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Quelle est l'origine des langues? Rousseau


Posted By Simone MANON On 3 avril 2008 @ 6 h 36 min In Chapitre XI - Le
langage.,Explication de texte,Textes | 8 Comments

« Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes, et que les passions
arrachèrent les premières voix. Et, suivant avec ces distinctions la trace des faits, peut-être
faudrait-il raisonner sur 1’origine des langues tout autrement qu’on a fait jusqu’ici. Le génie
des langues orientales, les plus anciennes qui nous soient connues, dément absolument la
marche didactique qu’on imagine dans leur composition. Ces langues n’ont rien de méthodique
et de raisonné; elles sont vives et figurées. On nous fait du langage des premiers hommes des
langues de géomètres et nous voyons que ce furent des langues de poètes.

Cela dut être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. On prétend que les
hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins; cette opinion me paraît
insoutenable. L’effet naturel des premiers besoins fut d’écarter les hommes et non de les
rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l’espèce vînt à s’étendre, et que la terre se peuplât
promptement; sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, et tout le
reste fût demeuré désert.

De cela il suit avec évidence que l’origine des langues n’est point due aux premiers besoins
des hommes; il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D’où
peut donc venir cette origine? Des besoins moraux des passions. Toutes les passions
rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la
faim, ni la soif mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières
voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains; on peut s’en nourrir sans parler: on poursuit
en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune coeur, pour
repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les
plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et
passionnées avant d’être simples et méthodiques ».

Rousseau. Essai sur l’origine des langues [1]. 1761.

Thème : L’origine des langues.

Question : D’où vient que les hommes parlent ?

La recherche de l’origine est ici recherche du fondement. Il ne s’agit pas de repérer


l’origine des langues au sens chronologique de commencement dans le temps.

Une telle enquête est le type même de l’enquête impossible.

D’une part, parce qu’il faut renoncer à l’idée d’une langue originaire à partir de laquelle on
pourrait dériver les différentes langues humaines. Dans le temps et dans l’espace, il existe une
multiplicité de langues (selon Claude Hagège, il en existe actuellement 4500 à 6000 sans
compter toutes celles qui ne sont pas prospectées). Les plus anciennes langues connues sont
celles qui ont été transmises par l’écriture, ce qui exclut les langues préhistoriques. Comment
savoir, dès lors, ce que furent les premières langues ?

D’autre part, parce que la question de l’origine des langues se confond avec celle de l’origine
de l’homme dans la mesure où là où il y a fait humain, il y a fait social donc fait linguistique.
On ne peut jamais observer un pur état de nature, état de dispersion, état sans langage, sans
technique, sans culte des morts. Rousseau s’efforce dans le Discours sur l’origine de l’inégalité
parmi les hommes, [2] d’en construire la fiction théorique. Ce qui lui permet de pointer les
difficultés insurmontables auxquelles l’esprit est confronté pour articuler la nature et la
culture, l’homme muet et l’homme parlant. « La première qui se présente est d’imaginer
comment les langues purent devenir nécessaires » écrit-il et il insiste sur les problèmes
d’antécédence causale, du genre de celui de la poule et de l’œuf.

Ex : Pour penser il faut parler mais pour parler il faut penser : « Si les hommes ont eu besoin
de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu plus besoin encore de savoir penser pour
trouver l’art de la parole ».
Les langues sont des systèmes conventionnels mais pour passer des conventions, il faut
disposer d’une langue : « La parole paraît avoir été fort nécessaire pour établir l’usage de la
parole ».

Rousseau n’interroge donc pas l’origine des langues dans une perspective historique mais
dans une perspective rationnelle. En cette acception l’origine n’est pas le surgissement dans le
temps mais la raison permettant d’en rendre compte. C’est le fondement, autrement dit ce
qui éclaire l’essence ou la nature de quelque chose.

La question rousseauiste est donc la suivante : dans quoi se fonde, le fait que les hommes
parlent et inventent une langue? Pourquoi parlent-t-ils ? Et puisque toute parole s’effectue
dans une langue, quelle est celle qui révèle le mieux l’essence de la parole ? Car il en est du
langage ce qu’il en est de tout phénomène humain. Il est pris dans une histoire, celle-ci étant
pour Rousseau, un processus de corruption, de dénaturation. Ce que les langues sont
devenues (méthodiques et raisonnées) ne peut pas nous renseigner sur ce qu’elles durent être
originairement, lorsqu’elles étaient fidèles à ce qui se joue, par nature, dans la parole. Ont-
elles d’ailleurs jamais été fidèles à cette essence ? Cet originaire que Rousseau invite à
dévoiler n’est-il pas un originaire mythique? Il s’agit pour notre philosophe de restituer la
vérité de la parole, celle que les transformations de l’histoire ont recouverte du voile de l’oubli
mais dont il est encore possible de se faire une idée car la voix de la nature ne s’est pas
radicalement tue. Elle parle en lui, Rousseau, et dans cette méditation il va s’efforcer de
restaurer le souvenir de l’origine perdue.

Thèse : Elle est polémique. Contrairement aux thèses en vigueur, Rousseau affirme que ce
n’est ni le besoin, ni la raison qui fonde la parole. Ce sont les passions. L’homme parle parce
qu’il est un être sensible et passionnel.

Notons cependant l’extrême prudence de l’auteur dans le développement de son propos. Il


avoue recourir à des raisonnements hypothétiques (« Peut-être faudrait-il raisonner ») ;
avancer quelques propositions (« Il est donc à croire ». « Cela dut être ». « Il serait
absurde ») dont la fonction est davantage de rendre intelligible un fait que d’en montrer la
véritable origine. L’usage répété du conditionnel est à cet égard éloquent.

Explication détaillée :

1) Les impasses des thèses admises.


On apprend d’emblée que les langues ont été une musique avant d’être une algèbre et que
contrairement à l’opinion courante la parole primitive ne peut pas être dérivée des besoins.

Manière très explicite de prendre le contre-pied de deux courants de pensée, le


rationalisme classique d’une part, l’empirisme d’autre part, auxquels Rousseau reproche
de manquer la vérité de la parole. C’est que la dynamique de l’existence humaine s’alimente à
plusieurs sources qu’il convient de bien identifier. Car, à en méconnaître la spécificité et à la
rabattre sur l’ordre du besoin on s’égare dans les inconséquences de l’empirisme et à affirmer
que cette spécificité est la raison ou la pensée on risque de prendre l’effet pour la cause.
Rousseau rappelle ici ce qu’il a déjà établi dans le Discours sur l’origine de l’inégalité.
[3] L’homme « n’a pas commencé par penser mais par sentir » et on ne soulignera jamais

assez combien les facultés intellectuelles sont redevables à l’existence sociale et à l’usage de
la parole.

Il s’ensuit qu’il faut trouver à la parole une autre origine que celle que lui assigne le
rationalisme et c’est là l’originalité de la philosophie rousseauiste : la parole est issue des liens
du cœur, elle procède d’un rapport de l’homme à l’homme et de l’homme à la nature qui ne
saurait se perdre sans que ce soit la parole elle-même qui perde son sens. Que ce sens soit
en partie perdu, le texte le suggère clairement. Les langues sont devenues « méthodiques et
raisonnées ». De la musique à l’algèbre, c’est tout le processus historique qui se profile à
l’horizon avec la transformation radicale des rapports humains.

Rousseau formule ici une idée maîtresse : Si l’on veut savoir ce qu’il en est de l’état moral
d’un peuple étudions sa langue. Les langues sont un révélateur d’une manière d’être au
monde, elles sont le reflet de certaines formes de rapports sociaux.

Or si la langue des civilisés est une langue rationalisée, il ne s’ensuit pas que cette langue
exprime l’essence de la parole. Au contraire, elle témoigne d’une évolution que Rousseau
conçoit comme un processus de dénaturation. Entre la langue rationalisée des civilisés et
le cri de la nature, il nous demande d’admettre la possibilité d’une langue primitive qui est
comme un âge d’or de la parole.

2) La parole ne procède pas du besoin.


Rousseau va montrer qu’il y a une logique du besoin conduisant à la logique tout court
mais qu’une telle logique est impuissante à éclairer l’essence de la parole.

Sans doute est-ce celle-là même qui préside à l’institution des sociétés car il n’y a pas pour
notre philosophe de sociabilité naturelle. C’est la nécessité de survivre qui pousse les
hommes à s’associer mais le rapport social, sous sa forme institutionnalisée n’est pas la vérité
du rapport humain.

Les hommes s’associent pour pourvoir aux nécessités de l’existence. « Le besoin mutuel
unissant les hommes bien mieux que le sentiment n’aurait fait, la société ne se forma que par
l’industrie » Essai sur l’origine des langues [1].§ 10.

Mais à bien y réfléchir, une telle relation pouvait très bien faire l’économie de la parole et se
contenter comme chez les animaux d’un code de signaux permettant d’obtenir les uns des
autres les conduites utiles. « Cela me fait penser que si nous n’avions jamais eu que des
besoins physiques, nous aurions fort bien pu ne parler jamais et nous entendre parfaitement
par la seule langue du geste. Nous aurions pu établir des sociétés peu différentes de ce
qu’elles sont aujourd’hui, ou qui auraient même mieux marché à leur but, nous aurions pu
instituer des lois, choisir des chefs, inventer des arts, établir le commerce et faire en un mot
presque autant de choses que nous en faisons par le secours de la parole » Ibid. §1.

On en apprend donc long sur une parole réduite à un pur usage fonctionnel ou utilitaire.
Or c’est ce qu’est devenue, pour le nostalgique de l’âge d’or de la parole, la pratique actuelle
du langage. Pour l’essentiel, parler revient à se transmettre des informations, à obtenir les uns
des autres les comportements nécessaires à la satisfaction des besoins. Ce n’est pas un
hasard si les langues sont devenues rigoureuses, abstraites, rationnelles. Il a fallu devenir
géomètre pour résoudre les problèmes pratiques mais ce qui a été gagné en efficacité l’a été
au préjudice d’une parole qui n’est plus que le lointain écho d’une parole originaire dont
Rousseau s’efforce de retrouver le jaillissement.

Qu’est-ce donc qui justifie la critique de la thèse empiriste ? Le texte donne plusieurs
indications. Les besoins ne peuvent pas être au principe de la parole car :

« L’effet naturel des premiers besoins fut d’écarter les hommes non de les rapprocher ».

« Il serait absurde que de la cause qui les écarte vint le moyen qui les unit ».

« Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler ».
On apprend donc que le besoin engage entre l’homme et l’homme, une forme de rapport
étranger à ce qui se joue dans la parole.

De fait, le besoin est la tendance naturelle sortant de sa latence et demandant à être


impérativement satisfaite. Le besoin a une urgence et une nécessité projetant un sujet vers
des objets dont la présence est aussitôt niée dans l’acte de consommation. Besoin alimentaire,
besoin sexuel ; le besoin est la forme que prend l’affirmation humaine dans sa dimension
purement biologique.

D’où le premier enjeu de l’analyse.

Si l’on pouvait fonder les langues sur le besoin, la possibilité d’articuler l’anthropologique sur
le biologique serait établie. Il n’y aurait pas de rupture entre les deux ordres mais alors les
animaux partageant les mêmes besoins que les hommes, il faudrait comprendre pourquoi
l’homme est le seul animal qui parle ou admettre qu’il y a un langage animal. Or le langage
est un Rubicon qu’aucun animal n’a jamais franchi. Il s’ensuit que les besoins peuvent bien
engager certaines formes de communication comme on le voit dans le monde animal, cela
n’autorise pas à conclure que toute communication est d’essence langagière.

Ce que Rousseau précise en soulignant que «les besoins dictent des gestes » mais que seule
la voix fait accéder à l’étage de la parole. Pourquoi ?

3) La distinction du geste et de la parole.

Parce que, et c’est le second enjeu de l’analyse, il y a une spécificité de la parole dont on
n’approfondira jamais assez l’irréductibilité.

Alors que le besoin noue un rapport physique de sujet à objet, la parole met en
présence deux sujets. Elle implique une relation d’ordre spirituel et moral, à savoir la
reconnaissance de l’autre comme un être semblable à soi.

« Sitôt qu’un homme fut reconnu par un autre pour un être sentant, pensant et semblable à
lui, le désir ou le besoin de lui communiquer ses sentiments et ses pensées lui en fit chercher
les moyens »Ibid.§ 1.

Adresser la parole à quelqu’un revient à le constituer comme autrui, à reconnaître notre


identité de nature et à l’interpeller dans une dimension l’arrachant à la sphère des choses et
des ustensiles. La parole surgit sur fond d’une expérience aussi mystérieuse que notre nature
et que nous appelons l’expérience de notre intersubjectivité. Parler c’est sentir que nous ne
sommes pas seuls, qu’il y a autrui et qu’un lien moral nous unit par delà tout ce qui nous
oppose.

Car ce qui nous sépare est contemporain de ce qui nous unit et c’est d’abord le besoin. La
finalité de ce dernier étant la satisfaction, l’autre est un rival potentiel, un concurrent
risquant de nous priver de notre bien. Et même lorsque le besoin est la cause occasionnelle de
regroupements humains, il engendre des rapports utilitaires où l’autre n’est qu’un moyen
dans un processus ne faisant jamais sortir le sujet de lui-même.

D’où l’argument fantaisiste de notre auteur. « Il le fallait ainsi pour que l’espèce vînt à
s’étendre, et que la terre se peuplât promptement ; sans quoi le genre humain se fût entassé
dans un coin du monde, et tout le reste fût demeuré désert ». Il va de soi que Rousseau ne
prétend pas rendre compte du peuplement de la terre, il veut simplement établir que le besoin
a une finalité biologique, un sens hétérogène à la signification et à la finalité de la parole.
Il n’y a pas de voie conduisant de la dynamique biologique à la relation intersubjective.

En témoigne le besoin sexuel lorsqu’il est le seul mobile d’une relation humaine. Hypothèse
d’école car l’homme ne vit pas à cet étage. Mais si c’était le cas, le rapport pourrait se passer
de la parole. Un simple geste suffirait à faire comprendre à l’autre ce qui est attendu de lui.
S’il s’agit de déclencher une action, le geste parle immédiatement aux yeux et il est suffisant
pour parvenir à ses fins. « Mais lorsqu’il est question d’émouvoir un cœur et d’enflammer les
passions, c’est autre chose » Ibid. §1. Comment faire comprendre à l’autre l’émoi qu’il suscite,
l’amour, la pitié ou la colère ?

Car au contact les uns des autres, les passions s’éveillent. La proximité des hommes, sans
doute occasionnée par le besoin, réveille une intériorité latente et fait flamber des passions
que le geste est impuissant à exprimer.

« Dans les lieux arides où l’on ne pouvait avoir de l’eau que par des puits, il fallut bien se
réunir pour les creuser ou du moins s’accorder pour leur usage. Telle dut être l’origine des
sociétés et des langues dans les pays chauds.

Là se formèrent les premiers liens des familles ; là furent les premiers rendez-vous des deux
sexes. Les jeunes filles venaient chercher de l’eau pour le ménage, les jeunes hommes
venaient abreuver leurs troupeaux. Là des yeux accoutumés aux mêmes objets dès l’enfance
commencèrent d’en voir de plus doux. Le cœur s’émut à ces nouveaux objets, un attrait
inconnu le rendit moins sauvage, il sentit le plaisir de n’être pas seul. L’eau devint
insensiblement plus nécessaire, le bétail eut soif plus souvent ; on arrivait en hâte et l’on
partait à regret. Dans cet âge heureux, où rien ne marquait les heures, rien n’obligeait à les
compter ; le temps n’avait d’autre mesure que l’amusement et l’ennui. Sous de vieux chênes
vainqueurs des ans une ardente jeunesse oubliait par degré sa férocité, on s’apprivoisait peu à
peu les uns avec les autres ; en s’efforçant de se faire entendre on apprit à s’expliquer. Là se
firent les premières fêtes, les pieds bondissaient de joie, le geste empressé ne suffisait plus, la
voix l’accompagnait d’accents passionnés, le plaisir et le désir confondus ensemble se faisaient
sentir à la fois. Là fut enfin le vrai berceau des peuples, et du pur cristal des fontaines
sortirent les premiers feux de l’amour » Ibid.§9.

Je n’ai pas résisté au plaisir de faire lire ce magnifique texte, dont la poésie est l’écho de
l’âge d’or dont il se veut la description. Moment bienheureux où l’humanité s’éveille à elle-
même ! Le charme de la rencontre, la découverte du moi et du toi n’est pas encore altérée par
le poison de l’amour-propre. L’humanité encore innocente advient à l’histoire et juste avant de
trahir son chant dans les clôtures nationales, elle exhale le souffle de l’âme. C’est ce
moment idéal que Rousseau veut saisir. Celui où la sensibilité sort de sa torpeur, prend
conscience d’elle-même au contact d’autres sensibilités et où les unes et les autres scellent
leur reconnaissance.

La parole sourd de ce fonds émotionnel, passionnel. « Ce n’est ni la faim, ni la soif mais


l’amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix ». La parole a la
spontanéité, la force du terreau d’où elle jaillit. Ses accents sont ceux des affects, des émois
dont elle est l’expression. Il s’ensuit que là où elle ne jaillit plus, là où elle est opération
intellectuelle, détour méthodique par des signes arbitrairement institués, elle est infidèle à sa
nature.

Ce que sous-entend l’opposition entre arracher et dicter. Paradoxalement, Rousseau


emploie un verbe évoquant une opération linguistique (dicter) pour désigner une opération qui
ne l’est pas. Car le langage par geste est étranger à ce qui se joue dans la parole. Le geste est
approprié à des rapports utilitaires. Il a vocation à être efficace, à déclencher des conduites
adaptées. Se déployant dans l’espace, il s’accommode d’un rapport de pure extériorité entre
les êtres communiquant par son moyen. Mais les passions mettent en rapport des
intériorités et une intériorité n’a pas de visibilité. Impossible de l’exhiber dans l’espace. Elle
vit d’une vie secrète dont les modulations s’effectuent dans le temps. Comment transporter au
cœur d’autrui, les accents des passions qu’il éveille en soi ? Comment déjouer l’obstacle de
l’extériorité ? Rousseau montre que cette capacité est celle de la voix.
Il y a une magie de la voix. A l’inverse du geste, elle ne maintient pas l’extériorité des
consciences. La voix ne s’adresse pas à l’œil qui, par nature chosifie ce qui s’offre à lui. Elle
traverse les obstacles sur lesquels bute le regard, elle s’entend à distance et s‘insinue en
celui qu’elle atteint. « Elle pénètre d’autant plus sûrement qu’on ne peut se dérober à son
organe ». Son pouvoir de pénétration ne laisse pas insensible car ses modulations sont une
musique transportant au sein d’une intimité, la joie, la souffrance, la plainte d’une autre
intimité dont elle est l’écho. Avec beaucoup de finesse psychologique, Rousseau note
que : « L’impression successive du discours qui frappe à coups redoublés vous donne bien une
autre émotion que la présence de l’objet même où d’un coup d’oeil vous avez tout vu.
Supposez une situation de douleur parfaitement connue, en voyant la personne affligée vous
serez difficilement ému jusqu’à pleurer ; mais laissez lui le temps de vous dire tout ce qu’elle
sent, et bientôt vous allez fondre en larmes » Ibid. §1.

Accents, rythmes, mélodies, la voix est l’expression des émotions, des sentiments, des
espérances humaines. Elle est le chant de l’être au monde pour autant qu’un sujet ne va pas
aux choses et aux autres avec un regard objectif et un souci pragmatique. La voix est
ordonnée par nature à un rapport poétique au réel. En deçà de la coupure du sujet et de
l’objet, elle révèle une manière de vivre la nature et autrui au ras de ce qu’ils suscitent dans
une sensibilité qui en retour les colore des mille teintes de sa singularité.

Voilà pourquoi, ce que Rousseau appelle la parole primitive, originaire a dû être « vive et
figurée ». Avant que les signes soient des concepts manipulables comme des pièces de
monnaie, les signes ne retenant des choses que leurs caractères abstraits, avant qu’on
analyse le réel avec la méthode et l’objectivité propres à la raison, les signes ont été des
symboles. Ils ont exprimé, non point la chose nue, corrélat d’un regard objectivant mais la
chose vécue, sentie par une intériorité humaine.

« Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé en dernier. On n’appela
les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D’abord on ne
parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après » Ibid. §3.

Et comme il faut bien préciser ce que dut être cette langue de poète, Rousseau s’y emploie :
« Je ne doute pas qu’indépendamment du vocabulaire et de la syntaxe, la première langue, si
elle existait encore, n’eût gardé des caractères originaux qui la distingueraient de toutes les
autres. Non seulement tous les tours de cette langue devraient être en images, en sentiments,
en figures ; mais dans sa partie mécanique elle devrait répondre à son premier objet, et
présenter au sens ainsi qu’à l’entendement les impressions presque inévitables de la passion
qui cherche à se communiquer […] l’on chanterait au lieu de parler. La plupart des radicaux
seraient des sons imitatifs, ou de l’accent des passions, ou de l’effet des objets sensibles :
l’onomatopée s’y ferait sentir continuellement ». Ibid. § 4

« Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent
chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques ».

Est-ce le propre des langues orientales ? La référence traduit surtout les préjugés du 18°
siècle. On évitera de s’engager sur ce terrain car il n’est pas question de chercher une preuve
empirique d’un discours qui, à aucun moment ne prétend construire une connaissance à
vocation positive. Rousseau n’est pas un linguiste abordant scientifiquement l’étude des
langues. C’est un philosophe s’efforçant de répondre à la question : « Qu’est-ce que
parler ? ».

L’enjeu de son analyse consiste à établir que parler c’est communiquer avec l’autre, mais
qu’il y a des communications restant en deçà de la vérité de la parole parce que la parole est
par essence rencontre de l’homme avec l’homme dans ce qui fait leur humanité. Or cette
humanité ne se définit, pour Rousseau, ni par le besoin, ni par la raison, elle est
consubstantielle à la sensibilité. Et la sensibilité n’est pas seulement ce qui nous rend
perméable à la présence d’autrui et à celle de la nature. Elle est le siège des sentiments
moraux, de l’espérance religieuse et politique. Lorsque la parole est désolidarisée de cette
source, elle est désertée par le sens.

Dans le chapitre 20 de son Essai sur l’origine des langues [4], Rousseau montre que cette
dénaturation est le propre de la parole des peuples ayant perdu le goût de la liberté. Nul
besoin d’éloquence là où le peuple ne décide pas en assemblée populaire la loi. « Dans les
anciens temps où la persuasion tenait lieu de force publique, l’éloquence était nécessaire. A
quoi servirait-elle aujourd’hui que la force publique supplée à la persuasion ? L’on n’a besoin ni
d’art ni de figure pour dire : « tel est mon bon plaisir ». Quel discours reste-t-il à faire au
peuple assemblé ? Des sermons. Et qu’importe à ceux qui les font de persuader le peuple,
puisque ce n’est pas lui qui nomme aux bénéfices ? Les langues populaires sont devenues
aussi inutiles que l’éloquence ».

« Or, je dis que toute langue avec laquelle on ne peut pas se faire entendre au peuple
assemblé est une langue servile ; il est impossible qu’un peuple demeure libre et qu’il parle
cette langue là ».

Conclusion :

Si nous n’étions qu’un être de besoin, la parole serait inutile. Un code de signaux suffirait à
notre commerce. Le monde contemporain en administre la preuve en multipliant les signaux
qui, informent, interdisent, dirigent, bref invitent à l’action.

Si nous étions originairement un être de raison, nous parlerions, c’est sûr, car Rousseau ne
méconnaît pas le rapport du fonctionnement logique de la pensée et de la grammaire. Mais la
raison requiert des apprentissages, en particulier linguistiques pour se développer. On ne peut
donc prendre l’effet pour la cause et penser comme un originaire une langue qui n’est que le
produit d’une longue évolution et surtout d’une évolution négative. Le développement de la
raison est dans le prolongement du besoin et une parole rationalisée est une parole oublieuse
de sa vocation.

Car la parole authentique, la parole au plus près de son jaillissement originaire a l’éloquence
des passions qui l’animent. L’homme parle le monde parce qu’il l’enchante de sa vie intérieure,
il parle à l’autre parce qu’il célèbre leur commune nature. Lorsque la parole n’est plus le chant
de l’humanité, elle devient du bruit.

Le nostalgique de l’âge d’or de la parole a peut-être, dans son rêve d’une origine perdue, su
mieux que quiconque dévoiler la vérité de la parole. Quand la poésie disparaît sous
l’hégémonie du calcul utilitaire ou de la ratiocination, on peut se dispenser de parler.

Autour de ce Sujet :

Quelle pratique de la parole implique l’esprit philosophique? [5]


Rousseau. La bonté naturelle. [6]
Rousseau. Désir et sagesse. La route du bonheur. [7]
La perfectibilité. Rousseau. [8]
Du droit du plus fort. Rousseau. [9]

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[2] Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes,: http://www.amazon.fr/s/?
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[3] Discours sur l’origine de l’inégalité.: http://www.amazon.fr/s/?
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[4] son Essai sur l’origine des langues: http://www.amazon.fr/s/?
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[5] Quelle pratique de la parole implique l’esprit philosophique? :
http://www.philolog.fr/quelle-pratique-de-la-parole-implique-lesprit-
philosophique/
[6] Rousseau. La bonté naturelle. : http://www.philolog.fr/rousseau-la-bonte-
naturelle/
[7] Rousseau. Désir et sagesse. La route du bonheur. : http://www.philolog.fr/rousseau-
desir-et-sagesse-la-route-du-bonheur/
[8] La perfectibilité. Rousseau. : http://www.philolog.fr/la-perfectibilite-rousseau/
[9] Du droit du plus fort. Rousseau. : http://www.philolog.fr/du-droit-du-plus-fort-
rousseau/

Par Simone MANON, professeur de philosophie au Lycée Vaugelas de Chambéry. Tous droits
réservés.

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