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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-


économico-politiques au Cameroun, pp. 341.

Book · January 2010

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3 authors, including:

Christopher Robin Bryant


Université de Montréal
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Regards multidisciplinaires sur les conflits
fonciers et leurs impacts socio-économico-
politiques au Cameroun

Dirigé par François Nkankeu et Christopher Bryant


Laboratoire de Développement durable et dynamique territoriale
Département de Géographie
Université de Montréal

Août 2010
Regards multidisciplinaires sur les
conflits fonciers et leurs impacts socio-
économico-politiques au Cameroun

Dirigé par François Nkankeu et Christopher Bryant


Laboratoire de Développement durable et dynamique
territoriale
Département de Géographie
Université de Montréal

Août 2010
© Laboratoire Développement durable et dynamique territoriale, Département de Géographie,
Université de Montréal, 2010
Tous droits réservés. Aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, enregistrée dans un
système électronique, ou transmise, peu importe la forme ou les moyens, sans l’autorisation
préalable de l’Éditeur.
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction par tous procédés, y compris la
photographie et le microfilm, réservés pour tous les pays.

Publié par
Laboratoire de Développement durable et dynamique territoriale
Département de Géographie
Université de Montréal
C.P. 6128, Succursale Centre-ville
Montréal (Québec)
Canada H3C 3J7

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et


Bibliothèque et Archives Canada

Vedette principale au titre :

Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-


politiques au Cameroun

Comprend des réf. bibliogr.


Comprend du texte en anglais.

ISBN 978-2-921903-04-2

1. Propriété foncière - Cameroun. 2. Propriété foncière - Droit - Cameroun. 3.


Réforme agraire - Cameroun. 4. Cameroun - Conditions sociales. 5. Cameroun -
Conditions économiques. I. Nkankeu, François, 1965- . II. Bryant, Christopher R.
(Christopher Robin), 1945- . III. Université de Montréal. Laboratoire de
développement durable et dynamique territoriale.

HD1009.R43 2010 333.73'13096711 C2010-940293-6

ii
Commentaire des photos de la page couverture
La mosaïque iconographique de la couverture représente de haut en bas, et de gauche à
droite :

1- Des dépouilles de bêtes, notamment de bœufs appartenant aux éleveurs nomades,


empoisonnés en octobre 2006 par les agriculteurs autochtones, en représailles des
récurrentes divagations dommageables des troupeaux dans leurs parcelles de cultures. Cette
scène macabre témoigne d'une cohabitation très tumultueuse entre agriculteurs et éleveurs
sur les hauts plateaux Ouest-camerounais en général, englobant les régions de l’Ouest et du
Nord-Ouest.
2- Un rassemblement insurrectionnel des populations autochtones en août 1997 sur l’ex-
«domaine colonial Lagarde» à Penka-michel (Ouest-Cameroun). Celles-ci tentent depuis de
longues dates de se réapproprier ce domaine qui, pour elles, est leur patrimoine ancestral
jadis spolié par l'administration coloniale et hérité par l'Etat post-colonial.
3- Une scène de curage de drains dans la zone Nylon à Douala où l'occupation anarchique de
l'espace jusque dans les lits des ruisseaux du fait de la rareté des lopins de
terre constructibles, provoque fréquemment des épidémies de choléra dont celle de 2004 qui
a été une des plus terrifiantes.
4- Un échantillon de villas que les élites Bamiléké bâtissent dans les campagnes de l'Ouest-
cameroun, comme pour dire que la crise économique c’est l’affaire du bas peuple. En
étalant ainsi leur réussite et leur prestige sociales, ces élites réduisent la superficie des terres
agricoles dans cette région de hautes terres très escarpées, réputée densément peuplée
(environ 300 habitants au km2).

François Nkankeu

iii
Préface
C’est avec beaucoup de plaisir que notre Laboratoire a publié cet ouvrage piloté par Dr. François
Nkankeu.

Dr. Nkankeu a occupé un poste postdoctoral au Laboratoire et un des projets sur lequel il a
travaillé avec moi fut la préparation de cet ouvrage collectif qui traite de la problématique du
foncier au Cameroun. Son intérêt est non seulement l’originalité des contributions dans leur
ensemble par rapport au Cameroun, mais aussi l’intérêt des questions que soulèvent les
différentes analyses pour l’Afrique en général.

Je tiens à remercier tous les contributeurs à cet ouvrage ainsi que les différents collègues qui ont
donné de leur temps pour évaluer les différentes contributions.

Christopher Bryant
Directeur, Laboratoire de Développement durable et dynamique territoriale
Géographie
Université de Montréal

iv
Table des matières
Table des matières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . iv
Introduction générale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1

Partie 1
Antagonisme droit moderne et normes coutumières sur l’appropriation
du patrimoine foncier : points de vue épistémologico-juridiques
et crises foncières en milieux urbains ……………………………………………………...5

Chapitre 1.
Droits fonciers au Cameroun : évolution de l'époque coloniale aux réformes nationales …...7
François Nkankeu et André Ngamini

Chapitre 2.
Morcellement et concentration foncière : des réalités complexes à l'Ouest Cameroun :
cas du département des Bamboutos …………………………………………………………25
Aristide Yemmafouo

Chapitre 3.
De la conquête foncière aux crises interethniques au Cameroun :
Le cas des Bamiléké et leurs voisins ...………………………………………………………39
Gabriel Maxime Dong Mougnol

Chapitre 4.
Opposition entre domaines forestiers permanents et non permanents au Cameroun :
Source de perpétuelles tensions à l’interface concessionnaires-
populations locales …………………………………………………………………………..51
Roger Ngoufo

Chapitre 5.
La sécurisation foncière sur les fronts pionniers au Cameroun ……………………………..65
Moïse Moupou

Chapitre 6.
Nouveaux conflits fonciers en milieu urbain au Cameroun : Le cas des
autochtones «sans terre» à Yaoundé ………………………………………………………...83
Antoine Socpa

Chapitre 7.
Étalement urbain et insécurité foncière dans la Périphérie Sud de Yaoundé (Cameroun) ….95
Etienne Collins Kana, Bienvenu Magloire Takem Mbi et Célestin Kaffo

v
Chapitre 8.
Recompositions territoriales et gouvernance urbaine sur fond de
conflits multiformes à Douala …...…………………………………………………………111
Joseph Pascal Mbaha et René Joly Assako Assako

Chapitre 9.
Foncier et hygiène du cadre de vie dans la zone Nylon à Douala ……………………….. 129
Eddy Michel Nono Wambo

Chapitre 10.
Mécanismes de résolution des conflits fonciers au Cameroun ………………………….... 143
Robinson Tchapmegni

Partie 2
Mutations des campagnes, tensions foncières, développement rural
contrarié par les enjeux divergents d’acteurs …………………………………………. 155

Chapitre 11.
Duels entre État, Agro-industries, Autochtones et Allogènes sur les cendres
volcaniques du Moungo (plaine côtière du Cameroun) ……………………………………157
François Nkankeu

Chapitre 12.
Enjeux fonciers et problématique de la relance des activités agricoles sur
le domaine de l’ex-Soderim (Ouest Cameroun) ………………………………………….. 175
Etienne Tazo, Isidore Léopold Miendjem et Guy Marcel Ediamam Epallé

Chapitre 13.
Déprise caféière et conquêtes paysannes des terres des anciennes plantations
coloniales de Foumbot (Ouest Cameroun) ……………………………..………………….189
Jean Noël Ngapgue et Maurice Tsalefac

Chapitre 14.
Settlement, Grazing or Agricultural land: A Platform for Integration or
Conflicts in Mezam Division (NorthWest Cameroon) …………………………………….
203
Emmanuel Ngwa Nebasina et Richard Achia Mbih

Chapitre 15.
Farmer Grazier Land Conflict in Wum Central Sub-division, Menchum Division,
North-West Region of Cameroon ………………………………………………………… 213
Joseph Gabriel Elong et Michael Atanga Nji

vi
Chapitre 16.
Gender and an Assessment of the Impacts of Land Violence in Ndop Plain
(North West Region of Cameroon) ……………….……………………………………… 223
John Mope Simo et Dieudonné Bitondo

Chapitre 17.
De la déliquescence du paysage bocager dans l’Ouest-Cameroun ou
le reflet d’une crise foncière sur fond de profondes mutations socio-spatiales …………... 235
Mesmin Tchindjang, Pierre Kamdem et Casimir Igor Njombissie Petcheu

Chapitre 18.
Rurbanisation, conflits fonciers et «pénurie des terres» agricoles en pays Bamiléké
(Ouest-Cameroun) : Le cas des chefferies Batoufam (département du Nkoung-Khi)
et Bansoa (département de la Menoua) …………………………………………………… 247
Hervé Tchékoté et Elie Roger Tchagang Nono

Chapitre 19.
Enjeux fonciers autour du site du «Village Pilote» de Galim (Ouest-Cameroun) :
d’un projet de développement socioéconomique à un conflit entre «pionniers»
et Église Catholique locale ………………………………………………………………... 261
Guillaume Fongang Fouepe et Hervé Tchékoté

Chapitre 20.
Anciens domaines coloniaux : espaces disputés entre légalité et légitimité.
Le cas de l’ex-«domaine colonial Lagarde» à Penka-Michel (Ouest Cameroun) …………273
Bertaud Tchinda

Chapitre 21.
Enjeux agropastoraux, représentations socio-spatiales et récurrence des conflits
fonciers sur les monts Bamboutos (Ouest Cameroun) ……………………………………. 285
Célestin Kaffo, Elat et Ferdinand N. Saha

Chapitre 22.
Tensions foncières entre acteurs exogènes et communautés locales dans le massif
forestier à l’Est de Kribi (Sud Cameroun) ………………………………………………... 301
Joseph Gabriel Elong et Félix-Marcel Obam

Chapitre 23.
Enjeux et perspectives des conflits fonciers dans l’Arrondissement de Sa’a
(Département de la Lékié, Cameroun) …………………………………………………… 313
Aurore Sara Ngo Balépa

Conclusion générale …………………………………………………………………………... 332


François Nkankeu

Biographie des auteurs ………………………………………………………………………... 335

vii
viii
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction

François Nkankeu et Christopher Bryant


Élaboré par une équipe pluridisciplinaire, cet ouvrage collectif propose une analyse des rapports entre
le foncier et la vie socioéconomique et politique au Cameroun de l’époque coloniale à nos jours.
L’étude prend appui sur le constat selon lequel l’économie essentiellement rentière 1 de l’Afrique
tropicale 2 dont le Cameroun, fait de la terre le principal facteur de production. Les chapitres de
l’ouvrage procèdent à une introspection de diverses problématiques émanant des concepts de
développement local et de gouvernance territoriale qui désormais font partie des paradigmes prioritaires
du développement des pays africains. En effet, depuis la colonisation européenne, les pouvoirs
publics en Afrique subsaharienne ont voulu asseoir le développement économique sur
l'exploitation de la terre afin de contrôler la mise en valeur du territoire ou d’en disposer à des
fins d’utilité publique. Mais cette volonté politique s'est presque partout heurtée à la réticence
des populations, car en règle générale, dans les mentalités africaines, la terre a été de tout temps
considérée, non comme la propriété d'un seul homme ou d’une institution, mais toujours comme
celle d'une communauté ou d'une famille. La famille n'est pas entendue au sens restreint,
regroupant exclusivement les personnes encore en vie. Au sens plus large, elle rassemble les
personnes déjà mortes et celles à naître, les ancêtres et les descendants. Une telle perception
socioculturelle de la terre en fait un bien précieux, voire un patrimoine sustentant des
problématiques dont l’intérêt se mesure par l’acuité des conflits que suscitent sa convoitise et son
exploitation. Le rôle irremplaçable de la terre dans la vie socioéconomique en Afrique tropicale
est d’ailleurs très opportunément souligné par Sara Aurore Ngo Balépa (chapitre 23) qui note
qu’: « En Afrique subsaharienne en général et au Cameroun en particulier, la terre est la
principale ressource dont disposent de manière séculaire les populations rurales pour survivre, et
sur laquelle les générations présentes misent pour tenter d'améliorer leurs conditions de vie en
l’absence d’un tissu économique et industriel pourvoyeur d’emplois. Dans un tel contexte, la
compétition pour l’appropriation de la terre prend toute son importance. Elle s'accentue du jour
au lendemain au gré d'une croissance démographique soutenue, des migrations de retour
imputables à la crise économique dont un des corollaires est la rareté d’emplois salariés en ville».
Toutefois, la modernité veut que tout pouvoir dans la société s’exprime dans sa capacité à
inscrire sa logique de domination sur le territoire qui circonscrit son domaine de compétence. Le
territoire en faisant partie des trois éléments constitutifs de l’État, représente un enjeu central
dans le processus de son développement, le socle de la manifestation de sa souveraineté. C’est
donc l’État qui a seul le droit d’organiser l’appropriation des dépendances du territoire et d’user
de la violence physique légitime à ces fins à l’exclusion de toute autre force. C’est lui qui a par
ailleurs le pouvoir d’établir les relations entre les différentes composantes de la Nation et le
Territoire conformément aux impératifs sous-tendant la politique de développement national.
Mais ces relations varient dans le temps et dans l’espace. En Afrique tropicale, les enjeux
fonciers ont suscité dès l’époque coloniale, et entretenu depuis la période post-coloniale des

1
Le secteur primaire a toujours représenté à lui seul plus de la moitié du produit intérieur brut (PIB) des pays de la
sous-région.
2
L’Afrique tropicale parce que les deux extrémités du continent ou Afrique «blanche» paraissent plus
industrialisées et leurs économies semblent moins tributaires de la terre que celles de la zone intertropicale.

1
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

tensions sociales plus ou moins explosives. Du Zimbabwé au Darfour, du Cameroun en Côte


d’Ivoire… ces tensions multiformes ravivées par une conjoncture économique des plus difficiles
qui sévit sur le continent depuis trois décennies environ, ont comme conséquence majeure la
résurgence des questions identitaires (entrant en résonance avec des pesanteurs sociopolitiques)
résultant, soit des activités économiques dominantes, notamment l’accaparement de meilleures
terres arables par les cultures spéculatives ou les concessions forestières, soit des affrontements
entre locaux (agriculteurs-éleveurs…), ou aussi des migrations internes, transfrontalières,
anciennes et récentes.
Connu comme étant l’Afrique en miniature, en d’autres termes le condensé de l’Afrique dans sa
diversité naturelle et humaine, le Cameroun est le théâtre de tous ces conflits socioéconomiques
et politiques ayant l’appropriation ou la gestion de la rente foncière comme point d’ancrage.
Diversité ethno-socio-culturelle singulière en Afrique d’une part, fortes densités de populations
dans certaines régions avec pour corollaire l’intensification de la pression sur le sol (l’ère du
vivrier marchand oblige) d’autre part, font que des heurts fonciers essaiment dans de nombreux
terroirs du pays : des Grassfields de l’Ouest (l’affrontement meurtrier entre Balinyonga et Bawok
est encore vivace dans les mémoires…) aux plaines du Diamaré via les monts Mandara à
l’Extrême-nord; de la plaine côtière (spoliation des terres Douala par la colonisation, disputes
foncières CDC-peuple Bakwéri, Mbo-Bamiléké…) au Sud forestier (protestation des chefs
traditionnels kribiens contre la spoliation de leur terre par les projets port de Kribi et pipeline
Tchad-Cameroun, concessions forestières), et à l’Est (conflits entre concessions forestières et
populations locales); entre sociétés de développement et communautés autochtones (conflits
fonciers sur l’ex-domaine de la Sodérim à Santchou …), et ainsi de suite.
En outre, l’urbanisation galopante rend l’acquisition des lopins de terre constructibles très
compétitive, ceci explique que les problèmes fonciers se posent avec plus d’acuité dans les
métropoles de Yaoundé et Douala et leurs proches banlieues, et aussi dans les villes chef-lieu de
régions. Eu égard à ce qui précède, le thème de l’ouvrage Crises foncières et leurs impacts
socio-économico-politiques au Cameroun a suscité des réflexions multidisciplinaires très
fructueuses. Le choix de ce titre n’est pas hasardeux. Les crises foncières reflètent la pénurie ou
faim de terre dans certaines régions du pays engendrant des conflits, soit entre les locaux eux-
mêmes (cas de Sa’a, chapitre 23), soit entre les autochtones et les allochtones, ou sur les fronts
pionniers, entre agro-industries, autochtones et migrants anciens ou de retour. L’ouvrage est
structuré en deux parties : la première (chapitres 1 à 10) balise les fondements épistémologico-
juridiques des questions foncières au Cameroun, et scrute les conflits terriens imputables à
l’urbanisation sur fond d’altercations territoriales entre autochtones, immigrants et pouvoirs
publics dans un contexte de gouvernance urbaine précaire, surtout dans les métropoles de
Yaoundé et de Douala (chapitres 6, 7, 8 et 9), ainsi que dans d’autres villes. La deuxième partie
(chapitres 11 à 23) analyse les disputes foncières en milieu rural liées d’une part, à la pression
démographique sans cesse croissante sur le sol, et d’autre part, à la concurrence spatiale entre les
activités économiques a priori incompatibles (agriculture-élevage), la politique environnementale
du gouvernement prônant la conservation des ressources et les projets de développement ne
cadrant toujours pas avec les réalités locales.
Ce volume est un recueil d’éléments tangibles d'analyse et d’illustrations des réalités concrètes
de terrain, dont le but purement scientifique visé est d’éclairer les opinions sur les conflits
fonciers toujours d’actualité qui gangrènent la sociosphère camerounaise, et fournir de
pertinentes informations pouvant aider les autorités compétentes à prendre des décisions. Dans

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

cette optique, sont clarifiés autant les enjeux de la qualification du droit sur le sol, que sa mise
en valeur pour un développement durable, ainsi que celui d'un droit négocié dans une régulation
juridique associant les acteurs publics et privés. Le niveau local reposant sur des cas concrets
vécus et la démarche participative sont privilégiés dans les analyses exhortant une mise en
application effective de la politique de décentralisation, de gestion intégrée de la terre et des
ressources naturelles, dans un souci de préservation durable de celles-ci.
Nous adressons nos sincères remerciements à tous ceux qui ont participé à la réalisation de cet
ouvrage en tant qu’Expert ou Auteur.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Partie 1

Antagonisme droit moderne et


normes coutumières sur
l’appropriation du patrimoine
foncier : points de vue
épistémologico-juridiques et
crises foncières en milieux
urbains
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 1

DROITS FONCIERS AU CAMEROUN : ÉVOLUTION DE L'ÉPOQUE


COLONIALE AUX RÉFORMES NATIONALES

François Nkankeu et André Ngamini


Résumé
Les modalités juridiques d’appropriation ou de contrôle de la terre avaient été introduites en Afrique sous
la colonisation. Pour gérer les territoires conquis, les maîtres s'étaient dotés de garanties autres que
celles reposant sur une reconnaissance du droit par les seules autorités villageoises. Parmi les exigences
nouvelles, il a paru commode d’instaurer le principe des concessions foncières fixant un droit de
propriété à titre perpétuel. L’inscription de ce droit dans un registre public, tenu sous le contrôle de la
nouvelle autorité administrative, en assure l’opposabilité. Ainsi fut instauré le régime de
"l’immatriculation foncière" et du "livre" ou du "registre foncier", par pur mimétisme avec le régime de
conquête, et par nature, totalement artificiel par rapport aux pratiques traditionnelles africaines. Selon
l’administration coloniale, le droit foncier traditionnel et les règles coutumières y afférentes n'étaient pas
suffisamment protectionnistes pour assurer la sécurité des aménagements et investissements coloniaux.
Les problèmes fonciers au Cameroun, ramenés à l'essentiel, s'inscrivent généralement dans deux
processus : celui de l'extension de l'intervention de l'État, et celui de la diffusion du système capitaliste.
Cette étude démontre que la conception géométrique de 1'espace est à la fois le produit et la condition du
fonctionnement de l’économie capitaliste, fondée sur la généralisation des échanges et la marchandisation
de 1'ensemble des facteurs qui entrent dans le processus de production. La démarche diachronique
adoptée fait un bref rappel de l'histoire domaniale du pays, en l’occurrence les trois périodes : allemande,
française et des réformes nationales. Il est mis en évidence dans ce chapitre que, l'État a cherché dans un
premier temps à définir ses droits en les faisant cohabiter avec ceux des populations autochtones. Ensuite
est prouvé que, sous la pression des considérations économiques et démographiques, la nécessité d'une
grande mobilisation des terres a finalement conduit à l'imposition d'un mode unique d'accession à la
propriété, basé sur l'exploitation effective des sols. Cette évolution est perceptible au travers de l'analyse
des fondements juridiques de la législation foncière et domaniale au Cameroun.

Mots clés : Afrique, Cameroun, droit foncier, colonisation, reformes nationales.

Land Law in Cameroon: Evolution from the Colonial period to National


Reforms

Abstract
The legal modalities of appropriation or of land control were brought in Africa through colonisation. For
the management of the subdued lands, the lords granted themselves other guaranties different from those
based upon the knowledge of law by village authorities only. Amongst new constraints, it was normal to
incorporate land compound principles, fixing an everlasting right to property. The enrolment of this right
in a public book kept under the control of a new administrative authority therefore ensures its opposing
quality. This is how the “land registration” and “land book” regime was instituted; mining the new regime
entirely artificial as for the traditional African practices. According to the colonial administration, the
incumbent traditional land law and traditional rules were not protectionist enough, especially in ensuring
colonial planning and investments.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Land problems in Cameroon, other things being equal, generally follow two processes: one on the
extension of the state intervention, and the other on the spreading of the capitalist system. This study
shows that the geometric conception of space is as at the same time the result and functioning condition of
the free economy, based upon the generation of exchanges and the commercialisation of all the factors
interring in the production system. The diachronic step adopted, makes a briefing on the three periods that
have made the land story of the country, namely the German, French and National reform periods. The
goal show on the one hand that the state has taught to define its rights by living together with natives; on
the other hand, it show that under the pressure of economic and demographic considerations, the necessity
of a great mobilisation of lands has finally led to the imposition of a unique mode to land access, based
upon the effective exploitation of soils. This evolution is discernible through the analysis of the judicial
basis of land legislation in Cameroon.

Key words: Africa, Cameroon, Land law, Colonisation, National Reforms.

Introduction
Les États africains ont perpétué les pratiques de gestion des terres instaurées par le régime
colonial. Ces pratiques sont marquées par les formes nationales de colonisation suscitant des
mesures foncières différentielles, justifiées elles-mêmes par les formes d'exploitation directes ou
indirectes, mais immédiates des sociétés indigènes. La problématique foncière tourne autour de
la maîtrise ou de l’appropriation de l'espace, l'État ayant tendance à monopoliser les procédés de
son organisation et de son contrôle. L'appropriation de la terre en Afrique avait été balisée
pendant la mise en valeur moderne initiée par les européens, par des normes juridiques importées
de l’occident. C'est ainsi que des secteurs domaniaux réglementés, conçus dans un premier temps
pour faciliter la création des lignes de chemin de fer deviennent en 1935 des "forêts classées"
dans lesquelles agriculture et élevage sont prohibés et seule la chasse autorisée (jusqu'en 1973
pour ce qui est de la Côte d'Ivoire). Jean-Charles Filleron (2001) note que lorsque l'État colonial
se met en place, il se substitue naturellement aux autorités traditionnelles qui assignaient les
terres. Il s'approprie les "terres vacantes et sans maîtres" dont on sait qu'elles n'existent nulle part,
même pas dans les zones désertées. Ainsi, du finage africain, l'État colonial ne veut reconnaître
que des champs itinérants, sans même les jachères qui les accompagnent, et jamais les territoires
de chasse et de cueillette. Des territoires forestiers ou savanicoles sont soustraits aux pouvoirs
traditionnels. Progressivement, une dérive éthique intervient : à partir des années 1950, la
protection de la nature devient la justification de ces spoliations. L'État s’arroge donc la totale
propriété de certaines terres (forêts classées, grands périmètres d'aménagement) qui vont
constituer un domaine étatique géré par l'administration coloniale et postcoloniale. Ceci explique
que dans la plupart des sociétés africaines, le fait foncier se heurte toujours au droit coutumier,
d'autant plus que, malgré l'irruption de la modernité postindépendance et ses contraintes, le
système juridique traditionnel a conservé ses normes non écrites pour régler ses différends. Cette
situation justifie la résistance des populations à adhérer à un droit foncier qui, parce qu'il réclame
davantage de stabilité (ne serait-ce que pour assurer la sécurité des droits recensés) et consacre
des modes d'appropriation de la terre autrement que par le lignage, s'accommode mal de
l'incertitude et de la variabilité des coutumes. Cette étude fait un bref rappel des trois périodes
ayant marqué l'histoire domaniale du pays, notamment : les périodes allemande, française et des
réformes nationales.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

La période allemande
L'administration allemande avait misé sur l’accaparement des terres pour asseoir sa domination
sur les populations. L’expropriation des terres des indigènes et leur attribution, soit aux
missionnaires, soit aux firmes agricoles étaient une stratégie de consolidation du pouvoir dans
les territoires conquis. De 1884 (date officielle de l'entrée des allemands au Cameroun) à 1903,
le Cameroun a connu successivement plusieurs régimes fonciers et domaniaux. Les deux textes
de base qui ont constitué l'ossature de la législation en la matière pendant la période allemande
sont, d'une part, le décret du 15 juin 1896 sur la création, la prise de possession et l'aliénation du
domaine de la couronne, l'acquisition et l'aliénation des terres du Cameroun, et d'autre part, le
décret impérial du 21 novembre 1902 relatif aux droits fonciers dans les colonies allemandes. Le
décret du 15 juin 1896 était un vestige de la législation fondée sur la loi du 17 avril 1886 relative
à la situation juridique des colonies allemandes. Ce texte fut parmi les premiers à réglementer le
régime des terres dans la colonie du Cameroun. Son article 1er porte création du domaine de la
couronne en stipulant qu’au Cameroun, les terres réputées sans maîtres font partie du domaine
de la couronne. Elles appartiennent au Reich. Font exception à cette règle :
- les terres sur lesquelles les particuliers ou les personnes civiles, les chefs ou les collectivités
indigènes pourront prouver des droits de propriété ou d'autres droits réels;
- les terres sur lesquelles des tiers auront acquis des droits d'occupation par des contrats passés
avec le gouvernement impérial.
Le décret réglemente successivement en ces articles 2 à 14 la prise de possession des terres de la
couronne (art.2 à 5), l'aliénation des terres de la couronne, soit par voie de transfert de la
propriété, soit par voie de location (art. 6 à 9), et pose enfin les règles générales concernant
l'aliénation et l'acquisition des terres (art. 10 à 14). Mais le régime des terres ainsi réglementé
variait d'une colonie à une autre, et ne satisfaisait pas les autorités du Reich. Car depuis le 1er
janvier 1890, date d'entrée en vigueur du code civil et des lois qui le complétaient, l'Allemagne
avait entrepris son œuvre d'unification juridique et entendait l'étendre à ses colonies. Cette
intention allait se traduire par le vote d'un second texte, notamment le décret du 21 novembre
1902. Les dispositions du décret de 1902 qui à partir du 1er avril 1903 (date de son entrée en
vigueur) vont régir les terres dans les colonies allemandes seront celles de la législation
métropolitaine, adaptées aux conditions locales grâce, d'une part, à des modalités d'application
particulières et, d'autre part, à des mesures restrictives. C'est pourquoi le décret du 15 juin 1896
ne fut pas entièrement abrogé. Les dispositions de ses articles 6 à 9 (aliénation des terres de la
couronne) et 11 (aliénation des terrains indigènes) subsistèrent comme modalités d'application
des articles 5 à 6 du décret du 21 novembre 1902. Par contre, les dispositions relatives à
l'aliénation des terrains des non-indigènes étaient tombées caduques dès l'entrée en vigueur du
décret de 1902. Ces terrains ne pouvaient plus être aliénés sous condition, qu'ils soient ou non
inscrits au livre foncier (code civil, art.925 et décret du 21 novembre 1902, art. 18). En
définitive, les seules dispositions du décret du 15 juin 1896 qui n'ont pas été intégrées dans
l'édifice législatif institué par le décret du 21 novembre 1902 sont celles relatives à la création et
à la prise de possession des terres de la couronne. Ces décrets avaient institué les régimes foncier
et domanial.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Le régime foncier
Les lois du Reich et les lois prussiennes qui furent adaptées aux colonies, conformément à
l'article 1er du décret du 21 novembre 1902 relevaient : du code civil (livre troisième des droits
réels) qui étendit aux colonies allemandes le régime de l'inscription au livre foncier
(Grundbuch), et de la loi d'introduction au code civil, la loi du 24 mars 1897 sur les livres
fonciers et la loi du 24 mars 1897 sur l'expropriation et l'administration forcées. L'adaptation de
ces dispositions aux colonies comportait des modalités d'application particulières et des
restrictions.

Régime de l'inscription au livre foncier (Grundbuch)


Afin d'assurer la garantie des droits fonciers, le décret du 21 novembre 1902 étend aux colonies
allemandes le régime d'inscription au livre foncier prévu par le code civil (livre troisième) et les
lois métropolitaines. Ce système, pour l'essentiel est emprunté à l'act Torrens d'Australie. Il est
donc identique dans son principe, au régime de l'immatriculation que l'administration française
instituera au Cameroun par le décret du 21 juillet 1932. Les livres fonciers sont réels et non
personnels, autrement dit "chaque terrain a sur le livre un feuillet individuel" où il est inscrit à la
suite d'une procédure de publicité dont le but est de révéler les droits réels déjà constitués. Ces
droits au livre foncier sont mentionnés sur le même feuillet.
Cependant, avant l'entrée en vigueur du décret du 21 novembre 1902, le Cameroun était déjà
doté d'un système de garantie des droits réels inspiré de l'act Torrens : un livre foncier avait été
ouvert en 1893 au siège du tribunal impérial de Douala dont le ressort jusqu'en 1901 comprenait
l'ensemble de la colonie. Sur ce point, le décret de 1902 n'avait donc pas innové. Sa portée
essentielle résidait par contre dans l'unification qu'il a réalisée. Sous les Allemands, le Cameroun
était divisé en trois circonscription judiciaires : Douala (créée en 1888), Kribi (détachée de celle
de Douala le 1er janvier 1902), et Lomié (détachée de celle de Kribi le 1er avril 1910). Le premier
volume du livre foncier était tenu au siège de la circonscription judiciaire de Douala. Le volume
II, qui était tenu à Victoria, concernait une circonscription judiciaire qui après la victoire des
alliés, fera partie du Cameroun sous tutelle britannique. Enfin le volume III du livre foncier était
tenu à Kribi. Il ne semble pas qu'un livre foncier ait été ouvert à Lomié pour les terres de l'Est
Cameroun.

Législation applicable aux différentes catégories de terrains relevant du régime de


l'inscription
En même temps qu'il étendait aux colonies du Reich le régime de l'inscription au livre foncier, le
décret du 21 novembre 1902 fixait la législation applicable aux différentes catégories de terrains.
A la différence de l'Allemagne métropolitaine, la législation applicable en matière foncière dans
les colonies variait, d'une part, selon que le terrain est inscrit ou non au livre foncier, d'autre part,
selon qu'il appartient à un "non-indigène" ou au Fiskus (terrain de la couronne).
• Terrains de non-indigènes
Le décret du 21 novembre 1902 prévoit un régime différent pour les terrains inscrits au livre
foncier et pour ceux qui ne le sont pas.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Terrains inscrits et non inscrits
Lorsqu'ils sont inscrits au livre foncier, les terrains des non-indigènes sont soumis à toutes les
dispositions métropolitaines applicables en matière foncière (D. 1902 : art.1er), y compris celles
relatives à l'administration et à l'appropriation forcées (art.2). Parmi ces dispositions, on peut
relever les articles 313 et 873 du code civil qui posent les principes relatifs au transfert de la
propriété foncière et à la constitution des droits réels. Aux termes de l'article 925 al.2 « les non-
indigènes peuvent vendre ou céder à bail sans autorisation des autorités les terrains dont ils sont
propriétaires ou locataires ».
Pour les terrains des non-indigènes qui ne sont pas inscrits au livre foncier, le décret du 21
novembre 1902 (Titre III) prévoit un régime spécial. Les dispositions des lois métropolitaines ne
sont pas applicables au transfert du droit de propriété. Ce transfert s'effectue par simple accord de
l'aliénateur et de l'acquéreur (par dérogation à l'article 373 du code civil) homologué sous la
forme administrative (par dérogation à l'article 313 du code civil). Toutefois, comme pour les
terrains inscrits au livre foncier, la propriété ne peut être transférée sous condition ou à terme.
Les terrains qui ne sont pas inscrits au livre foncier ne peuvent être grevés de droit autres que les
hypothèques et les dettes foncières, à conditions que la délivrance d'une dette hypothécaire ou
d'un bon foncier soit exclue.
Enfin la vente et l'administration forcées sont réglementées, si les terrains sont inscrits au registre
des terres, par des dispositions métropolitaines. En effet, le décret de 1902 donne au propriétaire
la faculté de faire inscrire sur un registre des terres (Landregister) leurs terrains qui ne sont pas
encore inscrits au livre foncier. Ce système, créé parallèlement à celui des livres fonciers, permet
aux particuliers de faire garantir leurs droits dans une certaine mesure seulement, sans se
soumettre à l'ensemble du régime métropolitain.
• Terrains des indigènes
Aux termes de l'article 6 du décret du 21 novembre 1902 et de l'arrêté du 27 décembre 1910
(art.2), ces terrains peuvent être inscrits au livre foncier ou au registre des terres avec
l'autorisation du gouverneur.

Terrains inscrits au livre foncier et au registre des terres


Lorsqu'ils sont inscrits au livre foncier, le régime prévu pour les terrains des non indigènes
inscrits au livre foncier est applicable. Toutefois, sont soumis à l'approbation du gouverneur :
- l'aliénation et la location pour plus de 15 ans au profit des non-indigènes des terrains urbains
de plus d'un hectare et de tous les terrains ruraux (D. 21 nov. 1902 : art. 6 et D. 15 juin 1896, art.
11). Mais dans une circulaire du 18 avril 1910, le gouverneur estimait qu'aucune localité du
Cameroun ne devait être considérée comme ayant un caractère urbain.
- la constitution des droits réels, même par voie d'exécution forcée (D. 1902, art. 6-1° et Arr.
1910, art.2).
- la vente forcée aux enchères et l'administration lorsqu'elle ne résulte pas de droits réels inscrits
au livre foncier.
Ces terrains indigènes sont réglementés par les dispositions applicables aux terrains des non
indigènes qui se trouvent dans le même cas. Mais ici encore, la cession, la location pour plus de
15 ans, la constitution de droits réels, l'expropriation et l'administration forcées sont
subordonnées à l'approbation du gouverneur.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Il importe pourtant de relever l'absence de tout document dans les archives nationales
mentionnant l'existence de registre des terres du Cameroun. Si l'arrêté du 27 décembre 1910
parle, il est vrai, de registre des terres, il ne semble pas que ce texte ait été effectivement mis en
application.
Terrains indigènes qui ne sont inscrits ni au livre foncier, ni au registre des terres
Le décret du 21 novembre 1902 ne réglemente que leur aliénation aux non-indigènes (cession ou
bail de plus de 15 ans). Par contre, il laisse subsister les dispositions de l'article 11 du décret du
15 juin 1896 aux termes duquel cette aliénation doit être approuvée par le gouverneur. Du
système ainsi institué, il faut retenir les caractéristiques suivantes :

• Les terrains indigènes restaient soumis à la coutume et il revenait uniquement à leurs


détenteurs de les aliéner au profit des non-indigènes dans les conditions fixées par l'article 6-1°
du décret de 1902; ou de les faire inscrire au livre foncier ou registre des terres.
• Le législateur n'avait pas prévu de procédé qui permette aux détenteurs coutumiers de faire
constater officiellement leurs droits fonciers. Mais ces droits étaient protégés, d'une part, grâce à
la création des réserves (régime domanial), d'autre part, grâce à la faculté donnée aux intéressés
de faire inscrire leurs terrains au livre foncier ou au registre des terres.
• Les détenteurs coutumiers pouvaient aliéner leurs terrains, que ceux-ci aient été ou non
inscrits au livre foncier ou au registre des terres. L'aliénation était soumise, dans tous les cas, à
l'approbation du gouverneur, protection supplémentaire de la propriété coutumière. En outre,
lorsque le terrain n'était pas inscrit, l'administration effectuait une procédure de publicité.

Le régime domanial
Il s'articule autour des conditions de création et de prise de possession du domaine de la
couronne, d'une part, et celles relatives à l'aliénation des terres de la couronne d'autre part.
Création et prise de possession du domaine de la couronne
La création et la prise de possession du domaine de la couronne sont réglementées par les articles
1 à 5 du décret du 15 juin 1896, l'arrêté du 17 octobre 1896 du chancelier du Reich à Berlin (art.
1er à 5 et 14), les arrêtés du 10 octobre 1904 du gouverneur du Kamerun. Le principe est
identique à celui qui inspire pratiquement toutes les législations domaniales; les terres qui sont
réputées sans maître font partie du domaine de la couronne, à l'exception :
- des terres sur lesquelles les particuliers ou les personnes civiles, les chefs ou les collectivités
indigènes pourront prouver des droits de propriétés ou d'autres droits réels;
- des terres sur lesquelles des tiers auront acquis des droits d'occupation par des contrats passés
avec le gouvernement impérial.
En date du 15 juin 1896, une ordonnance impériale paraissait à Berlin, créant des terres dites de
la couronne au Cameroun en ces termes : « sous réserve des droits de propriété ou d'autres
droits réels que les particuliers ou des personnes morales, que des chefs ou des collectivités
indigènes pourraient prouver, de même que sous réserve des droits d'occupation de tiers fondés
sur des contrats passés avec le gouvernement impérial, toute terre à 1'intérieur du territoire du
protectorat du Kamerun est terre de la couronne, considérée comme étant sans maître, sa
propriété échoit à l’empire » (Jean-Claude Barbier, 1983).

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au Cameroun
Alors que le décret du 15 juin 1896 en son article 1er prévoyait que les terres sans maître (terres
de la couronne) étaient la propriété du Reich, c'est-à-dire de l'Etat allemand, le décret du 21
novembre 1902 (art. 25) est venu modifier cette disposition en transférant au Fiskus (domaine)
de chacune des colonies, la propriété des terrains de la couronne. Ainsi, les terrains acquis par
l'administration allemande n'appartenaient pas au domaine de l'Etat allemand, mais à celui de
l'état colonisé. L'originalité du système allemand réside cependant dans la création de
commissions foncières chargées de rechercher méthodiquement les terres sans maîtres et de les
déclarer propriété du Fiskus. Comme corollaire de cette pratique, les commissions devaient :
examiner les requêtes des particuliers qui revendiquaient un droit de propriété ou de jouissance;
ériger en réserves les terrains soumis à des droits fonciers coutumiers. De ce fait, lorsqu'un
commerçant ou un planteur demandait un terrain, la commission foncière se rendait très
rapidement sur les lieux pour constater la domanialité du terrain et créer les réserves nécessaires
à la protection des droits coutumiers.
Le décret du 15 juin 1896 (art.12) prévoyait également que certaines sociétés pouvaient être
autorisées à rechercher les terres sans maîtres dans les régions ou les commissions foncières
n'avaient pas encore commencé leurs opérations. Deux sociétés ont obtenu des concessions : la
Gesellschaft Süd-Kamerun fondée le 28 novembre 1898 à Bruxelles (Belgique) et la Gesellschaft
Nord-West Kamerun constituée le 31 juillet 1889. La législation allemande, bien qu'ignorant du
strict point de vue juridique la notion de domaine public, contenait néanmoins quelques
dispositions relatives aux biens et aux ouvrages placés sous ce régime. Le décret du 15 juin 1896
déclare inaliénables les cours d'eau navigables. De même, tout acquéreur d'un terrain indigène ou
d'un terrain de la couronne devait s'engager vis-à-vis du Fiskus, contractuellement et à peine de
résolution du contrat, à reconnaître comme tels les chemins et autres ouvrages publics existants
sur le terrain. Si celui-ci était aliéné par la suite, les acquéreurs successifs prenaient le même
engagement.

Aliénation des terres de la couronne


Le décret du 21 novembre 1902 n'a pas institué, pour réglementer l'aliénation aux particuliers des
terres de la couronne, un régime spécial semblable au régime des concessions. Les terrains de la
couronne inscrits ou non au livre foncier sont aliénés dans les formes prévues par le code civil, à
cette différence près que, l'aliénation définitive ou temporaire, est faite sous condition (code
civil, art.925 al.2). Les terrains de petites superficies (moins de trois hectares) à usage
résidentiel, commercial, industriel ou de cultures vivrières sont aliénés directement par voie de
vente. Les terrains de superficie plus grande à usage agricole, sont tout d'abord cédés en location
aux demandeurs. Ceux-ci ont ensuite la faculté d'acquérir par voie d'achat, soit les parcelles qu'ils
ont mises en valeur, soit, si cette mise en valeur couvre la moitié de la surface cultivable, la
totalité du terrain. La législation domaniale allemande au Cameroun céda brusquement place à
celle de la France à l’issue de la défaite de l’Allemagne au terme de la Première Guerre
mondiale, avec comme conséquence la perte de ses colonies.

La période française
Lorsque la France prend possession de l'ancienne colonie allemande qu'est le Cameroun, elle y
trouve une législation domaniale découlant du droit allemand. Dès lors, son souci est de mettre
rapidement en place une législation provisoire pour rompre avec les anciennes structures

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au Cameroun
juridiques qui régissent le territoire camerounais, tout au moins dans la partie sous tutelle
française.

Introduction du régime de la transcription au Cameroun


Le régime de transcription, alors en vigueur en France depuis le 23 mars 1855, et qui est aussi
partiellement repris dans les articles 120 et 297 du traité de Versailles et de l'article 7 de l'accord
de tutelle, est rendu applicable au Cameroun par une loi du 24 juillet 1921 et l'arrêté du 15
septembre 1921.

Classification des terres


L'arrêté du 24 juillet 1921 classe les terres du territoire camerounais en quatre catégories :
• les terres domaniales qui appartenaient à l'État allemand et qui, en vertu des articles 120 et
297 du traité de Versailles, seront transférées dans le domaine privé de l'État, en qualité de
puissance mandataire;
• les terres appartenant, soit à des allemands ou à des sociétés contrôlées par eux, soit à des
ressortissants des États membres de la Société des Nations et qui étaient inscrits au Grundbuch.
Les terres des ressortissants allemands ainsi que celles de leurs sociétés seront liquidées en vertu
de l'article 297 du même traité. En revanche, les terres de ressortissants des États membres de la
Sociétés des Nations (SDN), ainsi que celles appartenant à des indigènes pouvaient être
librement aliénées par leurs propriétaires dans les conditions de droit commun;
• les terres détenues par les indigènes suivant les règles du droit coutumier sans titre écrit.
L'article 7 de l'accord de tutelle est venu confirmer ces droits coutumiers en disposant que
l'autorité chargée de l'administration du territoire devra, dans l'établissement des règles relatives
à la tenue du sol et au transfert de la propriété foncière en vue de favoriser le progrès
économique et social des populations autochtones, prendre en considération les droits et les
coutumes locales. Ce même article subordonne la cession d'une propriété foncière ou la
constitution de droit réel sur un bien foncier appartenant à un autochtone, excepté entre
autochtones, à l'autorisation préalable de l'autorité publique, qui doit tenir compte des intérêts
tant présents que futurs des autochtones;
• les terres vacantes et sans maître qui faisaient partie du domaine de l'État.
Cette classification complète utilise le régime de la transcription en facilitant son application sur
les terrains domaniaux et ceux des indigènes.

Régime de la transcription
Le régime de la transcription est prévu par les articles 2146 à 2203 du code civil. En plus du
régime de la transcription, la France avait introduit au Cameroun par deux décrets du 21 juillet
1932 un nouveau régime 1 foncier dualiste : le premier étant relatif à l'immatriculation, le second
portant régime de la constatation des droits coutumiers des indigènes et organisant les
transcriptions de leurs droits sur des livrets fonciers. Le second décret semble plus intéressant en
ce sens qu’il organise la constatation des droits fonciers des indigènes au Cameroun.

1
Depuis le 1er juillet 1924, la France expérimentait en Alsace-Lorraine un régime foncier mixte conciliant le régime
allemand avec le régime français de la transcription. C'est donc ce régime foncier alsacien qui fut transposé au
Cameroun.

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au Cameroun

• Régime de la transcription des livrets fonciers institué par le décret de 1932


Le régime des livrets fonciers ne concerne que les terres détenues par les autochtones, suivant les
règles du droit coutumier local, sans titre écrit. Le deuxième décret de 1932 donne la possibilité
au détenteur du sol, individus ou collectivités, de faire constater et d’affirmer ses droits réels au
regard de tout tiers et à l'égard du domaine privé du territoire, à la suite d'une procédure donnant
lieu à l'établissement d'un livret foncier. Le livret est établi en triple exemplaire. Le premier est
conservé au greffe du tribunal indigène de la circonscription. Le second, établi et timbré, est
remis au titulaire des droits réels constatés ou au représentant de la collectivité titulaire. Le
troisième est remis au conservateur de la propriété foncière pour transcription. L'article 9 de ce
décret dispose que les titres authentiques ainsi établis et transcrits confirment définitivement
leurs titulaires dans les droits réels énoncés au livret. S'il s'agit d'un droit individuel et aliénable,
ce droit peut être transmis entre indigènes par testament, ou entre vifs à titre onéreux ou gratuit.
Le régime mixte introduit par la France restera en vigueur jusqu'à la proclamation de
l'indépendance du Cameroun en 1960.

Les réformes nationales

Les nouveaux États africains indépendants s'étaient accaparés la gestion du patrimoine foncier.
Jean-Charles Filleron (op. cit.) restitue cette réalité en ces termes : « l'État moderne post-colonial
s'est par la suite déclaré propriétaire de l'ensemble du territoire national, confortant ainsi
l'héritage colonial et niant une seconde fois le patrimoine traditionnel ». Mais, dans les années
1960 2, ce sont surtout la croissance démographique exceptionnelle et le développement très
rapide de l'économie de plantation dans les terres forestières qui vont bouleverser les anciennes
colonies de l'AOF et de l'AEF. Ce constat nous amène à analyser quelques réformes entreprises
par l'Etat camerounais dans le but d'adapter la législation foncière héritée de la colonisation à la
nouvelle donne socio-économique. Au moment où le Cameroun accède à la souveraineté, il
compte théoriquement deux régimes fonciers :
- le régime foncier de la transcription, qui se divise en régime foncier de la transcription prévu
au code civil, puis en régime foncier de la transcription des livrets fonciers résultant du décret de
1932 et organisant la constatation des droits fonciers des indigènes ;
- le régime foncier de l'immatriculation organisé par un autre décret de 1932 et largement
inspiré du Torrens Act.
Pour mettre en place une nouvelle politique domaniale et foncière tenant compte des réalités
sociologiques du pays, le législateur a entrepris une série de réformes 3.

2
Presque toutes les colonies françaises d'Afrique subsaharienne ont accédé à l'indépendance en 1960, y compris la
partie orientale du Cameroun qui est francophone.
3
Les réformes entreprises, sans être exhaustives, englobent les lois et les décrets suivants:
- Loi n°59-47 du 17 juin 1959 : suppression de la notion de terres vacantes, reconnaissance de la propriété
individuelle ou collective coutumière, ainsi que celle de l'Etat.
- Loi n°61/20 du 27 juin 1961 : institution de l'obligation d'authentifier tous les actes relatifs aux droits réels
immobiliers.
- Décret-loi n°63-2 du 9 janvier 1963, ratifié et modifié par la loi n°63-COR-6 du 3 juillet 1963 : introduction de
la notion de patrimoine collectif national et de la procédure d'immatriculation du domaine privé de l'État.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
La réforme du 17 juin 1959
Cette reforme va être marquée par la suppression de la notion de terres vacantes et sans maîtres,
d'une part, et par la reconnaissance de la constatation des droits fonciers coutumiers et la
transcription d'autre part.

Suppression de la notion de terres vacantes et sans maître


La loi du 17 juin 1959 portant organisation domaniale et foncière constitue la première reforme
entreprise en ce domaine par le législateur camerounais. Elle coïncide avec le plan de
développement du Nord-Cameroun qui avait été conçu notamment pour réinstaller dans les
plaines les habitants des massifs montagneux surpeuplés. En confirmant les droits coutumiers
exercés collectivement ou individuellement sur toutes les terres, à l'exception de celles qui font
partie du domaine public et privé de l'État et de celles qui ont fait l'objet d'une appropriation
selon les règles du code civil ou du régime de l'immatriculation (art.3), la loi du 17 juin 1959
supprime de facto la notion de terres vacantes et sans maître.

Constatation des droits fonciers coutumiers par la transcription


Allant plus loin, la loi de 1959 reconnaît le système de la constatation des droits coutumiers par
la transcription de livrets fonciers, qualifiés de titres authentiques. Ces livrets consacrent les
droits réels de leurs titulaires. S'ils comportent droit de disposition et emprise évidente et
permanente sur le sol, basée sur une occupation effective du terrain, ils peuvent être transformés

- Décret n°64-9/COR du 30 janvier 1964 : organisation du régime de la constatation des droits coutumiers fonciers
individuels.
- Décret n°64-10/COR du 30 janvier 1964 : organisation des modalités de redistribution des terres tant du domaine
privé de l'État que du patrimoine collectif national.
- Loi n°66-3-COR du 7 juillet 1966 et décret n°66/385/COR du 30 décembre 1966 : introduction de la notion de
mise en valeur des terres et suppression concomitante du système de la constatation des droits fonciers
coutumiers.
- Ordonnance n°74/1 du 6 juillet 1974 et décret n°76/165 du 27 avril 1976 : consécration d'un mode unique
d'accession à la propriété, à savoir l'immatriculation après mise en valeur.
- Ordonnance n°74/2 du 6 juillet 1974 et décret n°76/166 et 76/167 du 27 avril 1976 : définition et organisation du
domaine public, du domaine privé de l'État et du domaine national.
- Ordonnance n°74/3 du 6 juillet 1974 relative à la procédure d'exploitation pour cause d'utilité publique et aux
modalités d'indemnisation, abrogée et remplacée par la loi n°85/009 du 4 juillet 1985.
- Décret n°77-193 du 23 juin 1977 portant création de la mission d'Aménagement et d'Équipement des Terrains
urbains et Ruraux (MAETUR).
- Décret n°79-17 du 13 janvier 1979 relatif aux transactions immobilières privées.
- Décret n°79-1183 du 17 mai 1979 réglementant la délimitation des centres urbains.
- Décret n°79-194 du 19 mai 1979 fixant les règles relatives à la création des lotissements (complété par le décret
n°90/1481 du 9 novembre 1990).
- Loi n°80-22 du 14 juillet 1980 portant répression des atteintes à la propriété foncière domaniale (modifiée par la
loi n°85-05 du 4 juillet 1985) et son décret d'application n°84-311 du 22 mai 1984.
- Décret n°81-185 du 4 mai 1981 réglementant les conditions de réalisation de lotissements spéciaux par la
MAETUR.
- Loi n°81-03 du 7 juillet 1981 sur la copropriété des immeubles bâtis et son décret d'application n°83-609 du 26
novembre 1983.
- Arrêté n°79-PM du 10 juillet 1981 fixant les modalités d'attribution de lotissements sociaux; suivi par l'arrêté
n°126 du 17 mars relatif aux lotissements de standing créés par la MAETUR.
- Loi n°97-003 du 10 janvier 1997 relative à la promotion immobilière.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
en droits de propriété par la procédure de l'immatriculation. Tout camerounais de naissance
occupant effectivement dans sa région d'origine une concession, une plantation ou une parcelle
de terrain attribuée définitivement à titre onéreux ou à titre gratuit :
- par les détenteurs coutumiers depuis une durée minimum de cinq années consécutives;
- par les détenteurs coutumiers réunis en conseil de famille dans les régions où la qualité de
répartition des terres est reconnue aux collectivités avant la date de publication de cette loi; en
devient propriétaire coutumier et à la faculté de faire constater ses droits dans les conditions
définies par la loi.
Cette loi du 17 juin 1959 va pourtant se révéler comme un sérieux handicap pour le
gouvernement dans son objectif de réaliser une meilleure utilisation des ressources disponibles
notamment en ouvrant des zones faiblement peuplées ou particulièrement occupées, afin de
diminuer la pression démographique dans certaines régions fortement peuplées 4. Avec son
application, L'État risquait de se heurter, dans certains cas, à des demandes d'indemnisation pour
trouble de jouissance et, dans d'autres cas, à une flambée de sentiments tribaux.

La réforme du 27 juin 1961


Elle préfigure l'amorce de changements plus significatifs dans la gestion des terres.
L'objectif de la loi n° 61/20 du 27 juin 1961 relative aux actes notariés, est d'authentifier les actes
portant sur les transactions immobilières pour en réduire l'insécurité. Celle-ci impose, à peine de
nullité, la réforme notariée à tous les actes relatifs aux droits immobiliers, c'est-à-dire: s'agissant
des droits réels ou de privilèges immobiliers, que ces droits ou privilèges soient régis par les
dispositions du code civil, par celles du régime de l'immatriculation ou par celles résultant du
décret du 7 octobre 1959 organisant la constatation des droits fonciers coutumiers :
- tous actes constitutifs, déclaratifs, translatifs, extinctifs desdits droits ou en changeant les
titulaires;
- tous actes déterminants ou modifiant l'étendue, la consistance ou le mode de jouissance de ces
droits, à l'exception des baux d'une durée inférieure à trois ans ;
- toutes attestations en constatant la mutation par décès testamentaire. L'article 3 de cette loi
abroge toute disposition légale contraire.
• Les limites de la réforme de 1961
Bien qu'importante dans l'évolution de la législation foncière et domaniale, la réforme de 1961
doit cependant être considérée comme une phase transitoire. Au lendemain des indépendances,
l'attente de nombreux camerounais reste d'accéder à la pleine propriété. Cette aspiration ne peut
être suffisamment satisfaite, eu égard à la trop grande emprise des droits coutumiers sur une
bonne partie des terres. Car, l'abolition de la notion de terres vacantes s'est traduite par une
extension de la propriété collective ou individuelle coutumière. Face aux résistances qu'engendre
cette reconnaissance des droits des populations autochtones, l'État, de nouveau interpellé, va
entreprendre une troisième réforme.

• Les réformes du 9 janvier 1963 et du 30 janvier 1964


Elles sont relatives à la notion de patrimoine collectif national et à sa gestion.

4
Confère document de référence de la Conférence mondiale sur la réforme agraire. FAO 1966. p. 57 et suiv.

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au Cameroun
Notion de patrimoine collectif national
L'objectif visé par la loi n° 63-2 du 9 janvier 1963 est d'offrir aux individus la possibilité
d'accéder à la propriété immobilière autrement que par la détention coutumière. Sa réalisation se
traduira en conséquence par l'introduction d'une notion nouvelle, celle de patrimoine collectif
national distinct du domaine de l'État. Elle amorcera le rétrécissement de l'assiette de la propriété
coutumière.
Certes, sont toujours considérées comme en la possession des individus ou des collectivités,
d'une part, les superficies qu'ils occupent effectivement et conformément à la coutume
(constructions, cultures, …), de même que celles nécessaires à la pratique de la jachère et des
pâturages et, d'autre part, les superficies jugées indispensables à une extension ultérieure des
cultures pour tenir compte de l'augmentation de la population et des possibilités de mise en
valeur. Mieux, afin de régulariser la situation des allogènes installés hors du territoire de leur
tribu, une modification spéciale sera apportée à la loi du 9 janvier 1963 par la loi n° 63/COR/6
du 3 juillet 1963 aux termes 3.3.2. de laquelle tout citoyen camerounais de naissance qui occupe
effectivement avant la promulgation de la loi un terrain urbain ou rural, cédé à titre onéreux ou
gratuit par le détenteur coutumier, en devient lui-même ayant droit coutumier et peut obtenir la
constatation de ses droits dans un délai maximum de cinq ans. Mais la nouveauté ici est que le
mode de détermination de ces superficies est désormais fixé réglementairement, l'administration
procédant à la diligence de l'État ou des collectivités, à la délimitation des terres. Les livrets
fonciers délivrés à la suite de cette procédure sont opposables aux tiers. Ils consacrent les droits
réels de leurs titulaires qui peuvent requérir l'immatriculation de leurs terres. En conséquence,
seules les terres immatriculées peuvent faire l'objet d'une aliénation par voie de vente.
Le patrimoine collectif national comprend désormais toutes les terres à l'exception :
- des terres détenues par les collectivités coutumières dans les conditions ci-dessus exposées ;
- des terres qui sont immatriculées ou transcrites soit en vertu du régime du code civil, soit à la
suite de la procédure de constatation des droits coutumiers;
- des terres qui constituent le domaine public et le domaine privé, dont la gestion est assurée par
l'État en fonction des objectifs nationaux de développement économique et social.

Gestion du patrimoine collectif national


Le patrimoine collectif national ainsi étendu peut être cédé aux individus par l'État sous forme de
concessions. De même, l'État peut en distraire certaines portions pour les incorporer à son
domaine privé. Toutefois, l'attribution sous quelque forme que ce soit des terrains appartenant au
domaine privé de l'Etat doit être précédée par leur immatriculation au nom de l'État. Le décret n°
64-10/COR du 30 janvier 1964 pris en application du décret-loi du 9 janvier 1963 fixe les
modalités de redistribution des terres tant du domaine privé de l'État que du patrimoine collectif
national. Si l'attribution des terrains urbains et ruraux appartenant au domaine privé de l'État a
lieu par voie d'adjudication publique, par vente gré à gré, bail emphytéotique, permis
d'occupation temporaire ou par concession, les terrains faisant partie du patrimoine collectif
national ne peuvent être cédés que par voie de concession, sous condition résolutoire, dans les
deux cas, d'une mise en valeur conformément aux clauses des cahiers des charges. Deux points
essentiels caractérisent ce décret.
Le premier est relatif aux terres qui font partie du domaine privé de l'État. Le décret stipule que
l'aliénation de ces terres par adjudication, vente de gré à gré ou par concession donne droit à la

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au Cameroun
délivrance immédiate d'un titre foncier. Mais ce titre comporte l'inscription d'une clause
résolutoire au profit de l'État, par laquelle celui-ci se réserve le droit de reprendre le terrain aliéné
à défaut de mise en valeur obligatoire dans un délai de durée variable. Sous peine de déchéance,
l'acquéreur ne peut avant la radiation de cette clause résolutoire portée au livre foncier, sans
autorisation du Secrétaire d'État aux domaines, consentir aucune cession totale ou partielle, ni
location des terrains à lui vendus. Toutefois, lorsqu'un prêt est octroyé aux fins de mise en valeur
par les organismes officiels de crédit agréés par l'État, l'hypothèque consentie au profit de ceux-
ci peut être inscrite nonobstant l'inscription de ladite clause résolutoire portée au titre foncier.
Le second trait caractéristique de ce décret est relatif aux terres qui font partie du patri- moine
collectif national. Ici, les terres attribuées par concession provisoire doivent être mises en valeur
dans un délai de 3 ans. A la fin de la période provisoire, ou avant son terme, si le terrain est mis
en valeur, le concessionnaire peut demander la transformation de la concession provisoire en
concession définitive avec délivrance d'un titre foncier. Mais ce titre qu'il reçoit comprend, une
clause résolutoire qui lui interdit d'aliéner son terrain pendant 5 ans.
Un autre décret n°64-9/COR publié le 30 janvier 1964 organise la procédure de constatation des
droits coutumiers fonciers individuels. Il ressort de ce texte que tout membre d'une collectivité
peut faire constater ses droits fonciers individuels sur les terrains qu’il occupe conformément à la
coutume. La procédure de constatation publique est diligentée par une commission qui statue au
vu d'un dossier que le requérant doit constituer à l'appui de sa requête. Cette procédure est
pourtant très lourde, car elle nécessite en plus de l'élaboration par le requérant d'un volumineux
dossier (cf. décr. 64-9 : art.2), la détermination et la conception des différents droits que confère
la coutume, source de conflits interminables. Néanmoins, quand ses droits sont confirmés, le
requérant reçoit un livret foncier dont un exemplaire est gardé à la conservation foncière et un
autre communiqué aux services du cadastre.
La réforme ainsi faite est assurément difficile à appliquer, d'autant plus qu'elle fait appel à de
nombreuses procédures qui l'ankylose et la rendent coûteuse. Au demeurant, elle n'est applicable
que dans la partie orientale du Cameroun. Au Cameroun occidental, la législation foncière issue
de la loi du 1er janvier 1948, la land and native rights ordonance, reste en vigueur. Elle ne
reconnaît aux attributaires que l'usufruit des terres qu'ils exploitent, autrement dit de simples
droits de jouissance attestés par des certificate of occupancy. Bien plus, le maintien du système
de la constatation des droits fonciers coutumiers se révèle être un frein au processus de
développement économique du pays. En effet, l'exploitation de vastes espaces de terres se heurte
toujours à la propriété coutumière aux droits indéfinis. Jean-Marie Nyama (2001), qui réitère les
propos de Bachelet M. note que « l'État cherche à encourager la reconnaissance des droits
individuels qui existent déjà de facto, mais avec des garanties destinées à empêcher
l'accaparement de vastes zones ou la spéculation sur la propriété foncière ». Ce pari étant difficile
à tenir, une quatrième réforme va être entreprise visant à corriger les imperfections du système
mis en place en 1963.

• Les réformes du 7 juillet et du 30 décembre 1966


L'année 1966 se caractérise par l'introduction dans la législation foncière et domaniale de
conditions objectives permettant la reconnaissance du droit de propriété coutumier, à savoir
l'occupation effective de la terre.

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au Cameroun
Notion d'occupation effective de la terre
Un premier texte, la loi n° 66-COR-3 du 7 juillet 1966, va modifier les dispositions de l'article 5
du décret-loi du 9 janvier 1963. Le système de la constatation des droits coutumiers, système qui
entravait encore l'exploitation de vastes superficies de terres, est supprimé. Désormais, tout
membre d'une collectivité ne peut faire constater son droit de propriété que sur des superficies
occupées effectivement et conformément à la coutume, par lui même ou ses ayants droit. Les
demandes d'immatriculation des droits coutumiers détenus par les membres de collectivités
coutumières sont instruites selon la procédure définie par arrêté n°670 bis du 30 novembre 1966,
pris en application du décret n° 307 du 25 novembre 1966 relatif à la procédure permettant
l'immatriculation des dits droits. Ici également, les tribunaux judiciaires ne peuvent connaître
cette procédure qu'au stade de l'opposition, mais après la recevabilité de la requête
d'immatriculation prononcée par arrêté du Secrétaire d'État chargé des affaires domaniales. En
cas de constatation du droit de propriété à l'issue de cette procédure, le terrain est immatriculé du
requérant auquel est délivré le titre foncier prévu par le régime de l'immatriculation.
La loi du 17 juillet 1966 introduit donc une condition supplémentaire nécessaire à la
reconnaissance du droit de propriété coutumière : l'occupation effective de la terre. Bien que
cette expression comporte quelque ambiguïté sémantique, il s'agit là assurément, de l'exigence
d'une certaine exploitation ou de mise en valeur.

Terrains viabilisés et non viabilisés


Un décret n° 66/385 du 30 décembre 1966 portant revalorisation des taux de mise à prix des
terrains domaniaux classe les terrains domaniaux urbains selon qu'ils sont considérés comme
"terrains viabilisés" ou "non viabilisés". Une fois de plus, cette nouvelle réforme n'atteint pas
l'objectif visé par ses initiateurs. Dans certains cas, elle se heurte aux résistances des collectivités
coutumières. Le 20 mai 1972, une nouvelle constitution est promulguée. Elle consacre un État
unitaire intégrant les deux composantes anglophone et francophone du pays. Dès 1973, une
commission est mise sur pied avec pour mission d'entamer la réflexion avec les populations des
deux rives du Cameroun, en vue d'instituer un nouveau régime foncier tenant compte à la fois
des expériences des administrations allemande, française et britannique.

• Les réformes du 6 juillet 1974


L'aboutissement du travail de réflexion entamé en 1973 est la signature des ordonnances du 6
juillet 1974 et leurs décrets d'application du 27 avril 1976. Une première ordonnance n° 74/1 du
6 juillet 1974 fixe le régime foncier. Elle est suivie par l'ordonnance n° 74/2 sur le régime
domanial et l'ordonnance n° 74/3 relatives à la procédure d'expropriation pour cause d'utilité
publique et aux modalités d'indemnisation. Cette dernière ordonnance sera remplacée plus tard
par la loi n° 85/09 du 4 juillet 1985 relative à l'expropriation pour cause d'utilité publique et aux
modalités d'indemnisation et par son décret d'application n° 87/872 du 16 décembre 1987. La
promulgation des décrets d'application 5 de ces ordonnances suivra deux ans plus tard.

5
Il s’agit notamment des :
- Décret n° 76/165 du 27 avril 1976 fixant les conditions d'obtention du titre foncier, modifié et complété par le
décret n°90/1482 du 9 novembre 1990;
- Décret n° 76/166 du 27 avril 1976 fixant les modalités de gestion du domaine national;

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au Cameroun
• Régime foncier institué par l'ordonnance n°74/1 du 6 juillet 1974
Tout en reconnaissant que les terres immatriculées, les freehold lands, les terres acquises sous le
régime de la transcription, celles consignées au Grundbuch et les terres des concessions
domaniales définitives font l'objet de propriété privée, l'ordonnance n° 74/1 du 6 juillet 1974 a
institué un seul régime foncier, celui de l'immatriculation, ou régime des livres fonciers encore
appelé régime du titre foncier.
Au terme de cette ordonnance, les terrains objets de propriété privée autres que les terrains
immatriculés doivent faire l'objet d'immatriculation dans les livres fonciers. A défaut, aucun acte
constitutif, modificatif ou translatif de droits réels sur les immeubles ne peut plus faire l'objet de
la publication par la transcription (art.3). De même, les terrains objets de livrets fonciers, de
certificates of occupancy ou de jugements définitifs, constitutifs ou translatifs de droits doivent
faire l'objet d'immatriculation dans les délais de 10 à 15 ans, selon qu'ils se trouvent en zone
urbaine ou rurale, sous peine de déchéance. Si les freeholds lands, les terres acquises sous le
régime de la transcription du code civil, les concessions domaniales définitives et les terres
consignées au Grundbuch non immatriculées aujourd'hui constituent toujours des propriétés
privées et bénéficient de la protection instituée par la loi n° 80/22 du 14 juillet 1980 portant
répression des atteintes à la propriété foncière et domaniale, en revanche, les terres objets de
livrets fonciers, de certificates of occupancy ou de jugements définitifs non encore
immatriculées, frappées de déchéance actuellement, ne peuvent plus bénéficier de cette
protection.
Enfin, confirmant l'option prise par la loi n° 61/20 du 27 juin 1961 relative à l'authentification
des actes, l'ordonnance de 1974 impose à son tour la forme notariée, sous peine de nullité des
actes constitutifs, translatifs ou extinctifs de droits réels immobiliers. Allant plus loin, elle
déclare également nulles de plein droit les concessions et les locations de terrains urbains et
ruraux non immatriculés au nom du vendeur ou du bailleur. En outre, les vendeurs, les bailleurs
ainsi que les notaires et les greffiers-notaires auteurs desdits actes sont passibles d'une amende de
25 000 à 100 000 francs cfa et d'un emprisonnement de 15 jours à 3 ans, ou d'une de ces deux
peines seulement. Sont passibles des mêmes peines :
- ceux qui vendent ou louent un même terrain à plusieurs personnes ;
- ceux qui, n'ayant pas qualité, procèdent à des ventes ou location d'immeuble appartenant à
autrui;
- les notaires ou greffiers-notaires qui prêtent leur concours aux personnes visées ci-dessus ou
qui passent des actes sur des immeubles situés en dehors du ressort territorial de leur étude;
- ceux qui font immatriculer un immeuble en omettant sciemment de faire inscrire des
hypothèques, droits réels ou charges dont ledit immeuble est grevé;
- ceux qui, sans autorisation de la personne qualifiée, exploitent ou se maintiennent sur un terrain
dont ils ne sont pas propriétaires. Dans ce cas, la juridiction ordonne le déguerpissement de
l'occupant.
Cette réalité est restituée par le regretté Carlon Anyangwe cité par Sylvain Sorel Kuaté Tameghé
(2003), ainsi qu'il suit «It is however submitted that the changes contemplated by parliament

- Décret n° 76/167 du 27 avril 1976 fixant les modalités de gestion du domaine privé de l'Etat, modifié et complété
par le décret n° 90/1480 du 9 novembre 1990.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
have remained only in the status books-another remarkable illustration of the cleavage that one
often encounters in Cameroonians between paper legality and social reality. It is common
knowledge that Cameroonians in the rural areas and in quasi urban centres continue to occupy
and enjoy land as though the 1974 and 1976 laws never existed ».

• La réforme du 14 juillet 1980


La réforme du 14 juillet 1980 avait pour objectif de combattre la multiplication de différentes
formes d'escroquerie foncière relative aux transactions immobilières portant sur des propriétés
indivises, ainsi que l'occupation et l'exploitation anarchiques des terrains.

Lutte contre l'escroquerie foncière sur des propriétés indivises


Les transactions immobilières sur des propriétés indivises sont déclarées nulles et de nul effet par
la loi n° 80/22 du 14 juillet 1980. Intervenant cinq ans plus tard et modifiant ce premier texte, la
loi n° 85-05 du 4 juillet 1985 y introduit un assouplissement en permettant aux indivisaires de
procéder, d'un commun accord constaté par acte notarié, à toute transaction, licitation dans les
formes prévues par les textes en vigueur. Mais le décret d'application du 22 mai 1984 va imposer
aux services spécialisés de l'administration des domaines l'inscription obligatoire sur les titres
fonciers indivis existants ou à venir une clause d'inaliénabilité en l'état des terrains concernés. Un
bordereau analytique est toutefois établi à l'inscription et à la radiation de la clause. La radiation
de la clause d'inaliénabilité s'opère sur la base d'un acte notarié et des plans de partage établis
dans les formes du décret n° 79-017 du 13 janvier 1979 sur les transactions immobilières privées
ou d'une décision de justice devenue définitive, appuyée des plans de partage. Dans les deux cas,
le partage peut donner lieu à l'établissement d'un titre foncier ou des titres fonciers à chaque
copartageant.

Occupation et exploitation illégitimes des terrains


La réforme de 1980 vise également d'autres catégories de personnes impliquées dans les
opérations foncières :
- ceux qui exploitent ou se maintiennent sur un terrain sans autorisation préalable du propriétaire;
- les agents de l'État convaincus de complicité dans les transactions foncières de nature à
favoriser l'occupation irrégulière de la propriété d'autrui ;
- les personnes qui exploitent ou se maintiennent sur une dépendance du domaine privé de l'État,
en violation de la législation en vigueur.
En cas d'exploitation ou d'occupation illégitime du terrain d'autrui, la juridiction compétente
ordonne l’évacuation immédiate de l'occupant. En outre, la mise en valeur sur ledit terrain sous
forme de plantations, constructions ou ouvrages de quelques nature que ce soit est acquise de
plein droit au propriétaire sans aucune indemnité pour l'occupant. Si le propriétaire du fonds
exige la suppression des constructions, plantations et ouvrages, celle-ci est exécutée aux frais de
l'occupant et sans aucune indemnité pour ce dernier qui peut en outre être condamné à des
dommages et intérêts pour le préjudice éventuellement subi par le propriétaire du fonds.
En cas d'exploitation ou d'occupation d'une dépendance du domaine privé de l'État, le préfet est
autorisé à procéder, après mise en demeure restée sans effet pendant trente jours, à la démolition
des réalisations effectuées sur ladite dépendance. Il peut à cet effet requérir la force publique.

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au Cameroun
Lorsque l'occupation illégitime concerne une dépendance du domaine privé de toute autre
personne morale de droit public, le préfet procède, sur requête du représentant qualifié de ladite
personne morale, à la démolition des réalisations effectuées sur le terrain en cause, dans les
normes prévues ci-dessus. Dans tous les cas de fraudes ainsi énumérées, les auteurs sont
passibles d'une amende de 50 000 à 200 000 francs et d'un emprisonnement de 2 mois à 3 ans ou
de l'une de ces peines seulement. En outre, la loi crée des commissions de contrôle et de
surveillance des terrains domaniaux au niveau des villages et des quartiers regroupant le sous-
préfet (président), le maire, le chef de village ou de quartier et deux personnalités dont au moins
un notable du village ou du quartier. Nommée par le préfet, la commission se réunit chaque fois
que besoin sur convocation de son président pour statuer sur toute information dont elle est saisie
concernant les occupations irrégulières du domaine privé de l'État ou de toute personne morale
de droit public. Elle procède au constat d'occupation irrégulière et informe le préfet
territorialement compétent en vue de prendre toute mesure utile conformément à la loi.

Conclusion
L'évolution de la législation foncière et domaniale au Cameroun de la période coloniale à nos
jours prouve que l'accaparement de la terre a toujours été et reste encore marqué par une double
tendance : celles de la modernité et de la tradition. L'État colonial et celui de la post-colonie dans
la poursuite de leurs objectifs respectifs, notamment la satisfaction des besoins de la métropole
en denrées tropicales; le développement économique et social, ont progressivement mis en place
des normes de gestion de l'espace autres que celles des communautés locales. Les législations
héritées de la colonisation ont été progressivement réaménagées de l'indépendance à nos jours
afin d’impulser le développement socio-économique en donnant les moyens de contrôler les
initiatives de mise en valeur des terrains, agricoles ou non. Ces législations ont remplacé la
propriété communautaire ou familiale par la propriété individuelle. On en est venu à la
coexistence d'un ordre juridique idéalisé par les nouvelles dispositions textuelles, et un ordre
social formel pratiqué par les populations dans la réalité. Ainsi, l'État s’est arrogé le titre de
gardien de toutes les terres et, en cette qualité, le pouvoir d'intervenir à tout moment en vue d'en
assurer un usage rationnel ou pour tenir compte des impératifs de la défense ou des options
économiques de la nation, mais les mentalités n'ont pas suivi. Ceci d’autant que la conception
traditionnelle de la propriété foncière est demeurée vivace malgré le caractère parfois
révolutionnaire des lois foncières d’après l'indépendance. Cette rationalité technique doit donc
prendre en compte les réalités d'une société qui demeure, dans son ensemble, farouchement
attachée aux valeurs traditionnelles de différentes cultures tribales.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Bibliographie
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Politique, tome 24, Paris.
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dégradation des paysages en Afrique de l'Ouest : point de vue et perspectives de recherches.
Actes du séminaire de Dakar, novembre 1988.
Bachir Doucoué M. www.foncier.org/articles/83/83Doucoure.html
Barbier J.C. (1983) Migration et développement : la région du Moungo au Cameroun. ORSTOM,
Paris, 372 p.
Bart F. et al. (2002) Regards sur l’Afrique : Historiens & Géographes. Tirés à part n° 379, juillet
2002.
Etoga E. F. (1971) Sur le chemin du développement : Essai d'histoire des faits économiques au
Cameroun. Yaoundé, 522 p.
Filleron J. Ch. (2001) La terre et le sang : Territoires, patrimoines et épuration ethnique. IX ème
journées de Géographie Tropicale, La Rochelle, septembre 2001.
Kuaté Tameghé S.S. (2003) La protection du débiteur dans le système des voies d’exécution
OHADA. Thèse de Doctorat en droit. Université de Bordeaux IV, avril 2003.
Le Roy E. (1995) Land-Use plutôt que Land-Tenure : aux origines de la conception foncière du
Common Law. Numéro spécial du Flamboyant : Décentralisation de la gestion locale des
ressources naturelles.
Nkankeu F. (2003) Les forêts classées du Moungo (Cameroun) : Analyse des facteurs de leur
évolution et conséquences. Thèse de Doctorat de géographie, Université de Toulouse Le-
Mirail, décembre 2003, 350 p.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 2

MORCELLEMENT ET CONCENTRATION FONCIÈRE : DES RÉALITÉS


COMPLEXES À L'OUEST CAMEROUN : CAS DU DÉPARTEMENT DES
BAMBOUTOS

Aristide Yemmafouo
Résumé
L’Ouest Cameroun est reconnu pour ses fortes densités de population, comptant parmi les plus élevées
des milieux tropicaux d’altitude, son fameux bocage et le dynamisme éprouvé des peuples qui l’habitent.
La caféiculture qui y maintenait un équilibre socioéconomique précaire ayant disparu, seules les
mutations foncières pouvaient permettre les réajustements internes nécessaires au rétablissement de cet
équilibre. Rien de plus normal que dans ces conditions, les transactions foncières se monétarisent et se
marchandent, mais comment et dans quel sens ? Il se forme un camp de vendeurs et un camp d’acheteurs.
Vendre de la terre dans cette société en crise relève plus des situations de détresse que de la vente
productive; en acheter, paraît plus être un prestige social, une épargne, qu’un calcul économique visant à
produire plus. Il s’opère un transfert progressif de terre des plus pauvres, du moins les plus nécessiteux,
aux plus riches ou les moins nécessiteux. Le morcellement par héritage prend l’allure de vente voilée
d’autant plus que les perceptions et le nombre de candidats aux morceaux du domaine familial
enclenchent une compétition aigue. Le prêt temporaire et la location pratiqués surtout par les femmes,
aboutissent à une concentration remarquable des droits de culture. En dépit des inquiétudes sur leur degré
de sécurité, ils sont à encourager d’autant plus qu’ils n’entraînent pas la dépossession tant décriée. À
l’échelle des villages, les espaces de morcellement et de concentration sont imbriqués, mais à l’échelle
d’un département comme le Bamboutos, nous avons à partir d’une analyse de l’ensemble ‘densités, titres
fonciers et mobilités’, mis en évidence ce phénomène complexe mal connu.

Mots clés : Morcellement, concentration foncière, acteurs, réalités complexes, Bamboutos,


Ouest-Cameroun.

Land Fragmentation and Land Concentration: Complex Realities in West


Cameroon: A Case Study of the Bamboutos Division

Abstract
West Cameroon is recognised for its high population densities, within the highest high tropical milieu, for
its remarkable boscage and the proven dynamism of the inhabitants.
As the coffee which assured a precarious equilibrium disappeared, that left only land mutations to permit
internal readjustment to re-establish this equilibrium. In these conditions, land transactions became
monetized and haggled over, but how and in which direction? A group of sellers and a group of buyers
were then formed. Selling land in this society in crisis relates more to situations of distress than to
productive sales; purchasing land appears to be more a case of social prestige, savings, than an economic
calculation aim at producing more. There is a progressive transfer of land from the poorest – at least in
terms of the most needy – to the richest or less needy. Land fragmentation by heritage takes the form of
indirect sales, due to the perceptions and number of candidates for a piece of the family land which
thereby increases competition. The temporary leases and rental practices that are mostly adopted by
women lead to a remarkable concentration of farming rights. Despite the uncertainty in terms of their

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
degree of security, they should be encouraged due to the fact that they do not lead to the forced
dispossession so often denounced.
At the villages scale, fragmentation and concentration spaces are interwoven, but at the departmental
scale such as Bamboutos, through an analysis of the combination ‘densities, land titles and mobilities’, we
have been able to reveal this complex phenomenon that had for so long been misunderstood.

Key words: Land fragmentation, Land concentration, Actors, Complex realities, Bamboutos,
West Cameroun.

Introduction
Les premiers administrateurs coloniaux se sont inquiétés du "surpeuplement" de l'Ouest
Cameroun, au même titre que les premiers chercheurs occidentaux qui s'intéressèrent à ce
territoire (Dizain, 1952). L’évocation de la concentration foncière suscite de l’étonnement au
regard des densités démographiques actuelles et des discours politiques. Le fait de la rareté de la
terre est réel, mais les transferts actuels ne font qu’amplifier les disparités entretenues par la
hiérarchie sociale, à savoir, la concentration des terres aux mains des classes nobles ou aisées et
le morcellement à outrance des propriétés des plus démunies. Ces réalités apparaissent de
manière récurrente dans la littérature sur l’Ouest-Cameroun et le pays Bamiléké en particulier
(Fotsing, 1984, 1995; Dongmo, 1981; Morin 1993; Kuété, 2000) mais sans qu'il y ait une
démonstration concrète à partir d'étude de cas; ce qui justifierait peut-être l'absence de
réajustements juridiques ou institutionnels conséquents.
Depuis une dizaine d’années, nous essayons d’actualiser la question foncière à l’Ouest
Cameroun en partant du fait qu’elle demeure le socle des nouveaux défis qui s'imposent après
l’ère du café (Yemmafouo 2000, 2002, 2007). En cherchant à comprendre comment ces deux
processus s'expriment dans le Bamboutos, on arrive non seulement à mettre en évidence une
réalité foncière souvent évoquée mais non démontrée, mais aussi à mieux comprendre le sens des
migrations internes qu'ils engendrent. Pour y parvenir, nous procéderons par une analyse des
indices de morcellement et des différences de densités dans les villages du Bamboutos ainsi que
les flux migratoires internes conséquents. Une exploitation du fichier cadastral du Bamboutos et
de nos propres levés réalisés en 2000 (Yemmafouo 2000) permettra d'entrer dans les détails et de
faire des projections. On s’achemine vraisemblablement vers la formation de deux types de
territoires : un territoire de morcellement où l'espace fini est cadastré au maximum, et un
territoire de concentration foncière vers lequel les nouveaux flux migratoires internes sont
dirigés.

Des repères conceptuels pour comprendre une réalité sociogéographique

L'histoire nous rappelle que le foncier et plus particulièrement les réformes agraires sont à la
base de toutes les politiques de développement. Que ce soit le démembrement des latifundia sud-
américaines ou le remembrement pour besoin de mécanisation agricole en Afrique du nord, on se
rend à l'évidence que les problèmes fonciers majeurs tournent autour du morcellement et de la
concentration. En milieu rural, le morcellement foncier fait souvent référence au morcellement

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au Cameroun
agricole comme le souligne Jouve (2001) et exprime de fait une structure en morceaux du
parcellaire caractérisée par des morceaux toujours plus nombreux, en petites tailles et dispersés
dans l'espace. En milieu urbain, il rapporte exclusivement au morcellement au sens juridique et
suppose qu’au préalable le terrain soit immatriculé. Il sous-tend donc un processus administratif
visant à diviser ou à extraire un morceau d’une propriété.
Dans les sociétés de l'Ouest Cameroun, la notion de morcellement n’est apparue que très
récemment lorsque des enjeux économiques se sont greffés à la poussée démographique sur un
territoire non extensible. Au départ, l’héritier unique gardait toutes les terres en propriété et les
autres fils étaient obligés d’aller s’établir ailleurs. Avec l’occupation intégrale de l’espace, le
morcellement s’impose. Il se présente de nos jours comme un processus de reproduction
socioculturel qui voudrait que chaque chef de ménage octroie une parcelle en héritage à chacun
de ses fils. Dans ce contexte, le morcellement est un émiettement successif du patrimoine foncier
au profit des successibles à chaque succession. Il s'agit donc d'un processus normal d’occupation
de l’espace et de fonctionnement social simplement amplifié par une forte pression
démographique et sociale dans un espace limité. Il aboutit à la formation des propriétés au sens
du droit coutumier ou du droit moderne. En plus des parcelles héritées, les parcelles achetées
font partie des morcellements, par contre, les droits délégués ne sont pas considérés comme tels,
car ils ne participent pas à la construction de la propriété, seul gage de droit absolu sur
l'exploitation.
La concentration foncière exprime une autre réalité sociale qui voudrait que les classes nobles ou
anoblies se définissent par des vastes étendues de terre, expression du pouvoir qu'elles
détiennent. Malgré les crises qu'a traversées le Cameroun, cette volonté d'accaparement des
terres s'est accentuée et plus particulièrement dans les zones les moins peuplées. Il s'agit d'une
concentration effective des droits de propriétés consacrées par des titres fonciers, ce qui n'est pas
synonyme d'exploitation judicieuse. Le deuxième sens de la concentration foncière souligne la
concentration des droits de culture et sous-tend des objectifs socioéconomiques, comme la
production de marché ou de consommation.
Que ce soit le morcellement ou la concentration foncière, on remarque que ce sont des processus
liés à la fois à des facteurs internes et externes. Les facteurs externes sont liés par exemple à
l'ouverture des sociétés africaines, notamment la colonisation et l'introduction de l'économie de
rente qui désacralisent la terre. Les facteurs internes sont liés à la croissance démographique et à
l'inadaptation des structures foncières au contexte de leur évolution.

Un contexte de crises multiformes qui amplifient la question foncière

Parmi les crises que vivent les milieux ruraux de l’Ouest Cameroun, celle de la terre paraît
comme la plus significative. Bien qu’elle soit depuis longtemps soulignée avec force par les
chercheurs et les administrateurs, elle s’est révélée depuis la crise caféière comme catalyseur des
autres crises et surtout de nouvelles dynamiques socio-spatiales.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
La crise économique s’est officialisée au courant de l’année 1985 avec la chute du prix du café,
principale source de revenu des ménages. On a assisté à une nouvelle 1 remise en cause des
structures sociales, parfois avec une brutalité célébrée par l'avènement de la démocratie. La
course aux espaces de substitution à la caféiculture est amplifiée par le retour à la terre des
migrants qui n’ont pu s’insérer dans les villes, elles aussi en crise (Gubry et al., 1993 ; Kamga,
2002). Les zones encore disponibles sont naturellement les secteurs marginaux contigus au
territoire des chefferies ou les villages les moins peuplés. Par ailleurs, on a constaté qu’il y avait
une pression intense sur les anciens terroirs caféicoles, pression visant le morcellement en
parcelles de construction ou en jardins de case plus intensifs. Dans l’ensemble de l'Ouest-
Cameroun 2 (figure 1), une nouvelle recomposition territoriale s'est dessinée sur la base de
nouveaux jeux fonciers.

Figure 1 Localisation du département du Bamboutos

Le département du Bamboutos compte parmi les plus sensibles à cette dynamique territoriale.
Entité administrative de 1170 km², il abrite 215523 âmes, soit une densité de 132.6 hab./km² en

1
La première remise en cause du système social date de la généralisation de la culture du café vers la fin des années
1930. Il est tout a fait normal que sa chute augure une nouvelle remise en cause des structures sociales établies
sur la base de cette culture.
2
La région de l’Ouest-Cameroun est divisée en 2 pays : le pays Bamoun couvrant le département du Noun, et le
pays Bamiléké couvrant les départements : de la Mifi, du Nkoung-khi, des Hauts plateaux, du Bamboutos, de la
Menoua, du Haut-nkam et du Ndé.

28
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
1976, 184.2 hab./km² en 1987 et 345.87 hab./km² en 2005 3. Cette moyenne masque les écarts
entre les villages très densément peuplés et les villages faiblement peuplés, pourtant, ce sont ces
écarts et l’aptitude des sols qui expliquent une grande partie du morcellement et de la
concentration foncière. Le jeu foncier oppose non plus seulement les autochtones entre eux, mais
les autochtones avec les autres populations venues des zones « saturées ». La figure 2 montre
l’évolution des densités et le sens des transferts des droits sur la terre dans le Bamboutos. On
constate que les flux se sont accentués en direction des zones jadis marginales que sont les monts
Bambouto et la «plaine» de Galim. Le mont Bambouto autrefois lieu de refuge et de divinité des
villages qui l’entourent offre des sols très favorables aux cultures spéculatives d’altitude comme
la pomme de terre et les tommates (Kaffo, 2000). L'arrondissement de Galim reconnu sous le
nom de "plaine" de Galim est une dépression à l'entame de l'escarpement Bamoun qui a reçu en
plus des dépôts érosifs, les cendres volcaniques provenant du volcanisme caractéristique du
Noun. Sa colonisation par les peuples du plateau Bamiléké densément peuplé a été au départ
organisée par les pouvoirs publics vers la fin des années 1970 à la manière de l’opération
Yabassi-Bafang menée dans le but de peupler les basses terres environnantes presque vides et
fertiles. Ces zones sont encore aujourd’hui l'objet de beaucoup d'enjeux.
Les plus fortes densités en 2005 sont supérieures à 600 hab./km² (Batcham) tandis que les plus
faibles sont inférieures à 35 hab./km² (Bamendjing). Cette inégale distribution des densités
montre bien que l’Ouest-Cameroun n’est pas uniformément «saturé» comme d'aucuns laissent
croire. Les écarts de densités sont parfois creusés. Dans ces conditions, les pratiques foncières
s’expriment de différentes manières selon qu’on soit dans un village «saturé» ou peu peuplé. La
régularisation du jeu foncier par les flux migratoires internes est certes insuffisante, mais
constitue une soupape essentielle quelque peu négligée dans les anciens courants migratoires
dirigés vers le Moungo et le Mbam (Tardits, 1960, Champaud, 1973, Dongmo, 1981).

Réalité du morcellement et de la concentration foncière dans le Bamboutos


Réalité du morcellement foncier
Le paysage de bocage et les rapports superficie/population dans les villages Bamiléké mettent en
évidence le morcellement intensif du territoire. A l’échelle du Bamboutos et conformément à
notre définition du morcellement, nous avons sur la base de ce rapport établi des indices de
morcellement brut par village entre 1987 et 2005 (tableau 1), puis des compléments de détails à
travers le dépouillement des titres fonciers au service du cadastre. A l'échelle du département des
Bamboutos, on réalise qu'avec un taux d'accroissement annuel de 3.5, les indices de
morcellement sont passés de 7400 m²/hab. en 1987 à 4000 m²/hab. en 2005. L'arrondissement de
Batcham est de tout temps le plus nécessiteux en terres. L'arrondissement de Mbouda est morcelé
en 8 petits villages qui ne peuvent pas distribuer plus de 8000 m² à chacun de leurs ressortissants.

3
1976 et 1987 sont les seules années de recensements officiels au Cameroun, la population de 2005 est estimée.
Ces chiffres incluent la population urbaine. Les résultats du recensement de l’année 2007 restent attendus.

29
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Figure 2 Évolution des densités et des «flux fonciers» dans le Bamboutos

30
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Tableau 1 Évolution des indices de morcellement dans le département des Bamboutos
population indice de indice de Accroissement indice de
rurale Nombre morcellement morcellement annuel entre estimation morcellement
Villages superficie/ha 1987 ménages (ha/hab.) (ha/ménages) 1976-1987 (%) 2005 (ha/hab.)
Bagam 28800 10951 1985 2.63 14.51 2.18 16213 1.78
Bamendjing 10700 3007 623 3.56 17.17 0.85 3504 3.05
Bamenyam 6500 3318 594 1.96 10.94 1.91 4679 1.39
Bati 4200 2301 556 1.83 7.55 2.24 3444 1.22
Total ou
moyenne
50200 19577 3758 2.495 12.5425 1.79 27840 1.86
arrondissement
Galim
Bamougong 1600 4141 631 0.39 2.54 -0.68 3664 0.44
Bangang 11000 28201 4615 0.39 2.38 -0.18 27302 0.40
Batcham 7400 32199 5064 0.23 1.46 1.84 44841 0.17
Total ou
moyenne
20000 64541 10310 0.3366 2.1266 0.32 75807 0.3366
arrondissement
Batcham
Babadjou 16000 20487 3322 0.78 4.82 1.14 25153 0.64
Total ou
moyenne
16000 20487 3322 0.78 4.82 1.14 25153 0.64
arrondissement
Babadjou
Balatchi 3000 7720 1222 0.39 2.45 0.92 9110 0.33
Bamessingué 7100 14470 2420 0.49 2.93 4.4 31947 0.22
Babété 2200 6362 1053 0.35 2.09 0.96 7562 0.29
Bafounda 2700 3038 590 0.89 4.58 0.53 3342 0.81
Bamendjinda 2200 6601 1185 0.33 1.86 3.48 12350 0.18
Bamendjo 1700 4921 769 0.35 2.21 1.8 6804 0.25
Bamenkombo 8500 6008 1172 1.41 7.25 0.22 6251 1.36
Bamesso 1600 1386 293 1.15 5.46 -2.74 846 1.89
Total ou
moyenne
29000 50506 8704 0.67 1.1962 3.60 78212 0.6662
arrondissement
Mbouda
Total
115200 155111 26094 0.74 4.41 3.5 291138 0.40
Bamboutos
Source: Population: 1976, 1987, recensements officiels; 2005 estimation (A. Yemmafouo)
À l'échelle des villages, Bamendjing est celui où l’on a le plus de terres disponibles. On est passé
de 17.17 ha/ménage, soit 3.56 ha/hab. à 3.05 ha/hab. de 1987 à 2005. À Batcham où le
morcellement est plus intense, on a atteint pour la même période non plus des grandeurs de
l'ordre d'ha. mais de l'ordre du m². Ainsi, on est passé de 2300 à 1700 m²/hab. Les villages les
plus nécessiteux sont ceux dont les indices de morcellement sont inférieurs à 5000 m²/hab. en
2005, soit 50 % des villages Bamboutos. Cinq villages peuvent encore assurer au moins 1 ha de
terrain à leurs ressortissants. Seul le village Bamendjing dispose encore de terres «suffisantes». Il
faut remarquer qu'il ne s'agisse que des indices bruts, c'est-à-dire ne rapportant pas à la superficie
utile, mais à la superficie totale, compte tenu du fait que tous les espaces sont appropriés ou
appropriables et nous leur accordons la même importance. De même, les densités par ménages ne
tiennent pas compte des ayants-droits résidant en ville. Si on s'en tient à l'usage agricole exclusif
du sol, ces indices chuteront de moitié dans la plupart des localités en raison de l'omniprésence
des affleurements rocheux.

31
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
À l’intérieur d’un même village, des écarts considérables apparaissent entre le cœur qu’est la
chefferie et les marges territoriales. Les détails des indices de morcellement sont parfois
effroyables à l’intérieur des villages où la montagne influence fortement la distribution de la
population. A l’échelle d’un lignage où nous avons compté 63 potentiels héritiers à Bangang,
nous avons relevé des indices de 698,41 m²/personne, soit un carré de 26.42 m de côté.
Considérant que seuls les 34 garçons de ce lignage d’après les règles de succession seront dans
l’obligation de laisser une parcelle de terrain à leurs fils d’ici à l’horizon 2030, nous avons
obtenu un indice de morcellement 4 de 266.60 m²/personne en supposant que chaque garçon aura
au plus 3 fils.
Le dépouillement des titres fonciers confirme nos calculs empiriques. En effet, la plus petite
superficie immatriculée à Bangang est de 90 m², c’est-à-dire un carré de moins de 10 m de côté.
La majorité des terres immatriculées (37.50 %) ont une superficie comprise entre 1000 et 3000
m². Le plus vaste terrain immatriculé (10.2843 ha) n’est qu’un bien collectif à une famille
(Yemmafouo, 2000). Les zones les plus morcelées sont celles où l’on retrouve les plus forts taux
d’immatriculation comme l’atteste le tableau ci-dessous. Il n’est plus surprenant que dans ces
conditions, les populations des villages densément peuplés déportent leur «faim» de terres
agricoles ailleurs (Morin, 1993). Il s’opère un transfert d’agriculteurs des zones fortement
morcelées vers les zones moins morcelées. Les immigrants avec l’expérience de la rareté
cherchent à s’accaparer un maximum de terres chez les populations autochtones qui tardent à
prendre conscience de cette rareté ou qui croupissent sous le joug des besoins incompressibles.

Tableau 2 Superficie des terres immatriculées dans 2 villages densément peuplés et


1e village moins peuplé du département des Bamboutos entre 1990-2000

Superficie Bangang Pourcentage Batcham Pourcentage Bamendjing Pourcentage


Moins de 1000 m² 34 10.90 58 20.14 - -
1000-3000 117 37.50 95 32.99 - -
3000-6000 53 16.99 50 17.36 - -
6000-10000 33 10.58 34 11.81 - -
1 ha et plus 75 24.04 51 17.71 - -
Total 312 100.00 288 100.00 - -
moins d'1 ha - - - - 5 7.81
1ha - 5 ha - - - - 24 37.50
5 ha - 10 ha - - - - 19 29.69
10 ha - 20 ha - - - - 12 18.75
20 ha et plus - - - - 4 6.25
Total - - - - 64 100.00
Source : Service départemental des domaines et du cadastre des Bamboutos (Tsabang, 2001)

En ajoutant les ressortissants des villages concernés résidant en ville (et on sait qu’ils sont plus
nombreux), on obtiendrait des indices de morcellement encore plus élevés. De la même façon,
les levés de terrain que nous avons réalisés à Bangang (Yemmafouo, 2000) confirment la
tendance du morcellement intense dans les terrains non immatriculés, somme toute, toujours plus
nombreux en dépit de l’évolution continue des immatriculations. On peut relativiser l’intensité

4
Soit 63 potentiels héritiers + 34 fils × 3 petits-fils = 165 potentiels héritiers pour une superficie de 4,39 ha.

32
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
du morcellement en supposant que les femmes d’après les règles de succession sont exclues de la
propriété des terres. Cette règle n’est plus de mise, bien qu’elle soit encore dominante.

Réalité de la concentration foncière


À l’échelle des Bamboutos, on ne peut chercher les concentrations foncières que dans les
nouvelles zones de colonisation agraire comme le mont Bambouto et la région de Galim. Certes,
dans les zones densément peuplées, le dépouillement des titres fonciers montre de rares
superficies supérieures à 5 ha, mais ces propriétés a priori non morcelées appartiennent à des
notables qui ont profité de leur position sociale pour se tailler de grands domaines. Chemin
faisant, on se rend compte que beaucoup sont des polygames avec parfois plus d'une dizaine
d'épouses, et donc beaucoup plus d’enfants à «loger» ou à «installer».
L’arrondissement de Galim est une zone de colonisation agraire récente où se sont côtoyées
migrations spontanées et organisées, mais aussi les plus grandes plantations coloniales à l’Ouest
(Dongmo, 1981). Cette situation est liée d’abord à la fertilité des sols issus du volcanisme
quaternaire, puis à la faiblesse des densités humaines.
L’indice de morcellement moyen dans cet arrondissement est de 1.80 ha/hab. Au regard du
tableau 2 ci-dessus, on constate que 92.19 % de terres immatriculées ont une superficie comprise
entre 1 et 5 ha et plus. Les terres immatriculées de superficie inférieure à 1 ha ne représentent
que 7.81 %. Dans les détails, on atteint les records figurant dans le tableau 3.

Tableau 3 Quelques records de superficie des terrains immatriculés dans les zones
faiblement peuplées des Bamboutos

Village de
Lieu superficie Profession du titulaire Résidence sexe naissance
Bamenyam 50 ha2125 ca commerçant Douala Masculin Bamenyam
Bamenyam 53 ha 0400 ca commerçant Kumba Masculin Bamenyam
Bagam 80 ha 4807 ca Administrateur civil hors échelle Yaoundé Masculin Baham
Bagam 102 ha 5473 ca Fonctionnaire retraité Mbouda Masculin Bafou
Bagam 39 ha 7400 ca Elève Mbouda Féminin Bagam
Bagam 53 ha 2800 ca Ménagère Mbouda Féminin Bagam
Bamendjing 31 ha 1300 ca Urbaniste Bamenda Masculin Batcham
Bamendjing 24 ha 7700 ca Ingénieur agronome Bafoussam Masculin Bandjoun
Bamendjing 26 ha 7700 ca Secrétaire Dschang Masculin Menoua
Bamendjing 19 ha 9400 ca Directeur de Banque Douala Masculin Bafang
Bamendjing 36 ha 3811 ca Dentiste Bafoussam Masculin Menoua
Source : Service départemental des domaines des Bamboutos

Si on arrive à immatriculer des superficies de plus de 20 ha en pays Bamiléké, cela signifie que
le problème de rareté de la terre souligné depuis longtemps par les chercheurs et les
administrateurs doit être posé autrement : il y a une concentration foncière significative dans les
zones faiblement peuplées.
Autour du mont Bambouto, les batailles sont rangées (Fotsing, 1995; Kaffo, 2000) et c’est avec
le temps qu’on a mieux cerné leurs sens. Les élites s’octroient les espaces litigieux dans un
double enjeu : le premier vise à taire les querelles de limites ou les conflits agropastoraux

33
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
d’autant plus que leur pouvoir monétaire est suffisant pour imposer le silence, voire « écraser »
toutes contestations. Les pouvoirs publics se retrouvent alors pris au piège ou sont complices
d’autant plus qu’ils bénissent assez rapidement ce jeu par voie de concession. On a vu par
exemple dans la zone de Bafou-nord, une élite s’octroyer 349 ha pour l’élevage en déguerpissant
ses propres frères et autres «étrangers» qui cultivaient dans cet espace. Le second enjeu est la
recherche du prestige et de la notabilité sociale. Elle est négociée auprès du chef de village qui
dans tous les cas, ne dispose pas de marge de manœuvre pour refuser le titre de noblesse aux
«valeureux fils» qui d’ailleurs sont les piliers des comités de développement à charge de diriger
ou gérer tous les projets visant en principe l’épanouissement socioéconomique et politique de
leurs groupements villageois.
Dans le secteur de Galim, les problèmes se posent autrement. Ce sont les immigrants qui se
taillent les gros morceaux du territoire qui s’amenuisent chaque jour (Yemmafouo, 2000;
Tsabang, 2001). 54.54 % des propriétaires de vastes superficies sont des allochtones 5. En mettant
de côté les extrêmes du tableau 3, on débouche sur cet autre constat surprenant qu’illustre le
tableau 4.

Tableau 4 Répartition des propriétaires de titres fonciers en fonction de leur


résidence et de leur profession à Bati

zone de résidence
Profession Ville Campagne Total Pourcentage
Fonctionnaires 30 3 33 36.66
Commerçants 22 6 28 31.11
Agriculteurs 10 9 19 21.12
Autres 9 1 10 11.11
Total 71 19 90 100
Pourcentage 78.88 21.12 100
Source : Service départemental des domaines et du cadastre des Bamboutos
On constate donc que sur un total de 90 attributaires de titres fonciers à Bati, près de 80% sont
pas agriculteurs et résident en ville. Les principaux acteurs de la concentration foncière sont
essentiellement des fonctionnaires et des commerçants. On sait très bien qu’ils ne sont pas les
plus nécessiteux en terres, bien que la crise ait contraint tout le monde à devenir agriculteur.
Deux types de concentration se dégagent finalement de cette course à la terre :
- la concentration de «plaisance». Elle témoigne de cette attitude des élites urbaines à s’attribuer
des domaines dont la mise en valeur intensive sous forme de production économique n’est pas au
centre de leur acquisition. On a certes vu quelques unes développer des activités agricoles
d’envergure comme EPA dans les monts Bambouto (Kaffo, 2000), l'ancien député Poufong
Etienne à Galim (Tsabang, 2001) le milliardaire Fotso Victor à Bandjoun et à Foumbot, l'ancien
délégué générale à la sûreté nationale Jean Fochivé à Foumbot-Foumban, mais dans l'ensemble,
les rapports aux grands domaines sous-exploités restent faibles, 1/5 à 1/10 en moyenne par
village. L’exploitation revient souvent aux proches dépourvus de moyens adéquats de

5
Après enquête visant à savoir si le lieu de naissance des titulaires de titres fonciers était leur lieu d’origine.

34
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
production. Il n’est plus surprenant que les études d’agronomie 6 démontrent que les petites
exploitations sont plus rentables que les grandes. La concentration de la terre devient une sorte
d’épargne, de prestige nécessaire à la reconnaissance et à l’ascension sociale.
- La concentration productive. C’est une forme de concentration positive. On concentre de la
terre pour mener des activités agricoles d’envergure. En dehors des cas exceptionnels de
quelques richissimes cités précédemment, on retrouve les migrants de retour en quête de
parcelles pour le maraîchage et le vivrier marchand. C’est aussi le cas des femmes venues des
zones densément peuplées qui arrivent à concentrer les droits de culture sur plusieurs
exploitations dont la somme peut atteindre des superficies de plus de 5 ha. Si la finalité de la
concentration est la production agricole pour la consommation et la vente, on ne saurait négliger
cette concentration des droits délégués.

Demander et louer de la terre : vers des morcellements et des concentrations sans


histoires ?
L’accès au droit de culture se négocie sous la forme de deux types de contrat : la demande et la
location. La demande découle des relations étroites entre le demandeur et le donateur. Il ne s’agit
plus des dons que scellaient autrefois les liens de mariage, mais des dons, somme toute,
calculés : ce sont des récompenses qui fixent une amitié, des invitations à rejoindre une personne
ou un groupe. Puisque ce mode d’accès est exclusivement réservé aux femmes, on ne manque
pas souvent de soupçonner (quand les liens ne sont pas consanguins) des liens de concubinage
entre l’homme donateur et la femme demandeuse. Dans tous les cas, une contrepartie existe et on
reconnaît très souvent le payement en nature et le payement en travail dans le champ du
donateur.
Dans le système locatif, les contrats de location écrits existent. Couvrant généralement une
période allant de 3 à 10 ans, ils ne concernent que l’usage de la terre à des fins de cultures
maraîchères ou de vivrier marchand. Au début de la frénésie du maraîchage, on a constaté une
remise en cause fréquente de ces contrats, mais de nos jours, ils sont plus stables. Ces formes
d’accès temporaire au sol constituent des formes de concentration que l’on néglige très souvent.
Pourtant, si la finalité est l’accès et l’extraction d’un profit du sol, il vaut mieux les encourager
puisqu’elles n’entraînent pas la dépossession tant décriée par les autochtones.

Conclusion
Le morcellement foncier et la concentration foncière sont des réalités palpables dans le
département des Bamboutos. Ce sont des phénomènes complexes d’autant plus que le territoire
est étroit et les densités de population élevées. Les représentations de la terre, la structure sociale
et la conjoncture économique sont autant de situations à l’origine d’une mauvaise redistribution
de la terre, donc de l’accentuation des disparités entre le morcellement et la concentration
foncière. Le morcellement à outrance caractérise les familles démunies et nombreuses tandis que
la concentration rappelle les nantis ou les jeunes qui retournent à la terre après un séjour plus ou
moins fructueux en ville. En outre, bien que le morcellement à outrance a des incidences sur la

6
Comme le révèlent les travaux de recherche des étudiants de la Faculté d'Agronomie et des Sciences Agricoles de
l'Université de Dschang ou les travaux du projet OCISCA. Voir à ce sujet les mémoires de Mbonda (1987) et
Ngoh Essoh (1990).

35
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
production agricole, les études agronomiques et les multiples rapports d'étudiants de la Faculté
d’Agronomie et des Sciences Agricoles de l'Université de Dschang démontrent que les petites
exploitations de l'ouest Cameroun ne sont pas moins productives que les grandes. Mais cela ne
signifie pas qu'on doit s'en plaire.
Le blocage foncier est l’issue attendue des processus en cours. Cela voudrait dire qu’on arrivera
à un stade où les ventes seront bloquées et où l’outil de production sera totalement concentré aux
mains des nantis. Un tel scénario paraît invraisemblable, d’autant plus que le vendeur
d’aujourd’hui est aussi le potentiel acheteur de demain. Qui plus est, le système de régularisation
sociale sécrète encore des courants migratoires vers les villes et une réduction des naissances que
devrait confirmer les résultats du recensement de 2007. Les fils nés dans les villes marquent peu
d’intérêt pour la « terre du village ». S’il fallait d’ailleurs s’en tenir aux rapports alarmistes des
administrateurs coloniaux, ce blocage aurait déjà eu lieu, davantage de preuves pour dire qu’il est
fort improbable. Nous postulons alors pour les rééquilibrages sociaux que les Bamiléké ont
jusque là su développer pour contenir les multiples crises qu’ils ont traversées depuis leur
implantation sur les Hautes Terres de l’Ouest Cameroun.

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au Cameroun
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au Cameroun

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 3

DE LA CONQUÊTE FONCIÈRE AUX CRISES INTERETHNIQUES AU


CAMEROUN : LE CAS DES BAMILÉKÉ ET LEURS VOISINS
Gabriel Maxime Dong Mougnol

Résumé
Victimes de leur forte démographie, les Bamiléké de l'Ouest-Cameroun souffrent également de la rigidité
de leurs droits fonciers coutumiers qui font de la terre ancestrale la propriété du fon ou chef. Les
migrations vers les régions voisines s'imposent comme l'unique opportunité d'épanouissement pour ce
peuple de vaillants agriculteurs dont le dynamisme est une réalité. A l'opposé des Bamiléké, les régions
environnantes telles que le Moungo, le Nkam ou le Mbam s'illustrent par leurs faibles densités et
l'abondance des terres fertiles inexploitées. Elles s'érigent de facto en zone à conquérir par les populations
venues de l'Ouest-Cameroun. Préoccupés par la dynamisation de l'économie et la rentabilisation de la
terre, les États colonial et postcolonial du Cameroun ont largement favorisé ces migrations internes
suivies de l'accès à la terre des peuples d'accueil. Ils ne se sont pas souciés des éventuels inconvénients
d'une telle initiative. Aujourd'hui, toutes ces régions d'accueil des Bamiléké sont des terrains de
confrontations interethniques qui démontrent la fragilité de la paix dont jouit le Cameroun. Problèmes
fonciers et conflits politiques enregistrés dans ces régions ont parfois débouché sur des affrontements
physiques avec des morts.

Mots-clés : Cameroun, Bamiléké, migrations, conquêtes foncières, conflits.

From Land Conquest to Inter-ethnic Crisis in Cameroon: The Case of the


Bamileke and their Neighbours

Abstract
Victims of their strong demography, the Bamiléké of West-Cameroon equally suffer from the rigidity of
their customary land estate rights which makes ancestral lands the property of the fon or chief. Migration
towards neighbouring regions was seen as the unique opportunity for the blossoming of these peoples
made up of vigorous agriculturalists whose dynamism is a reality.
Contrary to the Bamiléké, the surrounding regions such as the Mungo, Nkam, or even the Mbam are
characterized by low density and the abundance of unexploited fertile lands. These regions automatically
became zones to be conquered by these populations coming from West Cameroon.
Preoccupied by the dynamism of the economy and adding value to land, the colonial and post-colonial
states of Cameroon largely favoured these internal migrations that were followed by access to land of the
resident population. They did not even preoccupy themselves about the eventual inconveniences of such
an initiative. Today, all these regions which welcomed and received the Bamiléké have become arenas of
interethnic confrontations which clearly demonstrates the fragility of peace which Cameroon currently
benefits from. The land problems and political conflicts in these regions have sometimes resulted in
physical confrontations with human casualties.

Key words: Cameroon, Bamiléké, Migrations, Land appropriation, Conflicts.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction
Le Cameroun est un pays qui se définit par sa pluralité ethnique et l'attachement des populations
à leurs terres ancestrales. Parfois vantée comme symbole de la réussite de l'intégration nationale
en raison de sa capacité attestée d'abriter des peuples d'origines diverses, la terre d'une région
peut dangereusement s'illustrer comme un puissant facteur de conflits interethniques.
Victimes de certaines conditions qui s'érigent comme obstacles à leur épanouissement
économique, les Bamiléké se singularisent comme un peuple en quête de terres fertiles et pour
cela, voué à l'émigration. Dès lors, l'on s'interroge sur ces mobiles qui poussent ce peuple à
quitter ses terres ancestrales. L'on se soucierait également de comprendre quelles seraient les
destinations prisées ainsi que leurs éléments attractifs. Une certaine interrogation se fait aussi
autour des méthodes adoptées par les Bamiléké pour conquérir les terres ancestrales des autres et
surtout la réaction de ces populations autochtones des régions d'accueil; quel impact sur la
cohabitation interethnique.
Une telle problématique suggère d'aborder tout d'abord les contrastes entre les Bamiléké et leurs
voisins, puis les conquêtes foncières qui débouchent sur la troisième partie du présent travail, à
savoir les crises interethniques.

Contrastes entre Bamiléké et leurs voisins


Deux types de contrastes entre les Bamiléké et leurs voisins apparaissent intéressants pour cette
étude. Il s'agit de la démographie et des droits fonciers coutumiers.

Contraste démographique
L'une des raisons qui entretiennent le problème de la terre au Cameroun réside dans l'inégale
répartition spatiale de la population. D'après les chiffres des recensements démographiques
effectués jusqu'ici au Cameroun, le pays bamiléké est la région la plus peuplée. Avec 13.890
kilomètres carrés, la région de l’Ouest, foyer des Bamiléké, est la moins vaste du Cameroun mais
paradoxalement, elle détient la troisième population provinciale en 1976, et par conséquent, elle
a aussi la plus forte densité du pays, soit 69,8 hab/km². Cette situation a inéluctablement eu un
impact négatif sur la distribution de la terre chez les Bamiléké. Cet engorgement de l'Ouest-
Cameroun a incité les paysans à l'exile dans le but de rechercher des terres fertiles. Dès lors, tous
les environs du pays bamiléké sont très convoités. En 1976, le département du Mbam n'avait que
5 hab/km²; le Nkam avait 5,5 hab/km². 1 La province du Sud-Ouest, qui accueillit les Bamiléké
surtout dans sa localité de Tombel, avait 23,3 hab/km². 2 Ce contraste démographique avec les
voisins prédestinait déjà ces régions à l'assaut des Bamiléké. On convient alors avec ce rapport
colonial français datant de 1953 et portant sur les conséquences des mouvements de populations,

1
Recensement général de la population et de l’habitat d’avril 1976, Vol. 1, Tome 2, p. 208.
2
Ibid, p. 208.
Le cas du Moungo peut paraître paradoxal car selon le recensement de 1976, cette région avait une densité de 74
hab/km². En réalité, il convient de préciser que déjà en 1957, les statistiques évaluaient les Bamiléké à 53,5 % de
la population totale de cette région (Kouesseu, 1989 : 36). Ceci voudrait dire qu'à cette date, la région était déjà
majoritairement peuplée de Bamiléké; d'où sa forte densité.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
qui dit que : « partant du plateau Bamiléké, se déverse sur les quatre régions avoisinantes, le
surplus d’une population très prolifique». 3
En 1952 à Nkongsamba dans le Moungo, on a tôt fait de compter les autochtones. Sur 14000
habitants, 9000 au moins étaient Bamiléké. 4 Dans le Nkam, « le paysan Bamiléké arrive par le
Nord et glisse du Haut Diboum vers le Mbang ». 5 À Makénéné dans le Mbam, depuis la
construction en 1926 d'un axe routier reliant la localité à la ville bamiléké de Tonga, l'affluence
des populations venant de l'Ouest-Cameroun est sans cesse croissante. 6 La relation entre
démographie, crise foncière et migrations s'impose comme un fait réel chez les Bamiléké du
Cameroun. A cela s'ajoute la rigueur du droit foncier coutumier.

Contraste des droits fonciers coutumiers


Au Cameroun, les droits fonciers coutumiers varient selon les peuples. Dans la société bamiléké
dont l’organisation politique est de type centralisé, la terre est la propriété du souverain à qui
revient le droit de distribuer des portions à ses sujets. Jean-Joseph Chendjou voit en cette
prérogative, « la base matérielle du pouvoir des chefs dans leur village » (Chedjou Kouatcho
Nganso, 1986 : 78). Chez les voisins des Bamiléké par contre (peuples du Moungo, Mbam,
Nkam et Tombel), l'organisation politique est décentralisée et la terre est plutôt une propriété de
la collectivité. (Dong Mougnol, 2008 : 193-194).
Les droits fonciers coutumiers dévoilaient ainsi un contexte qui faisait des paysans bamiléké de
simples usufruitiers des terres de leurs ancêtres. En excluant ainsi les cadets sociaux de l’héritage
foncier, le système bamiléké contraignait à l'exile une bonne frange de cette population à
vocation agricole.
Le caractère communautaire du bien foncier chez les peuples voisins des Bamiléké laissait
transparaître des fissures que les immigrés venus de l'Ouest ont su exploiter. Cosme Dikoumé
dénonce un contexte où « même les étrangers peuvent être autorisés à cultiver les savanes. Ils en
font la demande au chef du village ou au chef de famille sur le territoire duquel ils s’installent. Il
ne leur est pas demandé de payer une redevance » (Dikoumé, 1972 : 12). Or dans le pays
bamiléké, il n'était laissé aucune opportunité à un étranger de s’installer dans l’espace d’une
chefferie quelconque. Même les autochtones de la chefferie étaient contraints au versement
régulier d’une redevance au chef. Le paysan bamiléké pouvait ainsi trouver chez les voisins une
belle opportunité de se mouvoir en acquérant les terres. La flexibilité du régime foncier des
peuples du Mbam, Moungo, Nkam et Sud-Ouest a amené les Bamiléké à convoiter et à accéder
aux terres dans ces régions environnantes.

3
ANY, 1AC 8166, Populations (mouvements) Domaine 1953.
Rapport sur les conséquences domaniales et foncières des mouvements des populations au territoire. 1953.
4
ANY, 1AC 8166, Populations (mouvements) Domaines, 1953.
5
ANY, 1AC 8166, Populations (mouvements) Domaine, 1953.
6
En 1950 par exemple, sur les 5883 âmes recensées à Makénéné, l'on comptait déjà 3641 Bamiléké contre
seulement 2127 autochtones Nyokon et 115 Bamoun. Confer Dong Mougnol, "Migrations internes et problèmes
fonciers au Cameroun: les cas de Makénéné et Mbangassina dans la région du Mbam, de 1926 à nos jours", thèse
de Doctorat/Ph. D. en Histoire, Université de Yaoundé I, 2006 : 247.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Conquêtes foncières
Une fois installés chez leurs voisins, les Bamiléké ont usé de plusieurs méthodes pour conquérir
l'espace foncier. Dans le Moungo, les autochtones leur reprochent généralement d'avoir su
profiter des négociations empreintes parfois de duperie qu’ils ont menées individuellement avec
les autochtones de la région. (Kouosseu, 1989 : 79).
À l'image de cette région d'accueil, la localité de Makénéné est aussi devenue une « Zone de
peuplement » (Abwa, 1994 : 692) pour les Bamiléké. Mais dans cette dernière localité,
l'administration coloniale avait largement contribué à l'accaparement des terres des autochtones
nyokon par les populations immigrées. Au cours de la décennie 1920 en effet, cette
administration française avait engagé la construction d'une route reliant Ndikiniméki à
Bangangté dans le pays bamiléké. Elle devait traverser la localité de Makénéné. Pour le faire, le
régime colonial procéda à un recrutement forcé des travailleurs venus de la région voisine
bamiléké. (Dong Mougnol, 2007 : 216).
À la fin de la construction de ladite route, la communauté bamiléké était déjà consistante à
Makénéné et ne songeait plus à retourner chez elle, vus les avantages fonciers auxquels elle avait
accès dans cette région d'accueil. (Dong Mougnol, 2007 : 217). Il revint alors à l’administration
française de gérer ce problème. La formule fut très vite trouvée en 1926 par le chef de
subdivision de Ndikiniméki, le lieutenant Vacquier qui introduisit dans la région la notion de
« villages indépendants ». 7 Il en créa cinq où il installa officiellement les anciens travailleurs
immigrés bamiléké, leur offrant de facto les terres de ces lieux. 8 Les cinq villages indépendants
(Bamoun I, Bamoun-Makénéné, Bantoum I, Bantoum II et Ndé) 9 ainsi nés de la volonté du
colonisateur, échappaient à l’autorité du chef supérieur nyokon. Par la suite, les Bamiléké ont
amplement profité de cette installation officielle pour accélérer les migrations et conquête des
terres durant les décennies quarante et cinquante. Ceux qui arrivent à cette époque à Makénéné
constituent une génération de véritables colonisateurs des terres ; même ceux qui étaient venus
pour des motifs commerciaux ne tardèrent pas à manifester leur goût pour la conquête foncière
(Dong Mougnol, 2007 : 248-258).
Ces immigrés bamiléké n’ont pas hésité à envahir le village indépendant dit Bamoun I. En 1950,
le rapport annuel des Français constatait déjà que ce village était "neutralisé par les Bamilékés
qui, de plus en plus nombreux, s’installent dans le village pour y faire des plantations de
cacaoyer et commercer". 10 À cette date, le village Bamoun I ne comprenait que 115 Bamoun
contre 678 Bamiléké. 11 La plupart des immigrants ont considéré les terres de la localité comme
un no man’s land. L’occupation foncière se faisait alors librement. 12 Il suffisait aux Bamiléké de
défricher la terre pour s’en déclarer propriétaires.
Parallèlement, il s’effectuait aussi une forte migration bamiléké vers le Moungo. Cette région fit
face au poids de ces envahisseurs et colonisateurs fonciers qui "bousculèrent par endroit les

7
ANY, APA 11624, Ndikiniméki (subdivision de). Rapports annuels 1947(extraits) 1949, 1950, 1951.
8
Ibid.
9
Ibid.
10
ANY, APA 11624, Ndikiniméki (subdivision de). Rapport annuel 1950, et ANY, 3AC 3420, Ndikiniméki 1952.
11
Ibid.
12
La réaction des autochtones ne survient que plus tard, dans un contexte que nous évoquons plus loin en étudiant les
conflits interethniques.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
populations autochtones qui le plus souvent, après avoir cédé toutes leurs terres, se retranchaient
sur les multiples collines et montagnes de la région" (Kouesseu, 1989 : 36).
La situation dans le Moungo était tout à fait jumelle de celle de Makénéné car dans cette région,
la population bamiléké ne tarda pas à surpasser les autochtones. En 1957, les Bamiléké
constituaient déjà 53,5% de la population totale du Moungo. (Kouesseu, 1989 : 36). Les
autochtones devenus ainsi minoritaires dans leur propre région, se partageaient le reste des
46,5% de la population avec d’autres allogènes tels que les Haoussa, les Bafia, les Duala, les
Ewondo et les Européens (Kouesseu, 1989 : 36). Contrairement au cas de Makénéné, pour
conquérir la terre dans le Moungo, les Bamiléké ont usé de plusieurs méthodes à savoir
l’héritage, le don, le défrichement, l’achat, le prêt, la location. (Dongmo, 1978 : 270).
Cette conquête a finalement donné à l’immigré bamiléké du Moungo l’illusion d’être devenu,
pour reprendre les termes de Stéphane Prévitali, « le seul maître des lieux et d’une terre qu’il a
conquise, à la sueur de son front, sur une ethnie locale qui n’a pas su la mettre en valeur »
(Prévitali, 1999 : 35). Peu conscients de la portée de leur geste, les autochtones Mbo, Abo ou
Pongo avaient plus tard compris que "les ventes domaniales ont pour inconvénient de
correspondre à une réduction du patrimoine et donc à un appauvrissement relatif de la
collectivité qui la pratique" (Gendarme, 1971 : 34). Une telle prise de conscience tardive
coïncida alors avec la naissance des conflits fonciers interethniques dans le Moungo.
Dans la région du Nkam, le gouvernement d’Ahmadou Ahidjo avait encouragé très âprement les
migrations des Camerounais venant des régions surpeuplées, en l'occurrence le pays bamiléké
voisin. Ces immigrés s'installaient plus particulièrement dans la localité de Nkondjok où il fallait
mettre en valeur des terres encore incultes. Les Bamiléké y affluèrent massivement dans le cadre
de l’ « opération Yabassi-Bafang qui avait prévu d’implanter 5000 familles, soit environ 25 000
personnes » (Méloné, 1968 : 231). Les Bamiléké qui créèrent des villages pionniers sur les terres
du Nkam venaient en majorité des chefferies du Haut-Nkam, de Bazou, de la Mifi, des
Bamboutos, avec pour seul but la conquête et l'exploitation des terres à des fins agricoles.
(Barbier et Champaud, 1980 : 216-217).
Dans la région du Sud-Ouest, les Bamiléké qui s'y installent avaient profité de la confusion due à
la rébellion déclenchée par l'Union des Populations du Cameroun (UPC) suite à son interdiction,
le 13 juillet 1955, du Cameroun sous domination française. (Ngoh, 1990 : 213). La localité de
Tombel, voisine du pays bamiléké et située dans le Cameroun sous tutelle britannique, donc
exempte de cette interdiction, devint une destination prisée pour les populations bamiléké. Du
fait de leur conquête désordonnée des terres des autochtones bakossi, un grave conflit à la fois
foncier et politique les opposa plus tard à ces derniers (Ngoh, 1990 : 213-215).

Crises interethniques
Les Bamiléké qui se sont emparés des terres des autochtones dans le Moungo, le Nkam, à
Makénéné et à Tombel, ont fini par s’attirer la colère des peuples autochtones. De l'opposition
foncière est née une certaine haine contre les immigrés; ce qui donna lieu à des crises
interethniques à plusieurs dimensions.
En 1948, on assiste à Makénéné à une vive opposition des Nyokon à l'occupation de leurs terres.
Des négociations immédiatement engagées aboutissent à la signature le 6 février de la même

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
année, d’une convention entre Kitchabo Ndjabi, chef du groupement nyokon et les chefs
allogènes des villages indépendants; convention qui répartissait les terres entre allogènes et
autochtones. 13 Bamiléké d'origine, le chef Kitchabo Ndjabi avait signé cette convention à l’insu
des chefs autochtones; ce qui lui a valu le rejet des Nyokon (Billa, 1995 : 68-69). Depuis cette
date de 1948, Makénéné vit des résurgences sporadiques de ces conflits entre Bamiléké et
Nyokon.
En 1952, animés par leur boulimie foncière, les Bamiléké voulurent outrepasser les engagements
pris en février 1948 en tentant de s'approprier gratuitement une partie des terres que la
convention avait laissées aux Nyokon. Une plainte fut adressée à Lazartigues, chef de
subdivision; ce dernier, dans une correspondance adressée au chef de la région du Mbam le 30
août 1952, l'informe que « les terrains revendiqués par les Bamiléké appartiennent à la
collectivité Nyokon représentée par le chef Minamou Enoch » (Billa, 1995 : 68-69).
En 1987, la question foncière de Makénéné refit surface. Cameroon-Tribune, le quotidien
national, parla d’une "Guerre des terres", qualifiant la situation d’explosive.14
Si l’on a pu éviter l’affrontement physique cette année, les faits furent cependant plus inquiétants
en 1998. Les affrontements inter-ethniques vécus à cette date tirent leurs origines de la période
du maquis déclenché en 1955. En effet, harcelés par les rebelles bamiléké, quelques Nyokon
avaient fui et s'étaient installés définitivement sur les terres de leurs voisins banen (Dong
Mougnol, 2007 : 339). Par la suite, ils se sont mis à vendre aux Bamiléké ces portions de
terrains reçus des Banen (Dong Mougnol, 2007 : 340). Ce geste a profondément vexé les Banen
qui ont accusé ces Nyokon d'orchestrer l'envahissement de leur territoire par les Bamiléké
(Dong Mougnol, 2007 : 340). Un autre front conflictuel est alors né dans cette complexe
question foncière de Makénéné, à savoir le litige Banen contre Nyokon.
Le 12 novembre 1998, un photographe bamiléké du nom de Tapoko fut lynché (Bobiokono,
1998 : 5). Ceci suscita le courroux de la communauté bamiléké qui, dans l'après-midi du même
jour, est descendu au marché dit « Calcutta » et a publiquement battu un Banen indexé comme
l'un des présumés auteurs des violences exercées sur le jeune photographe (Dong Mougnol :
344). La nouvelle de cette bastonnade amplifiée sema la colère dans tous les villages Nyokon et
Banen et instantanément, les femmes bamiléké qui cultivaient non loin de là furent agressées
(Channon, 1998 : 5).
Ces événements du jeudi 12 novembre 1998 prouvent la précarité de la situation sociale de
Makénéné. Le lendemain vendredi 13 novembre, la bagarre se transporta au marché où pendant
plus de deux heures, les femmes Nyokon et Banen sont à leur tour molestées et leurs
marchandises saccagées (Channon, 1998 : 5). Les affrontements de 1998 ont atteint leur point
culminant le samedi 14 novembre avec la mort d'un jeune Bamiléké de 22 ans nommé Demou
Blaise qui, au cours des affrontements interethniques, était « très actif dans la collecte des pierres
que les robustes balancent sur les yousyous » (Azébazé, 1998 : 11). Demou avait été victime du
tir mortel provoqué par Batchem, un chasseur d'origine banen, qui l'avait atteint en plein thorax.
(Bobiokono, 1998 : 5).
Cette violence interethnique, qui prit ainsi une tournure meurtrière, fut stoppée grâce à
l'intervention de l’armée. En dehors de ce mort, l’on a aussi enregistré plus de 20 blessés

13
ANY, 3AC 3123, Affaire de terrain de la collectivité Nyokon, 1952.
14
Makénéné : la guerre des terres n’aura pas lieu. Cameroon-Tribune, n° 3915, vendredi 10 juillet 1987, pp. 10-11.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
graves (Bobiokono, 1998 : 5). Pris de peur, certains habitants ont préféré déménager
momentanément. (Mvogo, 1998 : 8). La terreur que subissent ces victimes est d’autant plus
justifiée que l’utilisation de plusieurs armes à feu avait bel et bien été confirmée. Les calibres 12
et autres armes de traite furent en effet récupérés par les forces de l’ordre (Mvogo, 1998 : 8).
À Mbangassina, une autre localité de la région du Mbam, les immigrants conquérants des terres
sont en majorité les Eton et Mangissa venus du département voisin de la Lékié (Dong Mougnol,
2007 : 273-312). Mais dans cette localité, les Bamiléké avaient également tenté une installation.
Ils furent cependant découragés par la violence des Eton. Le cas vécu par l'un d'eux nommé
Tondji est assez émouvant. Ce dernier avait réussi à s’octroyer un terrain de près de cinq
kilomètres de largeur (Dong Mougnol, 2007 : 379). Toutefois, non satisfait de cette étendue déjà
consistante, il osa empiéter sur le domaine de son voisin, un Eton. Lors d’une de leurs
nombreuses disputes, ce dernier n’hésita pas à user de sa machette pour sectionner presque
complètement un bras à Tondji (Dong Mougnol, 2007 : 379). Cette affaire avait fait grand bruit à
Mbangassina au point où, aujourd’hui encore, le simple rappel des malheurs de Tondji suffit
pour décourager tout autre Bamiléké intéressé par les terres dans cette localité.
Le malaise des populations autochtones face aux conquêtes foncières s'est souvent projeté sur le
plan politique lors des consultations électorales dans les zones d'accueil. Lors de la désignation
des premiers conseillers à l’Assemblée Représentative du Cameroun (ARCAM) en 1946, deux
listes aux relents ethniques s'affrontèrent dans le Moungo. La première, dirigée par un
autochtone du nom d’Ekwabi Ewanè, battit ouvertement campagne pour le refoulement pur et
simple des Bamiléké vers leur pays natal (Kouosseu, 1989 : 88). La deuxième liste avait pour
tête Daniel Kemajou, un allogène bamiléké qui avait un point de vue contraire car il luttait pour
la préservation des biens des Bamiléké du Moungo (Kouosseu, 1989 : 89). En 1987 à Makénéné,
les Nyokon avaient aussi envisagé cette alternative de renvoi des Bamiléké vers leur région
d'origine. 15 De telles initiatives prouvent que les disputes foncières interethniques ont engendré
au Cameroun un véritable culte des replis identitaires préjudiciables au processus d'intégration
nationale.
En 1926 à Makénéné, l'administration coloniale française, avait nommé comme chef supérieur
du groupement nyokon un Kinding du nom de Kinding Heu Ndjaby (Kitchabo, 1985 : 10). Cette
nomination avait été mal perçue par les Nyokon (Kitchabo, 1985 : 10). Plus tard, dans un rapport
de la tournée effectuée du 27 juin au 10 juillet 1933, l’administrateur français Cazal releva la
persistance de ce refus de certains Nyokon de valider le pouvoir d'un chef supérieur qu'ils
taxaient, à cause de ses origines, d'usurpateur 16.
En 1941, le chef en question meurt et est remplacé par son fils Kitchabo Ndjaby17, ce qui n'a fait
qu'exacerber la colère des Nyokon car c'est l'administration coloniale qui leur avait de nouveau
imposé ce remplaçant. 18 Lorsque Kitchabo décède à son tour le 23 août 1950, c'est son fils

15
Lettre n°025/L/CF/J 0403/1/SP du chef de district de Makénéné à Monsieur le Ministre, Archives de la sous-
préfecture de Makénéné.
16
ANY, APA 11879/E, Ndikinimeki (subdivision de). Circonscription de Bafia. Rapport de tournées 1932-1937.
17
ANY, APA 11624, Ndikinimeki Emmanuel Kitchabo, dans « Gouvernants et Gouvernés à Makénéné », situe la
mort de Ndjabi plutôt au 20 avril 1942 ; il précise que ce dernier, après 16 ans de règne, avait auparavant pris le
soin de désigner, le 6 juin 1941, comme successeur, son fils cadet Kitchabo Ndjabi Jacques.
18
Entretien avec Francis Isaac Belombo, 60 ans, ancien premier adjoint au maire de Makénéné, Makénéné, 22 mai
2009.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Minamou Hénoch Ndjaby qui fut pressenti pour sa succession. 19 La rage au cœur, les Nyokon
s'opposent catégoriquement et empêchent que l'administration installe encore un allogène à la
tête de cette structure (Dong Mougnol, 2007 : 231). La chefferie supérieure resta alors vacante
depuis 1950 jusqu'à nos jours. 20 Le conflit interethnique Nyokon-Bamiléké a ainsi été la cause
principale de la mort d'une institution traditionnelle aussi importante que la chefferie supérieure.
Depuis lors, les Bamiléké hantent sérieusement l’esprit des Nyokon car ils apparaissent comme
des véritables adversaires assoiffés d'usurper le pouvoir politique des autochtones. En 1996, une
mairie fut créée à Makénéné (Dong Mougnol, 2007 : 364). Immédiatement, elle symbolisa un
autre pôle de confrontation entre les deux communautés. En effet, Les Bamiléké qui cinstituent
l'entité ethnique la plus nombreuse dans cette localité, sont toujours parvenus à se faire élire
maire au grand dame des autochtones nyokon. 21 C’est dire qu’en dehors des terres, les Bamiléké
ont également ravi le contrôle des institutions municipales. Les élections municipales de 2002
ont exposé au grand jour la mésentente politique entre Nyokon et Bamiléké.
Les autochtones nyokon avaient en effet été très choqués par la victoire de Bloemen née Tchobé
Justine, originaire de l’Ouest-Cameroun. 22 À en croire l’Abbé Alain-Christian Mbéké, curé de
Makénéné, tous les Nyokon avaient quitté la salle de la mairie où avait eu lieu ce vote. L'un
d'eux nommé Francis Isaac Belombo fut le seul du groupe à se prononcer contre ce boycott et,
étant demeuré dans la salle, il en ressortit avec le poste de premier adjoint au maire (Dong
Mougnol, 2007 : 392). Cet acte de trahison de la part de Belombo faillit lui coûter chère.
Surexcités, les Nyokon planifièrent de brûler sa maison ce même soir. Alerté, le commandant de
brigade mobilisa ses éléments pour monter la garde au domicile du concerné (Dong Mougnol,
2007 : 392). Un tel fait atteste le caractère assez fragile de la cohabitation politique entre les deux
communautés sur les terres de Makénéné.
Dans le Nkam, la majorité des conflits fonciers entre autochtones et allogènes remontent à 1966.
En effet, cette année, l'État inaugure à Nkondjock, une localité du Nkam, une société dénommée
SODENKAM (Société de Développement du Nkam) spécialisée dans l'agriculture (Dong
Mougnol, 2007 : 291). Il met alors sur pied un projet de migrations baptisé « opération Yabassi-
Bafang ». 23 Ceci a favorisé l'arrivée massive des Bamiléké suivie de l'accès officiel à la terre des
autochtones Mbang, Bandem, Moya et Mbiam du Nkam.
Pour son installation, chaque immigrant recevait de l'État un terrain de 1000 mètres carrés, soient
20 mètres sur 50 réservé à son habitat (Dong Mougnol, 2007 : 415). L'État lui attribuait un autre
terrain de quatre hectares affecté aux plantations (Dong Mougnol, 2007 : 415). En ce qui
concernait la délivrance des pièces officielles attestant la propriété foncière, le gouvernement
distribuait au préalable aux agriculteurs immigrés, des documents appelés « titre provisoire »

19
ANY, APA 11624, Ndikinimeki.
20
D’après le rapport du sous-préfet de Ndikinimeki datant de 1961, c’est le 23 octobre 1950 que fut supprimé le
canton nyokon.
21
Entretien avec Belombo.
Le premier maire fut Daniel Tchato Fonga, un Bamiléké de Bazou dans le Ndé qui administra la ville de 1996 à
2002. Il fut remplacé par Mme Bloemen née Tchobé Justine, élue en juin 2002 et qui également est Bamiléké,
originaire de Bafang. A ces élections, sur les 25 conseillers municipaux retenus, on dénombra dix-neuf Bamiléké,
un Kinding, et seulement cinq Nyokon.
Il faut préciser que la Mairie de Makénéné fut créée en 1992, mais elle ne devint opérationnelle qu’en 1996.
22
Entretien avec Belombo.
23
Yabassi et Bafang sont deux villes du Cameroun. La première se trouve dans le Nkam et la seconde est dans le
pays bamiléké, à l'Ouest du Cameroun. Bafang fut le point de départ, tandis que Yabassi était la destination.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
(Dong Mougnol, 2007 : 416). Ce n’était qu’après dix années d’une exploitation permanente
attestée dudit terrain, qu’un titre foncier définitif était alors délivré. Il ressort donc que l'État a
largement contribué à l'accaparement des terres des autochtones par les populations immigrées.
La dégradation de la situation économique du Cameroun a malheureusement obligé la
SODENKAM à mettre d'abord son personnel en congé technique en 1987, puis à déposer son
bilan (Dong Mougnol, 2007 : 418). Les services de cadastre très actifs au temps de la
SODENKAM se désengagèrent; laissant la gestion des terres de Nkondjock à la compétence de
la sous-préfecture locale (Dong Mougnol, 2007 : 418).
Les conflits fonciers s'aggravent à Nkondjok, d’abord du fait que la sous-préfecture, dans sa
gestion du dossier foncier, avait laissé aux chefs de villages le soin de redistribuer les lots restés
non exploités ou ceux qui n’avaient pas encore été attribués (Dong Mougnol, 2007 : 418). Ces
chefs se sont montrés incapables d’assumer efficacement cette lourde tâche. Certains autochtones
de Nkondjok se mirent alors à réclamer leurs terres aux Bamiléké et consort. D'autre part,
certains bénéficiaires des distributions foncières de la SODENKAM qui, du fait de la fermeture
de cette structure, avaient momentanément laissé leurs terrains pour aller chercher bonheur dans
les grandes métropoles, retrouvaient à leur retour, que leur bien foncier avait de nouveaux
maîtres (Dong Mougnol, 2007 : 418). Ces personnes dépossédées n’hésitèrent pas à brandir leurs
titres officiels délivrés en bonne et due forme du temps de la SODENKAM. Malheureusement
pour de tels plaignants, les nouveaux propriétaires, qui avaient aussi une attribution légale faite
par le sous-préfet, s'estimaient être aussi dans leurs pleins droits et par conséquent, n'entendaient
pas céder (Dong Mougnol, 2007 : 419). Ce sont de tels conflits très compliqués qui font le
quotidien des plaintes déposées au tribunal de Yabassi. Cette situation plonge la région du Nkam
dans le lot des zones de tension sociale. La cohabitation entre autochtones et allogènes est
devenue assez précaire. Cette précarité est aussi caractéristique du climat qui prévaut à Tombel
où Bamiléké et Bakossi se sont affrontés en 1966.
Située dans le Sud-Ouest du Cameroun, la localité de Tombel, proche du pays bamiléké, fut l'une
des destinations des populations bamiléké qui s'installaient sur les terres fertiles du Mont Koupé
depuis les années 1940 (Ngoh, 1990 : 213). Ils furent grossis par la vague venue en 1955, fuyant
le maquis en pays bamiléké (Ngoh, 1990 : 213). Le mariage entre maquis et migrations entraîne
à Tombel une situation confuse qui met la terre au centre des affrontements interethniques. Les
autochtones bakossi n'ont pas hésité à accuser les Bamiléké d'avoir exporté le terrorisme dans
leurs villages dans le but avoué de leur faire peur et s'emparer de leurs terres par la force (Ngoh,
1990 : 214). Les Bamiléké par contre reprochent aux Bakossi leur malhonnêteté de profiter de la
confusion pour leur reprendre des terres qu'ils leur auraient pourtant vendues (Ngoh, 1990 : 214).
Cet imbroglio déclencha une série d'affrontements entre les deux communautés en 1966. Selon
Julius Ngoh, « les attaques terroristes s'intensifièrent lorsque le chef supérieur des Bakossi refusa
de vendre aux Bamiléké des terres fertiles situées sur les pentes ouest du mont Koupé. » (Ngoh,
1990 : 214). Les Bamiléké du Sud-Ouest du Cameroun n'ont donc pas échappé à la dynamique
de la conquête foncière génératrice des conflits interethniques.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Conclusion
Le contraste démographique et son impact sur la disponibilité des terres, les écarts notés entre les
droits fonciers coutumiers des Bamiléké et ceux de leurs voisins sont les principales raisons qui
poussent les populations de l'Ouest-Cameroun à migrer vers les régions environnantes. Leur
accès à la terre fut la résultante d'une négociation ou d'un accaparement libre. Accusés par les
populations autochtones d'envahissement et d'immixtion dans la gestion des affaires des régions
d'accueil, les Bamiléké sont à la fois victimes et acteurs des conflits interethniques qui ont
débouché sur une violence qui dévoile la précarité de certaines cohabitations au Cameroun. Cette
dégénérescence des relations interethniques devrait interpeller les autorités publiques qui ont
pour devoir de déployer des efforts afin de trouver des solutions durables à ces problèmes qui
exposent le Cameroun à des expériences douloureuses qu'ont parfois connu certains pays
africains.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 4

OPPOSITION ENTRE DOMAINES FORESTIERS PERMANENTS ET


NON PERMANENTS AU CAMEROUN : SOURCE DE PERPÉTUELLES
TENSIONS À L’INTERFACE CONCESSIONNAIRES - POPULATIONS
LOCALES
Roger Ngoufo

Résumé
L’opposition actuelle entre les domaines forestiers permanents et non permanents est une constance du
plan de zonage du Cameroun forestier méridional. Elle cristallise des conflits parfois violents entre
concessionnaires forestiers (généralement expatriés) et les populations locales qualifiées de riveraines.
Nous sommes alors conduits à nous demander ce qui explique ces conflits.
L’objectif principal de cette étude est d’identifier les facteurs qui expliquent la persistance des conflits
fonciers dans le milieu forestier. Il est sous-tendu par l’hypothèse selon laquelle la répartition des
domaines forestiers à l’heure actuelle perpétue une logique coloniale qui accentue la frustration née de
l’exclusion des populations locales qui se considèrent pourtant comme les tenants inconditionnels des
espaces forestiers.
Pour la réalisation de cette étude, ont été passés en revue le cadre législatif et règlementaire, avec les
fondements spatiaux de l’aménagement des forêts et les procédures de contrôle en vigueur, les revues
documentaires, les travaux personnels, les travaux d’étudiants dirigés et toutes les expériences vécues.
Pour toucher la sensibilité des intervenants en milieu forestier, des entretiens avec les acteurs clés ont été
organisés autour de la Concession Forestière 1050 de la Société Fabrique camerounaise de Parquets
(FIPCAM). Ces entretiens se sont effectués sur la base des canevas élaborés et adaptés en fonction de la
spécificité de chaque groupe identifié au préalable. L’approche méthodologique ainsi déroulée permet
l’examen du système de gestion des domaines forestiers au Cameroun à travers le contexte historique, le
plan de zonage actuel, l’illustration de la persistance des conflits et les mesures prises pour les atténuer.
Il apparaît ainsi que le système d’organisation de l’espace forestier est une perpétuation du système
colonial. Malgré la rétrocession aux populations d’une partie des taxes payées par ces concessionnaires,
les conflits persistent du fait du caractère diffus de la demande locale et de l’incapacité des pouvoirs
publics à apporter des solutions au développement local dans son ensemble.

Mots-clés : Cameroun, domaines forestiers, exploitants forestiers, populations locales, conflits sociaux.

Opposition between the Permanent and Non Permanent Forest Domains in


Cameroon: A Source of Long Lasting Conflicts between Logging Companies and
Local Populations
Abstract
The opposition observed today between the permanent and the non permanent forest domains is a
common characteristic of the zoning plan of the southern Cameroon forest zone. It often crystallises

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
violent conflicts between the loggers (expatriates in general) and the local populations so called. We are
therefore bound to ask ourselves the reasons behind these conflicts.
The main objective of this research is therefore to identify the various factors which explain the
persistence of the conflicts; this is based on the hypothesis that the organization of forest domains that
prevails today and which is a continuation of the colonial system, has increased the frustrations linked to
the marginalization of local people who consider themselves as the legitimate owners of the forest.
In order to conduct this study, the legislative framework of the country has been reviewed with special
attention given to the principles and procedures governing forest management and control; other
documents including personal research work, student’s dissertations, and practical experiences are also
used. To be able to deal with the sensitivity of actors and stakeholders in the forest zone, semi-structured
interviews were conducted around forest concession 1050 of the logging company known as FIPCAM
(Fabrique Camerounaise de Parquets). These interviews were undertaken according to guidelines
established before for the main groups. This methodology allows first, the presentation of the historical
background, then the zoning of the forest, how the conflicts are manifested, and finally the actions taken
to solve them.
Research findings indicate that despite the fact that part of the incomes generated by logging concessions
is distributed to local villagers, the conflicts persist ; this is due to the fact that the local demand is diffuse
and imprecise; it is also due to the inability of the government services to solve the problems related to
local development in general.

Key-words: Cameroon, Forest domains, Logging companies, Local populations, Social conflicts.

Introduction

Il est difficile d’évoquer ce sujet sans se référer à ses racines coloniales. Dans la partie du
Cameroun sous mandat français, le premier acte relatif à la gestion forestière a été le décret du 11
août 1920 qui distinguait deux principales catégories de terres : d’une part, les terres attribuées
par l’administration allemande, et d’autre part, celles détenues par les «indigènes» et les
différents villages. Toutes les autres terres ne relevant pas des catégories précitées étaient
considérées comme terres vacantes et sans maîtres et incorporées de facto dans le domaine de
l’État. On retrouve ainsi à cette période un souci de partage de l’espace (Ngoufo et Tsalefac,
2003b).
En 1959, la notion controversée de terres vacantes et sans maîtres est abolie. Elle est remplacée
dans le code foncier de 1963 par le terme de « domaine national » qui sera à son tour révisé avec
l’institution de l’État unitaire en mai 1972. Le tout premier Code forestier élaboré en détail de
l’ère postcoloniale est celui de 1981. Les articles 13 à 22 de la loi de 1981 distinguaient trois
principales catégories de forêts : Les forêts du domaine public, les forêts du domaine privé de
l’État, les forêts communales et les forêts des particuliers.
L’année 1994 marque l’adoption d’une nouvelle politique de gestion des forêts au Cameroun.
Cette nouvelle politique intègre les nouveaux concepts établis à l’échelle mondiale en matière de
développement et d’environnement. Elle intègre également les données socio-économiques du
pays, notamment les aspirations des populations locales ou riveraines des concessions forestières.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
D’une part, leur sont reconnus des droits sur les revenus de l’exploitation des ressources, d’autre
part elles sont de plus en plus impliquées dans le processus afin de leur garantir des avantages
substantiels et d’inciter à une meilleure gestion des forêts. La gestion des ressources se veut
participative et engage des actions projetées sur le long terme. L’aménagement forestier est au
centre de l’action ; il prévoit l’intégration de l’ensemble des composantes et ressources de
l’écosystème forestier et fait appel lors de sa conception et de sa mise en œuvre, à la participation
des partenaires impliqués (administration, opérateurs privés et populations).
Le code actuel n°94-01 du 20 janvier 1994 portant régime des forêts, de la faune et de la pêche
ainsi que les textes subséquents relatifs aux modalités d’application du statut des forêts bien que
souvent qualifié de « futuriste » est resté dans la même logique. Il consacre la division de
l’espace forestier camerounais en deux domaines dont un domaine forestier permanent, un
domaine forestier non-permanent. Le domaine permanent est constitué de terres définitivement
affectées à la forêt et/ou à l’habitat de la faune. Les forêts non permanentes, ou non classées, sont
celles assises sur le domaine forestier non permanent. Celui-ci est constitué de terres forestières
susceptibles d’être affectées à des utilisations autres que forestières. C’est donc un statut
essentiellement fragile. Sont considérées comme forêts non permanentes les forêts du domaine
national, les forêts communautaires.
Par le passé comme de nos jours, l’État se veut seul maître de la gestion des espaces forestiers. Il
en résulte deux conséquences majeures. D’une part, la répartition desdits espaces obéit à
l’orientation politique qu’il se donne. D’une vision rentière de l’exploitation forestière, l’État
accentue la logique du profit en attribuant les concessions aux plus offrants. Les populations se
contentent de zones agro-forestières (usages multiples) portion congrue, lisière enserrant de
vastes concessions, d’où l’appellation de riverains donnée aux populations. D’autre part, l’État
garde évidemment un droit de regard sur les concessions attribuées. Le système de royalties
(taxes et droits payés à l’État) est de règle. Malgré la rétrocession aux populations d’une partie
de ces taxes, les conflits persistent. Nous sommes alors conduits à nous demander qu’est-ce que
c’est qui explique ces conflits.
L’objectif principal de cette étude est d’identifier les facteurs qui expliquent la persistance des conflits
fonciers dans le milieu forestier. La recherche est sous-tendue par l’hypothèse selon laquelle la
répartition des domaines forestiers à l’heure actuelle perpétue une logique coloniale qui accentue la
frustration née de l’exclusion des populations locales qui se considèrent pourtant comme les tenants
inconditionnels des espaces forestiers.
Dans l’approche méthodologique, le premier élément à passer en revue est le cadre législatif et
règlementaire avec les fondements spatiaux de l’aménagement des forêts et les procédures de contrôle
en vigueur. En second lieu, les revues documentaires, les travaux personnels et les travaux d’étudiants
dirigés et toutes les expériences vécues seront capitalisés. Les rapports publiés par l’Observateur
indépendant dans le secteur forestier au Cameroun sont exploités comme sources officielles crédibles
d’informations sur les pratiques des acteurs. En s’appuyant sur le cas de la Concession 1050, on a pu
toucher la sensibilité des intervenants en milieu forestier grâce à des entretiens et interviews organisés
avec les acteurs clés. L’entreprise FIPCAM (Fabrique Camerounaise de Parquets) d’origine italienne et
agréée à la profession forestière depuis 2000 est à l’origine attributaire de deux Unités Forestières
d’Aménagement : UFA 09017 et UFA 09018 dont les superficies sont respectivement 68 672 ha et 30
829 ha qui représentent un apport financier de près de 250 millions de FCFA dont 50 à 60 millions
pour les communautés riveraines. Ladite concession totalisant donc 99 501 ha se trouve dans le
département de la Mvila, région du Sud Cameroun. Elle est située à 110 km au Sud-Est d’Ebolowa,

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
partagée entre les communes de Mvangan, de Bwong Bulu et d’Ebolowa rurale. Trois axes routiers la
desservent. Il s’agit des axes Mvangan, Enguepangnu et Eboman avec une population de plus de
66 000 habitants. Une base de la société FIPCAM se trouve au village Meyos. La première source de
données sur cette concession est constituée par les responsables de la société et par le document du plan
d’aménagement. En plus, des entretiens avec les populations se sont déroulés dans 7 principaux
villages « riverains ». Pour l’analyse des informations recueillies, les procédés de triangulation ont été
privilégiés dans un souci de recoupement. Les données recueillies permettent d’interroger en premier
lieu le plan de zonage du Cameroun forestier, document de base qui détermine les modalités de
déploiement spatial des acteurs ; ensuite, les manifestations et indicateurs des conflits sont repérés avant
d’en arriver aux actions engagées pour y remédier.

Répartition des domaines forestiers au Cameroun : une source d’iniquité

Sur le plan juridique, la loi n°94-01 du 20 janvier 1994 portant régime des forêts, de la faune et de la
pêche ainsi que les textes subséquents relatifs aux modalités d’application du statut des forêts divisent
l’espace forestier en deux domaines dont un domaine forestier permanent un domaine forestier non-
permanent.
Le domaine permanent est constitué de terres définitivement affectées à la forêt et/ou à l’habitat de la
faune. Il est divisé en deux catégories : les forêts domaniales et les forêts communales. Les forêts
domaniales relèvent du domaine privé de l’État tandis que sont considérées comme forêts domaniales :
Les aires protégées (parcs nationaux, réserves de faune, sanctuaires, etc.) et les réserves forestières
(sanctuaires de flore, jardins botaniques, …). Regroupant des concessions pouvant aller jusqu’à
200 000 ha, le domaine permanent riche en essences précieuses et exploitables, est voué aux aires
protégées et aux grandes concessions forestières autour desquelles bataillent l’État et les exploitants
forestiers, entre autres.
Les forêts non permanentes ou non classées, sont celles assises sur le domaine forestier non
permanent. Celui-ci est constitué de terres forestières susceptibles d’être affectées à des utilisations
autres que forestières. Sont considérées comme forêts non permanentes les forêts du domaine national,
les forêts communautaires.
Le domaine non permanent est pauvre et essentiellement constitué de zones agro -forestières
abandonnées aux populations pour l’habitat, les champs et les forêts communautaires. Ces dernières, de
par les textes, ne doivent en aucun cas dépasser 5 000 ha de superficie.
Les unités du domaine forestier permanent (aires protégées, concessions…) sont ainsi vastes tandis que
celles du domaine non permanent formes de minuscules entités interstitielles qui essaiment l’espace
(tableau 1 et figure 1). Les petits groupes ainsi que les individus nationaux n’ont en effet pas les
moyens de bénéficier des grandes concessions du domaine permanent.
Le jeu des sociétés multinationales, par la spéculation, a généré une véritable géostratégie d’occupation
de l’espace au bénéfice des grands groupes (Ngoufo et Tsalefac, 2003a). Les forêts camerounaises sont
ainsi contrôlées par un petit groupe d’opérateurs qui, par leurs stratégies de gestion et leurs méthodes
d’exploitation affectent de manière significative l’avenir de cette ressource naturelle.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Figure 1 Domaines permanent - non permanent et localisation de la zone d’étude

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au Cameroun
Tableau 1 Quelques unités des domaines forestiers permanent et non permanent avec leurs
superficies

Exemples d’unités du domaine Superficie Exemples d’unités Superficie


permanent (désignation) du domaine non (ha)
(ha)
permanent
(désignation code)
Parc National de Campo-Ma’an 260943,7 VC 90458 3345,4
Réserve de faune de Douala-Edéa 168116,2 VC 90188 3123,1
Sanctuaire de Mengame 139074,5 Fcom 901151 1352,6
Réserve de biosphère du Dja 590053,2 Fcom 901190 1343,5
Source : Global Forest Watch, atlas forestier interactif du Cameroun, version 2.0, 2006 (Fcom=forêt
communautaire; VC= Vente de Coupe, titres d’exploitation dont la superficie maximale est de 2500 ha)

Trois compagnies forestières françaises (Thanry, Bolloré et Coron) détenaient en 1998-1999 près du
tiers de la superficie des concessions forestières camerounaises, soit plus de 1 000 000 d’hectares de
forêt. Le rapport de force s’est progressivement inversé au profit des sociétés asiatiques. Ainsi, le
groupe Vicwood chinois contrôlait une superficie de près de 800 000 ha, soit 15,8% de la superficie
totale concédée en 2002-2003 (Ngoufo, 2005). Ceci explique la récurrence des frustrations. Les
populations se considèrent comme légitimes propriétaires et dès lors ne tolèrent pas l’accaparement de
tous les grands espaces forestiers par les exploitants forestiers, en majorité des expatriés. « Partout les
populations locales ont un penchant pour l’application du droit coutumier alors que les autres acteurs
préfèrent s’en remettre au droit moderne » (Bigombe et Dabire Atamana, 2002 : 20).

Éclatement des conflits dus à l’iniquité du plan de zonage


Divers conflits surgissent en zone forestière avec différentes manifestations. Les enquêtes menées
autour de la concession 1050 de l’entreprise dite Fabrique camerounaise de Parquet (FIPCAM), dans la
région du Sud Cameroun, montrent que les crises ont débuté lors de l’installation du concessionnaire
(CEW-FIPCAM, 2004). Depuis lors, elles se sont cristallisées au regard du climat d’incompréhensions
et de mécontentements qui préside aux rapports entre les populations et l’exploitant se traduisant sur le
terrain par un certain nombre d’indicateurs qu’on peut envisager suivant une échelle de gradation dans
le comportement des locaux : de l’inflation des revendications à l’implication dans les pratiques illicites
d’exploitation des ressources de la concession en passant par des épisodes de violence.

Inflation des revendications socio-économiques


Les interviews ont permis de se rendre compte de l’importance des revendications au niveau
d’un certain nombre de villages (tableau 2).

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au Cameroun
Tableau 2 Attentes des villageois en direction de l’exploitant en général

Villages Attentes de l’exploitant en général


Adjap II Route, école, électrification, centre de santé, soutien moral
Electrification –adduction d’eau potable-forêt communautaire-élevage
des porcs par les femmes-étangs piscicoles- appui à la bananeraie des
femmes- tronçonneuse –lutte contre les maladies des plantes vivrières.
Nkoadjap II Case à palabre, puits, fongicides, presse-blocs, tôles
Electrification- pulvérisateurs- tondeuse électrique- lutte contre les
maladies de vivres- palmeraies- fongicides- enseignants- infirmiers
Grande chefferie de RFA, entretien routier
Ecole- terrain de football-médicaments- encadrement des groupes
Bissam (7 hameaux)
organisés- palmeraie
Okpweng- Ngoe Puits d’eau
Extension des champs - palmeraie
Abang- Yemong Foyer, groupe électrogène, case de santé, outils agricoles, nourriture
Expérimentation champ tomate- construction d’un puits d’eau
Evindissi L’exploitant connait ce qu’il doit faire
Case à palabre- semence de maïs- fongicides- camp scolaire-
tronçonneuse
Meyos Electrification, salle de fête, foyer
Outils de travail agricoles (machettes, limes, houes)
Source : Global Forest Watch, atlas forestier interactif du Cameroun, version 2.0, 2006

Comme on peut le voir à travers le tableau 2, les populations, dans une bataille quasi-quotidienne
plus sournoise se sont résolues à réclamer le «tout développement» à l’exploitant ; la demande
est élastique, reflétant soit des besoins réels, soit un simple chantage ; individus et groupes
écrivent en permanence à l’exploitant forestier pour solliciter des aides à toutes les occasions
possibles avec une liste interminable d’exigences.

Mésententes sur les superficies taxables

D’autres revendications concernent les Unités Forestières d’Aménagement dont les limites sont
contestées par les populations. Tout d’abord, des champs existaient dans la zone antérieurement
à l’attribution de l’unité forestière. Bien que des négociations (séances de palabre) soient
toujours organisées au moment de l’installation du concessionnaire sous l’égide de l’autorité
administrative, les problèmes demeurent souvent ou ne manquent pas de surgir. Le
concessionnaire se plaint du fait qu’il doit payer une redevance (taxe annuelle sur la superficie
attribuée) sur toute la superficie des UFA alors que certaines espaces sont occupés par les
populations.
C’est finalement par les décrets N° 2006/2950/PM et 2006/2951/PM du 27 décembre 2006
portant incorporation au domaine privé de l’État et classement des UFA 09017 et 09018 que les
portions occupées par les populations ont été soustraites faisant passer la superficie de la
concession de 99 501 ha à 73 597 ha soit une réduction de 25 904 ha (figure 2).

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Manifestations violentes : le blocage des routes du bois
Lorsqu'elles sont insatisfaites de leur part du gâteau forestier, les populations posent des barrages
pour empêcher la circulation des grumiers qui sont des camions transportant le bois; et le
forestier de dire « quand vous faites un arrangement avec elles et traversez la première barrière,
vous retrouvez une autre barrière 100 m plus loin ». Les autorités administratives acquises à la
cause des concessionnaires ont dû faire usage de la violence par la force publique pour atténuer
les tensions. Malgré ces tentatives d'intimidation, les populations ne désarment pas, car la forêt
est pour elles non seulement l'unique source de survie, mais aussi le levier devant impulser leur
développement socioéconomique. Les manifestations et les blocus de routes et autres voies sont
érigés en mode de dialogue. Les insurgés obligent parfois le concessionnaire à payer une certaine
rançon, un mode non durable de résolution des conflits. Il faut donc éviter de penser hâtivement
que la barrière signifie « nous ne voulons pas d’exploitants forestiers». Nos enquêtes permettent
de décrypter au moins quatre sens à la barrière :
- La société a refusé de l’emploi à nos fils du village
- Elle a remercié deux de nos fils
- Les véhicules de la société refusent de nous transporter
- Le grumier a écrasé notre porc ou notre poulet.
Les forestiers suggèrent régulièrement que les populations définissent clairement et de manière
collective leurs doléances; les populations ne sont jamais précises dans le choix des réalisations.
La gestion des redevances est constamment l’objet d’autres différends plus ou moins violents. En
pratique, saupoudrage et flou entourent la gestion de cette redevance. Ont été décriés les
détournements de fonds, l’arbitraire dans le choix des modes d’affectation, l’application de la
taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur la redevance au détriment de la part des populations, etc.
Ceci accentue le mécontentement des populations et cristallise le climat de tensions et de conflits
permanents.

Incursions et complicités dans l’exploitation illégale des ressources de la


concession
L’arme ultime utilisée par les populations consiste à rentrer dans une sorte d’union sacrée pour
«piller» les ressources de la concession. La terre est la principale pomme de discorde. La
règlementation stipule que toutes les terres appartiennent à l’tat et que seule l’administration peut
concéder aux individus ou groupes sociaux des droits de quelque nature que ce soit sur ces terres.
Ce dispositif, constamment en déphasage avec les pratiques courantes, est loin d’épouser les
vues des populations. Pour de nombreux villageois l’occupation est le seul critère de
l’appropriation. Rejetant la conception légale de l’appartenance des terres à l’État, chaque
communauté, qui se considère propriétaire des terres, tente de définir un règlement qui lui est
propre. Dans le secteur forestier, le conflit est alors inévitable entre l’exploitant qui fonde ses
droits sur les prévisions du droit écrit et les populations qui tiennent les leurs des pratiques
coutumières. Au-delà de la terre, les produits forestiers sont l’objet de convoitises de toutes
sortes.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Figure 2 Incursions humaines, coupes illicites et limites redéfinies de la concession classée

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Du point de vue de l’exploitant, la concession lui donne l’exclusivité du droit à l’exploitation des
ressources. Or pour les populations, la présence de ce dernier ne devrait jamais être interprétée
comme les dispensant de couper du bois ou de chasser dans la forêt (Baker et al., 2004). Leurs
incursions souvent avec la complicité d’exploitants illégaux ne sont pas du goût du
concessionnaire. Aussi, l’usage des permis spéciaux dans les forêts domaniales est de nature à
accentuer la prévalence des conflits. L’État octroie à des individus ou groupe des permis
spéciaux d’exploitation des mines ou de l’ébène par exemple. Les détenteurs de ces permis sont
dès lors fondés à effectuer des incursions dans les UFA remettant ainsi en cause les limites
territoriales de celle-ci. Dans la mesure où la recherche des essences spéciales occasionne
fréquemment la destruction d’autres essences non visées par le permis spécial, le conflit entre le
détenteur d’un permis spécial d’exploitation et le concessionnaire forestier devient inévitable. Au
concessionnaire donc de rechercher les voies et moyens pour sortir d’un tel engrenage.

Actions menées pour atténuer les tensions sociales


En 2005 (26-28 Avril), sous l’instigation de la société FIPCAM, un forum des acteurs de la
gestion durable des ressources de la concession forestière dit «forum 1050» a vu le jour. Sa 2ème
session s’est tenue du 21 au 23 mars 2006. Placé sous la présidence du Gouverneur de la région
du Sud, ce forum a pour mission la coordination des opérations dans et autour de la concession
en vue de la saine exécution de son plan d’aménagement. Spécifiquement, il est chargé entre
autres :
- de promouvoir la concertation et les échanges d’expériences entre les différents acteurs;
- de rechercher la cohérence des interventions;
- d’identifier les activités alternatives en vue de réduire l’exploitation illégale et anarchique des
ressources naturelles dans la zone;
- de gérer les problèmes et les conflits entre membres.
Le forum regroupe l’administration en charge des forêts, les élus locaux, les collectivités
territoriales décentralisées, les ONG internationales et nationales. L’expérience du forum
d’Ebolowa dénote une prise de conscience par les divers acteurs souvent antagonistes de la
nécessité de trouver des réponses globales aux conflits autour de la concession 1050. Le point
d’équilibre recherché par tous est sans doute celui de la gestion durable des ressources.
L’importance d’un cadre de concertation multi-acteurs permanent pour la résolution des conflits
n’est plus à démontrer. En Octobre 2006, à l’occasion de la première Conférence Internationale
des parlementaires sur la Gestion Durable des Écosystèmes Forestiers d’Afrique Centrale, s’est
tenue une session parallèle sur le forum d’Ebolowa et le dialogue multi-acteurs autour de la
concession 1050 (Rapport UICN, Actes conférence, 2006 : 147-166). L’occasion était ainsi
donnée à tous de rompre avec un passé où les acteurs de l’exploitation et de la gestion forestière
entretiennent des rapports d’antagonisme en négligeant le dialogue et la concertation qui sont
pourtant le point essentiel dans la minimalisation des incompréhensions liées à la résolution des
conflits. Toutefois, depuis 2006, la dynamique du forum s’est essoufflée laissant à nouveau la
concession 1050 dans sa situation de départ.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Conclusion
Comme relevé précédemment, une des causes des conflits entre le concessionnaire et les
populations locales est l’inflation des besoins exprimés par ces dernières. Il ne s’agit pas là d’un
cas isolé en zone forestière camerounaise. On peut citer l’exemple des populations de Nguila
dans le département du Mbam et Kim qui ont exigé la construction d’une mosquée à l’exploitant
SOFACAM, alors que le village est sensé être laïc. Toute la communauté ne profiterait pas de ce
genre d’investissement. Il en est de même de la demande d’une case avec clôture pour le chef de
Nguila, réalisation qui ne profiterait qu’au chef et à sa petite famille. Par ailleurs, les engins pour
les travaux champêtres demandés par les populations sont coûteux et donc inaccessibles; les
exploitants forestiers s’interrogent sur la pertinence du système de redistribution qui est
défaillant et explique aussi en partie l’érection des barrages routiers.
Malgré les contestations qui l’entourent, l’existence de la RFA est un début de solutions à la
récurrence des conflits à l’interface concessionnaires –populations locales. C’est un effort de
redistribution des richesses qui pourrait pallier au moins partiellement l’inconvénient de
l’iniquité du plan de zonage et répondre aux revendications des populations qui se sentent
marginalisées. Autour de la concession 1050, c’est la Commune rurale d’Ebolowa qui reçoit
l’argent payé par l’exploitant. Lorsque cet argent est disponible, il est géré par un comité de
gestion présidé par le maire et constitué en principe des représentants des populations riveraines
et des représentants de l’administration. Ce comité est chargé de recueillir les besoins des
populations riveraines par le biais des sous comités constitués dans chaque village. Lorsque les
besoins sont recensés, il choisit un fournisseur pour réaliser les achats et pour les distribuer dans
les villages. Les redevances forestières sont ainsi réparties au profit des populations locales pour
des taux de (50%, 40%, 10%). Le concessionnaire paie plus ou moins bien ces sommes, mais
quand, il le fait, soit le circuit est sinueux et l’argent atteint difficilement les populations cibles,
soit l’argent est saupoudré dans plusieurs villages et, ne peut sous cette forme émiettée,
contribuer au développement local. Au regard de ces observations, l’amélioration du mode de
gestion de la RFA est une nécessité.
Dans l’ensemble, le succès dans la résolution des conflits autour des concessions forestières dépendra
de la manière dont les problèmes de développement des populations seront abordés (OECD, 2008).
Autour de la CF 1050, l’enquête et les entretiens menés avec les acteurs clés révèlent, au-delà des élans
opportunistes et du chantage dont les populations font souvent preuve, l’existence des problèmes réels
au niveau local :
les populations sont enclavées et sous scolarisées; le premier contact avec un exploitant, dans
un contexte d’oisiveté/chômage des jeunes, de manque de suivi dans les projets réalisés
engendre des conflits avec l’exploitant : la demande exprimée aux exploitants est ainsi illimitée;
les structures d’encadrement et de concertation sont absentes; les revendications intempestives
rendent les rapports entre les populations et les exploitants très fragiles, d’où l’érection des
blocus et sabotage en mode dialogue avec divers arrangements à l’amiable. Ces faits dénotent
la complexité des arrangements qui se tissent souvent entre les populations et les exploitants
forestiers. La connivence entre les deux acteurs s’est manifestée au grand jour au Cameroun
dans le cadre des « forêts communautaires ». Les populations se sont battues parfois avec
l'appui secret des exploitants forestiers pour obtenir des forêts dites communautaires et les ont
ensuite cédées aux exploitants forestiers pour y couper le bois. L’État se plaint que ce n’était
pas là du tout la vocation première des forêts communautaires.

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au Cameroun
Au total, l’inflation des revendications des populations traduit la négligence de l’État pour trouver des
solutions à des problèmes structurels tels que l’enclavement, et partant le développement local en
général. La conséquence en est le rejet des responsabilités totales sur le concessionnaire forestier. Cette
situation est aggravée par l’attitude complice des responsables administratifs qui, eux aussi, s’abreuvent
auprès de l’opérateur économique. La faiblesse excessive du tissu socio-économique dans les localités
riveraines de la concession forestière contraste avec l’énormité du potentiel et du revenu de cette
dernière. Elle n’est en aucun cas de nature à suggérer l’implantation d’un climat d’entente entre le
concessionnaire et les populations. Il est donc urgent que l’État prenne ses responsabilités. En attendant
le concessionnaire se trouve aussi sous les feux des critiques acerbes des ONGs écologistes qui
l’accusent de ne pas appliquer des règles d'exploitation et/ou de gestion durable, les conflits sociaux
aidant à renforcer sa mauvaise réputation. Le choix est donc urgent à opérer si l’entreprise prise en
tenaille par des tensions au plan local et des critiques au plan externe veut sortir de cette situation.
Actuellement, seul le processus de certification forestière promu par les organisations internationales
dont le Forest Stewardship Council (FSC) pourrait garantir ce mode de gestion qui soit
économiquement viable, écologiquement acceptable et socialement bénéfique et offrir une voie de salut
au concessionnaire. L’entreprise doit s’y engager de manière plus forte. Elle pourra ainsi rehausser à la
fois ses performances écologiques et économiques. Les investissements supplémentaires requis au plan
social sont d’un coût non négligeable. Mais ils procurent à terme la satisfaction de répondre
durablement aux attentes des populations (Brown et al., 2008). Les certificats de gestion et de
traçabilité peuvent mettre le concessionnaire à l’abri des critiques des autres acteurs.

Bibliographie
Baker et al. (2004) Conflict timber: dimensions of the problem in Asia and Africa. Vol 3:
African cases, rapport final soumis au USAID Vermont, ARD.
Bigpmbe Logo P., Dabire Atamana B. (2002) Gérer autrement les conflits forestiers au
Cameroun. Yaoundé, Presses de l’UCAC.
Brown D. et al. (2008) Legal timber: verification and governance in the forest sector. ODI,
London.
CEW, FIPCAM (2004) Diagnostic préliminaire à l’interface populations locales riveraines-
exploitants forestiers industriels : rapport de mission conjointe dans l’UFA 09017
(province du Sud- Cameroun), mai 2004.
Ngoufo R. (2005) Les espaces forestiers du Cameroun méridional : des images et discours aux
pratiques et réalités. Habilitation à diriger les recherches en Géographie, Tome 3,
Université de Bordeaux 3, 264 p.
Ngoufo R. (2002) Les activités illégales dans le secteur forestier en Afrique Centrale. Rapport World
Wildlife Fund for Nature (WWF), au WWF-Cameroon Programme Office, 37 p.
Ngoufo R., Tsalefac M. (2003a) Logiques d’acteurs et échelles de risques dans l’exploitation forestière
au Cameroun. Communication Xème journées de géographie tropicale, Orléans, 24-26
septembre, 10 p. (à paraître).
Ngoufo R., Tsalefac, M. (2003b) Atomisation de l'espace et gestion du patrimoine forestier au
Cameroun du pouvoir colonial à l'État moderne. Actes des IXe journées de géographie
tropicale, la Rochelle, Communication IXème journées de géographie tropicale, La
Rochelle, 13-15 septembre 2001 , Espaces tropicaux, n°18, Pessac, Dymset, pp. 215 –
225.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
OECD (2008) Natural resources and pro-poor growth, the economics and politics. Édition
préliminaire, 167 p.
Samba T., Lo H. (1996) Les conflits relatifs à la gestion des ressources naturelles et la foresterie
communautaire en Afrique Subsaharienne. FAO, Dakar, 6 p.
UICN (2006) Actes de la première Conférence Internationale des parlementaires sur la Gestion
Durable des Écosystèmes Forestiers d’Afrique Centrale, Yaoundé, Cameroun, du 24 au 27
octobre 2006.

Textes juridiques :

Loi n° 94/01 du 20 janvier 1994 portant régime des forêts, de la faune et de la pêche et textes
subséquents
Décret n°95/531/PM du 23 août 1998 fixant les modalités d’application du régime des forêts.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

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au Cameroun

Chapitre 5

LA SÉCURISATION FONCIÈRE SUR LES FRONTS PIONNIERS AU


CAMEROUN
Moïse Moupou

Résumé
La législation foncière au Cameroun est ambiguë et se prête à des interprétations multiformes. La
superposition de plusieurs droits (coutumier, étatique, positif…) rend difficile la résolution des conflits.
Face aux défis, les solutions sont à «inventer». La sécurisation foncière est une solution pratique aux
problèmes fonciers au Cameroun. Elle passe par des droits reconnus, mais pas nécessairement par un titre.
L’alourdissement des charges démographiques, l’explosion urbaine et l’accaparement des terres par les
citadins ont engendré dans certains terroirs des départs massifs des jeunes et des femmes sans terres vers
les marges de leurs territoires. Ces mouvements osmotiques, non organisés, sont relayés par des
décharges planifiées qui mettent en place des fronts pionniers. Ces derniers accueillent des populations
qui ont tendance à reproduire le schéma ayant conduit à la saturation des terres sur les territoires de
départ. Des conflits d’accès et même d’usage naissent. Dans un contexte de profondes et rapides
transformations économiques, sociales et politiques, il y a nécessairement des recompositions dans l’accès
et le contrôle de la terre et des ressources, des gagnants et des perdants. Comprendre le type de rapports
qui se mettent en place entre les populations et la terre, tel est l’un des objectifs de ce travail. Il repose sur
une série d’analyses des résultats de travaux de terrain

Mots clés : sécurisation foncière, politique foncière, territoires, décentralisation.

Land Security on the Pioneer Frontiers of Cameroon


Abstract
Land legislation in Cameroon is ambiguous and gives way to multiple interpretations. The superposition
of many rights (customs, state, positive…) makes the resolution of conflicts difficult. In the face of the
challenges, solutions have to be “invented”. Land security is a practical solution to land tenure problems
in Cameroon. It involves recognised rights, but not necessarily registered titles. The high demographic
pressure, the explosion of urban areas and the taking-over of land by city dwellers has contributed to the
departure of women and young people towards the margins of their territories. These non organized
movements are followed up by planned settlements on these frontiers. These areas receive populations
who tend to reproduce the patterns that were responsible for overpopulation on their territories of origins,
leading to conflicts of access and usage. In a context of profound and rapid economic, social and political
transformations, there are necessarily reconstructions in terms of access and control of land and resources,
and winners and losers. What types of relations exist between the population and the land – this is one of
the main objectives of this work. It is the result of analysis of field work data gathered for the whole
country.

Key words: Land security, Land tenure systems, Territories and decentralisation.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction
L’alourdissement des charges démographiques, la densification progressive des Hautes Terres du
Cameroun a fait de ses marges le déversoir naturel du trop plein des populations. Une occupation
osmotique s’est alors organisée, recrutant parmi les jeunes et les femmes, les nantis et autres
personnes, les candidats à une parcelle de terre dans les zones d’accueil. Les rapports des
hommes à la terre diffèrent selon qu’ils se trouvent sur leur territoire ou dans un autre territoire.
Ce travail a pour but de susciter une réflexion sur les problèmes fonciers sur les marges en
général et la sécurisation foncière sur les fronts pionniers en général.
Plusieurs études ont été faites sur le foncier au Cameroun (Gonné et al., 2006; Lavigne et al.,
2000; Socpa, 2006), mais très peu ont abordé le problème de la sécurisation foncière (Mope
Simo, 2000). Certes plusieurs études ont traité de ce problème au niveau africain (Le Bris et al.,
1991; Barrière et Barrière, 2002; Toulmin et al. 2003), mais on est loin de dégager un modèle qui
puisse être généralisé à tout le continent. Nous abordons ici le problème sous l’angle de la
sécurisation. Quels sont les droits qui doivent être sécurisés et à qui sont-ils? Pour produire et
bénéficier du fruit de leurs efforts, les agriculteurs et les éleveurs ont besoin d’accéder à la terre
et aux ressources sécurisées. A-t-on pour cela besoin d’immatriculer les terres, ce qui impose
d’en faire une propriété individuelle librement vendable? Quels droits faut-il sécuriser? Le
patrimoine foncier du lignage ou de la famille élargie? Les parcelles différentes en son sein?
L’État est-il prêt à reconnaître des formes de propriété commune d’un groupe familial sur ses
terres, d’une communauté sur des pâturages ou des points d’eau? Plus fondamentalement, qui
sécuriser? Quels sont les droits des migrants, des femmes, des enfants, des clients? Avec la
pression foncière, peut-on sécuriser tout le monde à la fois? Une politique de sécurisation
foncière peut-elle faire l’impasse sur un choix politique? (Lavigne et al., 2003)
L’occidentalisation forcée du foncier en Afrique est-elle une solution? Autant de questions pour
lesquelles toutes les réponses ne seront pas trouvées, mais qui ont le mérite d’être posées.

Contexte de l’étude
Le cadre juridique camerounais en matière foncière est ambigu et se prête à des interprétations
multiformes. La superposition des droits et le non respect de ceux-ci tant par l’État que par les
populations favorisent l’insécurité foncière. Sur les monts Mandara, les fortes densités n’ont pas
incité les populations à partir des montagnes pour les plaines vides d’hommes et faciles à
cultiver. Il faut davantage trouver dans l’invasion acridienne des années 1930-1932 la cause
principale de la descente des montagnards. Les récoltes sont détruites, la disette sévit
sérieusement chez les Matakam. La solution est dans la descente en plaine. Malgré les conditions
avantageuses offertes aux montagnards, très peu descendent, redoutant les razzias des foulbé,
l’insécurité dans les plaines, la conversion à l’islam, l’assimilation et la domination. Sous la
contrainte, les montagnes se vident. La descente des montagnards ne s’accompagne pas d’une
colonisation agricole de nouvelles terres dans la plaine. Elle consiste en un simple glissement de
l’habitat vers les terroirs de piémont (Boutrais, 1973). En 1963, année de la grande descente,
53% des montagnards sont revenus sur le massif et quelques années plus tard, ils ont presque
tous regagnés les rochers.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
De 1976 à 1985, dans le cadre du Projet Nord-Est-Bénoué 1, le transport des populations des
montagnes vers le projet est organisé. Les personnes déplacées sont transportées et bénéficient de
l’encadrement du projet. Mais un retour massif sera observé à partir de 1976. Il est lié aux
difficultés rencontrées par les migrants, à savoir les conflits agriculteurs-éleveurs et la question
foncière. En 2003, la Société Agro-Industrielle de Bénoué (SAIB) s’empare de 100 000 hectares
de terres, détruit les cultures (coton, maïs, mil…) et prive les éleveurs de précieux pâturages.
L’insécurité foncière liée à l’arrivée de la SAIB déclenche à nouveau des mouvements de retour.
Initiée par l’administration coloniale et reprise par l’administration camerounaise, la colonisation
de la rive gauche du Noun sur les marges orientales des Hautes Terres de l’ouest a pour but
d’une part, la décongestion des chefferies «surpeuplées», et d’autre part, l’installation des jeunes
sans terre sur la plaine alluviale du Noun.
Le périmètre de Mbonso dans le nord est occupé grâce à l’action conjuguée de l’administration,
de l’église catholique et des ONG. La vallée du Mbam à l’est connaît une occupation spontanée
des populations qui ont traversé cette vallée au 14ième siècle et qui y retournent, attirés par le café,
la terre, l’eau et la forêt (voir figure 1). C’est ainsi que les Bamoun, les Bafia, les Bamiléké, les
Nso, les Yamba et les Tikar … se réapproprient ces espaces.
La dynamique démographique, la prédation et l’accaparement des terres ont impulsé des
mouvements vers les horizons plus accueillants. Aidés en cela par l’État, l’Église et les ONG, les
populations ont investi les fronts pionniers de Mbonso, Noun, Mbam (figure 1) de la vallée de la
Benoué et du Diamaré (figures 2 et 3), armés de leur savoir faire, de leur seule volonté d’accéder
à la terre, d’améliorer leurs conditions de vie et de réussir.
Toutefois, dans un espace d’enjeux et d’intérêts parfois divergents, il est nécessaire de prendre
des mesures conservatoires pour lutter efficacement contre les actions pouvant engendrer une
dégradation des ressources naturelles.
L’occupation des marges aboutit à la mise en place des fronts pionniers, correspondant à un
besoin réel exprimé par les populations. Les fronts pionniers sont un mode d’appropriation des
terres libres sur les marges des espaces finis. Il peut s’agir des continuums ou des nouveaux
espaces. Il s’agit très souvent de résoudre le problème de la rareté des terres, de désengorger les
zones surpeuplées, d’accéder aux nouvelles terres fertiles, aux nouvelles cultures plus rentables
(café, cacao, riz) et aux nouvelles conditions de travail. Qu’il s’agisse de la rive gauche du Noun
ou de la vallée du Mbam, les marges sont vides d’hommes et attirent depuis plusieurs décennies
les populations installées sur la dorsale camerounaise et les monts Mandara. L’insécurité
foncière y est grandissante du fait de la superposition des droits fonciers.

Clarification du concept de sécurisation foncière


La sécurisation foncière n’a pas de définition stricte. Une définition trop étroite du concept de
sécurité foncière risque d’en faire un équivalent de propriété (Lavigne, 2000). Toutefois, dans ce
travail, nous la considérons comme le processus par lequel les droits fonciers sont validés et
garantis. Par ailleurs, la sécurisation foncière peut être définie comme une «condition nécessaire,
mais non suffisante, de la gestion viable et de l’investissement dans les ressources naturelles. La

1
Le projet Nord-Est-Benoué commence en 1972 avec la création de la Mission d’Études pour l’Aménagement de la
Vallée Supérieure de la Benoué. Il s’agit d’un projet de développement intégré qui a pour but de résoudre le
problème de surpeuplement dans certaines régions de la province de l’Extrême-Nord. Il couvre 10 308 km².

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Figure 1 Les fronts pionniers : sur les marges du Pays Bamoun

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Figure 2 Les densités de la population sur les Mandara

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Figure 3 Mouvements des populations des Mandara vers les marges (fronts pionniers)

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au Cameroun
sécurité foncière est multiforme et changeante. Dans la logique foncière et sociale du territoire,
elle est le produit des interactions sociales : la sécurité est le résultat de l’accord entre les
pratiques de l’individu et les normes sociales du groupe où il évolue. Par contre, dans la logique
de la compétition pour les ressources, et de la mise en valeur guidée par les règles foncières
modernes, les individus recherchent aussi de plus en plus souvent la sécurité à travers des titres
formels et un enregistrement écrit des transactions. Ces deux types de mécanisme ne sont pas
exclusifs, mais ils interfèrent en permanence et ils sont utilisés de façon souple dans les pratiques
et les stratégies des acteurs» (Mathieu, 1995)
La sécurité foncière conditionne la possibilité de produire pour les familles paysannes dans un
contexte d’insécurité foncière. Il faut cependant faire une nette distinction entre sécurisation et
appropriation. La sécurisation foncière est «le droit ressenti par le possesseur d’une parcelle de
terre de gérer et utiliser sa parcelle, de disposer de son produit, d’engager des transactions y
compris des transferts temporaires ou permanents sans entrave ni référence de personne physique
ou morale» (Bruce et al., 1994). Il y a ici une confusion entre sécurité foncière et propriété
foncière. La possibilité de tirer partie d’un accès à la terre ou à une ressource dépend, pour celui
qui l’exploite, de la nature des droits détenus.
L’enjeu de la sécurité foncière n’est donc pas dans la nature des droits dont dispose l’individu,
mais dans le fait que ces droits ne puissent être subitement contestés ou remis en cause
(contestation du droit d’usage, reprise inopinée d’une terre prêtée, …) et donc qu’ils soient
reconnus et légitimes, et puissent en cas de besoin être défendus par les instances d’arbitrage
(qu’elles soient coutumières, religieuses, administratives ou judiciaires). L’incursion de la SAIB
dans le périmètre de Lagdo en est un exemple. Une ambiguïté juridique, le caractère incertain de
la législation foncière, une défaillance des instances d’arbitrage, sont donc aussi source
d’insécurité. La législation foncière en vigueur porte les germes de la déconfiture du système. Il
y a un décalage, surtout en milieu rural, entre la loi foncière et les réalités économiques et
sociales du Cameroun.
L’insécurité foncière trouve ses causes dans la compétition, le décalage de la législation, les
problèmes d’arbitrage renforcés par l’intervention des opérations de développement et le fait que
la préparation et la réalisation de l’aménagement sont des moments privilégiés de manipulation
du droit, d’actualisation des rapports de force et de recomposition foncière.
La sécurité foncière passe par des droits reconnus, mais pas nécessairement par l’établissement
d’un titre. Dans le contexte actuel de pluralité juridique, là où les droits fonciers sont susceptibles
d’être contestés, les ruraux tentent de combiner les deux grands modes de la sécurité foncière :
celle de la communauté locale et celle de l’État. Le premier est du droit coutumier alors que le
second puise dans le répertoire du droit romain.
Dans le cas des aménagements, une sécurité foncière passe d’abord par une clarification de la
propriété de l’aménagement et des responsabilités de la gestion des usagers. Mais une
clarification juridique n’a de sens que si elle valide des arrangements et des consensus locaux,
moyennant vérification de leur équité : un cadre normatif imposé d’en haut n’a guère de chance
d’être efficace. Ce qui pose la question des conditions dans lesquelles des instances de régulation
foncière et ou de gestion de l’aménagement peuvent être constituées, et être légitimes, légales et
efficaces. De telles instances ne se décrètent pas : elles sont le fruit d’un processus de
négociation et de définition des règles du jeu. Souvent sous estimés par les intervenants, pour qui
constituer le comité de gestion suffit à avoir une instance efficace, ce processus de négociation

71
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
des règles internes au groupe, et de la validation administrative de ce règlement est une étape
essentielle de l’intervention (Lavigne et al, 2003).
La sécurisation foncière est donc une question dynamique. Dans un contexte de profondes et
rapides transformations économiques, sociales et politiques, il y a nécessairement des
recompositions dans l’accès et le contrôle de la terre et des ressources, des gagnants et des
perdants. L’objectif n’est pas de figer une situation et de vouloir empêcher les évolutions. Il est
de les réguler, dans une optique d’efficacité économique et d’équité.

Types de rapports fonciers sur les fronts pionniers


Les rapports fonciers constituent un point important de cette étude par une double mise en cause.
En tant qu’expression des rapports sociaux avec le sol, le foncier ne peut se restreindre à la terre
agricole. Il doit englober également l’environnement. La démocratisation de l’accès à la terre a
un coût environnemental important. La législation foncière ne tient pas compte de la spécificité
de certaines terres et des espèces qu’elles portent. Les forêts sacrées sont un exemple parmi tant
d’autres. Les livrer à des personnes qui n’ont qu’une envie, celle de les mettre en valeur, expose
certaines espèces rares à une extinction pure et simple. Or, le rapport juridique des hommes au
milieu naturel ne se traduit pas en termes d’appropriation mais plutôt de contrôle spatial et de
droit d’accès aux ressources (Barrière et Barrière, 2002). Dans la vallée de la Menchum par
exemple, l’extinction d’une espèce végétale a engendré une baisse de la fertilité des femmes et
une augmentation des grossesses extra-utérines.
Les hommes ont des rapports différents à la terre selon qu’ils sont allogènes ou autochtones. Ces
derniers n’ont aucune pression psychologique pour l’accès à la terre, alors que les nouveaux
venus ne cherchent pas seulement l’espace vital, mais à recréer des ensembles lignagers pour le
contrôle de la terre, à accéder à un espace plus vaste. Ce qui effraie souvent les autochtones, pose
un problème d’identité dont les réponses immédiates se trouvent en partie dans la sécurisation
foncière. Pourtant l’univers de représentation des populations des Hautes Terres de l’Ouest fait
de la terre un bien collectif. Toutefois, la pratique, l’évolution du comportement social des
individus influe parfois sur la valeur donnée à la terre.
En pays Bamoun, la terre appartient au sultan, roi des Bamoun 2 qui en est le garant, le gardien.
En cas de conflit, la décision du roi fait force de loi et si le dossier est porté devant la justice
républicaine, c’est le même verdict qui est rendu. Le peuple Bamoun est usufruitier et doit
transmettre cette terre aux générations futures. La terre n’est pas à vendre. Elle peut tout au plus
être prêtée ou louée. Les fronts pionniers de la vallée du Mbam reçoivent annuellement 7000
migrants (Pempème, 2006). La forte pression sur les ressources (terres, forêt) et l’appât du gain
favorisent l’aliénation des terres.
L’aliénation de la terre est une réalité mais constitue une transgression de la coutume. Elle est
mal perçue et vécue comme une déchéance sociale. Vendre la terre c’est s’appauvrir, c’est
appauvrir la famille, le lignage, la communauté. Il n’est donc pas rare qu’on revienne sur les
actes de vente pour sauver l’honneur de la famille. La terre est la mère nourricière qui doit être

2
Le pays Bamoun est une entité socio politique précoloniale, un royaume créé au 14ième siècle sur importante
dépression des Hautes Terres de l’Ouest Cameroun à la tête duquel se trouve un souverain, le sultan roi des
Bamoun. Il couvre 7687 Km² et possède des riches terres volcaniques peu occupées

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
entretenue et non aliénée. Aussi accorde-t-on volontiers la terre aux migrants sans contrepartie
financière quand le répondant est de bonne moralité. Toutefois, les différentes crises
économiques et sociales ont sapé les bases de cet édifice qui aujourd’hui est en ruine. Malgré les
appels du gardien des terres, il y a une généralisation de la vente des terres. Si l’accès à celles-ci
nécessite une acquisition par cession, attribution ou achat, il se transforme pour certains en
accaparement. Les colons reproduisent ainsi sur les zones d’accueil le schéma qui a abouti à la
saturation de la zone de départ. Ils en profitent pour acquérir les vastes plantations abandonnées
au détriment des paysans, n’hésitant parfois pas à les traîner en justice 3.
La pression actuelle sur les terres ne permet plus la détention de vastes unités de production par
des individus. Pendant la période coloniale, plusieurs concessions ont été accordées aux
Européens pour la culture du café. Elles s’étendaient sur des milliers d’hectares (8000 ha). Avec
la chute des cours du café, plusieurs ont abandonné ou vendu lesdites concessions à des
personnes peu soucieuses de l’intérêt général 4. Les conflits fonciers les plus violents et les plus
meurtriers se situent autour de celles-ci. La sécurisation foncière concerne ici tant les migrants
que les autochtones dont les droits volent en éclat avec le temps. Il est urgent de trouver une
solution globale pour toutes ces concessions pour préserver la cohésion sociale et éviter l’esprit
revanchard qui se dessine de part et d’autre. La sécurisation foncière est aussi pertinente pour la
paix et la sécurité entre les peuples.

Droits à sécuriser sur la terre


À partir de quels critères définir les ayants droits à la sécurisation? Quels droits faut-il sécuriser?
Quelle instance disposerait de l’autorité suffisante pour établir et fixer la préséance entre les
habitants historiques fondateurs des villages et «maîtres du territoire» sans que ce soit aux
dépens des immigrants? En cas de contestation des droits d’antériorité «historiques» sur une
même parcelle, comment établir la prééminence des uns sur les autres sans mettre le feu aux
poudres identitaires? La sécurisation des uns ne risque-t-elle pas de d’entraîner automatiquement
non seulement l’insécurité des autres, mais aussi leur exclusion pure et simple?
Un politique de sécurisation foncière nécessite une définition rigoureuse des règles pour
organiser la coexistence entre les différents usages de l’espace, une formalisation des droits
fonciers, une redéfinition du pacte social entre l’État et les citoyens qui précise les types
d’exploitation souhaités, les modes d’accès à la terre et aux ressources naturelles et qui permette
un développement économique équitable, paisible, efficace. Il est ainsi possible de sécuriser à la
fois les ayants droits et les usagers autorisés, en stabilisant la relation qui les lie entre eux. Celle
qui existe entre les Bamoun et leurs voisins étant conflictuelle depuis les épisodes guerrières qui
datent de la période d’installation, et exacerbées par l’avènement du multipartisme au Cameroun.

3
En 2001, un multimilliardaire camerounais n’hésita pas à envoyer en prison des vieilles femmes qui avaient
squatté une ancienne concession européenne située dans la périphérie de Foumbot, qu’il avait acquise alors
qu’une simple interdiction de cultiver lesdites terres aurait suffi.
4
Plusieurs de ces acquéreurs ont fait le déplacement jusqu’en Europe pour convaincre les anciens exploitants de
leur vendre ce qu’ils avaient abandonné (à la communauté locale)

73
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Une superposition des droits non appliqués


Un droit coutumier séculaire
Le régime foncier coutumier régit les terres acquises en vertu de la tradition. Il est
transmissible de père en fils, de génération en génération. Chez les Mandara, les droits sur la
terre sont régies par le chef de rocher. Ni la forte pression démographique, ni les lois de la
république n’ont réussi à faire voler en éclat le système. En pays Bamoun, si les terres
appartiennent à un Kom (ministre) 5, le roi n’a plus le droit de regard sur celle-ci. Dans le cas
contraire, il peut intervenir à tout moment pour procéder à un remembrement des surfaces
occupées au profit d’une autre personne sans terre.
Le système traditionnel d’accès à la terre est fortement enraciné dans les structures sociales. Les
droits sur la terre matérialisent l’appartenance au lignage. Toute la terre est initialement une
propriété collective inaliénable et le roi en est le garant, le garde suprême. Il délègue ses
attributions aux notables (Kom) qui assurent la gestion des dites terres par l’intermédiaire des
gardiens de terres (mutnjü ngwen). Il faut ainsi distinguer entre le droit de gestion,
d’administration et d’usage des terres. Traditionnellement, le droit d’usage revient à tous les
membres de la communauté à la naissance. Le droit de gestion découle de la position au sein de
la hiérarchie sociale. Le droit de gestion suprême revient au roi ou à un notable (Kom ), qui en
assure la distribution. Au sein du lignage, du groupe ou de la famille, l’attribution est orientée
par le système de droits et d’obligations réciproques entre les membres du groupe. L’attribution
confère un droit d’usage. Elle entraîne parfois (mais pas toujours) l’obligation de faire des dons,
temporellement ou de façon régulière (nguon). Il est possible de prêter la terre reçue gratuitement
contre un don mais pas de l’échanger ou de l’aliéner. Elle doit rester sous le contrôle du roi (Fark
Gruninger, 1995; Moupou, 1999).
Les gérants de terre, les chefs de lignage en particulier, ont envers la communauté la
responsabilité pour la gestion intégrale du patrimoine foncier pour les générations futures. Ils ont
l’obligation de fournir suffisamment de terre à tous les membres de leur groupe pour leur
subsistance. Le droit foncier traditionnel n’est pas statique. L’occupation des terres par les
populations actuelles est progressive 6 et date du 14ième siècle.
La terre passe toujours par la main des hommes avant que les femmes y aient accès. L’attribution
préférentielle des terres surtout lors du mariage entraîne des droits d’usage permanents. Cette
distribution au sein des lignages, des groupes et des familles tend à se stabiliser. La terre une fois
allouée, s’hérite de père en fils. Il y a un successeur unique qui hérite également de toutes les
terres, de telle sorte que le patrimoine foncier reste entier. Les autres fils se font attribuer de la
terre encore vierge, ou si ce n’est plus possible au sein du village, l’héritier principal a
l’obligation de les installer au sein du patrimoine familial. Le droit de gestion de la terre a ainsi
tendance à glisser du roi vers les chefs de lignage. Le droit de l’héritier n’est pas un droit

5
Kom, ministre, conseiller du Roi. Le pays Bamoun compte 7 Kom qui contrôlent autant de chefferies supérieures
sur l’ensemble du territoire.
6
Après le voyage du Sultan Njoya, 16ième roi de la dynastie Bamoun en 1906 à Buéa (Sud-Ouest Cameroun) où il
fut impressionné par les vastes plantations qu’il y avait trouvées, il décida que toute personne qui occupait de
façon consécutive une terre depuis 10 ans devenait ainsi propriétaire de ladite terre. Ce qui était une évolution
notable dans le système foncier.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
d’usage exclusif, mais seulement un droit analogue à celui du chef, un droit d’attribution. Il a le
devoir de veiller à ce que le patrimoine reste indivisé, d’installer les personnes dépendant de lui.
Il n’a un droit personnel que sur les cultures permanentes (café, cacao, palmier à huile…). Cette
pratique entraîne une certaine segmentation des terres au sein des lignages. De même, la terre
attribuée aux étrangers qui n’est pas réclamée en une génération tend à être aliénée de façon
permanente (Fark Gruninger, 1995). Une parcelle non cultivée peut être retirée. La légitimation
pour l’utilisation de la terre est d’un côté de l’attribution, de l’autre la culture effective de la
parcelle en question. L’observation de ces pratiques est parfois en contradiction avec le droit
étatique établi.

Un droit étatique dilué


Le Cameroun a hérité de deux législations foncières qui ont coexisté pendant la période
coloniale. La législation britannique et la législation française, toutes inspirées du droit romain.
Au Nord Ouest, la Native Land Ordinance de 1927 prévoyait l’acquisition d’un certificat
d’occupation donnant des droits d’usage proches de ceux du droit traditionnel, mais pour une
période limitée. Cette loi est restée en vigueur jusqu’en 1974.
À l’Ouest, les difficultés d’accès à la terre provoquent le mécontentement des paysans dans la
partie sous administration française du territoire camerounais. Le décret du 17 janvier 1958
accorde à tout camerounais la propriété des terres qu’il exploite dans sa région d’origine, à
condition qu’il l’occupe effectivement depuis 5 ans en vertu d’une coutume incontestée (Morin,
1994). Les lois foncières prévoyaient la possibilité d’immatriculation et la reconnaissance des
droits fonciers coutumiers. La reconnaissance de la propriété individuelle permet d’échapper aux
règles foncières traditionnelles et aux pouvoirs des chefs. Mais il faut braver de nouveaux
pouvoirs, ceux de l’administration chargée de l’immatriculation foncière. Les paysans, très
souvent démunis et peu instruits, ne peuvent pas payer les services de l’équipe
d’immatriculation. Le caractère disparate des principes coutumiers et des codes étrangers a incité
l’élaboration d’une législation foncière en 1974. Elle visait l’uniformisation et la rationalisation
de la gestion, l’organisation et l’utilisation des terres au Cameroun.
Le régime d’immatriculation concerne les terres régies par l’ordonnance 74-1 du 6 juillet 1974
fixant le régime foncier au Cameroun. Ce régime stipule que l’État est le gardien de toutes les
terres. Les terres occupées par les collectivités coutumières avant 1974 ne font pas partie du
domaine national mais peuvent être immatriculées si la demande en est faite. Un droit de chasse
et de cueillette leur est reconnu sur les terres libres de toute occupation effective tant que l’État
n’aura pas donné à ces terres une affectation précise.
Prônant l’immatriculation foncière, cette loi permet au propriétaire foncier d’acheter ou vendre la
terre comme tout produit dans un système d’économie de marché. C’est à partir de la réforme du
droit foncier en 1974 que la législation a un certain impact sur les pratiques d’allocation
foncières. La propriété inaliénable concerne les terres du domaine national ou celles faisant
partie du domaine privé de l’État.
La loi de 1974 fait la distinction entre la propriété privée et la propriété individuelle justifiée par
un titre foncier, le domaine privé de l’État et le domaine national. On peut déduire des textes
législatifs une affirmation du domaine public et privé de l’État, une reconnaissance encore
hésitante des droits fonciers coutumiers et une promotion de l’appropriation privée des terres. Le
concept de domaine national remplace celui de la détention coutumière. Les terres «sans maîtres

75
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
et libres de toute occupation» et toutes les terres occupées sans titre foncier en font partie. Sans
titre foncier, une personne n’a pas le droit d’aliéner mais de cultiver la terre. L’État peut lui
retirer le terrain (pour cause d’utilité publique par exemple) sans indemnisation.
Le principal effet de ces lois est de véhiculer l’idée de l’aliénabilité de la terre et de la propriété
individuelle. La réforme de 1974 a aussi pour objectif de permettre la réalisation des
investissements agricoles d’une certaine taille tout en protégeant les paysans contre l’arbitraire
des chefs. L’accent est mis sur la propriété privée, un type de propriété méconnue dans le
système coutumier mais de plus en plus présent sur le terrain. Selon la Banque Mondiale (1994),
«la propriété est utilisée ici en contradiction avec les droits d’utilisation des terres, mais qui sont
vérifiables et limitées dans le temps». Elle rajoute que la propriété privée de la terre impulse
l’investissement et le développement d’une agriculture performante. L’incongruité de cette
démarche de la Banque Mondiale dans les années 80 est qu’elle veut promouvoir
l’immatriculation foncière au plus fort de la crise économique, quand les populations rurales ont
pour la plupart perdu leurs revenus du fait de la chute des cours des matières premières agricoles
(café, cacao) sur le marché international et sont donc incapables de payer les frais afférents à un
processus d’immatriculation. Ils deviennent ainsi peu réceptifs à cette innovation.
La loi de 1974 autorise les droits individuels de propriété par le biais de l’enregistrement des
parcelles achetées par un individu n’importe où sur le territoire national. La délivrance d’un titre
foncier établit la propriété. Toutefois, des questions se posent quand à «la sécurisation de
jouissance» (Mope Simo, 2000) des familles pauvres qui ne peuvent pas se faire établir un titre
foncier. Si l’immatriculation foncière donne droit à l’aliénation de la terre, n’y a-t-il pas un
danger à ce que certains se dépouillent complètement de toutes leurs terres? Il existe un danger
certain de voir les terres d’une communauté passer sous le contrôle de quelques individus
fortunés par cette voie. À l’usage, l’observation de la loi est effective en milieu urbain. En milieu
rural, la loi n’est observée que par les citadins qui ont profité du nouveau statut de la terre bien
économique, pour s’octroyer de vastes domaines, une véritable prédation foncière au détriment
des jeunes ruraux sans terres. L’immatriculation des terres a créé plus de conflits fonciers en
milieu rural qu’elle n’a contribué au développement de l’activité de production. L’accès à la
terre s’est trouvé modifiée par cette superposition de droits non appliqués.

Une incursion du droit musulman


Le droit musulman s’est invité dans la sécurisation foncière en pays Bamoun. La population
locale, à 70% musulmane, s’inspire de plus en plus du Coran dans les opérations de répartition
de l’héritage. Basé sur le principe que tous les enfants ont droit à l’héritage de leurs parents, les
biens du défunt sont répartis en parts proportionnelles selon le principe du plus petit multiple
commun. Certes il y a une différence entre les parts des enfants et des autres ayants droits, mais
chacun finit par avoir ce qui lui revient de droit. Ce processus aboutit de plus en plus à
l’attribution des parcelles des terres du défunt à tous les enfants, y compris les filles et les
veuves. La femme a ainsi légalement accès à la terre. Cette innovation qui combine plusieurs
droits à la fois a des conséquences sur la production agricole et partant, un réel progrès
économique (Barrière et Barrière, 2002).
Parallèlement à ces innovations, les populations des Hautes Terres de l’Ouest ont tenté d’adapter
le droit foncier traditionnel par des réinterprétations et des modifications graduelles. On se
trouve devant trois systèmes régulant le même domaine. Le droit foncier moderne est loin d’être
appliqué systématiquement. Le rôle du droit coutumier est encore important. Le droit musulman

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
est embryonnaire et peu appliqué. Les perspectives stratégiques que ce cadre juridique ouvre sont
différentes selon le contexte socio-économique. L’allocation des terres est actuellement
caractérisée par une combinaison des systèmes légaux. Les mécanismes d’accès à la terre vont
varier selon les contextes.

Choix politiques, identité et sécurisation foncière


En 1992, au lendemain de l’élection présidentielle, un journal de la place publie le projet de
découpage territorial du principal parti d’opposition, le Social Democratic Front (SDF) qui
s’apprêtait à gérer la cité, la victoire étant pour elle acquise. Sur cette carte, les terres volcaniques
du pays Bamoun sont rattachées à un nouveau département ayant pour chef lieu Bafoussam,
laissant le Bamoun cristallin, aux sols peu fertiles, à l’actuel département du Noun. L’enjeu
territorial est nettement affiché. Bien plus, un fils du pays, candidat à l’élection présidentielle,
n’a pas reçu les suffrages des «étrangers» installés sur les terres de ses ancêtres. Il n’en fallait pas
tant pour raviver les anciennes querelles entre ceux-ci et les Bamoun qui datent de la période
précoloniale et remises à jour en 1958 par l’administrateur colonial. Les « étrangers » ont été
sommés de quitter les terres qu’ils exploitent depuis 25 ans pour certains. Des agressions des
Bamiléké sont signalées, des champs sont saccagés. Pour une élite locale, il y a «un devoir de
veiller sur les terres riches cultivables au risque d’en manquer dans l’avenir». Il ajoute pour les
parcelles qui ont été vendues aux Bamiléké que ni l’État, ni le sultan n’ont autorisé une vente des
terres. Aussi, ceux qui vendent clandestinement sont des voleurs devant la loi et la coutume, et
ceux qui les achètent sont des receleurs. Quelle instance peut valablement statuer pour résoudre
les problèmes de ces acquéreurs qui n’ont aucun titre de propriété et qui sont aujourd’hui
menacés d’expulsion du fait de leurs choix politiques? 7 Un acquéreur s’indigne de cette tournure
prise par les évènements et ne comprend pas que les problèmes politiques soient aujourd’hui
associés aux problèmes fonciers.
Dans la vallée de la Benoué, les migrants ont majoritairement voté pour le mouvement pour la
République (MDR), au lieu du l’UNDP ou le RDPC, le parti au pouvoir. Il s’en est suivi des
représailles qui sont allés jusqu’à l’interdiction de cultiver à certains groupes humains.
Certes l’ethnicisation de la politique a exacerbé les problèmes fonciers sur les marges des hautes
terres. Mais la solution immédiate passe par une sécurisation des droits des acquéreurs et de la
communauté locale. L’acquisition de vastes ensembles par certains fortunés fait ressurgir cette
crainte d’une invasion, d’un manque de terre et exacerbe les problèmes identitaires et politiques.

Innover, légitimer, légiférer


La politique foncière telle que élaborée et mise en œuvre par l’État conduit à une non application
de cette législation. L’État en favorisant l’immatriculation espère récupérer les redevances qui
peuvent être utiles pour le trésor public. Face au peu d’engouement affiché par les populations à

7
Aux élections législatives de 1996, les populations Bamilékés ont voté pour le SDF parti d’opposition très implanté
en région Bamiléké, ce que tolèrent mal certains Bamoun qui estiment que ceux-ci auraient pu voter soit pour le
parti d’un fils du pays et tout au moins, le parti au pouvoir auquel appartient le sultan roi des Bamoun.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
payer celles-ci, l’État peut décider de légitimer la situation actuelle, celle où l’on a d’une part, de
grands propriétaires terriens, de l’autre, de petits exploitants détenteurs de minuscules propriétés
qui finissent par s’exiler pour humaniser de nouveaux territoires. Mais il s’agit d’une fuite en
avant qui ne résout pas pour autant les problèmes fonciers.
Les transformations actuelles des agricultures, des nouveaux usages du sol et des sociétés rurales
mettent en avant la question de la sécurité foncière. Du fait de la croissance démographique, de
l’intégration croissante dans les échanges marchands, la compétition pour l’espace et les
ressources renouvelables s’accroît. Toutefois, on peut retenir les points suivants :
- les évolutions économiques et démographiques contribuent à accroître la compétition
autour des ressources;
- la transformation des systèmes fonciers est le fruit des mutations socio-spatiales et
politiques;
- les problèmes d’insécurité foncière sont provoqués par l’inadaptation des législations
foncières;
- les législations sont peu ou pas appliquées : les slogans «la terre à qui la travaille» font
craindre que les détenteurs des droits ne revendiquent la propriété des terres qu’ils ont
empruntées et poussent les ayants droits coutumiers à réduire les prêts;
- l’affaiblissement de l’État se traduit par une difficulté croissante à faire respecter l’ordre
et à contrôler les conflits : «pendant longtemps, l’État moderne, à travers ses
représentants locaux, s’est substitué aux autorités locales dans ce rôle – limitant ainsi
l’ampleur des affrontements – mais son affaiblissement actuel s’accompagne souvent
d’affrontements fonciers violents». (Lavigne et al., 1998).
Dans le contexte actuel, une meilleure sécurisation foncière se joue sur un triple plan :
- d’abord une reconnaissance des systèmes coutumiers qui réconcilie légalité et légitimité
et supprime la menace que fait peser l’État sur les droits ruraux;
- d’autre part, articuler et hiérarchiser les instances habilitées à arbitrer les litiges fonciers.
- enfin, offrir une possibilité de reconnaissance juridique et administrative aux
arrangements locaux, aussi bien des transactions entre individus (vente, locations,
héritage) que des règles collectives de gestion et des biens communs (parcours, points
d’eau, bas fonds aménagés). Ces trois axes permettent de sortir de la dichotomie des
normes foncières, non pas par l’absorption de l’une par l’autre (un enregistrement
systématique des terres n’est envisageable que dans des cas bien spécifiques) mais en les
articulant.
Le référent foncier précolonial n’est pas un mythe. En pays Bamoun et dans plusieurs sociétés
traditionnelles précoloniales structurées, la terre est régie par une réglementation stricte et bien
adaptée à cette période de l’histoire. L’incapacité à rendre compte de la diversité des modes
d’appropriation existant en régime foncier n’est pas une négation de son existence. L’ardent désir
de développer une propriété privée individuelle censée être le modèle universel est anhistorique.
La propriété individuelle serait l’archétype de la modernité. Certaines études tendent à montrer
que la propriété collective est traditionnelle avec une mise en valeur extensive du sol, alors que
la propriété privée individuelle est moderne et relève de l’intensif. Dans un cas comme dans
l’autre, la légitimité et la légalisé sont les meilleurs garants d’une sécurisation foncière.
La sécurité d’accès à la terre ou à une ressource dépend de différents paramètres :

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
- le contenu de différents droits détenus sur cette terre ou cette ressource (droit d’usage,
droit d’accès, de prélèvement, de gestion ou de contrôle, droit d’exclusion ou
d’aliénation;
- leur inscription dans le temps (tout ou partie d’un cycle annuel d’exploitation, limités
dans le temps ou sans échéance définie, transmissible ou non);
- la possibilité de les faire valoir effectivement, et l’assurance qu’ils ne seront pas
contestés, ou qu’il ne sera pas trop difficile ou coûteux de les faire reconnaître en cas de
contestation. (Lavigne Delville, 1998).
Le refus de vendre les terres est une recherche entre identité et espace dans la durée. C’est une
reconduction transgénérationnelle des contraintes imposées par les générations précédentes.
C’est une volonté de sécurisation foncière appréhendée dans la diachronie, au nom du droit à la
pérennisation d’un certain mode de vie qui anime les populations actuelles.
Le type de rapport que les acquéreurs potentiels des terres doivent avoir avec le sol doit être
légiféré. L’absence d’une législation claire qui définisse les canevas d’utilisation de terres ou qui
prenne en compte le volet environnemental est un danger pour la société. Les personnes qui sont
motivées par le seul souci d’exploiter les ressources naturelles peuvent contribuer à l’extinction
des espèces rares. Certaines plantes de la vallée du Mbam ont des vertus curatives incontestables
et leur disparition a joué sur la reproduction humaine et la cohésion sociale dans cette vallée.

Conclusion
Sous couvert de la science, de l’économie, de la religion, l’Afrique a été dépouillée des ses fils
les plus robustes, colonisée, pillée. Sous couvert de la modernité, les terres africaines sont
formatées pour répondre aux exigences de la mondialisation. S’agit-il d’un choix des populations
ou un besoin économique exprimé par l’État? Il est inutile de vouloir à tout prix régir la tenure
foncière en Afrique en utilisant les principes du droit valable en occident. Les tentatives de
l’occidentalisation forcée en cours ou achevée montrent les limites de cette approche. Les
conflits fonciers sont récurrents et plus violents depuis l’individualisation et l’immatriculation
des terres. Nul n’est besoin de formater une propriété individuelle dans un système collectif. Des
systèmes coutumiers de tenure foncière existent et fonctionnent bien. Il faut les renforcer pour le
bien être des populations. Les solutions aux problèmes fonciers ne sont pas que juridiques ou
foncières. Il faut des politiques économiques dynamiques et cohérentes qui diversifient les
activités, qui permettent d’offrir d’autres sources de revenus aux jeunes et de desserrer ainsi la
pression sur la terre. L’accès équitable au foncier est nécessaire pour un véritable développement
économique. «La sécurité des droits est cruciale pour tous de façon à ce que les millions de petits
exploitants qui dépendent de l’agriculture pour leurs moyens de subsistance puissent survivre et
prospérer au même titre que les investisseurs» (IIED, 2005).
La loi foncière de 1974 a montré son inefficacité en milieu rural. L’immatriculation foncière est
un échec en milieu rural au Cameroun. Il faut donc inventer de nouveaux modes d’accès à la
terre qui allient légitimité et légalité, qui protègent les plus démunis et les plus fragiles,
notamment les femmes et les enfants. Une véritable sécurisation des producteurs passe par des
innovations juridiques où les droits d’appropriation et les droits d’exploitation peuvent être
dissociés. Il ne faut surtout pas tomber dans le juridisme et croire que la sécurisation foncière
proviendra de la promulgation des lois de l’État, de la publication des règles administratives ou
de l’énonciation des normes coutumières. En effet, ce ne sont pas les textes légaux par eux-

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au Cameroun
mêmes qui suffisent à produire la nécessaire sécurisation des droits fonciers. Ce sont les rapports
de force locaux qui déterminent le contexte de l’application concrète des lois et des
réglementations (Delville et al 2003).

Bibliographie
Barrière O., Barrière C. (2002) Un droit à inventer : foncier et environnement dans le delta
intérieur du Niger (Mali). Ird éditions coll. À travers champs, 474 p.
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au Cameroun

Chapitre 6

NOUVEAUX CONFLITS FONCIERS EN MILIEU URBAIN AU


CAMEROUN : LE CAS DES AUTOCHTONES « SANS TERRE » À
YAOUNDÉ

Antoine Socpa

Résumé
Au Cameroun, les disputes foncières les plus connues et les plus révélées au grand public sont celles
opposant des groupes de populations locales (autochtones) à ceux originaires d’ailleurs (allogènes). Cette
situation est assez récurrente dans des villes cosmopolites comme Yaoundé et Douala. L’objet de cette
contribution qui porte sur le cas spécifique de Yaoundé (capitale du Cameroun), n’est pas de revenir sur
ce type de conflit, mais plutôt de lever un pan de voile sur l’opposition entre les populations autochtones
et l’État dans le domaine foncier. Ce nouveau type d’opposition montre que les populations allogènes ne
seraient pas les seules à déposséder les autochtones de leurs terres. En fait, mieux que ces dernières, l’État
participe sous diverses formes, à une importante désappropriation du patrimoine foncier autochtone. Ce
processus s’observe dans les quartiers à lotissements urbains et dans les zones déclarées d’utilité publique
ou inconstructibles parce que situées sur des reliefs périlleux (pentes des collines, piémonts et marécages).
Au même titre que les populations allogènes et sans doute mieux que ces dernières, l’État semble
contribuer, par sa politique d’urbanisation, à la production des « autochtones sans terre ». Cet article
revient sur les processus historiques de désappropriation foncière orchestrée depuis l’État colonial,
analyse les plaintes des autochtones face à cette situation, ainsi que les stratégies développées par ces
derniers pour tenter de reprendre le contrôle des espaces fonciers perdus.

Mots clés : Question foncière, autochtone, allogène, conflit social, politique, droit foncier.

New Kinds of Land Conflicts in Cameroon Urban Areas: The Case of the
"Landless" Indigenous peoples in Yaoundé
Abstract
In Cameroon, most of the common and well known land disputes are those that involve local population
groups (native) and other groups from other regions (non-native). This situation is very common in
cosmopolitan towns such as Yaoundé and Douala. The aim of this paper which focuses on a specific case
study of Yaoundé (the capital city of Cameroon), is not to re-examine this type of conflict; rather, it is to
shed some light on the opposition between native populations and the State over lands. This new type of
opposition shows that in addition to non-native populations, other actors may also be contributing in
depriving natives of their lands. The State for example dispossesses natives of their land heritage through
various means. This can be observed in housing development neighbourhoods, in areas designated as
public utility, or in areas that cannot be developed because of their perilous landscape (hill sides,
piedmonts and marshy lands). Similarly to non-native populations and probably even more so, the State’s
urban development policy seems to contribute to the emergence of «natives without lands». This paper
revisits the historical processes of compulsory land acquisitions that began with the colonial state, and
analyses the complaints of natives about this situation as well as the strategies that they put in place in
their attempt to reclaim their lost land heritage.

Key words: Land issue, Natives, Non-natives, Social conflict, Politics, Land tenure rights.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction
Depuis le début des années 1990, le processus de démocratisation en Afrique subsaharienne a
inauguré une nouvelle ère de conflits urbains entre groupes de populations autochtones et
allogènes. Dans ce domaine, le Cameroun est un exemple frappant. Sur le plan politique, le
passage du parti unique (instauré depuis 1966) au multipartisme (1990), s’était déroulé sur fond
de revendications ethniques parfois violentes dans certaines régions du pays dont Yaoundé, la
capitale politique et le Logone-Chari, un département de la province de l’Extrême Nord
(Champaud, 1991 ; Banock, 1992 ; Tribus Sans Frontières, 1992, 1993). Dans la plupart des cas
et depuis lors, la dispute de l’espace politico-idéologique entre partisans et adversaires du
multipartisme et par la suite, entre partisans du parti politique au pouvoir et des partis de
l’opposition, dépasse largement le cadre politique, pour se focaliser sur l’espace foncier. Cette
situation a conduit de nombreux observateurs de la scène politique camerounaise à établir un lien
de cause à effet entre l’instauration du multipartisme et l’éclatement des conflits à caractère
ethnique. Toutefois, l’analyse profonde des développements politiques de cette période au
Cameroun tend à montrer que l’instauration du multipartisme n’était qu’un prétexte justifiant les
affrontements entre des groupes de populations allogènes et autochtones (Socpa, 2003). En
réalité, c’est bien dans le domaine foncier qu’il faut retrouver les fondements de l’exclusion
ethnique. En fait, depuis les événements des années 1990, l’accalmie observée en période non
électorale tranche net avec les remous d’exclusion plus ou moins exprimés, mais toujours
explicites, qui hantent le quotidien des grands événements politiques (Socpa, 2006).
Les caractères temporels voire épisodiques des conflits fonciers opposant autochtones et
allogènes contrastent avec l’émergence d’un conflit de type nouveau entre les populations
autochtones et l’État. Pour mieux cerner les contours de cette opposition, les données ont été
collectées à partir des sources secondaires et primaires. Les données primaires sont le fruit
d’observations et d’entretiens approfondis menés entre 2002 et 2006 à Yaoundé, capitale
politique camerounaise et site de notre investigation. Au cours de cette recherche, notre attention
s’est principalement focalisée sur l’examen de la conflictualité foncière opposant l’État aux
populations autochtones. L’analyse des données de terrain a permis de rédiger le présent article
qui comporte trois articulations majeures. La première dresse un aperçu historique de l’évolution
de la question foncière au Cameroun en général et à Yaoundé en particulier, avec un accent
spécial sur le rôle des États coloniaux et postcoloniaux. La deuxième partie porte sur le procès de
l’État expropriateur, tandis que la dernière examine quelques stratégies de la revanche des
autochtones contre l’État expropriateur.

Aperçu historique de l’expropriation foncière


Le phénomène de l'expropriation foncière des populations autochtones par l’État pour «cause
d’utilité publique » remonte à la période coloniale. Au Cameroun, il commença dès l'installation
des Allemands en 1884. Lorsque la France prend possession du Cameroun à la suite de la défaite
allemande à la Première Guerre Mondiale en 1916, elle s’efforce après quelques années de
mettre sur pied le régime foncier de l’immatriculation.
Sous les administrations coloniales allemande et française, toutes les terres non mises en valeur
étaient considérées comme «vacantes et sans maître». Au lendemain de l’indépendance en

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Janvier 1960, l’expression «terres vacantes et sans maître» sera progressivement délaissée au
profit de celle du «domaine national» dont la consécration prend effet avec la loi foncière de
1974. Usant de cette nouvelle notion, l’État s’est approprié des parcelles de terres appartenant
historiquement aux communautés locales, ces terres que ces dernières appellent «terres des
ancêtres». Ici naît un conflit entre le droit foncier coutumier fondé sur la notion de «terres des
ancêtres» et le droit foncier moderne (celui en vigueur dans l’État colonial et post-colonial)
fondé sur la notion de «terres vacantes et sans maître» et ensuite sur celle de «domaine national».
Rappelons que la notion de «domaine national» n’est qu’une forme raffinée de celle de «terres
vacantes et sans maîtres».

Clarification des notions de «terre vacante et sans maître» et «domaine


national»
Dans un article sur «le régime foncier rural en Afrique noire», Catherine Coquery-Vidrovitch
(1982 : 65-83) analyse l’impact du système colonial sur la question foncière. La politique
foncière des différentes administrations coloniales a été par définition une «politique de
spoliation» des droits fonciers des populations africaines. Parlant spécifiquement du concept
français de «terres vacantes et sans maîtres» en Afrique Occidentale Française (A.O.F.),
Coquery-Vidrovitch (1982 : 73) écrit que «le problème juridique fut posé dès l’origine de savoir
qui devait être considéré comme le propriétaire des terres conquises». Elle ajoute que la
législation fut caractérisée à ses débuts par le refus de reconnaître l’existence d’un droit indigène.
Elle explique que "… dans l’Afrique traditionnelle précoloniale, la propriété privée n’existait
pas… La terre ne manquait pas; il suffisait pour vivre de brûler et de débroussailler un lambeau
de forêt; les colons arguèrent de la mobilité de certaines tribus pour étayer leur thèse… ils
ignoraient le rôle du chef de terre dont l’existence était pourtant attestée par de nombreux
explorateurs".
Malgré l’évolution relative du contenu du concept de «terres vacantes et sans maître» vers la fin
de la période coloniale, les droits coutumiers des populations indigènes continueront à être
méconnus au cours de la période postcoloniale. C’est dans ce sillage qu’il importe de replacer les
expropriations massives des populations autochtones au cours de la période post-coloniale. Ces
nouvelles formes d’expropriation orchestrées par l’État ne diffèrent en rien à ce qui était observé
au cours de la période coloniale. L’aliénation du droit des populations autochtones à disposer et à
jouir de leurs terres se poursuit. Même dans des cas où la reconnaissance des droits coutumiers
de ces populations était effective, elles ne seraient pas pour autant totalement à l’abri des
mesures d’expropriation pour des «besoins d’utilité publique». L’État postcolonial africain
apparaît ici alors comme le principal agent expropriateur et son action s’observe dans les centres
urbains où les impératifs de l’urbanisation imposent le déguerpissement permanent des
populations, soit pour des besoins de construction de bâtiments et autres infrastructures
administratives, soit pour la promotion de l’habitat social, soit pour l’aménagement et
l’élargissement de la voirie urbaine comme c’est le cas à Yaoundé depuis 2007.
Le problème qui se pose alors est celui de l'opposition entre deux conceptions différentes du
droit de propriété foncière : le droit foncier formel garanti par l'État et le droit foncier informel
garanti par le droit coutumier dans les collectivités locales. Aux rapports social et religieux liant
les populations locales à la terre s'oppose un rapport purement juridique entre l'État et la terre. Et
l'État a tendance à imposer son droit foncier sur celui des collectivités locales. Toutefois, force

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
est de reconnaître qu’il existe d’énormes variations en fonction des contextes et de la charge
émotive ou affective liée à la représentation de la terre chez un groupe socioculturel donné.
Les différentes opérations d’expropriation orchestrées aussi bien par les gouvernements
coloniaux que postcoloniaux n’ont jamais évidemment reçu l’aval des populations (Atéba Yene,
1988). D’une manière générale, les populations expropriées avaient été repoussées à la périphérie
des zones arrachées. Elles ont reçu, lorsque les conditions étaient remplies, une indemnisation
pécuniaire 1 ou des parcelles de terrain en compensation, dans des zones de recasement. 2
La connaissance du texte fixant les modalités d’indemnisation est intéressante pour l’étude des
mécanismes d’expropriation des individus et collectivités locales dans le quartier de Nsimeyong
où nous avons effectué nos recherches. Il faut souligner que jusqu’au moment de leur
expropriation à la fin des années 1970, les collectivités coutumières installées dans la zone Sud
Est de Yaoundé dont Nsimeyong ne pouvaient prétendre qu’à un droit de propriété coutumière.
Or, selon l’ordonnance nº74-1 du 6 juillet 1974 fixant le régime foncier, les terres qui jusque-là
ne faisaient pas l’objet d’une procédure d’immatriculation étaient considérées comme faisant
partie du domaine national dont l’État pouvait disposer comme bon lui semble et au moment
voulu. Pour le cas de Yaoundé, de nombreux propriétaires, soit par ignorance, soit par mépris et
refus de la réglementation, n’avaient pas jugé utile d’engager la procédure d’immatriculation de
leur domaine foncier, continuant ainsi à revendiquer leurs droits ancestraux sur ces parcelles de
terre. Pire encore, ces propriétaires coutumiers continuaient à vendre des parcelles de terres
malgré l’interdiction formelle prescrite par l’article 8 de l’ordonnance nº74-1. Cet article stipule
que «Les actes constitutifs, translatifs ou extinctifs de droits réels immobiliers doivent sous peine
de nullité, être établis en la forme notariée. Sont également nulles de plein droit les cessions et
locations immobilières urbaines ou rurales non immatriculées au nom du vendeur ou du
bailleur…». Ensuite, «sont passibles d’une amende de 25.000 à 100.000 Francs CFA et d’un
emprisonnement de 15 jours à 3 ans ou d’une de ces deux peines seulement les vendeurs, les
bailleurs, ainsi que les notaires et les greffiers notaires auteurs desdits actes». Un point important
à étudier concerne l’évolution des modes de transfert de la propriété foncière des autochtones
aux allogènes dans le Cameroun indépendant.

Évolution des modes de transfert de la propriété foncière de 1960 à nos jours


Deux modes de transferts successifs ont été jusqu’ici enregistrés. Le premier est celui de la
location et le second actuellement en vigueur est celui de la vente. Dans les développements
précédents, nous avons relevé que les puissances coloniales n’avaient ménagé aucun effort pour
aliéner les droits coutumiers sur les terres des ancêtres des populations africaines. Au Cameroun,
il va de soi que les populations étaient incapables de résister pour longtemps à l’accaparement
de leurs «terres des ancêtres» par les puissances coloniales. 3 A Yaoundé, dès l’implantation des

1
Pour Yaoundé, le prix minimum du mètre carré de terre est fixé à 2500 Francs CFA. Cf. Circulaire nº0001 du 22
mars 1994 du vice-premier Ministre chargé de l’Urbanisme et de l’Habitat fixant les prix minimum de vente des
terrains domaniaux.
2
Voir l’Ordonnance nº74-3 du 6 juillet 1974 «relative à la procédure d’expropriation pour cause d’utilité publique
et aux modalités d’indemnisation » précise en ses articles 7, 8 et 9 la procédure d’indemnisation.
3
Un exemple frappant de résistance matée est celui de la pendaison de Rudolf DUALA MANGA BELL, Chef des
Duala et de son secrétaire NGOSO DIN au moment de l’implantation allemande au Cameroun. En effet, par le
traité du 12 juillet 1884 signé entre les Duala et les Allemands qui faisait du Cameroun un protectorat allemand, le
territoire camerounais devenait un domaine national de l’État allemand. Des cinq réserves émises par les chefs

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Français, des mesures d’expropriation et souvent avec un arrière-fond ségrégationniste sont
prises pour refouler la population indigène aux extrémités de la ville. 4 Il suffit de connaître
l’origine et la signification des noms de certains quartiers de Yaoundé comme Mokolo (lieu
éloigné, situé à l’autre bout du monde) ou Obili (ce nom vient du verbe «obliger» – c’est-à-dire
que les populations qui y ont trouvé refuge avaient été obligées d’aller vivre à cet endroit) pour
se rendre compte de la résistance passive des populations autochtones face à leur expropriation
dès l’époque coloniale. Malgré une résistance de faible intensité, le souci constant de ces
populations restait tout de même de préserver ces terres qu’elles considéraient toujours comme
celles des ancêtres.

Le procès de l’État expropriateur


Dans le cadre de sa politique de promotion immobilière, le gouvernement camerounais a confié
depuis les années 1960 la gestion des lotissements urbains à plusieurs organismes d’État dont la
Société Immobilière du Cameroun (SIC), la Mission d’Aménagement et de Gestion des Zones
Industrielles (MAGZI) et la Mission d'Aménagement et d'Equipement des Terrains Urbains et
Ruraux (MAETUR). 5 La SIC construit des résidences individuelles ou des immeubles collectifs
qu'elle met en location ou vend aux personnes physiques et morales. La MAGZI et la MAETUR
aménagent les terrains qu'elles vendent ensuite aux particuliers pour la construction de leurs
habitations. 6 L’apport de ces organismes dans la promotion de l’habitat social (c’est-à-dire à
moindre coût) en milieu urbain camerounais est incontestable. Mais leurs activités
s’accompagnent d’une aliénation de la propriété foncière des populations sur les terres
réquisitionnées et viabilisées par ces sociétés immobilières.
Au Sud-ouest de Yaoundé où nous avons effectué nos recherches, la construction des logements
sociaux (par la SIC) et la viabilisation des terrains (par la MAETUR) ont contribué à
l'expropriation de nombreuses familles autochtones dès le début des années 1980. 7 Quelques
récits semblent nécessaires pour mieux restituer le vécu et la perception des autochtones victimes
de l’expropriation foncière.

Duala, la troisième dénonçait la prétention de la partie allemande de s’approprier des terres camerounaises. Cette
réserve stipulait que «Les terrains cultivés par nous, et les emplacements sur lesquels se trouvent des villages
doivent être la propriété des possesseurs actuels et de leurs descendants». Pour le cas de Yaoundé, voir Atéba
Yene (1988).
4
Sur la politique ségrégationniste de l’administration française en matière d’occupation de l’espace urbain entre
populations blanche et noire dans la ville de Yaoundé, se référer aux publications générales sur l’histoire de
Yaoundé.
5
La Société Immobilière du Cameroun a été créée en 1958, la MAGZI en 1971 et la MAETUR en 1977. Ces
sociétés s’occupent de la production directe et indirecte de l’habitat en milieu urbain camerounais (Pettang, 1995 ;
1998)
6
L'aménagement ou la viabilisation d'un terrain suppose plusieurs choses : création des lotis, adduction d'eau,
électrification, téléphonie, tracé des routes et des servitudes, etc. Un terrain doté de ces infrastructures est plus
prisé que celui qui n'en dispose pas comme dans les quartiers sans lotissements.
7
Cette zone inclut le quartier Nsimeyong dans lequel nous avons concentré nos recherches de terrain.

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au Cameroun
Figure 1 Yaoundé et ses divisions administratives

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Récit nº1
Onana est maître d’éducation physique et sportive dans un établissement de Yaoundé. Il habite le
quartier Obili situé au Sud-ouest de Yaoundé. Il vit en location dans une maison; mais s’il avait
une parcelle de terre, il aimerait bien construire sa propre maison. Au cours de l’entretien que
nous avons eu avec notre interlocuteur, il affirme que :

«… Mes parents avaient un grand lot à Nsimeyong, nous dit-il. C’est là que ma mère avait aussi
un champ. Nous y allions souvent pour cultiver le manioc, les arachides et le maïs. Mais un
jour, nous avons été expropriés de force. La MAETUR a pris de force les terrains qu’elle a
aménagés et revendus. A l’époque, pour calmer les gens, le gouvernement avait promis que de
nouveaux terrains seraient attribués aux personnes qui étaient expropriées. Mais nous n’avons
rien eu jusqu’à ce jour. Il semble peut-être que certaines personnes qui avaient des maisons à
ces endroits avaient eu une compensation. Pour les gens qui n’avaient rien, c’était un peu
compliqué. On disait que nous n’avions aucun droit sur ces terres parce que la terre non
occupée ou vacante appartient à l’État… Actuellement les gens qui ne sont pas de Yaoundé ont
envahi la terre de nos ancêtres. Je comprends qu’ils ont acheté leurs lots à la MAETUR ou chez
des particuliers et que de ce fait, ils ont un certain droit de propriété sur ces terres, mais je me
demande aussi si c’est bien de prendre la terre des ancêtres des autres gens même si on peut
justifier qu’on a versé de l’argent…»

Récit nº 2
Atangana habite Efoulan. Il revendique avoir participé en 1991-1992 à la « chasse aux
allogènes » organisée par des bandes de jeunes autochtones des quartiers Nsam et Efoulan contre
les habitants de Nsimeyong. Avec du recul, il raconte sa participation à ces campagnes nocturnes
de violence contre les biens meubles et immeubles appartenant aux habitants allogènes du
quartier Nsimeyong.
«… l’objectif était de faire partir les allogènes des terres qu’ils occupaient. Ils devaient partir
comme ils sont venus, c’est-à-dire les mains vides. Lors des réunions que nous avons eues avec
les aînés, ils nous disaient que si nous ne chassions pas les étrangers, nous n’aurons pas où nous
construire demain. Nous avons accepté et chaque nuit, nous allions faire des actes " terroristes":
casser les maisons, lancer les pierres sur les toitures et les maisons, laisser aussi des tracts.
L’objectif était de faire peur aux allogènes et finalement de les acculer à la démission. Mais
cela n’a pas été facile puisque ces gens ont aussi riposté. Ils se sont constitués en comité de
vigilance. Maintenant, avec du recul, je me demande si c’était bien ce que je faisais. Nous
attaquions surtout les gens qui étaient installés aux abords du lotissement MAETUR. Mais si on
réussissait à les déloger, je suis certain que l’opération devait s’étendre aux quartiers avec
lotissements, puisque ce sont les mêmes gens que l’on rencontre là-bas. Donc, comme vous
voyez, il y a deux types d’envahisseurs, ceux qui ont envahi d’eux-mêmes en achetant à vil prix
les terres aux autochtones et ceux que l’État a aidés à envahir…»
Ces récits sont assez édifiants. Ils stigmatisent à suffisance le rôle de l’État dans l’expropriation
foncière des autochtones au profit des allogènes. Plus irascible est le second récit qui raconte
minutieusement les opérations vengeresses déployées pour récupérer toutes les parcelles de terre
dont le droit de propriété a changé de main, y compris celles vendues aux allogènes par les
sociétés immobilières.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Convoitise et reconquête des terrains perdus


Dans le récit qui précède, notre informateur affirme que si les autochtones réussissaient à déloger
les allogènes des lotissements traditionnels, le mouvement devait s’étendre inexorablement dans
les quartiers à lotissements urbains. Cette attitude est singulière en ce sens qu’elle introduit dans
le débat une nouvelle dimension de la conflictualité autour du foncier. Celle-ci mérite une
attention particulière. Une lecture attentive de la problématique foncière au Cameroun au cours
des trois dernières décennies permet d’observer deux phénomènes importants, se singularisant
par leur originalité. Ce sont la convoitise des quartiers à lotissements urbains et la reconquête des
domaines fonciers publics.

Les zones de promotion immobilière face à la concupiscence


Le récit suivant, issu de nos recherches au quartier Nsimeyong, montre un bel exemple de
convoitise des terrains d’autrui par certains autochtones.

Récit nº 3
Jules Kouam est cadre dans un établissement bancaire de Yaoundé. Il est propriétaire d’une
maison au quartier Nsimeyong. Sa maison est construite sur un lot MAETUR acquis en 1985. En
1990, il intégrait sa nouvelle maison. Entre 1990 et 1992, alors que les menaces d’expropriation
des allogènes étaient à l’ordre du jour dans certains quartiers de Yaoundé notamment à Emana,
Efoulan, Oyomabang, Jules et ses voisins étaient loin de s’imaginer qu’ils pouvaient être
affectés, ce d’autant plus que les lots qu’ils occupaient leur avaient été vendus par la MAETUR.
Cette assurance n’était que chimère, puisqu’ils seront eux aussi victimes des menaces
d’expulsion. Il convient de souligner dans ce cas que la menace d’expropriation provient des
anciens propriétaires et non de l’État.
« … Il était environ 23 heures lorsque subitement, nous avons entendu des coups de cailloux sur
les persiennes, les murs et la toiture. Nous étions en plein réveillon de noël avec des amis sur le
balcon. Nous avons tout juste eu le temps de nous cacher à l’intérieur de la maison. De la
fenêtre de ma chambre, j’ai aperçu un groupe d’environ dix jeunes; ils portaient des cagoules.
Je me suis demandé ce qui n’allait pas. J’ai voulu téléphoner à la police parce que je pensais
avoir à faire à des bandits. Ensuite, ils ont jeté des morceaux de papiers et s’en sont allés en
chahutant: « Envahisseurs ! Envahisseurs ! Si vous ne donnez pas notre part de fête, vous êtes
cuits ». J’ai tout de suite compris que nous étions atteints par le phénomène de « chasse aux
étrangers » qu’on enregistrait depuis quelques temps dans certains quartiers. J’ai pris la peine
de téléphoner à mes voisins immédiats qui étaient dans la même situation que moi. Sur les tracts
anonymes lancés dans le quartier, ces jeunes se plaignaient que nous sommes installés sur les
terres de leurs parents. De toutes les manières, je ne me rappelle plus de tout ce qu’ils lançaient
comme injures… mais on y retrouvait des termes tels que « envahisseurs », « voleurs de terres ,
….»
Après cet incident, Kouam et ses voisins avaient entrepris d’installer des barricades aux entrées
des routes secondaires qui desservent leur bloc d’habitations. Ils avaient aussi recruté des vigiles
qui filtraient les entrées du bloc dès la tombée de la nuit. Tout suspect était interpellé et
interrogé. C’est en partie grâce à cette forme de dissuasion qu’ils assuraient leur protection
contre les attaques des fils d’anciens propriétaires expropriés par l’État. Cette situation semble
confirmer les propos selon lesquelles : « Les propriétaires bamiléké, surtout dans les faubourgs

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au Cameroun
éloignés [et aussi dans les quartiers à lotissements urbains de Yaoundé], se barricadent … à
grands frais, entourant leurs parcelles d’enceintes hérissées de tessons de bouteille…»8 (Mongo
Beti, 1993 : 63-64).

La revanche des autochtones contre l’État expropriateur


La revanche des autochtones contre l’État expropriateur constitue une nouvelle approche de la
production informelle de l’habitat urbain. Il s’agit simplement pour la plupart des autochtones de
se lancer dans une reconquête – réappropriation des zones déclarées inconstructibles par l’État.
Ces terres, pour la plupart très ingrates, sont revendues aux allogènes qui aussitôt les mettent en
valeur, notamment en y construisant des habitations.
Une photographie aérienne du paysage urbain de Yaoundé montre une parfaite juxtaposition de
quartiers résidentiels et de bidonvilles. En fait, les collines qui ceinturent la ville sont couvertes
de cases serrées les unes contre les autres; la situation est analogue sur les bas-fonds marécageux,
qui eux sont complètement construits. A Yaoundé, comme d’ailleurs dans d’autres villes du
pays, chaque quartier a un «côté cour» et un «côté jardin». Le côté cour correspond au quartier
tel qu’il se présente au promeneur qui sillonne ses rues principales, pour la plupart asphaltées et
qui desservent des villas ou des immeubles de standing variable; le côté «jardin» ou encore «le
derrière» représente l’autre aspect du quartier. C’est en réalité, l’envers du décor. Ici, les cases se
coincent les unes sur les autres: l’accès est un véritable challenge, surtout en saison de pluie; les
hommes cohabitent parfois avec les animaux domestiques; l’accès à l’eau courante n’est pas
régulier; les latrines sont pour la plupart construites sur pilotis en bordure des ruisselets qui
charrient les ordures. Cette situation est commune à quelques légères différences d’appréciation,
à la quasi-totalité des quartiers de Yaoundé, y compris bien sûr le quartier Bastos, zone
résidentielle pour la majorité des expatriés et sièges des ambassades africaines et occidentales. A
ces bandes de sous-quartiers marécageux, il convient d’ajouter les flancs des collines tels que
ceux des monts Mbankolo, de la Carrière, de Mvog-Betsi et bien d’autres sur lesquels continuent
d’être construits des maisons d’habitation.
Toutefois, ce qui est important, ce n’est pas tant le style architectural de ces îlots de sous-
quartiers pauvres dans l’espace urbain, mais les modes d’accès à la propriété foncière. En fait,
l’accès à un lopin de terre dans ces zones n’est pas gratuit. 9 Ces terres, du fait de leur
impraticabilité en matière de construction des maisons d’habitation, sont déclarées comme telles
par l’État. Par conséquent, elles appartiennent au domaine foncier national. Mais, depuis
plusieurs années, les autochtones se livrent à la vente de ces terres marécageuses aux allogènes
qui aussitôt, y bâtissent des maisons dans lesquelles ils habitent eux-mêmes ou qu’ils mettent en
location. Aussi bien dans les zones de marécages que sur les flancs des collines, le prix du mètre
carré de terrain est excessivement meilleur marché, variant de 500 Francs CFA à pas plus de 2
500 F FCA. La détermination des autochtones à vendre leurs terres situées dans des zones
marécageuses ou sur les flancs des collines est une forme de négation du droit de propriété que
s’attribue l’État en les intégrant dans le domaine national pour les raisons évoquées plus haut.
Parfois, c’est sans état d’âme que certains propriétaires coutumiers revendent des terrains tout en

8
Mongo Béti, de son vrai nom Alexandre Biyidi est un écrivain Camerounais de renom. Il est originaire du groupe
ethnique béti.
9
On n’imaginerait jamais un allogène prenant l’initiative de délimiter un lopin de terre et d’y commencer à
construire une maison. Ces terrains sont bel et bien vendus aux allogènes par les autochtones.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
sachant bien que ceux-ci ont été réquisitionnés par l’État et que la procédure d’indemnisation est
en cours.

Récit n° 4
Agent d’administration à la mairie de Yaoundé 1 dans les années 1970-1980, Joseph A. est
informé du projet d’expropriation de la zone Sud de Yaoundé en vue de la promotion
immobilière. Bien informé du difficile scénario des expropriations souvent sans indemnisations
substantielles, il décide de vendre une partie du domaine foncier de sa famille.
« … J'ai pensé qu’il fallait me faire un peu d’argent sur la parcelle de terre qui me revenait
après le partage du domaine familial à l’issue de la mort de mon père. J’ai même conseillé à
mes frères de vendre puisque déjà les Bamiléké dont les femmes faisaient les champs là-bas se
manifestaient pour acheter les terrains. J’ai vendu presque 1500 mètres carrés et j'ai laissé 500
mètres carrés pour moi-même. Au moment de l’expropriation, je n’ai pas trop perdu puisque par
rapport aux autres qui n’avaient rien, juste des miettes sur les arbres fruitiers et les cultures
vivrières. Quand le gouvernement a annoncé l’expropriation, les gens à qui j’avais vendu sont
venus me voir… ils m’ont dit que je les ai escroqués et ils revendiquaient même des
remboursements… il y a eu des problèmes…»
Ce récit et bien d’autres montrent que, du fait de l’incertitude de l’indemnisation suite
à l’expropriation foncière arrangée par l’État, certains propriétaires coutumiers développent des
stratégies visant à réduire les pertes; alors que d’autres transfèrent les pertes sur des tiers.
Etrange est également le comportement de certains individus qui, pourtant bien informés de
l’éventualité d’une opération future d’expropriation, s’entêtent à acheter des lopins de terre sur
les parcelles placées sur la ligne de mire des sociétés immobilières, requises par l’État pour des
besoins d’utilité publique ou situées dans des zones officiellement déclarées impropres à la
construction.
À la suite des éboulements de terrain mortels ayant enseveli plusieurs maisons situés en
contrebas des pentes du mont Mbankolo en saison pluvieuse de l’année 2005, le Délégué du
Gouvernement auprès de la Communauté Urbaine de Yaoundé, avait pris une série de mesures
visant à détruire les sous-quartiers et les quartiers spontanés. Pour montrer un bel exemple, il
commença par la destruction des clôtures et des maisons situées à la lisière de la zone
marécageuse du quartier Bastos. L’événement défraya la chronique et fut relayé par les médias
publics et privés. Au nombre des installations détruites ou en voie de l’être se comptaient celles
d’anciens ministres ou ministres en fonction, de hauts commis de l’État ainsi que de membres du
comité central du parti au pouvoir. Quelques jours après, l’opération, pourtant très médiatisée,
s’arrêtait net, sans explications officielles. Les autres quartiers appartenant au domaine national,
mais occupé «illégalement» selon les autorités municipales se situent sur les flancs du mont
Mbankolo et au lieu dit «carrière sauvage». Les habitants de ces quartiers sont habitués aux
injonctions de déguerpissement. A chaque fois, ils s’attendent au pire mais le calme revient
toujours et la vie peut continuer son cours normal; la vente du restant des flancs de la colline
aussi.
Dans bien d’autres domaines fonciers placés sous la propriété de l’État, le processus de
réappropriation par les autochtones, amorcé depuis quelques années, se poursuit paisiblement,

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au Cameroun
sans que les services étatiques compétents ne réagissent promptement. 10 «La nature ayant
horreur du vide» comme le dit un adage, il semble tout à fait normal pour les autochtones de
récupérer leurs terrains, mieux, d’en tirer profit en les vendant aux potentiels acquéreurs qui
aussitôt les mettent en valeur. S’il advenait par la suite que l’État veuille faire valoir son droit de
propriété sur ces parcelles, il trouverait sur son chemin de nouveaux propriétaires qu’il ne sera
pas facile de déguerpir dans la mesure où ces derniers appartiennent aux hautes sphères de
l’appareil politico-administratif, et sont, selon les cas un poids ou un contrepoids électoral.
De toute évidence, les atermoiements de l’autorité municipale au sujet du déguerpissement des
populations occupant illégalement le domaine privé de l’État montrent que le traitement de ce
genre de dossier est délicat. En réalité, l’autorité hésite à remuer un dossier susceptible
d’engranger un soulèvement populaire qui serait très vite récupéré par les partis de l’opposition
ou qui pourrait les amener à perdre une base électorale réelle ou potentielle. Ainsi, avec ou sans
titre foncier sur les parcelles investies et mises en valeur, les occupants n’entendent pas se faire
déguerpir sans compensation pécuniaire ou, dans le meilleur des cas, être recasés ailleurs dans
les environs de la ville. Aujourd’hui, si l’État se décidait à effectuer un déguerpissement des
occupants illégaux du domaine public, les principaux concernés seraient en majorité les
populations allogènes; mais elles ne seraient que des victimes par procuration, payant ainsi le
prix de leur entêtement à construire partout, et de n’importe quelle manière, sans aucune
observation des règles d’urbanisme en vigueur.

Conclusion
En somme, cet article avait pour objectif principal d’explorer les représentations sociales des
populations autochtones sur l’expropriation foncière dont elles ont été et sont encore victimes du
fait de la réquisition de leur patrimoine domanial ou de la «terre de leurs ancêtres» pour des
besoins d’utilité publique. Les études de cas présentées et analysées dans ce texte apportent des
éléments d’appréciation sur les perceptions sélectives des populations sur l’expropriation
foncière d’origine étatique. Bien plus, elles nous éclairent sur les stratégies mises en œuvre ou
envisagées pour amortir le choc de cette forme d’expropriation foncière autoritaire. Presqu’un
demi siècle après l’indépendance du Cameroun, la question foncière reste encore plus
énigmatique qu’on ne le croyait. Ce phénomène est critique dans les villes où le processus
d’urbanisation rapide a transformé la terre en une denrée commercialisable. La question
importante n’est plus de savoir pourquoi les autochtones vendent la «terre de leurs ancêtres» (ils
n’ont d’ailleurs pas de choix), mais, celle du devenir et aussi de l’identité de la minorité
autochtone dans leur village devenu une ville. Autant faire remarquer que la question foncière est
une bombe à retardement menaçant la sécurité, la cohésion sociale et la stabilité politique en
milieu urbain camerounais.

10
La zone sud du quartier Ngoa-Ekellé, abritant le campus universitaire de Yaoundé I a été ainsi revendue par les
autochtones alors que ce terrain fait partie du domaine de l’Université de Yaoundé I. Les nouveaux propriétaires y
ont aussitôt construit des minis cités pour les étudiants. A l’heure actuelle, il serait inimaginable de penser à la
démolition de ce quartier sous quelque prétexte que ce soit. Une telle initiative pourrait mettre «le feu au
campus», voire dans la capitale.

93
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au Cameroun

Remerciements
Cet article a été rédigé grâce à une bourse post-doctorale de la fondation WOTRO des Pays Bas.

Bibliographie indicative
Atéba Yene, T. 1988, Cameroun: mémoire d’un colonisé, Paris, l’Harmattan
Banock M. (1992) Le processus de démocratisation en Afrique : le cas du Cameroun. Paris,
l’Harmattan.
Champaud J. (1991) Cameroun : Au bord de l’éclatement. Politique Africaine, 44 : 115-120.
Coquery-Vidrovitch C. (dir.) (1982) Histoire des villes et des sociétés humaines. Villes
coloniales. Paris, Laboratoire Connaissance du Tiers-monde, l’Harmattan
Franqueville A. (1984) Yaoundé, construire une capitale. Paris, ORSTOM
Mongo Beti. (1993) La France contre le Cameroun. Paris, Edition la Découverte
Pettang Ch. (1998) Diagnostic de l'habitat urbain au Cameroun. Yaoundé, Presses universitaires
de Yaoundé, Collection Sociétés.
Pettang Ch., Vermande P., Zimmermann M. (1995) L'impact du secteur informel dans la
production de l'habitat au Cameroun. Cahiers des sciences humaines, 31 (4) : 883-903.
Socpa A. (2006) Bailleurs autochtones et locataires allogènes : Enjeu foncier de la participation
politique au Cameroun. Africa Studies Review, 49 (2) : 45-67.
Socpa A. (2003) Démocratisation et autochtonie au Cameroun. Trajectoires régionales
divergentes. Munster, Lit Verlag
Tribus Sans Frontières (1992) Les affrontements ethniques entre Arabes Choa et Kotoko dans le
Logone et Chari (Extrême-Nord) : Haine tribale et massacres humains. Rapport d’étude nº
1; (1993) Conséquences des opérations électorales d’Octobre 1992 sur la cohabitation
entre communautés ethniques dans les provinces du Centre et du Sud. Rapport d’étude nº
2.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 7

ÉTALEMENT URBAIN ET INSÉCURITÉ FONCIÈRE DANS LA


PÉRIPHÉRIE SUD DE YAOUNDÉ (CAMEROUN)
Etienne Collins Kana, Bienvenu Magloire Takem Mbi et Célestin Kaffo

Résumé
La maîtrise de la croissance urbaine et de ses effets induits est une question préoccupante pour les
sociétés contemporaines. Elle se pose avec acuité dans les villes capitales de l’Afrique subsaharienne où
l’urbanisation anarchique et spontanée prend souvent le pas sur les schémas officiels d’aménagement
urbain. La zone sud de Yaoundé présente un cas typique d’urbanisation où la dimension volontaire de
l’aménagement et les formes spontanées se relaient et se confrontent dans les stratégies d’occupation du
sol. Les enquêtes de terrain et l’analyse diachronique des photographies aériennes restituant l’évolution
des paysages mettent en évidence une forte poussée urbaine aux dépens des terres agricoles. Les néo
citadins devenus plus nombreux et diversifiés, se sentent de moins en moins sécurisés du fait de la dualité
de deux systèmes de droit régissant l’accès à la terre : un système moderne élitiste, garantissant
légalement les droits de propriété, et un système coutumier populaire, fonctionnant en marge de la loi.
Dans ce contexte de précarité, marqué par des expropriations, des déguerpissements massifs et une
«complexité» d’opérations d’immatriculation orchestrés par les pouvoirs publics, un vaste réseau
d’interactions empreint de clientélisme de tous ordres s’est développé entre les propriétaires coutumiers,
les administrations impliquées dans la gestion foncière, les démarcheurs, les spéculateurs et les petits
acquéreurs. Cette étude traite du problème de l’insécurité foncière dans la zone sud de Yaoundé; son
objectif est de passer en revue les stratégies d’accès à la terre des différents groupes d’acteurs.

Mots clés : Étalement urbain, gestion urbaine, droits fonciers, insécurité foncière.

Urban Sprawl and Land Insecurity in the Southern Zone of Yaoundé


(Cameroon)

Abstract
The control of urban growth and its induced effects is a preoccupying question for contemporary
societies. It is particularly challenging in the main cities of sub-Saharan Africa where anarchical and
spontaneous urbanisation has generally been underway long before official urban development plans are
implemented. The southern zone of Yaoundé presents a typical case of urbanisation. Here, the dimensions
of voluntary planning and spontaneous development forms occur almost at the same time thus generating
conflicts in terms of strategies of land occupation. Field surveys and an analysis of landscapes highlight
an intensive urban sprawl at the expense of agricultural land. The neo-citizens are increasing in number
and becoming more diversified. However, they feel less secure due to the duality of the systems that
govern the right of access to land: a modern elitist system legally guaranteeing the right of ownership and
a popular customary system which functions outside the law. In this precarious context marked by
massive expropriation and complexity of land registrations, a vast network of interactions involving all
kinds of clientelism has developed between the traditional owners, the administration involved in land
management, canvassers, speculators and small buyers. Focussing on the problem of land insecurity in the
study area, the objective is to review the strategies of access to land of the different groups of actors.

Key words: Urban spread, Urban planning, Land tenure rights, Land insecurity.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction
Les villes capitales de l’Afrique subsaharienne, dans leur grande majorité offrent aujourd’hui le
spectacle saisissant de métropoles urbaines en pleine expansion. La croissance démographique
galopante d’une part, l’exode rural lié au sous-équipement et au manque d’emplois rémunérés en
campagne d’autre part, sont les principaux facteurs justifiant cette expansion. Les villes
s’agrandissent au détriment des villages qui concentraient jusqu’alors l’essentiel de la production
agricole et ce faisant, elles contribuent à la redistribution des populations dans l’espace, à la
restructuration des modes d’occupation humaine des terres.
Dans cette logique, Yaoundé, capitale politique du Cameroun, comptait déjà en 1958 près de 58
000 habitants. De 1976 à 1987, sa population passe de 314 000 habitants à 560 785. En 2001,
elle est estimée à 1 340 474 et pourra passer à 2 651 182 à l’horizon 2020 (Bopda, 1986 ;
Sietchiping, 1999 ; Minville, 2002). Parallèlement à cette poussée démographique, la tâche
urbaine s’accroît et se densifie au détriment des zones rurales périphériques. De moins d’un
hectare au début du siècle dernier, la superficie de la ville est passée successivement de 1 500 ha
en 1956, 5 620 ha en 1979 et 15 919 ha en 2000 (Minville, 2002). Cette croissance spatiale est le
résultat d’un urbanisme réglementaire guidé par les schémas officiels, mais également d’un
urbanisme populaire spontané réalisé sur les marges non réglementées ou peu contrôlées des
plans urbains. À la faveur de cette pression urbaine, la terre devient un important enjeu pour
différents groupes d’acteurs : État, propriétaires coutumiers et acquéreurs immigrés. La
superposition des droits fonciers coutumier et moderne est à l’origine d’une insécurité des ayant
droits sur les terres, contribuant de ce fait à l’émergence d’une multitude de stratégies, plus ou
moins réglementaires d’accès et de gestion des terres.
L’objectif général de ce travail est de montrer comment la pression urbaine génère de l’insécurité
foncière et comment elle est vécue par les différents acteurs des transactions foncières dans la
périphérie sud de Yaoundé. Les données utilisées issues d’une enquête réalisée dans le cadre du
Projet d’Aménagement de la Zone Péri-urbaine de Yaoundé-Nsimalen (INC/PRGIE, 2004) ont
permis de la situer entre 3°35’ et 3°55’ de latitudes Nord, 11°25’ et 11°40’ de longitudes Est
(figure 1). L’intérêt porté sur la périphérie Sud de Yaoundé se justifie par la présence
d’équipements structurants (deux aéroports, la voie ferrée et des grandes pénétrantes…)
susceptibles de polariser la croissance urbaine dans le proche et moyen terme, et de l’importance
des terrains ruraux intégrés dans le département du Mfoundi en 1991 par un décret présidentiel
en prévision de la croissance urbaine. Par ailleurs, d’autres enquêtes ont été réalisées entre 1997
et 2003 et concernent les différents acteurs des transactions foncières (administrations,
propriétaires et/ou détenteurs de droit coutumier, démarcheurs, spéculateurs et acquéreurs). Les
enquêtes de terrain et la synthèse de la littérature sur les déterminants et la caractérisation des
questions fonciers nous ont permis de bâtir ce travail autour de deux grands axes : l’impact de la
progression de la tâche urbaine sur l’espace rural et les stratégies des acteurs face à l’insécurité
foncière. Tout en mettant l’accent sur la dualité des références normatives dans les pratiques
foncières et les principaux acteurs autour de la rente foncière.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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Progression importante de la tâche urbaine aux dépens de l’espace rural


Située dans le voisinage immédiat d’une métropole dynamique et dense, la périphérie sud de
Yaoundé est de facto exposée aux effets de la croissance urbaine de Yaoundé. C’est ainsi que
d’un schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme à l’autre, des aménagements prévus pour
accueillir les citadins de la capitale et/ou leurs activités n’ont cessé de s’étendre vers le sud.

Expansion des équipements consommateurs d’espace


Les schémas et plans d’urbanisme officiels de Yaoundé se succèdent et confirment chaque jour
davantage la vocation de la zone périphérique Sud de Yaoundé, à abriter de grands équipements
indispensables à la ville. Le Plan d’Urbanisme Directeur (PUD) de 1963 soulignait déjà la
présence de l’aéroport militaire et de son périmètre de sécurité, couvrant une superficie de plus
de 100 ha. Profitant des facilités de desserte offertes par la plate-forme aéroportuaire et de la voie
ferrée reliant Yaoundé à Douala, de nombreuses unités industrielles s’implantent le long de la
vallée du Mfoundi, entre Nsam et Mvan.
En 1982, le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU) de Yaoundé projette la
construction d’un autre aéroport à 15 km plus au sud de Yaoundé, dans la zone de Nsimalen. Il
est en outre prévu que l’aéroport sera relié à la ville par une autoroute rectiligne de 20 m
d’emprise latérale et long de quelques 10 km, partant de Mvan à Nsimalen. La vocation
industrielle de la zone de Nsam-Mvan est aussi confirmée avec la création d’une zone
industrielle couvrant une superficie totale de 450 hectares. Sur les reliefs montagneux de l’ouest
et du sud-ouest de la ville déclarés non constructibles en raison de leur caractère fortement pentu,
il est prévu l’érection d’un parc zoologique et botanique sur une superficie de 4 300 ha, pour une
double valorisation : touristique et scientifique.
Malgré les contraintes réglementaires (liées à la non promulgation du SDAU et de ses PDL en
tant que documents opposables aux Tiers) et financières (crise économique et affaiblissement des
dispositifs de planification), le SDAU a tout de même connu un début d’application. L’aéroport
de Nsimalen a été construit à 15 km au sud de Yaoundé, sur une superficie de 370 ha et ouverte à
la circulation depuis 1991. La zone industrielle de Nsam- Mvan, préalablement déclarée d’utilité
publique et déguerpie, au profit de la Mission d’Aménagement des Zones Industrielles (MAGZI)
est aujourd’hui occupée à 30% par les unités industrielles. A l’actif du SDAU, figure la création
et/ou l’aménagement de nombreuses voies structurantes d’emprise généralement supérieure à 10
m : axe Yaoundé Douala, la voie de contournement Est, reliant Ahala à Kondengui, axe
Yaoundé-Mbalmayo au laquel il faudrait associer les 6 à 10 m de couloir d’amenée d’eau reliant
la station de traitement du Nyong au château de redistribution situé au nord de l’aéroport
militaire. Il s’est ainsi engagé la transformation de pans entiers des terroirs villageois en quartiers
urbains, en zones industrielles ou en sites réservés pour l’implantation future d’équipements
divers destinés à assurer le bon fonctionnement de la capitale Yaoundé : nouvel aéroport,
lotissements MAETUR, MAGZI stationnement ou gare routière, ...

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Figure 1 Localisation de la périphérie sud de Yaoundé

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

En 2002, le nouveau SDAU remet en projet l’autoroute de Nsimalen. Il préconise aussi un


élargissement à 24 m d’emprise de la voie de contournement Est. L’idée de traimway ou métro
léger y fait aussi son apparition, avec comme aménagements projetés dans la zone, le doublement
de la voie ferrée actuelle et la construction d’une gare terminale à Mbalngong près de
Mbankomo.
Au total, la zone de Yaoundé Sud apparaît comme une importante réserve de terrains destinée à
accueillir de nombreuses infrastructures qu’impose le développement urbain (INC/PRGIE,
2004). Elle exerce de ce fait un important attrait sur les populations urbaines en quête de lopins
de terre constructibles.

Figure 2 Progression spatiale de la tâche urbaine le long des voies de communication au


sud de Yaoundé entre 1956 et 2001

Croissance spatiale du bâti orientée par le tracé des voies de communication


Yaoundé est une ville cosmopolite qui s’étend aujourd’hui sur près de 16.000 hectares. Son
processus de croissance rapide combine à la fois l’extension spatiale en tâche d’huile autour
d’équipements structurants et une progression tentaculaire le long des voies de communication
(figure 2). Les lotissements nouveaux, en raison de l’offre en emplois et en commodités diverses
(routes bitumées, eau potable et électricité) qui leur sont associés, constituent les principaux
points d’ancrage de l’extension urbaine. Les bordures des axes fixent les premiers migrants et
progressivement, la bande d’urbanisation s’épaissit et s’étire le long de l’axe, phagocytant au
passage d’anciens noyaux villageois. Après la saturation des lignes de crêtes, les constructions

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
progressent sur les versants, puis vers les bas-fonds après remblaiement sommaire et
approfondissement du chenal d’eau. En somme, la trame urbaine s’organise en auréoles plus ou
moins concentriques formées de quartiers urbains plus ou moins récents. Dans ces quartiers, les
populations autochtones ont été fortement diluées et continuent à l’être par des flux sans cesse
renouvelés de migrants en majorité originaires des hautes terres de l’Ouest-Cameroun dont la
saturation humaine est reconnue depuis l’époque coloniale.
La dynamique spatiale de la tâche urbaine de la zone sud de Yaoundé illustre à suffisance les
mécanismes de croissance de la ville toute entière. Dès 1956, chaque colline du centre-ville de
Yaoundé se voit attribuer une fonction spécifique. Les quartiers résidentiels se développent
autour des grands centres commerciaux et administratifs. Des quartiers populaires se créent
spontanément le long des routes et à partir des anciens villages. En 1964, la ville s’étend déjà
vers l’Est et vers le Sud en direction des quartiers tels que Nkomo, Nsam et Nsiméyong.
L’aménagement de la plateforme aéroportuaire vers Mvan-Ekié attire dès lors quelques industries
qui bénéficient des infrastructures de desserte.
À la veille de la publication du SDAU de 1982, l’engagement d’un certain nombre d’opérations
telles que la rénovation des quartiers centraux (Oliga, Messa et le centre-ville), la construction de
la nouvelle présidence, l’aménagement de la vallée de l’ancienne gare entraînent des
déguerpissements massifs. Le reflux de population déguerpie et non suffisamment dédommagée
se retourne vers la périphérie où les terrains bon marché s’accommodent fort bien du faible
pouvoir d’achat du plus grand nombre. Les quartiers Nsimeyong, Biyem-Assi, Nsam, Obobogo
et Ahala se trouvent progressivement engloutis dans la tâche urbaine. Après 1982, les terrains
aisément aménageables situés à l’est de la ville sont desservis en voies de communication et
peuvent désormais accueillir l’excédent de la population. La ville s’étend au détriment d’anciens
villages tels que Nkolo, Biteng, Ekoumdoum, Odza,Ntui Essong. Vers le Sud-Ouest, les fronts
d’urbanisation atteignent Simbock, ainsi que les flancs escarpés des collines censés bénéficier
d’un statut de protection contre les constructions. Les lotissements MAETUR de Mendong et de
Damas servent aussi de catalyseurs à l’occupation du sol. Les anciennes routes de Douala et de
Kribi, ainsi que le chemin de fer fixent un habitat linéaire qui se développe à un rythme moyen.
La construction de l’aéroport de Nsimalen en 1991 induit un développement spontané tout le
long de l’axe qui le relie à la ville. Non loin de là se consolident entre Odza, Messamedongo et
Ahala des quartiers résidentiels de haut standing dont Koweit City, image d’une cité princière des
monarchies pétrolières du Moyen Orient. Ces aires de résidences cossues sont l’expression d’une
bourgeoisie administrative, paradoxalement émergeante dans un contexte de crise économique
drastique qui perdure depuis plus de deux décennies.
En somme, le développement spatial de la zone Sud de Yaoundé s’effectue de manière si rapide
que les interventions urbanistiques des pouvoirs publics visant la viabilisation du cadre de vie ne
se font qu’après coup. La périphérie rurale est progressivement intégrée dans la tâche urbaine, ce
qui créé un climat de compétition voire d’incompréhensions en matière de contrôle,
de distribution, de gestion et de vente des terrains entre une multitude d’acteurs.

Insécurité foncière et stratégies des acteurs


L’évolution de la ville est dictée par un jeu d’intérêts organisé ou non, autour des propriétaires
coutumiers et des pouvoirs publics investis du pouvoir de contrôle, de gestion des terres. Ainsi,
le passage du statut de terre rurale à celui de sol urbain pour la quasi-totalité de l'espace urbain

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
s'accompagne parfois de conflits aigus entre le principe de filiation patrilinéaire et le dispositif
réglementaire de morcellement et d'immatriculation quasi inefficace instauré par l'État.

Dualité des références normatives dans les pratiques foncières

Les pratiques foncières dans la ville de Yaoundé sont régies à la fois par des normes légales
codifiées par l'État à partir des modèles coloniaux et par des règles coutumières plus ou moins
interprétées. Le droit coutumier traditionnel ignore la notion de propriété individuelle de la terre.
Celle-ci appartient en principe à une communauté, au canton, au village ou à la famille lignagère,
mais jamais à l’individu à titre exclusif et privatif. Toutefois, certaines prérogatives existent au
profit de l’individu. Celui-ci peut mettre en valeur pour son compte personnel une parcelle du
domaine collectif. Il en reste le seul maître et peut en jouir paisiblement, mais il ne peut l’aliéner
car la parcelle reste une partie du domaine collectif.
Si la terre n’est pas susceptible d’appropriation privée, les fruits du travail de la terre font en
revanche l’objet d’un droit de propriété privée absolue. De génération en génération et à la
faveur de l’accroissement démographique, des prérogatives naissantes font muter le droit
d’exploitation concédé exceptionnellement à titre individuel aux membres de la communauté en
droit de propriété transmissible comme héritage aux générations futures. Cette évolution créé
souvent des confusions, particulièrement accentuées quand le schéma de transmissibilité
patrilinéaire génère de nombreux ayants droits souvent difficiles à repérer. Par ailleurs, la notion
de délimitation y est assez floue et les espaces interstitiels entre le domaine exploité sont à
l’origine de nombreux conflits entre les membres de la collectivité. Selon Le Roy et al. (1996) la
sécurisation foncière passe par l’affirmation du droit de propriété sur la gestion des ressources. Il
faut aussi souligner que le droit d’exploitation, mû en droit de propriété n’est pas codifié. Il est
par essence géré par la mémoire. Le souvenir et les témoignages en constituent la principale
documentation. Ce qui ne le met pas toujours à l’abri de la manipulation des individus placés en
situation de défense de leurs intérêts vitaux.
L’État, depuis l’époque coloniale a voulu instaurer un régime foncier de droit écrit, prenant
progressivement la relève du droit traditionnel. Dès 1932, le décret du 12 juillet organise la
constatation des droits fonciers sur les terres détenues par les autochtones ou par une collectivité
suivant les règles du droit coutumier. Cette procédure de constatation aboutit à la délivrance d’un
livret foncier qui reconnaît des droits réels de propriété à leurs détenteurs et institue des
techniques d’immatriculation des terres comme seul moyen propre à assurer un droit de
propriété individuelle. Cette politique foncière étrangère aux coutumes et à la tradition locale
sera fidèlement poursuivie par le législateur de l’État indépendant. Malgré le pragmatisme du
législateur qui tente de trouver les solutions adéquates aux nécessités du moment, la complexité
de la question foncière conduit presque inéluctablement à l’inefficacité des politiques de gestion
des sols urbains ou à leur non-réception par les populations.
Pour l’ensemble de la ville de Yaoundé, 29301 Titres Fonciers avaient été établis et octroyés par
le Service du Ministère des Domaines et Affaires Foncières (MINDAF) du Centre à Yaoundé à
la fin d’année 2001. En l’absence d’une mappe foncière pour l’ensemble de la ville et du plan de
localisation adéquat, il n’est pas aisé d’estimer le nombre de Titres Fonciers délivrés par quartier.
Les chiffres avancés à cet effet pour ce qui concerne la zone sud de Yaoundé ne sont
qu’indicatifs (tableau1).

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Tableau 1 Nombre de Titres Fonciers (T.F) dans quelques quartiers et villages de la zone
sud de Yaoundé

Quartiers/ Nbre Quartiers/ Nbre Quartiers/ Nbre


% % %
villages de T. F villages de T.F villages de T.F
Abome 4 0,7 Ekie 7 1,2 Minkan 6 1,0
Nsam-
Afanoyoa I 5 0,9 Ekoumdoum 1 0,2 28 4,8
Mvan
Nsimeyong-
Afanoyoa II 4 0,7 Ekounou 17 2,9 376 64,6
Etoug-Ebe
Ahala 6 1,0 Etoa 7 1,2 Obobogo 16 2,8
Awae 8 1,4 Mendong 6 1,0 Odza 10 1,7
Damas 5 0,9 Messamendongo 6 1,0 Simbock 4 0,7
Efoulan 62 10,7 Meyo 4 0,7 Total 582 100,00
Source : Commission du cadastre fiscal (2002) et enquêtes auprès des chefs de village (2003).

Pour les besoins de la fiscalité foncière la Direction des Impôts a entrepris depuis l’année 2000
un ambitieux projet de numérisation des Titres Fonciers. Jusqu’en 2003 seuls 7430 Titres
Fonciers avaient été convenablement exploités d’autant plus que la diversité des référentiels
géodésiques utilisés pour leur établissement n’a pas facilité une bonne superposition des
documents.
Le nombre élevé des Titres Fonciers dans la zone Nsimeyong- Etoug-Ebé se justifie par de
nombreux morcellements opérés dans les lotissements MAETUR 1. Au total, près 80% de ces
titres sont issus de morcellements, ce qui atteste du caractère dérisoire des immatriculations
directes. Ce faible niveau d’immatriculation peut paraître surprenant pour une ville millionnaire
comme Yaoundé dont la population croît à un rythme moyen de 6% par an. De nombreuses
demandes de Titre Foncier sont enregistrées au service départemental de domaines (fig.3) mais la
méconnaissance des procédures est à l’origine du nombre élevé de rejets, ou de blocage de
l’instruction des dossiers.

Figure 3 Évolution des demandes de Titres Fonciers dans le département du Mfoundi entre
1991 et 2001

350 312
300 283
269
245 248
221 234 234
250 212
207
187
200
150
100
50
0
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001

Source : Service Départemental des Domaines du Mfoundi (2002).

1
Les morcellements MAETUR de Mendong et de Damas n’ont pas été pris en compte.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Toutes personnes interrogées, ignorantes ou non des procédures, déclarent que celles-ci sont
longues, complexes et coûteuses. Elles sont longues parce qu’elles mettent généralement entre 2
et 8 ans, complexes parce que plusieurs administrations y sont impliquées à de degrés divers de
responsabilité, coûteuses parce qu’en plus des frais incompressibles exigés, il faut laisser des
«pots de vin» dans toutes les administrations impliquées. Un enquêté déclare que la descente sur
le terrain de la commission consultative coûte en moyenne 250 000 Fcfa en termes de paiement
du «carburant» aux différents membres. Malgré la vulgarisation en 2005 d’un code de procédure
d’obtention du titre foncier par l’administration, les délais et les procédures administratives
demeurent anormalement longs et complexes. La multiplicité des intervenants et les
interprétations multiples des textes réglementaires renforcent le manque de lisibilité dans les
procédures d’immatriculation foncière. Les trafics d’influence, les passe- droits et la corruption
endémique continuent de privilégier les dignitaires politico- administratives et économiques en
matière d’obtention des titres fonciers.
Toutefois, le Titre Foncier ne garantit plus forcément le droit de propriété exclusive. L’absence
d’un référentiel géodésique uniforme et d’une mappe foncière d’ensemble serait probablement à
l’origine de ce grave manquement. Le référentiel géodésique est une fonction binomiale issue
d’un système de triangulation qui permet de repérer et de positionner les points dans un espace
défini. Pour le cas de Yaoundé, 70% des plans cadastraux sont faits en coordonnées arbitraires,
c’est-à-dire non rattachés à un système fiable de triangulation. Les 30% restants se partagent
entre les référentiels GAUSS et UTM (Universal Transverse Mercator) 2. Cette diversité de
référentiels rend difficile l’établissement et la mise à jour de la mappe foncière d’ensemble. Dans
ces conditions, il est souvent difficile de savoir si un terrain requis ou sollicité a déjà fait l’objet
d’un Titre Foncier ou d’une immatriculation, d’où la prolifération des terrains doublement
immatriculés qui se terminent par de nombreux procès en justice.
À ce titre, le droit foncier moderne comporte de nombreuses exigences auxquelles se plient
difficilement les propriétaires terriens. Par ailleurs, le droit foncier traditionnel, largement
dominant dans les pratiques foncières se heurte à une non reconnaissance officielle qui constitue
un facteur d’insécurité potentielle pour les ayant droits. Mais l’accroissement démographique de
la ville induit une demande en terres aménageables et justifie une large gamme de transactions
foncières faisant intervenir de nombreux acteurs; les unes s’inscrivent dans des schémas
réglementaires définis par la loi, d’autres, plus nombreuses hélas, participent des stratégies de
contournement des contraintes imposées par le système foncier du moderne.

Gestion de la rente foncière et manifestations de l’insécurité


La gestion de la rente foncière urbaine met en rapport divers groupes d’acteurs. Ces derniers,
déploient une multitude de stratégies, face à l’insécurité qui accompagne le passage du statut de
terre rurale à celui de terrains urbains.
Les manifestations de l’insécurité foncière sont multiples et varient d’une zone à l’autre au gré
de la pression urbaine (figure 4). Dans la tâche urbaine ancienne, les installations humaines ont le
plus souvent été faites dans l’irrespect ou mieux, la méconnaissance des règles d’urbanisme, la
culture du Permis de Bâtir n’étant pas encore ancrée dans les mœurs des Yaoundéens. Les

2
Ce sont des systèmes de référence géo-spatiale permettant d’identifier les points sur notre planète Il s’agit de la
projection UTM ou Gauss-Krüger (en langue allemande).

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
opérations ponctuelles et non concertées de rénovation urbaine pourraient s’y traduire dans un
proche avenir par la démolition des habitations qualifiées d’insalubres par la communauté
urbaine, la libération des emprises de la voie publique et de la libération des assiettes foncières
pour opérations urbaines. Le cas le plus préoccupant est celui du domaine MAGZI. Exproprié
par l’État dans les années 1984 au profit de la MAGZI, ce domaine de près de 450 ha
immatriculé mais, non suffisamment mis en valeur a été revendu par les propriétaires coutumiers
aux acquéreurs dont les plus habiles ont réussi l’exploit de se faire établir un titre de propriété.
Les opérations d’expulsion envisagées par la MAGZI se heurtent aujourd’hui aux revendications
légitimes de ces « occupants illégaux ». La commission des grands litiges fonciers créée par
l’administration en charge de question foncière a du mal à trouver une issue négociée.

Figure 4 Typologie des zones d’insécurité foncière au sud de Yaoundé

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Les nouveaux lotissements récemment aménagés (Odza, Koweit City, Messamedongo) en
grande partie par l’initiative privée aux abords des voies structurantes attirent une clientèle
élitiste auprès de laquelle les propriétaires bénéficient d’une accumulation d’influences
suffisamment efficaces pour dissuader d’autres ayant droits potentiels ou réels. Au-delà, d’autres
fronts d’urbanisation plus anarchiques se mettent en place, à la faveur de nombreuses
transactions foncières coutumières dans lesquelles les multiples ventes de la même parcelle
s’opèrent. Les différents acquéreurs s’affrontent et s’intimident mutuellement, à travers des
actions sur le terrain disputé (mise en culture, construction provisoire) et des plaintes auprès de
l’autorité locale.
Dans la zone semi-rurale qui prolonge les tissus urbains récents, les spéculateurs sont
particulièrement actifs pour se constituer des réserves foncières importantes. Pour le faire,
certains se constituent en communauté avec quelques membres des familles autochtones pour
immatriculer le patrimoine foncier familial hérité et non encore réparti; d’autres s’appuient sur
les chefs de villages pour se tailler une part importante dans les réserves foncières
communautaires. Dans ce dépècement, des conflits d’intérêts entre spéculateurs se règlent
généralement par des passe- droits et des pots de vins en faveur des chefs de quartier ou de
villages dont le témoignage peut s’avérer déterminant dans la reconnaissance légale des droits.

Acteurs de la compétition foncière et leurs stratégies


Les pratiques foncières mettent aujourd’hui aux prises plusieurs catégories d’acteurs, parfois aux
casquettes multiples, basculant en fonction des situations, d’une classe à l’autre (fig. 5).

Figure 5 Acteurs impliqués dans la gestion du foncier à Yaoundé

Etat Administration foncière

Facilitateurs

Aménageurs publics et privés Propriétaires coutumiers Spéculateurs

Démarcheurs

Acquéreurs

Cession de droits fonciers Régularisation des droits fonciers

Source : Synthèse des enquêtes de terrain Réalisation : KANA C.E & KAFFO C., 2009

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Rôle de l’État
Il est gestionnaire du domaine public et propriétaire d’un domaine privé, ponctionné sur le
domaine national, à la faveur des déguerpissements et des expropriations des populations,
pratiques qui remontent à la période coloniale. Les terres ainsi spoliées ont permis la constitution
d’assiettes foncières nécessaires à certaines grandes opérations urbaines (création d’un pôle
urbain secondaire à usage d’habitation entre Biyem-Assi et Mendong, la construction de
l’aéroport de Nsimalen sur plus de 400 ha, création de la zone industrielle de Mvan- Nsam,). Les
spoliations foncières sont aussi exécutées même lorsque les contours du projet à réaliser ne sont
pas encore clairement définis. C’est une arme efficace de la puissance publique qui permet
parfois de réaliser des projets non dévoilés mais minutieusement mis en oeuvre, en marge des
finalités avouées mais non recherchées (Bopda, 2004). Elles ont souvent permis à des dignitaires
du système politico- administratif, de régler des comptes ou de constituer des rentes foncières
personnelles, sous la coupe de l’État.

Rôle des Administrations publiques et privées


C’est l’instance de régularisation des droits de propriété à travers la délivrance des titres fonciers
et l’établissement des déclarations d’utilité publique. Elle est le bras séculier de l’État en matière
d’expropriation et de constitution des réserves foncières nécessaires aux opérations urbaines. Elle
fait aussi partie des administrations les plus convoités par les propriétaires terriens et les
spéculateurs en quête de la sécurisation foncière. Les codes de procédures simplifiés de demande
de titres fonciers y sont élaborés mais rarement respectés à la lettre. Cela tient à la fois de
l’inadéquation entre les missions et les moyens humains et matériels mis en œuvre, mais aussi et
surtout du souci des différents intervenants de la procédure, de s’octroyer une part de la rente
foncière périurbaine. C’est ainsi que de nombreux actes de corruption ont cours dans le circuit
d’établissement du titre foncier; des titres de propriété sont délivrés aux individus sur le domaine
privé de l’État non encore mis en valeur. A titre d’illustration, de nombreux titres fonciers
« illégaux » délivrés sur le domaine foncier de la MAGZI de Mvan est à l’origine d’un imbroglio
juridico-administratif qui oppose actuellement l’État à certains habitants de la zone. Entre les
nombreux demandeurs de titres de propriété et l’administration en charge des questions foncières
s’interposent généralement les facilitateurs. Ce sont en général les praticiens du droit et les
géomètres qui tirent parti de l’ignorance des procédures par les masses populaires, ou encore les
agents de l’administration, officiellement condamnés mais officieusement commis à cet effet,
pour négocier les prébendes auprès des demandeurs d’immatriculation.

Rôle des propriétaires coutumiers


Vivant sous la hantise d’une éventuelle expropriation pour cause d’utilité publique, et face à la
forte demande en terre induite par l’urbanisation rapide, les propriétaires coutumiers développent
deux attitudes (Kana et al., 2008). D’une part, les plus éclairés (32%), procèdent à
l’immatriculation de leurs terrains, en prévision des indemnisations lors des expropriations ou
des bonnes affaires en période d’accroissement de la demande en terre. Peu informés des
procédures ou non disposés à les suivre, ils se font le plus souvent épauler par des dignitaires de
l’administration des domaines et affaires foncières ou de l’administration territoriale moyennant
des règlements en nature (portions de terre). Ces derniers, actionnant les instruments des
compétences à eux conférés par l’État se retrouvent être une nouvelle catégorie de grands
propriétaires terriens. D’autre part, les plus nombreux (68%), se lancent sans restriction dans la

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
vente des terrains, une stratégie qui leur permet par ailleurs de se soustraire des contraintes liées
au paiement des taxes foncières très lourdes, souvent doublées de fortes pénalités en cas de
déclaration tardive. "Certificat ou attestation d’abandon des droits coutumiers" est la formule
consacrée dans l’acte de vente. Il est signé souvent en présence des témoins et d’une autorité
coutumière (chef de village et/ou de quartier) dont le témoignage s’avère décisif en cas de litige.

Rôle des rémarcheurs/facilitateurs et spéculateurs


Les démarcheurs sont en passe de devenir un véritable corps de métier à Yaoundé face à la
carence les agences immobilières et compte tenu de la densité des transactions foncières. Entre
l’offre et la demande grandissante, le rôle d’intermédiaire s’avère important. Les acteurs de cette
intermédiation se recrutent parmi les frères, amis ou voisins du vendeur lorsque le terrain est
encore rural et ne bénéficie pas d’une bonne accessibilité. Ensuite, entre en jeu les démarcheurs
professionnels qui gèrent l’interface acheteur/vendeur au mieux de leurs intérêts au fur et à
mesure que s’intensifient les ventes. Les chefs de village et les géomètres constituent l’essentiel
de ce groupe de démarcheurs exceptionnels. Ils sont au contact de la clientèle élitiste auprès de
laquelle ils requièrent des arguments et des passe-droits pour persuader ou dissuader les
propriétaires terriens, déclenchant à leur profit un processus d’accumulation d’influence efficace.
Les spéculateurs quant à eux regroupent les personnes physiques et morales qui soucieuses
d’effectuer des placements dans l’immobilier, anticipent sur le développement urbain pour se
tailler des patrimoines fonciers importants. Sont concernées d’une part, les personnes exerçant
des professions libérales (commerçants, entrepreneurs, assureurs et avocats) qui trouvent en cette
activité une façon de préparer leur retraite. Et d’autre part, les hauts dignitaires de
l’administration, qui le plus souvent, acquièrent les terres soit sous la forme de "récompense pour
services rendus", soit par anticipation au développement urbain du fait de leur appartenance aux
sphères de décision.

Rôle des acquéreurs


En tant que le dernier maillon de la chaîne, soucieux de se libérer des contraintes multiformes de
la location, les acquéreurs font face aux :
- aménageurs publiques ou privés qui offrent des propriétés sécurisées, onéreuses, et en nombre
très limités,
- spéculateurs, soucieux de fructifier leurs investissements initiaux,
- autochtones devenus citadins par la force de la croissance urbaine et vivant sous la hantise des
déguerpissements et expropriations.
Les moins nantis acceptent investir le risque pour ramener les coûts d’acquisition au niveau de
leur bourse. Ils acquièrent auprès des propriétaires coutumiers des terrains généralement prélevés
sur le domaine national ou pire encore, sur le domaine privé de l’Etat, peu ou non sécurisés ou
non encore exploités. Parmi les stratégies dissuasives mais pas toujours efficaces de sécurisation
de ces terres figurent, le versement du montant convenu en une seule tranche, des largesses
envers les chefs de villages et les familles autochtones, la «légalisation» du document de vente au
commissariat ou à la sous préfecture, le militantisme de façade dans le parti au pouvoir, la mise
en culture, les constructions plus ou moins provisoires.
Dans ce labyrinthe socio-administratif, le rôle régulateur des collectivités locales (Communauté
urbaine notamment) dans la mise en valeur des sols urbains devient délicat. Malgré le pouvoir

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
d’organisation, de planification urbaine et de contrôle du sol urbain dévolu par les textes
réglementaires aux municipalités, ces dernières se retrouvent aujourd’hui impuissantes vis à vis
des effets induits, en terme d’urbanisation spontanée, de la spéculation des autochtones et
propriétaires fonciers. Ce pouvoir est le plus souvent exercé en rattrapage plutôt que par
anticipation au développement urbain. Elles se contentent de sanctionner des dérapages qu’on
aurait dû prévenir ou empêcher. C’est sans doute aussi l’une des formes d’exercice des mandats
dans lesquels les élus se sentent moins comptables vis à vis de leurs électeurs que de la hiérarchie
de laquelle ils tiennent leur pouvoir et leur autorité. Mais, comme l’a bien souligné Franqueville
(1984) la demande implicite en terres des citadins les plus défavorisés doit être prise en compte
dans les plans urbanistiques.

Conclusion
La mise en place d’un nouveau pôle de croissance urbaine à travers l’ouverture de l’aéroport de
Yaoundé Nsimalen en 1994 à 20 km environ de la ville et de grands équipements sous-tendant le
développement urbain ont renforcé les enjeux fonciers mettant aux prises plusieurs catégories
d’acteurs aux intérêts divers et variés. Face à l’insécurité foncière justifiée par la superposition
des droits fonciers moderne et traditionnel d’une part, et la nécessaire constitution des réserves
foncières étatiques pour des opérations urbaines d’autre part, les propriétaires fonciers
coutumiers devenus citadins par la force de la croissance urbaine font l’objet de multiples
sollicitations. Ils accueillent en effet une clientèle de plus en plus diversifiée, constituée aussi
bien d’établissements de promotion immobilière que des spéculateurs et de petits acquéreurs. La
rente foncière fait aussi intervenir de nombreux intermédiaires peu ou pas contrôlables, chargés
de faciliter l’immatriculation des terrains (facilitateurs) ou de nouer la rencontre entre l’offre et la
demande en ce qui concerne les lopins de terre constructibles (démarcheurs). Les transactions
opérées dans ou au travers de la réglementation par ces différents intervenants contribuent à un
étalement urbain si rapide que les pouvoirs publics n’interviennent qu’après coup dans le
contrôle de l’occupation des sols urbains, l’offre en infrastructures et commodités diverses. Ainsi
pourrait se perpétuer le profond décalage entre la ville idéale souhaitée et la ville concrète voire
réelle, qui se construit laborieusement du jour au lendemain dans une chaîne d’interventions
nébuleuses dont la complexité n’a d’égale que sa durabilité.

Bibliographie

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post-coloniale du bâti. Thèse de 3ème cycle, Géographie, Université de Yaoundé.
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Kana E.C., Kaffo C., Takem B.M., Simeu Kamdem M. (2008) Enjeux et défis de l’agriculture
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Kana E.C, Ngoufo R. (2004) Conservation et exploitation de l’environnement sur les hauts
reliefs de la périphérie sud-ouest de Yaoundé, Terroirs, n° 4 :. 91 – 116.
Le Roy E., et al, (1996). La sécurisation foncière en Afrique : pour une gestion viable des
ressources renouvelables. Paris, Karthala,. 388p.
MINVILLE/CUY. (2002) SDAU 2020 de Yaoundé. Rapport de présentation.
Sietchiping R. (1999). Mise en évidence de la dynamique urbaine en milieu tropical à partir
d’images TM de Landsat : application à la ville de Yaoundé au Cameroun. 9ième Journées
du Réseau Télédétection; consulter http://www.reseautd.cict.fr/js/js2001/th6.pdf.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 8

RECOMPOSITIONS TERRITORIALES ET GOUVERNANCE URBAINE


SUR FOND DE CONFLITS MULTIFORMES À DOUALA
Joseph Pascal Mbaha et René Joly Assako Assako

Résumé
La métropole doualaise est le lieu d’aboutissement des flux migratoires en provenance de toutes les
régions constituant le territoire national et même au-delà, d’où son statut de ville cosmopolite bien
imprégnée. En effet, en raison de son rayonnement national et international, de son poids économique et
de la forte polarisation exercée sur les villes et campagnes de son espace péri-métropolitain, Douala se
caractérise par une population d'une grande diversité ethnolinguistique. Sa composition socio-ethnique
est fondamentalement marquée du sceau de la pluralité des identités anciennes ou réinventées, calquées
dans l’ensemble sur la mosaïque ethnique du «Grand-Ouest»; du «Grand-Nord» et du Sud Cameroun.
Dans un tel contexte, le processus d’insertion des groupes humains : nationaux (Grassfields, Nordistes…)
et étrangers (Nigérians et Chinois…) notamment dans un environnement social différent, l’acquisition du
pouvoir foncier par ces derniers en terre d’accueil pose de multiples problèmes qui s’inscrivent souvent
dans le cadre des perceptions et de la conflictualité. Le présent chapitre se propose d’analyser les
nouvelles dynamiques à l’œuvre dans cette métropole toujours en construction. Avec le transfert des
monopoles foncier et économique des populations côtières aux «allochtones», les enjeux nouveaux
(fonciers, économiques puis politiques) redeviennent d’actualité. Il s’agit de mettre en exergue la
prégnance des conflits réels ou larvés sous-tendus par des droits d’usage confus, des signatures sociales et
des stratégies de territorialisation concurrentes, le tout sous-tendu par la volonté des gens de la côte à
récupérer ce qui leur a été «spolié» ou «usurpé». La quête d’affirmation territoriale par les différents
groupes humains de la région du Littoral camerounais en général, et de la ville de Douala en particulier,
dans un contexte de démocratisation et de globalisation, est jalonnée de nombreuses contraintes : course
au pouvoir, émergence de l’«autochtonie», dynamique conflictuelle à forte tonalité foncière et identitaire,
instrumentalisation de «l’ethnie» et des «minorités ethniques». L'exacerbation des particularismes
s'interprète dès lors comme un échec du processus d'homogénéisation sociale sous-tendant pourtant en
principe la volonté politique depuis l’indépendance. Cette recherche suggère deux types de solutions aux
conflits à forte connotation identitaire : l'abstraction des identités ou leur reconnaissance. Autrement dit,
si le modèle libéral de l'égalité des droits avait tenu ses promesses en Afrique, les risques de conflits entre
les différents groupes humains seraient peu envisageables.

Mots clés : migrations, recompositions territoriales, Identité, Gouvernance urbaine, justice


spatiale, conflits fonciers, Douala.

Territorial Recomposition and Urban Governance in the Context of Multiple


Types of Conflicts in Douala

Abstract

The Douala metropolis canalizes the migratory flows from all parts of the national territory and even
beyond (Mainet, 1985; Fotsing, 2002), because of its status of a well developed cosmopolitan city.
Indeed, because of its national and international standing of its economic weight and the strong
polarization exercised over the cities and counties within its peri-metropolitan area, the population here is

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
characterized by a huge ethno-linguistic diversity, with its socio-ethnical composition being
fundamentally marked by the seal of plurality of old or redefined identities, traced overall on the ethnic
framework of the Grand-Ouest, the Grand-Nord and South Cameroon. In such a context, the process of
inserting human groups: nationals (Grassfields, Northerners …) and foreigners – Nigerians notably –
within a different social environment, their acquisition of the power conveyed by land poses multiple
problems that often appear in perceptions and conflicts. This chapter aims to analyze the new dynamics
that are underway in the construction of real "metropolitan" areas particularly in Douala but also in
Cameroon in general in the context of democratization and globalization, marked by the transfer of the
monopoly over land and the economy by the coastal populations to the in-migrants and the new
challenges related to land tenure, the economy and policy. What is important is to reveal the real basis of
the conflicts all of which are underpinned by informal “rights”, social customs and competing strategies
of territorialization, all underlain by the coastal peoples’ desire to recover what had been taken from them.
The search for a territorial affirmation by the different population groups in Cameroun’s coastal region in
general, and in the city of Douala in particular is confronted by many constraints: the quest for power, the
emergence of the indigenous people, the conflicting dynamics strongly influenced by land tenure and
identity, the emergence of the concept of “ethnic” and ethnic minorities. Within a context where
particularities are stressed and interpreted as a failure of the homogenization process, this research brings
forth two ways of solving the identity-connected conflicts: abstraction of identities or their recognition. In
other words, if the liberal model of the equity of rights had held to its promises in Africa, the risks of
conflict between different human groups would be less predictable.

Key words: Migrations, Territorial recomposition, Identity, Urban governance, Spatial justice,
Land conflicts, Douala.

Introduction
En tant que cadre de rencontre entre individus d'horizons divers et de cultures variées, «Les villes
sont des lieux où se posent de profondes questions d’appartenance et d'identité. C’est à l’échelle
de la ville que l'idée de communauté et de culture partagées devient Particulièrement
problématique comme base de la citoyenneté» (Rogers, 1998 : 228).
Au Cameroun, les contradictions identitaires à l'allégeance citoyenne républicaine sont marquées
par les revendications ethniques et l'affirmation culturelle-linguistique. La métropole doualaise
est depuis l’époque coloniale une importante agglomération industrielle et portuaire d’Afrique
centrale et capitale économique du Cameroun. Grâce à un taux de croissance annuel supérieur à
5%, Douala est la ville la plus peuplée du pays, avec une population sans cesse en augmentation.
Cette croissance démographique continue détermine un développement spatial de la ville
démesuré. La population a été multipliée par 200 en près de 125 ans (1884-2007); les données
chiffrées connues sont les suivantes : 1946 : 50 000 habitants, 1960 : 160 000, 1976 : 458
000, 1988 : 1 500 000 et pour 2007 (estimation) autour de 3 millions d’habitants (Mainet,
2006). Cette hégémonie démographique est alimentée par des flux migratoires divers et
permanents. En effet, Depuis 1945, les allogènes camerounais («forestiers» du Sud et
«montagnards» de l’Ouest) ont investi la ville. Douala est désormais majoritairement peuplée des
Bamiléké originaires des hautes terres de l’Ouest. Et les autochtones duala et bassa quant à eux
sont très minoritaires (1 à 2 %). Dès lors, Douala et sa zone d’influence font face à un défi
évident qu’elles se doivent de relever. L’explosion urbaine, marquée par la croissance accélérée
de cette métropole, pose la question de l’intégration harmonieuse des différences, au sein de
l’espace urbain et régional, des populations autrefois différentes voire opposées. C’est en ville,

112
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
milieu cosmopolite, que se vit la différence identitaire. Les villes camerounaises, Douala en
particulier, sont depuis 1990 les lieux de cohabitation tumultueuse, d’expression culturelle et les
laboratoires de démocratie. Dans ces arènes, plusieurs défis se doivent d’être relevés entre autres,
ceux de la gouvernance urbaine et de l’intégration politique.

Processus migratoires et dynamiques socio-spatiales


De part son poids économique (métropole industrielle, portuaire et commerciale) et politique
(centre de décision politico-administratif et siège des sociétés), son rayonnement (régional,
national et international), sa polarisation spatiale (influence sur les villes secondaires situées dans
son ombre portée, ainsi que ses formes de domination et de dépendance vis-à-vis de son
hinterland proche ou lointain), Douala est incontestablement la première ville du Cameroun, qui
depuis l’époque coloniale est engagée dans les échanges internationaux et le processus de
mondialisation.
Sous la colonisation européenne, la nécessité d’une main-d’œuvre importante dans les
plantations capitalistes et pour la réalisation des grands travaux de réseaux techniques (chemin
de fer notamment) amène les colons à mener une politique de recrutement des populations
rurales pour effectuer des travaux pénibles, et conséquemment forcés. Le développement des
voies de communication va accentuer la mobilité des populations de l’hinterland vers les villes
du Littoral camerounais en général, et à destination de Douala en particulier. Dès les années
1930, Douala attire les populations de toutes les régions du Cameroun et même de l’extérieur. En
volume, les flux d'entrées et sorties de Douala et de Yaoundé sont les plus importants du pays.
Les régions de l’Ouest et du Nord-ouest apportent le plus gros contingent de migrants. Les
Grassfields ouest-camerounais abritent des peuples de fortes caractéristiques migratoires, non
seulement au Cameroun, mais aussi au-delà des frontières nationales puisque leurs diasporas sont
très représentatives dans le monde entier. La propension migratoire de ces peuples est due au fait
que la région de l’Ouest-Cameroun est la plus exigüe du pays, mais la plus densément peuplée.
Ici la densité moyenne est de 69 hts/km2 contre 13 hts/km2 pour l’ensemble du territoire national.
L’exigüité des terres, le système d’héritage indivisible, sont entre autres, les raisons qui justifient
le «projet migratoire» séculaire de ces populations. Une étude récente (Etong Ngome, 2009)
portant sur la mobilité nationale vers Douala montre que celle-ci est plus accentuée chez les
hommes (57, 83%) que chez les femmes (42,17%) (figure 1). Environ 40% des migrants
originaires des Grassfields arrivent à Douala à la recherche d’un emploi (commerce et affaires
notamment) ; 35,24 % rejoignent la famille, il s’agit surtout des femmes et des enfants qui
viennent retrouver époux et parents; 16% pour les études et 7,62% sont attirés par le mirage de la
vie citadine (cf. diagramme). D’autres migrants sont originaires du pays Bassa (Sanaga-Maritime
et Nyong-et-Kéllé), de la région du Centre, du Grand-nord, du Moungo et du Nkam voisins.
Dans l’ensemble, l’exode rural, principal facteur de l’augmentation de la population urbaine,
reflète une tendance significative pour la population à retrouver dans la ville, un possible espoir
d’ascension sociale. C’est un pari pour l’avenir qui ne rebute pas les candidats, en dépit des
épreuves subies par les premiers migrants.

113
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

100% Autre
90%
80%
70% Rejoindre famille
60%
50% Etudes
40%
30% Mirage vie citadine
20%
10% Emploi urbain
0%

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Source : Enquête Etong Ngomé (2008)

Figure 1 Raison de la venue à Douala.

On pourrait volontiers attribuer à la situation de la majorité des néo-citadins grassfields


(francophones et anglophones) la formule imagée : "un pied dedans, un pied dehors", qui traduit
les incessants va et vient entre la ville et la campagne de populations d'une extraordinaire
mobilité. Et qui se matérialise d'abord par l'existence ou le développement d'activités et d'intérêts
économiques à cheval sur les deux milieux. Le néo-citadin ne rompt que très rarement les
relations avec son village. Assez souvent, il n'est même qu'une sorte de délégué familial,
temporaire ou permanent en milieu urbain. Les attaches rurales des citadins entretiennent des
échanges, difficilement mesurables, de biens et de flux financiers. La pérennité de ces liens, de
ces échanges participe à la survie, voire à la réaffirmation des identités originelles, parfois même
à des reconstructions identitaires et communautaires en milieu urbain. La fréquence de leurs
visites au village, l'importance de leur participation aux cérémonies familiales et aux
investissements collectifs, expriment leur réussite et fondent leur prestige (et parfois leur
pouvoir). Enfin, dans nombre de sociétés, il n' y a de véritable réussite en ville que si elle se
traduit au village par la construction d'une maison, souvent assortie d'un aménagement ou d'une
plantation. L'ampleur du phénomène peut contribuer à une véritable urbanisation des villages
comme c'est le cas en pays bamiléké ou en pays Ibo au Nigéria, fortement représentés à Douala,
dans le commerce général et les affaires. Et la boucle est bouclée quand le citadin en séjour
prolongé ou en retraite au village accède à la chefferie, à la députation ou devient maire... Ainsi,
le prestige et les moyens financiers acquis en ville sont souvent investis en termes d’acquisition
du pouvoir et du prestige social au village.

Croissance démesurée de la grande ville et fragmentation socio-spatiale


La croissance de Douala
La forte convergence permanente des populations des quatre coins du pays et de l’étranger vers
Douala a entrainé une croissance démographique continue qui détermine un développement
spatial démesuré de la ville (figure 2). La population a été multipliée par 200 en près de 125 ans
(1884-2007) et dépasserait de nos jours 3 millions d’habitants. Avec l’afflux migratoire continu,
Douala redistribue les populations qu’elle attire entre ses différents quartiers, ses périphéries et
les villages environnants. L’extension spatiale de la ville se fait sous la forme de «coulées
urbaines». Pour l’espace urbanisé et en cours d’urbanisation, selon les sources de la MAETUR

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
(Mission d’aménagement et d’équipement des terrains urbains et ruraux), on retient les ordres de
grandeur suivants : en 1980, 4800 hectares, en 1990, 9458 ha (x 2), en 2000, 17 850 ha (soit 13
000 ha en plus par rapport à 1980 et un nouveau doublement après 1990).

Figure 2 Croissance et extensions de la ville de Douala

Les changements d’échelle successifs (figure 1) mettent en exergue trois périodes significatives
depuis 1945. Dès l’origine l’organisation spatiale interne est mal contenue par les autorités
publiques. La structure duale (ou triple à Douala) de toute ville coloniale perdure, mais l’héritage
s’est trouvé largement complexifié après 1960. Une diversité morphologique et une boulimie
d’espace ont été accentuées par l’illégalité.
Pendant la période 1960-1985, Douala émerge en métropole et accueille deux tiers des industries
camerounaises. Les sièges sociaux des banques, les directions générales des grandes entreprises
demeurent fixés dans la métropole économique et n’ont pas encore été incitées à déménager dans
la capitale politique Yaoundé. Durant ces 25 années, le fait géographique majeur selon nous est
l’avènement de la ville africaine, laquelle conquiert centre et péri-centre. A la périphérie, les
extensions en taches d’huile recouvrent d’abord les interfluves, pour faire disparaître ensuite les
bas-fonds marécageux et les drains des marigots en créant de véritables polders, immédiatement
colonisés par des constructions précaires au début. Ces «coulées urbaines» se remplissent
d’allogènes provenant de New Bell ou directement de néo-citadins arrivant des campagnes. La
mosaïque ethnique contrastée de New Bell est reproduite à l’identique dans ces zones qui
s’appellent «Nylon», «Bépanda», «Maképé», etc. A l’issue de la période, l’espace aggloméré
couvre environ 5 000 hectares (dont 4 000 pour l’habitat). Désormais Douala s’étend d’Est en
Ouest sur 30 kilomètres et sur 10 kilomètres du Nord au Sud. Entre 1985 et 2007, Douala est

115
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
une très grande ville africaine, moderne mais incomplète. On assiste à un nouvel étalement, en
dehors des règles, du front urbain jusqu’à plus de 50 kilomètres (Dibombari, Dibamba, Manoka,
Djebale). Durant cette phase se conjuguent changement d’échelle et crise urbaine. Le fait majeur
paraît être la généralisation de l’informel (à 70 % du secteur d’activité) : camerounisation et
africanisation de l’économie. Dans un tel contexte, les quartiers tels : «Ibadan», New-Bell…
apparaissent hyperactifs où grouillent débrouillardises et toutes sortes de petits métiers. La crise
urbaine saute aux yeux dans le domaine des transports urbains en commun qui a transgressé la
compétence des pouvoirs publics. Les taxis de ville agréés ne suffisent plus. D'où la prolifération
des taxis clandestins (motos-taxis ou bend skins en pidgin) dans les extensions populaires. Ce
phénomène a pris une ampleur vite incontrôlable (motos chinoises bon marché, conducteur sans
permis et sans assurance) et contribue de manière significative à l'extension du front
d'urbanisation. En somme, la croissance accélérée de la métropole doualaise ne se limite pas à la
périphérie immédiate. Elle projette ses tentacules sur son hinterland proche ou lointain qui revêt
ainsi, du fait de la proximité de la grande ville, un caractère urbain. Cette urbanisation
phénoménale masque mal la fragmentation de l’espace et les logiques ethniques antinomiques
associées.

Construction ethno-régionale des territoires


L’observation du paysage urbain de Douala révèle de nombreux facteurs de différenciation
croissante des territoires comme fournisseurs de clivages et de «frontières» ou de formes de
ségrégation. Des quartiers à forte dominante d’«expatriés» existent. De tous temps, autochtones
et allogènes ne se mélangent pas. L’appartenance ethnique des habitants de Douala est un critère
essentiel à retenir pour étudier et comprendre le système urbain doualais (figure 3).

Territoires ou quartiers majoritairement «allogènes»


- Les Duala et apparentés sont principalement dans les quartiers Akwa, Bali, Bonapriso,
Bonassama, Bonamappé, Bonandalè, Bonadouma, Sodiko etc.
- Les Bassa sont fortement implantés dans la zone dite «Bassa» : quartiers Ndoghem I et II,
Ndokoti, Ndogbong, Ndogsimbi, Ndogbati, Kotto, Makepé ;
- Les Bakoko : leur zone traditionnelle d’habitation est Yassa et ses environs (Mbanga, Ngoli…);
- Les Bamiléké se retrouvent majoritairement à New-Bell kassalafam, Nkololoun, Bépanda,
Maképé, Zone Nylon, Mabanda, Yongyong, Besseké, Grand Moulin et New Déido;
- Les Bétis sont fortement installés à Nkololoun, Nkolmintag, Cité Enseignants et Nyalla,
- Les populations du Nkam occupent le Camp Yabassi où elles cohabitent plus ou moins
conflictuellement avec les Nigérians Ibo (psychose de la guerre de Bakassi aidant);
- Les gens du Mbam se retrouvent à Nkane Bonadibong et New-Bell (Mbam-Ewondo);
- Les Sénegalais, Maliens, Beninois, Togolais sont aux quartiers New-Bell Congo et Makea;
- Les Occidentaux ont depuis l’époque coloniale aménagés les quartiers chics : Bonadouma et
Bonaprioso qu’ils occupent jusqu’à nos jours.
Les quartiers se signalent par la prépondérance d'une ethnie et les différents groupes semblent
même s'installer selon un mode d’organisation propre à chacun. Des tontines ou cotisations
jointes à l’aide familiale ou ethnique ont été efficaces pour l’achat aux autochtones des lopins de
terre constructibles. On s’est entendu pour creuser et entretenir drains et fossés destinés à
l’évacuation des eaux pluviales ou usées, pour aligner les rues, pour construire des ponts souvent

116
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
dangereux (car faits en matériaux provisoires ou de récupération) afin d’éviter de longs détours.
Des manifestations socio-culturelles à base ethnique rythment la cité, notamment le Ngondo chez
les Duala, les «Côtiers», les Pongo, …. La fédération des «Sawa» essaie de susciter le
regroupement des originaires du littoral et invente le concept de «sawaïté» afin de sauvegarder le
souvenir d’un passé glorieux, conserver un rôle politique éminent et résister à l’«invasion» des
allogènes à forte connotation Bamiléké. En même temps, on voit émerger un nouveau groupe,
celui des «Bamiléké de Douala» de 2ème ou 3ème génération, en quête de cimetière à Douala;
c’est-à-dire du lieu où ils seront inhumés, car victimes de la saturation foncière sur les hautes
terres de l’Ouest, et précisément dans la concession familiale d’où leur père est originaire, ils ont
coupé tout contact avec leur terroir ancestral.

Conception et réalisation : Mbaha J. P et Tchuikoua L. B. (Juin 2009)


Source : Fond carte CUD/AUD/SOU, 1/60 000e

Figure 3 Recomposition des territoires et fragmentation/ségrégation spatiale à Douala

La ville de Douala, espace polarisant, est donc sous l'emprise des particularismes
communautaires. Son éclatement en quartiers hétérogènes pose une question fondamentale : la
géographie sociale des quartiers est-elle la simple projection sur l’espace des divisions d’une
société de plus en plus inégalitaire ou les fractures territoriales aggravent-elles les inégalités
sociales? Le terroir se présente désormais comme un pôle identitaire en ville. Ces logiques de
colonisation de l'espace, observée déjà à Yaoundé (Ela, 1983), indiquent la prépondérance des
replis identitaires à caractère ethnique dans les milieux urbains camerounais, notamment à

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Douala et Yaoundé. A travers cette logique, il est aussi question de la quête de sécurité et des
voies de recours face à la dureté de la vie en ville.
La notion de Justice Spatiale articule la Justice Sociale avec l’espace. Dimension fondamentale
des sociétés humaines, l'organisation de l'espace est la traduction géographique des faits de
société et rétroagit elle-même sur les relations sociales (Lefebvre 1968, 1972). En conséquence,
la justice et l’injustice s'y donnent à voir. Dans la métropole doualaise, l’analyse des interactions
entre espace et société est nécessaire à la compréhension des injustices sociales et à la réflexion
appliquée sur les politiques territoriales visant à les réduire. Douala est une illustration forte de la
traduction spatiale de l’injustice socio-économique des villes d’Afrique subsaharienne. On y voit
une différence remarquable, d’un quartier à l’autre, en terme de choix du site d’implantation
(population à bas niveau de revenu dans les zone résiduelles et à risque : Mabanda, Ngwele,
Sodiko, Grand Hangar, Bilongue, Brazaville), mais aussi de dotation en infrastructure sociale de
base; et populations aisées dans les quartiers chics du centre et les nouveaux quartiers péri-
centraux dont l’implantation obéit à un plan d’urbanisme : Bonapriso, Bali, Logpom, Denver
etc.). Les quartiers pauvres du Nord-Ouest et du Sud-Est de la ville sont pratiquement tous
colonisés par les migrants dont la majeure partie arrive des hautes terres de l’Ouest Cameroun, ce
qui traduit certainement une stratégie qui consiste à répugner les espaces rejetés par les autres et
dont l’aménagement est de loin plus coûteux que la construction d’une maison classique. Il s’agit
aussi d’espaces choisis pour l’opportunité qu’offre le site en matière d’agriculture intra-urbaine
(vivrier et maraîchage) et d’élevage porcin, autant d’activités traditionnelles transposés par ces
populations allochtones dans un espace urbain. Dès lors, l’injustice spatiale et sociale se traduit
par la timide voire l’absence des dotations par les pouvoirs publics en infrastructure de base.
Cette situation s’observe dans le sud-est de Douala (Quartiers Billes, Bilongue, Song-Mahop,
Soboum) où aucune adduction d’eau potable n’est observée. Cette situation traduit
vraisemblablement une injustice sociale, dans la mesure où la part belle est accordée aux
populations résidant dans les zones anciennement occupées et les espaces périphériques
récemment aménagés. Cette situation s’aggrave avec l’enclavement de ces quartiers résiduels et
accentue le problème d’insalubrité dans ces quartiers dont l’accès est limité, les cas des quartiers
Billes, Song-Mahop et de Bilongue illustrent à merveille ce constat.
À l’instar du Cameroun, Douala est un espace multiethnique et cosmopolite, où se profilent des
difficultés d’intégration, d’unité, d’acceptation de l’autre, et où se développent des réflexions et
pratiques identitaires. Il convient dès lors d’analyser dans cet espace fédérateur ou d’accueil
perpétuellement en construction, les facteurs et les enjeux (économiques, politiques et fonciers)
de la dynamique conflictuelle qui sous-tendent les rapports entre les groupes humains en
présence.

Identité, perceptions différentielles et nouvelles formes de sociabilité : vers le


rejet de l’autre?
L’altérité est aussi fortement traduite dans les perceptions des autres. L’accentuation du flux
migratoire national depuis plus d’un siècle et les problèmes associés, engendrent des mutations,
influencent ou transforment des économies, créent de nouvelles formes de sociabilité dans la
zone d’accueil et y provoquent des décompositions et recompositions de tout genre, créant ainsi
un champ d’investigation original susceptible d’offrir des pistes de recherche novatrices. Dans
cette optique, nous pouvons envisager l’hypothèse que le processus d’insertion des groupes

118
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
humains : Grassfields et étrangers - Nigérians et Chinois notamment - dans un environnement
social différent, l’acquisition du monopole foncier et du pouvoir politique par ces derniers en
terre d’accueil pose de multiples problèmes qui s’inscrivent souvent dans le cadre des
perceptions et de la conflictualité. Chez les Bamiléké, l’organisation sociale privilégie
l’économie via la constitution d’une épargne, préalable à tout investissement. Cependant, la
structure sociale privilégie aussi les inégalités intra et intergénérationnelles du fait des traditions
restées encore très vivaces malgré la richesse et la modernité ambiante qui mettent à la
disposition des entrepreneurs des instruments de contrôle de la désaccumulation. La tontine est
ici un merveilleux outil de capitalisation. Au plan économique, quelques chiffres illustrent
l’ampleur de l’accumulation. Warnier (1993) note très opportunément que : «Lors du
recensement de la population du Cameroun en 1976, les Bamiléké comptaient 58% des
importateurs nationaux, 94% des boutiques des grands marchés des villes, 75% des acheteurs de
cacao, 47% des grossistes industriels, 80% de la flotte des taxis, 50% du secteur informel et
métiers de la rue».
Au regard des griefs que les uns et les autres formulent pour accuser leurs protagonistes, il
ressort que les populations «autochtones», Duala, pongo, Abo, Bassa etc., estiment que les
migrants grassfields sont des «envahisseurs», qui les dépossèdent de leur terrains
communautaires. Dans cette région du Littoral, du Département du Wouri à ceux du Moungo et
de la Sanaga Maritime, ceux-ci disposent en effet de l’essentiel des magasins de commerce. Les
«autochtones» traitent les Grassfields de malhonnêtes et les accusent d’être d’une intelligence
nuisible. Seulement, la confiscation des biens dont il est fait état ici procéderait d’un abus
délibéré de langage, car elle fait référence à la monopolisation par ces populations des
établissements de petit commerce (vente de gros et détail) des comptoirs sur les marchés
ruraux et urbains de la région, mais aussi des terres agricoles et constructibles. Cette
monopolisation n’offrirait que peu d’issues aux populations locales, celle de commercer
majoritairement avec les occupants et l’oisiveté. Pour les populations locales effectivement, il
s’agit d’une situation qui les défavorise et retarde le progrès de la région, dans la mesure où elles
voient chaque année, les revenus collectés de la vente des produits vivriers et de rente s’engloutir
dans les tontines des Grassfields pour finalement ne promouvoir que le développement de leurs
chefferies d’origine. Il s’agit d’un discours qui se construit à la faveur d’un présupposé lui-même
factice et caricatural, à savoir la régionalisation autoritaire des richesses conférant un certain
droit d’usufruit aux populations «autochtones», dans un espace qui apparaît pourtant comme une
zone de colonisation pour tous les acteurs. C’est de cette manière qu’il convient de saisir le
recours à une expression comme la «confiscation». Pourtant l’intelligibilité d’une telle
catégorisation pose problème, la construction de la «fortune» des populations grassfields en terre
d’accueil résultant de leurs investissements dans les activités économiques plutôt que de
l’extorsion, de l’usurpation de biens de production aux populations dites indigènes.
Les populations Grassfields tiennent quant à elles les gens de la côte pour «paresseux»,
«indolents», «fainéants» ce qui aurait peut-être amené les colons à préférer des hommes plus
robustes et travailleurs acharnés originaires des hauts plateaux de l’Ouest-Cameroun, dans
l’accomplissement des travaux d’usine (ouvriers et manœuvres) et dans la construction du
chemin de fer. Les Grassfields traitent aussi les autochtones de «fêtards», fondamentalement
enclins à la jouissance sous toutes ses formes, plus attachés à la «vie», à la «ville» et à la
modernité qu’aux terres ancestrales dont ils seraient devenus des oublieux. Selon les migrants,
les «côtiers» seraient par conséquent jaloux de la réussite économique et sociale des
ressortissants de l’Ouest-Cameroun.

119
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Ces perceptions touchent aussi les étrangers, notamment les Ibo du Nigéria et les Chinois vivants
au cœur de la métropole doualaise. Ces deux groupes sans souffrir d’exclusion, vivent tout de
même une difficile sociabilité du fait de perception dont ils sont l’objet. Les représentations que
se font les Camerounais du Sud vis-à-vis des Nigérians sont en général négatives, même si on
peut observer ici et là quelques îlots de «sympathie». Les Ibo sont caricaturés par les populations
locales comme des personnages irrévérencieux et iconoclastes. Perçus comme individualistes et
issus des «démocraties villageoises» (Ejiofor, 1981; Boutet, 1992; Weiss, 1998; Nkene, 2002),
c'est-à-dire des sociétés sans hiérarchie, ils ont tendance à transposer ce modèle de rapports
sociétaux lâches non seulement dans toutes les zones d’accueil du littoral atlantique, notamment
dans les grandes villes comme Douala, dans les villes secondaires comme Kribi, mais aussi dans
les petites bourgades péri-métropolitaines du Moungo. Par ailleurs, l’analyse attentive des
plaintes aux commissariats de Douala (Nkene, 2002) fait ressortir certains faits récurrents : la
proportion élevée de motifs liés à l’injure et à l’abus de confiance (50%) d’une part, et d’autre
part, la proportion importante d’Ibo impliqués dans les affaires louches (80%). Il en ressort que
la mauvaise image projetée sur l’immigrant nigérian semble le fait, toute proportion gardée, des
Ibo que des Yoruba ou Haoussa-Fulani. Leur présence dans des gangs de voleurs ou de meurtres
macabres tend également à crédibiliser cette hypothèse. Ils sont constamment auteurs de faits
sociaux pour le moins abjects. (Assassinats, vols, viols, trafic de drogue, de corps et d’organes
humains ….). Il faut aussi signaler que l’impétuosité des immigrants nigérians ainsi que leur sens
d’accumulation qui rappelle l’ethos des gens des hautes terres de l’ouest, des Kiluyu du Kenya,
et des populations d’origine chinoise, ne semble guère plaire ni aux populations locales, ni même
aux Grassfields, malgré les «témoignages de sympathie» qui selon Weiss (1998), semble
masquer des relents de répulsions et d’hypocrisie. La construction de l’ethnonyme «biafrais»
représente le niveau supérieur de la suspicion et de la méfiance des populations côte
camerounaise à l’égard des Ibo. Cette appellation est associée à toute personne réputée «fourbe»,
«sournoise», «hypocrite», «malhonnête» et peu «scrupuleuse», «trafiquante». Elle renverrait
aussi, de manière caricaturale à tout ce qui est négatif : médicaments de fabrication et/ou
d’efficacité douteuse (génériques), tout objet de fabrication locale ou artisanale, toute personne
mal élevée, boîtes de conserves frelatées à l’achat etc. De la sorte, l’évolution de ce qualificatif
des personnes aux choses, semble traduire la dynamique de la répulsion et de l’aversion des
populations locales vis-à-vis des immigrants Ibo.

Une dynamique conflictuelle aux enjeux multiples et complexes


Au regard de l’évolution socio-économique et politique récente et actuelle du Cameroun, certains
auteurs ont considéré le Cameroun comme un «véritable laboratoire des tensions ethniques qui
minent l’Afrique», avec peut-être la différence que ces conflits n’ont pas encore débouché,
comme ailleurs (Rwanda, Burundi, Liberia …) sur des génocides.

Une forte prégnance des enjeux et conflits fonciers


Le continent africain en général, et le Cameroun en particulier, est plongé dans une crise
gravissime depuis au moins la fin des années 70, qui a signalé l’essoufflement définitif du
modèle néo-mercantiliste et rentier hérité de la «seconde occupation coloniale» dans les années
30, et qui a souvent pris la forme d’une régression dramatique. Dans un tel contexte, les conflits
«autochtones»/«allogènes» se rapportent à des ressources sociales et économiques (crédits

120
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
bancaires, terres, licences commerciales, infrastructures, écoles, etc.) qui se sont raréfiées de
manière spectaculaire.
Tout d’abord l’insécurité foncière apparaît comme un facteur aggravant de la crise urbaine dont
les spéculations foncières et la crainte des habitants des zones non cadastrées d’être déguerpis
sont les aspects les plus pathétiques. Pour l’attribution des terres, le cadre légal en vigueur au
Cameroun est constitué d’une série de lois et de décrets précisant la nature des terres, les droits,
les procédures et les formes de jouissance ou d’exploitation. Ainsi, l’État camerounais garantit à
toute personne physique ou morale possédant des terrains en propriété le droit d’en jouir et d’en
disposer librement. Il est le gardien de toutes les terres, et la gestion de celles-ci est consacrée par
un régime foncier et domanial complété par des lois et décrets dont les objectifs sont d’en assurer
un développement durable.
Seulement, l’action des lotisseurs privés constitue plus de 80% de l’offre foncière à Douala; et la
caractéristique de cette offre est qu’elle n’a aucun fondement légal, car dans la plupart des cas
elle ne donne lieu à aucune délivrance de droit de propriété. Avec seulement 17% des parcelles
jouissant d’un titre foncier à Douala, la majorité des habitants, notamment ceux vivant dans les
zones d’habitat précaire, les migrants pour l’essentiel, vivent en permanence sous la menace et la
psychose d’une expulsion par les pouvoirs publics. Les terrains ont été acquis en dehors des
procédures officielles d’accès au sol, et la plupart des transactions concernent des terrains
achetés à des propriétaires coutumiers ou revendiquant une certaine légitimité coutumière.
L’acheteur doit négocier le coût de la parcelle, l’argent en espèce étant empoché par le
propriétaire terrien et les cadeaux en nature (litres de vin rouge, casiers de bière, bouteilles de
whisky et porcs) étant destinés aux différents membres de la famille. À l’issue de cette vente, le
nouvel occupant se voit délivrer un acte de vente ou de cession souvent authentifié par les
instances locales.
Ce contexte foncier renvoie à un clivage existant entre autochtones et allogènes (Bayart et al.,
2001) dont les tribunes d’expression sont sociopolitiques. On peut ainsi établir la responsabilité
des marchés fonciers dans la ségrégation de l’habitat. Douala est une ville cosmopolite qui a
connu le sort classique des villes portuaires coloniales au 20ième siècle. Un accroissement massif
des populations issues de l’exode rural, les «allogènes», et des migrations internationales (66%
des entrées au Cameroun), s’est conjugué à une régression de la communauté dite autochtone. Il
en découle un melting-pot où les populations autochtones de Douala se retrouvent minoritaires
par rapport à tous les autres habitants réunis. Cette situation génère certainement des conflits,
notamment fonciers (d’usage de voisinage), dont l'acuité est le baromètre de la vie sociale dans
les quartiers. Il en résulte une atmosphère très souvent malsaine qui se manifeste dans le rapport
propriétaires/locataires, dans les problèmes fonciers, mais aussi dans les représentations
politiques et sociales. Une légende du monde artistique camerounais, le poète musicien EBOA
Lotin originaire du pays Duala, le dit de manière très subtile lorsqu’il utilise le mot
eyounyoungou, qui désignerait ce qu’il appelle les «envahisseurs Bamiléké».
C’est de cette manière qu’il convient par exemple d’appréhender à Douala, les conflits fonciers
larvés entre les migrants surtout grassfields et les populations locales. Les premiers, majoritaires
et nouveaux «maîtres des terres», disposent de l’essentiel du patrimoine foncier, des plus
grandes superficies agricoles exploitées autour de la métropole économique (le Moungo
notamment), et du monopole commercial. Des plantations de café, de banane, de cacao et de
palmier à huile du Moungo aux usines et buildings de Douala, les Grassfields ont bâti leurs
affaires sur le rachat des exploitations laissées par les Européens à l'égard de qui ils se

121
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
comportent en rivaux, les anciens planteurs Duala dont ils ont récupéré les terres à la suite des
deux crises des années 1930 et 1980.
Ainsi la précarité foncière des populations locales, leur forte dépendance économique vis-à-vis
des «gens venus d’ailleurs» (Ibo et Chinois), mais surtout des Bamiléké qui détiennent le
monopole des activités économiques, ont entraîné une dynamique dans la perception, réveillé un
sentiment haineux et de rejet des «gens venus d’ailleurs», et développé un repli identitaire chez
les populations dites autochtones (Duala et Apparentés, et Bassa notamment). Si ces conflits sont
souvent larvés, c’est dans un contexte électoral que ceux-ci trouvent une tribune d’expression.

Enjeux politico-électoraux et construction des territoires du conflit


La réinstauration du multipartisme au début des années 90, les circonstances électorales sont
devenues de précieux moments de grandes mobilisations sociale et ethnique, au point où les
compétitions électorales se transforment souvent en guerres de tranchée interethniques. De
nombreux partis politiques (plus de 16 reconnus) se forment sur des bases à très forte coloration
ethnique, qui nourrissent à juste titre l'ambition de prendre le pouvoir, ou au moins d'y prendre
part. L'ambition exprimée de prendre le pouvoir est perçue comme la volonté pour l'ethnie
composant majoritairement ce parti d'arracher le pouvoir à l'ethnie qui le détient (sous le couvert
du parti au pouvoir). Au terme des élections présidentielles de 1992, la ville de Douala bascule
dans l’opposition. Toute la représentation parlementaire et les exécutifs communaux sont alors
aux mains de l’opposition. Cette situation culminera avec la période des villes-mortes, Douala
étant alors l’épicentre de la contestation politique. Cette période, avec sa cohorte de dégradation
des biens publics, conduira d’ailleurs à une résurgence des tensions entre «autochtones» et
«allogènes». Aux élections municipales de 1996, l’admission des partis grassfields à la tête de
quatre communes sur cinq de la ville de Douala fut perçue comme une modalité de
marginalisation des peuples autochtones au profit des «allogènes» (Sindjoun, 1999). Les
manifestants, qui se dressaient contre l’ethnocratie de la quantité, pour que charbonnier soit
maître chez soi, invitaient les «allogènes» à retourner chacun dans sa région : les Bamiléké à
l’Ouest, les Nordistes au Nord.
L’arrondissement de Wouri IV constitue une exception, les élections organisées dans cette
circonscription administrative depuis l’avènement du multipartisme donnent raison à
l’opposition (Social Democratic Front notamment). Cette préférence populaire pour l’opposition
dissimule mal le rejet du parti au pouvoir par une partie importante de la population. Celle-ci est
composée en majorité des personnes originaires des provinces de l’ouest (33,33%), du Nord-
ouest (16,66%) et du département du Moungo. Ces populations se sont installées dans
des quartiers dits «allogènes» et vivent dans des conditions difficiles. Elles sont confrontées à de
nombreux problèmes : accès à l’eau potable, insécurité, insalubrité, sous-emploi et autres
problèmes d’infrastructures : écoles, santé, logement et réseau de voirie. Mabanda, Nkomba,
Grand Hangar, Bilingue forment l’ensemble de ces quartiers anarchiques et parfois soumis aux
inondations. Non loin, on retrouve les quartiers «autochtones», qui ont bénéficié pendant la
période coloniale d’infrastructures modernes.
Ils sont également sollicités pour l’établissement des services publics. La population mène ici un
niveau de vie moyen et est plus instruite que celles des quartiers défavorisés précités. C’est le cas
des quartiers Bonassama, Bonambappe, Sodiko…

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Figure 4 Territorialisation du vote à Douala IV à partir des données des élections


présidentielles d’octobre 2004

Les résultats des consultations électorales de 1997 (présidentielles), 2004 (présidentielles), Juillet
2007 (municipales) consacrent-ils la victoire du SDF à Douala IVe et justifient par la même
occasion la considération que le RDPC a de cet arrondissement. Le jeu électoral d’Octobre 2004
s’est achevé à Bonabéri par la victoire du premier parti de l’opposition (SDF). Cette victoire qui
traduit l’éloquence du vote de gauche 1 à Douala IVe, résulte de la contribution notable au scrutin
des populations des quartiers Mabanda, Nkomba, Grand-Hangar, Ngwele en faveur de
l’opposition. La crise sociale de février 2008 ou manifestations contre la vie chère a révélé de
violentes tensions dont Bonabéri constituait l’épicentre. Ces manifestations se sont traduites par
des destructions et pillages importants (p. ex. maisons de commerce, structures financières,
bâtiments publics et stations services) et des pertes en vies humaines. Ces destructions et pillages
constituaient des messages forts adressés au parti dominant au pouvoir, le Rassemblement Du
Peuple Camerounais (RDPC), un signe de mécontentement populaire mais aussi une demande
d’alternance politique par le peuple camerounais.
On le voit, le repli identitaire et ses corollaires politiques, l’appartenance ethnique, l’assise
foncière ethno-régionale et la précarité socio-économique des populations impactent
considérablement les suffrages à Douala et contribuent à la construction territoriale du vote à
Douala (figure 4).

1
Le vote de gauche intervient aussi au niveau des groupes professionnels. La majorité des ouvriers des entreprises
de la place, les commerçants et ceux des autres secteurs de l’informel se posant comme des classes misérables.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
À la commune de Bonaléa-Souza au nord-ouest de Douala, les élections municipales de 2003
sont marquées par des conflits «larvés», car une élite Grassfields, chef de la communauté
«allogène» de Souza et candidat au poste de maire de Bonalea, a été exclu de la course au
pouvoir (Mbaha, 2006).

Protection des minorités, essor de l’autochtonie et conflits sociopolitiques


Les conflits sociaux sont aussi le fait de l’instrumentalisation de l’ethnie. Au Cameroun, une
politique volontariste du gouvernement vise à protéger les droits des «minorités». Cette
préoccupation a été matérialisée et légitimée dans la constitution de 1996 (voir p. ex. Bayart et
al., 2001). Alors que le préambule de la constitution de 1972 stipulait que : «…le peuple
camerounais, fier de sa diversité linguistique et culturelle […], affirme sa volonté inébranlable de
construire la patrie camerounaise sur la base de l’idéal de fraternité et de progrès […]. Tout
homme a le droit de se fixer en tout lieu et de se déplacer librement […]. Nul ne peut être
inquiété en raison de ses origines», ces auteurs relèvent que le texte de janvier 1996 remplace les
idéaux de l’Unité Nationale par le devoir de protection par le gouvernement, des droits des
«minorités» et des «indigènes» (Préambule et article 5, alinéa 3.
Nous pouvons cependant noter avec Nach Mback (2000) que la notion de minorité ne peut
s’entendre que pour un groupe ayant la pleine conscience de sa cohésion et de sa situation, et ce
par rapport à un autre groupe jugé majoritaire et tout aussi traversé par une certaine solidarité.
Or l’idée d’une population duala minoritaire se heurte à l’extrême hétérogénéité du «groupe».
Nach Mback souligne qu’«il n’existe ni à Douala, ni ailleurs au Cameroun un groupe ethnique
qui puisse être numériquement supérieur à toutes les autres ethnies réunies». Ce dernier souligne
par ailleurs que l’idée même d’un groupe bamiléké majoritaire est une invention coloniale dont
le caractère factice a été démontré par Mongo Béti (1984). De plus, lorsque les Duala
ressuscitent le concept Sawa pour englober toutes les populations riveraines du Wouri et de
l’Océan Atlantique, il devient encore plus difficile de les considérer comme minoritaires.
La dynamique conflictuelle qui accompagne la promulgation de cette constitution ne sera pas
sans implications pratiques. Moins d’un mois plus tard, le Social Democratic Front avait réussi
une percée à Douala et dans une bonne partie des régions francophones. Les «Sawa»2
craignaient que des «allogènes» n’accèdent à des postes clés, brandirent des slogans et pancartes
sur lesquels on pouvait lire : «Pas de démocratie sans protection des minorités et des
autochtones», «Démocratie oui - hégémonie non», «La démocratie de la qualité contre
l'ethnocratie de la quantité», «ça n’arrivera pas chez nous», ces gens nous ont menti»,
proclamaient les pancartes des manifestants invoquant la Constitution 3. Ainsi, pour les tenants
de l’autochtonie – les Côtiers en l’occurrence –, il est inadmissible que soit élu, par exemple
comme maire, à la faveur du déséquilibre démographique, un Bamiléké dont la vraie patrie
demeurerait sa chefferie natale : comment, dans ces conditions, compter sur sa loyauté vis-à-vis
de sa terre et circonscription d’adoption ? Cette contestation ne fut pas sans résultat comme
semble l’attester le fait que les différents Délégués du Gouvernement portés à la tête de
l’exécutif urbain soient toujours issus des groupes ethniques originaires du département du

2
Les Sawa, littéralement « les gens de la mer », dont l’émergence politique à la fin des années 1980 est encore plus
récente que celle des Béti et a traduit une tentative du front des « Côtiers », tels que les Duala et les Bakwéri, pour
répondre au risque d’être outvoted par l’implantation sur leurs terres des populations Grassfields.
3
Cameroun Tribune, 14 février 1996.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Wouri dont le chef-lieu est Douala. On peut considérer que ce principe a une primauté sur la
compétence qui devient de ce fait subsidiaire.
À côté des habituelles récriminations liées à la déception du changement, on peut s’interroger
sur la gouvernance urbaine qu’implique la décentralisation pour autant qu’elle constitue un
enjeu majeur de celle-ci.

La gouvernance urbaine, l’impensé de la décentralisation


On peut considérer que la situation générale de l’État du Cameroun au confluent des années 1990
explique l’option de la décentralisation et le mode de gouvernance urbaine à l’œuvre dans la ville
de Douala. Cette situation traduit une incapacité croissante d’un État fortement bureaucratisé à
accomplir les missions qui sont les siennes. La raréfaction des revenus et des ressources
conjuguées à l’inefficacité des politiques mises en œuvre, conduira à l’affaiblissement d’un Etat
aux prises aux enjeux du développement. Le recours aux partenaires étrangers entraînera alors
une mise sous tutelle du Cameroun avec pour conséquence la promotion dès 1989, par la Banque
Mondiale, du concept de bonne gouvernance prôné par les institutions de Brettons Wood. Ainsi,
l’article 2 alinéa 2 de la loi d’orientation de la décentralisation, qui énonce : «La décentralisation
constitue l’axe fondamental de promotion du développement, de la démocratie et de la bonne
gouvernance»4, fixe quelques uns des enjeux de la décentralisation au Cameroun, et souligne
dans le même temps les lacunes dont souffrent le processus de décentralisation et la gouvernance
urbaine à Douala. Le premier enjeu, celui du développement local, suppose la création de
synergies entre les différents acteurs pour autant que leur action s’inscrit dans un même espace,
et que leurs compétences se recoupent. Le développement local n’est dès lors réalisable qu’à
condition que les uns et les autres travaillent de manière complémentaire. Or sauf à interpréter au
premier degré l’article 15 de ladite loi, les compétences dévolues aux uns et aux autres ne sont
pas exclusives mais exercées de manière concurrente par l’Etat et celle-ci. Dès lors, comment
comprendre qu’au terme de l’article 9, une discussion soit prévue dans la répartition des
compétences entre les différents acteurs. Qu’en est-il du rapport entre les mairies de Douala et la
Communauté urbaine lorsqu’on sait que son existence entraîne un transfert de compétences qui
autorise une tutelle de fait de la Communauté sur les communes d’arrondissements?
Cette interrogation fait écho à celle suscitée par le second enjeu de la décentralisation à savoir le
renforcement de la démocratie et de la gouvernance urbaine. Comment comprendre la
persistance de la communauté urbaine à Douala d’une part, et d’autre part, la nomination de son
exécutif par décret? Toute chose qui tend à démentir la volonté manifestée dans ces textes de
renforcer la démocratie en essayant la décentralisation sur des institutions élues.

Conclusion
Au Cameroun, les rivalités ethniques et foncières sur fond d’enjeux politiques et
socioéconomiques se sont révélées davantage comme des phénomènes urbains. La conscience
ethnique et les rivalités s’y rapportant sont plus perceptibles en ville, milieu cosmopolite où la
différence identitaire se vit au quotidien. Elles se traduisent fortement en termes de
justice/injustice socio-spatiale. Toute solution à la question des conflits sociopolitiques au

4
Loi n°2004/017 du 22 juillet 2004 d’Orientation de la décentralisation, Titre1, dispositions générales.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Cameroun n’est envisageable qu’en intégrant les conditions historiques de la coexistence de ces
groupes dans des espaces étatiques communs. En effet, la gestion de ces conflits nécessite que
soit reconnue l’identité de l’autre, ou à défaut, que toutes les identités soient ignorées. Dans cette
deuxième hypothèse, on tendrait vers une logique citoyenne valorisant une unique identité
camerounaise. La politique libérale d'abstraction des différences rend possible la levée des
barrières identitaires entre les entités ethniques peuplant un territoire, et la promotion des droits
égaux pour tous dans un contexte républicain. Elle peut s’imposer comme une des réponses
appropriées à l'exigence morale de l'égalité entre tous les citoyens. L'exacerbation des différences
ethniques, des conflits fonciers et haineux au Cameroun s'interprète dès lors comme un échec de
la politique d’Unité Nationale si chère à Ahmadou Ahidjo 5 qui l’institua sous la première
république par référendum du 20 mai 1972, date d’ailleurs retenue comme fête nationale dont la
célébration se poursuit aujourd’hui sous la deuxième république. Les références identitaires
contenues dans ces révoltes ne peuvent pas être expliquées autrement que par les différentes
formes de discrimination sociales qui rentrent en contradiction avec les principes constitutionnels
de l'égalité entre tous les hommes. Les conflits multiformes à l’œuvre à Douala peuvent
permettre d'établir la corrélation positive entre les discriminations ethniques (depuis la période
coloniale jusqu'à nos jours) et l'affirmation violente des identités ethniques. Autrement dit, si le
modèle libéral de l'égalité des droits avait tenu ses promesses en Afrique, la plupart des conflits
interethniques n'auraient probablement pas eu lieu.
Et pourtant, il nous semble bien peu judicieux de simplement en appeler à un renforcement de ce
modèle pour faire face aux tensions interethniques qui minent le Cameroun et la métropole de
Douala. C’est cette prise en compte des différences ethniques que Mbonda (2003) qualifie de
«justice ethnique». Les politiques de quotas, de représentation ethnique, et de décentralisation ne
sont que des formes possibles que peut revêtir cette justice ethnique. Elle ne peut fonctionner
efficacement que selon des critères acceptables par tous, mis en évidence dans des situations
idéales de discussion et de participation. L'intérêt particulier (celui de l'individu comme celui du
groupe ethnique, n’est pas aussi absolu qu'on pourrait le croire. Ce qui permet de comprendre
que des gens visant leurs intérêts particuliers puissent en même temps s'accorder sur le juste, sur
des intérêts communs. Les sociétés multiethniques du Cameroun peuvent mieux fonctionner à
condition que des contraintes endogènes et exogènes ne viennent remettre en question ce jeu
dialectique de l'ethnique et du national qui rend la coexistence entre les individus ou entre les
groupes toujours possible et toujours plus chère que la guerre, les conflits d’usage et de
voisinage. Elles sont viables si l'ethnicité elle-même n'est pas ignorée et manipulée, mais
judicieusement prise en compte, en la relativisant par son caractère contingent et par la
dimension non moins importante des droits de la personne humaine en tant que sujet capable de
s'arracher à ses appartenances ethniques.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 9

FONCIER ET HYGIÈNE DU CADRE DE VIE DANS LA ZONE NYLON À


DOUALA
Eddy Michel Nono Wambo

Résumé
Le foncier est à la base de la production territoriale et des cadres de vie dont les niveaux d’hygiène
conditionnent la santé des populations. Si l’on imagine qu’il facilite l’accès aux services urbains de base
utiles au relèvement des conditions d’hygiène, ce que l’on sait moins ce sont les effets pernicieux que
l’exigence du droit foncier moderne peut avoir à long terme sur la qualité de ce cadre de vie et sur la santé
des populations. En 2004, la ville de Douala a connu sa pire épidémie de choléra avec près de 40 morts
enregistrés. Presque tous ses quartiers où le statut foncier est précaire étaient frappés. Parmi eux, ceux de
la zone Nylon l’étaient un peu plus. Pourtant, elle avait bénéficié d’un projet de restructuration et de
réhabilitation financé conjointement par le gouvernement camerounais, la coopération suisse et la Banque
Mondiale. Le foncier était un élément clé de cette action combinée en ce sens qu’à travers la
régularisation du sol accompagnant l’accès aux services urbains de base, était espérée une amélioration
des conditions d’hygiène du cadre de vie jugées très mauvaises. La recherche s’est basée sur l’analyse des
pratiques du projet et ses effets potentiels obtenus. Elle est sous-tendue par l’analyse des rapports
d’évaluation et des entrevues avec des informateurs clés. Si on s’en tient à l’apparition de l’épidémie de
choléra, les résultats obtenus n’auraient pas été très favorables à l’amélioration significative des niveaux
d’hygiène et de santé. Au contraire, les exigences associées au foncier semblent représenter un obstacle à
l’amélioration du niveau d’hygiène et de la santé publique dans son ensemble. Dans le même temps, elles
invitent à une reconsidération du jeu des acteurs dans le domaine.

Mots clés: Douala, Nylon, hygiène, cadre de vie.

Land Tenure and Hygiene of the Living Environment in the Nylon


Neighbourhoods of Douala

Abstract
Land tenure is central to human occupation in both urban and rural areas. If we know that it clearly
determines access to water and sanitation services useful to improve sanitary conditions of urban
dwellers, what is less well known are the negative effects that seeking legal tenure may have on hygiene
of the living environment and public health. In 2004, the city of Douala experienced its worst epidemic of
cholera with 40 deaths registered. Almost all its quarters with “illegal” tenure were affected and among
them, those of the Nylon area paid the heaviest price. It is however important to remember that the area
had previously benefited from a huge rehabilitation and restructuration project thanks to the combined
efforts made by the government of Cameroon, the World Bank and the Swiss cooperation. Considering
the fact that hygiene of the living environment was a big issue since its genesis, the aim of the project was
to improve the sanitary conditions through land regulation. Given the project implementation and the
health crisis endured by the population, the aim of this paper is to question the action carried on and
measure the impact tenure could have had on improving the overall health of the inhabitants. The research
is based on an analysis of the project’s evaluation reports and interviews with key informants.
Considering the sanitary crisis experienced during the cholera epidemic, it seems that sustainable
improvements regarding hygiene of the living environment has yet to be achieved. In the contrary, it

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
seems that land tenure regularization as a prerequisite for access to a better hygiene is a hurdle and
represents an obstacle to improve health levels.

Key words: Douala, Nylon, Hygiene, Living environment.

Introduction
De juin à juillet 2004, la ville de Douala connaissait sa pire épidémie de choléra. Parmi ses
districts de santé, celui de la zone Nylon, sans en être le foyer principal, était le plus affecté
(figure 1). Les rapports d’enquête du Ministère de la Santé Publique (MINSANTE) révélaient
que les aires de santé les plus touchées étaient celles dont les quartiers étaient récemment
urbanisés de manière anarchique, proches des zones marécageuses, densément peuplés, aux
habitats et conditions sanitaires très précaires. D’ailleurs au temps fort de l’épidémie, une des
mesures correctrices prises par la municipalité avec l’assistance de l’OMS-Cameroun, fut
l’ouverture mécanique de nombreux drains qui parcourent la zone (photos 1 et 2). Celle-ci qui se
développe au sud-est de la ville de Douala la principale ville du Cameroun, était formée au
départ de 13 quartiers – Bilongue, Bonanloka, Brazzaville, CCC – du nom de l’usine dénommée
Complexe Chimique Camerounais -, Diboum I, Diboum II, Vie Tranquille, Oyack, Madagascar,
Nkolmintag, Nylon, Soboum, Tergal 1 – (carte 1). La zone s’étend sur un terrain jadis
marécageux jugé impropre à l’habitation par le premier plan d’aménagement de 1959. Sa
population était estimée à 269 797 habitants en 2001, répartie sur une superficie d’environ 750
hectares avec une densité évaluée à 360 habitants à l’hectare (Jost et Konguep, 2004).

1
La toponymie des quartiers s’avère riche et instructive sur leur peuplement. Elle est étroitement liée à la mode, à
la migration intra-urbaine, à l’influence de la culture et de l’immigration africaine dans cette ville très
cosmopolite. Quand le chef Biteck crée Nylon en 1957, il est frappé par la rapidité avec laquelle l’eau est absorbée
par le sol sablo-argileux après la pluie; un peu comme de l’eau sur du tissu en Nylon alors très à la mode à
l’époque. Quand M. Bikeke Jean fonde le quartier Tergal au début des années 60, le nom qu’il lui donne se
rapporte à un tissu lui aussi très à la mode et qui rivalisait avec le Nylon car jugé de meilleure qualité.
L’attribution du nom Madagascar rappelle la vulnérabilité du quartier aux inondations. Vie Tranquille a été donné
à la zone où s’étaient installés les déguerpies de New Bell désormais épargnés par les démolitions. Ces derniers se
réjouissaient de jouir dorénavant d’une vie tranquille. Entre 1965 et 1970, quand M. Tongo Joseph décide
d’appeler Brazzaville le front pionnier qu’il est le premier à occuper, il use de flatterie pour inciter d’autres
personnes à venir s’y installer. Très à la mode à l’époque, la musique du Congo était porteuse de bien-être et de
joie de vivre. Le quartier passait pour être le symbole de ce style de vie.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Carte 1 La zone Nylon à Douala : noyau ancien et extensions.

Source : Hatcheu É. – IRD, 2002, 62

Figure 1 La part de Nylon dans l'épidémie de choléra à Douala (janvier - août 2004)

800 de nouvaux cas par semaine


Nombre

700

600
Total Wouri
Bépanda
500
Nylon
New-Bell
400
Bonassama
Deido (sans Bépanda)
300
Cité des Palmiers
Logbaba
200

100

0
S4 S5 S6 S7 S8 S9 S10 S11 S12 S13 S14 S15 S16 S17 S18 S19 S20 S21 S22 S23 S24 S25 S26 S27 S28 S29 S30 S31 S32 S33 S34

Semaines épidémiologiques

Source : GTZ – Santé, Douala, janvier 2005

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Observation et préoccupation de la recherche


Ce que l’on se doit de remarquer, c’est que l’épidémie survenait dans la zone Nylon alors qu’elle
avait bénéficié d’un important projet de restructuration et de réhabilitation dont le but principal
était le relèvement des conditions sanitaires et d’hygiène du milieu. Le projet avait été exécuté
par l’Agence de Restructuration et d’Aménagement de Nylon (ARAN), un démembrement de la
Mission d’Aménagement et d’Équipement des Terrains Urbains et Ruraux (MAETUR) sous la
tutelle du Ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat (MINUH). Fortement soutenu par la Banque
Mondiale et la coopération Suisse, le projet visait un relèvement substantiel de la qualité de
l’environnement urbain à Nylon afin de prévenir les épidémies comme celle mentionnée 2. Au
cœur de la stratégie retenue, figuraient (1) la régulation foncière censée réorganiser l’occupation
du sol et (2) la mise en place de l’ARAN explicitement dédié à cette tâche (The World Bank,
SAR, 1983 : 9).
Bien que les plans cadastraux ne permirent pas à l’époque d’identifier tous les titres fonciers
existant dans la zone, une étude préalable à la mise en œuvre du projet avait permis d’enquêter
sur les terrains de plus d’un hectare afin de déterminer leur statut. On apprenait ainsi que 10 ha
relevaient des propriétés privées acquises après achat, 64,6 ha appartenaient aux propriétaires
coutumiers, 122,3 ha relevaient du domaine privé de l’État et 388,2 ha du domaine national.
L’étude concluait que si la plus grande partie de la zone appartenait légalement au domaine
national, il n’en demeurait pas moins que dans la pratique, les propriétaires accordaient
illégalement des droits d’occupation aux demandeurs désireux de construire une maison. Dans le
détail, les infrastructures essentielles dont devait être dotée la zone portaient sur (a) les routes
principales à bitumer, (b) le drainage des eaux de pluies et de rivières dont le Mgoua qu’il fallait
draguer, (c) les bacs à ordures qu’il fallait disséminer dans les quartiers, (d) l’éclairage public, (e)
l’approvisionnement en eau potable au moyen des bornes fontaines publiques et des
branchements individuels. Tout naturellement, la question que l’on s’est posée est de savoir si les
résultats visés ont été atteints. Autrement dit, ce recours au foncier moderne était-il la meilleure
stratégie pour restructurer et réhabiliter cet espace afin de lui offrir un meilleur standard sanitaire
permettant de réduire l’exposition des populations aux facteurs de risques de maladies? Si on
s’en tient à l’épidémie, la réponse serait probablement négative. Toutefois, il convient de la
justifier. À cette fin, recours a été fait à une analyse du projet où se complètent extraits
d’entrevues avec des informateurs clés et conclusions des rapports d’évaluation.

Ce qu’est l’hygiène du cadre de vie


L’hygiène est un ensemble de règles et de pratiques qui préviennent l’apparition des maladies
grâce à l’amélioration des conditions de vie. L’hygiène du cadre de vie est comprise comme un
ensemble d’actions qui visent à améliorer les conditions qui dans le milieu physique de la vie
humaine influencent ou sont susceptibles d’influencer défavorablement sur la santé et la
2
Le projet avait fait l’objet d’un prêt de 20 millions de dollars US de la Banque approuvé le 15 mars 1983 et mis à
disposition le 3 mai 1984. Son coût total était évalué à 54,7 millions de dollars US et ce prêt comptait pour 36 %
du total. Excluant les frais de l’assistance technique, le prêt de la coopération suisse s’élevait à 5,5 millions de
dollars US, soit 10% du montant global. Les 54 % restant – soit 29 millions de dollars – étaient à la charge du
gouvernement camerounais.

132
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
longévité des individus. Quand on parle d’hygiène, on fait forcément un lien avec la promotion
de la santé. Le développement explicatif de cette réflexion l’associe à l’approche dite radicale
structuraliste qui met en relief les inégalités structurelles dans l’accès aux facteurs qui
conditionnent les services d’hygiène de base. 3 Elles se manifestent à travers la vie dans des
quartiers structurés et planifiés au statut foncier légal par rapport à la vie dans des quartiers
d’habitat spontané au tissu urbain diffus où règne un statut foncier peu clair et très souvent
qualifié d’illégal. Selon cette approche, pour remédier à la situation, les actions à entreprendre
doivent s’atteler à combattre ces inégalités ou les facteurs qui la promeuvent. Quand on parcourt
les textes spécialisés, on retient que les progrès enregistrés dans la santé publique en Angleterre,
aux États-Unis, au Canada et même en France sont le résultat des décisions politiques. Les effets
de la «Public Health Act» en Angleterre, l’action des inspecteurs sanitaires urbains aux USA et
au Canada, la mise en œuvre du casier sanitaire des maisons en France sont autant d’initiatives
qui dévoilent que depuis la révolution industrielle jusqu’à la création de l’Organisation Mondiale
de la Santé – anciennement Office International d’Hygiène Publique - urbanisme, santé
publique, ordre moral et propreté de l’environnement sont des motifs invoqués pour
l’aménagement ou le réaménagement des villes. Le Cameroun les a expérimentés pendant la
domination allemande et française avec comme support règlementaire l’établissement du droit
foncier moderne d’abord avec le régime de la transcription et ensuite celui de l’immatriculation.

Photos 1 et 2 Scènes de curage des drains pendant l’épidémie de choléra à Nylon

Photos : CUD, 2004

3
En effet, on reconnaît à la promotion de la santé plusieurs approches qui sont souvent calquées sur la définition et
la pratique de la médecine. La perspective traditionnelle de la promotion de la santé et de l’hygiène du cadre de
vie offre une lecture réductionniste où l’absence de maladies ou de facteurs de maladies est considérée comme le
signe de la bonne santé ou d’une bonne hygiène. La perspective humaniste est centrée sur l’individu et axe
l’intervention sur l’éducation (Naidoo et Wills citant Caplan et Holland, 2000) ou sur le «counseling» (Beattie cité
par Earle, 2007). La perspective radicale humaniste vise à accorder plus de pouvoir et d’autonomie à des groupes
afin de relever leur capacité d’action. Elle s’apparente à ce que Beattie appelle le développement communautaire
(Naidoo, Wills, 2000; Earle et al., 2007). Bien plus, elle voit dans la promotion de la santé et dans l’hygiène des
occasions de donner aux gens les moyens d’avoir un meilleur contrôle sur leurs vies, mais surtout sur les facteurs
qui conditionnent leur santé.

133
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Pendant la période française, le statut foncier accompagnait tous les rapports d’hygiène très
souvent défavorables aux populations autochtones et avait légalisé les expropriations et la
ségrégation des quartiers comme Joss, Akwa et Bonandjo. En 1974, l’administration
postindépendance va le perpétuer dans les énoncés des ordonnances sur le régime foncier, le
régime domanial et les procédures d’expropriation. En 1976 et 1979 seront édictés les décrets
fixant respectivement les conditions d’obtention du titre foncier et les modalités de gestion du
domaine national et du domaine privé de l’État.

Le foncier à Nylon : facteur générateur de l’habitat insalubre mais aussi …

Après avoir impliqué les européens et les Dualas, le jeu foncier met en scène de nos jours ces
derniers, les Bassa et les Bamiléké. À Nylon, il a essentiellement concerné les deux derniers
acteurs cités. À Nylon, les chefs coutumiers Bassa demandaient des loyers mensuels de faible
valeur estimés entre 1500 et 2000 FCFA 4 pour l’utilisation des terrains nus. Le locataire pouvait
y construire sa case en matériaux légers – généralement des carabottes ou des planches. Cela
l’obligeait à ne pas oublier qu’il n’était là qu’à titre temporaire. Dans le même temps, en cas de
litige, cela excluait l’obligation pour le propriétaire du sol d’indemniser fortement le locataire en
rapport avec les investissements accomplis (Mainet, 1985). Cette situation de rente a pendant
longtemps justifié une utilisation irrationnelle de l’espace, le développement des cadres de vie
insalubres et dénués de services. Cette précarité des droits fonciers impliquait celle des quartiers
et est allée de pair avec une faible intervention de l’État pour qui la zone était illégale. Dans son
évaluation diagnostique avant le projet, la Banque Mondiale constatait que seuls 10% des
habitants avaient leurs terrains immatriculés, la zone entière ne possédait qu’une seule borne
fontaine, était inaccessible aux camions chargés de la collecte des ordures tout en étant
confrontée aux inondations (The World Bank, SAR, 1983).

… facteur de mobilisation communautaire


Très souvent, les recherches antérieures se sont limitées à considérer les blocages que représente
le foncier dans l’aménagement. Sans le renier, celle-ci s’en distance un peu; dans la mesure où
une relecture des pratiques socio-spatiales à Nylon permet de saisir une autre réalité socio-
ethnique non conflictuelle qui a aussi posé les bases du fonctionnement des quartiers. Sans égard
aux origines ethniques, la zone avait commencé sa mutation grâce à la participation effective de
tous ses habitants à l’effort d’amélioration du cadre de vie. En effet, la préoccupation centrale
qui avait mobilisé les énergies relevait de l’eau et de la crainte des maladies dont le choléra
(Tchounkoué, 1978; Roumy, 1973, 1983). Ainsi venait de commencer la période de
l’investissement humain. Elle s’accompagnait d’une structuration géographique où les quartiers
étaient divisés en secteurs, les secteurs en blocs et les blocs en parcelles. Chaque structure était
dirigée par un responsable. En guise de stratégie de mobilisation, un chef de bloc relevait :
« Le samedi, j’avisais par la bouche de mes collaborateurs, mes administrés du travail à effectuer
le lendemain. Les mesures sont prises pour que tous les résidents du bloc soient présents grâce au
système de surveillance mis en place. Les « portes » d’accès du bloc sont contrôlées; nul ne sort.

4
1 dollar canadien équivaut à 400 Francs CFA environ.

134
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Cependant les cas graves peuvent entraîner une permission d’absence… Autrement, on paie une
amende… » (Tchounkoué, 1978 : 79).
Les travaux d’investissement humain débouchèrent sur la mise sur pied d’une grosse structure
communautaire appelée l’Animation avec l’aval de l’administration. Pour motiver son action
celle-ci avait informé les chefs locaux et les autorités politiques de Nylon que leurs quartiers
avaient été retenus comme zone prioritaire d’intervention en «raison de la situation déplorable en
matière d’hygiène». Ainsi, au temps fort de l’Animation, sa secrétaire se réjouissait de l’effort
concerté qui régissait l’occupation du sol car avaient été tracées des voies de desserte après des
démolitions adaptées, des maisons avaient été déplacées, des marécages avaient été asséchés, des
ponts et des écoles construits.

Que retenir de l’approche basée sur la régulation foncière et ses répercussions


sur le niveau d’hygiène à Nylon?

Avec l’aide de la coopération suisse, le Bureau des Liaisons des Affaires Foncières (BLAF) de
l’ARAN avait détaillé les procédures de restructuration et de régularisation des zones pilotes et
de recasement. Des terrains avaient été identifiés, incorporés au domaine privé de l’État et
subdivisés afin d’être distribués aux potentiels bénéficiaires. La zone connut aussi un
désenclavement important. Seulement, une analyse plus fine de la réalité du déroulement des
expropriations et des conditionnalités des recasements révèle des retombées loin d’être positives
pour l’amélioration significative des niveaux d’hygiène du cadre de vie. L’exécution des
stratégies de régularisation foncière dépendait d’une série de facteurs qui, non pris en compte
étaient susceptibles de l’hypothéquer et influencer négativement l’atteinte de niveaux élevés
d’hygiène. On essaiera de les passer en revue à travers les éléments suivants :
- Un recasement confronté à plus d’ombres que de lumières
C’est à travers la réalisation et la réussite des opérations de réhabilitation et de recasement que
l’amélioration de l’hygiène du cadre de vie était recherchée. Elles s’articulaient autour des
expropriations précédant des démolitions, mais surtout des recasements. 4782 familles au total
devaient être déplacées à la suite de la construction des infrastructures de base et 738 à cause des
infrastructures sociales. Des zones de recasement avaient été délimitées à Diboum II, Ndogpassi
III et Nkolbong. Elles couvraient respectivement 30, 220 et 236 hectares et devaient être
adéquatement équipées. Diboum II formait la première tranche de recasement et fut mise à
disposition en 1984. Ndogpassi III et Nkolbong devaient l’être plus tard notamment à l’occasion
du deuxième projet urbain. La régularisation foncière était promise pour sécuriser l’accès au sol
et faciliter ainsi l’accès aux services urbains de base en l’occurrence l’eau potable. Cependant, la
régulation foncière avait un coût financier qui a exclu un nombre important de personnes. Le prix
de vente des lots qui oscillait entre 3500 et 7000 FCFA le m2 était largement au dessus des
possibilités financières des populations.
«In accordance with the project objectives, resettlement plots are made available at servicing
cost. For an average plot with an area of 200 square meters, the price varies between 510,000 and
1,000.000 FCFA ($ 2,000-$4,000). Since the purpose of the operation is to provide replacement
housing, the family must also absorb the cost of constructing a house. The minimum cost of an
acceptable house is a little less than 2 million FCFA ($8,000)» ( Manga, 1994: 210).

135
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Par ailleurs, le statut foncier légal de l’occupant à déguerpir conditionnait dans une certaine
mesure son admissibilité au recasement.
«MINUH established a scheme for varying compensation and indemnization according to the
legal title status of the families involved. For the majority who had no legal title and no building
permit, MINUH gave no compensation, but a letter of attribution, or right to settle on a newly
developed plot in a resettlement site. These families however had to pay the cost of infrastructure
(roads, electrical and water hook-ups and dischargeable septic tanks in the case of Dibom II) and
associated financing charges. ARAN argued, logically enough, that families who remained at
Nylon would have to pay for the infrastructure, so the resettled families should assume the same
costs for an improved living situation» (The World Bank, PPAR, 1990: 13).
En complément à ces observations, des conséquences insoupçonnées avaient été enregistrées
dans la zone avec la multiplication de nouvelles zones d’habitat spontané. Les auteurs d’un
rapport d’enquête de la MAETUR/ARAN remarquaient qu’au début de l’année 1987, près de
2200 familles avaient été déguerpies avec des possibilités de recasement à Ndog-Passi III. À la
date de la rédaction du rapport en 1988, moins de 200 étaient réellement recasées dans les zones
prévues à cet effet et environ 1200 avaient acquis ou réservé une parcelle. On se demandait alors
où étaient passés les autres déguerpis? De manière incontrôlée, s’était développée le long de la
route Douala – Yaoundé au sud des quartiers restructurés et de recasement, une nouvelle zone
d’habitat spontané – cité Berge, Congo – Bonapriso, Bobongo, Petit Paris, Newtown Aéroport -
confrontée aux mêmes problèmes d’hygiène que ceux ayant suscité le projet. Dans son rapport
d’évaluation finale, la Banque le reconnaissait explicitement tout en confirmant implicitement
que la désorganisation qui avait entouré le processus de recasement avait déstructuré le cadre
social des quartiers.
«As a result of the delays of providing resettlements sites, dislodged families looked for
abandoned lands on which to settle. This situation was worsened by the absence of formal land
development operations in Douala, and uncontrolled settlements have grown out around the
airport recalling the beginnings of Nylon itself. A DDA-financed study undertaken in one
squatter settlement on the ‘axe lourd Yaoundé-Douala’ in 1987 revealed that 700 families
displaced from Nylon had temporarily moved into the area» (The World Bank, 1990: 15).
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’acquisition d’un terrain ne garantissait pas l’obtention du
titre foncier en raison des circuits longs et complexes accompagnant sa délivrance. Le rapport
d’audit de la Banque Mondiale auprès de l’ARAN et de son Bureau de Liaison des Affaires
Foncières (BLAF) était assez révélateur des manquements et des obstacles enregistrés.
«As of the visit of the audit mission, BLAF had obtained legal land titles for only fourteen
families in the pilot upgrading zone, out of a total of some 2000. The titles have yet too be turned
over to the residents. (…) To qualify for a title deed, residents must first cancel the upgrading
development levy and pay additional costs running about 120 000 FCFA (US $ 428), to cover,
among other things, survey and mapping and various officials papers and stamps. This comes to
an average of about 5000 FCFA (US$18.87) per square meter» (The World Bank, 1990: 16)

- Une organisation au fonctionnement temporaire et «flou»


Dans un dossier spécial consacré à la zone Nylon, le quotidien Le Messager paraissant à Douala
titrait dans sa version électronique du 15 mars 2005 : «Entre aménagement et déménagement
dans la zone Nylon : la MAETUR et les habitants à couteaux tirés». Un retraité du bloc 4 du

136
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
quartier Madagascar y résidant depuis 1992 cité par l’auteur de l’article déclarait : «C’est notre
terrain. Seul le caterpillar 5 viendra nous enlever ici. La MAETUR n’a qu’à faire ses
manipulations… ». Cette déclaration tout en résumant les difficultés qui caractérisent
actuellement les rapports entre les populations de Nylon et l’organisme public, illustre aussi les
échecs du projet à susciter et promouvoir l’adhésion communautaire à ses initiatives mettant
l’emphase sur la restructuration physique. Un paradoxe entourait sa perception par les
populations. Il semblait être bien accueilli en tant que facteur de changement et de progrès
(modernisation de l’habitat, désenclavement, développement des équipements et des
infrastructures). Dans le même temps, son coût à la fois humain, social et économique faisait
qu’il était mal perçu. L’achat des lots, les contraintes imposées lors des constructions nouvelles,
l’éclatement des réseaux de solidarité, le mode d’attribution des lots – au plus offrant, tirage au
sort – qui ne laissait aucune possibilité du choix de voisin selon les affinités personnelles, étaient
autant d’éléments d’insatisfaction. Étaient dénoncés : (a) des départs forcés mal vécus, (b)
l’éclatement de la structure d’organisation communautaire, (c) l’éclatement de la structure
familiale, (d) des sentiments généralisés d’inquiétude et d’angoisse chez les personnes
déguerpies, (e) des retours forcés au village, (f) des cas de suicides ou de morts brutales. Si le
mandat actuel de la MAETUR reste questionné, celui de l’ARAN l’était encore plus si on s’en
tient à ce que les populations en pensaient en 1986.
«…few residents understood what ARAN was and those who did, thought badly of it. A hefty
percentage thought that “Mr Laran” was going to evict all of Nylon and keep the land for
himself» (The World Bank, 1990: 20).
On ne doit pas oublier qu’avec la dissolution de l’ARAN en 1993, son mandat a été repris par la
MAETUR. Les actions de cette dernière continuent de porter sur (a) la sécurisation foncière, (b)
l’adduction d’eau potable, (c) la construction des voies secondaires et tertiaires. Actuellement,
afin de sécuriser le foncier, elle a découpé les quartiers en 12 zones d’aménagement. À Nylon,
Bilongué, Tergal, Madagascar, Souboum, Brazzaville, Oyack III et Nkolmintag, les travaux
d’aménagement sont achevés ou sont en cours. Diboum I, Oyack II et CCC sont encore à l’étude.
Bonadiwoto où vivent de nombreux autochtones Bassa a été retiré des opérations de
restructuration. Selon les responsables de la société parapublique, plus d’un milliard de FCFA
ont déjà été investis dans le bornage de 7200 parcelles sur un total de plus de 18000. Pendant le
projet, les prix du m2 variaient entre 3500 FCFA et 7000 FCFA selon le niveau d’équipement de
la parcelle. Depuis 1999 et l’entrée en vigueur de la Taxe sur la Valeur Ajoutée, ces prix sont
majorés de 18%. Il est demandé aux acquéreurs de verser 15% d’apport personnel lors de
l’acquisition du terrain aménagé et d’épuiser le reliquat en 12 mensualités afin d’accélérer le
recouvrement des coûts. Pour plusieurs, ce que fait la MAETUR constitue un dépassement du
mandat initial de l’ARAN et la source des conflits. Une lecture plus fine de la situation laisse
croire que si elles peuvent aider à relever le niveau d’hygiène du cadre vie, elles peuvent aussi
l’handicaper.
«…maintenant, pour avoir la lumière ici, il faut passer par la MAETUR. Pour avoir l’eau ici, il
faut passer par la MAETUR. Quand tu voies même ce choléra là, c’est parce que la majorité de
gens ne boivent que l’eau des puits. (…) Quand tu veux prendre l’eau, la MAETUR te taxe avant

5
Dans le parler local, ce mot fait référence au bulldozer de la marque Caterpillar.

137
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
d’aller voir l’abonnement à la SNEC 6. Quand tu veux prendre la lumière, il faut passer par eux.
Quand tu veux construire la maison, il faut passer par eux. Voilà la source des blocages» (extrait
de l’entrevue avec le secrétaire de la chefferie de Madagascar, décembre 2004).
Ce constat du secrétaire de la chefferie du quartier Madagascar raisonne comme un sentiment de
dépit face à ce qui paraît être une impasse. L’accès à l’eau potable demeure un point
d’achoppement entre les populations et la MAETUR. D’une étude du CERED menée pour le
compte de la GTZ-santé au quartier Brazzaville en 2004, il ressort que plusieurs habitants le long
des voies principales et secondaires reconnaissent que des tuyaux d’eau passent devant leurs
maisons, mais qu’ils ne peuvent pas s’y raccorder à cause des blocages de la MAETUR. La
SNEC aurait en vertu d’un accord passé avec la MAETUR conditionné les branchements à la
présentation d’un document écrit et signé de cette dernière attestant du statut foncier en règle du
terrain. À la MAETUR, on évite de répondre directement à cette polémique et on se défend de
toute accusation en se référant au cahier des charges que lui a confié l’État. Elle se doit
d’appliquer le plan d’aménagement issu des expropriations décidées depuis l’époque de
l’ARAN. Ayant repris son mandat et compte tenu de ce que les coûts d’équipement doivent être
recouvrés, il est évident qu’ils soient reportés sur les prix des terrains. Chaque habitant désireux
de s’abonner au réseau d’eau devrait s’assurer d’être en règle avec elle.

- Le refus de prendre en compte les «investissements» passés


Pour la secrétaire de la défunte Animation, en plus de la frustration d’être dans l’ignorance de ce
qu’était vraiment l’ARAN, la population s’est sentie bernée quand l’organisation cessa d’exister.
La pomme de discorde demeurait à son avis le refus de prendre en compte les «investissements
communautaires» antérieurs. Parlant des opérations de viabilisation / restructuration et ses effets
sur les populations, elle estime que :
«… c’est à cause de la population qui grâce à son travail est arrivée à mettre en place l’opération
Nylon. (…) La MAETUR n’a jamais voulu reconnaître ce travail de la population dans les coûts
d’investissement. À mon avis ce travail de la population aurait dû être pris en compte…»
(extrait de l’entrevue avec la sœur M.R, janvier 2005).
Son observation rejoint les conclusions de la synthèse de l’enquête de 1988 relative à la phase
exploratoire des opérations. Un des thèmes récurrents qui émergeait du discours des populations
était lié au binôme contradictoire Enracinement / Déracinement. La plupart des personnes
interrogées avaient exprimé un sentiment de fierté d’avoir contribué aux travaux
communautaires de viabilisation de la zone. À cette culture pionnière largement dominante
s’ajoutait un très fort sentiment d’appartenance et d’identification. Elle était justifiée par la bonne
structuration de l’organisation communautaire, la participation aux travaux d’ «investissement
humain», aux modalités d’accès à la terre en dépit des ambiguïtés. Sur ce dernier point, les
produits de la MAETUR/ARAN étaient jugés inadaptés. Cela concernait l’offre faite aux
populations d’apporter des contributions aux frais engagés pour la viabilisation par l’achat des
lots sur lesquels elles étaient déjà installées ou par l’achat des lots dans les zones de recasement
afin de faciliter dans les deux cas la régulation foncière. Les populations remettaient en cause ces
solutions qui ne tenaient pas compte du premier achat auprès des propriétaires coutumiers ou des

6
La Société Nationale des Eaux du Cameroun après un long processus de privatisation (2005-2008) a donné
naissance à la Camwater (Cameroon Water Utilities Corporation). Les retombées positives de cette entreprise se
font toujours attendre.

138
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
revendeurs et encore moins des travaux communautaires qu’elles avaient précédemment
effectués. Dévoilant les avis des populations, un rapport de la MAETUR/ARAN (1988)
dénonçait une très forte déperdition des personnes déguerpies qui ne semblaient pas adhérer au
recasement.

- Les investissements destinés à l’hygiène victimes du dépassement des coûts


Les branchements au réseau d’eau et l’amélioration de la collecte des ordures allaient de pair
avec la construction des infrastructures routières. Les standards élevés qui avaient été retenus
pour la construction des routes avaient créé un dépassement des coûts de près de 35 % qui fut
répercuté sur le prix des terrains et les familles (Favarcque-Vitkovic et al., 2002).
«Cost overruns led to important changes in project financing, affecting, in particular, the
residents of Nylon who have been carrying the project’s administrative costs for the past four
years. The increases in costs hold even greater implications for the families of Nylon in the
future. As costs rose, so did the amounts and percentages of cost recovery which was designed to
finance upgrading. The resulting development levy jumped from US $ 233 per family to US $
650 per family, on average. If costs of the homes which the relocated families were required to
build – estimated at between US $3,520 and US $ 30,000 – are included as a logical part of total
costs, then the beneficiary’s direct contribution to total project costs become considerable» (The
World Bank, PPAR, 1990: 10).
Et pourtant, en marge des branchements individuels au réseau d’eau potable, il était prévu
d’installer 40 bornes fontaines publiques et 39 points de collecte des ordures ménagères. À la fin
du projet, rien de ceci n’avait été fait.
«The most disappointing shortfalls from a physical standpoint are the difficulties in securing the
systematic provision of basic urban services and facilities. Provision of water and electricity
networks was delayed because of financial difficulties with the utilities parastatals responsible
for these works, limiting their capacity to service their clientele. This in turn has delayed
installation of standpipes and street lighting by the municipality. (…) Other difficulties result
from delays in adjusting the contract with the private contractor in charge of garbage collection
to include Nylon in its routes» (The World Bank, PCR, 1989: 52).
À la fin du projet, l’un des rares motifs de satisfaction semblait être le dragage et le drainage de
la rivière Mgoua afin d’éviter les inondations. Sur le plan de l’assainissement, les populations
continuaient d’agir seules avec les moyens de bord pour éviter que l’eau n’inonde leurs maisons
en creusant des caniveaux le long des rues secondaires et annexes.
«… the lack of piped water continues to threaten Nylon’s environment. With only six public
standpipes, Nylon’s residents draw water from individual and communal wells on the same plots
where latrines discharge black and grey water, thereby presenting a major health and sanitation
hazard» (The World Bank, PPAR, 1990: 25).

- Un contexte institutionnel difficile


La mise en œuvre du cahier de charge foncier susceptible de relever le niveau d’hygiène dans la
zone passait aussi par un appui institutionnel à l’ARAN. Cet appui devait se faire non seulement
à l’intérieur de son ministère de tutelle, mais aussi par les acteurs intermédiaires impliqués dans
le projet.

139
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
«ARAN was well suited to building infrastructure, but quite incapable of handling institutional
development tasks» (Favarcque-Vitkovic et al., 2002: 14).
Ce constat d’évaluation d’un groupe d’experts de la Banque résume la complexité
organisationnelle et institutionnelle d’un projet qu’il importe de mieux illustrer. Avec le soutien
de la coopération suisse, le BLAF de l’ARAN avait associé l’Animation à une enquête foncière
préalable aux expropriations et au recasement. Par ailleurs, l’obtention du titre foncier ne
dépendait pas seulement du BLAF. L’acquisition du précieux sésame préalable à une
amélioration des conditions de logement et de vie dépendait aussi des services du Domaine et du
Cadastre du MINUH. Hélas, pour aussi inattendu que cela puisse paraître, les rapports entre
l’ARAN et son institution de tutelle n’étaient pas au mieux.
«MINUH tended to eschew its role as coordinator. Its involvement with ARAN was somewhat
erratic and the project coordinator operated quite apart from the rest of MINUH staff, as well as
from other agencies» (The World Bank, PPAR, 1990: 26).
Ces contraintes étaient inhérentes à sa création et à son fonctionnement. Sa naissance fut le fruit
d’un compromis entre la Banque et le gouvernement. Afin d’éviter la multiplication des sociétés
d’État, ce dernier décida de l’intégrer à la MAETUR créée en 1977. Cette dernière dont le siège
est à Yaoundé était responsable des volets administratif et comptable tandis que le volet
opérationnel était à la charge du directeur de l’ARAN et de son équipe à Douala. Ce montage
institutionnel fut à l’origine de lourdeurs administratives justifiant bien des limites.
«The subsequent experience with institutional arrangement was not satisfactory. Poor working
relations between the Douala ARAN office and the Yaoundé MAETUR office, which had to
approve every administrative and technical action, remained a constant source of friction and
delay throughout the project’s life. Lack of delegation of authority from Yaoundé along with
rigidity and detail-ridden procedures rooted in the legal tradition were to blame for much of this
friction» (The World Bank, 1989: 46).
Par ailleurs, un procès verbal daté du 7 mars 1991 portant sur l’échange de vues entre les parties
camerounaise et suisse révélait que les arriérés dus par l’État à l’ARAN s’élevaient à 2 333 500
000 FCFA dont 1 426 500 000 pour son fonctionnement au titre des exercices 1986/1987,
1987/1988, 1988/1989, 1989/1990, 1990/1991. Il était redouté sa disparition programmée si
l’État ne s’engageait pas à les épurer. Compte tenu de cette situation, l’ARAN fonctionnait
essentiellement sur les investissements recouvrés auprès des populations. Dans le même temps,
le rôle de la municipalité tout au long du projet n’était pas fait pour faciliter les choses. Acteur
clé dans la délivrance du permis de bâtir, ses standards de construction étaient jugés largement au
dessus des capacités financières des populations de Nylon. La complexité de sa délivrance
s’illustrait à travers le jeu de pouvoir entre le MINUH et la mairie.
«Issued titles, more over are conditional upon the residents’ building and occupying a dwelling
meeting municipal building standards. (…) In order to avoid future disappointments, BLAF has
obtained certificates from the municipality which confirm that the houses on titled lots already,
in fact conform to municipal standards. Even after home construction is approved, title holders
must wait before they can sell. Such complications suggest some of the problems which ARAN
and BLAF had to deal within establishing a titling procedure at all, more fundamentally, in
convincing other authorities that it made sense to legitimize tenure of Nylon residents…» (The
World Bank, PPAR, 1990 : 16).

140
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Les méthodes de travail de la Banque Mondiale et de la Suisse n’aidaient pas non plus l’ARAN.
Leurs actions se limitaient à une assistance technique jugée partielle, une supervision partiale et
au soutien financier conditionnel. Ces acteurs travaillaient sans véritable concertation et selon
des intérêts divergents. La Banque était surtout préoccupée par un rapide recouvrement des coûts
tandis que la coopération suisse recherchait l’atteinte des résultats durables sur le plan social sans
pour autant avoir les moyens de sa politique (Favarcque-Vitkovic et al., 2002). Elle était
considérée à l’origine du projet comme un acteur de faible importance.
«Following the preparation stages of the project, the Bank and DDA efforts in the Nylon area
were implemented virtually independently.(…) In its own Project Completion Report, the
Government expresses its regrets and surprise at the Bank’s apparent lack of interest in
community development aspects of the project» (The World Bank, PCR, 1989: 59).

Que tirer comme conclusion de cette expérience à Nylon ?

À l’issu de cette réflexion, il ressort que la gestion foncière au Cameroun et particulièrement à


Douala est complexe, surtout si l’on restitue son analyse dans le domaine tout aussi complexe de
la gestion environnementale urbaine et sanitaire. Cette complexité l’est d’autant plus que
l’émergence des nouveaux déterminants explicatifs des facteurs de bonne ou de mauvaise santé
invite à explorer des pistes nouvelles de réflexion reposant aussi sur le paradigme du
développement sans cesse en renouvellement. La synergie qui devrait caractériser son exercice
se manifeste dans une production territoriale concertée recherchant un niveau d’hygiène non
préjudiciable à la santé. Celle-ci soulève la problématique de l’action et de l’acteur. Dans le cas
de Nylon, trois types d’acteurs se font face. L’État – à travers ses démembrements – est
considéré comme un acteur exogène qui ne s’identifie pas toujours affectivement à un espace
d’action qu’il considère comme utilitariste. En face de lui se trouvent les acteurs communautaires
considérés comme endogènes dont l’engagement collectif dans l’amélioration individuelle du
cadre de vie va de pair avec une certaine identification à l’espace. Entre eux, la Banque Mondiale
et la coopération Suisse sont considérées comme des acteurs intermédiaires jouant le rôle
d’équilibristes entre les deux premiers afin de promouvoir les valeurs relevant de la démocratie
locale. Face aux multiples défis du développement durable, ceux-ci apportent - du moins dans
l’intention - leur soutien aux projets afin d’atteindre les exigences de gouvernance participative.
Les multiples ajustements structurels et financiers ayant amoindri la capacité d’action de l’acteur
exogène, l’acteur communautaire endogène est appelé à prendre plus de place dans la gestion de
l’environnement urbain. La production territoriale avec à son cœur le foncier ne fait pas
exception de cette réalité. La mise en œuvre de la stratégie urbaine du Cameroun en dépend,
mais aussi la gestion des futures crises sanitaires urbaines.

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142
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 10

MÉCANISMES DE RÉSOLUTION DES CONFLITS FONCIERS AU


CAMEROUN

Robinson Tchapmegni

Résumé
À côté des enjeux éminemment politiques, les conflits fonciers font partie des plus grandes
préoccupations des camerounais. Ces conflits, sont de nature individuelle ou collective. La réflexion a
mis en évidence l’extrême diversité des conflits fonciers, et la pluralité des mécanismes liés à leur
règlement. L’analyse a révélé que les notions juridiques de possession et de propriété sont au cœur de ce
contentieux, et qu’il y a un contraste entre le Nord et le Sud Cameroun, le septentrion étant relativement
calme, alors que le méridional est comparé à une véritable poudrière. L’étude des mécanismes de
résolution des conflits fonciers a permis de noter la prééminence des instances administratives, qui se
traduit dans les faits par le rôle charnière des commissions consultatives, le rôle pivot des commissions de
règlement des conflits frontaliers, et le rôle de premier plan du Ministre en charge des affaires foncières.
A contrario, le constat de la marginalisation des mécanismes juridictionnels a pour sa part, corroboré
l’affirmation du mythe du juge judicaire, gardien de la propriété foncière au Cameroun. L’analyse
s’achève par une invitation faite au gouvernement camerounais en vue d’ouvrir un débat de société en
prélude à toute nouvelle réforme des institutions chargées de la résolution des conflits fonciers.

Mots clés : mécanismes, Cameroun; résolution; conflits; foncier.

Land Disputes Settlement Mechanisms in Cameroon


Abstract
Beside eminently political issues, lands disputes are of the main preoccupation of most Cameroonian’s
populations. These disputes are both individual and collective. The reflection up lighted the extreme
diversity of those types of conflicts and the plurality of state settlement mechanisms. The analysis
revealed that the legal notions of private property and ownership are in the deep heart of this type of
conflicts and that, there’s a big contrast between the Northern and Southern Cameroon’s, the first is
relatively calm, while the second is compare to a powder store as regard to the rate and intensity of lands
disputes. The study also permits to notice the large domination of administrative structures, regarding the
settlement of lands dispute in Cameroon. The consultative commissions and the boundaries commissions
plays a key role, while the Minister in charge of land issues offered himself the first place in this process
Conversely, we also notice that the judiciary is relegated to play the supporting role in the settlement of
land disputes, despite of the legal and constitutional principle of the judge, guardian of the right of
property in Cameroon, but also in France. The study ends with an invitation offered to the Cameroonian
government to open talks for a society debate on this issue, in order to prepare future reforms on the field
of lands disputes settlement.

Key words: Mechanisms, Cameroon, Settlement, Disputes, Land.


.

143
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction
La question foncière au Cameroun semble en effet être entrée dans l’ordre de l’éternité, eu égard
à son actualité sans cesse renouvelée, et cela depuis l’aube même de l’occupation militaire
allemande en 1884. À côté des enjeux éminemment politiques, les conflits fonciers font partie
d’une des plus grandes préoccupations tant des populations que des pouvoirs publics. Certains de
ces conflits, faudrait-il le révéler, se perpétuent au fil des temps, sans que les collectivités
coutumières, leurs membres, ni l’État, ne puissent rien faire pour les régler de manière définitive.
Ces conflits opposent les membres d’une même famille, les familles d’une même collectivité
villageoise, parfois des communautés tribales entre elles, voire des communautés tribales contre
l’État. On se rend compte que les conflits fonciers au Cameroun dépassent la sphère familiale
pour devenir un problème national. Ce constat pourrait à première vue laisser croire que rien
n’est fait au niveau des pouvoirs publics pour maîtriser la situation. Depuis la colonisation
allemande puis franco-britannique, les différentes administrations ont tenté d’organiser et de
réglementer l’accès à la terre au Cameroun. Les administrations post coloniales n’ont pas cessé à
leur tour de reformer le foncier.
Mais en dépit de tous ces efforts législatifs, la situation évolue plutôt en se dégradant, les conflits
fonciers continuent de croître au point de prendre l’allure d’un véritable fléau social.
L’observateur de la question foncière au Cameroun s’interrogerait sur l’existence des
mécanismes de résolution des conflits fonciers et leur efficacité. Cette question fondamentale
pourrait se décliner en plusieurs interrogations :
- Comment sont juridiquement encadrés les conflits fonciers ?
- Les conflits fonciers sont-ils juridiquement catégorisés ?
- Quels sont les mécanismes étatiques ou non étatiques existants?
- Leur organisation et leurs méthodes de travail sont-elles satisfaisantes?
- Existe-il au Cameroun une structure de prévention des conflits fonciers?
- Faudrait-il créer de nouvelles structures ou reformer celles existantes dans le dessein de
sécuriser de manière plus accrue les droits fonciers?
Une tentative de réponse à ces différentes questions orientera la réflexion qui s’articulera
principalement autour de deux idées forces : l’extrême diversité des conflits fonciers, et la
pluralité des mécanismes de leur règlement.

Extrême diversité des conflits fonciers


Tentative de classification doctrinale
Très rarement, les auteurs ou observateurs du phénomène foncier au Cameroun ont eu recours à
des catégories bien définies pour tenter de regrouper ou de ranger les conflits fonciers. Il serait
sans doute intéressant de prévoir une classification permettant non seulement d’identifier un
conflit foncier, de le ranger dans une catégorie juridique élaborée au regard du droit, et surtout,
de pouvoir le classifier à partir de ses spécificités. Cette construction théorique pouvant être
abordée à partir d’une étude axée sur quatre principaux éléments : la nature des personnes en
cause, la nature du droit en cause, la situation concernée et le territoire en cause.

144
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Classification des conflits fonciers selon la nature des personnes en cause
Les conflits fonciers au Cameroun sont individuels ou collectifs. Les conflits fonciers individuels
mettent généralement aux prises deux individus ou deux familles. Ce type de conflit se rencontre
généralement à l’occasion des rapports de voisinage (deux voisins qui ne s’entendent pas sur
l’occupation d’une bande de terre séparant leurs domaines respectifs), dans les situations où une
ou plusieurs individus ont des prétentions opposées sur un même lopin de terrain. Le désaccord
peut surgir et donner lieu à un différend foncier lorsque deux individus issus d’une même parenté
se disputent sur la mise en valeur d’un terrain familial. En fait, les hypothèses qui ouvrent la voie
à des conflits fonciers de nature individuelle sont les plus variées. Il serait sans doute peu
judicieux et moins subtile de prétendre en dresser une liste exhaustive. L’idée qu’on devrait
retenir pour tenter de catégoriser ce type de conflits c’est qu’il met généralement en cause des
individus pris isolément entre plusieurs personnes membres issus des deux familles en cause.
En somme, on retiendra le critère d’individualité chaque fois que le conflit foncier mettra aux
prises deux personnes ou deux familles. À côté des conflits fonciers individuels on enregistre, au
Cameroun une autre catégorie de conflits assez significative : les conflits fonciers collectifs.
Cette catégorie est facilement identifiable dans la mesure où met aux prises des ethnies, des
clans, des tribus et des villages. Un autre critère d’identification de ce type de conflits se trouve
être généralement le degré de violence qui les accompagne, et surtout, l’ampleur de la menace
qui pèse sur l’ordre, la paix publique et la cohésion.

Classification des conflits fonciers selon la nature du droit en cause


L’exercice de deux types de droit ouvre souvent la voie à des conflits fonciers, qu’ils soient
individuels ou collectifs. Parmi ces droits figurent entre autres le droit de propriété et le droit de
possession. La propriété et la possession étant deux catégories juridiques bien connues, aussi
bien du droit civil qu’au quotidien dans le cadre des rapports dans la société. La notion civiliste
de la propriété s’entend au regard de l’article 544 du Code civil comme étant « le droit de jouir
et de disposer de sa chose de manière absolue, pourvu qu’on en fasse pas un usage prohibé par
les lois et règlements ». Cette définition issue de la tradition française et qui a influencé les droits
d’inspiration romano-germanique, consacre l’absolutisme du pouvoir du propriétaire. Sa
souveraineté sur son bien est absolue. L’unique réserve qui leur est faite c’est le respect des
lois et règlements dans la mise en œuvre de son droit. La possession quant à elle, est l’une des
autres notions juridiques ayant révolutionné les rapports entre les membres d’une société. Cette
notion prend toute son importance en Afrique au sud du Sahara et au Cameroun en particulier
où 70% des terres ne sont pas immatriculées et où la notion de possession se confond parfois à
celle de propriété. En fait, le possesseur se comporte comme le véritable propriétaire. Il exerce
un véritable pouvoir sur la chose et apparait aux yeux de la société comme le véritable
propriétaire mais est dépourvu du titre de propriété. En Afrique et au Cameroun, le titre foncier
qui est officiellement la preuve de la propriété d’un terrain est considéré comme quelque chose
d’étranger, une invention du colonisateur. La plupart des personnes ont le sentiment qu’elles sont
propriétaires des terres qu’elles occupent bien que dépourvues de titre de propriété. Elles en ont
du mal à comprendre l’utilité d’autant qu’il semblerait acquis qu’en Afrique les ancêtres sont les
seuls et uniques propriétaires des terres tribales ou ancestrales. On comprend l’attitude de rejet à
l’égard du titre foncier et corrélativement, toute l’importance accordée à la possession en droit
camerounais en particulier ou dans les droits africains en général.

145
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Classification des conflits fonciers selon la situation en cause
Les conflits fonciers peuvent résulter soit des situations purement matérielles, soit des faits
juridiques. Matériellement, le conflit foncier pourrait se constituer en un empêchement matériel
sur la construction sur le terrain d’autrui, ou au maintien irrégulier d’un ouvrage sur le terrain
d’autrui.
À côté de cela, les conflits fonciers pourraient avoir pour objet l’exercice d’un droit par exemple,
les conflits relatifs à l’usage d’une servitude de passage, à la jouissance d’une servitude de vue
ou à tout autre différend portant exclusivement sur une question de droit. Ce qu’on devrait retenir
relativement à une tentative de classification des conflits fonciers fondée sur la situation objet de
la discorde, est qu’il existe à côté des conflits exclusivement d’ordre matériel, des conflits
mettant strictement en cause le droit.

Classification des conflits fonciers selon le territoire en cause


L’idée de territorialité est un critère distinctif essentiel dans la classification des conflits fonciers.
L’étendue du territoire objet de la dispute foncière pourrait bien avoir une incidence dans la
tentative d’identification du conflit. Il s’agit moins de l’étendue de la surface querellée que de
l’appartenance de la terre litigieuse, qu’importe son étendue. Ainsi, lorsque la terre querellée
appartient à une ethnie et que celle-ci a le sentiment que l’ethnie voisine voudrait lui «voler»
une bande de terre, on est véritablement en présence d’un conflit foncier interethnique. Ce type
de conflit, qu’on pourrait qualifier de politique est juridiquement catégorisé au Cameroun dans le
cadre des conflits entre les unités de commandement traditionnel objet de la loi.
En dehors des conflits fonciers qui mettent en cause le territoire des différentes tribus et villages,
on retrouve les conflits fonciers ordinaires relevant du droit commun, très souvent individuels.
Ces clarifications ayant le mérite de faciliter l’identification juridique des conflits qui sévissent
au Cameroun permettent de poser les balises pour une réflexion profonde sur l’analyse des
catégories juridiques déjà identifiées et classifiées.

Analyse spatio-temporelle des conflits fonciers


Une meilleure perception des crises foncières et autres conflits du genre commande qu’on les
situe dans l’espace et dans le temps, pour ainsi mesurer leur ampleur et apprécier le bien fondé
d’une étude proposant des pistes de solutions pour les résorber. L’analyse prendra en compte
aussi bien la localisation géographique des grands foyers de tensions foncières, que la
détermination de leurs caractéristiques les plus usuelles.

Localisation géographique des grands foyers de tensions foncières

S’il est acquis qu’au Cameroun on a une tendance assez naturelle à repartir le territoire national
en quatre grandes orientations géographiques, à savoir le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest, une
autre répartition toute aussi importante a cours et est fonction des deux principaux groupes de
population qu’on y retrouve : les Nordistes et les Sudistes.
Les Nordistes sont géographiquement originaires des trois provinces septentrionales

146
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
(Adamaoua, Nord et Extrême Nord) alors que les Sudistes occupent les sept provinces
méridionales situées au Sud, à l’Est et à l’Ouest du pays. L’opposition n’est pas seulement géo
administrative, elle est aussi religieuse et dans une certaine mesure tribale. Quoi qu’il en soit, il
serait important de noter qu’au Cameroun, les tensions foncières sont très perceptibles au Sud
alors que la situation est relativement calme au Nord. Une explication mériterait d’être apportée
pour comprendre cette différence au sujet de deux principales régions d’un seul et même pays.

La poudrière du Sud Cameroun


S’est sans surprise que le défunt doyen de la faculté de droit de l’Université de Yaoundé,
Stanislas Meloné avait consacré sa thèse d’État soutenue en 1968 à l’Université de Paris au
thème : «La parenté et la terre dans la stratégie du développement : l’exemple du sud
Cameroun». Il convient de rappeler à la mémoire collective que le doyen Meloné est connu
comme étant le «père» de la grande réforme foncière de 1974, celle qui depuis trente cinq ans
réglemente la question foncière au Cameroun. Le choix du sud Cameroun dans ce travail de
recherche ne procède pas du hasard, mais plutôt d’une réalité sociologique. En fait, on ne cessera
de le redire, les conflits fonciers au sud Cameroun ont tendance à prendre l’allure d’un véritable
fléau social que les autorités tant coloniales que postcoloniales peinent à résorber. Ces conflits
sont tantôt individuels, tantôt inter villageois. Le baromètre du niveau de tensions foncières dans
les zones du Sud Cameroun se mesure facilement à travers les rôles des audiences des
juridictions, surtout répressives et des registres de plaintes dans les sous-préfectures et autres
unités administratives.
Les juridictions des villes de Bafang, Bagangté, Dschang et Bafoussam à l’Ouest Cameroun
affichent un taux élevé de conflits fonciers, supérieur ou égal à 60% par rapport à l’ensemble du
contentieux pendant devant ces juridictions toutes causes confondues. Dans la province du
littoral et précisément dans les villes de Douala, Nkongsamba, Mbanga, et Pendja, le baromètre
des conflits fonciers frôle facilement les 60%. Dans la province du centre à Yaoundé,
Akonolinga, Mbalmayo et Monatélé, les conflits fonciers avoisinent 70%. La situation est
simplement «explosive» dans la province du Nord-ouest Cameroun. On se retrouve en présence
d’une véritable «poudrière» foncière au Sud Cameroun. Cette affirmation pourrait davantage être
étayée par les conflits fonciers inter ethniques qui ont cours dans cette partie du Cameroun et qui
tendent à s’éterniser. Certains de ces conflits ont plus de quarante ans d’âge à l’exemple des
conflits Bassap/Bakassa ou Bangou/Badenkop ou encore Bana/Bafang. Il ya lieu de signaler que
dans la province de l’Ouest Cameroun, la quasi-totalité des villages voisins entretiennent des
rivalités foncières qui perdurent des années, de génération en génération au point où il y aurait
de bonnes raisons de craindre que l’identité des populations de ces villages ne se forge et ne
s’enracine que sur leurs oppositions au sujet des bandes de terre. Ces conflits faudrait- il le
rappeler, s’enveniment en période électorale.
La situation est très instable dans la zone du Moungo où les populations Bamiléké et Mbo ont du
mal à vivre ensemble, à cause des terres agricoles destinées à l’exploitation des cultures
commerciales telles que le café, la banane, et le palmier à huile.
Dans la province du Nord-Ouest, les affrontements sanglants intertribaux, les incendies
criminels, l’état de guerre permanent à cause du foncier suffisent à caractériser l’intensité des
conflits. Ce tableau assez sombre, un peu déprimant et très peu flatteur, contraste avec le calme
apparent observé dans les provinces septentrionales du Cameroun.

147
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
La situation relativement calme au Nord Cameroun
Il faudrait se référer à l’ouvrage d’Alexandre Dieudonné Tjouen consacrée aux «Droits
domaniaux et techniques foncières en droit camerounais, (étude d’une réforme législative), Paris,
Economica, 1982» pour tenter une explication sur la bonne réception de la réforme foncière de
1974 par les populations du Nord Cameroun et partant, le nombre peu élevé des conflits fonciers
dans cette partie du Cameroun.
Cet auteur avance deux principaux arguments :
- Primo, les populations du Nord Cameroun auraient voulu témoigner de leur « fidélité » à leur
frère et président Ahmadou Ahidjo originaire du septentrion, auteur de la grande réforme
foncière de 1974;
- Secundo, l’organisation sociale traditionnelle chez les populations du Nord est telle que la terre
appartient généralement au Lamido (le chef traditionnel) qui a le seul pouvoir de la distribuer et
selon son bon vouloir. Les occupants des parcelles de terres ne sont que d’illustres possesseurs.
Quelle que soit la pertinence de chacun des arguments avancés, il ne faudrait sans doute pas
penser que les conflits fonciers sont pour autant inexistants dans le grand nord Cameroun. Loin
s’en faut. Si les conflits fonciers individuels sont plutôt rares, il reste cependant que certains
conflits agro-pastoraux ou inter ethniques sont d’importance, de nature à alimenter la recherche
en matière foncière au Cameroun. L’un des conflits les plus saisissants est celui qui oppose
depuis des décennies Arabe Choa et Kotoko. Le cœur de ce conflit se situe à Kousséri, dans la
province de l’Extrême Nord Cameroun. Dans cette zone vivent deux communautés, les Arabes
Choa, considérés comme des allogènes, et les Kotoko descendants des Sao du Tchad pays voisin
et limitrophe avec le Cameroun. Ces deux communautés rivales sont en perpétuels
affrontements à cause de l’occupation des casiers agricoles. Le conflit a généré de nombreuses
émeutes à l’instar de celles des années 1990.
- Le conflit Gbaya/Peuhls est un autre conflit significatif dans la région, qui érode la paix dans la
province septentrionale du Cameroun. La localité de Meiganga, théâtre des affrontements, est par
excellence une zone d’élevage. Dans cette région, coexistent deux tribus, les Gbaya (agriculteurs
autochtones) et les Peuhls (éleveurs allogènes). L’occupation de l’espace reste la principale cause
des multiples heurts entre les populations de ces tribus. Ces conflits notons le, sont exacerbés en
période électorale et instrumentalisés par les politiciens. Un examen plus approfondie de ces
conflits permettra assurément de mieux enrichir encore l’étude consacrée à l’analyse des conflits
fonciers au Cameroun.

Caractéristiques des conflits fonciers les plus usuels au Cameroun

En dehors des conflits fonciers inter ethniques plutôt exceptionnels, la plupart des conflits
fonciers enregistrés au quotidien tournent autour de trois variétés de situations qu’il serait
judicieux de revisiter.

La construction sur le terrain d’autrui


Il arrive très souvent qu’une construction soit élevée sur un terrain par une personne qui n’a sur
le fonds aucun droit de propriété, mais un droit de jouissance, plus ou moins étendu : le locataire,
le possesseur évincé par les revendications du véritable propriétaire, l’acquéreur dont le titre est

148
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
résolu. La qualité de locataire confère à l’occupant le droit d’habiter et de jouir de la chose louée,
sans lui donner nécessairement le droit d’y édifier des constructions supplémentaires, différentes
de simples aménagements qui participent de son droit de jouissance.

Le maintien irrégulier sur le terrain d’autrui


C’est le cas d’un locataire qui continue à se maintenir sur les lieux loués à l’expiration de son
bail. C’est aussi le cas d’un individu ayant obtenu une sous-location dans l’immeuble objet du
bail, à l’insu du véritable propriétaire et qui décide de se maintenir sur les lieux loués en dépit de
l’extinction ou de la résiliation du bail initial. L’hypothèse de maintien irrégulier sur le terrain
d’autrui pourrait aussi viser le cas d’un individu qui choisit de créer une plantation sur un terrain
appartenant à autrui et décide de s’y maintenir en dépit des protestations répétées du véritable
propriétaire.
Quoi qu’il en soit, de toutes ces situations, l’empiètement matériel sur le terrain d’autrui
semblerait occuper le premier rang des atteintes au droit à la propriété d’autrui.

L’empiètement matériel sur le terrain d’autrui


Paul-Gérard Pougoué (1977) a tenté de théoriser le phénomène d’empiètement matériel à partir
d’une analyse de quelques décisions jurisprudentielles. Il faudrait sans doute se reporter à cette
étude pour avoir une connaissance assez approfondie de la question. Toutefois, il y a lieu de
retenir à ce sujet que la question de l’empiètement matériel sur le terrain d’autrui n’a cessé de
faire des vagues tant en doctrine qu’en jurisprudence camerounaise au sujet de l’action
appropriée et du fondement juridique dont pourrait se prévaloir la victime, qui cherche par le
biais du droit, à mettre un terme à l’atteinte portée à son droit de propriété. Par conséquent,
l’empiètement matériel pourrait résulter d’une situation où le propriétaire, construisant sur son
fonds, déborde sur le terrain voisin. Cette hypothèse, qui se distingue nettement de celle où un
tiers construit entièrement sur le terrain d’autrui, n’est pas prévue par le Code civil. Le
propriétaire, construisant sur son terrain, dépasse les limites de celui-ci et étend ses constructions
sur le fonds du voisin. L’empiètement dans ce cas de figure pourrait résulter soit d’une simple
erreur d’arpentage, soit d’un véritable acte d’agression. Un exemple tiré de la jurisprudence
camerounaise évoque le cas d’un propriétaire qui a attrait son voisin devant le tribunal pour
obtenir la destruction d’une partie de la toiture de la maison de celui-ci, qui avait débordé, de
sorte que les eaux de pluie partaient de chez le voisin, pour se déverser dans la construction du
propriétaire victime de l’empiètement de son fonds.
En tout état de cause, cette présentation cursive des conflits fonciers ayant cours au Cameroun a
un seul mérite ultime, celui de mettre davantage en exergue leur grande diversité. D’où l’intérêt
d’examiner aussi les mécanismes offerts par le droit positif camerounais, pour les résorber, ou
tout au moins, les encadrer juridiquement.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Pluralité des mécanismes de résolution des conflits fonciers

À la diversité des cas de figure représentant les conflits fonciers au Cameroun, correspond une
pluralité des mécanismes étatiques mis en place pour les éradiquer. Ces mécanismes sont tantôt
juridictionnels, tantôt non juridictionnels. De manière générale, ils sont répartis entre
l’administration, sa justice et les juridictions judicaires. La palabre africaine soulignons le, a sans
doute un rôle indéniable à jouer, l’idée de cohésion sociale étant au cœur du règlement des litiges
fonciers au sein des communautés africaines on le sait, fortement marquées par les liens de sang,
de consanguinité. De cette coexistence entre les différents mécanismes de résolution des conflits
fonciers au Cameroun, la tendance pour les structures administratives à se tailler «la part du
lion» semble nette, reléguant le juge judicaire pourtant réputé gardien de la propriété privée, à
jouer les seconds rôles. Cette assertion fera l’objet d’un développement approfondi dans le cadre
des deux parties réservées à ce titre.

Prééminence des instances administratives


Elles sont trois au total. L’une est très connue et assez répandue (la commission consultative),
l’autre est peu connue, peut-être parce que spécialisée (la commission de règlement des conflits
frontaliers), alors que la dernière est tout simplement curieuse eu-égard à ses prérogatives
exorbitantes dans le cadre du règlement des conflits fonciers (le Ministre en charge des affaires
foncières). Il y a lieu de s’employer à analyser respectivement chacune de ces instances.

Rôle charnière des commissions consultatives


De très nombreux travaux scientifiques de qualité remarquable ont sans doute été réalisés sur les
commissions consultatives, compétentes pour régenter le domaine national qui est constitué de
70% des terres camerounaises. L’importance de ces commissions n’étant plus à démontrer. Nous
n’y reviendrons que pour de brèves allusions ou plutôt, pour poser un regard critique sur leur
fonctionnement. Ces commissions mentionnons le, ont été crées par l’ordonnance n°74 /1 du 06
juillet 1974 fixant le régime foncier, dans le dessein officiel d’assurer une mise en valeur et une
utilisation rationnelle des terres relevant de cette catégorie domaniale, dont l’État s’est
autoproclamé administrateur et non propriétaire, sans doute par crainte de raviver l’éternelle
rivalité avec les collectivités tribales au sujet de leur propriété. Il faudrait par ailleurs souligner
que la création des dites commissions composées à la fois des autorités administratives et des
autorités traditionnelles, était présidée par la volonté de l’État de contrôler l’ensemble du
contentieux relatif à l’accession à la propriété foncière qui était par le passé dévolu aux
juridictions judiciaires. Aux termes de l’article 5 alinéa 3 (nouveau) n°74 /1 du 06 juillet 1974,
«les commissions consultatives connaissent du règlement des litiges fonciers relatifs aux
oppositions à l’immatriculation des terrains, aux revendications ou contestations sur les terrains
non immatriculés». Pour en savoir davantage sur l’organisation et le fonctionnement des
commissions consultatives, une étude approfondie leur a été réservée dans le cadre de la thèse
consacrée au «contentieux de la propriété foncière au Cameroun».

150
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Rôle pivot des commissions de règlement des conflits frontaliers
Les conflits territoriaux portant sur les limites des circonscriptions administratives et des unités
de commandement traditionnel sont réglementés au Cameroun par la loi n°2003 / 016 du 22
décembre 2003. Ces commissions, de nature essentiellement administrative et politique au regard
de leur composition et de leur fonctionnement, instruisent de manière contradictoire les conflits
frontaliers, en dressent des procès-verbaux qui sont transmis à l’autorité administrative
compétente qui statue en dernier ressort. Ce qu’il y a de spectaculaire dans cet ordre des choses
c’est la mise à l’écart du juge, judicaire comme administratif, qui ne saurait guère être compétent
pour contrôler la légalité d’une décision administrative relative au règlement des litiges
frontaliers. Dans ce type de contentieux, le recours pour excès de pouvoir est inopérant s’agissant
curieusement d’un acte administratif. On le sait, et cela reste acquis en droit administratif
camerounais et français, les actes administratifs sont par essence référables devant le juge
administratif en charge de contrôler leur légalité, leur conformité à l’ordonnancement juridique
existant. On se croirait en présence d’un acte de gouvernement, ce qui serait bien curieux tant au
regard de cette notion, qu’en ce qui concerne la matière des conflits fonciers. Qu’à cela ne
tienne, les orientations du législateur camerounais semblent bien loin de favoriser la soumission
de l’administration au droit.

Rôle de premier plan du Ministre en charge des affaires foncières


Au Cameroun, le Ministre en charge des affaires foncières est monté en puissance dans la lutte
contre l’insécurité foncière, et cela au regard de la dernière réforme foncière du 16 décembre
2005. Dans cette réforme, l’exécutif camerounais a offert à son Ministre le pouvoir d’annuler et
de retirer les titres fonciers censés irrégulièrement délivrés. C’est un pouvoir exorbitant, celui de
remettre administrativement en cause le titre foncier, dont les caractères définitifs et
inattaquables ne sont plus à rappeler. L’exercice de ce pouvoir par le Ministre en charge des
affaires foncières est d’autant plus curieux que les cas de figure lui ouvrant la voie à l’annulation
des titres fonciers constituaient déjà des fautes de l’administration, fondant des décisions
d’annulation du titre foncier par le juge administratif.
Pratiquement au Cameroun, on se retrouve en présence de «deux juges» en charge du contrôle
de la légalité du titre foncier (qui est un acte administratif) : le traditionnel juge administratif, et
le «juge-Ministre» en charge des affaires foncières. Cette prépondérance de l’administration et
son désir de s’accaparer de l’ensemble du contentieux foncier au Cameroun a pour principal
corollaire de marginaliser le juge judiciaire.

La marginalisation des mécanismes juridictionnels

Les juridictions administratives comme judicaires ne sont certes pas totalement effacées du
contentieux foncier au Cameroun. On est cependant surpris de leur moindre importance, en
comparaison de l’étendue des compétences des commissions consultatives. Cela, au regard du
principe acquis en droit du juge gardien de la propriété privée. Pour mieux clarifier cette
affirmation, il serait judicieux de revenir sur la redistribution des rôles dévolus au juge
administratif et au juge judicaire dans le contentieux foncier camerounais.

151
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
La compétence controversée de la Chambre administrative de la Cour suprême
Il convient de préciser d’entrée de jeu que tant les juridictions et la doctrine ne s’entendent pas
sur la compétence de la Chambre administrative en matière d’annulation du titre foncier. Le
problème procède de ce que la réglementation foncière affirme « expressio verbis » que le titre
foncier est inattaquable et définitif, ce qui suppose qu’il ne pourrait plus être remis en cause, sauf
dans les cas limitativement énumérés par la loi. Or, le titre foncier est un acte administratif, en ce
sens qu’il est délivré par une autorité administrative dans l’exercice d’un pouvoir administratif,
qui modifie l’ordonnancement juridique à travers la création des droits et des obligations pour
son titulaire.
Au regard de la théorie des actes administratifs unilatéraux, tous les actes administratifs sont
soumis au contrôle du juge administratif pour garantir leur légalité.
Un courant jurisprudentiel appuyé par une doctrine minoritaire (Calvin Oyono ABA’A) excipe
de la clarté irréprochable des textes et de l’incompétence de la juridiction administrative à
connaître des actes administratifs déclarés par la loi inattaquables.
Quoi qu’il en soit, dans cette controverse, la Chambre administrative semble faire fi de la volonté
«législative» pour retenir sa compétence lorsque les différends portant sur l’annulation du titre
foncier lui sont soumis.

Le mythe du juge judicaire gardien de la propriété foncière


D’inspiration romaine, ce principe signifie que tout ce qui touche à la propriété doit faire l’objet
d’un contrôle du juge judicaire chargé d’en assurer la protection. Or, au Cameroun, il a été
souligné le rôle protecteur des commissions consultatives, d’autant que environ 70% de
l’ensemble des terres est sous son emprise. Des 30% de terres restantes, les juridictions judicaires
civiles comme répressives se partagent les compétences.
Devant les juridictions civiles, la compétence est partagée entre les juridictions civiles de droit
moderne et les juridictions traditionnelles. Il y a lieu de préciser à cet effet que le droit
Camerounais a maintenu la coexistence des statuts de droit moderne et de droit local, fruit de la
colonisation, permettant ainsi aux justiciables de choisir entre ces deux types de juridictions, les
juridictions de droit moderne et les juridictions de droit traditionnel.
Revenant sur la compétence des juridictions de droit moderne, il y a lieu de noter une seconde
dualité, celle existant entre les juges du fond et les juges de référé (juges de l’urgence). Précisons
à toutes fins utiles que les juridictions de référé jouent un rôle d’importance dans le règlement
des litiges fonciers au Cameroun. Car elles sont investies de la prérogative de mettre un terme
aux atteintes manifestement illégitimes portées contre le droit de propriété ou de prendre des
mesures conservatoires pour éviter la réalisation d’un dommage irréversible. Ce dernier résultant
d’une atteinte matérielle à la propriété en attendant que les juges du fond examinent l’affaire et
se prononcent en fonction des droits des parties au procès, et cela, définitivement.
Devant les instances répressives, la compétence des tribunaux correctionnels semble
indiscutable, sauf lorsque le même fait est constitutif d’un crime. Ce qui aurait pour
conséquence de porter l’ensemble de l’affaire devant la juridiction criminelle compétente pour
juger des crimes et des délits connexes et par application du principe de droit selon lequel « qui
peut le plus peut le moins ». De manière générale, les incriminations sont éparses et mériteraient

152
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
d’être regroupées dans un Code pénal à l’issue de la prochaine réforme souhaitable dudit Code.
La sévérité du législateur (les peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 03 ans) contrastent
avec la mansuétude des juges qui condamnent presque systématiquement à des peines d’amendes
ou à des peines de prison assorties du sursis. Si les juges suivaient le législateur camerounais
dans sa fermeté par rapport à la sanction des atteintes à la propriété foncière et domaniale, on
imagine très bien que tous les Camerounais ou presque écoperaient d’une peine
d’emprisonnement ferme de 03 ans.

Conclusion

En tout état de cause, il ne semblerait pas judicieux de revenir sur l’efficacité de la répression
étant donné que l’ensemble des mécanismes étatiques en vigueur n’ont pas permis de freiner la
criminalité foncière galopante ainsi que le phénomène d’envahissement de la propriété d’autrui.
Il faudrait réfléchir assez mûrement sur la célèbre affirmation de l’anthropologue de droit Dika
Akwa Nya Bonembela pour qui : «au Sénégal comme au Cameroun, les législations se succèdent
mais le droit reste lettre morte».
En définitive, la meilleure solution aux crises foncières qui secouent le Cameroun passerait par
l’organisation d’un véritable débat de société dont les résultats généreraient une réforme
foncière assez proche des préoccupations de la majorité des Camerounais.

Bibliographie sélective

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Mbalmayo, disponible sur le site web (www.environnement-propriete.org./francais
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Collection sciences sociales, 13 : 219-232.
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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Partie 2

Mutations des campagnes,


tensions foncières,
développement rural contrarié
par les enjeux divergents
d’acteurs
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Camerouns
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 11

DUELS ENTRE ÉTAT, AGRO-INDUSTRIES, AUTOCHTONES ET


ALLOGENES SUR LES CENDRES VOLCANIQUES DU MOUNGO
(PLAINE COTIERE DU CAMEROUN)
François Nkankeu

Résumé
La mise en valeur moderne de la zone du Moungo, caractérisée par la délimitation des périmètres de
cultures d’exportation, a accaparé les meilleures terres fertiles de la partie centrale de ce couloir, et généré
des conflits fonciers sur les terres périphériques. La venue des migrants appelés en renfort pour pallier les
besoins de main-d’œuvre dans les plantations a eu pour conséquences non seulement d'accélérer la
croissance démographique, mais aussi de créer et d'entretenir les affrontements entre autochtones et
allogènes quant à l’appropriation des espaces non cadastrés. C’est sur ces terres marginales que la
nécessité s'impose à une mosaïque humaine vivant en harmonie précaire, de pratiquer simultanément les
cultures vivrières et celles de rente pourvoyeuses de devises. Les conflits fonciers y dégénèrent souvent
en confrontations interethniques. Ces conflits constituent un obstacle au développement durable d’un
Moungo où la ruralité s’imbrique avec l'urbanisation accélérée des anciens bourgs de plantations. Cet
article analyse l’occupation du sol dans la zone en rapport avec l’évolution du droit foncier, la
conjoncture économique morose depuis plusieurs décennies et les conflits qui entravent une gestion
raisonnée des ressources dans les réserves foncières. Des propositions sont faites visant à apaiser la
cohabitation tumultueuse d’un melting-pot ethnique sur cette terre d’accueil.

Mots clés : Cameroun, Moungo, mosaïque ethnique, occupation du sol, conflits fonciers, gestion
durable.

Duels among the State, Agro-Industries, Autochthones and Migrants on the


Fertile Volcanic Soils of Mungo (Coastal Plains of Cameroon)

Abstract
The modern valorisation of the Mungo, characterised by the delimitation of the export farming
peripheries, has monopolised the most fertile lands of the central part of this area which is in form of a
corridor (figure 1). This situation has given room to land conflicts on peripheral lands. The arrival of
migrants to solve the problem of manpower in plantations has not only accelerated demographic growth,
it has also created and maintained confrontations between natives and migrants on marginal lands. It is on
these marginal lands that there is an imposed necessity for populations to practise at the same time
subsistence agriculture and cash cropping. This article analyses land tensions which often degenerate into
inter-tribal confrontations and constitute a thorny problem to be solved in order to achieve a sustainable
development for this region where rural activities and urbanisation are growing rapidly. Some suggestions
are made in order to improve peaceful cohabitation among the many tribes living in this area.

Key words: Cameroon, Mungo, Land conflicts, Land use, Sustainable management.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction
L’analyse de l’évolution des densités 1 de population laisse croire qu’il y avait dans la région du
Moungo à l'époque coloniale une apparente disponibilité en terres, et donc une facilité à délimiter
des réserves foncières occupées par la forêt. L'État postcolonial s'est approprié ces réserves
foncières aussi dénommées forêts classées et y a réglementé la gestion des ressources et la
propriété foncière par le droit moderne. Mais depuis l’indépendance, ces espaces interstitiels sont
âprement convoités. Les textes de lois n'y ont pas toujours dans la pratique régulé les confusions
résultant de l'occupation des terres et de l’exploitation forestière. Car le droit coutumier est ancré
dans les mœurs des populations. L'appropriation des terres cultivables, qui sont en situation de
rareté, y génère des compétitions et des conflits. La coexistence de deux normes juridiques a créé
et entretenu dans les aires protégées des litiges 2 opposant d'une part les autochtones aux
allogènes 3 et aux néo-autochtones 4, et d'autre part l'État aux communautés rurales. Ces milieux,
traversés de multiples contradictions internes, situés entre fermeture et ouverture, traditions et
innovations, et soumis à diverses pressions externes, sont loin d’être des havres de paix.

Le Moungo : un couloir de transit entre l’hinterland et la côte


Situé géographiquement à l’Ouest du Cameroun entre 4°30’ et 5° de latitude Nord; et 5° et 10°
de longitude Est, le Moungo est une synthèse physique et socio-économique du Cameroun

1
À l’époque coloniale, la densité de population était inférieure à 20 habitants au km2 dans le Moungo. Aujourd’hui,
elle varie entre 50 et 100 habitants au km2.
2
Dans la réserve de Mbanga, un litige oppose plusieurs entités :
- les autochtones sont ici les Balong, un élément de l’ensemble ethnolinguistique des Mbo (dont le Moungo
constitue le territoire ancestral). Ils souhaiteraient chasser les néo-autochtones qui, selon eux, se sont jadis
installés gratuitement sur les terres, et aujourd’hui les vendent à d’autres ; ceci sans aucun droit, et bien sûr sans
titre foncier qui pourrait légitimer la transaction ;
- les allogènes, principalement des Bamiléké, se sont installés dans le Moungo à l’époque coloniale (selon des
modalités analysées plus loin dans cet article) ; toutefois, ils ne sont guère présents dans la réserve de Mbanga
proprement dite ;
- les néo-autochtones (Ewondo et autres Béti) se sont installés comme bûcherons dans la réserve à l’époque
coloniale. Présents ici depuis deux générations, ils considèrent les terres qu’ils occupent comme leur patrimoine;
du fait de leur indigence, ils en vendent des lopins aux néo-ruraux;
- les néo-ruraux venus des villes (du fait de l’exurbanisation actuelle) sont de diverses origines, mais rarement du
Moungo. Ils achètent dans la réserve des lopins de terre, qu’ils cultivent et sur lesquels ils construisent des abris
de fortune «provisoirement définitifs».
3
Les termes autochtones et allogènes, d’usage habituel au Cameroun, découlent de l’ethnicité qui reprend chair et
se fait omniprésente au Cameroun (Bruneau, 2003). La politisation de ces termes a été officialisée par la
constitution du 18 janvier 1996. Le politique a imaginé le concept d’autochtone, et par ricochet celui d’allogène, à
l’orée de l’ouverture démocratique des années 90; cela pour limiter les velléités des ″envahisseurs″ Bamiléké
(allogènes et majoritaires dans toutes les grandes villes du sud du pays) dans la conquête du pouvoir au niveau
local, au détriment des ethnies autochtones, en l’occurrence les Béti de Yaoundé et les Sawa de Douala. Depuis
lors, l’ethnicité qu’on voyait vraiment moribonde à l’heure du ″village global″ est revendiquée comme jamais par
les autochtones.
4
Les populations que nous qualifions dans cette étude de néo-autochtones sont des migrants originaires des régions
du centre et du sud du Cameroun, et qui ont coupé depuis l’époque coloniale toutes les racines avec leur terroir
d’origine pour s’installer définitivement dans la région du Moungo.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
méridional. Cette aire d’une superficie d’environ 3.700 km2 abrite une population estimée en
1987 à 340.000 habitants. Cette zone en forme de couloir se déploie en replats successifs entre le
rebord méridional des hauts plateaux ouest-camerounais et l’estuaire du fleuve Wouri. Ce couloir
de transit est à la montée la principale porte d’entrée dans l’Ouest-Cameroun à partir de la côte,
et à la descente la plus importante voie d’acheminement des produits d’exportation de
l’hinterland vers le port de Douala. Cette position charnière fait de la zone du Moungo un
véritable cordon de rurbanisation polarisé par la métropole-portuaire de Douala, qui est la plus
importante et en même temps la plus attrayante agglomération du pays. Les atouts naturels du
Moungo ont dès la fin du 19ième siècle attiré les Européens, qui y ont entrepris avec le concours
des populations surtout importées des autres régions du pays, une mise en valeur agricole dense.
Les terres arables ne se réduisent cependant qu’à la partie centrale du couloir. Le relief
montagneux qui le borde dans sa portion centrale et septentrionale contraint les paysans à
grimper sur les flancs des montagnes jusqu'à 1.000 mètres d'altitude pour créer des champs de
polyculture. Les sols volcaniques des piedmonts sont relativement plats et ont de bonnes
aptitudes agronomiques. C'est sur ces sols fertiles que s'était déployée la colonisation
européenne. La réussite des cultures de rente mises en place depuis cette époque a fait du
Moungo la principale vitrine agricole du pays.
Cette prospérité agricole n’occulte pourtant pas le problème foncier auquel la zone est
confrontée. La complexité de ce problème est imputable d'une part, au passé colonial qui a
superposé le droit foncier importé aux règles coutumières de gestion de l’espace, et d'autre part,
aux facteurs endogènes : pression démographique, urbanisation accélérée des anciennes
bourgades de plantations (Melong, Manjo, Loum, Njombé, Penja…), faim de terres cultivables…
L’inégale occupation du sol par les différents acteurs de l’aménagement de l’espace a accentué
l’insécurité foncière et multiplié les occasions de conflits entre les différents groupes ethniques
vivant en harmonie précaire sur ce territoire.
Le problème foncier se pose dans la zone en termes d’affrontements entre autochtones et
allogènes. Ces affrontements ont lieu sur les terres situées en marge des plantations modernes.
Les litiges fonciers sont nés des mouvements migratoires ayant saturé les espaces non cadastrés
encore disponibles après l’élargissement du périmètre des cultures d’exportation. Car par
mimétisme face aux plantations modernes des Européens «Les Bamiléké se sont mués en petits
colons agricoles, jusqu’à peupler à 85% un Moungo qui prolonge leur espace ethnique de 150
km vers Douala et la mer » (Bruneau, 2002). Dès lors, la gestion de la terre est sous-tendue par
deux rapports de force : en premier lieu, la domination des communautés locales par les
plantations agro-industrielles, et en second lieu, la confrontation entre autochtones et immigrés.
En outre, afin de sauvegarder la forêt menacée de disparition, les autorités avaient créé pendant
la colonisation des réserves forestières sur des terres déjà appropriées par les autochtones et les
néo-autochtones. Depuis 1'indépendance, ces forêts classées sont devenues la propriété
inaliénable de 1'État qui y exerce son contrôle par des méthodes répressives. Mais l’insuffisance
des moyens pour mener la politique de conservation fait de ces aires protégées un champ d’accès
libre aux populations qui y exploitent diverses ressources, parfois sans souci de durabilité.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Figure 1 La région du Moungo au Cameroun

Mise en valeur moderne et inégale appropriation de la terre


Depuis l’époque coloniale, les communautés locales sont marginalisées quant à la gestion des
ressources du Cameroun. Ceci d’autant plus que l’autorité y a toujours misé sur l’accaparement
des terres pour asseoir sa domination sur les populations. Ce rapport de force n'a pas
fondamentalement changé depuis l’indépendance.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Expansion des plantations de cultures de rente
L'année 1895 marqua dans le Moungo le passage de l’économie de troc à 1'économie de marché.
C'est à partir de cette date que débuta la gestion directe des unités de production agricole par les
grandes firmes. L'administration coloniale allemande procéda alors à une distribution des terres
aux compagnies pour créer les plantations de cultures d’exportation.

Tableau 1 Concessions attribuées aux Européens par l’administration de 1922 à 1933


1922- 1924 1925 1926 1927 1928 1929 1930 1931 1932 1933 Total
1923
Nombre 4 5 8 19 8 13 29 6 5 2 11 110
Superficie 270 606 8.040 2.304 1.913 1.852 4.534 1.927 501 81 1.118 22.848
en hectares

Source : Dongmo, J.L. Le Dynamisme Bamiléké, Vol.1. p. 253.


L’attribution des terres aux firmes agricoles eut comme conséquence la spoliation du patrimoine
foncier des autochtones. Cette politique de concessions, initiée par les Allemands, s'est répandue
surtout sous 1'administration française, tant et si bien qu’à la veille de 1'indépendance du
Cameroun, les plantations européennes couvraient dans le Moungo 204.090 hectares 5. Par la
suite, l'État postcolonial a monopolisé le circuit d'exploitation des ressources. Ainsi s'est établi le
mythe de l'État forestier, qui a perduré jusqu’à l'irruption de l'ouverture démocratique dans les
années 1990. C’est à partir de cette date que l’administration a commencé à tenir compte de la
participation des populations à la gestion des ressources forestières.

Processus d’accès des migrants Bamiléké à la terre


L'accroissement démographique du Moungo est surtout imputable à 1'immigration. La zone
s’intègre dans les basses terres chaudes et forestières de la plaine côtière camerounaise, qui
furent longtemps un quasi-vide humain entre les foyers peuplés des Grassfields ouest-
camerounais et du sud-est nigérian. Déclenché par la colonisation européenne, l’afflux des
migrants originaires des Grassfields s’est fait aux dépens des maigres populations autochtones,
en l’occurrence les Mbo dont le terroir ancestral, le long couloir du Moungo, s’étire de la plaine
marécageuse des Mbo (qui jouxte le rebord méridional du plateau Bamiléké) aux abords de la
mer. Bruneau (2002) évoque l’implantation des «Bamiléké en pays mbo, de Kékem à Douala» et
rappelle que «ces peuples natifs ont été de longue date submergés sous l’afflux des “allogènes”,
en [une traînée] de plantations et de villes…». Le phénomène migratoire a eu comme
conséquence majeure la réduction des autochtones à l’état de minoritaires sur leur terroir.

5
Dongmo (1981) estime que cette superficie représente environ un cinquième du département du Moungo, soit 27
% des terres arables.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Figure 2 Le Moungo : un espace structuré par les plantations agro-industrielles

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Tableau 2 Répartition de 1734 planteurs Bamiléké d'après leur mode d'accès à la terre en
1973
Mode d’accès à la terre par Héritage Don Défrichement Achat Prêt Location Total
département
Bamboutos 1 1 11 19 13 45
Menoua 4 2 69 27 8 110
Mifi 35 4 5 376 150 29 599
Haut-Nkam 19 16 7 229 65 21 357
Ndé 38 7 2 375 149 52 623
Total 93 31 17 1.060 400 123 1.734
Source : Dongmo J.L., Le Dynamisme Bamiléké Vol.1 p.270.
Les relations qui lient les allogènes aux terres qu’ils occupent sont tributaires des pratiques ayant
sous-tendu leur installation. L’analyse de ces pratiques permet d’appréhender les heurts
interethniques qui ont cours dans la zone.
Les règles coutumières d’accès à la terre étaient souples dans le Moungo à l'époque coloniale.
Cette souplesse avait facilité l'implantation des nouveaux venus qui, aux premiers moments de
leur arrivée, versaient aux autochtones des cadeaux pour entretenir une cohabitation paisible.
Parmi les immigrés ayant peuplé cette aire de colonisation, une attention particulière doit être
portée aux Bamiléké pour deux raisons évidentes. D'abord parce qu'ils constituent le groupe
majoritaire parmi la population allogène; ensuite parce qu'ils détiennent, après les Européens,
une importante part du patrimoine foncier de leur zone d’accueil. Des facteurs favorables se sont
conjugués pour permettre à ces étrangers de devenir des propriétaires terriens. Ces facteurs sont
notamment : les lopins de terre attribués aux manœuvres des plantations; les cadeaux que les
allogènes offraient aux autochtones; les mariages interethniques; et la crise économique de 1929.
• L’attribution des lopins de terre aux manœuvres des plantations trouve son
fondement dans la pénurie alimentaire à laquelle fut confronté le front pionnier du Moungo au
début de la colonisation. A cette époque, l'approvisionnement des camps de travailleurs était
déficitaire. L'augmentation fulgurante de la population stimulée par l’immigration ne s'était pas
accompagnée d'une production vivrière massive conséquente. Les autochtones ne s'étaient pas
préparés pour accueillir les flux des migrants, dont la venue a profondément bouleversé non
seulement la structuration de 1'espace, mais également la capacité de pourvoir localement et dans
l’immédiat aux besoins nutritionnels. Afin de remédier à la carence de denrées alimentaires, 1es
autorités administratives décidèrent qu'à partir du 1er avril 1927, les planteurs devaient nourrir
leurs manœuvres. Pour ce faire, le compromis trouvé fut que les employeurs devaient octroyer
aux ouvriers des lopins de terre sur lesquels ceux-ci devaient produire les vivres indispensables à
leur survie. Cette solution fut salutaire pour les patrons puisqu'elle fut un excellent moyen de
stabiliser les manœuvres à proximité des plantations pour mieux contrôler leur assiduité au
travail. Mais la mesure fut encore plus bénéfique aux travailleurs, car ce fut pour eux une
véritable amorce du processus d'accès à la propriété terrienne. Nombreux autres immigrés
Bamiléké avaient déployé diverses stratégies pour négocier auprès des autochtones l’octroi des
lopins de terre sur lesquels ils s’étaient installés, et avaient fini par acquérir.
• Le principe du cadeau est devenu au fil des années une rémunération obligatoire
qui entretenait un flou entre bénéficiaires et donateurs. Du côté du bénéficiaire du don, il y avait
location de la terre. Cette location ne donnait lieu dans l’esprit du bailleur autochtone qu'à un
droit d'usage qui prendrait fin à la mort du 1ocataire. Ceci d’autant plus que la terre est

163
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
traditionnellement inaliénable, bien qu’elle puisse faire l'objet d'un prêt à un «étranger» qui n'y
reçoit alors qu'un droit d'usufruit et non de propriété. De son côté, le 1ocataire Bamiléké croyait
avoir acquis le droit de s'installer définitivement, et par conséquent de transmettre ce droit à son
successeur. L’ambiguïté était totale. À la longue, les Bamiléké encouragèrent les autochtones à
leur vendre la majeure partie des terrains. Les transactions foncières étaient sous-tendues par
l’esprit selon lequel les natifs préféraient toucher beaucoup d'argent en une seule fois en vendant
une parcelle de terre, plutôt que de recevoir de l’étranger chaque année une somme dérisoire
d’argent, bien que ce fût un cadeau. Cette pratique convenait aux Bamiléké qui, pour sécuriser
leurs investissements, voulaient acheter les terres sur lesquelles ils s’étaient installés. Mais
puisque ces transactions se faisaient de manière illégale ou informelle et que les contrats signés
n'avaient aucune valeur juridique devant les autorités quand des litiges venaient à surgir, les
Bamiléké adoptèrent la stratégie des mariages interethniques, socialement plus sécurisante pour
accéder à la terre.
• Les mariages interethniques sont nés de l’immigration. Dans la première phase de
ce processus, les autochtones donnaient des terres et des femmes aux “étrangers”en échange de
cadeaux et de 1eur intégration dans la communauté locale. Les mariages interethniques étaient
pour les locaux une pratique visant à contrecarrer les velléités des “étrangers” à constituer dès
leur arrivée des entités sociopolitiques distinctes de celles existantes. Cette stratégie fut par
contre perçue par les Bamiléké comme un cordon sociétal de sécurité pour accéder à la terre.
L'astuce consistait pour ces migrants à prendre femme chez les autochtones pour se familiariser
et s'insérer dans la communauté d'accueil. Une enquête 6 administrative réalisée en 1942 dans la
bourgade de Mbanga auprès de 1.575 Bamiléké mariés montre que 13 % d’entre eux avaient
ainsi contracté un mariage interethnique. L’intégration sociale recherchée au travers de ces
alliances était acquise lorsque le couple avait des enfants.
• La crise économique de 1929 a contraint les planteurs autochtones confrontés aux
difficultés financières, soit à rémunérer leurs manœuvres allogènes (qu’ils n’avaient pu payer
pendant quelques années) par des lopins de terre, soit à leur céder à vil prix toutes leurs
plantations. C'est ainsi que les manœuvres Bamiléké ont accédé à la propriété terrienne en se
faisant “payer en terres” 7 par leurs patrons ruinés. La vente des terres aux immigrés s’est
accélérée au cours des années 30 à cause de la crise économique. Lorsque la mévente des
produits d’exportation (café, cacao) débuta en 1929, les propriétaires des plantations crurent
qu’elle allait être de courte durée et gardèrent leurs travailleurs allogènes. Le prolongement de la
crise eut pour conséquence le passage progressif des domaines des planteurs ruinés aux mains
des manœuvres Bamiléké qui, en marge de la profession d'ouvriers agricoles qu'ils assumaient le
jour, étaient le soir venu des petits commerçants. La vente des terres aux immigrés continua
après la crise économique et allait devenir une pratique courante. Cependant, l’acquisition des
terres par les allogènes suscita chez les natifs du terroir des rancœurs sur fond de litiges fonciers,
ce qui allait sous-tendre les violences interethniques pendant la période de la lutte pour
1'indépendance.

6
cf. Jean-Claude Barbier (1983).
7
«Payer en terres» consiste pour le patron ruiné à délimiter une portion de son domaine qu'il cède pour de bon
comme propriété à son manœuvre.

164
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Régulation de la propriété terrienne et disputes foncières


Le Cameroun a hérité d’un droit foncier importé de l’Occident et plaqué sur les règles foncières
traditionnelles. Cet héritage a suscité l'idée de propriété foncière définie comme le droit absolu
de jouir et de disposer des terres une fois celles-ci attribuées.

Évolution du droit foncier


La gestion rationnelle du territoire ainsi que les pratiques foncières qui y sont associées ne
s’étaient pas encore affirmées au Cameroun avant la colonisation. L'appropriation de la terre à
l’époque précoloniale se pensait selon la tradition et les coutumes, en rapport avec
1'appartenance lignagère, ce qui limitait considérablement le droit de libre disposition d'une terre
qui, en outre n'était jamais entièrement un bien marchand facilement aliénable. La question de
l'appropriation privée de la terre ne s’y posait pas, parce que la sécurité foncière est une exigence
et une contrainte imposées par la modernité. De même, la conception géométrique de 1'espace
est à la fois le produit et la condition du fonctionnement des exploitations capitalistes, fondées
sur la commercialisation de 1'ensemble des facteurs de production. En transposant le droit
foncier occidental dans le Moungo, et en présupposant que les conditions de 1'accumulation
primitive du capital y étaient réunies et permettaient la marchandisation de la terre, principal
facteur de production, les Européens avaient fait montre d’une volonté de mettre fin ici à un
système qu’ils avaient sûrement compris. D’où ce hiatus brutal entre le système cadastral
occidental et l’appropriation traditionnelle et communautaire des terres jusqu’alors en vigueur.
L’analyse de l’évolution de la problématique foncière dans le Moungo montre que les causes des
conflits fonciers relèvent de l'accaparement des terres par les plantations agro-industrielles, des
difficultés de cohabitation entre le droit moderne et le droit coutumier, des effets de la crise
économique et de l’ajustement structurel, de l’explosion démographique. Les causes indirectes
interviennent également, telles que le commerce mondial (détérioration des termes de l’échange,
bas prix des produits d’exportation, concurrence sur les produits d’exportation) et l’action
insidieuse de la dégradation de l’environnement (baisse de la fertilité des sols, ….). En outre, la
régulation par le droit moderne de l’appropriation de la terre s’est avérée ne pas être une solution
miracle pour la sécurisation foncière. Cette pratique est restée marginale malgré son introduction
depuis plus d'un siècle.
Les résultats actuels de la recherche sur la question foncière montrent que le droit moderne
visant à sécuriser l'investissement agricole induit une dynamique qui engendre de nouveaux
problèmes sans résoudre totalement les anciens, aussi bien pour l'État que pour les paysans. Pour
légiférer sur l’appropriation de l’espace, l’État postcolonial s’est basé essentiellement sur le droit
foncier «importé», qui considérait les terres non cultivées comme «vacantes et sans maître». Sur
cette base, les communautés locales ont été dépossédées d’une importante fraction de leur
patrimoine. En outre, alors que le droit occidental avait favorisé pendant la colonisation les
Européens et l’élite locale (choisie pour servir l’administration), les réformes législatives mises
en place après l’indépendance ont donné plus d’avantages aux riches et aux élites qu’au reste de
la population. D’où une dualité entre droit coutumier et droit moderne : les communautés
résistent en fait à un certain arbitraire de l’État en se référant au droit coutumier, sur lequel elles
s’appuient pour revendiquer que leur soit rétrocédé leur patrimoine ancestral jadis exproprié.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Eu égard à ce qui précède, deux institutions sont censées disposer d’un pouvoir de contrôle de
l’accès aux réserves foncières. La première est l’administration forestière, la seconde l’autorité
coutumière. L’administration forestière est chargée d’appliquer la réglementation à laquelle sont
soumises les diverses utilisations de la forêt. La loi prévoit que la forêt appartient à la collectivité
nationale représentée par l’État, lequel attribue par concession l’exploitation de tout ou partie de ce
domaine, qu’il détient généralement à titre privé. Dans un tel système, les droits des usagers locaux
ne sont pas toujours explicitement reconnus, ce qui n’empêche pas l’accès à la ressource forestière
des utilisateurs qui croient en disposer par nature. C’est dire que le droit écrit ne régule plus
réellement l’accès à la terre, qui s’effectue le plus souvent dans l’illégalité, sans possibilité de
contrôle effectif par l’autorité légale.
L’autorité coutumière, souvent concurrente de l’administration, est généralement la plus respectée,
car elle traduit plus que ne peut le faire l’État les aspirations des paysans. Ainsi se heurtent à
l'intérieur des forêts classées du Moungo le droit coutumier et le droit moderne d'appropriation.
L'État dispose de ces aires et en a fait son domaine privé, alors que pour les populations, il s'agit
de leurs réserves foncières. Les paysans estiment qu’ils sont dans leur droit naturel lorsqu’ils
utilisent ces espaces (protégés) à des fins agricoles. Le résultat des enquêtes révèle un dualisme
d'autorité à propos du droit d'attribution de la terre aux occupants de ces milieux. Les opinions
recueillies dans l’une des réserves de la zone sont récapitulées dans le tableau 3.

Tableau 3 Qui détient le droit d’attribuer un lopin de terre dans la réserve de Mbanga ?

Opinion des occupants exprimée en %


Les pouvoirs publics 51 %
Les autorités traditionnelles 30 %
Les deux à la fois 19 %
Total 100 %
Source: enquête de l’auteur, 2001 Nombre de personnes enquêtées = 200

Cette rivalité entre pouvoirs publics et autorités traditionnelles complique la question foncière
dans les réserves. Ceci d’autant plus que la présence humaine y est antérieure à leur délimitation
pendant la colonisation. Le contrôle exercé depuis l’indépendance par les services forestiers se
relâche au fur et à mesure que les difficultés de gestion augmentent. Vers la fin des années 80,
l’administration forestière a vu ses moyens d’action baisser. De ce fait, elle ne peut plus
réellement surveiller ou empêcher l’occupation de ces espaces souvent exploités
irrationnellement par les populations. Ceci parce que le monopole étatique les a jadis
déresponsabilisées quant à la gestion des ressources. Depuis lors, le «laisser-faire», prévaut dans
ces aires protégées soumises à une pression humaine sans cesse croissante.

166
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Tableau 4 Qui a autorisé l'occupation des terres dans la réserve de Mbanga ?

Opinion des occupants exprimée en %


Personne 37 %
Les colons français 31 %
Les autochtones 20 %
Les agents forestiers 12 %
Total 100 %
Source : enquête de l’auteur, 2001 Nombre de personnes enquêtées = 200

Il semble donc qu’une part importante des occupants de la réserve de Mbanga s’y soit installée
de leur propre initiative (tableau 4). En l'absence de moyens humains et matériels suffisants, la
politique «conservationniste», de l'État a fait faillite. Conséquemment, les aires protégées sont
devenues des zones d’accès libre pour les populations, qui dans un contexte socioéconomique 8
morose s’y livrent à une surexploitation des ressources. Depuis le début des années 1990, on y
assiste à la généralisation d’un développement incontrôlé du vivrier marchand, de la coupe de
bois d'œuvre et de chauffage, du prélèvement de produits médicinaux, tous destinés à la demande
urbaine et à l'exportation. En outre, comme ces forêts classées furent délimitées sur des terres
non vacantes, patrimoine des autochtones, ceux-ci cherchent à y réaliser des lotissements
(croissance démographique oblige), et les disputent de nos jours à l'État.

Fin des terres vacantes et tensions sociales

L’évolution du milieu, la compétition économique, la quête de nouvelles terres cultivables sont


autant de facteurs qui accentuent les tensions relatives à l'exploitation des ressources et au
contrôle de l'accès à la terre dans les réserves du Moungo. Le corollaire de la monopolisation des
terres arables par les firmes agro-industrielles est l'émergence sur les espaces restants de conflits
fonciers sous-tendus par la haine entre les groupes ethniques 9. L’État, lui-même censé arbitrer
ces conflits, se retrouve dans ces réserves foncières à la fois juge et partie.

8
Le contexte socio-économique du Moungo d’une part, est marqué par la crise caféière, car la culture du café était
jusqu’en 1995 la principale source de revenus monétaires des paysans ; d’autre part, il y a la compression du
personnel dans la fonction publique, et les pertes d’emplois dans le secteur privé.
9
Filleron (2002) souligne que les haines inter-ethniques sont une donnée constante dans la sphère socio-politique
africaine, car «Dans l'Afrique des savanes et des forêts, les peuples “entremêlés” n'ont jamais vécu en harmonie...
Dans les langues vernaculaires, les voisins sont souvent désignés par les termes de “sauvages”, de “monstres”, de
“singes”, “d'esclaves”, de “mangeurs d'excréments” et autres gracieusetés…». Bruneau (2002) perçoit
l’ethnicisme (l’exaltation de l’ethnie) au Cameroun comme suit : «Le pays réel est celui d’une mosaïque de
peuples issus d’un passé souvent flou, mais fixés par le découpage colonial… La “paix du Blanc ” a rigidifié ici
des situations encore fluides, tiré l’identité des groupes du lignage vers le territoire, établi entre eux des
hiérarchies, durci des stéréotypes intégrés par les intéressés eux-mêmes et opposant, par exemple, “civilisés” et “
sauvages”, côtiers et gens de l’intérieur ».

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Contentieux entre les populations et l’État forestier
Depuis l’ouverture démocratique du pays dans les années 1990, les populations riveraines des
forêts classées ne vivent plus leur marginalisation en victimes résignées. L'État forestier est
vivement contesté. La libéralisation politique a imposé dans la gestion des ressources une
dynamique de remodelage des rapports entre l'État et les groupes sociaux. Ceci d’autant plus que
l’insuffisance des moyens publics a fait des aires protégées des zones de non-droit. Les conflits
opposant dans les réserves du Moungo les communautés rurales à l'État résultent de la
divergence des logiques déployées respectivement pour exploiter les ressources et mettre en
valeur le milieu, ou pour le conserver. Le rapport d'activité de l’année 1995 de la Délégation
départementale de l'Environnement et des Forêts à Nkongsamba signale que « Nos contrôles
inopinés nous ont amené à dresser plusieurs procès-verbaux contre Monsieur NGUEWO Isaïe
qui bien qu'ayant abattu plus de 622 arbres protégés dans la réserve forestière de Loum reste
toujours impuni. Un procès-verbal contre Monsieur NDOKI Pierre pour exploitation forestière
frauduleuse dans l'arrondissement de Mbanga, et enfin de nombreux procès-verbaux contre
inconnu». Le litige opposant M. NGUEWO Esaïe et la communauté Bafun (ethnie autochtone) à
l'ONADEF a obligé le sous-préfet de l'arrondissement de Loum à créer (par décision n° 4/D/C
1602/SP du 17 avril 1996) une commission chargée des travaux préparatoires en vue de la
matérialisation des limites de la réserve forestière. Dans l'arrondissement de Mbanga, l'invasion de
la réserve de Mouyouka-Kompina a suscité également la réaction de l’autorité administrative. Face
à l'ampleur des empiètements réalisés dans cette réserve foncière par les populations environnantes,
le sous-préfet a créé (par décision n° 003/D/C16-04/BRAG du 19 mars 1993) une commission
chargée de la surveillance et du constat de son occupation anarchique. Les infractions perpétrées
dans les forêts classées du Moungo ont donné lieu à maints contentieux fonciers et/ou forestiers. Les
contrevenants interpellés par les pouvoirs publics sont jugés, et très souvent frappés d’une amende
et/ou emprisonnés10. Pourtant, malgré la répression menée par l’État, les paysans ne cessent
d'infiltrer ces milieux. Les “débrouillards” qui se battent pour leur survie en exploitant des
ressources dans les réserves ne sont pas prêts à céder aux dissuasions administratives. Ceci
d'autant plus qu'ils n'ont pas d'alternative.

Affrontements entre autochtones et Bamiléké


Comme toute société africaine, celle du Moungo est faite de groupes ethniques 11 différenciés,
soumis au vent de l'histoire et aux conflits résultant de la compétition pour l'occupation des terres
agricoles. La question foncière a pris dans cette zone depuis la veille de l'indépendance l'allure
d’affrontements entre autochtones et Bamiléké. Ces affrontements ont lieu sur les terres situées à
la périphérie des plantations modernes. Les Bamiléké se sont approprié depuis l’époque
coloniale une importante fraction du patrimoine foncier. Au fil des années, les terres jadis
acquises par ces allogènes sont devenues une pierre d'achoppement entre eux et les autochtones.
10
Pour plus d’informations sur les contentieux opposant les populations à l’État dans les forêts classées du Moungo,
consulter la thèse de François Nkankeu (op. cit.).
11
L’ethnie en Afrique est perçue par Jean-Claude Bruneau (2003) comme «Une communauté plus ou moins large,
qui (comme la nation) est affaire subjective. Une souche commune, réelle ou supposée. Une langue maternelle, un
genre de vie, une religion. Donc des traits socio-culturels, avec coutumes, modes d’agir et de penser…L’ethnie est
d’abord sentiment d’appartenance, conforté par le regard des autres qui implique bien des clichés. Conscience
d’ailleurs mouvante, où les faibles s’identifient aux forts : l’ethnicité locale peut alors virer à une manière de
patriotisme régional, cadre de solidarités et voie d’accès aux privilèges, jusque et surtout dans l’exil des grandes
villes ».

168
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Leurs droits y sont souvent contestés. Les contestations dégénèrent en litiges, soit au cours d'une
querelle de limites, soit au moment où l'étranger veut établir un titre foncier sur le terrain qu'il
croit avoir acheté à son arrivée ou pendant son séjour dans la zone. Ces litiges ont à la longue
rendu la cohabitation interethnique malsaine, voire explosive, au point que des mouvements
secrets comme 1'Association Mont Koupé ont été créés par les autochtones pour «chasser les
Bamiléké (envahisseurs 12) et rendre la terre du Moungo aux enfants du pays» (Dongmo J.L.,
1981). Les circonstances très troubles et meurtrières ayant marqué 1'accession du Cameroun à
l'indépendance, le 1er janvier 1960, ont attisé chez les Mbo la tentation de rapatrier les Bamiléké
vers leur terroir d'origine, afin de se réapproprier leurs terres. Toutefois, cette hostilité entretenue
par les originaires du Moungo allait à 1'encontre de la politique de stabilisation et d’unité
nationale menée par le gouvernement du jeune État, épris de paix et en quête de légitimité. Dans
1'impossibilité de bouter les Bamiléké hors de leur territoire, les autochtones se sont résignés.
Mais, au fil des années la conjoncture économique les a contraints à convoiter les forêts classées
où ils se heurtent, dans la compétition pour l’appropriation des terres, aux néo-autochtones qui s’y
sont installés depuis la période coloniale.

Litiges entre autochtones et néo-autochtones


Les réserves foncières du Moungo sont des zones litigieuses en territoire autochtone. Le lien à la
terre y est différemment interprété selon que l'on est originaire du terroir ou pas. L’interprétation
polysémique du droit d'appropriation fait de ces espaces le théâtre d'ambiguïtés foncières. D'une
part, les autochtones considèrent les forêts classées non pas comme un domaine privé de l'Etat,
mais comme leur patrimoine ancestral, sur lequel se sont installés sans contrepartie les néo-
autochtones à l’époque coloniale. Ces derniers venaient des régions du centre et du sud du
Cameroun, pour répondre à la demande de main-d’œuvre des chantiers du Moungo. Dans l’esprit
des autochtones, ces étrangers ne sont pas les légitimes propriétaires des terres qu’ils occupent.
En conséquence, les conditions d'appropriation devraient être renégociées. De leur côté, les néo-
autochtones sont conscients qu'ils occupent des réserves forestières qui sont un domaine de
l’État, et non des terres appartenant aux autochtones. Ils estiment n'avoir rien à négocier avec
ceux-ci. Pour eux, leur seul interlocuteur est l'Etat, qui devrait prendre des mesures allant dans le
sens de l'amélioration de leurs conditions de vie sur les terres où ils sont implantés depuis deux
générations, et qu’ils considèrent comme leur patrimoine. Ceci explique leurs réactions au cours
des contrôles effectués par les agents forestiers : ils affirment alors « Ici c’est notre patrimoine
[…]. La forêt c'est la forêt de l'Etat, même nous aussi, nous sommes les hommes de l'Etat »
(François Nkankeu, 2003). Vivant dans une paupérisation aggravée par la crise caféière, ces néo-
autochtones vendent des lopins de terre aux “migrants de retour” 13 en faisant valoir ce qu’ils

12
Les Bamiléké sont considérés au Cameroun comme des envahisseurs. Ils représentent probablement un cinquième
de la population totale du Cameroun, et sont l'une des rares ethnies du pays – sur environ 250 – que l'on retrouve
éparpillée sur l'ensemble du territoire national (au moins dans les villes), et même à l'étranger. Bruneau (2002)
évoque le syndrome bamiléké en ces termes : « Le groupe bamiléké : près de trois millions d'âmes, dont la moitié
dans leur foyer montagnard où la densité moyenne atteint 200 hab/km2. Au temps colonial, (...) ils ont émigré
massivement, tâcherons, puis colons agricoles, prolongeant via le couloir du Moungo leur espace ethnique de 150
km vers Douala et la mer, formant aussi d'autres fronts pionniers agricoles en périphérie du haut plateau…».
13
Les migrants de retour qui s’installent dans la réserve de Mbanga viennent majoritairement de la ville de Douala où
la crise économique rend les conditions de vie urbaine de plus en plus insupportables pour les pauvres. Ceux-ci
préfèrent se rabattre sur le Moungo, qu’ils qualifient – selon nous, à juste titre – de “banlieue” de la métropole
doualaise.

169
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
croient être leur “droit naturel”. Ils entrent en concurrence dans cette pratique avec les
autochtones Balong qui, arguant eux aussi de leur “droit naturel”, et profitant du fait que
l’absence d’une protection efficace a transformé les aires protégées en espaces non régulés,
vendent les terrains aux acquéreurs potentiels. Ces transactions foncières contradictoires ont
favorisé la résurgence de tensions ethniques dans les réserves. Ceci d’autant plus que les néo-
autochtones nient le droit coutumier autochtone et revendiquent 14 un droit de propriété sur la
terre jadis “empruntée”. Par ailleurs, les forêts et les lieux sacrés des autochtones ont été détruits
ou abîmés par ces allogènes qui ne respectent pas les traditions locales.
Aussi, la mobilisation des différents groupes pour la défense de leurs intérêts a créé une
dynamique d'appropriation et de construction d'une identité spatiale dont la légitimité sous-tend
la problématique de la gestion des réserves foncières. Cette mobilisation trouve son fondement
dans une conjoncture de crise économique qui a fait de la forêt un réel enjeu socioculturel et
politico-économique pour les populations, l'Etat et les opérateurs économiques. “L'or vert” est
convoité de toutes parts, parce que le bois, contrairement aux autres matières premières
tropicales en déprise, n'a pas connu de baisse des cours. Au contraire, l'exploitation du bois
d'œuvre a connu à partir de 1995 un essor stimulé par la dévaluation du franc cfa. Dans le
contexte actuel de récession économique et de post-ajustement structurel, la filière bois apparaît
pour toutes les catégories d’acteurs comme le meilleur moyen de lutte contre la crise. En pareille
situation, la politique de gestion des ressources devrait réunir tous les acteurs concernés pour
éviter la cristallisation des logiques de territorialité potentiellement et/ou ouvertement
conflictuelles.
La gestion des espaces protégés du Moungo est une opération presque impossible, car il s'agit en
fait de concilier trois logiques a priori inconciliables : la logique “conservationniste” de l'Etat, la
lutte que mènent les autochtones (Mbo) pour que leur soient rétrocédées leurs terres jadis
spoliées pour créer les réserves, et les doléances des néo-autochtones (Ewondo) qui souhaitent le
déclassement en leur faveur des aires protégées qu’ils occupent depuis longtemps, afin de
pouvoir en tant que citoyens camerounais mieux y organiser leur vie. En outre, du fait de
l'alourdissement des densités démographiques, de la conjoncture économique difficile et de la
désagrégation des solidarités familiales, on voit dans la région se profiler la fin des espaces
vacants et la mise en culture consécutive de toutes les terres. De nombreuses études attestent que
les campagnes africaines, à des échéances variables selon les situations régionales, seront
inévitablement confrontées à la question foncière qui conditionne le devenir de l'espace rural,
tant dans ses aspects écologiques que sur le plan des performances de l'agriculture et de la
cohésion sociale. Certains auteurs 15 magnifient d’ailleurs les tensions foncières comme étant des
14
Les néo-autochtones sont installés sur les terres qu’ils occupent depuis près d’un siècle. L’ancienneté de leur
implantation sur ces espaces inscrit leur revendication dans la logique de la territorialité (existence d’une
dimension territoriale dans une réalité sociale). Plus spécialement, de la relation au territoire, de l’identité
territoriale d’un individu ou d’un collectif.
15
Buttoud (2001) illustre cette vision positiviste des conflits fonciers lorsqu'il écrit : «On peut se demander en fin
de compte si le conflit n’est pas partie intégrante de la dynamique sociale elle même. Le conflit est constructif à
plusieurs titres. D’abord, il est le plus souvent la seule manière d’exprimer des demandes de changement, ou plus
simplement de révéler des dysfonctionnements du système en place. Il est pour certains acteurs souvent oubliés
dans la négociation du compromis (comme les paysans) le seul moyen pour faire état de certaines attentes sociales
qui ne s’exprimeraient pas ailleurs ou autrement. Il peut de ce fait contribuer à améliorer l’équité des décisions
prises. Ensuite, il est également constitutif de l’identité locale villageoise. Le village n’est nullement une entité
homogène, mais il est – comme la société – composé de plusieurs groupes stratégiques, qui reflètent des couches
sociales, des particularités ethniques et culturelles, ou des intérêts économiques différents. Une gestion locale

170
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
vecteurs du progrès social. L’expérience foncière dans le Moungo montre que la sécurisation
foncière de la forêt doit tenir compte de sa spécificité. La forêt est le milieu où se rencontrent
l’utilisation paysanne de l'espace et l’action des pouvoirs publics visant la sauvegarde et/ou la
régénération de la végétation naturelle. Sa confiscation par l’État réduit l’espace communautaire
aux seules terres exploitées. Et pourtant les forêts, qu’elles soient classées ou non, sont incluses
dans les terroirs villageois. Tout projet de développement devrait tenir compte de cette réalité.
Aussi la diversité des logiques d’acteurs et des représentations spatiales doivent-elles être
reconnues par les décideurs.
Depuis le début de la mise en valeur moderne de la région du Moungo, une gestion formelle s'est
établie sur les ressources naturelles qui jadis appartenaient aux autochtones. L'État postcolonial a
poursuivi (jusqu’à une date récente) cette politique monopolistique, source de conflits fonciers
pouvant à l’avenir prendre une triple dimension : régionale 16, nationale 17 et internationale18.
L'histoire des cinquante dernières années est marquée dans le Moungo par des poussées de
violence plus ou moins brusques (suivant les événements sociopolitiques) entre les différentes
communautés ethniques. L'État qui semble dépassé par les évènements a laissé pourrir la
situation. Les incidents sont devenus de plus en plus fréquents, et ont fini par entrer en résonance
avec la situation politique du pays jamais sereine, du moins constamment tendue du fait que le
peuple pris en otage dans un système politique immuable depuis l’accession du Cameroun à
l’indépendance il y a cinquante ans, réclame en vain une alternance.

Conclusion
Dans la zone du Moungo au Cameroun, la mise en valeur moderne a généré un peuplement
allogène intensif au sein duquel les autochtones se sentent minorisés. La compétition 19 pour

s’attachant à veiller au renouvellement à long terme d'une ressource rare convoitée par tous ne peut jamais faire
l'unanimité. Les conflits générés par cette gestion font partie de ce qu’est le village. La gestion multifonctionnelle
est par essence un processus de négociation de compromis entre positions conflictuelles, dont certaines sont
négociables et d’autres pas. C’est d’ailleurs ce qui définit aussi le progrès social».
16
La dimension conflictuelle régionale pourrait opposer les régions voisines que sont d’une part le pays Bamiléké,
dont l’excédent humain s’est déversé dans l’aire de colonisation, et d’autre part le Moungo, qui constitue pour les
hautes terres surpeuplées une véritable terre promise.
17
La dimension conflictuelle nationale pourrait naître d'un affrontement entre les diverses ethnies (Ewondo,
Bamiléké, Mbo) qui peuplent cette terre d'accueil.
18
La dimension conflictuelle internationale pourrait surgir d'une éventuelle confrontation entre les nationaux et les
étrangers, en 1'occurrence les compagnies multinationales propriétaires des grandes exploitations agricoles, et
surtout les Nigérians (Ibo et Biafrais) qui ont acquis des lopins de terre dans la région. Le syndrome nigérian au
Cameroun est patent, au point d’être évoqué par Jean-Claude Bruneau (2002) en ces termes « Réguliers ou
clandestins, les “Biafrais” immigrés, les Ibo surtout, sont à présent très majoritaires sur le littoral nord, nombreux
aussi dans toutes les villes du Sud-Ouest, et même à Douala (où ils sont peut-être 10%). Déployés sur les deux
pays, affichant leur dynamisme et leurs liens de solidarité, ils attirent la xénophobie diffuse des natifs côtiers
comme des migrants “gafi” et bamiléké, d’autant qu’ils s’infiltrent désormais dans le reste du Cameroun ». On
semble s’acheminer doucement, mais sûrement, vers une nigérianisation du Cameroun, favorisée par au moins
deux facteurs tangibles. D’une part, les deux pays ont environ 1200 km de frontière commune, «poreuse» dans les
deux sens ; elle s’étend de l’océan Atlantique (où ils guerroient depuis plus d’une décennie pour l’appropriation
de la presqu’île de Bakassi) jusqu’au lac Tchad. D’autre part, les langues véhiculaires, en l’occurrence le pidgin
dans le Grand Ouest du Cameroun (Buéa, Kumba, Mbanga, Nkongsamba, Bafoussam, Dschang, Bamenda…), et
le fulfulde (sur fond d’islam) dans le Grand-Nord (Ngaoundéré, Garoua, Maroua…), facilitent depuis très
longtemps l’implantation d’importantes communautés nigérianes au Cameroun.
19
Cette compétition foncière est imputable à l’insécurité (résultant du dualisme entre régimes fonciers coutumier et
moderne), à l’urbanisation galopante, et surtout à l’essor du vivrier marchand.

171
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
l’occupation du sol, l’exploitation des ressources dans les réserves foncières et diverses stratégies
de survie des populations paupérisées par les effets conjugués de la crise caféière et de la
politique budgétaire ont ravivé les conflits fonciers qui y prennent très souvent l’allure d’une
confrontation interethnique.
En outre, l'État, celui de la colonie puis de la postcolonie, s’est imposé comme propriétaire et
gestionnaire exclusif des ressources forestières. L'administration forestière a toujours été perçue
plus comme un instrument de répression des communautés rurales que comme un vecteur de
développement. En somme, la gestion des ressources naturelles dans les réserves foncières n'est
pas une notion identique pour tous, en raison des multiples enjeux qui la sous-tendent. Les
différents acteurs ont des visions, des intérêts, des pratiques fondamentalement opposés. Leur
mise en compatibilité, loin d'être acquise a priori, ne peut qu’être construite et négociée.
Pour réduire les conflits dans les réserves foncières du Moungo, une politique d'aménagement du
territoire devrait viser à y délimiter les terrains à bâtir, les parcelles agricoles, les zones à
maintenir en boisement. Seule une politique de gestion du terroir bien conçue, conciliant les
intérêts des différents groupes d’acteurs est susceptible de prévenir les conflits ayant comme
soubassement l’occupation du sol dans cette banlieue en pleine rurbanisation de la métropole
Doualaise.

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au Cameroun

Chapitre 12

ENJEUX FONCIERS ET PROBLÉMATIQUE DE LA RELANCE DES


ACTIVITÉS AGRICOLES SUR LE DOMAINE DE L’EX-SODERIM 1
(OUEST CAMEROUN)
Etienne Tazo, Isidore Léopold Miendjem et Guy Marcel Ediamam Epallé

Résumé
Les manifestations populaires de février 2008 contre la montée des prix des denrées alimentaires ont
amené l’Etat camerounais à envisager de relancer les activités agricoles dans ses domaines parmi lesquels
celui de la défunte société de développement de la riziculture dans la plaine des Mbo (Soderim). Mais,
peut-il, d’autorité, revenir en maître et exiger l’expulsion des populations ou revenir en partenaire et
organisateur de tous les acteurs de sa mise en valeur ? La présente étude, instrument d’aide à la décision,
voudrait par anticipation, lui faire savoir que les choses ne seront pas aussi faciles sur ce domaine de 4050
ha au statut juridique actuel ambigu, presque entièrement occupé par les populations locales, devenu une
terre d’élevage bovin par excellence en saison sèche et qui assure aux populations une part substantielle
de la production agricole ainsi que des bénéfices considérables. Notre vision des choses est que, pour y
réussir la relance des activités agricoles, et préserver la paix sociale, l’Etat, propriétaire de droit, devrait
intervenir non comme maître absolu, mais en tant que organisateur des différents acteurs locaux devenus
propriétaires de fait.

Mots clés : Ouest-Cameroun, Plaine des Mbo, enjeux fonciers, État, paysans, agriculture.

Land Issues and Problems of the Relaunching of Agricultural Activities on the


Domain of the Defunct Soderim1 (West Cameroun)

Abstract:
The popular uprising of February 2008 against the hike in prices of basic foodstuffs has brought about the
need for the government of Cameroon to relaunch agricultural activities on its domains including that of
the former Mbo plain rice development corporation (Soderim). However, whether the government can
come back authoritatively as the ultimate proprietor and demand the expulsion of the populations or as a
partner and organise all the actors for the development of the land is the issue at stake. The current study,
which aims at assisting in decision making, is intended to inform the government that things would not be
that easy over this 4050ha land that has no clear-cut status, is almost entirely occupied by the local
populations and which has become a breeding ground par excellence for cattle during the dry season; it
also now provides land to the populations for a substantial part of their agricultural production as well as
considerable benefits. Our view on this state of affairs is that to successfully relaunch agricultural
activities there, while at the same time preserving social peace, the State (as legal proprietor) has to
intervene not as the uncompromising landlord, but as the organizer of the different local actors who have
become de facto ‘proprietors’.

Key words: West region of Cameroon, Mbo plain, Land stakes, State, Peasants, Agriculture.

1
Société de développement de la riziculture dans la plaine des Mbo (The Mbo plain Rice Development Corporation).

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction

Suite aux manifestations de colère de février 2008 contre la montée des prix des denrées
alimentaires, l’État camerounais a envisagé de relancer les activités agricoles dans ses domaines
en léthargie parmi lesquels celui de la défunte Soderim. La présente étude s’interroge sur la
manière dont il devrait revenir sur ces terres de Santchou, avec pour hypothèse que ce retour ne
sera pas facile puisque les populations les ont presque entièrement déjà occupées. En effet, après
la faillite de ce complexe agro-industriel, les ambiguïtés du statut foncier de ce domaine ont
provoqué des incertitudes marquées par les querelles de sa réappropriation et d’utilisation du
sol, opposant les populations déterminées à faire face aux défis socio-économiques imposés par
la crise. Il est devenu une terre d’élevage bovin par excellence en saison sèche et assure aux
populations une part substantielle de la production agricole ainsi que des bénéfices
considérables.
La méthodologie utilisée pour vérifier cette hypothèse s’est basée sur la recherche documentaire,
l’analyse des textes législatifs et réglementaires, les observations et relevés de terrain ainsi que la
réalisation des cartes. Les résultats attendus porteront sur les incertitudes du statut foncier,
l’émergence de nouveaux acteurs et mécanismes d’appropriation territoriale, l’importance de ce
domaine dans l’économie rurale locale et la proposition d’une nouvelle forme de retour de l’État.
C’est une contribution, dans le cadre des droits domaniaux, à la connaissance des ambiguïtés qui
sous-tendent les rapports entre l’État et les populations en matière de gestion foncière de ses
domaines. Elle aura le mérite de fournir des informations susceptibles d’aider l’État à prendre
des décisions appropriées en vue de relancer les activités agricoles de manière intensive dans ce
domaine.

Evolution du statut foncier vers une situation d’ambiguïté

Un domaine de 4050ha dans la plaine des Mbo aux grands atouts agricoles
La plaine des Mbo est l’un des bassins intra - montagnards qui entrecoupent les hautes terres de
l’Ouest-Cameroun. Située à 200 km au Nord de la métropole de Douala, elle s’étire sur 9°4 et
10°7 de longitude est et sur 5°7 et 5°23 de latitude nord. Couvrant une superficie d’environ 510
km2, cette plaine est bordée par l’escarpement méridional du plateau bamiléké (1400m) et les
pentes du mont Manengouba (2396m) de tous les côtés sauf au sud-est par où s’écoule le fleuve
Nkam.
Le domaine de l’ex-Soderim, objet de la présente étude, se trouve dans cette plaine aux sols
sédimentaires et en partie hydromorphes (figure 1). L’altitude moyenne de 700m soustrait cette
plaine des températures fraîches (18°C en moyenne) des hautes terres de l’Ouest qui la bordent
au Nord pour la rattacher plutôt aux basses terres côtières chaudes qui la prolongent au Sud
jusqu’à la mer. Elle est abondamment arrosée par les pluies de mousson venues du golfe de
Guinée. Les escarpements bordiers sont couverts de forêts, tandis que la plaine porte un mélange
de forêt et de savane. La faune y est très riche.
Cette plaine doit son nom à sa population autochtone, les Mbo, qui se considèrent comme
apparentés aux ethnies de la côte camerounaise. Leurs densités étaient très faibles, sans doute à

176
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
cause de l’insalubrité du milieu, ce qui contrastait avec les fortes densités du plateau bamiléké
voisin, d’où s’est déclenchée une immigration dont les flux sont allés croissants au fil des
années, d’autant que la fertilité remarquable des sols de cette zone d’accueil permettant d’obtenir
de bonnes récoltes aussi bien de café robusta que de produits vivriers, motivait le déferlement
des immigrants. Depuis les années 1960, les pouvoirs publics ayant pris conscience que les
conditions agro-écologiques (platitude, chaleur, sols sédimentaires et hydromorphes…) étaient
favorables dans la plaine des Mbo pour la riziculture, ont initié la culture de cette denrée
exotique très consommée au Cameroun, afin de réduire la dépendance du pays vis-à-vis de
l’Asie. Au même moment la croissance urbaine dans les régions de l’Ouest et du Littoral a offert
un marché en expansion aux cultures vivrières et maraîchères qui trouvent elles aussi des
conditions très favorables dans la plaine des Mbo.

Figure 1 Situation géographique du domaine de l’ex-Soderim

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
De la propriété coutumière des populations locales au patrimoine collectif national
La plaine des Mbo est un domaine qui a subi différentes formes d’appropriation. Avant la
promulgation du décret n°73/813 du 28 décembre 1973 portant classement au patrimoine
collectif national des terrains qui constituent aujourd’hui le domaine de l’ex-Soderim, ces
terres faisaient partie de la propriété coutumière. Elles appartenaient aux populations locales qui
y étaient installées effectivement ou non.
Le patrimoine collectif national trouve son fondement juridique dans le décret-loi du 09 janvier
1963, portant régime foncier du Cameroun oriental. Il comprend toutes les terres libres à
l’exception de celles sur lesquelles les occupants ont acquis un titre officiel de propriété ou y
sont effectivement installés. En 1974 est créé par l’ordonnance n° 74 /1 du 6 juillet 1974 fixant le
régime foncier, le domaine national qui emporte la disparition du patrimoine collectif national.
Ce domaine national englobe toutes les anciennes terres coutumières sans aucune distinction. Il
est constitué de toutes les terres occupées ou exploitées et sur lesquelles les occupants n’ont
aucun titre officiel de propriété et de toutes les terres libres de toute occupation. Le domaine
national appartient à la nation camerounaise et est administré par l’État.

L’octroi des terres à la Soderim

Les terres coutumières intégrées au patrimoine collectif national, ont été octroyées à la mission
de développement de la riziculture dans la plaine des Mbo (Miderim) qui va devenir la Soderim
en 1977, par voie de concession. D’après l’ordonnance du 30 janvier 1964 fixant le régime
foncier et domanial au Cameroun, «la concession consiste en un octroi de jouissance au profit du
concessionnaire assorti d’une promesse de vente sous condition suspensive de la réalisation de
mise en valeur dans un délai déterminé ». C’est un domaine de 4050 ha qui a été concédé à la
Miderim par le décret n° 73/235 du 09 mai 1973 portant création de la Miderim (article 6). Il ne
s’agissait là que d’une concession provisoire, c’est-à-dire ayant une durée maximale de 5 ans,
avec possibilité de prolongation à la demande motivée du concessionnaire. Elle pouvait à terme
être transformée en concession définitive donnant lieu à l’obtention d’un titre foncier au profit
du concessionnaire. Cela n’a pas été le cas pour la Soderim qui n’a jamais obtenu le titre foncier.
En réalité, la rizière créée par cette société a au maximum occupé 2000 ha en 1983. Cette
superficie sera même réduite à 200 ha en 1991. Ce qui veut dire que les populations locales ont
toujours contrôlé ou exploité plus de la moitié de ce domaine. Après la faillite de la Soderim, la
fin de la concession a été prononcée le 08 septembre 1995, par décret présidentiel. Sa liquidation
a suivi en 1998. Cette fin de concession a été mal gérée, favorisant ainsi l’ambiguïté actuelle
du statut de ce domaine.

Un domaine au statut foncier actuel ambigu


Après la liquidation de la Soderim, le statut de ce domaine reste imprécis. L’article 13 du décret
n°73 / 235 précité dispose qu’ «en cas de dissolution, la dévolution des biens de la Miderim sera
fixée par décret». Le législateur a réglé cette question de manière ambigüe et inachevée. Ce
texte ne règle donc pas définitivement le sort des terres après la dissolution de la société, mais
renvoie ce règlement à un décret futur, qui reste jusqu'ici attendu. L’article 4 de la loi n°99 /016
du 22 décembre 1999 portant statut général des établissements publics et des entreprises du
secteur public et parapublic milite pour le retour de ce terrain au domaine national. Il dispose que

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
«les biens du domaine public et du domaine national, ainsi que du domaine privé de l’Etat,
transférés en jouissance conservent leur statut d’origine». Il y a incompatibilité entre son statut
officiel et la réalité de sa mise en valeur. À l’heure actuelle, on ne sait plus qui est le vrai
propriétaire du domaine de l’ex-Soderim. L’État, propriétaire de droit ne peut pas en disposer à
sa guise. De même, les populations, propriétaires de fait, ne peuvent obtenir aucun titre de
propriété. Dans l’esprit de ces acteurs locaux, l’État entretient un flou juridique pour le moins
déstabilisant, entraînant dans cette situation en clair-obscur des logiques de développement
divergentes, de nature à compromettre la paix sociale. C’est dire qu’il y a entre lui et les
populations un conflit latent ayant l’appropriation et la gestion de ce domaine comme point de
désaccord. La situation actuelle de silence profite aux paysans et non à l’État. Si elle perdure, ce
dernier se trouvera un jour obligé de régulariser l’occupation paysanne de ce domaine. Ces textes
contradictoires ainsi que la passivité de l’administration confirment ce flou juridique qui favorise
la grande convoitise de ce domaine.

Mécanismes conflictuels d’appropriation territoriale

La Sodérim : une stratégie avortée de spoliation du patrimoine foncier des autochtones par
l’État
En 1973 fut créée la mission de développement de la riziculture dans la plaine des Mbo
(Miderim) ayant pour objectif de faire des études et de confectionner le dossier de factibilité.
Les résultats de l’expérimentation ayant été jugés satisfaisants, la décision a été prise de passer à
la phase de réalisation d’où la création en 1977 de la Sodérim pour prendre la relève de la
Midérim. Ce complexe agro-industriel créé par l’État camerounais avec des emprunts et des
partenaires extérieurs (Banque mondiale, Caisse centrale de coopération économique) avait pour
missions :
- d’exploiter ce domaine pour produire annuellement et en vitesse de croisière 12 000 tonnes de
riz, culture principalement paysanne, devant être adaptée aux conditions naturelles du milieu et
exploitée avec un minimum d’aménagement ;
- de former les paysans et les organiser en groupements (de forme pré-coopérative) dont elle
achèterait la production du riz pour usiner et commercialiser ;
- de doter la contrée des infrastructures nécessaires à une vie agréable, devenant ainsi un
instrument de développement.
La situation de la plaine des Mbo au pied des hautes terres de l’Ouest offre des possibilités
d’irrigation par gravité. Mais le choix du site à aménager exigeait une irrigation par pompage,
donc coûteux, ce qui était en contradiction avec l’esprit général d’un projet qui dès son origine
avait recherché le moindre coût. La production annuelle du riz pluvial n’a guère dépassé 1857,8
tonnes (1977) sur une surface de 840 ha1. De plus, une série de mauvaises récoltes suivit,
provoquant une panique chez les dirigeants et le désarroi des riziculteurs d’où le départ massif
de ces derniers dont le nombre dégringola de 311 en 1977 à 26 en 1979 pour une production de
38 tonnes.
Pour revitaliser la Sodérim, la riziculture irriguée fut expérimentée avec succès. Mais, très tôt, les
dirigeants vont montrer leur incapacité à gérer les effectifs de paysans en augmentation rapide et
continue. En dépit de son arsenal de matériel, la Sodérim n’avait pas les moyens de sa politique.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Quand elle tombe en faillite en 1989, seulement 207 ha de terrain sont cultivés en riziculture
inondée. La mise en valeur du domaine mis à sa disposition n’a été donc que très partielle.
Incapable de développer la riziculture à grande échelle, la Sodérim a opté pour la diversification
des activités agricoles. Mais la crise économique devenue officielle en 1987, a entraîné la
cessation de la subvention annuelle de l’Etat (1 200 000 000 de Francs CFA). En 1995, un décret
du Premier Ministre mit fin à ses activités. Cette tentative de conquête territoriale a donc avorté
et une partie de l’héritage de ce complexe a permis en 1994 la naissance d’une organisation
paysanne.

L’Ugicaes : une organisation paysanne agonisant dans une difficile situation


d’usufruitier

Plusieurs attributs ont d’abord été responsables de la réussite de l’Union des groupes d’initiative
commune d’agriculteurs et d’éleveurs de Santchou (Ugicaes). Les paysans formés par la
Soderim ont exploité les dispositions de la loi N° 92/006 du 10 août 1992, relative aux
coopératives et aux groupes d’initiative commune (Gic) ainsi que son décret d’application du 23
novembre 1992 pour créer cette organisation. Elle comprenait 05 Gic spécialisés dans la
production du riz (Orysa sativa), des ananas (Ananas comusus), des produits maraîchers et
légumiers, l’élevage et l’apiculture ainsi que l’usage des machines agricoles. Bénéficiant des
appuis financiers de deux organismes publics à savoir le fonds national de l’emploi (Fne) et le
fonds d’investissement des micro-projets agricoles et communautaires (Fimac), elle a hérité
d’une partie de son matériel avant d’être autorisée officiellement par le Sous-Préfet de Santchou
à exploiter 1000 ha de terrain. Son organisation était le principal atout des paysans dont le
nombre est passé de 153 en 1994 à 500 en 2000 (cf. Comice agro pastoral de Bertoua,
MINAGRI, Yaoundé, 1981 : 61).
Cette organisation administrée à 3 niveaux (assemblée générale, bureau exécutif et délégués
des Gic), était guidée par un principe majeur à savoir : sensibiliser les membres à la culture des
produits nouveaux dans la plaine des Mbo. Ses bases financières autonomes étaient constituées
des frais d’adhésion (17,01 %), des cotisations (24,15 %), de la vente des parts (12,84 %) et des
prélèvements sur la vente des produits (46 %). Elle travaillait en partenariat avec des
organisations d’appui au développement rural telles que l’organisation de développement,
d’étude, de formation et de conseil (Odeco), l’integral development fondation (Idf), le service
d’appui aux initiatives locales de développement (Saild) et l’appui aux stratégies paysannes et à
la professionnalisation de l’agriculture (Asppa) avant de coopérer avec le groupe d’intérêt
économique des planteurs d’ananas du Moungo (Giplam).
L’Ugicaes assurait d’importantes productions agricoles. Exploitant une superficie de 20 ha, 60
riziculteurs produisaient environ 120 tonnes de riz essentiellement commercialisé dans les
marchés urbains de la région. En 1999, 188 paysans ont produit 160 tonnes de tomates, 180
tonnes de pastèques, 200 tonnes de gingembres, 80 tonnes de maïs et 118 tonnes de patate douce
etc2. La culture d’ananas introduite en 1988 n’a pas connu les succès escompté. Malgré le
record national de rendement (6,1 tonnes/ha) obtenu en 1996, sa production évaluée à 97 tonnes
en 1994 va baisser à 10 en 1997. De même, le nombre de producteurs passe de 122 en 1996 à
83 en 1997 et les superficies cultivées de 50 ha en 1994 à 10 en 1997. L’élevage porcin n’était
qu’une activité secondaire procurant des revenus complémentaires pour faire face aux charges

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au Cameroun
sociales ponctuelles. Bien qu’expérimentale, l’apiculture a pu produire 985 litres de miel en
1999. Ces différentes activités ont rendu indispensable l’usage des machines agricoles.
Cette organisation s’est heurtée à de sérieuses difficultés. La question foncière est restée une
équation difficile à résoudre. L’Ugicaes n’est qu’un usufruitier et l’Etat ne lui a pas octroyé un
texte statutaire garantissant ses acquis fonciers. Sur le plan financier, le manque de liquidité est
un problème crucial. Le financement des bailleurs de fonds est resté insuffisant et irrégulier.
Non seulement la plupart des paysans n’ont pu avoir un capital de production consistant, mais en
plus la pauvreté les a empêchés de réinvestir les bénéfices réalisés. Après le départ de son
initiateur, Monsieur Jean-Baptiste Yonkeu (dernier directeur de la Soderim), l’Ugicaes n’a pu
résister longtemps à la dislocation. Les travaux communautaires ont été sacrifiés au profit d’un
individualisme caractérisé. De nos jours, cette organisation paysanne qui existe encore
juridiquement est presque absente sur le terrain déjà disputé entre l’élite et le pouvoir
traditionnel (cf. Registre du GIC maraîcher).

Jeux controversés de l’élite et des autorités traditionnelles

Des membres de l’élite se sont rassemblés dans une organisation associative dénommée Groupe
de défense des intérêts Mbo (Gdim). Celle-ci a pour but affiché la défense des intérêts des
populations autochtones et particulièrement la revendication auprès de l’État du retour au
patrimoine tribal des terres de l’ex Sodérim. C’est en fait un acteur de type nouveau qui a acheté
les actifs de la Sodérim lors de sa liquidation. Il s’agit de la cité rizière créée sur deux hectares et
comprenant douze villas, l’usine et ses deux décortiqueuses, les magasins de stockage, les
anciens bureaux administratifs, … Cette usine qui, dans un premier temps, était mise à la
disposition de l’Ugicaes, sert actuellement au stockage et à l’usinage de la production caféière de
certains membres de l’organisation. Celle-ci ne peut donc être considérée comme un acteur plus
audible et plus crédible parce que n’étant pas issue des populations locales. D’ailleurs, elle est
soupçonnée par les autorités traditionnelles de vouloir faire main basse sur les terres.
Ces chefs des villages limitrophes du domaine de l’ex-Sodérim (Ndeng, Nfongwang, Essékou,
Ngang) se sont longtemps opposés à l’installation de la Sodérim puis de l’Ugicaes. Des
différends les opposent actuellement à l’organisation associative d’élites. Pour eux, l’achat par
celle-ci des actifs de la Sodérim ne lui confère aucune prérogative sur les terres qui restent
propriété villageoise. Car, bien qu’étant de la même ethnie, ces élites ne sont pas originaires de
ces villages dont parties du territoire ont été confisquées pour constituer le domaine de l’ex
Sodérim. C’est en vue d’infléchir les considérations normatives de l’État que ces chefs ont
demandé au Ministère des domaines et des affaires foncières de leur rétrocéder ces terres. En
attendant, et pour y faire valoir leurs droits, ils procèdent à des ventes de parcelles aux
populations locales.

Populations locales et processus d’appropriation territoriale de type


structurel

Ce sont des acteurs locaux «de l’ordinaire» dont le jeu est fondamental dans l’appropriation des
terres. En attendant un nouveau décret devant fixer la dévolution des biens de la Soderim, ils
morcellent et exploitent ce domaine dont ils deviennent les propriétaires de fait (figure 2). Ils ne

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au Cameroun
cessent d’étendre leur zone de culture et d’initier à leur tour beaucoup de transactions foncières.
Des membres de l’élite urbaine (fonctionnaires et hommes d’affaires) continuent d’exploiter
aussi d’importantes superficies de terrain acquis par achat auprès des populations locales. Les
uns se sont installés avant le décret de 1973 (Zébazé 71.5ha, Panka 97.3ha), les autres après la
dissolution de la Soderim survenue le 08 décembre 1995 (Timo 120 ha et Djolla 25 ha). A la
catégorie des grands exploitants s’ajoute celle des petits qui occupent des parcelles de moins de
05 hectares. Il ressort de nos enquêtes que 75% des paysans interrogés souhaitent augmenter la
superficie de leur domaine agricole. Tous ces acteurs locaux opèrent ainsi en vue d’infléchir les
emprises d’éventuels nouveaux acteurs étatiques ou mieux encore dans le sens d’une redéfinition
de la vocation du domaine.
Dans la plupart des cas, l’installation de nouveaux paysans a été facilitée par les populations
autochtones qui considèrent encore ce domaine comme leur patrimoine inaliénable et devant être
régi par les normes coutumières. La location coutumière est le principal mode d’accès à la terre.
44.5% des paysans interrogés ont loué leurs parcelles aux propriétaires coutumiers. Les termes
de location sont très accessibles au plus grand nombre puisque le prix d’un hectare de terrain
mis à bail par an fluctue entre 20 000 et 25 000 Fcfa. La conquête pure et simple est un mode par
lequel 27,2 % des paysans ont occupé une parcelle de terre sans l’accord de la population locale.
Ce mode d’accès à la terre s’est accru juste après la faillite de la Soderim, lorsque les natifs de la
région ne contrôlaient pas totalement ce domaine. L’accès par héritage ne concerne que 13,3%
des paysans interrogés. Ces héritiers sont à 98 % des autochtones. Autrefois, quelques
autochtones cédaient gratuitement des parcelles de terre aux paysans en quête d’espace agricole.
Le don, actuellement disparu, a permis à 11,8 % des paysans d’accéder à la terre. Enfin, 3,2 %
des paysans ont acquis des parcelles de terre par achat, à raison de 100 000 Fcfa par hectare.
Cette transaction s’est développée dès 1995, date de signature du décret mettant fin aux activités
de la Soderim et confirme que la terre est en train de devenir un bien marchand. Ces différents
modes d’accès à la terre confirment que l’État ne maîtrise pas la situation foncière dans ce
domaine aux grands atouts agricoles.

Un domaine propice à l’intensification de l’agriculture et de l’élevage sous un


encadrement souple de l’État

L’ex-domaine de la Soderim : pierre angulaire de la production agricole de Santchou


La plaine des Mbo offre des conditions agro-écologiques très favorables à une gamme très variée
de produits à la fois vivriers et marchands dont la production ne cesse d’augmenter (tableau 1).
Nous avons entre autres le manioc (manihot esculenta), le taro (colocasia esculenta) localement
appelé « makoumba », la patate douce (Ipomea batatas), le haricot (Phaseolus vulgaris), le maïs
(Zea mays), le palmier à huile, (Elaeis,guineensis), la tomate (Lycopersicum esculentum), le
gingembre(Zingiber officinale), les légumes (Solanum nigrum) et le pastèque ou mélon d’eau
(citrullus vulgaris).

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Figure 2 Occupation réelle du domaine en 2007

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Tableau 1 Évolution de la production en tonnes des spéculations (2004/2007)

Spéculation 2004 2005 2006 2007


Manioc 632 812 826 722
Patate douce 282 105 201 203
Taro 824 801 912 818
Maïs - 601 621 1119
Tomates - 89 96 118
Pastèques 17 38 15 15
Légume 30 21 23 39
Gingembre 92 168 377 527
Haricot 61 73 69 60
Palmier à huile 98 141 230 320
Source : Archives de la délégation de l’arrondissement de l’agriculture de Santchou (DDAS).

Il ressort du tableau 1 que la production du haricot, des pastèques, et de la patate douce a connu
une relative stabilité. Ceci est lié au relâchement des activités de l’Ugicaes. La production des
autres spéculations a connu un accroissement net et même spectaculaire pour le gingembre,
produit émergent et le palmier à huile, culture pérenne, symbole de la réappropriation des terres
ancestrales. Représentant seulement 11,3 % du territoire, ce domaine produit à lui seul 53 % des
patates, 44,7 % du maïs, 75,1 % des tomates 51,7 % des pastèques et 57, 2 % du haricot de tout
l’arrondissement de Santchou (tableau 2). C’est dire qu’il est devenu un bien précieux, un facteur
principal de production agricole de cette unité administrative.

Tableau 2 Contribution de l’ex-domaine de la Soderim à la production totale de quelques


spéculations de l’arrondissement (2008)

Spéculations Manioc Patate douce Taro Haricot Maïs


% 39,2 53 22,5 15 ,4 44,7
Spéculations Tomates Pastèques Légumes Gingembre Palmier à Huile.
% 75,1 51,7 20,8 57,2 -
Source : Les calculs ont été faits à partir des données disponibles à la DDAS.

Ce domaine, faute d’avoir été sécurisé, est devenu l’objet de grands enjeux local et national, une
zone hautement stratégique, assurant aux natifs de la région et aux populations descendues des
plateaux bamiléké une part substantielle de la production agricole et participe aux mobilités
saisonnières des éleveurs.

Terre d’élevage bovin de saison sèche

Le domaine a par endroits une végétation essentiellement fourragère constituée surtout d’espèces
telles que le Pennisetum purpereum et le Hyparrhenia rufa, prisé du bétail. Il comporte
également des lacs, des étangs et des rivières qui rendent facile l’abreuvement des troupeaux. La

184
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
disponibilité des pâturages et de l’eau a fait que ce domaine devienne une alternative au
surpâturage des hautes terres environnantes. Il accueille les troupeaux venant des montagnes
voisines, en quête de ressources vitales. C’est devenu une plaque tournante de l’élevage
transhumant des bovins des hautes terres de l’Ouest Cameroun. Des 1200 bœufs recensés par
Ndoki (2007), 52 % viennent du département de la Menoua, 23 % des monts Manengoumba, 18
% des monts Bamboutos, et 7 % de la région de Banyo. Nos propres enquêtes effectuées en 2008
nous ont permis de recenser au total 2100 bœufs qui y sont venus paître en saison sèche (tableau
3).
Tableau 3 Évaluation du nombre de bœufs
Village Ngang Fongwang Essekou Ngwatta Mboukok Total
Nbre / Têtes 700 320 530 300 250 2100
Source : Enquête de terrain. (2008).
C’est dans ce domaine d’agriculture et d’élevage paysans que l’Etat envisage de relancer les
activités agricoles; mais sous quelle forme ?

Le retour annoncé de l’État


En oppresseur, expulsant les paysans : solution à proscrire
Les paysans ont toujours occupé et occupent encore la grande partie de ce domaine qu’ils
considèrent comme leur propriété pour n’avoir pas été indemnisés. C’est pourquoi ils y
organisent beaucoup de transactions foncières. Après la dissolution de la Soderim, l’Etat devait,
par décret, fixer la dévolution des terres comme le prévoyait l’article 13 du décret n° 73/235.
Mais depuis lors, bien que propriétaire de droit, il a entretenu un flou juridique qui ne cesse de
profiter aux populations devenues propriétaires de fait. La production agricole assure à chacun
des 202 paysans enquêtés un revenu moyen annuel de 1 314 006 Fcfa, soit respectivement
4 000 300 Fcfa pour le maraîcher, 534 000 Fcfa pour le producteur du vivrier marchand, 450 000
Fcfa pour celui du palmier à huile et 254 000 pour celui des légumes. Ces paysans ne sont pas
prêts à accepter la perte de ces revenus avec le retour de l’Etat. Alors, l’expulsion est aujourd’hui
de nature à compromettre la paix sociale. Car elle occasionnerait la perte des pâturages capables
de nourrir 2000 têtes de bœufs en saison sèche et d’une part substantielle de la production
agricole pouvant assurer des revenues considérables à ces paysans. Elle serait même difficile à
gérer.

En partenaire, organisateur des activités de tous les acteurs : solution probable pouvant
préserver la paix sociale et le développement local
L’État camerounais a intérêt à ne pas laisser perdurer la situation ambigüe actuelle. Il doit donc
fixer le sort des terres pour lever toute équivoque. Sous l’effet de l’explosion démographique et
des crises multiformes dont la dernière est alimentaire, les populations en quête permanente de
nouveaux espaces agricoles ont horreur du vide dans une zone où les pâturages et les terres
arables sont rares voire finis. Les parties en présence n’ont aucun intérêt à développer des
conceptions d’appropriation territoriale différentes et même opposées. Elles doivent renégocier
les formes de retour de l’État et les modalités d’occupation et d’une mise en valeur dense du
domaine. Ce retour annoncé de l’État devrait se faire de manière participative, car il est connu
que les politiques de développement dictées d’en haut sans y associer à la base les populations

185
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
sont toujours vouées à l’échec. C’est dire qu’une relance de type agro-industriel serait mal
perçue par les populations. Alors, notre vision des choses est que l’État qui a plus de moyens,
doit venir redynamiser les activités agro-économiques des différents acteurs tout en leur
rappelant qu’ils ne sont que des usufruitiers. La réorganisation des activités économiques et
l’intensification de la mise en valeur rationnelle (Nkankeu, 1990) de ce domaine dans l’intérêt de
tous seraient à notre avis la solution idoine.

Conclusion
Le retour annoncé de l’État sur le domaine de l’ex-Soderim ne sera pas facile. Il devra tenir
compte des difficultés des différents processus d’action qui y ont été menés, des jeux et des
enjeux des acteurs en œuvre, pour concevoir un nouveau modèle de mise en valeur plus réfléchi
et plus apaisé de ce domaine. Après l’échec de la Sodérim, acteur étatique, la non dévolution des
terres et le flou juridique entretenu après sa liquidation, y ont favorisé l’émergence de nouveaux
acteurs agricoles ayant des définitions, des interprétations et des représentations différentes de ce
territoire. Les actions de l’Ugicaes, du groupe de défense des intérêts Mbo, des autorités
traditionnelles et des populations locales y sous-tendent actuellement une reconstruction
territoriale confuse, tumultueuse, voire ambigüe. Ces mécanismes de conquête et de mise en
valeur des terres mettent au clair les disjonctions entre le politique et le vécu des populations
pour qui ce domaine, devenu pierre angulaire de la production agricole de Santchou, revêt un
intérêt économique indéniable. Par conséquent, l’État ne devrait pas revenir en maître et,
d’autorité, exiger leur départ. Il serait plus convenable qu’il revienne en partenaire, organisateur
de tous les acteurs en vue de relancer les activités agricoles, de préserver la paix sociale et
d’assurer le développement tant recherché.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 13

DÉPRISE CAFÉIÈRE ET CONQUÊTES PAYSANNES DES TERRES DES


ANCIENNES PLANTATIONS COLONIALES DE FOUMBOT (OUEST
CAMEROUN)

Jean Noël Ngapgue et Maurice Tsalefac

Résumé
La crise des produits de rente des années 1970-1980 a contraint les Européens à abandonner leurs
plantations caféières de la région de Foumbot. Les nationaux qui ont repris ces plantations sont plus
soucieux de posséder de grandes propriétés que de développer la caféiculture ou d’autres cultures. C’est
ainsi qu’avec la complicité des autorités traditionnelles, les riverains envahissent ces terres et y font des
cultures vivrières et maraîchères sans le consentement des légitimes propriétaires. Il se crée ainsi une
confusion générale qui risque à terme de déboucher sur de graves conflits sociaux. Des enquêtes menées
auprès des différents acteurs (propriétaires terriens, gestionnaires des exploitations et occupants) montrent
un changement du système d’exploitation des sols dans les anciennes plantations européennes ; les
surfaces caféières ont fortement diminué au profit de celles des cultures vivrières. Les méthodes de
conquête des terres par les populations sont très variées : occupation des réserves foncières, destruction
des plants de caféiers, molestage des gardiens, … Face à cette situation, certains de ces grands
propriétaires mettent leurs terres en location ou pratiquent du métayage, d’autres vendent une partie de
leur propriété.
Ainsi la vallée du Noun fait l’objet d’une compétition foncière qui profite beaucoup plus aux autochtones
qui s’estiment les légitimes propriétaires du sol et cela malgré l’existence des titres fonciers. Il y a là à
n’en pas douter une situation potentiellement explosive qui oppose les tenants du droit coutumier à ceux
du droit moderne. Le présent article analyse et propose quelques pistes de solutions au problème ainsi
créé.

Mots clés. Hauts Plateaux de l’Ouest Cameroun, plantations coloniales, caféiculture, vivrier
marchand, occupation illégale, droit de propriété.

The Demise of Coffee Production and Land Disputes by Peasant Farmers in


the Old Colonial Coffee Plantations Foumbot (Western Highlands of
Cameroon)

Abstract
Falling revenue from the sale of cash crops between the 1970s and 1980s caused the Europeans
to abandon vast coffee plantations around Foumbot. Nationals who took over these plantations
were more concerned with owning large areas of land rather than reviving the coffee sector or
taking up the cultivation of substitutes. Because of this, these lands which were not actually put
into use became progressively occupied by the local people in order to cultivate food crops and
undertake market gardening. Investigations conducted with the different actors (landlords, estate
managers and settlers) reveal that there has been a shift in land-use pattern from the old

189
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au Cameroun
European plantation system. Areas hitherto occupied by coffee have been substantially reduced
giving way to food crop production. This progressive occupation of former coffee areas by food
crops is however not carried out by the original landowners but by the local population who in
complicity with their respective chiefs clamour for agrarian reform in the region.
The methods with which land has been acquired vary: complete destruction of coffee trees,
torture of guards.... Faced with this pathetic situation, some landowners lent out their land or
practiced the ‘two-party’ system while others sold part of their land property. The Noun Valley
therefore is an area of acute land disputes between the indigenous population and the
landowners. The indigenous populations appropriated the role as the ‘rightful’ owners of the land
and ignored the existence of the land titles. Such a situation is precarious and requires rapid
resolution especially as the indigenous peoples oppose modern law. This article thus analyses
and proposes some remedies to this situation.

Key words: Western Highlands of Cameroon, Colonial plantations, Coffee production,


Commercial food crops, Illegal land occupation, Property rights.

Introduction

Les grandes plantations de Foumbot ont constitué jusqu’à la fin des années 1970, des modèles de
culture industrielle de café arabica sur les Hauts Plateaux de l’Ouest du Cameroun. Elles
appartenaient pour les plus grandes, à des sociétés anonymes (COC, SPHB, CIAC, SAF, SACA,
SPM) 1 tenues par les Européens et gérées comme de véritables entreprises. Pour la vente de leur
café, les planteurs blancs avaient créé une coopérative distincte de celle des caféiculteurs
africains. Avec la crise des produits de rente des années 1970 et 1990, les Occidentaux ont vendu
leurs propriétés à des Camerounais; mais ces repreneurs se trouvent en face d’un phénomène
nouveau, celui de l’accaparement des terres par les riverains qui occupent illégalement les
parcelles, bafouant ainsi la loi régissant la propriété foncière. On se demande pourquoi les
paysans occupent ces anciennes plantations européennes de café ? Pour analyser le phénomène,
nous partons de l’hypothèse selon laquelle les paysans, soutenues par les autorités traditionnelles
réclament la réforme agraire à Foumbot et ses environs.

Contexte
La zone de Foumbot est au début du 20ième siècle un no man’s land 2. Dans les années 1930,
l’administration coloniale française décide d’y développer la culture industrielle du café
d’Arabie (Eily Etoga, 1971). Le sultan Njoya de Foumban s’y oppose puisqu’il pense qu’il s’agit
pour eux d’un moyen de s’approprier son territoire. L’administration française insiste et attribue
à des planteurs blancs de vastes concessions domaniales pour l’accomplissement du projet, et

1
COC : Compagnie de l’Ouest Cameroun ; CIAC : Compagnie industrielle et Agricole du Cameroun ; SPHB :
Société des Planteurs du Haut Bamoun ; SAF ; Société Agricole de Foumbot ; SPM : Société de Plantation de la
Momo ; SPF : Société de Plantation de Foumbot ; SACA : Société Agricole de Café Arabica.
2
Terrain du territoire Bamoun inhabité par ce peule situé entre le pays Bamiléké et Foumban le chef lieu du
royaume Bamoun ; ces deux peuples qui ne s’entendaient pas ont guerroyé pendant plusieurs décennies au XIXe
siècle.

190
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
cela, dans le strict respect des cahiers de charge : demande écrite de concessions à l’autorité
administrative compétente, cession des domaines moyennant payement des frais au trésor public
(Dongmo, 1981) et livraison des titres définitifs 3. En 1945, 16 titres définitifs avaient été
octroyés à des planteurs ayant rempli les conditions exigées par le conseil d’administration de la
colonie (tableau 1).
À la fin des années 1940, on dénombrait 49 concessions domaniales octroyées à des volontaires ;
mais seulement 23 plantations de café avaient été effectivement créées. Pour la culture du café,
l’administration coloniale avait organisé la colonisation de la zone afin de fournir aux planteurs
blancs, une main d’œuvre permanente (Dongmo, 1981). Le développement de la culture a
également drainé sur la «rive gauche du Noun 4» une colonisation diffuse ; en moins d’un siècle,
la densité des populations est passée de 0,2 habitants au km² (1940) à 220 habitants au km²
(1987). Mais déjà à partir de 1974, certains planteurs blancs âgés ont décidé de vendre leurs
exploitations aux nationaux et de rentrer en Europe, à un moment où la caféiculture traversait
une crise (De Loucas, 1994). Ce sont ces terres qui sont aujourd’hui l’objet de la convoitise des
communautés locales qui réclament une réforme agraire dans la région. Pour ces paysans, les
grandes plantations fonctionnaient comme de véritables sociétés agricoles dans lesquelles ils
étaient des manœuvres. Or les nouveaux acquéreurs sont incapables de perpétuer ce rôle. De
plus, ils ne conçoivent plus qu’une seule personne soit propriétaire de plus de 400 hectares de
terrain dans une région où les hommes manquent de surfaces cultivables.
De plus la terre en pays Bamoun est un bien collectif dont la gestion incombe au roi. Par le passé
l’une de ses attributions était de sauvegarder ce précieux héritage laissé par les ancêtres. Il est
donc le «Mfom Pamom», le maître traditionnel de la conservation foncière. La propriété reçue du
roi ou des princes était transmise de père en fils. Les non héritiers devaient demander la terre au
chef de village. Traditionnellement, la terre n’est pas une marchandise et ne peut être cédée à
titre onéreux. Les droits fonciers sont transmis dans le cadre d’un lignage (Moupou, 1997).
Pour le développement de la caféiculture, les autorités administratives françaises prirent la
décision d’affaiblir le pouvoir du sultan, en balkanisant le royaume en une vingtaine de
chefferies secondaires à la tête desquelles elles placèrent des sous-chefs non-frondeurs. C’est
donc, dans des territoires attribués à ces chefs que les planteurs européens ont créé leurs
plantations. Entre 1940-1970, ces plantations ont fonctionné comme de véritables entreprises
avec des conseils d’administration, des équipes dirigeantes et une rigueur dans la gestion du
capital financier et humain. L’essentiel de la main d’œuvre utilisée était constitué des immigrants
venus des chefferies bamiléké voisines. Cette situation suscita une fois de plus l’opposition du
sultan Njoya, Roi des Bamoun, qui y voyait à terme une confiscation définitive de ses terres.
L’administration coloniale qui en avait ras le bol du comportement négatif du sultan réagit en le
déportant à Yaoundé où il mourut le 30 mai 1933.

3
Ces titres définitifs concèdent le droit de propriété aux planteurs ; inaliénables et inattaquables, ils sont convertis
en titres fonciers par l’ordonnance n° 74-1 du 6 juillet 1974 modifié par l’ordonnance n° 77-1 du 10 janvier 1977
et la loi n° 80-21 du 14 juillet 1980 et la loi n° 98-19 du 26 novembre 1983 fixant le régime foncier au Cameroun.
4
La «rive gauche du Noun» est le terme utilisé par l’administration coloniale française pour parler de la région de
Foumbot qui devait recevoir une colonisation organisée de la zone dans les années 1930.

191
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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Tableau 1 État d’attribution des titres définitifs aux planteurs européens présents dans la
région de Foumbot entre 1931-1945
Noms et prénoms des Superficie des Localité Date Date d’obtention
demandeurs exploitations d’attribution du des titres définitifs
titre provisoire
Wilhelm Adolphe 250ha Fossette 27/9/1929 14/11/1931

Banque Fourcade et 965 ha Monoun 25/10/1929 05/5/1932


Provot

Dammann 60 ha Foumban 28/10/1928 12/12 /1932

Dammann M.A. 52ha 74a Foumbot 20/10/1928 12/12/1932

Hanne Charles 61ha 50as Foumbot 18/10/1931 26/8/1936

Compagnie Ouest 997ha7 7a 64ca Foumbot 14/8/1932 15/5/1938


Cameroun

Mallet Horace 479ha 5a Foumbot 14/9/1933 15/9/1938

CIAC 367ha 20a Foumbot 28/9/1933 23/2/1939

CIAC 519ha 21a Foumbot 18/10/1934 01/5/1939

Hanne Charles 42ha 17a 52ca Foumbot 13/12/1934 01/5/1939

Dammann M.A. 271ha84a Momo 13/12/1934 16/11/1941

Dammann M.A. 119ha40a Fochivé 08/2/1937 13/11/1942

Crozier Jean - Fossette 7/2/1936 18/11/1942

Giojuzza Jacques 201ha - 28/12/1935 05/5/1943

Chalot Jacques 106ha - 9/7/1937 15/10/1943

Coubaux M.G. 34ha35a - 18/6/1935 30/5/1945

Sources : Journaux officiels (du n°197 du 15 août 1928 au n°618 du 1er juillet 1945).

Jusqu’aux années 1970, la caféiculture se développa donc dans la région avec en marge de
grandes plantations européennes, de petites exploitations paysannes. En 1973-1974, la hausse
des prix des engrais fabriqués à partir des hydrocarbures, le renchérissement progressif du
facteur travail, le vieillissement des planteurs et du capital végétal ont poussé les européens à
vendre ces plantations dont la rentabilité n’était plus certaine. À partir de 1989, une seconde crise
causée par la mévente et la baisse des prix d’achat du café sur le plan international a mis à mal le
fonctionnement de ces structures caféières et déterminé les derniers planteurs blancs à se
dessaisir de leurs propriétés. Ainsi, jusqu’à la fin des années 1980, on a observé par ordre
d’importance trois modes d’obtention des surfaces cultivables : la cession de la terre par les chefs
de village, la possession par héritage et la vente par les légitimes propriétaires ou chefs de village
(Ngapgue, 2007). Les repreneurs des plantations coloniales (hommes d’affaires, hauts
fonctionnaires, missionnaires, hommes politiques) ont, après quelques années d’essai infructueux

192
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

avec les anciennes équipes de direction, opté pour une gestion personnalisée d’abord puis ,
familiale ensuite de leurs propriétés. Cette nouvelle forme de gestion sentimentale ne pouvait pas
facilement les aider à rembourser les prêts contactés pour l’achat de ces domaines. D’où
l’abandon de certaines de ces plantations. Mais depuis le début des années 1990, la terre se
faisant rare autour de la ville Foumbot, on observe un envahissement de ces plantations par les
villageois, ce qui est à l’origine de la crise foncière actuelle.

Méthodologie
Pour mener cette étude, nous avons utilisé deux principales sources d’informations : les
entretiens avec les personnes ressources et les enquêtes auprès des paysans. Les entretiens avec
les propriétaires et les anciens ouvriers des exploitations nous ont permis de connaître les
manifestations de la crise caféière et ses conséquences sur le fonctionnement des plantations. Les
enquêtes menées auprès de 345 paysans riverains de ces plantations coloniales, ont révélé les
raisons qui les poussent à conquérir ces domaines, les stratégies d’occupation de ces terres, les
surfaces cultivées par les uns et les autres ainsi que les problèmes qu’ils rencontrent sur le
terrain. Ces enquêtes révèlent également la réaction des nouveaux propriétaires terriens face à ce
phénomène qui se passe dans cette zone où la pression de la population sur le sol devient de plus
en plus critique.

Résultats
Manifestations de la crise caféière et leurs conséquences sur le fonctionnement des
plantations
La crise caféière s’est d’abord manifestée au niveau des structures d’encadrement des planteurs
et de commercialisation du café, notamment l’Union des Coopératives du Café Arabica de
l’Ouest (UCCAO) et la Coopérative des Produits Agricoles (Coopagro). La première était entre
les mains des planteurs africains et la deuxième entre les mains des européens. Ce dernier cas est
exemplaire de la situation que nous décrivons, puisque la première fonctionne encore de nos
jours, même si c’est au ralenti et sous une autre dénomination : l’Union centrale des
Coopératives Agricoles de l’Ouest, savamment ajustée à la première pour que le sigle
emblématique «UCCAO» reste le même.

Disparition de la Coopagro et perte de confiance des ouvriers


La Coopérative des Produits Agricoles 5 a joué un grand rôle dans l’organisation de la production
et la garantie des relations avec le marché. Indépendante de l’Union des Coopératives du Café
Arabica de l’Ouest (UCCAO) 6, elle vendait directement le café de ses membres en Europe. Le
café exporté sous le label Coopagro garantissait une certaine fiabilité de la qualité ; mais au cours
des années 1990, certains de ses membres ont privilégié leurs propres intérêts en recourant

5
La Coopagro créée dans les années 1930 réunissait en 1975, 13 plantations industrielles de Foumbot et les
exploitations de Simcoa et de Darmagnac de Babadjou dans le pays Bamiléké.
6
La centrale des coopératives des départements de la région de l’Ouest Cameroun est chargée de vendre le café des
petits planteurs africains.

193
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
quelquefois à la pratique du «coxage 7» pour augmenter les quantités à exporter. Cette pratique
s’est généralisée et a conduit à la fermeture des bureaux de la coopérative avec pour corollaire la
mise en chômage de ses ouvriers en 1991, ce qui a accéléré la crise caféière dans les plantations
coloniales. En effet, du fait de la crise, il n’y a pas eu de réinvestissements dans les plantations
caféières. Par ailleurs, la société payait partiellement puis en retard ou même pas du tout, le
salaire des ouvriers, ce qui a fini par affecter le moral des employés et susciter un manque de
confiance et le désespoir.

Réformes engagées par les repreneurs des plantations coloniales et régression


des surfaces caféières
Face à la crise, on a observé plusieurs attitudes chez les planteurs : abandon des caféières,
destruction des caféiers, diversification des cultures.
Les planteurs qui abandonnent les caféières affirment ainsi leur incapacité à continuer à
développer la culture de l’arbre dont la production nécessite une diversité d’intrants et une forte
main d’œuvre.
Le changement de l’occupation du sol est une mesure offensive prise par les hommes d’affaires
qui détiennent des surfaces cultivables dans la zone. D’après eux, l’ère du café est révolue et il
faut produire des cultures de substitution. La reconversion la plus achevée est celle du richissime
Fotso Victor qui a rasé au bulldozer tous les plants de caféiers sur sa plantation de 119 ha pour
cultiver du haricot vert dont la production est conditionnée à l’usine PROLEG (Projet Légumes)
située dans la ville de Bandjoun avant d’être exportée en Europe.
La diversification des cultures comme dernière alternative consiste à maintenir la caféiculture en
développant sur les réserves foncières des cultures complémentaires destinées à la vente. En
fonction des surfaces et des moyens disponibles, le choix est porté sur le maraîchage, le vivrier
ou encore la fruiticulture (passiflore). Dans cette décomposition/recomposition des paysages, les
surfaces caféières diminuent à la faveur de celles des cultures vivrières et maraîchères.
Les enquêtes menées dans les grandes plantations coloniales attestent une régression des surfaces
caféières au profit de celles des cultures vivrières. Jusqu’en 1980, le café constitue la principale
culture de rente des plantations européennes de Foumbot. Il occupe 2134 hectares, soit 32,55%
des terres qu’occupent les grandes plantations. Ces surfaces caféières n’ont pas évolué depuis le
départ des Européens dans les années 1972-1974, le développement de la culture nécessitant des
investissements onéreux en main d’œuvre et en équipements ; ce que les nouveaux propriétaires
des plantations ne peuvent réaliser. Quelques planteurs (Vacalopoulos, Abier, COC) amorcent
une diversification sans pour autant abandonner le café qui reste la principale ressource des
fermes. Les vivriers produits demeurent des cultures secondaires occupant de ce fait les 4,74%
des surfaces des exploitations, soit 312 hectares. La caféiculture, culture de rente, occupent la
majeure portion des terres, soit 4131,2 hectares, c’est-à-dire 62,71% des surfaces totales des
exploitations industrielles.
En 2009, il y a une profonde modification de l’occupation des surfaces des grandes plantations
de Foumbot. Les réserves foncières fortement entamées n’occupent plus que 444,2 hectares ; les

7
Le coxage consiste à acheter illégalement le café aux paysans ce qui ne garantit pas toujours une bonne qualité du
produit.

194
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
surfaces caféières sont passées de 2134 hectares en 1980 à 1240 hectares, soit une diminution de
864 hectares en valeur absolue donc 41,89% en valeur relative (ceci est la conséquence d’une
crise qui a durement frappé ce secteur de l’agriculture à partir de 1987). Pour survivre, les
planteurs développent des vivriers sur les réserves foncières ou sur les anciennes surfaces
caféières (pour ceux qui n’ont pas de friches). La culture des vivriers s’est généralisée au point
où en moins de 20 ans, elle occupe 74,4% des anciennes plantations coloniales, soit 4584
hectares de plus qu’en 1980. Les paysans justifient cette situation en disant qu’ils ne peuvent
mourir de faim alors que les anciennes plantations coloniales abandonnées sont à côté d’eux.

Stratégies d’occupation des plantations coloniales par les paysans et réactions


des propriétaires terriens
Les circonstances favorables
À la crise caféière sont venus s’ajouter les décès de certains repreneurs : Nguewang (1986),
Fochivé Jean (1997), Abier (2004). A chaque décès, les paysans qui affirment que la terre
n’appartient qu’au roi, instrumentalisés par certaines personnalités traditionnelles, pensent
qu’avec la mort du propriétaire, on doit procéder à une redistribution des terres. En se fondant
sur ces allégations, l’occupation illégale des parcelles commencée en 1994, se poursuit encore de
nos jours ; les plaintes déposées devant les tribunaux n’inquiètent pas ces populations qui
envahissent à l’occasion le palais de justice lorsqu’un des paysans occupant illicitement les terres
est convoqué au tribunal pour répondre de ses actes. Ils espèrent de cette manière influencer le
jugement.

Méthodes d’occupation des terres des plantations coloniales par les riverains
Elles diffèrent d’un site à l’autre.

Occupation des lopins de terres par les ouvriers et manœuvres des plantations : en
occupant illégalement les parcelles, les ouvriers et manœuvres entendent se faire payer leurs
arriérés de salaire moyennant la vente des cultures vivrières pratiquées sur ces parcelles. Plus les
années passent, plus ils réconfortent leur prise de position. Les cultures sont au départ
développées aux pieds des caféiers pour permettre aux plantes de bénéficier des intrants
agricoles. Avec le laxisme des gestionnaires, les réserves foncières considérées comme des
espaces vides sont occupées sans l’avis de leurs légitimes propriétaires.
Destruction des caféiers par les villageois : à la suite des ouvriers, les riverains envahissent
aussi les caféières ; mais leurs actions sont plus sévères. Au début, les hommes développaient
leurs cultures aux pieds des caféiers mais progressivement, ils en sont arrivés soit à couper les
racines des caféiers en profondeur pour les faire sécher, soit à les brûler. C’est ainsi que les
caféiers ont disparu en certains endroits dans la plantation Mbombo Njoya.
En procédant ainsi, plus de 200 personnes occupent illégalement 150 à 200 hectares sur les
terres de la COC. En 2004, 400 hectares de caféiers existaient encore à la COC ; en avril 2009,
les caféiers n’occupaient plus que 50 hectares maximum dans la plantation (ceux-ci ne se
retrouvant que le long des pistes de pénétration, l’intérieur des carrés étant vide). Les fils de
Fochivé qui gèrent la structure disent ne pas avoir assez de moyens pour contrôler le domaine

195
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
vaste de 2400 hectares. L’un d’eux, Joseph Fochivé qui avait même fait des études d’agronomie
pour gérer l’exploitation a abandonné pour se faire recruter dans une bananeraie à Penja. Le
personnel employé pour la surveillance est confronté à de véritables gangsters sur le terrain. Les
enquêtes révèlent que les affrontements entre surveillants et paysans à la COC en mai 1998 et en
mars 2008 ont fait des morts.
Occupation des parcelles avec la complicité des chefs de villages : ce cas de figure est observé
dans la plantation CIAC où les populations instrumentalisées contestent la méthode de vente des
terres pratiquée pendant la colonisation (entre l’administration coloniale française et les
caféiculteurs européens) et très récemment (entre les vieux planteurs blancs et les repreneurs
camerounais). Les personnes interrogées affirment que cette forme de cession est une nouvelle
forme de colonisation de la rive gauche du Noun par les Bamiléké. Or « dans cette vente, c’est
tout le monde qui avait été mis au courant par voie de presse écrite, de communiqué radio et
d’affiche, mais aucun autochtone ne s’était avéré capable d’acheter une parcelle », propos d’un
des acheteurs.
À partir de 1993-1994, les villageois ont investi les plantations, détruisant tout sur leur passage
pour cultiver le maïs et le haricot. Certains disent louer les parcelles aux chefs de villages et
possèdent des attestations d’attribution de parcelles de terre délivrées par ceux-ci. Pourtant ces
chefs restent très prudents dans les attestations à l’instar de celui de Njimbot II : «je soussigné
Nji Yangouo Idriss chef de village de Njimbot II arrondissement de Foumbot, atteste avoir
attribué de façon strictement provisoire une parcelle de terrain d’une superficie de 8… située au
lieu dit plantation de la CIAC. L’intéressé s’engage à déguerpir le terrain qui n’est pas sa
propriété dès qu’il lui sera demandé ; en outre il ne devra y planter aucun arbre fruitier».
Le fait le plus marquant révélé par nos investigations est que la plupart des légitimes
propriétaires ont été chassés de leurs terres, et les plaintes qu’ils ont introduites auprès des
tribunaux restent encore en suspens. Il y a lieu de souligner que les conflits fonciers sont des
sujets de société très sensibles au Cameroun qui depuis l’époque coloniale prennent très souvent
des tournures politiques. Ainsi, le souci de préserver la paix sociale fait que ces litiges ne
sauraient être rapidement tranchés par les instances à charge de les arbitrer. Les populations
savent bien que les pouvoirs publics sont conscients de la délicatesse des conflits fonciers, et en
profitent au maximum, par exemple en détruisant les plants de caféiers pour mettre en place le
vivrier marchand. En effet, la prospérité du vivrier marchand a fait de la localité de Foumbot un
bassin d’approvisionnement alimentaire dont le rayonnement s’étend au-delà des frontières
nationales.

Réaction des grands propriétaires terriens face à l’envahissement de leurs


terres par la paysannerie
Depuis l’année 2000, les nouveaux gestionnaires se rendent à l’évidence que la convoitise de la
terre par la population est de plus en plus forte. Ils mènent dès lors plusieurs actions sont prises
pour la tenter de sauvegarder de leurs exploitations.

8
Les surfaces cultivées par les paysans vont de 0,5 à 2 hectares.

196
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
La location des terres
Peu pratiquée à ses débuts, cette mesure est devenue monnaie courante dans la zone. Elle est
faite suivant un contrat dûment signé par les 2 parties. La parcelle est attribuée pour une durée
d’un an renouvelable et ne doit comporter que de cultures saisonnières. On tolère la culture des
tubercules comme le macabo et le taro. Depuis trois ans, entre 1.500-2.000 personnes ont obtenu
des parcelles sur l’ex-domaine colonial de la COC ; 650 à la SPHB ; 450 à la ferme des moines
de Koutaba. Les champs accordés vont de 0,5 à 5 hectares. Le montant de location très variable
dépend de l’éloignement par rapport aux villages et aux pistes d’exploitation ou encore des
difficultés qui se posent à la mise en valeur du terrain (zones forestières, marécage, pentes fortes
…). En 2008, 920 hectares ont été loués à des personnes résidantes à Foumbot (65%), à
Bafoussam (10%) et dans les villages environnants (25%).
Le métayage
La pratique vise à entretenir les caféières non entamées et à maintenir les ouvriers restés fidèles.
Il en est ainsi de 408 ha à la SPHB, de 145 hectares dans la plantation Pamansié, de 35 hectares
chez Vacalopoulos. Dans l’ensemble, 784 métayers sont mis à contribution. Le métayage ainsi
adopté n’est pas le fait du hasard; les hommes pour qui le café est un signe d’appropriation de la
terre, n’entendent pas détruire les pieds de caféiers pour cultiver les vivriers dont les
investissements sont moins onéreux. Pour ce faire, ils préfèrent encourager ceux qui peuvent
encore cultiver les vivres en leur cédant temporairement des parcelles sous forme de métayage.
En dehors des conditions exigées par le contrat, le demandeur doit payer une contribution
annuelle exigible qui varie de 3.000 à 10.000 francs CFA calculée au prorata des surfaces
cultivées. Les parcelles octroyées vont de 600 à 5000 m². La collecte des fonds permet de
recruter des gardiens qui doivent veiller au bon fonctionnement de l’exploitation. Le métayage
permet de maintenir la caféière sans avoir besoin de recrutement de main d’œuvre.

Le morcellement vente des parcelles


Elle est l’œuvre du propriétaire de la SPHB 9. Dans l’impossibilité de relancer la caféiculture et
de contrôler les activités de la plantation, Jean Marcel Menguemé a vendu l’une de ses
exploitations (la plantation Michel) vaste de 367 hectares à Deplace, un Européen résidant à
Douala. Pour la gestion de la ferme, le nouvel acquéreur a recruté Georges Vacalopoulos (vieux
caféiculteur de la place) pour redéployer la caféiculture en diversifiant les cultures. Ainsi, la
monoculture caféières a cédé la place dans les plantations coloniales de Foumbot (figure 1) à
diverses spéculations agricoles; ce qui n’était pas imaginable des années 1950 à 1980.

Analyse

Les résultats d’enquête de terrain attestent bien un net recul des exploitations caféières au profit
des cultures vivrières. En effet, ces dernières occupent plus de 74,4% des surfaces d’anciennes
plantations coloniales. Le reste, soit 26% environ est, soit abandonné, soit laissé en friche. Ce
phénomène est encore plus manifeste dans les plantations de la COC (Compagnie Ouest

9
SPHB (Société des Plantations du Haut Bamoun) est une union de trois plantations européennes de café vaste de
1.400 hectares dont 455 de café.

197
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Cameroun) où sur 400 ha de caféiers en 1980, il ne reste plus que 50 ha en 2009 que le légitime
propriétaire n’arrive pas à contrôler. Face à la faim des terres, certains propriétaires ont procédé,
soit à la mise en location de leurs terres (47% de cas), soit ont recours au métayage (22%), ou
ont morcelé et vendu leurs domaines (5,5%). Le reste de terres non occupées par les paysans est
dédié, soit aux habitations, soit aux usines abandonnées soit à une exploitation familiale ; mais
pour combien de temps encore?

Sources : Carte topographique de Baloussam N-32-XI (1978) au 1/200000e ; P. Segaien (1967).

Figure 1 État d’exploitation des surfaces de plantation coloniales de café créées dans la
région de Foumbot (2009)

198
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Discussion
Dans la zone de Foumbot, les paysans avides de terres occupent, avec la complicité des autorités
traditionnelles, les grandes plantations coloniales au détriment des légitimes propriétaires. Ces
derniers, malgré leurs recours devant les tribunaux officiels n’arrivent pas à faire prévaloir leurs
droits face aux envahisseurs d’origines diverses agissant à la faveur des lenteurs d’une
administration parfois très laxiste et/ou dépassée par les évènements. Cette ambiance de jungle
qui prévaut dans les ex-domaines coloniaux camerounais en général, et dans ceux de Foumbot en
particulier, constitue une grave entorse au droit de propriété et une preuve de l’inertie de l’État
qui ne prend aucune mesure pour appliquer la loi sur le titre foncier. En effet, «La cohabitation
de fait de deux systèmes juridiques, l’un coutumier l’autre moderne ou du droit positif représente
ainsi un des éléments d’insécurité sociale, cette insécurité augmente en raison de l’explosion
démographique, la population rurale ayant continué à croître, malgré le spectaculaire
développement des villes » (Delville et al., 2007).
Il semble judicieux de rappeler que les réformes agraires souvent initiées «d’en haut» ne peuvent
se résumer uniquement en une redistribution des terres; elles doivent pour leur réussite être
efficaces sur le plan socioéconomique (Pasquis et al., 2005) c'est-à-dire tenir compte de
l’exploitation effective de ces terres. La situation des plantations coloniales de Foumbot n’est
cependant pas un cas unique dans le monde. À Haïti par exemple, la redistribution des
plantations coloniales a été considérée comme une mesure de justice sociale revendiquée
d’ailleurs par le peuple, et cela malgré une forte répression administrative. Dans ce dernier cas,
les plantations coloniales ont été malheureusement accaparées par les plus forts du
moment, notamment les généraux. De même, le passage du statut de cultivateur précaire à celui
de propriétaire de plein droit comme condition de la paix sociale est toujours d’actualité dans la
plaine de l’Artibonite (Théodat, 2006).
Reconnaissons cependant que c’est le principe du respect du droit moderne qui est ainsi bafoué
au profit du droit traditionnel même s’il est communément admis que dans le cadre de la
confrontation de ces deux formes de droits, force est à l’application du droit écrit. Mais la réalité
du terrain est souvent très différente. De même en zone sahélienne, la multiplication des conflits
fonciers entre pasteurs et agriculteurs provient du manque de consensus sur les instances de
l’arbitrage et sur les règles à appliquer (Delville et al., 2007). Mais la stricte observance du droit
moderne ne risque-t-elle pas de multiplier le nombre de paysans sans terres dans le tiers-monde
en général et au Cameroun en particulier où les élites urbaines ne cessent de rentrer au village
acheter des terres qu’elles n’exploitent effectivement pas ?

Conclusion
Créées dans les années 1930-1940, les plantations européennes de café de Foumbot ont constitué
des exemples de réussite d’entreprises agricoles industrielles sur les Hauts Plateaux de l’Ouest
du Cameroun. Rétrocédées aux Camerounais, ces plantations sont aujourd’hui l’objet de
convoitise des paysans. Pour savoir pourquoi ces derniers occupent ces anciennes plantations
européennes de café, nous avons postulé qu’une réforme agraire dans la zone était nécessaire.
Pour vérifier notre hypothèse, nous avons mené des entretiens avec les personnes ressources et
des enquêtes auprès des paysans. Les résultats ont démontré que dans cette zone où les méthodes
d’obtention des surfaces cultivables ont fortement évolué, les populations, avec l’appui des

199
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
autorités traditionnelles, occupent illégalement ces plantations sur lesquelles elles développent le
vivrier marchand pour tenter de pallier le manque à gagner financier imputable la crise caféière.
Pour sauvegarder leurs propriétés, certains repreneurs des anciennes plantations coloniales
procèdent à la location des terres inoccupées ou au métayage des parcelles qui portent encore
quelques pieds de café; d’autres démunis de moyens financiers pour mettre en valeur leurs terres,
préfèrent les vendre pour se mettre à l’abri des querelles foncières. L’occupation illégale des
terres des plantations coloniales de Foumbot relance le débat sur la gestion des anciens domaines
coloniaux dans les zones de forte concentration de population. Car les populations estiment que
ces domaines avaient été initialement délimités sur leur patrimoine ancestral ainsi spolié. Les
pouvoirs publics qui doivent arbitrer les conflits fonciers où qu’ils surviennent sur le territoire
national, semblent débordés par la situation foncière explosive en pays Bamoun en général, et
dans les anciennes caféières coloniales de Foumbot en particulier. Le fait que les protagonistes
des litiges fonciers ont recours aux droits de sources diverses (droit traditionnel/droit moderne)
complexifie la situation, rendant toutes solutions durables à ces conflits difficilement
envisageables. La nécessité d’un dialogue regroupant autour d’une même table toutes les parties
prenantes s’impose, car eu égard aux réalités concrètement observées sur le terrain, seule une
négociation menée avec tact et conciliant les intérêts des uns et des autres est susceptible de
retarder l’explosion sociale dans la vallée du Noun avec les disputes foncières comme facteurs
déclenchants. La situation qui prévaut à Foumbot laisse croire que le foncier constitue la toile de
fond des dynamiques en cours dans le monde rural camerounais. Les autorités compétentes
devraient en tenir compte et mettre en place des stratégies ou mécanismes efficaces, si non de
résolution, du moins d’atténuation de l’ampleur de ces compétitions foncières qui ont ou risquent
de paralyser la prospérité de bon nombre de greniers alimentaires de la République.

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202
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 14

SETTLEMENT, GRAZING OR AGRICULTURAL LAND: A PLATFORM


FOR INTEGRATION OR CONFLICTS IN MEZAM DIVISION (NORTH-
WEST CAMEROON)

Emmanuel Ngwa Nebasina et Richard Achia Mbih

Abstract
Community land use and land use systems in the Grassfields of Cameroon and particularly in Mezam
Division provided the foundation on which the population derived their livelihoods and from that,
structured and restructured their communities. With the desire to consolidate a personal, individualistic
grasp on the very land or resources that provided the take-off base for development, the claim of
ownership for agricultural land, grazing land or settlement land took, and is taking, an upper hand. The
hitherto stable resource base (the land) is continuously riddled with a wide range of conflicts, sometimes
completely dislocating and rendering very vulnerable the community’s socio-economic and political
structures that were in place. The end result is the emergence of the monster called poverty, which in
effect spares nobody in the sector and leaves many in the community very frustrated. This paper aims to
identify the manifestations of these conflicts in the various domains – settlement, agriculture and grazing
– in order to suggest ways of reversing the situation for settlement, grazing and agricultural land, and of
providing a unique sustainable platform for tribal, community and regional integration for human
development.

Key words: Settlement, Grazing, Agricultural land, Integration, Conflict, Community.

La terre pour l’habitat, le pâturage ou pour l’agriculture : une plateforme


d’intégration ou de conflits dans le Département de la Mezam (Nord-Ouest
Cameroun)
Résumé
L’utilisation du sol et les systèmes d’utilisation de la terre par les communautés des grassfields du
Cameroun, et plus particulièrement dans le département de la Mezam ont fourni les fondements par
lesquels les populations trouvent leurs moyens d’existence, et de là, structurent et restructurent leurs
communautés. Avec le désir de consolider l’emprise personnelle et individualiste sur la même terre ou
ressources ayant servi de point de décollage pour le développement, la revendication du droit de
propriétaire pour la terre réservée à l’agriculture, à l’élevage ou à l’implantation a pris et continue de
prendre de l’importance. La ressource de base stable d’antan (la terre) se trouve également confrontée à
une grande panoplie de conflits, une situation qui contribue parfois à la dislocation complète, tout en
rendant très vulnérable les structures socioéconomiques et politiques qui étaient en place. Le résultat est
l’émergence d’un monstre appelé pauvreté qui en effet n’épargne personne dans le domaine et laisse
beaucoup de gens dans la communauté frustrés. Cet article se donne pour objectif d’identifier les
manifestations de ces conflits dans leurs différents domaines, afin de suggérer des moyens par lesquels la
situation peut être inversée au niveau de l’installation de l’agriculture et de l’élevage, en fournissant une
plateforme unique et durable qui est celle de l’intégration communautaire et régionale pour le
développement humain.

Mots Clés : Habitat, pâturage, terres cultivables, intégration, conflit, communauté.

203
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction
Malthus, Esther Boserup and a few others predicted uncontrolled human numbers generating
conflicts in relation to intensive land use, the food needs of such populations as well as the
holistic human population dynamics and their environment. Sinha (1974) further stressed that
where health and living conditions permit growth in numbers, man continuously strives to
expand existing resources, develop new ones and find ways of exploiting them so as to sustain
adequate means of support. Individuals, farm and village communities in the Mezam Division of
the NW Region of Cameroon have been structuring and restructuring their land use patterns of
settlement, agriculture and grazing, each group with a different, less appreciative perception of
the other group’s activities. Such variations in attitudes and perceptions of land use have
generated, and are constantly generating conflicts over their common platform, the land. But
then, since it is becoming more demanding nowadays that the holistic resource requirements of
the growing populations of Mezam Division ultimately require pacific co-existence and land use
change, this same land platform, through pockets of grazier activities and those of crop
cultivators, host and ‘stranger communities’ are rethinking their perceptions to produce a more
well-defined integrated approach.

Land Carrying Capacity: A Primary Spring Board for Conflicts


Mezam Division is one of the seven administrative divisions of the NW Region of Cameroon,
sustaining a population of some 700,000 inhabitants. The population densities, especially in the
hub chiefdoms which constitute the solid traditional rural power base, easily attain 380 to 400
inhabitants per square kilometre. The evolution of cattle numbers over the years as well as the
continuous search for and use of cultivable land, water, grazing resources, and urban and rural
settlement land by various stake holders, not only ushers in conflicts, but also contributes to the
vulnerability of each community’s socio-economic and political structures that often take time to
put in place. Table 1 presents the evolution of cattle numbers in Mezam Division, a reflection of
what the carrying capacity of cattle alone is, putting aside small livestock and wild life that all
compete for use of the same land. When put within the context of conflicting, uncoordinated land
use for grazing, agriculture and settlement, the manifestations of these conflicts become evident
in various forms and at various levels.

Table 1 Recent Evolution of Cattle Growth Rates in Mezam Division


Year Cattle numbers % Increase
1985 74092 __
1986 74400 0.42
2005 74669 0.35
2006 78922 0.37
Source: Regional Delegation of Livestock, Fisheries and Animal Husbandry (2007).

204
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Increases of this nature in cattle numbers, not accompanied by quality, often leads to a rapid
depletion of hilltop and valley pastures, a degradation of the ‘commons’, through overgrazing
and trampling. What follows is thus a strong desire to abandon transhumance and to cling to and
graze on any other available green pastures. These are all recipes for violent conflicts and
confrontations; conflicts that only go to impede the processes of pacific co-existence,
investments and environmental sustainability. An examination of how these cases are managed
in the judicial system is depicted within the following communities as indicated in Tables 2 and
3.

Land Tenure Systems and Inherent Issues


In Mezam Division and the Grassfield region of Cameroon, land and its immediate or long term
use is under the stewardship of a number of institutions which, each at their own level, factor in
one or more aspects of these conflicts.
Whereas Cameroon’s territorial land belongs to and is managed by the government, the notion of
tribal land, land of the chiefdom within which each family land can be identified, provide solid
basic land use units within the system.

Table 2 Reported Cases of Farmer-Grazier Conflicts between 1994 and 1995 in Mezam
Division

Communities Number of Cases Main Animals


Concerned
Santa 244 Cows, sheep, horses
Bali 62 Cows, goats
Bamenda Central 102 Cows, sheep
Tubah 116 Cows, sheep, goats
Bafut 98 Cows, goats
Sabga 56 Cows
Mankon 48 Cows
Nta-Aya 55 Cows
Source: Regional Delegation of MINAGRI, MINEPIA and Councils of Ngoketunjia (2007).

Custody for these lands emanates from the ancestors, through the reigning chiefs through to
those yet to be born. No land can thus be considered as vacant land with no owner. There is
therefore the notion of exclusion or inclusion of ‘outsiders’ or ‘strangers’ in any tribal or family
land arrangements, depending on the moral conduct and acceptability by the host or native
population of such an individual. Infringements or any encroachments on these tribal, family or
ancestral lands instantly usher in constant confrontations and community disintegration which
weakens rural development structures.

205
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
The first form of manifestation of these conflicts is when farm groups or village communities
cultivate a selected portion of their tribal land during a given season. This is land from which
cattle rearers, usually the Fulani, Bororo and Aku, who migrated from Nigeria into the study
zone respectively around the 1930s, 1940s and 1950s are excluded. They are simply considered
as ‘non-natives’ of the tribes. These Fulani, Bororo and Aku, who have yet to attain a sedentary
lifestyle continue therefore to search for green pasture lands through the process of
transhumance, land the availability of which is often determined by the rainy or dry seasons that
control life cycles in the area.
As these graziers effect their transhumance, they trespass into crop fields, individually or
collectively demarcated or land title grazing lands, browse and destroy crops and build up
structures such as irrigation canals, earth dykes and small earth dams. These types of conflicts
are the most common, and over the years have deepened the divide between ‘stranger, non-native
graziers’ and their ‘host or native’ crop cultivators.
The second type of conflict manifests itself through the grazing activities of a native against
those of a fellow native crop cultivator. The native new generation grazier is usually a retired
civil servant or one who is wealthy, resident in town and wants to purchase and manage some
cattle back in the village, after discovering the reciprocal benefits derived from integrated mixed
farming. Onto his cultivable piece of land, he introduces some cattle whose management is
confided to a hired, inexperienced care-taker, locally known as a ‘gainako’. Certainly, due to
inadequate management of available grazing land and corresponding water points, the cattle
often break out of control, and either enter into another grazier’s land or into public utilities such
as community water catchments or just into the next crop field which belongs to a native. In each
of these situations, there are hostilities that have led to destruction and socially divisive
tendencies, all of which go to frustrate tribal and/or regional efforts of development and poverty
alleviation.
Still another form of confrontation is between the market gardeners or ‘out-of-season vegetable
or crop growers’ on the one hand, and the native crop growers and the Fulani, Bororo and Aku
land title holders on the other. The root of this conflict stems from the recent Structural
Adjustment Programme (SAP) which the world financial institutions imposed on African
countries, including this zone under study. The programme has contributed substantially to
dismantling existing systems such as the rural crop co-operatives and farm groups, with very
inadequate attempts made to build new ones. Such an incomplete transition has frustrated many
small holders and many farm families. Co-operative organizations, their workers and dependents
were thus suddenly left out in the cold with no previous preparation and compensation. Faced
with this, the various stakeholders simply turned to the land, and got into the fast, double out-of-
season vegetable and other crop production, this time to face and compete with urban returnee
elites, who are financially well-to-do. These newcomers rent or invade just any available fertile,
well-watered spots, thus increasing competition for the land, water and other natural resources
that are part of the production process. In the process, there is encroachment onto land which was
hitherto regarded as common property for ancestral rites (and therefore not anybody’s land) or
for community nature preservation.
With such population dynamics, land fragmentation and the land carrying capacities being
surpassed at family, tribal and general community levels, destruction of property such as houses,
crops and cattle as well as assaults, bloodshed, street protests and corruption become recurrent.

206
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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Long term development plans in shelter, food production for feeding, storage, transformation for
added values and sales, clean water management among other things all become compromised.

Table 3 Farmer-Grazier Case Management by the Judicial System in Place


Village Number of Cases judged by Cases solved Number sent to Number of
Community cases received the Divisional amicably court and judged cases pending
Agro-Pastoral
Commission

Santa 16 7 6 1 2
Akum 38 12 10 4 12
Babanki 96 17 0 40 39
Total 150 36 16 84 53
Source: Ministry of Livestock and Animal Breeding Annual Reports, Mezam (2004 –2008).

To carry these conflicts over the multiple exploitation of a piece of land by many end users and
the inherent divisive tendencies further afield, public manifestations by way of protests and
confrontation with the forces of law and order become the issues of the day. Examples are when
the natives withhold foodstuffs and refuse to sell in the rural open markets. In some instances,
the natives attack and wound or kill grazier’s horses or cows. At one time, the women, who
constitute over 75% of the rural farming strength, marched in their naked into the administrative
offices of the zone to protest against the administration granting grazing permits on their farm
lands to ‘strangers’.

Photo 1 Poisoned Cattle

Comment: These Fulani cows were poisoned by native crop cultivators in Bali, as a result of
cattle penetration into a crop farm in October, 2006. An act such as this only sets
the groundwork for other violent conflicts. Photo by Mboscuda (2006).

207
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
The plethora of Ministries, such as the Ministry of Territorial Administration and
Decentralisation, that of State Property and Land Tenure, the Ministry of Livestock, Fisheries
and Animal Industries, the Ministry of Agriculture and Rural Development and then the Ministry
of Environment and Nature Protection, often with conflicting and/or confusing management
tendencies vis-à-vis such conflicts, have over the years not offered harmonized, acceptable
mechanisms for a way forward. This, too, is another basis for conflict.
However, some elements and structures have been identified and provide powerful gateways
which are being exploited for ways forward to tribal and even regional integration, with the point
of departure being from the same platform, the land.

Towards a Platform for Integration


At the forefront is the agro-grazing mechanism which has been identified as a starting point in
the current mode of pacific co-existence and of accepting each other in the community, first, for
a platform that enhances social interaction, and then integration in the study area. These
integration mechanisms manifest themselves in various ways:
Local farmers tolerate cattle at certain seasons to graze on their farms for soil fertility thanks to
the cow droppings left while the cattle feed on crop leftovers on each farm. This is a very
important aspect in the integration process of graziers and their host farming communities now
that each party has come to understand over time what the cattle offers to the soil and what the
farms offer the cattle by way of rations, especially when the surrounding hills are being scorched
by the sun. This is one way of providing pasture for grazing animals before the dates fixed for
transhumance. This has helped to reduce conflicts such as reflected in Table 3. This type of
pacific co-existence is gradually constructing a platform for community integration and human
development at tribal and even regional levels.
Seasonally-managed paddocks, few though they are, have been identified as a basis of
interaction between graziers and farmers over land use resources in Mezam Division. Graziers,
though treated as strangers by the host communities, now hand out parts or some of their
paddocks to the natives for the cultivation of market garden products such as huckleberry,
cabbages, onions, leeks, carrots and green beans. This occurs during the dry season when
animals are on transhumance. The negotiations for the use of these paddocks are done in such a
way that after harvest, the farmer compensates in kind or cash the graziers who offered him the
paddocks. The liberated paddocks on a short term basis serve as grazing lands at the beginning of
the dry season, benefiting also from some crop leftovers. The reconstruction and/or maintenance
of paddocks is often done with the help of native farmers who show their gratitude for use of
such paddocks during the past crop season. Such agro-pastoral co-existence often provides
gateways for poverty alleviation and for a spirit of understanding and appreciation, thereby
preparing a fertile ground for a platform of community integration and human development in
Mezam Division.
Non-Fulani personalities possess cattle and confide the management of such cattle to Fulani,
whose livelihood is based on cattle herding. There is a common basis of understanding and
appreciation here that leads gradually to instituting and constructing models by stakeholders who
have the means of owning cattle and confiding such cattle management to their Fulani
counterparts. Fulani herdsmen once in a while also help in training native boys who wish to
become cattle herders. With such interactions, suspicion is thus eliminated and a harmonized

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
management system is gradually emerging. This system is enhanced by the teaching of livestock
management techniques to non-Fulani boys by Fulani graziers and such undertakings lead to
mutual interaction and friendship development. Again, this favours community integration and
development in the study area.
Another, emerging phenomenon is inter-marriage. Inter-marriage goes a long way to building
mutual trust and strengthening inter-ethnic relations between Fulani grazier and host
communities. This fosters community integration and development, an issue that is so important
in a patriarchal society where solid families and family heads provide quick gateways for
academic research and investments.
The integrating platforms thus identified and described cannot provide the immediate ‘magic
wand’ change. Other inputs have to be developed and fitted into the system to yield better
results. In the first place, the natives should be educated and persuaded to accept the Fulani
graziers in their communities as members of that community. The Fulani should also be educated
and persuaded to consider themselves as part and parcel of their host communities. This
education can be done by NGOs and government officials in place through extension workers
and traditional leaders. Such an approach will enable them to have a natural attachment and
feeling towards each other. Resulting from this, they would function as members of the same
community for mutual respect and understanding in their neighbourhood communities. This
pacific interaction can easily create a platform for community integration, and human
development and the holistic management of the environment rather than one of conflicts in the
study area.
Farmers and graziers should be encouraged by the Ministries of Environment and Forestry,
Livestock, Fisheries and Animal Husbandry and NGOs to preserve the environment through
agro-forestry and the sustainable management of watersheds and pasture lands. This can be done
through the planting of improved grass, shrub and tree species brought in by technical services.
These grass species would not only serve as pastures for animals, but will also help in preventing
soil erosion as fibrous roots hold the soil in place. Expert knowledge is required at this level to
examine each situation and educate graziers on how to manage and protect their grazing land.
Graziers should also allow areas occupied by the unpalatable bracken fern grass to be cultivated
by native farmers in order to extirpate the unwanted grass while increasing agricultural land over
a given period of time. Such areas, if cultivated, can lead to increase food security and reduction
in the prizes of food for graziers; and as dry season grazing land after harvest.
Another proposal that can easily lead to integration and community development is that of a land
use zoning within Mezam Division through which the available space could be organised into
settled, grazing and agricultural land. Such land use zoning would help to bring about spatial
integration with clear delimitations of settled land, grazing land, agricultural land, industrial
zones and community forest zones. This would reduce conflicts over the single natural resource
base (land), since each economic activity would have its zone of complete influence. Following
on from such a land use zoning, financial institutions and NGOs operating at local levels should
create loan schemes at low interest rates for graziers and crop cultivators to improve on their
cattle numbers, pastures and also to purchase farm inputs for crop production.
Through the local chiefs and other custodians of the land, the administrative authorities should
educate and persuade native farmers to cultivate only seasonal crops in or around marshy areas
that serve as transhumance zones. These crops must be harvested before the start of

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
transhumance to avoid trespassing, crop damage by cattle and hence conflicts. There should be
specific corridors opened up for cattle to pass down to any water points or drinking troughs.
These corridors should be delimited by solid fences, and there should be no cultivation of crops
around the immediate neighbourhoods of those water points.
Some of the laws enacted by the State for the demarcation of farming and grazing land such as
that of 1962 that foresaw the establishment of farmer-grazier boundaries should be revised and
enforced taking into consideration the rapid growth of population densities and changes in
climatic conditions that affect land cover and land use in Mezam Division. This should be done
with the help of technical field inspectors in consultation with the landlords or chiefs. Working
together, they would determine and declare lands that can be used exclusively for farming or for
grazing. Individuals who own seasonal second homes, or farm houses and who are seen to be out
of place in a grazing zone or in a cropland zone would be persuaded to relocate to the central
village, thus liberating each demarcated zone to perform solely its crop or cattle management
functions. In this way, it could be considered by law courts as a serious offense for anyone to
farm or erect a house on land which has been set aside for grazing.

Conclusion
It is an established fact that communities with a minimum of conflict situations often participate
efficiently in managing their resources and holistic environment for sustainable livelihoods. The
intersection of social, economic and ecological processes at each human level in such
communities invariably fosters holistic development. With the conflict situations identified and
analysed in land use within the crop and livestock production communities in Mezam Division,
some degree of tolerance, education and good has and will continue to exploit some of the issues
embodied in the overview presented in this article to offset the negative situations and use the
same land platform to usher in sustained family, ethnic and tribal interactions. This is one way by
which the monster, poverty, with its numerous humiliating consequences can be tackled and
reduced. Local native communities and the hitherto ‘stranger’ communities would embrace the
integration idea, and so be left then to deal with other ambitious objectives, namely those of
harmoniously exploiting, without conflicts, the land for livelihood improvements.

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Conflict, 1940-1960. Leiden, African Studies Center.
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Chapitre 15

FARMER GRAZIER LAND CONFLICT IN WUM CENTRAL SUB-


DIVISION, MENCHUM DIVISION, NORTH-WEST REGION OF
CAMEROON

Joseph Gabriel Elong and Michael Atanga Nji

Abstract
The Aghem and the Aku are predominantly engaged in crop cultivation and livestock rearing respectively
as principal economic activities in Wum Central Sub-Division. Over the years, contesting land and user
claims emanating from population growth, extensive agriculture and land insecurity have instigated
intense competition between these actors. This competition was transformed into conflict. With the
violent manifestation of the 2005 farmer-grazier conflict, many questions were raised as to the persistence
of this dispute, which has been recurrent from 1967 until the present. Therefore, could the persistence of
this conflict be understood by the specificities of the physical, economic, social and political factors
involved? As this situation constituted an obstacle to the socio-economic development and the mutual co-
existence between farmers and graziers, the intervention of traditional and government authorities were
imperative. However, these interventions were interpreted with mixed judgements. This study aims to
analyse the relationship that exists between man and land from a conflict viewpoint and to understand the
reasons for the persistence of the farmer-grazier conflict. Thereby, the efficient use of land by these users
without conflict would stabilise these communities and foster sustainable development.

Key words: Farmer-grazier conflict, Contesting land, Competition between actors, Wum,
Aghem, Aku.

Conflits fonciers entre agriculteurs et éleveurs dans l’Arrondissement de


Wum Central, Région du Nord-Ouest, Cameroun
Résumé
Les Aghem et Aku sont des tribus majoritairement engagées dans l’agriculture et l’élevage
respectivement en tant qu’activités principales dans l’arrondissement de Wum Central. Au fil des années,
les contestations foncières et des plaintes d’usagers émanant de l’accroissement de la population, de
l’agriculture extensive et de l’insécurité foncière ont entraîné une intense compétition entre ces acteurs.
Ces compétitions se sont transformées par la suite en conflit. Du fait des manifestations violentes lors de
la dispute entre agriculteurs et éleveurs en 2005, de nombreuses interrogations ont été soulevées sur la
persistance de ce conflit récurrent depuis 1967 jusqu'à nos jours. La persistance de ce conflit peut-elle se
justifier du fait des spécificités, par les particularismes des facteurs physiques, économiques, sociaux et
politiques ? En constituant un obstacle au développement socio-économique et à la coexistence mutuelle
entre agriculteurs et éleveurs, l’intervention des autorités publiques et traditionnelles a été impérative.
Cependant, ces interventions ont été diversement interprétées. Cette étude analyse la relation entre
l’homme et la terre sous l’angle conflictuel et vise à comprendre les raisons de la persistance de ce conflit.
Par conséquent, l’utilisation efficiente de la terre sans conflit entre les différents utilisateurs stabiliserait
ces communautés et renforcerait le développement durable.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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Mots clé : conflit agriculteur éleveur, contestations foncières, compétition des acteurs, Wum,
Aghem, Aku.

Introduction
Land conflicts and particularly farmer-grazier disputes exist in most regions of Cameroon. In the
North-west Region, some villages in Santa, Tubah, Bafut, Ngie, Ndop, Nkambe, Fundong and
Ngwaw amongst others, which had registered numerous episodes of this type of dispute, are
presently relatively calm. This status-quo is different from what is observed in Wum Central
Sub-Division, where this dispute is recurrent and frequently violent. From the manifestation of
the first episode of this conflict in 1967, Wum Central Sub-Division has regularly been plagued
by a recurrence of this dispute. With the recent manifestation of this dispute in 2005, fears were
raised as to the persistence of this ‘age old’ conflict.
Defined as a continuous struggle between two types of farmers – livestock raisers and crop
cultivators – in which there is trespassing by one of these two groups into each other’s zone of
operation or the struggle for the use of the same piece of land at one time (Elong, 2004), farmer-
grazier disputes have negatively impacted the socio-economic development of Wum Central
Sub-Division. In this context, social ties between the different communities were strained,
economic activities were disturbed, social unrest was recurrent, food crops were ravaged,
livestock were attacked and properties destroyed. Addressing this conflict, the principal
hypotheses attributing rapid human and livestock population growth, land insecurity, the
extensive nature of agriculture and the inefficiency of local and public authorities in managing
this dispute as the factors that have sustained this conflict in Wum Central Sub-Division are
examined. The methodology used in this study consists of consultation of documents and
fieldwork. The fieldwork consists of direct observation of incidents and events, the
administration of questionnaires to different conflict stakeholders, the organisation of interviews
and the taking of photographs. Factors explaining the persistence of this dispute are examined in
the following pages.

Migration and Settlement


Endowed with an excellent climatic setting, favourable physical conditions and grazing land of
shrubby savannah vegetation, Wum Central Sub-Division is an important grazing zone. Wum
Central Sub-Division is located in Menchum Division of the North-west Region of Cameroon. It
is situated between latitude 60 35’ and 60 68’ North of the equator and between longitude 100 00’
and 100 10’ East of the Greenwich meridian (Figure 1).
The area is fairly hilly with altitude ranging from 200 to 1800m. Soils for the most part are
volcanic, with a few pockets of lateritic and hydromophic soils located in river valleys and
plains. Precipitation varies from 2,512 to 2,829 mm/year and the mean annual temperature is
21.6 0C.
The combination of these factors, most importantly the discovery of vast pasture lands,
motivated the migration of the Aku (a sub-group of the Fulani) into Wum Central Sub-Division
in the 1930s from Sabga (Ndop), in the 1940s from Adamawa and during the 1950s from
Northern Nigeria. These movements into Wum Central Sub-Division continued after the 1950s.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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Source: Adapted from New Administrative Map of Cameroon 1992


Figure 1 Location of Wum Central Sub-division

The Aghem migrated from Munchi (Benue land) and settled on their present site at the beginning
of the 19th century earlier than the Aku. After defeating the then occupants of Wum (the Upkwa
people), the Aghem clan was established. Before a permanent settlement of the Aku
(predominantly graziers) occurred in the already well-established and structured Aghem clan
(predominantly farmers), negotiations with the different village traditional rulers were
concretised. These negotiations permitted settlement of the Aku on unfertile hills, which were
often far from settlement areas and the green belt, preventing the destruction of crops by cattle.

Population Growth and Pressure on Land


After the settlement of these communities, the human as well as the livestock population of Wum
Central Sub-Division increased. Data from the population census carried out by the British in the
1930s estimated the Aghem population at 5,000 inhabitants (Nkwi and Warnier, 1982). This
increased to 51,000 inhabitants in 1987 as presented in the population report of the Second
National Census. The population was estimated at 67,286 inhabitants in 2006. Hence, an increase
in population densities from 66 inhabitants/km2 in 1987 to 87 inhabitants/km2 in 2006
accompanied this growth. Apart from this natural increase, the inflow of civil servants and other
migrants from neighbouring towns and villages especially with the creation of more government
offices and institutions increased the population. At the present, the indigenous population is a
growing influence principally because of early marriages and improved health services.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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It is important to emphasize that figures on human population densities revealed a blurred image
of field realities, as a significant portion of land in Wum Central Sub-Division was neither
inhabited by villagers nor used for any agricultural activities due to its hilly, steep and rocky
nature. Consequently, a greater proportion of the population settled and carried out agricultural
activities on the few available plains and valleys.
Similarly, livestock population estimates in Wum Central Sub-Division presented a general
increase in the number of sheep, goats, pigs and cattle from 1981 to 1989 (Table 1). To date,
livestock, especially cattle, population is on the increase as a result of favourable climatic
conditions and government efforts to promote agro-pastoral activities. Considering the inverse
relationship existing between population growth and natural resources availability, the increased
demand for land by different users has exerted pressure on this resource. Consequently, fierce
competition emanating from this pressure was transformed into periods of conflict.

Table 1 Livestock Population Estimates in Menchum Division from 1981 to 1989


Years Sheep Goats Pigs Horses Cattle
1981/1982 10363 11256 2400 2266 130400
1982/1983 10363 11256 2400 2266 123400
1983/1984 10881 11818 2496 2311 125485
1984/1985 9828 12305 4578 1958 144765
1985/1986 10500 12700 _ 1977 153000
1986/1987 10500 12000 2500 1700 153000
1987/1988 11000 10500 2200 600 148000
1988/1989 20046 12720 6715 850 154000
Source: Annual Reports for 1985/1986-1988/1989, Ministry of Animal Breeding and Industries,
North-west Region of Cameroon.

Agricultural Activities
The expansion of agricultural production using traditional techniques is the first response of
households to population growth. A fascinating aspect of agriculture in Wum Central Sub-
Division is its quest to maximally use agricultural techniques at the lowest possible cost and to
valorise limited factors of production, in order to maximise productivity. However, the nature of
this agriculture poses difficulties for mechanisation, the management of soil fertility and the
protection of farms against cattle destruction.
Farm and herd sizes in Wum Central Sub-Division were varied but generally small (Table 2).
Moreover, these farms were fragmented and situated in distant locations. Similarly, herd sizes
varied from 4 to 73 cattle per herd man.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
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Table 2 Farm Sizes in Wum Central Sub-Division
Farm sizes in hectares Percentage of farmers
<1 10
1-3 82,5
4-6 6,25
>6 1,25
Total 100 %
Source: Fieldwork, April 2007.

The disadvantage of these small herd and farm sizes is the hindrance they represent to
mechanisation especially as these small sizes are associated with a low level of technology. From
this perspective, rudimentary tools such as machetes and hoes are the principal working
instruments; only 11 farmers used oxen in Menchum Division and agriculture is rainfed.
Furthermore, the reticence of farmers to carry out block farming deprived them of block crop
protection by fencing against cattle. In the quasi-absence of farm mechanisation and the
insufficiencies of a labour force provided predominantly by households members, farmers
resorted to bush burning with its inevitable negative effects on soil fertility.
Another basic feature of this traditional agriculture is the cost free and effortless regeneration of
soil fertility by means of bush fallow. In Wum Central Sub-Division, 53.75% of the farmers use
organic and non organic fertilizers, while 46.25% did not use any fertilising substances on their
farms. Therefore, with population pressure reducing fallow periods from 6-7 years to 3-4 years,
farmers have often been confronted with rapid loss of soil fertility. Responding to soil infertility,
farmers have invaded grazing land, attracted by soils enriched with cow dung.
Given the overgrazed condition of most pasture lands and the seasonal variation of precipitation,
the reluctance of graziers to cultivate improved pastures has favoured transhumance especially in
between the dry and rainy periods (November to March). During such movements, cattle were
herded by young and inexperienced men, who were often entrusted with more cattle than they
could control and manage. Moreover, most of these herd men often disregarded transhumance
tracts leading to water points and dry season grazing areas. This culminated in cattle straying into
farms, eating and destroying food crops. Considering the straying of cattle into farmland as a
deliberate action perpetrated by the graziers, Ngwa (1981) attributed it to a ‘psychological
problem’, whereby graziers did not consider themselves as an integral part of the communities in
which they lived. However, as alleged by farmers, graziers believed that after cattle consumption
of young maize plants, they became healthier and more productive. Accordingly, small fines paid
by graziers if caught for crop destruction were insignificant as compared to the value of crops
eaten by their cattle. This calls for the administration to revise its evaluation method on crop
damage, so that heavier fines would be inflicted on defaulters. To farmers, crop destruction
meant food insecurity throughout the year. Consequently, considering crop destruction as a
deliberate action, farmers have often attacked graziers, destroying properties, impounding and
killing cattle.

217
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Source: Photo Ita Godfred 1997.


Photo 1 Destruction of a Grazier’s Huts during the 1997 Farmer-Grazier Conflict
Comment: During the 1997 farmer-grazier conflict, the huts and properties of a grazier alleged
to have been carrying out pastoral activities on farmland were destroyed by angry
farmers.

Land Tenure: Legitimacy versus Legality


As in most societies in Africa, land in Wum Central Sub-Division was held in trust for the
community by traditional rulers. This unchallengeable authority over land was closely linked to
their might through military conquest (Dongmo, 1985). Based on this authority, traditional rulers
distributed land to members of the community according to their needs and granted permission to
strangers to settle as well as use land. This authority exercised by traditional rulers was
maintained during the colonial period by the British under the policy of indirect rule applied in
West Cameroon. After independence, the enactment of decrees and land ordinances placed the
control and management of territorial land under the government’s control. This prompted the
reassignment of the authorities of traditional rulers over land (under the Native Land Ordinance)
to simply influence members under the Land Consultative Board headed by the Divisional
Officer.
Despite the clear delimitation of power and responsibilities between traditional rulers and public
authorities, traditional rulers have dealt with delicate land matters without the consent and
knowledge of the latter. For example, permission was granted to farmers by traditional rulers to
cultivate in grazing areas as well as negotiations being completed with graziers to graze on
fallow farmland. This power struggle between traditional and public authorities over land evokes
the issue of who actually administers land.
Analysis of land ownership brings to light both communal and private land ownership. Often
referred to as land in which individuals do not have well-defined rights, communal land is
jealously protected by the Aghem community. Consequently, any attempts to purchase, sell or

218
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
privately own portions of this land by any one especially graziers is not well interpreted and thus
becomes a source of dispute. With this logic, the invasion of graziers onto this land is interpreted
by crop farmers as signs of provocation, necessitating prompt intervention. On the other hand,
any unoccupied land that was not declared as community land was free for occupation, but with
the consent of the traditional rulers. For the reason that individual’s rights to land originated
generally from being a member of the autochthonous community (Aduayi and Ekong, 1981), the
Aku rented and purchased land from the Aghem.
Over the years, Aku have bought and occupied vast portions of land to the disappointment of
some Aghem, who did not privately own land. Referring to the Aku as ‘strangers’, some Aghem
have challenged their rights to own land evoking legitimacy claims stemming from migration
histories of these communities. On the other hand, the Aku arguing that the government was the
owner of all territorial land, claimed legality over land. This competing land and user claims
demonstrates the dichotomy between legitimacy and legality. Based on this, the conflict seems to
have shifted from farmers against graziers to Aghem against Aku.
Faced with a multitude of land issues, the public administration instituted land registration and
the issuing of land certificates as the most appropriate means to secure land. Villagers, who held
land under customary laws found themselves in a position of illegality and insecurity. Besides,
the high cost of establishing land certificates (about 129,700 Frs. CFA) was not compatible with
the financial conditions of most peasant farmers. Moreover, the long and complicated procedures
for establishing land certificates discouraged villagers from acquiring them (Table 3).
Confronted with complications in the establishment of land certificates, villagers depended on
traditional strategies of land security. In this context, land security was ensured by means of
community knowledge and land utilisation. In the case where land was not exploited, the
presence of banana and plantain plants as well as some familiar fruit trees acknowledged as land
demarcation plants communicated the reality of land occupation. This situation of tenure dualism
has benefited elites, politicians and other influential personalities who, amidst this confusion of
land issues, acquired and registered vast expanses of land.

Table 3 Evidence of land ownership

Evidence of land ownership Percentages of respondents


Community knowledge 88.75
Land titles 11.25
100 %
Total

Source: Fieldwork, April 2007

Reactions of Traditional and Public Authorities to Land Conflict


Asserting that farms were fixed and cattle mobile, farmers lamenting on crop destruction by
cattle have pressured traditional and public authorities to find permanent solutions to this

219
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
conflict. Using different strategies such as violence and bloodshed, the refusal to sell foodstuffs,
protest parades and holding traditional rulers hostage in their palaces, farmers have drawn the
attention and the intervention of the authorities concerning this conflict.
Reacting to these pressures especially from farmers, the Nseke and Koumpa Issa’s commissions
were created. As a result of considerable crop destruction in 1972-1973, Aghem women marched
from Wum to Bamenda over a distance of 80 km to seek solutions to their problem from the
Governor of the North-west Region. In an attempt to solve this matter, the Nseke’s commission
was created with objectives of demarcating farm and grazing land, identifying potential grazing
areas and transferring cattle on farmland to grazing land. Similarly, graziers’ occupation of
farmland and significant crop destruction in almost all the villages of the Wum Sub-Division by
cattle in 2004 instigated a bloody and violent confrontation between farmers and graziers.
Consequently, the Koumpa Issa’s commission was created to investigate the causes of the 2005
conflict between farmers and graziers.
Other measures implemented by these authorities are financial compensations by graziers to
farmers in the event of crop destruction and prefectoral orders instituting for example the
construction of paddocks, the cultivation of improved pastures, the fencing of farms in grazing
land, and the respect of transhumance tracks to water points and dry season grazing areas.
However, despite the intervention of these authorities to seek an entente between farmers and
graziers, this conflict still continues. The failure of the administration to bring an end to this
conflict is reflected in the non application of decrees, orders and recommendations from
commissions and authorities. Farmers have often attributed the weakness of traditional and
public authorities to corruption orchestrated by graziers. Up to the present, farmers continue to
cultivate in grazing areas, cattle graze on farmland, paddocks are rarely constructed, improved
pastures are scarcely cultivated, transhumance tracts are disregarded, farms in grazing lands are
not fenced, and hence crop destruction by cattle continues.
Furthermore, the transfer and death of some administrators, traditional rulers and technicians
created an unclear link in the visions, strategies and approaches to the resolution of this conflict.
This is evident as most members of the farmer-grazier dispute commission are temporary
designated civil servants from ministries related to the problem.

Conclusion
Interrogations on the persistence of the farmer-grazier dispute in Wum Central Sub-Division
reveal the complex character of this conflict. This underscores the different interpretations
attributed to this conflict. Accordingly, some people have interpreted this dispute as a social
(ethnic) conflict between the Aghem and the Aku, whereas for others, it is an economic conflict
between farmers and graziers. Despite these different interpretations, cattle destruction of food
crops continues to the present time. Tension is mounting and if concrete and efficient actions are
not implemented, another conflict manifestation is inevitable. For this reason, measures aimed at
intensifying agriculture and ensuring land security are fundamental and imperative. Also, the
resolution of this conflict requires an efficient and effective intervention of public and traditional
authorities.

220
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

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221
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Chapitre 16

GENDER AND AN ASSESSMENT OF THE IMPACTS OF LAND


VIOLENCE IN NDOP PLAIN (NORTH WEST REGION OF CAMEROON)

John Mope Simo and Dieudonné Bitondo

Abstract
There is expanding recognition that peace, security and social cohesion are increasingly complex and
influenced by numerous crises and wider political and economic development in contemporary
Cameroon. The evidence suggests that in the North West Region and particularly in the Ndop Plain area,
apart from the protracted economic crisis and the HIV/AIDS pandemic, farmer-grazier and notorious
inter-chiefdom contested tenure rights to land and resources complicate the achievement of these
fundamental values more than anywhere else in the country. The spectre of land conflicts with their trail
of innocent victims and wanton destruction of properties has raised its head so often that the phenomenon
can unfortunately be described as chronic and detrimental to regional integration and local governance.
From a gender perspective this chapter examines the impacts of different categories of land and resources
rights conflicts that are instigated by some politicians and ambitious chiefs (fons) who are seeking
territorial aggrandisement and the spoils of power. We emphasise the fact that the notorious and rampant
land violence and ‘bush wars’ over this crucial resource are occurring in the face of rapid population
growth, economic and political liberalisation, the institutionalisation of private property rights in land and
an irrevocable democratisation process.

Key words: Land Conflicts, Gender, Regional Integration, Local Governance.

Genre et une évaluation des impacts de la violence centrée sur la terre dans la
plaine NDOP (région de nord-ouest du Cameroun)
Résumé :
Il est de plus en plus reconnu que la paix, la sécurité et la cohésion sociale sont d’une complexité
croissante et influencées par des nombreuses crises et le rythme du développement économique et
politique du Cameroun Contemporain. À l’évidence, dans la région du Nord-Ouest et dans la plaine de
Ndop particulièrement, mis à part la crise économique rampante et l’incidence de la pandémie du
VIH/SIDA, les contestations de droits fonciers et des ressources entre agriculteurs et éleveurs d’une part
et entre chefferies différentes d’autre part compliquent l’atteinte de ces valeurs fondamentales plus
qu’ailleurs dans le pays. La survenue des conflits fonciers avec leur cortège de victimes innocentes et de
destructions des propriétés est si récurrente que le phénomène peut malheureusement être considéré
comme chronique et nuisible à l’intégration régionale et la gouvernance locale.
Du point de vue du genre, ce chapitre examine les impacts des différentes catégories des conflits liés aux
droits fonciers et aux ressources qui sont incités par quelques politiciens et chefs ambitieux en quête
d’expansion territoriale et davantage de pouvoir. Nous insistons sur le fait que ces célèbres et fréquents
conflits fonciers et «guerres de brousse» impliquant la cruciale ressource terre ont lieu dans un contexte
de croissance démographique rapide, de libéralisation économique et politique, d’institutionnalisation du
droit de propriété foncière privée et d’un processus démocratique irrévocable.

Mots Clés : Conflits fonciers, genre, intégration régionale, gouvernance locale.

223
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

Introduction

By definition, gender refers to the differences between women and men within the same
household and within and between cultures that are socially and culturally constructed and
change over time. These differences are reflected in such things as roles, responsibilities, access
to land and other natural resources, constraints, opportunities, needs, perceptions and views, held
by both women and men. Thus gender is not a synonym for women, but considers both women
and men and their independent relations based on the specific gender roles identified in a given
society. In other words, gender is a social and cultural phenomenon and has nothing to do with
biology. It highlights socially acquired and culturally-specific attributes that distinguish women
and men. It can be said that one’s environment (society) influences the development of gender
roles through various agents of socialisation.
A focus on gender recognizes socially and culturally determined and/or created differences
between women and men. Within the scope of this study, this is primarily in relation to access to
and control over land, resources and benefits, notably land. The latter still constitutes the greatest
asset which women who represent the vast majority of peasant producers need in order to satisfy
their livelihood and income-generation too. Women’s property rights are limited by gender roles,
social norms, and social control mechanisms. These factors hinder women’s efforts to achieve
economic autonomy and opportunities to overcome poverty and their vulnerability to domestic
violence and HIV/AIDS especially during crises.
Gender issues in land tenure systems and competition for and conflicts over property rights in
land in a purely agro-pastoral context have been grossly omitted in most of the available
literature (see Boutrais, 1974; Ngwa, 1985). This implies that the majority of studies have paid
scant attention to the important question about participation in intra-household and community
decision-making processes concerning women’s and men’s agrarian activities and roles. On the
other hand, questions related to whom, what, and how women and men’s access to and control
over land during periods of peace and even worse in crisis have not been addressed.
The findings of our research reveal that there is typically a close link between gender disparity
and patriarchal relations and the frequent occurrence of conflicts over land and resource rights.
The absence of equitable and transparent land and resource rights and the exclusion of women in
post-conflict situations has been a prime source of political instability and social disintegration
throughout the NWR as around the world. There is also ample evidence that cultural antecedents
such as custom, tradition, patriarchal relations, and entrenched religious norms have perpetuated
women’s oppression, vulnerability and powerlessness over decision-making processes about land
and resource rights in the study area as in other parts of the country. Although generally women
do not exercise direct control over land, their role in agricultural production is likely to increase
as they respond to market opportunities and as gender ideologies regarding appropriate income-
generating activities for women and men are continuously adapted in response to the changing
political economy.
Violence, repeated incidents of bloodshed, callous destruction of movable and fixed properties
resulting from competition for land and resource-related conflicts (i.e. between farmers and
herders, between neighbouring chiefdoms, between and within generations as land becomes
scarcer and holdings smaller, …) is part of everyday life in Ndop Plain chiefdoms, and the North

224
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
West Region (NWR) as a whole. Land competition and risks of land conflicts have grave
consequences on social order, regional integration, human security and local governance.
The problems inherent in the traditional land systems and the confusion and ambiguities noted in
the modern land tenure system affect women’s access and rights to land and extend into the
quantity and quality of household production and consumption, rural differentiation and
accumulation patterns. As hinted in the previous paragraph, it can be argued that dualism in the
tenure systems have further weakened the rights and security of those who (women) face
progressive marginalisation. In the NWR chiefdoms where conflicts over land are intensifying,
and where market forces discriminate against women and men living in poverty, it can be said
that customary land tenure procedure which in the pre-1974 years guaranteed some access and
protection to women is eroding rapidly.
The objective is to demonstrate that the omission of gender related-issues in understanding crises
(violence and conflicts) resulting from property rights in land and natural resources will simply
result in a sort of ‘lop-sided development’. Two hypotheses are argued here. The first is that
rampant land conflicts have become a crucial issue of political instability, social disintegration,
and bad governance as the root causes of all evil in most societies, as well as the reinforcement
of gender inequality in the study area and by extension throughout the NWR today. Secondly, in
terms of gender equality we assume that access to dispute resolution institutions by women is
part of democratic and human rights. The available data were mainly reconstructed from earlier
publications and/or culled from extensive field research by the principal author of this paper,
intermittently between 1989 and 2005.
Following the introductory section which has touched on the gender bias and confusions
discovered in the customary arrangements and modern land law and the ensuing political turmoil
and violence over land ownership rights in contemporary NWR, we next present a descriptive
analysis of the study site. Following that is a discussion of the root causes of the increasing land
competition and rampant violence over land ownership and rights. Before pulling together the
threads of the discussions, we then focus on the problematic in this paper. The major argument is
that gender issues have been largely sidelined and compromised, and control of land has been
retained by existing powerful social groups (i.e. fons, and ‘big men’) 1.

Description of the Study Area


The strategic geopolitical position of Ndop Plain 2 in the Ngoketunjia Division renders it
vulnerable to and affected by the different feuds, whether or not these originated from within the
area. Ethnographically speaking, the thirteen patrilineal and independent chiefdoms identified
there are broken up into two main ethnic groups of Tikar and Chamba origins. The former is the
larger group which is made up of ten chiefdoms – Babungo, Baba I, Babessi, Bangolan, Bamali,
Bambalang, Bafanji, Bamunkumbit – each having its distinct language, but with very similar

1
We use the term ‘big men’ in this chapter to refer to an ascribed high status in the traditional socio-political
hierarchy of power relations and symbolism and/or a combination of achievements in public life such as
education, politics, business, and so on.
2
It is traversed by a national road and sandwiched between the two largest and most densely populated
administrative units, Mezam and Bui Divisions, where coincidentally most of the violent and bloody clashes over
land and resource rights have occurred (see the next section).

225
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
cultural patterns. The latter chiefdoms include Bali Kumbat, Bali Gangsin, and Bali Gashu,
which speak a common Mungaka.
In the research area as elsewhere in the broader region, all forms of customary power relations,
social control mechanisms, accumulation, and distribution and of course, the management of
natural resources especially land, begins and ends with the hereditary fon and all the complex
palace institutions that are associated with royalty. This dignitary and notables still wield many
political, symbolic and spiritual powers. He is the number one title holder in the highly stratified
social, political, economic and religious structures, with various degrees of power distribution
that make up the social organisation of any chiefdom. In the pre-colonial era, the fon also
symbolised the cohesion and solidarity of his society.
Where the formal commoditisation of land has significantly increased – for example, in
Bamessing (Nsei), Bamunka, Babungo, Baba I and Babessi villages – and customary landowners
are requesting a form of payment or key money, and female cultivators are being pushed back
from their pre-colonial and reform positions of relatively guaranteed access to land. This is
because they have little or no power in land transactions, most especially the Consultative Board
for the management of natural resources and settlement of conflicts which in principle should be
put in place.
Cameroon’s land tenure institutions determine the rights and obligations of individuals, local
communities, corporate bodies, and the State in access to land, forests, water, and other natural
resources, and the distribution of their benefits. Land tenure relationships are a good indicator of
social relationships in the local and wider societies. Even though the principal objective of the
Land ordinances of 1974 remains the promotion of development by decentralising land from
small peasant groups through the institutionalisation of freehold land rights or private property
rights held by individuals and corporations, customary tenure arrangements still prevail among
the indigenous inhabitants in every chiefdom. Puzzlingly enough, no mention is made of
upholding and protecting or securing women’s land rights and to access legal systems, for
example, through free legal services or the enhancement of their downgraded status. Another
common weakness of the customary arrangements and modern land law in the country is that
power dynamics within (male-headed) households often make it difficult for the majority of
women to assert their land ownership rights (Mope Simo, 2002).
Women’s and men’s access to land and land rights are still largely determined through
customary tenure arrangements. The rural poor most of whom are women use and value it most,
but it is also they who enjoy the least power. Usually the main threats to natural resources
especially land include: a) unequal social, economic, and political relations which stem from
gender inequalities and patriarchal ideologies; b) inappropriate policies and institutions; c)
actions of powerful vested interests that reinforce gender inequities; d) unrecognized customary
tenure practices; and e) the weakness of certain community organisations which can be described
in terms of gender bias. Arguably, there can be no development without real land rights notably
for women who remain the driving force in the predominantly agrarian and agricultural local and
regional economies.
The history of the NWR has been characterised by numerous incidents of conflicts linked with
land ranging from farmer-grazier disputes to inter-chiefdom bloody land confrontations or as
Kum-Set (1995) calls them the ‘tribal/bush wars’, which occurred especially over the course of
the last two decades. The spectre of conflicts is related to land and resource rights with their trail

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
of innocent men and women and children as casualties, and displacements and involuntary
resettlement of victims on the one hand, and wanton destruction of properties and outright abuse
of human rights, on the other. In recent years, the feuds over land have been further complicated
by increasing evidence of multi-party elections fraud. Both types of conflicts can be described as
‘twin evils’ that are detrimental to social cohesion, peace-building, regional integration and
above all, local governance. The different kinds of damage to humans, animals, and properties
are outlined below.
Starting with the notorious violent clashes between Bali Kumbat and Bafanji in the mid-1990s,
informants in the latter chiefdom argued that three of their kinsmen had been killed, while in the
former it was claimed that the petty quarrels escalated into a ‘bush war’ because their adversary
had seized and killed an eighteen year old boy and cut off his genitals (Mope Simo, 2004).
Official reports stated that 18 people had lost their lives with 14 from the smaller and less
densely populated village, Bafanji. Apart from the unprecedented displacement of 5,000 adults
of both sexes and children, huge quantities of material wealth were looted and/or burnt (Kum-Set
Ewi, 1995).
Fresh duels tagged on land (the scramble for farmland and grazing space) sometimes fuelled by
other undesirable elements with enormous damages have been reported by the private and public
media. For example, it is important to recall the horrible disturbances that occurred between Bali
Nyonga and Bawock, two neighbouring villages in Mezam Division, in March 2007. Over 300
houses were either burnt or demolished, dozens of hectares of full-grown crops cleared off, a
sizeable herd of cattle butchered and more than 3,000 people displaced from Bawock, which
included ordinary men and women, civil servants and pupils of the local schools (Nkematabong,
2007). These acts constituted serious violations of human rights and (individual and collective)
freedoms.

Root Causes of Land and Resource Rights Conflicts


Many reasons have been advanced to account for the different types of land disputes observed in
Ndop Plain as elsewhere in the NWR. Four paradigms are used below to explain the recent wave
of violence over land and resource ownership rights: a) demographic dynamics and scarcity of
land; b) market forces, liberalisation and commoditisation of agricultural/pastoral products; c)
administrative hurdles; and d) the undesirable influence of some of the elite in land competition
disputes, especially the traditional rulers (fons).

Demographic Dynamics and Scarcity of Land


The human population of the NWR is estimated at 1.82 million, spread over a surface area of
17,910 km2. About 72% of the population is involved in (rural and urban) agriculture, with
some160, 000 peasant families identified. The region also ranks third in cattle production. About
500,000 herds are currently reared across this part of the country. The absence of industries,
agro-businesses and large-scale business centres is heavily felt there.
This situation breeds unemployment and increasing poverty, especially of women. In the face of
this difficulty, the rapidly growing population largely depends on farming for subsistence and the
market. In most areas, the elite especially those people in retirement, have also indulged in dairy
farming, buying hundreds of hectares of farmland mainly for the rearing of animals (cattle, goats,
and sheep). The competition for scarce land does not only ignite rampant disputes between

227
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
farmers and graziers, but also spur some ambitious fons to trespass across natural and colonial
boundaries.
This refers to migrations into the area and population increases of both humans and animals with
no changes in the land resource base. Admittedly, human and animal populations have increased
exponentially over the years against a backdrop of greater dependence on the same land area and
resource base which most often has been experiencing rapid degradation and depletion due to
over-use and climate change.

Market Forces: Economic Liberalisation and Commoditisation of Land and


Agricultural/Pastoral Products
The promulgation of the 1974 land law resulted in formal private property rights in land through
direct sales. Consequently, the traditional and modern elites are strengthening their grip over
land. They are also claiming ownership rights over that which rightly belongs to entire
communities as population pressure, environmental degradation, commoditisation and
individualisation are making land not only scarce, but also a reinforcement of gender inequality
and rural differentiation. Traditionally women are greatly discriminated against, manipulated and
even neglected by their male counterparts. The situation is bound to worsen during and after
crises.
The liberalisation of the economy in the early 1990s brought about significant changes in the
national political economy. The ensuing monetary economy and development of a characteristic
pattern of agrarian capitalism has destroyed the subsistence economy and retarded rather than
advanced the ‘productive forces’, and equally set in motion a downward spiralling trend reducing
the ecological potential in many villages. Thus, men and women in the rural and urban areas are
initiating various ‘trades’ to provide them with independent incomes which enable them to meet
a considerable proportion of household expenses and new forms of accumulation in their
societies.
Insecurity of tenure for women due to liberalisation, commoditisation and above all, increasing
inter-chiefdom conflicts provide a strong incentive for scattered farms for food crops and
plantations of tree crops to claim new ownership rights over land. In this light, local traditional
institutions and networks are being strengthened without taking into consideration the interests of
women who are already vulnerable and powerless, with increasing social change and new
technologies.

Administrative Hurdles
Most observers believe that hostilities and bloody land conflicts have dragged on in the NWR in
general, and in Ndop Plain in particular, because of lack of administrative dexterity. Generally,
local administrators say that they face acute financial difficulties to intervene in land disputes.
The 1970 presidential decree that laid out the modalities for intervention in land disputes has
hardly been implemented. For example, it is stated that the finances intended for prompt and
effective intervention are enshrined in the budget of the present Ministry of State Property and
Land Tenure. Most stakeholders are in agreement that such funds have never been allocated. In
effect, warring parties and their municipal authorities are often compelled to beg for the funds
required, a condition which is hardly ever met.

228
Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun

The Meddling of Some Elites in Land Competition and Conflicts


The discussion that follows remains within the structural-historical tradition announced much
earlier in this study and not in opposition to it. This is partly because the forces for change
(internal and external) may affect various ecosystems and social structures differently. It is also
partly because this perspective retains an implicit materialist dialectical focus, since social
relationships between traditional elite (fons) and social entities (chiefdoms or villages) are
viewed as antagonistic and changing. It is also partly because historically, they are based upon
differences in interests and profitable activities. In particular these are elements of continuity in
the ownership and/or control of the productive forces which are patterns difficult to change, and
can become flexible when the structural process of ‘commoditisation’ sets in, in general which is
seen as the marketing of products and capital accumulation.
In spite of the traditional rights inherent in the high status of these dignitaries and/or their
nominal control over sacred, palace and ordinary lands in any given chiefdom, the introduction
of private property rights through direct buying and selling of the commodity meant that most
will sow the seeds of disorder and instability. The change in the atmosphere often signals the
pandemonium and confrontations that ultimately lead to fatal violence, what one keen observer
describes as the ‘tribal wars in the NW’ (Kum-Set, 1995). Even more seriously, it is important to
mention the displacement of victims – sometimes this is to unknown destinations as safe havens
–, the heavy destruction of property incurred mainly by the weaker society, and so on and so
forth 3.
However, it is not redundant to remind readers about the infamous Bali Kumbat and Bafanji
violence. These notorious events did not only get out of control, but the trauma for the victimised
populations of Bafanji can be viewed as one of the worst in the history of the WG in terms of the
fatalities, horrifying destructions, and financial cost (Mope Simo, 2002, 2004). As an overview,
it can be said that the clashes which erupted between the two villages on June 2-4 1995 were
over a disputed piece of land on their common border. The belligerents used automatic rifles,
grenades and tear gas, cutlasses, clubs, spears and poisoned arrows as their weapons.
Officially, 18 people lost their lives with 14 of them from Bafanji. Apart from the unprecedented
displacement of humans, huge quantities of animals and property were looted and burnt. These
included houses, the Bafanji Health Centre, the Cooperative Society building, the Government
Primary School, and a coffee factory which belonged to Mr Ali Nekenbeng. Another cruel
onslaught by Bali Kumbat citizens resulted in the death of a Bafanji farmer, Mr Oscar Puncho,
who was roasted. Independent estimations are in agreement that over 3,000 peasants from the
same village fled for their lives to various destinations even beyond the NWR.
Following these incidents, troops made up of gendarmes and police swooped on Bali Kumbat on
June 22 and in an attempt to install peace and social order as well as to identify the culprits of the
disaster, searched houses and seized large quantities of arms (Kum-Set, 1995). This action was
indicative of the fact that the administration in the NWR had been criticised by the chairman of

3
When the Prime Minister’s envoy, Mr Emmanuel Edou – he was also then Minister Delegate in the then Ministry
of Territorial Administration and Decentralisation, arrived in Bawock on the 19th March, he discovered horror,
vandalism, and cruelty at its worst inflicted by villagers from Bali Nyonga against the Bawock. The traumatised
and homeless men, women, and school children from this neighbouring village sought a safe haven in the
Bamenda Congress Hall, which is a distance of about 25 km.

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
Cameroon’s Human Rights Commission for its tardy reaction to the disturbances. He had also
established without prejudice that the people of Bali Kumbat with the support of their chief were
the aggressors. Throughout the NWR, the perception of this fon was one of stigma and no
sympathy for being directly responsible for the well planned invasion and destruction of a
neighbouring village on the one hand, and for previously shooting and killing one of his subjects
who had publicly complained about his malpractices, notably during the 1992 legislative
elections.
Traditional leaders are taking advantage of administrative hurdles, lethargy or laxity and the
acute financial difficulties that local administrators often face to intervene in such disputes that
perpetuate the upheavals. It is also widely considered that things are made even more difficult for
the administration by the undesirable influence of some unscrupulous elites and retired ‘big men’
who often boast of their unlimited powers at the national level. Thus, these personalities assure
invaders of protection, organise clandestine meetings with villages to elaborate unholy strategies,
and corrupt the decisions of mediating officials. Arguably, these incidents are retarding efforts at
social peace-building, political stability and economic development in the region.

Issues of Gender in Conflicts over Land and Resource Rights


The discussions of gender issues in chronic conflicts over land and resource rights emphasize
unequal gender power relations which hampers women’s social and economic development. This
is because the use of gender analysis is useful to understand gender roles, gender identities, and
gender elations, rather than focusing on the impact of conflicts on women or women’s issues.
The point is that these social and cultural traditions and structures of domination and
discrimination against women permit them to have only limited property rights in land. The main
assumption here is that the prevalence of gender inequality and patriarchal relations during
periods of peace/social cohesion and post-crises hamper women’s social and economic
development, as well as their participation in peace and in recovery and reconstruction.
There are indications from the study site that high levels of rural-urban migration, peri-urban
issues, poverty, farmer-grazier and inter-chiefdom contested ownership and/or access to natural
resources mainly land, and relatively recently, the HIV/AIDS pandemic (which is affecting the
most productive population in the majority of age groups) have increased the role of women in
agricultural production which remains the mainstay of the domestic and national economies
(Mope Simo, 2004). At the same time, it has highlighted the importance of securing women’s
land rights, given that as in most societies in sub-Saharan Africa, gender and access to this vital
resource have been long-neglected in the development discourse.
The majority of women and men of all walks of life living inside and outside Ndop Plain whom
we contacted during the extensive field research, agreed that violence over land is a part of life,
as constant as the sun. Two pertinent questions may astonish any keen observer about the
unfolding events there during the past two decades or so. First, why has social peace-building
and democratic governance amid political turmoil as well as old and new disputes over land
rights acted as triggers for gender-based violence and eventually acquired strong political, social
and economic ramifications related to human indecency and repeated violation of the human
dignity and human rights of ordinary men and the majority of all social categories of women in
the societies investigated? Another question is that even though the neighbouring Western
Region has similar social customs and indigenous structures, is relatively smaller in area, more

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
densely populated, has greater infrastructures and is dotted with more (cottage) industries, why
has it experienced many fewer and less threatening land conflicts? Despite the constant search of
recognised status and economic autonomy by the hard working women of the area, our
observation converges with an earlier idea that “women’s subordination is not the effect of pre-
capitalist or capitalist modes of production, but of gender relations themselves” (Roberts, 1984:
181). These are cultural and historical classifications which irrespective of one’s endowment,
men in their varying statuses as fathers, brothers, husbands, traditional and modern elites, are
able to grasp every available piece of land. In this way, gender inequality and the negative
impact on women’s land and resource rights also enhances men’s accumulation of material
wealth, prestige and political power. This is to the detriment of women’s self esteem and total
development.
It can be said that gender roles concerning land rights, land use and land conflicts have impeded
security of tenure and investments on land, particularly the innovative and technologically
modern rice project that was established in the Upper Noun Basin in the late 1970s. The
production of such a highly valued commodity, reinvestment, and even diversification of food
crops for subsistence and cash and poverty alleviation is thus greatly compromised. This is
because frequent land disputes deprive women cultivators and poor men of land as the main
capital for production. The findings of our study reveal that nowhere in the study site has
women’s access to land been a priority issue in the reconstruction process. Gender inequality,
patriarchal ideologies and symbolism are being used not only as a determining factor about who
has access to scare resources such as land after conflicts, but also as a means for the continuous
domination and exploitation of women. Two examples are used here to illustrate this point. First,
from discussions with informants following the Oku-Mbessa skirmishes over land in 2007, it was
possible to argue that some traditional socio-political structures such as ascribed titles and modes
of behaviour which originally merely had symbolic values had been transformed or assigned a
material significance with respect to old and new lands. Secondly, the long-standing battles over
boundaries and tracts of fertile land rights between Bali Kumbat and Bafanji chiefdoms up until
the 1990s show that gender relations and ideological instances were used not only to determine
who was the legitimate owner of the disputed land, but also as a means of perpetuating the
subjugation and domination of women.
Whether by omission or commission there has been socio-cultural resistance to gender equality
by the local populations, opinion leaders, administrators and nationally recognised personalities
who are sent by government to conduct monitoring and evaluation of post-conflict processes.
Rather, it can be said that they are creating new gender-based power relations and identities
associated with men, who pay scant attention to intra-household and community dynamics for
stability, social order and development. The rampant land conflicts outlined in this paper have
reinforced patriarchal structures, and this, along with post-conflict high-level government
officials’ and politicians’ interventions that promote democratisation, local governance and
regional integration. Such events have not given women and men opportunities to transform
gender relations. Although over the years peace-building and social cohesion has been
highlighted by administrators and special envoys of the Prime Minister and Head of
Government, in practice women’s empowerment and gender equality as the cornerstone of
development never occur as a result of unchanged patriarchal relations, traditional control
mechanisms and social norms. Evidently, the various categories of land conflicts related to
ownership and rights have been imposed on women. The emerging circumstances of trauma,
distress, fear, and helplessness force women to accept their ‘original’ gender roles of

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Regards multidisciplinaires sur les conflits fonciers et leurs impacts socio-économico-politiques
au Cameroun
subjugation, discrimination and above all, gender inequality. Despite the marked gender
inequalities in land and resource rights in peace time and during post-crisis periods, no
conditions of landlessness for women and men as citizens and other gender has been observed. A
growing body of research shows that land conflict is a millstone around the neck of the NWR
and this not only tarnishes its image, but is a stumbling block to its development in the long term.
This is especially because despite the crucial role that women play in the agricultural economy,
they are hardly involved in any stages of the peace and recovery processes. Government efforts
at establishing peace agreements have not offered opportunities for inclusiveness, democratic
reform and gender equality.

Conclusion
Structural and social changes such as increasing competition, specialisations, commoditisation of
land, labour, agro-pastoral products and symbolic capital are occurring throughout the NWR
today. Curiously, the elites are not relinquishing claims to customary advantages such as land
rights, titles, status, co-operation and even domination through kinship, power relations, and
above all, gender divisions. Our assessment of the effects of the numerous land disputes
observed on men and women reveal that it is a critical aspect of the processes of social change
and development and has been set within the context of how land is perceived and used by both
genders during peace, crisis and post-crisis periods.
Women in Ndop Plain chiefdoms have gained new economic roles and political autonomy
during conflicts. This might create new spaces to redefine social relations between and men.
Changes in gender roles during land conflicts are only temporary and not sufficient to challenge
existing patriarchal-based gender identities and relations. The analyses presented in this chapter
demonstrate that women’s land and resource rights cannot be a simple reform issue nor can it be
resolved by decrees. This implies a purposeful and sustained effort to adopt a wide range of
participatory approaches that will lead to gender equality and justice, women’s empowerment,
the promotion of economic growth and the eradication of extreme poverty and the enhancement
of values of citizenship and human rights as the driver or cornerstone of sustainable
development. In terms of social peace-building, regional integration and inclusive democracy,
we think that gender-balanced participation in decision-making processes and various systems of
governance aimed at the creation of a new national land law is important in public policy
dialogue. This does not only presuppose the physical presence of men and women ‘around the
decision-making table’ but even more importantly also refers to the quality of participation, that
is, meaningful engagement that stems from mutual respect for diverse opinions and standpoints.
Women’s and men’s land rights before and after conflicts are not a simple reform issue to be
resolved by decrees. On the contrary, a complete change process which involves the integration
of gender considerations in public consultations and democratic discussions of a new land law
will move the country towards policies that better fit its geographical and socio-cultural realities.
For example, women do not only make up the largest segment of the population in all productive
activities in the rural economies, but they remain the greatest users of land and other natural
resources everywhere.

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Bibliography
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Tuesday, June 12, 2007, 8-9.
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Economy, N° 27/28, (February), 175-184.

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Chapitre 17

DE LA DÉLIQUESCENCE DU PAYSAGE BOCAGER DANS L’OUEST-


CAMEROUN OU LE REFLET D’UNE CRISE FONCIÈRE SUR FOND DE
PROFONDES MUTATIONS SOCIO-SPATIALES

Mesmin Tchindjang, Pierre Kamdem et Casimir Igor Njombissie Petcheu

Resumé
Traditionnellement emblématique d’une organisation rationalisée de l’espace en pays Bamiléké dans
l’Ouest du Cameroun, le bocage accuse depuis un certain temps une sévère déliquescence. Celle-ci
semble apparaître comme le témoin d’une intense pression foncière issue autant des effets du système de
production à caractère rentier, que de la recomposition socio-spatiale en vigueur au sein de ces groupes où
les effets de retour de migration semblent accélérer la remise en cause des stratégies foncières jadis en
œuvre dans ces sociétés.
Ainsi, à la faveur des reclassements de cadets sociaux généralement de retour physique ou symbolique de
migration plus ou moins lointaine, la tacite renonciation progressive au principe d’indivision comme
mode traditionnel de transmission foncière que traduit l’engorgement des tribunaux en litiges fonciers
dans cette région, explique pour partie l’explosion des bocages bamiléké entraînant avec eux les pratiques
traditionnelles anciennes que les modes de vie urbains ne cessent de laminer.
Cette déliquescence des bocages renvoie à une mise en déséquilibre de l’environnement global où les
dégradations déjà nettement apparentes sur le plan physique à travers une accélération certaine des divers
processus d’érosion, ne sauraient occulter les diverses perturbations perceptibles sur le plan économique
et social, interpellant ainsi à une réorganisation d’ensemble de ce terroir dont les fondamentaux socio-
spatiaux nécessitent une reconstruction concertée.

Mots clés : Crises foncières, bocages, Ouest-Cameroun, environnement, mutations sociales.

Degradation of the Bocage Landscape in West Cameroon or a Mirror of a


Land Crisis Based on Profound Socio-Spatial Changes

Abstract
Traditionally emblematic of a rationalised organisation of space in the Bamiléké country in the West of
Cameroon, the hedges exhibit severe degradation for some certain time. This reflects an intense land
pressure resulting not only from the perverse effects of the rental system of production, but also of the
progressive restructuring of socio-space underway in these groups where the feed-back effects of
migration seem to increase the questioning of the land strategies at work in these territories.
Thus, in the context of the reintegration of younger social segments generally by physical or symbolic
returns from more or less distant migration patterns, the tacit and progressive renunciation of the principle
of joint possession as the traditional mode of land transmission which has led to the clogging of the courts
because of land litigation in this area, explains to some extent the changes to the hedges in the Bamiléké
areas, accompanied by the continuous erosion of old traditional practices that reflect the impacts of urban
lifestyles.

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This degradation of the bocages reflects an imbalance of the total environment where degradations
already definitely apparent on the physical level through an unquestionable acceleration of the various
processes of erosion, are not able to hide the various disturbances that are apparent at the economic and
social level, thus challenging with an overall reorganisation of this soil whose space values require a
concerted rebuilding.

Key words: Land crises, Bocage, West Cameroon, Environment, Social changes.

Introduction

Les hautes terres de l’Ouest Cameroun et singulièrement le pays Bamiléké constituent l’un des
milieux du Cameroun où la présence du bocage dans le paysage a marqué les esprits. Ce
paysage de bocage longtemps qualifié de civilisation unique et remarquable en Afrique noire, est
entré dans une phase de décomposition quasi complète. Cette déliquescence ou dégradation du
bocage, qualifiée de «drame de la société Bamiléké» est liée aux causes multiformes et les
conséquences soulèvent des problèmes et des enjeux envir