de Cronstadt. de Finnois et d’autres ont écrasé l’œuvre de libération enta­ mée.. rentre. Us croupissent en prison un an. de Bachkirs. mais le dix-huitième jour les hordes étrangères de Chinois. Le 2 novembre 1922. Le jeune Ermolaiev. Le sang de nos camarades doit être vengé. marin du Sébastopol> qui a fui en Finlande.

où il suit des cours du soir pour devenir ingénieur en bâtiment. En mai 1924. en mars 1990 dans la revue Droujba Narodov. métier qu’il exercera pendant plus de quarante ans. Lorsque Staline engage l’épuration massive du parti communiste en 1935. . par chance. Seuls échapperont au massacre les oubliés de ce recensement comme Ermolaiev qui. membre du comité révolutionnaire de Cronstadt mutiné 27-111- 2 1 16. Les survivants seront tous déportés ou fusillés entre 1936 et 1938. une commission gouvernementale décide leur libération. Dans la sienne. Ermolaiev est assigné à résidence à Nijni-Novgorod. peu avant de mourir. exclus pendant l’insurrection (92). Au bout d’un an. effective en octobre. DERNIERS SOUBRESAUTS sation. Le 13 novembre 1935. son appareil se penche sur les communistes de Cronstadt. Ermolaiev lit parmi les graffitis qui ornent les murs l’inscription : « Ici a été interné dans l’attente de son exécution le matelot du Sêbastopol Perepelkine. Il publiera ses souvenirs. Les grévistes de la faim sont condamnés à trois ans de réclusion dans le camp des îles Solovki» où ils arrivent en octobre 1923. Rétabli dans tous ses droits en janvier 1925» il peut vivre où il veut. La liste de 50 pages est subdivi­ sée en différentes catégories : mutins réfugiés en Finlande (140). » Il rencontre un jour Iakovenko lors de la prome­ nade quotidienne des détenus. démissionnaires signalés dans les ïzvestia de Cronstadt (452 plus 3 2 ) 17. exclus lors du réenregistrement (211). mais reste à Nijni-Novgorod. ils déclenchent une grève de la faim. le Poubalt transmet au secrétariat du comité central une liste des membres du parti « exclus » de l’organisation de Cronstadt « pour participation a l’insurrection et d’aut­ res actes » non précisés. ne figu­ rait sur aucune des deux. ils sont aussitôt isolés en cellules individuelles.

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de faire crever les chevaux lors des corvées de charrois». une conférence paysanne pour tenter d’isoler les insurgés des paysans. Ils dénoncent les agissements des administrateurs locaux et de responsables corrompus. dès ce moment.] des agissements des agents et des détachements de ravi­ taillement et de l’incurie générale». ils ont «le sentiment que le pouvoir des soviets n’est pas un pouvoir organique. les insurgés prennent la ville de Tioumen. de faire mourir le bétail.. Enfin. C hapitre XXXI Fin de partie La proclamation de la N EP et l’écrasement de Cronstadt annoncent le rapide déclin des insurrections paysannes. dans la province de Tambov. Ils accusent les diri- géants locaux de «laisser pourrir le blé réquisitionné.. Du 10 au 16 mars 1921. donc un organe de contrainte. mais un pouvoir imposé de Fextérieur1». C ’est leur dernier succès . qui a poussé sur place. Selon Antonov-Ovseenko. Les paysans qui appellent les partisans insurgés à cesser la lutte critiquent en même temps vivement le régime. d’utiliser les chevaux pour rien à des travaux pas préparés. « ils sont mécontents avant tout [. l’insurrection de Sibérie occidentale reflue. Ses 425 . au flanc oriental de l’Oural. Fin mars. les bolcheviks orga­ nisent.

les voies fluviales et les routes à charrois3». ce qui est le cas de la région de Tioumen. des grains.. nostal­ giques du communisme de guerre et du pouvoir qu’il leur donnait sur les paysans. tentent toujours d’imposer leur loi à ces derniers. du blé et du fourrage dans les régions où le plan de réquisition a été accompli à 100% . Le 3 avril. le 25 mars.].]• Nous voulons [. Nous voulons instaurer un véritable pouvoir soviétique. le 23 mars. Nous avons tous une seule pensée et un seul but : anéantir l’ennemi commu­ niste. la principale revendica­ tion du paysan est satisfaite.. du fourrage et des pommes de terre». [.. du fourrage ou des pommes de terre pour les revendre à des tiers. qui a existé jusqu’à ce jour sous l’apparence d’un pouvoir soviétique. et affirme : « Le mouvement de partisans se développe en Russie même [.. Tétat- major principal de l’armée populaire diffuse un appel euphorique aux «citoyens sibériens».. annonce l’insurrec­ tion victorieuse de Cronstadt. le droit de vendre et d’acheter. le ressort principal des insurrections 426 . pour ses propres besoins.. même s’il se défie des promesses et si des détachements de réquisition. Même si le comité interdit à des individus et à des groupes d’acheter du blé. et pas le pouvoir communiste.] qu’on ne nous impose pas de croire tous par force à la commune Vive le pouvoir soviétique sans communistes2! » Deux jours plus tôt. d’acheter. le comité exécutif central des soviets a remplacé officiellement la réquisition alimentaire par l’échange libre des produits. CRONSTADT dirigeants refusent de le voir.. sur les voies de chemins de fer. Ainsi. pourtant tombée depuis une semaine. de vendre et de transporter du blé. Il décide aussi d’« enlever les détachements de barrage sur l’ensemble du territoire de la province.. le comité exécutif du soviet de la province se hâte de diffuser cette décision et d’édicter « la liberté d’échanger.

qui menace de fusiller les otages pris dans les familles des insurgés et de confisquer leurs biens. Farmée rouge prend d’assaut Tobolsk et y capture 5 000 partisans. demandent d’épargner les familles des insurgés. Il promet la vie sauve aux insurgés qui déposeront les armes. Le comité provincial de l’Union de la paysannerie laborieuse répond en ordonnant de prendre en otages les familles des soldats et des employés des soviets et de confisquer leurs biens. les insurgés se dispersent. plus de 7 000 insurgés. L’insurrection de Tambov. se rendent à Farmée rouge. ce même jour. elle aussi. 427 . les partisans égorgent des familles de soldats. Découragés par sa mort. par peur des représailles sur les leurs. Certains se joignent aux insurgés. il publie le décret n °130 destiné à terroriser les insurgés et la population qui les soutient. Toukhatchevski édicté un ordre du jour 171 diffusé à 30000 exemplaires. la quasi- totalité de Fétat-major insurrectionnel et le président du soviet insurgé de Tobolsk sont capturés et le chef militaire des insurgés. la plupart se cachent et seront presque tous repris. Il a constitué une armada de 120000 hommes. Une semaine plus tard. La répression ébranle de nombreux soldats de Farmée rouge. qui. mais menace d’exiler leurs familles après avoir confisqué leurs biens s’ils ne se rendent pas. dont plus de 10000 désertent. Le 7 avril. Sviatoch. Nommé à la tête des troupes. Entre le 20 mars et le 12 avril. dont 57000 immédiatement opérationnels et. Toukhatchevski arrive dans la région le 12 mai. le 11 juin. Ici et là. dont un régiment entier. Un mois plus tard. est tué au cours de Fassaut. l’insurrection vit les soubre­ sauts de l’agonie malgré l’acharnement des derniers grou­ pes de partisans et la férocité des ultimes affrontements. FIN DE PARTIE paysannes est brisé. ancien officier de Koltchak. Dès lors. agonise.

le 2 juin. Le danger. 3197 insurgés et 9124 déserteurs ont été faits prisonniers ou se sont rendus.. La semaine suivante est celle de Fagonie finale : 16000 insurgés et déserteurs sont capturés ou se rendent.. laisse 428 . En Finlande. étouffé à la campa­ gne. perd vite ses illusions et ses espoirs. que Staline fera cons­ truire par des détenus et qui ne fonctionnera jamais). «la majorité des paysans» ont un «état d’esprit attentiste et défiant [_] mais l’esprit d’opposition grandit chez les ouvriers. L’émigration blanche. et les abat. En juin 1922. engagé un moment dans la formation d’un front commun des forces anticommunis­ tes en Russie. sceptiques sur la capacité des adversaires des bolcheviks à renverser le régime. la Tcheka débusque Antonov et son frère. Obdorsk (Fac­ tuelle Salekhar. à Tambov. lasse [. les cheminots continuent à servir de pivot à l’organisation contre-révolutionnaire4». tombe entre les mains de l’armée rouge. Encerclés. Aussi juge-t-il possibles de nouvelles révoltes. les insurgés de Sibérie se dispersent et sont captu­ rés les uns après les autres. l’application des mesures exceptionnelles de l’ordre du jour 171 est suspendue. est dévastée. pour­ chassés. son agriculture ruinée. CRONSTADT L’insurrection se disloque. privée du soutien financier et mili­ taire des grandes puissances. la région. épuisée. la brigade du commandant Kotovski sabre un dernier groupe de 500 insurgés et fusille les survivants. Petritchenko. menace dans les villes. déjà ravagée par la guerre civile. Le 8 juillet. la dernière localité importante de la région. Selon Antonov-Ovseenko. future gare terminale d ’une ligne de chemin de fer de 1200 kilomètres. l’orga­ nisation du parti est affaiblie. En Sibérie. Le 20 juin.]. du 1er juin au 2 juillet. dénoncés par d’anciens partisans ralliés. L’insurrection est définitivement brisée. Pour toute la province.

Le consul soviétique considère que « Petritchenko n’est 429 . Il s’embauche comme ouvrier dans une usine de cellulose. approuve la NEP : «Le gouvernement soviétique met en œuvre les exigences fondamentales de ces derniers. L’incident. Vu son changement de tactique. au début de septem­ bre 1922. la NEP satisfait les principales revendica­ tions des mutins. ne manque pas de piquant. mes convictions politiques me contraignent à demander au consulat de la république de Russie si mon retour en Russie soviétique est possible 5. FIN DE PARTIE tomber les anciens mutins. Dès le début de 1922. Le gouvernement finlandais en fait de même. affirmant que « la lutte armée s’est produite contre la volonté des Cronstadtiens ». Le 22 mai 1922. s’il est vrai. puis affirme son désir de revenir en Russie. » Pour lui. C ’est un camouflet pour le gouvernement finlandais. cherche du travail. Petritchenko reste deux mois en prison sans inculpa­ tion. Toukine rentre clandestine­ ment en Russie. car. une brève requête au consul soviétique à Helsinki qui la transmet aussitôt au Commissariat aux affaires étrangères. Petritchenko. Il avait. le mois suivant. la police le relâche et l’envoie dans la petite ville d’Ouleaborg. salué devant Toukine et Boïkov la volonté décla­ rée du gouvernement soviétique de ne pas s’opposer au retour des anciens mutins au pays. Il adresse. comme Anton Ciliga. sans ressources. la police finlandaise l’arrête à Vyborg et le jette en prison sans m otif officiel. où il travaille comme manoeuvre dans une scierie et doit se présenter chaque semaine au commissa­ riat de la bourgade. donc. La police finlandaise lui présente une dénonciation signée de ses deux anciens camarades. Il réfute ainsi par avance ceux qui ulté­ rieurement affirmeront. dira-t-il. que « la NEP est antagoniste des revendications de Cronstadt6». Petritchenko.

par une étrange coïncidence. tous les deux en prison à Petrograd. Ce même 16 septembre. qui. ïakovenko et Toukine. à en croire ïakovenko. de Petritchenko. » Le Guépéou les récompen­ sera sans doute s’ils réussissent à le piéger. oubliant de préciser que c’est en prison. Petritchenko ne répond donc pas. ïakovenko ajoute : «Tous les Cronstadtiens qui sympathisent avec nous reviennent par vagues impor­ tantes dans la patrie. » Le Guépéou envoie Polikarpov remettre la lettre à Petritchenko. nous nous trouvons à Petrograd». dans une envolée lyrique : «La vie en Russie avec la Nouvelle Politique économique s’est tellement amélio­ rée que tu ne la reconnaîtras pas8. Ils ont appris son arrestation à Vyborg. Polikarpov. qui avait rempli la même mission pour piéger Toukine trois mois plus tôt. CRONSTADT pas encore allé jusqu’au bout». [.. Kozlovski dénonce l’éclatement 430 . Le Guépéou fabrique alors un bizarre «résumé» de prétendues dépositions du général Kozlovski. et. et ajoutent : «Dans le camp tous étaient solidaires avec ta décision de revenir dans la patrie et regrettaient profondément ton arrestation ». une fois leur personnalité éclair­ cie. » Il insiste : « Reviens au plus vite. d’un marin du nom de Kireiev. tous les quatre réfugiés en Finlande. Il veut l’y pousser : «Je lui ferai comprendre que les négociations ne peuvent commencer que sur la base d’une répudiation totale et ouverte de Cronstadt7.] Reviens maintenant. écrit ïakovenko. » C ’est trop pour Petritchenko. de Poutiline. et d’«un espion [anonyme] de l’Entente». Le plus tôt sera le mieux. ïakovenko conclut. alors qu’ils se trouvaient dans un camp en Finlande. se cabre et l’avertit qu’il s’agit d’un piège. sont maintenant libérés.. lui écrivent une lettre pressante : « Toukine et moi. a poussé Toukine à repartir à Petrograd avec le premier contingent de mutins retournant dans la mère patrie. car pour nous ce sera mieux.

Kireiev. simple matelot. C ’est un fatras assez banal. est rentré en Russie après avoir reçu du consulat de France en Suisse de For. las de ses échecs en Ukraine. Makhno choisit Cronstadt «vu la présence d’une masse de mate­ lots» ouverts à ses idées. veut renverser le pouvoir soviétique par la force. L’espion anonyme de PEntente a servi dans Farmée de Denikine en exil. a envoyé ses militants dans les organisations clandestines du Nord « pour y utiliser les difficultés de ravitaillement et de combustible». Pouriline est partisan de l’Assemblée constituante. Le slogan de soviets libres signifie pour lui des soviets sans communistes. condamne la paix avec la Pologne. FIN DE PARTIE de la vieille Russie en morceaux. les mencheviks et les anarchistes et de lancer le slogan « Un pouvoir soviétique juste» qu’il aurait abandonné après le triomphe espéré de Finsurrection. désireux de se venger du pouvoir sovié­ tique. parce que les détachements de barrage l’ont cueilli plusieurs fois dans ses activités de contrebandier. Passé à Cronstadt par la Finlande. il a contacté l’organisation clandestine des officiers et s’est «abouché avec une bande de matelots houligans» à qui « il promettait une vie meilleure s’ils réussissaient à chasser les bolcheviks 9». qui. a pris contact à cette fin avec les cercles émigrés d’Europe occidentale. Les aveux attribués à Petritchenko sont plus originaux : il a été expédié à Cronstadt par Makhno. a décidé d’utiliser les SR. Envisageait-il de les enlever et avait-il à cette fin déjà préparé les dépositions qu’il voulait leur faire signer? Ce projet farfelu restera en plan. de faux documents et des instructions. 431 . est présenté comme un bandit et un déclassé. Ces fausses dépositions dessinent le schéma d’un procès truqué dont le Guépéou ne détient aucun des accusés.

CRONSTADT Le Guépéou essaie à nouveau d’attirer Petritchenko en URSS. au contraire. chargé d’entrer dans le comité révolutionnaire de Cronstadt afin de participer activement à la préparation de l’insurrection». un membre de la représentation diplomatique de la Russie soviétique en Finlande. dans un rapport à un desti­ nataire inconnu. de permettre de consolider la situation du gouvernement soviétique. Il supporte de moins en moins son isolement et son éloignement de la Russie. Ce récit filandreux réduit l’insurrection de Cronstadt à une provocation de la Tcheka. Cette fable devait sans doute persuader la sûreté finlandaise que Petritchenko était un agent du Guépéou et la pousser ainsi à l’expulser en URSS. en l’écrasant. La ficelle était trop grosse. couverts de dettes. Face à la crise sociale et politique menaçante «Zinoviev ordonna à la Tcheka de Petrograd [.. Sa lettre. la question de mon retour dans la patrie».. Le 30 août 1925. afin. il écrit à son frère Ivan. dont il sait qu’elle sera lue par la censure. Il revient briève­ 432 . Des agents de la Tcheka intégrés dans toutes les unités militaires de Cronstadt devaient pousser les SR à l’insurrection. par un stratagème grossier. Une fois Moscou et Petrograd garnies de troupes loyalistes. «Petritchenko reçut l’ordre de déclencher la mutinerie10». puis aborde «l’essentiel. Mais l’envie de revenir en Russie ne l’abandonne pas. reproduit des propos tenus par l’inten­ dant de la représentation soviétique en Finlande à un représentant de la sûreté finlandaise. Le 18 novembre 1922. agent secret de la Tcheka de Petrograd. en Biélorussie. commence par un réquisitoire contre la cherté de la vie en Finlande comparée à l’URSS et contre la condi­ tion lamentable des travailleurs finlandais. Le soulèvement fut planifié jusque dans les détails et les plans en furent communiqués à Petritchenko.] d’orga­ niser la mutinerie de Cronstadt.

En août 1927. «m’est tombée sur la tête contre ma propre volonté et mon propre désir. » Il va tenter de partir en Lettonie. Il n’avait «jamais appartenu à aucune organisation antisoviétique» et « sympathisait avec le système soviétique». » Aussi refuserait-il de faire une déclaration accusant publiquement les Cronstadtiens.. travailler en Lettonie.] d’accuser les seuls insurgés [. Petritchenko part. «Tout le monde était nerveux et excité. Signalant à son frère qu’il a écrit au consulat à Helsinki. Mais les insurgés ne sont pas seuls responsables de ce qui s’est passé : «U ne convient pas [.. il ajoute : « J’ai demandé le pardon non pas pour mes crimes personnels.] mon malheur a été que j ’étais politiquement un jeune blanc-bec.....]. FIN DE PARTIE ment sur l'insurrection. mais si sa demande de retour en Russie est acceptée. Moscou ne répond pas à sa demande. il abandonnera ce projet11. c’est- à-dire le pouvoir aussi. Je n’ai été ni l’âme ni le corps dans la préparation de ce soulèvement inattendu y compris pour moi [.» Les organisations émigrées Font déçu et il «laisserait bien tout tomber avec satisfaction pour rentrer au pays». Le sort a voulu qu il soit élu prési­ dent du comité révolutionnaire. il remet au consul soviétique à Riga une lettre pour Kalinine demandant à nouveau à revenir en Union sovié­ tique. Il a accepté par obéis­ sance à la volonté du peuple exprimée par ce vote. Il n’a plus les mêmes idées. étaient fautifs. à savoir la tentative totale et involontaire d’engager le 433 . les uns et les autres. écrit-il. Cette fois il fait l’autocritique sollicitée en vain cinq ans plus tôt : il s’y repent d’avoir participé à l’insurrection qui. en 1927. Cette naïveté pour l’insurrection de Cronstadt m’a amené à des crimes encore plus grands et plus lourds sur le territoire finlan­ dais. mais pour l’insurrection en général afin que Fon règle cette question par un compromis devant l’his­ toire et le socialisme international.

La police finlandaise libère Petritchenko en septembre 1944. Il en est licencié en 1931 et s’installe alors à Helsinki. au lendemain de l’armistice. qui comprend des ministres sociaux-démocrates. sur les concen­ trations de troupes allemandes en Pologne. Selon les Essais d'histoire des services de renseigne­ ments soviétiques. Son autocritique n’intéresse pas Staline. Tchaïkovski et autres Wrangel. alors engagé dans la lutte contre l’Opposition unifiée de Trotsky. Il échoue. Il se fixe à Kem où il travaille comme ouvrier dans une usine de cellulose. il aurait en vain tenté en 1937 de rompre avec les services de renseignements. En 1944 la Finlande sombre avec la Wehrmacht. CRONSTADT combat contre l’U R S S 52». sur Farrivée d’officiers allemands puis d’une division allemande en Finlande. il a accepté. Petritchenko est dans le lot. Zinoviev et Kamenev. Selon l’hebdomadaire Literatournaia Rossia. Moscou ne répond pas à sa demande. Quelques jours avant l’invasion de FURSS par les nazis. Les services de Farmée rouge l’envoient en Finlande et Finvitent à y infiltrer FUnion militaire russe émigrée. puis l’arrête à nouveau le 21 avril 1945 à la demande du contre-espionnage soviétique. et à qui Cronstadt ne sert à rien. Il n est pas adapté au milieu des officiers blancs. du 15 mars 1991. leur allié. Un peu plus tard. il les informe que les réser­ vistes finlandais ont reçu des uniformes. en relations avec Savinkov. le gouvernement d’union nationale finlandais. choqué par le déchaînement de la terreur stalinienne. à 434 . Le consul lui propose de travailler pour les services de renseignements de l’armée rouge. il les informe des préparatifs allemands d’une attaque contre l’URSS en Finlande. et les interne dans un camp de concentration pour la durée de la guerre. arrête la majorité des Russes installés sur son territoire. le Smerch. Dès janvier 1941.

L’interrogatoire dure de 21 h 30 à lh 4 5 . car l’interroga­ toire de ce jour-là et ses réponses sont d’un tout autre ton. dit-il. La sécurité d’Ltat a été dressée sous Staline à considérer Farmée comme un nid de trotskystes et de traîtres. je ne sais pas pourquoi. j ’ai trahi ma patrie. Un récit journalistique fantaisiste publié en Russie affirme. FIN DE PARTIE qui elle le livre le 24. 5. C ’est un mensonge diplomatique. 25. il a travaillé comme ouvrier. 21. 15. il avoue un moment : «Ayant été Fun des dirigeants de la mutinerie de Cronstadt et ayant fui à l’étranger. C ’est bien peu pour quatre heures et quart d’interrogatoire.» Le représentant de Wrangei leur a proposé de leur envoyer les restes de son armée? Petritchenko le confirme. 14. l’enquêteur lui pose une seule question: «Q u’avez-vous fait en Finlande?» Petritchenko résume fièrement son activité : il a été interné. » En même temps. Petritchenko se garde d’ailleurs bien d’y faire allusion. 12. été licencié.» Le 14 mai. Le travail de Petritchenko pour les services de renseignements de Farmée rouge n’est pas à ses yeux un mérite. il s’attache à défendre son action. Le Smerch interne Petritchenko dans la prison de Lefortovo (la pire) à Moscou. Épuisé. ne nous ont rien promis de concret en fait d’aide. Faccuse d’espionnage pour le compte des services finlandais et Finterroge dix fois les 3. Peut-être est-il roué de coups le 15 mai. pourtant le procès-verbal de vingt-quatre lignes ne contient que les seules phrases de Petritchenko et ne fait état d’aucune objection ni d’aucune autre question de l’enquêteur. puis arrêté dès le début de la guerre et emprisonné. 30 mai et le 13 juin 1945. 435 . mais ajoute : « J’ai refusé cette proposition. « L’Angleterre et la Finlande. que les agents du Smerch Font arrêté eux- mêmes avec d’autres réfugiés soviétiques pendant une expédition nocturne clandestine à Helsinki13. emprisonné deux mois. pour dédouaner les autorités finnoises.

Le 21 mai. l’a averti Polikarpov. La conférence spéciale. et nourrissant un état d’esprit hostile au pouvoir établi en Russie soviétique. Au regard des mœurs staliniennes de l’époque. il s’acharne à défendre son honneur. elle équivaut à une condamnation à mort. » Il est entré en rapport avec les mencheviks. Il a travaillé pour les services secrets finlandais dès 1922. Pour qui ? Il sait qu il n’aura droit à aucun procès public. le condamne à dix ans de dépor­ tation et l’envoie au camp de Solikamsk près de Perm. mais. 436 . Mais il nie avoir appartenu à l’Union militaire russe dans laquelle l’enquêteur. vu l’état de santé de Petritchenko. j ’ai trahi la cause de la révolution et me suis engagé sur la voie de la contre-révolution. veut absolu­ ment le recruterl4. sans doute au courant de la mission que lui avaient confiée les services de l’armée rouge. les SR et les anarchistes. La conférence spéciale transforme d’ailleurs cette peine en dix ans de prison («moins pire» que le camp). Il se débat pour les archives ou pour l’histoire. de 1933 à 1936 il a diffusé chez les émigrés russes en Finlande le journal Le Défi « qui prônait les idées de lutte terroriste contre les dirigeants du PCR(b) ». Il ajoute alors : ils ont été arrêtés . étant en service dans la flotte de la Baltique. c’est une condamnation relativement modérée . et envoyé cette année-là deux anciens insurgés en Russie se livrer à l’espionnage et diffuser de la littérature antisoviétique . présidée par le vice-ministre de la Sécurité en personne. il répète la même chose mais précise les noms des deux hommes envoyés par lui en U RSS en 1922 : Iakovenko et Polikarpov. CRONSTADT Il récite une leçon où l’on reconnaît la langue de bois de l'enquêteur et non la sienne : « J ’avoue quen 1921. il devait être aussitôt arrêté. le Guépéou a dicté à Iakovenko une lettre que Polikarpov lui a remise en Finlande pour l’inviter à rentrer en Russie où. Les jours suivants.

lorsque Fadministration du camp de Solikamsk reçoit Fordre de transférer Petritchenko en prison. vient de mourir. le 6 juin 1947. que Petritchenko. . De faim. elle informe la sécurité d’État. FIN DE PARTIE Mais. alors âgé de 55 ans. de maladie ou d’épuise- ment? Elle omet de préciser la cause de son décès : une page d’histoire se referme. de mauvais traitements.

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C h a p it r e X X X I I Interprétations Cronstadt a-t-il été une explosion spontanée ou. inattendue. Dans un mois Cronstadt aurait été inaccessible aux bolcheviks et cent fois plus dangereux pour eux1. le colonel Poradelov. Brouchvit écrit : «Le mouvement a éclaté de façon spontanée. Les responsables russes en Finlande n attendaient surtout pas un soulèvement à Cronstadt2». dans un rapport de la mi-avril à son chef. affirme être en contact avec neuf organisations antibol­ 439 . écrit à ses supérieurs à Paris que dans les organisations émigrées installées à Helsinki à 30 kilomètres de Cronstadt. le produit d’un complot soigneusement préparé des blancs appuyés par l’étranger? Dans son rapport confi­ dentiel du 18 mars à ses dirigeants. Personne donc ne l’avait préparé. d’autres jugeaient qu’il fallait l’aborder avec prudence. du Centre d’action. « le soulèvement a pris tout le monde au dépourvu. inorganisée. Le représentant de Boris Savinkov en Finlande.» Dans un rapport confidentiel du même jour. organisation antibolchevik proche des SR de droite. Pour certains il était totalement inattendu. le représentant du Centre administratif. Kotogorov. comme Ta affirmé un moment le gouvernement sovié­ tique.

n’a pas établi que l’éclatement de la révolte ait été préparé par le travail d’une quelconque organisation contre-révolutionnaire ou par le travail d’espions de l’Entente dans le commandement de la forte­ resse. la pressen­ tant. « les événements de Petrograd et de Cronstadt ne sont pas le produit de ces organisations. Tout le déroulement du mouvement contredit une telle possibilité. Les douze marins qui avaient fait le tour des usines en grève le 26 février. et se sont produits de façon spontanée en dehors de leur volonté». Trotsky et Zinoviev. Or. ni par les émigrés russes en Finlande. Il y voit même « une provocation » des bolcheviks qui. démentant les déclarations publiques de Lénine. ni par des services secrets étrangers. ils auraient enflammé des milliers de marins et de soldats. CRONSTADT cheviks à Petrograd qui avaient planifié un soulèvement une fois la navigation rétablie. Dans son rapport du 5 avril sur les causes de la révolte. le confirme : «L’enquête. Si la révolte avait été le produit d’une quelconque organisation secrète existant avant qu elle 440 . fin avril. auraient cherché leur salut dans la rébellion. tous surpris par une insurrection qu’ils attendaient plus tard et n ont donc pas fomentée. écrit-il. auraient décidé de « prévenir une initiative organisée à laquelle allaient prendre part la garnison et les matelots par une explosion prématurée. leur donnant la possibilité de bouleverser les plans des organisateurs et d’épurer profondément Petrograd et Cronstadt3». s’étant démasqués et compromis aux yeux de la Tcheka. affirme-t-il. Pour sauver leur peau. Cette fable invraisemblable confirme néanmoins que l’in­ surrection de Cronstadt n’a été préparée par aucun des groupes conspiratifs de Petrograd. La mollesse avec laquelle les autorités ont réagi aux grèves ouvrières et aux manifestations à Petrograd lui paraît confirmer son hypo- thèse aventureuse. le tchékiste Agranov.

Agranov rejette cette hypothèse et insiste par deux fois sur le caractère spontané et massif de la révolte.. en tout état de cause. « il est complètement solidaire avec Dan dans la définition des causes qui ont provoqué ce mouve­ ment5». dans son rapport du 20 avril sur l’activité des troïkas judiciaires qui ont inter­ rogé des centaines d’insurgés. a le même point de vue. Nicolaiev. membre avec lui d’un groupe de tchékistes chargés d’enquêter sur l’in­ surrection. Seveï s’indigne : «Komarov considère les événements de Cronstadt comme un mouvement spontané».] L’insurrection a éclaté de façon spontanée et a entraîné dans son tourbillon presque toute la population et la garnison de la forteresse4. puisqu’il ajoute . ne l’aurait pas fixée à cette date alors qu’il ne restait de réser­ ves de combustible et de ravitaillement que pour deux semaines à peine. Seveï l’accuse de céder à des « influences locales » (non précisées) et de faire ainsi le jeu des mencheviks. leur chef. s’en plaint dès le 8 mars dans un rapport à Trotsky aussitôt transmis par ce dernier au vice-président de la Tcheka. nous n’avons pas réussi à faire apparaître la présence d’une quelconque organisation et à mettre la main sur ses agents6. Seveï. et qu’il restait un trop long délai avant la fonte des glaces. Komarov a pourtant jeté Dan en prison le 2 mars! Six semaines plus tard. Son subordonné. » Le président de laTcheka de Petrograd. » À l’im­ 441 . INTERPRÉTATIONS n’explose. paralysant ainsi le travail du groupe. » C'est l’évidence . Il nie l’existence de contacts entre les insurgés et «les partis et organisations contre-révolutionnaires agissant sur le terri­ toire de la Russie soviétique et à l’étranger. Komarov. cette organisation.. fera le même constat : «Malgré tous nos efforts. mais le mouvement n’aurait-il pas pu échapper à ses organisateurs éventuels ? Ce ne serait pas le premier exemple dans l’histoire. [. Menjinski.

Les trois tchékistes dégagent certes ainsi la responsabilité de la Tcheka. la collectivisation. comme Makhno. le plan quinquennal. mort de tuberculose et d’épuisement dans un hôpital parisien en 1934. à qui l’on ne saurait reprocher de n avoir pas découvert un complot inexistant. Dans M a Vie. La Révolution inconnue de l’anarchiste russe Voline. Seuls les anarchistes revendiquent son héri­ tage. consacrée pour un bon quart à Cronstadt^ ne sera publiée quen 1947. deux ans après sa mort. est chose difficile. publiée en 1929. ils se contentent en général de paraphraser les proclamations. Dans un discours du 28 juillet 1924 sur la situa­ tion mondiale Trotsky évoque Cronstadt comme exemple d’explosion sociale « Rationner un pays affamé. Mais nui ne remettra sérieusement en cause leurs conclu­ sions. Avec la NEP. son influence. le choc en son sein entre le socialisme (national) dans un seul pays de Staline et la révolution internationale incarnée par Trotsky. Les SR de droite et de gauche qui l’appuyaient disparaissent. déclarations et appels. sans analyser la réalité sociale du mouvements comme si Fon pouvait étudier Factivité d’un groupe d'hommes en prenant ce quils disent d’eux-mêmes comme critère de vérité. il n’y consacre 442 . qui sombre dans l’oubli. tout cela éclipse Cronstadt. CRONSTADT possible nul nest tenu. L’impact international de la révo­ lution russe.. nous le savons par expérience [.. Finsurrection de Cronstadt sort du domaine de la politique pour entrer dans celui de l’his­ toire. Trotsky a longtemps accordé peu d’attention à Finsur­ rection. qui restent internes et secrètes. Nous avons pu constater que le régime de la ration de famine était lié à des troubles croissants qui ont amené en fin de compte Finsurrection de Cronstadt7». écrit-il.]. ainsi présentée comme une conséquence des rigueurs du communisme de guerre. pris au pied de la lettre.

Trotsky tente de mettre 443 . janvier 1937 et mars 1938 dénoncent en Trotsky un terroriste à la solde des nazis. replacent Cronstadt sous la lumière de l’actua­ lité. Pour répondre aux critiques. les dirigeants anarchistes accompagnent leur collaboration gouverne­ mentale avec le PC espagnol d’articles exaltant l’insurrec­ tion antibolchevik de Cronstadt. à la tête de l’appa­ reil qui a longtemps persécuté les militants de son organi­ sation. INTERPRÉTATIONS quune demi-ligne. les ouvriers et les paysans. collectivisent les fabriques et la terre. «qui entraîna pas mal de bolcheviks8». exigent la disso­ lution de ces organismes populaires autonomes. La guerre civile espagnole qui éclate en juillet 1936 et les procès de Moscou. Un anarchiste. le PC stalinisé en tête. Les anarchistes espa­ gnols ont défendu et défendent encore la contre-révolu- tion bourgeoise contre la révolution prolétarienne9». Garcia Oliver. rédigée et publiée en 1936. Réfugié au Mexique. Il est plus aisé d’exalter Makhno et Cronstadt à Barcelone que d’y combattre la politique de Staline. Trotsky leur répond : face à Cronstadt et à Makhno « nous avions défendu la révolution prolétarienne contre la contre-révolution paysanne. forment des milices et constituent un Comité central de milices antifascistes qui rassemblent ouvriers et paysans en armes. En Catalogne et en Aragon. Trotsky évoque tout aussi brièvement cette révolte. Dans La Révolution trahie. Les procès de Moscou d’août 1936. Les partisans de Tordre existant. qui proclame l’intangibilité de la propriété privée des moyens de production et de la terre. dont le premier est organisé en août 1936. où les anarchistes de la Confederacion Nacional del Trabajo (la CN T) sont très puissants. se retrouve ainsi ministre de la Justice. La C N T l’avalise et envoie trois ministres au gouvernement. En décembre 1937. créent des comités. qui à peu près seuls ont mis en échec le putsch franquiste. dont ils se proclament les héritiers.

«profondé­ ment réactionnaires : elles reflétaient l’hostilité de la paysannerie arriérée à l’ouvrier. Trotsky lui répond par une brève lettre où il souligne que les marins de 1917 s’étant disséminés sur les divers fronts. par ailleurs. Une fois maîtres de la forteresse. » En septembre 1937. les insurgés ne pouvaient être réduits que par les armes10. insuffi­ sante11. mais ajoute : « Cependant pour beaucoup de raisons. Informé. CRONSTADT sur pied une commission d’enquête sur les procès de Moscou. en suggérant que l’atti­ tude des bolcheviks dans ces deux cas annonce Staline et le stalinisme. Après ce raccourci saisissant. Un mois plus tard. L’insurrection fut dictée par le désir de recevoir une ration de privilégié». Il y affirme nécessaire de clarifier l’histoire de Cronstadt afin de pouvoir discuter avec les anarchistes. restait à Cronstadt « la masse grise avec de grandes prétentions. je ne puis écrire un article sur cette question12» et 444 . mais sans éducation politique et pas prête aux sacrifices révolutionnaires. Un ancien député communiste allemand. membre de la sous-commission américaine. l’arrogance du soldat ou du marin pour Pétersbourg “civil”. qu’il juge. Wendelin Thomas. la haine du petit-bour­ geois pour la discipline révolutionnaire». Ceux de Cronstadt exigeaient des privilèges. Trotsky affirme : la victoire des insurgés aurait débouché sur celle de la contre-révolu­ tion. « indépendamment des idées qui pouvaient être dans la tête des marins». réfugié aux États-Unis. Trotsky écrit le 15 octobre un bref mot au trotskiste américain Wasserman des éditions Pionners Publishers. l'interpelle publique­ ment sur Cronstadt et Makhno. il écrit dans une lettre à Erwin W olf : «M a réponse est beaucoup trop courte. Victor Serge publie un arti­ cle très critique sur l’attitude des bolcheviks face à Cronstadt. Le pays était affamé.

il écrit à son fils : «Il est absolument nécessaire d’écrire sur Cronstadt. Léon Sedov se met au travail. [. » Soulignant néanmoins que « le mécontentement était très grand».. n’auraient rien pu faire du pouvoir. il conclut : «les matelots en rébellion représen­ taient le Thermidor paysan13». INTERPRÉTATIONS affirme quîl a proposé à son fils.] ceux des pères et frères de ces marins et soldats. répond-il. c’est-à-dire des paysans. et un pont bien court. affirme-t-il. « Le reste de la garnison de Cronstadt. En d’autres termes. ce qui n’est pas la même chose que la réduction de la révolte à la volonté d’obtenir des privilèges. Wasserman insiste.. Si Léon Sedov peut faire ce travail. vers le pouvoir bourgeois. Il récuse l’idée que les soldats et les marins se soient insurgés pour le mot d’ordre politique des soviets libres. Léon Sedov. mais il n a en ce moment. Trotsky lui répond le 14 novembre qu’il comprend son insistance. Trotsky l’utilisera pour un article.» Il insiste sur un point : «Les matelots paysans. d’écrire un travail détaillé et documenté qu’il préfacerait. » 445 . marchands de produits alimen- taires et de matières premières. Trotsky y revient le 16 décembre dans une lettre au trotskyste américain Wright qui vient de terminer un article sur la révolte. la mutinerie était l’expression de la réaction de la petite- bourgeoisie contre les difficultés et privations imposées par la révolution prolétarienne14.. était composé d’hommes arriérés et passifs qui ne pouvaient être utilisés dans la guerre civile.] absolument exhaustif». Cinq jours plus tard.. Ces gens ne pouvaient être entraînés dans une insurrection que par de profonds besoins et intérêts économiques. même si on le leur avait abandonné. Leur pouvoir n’aurait été qu’un pont. guidés par les éléments les plus antipro- létariens. ni «les matériaux nécessaires ni le temps d’un article [. Il prend la question sous un angle un peu différent.

ni à la répression qui suivit. membre du gouvernement. Ce que le gouvernement soviétique fit à contrecœur à Cronstadt fut une nécessité tragique. a participé à la décision d y procéder si les négociations et l’ultimatum lancé restaient sans résultat et en assume donc la responsabilité politique. À quelques nuances près. exprime la révolte des paysans contre la réquisition de leur production. précise-t-il d’abord.]. Les marins. Trotsky de 1921 à sa mort. CRONSTADT Confronté à une campagne sur Cronstadt qui entrave sa bataille difficile contre les falsifications des procès de Moscou. C ’est précisément ce que signifiait le mot d’ordre de Cronstadt “Les soviets sans communistes” 15». simplement parce que quelques anarchistes et socialistes-révolutionnaires douteux patronnaient une poignée de paysans réactionnaires et de soldats mutinés16».. L’insurrection. il précise enfin son analyse dans deux articles : Beaucoup de bruit autour de Cronstadt (15 janvier 1938) et Encore une fois à propos de la répression de Cronstadt (6 juillet 1938). où il range Cronstadt parmi les « légendes reposant sur l’ignorance et le sentimentalisme [.. ce qui n’a à ses yeux aucune signification politique. Il affirme ensuite n’avoir personnellement pris aucune part à l’écrasement de l’insurrection. puisque. Tout au long des soixante-dix ans d’Union soviétique finsurrection de Cronstadt fut (à la rare exception des 446 . il a jugé nécessaire la liquidation de la révolte. furent les porte-parole « de la réaction armée de la petite bourgeoisie [la paysannerie] contre les difficultés de la révolution socialiste et la rigueur de la dictature prolétarienne. en grande majorité d’origine paysanne. évidemment le gouvernement révolutionnaire ne pouvait pas “faire cadeau” aux marins insurgés de la forteresse qui protégeait Petrograd. maintint donc la même analyse de l’insurrection. Il y revient une dernière fois dans son Staline inachevé écrit en 1939-1940.

]. Ses auteurs plaçaient les « gardes blancs. Vingt ans après. qui étaient les émeutiers. dans la Basse- Volga. Le mécontentement à Fégard de la poli­ tique du communisme de guerre avait gagné la paysannerie et une partie des ouvriers. au lieu du vieux mot d’ordre avorté “À bas les soviets !”. ce que les partis petits-bourgeois utilisèrent pour organiser des complots et des émeutes (dans la région de Tambov. les SR et les mencheviles» à la tête d’une émeute aux insurgés sans visage et sans iden­ tité. oubliés par Staline lui-même en 1938. en Sibérie. d’où dispa­ raissent la manipulation par les services secrets étrangers. INTERPRÉTATIONS discours de Lénine au Xe congrès du parti communiste) présentée comme une simple émeute contre-révolution­ naire. il voit dans « l’émeute contre-révolutionnaire de Cronstadt un exemple patent de la nouvelle tactique de l’ennemi de classe qui se camoufla en empruntant les couleurs soviétiques . et les «traîtres trotsko-zinoviévistes» de 1953. la révolte «reflétait les hésitations politiques des masses petites- bourgeoises [.. etc. reprend l’antienne en y ajoutant les manoeuvres des « traî­ tres trotsko-zinoviévistes » vrais responsables de l’insurrec­ tion. la troisième édition de la même Encyclopédie modifie sérieusement le tableau.Encyclopédie résume brièvement les principales revendications de la résolution du 1er mars en signalant la liberté d’action pour 447 . consa­ cre plus d’une page à cet épisode. Le Précis d ’histoire du parti communiste publié en 1938. Le tome 23 de la Grande Encyclopédie soviétique publié en 1953. V. Qui s’était soulevé. Tout en reconnaissant le mécontentement de la paysannerie à l’égard des réquisi­ tions. le lecteur de ce Précis très imprécis ne pouvait pas le savoir.. l’année même où mourut Staline. mais sans les communistes” 17». revu et corrigé personnellement par Staline.)18». en Ukraine. il lança un mot d’ordre nouveau : “Pour les soviets.

il n’y a « pas beaucoup de docu­ ments écrits montrant que les partisans du Mouvement 448 .. L'historienne britannique Catherine Andreiev publie alors un ouvrage présentant l’armée Vlassov comme l’héritière des insurgés de Cronstadt. la suppression des commissaires. CRONSTADT «les partis socialistes de gauche». Selon Catherine Andreiev. mais également significatifs. Mais Cronstadt resurgit dans l’histoire qui se fait par des détours aussi inattendus que différents par leur portée et leur ampleur.] considéraient la révolte de Cronstadt comme le précurseur de l’opposition pendant la guerre». « l’acceptation de la révolution d’Octobre comme marquant le début d’une authentique démocratie en Russie relie le Mouvement de libération de la Russie à [. étroitement contrôlé par les nazis. sans évoquer l’ombre menaçante de Kozlovski ni d'aucun garde blanc. espérant ainsi faire passer le pouvoir entre les mains des partis petits-bourgeois». Certes. constitua en 1942 une armée russe auxiliaire de cette dernière. portant l’uniforme de la Wehrmacht. Üauteur anonyme ajoute : «Les dirigeants de la rébel­ lion avancèrent le slogan de “Soviets sans communistes”. Le général Vlassov. mais en oubliant la protestation contre les privilè­ ges. en particulier par Soljénitsyne dans L'Archipel du Goulag... Petritchenko» fut constitué le 2 mars par des éléments «sans parti anarchis­ tes et mencheviko-SR». fidèle de Staline.] ses survivants [. concède-t-elle. et un Mouvement dit de libération de la Russie.. et affirme que le «comité révolu­ tionnaire provisoire dirigé par S..] l’insurrection de Cronstadt de 192L [.M. la liberté du commerce et la réélection des soviets.. Cronstadt apparte­ nant à une histoire révolue peut être abordée en abandon­ nant certains stéréotypes19. capturé par la Wehrmacht. Dans les années 1970 une entreprise de réhabilitation de l’armée Vlassov fut entreprise.

dès le milieu de 1918.. si vague soit-elle. un article intitulé «80 ans après Cronstadt. Les prétendues «réformes pacifiques» que Vlassov voulait introduire en U RSS avec l’aide de la Wehrmacht. en une remise en cause à peine voilée de la légitimité des soviets [. stigmatise la politique des bolcheviks à Cronstadt. Ainsi [.... en France.].] Vlassov appelle à l’achèvement de la révolution nationale20»..]. va engendrer un corps répressif de plus en plus autonome qui s’en prendra non seulement aux nostalgiques du tsarisme. avec laquelle la «troisième révolution» de Cronstadt.] mais des similarités intéressantes existent entre les deux mouvements»... n a aucun rapport. mais aussi à tous les courants du mouvement ouvrier opposés à la politique des bolcheviks [.]. Aux grèves. des milliers d’exécutions sommaires qui ne peuvent en aucun cas être justifiées par les contraintes de la guerre civile».. INTERPRÉTATIONS de libération de la Russie accordaient beaucoup d’atten­ tion à la révolte de Cronstadt [. qui auraient modifié l’hégémonie du parti communiste» et «une “troisième révolution” [... affirme quelle «se transforme. le "mythe de la tragique nécessité” ». La chute de l’U RSS a provoqué dans les partis communistes et dans nombre de mouvements qui se réclament du communisme un réexamen de leur passé historique. Il y aura des dizaines de milliers d’arrestations arbitraires. de la Gestapo et des SS en ont évidemment encore moins. L'analyse débouche sur une révision générale qui dépasse Cronstadt. le pouvoir répond en réprimant « tous les groupes 449 . Ainsi. lié à leur nouveau positionnement social et politique. La création de laTcheka [. L’auteur dénonce la «défiance du parti bolchevik à l’égard des soviets». À savoir? Les uns et les autres voulaient «des réformes paci­ fiques.]... l’hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire... publié le 29 mars 2001 par Rouge.

l’acte de dissolution de l’URSS. L’auteur stigmatise la représentation de la répression de Cronstadt comme une «tragique nécessité» et souligne «les responsabilités. adapté au politiquement correct. parmi d’autres décisions. du parti bolchevik et de ses principaux dirigeants dans la dégénérescence de la révolution russe». La réhabilitation des insurgés de Cronstadt visait. à placer cette politique sous le patronage de combattants précurseurs pour la démocratie. voire la destruction plus ou moins complète en édifiant sur ces ruines des fortunes gigantesques. L’intérêt de cette analyse peu nouvelle vient de ce qu elle est publiée dans un journal se réclamant de la IVe Internationale. signa. le bradage. CRONSTADT politiques indépendants se situant dans le camp de la révolution». la planification centrale . victimes du totalitarisme. L’insurrection de Cronstadt ressortira ainsi régulière­ ment du passé où elle sommeille aussi longtemps que l’histoire de la révolution russe restera liée à l’histoire qui se fait. il liquida ensuite le monopole du commerce extérieur. La réhabilitation des insurgés de Cronstadt par Boris Eltsine. le 8 décembre 1991. par les choix quils ont faits. c’est-à-dire de l’héritage politique de Trotsky. Boris Eltsine. président de la Russie de 1992 à 2000. est de portée infiniment plus grande. sa parution est néan­ moins significative. le contrôle des changes. Si l’article a suscité une discussion dans Rouge. Sous le drapeau de la démocratie. il planifia le démantèlement systématique de îa propriété d’État et permit ainsi à de petits groupes d’oligarques d’en organi­ ser à la fois le pillage. après avoir été membre du comité central du PCUS puis de son bureau politique. .

Le com­ plot brisé. 1931. 244-245. Le capitaine Dikstein. 1997. 1990. p. Moscou. 1994. Notes Avant-propos 1. 480. Albin Michel. 14. Kronstadtskaia traguedia 1921 goda. Israël Getzler. Paris. 3. l’ancien terroriste SR Boris Savinkov et bien d’autres encore étaient «francs- maçons . Paul Avrich. 6 et 7. Voprossy Istorii. Kronstadt 1917-1921. 5. contenant288 pièces. 1938 . Iouri Chtchetinov. Paris. Ce dernier avait publié en 1978 un ouvrage sur la révolte de Cronstadt au titre éloquent. 1975. Cambridge University Press. 2 tomes. Ce recueil est doté d’un abondant appareil de notes qui porte la marque de la police politique. p. 2. nos 4. dont il omet de rappeler l’existence. contenant 835 pièces pré­ sentées un peu abusivement comme complètes par son préfa­ cier. Bolcbaia Sovietskaia Entsyklopedia. Mikhaïl Kouraev. Le lecteur y apprend que le SR Slonim. qui pourtant avait exigé en 1922 que les communistes français membres de la franc- maçonnerie choisissent entre leur appartenance à cette derniè­ re et leur appartenance au parti. Kronstadt 1921. Poukhov. et les stigmates de l’obsession du prétendu complot maçonnique qui ravage les nationalistes russes. pp.. 5. Seuil. Moscou.Ida Mett. Moscou. le socialiste populaire Nicolas Tchaïkovski. 1983.. 1999. tome 23. La commune de Cronstadt. Kronstadtsky Miatiej v 1921 yLeningrad. le FSB (l’ancien KGB). 1973. ainsi que Léon Trotsky. à ses yeux incompatibles ! 451 . p. 4. 6. Paris. La tragédie de Cronstadt. Spartacus. 66.

181.Ibid. Saint-Martin-d’Hères. 12. 14. près d’un million de morts ! Ce mauvais roman de gare confirme le ver­ dict sans appel prononcé en 2001 par l’historien russe Daniil Al. 17-18. cit. 22. 114. : éd. 3. 2001. CRONSTADT 7. 4. cit. pp. p.C. 1973. 18. le point culminant de la répression stalinienne qui fit. p. 34. 57). fr. p.. Israël Getzler. Philips Price. Œuvres complètes. op. 6. 253. p. p. 15 janvier 1994.p. : éd. Lénine. Mikhaïl Kouraev. Kronstadt 1917-1921. cit. p. Léon Trotsky. et s’indigne : « Le père de Dzerjinski [le chef de la Tcheka] était un juif polonais converti au catholicisme» (p. 137). 1991. 2003. p. tome 32. 9. dépassant l’année 1937» (p. 13.. Troud. p. Ibid. 12. par la suite O.. p. n° 1. 1984. russe. Sergtieï Semanov. 15. fr. Moscou. 254. éd. 8. 7. 85). op. op.. Réminiscence o f the Russian Révolution. n° 66-67. lÂkvidatsia antisovietskogo Kronstadtskogo miatieja. 86... p. 253. 56. 231. 1967. in Marie. 56). Georges Allen and Unwin. p. Moscou. en 1937. 2. p. 9 et Kronstadtskii miatiej. pp. Moscou. Œuvres> tome 17. p. Israël Getzler. 8. 68 et 234. Kronstadt 1917-1921. p. Seuil. 90. Lénine. 92 et 255. triple péché aux yeux d’un nationaliste russe! Semanov va jusqu’à prétendre que «Trotsky fusillait les siens sans pitié. éd. 10. 5. O.. 138 et 295. Paris. 11. Londres. Le capitaine Dikstein. 452 . I b id p. Biouleten oppositsii. Ibid. p. Semanov insiste sur «les noms non russes des dirigeants de la Tcheka» (p. CHAPITRE PREMIER La préhistoire de Cronstadt L Dnievnik Imperatora Nicolaia II. 241.. 66. 12. Ib id .C. tome 43. p. russe. pp. 16. Institut Léon Trotsky. 200-201. 16. Les paroles qui ébranlèrent le monde. qui passa dix ans au Goulag : «L’histoire en Russie aujourd’hui est encore plus falsifiée que sous Staline» {Neva. tome 43. 1921. tome 32.

cit.. p. Vospominania o fevralskoï revolioutsii. n° 46. Tseretelli. pp. Philips Price. n° 55.Vassili Choulguine. CHAPITRE II 1917: Cronstadt la rouge 1. Ibid. p. 98. Marie.. Lesjours.. pp. cit. 14 juin 1917. Petrograd an 1919. 414-415. 11. p. n° 56. 1920.1. 3. Zinaïda Hippius. Israël Getzler. 1920. 7 .1. G. Vassili Choulguine. 67 et 76-77. CHAPITRE III L’agonie du communisme de guerre 1. op. Tseretelli. La législation communiste. Les paroles quiébranlèrent lemonde. Raoul Labry. p. cit. des Syrtes. Réminiscence of the Russian Révolution.. Paris. 14 mai 1917. Ibid. 1963. pp. EHESS. p. Paris. Izvestia Kronstadtskogo Sovieta. op. tome 1.. 1967. 27 mai 1917. Vospominania o fevralskoï revolioutsii. 35. 418. Ibid. 9. 1919-1920. p. op. Seuil. 2. p. p. 449. Payot.. (Souvenirs de la Révolution de février 1917)> Paris. Ibid. 89-90. Inter­ férences. Paris.-J. n° 71. 140 et 143. 89. Izvestia Kronstadtskogo Sovieta. 10* j. Ibid. 2003. 5. 447. Paris. 445. NOTES 7.. Ed. p. Sibirskaia Vandeia. Les jours. Kronstadt 1917-1921. 2003. cit. 6. Moscou. 130. p. 3 . 453 . 8. 77. op. 2. 2. 4.G. CHAPITRE IV Les premières lueurs de Fincendie 1. 26 mai 1917.

. 22. p. p. p. pp. Q tome 52. 4. Danilov et T. 7.. cit.. 55. 21.. pp. 1994. pp. pp. pp. pp. Danilov et T. 211-212. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadt 1921. 9. 9. décembre 1999. Voina i Revolioutsia. 5 op. 15. 1926. pp. 180-181.. V. Ibid. Moscou. Za Soviety. 14.V. 16. Ibid. 1964 et 1971. n° 6. Paris. pp. Tambov. 56.. VosmoïVserossiskii Sjezd Sovietov. 1921. p. 8. 280-281. Ibid. 79-80. V. . 276. p. 19. cit. tome 2. 80. cit. 239-240 et 246. p. p. 233. Kronstadt 1921.. Chanine. 6. Lénine. M. Krestianskoie Vosstanie.. Za Soviety. tome 2. 99. V.C. 12. CHAPITREV Les premiers signes de l’orage 1. Voprossy Istorii. op. 10. 25. 307-309. Ibid. Krestianskoie Vosstanie. 1996. 2jz Soviety bez Kommounistov. cit.. Novossibirsk. Cahiers du mouvement ouvrier. 384-386... Moskovkine. T. 121-122. Mouton. Chanine. 18. 2000. Moscou. cit. V. 24. p. op. Krestianskoie Vosstanie. O. Borba s kontrrevolioutsionnymi vos- staniami.. Ibid. p.. op. n° 6. Danilov et T. V. The Trotskys Papers. 99-100. tome 42. 79. 11. 494'495. ypp. 0. Krestianski Brest. 24-25. pp. Toukhatchevski. S. Ibid. cit. p. cit. 34. op. n° 1. op.. 13. 1998.. 20. tome 42. 52. Chanine. Chanine. Ibid. op. 23.» op. 17. 442-443. p. CRONSTADT 3. 258. p. 82.. Pavlioutchenkov. p.. Vosstanie Krestian v Zapadnoi Sibihii v 1921godov.. pp. Krestianskoie Vosstanie v Tambovskoï Goubernii. 92. 454 . cit. Danîlov.. p. 5. Lénine.

tome 2. Ibid.ytome 2. 4. Climats. Kronstadtskii Miaùej. 11. 53 et Révolutionnaires. 355. 2004. p. Krestianskoie Vosstanie. p. 306. 6. Leninizm i ideino-polititcheski razgrom trotskizma.. S. cit.. Ibid. p. 18. 1963. cit. Ibid. p. Voienny Kommounizm v Rossü. 205.. Kronstadtskaia traguedia. op. 5. 63. cit. 513. Paris. 84. Semanov.. 8. 1917-1927. 53. tome 2. 1997. p.. Chanine. 4. 3. p. Moscou. 76. 92-93. op. cit. 1970.. tome 1. J. 343-344. 344. 74. op.. Kronstadtskii Miatiej.. Kronstadtskaia traguedia.. p.op. 34. 122. Ibid. NOTES 2. Moscou. 20. 516. 324. Lénine. 23. 9. 85. Danilov et T. p. 12. p. cit. 90. 21. tome 1. 19. cit. Ibid. Seuil. 50. p. tome 2. op. tome 1. Pisma vo vlast. S. pp. 275. 8. op. p. p.. 307.. op. 22. 2. V. p. 13. Stenografitcheski Otchot Desiatogo Sjezda. Ibid. p. Kronstadtskaia traguedia. op.. op. 34. 83. cit. p. Balland. Castelnau-le-Lez. 2004. tome 1. 7. Moscou. p. 3. p. 73. Kronstadtskaia traguedia. op. tome 1.. p. cit. Ibid. Victor Serge. 14. Pavlioutchenkov. p. Kronstadt 1921.. cit. cit. p. Leningrad. 16. Sergueï Semanov.> tome 2 pp. Ville conquise. 33. 87. 7... Kronstadtskaia traguedia. 5. 15. 1999. Ibid.. 17.y tome 1. p. Kronstadtskaia traguedia. Marie. 10. Ibid. p. tome 1. cit. cit. op. 195. p. 455 . Kronstadtskaia tramedia. p. p. 1967. Vosmoï Vserossiiski Sjezd Sovietov. op. p. p. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadtskaia traguedia.. 6. Paris.-J. 306. VI CHAPITRE Chronique d’une révolte annoncée 1.

33. p.. et raconte un dia­ logue qu’Üs eurent alors. 17. 11. S. 6. tome 2. op. ïarov. 100. Trotsky. tome 1.. 348-349. p. CHAPITRE VIÏ Un cocktail explosif 1. p. 403. 19. p. Avrich. 96.. Kronstadtskaia traguedia. cit. 127. p. p. p. 4.. 21. p. p. p. 10. 364. 117. 113. Paris. 377. 169. cit. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. Nicolas Werth. 1999. p. Sorokin. Ibid.. 165. op. p. tome 2. Ibid. 33. cit. tome 1. 1997. 10. 135. La mémoire de Victor Serge est parfois infidèle. Leaves from a Russian Diary. Ville conquise. 15. tome 1. 23. 115. pp. pp. 8. cit.. p. op. Le dia­ logue cité fut donc plus tardif. tome 2. 3. 28.. tome 43. Petrograd. Ibid. p.. Ibid 18. emprisonné à Cronstadt par les insurgés le 2 mars. op. 117et 179. Livre noir du communisme.. cit. 2. 148.. tome 15. P. L. Ibid. tome 42. op. S. op. Ibid. p. 13. p. Œuvres. p. 116. 285. cit. New York.. 5. 16... op. Il écrit ainsi que «Kouzmine s’échappa de Cronstadt et revint à Smolny». cit. 14. cit. ne s’échappa jamais de la prison d’où il fut libéré le 18 au matin par l’armée rouge. 456 .. Kronstadtskaia traguedia. op. p. 12. CRONSTADT 9. Kronstadt 1921. cit.. 34. 1970. Proletariii kakpolitik.. 386. op. 22. Lénine. Mais Kouzmine. Ibid.. 34. tome 1. Robert Laffont. 7. Ibid. op. 223-227. P. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. Ib id . cit. Kronstadtskaia traguedia. p. 20. Iarov. Ibid. La tragédie de Cronstadt.. Victor Serge. 9.?. p. p.

op. op. Bruxelles. 240. 6. p. 150. pp. cit.. pp. pp. 22. mécanicien du Sébastopol. p. 432. cit.. 25. 23. S.Israël Getzler. 15. tome 1. 43-44. op. A. Kronstadt 1921. tome 2. tome 1. p. tome 2. 27. Arvon. 19. 43. 5. Ibid. 1992. Ibid. pp. 24. New York. prétend à tort que c’est le marin Perepelkine. Four Walls Eight Windows. 101. pp. op. Voline.. p. 532. p. Ibid. P. 101-102. Ibid... 105 . 448-449. 26. Ibid. La tragédie de Cronstadt... Ibid. NOTES 11. Skirda. Kronstadtskaia traguedia. 292.. A. Ibid.. p. Kronstadt 1921. Kronstadtskaia traguedia. cit.. 106. tome 1.. 1980. 14. 75-76. cit. pp. cit. 115-116. Kronstadt 1921. Kozlovski. Ibid... p.. Kronstadtskaia traguedia. H. cit. 361. 28. Le commandant de l’artillerie de la forteresse. La révolution inconnue. 17. 104-105. 146. op. pp. 457 . 7.. Avrich.Ibid. 3. 16-Alexander Berkman. 4. op. cit. p. The Life o f an Anarchist. 18. cit. pp. tome 1. 21. op. Ibid. 109-110. op. p. 179-181.. Paris. CHAPITRE VIII Au bord du Rubicon 1.. Ibid.. cit. p. Verticales. 121-122. pp. 2. p. La révolte de Cronstadt.. 169. pp. Ibid.. 36-37.. Kronstadt 1921. Ibid. 13. Ibid. op. 12. p. pp. Kronstadtskaia traguedia. 1997. 100. p. Ibid.. Kronstadt 1917-1921. p. tome 1. pp. op. tome 1. Ibid. Skirda.. cit. 206 et 226. tome 1. p. et non Petritchenko qui a lu cette résolution. tome 2. 102-103. 213. Ibid. 20. 623.

Kronstadtskaia traguedia. 15. 2) la liberté de parole et de presse pour toutes les organisations ouvrières et paysannes. CRONSTADT 9. Kondratieva. « 1) la réélection des soviets au scrutin secret et avec îa liberté d’agitation préélectorale. 17. Paris. fonds 17. sept. 384. p. Kon Voronoï in Izbrannoie> Leningrad.. des anarchistes et des socia­ listes de gauche. 2002. E.-oct. 116 et 119. 2004.. pp. 3. 4. 6) la dissolution des sections de combat communistes. 11. Ibid. tome 2. 536. p. 16. 103. Ibid. 10) la pleine liberté de production artisanale. 13. 12.. 1923. 5) la convocation d’une conférence sans parti du gouver­ nement de Petrograd. cit. IX CHAPITRE Les «privilèges des commissaires» ï.. La Révolution trahie. tome 1. Points politique. p. n° 20. appartenant aux partis socialistes. n° 3. Paris. 1978. 1990. pp. 3) la liberté de réunion pour toutes les organisa­ tions syndicales et paysannes. p. 45-47. 458 . Cahiers du mouvement ouvrier. 56. p. et les points 12. p. 197. Krassine. L. Moscou. 10/18. 9) la fourniture aux paysans du droit d’utiliser librement la terre à leur convenance. Cité par Léon Trotsky. 14. 8) le retrait des détachements de barrage. p. 244-245. 10.. 136. Paris. in Cahiers du mouvement ouvrieryn° 24. Ibid. Victor Serge. pp. 79. feuille. Belles- Lettres. p. 4) la dissolution des sections poli­ tiques. Boris Savinkov. Gouverner et nourrir. 59-60. Texte français. 149. inventaire 86. Seuil. Ibid. 2002. Piat liet Krasnot armti. dos­ sier 203. avril 2003. op. 2. 29. 13 et 14 ne portant que sur des détails de mise en oeuvre des revendications présentées. p. PismaJenie et Dietiam> Voprossy Istorii. T. Mémoires dJun révolutionnaire. 7) la libération des détenus politiques. Preobrajenski : RGASPÏ. p.» Le point 6 de la résolution n étant quune modalité d’application du point 5. 1969.

123.. 3. Moscou-St-Pétersbourg. Ibid.. 420. n° 1. 7. 1991. p. 10. Ibid . cit.. p. Paris. p. 9.. NOTES 5. tome 1. 1993. p. 13. 1979.. 206. Ibid. p. n0* 10-12. / ^ . 18. 11. Kentavr. p. 191-192. Ibid. Ibid 20. aV. p. 459 . 2. Ibid. p. op. 6. Moscou. inventaire 1. 2000. fonds 558. 337. Kronstadt 1921.LLenin. pp. p. Emma Goldman. 19. 6. 110. cit.. Ibid. 164-165. p. 1998.. 12. p. 1931. 145. 5* Ibid. A. 91-97. tome 1. p. pp. pp. . Gallimard. p. Trotsky. cit. pp. Paris. 542. 15. a>. 8. dossier 910. 279. 125. 145. n° 12. 11. Perepiska 1912-1927. tome 2. 1891-1922. cit.. Almanach Minouvcheie.. RGASPI. n° 1. 46. op. op. Trotsky. 17. Hachette. Ibid. 7M . Neizvestnye dokoumenty. Œuvres. 146. CHAPITRE X Le passage du Rubicon 1. 22. 122. p. 449. 4. Kronstadtskaia traguedia. 336. V. 188. p. tome 1.. 21. Kronstadt 1921. 8. tome 2. Ma Vie. Krasnaia Letopis. 37. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. p. p. 7. 10. Skirda. 87. 150. p. 130-131. p. 1996. 16. tome 2. Kronstadtskaia traguedia. Moscou. 434. tome 16. 14. p. Bolshevitskoie Roukovodstvo. op. 9. L'épopée d ’une anarchiste. . Istotchnik. p.ytome 1. 1953. 338.

. 3. cit. n° 9. p. p. 33. p. 27. Ibid.. 2. cit. Kronstadt 1921. A. Kronstadtskaia traguedia. Skirda. p. Kronstadtskaia traguedia. 624. cit. op. 249. 29. 24. p. op. A. op. Skirda. cit. Kronstadtskaia traguedia. à l’en croire. op. cit. A. tous les délégués communistes «exigèrent aussi d’être arrêtés comme communistes»! (Kronstadtskaia traguedia. 32.. Kronstadtskaia traguedia.. 25. 453. 453. Ibid. Voline. Kouzmine suggère à son tour quil y a eu simple concours de circonstances : «Les délégués présents dans la salle ont vu passer en une longue file les masses [?] du déta­ chement spécial. Skirda. 4. Voline. p. op.. ils ont pris peur en déclarant : “Ils envoient déjà une force armée contre nous!”. . 11 mars. p. p. ïzvestia. cit. CHAPITRE XI Les balbutiements de l’insurrection 1. p. Voline. op. op. op. p. op. Voline.. p. jus­ qu’alors la réunion était plus ou moins paisible. pp. aV.» Kouzmine donne enfin dans sa déposition un récit différent de son arresta­ tion : «Lorsque je voulus partir. CRONSTADT 23. La révolution inconnue.. p.. 34. cit. 573.ytome 1. 453. 453. et c’est alors qu’ils ont proclamé le comité militaire révolutionnaire et en ont élu les membres . 26. 126-127. op. La révolution inconnue. 242. op. 536. tome 1. 239-240. ïzvestia de Cronstadt. 206. Dans l’une des ver­ sions qu’il donne de l’incident. tome 1. p. cit. Kronstadtskaia traguedia. cit. 150).. tome 1. on me retint en prétextant que l’on voulait m’empêcher de faire venir des détachements armés» et.. Voline. 460 . 31. Ce seraient donc eux les responsables de leur propre arrestation et non le comité révolutionnaire.. 135. tome 1. cit. n° 9. 28. pp.. iÆâ/. Ibid. Kronstadt 1921. 255. La révolu­ tion inconnue. Kronstadt 1921. p. 139. La révolution inconnue. Ibid. 30. cit. cit. ïzvestia de Kronstadt. op. 452. p.

tome 1. 9 avril 1921. p. 96-97.. 4. Ibid. op. p. 332.. 116-117. pp. Paris. 8. 12.. 153. 6. Kozlovski.. p. 129. op. p. 120 et 117. l l . Ibid. Kronstadtskaia traguedia. 9. CHAPITRE XII Les ouvriers de Petrograd et Finsurrection 1. op. 117. op. 120. Proletariii kak politik. 331. cit.. Iarov.. 16. Marie. 13. op. 483. S . CHAPITRE XIII Qui sont les insurgés ? 1. 7. cit.. NOTES 5. Berlin. «Y. «£. 6. F.. La guerre civile russe (1917-1922).. pp. p.Ibid. 167. Skirda. 548. p. Ibid. c it . Kronstadtskaia traguedia. 116.. cit. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadt 1921. 17.p. J. 10. 86-89. 156.> tome 2. Iarov. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. 2005. 9. p. Ibid. op. 124. p. 18. 3. op. Novaia Rouskaia Jizn.. p. tome 1. A. pp. 528. p. cit. cit. 461 . 5. cit. 10. pp. 118-119. Ibid. Kozlovski. A. p. tome 1. p. tome 1. 11. Dva Godaskitann (1919-1921). Kronstadtskaia traguedia. 151. Kronstadt 1921. 19. Ibid. p. Ibid. 2. %. Kronstadtskaia traguedia. cit. 15. tome 1. Ibid. pp. S. cit. 128. op. 12. Ibid.-J. op. 181.. tome 2. pp. p. 567. Ibid. tome 2. 91. Ibid. 14. Les causes de la chute de Cronstadt. 1922. p.. Dan. p. 543-544. Proletariii kakpolitik. 7.. p. 10. Autrement. A.

p. 14. tome 23. 8. 178.. 338. 8. CRONSTADT 2. p. 9. 325. Ibid. Ibid. 156. 9. 13. Ibid. 565.. op. Ibid. 7. p. p. 11 . 592. 205. Kronstadtskaia traguedia. p. 162. 75. p. Cahiers du CERMTRI.. cit. 5. Ibid. 459. Ibid. 3.y p. 158. Voline. 484. p. 6. 7. Ibid. Ibid.. 1953. tome 16. 462 . op. Ibid. p 235. p. Pion. 566. Ibid. La révolution inconnueyop. tome 2. 585. 12. op. op. p. S. 10. p. op. R... 101-102 et 110.y tome 1. p. juin 2003. 362. p. tome 1. op. 7. Œuvres. 6. p. 30. . 617. Kronstadtskaia traguedia. cit. 161. 12.. Moscou. p. 1928. tome 1.. p. p. Paris.. Léon Trotsky. Ibid. op. A Boubnov. p. p. 10. cit. Kronstadtskaia traguedia. 1940. tome 1. tome 1.Ibid. cit. Ibid.y tome 1. p. Kronstadtskaia traguedia. p. 457. Ibid.. p. Eideman. Général Niessel. p. tome 1. 16. CHAPITRE XIV L’attente 1. Kronstadt 1921. 159. Istoria Grajdanskoi Vojni. n° 110. 15. 592. op. p. p. 47. Kronstadtskaia traguedia. 3. cit. 163. 13. 2.. tome 1. 215. 155... p. cit. 4. Ibid.. cit. 567. Voline. y tome 2. Kamenev. p. cit. 4. Moscou. 5. La révolution inconnue. cit. 14.. Le triomphe des bolcheviks et la paix de Brest-Litovsk. p.. 592.Bolchaia Sovietskaia Entsyclopedia. Ibid.. Ibid. pp. Ibid.

cit. Ibid. tome 1. p. 1963. CHAPITRE XVI Premier branle-bas de combat 1. p... Arvon.. 25. 69-70.. Ibid. 360-361. 23. pp. Ibid. op.. p. Ibid. Voline. Kronstadtskaia traguedia. 5. cit. 17. op. La révolution inconnue. 209. pp. Kronstadtskaia traguedia. pp. cit.. 37-38 . p. NOTES 15. cit. Ibid ypp. 18. cit. op. p.. La révolution inconnue. ypp. tome 1. 192-194. 19.. 473-474. pp. p. pp. Kronstadskaia traguedia. H. 29. tome 1. 474. Voline.. Skirda. pp. p. 28. Kronstadtskaia traguedia. Lz tragédie de Cronstadt. 16.. cit.. 248-249. a£. 20. La révolution inconnue. Voline. Kronstadt 1921. 458. A Berkman. 93. Ibid. 41. 228. tome 1. 463 . op. <?/. 203-208.. 211- 212. 31. a t . tome 1. p . p. tome 1. Kronstadtskaia traguedia. 3. 184-191. tome 2. 30. 201. p. Ibid. p. A. 357. Emma Goldman. 475. op. pp. 279... op. 464-65 . Avrich. <?/?. op. A. 194-196. op. p. cit. iW . op. 22. pp. cit. 2. L’épopée dune anarchiste> cit. cit.. 21. 2 8 1 . 216. La révolution de Cronstadt. Moscou.. Ibid. pp. 6. XV CHAPITRE Le comité révolutionnaire provisoire 1. 7. Ibid. P. p. Berkman. A. 225-226. L'épopée dune anarchiste) op. 210. Ibid. Kronstadt 1921.. p.. pp. The Life o f an Anarchist. The Life of an Anarchiste op. cit. cit. p. 26. Skirda. 280. Emma Goldman. 227. cit. 27. p. bolchogo pouti. cit. op. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadtskaia traguedia. 4. 9 . 221 . p... 482.. 208-209. Ibid 24. 8.. pp. tome 1.

p. Ibid.. p. 22. Ibid. p. 15. p. ïzvestia de Cronstadt>7 mars 1921. 3. op. Ibid. p.. p. 2000. Piterskie rabotchie i diktatouraproletariata. p. cit. 21. op. 16. 144-145. 6 . op. p. Kronstadt 1921. 17. Ibid. op. p. CHAPITRE XVII L’assaut manqué 1. 265-266. pp. 9. p. 7. p. 23.. op. P. 2 3 1 .. 14. 277.. 236. Kronstadt 1921. pp. tome 1. 7. 11. 355. 147. 343. Œuvres. 147. tome 1. 233. p. Ibid.. 622. CRONSTADT 2. tome 1. La tragédie de Cronstadt.. p. op.. Skirda. pp. p. Ibid. H.. 74.. Pravda o Kronstadte. Avrich. cit. Pravda o Kronstadte. p. 5. p. cit. Kronstadtskaia traguedia. 279-280..2 3 2 . Kronstadtskaia traguedia. 335. Pétersbourg. Kronstadtskaia traguedia. 13. 285. 234. op. 256. 432. Ibid 6. p. op. p. 8. Ibid. tome 18. Léon Trotsky. 264-265. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. p.. 10.. cit. 19. 267. 18. Ibid.. 12... 24. 2. 216. tome 1. cit. Arvon. p. Kronstadt 1921. 239. 307. p p . cit.. 307. 73. 5. cit. 73-74. p. La révolte de Cronstadt. 4. AW. 255. Ibid. p. cit.. cit. op. 464 . Ibid. tome 1. cit. A. 135. Ibid.. Ibid. 8. p. Kronstadtskaia traguedia. 4. cit. Prague. 1922. Ibid. op.. op.. 3. 386. 20. pp. cit. Ibid. op. pp.

Ibid. cit. pp. 369. 297. P.. p. p. p. 287. 18. Ibid. 120. p. cit. 3. 12. 10. Ibid. 2. 292-293. 313-314. p. pp. 19. p. pp. p. 314-315. 122-123. NOTES 9. Avrich. tome 2. Cronstadt et le X e congrès du parti communiste 1. 114. Ibid. p. Proletariii kak politik. Kronstadtskaia traguedia. tome 1. 377-378. Avrich. 14. 6. Ibid. CHAPITRE XIX Lénine. 9.. Ibid. 322. op. 333. cit. 449-450. pp. Kronstadtskaia traguedia. La tragédie de Cronstadt. Avrich. S. Ibid. 2. Obchtcheie Dielo. op. 362. Ibid. cit. p. 4. 8. op. op. 316. tome 1. Ibid. p. tome 1. 245-246. cit.. Ibid. 354. Kronstadtskaia traguedia.. op.. 330. pp. cit.. pp. p. Iarov. pp.. Ibid. p. 10. P. op. cit.. 12-13.. Ibid. Ibid. 21. p. 6 mars 1921 . cit.. p. tome 2. 17. p.. pp. 465 . 16. Ibid. p. Proletarii kak politik. 5. op. cit. cit. tome 1. p. Kronstadt 1921. p.. 23. 123. 403. Ibid. 393-394. 302.. 3. p. Kronstadtskaia traguedia. 15. 318. 41. 11.. tome 1. p. S. tome 1. Ibid. CHAPITREXVIII Cronstadt et rémigration 1. Ibid. Iarov. op. Ibid. P. 270. 353-354. 332. 7.. op. 13. 22. La tragédie de Cronstadt.. pp.. 20. 122. op. pp. Ibid. Ibid. 312...

25. 371. 1983. 18. Kronstadtskaia traguedia. 483-485. cit. Arvon. 24. tome 1. pp. tome 43. pp.C. O. cit. 190-191. 409. 7 M . Ibid.. Skirda.. 584-585. Ciüga. 53-54. op.. 8. pp.3 4 9 . cit.7 ^ . 37L 9. p. 7W. fr. 23. p. 6. 1 1 . Ibid. Kronstadtskaia traguedia. cit. 198 et 200-201. éd. 466 . cit. XX CHAPITRE Une «troisième révolution»? 1. p. 22. pp. Lenin. p. p. O. 255. p. Ibid. tome 43. op. pp.C. O. A. V. tome 32. p.. Ibid. in La Révolution prolétarienne\ n° 278. 54- 57. Lénine.. pp. Ibid. Staline. Lénine. 58. cit. tome 43. Lénine. pp. 37. pp.. Ibid. ' 10 septembre 1938. p. 14. 7. 6.C. Neizvestnye dokoumenty. cit. Arvon. ibid. 12. tome 6. p.. aV.. 19.. 248. op.. CRONSTADT 4. p. Kronstadtskaia traguedia. fr. p.. op. 13. p. 16. 20. tome 1. p. 5. tome 43. L'insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution russe. 496. op. H. O. Ibid. 282. Voline. 5. 178 2.. A. 10. 248. 500. pp. 21.. 17. pp. 275. op. p.. Lénine..C. 486-488. p.. Ibid. 420. 239. p. Ibid . Kronstadt 1921. op. éd.C. réédition Allia. 15. p.. 246. Voline. «V. 3. 26.. p. p. 23-24. cit. op. 20. 61-63 et 68-70. p. 493. p. tome 1. Skirda. 31 et 34. Voline.I. 4. A. H... O. 225.. tome 32. 72. 377.

286-288. 15. tome 2.. 417. 4. cit. cit. tome 1. op. 485. 20. 9. p. op. 19. p. 334. Ibid. p. 3. 1966. 7. Ivan Koniev. Ibid... Ibid. p. Kronstadtskaia traguedia. pp... Ibid. cit. 18. 339-340. tome 1. Kronstadtskaia traguedia. 2. Voline. Ibid. 425. cit... Kliment Vorochilov. 394-396. 476. 151. Ibid. Ibid. p. p. op. 347. Ibid. pp. op. Kronstadtskaia traguedia.. Kronstadtskaia traguedia. p. 320. 183. Vorochilov. 25. p. n° 3. Oktiabr7 1961. Sorok Piaty. Kronstadtskaia traguedia. p. 9. p. 421.. Ibid. 368. 11.. p. Ibid. p. 16. op. op. Ibid. pp. Kronstadtskaia traguedia. 10.. 24. tome 2.. cit. 389-392. tome 1. cit. Ibid... 12. cit. Kronstadt 1921. 347.. 13.. cit. p.. Voline. pp. p. 438. p. 370-371. pp. op.. Ibid. Kronstadt 1921. 11. 350. NOTES 7. p. pp. Vitot Poutna. 396. cit. cit. 385. 380. Moscou. Ibid. 5. 6. Razgrom Miatejnikov. pp. 12. Etapy. tome 1. 491. op. 8. p. tome 1. 10. tome 1. 23. 467 . Ibid. 8. Ibid. 385. p. 14. 427.. op. 47. p. p. op.. Ibid. 17. cit. tome 1. 22. p.. 404-405. p. p. 149.Ibid. 342. 419.. cit. CHAPITRE XXI Vers l’assaut final 1. op. p. 21. 365-366. op. K. 26.. tome 1. 436. p.

133-134. Petritchenklo. 9. p. écrit juste après : «Les assaillants étaient surtout des élèves officiers. p.. Ibid. op. 447-448. 398. Kronstadtskaia traguedia. Ibid... pp. op. tome 1. CHAPITRE XXIII L’assaut final 1. Kronstadt 1921... pp. Kronstadtskaia traguedia. cit. Ibid. p. 13. Ibid. cit. 2. p.. 3. op. 5. KL Vorochilov. 462. des détachements de barrage et d’autres troupes sélectionnées dont la fidélité était à toute épreuve. 6. » 5. n° 12. 480. cit. op. Kronstadtskaia traguedia. 8. 419-420. op. tome 1... Kronstadtskaia traguedia. cit. p.. Ibid. p. 468 . cit. Moscou-St-Pétersbourg} 1993. op. des troupes d’élite de com­ munistes sûrs. Ibid. Œuvres. p.. 9. CRONSTADT CHAPITRE XXII Le comité révolutionnaire en action L Kronstadtskaia traguedia. 152. op. Ibid.. 447-448. 348. cit. 7. pp.. Kronstadt 1921. 2. 502. op. cit. Ibid. Trotsky. 480. Ibid. Ibid. 554. 498. cit. p. pp. tome 1. 263. p. 11. 4. Almanach Minouvcheie. op. 4. op. p. p. op. p. 396.. Ivan Koniev. Ibid.. p. tome 1. tome 1. 6. cit. 10. des permanents de la bureaucra­ tie des soviets. 12. 3. tome 1. p.. 517. p.. des tchekistes. 14.. Kronstadt 1921. op. tome 1. 473 et tome 2. pp. 415. p. peu soucieux de se contredire. 7. Kronstadtskaia traguedia. cit. 11. 10. 183. cit. 227. 8.. p. cit. tome 1. 502. p. 154.. 514-515. 453. Kronstadtskaia traguedia. tome 16. tome 1. p.

Raphaël Abramovîtch. 17. Ibid. tome 1. Deux siè­ cles ensemble. p. op. 609. 3. Soljénitsyne. 587. Ibid.. 4. p. NOTES 15. Ibid. A. tome 2. 453.. Ibid. 417. 570. 585-586. 1992. 203. Ibid. cit. Paris. 16. p.. pp. tome 2. 10. 26. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadt 1921. The Soviet Révolution. Bobrischev-Pouchkine. p. Ibid. tome 2. 480. p. Moscou. A. 500-502.. Ibid. tome 1. 548. P. 132. p. Moscou. cit. 4. Ibid. 86-87. pp. cit. Ibid. op.. 17. p. 6. p. p. cit. 256. pp. 585. n° 12. 2. tome 2. 1926. tome 1. cit. Kronstadtskaia traguedia. 1962. 331. op. 2. L. 24. p. 18. p. pp. p. CH A PITREXXV La répression 1. 543. Trotsky. 535-537. 305.. Minouvcheie. p. 3. Sotchinenia.B. 307. 27. vol. cit. Ibid. p. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. 20. tome 1. Novaia Viera v poiskakh pouti.. 25. p. 63. 69. 294-296. 149. 1917- 1939. 5. CHAPITRE XXIV Les raisons de l’échec 1. Ibid. p. 523.. 22. op. 574-575.ytome 2. 7. 19.ytome 2. Avrich. 5. Kronstadtskaia traguedia. pp. 21.. New York. p. op. 469 . Ibid. p. Ibid. op. 23. 2003. Rouskaia intelligentsia i soudby Rossii. p.. p. p. tome 1.

l\ . pp. 7. 56L CHAPITRE XXVI Reprise en main et réorganisation 1. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. 14. 23. 130. p. Choulguine. IbU . p. 5. cit. Ibid. pp.. op. 1996. 622-623. 142.Kronstadtskaia traguedia.. tome 2. Iarov.. p. 3. Orlando Figes. Ibid. p. 4. cit. p. 73-74. S. 11. Odinadtsaty Sjezd RK2(b). pp. cit. 20. p. 113. 9.. tome 1. p. p. 19.. 12. p. 98. 22. 12. 24. 274. p. 10. Ibid 8..-p. 18. 15. A Peoples Tragedy. cit.. Londres. op. 470 . pp. 9. p.. 136. Ibid. 191-192. 7-8. Moscou.. 91-93. V. 460. 140-143. Ibid.. tome 2. tome 2. tome 2. cit. pp. Ibid. 132. Iarov.. 132. Semanov.. 10. Ibid. 7. 8. op. Ibid.. op. p. p. 140. Piterskie Rabotchie. Ibid. 275. 17. 16. op. Kronstadtskaia traguedia. cit. p. S.. Ibid. 132. Ibid. 608. 6. 21.. 538-539... pp. tome 1. Ibid. S. p. pp. Penguin books. op. Ibid. pp. 244-245. tome 1. Kronstadtskaia traguedia. CRONSTADT 6. 131. p. op. tome 2. 623. 563. 1961. 70. p. Ibid. 128. 129. Ibid. p. cit. 2. 13. Ibid. Ibid. Ibid. p. tome 1..

101-103. 4. p. p. 210. tome 2. P. Cahiers du CERMTRI.. Ibid. Ibid. p. 7. 7. CHAPITRE XXIX Le commencement de la fin 1. op. 5. op. 165. 5. cit. Ibid. 12. 11. 196. 579. 12.. Kronstadtskaia traguedia. tome 2. 67-68... cit. Kronstadtskaia traguedia. p. cit. Ibid. op. pp. tome 1. Ibid. cit. ïdaMett. p.. cit. Ibid. p. pp. pp. 8. 2. p. 129-130. 176-177. 554. Ibid. 45. 3. tome 1. p. Ibid... p. cit. pp. n° 143. 2. p. 4.. 21. 210-211. 125. Ibid. op. Avrich. Ibid. cit. tome 2. réédition 1977. Wrangeli kronstadtsy.. cit. Ibid. 101.. Zvezda. 6. 21L 3. 197-198... 471 . pp. tome 1. op. yp. 14. op. Ibid. 204-205. tome 2. p. pp. 2004. 8. NOTES CHAPITRE XXVII L’exil finlandais 1. CHAPITRE XXVIÏI Nouvelles alliances 1. Kronstadtskaia traguedia. op. tome 2. cit. 4. 9. 6. 10. 200-201. p.. Kronstadtskaia traguedia. 204-206. op. 194. Livre noir du communisme. pp. 167. A Skirda. pp. 11. Kronstadtskaia traguedia.. N* Ross. op.. 3. p. P. pp.. pp. n° 110. 212. p. Ibid. 2.. 248. 585-586. cit. 13. Grani. Ibid. Avrich. Ibid. op. n° 3. tome 2. p...

. p. 4. Ibid. p. 543- 7. 123. 221. 10. 472 . 287-288. /£zW. 7.pp. p. p. Z/m’ noir du communisme. pp. 255. 13. tome 2. p. 82. Kronstadtskaia traguedia. 257-258. 11. p.. 288. CHAPITRE XXXI Fin de partie 1.. 254. 407. cit.p. 223. 6. pp. Institut d’études slaves. 14. pp. Guerre civile et famine en Russie. 2003. op. / M . Ibid. Ibid. Ibid. 5. Droujba Narodov. 549-551.. 3. tome 2. Kronstadtskaia traguedia. 4. Ib id . 123. p. inventaire 71. 17. p. p. p.. Serguei Adamets.. op. 12. fonds 17. 286. Ciliga. 241. Ibid. op. cit. p. CHAPITRE XXX Derniers soubresauts 1. 391-393. Paris. 8. tome. 15. 16... 130. 177. dossier 2.. 2. Ib id . 253-254.. Ibid. p. RGASPI. mars 1990.. p. Kronstadtskaia traguedia. cit. Ibid. cit. cit. pp. Ibid. 255.. 259. 5. 9. 218. Serguei Adamets. 6. p. Ibid. 291-292. p. pp. 16. A. 289. pp. 289. 7. Ibid. cit. 290-291. Kronstadtskaia traguedia. cit. op. op. 243. tome 2. p. Ibid. Guerre civile etfamine en Russie.. op. op. op.. 5. CRONSTADT 5. cit. 2. Za Soviety bez communistov. 3. 6.. p. The Trotskys Papers. Ibid.

14... 8. 4. 167-169. 14. Staline. 20. P . p. Kronstadtskaia traguedia. Histoire du Parti communiste (bolchevik) de VURSS. tome 1. Trotsky» Europe et Amérique. p. p.. Kronstadtskaia traguedia. 11. p. pp. 550. 10-18. 19.. 297-298. 385. p. tome 15.. pp. 368. p. op. pp. pp. Ibid. 93. Ibid. op. tome 23. Ibid. 3. Trotsky. Bolchaia Sovietskaia Entsyclopedia. 6. 473. pp.. pp. p. 9. 39-40 et 42. op. Cambridge. Ibid. 75 et 78. 177. 544. op. pp. Ibid.. Ibid. 1939. tome 23. 480. .. Paris. 385. Catherine Andreiev. 12. 17. cit. op. 61. tome 2. Trotsky. 363-364. 20 novembre 1993. Anthropos. La Révolution trahie. Ibid. 12.. 1971. op. tome 2. Izvestia.4 5 . 340-341. L. L. réédition 1973. NOTES 9. CHAPITRE XXXII Interprétations 1. p.. p. 519-522. p. Moscou. p. tome 15. cit. Œuvres. tome 1. 1969. p.. 337. cit. 1953. 1987.t pp. tome 15. 99. cit. Paris. L. Vlassov and the Russian Liberation Movement. 13. New York» 1941. p. Ibid. 10. Ibid. Trotsky. pp. 253. 15. 2. p. 7. 5. Kronstadt 1921. cit. Ibid. Ibid. Ibid. tome 2. op. 18. tome 1. p. édition américaine. 448. L. 235-236. cit. 294. tome 14. Ibid.. 11. 13. 10. cit. Bureau d’Éditions. 283.. Kronstadtskaia traguedia. 16. Ibid.

.

G rîgori : 41 Berzine. 373. 213. 67. 4 3 9 Avrov. 3 64. 228. Boïkov. Ja n : 3 8 4 Am fiteatrov. 298. 255. 46. 235. 249. 131. V ladim ir : 278. N icolaï : 281 238. 463. 473 Bleikhman. V ladim ir : 157 415. Beletski. (S R de gauche) : 4 3 . 398. 87. 3 99. 83. 89. 425. 88. Sem ion : 94. 188. VassiÜ : 236. M arc : 40 451. Alexandre : 63. 300. Bounakov. D m itri : 45. 230. A rthur : 378 Bourlakov. N icolaï : 187. Bourtsev. Avksentiev. D aniil : 452 234. 175. 367 Avksioukievitch : 264 Brioukhanov. Alexandre : 213 Antselovkch. 43. Pavel : 213. Alexeï : 45 B Bagritski. D m itri : 417. 237.456. 66. Leonide : 358 Akhmetzianov. 457. Leonti : 283 Astrov.416. Constantin : 368 281. 113. Leonide : 402 Bobrov. 2 38. 223. 409. Biaise : 28 Bakhmetiev. 4 6 2 410 Boudionny.471 281.465. 64. A. 118. 171. Broïdo. 394. 209. Belokopytov. N icolaï : 277 116. Lazare : 36. 100. Paul : 11. 236. 182. 463.464. 192. 398 Cendrars. V ladim ir : 65» Bontch-Brouîevitch. Catherine : 448. 91. A hm ed : 143 Berkm an.457. 469.101. 403. Andreï : 308. Alexandre : 400 Bialy : 3 7 4 Andreiev. 420 Andreïtchenko. Index des noms de personnes à 132. 210. 69. Evgeni : 183 Chivaiev : 166 Bâtis. N icolaï : 393 Bregm an. 428 429 Anronov-Ovseenko. 244 Antonov. Brouchvit. 48. Boris : 279 Charles X II : 19 Baiabanov. Jaco b : 78. 428 Borchtchevski. Jacob : 359 105. 140. Ivan : 361 Arvon. 4 5 7 .4 6 3 Alexinski. Ernest : 82. Pave! : 124 Bogdanov. D m itri : 104. 246 439 Broussîiov. 392. 109. N icolaï : 369 Avrich. N ao u m : 103. Ivan (SR de droite) : 193. Choulguine. 324. Brouchvit. 388. 376 Agranov. E douard : 10 € Baïkov. 33.391. 368. Bourkser. Boubnov.441 Belov. 166. 4 0 0 464. 421 323 Artouzov. 342. H enri : 249. Adrien : 170. 167. 409. 220. Al. 408. Vassili : 32. 115. Alexandre : 123. 399. Alexandre : 39 Andreiev. 466 Bram son. 418. 177 Arkhipov. 475 .440.

150. Iouri : 265. 333. 376. Ivan : 321 D oubrovinski. Ivan : 213. Israël : 11. 170. 453 E Eltsine. Félix : 21 Ignatov : 153 Fedko. 476 . 367 Guerassim ov : 182 Dzerjinski. 256 J Jelezniakov. Fléchtne. M ikhail : 107. V ladim ir : 252. Sim on : 408 361. 189. 429. 232. 323.. 278.406.210.164. Ivan : 219 Grigoriev. Efim : 39. Théophile : 20 C houstov. Boris : 395 Getzier. F iod o r : 183. Stepan : 210 Frolov. 274 Iline. 356. 237. 470 Gautier. 190. ïakovenko. Ivan : 408. 215. 162. 180. Jacob : 114. 301.189 174. Ivan : 117 Geitsïk.403. 210. 342. Z inaïda : 49. Innokenti : 22. 466. 403. Alexandre : 37 162. 367 Dm icriev. 48. 472 G oldm an . 23 G rim m . 230.316.233. G outchkov. Boris : 359 D G orki.407. 294.120. 170.436 Evdokim ov. 46. 463 G oloubtsov. Ivan : 121 K G ailis. A natoli : 47 G GaievskI. 383 233 Ivanov. 216 Galkine. 452 H H ippius. 235. D m itriev. 394 Fom enko. Fîlippov : 228. 154. 229. 373. Vassili : 93 316. 252. Iakovlev.452. 171. 135. Boris : 12. G rigori : 232. 14. Erchov. 323. F iod o r : 255. Gazenberg : 372. Erm olaiev. 79.423. G uerassim e : 291 loudenîtch. Grom ov. G ueorgui : 401. V assili : 163. Alexandre : 116. 457 Ciliga. 359.408. 422. : 136.122. V assili : 117 373 lakovlev (soviet de Petrograd) : 230 Iartchouk. Félix : 149. 450 I Elvengren. 297 F legorov. 125. A nton : 215. 234. 181 Kalinine. 210. 231. Alexandre : 309 legorovski. Chtcherinov. G uerm an. Courvoïsier : 395 226. 315. 165. 253 Faure. 374 326. 281 271. Alexandre : 334 Christoforov. 253 Fadeîev. CRONSTADT 453. Erem enko. Ivan : 183 365. 216 Feiguine. Stanislav. A nton : 297. 49. A n ton : 47. 423 421. Fiodor : 183 394. 341 G eiden : 30 Chouvaiev. 208. Iouri : 451 453. 229. Vassili : 79. N icolaï : 78. 85. Pavel : 261. 300. 398. 238. 340. 187. G ueorgui : 86. 396 D ybenko. E m m a : 123. G ueorgui : 56.161. 431 G ribov. 146.430. 230. D avid : 394. 377 D enikine. 402. Gretchaninov.213. 414 167. 377. M axim e : 41.451. 119. Sergueï : 361 236. 459.408. Karl : 181 Kabanov. 399.

191. 234. 137. 36. Korchounov. 285. 353. 2 5 3 . Lounatcharski. 35. 2 2 0 . 249. 237. 35. M akhno.48.461 Kam enski. 139. D m itri : 170. 456. 4 0 0 L Kisselev. Ivan : 309.2 1 6 . 359 4 2 0 . 136.4 5 1 » 292. N ikita : 310 Kurosh : 30 Kilgast. 452 342. 141. 300 Kroutchinski.364. 109. 357. 39. 184.1 3 9 . 2 3 1 . 125. 409. Léon : 47 . 2 4 7 .152.2 3 3 . 2 24. 131. : 3 5 1 .218. 68.440. Kam enev. Vladislav : 102 Kozlovski. 257. 412 Karous. Koupolov.169. 89. 63.1 7 0 . 352. Anatoii : 28.411. 455. 13. Ivan : 359 90. Alexandre . Leonide : 150. N icolaï (adjoint de 369. 427 38.40. 128. 412 Kazanski. 411 Kerensky. Piotr : 118 Kozlovski. 173. 365 47. 192. 357. 178.217. 4 0 0 .4 5 6 .197.3 7 0 .44.1 7 3 . K otogorov.430.3 4 1 . M ikhail : 132. 308. 168. 2 47. Zinoviev) : 82. 60.37. 141.69. 167. 315. Alexis : 88. Kouraev. 3 06. Alexandre : 12. 48 . 98. M ikhail : 123. 39. 252. 288. Kam enev. 411. 104.358. 126.47. 411. 17. Paul : 170. 3 7 7 Lachevitch.153. 85.204.457. 229. Lioubovitch. 3 1 0 . 120. 223. 399. 144. 1 6 2 . 249. INDEX DES NOMS DE PERSONNES 1 3 6 . Korovkine. 208. 399. 1 2 . 477 . 160. 3 9 2 . 279. K am kov.107. 421 277. 3 98. Anatoii : 154.168. 175. Iouri : 167. 34. 4 6 2 412.150. 323. 3 92. 262. 289.2 3 8 . 352. 360 188 Koltchak. 139.190. 295.4 6 7 . 287.4 1 1 M aïski. 1 9 7 . 174. 411 M akarov. 3 3 5 . 3 3 6 . 452. 154.2 2 4 . 213 Kozlovski. Ivan : 16. 250. 293. 266.41. Lepse. 447. 3 9 8 . 3 3 2 .65. Alexandre : 13. 198. 222.4 6 0 Kouzm ine (M inouvcheie) : 197 M Kozlovskaia.43 K oniev. 89. 410. 64.161. 36. 3 9 4 . 3 4 1 . L a Fontaine.341. 3 3 9 . Krassine.454. 43 . 47 .4 3 4 . 3 4 0 .4 3 9 145.42. N icolaï : 183. 207. Constantin . 243 3 26. Jean de: 149 162. Lvov (prince) : 34. 208. Alexandre : 236. 2 4 6 . 2 2 9 . Piotr : 36. 3 9 1 . 119. 238.448. 165. 45 . 2 3 8 . 192. N estor : 14. 277 4 1 0 . 4 3 3 189. L oubkov. 327.1 6 0 . Ivan : 303 133.149. 223. 376. 327. 165. 4 6 . Fiodor : 187. N athalie : 3 6 4 .4 4 1 Lam anov. 169.375. 356. 43 . 170. 15. 168. 94.411. 187. Kouzm ine. Kolessov. 222.4 1 7 . 3 7 1 . 90. 466 118. 1 5 9 .154. Lam anov.4 1 0 . 359. I I . 140. Lavr : 37. 239. 458 39. 45. 121. 205. 3 4 5 . 379. N icolas : 170. 273 Khrouchtchev. 159. Vikenti : 61 1 7 5 . 294. 3 6 3 . 140.46. 100. 132. Boris : 39 412 Kanaiev : 239 Kozlovski. 228. 291. Serge : 2 1 9 . 1 6 8 . L am pe (Von) : 278 468 Lénine. V ladim ir : 4. 38. Kom arov.156 Kozlovskaia. Kornilov. 74.4 0 9 . 243. M ikhail : 10.465. 4 1 4 201. 109. 170. F.1 7 8 . 2 3 6 . 157. M atvei : 140. Evgueni : 3 1 2 Kozlovski.171. Elizabeth : 170. E fim : 175 16. Artem : 48 144. 181.

Ivan : 116. Alexis : 339 2 78.4 4 1 393. Sem ion : 213 M alinovski. Sergo : 268. 375. N icolaï : 352 M arx. V iatcheslav : 76 . 280. 364. Alexandre : 80. 181. 342. N icolaï : 251. CRONSTADT 2 0 9 . 120. Fiodor : 215. Philipp : 236.3 9 6 . 398. 357. 222. 37. M ikhaïl : 307 O ustinov.423. 294. G uerassim e r 187. 190.V assili : 313. 189. 419 400 M ett. 300. 261. Petrov. 187. 322. 4 0 6 439 478 . M atvei : 153 Pedioura. 271 Plekhanov. 91.407.2 1 3 . 256. 182 Petrovski. Serguei : 377 P M ekhonochine.323. Pavel : 34. 398. 442. Perepélkine. Robert : 218 448. 352. 335. N icolaiev. N icolaï : 361 M artov. 377. 451. 430. 324. 180. 2 4 399. 434. H enri : 2 1 7 . 122. 371. 238. 429. Jacob : 221 177. 289. 3 0 8 . 281. 171. 178. 154 Pervouchine. Karl : 149 Ozoline. 457 M ouralov. 4 3 1 . M essing. 391. N 121. Piotr : 230. 181. N icolaï : 61 187.2 1 0 . 236.3 6 2 . 323. Ivan : 29 . lo ssif : 406. 397. 130. Stanislav : 106. 218. M enjinski. 277. N icolas II : 22 .457 N ovikov. 289 Oustrialov. N icolaï : 199. N icolaï : 76. 401. 216 M ouranov. 323. 175. Podvoiski. 396. 192. 188. N ikonov : 23 432.392. 394. 2 8 0 .414. 462 410. 230. 238. Fiodor : 48 O ssossov. 435. 327. N icolaï : 76 2 3 8 . Alexis : 393. 236. 289. Polivanov : 32 236. 207. Constantin : 153 356. 408. Jan is : 359. 444 Ounschlicht. 272. N astoussevirch. 394. 4 1 1 . Ivan : 264. G ueorgui : 308 O Pierre le G ran d : 19 O rdjonikidzé. Paskov. 398. 208. 437. 363. 238.403. I d a : 1 1 . Alexis : 265. 2 87. 235. 236. 4 00 280. 176. 391. M arc : 39 185. 395. 190.3 1 4 . 400 Poincaré. 179. 119. N iessel. 198. N icolaï : 63 Pokrovski. 3 0 0 . Piotr : 186.218. 304. 433. 417. 363. N ivelle. O ukhanov. 305. 262. 443. 399 Poradelov. 127. 3 6 1 . 255. 400. Peremytov.3 1 1 . 164. G rigori : 264 Piatakov.428. V ictor : 35 M ilioukov. 352. Constantin : 76. M irbach (von) : 48 359.391. 441 Pavlov. 314 164. Georges : 41 Orechine. Stepan : 88. 139. 236. 238. 167. N em itz.392. 137. N icolaï : 334. Vassili : 32 O urkski. 406. 398. 182. 312. 436. 237. 117. 173. 90. 237. 400 2 71.2 1 1 . 363 M azourov. 35. N assonov. ïouii : 39. 128. 335. 326. N atan son . 189. 193. 380 237. 29 O ssinski. 410 154 Patrouchev. 349. 174. 186. Sim on : 94 Petritchenko. O uglanov. 471 Pepeliaiev. 357. Raym ond : 21. 334 166. 192. 414 M aklakov. 336. Piotnikov.431. 337 M edvedev.

319 Roukhimovitch. Savtchenko.310. 441 Troïtski. 17. N icolaï : 281. 435. 46. Vassili : 86 Trotsky. 166 Rediger : 27 Reisner. 238. 378 153.1 9 7 . 4 59. 4 6 1 . F io d o r: 115. Radek. 305. 434. 224. Alexandre : 297. 363. Sklianski. 330. 391. 447. 266. 225. 155. 83. 11. Sedov. 129. 329. Gueorgui : 234. 429. 421. 267. 74. G rigori : 32 Syrekchikov. 155 Tagantsev. 97 R Staline. 455. 318. 186 Sitnikov. Arkadi : 154 Tchernov. M aria : 39. M oïsei : 308 Tchistiakov. 124. 453 Sokolov. 133. Raskolnikov. Sergueï : 165. 42. 238. M ikhaïl : 66. Savinkov. N icolaï : 166 Rogov. Rochal. 428. 324. 307. 92 . V ictor : 44. 90. 4 5 2 . 345.4 5 8 338. Proüdnikov : 131 469 Spiridonova. 448. Semanov. 344. 451 266 Pouciline. 2 3 7 . 344. 61 T a n Fabian. 155 T Reisner. 327. 454 127 Toukine. S 219. INDEX DES NOMS DE PERSONNES Poukhov.315. 255. 403. 90. 412. 37. 405. 104. 208. 408. Skirda. 448. 442. 92. 266. 423.4 0 2 . 81. 155.97. Alexandre : 341.446. 45. 470 T ourk . 116. Ivan : 245. 82. 147. 430 452. 1 4 6 . 43. 12. 4 l. 427. 88. Serguei : 12. 402. 4 5 1 . Larissa : 81. 27. 443. 69. 117 Rykov. 156. 225. 13. V itovt : 146. 363. 340. 59. 82. 218. Vassiîi : 78. P io tr: 185. 2 9 7 . 3 5 1 . N icolaï : 340. M arc : 451 225. Slonim . Tchaïkovski. 309. : 12. 154. A. 409. 248. 4 5 7 . 260.265.4 0 0 . N icolaï : 283. 339. 414. 89. 236. 88. R u d o lf : 337 Seveï. 335. 467 Sm irnov. Phillips : 28. 263. 479 . A nton : 28 Rosengoltz. Serge : 167.91. Gueorgui : 221 Rom anenko : 236. 256.444. 76. 280. 271. 307. 121. Sem ion : 36. 434» 316. 89. Léon : 4. 431 406 Poutna. 439. 452. 3 1 4 . Karl : 356. 385 268. Léon : 445 222. Sarakoussov. 434. 247. 377. Efraïm : 97. 407. Gavriil : 182. 471 86.246. 251. 308. 279. 224. 384 Toukhatchevski. 164. 430. 410 45 Talachov. 306. 466. 251. 381.3 1 5 .314. 83. 311. 326. V oldem ar : 265 Tchékhov. 4 6 3 . 239. 170. Louka : 116. 399 451 Rose. 94. Boris : 109. G rigori : 60. Rakoucine. 2 09. 398. 83.473 220 Stronsky : 34 Raspoutine. 157. 40. 408 Prochian. M ikhail : 81. 246. 188. Alexis : 47 Tchitcherine. 86. M ikhaïl : 183 253. Rostov : 222 289. 304. 303. 399. Joseph : 4. Proch : 39 Soljénitsyne. 466. Fiodor : 36. Ivan : 71 Price.292. 45. 460. 341. Piotr : 202.4 0 1 . Siydnev : 274 3 16. Sladkov. 4 6 4 . 118. 44. 86. 67.

391 Zelenoï.4 1 0 . 2 0 9 . 33 . 2 23. V ilken. 4 6 6 .2 5 3 . 1 9 2 . 379. 130.2 1 7 . 2 5 0 . 2 3 9 . 444.1 5 3 . 4 1 5 . 156. 2 08.4 5 7 . Verchinine. 200. Ja n : 128 4 4 3 . 181. 310. 2 8 2 2 70. 45 . 3 6 3 .4 0 0 .1 3 6 . 301. 4 49.2 1 1 .4 1 4 .4 6 2 . 2 2 2 .4 0 1 . 4 3 4 . 4 3 4 . 2 7 2 . 236. 1 5 7 . X 4 4 .1 1 7 . 83. 2 0 7 . 88. 2 3 8 . 1 3 5 . V oline (historien anarchiste) : 236. 247. 1 1 6 . 2 0 9 .1 2 0 . V iren. 3 7 7 . 154. 342.3 0 0 . 3 2 7 . Zenzinov.1 5 9 .4 0 6 . 264. Zinoviev. 345. 1 7 5 . 238. V erkhovski. 281.1 2 8 .3 7 5 . 315.2 9 4 . 350. Vinaver. 473 394. 39.2 9 7 . 367 82. 132. 2 3 4 . 1 6 1 . 326. 2 3 0 . CRONSTADT 129. G uerm an : 1 1 0 . 2 8 9 . 3 8 0 . 4 0 2 .2 2 3 . 393. ïrakli : 38. 4 6 3 .2 4 3 .4 1 3 . A ndreï : 154.4 4 0 . 357. 2 93.4 6 2 . 2 91. 261.4 3 4 . Ivan : 1 3 0 . 339. 1 8 7 . 2 5 0 . 2 6 2 . 227. 161.3 5 9 . W eis-Guinter. 1 1 6 .1 6 2 . Z 2 3 6 . 2 29. 2 77.3 7 9 . G rigori : 12. Robert : 28 . V ladim ir : 308. 2 5 4 . Voronski. V olodarski. Evgueni : 3 5 9 3 71. 2 8 7 .2 4 3 . Piotr : 189. 9 8 . Vychnegradski : 51 3 4 7 . 2 19. V lassov. 123.1 1 8 .2 9 5 . 192 Vassiliev. 174. 278.3 5 9 . 2 2 4 . 410 2 2 0 . Zatonski. 34 2 9 4 . 1 4 7 . V ladim irov. 2 7 1 . 2 2 3 . 2 8 2 .1 7 2 . 363.4 5 9 .4 5 1 .4 5 8 . 89 . 2 4 5 . 3 7 3 . 188.4 6 7 168. Vorovski. V assili : 108.4 6 8 2 6 5 . 2 8 0 . 2 2 2 . Vorochilov.4 5 0 .1 2 1 . 330. V h d islav : 29. 2 4 8 . 314.1 0 1 . 290. 394. V ladim ir : 2 8 0 1 3 9 .1 6 1 . 3 5 7 . Pavel : 2 8 1 . 341. 3 9 .2 5 1 . 2 2 6 .2 7 2 . 81. 160. 395. 453 X enofontov. 90. 356. 319. 4 0 5 .2 5 2 . 255. 4 4 5 .2 4 6 .4 3 5 . 3 45.4 7 2 . 2 9 8 . Tseidler. 3 7 1 . 442. 3 9 6 . 2 1 6 . 4 5 2 . W rangel. 2 4 8 . 3 7 6 . M axim e : 2 7 9 .4 4 0 473 Zossim ov. 391 1 8 8 . Serguei : 88.2 1 9 . 1 6 9 . 3 3 9 . 2 1 8 . 454. 363.4 7 1 3 50. 172. 4 4 8 .2 4 9 .4 1 .4 6 9 . 3 2 4 . 'V tff 4 1 6 . 381 Tseretelli. 8 5 . 1 1 9 .2 5 9 . 170. Piotr : 59.1 1 1 . 323.2 3 1 . 2 5 1 . 2 0 8 . 210. 4 6 4 .1 9 4 .1 5 2 . K lim en t : 2 9 0 . 4 6 0 .4 1 6 .3 1 8 .1 9 5 .1 3 2 .4 4 1 . 165. 2 8 0 . 4 3 5 . 2 3 3 j 2 3 4 . 216.1 9 2 . Alexandre : 197 2 20. 31 . 2 9 3 .1 4 5 . 365. 169. Alexandre : 63 2 9 2 .2 4 0 .1 1 1 .1 0 6 .1 4 0 . 370. Voline (tchékiste) : 363 2 0 7 . 1 2 5 .3 9 7 . 47.4 4 6 . 1 0 3 . 2 9 0 . 3 1 6 . 30. 355.3 8 5 . 182.1 6 5 . M oïseï : 2 0 0 .2 4 5 .4 2 . 408 2 4 6 .4 4 2 . 2 7 8 . 342 3 24. 1 2 9 . 369. 162. 131. 330. 3 5 9 . 2 63. 229. 4 6 8 . Adrien : 115. 365 V V alk. 4 5 6 . 226. 3 0 0 .4 3 2 . 188. V aciav : 3 7 7 3 1 3 .1 3 1 . 4 6 7 . 91 .

....... Le comité révolutionnaire en action . 235 C hapitre XVI.. 297 C hapitre XXI............ Lénine..... Les premières lueurs de l’incendie......... L’assaut m anqué.. 1917 : Cronstadt la ro u g e ..................... Cronstadt et le X e congrès du parti com m uniste................... L’agonie du communisme de guerre ............ 215 C hapitre XV.................. Chronique d’une révolte annoncée .. 149 CHAPITRE X... Les ouvriers de Petrograd et l’insurrection ....................... 95 C hapitre VII............................................... Les premiers signes de l’orage......... 243 C hapitre XVII... 77 CHAPITRE VI.......................... 135 CHAPITRE DC Les «privilèges des commissaires».............. 197 CHAPITRE XIII. 277 C hapitre XIX.. Une « troisième révolution » ? ..... 207 C hapitre XIV.......... ............. Table Avant-propos........................................... L’attente.. Le passage du Rubicon .............. Vers l’assaut final..... Un cocktail explosif............ Au bord du R ubicon....... 259 CHAPITRE XVIIL Cronstadt et Immigration.............................. 321 481 ................. 59 CHAPITRE V. Qui sont les insurgés?.......... Les balbutiements de rinsurrection ........ 113 C hapitre VIII... 303 C hapitre XXII....... 51 CHAPITRE IV...................... 19 C hapitre II....... 9 C hapitre premier ............................................................................. 285 CHAPITRE XX. 185 C hapitre XII. Le comité révolutionnaire provisoire .......... 33 C hapitre III.... 159 CHAPITRE XI...... Premier branle-bas de com bat....

.................................................................... La répression.................. 451 Index des noms de personnes.............................................. L’exil finlandais.... 405 CHAPITRE XXX Derniers soubresauts...... 439 Notes........................................... 391 CHAPITRE XXIX Le commencement de la fin ........................ Fin de partie.............. 475 .......... 413 C h a p it r e XXXI.................... CRONSTADT C h a p it r e XXIII......................... 329 CHAPITRE XXIV...... 355 C h a p it r e XXVI.. L’assaut final..... 367 C h a p it r e XXVII. Les raisons de l’échec.................... 425 C h a p it r e XXXIL Interprétations.. Nouvelles alliances...................... 383 C h a p it r e XXVIII.. Reprise en main et réorganisation ......................... 349 C h a p it r e XXV.....