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Cahiers du Centre d'Etudes

Chypriotes

La correspondance chypriote d'Edmond Duthoit (1862 et 1865)


Jacques Foucart-Borville

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Foucart-Borville Jacques. La correspondance chypriote d'Edmond Duthoit (1862 et 1865). In: Cahiers du Centre d'Etudes
Chypriotes. Volume 4, 1985. pp. 3-60;

http://www.persee.fr/doc/cchyp_0761-8271_1985_num_4_1_1186

Document généré le 04/05/2017


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LA CORRESPONDANCE CHYPRIOTE D'EDMOND DUTHOIT


( 1862 et 1865)

Jacques FOUCART-BORVILLE

Pieusement conservées dans la famille, les lettres envoyées


au fil de la plume par le futur architecte d'Amiens, Edmond Duthoit,
alors élève de Viollet-le-Duc, lors de ses missions archéologiques de
1862 et 1865 comme assistant des deux grands érudits > Vogiié et Wadding-
ton, nous content d'un style alerte sa découverte émerveillée des splen¬
deurs de l'Orient : Chypre, Jérusalem, Syrie, Liban, Constantinople avec
retour par Athènes et la Sicile ; après 1870 ce sera le Maghreb arabe et
romain parcouru en tous sens. "Je suis tout enthousiasme" écrit-il à sa
mère de Beyrouth en janvier 1862 ; à chaque pas sites et monuments lui
font pousser des cris d'admiration, en suscitant une fièvre de dessiner
jamais égalée : "nous rapportons plus de 1.200 dessins" annonce-t-il triom¬
phalement à la fin de 1862.
Hélas, sauf un album clairsemé de croquis
donné récemment au Musée de Picardie par MM. Robert et André Duthoit, mais
qui tout de même contient les précieuses images ici reproduites du vase
ou plutôt des vases d'Amathonte in situ, cette masse énorme de documents
graphiques gardés par Melchior de Vogiié en vue d'une édition pareille à
celles du Temple de Jérusalem et des Eglises paléochrétiennes de Syrie sem¬
ble perdue, à s'en tenir du moins au silence persistant qui les entoure.
Cette abondante correspondance, connue seulement par une confé¬
rence aux "Rosati Picards" du fils de l'architecte, le notaire Edmond
Duthoit en 1935 (1), mériterait une publication intégrale pour la richesse
des renseignements sur les pays visités, qu'elle évoque dans leur fraîcheur
première, encore intouchée par la banalisation niveleuse du XXe siècle
industriel. A Chypre, par exemple, Duthoit pourra se dire l'un des rares
Européens ayant parcouru l'intérieur de l'île.
En attendant une édition complète des lettres de Duthoit envoyées
à sa famille de 1862 à 1888, nous publions ici sous forme de larges extraits
la partie chypriote déroulée en deux temps, d'abord du 28 janvier aux
3-4 juin 1862 en compagnie de Melchior de Vogiié et de William-Henry
Waddington, puis seul du 30 mai au 10 juillet 1865. Nous y joignons,
grâce à l'amabilité de Madame Geneviève Viollet-le-Duc, deux lettres fon¬
damentales de Duthoit à son illustre aïeul, jusqu'ici inconnues.
La genèse de la première mission chypriote a été élucidée par
Olivier Masson et Annie Caubet (2) rappelant l'importance d'un personnage lais¬
sé jusqu'ici dans l'ombre : Sosthène Grasset, jeune Français établi à Chypre
où il épouse une compatriote, Aimée Laffon, fille d'un ancien médecin-major
établi à Nicosie et nièce d'un négociant fixé à Larnaca, Paul Tardieu, tous
noms que nous retrouverons dans les lettres de Duthoit.
Féru d'archéologie mais pédant, prétentieux et phraseur au point
de lasser la patience de ses interlocuteurs (voir infra le portrait dressé
par Duthoit, dont on sait pourtant la bonté native) Grasset a eu le mérite
d'attirer au départ l'attention de l'orientaliste Guillaume-Rey sur les riches¬
ses archéologiques de Chypre, à la suite de quoi Guillaume-Rey le présenta en
mai 1860 à Hortense Cornu, amie d'enfance de Napoléon III et sa correspondante
au château de Ham. Or c'est à l'initiative d 'Hortense Cornu que Napoléon III
chargea Ernest Renan, peu connu à cette époque, de la fameuse mission phéni¬
cienne de 1860-1861 d'où sortira la Vie de Jésus. Cette mission ayant été in¬
terrompue par la mort subite de sa soeur Henriette, Renan fit choix pour la con¬
tinuer de deux savants renommés : Voglié (33 ans) et Waddington (36 ans) qui
s'adjoignirent un tout jeune homme plein d'avenir, Edmond Duthoit (25 ans), sur
la recommandation chaleureuse de Viollet-le-Duc. L'extension à Chypre du pro¬
gramme initial; qui visait au premier chef Jérusalem et le Liban, fut précisément
imputable à Sosthèse Grasset, désireux, confia-t-il plus tard, "d'assurer à la
France les inscriptions et autres monuments que j'avais relevés, à commencer par
le cratère d'Amathonte, dont le célèbre voyageur Ali Bey (3) avait donné un
croquis informe". En octobre 1861, Grasset rencontrant Renan à Beyrouth insis¬
tait à nouveau pour l'enlèvement du vase d'Amathonte mais il fut fort déçu de
se voir évincé de la direction de la future mission chypriote au profit du trio
Vogiié-Waddington-Duthoit dont il reconnaissait lui-même la compétence bien
supérieure à la sienne : " Au lieu, dira-t-il en 1892 (4), de se voir confier
cette charge (qui l'eût mis à même d'obtenir la chancellerie du consulat de
Chypre), M. Renan m'envoya, l'année suivante, MM. de Vogiié et Waddington, ac¬
compagnés d'un des meilleurs élèves de M. Viollet-le-Duc, M. Duthoit. J'avais
assez vu M. Renan pour savoir que, comme archéologue, il ne pouvait m' éclipser.
lien était de même du docteur Gaillardot, mais il en était tout autrement de
MM. de Vogiié, Waddington et Duthoit, trois spécialistes qui ne me laissaient
d'autre rôle que celui de drogman" (c'est-à-dire interprète).
"J'avais été présenté à M. de Vogiié par M. Guillaume-Rey ; je ne
crus pas que la mission dont il était investi en mon lieu et place me dispensât
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des devoirs de l'hospitalité. Mes amis, le Comte du Tour, consul de France et


M. Barclay, consul d'Amérique, lui offrirent le logement et la table (à Larna¬
ca) ; je me chargeai du mobilier".
"Je donnai à ces messieurs tous les renseignements que je possé¬
dais. La courte excursion qu'ils firent dans l'île n'y ajouta pas grand 'cho¬
se et comme je m'y attendais, les fouilles de M. Duthoit à Golgos furent com¬
plètement stériles. Ce ne fut que grâce à mes indications et à celles de M.
Tardieu qu'il fut plus heureux dans ses recherches, mais ses fouilles avaient
absorbé inutilement l'argent mis par l'empereur à la disposition de Mue Cornu,
tandis que s'il avait été laissé à la mienne, le Louvre se serait enrichi à
peu de frais d'une foule d'objets du plus haut intérêt ..." (5).
Voire ! L'amertume jalouse et vaniteuse de Grasset lui fait mini¬
miser à outrance les résultats de l'expédition Vogué, que certes à Golgoï la
chance n'a pas favorisée. N'empêche qu'il a joué un rôle notable en fournissant
d'utiles renseignements, spécialement sur le vase d'Amathonte, et aussi en ac¬
quérant pour sa collection de belles statues qui finirent par entrer au Louvre.

La carrière et l'oeuvre d'Edmond Duthoit.


Pour comprendre la correspondance d'Edmond Duthoit, il sied de
retracer en bref sa vie et son oeuvre, les deux s 'éclairant par une constante
interaction. Ses talents sont multiples : dessinateur d'aquarelles extrêmement
soignées qui témoignent d'un goût pour la couleur renforcé par la vision direc¬
te de l'Orient (au Salon de 1863 on admirera deux aquarelles jugées admirables
de rendu et de dextérité), architecte-décorateur de châteaux, d'églises et de
chapelles sur un registre étendu, archéologue restaurant depuis 1868 les monur-
ments historiques du Nord de la France (Senlis, Beauvais, etc.) et surtout de¬
puis 1872, recensant pour les sauver ceux d'Algérie (Tlemcen et environs,
Djemilah, Tebessa, Lambèse, Timgad, etc.), voyageur-explorateur ardent et cou¬
rageux, auteur enfin de plusieurs mémoires scientifiques denses et surtout pré¬
cieux pour expliquer ses intentions esthétiques.
Né le 1 mai 1837 à Amiens, dans la future rue Emile Zola, dans la
maison-sanctuaire des Duthoit gardée intacte par leur descendant Gérard Ansart,
Edmond grandit au sein d'un milieu privilégié : l'atelier des frères Duthoit à
l'amitié légendaire. Son père Aimé Duthoit, chef de la firme, était surtout dé¬
corateur ; l'oncle Louis, plus doué, sculptait statues et bas reliefs à la ma¬
nière des tailleurs d'images lillois, ses ancêtres ; tous deux dessinèrent sans
relâche les villes et villages de leur province durant presque un demi-siècle,
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couvrant de croquis pris sur le vif une centaine d'albums que Robert et
André Duthoit viennent de remettre généreusement au Musée de Picardie, en
même temps que les beaux cartons de dessins exécutés pour Brebières.
Après des études classiques dans les collèges jésuites de Bruge-
lette en Belgique, de Saint Clément de Metz et de la Providence d'Amiens,
Edmond vit sa vocation de dessinateur s'éveiller de bonne heure dans
l'ambiance familiale que nous avons déjà décrite, où l'art uni à la religion
régnait sans partage. Viollet-le-Duc, depuis 1849 architecte de la Cathédrale

df Amiens, connut aussitôt les frères Duthoit que leur prestige local venait de
maintenir comme sculpteurs de la Cathédrale de préférence aux Parisiens. La col¬
laboration entre ces hommes qu'animait le même amour du Moyen-Age fut pendant
vingt ans exemplaire, Viollet voyant dans les Duthoit les "derniers imagiers"
et louant leur atelier comme la rémanence des chantiers médiévaux chers à son
coeur.
C'est ainsi que tout naturellement en septembre 1857 le jeune
Edmond, âgé de vingt ans, entra dans l'agence que Viollet venait d'ouvrir à
Paris pour bientôt prendre place avec Anatole de Baudot et Ouradou parmi ses é-
lèves préférés.
Au début notre jeune homme avait été attiré par la décoration de
théâtre et il fallut l'autorité de Viollet-le-Duc pour lui imposer une formation
solide d'architecte assurée sur le tas, loin de l'enseignement académique que
le maître rejetait. Très attaché à Viollet, Edmond n'aura pas d'autre profes¬
seur et restera près de quinze ans dans son agence (de 1857 à 1872 environ) jus¬
qu'à son installation définitive comme architecte indépendant à Amiens. Sa par¬
ticipation sous l'anonymat aux travaux du maître (Notre-Dame de Paris, autels
de Notre-Dame d'Amiens, château de Pierrefonds, etc.) fut considérable.

Le premier ouvrage personnel de Duthoit est destiné à l'église


néobyzantine du Petit Séminaire de Saint-Riquier; édifiée depuis 1859 par l'ar¬
chitecte d'Amiens Jean Herbault, grand ami des Duthoit : un magnifique maître-
autel en pierre, émaux et bronze doré recouvert d'un imposant ciborium à coupole
en cuivre doré et fer (depuis disparu) exécuté par l'orfèvre parisien Chertier
en 1860-1862.
Survient cette année 1 862 1 ' événement-clé de sa vie, qui l'empê¬
che de participer comme prévu à la décoration de la chapelle du Musée comme à
l'élaboration des plans du Palais de Justice d'Amiens sous Herbault : le Comte
(plus tard Marquis) Melchior de Vogué (1829-1916), connu dans les milieux ar-
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chéologiques pour son livre Les Eglises de Terre Sainte publié en 1860, fait
appel à lui sur l'indication de Viollet-le-Duc pour être le dessinateur atta¬
ché à une mission de recherches au Proche Orient, ayant pour but de continuer la
mission phénicienne de Renan.
Il s'agissait d'étudier l'architecture phénicienne au Liban et à
Chypre, comme aussi les remparts et tombeaux de Jérusalem, afin de déterminer
le jeu respectif des influences égyptiennes, phéniciennes, juives et grecques,
objet de controverse aiguë dans le monde savant de l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres, notamment entre Saulcy et Renan. Vogué, par ailleurs, utili¬
sa à titre personnel Duthoit pour les églises chrétiennes de Syrie jusqu'ici
négligées et en contrepartie consentit a ce qu'au retour son dessinateur passât
par Athènes et la Sicile. Un épigraphiste et numismate consommé ,Waddington, se
mêla à eux, les tâches se répartissant entre eux trois : à Vogiié l'histoire des
monuments, leur description et la photographie ; a Duthoit : les dessins (ils
seront légion) ; à Waddington 1 ' épigraphie, mais dans l'île de Chypre Duthoit
laissé seul pendant quelque temps dut s'occuper de tout : fouilles et dessins.
Ce voyage, occasion merveilleuse pour un jeune homme jamais sorti
de son pays, est selon l'heureuse expression de l'Anglais Bergdoll, auteur d'une
excellente biographie d'Edmond Duthoit, l'équivalent de ce qu'étaient pour les
artistes les Prix de Rome et de ce que fut pour Viollet le voyage d'Italie.
De cette mission poursuivie à Jérusalem, en Syrie, au Liban et à
Chypre pendant plus d'un an, de décembre 1861 à janvier 1863, Vogiié tirera les
éléments de deux grands livres remplis de planches dessinées soit par lui, soit
par Duthoit : Le Temple de Jérusalem, 1864-1865, et La Syrie Centrale, architec¬
ture civile et religieuse du Iau Vie siècle .1865-1 867 . Une monographie monu¬
mentale sur Chypre devait suivre, qui ne vit pas le jour faut de temps. Et pour¬
tant c'était bel et bien leur intention commune; voir la lettre de Duthoit de
juin 1865 : "j'ai l'intention de publier mon voyage à Chypre" et les souvenirs
d'Henri Bernard (6).
La chance de la mission se renouvelle en 1865, cette fois sans la
participation de Vogiié, ni de Waddington. Le surintendant des Beaux-Arts, Comte
de Nieuwerkerke, charge Duthoit de se rendre sur la côte asiatique du Bosphore
près de Constantinople pour fouiller le site d'Assos, ville grecque du Ve siè¬
cle avant Jésus-Christ, dont les Turcs veulent utiliser les pierres pour ériger
des forts aux Dardanelles. Il faut gagner de vitesse les archéologues anglais
prêts à se mettre en piste. Après quoi Duthoit gagnera, par Smyrne et Rhodes j sa
chère île de Chypre afin d'y faire pour le sultan le relevé des canons vénitiens
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des forteresses turques de l'île et surtout préparer l'enlèvement, gloire de sa


randonnée de 1862, du fameux vase d'Amathonte taillé dans un bloc de pierre de
3 m 50 de diamètre, aujourd'hui au Louvre dans une salle qui s'appela longtemps
"Vogué et Duthoit". Certes l'énorme vase était connu, mais le mérite de Duthoit
fut sa prise de possession autoritaire, au nom de la France, grâce à un firman
de sultan brandi face aux convoitises des Anglais .
Incident dramatique i atteint du choléra, le Consul français de
Limassol, M. de Maricourt, meurt dans les bras de Duthoit qui montre en l'occur¬
rence un rare courage, tous les gens de la suite du Consul ayant fui. Tout de
même ce choléra interrompt la mission d'Assos et empêche Duthoit de donner sui¬
te aux propositions avantageuses de Renan, désireux de voir terminer les fouil¬
les phéniciennes de Sour (Tyr) pour lesquelles un important crédit subsistait.
Entre temps débute le travail fondamental que lui confie Viollet-
le-Duc en tant que chef d'agence : rénover et décorer complètement dans le goût
médiéval le superbe château de Roquetaillade, merveille de fortification du
début du XlVe siècle en pays bazadais à Mazères (Gironde), propriété du marquis
Lodoxs Le Blanc de Mauvesin et de son épouse Geneviève de Galard de Béarn. Trop
occupé par les multiples tâches de restauration des monuments historiques et
avançant en âge, Viollet-le-Duc se décharge en fait sur celui qu'il appelle "mon
jeune aide de camp" (lettre 26 janvier 1867) et que Mauvesin appelle "votre
lieutenant" (lettre du 21 juillet 1864). Edmond Duthoit, apte maintenant à pro¬
fiter de ses fécondes expériences de Pierrefonds et de l'Orient, va faire oeu¬
vre personnelle sous l'égide de Viollet-le-Duc qui reste l'inspirateur direct
et continue d'assumer la direction effective des travaux. En fait, ainsi que
l'a révélé Pierre Foucart d'après des documents inédits, sa collaboration fut
tellement importante et décisive qu'on peut estimer à près de 80 % sa part dans
la réussite de ce grand chef-d'oeuvre de décoration néogothique, en parfait état
de conservation, qu'est Roquetaillade.
Pour l'autre beau château d'Abbadia près d'Hendaye, construit à
neuf de 1862 à 1876 sur les plans initiaux de Viollet-le-Duc et légué à l'Ins¬
titut par son constructeur Antoine d'Abbadie, notre architecte livre un mobilier
néogothique exubérant, encore plus riche qu'à Roquetaillade, dont témoigne au
fonds Duthoit un carton entier de dessins et photographies. Il dessine les or¬
nements sculptés de la porte d'entrée (grand crocodile inspiré de Pierrefonds
qui surprit Viollet-le-Duc lui-même) et deux fresques du vestibule. Son génie de
décorateur s'exerce à plein dans plusieurs pièces (salons d'honneur, salon
mauresque, salle à manger, chambres espagnoles, chambre dite de la Tour aménagée
en vue de la visite de Napoléon III, prévue pour 1870 mais qui n'aura jamais
lieu, etc.) ; pour la chapelle il crée un ensemble avec reliquaire susceptible
de rivaliser avec celle de Roquetaillade.
A Neuilly-Saint Front dans l'Aisne, ville proche du château de
Waddington son compagnon de voyage de Syrie et Jérusalem, Duthoit installe une
fontaine reproduite avec éloge dans la Gazette des Architectes de 1867.
C'est vers cette époque que Duthoit connaît l'épanouissement du
bonheur familial dans une union conclue en 1866 avec une jeune fille d'Orléans,
Esther Paillat. Deux enfants hériteront des goûts artistiques du père : Adrien
né en 1867, peintre attiré par le symbolisme chrétien des années 1900, et Louis,
né en 1868, talentueux architecte de l'Hôtel Bouctot-Vagniez à Amiens, bel
exemple en plein 1900 de gothique moderne à la Viollet-le-Duc .
Passé la guerre de 1870, Duthoit habite maintenant à Amiens où
sa famille réside déjà depuis quelque temps. Comme l'agence Viollet-le-Duc est
en voie de dissolution et que d'autre part Duthoit est réclamé avec instance
par une mère veuve un peu possessive, pour laquelle il nourrissait un véritable
culte, il cède à ses sollicitations et renouce à l'avenir brillant que lui assu¬
raient à Paris une réputation dans les milieux archéologiques, une clientèle
étendue de châtelains et ses succès aux Salons, pour se fixer définitivement en
province.
Après 1866, date où il est attaché à la Commission des Monuments
Historiques, l'activité de Duthoit s'exerce sur deux registres ; d'une part,
les commandes privées, d'autre part la restauration des monuments historiques de
la Somme, de l'Oise (voir de ravissantes aquarelles à la Direction du Patri¬
moine), puis en 18726 l'Algérie, concrétisée pour celle-ci par le poste spécia¬
lement créé en 1880 d' "architecte en chef des Monuments Historiques de l'Algé¬
rie". Les énormes travaux de recensement par relevés, estampages, dessins et
photographies concernent surtout les mosquées de Tlemcen et du département d'0-
ran, ainsi que les fouilles de déblaiement des villes romaines du Sud-Constan-
tinois : Lambèse, Tébessa, Djemilah, Timgad. Duthoit s'enthousiasme spécialement
pour cette dernière, l'ancienne Thamugas, étudiée à fond dès 1881 et qui sera
dégagée des sables par ses élèves : Amédée Maintenay (mort de la malaria en
juillet 1881), Henri Bernard, son collaborateur dévoué à Brebières et son futur
biographe, Amédée Milvoy et Emile Sarazin.
Evolution décisive : Duthoit s'enflamme pour l'art arabe auquel
il consacre un mémoire passionné. A sa mort en 1889, il s'apprêtait à présenter
à l'Exposition Universelle les dessins de Timgad qui eussent été sa gloire. On
sait qu'en janvier 1983 Timgad vient d'être inscrite au Patrimoine mondial.
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Les commandes particulières venues de toute la France affluaient ;


c'est ainsi qu'en 1872-1876, en collaboration initiale avec son oncle Louis
Duthoit auquel succède le sculpteur Delaplanche qu'on retrouvera à Notre-Dame
de Brebière, il décore trois grandes chapelles de la Cathédrale de Boulogne-
sur-Mer, et édifie le monument funéraire de l'évêque bâtisseur Mgr Haffreingue.
Par ailleurs, il construit dans un style gothique rationnel très simple les pe¬
tites églises de Champdeniers ou Champeaux (Deux-Sèvres) en 1878, de Bryas
(près Saint-Pol sur Ternoise en 1880-1884) et de Souverain-Moulin à Pittefaux
près Wimereux (Pas-de-Calais) en 1882-1883. Il dresse de nombreux monuments
funéraires, entre autres des tombes du Père Lachaise, de la célèbre Comtesse
d'Agoult (1876) et du Comte Robert de Vogiié.
Très introduit dans les milieux nobiliaires par ses sentiments
monarchistes, il aménage une série de châteaux (Chamousset, au Comte de Saint-
Victor, Sully en Saône-et-Loire, etc.)» mais à vrai dire, depuis 1883 jusqu'à
sa mort prématurée en 1889, une seule tâche va polariser son activité : Notre-
Dame de Brebières à Albert, sanctuaire de pèlerinage (la Lourdes du Nord, di¬
sait Léon XIII) , sommet de sa carrière comme synthèse magistrale de tous les
monuments vus dans ses voyages autour du bassin méditerranéen : mosquée de
Tlemcen, cathédrales de Monreale et de Marseille. L'extérieur, par ses bandes
colorées et sa brillante décoration, est d'esprit arabe, tandis que la tour,
partie décisive de l 'édifice. qui ne sera élevée. d'ailleurs qu'après sa mort par
Bernard en 1893 sur ses dessins, a comme second prototype Notre-Dame de la
Garde à Marseille. Quant à l'intérieur, le toit rappelle ceux de la Cathédrale
de Messine et surtout de Monreale.
Réunion harmonieuse des arts byzantin et arabe dans un éclectisme
de bon aloi, elle conserve son unité du fait qu'au départ Duthoit et le curé
d'Albert, le chanoine Godin, promoteur de l'ouvrage, sont tombés d'accord pour
prendre comme modèle les premières basiliques chrétiennes, qui pour Duthoit ne
pouvaient se séparer des traditions byzantine et sicilienne.
Gravement atteint d'une maladie de coeur, Duthoit alité précipite
les dessins qui après sa mort survenue à Amiens le 10 juin 1899 à l'âge de 52
ans serviront à son élève Henri Bernard (plus tard inspecteur des Monuments His¬
toriques à Pierrefonds) pour parachever l'oeuvre interrompue, et plus tard rele¬
ver de ses ruines la Basilique détruite aux trois-quarts par la guerre 14-18,
qui maintenant, ressuscitée par le fils Louis Duthoit, domine toujours de la
magnificence de son clocher doré la plaine picarde, comme le dernier rayon du
grand artiste modeste et bon que fut Edmond Duthoit.
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NOTES

(1) Pour la bibliographie voir ï (Henri Bernard) Edmond Duthoit, architecte,


1837-1889, Amiens 1890.
-Edmond Duthoit (fils) Un architecte amienois au Proche Orient. Edmond
Duthoit , Amiens 1936.
-Barry Bergdoll, The Architecture of Edmond-Clément-Marie Duthoit, King's
College Cambridge, Angleterre, mai 1979, dactylographié ; le chapitre
consacré par le même Bergdoll à Duthoit "The synthesis of all I have seen
of the architecture of Edmond Duthoit" dans l'ouvrage général de Robin
Middleton, The Beaux Arts and nineteenth century French Architecture,
1982, p. 217.
-Notre article à paraître sur Roquetaillade dans le Bulletin de la Société
d'Histoire
sur la famille
de l'Art
Duthoit.
Français, ainsi que nos études d'ensemble dactylographiées

(2) Sur l'activité de Grasset a Chypre, voir Olivier Masson et Annie Caubet,
"A propos d'Antiquités chypriotes entrées au Musée du Louvre de 1863 à
1866", Report of the Department of Antiquities Cyprus 1980, p. 136-149
(revue citée RDAC) .

(3) Badia y Leblich dit Ali-Bey, aventurier espagnol, né 1766, -f 1818, qui a
laissé des récits de voyage au Proche-Orient (Larousse) .

(4) Revue Britannique, nov. déc. 1892, p. 112-113, cité par 0. Masson et
A. Caubet, op. cit.

(5) Pour les résultats d'ensemble de la mission de 1862, voir les lettres a-
dressées par Vogiié à Renan, Revue Archéologique, 1862, I, p. 345-347 et
II, p. 244-249 ; les articles d'épigraphie de Vogiié, Journal Asiatique,
1868, II, p. 491 et s., et deux articles signés Lavoix et Puget "Chypre
et Paphos", découverts par Olivier Masson dans L'Illustration, janvier-
février 1864, I, p. 59 et 61, 109 et 110, avec beau dessin d'après Duthoit
représentant le site d'Amathonte (p. 109).

(6) H. Bernard, Edmond Duthoit p. 14 : "après la cession de Chypre à l'An¬


gleterre, Vogiié et Duthoit conçurent le projet d'une monographie sur l'île
que le journal Le Tour du Monde s'offrait à éditer, mais absorbés (soit par
la diplomatie, soit par leurs affaires) ne purent le réaliser" ; le fait
est confirmé par la lettre de Duthoit de juin 1865, publiée plus loin.
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LETTRES ENVOYÉES DE CHYPRE PAR EDMOND DUTHOIT A SA MÈRE.

Nous ne reproduisons que par extraits les textes de faible intérêt


et par ailleurs nous avons jugé bon de corriger les fautes d'orthographe, cons¬
cient que l'auteur, lettré soucieux de perfection, n'eût pas admis l'impression
de fautes commises au courant de la plume dans une correspondance familière sans
relecture.

Premier voyage à Chypre du 28 janvier au début de juin 1862.


Embarqués à Marseille le 22 décembre 1861, nos trois voyageurs :
le Comte de Vogué (1), Waddington (2) et le jeune Edmond Duthoit (3), tout feu
tout flamme à l'âge de 24 ans, passent par Malte et Alexandrie avant d'arriver
à Beyrouth le 2 janvier 1862.
Lettre 1 : Marseille 21 décembre 1861. M. le Comte de Vogué, qui m'avait paru
un peu froid lors de ma première entrevue, est un homme charmant en tout point
et me traite non pas comme un gamin que je suis, mais comme un ami. Quant à
cette position, c'est à M. Viollet que je la dois, il a fait un éloge de moi ...
Question argent ... , il ne m'a pas donné un sou (ce regret lancinant revien¬
dra plusieurs fois dans la correspondance, note de l'auteur) .
Lettre 3 : Beyrouth, 2 janvier 1862. M. de Vogiié : c'est l'homme le plus ave¬
nant et le plus simple. Excellent chrétien et fort fervent, il est le fondateur
de l'oeuvre des écoles d'Orient et l'un des organisateurs des pèlerinages en
Palestine .
Lettre 6 : Famagouste, le 8 février 62 (à bor<ì de La Stella). Chère Maman. Nous
sommes à bord de la Stella. Famagouste est une ville assez fanatique et il est
défendu à tout chrétien d'y loger, le capitaine Régnier, de la Stella, grand
vaisseau marchand de Marseille, a bien voulu nous accorder l'hospitalité à son
bord .
Notre traversée s'est admirablement effectuée et c'est le mardi matin 28
janvier que nous avons abordé à Larnaca, le seul port de l'île habité par les
Européens. Larnaca est une petite ville située à 1 km de la mer. Le port où
l'on débarque n'est que le faubourg de ce village, mais de fait La Marine (port
de Larnaca) est le centre du commerce. C'est là seulement que résident les con¬
suls et les quelques commerçants qui ne craignent pas d'affronter les fièvres
pernicieuses qui affligent chaque été ce pays. Les Turcs sont maîtres de Chypre,
mais ils sont fort peu nombreux, la masse de la population est grecque. Le cos¬
tume des hommes est à peu de chose près celui des Grecs Hellènes mitigé un peu
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par le voisinage de la Syrie. Les femmes rappellent dans leur mise les jolies
filles d'Arles, elles portent avec beaucoup de coquetterie un petit corsage
très ouvert qui se croise au-dessous des seins, une mousseline ou des dentelles
couvrant la poitrine, la gorge reste nue, une gaze enveloppe la tête et le chi¬
gnon des personnes qui ne portent point de magnifiques nattes pendantes dans le
dos. Des fleurs artificielles ou naturelles sont placées dans les cheveux.
Mais d'un point de vue logique, mieux vaut parler du débarquement.
(Le compliqué fut de grouver un gîte ; faute d'hôtel, Vogiié et Duthoit durent
accepter l'offre du Consul de France, M. Du Tour (4), de loger chez lui, pen¬
dant que Waddington logeait chez le Consul américain Barclay). M. Du Tour> Con¬
sul de France, mit aussitôt sa maison à notre disposition, mais M. Waddington
alla loger chez le Consul américain. M. Grasset à qui nous avions été adressés
et qui voulut nous entraîner à dé jeûner pour ce jour là, mais n'ayant rien pré¬
paré, il était 2 heures et nous jeûnions encore, mais ceci n'est plus un mal
depuis que nous allions le tenir. M. Du Tour nous fit les honneurs (de son con¬
sulat) d'une façon fort gracieuse. Le soir un grand dîner réunit les notables
habitants européens de l'île.
Puisque j'ai prononcé le nom de M. Grasset, comme je suis appelé
à avoir ici des rapports très fréquents avec lui et que par conséquent son nom
se retrouvera assez souvent dans mes lettres, je veux vous dire de suite qui
c'était. Il est jeune encore, 35 ans, petit, une tête assez artistique (5), une
mise ad hoc. M. Grasset a mangé en France, je crois, une assez bonne fortune, il
le dit du moins, c'est pour se remonter qu'il est venu ici, il s'est mis à la
tête d'une grande culture à laquelle il n'entend rien, il a pour ambition se¬
condaire de se faire un nom dans les arts, il dessine mais assez mal, le plus
parfait ennuyeux du monde, il parle peinture d'un ton doctoral, dans un temps
il fait souffrir le martyre à de pauvres morceaux de bois qui n'en pouvaient
mais. Les maîtres sont ses camarades, ses chose par et et chose par la, et il
n'est pas moins tranchant quand il s'attaque à la statuaire. La numismatique,
l'archéologie, il cause de tout avec le même aplomb, le fait est qu'en toutes
ces matières il s'entend comme à ramer des choux. Tu ne saurais croire com¬
bien la conversation avec ce bout d'homme est fatigante, il a tout vu, il
sait tout, il n'y a de place que pour lui : c'est là son travers ; sauf cela
il nous a reçus très bien, mais je suis effrayé en pensant que je l'aurai un
mois ou 6 semaines sur le dos. Etrangers que nous sommes, nous sommes obligés
d'avoir quelqu'un pour nous renseigner un peu et c'est lui qui est chargé de
cela et on s'est trouvé forcé de l'accepter pour ne le point froisser et l'em¬
pêcher de mettre des entraves à notre travail.
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(Par la suite, devenu plus indulgent, Duthoit parlera du "brave M. Grasset").


M. Waddington, notre compagnon, épigraphiste très fort et homme
charmant en tout point. Le lendemain commence le travail de la mission. Le
travail est ainsi partagé : la partie épigraphique, M. Waddington, description
historique et photographique, M. le Comte de Vogiié. Les dessins sont ma part,
inutile de te dire que chacun empiète à son tour sur le terrain de son voisin.
La mission du gouvernement a pour but de recueillir les éléments propres à fai¬
re connaître les Phéniciens, tout ce qui peut concerner leur histoire, leurs
arts, leurs moeurs, etc. Enfin M. de Vogîié veut étudier en sus l'art chrétien,
en particulier, et par ci, par là, l'art en général et l'histoire.
C'est à Larnaca même que nous devions faire nos premières fouilles.
Cette ville est bâtie sur l'emplacement et avec les matériaux de Citium, an¬
cienne capitale de l'île pendant la domination phénicienne. L'ancien port de
cette ville se voit encore à 10 minutes de la ville neuve, il est comblé main¬
tenant, c'est un marais pestilentiel pendant l'été ; à chaque pas le pied se
heurte contre des fragments de toutes sortes i chapiteaux, colonnes, etc., mar¬
bres de toutes sortes, mais rien d'entier qui puisse renseigner sur la place
que devaient occuper les monuments dont les fragments donnent une haute idée.
Du reste, de toutes les sculptures aucune n'est de l'époque que
nous étudions spécialement ; les Grecs et les Romains ont successivement ha¬
bité cette île et c'est à eux qu'il faut attribuer ce que nous avons rencontré
ici. L'épigraphie est plus riche et M. Waddington a fait une assez riche moisson.
Dans une maison appartenant à M. Mattei Sancti on nous fit voir une cuisse de
statue en bronze d'un fini exquis et d'une taille double ou triple nature (6) .
Il y a 27 ans environ des Turcs, en fouillant pour extraire des pierres, ren¬
contrèrent cette figure complète et furent assez barbares pour la briser en
mille pièces afin de s'en partager les morceaux. Ce fait est pris dans un millier
d'autres du même genre qui nous furent racontés ici.
Le vendredi (31 janvier) je partis à cheval avec un kawas du con¬
sulat (7) pour aller visiter Kiti à 3 heures de Larnaca. Cette bourgade est au
dire de plusieurs savants l'ancienne Citium que d'autres, comme je l'ai dit,
placent à Larnaca. Pour y parvenir on longe pendant presque tout le chemin des
marais salants d'un aspect assez triste ; à moitié chemin on aperçoit, comme
une petite oasis au milieu des sables, un bouquet de palmiers, des caroubiers
et les minarets, les coupoles d'une mosquée fort vénérée dans le pays et pèleri¬
nage fort suivi des Turcs . Le Théqué est le nom de cet endroit (nommé) la Solta¬
na ou la Sultane ... mon guide me dit que c'était la tente ou la tante du pro-
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phète. Je n'ai jamais pu lui faire expliquer laquelle des deux (8).
Le petit village de Kiti possède une église assez misérable, mais
dont l'abside est décorée d'une mosaïque byzantine à fondd'or fort belle. J'ai
essayé de la dessiner, mais il faisait tellement sombre que je n'ai pu en faire
qu'un croquis informe. Elle représente St. Michel, Raphaël et Gabriel, deux
anges sont presque complets, le troisième n'a conservé que la tête ... (Ensuite
en route pour Famagouste.)
(Ouvrant une parenthèse, il décrit les fléaux de l'île : outre
les fièvres et les serpents), ce sont les sauterelles, elles surgissent au prin¬
temps on ne sait d'où, s'abattent sur les moissons, puis s'attaquent aux arbres
dont elles dévorent jusqu'à l'écorce. Dans les sources, elles se voient par
millions et empoisonnent toutes les eaux. Pour détruire un fléau si grand le
gouvernement avait imaginé de forcer chaque individu à apporter une certaine
quantité de ces insectes. Des spéculateurs d'une singulière expèce se mirent à
chasser la sauterelle et à la vendre à ceux qui devaient en payer au Pacha, ceci
vint aux oreilles de ce gouverneur qui conçut de suite une idée magnifique; il
fit concurrence aux marchands de sauterelles, il osa revendre lui-même les sau¬
terelles qu'on lui avait apportées pour payer la taxe, de sorte que cette avari¬
ce détruisait tout l'effet d'une mesure des plus utiles au pays.
Pour nous rendre à Famagouste, nous devons faire deux étapes.
Vendredi à midi, notre caravane se mit en marche pour Athienou, ancienne Golgoï:
les trois membres de la mission, deux janissaires, un domestique grec, deux mu¬
lets portant les bagages et des muletiers perchés sur des ânes .
Athienou est à trois heures et demie de Larnaca, c'est un petit
village qui possède deux églises qui n'ont que peu d'intérêt, les maisons sont
assez grandes et bâties en briques cuites au soleil... C'est assez animé parce
qu'est là le coucher des muletiers qui vont de Larnaca à Nicosie, capitale offi¬
cielle de l'île. Nous descendîmes dans une ferme grecque appartenant à M. Tar-
dieu, négociant français à Larnaca ; je me suis mis en quête ... je fus fort
heureux dans mes recherches. Je fouillai toutes les maisons, toutes les cours ...
et je trouvai entre autres choses trois chapiteaux, tous variés appartenant
à un art tout à fait inconnu qui peut être phénicien ? Des têtes fort belles
et en quantité, nous en achetâmes pour le Louvre et pour des prix fabuleux de
bon marché, en tout une cinquantaine de francs.
La manière de procéder (pour les achats) est toute extraordinaire
(voici un exemple typique). J'avais trouvé une tête très belle de Bacchus in¬
dien (9) . On avait offert une valeur de 5 francs à la femme de la maison où
elle était. Cette femme refusa de la vendre sous prétexte qu'elle n'était pas
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assez payée. En rentrant chez nous on envoya un des janissaires chez cette fem¬
me en lui disant d'apporter elle-même cette tête aux effendi , c'est-à-dire à
nos seigneuries où elle recevrait la somme offerte, sinon ils devaient rapporter
la tête sans rien donner à la malheureuse. Nous avons un firman et vous voyez
qu'il sert à quelque chose.
Le dimanche (2 février) nous arrivâmes à Famagouste ; sur la rou¬
te je relevai une petite église byzantine, toute couverte de peinture et fort
jolie, mais ruinée. La route ... traverse une plaine immense, la Messaoria ;
la culture est ici assez bonne ... mais les arbres manquent totalement, ce qui
rend le paysage monotone. (Près de Famagouste on reprend les marais qui sont
fort pittoresques avec leurs grands roseaux qui ont 6 ou 7 mètres de hauteur
et dans lesquels hommes, chevaux et habitations disparaissent complètement.)
Famagouste montre d'assez loin les deux tours de sa cathédrale
ruinée. Des fortifications encore assez bonnes lui donnent de loin l'aspect
d'une ville française, mais les touffes magnifiques de palmiers qui croissent
partout détruisent bientôt l'illusion.
Famagouste, ancienne Ammagousta, serait une ville dont la fonda¬
tion se perd dans la nuit des temps, mais elle doit son importance aux Lusignan
qui s'établirent à Chypre au XlIIe siècle ; à en juger par ses ruines, elle
était fort importante. Les nations la disputèrent bien des fois ; aux Lusignan
succédèrent les Génois, aux Génois les Vénitiens, enfin au 16e siècle après un
siège horrible la ville se rendit aux Turcs. La ville aujourd'hui n'est plus
qu'une ruine ; 450 soldats turcs et une centaine de musulmans sont les seuls
habitants de la ville. Au dire des Chypriotes, aux jours de sa grandeur, Fama¬
gouste compta 360 églises ; le chiffre est exagéré sans doute mais la vérité est
déjà incroyable, ce n'est qu'église sur église, chapelles sur chapelles ; pres¬
que toutes ont été fort belles, enrichies de peintures de haut en bas ; la ca¬
thédrale qui sert aujourd'hui de mosquée compterait parmi nos beaux édifices de
France avec ce mérite qu'elle a été bâtie d'un seul jet (10).
Lettre 7 : Nicosie, 24 février 1862.
C'est le dimanche 9 (février) que nous sommes partis de Famagouste
pour Nicosie, nous avons en route visité Grotéri, Agio Theodoro, Carpasi, Car-
pasia, Ghialoussa, Tricorno, Kythrea et Nicosie ..., des paysages magnifiques ...,
voyage fatigant, en moyenne 7 à 8 heures de cheval par jour et le soir un dîner
assez mauvais et des lits où la puce a établi son empire. A Carpasi, j'ai cru
que nous nous passerions de lits et de souper, à notre approche tout le monde
s'est enfui en fermant les portes; il a fallu se fâcher tout rouge pour obtenir
la moindre des choses, nos cawas ont commencé par bâtonner un individu qui n'en
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pouvait mais pour l'exemple, puis on s'est mis en devoir de faire sauter une
porte. Ce que voyant la femme de la maison a reparu et nous a fait un dîner a-
troce à 10 heures du soir et nous avions eu ce jour-là 12 heures de marche et
j'ai dû coucher sur une planche tout habillé, enveloppé dans ma couverture (mais
à Ghialoussa, meilleur accueil), le dîner fut copieux et excellent, toute la
famille était débout autour de la table, nous forçait à manger plus que nous
n'en voulions. Ce n'est pas tout, ne va pas trop te scandaliser, ils voulaient
nous amener des compagnes pour la nuit. Tu vois qu'ils ne comprennent pas les
choses à demi. A Kythrea, même hospitalité. La poule est notre nourriture de cha¬
que jour, 2 fois par jour, avec du riz et du pain d'orge.
Le plus souvent, nous déjeûnons hors des villages sur l'herbe»
au bord d'une fontaine qui nous fournit la boisson. De Famagouste à Nicosie
nous avons trouvé peu de chose : quelques débris de chapiteaux par ci par là,
des têtes, des bras, des jambes de statues, j'ai la spécialité pour les trou¬
vailles ; à Carpasi, je suis tombé sur un gisement de têtes, environ vingt-
cinq têtes de statues de pierre, toutes pareilles, assez belles de travail,
mais très frustes.
J'ai force de croquis faits à la hâte, le plus souvent sans même
descendre de cheval.
(Il raconte) de tristes événements : sous nos yeux, deux vaisseaux,
un anglais et un arabe, ont péri sur les brisants qui ferment le port de Fama¬
gouste en plein jour à 100 mètres de nous, en 5 minutes ils étaient coulés
bas ... Tous les hommes ont été sauvés ; MM. Vogué, Waddington et lui ont aidé
au cabestan.
(Ils descendent au Consulat de France à Nicosie) . Nicosie est
l'ancienne capitale de l'île sous les Lusignan, elle abonde en ruines, mais je
suis destiné à rester une autre fois 8 à 10 jours pour les dessiner.
Nicosie est la résidence du Pacha gouverneur de l'île. Nous sommes
allés faire nos salamalecs à ce vieux singe, rien n'est plus cocasse que les
visites turques ou orientales en général, ces messieurs me trouvent terrible ;
malgré toute ma bonne volonté,je ne puis garder mon sérieux. Je me mords les lè¬
vres mais inutilement, il faut que je rie en face de ces poussahs.
En arrivant chez le pacha on nous fit asseoir ou coucher sur le
divan et on apporta des chibouch, longues pipes de 1,50 à 2 de long ; ici la
pipe, sa dimension, son bouquin d'ambre plus ou moins gros ont leur significa¬
tion et telle espèce de pipe se donne spécialement à telle espèce d'individu et
pas à d'autres. On se dit force compliments et banalités, comme on peut s'en
dire entre gens qui ne se sont jamais vus et qui sont obligés de se servir d'un
interprète pour converser.
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Ensuite arriva un plateau couvert d'un voile de pourpre constellé


d'étoiles d'or ou dorées et porté par quatre officiers. C'est le café, ce café
est suivi à quelque distance d'un replateau (sic ) avec un revoile et les 4
officiers ; ce plateau contient des bols assez grands remplis de limonade ou
orangeade, c'est le sorbet. C'est au moment de ces différents services que mon
hilarité était fort difficilement contenue. Vois-tu quatre hommes de toutes les
couleurs, habillés moitié à l'européenne, moitié à la turque en pantalon et
sans bas portant gravement un plateau, portant quoi ! quatre tasses de café gran¬
des comme des coquetiers.
Après la visite du pacha) ce fut d'autres visites aux habitants et
partout les confitures, la pipe, le café et le sorbet, 25 fois le jour, c'est
d'une fatigue inouïe. Le soir de ce même jour l'archevêque grejz vint nous faire
une visite, toujours le même accueil, café, pipe ...L'archevêque est un homme
d'une figure vénérable et aimable ; le costume des prélats orientaux est bien
plus beau que celui de nos évêques. Pendant sa visite, j'avais profité d'un
instant pour faire son croquis sur une feuille de papier à cigarette, malheureu¬
sement on l'a prise et on l'a fumée, (en 1865 on apprendra sa mort par suite
de l'épidémie de choléra).
De Nicosie (ils vont) à Kërynia par le plus joli chemin du monde,
à mi-côte d'une vallée ou plutôt d'un ravin profond rempli de myrte et de lau¬
rier rose. La ville elle-même située au bord de la mer est d'un effet très pit¬
toresque. Près de là, ancienne nécropole où j'ai pris quelques croquis, (à une
demie heure à galop de Kerynia) Bella-Pai's est le joyau de l'île (11). Nulle
part, je n'ai vu d'aussi joli ni d'aussi riche pays. Des montagnes colossales
et à pic qui passent à travers ... des collines d'une fertilité incroyable. Au-
dessus de ces collines, mais au-dessous de ces roches nues, le village de Bella-
païs et l'abbaye.
Les oliviers, les orangers, les citronniers, les amandiers, les
pêchers forment ici des bois immenses arrosés par une foule de filets d'eau
limpide descendant à grand bruit du haut des roches ..., spectacle toujours
ravissant.
Rien de plus beau que la vue de l'abbaye prise du levant à l'heu¬
re ou le soleil se perd dans la mer, les montagnes prennent les couleurs les
plus belles et les plus variées, elles passent successivement du rouge brillant
au bleu foncé, la mer prend des teintes analogues ; quant au ciel il est in¬
descriptible, il est d'une pureté surprenante. De l'abbaye on aperçoit à 60
milles marins, les côtes de Caramanie d'une manière surprenante. Je suis resté
quatre jours à Bellapaîs pour relever les bâtiments ; le réfectoire, l'église,
le dortoir et le cloître sont à peu près complets, c'est vraiment magnifique
sans parler de la position qui est unique. Ce monastère aujourd'hui ... est
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abandonné complètement; il avait été fondé au treizième siècle par les rois de
Chypre et rebâti en grande partie au quatorzième.
Pendant mon séjour dans cette oasis, j'ai demeuré seul (quatre
jours) avec un domestique chez le papas ou curé de l'endroit. En Orient, Grecs
catholiques et schismatiques sont mariés. Ce brave curé était donc un bon
vieillard avec six ou sept filles et autant de garçons . . . , costume singulier :
pantalon de zouave rouge et semblant de capote bleue-gris de fantassin fran¬
çais avec sa grande botte grise, ses manches retroussées laissant voir des bras
couverts de véritables poils, il avait un aspect indescriptible. M. de Vogiié
et son compagnon sont toujours charmants pour moi.
Retour à Nicosie où (nous avons) rencontré M. de Vogiié. Nous
repartons pour Dali, la partie la moins habitée de l'île - 15 jours. Ensuite
M. de Vogiié ira en Syrie et je resterai à Chypre, puis j'irai le rejoindre à
Jérusalem.
... Ma santé (est) bien meilleure. (M. de Vogiié) avait un moment
eu du scrupule à m'emmener avec la mine de déterré que j'avais à Paris, il m'a
dit une chose qui vous fera plaisir comme à moi. M. Viollet ne m'a accordé à
lui (M. de Vogiié) que comme une grande faveur qu'il lui faisait j parce qu'il
avait besoin de moi et qu'il le priait de me retenir le moins longtemps possible.
Je commence à croire qu'il a des yeux et qu'il voit ceux qui travaillent ; il
faudrait maintenant qu'il sût les payer, cela viendra peut-être.
Lettre 8 ; 10 mars 1862 - Consulat de France à Larnaca.
(Tout d'abord il apaise les craintes de sa mère au sujet de la
peine de mort contre les chrétiens qui entrent dans les mosquées). Anciennement,
c'est possible - aujourd'hui, il n'en est rien (il suffit de payer) ... tout
se vend ici, la justice, la légalité comme les denrées, presque à l'encan. J'ai
déjà visité plusieurs mosquées, j'en ai dessiné et j'en dessinerai encore, mais
j'y vais conduit par les soldats du pacha, accompagné d'un de ses officiers.
Je suis ravi que papa ait renoncé à faire la chapelle du musée.
Je n'ai absolument pas le temps de m'en occuper, quoique ce voyage me fournisse
une quantité de documents. Je voudrais bien que Saint-Riquier marchât un peu ;
puisqu'on l'a entrepris, il faut la bien faire, (il s'agit du ciborium et de
l'autel, chefs-d'oeuvres d'orfèvrerie dessinés par Edmond Duthoit, note de
1 ' auteur) .
La tournée d'exploration dans l'île s'est terminée hier (pour
revenir) au point de départ : Larnaca.
(Ils viennent de parcourir l'île en tous sens, du nord au midi,
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de l'est à l'ouest : 6 semaines de chevauchées par monts et par vaux ; la vie


s'est passée à cheval, sommeil gêné par les puces).
MM. de Vogiié et Waddington partent demain pour Beyrouth et le dé¬
sert (pendant 6 semaines), je reste à Chypre pour les fouilles. M. de Vogiié
reviendra ici et nous repartirons à Jérusalem et Damas.
Donc pas de pâques dans la Ville Sainte. C'est mieux, car cette
année la Pâque grecque et la Pâque catholique tombent au même jour et les deux
cultes se partageant le Saint Sépulcre se livrent à des disputes, des rixes fort
indécentes .
C'est de Nicosie que nous sommes partis le lundi 24 février. No¬
tre première étape fut Dali, l'ancienne Idalium, l'ïdalie de nos poètes, l'un
des sanctuaires les plus vénérés de Vénus. Les mystères les plus infâmes se cé¬
lébraient dans ce lieu en l'honneur de la déesse. Les bosquets de myrtes et d'o¬
rangers, les bois sacrés tant chantés ont disparu comme les temples qui les
entouraient. Dali est un gros village grec assez proprement bâti au milieu
d'une belle plaine environnée de petites collines. Des eaux magnifiques arro¬
sent ces champs fertiles. Des oliviers plusieurs fois séculaires entourent le
village. L'endroit était fort bien choisi et devait être magnifique aux temps
antiques. Sur une des collines qui ferment la plaine de Dali, à une demie heure
du village, est un certain endroit couvert de fragments de statuettes toutes
semblables. Il y en a des milliers, on les ramasse comme les cailloux à la
main, qu'est-ce qu'il y avait là ? un sanctuaire avec des ex-voto ou une fabri¬
que de ces petites bonnes femmes ? La justice enfouie]?] De Dali nous nous rendî¬
mes à Tamassus, ville antique complètement ruinée. Des monceaux de décombres
informes annoncent seuls la place d'une ville puissante autrefois.
En quittant Tamassus, on entre dans les montagnes. La première
heure on parcourt des collines cultivées ; la vigne, l'olivier, le mûrier et
surtout le caroubier croissent presque partout d'eux mêmes.
Bientôt entrant dans la partie élevée de la montagne, on longe sur
un sentier fort étroit un précipice fort profond, souvent à pic, un torrent
coule avec bruit dans cet abîme et forme de belles cascades.
Le paysage est admirable dans tout ce parcours. Les roches pren¬
nent les formes les plus bizarres, les plus fantastiques. Les pins, des pins
énormes, se dressent devant vous du milieu des ravins en étendant de grandes
branches dénudées comme un fantôme sortant du fond de l'abîme et tendant ses
bras de cadavre ; joins à cela pour compléter le paysage une caravane éparpillée
sur une longueur d'un kilomètre environ, les cavaliers s'étageant les uns au-
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dessus des autres dans les zigs-zags de la montagne, tout cela éclaire par un
soleil couchant dont les teintes vives et brillantes ne sont pas égalées par
les flammes de bengale. C'est une féerie, un de ces décors qu'on traite de faux.
La montagne que nous traversons a pour nom Machera, en grec "cou¬
teau", nom que lui a valu sa crête; ce qui est assez drôle, puisqu'au sommet
est un couvent grec, un des plus grands de l'île, sa position est magnifique,
il est là perché comme un nid d'aigle au sommet des rochers. Sa construction
est toute particulière et diffère complètement des édifices de ce pays; pour un
moment nous nous crûmes transportés en Suisse. Des toits pointus et saillants,
des galeries extérieures, c'était à se croire transporté dans l'Europe sep¬
tentrionale. (Arrivée au couvent en pleine nuit, par un froid assez vif).
Réception excellente, bonne chambre avec une cheminée monumentale
et un feu digne de la cheminée, café divin, dîner copieux et succulent, arrosé
d'un fameux vin de commanderie qui se cultive dans les environs.
(Le lendemain : visite du couvent) , une vingtaine de religieux
habitent ce couvent sous la direction d'un higoumène. Leur vie n'est rien moins
que dure ... ; comme tout le clergé grec, ils sont fort ignorants.
La route du couvent à Limassol est continuellement dans les mon¬
tagnes, c'est le même spectacle que la journée précédente avec le soleil à tou¬
tes les heures de la journée et la mer au fond du tableau, on traverse deux ou
trois villages, tous dans des positions charmantes, environnés d'arbres de tou¬
tes espèces, quelques-uns font de véritables forêts, les eaux vives se ren¬
contrant encore par-ci. par-là.
Descente fatigante. Arrivée à Limassol à 9 heures du soir ...
(Le Consul de France voit frapper à sa porte trois voyageurs avec une suite de
7 hommes et 10 bêtes de somme ; cependant, il les reçoit à merveille et leur
prépare un dîner magnifique). Bon lit et draps frais.
(Le Consul de France à Limassol est M. Mandovani, un médecin vé¬
nitien, parti de Venise quand la ville fut prise par les Autrichiens en 1849,
dont le quatrième enfant n'était pas baptisé faute de trouver un catholique
pour parrain. M. de Vogiié fut forcé d'être le parrain de) Victor Emmanuele
Secondo Napoleone. Les gorges chaudes que nous fîmes, M. Waddington et moi, de
voir le nom de M. de Vogiié accolé à ceux de ses deux plus intimes ennemis . . .
(M. de Vogiié se laissa faire de bonne grâce) .
En quittant Limassol, nous allâmes coucher à Episcopi, après
avoir dessiné en passant la tour de Colossi (12), ancienne résidence du comman¬
deur de l'ordre des Templiers. (Cette fois l'hospitalité turque). On fait atten¬
dre cinq à six minutes pour évacuer les femmes.
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(Fou rire de Duthoit devant le costume de l'hôte), un vieux


bonhomme d'une laideur sans égale ; les Turcs sont plus hospitaliers que les
Grecs, l'hospitalité leur est recommandée par le Coran. L'effendi chez qui nous
étions descendus se montra d'une grande politesse.
Dîner turc : sur le sol, on étendit des coussins sur lesquels on
s'assied les jambes croisées (Duthoit n'y arrive pas et se résigne à se mettre à
genoux). Le dîner fut servi sur un plateau d'osier placé à environ un pied du
sol sur un petit tabouret fait ad hoc . Potage au riz dans lequel nageait par ci,
par là, de petits morceaux de viande de chevreau ou d'agneau, le tout assaisonné
à la canelle ; ici point d'assiette, de petites cuillers de bois seulement, on
mange à la gamelle, on boit à la cruche chacun son tour ; après ce potage vint
un saladier rempli de riz toujours à la cannelle. La différence du pilaf et du
potage, c'est que celui-ci n'avait ni eau chaude, ni viande, les deux mets n'a¬
vaient rien de merveilleux (mais quand on a faim !). Le dernier pilaf par exem¬
ple était détestable, c'était une espèce de rata fait de chevreau et de patates.
(Comme dessert) miel, lait aigre et l'indispensable café. (Tous les hommes de
la maison debout) nous regardaient comme des bêtes curieuses avec la plus grande
gravité), les Turcs ne rient jamais.
D'Episcopi à Paphos, deux jours de marche, en passant ils ont vi¬
sité les ruines d'Apellona (13) ... Palaea Paphos est aujourd'hui un village
assez désert. De l'ancienne ville de Vénus, de ses temples, les merveilles du
monde, il ne reste pour ainsi dire pas pierre sur pierre ; une douzaine de
pierres colossales éparpillées par ci, par là, indiquent seules l'emplacement
du Temple de Vénus. Des tombeaux creusés dans le roc se trouvent aux environs.
Le pays est assez triste et passe pour malsain. J'ai été le témoin et l'objet
d'un usage qui vous paraîtra aussi incroyable et aussi étrange qu'à moi-même.
J'étais occupé à faire (c'est-à-dire dessiner, note de l'auteur) une chambre
claire dans les ruines du Temple, j'avais autour de moi une dizaine de Grecs et
le papas était du nombre, lorsque deux jeunes filles, assez jolies du reste,
s'approchèrent de moi ; l'une qui paraissait supérieure à la seconde me prit la
main, me versa je ne sais quelle eau parfumée et me baisa la main et toutes deux
repartirent sans dire un mot ..., de l'eau tomba sur le dessin.
A Palaea Paphos, nous avons trouvé un certain nombre d'inscrip¬
tions grecques et une chypriote.
De Paphos, nous allâmes à Kitma ..., bien reçus par l'évêque,
un vieillard de 80 ans, puis Hieroskipou, ce qui signifie jardin sacré ; l'é-
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glise de ce village est assez pittoresque, elle a cinq dômes, elle est bâtie sur
l'emplacement d'un temple dont on voit beaucoup de fragments dans les murs de
1' église, cinq ou six chapiteaux corinthiens, des fûts de colonnes, etc. Sur
les bords de la mer est Bapho, ancienne Neapaphos ou Nouvelle Papho qui sous
les Grecs était déjà une ville importante et, comme Palaea Paphos, contenait
des sanctuaires très courus de Venus (14). Les fûts de colonnes se rencontrent à
chaque pas, mais c'est là tout. La ville a été rebâtie plusieurs fois, détruite
plusieurs fois, de sorte que, sauf une ou deux inscriptions grecques, nous n'avons
rien trouvé. Là aux environs, à une demie heure tout autour, se trouvent des
collines assez basses en calcaire grossier. Ces collines ont été percées complè¬
tement pour faire des tombeaux et bien que depuis un temps fort ancien elle aient
servi de carrières, il reste encore une collection de tombes fort curieuses ;
j'en ai relevé une quantité mais deux particulièrement, c'est une cour, une es¬
pèce d'impluvium entouré d'un portique dorique da,ns lequel les salles sépulcrales
prennent accès. Les colonnes, les chapiteaux, tout cela est pris dans la masse
des roches et c'est d'un travail assez fini. Dans ce tombeau qui est comme vous
pouvez le penser dans un état de conservation assez mauvais, j'ai fait faire
une petite fouille (il aura des difficultés avec les ouvriers des fouilles) , il
faudra être sans arrêt sur leur dos, ou ils voleront tout ce que je pourrai trou¬
ver ou casseront tout ce qu'ils ne pourront pas voler. Les statues, les objets
sont en pierre ou marbre, ils les brisent en deux pour voir s'ilsne trouvent pas
de trésor à l'intérieur ... les inscriptions que nous recueillons et qu'ils ne
peuvent déchiffrer sont à leur dire les indications qui nous conduiront à l'en¬
droit même où se trouve le trésor, aussi nous est-il nécessaire de ruse et même
d'autorité brutale pour pouvoir fouiller le pays.
De Ktima, nous reprîmes le chemin de Limassol ; à deux jours de
là nous revîmes en passant les ruines du temple d'Apollon, à Apel Iona. Re tour à
Limassol : le baptême (du fils du Consul) se fit dans l'église des Francis¬
cains - après, repas de gargantua.
Enfin, notre dernière journée fut pour Amathonte, le seul sanc¬
tuaire de Vénus qui nous restait à voir. Là nous avons trouvé deux bases en
pierre de 3,40 m de diamètre ; quant à la hauteur, je n'ai pu m'en assurer car
ils sont enterrés et ne sortent du sol que de 1 mètre, couverts de sculpture.
Si je parviens à les tirer de là et à les conduire jusqu'à la mer, ce sera mon
chef-d'oeuvre, je vais me mettre sérieusement à étudier cela, à faire faire un
chemin et des engins pour les transporter. Cela fera un fameux effet au Louvre,
car bien que n'ayant encore rien fouillé, bien que ces messieurs fassent les dif-
- 24 -

ficiles et les dédaignent, nous avons à peu près de quoi garnir une grande salle.

Note de l'éditeur.
(C'est le vase géant dit d'Amathonte, parce que trouvé à Amathonte
ou Palèo Limassol> appelé de nos jours Amathus, tout près de Limassol, l'un des
plus beaux monuments de l'art chypriote archaïque et gloire du Louvre, qui sera
emmené par une corvette française le 30 octobre 1865, voir infra. Taillé dans
un seul bloc de calcaire de 12 pieds de diamètre (4 mètres) avec comme orne¬
ments 4 anses où sont sculptés des taureaux, ce vase était un dolium, c'est-à-
dire un grand vaisseau de terre ou de bois oû l'on serrait le vin, l'huile, le
blé ...).
(Les croquis originaux de Duthoit ici reproduits pour la première
fois ont été utilisés par Grasset pour la gravure parue dans 1 ' Illustration 1864,
I, p. 101. Ils ont le grand intérêt de nous montrer in situ les deux vases ac¬
colés, l'un intact, l'autre brisé).
(Certes le mot "trouvé" employe par Duthoit n'a pas le sens pré¬
cis de découverte d'objet inconnu car selon Olivier Masson et Annie Caubet (15),
situés au sommet de l 'acropole, les deux vases étaient connus depuis longtemps,,
et déjà Grasset en octobre 1861 avait pressenti Renan, mais sans succès, pour
faire enlever le mieux conservé. En 1 'occurrence, le mérite essentiel de Vogué
et Duthoit fut d'en prendre d'autorité officiellement possession au nom de la
France en 1862, Duthoit ayant fait entourer le vase d'un petit mur de protection
que par la suite le consul anglais White fera abattre (infra) . Nous verrons plus
loin que l'énergie résOlue de Duthoit vint à bout de toutes les difficultés).

Deuxième partie du voyage (resté seul, Edmond Duthoit est accompagné dans
quelques-unes de ses tournées par Grasset , notamment à Soli) .

Lettre 9 ; 24 mars 1862.


Voici quinze jours que je suis fixé à Athienou, grand village
assez joli mais sans eau et sans arbres, à quatre heures de Larnaca. C'est
dans les environs que j'ai commencé les fouilles que je suis chargé de diriger.
J'ai actuellement sur les trois points que j'étudie environ cent cinquante ou¬
vriers. La semaine dernière j'ai payé 1.000 Fr à mes hommes, c'est énorme d'au¬
tant plus que les résultats que j'ai obtenus sont presque nuls. A lorgos (au¬
jourd'hui Golgoï) point sur lequel M. de Vogué avait beaucoup espéré, je n'ai
rencontré que des fondements en blocage mal fait, pas une pierre de taille.
- 25 -

Quant aux fragments plus ou moins beaux de sculptures, il n'en faut pas parler.
Dans mes autres chantiers, j'ai ëtë moins malheureux mais encore qu'est-ce que
j'ai trouvé, environ soixante à quatre-vingts têtes dont les trois quarts sont
mutilés, une quinzaine de statues sans bras, sans tête, sans jambes, quelques-
uns de ces fragments sont fort beaux, mais je n'en ai assurément pas trouvé
là pour l'argent que j'ai dépense.
La manière dont s«découvrent tous ces fragments est singulière.
A Agios-Photis (aujourd'hui Agios Photios) j'ai trouvé en même temps l'une sur
l'autre quinze à vingt têtes, plus loin des pieds et des jambes, tous ensem¬
ble à l'état de gisement, plus loin des troncs et des bustes, les mains et les
bras étaient dans un autre trou ; le fait singulier se reproduit à Mal lour a Cf Ç&).
A Carpasi j'ai déjà fait la même remarque en trouvant quinze têtes de femmes,
et dans tous ces endroits ces gisements ont été trouvés en dehors des villes.
Que s'ensuit-il de là ?
Je m'imagine que vers le Ille ou le IV siècle de l'ère chrétien-
neune secte quelconque, chrétienne ou autre, a détruit de parti pris toutes
les statues, idoles ou portraits que possédait l'île, et non contente de briser
ces images les a enterrées en dehors des cités pour mieux les faire disparaître.
Ce fait m'enlève tout espoir de trouver quoi que ce soit à Golgos ou Iorgos
où j'ai fait ouvrir les tranchées dans l'intérieur même de la ville, sur l'em¬
placement du temple supposé.

Note de l'éditeur ; Ce temple de Golgoï à Agios Photios existait bien, mais les
sondages de Duthoit ne firent que l'effleurer. Ce n'est qu'en 1870 que le consul
américain à Chypre, le général Palma di Cesnola, en découvrira les fondements (16).
(En ce qui concerne les sculptures mutilées et enfouies, il ne
s'agit pas de secte chrétienne iconoclaste, mais plus prosaïquement selon Annie
Caubet et Olivier Massone dépôts de sculptures, anciens ex-voto que les prêtres
accumulaient dans des fosses afin de faire de la place dans le temple ou les
chapelles (17).

(Suite de la lettre) .
J'ai une maison montée sur un très bon pied. Un drogman (M. Mattei
qui fait la comptabilité), c'est mon majordome. Un cuisinier, un kéradgie ou
muletier avec trois animaux, enfin un soldat du gouvernement qui m'accompagne
partout, marchant devant moi pour tenir le chemin libre et qui de plus sert à ta¬
ble. D'Agios Phot is à Iorgos il y a 1/2 heure de chemin et de Iorgos à Malloura
la même route. Je passe donc la moitié de la journée à cheval, courant d'un point
- 26 -

à l'autre ... Je suis hâlé à n'être plus reconnais sable, le soleil commence à
brûler. Je suis obligé de porter le turban.
J'ai dû cette semaine faire usage de mon firman pour forcer un
paysan à me vendre un chapiteau qui tenait dans son mur. Je suis allé là en
menant de force un maçon ; après avoir offert au propriétaire une somme que je
croyais raisonnable et qu'il refusa comme insuffisante, je le menaçais, s'il ne
me l'apportait pas immédiatement, de démolir son mur, lui prendre son chapiteau
et ne lui rien donner du tout. Comme il continuait à faire des difficultés, je
pris les choses de haut et le firman à la main j'ordonnai à mon maçon de démolir
le mur à l'instant même ; il s'en suivit alors une scène des plus comiques, le
propriétaire dont je voulais démolir le mur menaçait le maçon, et moi-même je
menaçais et le maçon et le propriétaire, force me fut de prendre le propriétaire
par les épaules et de le jeter dehors. Quant au maçon* une fois libéré de l'autre,
il se mit à l'oeuvre et m'enleva le morceau demandé. De droit je ne devais rien
au pauvre diable à qui je venais de prendre cette sculpture, mais je ne suis pas
encore tout à fait turc, je lui donnai 20 Fr et je fis réparer son mur (18).
La même scène s'est renouvelée ici déjà trois ou quatre fois, et
toutes les fois j'avais vraiment honte de moi-même d'employer de tels moyens.
Mais aujourd'hui je suis plus cuirassé contre ces scrupules en voyant que non
seulement je n'ai pas fait tort à ces Grecs, mais qu'au fond ils sont fort con¬
tents de ce qu'ils ont reçu et que bien loin de cacher ce qu'ils peuvent encore
avoir de curieux, ils sont les premiers à me l'apporter. J'ai fait quelques em¬
plettes à mon nom, mais, comme il se doit, je ne les prendrai que si le gouver¬
nement n'en veut pas, j'ai quelques têtes fort belles que j'ai achetées 10, 15,
20 sous. Avec un millier de francs, en achetant directement au paysanjOn se
ferait un musée fort gentil, d'autant plus que l'art chypriote est fort beau et
fort varié.
Je voudrais bien finir Saint-Riquier mais pour cela il faudrait
que papa m'envoyât la mesure exacte de la bande d'émaux et un calque de la dis¬
position sur le gradin et le tabernacle (il s'agit du maître-autel de la chapelle
du Petit Séminaire, note de l'auteur). Je regrette fort de ne pouvoir faire le
palais de justice de M. Herbault (19).
Lettre 10* Dali, vers le 27 mars 1862.
Je suis pour le moment à Dali (ancienne Idalium) , les jardins
de Vénus. C'est un joli village bâti au milieu des jardins d'oliviers, de ci¬
tronniers, d'orangers, au milieu des fleurs, avec des eaux vives partout. L'en¬
droit était adoratlement choisi pour dresser un temple à la mère des ris et de
- 27 -

l'amour, (mais Duthoit est) très malheureux, très malade, dévoré par les
puces. J'ai terminé mes fouilles de Golgos ; trois ou quatre méchants bons¬
hommes d'une indécence sans nom, une tête colossale assez laide, voilà tout
mon butin.
A Malloura et à Agios Photis j'ai terminé aussi, j'ai fait
déjà partir pour Larnaca huit chariots et j'ai vingt-quatre mulets chargés
des fragments que j'ai découverts, malheureusement je n'ai rien d'entier.
La dernière découverte que j'ai faite est des plus curieuses...
(et) bien digne de l'île de Vénus. Ce sont des centaines de parties sexuel¬
les mâles et femelles en pierre avec des inscriptions dédicatoires , ce sont
les ex-voto que l'on offrait à Vénus (20). Quelle délicatesse ! A Dali, je
fais de grands trous, mais j'en suis encore à espérer.
(Il a mis à la porte son voleur de cuisinier)
La sauterelle, le malheur de ce pays commence à paraître.
C'est extraordinaire la quantité de ces insectes, la terre en est noire. Le
jour, elle vole en compagnie, comme un nuage elle obscurcit le soleil. A
la nuit, elle s'abat dans les campagnes, malheur à celui dans les terrains
duquel elle est descendue, le matin il ne lui reste plus rien, tout a été
dévoré .
Lettre 1 1 ;5 mai 1862 de Nicosie (à l'oncle Louis Duthoit).
Je quittai Dali le 10 avril, fouilles avec presque aussi peu
de chance qu'à Athienou et Golgoï (Le Consul Laffon, beau-père de Grasset,
l'emmène à Nicosie). (Le dimanche soir, il part avec M. Grasset) en quête
d'une inscription chypriote signalée, mais que M. de Vogue, ni M. Waddington
n'avaient pu trouver (caravane de six hommes armés jusqu'aux dents à cause
d'une bande d'assassins). Cet appareil militaire (cause qu'à la sortie de
Nicosie un poste de factionnaires veut leur faire des difficultés. Grasset)
"au paroxysme de la rage" voulait que je leur tirasse un coup de pistolet à
la tête. J'exhibai le firman.
A Acathchi (c'est-à-dire à Akaki) , nous logeâmes chez un papas
dont les filles étaient fort belles et portaient le plus joli costume que
j'ai rencontré à Chypre. Au soleil levant nous étions en route, traversant
de grands bleds déjà murs et de loin en loin des plaines couvertes de lins
que les paysannes coupaient et mettaient en gerbe avec une facilité et une
rapidité étonnantes.
Peristérona - assez belle église à cinq coupoles précédée d'un
pont de trois arches sur un fleuve sans eau mais couvert de lauriers roses ;
petit croquis du village.
- 28 -

Puis Xeropotamo, grande ferme, domaine du Couvent de Chico,


bâtiments fort étendus, jardins immenses de citronniers, d'orangers dont
les fleurs embaumaient l'air ; des milliers d'oliviers et de caroubiers
font la richesse de ce couvent.
Cinq ou six prêtres ou diacres habitent là. (Il y trouve) un
morceau de sarcophage antique du IVe siècle, encastré dans un mur, criblé
de fautes d'orthographe énormes.
Départ pour Caravostasion (au vrai Karavostasi) , pays désert,
la route se rapproche de la mer. Aux bleds ou lins ont succédé les marais,
les grands roseaux et le tamaris en fleur.
Devant soi les montagnes de l'Akamas découpent sur le ciel
avec bizarrerie leurs silhouettes déchirées, à gauche des marais immenses et
à droite la mer dont le bleu se confond avec le ciel.
(Caravostasion, centre commercial, est une ville neuve qui se
bâtit avec) les vestiges à 10 minutes de l'ancienne Solea (aujourd'hui
Soli)5 cité puissante dans les temps qui ont précédé la conquête d'Alexandre.
Solea est aujourd'hui la carrière ouverte de Caravostasion.
C'est à Soli que devait se trouver cette pierre tant cherchée
et tant désirée ; à peine arrivés, je pris un guide et je partis avec Grasset
pour nous mettre à la chasse de l'inscription, nous passâmes de longues heu¬
res au milieu des pierres et des décombres de toutes sortes, sans rien trou¬
ver, j'étais désespéré et malade. J'appelai M. Grasset et lui dis qu'il
pouvait continuer ses recherches si bon lui semblait, mais que pour moi j'en
avais assez et que j'allais déjeûner ; bien ique maugréant, il prit comme moi
le chemin de la maison mais par le chemin le plus long. De mon coté, fatigué
et ennuyé pour aller plus vite, je coupais à travers champs quand à cinquan¬
te pas de l'endroit où j'avais quitté mon compagnon, je rencontrai une pier¬
re, ma belle pierre, avec deux lignes d'inscription chypriote du caractère
le plus beau et d'une conservation parfaite. Je sautai de joie comme un enfant.
Notre fatigue fut oubliée immédiatement, le dé jeûner fut oublié de même,
mais la pierre était énorme et il fallait l'emporter (21) ... (il appelle un
maçon de Lefka pour la faire couper ; suivent les discussions homériques
avec le madi ou préfet qui alerté) qu'un milordos faisait des fouilles à
Soli et enlevait des pierres (était accouru à cheval avec des soldats et tout
son conseil, ils se font d'abord force politesse poignées de main et sala-
maleck) ; on but le café et on fume le narguillé, (on parle) de la pluie et
du beau temps ; (quand on en vint) au sujet brûlant, la conversation changea
de ton. (Le madi veut interdire l'enlèvement de la pierre, Duthoit brandit
- 29 -

le firman, il dit que le lendemain à 8 h il fera charger la pierre), que


s'il se présentait quelqu'un pour m'empêcher, je tirerais dessus, écrirais
au pacha et à Constantinople, le ferais destituer, qu'il le connaissait pour
un malhonnête homme. (Le madi cède devant cette "tête brûlée de Franc" et
met ses janissaires à sa disposition) .
(Dans ce même endroit, on a trouvé il y a quelques jours une
inscription en marbre de cinq lignes, mais un berger l'a emportée dans son
village. Il promet de l'acheter une piastre par lettre).
En route, pour Chico, en grec Kikkos, le plus grand monastère
de l'île ; c'est aussi le plus riche et le plus beau, il est planté au
sommet d'une montagne dominant une dizaine de vallées d'une fertilité ex¬
trême . . .
Trois grandes fêtes attirent chaque année des milliers de pèle¬
rins à Chico : à Pâques, l'Assomption et la Vierge du 8 septembre ...; ce
grand couvent qui devait à mes yeux représenter parfaitement la disposition
des couvents de ces belles abbayes souveraines dont nous admirons tant les
ruines aujourd'hui.
A une demie heure de Carayostasion on entre dans la montagne,
le chemin longe un torrent dont les cascades se brisent avec bruit en cou¬
vrant de pluie fine, et que le soleil dore, les bosquets touffus de myrtes
et de lauriers qui sont avec les cailloux blancs, les accessoires obligés
d'un fleuve d'Orient (mais il n'était pas à sec,) il y avait bien de
l'eau et de la belle eau faisant tourner trois ou quatre moulins d'apparence
misérable, mais dont les murailles blanchies à la chaux ou formées de
pierres dorées par le temps se mariaient admirablement avec la verdure qui
les couvre de toutes parts. Ici point de nature terrible, partout des fleurs.
Les arbres sont de vrais bouquets montés, au bord des ruisseaux croissent d'é¬
normes platanes dont la verdure claire et pâle fait un contraste fort agréa¬
ble avec le noir feuillage des grands sapins. C'est la première fois que je
vois des arbres à Chypre mais ils sont magnifiques, le plus beau chêne ne
peut en rien se comparer aux platanes qui couvrent tous les fonds des vallées
de Chico.
De Caravostasion à Chico, il faut 8 heures, halte de nuit à
Campos, à 2 heures du couvent, où il fallut un stratagème pour obtenir l'hos¬
pitalité (ils déclarèrent venir de très loin faire leurs pâques à Chico) .
- 30 -

Nous arrivâmes au sommet de la montagne et bientôt à travers


les troncs élancés des pins nous aperçûmes la sainte maison. Nos gens qui
sont tous grecs descendirent à terre et se mirent à genoux, faisant des
signes de croix des pieds à la tête. Après nous descendîmes.
(Entrée dans la cour des pèlerins, les cours pleines d'ani¬
maux, chevaux, mulets, multitude de pèlerins, échange d'amabilités avec les
moines, puis avec l'abbé : café et confitures, salamaleks et compliments),
je deviens très fort sur les compliments, il n'y a pas d'exagération dont
je me sente aujourd'hui incapable, tout cela dure des heures.
Edifice non ancien reconstruit après un incendie allumé par
les Turcs.
J'ai retrouvé là le type ou pour mieux dire la représentation
idéale que je m'étais faite d'une abbaye au Moyen-Age. Ici seulement la par¬
tie réservée aux étrangers est beaucoup plus développée que dans les abbayes
occidentales. L'église est une des parties modernes. Elle est fort riche en
orfèvrerie, bien que les Turcs l'aient pillée plusieurs fois. Cette dévotion
que tous les Grecs et les Russes ont pour Chico vient de ce que cette église
est censée posséder la sainte image peinte par St»Luc.
Cette image placée au milieu de l'iconostase est recouverte
par une image de vermeil qui la couvre complètement, si toutefois elle est
dessous ; des voiles d'or et d'argent brodés de toutes les façons sont sus¬
pendus et relevés seulement par l'un de leurs coins et ne laissent voir
qu'une très petite partie de l'image de vermeil, partie déjà usée par les
baisers dont la couvrent les fidèles.
Si le programme est le même (qu'en Occident), l'architecture
en est bien différente, il ne faut point chercher de lignes ici ou un plan
étudié, c'est un amas de bâtiments qui en bois, qui en pierre, qui en terre,
agglomérés, suspendus les uns au-dessus des autres avec des toits saillants,
des galeries couvertes et d'énormes escaliers extérieurs. (Il a exécuté
quelques dessins), peu de chose.
J'ai vu Chico rempli de monde, de femmes et d'enfants de cos¬
tumes aux couleurs les plus brillantes. Tous ces pèlerins étaient en fête,
les femmes portaient toutes la jasque(sic) de velours avec les broderies
d'or et à leur cou pendaient, enfilées comme un collier, toutes les pièces
de monnaie qui composent leur fortune. J'ai vu là des Caramaniotes qui se
divisent les cheveux en une infinité de petites nattes grosses à peine comme
une forte ficelle et attachent une pièce d'or à chacune de ces tresses ;
l'effet de cette coiffure est singulier et n'a rien de déplaisant. Le specta-
- 31 -

eie le plus curieux se voyait dans les cloîtres ; si grand que soit le cou¬
vent , il est trop petit pour contenir les pèlerins qui affluent, de sorte
que hommes, femmes et enfants couchent pêle-mêle dans les cloîtres par
terre, j'ai mille sujets d'aquarelles a faire.
Entretien théologique fort ennuyeux avec l'higoumène (un
orage empêche le départ le vendredi saint, départ le samedi pour Chrysokhou) .
Nous nous vîmes obligés par contenance a faire le vendredi
saint à la grecque, c'est-à-dire avec des légumes cuits à l'eau, sans beurre,
ni huile ; pour nous dédommager nous fîmes du punch au vin.
En route pour Chrysoroiatissa. (Il envoie six oranges) trop
belles pour les manger qui sont comme des melons, présent de M. Laffon ;
qu'on les envoie de sa part à Mme Viollet-le-Duc, elles en valent la peine.
(La mère confirmera leur arrivée à destination) .
Demain, je vais à Larnaca pour recevoir M. de Vogiié.

Troisième partie de l'expédition de 1862 : Vogiié revenu


de Syrie rejoint Duthoit et fait avec lui une tournée
générale, dite course au clocher (22) dans l'île.

Lettre 12 * non datée, vers le 20 mai 1862.


Tournée des fouilles (fatigante car rapide) avec Vogiié venu
à 1' improviste hier (23).
Lettre 13 ; 5 juin 1862, Beyrouth.
Je suis de retour à Beyrouth depuis lundi matin après avoir
quitté sans nul regret la belle île de Chypre, je t'annonçais dans ma der¬
nière lettre l'arrivée de M. de Vogiié et le voyage ou plutôt la course au
clocher que nous avions faite ; ces derniers quinze jours ont été plus oc¬
cupés encore et beaucoup plus fatigants. Aussitôt M. de Vogiié à bord, je me
remis en selle pour faire une troisième fois le tour de l'île et recueillir
dans les ports les plus voisins mes différentes trouvailles.
Déceptions archéologiques à Jalia. A Koukla (ou Kouklia) ,
l'endroit où j'ai éprouvé le plus de désagréments, mais aussi le plus de plai¬
sir de tout mon voyage de quatre mois . (Il reprend la suite du récit : après
avoir quitté Chico, il arrive à Koukla, y trouve son hôte couché, mourant,
grièvement blessé à la tête, ayant échappé a la mort par miracle, par un
Turc qui ara it tenté de l'assassiner ; il s'entremet pour faire poursuivre
- 32 -

l'assassin, voit les consuls de France, Angleterre, Amérique, fait un rapport).


Un bienfait n'est jamais perdu, dit la fable. Je lui avait laissé vingt
francs pour faire quelques trous dans un endroit que je lui indiquais, eh
bien, c'est dans ce trou que j'ai trouvé les deux perles de la missions, deux
inscriptions chypriotes magnifiques et fort grandes qui font le bonheur de
M. de Vog ûé (24). Il voulait faire faire des moulages à Koukla, pas d'ouvrier,
pas de plâtre, pas de scie (car un vent contraire avait empêché un bâtiment
d'arriver), l'évêque un beau vieillard de 85 ans met tout son couvent en quête
de plâtre, le plâtre tant attendu finit par arriver.
Duthoit va ensuite déjeûner à Limassol, puis à 2 heures se met
en route pour Ayios Tychona (Agios Tychonos) ou l'ancienne Ama thonte. C'est
le chef-d'oeuvre de mon voyage ! J'enlevai là en une demie heure et de force
quatre inscriptions qui se trouvaient bâties dans les murs des maisons.
(l'une est volée quand il avait le dos tourné, il faut arrêter le propriétai¬
re et menacer de l'envoyer en prison par le cawas, pieds et poings liés, si
pierre non rendue ; elle l'est et les pierres chargées, se remet en marche).
(Retour à Limassol, repart pour Koukla, par nuit sombre ;
endormi il tombe deux fois de mulet, alors marche à pied mais le mulet prend
la fuite, vaine chasse au mulet, il monte sur la bête du moukre et arrive à
midi harassé de fatigue) .
(L'aviso à vapeur français le Prométhée embarque à bord les
caisses de fouilles, sauf le gigantesque vase d'Amathonte qui ne sera enlevé
qu'en 1865, infra).
(A Koukla, Vogiié) qui me reçut comme un fils et tout l'équipa¬
ge du Prométhée déjà occupé à embarquer mes inscriptions ; d'une voix unanime
je fus qualifié de débrouillard premier.
Il était nuit quand nous finîmes (le souper) . Des animaux avaient
été préparés mais en nombre insuffisant pour tous, on se doubla et je pris en
croupe un enseigne de vaisseau, notre cavalcade était fort pittoresque, tout
le village qui à cheval, qui à mulet, qui à âne nous suivait et la commande-
rie (vin) qui avait coulé à flot avait donné de la voix à tous. Les chansons
les plus étourdissantes se mêlaient aux cris cadencés des matelots qui ti¬
raient de toute leur force pour entraîner au rivage nos richesses. Les lan¬
ternes apportées du bord éclairaient cette scène qui était fantastique au plus
haut point ; à 10 heures du soir tout était embarqué et nous montions à
bord (25) .
- 33 -

Dimanche, je débarquai à Larnaca pour faire nos paquets et


départ pour Beyrouth, (les colis y sont remisés au Consulat).
J'ai embarqué 52 caisses. Je suis allé chez les pères Laza¬
ristes qui me tourmentent pour leur église (on lui demande un plan pour une
nouvelle construction); les pères capucins de mme.
Je rentre maintenant dans le commun des martyrs, (en Syrie)
nos fouilles sont au compte de M. de Vogiié et le gouvernement n'a rien à y
voir. Plus tard dans le Liban, je reprendrai mon titre officiel d'attaché
à la mission phénicienne de sa Majesté l'Empereur pour continuer la mission
de M. Renan, on me demande environ 200 dessins. (Il sera accompagné par le
Dr. Gaillardot, le meilleur homme du monde.)

Lettres à Viollet-le-Duc .

(Les archives familiales Viollet-le-Duc contiennent deux


lettres autographes d'Edmond Duthoit à son maître envoyées en mai et juillet
1862, que nous publions ici avec l'aimable autorisation de Madame Geneviève
Viollet-le-Duc) .
1. Larnaca, mai 1862.
C'est de Larnaca, ancienne Citium, que je prends la liberté
de vous écrire. J'ai terminé hier ma double visite de l'île de Chypre. J'ai
visité d'abord avec M. le Comte de Vogiié, puis seul pendant trois mois, tous
les endroits qui pouvaient offrir un intérêt soit historique, soit pittores¬
que. Nous avons parcouru dans tous les sens les terrains qu'ont occupés
Citium, Idalium, Amathus, Nea et Palaea Paphos, Kithrea, Kerinia, Golgos,
Soli, Tamassus, etc. Voilà pour les cités antiques. Le Moyen-Age nous a mon¬
tré et Famagoustos et Lefkosia, Bella-Païs et Colossi. Les abbayes grecques,
quelques églises byzantines ont attiré à juste titre notre attention.
Pendant l'absence de M. de Vogiié, et4après ses ordres, j'ai
fait fouiller sur l'emplacement supposé de Golgos, à Dali (Idalium), à
Malloura et à Agios Phot is , puis à Arsos. Ces fouilles ne nous ont donné que
de faibles résultats, si l'on en juge du mérite des objets trouvés. Si, au
contraire, les oeuvres d'art se jugeaient à leur poids, la récolte serait
fort belle : 150 à 200 têtes, dont quelques-unes intactes et d'un très beau
style archaïque, mais la plupart mutilées de part (en part), puis quelques
statues également mutilées, des bras, des jambes, sans nombre, des animaux
consacrés à Vénus, le boeuf, la vache et son veau, et le bélier, puis à
- 34 -

Arsos des phallus, apprenant à la postérité le nom du possesseur qui les a


voues à Sérapis, Isis: et Anubis, avec les inscriptions grecques (26). L'ar¬
chitecture se trouve représentée par trois ou quatre chapiteaux d'une forme
inconnue et qui peut donner à penser aux amateurs de l'architecture que M.
Constant veut bien appeler néogrecque. Ces chapiteaux, qui ont de grandes
dimensions, sont fort plats et ne peuvent avoir servi qu'à couronner des
pilastres. La sculpture qui les couvre est très plate, semble conserver des
traces de peinture et représente des attributs égyptiens, comme la fleur de
lotus et le globe ailé.
Enfin le morceau capital, et qui ferait assurément sensation
a Paris, est un vase de dimensions colossales et d'une conservation relative¬
ment belle, et qui probablement a dû dépendre du temple d'Amathus (Amathonte,
note de l'auteur). Il est taillé dans une seule pierre et son diamètre ne
mesure pas moins de 3 m. 50. Sur les quatre espèces d'anses qui le décorent,
est représenté, avec un bon style, le boeuf, symbole éminemment chypriote.
J'en ai fait un dessin pour L' Illustration (27). Il serait à désirer que le
gouvernement voulut bien envoyer là un bâtiment et les apparaux (sic) néces¬
saires pour enlever un morceau de cette importance.
Comme inscriptions, la récolte n'a pas été plus riche : cent à
cent cinquante seulement, dont une dizaine phéniciennes et chypriotes,
quarante à soixante-dix grecques. Les autres sont latines ou françaises. Les
monuments qu'ont laissé? les Lusignans, sont et plus complets et plus intéres¬
sants. Famagouste, au dire des gens du pays qui sont un peu gasconsa possédé
360 églises. Inutile de vous dire qu'il y a de l'exagération. Mais le fait
est que j'en ai dessiné une trentaine et que je suis loin de les avoir dessi¬
nées toutes. Toutes ces églises datent du XlVe siècle, leur style s'est res¬
senti un peu du milieu dans le quel elles ont été construites, et c'est à
Chypre plus que partout ailleurs qu'il faudrait prendre les exemples pour
démontrer le rationalisme extrême des artistes du Moyen-Age. La cathédrale
Sainte-Sophiej aujourd'hui mosquée, a été bâtie d'un seul jet et sur un plan
fort simple : elle est en triste état aujourd'hui, mais il en reste assez
pour en faire une restauration complète sans avoir rien à inventer. Nicosie
ou Lefcosia possède également une grande quantité d'églises, dont beaucoup,
sans être belles, sont curieuses. La cathédrale est un édifice de premier or¬
dre, et qui ne perdrait rien à se trouver auprès de nos plus beaux édifices
du même genre. Bâtie en partie au commencement du XlIIe siècle, son style pré¬
sente des rapports frappants avec celui de l'Ile-de-France. Sa sculpture large
- 35 -

rappelle les plus beaux ornements de Notre-Dame, et elle ne perd rien à être
exécutée sur un beau marbre enlevé probablement aux édifices antérieurs.
Bellâ-Païs est une belle abbaye du XlVe siècle, avec une église
du XlIIe siècle qui pourrait fort bien être transplantée en France et faire
un des plus jolis types d'église de village. Le plan de cette abbaye royale
est très simple et tout à fait dans les données françaises, mais là encore
il faut constater le sacrifice de la forme aux besoins du climat. Si la cons¬
truction du couvent est magnifique, la position qu'il occupe est plus belle
encore et c'est avec raison qu'elle porte son nom.
J'ai visité et relevé avec assez de soin l'abbaye grecque de
Chico plantée comme un nid d'aigle au sommet d'un des pics les plus élevés
de l'île au milieu des sapins. La construction est moderne, mais n'en a pas
moins conservé un caractère et un style que sont loin d'atteindre les monuments
du même genre qui se construisent actuellement en France. Le programme de ces
abbayes est le même que celui des grands établissements du Moyen-Age. Seule¬
ment à Chico le logement des pèlerins prend des proportions très grandes,
qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
Ici je passe ma vie à cheval et à mulet. Je dessine fort peu
et toujours en courant, à mon grand désespoir. Il y a énormément à faire par¬
tout. Le pays est admirable, d'une fertilité extrême quoiqu' ensoleillé. Le
climat est assez sain pour le moment, mais les changements brusques de tem¬
pérature causent assez souvent des rhumes et maux de gorges assez douloureux.
Il faut partout voyager armé, moins contre les Grecs, que con¬
tre les gens du gouvernement. A Soli, voulant faire enlever une inscription
j'ai dû menacer le mad ir de tirer sur ses gens s'ils m'empêchaient de la
prendre comme ils prétendaient le faire, bien que je portasse un firman très
clair qui constatait mes droits.
J'attends ces jours-ci M. de Vogiié pour aller à Jérusalem, je
ne vois pas encore de terme à ce voyage qui maintenant ne devrait pas se
prolonger au-delà de quatre mois. Depuis déjà deux mois,M. de Vogué est dans
le désert (de Syrie, note de l'auteur) oà il recueille une quantité prodi¬
gieuse d'inscriptions et de dessins. On parle aussi d'aller dans le Basa
où se trouvent, complètement inconnues des villes entières du Ve ou Vie
siècle, avec leurs églises, et édifices civils. Puis tout bas on se propose
de revenir par l'Asie Mineure. Je ne suis point du tout fâché de tous ces
projets. Je ferai là le plus beau voyage qu'on puisse faire et ... que j'a¬
vais toujours considéré comme chimérique.
- 36 -

Je profite donc de cette lettre pour vous prier d'agréer l'ex¬


pression de ma vive reconnaissance et de croire au dévouement de votre élève
reconnaissant#-.
Oserais-je vous prier deme rappeler au souvenir de Madame
Viollet-le-Duc à qui je présente mes civilités respectueuses ; mes amitiés
à De Baudot et à Corroyer (28) .

2. Jérusalem, 30 juillet 1862.


Je prends la liberté de vous informer brièvement des travaux
que nous avons exécutés depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire de Dali.
Dans cet endroit, nos fouilles ont été peu fructueuses ; des fragments sans
nombre, mais sans forme, d'armes de toutes espèces, épées, casques, etc., en
fer et en bronze. Pour acquit de conscience j'ai fait déblayer toute la colli¬
ne au milieu de laquelle fut trouvée la plaque si célèbre de M. le Duc de
Luynes. Mais sans découvertes importantes : deux fibules, des anses de vases,
des pointes de flèches, etc., en bronze, mais dans un état affreux, oxydés
jusqu'à la cristallisation, et se brisant comme le verre. A Soli-Palaea
appelée aujourd'hui Palaia Chora, j'ai retrouvé une inscription en caractère
chypriote qui est le plus beau spécimen du genre. Près de là, je visitai
Kikkos (Chico) , monastère indépendant, dont le gardien ou l'abbé est prince
indépendant de droit de l'autorité ecclésiastique et de fait du gouvernement
turc. Sa juridiction s'étend sur une très grande étendue du pays et sur la par¬
tie la plus riche de Chypre. Ce monastère est bâti sur le sommet des plus éle¬
vées des montagnes de l'île et la vue embrasse Chypre d'un bout à l'autre. Sa
fondation est de date fort ancienne, mais les Turcs en brûlèrent une partie
en 822, après avoir emporté tout ce qu'ils purent des immenses richesses
accumulées par la piété des pèlerins devant l'image prétendue de Saint Luc, en
l'honneur de laquelle ledit monastère a été fondé. Les pèlerins grecs de tou¬
tes les sectes et de toutes les nations ont une vénération extrême pour ce
sanctuaire. Les richesses affluèrent donc de nouveau et peu de temps après
cette barbarie turque, le monastère fut reconstruit et comme l'imagination et
la recherche du neuf ne sont pas le côté brillant du génie grec moderne, le
couvent fut rebâti sur le plan et dans la forme primitive. Kikkos est donc un
couvent qu'on peut dire du Moyen-Age, complété par les dispositions nécessaires
à loger et à nourrir des pèlerins dont le nombre s'élève jusqu'à deux ou trois
mille aux fêtes de Pâques et de la Panagia, et un gardien, qui est un petit
prince dont le revenu est aussi important que ce que le gouvernement turc per¬
çoit d'impôt légitime. Ce couvent dont l'aspect est des plus pittoresques
- 37 -

m1 a fort intéressé et j'ai béni une affreuse tempête de neige qui, me forçant
d'y rester deux jours, m'a permis d'en faire une étude presque complète, étu¬
de qui j'espère, vous intéressera comme point de comparaison avec les monu¬
ments latins de la même époque.
Au nord de KikkoS)je visitai l'emplacement où plusieurs voya¬
geurs placent le monastère d'iai'lla et j'ai pu me convaincre qu'aucun de ces
messieurs n'avaient eu la conscience de faire 16 heures de marche pour s'en
assurer. Je n'ai trouvé là que des ruines d'une mauvaise église byzantine,
dont les inscriptions sont écrites en caractères arméniens . Chrysokhou est non
loin de là ; c'est un port antique, qui offre beaucoup de ruines, mais pressé
je n'ai fait que traverser après avoir déchiffré à grand peine deux inscrip¬
tions grecques assez curieuses et dessiné un chapiteau du style qu'il faudra
bien jusqu'à nouvel ordre appeler style chyrpiote.
A Palaia Paphos, j'ai fait déblayer le tombeau appelé dans le
pays Spelaion tes reginas (c'est-à-dire : Tombeau de la Reine). Bien que ce
mot tes reginas semble bien avoir une origine moderne, il n'est peut-être que
la traduction d'un souvenir ancien. Ce tombeau est digne d'une reine. Il est
immense et son travail est fort soigné. J'ai d'abord découvert deux antéfixes
et un fragment de corniche d'un style gréco-romain assez élégant et puis,
bâties dans les piédroits, deux magnifiques inscriptions chypriotes de plus
d'un mètre de côté, et comme une petite partie seulement de la grotte était
déblayée lors de mon départ, je ne désespère pas d'en retrouver un de ces
jours de nouvelles. Ces inscriptions semblent être inscrites sur les pierres
qui fermaient les chambres funéraires et comme elles sont au nombre de dix à
douze, que les inscriptions trouvées jusqu'à ce jour sont au nombre de trois,
il y a encore de la marge.
A Amathonte j'ai enlevé de force en démolissant les maisons
quatre inscriptions, dont deux chypriotes (29), et j'ai fait déblayer le
fameux vase dont je vous ai déjà parlé et de plus, je l'ai fait entourer d'un
mur qui le met à l'abri des atteintes des passants. Sur ma demande, le vice-
Consul en a pris possession au nom de la France ; le Pacha a protesté, le
Consul, qui est nouveau et qui ne connaît pas les Turcs, a voulu me faire des
récriminations, mais mon mur est en place et la protestation du Pacha est un
acte d'auto-possession qui a sa valeur, si jamais les Anglais, que nos fouilles
ont émus, se mettaient en tête de vouloir l'enlever.
Voici, avec beaucoup de croquis et de notes, le résultat de
quatre mois de travail. Si nos fouilles ne nous ont procuré rien de bien
- 38 -

brillant, elles ne sont pourtant point stériles. Nous avons de quoi former
une série complète de monuments qui pourront faire connaître cet art chyprio¬
te complètement inconnu jusqu'à ce jour, et qui est vraiment digne d'être
étudié. M. de Vogué semble assez satisfait de mes trouvailles, c'est le prin¬
cipal. Nos richesses ont été emballées (dans) 40 ou 50 caisses, et c'est le
Prométhée , aviso à vapeur de l'Etat, qui les a prises pour les porter à Bey¬
routh, où elles sont pour le moment, en attendant qu'on nous ait fait con¬
naître de France la façon de les faire parvenir. J'ai visité l'île de Chypre
trois fois dans tous ses coins et recoins. De l'avis de tous, je suis le
voyageur qui connaît le mieux le pays. J'ai traversé certains villages, où
l'on n'avait jamais vu d'Européens, et où l'on me regardait comme une bête
curieuse. Tous ces voyages m'ont bien prouvé que Chypre serait une belle mine
à exploiter pour les antiquaires et que nos fouilles étaient tout à fait in¬
signifiantes. Dix villes, telles que Courium, Apellona, Amathonte, Solea,
etc., sont vierges de toutes fouilles. Mais il faudrait du temps et de l'ar¬
gent. J'ai dépensé 9.000 et quelques cents francs pendant tout mon séjour de
Chypre. A Soli seulement il faudrait en dépenser dix fois autant, mais alors
on arriverait à des résultats sérieux et l'on ne serait plus là réduit à pê¬
cher dans l'eau trouble, comme nous avons été forcés de le faire ailleurs.
(suit un long passage sur Jérusalem, hors de notre sujet).
Voilà pour Chypre, que j'ai quittée sans regrets. Maintenant
je suis à Jérusalem avec le Comte de Vogiië et M. Waddington, épigraphiste de
premier ordre, qui est au même degré un excellent compagnon.

Deuxième voyage à Chypre — juin-juillet 1865.

La mission officielle de 1865 (30) est confiée au seul Edmond


Duthoit. Quant à Grasset, il a quitté l'île de Chypre dans le courant de
l'année 1864 pour revenir à Paris après avoir inspiré l'article sur les sculp¬
tures trouvées à Chypre paru dans L' Illustration de janvier-février 1864
et révélé par Olivier Masson.
D'après le carton des Archives Nationales F 21 - 4045, la
deuxième expédition au Proche Orient fut motivée par le fait que le gouver¬
nement turc voulait reconstruire les forts à l'entrée des Dardanelles et pour
cela utiliser les pierres des ruines d'Assos, localité sise à l'extrémité sud-
ouest de la Troade en face de l'île de Lesbos. Il s'agissait d'une ville hel¬
lénique du IVe siècle avant J.-C., d'une conservation remarquable et les a-
gents anglais représentés par Colnaghi, consul à Larnaca et disposant de
fonds importants, guettaient la compagne de fouilles.
- 39 -

Au Ministère des Beaux-Art s, le Surintendant, Comte de Nieu-


werkerke (31) est alerté le 17 mai 1854 par le Marquis de Moustier, ambassa¬
deur à Constantinople qui avait obtenu lors d'une audience du sultan la
cession à la France de ce qui serait trouvé dans les fouilles d'Assos. Le
site est intéressant) disait-il, car c'est d'Assos que vient un chapiteau do¬
rique donné par le sultan et aujourd'hui admiré au Louvre.
En 1 'occurrence, 1 'ambassadeur reçut le soutien particulier d'un
personnage très influent, Sa Hautesse Hali Pacha (on dit aussi Aali Pacha
ou Halil Pacha), grand maître de l'Artillerie et ministre de la Marine, qui
entretenait avec de Moustier d'excellentes relations.
Longpérier, Conservateur au Louvre, appuie la demande par
lettre du 19 novembre 1864 à Nieuwerkerke . Waddington de son côté recommande
Duthoit "architecte de talent, élève de Viollet-le-Duc" . La demande officielle
de Duthoit, alors habitant 35 rue Jacob, est présentée par lettre du 15 dé¬
cembre 1864 au Comte de Nieuwerkerke.
Celui-ci, sénateur et surintendant des Beaux-Arts au Ministère
de la Maison de l'Empereur, annonce à Duthoit par lettre du 11 mars 1865
(avec en-tête des Tuileries) que le Ministre de la Maison de l'Empereur et
des Beaux-Arts le charge " de se rendre à Assos pour recueillir les antiquités
à transporter en France, le Sultan en faisant l'abandon à l'Empire ...,
relever en outre le plan de la ville et aller jusqu'en Chypre compléter la
collection des antiquités découvertes au cours du précédent voyage avec M.
de Vogiié selon les indications de M. de Longpérier, conservateur des antiques
au Louvre".
Durée : six mois, payés 1.000 Francs par mois (qui sera prolon¬
gée à cause des quarantaines du choléra de un à deux mois) . Duthoit cette
fois est seul. En tout pour la mission, il recevra 8.000 Francs, plus un sup¬
plément de 2.000 Francs, soit 10.000 Francs.
Lettre 2 - 19 avril 1865.
A bord du Godavery, départ de Constantinople pour Assos en
Troade .
Le grand maître de l'artillerie, une excellence des plus puis¬
santes à Istambul ... (m'a reçu en grande cérémonie), m'a prié de lui faire
un rapport sur les différentes pièces d'artillerie que je rencontrerais sur
mon passage et lui signaler celles qui méritent d'être enlevées pour faire
un musée à Constantinople. (Un jeune bey, aide de camp de ce grand maître,
nommé Ali Bey, l'accompagne partout pour faciliter ses recherches et) visiter
- 40 -

les forteresses et arsenaux de Constantinople. Grâce à sa présence toutes


les portes m'étaient ouvertes. (Visite à H. de Moustier, l'ambassadeur).

Note de l'éditeur : Plus loin nous saurons que le grand maître de l'artille¬
rie s'appelle : Halil-Pacha ou Hali-Pacha et revêt aussi la dignité de grand
amiral, Ministre de la Marine.
Le relevé détaillé des canons à inscriptions françaises, gé¬
noises ou vénitiennes existant dans les forteresses de Chypre, rédigé en
août 1875 (voir lettre infra) est conservé en manuscrit dans le fonds fami¬
lial Duthoit à Amiens, intéressante pièce qui mériterait la publication (32).
(Après être passé à Constantinople, Rhodes et Beyrouth, Edmond
Duthoit ayant Antoine Mattel pour drogman, revoit toute l'île de Chypre du 31
mai au 10 juillet 1865 : Larnaca, Athienou, Poli Krisofou, Morfou, Nicosie,
Tricorno, etc. ì et bien sûr Paleo Limassol ... où cette fois il faut enlever
le vase d'Amathonte, véritable prouesse, mais une épidémie de choléra em¬
porte brutalement le consul de Larnaca, M. de Maricourt. Faisant face au des¬
tin et bravant le danger de contagion, Duthoit soigne le consul jusqu'à sa
mort, alors que tous les gens du consulat ont fui , il assume même l'intérim
de la charge. Pour ce haut fait d'un rare courage, il espérait obtenir la
Légion d'Honneur, qui ne lui sera accordée qu'à cause de ses missions en Al¬
gérie en 1882. La décoration turque de l'ordre de Medjidié, conférée en 1866,
reconnaîtra seulement le relevé des canons français et vénitiens des forte¬
resses turques de Chypre) .

Lettre 5 - (Larnaca, île de Chypre) 30 mai 1865.


Arrivée à Larnace (il retrouve Mat tei) . Le consul paraît mieux
disposé que lors de mon premier voyage, offre une chambre au consulat (qu'il
décline ; il fera demain)sa visite au Pacha à Nicosie, blasé sur ces cérémo¬
nies. Eglise des Lazaristes à Beyrouth : les vitraux nouvellement posés font
l'admiration générale.

Lettre 6 - Limassol .... juin 1865.


(Il a engagé comme drogman le fils d'Antoine Mattel, prénommé
Clémentin, un gentil garçon de 24 ans), un moukre (muletier nommé Costa),
un cuisinier (aussi nommé Costa), cheval, mulet et âne pour les bagages).
Comme tous les Grecs, Mattei cherche à m' extorquer le plus
de piastres possibles.
(Il a commencé ses explorations par Nicosie, lettres au Pacha...
bien reçu avec tous les salamalecs possibles; visite au colonel commandant
l'artillerie de Chypre pour lui présenter les ordres du grand maître d'ar¬
tillerie. Il était assis entouré de tout son état-major, drogmans ou se-
- 41 -

crétaires au milieu de la place de la ville, occupé à une remonte de mulets) .


Dès qu'il m'aperçut, il quitta immédiatement tout son monde,
m'emmena chez lui, me fit servir des confitures, du café, des sorbets selon
l'usage et (me fit) les honneurs de sa forteresse.
A Nicosie je n'ai plus rencontré là la famille Laffon (alliée
à Grasset). A la suite de la mort de son dernier enfant, M. Laffon a quitté la
ville et s'est retiré à Jérusalem auprès de son fils qui est drogman chance¬
lier gérant le Consulat de France.
De Nicosie, je suis revenu à Larnaca pour assister aux fêtes
du Cataclysmon, mais en faisant le grand tour par St Héracliti (ou San
Aracliti) , Pera Politico, l'antique Tamassos, le Couvent de Machairas, Korno,
Pyrgo, j'ai dessinaillé (sic) un peu partout.
Vous désirez sans doute savoir ce qu'est le Cataclysmon, cette
fête a lieu le jour de la Pentecôte et le lundi suivant ; bien qu'on ait choi¬
si une fête de l'église pour célébrer cette foire, elle est toute païenne.
C'est une réminiscence des fêtes de Vénus. A cette époque de l'année, préten¬
daient les anciens, Vénus venait avec ses prêtresses se plonger dans la mer.
C'est en mémoire de cela que paysan et vilain, homme et femme capables de se
tenir debout, se rend à l'échelle de la Marine (33) pour faire une partie
d'eau, et non pas se plonger dans la mer, mais s'y laver la tête et les mains.
On ne saurait imaginer la quantité de monde attirée par cette fête. C'est un
spectacle des plus curieux que la réunion turbulente de tous ces costumes
cette exposition de toutes les richesses des femmes. Malheureusement il faut
dire qu'avant peu tout le pittoresque de cette fête est appelé à disparaître,
la mode européenne envahit tout. Déjà à la Marine toutes les jeunes filles
portent des chapeaux et quels chapeaux ? Et des crinolines ? Les paysannes
n'en sont pas encore là, mais aux étoffes grossières, mais si jolies, tissées
dans le pays, aux fines soieries de Brousse, aux brillants foulards de Damas,
ont succédé d'affreuses cotonnades, des barèges à grands falbalas, aux tons
criards, enfin ces abominables foulards de coton imprimé à Glaris et dont
l'Orient est infesté jusqu'à ses dernières limites.
Je vais faire le tour de l'île ... c'est près de Limassol
que se trouve ce fameux vase que je dois mouler (34) ; avant de le mouler au
plâtre, ce qui doit me donner des moules fort lourds et cassuels (cassables ?) ,
je vais essayer un moyen de mon invention, mais que je n'ai pas encore expéri¬
menté. C'est avec du papier et de la sciure de bois trempée dans une dissolu¬
tion de colle forte. Si je réussis, j'obtiendrai des moules excessivement
légers.
- 42 -

J'écris un journal de voyages ... (perdu, note de l'éditeur).


Les puces : elles jouent un rôle capital dans mon existence,
ce matin dans l'espace de 5 minutes, sur les. pieds seulement, j'en ai tué
plus de cent.
Lettre 7 - Juin 1865.
J'ai moulé les oreilles du vase d'Amathonte mais avec beaucoup
de difficultés, la pierre est excessivement rongée et remplie de trous.
Je dessine beaucoup mais à la hâte. (Il écrit un journal) .
Mon journal existe, très détaillé, trop même car c'est une étude
faite heure par heure, minute par minute. J'ai l'intention de publier mon
voyage à Chypre, car je suis le seul voyageur qui connaisse bien cette île
(projet, hélas, resté à l'état d'intention, note de l'auteur).
De Limassol je suis allé à Koukla (Kouklia) , l'ancienne Paphos ;
sur le chemin qui nous conduisait à cette ville mon drogman, mon cuisinier et
le muletier marchaient derrière moi, la queue dans les jambes et je dois
dire que moi-même, tout en les grondant de leur panique, j'avais continuelle¬
ment la main sur mon revolver ... Depuis sept mois environ un nègre, un bri¬
gand défiant les gendarmes et la police, met le pays de Paphos à contribu¬
tion. Les paysans tremblants lui apportent ce qu'il demande, on l'accuse de
trois ou quatre meurtres et les victimes n'essayent même point de se défendre
parce que suivant l'opinion commune il porte sur lui le bois de la vraie
croix, ce qui le rend invulnérable (nous ne l'avons pas rencontré).
De Koukla, je suis allé à Ktima voir ce vieil évêque qui m'avait
si bien reçu lors de mon premier voyage (même accueil affable) .
De Ktima, je suis allé au couvent de Saint Néophyte où j'ai
vu de jolies peintures murales, et delà à Chrysophou (34a) [ actuellement
Krysokhou) , j'ai enlevé là une bonne inscription que je connaissais de mon
premier voyage.
De Chrysophou je suis allé à Karavostasion (ou Caravostasi) , de
Karavostasion à Morphou, et au couvent de St Pantaléon; j'ai trouvé là le
métropolitain de Cérignes (Kyrénia) qui m'a reçu en prince ; de St Pantaléon
je me suis transporté à Lapithos où j 'ai découvert une inscription très impor¬
tante que je vais envoyer immédiatement à M. Waddington pour son entrée à
l'Institut ; de St. Pantaléon je suis passé par Achéropitou, beau couvent avec
des églises fort curieuses, par Cérignes, par Nicosie enfin (retour à
Larnaca) .
Lettre 8 - 10 juillet 1865.
(La sueur tombant de son front goutte sur les feuilles d'album) .
- 43 -

Harassé par de longues routes, cuisinier malade, muletier d'une humeur massa¬
crante ζ dont le mulet part au grand galop, d'où chute) . Je n'ai jamais dans
aucun voyage souffert autant que dans ce dernier. Nous: avons une température
de serre chaude ou d'étuve (mésaventure avec ses domestiques qu'il est obligé
de renvoyer. Il parle) des cawas ou zaptiés, gendarmes du pays, collecteurs
d'impôts formant la garde du Pacha, ils portent à leur ceinture tout un arsenal :
cimeterre, sabre, couteau, pistolets (il raconte l'histoire de la fin tragi¬
que du noir assassin qui avait pris le costume d'un cawas pour échapper
aux recherches et, pour mieux tromper son monde, faisait marcher devant lui en
guise de prisonnier, les bras liés, un malheureux paysan qu'il conduisait soi-
disant à Nicosie ; ils traversèrent ainsi une grande partie de l'île, de Paphos
à Kyrénia, mais là un jour le nègre s'enivra et oublia d'attacher son compa¬
gnon qui le tua pendant son sommeil) .
(Il a vu à Famagouste) un brigand des plus célèbres : Katerdji
Tanni, en prison depuis quinze ans t qui pillait et assassinait sans relâche
dans les environs de Smyrne, mais était bien vu des paysans et des pauvres
parce qu'il faisait de grandes aumônes sur le produit de ses rapines et pro¬
tégeait partout les femmes ; longtemps enchaîné de façon babare, maintenant
il porte encore une chaîne avec un boulet attaché au pied et à la ceinture,
mais peut se promener devant la prison et arrose des pots de fleurs. Tous les
voyageurs lui font visite. (Comme il tendait la main, Duthoit lui donne une
aumône et reçoit un énorme bouquet de basilic. Il raconte aussi l'assassinat
d'un primat du village de Gialoussa nommé Zacharoudis, chez qui il avait été
accueilli en 1862, pour une question d'intérêt) .
(Le Consul, Comte de Mari court, lui a joué un tour pour le vase
d'Amathonte mais va bientôt mourir du choléra dans des circonstances où
Duthoit montrera un cran exceptionnel) .
Nous avons à Chypre un singulier consul, le Comte de Maricourt,
avec qui j'avais déjà eu maille à partir lors de mon premier voyage. Cette
fois, il m'a bien reçu mais tout en le regardant comme un excellent homme,
je ne puis m 'empêcher de dire qu'il fait boulette sur boulette et que tout der¬
nièrement il a failli me jouer le tour le plus détestable, toujours à cause
du vase d'Amathonte. Ne s'est-il pas mis en tête de l'enlever à lui tout seul ?
Il a fait une demande au Ministère des Affaires Etrangères qui fut transmise
au Ministère de la Marine (35) et il y a aujourd'hui quinze jours une frégate
portant le pavillon du contre-amiral d'Arboville (sic, mais le vrai nom doit
être : d'Aboville, note de l'éditeur) , partît pour Amathonte, ayant tout
- 44 -

le consulat à son bord pour aller en deux jours enlever le vase, pour l'enlève¬
ment duquel j'avais demandé 30.000 Fr et six semaines de travail. Tout le
monde était prévenu de ce projet à Larnaca. Moi seul, le plus intéressé dans
cette affaire, puisque tant qu'il n'est pas en France, ce vase est ma pro¬
priété et j'en réponds: au gouvernement, moi seul ne fus pas prévenu. Je dois
dire tout de suite qu'ils sont allés là-bas, ont dépensé 12 ou 1500 Fr de
charbon et ont fait le fiasco le plus complet : la frégate est partie toute
honteuse en renonçant à se charger de l'entreprise, obligée d'avouer qu'avec
ses 500 hommes d'équipage il lui fallait plus d'un mois pour opérer la
descente et qu'enfin un bâtiment spécial devait être envoyé pour cela.
Je n'ai pas caché à M. de Maricourt combien j'avais trouvé le
procédé mauvais et je l'ai fait en public. Il a paru alors s'apercevoir qu'il
avait eu tort a-t m'a fait mille m' amours, jurant que son intention n'avait
pas été de se mettre à ma place, qu'au contraire il était le premier à
reconnaître qu'il appartenait à moi seul d'avoir l'honneur de porter à Paris
une pièce de cette importance. Au fond je crois qu'il ne serait pas fâché
de me voir aller au diable et je lui rends bien la monnaie de sa pièce et je
me réserve de faire un petit rapport salé au Ministère de la maison de
l'Empereur sur cette petite expédition clandestine et dont le résultat a été
stupide.
• %»

Lettre 9 - Larnaca le 25 juillet 1865.


(Alors qu'il s'apprêtait à partir pour Beyrouth, M. de Maricourt
lui envoie un exprès pour aller en son nom à Limassol en vue d'une enquête) .
On vient de trouver dans cette dernière ville un cimetière chrétien dont
les inscriptions latines et françaises appartiennent au XlIIë siècle. Les
Turcs, contre toutes les lois, se sont mis immédiatement à l'oeuvre pour la
violation et la destruction de ces tombes.
(Les directives de Paris prescriront d'envoyer les dalles en
France et d'enfouir les ossements au cimetière catholique) .
Figure-toi que je viens de tomber encore une fois sur un de
ces nids de statues qui sont singulièrement dispersés dans, l'île. A Athieno,
près de l'endroit appelé Iorgos (Golgos), à 50 pas de l'endroit où il y a trois
ans j'ai pendant 22 jours fait travailler en vain 150 hommes, j'ai décou¬
vert environ de 5 à 600 têtes de toutes dimensions, depuis 0,03 cm. jusqu'à
0,05 cm. de toutes les époques:, de tous les styles et de tous les types, puis
- 45 -

des milliers, et des milliers de fragments de toutes espèces.. Je suis très


heureux de cette découverte qui ne m'a pas coûté grand chose et qui doit/ je
crois, faire grand plaisir à Paris.
J'ai dû hier moi-même emballer une quinzaine de caisses et j'en
ai encore autant à faire aujourd'hui.
Des bruits de choléra ont circulé, mais il n'y a rien ici.
Lettre 10 - Larnaca 7 août 1865.
Enfin j'espère quitter Chypre demain, et je veux secouer en
partant la poussière de mes souliers pour ne rien emporter de ce pays où je
compte bien ne plus remettre les pieds, j'ai pris Chypre en horreur ...
Un ordre formel du consul m'avait retenu au moment de partir
(à Limassol) ..., je devais partir le mercredi 26 juillet pour remplir ma
mission, je crus bon d'aller mardi soir vers les 4 heures 1/2 rendre une
visite au consul et prendre ses dernières instructions ... Je trouve le
pauvre comte étendu sur un sofa, la mine défaite et dans un grand abattement
il m'a reçu cordialement comme toujours, mais ses premières paroles furent
celles-ci: "Mon bon M. Duthoit, j 'ai pris la maladie" - "Quel mal ?" - "le
choléra". Je ne fis que rire de ses plaintes et pourtant je l'engageai de
toutes mes forces à faire venir un médecin qu'il s'obstina à refuser, je le
quittai à la fin (le chancelier et le drogman du consulat refusent d'aller
chercher un médecin "sans ordre formel") , je me décidai alors, car sans croire
au choléra, je pensais le consul bien malade, à aller chercher la soeur
supérieure du couvent de Larnaca. Cette dame accourut aussitôt au consulat.
(Duthoit retourne chez lui, mais nouvel exprès) avec ces
seuls mots : "le consul veut vous voir". Je dois avouer que ces seuls mots
me donnèrent un vigoureux coup de poing dans la poitrine et la sueur me
monta à la tête. (Il franchit au grand galop les deux km. qui le séparent du
consulat) . La ville avait un singulier aspect ... la peur empreinte sur
les visages.
Quand j ' arrivai tout était dans un désordre affreux dans le
consulat, toutes les portes étaient ouvertes, mais personne n'était à son
poste, je montai et je me trouvai en face de la supérieure qui vint à moi
pour me dire : "le Comte est perdu, c'est un cas de choléra foudroyant", je me
hâtai de me présenter au Comte, il me parla avec beaucoup de difficulté, sa
voix était étouffée, mais avec une présence d'esprit et un courage admirables,
il me dit que le premier jour qu'il m'avait vu il s'était senti pour moi une
de ces sympathies qui ne se raisonnent pas, mais qui font que la connaissance
- 46 -

d'un jour devient l'ami le plus cher, il se sentait perdu et dans, l'iso¬
lement où il se trouvait/ il désirait mourir dans les bras d'un ami, il me
recommanda alors d'aller voir sa famille, de lui raconter sa mort et de leur
porter ses derniers adieux, cinq ou six personnes étaient présentes ; alors
sur ces entrefaites arriva le médecin, il resta à peine une minute près du ma¬
lade, donna à la hâte une ordonnance et s'enfuit en ne nous laissant aucun
espoir ; quand l'autorité du médecin eut déclaré que c'était bien là le
choléra, ce fut une chose bien curieuse et bien triste de voir la terreur
qui s'empara des assistants, et la promptitude avec laquelle ils quittèrent
le consulat. Je restai alors seul avec deux soeurs et un prêtre maronite,
Dom Miquèle. Le consul alors fut pris de crampes horribles, ses membres se
retiraient et il poussait des cris déchirants. Dom Miquèle et moi commençâ¬
mes alors à le frictionner à tour de bras avec de l'eau de vie camphrée, il
était déjà froid comme marbre et sa transpiration glacée était fétide. Puis
il fallut le changer de lit et de vêtement, il n'était déjà plus capable de
s ' aider en rien , les domestiques avaient disparu , toute cette besogne répu¬
gnante retomba sur Dom Miquèle et un peu sur moi, mais le dénuement du con¬
sul était tel que nous ne pûmes alors trouver de draps ; (il se renseigna
auprès du drogman qui) tremblant de peur refusa de venir et fit répondre
qu'il n'y en avait pas. J'entrai alors dans une colère violente, je volai
plutôt que je ne marchai pour me rendre auprès de ce poltron ; (après une
algarade) j'obtins une paire de draps qu'on alla emprunter chez les voisins,
mais je ne pus faire bouger mon homme. Quant au chancelier il avait pris les
devants et s'était retiré le premier chez lui.
Nous restâmes donc avec les soeurs et le prêtre à soigner le
mourant, à assister à toutes les phases de cette horrible maladie, à suivre
ses progrès. Nous étions tous aussi tristes et le silence de cette ville des
morts n'était troublé que par les cris horribles que poussait le malade
quand les crampes arrivaient. A 9 h. de nuit, nous eûmes besoin du médecin,
mais il refusa de se déranger. Enfin, après avoir communié et reçu l'extrême
onction le consul est mort à 2 h. du matin, il fallut l'ensevelir, le
revêtir de son costume officiel et le placer dans une chapelle ardente.
(Duthoit commande une double bière en plomb et en bois, recueille l'argen¬
terie et les bijoux, ferme les armoires) et dans ce grand salon dont le
cadavre occupait le centre nous restâmes là, tous quatre comme saisis, n'o¬
sant parler et pourtant les yeux secs, pas une larme ne fut versée sur ce
pauvre cadavre qui il y a quelques mois avait compté autour de lui sept ou
- 47 -

huit enfants, une femme et un frère ... Le consul mort, étant le seul
Français présent, je restai maître du consulat* (il envoie les cawas)
chercher le député de la nation pour lui faire part de l'horrible accident
et lui remettre les clefs et assister avec lui à l'apposition des scellés,
je fis également appeler le chancelier et le drogman. Ils se firent bien
attendre deux heures, mais ils arrivèrent enfin jusqu'à la porte dont il fut
impossible de leur faire franchir le seuil (il fallut trois heures pour
rédiger l'acte de décès) ; toutes ces lâchetés commençaient à me monter.
J'avais déjà les nerfs assez tendus quand le drogman se permit de faire
quelques observations, (alors il éclate) , je me déchargeai le coeur et il
y en avait lourd, je lui fis une mercuriale dont il se souviendra longtemps.

(Puis il s'aperçoit avec stupeur) que les Français ou les


Chypriotes qui étaient ordinairement si empressés à me tendre la main me
regardaient comme une chose extraordinaire et s'enfuyaient si je me dirigeais
vers eux. Pour avoir fait mon devoir on me mettait en quarantaine. Je haus¬
sai les épaules et je leur ris au nez bien que j'eusse beaucoup plus envie
de pleurer. Je dormis peu et mal, le convoi s'organisa comme il put avec
assez de luxe cependant, mais de toute la colonie française, moi seul suivis
le cadavre, je représentai toute la famille et la nation, le prêtre maronite
chanta le service et les soeurs venaient après moi . Un seul consul , le
consul hellène avec toute sa nation, daigna rendre les devoirs à son collè¬
gue. Le lendemain, je dus faire les visites de remerciements à ceux qui
avaient suivi le deuil, mais cela fait je ne voulus pas rester une heure de
plus à Larnaca (Il part pour Dali, où il est bien reçu par les familles
Mandovani et Tardieu) .
A Dali se sont réfugiées toutes les familles de Larnaca
(depuis le choléra) , les fuyards flânent du matin au soir dans les bosquets.
Dali devient, dit un paysan, un tonneau de sardines, mais je retrouvai les
gens qui m'avaient mis en quarantaine à Larnaca qui voulurent jouer ici la
même comédie ; (irrité, il dit) à chacun son fait, j'ai mordu à belles dents
et sans remords ... jeunes et vieux ont eu leur paquet bien pesé (36) .
Nous avons organisé quelques soirées dansantes , nous sommes
allés faire quelques déjeûners de garçons dans un charmant bois de citron¬
niers qui s ' est trouvé à deux pas de Dali .
(De Dali, il se rend à Como), autre joli village frais et boisé,
déjeuner d'adieu avec du dindonneau farci de riz, d'amandes et du lièvre
rôti, un mouton embroché sur un foyer de braises ardentes, dans un beau
- 48 -

jardin d'arbres du Levant : orangers, citronniers, mûriers et oliviers ...


A Limassol j'ai trouvé un cimetière du.XIIIe siècle français, les
inscriptions sont curieuses. (Il va faire un rapport pour demander leur
cession au gouvernement turc) (infra) .
Le choléra n'a pas fait de nouvelles victimes à Larnaca (mais plus
loin on apprendra que l'archevêque de Nicosie est mort de cette épidémie).
Note de l'auteur.
Lettre 1 1 - 18 août 1865.
(A bord de La Metidja, Smyrne)
J'ai trouvé à Beyrouth une lettre du médecin sanitaire d'Ale¬
xandrie, le Docteur Gaillardot (37) contenant les extraits d'une lettre de
M. Renan fort flatteurs pour moi. (Renan avait écrit à Gaillardot le 8
août 1865 : "Il va sans dire que nous n'avons qu'à accepter avec empresse¬
ment les offres de M. Duthoit pour les monuments de (la région de Sour au
Liban) . L'essentiel est que ce travail se fasse surtout par un homme aussi
habile que M. Duthoit. Avertissez-moi si M. Duthoit va à Antioche") .
(Ce projet ne se réalisera pas, soit par suite du choléra, soit
à cause de l'imprécision de Renan sur le financement ; Duthoit remontera di¬
rectement à Constantinople et Beihram, l'essentiel pour lui étant de termi¬
ner sa mission d'Assos) .
(De façon intéressante, la lettre de Gaillardot expliquait
les raisons de l'épidémie née en Egypte) : "A mon retour à Alexandrie, j'ai
trouvé le choléra qui commençait, apporté par les pèlerins de la Mecque ;
le fanatisme des Turcs qui n'ont jamais voulu appliquer des mesures
sérieuses à la désinfection des masses qui arrivent du pèlerinage, leur
avidité, qui, pour spéculer sur leur passage les a laissés s'entasser à
Alexandrie au milieu d'un des quartiers les plus infects pour pouvoir à
loisir les embarquer sur leur vapeur et les ramener chez eux, voilà la vraie
cause de l'épidémie qui après avoir ravagé l'Egypte s'est étendue sur toute
la partie orientale de la Méditerranée, a déjà gagné Mólte et Ancone où elle
sévit avec une certaine intensité et s'arrêtera Dieu sait où. C'est une
petite plaisanterie qui coûte à l'Egypte plus de 80 mille âmes. Nous en
avons perdu environ 10 mille à Alexandrie, 30 mille au Caire, etc. Je
ne serais point étonné de voir cette fois le choléra faire le tour de
1 ' Europe" .
(Duthoit) a dîné gaiement chez le consul général de France à
Smyrne, le comte de Bentivoglio, bien que le choléra fasse ici des siennes
- 49 -

comme partout. (Il va perdre sa fille, infra).


Les pauvres seuls et les juifs ont été les seuls atteints
jusqu'à ce jour. Nos soeurs et nos prêtres font merveille, mais les prêtres
grecs et leurs médecins sont en fuite.
Lettre 12 - Constantinople le 20 août 1865.
Je pars après demain pour Assos, mais sauf ordre exprès du
Ministre, ne ferai pas de fouilles (c'est Wàddington qui envoie les fonds) .
Je suis décidé à remplir ma commission à la lettre et rien au
monde ne pourra me faire quitter mon poste avant mon travail terminé.
Après avoir tant travaillé, tant souffert, m'être exposé, je ne
veux pas que personne soupçonne que j 'ai abandonné mon poste par la crainte
du choléra. (Il désapprouve sa mère qui écrit à Wàddington pour le faire
revenir) .
Ravages affreux du choléra, aujourd'hui en pleine décroissance -
à Stamboul, on a compté 3000 cas par jour, à présent 150.
Lettre 13 - Constantinople le 23 août 1865.
(Son quartier général est aux Dardanelles au Consulat de France.
Il fait des rapports sur la mort de M. de Mari court, sur le cimetière du
XlIIé siècle trouvé à Limassol, sur une statue que la douane de Larnaca
arrête, voir infra) .
(Il a rédigé son rapport sur l'artillerie au grand maître de
l'artillerie Halil Pacha qui est depuis quelque temps aussi grand amiral ou
ministre de la Marine. Le choléra a disparu. L'Ambassadeur M. de Moustier
absent. Il tient à aller à Assos malgré les difficultés et l'insécurité.
Il songe au mariage que sa mère arrange) .
7 septembre 1865 ... Le choléra a causé la mort de l'arche¬
vêque de Nicosie et du jeune enfant du comte de Benti voglio, consul de
France à Smyrne.
Lettre 18 - Constantinople le 11 octobre 1865.
(Il est venu à Constantinople, mais doit rentrer) dans mon
horrible Assos.
(Il règle, avec le chargé d'affaires de France, l'embarquement
de ses antiquités de Chypre. On lui annonce l'envoi) d'un bâtiment de guerre
pour prendre mes bibelots. C'est de la folie, il suffirait d'une somme de
300 Fr à. bord d'un navire marchand (parce que peu de poids) .
(MM. de Longpérier, Vogûé, Renan souhaitent qu'il poursuive
ses travaux, mais) je n'en ai pas le courage.
- 50 -

(Il croyait être décoré) mais pas question pour moi de la Lé¬
gion d'Honneur - il s'agit d'une décoration turque .
Lettre 19 - Constantinople le 18 octobre 1865.
(L'espoir d'une décoration s'est envolé - la déception a été
très rude) .
(De fait Duthoit sera nommé en 1866 chevalier du Medjidié,
pour son inventaire des pièces d'artillerie de Chypre, aucunement pour son
attitude au Consulat de Limassol lors du choléra) .
(Le Ministre lui donne 1.000 Fr pour enlever les ossements du
cimetière franc de Limassol, derniers désirs de M. de Maricourt, en froid
avec l'ambassade). Maintenant que le danger est passé, l'ambassade ne
veut s'occuper que d'affaires politiques.
(Il fera un rapport à Nieuwerkerke sur ces) petites tracas¬
series de l'ambassade.
L'enlèvement du Vase d'Amathonte.
Ce même mois, après l'échec de juin 1865, Duthoit reprend à
son compte le problème du vase d'Amathonte et obtient du gouvernement fran¬
çais un nouvel envoi de deux vaisseaux : La Mouette et La Perdrix, qui
réussissent enfin à enlever l'énorme vase. Le Ministre de la Marine en effet
avait envoyé à Limassol le vaisseau La Perdrix qui revenait précisément
d'Alexandrie en France. Au passage, il prendrait le vase d'Amathonte pour le
ramener à Toulon, plus les caisses d'antiquités entreposées à Larnaca, mais
Un retard de correspondance fit que ces caisses resteront à Larnaca et
La Perdrix n'embarquera le 30 octobre 1865 que le vase d'Amathonte (38) .
Ce n'est qu'en juillet 1866 que partiront les 30 caisses
d'antiquités pesant 2500 kilos laissées ën souffrance à Larnaca depuis août
1865, comme nous l'apprend une lettre de Tardieu, écrite de Larnaca le 17
juillet 1866, disant : "le 16 juillet est arrivé le bâtiment de l'Etat".
(Tardieu et Mattei envoient 11 caisses, 8 barils et 3 monolithes) , "mais
il y a une opposition pour la statue de M. Grasset et l'inscription de
Crysophou" .
Mattei incrimine la méchanceté et l'apathie des gens de ce pays ..."vous
savez à quoi vous en tenir ... Et c'est pour cette raison sans doute que vous
êtes bien résolu à ne plus remettre pied chez nous" (lui aussi est dé¬
goûté de ce. triste pays). (Allusion sans doute à la quarantaine de Larnaca,
supra) .
- 51 -

La statue de M. Gïrasset.
L 1 énigmatique "statue de M. Grasset" retenue en douane à
Larnaca et objet d'un rapport spécial de Duthoit au Ministère (supra) paraît
bien s'identifier avec celle dont parle au dossier des Archives Nationales
( F 21.4045) une intéressante lettre du chargé d'affaires français à
Constantinople envoyée de Therapia le 3 septembre 1865 à Si!. Drouyn de
Lhuys, Ministre des Affaires Etrangères (auquel succédera en 1886 de Mous tier) ,
où l'on rapporte qu'"il y a 3 ans (donc en 1862) MM. Renan (sic) et Vogûé
découvrent une statue dans les environs de Larnaca, l'ambassadeur leur fait
obtenir un f irman pour 1 * enlever et la transporter en France , la statue se
trouve encore aujourd'hui dans sa caisse à la douane de Larnaca et je suis
en ce moment en instance auprès de S.A. Aali Pacha, pour aplanir les diffi¬
cultés soulevées par la douane à ce sujet".
Les relations entre Aali Pacha et l'ambassadeur de France sont en
effet excellentes ; c'est d'ailleurs grâce à cette bonne entente qu'a pu être
entreprise la mission d'Assos, supra) .
(Le nom de Renan indiqué par erreur ne recouvre-t-il pas
Grasset qui ass. ta Vogûé et Duthoit dans le premier voyage à Chypre de 1862 ?
Auquel cas la statue pourrait être la superbe "Vénus assise" de Chypre donnée
tardivement au Louvre en 1880 par Vogûé qui l'avait acquise à une date
indéterminée de Grasset. Elle fut reproduite par ledit Grasset dans 1 'Illus¬
tration de 1864. Olivier Massonqui penche pour cette hypothèse) a retrouvé
le texte de Grasset selon lequel il avait acquis "à Dhali" , la déesse dont
le marquis de Vogûé avait fait don au Louvre" (39) .
Dans d'autres pièces du dossier des Archives Nationales on
relate que le vase colossal d'Amathonte a séduit par ses dimensions les
conservateurs anglais et américains. M. Duthoit a fait construire un "hangar"
pour affirmer la propriété de la France. A cet égard les factures Mattei nous
indiquent que pour pratiquer les estampages il a fallu le 15 juin 1865 "far
demolire la copertura dei vasi di Palea Limassol" , coût 200 piastres et le
17 juillet suivant "rifabricare il muro dei vasi di Palea Limassol", coût
550 piastres.
Autre identification possible : la jolie petite statue du
Louvre, hauteur 45 cm, AM 3424 (reproduite également par Grasset dans
1 1 Illustration de 1864) ne serait-elle pas la "statua comprata d Mr Tardieu . .
500 piastres) qui correspond à la facture Tardieu du 6 août 1865 : "500
piastres, estimation de la statue de Baffo" ? Assurément le prix élevé
- 52 -

correspond à une pièce intacte et de grande valeur artistique. (40).


Le compte rendu de la deuxième mission par Duthoit.
En complément au second voyage à Chypre, nous reproduisons ici
le rapport envoyé de Larnaca par Duthoit le 7 août 1865 au Comte de
Nieuwerkerke sur la mission chypriote confiée par le Ministère de la Maison
de l'Empereur, écrit la veille du départ pour Assos (41) .
"Je viens de terminer la mission conformément aux instructions
qui m'ont été remises par M. de Longpérier, je me suis surtout appliqué à
compléter les collections commencées en 1862.
"Après avoir fait dégager les deux cratères de Palea Lemiso
(Paléo-Limassol, c'est-à-dire Amathonte), relevé leurs profils et pris les es¬
tampages des parties les plus intéressantes, j'ai de nouveau visité tous
les endroits de l'île pouvant offrir quelque intérêt, relevant et dessinant
tout, mais cherchant avant tout à combler les lacunes et à répondre aux
desiderata de notre premier voyage (le brouillon disait : mes découvertes
n'ont point été bien nombreuses). Sans parler de nombreux croquis, de
notes très nombreuses recueillies pendant mes excursions j'ai pu copier
quelques bonnes inscriptions grecques, latines et françaises complètement
inédites (le brouillon parle de 12 à 15) , deux de ces inscriptions sont histo¬
riques et j'ai cru devoir faire l'acquisition de l'une d'elles que j'ai
découverte à Poli Crysophou (Arsinoé) .
A Athieno (Golgos) je n'ai pu résister au désir de faire quelques
fouilles qui, grâce à Dieu, ont été couronnées de succès. Comme lors de mon
premier voyage et à 50 pas environ de l'endroit où s'étaient arrêtés nos
travaux en 1862, je suis tombé sur un de ces gisements de statues mutilées
dont j 'avais déjà constaté la présence dans divers autres endroits et qui ont
donné au Louvre toutes les antiquités qui forment aujourd'hui le Musée
Chypriote .
Lorsque le gîte est trouvé, ces fouilles sont peu coûteuses et
les découvertes se font pour ainsi dire à fleur de sol. C'est ainsi qu'à
Athieno, à une profondeur moyenne de 60 cm et dans un terrain d'environ 1000 m2,
j 'ai mis la main sur des milliers de fragments de toute grandeur, de tout
style, spécimens curieux de la sculpture chypriote appartenant à toutes les
époques depuis l'art grec le plus ancien jusqu'à l'art barbare du IVe siècle.
J'ai l'honneur de vous adresser ci- joint les photographies
de quelques-uns de ces débris découverts le premier jour de mes fouilles
(toujours incluses au dossier) . Depuis j'ai pu remplir plus de vingt caisses
- 53 -

de fragments de toutes sortes et j'attends que vous veuillez bien m' indi¬
quer quel mode de transport . . .
Mon exploration de Chypre s'est prolongée au-delà du terme fixé,
mais j'ai eu à compter avec d'intolérables chaleurs, les indispositions de
mes gens et de moi-même, enfin avec le choléra et la panique qu'il a jetée
sur ce malheureux pays.
De plus, notre estimable consul, M. de Maricourt, frappé le
premier du choléra, est mort dans mes bras après l'abandon et la fuite de
tous les Français et spécialement des hommes qui eussent dû lui être les plus
dévoués, son chancelier et son drogman.
Le consul mourant, dis-je, m'a demandé officiellement de me rendre
à sa place à Limassol pour examiner un cimetière chrétien du XlIIé siècle
nouvellement découvert par des ouvriers turcs et dont quelques tombes ont
été violées. J'ai pu lire et copier une dizaine d'inscriptions (françaises)
gravées en belles lettres de la fin du XlIIé siècle sur de belles dalles de
pierre de 1 m sur 2,20, intéressantes pour le consciencieux historien de
Chypre, M. de Mas -Latrie (42) .
(Il demande 1000 Fr pour continuer les fouilles, copier les
inscriptions et transporter les ossements au couvent catholique de la ville) .
Demain je pars pour Assos, mais à cause des quarantaines je
n'arriverai pas avant le milieu de septembre.
(Il demande une prolongation d'un mois ou deux de son séjour en
Orient, ce qui lui sera accordé par lettre du comte de Nieuwerkerke du 7
septembre 1865, envoyée à Assos, au consulat de France aux Dardanelles) .
Le rôle éminent joué par Duthoit dans les deux expéditions fut
pleinement reconnu par Vogûé qui dans une lettre à Renan en 1862 écrivait :
"Duthoit a su par sa grande autorité vaincre le mauvais vouloir des fonction¬
naires et des habitants" (43) et par la suite tint à ce que la salle du Louvre
exposant le vase colossal d'Amathonte appelée tout d'abord : "Salle de
Vogûé", prît le nom de "Salle de Vogûé et Duthoit" bel exemple d'humilité. Il
est dommage que la postérité oublieuse des mérites rendus ait imposé la déno¬
mination banale de "Salle Phénicienne et Chypriote".
- 54 -

NOTES

(l) Comte de Vogiié, Charles-Jean Melchior, né 1829, mort 1916, titré marquis à la
mort de son père en 1877 (ne pas confondre avec son cousin le Vicomte Melchior
de Vogiié, homme de lettres et membre de l'Académie Française). Il entre en H£68
à l'Académieà des
ambassadeur Constantinople
Inscriptions (1871-1875)»
et Belles-Lettres
puis à, succédant
Vienne (1875-1879).
au duc de Luynes ; est

(2) Waddington William-Henry, né en 1826 à Paris de parents anglais, mort en 189»


excellent helléniste, épigraphiste et numismate. Elu en 1865 à l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, député de l'Aisne en 1865, ambassadeur à
Londres, Ministre des Beaux-Arts, Président du Conseil de février à déc. 1879»
était de confession protestante. Sa collection de monnaies grecques fut achetée
par le Cabinet des Médailles en 1897 pour 21.000 Fr.
(3) Duthoit Edmond-Clément-Mari e , né Amiens 1837, mort Amiens 1889» élève de Viollet-
le-Duc à Paris de 1857 à 1870, architecte à Amiens, Inspecteur des Monuments
Historiques de l'Algérie.

(4) Le Comte Edouard du Tour, nommé consul de France à Larnaca en juillet 1860; eut
pour successeur en mars 1862 le Comte Louis-François de Maricourt, dont la mort
dramatique sera contée par Duthoit en 1865.

(5) Grasset
français Sosthène,
de 3 ans dit
fixéGrasset
à Larnaca
d'Orcet,
(Chypre)
né à peu
Aurillac
avant I860
1828, jusqu'en
mort à Cusset
186, épousa
1900,
à Chypre Aimée Laffon, fille d'un ancien médecin-major de l'armée française ins¬
tallé à Nicosie et nièce de Paul Tardieu, autre français chypriote établi à
Larnaca. Les nombreux articles publiés par lui montrent souvent, au dire
d'Olivier Masson, une pseudo-science mêlant à un journalisme d'anecdotes des
considérations aberrantes et fantaisistes sur la "cryptographie" des monuments,
mais ses souvenirs de Chypre sont précieux pour nous.

(6) C'est l'Apollon de Tamassos.

(7) Kawas = gendarme.


(8) C'est le lieu dit : Hala Sultan Tekké.

(9) C'est à n' en pas douter, en raison d'un dessin de Duthoit qui porte l'indication
en grec Yorgos (c'est-à-dire Golgos ou Golgoï), la superbe tête du Louvre in¬
ventoriée AM 2835» calcaire, h. 0 cm, publiée par 0. Masson et A. Caubet
RDAC, 1980, p. lH6, pl. XXIII, U. Perrot y voyait une tête de vieux juif pareil¬
le à celles des tableaux de Rembrandt. De son côté, le carnet de route de
Vogiié signale pour le 1er février au même endroit une "tête de Bacchus
archaïque".

(10) Ces églises médiévales ont fait l'objet d'un article laudatif d'Anatole de

Moyen
Baudot,
d186U,
en
une
peintures
églises
Orient
trentaine
Agecondisciple
p. 25murales
différentes
par
, Gazette
et d'églises
les
253.àcroisés
Duthoit,
de deDuthoit
des
figures.
Architectes
de
laetces
fin
dit-il,
le deux
chez
du XlIIé
style
Viollet-le-Duc,
et
genres,
a gréco-byzantin.
du siècle
dessiné
Bâtiment
l'intérieur
à : Famagouste
leou"Les
style
Famagouste
Encyclopédie
étant
Eglises
occidental
deux
décoré
types
compte
Chypriotes
d'Architecture,
deimporté
encore
du
- 55 -

(il) L'abbaye de Bellapaïs (le nom : Lapais veut dire la Paix), bâtie par les
Prémontrés à la fin du XlIIe-début XlVê siècles) à quelques kilomètres de
Kérynia, est la seule architecture monastique franque qui ait subsisté intacte
jusqu'à nous. Elle s'adosse à la montagne face à la mer, dans un cadre enchan¬
teur d'oliviers et de cyprès. Son réfectoire est, dit-on, l'un des plus beaux du
monde. Une belle forteresse médiévale se voit à Kérynia sur le bord de la
mer avec tour franque et tour véitienne.

(12) Kolossi, magnifique château médiéval avec mâchicoulis.

(13) Kourion.
C'est le temple d'Apollon Hylates à Apellona>un peu à l'ouest du site de

(lM magicien
Paphos aujourd'hui
Elymas rendu
Baffo.
aveugle
C'est(voir
là que
Actes
PauldesetApôtres,
Barnabé 13).
disputèrent avec le

(15) Voir 0. Mas son A. Caubet, RDAC% 1980, p. IU7-IU9.

(15 a) Il est nécessaire de préciser la situation du lieu-dit Malloura, auquel


Vogué fait lui aussi allusion dans Rev. Arch. 1862, II, p. 2b5 : "un troisième
(dépôt de statues) à Malloura, dans la région de Dali". Ce lieu-dit, très
rarement mentionné, se trouve exactement près du village de Petrophani, au sud-
ouest d 'Athiénou-Golgoi . Il en est question chez R. Gunnis, Historie Cyprus,
1936, p. 380 : "Petrophani, a poor Turkish hamlet. Near the village is
Malloura, the site of a temple, but it has been so ransacked by Lang and the
villagers that little is left. A fragment of floor can still be seen, and
nearby the ruins of a church, which was erected, as was so often the case, on the
site of the heathen temple ; a number of broken and defaced limestone statues
have even been built into his walls". Ces informations sont intéressantes,
mais je ne connais pas d'autre allusion à une activité de R. Hamilton Lang sur
ce site, évidemment vers 1866-68. Au British Museumil n'en existe aucune trace.
En tout cas, des objets de Malloura sont venus au Louvre : ce sont certains des¬
sins de Duthoit retrouvés récemment à Amiens qui permettent de le préciser après
tant d'années : ainsi un Héraklès, AM 2785 ; des têtes comme AM 2836, 2932,
292. Ajoutons que le site a pu être retrouvé et visité par Annie Caubet en
septembre 1985, mais des vestiges antiques ne sont pas visibles (note
par 0. Masson).

(l6) Les fouilles auraient pu êtres davantage fructueuses. Dans la Revue des Deux
Mondes du 15 mai 1879 P· 37, un article de Georges Perrot : L' ile de Cypre
( sic ) rapporte : "un seul architecte a visité l'île, M. Duthoit, le compagnon
de M. Vogué, et sa chance l'a bien mal servi sur ce terrain où ses connaissances
spéciales auraient pu rendre de si incomparables services". "A Golgos, ses
tranchées ont effleuré, sans qu'il en fût averti, l'aire d'un de ces vieux
temples chypriotes, où les statues étaient couchées auprès de leur piédes¬
taux encore en place, sous les ruines des murs et de la toiture." "Un peu
plus favorisé par la fortune, comme M. Duthoit nous aurait donné sur la construc¬
tion et sur le plan du sanctuaire de Golgos des renseignements bien autre¬
ment instructifs que (ceux) de M. de Cesnola !".
Voir aussi 0. Masson, Inscriptions Chypriotes Syllabiques ( ICS ) , I96I, p. 276.

(17) Voir 0. Masson, ibid. , p. 279 ; Revue Archéologique, oct. 1862, p. 2kb,
Fouilles de Chypre et de Syrie, lettres de Vogué à Renan et A. de Longpérier sur
le mamrelon de Golgos: on a trouvé en pleine terre des dépôts souterrains de
statues mutilées, sortes de né-rcropoles· qui ont donné une centaine de
têtes, à Agios Photis près Golgos et à Malloura région de Dali. Un troisième dépôt ΐ
- 56 -

.à Arso s près d* Agios Phot is a donné des ex-voto.


On cite la lettre deVog&é à Renan : "ici vingt têtes dans un seul trou, ici des
bras, des torses ; là des ex-voto de la nature la plus singulière. Il est
évident qu'à une certaine époque on a brisé systématiquement toutes les
statues et qu'on les a jetées dans des fosses creusées près des temples qui les
renfermaient. C'est probablement au IVè siècle, lors du triomphe définitif
du christianisme, que cette grande destruction aura eu lieu".
Au fonds familial Duthoit existent deux lettres d'Adrien de Longpérier
conservateur des Antiques au Louvre, à Duthoit (la première du 8 janvier
1870): "Vogiié et Guillaume-Rey m'ont assuré que tout était pêle-mêle, que tous
les styles étaient mêlés ; que les sculptures paraissaient avoir été pré¬
cipitées en masse dans des trous pour s'en débarrasser à une époque où les
sanctuaires avaient été abolis . . .
Mais enfin, c'est vous qui avez fait le déblai ; c'est vous qui savez
ce qu'il en est bien réellement, et comme je veux m'appuyer sur votre
témoignage, suivant mon habitude qui consiste à ne rien prendre à personne
sans en faire honneur à qui de droit, je vous demande une réponse
très courte, mais très positive".

(17 a) La seconde lettre du 13 janvier 1870 réitère : ... "Vogué nous avait parlé
de fosses, d'espèces de tranchées dans lesquelles les briseurs d'images
avaient caché les vieux dieux, comme Tropmann a enfoui ses victimes. Les
amateurs d'actualités aimeraient sans doute à raconter le crime de Golgos
ou le crime de Dali, mais je ne tiens pas à faire du pittoresque".

(18) Exemple de chapiteau de Golgoi : 0. Masson, BCH 95 (1971), p. 309 (au Louvre).

(19) Herbault et son confrère Daullé mettront au point en juin 1862 l'avant
projet du Palais de Justice d'Amiens dans le style Louis XIII conseillé
par Questel. Fortement modifiés par le grand Hittorff (c'est à lui
qu'on doit le portique hexastyle de la cour d'honneur qui par son style
imposant et majestueux rachète la banalité éclectique du bâtiment d' Herbault),
mis
les plans
en exécution
seront approuvés
en 1868-1880.
par le Conseil des Bâtiments Civils en 1863 et

(20) Ces découvertes d'ex-voto concernent au vrai non pas Agios Photios mais
le Masson.
0. lieu dit C'est
Arsos,duà reste
une heure
1' indica-tion
d'Agios Photios,
donnée dans
ainsila que
lettre
le suggère
de Duthoit à
Viollet-le-Duc de mai 1862 et celle de Vogûé à Renan publiée dans la
Revue archéologique d'octobre 1862. Annie Caubet et Bruno Helly ont fait
remarquer que la divinité guérisseuse invoquée en ces lieux n'était point
Vénus, mais Theos Hypsistos (le Dieu Très Haut), avatar de Zeus, Revue du
Louvre , 1971, p. 331-333.

(21) La superbe inscription de Soli est actuellement au Louvre, AM I86I, voir


0. Masson,
RDAC, 1980, ICS
p. 137.
n° 211. Pour l'intervention de Grasset voir Masson-Caubet ,

(22) La course au clocher est une course à cheval effrénée à travers prairies,
rivières, haies et fossés pour arriver au but fixé (Larousse).

(23) Au fonds Duthoit du Musée de Picardie se trouve une liste de 35


18
sculptures
et 19 maitrouvées
1862. Sur
à "Saint
l'activité
Foti",remarquable
c'est-à-dire
de Duthoit
Agios Photios
en ces les
trois
17, mois
solitaires, voir la lettre de Vogiié parue dans la Revue Archéologique
d'octobre 1862. Vogiié a quitté Chypre le 15 mars avant la moisson et
- 57 -

l'arrivée des sauterelles qui clôturent la saison des fouilles pour s'en
aller en Syrie avec Waddington. Il était de retour à Damas le 10 mai et,
laissant Waddington, est revenu à Chypre où "Dutioit pendant son absence
conduisait une petite mission de 3 personnes avec habileté et énergie.
Duthoit a su paret sadesgrande
fonctionnaires habitants".
autorité vaincre le mauvais vouloir des

(2h) Ce sont, nous dit Annie Caubet, les deux belles épitaphes royales de
Kouklia (Palaea Paphos), au Louvre AM. 1858-59 et i860 ; dans 0. Masson,
ICS, 16 et 17.
(25) Cf. Lettre de Vogûé à Renan, Revue Archéologique oct. 1862 : Le Prométhée
doit embarquer
enlevé une grande
le inscription
produit des chypriote
fouilles. monumentale
A Koukla ou pesant
Paleapaphos,
+00 kilos,
on a très
lourde à transporter jusqu'au rivage ; au Nouveau Paphos 3 inscriptions dans une
grotte à 2 km du rivage, au total on a relevé 11 inscriptions (7 en
nature, à savoir 3 à Kouklia, 1 à Soli par S. Grasset, 2 à Amathonte,
1 bilingue à Athièno).

(26) Sur les ex-voto du sanctuaire égyptien d'Arsos, voir Supra note 20 et
Olivier Masson "Notes sur un Sanctuaire d'Arsos", BCH 10, 1980, p. 273-75·

(27) Voir Ma s s on-Caubet , RDAC 1980, p. lU7-19 (à propos de 1' Illustration,


1861+ , I, p. 109-110).

(28) Edouard Corroyer, fils de Victor Corroyer (charpentier de la Cathédrale


d'Amiens, originaire de Saint-Fuscien les Amiens), né en 1835 à Amiens, mort
Mont
en 190
Saint
à -Michel.
68 ans, élève de Viollet-le-Duc de 1859 à 1863, architecte du
Il fut avec Anatole de Baudot né 183·, mort 1915 5 élève de prédilection
de du
et Viollet-le-Duc
Bâtiment. comme Duthoit } co-directeur de la Gazette des Architectes

(29) Les inscriptions chypriotes sont probablement, selon Annie Caubet, ICS 190
et 191.
dans la donation
Un dessin Duthoit
des inscriptions
au Musée deen Picardie.
capitales romaines se trouve

(30) Sur la seconde mission chypriote, voir 0. Masson, BCH 1971, p. 307-308.
L'essentiel, dit-il, est décrit par la lettre de Duthoit au Comte de
Nieuwerkerke du 7 août 1865.

(31) Comte de Nieuwerkerke, Emilien, 1811-1892. Sa liaison avec la princesse


Mathilde, cousine germaine de Napoléon III, le rendait influent. Il joua
un rôle important dans la genèse du Musée Napoléon à Ami ens, dont l'une des
Picardie.
salles reçut son nom. Voir notre livre sur Puvis de Chavannes et le Musée de

(32) Lettre à son Excellence Halil Pacha grand maître d'artillerie et grand
amiral "Catalogue détaillé des pièces d'artillerie ; piècp.rmutilées, la
tradition du pays raconte que lors de la conquête de l'île de Chypre par
pièces
les turcs
dontau leXVIé
tir siècle;les
avait fait généraux
le plus vainqueurs
de mal à leurs
firent
soldats".
trancherIl las'agit
tête de
des
canons en bronze du XVIé siècle, quelques-uns turcs, la plupart vénitiens.
Ils sont signés des fondeurs : Hercules Albergeto, Camille Albergeti,
Hieronimus Albergeti, Galeacius Albergeti me fecit, avec sur la volée le
lion de St Marc. On cite une "belle pièce française du règne de François 1er,
- 58 -

"beau "bronze admirablement tourné et ciselé, la volée est semée de fleurs de


lis, la culasse est ornée d'une salamandre embrasée avec la devise
NVTRISCO ET EXTINGO".
Le rapport de 17 pages est intitulé : "Catalogue des pièces d'artillerie
défendant les villes, forteresses et châteaux de l'île de Chypre en juin 1865 :
Larnaca (château de la Marine), Limassol (petit et grand château),
Cérignes, Nea-Paphos, Nicosie, Famagouste (château de la mer)."

(33) La Marine est le port de Larnaca. La fête pagano-chrétienne du Cataclysmon est


toujours en usage, voir La Croix, février 198*+. "Pour le Cataclysmon, la fête
de l'eau du lundi de Pentecôte, on s'asperge et on danse, on improvise des
poèmes dans toutes les villes du bord de la mer".

(3*0 Il s'agit du vase d'Amathonte à Palaeo-Limassol qui sera enlevé par la


corvette française La Perdrix le 30 octobre 1865. Voir factures Mattei : "12
juin 1865, semola (moule) e colla comprata per fare les estampages dei vasi
di Palea Limassol - 33 piastres jlT juin 1865 costo d'una cassetta per les
estampages, ... 32 ρ ..... ".

(3*+ a) La graphie Çhrysophou correspond à une prononciation locale (O. Masson).

(35) Grasset explique de son côté que le Consul d'Angleterre à Larnaca, White,
ayant fait abattre la clôture installée par Duthoit autour du vase, le
Consul de France Comte de Maricourt lui a demandé un rapport (depuis perdu)
qu'il a transmis au Ministère, lequel contre l'avis de Renan a opiné pour
l'enlèvement du vase. En récompense Grasset aurait été nommé vice-
consul honoraire et à son retour en France aurait reçu une gratification
de 500 Fr pour le mémoire sur le cratère d'Amathonte, voir Masson et Caubet
RDAC, I98O, p. 1*1-8 . On peut se demander si le Consul n'a pas agi à l'ins¬
tigation de Grasset qui repartait de Chypre vers cette époque (courant 186*0.

(36) Aussi Le Monde Illustré, journal du samedi 2 septembre 1865 . On raconte


qu'aux approches du fléau (le choléra aggravé par la saison des fièvres)
la colonie européenne a quitté Larnaca pour se réfugier dans les montagnes.
Seul le Consul de France, M. le Comte de Maricourt, fidèle aux traditions
(de son corps) est resté à son poste. Homme d'une haute vertu qui laisse
une veuve et de nombreux enfants. Il serait presque mort sans secours et
sans consolations, n'était le dévouement d'un cypriote, Ed. Duthoit qui a
reçu son dernier soupir, "il est triste d'avoir à ajouter qu'après sa belle
conduite, M. Duthoit a presque été mis en quarantaine par la popula¬
tion indigène". Le Mémorial d'Amiens du 5 septembie, rectifie :"M. Duthoit
n'est pas chypriote, mais un jeune architecte de talent, élève de M.
Viollet-le-Duc, fils et neveu de MM» Duthoit d'Amiens dont le talent comme
sculpteurs est connu depuis longtemps".

(37) Le Docteur Charles Gaillardot, médecin du service sanitaire français


à Saida, prit part à la mission archéologique d'Ernest Renan en I861
(l'arrachant de justesse à la mort qui venait de frapper sa soeur Henriette
Renan). Il participa aussi à l' expédition de Félix de Saulcy en 1863-186*+.

(38) Voir la bibliographie citée par 0. Masson et A. Caubet, RDAC, 198O p. l*+9 et
E.
sans
Magen,
date Le
(avant
Vase 1868),
d'Amathonte,
écrit par
relation
le capitaine
de son du
transport
navire. en France, Paris,
- 59 -

(39) 0. Masson et A. Caubet, p. 1-2, ru 2.

(UO) Les factures autographes d'Antonio Mattei (au fonds familial Duthoit)
font clairement
statues : apparaître la mise en caisse au mois d'août 1865 de trois
1°) L'une provenant des fouilles d'Athienou, pour laquelle n'est facturé
que le prix du transport effectué le 21 juillet 1865 "per transporte delle
statue
(à identifier
di Athienou
avec "vostri
. . . 138 calli
piastres"
contenenti le statuette trovate in
Athieno" de la lettre de Mattei à Duthoit du 30 octobre 1865 ) .
2°) La seconde achetée à Athienou "per statue comprate da Athienu e
transporti",
3°) La troisième
6k6 achetée
piastres,à P.
26 Tardieu
juillet le
1865.
21 juillet 1865 : "per una statua
comprata dà Mr Tardieu ... 500 (piastres)", "per le fotografie ... ΐ4θ (p.)".

Ceci
Larnaca
et
statue
le correspond
fait
de(original
Baffo".
de la à photographie,
la pièce
conservé),
La factureen qui
du
question,
vient
même
portedonc
Tardieu
à sûrement
lade ligne
en date
Baffotrès
5 (Bapho,
: du
belle
"500
6 août
Katô
(p.)
vu son
1865,
Estimation
Paphos).—
prix de la

.
(Note complémentaire par 0. Masson) L'identification de cette "statue"
de Katô-Paphos pose un problème. M. Foucart-Borville a songé à l'iden¬
tifier avec une statuette du Louvre, plus tard AM 32+, reproduite RDAC ,
pl. XX. 1 et XXI. 2. Cependant, il ne s'agit pas d'une pièce très remar¬
quable, et A. Caubet la rapproche d'une pièce salamini enne. Un autre élément
du problème est l'existence aux Archives Nationales, dans le rapport de
Duthoit daté du 7 août 1865 (texte plus loin ; date qui suit immédiatement
celle des factures citées), de la photographie d'une "tête hathorique" ; or
derrière la photo est marqué clairement "Bapho". Vu le nombre infime des
photos conservées, la mention de photos prises par Mattei (ci-dessous) et la
mention de "Bapho", je me demande si la "statue de Baffo" ne serait pas
Toutes
simplement
les indications
cette tête hathorique
vont à peu (Louvre,
près dans
AM le2755
même
5 sans
sens.mention
La "statue",
d'origine) ?
acquise à Katô-Paphos (ou comme venant de là) par Paul Tardieu, transportée à
Larnaca (où Paul Tardieu, oncle de Mme Grasset, était négociant), aurait
été vendue pour 500 piastres à Duthoit. Enfin la provenance de Katô-Paphos
s'expliquerait plausiblement par un transport (dans l'antiquité ou à l'épo¬
que moderne) depuis la région de l'Ancienne-Panhos. Peut-être un cas analogue
avec une stèle-fenêtre retrouvée à Ktima, BCH 9· ( 1970), p. 216. Une autre
explication permettrait de comprendre comment une sculpture antérieure à
l'époque hellénistique a pu réellement être découverte à Katô-Paphos. En
effet, dans un intéressant article intitulé "Remarks on the Classical
Settlement on the Site of Nea Paphos", Archaeologia Cypria I (1985), p. 69-
78, Mme J. Miynarczyk a énuméré divers éléments archéologiques certainement
antérieurs à la fondation hellénistique. En tout cas, pour la stèle hatho¬
rique elle-même, voir A. Caubet, Revue du Louvre 1973, p. 3, fig 4, et en
dernier lieu A. Hermary, BCH 109 (1985), sous presse.

(4l) Arch. Nat. F 21-05 ; quatre photos jointes avec inscription de la


provenance au dos ; brouillon au fonds Duthoit.

(+2) Voir aux Archives Nationales F 21-ii05iles fouilles continuées après le dé¬
part de Duthoit par le consulat ne donneront pas grand chose. Acamas, vice-
consul à Limassol envoie en décembre 1865 les copies des inscriptions de
trois dalles tumulaires exhumées à Limassol. Ces dalles seront embarquées
à Larnaca en septembre 1866 pour Cherbourg par le transport La Sèvre.

(h3) Voir supra note 22.


- 60 -

NOTE SUR LES ILLUSTRATIONS

Nous reproduisons ici, à titre de spécimens, quelques-uns des


dessins ou croquis d'Edmond Duthoit qui ont été retrouvés dans le
fonds Duthoit à Amiens. Rappelons qu'il ne s'agit pas de dessins
mis au net et que nos moyens techniques ne nous permettent pas
d'en fournir des reproductions améliorées.

Pl. I. - Têtes de Jorgos, Arsos et Malloura

Pl. II. - Têtes d'Ayios Phôtios et Malloura


Pl. III. - Têtes et statuettes de Jorgos, Malloura,
Athienou et Ayios Phôtios

Pl. IV. - Croquis montrant les deux vases d'Amathonte in situ


Pl. V. - Vue du vase d'Amathonte intact
Mal oura
et
Arsos
Jorgos,
de
Têtes
Pl. II

Têtes d'Ayios Photios et Malloura


Pl. III

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