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Langue française

L'interrogation, force illocutoire et interaction verbale


Francis Jacques

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Jacques Francis. L'interrogation, force illocutoire et interaction verbale. In: Langue française, n°52, 1981. L'interrogation. pp.
70-79;

doi : https://doi.org/10.3406/lfr.1981.5107

https://www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_1981_num_52_1_5107

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Francis Jacques, Université de Rennes

L'INTERROGATION
FORCE ILLOCUTOIRE ET INTERACTION VERBALE

Classiquement, on s'accorde à penser que la valeur illocutoire d'un


énoncé dépend en premier lieu des propriétés syntaxiques et sémantiques
de la phrase correspondante. Une condition nécessaire qu'il faut définir
d'abord pour qu'un énoncé puisse prendre valeur de question sur le plan
discursif, serait sa conformité à un modèle défini sur le plan de la structure
de la phrase. On pourrait réunir un certain nombre de propriétés
linguistiques des phrases interrogatives et les décrire avant d'envisager le contexte
d'emploi de ces phrases. Un certain nombre de propriétés stables (syntaxiques,
sémantiques, intonatives), permettrait de spécifier l'ensemble des structures
interrogatives et de commencer à caractériser la force illocutoire : demande
d'information, demande de confirmation, appel au jugement de
l'interlocuteur, mise en garde, requête, demande d'agir...
Le premier problème que nous rencontrons concerne le logicien. A
supposer caractérisée la force illocutoire comme étant celle d'une question,
comment caractériser la structure logique qui est celle du contenu d'une
question dans la langue naturelle? Généralement une question a beau ne
pas être vraie ou fausse (mais pertinente ou non, ambiguë ou maladroite,
intéressante ou futile) l'analyse logique s'efforce de la caractériser à partir
de la classe de ses réponses possibles. Ce qui revient à la paraphraser par
une phrase indicative, par exemple par l'énoncé d'une requête épistémique
ou d'un désir de savoir. Depuis K. Ajdukiewicz on sait décrire les questions
à partir d'une matrice propositionnelle *. Questionner reviendrait à fournir
la forme de la réponse possible tout en demandant à l'interlocuteur de fournir
la matière, en l'espèce l'instance de substitution qui ferait de la matrice une
phrase complète. En fonction de la réponse postulée, on saurait distinguer
d'une part les phrases interrogatives en « qui? », en « que? », en « nous »...,
qui correspondent à un questionnement partiel, impliquant une réponse par
un syntagme nominal variable avec l'opérateur interrogatif utilisé; et d'autre
part les phrases interrogatives dites totales, impliquant une réponse par
oui ou par non (mais aussi « peut-être », «je ne sais pas », « qu'est-ce que
cela peut te faire », éventuellement une classe assez large d'éléments lexi-

1. K. Ajdukiewicz. « Questions and Interrogative Sentences ». Pragmatic Logic, D. Reidel. 1974, trad,
du polonais, Varsovie, 1965.

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eaux fonctionnant comme modalisateurs d'assertion). Qu'elles intéressent
ou non la totalité du processus évoqué, disons que ces deux sous-ensembles
concernent des questions formelles. Elles ont pour datum' quaestionis
la forme de réponse appropriée.
Une question formelle comme :

Qui habite ici?

a pour présupposé : (Эх) (x habite ici) et pour datum « x habite ici ».


Et par analogie :
Est-ce que Jean a rencontré le président?

permet de faire apparaître la matrice :


(x?) [x (Jean a rencontré le président)]

où il est clair que oui et non peuvent remplacer la variable.


Passons sur les difficultés proprement logiques de ce mode
d'interprétation2. Déjà pour les linguistes, ce premier type de questionnement, disons
formel, résiste à l'analyse. On sait que les langages particuliers ont un
fonctionnement idiosyncrasique qui complique le travail de la sémantique
generative. Et l'on devine qu'il ne va pas de soi de trouver les règles qui, dans un
langage particulier, nous permettent de formuler une question par ailleurs
déterminée par sa structure logique.

1. Les questions informelles et l'interrogation

1.1. Se réduire à la ligne de recherche précédente, qui concentre


d'ailleurs la plupart des efforts contemporains, serait faire bon marché
d'un autre type de questionnement, qui a ses lettres de noblesse. Leibniz
remarque avec bonheur que les questions « qui réclament seulement le oui
ou le non sont les plus proches des propositions »; quant à celles « qui
réclament le comment et les circonstances, etc. », il y a plus « à suppléer
pour en faire des propositions3 ». Il pourrait bien y avoir des questions
qui ne sont plus déterminées par la possibilité des réponses. La figure
historique de Socrate pourrait revendiquer la paternité d'un autre type de
questionnement.
L'ironie socratique consistait en une interrogation qui se retournait
contre toute réponse. Avec cet effet que la réponse restait suspendue,
littéralement mise à la question, et mis en question ces propriétaires de réponses
que sont les hommes en place : Laches, Charmide, Eutyphron. Platon ne
nous a pas restitué avec toute sa force que le questionnement de Socrate
se retournait aussi contre toute question pour lui assurer un sens acceptable.
Ce dont la portée théorique est beaucoup plus considérable.
Une difficulté est en effet de paraphraser de telles questions par une phrase
indicative. Dans ce cas, la question se présente comme un méta-énoncé qui
suggère ou intime la direction dans laquelle le flux discursif pourrait
s'engager. Socrate était sans doute moins préoccupé de produire de bonnes
2. H. Hiz les énumère in Questions, Reidel 1978, XI sq.
3. Leibniz, Nouveaux Essais, IV, chap. 1, § 2.

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réponses que d'apprécier quelles sont les questions acceptables. A leur
égard, tout l'effort consiste au contraire à déterminer conjointement avec
l'interlocuteur la forme d'une réponse possible. Pourquoi n'y aurait-il pas
des questions dont, après un échange équitable, on conclut à la futilité, à
l'insignifiance? Inversement, pourquoi les questions importantes ne seraient-
elles pas des questions dont on ignore jusqu'à la forme, des questions qui,
sans être impropres, n'en sont pas moins informelles? Enfin, au-delà des
questions formelles et informelles, le tiers n'est pas exclu : pour certaines
questions, on dit qu'il suffit de les poser pour y répondre. Ainsi les questions
rhétoriques induisent la matière de la réponse en même temps qu'elles
apportent sa forme. Celles-là sont de fausses questions.

1.2. Sur un tel questionnement, nous sommes sans doute devenus plus
lucides, après Wittgenstein et G.E. Moore. Dire que le questionnant peut
devenir le questionneur revient à tourner l'interrogation contre toute
question. Soit qu'une question demeure sans réponse, mais que comme il
arrive dans la perspective thérapeutique de Wittgenstein, elle constitue
bel et bien la réponse, soit qu'on répond à une mauvaise question par une
bonne question — et c'est le mode le plus paradoxal de l'ironie socratique
puisqu'une bonne question n'est pas toujours la plus radicale. A force de
questionner, l'homme serait capable un jour d'entrer dans les réponses.
Selon cette ligne de réflexion, on perçoit que l'essence du
questionnement appelle une approche pragmatique. D'abord le questionnement perd
sa fonction ailleurs que dans l'arc tendu des questions et des réponses.
Ensuite il consiste à déconcerter notre confiance de détenir la bonne question
(qui est formelle) en évitant la crispation mentale. Enfin on n'avancera
aucune question sans s'enquérir si l'autre peut en agréer les présupposés. En
particulier, on choisira sa forme pour autant qu'elle peut me valoir
l'assentiment de l'autre. Il s'ensuit qu'on ne choisira pas seul la question initiale
ou préalable, mais qu'on en conviendra librement. Une question ne devient
pertinente que d'une participation au questionnement qui en fait
proprement une interrogation. Socrate, dit-on, y était passé maître, lui qui n'éloignait
pas l'autre de la position des questions, qui l'invitait à y prendre part,
qui le conviait à la gestion des problèmes eux-mêmes. Inter-roger c'est alors,
d'après une admirable etymologie, un questionnement qui s'opère dans le
cadre d'une communauté active de communication. L'interrogation c'est,
dirons-nous, le questionnement sans pré-rogative. Loin que le sens de la
question soit évalué en fonction de la possibilité pour une question de
recevoir une réponse de forme donnée, voici que le sens est produit de manière
contemporaine à la constitution des problèmes eux-mêmes. Aussi est-ce
plutôt le mouvement des questions et des réponses qui caractérisait
l'interrogation socratique et derrière elle, la relation interlocutive qui la rend
possible. Il suffit de l'opposer à l'art duc questionnaire qui apparaît dans
la dialectique platonicienne pour voir la différence. Ici le questionneur met
tout son art à construire des questions conformément aux propositions dont
il veut nous convaincre. Même quand il ignore la réponse, il ne questionne
qu'en la supposant déjà donnée. La question n'est que le double neutralisé
d'une réponse supposée préexistante. Elle est alors calquée sur les réponses
acceptables, possibles ou probables, du maître de jeu. Celui-ci emprunte
à la dialectique les titres qui font d'une réponse une bonne réponse 4.
4. J'en tombe d'accord avec M. Meyer, « Dialectic and Questioning, Socrates and Plato », American
Philosophical Quarterly, vol. XVII, n° 4, octobre 1980, pp. 281-289.

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1.3. L'analyse logique des questions informelles se promet, on en
conviendra, bien des perplexités. L'enjeu est important puisqu'une des
caractéristiques de la notion de problème est précisément de constituer
une question de type informel. L'épistémologie contemporaine a su
reconnaître leur irréductibilité 3.
Appelons problème, en effet, toute méta-énonciation dont le statut
propositionnel n'est pas encore défini, partant dont il importe de déterminer
à la fois le contenu de vérité et la forme de la solution. La valeur illocutoire
de la phrase interrogative correspondante n'est plus la même que pour la
simple requête d'information, la demande de confirmation ou
d'acquiescement. Généralement un problème apparaît dans un domaine cognitif sans lui
appartenir. Il en marque plutôt l'interruption ou le commentaire. Une énon-
ciation problématique peut naître dans un domaine théorique déterminé
en ce qu'elle concerne les objets de ce domaine. Seulement, elle est « mise en
avant », proposée comme un thème de remise en chantier. Soit parce que la
question posée problématiquement constitue un obstacle local à
l'intelligibilité. Alors il suffira pour la surmonter de conférer à un énoncé
hypothétique statut de théorème ou de loi physique, i.e. un statut intra-théorique6.
Soit parce qu'elle contient la promesse d'une intelligibilité supérieure.
Rappelons le défi que constituait pour la thermodynamique la question de
savoir comment les processus sont irréversibles. Dans ce cas, l'expert sait
et l'épistémologue nous prévient que les ressources utilisées à l'intérieur de
la théorie sont insuffisantes à la fois pour le résoudre et même pour le poser.
Ce n'est plus un problème régional, formulable dans le langage de la théorie
où il a pris naissance. La question érigée en problème constitue une menace
pour la théorie dans la mesure exactement où on ne connaît pas la forme de
sa réponse.
En quoi le problème se rapproche bien d'une question informelle du
type :
(i) Comment dois-je envisager ma mort prochaine?

La forme de la réponse est inconnue du questionneur comme du questionné,


indépendamment de la réponse elle-même. Une telle question appelle-t-elle
une réponse psychanalytique, théologique, sémantique? Nous n'en savons
rien ni l'un ni l'autre. Il nous faudra élucider la question, la reformuler,
comme on le verra plus loin. Notons que toute interrogation qui porterait
sur la forme même du formalisme requis par la théorie susceptible de lui
servir de solution serait une espèce de question informelle7.

2. L'approche pragmatique

2.1. On conçoit que l'approche pragmatique soit déterminante pour


traiter des questions informelles, i.e. des questions dont la forme se détermine
5. Ainsi G. Canguilhem in Le normal et le pathologique, P.U.F., 1966, 1. Lakatos, Proofs and Refutations.
The logic of Mathematical Discovery, Cambridge Univ. Press, 1976, pp. 142 sq., O. Morgenstern, etc.
Cf. notre commentaire in F. Jacques, « L'espace logique de l'interlocution », Bulletin de la Soc. française de
philosophie, séance du 26 avril 1980.
6. Sur l'identification des classée de problèmes scientifiques, cf. S. Bhombf.rceh. « Science and the Forms
of Ignorance », in E. Nagel, S. Bromberger, A. Griinbaum, Observation and Theory in Science, the John
Hopkins Press, Baltimore 1971, pp. 45-67.
7. J.R. Myhill, « On the Ontological Significance of the Lôwenheim-Skolem Theorem », Contemporary
Readings in Logical Theory, I.M. Copi et G. A. Gould, the McMillan Cy, N. Y. 1967, p. 42.

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peu à peu par concertation, débat ou discussion entre les partenaires du
questionnement. Mais l'approche pragmatique est indispensable aussi en
ce qui concerne les questions formelles.
En effet, il n'est pas toujours facile de rendre compte des mécanismes par
lesquels des phrases interrogatives d'un langage particulier, dont on peut
concevoir qu'elles sont dérivables d'un schéma structurel commun,
s'interprètent avec une valeur illocutoire déterminée. Des auteurs ont noté des
variations considérables selon le contexte du discours. Si l'on précise les
possibilités d'utilisation, ce n'est plus en fonction de règles syntaxiques, de
règles de dérivation ou de transformation, mais en fonction de règles qui
sortent de ce cadre théorique pour régir le plan de renonciation et même de
l'interlocution : conventions institutionnelles, règles pragmatiques, qu'il
est malaisé d'articuler avec les précédentes. Ce n'est pas tant qu'une
complexité nouvelle est introduite dans la description des faits, ni que la
description linguistique est en demeure de faire face à des phénomènes peu
homogènes. Le problème vient plutôt de ce que les déterminations
pragmatiques supplémentaires ne viennent pas s'ajouter en complétant, selon une
progression simple, les propriétés linguistiques que l'étude syntactico-
sémantique a pu révéler : elles doivent être prises en compte dès le début de
l'analyse si l'on veut lever l'indétermination de la force ou la valeur illocutoire.
Admettons que toute question formelle ait pour structure logique sous-jacente
une phrase indicative et un pronom qui représente une classe de substitution
de réponses disjointes. Dans cette hypothèse, c'est le contenu propositionnel
de la phrase en contexte qui importe à la détermination de la force illocutoire.
Seulement ce contenu propositionnel dépend directement du contexte inter-
locutif. Ainsi par exemple la question :
(ii) Le président espère-t-il que votre frère sera élu?

peut être comprise comme une demande de confirmation par l'allocutaire ou


même comme un appel à son jugement, ou simplement comme un procédé
oratoire pour faire admettre une vérité que le locuteur estime acquise, alors
qu'elle reste confondue avec une demande d'information pour un tiers qui
n'est pas l'allocutaire.
Il en va de même des présupposés de la question par lesquels un tiers de
rencontre se perd en conjectures. Seul l'allocutaire saura si (ii) implique
qu'il soit connu du président que la personne qu'il souhaite voir élire est
en fait le frère de l'allocutaire. Une phrase de cette espèce est moins
ambiguë dans sa signification littérale qu'indéterminée, et son
indétermination ne peut être levée que d'un point de vue pragmatique, notamment en
réfléchissant sur sa pertinence communicative 8.
Il semble bien que doive être infirmée l'hypothèse d'une détermination
graduelle de la force illocutoire sur la base des contraintes syntaxiques. Ceci,
parallèlement à l'hypothèse analogue d'une détermination graduelle du
contenu propositionnel à partir de la signification littérale de l'énoncé.

2.2. Cette dernière remarque est justifiée par l'étude de l'interrogation.


Mais le même problème se pose pour l'ensemble de la description linguistique
aujourd'hui. Certes on peut tenter de maintenir la distinction de principe
entre la théorie grammaticale et l'étude du contexte, et continuer à caracté-
8. Sur la notion de pertinence communicative, cf. F. Jacques, Dialogiques, Recherches logiques sur le
dialogue, P.U.F., 1979, pp. 166 sq.

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riser la force illocutoire des divers types de constructions interrogatives mis
au jour par le grammairien, on peut trouver un palliatif en prenant un cadre
d'analyse plus large que la phrase, sans avoir à insérer des constructions
interrogatives dans des situations discursives réelles. Alors on élargit le
contexte au couple question-réponse qui peut passer pour le prolongement
typique de la construction interrogative. Cela revient toujours à traiter cette
question comme une question formelle et à associer la valeur illocutoire
d'une phrase interrogative à la forme de la réponse qu'elle induit. Mais en
fait ce palliatif devient vite insuffisant. Un linguiste le remarquait
récemment9. Et puisque seule l'interaction linguistique représente l'acte complet
de communication avec un sens non dérivé, on peut concevoir qu'il faudrait
évaluer la force illocutoire comme le produit d'un type d'interaction entre
deux énonciateurs à un moment précis de leur relation interlocutive et à
l'intérieur d'une stratégie discursive déterminée. Il nous reste à le montrer
en deux temps :
1) On ne peut se contenter d'une analyse intentionnelle qui ne soit pas
en même temps interactionnelle. En particulier il faudrait caractériser les
types de force illocutoire au moyen de conditions générales et nécessaires
d'interaction linguistique. On abordera ce problème dans la section 3.
2) Les grands types d'interaction linguistique qui se font jour dans la
communauté parlante pèsent sur la force illocutoire des énoncés. Or il n'est
pas impossible de relever leurs traits pertinents du point de vue
pragmatique : outre les conventions énonciatives et les modes de la relation
interlocutive, ce sont les stratégies discursives. Nous rappellerons sur l'un d'entre
eux, le dialogue référentiel, comment fonctionnent les questions dans un
contexte plus large que le couple question-réponse (en section 4).

3. Le cas des questions : la nature interactionnelle de la force


illocutoire

3.1. Ne revenons pas sur la description austinienne de la force. En


même temps que la parole donne à connaître sa référence, elle donne à
reconnaître quel acte est accompli par et dans renonciation (in saying) :
assertion, ordre, promesse ou question. La parole se montre elle-même en
un point et à un moment particulier du discours.
Mais que montre-t-elle au juste? Essentiellement des indications
pragmatiques qui sont marginales par rapport à l'énoncé, tout en important à
son sens : ce sont les modalités d'énoncé (croyance, certitude, doute) ou les
modalités d'énonciation (assertion, demande d'information). Leur fonction
consiste à guider l'allocutaire vers une appréciation correcte du contexte
propre au locuteur, de le renseigner notamment sur l'attitude qu'il entretient
à l'égard de la proposition affirmée et sur la valeur de communication qu'il
entend donner à son énonciation. Pour cela, les indications pragmatiques
réfléchissent dans le sens même de l'énoncé l'événement que constitue son
énonciation. Mais ce n'est pas tout. Je soutiens que la fonction assurée par
ces repères pragmatiques est plus étendue selon deux directions essentielles.
1) Les repères pragmatiques sont ceux d'une interaction verbale. Quand
ils marquent une force illocutoire, ils confèrent à l'énoncé une valeur
9. A. Borillo, Structure et valeur énonciative de l'interrogation totale en français, Thèse de Doctorat
d'État soutenue le 14 octobre 1978 à l'Université d'Aix-en-Provence.

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interactionnelle. Les règles constitutives de l'acte de langage ne doivent pas
mettre seulement enjeu les facteurs intentionnels et subjectifs 10. Elles doivent
stipuler les conditions les plus générales dans lesquelles s'exerce l'interaction
des interlocuteurs. En renvoyant à la forme des engagements respectifs que
prennent les interlocuteurs par la parole, non sans mentionner les
conséquences pratiques, pour les participants, qu'entraînent les actes de langage
au sein de la stratégie discursive. En quoi les interlocuteurs sont de véritables
protagonistes d'un système d'actions. Dès lors qu'on parle d'actes de
langage, de questions aussi bien, il est normal qu'on applique des distinctions
empruntées à une théorie logique de l'action, quitte à établir la spécificité
des interactions linguistiques en considérant leur dimension pragmatique.
Bref, il nous faut chercher un modèle des questions qui tienne compte du
facteur interactionnel et transactionnel.
2) Les stratégies discursives ont simultanément un enjeu référentiel.
Or les repères pragmatiques contribuent à déterminer le référentiel qui
permet de comprendre et d'évaluer ce qui est dit. Car ce qui se montre entretient
un rapport direct avec ce qui se dit. Non qu'il le reflète, comme l'avança
Wittgenstein dans le Tractatus (réfléchissant dans le dit le fait de le dire) :
ce qui se montre de la relation interlocutive et de son contexte permet
d'associer à l'énoncé l'ensemble des mondes possibles par rapport auxquels il
prend à la fois sens et référence. Ainsi par exemple la phrase :

je crois que p

restituée dans sa qualité d'adresse et d'échange à l'intérieur d'un contexte


d'interaction verbale, se laisse entendre sous la forme développée :

je te déclare, ici et maintenant, croire que p, à cette étape de notre entretien.

Les repères rétro-référentiels aux protagonistes de la communication, je


et ta11, les indications concernant la force illocutoire du propos (déclarer)
ou sa valeur modale (croire), tout cela a une incidence sémantique directe.
On ne peut construire la valeur référentielle de ce qui est dit qu'en le
rapportant à ses coordonnées énonciatives 12. Elles seules, en l'insérant dans le
contexte d'une confrontation entre mon état de croyance et le tien,
permettent de le comprendre et de construire sa référence.

3.2. Du moins, ce sont là les conséquences que l'on peut tirer d'une
articulation entre les recherches sur renonciation et les recherches sémantiques
des logiciens. J'ai étudié ailleurs le bien-fondé et les limites de ces
articulations. Pour illustrer la possibilité d'une analyse interactionnelle des
questions, considérons d'abord une stratégie discursive simplifiée comme celle
de jeux bien connus, tels le « portrait » ou les « vingt questions » : le répondant
choisit seul un objet particulier et précise s'il s'agit d'un animal, d'un
minéral ou d'un végétal; le questionneur dispose d'un maximum de vingt
questions polaires par oui ou par non, qui toutes se rapportent à l'objet

10. D. Wundehlich, « Towards an Integrated Theory of Grammatical and Pragmatical Meaning », in


Language in Focus : Foundations, Methods and Systems, ed. by Asa Kasher, D. Reidel, 1976.
11. Cf. Dialogiques, op. cit., pp. 108-128.
12. Sur cette notion, cf. А. Сшлои, « Linguistique du discours, discours sur la linguistique », in Revue
Philosophique, 1 978, n° 4, p. 486. En lui ajoutant une détermination empruntée à la sémantique des attitudes
propositionnelles.

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inconnu, à quelque propriété ou à sa classe d'appartenance. On voit déjà
apparaître à lintérieur de la séquence question-réponse, des séquences de
nature différente 13. Soit des demandes d'éclaircissement interprétatif :

— Si je comprends bien, tu ne souhaites plus rencontrer le président?

Il ne s'agit pas d'une vraie question, littérale et directe, mais plutôt d'une
tentative métalinguistique pour proposer une interprétation, afin d'en
obtenir aval ou démenti. Soit encore des demandes de rephraser :

— Est-ce quelque chose comme une centrale nucléaire?


— Que veux-tu dire par : « comme une centrale nucléaire »?
— Est-ce une centrale nucléaire?

Dans ce type de stratégie discursive, l'examen de la valeur illocutoire


des phrases interrogatives révèle qu'une question n'est pas acceptée
indépendamment de son accommodation de forme à l'allocutaire. Dès qu'on
étudie le phénomène dans sa dimension effective, on ne peut plus se contenter
de décrire les phrases dans ce qu'elles ont de plus aisément objectivable par
leurs traits syntactico-sémantiques. On doit tenir compte de leur capacité
à moduler selon le contexte interlocutif. A côté du couple question-réponse
dans le cas de la demande d'information, qui représente une situation
stéréotypée et qui du même coup est associée à des énoncés assez bien définis
quant à leurs propriétés linguistiques, on surprend des situations où les
enchaînements ont manifestement pour objet premier de s'entendre dialogi-
quement sur le contenu propositionnel. De là un genre de questions adressées
en réplique, lesquelles ne sauraient être produites qu'en rapport étroit de
forme et de sens avec l'énoncé précédent. Proches de la requête, ce sont des
demandes qui visent à faire préciser à l'allocutaire les termes d'un énoncé
déjà produit. On peut en distinguer plusieurs espèces : la question-écho tout
d'abord. Elle relève la phrase qui vient d'être prononcée. Soit en totalité.
Ainsi :

— Tu as rencontré le président?
— Si j'ai rencontré le président?

La question-écho peut relever une simple partie de la phrase qui vient d'être
énoncée. Elle traduit, sinon la non-compréhension, du moins une modalité de
doute sur tel ou tel terme utilisé par le locuteur :

— Qu'as-tu fait lundi?


— Ce que j'ai fait lundi?

A noter que ce ne sont pas de pures questions-répétition. Si l'énonciateur В


reprend à son compte la phrase interrogative de l'énonciateur A, c'est pour
marquer qu'il partage bien sa perplexité :

— Qu'arriverait-il si la grève était décidée en Pologne?


— Oui (c'est juste, oui, effectivement) qu'arriverait-il si...

1 3. Attesté par M.D. Fortescue, A Discourse Production Model for « twenty questions ». Pragmatics and
Beyond, Amsterdam, John Benjamins B.V. n° 2, 1980, p. 4.

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Bien entendu, on ne prendra pas cette espèce de phrase interrogative
pour des questions rhétoriques. Il suffit de prendre en compte la situation
discursive pour ne pas se méprendre. Je crois qu'on peut analyser de même
les questions-suspens :
— Tu connais le président?
— Si je connais qui?

Mais c'est particulièrement net dans le cas des questions reformulées qui se
rapprochent d'une demande de confirmation. L'énonciateùr В ne se contente
pas de reprendre la phrase précédente de A, il l'élucide en lui ajoutant des
éléments nouveaux. Après l'avoir interprétée, il la reformule. Ainsi par
exemple :
— Tu connais le président?
— Si je le connais personnellement?

Cette interprétation est surtout évidente quand la question ainsi reformulée


survient en réplique à des phrases déclaratives. Elle est fréquemment de la
forme tu veux dire14... On trouvera des exemples ici encore, donnés par
Andrée Borillo (op. cit.) :
— Je t'ai appelé hier soir
— Tu m'as téléphoné, tu veux dire?

En marge de ces questions adressées en réplique, je crois qu'on peut


mentionner des phrases interrogatives qui expriment dans la séquence
discursive un effort pour réduire l'écart, ou du moins une volonté pour
surmonter la dualité des instances énonciatives devant la compréhension. C'est le
cas des questions-soutien qui sont des procédés d'emphase traduisant une
insistance, parfois une irritation, de l'un des énonciateurs. Elles sont
constituées d'une phrase, renforcées d'une particule qui réitère sa valeur positive
ou négative :
— Tu as compris, oui?

3.3. Revenons alors au cas de la situation discursive simple où l'on a


affaire à une vraie question, i.e. où la phrase interrogative a la force illo-
cutoire d'une demande d'information. Nous avons déjà eu l'occasion de
montrer que même dans ce cas la situation est interactionnelle. Soit une
interrogation par oui ou par non. L'énonciateùr A ne dispose pas de l'information
suffisante pour lui permettre d'attribuer une valeur de vérité à un énoncé. Il
tient son interlocuteur comme disposant de l'information complémentaire.
A choisit, en fonction de cette situation interlocutive, de donner à son énoncé
une forme appropriée : son énoncé aura la forme d'une mise en balance
impartiale entre les deux valeurs qui sont également possibles à ses yeux,
et entre lesquelles il donne à l'autre à choisir. Cette forme interrogative est
bi-motivée. Pour ce que A en sait, la phrase a autant de chances d'être vraie
que d'être fausse; pour ce que В en sait, elle est vraie ou fausse.
Il en va de même des modifications qui surviennent à la situation dis-

14. Sur ce point, cf. notre étude de « Je veux dire », in La pragmatique, L. Apostel et A. Kasher éd., à
paraître.

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cursive précédente : elles concernent à la fois l'énonciateur A et l'énoncia-
teur B, dont on attend une réaction correspondante. Par exemple au cas où
A n'ignore pas totalement la valeur de vérité de la proposition soumise à B,
il s'attache moins à acquérir une information dont il pense que В dispose,
qu'à faire confirmer une opinion ou un état de croyance. Il marque alors son
désir de confirmation de manière plus ou moins explicite, par un jeu de
variations formelles sur l'énoncé : courbe intonative, structure de la phrase,
présence d'éléments argumentatifs, etc.
N'oublions pas que chaque interlocuteur est pourvu d'une compétence
linguistique qui comporte un aspect essentiel d'ordre pragmatique. Elle le
rend capable de s'emparer de l'appareil des significations virtuelles déposées
dans le code de la langue. Celles-ci constituent autant de valeurs d'échange
initiales, pour autant seulement que chacun dispose du même stock. Mais
chacun doit s'en emparer dialogiquement, c'est-à-dire les actualiser dans la
communication hic et nunc.

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