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Jean-Jacques Marie

Cronstadt

Fayard

© Librairie Arthème Fayard, 2005.

Reprise de la forteresse de Cronstadt par l’armée rouge le 17 mars 1921.

Avant-propos

Le 1er mars 1921, 15 000 marins et soldats se réunissent
dans un froid glacial sur la place de l’Ancre à Cronstadt, île
minuscule située au fond du golfe de Finlande, à une tren­
taine de kilomètres à Fouest de Petrograd, dont elle défend
l’accès. Ils huent les dirigeants communistes venus les
haranguer puis leur interdisent de prendre la parole. Après
six heures de discours, de débats et de cris, ils votent à la
quasi-unanimité une résolution dénonçant la politique du
parti communiste au pouvoir et stigmatisant sa mainmise
sur les soviets dont ils exigent la réélection immédiate, à
bulletins secrets. C ’est le premier pas d’une insurrection
qui, selon la Grande Encyclopédie so v iétiq u e rassemblera
27 000 marins et soldats et s’achèvera, dix~sept jours plus
tard, dans de sanglants corps à corps à la baïonnette et à la
grenade. Près de 7 000 insurgés fuiront alors en hâte les
combats et la répression. Ils se traîneront, des heures
durant, affamés, épuisés et transis sur la mer gelée pour
rejoindre la Finlande voisine, où les attendent trois camps
de concentration, leurs barbelés, les poux, la gale et la
faim.
Cette insurrection n a cessé de susciter les interpréta­
tions les plus contradictoires : « troisième révolution » ou
«complot garde-blanc» monarchiste; «crépuscule sanglant
des soviets» ouvrant l’ère du stalinisme, ou complot livrant
«Cronstadt au pouvoir des ennemis de la révolution»;

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CRONSTADT

mutinerie anticommuniste ou protestation antibureaucra­
tique; révolte spontanée ou soulèvement minutieusement
préparé; émeute de marins excédés par le «communisme de
guerre » et ses réquisitions ou dernière opération des servi­
ces spéciaux étrangers ; banale révolte antibolchevik de
soldats-paysans ou insurrection d’anciens héros de la révo­
lution montés à l’assaut du gouvernement qu’ils avaient
pourtant porté au pouvoir trois ans plus tôt.
Dans un récit romancé de l’insurrection, publié en
1987 à Moscou, Le capitaine Dikstein, le romancier
Mikhaïl Kouraev insiste sur le trafic dont l’histoire de
Cronstadt a été l’objet : « Des personnages historiques,
qui se sont hissés à J’avant-scène de la révolution et de la
guerre civile et ont joué un certain rôle dans les événe­
ments de Cronstadt, ont, comme par miracle, soudain
disparu sous la glace avec les centaines de soldats de l’ar­
mée rouge et d’élèves officiers qui, par une nuit de bour­
rasque, ont attaqué l’imprenable forteresse et l’ont prise
au cours d’un corps à corps furieux et meurtrier. » Il y voit
un de ces trous noirs tragiques de l’histoire où « les villes
gèlent dans les lueurs des incendies, où les tréfonds des
cuirassés couverts de neige flambent de désespoir2».
Pourtant, des années durant, les élèves des écoles sovié­
tiques ont appris par cœur un poème d’Édouard
Bagritskî, dont un quatrain évoquait ses vingt ans :

L a jeunesse nous a entraînés
Au combat; sabre dégainé.
La jeunesse nous a jetés
Sur la glace de Cronstadt.

Mais ils ne pouvaient guère savoir pourquoi. Dans le
calendrier historique révolutionnaire de 1939 imprimé à
Moscou, Cronstadt n’existe qu’à travers l’insurrection des

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AVANT-PROPOS

marins... de 1906 et de sa garde rouge de l’été 1917, puis
Tîle disparaît de l’histoire. Des mémorialistes amnésiques
se faisaient une étrange concurrence dans le silence.
Il était pourtant impossible d’effacer complètement
cette insurrection de l’histoire. Lénine l’évoque longue­
ment et à plusieurs reprises lors du X e congrès du parti
communiste russe de mars 1921. Une image officielle, à
usage de masse, en fut donc fabriquée et consignée dans le
Précis d ’histoire du Parti communiste de l'Union soviétique,
publié en 1938, inlassablement réédité jusqu’à la mort de
Staline, et dont l’étude était obligatoire. Mieux valait
néanmoins en parler le moins possible.
Le débat sur Cronstadt, escamoté en Union soviétique,
a eu lieu à l’Ouest, reprenant inlassablement les mêmes
documents, les mêmes textes et les mêmes témoignages,
répétant à satiété les mêmes interprétations, voire les
mêmes affabulations.
Deux ouvrages d’historiens occidentaux, l’un améri­
cain, La tragédie de Cronstadt de Paul Avrich, l’autre israé­
lien, Kronstadt 19"17-1921 d’Israël Getzler, ont marqué
un premier renouveau dans cette histoire. Paul Avrich,
s’appuyant sur des documents d’archives américaines,
aboutissait à une conclusion apparemment surprenante :
« Dans le cas de Cronstadt, l’historien peut se permettre
d’affirmer que sa sympathie va aux rebelles, tout en
concédant que la répression bolchevik fut justifiée3. »
Pour Israël Getzler, au contraire, les dix-huit jours de la
révolte de Cronstadt ont représenté IV âge d’or de la
démocratie soviétique» et les mesures prises par les
bolcheviks après son écrasement constituent « un
programme typique de contre-révolution4». Ces deux
points de vue opposés se situent des deux côtés de la ligne
de partage traditionnelle que dessinaient déjà Ida Mett,
dans La commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des

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CRONSTADT

soviets, et le Soviétique Poukhov, dans Cronstadt au
pouvoir des ennemis de la révolution5.
La décision prise en 1994 par le président de la Russie,
Boris Eltsine, de réhabiliter officiellement les marins
révoltés de Cronstadt a permis l’ouverture des archives
russes. Depuis lors, une masse de documents de et sur
Cronstadt ont été publiés en Russie®.
Kouraev affirmait dans son Capitaine Dikstein : «L a
mutinerie de Cronstadt attend patiemment son histo­
rien7. » Son apparition en Russie n’est pas pour demain.
Un certain Sergueï Semanov, auteur en 1973 de L a liqui­
dation de l ’émeute antisoviétique de Cronstadt, en a produit
en 2003 une version révisée sous le titre L a révolte de
Cronstadt, marquée par f obsession maniaque du complot
judéo-maçonnique mondial.
Hier, Semanov stigmatisait la révolte comme «une
émeute de pattes d’éléphant [zazous] déclarés [...], prépa­
rée idéologiquement par les débris des mencheviks, des
socialistes-révolutionnaires (SR), des anarchistes et autres
partis petits-bourgeois cjui livrèrent leur dernier combat
public contre le jeune Etat soviétique ». Aujourd’hui, ce
même Semanov dénonce « le Gouvernement provisoire
maçonnique» de Kerensky accusé d’avoir «tragiquement
remplacé la croix orthodoxe par le pentagramme maçon­
nique à cinq branches, dégoulinant de sang»; il stigmatise
«Trotsky, Zinoviev et leur Tcheka juive», les «maniaques
révolutionnaires», les «sombres aventuriers» qui entou­
rent Trotsky, et « l’Internationale communiste cosmopo­
lite», tous acharnés à jeter les jeunes paysans-soldats russes
dans une boucherie fratricide8.
Les archives ne sauraient par elles-mêmes répondre aux
questions qui ouvrent cet avant-propos. Parfois, la rela­
tion des événements est si différente d’un document à
l’autre que leurs auteurs semblent ne pas parler des

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I

AVANT-PROPOS

mêmes faits. Mais elles permettent de ne pas se détermi­
ner en fonction des seules déclarations idéologiques
souvent trompeuses, ou des flonflons de la propagande.
Trotsky affirme, dans Leur morale et la nôtre, en 1938 :
« La guerre est aussi inconcevable sans mensonge que la
machine sans graissage9.» Cette vérité vaut plus encore
pour la guerre civile que pour la guerre entre États.
Chaque camp utilise, en effet, la propagande pour confor­
ter ses partisans, démoraliser l’adversaire et gagner à soi la
population ou les couches indécises. La part de vérité
quelle contient est subordonnée à cet objectif vital.
Trotsky s’étonnait en 1938 de l’importance accordée à
l’insurrection de Cronstadt, à ses yeux simple révolte
parmi d’autres : «Pendant les années de la révolution nous
eûmes pas mal de heurts avec les Cosaques, les paysans et
même avec certains groupes d’ouvriers (ainsi des ouvriers
de l’Oural organisèrent un régiment de volontaires dans
l’armée de Koltchak) », dont l’armée blanche, au prin­
temps 1919, contrôla presque toute la Sibérie avant de se
disloquer sous le choc des insurrections paysannes. Il
ajoute : «Cronstadt ne se distingue de toute une série
d’autres mouvements que par une apparence extérieure­
ment plus impressionnante. Il s’agit d’une forteresse mili­
taire aux abords mêmes de Petrograd [...]. Des SR et des
anarchistes qui se hâtèrent de débarquer à Petrograd enri­
chirent ce soulèvement de “belles” phrases et de “beaux”
gestes. Tout ce travail laissa des traces sur le papier. » Cela
suffit-il à expliquer ce que Trotsky appelle « la légende de
Cronstadt10» ?
Ce n’était pas l’avis de Lénine, qui, dans son rapport au
X e congrès du parti communiste, tenu en pleine insurrec­
tion, a, selon ses propres mots, « tout ramené aux leçons
de Cronstadt, tout, depuis le début jusqu’à la fin 11». Un
peu plus tard, il déclare : «Les événements de Cronstadt

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La décision prise par Boris Eltsine en 1994 de réhabiliter les mutins. la révolution russe. et plus encore dans celui des grandes révoltes paysannes de Tambov et Tloumen qui éclatent à l’automne 1920 et mobilisent à elles deux. en effet. se nourrit de la colère et de la protestation de leurs familles au village. c’est-à-dire le remplacement de la propriété privée des moyens de production par la propriété d’État ou collective. les camps. les sœurs et les femmes le sont très souvent aussi. CRONSTADT sont un éclair qui a illuminé la réalité plus vivement que toutI2. Cronstadt appartient aussi au présent. sur le parti unique. une 14 . Le Goulag serait le fils légitime d’octobre 1917. à ses yeux. en plein dépeçage destructeur de la propriété d’État au profit de la nomenklatura mafieuse. beaucoup plus qu un soubresaut de la guerre civile parmi d’autres. de plus en plus hostiles à la réquisition presque totale de leur production par l’État soviétique et ses agents. la répression.» Ainsi. » Cronstadt est donc. y projette Finsurrec- tion de 192L Aux yeux de la commission gouvernemen­ tale mise en place par lui. le stalinisme est en germe dans son écrasement : «À Cronstadt déjà ont été éprouvés les procédés et les méthodes de répression large­ ment appliqués par le pouvoir bolchevik dans la mise en œuvre des répressions de masse au cours des décennies suivantes13. les frères. la prison. Le mécontentement des marins. dès sa naissance ou presque. sur plus d’un million de kilomètres carrés. Leur révolte s’inscrit donc dans le sillage de l’armée paysanne anarchi- sante de Nestor Makhno en Ukraine. écrasée par l’armée rouge en novembre-décembre 1920. provoqué par la dégradation de leur propre situation. L’insurrection de Cronstadt dépasse effectivement le cadre d’un éphémère soulèvement écrasé au bout de dix- sept jours : la plupart des marins sont des paysans dont les parents. débou­ cherait.

les forces sociales libérées par cette transfor­ mation vont en effet inévitablement chercher une expression politique. Même corsetées par des dispositions législa­ tives strictes. une fois réglé un «impôt en nature» dont l’ampleur est fixée à l’avance. Lénine interdira alors définitivement l’année suivante tous ces partis qui. de piques. en établis­ sant partiellement. L’insurrection de Cronstadt les couronne et les parachève. AVANT-PROPOS centaine de milliers de paysans armés de faux. de mitrailleuses et de canons. C ’est la Nouvelle Politique écono­ mique (NEP) qui donne aux paysans la liberté de commercer librement avec ce qui leur reste de leur récolte. il ouvre un champ d’activités à des forces sociales qui lui sont hostiles. mais elle a une portée plus grande. leurs mots d’ordre sont voisins. car. voire les constitutionnels-démocrates dits Cadets). Leurs mobiles. dans la moyenne Volga. La première est un changement radical de politique économique promulgué par le X e congrès du parti communiste russe. les mencheviks. Elle constitue un véritable tournant dans l’histoire de la Russie soviétique. des relations de marché capitalistes. leurs exigences. Des insurrections paysannes plus modestes éclatent aussi pendant l'hiver 1920-1921 dans la région de Voronèje au sud-est de Moscou. sinon identiques. 15 . Mais ce changement indispensable de politique écono­ mique est aussi menaçant pour le régime. de haches. de fusils. Cronstadt cristallise et précipite donc une décision déjà en germe et sans laquelle le régime se serait probablement effondré. Lénine en tire en effet trois conclusions et trois décisions qui pèseront lourd. les socialistes-révolutionnaires de gauche ou de droite. qu’elles peuvent trouver dans des partis d’opposition (les anarchistes. elle autorise enfin l’entreprise privée en dessous d’un certain seuil de personnel salarié. dans la région du Don et dans le Kouban au sud de la Russie.

et non plus seulement des éléments sociaux jugés hostiles ou douteux. Ainsi. fût-ce sous forme dévoyée. Privées de cette possibilité. Il fait donc voter par le congrès à huis clos une résolution «sur Funité du parti». Les Maïski se comptent par milliers. exclu deux ans plus tôt du Comité central du parti menchevik pour son appartenance au gouverne­ ment blanc d’Omsk. reconstituer très vite leurs forces. nourries par la propriété privée et le commerce libre. ces forces sociales. » La résolu­ tion décide la dissolution de toutes les tendances (ou fractions) constituées dans le parti sous peine d’exclusion immédiate. mènent une existence végétative semi-légale et semi-clandestine. Seule force politique légale. voire d’anciens adversaires. la direction utilisera bientôt cette épura­ tion pour éliminer ses opposants politiques. CRONSTADT sauf les Cadets (interdits depuis novembre 1917 à cause de leur alliance avec Farinée blanche naissante). qui a aussi pour cause la révolte de Cronstadt : « L’exploi­ tation par les ennemis du prolétariat de toute déviation de la ligne communiste a été illustrée de la façon la plus saisis­ sante sans doute par l’émeute de Cronstadtl4. La NEP renforçant à ses yeux cette nécessité. Lénine en conclut enfin qu’il faut « assurer la cohésion du parti. donne plein pouvoir au Comité central pour « faire régner une discipline stricte à l’intérieur du parti et dans toute l’acti- 16 . Ivan Maïski. en octobre 1920. peuvent tenter de s'exprimer à Fintérieur même du parti commu­ niste. qui ne fut pas alors publié. les pressions sociales multiples. désireux de rallier le camp des vainqueurs. y a adhéré assez tapageusement. il concentre nécessaire­ ment. mais qui pourraient. Lénine a déjà fait procé­ der Fannée précédente à une première épuration du parti pour en chasser certains. dans cette situation. interdire Fopposition ». Le point 7. renforcées par l’adhésion massive de membres des autres partis.

le récit de ses moments décisifs. dit-il alors. ses objectifs réels. AVANT-PROPOS vite des soviets et obtenir le maximum d’unité en élimi­ nant toute action fractionnelle15». dès lors toute opposition. l’évocation du destin de ses dirigeants ne sauraient être dissociés d’une réflexion sur son origine. le tableau de la répression qui a suivi son écrasement. le 17 janvier 1924. sera assimilée à la reconstitution d’une fraction interdite par le X e congrès et immédiate­ ment sanctionnée. . c’est pourquoi il ne la rend pas publique. C ’est ce qui se passera. il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir16». C ’est pourquoi certains historiens font hâtivement du Xe congrès le point de départ de la bureau­ cratisation stalinienne. des combats qui ont fait rage sur la mer de glace autour de l’île. que l’Union soviétique reste isolée et donc que dure la N EP : «Tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays. Lorsque l’op- position de gauche se dressera contre l’appareil à l’au- tomne 1923. voire toute critique. ses alliés et les raisons de son échec. Le déroulement de l’insurrection de Cronstadt. ses causes. de publier ce point 7 . Staline et ses alliés décideront. Elle doit s’appli­ quer tant que la révolution n’a pas triomphé en Europe. ses ressorts. Lénine présente cette mesure comme «provisoire». dans l’île et les forts qui l’entourent.

.

C h a pitr e p r e m ie r La préhistoire de Cronstadt L’île de Ko dîne. qui visite Pîle en 1829» est frappé par « cette ville qui s’élève sur un terrain si bas qu’on la 19 . Quatre ans après la bataille de Poltava (1709). C ’est une étroite et basse bande de terre sablonneuse longue de 12 kilomètres et large de 1. tournée vers Pétersbourg dont elle commande l’accès.5 à 2 kilomètres. à l’extré­ mité orientale de Pîle. Ses successeurs aménagent ensuite les trois ports de Pile qui servent d’abri à la flotte militaire russe de la Baltique et édifient des forts sur la guirlande d’îlots et de rochers qui la flanquent. plus connue sous le nom de sa ville. en Kronstadt. flanquée de quelques minuscules îlots et rochers qui dessinent une demi-couronne au nord et au sud de l’île. Pierre le Grand s’en empare et change le nom de Kronslot. à une trentaine de kilomètres de l’embouchure de la Neva. Les Suédois mettent la main sur cette étendue déserte en 1617 et la baptisent Kronslot. où il écrase les troupes du roi de Suède Charles XII. en français Cronstadt. Il y bâtit sur près d’un tiers de l’île une forteresse. Les voyageurs qui se rendaient à Pétersbourg par bateau passaient par ou devant Cronstadt. s’étend au fond du golfe de la Baltique. Léon Renouard de Bussière. Cronstadt.

l’Arsenal.. qui donnent sur le port principal face à la capitale. parcourue de canaux. On pourrait juger cette issue banale. Cette vision d’une forteresse menaçante évoque déjà la Cronstadt de 1921. à l’est de la ville. avant même d’en voir les remparts épais. dans la Russie d’alors. la grande salle du Manège. entourée «de citadelles imprenables qui se détachent autour d’elles [. décident d’arrêter le travail. Le juge de paix à qui l’affaire est confiée la règle par un compromis qui satisfait les deux parties. dominée par la Cathédrale maritime et entourée d’entrepôts. les maçons. Rien de plus solennel que cette avenue guerrière». en juillet. le siège de l’amirauté. Mais deux mois plus tôt. s’étend. La construction d’un dock en pierre pour le port prin­ cipal provoque en 1870 la première grève de l’île et l’une des premières de l’histoire de la Russie : l’entrepreneur chargé de la construction refuse de payer les maçons pour les heures ou les jours de pluie qui les contraignent à rester bras croisés. furieux. imagine «les feux croisés des canons».. CRONSTADT croirait posée sur pilotis au milieu de la haute mer».]. Au centre de la ville. Or. dont Théophile Gautier. l’École du génie maritime. Trois ans plus tard. D ’imposants bâtiments de pierre s’étendent entre la place et les portes de Pétersbourg ouvertes dans les remparts. Cronstadt prend son aspect définitif au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. des ouvriers tailleurs 20 . la grève est un délit et l’entrepreneur porte plainte. où plus de 25 000 personnes peuvent se rassem­ bler. la cathédrale Saint-André. La ville est parsemée de casernes qui abritent la garnison. Victor d’Arlincourt a la même sensation devant « cette ville fortifiée bâtie pour ainsi dire au milieu de la mer». la vaste place de l’Ancre. Le vaisseau ennemi qui tenterait de se glisser vers Pétersbourg à travers ces forte­ resses marines serait anéanti sur-le-champ.

une escadre française arrive solennellement à Cronstadt. Dans toutes les flottes de guerre du monde à cette époque. et les cinquante-neuf autres à trois jours. pour sceller le rapprochement franco-russe déjà matérialisé par les premiers emprunts russes lancés par la monarchie tsariste sur la place de Paris. Mais nulle part en Russie les traitements infligés aux marins ne sont aussi brutaux et leur aversion pour leurs supérieurs aussi vivace qu’à 21 . En juillet 1891. à qui l’eau douce est sévèrement rationnée. Les maçons de File ont échappé à ces rigueurs . les conditions de. la vodka gratuite coule à flots.? LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT avaient fait grève à Pétersbourg. condamné quatre «meneurs» à sept jours de prison avant de les renvoyer dans leur village natal. Le gouvernement avait traduit soixante-trois grévistes en justice. f île est devenue le symbole de la puissance maritime de la Russie. obéissent avec enthousiasme . Les matelots russes. s’ils n’ont pas d’argent il leur suffit de donner au cabaretier le nom de leur navire : la trésorerie de l’amirauté paiera la note. et celui de Poincaré en juillet 1914 ne connaî­ tront pas ces débordements. même si la diplomatie militaire russe ne s’embarrasse pas de finesses. la nourriture détestable.vie des équipages sont pénibles. Une seule beuverie suffît pour garantir l’amitié militaro-bancaire franco-russe. L’amirauté ordonne aux matelots russes d’em­ mener boire les matelots français. Elle est fort bien reçue. le mépris des officiers pour les marins et la haine de ces derniers pour leurs officiers aussi marqués. Le débarquement de Félix Faure à Cronstadt en août 1897. habitués aux rigueurs d’un règlement draconien. Mais nulle part sans doute autant que dans la marine russe la nourriture des marins.Cronstadt est déjà un lieu à part. n’est aussi infecte. À la fin du X IX e siècle. la discipline brutale et le mépris aristocratique de la caste des officiers pour les marins abyssal.

le tsar. Combien de marins de Cronstadt déambulant du mauvais côté se sont fait gifler par un officier ou par sa femme. recrutés dans la paysannerie. de rater deux coqs de bruyère le 9. Le bolchevik Doubrovinski. un bref moment» les danseuses. couturières. la grève générale qui. par un Manifeste publié le 17 octobre* accorde un certain nombre de libertés et annonce la créa­ tion d’un parlement élu (la Douma). employés de bureau. rubanières. infirmiers et infirmières. avant d’être jetés dans un cachot sans aération ni lumière. un rouge-queue le 7> et. le long de la côte finlandaise. savetiers et même. cinq mille d’entre eux se réunissent place de l’Ancre pour s’entendre expliquer le sens du Manifeste. cheminotss typographes. Nicolas II chasse quinze jours durant dans les îles et îlots du golfe. tisseu­ ses. remue les marins de la forteresse. en octobre 1905. rien le 6. Les marins de Cronstadt y voient la promesse que le régime de la forteresse et des navires va changer. sont soumis à une discipline très stricte et encadrés par des officiers qui les frappent et les envoient au cachot pour la moindre vétille. soulève à Pétersbourg postiers. CRONSTADT Cronstadt. Le 23 octobre. Les marins servent à tout : lorsqu en septem­ bre 1905. après un jour de repos bien mérité le 8. qui se suicidera plus tard de 22 . Le règlement interdit aux marins de fréquenter établissements publics et estaminets. et de marcher sur le trottoir ou la partie de la rue exposés au soleil. commis. cent vingt-cinq marins de la flotte sont mobilisés pour lui servir de rabatteurs. fileuses.du ballet impérial. Pour tenter de désamorcer ce puissant mouve­ ment. Les marins. à l’exception de quelques postes techniques spécialisés. Ce déploiement de forces permet à Sa Majesté impériale d’abattre un coq de bruyère le 5 septembre. garçons de café. Dans ce climat étouffant. cuisiniers.

une cinquantaine de soldats soumettent une liste de revendications au colonel de leur régiment. ils croisent des marins qu’ils appellent au secours. Tun d’eux lui déclare : « Nous sommes traités comme des bêtes ». En leur nom. qui les fait arrêter sur-le-champ et les envoie sous escorte en prison. Des milliers de matelots raflent des armes à l’arsenal et se répandent dans les rues. Ils 7 demandent de ne pas être traités comme des serfs et des chiens. En chemin. mais comme des citoyens russes. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT «désespoir. Le gouvernement déclare Cronstadt en état de siège. Sans direction politique. ils préfèrent adopter une péti­ tion modérée destinée au tsar. incendient plusieurs bâtiments. Les marins Fécou- tent mais ne le suivent pas. et un orateur SR dénoncent le Manifeste comme une ruse destinée à sauver le régime tsariste vacillant. ferme dans le contenu mais respectueuse de ton. sans que les rares militants mencheviks et bolche­ viks puissent freiner et ordonner cette émeute spontanée. le gouverneur et commandant en chef de la forteresse. ainsi qu’une augmentation de leur traitement. en exil. Nikonov. Un cri répond à leur appel. Doubrovinskï appelle même les marins. riches à la fois d’une conscience révolutionnaire. s’enivrent dans une bacchanale effré­ née. et réclament la réduction du service dans la marine de sept à cinq ans. les marins dénoncent tous avec véhémence leur nourriture infecte et le refus obstiné de leur fournir des cuillers. vident les bouteilles. Lorsque. fourchettes et couteaux individuels. Les troupes envoyées de 23 . de canons et de mitrailleuses. inspecte les unités. à s’insurger. et fait comprendre qu ils ne veulent plus l’être. enfoncent les vitrines des magasins de vin. comme dans l’infanterie. la révolte se transforme en pillage : les marins en fureur se répandent par les rues en chantant. Rien ne semble pourtant annoncer une explosion. Le 26 octobre. les deux jours suivants. de fusils.

Rien n’ayant changé dans le régime des marins et de la garnison. le 1er novembre. Aucune condamnation à mort n’est prononcée. 84 sont acquittés. Dans les semaines qui suivent. Il désigne en son sein un comité exécutif dominé par eux. il écrit : «À Cronstadt tout s’est calmé après de sérieux désordres parmi les équipages et 1’artillerie de la forteresse. où. marins et civils. Nicolas II s’at- larde par deux fois dans son journal sur l’éphémère émeute. chargé d’établir un plan d’insurrection. La grève générale calme les ardeurs de la cour martiale : sur les 208 accusés. un bureau technique provisoire des partis révolutionnaires de Cronstadt se constitue à l’initiative des SR. recrutent par dizaines marins et soldats à Cronstadt. 24 . En juin 1906. les grèves ouvrières balayent Lodz et Varsovie. les partis révolu­ tionnaires. 83 jugés coupables de désordres divers. le soviet de Pétersbourg appelle pour le lendemain à une grève politique de solida­ rité avec les mutins emprisonnés et avec les ouvriers polo­ nais. surtout les socialistes-révolutionnaires (SR). dus à l’ivrognerie1. et donc d’une précision très approximative. Le comité exécutif envoie un émis­ saire auprès des marins de la forteresse de Sveaborg. élaboré en réalité à Pétersbourg par les dirigeants SR. » Le commandement traduit deux cent huit mutins devant une cour martiale en même temps que le gouvernement décrète l’état de siège en Pologne. CRONSTADT Pétersbourg écrasent la mutinerie le 28 octobre et arrêtent près de trois mille soldats. alors aux trois quarts territoire russe. Les équi­ pages et la garnison ressentent ces verdicts comme une victoire. Il note le 27 septembre : «A Cronstadt des désor­ dres et des pillages ont commencé depuis hier. 41 seulement jugés coupa­ bles de mutinerie dont un est condamné au bagne à vie. une nouvelle explosion menace. Après plusieurs meetings de masse dans les usines de la capitale. » Le lende­ main.

ils affirment que. Pour réchauf­ fer Fardeur vacillante des marins. un groupe de matelots de la deuxième division de marine envahit le dépôt d’armes de la division. de retour le 17 juillet. en effet. Les artilleurs des forts. à l’humeur pourtant très incertaine. L’émissaire. Le lende­ main un télégramme codé de Sveaborg annonce à Cronstadt que la garnison de la forteresse s’est soulevée et laisse entendre que des navires insurgés s’avancent sur Cronstadt. Selon le rapport des gendarmes. se soulèvera et armera les matelots désarmés. les armes des équipages sont sous clé. les délégués se disséminent dans leurs unités. Depuis octobre 1905. quatre grands navires mutinés de Sveaborg. vers minuit. maigre butin pour une insurrection. À deux heures de l’après-midi. en majorité SR. une dizaine de militants de Pétersbourg présents. qui contrôlent le golfe et dont l’intervention est décisive. Le contre-amiral Beldemichev et 25 . insistent pour déclencher immédiatement l’insurrection. Ces dernières décident de laisser faire pour débusquer et liquider les meneurs. viendront prêter main-forte aux insurgés de Cronstadt. Tous les orateurs l’assurent : tout le monde aspire à se soulever. dont nul ne verra jamais la trace. le comité exécutif réunit une soixan­ taine de marins et soldats de la garnison. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT voisine d’Helsinki (la Finlande fait alors partie de l’Empire russe). sont très hésitants. dit de Ienisseï. Le 19 au marin. À onze heures du soir. L’assemblée vote pourtant l’in­ surrection pour minuit. Le plan des SR repose sur ces vaisseaux fantômes et sur la conviction infondée que le régiment d’infanterie. affirme à ses camarades que l’insurrection mûrit à Sveaborg. Il leur reste dix heures pour préparer l’insurrection dont les mouchards informent aussitôt les autorités. abat l’officier de service et s’empare d’une cinquantaine de carabines et de revolvers.

les insurgés se dispersent. abattent leur commandant et leur colonel. Le régi­ ment de Ienisseï les en déloge. le ministre de la Guerre reçoit une lettre anonyme vengeresse. démoralisés. Les insurgés en déroute s’enfuient et se réfugient dans leurs casernes. qui abattent le capitaine et blessent le contre- amiral. un groupe de démineurs dirigés par des anarchistes se soulèvent. ils interpellent les mutins. Les matelots de la première division de marine se soulèvent. et emprisonnent les autres officiers. se préci­ pitent vers l’arsenal désert. puis grimpent sur un train intérieur. au nom de «207 soldats dotés de conscience de classe» qui affirment que «leurs supérieurs 26 . L’insurrection. un groupe d’ouvriers et de matelots brisent les portes de l’arsenal et tentent de rafler les armes. un tribunal militaire de campagne condamne à mort sept démineurs et une demi-douzaine de matelots et de civils. et retournent à la caserne du régi­ ment de Ienisseï qui les accueille à coups de fusil. ils se dirigent vers les casernes du régiment de Ienisseï qui les repousse. sur la rive sud. domine Cronstadt et renferme un énorme dépôt d’obus. arrêtent leurs officiers et rejoignent les insurgés. Avec un groupe de 400 ouvriers. CRONSTADT un capitaine arrivent alors sur le pont . se rendent. Les mutins. préparée dans la hâte et le bluff. s’échinent à remplacer le drapeau impérial par un large drapeau noir pendant que les artilleurs loyalistes enlèvent les platines des canons et bloquent la porte de fen- trepôt. y installent leur garde. La répression s’abat aussitôt. foncent sur le fort Constantin qui. Trois jours après. Pendant ce temps. puis vers la station d’électricité. Ils occupent le fort sans coup férir. Ils s’empa­ rent du fort de Letke situé en arrière de la ville de Cronstadt. Après avoir ainsi tourné en rond. En ville. a tenu six heures. Une compagnie de la garde impériale disperse une colonne de matelots chargée de s’emparer d’une caserne de sapeurs. Dès le 20 juillet 1906.

Trotsky. le 3 décembre 1905. Les condamnés refusent presque tous l’assis­ tance d’un prêtre. douze au bagne. dix autres insurgés sont condamnés à mort par un tribunal militaire. Le tribunal militaire peut travailler en toute tranquillité. mille dix-neuf à des peines de prison. Le soviet de Pétersbourg n’existait plus : Farmée avait arrêté la quasi- totalité de ses délégués (257) et ses trois coprésidents. Mais les élèves officiers matent sans grand-peine un équipage vite démoralisé par son isolement. quinze à divers châtiments. deux cent trente-six insurgés sont condamnés à des peines de quatre à vingt ans de travaux forcés. 71 marins conscients et 156 fantassins conscients. ministre Rediger! Nous. écartant la croix quon essaie de leur imposer et s’avancent en chantant un hymne révolution­ 27 ... Svertchkov et Zlydnev. des matelots du cuirassé Mémoire d'Azov se mutinent. dix-neuf autres le 17 septembre. Les tribunaux ne prononcent que deux cent soixante-deux acquittements. La gendarme­ rie vient chercher les condamnés dans leur cellule à Faube du 25 septembre et les informe que les démarches de leurs avocats ont été couronnées de succès : ils seront fusillés. ÏA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT les considèrent comme ies plus fiables»* Ils menacent : «Écoute. gagnent la mer et foncent sur Revel. Le 5 août. réunis dans une forêt. nous pendrons trois officiers et nous en fusillerons cinq2!» La menace ne freine pas Pardeur de la cour martiale. Au total plus de 3 000 marins sont arrêtés.] pour chaque camarade soldat tué. nous avons juré de venger nos sept camarades traduits en cour martiale et exécutés. Quatre-vingt-onze matelots sont traduits devant le tribunal militaire qui en condamne dix-huit à la pendaison. [. et en acquitte trente-quatre. et non pendus. treize aux bataillons disciplinaires. il prononce trente-six condamnations à mort. Pendant Féphémère insurrection de Cronstadt. en Estonie.

Cronstadt est déjà un symbole. Cronstadt n est quune immense caserne où régnent la peur et le silence. plaçant un récit halluciné de la révolution de 1905 au cœur de Moravagine. Philips Price : «Les soldats et les matelots étaient traités comme des chiens. en fait une pièce maîtresse de son plan délirant d’insurrection généralisée. « ce qui fît de Cronstadt un des centres révolutionnaires les plus avancés de Russie3». par allusion au bagne de l’île glacée extrême- orientale décrit par Tchékhov quinze ans plus tôt. Leur service durait du petit matin à très tard dans la nuit.] On jetait un homme dans les chaînes pour la moindre faute. les marins étaient recrutés parmi les artisans et des paysans souvent analphabètes. Des changements profonds. [. et si on le trouvait en possession d’une brochure socialiste. On ne leur permettait aucun divertissement de peur qu’ils ne se réunissent à des fins politiques. En 1909. est nommé comman­ dant de la forteresse et du port de Cronstadt. modifient peu à peu l’ordre existant.. Viren enserre la flotte dans un réseau policier qui surveille tous les marins et le personnel civil. Au lendemain de la guerre russo-japo­ 28 . le vice-amiral Viren qui commandait jusqu’alors la flotte de Sébastopol. eu donnera un noir tableau au jour­ naliste anglais du Guardian. ajoute-t-il. Cronstadt devient une légende. Biaise Cendrars.» Mais. Il instaure sur l’île un régime qui lui vaut le surnom de « Sakhalme du Nord». on le fusillait. Le premier président du soviet de Cronstadt.. Ce maniaque ne tolère même pas un officier sans moustache. Puis les trente-six sont fusillés. CRONSTADT naire que la gendarmerie tente en vain d’interrompre et que les prisonniers reprennent en chœur dans leurs cellu­ les. M. Lamanov. et sanctionne tout nouvel officier qui se présente sans ce viril ornement. en effet.

« singu- lièrement apathique et apolitique4». dont les cuirassés Petropavlovsk et Sébastopol. est. Les rares organisations révolutionnaires créées sur l’île sont vite démantelées. le personnel de ses deux hôpitaux. selon un historien. l’intelligentsia locale que consti­ tuent les professeurs des quatre écoles supérieures de Cronstadt. un autre cinquième d’artisans. très actif en 1917. le menchevik Valk réussit à créer un comité social-démocrate d’une douzaine de membres . des cellules bolcheviks se reconstituent sur six navires de la flotte. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT naise et du désastre de Tsou-Shima qui a englouti. les ingé­ nieurs et les étudiants et le personnel des établissements navals. opérateurs radio. la quasi-totalité de la flotte de la Baltique. le professeur d’histoire Ivan Orechine. la monarchie russe a décidé de créer une flotte militaire moderne. La guerre va ébranler ici plus vite qu’ailleurs un ordre fondé sur la seule contrainte. Poincaré peut les admi­ rer lorsqu’il débarque à Cronstadt le 20 juillet 1914 pour s’assurer que la Russie est prête à entrer en guerre aux côtés de la France. En 1916. 29 . En 1914. des techniciens. Il sera l’un des dirigeants du soviet de Cronstadt en 1917. mécaniciens. en mai 1905. civils et militaires. un quart de paysans. qui exige des chantiers de construction et de réparation. les chantiers navals russes livrent des navires de guerre ultramodernes. près d’un tiers de la population de Cronstadt est formée de travailleurs industriels. L’un de ses représen- tants. d’ensei- gnants et d’employés . un cinquième de marins et de travailleurs non qualifiés. sera en 1921 l’un des dirigeants de Tinsurrection. il est vite arrêté. et spécialistes de l’entretien qualifiés. En 1910. qui seront au premier rang de la révolte de 1921. Le Journal du 21 juillet évoque « le panorama immense et épique de Cronstadt». de fonctionnaires. puis de l’insurrection de mars 1921. Dès mai 1915.

]> j ’avais le sentiment d’être sur le pont d’un navire ennemi. sont arrêtés et exilés. la police tsariste démantèle le réseau des cellules bolcheviks. Quatre-vingt-quinze d’entre eux sont arrêtés mais les marins de la base expriment bruyamment leur solida­ rité avec eux.» Il propose de démanteler sans tarder Cronstadt. «la situation devient catastrophique [. L’accueil qu il y reçoit le glace. il inspecte le croiseur D iana. Mais la victoire de Viren n’est qu’apparente. cuirassés sortis des chantiers en 1914. Deux mois plus tard. Des marins rica­ nent et menacent de le jeter par-dessus bord. en décembre 1915. qui se recons­ titue avec d’autres marins en juillet 1916.. des marins lui répon­ dent : «Vous ne pouvez pas pendre des milliers d’hom­ mes. du cachot et de son régime de famine. c’est vous qui serez pendu le premier!» Les marins du Gangout dénoncent en octobre 1915 leur nourriture infecte. Seize d’entre eux. du fouet. dont un militant bolchevik. CRONSTADT dont le Petropavlovsk et le Gangout. les équipages de YEmpereur Paul Ier et du Rossia protestent à leur tour contre leur nourriture indi­ geste.. les équipages des cuirassés Gromoboïtt Rossia huent leurs officiers.. Il s’inquiète de « cette revue cauche­ mardesque» dans sa lettre du lendemain adressée au contre-amiral. mais avec une hostilité à peine dissimulée [. L’amiral Kurosh menace de les faire pendre. Kurosh les menace de son revolver. avant d’être à nouveau démantelé au début de septembre.. Il ne reste plus alors à Cronstadt que quelques militants isolés sans aucune organisation révolutionnaire. En août 1915. Le 14 septembre 1916. le comte Geiden : «L’équipage a accueilli mes salutations de façon formellement correcte. une semaine après l’arrestation des derniers mili­ tants bolcheviks. Peu après.] les marins sont 30 . sa flotte et ses équipa­ ges. Malgré l’utilisation qu’il fait des châtiments les plus sévères.

en effet. « il suffit d’une impulsion venue de Petrograd pour que Cronstadt. dont le noyau dur n a pu encore être découvert». mais cela ne sert à rien. le désarroi ronge les couches dirigeantes elles-mêmes. LA PRÉHISTOIRE DE CRONSTADT tous des révolutionnaires ». qu’il redoute tant. Viren avoue son impuissance : « Nous déportons. contre tout le monde». Or. contre le corps des offi­ ciers. Cette impulsion. Nous ne pouvons pas traîner 80 000 hommes devant les tribunaux. Il prétend avoir « décelé l’exis­ tence d’une puissante organisation clandestine. de rempla­ cer les équipages de la flotte de la Baltique par ceux des flottilles de Sibérie et de la mer Blanche et d’« écraser sévè­ rement la plus légère protestation5». de disloquer les équipes techniques. près d’un million de déserteurs rôdent déjà dans les campagnes. La dispersion du microbe révolutionnaire est-elle pire que sa concentration en un point ? Les deux solutions étaient sans doute alors également dangereuses et inefficaces. nos pelotons d’exécution fusillent. Au début de l’hiver 1916- 1917. le régime paralysé se délite. il propose de disperser la majorité de l’infanterie à travers la Russie. le cours des événements ne laissera pas à faillirai Viren et à la cour le temps d’en débattre. est imminente. Il commande une année de 80 000 hommes concentrée sur cet ultime rempart de la capitale. se dressent contre moi. contre le gouvernement. La chancellerie du tsar refuse de « répandre le malaise de Cronstadt à travers toute la Russie6» et rejette ce plan. les navires qui y mouillent. convaincues que le régime les entraîne vers l’abîme mais résolues à ne rien faire pour 31 . » Pour prévenir leur soulèvement inéluctable. la population et l’armée grognent . la masse des soldats-paysans renâcle de plus en plus devant une guerre dont les buts proclamés (la conquête de Constantinople ouvrant à la marine russe l’accès aux Dardanelles et à la Méditerranée) sont étran­ gers à ses soucis .

» Mais le respect pour Fempereur l’em­ porte sur la peur lucide. Ils doivent s’y reprendre à plusieurs fois pour achever le moine débauché mal empoisonné. nous désap­ prouvions la voie suivie par le tsar car nous savions qu elle menait à l’abîme. . à qui les passagers inquiets laissent le volant entre les mains tout en l’acca- blant de conseils qu’il refuse de suivre. déclarait au Conseil des ministres : « On peut s’attendre à une catastrophe d’un moment à l’autre. le ministre de la Guerre Polivanov. On nous pousse et nous devons avancer tout en nous accrochant autant que nous pouvons. CRONSTADT l’en empêcher. c’est le pouvoir».. au front et à l’ar­ rière. ces défenseurs de l’État ne peuvent indéfiniment avancer ainsi en reculant sans cesse. le conseiller favori de l’impératrice.. on nous passera sur le corps et la foule se jettera sur l’élément que nous gardons tout en l’accusant. dérisoire. affolé.. Choulguine déclare à ses amis un jour de décembre 1916 : «Nous jouons actuellement le rôle d’une chaîne d’hommes retenant la foule [.. le journaliste libéral Maklakov compare la Russie à une automobile conduite à la catastrophe par son chauffeur. puis abattu à coups de revolver. mais il est impossible de rester sur place. La peur de miner l’État et d’affaiblir l’ef- fort de guerre inhibe en elles toute initiative. SI nous cessons d’avancer. le dénigrant. » En octobre de la même année. Cette farce sur fond de tragé­ die est l’une des ultimes grimaces du régime agonisant. que prennent deux d’entre eux est d’abattre Raspoutine. ou plus exactement l’E ta t7.] qui nous pousse dans le dos. Dès le mois d’août 1915. La seule décision. ^ Alors que la guerre disloque le pays. Le député monarchiste Choulguine résumera leur position en des lignes lumineuses sur cette volonté de ne rien faire : « Bien que respectueux du trône. on rompra le barrage. mais nous sommes là pour le garder : cet élément. le critiquant.

de petits démons haineux [.. voilà ce qu’il fallait. Le 28 février. au contraire..]. de bêtes abruties ou celle. Le député monarchiste Choulguine l’exprime brutalement quand il décrit «l’ignoble foule [..]. Des mitrailleuses. Il y interdit la presse de la capitale. ». C h a p i t r e II 1917 : Cronstadt la rouge Le 23 février 1917... Je savais que seul ce langage était compris par la rue. l’amiral Viren tente d’isoler Cronstadt.. il fait installer des mitrailleuses dans la cathé­ 33 . ignoble.. s’effondre. non moins ignoble. ces égouts humains qui se déversent» dans la salle de la Douma le 27 février. qu’on nous donne des mitrailleuses1. La haine qui dresse possédants et officiers contre les paysans. marins et ouvriers n’en est pas éteinte pour autant. lâché par tous.. Des mitrailleuses.].]. des ouvrières du textile de l'arron­ dissement de Vyborg au nord de Petrograd descendent dans la rue et manifestent en criant «D u pain!». et «leur expression. Le régime. cette lâche populace [. tout rassemblement et toute réunion. que seul le plomb pouvait faire rentrer dans son terrier la terrible bête qui s’en était échappée [... Dès qu’il apprend les troubles qui secouent Petrograd. C ’est le début d’une révolution qui surprend tout le monde et renverse la monarchie en cinq jours. soldats.

Un groupe de marins envahit la villa de Viren. Le comité exécutif commun aux deux soviets. enfermés dans les cellules sans aération ni lumière où des marins ont jadis pourri des mois durant. Ces derniers refusent d’entonner l’hymne «Dieu sauve le Tsar!» qu’un sous-officier les invite en vain à chanter. se constitue un soviet (conseil) des délégués ouvriers de l’île. En une nuit. Mais. Le Gouvernement provisoire. jeune homme de 28 ans « aux longs cheveux. Le 7 mars. aux yeux rêveurs et au regard perdu d’un idéaliste2». une délégation d’ouvriers de Petrograd débarque sur l'île et réunit l’unité de formation des torpilleurs et démineurs. CRONSTADT drale qui domine ia grande place de l’Ancre où il doit s'adresser aux marins le lendemain. coupable d’avoir fait exécuter dix-sept marins mutinés le 5 septem­ bre 1906. Le 5 mars. présidé par Anatoli Lamanov. les marins liquident toute la structure du commandement. comprend trente-six marins et soldats. seul vrai pouvoir dans l’île. délégué des laboratoires chimiques du port. Un soldat s’écrie : « L’hymne d’au­ jourd’hui est “A bas Fautocratie! Vive la révolution!” » C ’est le signal de la révolte. les insurgés exécutent au total cinquante et un officiers et officiers supérieurs. enseignes et sous-officiers. ancien étudiant en technologie. Alors qu’une petite trentaine d’officiers se rallient à eux. le soir du 28 février. formé le 10 mars. gendarmes et mouchards. grand proprié­ taire foncier. 34 . et autant de policiers. se forme un soviet des délé­ gués de soldats. ainsi que le général-major Stronsky. Farrête. jettent en prison près de deux cent quarante officiers. constitué le 2 mars à Petrograd sous la direction du prince Lvov. le traîne sur la place de l’Ancre et le fusille. et dix-huit ouvriers et employés. comprend surtout des monarchistes dits libéraux dont le principal dirigeant est Paul Milioukov.

d’après ses initiales). les fonctionnaires et les enseignants. le Cadet Victor Pepeliaiev. Il est soutenu par les dirigeants mencheviks et SR du soviet de Petrograd. le 12 mars. le soviet des soldats rétorque : «C e n’est pas 'au peuple de prêter serment au gouvernement. Ainsi. qui s’appuie sur les petits commerçants. pèse peu face au soviet. Le soviet décide d’élire tous les membres du nouveau commandement et de les placer sous le contrôle de commissions élues. formé le 27 février. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE chef du parti constitutionnel-démocrate (dit KD ou. devien­ dra en mars 1921 le rédacteur en chef du journal des insurgés du même nom. les campagnes et les tranchées. Le Gouvernement provisoire délègue à Cronstadt. dont le soviet refuse de reconnaître l’autorité. Le 15 mars. dans les villes. le Gouver­ nement provisoire ne peut guère compter que sur la Douma (conseil municipal). C ’est le premier des multiples actes d’insubordina­ tion qui vont donner à Cronstadt et à son soviet une place à part dans les mois où mûrit la seconde révolution. Anatoli Lamanov. président du syndicat des ensei­ gnants. dont le secrétaire de rédaction. y compris les bolcheviks. La Douma. un serment de loyauté à la garnison. » Le soviet publie un quotidien. mais plutôt au gouvernement de prêter serment au peuple. les îzvestia de Cronstadt. le 3 mars. lorsque le Gouvernement provisoire demande. jusqu’à l’arrivée de Lénine à Petrograd le 4 avril. présidée par le professeur d’histoire Ivan Orechine. Le soviet de la capitale agit au nom de tous ceux qui se forment alors partout. Cadet. un commissaire. alors soutenu par tous les partis. député de la Douma impériale. membre du soviet. il dési­ gne au poste de commandant des forces navales le lieute­ 35 . qui sera l’un des dirigeants de l’insurrection en 1921. Il défie ainsi déjà le Gouvernement provisoire. A Cronstadt. en français.

Malgré sa majorité apparemment modérée. Un système électif de bas en haut remplace toute l’ancienne organisation hiérarchique. futur vice-président du soviet de l’île. auquel il envoie trois délégués. il décide par décret que les unités régulières de l’armée ne doivent pas être retirées de la forteresse. par des officiers blancs. n’existait plus en février 1917. Le soviet de Cronstadt se place sous l’autorité de celui de Petrograd. L’organisation bolchevik de Cronstadt. dont : l’étudiant Semion Rochal. Le premier soviet élu en mars semble garantir l'harmonie entre les deux : parmi ses quelque 290 délégués on compte 108 SR. âgé de 25 ans. qui la combattra. CRONSTADT nant de vaisseau Piotr Lamanov. assassiné en décembre 1917 à Iassy. objet d’exaltation de la part des soldats et ouvriers et d’exécration de la part de la presse et des partis bourgeois. Tous les autres commandants (de la forteresse. en Roumanie. le jeune médecin Lazare Bregman. 36 . frère aîné d’Anatoli. le comité bolchevik de Petrograd dépêche en trois fournées successives une douzaine de cadres politiques de la capi­ tale. Le lendemain. par son autorita­ risme. âgé de 23 ans. le soviet de Cronstadt multiplie les actes d’insubordination à l’égard du nouveau pouvoir. Alexandre Kerensky. de la ville) se voient ainsi flanquer de commissions de contrôle similaires. Cet envoi massif répond à l’importance attribuée par tous à Cronstadt. Le 27 mars. Pour pallier ce manque. et le flanque d’une commission de contrôle de six membres du comité exécutif du soviet. bien­ tôt l’un des agitateurs bolcheviks les plus populaires de la garnison. à faire mûrir l’insurrection. sympathisant SR. 77 membres d’un groupe «sans-parti» dirigé par Anatoli Lamanov. le jeune aspirant de marine Fiodor Raskolnikov. du port. démantelée par l’Okhrana en octobre 1916. seulement 11 bolche­ viks et aucun anarchiste. 72 mencheviks. âgé de 21 ans. accusé en 1921 d’avoir contribué.

le soviet de Cronstadt. et idole éphémère de la démocratie révolutionnaire. Le 21 avril au matin. Mais Cronstadt s’impatiente. démis­ sionnent. La majorité SR-mencheviks du soviet de Petrograd décide alors. réuni en session extraordinaire.T 1917 : CRONSTADT LA ROUGE ministre de la Justice du premier Gouvernement provi­ soire. le soir. 37 . Lénine juge ce mot d’ordre prématuré. le ministre des Affaires étrangères Paul Milioukov assure les alliés. soldats et ouvriers de l’île. les masses. Les 19 et 20 avril. que le Gouvernement provisoire tiendra les engagements pris par la monarchie. À Petrograd. Rochal les appelle à se réunir devant le siège du comité exécutif du soviet. Paris et Londres. le 4 avril. exige le renversement et le transfert du pouvoir au soviet. La tension est à son comble. adopte une simple motion de défiance au Gouvernement provisoire. vingt à trente mille soldats et ouvriers de Petrograd descendent dans la rue pour exiger la démission de Milioukov et du ministre de la Guerre Goutchkov. dont la foule des marins indignés. Milioukov et Goutchkov. ministre de la Guerre. débarque à Cronstadt. rassemblés peu après par les bolcheviks. au nom de tous les soviets du pays. par une note confidentielle vite rendue publique. Ses flots d’éloquence ne changent pas la volonté d ’autonomie des marins. que tout transfert de troupes de Cronstadt doit être autorisé par le soviet qui se pose ainsi en détenteur de tous les pouvoirs sur l'île. considèrent encore ce gouvernement comme le leur et veulent seule­ ment en infléchir l’attitude. il décrète. dit-il. Le soviet confirme sa décision une semaine plus tard. Le 18 avril. afin d’exiger la démission du Gouvernement provisoire. continuera la guerre et respectera les traités secrets signés en 1915 entre Moscou. membre du parti Troudovik lié aux SR. Le général Kornilov menace alors d’écraser les manifestants sous le feu de ses canons.

Les mencheviks perdent 26 élus. Les nouvelles élections au soviet. adoptée par 95 voix contre 71 et 8 abstentions. CRONSTADT de participer à un gouvernement de coalition rassemblant des ministres bourgeois (Cadets) et des socialistes délégués par le soviet. représen­ tants de la partie la plus rebelle des marins. affirment-ils. cristal­ lisent révolution constante vers la gauche des marins et des ouvriers de Cronstadt. dans les faits. étaient pour eux un instrument. Mais. passant de 72 à 46. L’existence d’une “fraction sans-parti” facilitait même la tâche des bolcheviks. A l’ouverture de la séance du soviet de Cronstadt du 2 mai. dirigeant menchevik du soviet de Petrograd et ministre du gouvernement de coali­ tion. les SR en perdent 17 en passant de 108 à 91» les bolcheviks en gagnent 82 en passant de 11 à 93 et deviennent ainsi le groupe le plus important du soviet. surmonter la crise qui ronge le pays. est entièrement à leur merci : « Formellement les bolche­ viks n’y avaient pas la majorité. les sans-parti perdent 9 élus. dominé par les bolcheviks. Un tel gouvernement pourra. Les anarchistes et les troudoviks de Kerensky n’obtiennent aucun élu. soumet au vote une résolution en ce sens. le lendemain. paralysé par la prolon­ gation d’une guerre qui ruine son économie. ils en étaient les 'maîtres absolus. car les “sans-parti”. « en harmonie avec l’humeur générale des masses.» Quant aux SR et aux mencheviks du soviet. car c’est à travers elle qu’ils proposaient et faisaient passer les résolutions révolutionnaires les plus extrémistes au soviet. Ainsi. passant de 77 à 68. selon Tseretelli. La majorité du soviet se disloque. après une vive discussion. Ces chiffres ne donnent qu’une image partielle de la situation. ils appartenaient à l’aile “gauche” de ces partis et ne manifestaient aucune opposition sérieuse aux 38 . Lamanov soutient cette idée et. le soviet de Cronstadt. qui élisaient leurs représen­ tants au soviet.

De fait. hostile à la poursuite de la guerre. Le soviet reflète fidèlement l’opinion de ses électeurs . Lamanov. Prochian. appartiennent à l’aile gauche dite des «menche­ viks internationalistes». Un petit groupe d’anarchis­ tes dirigé par Efim ïartchouk. dans tous les domaines concernant l’Etat. cette règle théorique de la démocratie choque apparemment le démocrate parlementaire Tseretelii. comme deux cent quatre-vingts autres exilés de toutes opinions). partisan de Faction des soviets. Le 13 mai. qui formeront en novembre 1917 le parti des SR de gauche. celle de Natanson (rentré comme Lénine de Suisse par l’Allemagne dans le train qui ne fut jamais plombé). 39 . accélère encore le glisse­ ment à gauche de Cronstadt. dirigée par Martov (rentré lui aussi de Suisse par l’Allemagne. le comité exécutif du soviet de Fîle adopte en effet une résolution affirmant : « Le seul pouvoir dans la cité de Cronstadt est le soviet des députés ouvriers et soldats. fait son apparition. dont Fun des leaders est Valk. entre en relations directes avec le Gouvernement provisoire4» —c’est-à-dire traitera avec lui d’égal à égal. Globalement c’est la spontanéité rebelle des matelots qui dominait à Cronstadt3». qui. La constitution de ce gouvernement. et Bleikhman. les SR de Cronstadt appartiennent à l’aile gauche de leur parti. le 5 mai. Le lendemain. Maria Spiridonova. futur insurgé de 1921. les Izvestia de Cronstadt publient cette résolution en première page. présidé par Alexandre Kerensky. qui dénonce avec mépris cette « assemblée de bavards » et prône inlassablement l’insur­ rection prochaine par Faction directe. Kamkov. Le même jour. hostile au gouvernement de coalition entre les partis socialistes et bourgeois. se trouve aussitôt au cœur d’une crise brutale qui oppose les soviets de Cronstadt et de Petrograd. De même les mencheviks. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE bolcheviks. réélu président du soviet.

et non plus avec le gouvernement de coali­ tion dont il nie ainsi la représentativité. Mais rien n y fait : le soviet confirme la résolution du 13 et la durcit encore en affirmant : « Le seul pouvoir dans la cité de Cronstadt est le soviet des députés ouvriers et paysans qui. rejettent cette analyse « marxiste». Ne pensez-vous pas que [. régler par lui-même les ques­ tions locales de Fîle et non les problèmes généraux. qui applaudit frénéti­ quement Trotsky. La presse patriotique se déchaîne. Le 40 . arrivé à Petrograd huit jours plus tôt. puis s’écrie : «Vous avez vous-mêmes rédigé une résolution sur la prise du pouvoir dans vos mains. territoire autonome de la révolution. le soviet se réunit pour discuter de la réso­ lution explosive adoptée trois jours plus tôt. Salué en termes lyriques par Lamanov.. Il affirme ensuite que tous les postes à Cronstadt sont occupés par les membres ou des délégués du comité exécutif. La direction du soviet de Petrograd aussi. Le 16 mai. donc pour tout le pays? Le soviet Fapplaudit et hue le menchevik Broïdo qui lui explique doctement que la révolution russe. étant bourgeoise et non socialiste. Lamanov tente d’en réduire la portée : le soviet de Cronstadt prétend seulement. Le soviet suspend alors sa réunion et les orateurs se précipitent place de FAncre pour haranguer la foule impatiente.] ce qui est bon pour Cronstadt est aussi bon pour toute autre ville5?». débarque pour la première fois à Cronstadt. Les soldats. CRONSTADT Trotsky. entre en relations directes avec le soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd6». qui refusent de mourir au nom de Falliance du tsar avec Londres et Paris.. pour les matières relevant de l’État. il dénonce la politique de guerre du Gouvernement provisoire. doit respecter la propriété privée des moyens de production et être dirigée par les bourgeois. Ainsi naît la légende de la république de Cronstadt. dit-il.

Le journal de l’ancien fondateur du marxisme russe. répond Tseretelli. prétendant démontrer qu’il veut constituer une république autonome indépen­ dante de la Russie. devenu agent rémunéré des services français et roumains. Le lendemain.de la Géorgie sous la protec­ tion de l’armée allemande. ancien bolchevik. Que fera ce dernier si le soviet de Cronstadt refuse? lui demande Rochal lors d’une suspension de séance. Sa menace fait tout de même reculer le soviet. « Dans ce cas.très relative . un an plus tard. Le faux est son métier. Mais sa hâte est prématurée. Novaia Jizn. Ils se rassemblent place de l’Ancre. nous vous déclarerons “province insurgée” et nous agirons avec vous comme on se comporte avec des insurgés7. Georges Plekhanov. Tseretelli descend à Cronstadt. Pun des promoteurs de Fin- dépendance . publiera cinq semaines plus tard les «documents» dénonçant Lénine comme un agent stipendié de l’Allemagne. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE journal de Gorki. Grigori Alexinski. injustifia­ ble et intolérable. Il exige que le soviet de l’île reconnaisse l’autorité pleine et entière du Gouvernement provisoire. Deux journaux. Un diffi­ cile compromis est voté par 70 % des présents et Tseretelli repart alors aussitôt à Petrograd annoncer son succès. envahissent la salle ou se réunit le présidium du comité exécutif et le contraignent à revenir sur le compromis de la veille. » Ce défenseur acharné de l’unité de la Russie et partisan de la guerre sera. accusé ainsi de fabriquer sa propre monnaie. Edinstvo. Dans un câble au Gouvernement provisoire. le 23 mai. est l’un de ceux qui publient ce faux. 41 . Son rédac­ teur en chef. publient une photo truquée d’un billet de banque attribué au soviet de Cronstadt. la lecture des jour­ naux qui annoncent la victoire de Tseretelli indigne les marins et les soldats. dénonce la déclaration du soviet de Cronstadt comme un acte anarchiste.

Puis il rédige l’« Appel des marins. L’appel. et affirme que la politique du Gouvernement provisoire ne fait que mener le pays à la catastrophe. Trotsky défend Cronstadt et lui répond : « Oui ! Les gens de Cronstadt sont des anar­ chistes. le 27 mai. 162 délégués votant contre. furieux. Il y dénonce comme une calomnie l’affirmation selon laquelle Cronstadt voudrait faire sécession. sur cette unique question. alors que les gens de Cronstadt se battront et mourront avec nous9. se réunit en séance extraordinaire. Tseretelli dénonce les privilèges dont les habitants de Cronstadt bénéficient en matière de ravitaillement et exige qu’ils reconnaissent leur totale subordination au Gouvernement provisoire. Trotsky se rend à Cronstadt pour recommander au comité exécutif de reculer momentanément et d’annuler le câble du 25 mai. simultané. Il prend la parole à cette fin. le 26 mai. soldats et 42 . Il y dénonce violemment le soviet et les marins de Cronstadt devant un auditoire massivement composé de SR qui lui réserve un accueil enthousiaste et hue frénétiquement Trotsky. » Le soviet de Petrograd. reconnaissant le soviet des députés ouvriers et soldats comme le seul pouvoir local à Cronstadt8. Tseretelli se précipite ensuite au congrès. mais quand la bataille finale pour la révolution s’engagera. Le lende­ main. les gens qui vous invitent aujourd’hui au choc avec eux graisseront les cordes pour nous pendre tous. est ensuite soumis à la masse houleuse des marins. CRONSTADT Lamanov affirme au nom du soviet : «Nous maintenons le point de vue exprimé dans la résolution du 16 mai et Im ­ plication qui en a été donnée le 21 mai. » La résolution de Tseretelli est adoptée par 580 des 816 présents. devant le soviet qu’il convainc de son point de vue. adopté par le soviet. des soviets paysans. venu les défendre. soldats et ouvriers de Cronstadt au peuple révolutionnaire de Petrograd et de toute la Russie».

d’ordinaire très applaudi. commandant des forces navales. 1 9 1 7 : CRONSTADT LA ROUGE ouvriers. Ordre est donné à Piotr Lamanov. L’ordre est exécuté. Le 18 juin. sur sa proposition. mais celle-ci échoue. Quelques heures plus tard. Farinée russe laisse sur le champ de bataille 70000 morts. décide. plusieurs milliers de marins de Cronstadt se précipitent place de PAncre à Fappel d’un groupe d’anarchistes- communistes de la capitale. déclare la manifestation inopportune et invite l’assistance à la rete­ nue. 43 . et malgré l’opposi­ tion impuissante d’Anatoli Lamanov. s’affirme lui aussi hostile à la manifestation. qui lui succède. Kerensky déclenche une offensive en Galicie contre Tannée autrichienne. et descend. Refuserez-vous de soutenir vos camarades. Le populaire SR de gauche Brouchvit. Le compromis finalement avalisé après ce marathon oratoire ne tiendra pas longtemps. de manifester en armes le lendemain à Petrograd. Le bolchevik Rochal. n irez-vous donc pas manifester au secours de la révolution ? » Aucune goutte de sang n’a encore coulé à Petrograd. et à Alexandre Kozlovski. chef d’état-major de la forteresse de Cronstadt (qui en 1921 commandera l’artillerie des insurgés). et descend en pleurant de la tribune. Les deux orateurs suivants l’apprennent à leurs dépens. rassemblés place de f Ancre de 7 heures du soir à 4 heures du matin. les marins le huent et hurlent : «À bas de la tribune!» Rochal crie bizarrement : «En avant!». La colère gronde à Petrograd. présidée par le bolchevik Bregman. suscite les mêmes huées. en effet. Le 3 juillet. mais ce discours ébranle des marins inquiets. L’un d’eux s’écrie : «En ce moment le sang de vos frères coule peut-être à Petrograd. d’in­ viter toutes les unités de l’île à se rassembler à 6 heures du matin place de PAncre pour aller exiger à Petrograd «Tout le pouvoir aux soviets ». une réunion d’une partie du comité exécutif.

Conduits par les bolche­ viks. Les dirigeants bredouillent. Il tire avec peine Tchernov de ce mauvais pas. tente dans un premier temps de ne pas les haranguer pour finalement leur assurer. les occupants d’un camion qui roule devant la manifesta­ tion tirent sur elle et sur les fenêtres des maisons voisines. Lorsqu’ils arrivent au palais de Tauride. dit-il. que le slogan «Tout le pouvoir aux soviets!» finira par remporter. les manifes­ tants tournent en rond et finissent par se disperser. quand on te le donne. Les marins. le fusil à la bretelle. affolés. montent alors vers le palais de Tauride où siège le soviet de Petrograd. quelque dix mille marins débarquent alors à Petrograd. un peu déçus. ils s’arrêtent devant le palais Ksechinskaia. debout ou allongés sur le pavé. des groupes d’ouvriers et de soldats affluent de toutes parts pour exiger inlassa­ blement tout le pouvoir aux soviets . des coups de feu éclatent. Un. CRONSTADT Le 4 juillet. prudent. le SR Tchernov. bondit sur le capot d’une voiture et tente de calmer les marins. Puis ils reprennent leur marche en désordre. qui. près de trente mille ouvriers de Poutilov encerclent le palais de Tauride. » Quelques marins surexcités l’empoignent et veulent l’embarquer. puis deux régiments fidèles au pouvoir arrivent au pas 44 . beaucoup de fermeté. Les marins. dans un bref discours. où Lénine. Soudain. indécis. en laissant plusieurs dizaines de blessés et de morts sur le pavé. mettent le fusil à la hanche. fils de chienne. La pluie survient. un marin l’apostrophe : « Prends donc le pouvoir. ministre de l’Agriculture. Trotsky. Les marins. s’éloignent. vient à leur rencon­ tre . Mais cette victoire exige des manifestants. reste au palais. Puis les manifestants réclament à cor et à cri Tseretelli. arguant de sa santé défaillante. appelé à la rescousse. de retenue et de vigilance. répon­ dent en tirant dans tous les sens pendant une dizaine de minutes.

l’ordre. Le soviet de Cronstadt feint de mettre un peu d’eau dans son vin. Staline et le menchevik Bogdanov mènent à bien cette délicate négociation. demande que l’on désarme Cronstadt. Le comité exécutif du soviet de Petrograd accepte que les sept cents marins terrés à Pierre-et-Paul regagnent Cronstadt à condition de rendre leurs armes. commandant en chef des armées russes. arrivent en tête avec 9 027 voix contre 8 345 aux SR. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE cadencé jusqu’au palais de Tauride. sauf un groupe d'environ sept cents. Le lendemain. La confusion est à son comble. Le 18 juillet. le général Broussilov. Les bolcheviks (qui gagnent 3 élus) et les sans-parti de 45 . Le 7 juillet. les bolcheviks. Les nouvelles élections au soviet. sur l’île même. et recueillent un peu plus de 58 % des voix chez les marins. dont Rochal (qui s’en­ fuit) et Raskolnikov. Il exige la livraison des agents alle­ mands prétendument infiltrés à Cronstadt et la subordina­ tion de Cronstadt au Gouvernement provisoire. le gouvernement ordonne l’ar­ restation des trois principaux dirigeants bolcheviks de l’île. impliqués dans la manifestation. les 9 et 10 août. il accuse les marins et les équipages du Petropavlovsk et du Republika d'avoir poignardé dans le dos l’armée russe lancée dans FofFensive en Galicie. Kerensky accuse alors Lénine et Zinoviev d’être des « agents allemands » et croit que le moment est venu de mettre Cronstadt à genoux. Le rapport des forces internes n’a guère changé : lors des élections à la Douma du 26 juillet. Le 11 juillet. repliés dans la forteresse Pierre-et-Paul. ébranlé la veille. est rétabli. Dans la nuit la plupart des marins regagnent leur île. «ce foyer du bolchevisme» et qu’on bombarde l’île en cas de résistance. qui se livre à la police. sous peine d’être déclarée traître à la patrie et à la révolution et sévère­ ment punie. confirment la radicalisation de la garnison et des ouvriers. mais maintient dans le fond ses positions.

Lamanov. Le putsch de Kornilov se disloque sous la résistance populaire massive. Le comité exécutif central des soviets. soutiennent la révolution d’Octobre qui transmet le 46 . accusés d’être des agents de l’Allemagne. Ils organisèrent ainsi l’attentat raté contre le Premier ministre Stolypine.. avec l’appui des SR de gauche. demande à Cronstadt de lui envoyer quelques milliers de marins. un fort détachement de marins et la demande de libérer les marins emprisonnés depuis juillet. Sitôt demandé. les SR en obtiennent 73 (perdant 18 élus). les anarchistes de lartchouk obtiennent 7 élus. l'expro­ priation systématique des banques et du trésor par des attaques à main armée et la terreur. Lors de leur fondation. ceux de Cronstadt au premier rang. soit les deux tiers. affolé. qui fit néanmoins 32 morts et 22 blessés. rédigé par Anatoli Lamanov. garde la rédaction des Izvestia de Cronstadt. nommé vice-président. dissoudre les soviets. iis prônaient «le coup d’État social». En 1917> Cronstadt devient avec Samara Tune des places fortes des SR maxi­ malistes. sitôt fait. dont Raskolnikov. C ’est à nouveau l’heure de gloire de Cronstadt. Il reçoit en réponse un appel enflammé du soviet de la ville. Le bolchevik Lazare Bregman est élu président du comité exécutif. démanteler Cronstadt et disperser ses marins aux quatre coins du pays. le général Kornilov lance sa division sauvage de cosaques à l’assaut de Petrograd pour renverser le Gouvernement provisoire. les mencheviks s’ef­ fondrent : avec 13 élus ils perdent 33 de leurs 46 élus. La masse des marins. pendre leurs chefs. CRONSTADT Lamanov (qui en gagnent 28) ont chacun 96 élus. Le 26 août. Le groupe des sans-parti adhère alors en bloc à l'Union des SR maximalistes qui s’était constituée en 1906 par scission du parti socialiste-révolutionnaire.

et agis­ sez. contre 53 aux communistes et 39 aux. puis au cinquième. et surtout ceux de Cronstadt. à 4 heures du matin. restés après le départ des bolcheviks et des SR de gauche. C ’est lui qui. nous. en mars 1918. Au lendemain de la prise du pouvoir. prenez donc le pouvoir au comité exécutif central [des soviets]. obtien­ nent 41 sièges. crai­ gnant d’être isolés. se réunit le 5 janvier 1918. Le 1er novembre. Lénine leur jette à la face : « Si vous avez la majorité. nous irons vers les marinsl0. SR de gauche. lors des élections au soviet. Zinoviev. à quitter la salle. Leur rejet de la discipline tsariste a développé chez eux l’individualisme protesta­ taire. séparés les uns des autres par une frontière très mince. SR maximalistes. Mais ces marins. Il trouvera la mort quelques mois plus tard en combattant dans l’armée rouge les troupes blanches de Denikine. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE pouvoir aux soviets. Ces marins non bolcheviks sont majoritaires à Cronstadt : lors des élections au soviet de la ville et des délégués au quatrième congrès des soviets. un groupe de diri­ geants bolcheviks (Kamenev. Rykov. les maximalistes. dans la nuit du 5 au 6 janvier. Anatoli Jelezniakov. le chef de la garde est un anar­ chiste de Cronstadt. etc. hier encore membres du Gouvernement provisoire de Kerensky. les SR maximalistes.). anarchistes- maximalistes. Nombre d’entre eux sont anarchistes. invite les députés présents. et qui ont tenté en vain de saboter le congrès des soviets des 25 et 26 octobre. ne sont pas en majorité bolcheviks. veulent constituer un gouvernement de coalition dit « socialiste » avec les mencheviks et les SR. dirigés par Lamanov. En mars 1918. SR 47 . » Lorsque l’Assemblée constituante. où les bolcheviks et leurs alliés SR de gauche sont largement minoritaires. Ils en constituent alors l’avant-garde. les anarchistes et les SR de gauche recueillent à peu près le même nombre de voix que les bolcheviks. en juillet 1918.

Lamanov s’efface. SR de gauche et bolchevik sont élus avec un nombre de voix à peu près équivalent. Lors de Pélection des délégués au quatrième congrès des soviets. un détachement de marins. travaillés par des agitateurs SR de gauche. Ainsi. Le parti des SR de gauche est dissous. Mirbach. le gouvernement bolchevik décide de mobiliser plusieurs milliers de marins de Petrograd sur le front.. l’anarchiste Efim Iartchouk avec 95 voix. en juillet 1918. le candidat anarchiste 95 et le candidat bolchevik 79. le candidat anarchiste-maximaliste obtient 124 voix. En juillet 1918. lors du soulèvement des SR de gauche. Le soviet a droit à trois délé­ gués au quatrième congrès des soviets en mars 1918 : il élit Lamanov avec 124 voix. En octobre 1918. Enfin. Pendant ce congrès. et se soulèvent pour contraindre les bolcheviks à rompre «la paix honteuse» signée à Brest- Litovsk avec l’Allemagne et à recommencer la guerre. un détachement de marins anarchistes- maximalistes renverse le soviet de Samara à majorité bolchevik et en désigne un autre avant d’être désarmé et envoyé à Moscou. SR maximalistes et anarchistes. Mais Samara deviendra un bastion des maximalistes. Lamanov fait à nouveau partie de la délégation de Cronstadt au cinquième congrès des soviets. de retour du sud où il avait combattu le général blanc Kornilov. toujours puissants sur les navires de guerre et qui clament : «À bas la commissarocratie!» et «Pour des soviets libres!» 48 . En juillet 1918. Lamanov est membre du comité exécutif et vice-prési­ dent du soviet de Cronstadt. le 17 mars 1918. se rallie aux SR. Les marins sont difficilement contrôlables. les SR de gauche assassinent Pambassadeur d’Allemagne.. Il y est élu avec le SR de gauche Fiodor Pokrovski et le communiste Lazare Bregman. et le bolchevik Artemi Lioubovitch avec seule­ ment 79 voix. les candidats anar­ chiste-maximaliste. CRONSTADT de gauche. La grogne gagne les équipages.

gémis­ sent. mais à qui ? Personne ne vient. sans elle. où l’on joue Le Barbier de Séville. la décision est prise d’envoyer 2000 marins de Petrograd et de Cronstadt sur le front de Carélie. Ils s’ébranlent. ils en ont assez : “Ça fait longtemps quon se serait bien rendus. ils doivent changer d’uniforme. qui refuse de partir au front. qui déteste les bolcheviks et les marins de Cronstadt. vers le centre de la ville. les manifestants se dispersent et refluent vers leur cantonne­ ment. comme fantassins. Cette rumeur quelle répète 49 . La décision traîne tant quelle ne sera jamais exécutée. Ces derniers rechignent et les commandants du front n’en veulent pas. Dans son Journal de Petrograd en 1919. évoque brièvement ces derniers. Leur état d’esprit frondeur est celui d’une bonne parue de la flotte de la Baltique et de Cronstadt. Ils invitent en vain les cuivres à les suivre. sous les huées du public qui les traite de «bolcheviks» et de «commissaires». En février 1919. en échange de 2000 fantas- sins de ce front sud. 1917 : CRONSTADT LA ROUGE Le 14 octobre. Les marins renâclent encore. À l’en croire. salle d’opéra. Le Commissariat à la guerre propose alors de les envoyer dans le sud combat- tre le général blanc Denikine. personne ne nous prend11!!” » Selon elle. La bureaucratie les sauve : s’ils partent dans le Sud. le deuxième équipage de la flotte. Les matelots mani­ festent sans armes. mais veulent un orchestre. puis. il suffirait d’une brève salve d’artillerie de deux ou trois croiseurs anglais. près de la Finlande. ils ne rêvaient alors que de se rendre sans combat aux alliés : «Les marins de Cronstadt grognent. la poétesse Zinaïda Hippius. pour qu’ils se constituent prisonniers. descend dans la rue. Les bureaux se querellent longuement pour savoir qui doit payer ces nouveaux uniformes. tentent en vain de desceller la grosse caisse de l’orchestre. Un coup de feu retentit. Ils se préci­ pitent au Mariinski Teatr.

sont prises par le gouvernement soviétique à des fins multiples : pour répondre à la guerre civile. à l’inter­ vention financière. en l’exagérant. les Etats-Unis). de janvier 1919 à janvier 1920. politique et militaire des puissances alliées (la France. . les réquisitions forcées de blé. la Pologne ou la Finlande). mais aussi pour pallier le blocus total de la Russie sovié­ tique décrété par ces mêmes puissances pendant toute une année. du Japon et de quelques pays dépendant de la France et de l’Angleterre (comme la Grèce. l’Angleterre. L’ensemble de ces mesures d’urgence. le désenchantement engendré dans la flotte de la Baltique par la famine. qui constituent le «commu­ nisme de guerre». la suspen­ sion des libertés politiques. le rationnement. mais qui deviennent durables par nécessité. les privations. CRONSTADT reflète. censées être provisoires.

le Gouvernement provisoire introduit le monopole de l’État sur les céréales. Mais. frappé plusieurs fois des régions entières de la Russie. en 1891. le gouvernement tsariste décide. les bolcheviks abandonnent cette mesure et les villes sont laissées libres d’assurer leur ravitaillement. 51 . La guerre civile et l’effondrement de la production industrielle qui en découle aggravent encore la situation. » Ainsi fut fait. au lendemain de la révolution d’Octobre. Dès le 15 mars 1917. en novembre 1916. C h a p it r e III L’agonie du communisme de guerre La guerre a heurté de plein fouet une Russie à l’équili­ bre alimentaire et sanitaire très fragile. La famine. toujours accompagnée d’épidémies de choléra ou de typhus. en 1911. mais la paralysie des transports aggrave la crise qui fait tomber la monarchie. les années antérieures. en 1906. Le ministre Vychnegradski avait déclaré en 1891 : «Nous ne mangerons pas à notre faim mais nous exporterons. avait. la réquisition des céréa- les. Le prix du pain augmente de 50% à Petrograd en novem­ bre 1917 et de 30% en décembre! Des détachements d’ouvriers rôdent dans les campagnes avoisinantes à la recherche de vivres. Talonné par la crise du ravitaillement. en 1909. La famine ravage les villes.

Ces comités. impose des prix fixes et organise les réquisitions de produits alimentaires. confisquent les produits transportés par les trafiquants et les spéculateurs. et ainsi à restreindre au maximum le commerce spéculatif. Le gouvernement s’attache à réquisitionner tous les excédents agricoles disponibles. il met en place à la fois des détachements de réquisition qui raflent les excédents agricoles. Ces détachements susciteront la haine des paysans et des marins de Cronstadt dont les parents vivent en général à la campagne. CRONSTADT La baisse globale de la producdon agricole. peut four­ nir de marchandises à la campagne. installés sur les voies d’accès aux villes. après avoir satisfait ses propres besoins. Mais moins Findustrie. et des détachements de barrage qui. En juin 1918. il préfère les vendre au marché noir ou en distiller pour fabriquer de la vodka. il établit le mono­ pole de l’Etat sur la production céréalière. aux stocks. à les redistribuer à la population à des prix inférieurs à ceux du marché (devenu de plus en plus un marché noir). désorganisée. Il forme à cette fin des comités de paysans pauvres lancés à la chasse. À cette fin. de plus en plus difficile. dispose d’excé­ dents de blé rechigne à les livrer contre une monnaie en dévaluation constante. le gouvernement bolchevik proclame la dictature alimentaire de l’État le 9 mai 1918. sont abolis dès décembre 1918. peu efficaces. 52 . Pris à la gorge par la nécessité de ravitailler coûte que coûte les villes et une armée aux effectifs grandissants. mais aussi ceux que des individus rapportent de la campa­ gne pour leur propre subsistance. due surtout au morcellement des grandes propriétés foncières. est assez faible (la récolte de 1919 est de 8 % inférieure à celle de 1917). alors même que la popu­ lation se procure la moitié de son pain au marché noir ou par le troc avec les paysans. plus le paysan qui.

et strictement maintenu jusqu’en janvier 1920. elle en livre 284 millions. de vaccins. elle a livré à l'Etat. leurs alliés et l’Allemagne. la Russie importait la majo­ rité de ses médicaments d’Allemagne. provoqués. par la famine et répandus par les poux qui pullulent. En bref. au titre des réquisitions. comme le scorbut. fondé sur cette réquisi­ tion systématique de toute la production agricole et sur la militarisation consécutive de la société. L’embargo tue. le choléra et le typhus. l’Angleterre. de quinine et même de savon. Deux faits corrigent la portée réelle de cette distinction : 1 % seulement en moyenne de la population 53 .5 millions de pouds (1 poud = 16. ravagent la population et l’ar­ mée. puis l’embargo met fin à toutes les importations de médicaments. L’AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE Le «communisme de guerre».38 kg) de blé. Jusqu’en 1914. toute la vie économique et sociale du pays est à son service. toute l’activité productive non directement liée à ses besoins s’effondre. Par conséquent. en bottes et en pain) d’une armée qui rassemble . Elle doit en livrer plus de 400 millions en 192L Le gouvernement bolchevik entend répartir la pénurie au bénéfice des couches qui le soutiennent .déserteurs compris —de 3 à 5 millions d’hommes. La guerre inter­ rompt ces importations. en vêtements. 47. L’alourdissement du fardeau que la politique de réqui- sition fait peser sur la paysannerie s’exprime brutalement dans les chiffres : en 1917. En l’ab­ sence d’hygiène élémentaire. en 1920. impose sa marque à toutes les institutions : tout est subordonné à Feffort de guerre et à l’entretien (en armes. qui devient une denrée rare. il instaure un système de cartes de rationnement réparties en quatre catégories en fonction de la pénibilité et de la nature du travail. Le communisme de guerre se renforce après le blocus décrété en janvier 1919 par la France.

La seconde catégorie reçoit une demi- livre de pain. gardent les cartes de leurs fils mobilisés. où la production agricole est très réduite. les enfants âgés de 3 à 14 ans. les femmes enceintes de 4 mois. les hôpitaux pour enfants. les détenus. pour ceux de trois usines spéciales. les ambulanciers. compte 37. CRONSTADT reçoit des cartes de la quatrième catégorie. soit cinq fois plus que sa population urbaine. De multiples astuces permet­ tent d’obtenir plusieurs cartes : les familles enregistrent la naissance de leurs enfants dans plusieurs endroits. soit 200 grammes. et le nombre de cartes de rationnement est énorme.5 millions de cartes en circulation. Seuls de rares indivi­ dus disposent d’une seule carte. ne déclarent pas les décès et conservent les cartes des défunts. La région de Petrograd. depuis l’hiver 1917-1918. les infirmiers et infirmières. les nourrices. trois quarts de livre de pain (la livre russe pesant 410 grammes. à l’extraction des schistes et de la tourbe. réduite d’ailleurs dans ces calculs à 400 grammes. La première catégorie touche une ration dite « renfor­ cée » . les travailleurs manuels urbains. la Russie d’Europe. La consommation réelle de nombre de familles dépasse donc leur consommation théorique. et pour les malades mentaux. est l’une des plus touchées. les malades hospitalisés. la plus basse . conformément à la règle nationale. répartit toute la population de la province en quatre caté­ gories percevant des rations soigneusement hiérarchisées. armée exclue. Mais toutes ces ruses réunies n’augmentent pas d’un gramme la quantité de nourriture mise globalement à la disposition de la population. La ration n’y a guère varié depuis le décret du 21 décembre 1918 qui. En 1920. cela représente 300 grammes) pour les ouvriers occupés à la coupe du bois. les pensionnaires des asiles d’enfants et internats. les femmes au 54 . Elle concerne tous les autres ouvriers de la région. les asiles de vieillards.

le journal La Commune du Nord annonçait «une mesure d’un caractère absolument extraordinaire et temporaire». les membres inactifs des familles des ouvriers d’usines. soit 100 grammes. Enfin. les prêtres et les marchands) perçoit un huitième de livre. L'AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE foyer d'une famille d’au moins quatre personnes. Le décret stipule en outre : « La répartition ci-dessus n oblige aucunement le commissariat gouvernemental de ralimentation à délivrer nécessairement le pain ou ses succédanés d’après les normes décidées. les arpenteurs. La dernière catégorie (personnes employant des salariés ou vivant de leurs ressources. les agents d’assurances. fera distribuer à la population dimanche et lundi (29 et 30 décembre) de l’avoine» en quantité identique. La troisième catégorie reçoit un quart de livre. Une semaine après avoir publié le décret mentionné plus haut. la ration punitive de famine du cachot au Goulag stalinien était fixée à 300 grammes de pain. malgré les divers stratagèmes mis en œuvre pour permettre d’améliorer ce ravitaillement de famine. les employés. A titre de compa­ raison. » À cela s’ajoutent quelques dizaines de grammes de viande ou de poisson séché et de sucre. est plus que médiocre. soit 50 grammes. qui ne sont desti­ nées qu’à servir de guide pour la répartition de la popula­ tion en groupements uniformes l. la qualité du pain. 55 . La faim dans les villes est donc perma­ nente. les ensei­ gnants et les vétérinaires. due à l’épuisement total des réserves de blé et à la paralysie complète des trains alimentaires : le commissariat à l’alimentation. les paysans sans réserves alimentaires. souvent gluant et fait d’on ne sait pas toujours quels éléments (parfois avec de la paille). sont concernés : les travailleurs intellectuels. «au lieu des rations de pain. employés de magasins et leurs familles. les élèves de plus de 14 ans. les travailleurs manuels des villages.

Deux ans plus tard. La fin de la guerre civile leur rend en effet les réquisitions massives insuppor­ tables. Ceux qui en ont déjà reçu n’auront rien. auteur de cet article. la famine menace à nouveau dès l’été 1920. pain d’ailleurs souvent volé par le personnel affamé. La situa­ tion se détériore même encore dès le début de l’hiver 1920-1921. la répartition centralisée du ravitaille­ ment a plus ou moins pallié la dislocation du marché due à la guerre et à la spéculation engendrée par la pénurie. La séche­ 56 . CRONSTADT Le commissariat précise que « les enfants. les hôpitaux et les réfectoires populaires recevront du pain comme à l’or­ dinaire». Il s’est même trouvé des ennemis de la classe ouvrière qui proposaient de cesser le travail. Jusqu’alors. Dans nombre de cas les heures de travail si précieuses ont été perdues en réunions consacrées à des débats sur la question alimentaire. voire font la grève sur le tas. annonce l’arrivée de 40000 pouds de blé : «Chacun des ouvriers qui n en ont pas reçu lors de la dernière distribu­ tion recevra huit livres de farine. La population laborieuse renâcle. les ouvriers se réunissent pendant les heures de travail pour discuter des problèmes du ravitaillement. Dans de nombreuses usines. le tableau n’a pas changé. La Commune du Nord du 3 janvier 1919 s’indigne : «Le manque général de denrées alimentaires a donné lieu à un phénomène inadmissible. tandis que la lassitude des paysans prend des formes de plus en plus menaçantes. consa­ crées à n’importe quelle réunion3» sauf celles autorisées par les soviets ou les syndicats. » Le commissaire régional ïvanov. Or. et «prie la population ouvrière de Petrograd de prendre patience et dobserver l’ordre et la tranquillité2». » ïvanov enfin ordonne d’« effectuer des retenues impitoyables sur le salaire des ouvriers tant pour les périodes de grève que pour les heures de chômage dans le courant de la journée de travail.

. puis passent de cette résistance passive à l’opposi- tion active.. L’AGONIE DU COMMUNISME DE GUERRE resse provoque de très faibles récoltes dans la région centrale des Terres noires et de la moyenne Volga. voyant venir la fin des combats. les paysans répondent d’abord aux réquisitions en réduisant les surfaces sur lesquelles ils sèment. et commencent ici et là à prendre les armes. Enfin.. Douze provinces sont touchées par la disette.

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vivant grâce au pillage. ils découvrent les réquisitions et les détachements qui les effectuent. puis en Tunisie. De retour au village. Leur réaction est immédiate. lente mais régulière. L'armistice signé avec la Pologne en octobre 1920 et la déroute du général blanc Wrangel qui fuit la Crimée. mais ils le sont. chaussés. de plus de deux millions de soldats. ils sont bientôt jetés eux aussi sur les routes. le mois suivant. C h a p it r e IV Les premières lueurs de l’incendie Tout au îong de la guerre civile. Les soldats de ces armées civi­ les sont logés. Ils 59 . Malgré cela. nourris. ils veulent eux aussi être démobilisés et. rôdent à travers les ruines d’une économie délabrée. affamés mais armés. affectées au déblaie- ment des routes et des voies de chemin de fer. pour se réfugier en Turquie. ont formé dans les campagnes des bandes ou d'éphémères armées vertes. Ces chômeurs en puissance. vu l’échec des armées du travail. provoquent la démobilisation. habitués depuis des années à manier le fusil et la baïonnette. certes mal. des hordes de déser­ teurs issus des armées rouge et blanche. et mesurent alors la contestation crois­ sante de leurs familles. et même parfois au travail en usine où les ouvriers les accueillent mal. à la coupe du bois. jetés sur les routes. las de la vie militaire. vêtus. Trotsky tente d’en conserver une partie dans des armées du travail.

l’ancien chef de partisans Rogov organise à une centaine de kilomètres de la capitale de l’Altaï. La fron­ tière entre banditisme et révolte est de plus en plus ténue. impose à la paysannerie un effort supplémentaire pour ravitailler l’armée rouge et la population affamée des villes de la Russie d’Europe. qu’ils ont parfois oublié de rendre à la caserne. la réquisition des produits agricoles. mais elles s’étalent noyées dans le flot de la guerre civile. Tout au long de l’an­ née 1919. Les détachements de réquisition harcèlent les paysans mécontents de voir leurs récoltes confisquées pour nourrir une ville qui ne leur fournit rien. D ’éphémères insurrections paysannes locales contre les réquisitions alimentaires avaient déjà éclaté ici et là. Moscou étend à la Sibérie. région montagneuse et boisée au sud de la Sibérie occidentale. frontalière de la Chine et de la Mongolie. le mouvement des partisans avait dressé des légions de paysans en armes contre l’amiral monarchiste Koltchak. dès la fin du printemps 1920. prennent le maquis. embrasent l’Altaï. annoncent un mouvement d’une ampleur nouvelle. des révoltes conduites le plus souvent par d’anciens partisans rouges qui réunissent autour d’eux des déserteurs en cavale dans les bois toufïus de l’Altaï et de petits groupes de paysans. avancent des mots d’ordres anarchistes. et qu’ils dénoncent comme un foyer de parasites et de pique-assiette. CRONSTADT empoignent la fourche et leur fusil. Barnaoul. poussée et armée par la France. Les premiers groupes insurrectionnels. Celles qui. une petite « armée soviétique de Sibérie » pour 60 . brandissant le drapeau noir. dès mai 1920. l’agression de la Pologne. en avril. Au début de mai. qui l’avait jusqu’alors ignorée. Après une période de résistance passive. arrêté puis fusillé en février 1920. se disper­ sent au premier revers et se reforment ailleurs. éclatent. ou le fusil de chasse du père. forment des bandes qui tendent des embuscades aux détachements de réquisition.

Ils rencontrent la sympathie de la population. Une autre insurrection paysanne éclate un peu plus au nord. début août. mais pas celui des communistes». une douzaine de districts du gouvernement d’Irkoutsk. La révolte s’éteint à la fin de décem­ bre 1920. En novembre aussi. D ’autres révoltes paysannes embrasent en octobre et en novembre plusieurs districts du gouvernement de Ienisseï au centre de la Sibérie. c’est-à-dire que personne ne doit se mêler des affai­ res de la campagne. même les exclus. Les insurgés clament : «Cogne les commu­ nistes. Rogov.] les comités révolutionnaires. Son appel invite les paysans et les ouvriers à sesoulever pour «anéantir [. s’enflamment. mais la mort de leur chef.. au début de juillet. Un détachement de paysans insurgés qui prône «la lutte contre les communistes» souli­ gne que « le pouvoir reste soviétique.. le 4 août. qualifiés de «parasites2». plus à l’est. Un autre chef de partisans..» Ils invitent les communistes à se battre avec eux «pour la commune libre et contre les faux communistes». dans la région de Semipalatinsk. Plotnikov. mère de l’or­ dre. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE libérer les paysans de FAltaï de «tous les parasites et de tous les seigneurs» des villes. Les insurgés envahissent les villages aux cris de : «À bas les accapareurs du pouvoir du peuple travailleur! À bas tout pouvoir quel qu’il soit! Vive l’anarchie. cogne les youpins3.. les soviets. signe la fin de la révolte. à part vous1». une « armée insur* 61 . éclate au début de juillet entre Semipalatinsk et Tomsk.» Ils abattent les membres du parti communiste. Une insurrection similaire. à refuser d’obéir à quelque pouvoir que ce soit et à proclamer l’autogestion du peuple lui- même. dirigée par le communiste Loubkov. les commissariats et le service des eaux et forêts [. organise.]. L’insurrection est écra­ sée au milieu du mois d’août.

la canicule et la sécheresse y 62 . en Russie d’Europe. les SR y ont recueilli au-delà des deux tiers des voix. maudissent les juifs et l’exploitation collective (la «commune») : «Nous nous sommes soulevés pour le pouvoir soviétique. à l’arbitraire. des soviets sans communistes. [pour] liquider la commune youpine détestée. la région de Tambov a été davantage ponctionnée que toutes les autres régions pour nourrir la capitale et l’armée. [et exige que] le peuple russe dirige lui-même son pouvoir [. Lors des élections à l’Assemblée constituante..]> pas des Hongrois et d’autres étrangers [.]. à la misère.. Ces mouvements ne sont que feux de paille au regard de l’insurrection qui soulève les régions de Tambov. En 1920. contre la commune. des troubles paysans endémiques secouent la région de Tambov. CRONSTADT rectionnelle populaire. la suppression des réquisitions. fin octobre. en novembre 1917.. Nous luttons seulement contre la commune. Proche des grands centres industriels auxquels elle est reliée par chemin de fer.. Les paysans constituent près de 93 % de la population de cette province très peu industria­ lisée. paysanne et cosaques.. des Russes élus du peuple [.» Il dénonce «le pouvoir communiste non russe qui mène le peuple russe à la perte. Mais on y voit pourtant déjà apparaître des mots d’ordre et revendications qui vont refleurir à Cronstadt : la libre disposition de la terre par les paysans.].. pour le pouvoir soviétique populaire4!» La mort de ses chefs. le pouvoir aux soviets et non au parti. pour les droits populaires conquis par la révo­ lution [. trois fois et demi plus que les bolcheviks. mais les nôtres. disperse cette bande de cosaques bien accueillis par la population. ville située à 500 kilomè­ tres au sud-est de Moscou. et de Tioumen en Sibérie occidentale.. Depuis Tété 1919..]. Ses appels aux accents nationalistes exigent des soviets sans commu­ nistes.

]. elle affiche à son tableau de chasse une centaine de communistes abattus. dès septembre 1920. sur « l’appauvrissement économique complet de la campagne de Tambov [. vieux militant bolchevik origi­ naire de Tambov. LES PREMIÈRES LUEURS DE L INCENDIE ont brûlé la moitié de la moisson et les foins.. est exsangue. car ils multiplient les excès et raflent les objets. membre du Commissariat au 63 . Condamné au bagne à perpétuité en 1910. L’écrivain Voronski.] Les prétendus excédents de blé n’existent pas [. Le paysan n’a pas de pain pour se nourrir jusqu’à la prochaine récolte.. alerte Lénine. mais végète jusqu’à la révolte massive de la paysannerie locale contre les réquisitions.. soumise à des réquisitions massives. à la fin de 1919. puis par la sécheresse du printemps et de l’été 1920... Âgé alors de 30 ans. Nicolas Ossinski. les étoffes [. Les plus pauvres ont déjà commencé à manger du pain fait avec de l’arroche5. parmi lesquels son frère et son beau-frère. la province. [.. Les détachements de réquisition [. Opposé aux réquisitions de blé. Le 8 septembre 1920. s’enfuit et se réfugie dans la forêt voisine en juin 1918.. il est libéré par la révolution de février et devient commandant de la milice du district de Kirsanov où il est né. En février 1919» l’instituteur Alexandre Antonov a formé une petite bande de douze hommes. Faute de fourrage. dès juin 1920. Antonov était un militant SR depuis la révolution de 1905.. » Ce noir tableau vaut pour d’autres régions.]..]. il est accusé de complot. Sa bande rassemble bientôt 150 paysans et déserteurs . L’Inspection ouvrière prévoit dans la province une récolte de seigle quatre fois inférieure à la récolte habi­ tuelle. le comité provincial du parti communiste annonce la famine imminente. des milliers de vaches et de chevaux ont péri.] suscitent une haine généralisée. Ravagée par la guerre civile. victime d’une mauvaise récolte depuis deux ans déjà [et] littéralement occupée par l’armée l’année passée..

il faudra littéralement lui arracher le blé en versant le sang». b) nous sommes menacés par une épidémie de typhus liée à la famine [... ruinant par là les petites exploitations des paysans pauvres. avertit Lénine de « l’incroyable difficulté de la campagne du ravitaillement de l’année qui vient. Or. vu la peur “animale” du paysan à l’idée de donner son blé [.]. le comité provincial des SR fonde une Union de la paysannerie laborieuse (UPL). et le stockage des produits prendra vraisemblablement la forme d’une guerre du ravitaillement. CRONSTADT ravitaillement. afin d’agir plus vite. Les détachements de réquisition. l’une des bases sociales affichées du régime.. suivis par ceux des districts voisins. Antonov organise leur mouvement qui se répand comme une traînée de poudre : la masse de la paysannerie se soulève. Le 21 août 1920. et non sur la récolte effectuée. prélevaient souvent le blé d’après un calcul basé sur le nombre de membres de la famille.. Le gouvernement annonce pour 1921 une réquisition de blé record et élargit le système des réquisitions à l’en­ semble des productions agricoles... l’administration soviétique étant encore très faiblement implantée dans les territoires reconquis sur les blancs (la Sibérie en particulier). L’ultime tour de vis des réquisitions alimentaires prévu pour 1921 provoque l’explosion. 64 . Et il prévoit : «a) une chaîne de révoltes [. cette augmentation va inéluctablement peser sur la Russie centrale déjà pressurée.]. En août. c) la crise de l’économie paysanne sera aiguisée au maximum6». L’hiver qui vient sera critique pour la république. Vu la mauvaise récolte actuelle. les paysans du district de Kirsanov se soulèvent. liée aux insur­ gés. En juin 1920. la Tcheka arrête la majorité des membres du comité. Son avertissement prémonitoire reste sans écho.] nous menace d’abord à cause du stockage puis de la famine .

mais nombre d’agents de ravi­ taillement ne se soucient que d’exécuter intégralement la réquisition. il déclare à une conférence de métallurgistes de Moscou : «Je sais que la situation des paysans en ce printemps est très pénible [. Le 4 février 1921.. concède-t-il. se saoulent. Certes. arrê­ taient les représentants de ces organes locaux du pouvoir parce qu’ils n’avaient pas exécuté des exigences bien souvent totalement absurdes ». la paysannerie doit subir le poids des sacrifices indispensables pour redres­ ser une économie moribonde. les détachements ont réquisitionné le blé sans tenir compte de la situation difficile des paysans et avec une brutalité qui a rendu l’explosion inévitable.8». maintenant est venue l’année où ce sont les paysans qui se trouvent dans la situation la plus pénible Nous ne pouvons promettre aux paysans de les tirer 65 . coûte que coûte.] en abusant des larges pouvoirs qui leur étaient concédés et des mesures extraordinaires 7». Lénine connaît ces abus qu’il résume dans une lettre du 21 janvier.. en réponse aux plaintes de paysans contre les actes «de certains membres des détachements de réquisition qui outragent les paysans dans le dénuement.]. chargé de combattre l’in­ surrection. encouragent la fabrication de vodka. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE Même Antonov-Ovseenko. violent les femmes. En clair.. «souvent [. dénoncera la lourdeur des charges imposées aux paysans. identifient le pouvoir des soviets « avec les commissaires et plénipoten­ tiaires qui donnaient sèchement des ordres aux comités exécutifs des soviets de cantons et aux soviets ruraux. souligne-t-il. La majorité des paysans. Les ouvriers ces trois dernières années ont eu faim et froid [. etc. « la situation alimentaire difficile de la république a poussé à ne pas faire de cérémonies ». Mais..].. le caractère militaire de Fadministration sovié­ tique locale et la brutalité des détachements de réquisition. les pillent à leur usage person­ nel.. à ses yeux.

revolvers et de quelques fusils.. souligne Fétat-major. haches. ces groupes à cheval imposent aux soldats-paysans deFarmée rouge réticents une guérilla permanente. constate Toukhatchevski. Tioumen. [. et ailleurs : armés au départ de fourches. « On ne peut pas distinguer le bandit qui part au combat du paysan qui part au travail». ils passent vite du stade de bandes indisciplinées à celui de détache­ ments de partisans organisés et structurés. Au début de janvier 1921. L’un est le revers de l’autre. pour la faux et se muent instantanément en paisibles agri­ culteurs occupés aux travaux des champs. les insurgés multiplient les accrochages pour se procurer des armes supplémentaires. «les méthodes maladroites. faite de raids surprises.. Sortes de milices 66 . d’accrochages inat­ tendus. Le mécanisme est le même à Tambov. ils rompent le contact. d’embuscades. échangent leur fusil. des mitrailleuses et des canons. l’état-major des troupes intérieures (sorte de gendarmerie soviétique) stigmatise les actes arbitraires qui ont provoqué le « grandiose incendie qui embrase d’un bout à l’autre» trois districts de la région de Tambov. En cas d’échec. Bien renseignés par la population locale. sa petite bande en une véritable armée insurrectionnelle de partisans. caché sous une meule de foin ou dans le sol. cruelles de la Tcheka provinciale lors de la répression.] émurent la masse î0»„ Elles ont fourni aux détachements d’Antonov des milliers de nouveaux partisans et lui ont ainsi permis de transfor­ mer. s’évanouissent dans les villages voisins. Une fois armés. CRONSTADT d’un coup du besoin. car il faudrait pour cela que les usines fabriquent cent fois plus de produits9. en quelques mois. sabres. chargé de réduire les insurgés de Tambov après avoir écrasé ceux de Cronstadt. Alors qu’au début Antonov rassemblait à peine soixante hommes autour de lui.» Mais la masse des paysans n’entend rien à ce raisonnement.

organisés depuis novembre en une armée soumise à un état-major militaire dirigé par lui- même. Elle « se propose comme première tâche de renverser le pouvoir des communistes-bolcheviks. Fin décembre 1920.]. Les SR de droite sont déchirés entre leur volonté de prendre appui sur ces insurrections paysannes contre les communistes et leur crainte qu’elles n’échappent à leur contrôle et ne prennent un caractère trop réactionnaire. Les SR de gauche en diffusent une version similaire.. Son programme en 18 points réclame «la convocation d’une Assemblée constituante [. l’égalité de tous les citoyens sans les diviser en classes [. écrit Toukhatchevski. au début de janvier 1921. Un document de leur Comité central du 25 février 1921 souligne leur hésita­ tion.. l’admission du capital russe et étranger pour le rétablissement de la vie produc­ tive et économique du pays [. D ’un côté ils se félicitent du «succès du mouvement paysan» et proposent à leurs militants d’organiser la paysannerie en constituant des «Unions socialistes de la 67 ... l’Union de la paysannerie laborieuse de Tambov diffuse le sien.. elles « en représentent. Mais il lui manque un programme..]. à la ruine et à la honte. la libre production de l’industrie artisanale12». Antonov rassemble.]. Leur conférence nationale de l’automne 1920 discute d’un rapport sur le soulèvement d’Antonov sans inviter les militants SR à s’y engager. Les insurgés de Cronstadt feront écho à ce programme.. pour anéantir ce pouvoir haïssable et son ordre».]. la dénationalisation partielle des fabriques et des usines [. une partie constituante vivante11». près de 50000 hommes armés. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE territoriales installées au cœur même de la paysannerie locale.. et jouissent de la sympa­ thie et du soutien actif de la population paysanne. qui prône d’emblée « l’insurrection armée générale pour renverser les oppresseurs communistes13». qui ont conduit le pays à la misère.

. mais on ne peut pas faire cultiver la terre à coups de bâton. à la fin de décembre 1920. » Le mécontentement paysan s’exprime également très fortement dans une réunion de délégués ruraux sans parti. de dégénérescence de ce mouve­ ment et de sa prise de contrôle par des forces réactionnai­ res». De nombreux SRàTambov et ailleurs parti- cipent au soulèvement sans pour autant le diriger. » Un paysan de Perm 68 . les explosions locales dont les militants SR sont partie prenante au gré des circonstances. vont se multiplier et menacer d’embraser toute la Russie. Le peuple est indigné. antisémitisme. Cet avertissement retarde sur l’événement. les forêts sont à nous et le bois est à vous15. actes sanglants de vengeance vis-à-vis de certaines personnes) et contre les tentatives possibles de restauration du régime des grands propriétaires fonciers». tendances pogromistes contre l’in­ telligentsia. . CRONSTADT paysannerie laborieuse». ils soulignent le danger « d’éparpillement. la déclaration d’un délégué paysan reflète parfaitement le sentiment de millions d’entre eux : «Tout va bien. Un paysan du gouvernement de Petrograd dénonce la réquisition : « La pression était telle sur nous. De l’autre. Lénine en note les phrases les plus caractéristiques. qu’on avait l’impression de revolvers collés sur la tempe.»Un paysan de Kostroma proteste : «Je coupe du bois sous les coups de bâton. mais nen tire pas de conclusion immé- diate. Au VIIIecongrès des soviets. Aussi invitent-ils leurs organisations locales à «prévenir les explosions et affrontements armés isolés qui entravent le mouvement vers l’insurrection générale14». seule­ ment la terre est à nous et le blé est à vous. l’eau est à nous et le poisson est à vous. Ils invitent leurs militants à «lutter contre les manifestations de tendances contre-révolutionnaires dans la paysannerie (irritation contre la ville et le prolétariat urbain. à l’intention des membres du comité central et des commis­ saires du peuple.

droit à son propre travail. de livrer le pays aux capitalistes étrangers et de leur vendre à bas prix la main-d’œuvre ouvrière soviétique..]. ils 69 . ces «nouveaux seigneurs oppres­ seurs» et «parasites». dans un tract diffusé sous le slogan des SR («C ’est dans la lutte que tu obtiendras ton droit»). le comité central discute d’une éventuelle réduction des prélèvements dans les secteurs de Tambov les plus ravagés par la sécheresse de l’été 1920. l’une chargée de préparer au plus vite les mesures pour liquider militairement l’insurrection. Un second tract de l’UPL. droit d’en disposer libre­ ment conformément à ses besoins et à ses nécessités17». C ’est l’esquisse de la NEP. « Lénine et Trotsky vous ont vendus avec vos fabriques. adressé aux ouvriers. le comité central du parti bolchevik crée deux commissions sur Tambov. Lénine veut à la fois maintenir le pouvoir menacé par l’insurrection et tenter de répondre aux exigences des paysans.. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’ïNCENDIE déclare : « Il faut nous libérer du bâton pour relever l’agri­ culture. Le 12 janvier. Fin janvier 1921. l’autre d’étu­ dier les moyens d’alléger rapidement la situation des paysans.» Un paysan de Novgorod propose de remplacer la réquisition par un pourcentage fixe de grain. le bureau politique adopte la première esquisse d’un projet visant à remplacer la réqui­ sition alimentaire par un impôt en nature accordant aux paysans le droit de vendre librement leur surplus de mois- son. l’Union de la paysannerie laborieuse (UPL) de Tambov. Le 2 février. comme pour le bétaill6. accuse les commissaires du peuple. dénonce « l’oppresseur communiste qui asservit et foule aux pieds tes droits sacrés et imprescriptibles : droit à la terre. vos usines et vos chemins de fer [. Le 8 février. Lénine demande alors à la délégation de Tambov de lui envoyer au plus vite un groupe de paysans de la région sympathisant avec Antonov.

des tracts invitent la population à tourner ses armes contre les communistes. Ils vont même parfois jusqu’à distribuer. « l’admission du capital russe et étranger pour le rétablisse­ ment de la vie économique et productive du pays19». Les soviets locaux et les cellules du parti eux-mêmes exigent que soient d’abord satisfaits les paysans affamés. de pommes de terre. fausse. de leur propre chef. le gouvernement met le feu aux poudres en adoptant un décret sur la confiscation des excédents de blé en Sibérie. dans les villes et villages du versant oriental de l’Oural. les détachements de réquisition arrêtent arbitrairement quatre-vingt-seize élus de soviets locaux. de laine. de viande. Dès octobre 1920. par ailleurs. circulent des tracts manuscrits hostiles au pouvoir avec des slogans contre «les chefs juifs». plus une certaine quantité d'œufs. alors que la séche­ resse ravage une partie de la région. est d’autant plus étrange que l’UPL réclame. de cuir. décret qui ordonne aux paysans de livrer avant le 1er janvier 1921 tous leurs excé­ dents de blé. De novembre 1920 à février 1921. de tabac (en tout trente-sept produits). De la contrainte aux abus il n y a quun pas : les membres de certains détachements de réquisition mena­ 70 . écho de la propagande blanche et verte. Le 20 juillet 1920. de fruits. le blé aux nécessiteux. Le pouvoir central est confronté à une véritable insurrection politique de ses propres structures de base. CRONSTADT vous ont livrés comme une marchandise dont ils n’ont pas besoin en vous asservissant par là même pour de longues années d’esclavage» de travail forcé. La ville ne produisant plus de marchandises à échanger contre le blé. d’humiliation totale devant les seigneurs étrangers18. Le même cocktail explosif se forme en Sibérie occiden­ tale. ces réquisi­ tions exigent l’emploi de la force. À Ichim. de beurre. » L’accusation. y compris les stocks éventuels des années antérieures.

Ivan Smirnov. beurre. battent des paysans réfractaires à coups de crosse. descendent vers Tobolsk au sud et procla­ ment une «armée insurrectionnelle». soutenus par les comités exécutifs des soviets locaux et les cellules du parti. à la mi-février. jambon). ou détournent à leur profit une partie des produits réquisitionnés (sucre. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’INCENDIE cent de fusiller les paysans sans jugement. Les insurgés s’emparent de tronçons entiers des deux voies de chemin de fer du Transsibérien. confisquent du linge et des objets divers pour eux-mêmes. Les paysans voient dans ces violences la forme extrême d’une contrainte qu’ils rejettent. Parfois même. ou bien encore violent des paysannes. fait deux morts chez les paysans et provoque l’explosion. Le 31 janvier 1921. les paysans reviennent 71 . embrase un territoire de près d’un million de kilomètres carrés. voire d’incen­ dier leurs maisons. Le commandant de la région de Tioumen pose au président du comité militaire révolu­ tionnaire de Sibérie. qui attaquent et pillent les dépôts de blé. la question qui le ronge lui et ses soldats : peuvent-ils donc tirer sur les paysans affamés. un heurt entre des détachements de réquisition et des paysans. Les soldats-paysans de l’armée rouge sont dans une situation délicate. mais a besoin de chariots pour acheminer le blé vers les trains qui vont l’emporter à la ville. qui assiè­ gent les dépôts de blé destinés aux villes elles aussi affa­ mées ? Il a placé les dépôts sous protection militaire. La révolte se propage comme un incendie et. Les trou­ pes tirent en l’air pour les disperser. leurs femmes et leurs enfants. dans un village au nord du district d’Ichim. de nombreux paysans. œufs. les autorités locales avec l’appui des cellules distribuent le blé à ces affamés agressifs. Or. refusent de fournir des chariots tant que ne sont pas d’abord nourris les affamés.

afin de fuir la mort. pour remplir Tordre du Centre. des soldats de l’armée rouge20».. le long des voies de chemin de fer pour tenter de regagner la Russie centrale affamée. Ces derniers. parasites. leur 72 . des paysans. ils décident par exemple de chasser les étran­ gers (les gens de passage ou les nouveaux habitants de la localité) des villages et des bourgs. les transpercent à coups de pics ou de fourches. incroyants. leur coupent le nez. jusqu’à ce qu’ils meurent gelés. ou leur arrachent les yeux. s’entassent. leur fournit des volontaires et des chevaux. Ainsi. Les insurgés distribuent le blé des dépôts dont ils s’em­ parent à la population qui. les insurgés du district d’Orlov se proposent d’ex­ terminer tous les habitants venus de la Russie centrale qu’ils qualifient de «fainéants. voire de les fusiller. Ils multiplient aussi les mesu­ res brutales . les insurgés déshabillent les communistes qu’ils laissent nus dehors. paralysés. CRONSTADT avec leurs femmes et leurs enfants. Ils éventrent les membres des détachements de réquisition capturés. ni à disperser les foules affamées. puis brûlent dans des fosses leurs restes déchiquetés. se contentent de manger avec volupté et s’habillent proprement avec ce qu’ils nous ont pillé21». encerclent de nouveau les dépôts et assiègent les soldats qui. c’est-à-dire de fusiller des comités exécutifs de soviets de canton. qui n’ont travaillé nulle part. donc pour contraindre les paysans à donner le blé et les soldats à le confisquer.. dans le froid glacial. les oreilles et les parties. pourchassés. « il faudra fusiller une masse de paysans et de soldats de Far­ mée rouge . en échange. Le commandant avertit : « Les soldats n ouvri­ ront pas le feu sur les paysans» . Lorsqu’ils capturent des soldats. ne parvien­ nent ni à reprendre le blé de force. Cette mission impossible est au-dessus de ses forces. dit-il» je serai contraint d’ouvrir le feu sur le même pouvoir soviétique auquel j’appartiens moi-même. les cellules du parti communiste.

Les paysans révoltés réclament la dénationalisation partielle des entreprises et. des détachements de barrage et de réquisition. affirme le 11 mars que la restauration de la propriété privée est une nécessité historique. Toutes les communes agricoles du territoire occupé par l’insurrection sont liqui­ dées. Le soviet paysan et urbain formé à Tobolsk restaure la liberté du commerce. Les insur­ 73 . leur restitution à leurs anciens propriétaires. leur remplissent le ventre de paille ou de foin et plantent sur la victime un écriteau proclamant : «Réquisition terminée. propose la privatisation des entreprises nationalisées. Tambov et Tloumen exigent tous la liquidation du système de réquisition-répartition. Ils rêvent tous d’une république de petits paysans propriétaires cultivant leurs lopins de terre. Les insurrections paysannes de Sibérie occidentale ont un caractère antisémite et xénophobe prononcé. comme ceux de Cronstadt. comme au printemps 1918 où chaque soviet agissait à sa guise. Ils réclament le pouvoir des soviets locaux. et non celui des partis (en fait du parti communiste). Leurs programmes ainsi s’éclairent et se précisent mutuellement.. et la réintroduction facultative de renseignement religieux à l’école. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDIE arrachent les intestins.» Ils fusillent tous les communistes des deux cantons d’Arkhangelsk et de Krasnogorsk et deux mille communistes de la région de Tloumen. Les insurgés de Cronstadt. liquide les institutions soviétiques. Le quotidien La Voix de l ’armée populaire. et la suppression de la répartition inégalitaire du ravitaillement par catégories de population. rétablit les anciennes. dénoncent les fermes collectives («la commune») ! L’hostilité à la propriété d’État les habite tous. supprime la division de la popula­ tion en quatre catégories sociales correspondant à la distri­ bution inégale du ravitaillement. publié par l’état-major de l’armée insurrectionnelle..

il y a eu une très mauvaise récolte et on ne peut pas exécuter la réquisition [.. qui dénoncent. [. diffusent tracts et proclamations antisémites : «À bas le pouvoir juif.. allumette. par négligence ou faute de transport. abattons les youpins ! » C ’est une constante de ces mouvements. il a allumé un incendie que « les youpins-commu- nistes n’ont pas pu éteindre au début22». tout ce qui manque aux paysans libres. Le 18 février 1921. un texte intitulé « Ce que le camarade Lénine a dit aux paysans de la province de Tambov». Mais le paysan s’est révolté. L’un d’eux lui déclare: «O n a imposé une réqui­ sition de vivres au-dessus de nos forces [_] car cette année.. un communiste local rédige. Cette dénoncia­ tion de «la dictature des youpins» et du règne des « youpins-communistes » trouvera des échos à Cronstadt. Le 14 février (deux semaines avant l'insurrection de Cronstadt). La délégation repart à Tambov. nous les transportons. enfin.. CRONSTADT gés d’Ichim. d’après le récit de deux paysans aux noms cités.. L’union de la contrainte et du gâchis enrage ces paysans.]. les agents des organes de ravi­ taillement exigent et prennent sans tenir compte de rien. et diffusé à partir du 27 février 74 . le chef du détachement insurrectionnel du district d’Ichim diffuse auprès des soviets locaux de la région voisine un appel d'un antisémitisme virulent.. elles pourrissent». dès le début. imprimé dans le numéro du nouveau journal communiste de la province Le Laboureur de Tambov.] On nous prend les pommes de terre. entouré de canons et de mitrailleuses et de milliers de ses esclaves communistes dévoués qui tourmentent quiconque a osé élever la voix contre la dictature des youpins». Il dénonce «la Hauteur de Sion Trotsky. les fermes d’État : «D es fainéants trônent dans les sovkhozes et ils reçoivent tout : pétrole. et les autorités n’y prêtent pas attention. Lénine reçoit une délégation de paysans de Tambov. sel23».

le chef d etat-major de l’armée populaire d’Ichim déclare dans un ordre du jour triomphal : «Toute la paysannerie sibérienne s est dressée contre le joug des communistes». à la mi-février. le comité central étudie les mesures militaires qui pourraient liquider la révolte. Mais ces émeutes paysannes. Les soldats de l’armée rouge. qualifiés de «bêtes avides de sang». et les soldats désertent par centaines. coupent les fils du télégraphe. s’avancent sur Tobolsk. La multiplication de ces soulèvements peut pourtant représenter un danger mortel pour un pouvoir politique confronté à la lassitude croissante de la population labo­ 75 . en cas de trahison. prendre leurs familles en otages et. Il faut anéantir sur place les personnes qui manifesteront leur opposition à l’armée populaire. Il s’agit d’une lutte à mort. paysans et fils de paysans. et. Les insurgés sabotent les voies de chemin de fer. Le 14 et le 16. En Sibérie. Leur lien étroit avec la popula­ tion locale est à la fois leur force et leur faiblesse . si massives soient-elles. les SR eux- mêmes se divisent entre le soutien prudent et l’abstention. l’insurrection ne cesse de s’étendre. Le 22 février. face au soulèvement de Tambov. mais. LES PREMIÈRES LUEURS DE L’iNCENDÏE sous forme de tract. Il n’y aura de pitié pour personne24». Les ennemis du peuple travailleur ne trouve­ ront aucune pitié. Cette incapacité à généraliser le mouvement insurrection­ nel pèsera sur la révolte de Cronstadt. répugnent à se battre contre les insurgés. les insurgés répugnent à s’éloigner de leur canton dont les frontières bornent leur horizon. sans aucune coordination ni perspective politique. leur confisquer leurs biens. Un parti pourrait les fédérer. malgré leur volonté affirmée d’étendre leur mouvement. Il menace de liquider ceux qui collaborent avec « les vampires communistes. anéantir ces dernières. plusieurs compagnies passent d’ailleurs de leur côté avec armes et bagages. restent confi­ nées dans leur cadre régional.

et quatre dirigeants de la Tcheka. «ne peut être un rempart sûr du pouvoir soviétique25». commissaire du peuple à l’inté­ rieur. « en cas de nouvelle détérioration de la situation économique. Menjinski. sous Tin- fluence de partis antisoviétiques. Mouralov. Kedrov. À leurs yeux. qui provoque «une baisse inouïe de l’influence du parti sur le prolétariat». . Il ne prend sur ce dernier point aucune déci­ sion. On le vérifiera dans quelques jours. Le 13 février. l’ar­ mée rouge. ancien éphémère commissaire à la guerre. Ils évoquent en même temps le « développement du mouve­ ment de grève» et soulignent que les ouvriers des princi­ paux centres urbains. inadaptée au combat contre les insurrections paysannes. Or. Mekhonochine. six responsables communistes. et Iagoda. la direction du parti est à moitié responsable de ce péril à cause de sa tendance croissante à « expliquer tous nos échecs et notre fréquente incapacité à faire face aux tâches auxquelles nous sommes confrontés par les seules difficultés objectives» et à cause de « la dissimulation systématique de la situation réelle de la république aux masses». puis discute de ce cri d’alarme aux allures de réquisitoire. Les événements vont le prendre de vitesse. délibère sur la lutte contre les insurrections paysannes. Le bureau politique qui se réunit le lendemain. le futur chef du Guépéou. CRONSTADT rieuse et à l’exaspération de la paysannerie. son futur adjoint puis successeur). 14 février. Ils y voient «le début d'un vaste mouvement Les actuelles insur­ rections paysannes se distinguent des précédentes en ce quelles ont un caractère organisé et un plan». proche de Trotsky. se dresser contre le pouvoir soviétique». sortiront inévitablement de fin- fluence du parti communiste et peuvent même. que rien a priori ne rassem­ ble (Podvoiski. lancent au comité central un cri d’alarme face aux révoltes paysannes. commandant de la place militaire de Moscou.

Le cuirassé Sébastopol a bombardé le fort mutiné. Les services de quart sont assurés irrégulièrement. à huit kilomètres au sud de l’île. rarement nettoyé. le pont des navires. Restée à quai l’essentiel du temps. la flotte balte est en hibernation. la flotte de la Baltique est devenue au fil des ans une énorme caserne flottante dont les équipages. sur la côte. assu­ rent à peine le maintien. Depuis 1917. C h a p it r e V Les premiers signes de Forage Rarement révolte aura été aussi prévisible : dès le début de l’automne 1920. Les difficultés de ravitaillement et de combustible empêchent les manœuvres rituelles. n’a guère le temps d’y prêter attention. Loin des grands foyers de la guerre civile. de crachats et de détritus divers 77 . elle n’a participé qu’à de rares escarmouches contre la flotte britannique et à l’écrasement du soulèvement monarchiste dans le fort de Krasnaia Gorka en juin 1919. confronté aux insurrections paysannes et à moitié paralysé par la violente discussion interne qui déchire le parti communiste sur le rôle. est couvert de neige l’hiver. condamnés à l’oisiveté. Les navires se dégradent. la nature et la place des syndicats dans la société soviétique. les premiers signes annonciateurs d’une tempête politique se font sentir à Cronstadt. Mais le gouvernement soviétique.

C ’est une question de survie. où ils se font remarquer par leur tenue dont ils sont fiers : un pantalon évasé en bas de 60 à 70 centimètres. membre du présidium de laTcheka. Seule la surveillance des soutes aux poudres et aux munitions et du dispositif contre l’incendie est assurée régulièrement. prise par les glaces de novembre à mars. sans prendre effectivement part à des opérations militaires. placée dans les conditions d’une existence de caserne1». et un maillot. ne survit que pour répondre à une hypothétique offensive étrangère sur l’ancienne capitale. rejeté par Tar­ mée rouge en Estonie en octobre 1919 et celle de l’armée 78 . CRONSTADT toute Tannée. La population leur donne souvent le nom dérisoire d’«Ivanmor» (marin d’eau douce ou de pacotille) et de «Jorjiki-pattes d’éléphant». Agranov. dit à pattes d’éléphant. à Petrograd. Jusqu à la déroute du général loudenitch. un membre de la section spéciale de la Tcheka. Mais Tinaction et l’im­ mobilité de la flotte transforment les marins. Dans un rapport du 7 mars 1921. la fierté et Tavant-garde de la révolution " 2. Seveï. dont les navi­ res ne prennent jamais la mer. Cette crainte interdit de licencier des équipages. voit là Tune des causes essentielles de l’in­ surrection : « Le fait qu’une grande partie des matelots ont été attachés sans bouger au même endroit pendant plus de trois ans. Cette flotte agonisante. » Les marins passent leur temps libre à terre. a créé un groupement artificiel formé non pas autour d’un organisme vivant mais d’une flotte quasiment inexistante ». malgré leur «assurance inébranlable qu’ils représentaient “l’ornement. qui a engendré un « patriotisme de matelots » transformés en «un groupe-caste distinct» que «Tinaction a fait dégénérer en parasite». en une masse désœuvrée. insistera plus tard sur Tétat de « cette masse concentrée sur le petit territoire de Cronstadt et dans l’ensemble désœuvrée. chargé d’en­ quêter sur les causes de Tinsurrection.

Après Parmis- tice conclu avec la Pologne en octobre 1920.. la brutalité avec laquelle elles sont menées. Ce soldat dénonçait les autorités communistes locales et les détachements de réquisition. Ce problème n’est pas nouveau. ils sont restés en règle générale consignés sur leurs vaisseaux. Les équipages comportent enfin des marins estoniens et lettons. legorov était retourné au pays cultiver la terre. fiers d’avoir reçu des revolvers et se vantant de leur pouvoir de réquisitionner du pain à travers le canton et qui prenaient le pain non pas à ceux à qui iis auraient dû le prendre. Ils reviennent de permission révoltés ou accablés par ce spectacle et par les plaintes de leurs familles. Après trois ans de guerre civile et de pénurie croissante. dont les pays sont devenus indépendants en 79 . des communistes de papier [. en permission dans leurs familles. Il critique aussi les membres des détachements de réquisition qui «s’abritaient derrière le mot de réquisition pour piller chacun en prenant ce qui leur passait par la tête [. LES PREMIERS SIGNES DE l ’ORAGE de Denikine. ils partent. malgré leurs exactions. le problème prend une ampleur nouvelle. dont il avait soutenu le programme en 1917..] dont l’injustice considérable est identique à celle commune sous Pancien pouvoir!». Les ïzvestia de Cronstadt du 6 juin 1919 avaient déjà publié une lettre d’un certain legorov.. écrasée en février 1920. mais. et les prélèvements effec- tués trop souvent pour leur propre compte par les autorités locales ou les responsables des détachements de réquisi­ tion. souvent pour la première fois. Il n’avait rencontré que des communistes suffisants qui traitaient les paysans «avec l’arrogance des policiers tsaristes » et ne lui rappelaient pas les bolcheviks.. Une fois démobilisé. Il s’étonne de leur changement et stigmatise «les communistes du village.]. défendait le parti commu­ niste. mais seulement à ceux qui n’étaient pas leurs amis ». Ils y voient Pétendue des réquisitions.

Le 8 juillet 1920. fait traîner les choses. las de la guerre civile finissante et désœuvrés. des lettres venues de la campagne? L’enquête de la Tcheka n en fait jamais état. Souvent en service depuis 1914.” Ils ont déjà des liaisons avec d’autres flottilles et ils sont décidés à en nouer avec le front. Ils ont comme slogan . » Ce bureau a-t-il réellement existé ou ce militant a-t-il grossi l’importance d’un groupe informel rassemblant. Entre les communistes et les non- communistes la situation est très tendue. au fil des occasions. nous sommes capables de le balayer. Il a découvert un bureau de sans-parti et de militants du parti qui centralise toutes les lettres sans exception arrivant à Cronstadt. invités alors à choisir leur nationalité. ils ont pour la plupart opté pour l’Estonie et la Lettonie. «sont la source de la tension. qui parviennent de toutes les régions du pays. l’ancien vice-président du soviet de Cronstadt et ancien commandant de la flotte soviétique 80 . sur la demande de l’amiral Nemitz. ils exigent leur libération pour rentrer au pays. Le commandement. CRONSTADT 1920. commandant des forces navales soviétiques. Ces lettres. même hostile3. ne sachant par qui les remplacer. un marin communiste de l’île alerte le gouvernement de la tension qui règne chez les matelots de Petrograd et de Cronstadt. Mais une chose est sûre : les lettres que les marins reçoivent de leurs familles au village circulent et alimentent le mécontente- ment d’équipages déjà exaspérés par plusieurs décisions du commandement depuis l’été 1920. Le 22 septembre 1920. « “Nous sommes capables de soutenir le pouvoir. car elles montrent avec quelle injustice on pille leurs familles à la campagne». Ce dernier veut en effet redonner à la flotte de la Baltique l’allure perdue d’une flotte de guerre et y rétablir une discipline défaillante. ce refus de fait les irrite et crée des mécontents supplémentaires.

Pour lui. Mikhaïl Reisner. rétifs à sa tentative de restaurer la discipline. président du soviet de Petrograd et vrai chef du parti de la ville. Fiodor Raskolnikov. Elle renforce les rumeurs qui accu­ sent Raskolnikov de mener la grande vie avec sa compa­ gne alors que la situation alimentaire relativement privilégiée des marins et des ouvriers de Cronstadt se détériore : on raconte que tous les soirs on fait la fête chez lui. y compris des navires rele­ vant de la base navale de Petrograd. que Victor Serge qualifie ironiquement dans Ville conquise de «dictateur raté. sous l’autorité unique du Poubalt. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE de la Caspienne. Raskolnikov tente de placer tout l’appareil politique du parti de la flotte de la Baltique. historien et juriste. Cette nomination n’améliore pas l’autorité de Raskolnikov auprès des marins. Ils y voient un de ces «privilèges des commissaires» qu’ils dénoncent âprement. exacerbés par sa décision étonnante de nommer son propre beau-père. Larissa Reisner. ou Poubalt. les organisa­ tions communistes de la flotte de la Baltique relèvent du 81 . n’a aucune compétence pour diriger cet organisme chargé de contrôler la flotte de la Baltique. Mikhaïl Reisner. Zinoviev s’y oppose. il remplace près des deux tiers du personnel de commandement et suscite des mécontentements. La rumeur amplifie démesurément les privilèges liés au pouvoir dont le couple bénéficie et accroît l’exaspération de nombreux marins devant la poigne de Raskolnikov. demeuré un peu gras par ce temps de famine4» alors que Zinoviev vit modestement. ancienne commissaire de l’état-major de la marine. est nommé commandant de la flotte de la Baltique. Il s’installe avec sa femme. surnommée « la Pallas de la révo­ lution». En quelques semaines. chef du commissariat politique de la flotte de la Baltique. sociologue. À leur antipathie s’ajoute celle de Zinoviev. que la musique et le champagne coulent à flots.

Elle se conclut par une menace : «Dans le cas contraire nous ne supporterons pas une telle violence dans un pays libre et nous ferons n’importe quelle salope­ rie. demande que les matelots déclarés malades par la commission médicale obtiennent un congé pour rentrer chez eux. Ensuite. ancien porteur d’eau et remplissant provisoirement les fonctions de commandant de la Hotte de la Baltique. Les mesures impopulaires de Raskolnikov pour restau­ rer la discipline n’arrangent rien.. comme adjoint du nouveau chef du Poubalt. Les marins. pour interdire à leurs équipages de passer le jour ou la nuit en ville. par les ordres 577 et 581. adoptée par vingt-trois marins. Kouzmine. CRONSTADT comité régional du parti. Les marins grognent et trouvent une parade : la commission médi­ cale des navires délivre généreusement des arrêts de travail. Raskolnikov est. au ton ironique et aux formules puisées dans l’arsenal des centuries noires pogromistes. bombardent Raskolnikov de lettres anonymes. que Zinoviev déteste et jalouse. son domaine. » Une autre. est plus mena­ çante encore : «Votre Excellence. Bâtis. Raskolnikov fait transférer à Cronstadt les cuirassés Sébastopol et Petropavlovsk. Et nous vous demandons de convoquer une réunion. marins de la Baltique [.]. jusqu’alors amarrés à Petrograd. à ses yeux. Cette rivalité interne déchire un appareil déjà divisé et concourt ainsi à Pexplosion de Cronstadt. Le 28 juillet. L’une d’elles. nous vous prévenons que ce 82 . Un ordre du 3 août 1920 décide de les soumettre à la validation du commandement. Puis.. furieux. Il entrave ses projets en faisant nommer en décembre un homme à lui. Leurs équipages seront les initiateurs et les organisateurs de l’insurrection. il supprime les congés et le droit de se rendre sur la terre ferme et d’y passer la nuit. nous. informés de votre arrivée. Fhomme de Trotsky.

ancien commandant d’un détachement de réquisi­ tion. Le tract affirme : « Nous irons au front quand les juifs iront aussi s’y battre le fusil à la main » .. Ces belles phra­ ses circulent avant de revenir quelques semaines plus tard comme un boomerang sur l’orateur enthousiaste. je n’ai pas d’autorité sur la 83 . dans un rapport du 22 février 1921 sur Fétat des forces du parti communiste dans la flotte. il faut sauver la Russie. il réclame enfin « la fermeture de tous les maga­ sins juifs. Les harangues de Zinoviev sur la démocratie confor­ tent les marins hostiles aux mesures disciplinaires de Raskolnikov. circule alors dans la flotte. Il dénonce les «juifs devenus capitalistes». Dès septembre 1920. contraint de les assouplir. qui « utilisent la protection des chefs suprêmes de la révo­ lution » pour se terrer à Farrière. le beau-père de Raskolnikov. signé « Des soldats rouges communistes conscients».] dans laquelle il faut que nous rétablissions le principe électif. Zinoviev s’enflamme : «Une aube nouvelle va se lever». Au congrès des soviets en novembre 1920. Ce dernier. Nous avons un programme précis : cogner les commissaires et les youpins .. Il orchestre le double thème populaire des juifs enrichis par le commerce et planqués loin du théâtre de la guerre. Signé : “Les gens de la Baltique” 5. a été renvoyé à ses travaux universitaires et remplacé à la tête du Poubalt par le bolchevik letton Bâtis.» Raskolnikov est convaincu que ces lettres émanent de marins du SébastopoL Un tract violemment antisémite. marquée par le développement de la «démocratie ouvrière et paysanne [. Féloignement des juifs des postes importants et leur envoi avec tout le monde au front6». notera amèrement : «Je dirai personnellement à mon sujet qu’à cause du soutien que j ’ai apporté au point de vue de Trotsky [sur les syndicats]. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE règne a une Fin. Mikhaïl Reisner. Des temps nouveaux appellent des airs nouveaux7».

Ces 40% s’ajoutent aux 22% d’adhérents épurés. ont été radiés ou ont démissionné. par lassitude. sont nombreuses : les équi­ 84 . voire adversaires du régime. Les démissions massives transforment cette épuration en hémorragie : plus de 40% des membres du parti de la flotte de la Baltique le quittent au cours de l’automne 1920. le parti communiste à Cronstadt ne compte plus que 2228 membres. La crise qui ravage le parti communiste dans la flotte de la Baltique et en particulier à Cronstadt se traduit par une chute brutale de ses effectifs. desti­ nées à recruter des fournées entières d’adhérents aux convic­ tions flottantes. » La suite le confirmera.6% . ou par déception devant la non-réalisation des promesses d’avenir lumineux. À la fin de décembre 1920. Cette saignée laisse pourtant dans les rangs du parti communiste à Cronstadt des éléments incertains ou insatis­ faits qui le quitteront pendant la révolte. d’après lui. Le 10 décembre. soit près de deux sur trois. Ce chiffre de 22% est une moyenne. Il procède à des radiations massives. Le 1» novem- bre. pour raisons religieuses. CRONSTADT masse des marins qui détestent le chef de l’armée rouge8. En mars 1920. ce qui en dit long sur le laxisme du recrutement antérieur. d’autres enfin se sont contentés de déchirer en silence leur carte du parti. il dresse un bilan de l’épuration : 22% des membres du parti en ont été exclus comme indignes. Cronstadt connaît le taux le plus élevé d’exclus : 27. le Poubalt décide de réenregistrer tous les adhérents de la flotte de la Baltique. Cronstadt comptait 5630 membres du parti recrutés à la force du poignet au cours de «semaines du parti» à répétition. 3402 adhérents. En octobre et novembre 1920. Les sources de mécontentement. le tchékiste pétrogradois Vladimir Feldman adresse à la section spéciale de Moscou un rapport très alarmant sur l’état moral et politique des 50000 membres de la flotte de la Baltique.

La Tcheka annonce des chiffres encore plus importants : la majorité du dernier contingent de 1035 conscrits est formée d’originaires du Kouban engagés dans les armées blanches . le 26 octobre. Feldman s’inquiète de l’arrivée à Cronstadt. qui doivent se contenter de poisson séché. Feldman n’en dit mot. originaires du Kouban. l’équipage du contre-torpilleur Capitaine Izylmentiev. les 800 hommes de la compagnie de l’école des artilleurs et des démineurs et les 300 nouveaux du régi­ ment de garde sont aussi en majorité des prisonniers des armées de Koltchak et Denikine. Le 19 octobre même ils ont décidé de nen effectuer aucune. très hostile aux bolcheviks. Le Sébastopol compte 89 Lettons et Estoniens furieux de ne pas être rapatriés dans leur nouvelle patrie. mais les marins grognent aussi contre les privilèges du commandement. le 11 novembre. pour manifes­ ter leur colère. ainsi que des déserteurs. de 534 tirailleurs venus du sud-ouest. et s’est réuni en assemblée générale : les marins. 280 jeunes marins envoyés en stage à l’école des machines s’insurgent contre l’inégalité entre leurs maigres 85 . s’indignent que l’état-major mange trois plats à son repas. 11 s’inquiète aussi de la présence sur l’île d’une compagnie disciplinaire formée de déserteurs et de voleurs aux sentiments soviétiques aussi douteux que ceux des anciens soldats de Wrangel. Les ordres 577 et 581 du 28 juillet et Tordre du 3 août ont exaspéré l’équipage des deux cuirassés. Cette concentration n’annonce rien de bon. refusent d’accomplir la plupart de leurs tâches. Ainsi. Le 18 novem­ bre. qui. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE pages du Petropavlovsk et du Sébastopol grognent contre leur déplacement de Petrograd —«où la vie est plus facile et plus gaie » —à Cronstadt. région cosaque du sud de la Russie. Le Petropavlovsk en comporte 52. prisonniers de guerre de l’armée blanche de Wrangel. a refusé de consommer le repas du déjeuner.

D ’autres marins protestent : pourquoi Raskolnikov et les commandants peuvent-ils vivre avec leur femme (pour certains avec leurs enfants). Les voyages fréquents de Raskolnikov à Moscou les irritent aussi. Les lettres que les marins reçoivent de leurs familles les indignent et les révoltent. à son retour. Raskolnikov. un troi­ sième repas. Galkine. trois types de repas différents : pour l’équipage une soupe avec du hareng. écrit Feldman. ce qui leur est à eux absolu­ ment interdit? Ils y voient un privilège de plus. on a réquisitionné toute la moisson de la 86 . plongé un mois entier dans la discussion sur les syndicats. supérieur. fait préparer dans la cambuse. Le commis­ saire de Fétat-major de la flotte de la Baltique. «Elles comportent presque toutes. ïl a reçu le commandement d’une flotte en triste état et ses mesures disciplinaires élémentaires ont dégradé plus encore le climat pesant. « l’équipage a vu tout cela de ses yeux et s’est indigné». en soulignant l’aversion profonde des matelots pour son beau- père Reisner. débarquant sur un navire à Cronstadt avec son état-major. des pouvoirs locaux [. Peut-être. leur chef se promène : il est ainsi parti deux semai­ nes en décembre 1920 et s'est. Tous. pour le commandement du navire . mais il nest pas le seul. dans un rapport à Trotsky. Pendant qu ils sont cloués sur leur navire... et. des plaintes sur les difficultés de la vie et dénoncent les injustices. membres du parti ou pas. écrit le juge militaire Sitnikov9. se plaignent d’une seule voix des nouvelles accablan­ tes qui viennent du pays : “L’un s’est vu confisquer son dernier cheval. volontaires ou involontai­ res. chargera aussi Raskolnikov. Le juge Sitnikov f accuse d’avoir désorganisé la flotte.]. au vu et au su de tous. CRONSTADT rations et celles nettement plus conséquentes du commandement de l’école. l’autre apprend que son vieux père a été jeté en prison. pour Fétat-major une soupe avec de la viande et deux plats.

La faim qui ravage les villes et les réquisitions développent le trafic et le marché noir et poussent les habi­ tants à s’approvisionner chez les paysans en troquant des objets contre du blé. membre du présidium de la Tcheka.. le détachement de réquisition a raflé tout le linge de corps”. Les nouvelles reçues de leurs familles [. sur les abus des autorités locales.. etc. nombreux parmi les techniciens. pour l’essentiel issus de la paysannerie. Constatant que « cette question devient de plus en plus aiguë et exige une attention sérieuse».. là. le confirmera en avril : «L’atmosphère de mécontentement ne cessait de s’épaissir dans la masse des matelots et des soldats rouges. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE famille d’un troisième. des conférences justifiant la réquisition ne peuvent qu’irriter encore plus les marins de retour de la campagne. volonté des Estoniens et des Lettons. Les détachements 87 . le Poubalt rédige un très long rapport sur la situation dans la flotte de la Baltique du 15 au 31 janvier. sur le poids de la réquisition. Reviennent inlassablement les mêmes remarques : lassi­ tude des équipages. du lard ou des œufs. de retourner dans leur pays devenu indépendant et surtout. navire par navire. aspirations des classes les plus ancien­ nes à la démobilisation. d’abord d’en discuter et d’organiser des conférences sur l’agriculture. ici un autre a vu sa dernière vache confisquée .. le rapport insiste sur «l'apathie manifestée par les marins de retour de leurs congés. secteur par secteur. Agranov. où se développent de plus en plus les abus de pouvoir des autorités locales12».. le Poubalt propose. comme une litanie dans plus de la moitié des équipages : « Les plaintes contre le mauvais comportement des pouvoirs locaux à l’égard de leurs familles. » Résumant la discussion menée le 28 janvier avec les marins communistes de la base de Petrograd. Or.10». etc.] sur la crise de l’agri­ culture. accroissaient encore leur exaspération11. » Au début de février.

celle de l’Opposition ouvrière dirigée par le métallurgiste Chliapnikov et le mineur Kisselev. les trois plates- formes soumises au vote des adhérents pour le prochain congrès sur le rôle et la fonction des syndicats suscitent une violente discussion qui divise le parti communiste de bas en haut : la plate-forme de Lénine-Zinoviev. celle de Trotsky et des trois secrétaires du Comité central. le chef de la section politique de la flotte. Moscou a certes fort à faire avec les insurrections paysannes. Le matelot anarchiste de Cronstadt. le chef du Poubalt exige que les commissaires politiques et les communistes soient massivement affectés sur les navi- res afin d’encadrer des équipages de plus en plus incertains. soute­ nue par Raskolnikov. ne prirent pas les . et d’autres). Il déclarera à laTcheka : « J’étais en rage contre les détachements de barrage et je voyais en eux toute l’in­ carnation du pouvoir soviétique des communistes. Soulignant que leurs adversaires décidèrent d’utiliser les désaccords publics entre les bolcheviks sur les syndicats. dite des Dix. C ’est peu. Zinoviev et ses amis qui dirigent la région de Petrograd sont plus préoccupés par la lutte contre Trotsky que par les diffi­ cultés qui ravagent leur région. Verchinine. Bâtis. occupés par leur travail fractionnel. les auteurs de L'écrasement idéologico-politique du trotskisme affirment ainsi : «À Cronstadt. L’historiographie stalinienne attribuera ce retard à réagir à de sourdes manœuvres de Trotsky. et comme Pétritchenko disait qu’il était contre les détache­ ments de barrage. » Une seule mesure répond à ces signaux : le 11 décem- bre. je me suis associé à lui13. les partisans de Trotsky qui diri­ geaient la flotte (le commandant de la flotte Raskolnikov. De plus. depuis décembre 1920. CRONSTADT de barrage sur les routes confisquent les produits du trafic et de la débrouille individuelle. J ’étais allé chez moi et on m’a confisqué tout le ravitaillement. s’associera à la révolte par fureur contre eux.

qui ne recueille que 30 voix. et allié à Zinoviev dans ce débat. Le 10 janvier. Le lendemain. » Trotsky étant le chef de l’armée. au bagne et derrière les barreaux15. Lénine. Le fossé se creuse entre les commissaires politiques et les marins communistes.. Raskolnikov celle de Trotsky. c’est toute la direction du parti qui. voit sans doute dans la dépêche de Raskolnikov une attaque fractionnelle contre son allié. qui recueille 108 voix. Raskolnikov et Batîs dénoncent. devant quelque 3000 marins communistes de la base maritime de Petrograd. » Bref. écri­ vent-ils. est réduite à néant. cette déclaration est un appel ouvert à l’indiscipline. Le nom de Trotsky est lié clairement aux mesures de violence et de contrainte et celui de Zinoviev à l’émancipation de la base face aux som m ets16». Toute la lutte menée depuis des mois contre les tendances anarchistes des marins. plongée des jours durant dans la querelle syndicale. très remonté contre Trotsky depuis le début de la discussion syndicale. dans un rapport au comité central. il l’enterre. Zinoviev. se tient à Cronstadt une réunion houleuse des cadres du parti consacrée à cette question. les effets nocifs sur la discipline militaire de la discussion syndicale dans les cellules de marins. Kouzmine déclare : «Trotsky et ses partisans veulent nous enfermer en prison. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE mesures indispensables pour organiser la réaction à l’in­ surrection contre-révolutionnaire qui se prépara pendant quatre mois14.].. Kouzmine y défend la plate-forme des Dix. Le 13 janvier. Mais 89 . C ’est pour­ quoi Lénine déclarera plus tard : mener une telle discus­ sion dans une telle situation est un luxe inacceptable quil décidera de suspendre jusqu’à des jours meilleurs. Elle y « a revêtu des formes extrêmement dangereuses [. » En réalité. Il note dessus : «À verser aux archives. ne prête pas attention aux signaux venus de Cronstadt et laisse se développer une situation menaçante.

. En plébiscitant les Dix. les marins. votée presque uniquement par des membres du commandement. commandant des forces maritimes de la Russie soviétique. à l’assemblée générale des militants du secteur fortifié de la côte sud. la plate­ forme de Trotsky. qui ne dément pas vraiment sa phrase assassine contre Trotsky. demande des expli­ cations à Kouzmine. L’amiral Nemitz. représentants d’une autorité militaire quils rejettent. l’un des trois secrétaires du Comité central. Le 14 janvier. CRONSTADT Krestinski. pour rattraper le coup bas du 13. le mécon­ tentement des marins est d’abord dû au fait que «l’Etat ne leur garantit pas le nécessaire : la ration alimentaire. La suite de la discussion syndicale dans la région de Petrograd amplifie la victoire de Lénine-Zinoviev et la déroute de Trotsky. Raskolnikov. le ravitaillement. démissionne du commandement de la flotte. constatant quil a perdu toute autorité sur. les marins votent surtout contre Trotsky et Raskolnikov. Fassemblée générale des communistes de Cronstadt attribue 96 voix au texte de Trotsky contre 525 aux Dix. Pour les marins. Le 19 janvier. signataire de la plate-forme syndicale de Trotsky. à ses yeux. le comité de Petrograd organise pour les marins communistes une discussion sur la question syndi­ cale entre Zinoviev et Trotsky. dans un rapport du 7 mars. les vêtements. cest une victoire qui nourrit leur envie d’en remporter d’autres. à quoi 90 . attire l’attention. dirigé par Krestinski. Certes. et semble ainsi confirmer à Lénine que la lettre de Raskolnikov est une manœuvre contre Zinoviev. Le 15. Trotsky recueille 33 voix. Le bureau d’organisation. décisif. qui l’emporte partout. Les marins votent en masse pour la plate-forme des Dix. qui le détes­ tent. les Dix 91. désavoue Lénine : il la fait distribuer à tous les membres du comité central. le combustible... Le 23 janvier. sur cet aspect. est laminée.

Dès lors.. qui ont pensé l’avoir «chassé». selon lui.] la discussion sur les syndicats dans la forme où elle a été menée et sest reflétée dans la flotte de la Baltique...]. perdue dans sa paperasse.] une critique passionnée du commandement de la flotte de la Baltique». » Chez les marins. La tension qui monte dans les équipages échappe à la section politique du Poubalt. on a laissé s’exprimer [.. » L’historien russe contemporain Pavlioutchenkov résume en trois lignes l’analyse de Nemitz et d’Agranov : «L a campagne de Zinoviev a renforcé chez les marins l’état d’esprit opposîtionnel et anarchiste qui a débouché sur la révolte. « comme peut le faire une masse sans organisation ni chefs».. Ainsi. » De plus « dans les réunions de marins. ainsi décon­ sidéré aux yeux des troupes. en désordre. cette masse irritée et désorientée a cru pouvoir rejeter l’autorité du parti et du pouvoir et se lancer dans l’action. [. ajoute l’amiral. qui rejette donc l’idée d’un complot17.. Mais. Le tchékiste Agranov insiste aussi sur les effets funestes delà violente querelle syndicale : «La décomposition de l’organisation communiste de Cronstadt [. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE s’ajoute Fimpossibilité de rien acheter sur le marché pour soi et pour sa famille». elle s’est réduite à ralternative : « Pour Trotsky ou pour Zinoviev.. L’éclatement de l’organisation en différents groupes et nuances de pensées dans ces condi­ tions débouchait inévitablement sur sa dislocationi8..] s’accéléra incroyablement à la suite des discussions acharnées dans les rangs du parti [. Il n’est pas exagéré de dire que Zinoviev a construit Cronstadt de ses propres m ainsî9. dans un rapport sur son activité dans la première 91 . » Mais ce sont les révoltés qui paieront sa note. ces facteurs Sau ­ raient pas suffi à provoquer leur révolte : « Il y fallait un facteur encore plus puissant. c’est-à-dire pour nous serrer la vis ou pour nous passer la main dans le dos.

ni de les résumer pour le commandement ou la direction du parti puisqu elle ne dispose que d’une machine à écrire en état de marche. loin d’indigner les specta­ teurs. lui-même auteur de pièces de théâtre. de savon et de soude ! Est-ce le Poubalt ou Raskolnikov. En revanche. CRONSTADT quinzaine de janvier 1921. symbole du « Jorjik-pattes d’éléphant» râleur et rétif? C ’est un flop complet : le marin indiscipliné. s’ouvre la seconde conférence commu­ niste de la flotte de la Baltique qui rassemble 342 délé­ gués et refuse d’élire au présidium Raskolnikov. Le 15 février. outre les plaintes sur les abus des autorités locales à la campagne. voire d’injures. les fait rire. alors même que les navires ne sont pas chauffés. 10 rapports hebdomadaires et 5 rapports bimensuels sur la situation. qui a la brillante idée de tenter de ridiculiser et de rendre odieux les marins de la région. le rapport de la direction même du Poubalt sur la situation dans la flotte entre le 15 et le 30 janvier énumère. de tenues. plus 165 rapports quotidiens sur le travail politique effec­ tué dans les unités et ainsi de suite. en faisant représenter à Petrograd une comédie intitulée Jugement du marin indis­ cipliné. qui affecte sur certains navires la moitié de l’équipage. Larissa Reîsner. elle souligne avec satisfaction quelle a reçu 385 rapports quotidiens. L’heure du théâtre édifiant n’est pas encore venue. joué par un acteur professionnel. Vassili 92 . Le vieux militant bolchevik de Cronstadt. de médicaments et même sur certains navires. que plusieurs délégués abreuvent de critiques. de couvertures. comme sa femme. Elle n’a pourtant le temps ni de lire la majorité de ces rapports qui s’entassent sur les bureaux. Elle dénonce brutalement la bureaucratisation du Poubalt. une liste impressionnante de sujets de mécontentement chez les marins : le manque de chaussures.

en neuf tableaux. s’inquiète : « Si les choses suivent leur cours dans ce sens. » 93 . Le chancelier et le serrurier. le navire phare de l’insurrection imminente de Cronstadt. chef de la section d’organisation du Poubalt et l’un des deux signa- taires du décret du 11 décembre 1920. Ainsi présente-t-elle le Petropavlovsk. en vérité. on doit s’attendre à un soulèvement dans les deux à trois mois à venir20.. Les apparatchiks du Poubalt ne se doutent pas un instant qu’un tout autre concert se prépare sous leurs pieds. les pompiers de la garnison de Cronstadt ont donné un concert payant devant 1 000 spectateurs. il est commissaire politique du train blindé 52. une classe de solfège et un cercle artistique21». Le 26 février encore. Personne ne répond à ses inquiétudes et à son avertis­ sement. deux séances de cinéma montrant un drame et une comédie ont été suivies par 450 spectateurs. Sur le cuirassé Petropavlovsk. donné une représentation de la pièce de Louna- tcharski (le commissaire du peuple à l’enseignement). la section politique du Poubalt se félicite du succès de ses activités culturelles : « Un groupe du Poubalt a.» Depuis 1919. Ce spectacle payant a été suivi par 830 spectateurs. trois classes de piano. ordonnant le transfert systématique dans leurs unités des commissaires politiques et des militants communistes des bureaux où ils se complaisent. Gromov travaille dans la section politique de la base de Cronstadt. notant seule­ ment : « On sent de la lassitude chez les vieux marins. La section politique ronronne.]. Il prendra une part active à Fécrase-* ment de la révolte au poste de commandant d’un bataillon du régiment d’élite dit «des missions spéciales». comme l’un des plus calmes. » 59 matelots se sont livrés à diverses activités sportives et 80 personnes participent à « une classe de chant. Au théâtre des trois contre-torpilleurs [. LES PREMIERS SIGNES DE L’ORAGE Gromov. dans le club de la garnison.. Attendrissant.

Ce poison a infecté les trou­ pes de Makhno. ne pouvait empêcher de se livrer aux joies du pogrome .. intitulé «Appel n° 36» et adressé aux « camarades soldats rouges et matelots ». Mort à tous les youpins 1Aux armes. Cette section politique ignore sans doute le contenu du tract antisémite anonyme. où quils se cachent [. Mort à tous les oppresseurs de l’armée rouge. que ce dernier. de reprendre nos esprits [. et surtout qu’en Ukraine.]. mort aux youpins23 ! » Cet antisémitisme... collé le 9 février sur les murs de Petrograd. CRONSTADT L’équipage du SêbastopoU le second leader de la révolte prochaine.]. dont le tableau de chasse s’ornait de plusieurs pogromes.. mais «l’attitude à l’égard du pouvoir soviétique est bonne22». . d’où viennent de nombreux soldats et marins de Cronstadt. camarades ! Ça suffit de languir de faim et de froid. futur maréchal de Staline. rédigé par des soldats ou des matelots et qui proclame : «11 est temps. Ils n auront à attendre aucune pitié. camarades. Vive le peuple russe. est d’humeur «alerte et effectue son travail remarquablement ». il a gangrené les armées du socialiste nationaliste ukrainien Petlioura et ravagé la première divi­ sion de cavalerie rouge commandée par Boudionny. moins vif à Petrograd que dans les campagnes. On ne saurait être plus aveugle. Certes « on observe un grand mécon­ tentement à l’égard des actions des autorités provincia­ les». personnellement étranger à l’antisémitisme. marque toutes les insurrections paysannes.

Nous sommes ainsi 40 fois en avance sur la révolution française1. Le pays est exsangue. en mars 1921. l’alimentation de la population 95 .» La limite du supportable est atteinte à Petrograd plus encore peut-être qu’ailleurs. Preobrajenski soulignera avec une ironie amère : «Durant la Révolution française de 1789. les cours intérieures d’ordures et d’excréments gelés . des milliers d’habitants d’appartements aux carreaux cassés ne peuvent se chauffer qu’en brûlant livres. la valeur des assignats fran­ çais s’est dépréciée 500 fois. les rats pullulent. le ciel est redevenu bleu et l’air transparent. seules quelques usines lâchent encore de rares panaches de fumée. Sa monnaie est devenue virtuelle. lattes de parquet ou débris de meubles. Grâce à l’agonie de l’industrie. mais la valeur de notre rouble a diminué 20 000 fois. et la pénu­ rie de produits alimentaires. mais les rues sont encombrées de détritus. intitule son roman La nefdesfous. En cet hiver glacial. C h a pitr e V I Chronique eTirne révolte annoncée Petrograd offre un visage sinistre en ce milieu de l’hiver 1920-1921 : la ville a perdu près des deux tiers de ses habi­ tants de 1917. décrivant la vie d’une communauté d’écrivains dans la capitale déchue. Au X e congrès du parti communiste. Vu la dévalorisation permanente de l’argent. La romancière Olga Forch.

Les révoltes paysannes réduisent les livraisons de blé et parachèvent la paralysie des transports ferroviaires. 40 grammes de poisson. une catastrophe alimentaire s’annonce. arrivent gelées l’hiver. et même du savon. Certes. CRONSTADT est assurée par des rations en nature qui remplacent pour lessentiel les traitements et salaires en billets : en 1919. 120 grammes de viande. des allumettes. les marins sont-ils peu appréciés de la population affamée de Petrograd. produits hautement déficitaires dans la Russie ruinée de 1921. elles en constituent 92% . Le 15 février. transportées dans des trains non chauffés. la ration attribuée aux matelots est en partie théorique. et par mois 280 grammes de beurre. ces rations représentaient 73% du salaire d’un ouvrier. aussi médiocre. avec en plus. des cigarettes. Cette dégradation frappe plus la population ouvrière que les marins de la flotte qui perçoivent une ration alimen­ taire plus de deux fois supérieure à celle des ouvriers de Petrograd et des autres unités de l’armée. Au début de janvier. Mais les marins. Depuis juin 1920. sont nettement mieux nourris que les autres. du sel. et les quotas de matières grasses et de sucre sont assez rarement respectés. 40 grammes de sucre. Mais la dégradation du ravitaillement dans toute la région les frappe eux aussi et leur situation alimentaire se détériore. ceux de Cronstadt en particulier. en 1920. La qualité des produits est. bien entendu. cela signifie : pas de blé et pas de charbon. de temps à autre. démantelés par la guerre civile. 96 . le gruau peut être remplacé par des pommes de terre qui. Pas de train. 80 grammes de gruau. pour tous. aucun train de ravitaillement et de combustible ne parvient dans l’ancienne capitale. Les trains arrivent de plus en plus rarement à Petrograd. La pénurie aiguise le ressentiment des plus démunis à l’égard des bénéficiaires de privilèges même modestes. voire lamentable. Aussi. ils touchent par jour une livre et demie de pain (soit 600 grammes).

de viande. une assemblée de quelque 10000 ouvriers de l’usine Poutilov votait à la quasi-unanimité une motion des SR de gauche accusant les bolcheviks d’avoir trahi les idées d’octobre 1917 et d’avoir instauré 97 . réduit les arrivages à une quantité négligeable. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE Dès le début de février. un tiers des morts dans les hôpitaux y ont péri de faim et non de maladie.» La situation dans les casernes de la ville est aussi drama­ tique qu’en janvier 1918. d’où venait le ravitaillement. Des soldats furieux du manque de chaussures et de bottes refu­ sent d’effectuer les corvées réglementaires. Ainsi. un rapport du Poubalt de la mi-février note . dans plusieurs usines de Petrograd. l’adjoint de Trotsky au Commissariat à la guerre. mendient. La grogne gagne les unités de la garnison. le 10 mars 1919. de farine et d’autres produits ne nous permettront pas d’exis­ ter au-delà du 5 mars. l’arrêt temporaire des transports par chemin de fer dans le Sud et dans d’autres régions de la Russie. s’effondrent victimes de syncopes à répétition dans les casernes. «Si la situation du transport et du combustible ne s’améliore pas dans les prochains jours. en 1919. rongés par la faim. et la colère qu’elle provoque n’est pas nouvelle. un ceinturon. il faudra réduire au minimum la ration existante à ce jour. La faim est à Petrograd un mal endémique. sur la mendicité à laquelle les soldats sont contraints et sur « les nombreux cas d’éva­ nouissements suscités par la faim relevés ces derniers jours dans les unités du district et qui prennent un caractère m assif3». font le tour des maisons pour propo­ ser aux habitants d’échanger un briquet. c’est-à-dire pendant vingt jours2. contre du pain. car les stocks de poisson. Des soldats. Un rapport alarmiste du secré­ taire du comité du parti de la région de Petrograd en date du 11 février alerte Efïm Sklianski. la diri­ geante SR de gauche. un couteau. Après la tournée dé Maria Spiridonova.

avec Zinoviev. La majorité des habitants doivent donc porter le bois eux-mêmes en cet hiver où la nuit tombe dès le milieu de l’après-midi et où le vent glacial et humide qui souffle de la Baltique rend la morsure du froid insuppor­ table. Ces conditions sont encore aggravées par «le manque d’appartements. 4 000 cheminots signent un appel aux soldats rouges et aux marins à soutenir les travailleurs de Poutilov « contre les provocateurs. Il se fait huer aux cris de «À bas les youpins et les commissaires!». de barrage. il n’y avait pas d’eau. la dégrada­ tion des conditions matérielles d’existence dont un rapport d’un SR anonyme décrit la triste réalité à Cronstadt : « Les ouvriers y reçoivent plus de pain qu’à Petrograd et la situation pour le combustible y est aussi meilleure. ils exigent du pain. Le 19 mars. des cigarettes ou du gros tabac. de répression) ainsi que la liberté de parole et de la presse. venu alors à Petrograd assister aux obsèques de son beau-frère Mark Elizarov. Ils décidaient enfin d’arrêter le travail et de ne le reprendre qu une fois la résolution publiée dans la presse et mise en œuvre. Annonçant déjà la majorité des revendications des insurgés de Cronstadt. bourreaux et assassins bolcheviks4»» Ils reprennent le travail sans avoir obtenu satisfaction. Lénine. tente de haranguer les ouvriers de Poutilov. Les cochers refusent souvent de le transporter contre paiement en roubles. les toilettes ne fonctionnaient pas 98 . et la dégradation des apparte­ ments dans un état lamentable par manque d’entretien. en 1921. ils exigeaient la liquidation de toutes les institutions extraor­ dinaires (détachements de ravitaillement. CRONSTADT leur dictature par la terreur. mais la norme de fourniture de bois accordée à chacun ne cesse de se réduire» et il est de plus en plus difficile de se procurer du bois de chauffage. Des travailleurs d’autres usines les soutenaient. À la famine menaçante s’ajoute.

la nourriture est infecte : au lieu de livrer aux équipages du gruau pour cuire la kacha (bouillie) tradi­ tionnelle. » Un rapport du Poubalt du début de février dresse un triste tableau des conditions d’existence des marins et de la garnison de Cronstadt. et de la troisième division d’artillerie. l’élec­ tricité ne fonctionne pas. ils manquent de tenues et de lumière . II n’y avait ni planches. ni verre. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE [. aucun des matériaux les plus simples pour les réparations indispen­ sables. Le Petropavlovsk n’a pas de savon.]. ils n’ont pas la moindre bougie. qui manque aussi de couchage. d’une partie de la garnison des forts Chantz et Rif à l’ouest de File. 11 manque mille paires de draps à la défense antiaérienne. le remorqueur Silny> les navires Narova. Kotline 1 et Kotline 2 et les quatre phares de l’île. Les soldats du fort Krasnoarmeiski manquent de tenues et croupissent dans l’humidité permanente. on leur donne du blé en herbe impossible à cuire et immangeable cru. Une partie d’entre eux n’ont ni chaussures ni bottes : c’est le cas des trois quarts des soldats du 560e régiment. de 300 soldats de la section de défense antiaérienne. et les toilettes de cette caserne surpeuplée où « il fait un froid insuppor­ table dans les bâtiments » ne fonctionnent pas. le brise-glace Tosno. ni clous. de pantalons et de vareuses ! Un peu partout les tenues sont en nombre très insuffisant. car les plaques de béton du toit laissent passer Feau. de 40 % des soldats de la compagnie disciplinaire. Les soldats du train sont les plus mal lotis : si leurs entrepôts regor­ gent d’obus. malgré les promesses répétées de la rétablir . Les soldats du R if manquent en plus de manteaux. ainsi que des forts qui Fentou­ rent. Sur le cuirassé Andreï Piervozvanny. Les bains de la ville fonctionnaient m al5... Le rapport conclut : « Dans ces conditions tout travail politique est impensable. » La majorité des équipages et des unités de la 99 .

et de Cronstadt. bref à l’informer des exactions. Ainsi. en cette année 1921. La mesure exaspère les ouvriers. souvent purement passif. la Tcheka de Petrograd arrête 266 individus : 24 pour «activité contre- révolutionnaire» (charge que la Tcheka a plutôt tendance à amplifier qu’à sous-estimer) . 83 pour délits commis dans l’exercice de leur fonction. le gouvernement décide ainsi de réduire d’un tiers les rations alimentaires de Moscou. à l’insurrection. Pour pallier le manque de pain. en cas de «vexations de la part des autorités locales7». Dans la première quinzaine de février. Petrograd. le 14 février. Cette lassitude facilitera leur rallie­ ment. CRONSTADT garnison sont «las6». à s’adresser «à Moscou. 90 % des personnes arrêtées le sont non pour activité politique. Le décret est applicable dès sa publication dans la Pravda du lendemain. les paysans de Tambov sympathisants d’Antonov «à révoquer et à remplacer» les membres des soviets quils jugeraient incapables et. abus et vexations de l’appareil. et personnellement». si nécessaire. La révolte de Cronstadt va le montrer deux semaines plus tard. la Russie soviétique exsangue ne tient qu enserrée dans l’armature de l’appareil du parti. à lui-même «par écrit. grand centre de l’industrie textile moribonde. 33 pour crimes de droit commun. Lénine avait invité. 81 pour spéculation. mais pour trafic d’influence de pain ou de viande de cheval crevé. La faim est au centre de toute la vie sociale. elle peut faire exploser un équilibre instable. Pendant ce temps. Le 21 janvier. de la Tcheka et de l’ar­ mée. Ivanovo-Voznessensk. et 45 pour fraudes diverses. l’insurrection paysanne dans les régions de Tambov et Tioumen ne faiblit pas. au Kremlin». Si la pression mesurée dont Lénine invite les paysans à user sur cet appareil sort du cadre étroit qu’il définit. les autorités décident alors d’égaliser les rations en diminuant les plus hautes et en abaissant les normes de livraison. 100 . Mais.

. le 9 janvier. Deux jours plus tard. Parmi elles l’historique usine Poutilov. le 11 février. à décider.. en particulier 35 fabriques de textile et 40 usines métal- lurgiques. les 1037 travailleurs du parc de tramway de la ville et 3 700 ouvriers de Fusine de construction navale de la Baltique se mettent en grève. Rien n y fait. les travailleurs de l’usine Troubotchny se réunissent en assemblée générale. Sa répres­ sion sanglante par Farinée et les cosaques avait dressé des millions d’hommes contre la monarchie et provoqué la première révolution russe. les ouvriers avaient déclenché la première grève générale de Russie et d’Europe et provoqué. fief bolchevik. les seconds jusqu'au 11 au matin. 93 usines.» 101 . dont. du bois et du charbon pousse le soviet de Petrograd. les premiers jusqu’au 10 février à midi. Agranov souligne : «La réduction de la ration alimentaire [. Les ouvriers de Fusine Kabelny débrayent trois jours par solidarité avec eux. la grande manifestation dite du dimanche rouge. avait combattu pour le pouvoir aux soviets. en 1917 Fusine.] donna l’impulsion directe à l’ex­ plosion du mécontentement croissant d’une partie des travailleurs de Piter [nom familier de Petrograd] et provo­ qua des grèves dans toute une série d’usines8. ils conservent néanmoins leurs cartes d’alimentation et le soviet leur promet de leur assurer leur ration quotidienne de pain. de fermer pour deux semaines. en 1905. Leur réac­ tion ne traîne pas. sans salaire pendant deux semaines. Vingt-sept mille ouvriers se retrouvent à la rue. présidé par Zinoviev. pour protester contre la réduction de la dotation de pain et le retard apporté dans sa distribution. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE les matelots et les soldats affamés de la garnison. La raréfaction brutale des matières premières. exigent le maintien de la ration antérieure au décret et veulent la recevoir avant le 19 février. Ils récla­ ment du pain. Le 7 février. La décision provoque une flambée de grèves. jusqu’au 1er mars.

de presse. Un membre du soviet de Petrograd. Le lundi 21 février. le droit de vote secret. CRONSTADT Le lundi 14 février. se réunissent en assemblée générale. les ouvriers de l’usine Troubotchny se réunissent en assemblée générale en présence de Naoum 102 . des réélections immédiates aux soviets avec pleine liberté de propagande électorale orale et imprimée. À son initiative. La Tcheka arrête Kamenski le 23 février. les membres du gouvernement et autres privilégiés et la répartition égalkaire du ravitaillement. direct* universel et égal pour tous dans les élections aux soviets et dans tous les organes représentatifs de la République. régulièrement réélu par les travailleurs de son usine. le menchevik Vladislav Kamenski» membre du comité menchevik de Petrograd. la suppression de toutes les rations alimentaires spéciales pour les responsa­ bles. les académiciens. les habitants de Smolny [la direction du parti communiste de Petrograd]. inlassablement arrêté puis relâché par la Tcheka — qui vient de le libérer trois semaines plus tôt —affirme : la crise du combustible est imputable au gouvernement car c’est de sa faute si les paysans ne veulent pas fournir du bois pour lequel on ne leur paye rien. Fassemblée vote une résolution exigeant entre autres «le rétablissement d’une totale liberté de parole. Fune des 93 usines fermées. On croirait lire une première esquisse de la résolution des insurgés de Cronstadt. du Kremlin [la direc­ tion du parti communiste de Russie]. le droit pour tous les citoyens de Petrograd d’emporter avec eux une quantité limitée de produits pour eux-mêmes et leur famille et la levée des déta­ chements de barrage qui confisquent aux ouvriers affamés de Petrograd les produits qu’ils rapportent9». les travailleurs de Fusine 3 (ancienne usine Novy Lessner). de Finviolabilité de la personne et du droit des ouvriers et paysans à créer leurs organisations indépendan­ tes et leurs partis politiques .

Ils se dirigent ensemble vers l’usine de la Baltique. Le soviet envoie pour les disperser un déta­ chement d’élèves officiers. Antselovitch. il n’a pas le droit de soumettre ce texte au vote. à 7 heures du matin. Le président de séance tente de ruser en demandant : « Que ceux qui sont pour les soviets lèvent la main10!» La majorité se prononce pour l’Assemblée constituante. les ouvriers dénoncent la réduction des rations alimentaires. Le 24. sur ordre de Zinoviev. président du conseil régional des syndicats. Le soviet de Petrograd ferme l’usine et décide la réinscription individuelle de tout le personnel afin d’en écarter les éléments hostiles. un ouvrier propose une courte motion : « Nous. décident alors de se rendre à l’usine voisine Laferme. » Le président de la réunion rétorque qu’en tant que «sans-parti». persuadent ses ouvriers de cesser le travail et de se joindre à eux. au sein duquel il constitue un comité militaire. l’un des rares acteurs des événements qui mourra tran­ quillement dans son lit en 1952. À 13 heures. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE Antselovitch. Dans la salle. ouvriers de Troubotchny. le régime du parti unique et l’invasion des « institutions soviétiques par “des bourgeois aux mains blanches qui multiplient les actes d’injustice” ». dont les ouvriers descendent avec eux dans la rue. les soviets doivent s’en aller. exigeons l’Assemblée consti­ tuante. Ces derniers tirent en l’air deux salves d’avertissement qui ne font pas de victime mais 103 . rassem­ blés par force dans la rue. Zinoviev forme aussitôt un comité de défense de Petrograd. un détachement d’élèves officiers bloque les portes de l’usine Troubotchny et interdit aux ouvriers de se réunir à l’inté­ rieur. les manifestants sont plus de 2000. sûr de la victoire. Les quelque 300 ouvriers de Troubotchny. lui ordonne pourtant de le faire. Peu convaincus par son discours sur la crise du ravitaillement et ses causes. Ils exigent une purge de ces institutions et l’affectation de nouveaux ouvriers.

puis des milliers. C ’est l’une des premières et innombrables réten- rions d’informations dans le camp gouvernemental. qui deviendront bientôt des centaines. et le chef adjoint du Poubalt. Nicolas Werth écrit dans le Livre noir du communisme : «Le 24 février. Avrov. des ouvriers essaient en vain de s’emparer des fusils du 98e régiment à l’humeur incertaine.. décide de fermer les usines Troubotchny et Laferme et d’y interdire l’accès aux travailleurs. Kouzmine. » Ces douze morts sont imaginaires. Bien que les rapports secrets confirment l’absence de victimes. des détachements de la Tcheka ouvrirent le feu sur une manifestation ouvrière. dans leur rapport. Le commandant du district militaire de Petrograd. signalent à Trotsky. Le soir. tuant douze ouvriers12. de faire livrer des ampoules électriques dans les casernes qui en manquent. L’économiste SR Pitirim Sorokine écrira plus tard : «Il y avait tant de tués que le gouvernement semblait avoir écrasé un soulèvement13». dans une lettre à sa famille. d’organiser dans chaque arrondissement une troïka (groupe de trois personnes) révolutionnaire chargée 104 . le comité provincial du parti communiste. Un peu plus tard. annoncera 24 000 grévistes arrêtés. réuni en urgence. mais le Livre noir doit être noir. sauf à ceux de l’entretien. mais un groupe de manifestants sans armes réussit à désarmer une compagnie entière d’élèves officiers.. CRONSTADT beaucoup de bruit. un autre écrira. Un marin. aussi imaginaire que les morts. 8 0 0 0 0 11! Ces rumeurs enflent et se répandent dans Cronstadt et dans la Russie profonde. Elles donneront naissance à la Rimeur selon laquelle les bolcheviks auraient tiré sur les grévistes et en auraient tué des dizaines. de décréter l’état de guerre. les deux salves en l’air des élèves officiers mais omettent de signaler le désarmement d’une compagnie entière. Non seulement le bref affrontement entre les élèves officiers et les grévistes ne fait aucun blessé.

Dès les premières grèves. le mouvement se développa sous le mot d’ordre de la suppression de la dictature du parti communiste et de l’instauration du pouvoir des soviets librement élus.. des mencheviks. c’est du pour une sérieuse part à la liquida­ tion rapide et effectuée à temps des organisations des SR. Le conseil militaire du comité de défense formalise la décision en décrétant l’état de guerre dans la ville par un décret publié le lendemain dans la Pravda de Petrograd. sans autorisation du conseil militaire. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE d’en contrôler la mise en œuvre. son caractère politique et ses risques d’extension : «Les ouvriers en grève ne se contentaient pas d’exiger l’aug­ mentation de la ration de pain et la suppression des déta­ chements de barrage [. Dans son rapport sur les causes de l’insurrection de Cronstadt.. Elles collectent les rapports établis par les cellules d’usines ou les informateurs qui rôdent dans les rues et envoient chaque jour un. » Heureusement.]. la Tcheka a décapité la direction éventuelle de cette protestation en arrêtant à la fin de février tous les diri­ geants locaux des partis d’opposition : «Si le mouvement ne prit pas un caractère organisé et ne se généralisa pas à Pétersbourg. et de faire arrêter les diri­ geants SR et mencheviks. des SR de gauche et des anarchistes de Pétersbourg. voire deux rapports de synthèse aux troï­ 105 . le comité du parti commu­ niste de Petrograd met en place dans les usines et dans chaque arrondissement des troïkas chargées de collecter les informations sur l’état d’esprit des ouvriers. Agranov souligne l’ampleur du mouvement. rassemblement et réunion tant à l’air libre que dans un lieu fermé. ce qui priva le mouvement d’une direction organisée14». insiste Agranov. Il impose le couvre-feu à partir de 23 heures et interdit tout meeting. mais ne l’empêcha pas de se prolonger par l’insurrection de Cronstadt.

vers 18 heures. se mettent en grève le 23 février et se précipitent vers la caserne de la deuxième brigade de réserve de Khamovniki. président de la Tcheka de Moscou. Dans deux des trois salles. donnent néanmoins un tableau assez fidèle de l’état d’esprit de la population. dans la rue. les gens ont peur. trois meetings tenus à l’initiative des cellules du parti communiste. Au même moment. À la fin de la journée. 3 000 ouvriers imprimeurs de Khamovnild. Lorsque la colonne de grévistes se présente devant les portes de la caserne. à son tour. selon les ordres reçus de la Tcheka. devant la porte d’une usine ou dans les ateliers. tire en l’air.. Apprenant la réduction de leur ration de pain d’une livre et demie (soit 600 grammes). dans trois salles d’un club féminin du quartier. Certes leurs données sont incomplètes. les ouvriers acceptent de voter une motion invitant à la reprise 106 . Ces notes d’information. qui. où l’influence menchevik est forte. Les informa­ teurs signalent souvent qu’à leur approche. les conversations politiques s’interrompent et les bouches se ferment . Ils envoient des délégations dans les usines voisines pour les inviter à se joindre à eux et entraînent dans la grève les ouvriers de trois fabriques qui débrayent à 1 heure de l’après-midi. la garde. selon Messing..]. «comporte près de 700 soldats démobilisables aux sentiments manifestement antisovié­ tiques16». « dans les rues comme hier on perçoit la crainte [. mais blesse d’une balle dans le ventre un ouvrier communiste qui mourra deux jours plus tard. réunissent près de 5000 travailleurs. il n’y a pas de conversation sur Cronstadt15». CRONSTADT kas d’arrondissement qui synthétisent à leur tour leurs rapports pour le comité de ville qui. des grèves secouent plusieurs usines de Moscou. exigées jusqu’au 18 mars. les synthé­ tise pour Zinoviev.

liées aux entreprises17». Le 24 février après-midi. Le soir.... Après des débats violents. le bureau politique esquisse les mesures essen­ tielles de la future Nouvelle Politique économique (NEP)... c’est-à-dire travaillant en usine. Est-ce Thermidor? [. le président du comité exécutif central des soviets. après avoir renversé Robespierre. Une commission est char­ gée d’étudier le transfert massif de communistes dans les usines où règne la tension. avait ouvert une 107 . CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE du travail le lendemain matin. Maintenant que les koulaks insurgés ont coupé la ligne de chemin de fer. pour éviter l’explosion. tente de les calmer. chef théorique de l’État.]...] L'acheminement du blé est interrompu. Lénine dresse un tableau très sombre de la situation aux militants de Moscou : « Nous devons maintenant réduire les rations et nous ne sommes pas sûrs de pouvoir les assurer régulièrement [. Thermidor. La tâche est plus difficile dans la troisième salle où s’entassent les grévistes de l'im­ primerie de Khamovniki.» Le pouvoir ne parvient pas à en endiguer l’extension. Lénine s'interroge sur sa signification sociale par rapport à la dynamique ~ essoufflée . Il s’interroge sur la contre-révolution paysanne (petite-bourgeoise) qui se dresse. Une troïka est constituée «pour diriger la tactique des répressions [. 1794 contre 1921.» Celui du combustible aussi. les grévistes accep­ tent de voter la reprise du travail.]» il fut décidé de n’arrêter en aucun cas des personnes d'origine proléta­ rienne. [... Saint-Just et leurs amis montagnards. Et il doit constater : « Le mécontente­ ment a pris un caractère général18. nous ne recevons rien de Sibérie. qui remplacera la réquisition forcée des céréales par un impôt en nature et donnera la liberté au paysan de vendre les excédents qui lui restent après cet impôt.. sur le «modèle “de la révolution française.] Nous verrons19».”. KaÜnine.de la révolution.

le cortège des manifestants se divise en deux groupes auxquels les forces de l’ordre barrent l’accès des grandes avenues. Las de tourner en rond. parce quon donne une demi-livre de pain par jour et par personne aux habitants de la ville et cela ne leur suffit pas. déjà en grève. à Petrograd. tentent de leur interdire l’entrée. essaie en vain de faire débrayer les travailleurs de l’usine dite Expédition. chaque jour il y a des émeutes.20». le comité d’arrondis­ sement du parti envoie un détachement de quinze mili­ tants qui. rejoint un moment par 150 ouvriers de l’usine Laferme. CRONSTADT période de réaction qui devait déboucher sur l’Empire napoléonien. « des orateurs prononcent des discours mencheviks. et on ne peut pas en acheter avec de l’argent. exigent l’Assemblée consti­ tuante. au tout début de la matinée. ils l’obtien­ nent. Les communistes de l’usine. Un marin de Cronstadt écrit ainsi à sa famille : «À Petrograd. Grossi par les grévistes de Georges Borman. la liberté de la personne et de la presse. D ’après la troïka locale. Ensemble ils se dirigent vers l’usine franco-russe. se heurte à une foule de 500 manifestants venus de Vassilievski Ostrov inviter les ouvrièrs de l’usine à débrayer. devant l’usine. Le 25 février. Puis le cortège se dirige vers l’usine Georges Borman et les ateliers municipaux voisins pour inviter leurs travailleurs à se joindre au mouvement. le second. renforcés par un détachement spécial. La rumeur transforme les grèves en émeutes et colporte des bruits de fusillades de plus en plus massives au fil des jours. les travailleurs d'un atelier de Fusine de la Nouvelle Amirauté réclament une assemblée générale. Pour disperser l’assemblée générale. Les manifestants les bousculent. les manifestants se dispersent sans autre incident. Un détachement d’élèves officiers de la marine appelés en renfort traîne la jambe. Le premier se disloque assez vite . etc. la milice les 108 .

beaucoup ont été jetés en prison. Le 25 janvier. adresse un rapport au ministre de la Guerre français (avec copie aux gouver­ nements anglais et polonais) sur les plans d’insurrection à Moscou. ancien adjoint de Kerensky et fondateur de multiples organisations antibolcheviks. soit deux fois plus que l’en­ semble des équipages du port! Les insurrections paysannes qui ébranlent le régime ne peuvent suffire à l’abattre : si massives soient-elles. sans lien organisé entre elles. qui en a publié le texte complet. Et les communistes craignent qu’un parti comme les SR de droite ne tente de les fédérer face au pouvoir. il y a de telles émeutes que ça chauffe sec2i. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE disperse. Un autre document le confirme. l’évocation répétée de Cronstadt n’est pas un hasard. Cronstadt. pour empêcher le commerce libre aussi les habi­ tants de la ville ont tué quatre miliciens et maintenant. Même si Savinkov. le Centre national adresse à son président à Paris un mémo­ randum ultrasecret évoquant une insurrection prochaine à Cronstadt. » Un autre écrit à ses parents : «À Petrograd tous les ouvriers se sont soule­ vés. 109 . Mais leur conjonction dans le temps avec le mouvement de grève qui secoue Moscou et Petrograd menace l’existence même de la République soviétique. on a arrêté 24 000 matelots 22». Savinkoy prétend avoir des agents à Petrograd. toutes les usines se sont soulevées. Petrograd. Paul Avrich. elles restent en effet locales ou régionales. à son habitude. Au même moment en effet. Moscou et dans cinq autres villes. bluffe pour extorquer de l’argent aux gouvernements occidentaux. Il est attendu à l’étranger. Le soulève­ ment de Cronstadt va cristalliser cette menace. un agent de l’organisation antibolchevik. on a fusillé beau­ coup d’ouvriers. le comité russe d’évacuation installé en Pologne et dirigé par Boris Savinkov. et des relations avec Makhno. Cronstadt et ailleurs.

capable d’entreprendre et de mener à bien les actions les plus énergiques. tendance à la rébellion. 2) simultanément. délimité par la petitesse de Cronstadt. responsable de la Croix-Rouge russe en exil pour les pays Scandinaves. car une organisation. eux. Le document y annonce un soulèvement «dans le courant du mois prochain ». Reste une difficulté de taille : « Les provisions de vivres ne permettront de tenir que quelques jours après le soulè­ vement. puis ensuite. la famine inévitable la 110 . Si Cronstadt n est pas ravitaillée immédiatement après. 3) restriction du théâtre d’opérations. incapables. dès qu’un petit groupe aura su. les entrepôts de Cronstadt conservent la totalité des obus de la Botte de la Baltique (mais pas ceux des forts de la côte). avait manifestement des contacts étroits avec des officiers de Cronstadt. » De plus. parmi les matelots . est prête à transformer le mécontentement croissant des marins en insurrection. à la cohésion et à la solidarité qui sont de règle parmi les matelots». de répliquer. de leurs forces et faiblesses militaires. l'artillerie de Cronstadt dispose d’un angle de tir qui lui permet de bombarder les forts lointains du rivage. CRONSTADT en attribue la paternité au professeur Tseidler. assu­ rant le succès total du soulèvement et 4) possibilité de préparer le soulèvement dans le plus grand secret grâce à l’isolement de Cronstadt. L’auteur. dont l’auteur ne nous dit rien. s’emparer du pouvoir à Cronstadt. Le document énumère les atouts d’un soulèvement à Cronstadt : « I) présence et cohésion d’un groupe d’organisateurs éner­ giques pour le soulèvement . par une action rapide et déterminée. Un tel groupe existe déjà parmi les marins. régulièrement. de leurs problèmes de ravitaillement et d’artillerie. Tseidler affirme : «Les matelots se rangeront tous aux côtés des insurgés. très au fait de l’état d’esprit des marins de l’île.

« si les matelots devaient se sentir isolés du reste de la Russie et sentir que tout développement de la rébellion était impossible pour le renversement du pouvoir des soviets en Russie même». Aussi. CHRONIQUE D’UNE RÉVOLTE ANNONCÉE forcera à retomber aux mains des bolcheviks. Si les marins n’ont pas tenté de différer l’ex­ plosion jusqu’à la fonte des glaces. auxquels les insurgés manifeste­ ront une vive hostilité. interdisant ainsi la contre-offensive des rouges. si elle est privée de soutien exté­ rieur. existait bel et bien. « une révolte se produira de toute manière à Cronstadt au cours du prin­ temps prochain ». L’évocation d’un soutien du gouvernement français et de l’armée de Wrangel. aux insurgés. mais un groupe d’anciens officiers tsaristes en service dans la flotte. c’est qu’ils n’étaient pas les auteurs du plan cité par Tseidler et n’en savaient rien. . Tout son raisonnement est fondé sur cette certitude. suggère que le « groupe d’organisa­ teurs énergiques». dans la mesure où elle éclatera pendant ou après la fonte des glaces. Tseidler juge-t-il nécessaire un soutien immédiat du gouvernement français et des débris de l’armée de Wrangel. cantonnés à Bizerte en Tunisie. quoique inappliqué. mais. dont Tseidler souligne la cohésion. n’est pas le groupe de marins qui déclenchera l’insurrec- tion. Qu’il se manifeste ou non. elle sera vouée à Féchec23». Mais ce plan. « après une brève période de succès. Tseidler envisage néanmoins son succès.» L’absence de soutien extérieur pourrait aussi provoquer Féchec.

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sur le poids de la réquisi­ tion. 4 000 soldats et 30 000 civils. Les nouvelles reçues de leurs familles [... ouvriers et employés et leurs familles. Une première. dans le grand atelier d’assemblage de l’amirauté. sur les abus des autorités locales. Depuis 1917. C h a p it r e VII Un cocktail explosif Tous les éléments d’un cocktail explosif sont réunis à Cronstadt où sont alors entassés 17700 marins et offi­ ciers. Une banale réunion sur les problèmes de l’instruction publique organisée par le soviet de Cronstadt.] L’atmosphère de mécontentement ne cessait de s’épaissir dans la masse des matelots et des soldats rouges.. s’était déroulée sans heurts majeurs. le 23 février. Cronstadt a perdu près de 30 000 habitants. Sa population. accroissaient encore leur exaspération1». les équipa­ ges des navires se trouvent dans un état brièvement résumé par le tchékiste Agranov dans son rapport du 5 avril 1921 : «L a nervosité croissante de la masse ouvrière affamée était aggravée par la détérioration crois­ sante des conditions d'existence. [. etc. jour anniversaire de la création de l’armée rouge. révèle une sourde tension. quun rien peut cristalliser. Seul inci­ 113 .. pour l’essentiel issus de la paysannerie. tenue le mois précédent. sa garnison..].

malgré le mécontentement dû au manque de chaussures et d’équipement. tourne le dos et sort en silence. Et le lendemain. Selon un autre tché- kiste. Y a-t-il des questions ? demande alors le présidium. et conclut par une péroraison enflammée devant la salie amorphe. invite l’auditoire à chanter UIntemationale. le communiste Iline. À la fin de la réunion. Des ouvriers grognent : leurs femmes sont accablées par les tâches domestiques et les activités éducatives ne sont pas intéressantes. c'est une autre affaire. Le rappor­ teur insiste sur la lutte contre l’analphabétisme et la nécessité pour les femmes illettrées d’assister aux cours d’alphabétisation du soir. Un commissaire de la forteresse ouvre la réunion par un discours sur la place de l’armée rouge dans la République et sur la nécessité de consacrer toutes ses forces à la bataille sur le front du travail II évoque le retard dans les livraisons de pain qu’il attribue aux fortes chutes de neige sur les voies. Les orateurs évoquent timidement le manque de pain et la faim qui ronge la population. Une partie de l’as­ sistance alors se lève. De rares mains se lèvent. Cette grogne ne semble pas annoncer une émeute. en dénon­ çant passe-droits et piston —incontestables —dans leur attribution. avait contredit publiquement le rapporteur sur la question aiguë des logements. selon la coutume. Puis on passe à Instruction publique. CRONSTADT dent : le président de la commission du ravitaillement de l’île. le président de séance. le responsable du bureau d’information de la section spéciale de la Tcheka rédige un rapport fondé sur les renseignements des 176 informateurs bénévoles dont la Tcheka dispose sur Cronstadt. au main­ 114 . S’ensuit un court échange sur les problèmes du ravitaille­ ment. Son rapport ne signale rien de vraiment inquiétant. «jusqu’au 25 février le calme régnait sur les cuirassés Sébastopol et Petropavlovsk». Cette fois-ci.

Zossimov. que Tchistiakov répète et confirme. Dans son exposé de la situation à Petrograd. bien entendu. L’émotion croît d’heure en heure. qui ont éclaté dans la dernière semaine de février3». L’équipage écoute en silence. à venir sur le Sébastopol Ce dernier arrive et convoque une assemblée générale sur le pont inférieur. À 18 heures. La réunion s’achève paisiblement à 23 heures. 115 . Puis. au refus du commandement de laisser partir les malades en congé et. Tchistiakov. Mais le mécontentement ne prenait pas une forme particulièrement aiguë». L’équipage se rassemble sur le pont inférieur. «les événements de Petrograd aggravèrent brutalement l’état d’esprit des équipages. et lui demande de convoquer une assemblée générale de l’équipage.. Des marins de la première brigade de cuirassés. UN COCKTAIL EXPLOSIF tien sous les drapeaux des marins libérables au 1er février. de retour de permission dans l’ex-capitale. Ses réponses semblent satisfaire l’équipage. des détachements de barrage et de réquisition et de certains communistes. racontent à leurs camarades du Sébastopol que les élèves officiers ont abattu des travailleurs de la ville. un groupe de marins envahit la cabine du commissaire politique du bateau. Zossimov reprend les informations officielles. l’insurrection « est le développement direct et logique des troubles et des grèves de plusieurs usines et fabriques de Petrograd. Pour Agranov aussi. L’effervescence devint agitation2». « aux actions injustes des auto­ rités locales en province et des détachements de barrage [. Les marins s'indignent. Puis Zossimov passe à la deuxième partie de l’or­ dre du jour : il évoque la situation à la campagne et les actes ou l’attitude incorrects de certains membres de la Tcheka. Tchistiakov se défile et invite le commissaire politique de la brigade des cuirassés. La nouvelle de ces troubles parvient à Cronstadt dans la nuit du 24 au 25. ajoute-t-il.]..

collé flanc à flanc au Sébastopol\ pour inviter son équipage à désigner une délégation. affirme : à Petrograd les communistes fusillent les grévistes dans les rues. la garde leur interdit de monter à bord. L’assemblée décide d’envoyer cinq matelots expliciter les raisons de l’agitation qui règne dans les usines de la ville et s’informer des revendications des grévistes. L’équipage élit les premiers candidats qui lèvent la main. Novikov. pour l'apaiser. le secrétaire du comité de Cronstadt du parti communiste. Tout semble s’achever pourtant dans un calme relatif. Une heure et demie plus tard. Savtchenko. inquiet. et le président du soviet. Ils n’en prennent aucune. réunit pourtant au siège de laTcheka le chef de sa section spéciale Gribov. un groupe de marins de retour de Petrograd. Lazare Bregman. très agités. Zossimov ou Tchistiakov?) propose alors d’envoyer une délégation à Petrograd constater les faits sur place. le commissaire de la forteresse. 11 n’a pas entendu Savtchenko et pense que l’équipage grogne contre le manque de chaussu­ res et de pain . Par deux fois. mais rassemblée croit Savtchenko. lorsque arrive Novikov. réveillent leurs camarades et convoquent une nouvelle assemblée générale sur le Sébastopol. Les délégués reviennent sur le Sébastopol\ informent l’équi­ page de ce refus et des menaces d’arrestation proférées 116 . il énumère les mesures prises pour régler d’ici quelques jours tous les problèmes d’équi­ pement. Un premier marin. pour discuter des mesures à prendre. Vassiliev. CRONSTADT Zossimov. le second jure qu aucun gréviste n’a été fusillé. chauffeur sur le Sébastopol et futur insurgé. Des centaines de marins se réunissent. se précipitent sur le Petropavlovsk voisin. dont Savtchenko. Cette promesse déclenche la fureur des matelots qui crient : « On veut nous acheter : on nous cache ce qui se passe à Petrograd!» On ne sait qui (Savtchenko. Les cinq délégués élus.

mais ne parvient pas à calmer l’assis- tance. Rien encore que de très banal. L’un d’eux réclame la tenue. Chouvaiev.. Ils réveillent lequipage endormi et l’invitent à une assemblée générale. Le comité décide d’envoyer Zossimov et le chef de la section politique de la base. Iakovlev. d’ouvrir la réunion. Plusieurs intervenants dénoncent le manque de chaussures et de ravitaillement ainsi que le bureaucratisme des «sommets». dément et promet de tenir le lendemain la réunion demandée. tenir la réunion. il exige l’engagement de n’arrêter aucun ouvrier de l’usine Troubotchny et aucun soldat. alors en discussion au siège du comité local du parti. décide d’emmener lui-même la délégation du Sêbastopol sur le Petropavlovsk. le lendemain à 1 heure de Taprès-midi. le commissaire politique du Sêbastopol. L’assemblée adopte une résolution présentée par un membre de l’équipage qui annonce déjà dans ses grandes lignes le texte qui sera voté le 1er mars par 15000 marins soldats et ouvriers. L’équipage du Petropavlovsk élit une délégation de sept matelots. d’une réunion en face du Petropavlovsk. UN COCKTAIL EXPLOSIF contre eux. dont le secrétaire Stepan Petritchenko. Informé de l’incident. Tchistiakov. Zossimov répète son rapport apaisant du Sêbastopol. Ce dernier se dérobe et demande son avis par téléphone à Zossimov. La délégation des deux navires rassemble donc douze marins et non trente-deux comme l’écrira plus tard un Petritchenko à la mémoire vacillante.. réclame des explications sur les revendications des ouvriers qui manifes- tent et demande qu’elle est l’unité de la Hotte qui a tiré sur eux et sur ordre de qui. L’assemblée est houleuse. afin de calmer les esprits. Zossimov répond. 117 . L’indignation soulève l’équipage du SébastopoL La garde même du Petropavlovsk proteste elle aussi contre l’ordre qu’on lui a donné. Ils proposent au commissaire poli­ tique du Petropavlovsk.

elles ont attendu que quelqu'un arrive et fasse quelque chose à leur place». Dans un rapport du 9 juin 1921.» Quelles mesures pouvaient-ils prendre ? Agranov ne le précise pas. il n y arrivera que le 28 au soir : «Tout le monde attendait l’arrivée du camarade Kouzmine. » En fait. aidé à la naissance de l’insurrection en laissant se tenir ou même en convoquant des réunions des équipages pourtant alors surexcités et en aidant à l’envoi d’une délégation de Cronstadt dans les usines en grève4. Ils ne prennent aucune mesure. dénon­ cera lui aussi.. ils ont même» quoique inconsciemment. le chef adjoint du Poubalt. Karous.» Trotsky portera plus tard un jugement sévère sur Kouzmine : « Ce n’était pas un homme sérieux du tout. le responsable de la Tcheka du district militaire de Petrograd. à peu près dans les mêmes termes. de Cronstadt et de Petrograd semblent paralysés pendant ces journées décisives. Agranov les accuse tous d’avoir failli à leur tâche et d’être ainsi coresponsables de l’insurrection : «Leur désarroi inouï a joué un rôle colossal dans la catastrophe qui s’est développée avec une rapidité inattendue [.. c’est Zinoviev qui l’avait nommé. une fois qu’il était devenu impossible d’organiser la résis­ tance5. à cause de leur incompréhension de la signification du mouvement et du sens dans lequel il s'engageait. 118 . « l’incurie des plus hautes autorités locales» qui a fait qu’«aucune mesure n a été décidément prise pour faire face à l’éventua­ lité d’une action. Nous l’avions laissé à Cronstadt parce que nous avions besoin de tous les bons révolutionnaires et combattants au front6. CRONSTADT Les divers responsables communistes de la flotte de la Baltique. ils n ont pris aucune mesure pour dissiper l’atmosphère enflam­ mée . arrivé trop tard. Alors qu elles voyaient l’état d’esprit extrê­ mement alarmant des unités. Mandaté pour se rendre à Cronstadt dès le 24 février.]. .. Il s’en prendra tout particulièrement à Kouzmine.

«O n a écouté mon rapport mais aucune mesure concrète n a été prise7. rédigé un rapport lu à la réunion des cadres du comité exécutif (du soviet). l’arrestation des « meneurs » (sans doute les douze marins de la délégation) et la diffusion d’une « information minutieuse » officielle à des marins de plus en plus incrédules et sceptiques auraient ramené le calme. tous les espoirs reposaient sur Kouzmine et on attendait ses instructions. affirme lui aussi : «À Cronstadt. Manifestement mon exigence ne fut pas mise en œuvre8». Novikov prétend pour sa part avoir voulu résister dès le début et il met en cause à la fois Kouzmine et Gribov. il se précipite chez Gribov. On peut douter qu’après la désignation d’une délégation par les deux cuirassés. « Kouzmine me répondit que je n’avais pas le droit de 119 . en informe Kouzmine et lui déclare qu’il s’oppose à leur départ à Petrograd. invités plus tard à témoigner. » A l’en croire. et ne risque donc aucun démenti. À l’en croire. dès la fin de la réunion du 25 sur le Sêbastopol. il ne précise pas non plus après coup quelles mesures concrètes auraient pu alors être mises en œuvre. ce dernier a accepté cet envoi. et propose de « retirer les meneurs des équipages et de fournir une information minutieuse. affirme-t-il. Novikov. pour l'informer de l’envoi d’une délégation de marins dans les usines en grève . autorisé Zossimov à accompagner la délégation et a fourni lui-même à ses membres les laissez-passer nécessaires pour entrer dans les usines qu’ils désiraient visiter. charge son voisin. il ne le dit pas. Dès la double réunion du 25 au soir.» En a-t-il proposé lui-même? Prudent. enfin. Le chef de la section spéciale de la Tcheka. UN COCKTAIL EXPLOSIF Chacun des responsables visés. Gribov a. Il s’est contenté de sonner l’alarme sans rien proposer. Gribov. dès l’élection de la délégation des deux cuirassés. Ainsi Zossimov affirme qu’il a téléphoné à Kouzmine à Petrograd.

écrit-il. C ’est alors quayant reçu cet ordre de Kouzmine. gris de la tête aux pieds. car cela aurait pu provoquer une émeute. il demande l’avis du comité du parti. proclamer l’état de siège12». vu les événements politiques. mais n’aurait pas pu l’empêcher. Bref. dit-il. soldat énergique et laborieux. » C ’est donc Kouzmine le pelé. Il prétend ensuite qu’« il n y a pas eu de conversation spéciale sur l’état de siège avec Novikov». L’application de ces mesures aurait peut-être différé l’ex­ plosion. si nécessaire. un décret plaçant la forteresse en état de siège. Avant de le publier. de l’uniforme au visage ridé10». que Novikov a donc bien suggéré. le soin d’accompagner la délégation à Petrograd chez Kouzmine9. que Victor Serge évoque ainsi avec sympa­ thie dans ses Mémoires. «en déclarant que par un tel décret je susciterai du tapage sans fondement suffi­ san t11». se sont montrés d’un laxisme lamentable. et on ne pouvait pas alors distinguer les meneurs de la masse». « préparé. interdisant la tenue de meetings. tous les dirigeants. du président du soviet de Cronstadt et de la Tcheka qui s’opposent tous à la proclamation de l’état de siège. Novikov prétend enfin qu’il a proposé des mesures concrètes que la mollesse des autres a fait capoter. je confiai au commissaire de la brigade. réagit et souligne qu «il n’était pas possible de procéder à des arrestations à ce moment-là. le jour du départ de la délégation des marins à Petrograd. Gribov. Zossimov. CRONSTADT retenir la délégation et m’ordonna de la laisser partir à Petrograd. réunions et autres». Il avait. ce « professeur de son métier. le galeux d’où vient tout le mal. le chef de la Tcheka visé. sauf Novikov. 120 . Mais il ajoute : «Novikov a demandé par téléphone quelle initiative prendre et déclaré q u il fallait se mettre d’accord avec le commandement militaire et avec Petrograd et.

qui n’appartient pas à l’équipage des deux cuirassés. la délégation s’embarque le 26 au matin. Les délégués exhi­ 121 . dont les équipages s’agitent. « Les usines encerclées par des déta­ chements armés. si le comité du parti lui a «dépeint la situation sous des couleurs sombres [... La délégation se partage en plusieurs groupes. se défend comme un beau diable. parcourues à l’intérieur par des élèves officiers et des tchékistes. ressemblaient aux bagnes de l’époque tsariste. Ignorant tout des hésitations et des craintes de ces diri­ geants. à son arrivée à Cronstadt. fief de l’opposition aux communistes. l’usine de tabac Laferme. en tant que membre du soviet de Petrograd. l’usine de la Baltique et divers ateliers. pour Petrograd. lui. Les délé­ gués se rendent aussi sur deux cuirassés mouillés dans la Neva. calmée. le Gangoutet le Poltava. sur le brise-glace Ermak. UN COCKTAIL EXPLOSIF Kouzmine.. et n’avait donc rien compris. Ainsi Savtchenko se rend avec deux camarades à Fusine de la Baltique. D ’ailleurs. qu’ils croient officielle.. » Il y avait chez les 12000 marins de Petrograd une vive effervescence qu’il a. alors que les dirigeants de Cronstadt n’ont rien fait pendant qu’il affrontait la tempête à Petrograd. Il justifie son retard : «Malgré les nouvelles inquiétantes qui venaient de Cronstadt. Le communiste Gaievski. Zossimov m’a calmé en me disant qu’il n’y avait rien de si effrayant13». y participe. il fallait cependant à toute force calmer les unités de la flotte à Petrograd. » Les ouvriers refusent de discuter avec la délégation. commissaire de la flottille des sous-marins. ce que j’ai relativement réussi à faire.]. à qui Ton reproche de n’être arrivé à Cronstadt que le 28 février alors quil était déjà trop tard pour arrêter la mécanique de Finsurrection. Petritchenko fera quatre ans plus tard un récit drama­ tique de cette visite. en plus de Zossimov Ce dernier amène la délégation chez Kouzmine qui leur fournit les laissez-passer pour l’usine Troubotchny.

. il n’en cite pas un mot. Israël Getzler écrit d’ailleurs prudemment : «Le contenu de ce discours. » Ce discours vigoureux est suspect : Petritchenko le cite dans un texte rédigé à la fin de 1925. Le pouvoir répond par la terreur à chacune de nos demandes et revendica­ tions. Eux seuls nous sortiront de cette impassel4. mais dans ses souve­ nirs rédigés au lendemain même de la révolte {La vérité sur les événements de Cronstadt).. Après leur avoir dit qu iis étaient «affamés. en avril 1921. rédigé par Fiodor Dan. mal vêtus. [. La terreur. Empruntons la voie sans parti. Vive les soviets librement élus. mais les ouvriers montrent du regard les gardes en armes et les militants communistes. oublier un tel discours qui justifie Pinsurrection ? 11Ta sans doute fabri­ qué à partir de membres de phrases collectés ici ou là. est très proche de la propagande des mencheviks et de leur tract [“aux ouvriers de Petrograd affamés et transis de froid”].. mal chaussés et transis de froid».. toujours la terreur. 122 . s’il est rapporté exactement. Les délé­ gués leur promettent de soutenir leurs revendications que « “le pouvoir soviétique” prendra en considération avec le soutien de Cronstadt». CRONSTADT bent leurs mandats. Comment aurait-il pu. il leur déclare: «surtout nous sommes terrorisés moralement et physiquement [. le temps est venu de dire ouvertement aux bolcheviks: arrêtez de vous cacher derrière notre nom! À bas votre dictature qui nous a menés dans une impasse.] Cela ne peut plus continuer comme ça. se décide à parler. diffusé à mille exemplaires et collé sur les murs de Petrograd le jour même où la délégation de Cronstadt faisait le tour de Petrograd15. sûr d’être arrêté après leur départ. Les ouvriers gardent pourtant le silence jusqu'à ce que Pun d’eux. » Petritchenko l’a paraphrasé et placé dans la bouche d’un ouvrier pour accroître sa force dramatique.].

l'effervescence gagne les deux cuirassés. qui passent toute la journée du 26 en réunions et assemblées informelles. mais n'adoptent aucune résolution. Berkman dénonce dans son journal intime le communiste Lachevitch.discutable . qui. Dans La révolte de Cronstadt rédigé Tannée suivante. alors à Petrograd. le soviet de Petrograd se réunit pour discuter des grèves. UN COCKTAIL EXPLOSIF Pendant que la délégation visite les usines à Petrograd. Le 26 au soir. en 1919. clament leur volonté de soutenir les revendi­ cations des grévistes de Petrograd. îl a qualifié les ouvriers mécontents de “profiteurs” et réclamé d’énergiques mesures à leur égard».de jouisseur gras16. ils avaient été expédiés de force en Russie. Le quotidien Krasnaia Gazeta du 27 février annonce que les travailleurs pourront désormais aller chercher des provisions à la campagne dans un rayon de 50 kilomètres autour de la ville. « a dénoncé les grévistes comme traîtres à la révolution. Les marins. les détachements de barrage auront l'or­ dre de les laisser rapporter les provisions qu'ils auront pu se procurer et ne confisqueront que les sacs des spéculateurs patents. assis­ tent à la réunion. à cette réunion. Ils prennent en hâte plusieurs mesures d’apaise­ ment. Zinoviev et ses camarades ne se contentent pas des mesures énergiques comme la fermeture de l’usine Trou- botchny. L’hostilité monte à l'égard des matelots communistes. par les autorités américaines. Le journal annonce l’achat à l’étranger (décidé en fait depuis le début du mois par le gouvernement) de 18 millions de pouds de charbon qui devraient permettre 123 . a l’air patelin. Emprisonnés pour leur opposition à la conscription et à l’entrée des États-Unis dans la guerre. insolemment jouis­ seur. Il est gras. Les anarchistes américains Emma Goldman et Alexander Berkman. Berkman rapporte le même épisode en retirant au robuste Lachevitch son étiquette . Le lendemain.

réduisant ainsi de près de moitié leur puissance de feu. La délégation des deux cuirassés quitte Petrograd à la fin de Paprès-midi du 27 février en traîneau. Des marins du Petropavlovsk sont là. Le premier qui a visité l’usine Troubotchny. Il aurait pu en effet briser la glace qui enserre et immobilise les deux grands cuirassés accostés flanc à flanc près du quai. la journée du 27 a été calme sur l’île et sur les navires. » Louka Savtchenko confirme les dires d’Andreïtchenko et ajoute que les ouvriers qu’il a rencon- très «s’inquiètent pour leurs camarades arrêtés. quil y en a assez de ceux qui ont régné pendant trois ans et qu’il faut passer à d’autres. interviennent deux délégués du Petropavlovsk. d’autres disent qu’il faut changer le pouvoir. son absence se fera lourdement sentir. Andreïtchenko. Après eux. qui a visité le cuirassé Gangout. la liberté de déplacement . la délégation rend immédiatement compte de sa visite à Petrograd sur 1z Sébastopol. De retour le 27 au soir. Deux délégués du Sébastopol ouvrent le feu : l’un. la fabrique Laferme et les cuirassés Poltava et Gangout. Le comité du soviet de Petrograd diffuse un tract à la population expliquant les motifs de la fermeture des entre- prises et détaillant les mesures résumées ci-dessus. affirme que les revendications des ouvriers et des marins de Petrograd sont variables : «Les uns veulent la liberté du commerce. lit le procès-verbal de la réunion du 7 février de l’usine Troubotchny puis des résolutions adoptées dans plusieurs 124 . Les autorités portuaires ont retenu le brise-glace Ermak pour manque de charbon. chassés de leur poste de travail et de leur appartement17». Dans quelques jours. futur insurgé. Les deux autres petits brise- glace stationnés à Cronstadt ne feront pas FafFaire. Dans Fattente du retour des douze délégués. CRONSTADT de remettre en marche certaines usines privées de combus­ tible. l’usine de la Baltique et quelques petits ateliers.

Le second. la réélection des soviets à bulletins secrets et la convocation d’une conférence d’ouvriers. prêts à servir. confirme ses dires.. est juif. pseudonyme de Radomylski. vieux militant à l’allure paysanne. donne son accord et le commissaire politique est hors d’état de l’empêcher.. et pur Russe. Quelques marins manifestent ensuite leur mécontente­ ment. les marins écoutent en silence cet ancien ouvrier métallurgiste et cofondateur du syndicat des métallurgistes à Pétersbourg en 1905. des marins réclament des fusils et exigent qu’ils soient disposés en faisceaux sur le pont. Dans la salle.qui ria pourtant pas pu prononcer le sien! . à améliorer la situation du ravitaillement et enlèveront toute espé­ 125 . La résolution appelle à la discipline et à «la tension complète des forces des ouvriers et des paysans. Il riy a rien là qui sorte de l’ordinaire. il renonce à parler. Seules la cohésion et l’union sous le drapeau de l’Union soviétique nous aideront à surmonter les difficul­ tés dans l’approvisionnement en combustible. à Petrograd. Kouzmine réunit 7 000 marins du port de Petrograd dans la grande salle de la Maison de la marine.et Kalinine. Zinoviev tente de présenter un rapport introductif. mais les huées et les sifflets de ceux-là mêmes qui l’applaudissaient deux mois plus tôt quand il leur promettait une démocratie sans limite. Kaîinine lui succède. Pendant ce temps. marins et soldats sans parti à Petrograd et à Cronstadt. alors que Zinoviev. favorable au mouvement de protesta- don qui se dessine. qui a visité le Poltava et le Gangout. l’assemblée adopte à l’unanimité une résolution présentée par Kouzmine. ». en conclusion des rapports « des camara­ des Zinoviev . D ’ailleurs. L’assemblée approuve la volonté affirmée par la délégation de soutenir les revendications des grévistes. Le commandement. UN COCKTAIL EXPLOSIF usines exigeant la suppression des détachements de barrage. couvrent sa voix.

la libération immé­ diate de ceux qui ont été arrêtés depuis le 20 février [. Ils exigent du parti communiste le « transfert du pouvoir aux soviets sans effusion de sang [.. le comité de Cronstadt du parti commu­ niste se réunit en hâte. soldats de l’armée rouge et marins. le contenu. Elle demande enfin aux détache­ ments de barrage de « ne retirer en aucun cas aux ouvriers. les marins du Petropavlovsk se réunissent sur leur navire en compagnie d’une partie de l’équipage du Sébastopol. ouvrières.]. loin de là. souhait auquel les décisions du soviet de Petrograd annoncées le matin même par Krasnaia Gazeta donnent déjà une réelle consistance. La motion condamne ensuite «les grévistes. La suite montrera que les 7 000 marins qui votent à l’unanimité cette motion n’en approuvent pas tous. CRONSTADT rance à nos ennemis». Ce 27 au soir. L’après-midi du lendemain..] 126 .. les sept autres se rallieront à celle du Petropavlovsk. qui revien­ nent de congé. Il a en main la résolution que Kouzmine vient de faire adopter à Petrograd. La réunion est houleuse. Un délégué lit une résolution adoptée par la majorité des ouvriers de l’usine de la Baltique qui en demandent l’impression dans le journal Krasnaia Gazeta. il décide d’envoyer des représen­ tants dans les douze plus fortes concentrations de soldats de Tîle pour y présenter ia motion des marins de Petrograd. Il ne pourra le faire que dans dix d’entre elles et ne réussira à faire adopter la résolution de Kouzmine que dans trois unités . rendus coupables de toute aggravation éventuelle de la famine et appelle les ouvriers et les ouvrières à reprendre le travail et les plus conscients d’entre eux à convaincre les travailleurs arrê­ tés 18». le 28. les provisions qu’ils rapportent pour eux et leur famille ». Informé que les délégués des deux cuirassés ont décidé de visiter un certain nombre d’unités le lendemain pour leur parler de leur mission à Petrograd..

La lecture de la résolution enflamme les esprits. dans sa brève déposition. UN COCKTAIL EXPLOSIF et îe retrait immédiat de la force armée des usines». Après avoir proclamé «À bas 1e communisme et le pouvoir communiste». la liberté de parole et de presse et le retrait de la force armée des usines19». La résolution réclame aussi « que. requiert pour <xle peuple tout entier la pleine liberté de parole et de presse. et «Vive 1e pouvoir des soviets». « c’est-à-dire les points 4. affirmera : les ouvriers de l’usine de la Baltique nous ont déclaré qu’ils exigeaient «l’augmen­ tation de la ration de pain à une livre et demie par jour. afin qu’il soit possible d’élire un pouvoir des soviets et non des cadres». lors de notre retour à Cronstadt. aucun ouvrier ne soit arrêté sans Faccord des ouvriers de toute son usine ou de sa fabrique ». Les marins empêchent les communistes de parler et rejet­ tent massivement la résolution des marins de la base de Petrograd proposée par l’un d’eux. et nous. la résolu­ tion propose « à tous les communistes honnêtes de pren­ dre la part la plus brûlante à l’instauration du pouvoir soviétique. afin que le pouvoir ne tombe pas en ce moment dans les mains de la bourgeoisie». Savtchenko. à la réunion des équipages. Petritchenko propose une résolution rédigée par une demi-douzaine de marins du Petropavlovsk dont l’électri­ 127 . dans la ville. Arrêté après l’écrasement de l’insurrection. 5 et 6. nous avons déclaré qu’ils exigeaient l’Assemblée constituante20». Les ouvriers de la Baltique affirment enfin qu’ils ne reprendront le travail qu’une fois satisfaites leurs revendications. Savtchenko a donc ajouté oralement au texte écrit de l’usine de la Baltique la revendication de l’Assemblée constituante. deux exigences qui ne figurent pas dans la résolution que les délégués ont eux-mêmes rapportée de Petrograd. aux côtés du peuple travailleur. la libéra­ tion des emprisonnés depuis le 20 février.

Alors que Zinoviev qualifie ce jour-là la résolution des marins de texte SR et Cent-noir». Zinoviev télégraphie à Lénine : ces réunions «ont adopté des résolutions SR-Cent-noir » (dont Zinoviev ne joint pas le texte) «et présenté un ultimatum exigeant leur satisfaction dans les 24 heures». au comité exécutif du soviet de Petrograd : « Cette résolution de Cronstadt. le 8 mars au soir. les trois quarts en sont accepta­ 128 . Nous supposons que les SR ont décidé de forcer les événements. Nulle trace n existe de cet ultimatum inventé par lui. ancien adhérent éphé­ mère du parti communiste . Une autre réclamant la liberté du commerce est aussi repoussée. Un marin propose une résolution demandant la déportation des juifs en Palestine. Il ajoute : «À Piter la situation est comme auparavant très instable. sur la situation dans les entreprises et sur le nombre d’usines qui ont cessé le travail et demande : «Une aide de notre part et du Comité central est-elle nécessaire21 ? » La Tcheka prend donc avec réserves le télé­ gramme de Zinoviev. CRONSTADT cien anarchiste Jan Weis-Guinter. à 18 h 40 précises. Deux heures à peine après ce vote. un autre matelot propose une résolution similaire du Sébastopol. par la majorité des deux équipages. » Il n’indique aucune décision de sa part et ne présente aucune demande. les grandes usines ne travaillent pas. La résolution de Petritchenko est adoptée à Yunanimité moins deux abstentions. il déclarera. sollicite des renseignements sur la flotte et l’état d’esprit des marins. Au dos du télé­ gramme figurent six questions signées du tchékiste Kedrov : il demande à être informé deux fois par jour. Une commission de marins des deux navires élabore une rédaction définitive en 13 points qui ne modifie pas le projet de Petritchenko. rejetée après un v if débat. La quasi-totalité des communistes des deux cuirassés votent la motion.

élèves officiers et à tous les citoyens dési­ reux de voir la Russie libre». signé «Le groupe des ouvriers socialistes de l’arrondissement Nevski». UN COCKTAIL EXPLOSIF bles pour chacun d’entre nous. Les usines et les fabriques sont arrêtées. Dans toute la Russie le sang des ouvriers coule pour la gloire des commissaires». Libérez les otages. Soulevez-vous en rangs serrés. accusés de les «asservir» et de n’être pas «meilleurs que les bourreaux des Romanov». Zinoviev. il est vrai. dénonce les communistes comme « une poignée d’usurpateurs du pouvoir. Pour vos mérites. collé sur les murs de Petrograd. Exigez la liberté et l’Assemblée constituante231» Ce même jour encore. sans vous donner assez de pain pour votre travail. » Et le tract s’achève par quatre slogans : «À bas les communis­ tes haïs! À bas le pouvoir soviétique! Vive l’Assemblée constituante populaire ! Soutenons tous les grévistes24.» Réuni le 28 février au matin. le chômage s’est répandu par tout le pays. ils dépouillent vos pères paysans. On vous pousse de force à l’établi. Il interpelle ses lecteurs : «Vous êtes trompés par des tricheurs politiques. » Ce serait bien étrange pour une résolution «Cent-noirs». le bureau politique ordonne au Commissariat à l’approvisionnement «de 129 . soldats rouges. tirera de cet aveu à huis clos la conclusion qu elle n’en est que plus dangereuse : «Tout cela témoigne que cela a été préparé du point de vue politique de façon très fine et précautionneuse22. La Russie est affamée. dénonce «les Trotsky et les Raskolnikov». un appel aux «ouvriers. un appel anonyme aux ouvriers. pour le sang que vous versez ils ruinent vos exploitations. ils transforment eh esclaves vos frères ouvriers. » Ce jour-là. la vérité par les perquisitions et le vol. matelots. et a complètement ruiné notre économie. Renversez le joug des commissaires. qui a remplacé la liberté par la violence. En conclusion le tract exhorte ses lecteurs : «Arrachez la liberté du travail.

CRONSTADT

tendre toutes les forces pour maintenir la ration alors attri­
buée à Petrograd et à sa garnison » et décide d’attribuer dix
millions de roubles-or « à Tâchât —à l’étranger —d’objets
de première nécessité pour les ouvriers25», dont une
moitié sera attribuée aux ouvriers de Petrograd. La mesure
répond aux grèves de îa ville et non aux événements de
Cronstadt dont le bureau politique ne sait alors pas grand-
chose. 11 désigne aussi Trotsky président du comité de
défense de Moscou. Trotsky rejette ce cadeau empoisonné.
Lui qui, depuis des mois insiste pour la subordination
rigoureuse des syndicats aux exigences de la reconstruction
économique, se verrait chargé de réprimer les grèves de
Moscou ! Il exige que cette nomination soit soumise au
Comité central où il peut compter sur des appuis. Il sera
contraint d’accepter le poste avant de partir dans l’Oural
faire face à l’insurrection paysanne de Ttoumen et îchim,
mais n en a jamais rempli les fonctions.
La Tcheka complète des mesures économiques par un
vaste coup de filet. Ce 28 février, son vice-président,
Xenofontov et le chef de sa direction opérationnelle,
Menjinski, invitent toutes les Tchéka provinciales à
« démanteler l’appareil des partis antisoviétiques », les SR
et les mencheviks, qui, «utilisant le mécontentement
naturel des ouvriers face à leurs pénibles conditions d’exis-
tence, s’efforcent de susciter un mouvement de grève en
lui donnant un caractère organisé au niveau de toute la
Russie, dirigé contre le pouvoir soviétique et le PC ». Ils
soumettent un plan de huit mesures à la fois policières et
politiques contre leurs membres dont beaucoup
travaillent dans des institutions soviétiques, mais recom­
mandent d’« agir prudemment à l’égard des ouvriers en
s’appuyant exclusivement sur des données concrètes ». Ils
insistent enfin pour que les organismes du parti « dévelop­
pent une activité maximale pour la satisfaction possible

130

UN COCKTAIL EXPLOSIF

des ouvriers, car les moyens tchékistes ne peuvent servir
que de support pour un revirement dans l’état d’esprit des
masses ouvrières26». Ils sont donc convaincus que la
répression ne suffira pas. La Tcheka de Petrograd applique
les instructions avant même de les avoir reçues en organi­
sant une vaste rafle de quelque 300 SR, anarchistes et
mencheviks (dont, trois jours plus tard, leur principal
dirigeant, Fiodor Dan, médecin dans l’armée rouge), et
décapite ainsi une opposition politique susceptible d’éta­
blir une jonction entre les grévistes de Petrograd et les
marins de Cronstadt. Victor Serge affirmera plus tard que
la Tcheka voulait fusiller les dirigeants mencheviks Dan
et Abramovitch qu elle considérait comme les instigateurs
des grèves, alors que Dan ri était arrivé à Petrograd que le
2 mars, trois semaines après leur début. Mais Faffirmation
de Serge paraît douteuse. La Tcheka ne pouvait liquider
des dirigeants mencheviks sans l’aval de Zinoviev qui
riaurait pu lui-même le donner sans l’accord de Lénine,
trop politique pour ne pas le refuser.
À Moscou, on est toujours aussi peu et mal informé de
ce qui se passe dans l’île. Ce 28 février, le secrétaire de
permanence du Commissariat à la guerre, Proudnikov,
téléphone au chef du Poubalt, Bâtis. Il lui demande, de la
part de Trotsky, s’il est vrai que des manifestations de
mécontentement se sont produites chez les marins de la
flotte de la Baltique. Si oui, sur quelle base et pour quelles
raisons ? Matérielles ou idéologiques ? Quels éléments se
trouvent à la tête de ce mouvement, et pourquoi, jusqu’a­
lors, aucune information ria été communiquée au
Commissariat à la guerre ?
La réponse du chef du Poubalt est surprenante de
désinvolture. Il réussit, en effet, à dire tout et son
contraire. D ’un côté il déclare : «Il riy a pas de mécon­
tentement particulier chez les marins de la flotte On

131

CRONSTADT

n’a pas observé et on n observe pas d’aggravation particu­
lière dans l’humeur des marins. » De l’autre, il énumère
une liste de raisons de ce mécontentement dont il vient
de nier l’existence et qu’il réduit à la fois à des «bruits» et
à une réalité permanente, peu inquiétante. «Il y a un
mécontentement individuel habituel, affirme-t-il, suscité
par les événements courants », le problème des congés et
des interruptions dans le ravitaillement. « Se pose de façon
un peu plus aiguë, ajoute-t-il, le mécontentement suscité
par la situation à la campagne telle que la rapportent les
marins qui en reviennent. Dernier point, la “lambinerie”
dans les fabriques et les usines à Petrograd s’est reflétée sur
la flotte. À quoi s’ajoutent toute une série de bruits sur de
prétendues exécutions et mesures répressives mises en
œuvre par le pouvoir soviétique. » Mais il n y a pas de
quoi s’inquiéter car «le mécontentement a un caractère
presque exclusivement matériel; l’influence des SR de
droite et des mencheviks est, comme d’habitude, insigni­
fiante». D ’ailleurs «ces bruits ont été définitivement
liquidés par l’assemblée générale des marins de la base de
Petrograd du 27 février». Cachant que Zinoviev n a pu y
parler, il ajoute, dans une allusion obscure : «Laprovoca-
tion précise du côté des intervenants est restée sans résul-
tats27. » Quelle provocation ? Quels intervenants? Qui ont
dit quoi ? Trotsky ne le saura pas. Bâtis ne dit enfin pas
un mot de l’atmosphère qui règne à Cronstadt. C ’est une
esquisse du «Tout va très bien madame la marquise», une
forme du «commensonge» ou «mensonge communiste»,
qui mettait Lénine en rage.
Le rapport impitoyable qu’un auditeur de l’académie
de l’état-major, Mikhaïl Kroutchinski, envoie le lende­
main à Trotsky et Zinoviev est beaucoup plus sombre. Il
analyse surtout la crise des organismes du parti et de la
flotte. Ce curieux personnage, qui n’adhérera au parti

132

UN COCKTAIL EXPLOSIF

communiste quen 1942, se comporte comme s’il était un
de ses dirigeants. Il retire une impression désastreuse de
sa visite à Fétat-major de la flotte de la Baltique et sur le
Gangout et le Poltava. «Tout Fétat-major nest qu’une
fosse répugnante d’intrigues entre les groupes de
Raskolnikov, de Kouzmine et d’autres; même aujourd’hui,
ils ne parviennent pas à s’entendre dans le travail et à
oublier leurs offenses et leur amour-propre blessé. » Le
Poubalt est impopulaire parmi les communistes de la
flotte, mous et démoralisés, chez qui régnent «Fesprit
philistin, la pauvre morale petite-bourgeoise aux antipo­
des du communisme et une psychologie de bonne
femme». Les «événements de Cronstadt», enfin, ont
effrayé les militants dans les cellules des navires28. Le parti
communiste est donc mal disposé pour affronter Fépreuve
qui Fattend le lendemain.

C h a p it r e VIII

Au bord du Rubicon

Des comités de cinq à six marins se sont constitués sur
îe Petropavlovsk et sur le Sêbastopol. Ils formeront le noyau
dirigeant de Insurrection. Le 28 février, ils convoquent
pour le lendemain 1er mars une assemblée de marins et
soldats de la garnison et des forts voisins en assemblée
générale dans la grande salle du Manège maritime. Ils
n’ont pas invité les ouvriers et les employés dont la majo­
rité travaille donc normalement ce jour-là et chez qui on
n’observe aucune agitation particulière.
Le 1er mars, dès 1 heure de Faprès-midi, des milliers de
marins et de soldats s’entassent dans la salle du Manège
qui apparaît vite trop petite pour les accueillir.
Proposition est faite de se déplacer place de l’Ancre. Le
président du comité exécutif central des soviets, Kalinine,
est venu, reçu en musique par l’orchestre de la base. Il
remplace Zinoviev qui aurait dû participer à ce meeting
en tant que président du soviet de Petrograd, mais qui a
craint de se faire huer comme Favant-veille par les marins
de Petrograd. Kalinine tente de maintenir la réunion dans
la salle du Manège. En vain. Toute l’assistance déménage
sur la place de l’Ancre, accompagnée de l’orchestre de la
base qui rythme sa courte marche.

135

CRONSTADT

À 14 heures environ, 15000 marins, soldats et ouvriers
s’entassent sur la place, lorsque le président du soviet de
Cronstadt, Vassiliev, jeune communiste de 25 ans, flanqué
de Kouzmine et de Kalinine, ouvre le meeting devant un
public houleux. Accueilli par des cris, interrompu par des
huées et des invectives, il n’arrive pas à se faire entendre; il
s’interrompt et passe la parole à Kouzmine dont le long
discours sombre dans l’indifférence hostile de l’assistance.
Puis Vassiliev donne la parole «à ceux qui désirent interve­
nir». Un marin trapu, l’anarchiste Choustov, chauffeur sur
le Petropavlovsk, bondit sur la tribune et s’écrie : «Assez de
bavardages et de compliments! Voici nos revendications : “À
bas les détachements de réquisition ! Rétablissement de la
liberté de commerce, élections libres des soviets!” » Après lui,
un ouvrier anarchiste de Petrograd, un matelot du service
de déminage et une demi-douzaine d’autres se succèdent
pour dénoncer la situation pénible des campagnes, la faim, le
froid, la Tcheka, les détachements de barrage, les fonction­
naires du parti et des soviets. Deux ou trois courageux
tentent de défendre le pouvoir sous les huées de la majorité.
Kalinine prend alors la parole. La foule attend de lui
des promesses et des solutions aux problèmes qui l’agitent.
Mais il se lance dans un rappel emphatique des exploits
passés des marins de Cronstadt qui les exaspère. Des hurle­
ments couvrent sa voix : « Laisse tomber, Kalinine, tu as
chaud, toi! H é! combien de postes tu as et tu touches
pour chacun! Assez de belles phrases! Dis-nous plutôt
quand vous en finirez avec la réquisition des vivres et
quand vous supprimerez les détachements de réquisition. »
Puis des cris s’élèvent : «À bas le pouvoir soviétique!»
couverts par des cris plus nombreux : «Vive le pouvoir
soviétique, à bas les communistes ! » Kalinine se tait.
Kouzmine prend alors une seconde fois la parole pour
conclure, croit-il, le meeting. Il évoque à nouveau les

136

AU BORD DU RUBICON

traditions glorieuses de Cronstadt et de la flotte de la
Baltique. Ses envolées lyriques provoquent des hurle­
ments. Un marin l’interrompt en criant : «Tu as oublié
quand tu as fait fusiller un soldat sur dix dans les troupes
du front nord!» «À bas! À bas!» hurle la foule.
Kouzmine, loin de se démonter, rétorque sous les huées :
«Nous avons fusillé et nous continuerons à fusiller ceux
qui trahissent la cause des travailleurs. À ma place ce n est
pas un sur dix que vous auriez fusillé mais un sur cinq!»
On ne sait à quel épisode il fait allusion, mais sa réplique
qui semble confirmer Faccusation provoque un charivari
incroyable : « Ça suffit, assez! hurle la foule. Ils ont fusillé!
Pas la peine de nous menacer ! Chassez-le, chassez-le ! »
Un matelot raconte dans une lettre à sa famille : «Tout
le peuple criait : assez de chanter des chansons depuis trois
ans déjà; il nen est rien sorti de bon, et vous avez mené le
pays à la ruine, et nous les ouvriers, vous nous avez
envoyés travailler pour une demi-livre de pain. Ils criaient :
à bas les commissaires, à bas les communistes, vive Pélec-
tion des soviets, la dictature paysanne et ouvrière du
peuple travailleur. Vous avez arrêté des ouvriers parce qu ils
se soulevaient et demandaient du pain, qu on leur en
donne deux livres1! »
Kouzmine doit se taire. Le marin Petritchenko monte
alors à la tribune et lit le texte en 13 points adopté la
veille par les équipages des deux cuirassés, auquel, dans le
cours du débat, seront ajoutés deux points supplémentai­
res (14 et 15) d’importance secondaire. Ce texte célèbre
avance une liste de revendications assez proches de celles
de FUPL de Tambov.
«Étant donné, affirme-t-il, que les soviets actuels n ex­
priment pas la volonté des ouvriers et des paysans, il faut :
1) Procéder immédiatement à la réélection des soviets
au moyen du vote secret. La campagne électorale parmi

137

CRONSTADT

les ouvriers et les paysans devra se dérouler avec la pleine
liberté de parole et d'action ;
2) Établir la liberté de parole pour tous les ouvriers et
paysans, les anarchistes et les socialistes de gauche ;
3) Accorder la liberté de réunion aux syndicats et aux
organisations paysannes ;
4) Convoquer en dehors des partis politiques une
conférence des ouvriers, soldats rouges et marins de
Petrograd, de Cronstadt et de la province de Petrograd
pour le 10 mars 1921 au plus tard;
5) Libérer tous les prisonniers politiques socialistes
ainsi que tous les ouvriers, paysans, soldats rouges et
marins, emprisonnés à la suite des mouvements ouvriers
et paysans ;
6) Élire une commission chargée d’examiner le cas des
détenus des prisons et des camps de concentration ;
7) Abolir les “sections politiques”, car aucun parti poli­
tique ne doit bénéficier de privilèges pour la propagande
de ses idées, ni recevoir de l’État des moyens financiers
dans ce but. Il faut les remplacer par des commissions
d’éducation et de culture élues dans chaque localité et
financées par le gouvernement ;
8) Abolir immédiatement tous les barrages ;
9) Uniformiser les rations pour tous les travailleurs,
excepté pour ceux qui exercent des professions dangereu­
ses pour la santé ;
10) Abolir les détachements communistes de choc
dans toutes les unités de l'armée et la garde communiste
dans les fabriques et les usines. En cas de besoin, ces corps
de garde pourront être désignés dans l’armée par les
compagnies et dans les usines et les fabriques par les
ouvriers eux-mêmes ;
11) Donner aux paysans la pleine liberté d'action pour
leurs terres ainsi que le droit de posséder du bétail à

138

nul n a comptabilisé ces rares bras.» Comme leurs trois dirigeants. «le meeting vota unanimement la résolution des équipages ». élus dans la nuit ou dans la matinée. plusieurs militants communistes ont voté contre ou se sont abstenus. Le comité révolutionnaire précisera plus tard : «Adopté à l’unanimité moins deux abstentions3. qui conclut six heures de meeting. 13) Autoriser le libre exercice de l’artisanat sans emploi d’un travail salarié. Kouzmine et Kalinine. 12) Désigner une commission ambulante de contrôle. AU BORD DU RUBÏCON condition qu’ils s’acquittent de leur tâche eux-mêmes. c’est-à-dire sans recourir au travail salarié. fabriques.la grande majorité des quelque 300 communistes présents sur la place ont voté en faveur du texte. mais.» Petritchenko affir­ mera en 1925 qu’il y eut trois votes contre : ceux de Vassiliev. la résolution est soumise au vote après adjonction des points 14 et 15. 15) Nous exigeons que toutes nos résolutions soient largement publiées dans la presse2. 14) Nous demandons à toutes les unités de l’armée et aussi aux camarades “élèves officiers” de se joindre à notre résolution . massivement plébiscitée. Le général Kozlovski écrira : «Seuls des communistes en quantité tout à fait négligeable ne votèrent pas la résolution4. La résolution. pour procéder à la réélection du soviet de Cronstadt. Le meeting s’achève enfin sur la décision de convoquer le lendemain après-midi une réunion de délégués de toutes les unités. Qui vote pour? Une forêt de bras se lèvent Selon les Izvestia de Cronstadt du 3 mars. dans l’excitation du moment. bureaux et institutions. Le tchékiste 139 . reprend et synthétise des résolutions du même genre votées dans diverses usines de Petrograd pendant les grèves. Le fait crucial est que . » Après un débat tempétueux. à raison de deux délégués chacun.

à Petrograd. Son rejet massif révèle la faible influence de ses partisans dans l’insurrection. Le meeting s’achève vers 20 heures. mais il lui donne une forme plus révolutionnaire. «parce que des résolutions similaires ont été adoptées dans beaucoup d’usines ici. dans l’affole­ ment général. Xenofontov. Il déclarera inutile d’énumérer les 15 points du texte de la place de l’Ancre. et les camarades les connaissent5». ne l’a informé de la suite. dissoute par les bolcheviks et les SR de gauche le 6 janvier 1918. et dont l’invocation comme pouvoir légitime rassemblait un large spectre de forces politiques antibolcheviks allant des SR de droite aux Cadets. CRONSTADT Komarov le rappellera d’ailleurs assez naïvement à la réunion plénière du soviet de Petrograd le 25 mars. les événements du 28 février sur le Petropavlovsk et le Sébastopol sont dus «essentiellement à des marins aux humeurs anarchistes». la situation a été très inquiétante». Il donne un résumé apaisé et apaisant de la journée : certes. Aussi son rapport est-il d’un optimisme surprenant. le vice-président de la Tcheka. au meeting de la place de PAncre. l’assistance n a pas laissé parler Kalinine et Kouzmine et a exigé la suppression des sections spéciales de la Tcheka et l’autorisation du commerce libre : «Au début. « la large masse des insurgés ne voulait pas entendre parler de l’Assemblée constituante6». Le texte de Cronstadt fait donc écho à une protestation qui dépasse la garnison et la population de l’île. D ’ailleurs. Le tchékiste Agranov le constatera un mois plus tard : «Les mots d’ordre qui ont présidé à la naissance et au dévelop­ pement de l’insurrection de Cronstadt étaient sensible­ ment plus à gauche que les slogans avancés par les ouvriers de Moscou et de Petrograd». Pour lui. rédige un rapport pour Moscou. Une heure plus tard. qu’ils prolongent et ampli­ fient. mais «vers le soir les marins se sont calmés». et nul. mais «vers 140 . Ses dernières informations remontent à 17 heures.

semblent partager ses illusions.» En réalité. Les cadres diri­ geants locaux du parti. Ce slogan n’y figure pas. apparu pour la première fois lors d’une émeute de la faim à Mourmansk. dès le premier moment. ainsi que Kouzmine.. d’un impitoyable châtiment. les chefs bolcheviks ne voulurent user que de la manière forte9. Non seulement Xenonfontov ne se prépare donc pas à affronter une insur­ rection. Ce texte 141 . c’est croire que des discours lénifiants auraient sufH à satisfaire les marins. la résolution du Sêbastopol et du Petropavlovsk. alors qu'il était facile d’apaiser le conflit. Kalinine traitant les marins de vauriens. d’après les informations venues de Cronstadt. L’attitude de Kalinine et Kouzmine n’a fait qu’accroître leur colère et a convaincu des marins communistes encore hésitants de voter la réso­ lution dont Kalinine et Kouzmine ne pouvaient promet­ tre de satisfaire les revendications. Voir dans leur attitude le détonateur de l’insurrection. mais il ne semble guère en avoir envie . mais le développement de l’insurrection ira dans ce sens. d'égoïstes ou de traîtres et les menaçant.. avait déjà cristallisé le mécontentement croissant des marins de l’île contre le régime. il fera tout par la suite pour se dégager de Cronstadt. La résolution votée sera souvent résumée par le mot d’ordre : « Les soviets sans communistes ». le meeting a pris un caractère plus pacifique et s’achèvera certainement bien7». écrit-il. AU BORD DU RUB1C0 N 5 heures aujourd’hui. en mai 1918 et repris dans de nombreux soulèvements paysans. adoptée la veille par lés deux équipages. c’est « la brutale maladresse» de Kalinine et Kouzmine qui provoqua la rébellion. malgré le vote massif des commu­ nistes en faveur de la résolution du Petropavlovsk. » Pour l’ancien anarchiste Victor Serge. Kouzmine le soulignera : «Les gens du lieu qui avaient le pouvoir ne voulaient pas compren­ dre le caractère sérieux de la situation8. «Ainsi.

même rhétorique. présents au meeting de la place de l’Ancre. les ouvriers les suivent souvent avec attention. Leurs auteurs. à ce qui se passe au-delà des frontières du pays. feront grève pour exiger le paiement de leurs salaires par l'administration (sovié­ tique) des mines qui oublie de les payer alors quelle se règle rubis sur Pongle ses propres augmentations de salai­ res substantielles en roubîes-or. Ces mineurs pourraient aisément la balayer. a élaboré des plans d’attaque au nord de la Russie. logés dans des cages à lapin. Mais ses rédacteurs veulent d’abord diffuser ce texte dans la population ouvrière de Petrograd. L’un d’eux expliquera pourquoi ils ne le font pas : «Nous aurions réglé nos comptes avec eux. alors que le rejet de la poli­ tique de réquisition qui frappe leurs familles à la campagne est Pune des sources du mécontentement des marins. Ainsi. qui a écrasé dans le sang la révolution social-démocrate de janvier-février 1918. 35000 mineurs du Donetz. les négociations d’armistice avec son gouver­ nement ne sont pas terminées. le pays sort d’une guerre perdue et coûteuse avec la Pologne. dans le sud du pays. mais voilà. CRONSTADT ne fait aucune allusion aux insurrections paysannes qui ravagent des provinces entières. Ce texte ne fait non plus aucune allusion. Plusieurs marins et soldats écrivent à leurs familles pour raconter les événements. en 142 . et quelques-unes de ces lettres seront interceptées par la censure et recopiées. La Finlande voisine. Cette absence de toute allusion à la situa­ tion internationale souligne l’origine paysanne des marins qui ont rédigé et voté ce texte. qu ils attendent et qui ne peut vaincre sans les communistes. Or. en octobre et novem­ bre 1923. que ces insurrections contribuent un peu plus encore à priver de pain. Alors que ces questions internationales n in- téressent guère la paysannerie. il est impossible de trahir la révolution alle­ mande î0».

]. » Puis il affabule : « Nous avons adopté une résolution à Cronstadt demandant que l’on déporte tous les youpins en Palestine pour que cette saleté ne reste plus chez nous en Russie.. Le premier manifeste son inquiétude sur la suite du mouvement qui lui paraît bien insurrection­ nel : « Ils ont envoyé des délégués à Petrograd pour changer le gouvernement et supprimer les détachements de barrage [. il est effrayant de rester dans ce maudit Cronstadt sur des mines. les sans-parti. Pour nous. nous n’avons plus de commune. donne lui aussi dans deux lettres une interprétation personnelle de la résolution du 1er mars qu il résume en neuf points. AU BORD DU RUBICON donnent des visions très différentes et colportent des rumeurs fantaisistes. Ce matelot se réjouit : «Nous avons dispersé la commune. » Le marin Val i-Ahmed Akhmetzianov. » Un troisième présente la réunion et la résolution du 1er mars comme essentiellement dirigées contre la propriété collective de la terre et les juifs. Il y voit lui aussi des mesures discriminatoires contre les juifs et une imaginaire démobilisation des soldats et matelots. À son résumé des points sur les paysans. » Un autre. voit dans le mouvement un rejet de la « commune » (expression typique des paysans ukrainiens désignant une ferme collective ou d’État) : « Les matelots aussi se soulèvent. l’uniformisation des rations alimentaires. la 143 . et la commune aussi nous a embêtés pendant ces quatre ans11. Tous les matelots crient : à bas les youpins! Ils nous ont tellement embêtés pendant ces quelques années. les nouvelles élections. parce que ici tous les matelots et les soldats rouges ne veulent pas de la commune. membre du parti communiste en 1919 et 1920. le commerce libre. qui parle d’émeutes ouvrières à Petrograd. ils veulent le commerce libre et quon commence au printemps. nous avons seulement le pouvoir soviétique. et il y a ici le combat contre les communistes..

dont ils réclament l’expulsion. il y aura une flotte d’engagés salariés. Chacun. on lui a déclaré au comité du parti : « Sur les navires ils adoptent des résolutions effrayantes. Nombre de marins. ils en approuvent l’esprit et l’orientation générale. Les deux matelots ont entendu la veille la motion proposée . ce qui est aussi faux qu’étrange. ils la transposent au lendemain et la croient adoptée. CRONSTADT suppression des détachements de barrage. ne le sont certainement pas dans le sens qu’ils lui donnent : certains veulent infléchir ou atténuer la poli­ 144 . Chacun en restitue ensuite la lettre à sa façon. les 15 000 marins et soldats. sera libéré et rentrera chez lui. accusé les juifs d’être des profi­ teurs responsables de tous les malheurs du pays. et le rôle attribué aux juifs. Leur vote ne signi­ fie pas un accord avec chaque point précis du texte. Kouzmine affirmera d’ailleurs que. Enfin. comme l’expulsion en 24 heures de tous les youpins en Palestine13. ont. soldat ou matelot.. que chacun charge de ce qui l’émeut le plus : pour certains. Ils ne savent donc pas exactement ce qu’ils ont voté et ne sont pas les seuls à avoir en fait voté une protes­ tation contre le pouvoir.. » Il annonce aussi : « On a fusillé tous les communistes et on en a arrêté quelques- uns 12». unanimes dans leur vote. au cours de la guerre civile.]. » Lamanov déclarera avoir souvent entendu dans les rues de Cronstadt grommeler : «Tout ça.et repoussée —sur le Petropavlovsk . lors de son arrivée à Cronstadt. dont ils veulent la dissolution. il ajoute en effet deux points inexistants de son cru : « On n élira pas les juifs et ceux qui avant ont été communistes [. c’est de la faute des youpins. les rares fermes collectives existantes. ils ont perdu la Russiel4. surtout des Ukrainiens. dont ils ont plus ou moins bien entendu le contenu dans le vacarme et les cris . » Mais la résolution du 1er mars n’évoque ni les juifs ni leur déportation en Palestine.

d’autres souhaitent l’amener à céder sur les points qu’ils jugent essentiels. dont ils mettront pourtant en application plusieurs points à travers la Nouvelle Politique économique (suppression des détache­ ments de barrage. complot monté de l’étranger. c’est la voie ouverte aux partisans de la propriété privée. de la fermeture des usines. doivent donc en être écartés. il souligne : « Une partie des Cronstadtiens qui se sont joints sincère­ ment au mouvement pensaient . » Quels sont les éléments que les bolcheviks jugent donc inacceptables dans cette résolution. de la paralysie des transports. de la contrainte. d’autres enfin désirent le renverser. La grande majo­ rité des paysans et une partie des ouvriers rendant le gouvernement responsable de leurs maux. des généraux blancs et des grands propriétaires. et exige leur réélection libre. mais ne gagneront que l’adhésion plus ou moins passive d’une partie des autres. des ruines. nous sommes pour les soviets. à la restauration sociale et politique. le retour des capitalis­ tes. nous sommes pour les soviets mais seulement nous sommes contre les partis15. nous voulons seulement y corriger quelque chose. Pour Lénine. visait à interdire la signature d’un accord commercial entre la Russie et l’Angleterre. liberté du commerce pour le paysan une fois versé un impôt en nature) ? Le premier paragra­ phe déclare illégitimes les soviets existants dominés par eux. Zinoviev le reconnaîtra lui-même après l’écrasement de l’insurrection devant une assemblée de représentants de fabriques et d’usines à Petrograd le 13 avril : alors même qu’il y affirme que l’insurrection. de la faim. des élec­ tions libres auraient balayé les bolcheviks. Ces derniers l’emporteront. Les communistes qui contrôlent ou dirigent les soviets actuels étant déclarés illégitimes. 145 . AU BORD DU RUBICON tique du gouvernement. du froid. de la misère.

plus officiel et plus contraignant. legorov : «Jure que vous êtes contre les proprié­ taires fonciers. en 1923. CRONSTADT Beaucoup plus que les revendications qui suivent et qui définissent la vision d7une société de petits paysans et d’artisans libres. elle reflète la haine toujours vivace des paysans pour les grands proprié­ taires terriens et les représentants de l’ancien régime. il invite des paysans hostiles aux bolcheviks à le rejoindre. demande un cachet qui rend cet enga­ gement. les SR et les divers groupes voisins) et pas pour les partis bourgeois et monarchistes. les bolcheviks. les mencheviks. les marins rassem­ blés place de l’Ancre sont. c’est ce préalable qui dresse le texte et ses partisans face au pouvoir existant. le paysan. » L’autre jure en se signant face à l’église . malgré cela. Cette restriction n’est pas un camouflage . en fera l’expérience. toujours méfiant. en publiera un large condensé dans Cinq années 146 . qui participera à l’écrasement de la révolte. le paysan insiste : « Tu peux nous l’écrire noir sur blanc16?» Alors que legorov s’y engage. néanmoins. Boris Savinkov. hostiles au retour des blancs qui ramèneraient dans leurs fourgons les propriétaires haïs des paysans. legorov doit le promettre pour recruter sept paysans. dans leur masse. à ses yeux. C ’est pourquoi la résolu­ tion du 1er mars demande la liberté d’action pour les seuls anarchistes et socialistes de gauche (c’est-à-dire. En même temps. Pénétrant en Biélorussie à la tête d’un petit détachement de «verts». le fondateur de plusieurs organisations contre- révolutionnaires. même si tous ceux qui le votent avec enthousiasme n’en ont certainement pas une claire conscience. Les paysans l’interpellent : « Pourquoi est-ce que vous avez des généraux?» «Pourquoi est-ce que les propriétaires fonciers sont avec vous?» Un paysan demande à son adjoint. le commandant de division Poutna. La résolution du 1er mars ne sera jamais publiée en Union soviétique.

ainsi transmises au lecteur soviétique pour la première et la dernière foisI7. un seul. celle des « privilèges ». AU BORD DU RUBICON de l'armée rouge. . L’omission de ce point n’est pas secondaire et ne peut être considérée comme involontaire. et précise qu«elle a été publiée dans le numéro 1 des Izvestia du comité révolu­ tionnaire provisoire de Cronstadt du 3 mars 1921» : iî résume assez fidèlement la quasi-totalité de « ses exigences essentielles ». le point 9 deman­ dant F uniformisation des rations pour tous les travailleurs. à une réserve près : il omet un point. Poutna résume en dix points les treize points initiaux d’une réso­ lution qu il qualifie d’« ultimatum dirigé contre îe pouvoir soviétique et la dictature du prolétariat». donc de Trotsky. dont il reconnaît quelle a été «adoptée le 1er mars par l’écrasante majorité de la garnison de Cronstadt». mais d'importance. or cette revendication pose indirectement une question qui agite alors la population et le parti communiste lui-même. recueil publié sous la responsabilité du Commissariat à la défense.

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la famine. Le 11 janvier 1918. d’autant plus apparents . des dirigeants et cadres du parti et de l’État. L’affamé juge exorbitant le privilège de celui qui mange à sa faim. Dzerjinski se plaignait à Lénine des conditions dans lesquelles travaillait la Tcheka formée un mois plus tôt : 149 . même limités. écrit La Fontaine. qui ferait recommencer la lutte pour le nécessaire et par conséquent ressusciter tout le vieux fatras1». Les détenteurs du pouvoir ont plus de possibilités d’y parvenir que les autres. enfle et prend des proportions inouïes. et la rumeur sur les privilèges se répand vite. C h a p itr e IX Les « privilèges des commissaires » Marx avait prévenu dès 1845 : «Sans le développe­ ment des forces productives. Pourtant. sept ans de guerre et de guerre civile ont détruit l’industrie du pays. En Russie. la pénurie sont plus grandes. c’est-à-dire le combat de chacun contre chacun et contre tous pour tenter d’arracher le maximum d’une production de biens Insuffisante pour satisfaire les besoins essentiels de tous. «Ventre affamé n’a point d’oreilles». on socialiserait l’indigence.que la misère.et exagérés . mais il a une bouche. les dirigeants communistes eux-mêmes se sont longtemps serré la ceinture. plongé dans une misère généralisée qui fait ressortir brutalement les privilèges.

CRONSTADT «Travaillons jour et nuit sans pain ni sucre. dans la journée. Il ajoute : «Il y a peu d’espoir d’obtenir dans un futur proche [. Pendant ces longues heures. de plus. voire pillent lors des perqui­ sitions. puis. il fait attribuer une ration spéciale dite «acadé­ mique» à cinq cents savants et spécialistes divers. les membres du Conseil ainsi que la garde n’ont rien à manger.privilégiés. ni thé. il fait pourtant partie des .appartement non chauffé. de conser­ ves et de fromage». il les fait fusiller. En décembre 1919. occupés aux affaires.» Commissaire du peuple. par une décision «archi- secrète». car « tous les jours le travail au Conseil se prolonge jusqu’à 2 heures du matin. » Certes les choses ont changé et certains tchékistes se sucrent. le chef de la Chancellerie. peu après. ni beurre. de volaille. Kamarintsev. ni du thé.] la possibilité d’une existence la plus élémentaire4. n*ont pas le temps de déjeuner3». il réitère sa demande et réclame du tabac. deux douzaines de serviettes de cuisine. pas même un petit bout de pain. mais ne peut les faire venir à Moscou «dans un. Lénine s’est vite soucié des conditions de travail et donc d’alimentation des savants de tous ordres dont la Russie a besoin. sans beurre. supplie le président du comité d’approvisionnement de Moscou de « mettre à la disposi­ tion de la cantine du Conseil des commissaires du peuple une certaine quantité de jambon. sans viande et peut-être même sans pain». Krassine. La faim n épargne personne : le commissaire au commerce. Deux semaines plus tard. ni fromage2. Mais si Dzerjinski les pince.relatifs . écrit ainsi le 14 mars 1919 à sa femme et à ses filles installées à Stockholm qu’il se nourrit à peu près normalement. Le gouvernement a longtemps été à peine moins mal nourri que la population. de nombreux membres du Conseil. Le 29 mai 1918... choisis en fonction de leurs compétences (sauf cas d’opposition 150 .

dont la majo­ rité n’appartient pas au parti. un occupant de la première a droit à 96 grammes de viande (de cheval le plus souvent) ou de gibier. vivent au Kremlin 1112 civils. Pour le repas du midi. 3 boîtes d’allumettes. celui de la première à 72 grammes de gruau. 1 litre d’huile. Au cours de Tété 1920? cette ration est étendue aux membres du gouvernement. Fun et l’autre à 12 grammes de sel (à condition qu’ils n’aient reçu ni huile. celui de la première à 8 grammes d’huile. De plus la qualité des produits est très médiocre. du Conseil central des syndicats. Le communiste français Boris Souvarine. 2. ni beurre. 400 grammes de savon. En 1920. la ration théorique n’est pas toujours la ration reçue. À la fin de 1921. 600 gram­ mes de sel. aux responsables et hauts fonctionnaires des quatorze commissariats du peuple. celui de la seconde à 282 grammes. Fautre pour les commissaires du peuple et les dirigeants de PInternationale. celui de la seconde à 128 grammes. La majorité d’entre eux bénéficient de ces rations. LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » brutale au régime). 400 grammes de sucre. de riz ou de pâtes. aux membres du comité central des syndicats. 4 kg de viande. du Conseil supérieur de l’économie nationale. 16 kg de légumes (en majorité des pommes de terre). de beurre ou de lard. Pune pour les membres du comité exécutif central des soviets. Elle se compose par mois de : 8 kg de farine. celui de la seconde à 24.800 kg de gruau. 4 kg de poisson (séché en général). 600 grammes de beurre. mais dans le chaos de la guerre civile. membre de l’exécutif 151 . 200 grammes de thé. 8000 individus. recevront la ration acadé­ mique spéciale et 10 000 la ration spéciale du Conseil des commissaires du peuple. à la Direction des statistiques et aux membres de leurs familles (avec un maximum de quatre rations). ni lard). dont 183 memb­ res du parti et 929 sans-parti. Le Kremlin comporte deux cantines.

à bas les généraux profiteurs. Ces privilèges légaux que des cadres de tous niveaux peuvent tenter de s’adjuger en catimini ou en public susci­ tent une vive discussion au sein du parti communiste. il souligne la gravité de la «lutte vive entre ce que l’on appelle la base du parti et ses sommets». à bas les bureaucrates du parti. À la mi-juillet 1920. » Ainsi. pose le problème de «l’inégalité dans le parti». La crise qui ravage le parti et le pays «vient en particulier [.. presque tous communistes. Et la divi­ sion de nos rangs sur cette ligne s’aggrave de jour en jour. quelques semaines plus tôt» renversé le soviet de la ville de Bouzoulki sur ces slogans. CRONSTADT de rinternationale. et fait alors adopter début août son point de vue par le bureau politique. futur dirigeant avec Trotsky de l’opposition de gauche. et client de sa cantine. de malversations et d’abus. Dès lors. Parmi les militants communistes des arrondissements on prononce le mot “du Kremlin” avec hostilité et mépris». D'après lui. dénonce un certain nombre de privilèges.. Preobrajenski. Le Français Henri Guilbeaux doit se contenter d’une « immangeable soupe au poisson» à la cantine des commissaires du peuple. qui. Dans une lettre aux cadres du parti. ont. alors secrétaire du comité central. vu «la protestation contre l’inégalité matérielle outrageusement démesurée dans les rangs des communis­ tes eux-mêmes». écrit Preobrajenski.] de la situation privilégiée de F avant-garde dans la vie quotidienne et de ses conditions 152 . «rencontrent l’adhésion de la majorité des adhérents de base de notre parti. près de deux cents soldats mécontents. à bas la caste privilégiée des sommets. avale d’ordinaire du cadavre de cheval noyé de poivre. les militants avancent un peu partout des mots d’ordre tels que : «À bas les pseudo-communistes embourgeoisés. la fin de la guerre va provoquer des tensions susceptibles de dresser les communistes les uns contre les autres. avec l’accord de Lénine.

. La commission propose d’abaisser sensiblement les normes de ravitaillement du gouvernement et surtout de l'Internationale. mais Lénine le juge assez vraisemblable pour char­ ger Staline. Ce même mois. ancien député bolchevik à la Douma. Le mécontentement ne cesse de grandir dans les masses sans parti5». Au début de septembre 1920. futur président du soviet de Moscou) remettront leur rapport destiné au X e congrès le 2 mars 1921. le prési­ dent de la section ouvrière du soviet de Petrograd alerte Lénine sur la corruption qui ravage la direction du soviet et du parti de Petrograd : «l’argent coule à flots» dans leurs poches. La commission dispose de pouvoirs d’investigation exceptionnels. Lénine fait désigner une commission d'enquête sur les inégalités. le problème est soulevé à la neuvième conférence nationale du parti.. des sacs entiers de nourriture passent de l’institut Smolny aux trafiquants et aux prostituées. dirigeant de l’Opposition ouvrière. Mais l’insurrection de Cronstadt bouleverse l’ordre du jour du congrès où. d’« effectuer un contrôle archi-strict sur les bureaux de Smolny». Ses trois membres (Ignatov.» Le récit est sans doute exagéré. Mouranov. des tsars sovié­ tiques sortir avec des paquets de nourriture et s’en aller en voiture [. et Oukhanov. alors que les travailleurs de la ville meurent de faim. 153 . Pourtant. LES « PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » d’existence [. les récriminations contre les privilèges et les abus se multiplient. qui refuse.. «Les travailleurs affamés voient des tsarines bien habillées. le jour même oh se constitue à Cronstadt un comité révolutionnaire insurrec­ tionnel.]. écrit-il . sans en informer Zinoviev6.. Un additif secret de la résolution publique adoptée concerne les privilèges des occupants du Kremlin. Ils craignent de se plaindre à Zinoviev entouré d’acolytes armés de revolvers qui menacent les travailleurs qui posent trop de questions. ce rapport ne sera finalement pas discuté.].

« Ce fait discrédite le pouvoir». ne se gênent pas pour mettre la main sur les biens publics. les Sklianski. La sœur du futur dirigeant de l’opposition de gauche. La chasse aux privilèges ne se limite pas aux travaux de la commission. écrivent-ils. leurs femmes et celles de Kamenev. Nicolas Mouralov. Podvoïski et Mekhonochine. dans une lettre indignée à Lénine. ancien métallurgiste. boivent. mangent à satiété. au fouet et aux coups de poing 154 . un officier de l’armée rouge. Anton Vlassov. et recourent à la violence. ne font rien. L’abondance de noms juifs dans sa liste suscite la défiance. Il dénonce ensuite comme privilégiés «les Trotsky. dénonce dans une lettre la corruption des dirigeants de Stavropol dans le sud de la Russie : « Ici le mot communistes désigne des gens qui avant tout vivent bien. CRONSTADT En ce même mois de septembre 1920. le bureau poli­ tique du 29 mars 1921 discutera d’un projet de résolu­ tion de Lénine demandant au bureau d’organisation et à Dzerjinski de surveiller l’alimentation de Trotsky. et ils demandent la transformation publique de ces hôtels particuliers en jardins ou en foyers d’enfants8. Lounatcharskl et qualifie Lénine de «seul vrai révolutionnaire» vu son «mode de vie Spartiate7». dénoncent dans une lettre à Lénine Fattribution anormalement élevée de rations à des « cadres soviétiques privilégiés » et demandent leur suppression ou leur réduction. trois bureau­ crates communistes qui roulent en voiture et se sont Installés dans un petit palais avec jardin que des ouvriers voulaient utiliser comme crèche pour leurs enfants. Rosengoltz». deux dirigeants communistes. dénonce. Le 24 février 1921. Vlassov met ainsi en cause Trotsky Or. accusé par son médecin de manger mal et trop peu. Ils dénon­ cent surtout F « aristocratie communiste» logée dans des hôtels particuliers abandonnés par leurs propriétaires.

d’un grand appartement. Ces privilèges. dont il n est même pas sûr qu’elle soit bien chaude. Ils trouvent une bouteille de cognac et une demi-bouteille de liqueur. recommandée par les médecins à son gendre frappé par la malaria en Afghanistan. Mais il serait exagéré d’affirmer qu’ils se différenciaient de la masse en 155 . ces sommets ont des hordes de laquais qui leur apportent tout à petits pas sur leurs assiettes ». exagérément gonflés par la rumeur dans un pays affamé. compagne de Raskolnikov. fiacres. voitures attelés de trois ou quatre chevaux. des soviets et des syndicats. Les bruits les plus fous courent sur ces «privilèges» et leurs bénéficiaires. Mais la rumeur continue à courir et le champagne virtuel à couler. dans un ouvrage sur la révolte de Cronstadt écrit en 1930. » Le privilège et Pabus de pouvoir vont de pair et se renforcent l’un l’autre. dès avant la révolution. à Cronstadt. Le 26 février 1921. ainsi une rumeur accuse Larissa Reisner. ils veulent encore plus de privilèges». Larissa Reisner dispose certes. «jouissaient de certains privilèges : ils rece­ vaient des rations spéciales et vivaient dans de meilleures conditions que les militants de base du parti. se promènent dans de brillants phaé- tons. boissons. dit Reisner. que nous défendons de toutes nos forces. L’historien communiste Poukhov. de prendre des bains de champagne dans sa baignoire. mais le champagne que l’imagination fertile des matelots fait couler à flots n’est que de l’eau. ils « mangent grasse­ ment et dorment tranquillement. LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » pour régler le plus petit problème9. affirme que les permanents du parti. alimentent les dénonciations enflammées de tracts anonymes : « Nos dirigeants. le tribunal militaire révolutionnaire fait perquisitionner l’appartement de Mikhaïl Reisner qui vit avec sa fille Larissa et son gendre Raskolnikov. Les soldats cherchent les objets précieux dont la rumeur emplit l’appartement. et loin de penser aux masses populaires.

différences et privi­ lèges avaient fait leur apparition et s’accumulaient auto­ matiquement 11». comme il le fait en février 1921. Évoquant cette période. eux aussi. On peut voir là les prémices des multiples privilèges que la bureaucratie stalinienne s’attribuera demain. 120 grammes de sucre. Cependant. Mais lorsque le pouvoir est contraint d’abaisser les rations. cette inégalité matérielle prend un relief nouveau. Ces cadres. ministre du Travail du gouvernement antibolchevik de Samara. 80 grammes de matières grasses et. 15 livres de viande. On vivait en fait très modestement. Il sera plus tard ambassadeur de Staline en Grande-Bretagne. Les Maïski sont alors légion. classés en deux catégories. invitait alors par lettre le comité central menchevik à susciter des insurrections antibolche­ viks partout. reçoivent par mois : les premiers 20 livres de farine. les seconds 15 livres de farine. 120 grammes de matières grasses et 8 kg de légumes (surtout des pommes de terre) . Trotsky écrira plus tard « J ’avais passé trois années au front. Pendant ce temps un nouveau mode de vie avait commencé à s’instaurer progressivement dans la bureaucratie soviétique. CRONSTADT général. 8 kg de légumes. Ces rations relativement privilé- giées permettent de manger à peu près normalement. 12 livres de viande. rien de plus. ce même Maïski. Le symbole de cette vague d’adhésions intéressées est Ivan Maïski qui rejoint le parti communiste en octobre 1920. En septembre 1918. 80 grammes de sucre. Les adhésions massives au parti communiste d’anciens adversaires qui rejoignent les rangs des vainqueurs pendant l’automne 1920 et l’hiver 1920-1921 accroissent la corruption et la quête des privilèges. 156 . L’inégalité matérielle se faisait sentir. mais pas très fort10». Il nest pas vrai qu’à cette époque on nageait dans le luxe au Kremlin comme l’affirmait la presse des blancs.

la question fait débat au sein du parti bolchevik et provoque une bataille sévère que le stalinisme étouffera.. le privilège. Bontch-Brouievitch « d ’une coopérative disposant en abondance de tous les produits possibles et imaginables (. se rangeront demain du côté de Staline.) qui place les communistes dans une situation parti­ culière par rapport au reste de la population11». ceux que Lénine appelle les « sovbourg» ou «bourgeois soviétiques». . embryon de la future couche bureaucratique. n’est pas encore pérennisé et institutionnalisé.. Ainsi les Lzvestia de Cronstadt du 11 mars dénoncent « les commu­ nistes qui vivent dans la jouissance et les commissaires qui s’engraissent». Ils obtiennent sa fermeture. réel. Bontch-Brouievitch dénoncera plus tard dans cette campagne un complot de Trotsky. Mais les insurgés joueront sur ce thème qu’ils savent populaire. garant de la pérennité de leurs privilèges menacés. Ces apparatchiks. Ainsi en février-mars 1919 le comité du parti communiste de Moscou et son journal Le communard ont dénoncé publiquement la constitution par le chef du service administratif du gouvernement au Kremlin. mal vêtus et mal chaussés.. Ils savent qu ils ont là l’oreille de la popu­ lation et de soldats réduits à la condition de gueux mal nourris. En ce printemps de 1921. LES «PRIVILÈGES DES COMMISSAIRES » D ’assez larges couches de Fappareil sont déjà corrompues.. De 1920 à 1923.

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dans leur masse. Des délégués des équipages des navires Trouvor et Ogon {Le Feu). ce 1er mars. dont les équipages voteront à une écrasante majo­ rité la résolution de la place de l’Ancre. Les marins mécontents protestent et revendiquent. Veulent-ils pour autant. Une partie d'entre eux retourneront le lendemain 2 mars sur leurs navires. assistent à la réunion du Petropavlovsk avec Faccord des commissaires de ces deux navires. la portée des événe­ ments de la place de l’Ancre ne va pas de soi. L’incident souligne les hésitations qui régnent à Cronstadt. un marin propose de garder Kali­ nine en otage. C h a p it r e X Le passage du Rubicon Le soir même du 1er mars. les cadres du parti communiste de Cronstadt au siège du soviet. Pour eux-mêmes donc. sans y voir néces­ sairement un acte de rébellion. les équipages du Petropavlovsk et du Sêbastopol élisent des comités de vaisseaux. Kalinine et Kouzmine réunissent à 8 heures du soir. Ils discutent. À la réunion du Petropavlovsk. pour savoir « s’ils ont affaire à une insurrection ou seulement au désir d’apporter des amendements à la forme existante de direction1». sa proposition est repoussée. mouillés à Petrograd. renverser le pouvoir en place ? L’interrogation est légitime : combien de meetings d’usi­ 159 . selon VassiÜev.

refuse de le laisser sortir. il était visible que 160 . Kouzmine téléphone au comité du cuirassé. Ils concluent néanmoins à un début d’insurrection. Les deux hommes. Kalinine décide de rentrer à Petrograd. Ce dernier propose à Kouzmine de partir avec lui. toujours selon Vassiliev. et de plus. Il fut donc décidé de gagner du temps en faisant durer le plus longtemps possible la réunion de délégués [du lendemain] et d’engager tout le mouvement dans le cadre pacifique de nouvelles élections aux soviets sur la base de la Constitution2». encore embryonnaire. qui le ravale au rang de simple citoyen. qui ordonne de laisser passer Kalinine. Les gardes exigent un laissez-passer du comité du Petropavlovsk. Lorsqu’il se présente aux portes de la forteresse. la garde. accompagné de Kouzmine. mais. «iis jugent quil n’y a pas vrai­ ment beaucoup de communistes et que ces derniers ne représentent pas une force réelle que Ton puisse y oppo­ ser. CRONSTADT nés affamées se sont terminés par des résolutions enflam­ mées sans déboucher sur un affrontement armé. ajoutera : « Il ne fallait pas recourir à l’usage des armes afin de ne pas énerver la masse. puisque l’unique objectif officiel de la réunion de délégués convoquée le 2 mars est précisé­ ment de procéder à l’élection du nouveau soviet que Kalinine et Kouzmine semblent alors juger acceptable. avant de se séparer. Kouzmine. La réunion s’achève tard dans la nuit sur cette décision qui laisse la porte entrouverte à une négociation possible. En cas de nécessité les mesures répressives seront prises de l’extérieur». interrogé le 9 juin. Leur déci­ sion est claire : Kouzmine « ne devra pas prendre de mesu­ res répressives. se concertent sur la conduite à observer. formée de marins du Petropavlovsk qui a remplacé celle de la Tcheka. Le président du comité exécutif central des soviets n’est ainsi plus confronté à une simple protestation mais à un autre pouvoir. Kouzmine décide de rester.

les marins de Cronstadt. «Aujourd’hui vers le soir on note une certaine fatigue chez les ouvriers et une certaine tendance à reprendre le travail4. Sverdlov. Le conseil militaire demande d’envoyer immédiate­ ment ici quatre escadrons d’élèves officiers de Moscou et de Tver et de tenir prête l’infanterie des élèves officiers5. disait de lui ironiquement : « Zinoviev. concluait son rapport du 1er mars au soir par une observa­ tion que les événements vérifieront. le second de Lénine jusqu’à sa mort en mars 1919. À Moscou. bousculèrent une armée rouge dix fois supérieure en nombre et menaçaient d’arri­ ver aux portes de la ville. Nos forces sûres sont formées de 3 000 élèves officiers et 2 000 communards [communis­ tes]. lorsque les troupes du général blanc ïoudenitch. en effet. c’est la panique. même passif. » ^ Ce 1er mars au soir. des ouvriers qui viennent de faire grève pourraient prendre la ville. car. avec l’appui. Trotsky avait trouvé Zinoviev 161 . LE PASSAGE DU RUBICON nous ne trouverions pas de sympathie chez les membres du parti3. on s’interroge sur les craintes de Zinoviev. » C ’est bien là que le bât blesse le plus. poursuit Zinoviev. Zinoviev avait la réputa- ti°n de céder aisément au découragement. parties d’Estonie. Les deux camps étaient confrontés à la même interroga­ tion : le mouvement de grèves à Petrograd allait-il s’étendre ou refluer? Le vice-président de la Tcheka. Le commandement militaire du district militaire de Petrograd n’a. ni l’état-major. » En octo­ bre 1919. alerté ni le conseil militaire de la République. Xenofontov. Zinoviev télégraphie à Lénine et Trotsky : «À Cronstadt tout est encore indéter­ miné et extrêmement inquiétant. les marins de Petrograd sont peu sûrs. Or. » Si Zinoviev ne peut mobiliser que 5000 hommes. « en cas de soulèvement à Cronstadt. à 22 h 15. » Mais le plus inquiétant est la situation militaire à Petrograd.

j ’avais pu constater que pour Zinoviev il n’y avait pas de milieu. Le commissaire ouvre la réunion par un long rapport d’une heure où il dénonce l’entente franco-britan­ nique. prétend que « Zinoviev devait paniquer. les SR et les mencheviks. En 1929. revient du meeting de la place de PAncre et en raconte le déroulement dès son retour. Aucun des collaborateurs de ce dernier non plus. Toute la garnison du fort se rassemble. il avait immédiatement fait installer une mitrailleuse dans le hall de i’Astoria pour assurer sa protec­ tion7». Trotsky n’a pas évoqué l’attitude de Zinoviev à ce moment-là. Zinoviev s’éten­ dait sur un divan. La rébellion. dont aucun n’a jamais dit mot. il expliquera : «Lorsqu’il ny avait rien à craindre. Au début de la soirée. Les télé­ grammes retrouvés dans les archives soulignent seulement l’inquiétude du commandement militaire de la région. un groupe de soldats demande au commissaire politique du fort d’organiser une assemblée générale. Mais elle avance une simple hypothèse. CRONSTADT effondré. Lors de l’insurrection de Cronstadt. Mais lorsque les affaires allaient mal. Koltchak. après un échange avec Zinoviev au cours de la nuit. quoique encore embryonnaire. présente alors à Petrograd. puis finit par céder. Depuis 1917. non pas au sens figuré. Zinoviev montait très facilement au septième ciel. Le commissaire hésite. Denikine. s’étend. Puis le président de séance propose à l’assemblée de voter le texte que Kouzmine avait fait adopter deux jours plus tôt par Pas- 162 . Trotsky n’a fait qu’une brève apparition à Petrograd le 5 mars au soir et est reparti le 6 au matin. il le trouva sur le canapé. son apathie paralysait tout son entourage. La délégation du fort Rif. D ’ailleurs quand la garnison locale avait pris fait et cause pour les grévistes. L’anarchiste américaine Emma Goldman.» En 1919. ou le septième ciel ou le canapé6. mais au sens propre et soupirait. situé à l'extrémité occidentale de Fîle.

Signé Iakovenko. démolit la résolution rejetée sous les applaudissements de l’assistance. tous votés à une écrasante majorité. la masse des soldats ne dit mot. le marin Iakovenko adresse. Des cris s’élèvent dans l’assis­ tance : «Assez de jouer la comédie ! ». Élisez des représen­ tants de votre équipage9. LE PASSAGE DU RUBÎCON semblée générale des marins de Petrograd. Il n’est pas le seul. Si l’incertitude règne dans l’esprit de nombreux marins et des soldats de Cronstadt. Plusieurs militants communistes interviennent pour la soutenir. Le mensonge est grossier. ne savent que faire. Dans la nuit du 1er au 2 mars. à lh 3 5 . L’assemblée élit ensuite une déléga­ tion à la réunion des délégués convoquée le lendemain sur le Petropavlovsk Dans son rapport officiel sur la réunion. C ’est le comité révolutionnaire qui provisoire­ ment dirige. mais. « Dites la vérité! » Puis un soldat lié à l’équipage du Sêbastopol se lève. Camarades sans-parti! Nous vous demandons de prendre provisoirement la gestion des affaires dans vos mains et de surveiller attentivement les communistes et leur actions. » 163 . le commissaire politique affirme que «l’état d’esprit sur le Rif est stable8». Le commissaire et les militants. certains savent où ils veulent aller. en son nom propre. de vérifier les conversations afin d’interdire le moindre complot. puis soumet au vote de l’assemblée un par un les quinze points de la résolution de la place de l’Ancre. lorsque le commissaire le met aux voix. le parti des communistes est en ce moment écarté du pouvoir. mais le commissaire pense sans doute avoir affaire à une agitation sans lende­ main et non au début d’une mutinerie. un message mena­ çant à toutes les unités et à tous les établissements de Cronstadt : «Vu la situation qui s’est créée à Cronstadt. éperdus devant ce dénouement inattendu. qui condamne les grévistes et invite les ouvriers et les ouvrières à travailler. Représentant élu de l’équipage du district de Cronstadt. la majorité la rejette.

à 2 h 30. Mais les insurgés qui se sont enfuis sur la glace vers la Finlande avant leur déroute. il lance des groupes d’hommes à cheval sur la glace afin de débusquer 164 . Iakovenko. à vingt kilomètres de Petrograd. CRONSTADT Ce message donne ainsi à la résolution du 1er mars l’objectif de renverser le pouvoir existant. pour soulever ces trois villes. puis le fera désigner au comité révo­ lutionnaire provisoire issu de la réunion. publié à Leningrad en 1930. L’historien britannique Katkov conteste son authenticité en arguant du fait que nul dans l’émigrarion n’en a jamais parlé. Petritchenko installera Iakovenko au présidium de l’as­ semblée des délégués. avec qui ? Ni Petritchenko ni Orechine ne disent mot de ce texte et des conditions de son adoption. Ce message est-il du à sa seule initiative ou a-t-il été discuté? Si oui. installe des postes de surveillance : en pleine nuit noire. le chef de la milice (police) de Peterhof. Il réveille alors tous ses hommes et. le 17 mars au soir. évoque un comité révolution­ naire qui n’y figure pas et ne sera officiellement créé que le 2 mars après-midi dans de curieuses conditions. ont laissé leurs archives derrière eux. outrepassant son mandat. L’historien soviétique Poukhov a évoqué ce document dans son ouvrage sur l’insurrection. est alerté* : un groupe de vingt-cinq marins de Cronstadt descend sur Peterhof et Oranienbaum et un autre groupe au nord se dirige vers Sestrorestk. dans l’après-midi du 2 mars. La démocratie soviétique rénovée de Cronstadt commence donc par un abus de pouvoir. Le message de Iakovenko a été expédié à lh 3 5 du matin. Il entérine donc son radiogramme qu’ils ont dû discuter ensemble la veille au soir. Douze heures plus tard. Une heure plus tard. Mais l’anarchiste Iakovenko n’a pu sortir de son chapeau ce comité révolutionnaire qui fait basculer le meeting et la résolution du 1er mars de la protestation à l’insurrection.

Un quatrième intervenant. Le matin du 2. troisièmement par l’envoi immédiat ici de tous les marins communistes sûrs vivant à M oscou11. Syreitchikov. À 3 h 30. » Ils ne font pas référence au radiogramme de Iakovenko. issue d’un texte de son navire. Ils les biffent. est le fruit «d’un travail réfléchi». Un troisième. Un rapporteur lit la résolution adoptée en expliquant chacun de ses points. partisan de la résolution. souligne que cette résolution. Nous supposons que les événe­ ments vont se développer rapidement dès le matin. Sur leur brouillon. Mais ils ne trouvent personne : les deux groupes n ont jamais existé. Un second orateur raconte le déroulement du meeting. ensuite par l’envoi de troupes absolument sûres. à l’ex­ ception des incidents du R if qu’ils ignorent. Nous avons besoin de votre aideî0. 165 . à 9 heures. aussi que tout continue comme auparavant!» Mais il ajoute : «Que les sans-parti élisent des représentants pour le contrôle12» des autres. mais c’est le seul élément nouveau depuis le retour de Kalinine à Petrograd. Les autorités restent à leur poste. ils avaient détaillé l’aide demandée : « Premièrement en trains blindés. Kalinine et Lachevitch adressent à Trotsky un télégramme affolé : «Nous sommes mainte­ nant convaincus que les événements de Cronstadt sont le début d'une insurrection. électricien sur le Petropavlovsk. puis invite les soldats à élire des délé­ gués à une réunion sur le Petropavlovsk. Ce texte incendiaire est donc à l’origine de leur télégramme. 850 soldats du 560e régiment de tirailleurs se réunissent en assemblée générale pour entendre un compte rendu du meeting de la place de l’Ancre. n’y voit rien d’insur­ rectionnel : «Le Petropavlovsk n’est pas un état-major. LE PASSAGE DU RUBICON les agitateurs fantômes. Il affirme tranquillement : «Dans quelques jours la résolution sera adoptée à Petrograd». Zinoviev. en particulier de la cavalerie.» Ces lignes souli­ gnaient leur peur et leur impuissance.

arrive un groupe d’une douzaine de dirigeants communistes et de tchékistes. dans son appartement lors de la reprise de Cronstadt par Parmée rouge et fera partie des mutins condamnés à mort le 23 mars et fusillés sur-le-champ. le 17 mars. Ses camarades convoquent un meeting de la garnison. on n en sait rien13. du chef de la section politique Chivaiev. 166 . du commissaire adjoint du fort Krasnoflotski. et de Lazare Bregman. 11 sera arrêté. CRONSTADT L’assemblée adopte la résolution du 1er mars en tota­ lité. dési­ gne un groupe de surveillance du commissaire et du commandement et décide de mettre sous clé les mitrailleuses du régiment. suivi par Talachov qui lit une résolution pro-gouvernementale adoptée par la garnison du fort Krasnoflotski et invite les soldats du R if à s’y associer. Novikov. Que s’est-il passé ? L’un d’eux répond : « On a projeté une grande chose. Pendant ce temps-là. leur explique que la révolte de Cronstadt ne tiendra pas plus de deux ou trois jours. Le chef de la section politique ouvre le feu. mais comment ça se passera. » Deux heures plus tard. sous la conduite du commissaire de la forteresse. invite ses adjoints à organiser un meeting pour maintenir le fort du côté des communistes et se précipite vers le fort de Totleben où une patrouille des mutins Fintercepte. On ne sait ce que fait par la suite ce Syreitchikov. Tous attendent avec impatience le retour des délégués envoyés sur le Petropavlovsk. Novikov harangue les soldats qu’il rencontre. élit deux délégués à la réunion du Petropavlosvk. sur le rivage au sud de Pîle. L’assistance ne réagit pas. Les conversations cessent à son arrivée. qui ne semble pas considérer les décisions de la veille comme le premier pas d’une insur­ rection. Talachov. le commissaire du R if fait le tour des chambrées. Ils reviennent à 2 heures. secrétaire du parti communiste de Cronstadt.

la décision de constituer un tel comité ne sera adoptée dans la préci­ pitation qu’au cours de l’après-midi. après de longues prières et suppliques. Elle est dans la suite logique du téléphonogramme de Iakovenko que le Rif. car Makarov précise . La réunion est levée. à Cronstadt même. furent élus. comme les autres forts et garnisons. «Au début personne ne voulait en faire partie . Makarov ajoute : « Finalement. Or. L’un d’eux se rue sur le téléphoniste et. Puis il convoque tous les officiers du fort et demande à chacun s’il « désire travailler avec le comité révolutionnaire contre les communistes». Makarov. LE PASSAGE DU RUBICON Bregman déclare alors que les actions et la résolution du Petropavlovsk sont soutenues par le général Kozlovski. a reçu. La réponse est oui. Le comité révolutionnaire prend tout le pouvoir entre ses mains et ordonne le désarme­ ment immédiat de tous les communistes du fort. des cris s’élèvent: «Arrêtez-les! Cognez-les!» Mais. dans la confusion générale. sous la menace de son revolver. l’ancien prêtre Poutiline et le professeur Orechine . Elle n’émane en tout cas pas de la base. qui raconte îe passage du R if à la révolte. » Leur atout principal pour être élus est donc leur hostilité véhémente à la propriété d’État. les communistes réussissent à s’enfuir. les plus développés. ne le dit pas. jouissant du respect général et connus comme des adversaires de la commune. le renforcement des patrouilles et de la garde. La décision de constituer un comité révolutionnaire du R if est alors prise. L’équipage s’en donne à cœur joie : «Tout le 167 . les élections se tinrent et cinq soldats. » La décision a donc été prise par un petit comité. Par qui ? Le commandant de l’artillerie lourde du fort. lui fait transmettre un message au commis­ saire du fort Krasnoflotski avant d’être arrêté et envoyé sur le Petropavlovsk. tous refusèrent en prétextant de leur manque de préparation et d’expé­ rience.

un communiqué du Conseil du travail et de la défense (organe assumant la direction politique des affaires militaires). Puis le commu­ niqué dénonce «la résolution Cent-noir et socialiste révolutionnaire adoptée sur le Petropavlovsk ». «avec trois complices dont les noms ne sont pas encore établis. annonçait une révolte à Cronstadt. la mutinerie de l’ancien général Kozlovski et du navire Petropavlovsk». signé Lénine et Trotsky. insul­ tait et maudissait la communel4. Il souligne que. dont ils n évoquent pas le contenu et ne citent pas une ligne. De plus. à Paris. Faisant allusion à Famiral Koltchak. après avoir renversé à Omsk le gouvernement SR de droite avec lequel il avait d’abord collaboré. CRONSTADT monde. qui a éclaté peu après. d ’avoir assumé publiquement le rôle de mutins». » Le communiqué s’achève sur la triple décision « a) de déclarer hors la loi le général Kozlovski et ses adjoints. « Dès le matin du 2 mars. b) de décréter la ville de Petrograd et la province de Petrograd en état de siège. «les SR de droite ont commencé une agitation renforcée parmi les ouvriers en utilisant la situation diffi­ cile du ravitaillement et du combustible». continue le communiqué. La référence à cette motion et non à la résolution définitive du 1er mars montre que les deux signataires ne sont pas en possession du texte de cette dernière. dès le 13 février. «indubita­ blement préparée par le contre-espionnage français». » Le ton est donné. le texte poursuit : «Ainsi le sens des derniers événements est clair : derrière les SR cette fois encore se tient un général. comme avant. repro­ duisant une dépêche d’Helsingfors (Helsinki). Le M atin. sans se gêner. écrit Makarov. Ce 2 mars. qui avait pris le pouvoir en Sibérie en novembre 1918. dénonce dans la Pravda «le nouveau complot garde-blanc. c) et de transmet­ 168 . est apparu sur scène le groupe de l’ancien général Kozlovski (commandant de l’artillerie)» accusé.

Lors de la réunion des partisans de la plate-forme syndicale dite des Dix. Les rédacteurs du communiqué sous-estiment l’importance de la révolte qu’ils analysent sans doute comme une affaire grave. LE PASSAGE DU RUBICON tre la totalité des pouvoirs dans le secteur fortifié de Petrograd au comité de défense de Petrograd15». Malgré la brutalité de la critique initiale («résolution de tonalité SR et Cent-noir»). aux marins et soldats rouges du Petrograd rouge». Lénine abandonnera la formule à Femporte-pièce de « résolution Cent-noir et SR » pour analyser le sens même du mouvement. Au congrès du parti communiste. le Conseil du travail et de la défense se contente de dénoncer quatre anciens officiers tsaristes. mais locale. L’appel affirme : battus dans leur combat à visage découvert. les seuls mis hors la loi.. dans le dos des SR et des mencheviks chargés de leur ouvrir la voie. les blancs agissent maintenant par la ruse. qui reprend d’abord les termes du communiqué et sa signature par Lénine et Trotsky. le comité de défense de Petrograd déclare la ville en état de siège. mais anarchistes16. » Le soviet de Petrograd diffuse aussitôt un appel « aux ouvriers et ouvrières. Après la brochette des généraux blancs défaits.. Enfin. inconnu des habitants de Petrograd et promu à une gloire inattendue. le soir du 13 mars. il affirmera d’ailleurs : « Cronstadt : le danger vient de ce que leurs slogans ne sont pas socialistes-révolutionnaires. «voici un nouvel atout dans les mains de l’Entente. n’annonce aucune mesure militaire précise et remet à Zinoviev et à son équipe le soin de régler la question. Dans la diffusion de ce texte en tract à Petrograd. « Fétat de siège » est remplacé par «Fétat de guerre». Les théâtres et les lieux de 169 . ce qui en aggrave la portée immédiate. mais ne dit mot des auteurs de la résolution du Petropavlovsk. l’ancien général Kozlovski17».

Il occupe ce poste jusqu’à la fin octobre. dénonceront Kozlovski comme un homme de « loudenitch. qui le rencontrera en Finlande en avril 1921. a rejoint Farmée rouge en août 1918. Le 4 mars 1921. qui vivent à 170 . comme 40 000 autres officiers tsaristes en service dans Farmée rouge. aux cheveux à moitié blancs. CRONSTADT’ spectacle sont fermés et le couvre-feu décrété à 19 heures. Le 20 octobre 1920. Trotsky n’a pas nommé personnelle­ ment chacun d’eux et il ne connaît pas Kozlovski. ou élèves officiers de Kiev. Le 2 décembre 1920. qui pend sur lui comme sur un portemanteau. Kokchak et autres généraux monarchistes ». Les insurgés souligneront que Kozlovski avait été nommé commandant de l'artillerie de la forteresse par Trotsky lui-même. Il Fa été par le commissariat à la guerre. En cas de rassemblement. Elizabeth. Toute sa personne donne l’impression d’un homme faible. Nicolas. En 1919. Les Izvestia de Petrograd) oubliant cette déco­ ration. il est nommé commandant en chef de l’artillerie de Cronstadt à la place du capitaine Adrien Bourksen Le correspondant du journal des SR de droite. général major d’artillerie depuis 1912. né en 1864. Alexandre Kozlovski. Constantin.» Marié. même effacé18. ancien élève de l’Institut des cadets. au visage émacié. et quatre fils adultes. âgée de 11 ans. barbu. la troupe est invitée à utiliser les armes et quiconque résistera à ses injonctions sera fusillé sur place. il est affecté sur le front sud face aux troupes de Denikine. Raskolnikov le décore «pour son courage et ses faits d’armes dans la bataille contre loudenitch». rebaptisé après la mutinerie de ses officiers en juin 1919). il est nommé commandant du fort de Krasnoflotski (l’ancien fort de Krasnaia Gorka. En mai 1920. trace de lui le portrait d’un individu plutôt terne : « C ’est un homme de petite taille. il a une fille. Dmitri et Paul. maigre. Il est vêtu d’un blouson de cuir.

le dit «décrépit». 171 . il ne sera pas leur mentor politique. sur des répressions de toutes sortes jusqu’à l’exécution. LE PASSAGE DU RUBICON Petrograd. Son hostilité au régime ne fait pas de doute. » Les exactions de la Tcheka et des détache­ ments punitifs ont balayé toutes les libertés pour imposer à la Russie le communisme dont «ses 180 millions d’habi­ tants ne voulaient pas20». invalide et incapable de quoi que ce soit vu son âge19. alors ceux qui avaient une attitude passive envers le pouvoir bolchevik sont passés peu à peu du côté de ses adversaires. Il a commandé le feu de l’artillerie. les chefs de division le trouvent « trop mou et indé­ cis». «Toute la Russie s’est transformée en une prison de travaux forcés. même sur le plan mili­ taire. flanqué de l’ancien commandant de l’artillerie. même la plus petite. Son hostilité au régime et ses fonctions de chef de l’ar­ tillerie de la forteresse ne suffisent néanmoins pas à en faire un dirigeant du mouvement. Kozlovski avait alors 57 ans. Dans une lettre du 18 mars 1921 au commandant de la Carélie finlandaise. Pourquoi a-t-il alors servi dans l’aimée rouge l Sans aucun doute parce que sa femme et ses enfants vivaient à Petrograd. » Emma Goldman. reposant sur l’absence du droit de propriété. Adrien Bourkser. son prédé­ cesseur. L’interview quil donnera au journal Novaia Rouskaia Jizn au début d’avril 1921 en Finlande ne donne pas l’impression d’un vieillard décrépit. il dénonce les bolcheviks qui ont promis une amélioration jamais réalisée des conditions de vie et suscité des espoirs qu’ils ont déçus. qui ne Ta jamais rencontré. C ’est tout. sans jugement juridique. Quel fut son rôle exact dans Finsurrection ? Petritchenko le réduit à rien : «Lex-général Kozlovski était malade. Mais ce prétendu invalide incapable hit jugé apte à commander Fartillerie de Cronstadt avant et pendant l’insurrection et vivra encore dix-neuf ans. Conseiller militaire des insurgés.

plusieurs écoles et toute une série d’institutions politiques (parti. Zinoviev ne peut compter sur leurs équipages. CRONSTADT Un habitant de Petrograd note dans son journal : « Le mardi 1er mars le soleil luit. Une bonne quarantaine de navires de guerre sont amarrés à Petrograd. le président du soviet de Cronstadt. passifs. soviets. quatre déta- chements de marche. La réunion commence à 1 heure de l’après-midi devant un peu plus de trois cents délégués élus dans les équipages des navires. la glace ici et là commence à fondre . peu après midi. il fait froid le matin puis la tempé­ rature se radoucit et cela commence à fondre21. quitte le siège du soviet pour se rendre à rassemblée des délégués. 172 . En chemin une patrouille du Petropavlovsk l’interpelle et remmène sous bonne garde jusqu’au bâtiment de l’école des ingénieurs où doit se tenir rassemblée. le communiste Vassiliev. dont une douzaine de clubs divers de la garnison. direction politique de la flotte). un hôpital. un arsenal. deux détache­ ments d’élèves officiers de mines et d’artillerie. le mercredi 2. d’artilleurs et du train.» Est-ce l’espoir de la fonte des glaces qui encourage les insurgés à rester retranchés sur leur île ? L’infanterie ne pourrait les attaquer une fois la glace fondue. Le temps clément ne peut donc que pousser les dirigeants soviétiques à accélérer les prépara­ tifs de la contre-offensive. et toute une série de services d’entretien. ou exaspérés. Une fois la navigation rétablie. mais face aux marins de Cronstadt. une compagnie disciplinaire. Cronstadt accueille en effet des unités d’infanterie : deux régiments de tirailleurs. militaires (dont un tribunal militaire) et culturelle. les navires étrangers pourraient accoster sur Pîle. démoralisés. un bataillon de services techniques. Le 2 mars. Outre la flotte. de démineurs. les unités stationnées sur l'île et les entreprises et bureaux. une caserne de pompiers.

à commencer par ceux de deux des principaux intéressés (Petritchenko et Kouzmine) qui donnent des versions très différentes des mêmes faits. ouvre la réunion par une brève introduction. Petritchenko. Petritchenko. désigné président de séance. sous sa pression. puis invite les délégués à se défier des intrigues « des Kozlovski». Comment? Par qui? Il omet de le dire. Kouzmine évoque le danger que repré­ sente la Pologne avec qui la paix n est toujours pas signée. La réunion s’ouvre sous la conduite d’un présidium de cinq membres dont Petritchenko écrira plus tard qu’il fut « désigné22». La précision serait pourtant du plus grand intérêt puisque les cinq membres de ce présidium constitueront quelques heures plus tard le comité révolutionnaire qui dirigera la révolte. elle décide d ’arrêter tous les délégués et dirigeants communistes et elle ne procède pas à la réélection du soviet de Cronstadt pour laquelle elle avait été convoquée.est obscur. D ’après les Izvestia de Cronstadt. dont il faudra corriger la politique sans que cela prenne la forme d’une insurrec­ tion. car les témoignages divergent ou se contredisent. refuse d’abord de la lui donner. Ces trois décisions sont étroitement liées Tune à l’autre et à un quatrième événement : l’annonce de l’attaque de la réunion par une colonne de communistes armés et grimpés sur des camions surmontés de mitrailleuses. Sans doute est-ce le comité conjoint du Petropavlovsk et du Sêbastopol formé le 27 février qui l’a désigné lors de sa réunion du matin sur le Petropavlovsk. puis cède. Kouzmine demande la parole. reconnaît les erreurs du pouvoir. Une partie de la salle proteste par des cris. LE PASSAGE DU RUBICON Cette réunion prend trois décisions capitales : elle constitue un comité révolutionnaire provisoire. il aurait terminé sa harangue par ces mots menaçants : «Si les 173 . Mais Tordre dans lequel ces faits se sont succédé —et donc leur rapport de cause à effet .

Un fait semble avéré : en plein milieu des débats. le fusil en bandoulière. chargés de les arrêter. se disposent en colonne et. Le présidium ordonne d’arrêter tous les communistes présents et de ne pas les relâcher avant d’avoir éclairci la situation. les sans-parti î On nous a trahis ! Une armée de commu­ nistes a encerclé la salle! On va nous arrêter!» L’épisode est décisif. Petritchenko propose d’envoyer une nouvelle déléga­ tion à Petrograd. Vassiliev et 174 . Selon un témoin. pour informer largement les travailleurs sur les revendications de Cronstadt. invite un délégué des élèves officiers de l’école supérieure du parti à transmettre à ces derniers l’ordre de quitter tous Cronstadt en bloc. Les délé­ gués se lèvent. Pendant ce temps. La salle refuse de l’entendre. se dirigent vers la porte occidentale de la ville pour sortir. il annonce l’arrivée de quinze camions de troupes avec fusils et mitrailleuses. Kouzmine. ils l'auront. autant de versions. se rassemblent sous la conduite du tchékiste Gribov. pren­ nent 12 mitrailleuses et des grenades à main. La salle rechigne. Vassiliev tente de prendre la parole. paniqués. le marin du Sébastopol aurait même annoncé la montée d’« une colonne de 2 000 communistes ». Des matelots armés les interpellent tous et arrêtent Kouzmine. alors. installés dans la caserne du deuxième régiment d’artillerie de Cronstadt. les élèves officiers. un matelot du Sébastopol se précipite vers le présidium et hurle : «Alerte. la porte de la salle s’ouvre brusquement. D ’après les îzvestia de Cronstadt. Que s y passe-t-il alors ? Autant de témoins. Un groupe de marins du Sébastopol surveille leur départ qui va bouleverser le déroulement de la réunion des délégués. » Après lui. CRONSTADT délégués veulent une lutte armée ouverte. Car les communistes n’abandonneront pas le pouvoir bénévo­ lement. à 3 heures de l’après-midi. Ils lutteront jusqu’au bout23.

respectant l’ordre du jour prévu. le tchékiste Komarov affirmera que l’assemblée. mais l’ensemble des délégués ne fut pas d’accord avec la proposition et décida de les considérer comme des représentants des unités et des organisations ayant autant de pouvoir que les autres membres de l’assemblée24». D ’après son récit de décembre 1925. le commissaire de Fétat-major de la première brigade des cuirassés. ils auraient été arrêtés à la fin. donc de confirmer la validité de leur mandat. «certains délégués proposèrent d’arrêter les communistes. LE PASSAGE DU RUBICON Korchounov. de le faire transmettre à Zinoviev par un tchékiste et d’inviter Lazare Bregman à faire sortir toutes les unités armées sûres et les tchékistes aux forts R if et Krasnoarmeiski. Devant le soviet de Petrograd le 25 mars. Kouzmine a le temps de rédiger au crayon un petit rapport sur les événements. Et pourtant! Petritchenko lui-même en donne deux versions : selon la première. en avril 1921. Bregman quitte la salle sans être inquiété. une fois proclamé le comité révolutionnaire. sur décision du présidium. Savoir de qui elle émane permettrait de mettre en lumière l’un des ressorts de l'insurrection. et non de l’as­ semblée. Or. cette décision matérialise publiquement le passage de la protestation à la mutinerie. Selon un récit. dans l’autre c’est un groupe de cinq person­ nes. des communistes avaient été élus. Les circonstances de leur arrestation semblent claires. les communis­ tes auraient été arrêtés au début de la réunion sur demande de l’assemblée pour avoir répété leurs menaces de la veille et refusé de répondre aux questions qui leur sont adressées. La différence entre les deux versions est de taille : dans Pune c’est la base qui fait arrêter les dirigeants communistes. avait commencé à élire des délégués au soviet . dont Kouzmine lui- 175 . Kouzmine l’ac­ cusera plus tard de n’avoir pas exécuté ses instructions.

ils préparent des mitrailleuses et vont nous tomber dessus.les Petritchenko et autres — qu’il est indispensable d’élire un comité révolutionnaire. soldats rouges et ouvriers de Cronstadt (désignées dorénavant comme les Lzvestia de Cronstadt) évoquant. dont un groupe de marins du Sébastopol suivait tous les mouvements. Petritchenko.. ait pu se faire le relais aveugle d’une «fausse nouvelle lancée par les communistes»? La «vérifi­ cation ultérieure » est un peu surprenante. dans ses souvenirs d’avril 1921.. précisent : «L a vérification ulté- rieure démontre que cette fausse nouvelle était lancée par les communistes dans le but de torpiller la conférence. [. Pourquoi avoir attendu ? Pourquoi le présidium n a-t-il pas immédiate­ ment envoyé un groupe d’éclaireurs vérifier ces affirma- lions ? Une patrouille aurait vite découvert que la colonne d’assaut de 2 000 communistes.” Aussitôt. des billets lui parviennent de 176 . contre les communistes25». « des provocateurs. se mirent à crier : “En ville les communistes s’arment.] toute l’ambiance portait les délégués à y croire26. Et les communistes auraient été arrêtés après l’élection du comité révolutionnaire. sans débats. Mais au moment où elle fut communiquée [. car visi­ blement il va nous falloir nous battre.. voyant qu’ils risquaient de manquer leur coup. Les Lzvestia du comité révolutionnaire provisoire des matelots. dans leur numéro 9 du 11 mars. comportait moins de 200 membres.. tournait le dos à la réunion et quittait la ville. en toute hâte. l’annonce faite par le matelot du Sébastopol.» Comment admettre que le délégué du Sébastopol^ navire à la pointe du mouvement. CRONSTADT même.] on décide sur la proposi­ tion de certains . les armes à la main. Selon lui. efface l’irruption et l’intervention du mate­ lot du Sébastopol. À ce moment-Ià.. affirme-t-il. Cette présentation des faits lui paraissant sans doute peu vraisemblable..

. à organiser notre autodéfense. Débats interrompus ou qui traînent ? Comité désigné ou élu ? Le récit de décembre vise d’abord à justifier la manière dont la réunion se conclut. étant donné que les bolcheviks agissaient. » Petritchenko lit ces billets à la salle et l’invite. réunie pour réélire le soviet de Cronstadt. Petritchenko explique cette violation de l’ordre du jour et du mandat explicite donné la veille par les circonstances. de désigner un comité révolu­ tionnaire provisoire. ils espéraient effrayer l’assemblée pour qu’on arrête les débats et qu’on se disperse. et veut persuader ses lecteurs que la consti­ tution du comité révolutionnaire découle d’une initiative 177 . et. LE PASSAGE DU RUBICON la salle annonçant que des élèves officiers d'Oranienbaum marchent sur Cronstadt et qu’ici et là «les communistes ont déjà installé des mitrailleuses». Les débats traînèrent. commente-t-il. avaient un caractère provocateur. désigne un comité révolutionnaire doté des pleins pouvoirs et arrête les soixante-dix délégués commu­ nistes élus. vu le danger de la situation. L’assistance propose alors. Je mis cette proposition aux voix. puis finalement. Il n y eut donc pas d’élection du comité révolutionnaire. Cinq membres furent élus28 ».. «C es billets.]. vu le manque de temps pour former ce comité. il avance une version différente : cette fois-ci les bruits annonçant en particulier que «2 0 0 0 cavaliers de Boudionny arrivaient aux portes de la citadelle indignèrent l’assemblée [. Le président de séance réussit à rétablir le calme et à faire continuer les débats [. au lieu de procéder à son élection.]. elle fut adoptée à l’unanimité27». il fut proposé de ne pas perdre de temps. c’étaient des communistes présents dans la salle qui les envoyaient. que cette fonction soit assurée par le présidium et par le président de séance. « même si les rumeurs sont fausses [sic !]... et de nommer rapidement un comité révolutionnaire. L’assemblée. En décembre 1925.

Puis «plusieurs délégués proposèrent que le bureau de la conférence s’organise en un comité révolu­ tionnaire provisoire et soit chargé de préparer les élections au soviet. Sa constitution et Parrestation des dirigeants 178 . Le récit officiel des lzvestia de Cronstadt contredit Petritchenko et Kouzmine sur ce point crucial. Or.. la séance est levée29».. les délégués anxieux quittent Pimmeuble [. Dans les versions que Kouzmine et Komarov donnent du déroulement de la réunion du 2. Ainsi la proposition de créer un comité révolutionnaire a précédé l’annonce d’une attaque de l'assemblée par les 2 000 communistes imaginaires en armes. rendus ainsi. D ’après sa relation. comme Petritchenko. en réponse à une manœuvre des communistes. responsables de la décision. Fort émus et excités. «au moment même où la conférence semblait pouvoir commencer un travail positif». dont il ne précise pas comment il a été formé. Le journal officiel des insurgés n évoque enfin aucune élection du comité. soit le spectacle d’une colonne de tchékistes armés passant dans la rue pour quitter Me. la discussion avait continué normalement après l'annonce de l’arrivée des quinze camions armés jusqu'aux essieux qui s’est produite. la désignation d'un comité révolutionnaire est. là encore. soit l’intervention de provocateurs.. le camarade président déclare qu'un détachement de 2000 hommes serait en route vers le lieu de la réunion. CRONSTADT spontanée de la salle. Sa création a donc été planifiée. selon le journal. Ils nient donc implicitement la préméditation. À ce moment-là.]. la décision de consti­ tuer un comité révolutionnaire apparaît ici aussi comme le produit d’une circonstance imprévisible. à la différence d’une simple réélection du soviet de Cronstadt. dont le mandat était arrivé à échéance. une mesure insur­ rectionnelle. soit l’élection inat­ tendue de communistes au soviet..

les marins et les ouvriers ne considéraient pas la résolution adoptée au meeting de la veille comme menant nécessairement à une rupture avec les communis­ tes en tant que parti. lorsque la colonne des manifestants obli­ qua de la rue de Rennes dans le boulevard Saint-Germain. Ils ont traduit un sentiment collectif en cours de cristallisation et lui ont 179 . dans la foule des manifestants rassemblés contre l’arrestation de quelques centaines d’étudiants à la Sorbonne. dans les périodes d’agitation révolutionnaire les initiatives spontanées existent. le meeting et la résolution du 1er mars se situent encore dans le cadre de la légalité. le 7 mai 1968. saisira la nuance : il condamnera à mort un groupe de matelots du Sêbastopol en les accusant d’avoir tenté de renverser le pouvoir soviétique « dans la période du 2 au 17 mars31». Certes. le 4 mai 1968. cria.» Les décisions prises à la fin de la réunion enterrent cette possibilité. l’anonyme qui. Un paragraphe du récit des îzvestia de Cronstadt le souligne nettement : «Les délégués sans parti des travailleurs. n’avaient été mandatés par personne. hurla : « Libérez nos camarades ! » ou celui qui. C ’est pourquoi Petritchenko rejette sur les communistes la responsabilité de la rumeur qui bouleverse le déroulement et la conclu­ sion de l’assemblée. Qui Ta décidée? La base ou le présidium de la réunion ? La version de Petritchenko est peu vraisembla­ ble. Pour lui. à la vue du cordon de policiers : « Chargeons î ». les soldats rouges. Ainsi. On espérait encore trouver un langage commun30. Le tribunal militaire de Petrograd. réuni le 20 mars. L’émeute commence le jour de la formation du comité révolutionnaire. LE PASSAGE DU RUBÏCON et délégués communistes engagent dans îa voie du soulè­ vement le mouvement de protestation commencé le 28 février au soir sur le Sêbastopol et le Petropavlovsk.

Elle a été décidée auparavant par les cinq membres du prési­ dium avec les comités du Sêbastopol et du Petropavlovsk qu’ils dirigent. » Mais qui 180 . Mais nul ne crie spontanément : « Comité révolutionnaire provisoire ! » De telles propositions ne peuvent découler que d’une initiative collective réfléchie. la réunion décida de créer un comité révolutionnaire provisoire et de lui donner pleins pouvoirs pour l’administration de la ville et de la forteresse». dans leur numéro 1 publié le 3 mars. Rappelant que la résolution du 1er mars avait demandé la réélection des soviets. L’éditorial rassure ceux qui pourraient s’étonner de ce brusque virage : « Sa mission est d’assurer. en coopération fraternelle avec vous. sa création n a pas été une réaction aux menaces des communistes. CRONSTADT donné instinctivement une forme consciente. Petritchenko veut pourtant persuader son lecteur que la seule volonté spontanée de la masse a engendré ce comité qui fait passer Cronstadt de la protestation à la rébellion. le confirme . L’irruption tapageuse du matelot du Sêbastopol dans la salle est-elle une initiative individuelle dont le présidium se saisit habilement. Mais le message nocturne de Iakovenko du 2 mars à 1 h 35. les conditions nécessaires pour les élections justes et honnêtes du nouveau soviet. s’attachent dans leur éditorial à justifier la décision prise dans l’assemblée du 2. Or. ou une mise en scène de ce dernier pour pousser dans la voie de l'insur­ rection des matelots hostiles à la politique du pouvoir sans pour autant être tous décidés à prendre les armes contre lui? Les Izvestia de Cronstadt. Fédito- rial insiste sur le fait que la réunion du 2 mars «devait élaborer les bases des nouvelles élections et commencer ensuite un travail positif et pacifique de réorganisation du système soviétique. vu les raisons de craindre une répression et à la suite des discours menaçants des repré­ sentants du pouvoir.

en tâtonnant seulement [. c’était la masse qui guidait le comité révolutionnaire et non l’inverse32. la suite le confirmera. « Les Cronstadtiens agirent sans plan ni programme.]. Gailis et Galkine lui demandent naïvement « s’il est impossible de rester à Cronstadt sans combat». Mais en présentant les insurgés comme agissant à l’aveuglette. sous la pression de la masse. fabrique et bureau.» Les deux commissaires sont d’une grande prudence : « Ne provo­ 181 .» Sans plan... «O n peut. joint au téléphone le commissaire à la marine de la République Gailis et le commissaire de Pétat-major de la flotte. mais il faut seulement pour cela être arrêté et se soumettre au comité révolutionnaire. LE PASSAGE DU RUBICON pouvait donc bien entraver ces élections à Cronstadt même? Pourquoi faut-il un comité révolutionnaire pour en assurer les conditions ? Lédkorial n en dit mot . répond Novikov. Il leur annonce la formation du comité révolutionnaire. au moins depuis le 27 février. avec humour. l’arrestation des communistes présents à l’assemblée. se déclare à la tête d’un détachement de 200 communistes en armes et demande si. Le commissaire de la forteresse. il passe sous silence et donc masque la portée insurrectionnelle de la proclamation du comité.. affolé par l’arrestation de Kouzmine.] selon les circonstances [. Galkine. Petritchenko tentera d’atténuer la responsabilité de ses membres. Vassiliev et leurs camarades. des «troïkas révolutionnaires» d’insurgés élues dans chaque unité. pour assurer la liaison entre eux et le comité et faire appliquer ses décisions. Petritchenko veut dissimuler l’existence d’un groupe orga­ nisé. terriblement difficile ». comme le parti communiste.. Novikov. Dès la fin de l’assemblée le comité se réunit et décide de constituer. dans cette « situa­ tion extrêmement critique. certes. il doit livrer combat ou reculer vers un fort.

secrétaire». Guerassimov. qu’il le fasse «sans provoquer de heurt33».. en coopération fraternelle avec vous. Il présente la réunion du 2 mars comme destinée uniquement à assurer la réélec­ tion du soviet de l’île. Le comité révolutionnaire se réunit aussitôt sur le Petropavlovsk. secrétaire des komsomols de Cronstadt. les conditions nécessaires pour les élections justes et honnêtes du nouveau soviet34». affirme l’appel. Ce texte. et. ni « des revendications présentées par les ouvriers». une 182 . Il dénonce le parti communiste qui « s’est déta­ ché des masses et s’est révélé impuissant à sortir le pays d’un état de débâcle générale». président du comité révolutionnaire provisoire. en retrait sur la résolution du 1er mars et sur la décision de créer le comité révolutionnaire. Sa mission est d’assurer. et publié le lendemain dans le numéro 1 des Izvestia de Cronstadt. Le comité révolutionnaire a été créé. une ruse. Cette décision marque un pas de plus dans le passage de la protestation à la révolte. commissaire de la brigade des navires de ligne.]. et Toukine. Novikov. Il fait transférer et interner sur le navire Bâtis. Il adopte ensuite un appel à la population de la forteresse et de la ville de Cronstadt. semble suggé­ rer que ce qui se passe à Cronstadt ne concerne que l’île. Zossimov. et l’accuse de «n’avoir tenu aucun compte des troubles qui ont éclaté ces derniers temps à Petrograd et à Moscou ». mais il n’évoque pas pour autant son renversement du pouvoir. signé «Petritchenko. s’il doit fuir. pour faire face aux menaces de répression « à la suite des discours menaçants des représentants du pouvoir [. Faut-il y voir un calcul (si nous restons confinés dans Cronstadt on nous laissera peut-être faire?). et une douzaine de commissaires d’unités et de navires. Un détachement de mutins entre alors dans le bureau de Novikov et l’arrête. CRONSTADT quez pas de conflit armé et ne vous laissez pas arrêter»..

Kolessov la lit. et leur lit la résolution. » Pourtant. d’ori­ gine paysanne. Sarakoussov annonce à l’as­ semblée le soutien de la division au Petropavlovsk et la décision. Sans doute trompé par le vote de la majorité des communistes pour la résolution qui ne rencontre aucune opposition du commissaire politique. À 6 heures du soir. Kolessov se 183 . Le commissaire Gretchaninov s’abstient. d’y envoyer un délégué. L’anarcho-communiste Balabanov. les soldats se réunis­ sent. mais pas hostile à la résolu­ tion de Cronstadt. l’interrompt plusieurs fois pour exiger que la résolution de Cronstadt soit lue. Le jeune commandant de la division Kolessov. communiste. est parti à Cronstadt chercher du pain pour les soldats de sa division. préside la réunion. Le chef de la section politique lit un rapport devant l’assemblée des soldats. LE PASSAGE DU RUBICON manœuvre. sans la discuter. les présents la votent à la quasi-unanimité (2 contre et une poignée d’abstentions dont Dmitriev). « Flottant. pourtant non votée. il invite dans sa chambre son commissaire politique. Les soldats rentrent dans leurs chambrées. Ivan Gretchaninov. lui aussi communiste. Ils y partent sans délai. et. le bosco de la première divi­ sion aéronavale d’Oranienbaum. Kolessov invite son adjoint Sarakoussov à téléphoner au Petropavlovsk qui l’interroge sur l’état d’esprit de la division. répond-il. Fiodor Eremenko. ou une hésitation à s'engager réellement au- delà de Cronstadt ? Le matin de ce 2 mars. À peine de retour à la division. se rend à l’assemblée des délégués. Fiodor Dmitriev. Balabanov se fait élire délégué auprès du Petropavlovsk avec deux autres soldats. âgé de 25 ans. et son suppléant. Il monte sur le Petropavlovsk afin d’obtenir l’au­ to risation d’emporter du pain. en repart muni de l’autorisation et de deux exemplaires de la résolution du 1er mars. jeune soldat de 20 ans.

La perte de la division aéronavale est le premier échec de l’insurrection naissante. Le Petropavlovsk lui demande d’occu­ per avec ses troupes le moulin voisin d’Oranienbaum. les 200 élèves officiers qui ont quitté Cronstadt la veille et sont arrivés à Oranîenbaum. mais ne lui envoie aucun détachement pour le soutenir. double la garde et installe une mitrailleuse à l’en­ trée de la caserne. CRONSTADT contente de recommander aux communistes de tenir leur langue. ne fait rien et va se coucher. il affir­ mera avoir simplement voulu assurer l’ordre dans la divi­ sion et n’avoir pris contact avec le Petropavlovsk que pour s’informer. . Mais les mesures qu’il a prises alors étaient effectivement purement défensi­ ves. Il n’a sans doute atténué la portée de ses déci­ sions que pour tenter de sauver sa vie. sur la côte sud. Ils arrêtent Kolessov. à Fouest de Peterhof. qui a à sa disposition quelques aéroplanes et des automobiles. qui sera condamné à mort. encerclent la caserne de la division aéronavale qui n’oppose aucune résistance. Le lendemain matin. Kolessov.

La Tcheka essaie de se renseigner sur lui. Troïtski. qu il a quitté sans bruit au début de 1920. en levant la séance. dont «l’équipage s’est mis à le suivre». en ne procédant pas à la réélec­ tion du soviet de la ville. un marin du navire de transport Kamay P. C h a p itr e XI Les balbutiements de Tinsurrection En annonçant ou confirmant la fausse nouvelle de l’at­ taque de l’assemblée des délégués. Petritchenko a joué ce jour-là un rôle décisif. Il a pourtant fait un bref passage de six mois au parti communiste. quelques mois plus tard. il 185 . en proclamant le comité révolutionnaire. avant de repartir en Ukraine. Le 5 mars. après y avoir adhéré en août 1919 lors d’une des «semaines du parti» destinées à recruter massivement des adhérents d’extraction sociale plus ou moins «proléta­ rienne». âgé de 29 ans. en 1918. interrogé à son sujet répond : Petritchenko a appar­ tenu au parti socialiste-révolutionnaire à Fépoque tsariste et n’a cessé de soutenir les SR depuis 1917. il s’est engagé comme adjoint au commissaire de bord sur le Petropavlovsk. D ’où vient ce marin. brusquement propulsé à la tête d’une révolte d’envergure? La Tcheka n en sait rien. commu­ niste. d’où. en faisant arrêter les communistes présents.

à dater du 11 août. affecté sur un torpilleur. passe son enfance et son adolescence en Ukraine. droit et insistant. se présente à nouveau le 4 août 1920 sur le cuirassé où il est alors réenregistré sans diffi­ culté comme secrétaire en chef. «lui aussi un garde blanc enragé1». Lors du réenregistrement des membres du parti il n’y a pas demandé son maintien. CRONSTADT est revenu comme secrétaire sur le Petropavlovsk. Il a un appartement à Petrograd. sert sur le croiseur Riourik puis sur le cuirassé Petropavlosvk. serrurier de profession. Libéré au début de 1918. pourtant domiciliée à Petrograd. tout d’un bloc. nen est revenu qu’en juin 1920. le visage large et arrondi. né dans la région de Kalouga le 25 décembre 1892. déclaré déserteur à compter du 1er avril 1920. « Il sest marié récemment à Petrograd. il est appelé au service militaire dans la flotte de la Baltique à la fin de 1913. avec la fille d’un marchand de Riga. dont il donne l’adresse et qui connaît celle de Petritchenko.» Troïtski ignore son adresse mais donne le nom de deux de ses amis : un ancien secrétaire du Petropavlovsk. d’une trentaine d’années. Son regard est profond. Il est vêtu d’un uniforme de marin. un grand front. des yeux clairs et lumineux. Après avoir adhéré au parti communiste. parle fort. avec l’accent ukrai­ 186 . quelquefois dense. il signe le 13 novembre 1918 un contrat de six mois comme secré­ taire sur le Petropavlovsky part en congé au printemps 1919. Il est alors exclu de l’équi­ page du Petropavlovsk le 6 mai 1920. Le journal des SR qui publiera en avril 1921 une inter­ view de lui en fait un portrait chaleureux : « Il est si ferme. il est reparti en congé. bien rasé. La Tcheka ne mit la main sur aucun des deux et ne réussit pas à trouver non plus la femme de Petritchenko. mais nen revient pas. énergique. Petritchenko. de taille moyenne. et un employé des services comptables et statistiques de la flotte.

comme celles qui se rassemblaient sur la place de FAncre à Cronstadt2. îa 187 . dans ses dépositions : « J?ai rencontré souvent Petritchenko quand il apportait le texte d’un radiogramme à imprimer. le secré­ taire de rédaction du quotidien à dater du 5 mars. et deux secrétaires : Kilgast et Orechine. mais à une foule de plusieurs milliers de personnes. il désigne en même temps un présidium de trois hommes : Petritchenko.» Le journaliste en rajoute : Petritchenko a harangué une seule fois la foule. on voit qu II a beaucoup parlé à des meetings et lorsqu’il déclare quelque chose on dirait qu’il s’adresse non pas à son interlocuteur. trente-quatre ans plus tôt. C ’est bien lui qui dirige le mouvement sur le Petropavlovsk. ou lorsqu’il venait relire les épreuves du numéro. l’avait confirmé.» Dès la fin de la réunion de l’assemblée des délégués. Iakovenko et Ossossov. qui ne peut être livré à l’impression qu une fois son accord donné. Il se targuera encore de cette responsabilité devant Fenquêteur du Smerch (le contre-espionnage soviétique) dans son interrogatoire du 5 mai 1945. mais il relit tous les articles de chaque numéro. formé de trois hommes : Petritchenko. formé le 3 au soir avec les principaux officiers de la base. sorte de super-exécutif.. le comité révolutionnaire se réunit et désigne en son sein une «section opérationnelle». ou lire le texte original de ce qui n’était pas encore imprimé3. puis Factivité du comité* Non seulement il le préside.]. Il crée plusieurs départements : les affaires civiles dirigées par Valk. Iakovenko et Arkhipov. Sa fonction de président du comité révolutionnaire n est pas un titre honorifique. le 2 au soir. fait décider de publier les lzvestia de Cronstadt. mais il participe à toutes les réunions du conseil militaire. le 1er mars. LES BALBUTIEMENTS DE ^INSURRECTION nien [. après quoi il s’est adressé trois fois à une assem­ blée de délégués rassemblant de 200 à 300 personnes. On ne sait si c’est lui qui.. Lamanov.

installée sur la frontière finlandaise. d’occuper avec deux compagnies la petite ville frontalière de Sestroretsk. Si la révolte avait été préparée. jusqu’alors aussi sans unité de l’armée rouge. CRONSTADT section d’agitation. Ordre est donné de ne laisser passer aucun émissaire de Cronstadt. 188 . dirigée par Verchinine. situés à l’ouest et au nord de l’îlot de Cronstadt. les responsables des départements. lors de la réunion du comité du 13 mars. Il ordonne en même temps au commandant du 91erégiment de la Indivision. Ces fonctions sont restées en grande partie virtuelles. le secteur d'instruction dirigé par Pavlov. un détachement d’artillerie. sur la côte nord. réclameront la rédaction d’instructions pour guider leur action* Nul n'aura le temps ou la capacité de les rédiger. sur la côte sud. Lachevitch et Avrov rendent immédiatement compte à Trotsky de ces décisions militaires capitales. les insurgés auraient sans doute occupé ces deux bourgades clés et appuyé la division aéronavale d’Oranienbaum dont ils se contentent d’enregistrer le soutien en la laissant isolée. Ce même jour. ne sachant que faire. Oranienbaum et Sestroretsk auraient pu être les deux fenêtres de Cronstadt sur la terre ferme. Sans plan précis. la section économique dirigée par Toukine. où aucune unité de l’armée rouge n’était installée jusqu’alors. un bataillon d’infanterie et une compagnie d’élè­ ves officiers avec deux mitrailleuses occuper Oranienbaum. ils attendent une révolte ouvrière à Petrograd qui ne viendra pas . Zinoviev. le mouvement de grève dans Fex-capitale retombe au moment même où commence l’insurrection de Cronstadt. Eétat- major ordonne aux troupes envoyées à Sestroretsk de s’em­ parer sans tarder du fort de Todeben et des petits forts n° 4 et 6 qui couvrent le fort Krasnoarmeiski. le comité de défense de Petrograd ordonne au commandant et au commissaire de la 187e brigade d envoyer un escadron de cavalerie.

dans la rade de Petrograd. le chef de la brigade des navires de ligne. Dmitriev. avec Iakovenko et Ossosov. Ce 2 mars. l’accès à la terre ferme leur est interdit et Cronstadt est déjà bouclé. en fait. le commandant du port. À 19 heures. LES BALBUTIEMENTS DE L’INSURRECTION Dès ce 2 mars. Le 3 mars au matin. « la suppression immédiate de tous les détachements de barrages dans toute la République. Petritchenko convoque sur le Petro­ pavlovsk. le comité révolution­ naire envoie une vingtaine de marins à Oranienbaum et à Petrograd pour y diffuser la résolution du 1er mars. les principaux chefs militaires de la forteresse : le chef d’état-major Solovianov. qu il avait remplacé en décembre à cette fonc­ tion. l’initiative n’est plus dans leur camp. les poches bourrées de tracts et aussitôt intercep­ tés. Ils récla­ ment la liberté de parole et de presse. n’est qu’un substitut dérisoire à l’extension du mouve­ ment sur le continent. sauf pour ceux des ateliers dangereux4». le chef de l’artillerie de la forteresse Kozlovski. leurs établissements et leurs usines». La Tcheka les arrête. ainsi que des institutions soviétiques. 189 . les individus qui n’expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans » et que les révoqués « soient renvoyés dans leurs unités. son adjoint le général Boursker. la tenue rapide d’une assemblée de sans-parti à Petrograd. Zelenoï. les marins du navire Kretchet. Pourtant le soulèvement rencontre des échos. et le plein droit du paysan d’utiliser sa terre et son bétail sans travail salarié. Ermakov. Ils seront tous fusillés deux semaines plus tard. demandant que «soient immédiatement chassés des soviets. l’égalisation des rations de tous les travailleurs. le chef de la défense antiaérienne. L’envoi vers la côte de quelques dizaines de marins. votent une motion de soutien à la résolution du Petropavlovsk. le chef des unités opérationnelles Arkannikov. le responsable de l’appro­ visionnement.

]. Les Izvestia de Cronstadt ne publieront que le 13 mars le décret nommant Solovianov pour ne pas troubler les marins insurgés en leur annonçant la nomination d’un officier à cette fonction. mou. La réunion forme un conseil militaire dirigé par Solovianov. perdu Fhabitude des gens. écrit- il. placé à la tête de la défense. et la conduite des opérations militaires est sous le contrôle offi­ ciel de Iakovenko et Ossossov.» La coopération entre eux est difficile : un jour.].. Cette première réunion dresse Fétat des forces à la 190 . ne dominait pas les masses et remplissait le rôle terne et insignifiant de “spécialiste” [c’est-à-dire de simple conseiller]. Solovianov et Arkannikov. Les officiers qui se mirent à la disposition du comité révolutionnaire se sentaient mal à l’aise. le cou bandé par une sorte d’écharpe.. auxquels s’adjoindra systé­ matiquement Petritchenko. le démettent de ses fonctions. émettra un avis très réservé sur les membres de ce conseil militaire : «Malheureusement. dans un rapport du 18 mars. membre du Zemgor (société d’aide aux Russes exilés).. chargé de la défense de File.. mais Petritchenko le rétablit aussitôt. La Novaia Romkaia Jizn du 6 mai 1921 le présente comme «un officier d’infanterie ordinaire [. Ils avaient perdu Fhabitude de commander. où il ne mentionne même pas l'exis­ tence de Kozlovski. indécis et n’ayant pas d’autorité dans la forteresse». Le journal SR Volia Rossii le décrit «massif. les spécialistes militaires de la forteresse ayant des compé­ tences militaires réelles ne comportaient aucun homme de caractère. Solovianov [. n’a jamais eu la réputation d’être un bon officier. Les journaux de Fémigration décrivent ce Solovianov sous un jour peu reluisant. morose. CRONSTADT et quelques officiers. jugeant Kozlovski trop mou et indécis. À quoi il faut ajou­ ter une erreur : ils croyaient trop au caractère ‘"imprenable” des forts et des batteries de Cronstadt5. le visage flasque» : pas l’allure d’un chef Le monarchiste Novojilov.

et occuper le rivage nord du golfe frontalier avec la Finlande. c’est-à-dire pour l’offensive et discuta de deux axes possibles d’attaque : sur Oranien- baum et ses environs. et environ 2 000 marins sur les divers forts de l’île et des forts voisins au nord et au sud. trouvaient que le moment de frapper sur la rive d’Oranienbaum était déjà passé. qu’il aurait fallu attaquer pendant la nuit du 2 au 3. Enfin. poursuit Kozlovski. « D ’autres. affirme-t-on souvent. « car c’était l’endroit le plus sensible pour l’adversaire ». La proposition d’engager l’offensive. Elle discute ensuite du projet d’occuper Lysy Nos et Sestroretsk sur le rivage voisin de la frontière finlandaise au nord de l’île. à la question : « se défendre activement ou passivement ». 191 . le comité militaire. fondé sur la «décision de passer à l’offensive vu la nécessité de soutenir le prolétariat de Petrograd». lors de cette première réunion. Le projet suscite de vives réserves d'une partie des présents : envoyer 2000 hommes occuper ces deux bourgades affaiblirait gravement la défense de Fîle. LES BALBUTIEMENTS DE ^INSURRECTION disposition des mutins : 3000 marins et soldats du 560e régiment disposés le long des quelques 20 kilomètres du littoral. Il définit un plan articulé autour de deux objectifs : prendre le contrôle de f ensemble de l’île et des forts et fortins qui l’entourent. les hangars d’Oranienbaum renferment 60 000 pouds de farine. et qu’il était désormais plus avantageux d’attaquer Sestroetsk et de prolonger sur Petrograd. émanait de militaires et les membres du comité s’y opposèrent. L’expédition exigerait environ 2000 hommes. la prise de la ville pourrait avoir un écho dans la population de Petrograd. confronté. Selon Kozlovski. Trois raisons militent en faveur de ce projet : les troupes gouvernementales sont encore en petit nombre et une partie de leurs unités sympathisent avec les émeutiers . pencha d’abord pour la défense active.» Un projet d’ordre de combat fut élaboré.

juge «impossible d’entreprendre des actions offen­ sives avec les forces dont dispose la forteresse. membre du comité révolution­ naire. Le responsable de l’approvisionnement. « fétat-major de la défense escamota ce projet6» pourtant modeste. au nord de ces forts. puis attaquer et occuper le promontoire de Lysy Nos. mais il est impos­ sible de se reposer sur elles dans bien des cas8. Solovianov. 6 et 7 au nord de l’île. Pourtant un rapport d’Avrov et Kouzmine à Trotsky. plus que réservé. « Il n y a eu jusqu’alors aucun excès [y/Vl] dans les divisions de f armée rouge. à une quinzaine de kilomètres à l’est de Sestroretsk La colonne de gauche devait se concentrer sur le fort Totleben à quelques kilomètres de Sestroretsk et occuper cette petite ville. Orechine. pendant qu’une autre occuperait l’espace compris entre les deux forts de l’île R if et Constantin. » Plus tard. Petritchenko transmet ce message à ses cama­ rades. souligne à quel point le soutien que le comité de défense et Zinoviev peuvent trouver parmi les troupes stationnées à Petrograd est incertain. Petritchenko leur déclare que l’équipage des deux cuirassés est impatient d’engager une offensive sur le littoral du continent. il faut donc convaincre les équipages qu’ils doivent attendre tranquille­ ment et patiemment et supporter les privations inévitables d’un siège7». insiste. lui. Zelenoï. CRONSTADT Une colonne de droite formée par le 560e régiment de tirailleurs munis de deux canons devait se concentrer sur les batteries des fortins 5. Selon Kozlovski. apparemment soucieux d’attaquer. daté du 2 mars. La réunion orga- nise la défense de l’île divisée en quatre secteurs militaires et décide de recenser l’ensemble des ressources matérielles et militaires pour planifier leur utilisation. regrettera amèrement le refus de prendre Foffen- 192 . Ces deux colonnes devaient ainsi occuper la rive nord du golfe. sur l’opposition des chefs militaires aux projets d’offen­ sive sur les rives nord et sud.

ils faisaient appel à la raison des communistes. Proclamer un comité révolutionnaire et renverser les organismes des autorités est une façon originale d’en appeler à leur raison. à une armée capable.» Une partie des marins et de la garnison restent donc sur leur réserve. 193 . LES BALBUTIEMENTS DE L’INSURRECTION sive : « Les dirigeants du mouvement. Une fraction de la population (soit 50000 personnes) est hésitante. Orechine. n avaient pas de programme d’action précis concernant la ville [Petrograd] [. la différence est mince.. estimant à 18000 le nombre de marins et de soldats de Cronstadt. limite à 3 000 membres de la garnison au maximum les «éléments actifs. La vision d’un Cronstadt soulevé massivement par l’enthousiasme révolutionnaire relève en effet d’une légende complaisante. qui en revanche voulaient la guerre à tout prix9».» Mais. Les envoyer à Oranienbaum ou Sestroretsk est risqué : l’artillerie de Cronstadt ne peut couvrir une colonne d’attaquants beaucoup plus loin que la rive. Des motifs militaires justifient l’attentisme. sauf ralliement hypothétique d’unités entières de l’armée rouge. Les gens du Petropavlovsk auraient pourtant pu aisé­ ment prendre la ville ce jour-là [. malgré la dislo­ cation des transports. enfin. voire indifférente. Le commandant du district militaire de Petrograd Avrov. les autres forment une masse plus ou moins inerte11». sur le continent. Le comité ne peut compter que sur de maigres forces.].. Ensuite. ne précise pas s’il a lui-même proposé ou soutenu la proposition d’attaquer... 2000 ou 3 000. se défilent ou traînent la jambe. de mobiliser beaucoup plus d’hom­ mes que les insurgés. selon lui. écrit-il. cette colonne n’aurait pu faire face. «les Cronstadriens ne voulaient pas la guerre. concentrant toute leur attention sur les navires. lui. Solovianov soulignera plus tard : «Cronstadt ne pouvait qu’avec beau­ coup d’efforts former un détachement de 2000 hommes10.].

et annule tous les congés. élu au comité révolutionnaire le 6. qui disposait des meilleures batteries de la côte. ses 132 canons de 12 pouces. très relatif puisque. sauf autorisation exprès délivrée par le nouveau commandant de la ville. ne possédait que huit canons de 12 pouces. de l’attentisme des dirigeants de l’insurrec­ tion : « Le comité révolutionnaire considérait que le gouver­ nement ouvrier et paysan de la République ne provoquerait pas de victimes et céderait aux exigences de Cronstadt car nous considérions que Cronstadt était imprenableI2. Valk. et derrière ceux de la douzaine de forts et fortins qui parse­ maient les kilomètres de mer gelée où l’adversaire ne pouvait s’avancer qu’à découvert sous le feu de l’artillerie insurgée. supérieure à celle de l’armée rouge.. le dernier décrète le couvre-feu à partir de 11 heures du soir. L’illusion de la forteresse imprenable a guidé l’attitude et les déclarations des chefs insurgés jusquà la veille même de l’assaut final. dont trois seulement en état de fonctionnement. » Les dirigeants de l’insurrection se croyaient à l’abri derrière les murailles de la forteresse. Le comité révolutionnaire prend en même temps des mesures d’ordre intérieur par quatre ordres issus du Petropavlovsk. L’un ordonne à tous les chefs de service et à leurs subordonnés de rester à leur poste et de faire norma­ lement leur travail. le 17 mars. au premier tir.. reflétant une certaine crainte devant Faction d’éléments incontrôlés ou mal contrôlés. CRONSTADT Interrogé par îa Tcheka dès son arrestation. Ainsi. l’un des trois canons explosa et tua tous ses servants. donnera une autre raison. le fort loyaliste de Krasnoflotski. décisive. Un troisième. interdit les perquisitions sauvages et le pillage de la propriété «d ’un quelconque parti». un second interdit aux habitants de Cronstadt d’en sortir. L’attentisme ou les hésitations d’une bonne partie de la population ouvrière de l’île expliquent pourquoi les 194 .

les ultimatums du Commissariat à la guerre signés Trotsky et celui du comité de défense de Petrograd du 5 mars qui menace d’« abattre comme des perdrix ceux qui ne se rendent pas ». Il veut ainsi convaincre toute la population de Fîle qu il n’y a donc de choix qu’entre se battre ou mourir. LES BALBUTIEMENTS DE L?INSURRECTION lzvestia de Cronstadt publieront les textes du gouverne­ ment. .

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Il recueille en revanche des rumeurs : le général Kozlovski serait à la tête de l’insurrection . et l’ancien ministre de la Guerre. l’usine Gvozdyini et l’usine Alexandrovski sont encore en grève. Boris Savinkov. 197 . Ce jour-là. À Poutîlov. La nouvelle est bientôt démentie. auraient débarqué à Cronstadt. les ouvriers sont venus le matin à l’heure du travail puis sont repartis. Partout ailleurs le travail a repris. Le pain est rare ce jour-là à Petrograd. Verkhovski (pourtant tota­ lement inactif depuis plusieurs années). Un certain Kouzmine. Ainsi. L’administration a fermé l’usine de la Nouvelle Amirauté pour y procéder à la réinscription individuelle des travailleurs. C h a p itre XII Les ouvriers de Petrograd et Finsurrection La population de Petrograd nest informée officielle­ ment de la mutinerie que le 3 mars. note dans son journal qu il ne parvient pas à en trouver. Mais ce calme est fragile. l’usine de la Baltique. l’infatigable créateur d’organisations antibolcheviks. Bien d’autres rumeurs encore courent dans la ville. Les typographes ont été fermement invités à retirer leur mot d’ordre. les typographes du journal en letton Le Communiste annoncent leur refus de travailler le lende­ main. sans rapport avec le commissaire de la flotte de la Baltique. à la fin de la journée.

par quiconque se réclame du socialisme. D ’abord. écrit-il.. Pour eux. ravagée par les insurrections.. pensaient être l’étincelle qui allait enflammer Petrograd et de là toute la Russie. La réalité est plus complexe. aux capitalistes. Les détachements de barrage ont été supprimés. 198 . a rencontré dans sa prison. mais ils se sont trom­ pés. et les insurgés sont restés isolés2. emprisonné dès son arrivée à Petrograd. CRONSTADT Le dirigeant menchevik Fiodor Dan. qui dit général dit rétablissement de l’ordre ancien dont. mais par personne d’autre. “pour une livre de viande”. les anarchistes. mais son titre de général suffit. les affamés se sont rués à la recherche des pommes de terre . le 3 mars. l’esprit petit-bourgeois [. Les ouvriers sont massivement hostiles à tous les partis bourgeois. Les rapports sur Fétat d’esprit des ouvriers de la ville rédigés depuis le début des grèves à Petrograd par les troïkas des usines et arrondisse­ ments destinés à informer la direction du parti soulignent deux aspects. les ouvriers n’avaient pas bougé parce que le soviet de Petrograd leur avait distribué un peu plus de pain que d’habitude. les SR. la propagande présentant le général Kozlovski comme le meneur de la révolte est efficace . des marins de Cronstadt pleins d’amertume contre les ouvriers de Petrograd qu’ils accusaient de passivité. Ils ont conservé leur aversion pour les officiers. voire de lâcheté ou d’égoïsme : « Les matelots. après l’écrasement de l’insurrection. s’indignaient contre les ouvriers de Petrograd qui. bien qu’affamés et épuisés. ils ne veulent pas.» Selon eux. Ivan Orechine exprime le même sentiment dans ses souvenirs : «Les insurgés. ne les avaient pas soutenus et les avaient “trahis” *. aucun ouvrier pétrogradois ne le connaît.] a remporté la victoire». à tout ce qui rappelle l’ancien régime. aux monarchistes. très aigris. Iis peuvent être influencés par les mencheviks.

le colonel monarchiste Poradelov souligne : « Les matelots n’avaient pas tenu compte de leur impopularité enracinée dans le peuple3» qui facilite l’acceptation de la propagande gouvernementale. boire et danser. souvent inoccupés. ils ont pu faire la fête. et si la qualité de la nourriture fournie est douteuse. Même si leur ration nest pas toujours assurée. les marins de Cronstadt ne sont guère popu­ laires parmi la population ouvrière de la ville.. les ouvriers adoptèrent une attitude “passive” [. ceux qui sont restés ou ont été affectés à Cronstadt n’ont participé qu’à de rarissimes et brèves opérations militai­ res . d’autres eurent une attitude obscure [. ils ont pris l’habitude de déambuler des heures durant à travers la ville dans leur tenue noire au pantalon large­ ment évasé dit «pattes d’éléphant» qui leur a valu ce surnom. Dans leur majorité. Dans certaines usines. Cette dernière juge injustes leurs privilèges.. elle suscite Fenvie des ouvriers et de leur famille beaucoup moins bien lotis. » L’antipathie de nombreux ouvriers de Petrograd pour eux nest pas une invention bolchevik. Les matelots ont échappé à la famine qui. Si des milliers de marins de Cronstadt ont été envoyés sur les fronts de la guerre civile. Iarov qui a étudié les rapports des troïkas. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L*INSURRECTION Ensuite. qui éprouve souvent de Fanimosité envers eux . certains la soutinrent. elle leur reproche leur arrogance et jalouse les privilèges alimentaires des mate­ lots. des ouvriers grognent : «Il faut donner une leçon aux matelots. L’historien.]. en conclut : «Une partie des ouvriers accueillit l’émeute avec hostilité. Dans un rapport du 18 mars.]. Tant quils ont eu le droit de descendre en ville. surtout en ce mois de février. Mais la première 199 . mais dont la ration alimentaire est deux fois supérieure à celle des ouvriers de Petrograd. même relatifs. le soir et la nuit... a plusieurs fois frappé la population de Petrograd.

hostiles aux dirigeants de Petrograd. Propos destinés à plaire au pouvoir? Malgré la dureté des temps. à cause de leur confiance. où se trouve Fusine. » Aux entrepôts de pétrole Nobel. Certains. des usines Peclier et Kersten affirment qu «il faut donner une leçon aux marins6». les ouvriers analysent l'émeute de Cronstadt comme « une aventure de camara­ des induits en erreur. ce ne sont pas les ouvriers mais les capitalistes qui se sont soulevés. changent d’attitude au lendemain de la révolte. la même troïka prétend : «Les événements de Cronstadt ont influencé une partie des ouvriers qui se repentent de ce qui s’est passé en février. qui. La troïka de l’île de Vassilievski. » Les travailleurs de l'usine Troubotchny. selon une fiche du 10 mars. affirme. Chez les ouvriers boulangers des 11e et 13e boulange­ ries. accusent même les communistes de tarder à liquider la rébellion. et ils en ont fait de belles ! Mais qu est-ce qui leur manque ? » Des ouvriers des l re et 5e imprimeries. 1921 200 . Fétat de siège et la surveillance étroite de la Tcheka. ont ouvert la porte aux généraux5». dans la 22e imprimerie et dans Fusine Torton. la troïka note : « L'attitude à l’égard des pattes d’élé­ phant est hostile. la section politique de Fétat-major de la défense civile de l’arrondissement de Volodarski notera une phrase qui revient dans les conversations : «À Cronstadt. » Le 9 mars. CRONSTADT réaction des masses fut surtout négative4. Le lendemain. » Des ouvriers grognent : « Qu'est-ce qui leur manque aux pattes d’éléphant? Ils étaient habillés. » L'absence de réaction des travailleurs de cet arrondissement à l'insurrection le confirme. et qui avaient lancé la grève quelques jours plus tôt. le 3 mars : «Un tournant brutal s’est opéré dans Fétat d’esprit des travailleurs. en particulier après que l’on a appris que des vieux généraux s’étaient approchés du pouvoir à Cronstadt. chaussés mieux que les autres.

» Les insurgés tentent de répondre à cette propagande en publiant la liste et la fonc­ tion des quinze membres du comité révolutionnaire provi­ soire. Le 11 mars encore. La hargne ouvrière à l’égard des marins de Cronstadt est le plus souvent liée au rejet d’une lutte jugée «fratri­ cide». Elle craint que la mutinerie n’offre aux puissances hostiles qui entourent la Russie soviétique un prétexte pour intervenir. membres d’une caste qui leur est étrangère. mais que le général s’avance sur la scène. a produit des retourne­ ments inattendus. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L’INSURRECTION n’est pas 1936. Les ouvriers du 8e atelier de réparation automobile se demandent ainsi : « Pourquoi a-t-il été impossible d’évi­ ter l’effusion de sang ?» La population est en effet lasse de la guerre civile meurtrière qui dure depuis trois ans et demi et semblait se terminer. provoquée par le fait que la révolte de Cronstadt peut pousser la Finlande du côté des mutins et alors on aura une nouvelle guerre8. Le chef du service de propagande du 201 . » Si la propagande sur Kozlovski renforce l’aversion d’une partie des ouvriers de la ville pour les marins de Cronstadt. Tout au long de la guerre civile. il ne se passait rien. elle influe aussi sur l’état d’esprit des troupes que l’état-major commence à réunir dans la capitale à partir du 5 mars. Ainsi. alors les ouvriers ne peuvent pas être pour lui7. mais la grande majorité des ouvriers de la capitale ignore ces informations. » Ce général est une vraie bénédic­ tion î Un rapport sur les dépôts de l’Arctique souligne : «Tant qu’il n’y avait pas de général. le comité du PC du 1er arrondissement affirme : « Une partie des ouvriers a manifesté une inquiétude sensible pour le destin de Petrograd. la haine séculaire des soldats-paysans pour leurs officiers. les instructeurs de l’ar­ rondissement de Smolny notent avec satisfaction : «L’intervention du général Kozlovski a une influence parti­ culière sur les ouvriers. complété le 6 mars.

Rares sont ceux qui expriment 202 . CRONSTADT gouvernement blanc du Nord. [. entendent et savent et des rumeurs qui circulent. « Ils étaient animés. » Un transfuge de Farmée rouge déclare : «Le commissaire c'est un des nôtres. Pobeda et Retchkine mani­ festent leur mécontentement à propos de l’aventure de Cronstadt10„» Dans le 8e atelier de réparation automobile. à la 4e usine de fabrication de voiles. écrit-il. Les extraits de lettres saisies et recopiées par la censure confirment ce tableau. que les slogans bolcheviks étaient de la poudre aux yeux» sympathisaient avec eux. ici et là. les ouvriers. Skorokhod. des ouvriers hostiles au pouvoir sympathisent avec les insurgés. c’est un gars à nous. par k haine des maîtres et des intellectuels. Leurs auteurs informent leurs correspondants de ce qu’ils voient. mus par la haine des privilèges. Mais eux c’est des maîtres.] comme des quarts d’intel­ lectuels étaient aussi infectés par le bolchevisme. Il se demande pourquoi ces soldats bien nourris qui «voyaient la misère et la famine régner de Fautre côté du front».. Piotr Sokolov.. plus déterminés. Mais ils ne mettent pas leur menace à exécution. par un sentiment plus fort que ces biens matériels : la haine des “maîtres”. s’étonne de voir des soldats rouges ralliés aux blancs dans Farmée du Nord retourner finalement vers les communistes. menacent de «se joindre aux gens de Cronstadt si Fon donne encore de la farine aux instruc­ teurs11» chargés des conférences politiques dans les entre­ prises.] Même ceux que Fon aurait pu considérer [. Un rapport de la Tcheka du 4 mars remarque ainsi : «Les ouvriers des usines Poutilov. » Certes. Avec des galons dorés9. qui «voyaient clairement que les bolcheviks ne remplissaient pas leurs promesses.. mais ils s’expriment avec plus de prudence et de retenue que les autres. 52 ouvriers réclament une assemblée générale de Fusine pour discuter de Cronstadt..

une autre. eux. ils vous mettront au régime d’un huitième de livre. les rumeurs vont bon train.. Mais la plupart des lettres s'étendent sur les ravages de la misère. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET ïJ INSURRECTION une véritable sympathie pour les insurgés. L’une annonce q u à Cronstadt «on a pendu tous les youpins et tous les communistes ». et surtout de la gale. si nous demandons de la farine. réfléchissez plus sérieusement et ne traînez p a sl4. une autre s’apitoie sur les soldats affamés qui traî­ nent dans les rues pour tenter d’échanger leur sucre contre un morceau de pain. nous régaleront à coups de revolver. une autre minorité les soutient. De courts tracts anonymes sont alors collés sur les murs de la ville ou dans les usines. signé «L’atelier mécanique» (de l’usine de la Baltique). Camarades. Les bulletins de synthèse des troïkas le confirment : la majorité des ouvriers de Petrograd ont une attitude passive ou indifférente . L’un dénonce les «aumônes temporaires» du pouvoir: «Après.. qu’à Cronstadt les insurgés ont « massacré les youpins12». même chez les plus hostiles au régime. Ils reprochent tous aux ouvriers de Petrograd de ne pas répondre à l’appel des insurgés. Le constat des auteurs de l’in­ troduction à Kronstadt 1921 est donc fondé : « La majorité des habitants de Petrograd restèrent indifférents aux événe­ ments de Cronstadt I3„» Les efforts .du comité révolutionnaire de Cronstadt pour les toucher n y changent rien.limités et vite réduits à néant par la Tcheka . mais il sera trop tard. Et les communis­ tes vont encore s’engraisser sur notre santé. L’une signale la fermeture de l’hôpital psychiatrique d’Oudelnaia où de nombreux malades sont morts de faim. » Un autre. et nous. s’indi­ gne t « Pourquoi ne répondez-vous pas à l’appel de vos camarades matelots? Ils se sont apparemment soulevés 203 . une minorité condamne les insurgés . de la faim et de la saleté. du froid. En revanche. les communistes.

» Un troisième. camarades. mais « en ce qui concerne la résolution des Cronstadtiens ils disent : "ils en ont voulu trop” ». déclare : « On nous donne un quart de livre de pain par jour et une cuillerée de lavasse. pas entendu leur lutte pour la liberté. Là encore. [. de vous réveiller. on remarque un «retour­ nement en notre faveur» . et vis avec ça. CRONSTADT pour vous. Le deuxième et le troisième pont déclarent presque en totalité : « Honte à ceux qui se sont associés à un général garde-blanc». Par exemple. Vous êtes sûrement intéressés par la livraison temporaire de viande de mouton ou seulement de baillons. les deux délégués envoyés par l’équipage du navire Ogon à Cronstadt sont arrêtés dès leur retour. dans le port de Petrograd. Vive la révolution16!» Les quelque 12000 marins installés sur les navires ancrés à l’embouchure de la Neva. semble-t-il. de même tonalité. signé «Un marin du Petropavlovsk». tu vas après au marché acheter une livre de pain. on te ramasse. La section politique de la marine prend des mesures pour empêcher Fagitation de gagner ces navires. les gars. risquent d’être plus sensibles que les ouvriers à l’insurrection de Cronstadt. à ses revendications et à ses mots d’ordre. la majorité écrasante de l’équi­ page de ŸAüzard est contre les Cronstadtiens.. Il est temps. C'est tout à fait honteux et impardonnable. toute la propagande auprès des marins prend pour cible Kozlovski.] Comment ne pas faire grève? Faites grève. Ils sont donc d'accord avec une partie. comme tu sais. ainsi que cinq marins du navire Kretchet accusés d'« exciter l’équipage ». Ne lambinez pas15.. et vous n’avez. L’auteur du rapport conclut : «L a masse 204 . Un bilan de l’état d’esprit des équipages d’une douzaine de navires dressé le soir même du 2 mars paraît satisfaisant au commande­ ment : l’équipage du Garibaldi «est tranquille. sur le navire Ogon. mécontent des gens de Cronstadt qui cèdent à l’influence de Kozlovski».

le 3 mars. Deux ombres au tableau : «L’état d’esprit de Féquipage du Tama est mauvais. tant que la propagande sur le général Kozlovski fonctionne. devait rencontrer un grand écho auprès d’équipages d’origine essentiellement paysanne. Sur le Borog aussi «l’état d’esprit est magnifique. Sur le Vnimatelny> «Fétat d’esprit est magnifique. Ainsi. approuvé les exigences des grévistes de Petrograd. il y a des fauteurs de troubles importants». il se tait. en effet. Sur le Gangout. question centrale posée par Cronstadt. ce sera une autre affaire. celui du Zabiaki « considère les Cronstadtiens presque comme des traîtres». En paroles. Mais il ajoute : «Beaucoup d’en­ tre eux ne sont pas d’accord avec les mesures du pouvoir prises dans le domaine agricole. qu’il faut changer pendant un temps. donc le système des réquisi­ tions. l’équipage du Gaiadamala a «une attitude défiante à l’égard des Cronstadtiens » . L’exigence de la liberté du commerce. avancée dans la résolution de la place de l’Ancre. LES OUVRIERS DE PETROGRAD ET L’INSURRECTION des sans-parti se prononce seulement sur la nécessité de liquider toutes les injustices commises par les autorités à l’égard de la paysannerie». Mais elle ne peut à elle seule effacer les raisons du mécontentement des équi­ pages. Quand il faudra passer aux actes. Le commandant du navire avait. Le tableau est donc rassurant. mais il n’y a pas d’agitateurs. le commissaire du transport Oka note : Féquipage est assez mal disposé à l’égard des insurgés de Cronstadt. Certains ne sont pas d’accord avec la 205 . Ils sont excités contre la politique des Cronstadtiens». Rappelé à l’ordre. «on a traité les Cronstadtiens de traîtres dès qu’on a appris que c’était un général qui les dirigeait». entre autres à cause de la présence de Kozlovski parmi eux. ils sont prêts à se battre contre le général Kozlovski ». sur le Poltava. et sur YElen «Fétat d’esprit est médiocre17». «Fétat d’esprit est contre les Cronstadtiens» .

Ils ne se sont livrés à aucune manifestation. . dans la nuit du 2 au 3 mars. «les plus conscients pensent que les marins de Cronstadt doivent eux-mêmes liquider cette insurrection18». À Piter. que pensent les autres ? Selon un rapport de la Tcheka établi au début de Faprès-midi du 3. cinq ou six seront fusillés. Si c’est ce que pensent « les plus conscients ». Mais. et se prononcent pour l’ouverture. CRONSTADT décision de fermer l’industrie artisanale privée. au moins provisoire. « l’état d’esprit des marins est relative­ ment calme. L’idée n’efHeure personne. du commerce libre. la Tcheka a arrêté des dizaines d’officiers de marine. Fétat d’esprit de nos troupes stationnées sur la côte est bon». donc que Farmée ne doit pas s’en mêler. » La plupart seront libérés après Fécrasement de l’insurrection . Aucun des rapports cités n’évoque la possibilité d’utiliser les marins de Petrograd contre les insurgés de Cronstadt. «Les “spécialistes” [c’est-à-dire les officiers] dont on n’est pas sûr ont été arrêtés19. » Enfin.

La première vision débou­ che sur la conclusion suivante : «Lénine. Ils fon t défendu contre toutes les attaques de la contre-révolution. au contraire. ou. Zinoviev et compagnie figurent en bonne place dans la galerie des massacreurs de Communes : les Galliffet. c’est une horde de marins fraîche­ ment recrutés dans la campagne et désœuvrés qui ont remplacé les marins de 1917. Petritchenko réussit le tour de force de valider les deux versions. Noske. cœur de la révolution mondiale.» La seconde réduit la révolte à une explosion de colère de paysans rescapés des armées blan­ ches et vertes. Thiers. Trotsky. Ebert et autres chiens de garde sanglants de la bourgeoisie1. il écrit : «Les Cronstadtiens sont ceux-là mêmes qui prirent une part active dans la création du gouvernement ouvrier et paysan. Non contents de protéger les accès de Petrograd. éparpillés et décimés sur les divers fronts de la guerre civile. C h a p it r e X III Qui sont les insurgés ? Qui étaient les marins de Cronstadt en 1921 ? La ques­ tion a toujours suscité deux réponses totalement oppo­ sées : c'est l’avant-garde de la révolution de 1917 qui a installé le pouvoir soviétique à la pointe de ses baïonnet­ tes. D ’un côté. ils ont envoyé des détachements 207 .

]. las de la guerre civile. au moins l’hiver. les spécialistes et autres. vêtus.. qui ont subi les épreuves des tempêtes et du joug tsariste sont partis.]. enfin on leur a ajouté 5 000 nouveaux arrivants venus de la campagne [. Qui est resté? Sont restés les machinistes. Le dernier contingent était formé de natifs du Kouban.] qui n avaient jamais senti l’odeur de la m er4. ne sont donc plus.. Mais Petritchenko. 5000 jeunes marins [. entre la moisson de septembre et les semailles de mars.. dans leur majorité. dite des Volontaires qui combattit la révolution dans le sud de la Russie de décem­ bre 1917 à mars 1920.» Fin mars. les vieux. Dès le début de la révolte. les dirigeants soviétiques présentent la garnison de Cronstadt comme une pâle cari­ cature des marins de Pan I de la révolution. Zinoviev. affirme au contraire : « La garnison de Cronstadt était formée aux trois quarts de natifs d’Ukraine. Ces transfuges de gré ou de force. CRONSTADT contre tous les fronts des blancs » .. dans une lettre du 31 mai 1921 au général Wrangel. Les meilleurs marins. ceux de 1917. ce sont ceux-là mêmes que vantait le «gouvernement ouvrier et paysan2». en ajoute 2000 : «Le commandement des forces navales et Raskolnikov y ont 208 .. sont prêts à voter n im­ porte quelle résolution hostile au pouvoir. qui avaient auparavant servi dans l’armée de Denikine3». Les soldats blancs capturés par l’armée rouge acceptaient souvent d’y servir (et vice versa) pour être nourris.. au soviet de Petrograd du 4 mars. voire chaussés. dans une lettre à Lénine. endurcis. Kalinine. Il est difficile de voir en eux des révolutionnaires. depuis longtemps ennemis des bolcheviks. Ces marins de Cronstadt. compo­ sés en 1921 aux trois quarts d’Ukrainiens «depuis longtemps ennemis des bolcheviks » selon Petritchenko. stigmatise « la décomposi­ tion de la masse des marins [..] dans leur ensemble incroyablement démoralisés ces dernières années [..

. d’anciens participants du mouvement de Makhno. en y incluant Zinoviev. Trotsky. Zinoviev accuse ainsi le haut commandement. leur ont fait revêtir Funiforme de marin. et à travers eux Trotsky. quelques-uns ont pu s’échapper. La flotte de la Baltique. qui n avaient jamais été matelots. de koulaks. les ont installés sur Fîle de Kotline et leur ont fourni des canons de douze pouces5. restant à quai sans combattre. de façon quasiment délibérée. créé les conditions de la mutinerie. dans une interview aux correspondants de la presse étrangère. ils ont aggravé le relâchement d’une discipline déjà vacillante. ses cadres militaires et politiques ont presque tous péri dans les combats. etc. Bâtis. renchérit. «grâce à la complaisance des traîtres trotsko-zinoviévistes nombre d’éléments déclassés. S’ils n’ont pas organisé la révolte.. d’avoir. On n est pas loin de Fidée du complot. les a envoyés loin de leur Ukraine natale. L’armée de Makhno a été écrasée en décembre 1920. évoquant «de 10000 à 15000 jeunes marins venus du Kouban et des districts contrôlés par Makhno intégrés à la flotte de la Baltique6» . pour les éloigner de leur base. que l’historiogra­ phie stalinienne développera. publiée dans la Pravda du 16 mars 1921. alimenté le mécontentement latent des marins et de la garnison et favorisé la grogne. Selon la Grande Encyclopédie soviétique de 1953. Raskolnikov. 209 . L’état- major de l’armée rouge. Ils ont rassemblé comme à dessein la fleur des maklinovistes. » Le commissaire politique de la flotte. QUI SONT LES INSURGÉS ? envoyé 7 000 jeunes Ukrainiens. s’étaient infiltrés dans ta flotte7». L’expression « la fleur des makhnovistes » est très exagé­ rée. et les 5 000 prisonniers sont des soldats-paysans du rang. inactive et dormante. des bolcheviks et de Fordre.. qui ont apporté à Cronstadt leur aversion de la «commune». lui semblait l’idéal pour neutraliser ces éléments instables.

n avaient pas pris part à la lutte révolutionnaire».. aux humeurs anarchis­ tes [. une horde indisciplinée. la flotte de la Baltique et Cronstadt sombrèrent définitivement dans 1a prostration. des prisonniers des armées de Makhno et de Denikine [. donne de deux d’entre eux. CRONSTADT confirme : îa majorité des matelots de 1917. » L 'Histoire de la guerre civile publiée en 1928 à Moscou. qui vivait l’œil fixé sur son caban de matelot comme sur un privilège de commerce du sac [trafic] et de spéculation9» . empri­ sonné par les mutins. Estoniens et Finlandais.] contenaient un fort pourcentage d’éléments complètement démoralisés qui portaient d’élé­ gants pantalons bouffants et se coiffaient comme des souteneurs8. Ils formaient une masse déclassée. en termes plus tranchants: «Après la liquidation de loudenitch [hiver 1919].. dispersés sur les divers fronts de la guerre civile. dans leur majo­ rité. en 1938. Choustov et Verchinine: «Deux types incroyablement comiques.. tenant à peine sur la nuque. posée en arrière sur la tête. des matelots nouveau genre.. fait venir la majorité des marins des « bas- fonds du port de Petrograd. ont été « remplacés. froissée.]. en nombre important. sans emploi sur aucun des fronts de la guerre civile [. un caban toujours 210 .]. C ’est cette vision de marins d’opérette que le matelot communiste Fomenko. [... Tous les éléments de quelque valeur en avaient été retirés et jetés au Sud contre Denikine. plus brutale. qui considéraient leur service comme une occupation provisoire et qui. entre autres par des Lettons. Le commis­ saire politique Bâtis en fait des « amateurs du flirt10». dits “Jorjiki” dans le jargon des marins.] Les marins qui restèrent dans la “pacifique” Cronstadt jusqu’au début de 1921. Il répète. des collégiens et lycéens. ancien du Petropavlovsk. la casquette sans doublure... décolletés jusqu’à la ceinture.

dans la capi­ tale affamée. » Ida Mett récuse Trotsky : Cronstadt. La nature d’un parti est définie par ses origines. affirme-t-elle. sa composition sociale. a décomposé des compagnies entières. Dès le début de 1918 à Petrograd. six jours durant. des trains conduisent le gouvernement soviétique à Moscou. 50000 soldats et marins démobilisés fin janvier maraudent. son héritage historique. la garde rouge doit bloquer un train 211 . et un revolver pendu au milieu du ventre. l’armée rouge en gesta­ tion doit désarmer par la force 6 000 marins et matelots démobilisés qui veulent garder leurs armes et leurs muni­ tions pour brigander à l’arrière. était écrémée de ses meilleurs éléments comme toute la Russie et le parti bolchevik lui-même. même si certains de ses nouveaux adhérents étaient des arrivistes. des milliers de soldats et de marins se sont battus. Celle d’une garnison dépend de sa composition et de son mode d’existence à un moment donné plus qu’à son passé et à ses traditions. son programme. sans but. une partie des marins de Petrograd et de sa région se sont vite démoralisés au lendemain de la révolution. sa nature découle de l’ampleur des changements qui l’ont affectée. Ce parallèle est trompeur. durant la nuit du 10 au 11 mars. QUI SONT LES INSURGÉS ? déboutonné. Lorsque. ses décisions. En un mot des gueules cocasses11. car un parti et une garnison ne sont pas de même nature : le parti bolchevik de 1917 n’avait pas encore changé de nature en 1921. Ne s’exprimant pas ici dans une organisation permanente qui en serait le vecteur. Or. et si d’autres de ses anciens membres étaient devenus des bureaucrates avides de privilèges encore rares. pour cuver le vin des réserves du Palais d’Hiver. son activité. ses traditions. souvent issus des parfis hostiles aux bolcheviks. La bacchanale des « pogromes de vin » au début de décembre 1917 où. Au début de mars.

2% ) ont été recrutés avant 1913. qui baguenaudent dans un joyeux tapage et refusent obstinément de laisser passer les trains gouverne­ mentaux. Or. 411 marins (soit 20. CRONSTADT de marchandises réquisitionné par des matelots abondam­ ment armés. Globalement. 1195. 80% des membres de ces équipages sont dans la marine depuis 1917 ou plus tôt. La garde doit les désarmer et dérouter leur convoi sur une voie de garage. On dispose de données établies en février 1921 sur les deux tiers de l’ef­ fectif de ces deux cuirassés : 1246 marins du Petropavlovsk et 786 marins du Sébastopol. Ainsi. et seule­ ment 137. 289. mais leur équipage est en tout cas 212 . 93 du Petropavlovsk et 44 du Sébastopol entre 1918 et 1921. diffère sensiblement de ce tableau général. soit 14.8% . entre 1914 et 1916. sauf l’aristocratie des techni­ ciens nécessaires à la maintenance.8% . La grande majorité d’entre eux avaient une ancienneté dans la marine d’au moins quatre ans : 242 marins du Petropavlovsk et 169 du Sébastopol sont entrés en service dans la marine avant 1913. pas nécessairement à Cronstadt et sur ces deux cuirassés. Leur maintien à leur poste ne signifie pas pour autant que les quatre ans de guerre civile n’aient pas modifié leurs points de vue. le Petropavlovsk et le Sébastopol. Au total. 729 du Petropavlovsk et 466 du Sébastopol entre 1914 et 1916. les marins de Cronstadt de 1921 ne sont plus. soit au total 2032 marins. soit 58. à l’évidence. en 1917. La majo­ rité de la garnison et des équipages a effectivement été happée par la guerre civile. entre 1918 et 1921.2% . soit 6. 182 du Petropavlovsk et 107 du Sébastopol en 1917. les navires de guerre russes modernes exigent des techniciens qualifiés que Ton ne peut former à la va-vite en pleine de guerre. Mais la composition des équipages des deux cuirassés moteurs de la révolte. les mêmes que ceux de 1917.

mais le commissaire de la direction opéra­ tionnelle des forces maritimes. capturés et envoyés à Cronstadt en novembre 1920. et par leur esprit révo­ lutionnaire ils ne le cédaient en rien aux anciens13. D u 3 au 7 mars.].]... Lors des échanges d’artillerie ces soldats étaient effrayés par les tirs mêmes de leurs propres canons14. Ouritski. QUI SONT LES INSURGÉS ? formé en majorité de marins de métier et non de paysans fraîchement recrutés. la garnison de Cronstadt lui envoie des renforts de fantassins dont il dénonce l’inexpérience et l’inefficacité : « C ’étaient des troupes jeunes. soulignent cet aspect : « La garni­ son de Cronstadt et de la côte du golfe de Finlande était constituée à 75% d’anciens prisonniers de l’armée de Denikine [. Bâtis insiste pourtant sur «le nombre insignifiant de vieux marins. pour leur plus grande part des gens du Kouban [. qui s’est joint à l’insurrection. » Ces originaires du Kouban sont les soldats de Denikine. sans formation. ainsi que 213 .. et ces nouveaux n’appartenaient pas au contingent arrivé dans la flotte en provenance du Kouban au cours de l’été passé et de l’hiver. Boïkov. le confirme. Ainsi les régiments 560 et 561 et le régi­ ment de Cronstadt dans leur masse significative.] car il n’y avait sur ces navires qu’une minorité de jeunes marins.. le contredit dans un rapport du 4 avril : « Les matelots du Petropavlovsk et du Sêbastopol n’étaient incontestablement pas de jeunes marins [. » Ce n’est pas vrai pour les équipages des autres navires exigeant une moindre qualification et surtout pour la garnison. surtout sur le Sêbastopol12». Makarov. Trois auditeurs de l’Académie de l’état-major général. Le capitaine de l’artillerie lourde du fort du Rif. Fedko et Borchtchevski. recrutés en hâte en pleine déroute des blancs. où les 5 000 anciens partisans de Makhno et les prisonniers de l’armée de Denikine originaires du Kouban ont été massivement affectés. qui n’avaient jamais parti­ cipé à des combats...

» Une décision mineure reflète l’origine et les sentiments réels de la masse des insurgés.» Mais vieux ou jeunes marins. les funérailles religieuses. le souligne fortement : «Après le renversement de l'emprise tsariste [. qui relèvent des mœurs paysannes.. tous hostiles à l'Église orthodoxe. la majorité d’entre eux se sentent toujours des paysans et le dernier appel du comité révolutionnaire provisoire. CRONSTADT de nombreux équipages de navires à Cronstadt et deux compagnies de jeunes marins à Oranienbaum étaient d’anciens makhnovistes ou originaires du Kouban15.] avec notre naïve âme paysanne russe nous avons cru ces trompeurs [de bolcheviks] 16. .. Les funérailles des victimes des canonnades commencent par un office des morts dans la cathédrale maritime. Or. sont étrangères aux tradi­ tions des divers courants du mouvement révolutionnaire russe. à ses rites et à ses prêtres. en date du 21 mars.

puis invitent «tous les membres du 215 . Fiodor Pervouchine. Son appel constitutif. Leur appel affirme la nécessité de manifester «une circonspection. qu’il défend depuis de nombreuses années [.]. un «bureau provisoire de l’organisa­ tion de Cronstadt du PCR » est créé.. commissaire à l’ap­ provisionnement de la ville. » De l’autre. il a défendu et défendra les armes à la main toutes les conquêtes de la classe ouvrière contre les gardes blancs déclarés et secrets qui veulent anéantir le pouvoir des conseils d’ouvriers et de paysans. Le 3 mars. ils affir­ ment «la nécessité de nouvelles élections au soviet et appellent les membres du parti communiste à prendre part à ces élections». le paru communiste à Cronstadt explose sous le choc de l’insur­ rection.. et Anton Kabanov. C h a pitr e X I V L'attente Dès le lendemain de rassemblée des délégués. une retenue et un tact particuliers» et tente de préserver un équilibre apparent et instable entre le parti au pouvoir et le comité révolutionnaire. est signé de Jacob Iline. commis­ saire au travail du soviet de Cronstadt. président du conseil des syndicats de Cronstadt. reproduit dans les lzvestia de Cronstadt du lendemain. Ils écri­ vent d’un côté : «Notre parti n’a pas trahi et ne trahira pas la classe ouvrière.

le bureau provisoire sera contraint de choisir. mais le comité y voit le signe d’un double jeu du bureau provi­ soire.. Ce même jour Kabanov se rend sur le Petropavlovsk à midi et demande à rencontrer Kouzmine et Vassiliev détenus sur le navire.. Vassiliev et les autres. beaucoup de profiteurs et de carriéristes s’y sont infiltrés et ont développé dans le pays un bureaucratisme extrêmement puissant. sauf deux. Tous les militants ne font pas le même choix. sans rendre publique sa décision. Le 4 mars le comité révolutionnaire arrête et empri­ sonne Pervouchine. et jugés. Les trois membres du bureau 216 . Aucun de ces deux derniers n’évoquera le contenu de leur conversation. » Ils n évoquent jamais l’appel du bureau provisoire mais en reprennent l’idée et le ton de compromis : « Notre parti s’est toujours donné comme tâche de lutter contre tous les ennemis de la classe prolétarienne et travailleuse2». Kouzmine. Ils dénoncent la dégé­ nérescence du parti : «Au cours des trois dernières années de l’existence de notre parti. dressant ainsi les ouvriers et les paysans contre le parti. signent une lettre de soutien au comité révolutionnaire. Le 8 mars» 27 marins communistes du Sêbastopol. conduit en cellule par Verchinine lui- même. Ils en seront tous exclus.] à n entraver d’aucune façon les mesures mises en œuvre par le comité révolutionnaire provisoire1». Il interne le lendemain Iline et Kabanov avec Pervouchine. Comme ce dernier et le parti communiste vont se trouver d’ici quelques jours face à face les armes à la main. après l’écrasement de la révolte. navire sur lequel aucun communiste ne sera arrêté. Il fera le choix du parti qu’il avait en réalité déjà fait. CRONSTADT parti [. ils s’affirment décidés à continuer sur cette voie en se soumettant au comité révolutionnaire. publiée dans les Izvestia de Cronstadt du 9 mars. Mais ils ne démissionnent pas du parti communiste.

d’autres saboteront même leurs entreprises. le comité de défense de Petrograd arrête la femme et les quatre fils de Kozlovski (mais non sa fille. ce général décide d’utiliser les quelque 30 000 soldats russes mis en 1916 par le tsar à disposition de l’état-major français pour faire pression sur le gouverne­ ment so v ié tiq u e « C e s Russes nous servaient d’otages pour protéger les Français présents en Russie et en Roumanie contre des violences éventuelles et pour garan­ tir leur retour en France ainsi que la venue des Polonais. Mais l’idée appartient au général fran­ çais Niessel. l’ont quitté est donc fausse. Tchèques. âgée de 12 ans et confiée à des amis). et aussi pour faciliter les négociations pour la restitution du matériel de guerre . C ’est une pratique courante depuis le début de la guerre civile. l’a t t e n t e provisoire seront pourtant fusillés par la Tcheka. Le parti communiste garde donc dans ses rangs. Certains tenteront de combattre les insurgés en communiquant renseignements et signaux divers à Farmée rouge .. ainsi que les familles de quelques autres officiers de Cronstadt pris en otages pour répondre de la vie des communistes arrêtés à Cronstadt. etc. ainsi que trois autres communistes consultés par eux et d’accord avec leur appel. Yougoslaves. 1247 membres. membre de la mission militaire française à Moscou en 1917. Au lendemain de la révolution d’Octobre. trois semaines plus tard. Le 3 mars. désorganisés mais non détruits. 140 d’entre eux s’enfuiront en Finlande après la débâcle. On attribue souvent l’instauration du système des otages à Trotsky (qui a effectivement signé un décret en ce sens). L’affir­ mation rituelle selon laquelle la majorité. La crise dévaste les rangs du parti communiste : 846 des 2093 membres du parti à Cronstadt et des 587 stagiaires (soit au total 2 680) en démissionnent publique­ ment. sinon la masse de ses adhérents.

à tous». Niessel charge un capitaine de sa mission militaire « de dire à Trotsky de ne pas oublier qu’il y avait en France et à Salonique 30000 Russes pour répondre de la peau des quelques centaines de Français présents en Russie 4». La Fin justifie les moyens. Ces Russes reste­ ront en otages jusqu’en 1922 entre les mains de colons aussi aptes à faire suer la chapka que le burnous . il offrira la majorité des survivants comme main-d'œuvre forcée et gratuite aux colons d’Algérie sous la direction du général Nivelle. il invite enfin ses destinataires à «se joindre sans délai à C ronstadt5». L’appel invite ses auditeurs à s’associer à l’insurrection sans citer aucune revendication de la résolu­ tion du 1er mars. Un appel. signé Petritchenko et Toukine. C ’est un mensonge impudent.» Ces 30000 soldats russes servent ainsi de moyen de pression et de chantage. commandés par le général Kozlovski. que les auditeurs éventuels ne peuvent guère connaître : « Tout le pouvoir à Cronstadt est passé entre les mains du comité révolutionnaire provisoire sans un seul coup de feu Camarades. ouvriers. « à tous les paysans. CRONSTADT envoyé en Russie3. à tous. à 23 heures. promu gouverneur de FAlgérie. certains y périront. » Le texte annonce le ralliement de toute la flotte de l’île et de tous les forts et « leur soumis­ sion inconditionnelle au comité révolutionnaire provi­ soire». marins et soldats 218 . le boucher du Chemin des Dames. Létat-major français n en reste d’ailleurs pas à Fidée : après avoir bombardé au canon le camp de la Courtine où s'entassaient plusieurs milliers d’entre eux qui refusaient de se battre dans une guerre dont leur pays se retirait. ne croyez pas les paroles des commissaires autocrates qui vous affirment qu’à Cronstadt agit un état-major d’officiers gardes- blancs. Le soir du 3 mars. le Petropavlovsk envoie un radiogramme du comité révolutionnaire «à tous.

je ne connais pas les détails. Pics et pioches ébréchent à peine la glace trop épaisse. Il n y a que deux petits brise-glace stationnés à Cronstadt. reproduit en tract. ïvan Dmitriev. Ce matin-là se tient une assemblée générale des membres de la milice de Cronstadt : les trente-cinq présents élisent à l’unanimité un nouveau chef de la milice. membre du bureau politique du parti communiste et proche de Zinoviev). selon mon senti­ ment. Ainsi. Tous les autres sont à quai à Petrograd. Moscou. Le Petropavlovsk et le Sébastopol restent flanc à flanc. dont le comité révolutionnaire confirme la nomination. Principalement sur le navire Petropavlovsk. à 16 h 50. le chef d’état-major. Dmitriev est membre du parti communiste dont il démissionnera quatre jours plus tard «sous pression». se gênant mutuellement. l’a t t e n t e rouges». pour le moment. rien qui sorte de l’ordinaire. ne semble pas d’abord accor­ der une grande importance à l’insurrection. le 3 mars. Le tribunal le condamnera à « racheter sa faute » en partant au front. Serge Kamenev (à ne pas confondre avec Léon Kamenev. Les marins du Petropavlovsk tentent de briser la glace autour de leur navire à coups de pics et de pioches pour le faire tourner et diriger ainsi leur artillerie vers Oranienbaum et le fort Krasnoflotski. ïl Fassure que sa mission sera «provisoire et de courte durée» et en mini­ mise singulièrement la portée. reprend et développe le contenu du radiogramme.» Si Serge Kamenev ne voit « rien qui sorte de l’ordinaire » dans la déroute du prési­ dent du comité exécutif central des soviets et dans la 219 . j ’y pars aujourd’hui6. téléphone au jeune chef militaire Toukhatchevski pour l’inviter à partir à Petrograd afin de rétablir l’ordre menacé et où il devra retrouver Trotsky. Il lui déclare en effet : « Il y a des désordres dans la flotte balte. mal informée. déclarera-t-il à la Tcheka.

pendant quatre jours vous ne m’avez pas dit le moindre mot là-dessus. a placé sous sa responsabilité personnelle les autorités militaires de la région. «qui la commande aujourd’h ui7». le découragement s’est abattu sur Fétat- major de la flotte et l’on ne sait plus qui dirige quoi. II « présume que les événements ont commencé le 28 février. écrit-il. Il a. Les équipages de la flotte stationnée à Petrograd lui paraissent plus qu’incertains : 22000 marins. Le commandant de l’armée rouge du district de Petrograd. Enfin. CRONSTADT proclamation d’un comité révolutionnaire aux portes de Petrograd. Après la discussion syndicale et la démission de Raskolnikov. Serge Kamenev le rencon­ trera dans la nuit du 4 au 5 mars à Petrograd. Avrov est éperdu. il demande «où se trouve aujourd’­ hui le commandant de la flotte de la Baltique» et. Avrov ne sait que faire. et qui n’a pas réussi à adopter un plan d’action défini8». « appris par les journaux la mauvaise situation à Cronstadt et sur le Petropavlovsk». Signe du désordre qui règne à Petrograd sous la poigne de Zinoviev. Avrov produit sur lui l’impression d’un «homme épuisé. Ce dernier. qui n’a pas encore bien saisi la situation. dit-il (en fait 12000 seulement à Petrograd). qui devraient relever du Commissariat à la guerre. Il vient d’ailleurs d’envoyer un télégramme furieux au comman­ dant des troupes du district de Petrograd qui ne l’a informé de rien. or nous sommes aujourd’hui le 3 mars. sont regrou­ 220 . Il exige des explica­ tions. Le chef d’état-major ignore donc qui commande la flotte où vient d’éclater une mutinerie. Avrov. c’est qu’il en ignore l’essentiel. est un subordonné direct de Zinoviev. me laissant ainsi dans une totale ignorance d’événements d’une extrême importance qui se passaient dans votre district». dont l’aversion pour Trotsky est notoire. par conséquent. plus étonnant encore.

. un marin du Trouvor. «Ils ne se sont pas joints aux mutins. aussi à l’exclusion de ce qui a été dit plus haut et de la base de Cronstadt. un rapport du vice-président du Poubalt. Ce 3 mars. [.. tout est calme10.. Certes. donne effectivement un tableau peu rassu­ rant de l’état d’esprit de la flotte. le Petropavlovsk et le Sébastopol passeront à l’offensive. » Enfin. 221 . l ’a t t e n t e pés à Petrograd et dans les environs immédiats. ajoute-t-il. Mauvais aussi l’état d’esprit de l’équipage du Pobeditel (le Vainqueur) dont le commandement paraît peu sûr.] Cette masse instable représente une menace perma­ nente et très dangereuse pour la ville. fait de la propagande pour Cronstadt. font tout pour faire voter une motion similaire par l’équipage de leur bateau. Enfin. «on ne peut compter sur la majorité des troupes terrestres pour une action effective». et surtout : «La majorité des équipages ne connais­ sent pas l’existence de la résolution de Cronstadt.. C ’est vraiment très peu. La 187e brigade et la Indivision aérienne ont voté la résolution de Cronstadt. dont l’un a été arrêté. l’équipage du Kretchet a adopté une résolution voisine de celle de Cronstadt. Parmi la quarantaine de bateaux qui mouillent dans le port de Petrograd. mais il est en même temps impossible de les utiliser comme force contre les insurgés. et quatre marins du Garibaldi. l’auteur du rapport conclut : «Toutes les forces du parti de la flotte sont mobi­ lisées». Nastoussevitch. Tan Fabian. » Mais un calme qui repose sur l’ignorance de la résolution du 1er mars est fragile. On ne peut « s’appuyer pleine­ ment que sur les seuls détachements d’élèves officiers de Petrograd et sur les troupes amenées à Petrograd les 2 et 3 mars9». Les équipages du Trouvor et Ogon ont voté la résolution de Cronstadt. en affirmant à qui veut l’en­ tendre que si l’on n’accède pas avant le 10 mars aux exigences des insurgés.

seules quelques usines ne travaillent pas. en le qualifiant de «mensonges éhontés et de tromperie». Il reproduit. en éditorial. Rostov. présente le mouvement comme une « entreprise des services d’espionnage français et des gardes blancs : [.] organisée par les espions de l’Entente [. D ’ailleurs. « toute réunion sur les vaisseaux. le chef d’état-major de la région fortifiée de Petrograd. paraphrasant le communiqué de Lénine et Trotsky. au même moment la troïka de la flotte. Il s’agit d’interdire l’accès au navire à tout agitateur envoyé par Cronstadt. Son rédacteur en chef. Le numéro 1 des Izvestia du comité révolutionnaire provisoire des matelots> soldats rouges et ouvriers de Cronstadt sort des presses dans la matinée du 3 avec. Lamanov.] dirigée par Paris13» « 222 . dans un bref rapport envoyé à Trotsky le soir du 3 mars. le manifeste de Petritchenko et Toukine évoqué ci-dessus. crée en hâte un quotidien dont les numéros 1 et 2 sortent ce 3 mars. Le comité révolutionnaire. il ny a pas de manifestations n.» Pourtant. sympathisant des SR. et lui sauvera ainsi la vie. et la montée sur un bateau de toute personne non agréée par le commissaire du navire. qui le remplacera dans les faits. a déclaré elle-même la ville en état de siège.. brosse un tableau rassurant de la situation : «À Petrograd même tout est calme. Le numéro 2 sort dans l’après-midi. se déchargera de sa tâche en se faisant affecter trois jours plus tard un adjoint. Elle interdit. CRONSTADT Malgré son appel au secours du 28 février au soir.. jugeant insuffisante la déci­ sion prise en ce sens par le soviet de Petrograd.. dans les troupes et dans les institutions de la flotte de la Baltique12». qui. Zinoviev espère réduire lui-même la révolte et n insiste pas pour recevoir de Faide de Moscou. le radiogramme de l’agence Rosta. entre autres. Bielov. à Cronstadt.. La peur de la contagion est bien réelle.

Puis Pappel menace : «Vous êtes entourés de tous côtés. surtout les généraux tsaristes ». présidé par Zinoviev. « mais vous autres.. Uinvitation finale à se rendre sans délai. au titre ironique : «Vous avez gagné!». Cronstadt n’a ni pain ni combustible.] où l’on dénon­ çait comme responsables du soulèvement les agents de FEntente et le général Kozlovski irritèrent les matelots et les ouvriers de Cronstadt. les chefs de l’insurrection s’enfuiront en Finlande. Dans quelques heures vous serez contraints de vous rendre. Trotsky et Zinoviev» publiés sans coupure.. souligne-t-il. On ne les nourrira pas en Finlande et ils subiront le sort des soldats du général Wrangel. voilà qu apparaissent les généraux tsaristes. à déposer les armes et obtenir ainsi le pardon. À ce moment-là. Si vous persistez. lance un appel aux insurgés. et à « passer chez nous ». » Deux jours après leur avoir affirmé quils luttaient pour la démocratie. à désarmer et arrêter « les chefs criminels. en exil. prophétise Pappel. on leur raconte que Petrograd est avec eux. naura aucun effet14. Kozlovski était pratiquement inconnu des larges masses qui ressentaient elles-mêmes le caractère spontané de leur mouvement et étaient donc 223 . que la Sibérie et l’Ukraine les soutiennent alors quelles «défendent fermement le pouvoir soviétique» (affirmation très audacieuse!). l’ a t t e n t e Les outrances du radiogramme et des documents simi­ laires dissimulent mal l’inquiétude des communistes de Petrograd : le 4 mars le comité de défense. on vous canardera comme des perdrix» (mot souvent attribué à tort à Trotsky). Le tchékiste Agranov juge très maladroits les déclara­ tions et ultimatums de Lénine. simples marins et soldats rouges trompés. qui. «Aux habitants de Cronstadt trompés. meurent par milliers de faim et de maladie. sous-titré . où irez-vous donc? ». dans la presse du comité révolutionnaire : «Ces appels [.

un ordre de Trotsky et Serge Kamenev reconstitue à cette fin la 7e armée dissoute peu après la déroute infligée par elle à l’amiral Koltchak en Sibérie. Toukhatchevski assure Serge Kamenev que cette division.. Deux jours plus tard. 224 .. produit du labeur et du sang ouvriers16».] des militants dévoués élus. des soldats rouges. Dès le 3 mars. repro­ duit intégralement l’appel du comité de Petrograd précédé d’un commentaire intitulé « Lâches et calomnia­ teurs ». Toukhatchevski téléphone à Gomel en Biélorussie. les meilleurs fils du peuple. et étaient saisies par un tel enthousiasme belliqueux qu elles n admettaient même pas l’idée d’une activité possible d’espions blancs dans leurs rangs15. « Les Cronstadtiens savent comment et par qui le pouvoir odieux des communistes a été jeté bas [. CRONSTADT sûres de sa force. ce que la suite démentira cruellement. pourtant dans un assez triste état. et repré­ sentait hier la colonne vertébrale de la 7e armée ressusci- tée. Le 3 mars. lui ordonne de faire monter vers Petrograd la 27e division dite d’Omsk. sans lui donner la moindre explication.. disséminés dans les villa­ ges chez des paysans en majorité hostiles au pouvoir. Ces dernières lignes repren­ nent le poncif de la propagande monarchiste représentant les commissaires du peuple en voleurs. des marins et des ouvriers. au commandant de brigade Poutna et. » Le rédacteur dénonce ensuite «les commissaires. » Le comité révolutionnaire en est si convaincu que le numéro 3 des Izvestia de Cronstadt.. sorti le 4 mars. les poches remplies de billets de banque tsaristes et d’or. ornés souvent d’un nez crochu. aux poches garnies de billets et toujours prêts à détaler face aux armées blanches. est sûre. Les soldats de la 27e division. parce qu elle s’était distinguée là-bas contre Koltchak. prêts à fiiir. Toukhatchevski est nommé responsable des opérations militaires pour la reprise de Cronstadt.

Les bureaux de Boris Savinkov. Trois sur quatre d’en­ tre eux n’ont pas de chaussures. l’a t t e n t e vivent. Avec les cantines reçues. Lors des arrêts dans les gares. ils doivent patauger. informés de la mission attri­ buée à la 27e division. chaussés de laptis faits d’écorce de bouleau. Poutna reçoit à nouveau l’ordre d’envoyer d’urgence la 79e brigade de tirailleurs à la disposition de la 7e armée reconstituée. les paysans les abreuvent de protestations contre les communistes. Croyant ainsi dres- ser les soldats contre l’insurrection. de 225 . il réclame 15000 paires de chaussu­ res. Poutna demande 150 cantines pour faire la cuisine. Ses tentatives répétées de recevoir des explications se heurtent toujours au mur du silence. ne reçoivent que 350 grammes de pain (gluant et visqueux!) par jour. Le 5 mars. Ils manquent chroni­ quement de matières grasses. leur chef a réduit leur entraînement à quelques brefs exercices symboliques. «dans des conditions matérielles et sanitaires extrêmement pénibles17». il ne fera que la rendre sympathique à beaucoup. installés en Pologne de l’autre côté de la frontière. il nen reçoit que quatorze. et le reste à l’avenant. Les soldats sont entassés comme du bétail dans des wagons crasseux non chauffés. seuls quelques dizaines d’entre eux bénéficient de repas chauds. Poutna ordonne de les faire lire et commenter aux soldats par les instructeurs politiques de la division. il n’en reçoit que 5 800. l’abreuvent de tracts multiples. sauf que certains appellent au pogrome contre les juifs. écrit Poutna. aux slogans voisins de ceux des Cronstadtiens. En raison de leur sous-alimentation chronique et de leur épuisement. ne mangent quasiment jamais de repas chaud. dans la neige et la boue glaciale . Poutna et les soldats savent seulement qu’à leur descente du train ils seront mis à la disposition de Toukhatchevski. un sur deux n’a pas d’équipement.

pour trois jours. » Mais les trains marchent si mal —même son train spécial —qu’il n arrivera que tard dans la nuit. mais ils ont tout (c’est-à-dire pas grand-chose) avalé dès le soir du premier jour. La reprise de Cronstadt exige une préparation poli­ tique. Une fois débarqués aux abords de Petrograd. le 9 mars. Zinoviev réunit le soviet de Petrograd. se plai­ gnent tous de leurs conditions lamentables d’alimentation et de logement. convo­ quée à 18 heures. écrira-t-elle plus tard. le 4 mars au soir. Ils reçoi­ vent du ravitaillement une fois tous les trois jours (sauf du pain une fois tous les deux jours) et. parti de Moscou. Elle est venue à cette réunion pour rencontrer Trotsky afin. dans un grand bâtiment à un étage « afin. CRONSTADT plus en plus violentes au fur et à mesure qu’ils approchent du golfe de Finlande. Aux délégués mécon­ tents de ce retard un membre du présidium répond : «N ous avons attendu l’arrivée de Trotsky. même pas l’eau bouillante traditionnelle pour le thé. ils seront logés chez des habitants en général favorables aux insurgés par hostilité au commu­ nisme de guerre. théoriquement. La réunion. Pour les réduire militairement au plus vite. En attendant en vain ce train qui n arrive 226 . Les élèves officiers de la 6e compagnie du 561e régiment sont installés. Les soldats des autres unités. «de tenter de le convaincre de régler le problème de Cronstadt dans un esprit fraternel». s’ouvre à 19 h 30. d’être isolés de l’influence antisoviétique de la population18». dira un tchékiste. ce qui achève de les démoraliser. Ils n ont ni lit ni paillasse et dorment à même le sol dans leur tenue de combat. en ce mois de mars glacial. L’anarchiste américaine Emma Goldman en prend acte avec regret. il faut isoler les insurgés de la population. le 9 mars. Leur moral est très bas. ils ne reçoivent aucune nourriture chaude qu’ils réclament en vain quotidiennement. aussi mal lotis. Ensuite.

écrit-elle. La nuit. ils ont commencé à manifester leur mécontentement envers cette résolution Cent-noir. elle assiste à cette réunion dont elle a fait un récit accablant pour Zinoviev. Alors que des soldats en armes de la Tcheka protègent l’estrade. pour Zinoviev. dit- 227 . auteur du rapport introductif. Il accuse surtout les ouvriers de l’usine de la Baltique de «traînasser». d’un type absolument garde-blanc (dont il ne lit pas une seule ligne). Ils ont exigé des amendements. » Il invente cet épisode étrange de marins communistes indignés par une résolution contre-révolutionnaire. c’est-à-dire. amendé la résolution. tout aussi contre-révolutionnaire! Les voies de la contre-révolution sont décidément aussi impénétrables que celles du Seigneur. il réussit à articuler. «une usine de gardes blancs. Sa voix d’adolescent tournait en cris aigus qui ne pouvaient plus convaincre personne59». qui l’amendent et la transforment en résolution SR. mais de volynka (le fait de traîner ou de lambiner au travail !) ou bouza (chahut ou raffut). « Zinoviev semblait sur le point de s’ef­ fondrer : il se leva plusieurs fois pour parler et se rassit sans un mot. qui a petit à petit perdu son carac­ tère Cent-noir et qui a pris un caractère SR de plus en plus affirmé contre le pouvoir soviétique. ne suffit pas à changer la nature du mouve­ ment. Zinoviev développe trois idées : « Le 28 au soir. l'a t t e n t e pas. Le refus d’utiliser le mot grève. Quand. étrange dans la bouche du chaud partisan de la plate-forme syndi­ cale des Dix. enfin. sur îe Petropavlovsk a été adoptée une résolution d’un caractère absolument cent-noir. il regar­ dait sans cesse à droite et à gauche comme s’il craignait un attentat. Zinoviev dénonce ensuite les grèves déclenchées à Petrograd qu’il qualifie non pas de grèves. quand les communistes se sont dispersés par sections.

Puis se lève le délégué de l’usine Arsenal (qui n’est plus en grève). l’insurrection de Tioumen est encore loin d’être liquidée. qui est passée par la grande école à travers le 228 . Enfin il avertit : «Il est temps de cesser de plaisanter. encore virtuels. annonce-t-il triomphalement. au lieu de les nourrir uniquement de promesses. vont le rester longtemps.. tout a été liquidé en quelques jours. c’est-à-dire qu’ils réclament «tout le pouvoir aux soviets» contre la dictature du parti dirigeant. on leur a procuré des bottes et des vêtements. l’anarchiste Filîppov. de l’usine Baranovski.. si elle recule. l’une des rares qui fournit du matériel à l’armée rouge. affirme que les travailleurs de l’usine ont cessé de « traînas­ ser». Puis son discours se conclut par une menace brutale : « Il est temps d’arrêter le lambinage et le chahut. et les convois annoncés. de remettre la vie sur les rails et de dire leur dernier mot aux Cronstadtiens : s’ils ne se rendent pas dans quelques jours et s’ils ne livrent pas le général Kozlovski et toute sa bande. » Or. » Un premier délégué dénonce le capitaine Bourkser de Fartillerie de Cronstadt. Cette usine a toujours été une forteresse du menchevisme». Puis il exprime « son incrédulité et sa perplexité devant l’affirmation que l’avant-garde la plus consciente et la plus révolutionnaire de notre prolétariat —les marins . Et les premiers convois roulent et s’approchent. l’insurrection de Sibérie (dont il n’avait jamais parlé auparavant) est termi­ née : « En Sibérie. Le « on» étant le comité de l’usine qui a dû pallier la carence de la direction de la ville..].» D ’ailleurs.. qui déclare : «Tous veulent revenir précisément aux conquêtes d’Octobre». mais seulement à partir du moment où. nous allons tous les extermi­ ner!» C ’est ce qu’il a traduit dans l’appel du comité de défense par sa phrase célèbre: «N ous vous abattrons comme des perdrix20.]• Nous la connaissons depuis 1905 [. un second.. CRONSTADT il [.

Défiez-vous! Vous risquez bien de subir le même sort22. oubliant les deux orateurs précédents. Il ajoute : on parle beaucoup des généraux. sous les cris : « Les marins ne sont coupables d’aucun crime et vous le savez bien.].]. où sont nos camarades conscients C ’est de l’hypnose ? Ont-ils été ensorcelés? Soumis à un charme21?». l ’a t t e n t e feu de la révolution. Emma Goldman.. Il dénonce aussi la rupture entre les sommets et la base. Sa mémoire a certainement 229 . « ou est la garnison.. Vous répétez les erreurs et les crimes du gouvernement Kerensky.. elle était «paralysée par cette atmosphère de fanatisme et de haine [. les ouvriers et les marins. elle le fait intervenir en premier «au milieu de la meute hurlante ». Consciemment vous les calomniez pour les détruire [. nous sommes venus à votre aide et nous vous avons sauvés de Kerensky. Mais Emma Goldman écrit dix ans après la réunion pendant laquelle. Zinoviev et vous tous étiez dénoncés comme des traîtres. qui le présente comme délégué de «l’usine Arsenal en grève». ajoute Goldman.» Zinoviev. donne de son discours une version beaucoup plus incisive.. il recueille les applaudis­ sements d’une partie de la salle.. mais peu des matelots. ses voisins sur l’estrade semblaient mal à l’aise et la salle impressionnée par cet avertissement.. Trotsky. Elle n a donc pu noter le discours de Filippov. a pu réellement inviter les généraux et les rétablir dans leurs prérogatives antérieures ».] et anéantie par un sentiment d’impuissance23».. précise-t-elle... thème repris par quelques autres orateurs. comme des espions allemands. et lui fait dire. qui n’est plus en grève. repro­ duite partout. [. Son intervention suscite des mouvements divers : s’il est plusieurs fois interrompu. Nous vous avons mis au pouvoir. Il y a à peine trois ans Lénine. Nous..] Maintenant vous retournez les armes contre nous [. tressaillit.

» Il lit en entier la résolution qui. Selon Alexander Berkman. le matelot Ivanov dénonce les gardes blancs. «ne dit mot de l’Assemblée consti­ tuante». ce qui est tout aussi faux24. Après Filippov. les généraux tsaristes de Cronstadt. lakovlev. il brandit le texte de la résolution du Ier mars et se propose de la lire. mais avec quel argent vont- ils pouvoir acheter des produits aux paysans? Avec le salaire de 112 roubles versé dans son usine ? Impossible! Le délégué de Tusine de la Baltique. la voix des orateurs opposants a été couverte par les huées (comment les sténographistes ont-elles alors pu les entendre?) et Filippov s’est vu couper la parole. mais prend la défense des marins : « Ils sont tombés dans un piège. mais en a arrêté deux autres.. Zinoviev commente habilement : « J ’ai laissé à l'orateur un peu plus de temps que prévu car il a lu la résolu­ tion25». TAngleterre. Les ouvriers exigent Pinverse : on libère d’abord leurs camarades arrêtés et ils reprendront le travail.. après cette habile entrée en matière. De la salle retentissent des cris : «Nous le demandons. dont deux mencheviks. Petritchenko et Perepelkine. Ils ont donc continué la grève. souligne-t-il. nous sommes sûrs qu’ils vont nous revenir». puis conclut dans une brève envolée : «Mort aux parasites!» sans préciser qui il désigne par ce mot. Rien ne permet de remettre en cause le procès-verbal établi par les sténographistes. répond à Zinoviev : les travailleurs de l’usine « traînassent » pour obtenir la libération de vingt-deux d’entre eux. la France. Ivanov se félicite ensuite de la décision d’autoriser les travailleurs à aller se ravitailler dans un rayon de 50 kilo­ mètres autour de Petrograd. qu’il n empêche donc pas la salle d’écouter. arrêtés par la Tcheka qui leur a répondu : nous les interrogerons d’abord. La Tcheka en a libéré plusieurs. CRONSTADT durci et fleuri son discours. mais « sont 230 . reprenez le travail et nous les libérerons.

interpellant les hésitants. de s’adapter « aux masses épuisées. mais pour toute la classe des ouvriers et des paysans y a-t- il une autre issue ? Non 1». Kalinine. C ’est un échec pour Cronstadt : si les ouvriers de cette usine. de «déclarer à l’individu 231 . Et des millions se balanceront aux lampadaires dans les villes et aux bran­ ches des bouleaux et des sapins dans les villages. mais ils en porteront. massive­ ment hostiles aux bolcheviks et en grève depuis le 21 février. puis reconnaît : oui. vous n en répondrez pas car vous combattrez avec moi dans la clandestinité ». en concluant la réunion. dit-il. vise d’abord à convain­ cre les hésitants.. il leur demande : « Devions-nous contraindre Cronstadt à se soumettre à toute la république soviétique ou leur dire : dirigez-vous comme vous voulez ? Mais Cronstadt est un pont pour Foffensive des gardes blancs du monde sur Petrograd. les stigmates de la honte. le parti fait des fautes. Il accuse en même temps Filippov. L?ATTENTE pleinement solidaires avec le pouvoir soviétique. où il parle de «grèves» et non de « lambineries » comme Zinoviev. Oui. Mais son discours passionné. Et est-ce que cette bande se contentera de Petrograd ? Non.. Et qui répondra de cela ? Vous. ils ne vont pas et n iront pas avec les Cronstadtiens et sont d’ac­ cord pour reprendre le travail demain26». reprennent le travail par refus de soutenir Cronstadt. elle s’enfoncera dans la Russie profonde pour y étrangler les ouvriers et les paysans. dit-il. exténuées». Et. dont il fait le symbole des opposants ou des hésitants. Il souligne la démoralisation de la flotte. les tourments dont souffre la classe ouvrière « poussent parfois des ouvriers et des ouvrières affamés à maudire le pouvoir soviétique. les Filippov. Fincendie que les insurgés croyaient propager est éteint avant d’avoir été allumé. accuse Filippov et ses semblables de trahison et de félonie. il y a des fripouilles dans ses rangs.

moins les perdrix. les masses paysannes ou certains groupes de la population27. s’ils ne savent pas. de la même veine que l’appel du comité de défense.» Evdokimov fait ensuite adopter à la quasi-unanimité un appel du soviet « aux ouvriers. Il s’affirme «Fadversaire décidé des mesures répressives. tant qu’elles ne sont pas absolument nécessaires. Mais aujour- d’hui nous sommes confrontés à des mutins.. à la fois nécessaire et douloureuse : «Je suis certain que le premier obus qui tombera sur Cronstadt résonnera dans nos cœurs en y suscitant une vive douleur mais sera mille fois moins douloureux pour les Filippov. une «bande de bandits et de traîtres» manipulés par «des espions envoyés par le contre-espionnage français ». CRONSTADT fourbu : assieds-toi» et de le condamner ainsi à mourir comme le voyageur las qui chemine dans le désert par une nuit glaciale. Cela ne peut plus durer : « Nous avons une tâche pénible à accomplir». marins et soldats rouges de Cronstadt ». s’endort d’épuisement et meurt de froid. Mais un parti n est pas digne de s’appeler révolutionnaire et un gouver­ nement est indigne de conduire un grand peuple s’ils ne savent pas dans les moments cruciaux sacrifier leurs propres fils. C ’est de vous que dépend que le sang fraternel innocent coule 232 .]. assis­ tés par les mencheviks et les SR. rappeler à l’ordre et à la discipline les ouvriers qui dépassent les bornes. d’avoir provoqué l’insur­ rection. Il accuse un groupe « d’aventuristes et de contre-révolutionnaires». dans les moments décisifs.. avec lesquels nous prenons des gants depuis cinq jours. L’appel invite les marins à « arrêter sans délai les chefs du complot contre-révolutionnaire» et promet de distinguer « les travailleurs qui se trompent inconsciem­ ment des contre-révolutionnaires conscients [. Tout a été fait pour éviter des mesures brutales».

Reste donc la voix des armes. C ’est notre dernier avertissement. décidez immédiatement28!». soldats et habitants de Cronstadt que leur seule issue est de se battre jusqu’au dernier. plus loin dans les concessions [puisque aucune opération militaire n’a encore été engagée] que les intérêts de la révolution ne l’exigent29. Après la lecture de l’appel. contrairement à ses convictions anarchistes. ne pense pas possible ou souhaitable d’inviter les ouvriers de la ville à se joindre aux insurgés. Ces ultimatums ne peuvent que persuader les marins. Il proteste contre les attaques de Kalinine. mais Zinoviev l’invite à laisser achever Filippov. Les lzvestia. cela fera donc 50 roubles-or par ouvrier. Une partie de la salle le hue. Zinoviev conclut la réunion par deux informations : le pouvoir a débloqué 10 millions de roubles-or pour acheter du blé à l’étranger. Filippov redemande la parole.]. le président de séance signale quil a reçu des billets qui expriment « un certain doute : avons-nous utilisé tous les moyens pour régler le conflit par la voie pacifique? ». Plus de la moitié sera consacrée aux 100 000 ouvriers de Petrograd.. L’appel est publié dans la Pravda de Petrograd du 5 mars. Lui non plus. Evdokimov répond : «Le soviet de Petrograd et le pouvoir central sont allés.. de Cronstadt Au lendemain le repro- duiront intégralement avec celui du 4 mars menaçant d’abattre les insurgés comme des perdrix. Le temps n’attend pas. Cette question répétée manifeste le désarroi d’une partie des délégués qui ont pourtant voté l’ultimatum cité ci-dessus. qui insiste : il a souligné dans son usine les concessions du pouvoir et. l’a t t e n t e ou non [. de la Finlande. ce qui devrait apporter un «petit soulagement» . pour régler ce conflit. » Aux frontières voisines de l’Estonie. donc. et de la Pologne on s’agite en effet beaucoup. il a en fait calmé les masses mécontentes.

si cela est nécessaire. une autre.]. » Il n y a donc rien à craindre : « Les mutins ne sont pas encore écrasés seulement parce que l’autorité militaire épargne Cronstadt mais. Trotsky prendra la parole. n y assistera pas. l’anarchiste américain Berkman appelle Zinoviev au téléphone. Dès la fin de la réunion Zinoviev télégraphie au commissaire aux affaires étrangères Tchitcherine que tout va très bien ou presque : le fort Krasnaia Gorka «qui domine Cronstadt» —écrit-il très exagérément —est « dans nos mains et toute la garnison maudit les insurgés et aspire à écraser Cronstadt». . «aura un reten­ tissement international31». hostile aux officiers. dit-il. À cette fin. où. Elle se tiendra le 8. Goldman et deux anarchistes russes. mais pourquoi donc tromper Tchitcherine? À deux heures du matin. Les forts Peredovox et Oustie sont aussi du côté du pouvoir. signé de lui. CRONSTADT à ces derniers.. Puis il annonce une nouvelle réunion du soviet de Petrograd dans deux ou trois jours. ils proposent de constituer une commission de cinq personnes (dont deux anarchistes) qui se rendra à Cronstadt « et réglera le conflit par des moyens pacifiques». Cette solution. À Petrograd règne un calme total [. mais dans la camaraderie et la compréhension révo­ lutionnaires». Krasnaia Gorka forcera les mutins à se rendre30. priant de « régler le conflit [. La garni­ son de Petrograd n’a pas hésité une minute . la femme de Zinoviev arrive chez Berkman qui lui tend un appel. L’ère des tergiversations s’achève. les chasse de leurs cabines.] non par la force des armes. « Les autres forts hésitent ou sont neutres. Le premier jour 200 transfuges sont arrivés chez nous. mais Trotsky. Zinoviev ne lui répond pas. soulignent-ils.» Ce bluff grossier est destiné à la propagande à l’étranger. reparti depuis trois jours à Moscou... l'hésitation et la décomposition régnent parmi les mutins : une partie soutient Kozlovski.. Dix minutes plus tard.

. Œ uvre de L Kotliarov.Tableau représentant Toukhatchevski en 1920.

N atalie Kozloukara et trois de ses fils (D m kri. Constantin et Paul). . D R.D. ®Roxpm. © Rwptn.R.

Point d’observation d 'an groupe d ’artilleurs. .

Le général Kozlouski. D. Verchinine.R. . © Ro>spm.

Frodor Pervouchine et sa femme. .

.... 25/12-1892 Kitipaikza: Halainfci 23 ^ « 4 . . ../ >/T" :V■-■ :• ... ...... aaalari S Omit» viir:....... 2?..... Ammatti tas toi»::..■> ' ....... j w ... .... ....17S 0(3...........Ç..■ 1 * * ? ti ■/V-7y............ rî-- ■-'■ #>{'• VWi^Vï ......... S y ntym iiai'w :......... ?atrltaohôiîko H:ast«n i'ÿri: a lüttimümmet:....... Stepan Petritchenko..... ....? . ..... . .............f jMtov 4 ....-...... 8. 9 ............

D.R Raines de l’entrepôt de vivres de C ronstadt après un incendie. .© Rotipin.

.Interrogatoire d’un m atelot insurgé à l’état-major du groupe sud.

Vingt candidats se présentent. Manquent les 70 communistes délégués à la première assemblée. que l’entreprise ou l’unité qui les avait délégués n’a pas pu ou voulu remplacer. Elle rassemble 202 délégués. certains délégués présents le 2 mars pensent probablement que le comité révolution­ naire va trop loin. De plus. C h a pitr e X V Le comité révolutionnaire provisoire Pendant que se réunit le soviet de Petrograd. dont Petritchenko est le président et Iakovenko et Arkhipov sont les vice-présidents. Ainsi la 3e compagnie de l’École des mines s’oppose à l’arrestation de son capitaine. est publiée le lendemain dans les lzvestia de Cronstadt sous le titre ironique « Nos généraux ». Ils ne désirent pas franchir la frontière qui sépare le vote d’une résolution revendicative et le renversement du pouvoir. La liste définitive des membres du comité. soulignant l’ampleur des tâches du comité. une seconde assemblée de délégués des unités et des équipages se déroule à Cronstadt. communiste. premier secrétaire à bord du 235 . qui répond aux accusa­ tions du pouvoir en indiquant le métier de chacun des quinze: Petritchenko. Petritchenko. soit une bonne centaine de moins que le 2 mars. demande l’élection de dix membres supplémen­ taires.

Toukine. navigateur au long cours. à Cronstadt où il a travaillé à la grande scierie de l’île d’abord comme ouvrier sur machine puis à la scierie. Baïkov. Romanenko. se rallie aux mencheviks. Ossossov. quartier-maître électri­ cien du Petropavlovsk. Verchinine. Panar- chiste Voline transforme Baïkov en charretier. et Kilgast. élec­ tricien du Sébastopol. Valk. assistant médical en chef. Patrouchev. 236 . rétrograde Orechine au rang d'employé. dès mars 1917. directeur de la troi- sième école technique. Perepelkine. né on ne sait quand. de construire à Cronstadt une organisation social-démocrate. Iakovenko. en mars 1910. chef du train de la Direction de l’équipement de la forteresse . âgé de 20 ans. télégraphiste du service de liai­ son du district. depuis Page de 18 ans. Arkhipov. âgé de 37 ans. âgé de 25 ans. CRONSTADT Petropavlovsk . Valk du rang de contremaî­ tre à celui d’ouvrier. Il appartient au groupe des mencheviks-internationalistes hostiles à la guerre dirigé par Iouli Martov. tente. Vladislav Valk. ouvrier à l’usine électromécanique. Pour faire plus prolétaire. matelot du Sébastopol. Pavlov. et Iakovenko. âgé de 32 ans. quartier-maître mécanicien. Orechine. des études de dessinateur. et Kilgast devient simple timonier1. Trois d’entre eux sont des mencheviks : Valk. en 1902. est. Koupolov. vite déman­ telée. Kilgast. Toukine. Perepelkine. vice-président et dont il dirige le groupe d’élus mencheviks. pendant deux mois. le plus connu des trois. en 1913. mécanicien du Sébastopol. ouvrier à l’atelier de mines . Il adhère au PO SDR en 1907. âgé de 30 ans. surveillant des chantiers de réparation. Verchinine. il appartient au soviet de Cronstadt dont il est. La plupart de ces hommes ont une expérience mili­ tante ou des opinions politiques plus ou moins nettement définies. contremaître à la scierie. Trois d’entre eux. Il achève.

Selon Petritchenko. il mourra en Finlande en 1926. les opinions et les activités.. élu président de l’association des enseignants de Cronstadt. un moment. un anarchiste du genre autoritaire.» Bref. La Tcheka lui attribue sans preuve des opinions mencheviques. travaillé comme agent de la police criminelle avant d’être embauché comme ouvrier à l’atelier de mines. qui se rapprochera plus tard des Cadets. trace de lui le portrait suivant : «Iakovenko est un homme grand. âgé de 24 ans. LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE sont des anarchistes. Baïkov à la date de naissance inconnue. dont un colla­ borateur l’interviewe en avril 1921. Professeur d’histoire. au froid et à la ruine. un visage intelligent aux traits allongés. âgé de 44 ans.] Il parle avec clarté et netteté. bien bâti. L’organe des SR. Deux membres du comité semblent n’être que des ombres : Pavlov et Romanenko. et Orechine. d’âge moyen. il a. qui nous a conduits à la faim. sont alors proches des SR de droite. sans pour autant appartenir à un groupe constitué.. des cheveux châtains. Trois autres. ni de son sort ultérieur. Le comité révolutionnaire difïuse un appel angoissé : «O n peut attendre à chaque minute une offensive des communistes pour s’emparer de Cronstadt et nous impo­ ser à nouveau leur pouvoir. De Romanenko. On ne sait rien de son activité. puis membre du soviet de Cronstadt et président de la Douma municipale. avec une petite barbe. Iakovenko est le bras droit de Petritchenko. » Mais le comité défendra la liberté 237 . Orechine a été. ni de ses interventions au comité. Volia Rossii. chaque phrase est bien tournée et le ton de voix écarte la possibilité de lui présenter la moindre objection2. Pavlov est un personnage mystérieux. dont on ne connaît ni la date ni le lieu de nais­ sance. En mars 1919 il a créé le centre des archives révolutionnaires de Cronstadt. [. ni de ses opinions politiques. en mars 1917. on ignore aussi tout : la date et le lieu de naissance. Koupolov.

les SR maximalistes. Le soir du 4 mars. Il a appris récemment. Pavlov responsable de la section des enquêtes . La seule trace de cette réunion est la première page du procès-verbal. a adhéré en août 1917 au parti des SR maximalistes. Valk et Romanenko des questions administrati­ ves. Perepelkine et Koupolov ne se voient attribuer aucune responsabilité. Il quitte donc le parti communiste puis revient dans leurs rangs. Orechine secrétaire adjoint. Kilgast secré­ taire. L’affirmation que «seuls le calme et la retenue nous donneront la victoire3» confirme sa volonté de ne pas lancer une offensive sur le continent. Anatoli Lamanov. le comité révolu­ tionnaire se réunit au complet pour se répartir les tâches. Verchinine. Petritchenko est élu président. Toukine et Patrouchev du ravitaillement. Arkhipov vice-président. le secrétaire de rédaction des lzvestia de Cronstadt à partir du 5 mars. affirme-t-il. Depuis le printemps 1918. ïl le quitte en décembre 1919. peu avant minuit. parce qu’il condamnait les actes terroristes commis contre des communistes (en particulier l’attentat meurtrier à la bombe contre le comité communiste de Moscou du 25 septembre 1919). que les lzvestia avaient attribués aux SR maximalistes. Ossosov et Iakovenko s’occupent des problèmes militaires opérationnels (c’est-à-dire des liens avec le comité militaire). Boïkov des moyens de transport. que l’accusation portée contre les SR maximalistes d’avoir organisé l’attentat du 25 septembre 1919 était fausse. CRONSTADT toute neuve jusqu’au bout. Le seizième homme. Les autres ont été arrachées. il en démissionne le 4 mars 1921 par une courte déclaration publiée le lendemain dans les lzvestia de Cronstadt. Il invite donc «les citoyens à ne pas céder à la panique et à la peur s’ils entendent une fusillade». explique-t-il. 238 . Alors admis comme membre stagiaire du parti communiste.

Les adjoints de Lamanov aux ïzvestia sont le menchevik Valk et l’ancien prêtre Sergueï Poutiline. puis chargé d’enseigner la littérature et la langue russes à l’école du parti communiste et au club de la section politique de la garnison. renforçant et défendant le pouvoir d’État soviétique contre ses ennemis». il invite les communistes de la base à «mettre à la porte ces “communistes” [. Pour l'encourager. je vous en supplie. est et sera : “Le pouvoir aux soviets et non aux partis” 4 ».. dénoncent le pouvoir soviétique comme une « commissa- rocratie » qu’ils appellent à renverser tout en « soutenant. Kanaiev.» Rojkali n an­ nonce pas sa démission. se sont arrangés des nids bien chauds dans notre République.] qui les poussent à la boucherie6». il dénonce « la poignée de “communistes bureaucratiques” qui. un certain Rojkali va plus loin .» Le lendemain. Les ïzvestia du 7 mars passent de îa dénonciation de îa bureaucratie à celle de la terreur. débarrassez-vous de ces faux communis­ tes qui vous poussent vers le fratricide. proche des SR de droite. Lamanov suit de près la dislocation du parti commu­ niste à Cronstadt. LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE «dont la devise a toujours été. des lettres Individuelles ou collectives de démission de plus en plus violentes au fil des jours. à partir du 5 mars. officier de l’armée rouge. il publie régulière­ ment dans les ïzvestia de Cronstadt.. Comme communiste.. écrit le 5 mars : «Le parti est devenu bureaucratique [. souligne Lamanov. Les premières sont modé­ rées. défroqué au lendemain de février 1917. sous le nom de communistes. Elles publient une décla­ ration collective des soldats du fort Krasnoarmeiski qui s'affirment « corps et âme aux côtés du comité révolution­ naire » et « libérés du joug communiste et de la terreur de 239 .]. Il refuse d’écou­ ter la voix des masses et cherche à leur imposer sa propre volonté (pensons aux 115 millions de paysans!)5..

ils annoncent leur démission du parti communiste et leur volonté de participer à «la lutte commune contre les violeurs9». onze des démissionnaires seront arrêtés et vingt et un laissés en liberté sur leur navire.» Ce Ioudine s’enfuira en Finlande le 18 mars. dénoncent le gouvernement prétendument ouvrier et paysan qui « s'ef­ force de conserver son pouvoir sur les baïonnettes de détachements communistes et d’élèves officiers trompés». Au total. Ainsi. La troïka extraordinaire qui examinera leur cas après l’écrasement de la révolte établira des distinctions entre eux. reviendra dans la mère patrie en septembre 1922. qui lutte contre tous les opritchniki et les coupeurs de tête du tigre assoiffé de sang Trotsky et luttera jusqu’à ce que soient chassés les étrangleurs du peuple de Smolny et du Kremlin8. Ce mouvement se poursuit jusqu’au dernier jour de l’insurrection. vingt et 240 . adresse aux lzvestia de Cronstadt une lettre de soutien au comité révolution­ naire. mais par d’honnêtes fils de la patrie. Le 7 ou 8 mars un groupe de quinze communistes de l’artillerie et des mines du port condamnent « comme un crime contre le peuple les premiers coups de feu tirés sur Cronstadt par Trotsky et ses acolytes». Ses relents antisémites poussent le comité de rédac­ tion à ne pas la publier. sera déporté au camp des îles Solovki l’année suivante et amnistié en 1924. 35 marins du Sébastopol et 83 marins du Petropavlovsk démissionneront du parti commu­ niste. sur les quatre-vingt-trois du Petropavlovsk. On y lit en effet : «L a libre Cronstadt n'est plus dirigée par le parti des Judas [en russe Iouddont la résonance est évidente]. Ce même jour le secrétaire de la troïka révolutionnaire du détachement maritime des équipages de remplacement de la flotte. CRONSTADT ces trois années7». incarnés par le comité révolutionnaire provisoire. sur le Sébastopol. Ioudine.

le parti communiste plie mais ne rompt pas. précieuse source d'informa­ tion pour la Tcheka). trois seront fusillés et cinquante-huit laissés en liberté sur leur navire. prudents. . cinquante-trois démis­ sionnaires. deux s’enfuiront en Finlande. à Cronstadt. Ils ne seront pas sanctionnés. Enfin. l’un se pendra. Trois autres Font quitté pour les besoins de leur travail clandestin parmi et contre les insurgés. n’ont remis aucune déclaration écrite et se sont contentés d’une déclaration orale. La commission justifiera ces diffé­ rences de traitement en affirmant que certains ont quitté le parti par peur d’être arrêtés par les mutins. En un mot. et que rien ne prouve leur participation à la mutinerie. LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE PROVISOIRE un seront arrêtés (ceux dont les noms ont été reproduits dans les ïzvestia de Cronstadt.

I i i .

quatre jeunes marins du Sébastopol partent sur la glace. Le 5 mars au matin. ironie du sort. Mais la milice. La propa­ gande des insurgés ne peut atteindre le continent. jugés le 20 avril avec les membres du comité révolutionnaire capturés. qu’il ne débaptise pas. les six jeunes diffuseurs de tracts seront. condamnés à mort et fusillés. le comité révolutionnaire quitte le Petropavlovsk et. quils doivent distribuer à Peterhof et dans sa banlieue à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Petrograd. avec 3 000 tracts reprodui­ sant la résolution de la place de l’Ancre. Dans la nuit du lendemain. comme eux. «par désir de se rapprocher du peuple1». Partout les insurgés arrachent les portraits de Trotsky. deux autres marins du Sébastopol. s’installe dans la Maison du peuple située. chargés de quatre cents tracts et de quatre lettres aux destinataires inconnus. C h a p it r e XVI Premier branle-bas de combat Dans ïa nuit du 4 au 5 mars. détruit la quasi-tota­ lité des tracts et en garde quarante-six exemplaires quelle envoie avec les quatre marins à la Tcheka de Petrograd. mais laissent en place ceux de Lénine. Zinoviev et Lounatcharski. mise en état d’alerte maximale dès la nuit du 1er au 2 mars. sont eux aussi interceptés par la milice de Peterhof et expédiés à la Tcheka. les arrête à 6 heures du matin à Peterhof. avenue Lénine. 243 .

à chaque canonnade. Informé. Dimitri Bogdanov. Il reste des galettes pour 244 . le marin l’avertit : « Nous vous abattrons et vous noierons avant que vous ayez atteint les barbelés2. _ Le soir un membre de Fétat-major du district militaire de Petrograd. le marin ordonne à la garde de se mettre en position de tir. Nous allons seulement secouer les sommets du pouvoir. hérissé de barbelés. Bogdanov sort en hâte et recule vers la rive avec ses élèves officiers. Le 5 mars. Les canons des forts loyalistes de la côte et ceux de Cronstadt tirent leurs premiers obus qui n’atteignent aucun objectif À Cronstadt. La population n y manifeste pas un grand enthousiasme.» Le détachement avance vers le fort.» Lorsque Bogdanov affirme vouloir entrer dans le fort avec son détachement. que le raid sur Oranienbaum ou sont stockés. il affirme : « Il n’y a absolument pas de pain. Un groupe de soldats et de matelots les arrête avant les barbelés et ne laisse entrer dans le fort que Bogdanov et un élève officier. l’auditeur de l’école des officiers de marine. Ce jour-là commencent les élections des troïkas révo­ lutionnaires dans les divers services de Cronstadt. fils de paysan. décrit la situation des insurgés sous des couleurs très noires : les insurgés. Bogdanov interroge le marin : pourquoi se sont-ils insurgés et pourquoi les ont- ils reçus comme des ennemis ? Le marin rétorque : «Je suis marin. CRONSTADT Dans la matinée du 5. dit-il. 100000 (en réalité 60 000) pouds de farine a été annulé. on ne sait comment. je défends le pouvoir des soviets et la dictature du prolétariat. ne reçoivent aucun arri­ vage de ravitaillement. le canon tonne pour la première fois. affirme-t-il. des marins se ruent par centaines sur la rive. tirent à qui mieux mieux sur rien et s’en vont quand ils en ont assez. dans un rapport sur la situation dans File. s’avance à la tête d’un petit détachement d’élèves officiers vers le fort Totleben.

[. l’informe que le soviet a adopté à l’unanimité un appel aux insurgés à se rendre. puis raconte sa conversation à Zinoviev. il en reste 300 tonnes sur le Petropavlovsk. Il l'informe que le Petropavlovsk cherche à se libérer de la glace qui l’immobilise pour changer de bord et pouvoir ainsi utiliser pleinement sa puissance de tir. C ’est ce que pense Trotsky. le commissaire du fort de Krasnoflotski. Ces exigences ne sont pas satisfaites. de la viande pour six-sept jours. Ils en consomment 40 tonnes par jour. prétend qu’«à Petrograd l’état d’esprit est remarquable». et lui interdit de rappeler le Petropavlovsk sauf pour informer l’équipage de l’ultimatum et il conclut : « Préparez-vous au combat. de son train qui l’amène à 245 . téléphone au Petropavlovsk et discute longuement avec un marin qu’il prend pour le président du comité révolutionnaire. souligne-t-il. vite épuisés. car.] Il n y a pas du tout de charbon sur le Sébastopol. Il suggère à Zinoviev de proposer aux mutins d’envoyer une délégation à Oranienbaum pour discuter. Sladkov. « seule la conquête de Cronstadt en finira avec la crise politique à Petrograd». Le 5 mars au soir... Zinoviev lui répond : le plus important est de vérifier si on a brisé la glace autour du Petropavlovsk. Ce même jour. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT deux jours. Les ouvriers ont exigé 3 livres de pain par jour. » Enfin. faute de quoi «ils seront écrasés sans pitié». Une partie de la garnison aussi. où l’insurrection de l’île freine le rétablissement de la situation. « la population de Cronstadt a une attitude passive vis-à-vis du mouvement3». Les gardes sont d’ailleurs effectuées uniquement par des patrouilles de marins. Il n y a pas de réserves de combustible.» Mais le combat nest guère préparé. qui juge pourtant capitale la liquidation rapide de l’insurrection. Sladkov doit le savoir absolument! Il l’invite à transmettre aux insurgés l’ultimatum de Trotsky. voilà l’essentiel4.

Mais le rapporteur. On n a même pas mis en place un réseau de renseignements ». un ouvrier sans parti. Trotsky câble à son adjoint Sklianski une liste des mesures nécessaires pour liquider la crise ouverte. Il rencontre Zinoviev et le commandant des troupes du district militaire de Petrograd. éperdu et désorienté. Il arrive à Petrograd avec Serge Kamenev et Toukhatchevski quelques heures plus tard. mais de s’entendre avec les 246 .. à la fin de son introduction. Une ombre au tableau : sur YAngara s’est tenue une réunion de Féqui­ page dont l’unique point à l’ordre du jour était une communication sur la réunion du soviet de Petrograd du 4 mars. CRONSTADT Petrograd.. c’est-à-dire mettre fin à l'ingérence des organisations régionales du parti dirigées par Zinoviev dans les instances de l’armée et dans ses organes politiques comme le Poubalt. Un rapport rassurant des commissaires politiques du 5 au soir affirme même que l’équipage du Kretchet (sans doute soigneusement travaillé au corps) «se repent du caractère irréfléchi du jugement prématuré qu’il a porté sur la résolution de Cronstadt». Avrov. formulation prudente qui suggère que Féquipage attend la suite des événements sans vouloir s’engager. trois personnes présentes. ïl veut enfin « réorganiser la région mili­ taire [. Le commissaire politique veut aussitôt suspendre la réunion . après de longs débats animés. L’état d’esprit de la flotte à quai à Petrograd ne change guère. insistent pour faire voter la résolution .] en établissant une sévère subordination centrali­ sée5». tente de lire la résolution de Cronstadt. Fune d’elles propose une résolu­ tion de compromis exigeant de «s’opposer aux généraux blancs et à leurs acolytes. dont un ouvrier et un ancien communiste. avec interdiction d’y ajouter quoi que ce soit. alors qu’« il n y a eu jusquà ce jour aucun plan vis-à-vis de Cronstadt.

puis avait été dissoute après sa victoire. Huit mois plus tôt en effet. À en croire les rapports successifs du Poubalt et de îa Tcheka. on demande à discuter de la résolution de Cronstadt. comme XIzylmentiev. en revanche. la majorité des marins de Petrograd ne manifes­ tent pas de sympathie particulière pour les insurgés . qui avait en octobre 1920 manifesté contre les privilèges du comman­ dement. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT marins de Cronstadt. mais Palerte a été chaude. cet ancien page de la garde impériale. les communistes réussissent à empêcher Padoption de toute résolution. mais cela ne va guère plus loin . enva­ hie par Farinée rouge trois semaines plus tôt. Il l’avait conduite aux portes mêmes de Varsovie avant d’être battu 247 . qui avancent des exigences justes et nécessaires6». un décret de Trotsky et du chef d’état-major Serge Kamenev rétablit la 7e armée. méfiant. Pour diriger les opérations contre Cronstadt. sur quelques rares bateaux. dès le 5 mars. Finalement. propose. a dirigé Farmée rouge contre Pinvasion de PUkraine par les trou­ pes polonaises financées et armées par la France. qui avait écrasé les troupes de Pamiral Koltchak en Sibérie. Le 5 mars. puis lieutenant du régiment des gardes Semionov. Le choix de ce jeune commandant de 27 ans souligne Pim- portance accordée par Moscou à l’insurrection. Trotsky. Une partie des jeunes recrues du Transbalt nont pas de pantalon! Malgré ces rapports rassurants. Le sourd mécontentement qui règne sur certains navi­ res est toujours nourri par le sentiment des injustices dont souffrent leurs familles à la campagne et par les difficultés matérielles. le décret nomme à nouveau officiellement à sa tête Toukhatchevski. comme le manque de tenues sur plusieurs vais­ seaux. en Géorgie. d’envoyer une partie des équipages de Petrograd loin dans le sud. au début de Paprès-midi. les matelots rejettent Pidée de tirer sur leurs frères insur­ gés.

un responsable de la défense antiaérienne annonce à Zinoviev l'envoi par les insurgés d'émissaires pour préparer un soulèvement dans la ville. Deux mois après avoir écrasé l’insur­ rection de Cronstadt. sur ordre de Staline sous l’accusation délirante de complot avec les nazis. CRONSTADT et rejeté en arrière. en juin 1937. les désarment et les livrent au comité révolution­ naire. se lancent à leurs trousses. les arrêtent. il sera envoyé mater la révolte agonisante de Tambov. Le 6 mars. Ils décident alors de s’enfuir et s’élancent sur la glace. le soviet de Petrograd invite par radiogramme le comité révolutionnaire à «faire savoir par radio à 248 . qui l’emporte pourtant. parce que les préparatifs militaires d’une offensive sur Cronstadt traînent et se heurtent aux réticences d’une partie des troupes. Ce jour-là aussi se produit un événement imprévu qui aurait pu infléchir le cours des choses. Il a adhéré au parti bolchevik en février 1918 et s'est retrouvé six mois plus tard à la tête des armées du front de Sibérie. Ces derniers attendent un soulèvement des ouvriers et du reste de la population à Petrograd où ils envoient leurs gens7. un ballon d’essai visant à aller prendre la température dans l’île ou une volonté réelle d’engager le dialogue? Ce 6 mars. La cinquantaine de soldats et marins communistes présents combattent vivement sa proposition. les insurgés allument les projecteurs.» Ce jour-là. les repèrent. Est-ce une simple tentative pour gagner du temps. Mais l'atten­ tisme des insurgés l’empêche de s’inquiéter: «O n n'attend pas d’ouverture d’actions militaires du côté des insurgés. Il deviendra vice-commis­ saire du peuple à la défense et chef de Fétat-major de l’ar­ mée rouge avant d'être fusillé. Verchinine descend au fort Krasnoarmeiski au nord de l’Ile pour inviter sa garnison à rallier le combat des insurgés.

Les moyens de dépla- cernent doivent être garantis aux délégués de Cronstadt10». sinon. Nous proposons d’élire dans les usines. évoquant plus tard ce radiogramme. «indiquez le moment que vous choi­ sissez et les motifs de votre report. Les ïzvestia de Cronstadt publient ce bref radiogramme. le 6 mars à 18 heures». Le comité y ajoute une bravade en demandant à « rece­ voir la réponse. 249 . à son tour. Lénine disait : «L’irritation est mauvaise conseillère en politique. Pour Paul Avrich : « Cette réponse cassante et rigide eut pour résultat l’abandon pur et simple de la proposi­ tion . avec l’indication du moment où envoyer les représentants de Cronstadt à Petrograd. avec la fin de non-recevoir du comité révolutionnaire : « Nous n’avons pas confiance dans le caractère sans parti de vos sans- parti. » C ’est un ultimatum : accepter que des élections se déroulent sous le contrôle de représentants du comité serait admettre l’existence de deux pouvoirs égaux et rivaux et offrir aux insurgés Fauditoire qu’ils cherchent en vain à atteindre depuis le 1“ mars. si l’on peut envoyer de Petrograd quelques personnes choisies dans le soviet des sans-parti et de membres du parti à Cronstadt pour savoir de quoi il s’a g it8». Or. des représentants de sans- parti en présence de nos délégués. affirme que la délégation devait venir étudier sur place «en quoi consistait pour l'essentiel la divergence entre les gens de Cronstadt et le soviet du gouvernement communiste9». toute situation de double pouvoir étant instable par définition exige la liqui- dation de l’un par l’autre. » La bravade aussi. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT Petrograd. chez les soldats rouges et les marins. le 7 mars. désormais le gouvernement n’essaya plus de compo­ ser avec les insurgés11. Zinoviev ne peut accepter. Vous pourrez ajouter 15% de communards à la délégation de sans-parti ainsi élue.» Henri Arvon. Le général Kozlovski.

il nen dit m ot. Mais. «les criminels qui se trouvaient à la tête de la mutinerie ont considéré ce report comme une faiblesse de notre part14». Kozlovski la justifiera en expliquant : «Les Cronstadtiens ne virent dans cette proposition quun piège. CRONSTADT condamne cette « réponse incompréhensible qui équivaut à une fin de non-recevoir. car la résolution des marins était claire et n’avait besoin d’aucune explication complémentaire B. le pouvoir a encore.» Selon lui. » En quoi pouvait bien consister le «piège». différé de quelques jours les opérations militaires en espé­ rant que son appel finirait par être entendu. après cela. C ’est en tout cas ce que Zinoviev affirmera» Les jour­ nées d’attente et cette tentative avortée de dialogue lui permettront de déclarer devant le soviet de Petrograd le 25 mars : « Le vœu unanime du soviet réuni le 4 mars était de liquider la mutinerie de Cronstadt sans effusion de sang. insiste- t-il. Zinoviev transforme ici en volonté de dialogue les délais indispensables pour concentrer. Trotsky remonte dans son train spécial et quitte Petrograd où il n est resté que quelques 250 . puis reconstituer et consolider les forces néces­ saires à l’assaut prévu pour le 7 mars. C ’est la première et la plus importante raison de sa patience obligée. pas plus explicite. voire à une véritable provoca­ tion 12».» Évoquant l’ultimatum du 4 mars qui menaçait les mutins de les abattre comme des perdrix. Le 6 mars au matin. voit sans doute dans le télégramme du soviet de Petrograd un aveu de faiblesse et veut montrer sa force. Même s’il a vaguement tenté d’ouvrir une discussion avec les insurgés tout en les menaçant. il prétend : « Notre appel fut interprété comme un signe de faiblesse : le soviet de Petrograd nous lance un appel parce qu il n a pas les moyens de mettre fin à notre mutinerie par la force des armes. le comité révolutionnaire.

des mesures de pacifica­ tion. Il est d’ailleurs malaisé de définir îa place exacte qu’oc­ cupe Trotsky dans la bataille de Cronstadt. Dans une lettre privée.. même s’il signa ou cosigna au titre du conseil militaire de la République les ordres et décrets d’une opération dont Zinoviev assura la direction politique et Toukhatchevski la conduite militaire. Je considérai. 11 se rend à Sestroretsk. nouveau secrétaire régional du parti et. ils hisseront le drapeau blanc15 ». devait retomber sur les épaules de ceux qui hier jouissaient de leur confiance politique16. en cas de nécessité. Il y discute avec Ouglanov. avec qui il est alors en cheville et qui le liquidera plus tard. participaient à la révolte [. il s’interroge même : est-il oui ou non allé à Petrograd ? Il ne s’en souvient plus17. à une vingtaine de kilo­ mètres de Fex-capitale. Trotsky n’aurait pas pris les mesures nécessaires. à cause de la farouche bataille menée dans la flotte sur la question syndicale et conclue par le triomphe de Zinoviev : « Les matelots “communistes” qui avaient voté la résolution de Zinoviev. Mais Ouglanov. 251 .]. selon ce dernier. et le bureau politique n y objecta pas. » Il affirme aussi quil ne mit alors jamais les pieds à Petrograd pendant la révolte. dans leur écrasante majorité. Il affirmera plus tard n avoir pas pris personnellement la plus petite part ni dans l’écrasement du soulèvement de Cronstadt. que la responsabilité des négociations avec les matelots et. Son témoignage est hautement suspect. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT heures. déteste Trotsky autant que Staline. ni dans les répressions ultérieures et s’être mis totalement et démonstrativement à l’écart de cette affaire. en 1937. où il ne remettra plus les pieds pendant l’insurrection. lui aurait alors déclaré avec son assurance habituelle : «dès les premiers coups de feu. quoique adversaire acharné de Zinoviev à la tête du parti de Petrograd. Trop certain de cette victoire aisée..

le groupe d’éclaireurs du 561e régiment se réunit. qui le condamne à mort en insis­ tant sur quatre circonstances aggravantes : «Iegorovski savait que dans le dos des marins se tient Fancien général Cent-noir Kozlovski [ . l’insurrection rencontre encore des échos. et vu Fétat d’esprit de la plupart des équi­ pages. jugé le lendemain par le tribunal mili­ taire d’Oranienbaum. L’île révoltée est de plus en plus isolée. Ce même jour dans le village de Malaia Ijora. il a agi de façon totalement consciente et est politiquement bien formé [_] . Trotsky exige aussitôt le brouillage maximal des émissions de Cronstadt et le contrôle de la radio à bord des navires ancrés sur la Neva. L’éclaireur Vladimir Iegorovski propose à l’assemblée de soutenir les insurgés et de s’associer à leur action . le poste radio de son train reçoit l’appel du comité révolutionnaire de Cronstadt aux ouvriers. Pourtant. Les mili­ tants communistes parviennent à suspendre la réunion avant toute décision pratique. U atmosphère est tendue. Enfin. il a de façon entièrement réfléchie poignardé dans le dos ses frères ouvriers et paysans au moment de la tension de toutes les forces de ces derniers pour écraser l’aventure Cent-noir».] . ceux de tous les navires de la flotte de la Baltique le peuvent aussi.. fils d’ouvrier et ouvrier lui-même. Si son poste peut capter cet appel. l’assem­ blée vote sa résolution par 25 voix contre 17. après un vif débat. soldats rouges et matelots à se joindre à Finsurrection. En chemin. L’émetteur radio des insurgés ne sera plus capté par personne. étant un prolétaire de naissance. CRONSTADT Il intervient en tout cas à plusieurs reprises dans l’af­ faire. près de Petrograd. Le brouillage effectué par la station radio chargée de cette tâche lui paraît «minimal». Le commandement arrête aussitôt Iegorovski. «il a fait cela dans la zone de déroule- 252 . ce genre d’appel peut transformer leur grogne et leur mécontentement en insubordination..

Il rappelle que Trotsky insiste pour envoyer à Batoum en Géorgie.» Il est fusillé sur-le-champ. pour éviter toute contagion de l’insur­ rection chez les 12000 marins de Petrograd. un bataillon du régiment répond à l’exécution de Iegorovski en ralliant Cronstadt. le comman­ dant de la flotte de la Baltique interdit toute réunion sur les bateaux. Dans la nuit. Le chef de la milice du district. Les opérations militai- res. à l’autre bout du pays. dans les unités. La situation reste tendue à Petrograd. Toukhatchevski déclare d’ailleurs à Serge Kamenev au téléphone : « Malheureu­ sement. du 4 au 10 mars. Il est perspicace. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT ment des opérations militaires contre les Cronstadtiens18. Elle sera menée à bien quelques jours plus tard. elle procède dans les secteurs de Peterhof à 171 perquisitions et arrestations. Il n’a encore fait qu’attendre. j ’ai été cunctator» (surnom donné au consul romain Fabius Maximus qui n’attaquait pas l’en­ nemi pour mieux l’engluer). qui cite ces chiffres dans un rapport du 10 mars. La milice ratisse soigneusement les villages de la côte. ne doit être utilisé qu à des tâches annexes. le 6 mars. Le 6 ou le 7. Kamenev juge l’opération « terriblement compli­ quée19». dit-il. » En attendant. jusqu’ici. se résument pour l’instant à quelques canonnades épisodiques qui n atteignent aucun objectif sur Cronstadt et ne touchent que quelques granges désaffectées sur la côte sud. La glace. des ouvriers de l’usine Novy Arsenal diffusent à Petrograd un 253 . les marins de Petrograd peu sûrs. dans toutes les institutions. Ce 6 mars après-midi. est un peu brisée autour des deux cuirassés et leur cheminée fume (donc ils ont encore du charbon). Ainsi. affirmera alors avec satisfaction : «Tous les diffu­ seurs de ragots les plus nuisibles ont été mis à l’écart20. peu sûr. Le président du tribunal local en informe le président du tribunal militaire du district et lui précise que le 561e régiment. dont le tribunal invoque le déroulement.

. les usines Oboukhovski. ne travaillent pas le chantier naval de Poutilov. d’une usine ou d’un atelier sont vite arrachés. après une longue interruption. H dénonce «la calomnie que les Cronstadtiens ressuscitent les anciens généraux [..] si nous ne pouvons pas descendre dans la rue. Vive l’unité des marins. Les usines qui ne travaillent pas exigent entre autres la libération des emprisonnés» (leurs camarades arrêtés en février)21. Gvozdilnyi et Kabelny. de «travailler tranquillement [. les autres entreprises travaillent... plus de 600 transfuges ont 254 . Un additif précise : « Les ouvriers de l’Arsenal ne travaillent pas et nous vous demandons de soutenir les ouvriers de Cronstadt et de Vyborg22. sous le titre « Ça suffit de se taire ! ». Le 7 mars. alors pas la peine de parler des anciens». des ouvriers et des soldats rouges ! À bas tous les gouvernants et les tyrans! Vive le pouvoir des soviets! À bas la dictature des partis ». conclut le tract. un rapport de la Tcheka de la ville dresse un état de la situation qui infirme la mâle déclaration de Zinoviev sur le retour de l’ordre : «Aujourd’hui. invite la population de la ville à manifester sa solidarité contre « les nouveaux tyrans» avec «nos frères matelots qui étaient et seront toujours des défenseurs de la révolution». Leur effet est donc minime. l’usine de la Baltique a repris partiellement le travail. Selon le rapport de la Tcheka cité ci-dessus. L’un d’eux. Impossible. » Les tracts collés sur des murs de la ville. d’inspiration anarchiste. Les matelots révolutionnaires se sont soulevés contre les nouveaux généraux. Les deux camps semblent s’observer. De nouveaux tracts apparaissent collés sur les murs de la ville ou des usines. alors cessons de travailler et mani­ festons ainsi notre solidarité avec les insurgés. CRONSTADT tract au vocabulaire anarchiste et qui appelle au soutien des insurgés.].

Qu est-ce qui a pu pousser Verchinine et ses camara­ des à «penser qu’ils enverraient des délégués» sans l’avoir annoncé ou promis? D ’où Petritchenko et ses adjoints ont-ils tiré cette idée d’une possible négociation impromptue ? Verchinine n’en dit mot. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT quitté l’île. «le mandat fut donné à Govorov. Selon lui. Le change­ ment de pouvoir ne change rien à la faim et au froid. reprise le lendemain en pleine canonnade. C ’était le soir. coûtera la liberté. le lendemain. les « assaillants ». C ’est probable.» Étrange mission dont. apparem­ ment. Arkhipov et Romanenko convoquent Verchinine et ren­ voient sur le Petropavlovsk former une délégation chargée d’engager des négociations avec les assaillants. Petritchenko. mais personne n’est venu23. Verchinine réunit le cambusier Govorov et une demi-douzaine d’autres marins du Sêbastopol. Ils affirment qu«un certain mécontentement a commencé à se manifester à Cronstadt à cause du manque de pain et de combustible». ce même jour 27 communistes du Sêbastopol adoptent une motion de soutien au comité révolutionnaire. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Seul changement notable dans la situation. Un rapport du marin communiste Frolov sur la situa­ tion à Cronstadt éclaire sans doute les raisons de cette 255 . n’étaient pas informés. Est-ce un revire­ ment par rapport à la réponse au radiogramme du soviet de Petrograd la veille? Cette tentative de négociation improvisée. attendus aux portes mêmes de la ville. puis la vie au naïf Verchinine. Malgré sa fin de non-recevoir opposée aux proposi­ tions du soviet de Petrograd. Nous avons attendu les assaillants près des portes de Petrograd [à l’entrée de la ville] et nous pensions qu ils enverraient des délégués et que nous engagerions des discussions avec eux. un homme plus expérimenté et sachant mieux parler que moi.

mais accessible aux bateaux étrangers et donnera aux deux cuirassés la liberté de 256 . Cronstadt peut s’étendre au continent : le commandant de brigade Poutna qui emmène sa 27e brigade dite d’Omsk à Cronstadt. Pour le gouvernement soviétique. tout au long de son trajet. 2) Le corps des officiers [des gardes blancs avérés] [.] se tient pour le moment dans l’ombre et est imperceptible à la masse . Les bolcheviks craignent que Cronstadt ne devienne le point de ralliement de ces révoltes paysannes et ne facilite une intervention des grandes puissances. et les marins n’ont pas d’organisation militaire. De plus.. D ’après lui. les unités de Farmée rouge de Fîle qui ont gardé leur structure et leur commandement antérieur ne prennent que mollement part à la révolte. la fonte des glaces qui enserrent Fîle et ses navires de guerre rendra Fîle inac­ cessible à leur infanterie. 3) Tous ceux qui n’appartiennent ni à la l re ni à la 2e catégo­ rie. l’attente incertaine ne peut durer alors que les révoltes de Tambov et de Sibérie occidentale entraînent à elles deux plus de 100000 paysans armés de fourches. La situation alimentaire est dramatique : les détenteurs des cartes de première catégorie reçoivent 3 livres et demie de pain pour la semaine du 7 au 14 mars. de mitrailleuses. enfin. voire de canons. les autres touchent de l’avoine. Frolov divise ensuite la population en trois caté­ gories : « 1) Les houligans-makhnovistes [ils ont effective­ ment en majorité servi sous Makhno] . et se trouvent entre elles deux. par la popularité des insurgés parmi la paysannerie. dans trois ou quatre semaines au plus tard. mais aussi de fusils. est frappé. CRONSTADT recherche hasardeuse de négociations. de haches.. » II qualifie l’humeur générale de « soviétique-anticommuniste » (c’est-à-dire pour les soviets et contre le parti communiste) et souligne que «les masses ne voient rien au-delà de Cronstadt24».

. Le gouvernement soviétique doit donc ou étouffer la muti- nerie ou lui céder. PREMIER BRANLE-BAS DE COMBAT mouvement dont ils sont pour le moment privés. Lénine va la liquider par les armes tout en cédant partiellement à ses demandes. L’écrasement militaire permet des concessions sociales et politiques.

ï .

Le lendemain. C h a p it r e XVII L'assaut manqué L’ultimatum lancé par Trotsky aux révoltés le 5 mars expire le 7. le capitaine de la batterie est déplacé. Les canons des forts de Sestroretsk au nord prennent le relais. sème en revanche le trouble dans le camp gouver­ nemental : alors que Fon présente les élèves officiers comme des troupes solides. les canons du fort de Krasnoflotski sur le rivage au sud de Fîle. de Peterhof et d’Insary ouvrent le feu sur Cronstadt. inefficace militai­ rement. L’armée rouge 259 . En réponse. ne laissent pas la 35e batterie d’artillerie qui y est installée tirer sur Cronstadt. les deux compagnies sont retirées du front vers l’arrière et filtrées. les élèves officiers artilleurs des 5e et 6e compagnies stationnées à Lysy Nos. Cette première canonnade. et d’une demi- douzaine de trains blindés alignés près des forts d’Oranienbaum. les canons du Petropavlovsk et du Rif tirent sur Krasnoflotski. ceux des forts Constantin et Chantz sur les trains blindés. ceux des forts gouvernementaux n’atteignent aucun objectif vital. Leurs obus détruisent quelques baraques en bois vides et abîment quelques bâti­ ments. Le 7 mars. à 18 h 35. sûres et fidèles. Cette préparation d ’artillerie aussi inefficace que bruyante précède une offensive précipitée. sur la côte nord.

d’amis proches et même pour certains de leurs propres frères. or. Avec les renforts four­ nis par la 56e division et le 561e régiment de la 27e divi­ sion à peine arrivés à pied d’œuvre. suivis de détachements de la Tcheka destinés à soutenir leur moral vacillant par la menace de leurs mitrailleuses. et 18 jusqu’à Sestroretsk au nord). 144 mitrailleuses. « paralysée par le fait que se trouve à Cronstadt le 560e régiment formé comme eux de gens du Kouban. 178 canons lourds. Il estime les effectifs de la forteresse à 11 000 fantassins. 111 canons légers et 85 pièces de D CA. la canonnade reprend des deux côtés. l’envoie au combat en deuxième ligne. revêtus de manteaux blancs. bref des gens unis par des liens d’affection2» et qui nont donc aucune envie de se tirer les uns sur les autres. de connaissances membres des mêmes stanitsas [villages cosaques]. d’autant que le 561e régi­ ment vacille. Le même service de la Tcheka qui avait signalé la veille les motifs 260 . armés de 30 mitrailleuses. Un rapport de la Tcheka daté du 7 mars attire son attention sur cette unité. l’effectif dont il dispose paraît bien léger pour prendre d’assaut la forteresse. à 4 h 30. en effet. est une entreprise risquée. À l’aube. etc. Toukhatchevski peut théoriquement compter sur moins de 20 000 hommes. Le 8. Toukhatchevski. les soldats de l’armée rouge. dans le doute qui ravage ces unités sur le sens de l’insurrection. en pleine nuit. CRONSTADT dispose. même si un rapport assure que « les mutins assurent leur service de garde avec négli­ gence 1». Envoyer ces soldats contre leurs voisins. Au bout d’un kilomètre et demi. s’avancent dans une tempête de neige aveuglante sur les kilomètres de glace qui sépa­ rent Cronstadt du continent (8 kilomètres jusqu’à Oranienbaum au sud.. de 10073 fantassins. jugeant le 561e régiment d’infanterie peu sûr. et de 129 canons de divers calibres. leurs amis et leurs frères. le régiment refuse d’avancer.

Leur décimation le 8 mars est du mauvais feuilleton. À peine notre camarade prononça-t-il quelques paroles que les communistes se jetèrent sur lui. de Revel et de M insk4». Et il ajoute : dans les régiments qui flottaient. Ils ne prendront leurs quartiers à Oranienbaum que le 13 mars en fin d’après-midi. Le second camarade put retourner à Cronstadt. porteurs d’un drapeau blanc. Gorovov et leurs camarades vers Oranienbaum à la rencontre des premiers détachements de l’armée rouge. C ’est ce qui arriva aux régiments d’Orchan. Dybenko. lui 261 . Les lzvestia de Cronstadt dénoncent le lendemain la perfidie bolchevik en présentant sa démar­ che comme une négociation engagée à la demande de l’ar­ mée rouge : « Les soldats rouges sont sortis d’Oranienbaum en direction de Cronstadt. lorsque les assaillants. Selon Petritchenko. Verchinine est arrêté au cours de cette mission hasardeuse. l’autre s’arrêta à quelque distance. ces trois régiments de la 27e division n’arriveront dans la région que le lendemain. Le régiment reprend sa progres­ sion en rechignant. «des tirs d’artillerie et de mitrailleuses à partir du rivage leur coupaient la retraite pour les obliger à repartir à l’at­ taque». tentaient de reculer. pris sous le feu des canons de Cronstadt. après la bataille. » Petritchenko. le comité révolutionnaire envoie Verchinine. L’ASSAUT MANQUÉ de sa répugnance à se battre note pourtant dans son télé­ phonogramme : « La cause [de leur refus] est inconnue3» ! L’ancien marin de la Baltique. Or. Deux de nos camarades sans armes sont partis à cheval à la rencontre des parlementaires. L’un des nôtres s’approcha du groupe ennemi. le descendirent de cheval et l’emmenèrent. ou refusaient de monter à l’assaut. Dès qu’il fait jour. « on en fusillait alors un sur cinq. envoie sur la glace un cordon de troupes derrière lui avec ordre d’abat­ tre ceux qui reculeront.

. afin de mettre fin aux opérations militaires d’un côté comme de l’autre. quand la canonnade a commencé. CRONSTADT aussi. dit-il. « on m’a confié la tâche de parler au nom du comité révolutionnaire. j’ai été retenu par une patrouille6». et non par un groupe de faux négo­ ciateurs machiavéliques. le comité révolutionnaire m’a envoyé pour engager des pourparlers afin que la partie adverse désigne une délégation pour engager des pourpar­ lers avec nous. mais ajoute : «Je n’avais pas de mandat pour mener les négociations. » Donc ce n’est pas la partie adverse qui a proposé de négocier. Verchinine et Koupolov (alors que Verchinine parle de Govorov) se sont portés à la rencontre d’un groupe d’assaillants pris sous le feu des canons de Cronstadt et qui brandissait un drapeau blanc. à mi-chemin. rompt leur cercle et s’enfuit. Puis. Il dit d’abord avoir été « mandaté par le comité révolu­ tionnaire pour engager des négociations officielles avec la république soviétique». tel Zorro. dénonce le «moyen lâche et vil» par lequel les «bolcheviks purent s’emparer de [. en direction d’Oranienbaum. L’éloge escamote les questions que le récit soulève : d’après lui.. Petritchenko améliore le récit des ïzvestia: chez lui les rouges armés encerclent le second plénipotentiaire qui. Pourquoi enlever ses armes pour discuter avec des adversaires armés ? Enfin. Govorov et les autres ne sont pas allés à Oranienbaum. » La Tcheka n’a en effet trouvé sur lui que des tracts ! « Le 8 au matin. Ses camarades ont refusé de l’ac­ 262 . donne de l’événement une version très différente. dans ses dépositions à la Tcheka. [_] Vu la forte canonnade.] ce combattant exemplaire». L’histoire ici devient western. j’y suis allé tout seul et. les deux hommes alors « enlevèrent leurs armes et allèrent témérai­ rement à leur rencontre5». où il revendique fièrement son activité et son aversion pour le régime. Verchinine.

Trente obus tombent sur la prin­ cipale usine de la ville. où leurs obus éventrent deux maisons et en incendient deux autres.. Cronstadt disposait de 135 canons et de 68 mitrailleuses. lui. habité par une peur bleue d’avancer sur la glace. Les insurgés bombardent la côté nord et la ville de Sestrorestk. Toukhatchevski affirme. et déciment les rangs des assaillants qui reculent.. La qualité des explosifs est aussi médiocre des deux côtés. Pour des raisons inconnues. que Verchinine a été arrêté dans la rue à Cronstadt par une unité qui y a pénétré quelques minu­ tes. et dépourvu d’ar­ tillerie. Le groupe nord de l’armée rouge. abandonnent le fort 7 et reviennent sur le rivage. resté en arrière. mais la moitié n’explosent pas. Dix raids indi­ viduels lâchent sur la ville quelques milliers de tracts et 250 kg de bombes qui ne produisent à peu près aucun dégât. le plus proche du continent. les assaillants du groupe sud sont soumis à un violent tir d’ar­ tillerie. Il s’avance vers le fort 6. les mutins 263 . Les canons du fort entrent en action. Pourquoi sest-il aventuré seul pour une mission improvisée? Il ne le dit pas. Enfin. réussit néanmoins à s’emparer du fort 7. Govorov. l ’a ssa u t m a n q u é compagner sous les obus. Les artilleurs de Cronstadt pilonnent la ligne de chemin de fer Sestroretsk-Petrograd sans arriver à la couper nulle part. un kilomètre plus loin. ainsi que des 28 canons du Petropavlovsk et du Sébastopol. Les quinze obus qui explosent ne détériorent qu’une seule et unique machine. a sans doute inventé l’histoire du rapt pour dissimuler sa dérobade. creusent la glace en de multiples endroits. Arrivés aux abords des fortifications de la ville. L’affaire apparaît donc particulièrement obscure. L’aviation de l’armée rouge n est guère plus efficace. Mais ils incendient six maisons de la gare de Gorskaia et détériorent un embranchement secon­ daire qui mène au promontoire de Lysy Nos.

prenant la défense du commandant insubordonné et du détachement d’élèves officiers et demandant une enquête. 264 . en progressant sur une distance de 5 kilo­ mètres de glace entièrement à découvert. dit-il. C ’est la débâcle. armé de 36 canons de gros calibre et de 48 de petit calibre. Ces derniers sèment pourtant la panique chez les soldats. ce dernier se justifie : envoyer son déta­ chement à l’assaut d’un fort défendu par une garnison de 250 hommes. Le 12 mars. Mais le bruit se répand vite dans les couloirs du X e congrès du parti bolchevik. le chef de la direction prin­ cipale des Instituts supérieurs de l’armée rouge. Petrovski. stupide et même criminel8» l’ordre qui lui a été donné. «s’achèverait par la perte inévitable de tous les participants de cette entre­ prise insensée». adresse au congrès une mise au point rappelant les faits. qui doit désavouer l’auteur d’un ordre irresponsable. l’Inspection du train blindé de Trotsky donne raison à Avksioukievitch. Un détachement d’élèves officiers de Moscou du groupe sud chargés de prendre d’assaut l’un des forts installés sur un rocher aux abords de l’île revient sur ses pas sur l’ordre de son commandant. Elle qualifie d’« absurde. que le détachement a refusé d’exé­ cuter l’ordre donné. Un bataillon entier du 561e régiment (250 hommes) ainsi qu’une unité d’élèves offi­ ciers se laissent capturer et se rallient aux mutins. Avksioukievitch. et pas seulement de la trouer comme les simples obus. dont les travaux se sont ouverts ce 8 mars à midi. «considéré de son devoir révolutionnaire de revenir en arrière et de faire un rapport sur la véritable situation7». Saisie dès le lendemain. Il a donc. que l’état-major ne pouvait réellement ignorer. CRONSTADT n utilisent guère les shrapnells stockés dans leurs entrepôts capables de faire exploser la glace. affolés à l’idée de périr noyés et qui disparaissent par grappes entières dans l’eau glacée. Aussitôt dénoncé.

Une partie des élèves offi­ ciers se rend. qui s’est mêlé d’une conversation entre Rose et un chef de poste dont les 265 . Rose a été démis de ses fonctions et Nicolaiev demande son arrestation. Orlov. le commandant Guerman. Mais Rose trouve à son tour d’autres responsables qu’il fait sanctionner : Staszkiewicz. mais ne l’obtient pas. le chef des avant-postes. accusé d’avoir fourni de faux renseignements sur la disposition de ses postes de garde et de ses mitrailleuses. les marins les encerclent. sont envoyés devant le tribunal : le commandant de la 5e compagnie du régiment de Cronstadt. Trois hommes. a d’abord passé trois heures à rédiger un tract. ni vérifié l’installation des postes de garde. L’ASSAUT MANQUÉ Un bataillon de 350 élèves officiers réussit à pénétrer dans la forteresse par la porte de Petrograd. enfin. qui n a ni installé les gardes volantes indispensables. Il commandera plus tard la garde militaire de la compagnie Aeroflot et sera fUsillé en 1939 sous Staline. Rose sera même décoré pour son courage au cours de l’assaut. coupables d’une triple mais minime négligence. désigné par Trotsky pour commander la colonne d’assaut du groupe sud. ils se heurtent à un groupe de marins quils tentent de haranguer. une autre s’enfuit sur la glace sous les obus. comman­ dant d’un poste de garde. est rétrogradé. les désarment et menacent d’abattre sur place tous ceux qui résisteraient. Pourquoi l’offensive du 8 mars a-t-elle échoué ? Le chef de la section spéciale de la défense des frontières. alors qu’il ne restait que cinq à six heures avant le début de l’offensive et qu’il a fallu beaucoup de temps pour regrouper les bataillons disséminés dans les localités voisines. accusé d’avoir ignoré la disposition de ses postes sur le flanc gauche de son secteur. ni même assuré la liaison avec les postes voisins . le tché- kiste Nicolaiev. donne une réponse simple : Voldemar Rose. dans un rapport du 10 mars.

c’est lui- même. à la supériorité de ce dernier dans les tirs d’artillerie. Plus sérieux. affirme dans un rapport à Sklianskx : « Les tentatives de prendre Cronstadt par la glace. pour préparer «un assaut sérieux» (que n’était donc pas celui de cette nuit du 7 au 8 mars). pour autant que je le sache. Ivan Sladkov. et «surtout à l’extrême indécision des actions du 561e régiment et au passage d’un de ses bataillons du côté de l’adversaire9». délégué au X e congrès et envoyé sur le fort de Krasnoflotski. et donc à la faiblesse du pilonnage des posi­ tions de l’adversaire. le 8 mars à 14 heures. Ce régiment et son bataillon passé à l’ennemi permettent à Toukhatchevski de ne pas s’expliquer sur l’impréparation de son offensive. payée de centaines de morts.» Ce «on » trop impersonnel. Il souligne en effet par deux fois : « Dans l’ensemble les marins à Cronstadt se sont montrés plus fermes et plus organisés qu on ne le disait [.. La suite de son rapport oral infirme pour­ tant largement ce jugement.» Cette «patrouille de reconnaissance». dans son rapport oral à Kamenev. n’avaient qu’un caractère de patrouille de reconnais­ sance11. il faut. dit-il ensuite. « bombarder les casernes dans la ville et 266 . car. il rejette en effet l’échec sur leur défection. Dans une conversation téléphonique avec le chef d’état- major. CRONSTADT membres cie la garde dormaient et a déclaré sa négligence sans importance.]. Toukhatchevski.. Sladkov dit pourtant partiellement vrai. n’est que le grossier maquillage d’un assaut manqué. deux responsables militaires rédigent un bref rapport où ils attribuent l’échec à l’insuffisance d’ar­ tillerie lourde. non comptabilisés précisément. Le même jour. La fermeté de l’adversaire a été plus grande qu’on ne l’escomptait10. propose une batterie de mesures militaires et politiques: d’abord une préparation d’artillerie beaucoup plus intense et permanente de jour et de nuit.

Le 9 mars. Il réclame l’ap­ port de la 27e division de Poutna tout entière. d’autres condamnent la décision de l’avoir fait sans avoir ouvert des négociations au nom des ouvriers de la ville. Il y insiste par deux fois. La troïka de l’arrondisse­ ment évoque «l’attitude attentive des grandes usines qui sympathisent avec les Cronstadtiens» et souligne les critiques contre une effusion inutile de sang. Des ouvriers murmu­ rent : « Les nôtres combattent les leurs. Puis le comité révolutionnaire allonge de deux heures la durée de la journée de travail Les circonstances lui dictent à lui aussi sa politique. Il finira par la recevoir mais n aura pas lieu de s’en féliciter. cela produira une bonne impression Il faut accélérer le transfert des troupes et envoyer tous les marins de Petrograd ailleurs. un moment grisés par leur succès. La famine. la troïka centrale du bureau des syndi­ cats de Cronstadt invite les ouvriers à former des milices à disposition de l’état-major. on dit que le sang des ouvriers coule en vainI3. À la fin de cette journée du 8 mars. sont dégrisés par un cons­ tat douloureux : leurs dépôts de farine se vident alors qu’ils ont à nourrir 50000 âmes. L’échec du 8 mars infléchit l’attitude d’une partie de la population laborieuse de Petrograd. tant ces marins de Petrograd lui paraissent peu sûrs. la fusillade est une lutte fratricide. les insurgés. L’attaque du 8 mars les contraint en même temps à s’or­ ganiser. qui a dans l’histoire renversé bien des forteresses. Les ouvriers de l’imprimerie n° 5 affirment : «Le sang coulera en vain. l’a ssa u t m a n q u é bombarder la ville pour susciter la dislocation : si le ravi­ taillement en pain arrive à terme. est imminente. » 267 . » Des ouvriers des usines dites de Petrograd et de Smolny et du premier arrondissement sont mécon­ tents qu’on ait bombardé l’île. » La troïka du premier arrondissement signale la même réac­ tion : «À propos des événements de Cronstadt. Cela se fera de façon indolore12».

en Sibérie. Le bureau caucasien craint que toute information sur son existence ne trouble les montagnards du Caucase. CRONSTADT Dans l’arrondissement de Petrograd. affirment leur appui à ceux d’Arsenal et se mettent en grève à 13 heures. Le 8 mars. à tous les commissaires politiques des navires ancrés à Petrograd de ne laisser de fusils et de revolvers qu’aux communistes. le bruit court qu’ils vont faire le tour des usines pour demander l’arrêt des canonnades. le comité de Petrograd des mencheviks annonce dans un tract sa fin imminente: «L’édifice de la dictature bolchevik craque et s’effondre. réunis en assemblée générale. 268 . le bureau caucasien du parti communiste dirigé par l’ami de Staline. Les ouvriers de Narvikainen (dans le même arrondissement) ont. Le lende­ main. À cette nouvelle. Le commandement de la flotte s’inquiète des répercus- sions de l’échec sur les marins de Petrograd et ordonne. En réalité. que la Tcheka a interceptée et jetée en prison. dès le soir du 8 mars. Les échos de la révolte paraissent dangereux. Ordjonikidzé. ce 8 mars. En tout cas. mais affirment leur volonté de se joindre à ceux d’Arsenal et leur sympathie pour les insurgés. un moment durant.» Le tract énumère les soulèvements paysans en Ukraine. le matin. le 7 mars au soir. sont entreposées les armes et de garder la clé par-devers eux. dans l’arrondissement de Vyborg. le bruit court que les ouvriers de l’usine Arsenal (représentée au soviet de Petrograd du 4 mars par un anarchiste) se sont joints aux insurgés. L’échec de l’assaut encourage les adversaires du régime. décide de bloquer les émissions de Radio Rosta et la diffusion de toute la presse soviétique centrale tant que l’insurrection n’est pas écrasée. ils ont élu. une délé­ gation chargée de se rendre à Cronstadt. de fermer à clé la soute où. refusé de travailler. les ouvriers de l’usine Nobel. puis y ont renoncé.

Puis il interpelle ses lecteurs : « Regardez un peu ce que font les matelots héroïques de Cronstadt. les grèves ouvrières et l’insur­ rection de Cronstadt qu’ils nient avoir provoquées. C ’est eux qui ont installé ce pouvoir. assez bonne définition du communisme de guerre. la libération de tous les socialistes et de tous les ouvriers et paysans emprisonnés pour leurs convictions politiques14». qui s’en mettent plein les poches. l’ a ssa u t m a n q u é dans la Russie du Sud-Est. de syndi­ cats et d’assemblées pour tous les travailleurs . de voleurs et de bandits». les pires des ouvriers. Le pillage odieux de la paysannerie découle de ce que «le stupide et obtus gouvernement soviétique a introduit en premier lieu le communisme de la consommation au lieu du commu­ nisme de la production». c’est eux qui l’ont renversé et ils nous aident à renverser ces commissairocrates buveurs de sang. les bolche­ viks ont démontré qu’ils s’appuyaient exclusivement sur la violence brutale.. En opposant le canon à la résolution des marins de Cronstadt qui réclament des élections libres aux soviets. des maniaques et des aventuristes avec qui collaborent des Cent-noirs bigleux. et que la seule issue est le passage du pouvoir dans les mains de soviets librement élus. le Comité central ouvrier révolution­ naire russe. Le même jour.. Les mencheviks exigent «l’annulation des mesures militaires et d’état de siège. » Le tract invite les ouvriers à «descendre dans la rue pour exiger : 1) l’amnis­ 269 . mystérieuse organisation inconnue. des gens qui passaient leur vie jadis à jouer au billard [. repeints en rouge». affiche sur des murs de la ville un tract qui dénonce « un gouverne­ ment qui se nomme ouvrier mais est en réalité un gouver­ nement d’aventuristes.]. de presse. Les communistes sont «d ’anciens ivrognes. la liberté de parole. des élec­ tions libres aux soviets et aux autres organisations ouvrières .

Il en est en réalité venu une dizaine avec une mission de la Croix-Rouge. Il ajoute : « Une partie [des insurgés] se trouve sous l’influence d’idées makhnovistes typiques. Là-bas. voit le danger qui vient du côté des blancs [. 2) une Assemblée constituante élue au suffrage universel. parmi les marins et les ouvriers parfois on ne croit pas que le marin marchera derrière un général garde- blanc. et ils ne peuvent marcher les uns contre les autres qu’à grand-peine. Mais il est impossible. il affirme alors: «la motion de Cronstadt est aux trois quarts acceptable» par les membres de l’assemblée. Mais alors qu’il l’avait qualifiée le 1er mars de motion SR-Cent- noir. D'où un certain mécontentement. peut-être plus. d’envoyer les 12000 marins de Petrograd se battre contre Cronstadt. Car il y a là-bas beaucoup de jeunes gars venus d'Ukraine et il y a une grande quantité de marins totalement imprégnés d’idées makhnovistes. et dangereux de les garder si près de l’île insurgée : « Pour eux. ce qui lui paraît un signe de sa minutieuse préparation contre-révolutionnaire. c'est difficile à dire». secret et légal . » 270 .]. Cronstadt est une grande autorité.» Et la lecture de la presse de Cronstadt montre que «la partie makhnoviste. dit-il.. tout à fait compréhensible. Zinoviev affirme que de 1000 à 2 0 0 0 offi­ ciers russes blancs sont venus de Finlande à Cronstadt prêter main-forte aux insurgés. Les marins forment une couche extrêmement soudée. 3) le refus de la dictature du parti communiste15». Selon lui les opérations militaires vont durer «un ou deux jours. la plus honnête.. CRONSTADT tie de tous les politiques et de tous nos dirigeants à l'étranger. direct. » Mais Zinoviev ne propose pas de dissocier ces marins des gardes blancs. Le 8 mars au soir. devant le comité exécutif du soviet de Petrograd.

est saisi d’un doute devant cette opération. «car nous pensons qu’il est mieux qu’une partie des marins se trou­ vent là-bas plutôt que de rester ici où la situation est embrouillée. Le 25 mars. des jeunes pour la plupart. Certains marins. L’affaire est rondement menée : quatre convois. Zinoviev affirmera n’avoir expédié vers le sud que 2000 marins. d’ailleurs. à la frontière turque. ont murmuré qu’on ne les envoyait pas dans la flotte de la mer Noire. Un second contingent de 520 hommes est parti à 1 h 15 du matin après avoir attendu le train plusieurs heures et râlé. Le lendemain. Malgré cela les listes d’inscrits pour le Sud se remplissent vite : tout pour ces marins vaut mieux que d’être envoyés à Fassaut de Cronstadt. Le 7 mars. à 19 heures. a été embarqué sans problème. Ce sera mieux et pour eux et pour nous». à 10 heures du matin. Zinoviev ajoute en effet qu « il a fallu désarmer deux torpilleurs pas sûrs et en arrêter quelques membres16». craignant un piège. chacun compre­ nant 215 communistes. devant le soviet. Par télé­ gramme. le président de la Tcheka. Un troisième convoi est parti le 8 mars. eux- mêmes envie. Staline et Ordjonikidzé y ont en effet provo­ qué un soulèvement contre le gouvernement menchevik et envoyé à son secours Farmée rouge qui a besoin de renforts pour s’emparer du port de Batoum. emmenant plus de 3 000 marins vers la mer d’Azov et la mer Noire à l’au­ tre bout du pays. un premier contingent de 1195 marins. on 271 . l’ a ssa u t m a n q u é L’entrée de l’armée rouge en Géorgie va régler le problème. ïl est temps. dira-t-il. dans le sud du pays (PAdjarie). Dzerjinski. et un quatrième ce même jour à 18 h 30. il invite son adjoint Menjinski à la revoir. qui. sont déjà partis. en avaient. Zinoviev a préparé Fenvoi de marins de Petrograd. C ’est pourquoi une grande quantité de marins part sur le front prendre Batoum.

CRONSTADT envoie. La première page de la Pravda de Petrograd du 9 mars annonce en caractères gras : « Des centaines d’officiers russes blancs quittent la Finlande blanche pour Cronstadt. des milliers de marins à Marîoupol et Odessa. Enfin. connaît la réalité du dérou­ lement des chosesî8. mais un détachement de tchékistes rattrapera les matelots pour les surveiller. le quotidien prétend que « Cronstadt insurgée a répondu timidement aux tirs en rafales de nos canons qui ont commencé le 7 au soir..]. le jour­ nal affirme que « l’inquiétude monte chez les mutins.. note à propos de son équipage que « beaucoup ne croient pas les journaux. Chassez les S R !» Après avoir inventé de toutes pièces ces centaines d’officiers. Ce sont les SR qui font tout cela. Ce bluff l’enrage. La crise du ravitaille­ ment provoquerait une vague de désertions chez les mate­ lots et soldats. Le commissaire du cuirassé GangouU amarré à Petrograd. » Elle ne sera pas revue. Il télégraphie aussitôt à Zinoviev son étonne­ ment devant l’affirmation que Cronstadt craint de dépen­ ser ses trop rares obus : « Une information fausse de ce genre me paraît extrêmement nuisible [car] la population. Ainsi ils ont ri en lisant dans Krasnaia 272 . La bourgeoisie de l’Entente nous prépare une nouvelle guerre. Il faut réviser la décision17. Zinoviev croit répondre aux interrogations qui se multiplient dans sa ville par le bluff. où un radiotélégramme britannique annonce une révolte : « De plus Marioupol c’est la zone d’action de Makhno. Les matelots trompés de Cronstadt voient déjà qu’ils sont pris à l’hameçon des généraux tsaristes». Trotsky lit cet article dans son train blindé. » Les faits ne tardent pas à vérifier ses craintes. par peur de dépenser des obus qui ne sont à leur disposition qu’en faible quantité ». écrit-il. car on y trouve parfois des notes stupides. en particulier les marins [.

les matelots se sont révoltés uniquement. L’équipage. survolté. sans arme. C ’est une nouvelle défaite pour les insurgés. les unités d’élèves officiers. une assemblée générale de marins se tient sur le Gangout avec des délégués du cuirassé Poltava. Cet espoir s’envole pour les insurgés. et avec indécision. est décidé à soutenir les insurgés. pensent- ils. Si les deux équipages avaient maintenu leur position initiale. L’incertitude règne néanmoins à Petrograd au sein du commandement sur l’attitude des soldats et même des élèves officiers. déjà brisée . Il ne faut pas publier de telles nouvelles19». Or tout le monde sait que Cronstadt a des obus pour une année. Les autorités font descendre à terre les équipages des deux navires et les remplacent par deux détachements d’élèves officiers de la ville. car la glace autour de l’île et des forts est. qui le huent d’abord. leurs canons auraient pu tenir la ville sous leur menace. puis prêtent peu à peu l’oreille à son discours.! l ’a ssa u t m a n q u é Gazeta ou dans la Pravda que “Cronstadt tirait rarement. De plus Cronstadt leur parait imprenable. Au bout de deux heures. Un malaise profond ronge la division. flanqué de quelques marins communistes de la base navale de Petrograd. Le 9. La mésaventure du commissaire de l’école 273 . ont subi de lourdes pertes et leur déroute a été totale. l’équipage du Gangout et les délégués du Poltava reviennent sur leur décision. en route vers Oranienbaum. par peur de dépenser des obus qu ils possèdent en petite quantité”. contre les excès et les actes arbitraires des autorités locales. croient-ils. Mais Kroutchinski ne s’illusionne pas sur leur fermeté. d’ailleurs. Il harangue les marins. Monte alors à bord Mikhaïl Kroutchinski. Les soldats de la 27e division. discutent de l’assaut du 8 mars et de son échec. qui ont tenté la veille de prendre la forteresse d’assaut.

annoncent au commissaire de Fécole leur refus de participer à la prochaine offensive sur l’île. dont six communistes absents pour obligation de service. CRONSTADT des officiers de la marine. à cinq ou dix ans. leur annonce l’offensive prochaine et leur déclare : « Ceux qui ne savent pas manier les armes. lors de rassemblée du 9. verront leur condamnation commuée en vingt ans de travaux forcés . Le commandement procède ici ou là à des purges sévè­ res des unités incertaines. à les imiter. Dix jours plus tard. Finalement. » Une vingtaine d’élèves officiers sortent alors des rangs dont treize communistes. Il ordonne aux commandants et aux commissai­ res de ces unités d’en « retirer tous les éléments démorali­ sateurs. il réunit tous les élèves offi­ ciers. Fedko. mais dix d ’entre eux. «vu leur origine prolétarienne et leurs services antérieurs en faveur de la révolution21». les lâches et ceux qui se sentent trop faibles physiquement ou malades et ne veulent pas provoquer de troubles sur le front peuvent ne pas participer à l’offensive et sortir des rangs. Trois jours plus tard. Slydnev. la peine des dix-neuf sera commuée en dix ans de travaux forcés. rappelle aux plus aveu­ gles la fragilité du soutien dont bénéficie le pouvoir chez une partie des communistes et des cadres mêmes de Tar­ mée rouge. sept élèves officiers. dont la plupart ne feront que quatre mois. d’agitateurs qui invitent les soldats à refuser d’exécuter les ordres de combat et à discuter. Le soir du 9 mars. Mais cette proposition ne vaut pas pour les communis­ tes20. de nettoyer leurs rangs des parasites. Le 10 mars. Leur attitude conforte les autres dans leur refus et pousse des sans-parti. les dix-neuf communistes seront condamnés à mort. surtout dans le 561e. provocateurs 274 . un second groupe. membre de Fétat-major général. dénonce la présence dans plusieurs régiments. qui n avaient pas bronché.

et que les communistes ont été écrasés lors de la dernière offen­ sive23» qui n’a pourtant pas encore eu lieu. Cette purge vise à former des unités peu nombreuses. Le 14 mars. mais qualitativement fortes22». . sans hésiter à extraire une grande quantité de soldats des régiments pour inaptitude. le bruit court dans le premier arrondissement que «les mutins ont pris Oranienbaum. l’a ssa u t m a n q u é et braillards. Et il exige un engagement écrit du commande­ ment stipulant que les soldats restants sont sûrs. Les lents préparatifs de la seconde offensive aggravent les rumeurs. que les élèves officiers refusent de partir à l’assaut et d’obéir au commandement communiste.

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le jour­ nal cadet de Pavel Milioukov. Cela s’est marqué par la légère hausse des actions des entreprises industrielles russes et la reprise d’opérations animées sur les emprunts russes». à 500 kilomètres de Petrograd. le gouverne­ ment de Lénine doit être renversé. a déclaré son indépendance et que les marins insurgés de Cronstadt ont arrêté le comité exécutif du soviet de Petrograd. Le 6 mars à midi. démoralisée après la débâcle du général Wrangel en Crimée à la fin d’octobre 1920. Le SR Avksentiev. dont les titres ne peuvent avoir de valeur que si la propriété privée est rétablie. Les Soviets sont tombés. reçoit sur son bureau un télé­ gramme au contenu laconique envoyé de Revel en Estonie : «Félicitations. «les infor­ mations télégraphiques sur l’insurrection à Cronstadt. le prince Lvov. le premier président du Gouvernement provisoire de mars 1917. au nom de l’Assemblée constituante en exil.» Le 8 mars. Petrograd et Pskov ont suscité un vif intérêt dans les cercles financiers et boursiers français. les banques privées remises en selle et les emprunts décrétés remboursables. Pour cela. apprend avec enthousiasme la révolte des marins. déclare : «Notre 277 . annonce que Pskov. Poslednie Novosti (Les Dernières Nouvelles). D ’après le même numéro. C h a p itr e XVIII Cronstadt et rémigration L’émigration russe.

en 1919. seule compte la chute des bolcheviks. Wrangel. le comité central du Parti de îa volonté populaire (les anciens Cadets) discute de Cronstadt. » Bref. est un mouvement rigoureusement antibolchevik et constitue seulement la première étape d’une révolution ultérieure»» Il fonde son analyse sur un constat : « Bien qu’ils se consi­ dèrent comme socialistes. Leur principal dirigeant. toute troisième force ne peut être qu un marchepied pour ces derniers. La démocratie russe a engagé le combat décisif contre la violence bolchevik1. l’alternative est simple : ce sont soit les bolcheviks* soit les monarchistes . Le représentant de la Croix-Rouge russe à Helsinki. dont les services de sécurité français finan­ cent le journal La Cause commune. multiplie les inter­ ventions en ce sens auprès des gouvernements étrangers français et finlandais. devait constituer à Petrograd un gouvernement blanc en cas de victoire du général Ioudenitch. 278 . Peu lui importe le programme des insurgés. Pavel Milioukov. qui ne lui demandent rien. l’homme qui avait prévu l’insurrection dès janvier. tente de rassembler des fonds pour les insurgés. Pour Immigration. comme le dit le général blanc Von Lampe. quoique sur une plate-forme soviétique. » Le Centre national. s’annonce prêt à reprendre du service. avec ses 5000 soldats stationnés à Bizerte et —mal —entretenus par le gouverne­ ment français. qui. rémigration exulte. Le vieux révolution­ naire Bourtsev. mais Cronstadt est bien loin de la Tunisie ! À Paris. le 7 mars au soir.» Là est bien le nœud de l’affaire. CRONSTADT patrie est placée devant la révolution attendue depuis long­ temps. insiste dans une lettre à son supérieur pour que les émigrés « persuadent les cercles financiers que le mouvement de Cronstadt. y écrit : «L a lutte contre les bolcheviks est notre cause commune3. les insurgés reconnaissent la propriété privée2. Tseidler.

Je suis prêt à venir en personne pour placer mes forces et mon auto­ rité au service de la révolution du peuple5. le principal dirigeant des SR de droite et président de l’éphémère Assemblée constituante. Victor Tchernov. Son adjoint. On peut prendre de l’argent même chez le diable. Faites-nous savoir ce qu’il vous faut et en quelles quantités. insiste : «Les insurgés eux-mêmes renoncent déjà à la participation du général Kozlovski dans leur action : il faut montrer que ce nest pas un mouvement réaction­ naire. en effet. » Ce message grandiloquent ne manque pas de sel. Il offre des renforts en hommes et des vivres fournis par les coopératives russes à l’étranger. simplement en en cachant la queue4. pour la troisième fois depuis 1905. la commission « affirme sa certitude que ce mouvement rencontrera le soutien et la sympathie de la démocratie de tous les pays». alors ministre de l’agri­ 279 . défunt depuis trois ans et demi). non daté. avait tenté de s’emparer de Tchernov. matelots. au comité révolutionnaire : « Le président de l’Assemblée constituante. adresse de Revel en Estonie où il réside. adresse ses salutations fraternelles aux camarades héroïques. Elle Ta invité à solliciter du gouvernement et des organisations sociales américains une aide alimentaire destinée à la population de Petrograd. CRONSTADT ET IMMIGRATION informe les présents que la commission exécutive de la défunte Assemblée constituante a contacté l’ambassadeur russe Bakhmetiev à Washington (qui reconnaît toujours le représentant du Gouvernement provisoire. » Victor Tchernov. Affirmant que l'insurrection de Cronstadt est un soulèvement purement interne sans intervention de forces extérieures. soldats de l’armée rouge et ouvriers. massés devant le siège du comité exécutif des soviets. un radiogramme. Vinaver. se sont levés pour secouer le joug de la tyrannie. En juillet 1917. un groupe de marins de Cronstadt. qui.

La clarification attendue est sans doute l’extension ou non de la révolte sur le continent. l’explique dans une lettre du 8 mars à un de ses camarades : « Si nous pouvions mainte­ nant envoyer du ravitaillement à Cronstadt. Mais Tchernov pensait sans doute. Si elle s’étend. mieux vaut ne rien dire.» Cette aide s’organise pourtant lentement et chichement. une délégation de la Croix-Rouge russe en émigration installée 280 . Et quand la Russie soviétique saura que Cronstadt libérée des bolcheviks a aussitôt reçu du ravitaillement de l’Europe. Le comité débat de la réponse à lui donner. ensuite les SR de droite avaient participé à des gouvernements de coalition anti­ bolcheviks avec des blancs. Il se réclamait de l’Assemblée constituante dont la majorité des insurgés ne voulaient pas entendre parler . Perepelkine demande de la rejeter. nous pour­ rions l’annoncer au monde entier. ce serait une étincelle dans un baril de poudre7. CRONSTADT culture du Gouvernement provisoire. Pour le moment. sans fermer la porte. Petritchenko propose de la décliner pour l’instant. «estime de son devoir de remercier le camarade Tchernov de sa proposi­ tion mais lui demande de s’abstenir provisoirement de venir. Seule Fintervention de Trotsky l’avait sorti de ce mauvais pas. le comité pourra accepter l’aide de Tchernov. L’aide humanitaire envisagée par Milioukov et par Tchernov est purement politique. Sa proposition avait un double aspect embarrassant pour le comité révolutionnaire. Le comité. sa proposition est prise en considération6». et de lui faire un mauvais parti. le dirigeant SR Zenzinov. lui aussi. Valk propose d’accepter sa proposition. Les ïzvestia de Cronstadt ne publient ni son appel ni la réponse du comité. que les marins de 1921 n’étaient plus ceux de 1917. Le 9 mars au soir. dans sa réponse du 13 mars. installé à Prague. en attendant que la situation soit clarifiée. En attendant.

accompagnés de journalistes. mais. Agranov souligne : « Le comité révolutionnaire donna son accord à Faide proposée. sans prendre sur lüi-même aucune obligation politique . Bien que profondément antibolchevik. le général lavit. [.. dans leurs dépositions. ancien commandant à poigne du Sébastopol. le gouvernement finlandais . Guerman membre de l’organisation monarchique clan­ destine dite de Tagantsev (l’organisation de combat de Petrograd). un émissaire de l’organisation clandestine SR dite «Centre administratif».] Valk et Perepelkine recon- naissent que le comité révolutionnaire se rendait parfaite- ment compte que ce cadeau de la bourgeoisie le liait avec elle et. qu’à l’avenir. Vilken n avait échappé que par miracle à leur fureur vengeresse. La troïka révolutionnaire du cuirassé calme difficile­ ment leurs ardeurs. » On peut contester les déposi­ tions de ces deux vaincus démoralisés. avant la débâcle. Sa composition est haute­ ment politique : le baron Vilken. L’aide promise est très difficile à assurer. représentant du grand prince Nicolas Nicolaïevitch Romanov à Helsinki. CRONSTADT ET IMMIGRATION en Finlande arrive à Cronstadt. va effectivement dans ce sens. La mission propose une aide alimen­ taire et en médicaments. La venue de Vilken ébranle certains marins du SébastopoL En février 1917. les marins avaient voulu le noyer dans la Baltique ou le jeter dans une chaudière . le chef du service de renseignements de Fétat-major finlandais. le colonel Bounakov. Une mission ainsi composée n’a que des préoccupations humanitaires limitées et ne saurait avoir comme fin l’instauration d’un authentique pouvoir des soviets que ses membres ont toujours combattus avec acharnement. Certains marins veulent à nouveau le jeter à l’eau. Brouchvit. il devrait parvenir à un accord défini- tif avec cette bourgeoisie8.. Saliari. mais l’appel ultime du comité.

que le 17 mars à 18 heures. L’avocat Michel Vinaver. Les quelques traîneaux que les gardes-frontières finlandais laissent passer ne peuvent transporter qu une aide dérisoire. La mission repart. la Finlande est le point de passage obligé de tout transport. souligne-t-il. dont l’avenir lui semble très incertain. Or. laissant le comité révolutionnaire face à ses difficultés. Vilken reste dans l’île pour des motifs poli­ tiques mais on ne sait ce qu’il y fait. enfin. tant que la glace n'a pas fondu. Elle fera envoyer à Cronstadt le total misérable de 400 pouds de blé (soit 13 quintaux) pour 50000 habitants. Le comité central des Cadets. contactée. La section des pétroliers a rassemblé 400 000 francs et prétend collecter 20 millions gagés par des hypothèques sur les exploita­ tions pétrolières à récupérer par leurs anciens possesseurs. quelques heures avant la chute de la forteresse. réuni à nouveau le 10 mars à Paris. refuse d’investir à fonds perdus! Il lui faut des garanties. membre du comité central des Cadets depuis 1905. Elle laisse derrière elle Vilken qui reste jusqu’au bout. apparaîtra possible lorsque se dessinera le succès d’une insurrection à Petrograd et les 282 . fait savoir que la Croix-Rouge américaine. Les SR. sont prêts à collaborer mais clandestine­ ment : une entente publique avec l’Union des commer­ çants et industriels ternirait leur étiquette révolutionnaire. ravitaillement et médicaments pour Cronstadt. et ne quittera Cronstadt» in extremis. « Une aide réelle de la Croix-Rouge américaine. CRONSTADT ne veut pas se laisser entraîner dans un conflit militaire avec la Russie soviétique et refuse ostensiblement de lais­ ser transiter par son territoire tout convoi de matériel. établit un bilan de Faide matérielle : l’Union des commerçants et des industriels a collecté un million de marks finlandais et entend collecter un nouveau million dans les jours suivants.

armé. . ont en vain financé. discute du mot d’ordre des « soviets ». ancien chef du gouvernement du Nord porté à bout de bras par les Anglais.. L’humanitaire doit être rentable. » Ainsi. les soviets peuvent subsister comme organe non politique. pas au parti» devrait aboutir à retirer tout pouvoir aux soviets. équipé et soutenu les armées blanches ne veulent plus investir à fonds perdus. CRONSTADT ET IMMIGRATION premiers pas dans cette direction doivent être effectués sur la base des moyens russes9. la direction du Parti socialiste populaire travailliste. Mais les gouver­ nements étrangers qui. des zemst- vos urbains10. avancé par les insurgés. le régime soviétique pourra enfin être renversé et la terre russe ouverte au capital privé. petite formation présidée par Tchaïkovski. par les tâches et par le mode de choix des organismes municipaux. En attendant un succès douteux. Le 11 mars.» Si l'insurrection triomphe à Petrograd.. la Croix-Rouge américaine ne débourse pas un dollar pour ravitailler les insurgés menacés par la famine. Un certain Bramson résume clai­ rement leur position . pendant trois ans. proche. « Cela peut avoir une signification tactique et peut être utile pour renverser le pouvoir bolchevik. Mais par la suite. le soutien aux insurgés qui procla­ ment «Tout le pouvoir aux soviets.

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Peut-être l’assaut aurait-il pu alors être évité». Selon les auteurs de Kronstadt 1921. Une solution de force lui était donc nécessaire. car l’in­ surrection lui permettait de justifier son exigence d’unité et de discipline du parti et de faire voter l’interdiction des fractions. ce report a été voulu par Lénine. le jour préalablement fixé. le tournant dans la politique économique annoncé à son ouverture aurait pu changer la situation à Cronstadt et influencer l’humeur des matelots qui attendaient le discours de Lénine au congrès. le lendemain du jour fixé secrètement par fétat-major pour son offensive qu’il croyait décisive sur Cronstadt. Les auteurs ajoutent : « C ’est précisément à ce moment-là que le parti s’engagea sur la voie tragique qui allait le mener à la dictature à travers les répressions massives1. La date du congrès a été plusieurs fois repoussée sans aucun rapport avec Cronstadt. car «si le congrès s’était ouvert le 6 mars. 285 . Puis. C hapitre XIX Lénine. Le comité central du 8 décembre 1920 en avait fixé l’ouverture « au début de février». Mais Lénine ne le voulait pas. » Rien ne confirme cette interprétation hasardeuse. Cronstadt et le Xe congrès du parti communiste Le Xe congrès du parti communiste initialement prévu le 6 s’est ouvert le 8 mars à midi.

une Union populaire de défense de la patrie et de la liberté diffuse en Biélorussie un tract de soutien aux insurgés de Cronstadt.. Toula. Eketarinoslav. fusillés ?). Kolomna.. pour conclure triomphalement ainsi : «Le peuple a chassé les communistes du Kremlin. Le comité centrai du 7 mars confirme enfin Fouverture le 8. à l’intérieur comme 286 .. louzovka. ce qui est faux et absurde (à quoi pourraient bien servir des otages.. Le 14 février. «À Moscou [..] .. Briansk.. Voronèje et Tioumen. » Les troupes envoyées de Moscou pour écraser Finsurrection se sont ralliées aux insurgés qui « exigent la liberté et la convo­ cation de l’Assemblée constituante».» S’ils sont chassés du Kremlin. le comité central du 24 décembre fixe l’ouverture au 6 mars. Ce flot de fausses nouvelles est le lot quotidien des informations sur la Russie soviétique. la commission d’organisation du congrès s’impatiente des retards dans la publication des textes à discuter au congrès. et d’autres villes et les a fusillés ». riche en informations hautement fantaisistes : «Les ouvriers de Petrograd. le tract énumère une série de révoltes imaginaires en plus des soulèvements réels de Tambov..les détachements spéciaux et les communistes ont commencé à fusiller cruellement les grévistes et à fusiller le comité de grève ouvrier tout entier. et une grève des cheminots. Mais «laTcheka a pris des otages parmi les ouvriers à Moscou. annonce des combats d’artilllerie «entre le peuple» et les communistes. CRONSTADT à cause de la discussion sur les syndicats. l’heure est même déjà largement passée. » Après cette information fantaisiste. Kharkov. [. Lougansk. Tsaritsyne. Au moment où s’ouvre le congrès. le bureau politique en discute. Mi-février. la garnison de Krasnaia Gorka et les paysans du gouvernement de Pskov se sont joints à Finsurrection.] L’heure est venue d’anéantir cette bande de voleurs et d’as­ sassins2. dont la parution en commande Fouverture.

dont deux sont faux (en particulier la « convoca­ tion de l’Assemblée constituante nationale»). « Pskov s’est déclarée indépendante du gouverne­ ment de Moscou » et « îe comité révolutionnaire de Pskov se propose d’aider Cronstadt». Ce point excepté. ne suffisent pourtant pas à abattre le régime. réservée à la propagande. Tobolsk persuade Lénine que la prolongation du commu- nisme de guerre entraînera la chute du régime. et le pouvoir dans la capitale est passé entre les mains du comité révolutionnaire des marins3. publie des dépêches de son correspondant à Riga truffées d’informations aussi fantasmatiques que les précédentes. Tous ces scoops sensationnels.» C ’est donc la fin.. il insiste sur la parenté apparente entre le programme des insurgés et 287 . Cette contre-révolution se dresse déjà contre nous4». Il résume la résolution du I er mars en trois points. Cependant la conjonction de Cronstadt.]• Les équipages du Sébastopol et du Petropavlovsk ainsi que les 40000 hommes de la garnison de Petrograd ont déclaré qu’ils reconnaissaient le Gouvernement provisoire [?] et sont prêts à le défendre jusqu’à la dernière goutte de leur sang». pour analyser l’insurrection.. Tambov. Le plan de son discours au congrès. où il abandonne la formule de Zinoviev sur la «résolution SR-Cent-noir». Enfin : «Le comité exécu­ tif de Petrograd et toute une série de communistes éminents ont été arrêtés par les marins de Cronstadt. La revendication centrale de la révolte est à ses yeux la « liberté du commerce ». qui engendre mécanique­ ment le capitalisme. commence par évoquer «la contre-révolution paysanne (petite-bour- geoise). inlassablement repris par la presse occidentale. îe journal du Cadet Milioukov. LÉNINE. Selon lui « les soldats rouges s’associent en masse aux marins de Cronstadt [. Ainsi. à Pextérieur du pays. Mieux encore. Les Dernières Nouvelles. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. îe 8 mars.

semble-t-il. mais en réalité les éléments sans-parti ont fait office de marchepied. il conclut son discours diffusé deux jours après par la Pravda : «À Cronstadt on ne veut ni les gardes blancs ni notre pouvoir. Sa division favoriserait leur pénétration.ils voulaient corriger les bolcheviks sous le rapport de la liberté du commerce. il affirme : «Cronstadt : le danger vient de ce que leurs slogans ne sont pas socialistes-révolutionnaires. de gradin. et il n’y en a pas d’autre7. « Le pouvoir politique détenu par les bolcheviks est passé à un conglomérat mal défini ou à une association d’éléments disparates. ce transfert paraissait peu notable.. qui peuvent aussi exercer leur pression dans le parti bolchevik lui-même nullement homogène. Aussi. Lénine veut donc resserrer les boulons. et les mots d’ordre du Pouvoir des Soviets identiques à quelques changements près. CRONSTADT celui des bolcheviks. on ne sait. note-t-il : « La leçon de Cronstadt : en politique : plus de cohérence (et de discipline) à l’intérieur 288 . légère­ ment plus à droite que les bolcheviks.. à quelques amendements près. et peut- être même plus à gauche.] ce décalage du pouvoir que les marins et ouvriers de Cronstadt proposaient .» Mais «si petit ou peu notable que fût au début [. dans le plan de son discours. mais affirme que les « nuances » qui les séparent constituent autant de passerelles pour les éléments réactionnaires décidés à utiliser la révolte pour rétablir l’ancien régime en Russie. tant l’ensemble des groupements politiques qui ont essayé de prendre le pouvoir à Cronstadt est indéterminé. mais anarchistes6. » Récusant la propagande gouverne­ mentale. de passerelle pour les gardes blancs5». Lors d’une réunion à huis clos le soir du 13 mars. » Il en tire une autre leçon : les mencheviks et les SR qui voient dans la NEP l’échec du bolchevisme et d’Octobre peuvent coaguler les forces sociales bénéficiaires de la NEP et hostiles au régime.

ensuite il faut détourner des bolcheviks les masses ouvrières d’Europe occidentale . de toute fraction dans un parti qui doit resserrer ses rangs face à un danger nouveau. enfin îe gauchisme de Cronstadt c’est sa tradition101» Le 9 mars au soir. Il s’appuie sur une déclara- don de Milioukov. Dans sa brochure sur l’impôt en nature. Il fait donc voter par le congrès l’interdiction «provisoire» . après quoi les Milioukov et leurs amis chasseront «à coups de claques les anarchistes. plus de lutte contre les mencheviks et les S R 8» quil fera interdire en mai 1922. » Le colonel Poradelov dit à sa manière la même chose que Lénine . CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. vers les mencheviks ou vers les anarchistes. dévoile la tactique des contre-révolutionnaires : «Soutenons n’importe qui. pourvu qu’un déplacement du pouvoir soit opéré. il insiste 289 . Peu importe que ce soit vers la droite ou vers la gauche. Trotsky présente un bref rapport sur Cronstadt dans une séance à huis clos du congrès. d’abord c’est un procédé tactique . n’importe quel pouvoir des soviets pourvu que les bolcheviks soient renversés. Les forces «petites-bour­ geoises » ne doivent trouver de canal politique ni dans le parti ni en dehors. insiste-t-il. du parti. LÉNINE. ensuite il faut battre les bolcheviks avec leurs armes . Le lendemain. les Tchernov et les Martov9. Il faut. à ses yeux.et plus brutalement ! —quand il écrit le 13 mars au président du Centre d’action émigré: « N ’ayez pas peur du gauchisme de Cronstadt. rédigée en avril 1921.c’est-à-dire pendant la durée de la NEP - et donc secrète. qui. même les anarchistes. Lénine répond au menchevik Martov qui voit dans Cronstadt l’exemple d’un mouvement antibolchevik échappant aux gardes blancs. pourvu que le pouvoir soit décalé par rapport aux bolcheviks». « passer à l’action sans tarder car la neige et la glace ont commencé à fondre». sinon elles pourraient renverser le régime.

grogne. Le 10 mars.. » Le congrès. selon lui : «Nous mourrons pour le pouvoir soviétique. Espérer quelle se rendra à cause de l'insuffisance du ravi­ taillement est dénué de tout fondement. reçoit plusieurs billets. se moquera des « camarades Trotsky et Zinoviev qui ne savent pas ce qui se passe sous leur nez. exige de Boukharine des réponses détaillées à ses questions : « 1) Pour quelles raisons 30 % des communistes de Cronstadt se sont dressés contre nous ? Et 40 % observent la neutra­ lité ? 2) Qui est responsable dans cette question ? Peut-être l’Opposition ouvrière par ses discours?» Le présidium 290 . la circulation d’une masse de bruits incroyables ».. Plus tard. Vorochilov. Elle tiendra encore quinze jours. Mais les soldats refusent déjà de s y avancer en disant. écrit l’un. mais nous n’irons pas sur la glace12. Un autre. qui commence. demandant une information sur Cronstadt. La glace pouvait encore tenir trois semaines». mal informé sur l’insurrection et sur les mesures prises pour la réduire. faisant allusion à deux tendances constituées à l’oc­ casion de la discussion sur les syndicats. mais craint « que ni le parti ni les membres du comité central ne se rendent pleinement compte de l’extraordinaire acuité de la question de Cronstadt11». Cronstadt établira le contact avec l’étranger et Fîle nous sera inaccessible. car les insurgés disposent de suffisamment de ravitaillement jusqu’à Fou­ verture de la navigation. » Il demande donc « des mesures exceptionnelles [. l’Opposition ouvrière et le centralisme démocratique. «vu. «Dès que le golfe sera navigable. Il n y avait pas d’eau sur la glace. Boukharine. CRONSTADT encore.] pour liquider l’insurrection dans les tout prochains jours ». placé à ia tête de la délégation des congressistes envoyés se battre à Cronstadt. dans une lettre au bureau politique. qui le préside. sur l’urgence de la prise de la forteresse avant le dégel.

tout. rejetant toute prise de note. qui exigent le secret. » Trotsky proteste: «Je suis contre. Cronstadt domine le déroulement du congrès. » En réponse à l'impatience de nombreux délégués le congrès tient une réunion à huis-clos. « tout ramené aux leçons de Cronstadt. sur Cronstadt. Tous les membres du comité provincial de Vladimir sont là. la moitié du gouverne­ ment du Turkestan et trois membres du comité central du PC ukrainien. adresse le 12 mars une lettre enthousiaste au comité provincial du parti d’Ivanovo-Voznessensk auquel il appartient. Il n’est pas suivi. Il est confiant : Cronstadt sera prise dans les jours qui viennent et il reviendra bientôt à Ivanovo. à cette date. renvoie la réponse à Lénine : «Vu ie profond mécontente­ ment du congrès. depuis le début jusqu’à la fin». y compris des maladies vénériennes14». âgé de 20 ans. Il raille les délégués qui se sont défilés en arguant «de toutes les maladies possibles. souligne-t-il. Trotsky proteste: le débat doit être noté «pour l’histoire». ont perdu 14 tués et 4 blessés. Il insiste sur l’isole­ ment du parti bolchevik au pouvoir face à une paysanne­ rie de plus en plus hostile et à des ouvriers non communistes mécontents qui «font de la démocratie et de la liberté des mots d’ordre tendant au renversement du 291 . mandater Lénine pour intervenir en expliquant le retard de la communication d’une informa­ tion. le jeune Guerassime Feiguine. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS. qui. Lénine a. L’un de ces délégués. invite les sténographistes à sortir et les délégués à ranger leurs carnets et crayons. Il trouvera la mort dans l’assaut du 16 mars. Ce 10 mars. 279 délégués du congrès (soit un quart de ses membres) partent à Cronstadt tenter de convaincre les soldats de livrer combat aux mutins. Lénine. Il vient d’ar­ river à Oranienbaum. LÉNINE. Il vaut mieux que je fasse une communication factuelle13. Aux besoins de l'histoire Lénine préfère les nécessités du présent.

attendra courageusement son agonie pour se demander si Fon n a pas «tardé à supprimer la réquisition. Le 15 mars. Il fait voter le droit du paysan de vendre ses excédents de blé une fois réglé un impôt en nature (une quantité fixe de blé livrée à FÉtat) ne représentant quune fraction de sa récolte.] il faut donner au peuple un répit parce qu’il est tellement épuisé qu au­ trement il ne peut plus travailler»... qui a soutenu Lénine en 1920. C ’est pourquoi Larine s’exclame alors : il aura donc fallu les canons de Cronstadt pour faire ce que je proposais en janvier 1920! Staline. qui « ne veut plus continuer à vivre de la sorte [. car « tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays. Certes. il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir 17». Il faut donc changer de politique pendant que l’armée rouge écrase la révolte. Il faut changer de cap et pour longtemps. c’est le retour au capitalisme ». Lénine annonce ce changement. explique Lénine... Trotsky en avait proposé une seconde variante en mars 1920. mais il faut absolument s’entendre avec la paysannerie. sous peine de voir le pouvoir soviétique renversé. On ne saurait prolonger la situation existante». Lénine s’inter­ roge en posant une question surprenante : « Fusiller les 292 .]. «la liberté du commerce. CRONSTADT pouvoir des soviets15». Est-ce qu’il n a pas fallu des faits comme Cronstadt et Tambov pour que nous compre­ nions qu’il était impossible de continuer à vivre dans les conditions du communisme de guerre16? ». La Russie soviétique. Ses ouvriers et ses paysans sont « dans un état voisin d’une complète incapacité de travail [. «puisque la révolution mondiale tarde». répète-t-il. Dans les deux cas Lénine s y était opposé. L’ancien menchevik Larine avait proposé une première esquisse de la NEP dès janvier 1920 et l’avait fait voter par un congrès de l’économie. Dans le plan de son discours de clôture. est dans Fim- passe.

travailleurs du ravitaillement18?». violée par les communistes ». fétouffeur de tout esprit libre». L’éditorial du numéro 6 (7 mars) des ïzvestia de Cronstadt dénonce «le feld-maréchal Trotsky». les soldats à ne pas épargner les balles contre les manifestants). L’expression hyperbo­ lique. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS.. Cette fable renvoie pourtant à une réalité : les insurgés dissocient longtemps Lénine de Trotsky et Zinoviev qu’ils accablent. illusoire.].. Dans un téléfilm sur Trotsky. «Trotsky le nouveau Trepov» (le nom du gouverneur de Pétersbourg. À l’annonce du remplacement de la réquisition par un impôt en nature. Il s’agit bien d’un tournant. entre les rouges et les blancs ne pouvait déboucher que sur la restauration du capitalisme. «le dictateur de la Russie communiste. l’anarchiste Maurice Joyeux s’affirme convaincu que Lénine voulait un arran­ gement avec les mutins. «le sanguinaire Trotsky chef des “cosaques” communistes qui versent sans pitié des torrents de sang [. Elle retire aux insurgés leur mobile et leur revendication essentielle. car. un délégué de Sibérie s’exclame : cette nouvelle apaisera l’agitation paysanne dans toute la région. pour lui. c’est-à-dire les 60000 membres des détachements de réquisition. LÉNINE. en 1905. qui avait invité. C ’est une légende : Lénine ne voulait céder à la revendication économique des mutins qu’une fois leur insurrection liquidée. Les numéros suivants dénoncent «le Maliouta Skouratov Trotsky» (Maliouta Skouratov était le chef de FOpritchina. mais que Trotsky voulait sa victoire militaire. tel un éper- 293 .. la féroce garde prétorienne d’Ivan le Terrible) . souligne brutalement la nécessité de liquider une institution détestée par les paysans et donc impossible à réformer. traditionnelle chez lui pour poser un problème brûlant. Il n'envisage évidemment d’en fusiller aucun.«ce mauvais génie de la Russie. une troisième voie.

Lénine a déclaré quil serait heureux de lâcher tout et de fuir n’importe où. Petritchenko stigma­ tise le «sanguinaire feld-maréchal Trotsky. «mais ses partenaires ne le laisseront pas fuir. Au cours de la querelle syndicale. le 21 mars. plane sur notre ville héroïque». Je m’occuperais bien de ces deux-là de mes propres mains23. comme la punaise Zinoviev. reprenant cette distinction entre Lénine d’un côté. prête «au gredin Trotsky » Tordre imaginaire de fusiller la population de Cronstadt âgée de plus de 10 ans22. mais la confiance en Lénine n’était pas encore perdue.» L’appel du comité révolutionnaire exilé. J ’estime Lénine. Iakovenko déclare : «C e scélérat de Trotsky et cette canaille de Zinoviev tentent de sauver leur pouvoir et non la révolution. CRONSTADT vier. il est leur prisonnier. qualifie les paysans et les ouvriers d’« esclaves froids de Trotsky et compagnie».» Or au X e congrès Lénine «répéta tous les mensonges sur Cronstadt en révolte [. affirment avec amertume : «O n ne croyait pas un seul mot de Zinoviev et de Trotsky .] il s’embrouilla lui-même. 294 . mais il se laisse entraîner par Trotsky et Zinoviev. Zinoviev et Trotsky de l’autre.» Les insurgés arrachent les portraits de Trotsky et de Zinoviev. Un marin compare Trotsky à un vampire : «Trotsky avait encore envie de boire du sang ouvrier dont il n était pas rassasié. Le secrétaire d’une troïka de Cronstadt dénonce «le tigre Trotsky assoiffé de sang20». laissa échapper l’aveu que la base du mouvement était la lutte pour le pouvoir des soviets contre la dictature du parti». mais ne touchent pas à ceux de Lénine. Il doit calomnier comme eu x24».. il avait envie de devenir aussi gros que Zinoviev Il a décidé de boire encore un verre du sang ouvrier et paysan21. debout jusqu'à la ceinture dans le sang des travailleurs19».. Les lzvestia de Cronstadt du 14 mars.

. » À la campagne. CRONSTADT ET LE Xe CONGRÈS.5 % des terres culti­ vées. Cet acharnement des insurgés contre Trotsky est lié à la fois à ses fonctions de commissaire à la guerre et à leur rejet de la nationalisation des usines et des fabriques que Trotsky incarne à leurs yeux et que Féditorial des ïzvestia de Cronstadt du 16 mars dénonce : «Les bolcheviks réali­ sèrent la nationalisation des usines et des fabriques. dont Trotsky à la tête de l’armée.» Lénine définit la politique au cœur du Kremlin.. mais ceux qui en portent la responsabilité aux yeux de millions d’hommes sont ceux qui l’exécutent. Trotsky et compagnie». l’ouvrier fut transformé en esclave des entreprises de l’État. Les ïzvestia de Cronstadt mettent les deux hommes dans le même sac dans leur éditorial du 15 mars sous le titre «Maison de commerce Lénine. « les communistes se mirent [. . D ’esclave du capitaliste. LÉNINE. L’éditorial raille la proposition de Lénine d’accorder des concessions à des capitalistes étrangers pour attirer leurs investissements : «O ù sont donc les fameuses réalisations économiques au nom desquelles on a transformé l’ouvrier en esclave de l’usine d’État et le paysan laboureur en serf des sovkhozes [fermes d’État]26 ? » qui ne représentent que 1.] à instaurer des propriétés du nouveau profiteur agrarien : l’État25. C ’est donc bien le principe même de la propriété d’État que les dirigeants de l’insurrection rejettent.

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Q u’était donc la troisième à laquelle le tchékiste Seveï lui-même fait étrangement allu­ sion dans un rapport à Trotsky du 7 mars : « La couche particulière des marins sous Funiforme a formé et forme un contingent de révolutionnaires professionnels et une base pour les possibilités d’une troisième révolution4»? 297 .» L’opposant communiste yougos­ lave Anton Ciliga affirme. proposé et obtenu la paix et instauré le pouvoir des soviets. contrôlés à partir de juillet 1918 par les communistes. mais continué la guerre et refusé de donner la terre aux paysans qui la réclamaient. en février 1917. quand se déchaîne la guerre civile. avait renversé la monar­ chie. que Cronstadt «formula les mots d’ordre de la troisième révolution qui demeurent depuis lors le programme du socialisme russe de l’avenir3». en octo­ bre 1917. La première. C h a p itre XX Une « troisième révolution » ? L’anarchiste de Cronstadt Efim Iartchouk salue dans les insurgés de 1921 des combattants «pour la troisième authentique révolution prolétarienne1». lui aussi. la seconde. avait donné la terre aux paysans. L’anarchiste Alexander Skirda donne comme sous-titre à l’un de ses chapitres : «La signification politique de Cronstadt : la troisième révolution2.

Vaincre ou mourir ! [. Selon Voline.. [. Ce texte fondamental se réduit pourtant à une longue dénonciation rituelle de la politique des communistes au pouvoir.. « Ces “usurpateurs communistes” s’ap­ puient sur la Tcheka. «le texte intitulé “Pourquoi nous combattons” [. » Le texte dénonce « les exécutions massives » qui répon­ dent aux insurrections paysannes et aux grèves ouvrières et toutes les mesures prises «par les policiers bolcheviks pour prévenir et écraser l’inévitable troisième révolution» pourtant venue. affirme-t- il. cest une «véritable profession de foi de ceux de Cronstadt : leur programme est le testament qu ils ont légué aux masses laborieuses des révolutions à venir7». Il ne peut avoir de demi-chemin.] C ’est ici à Cronstadt qu’a été posée la première pierre de 298 .] Le pouvoir communiste a remplacé le blason glorieux de l’État des travailleurs —la faucille et le marteau —par la baïonnette et les barreaux.. En revanche.] est l’empreinte ineffaçable que Cronstadt a laissée dans l’his­ toire du socialisme6». afin de préserver l’existence tranquille et sans nuages de la nouvelle bureaucratie.. CRONSTADT Les ïzvestia de Cronstadt publient dans leur numéro du 8 mars un long éditorial intitulé « Pourquoi nous combat­ tons 5».]. dont les horreurs dépassent de beau­ coup les méthodes de gendarmes du régime tsariste. des commissaires.. accusés d’avoir trahi la révolution d’Qctobre..et des fonctionnaires communistes. usurpé le pouvoir et instauré une oppression pire que celle du régime tsariste.. Il dénonce l’appât trompeur des récentes —mais éphémères! —concessions du comité de défense de Petrograd et conclut : «Il faut aller jusqu’au bout [. ce texte est « bien plus apte à révéler la portée véritable de Cronstadt » que la résolution du 1er mars où il ne voit que l’écho des grèves de Petrograd et dont la partie économique devient caduque après la proclamation de la NEP. Pour Henri Arvon..

UNE « TROISIÈME RÉVOLUTION » ? la troisième révolution. opposée à l'édification étatique communiste. rejeté le joug maudit 299 . socialiste. travaillant sans aucune pres­ sion violente d'un parti. Le temps du véritable pouvoir des travailleurs. du pouvoir des soviets est arrivé. laissant derrière eux et l’Assemblée constituante avec son régime bourgeois et la dictature du parti des communistes avec ses tchékas et son capitalisme d’État [. le premier. le 2 mars.. même sommaire. L'Assemblée constituante a sombré dans l’oubli. La commissarocratie tombera aussi. nous avons. de réorganiser les syndicats étati­ sés en unions libres d’ouvriers. a soulevé le drapeau de l’insurrection pour la troisième révolution des travailleurs. affirme : «Nous les gens de Cronstadt. qui brise les derniers fers imposés aux masses travailleuses et ouvre un nouveau et large chemin à l’édification. » Un nouvel appel du comité aux ouvriers. Mais qu'est-ce donc que le vrai socialisme ? L’article ne le dit pas. » La troisième révolution réapparaît dans l'éditorial du numéro 10. aux soldats rouges et aux matelots. » Cette nouvelle révolu­ tion électrisera les masses travailleuses de l5Orient et de l'Occident.. Cette révolution authen­ tique donne aux travailleurs la possibilité d’avoir enfin leurs soviets librement élus.. du 12 mars des lzvestia de Cronstadt. en donnant l'exemple d’une nouvelle cons­ truction socialiste.. de paysans et de l'intelligentsia travailleuse. L’autocratie est tombée. il ne définit aucun programme. Il s’achève par des phrases lyriques : «Les ouvriers et les paysans vont de l'avant dans un mouvement irrésistible. sous forme de slogan lapidaire : «Cronstadt [. diffusé le 13 mars et publié dans les lzvestia de Cronstadt du 14. de cette troisième révolution.]. et en leur démontrant que les mesures prises en Russie au nom des ouvriers et des paysans «n’étaient pas le socialisme».].

» Si rien ne confirme cette affirmation. « Incontestablement pendant les journées de l’insurrection les masses ont subi une évolu­ tion à droite. CRONSTADT des communistes et brandi le drapeau rouge de la troi­ sième révolution des travailleurs. en tout état de cause. les communistes sont des «vampires qui sucent la dernière goutte de sang du prolétariat épuisé». les insurgés auraient subi une évolution politique en sens inverse d’une troisième révo­ lution sociale : après avoir refusé d’exiger la convocation de l’Assemblée constituante. peu à peu . Dans leurs souvenirs. Orechine. en s’éloignant de l’idée des soviets9. pour supporter sur ta nuque les opritchniki des Maliouta Skouratov dirigés par le feld- maréchal Trotsky?» et s’achève sur quatre slogans géné­ raux contre «l’oppression du parti» et pour «le pouvoir des ouvriers et des paysans!» et «les soviets librement élus8!». absente aussi de l’interview accordée en avril 1921 par Petritchenko. et balayé le régime de Kerensky. précision supprimée dans le texte imprimé). selon Verchinine. arrêté le 8 mars. n’a été soumis à aucune assemblée de délégués.» Mais l’appel n’est pas plus explicite sur son contenu : Trotsky y est comparé à Trepov (dans le manuscrit même « un Trepov issu des youpins». Petritchenko a revu l’éditorial du 8 mars comme les autres. On ne saurait donc affirmer qu’il représente la pensée de la masse des insurgés. n’avait pas encore eu de réunion plénière. Selon Orechine même. ignore la troisième révolution. Iakovenko et Arkhipov au journal SR Volia RossiL Ce texte. les masses y sont venues. ni Petritchenko ni Orechine n’évoquent cette «troisième révolution». Il interpelle le travailleur : «Est-ce que tu as renversé le tsarisme. mais on ne sait s’il a été discuté par le comité dans son ensemble qui d’ailleurs. d’après lui. 300 . non discuté collectivement.

UNE « TROISIÈME RÉVOLUTION » ? Cette troisième révolution se limite en fait à la liquida­ tion de la «dictature communiste» ou « commissarocratie» et à deux revendications politiques (soviets et syndicats réellement libres). Son appel aux cheminots. ou mixte?). Et « ce n’est pas par amour pour la troisième révolution» que Vilken vient soutenir Cronstadt10. Il invite les cheminots soviétiques à soutenir les revendica­ tions précises des insurgés. Son renverse­ ment est la pierre angulaire de la troisième révolution. La résolution du 1er mars définissait une série de revendi­ cations adressées au gouvernement en dénonçant le monopole politique du parti communiste sans appeler à le renverser. contre-révolutionnaire. L’éditorial du 8 mars et les appels ultérieurs invitent d’abord et surtout à renverser le pouvoir en place défini comme policier. rédigé le 9 mars. d’Etat. adversaire des ouvriers et des paysans. à organiser des troïkas révolutionnaires clandestines et à bloquer le mouvement des passagers et surtout des troupes. le lendemain de Féditorial qui a lancé la troisième révolution. au nombre de dix-huit et qualifiées par les auteurs de «modestes». Le comité révolutionnaire laisse ce slogan de côté lors­ qu’il poursuit un objectif politique concret. Le texte est muet sur les formes de propriété (privée. l’ignore totalement. Il est donc en retrait sur la résolution du Ier mars quil ne dépasse que dans la rhétorique et dans Faffirmation lita- nique d’une troisième révolution au contenu très vague. et parasitaire. L’appel aux insurgés lancé le 8 ou le 9 mars par Dybenko et neuf autres communistes anciens marins de la Baltique évoque par deux fois ironiquement ce slogan : «on vous monte en bateau avec des conversations sur la “troisième révolution” ». sans aucune proposition économique ni sociale. 301 . sur l’organisation économique en général (planification? contrôle ouvrier? autogestion?). Le tract.

vous regrette­ rez votre indécision. nous vous adresserons nos malédictions. de la Tcheka. mais» frères cheminots» si vous ne nous soutenez pas.. « Nous avons décidé de mourir. Soutenez-nous ! Seuls les cheminots peuvent sauver le peuple russe. » La mythique troisième révolution reste dans les oubliettes. et vous entendrez jusqu’à votre mort les malédictions du peuple russe sous le joug. Que nous mourions au combat ou que les tchékistes nous fusillent dans des caves.) le tract répète : «N os exigences sont modestes [. CRONSTADT pourtant rédigé au lendemain même de Féchec de Fassaut de Farmée rouge» a un accent de désespoir..» Après avoir énuméré leurs dix-huit revendications politiques et sociales (dont la dissolution des armées du travail. si vous ne nous aidez p as11. lors des funérailles de vingt insurgés tués les jours précédents. le paiement du salaire en or. notre sang retombera sur vos têtes. Mais nous voulons que nos sacrifices ne soient pas effectués en vain. . la banderole du comité révolution­ naire porte comme unique inscription dans le droit fil de la résolution du 1er mars : «Souvenir éternel à ceux qui sont tombés dans îa lutte pour des soviets librement élus12.» Le 16 mars. etc. la démobilisation des soldats nécessaires aux travaux des champs.] pour elles nous marchons à la mort. En mourant en esclaves.

Lepse. C h a p it r e X X I Vers l’assaut final Le 9 mars. sur le navire Oussuriets aucun. À peine remis de l’échec de la veille. mais seuls 10 sont sûrs.» Ce jour-là l’enregistrement de volontaires pour un détachement d’assaut sur Cronstadt s’effectue sur plusieurs bateaux à quai à Petrograd. les autres sont des gamins. mais sait que la fonte des glaces est proche. le brouillard couvre le golfe. réclame Penvoi de communistes aguerris au front. s’ins­ crivent trois volontaires. et encore certains inscrits se font-ils rayer ensuite. nommé commissaire politique. puis la neige tombe et interdit à l’aviation de survoler Cronstadt. La mobilisation se heurte à de nombreuses diffi­ cultés. sur le Vsadnik deux. L’échec en dit long sur l’état d’esprit des marins de Petrograd : sur la drague n° 1. Le président du syndicat des ouvriers métallurgis­ tes de Petrograd. le 303 . or il nous faut des coupe-jarrets pour les gens de Cronstadt et pas des gamins comme ça1. puisque. Toukhatchevski prépare l’ultime assaut. après un long silence. sur le Gaidamak un. sur le Kbrabry (qui veut pourtant dire «le Courageux») trois. Ce n est pas un franc succès. Il se plaint : «Nous avons reçus 77 communistes. Il veut éviter la précipitation qui a ruiné sa première tentative.

l’effectif des volontaires se m onte.. le 3e. Pour maintenir les insurgés sous pression. Cette décomposition inté­ rieure est alors plus dangereuse que l’insurrection elle-même enfermée dans les 24 kilomètres carrés de l’île. Toukhatchevski multiplie des attaques de harcèlement 304 . le premier bataillon réclame la presse de Cronstadt2. Nicolaiev note que les trou­ pes envoyées de Petrograd dans le secteur d’Oranienbaum «ne sont pas totalement sûres»... Un rapport signale le bas moral des troupes : «L’état d’esprit dans les unités d’artillerie est moyen . Dans un rapport ultérieur. même les élèves officiers3. mais cet apaisement pourrait bien n’être que provisoire. s’est même révolté. et le tchékiste Nicolaiev le fait désarmer. CRONSTADT 11 mars. la situation est grave pour les autorités. le bataillon de marche des élèves officiers de Petrograd se décompose . la situation matérielle et les problèmes d’ap­ provisionnement.. Un bataillon du 12e régi­ ment. jugés les plus sûrs. s’agitent.» Si même les élèves officiers. Et il en énumère les causes : «l’agitation contre “le pouvoir des commissaires”. ce Nicolaiev insistera sur «l’ex­ traordinaire vitesse avec laquelle se décomposaient les unités militaires désignées pour l’offensive sur Cronstadt».4». De nombreux régiments refusent d’occuper les positions de combat qui leur sont indiquées. à cinq! L’enthousiasme est très modéré. La section politique répond en envoyant aux élèves officiers un instructeur dont les explications les calment. La Tcheka évacue la population des villages voisins pour éviter la contagion. les passions déchaînées par l’offensive sur Cronstadt affirmant que la forteresse était imprenable parce quelle était bien armée. etc. que îa glace était brisée tout autour et donc que des fantassins ne pouvaient y aller sans être condamnés à se noyer. Le comman­ dement doit la surmonter avant de lancer une attaque dont l’échec provoquerait un séisme.

Iis déguerpis­ sent. où se développe l’impression que Cronstadt est inaccessible et imprenable. Toukhatchevski s’en plaint.. C ’est ce qui se passera. Les insurgés ont réparé un unique aéroplane qui a tenté la veille un timide vol de reconnaissance. le commandant de la forteresse de Cronstadt ordonne à tous les communistes de rendre dans les deux jours toutes leurs armes. Solovianov.] Les communards les plus braves se démoralisent en partie5». Vingt-neuf avions survolent Cronstadt et lâchent des milliers de tracts et quatre cents kilos de bombes qui font peu de dégâts. Le commandement remplace alors ces attaques stériles par des salves d’artillerie nocturnes intermittentes et aveugles sur Cronstadt. Ainsi. il lance un détachement d’une centaine d’hommes à l’assaut des batteries du fort le plus proche.. [. la tempête de neige des deux jours précé­ dents se calme : l’aviation peut prendre l’air. Nicolaiev dénonce cette tactique « aux effets négatifs sur les troupes. Le 11 mars. dagues comprises. ils subissent le feu des mitrailleuses. Les 305 . le fort 2 . le 10 mars.. VERS L’ASSAUT FINAL désastreuses. Le chef de la défense de Cronstadt. qui a eu jusqu’alors 14 tués et 4 blessés. Ces tirs imprécis touchent plus le moral des insurgés que des objectifs précis. laissant un mort sur la glace et emportant dix bles­ sés. la peur gagne la population. Les insurgés accueillent les avions par des coups de fusil et des rafales de mitrailleuse inefficaces. Ce 10 mars. Il craint qu elles ne puissent servir à communiquer des signaux aux futurs assaillants. a vite fait demi-tour et ne servira jamais à rien. Arrivés à une centaine de mètres du fort. interdit ces fusilla­ des aveugles qui gâchent des cartouches. et leurs lanternes électriques.. Malgré l’inefficacité de bombardements qui font pleu­ voir sur l’île plus de tracts que de bombes.

. » Certes. [. et le moral des insurgés flanche plus à cause de ce silence et de l’épuisement des réserves de pain et de combustible. car après on ne pourra absolument pas atteindre Cronstadt. Toukhatchevski explique au chef d’état-major : « Cronstadt est devant nous comme sur la paume de la main. CRONSTADT ïzvestia de Cronstadt de ce 11 mars lancent un appel drama­ tique dans le désert : «Camarades ouvriers! Cronstadt lutte pour vous.» Cet espoir a été déçu. que des bombardements imprécis de l’avia­ tion et de l’artillerie gouvernementales. » 306 . concède Kamenev. » Il prépare une nouvelle offensive.. nous la détruirons. rappelons-le. Kamenev est inquiet : «Le plus moche c’est le début du dégel et la nécessité d’accélérer les événements. on ne peut pas «s’échauffer. d’autant plus que Ton voit clairement les arrières des forts sans couverture. mais il faut accélérer tout ce qu exige la préparation de l’assaut7. que j ’attends dans la nuit de demain. Gii est la terre que vous aviez reprise aux propriétaires après y avoir rêvé depuis des siècles ? Elle est entre les mains des communistes ou exploitée par les sovkhozes». ces fermes d’État qui ne couvrent alors. et avec un bon feu d’artillerie. en loques et sans abri. je n’ai pourtant pas envie d’attaquer avant l’arrivée de la 80e brigade.] Camarades paysans ! C ’est vous que le pouvoir bolchevik a trompés et dépouillés le plus. pour ceux qui sont transis de froid. «une affaire sérieuse». dit-il. L’appel se conclut par un cri de désespoir : « Les Cronstadtiens ont levé le drapeau de la révolte dans l’espoir que des dizaines de millions d’ouvriers et de paysans répondraient à leur appel6. Ce même 11 mars.5 % des terres cultivables mais hantent les paysans ukrai­ niens et sibériens. pour les affamés. » Il faut donc attaquer au plus vite. Toukhatchevski tergiverse : « Bien que le dégel m’effraye et que des personnages politiques [«VI] me pressent. que 1.

Accusés d'avoir pris part à F insurrection et voulu faire de P« espionnage ». le chef du groupe d’assaut sud. Pour le tchékiste. Un tchékiste s’intéresse à Fattitude des 234e et 235e régiments station­ nés à Ligovo. Malinovski. clair. Ce même jour.» Si ce temps (relativement) chaud. la glace est solide». Feau apparaît sous le revêtement de la neige et par endroits sous la neige elle-même8. décide de vérifier et se rend à un meeting du 234e régiment. le tribunal juge deux soldats du fort 6 qui se sont joints à Finsurrec­ tion puis se sont rendus sur la rive nord où la Tcheka les a interceptés. donnez-nous du pain ! » Il veut leur faire voter une résolution que les soldats rejettent. «On en a assez de la guerre. continue. Les soldats de la 27e division de Poutna sur laquelle Toukhatchevski compte tant. ajoute-t-il. qui Fassure de leur totale loyauté et de leur esprit combatif Le tchékiste. sceptique. mais. Le commandant du régiment ne reconnaît plus ses hommes et ne sait pas à quoi attribuer leur brusque changement. la glace va bientôt se craqueler. « Peau apparaît sous le revêtement de la neige ». 307 . VERS L'ASSAUT FINAL Le 1 ! mars au soir. sont aussitôt répartis dans les villages voisins. les soldats sont influencés par les habi­ tants chez qui ils sont logés. ils se lèvent et se dispersent en proférant des injures et en chan­ tant «des chansons bourgeoises9» sans autre précision. Il est surpris par «Fattitude brutalement antisémite des soldats et leur refus de partir au front». ïl téléphone à la section locale du parti communiste. il est accueilli par des hurlements : «Cognons les juifs». Il le répète deux heures plus tard : « Dans le golfe. ils sont condamnés à mort et fusillés sur-le-champ. «Nous n irons pas au front». arrivés dans le secteur le 9 mars. Il les harangue et les invite à se préparer à Fassaut . par groupes de cinq à dix hommes par maison. communique une information inquiétante : «Le temps est chaud.

peu sûrs. le plus souvent possible affecter des tchékis- tes à trois par batterie. CRONSTADT Nicolaiev. Roukhimovitch. On les répartit dans les unités pour qu ils renforcent leur cohésion et leur moral : vingt-deux d’entre eux sont installés comme simples soldats. dix comme commissaires des unités combattantes et de l’arrière. à la division de marche. et douze comme instructeurs politiques. alors que l’offensive est prévue dans la nuit du 12 au 13 : « Il est impensable de lancer une offen- sive avant l’arrivée de l’artillerie lourde10» à laquelle il faudra. six comme spécialistes militaires dans le commandement. version très adoucie de leur mission réelle. futur commissaire à l’instruction publique. signé : «Les délégués du X e congrès du PCR venus pour tirer au clair les événements de Cronstadt». un proche de Staline. est affecté à la section poli­ tique du groupe sud. Le 12 mars. membre du gouverne­ ment ukrainien et que Staline liquidera lui aussi en 1939. qui multiplie les télégrammes critiques. un premier groupe de cinquante délégués du congrès arrive à Petrograd. Les délégués interpellent les insurgés : «Beaucoup d’entre vous pensent qu’à Cronstadt on continue la grande œuvre 308 . est nommé chef du ravitaillement du groupe sud. liquidé par Staline en 1938. Piatakov (que Lénine rangera dans son testament au rang des six plus importants diri- géants du parti et que Staline fera condamner à mort au deuxième procès de Moscou en janvier 1937) est affecté à la 27e division d’infanterie avec laquelle il va connaître bien des malheurs. Boubnov. eux. Zatonski. Dès leur arrivée ils rédigent un très long appel aux insurgés intitulé «Trahison et égarement». proteste le 12 mars. dont les servants sont. Les batteries existantes. dit-il. Ce sont les seuls servants sûrs. Il se présente comme une réponse à l’appel radio du comité révolutionnaire du 8 au soir. n atteignent pas leur but.

» Vous reprochez à la Tcheka ses violences? continue l*appel. Alexandre Boulyga. « Ils espèrent étrangler le pouvoir soviétique de vos propres mains. elle est violente contre les ennemis des travailleurs. il y a des abus. Mais c’est l’héritage du tsarisme et la faute de tous les agresseurs de la république soviétique. des nobles. Le comité révolutionnaire en a d’ailleurs installé une à Cronstadt sous le nom de «groupe des vingt». des amiraux. le 12 mars. En son sein. l’un âgé de 24 ans. arrosera le lendemain la forteresse de ces appels au cours de raids où elle lâchera avec eux 800 kg de bombes. Oui. Ivan Koniev. Il faut vous reprendre « Le temps presse. c’est vrai. Les gardes blancs savent que sans le parti communiste le pouvoir soviétique ne peut tenir dans la guerre civile. l’autre âgé de 20 ans. » C ’est une erreur. futur secrétaire de l’Union des écri­ vains sous Staline et qui se suicidera au lendemain du 309 . «Apprenez à distinguer les mots et les faits » avant qu’il ne soit trop tard. des généraux. On ne peut attendre que Cronstadt devienne une base des blancs. VERS L’ASSAUT FINAL de la révolution. Vous nous reprochez que « le travail au lieu d’être une joie est un nouvel esclavage ». les dirigeants rusés du mouvement préparent le retour au pouvoir de la bour- geoisie des propriétaires terriens. qui. Vous voulez la dissoudre ? À moins de laisser les gardes blancs agir en toute impunité. plus connu sous le nom d’Alexandre Fadeiev. Dépêchez-vous n !» L’aviation de l’armée rouge. elle renaîtra sous un autre nom. de tous les fainéants parasites. lâche sur l’île 500 kg de bombes toujours aussi peu efficaces. vos enfants vous maudiront. Si vous les aidez à vaincre. Parmi les délégués du congrès venus à Cronstadt figu­ rent deux jeunes militants venus deTchita en Sibérie orien­ tale et qui ont mis en train près d’un mois pour arriver à Moscou .

même chez eux. en effet. la peur». placé à la tête du groupe des délégués. est. Mais. samedi 12 et dimanche 310 . avec Joukov et en concurrence décidée par Staline avec lui. la marche de son armée sur Berlin. provoquée d’abord chez ces fantassins par « la peur de la glace et de Feau glacée de la Baltique qui sommeille sous elle. prête à les engloutir. pauvre. Fattaque d’une forteresse maritime de première classe sur la glace du golfe suscitaient l’incerti­ tude. à partir du 16 avril.. Les soldats se répètent que les patrouilles envoyées sur la glace avec des planches et des pieux pour en vérifier Fétat ont trouvé partout des trous. frappé par le faible moral de certaines unités rongées par le mécontentement et un état d’esprit paniquard. lui. Le 24 au soir il arrive aux portes de la capitale allemande où il pénétrera le lendemain. le doute. les conditions. malgré la présence en leur sein de nombreux soldats aguerris «qui s’étaient battus sans hésitation pour le pouvoir soviétique.. [. il note que «l’attaque de Cronstadt a été très pénible12» et le récit qu’il en fait confirme ce sentiment. commence. deviendra maréchal de FUnion soviétique et sera. ils avaient pendant longtemps supporté les privations parce qu’ils comprenaient que le pays était ruiné. à moitié chaus­ sés. Mais à moitié vêtus. Ivan Koniev. Vorochilov. l’organisateur de la prise de Berlin en avril 1945. Le dégel. Il a raconté cette campagne dans Vannée 45.] La glace les terrorisait13». Il décrit jour après jour. inhabituelles de Fas­ saut prochain. Il inter­ rompt alors brusquement son récit pour évoquer sa partici­ pation à l’écrasement de la révolte de Cronstadt. Alors que Foffensive précipitée sur Berlin défendue avec acharnement par la Wehrmacht coûte la vie à près de 300000 soldats soviétiques. Un autre futur maréchal. CRONSTADT rapport Khrouchtchev de février 1956 sur les crimes de Staline. Les vendredi 11. dès sa première rencontre avec elles.

dit-il. La peur. qu’il attend. Toukhatchevski se dispose donc à lancer l’assaut dans la journée du 13 mars. sur leurs consé­ quences sur la reconstruction de l’économie. il télégra­ phie au commandement des groupes nord et sud qu’il invite à se préparer à déclencher l’offensive sur l’île ce 13 mars à 14 heures après une intense préparation d’ar­ tillerie et au commandant de brigade des élèves officiers à qui il confie la garde des accès à Petrograd et la préserva­ tion de l’ordre dans la ville. Les troupes. hésitantes et en nombre insuffisant. déserteurs. makhnovistes et denikiniens15» et qui s’était montré très hésitant le 8 mars. Il doit reporter l’opération . on ne risque donc pas de s’enfoncer sous la surface . et la glace autour de Cronstadt fond en surface . variable selon les compagnies : rapport sur les événements de Cronstadt. débats sur les problèmes du jour après lecture ou non des journaux. la glace s’est couverte par endroits d’eau où Ton enfonce jusqu’aux genoux. dans la nuit. On donne aussi lecture à trois compagnies du verdict condamnant à trois ans de travaux forcés des soldats qui 311 . a été la veille soumis à un intense travail. Il faut leur remonter le moral ou les intimider. voire plus haut. À 3 h 20. VERS L’ASSAUT FINAL 13 mars. Il lui faut agir vite. les canons de la division d’artillerie. de «verts. débat sur la situation internationale et Cronstadt. le soleil luit du matin au soir. aiguisée par les partisans des insurgés. Ainsi le 561e régiment. L’état-major en conclut que demain il sera trop tard. traînent en chemin. l’eau va s’écouler dessous. de voir la glace céder sous leurs pieds et de périr noyés les prend à la gorge. les soldats par endroits s’y enfoncent jusqu’aux genoux.» La glace reste solide. Nicolaiev le souligne : «Avec l’arrivée du temps chaud. les soldats n’y croient pas. ce qui remplit d’effroi une armée de fantassins14. ne sont pas prêtes. formé selon un commissaire politique.

paysan tout aussi analphabète.] jeter les soldats à l'assaut des forts 6 et 4. adresse ses instructions au chef du secteur chargé de f attaque de nuit sur les forts 4 et 6 et sur Fîle même. n entrer avec les mutins dans aucune discussion ni négociation. CRONSTADT avaient tenté de dresser leurs camarades contre Tassant prévu.. du gouverne­ ment de Gomel en Biélorussie. le commandant du groupe nord. ne pas laisser les soldats entrer dans les maisons. et îe tailleur Ivan. en fusillant sans aucune pitié ceux qui se trouveront là. Ce 13 mars. Il insiste deux fois sur la nécessité d'être impitoya­ ble : « Lors de la prise du fort. Kazanski. incertain de la détermination des soldats à les fusiller. les envoyer sous escorte à la gare de Lakhta 16„» Ce 13 mars. Elle confisque leurs biens et les emmène comme otages en prison à Petrograd. qui vit à Petrograd mais dont elle ignore sans doute l’adresse.. au tout début de Taprès-midi. » Puis il envoie au même chef de secteur une deuxième instruction sur le nettoyage des forts. Il ne doit pas y avoir de prisonniers. faire brutalement justice des mutins. Zakhar. paysan analphabète de 65 ans. Ces discussions ne suffisent pas : la Tcheka fusille deux soldats du régiment accusés de démoraliser leurs camarades et le commandement y injecte cinquante-huit communistes pour le renforcer. La Tcheka ne touche pas à la femme de Petritchenko. où il faut fusiller tous les mutins. la Tcheka arrête le père de Petritchenko. » Mais. juste avant Toffensive prévue. dans le village d'Oulouki. et ses deux frères. Piotr. il ajoute : « S ’il y a des prisonniers. qui vise cette fois l'armée rouge elle-même : «Fusiller sur place tous les déserteurs et semeurs de panique. ne pas se laisser entraîner à faire des prisonniers. » Dans fîle : « Fusiller tous les gens armés. et le chef du détachement de barrage en cas de laisser-aller face à la désertion ou à la panique provocatrice [. 312 .

Mais la grogne est omniprésente. pour dissimuler le nombre de soldats rétifs. des profiteurs qui se déclarent souvent baptistes pour éviter d’avoir à se battre17. S’ils avaient eu un contact avec eux. Un soldat du régiment. on leur rend leurs armes et on les affecte à leur point de rassemblement. Après une nuit d’épuration et de propagande acharnée de la part des instructeurs politiques. Les soldats du régiment d’Orchan détestent leur commandant qui les frappe au visage pour la moindre vétille. Le tchékiste Nassonov se rend au régiment de Nevel. ajoute- 313 . Ils mena­ cent de l’embrocher à la pointe de leur baïonnette lors de l’offensive. dont le commandant refuse de lui indiquer ses effectifs. stationné lui aussi à Oranienbaum. Les soldats du 438e régiment. prenant Nassonov pour un sympathisant des insurgés. du groupe de mitrailleurs et des 5e et 6e compagnies du régiment dit de Cronstadt déclarent qu’ils refuseront d’attaquer l’île insurgée. à laquelle par ailleurs ils rechignent. comme ceux des deux autres régiments. Un rapport sur l’état d’esprit du régiment de tirailleurs dit de Cronstadt note : «Les 1er et 2e bataillons sont formés de gens du Kouban et d ’Ukrainiens. l’informe naïvement que les soldats de sa compagnie ont décidé de ne pas se battre contre leurs frères révoltés. Ils sont aussitôt désarmés et internés dans les casernes de la base navale. » (Trotsky avait inséré dans le règlement de l’armée rouge un article dispensant de participation aux combats ceux dont les convictions religieuses s’y opposaient. ont menacé de se joindre aux mutins si on voulait les forcer à leur livrer combat.) Les choses s’an­ noncent plus mal avec les régiments de Nevel (le 235e) d ’Orchan (le 236e) et de Minsk (le 237e) de la 27e divi­ sion qui viennent d’arriver près d’Oranienbaum. VERS L’ASSAUT FINAL Ce jour-là les soldats du bataillon de renseignements.

sortent de leur caserne en traînant plusieurs mitrailleuses. Que se passe-t-il ensuite ? On a quatre récits diver­ gents de l’incident : celui de Vorochilov. obéi à Tordre de prendre posi­ tion. surexcités. ils auraient depuis longtemps massacré tous les commissaires et les communistes et auraient rejoint Cronstadt. les régi­ ments de Nevel et de Minsk reçoivent l’ordre d’occuper remplacement d’où ils doivent le lendemain partir à l’as­ saut de Cronstadt. » Nassonov ajoute : « Si la 27e division ne part pas au combat. «Nous n’irons pas sur la glace». L’encre du rapport de Nassonov est à peine sèche que l'explosion se produit. Les instructeurs politiques tentent de les raisonner. Nassonov poursuit le lendemain 14 mars au matin sa tournée des trois régiments. Cris et insultes couvrent leur voix. présent. Les deux régiments. Un groupe se dirige vers les batteries qui bombardent Cronstadt pour les inviter à cesser le feu. armés. pour l’entraîner avec lui . celui de Poutna. un troisième appelle ses camarades à « aller à Petrograd battre les juifs » et s’ébranle 314 . et lui seul. et ceux immédiats de Toukhatchevsld et du tchékiste Nicolaiev qui se recoupent. principale force de frappe de l’offensive préparée par Toukliatchevski. À 5 heures de l’après-midi. Il est édifié : « Les soldats affirment tous ouvertement qu’ils n iront pas se battre contre Cronstadt et les marins.» À un doigt même. note : «O n était à deux doigts de l’émeute19. des cris fusent : «O n n’a jamais entendu ça que l’infanterie attaque la flotte!». Vorochilov. CRONSTADT t-il. personne n’ira18. Ils déclarent : “Là- bas nous avons beaucoup de frères et nous n’irons pas nous battre contre eux”. un autre vers le 236e régiment (Orchan) qui a.» Or c’est d’Oranienbaum que doit s’élancer le groupe sud. rédigé quarante ans après. rédigé deux ans après. Dès la lecture de l’ordre.

arrive sur ces entrefaites. Les instructeurs politiques et les membres de la section spéciale haranguent les mutins et tentent de les convaincre de rentrer dans leurs casernes. Une garde d’un régiment spécial désarme les mutins. . Il ne sera arrêté qu’à un kilomètre de la ville. puis discutent en désordre. Poutna. ordonne aux deux régiments de déposer leurs armes et leurs cartouches sur le sol devant eux. accru par les haillons qui servaient d’uniformes à ces hommes profon­ dément épuisés physiquement par la sous-alimentation chronique dont iis avaient souffert dans le passé. Vorochilov et aux autres leurs exploits antérieurs et demande que ses soldats se rachètent en participant à Fassaut de Cronstadt. Le spectacle de cette armée de gueux affamés et désarmés Fébranle : «L’air pitoyable et déjà abattu des soldats désarmés était encore. les soldats s’étaient toujours bien battus parce qu’ils « savaient contre qui et pourquoi ils se battaient. ajoute-t-il. entoure les faisceaux d’armes dépo­ sées et arrête une centaine de « meneurs » désignés par les agents de la section spéciale infiltrés dans leurs rangs. L’ancien marin de la Baltique. L’annonce secoue les soldats révoltés. VERS L’ASSAUT FINAL en direction d’Oranienbaum. commandant de la division de marche. La propagande gouvernementale ne les a pas convaincus. Un commandant lit alors aux soldats un ordre déclarant hors-la-loi les deux régiments. Ce n’était pas le cas cette fois-là. ordonnant leur désarme­ ment et annonçant que les «meneurs» seront livrés au tribunal. Poutna raconte à Dybenko. écrit-il. Les cris cessent. informant par téléphone Serge Kamenev 315 . Les soldats les arrêtent. le bolchevik Dybenko. Un régiment d’élèves officiers les encercle.» Jusqu’alors. de faire demi-tour et de rentrer à la caserne. 20 ». Toukhatchevski. . Le commandant de la division. les soldats l’écoutent à peine. Vorochilov les harangue dans le brouhaha.

La purge a été vigoureuse et rigoureuse. il fait fusiller 74 «meneurs» (33 soldats du régiment de Nevel et 41 du régiment de Minsk) et libère les autres. À ces insoumis s’ajoutent les unités incertaines dont la grogne est nourrie autant par leurs conditions d’existence lamentables que par la sympathie pour les insurgés. les trois audi­ teurs de l’académie de Fétat-major général.. secouent presque toutes les unités. Toute la nuit harangués par Vorochilov. cités ci-dessus. Dans leur rapport du 10 avril où ils soulignent le grand nombre de prisonniers de Denikine et d'anciens makhnovistes dans la garnison et les équipages de la flotte de la Baltique (pas seulement à Cronstadt).» Effectivement le tribunal. La mutinerie menaçante des deux régiments est matée. les soldats promettent de se battre. lui annonce : « Le tribunal et la section spéciale siègent en ce moment. L’épisode de la 27e division nest pas isolé. avec l’aide des élèves officiers et des délégués du X e congrès que nous y avons introduits22. Des mouve­ ments similaires. mais Toukhatchevski doit reporter son offensive. la purge et la répression seront féroces21. Les rescapés se battront avec acharnement lors de Fassaut de la forteresse. À les en croire. On leur rend leurs armes. juge 150 soldats.» La moitié des soldats de ces unités ont donc été écartés de l’offensive sur Cronstadt. Dybenko et les instructeurs politiques. plus modestes. Vorochilov et Poutna n’évoquent jamais les 74 «meneurs» fusillés. Ainsi 316 . » Ils soulignent ensuite : «C e n’est que grâce à une purge vigoureuse (50 % des effectifs) et à des exécutions que nous avons pu rétablir Fesprit combatif de ces unités. affirment : « Ces unités ont donné un grand pourcentage de transfuges passés du côté des insurgés et se sont dres­ sées contre Fassaut donné à Cronstadt. CRONSTADT de cette mutinerie avortée. réuni en urgence. la parole aurait suffi. finalement épuisés.

. à la combativité faible. et les élèves officiers se joignent au peuple ! [. Que les fabriques et les usines s’arrê­ tent! Que les employés abandonnent leurs occupations! Que les soldats rouges. de bols et de cuillers . est composé à 80 % d’anciens déserteurs. VERS L'ASSAUT FINAL les 1134 soldats du 91e régiment. Démantelée par la répression. elle se survit péniblement dans la clandesti­ nité et n’a joué qu un rôle mineur dans les grèves de février. Le 92e régiment..] Nous appe­ lons tous les travailleurs. souvent hostiles au régime. manquent de linge. et qu’il faudrait remplacer par des bottes de cuir. de gamelles. tiennent à peine debout. Petrograd est obligé de soutenir les Cronstadtiens. et aussi mal chaussés que leurs camarades du 91e régiment... d’équipement.. lui. dans les gouvernements de la Russie centrale. Le tract diffusé en son nom étonne par l’absence de toute revendication économique et 317 . les villages flambent. en Ukraine.. Ses derniers dirigeants ont été arrêtés par la Tcheka le 28 février. Cronstadt s’est soulevé pour soutenir les ouvriers de Petrograd.. En Sibérie.. Ce 14 mars. Les ouvriers se sont soulevés. leurs chevaux.. comme dans les autres unités. que l’eau transperce en quelques secondes. ! [—] À bas le pouvoir communiste sanglant ! Vive la grève générale23! » L’assemblée des plénipotentiaires avait été constituée au printemps 1918 par des mencheviks. [. faute de fourrage. un tract des «plénipotentiaires de la réunion des représentants des fabriques et usines de Petrograd» proclame : «Le moment de faction est arrivé [. citoyens.]. Enfin. les matelots. tous les militaires [.] Le peuple doit lui-même renverser le joug du bolche­ visme [.] à la grève générale..] Assez d’être des esclaves affa­ més. dans la Basse-Volga. les bâtiments où ils logent sont très mal éclai­ rés et la majorité d'entre eux sont chaussés de petites bottes de feutre.

seule la filature Neyski connaîtra quelques arrêts de travail sporadiques. enveloppées dans le brouillard. tombe à plat. puis les canons se taisent. ce qui rend son authenticité douteuse. diffusé le lendemain et daté du 16. le silence règne sur Petrograd et sur Cronstadt. Pour préparer fassaut fixé au lendemain. Mais si nous lançons une offensive. Ce jour-là. Le 15 mars. L’arrêt des tirs d’artillerie suscite à Petrograd une vague de rumeurs sur un armis­ tice entre le pouvoir et les mutins. L’état-major de l’armée rouge reçoit un rapport encoura­ geant sur l'état d’esprit régnant dans Fîle : « On remarque un revirement en notre faveur chez les matelots et dans d’autres unités . les batteries de Sestroretsk lâchent quelques salves sur les forts 1 à 7 et sur Cronstadt qui tirent quelques obus. resté clandestin. Cette vision optimiste pousse Zinoviev et Toukhatchevski à publier aussitôt un ordre du jour affirmant que les matelots et les soldats de Fîle commencent à comprendre leur erreur et ordonnant de ne «causer aucune offense ni aucune violence à tous ceux qui. CRONSTADT sociale. de leur plein gré. se rangeront de notre côté». rassure les moins craintifs. Son appel à la grève générale. Est- 318 . À 5 h 30 du matin. « car le pouvoir ouvrier et paysan conservera la vie et la liberté à tous ceux qui se repentiront sincèrement25». L’expérience. concluante. Elles font à intervalles réguliers des trouées dans la glace pour mesurer la profon­ deur de la couche solide. le comité central des SR de droite adopte un très long tract. Le lende­ main. l’état-major envoie des patrouilles accompagnées de soldats affolés par la peur de voir la glace s'effondrer sous leurs pieds. les insurgés constatent que leurs dépôts de farine sont vides. La famine est imminente. ils ne passent pas de notre côté par crainte d ’être fusillés. Ce même 15 mars. la majorité passera de notre côté24».

sortaient Fornement et la fierté de la révolution communiste menace d’ébranler le trône bolchevik. . Ils veulent dissoudre les (rares) sovkhozes (ou fermes d’État) et trans­ former les usines et fabriques nationalisées en « entreprises par actions avec mise en vente des actions » et « en attirant des capitaux et des emprunts étrangers26» (ce qui exigerait le remboursement des emprunts effectués par le régime tsariste). pourquoi Cronstadt est à peu près absent de ce long document. qui dénonce longuement les bolcheviks comme responsables de la ruine de Findustrie et de l’agriculture et de la famine. selon Trotsky. dont les insurgés ne veulent pas entendre parler. VERS ^ASSAUT FINAL ce le dépit suscité par la réponse dilatoire du comité révo­ lutionnaire à Tchernov? Est-ce scepticisme sur Favenir de la révolte ? Cronstadt n a droit qu’à deux lignes et demie dans un texte de trois pages. autant que la vanité blessée de Victor Tchernov. puis détaille les propositions des SR. au milieu d’une liste de soulèvements paysans. Ce refus explique sans doute. Le tract signale : «C e même Cronstadt. » Puis Cronstadt disparaît du tract. d’où. Ils veulent enfin établir la souveraineté de l’Assemblée constituante.

C hapitre XXII
v 1 A 7 IT

Le comité révolutionnaire en action

Le 5 mars, îe président du tribunal militaire du district
de Petrograd, Grigoriev, affirmait : « L'activité du comité
révolutionnaire provisoire est hésitante et désordonnée, ils
ne font que publier des appels à rester calme et continuer
à travailler; il n y a aucune nouvelle organisation dans
l'administration des affaires1.» Les membres du comité
semblent en effet ne pas savoir quoi faire. Leur hésitation
confirme le caractère spontané de Finsurrection et l'ab­
sence d’organisation politique à sa tête. Le comité produit
surtout des appels aux ouvriers, soldats et matelots, puis
aux peuples du monde, répétant, à quelques variations
près, les mêmes phrases»
Il prend quelques mesures pour assurer le ravitaille-
ment de la population et son chauffage. Répartissant, lui
aussi, par force, la pénurie, il recourt aux mêmes mesures
que le gouvernement : dès le 5 mars il a réduit la ration de
(mauvais) pain à une demi-livre (200 grammes), plus une
demi-boîte de conserve, par jour et par personne ; à partir
du 8, les marins continuent à percevoir cette ration; mais
la population civile reçoit une livre d'avoine à îa place de
pain. Cette différence maintenue va susciter quelques
tensions entre ouvriers et marins. Pour le chauffage, le

321

CRONSTADT

comité fait abattre une demi-douzaine de maisons en bois
et distribuer les planches et les lattes arrachées.
Le 11 mars, la conférence des délégués se réunit pour
la troisième et dernière fois. Afin de leur confirmer qu’au­
cun recul nest possible, Petritchenko fait distribuer aux
délégués les derniers numéros de la Pravda de Petrograd et
de Krasnaia Gazeta, qui dénoncent les insurgés. Il assure
la conférence que la situation du ravitaillement est tout à
fait satisfaisante. Or, il reste au maximum une semaine de
vivres. Cronstadt manque dramatiquement — comme
toute la Russie soviétique soumise au blocus et à l’em­
bargo occidentaux — de médicaments et du matériel
médical élémentaire.
Sous les applaudissements, Petritchenko annonce la
réquisition de leurs chaussures et bottes aux 280 commu­
nistes emprisonnés, pour les distribuer aux soldats et mate­
lots qui en manquent. Il évoque ensuite le quatrième
anniversaire de la révolution de Février et propose d'en
différer les festivités anniversaires et de « célébrer la chute
de l’autocratie en même temps que le renversement de la
commissarocratie2». Qui y croit encore, alors que les
insurgés n’avaient pu prendre pied sur le continent et ne
pouvaient plus espérer le ralliement des ouvriers de
Petrograd et de la région ? La rhétorique rient lieu de déci­
sions.
Les séances du comité révolutionnaire, telles que leurs
procès-verbaux très partiels et les souvenirs de quelques
membres les retracent, paraissent très en retrait sur les
ambitions de ses fondateurs et sur les événements. On n’a
jamais l’impression d’assister aux débats de dirigeants
d’une insurrection, a fortiori de promoteurs d’une «troi­
sième révolution». Ainsi, lors de la réunion du 10 mars au
soir, îe point un de l’ordre du jour, seul inscrit au procès-
verbal, porte sur «divers désordres et malentendus».

322

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE EN ACTION

Petritchenko critique une déclaration de Pavlov et de Valk
sur l’inutilité de la Douma municipale ou conseil munici­
pal, puis soupire : « Personne ne peut parler aujourd’hui
d’un travail normal dans la situation militaire», quil
déclare « pourtant favorable ». Il affirme même par deux
fois : «Il faut organiser l’offensive», tout en précisant :
«mais il 7 a peu de gens [...] nous avons peu de forces, et
on en a besoin pour les forts ». Il aborde ensuite la ques­
tion cruciale du ravitaillement «qu’il faut compter». Il
affirme: «on peut tenir jusqu’au 20-22 mars, mais c’est
insuffisant ». Enfin, dit-il, le moral des insurgés, regonflé
par un discours de Perepelkine, peut retomber en cas
« d’erreurs dans les perquisitions, de réquisition incorrecte
des objets, comme faisaient les bolcheviks, et c’est pour­
quoi il faut effectuer une nouvelle répartition des forces
pour un travail plus productif3». Ce vœu pieux est son
unique proposition. Pavlov argue du manque d’« instruc­
tions » définissant les règles d’action. Sans elles on ne sait
ce qu’il faut faire. Les autres orateurs proposent de rédiger
ces fameuses « instructions » et de nommer une commis­
sion chargée de cette tâche. Le procès-verbal s’arrête sur
cette idée, qui donne l’impression d’une réunion de
routine à cent lieues des besoins d’une insurrection bien­
tôt confrontée à un assaut décisif. Les réunions suivantes
ne feront qu’accentuer ce sentiment.
Plus le dénouement approche, plus le comité semble
dépassé par les événements et incapable de se hisser à la
hauteur du mouvement qu’il a déclenché. Les procès-
verbaux de ses réunions donnent enfin le sentiment que
les décisions militaires se prennent ailleurs, à Fétat-major
militaire (Solovianov, Arkannikov, Kozlovski, Bourkser),
flanqué de Petritchenko, Iakovenko et Ossosov.
Ainsi, le 13 mars, le comité aborde trois points : la
conduite d’Ivanov, intendant de la boulangerie maritime

323

CRONSTADT

qui, en état d’ivresse, a fait du tapage à l’hôpital en se
réclamant de ses fonctions. Il discute ensuite du compor­
tement d’Arkhipov, Valk et quelques autres «en état
d’ivresse dans l’exercice de leurs fonctions », et qui, par
leur comportement, « peuvent ruiner tout le travail effec­
tué au nom de la sainte libération du joug des commu­
nistes ». Valk le nie, les autres baissent la tête. Il discute
ensuite du cas de Zossimov, ancien commandant de la
brigade des navires de ligne, emprisonné. Zossimov a
demandé, le 12 mars, à être libéré pour participer à la
réunion du comité exécutif des soviets, dont il est
membre, afin, dit-il, d’y expliquer ce qui se passe à
Cronstadt. Le comité refuse. Il craint que sa libération
« ne soit interprétée par le gouvernement de la république
de Russie comme une faiblesse du comité révolutionnaire
provisoire et comme son désir de rechercher un compro­
mis avec le gouvernement soviétique, ce dont il ne saurait
être question, vu le désir fermement affirmé des masses
populaires de Cronstadt de libérer à jamais la Russie du
pouvoir des communistes 4 ».
La démarche de Zossimov n avait sans doute aucune
chance de succès. Mais le comité se paye de mots : même
si les «masses populaires de Cronstadt» voulaient vrai­
ment «libérer à jamais la Russie du pouvoir des commu­
nistes», elles ne pourraient y parvenir seules; or,
l'insurrection ne s’étant pas étendue sur le continent, les
insurgés sont enfermés sur leur îlot, alors que
Toukhatchevski concentre en face d’eux une armée cinq à
six fois supérieure en nombre. Plus la défaite est proche
et plus les dirigeants de l’insurrection semblent se griser
d’une victoire de plus en plus impossible.
C ’est sans doute une pose. Selon Valk, en effet, une
discussion se déroule à cette réunion, qui n’est pas notée
au procès-verbal. Petritchenko fait un triple constat : les

324

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE EN ACTION

ouvriers de Petrograd ne répondent pas aux appels à l’aide
des insurgés, les réserves de ravitaillement seront totale­
ment épuisées le 21 mars et l’étau autour de la forteresse
assiégée se resserre chaque jour. Il propose alors trois
tactiques possibles : 1) se rendre totalement à l’armée
rouge et demander grâce au pouvoir ; 2) envoyer toute la
population civile en Finlande, puis miner la ville, choisir
une unité de combat pour se lancer à l’assaut
d’Oranienbaum, confier aux autres unités restées sur leurs
navires et dans leurs forts de tirer jusquà épuisement des
obus et des cartouches, puis faire sauter Cronstadt; 3)
lancer un appel à l’aide au monde entier en ne refusant
aucun soutien d’où, qu’il vienne. Le comité, après un long
débat, adopte la dernière solution, purement verbale,
alors que l’assaut final est proche; elle est soumise à
discussion dans les équipages, les bureaux, les usines, où
elle est massivement approuvée5.
Le 14 mars, la réunion traite de cinq points, dont les
trois derniers, d’une urgence douteuse, sont publiés dans
les lzvestia de Cronstadt du 16 mars : les mesures à pren­
dre à l’égard des communistes emprisonnés (leur enlever
le papier et les crayons) ; une information et délibération
secrète (sans doute sur les mesures militaires) ; l’activité de
l’Inspection ouvrière et paysanne (organe de contrôle
administratif) de Cronstadt et de la section culturelle de
la ville, que le comité décide de dissoudre et les travaux
de réparation de la flotte du port et de la forteresse, qui
exigent de longs mois6.
La réunion du 16 mars, à la veille même de l’assaut
final contre l’île, porte sur deux points : un premier point
secret (sur les questions militaires), un second ordonne
l’arrestation et la transmission immédiate au tribunal
militaire de tout communiste arrêté en train de faire des
signaux à l’adversaire. Des militants communistes restés

325

CRONSTADT

en liberté communiquent en effet à 1etat-major des infor­
mations militaires et des renseignements sur la situation
générale. Le comité enfin adresse un ultimatum au
gouvernement soviétique en exigeant « l’arrêt immédiat
des tirs sur la ville et la population pacifique en le préve­
nant qu’après le premier tir effectué sur la ville et la popu­
lation pacifique, seront prises aussitôt les mesures les plus
extrêmes sur les communistes emprisonnés », c’est-à-dire
l’exécution. Il envoie ensuite un radiogramme au soviet
de Petrograd demandant que son contenu y soit lu. Il y
dénonce la canonnade et prévient le soviet « qu’il n’ob­
tiendra aucune concession en fusillant de façon barbare la
population pacifique - enfants, femmes et ouvriers - et
que, si un seul obus éclate dans la ville, Cronstadt se juge
dégagé de toute responsabilité pour les conséquences et
saura manifester pleinement sa puissance7». Cette
bravade dissimule mal une impuissance réelle.
L’anarchiste Choustov, qui commande la prison,
propose de fusiller les dirigeants communistes.
Petritchenko et Toukine Fappuient; tous les autres s’y
opposent et accordent seulement à Choustov le droit de
fusiller les auteurs de tentatives de fuite ou d’attentats
contre lui. Pourtant, vingt-trois communistes emprison­
nés, dont Kouzmine et Vassiliev, sont installés dans le
secteur des condamnés à mort de la prison le 16 au soir.
À la veille de l’offensive contre eux, quelles forces
peuvent réellement aligner les insurgés ? La garnison de la
forteresse compte officiellement 9 086 hommes. En ajou­
tant les équipages du Sêbastopol et du Petropavlovsk et du
mouilleur de mines Narovba, les matelots en caserne sur
le sol, le 560e bataillon de construction et les quelque 500
hommes du 561e régiment d’infanterie rallié aux mutins,
le rapport de l’état-major de l’armée rouge comptabilise
«environ [sic\] 17961 hommes disposant au total de 134

326

LE COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE-EN ACTION

canons de gros calibres, de 62 canons légers, 24 canons
antiaériens, et 126 mitrailleuses8». Mais cet effectif
n existe que sur le papier. Nicolaiev évalue à 5 000 ou
6 000 hommes le nombre des soldats capables de partici­
per «au combat de mes et à la baïonnette 9». Kozlovski
évaluera les forces réelles des insurgés une fois à 12000
hommes, puis à «3700 baïonnettes10» et se plaindra de
leur épuisement dû à l’accumulation de leurs tâches
(garde, protection des bâtiments, rondes, com bats...).
Une partie des marins et des soldats restent donc en
marge de 1’insurrection. Si Cronstadt ne peut opposer que
5 000 à 6 000 hommes aux 40 000 soldats rassemblés par
Toukhatchevski, même si certains d’entre eux sont peu
sûrs, les remparts de la ville ne peuvent compenser
l’énorme disproportion des forces en présence.
Les dirigeants de l’insurrection continuent pourtant à
bercer de mots la population de l’île. Ainsi, le 16 mars les
lzvestia de Cronstadt publient une tchastouchka (petite
chanson populaire) débordante d’optimisme :

Une aube nouvelle se lève.
Rejetons les chaînes de Trotsky.
Renversons le tsar Lénine,
Donnons au travail la liberté,
Partageons nous terre, fabriques et usines.
Le Travail instaurera l ’Égalité
E t grâce au Travail libre
Seforgera la fraternité universelle. ..

Cet optimisme est le côté face de l’attitude du comité.
Le côté pile est différent. La veille, le comité a diffusé un
ultime appel inquiet, non reproduit dans les Lzvestia de
Cronstadt du 16, «à tous les peuples du monde et à tous
les Russes». Il exalte la révolte de Cronstadt contre «le

327

CRONSTADT

joug indescriptible d’une bande de bandits qui s’est empa­
rée du pouvoir sur la Russie martyrisée», pour la délivrer
de ces «monstres». L’appel affirme : «Nous sommes puis­
sants non seulement grâce à nos forts imprenables, mais à
cause de notre enthousiasme illimité, de notre foi illimitée
dans la justesse de Fœuvre que nous réalisons.» Mais la
suite de Tappel n’est qu’un long cri d’angoisse : «N ous
avons besoin de l’aide extérieure », y compris, éventuelle­
ment, militaire. L’appel répète quatre fois «N e tardez
p as!» et deux fois «N e tardez pas une m inute11!».
L’échéance est, en effet, imminente et tout le monde le
sent.

à 3 heures du matin. Petrograd et le golfe sont plongés dans un brouillard épais. affectent sérieusement le moral des équipages. Les dégâts réels des bombardements. vers midi. C h a p it r e X X I I I L’assaut final Le 15 mars. Le groupe nord devra s’emparer des quartiers du nord-ouest de la ville et le groupe sud du nord-est et sud-ouest. Le 16 mars. protestent à nouveau : ils n’iront pas se battre contre les insurgés! La Tcheka recourt à une ruse. Quelques heures avant l’offensive. 329 . des soldats du 561e régiment de la 27e division. Puis les colonnes du groupe nord devront se mettre en mouvement sur la glace. Un de ses agents. les colonnes du groupe sud à 4 heures. dont 250 soldats avaient déjà rejoint les insurgés le 8 mars. une escadrille de 25 aéroplanes bombarde les positions des insurgés et surtout le Petropavlovsk et le Sêbastopol^ gênant ainsi les tirs de Far­ tillerie lourde des deux cuirassés. déguisé en matelot. disséminés entre la rive et Fîle. qui freinent la progression des troupes. Toukhatchevski ordonne de déclencher le lendemain un tir massif d’artillerie de 14 heures au début de la nuit. Leur tâche première est de s’emparer des forts. accompagnés de tracts. donc du port. quoique limités. Il fait froid. dans la nuit du 16 au 17.

Il décrit les insurgés comme des voyous. soit. qui l’assaillent ensuite de questions. en plus de leur maigre ration habituelle. le soleil se lève sur Petrograd dans un ciel sans nuages. interdit la fabrication de tout alcool de plus de 14 degrés. Des insurgés affirmeront plus tard que les soldats lancés à Fassaut de Fîle étaient ivres. deux livres de pain (800 gram­ mes) et trois boîtes de conserve. Les canons des navires 330 . On se demande avec quoi : le gouvernement. ils reçoivent. qui le traîne dans la caserne du régiment. qui doit conduire à Fassaut des soldats moins confiants que jamais. Le commissaire politique du 2e bataillon l’interroge devant les soldats. le brouillard matinal. qui dessine les contours de Cronstadt. Le comman­ dement distribue ensuite aux soldats de menus cadeaux qui entretiennent cette nouvelle inimitié. se dissipe lentement . peu après 10 heures. L’ordre du jour qu il signe avec le commandant et le chef d’état-major du groupe sud vise d’abord à les rassurer: « Le moral de Cronstadt a sérieusement baissé après l’arri­ vée d’officiers blancs de Finlande (en réalité réduits à Vilken) et l’insuffisance de ravitaillement. À Fétat-major du régiment on le félicite. » À midi. puis s’éclipse. Staline devra attendre 1925 pour relancer la fabrication de la vodka. sur les forts le service de garde est effectué avec négligence2. « L’île paraissait terrible et imprenable 1» à Vorochilov. au total pour la journée. prolongeant une décision du gouverne­ ment tsariste au début de la guerre. une demi-livre de pain (soit 200 grammes) et une boîte de conserve supplémentaire. et augmente leur ration alimentaire. qui dissimulait le golfe et Fîle derrière un voile. les soldats ont répété ses propos et craché sur les insurgés. les batteries d’Oranienbaum au sud et de Sestroretsk au nord tirent sur l’île. Le 16 mars. CRONSTADT se fait passer pour un transfuge de Cronstadt intercepté par la Tcheka.

Ce sera donc plus facile de les prendre demain matin par surprise. empêchant les insurgés épuisés par leurs gardes ininterrompues de repérer à temps leurs assaillants. puis dispa­ raît définitivement derrière eux. puis reprend de plus belle. À 18 h 15. ont reçu l’ordre d’observer un silence absolu. toute conversation est interdite. Les servants des mitrailleuses les tirent avec leurs bandes sur de petits traîneaux qui glissent sans bruit sur la surface gelée. à peu près invisibles. La neige commence à tomber. La canonnade assourdit les combattants mais ne produit que des dégâts minimes. La lune déchire de plus en plus rarement leur rideau. les colonnes des assaillants commencent à descendre lentement sur la glace. les marins de Cronstadt retirent leur tenue pour dormir. revêtus de manteaux blancs. 331 . Le groupe sud se déploie en deux colonnes qui montent vers la pointe orientale de l’île (le port militaire ou débarcadère de Petrograd) et deux autres colonnes. lorsque tombe le soir. Au crépuscule. Le Petropavlovsk. déchaîne un véritable ouragan. Les nuages s’entassent au-dessus du golfe. À 1 heure du matin. Les ordres sont transmis en chuchotant.Le duel d’artillerie s’affaiblit. un épais brouillard tombe sur la ville et sur la mer gelée. ultime salve d’honneur plus tapageuse que destructrice. Des soldats emportent des passerelles mobiles à installer sur les trouées que les obus creuseront dans la glace. les canons se taisent après un dernier quart d’heure de tirs continus des deux côtés. ici et là. Les soldats. Les chefs de batteries de l’ar­ mée rouge arrêtent les tirs par ruse : si le canon se tait pendant la nuit. entouré d’un rideau de fumée qui gêne les artilleurs d’Oranienbaum et de Sestroretsk. parfois les bottes clapotent dans les flaques d’eau sur la glace qui fond par endroits. Quelques maisons flambent à Cronstadt. L’ASSAUT FINAL et des forts de Cronstadt répondent. mais.

abîme une église et allume un incen­ die. mais dans le fait que chaque obus. surpris. puis repartent à Fassaut. Les assaillants. Prise de panique devant leur déferlement. envoyé à Lysy Nos. se rappelle quarante-cinq ans plus tard: «L a neige qui recouvrait la glace fondait. montent vers les batteries du sud de Fîle et l’extrémité sud de la ville. À 5 heures. Il ne parvien­ dra à prendre Totleben qu une fois que ses occupants l’au­ ront abandonné. et qui fait partie de ce groupe d’assaut. » Les tirs de l’artillerie insurgée déciment les assaillants. pendant qu’une autre colonne progresse lentement vers le fortTotleben plus loin vers louest. la garnison du fort 6 le quitte peu après 6 heures du matin et s’enfuît vers la Finlande. reculent.. Une vingtaine d’entre eux sont faits prisonniers. CRONSTADT formées de troupes de la 27e division. Mais la glace était encore solide sous Feau. qu’il atteigne ou non sa cible. La canonnade sur Sestroretsk s’apaise vite. dont les salves d’artillerie et les rafales de mitrailleuses le déciment et le font refluer jusqu’au fort 6. les forts des insurgés au nord de Cronstadt bombardent Sestroretsk. La première ligne des élèves officiers qui attaquent le fort 6 saute sur les mines dissimulées sous la glace. un jardin d’enfants.. «Le plus tragique n’était pas dans Fexplosion des obus. Dans 332 . creusait dans la glace un énorme cratère. un peu tard puisque toutes les troupes qui y étaient concentrées sont depuis longtemps sur la glace. Ivan Koniev. Il s’empare sans difficulté du fort 7. que recouvraient presque aussitôt des débris de glace et que Fon ne pouvait plus distinguer. dépourvu d’ar­ tillerie. puis se lance à Fassaut du fort 6 à 3 heures du matin. Leur bombardement détruit une vingtaine de maisons. Le groupe nord parti de Sestroretsk et Lysy Nos doit prendre d’assaut les forts 1 à 7 déployés en éventail au nord de Fîle. Le groupe nord se lance alors à Fassaut du fort Totleben.

sont déjà engagées sur la glace. ils abattent les défenseurs qui nont pas réussi à s’enfuir et dont certains se sont enfermés dans les blindages. l’a ssa u t fin a l la demi-obscurité. Il est arrêté et fusillé sur-le-champ. aucun membre de la garnison des forts 4 et 5 n’y sera traduit. au 333 . passeront devant le tribunal révolutionnaire. Un partisan des mutins tente d’alerter ces derniers. Fous de rage. mais trop rares. les aient remarqués. surpris. dont les garnisons résistent opiniâtrement. las et aveuglés par la tempête de neige. nos combattants qui couraient à toute allure sous les obus tombaient dans ces cratères et étaient immédiatement engloutis3. » Les assaillants tournent l'artillerie du fort 6 vers les forts 4 et 5. les six projecteurs des insurgés balaient la glace entre l’île et la côte et déchirent l’obscurité à intervalles réguliers. Alors que les cinq brigades du groupe sud. son état-major. font donner toutes leurs batteries et leurs mitrailleuses balaient la glace. Au sud. commandé par le marin bolchevik Dybenko. elles attaquent la forteresse! Les défenseurs. À 5 heures du marin. Ceux qui n’ont pu s’enfuir ont tous été tués au cours ou à la fin de ce combat furieux qui dure jusqu’au début de l’après-midi du 17 mars. faits prisonniers. les cinq brigades de la division de Dybenko arrivent aux abords de la forteresse sans que ses défenseurs. Milioutine et Pavel. installé à Oranienbaum. remarque dans une demeure voisine des signaux lumineux. À 5 heures et demie. et repoussent un moment leurs attaquants. qui protègent l’île au sud. Les vagues d’assaut successives. Les troupes de la 27e division d’Omsk doivent d’abord s’emparer des quatre forts 1 et 2 . le feu nourri de leurs batteries décime les trois détachements d’élèves officiers qui repartent inlassablement à l’assaut des deux forts et finissent par les occuper au bout de deux heures de combat acharné. Vingt membres de la garnison du fort 6.

À 6 heures et quart du matin. L’artillerie du navire se montre particulière­ ment maladroite. Pendant ce temps. démoralisés. Les obus arrivent n’importe où. le groupe sud arrive au pied des murailles. Sur le Sébastopol. La démoralisation gagne l’équipage. Des insurgés. font tomber les uns après les autres les forts aux mains des assaillants. Tar- tilleur-chef Geitsïk s’est approché de la tourelle pour commander le tir. il se redresse. le blesse à la jambe. Leur furieuse contre-attaque repousse les trois brigades décimées sur les quais. Les canons du fort les déciment et les quelques survivants se replient en hâte. 334 . CRONSTADT milieu des explosions qui trouent la glace et entraînent dans feau glacée des dizaines d’assaillants. s’enfonce de quelques centaines de mètres à Tinté- rieur. Des matelots se ruent alors sur les soldats. un second coup de feu rétend sur le sol d’une balle en pleine bouche. la chaîne galva­ nique et l’élévateur d’une des deux tourelles. peu avant 7 heures du matin. Un premier coup de feu. La 32e brigade prend pied sur les quais du port au sud-est de la ville et. où elles s’accrochent désespérément sur les quelques dizaines de mètres qui les séparent de la mer. qui tournent leur artillerie vers Cronstadt. a réussi à saboter le télémètre. L’artilleur Mazourov le remplace. Le commandant de la 9e compagnie. et les paraly­ sent un moment. tentent de fraterniser avec eux. se laissent désarmer. le marin communiste Ivan Petrov. d’autres insurgés installent des mitrailleuses dans les greniers et aux fenêtres et brusquement mitraillent les rouges. Deux escadrons de cavalerie s’avancent sur la glace pour tenter de s’empa­ rer du fort du R if à la pointe occidentale de l’île. s’enfuient vers la Finlande. tiré par un marin communiste. mais le cœur n’y est plus. bien qu’étroitement surveillé. suivie des 79e et 80e briga­ des. sauf sur leur objectif. déréglant ainsi complètement le tir.

Vers 2 heures de l’après- midi. qui en a vu d’autres. Les soldats arrêtent tous les hommes adultes et les livrent à la Tcheka. déclare au téléphone à Kamenev : « Les combats dans le centre de la ville ont un caractère extraordinairement furieux4. convaincue par les marins communistes. L’échec de leur contre-offensive ébranle le moral des insurgés dont les rangs se disloquent. s’insurge. entre Fîle et la Finlande. Fétat-major militaire des insurgés décide de s’installer dans les forts Krasnoarmeiski et Totleben. chaque maison est l’objet de combats acharnés à la baïonnette et à la grenade. L’état-major invite les équipages du Sêbastopol et du Petropavlovsk à faire de même et décide de saboter les canons des deux cuirassés en faisant sauter les platines. sur le Sêbastopol. Perêpelkine rejette la décision sur Petritchenko : «Le 17. Pour les soutenir. qui installe deux jours plus tard des tribunaux chargés d’établir une liste de mutins et de les juger sans délai. Toukhatchevski. récupère la dynamite et s’oppose au sabotage des canons. Fétat-major leur envoie en soutien deux sections d’artilleurs et un peloton de cavalerie. un officier rassemble des pains d’explosif pour faire sauter le bateau. l ’a ssa u t fin a l soumis.» Chaque maison. Mais chaque rue. Petritchenko en informe le comité révolutionnaire. Sur les quais du port. Peu avant midi. chaque appartement est fouillé. à un bombardement d’artillerie intensif. Une partie de Féqui­ page. il me déclara qu’il avait été décidé de se replier sur les forts Krasnoarmeiski et Totleben et me proposa de saboter les 335 . les trois brigades du groupe sud reprennent Foffensive vers 10 heures du matin et s’enfon­ cent dans les rues de la ville sous les tirs des insurgés embusqués derrière les fenêtres des maisons. comme sur le Petropavlovsk. Dans sa déposition du 24 mars. à midi ou à 2 heures.

«Vers 8 heures du soir trois aéroplanes sont apparus et ont jeté des bombes et des proclamations. diffusé le 17 au matin. allant regarder le bord de la mer. après les premiers tirs de notre défense anti- arérienne.] mais a été repoussé par notre feu. CRONSTADT canons sur les vaisseaux en les faisant sauter.] a engagé une offensive [. “Tout le pouvoir aux soviets et pas aux partis” 7». a provoqué trois grands incendies chez Fad- versaire près d’Oranienbaum. réjoui : « Il y a du soleil. » Mais seulement en surface et trop tard pour les insurgés. note. malgré sa relative modération.. Je transmis cette proposition au comité afin qu il en informe les équi­ pages. publie un communiqué rassurant sur les opérations militai­ res : la veille à 5 heures du matin. L’échange de tirs d’artillerie qui a suivi..» Perepelkine sera condamné à mort un mois plus tard. Le citoyen Kouzmine à Petrograd. «Yennemi [. qui seront condamnés à mort et fusillés quatre jours plus tard. membres 336 . ils ont disparu. Il réchauffe la surface de la glace. après 6 heures du matin. L’odeur de la débite règne parmi les insurgés.. Et je revins sur mes p as5. de 2 heures de Faprès-midi à 9 heures du soir. avec ou sans leur déclaration. ça fond6. Cet ultime numéro publie aussi de longues listes de démissionnaires du parti communiste. Pourtant le dernier numéro des lzvestia de Cronstadt. Le soleil s’est levé. On y lit ainsi un texte de six membres du personnel sanitaire des unités terrestres refusant de «porter la responsabilité des actions incorrectes des sommets du parti communiste». Cette ultime déclaration. le calme a régné sur le front». » Rien ici ne peut laisser supposer que Cronstadt Finsurgée vit ses dernières heures. dont ils démissionnent pour « s’associer de toute leur âme au slogan avancé par les travailleurs de Cronstadt. Ce numéro publie aussi deux listes de onze artilleurs communistes et de douze autres marins du port. sera fatale aux six signataires..

l’a ssa u t fin a l ou stagiaires démissionnaires. instal­ lent des gardes. et la 18e brigade occupe une moitié du cimetière où les combats sont acharnés. les autres étant hors de son champ de tir. affirme : « Le parti. beaucoup plus brutale que celle des m uecins et infirmiers. le Sêbastopol et le Petropavlovsk. 337 . canonne le fort 6. non publiée. est devenu un instrument pour faire couler le sang des ouvriers et des paysans. Ils en confient le commandement à l’ancien commissaire Tourk. la 80ebrigade occupe le château d’eau. l’inspectent de fond en comble et raflent tous les explosifs. de son côté. À 2 heures de l’après-midi. mais la troïka qui les jugera en hâte n en avait sans doute pas connaissance. Cette dernière. Leur déclaration. arrêtent les officiers et le comité révolutionnaire du navire. le commandant du Sêbastopol et l’artilleur-chef remplaçant Mazourov invi­ tent les matelots à quitter le navire. interceptés par les marins communistes. il en retourne les batteries contre les forts Krasnoarmeiski et Totleben. la'79* brigade a pris d’assaut les batteries installées au sud de la ville. le groupe nord a occupé les forts 3 à 7 . » Les signataires seront condamnés à des peines de un an avec sursis à cinq ans de travaux forcés. puis une partie d’entre eux. Cronstadt est enserrée dans un étau : ia 167ebrigade occupe la partie orientale du port militaire et la moitié orientale de la grande rue Petrovka. s’étant séparé du peuple. sans leur déclaration. Jugeant alors la irtie perdue. L’artillerie du rivage et du train blindé 104 sur la côte bombardent le fort Milioutine. Les matelots descen­ dent. À 6 heures de l’après-midi. reviennent sur leurs pas et les aident à reprendre le contrôle du navire. traî­ nait dans les archives intactes du journal. en vue des intérêts des sommets du parti et de leur pouvoir autocratique8 . tranchent les fils de pyroxiline installés pour faire sauter le navire. qui.

où s’était installé le comité révolutionnaire. Les artilleurs du R if sabotent les canons du fort. 338 . puis parvient à occuper la Maison du peuple. à près de 20 kilomètres au nord de Fîle. épuisés et affamés. CRONSTADT À 9 heures du soir. Peu avant 11 heures du soir. est donc aussi politique que militaire. voisin. ils abandonnent leur poste et se traînent sur la glace avec les garnisons du fort Chants. Garantie lui est donnée. Un marin du Sébastopol se présente au commandement de la 187é brigade et lui assure que si le commandement leur garan­ tit la vie sauve. les insurgés lancent une contre- attaque à la baïonnette et à la grenade au centre de la ville. Un groupe de desperados retranchés dans le phare Tolboukhine. font reculer un instant des troupes épuisées et décimées. et du fort Krasnoarmeiski. mais reculent bientôt sous le nombre. convaincus que la partie est perdue. À 11 heures et demie. Toukhatchevski juge décisive Faction des marins loya­ listes des deux cuirassés. due en partie à un changement d’attitude d’une fraction des marins. La seconde réussira. un groupe important de marins se rendra avec lui. Un cordon de marins en défend les abords. Fétat-major des insurgés invite les unités qui îe peuvent à se préparer à fuir vers la Finlande. ils font route vers la frontière finlandaise. Elle désarme les ouvriers et les matelots démoralisés qui gardaient le bâtiment.» La victoire de Farmée rouge. refusent de îe quitter et installent des mitrailleuses aux fenêtres du phare. les marins du Sébastopol forment une patrouille qui descend en ville. La première tentative de les déloger échoue. situé 5 kilomètres au nord de Fîle et des batteries des fortins voisins. Vers 10 heures. près du Rif. essuie quelques coups de feu et des rafales de mitrailleuse. Il déclare le lendemain : «Les marins du Petropavlovsk et le Sébastopol au cours de la nuit nous ont aidés à prendre la ville9. abandonné par le comité.

. ne sera pas exécuté. L’ordre. ordonne d’« utiliser largement l’artillerie dans les combats de rue» (Cronstadt est en effet construite autour de rues rectilignes à angle droit. Peremytov. Toukhatchevski. dont une partie seule­ ment avait été publiée dans les ïzvestia de Cronstadt. 339 . le vainqueur du général Wrangel en Crimée. Mikhaïl Frounzé. édictent un ordre qui parviendra. il ordonnera d’utiliser les gaz asphyxiants pour déloger les révoltés des forêts. Toukhatchevski a-t-il pris seul une telle décision ? Il n’en a en tout cas pas discuté au téléphone avec Serge Kamenev. là encore. Le 17. ignorant encore que les marins communistes ont repris le contrôle du Sêbastopol. envoyé à Tambov pour liquider une insurrection paysanne à demi moribonde. aux commandants des groupes nord et sud et. à 21h45> Toukhatchevski et le chef d’état- major de la 7e armée. La directive ne sera pas exécutée. La négligence ou la hâte du comité livre à la mort des centai­ nes d’insurgés dont la Tcheka. L’émotion qu’il suscitera au sein du parti communiste le fera discrètement rapporter. l’a ssa u t fin a l Les membres du comité révolutionnaire s’enfuient alors en traîneau. Trotsky dira de lui en 1928: « J ’appréciais ses talents militaires. laissant derrière eux les archives du comité qu’ils oublient d’emporter ou de détruire : la Tcheka n a plus q u à les ramasser. n'aurait pu établir une liste aussi précise. Deux mois plus tard. ou presque) et d’attaquer au petit matin le Sêbastopol et le Petropavlovsk « avec des gaz asphyxiants et des obus toxiques10». à Serge Kamenev. Elle récupère ainsi la liste nominative des 553 mandats délivrés par le comité et toutes les déclarations individuelles et collectives de démission du parti communiste. sans ces précieux docu­ ments. dira de lui : «Sa seule passion c’est la guerre. » Seule Pefficacité militaire de la décision compte pour lui. quatre heures plus tard.. trois heures plus tard.

en Finlande12. CRONSTADT comme son caractère indépendant. Il ordonne la retraite. les unités du groupe nord. Restent son commandant Choustov et quelques adjoints. note-t-il dans son journal. tous deux silencieux et déserts. À une heure du matin nous nous trouvons en territoire neutre. et qu’il leur faut abandonner ce dernier fort. dit-il. Le capitaine Rakoutine. dans « un corridor mysté­ rieusement obscur. de 1 à 7. contournant les forts Totleben et Krasnoarmeiski abandonnés par leurs défenseurs. À 5 heures du matin. attaquent la forteresse qui tombe entre leurs mains. sont tombés. dont la garde s’enfuit. » Vers 4 heures du marin. le commandant du fort Totleben informe ses soldats que tous les autres forts. demande que la ville « soit nettoyée à l’aube» et ordonne que «l’on garantisse la vie aux mutins inconscients qui se rendent volontairement et déposent les armes13». éclairé par des lanternes. D ’après 340 . Le 18. commandant d’une compagnie du train.» À 10 heures du soir. dont les canons. mais je n’ai jamais pris au sérieux les convictions communistes de cet offi­ cier de la Garde11. se sont déréglés. à 1 h 15 du matin le commandant du groupe sud transmet à ses unités l’ordre donné par Toukhatchevski d’utiliser l’artillerie dans les combats de rue qui se poursuivent. qui luisaient faiblement aux croisements » (avec les autres colonnes de fuyards). Plus loin un serpent ou un ruban de gens s’étire sur la glace recouverte d’eau. «Le tableau est exaltant par sa beauté. Peu avant 3 heures du matin. s’en­ fonce. Tous les soldats s’enfuient vers la Finlande. et mélan­ colique vu les circonstances. les patrouilles du groupe nord occupent Totleben et Krasnoarmeiski. Kouzmine et les autres internés entendent une fusillade près de la prison. lui aussi abandonné par sa garnison.

durent jusquà 9 heures du matin. Vers 11 heures.» Au total. partis avant l’assaut final. Choustov installe une mitrailleuse devant la porte de leur cellule pour les mitrailler ou arroser de grenades leur cellule. sur la base de témoignages d’insurgés réfugiés en Finlande. invente un «décret de Trotsky décidant l’extermination de tous les 341 . maison par maison. Peu avant 15 heures. parviennent en Finlande. le 17 au soir : «Les youpins se réjouissent : le spectre du pogrome s’est éloigné14. Constantin et R if sur la côte sud de File tombent entre les mains des assaillants. Les prisonniers sont entassés dans la prison centrale. Novojilov. dont les vitres volent soudain en éclats. lui dresse un bref bilan victorieux : « En gros. Serge Kamenev appelle au téléphone Toukhatchevski.» Soljénitsyne confirme : «L a révolte de Cronstadt recélait déjà un caractère antijuif. qui ignore encore la prise du Rif. dit-il. Les derniers combats de rues au corps à corps à la baïonnette et à la grenade. le général Kozlovski et le commandant de la forteresse Solovianov. ce qui la vouait encore davantage à l’échec15. l ’a ssa u t f in a l Kouzmine. Des élèves officiers de l’armée rouge tendent des fusils et des grenades aux prisonniers. qui se précipitent dans la rue participer aux ultimes épisodes du combat. Le pétrogradois Kouzmine commente dans son journal. rédigé le 18 mars même par un représentant du Zemgor (comité d’aide aux citoyens russes dans Pémigration).» Kamenev renchérit : «Votre tournée [sic\] s’est brillamment achevée14. les forts Milioutine. je considère que notre tournée ici est terminée. sans que Farmée rouge ait sérieusement tenté de les intercepter. dont onze (ou douze) des quinze membres du comité révolutionnaire.» Un récit de la chute de Cronstadt. Ils y sont aussitôt désarmés et internés par les autorités locales. un peu plus de 6700 insurgés et habitants. Ce dernier.

Cette fable sera reprise dans le journal de Milioukov Poslednie novosti spécialisé dans les rumeurs. les unités désarmées la veille se sont avancées sur la glace. par un communiqué publié dans le journal Krasny Cronstadt (Cronstadt la rouge) édité ce même jour à la place des lzvestia défuntes. qui sert aujourd’hui de sources à de nombreux « historiens » peu exigeants. l’allusion imprécise permet de viser n’importe qui) « et des flottements dans les unités militaires ». À peine le dernier coup de feu est-il tiré que le commandement du groupe sud. raconté que la glace avait été brisée autour de Cronstadt. Mais. Les trois hommes rappellent la propagande des mutins qui ont présenté aux soldats la forteresse comme imprena­ ble. annonce que l’île est placée sous la direction de l'ancien marin Pavél Dybenko. nommé commandant militaire de Cronstadt. Boubnov et Vorochilov adressent aussitôt à Lénine et au nouveau comité central un long message satisfait qui évoque d’abord les difficultés énormes « apparemment insurmon­ tables » de l’opération : « Cronstadt était fortement forti­ fiée. sa garnison. et ainsi suscité une peur de marcher sur la mer gelée qui «a mené des soldats de toute une série de régiments à refuser ouverte­ ment d’exécuter les ordres17». CRONSTADT habitants de la ville mutinée âgés de plus de 6 ans 16». évoqué les mines enfouies sous la glace. décrétée en état de siège et place toutes les troupes sous son autorité. affiché dans la ville. Les dirigeants communistes Zatonski. grâce à l’énergie communicative des communistes. » Ils dénoncent « un sabotage mani­ feste dans une partie de l’appareil des soviets» (qui visent-ils? Ils ne le précisent pas. qui se battait avec le courage du désespoir. 342 . se trouvait entre les mains d’un commande­ ment expérimenté.

beaucoup ont été noyés. l’a ssa u t f in a l Le 21 mars. De son côté. Les lettres d’habitants à leurs parents en province citent les chiffres les plus ahurissants : «Quelques centaines de milliers d’élèves officiers et de soldats ont péri». Dans la bataille. un quatrième parle de « dizaine de milliers de soldats abattus ». tous les matelots. «toutes les femmes. un matelot de Cronstadt. les enfants en bas âge à peine capables de tenir une carabine dans leurs mains sont morts en héros aux cris de KÀ bas les vampires!” ». un cinquième évoque des « montagnes de cadavres19» dans les rues.. C ’est le Livre noir du communisme avant l’heure. de Chinois. un appel du comité révolutionnaire en exil donnera une vision apocalyptique des combats : repre­ nant la propagande blanche sur les sauvages hordes bolcheviks étrangères et surtout asiatiques. Quelles pertes ont subies insurgés et assaillants dans cette longue bataille? À Petrograd les rumeurs les plus folles courent. décrit à sa famille au fin fond du Kouban : « Nous. dont la population était d’environ 50000 habitants. couverts d’or». il affirme : Cronstadt a été attaquée par «des hordes ivres d’élèves officiers. de Lettons et de détachements de barrage. écrit l’un. ont tué plusieurs dizaines de milliers d’habitants18». mais surtout la mer et les rues de Cronstadt sont recouverts de monceaux de corps. on s’est soulevés contre les communards [. qui «se sont toute une journée repus du sang du peuple [. erreraient de rares survivants.].. Il y a eu une forte bataille 343 . qui a pu se réfugier à Petrograd. Un autre répète : «D es centaines de milliers de morts gisent près de Cronstadt. » Un autre se contente d’évoquer « plusieurs dizaines de milliers de jeunes vies fauchées ». aurait été alors réduite à un désert fumant où. Un autre enfin a vu trois cents wagons emplis de cadavres. Cronstadt. Les bolcheviks. toute la ville de Cronstadt.]...

99 soldats commotionnés. 2 officiers et 21 soldats déserteurs. Selon l’historien soviétique Poukhov. tout en affirmant que les tirs d’artillerie des insurgés (bien maladroits 1) avaient dépassé en inten­ sité ceux de la guerre mondiale. elle évalue les pertes de Farmée à « approximativement 200 à 300 hommes». un rapport secret sur les pertes subies pendant Fassaut qui semblent confirmer les chiffres de Poukhov : 486 soldats et 31 officiers tués. CRONSTADT pendant vingt jours. 389 officiers et 828 soldats disparus. les insurgés auraient perdu autour de 600 tués et un millier de blessés. Le 15 avril. La Tcheka ajoute que les insurgés avaient arrêté un millier de communistes qu’ils se préparaient à fusiller une heure avant l’entrée de l’ar­ mée rouge dans la ville. Il y aurait donc deux fois plus de soldats et d’offi­ ciers disparus que de tués. en sens inverse. 17 officiers et 714 soldats capturés par les mutins. 108 officiers et 2370 soldats blessés. gonflé. Dans un rapport secret du 18 mars. l’état-major de Farmée rouge comptabilise 6 385 insurgés prisonniers. les autres restant affectés sur leur navire ou dans leurs unités côtières. il ne doit donc pas les considérer comme de véritables mutins. Farmée rouge a perdu 527 tués (dont 127 lors de Fassaut sur la mer gelée et 400 dans les rues de Cronstadt) et environ 2 500 blessés et commotionnés .. même si Fétat- major les a désarmés.. 2 officiers et 190 soldats passés à l’ennemi au cours des combats. on a abattu 40000 communards20». 7 officiers et 193 soldats frappés par la maladie et un soldat noyé. La Tcheka produit des chiffres tout aussi fantaisistes. dont les chiffres sont devenus ensuite vérité officielle. de 12000 à 15000 insurgés faits prisonniers21. L’état-major de la 7e armée rédige. tout l'effectif de Farmée de Toukhatchevski. Elle annonce enfin le chiffre. le 23 mars. 344 . dont 2 446 sont incarcérés.

. Mais le chiffre d’un seul soldat noyé est invrai­ semblable. La plupart des disparus ont péri en coulant dans les cratères creusés par les obus des insurgés et leurs cadavres. Des tribu­ naux condamneront des insurgés à mort en leur repro­ chant d’avoir provoqué des milliers de morts. Donc en dessous. l’état-major de la 7e armée devait en avoir retrouvé plus d’un. l’a ssa u t fin a l Disparus où? Pas sur l’île de Kotline. ni en Finlande. ni sur les forts dressés sur les rochers et ratissés eux aussi de haut en bas.. Tous les témoignages évoquent les grappes de soldats entraînés dans les cratères creusés par les canons de Cronstadt. plus Fétat-major semble compétent. ont assuré sur la glace le transport dans leurs charrettes des 345 . Moins l’opération apparaît coûteuse en hommes. le 17 mars : « Une grande partie du groupe nord a péri [. îl les a probable­ ment dissimulés dans les 867 disparus sans nouvelles. Pas sur la mer de glace nue comme la paume de la main.]. À la date du 23 mars. Ces chiffres officiels sont faux. restés enfouis sous la glace. Un rapport de Fétat-major à Trotsky souli­ gne : «Les troupes du groupe sud sont épuisées par les combats incessants qu elles ont livrés et par les grandes pertes quelles ont subies23. Ainsi Toukhatchevski déclarait à Kamenev. volontaires ou réquisitionnés. n’auraient pas été retrouvés au moment de rétablissement des statistiques. une grande partie des élèves officiers a péri en sautant sur les fougasses [mines souterraines] du fort 6 22» et les pertes du groupe sud. engagé dans un combat de rues sanglant. » Quelques semaines plus tard. Un bref document du 29 mars fait état de morts civils. Ainsi s’expli­ querait le chiffre très bas de 127 tués lors de l’assaut sur la glace qui ne correspond pas aux ravages décrits par les survivants. ratissée par l’ar­ mée et la Tcheka. Vorochilov avancera le chiffre de 1200 morts24. non comptabilisés dans les registres de Fétat-major : de nombreux paysans. sont énormes.

ont péri par centaines de froid. les blessés. la grande majorité des usines de la ville ne travaillent pas. soignés dans des hôpitaux sans chauffage ni médicaments. d’autres leur scepticisme sur les informations officielles. Mais la fin de la canonnade referme rapidement la parenthèse d’une insurrection vite effacée de la mémoire. «beaucoup de ces héros invisibles ont été tués25» par Fartillerie de Cronstadt» De plus. L’écrasement de la révolte ne suscite pas grande réaction. jour de congé en Fhonneur du premier jour de la Commune de Paris. 17 ont trouvé la mort et 23 ont été blessés» L’écrasement de l’insurrection suscite peu d’échos à Petrograd et dans le reste de la Russie. à peu près sans nourriture. Toutes ces astuces comptables réunies camouflent le nombre réel des pertes. ont été fusillés. Or. Seul fait incontestable : sur les 270 délégués du X e congrès envoyés à Cronstadt. Quelques ateliers de Fusine de la Baltique ont cessé le travail en signe de protestation contre Fassaut du 17 mars. Le 18. signale un participant aux combats. une fois repris. Certains travailleurs du 1er arrondissement manifestent leur joie devant les succès annoncés de Farmée rouge. trop tard pour figurer dans la rubrique des tués ou des morts au combat. de faim et d’absence de traite­ ment efficace. mais ils restent tous à jamais fixés dans les statistiques sous la rubrique «disparus» et «blessés». les ouvriers de Petrograd parleront peu de Cronstadt et beaucoup plus des distributions de vivres. La statistique oublie enfin les déserteurs et transfuges. Le 3 avril. Une semaine plus tard. CRONSTADT vivres et munitions dont Farmée rouge avait besoin. qui. lors d’une cérémonie en Fhonneur des soldats de Farmée rouge tombés pendant Fassaut de 346 . Ils restent isolés. Quelques habitants expri­ ment leurs doutes sur la possibilité pour des fantassins de s’emparer d’une forteresse maritime imprenable. seuls une minorité d'entre eux ont pu survivre.

Boukharine aurait déclaré : « Nous avons été contraints de réprimer îa révolte de nos frères égarés. mais le témoi­ gnage de seconde main d’Abramovitch n’est guère fiable. lors du troisième congrès de FInternationale communiste en juillet 1921. Mais nous nous sommes trou­ vés confrontés au danger de la fonte des glaces et avons été obligés de frapper juste d’un coup sec26. » C ’est bien le style de Boukharine. l’a ssa u t f in a l Cronstadt. Nous les aimons comme nos frères véritables. Trotsky commente sans enthousiasme la yictoire de Farinée rouge. Nous ne pouvons considérer les matelots de Cronstadt comme nos ennemis. notre chair et notre sang27. . » Selon le menchevik Abramovitch. n assistait pas. auquel Abramovitch. devant un auditoire plutôt réservé : « Nous avons attendu autant que nous avons pu que nos camarades marins abusés voient de leurs yeux où les entraînait la mutinerie.

.

» À ses yeux. « En brandissant l'étendard de l'insurrection. dans un rapport au Centre d’action monarchiste installé à Paris. Enfin. l'explique par des raisons essentiellement politiques. de leur impo- pularité enracinée dans le peuple et. Ce calcul s’est révélé faux : les marins n’ont pas tenu compte. n y sont pas prêts. d'abord soucieux de ne pas mourir de faim. les insurgés ont voulu à tort contrôler la conduite militaire de Finsur- . selon lui. mais pas un mouvement politique révolu­ tionnaire. souvent surpris par la rapidité de son effondrement inat­ tendu. se posent la question dès le jour même. des émeutes de la faim sont possibles dans une population qui. de l'état d'esprit des larges masses et de l'armée rouge. C h a p itr e XXIV Les raisons de l’échec Pourquoi l'insurrection a-t-elle échoué? Ses partisans. d’une part. Le 18 mars. de leur disponibilité à l'égard d'un mouvement purement poli­ tique et de leur capacité à participer à une révolution commencéel. hait les communistes. le colonel monarchiste Poradelov. ensuite. les marins de Cronstadt espéraient que Petrograd se joindrait rapide- ment à eux et qu'ensuite se produirait inéluctablement une révolution à Moscou. Les masses et surtout l'armée rouge et ses soldats politiquement indifférents.

chef militaire du Centre d’action du Nord. le '20 mars. assez proches des explica­ tions du général Kliouiev : les insurgés ont surestimé leurs forces («Au lieu d’avoir 45000 hommes en armes. 3) l’épuisement dû à l’insuffisance de nourriture d’une garnison constamment sous les armes.. Solovianov n’ayant été qu’un adjoint du comité révolutionnaire. 2) l’état lamentable des forts. 4) le brouillard2». l’indulgence infondée à l’égard des communistes de Cronstadt et la trahison de ces derniers au moment de l’assaut. les Cronstadtiens jugeaient à tort leur forteresse imprenable. Deux jours plus tard. de leurs installations [.. représen­ tant du général Wrangel à Paris. À cela s’ajoutent : l’impossibilité de briser la glace autour de l’île. climatiques de l’échec : « 1) l’espoir d’arranger les choses par des négociations. des batteries maritimes. monarchiste lui aussi. le général Kliouiev. 350 . dans une longue lettre à la direction de la Croix-Rouge russe en exil. le professeur Tseidler. et le refus des autorités finlandaises de laisser la Croix-Rouge russe ravitailler les insurgés. l’absence d’une bonne direction militaire indépendante. ils n ont pas assuré la rotation des gardes vite épuisées et ont naïvement laissé les communistes agir librement à Cronstadt. CRONSTADT rectlon . énumère lui aussi quatre raisons de l’échec. la perte de la division aéronavale à Oranienbaum. en refusant de débarquer sur le continent. la perte du brise-glace Ermak> envoyé à Petrograd. De plus. Tseidler l’avait déjà souligné. ils se sont condamnés .] et de leurs batteries d’assaut. une longue liste de raisons militaires. politiques et.. et encore n est-ce visiblement pas exact»)3. Le 21 mars. comme ils nous l’avaient signalé au début [les insurgés sont donc bien entrés en relations avec eux!]> ils en avaient en fait un peu plus de 15000. le manque de précautions (la glace n’a pas été brisée à la dynamite . le général Miller.. énumère à son supérieur.

Cette légende mise à part.. ensuite. depuis des mois. n’a pas pu résister à un ennemi dix fois supérieur en nombre». en partie fusillés. affamés. «les ouvriers de Petrograd. la négligence avec laquelle le service de garde était effectué. sont antérieures au déclenche­ ment de l’insurrection. dans un réquisitoire sévère.. ont été en partie jetés en prison. dénonce. d’esprit de décision dans les actions et de volonté commune dans la lutte». lui aussi. ce qui permit plusieurs fois à des unités de Farmée rouge de s’approcher de la forteresse et d’être repérées trop tard. de bottes de cuir. Il ramène tout à Fécrasante supériorité maté­ rielle de Farmée rouge dont il augmente les effectifs à 60000-70000 hommes et à la terreur massive qui aurait muselé la population laborieuse de Petrograd : « La garni­ son de la forteresse [. en haillons. dans les rues. «le manque de préparation et d’organisation. de répondre à la question qui hante les survivants. qui n ont. pour mendier. pas été fusillés. Il souligne plusieurs fois «la désorganisation et la confusion qui régnaient dès le début à Cronstadt4». de pantalons et d’uniformes et erraient. Les arrestations de grévistes. Fabsence de direction au sein des insurgés eux-mêmes. le comité reproche à son adversaire d’avoir usé de sa supériorité matérielle.] épuisée et affamée. esquivant ainsi Fexamen de ses propres responsabilités. » On est là en plein feuilleton. LES RAISONS DE L’ÉCHEC Le correspondant de Savinkov à Helsinki. par ailleurs. On a déshabillé et déchaussé la garnison qui nous soutenait et on Fa enfermée dans ses casernes5. 351 . manquaient de chaussures. Uappel du comité révolutionnaire du 21 mars tente enfin. Kotogorov. qui sympathisaient avec notre cause lumineuse de la libération du joug communiste. le déshabillage systématique de la garnison et sa transformation organisée en horde de va- nu-pieds relèvent du fantasme» Des milliers de soldats.

Les bolcheviks.. » La revue émigrée Smenct Viekh (Changement d’orienta­ tion). Pour elle la défaite des insurgés de Cronstadt découle de ce qu ils incarnaient une anarchie primitive représentant un véritable retour en arrière histo­ rique. Oustrialov. CRONSTADT Orechine donne une explication plus politique : les insurgés pensaient être.. de s’appuyer sur cette force destructrice. La revue salue l’écrasement de la révolte par la seule force capable. les détachements de barrage ont été supprimés. déjà embra­ sée par les insurrections paysannes : « Ils se sont trompés. de maintenir l’unité de Fex-Empire russe face aux forces anarchiques de dislocation. à nouveau. Fétincelle qui allait enflammer Petrograd et de là toute la Russie. et les Cronstadtiens ont été livrés à eux-mêmes6. «Makhno était le frère natal des marins de Cronstadt7» dont la victoire aurait engendré les mêmes maux. C ’est Cronstadt. dans les deux dernières années de sa vie consciente. Lénine. c’est le tsar Makhno [. L’auteur relie l’écrase­ ment de Makhno à celui des marins insurgés : «Le pouvoir soviétique a un talon d’Achille : l’anarchie. accordera une très grande attention aux écrits d5Oustrialov qui propose de soutenir la Russie soviétique. «toute la Russie aurait été rejetée à la période préhistorique. au pillage de bandes nomades». à ses yeux. où il décèle des germes de restauration bourgeoise. explique-t-il. Ils n’ont pas enflammé les ouvriers de Piter. l’esprit petit-bourgeois. les affamés se sont rués à la recherche des pommes de terre . pour renverser l’ordre antérieur. prend une position originale au sein de l’émigration. similai­ res au Thermidor de la Révolution française. Or. dirigée par l’ancien chef du service de propagande de l’amiral Koltchak. qui ne leur ont pas fait écho . à l’impuissance. a remporté la victoire. un ennemi plus grand que les communistes.] survivance anarchiste de l’oppres­ sion paysanne séculaire. 352 . ont donc eu raison.» Si Makhno l’avait emporté.

Les insurgés refusent d’abord de le voir. Tous oublient quen instaurant l’impôt fixe en nature et en proclamant la NEP . Tioumen et d’ailleurs est politique avant d’être militaire. mais ce peu a suffi. Cet aveuglement va les frapper comme un boomerang. et donc aux soldats- paysans. Il s’en est fallu de peu. La défaite des insurgés de Cronstadt. peu sensibles à l’idéologie et aux discours. La décision politique de Lénine est la première cause de Fisolement et de l’échec. LES RAISONS DE l ’ÉCHEC qu’ils devaient ensuite dompter sous peine de voir la Russie exploser. dès lors programmé. Tambov.Lénine a retiré aux paysans. de Cronstadt et de l’agonie des insurrections paysannes de Tioumen et de Tambov défaites dans les semaines qui suivent.même si elle se traduit lente- ment dans les faits . leur principal grief et leur principale raison de s’insurger. .

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33 élèves de Fécole de machines. quoique brutale. C h a p it r e XXV La répression Du 18 mars à la fin avril. soit les trois cinquièmes de la population de l’île. Alain Dugrand prétend que les combats et la répression ont fait 30000 morts. dont 27 marins encore. elle prononce 334 condamnations à mort. le lendemain elle condamne à mort 32 matelots du Petropavlovsk et 39 du Sébastopol. dont 167 matelots du Petropavlovsk. est très inférieure à ces chiffres.. qui avaient rejoint les insurgés le 8 mars. le 22 mars. 53 du Sébastopol> 61 soldats du 561e régiment de fantassins. la Tcheka ratisse l’île et procède à plus de 6500 arrestations. elle prononce 367 condamnations à mort d’insurgés. se repose le 23. La réalité. La Tcheka met en place une troïka extraordinaire qui interroge et juge en quelques heures des fournées entières d’insurgés. originaires du Kouban. prononce encore 73 condamnations à mort. La répression enga­ gée aussitôt est impitoyable mais loin d’atteindre l’am­ pleur que d'aucuns lui attribuent. Pour condamner à mort en quelques heures des centaines de victimes. Dans un téléfilm sur Trotsky. le 24 mars. Le 20 mars. Il 355 . elle mène tambour battant une instruction plus que sommaire. et 53 autres. puis.

des makhnovistes de l’autre » auquel « on pourrait donner une valeur agitative très importante1».. la troïka extraordinaire condamne encore à mort 64 soldats stagiaires de l’école de démineurs. n écopent. Cronstadt ne figure pas à l’ordre du jour du bureau politique du 25 mars ni aux suivants. Trotsky veut donner une dimension politique publique à l’écrasement de Cronstadt. ainsi que trois autres communistes coupables d’avoir approuvé l’ap- pel1et d’avoir été laissés en liberté. Il propose de confier ce travail à une troïka composée de Dzerj inski. que de cinq ans de travaux forcés. qui avaient. mais la troïka leur reproche d’avoir par leur appel. elle condamne à mort. ou de figurer sur une liste. disent-ils. le confirme. pourtant arrêtés dès les 4 et 5 mars par le comité révolutionnaire. rédigé ce texte que pour pouvoir mener un travail clandestin. de son train. un procès des insurgés dressés contre lui aurait dû 356 . mais avaient été arrêtés et empri­ sonnés. il tournait la page du communisme de guerre . Le 24 mars. leur arrestation ultérieure. il soumet par télégraphe une proposition au bureau poli­ tique du lendemain : jugeant alors essentielle «la lutte contre les SR et Fanarchisme [Cronstadt et Makhno] ». Huit autres communistes. d’ailleurs. CRONSTADT suffit d’avoir été pris les armes à la main. en revanche. Le 3 avril. approuvé le texte. dissimulée. il suggère d’« organiser un procès des Cronstadtiens d’un côté. par le comité révolution­ naire. Lénine s’est certai­ nement opposé à la proposition de Trotsky. Les trois hommes se défendent : ils n avaient. Cette indulgence leur coûte la vie. les trois initiateurs de l’appel constitutif du bureau provisoire du parti communiste à Cronstadt. Boukharine et Radek. Le 24 mars. En procla­ mant la NEP. en particulier.. Elle les condamne à mort. suscité une avalanche de démissions du parti. utilisé par les insurgés. eux aussi.

car je suis peu développé et pas au courant de la politique générale. il se déclare hors d’état de répondre : «Je ne peux rien dire. Aucune organisa­ tion. Il insiste sur son ignorance. je ne comprends pas la politique générale2. la Tcheka interroge Lamanov et les trois dirigeants du comité révo- lutionnaire capturés.» Il le confirme en résumant la résolution du 1er mars par le slogan «mourir ou vaincre». alors que Lénine avait déclaré au Xe congrès : les bolcheviks sont allés trop vite et trop loin dans l’étatisation de Péconomie. LA RÉPRESSION justifier une politique abandonnée. Ils disaient quen Octobre nous avions versé notre sang et que nous nous retrouvions maintenant dans l’ancienne situation et ils ont réveillé en moi le senti- ment qu’il fallait les aider.» La Tcheka n interroge plus cet homme que Ton l’imagine mal mandaté pour négocier avec qui que ce soit. ce qui infirme l’idée qu il partait négocier. dit-il. emporté avec lui une trentaine d’exemplaires des lzvestia de Cronstadt «pour [les] transmettre aux représentants du pouvoir soviétique». n’existait à Petrograd et à Cronstadt. Valk. Interrogé sur la politique du comité révolutionnaire. dit-il. Les deux premières dépositions de ce dernier étaient très laconiques : il a. déjà interrogé les 8 et 9 mars. mais comment et ce qu’ils proposaient en échange. aucun programme de nos actions et je n’en ai jamais entendu parler et je n y ai jamais pensé3. Perepelkine et Verchinine. ce qui vaut certainement aussi pour d’autres insurgés. La Tcheka l’interroge une dernière fois le 21 mars. et «le reste pour les remettre aux élèves officiers pour les diffuser dans la ville d’Oranienbaum». Avant de les envoyer devant le tribunal. je ne le savais pas et je n’ai pas réfléchi là-dessus ». «Je ne connais aucun programme poli­ tique. . son inculture et son incompréhension de la politique : « C ’est la propagande de Petritchenko et d’autres qui m’a poussé à réagir à ce raffut.

il ne croit plus le mouvement spon­ tané mais le juge dirigé par les SR de gauche. se défiant de ces marins qui ont distribué ici et là pendant leur voyage la résolution de Cronstadt du 1er mars. ont pris indubitablement part au mouvement. Dès lors. les marins de Petrograd envoyés dans le Sud loin de l’île mutinée inquiètent le gouvernement. II a fui en Finlande le 17 mars. puis amnistié en 1924. Après la réunion du 11 mars. déclare-t-il. Leonide Belov. « toutes les louanges que l’on trouve à l’adresse du coup d’État de Cronstadt dans mes articles du journal n’étaient qu’une ruse pour avoir la possibilité de continuer ma propagande en faveur du pouvoir des soviets». Le rédacteur en chef officiel du quotidien. et dont soixante-dix ont déserté en 358 . tant russes qu’étran­ gers. envoyé quelques mois plus tard au camp de Solovki. Pendant que l’on juge les insurgés. Mais. et ensuite « pour empêcher que le mouvement ne s’oriente vers l’Assemblée constituante ou ne prenne une autre forme antisoviétique». en l’absence de procès. sera arrêté le mois suivant à Petrograd. Les commandants de la flotte de la mer Noire. Il répète deux fois qu’il a voulu combattre « la propagande antisémite » et s’affirme même convaincu. depuis la fuite en Finlande. revien­ dra clandestinement en Russie en avril 1922. craque. s’en sortira mieux. ses fonctions de rédacteur en chef des ïzvestia de Cronstadt. lui. jusqu’à l’assemblée des délégués du 11 mars. ces déclarations auraient peut-être sauvé la vie du seul insurgé connu repenti. qui dénonçaient les « commissaires » comme des vampires et des bourreaux. que « des gardes blancs. Et aujourd’hui je considère ma participation au mouvement comme une stupide erreur impardonnable4»» Si le bureau politique avait envisagé un procès public. CRONSTADT' Lamanov. Il affirme alors s’être associé à la protestation par sympathie pour elle. ne lui laisseront aucune chance.

Dzerjinski informe son adjoint Iagoda que Lénine «manifeste de grandes inquiétudes sur l’ins­ tallation de marins de Cronstadt en Crimée et dans le Caucase. arrêté le 3 mars à Oranienbaum où il était. et la Tcheka les a entourés d’un réseau compact d’informa­ teurs. dit-il. Valk. et son adjoint Vladimirov. Verchinine. Lamanov. le bureau politique décide de ne plus expédier de marins de Petrograd et de Cronstadt dans le Sud et renvoie à sa réunion suivante la décision sur le sort de ceux qui y sont déjà partis. Le 21. Le 20 avril. allé chercher des pommes de terre. président du comité révolutionnaire du Sébastopol. Mais Zinoviev n’a envoyé dans le Sud que des matelots de Petrograd et aucun marin de Cronstadt. quatre dirigeants sur sept du fort 6. neuf responsables de la première division aérienne de 359 . mais que le tribunal ne croit pas. Korovkine. le jeune noble Goloubtsov. pour apaiser la population ouvrière de Petrograd. Iagoda rassure tout le monde : on n’a jamais expédié aucun marin de Cronstadt dans le Sud. cinq collaborateurs du comité. juge 89 dirigeants de l’insurrection. le rédacteur en chef des lzvestia de Cronstadt. dont Jacob Beletski qui. présidé par le tchékiste Ozoline. et aucun marin de Petrograd depuis le 12 mars. arrêté le 2 mars à Petrograd. navait pourtant rien pu faire. ne les laissent pas monter à bord ni servir les batteries côtières. LÀ RÉPRESSION cours de route. Ce même jour. le bureau politique suggère d’augmenter de 20 % les rations des travailleurs de la ville par rapport à celles des Moscovites. Il en condamne à mort 44 : Perepelkine. le tribunal. Le 19 avril. cinq membres du commandement militaire insurgé. Il pense qu’il faudrait les rassembler quelque part dans le N ord5». Ils les utilisent comme fantassins par petits groupes dans des unités où se trouvent des soldats originaires du Kouban et autres régions cosaques. Le lendemain.

a déserté les rangs des insurgés pour rejoindre l’armée rouge. le tribunal juge soixante-quatre insurgés et en condamne vingt-trois à mort. treize à cinq ans). Jugeant les six jeunes marins d’origine paysanne. qui souligne la crainte suscitée par l’insurrection et par sa répétition éventuelle dans les cercles dirigeants. adjoint au 360 . et renvoyé par la police locale en Russie. inaboutie. de distribuer ce texte. Le tribunal condamne trente et un autres insurgés à des peines allant de six mois à cinq ans de travaux forcés (quatre à six mois. le tribunal leur reproche leur seule volonté. cet ancien sous-lieutenant d’origine paysanne. ainsi que le marin Santalainen parti en Finlande le 15 mars avec des tracts et journaux des révoltés. quatre membres du comité d’action des brise-glace Ogon et Trouvor. Plus stupéfiante encore est la condamnation à mort du jeune Tchoudotvortsev au nom si prometteur (faiseur de miracles). élève officier de l’école de radiotélégraphie. donc jugé explo­ sif. onze à un an. partis avec dans leurs poches des tracts reprodui­ sant la résolution du 1er mars pour les diffuser dans les villages de la côte. Il est condamné à mort «pour avoir pris activement part à l’insurrection6». D ’après le verdict. quatre autres «participants actifs de la révolte ». Nicolas Kolessov. et six libérés sans condi­ tion. ce qui est manifestement faux. Au-delà même de cette extrême sévérité. Ainsi le jeune Jacob Soumnitelny. arrêté en Finlande. âgé de 22 ans. certaines condamna­ tions à mort laissent pantois. Six sont libérés et mis à disposition du service de répartition de la force de travail. Les 1er et 2 avril. CRONSTADT marine d’Oranienbaum. trois à trois ans. et les condamne à mort pour cette diffusion avortée. âgés d’une vingtaine d’années. dont son jeune commandant. six marins accusés d’avoir diffusé la littérature des insurgés. arrêtés dans la nuit du 4 au 5 puis du 5 au 6 mars.

et d’avoir voté pour elle. Selon les déclarations des communistes Bourlakov et Oustinov. mis aux arrêts par les mutins. Mais Ivan Ivanov. du fort 6. Or la «faute» des deux hommes est à peu près identique. se joint aux troupes rouges le 17 mars lors­ qu’elles s'emparent du fort. dès le 4 mars. Il en reprend alors le commandement et organise l’assaut des forts 4. Vu la date tardive de sa déci­ sion. commandant du fort 6. 25 % à cinq ans de travaux forcés. une très petite partie à un an de travail social conditionnel et 35 % libérés. On s’at­ tendrait à voir Tchoudotvortsev. le jeune communiste Erchov. donne le 20 avril un bilan chiffré de la répres- sion : du 20 mars au 20 avril. arrêté. lui. qui a suivi ses instructions. subir une peine similaire. 3000 hommes ont été arrêtés. 40% d’entre eux (1200) ont été condamnés à mort. a voté pour la résolution de Cronstadt sur son bateau. il a agi en contact avec eux et s'est comporté conformément à leurs indica­ tions7». écope de trois ans de travaux forcés. Il a aussi assisté à l’élection du comité d’action et a tenu le procès-verbal de l’élection des délégués. adjoint du commandant du brise- glace Ogon. il est condamné à un an de travaux forcés. le chef des troïkas chargées de juger les insur- gés arrêtés. d’avoir soutenu la résolution de Cronstadt lors de la réunion de la garnison. Tan- Fabian. Bourlakov. « a été laissé à son poste lorsque le commandement [de la batterie] a été arrêté. Krasnoarmeiski et Totleben. LA RÉPRESSION commandant de la 7e batterie antiaérienne du fort 6. 361 . avait refusé de prendre en compte les votes des communistes. Or il est fusillé. alors même que l’organisateur du vote. Par exemple. sans- parti. âgé de 21 ans. Il est condamné à mort et fusillé. Les mêmes faits peuvent entraîner des condamnations très différentes. Nicolaiev. accusé d’avoir remis une déclaration écrite de démission du parti communiste.

ont été libérés8. jeunes et qui ont participé passivement à la rébellion». et conforté son autorité ». Ces derniers (quatrième catégorie) sont libérés mais une petite partie d’entre eux (troisième catégorie) sont condamnés à un an de travaux sociaux avec sursis. par lettre individuelle ou collective. Ceux-là pren­ nent cinq ans de travaux forcés. qui ont agi activement contre le parti et ont été arrêtés armés . Nicolaiev précise enfin : «L a troïka a en général été prudente avec les ouvriers et n a puni que les plus actifs : tous ceux qui ont été arrêtés dans les premiers jours de la mutinerie. puis les personnages dont le dossier d’instruction ne contient aucune déclaration de démis­ sion. D ’abord «les démissionnaires. réunit ensuite sous une seule rubrique ceux « qui ont donné des déclarations [de démission] sans four­ nir aucun motif. il a été impossible de trouver la trace d’une quelconque organisation et d’appréhender ses agents». démissionné du parti. qui affirme par ailleurs que. ce qui facilite le travail des troïkas. Nicolaiev. Ceux- là sont tous condamnés à mort. » 362 . les armes à la main. les organisa­ teurs de collectifs. politiquement peu développés. Dans la seconde catégorie sont classés ceux qui «ont remis des déclarations moins haineuses. les commissaires et commandants qui ont démissionné du parti. qui ont encouragé les espoirs du comité révolutionnaire insurgé. Nombre des lettres collectives ont été publiées dans les ïzvestia de Cronstadt avec leur signa­ ture. qui divisent les communistes capturés en quatre catégories. mais qui ont avoué en avoir rédigé. mais ont été placés sous surveillance par les gens du comité révolution­ naire». les personnes qui ont rédigé des décla­ rations haineuses. enfin ceux qui ont remis des déclarations de démission. CRONSTADT Les troïkas jugent aussi ies quelque 800 communistes de Cronstadt qui ont. Le chef des troïkas. « malgré tous les efforts.

écrit- il). 1955 condamnés à des peines de travaux forcés. effectué par le chef de la section spéciale Qzoline. six à deux ans.] fusillés sur ordre du tribunal militaire» pour démontrer que «d ’anciens “officiers tsaristes” avaient trompé les soldats et marins défenseurs deT É tat des ouvriers et des paysans». 2168 d’entre eux (dont 4 femmes) ont été fusillés. 470 à des peines de travaux forcés avec sursis. La répression se serait limitée à ces quelques exécutions. à l’influence tout à fait négligeable » contre lesquels fut organisé « un tapageur procès démonstratif» (dont le caractère public et tapageur a échappé à tout le monde). 409 déférés aux tribunaux révolutionnaires. que la répression fut très limitée. «Tous confirmaient qu’il n y avait pas eu de mesures cruelles prises à l’encontre des marins faits prisonniers à Cronstadt». qu’il range arbitrairement parmi les fusillés) et trois collabora­ teurs du comité révolutionnaire. condamnés à mort par une troïka présidée par Voline («un juif évident». IA RÉPRESSION Un bilan de la répression au 1er juin. «O n y fit figurer essentiellement d’anciens officiers [. Semanov affirme même avoir rencontré. 1522 à cinq ans. 18 condamnés à six mois. Cette 363 .. 131 à trois ans. 232 dossiers restent en cours d’instruction. elle ne frappa que «quelques prisonniers. pourtant. 217 à un an. et Semanov conclut : «Les bourreaux sanglants Zinoviev. En dehors des quatre dirigeants (Valk. à l’automne 1968. un survivant de Cronstadt resté en relations avec cinq autres survivants domiciliés comme lui à Leningrad. 22 sont condamnés à « être fusillés sous réserve » et ne le seront pas. Perepelkine. Verchinine et Pavlov. 1272 ont été libérés. Komarov et autres avaient tellement peur et craignaient tant une nouvelle explosion que les circonstances les rendirent bons. L’historien russe Sergueï Semanov prétend. Toukhatchevski. dresse le bilan suivant : 6 528 insurgés ont été arrêtés (6350 hommes et 144 femmes)..

Leur seule faute était d’être la femme et les fils de Kozlovski. Elle est envoyée dans le camp de concentration de Kholmogory. Au total. et se verront accorder le droit de vivre à Petrograd. sinon à des milliers de jeunes Russes9. Le tchékiste chargé de leur affaire. Elle en sera libérée le 31 octobre 1922. dans la province d’Arkhangelsk. ou leur mère les rejoindra en octobre 1923.. commandée par la crainte d’une nouvelle flambée insurrectionnelle. Nathalie. 2 168 insurgés de Cronstadt (ou suspects de Lavoir été) ont été condamnés à mort et fusillés. Parmi les condamnés à cinq ans de travaux forcés. au nord de la Russie d’Europe. seront libérés le 28 avril 1922. Le père et les deux frères de Petritchenko (qui n'a jamais évoqué leur arrestation) auront plus de chance.. avec leurs autres biens confis- qués.» Les bilans de la Tcheka démentent cette prétendue bonté forcée. Voyant la foule se ruer dans le palais de Tauride le 27 février. arrêtée avec ses quatre fils. La brutalité de la répression. car ils «seront plus utiles en étant libres et en travaillant sur leur exploitation10» qu’il propose de leur restituer.. «jugeant inutile et ineffi­ cace [. les fait libérer le 12 mai 1921. en octobre 1923. CRONSTADT bonté involontaire sauva la vie à des centaines. Le monarchiste Choulguine donnait le ton de la haine qui dresse dès le début les camps en lutte et broie quiconque se trouve pris entre eux.. condamnés à un an de travaux correctifs qu’ils effectuent dans le camp d’Arkhangelsk. Ses quatre fils. droit qui lui sera accordé un an plus tard. le 3 mars. voilà ce qu’il 364 . figure la femme de Kozlovski. Le tribunal le décide le jour même.] de maintenir ces individus en détention car le fuyard Petritchenko ne reviendra pas pour ses parents». il s’écrie : «D es mitrailleuses. est le reflet d’une guerre civile féroce. sans droit de s’installer à Petrograd.

Il 365 . pourtant le plus modéré des généraux blancs. nous le ferons12. sous peine de subir le même sort. quand Farmée des Volontaires de Denikine. à Sébastopol. elle achève les prisonniers pris les armes à la main à coups de sabre pour économiser les balles. Il fait fusiller sur-le-champ 370 gradés devant la troupe.» Il ordonne à ses soldats de ne pas faire de prisonniers. Des marins. Xenofontov. Les blancs appliquent son principe.. en enfonçant les clous à coups de crosse.. Son vice- président. La répression trouble la Tcheka elle-même. sollicite un mois de congé et une affectation ultérieure dans un tout autre secteur. s'empare du nœud ferroviaire de Torgovaia au sud. quon nous donne des mitrailleuses11. Des mitrailleuses. En juin 1918. Nul n a jamais ordonné ni aux uns ni aux autres ces manifesta­ tions d’une haine ancestrale.. des cosaques jettent dans des chaudrons les communistes juifs capturés. Je savais que seul ce langage était compris par la rue.]. Un peu plus tard. LA RÉPRESSION fallait. que seul le plomb pouvait faire rentrer dans son terrier la terrible bête qui s’en était échappée [. Wrangel capture plusieurs milliers de soldats de l’armée rouge lors de son offensive sur Stavropol.. À son retour à Moscou. il demande à être déchargé de ses responsabilités. Des milliers de soldats rouges ont cloué leurs épaulettes dans les épaules des officiers qu ils détestent. les font bouillir et invitent les survivants. abat­ tent par dizaines des officiers qu’ils soupçonnaient d’avoir jadis fait partie des tribunaux militaires. En Ukraine. systématiquement abattus. descend à Petrograd étudier les causes de l’insurrection et superviser l’interrogatoire des insurgés.» Le général blanc Kornilov déclare au lendemain de la révolution d’Octobre : « Si nous devons brûler la moitié de la Russie et tuer les trois quarts de la population pour sauver la Russie. à boire cette «soupe communiste».

qui exalte l’activité de cette dernière pour démante­ ler les complots contre-révolutionnaires au cours de la guerre civile. ainsi absente de l’épopée officielle des tchékistes pétrogradois pendant la guerre civile. Le Livre rouge de la Tcheka en deux volumes. Ils n évoquent donc pas la part prise par la Tcheka dans îa répression de Finsurrection de Cronstadt. . ou. soixante-neuf ans plus tard. l’ouvrage Les tchékistes de Petrograd. CRONSTADT veut probablement se dégager de l’affaire de Cronstadt et de ses suites. publié à Leningrad en 1989 en pleine glasno$t> s’arrêtent Fun et l’autre en décembre 1920. publié en 1922.

Le Petropavlovsk et le Sébastopol ont subi une véritable saignée. victimes sémantiques du natio­ nalisme stalinien. C h a p itr e XXVI Reprise en main et réorganisation Le gouvernement réorganise de fond en comble la vie de Cronstadt pour effacer toutes les traces de la rébellion : fîle est placée sous la responsabilité de Dybenko. avant d’être retirés de la flotte au milieu des années 1950 et envoyés à la casse après quarante ans de service. Les lzvestia de Cronstadt sont remplacées par Krasny Cronstadt et les deux cuirassés insurgés sont débap­ tisés : ie Petropavlovsk devient le M arat et le Sébastopol le Commune de Paris. La place de l’Ancre est rebaptisée place de la Révolution. car peu de marins des deux cuirassés se sont enfuis . flanqué d’urne troïka composée de Bregman. ils retrouveront en 1943 des noms bien russes. à 603 le 4 avril. puis. Le comman­ dement est décimé. de 786 à 658. Les deux navires participeront à la Seconde Guerre mondiale. surtout le premier. due à la répression plus qu’à la fuite en Finlande. îe 1er mars. l’équipage du premier passe de 1246 mate­ lots. celui du second. le premier à Leningrad. moins en pointe dans l’insurrection. le second à Sébastopol. Vassiliev et Gribov à la place du soviet de File. ses membres ont fui ou ont été 367 . ancien marin de la flotte de la Baltique.

de renforcer la surveillance. doute de leur sincérité et conseille la plus vive prudence avant de les accepter. 212 sont exclus. évoquent une possible attaque venue de Finlande. restent à quai un bon moment. et Belokopytov. CRONSTADT fusillés : il reste sur le Sêbastopol un ingénieur mécanicien et un capitaine. d’observer constamment la côte finlandaise et de veiller au fonctionnement rigou­ reux de la garde intérieure de la forteresse. dans la nuit du 24 mars. elle fera le bilan de ses travaux : sur 2093 membres du parti avant l’insurrection. 846 l’ont quitté. L’écrasement de l'insurrection et la répression ultérieure ne règlent aucun des problèmes qui ont provoqué les grèves de Petrograd et la révolte des marins. Le 20 mars. 34 sont rétrogra- dés au rang de stagiaires. superficiellement endommagés pendant l’assaut. Ainsi. Les rescapés demandent massivement à adhérer au parti communiste* Le commissaire des forces mariti­ mes. quelle présenté diplomatiquement comme une simple formalité administrative due à la confiscation par les insurgés de leur carte du parti aux communistes de l’île. 10 voient leur cas 368 . par un bref communiqué. Les militants devront se faire réenregistrer auprès du comité régional de Petrograd. Sur les 1247 autres. L’épuration massive n’en a donc pas extirpé les racines. Les deux navires. sur laquelle pourrait se greffer « une nouvelle insurrection provoquée par les mutins restés dans la forte­ resse même1». commandant et commissaire politique de la forteresse. Ils ordonnent de remplacer immédiatement les garnisons de tous les forts et les équipes de toutes les batte­ ries. Une commission vérifiera chaque postulant et chaque ancien membre du parti. faisant fonction de chef d’état-major. la Pravda. D ’ailleurs les autorités redoutent de nouveaux troubles. Boïkov. Le 8 juin 1921. 716 sont maintenus dans le parti. Sediakine. annonce la dissolution de l’organisation communiste de Cronstadt.

Les gens les plus indispensa­ bles ne tiennent plus sur leurs jambes». Ce dernier l’informe de la mise en place d’une commission chargée. Zinoviev reçoit un télégramme du vice-commissaire au ravitaillement. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION soumis à réexamen. alors q u à Moscou. 137 absents (en congé ou partis sans laisser d’adresse) n’ont pu être interrogés et aucune décision nest prise à leur égard. peut à peine délivrer 10000 rations alimentaires aux cadres de toute la province. On peut aujourd’hui nous insulter plutôt parce que nous nen donnons pas. Le soviet de Petrograd lève Fétat de siège le 22 mars à Petrograd. ajoute-t-il. La purge est sévère. vu la situation catastrophique du ravitaillement dans toute la Russie. des soviets et de Farmée. Il précise que Fétat 369 . Dans une lettre du 29 mars à Lénine. Zinoviev rectifie sèchement : le soviet. d’étudier une nouvelle réduction des rations alimentaires (pain. d’avril à août. Il affirme même : «Maintenant on ne distribue plus du tout de rations. Les théâtres rouvrent. viande. matières grasses) et du fourrage. est la ville russe la plus affamée. affirme-t-il. Pourquoi y a-t-il eu des « lambineries» (des grèves) à Petrograd? Parce que cette ville de gueux. Brioukhanov. tout le monde en reçoit. Le lendemain de Fenvoi de cette lettre désespérée. mais pas à Cronstadt. Il accuse même «les spécialistes (économiques) de vouloir perdre la ville2». dont les habitants « sont dépourvus de vêtements et de chaussures comme nulle part ailleurs ». elle a dû fermer les usines de métallurgie. Sa lettre est un appel à l’aide aigri et accusateur. qu’en l’absence de combustible. car la faim ravage toujours la population. qui s’étonnait que le soviet de Petrograd distribue 47000 rations quotidiennes aux cadres du parti. La vie normale reprend . jusqu’à la prochaine moisson. si Fon peut dire. et enfin quelle a subi le choc de Cronstadt.

le pouvoir sovié­ tique n’a cessé de s’efforcer de différer le moment du choc décisif3. est destinée à convaincre une salle silencieuse et morose que tout a été fait pour éviter l'affrontement sanglant du dernier jour. toujours animé par le désir de liquider l’affaire de la manière la plus indolore. ouvriers. Il évoque la mutinerie de deux régiments de la 27e division. à «quelques dizaines de nos meilleurs camarades. mais cela les frappera quand même. Après lui. Le 22 mars. mais omet de dire qu’ils ont été 370 . et les camarades les connaissent4». qui prend des libertés avec la réalité. dans un aveu dénué d’artifice. signale que soixante-quatorze meneurs ont été arrêtés. « des résolu­ tions similaires ont été adoptées dans de nombreuses usines ici. élus dans les usines. soldats. Il ouvre la réunion devant plusieurs centaines de délégués. pour les communistes de Petrograd. Zinoviev tente d’éta­ blir un dialogue avec les ouvriers de sa ville. Dans sa brève introduction sur Cronstadt. CRONSTADT des ressources oblige le commissariat à réduire dès avril ses fournitures de denrées alimentaires de 40 % par rapport à mars! Cela touchera les capitales moins que les autres villes. car dit-il. Dès la défaite de finsurrection. Puis il réunit le soviet de Petrograd le 25 mars. station­ née à Oranienbaum. élèves officiers et marins qui ont participé à l’écrasement de la folle et criminelle mutinerie de Cronstadt». le tchékiste Komarov évoque la résolution de la place de l’Ancre et ses quinze points qu’il n’énumère pas. mais. le comité de Petrograd du parti décide de convoquer du 10 au 20 avril une assemblée de délégués sans parti. » Cette insistance. Il prétend avoir constamment cherché à dialoguer avec les insurgés pour éviter l’effusion de sang et affirme même : «Puis les opérations militaires ont commencé. il minimise singulièrement les pertes du camp gouverne­ mental réduites.

Seul un marin du fort loyaliste Krasnoflotski lit une intervention rituelle d’auto félicita­ tion. Ils exigent 371 . à la deuxième usine d’électricité. «vu que les ouvriers s’intéressent à ce qui s’est passé à Cronstadt6». Mais les travailleurs leur demandent souvent de le leur raconter. La parole est alors donnée à la salle qui reste obstiné­ ment silencieuse. il faut liquider tout cela politiquement5». raconte aux délégués la manière dont on a présenté Cronstadt à l’étranger. le premier point des affaires courantes porte dessus. qualifie ce dernier de crimi­ nel de droit commun puis passe la parole à Kouzmine. comme ceux de Nobel. Ensuite Adolphe loffe. La réunion ressemble plus à un enterrement qu à la célébra­ tion d’une victoire. lit quelques extraits des dépositions de Perepelkine et de Verchinine. Ces réunions de sans-parti révèlent une sourde résis­ tance d'une partie des ouvriers pétrogradois à la direction du parti. les propagandistes du parti parlent le moins possible de Cronstadt. ceux de l’usine Nobel sont surtout intéressés par Cronstadt. Ils savent mal ce qui s'y est passé. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION fusillés. précédée par des conférences par usines. Dans la campagne électorale. puis à Revel. Zinoviev ne cherche pas à provoquer une discussion et reprend la parole pour un long discours de clôture. Deux jours plus tard. Lors de la réunion du 6 avril. Ainsi les ouvriers de l’usine Dioumo. C'est sans doute pourquoi l’ordre du jour fixé à la conférence des sans-parti. plénipotentiaire soviétique à Berlin. fixe comme objectif : «après avoir liquidé la révolte de Cronstadt et la lambinerie de Petrograd. demandent quune « commission d’enquête de sans-parti soit envoyée au tribunal militaire révolutionnaire pour une analyse des événements de Cronstadt». Ce dernier inflige aux délégués le récit vantard de ses mésaventures héroïques à Cronstadt.

conditions de travail et ravitaillement. Arsenal. La réunion s’achève sur le vote. Les ouvriers. un ouvrier demande : pourquoi ne désigne-t­ on pas des délégués des fabriques et des usines pour étudier les causes de finsurrection ? Un autre s’affirme partisan de la « dictature non pas des partis mais de tous les ouvriers et paysans9». Dans la salle. chef de la garde de l’usine. La cinquième usine de réparation et de construction exige même « l’amnistie totale pour tous ceux qui ont été arrêtés pour leurs convictions politiques8». élèves officiers et toutes les personnes arrê­ tées appartenant aux différents partis politiques7». etc. Les manifestations de solidarité avouée avec les mutins de Cronstadt sont néanmoins rares. confirment leur demande d’une commission d’en­ quête à une majorité accrue par 39 voix contre 4. mécon­ tents. La fabrique de maroquinerie Skorokhod va plus loin que toutes les autres. souvent mariées à des marins. qui dénonce la répression contre les matelots de Cronstadt. L’une d’elles. La majorité du personnel de Skorokhod est constituée de femmes. 372 . Sa réunion est ouverte par le militant communiste Gazenberg.) réclament leur libération. De nombreuses usines demandent l’arrêt des arrestations. matelots. Les dirigeants de la fabrique reconvoquent le lendemain l’assemblée générale des travailleurs et lui demandent de revenir sur la résolution votée la veille. CRONSTADT même de «libérer de prison les ouvriers. d’une résolution demandant une commission d’enquête sur Cronstadt et sur le sort des matelots arrêtés. Les ouvriers du chantier naval Poutilov veulent savoir combien de matelots ont été victimes de la répression à Cronstadt et s’inquiètent du sort des ouvriers arrêtés par la Tcheka lors des grèves de février. Les assemblées tenues dans les usines où des ouvriers ont été arrêtés (la Baltique. soldats rouges. par 25 voix pour et 18 contre. paysans. La plupart des discussions et des motions votées portent sur des questions corporati­ ves : salaire.

la bousculent. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION communiste. Le communiste Gazenberg. les harangue. enfoncent le portail. La garde leur refuse l’entrée. Iis s’assoient alors sur les rails et contraignent les tramways à retourner au parc. La vue de son automobile met le comble à leur fureur. gros lard. lui jettent des pierres et des quolibets : « T ’as bien engraissé. qui refusent de les suivre. alertées et apeurées. résumera dix ans plus tard leur état d’esprit d ’une phrase lapidaire : « On fusillait leurs maris. lui aussi. président du conseil régional des syndicats. planté devant le portail. Après deux jours de grève. font débrayer l’usine et se précipitent vers l’usine Pobieda. le groupe de Skorokhod demande à voir des représentants des travailleurs de l’usine. Arrivé devant l’usine Siemens. arrive alors en voiture pour tenter de calmer les manifestants. La direction du parti s’émeut. Les mani­ festants couvrent sa voix et l’abreuvent de railleries : « Hé ! gros lard. Arrive alors Naoum Antselovitch. elles se mirent en grève10» dès le lendemain de la réunion. les invite à se battre et rassemble un groupe qui part faire débrayer l’usine d’électricité Siemens-Shukkert voisine et réclame la libération de tous les emprisonnés pendant l’insurrection de Cronstadt. qui commet la même maladresse bureaucratique : il arrive. et bras droit de Zinoviev. en voiture. ont renvoyé tous les travailleurs chez eux en leur déclarant que l’électricité ne fonctionnait plus. la direction leur interdit l’entrée de la fabrique. membre du comité exécutif du soviet de Petrograd. un rassasié comme toi ne peut pas comprendre un affamé. Grigori Evdokimov. furieux. » 373 . Les manifestants. dont la direc­ tion et la cellule communiste. Gazenberg et ses camara­ des foncent vers le parc de tramways pour en faire débrayer les conducteurs. ils refusent de l’écouter. pendant que nous on meurt de faim ! » Il s’esquive.

] car les Cronstadtiens nous haïssaient parce qu’ils haïs­ saient Leningrad n. le présidium reçoit de nombreuses notes de délégués réclamant des explications sur Cronstadt. évoque Cronstadt. CRONSTADT Le comité du parti téléphone alors à un militant popu­ laire chez les ouvriers.. Ils ne réclament pas une discussion sur Cronstadt. Le parti envoie une ouvrière communiste de Fentreprise avec d’au­ tres militants à Cronstadt y renforcer le squelettique comité d’arrondissement. ils sont tous mis à pied et soumis à une procédure de réin­ scription pour «éliminer les éléments douteux».. vous n’êtes donc pas si mal lotis. D ’autres citent d’autres noms de 374 . il discute avec lui. puis ajoute. Il interpelle Gazenberg : « Qu est- ce que tu fais ? Tu manifestes contre le pouvoir sovié­ tique ? » Gazenberg le nie . Gazenberg invite les manifestants à laisser parler Bialy. délégué par Fusine de transport automobile militaire. d’où il le fait revenir en toute hâte. qui s’ouvre le 10 avril. la direction prévient les travailleurs de Skorokhod : la cavalerie les empêchera de recommencer. » À la conférence des sans-parti. Mais Bialy feint de vouloir s’informer. envoyé à Cronstadt. mais îa lecture de la résolution ne pouvait qu’y mener. Un autre délégué demande quon invite le menchevik Dan à participer à la discussion sur ce point. qui exhorte les manifestants à se disperser en leur promettant une enquête. Bialy. Elle s’occupe de la section femmes et note : « C ’était très dur de travailler là-bas [.» Sa brutalité verbale passe parce qu’il est à vélo.. Le menchevik Baklenkov. Bialy les a roulés. Le lendemain.. Bialy rejoint à vélo les manifes­ tants qui lui refusent d’abord la parole. pas comme les autres ». certains lui demandent de lire la résolution de la place de l’Ancre. « un gars à nous. Les manifestants se dispersent. un brin provocateur : «Vous avez une livre de pain à manger.

La salle enfin s’étonne vivement de l’absence de toute délégation de Cronstadt. Un autre demande si «les mencheviks ont pris part à la révolte de Cronstadt. jugeant inadmissible d’inviter à une réunion ouvrière des représentants de la contre-révolu­ tion». Un autre veut même leur demander «s’il n’est pas nécessaire de faire venir ici leur chef. mais la contestent dans le fond : si Ton peut débattre avec Kozlovski. Le 12. réuni le II» examine la proposition de convoquer Dan. Le rapporteur se réfugie assez piteusement 375 . Kozlovski et décide « à l’una­ nimité de la rejeter. La présence d’une telle déléga­ tion. On lit dans le procès-verbal de leur réunion : « 2) rejeter la proposition d’Ossipov de remettre sur le tapis une discussion sur les événements de Cronstadt . Le présidium. qu’il est censé avoir dirigée. Un délégué souhaite que Ton invite « Kozlovski pour lui demander une confrontation sur les événements de Cronstadt». Les organisateurs ont le double désir de ne pas discuter de Cronstadt et de ne pas heurter de front une assistance qui applaudit souvent avec enthousiasme les opposants. 3) considérer comme inutile la proposition d’Ilotovski de proposer à la conférence d’élire une commission d’en­ quête sur ces événements13». pour répondre partiellement aux demandes de nombreux délégués. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION «dirigeants de la contre-révolution » qu'ils voudraient entendre. non plus. même soigneusement composée. ce n’est pas un contre- révolutionnaire et l’insurrection de Cronstadt. Milioukov. aurait inéluctable­ ment suscité la discussion que Zinoviev et ses adjoints veulent éviter. s’ils endossent le fait que l’insurrection a été organisée par les mencheviks et les SR». Zinoviev donne lecture de certains documents de et sur Cronstadt. Ces questions semblent épouser la thèse officielle dans la forme. le général Kozlovski12».

Le 20 avril. il nomme une commission chargée. si possi­ ble dans l’extrême nord. «entièrement compromis par les événements dans la flotte. pour régler le sort des «matelots bandits » condamnés. Trotsky entreprend sans tarder la réorga­ nisation d’une administration militaire défaillante. c’est une forteresse. il invite le commandant de la flotte de la Baltique à ne pas laisser les chefs du Poubalt. Kouzmine et Bâtis. confie à Dzerjinski le soin d’« organiser la colonie d’Oukhta pour des personnes soumises à déportation». La direction du pays et du parti est confrontée à un problème supplémentaire dans sa volonté d’effacer les traces mêmes de l’insurrection : que faire des condamnés à des peines d’internement? Le 6 avril 1921. mais la protestation ne va pas plus loin. Le bureau politique. et par leur arrestation qui a suivi15». reprendre leurs fonctions et il informe la direction politique de l’armée rouge et le bureau d’or­ ganisation qu’il s’oppose à ce que ces deux hommes. d’établir des données chiffrées précises et de commencer le travail pratique». qu’ils n’ont pas prévus. par télégramme. Il demande 376 . revenant sur cette question dans sa séance du 27 avril. de « discuter la création d’une colo­ nie disciplinaire pour 10000 à 20000 hommes. » Des exclamations montent de la salle : «Vous avez eu peur de la vérité14». dans la région d’Oukhta. CRONSTADT derrière les conditions objectives : «Là-bas. et nous jugeons impossible d’organiser des élections sous la pression de l’état de siège. le bureau politique discute d’un rapport de la commission d’en­ quête sur l’insurrection. exercent la moindre responsabilité dans la flotte de la Baltique. De son côté. c’est l’état de siège. Le 20 mars. Il l’invite à « envoyer immédiatement une mission chargée d’étudier complètement la région. très loin des lieux habités16».

il constitue une commission char­ gée de rédiger une brochure sur l’insurrection et ses causes. Cronstadt suscite de vives tensions internes. le bureau politique rejette la proposition du bureau d’organisation d’une seconde commission sur Cronstadt et confie au seul Radek le soin de continuer. le dirigeant de l’Opposition ouvrière. Le lendemain. puis le 16 juillet. dans le secret le plus absolu. surtout soucieux de dégager sa responsabilité et de justifier son action. Medvedev et Kisselev) qui ne verra pas le jour. Radek et Vorovski. le travail engagé qui doit aboutir à un rapport secret au bureau politique. de son exil italien. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION enfin aux divers commissariats concernés de chiffrer les dépenses nécessaires pour l’organisation de « cette colonie punitive17». propose de former une commis­ sion de cinq vieux militants (dont deux membres de l’Opposition ouvrière. le 7 avril. composée de Zinoviev. Menjinski rapportera à sa place le 4 juin. officiellement dissoute au lendemain du X e congrès. Radek traîne. demande la constitution d’une commission d’enquête sur Cronstadt. est écarté de sa rédaction. Dzerjinski est invité à présenter chaque mois un rapport sur ce sujet au bureau politique. Il conclura à l’abandon du projet au profit de l’utilisation du camp existant de Kholmogory. Le 377 . Le bureau politique veut compléter la répression par la propagande . Zinoviev. Cette commission ne verra jamais te jour. Le 28 mars 1921. Le bureau d’organisation propose. Il demande à en recevoir les épreuves avant publication. une seconde commission plus large chargée de rédiger une autre brochure. Le bureau d’organisation renvoie la décision au bureau politique qui refuse. Dzerjinski informe le bureau d’orga­ nisation du comité central que Gorki. Chliapnikov. le 6 avril. le 12 avril 1921.

(ïl resterait donc autour de 47 000 habitants à Cronstadt. le laisse en paix. qui occupent plus de 3 000 logements et aggravent ainsi la crise de Fhabitat. Le tchékiste Artouzov répond : « Févacuation devra être effectuée mais avec prudence» et Fon ne pourra 378 . CRONSTADT 16 mai. contre un peu plus de 50000 au début de Finsurrection . en Ukraine et dans la Basse-Volga où ils auront davantage de facilité pour trouver un travail et de quoi manger. ils représenteront un élément de panique et de démoralisation en cas de blocus de la forteresse (que le commandement envisage donc). Radek ne publiera rien. La suggestion ne suscite pas l’enthousiasme des autori­ tés. il sera difficile de les évacuer en cas de danger. le nouveau commandant de la forteresse et ses adjoints demandent au commandant de la flotte de la Baltique de chasser de Fîle 9 000 adultes et enfants des deux sexes. Mais Cronstadt reste une plaie ouverte au flanc de Petrograd. qui ne sont occupés à aucun travail productif et n’appartiennent pas aux familles du commandement. constituent un sérieux danger sanitaire. ces gens. Le bureau politique. le comité central «oblige Radek à achever dans un délai d’une semaine sa brochure sur les événements de Cronstadt et sur le rôle des partis menchevik et SR. très fragiles. Ils accroissent. du personnel administratif. fusillés et réfugiés en Finlande atteint un total de 10000. la population de Fîle de 16%. alors que le nombre des insurgés morts au combat. écri­ vent-ils. jugeant sans doute plus habile de tourner la page. Le 21 avril 1921. des spécia­ listes et des ouvriers de la forteresse. Les deux hommes proposent de les déplacer dans le Kouban. ils échappent à tout contrôle. en lui confiant la tâche de faire un rapport sur cette question à la conférence18». Malgré sa facilité de plume.) Les trois hommes avancent six raisons : cela fait 9 000 bouches improducti­ ves à nourrir.

cela ne fait pas de doute.. il annonce. pronostique une famine immi­ nente et ajoute : «Les réserves existantes ont été dépen­ sées pendant le soulèvement de Cronstadt et sont maintenant à sec. des trou­ bles à Petrograd dans les six semaines à venir. 379 . télégraphie au comité central. ajoute-t-il. «on s’efforce d’y introduire un certain degré d’organisation. à Lénine en personne.. Des arrêts de travail touchent plusieurs usines.. D ’autant que le climat se tend de nouveau à Petrograd dès la fin d’avril. [. dans un rapport au chef de la Croix-Rouge russe en exil.] il faut tendre toutes les forces. Le 6 mai. sinon des complications sont inéluctables20. dont le nouveau chef de la Tcheka de Petrograd. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION installer dans la région de Petrograd qu’une petite partie des déplacés. en Sibérie) et que « l’on envoie les hommes en bonne santé et sans charge de famille à la coupe du bois19». Les livraisons de pain se font de plus en plus irrégulières et réduites. Le 10 mai.» De Tautre côté de la frontière finlandaise. La réduction des livraisons détériore la situation de jour en jour [. affirme que.] Sur cette base de la faim et de la haine générale contré les bolcheviks il y aura un soulève­ ment. les cinq jours précédents. Semionov. aucune ration alimentaire n’a été distribuée à Petrograd. au Commissariat au ravitaillement et au président de la commission spéciale du ravitaille­ ment ouvrier : « La réduction des livraisons de pain avant le 1er mai a de nouveau paralysé toute une série d’usines.» Mais. car on craint beaucoup une explosion spontanée et un mouvement inorganisé qui rendrait plus facile d’en finir avec le soulèvement comme cela s’est passé à Cronstadt». et il propose qu’on les renvoie dans leurs régions d’origine (chez les Tatares de la Basse-Volga. Tseidler pense la même chose. affolé. craintif. Zinoviev.. au bureau politique. ne veut même pas. L’affaire va prendre du temps.

. selon des modalités que précisent un décret ultra-confi­ dentiel du commandant en chef de la marine soviétique. il y a eu des émeutes sanglantes. dès le 24 mai 1921. Malheureusement. CRONSTADT Mais surtout. il faut pouvoir nourrir la ville car. ils se joindront à l’insurrection. Vu l’efferves- cence qui règne. il a ordonné. vu les fortes réticences de rémigration russe et des gouverne­ ments étrangers. il y a de grands troubles à Petrograd. hier. états-majors. f amiral Alexander Nemitz. de la direction du parti et de sa politique peut provoquer une nouvelle explosion.» Le virtuel est devenu réel par un coup de baguette magique journalistique. toute critique. à Cronstadt. Trotsky lancera un avertissement aux délégués du XIe congrès du parti communiste : ceux qui voudraient utiliser «la situation misérable du pays» dans leur combat «l’exploiteront pour un drapeau qui peut être celui de Cronstadt et seulement celui de Cronstadt22!». il ne peut donner aux comploteurs de Petrograd aucune garantie qu ils seront ravitaillés en cas de soulèvement.] a eu une grande signification pour Petersbourg21 ». dès que ses habi­ tants apprendront que Petrograd insurgée est nourrie. En un mot. Le Journal des débats du 13 juin écrit ainsi : «Par suite de la suppression de la distribution de pain. les ouvriers organisent des meetings où les pouvoirs bolche- vistes sont rudement malmenés. établisse­ 380 . Il n’y aura pas de soulèvement. Craignant une nouvelle flambée de mécontentement.. lui aussi ultra- confidentiel. puis un ordre. Il faut révoquer «sans délai de tous les navires. Le 29 mars 1922. selon lui. unités. directions. Dans plusieurs endroits de la ville. Malgré le terrorisme des bolcheviks. à ses je u x démagogique. mais la presse occiden­ tale l’annoncera quand même. du 5 août. « l’impossibilité de ravitailler Cronstadt [. d’épurer le corps des officiers de la flotte de la Baltique.

Tous les gradés ainsi révoqués doivent être transférés au Commissariat au travail tout en étant mis à la disposi­ tion des départements du Commissariat à la guerre le plus proche. Une partie des conjurés évoqués par Tseidler figurait sans doute parmi eux. Le 24 août. ainsi que les réservistes23». La mesure est appliquée tambour battant. d'ad­ ministration et de gestion. qui. puis par eux à celle d’institutions civiles. Les cent manquants se trou­ vent alors en congé. le nombre d’anciens officiers restant dans la flotte de la Baltique est insignifiant.. selon le commissaire Sladkov. une délégation de trois membres du district militaire de Petrograd se rend trois jours à Cronstadt pour étudier l’état d’esprit de la garnison et de 381 . sauf les spécialistes hautement qualifiés. qui en arrête 284 dans la nuit du 24 août à 2 heures du matin. Le même jour. Les destinataires de cet ordre doivent établir dans un délai de dix jours la liste des gradés révoqués et procéder à leur révocation dès confirmation de la liste par les bureaux du Commissariat à la marine de guerre. en mission ou hospitalisés.1 occu­ pant aujourd’hui des fonctions de commandement. . une liste de 384 officiers à révoquer est confirmée par la Tcheka de Petrograd. Le texte autorise des exceptions motivées par les commandants et les commissaires. après cette opération. Ils peuvent demander à être affectés dans la circonscription où ils choisissent d’habiter et doivent justifier leur demande par un rapport circonstancié soumis aux bureaux du Commissariat à la guerre et à la Tcheka. REPRISE EN MAIN ET RÉORGANISATION ments et organismes de la flotte et du Commissariat à la marine. tous les anciens officiers et fonctionnaires du temps de guerre issus des prisonniers de guerre et des déserteurs des armées et de la marine blanches [. sur­ prend et démoralise le commandement de la flotte.

La commission note aussi «la situation lamentable des casernes». Donc rien ne «suscite aucune inquiétude dans l’en­ semble et globalement». est d’un optimisme prudent sur fétat d’esprit de la garnison de la forteresse (4026 soldats dont 456 officiers) et de la flotte (7298 marins. On n y observe aucun signe d’agitation contre-révolution­ naire ». les 198 membres de la compagnie ferroviaire n’ont pas de quoi s’habiller. pas plus que dans la flotte dont Fétat d’esprit « est sûr». Bref tout va bien. Son rapport. mais il faudrait quand même que cela aille beaucoup mieux. CRONSTADT la population. . Fétat d’esprit très frondeur des 900 soldats du train et juge « insatisfaisant. rédigé le 27 août. dont 674 officiers) : «L’état d’esprit poli­ tique général de la garnison est pleinement satisfaisant. Cette tentative n’a été mise en échec qu’à grand-peine... La commission note néanmoins quelques problèmes : le fort Totleben n a quasiment pas de linge. le fort Krasnoarmeiski pas d’équipement. La conférence des syndicats de Fîle vient de se tenir. Fétat d’esprit des masses ouvrières24». Enfin. Les ouvriers non communistes y ont gardé le silence mais ont tenté de faire élire des sans-parti au bureau syndical du district.

après de premiers succès éphémères» a été écrasé . La Croix-Rouge américaine les écoule alors dans les camps de réfugiés . Les membres du comité révolutionnaire sont isolés des autres réfugiés. et les boîtes de conserve sont restées en Finlande. ïoudenitch. dès que ce vieux stock est épuisé. et autour de 600 à Saint-Michel. 1718 sur un camp installé sur l’îlot de Tourkinsaari. elle suspend son aide. La Croix-Rouge américaine avait entassé en octobre 1919 des tonnes de conserves pour nourrir Petrograd où l’offensive du général blanc ïoudenitch devait permettre au gouvernement monar­ chiste fantôme constitué dans la ville d’y prendre le pouvoir. à la fin d’avril 1921. L’administration des camps leur confisque leurs documents d’identité» leur interdit de sortir du camp et d’avoir le moindre contact avec la population civile finlandaise. Il n’y a plus aucun profit politique à tirer des anciens mutins. La garde finlandaise surveille de près les camps et tire sur les réfugiés qui les quittent sans autorisa­ tion. non loin de Vyborg. le gouvernement fantôme est resté fantôme. C h a p it r e XXVIÎ L’exil finlandais Les quelque 6700 insurgés réfugiés en Finlande sont installés dans divers camps de concentration. selon le terme utilisé par la Croix-Rouge en exil : 4 3 0 0 sont parqués à Ino. 383 .

384 . les 400 chevaux emmenés par les fuyards. Tchitcherine : il faut réclamer. le retour à la Russie des biens soviétiques (les armes. Les baraquements. ils vont bientôt presque tous demander à revenir en Russie1. Les officiers.» Les plans annoncés de construction d’ateliers et d’écoles pour les internés restent sur le papier. à moitié détruits trois ans plus tôt par l’explosion du fort. Novojilov. ni bougies. on enterre deux fuyards abattus peu avant par la garde. arrive au camp. à la mi­ mai : «Le gouvernement finlandais nous considère tous comme des communistes alors que nous nous sommes dressés tous comme un seul homme contre le commu­ nisme. est dans un état lamentable. La saleté y règne et les poux y grouillent. Berzine. où sont internés les deux tiers des réfu­ giés. Un interné écrit à ses parents. écrit-il. logés à part des soldats. car l’administration du camp refuse leur argent soviétique. un groupe de réfugiés se plaignent de ne pouvoir acheter ni cigarettes. plongeant les occupants dans une pénombre permanente. n’ont pas été retapés. proteste contre cette idée auprès du commissaire aux affaires étrangères. Ce serait une faute grave. ajoute Berzine. Sept autres Font été dans les jours précédents. les charrettes. bon prophète : «Sans le moindre doute.» Le camp d’Ino. les traîneaux) mais pas les insurgés. D ’ailleurs. Le 28 avril. et même beaucoup des nôtres ont été abattus par des soldats finlandais en tentant de franchir les barbelés pour aller au village acheter du pain et des cigarettes2. L’eau est rare. dès le 21 mars le plénipotentiaire soviétique en Finlande. CRONSTADT Le bruit court chez les réfugiés que le gouvernement soviétique demande leur extradition au gouvernement finlandais. Dans une lettre au consul de France. le jour où fémis- saire du Centre d’action. ni brosses à dent. reçoivent une ration double. Des plaques de fer-blanc remplacent les vitres disparues.

30 gram­ mes de lard et une soupe farineuse liquide. enfixis du camp d’Ino. le 16 mai. Il s’est inscrit sur la liste des retours. Le 20 avril. apprend avec horreur qu’environ 1700 internés se sont inscrits sur les listes de rapatriement. des centaines d’internés expriment leur désir d’y retourner. les réfagiés qui tentent d’aller chercher des pommes de terre dans les champs voisins sont abattus sur place et achevés à la baïonnette. le 8 mai. les tentatives de fuite se multi­ plient. n’y ajoute que deux lignes désabusées : «Après [la fuite] se sont écoulés des jours si monotones. à ses parents en Russie. ennuyeux et mélancoliques 385 . Ces conditions de détention poussent un nombre croissant d’insurgés à tenter de rejoindre clandestinement ou officiellement la Russie soviétique. Interrogés séparément le 22. et de communiquer avec les citoyens et les soldats finlandais. La ration quotidienne de famine se réduit à un quart de livre de pain. les gardes-frontières soviétiques inter- ceptent quatre marins. il reste encore une liste de 560 inscrits. Il s’attache à les convaincre de reti- rer leur signature. il a beau s’escrimer. Ils n’ont ni tabac ni sucre. dit-il. complétant son bref journal de l’insurrection avant de l’envoyer à sa femme restée en Russie. L’un d’eux écrit. Le correspondant anonyme d’une organisation émigrée visitant le camp d’Ino. ils peignent un tableau très noir de la situation à Ino qui confirme les termes de la lettre ci- dessus : il leur est interdit de sortir du camp. que les autorités finlandaises certi- fient et se refusent à réviser. Le bruit court au camp que Trotsky a proposé aux exilés de revenir en Russie soviétique sans être sanctionnés. qui consiste. Le capitaine Rakoutine. Il veut revoir le pays et il en a assez de la vie au camp. l’ e x il f in l a n d a is Dans ces conditions. à se traîner d’un réseau de fils de fer barbe- lés à l’autre dans un ennui insondable. entouré de barbelés.

Le journal des SR de droite. On nous a donné une demi-iivre de savon pour six hommes.. sont maintenant purement et simplement remplis d’eau. Le matelot poursuit : « Pour cette ration on nous force à travailler sans lésiner» pour assécher des marais. et entassés dans la saleté au milieu des poux et des cafards. On a diminué notre ration [.5 ou 6 mètres de fossé par jour et par homme.]. ils sont contraints à l’inaction totale ou aux travaux les plus pesants. Volia Rossii. On nous donne très peu de tabac. abandonnés de tous. CRONSTADT que les évoquer n a rien d’attirant. un rapport dramatique et un article amer sur leur situation : «Notre existence empire de jour en jour. pas plus de 7 grammes par jour et très mauvais. 10 kg de poir ^es de terre.. Les autorités finlandaises utilisent sans vergogne cette main-d’œuvre bon marché : « 5. il y a un mois de cela et depuis plus rien. L’eau est froide. » La condition des réfugiés. dans le camp. le 25 septembre. 20 kg de gruau pour kacha (bouillie). De plus. une ration inférieure à celle que leur fournissait le gouvernement soviétique étranglé par le blocus et ruiné par la guerre civile. entassés dans des locaux insalubres. pour 100 personnes. déjà humides. C ’est pourquoi je termine ici mon journal3. ne cesse de se dégrader. Au début on nous a donné une livre de sucre par personne pour trois semaines. reçoivent des Finlandais. Comme pain on nous donne une galette humide non cuite d’environ une livre et demie par individu par jour et. Les gens travaillent dans l’eau jusqu’à la ceinture. » Ainsi les insurgés. et maintenant on nous en donne 250 grammes pour deux semaines. Il pleut. 20 kg de petits pois pourris. Les fossés. C ’est pire que le travail au bagne. 386 . 6 kg de poisson plus 100 grammes de lard ou de beurre par personne. publie. qui refusent de construire de nouveaux baraquements.

[. Le 2 novembre 1921. ils ont été d’un seul coup oubliés de tout le monde et aban­ donnés au bon vouloir du destin. Il en reste environ 3 000. qui ne rêvent que de s’en débarrasser. Aux plaintes des réfugiés l’adminis­ tration répond que la situation est pire dans les autres camps et qu’ils lui coûtent cher. lorsque toute la presse étrangère ne faisait de bruit qu’autour d’eux. Nous n avons rien pour laver et repas­ ser nos vêtements4»..].] Après la première ivresse d’emballement pour les Cronstadtiens. Nous n avons qu’un jeu de vêtements de dessous. le tchékiste Drozdov s’insurge : d’anciens mutins.. en effet. puis renvoyés chez eux. Il est impossible de se reposer quelque part [. iis ne peuvent guère rece­ voir de visites.. Enfin. La plupart des revenants sont internés dans des camps en Russie soviétique pour être « filtrés ». Volia Rossiiy qui publie ce témoignage. Le filtrage semble assez lâche. affectés à une administra­ tion ou internés dans un camp de concentration. toutes les organisations sociales et philanthropiques se ruaient à qui mieux mieux pour les aider de toutes les manières [. des autorités finlandai­ ses et des surveillants5».]. et où. apparemment. Au début de juillet 1921... c’est-à-dire inter­ rogés. Beaucoup ont les jambes gonflées. ils sont en loques. libérés ou évadés. le nombre des réfugiés a dimi­ nué de moitié. à Arkhangelsk. se présentent à Cronstadt pour s’y faire 387 . Nous rentrons chez nous trempés et n’avons pas de quoi nous changer. aux îles Solovki ou à Kholmogory. l’ e x il fin l a n d a is glaciale. ces temps heureux se sont vite évanouis. Ils marchent pieds nus. l’accompagne d’un commentaire désabusé : « La lune de miel pendant laquelle l’Europe presque entière était entichée des Cronstadtiens. et le nombre de malades augmente chaque jour. Dès juin ils retournent en masse en Russie.. les réfugiés n’ayant pas le droit de communiquer avec l’extérieur.

. puisqu’ils s’engendrent. beaucoup moururent d’une mort lente sous Feffet de la faim.. roman noir grand-guignolesque. Selon plusieurs témoignages concor­ dants un grand nombre de mutins de Cronstadt. «envoyés dans les camps de concentration. Même Paul Avrich.]. les « témoignages » sur la noyade massive de mutins dans la Dvina. CRONSTADT employer. nen sait rien! Or certains d'entre eux peuvent être « tout à fait indésirables pour la forteresse [. se répètent et s’enrichissent les uns les autres. seront châtiés comme dissimulateurs de contre-révolutionnaires ! Le sort des insurgés ainsi internés en camp. évidem­ ment concordants. et. mort lente qui. le plus sérieux des historiens de la rébellion.] et y provoquer des dégâts6».. chargée de donner ou refuser son autorisation. Certes la mortalité était grande dans des camps où les détenus mangeaient encore plus mal que la population. écrit que. est souvent évoqué avec une outrance simplificatrice. c’est l’apocalypse : « Sur les 5 000 détenus de Cronstadt envoyés à Kholmogory. le plus souvent. déportés à Kholmogory..» Mais le chiffre de 3500 détenus de Cronstadt liquidés à Kholmogory est une fable . relèvent du genre des contes et comptes fantastiques que Melgounov a collectés dans L a terreur rouge. écrit-il. Les chefs de service qui continueront à les accepter. à la page suivante. de cosaques et de paysans de la province de Tambov. libérés entre 1922 et 1924.. Chez Nicolas Werth. ou 388 . devient «une mort rapide7». mais un grand nombre d’insurgés sont ressortis des camps. auraient été noyés dans la Dvina en 19228. moins de 1500 étaient encore en vie au printemps 1922. » D ’après lui on liquidait les déte­ nus à Kholmogory avec une barbare simplicité : «O n embarquait ceux-ci sur des péniches et on précipitait les malheureux une pierre au cou et les bras entravés dans les eaux du fleuve [.. de l’épuisement et des maladies». La Tcheka.

l ’e x il f in l a n d a is dans le tout aussi grand-guignolesque Bagne en Russie rouge de Raymond Duguet réédité et préfacé par le même Nicolas Werth. Les SR proposent de constituer une Union des internés qui ne verra jamais le jour. Les démo­ ralisés ne s’organisent pas. abandonnés par ceux qui avaient pensé les utiliser. Le retour m assif en Russie soviétique des insurgés. est leur deuxième défaite. .

.

s’est enfui en Finlande. Perepelkine et Valk. Pavlov semble s’envoler en fumée. l’un. Le tchékiste Agranov. plus sérieux que Semanov. chargé de l’inten­ dance d’une batterie d’artillerie à Cronstadt. ne le cite pas parmi les membres du comité révolutionnaire arrêtés par la Tcheka. Komarov. ni avec les trois autres membres du comité. Piotr Pavlov. Deux autres Piotr Pavlov. L’historien Semanov affirme. ni après. ont pris part à l’insurrection. quil a été fusillé. a été arrêté le 23 juin 391 . mais il nest ni jugé ni condamné. Son destin est un mystère total. à la réunion du soviet de Petrograd le 25 mars. C h a pitr e XXVIII Nouvelles alliances Onze ou douze des quinze membres du comité révolu­ tionnaire provisoire se sont enfuis en Finlande. L’un de ses membres les plus discrets. Verchinine. mate­ lots. Les trois autres. Les Pavlov sont en effet légion en Russie. disparaît. annonce son arres­ tation. sans aucune preuve. il n’est pas parti en Finlande. à moins qu’il nait réussi à s’esquiver grâce à son nom passe-partout. ensuite mis au secret. sont fusillés le 20 avril. le président de la Tcheka de Petrograd. Selon Petritchenko. avec celle de Verchinine. Valk. est revenu en Russie. Perepelkine. Cet ancien de la police crimi­ nelle était peut-être un infiltré dans le comité révolution­ naire.

CRONSTADT 1921 puis condamné à un an de prison. mais des dissensions apparaissent aussitôt en son sein . le dernier quart.» Ils se sont probablement eux-mêmes attribué ces titres . Le seul or réel est celui des 392 . Le comité tente de maintenir son existence en Finlande. membre plénipotentiaire. pour quelle raison? Pourquoi enfin ont-ils décidé de diffuser si vite un appel sans conclusion ni effets pratiques immédiats ? Pour pren­ dre date. Un second s’est enfui lui aussi en Finlande où il semble être resté. déchiré par des intrigues difficiles à démêler. ont enivré les soldats et acheté leurs hordes d’assaillants avec For du trésor impérial. confisqué à Kazan par les légionnaires tchécoslovaques mutinés. pourtant disparu depuis longtemps : les trois quarts avaient servi à payer à l'Allemagne le tribut exigé par elle pour la paix de Brest- Litovsk. Les bolche­ viks. y lit-on. avec qui les deux hommes vont bien­ tôt entrer en conflit ouvert. Le premier signe public en est l’appel violent du 21 mars diffusé on ne sait où au nom du comité. En bas du texte figurent deux seuls noms de signataires : «Arkhipov. L’appel est d’une grande violence verbale. Seul le Piotr du comité révolutionnaire n’en a laissé aucune. Alexandre Koupolov. était tombé pour la plus grande part entre les mains de l’amiral Koltchak et utilisé par lui pour payer cash les armes que lui livraient les États-Unis et l’Angleterre. il se disloque très vite. remplissant provisoirement les fonctions de président du comité révolutionnaire. Ont-ils alors tenté de FéKmi- ner par un coup de force? Si oui. On a des traces d’autres Pavlov encore. auprès de qui ? Des autorités finlandaises ? De Fémigration russe ? Leur signature individuelle de l’appel révèle déjà un désaccord obscur entre les membres du comité réfugiés en Finlande. on n a en effet aucune trace d’une réunion du comité ayant démis Petritchenko.

Paskov ramène en Finlande la 393 . ils retardent d’un jour cette décision : «Le 18 mars à 9 heures du soir.]. Le 30 mars. Mensonge : il a quitté le navire avant le naufrage. Il y appelle à l’unité de tous les. contre ces présents. » À la fin des combats. voyant l’inutilité du carnage. Elle envoie deux fois de suite à Petrograd l’ancien marin du Sêbastopol. Alors que le comité révolutionnaire a décidé de fuir l’île le 17 mars à 11 heures du soir.» L’adresse tombe dans le vide. brûlent du désir de continuer la lutte contre les communistes sous le slogan “Tout le pouvoir aux soviets librement élus” [. adversaires des communis­ tes sans exception : « Les 8 000 hommes de la garnison de Cronstadt. mais vaut à Petritchenko les sympathies de la police finlandaise qui lui rend un signalé service. La seconde fois. réuni le 24 mars.. cédant à l’ivresse verbale. signée de lui et d’un certain Astrov qu’il décore du titre éphémère de secrétaire du comité révolutionnaire. Petritchenko lance en son nom une «adresse» à un «Groupe révolutionnaire russe de Paris» inconnu. iis inventent « un ordre du gredin Trotsky qui promettait de fusiller avec nous la population à partir de l’âge de 10 ans ». La commission centrale de contrôle proteste d’ailleurs auprès du bureau d’organi­ sation du comité central. Alexis Paskov. NOUVELLES ALLIANCES montres que le commandement offrît à certains soldats de l’armée rouge pour leur vaillance.. affirment que «pas un muscle des communistes ne tremble quand ils exterminent des millions d’innocents». Les auteurs de l’appel évoquent «quelques dizaines de milliers de tués dans la population» et. décrit-il. le comité révolutionnaire provisoire a décidé d’emmener la garnison en Finlandel. Ce slogan doit unir tout le monde contre l’ennemi commun : les communistes2. nommé pendant la mutinerie commandant du 2e bataillon du fort du Rif.

CRONSTADT

femme de Petritchenko. Ce succès sera le dernier. Le
27 mai 1921, Paskov est arrêté à Petrograd par la Tcheka,
condamné à mort, puis gracié, officiellement au nom de
son origine sociale paysanne, en réalité parce quil accepte
de travailler pour la Tcheka.
Fin avril, Arkhipov et Koupolov diffusent, à nouveau
sous leurs deux seuls noms, un nouvel appel au nom d’un
«comité révolutionnaire provisoire en Finlande», publié
dans Volia Rossii le journal des SR de droite (24 avril) qui
leur apporte donc son soutien public. Cet appel répète le
précédent et accuse à nouveau Trotsky d’avoir ordonné
l’extermination de la population de Cronstadt par «le
fameux décret du 16 mars de Trotsky» accusé cette fois»
dans un russe approximatif (« Ceux qui ne se rendront pas
seront tous fusillés des deux sexes de 6 à 60 ans ») d’avoir
ordonné de massacrer les enfants dés Page de 6 ans. Et
Pappel affirme : « plus de 60 000 individus gisent dans les
eaux du golfe de Finlande », soit plus que la population
entière de Cronstadt! Volia Rossii, reproduisant le texte»
enlève prudemment un zéro à ce chiffre fantaisiste : il ne
reste plus que 6000 morts! Cette fois-ci enfin Arkhipov
signe comme « Président du comité révolutionnaire provi­
soire 3» et non plus comme « remplissant provisoirement
les fonctions» de Petritchenko. Quelques jours plus tard
un autre journal des SR de droite, Revolioutsionnaia
Rossia, publie une interview de Petritchenko, Arkhipov et
Iakovenko réunis.
Petritchenko reprend peu après l’idée de son appel du
30 mars resté sans écho, en s’adressant à d’autres interlo­
cuteurs. Il regroupe autour de lui une poignée d’anciens
insurgés qui, le 31 mai 1921, proposent une alliance au
général Wrangel, alors à Bizerte, et à son représentant en
Finlande, Grimm. Les quatre autres signataires de sa lettre
sont Ivanov, commandant de la brigade du camp du fort

394

NOUVELLES ALLIANCES

ïno, Krasnekov, commandant d’un régiment d’infanterie,
Christoforov, ancien commandant du Petropavlovsk,
Courvoïsier, commandant d’un bataillon de marine.
Aucun d’eux n avait appartenu au comité révolutionnaire,
dont seul Petritchenko signe ce texte ; la crise est patente.
Les cinq signataires soulignent d’abord que «des
actions isolées ne permettent pas de renverser les commu­
nistes». Pour y parvenir ils veulent s’unir avec tous les
groupes antibolcheviks à des conditions fondées sur « l’ex­
périence tirée de leurs trois années de lutte contre le
communisme». Ils proposent donc un programme en six
points : « 1) La possession de la terre aux paysans doit être
confirmée; 2) La liberté des syndicats pour les ouvriers;
3) La reconnaissance de l’autodétermination des États
frontaliers; 4) Ils insistent sur le slogan “tout le pouvoir
aux soviets et non aux partis”, qui “constitue une manœu­
vre politique adéquate car elle suscite la scission dans les
rangs des communistes et est populaire dans les masses” ;
5) Vu l’hostilité à l’égard des officiers “inoculée par les
communistes à la masse inconsciente [...] nous jugeons
indispensable de mener la lutte sans épaulettes4”. »
Dans leur lettre à Wrangel, les cinq hommes insistent
surtout sur l’objectif central de leur action : «le soulève­
ment de Cronstadt avait comme seule fin de renverser le
parti bolchevik». Ils veulent poursuivre cette œuvre et
insistent sur l’importance tactique du slogan «tout le
pouvoir aux soviets et pas aux partis » : « Sa signification
politique est très importante, car il arrache aux commu­
nistes l’arme qu’ils utilisent habilement pour réaliser les
idées communistes.» À Cronstadt, «ce mot d’ordre a
provoqué le départ d’une certaine quantité de communis­
tes de base des rangs de leur parti et a rencontré un large
écho dans la population ouvrière et paysanne». D ’ailleurs
tous les autres slogans sont usés.

395

CRONSTADT

Les cinq signataires s’affirment prêts à accepter « toutes
les formes possibles de conduite de cette lutte, que ce soit
l’intervention [d’armées étrangères], la venue d’armées
volontaires russes, ou une insurrection à l’intérieur de la
Russie, pour obtenir le renversement le plus rapide possi­
ble du joug des communistes [...]; après le renversement
des communistes nous jugeons indispensable l’instaura­
tion d’une dictature militaire pour lutter contre l’anarchie
possible et garantir au peuple la possibilité d’exprimer
librement sa volonté dans le domaine de l’édification de
l’État». Ils sont en train, affirment-ils, de former une
troupe sûre, noyau d’une lutte victorieuse contre les
bolcheviks ; « le départ d’une partie des matelots en Russie
soviétique a enlevé des camps les éléments les plus turbu­
lents et les plus désordonnés5», c’est-à-dire les anarchistes
qui n’auraient guère apprécié une alliance avec Wrangel.
Cette épuration spontanée réduit leur force militaire aux
artilleurs de Cronstadt, aux troupes du 560e régiment
d’infanterie et à un détachement du train de l’infanterie
de marine. Peu de matelots avaient d’ailleurs pu fuir
Cronstadt. Wrangel et Grimm répondent de façon très
évasive. Petritchenko et ses camarades rompent le contact
avec eux. La Tcheka arrêtera à Petrograd et fusillera les
émissaires pétrogradois de cette éphémère entente
cordiale.
Petritchenko ayant montré sa lettre à plusieurs anciens
insurgés, le bruit court vite dans le camp, où il suscite une
tempête, qu’il veut envoyer les réfugiés rejoindre l’armée
de Wrangel à Bizerte. Les quatre fuyards arrêtés le 20 avril
par les gardes soviétiques le confirment. «Les matelots
rejettent avec indignation la proposition de Petritchenko
de transférer les fuyards dans l’armée de Wrangel6. »
Rééditant en décembre 1977 la brochure d’Ida Mett, La
commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des soviets, qui

396

NOUVELLES ALLIANCES

exaltait le rôle de Petritchenko, l’éditeur commente avec
amertume ces deux lettres : «Elle aurait sûrement été
anéantie si elle avait appris, avant de mourir [...], que [...]
se trouvant isolé de la lutte de la flotte détruite à jamais, il
était arrivé à offrir ses services au général Wrangel. » Mais,
ajoute-t-il, «les hommes peuvent capituler, la vérité ne capi­
tule pas7».
Cette formule esquive le problème : la lettre des cinq
est-elle un reniement ou révèle-t-elle une tendance en
germe dans la révolte elle-même? L’une des revendications
centrales de la résolution du 1er mars est la liberté pour les
paysans de commercer, donc le respect des prérogatives de
la propriété privée et Tordre. Outre le désarroi de ses
auteurs, leur proposition d’instaurer une dictature mili­
taire reflète une réalité : la Russie soviétique dévastée est
au bord de la dislocation. Il faut une poigne de fer pour la
maintenir. Seuls les rouges ou les blancs en ont les
moyens. Les deux pouvoirs sont antagoniques par leur
contenu social (liquidation ou maintien de la propriété
d’État, nouvelle classe dirigeante ou restauration de l’an­
cienne) et national. Les blancs, financés depuis 1918 par
les alliés, devraient, s’ils accédaient au pouvoir, leur payer
îa note, les dettes et les emprunts russes d’avant la guerre.
Ils ne peuvent donc garantir l’indépendance du pays. Sur
ce plan, seuls les bolcheviks ont les mains libres.
Dans le champ de ruines qu’est devenue la Russie avec
ses machines hors d’usage, sa productivité du travail
lamentable, son réseau de chemins de fer délabré, son
industrie moribonde, la victoire éphémère des insurgés
aurait balayé la propriété d’État en quelques semaines ; le
capitalisme rétabli, le partage de la Russie en zones d’in­
fluence esquissé en 1919 par les gouvernements anglais et
français (et japonais en Sibérie orientale) aurait pu s’ap­
pliquer. L’éclatement du pays et le chaos auraient permis

397

CRONSTADT

aux puissances étrangères de réserver à la Russie le sort de
la Chine, alors dépecée entre elles et les seigneurs de la
guerre à leur botte. La victoire politique et militaire de la
guerre civile, seule justification des réquisitions désormais
rejetées par la paysannerie, aurait été effacée.
La résolution des marins, soldats et ouvriers de
Cronstadt envisageait certes la légalisation des seuls partis
dits socialistes ; mais les SR de droite, plus d’une fois alliés
aux blancs, et les mencheviks considéraient que la révolu­
tion russe devait seulement libérer le développement du
capitalisme des entraves de la monarchie féodale. Ils étaient
donc favorables au rétablissement massif, sinon généralisé,
de la propriété privée des moyens de production qui signi­
fiait inéluctablement le retour du capital étranger, y
compris dans ragriculrure. Les terres que les paysans
s’étaient partagées seraient retournées dans le cycle de
formation de grandes propriétés privées et de latifundia. Le
programme de Cronstadt visant à défendre la petite
propriété familiale assurant au paysan la libre disposition
des fruits de son travail aurait tenu l’espace d’un matin.
Est-ce cette orientation de Petritchenko qui divise le
comité révolutionnaire? Koupolov, expulsé de Finlande
en mars 1922 et aussitôt arrêté par la Tcheka, décrit à sa
manière les dissensions qui. le rongeaient. D ’après lui,
trois groupes antagonistes se formèrent en son sein. Un
premier groupe, constitué de Petritchenko, Iakovenko et,
au début, Kilgast ; un second groupe de « neutres-hési-
tants », formé d’Orechine, Baïkov et Toukine, et un troi­
sième réunissant Arkhipov, Koupolov, Ossossov et
Patrouchev que Petritchenko dénonce comme des
communistes masqués et auxquels se ralliera par la suite
Kilgast, groupe, selon Koupolov, « hostile au complot et à
toutes les aventures fomentées contre le pouvoir sovié­
tique8». Cela n est pas évident pour tout le monde, car le

398

NOUVELLES ALLIANCES

15 juin 1921, Novojilov conseille à un ancien insurgé qui
dirige alors la boutique du camp d’Ino... avant de retour­
ner bientôt en Russie, « d’entrer au plus vite en rapport
avec Arkhipov, [...] un honnête homme9» politiquement
fiable. Aucun membre des deuxième et troisième groupes
dont parle Koupolov n’a signé les documents de
Petritchenko. Iakovenko non plus, mais sa décision de
rentrer en Russie soviétique pour y mener une activité
clandestine lui impose la discrétion.
Selon Koupolov enfin, les autorités finlandaises consi­
dèrent les cinq membres du troisième groupe comme des
agents soviétiques. Petritchenko l’aurait dénoncé à la
police de Vyborg ainsi que Kilgast et Ossossov comme des
communistes. La police finlandaise envoie alors un peu
plus de 1 000 réfugiés de Cronstadt, dont tout l’ancien
comité révolutionnaire, sur l’île rocheuse de Turkinsaari.
Selon Koupolov, enfin, Petritchenko, Iakovenko, Toukine
et une quinzaine de leurs partisans rassemblés par eux
bénéficiaient d’un régime alimentaire de faveur. Vrai ou
faux ? Impossible à dire.
Le comité révolutionnaire se désagrège. Six de ses
membres abandonnent vite toute activité politique sans
explication. Les dissensions qui les ont déchirés dès leur
arrivée en Finlande ont sans doute encouragé leur retrait
silencieux. Romanenko s’efface sans laisser de traces et
meurt en 1926; Boïkov s’embauche comme ouvrier
tailleur. Ossossov s’installe à Vyborg où il trouve du travail
en usine; Kilgast, le 2 mai 1921, demande au consul de
France à Helsinki de l’aider à retrouver l’adresse d’un ami
en France pour solliciter une invitation de sa part, ne
reçoit pas de réponse et reste en Finlande où il trouve un
emploi de serrurier. Par confusion avec lui, un autre
Kilgast au rôle infime dans la rébellion, arrêté à
Cronstadt, est condamné à mort et fusillé. Un troisième

399

CRONSTADT

Kilgast, dénoncé à la Tcheka par lettre anonyme comme
son cousin germain, prouvera que cette parenté est imagi­
naire mais devra signer un engagement à ne pas quitter le
territoire. On perd très vite la trace de Patrouchev. Selon
Petritchenko, il est resté à Cronstadt, mais Koupolov
affirme qu’il s’est réfugié en Finlande. Resté à Cronstadt,
il n’aurait pu échapper à la Tcheka. Comme Pavlov, il s’ef­
face à jamais. On ne sait ni ce quil a dit et fait pendant
l’insurrection ni ce qu’il est devenu après. Orechine se
rapproche un moment des Cadets de Milioukov puis
abandonne, lui aussi, toute activité politique et reprend
ses activités d’enseignant.
Après sa tentative infructueuse auprès du général
Wrangel, Petritchenko prend langue avec des représen­
tants de groupes antibolcheviks en Russie soviétique et
des émissaires de Boris Savinkov. À la fin de septembre,
Skossyrev, vieux garde blanc, ancien secrétaire de la
mission de la Croix-Rouge américaine en Finlande, étroi­
tement lié à Savinkov et à Bourtsev, l’un des chefs de
rémigration antibolchevik en France, adresse à ce dernier
un rapport enthousiaste. Il vient, lui dit-il, de rencontrer
le dramaturge et critique théâtral Amfiteatrov qui a fui
Petrograd avec sa famille, fin août. Amfiteatrov lui parle
d’une organisation clandestine de... 12000 membres à
Petrograd, la Tekhnopomoch, que la Tcheka n oserait pas
attaquer de front ! Amfiteatrov lui a déclaré : «Les bolche­
viks sont plus faibles que jamais [...]. Le coup doit leur
être porté exclusivement sur Petrograd [...]. Ce coup en
finira définitivement avec le bolchevisme et l’Europe
s’étonnera de la facilité avec laquelle ce sera fait.»
Amfiteatrov invente la Tekhnopomoch, ses effectifs
impressionnants et la peur quelle suscite dans la Tcheka,
mais il existe une bonne demi-douzaine d’organisations
clandestines anticommunistes à Petrograd.

400

NOUVELLES ALLIANCES

Selon Skossyrev, «le travail avance bien avec
Petritchenko», qui a, affirme-t-il, gardé dix des dix-huit
hommes quil avait rassemblés autour de lui à Cronstadt
(le comité révolutionnaire, le rédacteur en chef des
lzvestia, le commandant de la forteresse) dont huit ont été
fusillés. Ces dix, prétend-il, «continuent leur travail e'ner-
gique» quen réalité la plupart ont déjà abandonné.
Skossyrev signale « un lien étroit avec l’Union des marins
à Cronstadt10», à l’existence très hypothétique, vu l’am­
pleur et la rigueur de la répression dans l’île. Mais, dans
l’univers glauque des groupes d’émigrés, îe bluff est roi et
vise à soutirer de l’argent à des protecteurs naïfs.
Malgré tout, une nouvelle alliance se matérialise. Le
3 octobre 1921, Petritchenko et le général Elvengren,
représentant militaire à la fois du général Wrangel et de
Boris Savinkov à Helsinki, signent à Vyborg une déclara­
tion commune annonçant la constitution d’un comité des
organisations combattantes du Nord, «centre clandestin»
qui agira dans la région de Petrograd et autour. Affirmant
représenter « le seul cen tre actif réel, autour duquel doit se
réaliser l’union de toutes les forces qui combattent les
bolcheviks» dans le nord de la Russie d’Europe, ils déci­
dent de lutter ensemble « pour libérer au plus vite leur
patrie du joug communiste». Ils exigent : «Tous les
moyens financiers doivent parvenir directement au
comité ou à travers son représentant à l’étranger u. » Ils ne
viendront pas et ce comité fantôme n’unifiera rien.
Le général Elvengren, nouvel allié de Petritchenko,
dirige une Union panrusse des officiers et appartient à la
direction du comité politique russe en Pologne et de
PUnion populaire de défense de la patrie et de la liberté,
fondée à Varsovie, à la mi-juillet 1921, par lui-même,
Savinkov et un colonel monarchiste russe. Officier tsariste
d’origine finlandaise, il s’était engagé dans l’armée blan­

401

CRONSTADT

che finlandaise, qui avait écrasé dans le sang, en mars-avril
1918, la révolution social-démocrate. Nommé comman­
dant de la ville de Terioki, il avait pris, le 4 mai 1918, un
arrêté imposant à tout habitant la possession d’une attes­
tation de résidence dans l’arrondissement et précisant :
« Tous ceux qui, après le 7 mai, seront trouvés sans cette
attestation seront fusillés. » Le point quatre stipulait : «Vu
que la nuit dernière quelques personnages louches ont tiré
quelques coups de feu sur nos patrouilles [sans blesser ni
tuer personne], je déclare que pour chaque coup de feu je
fusillerai 25 des individus interpellés. » L’écrivain Leonide
Andreiev, qui publie ce texte en russe, le juge «effrayant»
mais l’approuve, car, ajoute-t-il, «le plus effrayant est que
le résultat justifie les mesures. Là oh Ton fusille les gens
comme des chiens, régnent la paix, la prospérité et un
sens très fin de la légalité12». La fin justifie les moyens...
Lorsqu’au printemps 1919 se constitue une minuscule
république indépendante antibolchevik de Carélie du
Nord, vaste de cinquante kilomètres carrés, coincée entre
la Finlande (dont le gouvernement la finance) et la Russie
soviétique, dans les bois marécageux de l’isthme de
Carélie, les nationalistes locaux offrent à Elvengren le
commandement de leur armée d’opérette, surtout desti­
née à provoquer des soulèvements paysans en Russie
soviétique. Puis les autorités finlandaises écartent, dès
février 1920, cet homme trop lié aux monarchistes russes
hostiles à l’indépendance de la Finlande.
Elvengren se lie alors avec le général Wrangel et avec
Boris Savinkov, installé en Pologne. Il devient leur repré­
sentant en Finlande. Il s’occupe des liaisons de l’organisa­
tion de Savinkov avec le Centre national, petite
organisation antibolchevik clandestine dirigée à Petrograd
par le professeur Tagantsev, et s’intéresse alors à
Cronstadt. Il affirme y avoir noué des contacts avec un

402

NOUVELLES ALLIANCES

groupe clandestin sans doute mythique. Elvengren est lui
aussi un bluffeur. Ainsi, il a persuadé Tagantsev qu’il avait
toujours à sa disposition sa petite armée d’Ingermanland5
transformée depuis plusieurs mois en régiment de paisi­
bles gardes-frontières; au début de Finsurrection de
Cronstadt, Tagantsev, abusé, a invité Elvengren à lancer
sur Petrograd cette armée fantôme.
Le 12 octobre, deux semaines après avoir signé son
accord avec Petritchenko, Elvengren, dans un rapport à la
direction de l’Union populaire de défense de la patrie et
de la liberté, prétend que leur activité «à Petrograd et
dans les environs se développe dans l’ensemble avec
succès ». Tout le monde à Petrograd souhaite « la liquida­
tion la plus rapide possible du pouvoir soviétique. [...]
Nos liens avec les organisations de l’intérieur et avec les
masses se renforcent et se développent indubitablement13».
Iakovenko disait déjà en avril : « Les bolcheviks sont arri­
vés au bout du rouleau. Ils ne dureront pas jusqu’à la fin
de l’année. J ’en réponds moi-même ; tout le monde est
contre euxl4. »
Le comité des organisations combattantes du Nord est
mort-né. Mais Elvengren persévère : en février 1922, il
prépare un attentat contre la délégation soviétique à la
conférence commerciale de Gênes, échoue, tente de
recommencer sur le sol italien, échoue encore. Il rentrera
clandestinement en Russie à la fin de 1925, sera arrêté
près de Tver, condamné à mort et fusillé le 9 juin 1927.
Au milieu de ces tractations vaines, les derniers membres
du comité révolutionnaire, réunis au fort Ino, en novem­
bre 1921, décident à la majorité, dans l’indifférence géné­
rale, de se dissoudre et de dissoudre Fétat-major de
défense resté formellement en exercice. Quelques jours
auparavant, Arkhipov en avait démissionné, s’était enfui
du fort Ino et venait de franchir la frontière soviétique.

I
I

C hapitre XXIX

Le commencement de la fin

Le 6 novembre 1921, ies lzvestia publient le texte d’un
décret du comité exécutif central des soviets promulguant
une amnistie partielle des insurgés, stipulant « Tannula-
tion de la sanction, indépendamment de sa durée [...]
pour les participants de la révolte de Cronstadt, ouvriers
et paysans, entraînés dans le mouvement à cause de leur
faible degré de conscience». La formule, qui vise à distin­
guer les dirigeants de la révolte de la masse des insurgés,
laisse une vaste plage à l’interprétation et à l'arbitraire. Les
individus condamnés par les tribunaux doivent passer
dans le mois qui suit devant des commissions de réparti­
tion, c’est-à-dire de filtrage.
Ce décret paraît obscur à beaucoup ; le lendemain de sa
publication, le 7 novembre, Ivan Sladkov, commissaire près
du haut commandement des forces maritimes, télégraphie
à Trotsky une demande d’amnistie de la grande majorité
des insurgés rentrés au pays et arrêtés. Il distingue parmi
eux trois catégories : ceux qui «sont revenus en Russie en
faisant amende honorable», ceux qui «ont simplement
voulu se cacher dans les entrailles de leur patrie» et les troi­
sièmes, rarissimes, selon lui, agents stipendiés de la bour­
geoisie. Tous, sauf rares exceptions, déjà arrêtés et jugés,

405

proteste Sladkov. d’autres enfin déportés en camp de concentration en Sibérie. qui ne sont pas des ennemis du pouvoir soviétique». Le lendemain. d’autres sévèrement punis. le vice-président de la Tcheka. le secrétaire du comité provincial du parti. où ils ont été envoyés après l’écrasement de la révolte. il 7 a beaucoup d’ouvriers et de paysans. Trotsky transmet la demande à Dzerjinski « pour conclusion1». propose par télégramme au comité central d’« amnistier les anciens mutins de Cronstadt. le nouveau président de la Tcheka de Petrograd. que ceux qui sont entassés dans le camp de concentration de Petrograd même seront libérés les jours prochains et que des télégrammes expédiés aux camps d’Arkhangelsk et de Vologda ordon­ 406 . doit être décidée par le comité central. car. aussi demande-t-il. en ce quatrième anniversaire de la révolution d’Octobre. qui pourraient ainsi revenir dans leurs champs. annonce à Ounschlicht qu’environ 200 mutins internés dans les prisons de Petrograd ont été libérés. chargées de réviser dans les délais les plus rapides les effectifs de mutins de Cronstadt internés en vue de leur libération3». leurs fabriques et leurs usines» où ils pourront aider «à la renaissance économique de la République». dans une note au comité central et à Trotsky. C ’est du gâchis. «parmi ces déportés. Deux jours plus tard. OunschHcht. «de libérer des camps de concentration les matelots appartenant à l’élément ouvrier et paysan. Messing. annonce la mise en place de «commissions de filtrage. Ouglanov. L’amnistie des mutins réfugiés en Finlande. ajoute-t-il. Cette amnistie s’impose puisque «les groupes plus nombreux de mutins de Cronstadt revenus plus tard de Finlande ont été amnis­ tiés2». Le 12. CRONSTADT certains acquittés. employés à des travaux forcés dans la province d’Arkhangelsk et de Mourmansk».

le Guépéou (nouveau nom de la Tcheka depuis mars 1922) l’arrête. signée de Iakovenko. réels ou non. Aucun d’entre eux ne doit être affecté dans la flotte. L’amnistie accélère les retours d’anciens membres du comité révolutionnaire. hanté par la nostalgie du pays. qui lui ont fourni des armes et de la documentation. Iakovenko revient à Petrograd clandestinement le 6 avril 1922. dès qu’il se présente à la planque prévue chez le citoyen Rakitine chargé de le loger. le 14 juin 1922. pour cela j’ai besoin de toi». la Tcheka de Petrograd examine le cas de onze mutins qui ont joué un rôle mineur dans l’insurrection . La lettre l’informe qu’il peut revenir sans problème. Cette missive inspire-t-elle le Guépéou ? Retourné lui aussi par la police politique. Il ne reçoit aucune réponse. avouant des contacts. Le 20 novembre 1921. Il craque vite et signe des dépositions très détaillées. Polikarpov repart en Finlande. Us sont immédiatement arrêtés. transmise par un courrier. Toukine franchit la frontière le 19 mai 1922 avec dix-sept autres anciens mutins nostalgiques de la mère patrie. Petritchenko tente alors de l’arracher aux griffes du Guépéou : il lui fait parvenir une lettre. ancien président de la troïka révolu­ tionnaire de F état-major général» directement au Guépéou. avec deux membres du contre-espionnage finnois. muni d’une lettre rédigée par elle. elle décide de les libérer. LE COMMENCEMENT DE LA FIN nent la libération de tous les mutins enregistrés sur la liste établie le 30 juillet 192h Les détenus qui ont rempli leurs obligations militaires doivent être renvoyés chez eux. où il déclare en substance: «je désire rassem­ bler tous les anciens de Cronstadt pour organiser leur retour en Russie. pour Toukine. Polikarpov. 407 . l’ancien secrétaire du comité révolutionnaire. les autres affectés dans une armée du travail sans droit de porter une arme.

manifeste très vite son impatience devant les conditions d’internement en Finlande. il disparaît on ne sait ni quand ni où. rencon­ tre Iakovenko lors d’une promenade dans la cour de la prison en octobre 1923. Iakovenko a donc été à nouveau arrêté après avoir accepté de piéger son ami Toukine pour le compte du Guépéou. À nouveau jeté en prison. fournira en 1924 une liste de vingt anciens mutins quil a rencontrés à la prison Chpalernaia de Petrograd en août 1923. Simon Fléchine. Iakovenko et Ermolaiev. argent. Arkhipov. CRONSTADT Un anarchiste russe. émigré. Petritchenko et lui deviennent ennemis mortels et il craint alors d’être interné en Finlande et fusillé. Selon ses dépositions ultérieures à la Tcheka. il a sans doute tenté de jouer le double jeu. Iakovenko a été retourné et transféré en août 1923 au service du contre-espionnage du Guépéou. Arkhipov franchit la frontière en pleine nuit. interné à la prison Chpalernaia. Sokolov lui fait rencontrer à Terioki le baron Vilken. qui lui promet de le faire passer en Russie. Arkhipov s’enfuit de la villa. Lors d’une réunion des rescapés du comité révolutionnaire dans leur villa. qui l’invite à repartir au pays pour contribuer à renverser les communistes. qui lui fournira documents. lui. Toukine est envoyé peu après au camp des îles Solovki où l’on perd sa trace. chef du contre-espionnage britannique en Finlande. O n y trouve Toukine. 408 . rencontre l’ancien officier blanc. où Fléchine le croise ce même mois. brûle tracts et plans et repart chez lui à Vologda. Arkhipov doit emporter des tracts et des plans et rencontrer à Petrograd un ancien offi­ cier de l’armée de Denikine. Selon les annotateurs du volume d’archives du FSB. il se heurte à Petritchenko qui l’exclut du comité. revenu en Russie en août 1923. Or Ermolaiev. arrive à Petrograd. Arkhipov prend langue alors avec Piotr Sokolov. Un matin du début de juin. appartement.

retournés. etc. Interrogé par le tché­ kiste Lebedev. Après leur échec. il avoue une liste invraisemblable de crimes : recruté. expulsé de Finlande en mars 1922. LE COMMENCEMENT DE LA FIN réparer sa ferme et labourer son champ. Le 5 novembre 1921. la Tcheka l’arrête chez lui. Le Guépéou l’arrête aussitôt. puis le libère. La Tcheka a fait de même avec des dirigeants de la révolte de Tambov qui. Leur mission échoue. contre engagement écrit de travailler pour lui. rentre clandestinement en Russie. qui se réunit chez lui ou dans un cimetière. dit-il. 409 . est arrêté en juin. puis le libère après lui avoir fait signer un engagement écrit de travailler pour elle. En janvier 1923. Veïno. Son retour ne reste pas longtemps ignoré. jeune commandant du comité révolutionnaire. En octobre 1922. Puis sa trace et celle de Koupolov s’effacent. Koupolov. lui aussi. pour discuter «d’attentats terroristes : incendies.4» . explosions. le Guépéou n’a sans doute plus besoin d’eux. par l’un des chefs de fétat-major général finlandais. D ’autres insurgés tentent l’aventure du retour. Il revient clandestinement en Russie au début de mai. Arkhipov est autorisé à vivre avec sa famille en signant un engagement de ne pas quitter le territoire. c’est-à-dire chargé de coordonner son activité militaire. Mais leur prestige d’anciens membres du comité révolutionnaire ne suffit pas à dissi­ per la défiance des rares comploteurs qu’ils parviennent à rencontrer. il fonde dès son arrivée à Petrograd avec Tagantsev et «des agents des services de renseignements finlandais. anglais et américains [!] » l’or­ ganisation unifiée des marins de Cronstadt. âgé de 23 ans. lui permettront de retrouver et d’abattre en juin 1922 Antonov et son frère. L’un d’eux jouera un rôle important dans le jeu de la Tcheka : Matvei Komarov. le Guépéou l’envoie avec Arkhipov à Cronstadt tenter d’infiltrer une organisa­ tion clandestine renaissante. meurtres.

Les fables de Lebedev sur des attentats et des actes de sabotage virtuels annoncent celles des procès de Moscou staliniens. Komarov. Une fois Komarov mort. Lebedev pouvait mettre dans sa bouche les contes les plus fantaisistes que. flanqué d’un groupe de tchékistes. bolchevik assassiné par un SR de droite le 20 juin 1918. «Pour cette raison. 410 . accepte de travailler pour la Tcheka et de l’aider à arrêter ses anciens associés. le commissaire au commerce extérieur. qui repart en Finlande. du principal château d’eau de la ville. après avoir tout avoué. et l’incendie de la scierie d’Etat n° 1 ! Cette liste rocambolesque contient un nombre ahurissant de projets d’attentats attribués à Komarov qui n’ont pas reçu le plus petit début de réalisation. l’explosion d’un train. les tchékistes l’abattent. l’enquêteur ne lui demandera pas de confirmer les fables de Lebedev. Pourquoi Komarov aurait-il tenté de s’enfuir au moment où il entrait en Finlande avec l’accord de la Tcheka? Lebedev ne possédant aucun procès-verbal d’interroga­ toire signé par Komarov. conclut Lebedev. Il monte une évasion de Komarov.» C ’est un mauvais roman-feuilleton. des entrepôts Nobel et d’autres usines. Komarov tente de s’enfuir. vivant. Petritchenko affirmera avoir envoyé en Russie Komarov et Paskov à seule fin de faire de la propagande chez les marins de la Baltique et d’en recruter pour le Centre national de Tagantsev. devait le liquider. celle de la tribune du 1er mai sur l’avenue du 25-Octobre. mais arrivé à la frontière. il n’aurait jamais confirmés devant un tribunal. il prépare des attentats contre Kouzmine. Selon Lebedev encore. confirmant ses inventions. Antselovitch. je considère l’affaire de Komarov comme close5. À l’enquêteur du contre-espionnage qui l’inter­ rogera en mai 1945. Zinoviev et Krassine. CRONSTADT Komarov approuve la destruction de la statue de Volodarski.

il enseigne l’histoire dans une école russe puis s’embauche comme employé dans une usine de mécanique à Vyborg. membre du parti communiste. en 1923. LE COMMENCEMENT DE LA FIN Le général Kozlovski. Nathalie. se voit refuser le bénéfice de l’amnistie de novembre 1921 . âgée de 12 ans. Dmitri et Constantin. y restera jusquà sa mort à Helsinki en 1940. craignant que les autorités finlandaises ne le livrent au gouvernement soviétique. Kirov. déportée au camp de Kholmogory. ingénieur à l’usine de méca­ nique Arsenal. le plus acharné hier à soutenir les blancs. Il n’a aucune activité politique. Nicolas. lui aussi réfugié en Finlande. et pourtant condamné. non loin de Vologda . Le gouvernement français. Sa fille Élizabeth épouse un attaché militaire finnois qui. Elle meurt en 1995. sera. où elle travaille comme méde­ 411 . elle est libérée de Kholmogory le 31 octobre 1922 puis exilée à Tcherepovets. La femme de Kozlovski. le rejoint aussitôt. de 1956 à 1959. affecté à l’ambassade de Finlande en URSS. Son fils Nicolas. le 1er décembre 1934. laisse tomber les vaincus. elle est autorisée à revenir à Petrograd. la vague d’épuration. «contre l’injustice et le mensonge6». l’emporte avec ses trois fils. Paul. tous les quatre exilés dans la bourgade de Tcheikar au Kazakhstan. grâce aux efforts de son fils aîné. écrit-il avant de se donner la mort. arrêtée en mars 1921. en vain. qui chasse de Leningrad les anciens opposants et la vieille intelligentsia. comme ses trois frères. enseignante de fran­ çais dans un orphelinat de Petrograd. Après l’assassinat par le jeune communiste Nicolaiev du premier secrétaire du PC de Leningrad. il demande au consul français en Finlande un visa pour la France. Un temps chômeur. pour protester. à un an de travaux forcés. à 300 kilomètres à l’est de Petrograd. où sa fille Élizabeth. En mai 1921 pourtant. ironie du sort. se suicide en 1927.

Paul. il est affecté à diverses expéditions et travaux hydrauliques dès 1937. ingénieur hydrologue lui aussi. Il est condamné à mort et fusillé le 24 août 1921. Il rejoint sa mère en 1951 à Stavropol. Constantin. ingénieur hydrologue. est repris. comme des centaines de milliers d'autres. Il est décoré deux fois. n avait rien à voir avec le général et sa famille. puis. dont une fois «pour travail remarquable pendant les années de la Grande Guerre patriotique7». en 1944. tente de s’enfuir de Tchelkar. condamné à trois ans de camp. au cours d ’une perquisition. en 1937. Victor. CRONSTADT cin. Dmitri devient forestier au Kazakhstan. mais la Tcheka. travaille comme tel dès son exil au Kazakhstan . . Il meurt en 1971- Jeu des homonymes ? Le seul Kozlovski fusillé après et pour l’insurrection de Cronstadt. Elle se fixe à Stavropol au lendemain de la mort de Staline et y meurt en 1958. est autorisé à se fixer à Krasnodar. découvre de la dynamite dans son appartement. puis fusillé pour activité antisoviétique imaginaire. dans le sud de la Russie où il fait une carrière de fonctionnaire avant de mourir en 1975.

Enfin les retards de paiement de salai­ res aux ouvriers des deux capitales atteignent 200 milliards de roubles! Le cocktail est à nouveau explo­ sif. Il fît de la vallée de la Volga un désert depuis Kazan [. qu’il adresse au bureau politique le 25 décembre. C h a p itre XXX Derniers soubresauts Au cours de l’été 1921.. elle touche 25 millions d’êtres dans tout le sud du pays.1 millimètres de pluie en trois mois. Lors des sécheresses antérieures dans la Basse-Volga.. Dénonçant 413 . le comité de Petrograd réagit aux nouvelles difficultés de ravitaillement en supprimant la ration alimentaire attribuée aux familles des soldats et marins et réduit du quart au tiers la ration alimentaire du personnel médical. Trotsky s’en émeut dans un télégramme « très impor­ tant.. La sécheresse de 1921 bat tous les records avec 7. il tombait.. extrêmement urgent et tout à fait secret». où elle tue quatre millions d’hommes. Un contemporain raconte : «Le soleil brûlait tout ce qui sortait de terres [. la famine frappe à nouveau la Russie soviétique. entre 35 et 75 millimètres d’eau. entre avril et juin. La sécheresse qui a ravagé ces régions céréalières au printemps et au début de l’été 1921 est sans précédent.].] jusqu’aux Steppes du S u d 1.» Le 15 novembre 1921. de femmes et d’enfants.

La Tcheka exagère le danger. en effet. Les craintes de Trotsky se confirment vite. des groupes d’anciens insurgés de Cronstadt.. des 414 . Le bruit court que d’anciens mutins de Cronstadt y participent. CRONSTADT la décision du 15 novembre. Il rappelle que îe vice-président de la Tcheka. recrutés par l’ancien comité révolutionnaire (c’est-à-dire Petritchenko) et les agents d’Elvengren. sillonnent la région entre Kem et ia mer Blanche et préparent une offensive sur Petrograd et Cronstadt. Staline et Léon Kamenev soutiennent sa proposition. a déjà «par deux fois aierté sur les événements qui mûris­ sent à Cronstadt» et il joint à son télégramme le texte de ses avertissements. pour protester contre la dégradation de leur situation alimen­ taire et les retards dans îe paiement des salaires. Il demande i’envoi immédiat d’une commission d’enquête à Cronstadt. clé de la ville. que «ce nom ne soit pas compris comme la promesse d’une aide mais comme une menace (ce qui est indésirable)3». Le danger est d’autant plus sérieux qu’en ce mois de décembre. à une centaine de kilomètres au nord-est de Petrograd. selon un rapport de la section étrangère de la Tcheka de ia fin décembre. mais suggèrent de nommer Antonov- Ovsenko et non îe tchékiste Ounschlicht par crainte.. îe long de la frontière finlandaise. une insurrection paysanne éclate en Carélie. Ounschlicht. En décem­ bre.] L’état d’esprit est très sombre». plus des mesures répressives qu’alimentaires. Il propose de nommer Ounschlicht à la tête de la commission. [. chargée de prendre sur place les mesures urgentes «susceptibles de détendre l’atmosphère et de prévenir la possibilité de complica­ tions2». Enfin. mais ne l’invente pas. écri­ vent-ils. il souligne «la situation désespérée à Cronstadt des familles de soldats et de marins auxquelles on a à toutes supprimé la ration alimentaire. Le nom de la Tcheka suggère.

Elle stigmatise seulement «l'attitude insuffi­ samment attentive et dynamique des organismes locaux du parti et des soviets pour la satisfaction des besoins courants» de la population. de la Baltique. il forme une commission chargée d’examiner le cas de 360 d'entre eux. Le bureau politique poursuit sa politique de détente à l'égard des anciens insurgés. La commission d’Antonov-Ovseenko (flanqué d’Oun- schÜcht) part le 26 décembre à Petrograd puis à Cronstadt. bien entendu. de l’amirauté (les mêmes qu’en février 1921 !). ni Zinoviev ni aucun de ses adjoints. pour étudier leur éventuelle réaffectation dans la flotte soviétique. 39 peuvent rester dans la flotte. Ainsi la distribution des rations alimentaires de décembre a été différée jusqu'à la fin du mois alors que les dépôts étaient fournis. 69 peuvent rester dans la flotte et servir à Petrograd. 23 sont affectés à Fétat- major du district militaire de Moscou. dans les bureaux du Commissariat à la marine . libérés le 26 novembre. si 29 des 86 marins de la première catégorie sont démobilisés immédiatement. dans le port. Le 1er décembre 1921. y compris celle de la Baltique. sans jamais nommer. mais. 91 peuvent rester à servir dans la flotte mais pas dans celle de la Baltique ni à Petrograd. où elle passe la journée du 27. La commission classe les 283 marins en quatre catégories : 86 doivent être écartés de la flotte . „. ce qui relève plus de la sinécure que de la sanction. À la fin du mois la Tcheka évoque la possibilité d’une nouvelle explosion à Cronstadt. et y remplir des fonctions de service armé sur les navires. DERNIERS SOUBRESAUTS ouvriers font grève aux usines Poutilov. mais à terre. Elle livre des conclusions accablantes pour la direction du parti de la région. dans des bureaux de la capitale. Mais elle 415 . Cette répartition marque une grande défiance à l’égard des anciens mutins. en même temps.

Trois ateliers de réparation n’ont reçu aucune ration alimentaire en novembre et presque rien en décembre.5 %) sont écartés de la flotte. dont celle concernant le sort de 283 anciens mutins : 86 (30. Le tableau que dresse la commission est sombre : le décret du 15 novembre 1921 a créé pour les familles de soldats « des conditions d’existence extrêmement pénibles». «la situation lamentable des 40000 réfu­ giés» et «la situation extrêmement critique des établisse­ ments de soin à la suite de la réduction. Mais la commission émet un pronostic pessimiste : « Des manifestations massives de mécontentement. Seule consolation : Fétat d’esprit politique de la garnison de Cronstadt est satisfai­ sant et pourtant «la situation [matérielle] des marins et des soldats de Kotline et de tous les forts de la forteresse de Cronstadt est encore pire que celle de Petrograd» où «Fétat d ’esprit des équipages de la flotte est instable». littéralement affamé. sont inévi­ tables. des rations attribuées au personnel médi­ cal». indirectement. CRONSTADT propose de retirer Cronstadt du contrôle des instances locales et régionales du parti. particulièrement lamentable». privés de ravitaille­ ment et de combustible. Le rapport dénonce l’extension des épidémies. «sous tous les rapports. dirigées par l’équipe de Zinoviev. quoique inorganisées (car on ne remarque guère d’activité d’orga­ nisations contre-révolutionnaires formalisées). » Le bureau politique du 31 décembre écoute le rapport d’Antonov-Ovseenko et adopte ses propositions. 91 (32 %) y sont main­ 416 . la situation des cheminots. de Trotsky. qui peut aller jusqu’à un tiers. est. ainsi implicitement mise en cause. si la situation à Petrograd n’est pas totalement stabilisée sur le plan matériel4. et de placer Fîle sous la responsabilité de la division pétrogradoise du Commissariat à la guerre — donc.

un responsable de la Tcheka. le bureau du comité de Petrograd juge «impossible d’effectuer maintenant pour des raisons tactiques l’expul­ sion massive des familles de Cronstadt». le tchékiste Komarov. de véri­ fier leur loyalisme. 37 (soit 13%) sont maintenus dans îa flotte au service armé. Le tchékiste Messing ordonne d’« expulser de Cronstadt tous les citoyens privés qui ne travaillent pas dans les services de la forteresse et. affirme qu’au cours des jours précédents les autorités de la ville ont entamé l’expulsion des familles des mutins de Cronstadt et «des autres éléments inutiles6». le 4 février. les familles des mutins de Cronstadt». Il invite la Tcheka à effectuer «leur expulsion partielle5» sans préciser le pourcentage et les critères. mais. y compris sur les navires de la Baltique. se heurte aux réticences du comité de Petrograd. expose les 417 . au premier chef. qu il juge explo­ sive. plus facile à décider qu’à exécuter. dans une note à Molotov. Aussi la Tcheka décide de soumettre à réenre­ gistrement les familles des mutins de Cronstadt. six jours plus tard. DERNIERS SOUBRESAUTS tenus avec interdiction de servir dans la flotte de la Baltique et à Petrograd. pourtant. Cinq jours plus tard. 69 (soit 24. L’expulsion des familles de mutins. Bobrov. O r rien nest encore fait et. et d’enregistrer tous les communistes exclus du parti afin de définir leur transfert (on ne sait encore où). de les classer par catégories afin de déterminer celles qu’il faudra expulser de l’île.5 %) y sont maintenus avec droit de servir dans les services terrestres à Petrograd. La haine des gens de Cronstadt pour les militants communistes envoyés de Petrograd rétablir Tordre n’a pas diminué. de filtrer toute la base militaire afin d’en éloigner «les éléments déloyaux». La section spéciale du district militaire de Petrograd demande à cette fin un crédit d’un milliard de roubles en devises étrangères et un renfort de treize camarades.

. celles dont ils ont été condamnés puis amnistiés mais qui ne vivent pas à Cronstadt. à expul­ ser. étant donné que nombre de mutins partent avec des enfants en bas âge et toutes leurs affaires».].] ont été établies [. Il a ainsi établi une liste de 63 familles. Il précise: «70 à 8 0 % des 418 ... Un premier groupe. a déjà été installé dans cinq wagons. Il a déjà rassemblé les wagons destinés à les emmener. Le 15 février. soit au total 172 personnes. CRONSTADT préparatifs de l’expulsion concoctés par la commission spéciale quil préside. l’affectation des wagons sur la destination requise et celle des expulsés par wagon traînent . Sa commission a établi une liste des catégories de familles sujettes à l’expulsion : celles dont les chefs de famille ont fui en Finlande. le secrétariat de la section spéciale de la Tcheka se félicite encore : «Tout le travail de préparation technique est achevé. vu la masse des difficultés : l’enregistrement est très long... Mais Bobrov affirme impossible d’organiser le départ des 63 premières familles le 6 février.. pour la seconde fois au moins. soit 77 familles représentant au total 90 personnes (pour l’essentiel donc des adultes). Le 8 février 1922 les listes d’expulsa- bles sont officiellement bouclées. La commission a enfin autorisé 105 familles à conti­ nuer à résider à Cronstadt et désigne une nouvelle liste de 100 familles à expulser. L’affaire s’enlise. Le tchékiste insiste sur la nécessité de les «expédier de façon indolore7». celles dont ils ont été fusillés. Bobrov en a par-dessus la tête et demande à être débarrassé de cette tâche. les formulaires sont complétés et tout le monde a été enregistré». Un premier lot doit être expédié dans 25 wagons. les formalités adminis­ tratives aussi. mais il insiste pour les expédier «spécialement dans des wagons chauffés » (chose rare dans la Russie d’alors) et «sans arrêt jusqu’à leur destination. dont cinq ont été à ce jour rassemblés. les listes [.

en conséquence. dans une note à Molotov du 28 janvier 1922. ont exigé de s'installer dans les wagons de leur choix et ont dû. et enfin 121 célibataires.» l’expulsion est gratuite. Messing répond que tout est bouclé. ainsi quun troisième groupe de 78 familles représentant 176 personnes. provisoirement. La situation catastrophique de Petrograd explique cette insistance à se débarrasser de révoltés potentiels.. Le bois de chauffage manque tant quil n a pas été possible de cuire la nourriture des soldats et qu’il a fallu comman­ 419 . Le 2 mars. Il dresse un bilan qui diffère sensiblement de celui du 8 février : un second groupe de 49 familles représentant 128 personnes. Le 26 février 1922. plus 15 individus qui ont refusé de partir dans les convois collec­ tifs. le secrétariat du comité central demande à la Tcheka où en est l’opération.. « la situa- tion dans les hôpitaux est effrayante. La maladie la plus bénigne devient mortelle. Sont restées à Petrograd et Cronstadt. il n’y a ni linge ni savon9». il fait froid. remariées à des membres du parti. Le secré­ taire du soviet de Petrograd. qui ont choisi elles-mêmes de partir. 26 familles de malades et 27 familles. DERNIERS SOUBRESAUTS expulsés sont des ouvriers8». payer leur billet de train. indique que la population de la région n’a pas reçu de tout ce mois la moindre matière grasse et rien ne garantira quon pourra lui en fournir dans les semaines à venir. qui seront destitués de leurs responsabilités par décision du comité de Petrograd du parti et transférés ailleurs. 221 familles ouvrières et 30 femmes de fusillés. il n y a à manger quasiment que du pain. dont 78 enfants. En ce janvier tragique enfin. Il annonce l’expulsion prochaine de 70 familles représentant 200 personnes et la formation d’un troisième groupe de 40 à 60 familles. Pour les autres. a été expulsé. dont 76 enfants.. sur lesquelles la commission n’a pas encore tranché.

qui y renvoie pourtant en note. Il serait fastidieux d’en suivre le déroulement au fil des jours. le 15 septembre 1922.dont seule une faible partie a été versée - pour restaurer les casernes délabrées. somme qui couvre 0. sans matelas ni couvertu­ res. or le gouvernement nen a débloqué que 60 millions. La majorité des soldats. 2756 personnes auront été expulsées vers diverses régions dont. qui. dorment à même le sol ou sur des bat-flanc en bois. CRONSTADT der du bois en Finlande. écrasée pourtant dix-sept mois plus tôt. s’étend en réalité sur des mois. Dans le Livre noir.. Au 1er avril 1923. a demandé . Un mois plus tard.3 % des besoins.en vain . 420 . D ’où. Bobrov et sa commis­ sion ont établi une liste dite « fondamentale » de 1260 personnes à expulser. Komarov évalue aussi à 20 milliards de roubles la somme nécessaire . Le «nettoyage» de Cronstadt. Il «juge indispensable d’accélérer Fexpulsion des mutins de Cronstadt [donc revenus dans la ville] et de conclure faf* fàire avant l’hiver» proche. Le 16 août 1922. 1153 (dont 787 anciens mutins) l’ont été entre le 1er février et le 11 septembre. fait le bilan de l’opération dans un tableau d’une minutie extrême. Mais les besoins ainsi couverts seront bien minces.. selon le rapport officiel.à être déchargé de cette tâche. le bureau du comité régional de Petrograd du parti écoute un nouveau rapport sur «l’accélération de l’expul­ sion de Cronstadt des éléments suspects suite à la mutine­ rie». Il faudrait en effet en exporter pour 20 milliards de roubles. dès février. «2 0 4 8 mutins et membres de leurs familles11». mais lopération traîne en longueur. viennent les difficultés? Le procès-verbal de la réunion évoque «l’absence d’unité dans la commission» chargée de planifier l’opération et «le désac­ cord [non précisé] du Guépéou avec la commission10». le tchékiste Bobrov. sous la plume de Nicolas Werth. que les responsables de la Tcheka affirment réglé dès février.

Kourkine et Martynov. 421 . chargé de contrôler l’activité de la troïka de la 4e division d’artillerie. membre du parti communiste du fort Chantz. On lit : la commission «déporta vers la Sibérie 2 5 1 4 civils de Cronstadt pour le seul fait d’être restés dans la place forte lors des événements12». qui. ancien rédacteur des ïzvestia de Cronstadt. Bielov. Partilleur Matsarenko du fort Constantin. Zakharov. Stolpner. Quatre anciens membres du comité révolutionnaire : Iakovenko. Stolpner ajoute le retour de 120 anciens mutins. L’inquiétude de Stolpner s’explique : même atténués. Fedotov. Un responsable du Guépéou. est compliquée par le retour en Russie de nouvelles vagues de mutins. Eveltîs. L’opération. président du conseil économique de Cronstadt pendant la révolte. Klotchova. matelot du Sêbastopol\ plénipotentiaire du comité révolu­ tionnaire. « au grand passé crimi­ nel». Arkhipov et Koupolov. membres des troïkas révolutionnaires du fort de Totleben . chargé du transport de matériel de propa­ gande des insurgés à Petrograd. en majorité d’anciens soldats du 560e régiment de tirailleurs. en dresse le 5 octobre une liste impressionnante. marin du Petropavlovsk. À cette liste impressionnante. Mystère de la paraphrase qui réduit d’anciens insurgés (dont on peut approuver ou critiquer Faction) à de simples spectateurs. Terentiev. ancienne communiste et tchékiste. les échos de Cronstadt se font encore entendre ici ou là. fuient en masse les camps de Finlande. secrétaire administrative du comité révolutionnaire. membre de la troïka des casernes de la flotte de la Baltique. membre de la troïka du Petropavlovsky Ioudine. DERNIERS SOUBRESAUTS ce document subit une étrange métamorphose. Toukine. Gouriev-Dolmatov. «attirés dans la révolte de façon inconsciente13» donc amnistiables. y compris des cadres dirigeants de la révolte. inachevée. à partir de juin 1922.

CRONSTADT Au début d’octobre un tract reproduisant un appel inti­ tulé « Marin ! » circule sur le cuirassé Commune de Paris. à l’hôpital maritime et à l’École des mines et de l’électricité. marin du Sébastopol> qui a fui en Finlande. de Finnois et d’autres ont écrasé l’œuvre de libération enta­ mée. Cronstadt. Le 2 novembre 1922. Le sang de nos camarades doit être vengé. tu as rejeté tes oppresseurs. à l’ex­ ception des meneurs. au pays à l’annonce de l’amnistie. de fournir aux amnistiés la possibilité de revenir en Russie dans les mêmes conditions que les prisonniers de guerre. à moitié affamé. sont aussitôt arrêtés. des unités et des forts de la garnison. dont Ermolaiev. des dirigeants et des membres du commandement. C ’est le dernier soubresaut de la révolte. Dix-neuf membres des troïkas des navires.. Il est aussi violent que vague : « M A R I N ! Il y a un an et demi Toi. l’ancien Sébastopol. qu’ils aient été ou non en service armé. de définir le 1er mai 1923 comme date limite pour manifester îe désir de profiter de l’amnis­ tie 55». Us croupissent en prison un an. enfin.] pendant dix-sept jours. « d’accorder une amnistie complète à tous les simples participants de la mutinerie de Cronstadt. considérés comme des meneurs.. rentre. mais le dix-huitième jour les hordes étrangères de Chinois. » Le tract invite les matelots à descendre dans la rue pour exiger « l’abolition de la dictature de la minorité sur la majorité» et se clôt par le slogan «Vive les soviets libre­ ment élus14». de Bachkirs. tu as rejeté les chaînes et [. Cronstadt a été noyé dans le sang de dizaines de milliers de lutteurs. le comité exécutif central des soviets décide. Le jeune Ermolaiev. comme les autres. sans être soumis à aucun interrogatoire et sans se voir présenter aucun acte d’accu­ 422 . mais ce n’en est pas l’ultime écho. pour le cinquième anniversaire de la révolution d’Octobre.

Le 13 novembre 1935. Rétabli dans tous ses droits en janvier 1925» il peut vivre où il veut. exclus lors du réenregistrement (211). démissionnaires signalés dans les ïzvestia de Cronstadt (452 plus 3 2 ) 17. . » Il rencontre un jour Iakovenko lors de la prome­ nade quotidienne des détenus. son appareil se penche sur les communistes de Cronstadt. Les grévistes de la faim sont condamnés à trois ans de réclusion dans le camp des îles Solovki» où ils arrivent en octobre 1923. Au bout d’un an. le Poubalt transmet au secrétariat du comité central une liste des membres du parti « exclus » de l’organisation de Cronstadt « pour participation a l’insurrection et d’aut­ res actes » non précisés. Il publiera ses souvenirs. ils sont aussitôt isolés en cellules individuelles. Ermolaiev lit parmi les graffitis qui ornent les murs l’inscription : « Ici a été interné dans l’attente de son exécution le matelot du Sêbastopol Perepelkine. en mars 1990 dans la revue Droujba Narodov. Dans la sienne. mais reste à Nijni-Novgorod. membre du comité révolutionnaire de Cronstadt mutiné 27-111- 2 1 16. Ermolaiev est assigné à résidence à Nijni-Novgorod. peu avant de mourir. En mai 1924. La liste de 50 pages est subdivi­ sée en différentes catégories : mutins réfugiés en Finlande (140). par chance. effective en octobre. Seuls échapperont au massacre les oubliés de ce recensement comme Ermolaiev qui. une commission gouvernementale décide leur libération. métier qu’il exercera pendant plus de quarante ans. Les survivants seront tous déportés ou fusillés entre 1936 et 1938. ne figu­ rait sur aucune des deux. où il suit des cours du soir pour devenir ingénieur en bâtiment. ils déclenchent une grève de la faim. DERNIERS SOUBRESAUTS sation. exclus pendant l’insurrection (92). Lorsque Staline engage l’épuration massive du parti communiste en 1935.

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les bolcheviks orga­ nisent. Ils dénoncent les agissements des administrateurs locaux et de responsables corrompus. C ’est leur dernier succès .. d’utiliser les chevaux pour rien à des travaux pas préparés. ils ont «le sentiment que le pouvoir des soviets n’est pas un pouvoir organique.. dès ce moment. Selon Antonov-Ovseenko. donc un organe de contrainte. Du 10 au 16 mars 1921. de faire crever les chevaux lors des corvées de charrois». une conférence paysanne pour tenter d’isoler les insurgés des paysans. mais un pouvoir imposé de Fextérieur1». C hapitre XXXI Fin de partie La proclamation de la N EP et l’écrasement de Cronstadt annoncent le rapide déclin des insurrections paysannes. qui a poussé sur place. de faire mourir le bétail. l’insurrection de Sibérie occidentale reflue. « ils sont mécontents avant tout [. dans la province de Tambov. Fin mars. Ses 425 .] des agissements des agents et des détachements de ravi­ taillement et de l’incurie générale». au flanc oriental de l’Oural. Les paysans qui appellent les partisans insurgés à cesser la lutte critiquent en même temps vivement le régime. Ils accusent les diri- géants locaux de «laisser pourrir le blé réquisitionné. Enfin. les insurgés prennent la ville de Tioumen.

]. pourtant tombée depuis une semaine. pour ses propres besoins. les voies fluviales et les routes à charrois3»... du blé et du fourrage dans les régions où le plan de réquisition a été accompli à 100% . le comité exécutif du soviet de la province se hâte de diffuser cette décision et d’édicter « la liberté d’échanger. Il décide aussi d’« enlever les détachements de barrage sur l’ensemble du territoire de la province. [.. Tétat- major principal de l’armée populaire diffuse un appel euphorique aux «citoyens sibériens». nostal­ giques du communisme de guerre et du pouvoir qu’il leur donnait sur les paysans. Ainsi. Nous voulons instaurer un véritable pouvoir soviétique. d’acheter. le droit de vendre et d’acheter. la principale revendica­ tion du paysan est satisfaite. même s’il se défie des promesses et si des détachements de réquisition. du fourrage et des pommes de terre». le 23 mars. Nous avons tous une seule pensée et un seul but : anéantir l’ennemi commu­ niste.. tentent toujours d’imposer leur loi à ces derniers.. qui a existé jusqu’à ce jour sous l’apparence d’un pouvoir soviétique.] qu’on ne nous impose pas de croire tous par force à la commune Vive le pouvoir soviétique sans communistes2! » Deux jours plus tôt. ce qui est le cas de la région de Tioumen. et affirme : « Le mouvement de partisans se développe en Russie même [. des grains. CRONSTADT dirigeants refusent de le voir. sur les voies de chemins de fer. du fourrage ou des pommes de terre pour les revendre à des tiers.. Même si le comité interdit à des individus et à des groupes d’acheter du blé.. annonce l’insurrec­ tion victorieuse de Cronstadt.]• Nous voulons [. le comité exécutif central des soviets a remplacé officiellement la réquisition alimentaire par l’échange libre des produits. Le 3 avril. et pas le pouvoir communiste. de vendre et de transporter du blé. le ressort principal des insurrections 426 .. le 25 mars.

qui menace de fusiller les otages pris dans les familles des insurgés et de confisquer leurs biens. Sviatoch. dont plus de 10000 désertent. demandent d’épargner les familles des insurgés. Un mois plus tard. Ici et là. elle aussi. dont 57000 immédiatement opérationnels et. Découragés par sa mort. 427 . Il promet la vie sauve aux insurgés qui déposeront les armes. est tué au cours de Fassaut. plus de 7 000 insurgés. Farmée rouge prend d’assaut Tobolsk et y capture 5 000 partisans. se rendent à Farmée rouge. Le comité provincial de l’Union de la paysannerie laborieuse répond en ordonnant de prendre en otages les familles des soldats et des employés des soviets et de confisquer leurs biens. agonise. dont un régiment entier. Il a constitué une armada de 120000 hommes. la quasi- totalité de Fétat-major insurrectionnel et le président du soviet insurgé de Tobolsk sont capturés et le chef militaire des insurgés. L’insurrection de Tambov. le 11 juin. les insurgés se dispersent. FIN DE PARTIE paysannes est brisé. par peur des représailles sur les leurs. La répression ébranle de nombreux soldats de Farmée rouge. les partisans égorgent des familles de soldats. Entre le 20 mars et le 12 avril. la plupart se cachent et seront presque tous repris. mais menace d’exiler leurs familles après avoir confisqué leurs biens s’ils ne se rendent pas. qui. Toukhatchevski arrive dans la région le 12 mai. l’insurrection vit les soubre­ sauts de l’agonie malgré l’acharnement des derniers grou­ pes de partisans et la férocité des ultimes affrontements. Certains se joignent aux insurgés. Dès lors. Nommé à la tête des troupes. ce même jour. ancien officier de Koltchak. Toukhatchevski édicté un ordre du jour 171 diffusé à 30000 exemplaires. Le 7 avril. Une semaine plus tard. il publie le décret n °130 destiné à terroriser les insurgés et la population qui les soutient.

que Staline fera cons­ truire par des détenus et qui ne fonctionnera jamais). étouffé à la campa­ gne. est dévastée. épuisée. Selon Antonov-Ovseenko. privée du soutien financier et mili­ taire des grandes puissances. Aussi juge-t-il possibles de nouvelles révoltes. la région. la Tcheka débusque Antonov et son frère. future gare terminale d ’une ligne de chemin de fer de 1200 kilomètres. pour­ chassés. son agriculture ruinée. l’application des mesures exceptionnelles de l’ordre du jour 171 est suspendue. Encerclés. dénoncés par d’anciens partisans ralliés. En Sibérie. L’émigration blanche. laisse 428 . Obdorsk (Fac­ tuelle Salekhar..]. perd vite ses illusions et ses espoirs.. les insurgés de Sibérie se dispersent et sont captu­ rés les uns après les autres. le 2 juin. En juin 1922. les cheminots continuent à servir de pivot à l’organisation contre-révolutionnaire4». et les abat. menace dans les villes. déjà ravagée par la guerre civile. du 1er juin au 2 juillet. l’orga­ nisation du parti est affaiblie. Le danger. CRONSTADT L’insurrection se disloque. 3197 insurgés et 9124 déserteurs ont été faits prisonniers ou se sont rendus. Le 20 juin. «la majorité des paysans» ont un «état d’esprit attentiste et défiant [_] mais l’esprit d’opposition grandit chez les ouvriers. En Finlande. Le 8 juillet. La semaine suivante est celle de Fagonie finale : 16000 insurgés et déserteurs sont capturés ou se rendent. tombe entre les mains de l’armée rouge. la brigade du commandant Kotovski sabre un dernier groupe de 500 insurgés et fusille les survivants. sceptiques sur la capacité des adversaires des bolcheviks à renverser le régime. lasse [. la dernière localité importante de la région. L’insurrection est définitivement brisée. à Tambov. engagé un moment dans la formation d’un front commun des forces anticommunis­ tes en Russie. Petritchenko. Pour toute la province.

Toukine rentre clandestine­ ment en Russie. mes convictions politiques me contraignent à demander au consulat de la république de Russie si mon retour en Russie soviétique est possible 5. Petritchenko reste deux mois en prison sans inculpa­ tion. la police le relâche et l’envoie dans la petite ville d’Ouleaborg. la NEP satisfait les principales revendica­ tions des mutins. dira-t-il. s’il est vrai. L’incident. la police finlandaise l’arrête à Vyborg et le jette en prison sans m otif officiel. FIN DE PARTIE tomber les anciens mutins. Petritchenko. au début de septem­ bre 1922. une brève requête au consul soviétique à Helsinki qui la transmet aussitôt au Commissariat aux affaires étrangères. où il travaille comme manoeuvre dans une scierie et doit se présenter chaque semaine au commissa­ riat de la bourgade. Le gouvernement finlandais en fait de même. Le 22 mai 1922. affirmant que « la lutte armée s’est produite contre la volonté des Cronstadtiens ». ne manque pas de piquant. » Pour lui. C ’est un camouflet pour le gouvernement finlandais. Il réfute ainsi par avance ceux qui ulté­ rieurement affirmeront. puis affirme son désir de revenir en Russie. Il avait. donc. Dès le début de 1922. Vu son changement de tactique. La police finlandaise lui présente une dénonciation signée de ses deux anciens camarades. Le consul soviétique considère que « Petritchenko n’est 429 . sans ressources. cherche du travail. que « la NEP est antagoniste des revendications de Cronstadt6». car. salué devant Toukine et Boïkov la volonté décla­ rée du gouvernement soviétique de ne pas s’opposer au retour des anciens mutins au pays. Il adresse. approuve la NEP : «Le gouvernement soviétique met en œuvre les exigences fondamentales de ces derniers. Petritchenko. comme Anton Ciliga. Il s’embauche comme ouvrier dans une usine de cellulose. le mois suivant.

» Il insiste : « Reviens au plus vite. tous les quatre réfugiés en Finlande. une fois leur personnalité éclair­ cie. alors qu’ils se trouvaient dans un camp en Finlande. de Petritchenko. CRONSTADT pas encore allé jusqu’au bout». » Le Guépéou envoie Polikarpov remettre la lettre à Petritchenko. par une étrange coïncidence. Le Guépéou fabrique alors un bizarre «résumé» de prétendues dépositions du général Kozlovski. dans une envolée lyrique : «La vie en Russie avec la Nouvelle Politique économique s’est tellement amélio­ rée que tu ne la reconnaîtras pas8.. » Le Guépéou les récompen­ sera sans doute s’ils réussissent à le piéger. et d’«un espion [anonyme] de l’Entente». qui avait rempli la même mission pour piéger Toukine trois mois plus tôt. nous nous trouvons à Petrograd». oubliant de préciser que c’est en prison. Polikarpov. Ils ont appris son arrestation à Vyborg. lui écrivent une lettre pressante : « Toukine et moi. et ajoutent : «Dans le camp tous étaient solidaires avec ta décision de revenir dans la patrie et regrettaient profondément ton arrestation ». Ce même 16 septembre. sont maintenant libérés. tous les deux en prison à Petrograd. [.] Reviens maintenant. car pour nous ce sera mieux. Le plus tôt sera le mieux. qui. Il veut l’y pousser : «Je lui ferai comprendre que les négociations ne peuvent commencer que sur la base d’une répudiation totale et ouverte de Cronstadt7. ïakovenko et Toukine. écrit ïakovenko. à en croire ïakovenko. a poussé Toukine à repartir à Petrograd avec le premier contingent de mutins retournant dans la mère patrie. ïakovenko conclut. » C ’est trop pour Petritchenko. Petritchenko ne répond donc pas. de Poutiline. Kozlovski dénonce l’éclatement 430 . se cabre et l’avertit qu’il s’agit d’un piège. d’un marin du nom de Kireiev.. et. ïakovenko ajoute : «Tous les Cronstadtiens qui sympathisent avec nous reviennent par vagues impor­ tantes dans la patrie.

est présenté comme un bandit et un déclassé. Pouriline est partisan de l’Assemblée constituante. Le slogan de soviets libres signifie pour lui des soviets sans communistes. Kireiev. 431 . de faux documents et des instructions. C ’est un fatras assez banal. a envoyé ses militants dans les organisations clandestines du Nord « pour y utiliser les difficultés de ravitaillement et de combustible». il a contacté l’organisation clandestine des officiers et s’est «abouché avec une bande de matelots houligans» à qui « il promettait une vie meilleure s’ils réussissaient à chasser les bolcheviks 9». FIN DE PARTIE de la vieille Russie en morceaux. condamne la paix avec la Pologne. qui. désireux de se venger du pouvoir sovié­ tique. veut renverser le pouvoir soviétique par la force. Ces fausses dépositions dessinent le schéma d’un procès truqué dont le Guépéou ne détient aucun des accusés. les mencheviks et les anarchistes et de lancer le slogan « Un pouvoir soviétique juste» qu’il aurait abandonné après le triomphe espéré de Finsurrection. simple matelot. las de ses échecs en Ukraine. a décidé d’utiliser les SR. est rentré en Russie après avoir reçu du consulat de France en Suisse de For. Les aveux attribués à Petritchenko sont plus originaux : il a été expédié à Cronstadt par Makhno. Envisageait-il de les enlever et avait-il à cette fin déjà préparé les dépositions qu’il voulait leur faire signer? Ce projet farfelu restera en plan. parce que les détachements de barrage l’ont cueilli plusieurs fois dans ses activités de contrebandier. Passé à Cronstadt par la Finlande. L’espion anonyme de PEntente a servi dans Farmée de Denikine en exil. Makhno choisit Cronstadt «vu la présence d’une masse de mate­ lots» ouverts à ses idées. a pris contact à cette fin avec les cercles émigrés d’Europe occidentale.

commence par un réquisitoire contre la cherté de la vie en Finlande comparée à l’URSS et contre la condi­ tion lamentable des travailleurs finlandais. Il revient briève­ 432 . au contraire. agent secret de la Tcheka de Petrograd. Une fois Moscou et Petrograd garnies de troupes loyalistes. dont il sait qu’elle sera lue par la censure.] d’orga­ niser la mutinerie de Cronstadt. Mais l’envie de revenir en Russie ne l’abandonne pas. Ce récit filandreux réduit l’insurrection de Cronstadt à une provocation de la Tcheka. par un stratagème grossier. Le 18 novembre 1922. reproduit des propos tenus par l’inten­ dant de la représentation soviétique en Finlande à un représentant de la sûreté finlandaise. Cette fable devait sans doute persuader la sûreté finlandaise que Petritchenko était un agent du Guépéou et la pousser ainsi à l’expulser en URSS. chargé d’entrer dans le comité révolutionnaire de Cronstadt afin de participer activement à la préparation de l’insurrection». il écrit à son frère Ivan. en Biélorussie. Le soulèvement fut planifié jusque dans les détails et les plans en furent communiqués à Petritchenko. en l’écrasant. «Petritchenko reçut l’ordre de déclencher la mutinerie10». afin. couverts de dettes. la question de mon retour dans la patrie». Sa lettre. La ficelle était trop grosse. Il supporte de moins en moins son isolement et son éloignement de la Russie.. CRONSTADT Le Guépéou essaie à nouveau d’attirer Petritchenko en URSS. dans un rapport à un desti­ nataire inconnu. Des agents de la Tcheka intégrés dans toutes les unités militaires de Cronstadt devaient pousser les SR à l’insurrection. Face à la crise sociale et politique menaçante «Zinoviev ordonna à la Tcheka de Petrograd [. un membre de la représentation diplomatique de la Russie soviétique en Finlande. puis aborde «l’essentiel. de permettre de consolider la situation du gouvernement soviétique. Le 30 août 1925..

.» Les organisations émigrées Font déçu et il «laisserait bien tout tomber avec satisfaction pour rentrer au pays». écrit-il. Je n’ai été ni l’âme ni le corps dans la préparation de ce soulèvement inattendu y compris pour moi [. il remet au consul soviétique à Riga une lettre pour Kalinine demandant à nouveau à revenir en Union sovié­ tique. Le sort a voulu qu il soit élu prési­ dent du comité révolutionnaire.. il abandonnera ce projet11.].. Petritchenko part. Il a accepté par obéis­ sance à la volonté du peuple exprimée par ce vote. Mais les insurgés ne sont pas seuls responsables de ce qui s’est passé : «U ne convient pas [.] d’accuser les seuls insurgés [. mais pour l’insurrection en général afin que Fon règle cette question par un compromis devant l’his­ toire et le socialisme international.. à savoir la tentative totale et involontaire d’engager le 433 . » Aussi refuserait-il de faire une déclaration accusant publiquement les Cronstadtiens. mais si sa demande de retour en Russie est acceptée. En août 1927. les uns et les autres.. «m’est tombée sur la tête contre ma propre volonté et mon propre désir.] mon malheur a été que j ’étais politiquement un jeune blanc-bec. Il n’avait «jamais appartenu à aucune organisation antisoviétique» et « sympathisait avec le système soviétique». il ajoute : « J’ai demandé le pardon non pas pour mes crimes personnels.. Signalant à son frère qu’il a écrit au consulat à Helsinki. Cette fois il fait l’autocritique sollicitée en vain cinq ans plus tôt : il s’y repent d’avoir participé à l’insurrection qui. Cette naïveté pour l’insurrection de Cronstadt m’a amené à des crimes encore plus grands et plus lourds sur le territoire finlan­ dais. » Il va tenter de partir en Lettonie. travailler en Lettonie. étaient fautifs. en 1927. Moscou ne répond pas à sa demande. c’est- à-dire le pouvoir aussi. FIN DE PARTIE ment sur l'insurrection. Il n’a plus les mêmes idées. «Tout le monde était nerveux et excité.

alors engagé dans la lutte contre l’Opposition unifiée de Trotsky. Il n est pas adapté au milieu des officiers blancs. Il se fixe à Kem où il travaille comme ouvrier dans une usine de cellulose. puis l’arrête à nouveau le 21 avril 1945 à la demande du contre-espionnage soviétique. choqué par le déchaînement de la terreur stalinienne. Il échoue. il a accepté. Moscou ne répond pas à sa demande. Quelques jours avant l’invasion de FURSS par les nazis. du 15 mars 1991. et les interne dans un camp de concentration pour la durée de la guerre. Tchaïkovski et autres Wrangel. leur allié. La police finlandaise libère Petritchenko en septembre 1944. sur les concen­ trations de troupes allemandes en Pologne. Un peu plus tard. Son autocritique n’intéresse pas Staline. il les informe des préparatifs allemands d’une attaque contre l’URSS en Finlande. et à qui Cronstadt ne sert à rien. Les services de Farmée rouge l’envoient en Finlande et Finvitent à y infiltrer FUnion militaire russe émigrée. au lendemain de l’armistice. arrête la majorité des Russes installés sur son territoire. le gouvernement d’union nationale finlandais. en relations avec Savinkov. Zinoviev et Kamenev. Selon l’hebdomadaire Literatournaia Rossia. il aurait en vain tenté en 1937 de rompre avec les services de renseignements. Dès janvier 1941. qui comprend des ministres sociaux-démocrates. Le consul lui propose de travailler pour les services de renseignements de l’armée rouge. Il en est licencié en 1931 et s’installe alors à Helsinki. le Smerch. Petritchenko est dans le lot. à 434 . En 1944 la Finlande sombre avec la Wehrmacht. il les informe que les réser­ vistes finlandais ont reçu des uniformes. Selon les Essais d'histoire des services de renseigne­ ments soviétiques. CRONSTADT combat contre l’U R S S 52». sur Farrivée d’officiers allemands puis d’une division allemande en Finlande.

25. mais ajoute : « J’ai refusé cette proposition. Peut-être est-il roué de coups le 15 mai. Le Smerch interne Petritchenko dans la prison de Lefortovo (la pire) à Moscou. j ’ai trahi ma patrie. Épuisé. Petritchenko se garde d’ailleurs bien d’y faire allusion. 15. puis arrêté dès le début de la guerre et emprisonné. » En même temps. il s’attache à défendre son action. 5. il a travaillé comme ouvrier. été licencié. je ne sais pas pourquoi. C ’est un mensonge diplomatique. 30 mai et le 13 juin 1945. l’enquêteur lui pose une seule question: «Q u’avez-vous fait en Finlande?» Petritchenko résume fièrement son activité : il a été interné. 435 .» Le 14 mai. C ’est bien peu pour quatre heures et quart d’interrogatoire. 21. FIN DE PARTIE qui elle le livre le 24. « L’Angleterre et la Finlande. Faccuse d’espionnage pour le compte des services finlandais et Finterroge dix fois les 3. Un récit journalistique fantaisiste publié en Russie affirme. La sécurité d’Ltat a été dressée sous Staline à considérer Farmée comme un nid de trotskystes et de traîtres.» Le représentant de Wrangei leur a proposé de leur envoyer les restes de son armée? Petritchenko le confirme. ne nous ont rien promis de concret en fait d’aide. pourtant le procès-verbal de vingt-quatre lignes ne contient que les seules phrases de Petritchenko et ne fait état d’aucune objection ni d’aucune autre question de l’enquêteur. 14. Le travail de Petritchenko pour les services de renseignements de Farmée rouge n’est pas à ses yeux un mérite. L’interrogatoire dure de 21 h 30 à lh 4 5 . que les agents du Smerch Font arrêté eux- mêmes avec d’autres réfugiés soviétiques pendant une expédition nocturne clandestine à Helsinki13. il avoue un moment : «Ayant été Fun des dirigeants de la mutinerie de Cronstadt et ayant fui à l’étranger. 12. emprisonné deux mois. car l’interroga­ toire de ce jour-là et ses réponses sont d’un tout autre ton. dit-il. pour dédouaner les autorités finnoises.

veut absolu­ ment le recruterl4. de 1933 à 1936 il a diffusé chez les émigrés russes en Finlande le journal Le Défi « qui prônait les idées de lutte terroriste contre les dirigeants du PCR(b) ». La conférence spéciale. Il ajoute alors : ils ont été arrêtés . et nourrissant un état d’esprit hostile au pouvoir établi en Russie soviétique. CRONSTADT Il récite une leçon où l’on reconnaît la langue de bois de l'enquêteur et non la sienne : « J ’avoue quen 1921. les SR et les anarchistes. c’est une condamnation relativement modérée . le condamne à dix ans de dépor­ tation et l’envoie au camp de Solikamsk près de Perm. étant en service dans la flotte de la Baltique. Au regard des mœurs staliniennes de l’époque. le Guépéou a dicté à Iakovenko une lettre que Polikarpov lui a remise en Finlande pour l’inviter à rentrer en Russie où. j ’ai trahi la cause de la révolution et me suis engagé sur la voie de la contre-révolution. Pour qui ? Il sait qu il n’aura droit à aucun procès public. et envoyé cette année-là deux anciens insurgés en Russie se livrer à l’espionnage et diffuser de la littérature antisoviétique . Il se débat pour les archives ou pour l’histoire. il devait être aussitôt arrêté. sans doute au courant de la mission que lui avaient confiée les services de l’armée rouge. il répète la même chose mais précise les noms des deux hommes envoyés par lui en U RSS en 1922 : Iakovenko et Polikarpov. 436 . Le 21 mai. Les jours suivants. il s’acharne à défendre son honneur. vu l’état de santé de Petritchenko. Il a travaillé pour les services secrets finlandais dès 1922. Mais il nie avoir appartenu à l’Union militaire russe dans laquelle l’enquêteur. présidée par le vice-ministre de la Sécurité en personne. elle équivaut à une condamnation à mort. » Il est entré en rapport avec les mencheviks. mais. La conférence spéciale transforme d’ailleurs cette peine en dix ans de prison («moins pire» que le camp). l’a averti Polikarpov.

. de maladie ou d’épuise- ment? Elle omet de préciser la cause de son décès : une page d’histoire se referme. FIN DE PARTIE Mais. De faim. alors âgé de 55 ans. lorsque Fadministration du camp de Solikamsk reçoit Fordre de transférer Petritchenko en prison. elle informe la sécurité d’État. le 6 juin 1947. de mauvais traitements. vient de mourir. que Petritchenko.

.

dans un rapport de la mi-avril à son chef. C h a p it r e X X X I I Interprétations Cronstadt a-t-il été une explosion spontanée ou. Le représentant de Boris Savinkov en Finlande. le représentant du Centre administratif. inattendue. Les responsables russes en Finlande n attendaient surtout pas un soulèvement à Cronstadt2». Brouchvit écrit : «Le mouvement a éclaté de façon spontanée. organisation antibolchevik proche des SR de droite. comme Ta affirmé un moment le gouvernement sovié­ tique. affirme être en contact avec neuf organisations antibol­ 439 . Pour certains il était totalement inattendu. « le soulèvement a pris tout le monde au dépourvu.» Dans un rapport confidentiel du même jour. d’autres jugeaient qu’il fallait l’aborder avec prudence. Personne donc ne l’avait préparé. le colonel Poradelov. Dans un mois Cronstadt aurait été inaccessible aux bolcheviks et cent fois plus dangereux pour eux1. Kotogorov. écrit à ses supérieurs à Paris que dans les organisations émigrées installées à Helsinki à 30 kilomètres de Cronstadt. du Centre d’action. inorganisée. le produit d’un complot soigneusement préparé des blancs appuyés par l’étranger? Dans son rapport confi­ dentiel du 18 mars à ses dirigeants.

ni par les émigrés russes en Finlande. n’a pas établi que l’éclatement de la révolte ait été préparé par le travail d’une quelconque organisation contre-révolutionnaire ou par le travail d’espions de l’Entente dans le commandement de la forte­ resse. « les événements de Petrograd et de Cronstadt ne sont pas le produit de ces organisations. leur donnant la possibilité de bouleverser les plans des organisateurs et d’épurer profondément Petrograd et Cronstadt3». Si la révolte avait été le produit d’une quelconque organisation secrète existant avant qu elle 440 . le tchékiste Agranov. Pour sauver leur peau. Trotsky et Zinoviev. Dans son rapport du 5 avril sur les causes de la révolte. démentant les déclarations publiques de Lénine. Or. Cette fable invraisemblable confirme néanmoins que l’in­ surrection de Cronstadt n’a été préparée par aucun des groupes conspiratifs de Petrograd. Les douze marins qui avaient fait le tour des usines en grève le 26 février. et se sont produits de façon spontanée en dehors de leur volonté». ni par des services secrets étrangers. écrit-il. affirme-t-il. auraient décidé de « prévenir une initiative organisée à laquelle allaient prendre part la garnison et les matelots par une explosion prématurée. ils auraient enflammé des milliers de marins et de soldats. la pressen­ tant. auraient cherché leur salut dans la rébellion. fin avril. Il y voit même « une provocation » des bolcheviks qui. Tout le déroulement du mouvement contredit une telle possibilité. le confirme : «L’enquête. La mollesse avec laquelle les autorités ont réagi aux grèves ouvrières et aux manifestations à Petrograd lui paraît confirmer son hypo- thèse aventureuse. s’étant démasqués et compromis aux yeux de la Tcheka. CRONSTADT cheviks à Petrograd qui avaient planifié un soulèvement une fois la navigation rétablie. tous surpris par une insurrection qu’ils attendaient plus tard et n ont donc pas fomentée.

Menjinski. fera le même constat : «Malgré tous nos efforts. [. Il nie l’existence de contacts entre les insurgés et «les partis et organisations contre-révolutionnaires agissant sur le terri­ toire de la Russie soviétique et à l’étranger. nous n’avons pas réussi à faire apparaître la présence d’une quelconque organisation et à mettre la main sur ses agents6. Agranov rejette cette hypothèse et insiste par deux fois sur le caractère spontané et massif de la révolte. » À l’im­ 441 . leur chef. en tout état de cause. ne l’aurait pas fixée à cette date alors qu’il ne restait de réser­ ves de combustible et de ravitaillement que pour deux semaines à peine. Nicolaiev. dans son rapport du 20 avril sur l’activité des troïkas judiciaires qui ont inter­ rogé des centaines d’insurgés. Komarov. Komarov a pourtant jeté Dan en prison le 2 mars! Six semaines plus tard. Son subordonné.] L’insurrection a éclaté de façon spontanée et a entraîné dans son tourbillon presque toute la population et la garnison de la forteresse4. membre avec lui d’un groupe de tchékistes chargés d’enquêter sur l’in­ surrection. a le même point de vue. et qu’il restait un trop long délai avant la fonte des glaces.. puisqu’il ajoute . » C'est l’évidence .. cette organisation. « il est complètement solidaire avec Dan dans la définition des causes qui ont provoqué ce mouve­ ment5». Seveï. Seveï l’accuse de céder à des « influences locales » (non précisées) et de faire ainsi le jeu des mencheviks. Seveï s’indigne : «Komarov considère les événements de Cronstadt comme un mouvement spontané». s’en plaint dès le 8 mars dans un rapport à Trotsky aussitôt transmis par ce dernier au vice-président de la Tcheka. paralysant ainsi le travail du groupe. INTERPRÉTATIONS n’explose. » Le président de laTcheka de Petrograd. mais le mouvement n’aurait-il pas pu échapper à ses organisateurs éventuels ? Ce ne serait pas le premier exemple dans l’histoire.

la collectivisation. tout cela éclipse Cronstadt. Les SR de droite et de gauche qui l’appuyaient disparaissent. son influence. Finsurrection de Cronstadt sort du domaine de la politique pour entrer dans celui de l’his­ toire. deux ans après sa mort.. Trotsky a longtemps accordé peu d’attention à Finsur­ rection. CRONSTADT possible nul nest tenu. L’impact international de la révo­ lution russe.]. qui sombre dans l’oubli. comme Makhno. ainsi présentée comme une conséquence des rigueurs du communisme de guerre. déclarations et appels. nous le savons par expérience [.. le plan quinquennal. sans analyser la réalité sociale du mouvements comme si Fon pouvait étudier Factivité d’un groupe d'hommes en prenant ce quils disent d’eux-mêmes comme critère de vérité. consacrée pour un bon quart à Cronstadt^ ne sera publiée quen 1947. mort de tuberculose et d’épuisement dans un hôpital parisien en 1934. Nous avons pu constater que le régime de la ration de famine était lié à des troubles croissants qui ont amené en fin de compte Finsurrection de Cronstadt7». La Révolution inconnue de l’anarchiste russe Voline. publiée en 1929. est chose difficile. Avec la NEP. il n’y consacre 442 . Mais nui ne remettra sérieusement en cause leurs conclu­ sions. Dans un discours du 28 juillet 1924 sur la situa­ tion mondiale Trotsky évoque Cronstadt comme exemple d’explosion sociale « Rationner un pays affamé. à qui l’on ne saurait reprocher de n avoir pas découvert un complot inexistant. Dans M a Vie. le choc en son sein entre le socialisme (national) dans un seul pays de Staline et la révolution internationale incarnée par Trotsky. écrit-il. pris au pied de la lettre. qui restent internes et secrètes. Les trois tchékistes dégagent certes ainsi la responsabilité de la Tcheka. Seuls les anarchistes revendiquent son héri­ tage. ils se contentent en général de paraphraser les proclamations.

INTERPRÉTATIONS quune demi-ligne. Trotsky tente de mettre 443 . Les anarchistes espa­ gnols ont défendu et défendent encore la contre-révolu- tion bourgeoise contre la révolution prolétarienne9». se retrouve ainsi ministre de la Justice. Garcia Oliver. janvier 1937 et mars 1938 dénoncent en Trotsky un terroriste à la solde des nazis. replacent Cronstadt sous la lumière de l’actua­ lité. qui à peu près seuls ont mis en échec le putsch franquiste. En décembre 1937. créent des comités. Les partisans de Tordre existant. collectivisent les fabriques et la terre. exigent la disso­ lution de ces organismes populaires autonomes. rédigée et publiée en 1936. La guerre civile espagnole qui éclate en juillet 1936 et les procès de Moscou. le PC stalinisé en tête. La C N T l’avalise et envoie trois ministres au gouvernement. où les anarchistes de la Confederacion Nacional del Trabajo (la CN T) sont très puissants. «qui entraîna pas mal de bolcheviks8». forment des milices et constituent un Comité central de milices antifascistes qui rassemblent ouvriers et paysans en armes. Dans La Révolution trahie. dont ils se proclament les héritiers. Un anarchiste. Pour répondre aux critiques. qui proclame l’intangibilité de la propriété privée des moyens de production et de la terre. Trotsky leur répond : face à Cronstadt et à Makhno « nous avions défendu la révolution prolétarienne contre la contre-révolution paysanne. Les procès de Moscou d’août 1936. les dirigeants anarchistes accompagnent leur collaboration gouverne­ mentale avec le PC espagnol d’articles exaltant l’insurrec­ tion antibolchevik de Cronstadt. Trotsky évoque tout aussi brièvement cette révolte. Il est plus aisé d’exalter Makhno et Cronstadt à Barcelone que d’y combattre la politique de Staline. à la tête de l’appa­ reil qui a longtemps persécuté les militants de son organi­ sation. dont le premier est organisé en août 1936. En Catalogne et en Aragon. les ouvriers et les paysans. Réfugié au Mexique.

Une fois maîtres de la forteresse. la haine du petit-bour­ geois pour la discipline révolutionnaire». Ceux de Cronstadt exigeaient des privilèges. qu’il juge. Après ce raccourci saisissant. réfugié aux États-Unis. Wendelin Thomas. Le pays était affamé. je ne puis écrire un article sur cette question12» et 444 . mais sans éducation politique et pas prête aux sacrifices révolutionnaires. « indépendamment des idées qui pouvaient être dans la tête des marins». en suggérant que l’atti­ tude des bolcheviks dans ces deux cas annonce Staline et le stalinisme. Un ancien député communiste allemand. insuffi­ sante11. il écrit dans une lettre à Erwin W olf : «M a réponse est beaucoup trop courte. Trotsky lui répond par une brève lettre où il souligne que les marins de 1917 s’étant disséminés sur les divers fronts. par ailleurs. «profondé­ ment réactionnaires : elles reflétaient l’hostilité de la paysannerie arriérée à l’ouvrier. CRONSTADT sur pied une commission d’enquête sur les procès de Moscou. Un mois plus tard. restait à Cronstadt « la masse grise avec de grandes prétentions. l’arrogance du soldat ou du marin pour Pétersbourg “civil”. » En septembre 1937. mais ajoute : « Cependant pour beaucoup de raisons. membre de la sous-commission américaine. Informé. Trotsky écrit le 15 octobre un bref mot au trotskiste américain Wasserman des éditions Pionners Publishers. les insurgés ne pouvaient être réduits que par les armes10. l'interpelle publique­ ment sur Cronstadt et Makhno. Trotsky affirme : la victoire des insurgés aurait débouché sur celle de la contre-révolu­ tion. Victor Serge publie un arti­ cle très critique sur l’attitude des bolcheviks face à Cronstadt. Il y affirme nécessaire de clarifier l’histoire de Cronstadt afin de pouvoir discuter avec les anarchistes. L’insurrection fut dictée par le désir de recevoir une ration de privilégié».

. Si Léon Sedov peut faire ce travail. En d’autres termes. » 445 . répond-il. la mutinerie était l’expression de la réaction de la petite- bourgeoisie contre les difficultés et privations imposées par la révolution prolétarienne14. Trotsky lui répond le 14 novembre qu’il comprend son insistance. Trotsky l’utilisera pour un article.. et un pont bien court. Cinq jours plus tard. [.» Il insiste sur un point : «Les matelots paysans.. guidés par les éléments les plus antipro- létariens. » Soulignant néanmoins que « le mécontentement était très grand». c’est-à-dire des paysans. même si on le leur avait abandonné. d’écrire un travail détaillé et documenté qu’il préfacerait. Wasserman insiste. INTERPRÉTATIONS affirme quîl a proposé à son fils. il écrit à son fils : «Il est absolument nécessaire d’écrire sur Cronstadt. ni «les matériaux nécessaires ni le temps d’un article [. Léon Sedov se met au travail. n’auraient rien pu faire du pouvoir. ce qui n’est pas la même chose que la réduction de la révolte à la volonté d’obtenir des privilèges. « Le reste de la garnison de Cronstadt. Léon Sedov.. Leur pouvoir n’aurait été qu’un pont. affirme-t-il.] ceux des pères et frères de ces marins et soldats. marchands de produits alimen- taires et de matières premières. mais il n a en ce moment.] absolument exhaustif». Il récuse l’idée que les soldats et les marins se soient insurgés pour le mot d’ordre politique des soviets libres. il conclut : «les matelots en rébellion représen­ taient le Thermidor paysan13». était composé d’hommes arriérés et passifs qui ne pouvaient être utilisés dans la guerre civile. vers le pouvoir bourgeois. Il prend la question sous un angle un peu différent. Ces gens ne pouvaient être entraînés dans une insurrection que par de profonds besoins et intérêts économiques. Trotsky y revient le 16 décembre dans une lettre au trotskyste américain Wright qui vient de terminer un article sur la révolte.

L’insurrection. maintint donc la même analyse de l’insurrection. Les marins. il précise enfin son analyse dans deux articles : Beaucoup de bruit autour de Cronstadt (15 janvier 1938) et Encore une fois à propos de la répression de Cronstadt (6 juillet 1938). Trotsky de 1921 à sa mort. furent les porte-parole « de la réaction armée de la petite bourgeoisie [la paysannerie] contre les difficultés de la révolution socialiste et la rigueur de la dictature prolétarienne. Il y revient une dernière fois dans son Staline inachevé écrit en 1939-1940.. ni à la répression qui suivit. Ce que le gouvernement soviétique fit à contrecœur à Cronstadt fut une nécessité tragique. ce qui n’a à ses yeux aucune signification politique. exprime la révolte des paysans contre la réquisition de leur production.]. membre du gouvernement. où il range Cronstadt parmi les « légendes reposant sur l’ignorance et le sentimentalisme [. À quelques nuances près. CRONSTADT Confronté à une campagne sur Cronstadt qui entrave sa bataille difficile contre les falsifications des procès de Moscou. Il affirme ensuite n’avoir personnellement pris aucune part à l’écrasement de l’insurrection. Tout au long des soixante-dix ans d’Union soviétique finsurrection de Cronstadt fut (à la rare exception des 446 . C ’est précisément ce que signifiait le mot d’ordre de Cronstadt “Les soviets sans communistes” 15». puisque.. en grande majorité d’origine paysanne. il a jugé nécessaire la liquidation de la révolte. évidemment le gouvernement révolutionnaire ne pouvait pas “faire cadeau” aux marins insurgés de la forteresse qui protégeait Petrograd. simplement parce que quelques anarchistes et socialistes-révolutionnaires douteux patronnaient une poignée de paysans réactionnaires et de soldats mutinés16». a participé à la décision d y procéder si les négociations et l’ultimatum lancé restaient sans résultat et en assume donc la responsabilité politique. précise-t-il d’abord.

Vingt ans après. et les «traîtres trotsko-zinoviévistes» de 1953. Le Précis d ’histoire du parti communiste publié en 1938. Le tome 23 de la Grande Encyclopédie soviétique publié en 1953. la troisième édition de la même Encyclopédie modifie sérieusement le tableau. oubliés par Staline lui-même en 1938. etc. en Sibérie. les SR et les mencheviles» à la tête d’une émeute aux insurgés sans visage et sans iden­ tité. la révolte «reflétait les hésitations politiques des masses petites- bourgeoises [. d’où dispa­ raissent la manipulation par les services secrets étrangers. Le mécontentement à Fégard de la poli­ tique du communisme de guerre avait gagné la paysannerie et une partie des ouvriers. Ses auteurs plaçaient les « gardes blancs.Encyclopédie résume brièvement les principales revendications de la résolution du 1er mars en signalant la liberté d’action pour 447 . qui étaient les émeutiers.)18». V. Tout en reconnaissant le mécontentement de la paysannerie à l’égard des réquisi­ tions. INTERPRÉTATIONS discours de Lénine au Xe congrès du parti communiste) présentée comme une simple émeute contre-révolution­ naire. dans la Basse- Volga. Qui s’était soulevé. mais sans les communistes” 17». au lieu du vieux mot d’ordre avorté “À bas les soviets !”. ce que les partis petits-bourgeois utilisèrent pour organiser des complots et des émeutes (dans la région de Tambov. le lecteur de ce Précis très imprécis ne pouvait pas le savoir.]. l’année même où mourut Staline. consa­ cre plus d’une page à cet épisode. en Ukraine. il lança un mot d’ordre nouveau : “Pour les soviets. il voit dans « l’émeute contre-révolutionnaire de Cronstadt un exemple patent de la nouvelle tactique de l’ennemi de classe qui se camoufla en empruntant les couleurs soviétiques .. revu et corrigé personnellement par Staline.. reprend l’antienne en y ajoutant les manoeuvres des « traî­ tres trotsko-zinoviévistes » vrais responsables de l’insurrec­ tion.

] ses survivants [. concède-t-elle.] considéraient la révolte de Cronstadt comme le précurseur de l’opposition pendant la guerre». L'historienne britannique Catherine Andreiev publie alors un ouvrage présentant l’armée Vlassov comme l’héritière des insurgés de Cronstadt. Cronstadt apparte­ nant à une histoire révolue peut être abordée en abandon­ nant certains stéréotypes19. portant l’uniforme de la Wehrmacht. constitua en 1942 une armée russe auxiliaire de cette dernière. étroitement contrôlé par les nazis. Petritchenko» fut constitué le 2 mars par des éléments «sans parti anarchis­ tes et mencheviko-SR»..M. Mais Cronstadt resurgit dans l’histoire qui se fait par des détours aussi inattendus que différents par leur portée et leur ampleur. espérant ainsi faire passer le pouvoir entre les mains des partis petits-bourgeois». Certes.. il n’y a « pas beaucoup de docu­ ments écrits montrant que les partisans du Mouvement 448 . et un Mouvement dit de libération de la Russie.] l’insurrection de Cronstadt de 192L [.. sans évoquer l’ombre menaçante de Kozlovski ni d'aucun garde blanc. « l’acceptation de la révolution d’Octobre comme marquant le début d’une authentique démocratie en Russie relie le Mouvement de libération de la Russie à [. CRONSTADT «les partis socialistes de gauche». mais en oubliant la protestation contre les privilè­ ges. mais également significatifs.. Le général Vlassov. en particulier par Soljénitsyne dans L'Archipel du Goulag. Üauteur anonyme ajoute : «Les dirigeants de la rébel­ lion avancèrent le slogan de “Soviets sans communistes”. Dans les années 1970 une entreprise de réhabilitation de l’armée Vlassov fut entreprise.. et affirme que le «comité révolu­ tionnaire provisoire dirigé par S. fidèle de Staline.. la liberté du commerce et la réélection des soviets. capturé par la Wehrmacht. la suppression des commissaires. Selon Catherine Andreiev.

dès le milieu de 1918. L'analyse débouche sur une révision générale qui dépasse Cronstadt. publié le 29 mars 2001 par Rouge. lié à leur nouveau positionnement social et politique. le "mythe de la tragique nécessité” ».. Ainsi [. Les prétendues «réformes pacifiques» que Vlassov voulait introduire en U RSS avec l’aide de la Wehrmacht... affirme quelle «se transforme. si vague soit-elle. qui auraient modifié l’hégémonie du parti communiste» et «une “troisième révolution” [. L’auteur dénonce la «défiance du parti bolchevik à l’égard des soviets». Aux grèves. INTERPRÉTATIONS de libération de la Russie accordaient beaucoup d’atten­ tion à la révolte de Cronstadt [.] Vlassov appelle à l’achèvement de la révolution nationale20». l’hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire. des milliers d’exécutions sommaires qui ne peuvent en aucun cas être justifiées par les contraintes de la guerre civile». avec laquelle la «troisième révolution» de Cronstadt..... de la Gestapo et des SS en ont évidemment encore moins..] mais des similarités intéressantes existent entre les deux mouvements». le pouvoir répond en réprimant « tous les groupes 449 . n a aucun rapport..]... À savoir? Les uns et les autres voulaient «des réformes paci­ fiques.]. un article intitulé «80 ans après Cronstadt. en une remise en cause à peine voilée de la légitimité des soviets [.. stigmatise la politique des bolcheviks à Cronstadt. Ainsi. La création de laTcheka [. va engendrer un corps répressif de plus en plus autonome qui s’en prendra non seulement aux nostalgiques du tsarisme.]. Il y aura des dizaines de milliers d’arrestations arbitraires. mais aussi à tous les courants du mouvement ouvrier opposés à la politique des bolcheviks [. en France.].. La chute de l’U RSS a provoqué dans les partis communistes et dans nombre de mouvements qui se réclament du communisme un réexamen de leur passé historique..

L’auteur stigmatise la représentation de la répression de Cronstadt comme une «tragique nécessité» et souligne «les responsabilités. du parti bolchevik et de ses principaux dirigeants dans la dégénérescence de la révolution russe». le contrôle des changes. La réhabilitation des insurgés de Cronstadt visait. Sous le drapeau de la démocratie. après avoir été membre du comité central du PCUS puis de son bureau politique. L’insurrection de Cronstadt ressortira ainsi régulière­ ment du passé où elle sommeille aussi longtemps que l’histoire de la révolution russe restera liée à l’histoire qui se fait. l’acte de dissolution de l’URSS. il liquida ensuite le monopole du commerce extérieur. le bradage. L’intérêt de cette analyse peu nouvelle vient de ce qu elle est publiée dans un journal se réclamant de la IVe Internationale. c’est-à-dire de l’héritage politique de Trotsky. le 8 décembre 1991. CRONSTADT politiques indépendants se situant dans le camp de la révolution». parmi d’autres décisions. Boris Eltsine. signa. par les choix quils ont faits. voire la destruction plus ou moins complète en édifiant sur ces ruines des fortunes gigantesques. victimes du totalitarisme. sa parution est néan­ moins significative. . il planifia le démantèlement systématique de îa propriété d’État et permit ainsi à de petits groupes d’oligarques d’en organi­ ser à la fois le pillage. président de la Russie de 1992 à 2000. à placer cette politique sous le patronage de combattants précurseurs pour la démocratie. Si l’article a suscité une discussion dans Rouge. adapté au politiquement correct. est de portée infiniment plus grande. La réhabilitation des insurgés de Cronstadt par Boris Eltsine. la planification centrale .

le socialiste populaire Nicolas Tchaïkovski. 1994. 1938 . Paris. Kronstadtskaia traguedia 1921 goda. l’ancien terroriste SR Boris Savinkov et bien d’autres encore étaient «francs- maçons . et les stigmates de l’obsession du prétendu complot maçonnique qui ravage les nationalistes russes. La tragédie de Cronstadt. Paul Avrich..Ida Mett. 2 tomes. Moscou. 5. Le capitaine Dikstein. Spartacus. Notes Avant-propos 1. Ce dernier avait publié en 1978 un ouvrage sur la révolte de Cronstadt au titre éloquent. 6. Poukhov. 1990. 66. Ce recueil est doté d’un abondant appareil de notes qui porte la marque de la police politique. 2. à ses yeux incompatibles ! 451 . nos 4. 244-245. 480. 1973. tome 23. Mikhaïl Kouraev. 5. Seuil. La commune de Cronstadt. Paris. Kronstadtsky Miatiej v 1921 yLeningrad. Bolcbaia Sovietskaia Entsyklopedia. p. 1975. Le lecteur y apprend que le SR Slonim. 6 et 7. le FSB (l’ancien KGB). p. Iouri Chtchetinov. 1983. Paris. Israël Getzler. ainsi que Léon Trotsky.. 4. Moscou. Le com­ plot brisé. 1931. 3. qui pourtant avait exigé en 1922 que les communistes français membres de la franc- maçonnerie choisissent entre leur appartenance à cette derniè­ re et leur appartenance au parti. Cambridge University Press. 1999. Albin Michel. pp. contenant288 pièces. p. Voprossy Istorii. 14. 1997. dont il omet de rappeler l’existence. Kronstadt 1921. Kronstadt 1917-1921. Moscou. contenant 835 pièces pré­ sentées un peu abusivement comme complètes par son préfa­ cier.

p. Œuvres> tome 17. 11. 5. Semanov insiste sur «les noms non russes des dirigeants de la Tcheka» (p. 241. le point culminant de la répression stalinienne qui fit. 15. cit. et s’indigne : « Le père de Dzerjinski [le chef de la Tcheka] était un juif polonais converti au catholicisme» (p. Ibid. Israël Getzler. fr. 34. Institut Léon Trotsky. 181. en 1937. Léon Trotsky. p. p. p. Ibid. 114. 138 et 295. 2003. 16. Mikhaïl Kouraev. op. russe. Moscou. in Marie. p. I b id p. Israël Getzler.Ibid. 1921. p. 18. 56). Lénine.p. Paris. 4. 15 janvier 1994. lÂkvidatsia antisovietskogo Kronstadtskogo miatieja. 253. pp. 13. Les paroles qui ébranlèrent le monde. Lénine. 12. p. Moscou. p. près d’un million de morts ! Ce mauvais roman de gare confirme le ver­ dict sans appel prononcé en 2001 par l’historien russe Daniil Al. Le capitaine Dikstein.. 2. pp. 1967. 68 et 234..C. 92 et 255. CHAPITRE PREMIER La préhistoire de Cronstadt L Dnievnik Imperatora Nicolaia II. 56. par la suite O. p. Ib id . Kronstadt 1917-1921. 6. n° 66-67. 1973. tome 32. 2001. 14. p. Sergtieï Semanov. CRONSTADT 7. Biouleten oppositsii. p. Troud. dépassant l’année 1937» (p... 1991. 85). op. tome 43. Moscou. cit. 8. pp. 200-201. 253.. russe. 452 . p. tome 43. p. 9 et Kronstadtskii miatiej. Saint-Martin-d’Hères. 22. 137). Philips Price. fr. 231. 57). cit. 90. p. n° 1. 3. Œuvres complètes. 86. 8. : éd. 9.. p. éd. 254. op. triple péché aux yeux d’un nationaliste russe! Semanov va jusqu’à prétendre que «Trotsky fusillait les siens sans pitié. : éd. Georges Allen and Unwin. 1984..C. 10. éd. qui passa dix ans au Goulag : «L’histoire en Russie aujourd’hui est encore plus falsifiée que sous Staline» {Neva. 7. 16. O. Seuil. 66. Réminiscence o f the Russian Révolution. tome 32. Londres. 17-18.. p. Kronstadt 1917-1921. 12. 12.

Ibid. Paris.-J. Seuil. p. Tseretelli. Israël Getzler. op. EHESS. 1920. Kronstadt 1917-1921. 27 mai 1917. Inter­ férences. Les paroles quiébranlèrent lemonde.. cit. 140 et 143. p. Marie. NOTES 7.Vassili Choulguine. op. 1920. Ibid.G. n° 56. op. Ed. p. 1967. 6. 3. Zinaïda Hippius. p.. (Souvenirs de la Révolution de février 1917)> Paris. 89-90. 4. cit. Izvestia Kronstadtskogo Sovieta. 8. des Syrtes. n° 55.. 67 et 76-77. 2003. cit.. Vospominania o fevralskoï revolioutsii. 1963. 2003. 98. p. 77. CHAPITRE II 1917: Cronstadt la rouge 1. pp. 453 . Les jours. 9.. Paris. 447. Sibirskaia Vandeia.1. G. 5. 1919-1920. Tseretelli. pp. Philips Price. 11. La législation communiste. 10* j. Paris. n° 46. Lesjours. pp. 2. op. Vospominania o fevralskoï revolioutsii. 414-415.1. 3 . 35. p. CHAPITRE IV Les premières lueurs de Fincendie 1. Izvestia Kronstadtskogo Sovieta. 2. 7 . Ibid. 445. tome 1. 14 mai 1917. p. Ibid. Paris. Petrograd an 1919. 26 mai 1917. CHAPITRE III L’agonie du communisme de guerre 1. Réminiscence of the Russian Révolution. n° 71. 418. Vassili Choulguine. 89. Raoul Labry.. cit.. p. Ibid. 130. 14 juin 1917. Moscou. Payot. p. 449. p. 2.

442-443. p. p. Novossibirsk. pp. Paris. 99-100.. 1994. cit. p. tome 2. pp. 13. 233. Za Soviety. 1926. T. Moscou. Q tome 52. 20. 17. 19. Krestianskoie Vosstanie. p. Pavlioutchenkov. pp. p. 5 op. 52. Danîlov. 1998. Krestianskoie Vosstanie. 1996.. 307-309. pp. 22. pp.. 121-122. Lénine. 15. 21. Ibid. Krestianskoie Vosstanie. Borba s kontrrevolioutsionnymi vos- staniami. p. 384-386. Toukhatchevski. Voprossy Istorii. 14. Danilov et T. 11. p. V. tome 42. p.. cit. V.. 24-25.. 16. cit. Chanine. pp. décembre 1999. 8. 258.. Chanine. 55. 12. 56. 494'495. . Kronstadt 1921. pp... Mouton. 23. Ibid. Moskovkine.. p. CHAPITREV Les premiers signes de l’orage 1. Chanine.C. pp. Moscou. pp. Lénine. Krestianskoie Vosstanie v Tambovskoï Goubernii. 24. 276. p. 80.. 4. 1921. 6. Za Soviety. 211-212. M. 10. S. Danilov et T. tome 2.. op. p. op. Vosstanie Krestian v Zapadnoi Sibihii v 1921godov. 34.V. cit. 7. 9. cit.. cit. pp. Voina i Revolioutsia. Chanine. p.. n° 6. op. VosmoïVserossiskii Sjezd Sovietov.. 82. op. ypp. cit. cit. V. 239-240 et 246. 9. op. tome 42. 25.. V. 280-281.. p. 92. p. 79. 454 . 2jz Soviety bez Kommounistov. V. 99.» op. Kronstadt 1921. Kronstadtskaia traguedia. n° 6. O. 18. Danilov et T. 0. CRONSTADT 3. Ibid. Ibid. op. The Trotskys Papers. 5. 1964 et 1971.. Ibid. n° 1. 180-181. 79-80. Ibid. Cahiers du mouvement ouvrier. Tambov. Krestianski Brest. 2000.. Ibid.

p. 3. 8. p.. p.. Ville conquise. Krestianskoie Vosstanie. Pavlioutchenkov. 343-344. p. 344. 12. Ibid. op. Ibid. J.. cit. 1967. Sergueï Semanov. Ibid. p. 9. p. Marie.-J. 83. 324. VI CHAPITRE Chronique d’une révolte annoncée 1. 87..op. Chanine. p. Climats. 205. pp.. p. Lénine. tome 1. 1970. 84. cit. p.... 53... Ibid. p. 306.. op. 355.> tome 2 pp. cit. 15. p. 13. p. 195. V. p. Semanov. op. op. Leninizm i ideino-polititcheski razgrom trotskizma. 513. 34. 6. op. 23. 18. Seuil. 3. 306. 63. 1999. Kronstadtskaia traguedia.. Voienny Kommounizm v Rossü. Ibid. 14. tome 2. p. 516. p. tome 1. 2. 73. cit. p. Kronstadtskaia traguedia. p. Ibid. Ibid. cit. op. cit. Paris.. Moscou. 85. cit. op. Ibid. 7. 90. 20. 7. p. tome 2. Paris. 92-93. Kronstadtskaia traguedia. tome 1.ytome 2. p. 1917-1927. p. 76. Stenografitcheski Otchot Desiatogo Sjezda. 8. p. Victor Serge. 53 et Révolutionnaires.. p. 455 . 275.. 4. op. 10. 5. cit. Kronstadt 1921. Ibid. 122. 22. p. cit. op. 5. 6. Kronstadtskaia tramedia. NOTES 2. Kronstadtskii Miatiej. Danilov et T. 4. tome 1. cit. S.y tome 1. Castelnau-le-Lez. Kronstadtskii Miaùej. Kronstadtskaia traguedia. Kronstadtskaia traguedia. 33.. p. 1997.. p. 1963. Kronstadtskaia traguedia. op. Ibid. tome 1. Kronstadtskaia traguedia. Balland. cit. 2004. 11. 34. Moscou. tome 2. cit. 74. 307. 19. 16. op. Pisma vo vlast. Kronstadtskaia traguedia.. S. p. Leningrad. p. 2004. 50. 17. Moscou. 21. Vosmoï Vserossiiski Sjezd Sovietov. tome 1.

op. 165. op. 34. 33. p. 127.. Trotsky. 34. cit. op. 20. 14. cit. Kronstadtskaia traguedia. 19. 117et 179. Paris. p. L. P. 2. 6.. Ibid. Nicolas Werth. p. CRONSTADT 9. 5. Iarov. Leaves from a Russian Diary. p. 148. tome 1. Ibid. tome 42. 33.. 10.. 10. ne s’échappa jamais de la prison d’où il fut libéré le 18 au matin par l’armée rouge... p. 96. op. p.. p. op. cit. S. Ibid. La mémoire de Victor Serge est parfois infidèle. 22. Kronstadtskaia traguedia. 16. Kronstadtskaia traguedia. 12. 17. 4. Avrich. emprisonné à Cronstadt par les insurgés le 2 mars. 1970. P. p. 348-349. Livre noir du communisme. 7. 117. Robert Laffont. p. tome 1. 116. 100. cit.. Ville conquise. p.. cit. tome 15.. 11. Ibid.. Œuvres. p. p. 3. pp. p. Ibid. 8. p. Ibid. 285. op. tome 1. Ibid. op. New York. Lénine. tome 2. op.. Ib id .?. tome 1. 386. 115. Il écrit ainsi que «Kouzmine s’échappa de Cronstadt et revint à Smolny». p. cit. Ibid. cit. Kronstadtskaia traguedia. cit. Ibid.. 456 . cit. 1999. tome 2.. 169. cit. 1997. 113. 15. Kronstadtskaia traguedia. 377. Ibid 18. ïarov. Ibid. et raconte un dia­ logue qu’Üs eurent alors. 135. CHAPITRE VIÏ Un cocktail explosif 1. Victor Serge. tome 2. Petrograd. p. 21. 9.. 223-227.. 403. p. p. op.. Mais Kouzmine. 23. p. p. pp. La tragédie de Cronstadt. 364.. 28. Le dia­ logue cité fut donc plus tardif. Sorokin. op. 13. tome 43. p. Proletariii kakpolitik. Kronstadt 1921. S.

432. 23. pp. op. 100. cit. Kronstadtskaia traguedia. 115-116. Kozlovski. 12. prétend à tort que c’est le marin Perepelkine. pp. op. Skirda. pp. 24. 104-105. Voline. A.Ibid. 102-103. Ibid. Kronstadt 1921. pp. op. 2. Ibid. cit. Kronstadt 1921. 26. H. p.... Avrich. Ibid. 1980. 17. p.Israël Getzler. 6.. tome 2.. NOTES 11. 448-449. 5.... Ibid. pp... Skirda. 20. 43.. 101. 361. Ibid. 4. Ibid. 25. tome 2. cit. 22. pp. p. op. 105 . Bruxelles. Four Walls Eight Windows. tome 2. p. 21. La révolution inconnue. Kronstadtskaia traguedia. 106... op. Kronstadt 1921. cit. op. Paris. pp. cit. Ibid. tome 1. Le commandant de l’artillerie de la forteresse. 15. 28... S. op. pp. 7. 532. mécanicien du Sébastopol. 43-44. Kronstadt 1917-1921. 101-102. pp. Ibid. pp. 14. 109-110. 121-122. Ibid. Ibid. pp. tome 1. The Life o f an Anarchist. 292. 16-Alexander Berkman. tome 1. La révolte de Cronstadt.. 1997. p.. cit. cit. p. p. p. Verticales. 179-181. 3. CHAPITRE VIII Au bord du Rubicon 1. op. 19... pp. p.. p. tome 1. Ibid. 18. op. Ibid.. 27. Kronstadt 1921. tome 1. Arvon. cit. Kronstadtskaia traguedia. cit. 146. p. et non Petritchenko qui a lu cette résolution. Ibid. 36-37. cit. p.. 13. La tragédie de Cronstadt. Ibid. 457 . 169. 213. tome 1. p. 240. A. Kronstadtskaia traguedia.. 1992. tome 1. op. 623. New York. P. 150. 75-76. p. Ibid. Ibid. 206 et 226. p.

p. Kon Voronoï in Izbrannoie> Leningrad. 1969. Mémoires dJun révolutionnaire. feuille. Ibid. 15. 4. 136. 3. pp.. « 1) la réélection des soviets au scrutin secret et avec îa liberté d’agitation préélectorale. Belles- Lettres. CRONSTADT 9. Points politique. Gouverner et nourrir. Kronstadtskaia traguedia. p. T. 13. n° 3. 197. 79. in Cahiers du mouvement ouvrieryn° 24. Victor Serge. IX CHAPITRE Les «privilèges des commissaires» ï. dos­ sier 203. 14. Moscou. Seuil. 59-60. La Révolution trahie. fonds 17. p. 149. 458 . Boris Savinkov.-oct. p. Paris. Ibid. inventaire 86. p. Paris. Piat liet Krasnot armti. 10) la pleine liberté de production artisanale. Cahiers du mouvement ouvrier. Preobrajenski : RGASPÏ. 17. 8) le retrait des détachements de barrage. tome 2. Texte français. 3) la liberté de réunion pour toutes les organisa­ tions syndicales et paysannes.. 103. p. 56. 2) la liberté de parole et de presse pour toutes les organisations ouvrières et paysannes. 10/18. 2002. 29. Kondratieva. 1978.. E. 9) la fourniture aux paysans du droit d’utiliser librement la terre à leur convenance.. n° 20. 116 et 119. p. 4) la dissolution des sections poli­ tiques. 536. 12. Cité par Léon Trotsky.» Le point 6 de la résolution n étant quune modalité d’application du point 5. et les points 12. 7) la libération des détenus politiques. Ibid. 2. PismaJenie et Dietiam> Voprossy Istorii. 1990. sept. Ibid. Krassine. 11. 16.. 6) la dissolution des sections de combat communistes. p. p. 1923. des anarchistes et des socia­ listes de gauche. op. 45-47. L. 5) la convocation d’une conférence sans parti du gouver­ nement de Petrograd. 2002. pp. p. 2004. 10. pp. appartenant aux partis socialistes. Paris. cit. tome 1. 244-245. 13 et 14 ne portant que sur des détails de mise en oeuvre des revendications présentées. avril 2003. 384.

n° 1.. p. Ibid. p. 12. Istotchnik.. p. 191-192. . . 1993.. 1931. p. Ma Vie. V. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. NOTES 5. tome 1. n° 1. tome 16. 7M . Œuvres. tome 2. Hachette. CHAPITRE X Le passage du Rubicon 1. Perepiska 1912-1927. n° 12. Ibid 20. 459 . 11. RGASPI. 336. 145. Paris. p. 279. Ibid. 2000. Kronstadt 1921. 8. 16. 150. 17. p. 122. 7. 19.. p. 146. 420. Almanach Minouvcheie. 125. Gallimard. Moscou. p. p. pp. p. op. 8. 87. Emma Goldman. 7. cit. Moscou-St-Pétersbourg. 1953. fonds 558. Ibid. 11. p. p. p. Ibid. 1998. pp. Neizvestnye dokoumenty. 14. 9. 188. op. 21. 2. 10.. 5* Ibid. L'épopée d ’une anarchiste. 434. Ibid . Kronstadtskaia traguedia. / ^ .. 130-131. 6. cit. dossier 910. Kronstadtskaia traguedia. Moscou.LLenin. op. 46. 1991. p. 449. a>. Trotsky. 91-97. 13. p. cit. p. 337. 9. 1891-1922. p. Krasnaia Letopis. Ibid. 6. inventaire 1. Skirda. 1979.. 164-165. Trotsky. 18. Bolshevitskoie Roukovodstvo. 1996. 542. p. 123. Kronstadt 1921. p.ytome 1. 22. 145. p.. n0* 10-12. aV.. tome 2. Kentavr. A. tome 1. pp. 10. op. 37. 3. 15. 110. 206. Ibid. tome 2. pp. p. 4. Paris.. 338. cit. tome 1.

32. Ibid. 27. p. 139. jus­ qu’alors la réunion était plus ou moins paisible. à l’en croire. pp. 31. op. cit. tome 1. op. op... Voline. op. cit. Voline. 126-127. ïzvestia de Kronstadt. La révolution inconnue. Kronstadtskaia traguedia. p. Voline. n° 9.. 33.. n° 9. op. cit. iÆâ/. Ce seraient donc eux les responsables de leur propre arrestation et non le comité révolutionnaire. p. Voline. op. Kronstadt 1921. 29. cit. 453. 4. 28.. Kronstadtskaia traguedia. A. op. cit. p. 135. 453. CHAPITRE XI Les balbutiements de l’insurrection 1. Kouzmine suggère à son tour quil y a eu simple concours de circonstances : «Les délégués présents dans la salle ont vu passer en une longue file les masses [?] du déta­ chement spécial.. Skirda. 34. p. cit. La révolution inconnue. 150). 249. tome 1. op. 536. pp. Kronstadt 1921. tome 1. A. Kronstadtskaia traguedia. p. p. cit. p. ïzvestia.. op. 30. Voline. p. p. p. CRONSTADT 23. p. 2. et c’est alors qu’ils ont proclamé le comité militaire révolutionnaire et en ont élu les membres . Skirda. p. . op. cit. 453. tome 1. cit. tous les délégués communistes «exigèrent aussi d’être arrêtés comme communistes»! (Kronstadtskaia traguedia. aV.. 11 mars. 453. cit. Dans l’une des ver­ sions qu’il donne de l’incident. cit. La révolu­ tion inconnue. Kronstadt 1921. op.. Kronstadtskaia traguedia. 26. La révolution inconnue. 624. p. Skirda. 452. cit.» Kouzmine donne enfin dans sa déposition un récit différent de son arresta­ tion : «Lorsque je voulus partir. Ibid.. 206. 255. ïzvestia de Cronstadt. Kronstadtskaia traguedia. 573. op. Ibid. ils ont pris peur en déclarant : “Ils envoient déjà une force armée contre nous!”. p.. 3. 25. Ibid. on me retint en prétextant que l’on voulait m’empêcher de faire venir des détachements armés» et. 24.ytome 1.. 239-240. A. 460 . 242.

10. Ibid.. 128. 151. 7. 116-117. Skirda. p. p. 86-89. A. Autrement. p. Kronstadtskaia traguedia. 7. Kronstadtskaia traguedia. 12. p. cit. 4.. pp. 10. Ibid. 9. La guerre civile russe (1917-1922). p. pp. A. l l . 6. CHAPITRE XIII Qui sont les insurgés ? 1.. 16. 91. 9. op. A. S. p. p. 124. «Y.. tome 1. 129. Iarov. Ibid. 12. op. Paris. Ibid. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. 13. cit. op. cit. 120 et 117. Marie. 167. tome 1. 567. Kronstadt 1921. 117. 156. pp. 331. Les causes de la chute de Cronstadt. p. 3. 116. Proletariii kakpolitik. 11. Proletariii kak politik.. 1922. 14.. tome 2.p. Ibid. cit.. 332. tome 2. 96-97.. Novaia Rouskaia Jizn. 10. 9 avril 1921. Ibid. cit. 15. Berlin. cit. 18.. op. p. S .> tome 2. Ibid. 483. 528. 548.. pp. 181. «£. p. NOTES 5. 6. p. Dva Godaskitann (1919-1921). tome 1. p. 17. 8. 19. Kronstadt 1921. c it . 118-119. 120. CHAPITRE XII Les ouvriers de Petrograd et Finsurrection 1. op. p. 2005. op. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. cit. op. Ibid. p. p. 5. Kozlovski. Kozlovski. op. 2.tome 1. Ibid.Ibid. 153. J. p. pp. F. tome 1.. Iarov. 461 . op.. Dan. Kronstadtskaia traguedia.-J. Kronstadtskaia traguedia.. p. Ibid.. %. 543-544. cit. pp.

Kronstadt 1921. CHAPITRE XIV L’attente 1. Kamenev. Voline. cit. p. 7... cit. 1940. 592.. n° 110. 4. Ibid. 5. S. 158... 75. p. p. p. p. 362. 215. cit. p. cit. p. 101-102 et 110. Ibid. tome 1. 8. 13. pp. La révolution inconnue. p. 12. A Boubnov. Ibid.Ibid. Ibid. 9.. 14. tome 1. 159. 13. 566. tome 2. 325. 30. Moscou. Eideman.y tome 1. Kronstadtskaia traguedia. p. Ibid. 162. 5. 11 . Ibid. p 235.. 6. Léon Trotsky. 617. 3. cit. p. 163. 155. Istoria Grajdanskoi Vojni. Kronstadtskaia traguedia. p. Général Niessel. 8. p. 47. Ibid. 567. p. 10. La révolution inconnueyop.. Paris. p. 459. op. Kronstadtskaia traguedia.. p.Bolchaia Sovietskaia Entsyclopedia.. 565. Ibid. tome 1. 178. Voline. Cahiers du CERMTRI. p. juin 2003. Œuvres. Ibid... op. Le triomphe des bolcheviks et la paix de Brest-Litovsk. op. Kronstadtskaia traguedia. tome 1. Ibid. p. p. Ibid. Ibid. 592. cit. p. 1928. 9. cit. tome 16. CRONSTADT 2. 2. op. op. p. p.y p. 457. op. 4. 585.y tome 1. 592. 10. p. p. 3. Moscou. 14.. tome 23. 156. 338. tome 1. op. p. Kronstadtskaia traguedia.. 205. tome 1. Ibid. 15. cit.. 12. 484. R. p. 6. Ibid. p. y tome 2. 1953. 462 . 7. Ibid. op. cit. Pion. p. Ibid. 7. 16. 161.. .. Ibid.

pp. Ibid. op. p. 221 .. 2 8 1 .. 23. tome 2. Kronstadtskaia traguedia. tome 1. pp.. L'épopée dune anarchiste) op. p. Ibid. 17. pp. pp. 9 . op. op. Voline. 203-208. 474. Kronstadtskaia traguedia. 279. op. tome 1. 248-249.. cit. pp. cit. 211- 212. A Berkman. P. p. 26. Kronstadskaia traguedia. Berkman. 210. p. p.. cit. 6. p. NOTES 15. p. Ibid. Lz tragédie de Cronstadt. 8. cit. 22. a£. Ibid. XV CHAPITRE Le comité révolutionnaire provisoire 1... p. 216. A. p. cit. bolchogo pouti. 37-38 .. Kronstadtskaia traguedia. 209. La révolution inconnue.. pp. 475. op. Ibid. 4. pp.. p. tome 1. 30. Emma Goldman. Skirda. tome 1. cit.. Ibid. cit. Kronstadt 1921. Kronstadt 1921. pp. 1963. A. 28. 29. 482. ypp. <?/?. 31. 225-226. p. 280. 360-361. 20. iW . 16. 473-474. p . The Life o f an Anarchist. Avrich. Moscou. a t . L’épopée dune anarchiste> cit.. op. cit. La révolution inconnue.. 3. Kronstadtskaia traguedia. 208-209. pp. A. Ibid... 18. pp.. 227. 464-65 . cit. op. 5. op. 201. Ibid 24. 192-194. 93. Ibid. pp. p. The Life of an Anarchiste op. 458.. 21. 463 . Voline. 357. cit.. H. op. tome 1. Kronstadtskaia traguedia. Arvon. Kronstadtskaia traguedia. Ibid.. 27. 228. tome 1. tome 1. 2.. CHAPITRE XVI Premier branle-bas de combat 1. op. 41. p. 184-191. cit. Skirda. 194-196. Emma Goldman. cit. cit. p. 25. 69-70. p.. 7. 19. La révolution inconnue. Ibid ypp.. p. <?/. La révolution de Cronstadt. Voline.

p p . cit. 265-266. op. 9.. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. cit. 239. 15. 6 . Piterskie rabotchie i diktatouraproletariata. 5.. A. 8. 2 3 1 . P. cit. 135. 1922.. 12. 285. p. p. 277.. Kronstadt 1921. CHAPITRE XVII L’assaut manqué 1. Ibid. p. 16. 144-145. 2000. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. p. tome 1. 343. 11. Kronstadtskaia traguedia.. p. 234... p. 147. tome 1. pp. p. tome 1. Ibid. 216. p. pp. 17. 307. op. 7. 7. cit. 2. p.. 21.. p. 23. 622. cit. 73-74.. p. 386. p. 22. tome 18. p. p. 236. Pravda o Kronstadte. p. 4. 267. Avrich. 233. 3. Ibid. op. AW... pp. p. p. cit. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. op. cit. op.. 4. 264-265. op. Ibid. 19. 14. Skirda. op.2 3 2 . ïzvestia de Cronstadt>7 mars 1921. Kronstadt 1921. 464 . 10. tome 1. Ibid. Pétersbourg. 18. 256. p. Ibid... 355. 279-280. Kronstadt 1921. 13. 74. 5. Léon Trotsky. 3. tome 1. Prague. p. 8. Kronstadtskaia traguedia.. p.. 73. Ibid. op. Ibid 6. CRONSTADT 2. 255. Ibid. Ibid.. La révolte de Cronstadt. cit. cit. 147. op. Pravda o Kronstadte. p. Ibid. 335. H. op. 432. 307. Œuvres. op. Arvon. La tragédie de Cronstadt. pp. pp. 20.. p. Ibid. cit. cit. cit. op. Ibid. p.. 24..

p. 3. op. 369. 12-13. op. 297. pp. 377-378. 18. pp. p. Ibid. op. Ibid. op. P. Ibid. cit. p. 19. P. tome 1. 6. Ibid. 114. p. p. p. 3. p. Ibid. 449-450. S. Kronstadtskaia traguedia. p. p. 2. 9. 15. 316. pp. pp.. 333. Ibid. Ibid. 17. p. 332. 122. 22. p. Ibid. Ibid. cit.. p. 312. 8. 4. tome 1. 270. Ibid. tome 1. 20. 2. op. p. p. Ibid. Iarov. Avrich. 245-246. Cronstadt et le X e congrès du parti communiste 1. Ibid. 23. pp. Ibid. p. Kronstadt 1921. 403. CHAPITREXVIII Cronstadt et rémigration 1. Ibid. 16. p. pp. P. cit. 122-123. op. pp. 318.. cit. 292-293. CHAPITRE XIX Lénine. pp. 393-394. tome 2. tome 2. Obchtcheie Dielo. 314-315. La tragédie de Cronstadt. 7. 330. op. cit. 5.. cit. NOTES 9. 10.. p. La tragédie de Cronstadt. Kronstadtskaia traguedia... Avrich. pp. cit. op. Proletarii kak politik. 465 . p. op. cit. 11. 12. 362. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. 10. 120. p.. 322.. tome 1.. p. 14... pp. Ibid... Proletariii kak politik. Kronstadtskaia traguedia. cit. Iarov. 302. Ibid.. S. Ibid.. 353-354. Ibid. 21. 41. 13.. 6 mars 1921 . 313-314. cit.. 123. op.. tome 1. Ibid. 354. tome 1. Avrich. 287.

25. 15. 8. pp.. O. op.. cit.. 377. XX CHAPITRE Une «troisième révolution»? 1.. op. Voline. réédition Allia.C. Ibid. p. p. pp. 37L 9. L'insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution russe. «V. op. p. pp. in La Révolution prolétarienne\ n° 278. 198 et 200-201. cit. tome 32. éd.. op.. p. tome 1.C. 20. p. O. 248.. CRONSTADT 4. 239. O. 246.. 466 ... 18. V.. p.. pp. 178 2. 21. Ibid . p. A. 26. Ibid. 16. 37.. Lénine. 10. Neizvestnye dokoumenty. cit. tome 43. fr. Skirda. 61-63 et 68-70. cit. 19. p. op. tome 43. éd. 4. Ibid. p. cit. ' 10 septembre 1938. aV.I.7 ^ . 5.. pp. Voline. p. 282.. tome 1. Arvon.. 22. Kronstadtskaia traguedia. 23. ibid. 255.. 58. 248. Lénine.. Kronstadt 1921. fr. pp. 190-191. O. Voline.C. pp. 54- 57. tome 32. 6. 7. p. 7W. cit. 1983. p. Arvon. Lénine. 225. cit. Skirda. p. 12. Kronstadtskaia traguedia. Staline.. A. op. 584-585. 1 1 . 500.. H. A. 31 et 34.C. tome 1. 6. 486-488. cit. Lenin. 23-24. pp. Ibid. 496. Ciüga. 275. p. 20. tome 6. p. 14. 409. p. p. pp. tome 43.3 4 9 . 420. Lénine. op. 53-54.. tome 43. p. 17. 3. Ibid. Ibid. p. 7 M . 13. 483-485. H. Ibid. p. op. 493. Ibid.C. pp. Kronstadtskaia traguedia. 371. p. O. 5. 72. 24.

op. 476. Razgrom Miatejnikov.. 18. 417. Ibid. Kronstadtskaia traguedia.. 419. p. 151. 13. p. NOTES 7. 427. 404-405. cit. pp. 334. p. 24. 1966. p. p. 425. 370-371. cit.. Vitot Poutna. 485.. 396. cit. 3. Ibid. op. p. cit. op. 22. p. p. 9. 15. cit. 47. pp. cit.. Kronstadt 1921. CHAPITRE XXI Vers l’assaut final 1. p. 149. 17. tome 2. cit. p. tome 1. Moscou. Vorochilov. tome 1. p. 21. Ibid. 467 . Kronstadtskaia traguedia. 8. 12. cit. tome 1. 183. tome 2. p.. 26. Ibid. op. Ibid. Etapy. op. 350. n° 3. Ibid. 16. Kronstadtskaia traguedia. 7.. p.Ibid. 421. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. Ibid. Ibid... p. Ibid. p.. p. 20. p. pp. Ivan Koniev. 394-396... 4. op. Kliment Vorochilov. 8. pp. cit. op. p. p. op. Ibid. 23.. Oktiabr7 1961. Sorok Piaty. 365-366. Kronstadtskaia traguedia. 5. cit. p.. 19. Ibid. cit. 347. 368. pp. Ibid. 12. Ibid.. 339-340. 6. 380.. tome 1. 11. 389-392.. p. cit. 436. p. 347. Ibid. 385. Kronstadtskaia traguedia. p. tome 1. tome 1. Voline. Kronstadt 1921. 9. K.. 342. pp. Voline. 25. 14.. p. 438. tome 1. Ibid.. 10. 286-288. op. 11. 10. 385.. 491.. op. p. 320. tome 1. 2.. op. Ibid. pp. op.

p. Ibid. Ibid.. Kronstadtskaia traguedia.. p. Ibid. p. Kronstadtskaia traguedia.. KL Vorochilov. 5. 263. p. p. cit. 9. 4.. p.. Almanach Minouvcheie. op. Trotsky. tome 1. p. Ibid. pp. p. » 5. cit. 7. des détachements de barrage et d’autres troupes sélectionnées dont la fidélité était à toute épreuve. tome 1. op. cit.. 453. Ibid.. p. 480. 554. 133-134. 11. p.. cit. 2. op. Kronstadtskaia traguedia. p. 8. Kronstadt 1921. op.. Ivan Koniev... pp. 14. Kronstadtskaia traguedia. p.. 514-515. 398. 447-448. Ibid. 10. 4. Kronstadtskaia traguedia. 6. 6. tome 1. 419-420. 227. Moscou-St-Pétersbourg} 1993. 447-448. 480. Kronstadt 1921. 7. Ibid. cit. tome 1. écrit juste après : «Les assaillants étaient surtout des élèves officiers. cit. 468 . 10. pp.. cit. pp. 462. n° 12.. cit. op. 152. des permanents de la bureaucra­ tie des soviets. cit. tome 1. tome 16. op. peu soucieux de se contredire. op. 11. Kronstadtskaia traguedia. 348. Ibid. 8. pp. Œuvres. p. tome 1. op. 3. tome 1.. p. tome 1. tome 1. 183. op. 2. op. op. CHAPITRE XXIII L’assaut final 1. Petritchenklo. 517. 12. 502. 154. p. Ibid. Ibid. Kronstadt 1921. p. 13.. CRONSTADT CHAPITRE XXII Le comité révolutionnaire en action L Kronstadtskaia traguedia. p. 396. 502. 9. cit.. 498. Ibid. 415. op.. cit. p. p.. 3. cit. 473 et tome 2. des tchekistes. des troupes d’élite de com­ munistes sûrs.

. p. pp. Kronstadt 1921. 4. cit. Novaia Viera v poiskakh pouti. tome 1. 6. A. cit. 469 . 331. tome 2. 1917- 1939. CH A PITREXXV La répression 1. 453. 7. 523. The Soviet Révolution. Soljénitsyne. 1992. Ibid. Sotchinenia. 1926. Avrich. p. p. Moscou. 417. 63. CHAPITRE XXIV Les raisons de l’échec 1.. 19. 5. p. Ibid.. 3. 256. 543. 21. 2.. 16. p. cit. Trotsky. p. 132. Moscou. cit. tome 1. Bobrischev-Pouchkine. 294-296. tome 2. P. NOTES 15. 548.. 26. 1962. Rouskaia intelligentsia i soudby Rossii. 5. 20. p.B. 22. 570. p. p. 17. 149. Ibid. Raphaël Abramovîtch. 69. Ibid. Ibid. Ibid. tome 2. 307. p. p. p. 3. 2003.. tome 2. Deux siè­ cles ensemble. 25. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. p. Ibid. pp. Ibid.. 2. 587. pp.ytome 2. 18. 203. 17. Ibid. p. 609. Ibid. pp. Ibid.ytome 2. New York. 24. Kronstadtskaia traguedia. 480. tome 1. op. op. 4. 10. Ibid. p. Paris.. p. tome 1. 585-586. pp. 86-87. 585. 23. 574-575. A. tome 1. op. cit. op. p. vol. op. 500-502. n° 12.. Ibid. p. Kronstadtskaia traguedia. p. L. op. 535-537. 27. p. Minouvcheie.. p. Kronstadtskaia traguedia. 305. cit.

12. 538-539. p. 140-143. p.. 17. 70. A Peoples Tragedy. pp. tome 2. 11. pp. 132. 130. 132. p. Ibid. p. pp.. Ibid. tome 2. op. pp. pp. p. cit. S. 23. p. CRONSTADT 6. 9. 19. pp. 5. cit. pp. p. V. cit. 2.. 563. 132. 4. 191-192. Ibid 8.. S. Ibid. p. Orlando Figes. 16. Penguin books. 10. 142. p. 1961. 7-8. 470 . 13. Ibid. IbU . Kronstadtskaia traguedia. Ibid. tome 2. 244-245. 24. 460. 21. 14. 8. tome 2. Ibid. Ibid. Londres. p. 56L CHAPITRE XXVI Reprise en main et réorganisation 1. 18. tome 1. Iarov. cit.. p. 7.. p. op. 274. 623.. 140. op.. Ibid. 9. Ibid. p. 129.. Odinadtsaty Sjezd RK2(b). Iarov. Choulguine. 622-623. op. 20. Ibid. p.. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. tome 1. S. 12. tome 2. l\ . p. 10. 275.-p. 3. p.. 1996. Ibid.... Ibid.. op. 131. cit. 7. op. 113. Moscou.Kronstadtskaia traguedia. tome 1. p. 128.. Ibid. tome 1. Ibid.. Kronstadtskaia traguedia. Semanov. 73-74. 91-93. cit. pp. Ibid. 608. 15. 136. Ibid.. cit. 22. p. 98. p. op. Ibid. 6. Piterskie Rabotchie.

cit. pp. CHAPITRE XXIX Le commencement de la fin 1. 6. cit. 21. tome 1. 12.. p. Avrich. cit. A Skirda. Cahiers du CERMTRI.. 125. Avrich. 5. 167.. p. 176-177. op. 2. pp. N* Ross.. cit. 13. cit. pp.. p. CHAPITRE XXVIÏI Nouvelles alliances 1. p. pp. 8... Ibid. p. Ibid. tome 2. op.. tome 2. pp. 129-130.. pp. p. Livre noir du communisme. 101-103. Zvezda. réédition 1977. Kronstadtskaia traguedia. cit. Ibid. op. op. 7.. 8. op. 212. op. 210-211. tome 2. cit. pp. op. 204-206. Ibid. 5. op. 554.. 210. pp. 4. Ibid. tome 2. cit. 10. Wrangeli kronstadtsy. p. Ibid. p.. NOTES CHAPITRE XXVII L’exil finlandais 1. 45. Ibid. n° 3. Ibid.. 3. Kronstadtskaia traguedia. cit. 101. P.. 21L 3. cit. 3. 6. 196. Kronstadtskaia traguedia. P. Ibid. yp. 471 . n° 110. pp. Ibid. p. pp. tome 2.. p. 4. 194. p. Ibid. 7. 67-68. 9. p. 2. tome 1. 14. 11. 204-205.. Grani. 2. op. op.. 165. p. 197-198. ïdaMett. n° 143. 200-201. Kronstadtskaia traguedia. 579. 11.. 585-586. 2004. 248.. Ibid. 12. 4. p. Ibid. Kronstadtskaia traguedia. Ibid. tome 1. Ibid. tome 2. p.

op. op. 17. 289. p. 223. 4. Ibid... pp. p. 288. p. 289. op. op. 472 . 11. pp. 2003. tome 2. pp.. 218. 254. tome 2. 16. Serguei Adamets. CRONSTADT 5. 4. 15. 3. Ibid.. 7. 8. A. cit. p. 9. Guerre civile etfamine en Russie. Ibid.. Ib id . 6. fonds 17. Guerre civile et famine en Russie. 82. Ibid. 241. The Trotskys Papers. 16. 6. 7. p. Kronstadtskaia traguedia. pp. pp. 291-292. p. 287-288. Z/m’ noir du communisme. cit. /£zW. 2. RGASPI. cit. Kronstadtskaia traguedia. 290-291. Serguei Adamets.. 14. p.. p. Ibid. cit. op. p. inventaire 71. Droujba Narodov. 123. Ibid. 391-393. op. 549-551. p. 221.. Ib id . cit. 407. Paris. 255.pp. 123. 10. 257-258. 255. Ibid. mars 1990. 243.. Ibid. p. 2. 5. Institut d’études slaves. p.p.. Ciliga. p. Kronstadtskaia traguedia. p. pp. Ibid. Ibid. op. 259. 5.. tome. 5... CHAPITRE XXXI Fin de partie 1. CHAPITRE XXX Derniers soubresauts 1. cit. 6. 13. Za Soviety bez communistov. p. cit. cit. / M . 253-254. p. tome 2. 177. Kronstadtskaia traguedia. op. 286.. 130. Ibid.. 543- 7. dossier 2. p. 12. Ibid. 3.

Bureau d’Éditions.. 11. Kronstadt 1921. op. 4. Paris. 13. Moscou. p. 7. tome 1. 3. P .. 61. 1939. 9. cit. Anthropos. réédition 1973. Trotsky» Europe et Amérique. tome 14. cit. Ibid. 177. 337. pp. 253. tome 23. p. pp.. Ibid. cit. 99. Ibid. 20 novembre 1993. 167-169. Paris.. 544. Catherine Andreiev. 39-40 et 42. Ibid. tome 15.t pp.. Kronstadtskaia traguedia. tome 2. p. 17. Ibid. édition américaine. p. tome 23. 363-364. cit. op. Ibid. Trotsky. tome 15. p. 93. Trotsky. p. CHAPITRE XXXII Interprétations 1. p. L. op. 385. tome 1. 75 et 78. . cit. 10. 13. 283. cit. op. p. NOTES 9. 19. 16. 5. 8. p. cit. op. 368. 15. 2. 14. tome 1. L. Kronstadtskaia traguedia. 294. pp.. 297-298. pp. Ibid. La Révolution trahie. p. pp. 448. 14. p. 480. Ibid. 340-341. 18. 473. p. Ibid. 10-18. p. L.. 519-522. 550. Kronstadtskaia traguedia. 6. Bolchaia Sovietskaia Entsyclopedia.. 10. tome 2. L. 12. 1971. Ibid. New York» 1941. Ibid. Ibid. Œuvres. Staline. p. 1969. Cambridge. Ibid. 12. op.4 5 .. Vlassov and the Russian Liberation Movement. 385. 20.... p. tome 15. pp. 11. pp. Izvestia. Ibid. Trotsky. 1953. Histoire du Parti communiste (bolchevik) de VURSS. 235-236. op. tome 2. pp.. 1987.

.

Alexandre : 213 Antselovkch. Vassili : 32. 408. Alexeï : 45 B Bagritski. Constantin : 368 281. N icolaï : 281 238. N icolaï : 277 116. 87. V ladim ir : 157 415. 409. 463. Alexandre : 63. Jaco b : 78. 210. Beletski. 324. 230.456. 91. 368. 463. Ja n : 3 8 4 Am fiteatrov. 235. Alexandre : 123. 428 Borchtchevski. A hm ed : 143 Berkm an. 166.465. Biaise : 28 Bakhmetiev. 48. Brouchvit. D aniil : 452 234. 188. 392. 209. N icolaï : 187. 109. Pavel : 213. 4 3 9 Avrov.4 6 3 Alexinski. Andreï : 308. Belokopytov. Index des noms de personnes à 132. D m itri : 104. 69. 409.464. N icolaï : 393 Bregm an. 298. 428 429 Anronov-Ovseenko. Alexandre : 39 Andreiev. Bounakov. D m itri : 45. Bourtsev. 213. 100. 342. 398. 457. 228. Avksentiev. Boubnov. 220. 89. Evgeni : 183 Chivaiev : 166 Bâtis. 237. 246 439 Broussîiov. 64. Jacob : 359 105. 115. 131. 399. 4 0 0 464. 88. 475 . 177 Arkhipov. 367 Avksioukievitch : 264 Brioukhanov. Broïdo. 300. D m itri : 417.416. 236. 66. Ernest : 82. 4 5 7 . Ivan (SR de droite) : 193. 403. 43. E douard : 10 € Baïkov.441 Belov. 469. H enri : 249. 425.457. 376 Agranov. 3 64. VassiÜ : 236. 171. Alexandre : 400 Bialy : 3 7 4 Andreiev. 33. Paul : 11. 2 38. 118. N icolaï : 369 Avrich.471 281. Catherine : 448. 394. 83. (S R de gauche) : 4 3 . 255. Ivan : 361 Arvon. Boïkov. Sem ion : 94. A rthur : 378 Bourlakov. Brouchvit. 3 99. Bourkser.440. Adrien : 170. 4 6 2 410 Boudionny. 398 Cendrars. G rîgori : 41 Berzine. A. 473 Bleikhman. M arc : 40 451. N ao u m : 103. V ladim ir : 278. V ladim ir : 65» Bontch-Brouîevitch. Leonti : 283 Astrov. Al. 388. 223. 175. 67. Choulguine. Lazare : 36. 373. 418. 192. 167. Boris : 279 Charles X II : 19 Baiabanov. 182. Pave! : 124 Bogdanov. 420 Andreïtchenko. 421 323 Artouzov.101.391. 249. 46. 113. Leonide : 358 Akhmetzianov. Leonide : 402 Bobrov. 466 Bram son. 140. 244 Antonov.

316. 14. Fléchtne. Jacob : 114.189 174.210. Iouri : 265. 230. 402.451.403. 459. 359. Ivan : 408. 181 Kalinine. 422. 457 Ciliga.423. 377 D enikine. 216 Feiguine. A nton : 297. Ivan : 321 D oubrovinski. 394 Fom enko. 423 421. E m m a : 123. Erchov. V assili : 163. Alexandre : 309 legorovski. 453 E Eltsine. Boris : 395 Getzier. ïakovenko. Erm olaiev. Félix : 21 Ignatov : 153 Fedko. 237. 46. Ivan : 219 Grigoriev. 466. D m itriev. D avid : 394.122. Ivan : 117 Geitsïk. 165. 146. 23 G rim m . Alexandre : 334 Christoforov. 253 Fadeîev. 234.213. 414 167. Z inaïda : 49.120. Gazenberg : 372. CRONSTADT 453. Grom ov. Karl : 181 Kabanov. A natoli : 47 G GaievskI. F iod o r : 183. A n ton : 47. Stanislav. Fiodor : 183 394. Ivan : 121 K G ailis. 376. 238. Iouri : 451 453. G uerm an. G ueorgui : 401.407.. Israël : 11. Innokenti : 22.408. 374 326. 190. 356. Alexandre : 116. 229. 450 I Elvengren. 274 Iline. Vassili : 79. 403. 208. 49. 256 J Jelezniakov. 278. 341 G eiden : 30 Chouvaiev. F iod o r : 255. 170. 431 G ribov. N icolaï : 78. 323. Théophile : 20 C houstov. 300. 232. 301. 180. Sim on : 408 361. 323. Alexandre : 37 162. 253 Faure. 340. 367 Guerassim ov : 182 Dzerjinski. 396 D ybenko. Efim : 39. 373. 281 271. 342. 215. : 136. 452 H H ippius. Vassili : 93 316. 85. 210. 399. 119. 79. G uerassim e : 291 loudenîtch. Gretchaninov. 171. 470 Gautier. Chtcherinov. Courvoïsier : 395 226. 476 . 216 Galkine.164.406. 472 G oldm an . 231. 135. 367 Dm icriev. 125. 252. M ikhail : 107. 150. 48. G rigori : 232.233.452. 463 G oloubtsov. Stepan : 210 Frolov. Ivan : 213. 230. 383 233 Ivanov. 333. 429. Pavel : 261. 154.436 Evdokim ov. 189. A nton : 215. 187. Sergueï : 361 236. G outchkov. 229. Ivan : 183 365. Boris : 12. Boris : 359 D G orki. G ueorgui : 56.408. 162. 315.430. G ueorgui : 86. 210. 294. Erem enko. 170. 398. 235.161. Félix : 149. V assili : 117 373 lakovlev (soviet de Petrograd) : 230 Iartchouk. Fîlippov : 228. 377. V ladim ir : 252. Iakovlev. 297 F legorov. M axim e : 41.

167. 421 277. 2 4 7 . 136. 68. Alexandre : 13.4 4 1 Lam anov. 170.43 K oniev. N icolaï (adjoint de 369. 45.69. 141. 223. 128. Anatoii : 28. 243 3 26. L am pe (Von) : 278 468 Lénine. Alexandre : 12. 1 9 7 . Krassine. 3 98. 34. 327.42.161. 109. 3 3 2 . 249.465. 63. 222. 2 3 8 . 144.1 7 8 . 2 2 0 . 3 3 5 .358. Ivan : 303 133.2 3 3 . I I . 64. 2 4 6 . 1 6 2 . 157. 104. 458 39.107. M ikhail : 132. 293.2 3 8 .364. Korovkine. 222. 399. N estor : 14. Kam enev. Constantin . 205. 427 38. D m itri : 170. 1 6 8 . 357. 2 2 9 . Koupolov. 36. 109. 1 2 . 410. Boris : 39 412 Kanaiev : 239 Kozlovski.152. 412 Kazanski. 165. F. 273 Khrouchtchev. 289. Vladislav : 102 Kozlovski. 4 1 4 201. Lepse.4 5 6 . 89. 192. 285. Elizabeth : 170. 4 6 2 412. N ikita : 310 Kurosh : 30 Kilgast.3 7 0 . Lavr : 37. 287. 477 . L oubkov.448. 409. 452. 139. Ivan : 309. 208.46. 60. 187. Léon : 47 .217. 3 6 3 .440. 181. 360 188 Koltchak.4 1 1 M aïski.4 5 1 » 292. 174. Alexandre : 236. Evgueni : 3 1 2 Kozlovski.1 7 0 . 228. 39. 119. Lam anov. 175. 3 9 8 . Kouraev.411. 184. 376. M atvei : 140. 74. 4 6 . 47 . 207. 132.430. 208. N athalie : 3 6 4 . 198. INDEX DES NOMS DE PERSONNES 1 3 6 . 43 . 353.1 3 9 . 359 4 2 0 . 3 06. Fiodor : 187. 399. Anatoii : 154. 35.2 1 6 . 243. 159. 140. 327. N icolaï : 183. 39. Kornilov.4 6 7 . 308. 356. 168. 3 1 0 . 36. 137. Ivan : 16. 252. 85. 239. 294. 3 4 0 . Lvov (prince) : 34. 262. 165. 2 24. V ladim ir : 4. 126.171. Jean de: 149 162. 169. 131. Iouri : 167. 411 M akarov.218. M ikhail : 10. K otogorov. N icolas : 170.48. : 3 5 1 . 4 0 0 L Kisselev. 35.4 6 0 Kouzm ine (M inouvcheie) : 197 M Kozlovskaia. 15. 2 3 1 . Kouzm ine. 352. 98. 365 47. Serge : 2 1 9 .47. Alexis : 88. 125. M akhno.40. 38. 141.41. Vikenti : 61 1 7 5 . 2 3 6 . 455. 323. 178. 411. Paul : 170. 223. Kom arov. Korchounov. 3 7 7 Lachevitch. 466 118. 121. 266. 4 3 3 189. L a Fontaine.44.4 1 0 . Piotr : 118 Kozlovski.150.154. 229. 250. 17. 257. 1 5 9 .197. 43 . 452 342. 213 Kozlovski. 357. 411.168. Piotr : 36. Lioubovitch.4 3 4 .191. 100.153. Ivan : 359 90.37. K am kov. 352. 192. 160. 3 9 4 . 94. 13. 3 4 5 . 139.4 0 9 . 3 9 2 . 140. Kam enev. 238. 288. 234. 295.375. Leonide : 150. 89. E fim : 175 16. 300 Kroutchinski. 379. 249. 237.454. Zinoviev) : 82. 2 47. 170. 3 3 9 .341. 3 92. Alexandre .3 4 1 . 411 Kerensky.4 3 9 145. 3 9 1 .149. Artem : 48 144. 45 . 154.1 7 3 . 279. 3 3 6 .461 Kam enski. 412 Karous. M ikhail : 123. 315. Lounatcharski.156 Kozlovskaia. 277 4 1 0 . 168. 48 . 291.457. 2 5 3 .2 2 4 .411. Kolessov. 456.190. 3 4 1 . 173. 359.204. 3 7 1 . 120. 90.65. 4 0 0 .4 1 7 .1 6 0 .169. 447.

3 6 1 . 281. 130. 198.323. 323. 182. M ikhaïl : 307 O ustinov. 437. 4 0 6 439 478 .428. CRONSTADT 2 0 9 . N ikonov : 23 432. 380 237. 414 M aklakov. 167. 323. 176. 335. N icolaiev. I d a : 1 1 . N 121. 189. 433. 363.423. 395. 193. N icolaï : 352 M arx. 35. 391. 256. 314 164.414.403. Stepan : 88. 400 Poincaré. 417.V assili : 313. Sem ion : 213 M alinovski. N icolaï : 63 Pokrovski. 236. O ukhanov. 2 87. 371. 352. 186. 394. 457 M ouralov. H enri : 2 1 7 . Polivanov : 32 236. 398.392. M arc : 39 185. 238. 179. 181. 218. 137. 357. 335. 294. 236. 352. 187. 180. Ivan : 29 . 277. 462 410. 305. Pavel : 34. 236.392. 128. N em itz. Perepélkine.2 1 3 .4 4 1 393. 154 Pervouchine. 398. 337 M edvedev. Serguei : 377 P M ekhonochine. Alexandre : 80. 2 8 0 . lo ssif : 406. 391. 208. 400.2 1 0 . 375. G uerassim e r 187. 443. 396. 190. 3 0 0 . 394. Alexis : 339 2 78. Piotr : 230. N icolas II : 22 . N assonov. 410 154 Patrouchev. 363 M azourov. 222. 188. 261. 175. V ictor : 35 M ilioukov. 451. 4 3 1 . Paskov. Constantin : 76. N astoussevirch. 357. O uglanov. Piotnikov. 29 O ssinski. G ueorgui : 308 O Pierre le G ran d : 19 O rdjonikidzé. Podvoiski. 236. N icolaï : 251. N icolaï : 61 187. N icolaï : 76. Stanislav : 106.457 N ovikov. 237. 300. 120. N icolaï : 76 2 3 8 .391. 4 00 280. 262.431. 399 Poradelov. 90. 182 Petrovski. Robert : 218 448. 272. 441 Pavlov.407. 397. 364. Alexis : 265. 238. 192. Raym ond : 21. 174. V iatcheslav : 76 . 171. 139. Petrov. 164. 327.3 1 4 . M irbach (von) : 48 359. 255. 408. 336. 304. 37. 91. Ivan : 264. M enjinski.3 1 1 . N iessel. 444 Ounschlicht. Karl : 149 Ozoline. 2 4 399. 173. 430. 4 1 1 . M essing. 280. Vassili : 32 O urkski. Ivan : 116. 192. 207. 119. Alexis : 393. 127. 363. 322.3 9 6 . 342. 117. 216 M ouranov. 271 Plekhanov. 398. M atvei : 153 Pedioura. 289. 312. 181. 237. 334 166. Peremytov. Georges : 41 Orechine. 436. 400 2 71. N atan son . N icolaï : 199. ïouii : 39. Jacob : 221 177. 471 Pepeliaiev. 406. 442. 178. 238. Piotr : 186. 289. Jan is : 359. 429. 3 0 8 . 238. Sergo : 268. 377. Fiodor : 48 O ssossov. 190. N icolaï : 361 M artov. Sim on : 94 Petritchenko.218. G rigori : 264 Piatakov. Philipp : 236. 435. N icolaï : 334. 419 400 M ett. 289 Oustrialov.2 1 1 . 434. 401. 235. N ivelle.3 6 2 . Fiodor : 215. 230. 324. 326. Constantin : 153 356. 349. 122. 189. 398.

3 1 5 . Vassili : 86 Trotsky. 83. 89. Phillips : 28. 116.446. 155 Tagantsev. 410 45 Talachov. Serge : 167. Rochal. 306. 467 Sm irnov.91. 307. 271. 377. M ikhaïl : 66.4 0 1 . 448. 61 T a n Fabian. 4 5 2 . 225. 428. 59. 156. 439. 92. 408. Serguei : 12. 67. N icolaï : 166 Rogov. 4 6 3 . 46. 447. 471 86. 307. 13. 452. Sklianski. 186 Sitnikov. 407. 239. 466. 363. 423. 247. Karl : 356. 344. 305. A nton : 28 Rosengoltz. 44. 92 . 309. 385 268. 414. 378 153. 4 6 4 . 409. 454 127 Toukine. 12. 154. Alexandre : 297. 45. Gavriil : 182. 42.4 0 0 . 82. Slonim . 431 406 Poutna. M oïsei : 308 Tchistiakov.4 5 8 338. Savtchenko. A. R u d o lf : 337 Seveï. N icolaï : 283. 330. Proch : 39 Soljénitsyne. 318. 266. 303.444. Sergueï : 165. 311. 260. Alexis : 47 Tchitcherine. 460. Raskolnikov. 455. 280. Alexandre : 341. 86. 427. 2 9 7 . Arkadi : 154 Tchernov. 434» 316. Fiodor : 36. 89. 248. 155. N icolaï : 340. 256. 147. 164. Savinkov. 251. Siydnev : 274 3 16. 448. 238. N icolaï : 281. : 12. 384 Toukhatchevski. Ivan : 71 Price. 267. 218. 133. P io tr: 185. 2 3 7 . 17. 266. 45. 88. 82. 4 5 7 . 4 6 1 . Tchaïkovski. 405. 117 Rykov. 83. Gueorgui : 234. 403. 324. 308. 279. M ikhaïl : 183 253. 90. 434. 4 5 1 . Léon : 4. 43.292. 443. G rigori : 32 Syrekchikov. 1 4 6 . Sarakoussov. 2 09. 381. 94. Léon : 445 222. 435. 399 451 Rose. Piotr : 202. 340. 76. 421. 408 Prochian. 345. 27. Boris : 109. 251. 263. 430 452. 430. 434. 166 Rediger : 27 Reisner. 224. 86. M arc : 451 225. 327. 121. INDEX DES NOMS DE PERSONNES Poukhov.473 220 Stronsky : 34 Raspoutine. Sem ion : 36. 124. M aria : 39. 3 1 4 . Sedov.4 0 2 . 74. Ivan : 245. 453 Sokolov. Rakoucine. 37. 363. 69. 466. S 219. 4 l. 402. 90. 4 59. G rigori : 60.97. 208. 155. V itovt : 146. 225. Louka : 116. 255. 3 5 1 . 341. Efraïm : 97. 399. 11. 451 266 Pouciline. 326. 238. 335. 329. 155 T Reisner. 104. 470 T ourk . Radek. 88. 398. Gueorgui : 221 Rom anenko : 236. M ikhail : 81. 391. 83.1 9 7 . 40.246. 319 Roukhimovitch.265. 129. F io d o r: 115.315. 81. 188. Vassiîi : 78. 479 . V ictor : 44. Proüdnikov : 131 469 Spiridonova.314. 304. Rostov : 222 289. Semanov. 344. 236. Skirda. 246. 442. Joseph : 4. V oldem ar : 265 Tchékhov. 157. 170. 412. 339. 97 R Staline. 429. 224. 118. Sladkov. Larissa : 81.310. 441 Troïtski.

2 3 3 j 2 3 4 .3 9 7 . Piotr : 189. Ja n : 128 4 4 3 . 154. 357. 172.1 1 1 .2 7 2 . 30.4 4 0 . 236. 8 5 . 3 7 6 . 2 9 8 . 365 V V alk. ïrakli : 38.4 4 0 473 Zossim ov. 3 5 9 . 216. 342. 3 5 7 . 4 0 2 . V ladim ir : 2 8 0 1 3 9 . 408 2 4 6 . 370. 2 5 0 . Zatonski.4 3 5 . 2 93. 4 6 7 .2 4 3 . 2 4 5 . 264. 2 19.2 9 5 . 444. 4 49.1 1 1 . 2 23.4 2 . 81. 2 4 8 . 278.4 6 7 168. Verchinine. 192 Vassiliev. 181. A ndreï : 154.4 0 1 .1 3 6 . 91 .4 6 2 . 2 7 2 . 379.2 9 7 .1 9 5 .2 4 9 .4 5 8 .4 4 6 . 2 3 4 . 123. 2 5 4 . 31 . 47. 410 2 2 0 .1 5 9 . 4 5 2 .4 6 9 . 1 6 9 . 1 1 6 . 89 . 281. 131. 3 9 . 90. Ivan : 1 3 0 . Vorochilov. 247. 34 2 9 4 . 355. 356. 2 77. 4 3 4 . Z 2 3 6 . 33 . Zinoviev. 345.1 4 0 . Alexandre : 197 2 20. CRONSTADT 129. 2 29. 2 8 2 . 3 45. W rangel.1 7 2 . 2 5 1 . 4 6 8 . 169. V oline (historien anarchiste) : 236. 2 0 7 .1 5 2 . 2 3 0 .1 0 6 . 9 8 . 132. V assili : 108. 3 7 7 .4 1 0 . 200. V ladim ir : 308. 162. K lim en t : 2 9 0 . Adrien : 115. 2 8 2 2 70.4 4 1 .4 5 9 . 2 0 9 . V iren. 2 7 1 .4 5 0 .2 5 3 . 2 91. 1 8 7 . 4 0 5 .2 5 2 . 83. 453 X enofontov.2 3 1 .1 3 1 . Piotr : 59. 2 0 9 . Voline (tchékiste) : 363 2 0 7 . 290. 156. 4 6 6 . 3 3 9 . 4 5 6 . 310.4 0 6 . 3 8 0 . 2 63. 88.2 5 1 . G rigori : 12. 2 8 0 . 3 7 3 .1 3 2 .1 9 2 . 1 1 9 . 393. 391 1 8 8 . 391 Zelenoï. 1 6 1 . 182. 4 4 8 .3 5 9 .1 6 5 . 238.4 1 6 . G uerm an : 1 1 0 .1 2 8 .3 7 5 . 3 1 6 . V h d islav : 29. 1 2 9 .4 3 2 . 442. 2 5 0 . 2 8 0 . 4 6 3 . 2 8 7 . 342 3 24. Zenzinov. 4 6 4 . V erkhovski. 165. 2 2 3 .1 0 1 .4 7 1 3 50. 365. Voronski.4 7 2 . 4 4 5 . Evgueni : 3 5 9 3 71. Serguei : 88. 3 9 6 .3 7 9 . 2 6 2 . 4 1 5 . Alexandre : 63 2 9 2 .2 5 9 . 4 6 0 .4 3 4 . 1 4 7 .1 1 7 . 188. M axim e : 2 7 9 . 161. 1 2 5 . 1 7 5 .3 1 8 . 227. W eis-Guinter.4 5 1 . 2 9 0 . 2 4 8 . 2 2 2 . 210. Vinaver. 319. V ladim irov. 2 3 8 . 2 3 9 .1 1 8 . 3 7 1 .4 6 2 . 4 3 5 .1 6 2 .2 4 0 . V ilken. 2 8 9 . 326. V olodarski.2 1 1 . 395. Tseidler. 363. 301. 3 2 7 .1 6 1 . 255.4 1 4 . 350. 2 9 3 . 4 3 4 . 394. 473 394.3 5 9 . 341. 330. 229. 2 1 6 .2 9 4 . 2 1 8 .1 2 1 . 170. 130. 2 08.2 1 9 . 2 2 4 . 363.2 4 5 .4 0 0 . 1 9 2 . 188. V lassov. 3 2 4 . 339. Pavel : 2 8 1 .3 0 0 .1 2 0 . 174. 160.2 4 6 .3 8 5 . 3 0 0 . 1 0 3 . 'V tff 4 1 6 . 1 3 5 . 381 Tseretelli. 314. 1 5 7 . 45 . 39. 3 6 3 .4 4 2 .4 1 .4 1 3 . 367 82. 2 2 2 . 2 0 8 .4 5 7 .1 4 5 .1 5 3 .2 1 7 . 369.1 9 4 . Robert : 28 . V aciav : 3 7 7 3 1 3 . 2 2 6 .2 4 3 . 261. Vychnegradski : 51 3 4 7 . 315. X 4 4 . 226. 2 7 8 .2 2 3 . M oïseï : 2 0 0 . 1 1 6 .4 6 8 2 6 5 . 323. 330. Vorovski. 454.

... 297 C hapitre XXI..... 33 C hapitre III.......................... Les balbutiements de rinsurrection . Vers l’assaut final........... Une « troisième révolution » ? ....... 215 C hapitre XV................... Qui sont les insurgés?.... 259 CHAPITRE XVIIL Cronstadt et Immigration............... Le comité révolutionnaire provisoire ..................... 243 C hapitre XVII................... 159 CHAPITRE XI..................... 77 CHAPITRE VI... Table Avant-propos..................... 235 C hapitre XVI.......... 185 C hapitre XII............. Les premières lueurs de l’incendie... 207 C hapitre XIV...... 59 CHAPITRE V.... 149 CHAPITRE X...... Lénine................................... Le passage du Rubicon .... ................ L’assaut m anqué..... 303 C hapitre XXII.... 277 C hapitre XIX.......................... 113 C hapitre VIII............................ 9 C hapitre premier .... Les ouvriers de Petrograd et l’insurrection .. 19 C hapitre II. 51 CHAPITRE IV............. Au bord du R ubicon........................................ L’agonie du communisme de guerre ......... L’attente........... 197 CHAPITRE XIII................. Cronstadt et le X e congrès du parti com m uniste..... 285 CHAPITRE XX............... Chronique d’une révolte annoncée . Les premiers signes de l’orage.. 1917 : Cronstadt la ro u g e ....... Le comité révolutionnaire en action ........ 95 C hapitre VII...... Premier branle-bas de com bat.......... 135 CHAPITRE DC Les «privilèges des commissaires».......................... Un cocktail explosif..................................... 321 481 .......

................. 349 C h a p it r e XXV............................. 383 C h a p it r e XXVIII................................. La répression............ 475 ................ 329 CHAPITRE XXIV................... 405 CHAPITRE XXX Derniers soubresauts.......... 439 Notes........ CRONSTADT C h a p it r e XXIII........................ Reprise en main et réorganisation ........... 391 CHAPITRE XXIX Le commencement de la fin ........... 367 C h a p it r e XXVII.......................................... Fin de partie...... 413 C h a p it r e XXXI............ L’assaut final......... L’exil finlandais.. 425 C h a p it r e XXXIL Interprétations................................................................ Les raisons de l’échec........... 451 Index des noms de personnes.... Nouvelles alliances................. 355 C h a p it r e XXVI...........