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MEMORIÆ SEMPITERN/Ë
vuu cr.. MARCI PERAOHON
in Suprcmo Scnatu Cau ſidíci, Wi poſt eja
raram ſinccrè hærcſim in que. narus fucrat, dc'
Rclígîonc ac Líccrís bene mcricus dum vîvcà
rc: s moricns Bíbliothccam Lugd. Coll. S SJ
Trin. Soc. ] E S U annuo Ccnſu locuplctavii:
Ex Cmſn anni r 71:9 —!l

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premær (Ióóc de ClacI7 *azſx
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'dem-md _ et qu; avoit arte' paru" .ru.r- /zg/ raye Je 62 4112.: en H52 .
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c. .…
…M

ï
ST BERNARD
PREMIER ABBE'.
DE CLAI R-VARUX,
PERE ET DOCTEUR
D E L' E G L I S E~

A PARIS,
=Chcz JEAN DE NULLY, ruë S. Iæícques, äſlmaga
Saint Pierre.
~ M. D c c [ſi V.

AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE DZ) 1:01".


MONSEIGNEURÀŸ
LE DUC î

DE BOURGOGNE.

n, ñi.»-_
ONSEIGNEUR; ~
1 -_—
1H \

'\

.Les actions éclatante: du Sdizit, dont j'ex


Poſt! Ïózſtairó* à *vos yeux , donnerez” autrefois
à ſſfurope de grandsffiéctaſles. Les Princes le:
da'
.J o
v~-—’~’~
vñ-
E P ſil S Tſſ R E..
plus illuſtres deſon temps en furentſi-vivement
touchez- 2 qu'ils le cboiſirent pour prcſider à.
tous leurs confl-ils» E9” lui conſierentſnns reſer
've les plus ſecrets. ſt-ntimens ele leurs cœurs..
~C’c’ſípurcesruiſons,M O NS EI GN EUR,
qu’on m’u perſuuólóîque 'vous 'vous pluiriez, au…
recit d'une Wieſifeſiconde en merveilles. Onſcuit'
que *vous ne culti-Uezspus moins les 'vertus wan
eliques _, que 'les *vertus milituires , EF deja
’Egli .eſZ-_rejouit de Fun nutnnt 'que la Nation .
ſe re entde lîſiuutre. On juge pur [u regu/urite” de
'ſivos demurc/Des-duns les routes. de injuſtice, que
'Uous conſultez les lumieres ace lu «vrógreſózgeſſë ,—.
E5' l'on-voit dans les eſſais-de -vocttrfle courage.,
que *vous têtesuni Ænuffiprr? par [Ln «valeur que -
pur le ſunguu Herosſous qui nous -Ui-vons;
lÎuiſigle n’0ſt>
ct De? que plus
'vous en approcher,
Furoiſſeæſur' ſes jeux
les bords ſhnt:
du Rhin,

íblouis aux rayons nai/ſims de 'votre-gloire , EF


les leçgions
plus de _ces Romains.. modernes
à leuzëtëteſſqliiunſilîoÿ ne trou-vent'
que [uc-victoire ne
f* connaît-pus, ED” dont les conquëtes ebuncelóintes,,
tombent ewecſès projets nou-veaux.
Que de quuliteè/pyeroiques , M O N S EñI-'ñè
_ G-N_ E²U 13.', nous a decouvert en_ *vous une:
., cëtmpgne ſi ſiorzſſózntel… Vous.) neue-Zn chaque
. pas. .retruceſiffimagedes grundsmodäles queægozÿxä.
L
EP I-ſiS T R E;
ífudiefflñ on les reconnaiſſait a vocttre intrepidí
te' dans l-e peril ,. a l'étendue' de voctt-re vigilance,,
è la juſteſſe de vos mouvemens. Vous _y avez»
ítífadmiration des peuples , lesdélices del'ar
meſie, le deſeſpoir des ennemis. Nos 'Houſſes ,de-z
Puis voſitre retour ,fiez-es d'avoirvaincuſhus vos-L
ordres >ffimlïlffltlolutoctt triompher que comlvatrezë
E5 nos Frontieres de jour en.jour continuent à
_ſe reculer , cŸe/Ïa vos premiers travauxz MON
S E IG N. EU R z… que nous devons_ tous ces:
Prog-EL…
Apresavoirouvert unectbelléctcarriíre à nor
/

'armes ,s'il vous etait libre de vous abandonner ‘


à vos deſir.: , ..ils vousferaient [Tien-tot voler au ï
de Id de ce Fleuve , devenupar-vous-mëmeëunî '
trajet facile.. Vous reverriez. avecplaiſir dans"
leg-euxde l’Officier EF du Soldat,ces- tranſfvorts '
qui les animent quand ilfaut: vouxolóeirx EF ~
vous_ſuivre 5 C5* vous' feric-Ëparoitre encore [de
même ardeur
tions de au milieu..
laguerre. . ~ duóruitífi'
~ ~ des sgita»
ſi
Mais quoique vous vous repoſíe-Ëauprís d'un '
Träne, ou malgré les efforts de—la jalouſie ,ſeraïs
toiſiijoursle centre de lapaix , vous n’ſi)3 demeure(
Fasñ-dansz-un loiſir-indolent EF ſiſZerileſi~ Vous-ï Êtes;
attentzſifdſiaux-exemples que vous j, voyez, ,ñauxz
oracle: que vousj, EÏZÏBIZÂEËQJÜÛMÆÏZÇÆUËUÎÀF
E P I S T ſſR E:
Ciel 4'086' des reſſi-ntimens *vifs ü* Córítiens, un
Prince qui parſa nai/ſance ,- montre au Ro) ce
que nul de nos Souverains juſtſuïci n’a'Uoit pu
'Iſſiûirſii qui repand lajoye dans toutes les parties
de ce «vaſte Rîyaume , E9” nonfi-ulement affermit
us l’Etat dans ſeifeliczſite preſente,
,- de plus en p
mais annonce encore de loin le bonheur des temps
à rvenir. Enfin, MONSEIGNEUR,
'vous bonorë-Ãles Sciences par une e/Zime qui leur
donne un nou-veau luſtre, E5' par -Uocttre appli
cation d des choſes dignes d'un gin-ie auffiſolide
EF auſiîſublime que le suâtre. j'oſe cffierer,
M O N S EI G N E U R,que dans ces znornens —
que -Uousconſhcrez- d la recherche des -Ueritez,
utiles , *vous jettereÿquelques regards ſur des
'vertus , dont pluſieurs Rays *vos @veux ont eîte”
les admirateurs E9” les tímoins. Ie ſuis avec le
plus profond reſpect',

MONSEEGNEUR,

Vôrrc tres-humble 8c des.


obéïílânt ſerviteur
VILLEFORB.
P .R .E F A C E.
' E U X à qui la lecture des Hiſtoires
originales a fait connoître plus par
” ticuliérement ſaint Bernard, s'éton
nent, avec raiſon, que juſqu'à preſentſon
n'ait pas recuëilli ny mis au jour en nôtre
Langue , toutes les merveilles d'une Vie
qui fait tant dhonneurà l’Egliſe8Càla nañ
tion. Ce qui rend la ſurpriſe encoctie mieux
fondée, c'eſt que non-ſeulement les faits,
mais les bons memoires ne manquent pas;
car tout ce qu'il y a dÏ-Iiſtoriens un peu
celebres dans le douziéme ſiécle, ont parlé
du premier Abbé de Clairvaux, non pour
enfaite exprés l'éloge , mais ſimplement
par la neceſſite de rapporter ce qui natu
tellement enrroit dans leur hiſtoire, &c luy
donnoit plus d'action 8C plus de vie. Dc
ſorte que ſans s'arrêter à la France, on n'a
rien écrit alors en Italie, en Eſpagne , en
Angleterre, en Allemagne où l’on ne dé
couvre que ſaint Bernard étoit le miniſtre
8L ſarbitre de toutes les affaires eccleſiaſti
.,
ques ôc/ſeculieres de_ ſon temps , 8c par conz_
P R TE F A C F.
;ſequent Où .l'on ne trouve une infinité (TE.)
ñveirelnens Où il préſide., &qui ont avec luy
_des relations neceſſaires.. Ainſi les reünir
.tous dans-leur .ordre, ſuivant les rapports
qu'ils ont avec ce grand homme , c’eſt, ce
me ſemble, un .objet digne de la curioſité
-des Fidelles. .le ne préſume pas d'avoir rein
pli parſairementcette idée 3 maisſeſpere du
..moinSſaLe paroître (ain: Bernard tous une
forme nouvelle 8è plus éclatanteſans pour
Iantavoir eurprunté dſiO-rnemens étrangers
-pour donner du luſtre à ſon merite.
:Guiſhde 5_ Les trÜis Auteurs contemporains qu'une
'Âhierrlmd plume -éloquente a pris ſoin de nous tra
BÂÃÈËJRI Îduire , il y a prés de ſoixante' ans , ap
gïoffrqy prennent à la verité quelque choſe, -nraais
ecretaire. . - ~
.ce n’eſt preſque rien en conaparailon de
Mont-muſic tout ce qu’on peut raſſembler. Le Tra
Maître, ducteur cn.- convient luy-lnême dans ſa
P 'F d Preſace , Où 1l. declare qu ,_zls ont Obmzs une
1aſſÎzzſiſiJÃc_Ê_
Bîîfflîd- tres-notable eſg" tres-importante partie de la
?vie ('9' des actions du ſaint ÃÔÔË. Cette tra
ductioneſt accompagnée de trois autrpsli
:vres, qui contiennent des rcunarq-ues ju
-dicieuſes ſur-tout ce qu'a] y_a de plus émi
nent dans ſes vertus., avec pluſieurs ClſiEa~
tions détachées de ſes Lettres , - qui ſont
zçgnnoître leg_ çlilpoſitions dc ſon cœur: Sc
cette
P R E F A C E.
Ÿcctte ſuite convenoit aux trois premiers
livres , qui ne ſont, à proprement parler,
BL à peu de choſe prés, qu'un recit de ſes
miracles, &un panégyrique publie' par des
diſciples 5c des amis qui nous ont laiſſé' ce
témoignage de leur reconnoiſſanſice &c de
leur tendreſſe.
Pour .moy, je me ſuis fait un autre ſyſ
tême. Perſuade' queles faits naïvement ex
epoſez, éleveront aſſez le Saint, ſans queles
louanges le 'ſoutiennent, je les ſuprime au
tant queje puis. @le S'il en eſt échape' quel
ques-unes, elles ſont inſerées dans 'les en
droits que je rapporte de mes differens Au
teurs; mais
déqauſii la narration
iſa-t'elle n’enſideeſt
pas beſoin point ſar
l’être.LeS fi.
gures embelliſſent un ſujet mecliocre 8C ſté
rile , mais où le ſublime de la verité ſuffit ,
Péloquence n’ajouſte rien , 8c Partne reüflit .
que quandil eſtle ſupplément de la_ nature.
Tout intereſſe icy l'attention. La varie
te' des choſes, la dignité des perſonnes ,
l'importance des matieres , le contraſte des
caracteres,
ſi D'abord laongrandeur des ſent-imens.
voit ſe répandre un déluge Orïsífflïï
de nouveaux Martyrs de la pénitence, dont "ÏÎ
la vie pure 8L ſolitaire preſche de toutes CW”
partsſſilluſion des joyesſſſiproſancs &les dou:
i; ‘ e
\

P ;R E F A C E.
ceurs de
loux de lalaretraite. Le l'Egliſe,
gloire deſſ Demon enſuite,
ſeme la di
Ëeï Viſion parmi ſes enfans , le Scniſme la de—
1…_ ſole pendant plus de dix annees, 8C n'eſt
détruit que par un zelé Deffenieur de l'u
-—ñ~—v- rv-v
nité, qui fait ce que les Papes &L les Em—
pereurs n'ont pû faire. A peine le flambeau
dc la diſcorde eſt-il éteint, que Fhéreſie le
Ainzmd 5c rallume, 8C la Philoſophie orgueilleuſe tâ
fflÿgrïſéff che en France de ſoumettre aux ſubti
litez de la dialectique les principaux dog
mes dela Foy. Enfin la Religion attaquée
dans les lieuxde ſon Origine, appelleàſon
ä-a Croiſi. ſecours les Fidelles de]’Occident, qui trañ
° verſent de vaſtes contrées à l'ombre de la»
Croix de _I E S u S-C H R15 T,pour aller com
battre les ennemis de ſon Empire, 8c de
Trahiſon Viennent cependant des Victimes que leurs
ÊÈÏIËÎËÈÆ_ propres _Alliezl unmolent à leur jalouſie.
;ËÃËIÏÎ __ Ces (ÎJYÇFS cvenemens quant1t^e d au
nople_ ñ * tres auſſi mémorables , ne ſont paroitreſur
la ſcéne que des Acteurs illuſtres. Les Son
verains Pontifes 8c les Rois, les Evêques
8C les Princegles
Pécheurs grands Saints
5 tous agiſſent, tous 8cſeles grands
remuencſſ
pour les interêts ou de l’Egliſe, ou de la
politique , ou des paſſions.
_Mais quel contraſte dans les caractéres
P R E F A C EI
.de ces perſonnes 2 On voit un même fiom- s. Bernard
me être tout à la ſois 8C Solitaire 8C Mi
niſizre d'Etat 3 cultiver* les vertus dans le De
ſert, 8c négocier les affaires à la Cour. On GcſaſdEvè_
voit un Prelat accablé du poids des années qu=ld'ſ^n~
.que ſavarice &c Yambition devorent, 6c gſſſiſſmſſſi
rendent auprés d’un Prince le ſauteur de
lïſincontinence 8c de Fimpiete'. Un Chef Pierre . de
d'O :dre Plein _de tendreſſe pour ſes Enfſiansſ, 61W'
mais qui :fentre point dans leurs reſſenti
mens malſondez, 6c qui des objets de leurs
averſions fait ſes plus chers 8c ſes plus par
faits amis. Un Moine qui revoltgla Puiſ- Arnaud da
.ſance Seculiére contre Pautorite' des Papes Bœſœ'
8c de YEglife, 8c veut rétablir dans la Ca…
Pitale du Chriſtianiſme, les Loix de la do
mination
tueux qſſuiPayenne. Un Philoſophe
devient pour les eſprits volup-
abuſez Abailard.
ſoracl-e ,de la Théologie. Une femme qui Héloïſe.
,dans les pratiques 8L ſous le voile même
.de la Pénitenee, juſtifie ſes 'égaremens paſ
ſez , 6c nourrit encore les fureurs de ſes an
ciennes amours. Un ſimple Religieux que :Eugene z
les Cardinaux , à leur' excluſion , élevenc
euzbmêmes ſur leurs teſtes, 6c qui, ſans
artnet' pour _luy les. Princes, ſans exciterla
guerre entre les-différentes nationsgôè Preſ
;que noüjoursexilé de Rome, T6313” ſous
e l)
P R E F' A C- E."
l'obéiſſance du Saint-Siège toutesles Villes»
ôC tous les Domaines que ſes Prédeceſſeurñs».
avoient laiſſé prendre. -_
ñ A l'égard des ſentimens ,— on-çomprendï.
bien,ſans qu'il ſoit beſoin d'en citer d'exclu
ples , que des caracteres de cette nature doiv
'V6115 en produire de grands 8c de rares.
. Mais quoique ces objets ſoient capables
. - ñdTatEacher aſſez par eux-lnêlnes , on peut
encore ajoûter que les temps où vivoit laine»,
Bernardzle trouvent éloignez des nôcres<
d'une diſtance qui contribue' beaucoup à:
- l'agrément 6c à la liberté de Phiſtoire.
(Hand il faut tranſporter l'eſprit du Leo
teur juſques dans l'antiquité la plus reculée;
ileſt peu ſenſible àdes évenemens trop cone
fus, &ſouvent appuyez ſur des traditions .
obſcures ou mal ſuivies. (Hand d'ailleurs
les faits qu’on rapporte touchentde ſi prés
aux hommes du -ſiécle courant, que pour».
ainſi dire , ils en ont été les témoins, diver..
ſes précautions gênent lÎI-Iiſtorienñ, 8c ſoie
pour ménager les autres, ou pour ſe iné
nager luy-méme, ilſac-tifie quelquefois aux
conjonctures preſentes les plus belles veriñ
tezde ſon ſujet. Mais icy rien de ſemblable
n'eſt àïcraindreizaSaint Bernard paroit dans
un_ juſte éloignement', pour quon .puiſſe
~|
-z
L
‘ P R~"E’F’A~C, EFI
jugëe-r ſans erreur de ce qui le regarde, y'
prendre
quent le part
dire ſaſans prévention , 8c par con-ſe
nSſi déguiſement. . _.
_ De plus (Z14 Vie nſc peut* êtrcindiffcrentc à
des Chrétiens. Cſieſt un Pcrcôc un-Docteut-'í
de ſſigliiſies 8C' cesdeux 'nomsï lui con-vien.
nent en tous ſens. L’Egliſe appelle Docteurs P1455"
ceux- dont elle, reçoit làñ dóctrifieëpar:uneïſaiîäâſſſiſi
approbation publique 5c… générale
cout quand ellc_.t’zfl~reponnóîc—_ñlaï -,— . ſur—.-g?°;g;;f;'_
ſainteté.: ' ſi
Elle-appelle Peres ceux que Hanſen-lement.
leur ſcience , leur ancienneté ,lcÇurSzve-rtus,
rendent;'recommàndabiesr ~,‘ : mlaiszrdont -la
Theqlogie eſt plus àdppuÿé-c ſurziP-Ecíriture»
'.55 ſur. ÿla— Tradition, queſu-r les; preuves de
ljécolc.- Ainſi-l'on peut -donñndrxle-_nom de.: ._ n!
Docteurs aux- Saints ,ñqui- par Leur dqctrinczïgïïil”
ſon; devenus _CélÊbJÎÊÃJdîÃÜGËÀÏßÏÉS' Leur?
rnozrt; [mais -le- nqm de -Pcnsùrfèſt ättiibhéæ
ÂFŸÇÏFZCUX-que; leur autorité
\lis lsprzg-tc-,Jnpszte-.nd- rdconnuëëdcñ.
\acnerablcts 528c ſiçlonb
à Fnanicrïñſiñdï.ÛÃÊßÊFLIŸSÔÂQËJÏIËHASHÎŒ-RÏÔYIÏŸ;
gioh Êſt élfligfléfl'dQS-&Lîaíſbnlfflmenÿ Pfiilçïëx
ſêP-híques.. &Bernard azlnerit-élä-ÎÛXSL F2111-
l

!ÎËÊ-\iîſôx Alexandre;
ŒÃŸIŸ-ä-JÏÆMCÎÏC ÏIJLÏ .lui tio-nmzlæpróp
qu'il -eélebäarpóſiuizſi ſa! íœnO-E- V” eſt. l
miſatipri lqrÿqu-'ilzyzlutflîÿarggilefdts- Docí- terra Ï'
ïî-Cuſsv En Izrzhocqnc--J Lhlui confifltnc- 519i”
P R E F AC E—.
quemment cet éloge dans la collecte quïl
Dofíorcgre- illuſtre.
3m"
compola pourlui, où
ſi
ilſappelle un Docteur
Sa qualité de Pere de FEgIÎſea des fon-ſi
demens auſſi-ſolides. On peut juger de la
7 pénétration de ſes lumieres dans les choſes
30.31. ſurnaturelles par deux Sermons ſur les Can
ſi tiques où il parle de l'image de Dieu telle
'qu'elle eſtdanslc Verbe 6c dans l'ame rai_
íonnable, ô: dela ſimplicité de .l'eſſence divi.
ne avec-tant. de profondeur &de convenan
ce que-perſonne , ni avant , niaprés lui, n'a
mieux traité ce ſujet. On doit dire la même
choſede lañmaniereadmirable dont il s'expli
que dans ſa Lettre 190. au Pape Innocent II.
ſur le meritein-fini des _ſouffrances dejeſus
Chriſt pour nous. Onvoit-dahs ſes livres de
_la-.Conſideïation quelle-connoiſſanceilavoit
dela diſciplineôzdeſſs canons eccleſiaſtiques,
ê: il y _confirme _ſolidcmen-tcette ſentence
.du grand S-*LÛOII p, -queie meritdble amomſ
.deïldſînſticcſſ—râñtienr .roulés lesautorítczl apoſtaz
,liquex , 'C9' toute: lé: [aix de: canons.
xablll. ~ On ſçait' que _tous ſes écrits ne reſpirent
.Ibid, —. .que lelangagie du Eſprit, &témoignent
_ i _jen mille' ,endroits combien il étoit verſé
ſi dansſila ſcienceñdesEcritures. Ce n’eſt p—ro—
premene ſſquÎun ,tiſſu ,de paroles détachées
___-._———~——————rí

P R E F A C E.
de l'ancien 8c du nouveau Teſtament ,mais
dont il a ſ1 delicatement enrichi ſes ouvra
_ Ëeriesîlenchâflcttîeî
es, u’elles y aroiſſent
dans leurcomme des ier
lieu naturei);

ll ne ſeroit pas toûjours à propos d'em


ployer indifferennnent ce ſtilc en toute
ſorte de ſujets; mais dans des traitez de mo
rale évangélique , on ne doit pas le deſa—
prouver. Si S. Bernard prend quelquefois
les termes de ſlícriture dans un ſens 'peu
litteral , enſorte qu’il ſemble plûtôt' faire
de ces termes des alluſions ingénieuſes que
les expliquer, on_ peut dire, pour juſtifier
cette conduite , que ?Ecriture lui ayant
paru ſuſceptible dune infinité dïnterpreta
tions. differences
mœurs our l'inſtruction
,_il a cru polilvoir des
en tirer diverſes
ſignifications
des matieres convenables, ſur-tout
, où il ne s'agit pointdans
deſſ
la Foi , mais ſeulement d'orner le diſcours
pour exciterPattention 8c même le plaiſir
des lecteurs ou des auditeurs. i
C’étoit aſſez lacoûtume en ce ſiecle de I1. ſiecle.

faire entrer le ſtile 8c les termes de l'Ecri—


ture ſainte dans tout ce que l'on compoſoit,
mais eu de .ens reüſiſſoicnt. Les uns ſans
reſpeÊier ce? paräles conſacrées les aviliſ~
ſoient par des applications profanes , ou
1
*a
.PI REÏFA-CE. _
pour.. miontrerñ, par un-'e vanité pùerile , que
...la.lecture. desſiLivres ſain-ts leur étoit ſami
.lierç , s'en faiſoient-un jeu_ à chaque occa
ſionſi; dlautres avec des intentions plus épu.
.ré-es les employoient en des matieres graves
.ôc pieuſes, mais ſouvent les plaçoient dans
des lieux où elles étoient comme à la gêne,
bien differemment de S. Bernard qui les
--naturaliſe , pour ainſi dire , en même temps
..quïlles .fait paſſer
-A conſiderer cettedans une terre
multitude etrangere,
dſiex-preflions
de, l’Ecr.iture —répanduës dans ſes ouvrages,
on ne ïſcait qufadmirer le plus ,Aou de l'é;
rendue de la memoire , .ou de la -v-ivacíſite' du
genie. Jamais il ne s'exprime plus noble-î
ment que :lorſqu'il emprunte ?les termes
d’un Pſirophete ou d'un Apôtre , ôçdbr..
dinaire il S'en ſert quand il nous remplit
lŸcſprit de ceszidées -vives 8C couchantes qui
le ſaiſiſſentôc quiPenlevent. ~ -
‘ ' Ou voit encore en pluſieurs endroits de
.Mabill, ſes ouvrages , qu'il avoit preſque autant lû
#W- les Peres que lÏEcriture. Souvent-il ſait l'é
loge de leurs ſentir-miens , 8C de l-eurs perſon
nes, &croute
ſes livres. leur doctrine
O nremarque dans” eſt ſemée
celu-i dans
de la Gróſſz
ce ('9' du libre Arbitre combien il poſſedoit
5. Auguſtin, car tout cetraité nkſt qu'un
' abregé
p P R E FÀ C E. ' v….
. -À-Foregé de la Théologie de ce grand DOI
--cteur ſur cette matiere. On s'aperçoit aſſez
-dans ſa Lettre à Hugues
ne coſin-noiſſoit de S.S.
pas moins Victor , qu’i‘l
Ambroiſe.
Auſſi prend-ilïſoin d'y déclarer qu'il ne s'é
carte pas aiſément de -ces deux .colonnes
'de l'Egliſe. I-l loüe S» Athanaſe dans ſon
Opuſcule ro. contre Abailard , 8c quelque
. .fois S. Grégoire le Grand. Enfin dans la .
concluſion de ſes HO-melics, ſiir les loüan- î
ges de la ſain-te_ Vierge, il confeſſe qu'ils. FW! "A
beaucoup appris des anciens Peres. ct'
Il eſt ſurprenant qu'un homme ſujet à_M_ddbilL -
tant de maladies , -diſtrait par mille ſoins , 1…'
8c charge' de tant d'affaires ., non .ſeulement
.domeſtiques qui -détoíen-t aſſurément ny
;peu importantes , iïy-en petit nombre dans
une ſi randedeſiCongrégation,
des affâircs' “l'Egliſe 8C des mais encore
Royaumes,
ait pû ſuffire à lire tant deV olumes,& àſom.
poſer tant Œexcellens Ouvrages. Il eſt vray
que pendant les -deux années que ſes infir
mitez le ſéparer-ent des obſervances du
Çloître àdeux repriſe-S , il donna ce temps
à l'étude, 8C queles 'ſoins de ſon frere Gé
rard, ſur qu—i il ſe rñepoſoit de tout le gouver
nement extérieur du Monaſtere , lui laiſ
ſerent -bçaucoup de loiſir juſqu'au Schiſmg
1
dd
dlcctgÿícrxcdcp R E iFA .

11a
Pour Parlôſ
z que Pour ccſlſe
, ê?
_ais “ſa ut Cepend
Ëturelu [ÀÛSÏU avec Cÿlnmcniillclgſÿîr,
. 0ñ ,
;Pou ï a ' ſi) Pou ſ c -
couïsñexrr agîſſc divi ublllnſſlté dua taitb»
_O11 juger aordínaire. ne don 5611i:

Viens d-cn a ſans do 5°- nat. des

qu? dans
rloitre ſes ?'°1‘_ſur,l@5uEeP3-r 1c sdc( Earl-Où
oa V13_ je kïë-,Crits de . jc
Pla ’ en saauſſ . “Der à ?ï

Pull'
, .S que , “Îles
cſſcnx' ce].î me
- e 'etPar … ëſcsña
Paſoqu
l-pblen C
9011-.
Co -la qu'il ſagit demon c' ſon Hiſte des”
ne \Ir-cé ï C c ,lnleffl-ÎX,
ſeros Analyſes - \rez fplîcflſacterc
oiſ "’
d - [Îſ - P lÎ-Îſ_ A* c,,

csſhgœffio unctœ Pa ë-lsdansro Ingles,


teZ A” l'eſt cslesl-I'
95 \flutile s'sſſregardée S ccaſioi]
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choſe-I
en &commquſſils convichn
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ſi C ._ des lnêhíc
11C ſe Prlgc Cu F'o
FÃVO , &Üuiíl ‘ ernaïd d-Boſoifinc es'
.ſable Yen av - ’~ ccd Pas
mfflgna mîïïtprëvc “îfflënue dîë ſ°n hf"
31 dſie flag: Peſtſuſpcäus Pouſñlufflſlſczpcuſi
"e 'fle' ', dg, l, ’ ſ

_ _ bc uîëce __ eXa c, _ E64.


un I 3 u e A que
dc … g ſac,
la bligïîa-IÎCC eſt ?a
J 8c . lothéqu ſe

ljetlc, Exo e Cle


rdc de.
'P R E F A C E. ~
ëÜÎtCaUX, du Continuateur de Sigebcrt; de
Guillaume de Malmelbury , d’Oñt-hon de
Freſſingue, de Guillaume de Tyt. Aprés
avoir étudié ces anciens Auteurs , ſay pris
' avec -cffoíx quelques _particularitez dans
les actes 'des Conciles , dans les hiſtoires
.des Papes 8c dans Baronius. Tay lû exacte
ñment .les Annales de Cîteaux , écrites en
;latin par Manrique , Hiſtorien Eſpagnol.,
-ôc jÏavOuë qu'il m'a beaucoup ſervi z car
-quoique ſes penſéesſe reſſentent quelque
:ſois du genie de la Nation , elles m'ont pa
'ñru ſouvent ſi agréables 8C ſi ſolides ,a que
je n’ay' pû m'empêcher d'en faire uſage. Je
n’ay pas moins trouve' de ſecours dans les
Lettres mêmes de S. Bernard,ñoù toutes
les affaires qu'il -a négociées ſont éclaircies
( comme on pourra voir) avec plus de cer
titude 8c. plus de netteté que par tout ail
Fleurs , 8C même où ſa conduite eſt plus na
turellement dépeinte , ôc ſes ſentimens
mieux cx rimez.
Enfin fe me fais un plaiſir de reconnoî
'tre combien je ſuis redevable aux lumiéres
dde 'l'excellent Autheur , de qui nous te
- . nous aujourdffiuy les Ouvrages de S. Ber
nard , enrichis de pluſieurs nouvelles dé—
couvertes, revêtu S de tant déclairciſſemens
î ij
P R E F A C EI
utiiesôc purifiez des mélanges qffiunetraſiñ
ditionignorante avoit introduits. l] ne m’aa
pas ſeulement éclairé par (es. Prefaces 8c par
ſes notes ,. mais par ſes avis, 8C je ſerois.
crop heureux de ne irſêtre point écarte"
des routes que' n’a pas dédaigné de me tra
cer un ſi grand Maitre.
Voilà les Mémoires qui' m'ont. inſtruit:
Aprés cette. déclaration., je ne crois pas.
qu'il ſoit iueeeſſaire d’avertir que cet ou.
_vrage ne mïæparticnt preſque pas; puiſqu'il*
rfefl: compoſií que: d'extraits fidellement
traduits des Auteurs dont je viens de par-
lier ,, ô: que_ je n'ay pas manque' de citer, o.u.
dans le corps du diſcours , Ou-a la. mai: e..
.A pcine--ayëjeajoûté des tranſitions ſimpîzs
8C peu- recherchées. pour lier la ſuite. des
événemens, 8c les aprocher leS.unS des au»
tres. Ainſi l'on ne' pourra: m-'att-ribuer d'a
voir'- à: mon gréſormé: des caractères en'
veuë de ſoûten-ir la curioſité. Je n'ay rien
imagine' pour éleyer certaines perſonnes,
8c pour en rabaifler d'autres.. Si le. :merite:
de lÏAbbé de Cluni. paroiſt. jetter cncer- _
taines--occaſio ns quelques ombres ſur cela-Y
de lŸAbbé de Clairvaux , je n’ay. pas cru-dr»
Voir éviter ces inconvenienuLañ répruta-Î
tiondeS.. Bernard. tiendrait. àbien pend:
…m

'choſe ,’ ſi cesPRE
petitesFAC
concurrentes la fai;
ſoient tomber 8C le Héros n'eſt gueres ilñ
luſtre quand ſa gloire eſt obſcurcie au :noim
dreñ trait dŸun parallele. _
R-ien ne décredite plus une hiſtoire que'
les apologies quŸon y fait entrer. Pourquoy
juſtifier avec tant de ſoin des foibleſſes
- inévitables-à la condition humaine, ôc q—ui
ſe trouvent abſorbées dans un torrent de
vertus héroïques? Ainſi je laiſſe au Lecteur
laliberté de juger ſur ce' qu'il voit , 8c je
ne gêne poin-t ſacréance-;Jîay même inſeré
tres peu” de miracles. jamais peut-ñêt-re il n'y
cut. de Saint dont on enſcache un- ſiï grand'.
nombre ,a &c qui ſoient confirmez par des.
au toritez' plus reſpect-ablcS-aprés [Écriture,
mais ,. outre qu'ils. Ont'- été déja' raportez;
tres exactement dans des- recuëils particuë
licrs ,cela neutre. point dans mon deſſein;
Ie me ſuis préciſement. propoſé de ſuivre,
S.. Bernard dans les ſentiers de l'a jnſtce,
Où la: grace' l'a conduit. Sa'. vie eſt aſſez Fe
condëe en évenemens extraordinaires pour
exciter' l'admiration ,.ñ ſans recourir- aux:
prbdigcs ſurnaturels. Fay crû que de cette:
manière on démêler-oit mieux- ſes exem
ples ,ôc que Pimitation errïparoîtroit moins;
.
llen lux-même ainſi dansum
PREFACEIct
ct5*ſſM²“i“‘ diſcours où il fait l'éloge d'un -grand Tau
maturge de nôtre France. Il dir que ceux
.Ad mm_ devant qui l'on expoſe ,toutes les actions
p… demi; aſſis
ctſ‘4“""d‘ſi“ d’un àSaint., ſontd’un
la table comme autant
Riche, de pauvres
qu’il leur eſt
.Edzmtpau- \ _ l _ _
rem. Díſ- a la VCſltC permis de prendre les alimens
terne inter
_,,—,r,,,ó.v,ſ, qu'on leur preſente, mais non d'enlever les
ſaîſifëîÿzetff; vaſes qui les/contiennent. Enſuite il paſſe
com…
”‘"’ ‘ſi”“' ſed -racles
avec rapidite
qu’il ſe ſur
hâteundenombre
reſſerrerinfini de mi
en deux li
* _gnes,, &Ê qu’il regarde ſelon ſa comparaiſon
comme des vaíes precieux dont on peut
Ëernäaqflde admirer la ricbeſſe de la matiere, 8c. la
nju_ n_ ſ3*: delicateſſe de [ouvrage , mais qui ſont 1n
capablñes de nourrir le cœur. Nali i” bi;
.guard-re ſaporengſtd mirare ſplendorcm.
Quelques perſonnes m'ont repreſente
.que ſaurois du mettre à la fin de cette hi-z
:ſtoire, un livre particulier qui fitcon-noî
tre en détail, 8c par diviſions , 'les Vertus
de S. B-ernaid, ſa foy,ſa charité ,ſon ail
ſteritè, ſa ſerveur , ſon eſprit en .un mot
( ſelon la commune façon de parler. )Mais
.il m’a ſemblé que cela ſe diſtinguoit plus ,
ôc ſe ſaiſoit beaucoup mieux ſentir dans
le cours de la narration , que dans un ex
trait ſepare'. Comme pluſieurs particulari
\
«rez concourent a former le caractere
précis dſſ.’une'PREFKCL
action de vert.u, le lieu,zle tems,
la diſpoſition… preſente , 8L de celui qui la.
fait, 8L de* ceux qui. peuvent y avoir rap- _
port: de même afinque ceux qu’on en 1n——
ſtruit ,en ſoient autant. frappezquïls peu-
vent l'être ,. il faut que ces circonſtances-
ſoient raſſemblées. Lt de-là, vient que dans
un recit detaché du corps de l'ouvrage ,..,
ces peinturesiſont plus la même. force , ni…
les mêmes graces 5 car ou l'on repete des.
choſes qubnavoitdéja-dites, ou l'on ajoû-ñ
te horsñde place celles qu'il auroit- fallu dire-ï
ailleurs. Les Hiſtoriens ſacrez , ni les an
ciens Auteurs Eccleſiaſtiques n'ont point…
tenu cetteco nduiteJamaiS. ils ne manquent
à revêtir un fait dCCC qui montre mieux
la perſonne; 8L peignent toûjours en mê-x
me temps ,SL les dehors de l'action,8L lesñ
ſentimens qui la qualifient', ſans nous ren
V-oyer a rés.cela qui
apprendyre fin de l'hiſtoire,
m'intereſſe pour
plus. Ie nous
ſçay

que d’ha.biles Ecrivains de nos jours ont:


fait de ces ſortes d’additions,.ôc que leur'
methode
en eſt goûtéeà 5 laſſmais
ſo-nt redevables je penſedequ'ils.
fécondité leur? ~
eſprit , &L à l'agrément de leur ſtile..
Que ſi l'on veut neanmoins connoître.:
plus parfaitementfisñBernard , il fautlïétug
q_
P 'R E 'F A C E.
diet dans ſes écrits , ô( ſurtout dans ſes"
Lettres qui ſont une expreſſion_ fidelle de
ſon eſprit , &de ſon cœur. -La traduction
qu'on en a donnée depuis peu au public,
m'a fait diffeter de mettre la mienne au
jour z je -Pachev-ois quand l'autre sïmpri-ñ
moit. Mais .fi quelques-unes de ces Lettres
que je rapporte dans cet ouvrage-cyffllaiz
ſent aux Lecteurs., "le recueil entier ne car
dera
ces 8cpas à paroître
curieuſes avec les
duſſ *Pere notes ,ſçavan
Mabillon dont il
eſt orne' , &C qui contribuero nt ſans doute
à le faire bien recevoir; 6c je ſuivray le
deſſein que ſay de traduire encore des
Traitez 5c des Sermons choiſis du même
Saint, quiſont remplis d'inſtructions Iſioli-Ï
des, 6c tres propresà former .les mœurs,
..u

LA VIE
zx ;:1 muni kcëïfà,
5.-- \. nf»,

LIVRE PREMIER.

I. Sd naiſſance , lnnoblrjſe deſſin origine , le merite defi; Pa


rem ,leurs emplois. II. Son courage @ſii religion deſis plus
tendre jeuneſſe. III. Sa penetration pour lesſciences dansfi-s
Études à Châtillon. IV. La mort de ſh mere U* les vertus
qu'elle-pratiquez dans [es dernieres annees deſiz raie. V. Dzſ—
poſition deſhint Berndrdpour reuſſi-dans le monde .VI, Ses
amis fopcſtnt au dEſſ-in qiiila de ſe retirer. VII. Il engage
ſtsfſireresÜſi-s dmisà Ieſhivre à Ciſeaux. VIII. S. Ber
nard (/7ſes fiere: diſhnt adieu à leurpere. IX. Origine de lot
Congregation de Citeaux. X. Origine de Fzíbaïe de \Î/Ioleſi
mC-XI. Fondatzon de CîteduMX-ILArri-víe de S. Bernard
à Ciſeaux avec trente peóſiinnes._Xlll. Premiere colonie
A
2.», EA". VIE D~E SÏBERNARDË
tirées de Cite-aux. XIV. HBcmardfÃtitfl-?s vœux. XV.. ^
Fondation de Pontign7.XVI.Fondazion de Clairvaux c9"
de Morimond XVILTe-ntarion des Religieux de Clair.
vaux contre S. Bernard. XVIII. Maladie de S.,Bernard.
xDſſflEnle-vemcntde Rolóeztpar les Religieux de Cluny,,
XXAM-igine de la Congregation de Cluny. XXLPTCmlſſf
re colonie tirée de [Qellóbaïe de Clairvaux nommée les trois
Fontaines. XXII. Nouvelle tentation des Religieux de
Clairvaux. XXIIl. Conceſſion du lieu de Premontrífïiite
[Îar S. Bernard d .S, Norbert. XXIV. Origine des chapi-..
tres Genet-aux de Ciſeaux. XXVL .Nouvelle maladie de
ſaint Bernard_

E S fidelles ont toûjours eſtépréve.


nus duneeſtime tendre 8c religieuſe
pour le Saint dont nous nous propo.
ſons décrirelhiſtoire. Cependant il-i
ſiſemble que la pluſpart n'ont eu de luy
juſqu'à preſent que des-idées,_où n'entre point all.
ſez le vray caractere de ce grand homme. En ef).
fet ce n'eſt pas le connoître tout entier, que de
le regarder. ſimplement comme un ſervent ſoli
taire que les travauxde la penitcnce eonſumenc
peu à- peu dans le deſert , ou tout au plus com_
me un Patriarche dans l'Ordre Monaſtique, qui,
conſacre à leſusñChriſt une multitude innombra
ble de nouveaux diſciples. ll ſaut encore le con
ſiderer comme une lumiere , qui-du ſond de la re
traite ſe répand ſur toutes les affaires de l'Egliſe ,_,,
diffipe.. les nuages de_ l'erreur »éclaire les Con»
_fióff ï__í__"__ï~ff

_LIVRE PREMEERI 3
Îſeils des Princes , puriſie les negotiations de
leurs —Miniſtrcs , ôc brille avec éclat dans tous
les grands évenemens de ſon ſiecle.
Saint Bernard nâquit à Fontaines , petit bourg H
.à une demi lieüe de Dijon dans le Duché de l
Bourgogne.- ſon pere S ’appelloit' Teſcelin
~ .‘ 6c ſa me._ f: àïoaèlcäzccäc
ir ,
re Alerte. (Lielques Hiſtoriens modernes ont vou- ſon origine ,
'lu leur faire une gcnealogie celebre , 8c preten- lſfsmïſiïïff,
dent que Teſcelin deſcendoitdes Ducs de Bourgoñ “î “Pl”
gne , 8c Alerte des Rois de Portugal: mais Guillau
me Abbé de ſaint Thierry 8c Alain Evêque d'Au
xerre n’en parlent point, quoy qu'ils nſoublient
rien de ce qui peut relever aint Bernard , 8c ils ſe
contentent de nous declarer que ſes parensétoient
des plus riches 8c des plus qualiſiez du païs. Les Au
teurs qui ont le plus exactement écrit de la no
bleſſe de ſes Ancêtres, nous aprennent que Teſce
lin ſortoit de la maiſon des Comtes de Châtillon ,
ñôc Alerte de la maiſon de—Mombar.-C’en eſt aſſez
pour rendre illuſtre leur origine, ſans remonter
a des ſources plus brillantes , mais qu'on neicon..
duit juſqu'à nôtre Saint que par des routes incon
nuës. Ce qui eſt conſtant c'eſt que les manières
nobles 8c polies qu'il conſerva toûjours dans le
Cloître oû il entra , ſans preſque avoir paru dans
le monde, ne peuvent satribuer qu’à une belle
éducation 8c au ſoin que l'on prit de cultiverha
bilement ſes inclinations heureuſes.
Les emplois que ſon pere avoit dans les Con- W”- 'ü- 5'
ſeils 8c dans les Armées du Prince 8c les occupa- Tb'
A ij
4 LAv1E DE S. BERNARD.
A M1091' tions domeſtiques de ſa mere,ne les empêeherent
\
ny l'un, ny l'autre de S’atracher fidellement a
Dieu. La magnificence avec laquelle ils em
ployoient leurs biens au ſoulagement des pau
vres, leur fit une reputation dont la gloire Hate
aſſez rarement les perſonnes élevées z 8c chacun
d_ans la province les reconnoiſſoi-t pour la reſſour
ce 6c pour l'azile de tous les miſérables. _
!l'em D’heureux préſages précederent la naiſſance de'
z_ Bernard. Sa mere eut un ſonge miſterieux que ſad
pieté attentive ne negligea point; elle conſulta
les Saints du Seigneur , &t ce qu'on luy predit de
l'enfant à qui elle devoitbien-toſt donner le jour
la rendit dans la ſuite encore plus vigilance ſur
ſon éducation.
en eut De ſeptnbfrit
pas un. qu'elle enſans qu’elle
â Dieu déseut , ilvint
lqu’il \ſy

au monde z 8c cette action n’étoi~t point en elle


une ſimple céremonie , la maniere dont elle les
élevoit témoignoit aſſez que le deſir de les ſan
ótiſier en avoit eſté le principe. Comme elle étoit
bien perſuadée que les femmes qui ſont paſſer
leurs enſans en des mains. venales deſavoüent la
nature 8c ne ſont meres-qu'à demy , elle ne ſubñ
ſtitua perſonne à' ſa place pour nourrir les ſiens,
6c fit couler dans leurs veines avec le lait les ſenñ
timens de religion dont elle étoit animée.
Idem. Dans le rang où Dieu l'avoir établie, elle accom
plit fidellement le précepte de l’Apôtre ; ſoumiſe
' aux volontez de ſon mary, elle fit regner la crain.
tie du Seigneur dans ſa maiſonôc partagea ſes oc.
LIVRE PREMÎER; î 5
cupations entre le ſoin des pauvres 8c Finſtru ANdog-r.
ction de ſes enfans. Le premier ſut nommé Guy ,
le ſecond Gérard , le troiſiéme Bernard, dont
nous écrivons l’hiſtoire,le quatriéme ſut une fille
nommé Humbeline , &les trois derniers trois gar—
gons appelle: André, BartelemiôcNivard. Quoy
qu'il ne paroiſſe pas qu'avant la naiſſance des autres
elle ait eu les mêmes avertiſſemens qu'avant celle
de Bernard , il eſt certain que les richeſſes abon—
dantes de ſa ſamille ne ſempêcherent pas de les éle
ver tous comme s'ils euſſent dû s'attendre amener
un jour une vie penitente 6c laborieuſe. Elle leur
inſpira de bonne heure le mépris des joyes mon
daines, l'horreur de la moleſſe 8c de Foiſivetézôc les
accoutuma ſi bien à l'exercice 8c au travail qu'ils
ſembloient faire entre ſes mains ſaprentiſſage des
auſteritez qu'ils ont depuis pratiquées.
La raiſon de ſaint Bernard ſe developa dés les "M'
plus tendres années de l'enfance, 8c dés ce temps 5.,,,’f;,.,,,g,.
il en ſit voir la ſolidité. Un jour qu'il ét-Oit tour-ÎË-sſiſſÿii-Ÿſiſſſi
menté par de violens maux de tête qui luy eau- :ſcïäïèrcicu:
ſoient des douleurs aiguës , une femme impie fut '
introduite dans ſa chambre ,85 luy promit que s'il
vouloir elle le guériroit par les charmes de ſon
arc. Il eut horreur de ſa propoſition , 6c répondit'
qu’il ne vouloir pas être redevable au demon du
retabliſſement de ſa ſanté, ô: que ne ſouhaitant
de guerir que par les ſecours du Ciel, il n'avoir
pas beſoin de ceux de l'enfer. Cette femme ne ſut
pas plûtoſt renvoyée quïlfut delivré de ſon mal,
6 LA VIE D'E s. BERNARD.
ANJOSX
en ſorte que le remede enchanteur qu'il rejetta
loin de luy, ſit plus promptement ſon effet, que
Îjjfſſ” d' 5' ſ1 Alerte
on le luy eût applique'.
toujours occupée des ſoins de ſa famille,
ul- _ 6c ſur tout des prédictions qu'on luy avoit faites
$'P°"°""-'.°'Î ſ ' de Bernard 3 l'envo y ade bonne he U re é \U-
pour les \cm1 au LUCE
Ëfâffifflſîî dier àChâtillon ſur Seine, où de ſçavans Eccleſia
°“²“²“°"- ſtiques tenoient alors les plus celebres écoles de
la Province, 8c cette .Egliſe ſut dans la ſuite déſer
vie par un Chapitre de_ Chanoines réguliers que
ſaint Bernard y établit a la place des Prêtres ſe'
culiers qui la compoſoient. Il remplit parfaite
ment eſſn ce lieu les deſirs de ſa mere , auſſi avoit
il tout ce qu'il ſalloit our réuſſir. Dans cet âge
où l'on preſume ſi ail'e'ment de ſes lumieres , 8c
où la vivacité du genie eſt ſi peu modérée par la
prudence ,ſon jugement propre ne ſut pas ſon
guide, 8c jamais il nhproſondit les veritez 8c n'en
tra dans les routes de la ſageſſe qu'après avoir
conſulté les ſa es; Cette docilité le fit avancer en
aſſurance , 8c es progrés furent ſi rapides , qu'en
peu de temps il mit ſes compagnons hors d'état
'de Fatteindre ô; de le ſuivre. Ce ſut dans cette
Academie qu'il ſit le premier eſſay de ſa grande
penetration, il goûta les lettres humaines 8L tou
tes les delicateſſes des bons Auteurs; mais il n'en
demeure. pas à des études proſaneszil commença
dés lors à lire les divines Ecritures, dont il con
nut d'abord le merite 6c l'excellence ;ſon jeune
cœur s'ouvrir a ces veritez céleſtes ,il faccoutu
LIVRE PRE MIE R. 7
moii: a 'ce ſtile du ſaint Eſprit, 8c retenoit avec AN.io9r.ñ
plaiſir ces expreſſions admirables qui devoient
x
un jour luy devenir ſi ſamilieres. Car quoy qu'il
diſe dans ſes écrits que les arbres 6c les rochers.
ſont les ſeuls maîtres qui l'ayent inſtruit ,. cela; ~
ne doit s'entendre que des accroiſſemens de lu_
mieres. qui luy découvrirent dans la- ſuite les pro.
fonds myſteres de la. divinité 8c les merveilles de:
— la Ieruſalem ſuture.…Ainſi nous n'avons pas be
ſoin de luy attribuer une Theologie immediate
ment inſpirée. Il y a dans ce qu'il a compoſé d'ou;
vrages dogmatiques unefpreciſion &une metho—
de que les grotes 8c les oreſts n’aprennent pas
ordinairement ,-86 qui ſuppoſent que les princi
pes de la bonne Dialectiquene luy étoient pas in-
connus. ï ~ ï I '
Il enrroxt dans ſa dixmeuvieme année ,, lors ÛFFIÆ de 5.
Tló.
qu'il revint de Châtillonà. Fontaine, lieu du ſe- I V.
La mon de
jour 8c du domaine de ſafamille. Il y receut de 2;. mere 8c les
nouvelles
vctêcut que inſtructions- de ſon
ſix mois aprés ſa mere;
retour.mais
On elle ne vertus qu'elle
voyoit Pſûïlqua daug
les dernieres
années de ſzI
paraître
dentelleenavoit
elle déja
de nouveaux-
donné ſide _excez de ſa
ſiſi beaux ſerveur,;ë, vic.
exemples
plus elle aprochoit
dégageoit dede
8c les-travaux ſa&charité
fin, plusſſredoubloient."
ſon cœur ſe ñ

Unñancien Auteur nous raporte qu'elle partoit


Cam' Ana-m”. -
ſouvent de Fontaines , 8c S'en alloit a Dijon par 1m”. 11.15.74,
courir les maiſons des pauvres pour y chercher M112m7.
les malade-s 8c les autres perſonnes affligées Aux
uns ellediſtribuoit .du linge ou des habits, 3ans.
'l
'ſil
8 LſiA VIE DE S. BERNARD.

ANJO9L autres de la nourriture ou des remedes, 8c lcsaſ…


ſiſtoit tous ſelon leurs differens beſoins. Mais ellc
.prenoit ſi bien ſes meſures que ſes pieux exerci
ces ne trahiſſoient point ſa rrirocêeſftie. Pour mieux
eviter les loüan es , rien ne e ai .oit ar l'entre
.miſe de ſes dOmË-ſtiques , tout par elle? même , 8c
perſonne ne ſaccompagnoit dans ſes bonnes
œuvres.
11H”. On ajoûte qu'elle avoit pour ſaipt Ambroiſe
une devotion
as de tendre,
renfermer 8c u'elle
au ſondqde ſonne e contenroir
coeur : car tous
ſes ans le jour conſacré à ſa memoire, elle don
noit un dîner magnifique aux Prêtres du Clergé
de Dijon , 8c des environs , 8c continua cette pra
tique
ſiLe juſqu'à ſa mort.
Saint parut ſenſible à ces marques de ſon
zele, 8c luy
du tems obtint
qu'elle d'être
devoitſſ interieurement
mourir. avertie
Depuis quelques
années elle ne ſoupiroit plus qu'apres la veüe de
Jeſusllhriſt , 8c ſes deſirs ëenflammoient chaque
jour; Une nuit elle eut un ſonge, Où elle crut voir
ſaint Ambroiſe .qui luy annonçoit que le propre
jour de ſa Fête qui étoit proche , Dieu ſatisſeroit
à ſimpatience u’elle avoit de s'unir à luy, l'aſſu
rant
deciſiiſi.u’il
A ne
ſonFaibandonneroit as enperſuadée
réveil elle ſe [NEUVE] ce moment
de
la verité de l'apparition; elle en reſſentir une gran
de joye , 8c vint avec une gayeté ſurprenante de.
clarer cette nouvelle à Teſcelin , à Bernard 8c à
,ſes autres enfans. Ils en furent tous accablez 5 car
ſi
LIVRE PREMiER; 5
-ſi 'leur amour pour elle les empêchoit pendant
quelques momens de croire ce qui les menaçoit AN“°9"Ï
d'un ſi grand malheur , le reſpect qu'ils avoient
' pour ſa vertu les ſaiſoit ajoûter ſoyà ſes preſſenti
mens 6c à ſes paroles. De là en avant elle ne s'oc
cupa plus que des choſes céleſtes , 6c diſpoſoit tout
comme une perſonne prevenuë que ſa prédiction
_s'accompliroit.
Enfin la veille de la ſolemnité de ſaint Am-'lí--ï
broiſe arriva: tout ſe preparoit chez elle à l'or
dinaire pour le repas du lendemain, lorſque tout
à coupelle ſe ſentit attaquée d'une fiévre' violente
6c maligne qui confirma la verité de l'oncle. Le
jour ſuivant le mal augmenta ſi conſidérablement
qu'on n'eſpera plus rien de ſa vie. On luy admi;
niſtra d'abord le Sacrement de YEXtrÊme-Onñ
ction, ſuivant
la munitſi l'uſage
du ſaint de ees pour
Viatique, tems-la , &aprésdans
la fortifier on

le trajet important 'qu'elle alloit faire. Cependant


toûjours attentive 8c toûjours tranquille elle fit
aſſembler les Eccleſiaſtiques ſelon la coutume ,
elle' ordonna a Guy ſon fils aîné de les aller ſervir
à ſa place, ;Sc de les lu amener aprés le repas. Cet_
te fête chrétienne lé celebra parmi des cor-rens v
' de larmes, 8c chacun y déplora 'la perte commu
ne qu'on étoit prés de ſaire. Enſuite ils entrerent
dans la8c chambre
ſerein de laleur
…d'un .air libre malade , qui qu'elleſſalloit
annonça d'un viſage

mou-nir. -Elle les conjura tous de prier pour elle


\
autour de_ ſon -lic , 8c leur dit qu'elle s'unir-oit a
\ B.
Io LA VIE DE S. BERNARD'. ’
Appzgffl_ eux du mieux qu'il luy ſei-oit poſſible. Tandis qu'ils
recitoient des Pſeaumes ſa voix foib-le les ſuivoit
lentement , 6c lors qu'on ne put plus l'entendre ,_
on la voyoit encore remuer les levres 6c marquer*
par les palpirations de (à langue qu'elle continu oit
de loiier Dieu.. Enfin dans le temps qu'ils ache
voient les Litanies pour les mourans , 8c au moñ
ment qu'on diſoit , DeliwrezJa , Seigneur, par les me
L rires de 'vos flæuffrances o* de *t'être croix , elle leva ſa;
main déffaillante pour faire ſur elle le ſigne du
Salut , 8e avant que de l'avoir achevé elle expira..
ſi v
Sa mort ſut extremement ſenſible a toute ſa fa;
DîFP°“‘î°" mille, qu'elle avoit conduite avec tant de lumie
de ſaint Ber
nard pour
réuffir dans le
re 8c de religion, mais Bernard ,ſur quiellé avoit
monde. toûjours eu les yeux particulierement ouverts end' '
fiit plus afflóigé que perſonneLes ſuites de ſa vie fe
ront voir quelles impreffions les enlÎei-gnemenñs de?
cette femme hserdique avoient fait ſur ſon coeur;
Il avoit alors prés de vingt ans,_8c l'on' crut devoir**
commencer a le faire entrer dans le monde..
Toutes les avenues s'en ouvroient pour luy z. cat
s'il étoit incertain ſiir le choix d'un état, il ne'
Mznriq. c”.
pouvoir lïêtre ſur le ſuccés. Les ſervices 6c le credit-ï
mic. de ſon pere le eonduiſoient naturellement aux»
plus grands emplois dans les armées :~ ſon eſprit'
doux 8c flexible Faſſuroient qu'il téufliroir. à lai r

Cour :la magiſtrature oſſroit a ſon genie vaſte? ’


8c ſublime les plus importantes places ,_. 8c ſa pe
netration dans l'es Sciences divinesóc humaines- le'
préparait aux pluséelatanccs dignitez de l'Egliſe-g
LIVRE PREMIER. H
ÎEn un mot tous les talens avoient en luy préve.
nu la forrune-’ .8c cequi
. z eſt
\ encore
. plus
. rareſi, la
fortune ſemblolt diſP oſeea faire valoir tous ſes
talens. Tant de' conjonctures flateuſes ne l'é
blouïrent P Oint ï &c dés q u'il ſe ſouvenoit des in..
.ſtructions 8c des exemples de ſa mere', toute la
gloire mondaine diſparoiſſoit devant luy. Il ſon
geoit dés lors à s'éloigner du monde ;mais le com-z
merce de ſes amis, dont lesſentimens éroient bien
.differens des ſiens , rallentiſſoit ſouvent ſes bons
deſirs, 6c faiſaient
-
ſur luy
z
des impreffions
_,
dange.. F7 'lLd S.
reuſes. Un jour aprés s être entretenu avec eux 1l ſi' '
rencontra par hazard une femme ſui-qui ſes yeux
ſe fixerent quelque tems; Dés qu'il -y t réflexion
il ſe reprocha ſon égarement , ô: pour s'en punir
il ſe plongea dans un étang glace' qu'il vit prés de
luy, 8c d'où l'on vin.: le retirerädemy mort. Vain
queur pourl'avenir de toutes les ſurpriſe; des ſens., ~ 2
i ſortit de ces eaux parfaitement purifié. Il ne _ ,' ~' ~
' ceſſa pas néanmoins de s'armer toujours contre
luy—même 8c contre les autres. Les gracesles plus
vives animoient toute ſa perſonne , 6c le rendoient
encore plus dangereux_ pour le monde que le
monde ne l'était our luy. Auffi pluſieurs fem
mes touchées de on merite en diverſes occaſions
\endirent des pieges à ſa vertu; mais il s'en dé..
gagea ſans en recevoir 'aucune atteinte, 8c les ren'
_voya confuſes de leurs vains efforts. On voit pour
tant par le ſtile de ſes lettres, 6c par les ſentiments
répandus dans ſes écrits, que naturellement il
a ‘ Bij
'zz LA VIE DE S. BERNARD.
'AN.1o9r.
avoit le coeur ſenſible , 8c que s'il le déſendit ſi
bien,c'eſt moins au tempérament qu'il ſaut l'at;
tribuer qu'à la grace qui ſut le principe deſes vi:
ctoires.aNous
naires avons
raporter ſurtant d'évenemens
leſquels extraordi
il fſſaudranous »éten
dre, que
mieres nous de
années paſſerons rapidement
ſa vie. Les ſur les qu'il
ſréquctens aſſauts pre'.

avoit à ſoutenir contre les ennemis de ſon inno


-cence, commencerent ä l'allarmer-, ſes idées de
ſolitude ſe retracerent P lus vivement z 8c dans le
ſein l dela_P roſP ericé
, , ,la P lus com\ P lette
_ z il forma
la reſolution de s éloigner tout a ſait du monde.
La retraite de Cîteaux luy parut un azile où ii
-pourroit
des Saintsſequi
"cacher entierement,
Fhabitoient 6c les exemples
luy fſiaiſoient regarder
~ce ſejour comme un Ciel au milieu de la terre.
VI.
Ses amis säperceurent de ſon changement, 8c dés
Ses amis s'o~ _ qu'ils furent aſſurez qu'il vouloir ſe retirer parmi
poſent au deſ
ſein qu'il a de ces hommes admírables , ils mirent tout en uſa:
ſe retirer.
ge pour l'en détourner. IIS luy ſournirent dagrea —
les occupations , ils Fengagerénrſur tout dans
des études curieuſes, comme lus conformes a
ſon caractére; 8c pour luy in ſſÊirer l'envie d'en
faire toute ſon aplication , 'ils luy expoſerent corrr—
'bien les ſuites en ſeroient honorables pour luy.
-La tentation étoit ſpecieuſe pour un cœur flexi
ble *comme
ierſſnent Ie ſien, 6c
des grandes d'ailleurs
choſes. touché
Deplus ils luynaturel…
repre..
Manríq- I”
N111 ſentoient que les hommes n'étoient pas nez ſeu
lement pour eux mêmes, mais pour la republñz
~ L ~\
LIVRE PREMIER." zz
que 8L pour le bien commun de l'Univers; que
des Moines enfoncez dans un deſert éloigné de APT-WW
cout commerce , ne rendoient ſervice à perſonne
ny par leur ſcience , ny par leur exemple -. que
ſous le beau nom de contemplation Celeſte , ils
ëabandonnoient quelquefois a une indolente oi
ſiveté , ſe repoſant ſur les liberalitez des gens du_
monde , 8L devenaient de cette ſorte indulgens
pour eux-mêmes 6L incommodes pour les autres;
qu'au reſte un jeune homme comme luy ſi diſtin-z
gué par ſon eſprit 8L par ſes mœurs, &donné de
Dieu, à ce qu'ils croyoient, pour la gloire de ſa
famille 8L pour l'utilité commune , n'etoit pas dez
eſtiné pour conduire une charuë dans un champ;
qu'il y avoit aſſez de gens propres à cultiver les
,campagnes 8L à qui l'on ne pouvoir donner d'au..
tres emplois , mais qu'il étoit redevable de ſes ta,
lens au bien public , 6L que s'il enterroit les dons
receus du Seigneur, il deviendroit coupable de
la damnation éternelle qu'il aprehendoit ſi fort.
Ils ajoûtoient que dans le monde on y pouvoir
garderlcs divins préceptes 8L les conſeils de la
plus haute perfection ,_… &L que l'es exemples qu'il
y donnerait ſeraient un ſpectacle qui converti…
roit pluſieurs perſonnes : que le ſolitaire ſembloit'
pféferer ſon propre Salut â.- la gloire de Dieuſic'
ne pas ſe. ſoucier que les autres Yoffenſent pour:
v-eû. ,qu'il ne Foffenſe point, 8c qu'enfin Ieſusñſ
Chriſt en donnant miſſion â ſes Apôtres, qui.
_étaient les prémices de ſon égliſe, ne les avoir;
.4 LA VIE DE S. BERNARD.
pas envoyez dans les deſerts, mais dans les villes.
Ces raiſonnemens qui d'abord n'avaient guere
.touché Bernard , Yébranlerent peu a peu; il en
examinoit la ſolidité- 8c tâchoit de découvrir ſi
Dieu ne luy parloir point par ſes amis. Il ſe diſoit
qu'il étoit de la prudence de ne rien enrrepren;
dre témerairement, 8c qu'il falloir peſer les raiſons
de part 8c d'autre, enfin il ſuſpendit ſon deſſein
pour quelque tems, 6c s'il ne recula pas en arrié.
re , du moins il voulut Voir ce qu'il avoit a Choi;
ſit. Il commençait même à trouver quelque
-vray-ſemhlance dans les conſeils qu'on luy don
ſloit; plus il y reflechiſſoir, plus ils luy paroiſſoient
ſolides, 6c il ſentoit je ne ſcay quel 'plaiſir à s'y
laiſſer perſuader. Peut-être l'auroient—ils entiere
ment rengagé dans le monde, ſi le ſouvenir de ſa
mere s’emparant tout à coup de ſon eſprit , ne luy
eût donné un nouveau courage. Il sîmagina l'en
tendre luy reprocher qu'elle ne l'avoir pas inſtruit
à. s'amuſer aux biens ſrivoles qui Farretoient en ſi
beau chemin, &c il n'en fallut pas davantage pour
le determiner. Loin que les diſcours de ſes amis
puſſent encore Yémouvoir , il devint ſi bien le
maître de leurs ſentimens u'il leur en fit a tous
prendre de ſemblables ÃUXËCHS. Ce filt en cette
occaſion que' ſaint Bernard donna preuves
popr la premiere ſois du pouvoir qu'il eut
toujours ur l'eſprit des 'autres hommes 8c de
cette ſuperiorite de raiſon qui le rendit publi
quement l'objet de l'admiration generale , _ſans
LIVRE PREMIER. rs
Yeſtre
Il ſe en ſecretd'avoir
ſouvint de la Oſſüy
jalouſie.
d-ireſiä ſes amis que ANÛIOJÏ
VII'.
Tes hommes ne naiſſoient pas ſeulement pour eux. ll :nuage
freres Ëc ſſfesſet
mêmes, mais pour l'utilité comm-.une , 8e il crut ne' amis à le ſuſe_

pouvoitpnieux profiter de leur avertiſſement qu'en vt: ËCÏ-Œïfllp


travaillant à les faire tous entrer dans ſon deſſein
8c à lesñ emmener avec luy. Il ſongea d'abord à ſes
freres comme à ceux. dontle ſalut le touchoit plus
ſenſiblement, mais l'en-tre riſe n'était pas aiſée. Le
premier 6c le dernier ſem lorient ne pouvoir être'
du nombre -, l'un étoit marié, l'autre tro jeune.
Le ſecond nommé Gerard ,ne devoir pas lily donñ
ner plus eſeſperance. Il ſei-voit ſon Prince dans
ſes armées,, il aimait la gloire , 8c de jour en jour'
ſa reputation dcvenoit plus éclatante.. André ny
Bartelemi qui ſuivaient Bernard n'y paraiſſaient:
pas mieux diſpoſez. Le plus âgé' ſe trouvoit déja:
dans le ſervice ,l'autre etoiñt preſt d'y entrer. De'
plus comment prétendre leur faire abandonner'
Leur pere 8c le river dans ſa vieilleſſe du ſecours
de tous ſes en ans ë- Ces obſtacles ne rebuterentï
point nôtre Saint ,4 il commença par 'gagner ſom
oncle Gaudry , homme puiſſant 8c ſur qui. la na.
cure 6c laBartelemi
faveurs.. fortune avoient
touché deréEin
andu toutes leurs
exemple,au lſiieus
d'entrer dans les troupes, &ſengagea par les avis:
de ſon. frere dans la milice de Jeſus-Chriſt. André
qui ſe voyoit dans ſemploy ,_ rcceutlàgpropofitiom
de Bernardéayec
mruncnt peine ,ôcne
laiſſévaincre,s’il neſefiîctt
ſe ſerait' pas appa
pas aufliſirepreë
i6 LA VIE DE S. BERNARD.
ſenté ſa mere, qui jettant ſur luy un regard d'in;
AN. un.
dignation le determina, comme il l'avoüa luy_
Alam-ig. a”.
U12
même. Guy l'aîné de tous ,que les engagemens
_du mariage , dit [Hiſtorien , rendaient peueêtre
plus aiſé a erſuader qu'un autre,ne pouvoir y faire
conſentirſg. femmqôcen effet le moyen d'exiger un
tel conſentement d'une jeune perſonne 8c de l'a;
bandonner ſeule aux ſoins d'une famille déſolée?
.Cependant Bernard predit àſon frere ou qu'on la
gagneroit ,ou qu'elle ne vivroit pas encore long
tems.
queſſleElle
Saintreſiſtoit
alloit depourtant toûjourzs;
tous côtez maisdes
raſſembler tandis
diſ
ciples àjeſusñÇhriíhelle ſut ſurpriſe d'une maladie
qui la reduiſità l'extrémité. Elle crut ſans heſiter
que Dieu la puniſſoit de ſa reſiſtance, 8c ſit venir
au plûtoſt Bernard 5 _elle luy en demanda par;
_don 8c fut la premiere a Yaffiirer qu'elle conſen
toit au deſſein de ſon mary. On les' ſepara l'un
8c l'autre ſelon les loix eccleſaſti 'ues ô; _civiles ,
_Be afprés qu'elle eut fait voeu de ghaſieré ,elle ſe
ren erma dans un Monaſtere _de Religieuſes où
elle vécut tres-ſaintement. '
q La converſion de Gérard ſut plus difficile que
çclle de tous les autres. ,Ses grands emplois a la
guerre, -ôc 'l'eſtime univerſelle qu'il s'étoit acquis
ſi , étoient .de puiſſantes raiſons pour le retenir.
A la premiere nouvelle dela réſolution de ſes fre
. res il s'en moqua comme d'une leger-eté ;Se rejet
_ta tous leurs avis. Ie vois bien,luy dit Bernard,que
lafflíctipn ſeuls vous fera .comprendre le gun
' ' eur
LIVRE PREMIER; ;r7
beur oû nous vous invitons- re arez vous donc, ANA….
I

ajoûta-t
ſon frere,-il en ien-toſt
5. voir ortant lapercer
main cet
ſur endrdſſit
le côté par
de

un dard qui ſera paſſer juſqu'à vôtre cœur le con


ſeil ſalutaire que vous mépriſez; vous aurez peur
de mourir , mais vous guerirez. Gerard a depuis
avoüé que rleſair dont ſaint Bernard parloir , il
croyoit déja voir ce dard luy entrer dans le corps. gzilüd- ï
Cependant ſans s'arrêter alor-SIL ſes predictions,
il ne manqua pas d'être du premier détachement
qui fut fait !pour attaquer l'ennemy. ll y fut bleſ
' par une eche venue' de loin, qui luy ſit une
profonde playe dans le même endroit oû ſaint.
Bernard avoit porté la main , 8c le mic .d'abord .en
état de deſeſperer de ſa vie. Il ſi: ſouvint de la
prediction, 8c en faiſant .a ſes dépens ſexperien
ce , dans le tems que les ennemis le menoient
priſonnier, il s'écria par deux ſoispffe mcfizis moine
de Ciſeaux. On le conduiſit dans la priſon au fond
d'un cachot où on le chargea ,de ſers. Comme
ſon ſrere l'avoir aſſuré qu'il ne mourroit pas , il
eſperoit toûjours
bien fondée; un jour
carun peu, il8cſiſe ſa confiance
trouva éroit T"
tout à .coup Guilhdet,

miraculeuſement guergôc même en état d’échaper


de la priſon. Dieu qui l'avoir dégagé des liens
ſlerui plus
ſattachoient
long-temsaudans
monde
les ,ne l'e voulut
chaînes, ô; lepas
mitlaiſ
en
liberté d'aller joindre cette troupe de ſerviteurs
fidelles qui le redemandoient _au Seigneur par
_leurs
i prieres.
i C
1S?
LA'VIE DE S. BERNARD;
AN. 1…… Peu de. jours aprés que Gerard eut eſté réuni
avec les autres 8c confirmé dans la reſolution de;
les ſuivre, ils entrerent par occaſion dans une
Egliſe où on liſoit alors cet endroit de ſaint Paul,,
ÜZEW eſt ſide-lle dy* il acbwera en 'vous l'on-orage qu'il a
commencé. Bernard receut ces paroles comme ſis'
elles luy fuſſent venuës du Ciel ,85 elles l'affermi—
rent tellement dans ſon deſſein , que ne' ſe con
tentant pas des conquêtes domeſtiques ,il crut.
dés ce moment devoir raſſembler avec ſes freres.
le plus de ſes amis qu'il pourroit. Il devint tout_
un autre homme, 8c ne parla plus des ſciences…
profanes 8c des amuſemens du ſiecle -dont il S'en~
tretenoit encore quelquefois par complaiſance..
Tous ſes diſcours etoient de la courte durée de la:
vie , de la vanité des joyes du monde , de la.
rapidité des années, de la certitude de la mort 8c
de l'éternité des biens ou des maux qui- la ſui-
vent. Le nombre de ſes compagnons sätugmen
toit' , 8c ſes paroles faiſoient ſur les cœurs des .im
preſſions ſi vivesôc ſi ſoudaines,_ que dés qu'il
f paroiſſoit les- meres cachoient leurs enfans ,les
femmesrerenoient leurs maris, ô: les amis ſe déñ.
tournoient
voit paſſer.. mutuellement _des lieux par
ſ où 'ilp dee.
AIë-ui” d' All#
cfflmſi,, De tous ceux. quîlconvertit , Hugues-flic ce
f,Z251" 4* luy qui luy donna le plus de_ joye. Il éroit de.
la maiſon des Comtesde Mâcon; mêmes incli
nations , même âge , mêmes études les avoient
étroitemens unis. Ce jeune homme. étoit ne'. dans
LIVRE PREMIER. ' ſ19
'le ſein des richeſſes , 8c ilen ſça-voit ?uſer noble
ment. L'étenduë de ſon merite ſe -dévelopa-du, AN. un.
;rant le cours de ſa vie, oû il eut occaſion -de le
faire paraître_ dans la fondation de l'Abbaye de
;Pontig-ny ;dont il ſur Abbé, dans le gouverne.
\nent de l'Egliſe d'Auxerre qu’il 'eut enſiaite _, 8c
dans les négociations qui -lu-y furent confiées au
prés du Roy Loüis le jeune , 8c du pape .Eugéne
zrroiſiéme. Comme alors il ne connoiſſoit gueres
la vertu que ſous 'l'idée d'une _probité morale, le a
changement .de Bernard lafligea ſenſiblement;
8c comme ſi ſon divorce avec le monde eût eſté
une veritable mort , il ne ceſſoit de pleurer la_
perte d'un ſi cher ami. Tous deux chercherent
a ſe voir ,mais par des raiſons ſort oppoſées. Lors
qu'ils ſe joignirent, ils commencerent leur en
-treveüe par des torrens de larmes, que des ſour
ces bien differentes .ſaiſoient couler. zIls furent
.quelque tems _ſans ſe rien dire 8c ?ine :faire autre
choſe que sattendrir l'un l'autre parleurs regards
6c par leurs ſoupirs. Ils parlerentenſinfflcchaicun
rit ſoin de ſe défendre. Ils comparerent enſemñ
ble leur different ſort , 8c tandis ;qu'ils faiſoient
.valoir leurs raiſons ,l'Eſprit de .verité caché ſous
les aroles de Bernard sïntroduiſoit dans lezcœux
de En ami. Il ne .l'ont pas plutôt &touché , que
toute leur converſation changea de face. Ils _ſe
lierent par de nouvelles proteſtations d'amitié ,
8c jurerent enſemble de mener une vie ſéparée du
monde , qui .les uniroit plus fortement que ja
mais. ' C ij

—~—n—~ñI-—1—
LA VctI Eſi DſiE S. BERNARD'.
.Z0

Peu de jours aprés on- avertit ſaint Bernard qu'a


la ſollicitation de quelques perſonnes Hugues
avoit changé de ſentimens. Il ſe tenoit alors prés
de Maſcon une aſſemblée d—'Evêques,8L le Saint,
comme S-'il eût voulu les viſiter , s'en ſit un pré.
texte pour aller chercher le deſertcur. Mais ceux
qui Favoient détourné l'obſedoi’ent continuelle
ment , 8L ne virent pas plûtoſt venir Bernard qu'ils
environnerent leur conquête 8L ôterent au Saint
tout ouvoir de Faborder. Dans l'impuiſſance
où il e vit de parler a Hugues , il offrir en ſecret
à Dieu de ferventes prieres , 8L toutä coup le Ciel
ſe couvrir de nuages, d'où ilſortit une pluie abonffl.
dante, qui les fit tous fuir 8L les diſperſa dans le
prochain village; car ne sattendant nullement
aî cette inondation ,ils s'étoient aſſis au' milieu
de la campa ne où la beauté du jour les avoit in*
vitez de s’a embler. Dans cette confuſion Ber
nard retint ſon-ami , 8L d'un air guay mais domiæ
nant : Hugues , luy dit-il , vous eſſuyerez icy la
plu-ye avec moy. Dés qu'ils furent ſeuls Dieu renë- —
dit à l'air ſa ſerenité, aprés avoir rendu le calme
à- leurs- cœurs :' ils renouvellerent en' ce lieu leur
alliance', 8L ſe” confirmerent dans leur deſſein
d'une maniere qui futdeſormais inébranlable.
Leur' troupe ſe multiplioit toûjours, 8L ceux
dont les moeurs étoient differentes nëoſoient plus
ſe joindreà
lon,où eux. Ils prirent
ils ëétablirent 8L oùune maiſon à Châtil
ilcts eſpéroient de s'a
croîrre encore, parce qu'on y tenoit les études
LIVRE PREMIER. 2x
de Ia Qland
moi-s. Province.
ils ſeIlsvirent
y demeurerent
au nombreſix
de ou ſept, AH ſi
trente 1113T:

ils jugerent qu'ils ne devoient plus différer de ſe Ïzctſſſ" 'ſi'


rendre a Cîteaux, 8c que des gens deſtinez' au de
ſert n'étoient pas propres a ſaire un ſi long ſejour
dans le monde. Comme Cîteaux avoit peu d'é—
tenduë , ils craignirent qu'il n'y en eût pas peut_
être aſſez pour les recevoir tous z ils ſe détermi
miner néanmoins a leur départ, 6c ils en-fixérent ’
le jour. Outre le ſrïere aine de Bernard, il y en -,
avoit encore quelques-uns de leur troupe engagez
dans le mariage. Leurs- femmes touchées" de leur
exemple 6c par une conduite divine , ſe trouve'
rent diſpoſées ä- cette ſeparation, 8c aſc conſacrer
à Dieu de leur côté dans une retraite' que ſaint
Bernard prit ſoin d'établir dans le diocéſe de
Langres avant que Je partir. C'eſt ce qu'on ap.
pelle aujourd'huy le Monaſtere de Iulli, 8c où ſe
retira Humbeline aprés ſa converſion. Les Hiſto'
riens regardent cette fondation comme le pre..
mier Monaſtere de Religieuſes de L'Ordre de Cîä.
:eaux,
Aprés que l'es femmes 8C quelques filles de ſes Gſſniüngud'
fidelles amis ſe furent retirées dans-ce lieu ,ñ ſaint """"""ë
Bernard prit ſes freres avec luy , 8c vint en dil-iñ- flÎÎſſſſfſW
ger-ice au Château de Fontaines pour" y recevoir V…
la benediction paternel-le. Il y avoit l-onîg—tems nſfjîîj, *fg*
?ne Teſcelin voyoit les préparatifs de ce voyage “Fr” diff-w
,
&ſ15 neanmoins _ _
aVOlſ ,_
q PſCPaſCI' ſOn cœur adieu a*l:m:
lïœ-

ſouffrir avec conſtance- un-aſſautdont- il étoicñ me..

>-—1ï———~—
~2.-2. 'LA VIE DES. BERNARD.
A N. luz.
nace' depuis prés d'un an. Perdre cinq enſans en
un jour , 8c aprés .auoir vû ſa maiſon toute éclai
rée de leurs vertus , la voir ſoudainement privée
même de leurs perſonnes, Voir tous ſes apuis tom—
.ber , &toutes les eſperances pour ſa poſterité ſe
Pleädrïcdc reduire au ſeul fils qui luy reſtoit , c'était plus
i ſi ſiſi ſideiſiſ óſi dſ e ſa qu'il n'en ſalloit pour abatre le courage d’un.—hom
ËÃÏÃÏJÏÎÏJÏQÎ me déja courbélous le poids de ſes années. A leur
“F” "°’"- entrée l'appareil de cet adieu luy ſaiſit le cœur .;
.il jetta ſur eux des yeux reſque éteints, ſa voix
ſe erdit , 8c toute ſa perämne demeura dans une
déſæiillance univerſelle. Cependant Humbelinc
dont la douleur étoit ou lus courageuſe ou . lus
impatiente, fit retentit ſes .plaintes contre (iiint
Bernard qui l'avoir toûjours aimée plus que tous
ſes ſreres -, elle luy dit que s'étant plus appuyée
.ſur luy que ſur aucun autr elle étoit ſurpriſe
qu'il devint la cauſe de tous S malheurs Où elle
alloit être abandonnée; qu'il jugeait bien qu'
.aprés avoir perdu leur mere , elle ſe trouvoit at
tachée par devoir auprés d'un pere déja vieux 6c
-deſtitué de toute compagnie 8c de tout ſecours,
jgfdŸfflfflî' à la reſerve d'un enfant; que tout ce qu'il y avoit
dans leur famille de meilleur 8c de plus propre
au gouvernement des affaires s'alloit enſevelir
dansplus
les la ſoibles
ſolitudereſtoienſit
, tandis dans
que les moins ,ôc
le monde habiles
qu'en8c
fin elle les ſuivroit volontiers ſi Dieu le lui inſ
piroit , mais qu'après tout quand même elle en
auroit la force &c la grace , elle croyoit devoir
LIVRE PREMIER. zz mn

Kzs ſoins aux infirmitez de ſon pere 8c a ſéducañ. A Nx

dort du jeune Nivard. Saint Bernard laiſſa tom


ber ſur luy cet orage, 8c ſes freres 8c luy ſortirene
le plûtoſt qu'ils purent. Guy remarqua Nivard
qui joüoit dans la place,& luy dit en paſſantzAdieu,
nous te laiſſons maître de tous les- biens de la;
maiſon. Vous. prenez donc pour vous le Ciel , re..
prit l'enfant ,_ 8c vous ne me laiſſez que la terre .>
le partage n'eſt pas égal. A leur retour a Châ
tillon ils en trouverent un- de moins dans leur
troupe ,mais ſon infidélité ne les empêcha pas
de partir ny d'aller tous avec joye ſe jetter aux
pieds d'Etienne Abbé de Cîteaux, 6c luy deman
derent- d'être admis au nombre des Saints qu'il"
avoit ſous ſa conduite. Pour faire mieux com
prendre le merite de leur entrepriſe, 6c pour
eclaircir beaucoup de choſes dont nous ſerons
obligez de parler ,_ il fautrepreſenter icy de quelle
maniere on vivoit" alors à Citeaux , 8c raporter
ſuecinctement l'origine de cette fameuſe congreñ
g ation. .
Saint Roberten .
fut le fondateur 8c le premier. Off- _d
Abbé. Il nâquit en Champagne, de parens illu- 19 cſſË-ßÏ-.gï
ſtres par leur nobleſſe &par leur vertu ,… qui l'é.- ÎLÏZQΔ c"
leverent- auprés d'eux- , 8c le firent inſtruire dans ſ
les lettres humaines 6c dans tous les devoirsde ſa'
Religion. Dés ſes plus tendres- années il goûta
_les veritez éternelles, 8c' plus il' croiſſoit en âge ,
plus ſon cœur s'attachoit à Dieu.. Il prit enfin; la..
'réſolution de s'y_ conſacrer-entierement: dans la;
2.4. LA VIE DE S. BERNARD.
L), N ſ ſolitude, 8c ſes parens n’oſerent s'y oppoſer. Ainſi

102.4. n'ayant encore que quinze ans il ſe retira dans


unAbbaïe de Benedictins a-pellée Montier-la-Cel.
le, prés de. la ville de Troyesll y devint l'admira
tion de tous les Religieux , qui furent tellement
eſſbloüis de ſes lumieres, 8c touchez de ſon éminen
te ſainteté, que ſans avoir égard äſon extrême jeu..
neſſe, ils ſélurent Prieur au bout de quelques
années, Dans cette Charge il continua toûjours à
mener une vie angelique 8c à ne ſoupirer qu'aprés
les biens celeſtes, '
Peu de tems aprés on le ſit Abbé de ſaint Mi
chel de Tonnerre,où il ne trouva que des eſprits
indociles 'a la regularité qu'il leur inſpiroit. Les
_relâchemens de cette Abbaye mortifioient beau
coup ſa dont
ſ naſtere ſerveur
on , l'avoir
6c luy _obliſgé
ſaiſoient
deregretter le Mo,.
s'éloigner,
Il ..y avoit alors dans le de -ert de .Colan , pas loin
\
,de Tonnerre , ſept l-_Iermites ui socçupoient a
loüer Dieu , 8c vivoient enſem le ſans avoir de
cheſ. Inſtruits du merite de Robert, 8c peut-être
- de ſes dégoûts dans ſon Monaſtere ,ils vinrent
'le prier de ſe mettre a leur tête pour les gouver
ner. Il .recent volontiers leur propoſition; mais
le Prieur de ſaint Michel, qui ſut averti du deſ
\ ſeinvquî-l formoit de les abandonner, .engagea
i _tous -l-es Religieux à s'y oppoſer , ;Sc à luy promet..
.rreqrſà zſavenir ils ſeroient plus reguliers 8c plus
ſoumis à ſes volontez.Il les crut 8c s’excuſa auprés
des Hermites, les aſſurant qu'il conſerveroit tou
_jours
" , ' IJVRTZ PREMIER. z;
-ïjours dans le -fond de ſon cœur .le deſir de 'leur L'a N
ñêtre utile. g 1075.
Les Moines -de ſaint Michel tinrent mal ce
qu'ils avoient promis à. leur ſaint Abbé , 6c fireni:
'voir qu'en Farrêrant il-s n'avoient voulu qu'éviter
.la honte que leur auroit cauſé ſa ſortie.
Robert qui ne vit nulle apparence de les chan X.
Origine de
ger , revint a MOntier-la-Celle, où il donna ,de lfflkbbaïe du
Moleſme.
.nouveaux exemples de vertu -, mais il n'y fut pas
' .lon g_tems ſans être éleu Prieur d'un lieu dé P en
'dant de l'Abba'ie. Cependant les Hermites de Co
'lan toûjours 'remplis 'de veneration pour 'luy 6c
ſenſiblement affligez de l'avoir perdu , trouve
:rent moyen de le redemander au Pape 'Alexan—
dre llsqui le leur accorda aprés avpir aprouvé
leur Societé ê; les avoir -mis en état de ne plus
a prehenderles vexations des_MoineS_de ſaint Mi
chel qui les perſécutoient continuellement.
.Robert vint trouver ees Solitaires qui étoient
au nombre de treize. Mais comme ils s'apperi
'çut que l'endroit oû ils habitoient n'était pas
ſain , il leur conſeilla d'en choiſir un autre, 8c les
amerta dans 'la foreſt de Moleſme ſur les confins
de la Champagne 8c de la Bour ogne , au diocé-I
;ſe de Langres. Ils s'y conſtruiſË-ent eux-mêmes'
de etites loges avec des branches d'arbres,ôcë
apres avoir dreſſé un petit oratoire ſous la prote:
&ion de la ſainte Vierge, ils sétablirent dans ce
ï
lieu , ou ils vivoient dans une pauvreté rigoureu
ſe ôc pratiquoient des auſteritez étonnantes. .’
D
l

-zói LA V-'IE DE S. BERNARDÏ


L'a N
L'odeur de leurs vertus ſe répandit aux envi
rons; _ôc l'Evêque de Troy-e, qui ſe trouva par oc
*O75 caſion dans ces quartiers ,voulut les voir. Il en:
ſutextrêmement édifié , maiszen même tems tres
ſurpris. Il luy parut de la temerité dans les excés:
de leur enitence , 8c pour prévenir l'illuſion 8c.
la vanite où .il crut que cet état les pouvoir con
duire,_il en emmena deux avec luy qu'il ſit -ha
biller d'une maniere convenable àleur profeſſion,,
8c quïlrenvoya peu de jours aprésàleur ſolitude"
.—_,-.—T_Ÿ…:—,Ÿ_.
avec. unzchariot. chargé de vivres 6c (ſétoffcs- pour »
le ſoulagement des autres. .A-Fexemple de cet.:
Evêque pluſieurs perſonnes les affiſterent, 6c les,
char-irez ſemultiplierent avec cant dîabondancer
ct dans leur deſert , qu'en peu de tems on-n'y~~re.—ñ
marqua plusnulletraceſſde leur premiere pau.
~ VTCIC. .
Cette affluenncede commodítez leur .amollitu
le courage ,le relâchement sïntroduiſit ;dans leur
diſcipline , 6c Roberteut beau reſiſter , il ne put..
arrêter le dereglement. .Son cœur s'en affligea de.;
vant Dieu, 8c ne voyant nul-le apparence de tre
form-er ccs diſciples inſidelles , il ſe retira dans le _
deſert de Lot qui-.iſétoit pas loin delà.. Quelques-i
Religieux-proche de ſon hermitage vinrent le prier: —
de prendre ſoin .d'eux -, mais ceux- de Moleſmeen
furentavertis,&perſuadez qu'à leurs ſeules inſtan
ces -il ne reviendrait pas les rejoindre ,ils s'adreſ
ſerentau- Pape pour luy redemander leur-Abbé ,_
qui par l'autorité du ſaint Siege , _ſe trouvait ,_.
_
- 1.1V RE PREMIER: :.7
ſſdiſoient-ils , dans l'obligation de les (conduire.
L'a N
Le Pape leur accorda ce qu'ils ſouhaitoient, 8L 1075
chargea [Evêque de Langres d'obliger Robert
a revenir à Moleſine.
En même tems qu'il y rentra , quelques Reli
gieux que les deſordres du Monaſtere en avoient
annis, y rentrerent auſſi, entre-autres Albéric
8L .Etienne, fiattez par Feſperance d'y Voir l'an,
cienne ſerveur ſe ranimer; mais ces Moines n'é
Ioient point changez. L'abſence du ſaint .Abbé
avoit cari ſans
couloient la ſource
ceſſe de toutesunces
comme charitez
torrent dans, leurſi
qui

deſert , 8L .ce n'était que par cette raiſon qu'ils


-s'e'toient ſi fort inquiétez pour Ie t'avoir. Robert
indigne' de leurs déreglemens continuels ſe dé
ztermina tout àſait à les quitter. Alberic 8L Eſtien
ñne_ 8L deux autres encore ſortirent avec luy pour
la ſeconde fois, 8L vinrent enſemble dans le de_
ſert de Vinit , où ils avoient eſté déja.
Les Religieux de Moleſme, qui ſe reſſentirent
bien-coſt de leur départ, ſolliciterent ſi fortement
~l’Evêque de Langres qu'il fit ſçavoir à Robert 8L_
.aux quatre autres., que s'ils ne revenoient a Mo
leſme , il les excommunieroit. Cc ſaint qui ne
vouloit s'expoſer ny ä l'un ny à l'autre de ces in
conveniens , crut qu'ils feroient mieux de s'éloi
gner du Dioceſe. Il envoya ſes quatre compa
gnons pour chercher une habitation dans l'Eve
che' de Châlons ſur Saone. Ils furent conduits par
inſpiration divine dans la ſoi-eſt de Cîreaux , où
Dij
za LA V/IE D-ES. BERNARD”.
ils trouverent un lieu., quileur parutdautant plus.
L'Art
commode , que la ſituation 'en etoit affreuſe , 8c;
1075..
les avenues preſque inacceſſibles. Ils manderent.
X ſ.
Fondation cette nouvelle a Robert qui les vint* joindre avec…
d: Cîicaux environ vingt autres. Religieux de Moleſme. ques
les déreglemens
ment~ obligez _d'enduſortir.
monde avoient
Robert ſucceſſive-d
trouva le lieuſi
comme il le vouloir, 8c plus-il luy parut ſauvage ,,
plus il le crut convenable au deſſein qu'ils avoiene.
tous d'éviter entierement le commerce du monde.;
Avant que de rien entre-prendre il” ſe rendit.
avec ſix de ſes freres auprés d'Hugues Archevê—.
que de Lions: Legat du ſaint_ Siege , , pour. luy)
demander la diſpenſe. de ſobligationque ſes com
pagnons 6c luy pouvoient avoir contractées. 5.;
Moleſme. Hugues ñlesññreceut tres bi-en-, conſentie
a; leur ſeparation.…d'avec l'Abbaye de-Moleſme 8a
l_'autoriſa .par undecret- quiaprouvoit-leur nouvelf
établiſſement de Citeaux., ſous-le tit-re d'une re.:
forme de l'Ordre.de ſaint Benoiſt 8c' ſous l'invo-
cation particuliere de la ſainte Vierge,au nom de?
laquelle ils devoient- dediei: leur égliſe.. Robert à;
ſon retour voulut encore avoir l'agrément-du Duo
de Bourgogne :car quoyque ce lieu ſe. trouvat
dans les domaines du Vicomte de Beaune ,ſqui
le luy avoit donné de bon .cœur, ilcrut n-e-devoin
rien commencer.. qu'apres avoir eu le-conſenteñ
ment du Prince. Le Duc le luy-accorda &- luyñ- proë.
.mit toute ſorte.de protection-ô: däffiſtance'. Aprés'
que Robert .eut mis toutes choſes enordre-,ſil ſiití;
.'~~~EIVſiRE PREMIER' 29
éèablifpremier Abbé de, Cîteaux , par Gautier L'a N‘
Evêque de Châlons qui le benit 8c luy mit en main. 1108.1.
le bâton Paſtoral le 2.1. de Marsñde l'année 1098;
Toutes ces ceremonics étant achevées ,. il ne
penſa plus qu'à faire obſerver dans Cîxeaux
les mêmes- regles qu'il av-oitpratiquéesavec ſes
premiers H-ermites ,Ge cette. ſolitude devint en;
peu de tems un
i Cependant les- ſejour céleſte...
Religieux: v ſſrougi
de Mſioleſme
cent enfin de. leurs déreglemcns. Touchez. d'un
izepentir- ſincere. ils redemanderent au Pape pour 'Urbain 4.*
la_ troiſiéme ſois: leur ſaint- Abbé ,. avec de vives
proteſtations de. luy-obéir, &- luy- remontrerent
que la précaution que Robert avoit priſe- d'aller.
trouver Hugues-Archevêque de LionvôcLegatñ du
ſaint Siege ,pour en-obtenir la permiſſion defor
mer l'établiſſement de Cîteaux, ne devoir pasleur
enlever: leur-ancien Pere, .qui d'ailleurs avoit mis
Cîteaux- en état-de n'avoir plus-beſoin de luy. Il
cut donc ordre du Pape de retourner à Moleſme',
où il trouva les Religieux diſpoſezïä rentrer dans
les-voyes de la erſection dont ils s-'étoient écars
rez;
aprésIlleslesavoir
con encore.
ma… dans leurs läeſpace
conduits rcſolutions ,a 8e ſ
de neuf …

années ,, il. mourut. plein de jours-ze de bonnes )_


œuvres.. _ _ ſi A 4 ‘

Robert enquittant (Biteaux y- avoit établi pour'


Abbé en -ſaplace le. rbienñheureux Alberic quir
gouverna le. Monaſtere pendant dix' ans , 8c' l'en;
tretint dansſaçmême-ſejrveur. AuVfli-toſt qu'il ſur:
. ï
zo _LAWIFDE S. BERNARD.
mort lesReligieux unanim emenc choiſirentEtienñ'
L’A u
ne pour leur Abbé. C'était un Gentilhomme An
H08..
glois , qui dés ſa premiere jeuneſſe étoit venu en
France , 6c avoit apris les I-Iumanitez 8c la Philo
ſophie dans l'Univerſité de Paris. Il s'y diſtingua
parles progrés qu-'il fit dans les Sciences ,mais
encore davantage par l'éclat de ſes vertus., Aprés
.ſes études il eut envie de faire le voyage de Ro
me , 6c [entreprit avec un de ſes amis, dont les
…ſentimens étoientñ conformes aux ſiens. Ils obſer-~
Jverent l'un 8c l'autre une -conduite vrayment
…chrétienne dans le cours de leur pélerinage, 8c
.aprés avoir ſatisfait a leur dévotion, ils reprit-ent
la route de France. g <
Etienne en repaſſant par la Bourgogne entenñîñ'
.dit parler des Religieux de Moleſme ,qui vivaient
alors dans une affreuſe penitence ſous l'Abbé Ro
bert. Il y alla , 8c touché de leurs éminentes ver
-tus , il s'y conſacra pour le reſte de ſes jours au
:ſervice de Dieu, Depuis qu'il y ſut entré il ne s'é
ñcarta jamais de la conduite du ſaint Abbé, 6c le
ſuivit lors qu'il abandonna ces Moines , 6c qu'il
vintLafaire
mortl'établiſſement
dWſſlberic ne de Cîteaux.
l’eut _ à la
pas plutôt mis
tête de ces ſaints Religieux, qu'il donnaàce Mo
naſtere une forme encore plus parfaite: car juſ
J u'alors la ſerveur de chaque particulier y avoit
ſim: eſſayer divers réglemens, comme il arrive
dans les établiſſemens nouveaux , 8c ce n'eſt que
_ſous le gouvernement de ce ſaint homme que la.
LIVRE PREMIER. zi
diſcipline de cette maiſon prit de Funiſormité 8c L- A N
de la ñconſiſtence..
Etienne conduiſoit ſa troupe dans les plusctîrudes 1108.

ſentiers de la juſtice ,ôc chacun y marchoit avec


_ardeurôc avec joye. Tout-le pais admiroit lavie de
ces hommes livreza la penitenceLeur reputation
croiſſoic _avec leur zele. On étoit ſaiſi d’étonne
ment delesvoir com ter pour rien tous leurs tta—
vaux,._& ſe reprocher a toutmoment leur lâcheté.
Voicy ladeſcriptionzquen ſait l'Auteur des A-nñ “an”
nales. Leur "cœur, dit—il,.n’avoit de mouvement Mn- uw.
querpourdeſiner le .Ciel ,. pour mépriſer la' terre-z
,ôc pour attaquer l'enfer. Ils s’élevoient tellement
au dîîſſuszdes faibleſſes humaines , qu'ils ne pañ
roiſſoifint des hommes qu'aux yeux du corps,rôc
des Angesauxyeux de la ſoy. Lameditation con
tinuelle des -veritez divines, loin. de fatiguer leur ‘
eſpriglè ,rePoſoit; le ſommeil 6c la nourriture-ſem;
bloientmoinsles ſoulager que' les diſtraire. Le.
travail
ſans les -occupoitlans
murmure; 6c dans bruit,ſan's interruption
leurs diffectrens ouvrages—, -
6c leurs divers em ois ~, ils parloient 'ſi ſobrement
que leurspatäoles- ernbloient reſpecter le ſilence.
La ſocieté ſoutenait la ſolitude, la crainte des ju
gemens de Dieu nourriſſoit Yeſperancede, ſes;
miſerieprdcsg-.entun mot les vice-sles plus legers - l
en étoient bannis , 8c les vertus écoient- tellement '
naturaliſées par l'uſage qu'elles ne -pa-roiſioient
plus ences grandes ames que desdons celeſtes.
Etienne remarquoit avec plaiſir' les ſentimens
l.

,p--Uñ
:32, LA VIE ſſDE S. BERNARD. '

L' A N
héroïques de ſes Religieux; mais plus ils conſo-I
loient ſa ferveur , plus il saffligeoit de voir ſon
p 111,.
troupeau ne .pas s'aècr_oître. Car outre 'les ravages
ñque cauſa dans le Monaſtere une maladie qui s'é
toit répandue dans le païs,l'auſterité de cette vie
-effrayoit tout le monde ,Ge perſonne n'oſoit S'en
gager en des exercices de penitence qui faiſoient
emir la nature:- Etienne en gemiſſoit devant
Dieu, 6c néanmoins eſperoit toûjours que ſa miſe.
.ricorde multiplieroit le nombre de ſes ſerviteurs.
r'X11-
ſiA é: d: Un jour qu'il prioit_ avec encore :plus d'ar—
ſainiiïvcmard deur pour la fécondité de ſon Monaſtere , Ber
âCîreaur avec
_Muc Puſh…. nard y arriva à la tête de trente Gentils-hommes
qu'il avoit convertis. Le ſaint Abbé 8c les Reli
gieux les receurent avec des tranſports de joye.
Ils admiroient en eux tant de qualitez brillantes
u’ils ſacrifioient aux biens éternels, 8c aplaudiſ
ſizient à leur réſolution &à leur courage. Eſtien
z-ne en rendit à Dieu mille actions de graces. Il
ranima la confiance de ſes freres, 8c ſit entrer ſes
nouveaux diſciples dans les routes de la vie peni
tente 6c laborieuſe qu'ils embraſſoient de ſi bon
cœur. Tous furent admis au novitiat, à la reſer
:fſz-'Ÿîff-"ffl ve d'un parent de ſaint Bernard nommé Robert
qu'on ne receut qu'au bout de deux ans a cauſe
de ſa trop grande jeuneſſe , 8c dont nous parlerons
ailleurs. ’
Dés que Cîteaux eut fait une acquiſition ſi glo
rieuſe le bruit s'en répandit dans la Province , 8e
pluſieurs autres animez par ce grand exemple ,
_vmrent
LIVRE PREMIER.. zz
vinrent rier Eſtienne de les admettre au nom ._’___.,
L A u
bre de es diſciples. Plus le ſaint »Abbé les voyoit 1H1.
ſe multiplier , plus ſon cœur ſe dilatoit; mais Fée
«troite enceinte de Cîteaux commençait à l’inquie—
ter. Comme il voyoit que ſon deſert peu aupa
ravant à la veille d'être ſans habitant ne ſeroit
bien-coſt plus aſſez vaſte our les contenir ,ilcrut
qu’il étoit à propos de fgrmer des colonies , 6c
queſpour ne pas refiiſer ceux qui viendraient ſe
con acrer -a Dieu 'entre ſes mains , il devoir en
voyer des détachemens de ces hommes celeſtes
dans d'autres endroitspû ils deviendroient un ſ e
.de
ctacle
l'empire
au monde
de Ieſusñchriſt.
, 8c contribueroient à Yéten
Ma irig. 4B5
Il en confera avec ſes Religieux, 8c leur pro 1113-,
poſa ſa penſée ;car jamais ,, dit un Auteur , il ne
~ determinoit rien ſans …leur en parler, perſuadé que
.c'eſt .une .erreur _d'entrer l'obéiſſance dans les ſi.
balternesñjulquä. leur interdire la liberté d'expoſer
leurs ſentimens , 8c d'en exiger une ſoumiſſion
molle 8c ſerwileſous le nom de reſignation par
faire. Ainſi ces Solitaires, quoique diſpoſez à ſui
-vre toutes les volontez de leur Superieur, ne héſi
toient point à luy declarer ce qu'ils penſoient ſur les
affaires de leur maiſon , quand il les entretenoit;
Pluſieurs Monaſtere
nouveau furent d'avis
, onqu'avant
attendît que d'établir
que les un
Novicesſſ
euſſent achevé leur année dépreuve, 8c qu'on les
eût engagez par des vœuX-,car ils ajoûtoient qu'on
.ïuſoit en vain .travaillé, ſi .aprés l'année de leur
E
,4 LA WËEÏDËI SI <1; ERNÎÆR DL'
la" A N1
NouitiateilsSienrallozieknivélueïiesl »ineſuqesrprſſes
Pourcel-p ëizabliïſſemeneſeau Heures-aientffihntilesg
115;; quiilsxlewiendxædictemileumépsifl &ela fablièCziel-'tou
laœrovihítegaîefflquïmfirteesaïäwäeälm
ayant pour dieiqierinrſſicogil yläuwiiíchî'R611'
~ clréï
tionsi :formes Eèsckdkxtctiieufltſifà Bei :envbjemioias
dm germer-neutron tlŒqLeÏnQSqÏl-älïszlſſffigflrîdoiîenä
nous mmriœbleuſſt* port-Mei czixrnuederpligne fixóeefl
Eurnf-Aiberjcñ-&tuie ,Roberuífiaurres
ne :ſailoie Lpäs raiſoxmecſſſſñl cmrentäçpfiil
ſm'. l'es :œufiàrésïde
ſelñrfl les regleœdeælwſpmdence&Humain-e ôs-'diz
rent ,querBei-iiard; 8e' essc~nsÎayant
a a Teſté?
accordez' aumprieresi-deîleur-ë 'î ,z n'y aveîe
nulle apparence quïlí. allafſeni; äptÿésülſeuiô
&A 'Euh 'ï H
annéeisiïépweurejîqueî de.. r .us ÿ, puis# qu'ils s’é;
-~<“— ;.1 eurent_ éprmivezdans lez-Eee" pendanuïunecaùcttrq
annéezon--ne devoir: pas les Zangar-der. eeimare deb '
gehszpeu-ſtsbics.&zſansexperiencerdansleærvoyesë
du' &Im ; quîiiy 'enavoiepærmieuærï-píufieursdas-AJ
ſezzëelaireä pourou*
&Ïçqflefifîflkëtqùt eonduire 'deïâouveiles maiſons?)
Îils.ſeraient/Etienne: lente-liſier:
\tiroir de' Pere, 8L',quîibétendroit-ſaswigilanëceifiiâ
cEs-;differŒti-:shabitations, Sr* *m* Î ï >Î TV
;zz-Earl drrnierxó-.ſentiment ſur Iezuplus &agreable au?
&innhbbé ;s comme le- lus.rectñmpli~*de
i
ein-xDieu» ; ainfilîorrreſoggt qu'on Îcherèheroitëunſil
Cfldſoitct-propre faire' ce nduvel Ïéiablifiëmrent, &Il
quîlîtiennefemitzen, ?ſortes que ce dans laïmſiôëü
rneProszince que-Tia. proximité deslieux "PW ~
mieuzeñeoærlèmer líunieriï dansSles-cœuissù :ï ~ :-x-a
3 'î
.CLE IÀVÏ B; E Fi RRSÎEIMXIE E 3.3.1 d'5' p
ñJ-ËfivêqnùäeíäbälflflsiflëidfuüÎNÊTÔÈËÊEÀÊJÆÎ-Æifiſa ſgſ-ríqg r».
~ſein,voulut y contribuer 8c 'retenir ſopkfiiſh' F…
EËŒHSEMOESMJLSÎËPÊÆLÔSEÏÆPÏHFÊSÈESÊÂIÎ* lfiiicvſſäecï;
txerfflridan; Gt. @ÃMÏHVSÇ ÙÆÜVÆHWJſ-Êíÿſsîidlçfi
1911s r, dnrisópifiugllarxmey qui» \iszloritigxgzssó '""" 'ſi
actroitſſëmeasniçdciïeausz and, 'Liílbulryl- …i351
duñ-\Fseészsqæzifirieræne-çusiagtesislËrëdzrsæztzgæzgn
-choi \rations-la Foreſt-g ſur 4633m# #Fila SSYEÊTÊid-S
GcDſiieiizpmMiÊzâci-YMnsiÇbaPsll-Ë.cid, Partie-Tizi!
sempësdiôaenſiæine;il-MienypyazdaiëzgMm PSM_
quels#- dsirxim ppiir-Snhbéziaçrtrapiÿ… chais”
díanr; gianzid-ſagciſeansëçr MflflôſicſâFEMME
mél-ÏFEÎSÎSÏDÔW.npatguerzqiïexskívqitzlfäpxsmiss gggjjï" ²"" ;
&EÔόΌÎIŸÛBÎ-…ÃQËFÎIÀHÏÏXYËLÔÏÃÏÏÎLDY;D ‘ ni ;iii nl) Guiæid”,
:-zzëÇFpsndanci Bernardiaaſſqirsläanfles #EFW;P99 T1-- ' ~
vitiär dïlfiffllflÿi Æqrzvssn éngïliquÊsi-W ,QQCHPS
dixſniffllaipiiïifleſ-slepluæs-Ën-Plusinſen-
dſififflfflctilſſambäîxſiëſÿflfifl-ËÎÃÆË ,REST 5C-SÎ
.ls-Elus lazare….
-HHÏÏDÏDBIÏ quelqucëfflasi dsiſsfflfflcffi nas*: F.
Leñwniazlîar-HM-mmplaiſanstzquizlezizcspitd ,_ ., …a ,…….
Ïçufflæ,&inefPl-lËfflieÎſiÏFêQhËrſſliæPlÃq-di-Ï TFÊHÛÎHË WW*
Ilxÿzdlſfliïîlihſ-ÿcï da, ,ÿeiÿÿx-qüîlfllïffl rcppxjiíàsëgssan "‘;‘,;‘;,î.’.'.‘27i
blez-imä-iejarprésleis-ajqirzlqikîztfizÿz SlSP-PBËPQËM ~' "
quÿçnzmémç. Ecimpzï-lçsi-Ëuiäpincæsñiäç. laigxzr-ÏF 'ÊFË
eeiicztrtzéeliiæſéesëdaqs ;ſon amfiíëäæil GYOJSÊPË.Thanx:
denaéiäæſeg 'prnpresófnibläſiiïsz du? Fæïñîgïmzl? ;Pêïh
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li
L1 Nſſ ze LA profanes
entretiens VIE DE. ques.fi BERNARD.
l'on eût parlé à d'eux
i—-, ó—dΗ.ó_.-_

…4_ tres qu a luy:


x… L'année ſuivante Bernard avec ſes compagnons
fjfſcfgæäçd Eengagea par des vœux äkpratiquer la regle de
ſi ſaint Benoiſt ſuivant la ré orme de Cîñteaux. Sa
ſerveur redoubla dans toute ſa conduite aprés ſes
engagemens , ſon amour pour le ſilence 8c pour
la retraite ,lïtffiduité à la epriere , ſur tout l'em~—
preſſement pour le travail des mains qui faiſoie
une des principales occupations du monaſtere. En
:faffligeant que ſa delicateſſe luy ôtât les moyens
de s'occuper comme les autres Religieux à des
exercices pénibles, il s'en plaign-it à Dieu ſi* ten..
drement , qu'il ſe trouva dans la ſilice plus de ſor'.
ce que pas un autre pour ſcier les bleds 8c pour
tout ce u'il n'avoir pû faire auparavant; _
Toutîe monde voyoit avec plaiſir les accroiſ
femens de cette nouvelle réforme. Pe de temps
aprés la profeſſion de Bernard 6c de ſés compa-ñ
Jfxmriq. an. gnons Héribert Chanoine d'Auxerre vint trouver
"WMP Etienne 8c luy offrir un héritage qui luy apparte
,Ïäfgäïyffn 4° noir dans le Comté de Nevers, pour y faire un éta
bliſſement de ſon Ordre. Le aint Abbé receue
avec joye les offres de ſa piece', mais illuy dit qu'il*
avoit' apris de Robert' à ne point entreprendre
ces ſortes d'œuvres ſans conſulter ÏEvéque dtr
Diocéſe 8c le Seigneur du païs pour avoir leur
agrément. Il-le- leur demanda donc 6è Fobtinñt ſans
peine de l'un 8e' de l'autre. Enſuite Etienne dîiví
nement inſpiré ,à ce qu'on cro-it. , choiſit pour?

-I
LIVRE
Abbé deëcette nouvellePREMIER. 37 Le A j,
colonie Hugues_ dſieMâñ
con , cet intime ami de ſaint Bernard. Oſiri- peut
m5',
juger de ſon merite ar ce choix z. puis qu'à. peine
avoit-il fait profeſſion quand Etienne Benvoya
avec douze Religieux' pour gouverner ce Mona
ſtére , qui fiit nommé Pontignjd
!Vf
_ La fecondité de Cîteaux continuant toûjours ffldfflgffl,
Etienne ſut obligé' l'année ſuivante de faire íffigjäjfifl
encore deux autres détachemens quii fondé;- MW-'q w
ren-t les Abbayes de Morictmond 6c de Cfairvaux; 'ſiſi
Un Prêtre nommé Jean' , qui vivoit en ſolid.
taire ſur les- confins de la Champagne 6c de laLor
raine dans un; endroit fort marécageux' 8c fort
' mal ſain, que des hommes n?avaient jamais haz»
bité , ſut inſpiré de travailler à# y établir des Reli
gieux de la nouvelle réforme qui déja commen'.
901:2» faire tant de bruit , 6c ſe erſuada qu'il ob
tiendroit ſans peine la permiſſibnï des Seignemtsï
du lieu; r
Les liberaliſſtez" des Princes 8c la' fiugalîté-ſſdſſes “Mii-nr
Moiiæs, dit un Auteur, rendaient' alors l'es fond ""'
dations du Monaſtére' plus fréquentes &plusïaiñ
ſées z 8cque.
terres, 'les lesuns étoient'
autres faciles
étoiectnt à donner'
ſoignzeuxſi des»
de' cultizſſ
ver ſans devenir à chargeaux peuples; _
Aprés que Jean' eut conféré de ſorrdeſſéin avec?
quelques? perſonnes qui ſaprouverene, il ?c
Cîteaux trouver Etienne 8c luy déclarer ſa pen:
ſée. Le ſaint Abbé I'examina , propoſa ſes!
cultez~,& s'étantfäitinſtruire ſite tÔuHdlüY dbmſë
ï
et ſi L ÂÏÃEÏWÙBÏÆ. BERNARD.
dË-!Wzîlçaſÿâ ſſflœfllfirfickäogſſaälableæîuni
.sligkw Haim( iulieùxl a
J53 ,ſilos
ÏÊB* ññæçóupgÿñſqruzdaseodzÿîzzmmfflœaefflr.
@palœlwflflôflfl Srignpin ïóîclrqiſtrfl JÏA'
Souk/L OuÆAigrouzpnn9qui1oogrſenïiD~
a ce qu'on ſouhaitÿiFſî-ôfirhâmezài donnqr .WEI
ſOÛÊqſdÊ prmlflctifinuäëimlæſëûæhsäaſhaixäflnffils
?ŸË---íffîï
331.,, t …Dh q"
iïisybo
_
ſoitfiôcJquhibſipoſalccoûjôuæiàäoä
, \ _ 2
M Ssflitairea-,rpecardaë;lekeaunonæflependaht bovin
"ſi ' Hades ätäna Hey-jc: r, Etienne aépnesj lédappdwïde
ſdsaſildeuzxnifieligifflrzx çnzeilvciyadauit
fnnflekiofilÿôäóÿwrdlnfihal pbunñAdDbéLArrnaud;

hoïmtuezdupëóhaiſſancérilltdlrùez; ſta-ez ele? »Fredet


rieiAenelzerïóêquedczîë-ZQ , rrmgôcz de urépribdœ
&ÏYËIÏIÏÊÛJÊÏ ſhi-I. eclic avaler-fait? Suenirîſë
coutera; ÇîteeuuŸgl-kenteùärzsälíeûtzperiävdrérdan; '
znousînäurinnsfpæts lieu :dansſſlaiſuice
@déplorer Taſer ;Îptmſrz-rze-:päs :ddr-è :ſon
apoſtaſie. .Ces obſtacles qui' retarderent lîétablifi
...- zz--ñ-v--s &Mehdi Mozfïimondz; .ſíîrent cauſéquïlilrefl fit
ë' î quîäprés ide-lay:xieëíjlazirvaux-;zquoiqæmílcs Weſh?
_rçs onjerrſſemeſtcäzpfiſesïatrpauæctavaniè :JE, ?Tëozzñeä
îîëë"
,M -nrlg, an. \eaux
iourszquelqim
I' , 8c les:tfcÿardoieiztzælepuis
xeſſenrimenrzeonrreùceua
leurñ-dépaatde:
EdièÎ-MdÊſiIÎÊÎ-COIÎŒÏVKÎÜÔIÏÈ coma:
-

modes ~NoYateursÎ qrrizfaiſrzientmnïſclzifinèïfçän_


daleux dans -lDrdre ódeÿſadptz !biais !cup
murmure. faiſoit peti díimprell-ibn ſertie: eſpritsÎ;
rëóí-lÎonzÿ démêloit unſeeeer-:dépit écarte-Lacanau:
-tel—.._(3rdre,._dónt les auſteritez-…zctaicnx ux-r [BPW-î
.<1 HAE/mar .entrera, AJ
èlïefldâ lèuffiäfiäiêfis ïëiâëhernbnsſiui Îuoq xusig
9, 4x p!!
,—————.—.. -._..

u' Rude: lug p ' âpkiçeuveiibïde


iäaniä êaſſcïpæ-ÏÎÊEÆÔÆÃPMÆÏE_' ,av-hada "HI
vëir 'äffirffiifälfläëÿiäüïÿctäiÿkîflïïffiflëäiéabshäñfl
me ineärxäpaääbÿes ;la ëóteyoiem ÏŸLÏËRËOBÊIÛÃ au
Banda Eäänbd Lsätantrfiórzrſeæ daborddai-tuteurs
Dſſioóféiäïſſäïllſèiæerëïëgïêâlkäïiîäsiïleÿ vertu; Jqufilfl
avïçäíérffldêlfliisqnqciqùéësxiänsïeeluÿxdæ-Ôhæifflës?
undñ-'Éólèflïeä cIëÎ-Çîzæmxxï-'læiiriéxäic .dawn Î n'a Uí d' U1.
L -ÆænæimèŒèheë-“Nflonäſiërëë àévènóifflùeîjizſifiÿ
en jour moinsfflcapable de contenir Wie-QUAD _ il
s'y ä-ënäoieùëïÿd-aè féñcónläçreisa DiwÏ-'EÏÎC e'
draigïæritqäætrë íçíblíge'Æeaïjêänväÿêz ,1 :a ri-.óuchêi
désïélêſiís penffleïdë Eahgrehîgcrutxqxfliæl :faim-ici
eäëêí-“eë- ſe* re ouai-e ?Ë-fflrèäuäl :imveauxiéiÏche-;r
'dans Êë Didcléſe?,ëlànsënemaióïïtæçſçævunhÿo
ſerfoîit leTÔÎ-Îdätëtírjñÿ ídé qùby-il t'en-rmi»
cíeïiaîdi-ÔËË nyæïëræïque-“lé äetronzpbiiéræziteïplaflg:
!des àzfcsmligïeax. priſeparm Hands
:ëùſëñïèj pleſæxírsËz/Ÿnrérçireîà qseîqueîsànógvdrfin
&irez-Team njzzſereïntïg Erreur-Santa
qæzæïparÿaeaùcróupääarpædeyæasrls çäævoíenxëagie?
plûróÿfiïparëiíæfpä-_Êiçñign-äivffle_ ' 'parſqg-Yp-roprfesl
eñtitñeñsſſr-îcîdîîſëflë 'quïilsîäérî fittſiflefitſſiîæxiâëſhkèuälï
deſſein dïEeiçÎÎzgeÎqu-*äïëecluÿrderiyæeqg &irons-Lam
ſaéóæïencÿzqdïitsëécdÎeËt-"prærsïcräirersparÉquróùïilv
ſéçëfflzgÿéréjgſs &Îzzzi; 23:,, ':::;Î;:_-',-::T1
ï-Ïî-Êeîäéiit a Dieüîíhiiiéñàctionsd? gíaèès; &cfióiÿï
ſzëñpoas 'Tgëtfeëäläri-ïe lësïfrei-'es éË-'Ëlçäipâÿeiäïsîæîëë
Bernaârd ,, auſquels il ſoignée? añciénsÿfléläïï
sûîffl; …ï
~ ;a LA VI.E DE s. BERNARD.
L- A N gieux pour faire le nombre de douze. Il ſit' Bet.:
1,15_ nard lçur Abbe, 6c voulut que eeluy qui les avoit
~ amene: à Çîteaux les conduisît encore oû ils al.;
loient. Le Saint avoit alors vingt-quatre ans, 6c
tout le monde étoit ſurpris qu'un jeune homme
cemmealuy , d'un tempete-ment ſi .delicat, 6c qui
n'avoir pas la moindreexperience dans Fadmini
_fit-ation des affaires , fiît c ,oiſi pour le chef'd'une
telle .entrepriſe, C'eſt peut-étre par cette raiſon
. .if-Étienne ,ne le declara pour Abbé que quand
ſallut partir. ~ ' ~
Les vert_us de Bernard 8c de ſes frere-s añvoient
:M ſK,* ;fut
ſi vivement éclairéſenſible
tout autrement Çîreaux,
auxque leur ſéparation
Religieux que n'a_
voit eſté ,celle ,des autres. Dans le temps que ceux
.cy ſortirent, Etienne mit la croix entre _les mains
de nôtre Saint, 8; le fit marchera-la _tête des dou,
ze Diſciples qu'il luy confioit , ,85 ,qu'il envoyoit
,avec luy dans le diocéſe de Langres chercher 'une
nouvelle habitation. Tous les Moines aſſemblez
pour les .accompagner juſqu'à la porte fondoient
en larmes , 6c -gatdoient neanmoins un profond
;ſilence ; à peine leur échapoit-il quelques ſoupirs,
,qu'ils ,mêloient au chant des Pſeaurnes. Leur dé.
ſacheiënent ,combattoit ſi bien leur douleur , qu'on
eût dir qu'ils ſe rcptochoierir d.: la ſentir; 6c la
modeſtie des uns 8c des autres étoit tellement
,égale , ,qu'on ne put diſcerner ceux qui partoient
dävec ceux ,qui devo_ient‘ demeurer _qu'au trio_
zmsnt a“Îilsſïſéparsrcnäñ
ë Aprés
ï
r' 'Liv REÏPREMI E R) :41
I—~—~—À—,‘

'Aprés que cette troupe de fidelles eut erre' quel ë L'a N


&ques jours au gré de la providence divine , ils ſe 11 r5.
Îtrouverent au _milieu d'une affreuſe vallée qui paſ
ſoit dans le pa'1's pour une 'retraite de voleurs , 8L
@qu'onnommait la VaIIeſic d'Al-ſince, peut-être parce
.qu'elle étoit remplie de ces ſortes de plantes, ou
:bien à CUIſC des meurtres qu'on y avoit ſouvent
jacommis, 11s Ïarrêcerent enñce lieu 8L le choiſirent
comme inutile 5.… tous les habitans des environs ,
..8L par conſequent plus aiſe' à obtenir.
L'épaiſſeur des bois qui le couvroient 8L les fſjî" d":
.montagnes qui le ſerroient de tous côtez ,le ren_ ct
doient ſemblable , dit un Auteur , à cette caver..
.ne oû ſaint Benoiſt fut trouvé par .des Bergers -,
—.en ſorte qu'il paroiſſoit que ceux qui ſe propo
.ſoient dïmiter la vie de ce grand Saint, vouloient
auſſi luy reſſembler par la ſituation de leur de
meure. Ils commencerent à couper quelques ar..
bres 8L a ſe fermer des habitations ruſtiques de
1a même maniere qu’avoient eſte conſtruites les
_cabanes de Molzeſme 8L de Cîteauxdans leur éta
bliſſement. .
Lesmener
ïaires peuples
uneétaient
vie ſi charmez
pauſivre 8Lde
ſ1 voir' ces Soli
détachée , 8L '
_ les ſoulageoient' dans leurs travaux 8L dans leurs
autres beſoins du mieux qu'ils pouvoienx. On voit
encore aujourdhuy la 'pauivre .Chapelle qu'ils édi—_
fierent , 8L où ſelon les apparences ils ont recité
les
Yresdivins offices pendant
.de lumiétsadpn; quelque tems. Les
ce… .líeudewintcſiclairé oeuñ
iſiurent
F.
f4? .LA VIE_ DE S.. BERNARD.
‘ L** A ,N cauſe qu'on en changea le nom de Vallée dabſiir
_ m5, te en. celuy de Clairvaux, pour abolir la memoire_
des œuvres de tenebres “qu'on y avoit aupara
, vant pratiqnees..
Saint Bernard établit pour Prieur un Reli
gieux nommé Gautier qtſEcienne iuy avoit don
- né pour cet emploi :ilchargea du ſoin de la porte
ſon frere Andre' , 8c Et Célerier \bn frere Gérard; '
\Comme alors le Siege de Langres étoit vacant* ,..
il prit avec luy un ancien. Religieux 6c vint à.
Châlons ſur Marne trouver l’Evêque pour rece
voir de luy la benodictionPaſtorale 6c la confirma
tion de ſon autorité. Ce' PreÎat säppelloit Guillau
!me de Champeaux ,. celebre par ſa piece' 8c par ſai
Hänrig, an. .doctrine
l'Egliſe deIlLaoiſôc
avoit étudié
s'étoitſous Anſelrne
rendu un- desDoyen-de:
plus ſçſſa,
HU..

vans hommes de ſon ſiecle. On. le ſit enſuite Ar;


ehidiaere de Paris 6c on. le chargea du ſoin d'en
:ſeigner la. Dial-ectique dans les écoles de cette"
.Cathedrale Quelque temps aprés. Dieu lui inſpi
ra l'amour- de la ſolitude ,Sc il pcrſuada a. quel*
ques-uns
une de ſes
maiſon diſciples-de
Religieuſ-ſie où ſeétoit
retirer
la avec luy dans.
Chapel-le. de.
_ ſaint Victor proche Paris. Il. y ſonda l'Abbaye des.
Chanoines- réguliers 8c il continua, d'y enſeigner'
lès ſciences. On croit même que c'eſt luy qui le?
Eremier enſeigna la Théologie &elaſtique dans.:
Royaumell vêcutdans —ceMonaſtere avec beau;
coup-Œédification , 6c ſa* piece' le fit choiſir pour
Evêque de Châlons ſur Marne en l'année :Hz, IE.
.L
_ __,,_.._…—.————

LIVRE PREMIER. ;zz -c--ññm


jyzeut toujours beaucoup de ſolidité dansla doctri LAN
;ne 8c dans la vertu de .ce Prelat,_ôc l'on ne peut 1115.'
:gueres attribuerquhu-X calomnies d'Abailard,qui
de ſon diſciple étoit devenu ſon ennemy déclaré ,
île bruit qui couru: qu'il s'étoít retiré à ſaint Vi
Ïctor pour donner plus d'éclat .a ſa réputation &c
devenir plus facilement Evêque.
Dés que les deux Rcïli -ieux de Clairvaux entre
rent dans la maiſon épiſcopale, chacun fixa ſur
&aux ſes regards. Leur habillement ſimple &groſ
ſier les rcndoit remarquables. On leur demanda
le ſujet qui les amenoit , 8c en comparant le vi
ſage' extenué de ſaint Bernard, ſa mai reur,,ſa
pâleur,qui
.celuy avecYaccompagnoit
la conſtitution_, on
ſortetrouſivoit
8c ro uſte dc
le pre
mier bien moins propre que l'autre au gouverne
ment d'un Monaſtere. Mais ÏEvêque n'eut pas
Ylûtoſt jette les yeux-ſur Bernard qu'il en conceut
une haute idée, luy fit de grands honneurs , 6c
aprés l'avoir entretenu quelque temps , il trouva
ſant .de qualitez éminentes en ſa perſonne, que
.cette cntreveiie donna naiſſance à l'O-étroite ami;
Iié dont ils ſur-ent toûjours unis l'un äſautre. ’
Cependant l'établiſſement .de Clairva-ux ſe ſor?
moit lentement, 8c l'on n'y recevoir que de tres
foiblcs ſecours Les peuplesqui d'abord avaient
paru touchez de ſaulierité de ces Solitaires,peu i
ſeîzuſccourir
V ,de ſorte qu'ils
ne 'les admirerent ſe trouverent
plus tant deſh
8c négligerent de

V tuez de tout , abandonne: à toutes les horreurs


F íj

… 121-» -æ-.ñ -
~44t LA VIE DE S. B-ERNAÏRD
L; A N d'une extrême indigence 6c ſouvent réduits, dirï
' Alain d'Auxerre, à, ſe nourrir de feüillesde hè--z
tres qu'ils faiſaient cuire comme ils pouvoient.;
Ils ne mangeoient que du pain d'orge 8c de mil-e_
let, 6c -un Religieux. les étant venus voir. unï jour, .
aprés-avoir verſé bien' des larmes ſur leur miſere ,.
i-l en emporté. ſecretement un pain pour montrerd
a tout le monde ce que des hommegôc deshom
mes comme ceux-lïgprenoienït pour leur nourriâñï
ture.. Il leur étoit même impoſſible de senïprocu-ñ
ner un- autre par: le travail de leurs mains; la con-ſ
ſtruction de leur… maiſon., ſr pauvre qu'elle fût ,,
les _occupoitentierementz &t quand ils auroientî
pû enſemenſer quelques terres», elles ne pouvaient;
leur rendre aſſez promptement de quoy les ſou
lager dans leur extrémité preſſante. Enfin tous
fiembloit les conduire
Ce Religieux au déſeſpoir..
qui avoit emporté le”’ aiſin'
— def7-"
Odon- Abbé
de Clement
…z i Clajrvauxle ſit Voir ?t ſon Abbé', qui. ſi” telle-d'
ffſf"î"”" ment effrayé de la penitence de cesSOlitaires;
qu-'auffiaôt il leur' envoyer quelques. chariots de
vivres, quiformer
caſion. de les conſolérent
'avec cet 8cAbbé
leurſurentune oci:
charitablectund
'L liaiſon dîamitié qui dura tofijours. Ilsſſfiirerrtñ cn
eorc aſliſtez d'ailleurs : mais aprés que Dieu les-
eutéprouvez- ar les-ſouffrances de l'a vie ducorpsj,,
1 il voulut au 1 les faire par. les-peines de' l'eſprit:
Tenzſſcirlſdes ' Saint Bernard 'aqui les grands accroiſſement:
.o,
Ÿjffiafÿfam de _ ſon Ordre avoient
_ eſte, revelez
, p _ ſes.__
,; portoit.
won-e ſaint
Batnard.
Freres dans ſes-cxhortations a la perfection la plug
l .
*a
.ÎÆÎVÎRETTEÉMIEE, ‘ t' .zz
î__,___Î
haute. 'Comme ils ne eomprenoient pas bien; [l'a r”
quelquefois la- ſubl-imité de ſes diſcours, ils com-r m5,
mencerent ä- ſe perſuader qu'il étoitignorant dans* Glztſur* Mv.
prémun
les voyesde Dieu- , 8c par conſéquent peu. proprcñ_M,,,,,,,,,,é-;
au gouvernement de leurs ames… Le Saint qui?
rí-'avoit que trop de penchant à le croire, eeſï
ſa de les inſtruire comme' il avoit ſaitjuſquëalors,
8c ne leur parloir plus que' rarement 8c conſtat.
mément. ä--leur foibleilſie.- Sa- nouvelle conduite'
acheva de les accabler ;>85 corn-rue leur tentation!
eontreluy avoit cona-rr-iencé de les attaquer älŸocñ
caſion de l'état oùñleur pauvreté les redu-iſoit ,ils-î
craignirent de ſe. voir tous les jours en danger de?
perdre- la'- nourfiture ſpirituelle 8c. corporelle , 82.'
néſolurent entre eux de retourner ä- Cîteaux..
‘—'_ Bernard: ſut tres—affligé de les voir dans ceé
œnt-iinens, &f les. conjurer de vouloir tous enſem-ſ
ble, avant que de partir, offrir'- Zd Dieu leurs prier-es? ſi
pour connoître ſavoplonté. Tous ſe proſternerenufſſ
auſlſiutôt' pour luy obéir &pouſſerenc de ſecretÿ
gemiſſerrtens.. Pendant
pleurs 8c les ſoupirs ce…. penetctrerñent
dir-Saint ſilence: univerſel- des:
les cieuxz,
ê: ſoudainement une voixvint ſraper les oreilles- _
desaffiſtansñ par ces paroles: Bernard le-Uezóazous ,. p
'ÛËÎÏÔFTÏÛÎÛ eſt fxauſíhTous -ces-Mendes ſaiſis cſc-Icon?
nement 8c de frayeur ſ1ſie‘den1andoient— l'un. a l'air-e
tte en tremblant- ce qu'ils avaient entendit,- S6
eonſultoient'tumultueuſement leur Abbé-e Peut
êtr-erauroientñils encore' douté des ſecours# de la;
'proyiclepce- ſi laſuite nzelesefrſſt courait-fait raffiäz
,, 43s .LA VIE DE S. BERNARD.
L' A N rez-ç car dans le moment même deux hommes
1116,. .artiverent ,à -Clairvaux 6c apporterent deux ſom
mes d'argent ca ables de les affranchir entiere
ment de la miſgre. .Leur confiance en Dieu ſe
ranima, 6c leur ſoumiffion Pour Bernard ſe con
Hrma de .telle ſorte , que ,de-là .en ,avant rien ne
;fut capablede ſaffoiblir.
ñ Aprés ces temps de .déſolation ie Monaſtere
&changea de_ :face , 8e il commença à ſe peupler,
.Saint Bernard alloit quelquefois a Châlons viſiter
l'EvÊque pour Yentretenir des affaires .de ſon de
-ſert 8: pourproſiter de ſes lumieres. ,Sur la fin de_
L'année 1H5. il y fit un voyqge où i1 convertit plu-.
ſieurs perſonnes, tant Eccle iaſtiques que iaïques,
…qui ſe rendirent _a Clair-vaux. _avec luy. L'un d'en..
;re eux sappelloit Roger. Comme il étoit illuſtre
:par ,ſa naiſſance 6c par ſes talens ,ſon .exemple en
,toucha quantité d'autres, _qui vinrent ſe dépoüil
'ler aux pieds du Saint Abbé_ de leurs dignitez é:
de leu-rs emplois. Mais les peines qu'il prit a les
format-rfi la vertu _ôc- ſon d'attention ſur-luy
même le reduiſtrentà de dangereuſes extremitez.
arm”, , Depuis que* Bernard étoi-t entré à, Cîteaux, il
'Maladie de ñ 1 \ .
(Mu Barnett', avoit declare une guerre cruelle a ſa chair, é;
dés-île temps deſonnovitiat , ſon eſtomac deve
nu faible par le peu de nourriture qu'il prenait ,
dñigeroit preſque plus rien… Il vint donc à Clair
-sraux avec pluſieurs infirmité-z habituelles, 8c loin
;d'y ménager uen peu davantage ſa ſantcJ-ilſeſer..
ant de !Indépendante oû il ſe _trouva Poux-ae plus
-donner de LIVRE
bornes à-ſa"FLREctMÏIERÜ V'
penitence… Il la pouſſa ä de L' A 3;
ç

ſi grands excez qu'il fut attaqué d'une fiévrearñ m4,_


5.dence, dont
la mort l'es luy
ſr on: ſuites
efiſſt-l'auraient bien—tôtleconduit
laiſſé continuer mérite'
gen-re de vie. l ‘ i ,
LŸEvêque' de Châlons ſon ami , qui flic averti:
-du peril où iiétoit ,.le vint voir ſans attendre qu'ils? -
- l'en priaſt. Il eicamina les cauſes de ſa- maladie ,
6c ne deſeſpera' pas de' l'en guérir, pourvâ qu'il
voulût sépar ner &ſuſ ndre les auſteritez 8c
ſes travaux.] luy ŒPÏCÆÎÏEB qu'il yalloit des-ind
-tereſtsñ de (on 'Monaſtere naiſſant ,des prognésdc
L'Ordre de Cîteaux 8:; de ceux. même de toute'
L'Egliſe', que la négligence- priveroit-dïun- minis- .
fire que Dieu ſembloit' deſtiner à ſa gloire.
i -queLeCllOſC’,,& plein d'unde
Saint , bienéloigné veritable
ſe croiremépris
utile àqueîz,
luy-même ,nîavoitz garde d'être' touche' de ces re;
montrancesdU-Evêque deſeſpcroit de le perſuaſi
'deiglors- qu'il a ‘ it qu'il” y avoitä Ciſeaux une:
:aſſemblée des A ' zi 8c des principauxï de l'Org
dre.. Il S'y rendigôz ſut les prier inſtamment d'où,
bliger l'Abbé Bernardä luy obéit* pendant" l-'eſſiñ
pace d'une année entiere.- v a—
. On' luy témoigna une eXti-'éme reconnoiflctancè? _
de ſa charité; zz a tés qu'onluy— eut accorde' ce!
qu'il? demandoit , il revint deelarerâ Bernard l'O;
bligationque le Chapitre general luy- impoſoit,,
3c luy annonça le pouvoir quîlall-oit pren-dre Fur'
a get-ſonne.. Il luy fit- conſtruire une petite red
Q
44s LA VIE DE et BERNARD.
L* A N traite hors ,l'enceinte du Monaſtere , 8L ordonna
’\

,,16 qu a l'égard du boire 8L du ma-nger il ne ſuivroit


aucun des réglemens des Moines, qu'on ne luy
_ferait nul rapport dece qui regarderoit le ſoin
de ſa maiſon ,8L qu'il vivroic exactement de la
_maniere .n'on luy preſcrirolr. C'eſt ainſi que ſaint
Bernard _ _t enlevé malgré luy à ſes chers enfans.
v Aprés que IÏEVÊq-ue
ſ .compagnie, luy de
les affaires eut ſon
tenuDiocèſe
quelqueletemps
rap—
,pellant il confia ſa conduite Brun homme qui ſe
.diſoñit habile Medecin , mais qui n'étoit au fond
,qu'un ignorant 8L un brutal. Cétoit un deces Do.
L'axe-ig. an.
‘7-.
zcteurs empiriques devant _qui les maladies n'o
_ſenr tenir 8L qui ſe vantoit de les guerir_ plus ſeu
;rement 8L plus promptement que tout autre.,On
a veu dans tous les País ô; dans tous les temps de
ces impoſteurs .qui par un détail de leurs experien
ces ,ſur des perſonnes illuſtres s'attirer” la créan..
ee des gens qui examinent peu, 8L quelquefois
même des plus ſages,qui ſont d'ordinaire auſſi diil
Poſez que les autres àçroire ce qu'ils ſouhaitent,
L'Evêque s'y laiſſa ſeduire, ou peuùétrè crut-il
mieux entrer dans lesñſentimens de Bernard qui
naturellement mépriſoit beaucoup tout ce qui
aſſujetit trop aux methodes 8L ,aux formal irez de
.Ja medecine. ,Guillaume ,de ſaint Thierry qui vi
,fita ſaint Bernard dans ce lieu le compare à ces
'cabanes -où ſe retiroient les _lépreuïx hors ,les vil..
.les,_8L nous aſſure ue dans tout' le temps que lc
53h15)' demeure! , jegagé _cſeſpritszc de corps de
r FOUS
LIVRE lîREMiER. 4.,
tous les ſoins de ſon Monaſtere il ne s'y occupa
L A N
que de Dieu 8c des veritez éternelles. Cette pre
1x17.
miere entreveuë de ſaint Bernard ô: de Guillau-W
me donna naiſſance à la tendre amitié de ces deux
grands hommes. Guillaume étoit né äLiege de pa
re-ns nobles qui ſenvoyerent à Reims pour y ſai
re ſes études z il n'y ſut pas long-temps ſans ſe
dégoûter du monde 6c ſe retira dans l'Abbaye de
ſaint Nicaiſe. Il fiit ſait depuis Abbé de ſaint Me
dard a Soiſſons 8e devint aprés Abbé de ſaint
Thierry proche Reims. Malgré les reſiſtances de
ſaint Bernard , il ſe demit dans la ſuite de cet
te Abbaye , 8c ſe ſit ſimple Religieux de l'Ordre
'de Cîteaux dans l'Abbaye de Signy au diocéſe de
Reims, où il eſt mort en odeur de ſainteté.
Il étoit encore à ſaint Nicaiſe , lorſqu'il aprit
la maladie de ſaint Bernard, 8c que touché deſſa
grande réputæjion ,il voulut le veiflr voiraClain
vaux. On juge par ſes écrits du raport qu’il,y avoit
entre ces deux genies ,même vivacité de penſées,
même maniere de les tourner. Son épitre aux Re..
ligieux du Mondieu,où il ſait l'éloge de la ſolitude
renferme les plus beaux rincipes de la vie ſpiri
tuelle ,ôc les Lettres que aint Bernard luy adreſſe
témoignent aſſez l'eſtime qu'il faiſoit de ſon mé;
rite i ainſi
ſoient les peines mieux
'ne pouvoient que ſesêtre
infirmitez
ſſadoucies luy
quecau
par
les viſites d'un .ami de ce caractere.
Les maux dont nôtre Saint étoit accablé luy
devinrent encore plus ſupportables que le me
;o LA VIE DE é. BERNARD.
AN decin qui les traittoit. L'attention ſur laſanté de.
'HJ
Bernard ſembloit n’entrer dans aucune des obli
gations de cet homme. La nourriture 8e' les reme
des étoient donnez au malade ſans diſcernement:
8c ſans choix :courſe trouvait aſſaiſonné des bi
ſareriesôc dc la brutalité du Medecin don-r l'igno
rance ſe repoſoit ſur Findifſierence qu'avoir lc Saint
pour ſa guériſon 8c ſur ſon ſilence à ſouffrir. 'Un
jour que ſentrqy dans ce palais , dit l'Abbé_ de ſaint:
Thierry , en_ parlant de cette cabane ,…_ aprés devoir
conſzſidcrê cette demeure (F relu) qui [habitait, je m-cſhntlſií
pend-tré d'un auſſigrand rcſzect que ſi' jefuſſe entrédans un»
Sanctuaire. S4 pauvreté me ra-zzirrſh ſimplicité me char-md»
(qu'il m'a-ü: eſté permi: je n'en ſerais jamais ſizrtzflfëtois.
avec un autre Alzóí,,continu'ë—t-il ,je Saint. nous reſet”
la joy: Peinteſùr Ie rvzſhge; @- comme nous lu)- denzdndâ”
mes- de quelle maniere il Paffinſitſh -vie- dans ce [im ;Fort
bien ,nous dir-il Mſôuriant cy- avec cet air noble qui lu)- étoit
naturel ,- avant que
rdiſhnnzzſſlzlez-,mdis d'être ig)-Par
maintenant je commandois aides hommes
unjuflejugementde Dieu”

j’oóí'z~s À une bête.


Au bout de l'année ſaint Bernard ſortit de ſom
exil', 8c rentra dans le Monaſtere peu ſoulage'- de:
ſes maux; mais plus ſervent que jamais pour re'
Prendre les exercicesde Ia Penitence. qu'il avoir:
mrerrom pus..
XIX. Pendant ſonvabſence. Gautier Prieur du Mona-ñ
Enlcvement
de Robert par ſtere enavoit ſoutenu la régularité dans ſa force,
les RJigicu z
de Cluui.
mais n'avoir pûempêcher Fenlevcment de Robert;
gar les- Moines de Cluny..
Pi

~. 'LIVRE PREMIER'. ,z
;Ngdſſîÿctzavons dit qu’il vint ÛE-îteaux avec les
autrſſctcompagnons de Bernard, 8c qtñſä cauſe de' . _LÎA- N
li I7.
ſa trop grande jeuneſſe ſaint Etienne ne l'admin
-au novitiat qu'au bout de deux ans. Ainſi lorſque
…nôtre Saint ortit pour la fondation d'un-nouveau
Monaſtere,il étoit novice , 8c ne laiſſa pas de ve
nir à Clairvaux avec luy. ‘
A la fin de ſon année dïípreuve .il preſſa tel
lement Bernard de recevoir ſes' viEux-,ñqſiiil ne
put reſiſter à ſon impatience ,Sc ſengagea ſolem.
nellement dans la réforme de ſaint Benoiſt. La
ſerveur du jeune Robert ſut bien-coſt amortie.
Les Moines de Cluny, qui le ſceurent , ména.
gement cette occaſion de contriſter ſaint Bernard
6c tout l'Ordre de Cîteaux qui commençait ade
venir l'objet de leur jalouſie outre que leurs pre
tentiums ſur le jeune homrrie n'étaient pas ſans
quelque fondement aſſez vray- ſemblable. Les
parcns de Robert ſavoient offert dés ſon enfance
ä- l’Ordre de Cluny 6c &voient même donné
quelques domaines à ,cette Abbayqdans la penſée
que leur fils S'y feroit Religieux.
On prit donc le temps que 'les inſirmitcz du Lfllli”. l. I..
cb. 8.
Saint l'avaient éloigne' de on Abbaye, d'ou par
ordre de YEvêque de Châlons il ne luy venoit au'.
cune nouvelleun, Prieur
â Clctairvaux 6c Ponce
de Abbé de Cluny
ſon Ordre envoya.
, homme ha
bile 6c inſinuant , qui perſuada ſi bien Robert
.qu'il Femmèna avec luy.
Cette perte fut tres-ſenſible à ſaint Bernard.
G ij
52. LA VIE DE S. BERNARP,,
Il ſe reprocha dſvôir peut—être exige' diÏ-jeſſtpe
IJÀN homme des auſteritez trop grandes, qui ſavólient
m7. rebuté. Pendant plus d'un an il eſpera toûjours
qu'il pourroit revenir, mais il ne put ſoutenir lus
long-temps cette peine, 8c il écrivit à Robert
cette lettre admirable où ſont renfermez tous les
ſentimens dela tendreſſe la plus vive 6c tous les
traits de Yéloquence la plus ingenieuſe , 6c que
les beautez qu'elle contient ont fait mettre à la
:pi: r."
m. 1117.'
tête de ſes ouvrages. Wie] malheur Pour my de -vous
avoir perdu! luy-dit-il dans un endroit , Üſhns 'vous
'voir comment Puis-jc 'vi-vre .ë Mourir Pour 'vous , cc ſiroit
m4 ïvie, 'vivre ſms 'vous c'eſt mourir.
Les Moines de Cluni, pour étouffer les remors
du jeune Robert, avoient par ſurpriſe trouvé le
moyen de luy faire avoir du Pape Fabſolution des
vœux qu'il avoit faits à Clairvaux; mais ſaint Ber
nard , quoyque toûjours tres-ſoumis à l'autorité
Romaine, ne laiſſa pas de luy repreſenter dans
la même Lettre , Finutilité de ces ſortes d'abſo
ſutions quand elles ſont contraires à la arole di
vine. NeLcd-zzez-*uous pas, luy ditñil, que -ſus-.Cjbrtſï
prononce que tout homme qui regarde en arriere apr-ES avoir
mis [u mógin à lu charrue', n'eſt pas propre au Rgyatzme de
Dieu? Vous -vaus flute-z donc en 'vain que Ie Siege Apoſta
ligue 'vous a deli-vrë , tandis que la ſentence du ſouverain
Juge tient *vôtre conſcience enchaîné. Cette- excellente
Lettre n'eut pas ſon effet d'abord , 8c ce ne fſiut que
ſous le gouvernement de Pierre le Venerable que
Robert revint à Clairvaux, où il véçut depuis
.vp

ó..
LIVRE PREMIER. 53 I

da ' une régularité conſtaÿ IJAN." _


ôus aurons tant d'occaſion î e parler de cet
1H7.
te fameuſe Congrffla n de Cluny ,_que pour
XX .
mieux éclaircir les m ieres , nous ne pouvons Origine de la:
éviter de faire en peu dé mots le recit, de ſon ori Congregarioœ
de Cluny.
gine 6c de ſes progrés juſqu'au temps où vivoit
int Bernard.
Guillaume Comte d'Auvergne , dit le Pieux ,
fonda ſur la riviere de Groſne en l'année 91o.une
Abbaye à cinq lieües de Mâcon , dans un endroit
appellé Cluny. Celuy qui en fut le premier Abbé
s'appelloit Bernon, d'une des plus nobles familñ
les du Comté de BourgogneJl gouvernoit encoä
re ſix autres Abbayes en differens endroits ,85
ſuivant le partage qu'il en fitâ. ſa mort, Odon qui
s-'étoit conſacré aDieu dans-un de ſes Monaſteres,
fut nomme' par Bernard même pour gouverner
aprés luy celuy de Cluny. Ce fut ſous ce ſecond
Abbé qu'il prit de grands accroiſſemensgant par le
nombre des Religieux que par lesrevenus, 8c les
édifices , 8c ſur tout par la diſcipline qu'iñl_y étañ
blit 6c qui retraçoit l'image de [exacte régularité
des temps de ſaint Benoiſt leur Patriarche.
A meſure que l'Abbaye s'enrichiſſoit , elle deve
noit illuſtre. Pluſieurs Mona-ſteres ſe ſoumirent
à ſa conduite , tant de ceux qui ſe _formerent de
nouveau , que de ceux qui s'éroient déja établis, ce
qui donna naiſſance à. cette Congregation cele
bre dont l'Abbé Odon fut le premier General..
Souvent ſon genie propre aux; négociations le ſit.
5/
z —....-. «W
U‘~I

LA VIE DE S. BERNARD'
'54
ſi. *L'a N choiſir pour A d' s importantes affairËSD. de 'Eñ
gliſe 8c de l'Etat? inſi lorſ ue dans la lſiuitePierre
.III
7. le Venerable 8c ſaint BeÆrffiont eſté chargez de
ces grands emplois , oclaïncta pas dû paroitre une
;conduite nouvelle. ſi'
—Odon mourut l'an 94a. 8c laiſſa ſa place à A'i—
mer , ſous qui la régularité continua de ſe perſe;
-ctionner de plus en plus dans tous lesMonaſteres
de la. Congregation. Sur la fin de ſes jours les dé
I'd”. -z 4&8.
faillances de l'âge luy donnerentlieu d'établir Ma
yeul pour ſon Coadjuteur. Il étoit fils d'un des plus
riches 8c des plus puiſians Seigneurs de Provence
:nomEm-é Foucher, qui durant ſa vie avoit donné
_à l'Ordre de Cluny grand nombre de belles
'Terres
Mayeul s'éteint d'abord engagé dans l'état‘Ec‘—
-cleſiaſtique , 8c pour éviter les pourſuites de ſon
Evêque 8c de beaucoup. d'autres, qui connoiſſant
;ſon merite, le voulurent élever a l’Epiſeopat , il
vint ſe reſugier dans l'Abbaye de Cluny.. Depuis
.qu’il en fut Abbé, il étendit extrêmement cet
Ordre dans l'Italie 8c dans l'Allemagne avec les
.ſecours qu'il reçeut &Othon premier 8c de l'im
pera-trice ., qui contribuerent de bon cœur à tout
.ce qui pouvoir en bien ſonder le temporel 8c le
ſpirituel z 8c ſon Ordre .ſous ſon gouvernement
ëfit de ſi grands progrés qu'on le regarda comme
'le ſecond Fondateur de Cluny.
- il nomma ſon ſucceſſeur comme ſes predeceſi
;ſeurs avoientñ fait 6c choiſit ſaint Odilon. C'était
LIVRE PRE'M1ER. "ſ5
,fuſage en ces tem s-li de faire choix de perſon _._.;—_—ñ——-ï
LAN
nes d'une probité bien reconnue pour conſerver
1Pi70'
dans les Monaſters laÏferveur de la diſcipline ,
8L pour empêcher qu'on yintroduisît des Supe...
rieurs qui ſavoriſaſſent le relâchement… Odilonó.
étoit d'une des meilleures Maiſons d'Auvergne.
Dés qu'il fut libre de ſe choiſir unaétat , il prit la».
Tonſure clericale , 8L ſe mit ſous la conduite de:
ſaint
l'habitMayeul- Abbé de Cluny ,qui luy donnaſi
Religieux.
Le refus qu'il fit de FArcESL-vêchéſi de Lion,
étant devenu Abbé, luy donna une reputation-ë
éclatante. I_l fut le premier-ä faire cclebrer la com-ñ ‘
memoration desMorts etr-un. jour particulier ,.
8L cette pratique ſe eommuniqua bien-tôtà toute
l'Egliſe ,qui regla que la Feſte en ſeroit.- placée aux
lendemainde celle de tous les Saints. Il mourut
en 1049; &n place fut donnée à Hugues, qui
deſcendait des» Ducs de Bourgogne. Son pere l'a
voit deſtiné pour les- emplois militaires z… mais il
n'avoir d’inclination- que pour les-exercices d'une
vie tranquille., 8c ne sbccupoit qu'à. l'étude 8L az
la priere.. ‘
Comme ilenrendit parler de ſaint OdilonAb-L
bé de Clun ,8L de laregularité de ſa Congrega-ñ
tion, il ſe entit 'tout auſſi-tôt touché dudeſirï de
s'aller engager ſous ſañ conduite. .Il y ſutreceu,
8L peu de temps aprés ſon novitiat, n'ayant en-ñ
eore que vingt ans , ſon Abbé le ſit Prieur. Il re
gnoit alors dans cetürdretant deſubordination,,
.c p O i ‘

56 LA VIE DE S. BERNARD.
etr-j**
L A N 8c de diſcipline,que les plus anciens Religieux
m7. n'eurent aucune peine a luy obéir. -
Il ſut envoye' pour quelques négociations en
Allemagne , d'où il revigï quand il apprit la mort
de ſaint Odilon. Il trouva les Religieux dans une
conſternation generale de cette perte, dont ils
ne ſe conſolerent qu'en le choiſiſſant pour leur
A—bbé 8c pour le General de tout l'Ordre , qui deñ'
vint ſous ſa conduite dans l'état le plus floriſſant
qu'il eût encore eſté. Dieu donna tant de bene
diction a ſes travaux , que les maiſons ſe muti
plie-rent dans l'Italie, dans l'Eſpagne, dans l'An
gleterre, 8c en divers endrois de l'Allemagne.
Ilreçeut des perſonnes celebres parleur ſainteté
8c par leur -rang, des Princes , des Ducs, des ,Sou
verains, beaucoup d’Evêques 8c de Cardinaux ,
du nombre deſquels ſe ttouverent trois Papes
Gregoire Vll. Urbain II. 8c Gelaſe Il.
Hugues ſut enſuite appellé à toutes les gran_
des négociations. Il .travailla pour pacifier les
diviſions entre l'Empire 8c l'Egliſe. On ſobligea
d'aſſiſter à tous les Conciles de ſon temps , 8c il
eut art a tout ce qu'il y eut devenemens conſi—
dera les.
Aprés avoir gouverné cette Abbaye pendant
ſoixante-deux années , i-l mourut âgé de 85. ans ,—
l'an i109. Ponce .luy ſucceda, mais au bout de
quelque temps il eut deſſein de faire le voyage
de la Terre- Sainte, 8c fit la démiſſion de ſon
Abbaye .entre les mains du Pape Calixte _II. en
faveur
~'.'[-"~"~'-~~
P

, "LIVRE PR'EMIER. ,7
?faveur
Pierred'Hugues=II. quiſſle ne
Maurice, dit vécut queſutfort
Venerable, Peu. L'an
enluite
1117.
-élu de tout .l'Ordre, âgé ſeulement de trente ans,
8c ſolemnellement beni par l’Archevêque de Be
.zançon, en l'année m2.. le jour de [Octave de
.l’AſſomptiOn de la Vierge. Il-étoit de l'ancienne
Maiſon de Monboiſſier en Auvergne. Il eut ſept
freres , dont-ſix embraſſerent l'état E-ccleſiaſtiquc,
.ôc dont l'un devint Archevêque de Lion. :Ses p2.
;rens aprés luy avoit donné les premiers princi
es d'une éducation convenable à ſa naiſſance,
lîavoient mis tout jeune encore dans I’A.bbaye de
Cluny 8c' confié à S. Hugues ñqu-ien étoit alors le
;ſixiéme Abbé. Cc Saint, aprés lesépreuves neceſ
ſaires ,Yavoit engagé dans l'Ordre Monaſtique,
8c Pierre .avoit fait d’étonna—ns Progrès dans les
lettres humaines (Lui sŸenſeignoient alors à-Cluny
.avec beaucoup d’eclat.
LÎAbbé Ponce témoin de ſa ſainteté 6c -de ſa ſa.
geſſe le ſit Prieur de Vézelay en Nivernois, Où
ſétenduë de ſon merite commença de ſe dévelo
. et. Tout étoit noble dans' _ſes manieres 8c dans
ſes ſentimens. Il ſçut parfaitement allier dans Ia
conduite de ſes Religieux une tendreſſe compa
tiſſante avec lŸamour de la régularité. Ses lettres
&c ſes ouvrages nous repréſentent la profondeur
8c l'élévation de ſon genie pour les négociations
8c pour les ſciences , 8c la délicateſſe de ſon cœur
pour
ſion ,ſes amis.
ſans Il gouverna
murmure ſes Religieux
&c dans ſansne
une _paiiſſt qui divi_
fiit
ſi H
h

l
,eſſ- LAVIE DE* S. BERNARD?
A N croubléeque. par l'ancien Abbé Ponce..
Cet homme a ſon retour de la- Paleſtine , agi- ñ
\I173 ñ.
té parles mouvemens de ſon ambition, ſit tousſcs ñ'
efforts pour rentrer dans ſa Charge. Il prit le temps —
que. Pierre viſitoit les Monaſizeres de ſon Ordre
eií-,Guyenne 8c en Poitou , 8c vint fondre dans .
Cluny avec des ens armez , laiſſant l'entrée libre
égale-ment aux (Ïmmes
ta les Religieux 6c aux
. en- mille ſoldats.cruellesſſ
manieres Il perſecu
, .fit ç
prêter le ſerment à quelques-uns dont il exigea .
de le_ reconnoître. pour .Superieur , _ôc . mimoute .
lÏAbbaye en- déſordre. .
Le Pape Honorius informé 'de ces *ſcandales , ,
quiz-durerent ſept ouen.huit.
y rctemedricr unLegat mois
France , _envoya
, qui pour
?ſe noemmoit.;
Pierre, 'Cardinal
compagner Diacre. Le Legat
.de, Yflrchevêque s'étant
de .Lion fait ac .
, ictulmina
Fexcommunicarion.contre Ponce &contre tous
ceux de, ſon
crilege Parti, declare.
ſchſiiſma-tique cet Abbeïrebelle
8c ennemide l'Egliſe.., Ce
ſa.. ._

jugement < fut depuis- confirmé par le Pape de.:


Va-ntqui les partíies-ñ furent a pellées , 18C Ponce
ſans avoir voulu faire nulle atisfaction ,mourut ç
Z _Rome deVenerable
Pierre le la pelle l'an 1126.2.
,qui en avoiteſté aſiufflfi-ap-z.
pé , fui gueri” au “bout de ſix mois, &revint àCluñ .
!ii-où il rétablit ,avec le ſecours de quelques perd
ſonnes de -pieté , les édifices -, 'la' clôture &jla diſ-.Î
cipliñrœ : car il faut-convenir que cette tempête y _-.—
“affloltîcæuſé quelques æffoibliffements de ferveur., ñ,
ſſ-RLIVRE PREMIER, E39:

'- mais on doit auſſi demeurer d'accord qu'elle ſe ra L AN


ïnima ſous ſon gouvernement ,- 8c que ſes liaiſons
!LŸWU
~avec ſaint Bernard ,joint à Fémulation que caufa
&dans ſes Religieux la Congre ation naiſſante de
Cîteaux, , y conrribuerent anti? beaucoup , com
me nous le "verrons _dans le cours, de cettelii.
.ſtoire
Peu de temps ' aprés Fenlevemcntſſdeikobert,,
~_

ſaint Bernard, comme nous avons dit, avoit Tre,


, pris les .exercices du Cloître. Ce fur eznçcremp;
\que ſon ere Teſſelin , touche' deîla vie -Angeli,
que de es enfſſans , vint ſe joindre àzeux à-Ôlair;
vaux. Il Yprit l'habit Religieux ,ſiizça peu de moi;
_aprés ſon engagement-il mourutcomblé de me;
'ñëriccsñôc cifannécs. Sa retraite avoit. beaucoup con,
.ſalé cette famille chrétienne , &pour rendre leur
-joye parfaite,, Dieu ne diffêſa 9-3 long-temps la,
.converſiotx dîlfflumbezline 13.111' 9691:', qui étoit ſeule
ñrdomcuréc dans-ïle-mondc. ſ , A __
Lîívêquc ïdcîChâlons, pou.: s'unir encore plus
ñvétroitementàñiàixu Bernard, voulut établir. .un
fMonaſtcrc de ſon Ordre dans ſon Diocçſe. CF ?Premiere XXI.
co
Q
~fuce laëprcmirre. colonie formée ezlç [Abbaycïzdce .nie tirée de
*CIŒÃPVÊ-Ælx» On luy donna 1c nono, des Trois Font-inci l'Abbaye de
Clairvaux n6
rné les Trois
!ôc le Saint y nomma pour ,Abbé ce ñcelçbrekp; Fontaines.
ger qu'il avoit amené de -Châlons- La même an
née il ſortit encore un ſecond détachement :qui
——s'alla établir dans le Dioceſe dTAutun ſquslç nom
de Forum) 6c ſous le gouvernementde-Godeſroy
parent de ſaint Bernard qu-ilïcn fit _lÏñAbbé.
:H ñij
60.… L A7 VIE D-E S'. BERNA RD.
La ferveur croiſſoit dans Clairvaux a meſure*
Il' A N
qu'il ſe multiplioigôc les-conſolations de la grace
H18L.
s'y répandoient en ſi grande abondance qu'elles'
X X l ſ.
Nouvelle ten eommencérent E.» devenir ſuſpectes aux Religieux.
nrion dcsRel-Ï
gicux deClaix Ils CYUJÎCIÎI qu'il
Dieurvoulût ainſi n'y avoit dans
plonger pas d'apparence que
dſie continuelles.
VIUX. .

delices des hommes qui ſe livroient aux. mortiſi


cations-les-plus rigoureuſes. Saint Bernard fit toutz'
ce qu'il put pour les gue-rir-de leur ſcrupule 8c de.
ae nouveau genre de tentation, qui luy parut en—_
core plus-dangereux ue les découragement» dont:
ils aïoient' eſte trou lez l'année &auparavant ;i
mais ils ne voulurent point- s'en~rapporter à; luy..
Ils-Yaccuſe-rent-dune conduite trop indulgente,.
6c engagerent [Evêque de Châlons- à-les venir
tirer-d'inquiétude. Ce charitable Prelat, quílesñ
aimoic tendrement , vint à" Clairvaux, 6c leu-r ſit
comprendre que ce nïétoitpointà eux-à preſcrire
des bornes aux miſericordes de Dieu, u’ils de:
voient goûter ſes dons avec reconnoiſſance", &x
s'en-ſervir pour ſe purifier 6c ſe détacher encore
plus de toutes-les-ehoſes» de Ia terre. Ces-avis- les~ñ
défendirent des pieges de l'illuſion', 8c s'y rendant :
dociles
juſſſ u'où,leur délicateſſeferveur
les portoit-la ne ſervit qu'à?enitence
de leur. montrer'', ,
8è'
qui eluy
quelle maniere le Seigneurren-
ſacrifient-toutes choſes; uſé' avec ceux .ſ

Peu de temps aprés» cette viſite à' Clairvaux:


IŸEVÊ ue de Châlons mourut. Saint Bernard fut:
tresahligé' de- ſe' voir ſeparé- d'un homme- dont;
LIVRE PREMIER… .Si
Yes lſiumieres 8c les conſeilS-Favoienc coûjours éclai
L’A- NT'
:é, 6c dont la perce incereſſoit toute l'Egliſe. Dieu m9
Pourlareparerinſpirzdſannée ſuivanceaâNorbertñ ' xx…
de faire un établiſièmentà Prémontré , ſitué dans Conceſſion'
le Dioccſe de Laon..Ce lieu avoit apartenu à un 4" m" 3°'
Prcmonué
homme de bien nommé Guy,lequel l'avoir don- 5"" P²îſ²""ct"
né à ſaint Bernard- pour ye établir un Monaſtere ËÎÏÆÎÏ- s?
&cf011; Ordre, 6c YÉvêque avoit* confirme' cette*
donation. Mais- Bernard qui n'avoir encore fait"
aucun uſage de cet' endroio, fut ravi-de contri:
bucr aux 'deſſeins de ce grand Archevêque, &luy
en fitpreſent , ſans examiner-SH! y alloic des —in—
œrêts- de Clairvaux, nyſi ſes progrès enï ſouffríi
ſoient quelques retardemensll eſt-vray quede-jouf '
en jour il devenoit plusfloriſſant 8c plus celebre, ſa ñ
reputation ſécendoic, la-fèrveur < s’y ſoûtenoic coût
jours egalement vive', 8c l'abondance des 'ſecours -
qui-îy venoiencï de toutes paris nëamolliſſoic point,
Îes' cœurs 8c' nalreroic point la diſcipline.;
On-tint ä-'Cîceaixx une aſſemblée des--Abbezï,
qui ſe trouvoient alors' au nombre de- douze z 6c '
l'on yœeglædîquelques Conſtitutions, auſquelles-ï
ſaint Bernard- ſur chargé devtravailler avec ſaint!
Etienne', pour donner quelque forme-ä ce qu-*on à ‘
avoit reſolu ~d’e'cablír. ñ ‘
Cette aſſemblée eſtappellée' Ie=premierîCha—— a
Pitre-General de—l'ſſOrdre de Cîtcaux, qui fſiucï in: Chap-LI ESÏ. ñ
ſtitue' par ſaint Etienne, de l"a~vis .de ſes Reli; ÎËÎÏÎÏÏ ctcſiîct
gieux. On y regla que lesAbbezSuperieurs des -
Moaaſteres tirez.. 'immediatement ou originaire.;
62. LA VIE DE S. BERNARD.
ment du ſien , y viendroient tous les ans luy ren— l
L* N drecompte de leur conduite 8L de celle de leurs
m9' Religieux. Il n'en excepta que ceux qui ſeroient
retenus par maladie, 8L les obligea même d'en
vpſyer un exprés pour faire-ſçavoirla cauſe de leur
.da ence.
Dans les premiers temps ce Chapitre entrete
noit l'union entre toutes les Maiſons de l'Ordre,
l'on y travailloit aux moyens de conſerver la fer..
veur _8L la re ularité, 8L l'on n'y veilloit pas ſeu
. lement aux Éeſoins de l'ame , mais encore aux in:
-terêts temporels. Si quelque Monaſtere tomboir
danS.l'indigence , l'Abbé le faiſoitconnoître au
.Chapitre , 8L les autres Abbez aniniezdeïlÎeſpric
de charité , sempreſſoient-ale ſecouriríI-'inſtitu
tion de _ce Chapitre General parut ſi belle dés les
commencemens, même aux .Ordres plus …anciens
..que-.Cîteaux, .qu'ils réſolurent a ſon exemple de
. convo uer de pareilles aſſemblées; Les Chartreux
ſe' con ormerentbien-tôt, à cet uſage, 8L tinrent
!my-m'- ~ leur premierChapitre l'an IIſLſOuS Baſilqhuitiéme
ÎÃÏÏIÂÎÏËÃÏ' Prieur de la-grancT-Chartreuſe. Cluny fic la mê
"""'"” ""4 me choſe ſelon les Statuts de cet Ordre rappor.
Cilmi-atum
fjſfſſ-;ſſc,_ tez dans les Bulles de Gregoire IX. 8L de Nico
fſfl-Ëí-»ſi-Or- las IV. en 12.32.. 8L n90. i .
~ Rien ne ſut plus ordinaire par laſuic que de
voir dans ce Chapitre General des Archevêques ,
des Evêques, des Cardinaux 8L toute ſorte de per_
ſonnes d'une condition éminente. Ou ils étoient
envoyez par des Princes Pour demander 'a _ces
LIVRE
gxuſſnds hommes PREMIER.
leur protection auprés de Dieu63,
ou d'eux mêmes ils venoiem leur ſaire uelque LAN'
priere, ou comme membres déſordre aſſiſtoient m9.
aces aſſemblées, ſans que leur dignité les exem
ptât de s'y trouver. Non ſeulementles Evé ues ,
mais les Papes, les Empereurs 6c les Rois e te..
noient heureux de s'unirâ leur priere, &leur de.
mandoient 'cette grace en des termes qui mar-
quoient l'eſtime qu'on ſaiſoit deces hommes ceñ
leſtes. Frederic premier dans une lettre oû il les \
prie de *ſaſſocier à leurs oraiſons, ſaitparoître une
humilité ſurprenante, 8c illes-appelle les Athletes
de Jeſiis-(Zh-riſt 6c les plushautes .colonnes de
ſEgliſex.
Le Pape-financent: ïlflÿsîaſidreſſaſi die même »à eux ~
ur -im-ploiïer le ſecours de leurs priercs -durant
és troubles &î lesîtempêtes
téeſóſſiis ſon
dont-l'Egliſe ſur agi
, &Tienneſt
admira- —
bies que les termes qu'il employe pour ſeui- mar-r
quer ſa .confiance
Nous ' ſecours de cette hiſtoire de i'
verrons-dans
beauxïexe m-pl-es* de ia ;haute aidée-qu'on' avoir ï
conceuîe' Ï-du merite de ces premiers .Abbez de
l'Ordre de Cîteaux.- —
Aprésque ſaint Bernard eut paru dans cette'
ílſièſnbléC-"ÃVCC
menr qu'il ſſput àéclat ,il revint
Clairvaux , où le plus -promte ë
il s'abandonnoit
plus que tout autre à .ſon zele depuis u'il avoit
repris les exercices du Monaſtere , 8c e reduiſit
bien-coſt par de nouveaux excez à la neceſſite' de
54 LA_ VIE DE S. BERNARD.
1j A ,N s'en ſeparer une ſeconde (ais. ll ne le fit pas nean_
m9, ,moins ſans bien desïeſiſtances; mais Dieu avoit
XXV- ñſes deſſeins, 'ôc ne pretendoit pas qu'en travail…
"N ou vellc ma
ladic dc s. _lans à rétablir ,ſa ſantéil menât une .vie entiere—
Bernard.
,ment.oiſive.' ‘ - - —
_ .Ainſi quoi qu'il fût dégagé de ſaffiduitéaux
zobſervances, 8c qu'il ne arût avec ſes Religieux
_que pour affiflger aux C apitres &c leur donner
par occaſion quelques avis importangil employoit
,tout le reſte du temps à l'étude 6c à' la-priere. Dc
.plus cette ſeparation de la Communauté le mit
en état de ,donne-r des conſeilsä quantité de per
ſonnes conſidérables .qui vinrent de divers en
droits le conſulter, 8c S'en retournerent remplis
_\ d'admiration pouîróles lumieres .de ſa ſageſſe. Cc
fut par ce moyen que ſon merite 8c ſes grands
talens furent connus, 6c_ qiſaprés avoir bien éta
_bli les fondement» de Clair-vaux, &bien affermi
.ſes Religieux dans les pratiques de la vie ſolitai
yre, Dieu par une providence ſpeciale le choiſit
pour éclaircrſEgliſc 8c pour la ſervir au dehors
,par lestravaux Apoſtoliques où; nous le verrons
paraître. _
œmææææ
nomme-Qc*
Ext-ac
53?

SOMMAIRE
5s
?ŒŒŒŒŒŒÆÆWWÆÆÆÆŒXŒŒF
aeñammæaeaoaoæoæqæïäoflcæcfflæaefflaoæœ

SOMMAIRE
SECOND LIVRE
I. Ain: Bernard fait/bn ouvrage des douze Degre-Z de
l'humilité. Il. II fait les Homelies fier les Paroles de
[Evangile, Miſſus eſt_ 6Ce. III. Diviſion entre les
Ordres de Cluny U' de Cîreaux. IV. Saint Bernardfait
ſim apologie adreſſée a Guillaume de ſaint Thierry. V.
Converſion deſh _ſieur Humlzeline. VI. llfait un vga.
ge 2 Paris, ou ilprononceſim diſcours de converſione
ad Clericos. VII. Rolóert revient de Clum' a Claim/aux.
V1II. Pluſieurs Gentilslæommes viſitent Clairvaux U* sſy
fion: Religieux. Liazſim d'amitiéentre les Chartreux.
_ 5er les Moines de Clair-vaux. X. Etat ou ſe' trouvait
alors PESIÆ dans les dæffwns Rcyaumes Chrétiens. XI.
Converſion de Fdrclzevëque de Sens. XII. Saint Ber
narclfzit pour lu): ſim ouvrage du Devoir des Eve_
ques.X1Il. Converſion de l'Abbé Sugar. XIV. De
ſertion d'Arnaud Alólóëde jl/ſorimond. XV. Zele deſaint
Bernard durant la famine. XVI. Lettre deſaintBernard
du Pape Honoriuï. XVII. Lettre deſhint Bernard au
CÛTJÏÏMIIÃÎÏÏIEÜ,Cbancelierde [EgliſêRomainezXVIlI,
Converſion de PEvËque de Paris. XIX Lettre des Ab:
I
ſſSſſË '

âez de Cîteaux au Roy Louis le Gros. X Lettre Je


ſatſint Bernard aux Peres de Ia grande Charm uſe_ XXf"
Orhon Prince d'AIlemagne_ſefait Religieux à lllorimond..
XXII. .Saint Bernardſaitſhn traité de [a Grace U* du
libre Arbitre. XXII-I. Il affifle au Concile de Trgye…
XXIV. Ordre des Chevaliers du Temple- XXV. Le
Ray perſtcute PÃrcbc-vêque de Sens.. XXVl. L'E'vê'-ñ .
que de Verdun cle-POSE, fficſcite des ennemis iſhint Ber
nard. XXVIl. Lettre de ſaint Bernard au Cardinal'
Aimer). XXVIII. Saint Bernard eſt juflijïí par cette:
Lettre. XXIX. Etabliſſement deSReligieux de; Clair-z
vaux en Portugal, —
S AIN BERNARD
E

LIVRE SECOND.

_ - E N D A N T toute cette année, oû —~ï‘—î~

Î~__~ 'ſi les inſirmitez


voient ſeparé dedesſaint Bernard l'a
obſeſſrvances du L' A N
112.1.
Cloître , il l'étude
nans dans fit des des
progrés ſurpre—
Ecritures 8c D,G74[Hy—_
""ſi""',,
des Peres. Il compoſa en premier lieu ſon traitté :inf-i: ſi*:
des douze Dcgrez de l'humilité, auquel il ajoûta 'douzegeiegrez'
dans la ſuite une rétractation de deux endroits où d' "ſimſiſſ"
il n'avoir pas explique' quelqu-es paroles de l'E;
ñcriture ſainte auſſi naturellement 6c auſſi confor
mement aux anciens Auteurs qu'il croyoit l'avoir _
dû faire. L'Hiſtorien à cette occaſion reprend """"’""Ÿ
1 ij
'68' LA VIE DE S. BERNARD;
L' A N vivement
ſuivre les Theologiens
l'exemple myſtiques,
de lſiaint Bernard qui loindes.
, donnent de"
1m..
interpretations étrangeres 8c nouvelles aux ſens.
ſublimes de l'Ecriture , tandis que ce Saint éclairé
de Dieu regarde comme ſuſpect ce qu'il explique
dans un ſens different. des Peres, 8c s'en retracte
ſans
ll héſiter… .
fit encore des F-Iomelies- ſur lſiſie Myſtere de:
HQE-il (dſ
L
l'lncarnati0n,.qui
a cauſe des grandesle connoiſſilnceſſs
touchoit plus quequetout
Dieuautre,
luy
en avoit données dés ſa plus tendre jeuneſſe. Il
apelle cet ouvrage [Eloge de Iaſàinte Viurlqr: auſſi la
dévotion qu'il avoit pour elle y paroît admirable
ment. Il y trace une belle peinture de ſa virgini
té, de ſon humilité z il rapporte lesfigures de ſa
maternité divine exprimées dans l'ancien Teſta
ment , «Sc n'oublie rien de ce qui peut attacher.:
les fidelles a cette 'incomparable Creature.
Il. De uis l'établiſſement de Cîceau-X il s'étoit peu 5,
Diviſioncntre
les Ordres Cle peu fgrmé dans celuly de Cluny quelques ſenti
Cluny 8c de
Cîtçaux. mens de jalouſie
laréputarion desqui e ſortifierent
Refſiormez à meſure
s'étendit. Cette que.
an_
cienne Congregation de ſaint Benoiſt avoit eſté 4
long-temps en poſſeffion des aplaudiſſemens des
peuples; la régularité de la diſcipline, l'étude desñ
Sciences ,qôc la multitude des hommes illuſtres
qui la com poſoient , Favoient rcnduë celebre dans;
tout le monde chrétien d, mais par une fatale ré
volution des choſes humaines, on vit touta la ſois.
éclater la ferveur_ des Reſormez , 8c sobſcurcir lesz;
LIVRE SECOND. E9'
vertus des anciens. Ce qui reſtoit de zelez dans
Cluni venoient ſe réfugier à Clairvaux; 8L ceux L'Art
llí-Ió
de Clairvaux , en qui l'eſprit de penitence com
mençoit à s'éteindre , alloient chercher des adou
ciſſemens a Cluny. Chacun de ces deux Ordres
ſoutenoit ſes propres intérêts , -ny les uns ny les»
autres ne pouvaient ſouffrir que leurs Freres leur*
fuſſent enleve-z -, cette tranflation leur paroiſſoits
un outrage, 8L même -uneapoſtaſiegsaint Ber—
nard ne s'eſt pas trouvé luy-même exemtde. quel
que ſenſibilité en ces occcaſions.. _
Il y avoit a Reims dans l'Abbaye de ſaint Ni;
caiſe un Religieux nommé Drogon ,illuſtre par'
ſa naiſſance, par la pureté. de ſes mœurs 8L par la
beauté de ſes talens -, il fut dans la ſuite Abbé de:
ſaint jean de Laon 8L depuis Cardinal-Evêque:
d'Oſti‘e. Touché alors du 'deſir d'entrer dans la ré-ñ
ſorme de Cîteaux, il pritdes meſures' pour ſe:
mettre ſous le gouvernement. de l'Abbé de Clair-w
Vaux , ou du moins ſous celuy de l'Abbé de Port;
tign-y. Bernard qui avoit quelques ménagemenss
a obſerver avec [Archevêque de Reims, reſuſa
de le recevoir 8L luy laiſſa choiſir Pontigny. Hu;
gues qui en étoit Abbéfiit ravi de cette conquêtq…
mais l'Abbé de ſaint Nieaiſe, qui ſentit ſa perte,,
cngageaſArchevêque de Reims a ſolliciter Ber—
nard de luy faire rendre ſon Religieux.
Le Saint ſe conduiſit dans, cette affaire avec
beaucoup de prudence 8L d'adreſſe. Il écrivit une-ff
Lettre touchante à l'Abbé deſaint .Nicaiſe , pour;
A 70 LA VIE DE s. BERNARD.
L* A N luy témoigner la part qu'il prenoit à ſa douleur;
L111-1. Il ſaſſura que ſi Drogon l'e-ût conſulté ,il ne luy
auroit jamais conſeillé de ſortir,& ne l'eût pas
reçu dans ſon Monaſtére. Il ajoûte quäuſſi-tôt
qu'on l'eut prié de negocier le retour du Reli
gieux ,il en avoit écrit fortement a l'Abbé de
îPonti n 'ôc ue c’étoit tout ce u'il ouvoit
g YD P
faire.
En effet la Lettre que ſaint Bernard écrivit a
Hugues étoit ſi ſorte en apparence pour le por
ter a rendre Drogon, que cet Abbé yſut trompé,
6c ſe plaignit tendrement au Saint qu'il entroit
peu dans l'intérêt de ſes anciens amis.
t Bernard luy ſit une téponſepù ſon amitié ſe ju
ſtifie d'abord avec beaucoup d'eſprit; 8c aſégard
de l'affaire de Drogon , il luy reproche en veri
table amy de n'avoir guére ſait uſage de ſa pene
tration ordinaire en liſant ſa premiere Lettre.
a.» Je vous mandois , luy dit-il , que ſivous vouliez
ó- bien ſouffrir les maux dont on vous menaçoit ,
»- je n'y prenois point de part , 8c que cela ne
.- regardoit que vous. Quand j'ay parlé de la ſorte
ñ à la ſin de ma Lettre ,je n'ay prete-ndu que vous
ïï ſaire com-prendre ſans m'expliquer ouvert-e
.. mengque ce que je vous diſois auparavant vous
» étoit écrit comme une commiſſion dont je m'a—
ñ quitoiszou pour mieux dir-e comme une ſeinte
>- que vous deviez démêler. On voit dans tout
Mani-ig. ï”
ce procedé,ajoûtel'Hiſtorien,que les plus grands
RJ41* Saints de çes temps-là étoient un peu jaloux de
LIVRE SECOND. a 7E
s'attirer les- diſciples les uns des autres.. L' A N?
Cependant ſaint Bernard reſſentoit une vive 1m..
douleur de la diviſion. de ces deux Ordres , 8c con
jura Guillaume de ſaint Thierry de s'unirà luy
pour travailler ä en rétablir la paix. L'Abbé qui
comprit ſa foibleſſe pour une telle entrepriſe,
vint trouver le Saint, 8c Fcngagea par dïnſtantes
prieres à ſe ſervir des lumieres que Dieu luy avoit
données, pour faire un ouvrage où il juſtifiât:
l'Ordre de Cîteaux auprés des Moines de Cluny,
8c les exhortât par les raiſons les plus fortes &c les
plus touchantes à renoncer a la vie relâchée qui
s'étoit introduite dans leur Congrégation.. Voila ,
ce qui donna lieu a ſaint Bernard de compoſer. ny..
cette excellente apologie quil. adreſſe a lAbbe ËILnÊàPYŒ-gric_
n, 2- _ ' \ a I ‘ B J;

Guillaume. Lors qu'elle parut ,.Pierre le Venerañ- ÿïflíffédj s


ble commençons à gouverner Cl~uny..Ce grand Tſilſicſizzſiy,, "
homme, comme nous avons dit, ſuccedoit a Hu
gues qui avoit eflé mis à la place. de Ponce—,_ſous
qui la régularité s'étoit beaucoup affoiblie..
Vers le temps que commença a réforme de Ci..
teaux', preſque tous les Moines noirs (c'eſt ainſi
u’on appelloit les- Religieux- de ſaint Benoiſt ).
ſllivoient la regle de Cluny quoy qu'ils n.’y fuſſent
pas aſſociez. Ainſi Guillaume, en étant. regardé
comme un- des membres, il n'eſt pas ſurprenant*
qu'a ſa priere ſaint Bernard ait repris quelques
relâchemens-de cette Congregation... .
Il donne le nom de Lettre ou afopuſinle ä ce [ſaiſi
té ,, que l'es Auteurs de ſavie ont communementr
7: 11A VIE DE S. BERNARD.
A N .apellé Apologie. On reconnoiſt en la liſant la force
IILI. .ôc les beautez dont ſont remplis les ouvrages de
ce Saint , qui tous ſe reſſentent du caractere de
leur Auteur , 8c nous ne pouvons mieux placer
'V' qu’icy ce .qu'il faut penſer de .ſes écrits en gene
.QlallÈC-Zdu _ _
fflïäcïfflnï ral :ainſi nous raporterons de quelle maniere en
Bernard. _ _ x
Arabia. Praf juge un des grands hommes de nos jours. » Cn
des œuvres de ~ - - - -
-S- Bernard. " Y voit briller , dit—il, un eſprit naturellement
>- noble, ferme, élevé ,mais doux , complaiſant ,
a- honnêtczune éloquence née , pour ainſi dire,
,- avec luy 8e plus ornée des graces de la nature que
.. de celles de l'art z des fleurs delles-mêmeséclo
a ſes , un ſtile leger 6c ſerré , de la hardieſſe dans
.z les expreſſions, de la préciſion dans le choix des
>- termes , de .la iublimité dans les penſées, de la
a tendreſſe dans lesſentimens , en un mor un lan
—~ gage qui n’offre que des idées de [’)ieu 6c des
a choſes celeſtes ll embraſe , mais d un ſeu qui
»-ñ dans
ne tourmente. oint.
le cœur , \lion Il orteîles mais
pourplîaiîrir, traits plbuiéſé
er ans

»d mouvoir -, il fait des reproc es, non pour in


-ñ ſulter , mais pour toucher. Il reprend, il mena
ù ce , il effraye mais avec amour' &ſans col-ere , il
ñ- Hate les hommes ſans les amollir ; il les loue ſans
a les élever, il les corrige ſans les chagriner ,il les
-ñ preſſe ſans les forcer, il les charme ,_il les re'
-d 'Oüit il les ranimect: enfin dit Sixte de Sienne
>- il ſçait ſi bien mêler la dduceur ä la vivacité
>- du ſtile,que les coups qu’il porte n’ôtent rien au
.- plaiſir quil donne , 6c l'on diroit que les paro
' les
z
LIVRE SECOND. -7,
îles coulent de ſa bouche comme un fleuve de -e L'A N
lait 8c de miel , en même temps que les ſenti- - un.
'mens ſortent de ſon cœurcomme un torrent de -=
ſeu 8c de flâmes.
'Il commence ſon Apologie par dhumilians re_
-proches qu'il ſait-aux ſiens, c'eſt a dire aux Moi..
nes de Cîteaux , qui ſous pretexte d'une vie plus
auſtere blâmoient lesConſtitutions de Cluny, 8c
violoient ainſi les plus ſaintes loix de la charité.
Enſuite pour les réunir il expoſe ſimplement ce
que ies uns 8c les autres ont de reprehenſible,
perſuadé que ce n'eſt pas s'élever contre un Or_
dre,
daſins *mais 'l'aimer
ceux qui , que de leur
le compoſent ne point condamner
profeſſion, mais
leurs défauts. '
Rien n'excita plus dëenvie contre le Saint que
ce livre , oû ſont découverts les déreglemens de
Cluny, dont la réputation étoit depuis long-tem ps
ſolidement établie. Cétoit , pour ainſi dire , acta_ MAM-ig. a”.
'IH-L
quer le monde entier que d'attaquer ces Moines,
6c combattre une armée immenſe , tant
multipliez. ſ .ils étoient
Ceux qui reprochent en cecy trop de zele à
ſaint Bernard , ne ſont pas réflexion que Dieu
l'avoir particulierement envoyé pour purifier l’E—
gliſe , pour redonner aſétat Monaſtique ſon pre Muëíll. ?nfl
mier éclat , 8c pour déclarer la guerre aux vices
qui en déſiguroientla beauté. De plus il ſaut con—
venir u’il ne reprend rien ue de vray, puiſque
Pierre e Venerable :tint unC pitre general pour

M, NÏ.

n &dx-r
74 LA VIE DE s. BERNARD:
l remedier à ces mêmes déreglemens , comme ons_
LAN le voit dans les Annales d'Orderic qui étoit ſipre
11.2.[
ſent ace chapitre, 8e dans deux Lettresde Pierre ’
de Cluny qui ſont parmi celles de ſaint Bernard. -
Ce livre' fut dans la ſuite d'une grande utilité..
Non ſeulement les Religieuxde Cluny en profi- ñ
terent', ,mais quantité d'autres ſeparez de. leur~-'
Ordre , 8c particulierement Suger 6c ſon Abbaye
de Tant
ſaint que
Denis. . la diviſion des deux Ordres S.ſiñ
dura
Bernard 8c Pierre le Venerable ne S'en aimerent
pas moins ardemment. lls gémiſſoient devant .
Dieu l'un 8c l'autre pour la réunion de leurs Fre- ñ
res , ilsſi en cherchoient tous les moyens; 8c mal
gré ces animoſitez indignes de ceux qui ont la
même eſpérance, 8c qui ſervent le même Dieu, ._
ils conſervoient enſemble une amitiévive 8c ſin
cere , &cultivoient mutuellement un commerce '
que le dégagement de leur cœur ô: l'élévation de. x
'leurs genies rendoient ſi noble «Sc ſi doux. .
Voicy de quelle maniere ſaint Bernard étant
en Italie écrivoit à ſon' illuſtre ami: a Qxel ſujet ’
:o de gloire pour moy, dit-il , parmi les étrangers
>- oû je me_ trouve, .de pouvoir montrer vôtre
- Lettre entre mes mains , 8c une Lettre où vous
--découvrez .ſi tendrement tous les ſentimens de
a vôtre ame! Je me tiens honoré d'être non- ſeule..
a- ment dans vôtre memoire , mais dans vôtre
=- eſtime ; c'eſt un privilege 8c une _diſtinction dont
a je me gloriſie , 6c je me ſens fortifié par toutes
Ÿ————Æ~—î——-- «T Ÿ_

'LIVRE SECOND". 7;
les douceurs que vôtre cœur répanddans le —- y .A N
mien. Gracesà Dieu, luy dit-il dans une autre n
,III-Io
Lettre , me voilà bien placé , puiſque je ſuis >
dans vôtre coeur. Si par malheur , comme vous —
m'en accuſez ,le mien s'étoit un peu refroidi, il <
ſe ranimera bientoſt , maintenant qu'il eſt au c
milieu du vôtre.Au reſte ſay promptement ſaiſi -
la Lettre dont vous venez de m'honorer.)e l'ay —
luë avec avidité, je ne la relis jamais qu'avec joye, —
Bt je voudrois toûjoursla relire, Vôtre eſprit s'y *
JOÙC d une ,maniere qui ſalt plaiſir. Elle eſt gaye —
par ſes agremens ,Bt ſerieuſe par ſa ſolidité. En —
verité je ne ſçay comment vous faites pour pezer —
vos paroles avec tant de prudence 6c les aſſai- ï
ſonner de tant de charmes. Vous rendez vôtre ï
ſtile enjoüé ſans badiner, 6c néanmoins vous luy —
conſervez cette majeſté qui n'ôte rien aux graces ï
de ſenjouëment. e
Les Lettres de Pierre de 'Cluny ne ſont pas
moins vives. -d S'il m'étoit permis, ditñil , 8c ſi e
Dieu le vouloir , mon cher Bernard, ſaimerois c
mieux vous être uni par les liens les plus ſorts —
que de régner ſur tout l'Univers ; car ne doit-on e
pas préférer àtous les biens de la terre ,le bon- ï
heur de demeurer
hommes,mais avec vous?
les Anges mêmesNon ſeulement les -e— cém,, l, m,,
en fſieroientleurs
delices. Taprehende ,luy dit-il ailleurs, que vô— -e decetcmpsñlà.
tre ſaintete , avec ſa vivacité ingenieulſie, ne s'é— c
tonne , 6c ne m’accuſe de négligence ou de mé- —
pris de répondre ſi tard à la Lettre tendre 8c de- -=
- K 1j
7e LA* VlE DES. BERNARDZ'
a -_ ï" - licieuſe d'un ami ue "auroisdû révenir avce
i.. A N P
un_ . des. empreſſemens pleins de joye. Mais loin de
.. vous, ces deux ſoupçons, vous ne les ſçauriez
a trop éloigner , car je ſuis , mon cher, bienéloi..
- gne' de les. mériter. En fait de Lettres z )'e n'a Y
- l'amais rien receu de P lusa greable que la vôtrez 1
a- nyrien lû avec plus de plaiſir. Si-tôt qu'on me
- la donna , mon cœur fiit ſaiſi , 8L quoi qu'il ſe
- ſentît animé déja d'une violente ardeur pour
- vous ,_il devint encore plus ardent a la lecture de
- cette Lettre d'où voloient dans mon cœur les.
-ñvives étincelles du vôtre.. '
Pierre de Cluny dans la même Lettre exa-ñ
mine 8L déplore ſort au long les cauſes de dia
viſionde leurs Religieux-,mais-il ne peut s'empê
cher ſur la- fin de railler leurs. faibleſſes, 8L voicy
comme il les dépeinrä ſaint Bernard.- Qyand ,_
-ñ dit- il,unReligieux noir,pour parler.ainſi,en ren
» contre un blanc par hazard , ille voit dans un.
=- faux jour , 8L â .peine le Moine blanc en .regardo
- ñt—il un noir du coin de l'œil..)'en ay.remarqué ſou
~ vent de noirs- qui à la rencontre dîun blanc
~ étoient ſurpris ,,, comme ſi un centaure ou quel»
s qu'autre monſtre eût paru ävleur yeux; 8L. du:
I
»geſte 8L de. lañvoix .ils témoignoient leur epou
- vante. l'en ay veu d'ailleurs de blancs con erei"
-- enſemble .mais à l'arrivée d'un Moine noir- ſe
I D

- taire auſſi-tôt 8L' s'ar—mer< d'abord du ſilence,,


z. f . .
v comme silñs-euſſent eſte dev-ant unñennemi qui
.- examine les. ſecrets du parti contraire. Ie regar.:
l-'t

LIVRE-SECOND; 77
'dois attentivement ces hommes , dont les lan;- « L-A N.
gues n'avaient aucun mouvement, mais dont -e
!YZ-là
les ycux,les mains 8c les pieds- parloient beau. -
coup , 8c qui découvroient bien plus clairement e*
par Ie langage de leur contenance, ce qu'ils ~—
ne vouloient pas declarcr par leurs diſcours.
Voila l'ouvrage de cet ange deteſtable banni n
de devant le trône de Dieu.- ll ne ſe contente -
pas d'être exclusñ de l'éternelle paix- , il s'aſſocie -'
de toutes parts-des compagnons de ſon malheur; ï'
8c pourjoüir d'une plus glorieuſe victoire, i1--
tâche de renverſer par- les viOlens-efforts de ſia ~’
malice ,les cedres 8c tous les grands arbres de *
ce paradis delieieux Où- il a ſait autrefois ſon (Ie- -=
jour. Il saffligc que les-hereſies dont. il avoir-r
coutume dans les premiers temps de déchirer -ñ
lŸEgliſe, ne luy fourniſſent plus aujourdŸhuy de-«Y
triomphesñz. 8c voyant qu'il n'a plus» de moyens-
de corrompre la foyñ- depuis- que l'Eſprit Saint-r
en a: rempli toute la terre, il tourne tous ſes -~
efforts contre lapureté de la charité fraternelle. -
Comme il ne peut plus perſuader-aux…Chrétiens!
de- devenir infidelles-,il-fait tout ce q_u’il peut -
pour les empêcher- dc s'aimer.. Aujourdhuy ces -ffl
nuées d’heretiques—innombrables, qui Obſcur. -ñ
ciſſoient les- lumieres de la- foy , auñ ſouffle de «
l'Eſprit de Dieu ſe \ont difflpées ,BE depuis que'
toutes ces-ſombresvapeurs ſont eſſvanoüies, nous ï'
joiiiffions de la ſereni-te' d'un beau' jou-r-,mais un**
tourbillon dumidi , ui s’eſt.leve’ dans la ſuite ,_~.‘

l_ _nñ -a
78 LA VIE DE.S. BERNARD.
,. fournit au demon de quoy tout remettre , s'il
L' A N ñ peut, dans le deſordre-, il ſe deſeſpere que la' ſoy
IIZI.
>- ait pris le deſſus , 8c travaille a réparer ſes per..
.s tes par les playes qu'il ſait à la charité. '
Nous avons cru nous devoir étendre ſur les
_differens de ces deux Ordres , comme ſur un des
endroits de l'hiſtoire de ſaint Bernard quiſournit
ä nôtre ſiecle de plus beaux exemples. ,Ses pre
miers Ouvrages luy donnerent une nouvelle re
putation-, ce ſut alors qu'il devint l'inſtrument
des plus éclatantes Victoires de Jeſus-Chriſt : 6c
qu'il fit toutes les converſions illuſtres dont nous
avons ä parler.
V. La premiere fut celle de ſa ſœurHumbeline.
Converſion
de ſa ſœur De toute cette famille livrée àla grace*, il n'yavoit
Humbelme
*‘ Tradin' pa. lus qu'elle dans le monde. Elle y étoit _honora
tin. Dci.
Act. z.)
lement établie , 8c conſormement à l'éclat de ſa
naiſſance 8e à. l'abondance de ſes biens. Senſible
enfin aux grands éloges de ſaint Bernard, qui
retentiſſoient par tout, elle reſolut de luy rendre
une viſite, &de venir prendre partà la gloire d'un
frere qu'elle avoit toûjours tendrement aimé.
Elle arriva à Clairvaux avec un équipage ma
gnifique 8c paréc de tous les ornemens de la va
nité mondaine. Saint Bernard informe' delappa
reil où elle étoit , 'le regarda comme un piege de
Fennemy
ler. , 8ctres—touchéc
Elle ſut ne voulut point
de ceſortir pourluy
refſius,-8c par
saffligea
de ſe voir traitée par tous ſes freres avec tant d'in
différence, car à la reſerve d'André quelletrouva
LIVRE SECOND. 79 ññ-_íà

par hazard à la porte, 6c qui ne luy dit que deux L' A N


ou trois paroles mortifiantes, perſonne rſalloit 112.1;
ſentretenir. a N’eſt-ce donc pas, dit-elle , pour
les pêcheurs que Jeſus- Chriſt eſt mort? Ce n'eſt o
uc parce que je ſuis une pechereſſe que je cher. -e
ghe Fentretien des gens de bien. Si un frere mé- -e
priſe ſon propre lang, du moins qu'un ſerviteur -
de Dieu ne mépriſe pas une ame; qu'il vienne, «
qu’il ordonne, je ſuis prête à. faire tout ce qu'il W
voudrap
Aprésſſ qu'on eut raporté ~ ce
_
diſcours àBernard,w
il vint â elle dans le deſſein d_e ne rien épargner
pour la convertir. Tous deux furent également '
urpris de ſe voir, 6c leur premier regard ſit cou
ler leurs larmes. Humbeline cherchoit dans ſon,
frere cette beauté touchante 8c cette vivacité gta.. -
cieuſe qu'il avoit eüe dans le monde, 8c ne trou—
voit plus ?dun homme languiſſant , pâle ,abbatu
&pœſtä uccomber ſous le poids de la penitence. -
Le Saint'
mes de laſſaumodeſtie-Sc'
contraire cherchoit en ,elle
de Fingenuité les char…
d’une ame…
offerte a Dieu dés les premiers momens de ſa vie,
ôc saffligeoit de n'y plus reconnoître les traces
de l'éducation , que l'illuſion des joyes ſrivoles…
avoient effacée.que
là leſis exemples >- Ah
mama ſoeur
mere , luy
vous dit—il , ſont-ce-
a donnezëTous
vos freres ne ſont Occupez que du ſoin de leurs -e ‘
ames , &vous ſeule ne l’êtes que du ſoin de vôtre «
corps tous ne penſent qu'au Ciel, 6c vous ne «
penſez qu'à la terre. S'ils doivent tous ſortir a
80 LAſſ VIE DE 5S. BERNARD'.
, . de cette vie, -y devez—vOus ſeule demeurer éter..
L A N .. nellement P ~
"²~²-ñ- Ces paroles penetrerent le cœur dÏ-'Iumbeline
Elle comprit tout à coup la honte -de ſes égare
;mens , 8c tourna ſur elle-même les pleurs qu'elle
_répand-oit auparavant ſur ſon frere. Saint Bernard
proſita- de ces momens; il luy inſpira le renonce-N
ment au monde ,le mépris des richeſſes, le zele
de la penitence ,l'amour .de Jeſus-Chriſt , 8c Ia
renvoya determinéc à. quitter tous les amuſe
- I
mens de la vamte.
' Son mari ne s'oppoſa point a cette réforme,
Il fut luy-même touché de ſa perſeverance, 8c au
bout de deux ans luy 'laiſſa la liberté de _ſe retirer
dans un Monaſtere , où elle travailla juſqu'a la
mort à l'ouvrage
éminente ſainteté. de _ſon ſalut,ſi 8c ~parvint a un;
M,,,,,-5..,,. Aprés que le Saint eut pris qïuelque ſoulage..
“W ment pendant l'année queſes _in rmitez ſavoient
contraint d'i-nterrompre les exercices du Cloître,
il ſe réünit avec ſes Religieux,mais iîl ſe vit obli
-gé bien-coſt de les quitter pour faire un voyage
â Paris. Le zele du ſalut des ames 6e la confiance
que quantité de perſonnes conſideraëbles avoient
en -luyſſengageoient quelquefois à ces ſortes d'ab
ſences, qui d'ailleurs avoient leur .utilité pour ſon
Monaflere; car il ne rentroit gueres à Clairvaux
ſans amener avec luy un grand nombre de nou
veaux diſciples. Ces continuels accroiſſemens fi:
,rcnt cauſe de plu-ſieurs fondations particulieres qui
ſe
LIVRE SEcoſſſſND. 5x
ſe for-merent des divers détachemens de cette L’A z;
Abaye, 8c dont il ſeroit trop long de rapporter m,,
toûjours les circonſtances. Ainſi pour donner au
recit des grands évenemens toute leur étenduë ,
nous rapporter-ons en peu de mots ceux qui ſont
les moins conſiderables, 8c nous en ſupprimerons
même qui ne ſont de nulle conſequence ſuivant
lesAregles de l'Hiſtoire.
lon arrivée à Paris, dit un Hiſtorien de Cî- fgffſihſſ" "_
reaux , on l'invite. d'entrer dans les écoles de Phi . vt.
loſophie our y édifier l'aſſemblée z il y parla de PÛÊÃZFË.
la vraye ageſſe 6c du détachement des créatures î" °° î‘ P‘°‘
a noncc ſon diſ
mais perſonne ne luy parut ſenſible à ce qu'il :jjïſïog-.jr
avoit dit. Ce peu de ſuccés Yafligea , car d'ordi_ tin-ins.
naire Dieu luy donnoit la conſolation de ne pas_
parler en vain. Il ſe retira chez un Chanoine de
la Cathedrale , 8c äenferma dans une eëhambre
où il verſa bien des larmes , ſur ſon indignite' qu'il
croyoiñc apporter obſtacle ä la converſion des
ames.
Etienne Evê ue de Paris l'avoir beaucoup preſ
ſe' la veille de ?aire un Sermon , 6c il l'avoir. re
fuſé , car il ne paroiſſoir en, ublic que le moins _
u’il pouvoir; mais dans la fËrveur de ſa priere' il …
e ſentit plus animé de confiance pour toucher les
cœurs , 6c dità _l'Evêque qu'il prêcheroit. Il SHC
ſembla une multitude infinie de peuples, comme
il arrivoit toûjours quand il devoir parler. Il fit le
diſcours que nous avons dans ſes Ouvrages ſous
le nom de la Rrfarmc des Ecclcffïaſïiques , 8c cette ex
L
X2. LA- VIE DE S.. BËER N AR DI:
F; hortationvive &dpreſſante contre ceux- qui deſiíu.
aux_ rent les dignitez e l'Egliſe 8c qui s'engagent té-,
merairement dans les Ordres ,remplit Clairvaux:
de Novices,ôt toute la Francedadmiration pour;
le Saint..
V". 1l eut cette même année la joye de Voir Robert-g
Robe-nrc» . . . . .
;Le-LY ſon cher parent revenir le joindre. Pierre le Ve-
Vil-U.
nerable peu de tempsÏaprés qu'il ſut Abbé de_..
Cluny le rendità ſaint Bernard. Ce grand hom
me étoit trop au deſſus des petites jalouſes qui;
diviſoient lesrdeux; Ordres pour manquer àluy
donner cette marque d'amitié. Auſſi dans une
Lettre qu'il luy écrivit depuis,il la luy fait valoir: .
car ſe plaignant àſaint Bernard de ce qu'il ne;
luy envoyoit point un Religieux nomme Nico-Ï
las , qui étoit leur conſident a tous deux. »Voila ,_,
a luy dit-il ,de quelle maniere nous-nous amu
=-. ſons .aux heures de loiſir quand Nicolas eſt avec;
a moy. Pourquoy donc, mon cher, me le reſu
a-.ſez-vous pour l'eſpace d'un mois ſeulement que.:
u. je vous le demande , aprés que je vous ay ren
--voyé par amitié , non pas pour un mois, mais…
a9 pour toûjours,ce Robert que vous aimez tant , u
>- ôc pluſieurs autres ?j Combien d'Abbez 8c de
&Moines ay—je rendu à d'autres Monaſteres qui-z
-«m'étoicnt preſque inconnus , ſeulement parce_ .
- que ñvous .m'en avez écrit ô: que vous me l'avez
…çonſeillé Z Mais je .ne me repens pas -de m'être;
&laiſſé ,vaincre par un ami tel que vous , 6c je ſe-.
»ñrois preſtñ, s'il le' ſalloigde luyaccorder bien d'au-,
H-ñtres ..choſes ….
'LIVRE SECOND. 83
“ëëcomme toutle monde parloir en France de
L'a N
..ſaint Bernard 8L de ſon Monaſtere , .qui étoit de
'H130
venu l'objet de l'édification , ou du moins de la Vi”. _.
curioſité generale,un certain nombre de jeunes Pluſieurs
gentilsliom
Gentilshommes engagez dans les troupes vinrent mes viſitent
Clairvaux 8L ï
par occaſion un peu avant le Carême pour voir s'y ſont rcîi
gtcux.
un lieuſi celebre. Ils alloient ,dit l'Auteur, -cher Ülæill. cle-S. '
-ächant par tout ces fêtes profanes qu'on appelle Th.

Tournois pour ne point inrerrom pre les exercices


militaires dont ils faiſoient profeſſion 8L ſemêler
à ces jeux qui repréſentaient une imageaffreuſe
-de la guerre. Le Saint 'les conjura de faire ſuſ
penſion d'armes du moins le peu de temps qu'il
"reſtoit juſqu'au Carême t, mais ils ne Voulurent
jamais luy accorder. Cependant il ordonna à un
Religieux de leur offirir à boire., il benit la biere
qu'on leur préſenta 8Lles invita de boire a la lancé
de leurs ames. l-ls eurent tous la complaiſance de le
faire,quoy qu'avec un peu de répugnance 8L crai
gnant l'effet dela puiſſance divine. Le preſſenti
ment étoit juſte , car dés qu'ils furent ſortis, peu
à peu leur entretien devint tout autre, leurs cœurs
ï KEY'
senflamoient mutuellement , 8L ils ſe trouveront
tellement changez, que ſans aller' plus loin ils
revinrent ſe jetter aux ieds du ſaint Abbé , 8L s'y
dépouiller de tous les (anim-cris de l'ambition 8L
du plaiſir. La renommée luy envoyoit de jour en
jour de nouveaux amis. ' ..
Il ſe forma vers le même temps un commerce
:l'amitié tendre 8L chrétienne entre ſain); Bernard
l
L ij
84. LA VIE DE S. BERNARD.
î" L», N' 8c Guigues Prieur de la grande Chartreuſe. L'e’..

112.3.
tabliſſement de cet Ordre celebre s'était fait peu
n um_ d'années avant celuy deCîteaux. Tous deux con
… venoient par la vie penrtëente 8c ſolitaire dont on
WW" 4'*** y faiſoit profeffion , 8c Guigues 8c Bernard n'a
mitié cntrclcs _ _ ,
Ch-rrrrux ac voient pas moins de conformite par les caracte
ËÏÏÏÃÏÏ.” res de leurs eſprits. Un Chartreux paſſa par Clair.
vaux , 8c il fut tellement édifié de la vertu des Re
ligieux 6c de l'Abbé qui le gouvernoit qu'à ſon
retour en Dauphiné il en fit une peinture a ſes
Freres qui les remp-lit tous d'admiration pour ſaint
Bernard. .
Guigues luy écrivit une Lettre oû ſa pietéî, ſa
modeſtie 8c ſes grands talens paroiſſoient dans
tout leur éclat , 8c ſaint Bernard y répondit avec
les ſentimens d'un cœur penetré de l'amour de
Dieu. C'eſt dans_cette Lettre oû il traite avec
beaucoup de lumiere des differens degrez de la
charité, 8c qu'il donne clairement à connoître ce
qu'il penſe' de la perfection de l'amour divin en
api-u; a cette vie. Comme nous ſommes charneis ,. dit
- il , nos deſits 8c nôtre amour commencent ne—
a. ceſſaircment par la chair; ſi cet amour eſt con
» duit ſelon la juſtice 8c ſelon l'ordre , aprés qu'
- avec la grace il s'eſt élevé' par certains degrez ,
s- 8c 'purifié par divers progrez, il ſe perf-actionne
.- en n par l'eſprit z car ce n'eſt pas Ie corps ſpi—
. rituel, mais le cor S animal, qui a eſté formé
.le premier, &enſiîite le ſpirituel. Il ſaut que
~~ nous portions l'image de l'homme terreſtre
LIVRE SECOND. s;
avant que de porter celle de l'homme céleſte…. - L’ A i;
L'homme donc s'aime prémieremént pour luy- «- 112.3.
même, car il eſt charnel, &il ne peut avoir de -
ſentiment que pour ſoy. Or uand il voit qu'il -
n'eſt pas en ſon pouvoir de e ſoûtenir,il com- -e
ménce a chercher Dieu par la ſoy ,85 a l'aimer a
comme un bien qui luy eſt neceſſaire. Dans ce -
ſecond degre' il aime Dieu, mais par raport à -
ſes intereſts 8c non à ceux de Dieu. Mais lors -e
qu'à l'occaſion de ſes propres beſoins il a com- -
mencé à l'adorer 8c ä recourir à luy; a ſorce d'y -
penſer , de le prier, de luy obéir 8c de s'en occu.. -e
per, cette ſorte de commerce 8c de ſamiliarité, -
our ainſi dire , peu a peu_ l'éleve a la connoiſ- o
ance de Dieu ,qui par conſequent luy devient -
aimable. Ainſi aprés avoir goûté combien le -
Seigneur eſt doux ,il paſſeau troiſiéme degré où -
il aime Dieu,non pour ſoy, mais pour luyumême. «
on vie
te en demeure a ce degré,&
il y a quelqu'un je ne ſçay ſia dans
qui parvienne cet- ï-=
la perfſieñ
ction du quatrième où l'homme ne s'aime plus *
que pour Dieu. (Lie ceux qui en ont fait l'ex- >
perience en rendent témoignage ; our moy *
j'avoue que cela me paroiſt impoffi le, 8c je ~
croy qu'un tel état n'arrivera au ſerviteur *
"juſte 6c fidelle que quand il ſera introduit dans *
la joye de ſon Seigneur, où par une transſor- ï
mation merveilleuſe, sſoubliantluy-même, il ï
íabîmera tout 'en Dieu. ~
A la ſin de cette Lettre ſaint Bernard ëadreſſ
*86 'L'A~VI.E'DE S. BERNARD.
. àtous ces Solidaires. >- Ie meſens preſſé , leur dit..
L' A N .. il, d'un deſirstoûjours ardent Be toujours nou.
tſi
,. veau de continuer .à mentnerenir avec vous , mes
.- tresñcliers Freres, mais crois raiſons mbbligentà
- finir.; fapprehende de _vous ennuyer , ſay hou…
ñ- te d’ê’t're unſi grand parleur, 8c je ſuis accablé
... &occupations domeſtiques. Ainſi je vous prie
.. d'avoir un .peu pitié de moy. Si le bien que vous
ï on avezaſeulement Oüy dire vous a donné dela
d. joye., mes défauts qui ne ſont que trop réels
.a doivent vous ~ donner de l-a compaſſion. Peut».
ñ.. -ëtre celuy qui vous a parlé a-tileſté le témoin
.-.. .de quelques actions peu importantes qu'il a cru
F”
o)
ñ.. lîêtre boaucowpeſtzc vôtre bonté naturelle vous
a.. à fait croire aiſé-tuent ce que vous entendiez ſi
ñ.. volontieraxle vous ſelicite de vôtre charité qui
ñ.. croit tout ., anais je rougis devant la verite' qui
ñ..d. .voit tout( Ce \feſt point par des conjecturesg,
mais par mes Iſſentimens que je-ſçay de moy ce
.. que je declare ; ~ je ne ſuis ny ce qu'on dit , ny
d. ce qu'on penſe,&-j'avouë hardiment mes miſe..
.. res que mon experience ne me fait que trop
d- ſentir; ainſi tout 'ce que je ſouhaite dîobtenir
. par vos prieres, c'eſt de n'avoir rien en moy
d. qui d-nmenœ vossſentimens 8c le- témoignage de
...~. vôtre Lettre.. '
—- 'Nous *voicyarrivez àlendroit de l'hiſtoire de
ſaint Bernard où il commence à paroître au mi'
lieu du monde pour les .intereſts de la Religion
8c pour la ſanctification des peuples . 6c les affai
~L"I~V'RE SÎEGOBND.—Ï ~ 87- ‘
res-où la providence divine va deſormais I'apli—. peu;
.quer, luydonnerent
aveceles Princes, _avectant de differentes
les Evêques , avecrelations
les Pax-- . 1,1745:
~ſi
pes ,que pour mieux éclaircir ce que nous dironsñ
dans la ſuite , nous noustrouverons obligezrſexñ.
poſer icy_ quel étoit alors l'état de l'Egliſe. .
' HonoriusII. occupait nouvellement le. Siege " x.— H
Apoſtolique , .où~ par le conſentement unanime .HUÏJ-Ïizſſiiozsc
du peuple 8c du Clergé de Rome ,il ſe voyoit éle- ÎÇÎËËËŸLÏΟË'
vé. malgréles Cardinaux qui d'abord avoient pro.. Royaume*
clamé le Cardinal de Sainte Anaſtaſie ſous le nom "ſſſiſſnſſſſ
de Celeſtin Il. mais dont l'élection n'avoir pas-
eſté aprouvée par les Romains. Peu de jours' aprés ñ
lïexaltation d'Honorius , .en preſence de tous les —
Cardinaux, _il quitta ſa mitre 8c le manteau Pon
eiſical, pour leur témoigner qu'il ne vouloir de.
meurer dans cette place éminente qu'avec leur ï
agrément. Cette action de modeſtie les toucha à.
les obligea tous a le reconnaître pour le_ Pontife.
legitime , &t il 'en exerça paiſiblement les fond-
ctions le reſte de ſa vie. . _
Calixte II. ſon predeceſſeur avoit laiſſé les affairu
res de-Henry
FEgliſetouchant
l'accommodement
teur ,dans qu'il
unlesétat. aſſez
ſiavoiñt faittranquille
inveſtitures avec , "af-
l'Empe-ñ
', avoit 8e":ñHWY ' "

franchi. Rome &l'autorité des-Papes d'une ſervi-- ' ~


rude ui leurñétoit tres-peſante. -. ‘
Le ſacré College étoit alors compoſé tie-Car. —
dinaux, dont les uns ſe repoſoient dans' les hon--ſ
nem-s_ de leur' dignité, les autres étaient. attentlſſſflïi
88 LA V_IE DE S. BERNARD. ſ ï

aux affaires 8c aux mouvemens des differentes


L' A N
Nations , 8c un petit nombre d'autres touchez
112.4.
ſincerement des intereſts de ]cſus-Chriſt, em
ployoient leurs talens 8c leu-r zele pour maintenir
on empire 8c pour ſaccroîtte.
La religion quoique foiblement affermie en
Orient s'y étoit encore ſoutenue par le courage
de Iean Comnene Empereur de Conſtantinople,
8c par le zele de Baudoiiin Roy. de Jeruſalem ,
qui tous deux soppoſoient , autant qu'ils pou.
Ëoient , aux entrepriſes des Sarraſins 6c des Bar.
ares.
Henry v. L’em pereur d'Occident devenu le défenſeur du
ſaint ſiege 6c l'ami des Papes, protegeoit; les mi
niſtres de l'Egliſe dans toute l'Allemagne , 6c con_
tribuoit au progrés de l'Evangile, _dont quantite'
dïlluſtres qyêques rlepapdus dans ſes Etats, tâ
choient de- outeni-r a oire. ‘
Hcnrvï- Henry Roy d'AngleËerte .ôc Mathilde ſa ver..
tueuſe e' ouſe, comme nous Faprenons des Let
tres de (Zinc Bernard , entroient avec joye dans
tout ce qui .pouvoir Favoriſer le .Chriſtianiſme,
6c ſecondoient les intentions ſaintes des miniſtres
évangeliques de^leur Royaume. l .
ÆoŸË-lë gie _ La France .toujours fidelle a defendre lEglnſe ,
"m" '°' vivoit alors ſous le regne d'un Prince qui ne
la déſendoit pas moins que ſes predeccſſeurs, 6c
qui .ſouvent en ſoutenoit les droits juſqu'à luy ſa
crifier les ſiens propres z mais auſſi ,quand il ne
.s'agiſſait pas de lintereſi public &general d; la Re»
a ligion
“LIV RE S EC o ND. -39
'ligion , Loüis le.Gros—vouloit que les Prelats de ſon L' A N
Royaume saccommodaſſent à ſes deſſeins, &il en 112.4.
exigeoit des com' laiſances qui ne .convenoient
;pas toûjours aux onctions de leur miniſtere.
Il s'étoit .ſaitſacrer ä- Orleans \par l'Archevêque
de Sens, ²& n'avoir pas voulu-l'être à Rheims, par
ce que Raoül que le Clergé en avoit- nommé Ar
chevêque., 8c quele Pape avoit confirmé, n'avoir
:-point eu ſon agrémeneRaoul que l'autorité duRoy
troubloit ,dans la joüiſſance de ſes domaines , avoit
mis la ville en interdit , 6c à ſa mort Raynaud de
Martigny Evêque d'Angers étant devenu Arche
vêque de Rheims., il eut avec 'les peuples .de ſon
diocéſe quelques ,differens , dont il paroiſt .que le
gouvernement de ſon predeceſſeur avoit eſté
la cauſe. .Pluſieurs perſonnes enrreprirent cette
réunion, mais en vain , 8c c'eſt icy la premiere
ſois que ſaint Bernard ſut appellé pour travailler
aux affaire-s du dehors. il ménagea celle—cy avec
tant de prudence , qu'il la ſit réüffir , 6c Dieu luy
donna même le ouvoir de faire, quelques rnirañ;
cles pou-r autoriſérñ ſa negotiation.
,Ce ſuccez rendit encore ſa réputation plus écla..
tante z 8c ſon .coeur en .reſſentir -un nouveau zele
pour entreprendrela réforme de- quelques .Pre
lats de Franceñdont la condñuiteñdéſi toit la face de
l'Egliſe. Les principaux Abbez de onOrdre s'uni
rent à luy pour y ñrravailler,-& plus par-leurs cxem—
plesque par leurs paroles , ils rappellerent de leurs
égaremens pluſieurs ſ perſonnes conſiderables.
M
'90 LA VIE ÛE s. BERNARD...
Henry Archevêque de Sens ,ſur qui les faveurs:
L'Art
du Roy ſe répandoient en abondance, oublioit à:
Ill . . — . . . _
x14 la Cour ſes premiers devoirszil y étaloitune magni
Convcrliondc ſicence profane, 8L 's'y plongoit dans
lïrchevêquc ſ une vie mold,
des-Lus. le 8L voluptueuſe ,tandis que ſes brebis' abandon..
nées erroient au gré de leurs paſſions ſans entendre:
jamais la voix du Paſteur. Les vertus qu'on pra.
tiquoit àClairvaux le toucherent, 8L l'image de
la penitence vivement depeinte en tout ſaint'
Bernard le fit rougir de ſes foibleſſes 8L rentrer
dans les voyesñde l'Evangile8L de ladiſcipline..
Peu aprés ſa converſion il écrivit au ſaint Abbé
pour: luy demander quelques-uns de ſes écrits
propres à Faffermir dans ſes nouveaux ſentimens..
x"- Saint Bernard inſtruit du changement de ce
Son ouvrage
dcoffícigflpiſî Prelat- par les Evêques de Meaux 8L de Chartres,,
“"°"“"" qui S'en étoient mêlez,.luy envoya l'Opuſcule
intitulé du De-Uoir des Evêque: , 8L ſe rendit enſuite…
ſon défenſeur auprés du Roy qui le perſecuta en
diverſes manieres depuis qu'il eut quitté la Cour..
Cet ouvrage contient des inſtructions excellen
tes. Saint Bernard y expoſe'les difficultez 8L les
perils de l’Epiſcopat,8L la néceſſité de S'y aſſocier
des gens ſages- pour ſon conſeil. Il montre que la
gloire 8L la dignité n'en conſiſte pas dans l'éclat
exterieur z mais dans celuy des vertus, 8L que les
ornemens les
laſſſſchaſteté, pl-us convenables
la charité à un
8Ll’humilité. Evêque con.
Il declame ſont

tre l'ambition des Eccleſiaſtiques , contre le trop


dempreſſement d'élever les jeunes gens aux di
LIVRE SEcoND. 91
zgnitez, contre la pluralité des Benefices 8c con L' A N
tre Favidité des richeſſes. Il recommande la mo m4.
deſtie 6c reprend , en ſi-niſſant,certains Abbez
qui avoient ſinſo-lence de ſe ſouſtraire à l'autori
,té des. Evêquels , .ôc qui achetoient bien chére
ment ce rivi e e.
Voicyla pre ace qu'il met ä cet ouvrage >- Vo
*tre Grandeur daigne donc me demander que ~
ſécrive
poids depour
vôtre
elledignite
quelquem'accable
choſe de nouveau.
, mais l'emñ
Le ~

ploy dont vous m'honorez me réjoíiit. La de- -=


mande qui vient de vous me Hate, mais l'exe- -ñ
cution qui doit venir de moy m'effraye-, car o
qui ſuis-je pour donner _mes avis à des Evê- «
ques , 8c qui ſuis-je pour leur rîſſiſtder 7.* Alälſi je >
me trouve en même tem S re é 'accor er 8c <
de refuſer ce qu'on me äerilande. C'eſt entre- «e
prendre au deſſus de mes ſorces que d'écrire à -e
une perſonne ſiélevée,& c'eſt agir contre mon -e
devoir que de ne luy pas obé~ir. Lſun 8c l'autre -=
a ſon danger: mais à deſobéïr il y en a , ce me <
ſernble , encore plus. Ainſi pour me ſauvpr par -
ou
queilvous
me Fnbrdognez
aroiſt u'il ;ylaenbonté
a m_oins, je Gran-
de vôtre ais ce <e

deur abaiſſée juſqu'à moy me donne une hardieſñ <


ſe que l'autorité de vos ordres excuſe. e
X III.
Cette converſion »ſut ſuivie de celle de l'Abbé Converſion
Suger. .Sa naiſſance luy donnoit moins d'éclat que de l'Abbé Su”
ger.
ſes talens. Dés' ſes plus tendres années on l'avoir
mis dans l'Abbaye de ſaint Denis, où Loüis le
M ij
92. LA VIE DE S. BERNARD:
-~—— Gros fils du Roy Philipes I. étoit élevé.
L A N Suger par la délicateſſe de ſon genie 8c par l'e'——
*"4*- levation de ſes ſentimens plut-beaucoupä ce Prin
ce, 6c dé-s qu'il ſut parvenu-a la Couronne, il le ſit
venir ala- Cour , 8e ſhonora-particulierement de
ſes bonnes graces , juſqu'à ne pouvoir ſe paſſer de
-A %~rŸ~Ÿ~Ÿ~ luy, parce
mens uïltrouvoit
de Feclſſprit enſaentrer
pour le faire perſonne
dansles
ſesagré
plai

ſirs 8c l'étendue. des connoiſſances pour le gou


vernement de ſes affaires.:
Dans' le temps qu'il étoit a Rome, où le Roy
l'avoit envoyé pour négocier- uelque choſe avec
le Pape Calixte II; il ſur éleuA béde ſaint Denis. .~
A ſon retour en» France il continua de réſider à_
la Cour, d'où les ñſaveurs-du Roy 8E ſon inclination,,
-naturelle ne luyñ donnoient pas (buvent envie de
s'éloigner. Si-quelqueſois il alloit- à ſaint Denis , ,
c'étoit avec un pompeux équipage &ſuivi de ſoi—
xante cavaliers qui ſaccompagnoient; Il y invi
toit tous les Seigneurs, 8c le Roy même l'y alloit;
voir, enſorte que cette retraite n’étoit plus qu'un'
lieu tumultueux-ôc profane.
Les Moinesñ, loin d'en être-ſcandaliſez, étoient
ravis que la magnificence- 8c la joye vinſſent les
ÜÆ b_ trouver-Sc leur épargner la peine de les chercher
N-ñzó, ï”- ailleurs. Car -nous aprenons d'un Auteur que par '
"'3' Ia négligence des prédéceſſeurs de-Suger 8c par ~
le déreglementde quelques Moines de ce- Mona
ſtere toute régularité en- avoit eſté bannie , 6e qu'à…
_peine y_ voypieon l'ombre de la Religion..
LIVRE SECOND; ‘ ſi 9-3
’ Voicyſſce qu'en .écrit ſaint Bernard dans la- Let- L' A N,
tre où il ſelicite Suger de ſon changement.. >- Ce 11,4,,
lieu, dit-il ,depuis long-temps étoit. celebre &.
ſe reſſentoit du. ſejour. de la Cour. On y regloit <- EPi-rfflï"
ordinairement.leS affaires publiques, les .reveuës -
des troupes syſa-iſoient devantles Rois, on y -o -
étoit prompt 8c fidelle àrendre a. Ceſar ce qui .W
luy apartenoit z mais.: lÏOn n'y rendoit- pas. de .-
même ce quiapartenoit ä Dieu. Souvent , dit- --ï
on, ajoûte. ſaint Bernard ,les ſoldats-ſe ome- >
noient enfouie dans .le cloître ,, les diffZi-entesn”
intrigues s'y ſormoiengles querelles-y r-eñtentiſ-ï'
ſoient,8c.les femmes mêmes y paroiſſoient. Tout ï* ‘
cela-devoir oppoſer. bien desñobſtacles a la con
verſion de.. l'Abbé.Sugei‘ ,car ſans parler de. ſon 'z
,penchant qui-ne luy. faiſoitñquetrop aimerle"
monde, il recevoir -. tous les v jours- du Roy_ quel
ques nouvelles graces qui ne luydonnoient .pas
le goûtde la retraite: &- d'ailleurs -ſes- Religieux
pleins d'avidité pour les joyes profanes rſétoient
gueres- diſpoſez a l'aider. à' .rentrer- dans ſes de
voirs. Ainſi Yonrpeueappeller ce changement. un ñ
des plus-ſurprenants miracles que la :grace ait ope
rez, par ſaint Bernard; .Suger en» qui .locatactere ’
"de ſon …eſprit- &- de ſes- emplois \ſavoir-laiſſé '
pour -laReligion que les-bienſeances &îles cere- ñ. ï

- monies, ſentoit.. encore


téſi, 8c la goûtoit neanmOins-…la .force .de-Ia
mieuxquand elle, veni
étoit?
accompagnée des -ornemens de -ſeloquence, 'Il eut î
envie .de yoir cette fameuſe.. apologie que , ſainnz”
od ”—.-—‘

;s LA VIE DE S. BERNARD;
L' A N Bernard avoit faite , &t dont chacun parloir ſelon
112.4. ſes differens intereſts. Il n'examina point dans la
lecture de cet ouvrage ſi l'Auteur y paroiſſoit trop
animé, 'ou ſi ceux qu'il blâmoit étoient moins
coupables. Il en penetra ſeulement les grands
principes 6c ſe rendit à leur évidence,, il ytrou
va des invectives ardentes contre la molleſſe 8c
la diſſipation des Reli ieux , dadmi-rables deſcri
ptions du zeleôc de la ſerveur des anciens Moines;
le relâchement de ceux des derniers temps vive..
ment dépeint, leur delicateſſe dans les repas, leur
r
’ attention ſur les commoditez ,leur luxe dans leurs
habits , 6c les raiſons qui mettent les _Superieurs
dans l'impu—iſſance de réformer les ſubalternes.
Ces importantes verîtez expoſées a la veüe de
cet homme dégagé de toutes préventions baſſes,
percerent au travers de ſes paſſions juſqu'au fond
de ſon ame; de l'ad-miration de l'ouvrage, il paſ
ſa facilement à cell-e de .l'An-tenu Il vit en luy des
., exemples qui le couvrirent de honte, 6c prit enfin
la réſolution de rompre ſes engagemeiñis 8c de .fai,
-re-iin divorce éternel avec les plaiſirs. - ,
Les Religieux de ſon Abbaye furent îfrappez
.de cet évenement juſqiſàen être abatus , 6c l'Ab
bé -n'e~ut pas plutôt écarté la Cour du Monaſte
re, qu'on y vit renaître la ferveur, &Sc que les
Moines renfermerent ſous \la régularité la plus
.exacte, a ’ ë ,
Cette réformeïſoudaine îôc-generalenous don—
;ne une grande idée' du courage -ôe de la ſageſſe
LIVRE SECOND. 9,
de Suger , car il ſembloit que our mieux s'aſſu L A N
rer de ſon cœur , il auroit dûcïroiſir une ſolitude m.).
éloignée de la. Cour , 8c ne pas demeurer- avec
des hommes- vivement touchez de l'amour du
monde ;rmaisñil voulut que leur converſion don
nât plus d'éclat au triomphe de la ſienne , 8c ſit:
ſi bien qu'en échapant des pieges du demon ,il
les en fit ſortir avec luy.
, Saint Bernard ſut charmé de cette action heroï
que , . 8c Voicy de quelle maniere il en parleä l'A-bd
bé Suger dans cette longue Lettre qu'il luy écri.
vit. - Vous venez, luy dit-il, de vous conduire
comme un vaillant ſoldat , ou pour mieux di-re r
comme un General intrepide 8c prudent. .Quand -c
il s'aperçoit que ſes gens prennent la fuite , 8c .
que le glaive de l'ennemi les taille en- pieces,quoy .
qu'il voye bien qu'il pourroit échaperluyvſeul ,il q»
aime encore mieux mourir avec eux que d'avoir <
la honte de leurſurvivre. C'eſt pour cela qu'il «
demeurer ferme dans le combat, qu'il attaque «e
8c qu'il ſoutient avec vigueur, qu'en courant au -e
milieu des rangsôc au travers des armes, de <
l'épe’e 8c de la voix il effraye les ennemis 8c il a
encourage les ſiens. Il eſt préſent par tout, ſoit ce
où la fureur eſt plus ardente, ſoit où .ſes trou- «
pes luy ſemblent le lus expoſées. Il s'oppoſe à «
celuy qui ſrape, il a-uve celuy qui va perir ,.
d'autant plus preſtà mourir pour un ſeul, qu'il -
deſeſpere de les ſauver tous. Mais tandis qu'il e
tâche datrêterun peu les progrezdu vainqueur,, r,
94 LA -VIE DE S. BERNARD.
>- pendant qu'il releve ceux ,qui tombent 8c
'L'a N a qu'il rallie ceux qui ſuyent, ſouvent-il arrive que
.N15. par une révolution heureuſe 6c ineſperée — ſa va
--ñ leur tout à coup délivre les ſiens -, ôc jette les au—
<- tres dans la confuſion. Alors il les ſait ſuir a
«- leur tour ,' il en triomphe lorſqu'ils étoient preſts
>- de vaincre, 8c ceux qui ſe voy-oient auparavant
ñ- ſur le point de perdre-la vie , ſe ñrepoſent enfin
—- a-vec-joye dans le ſein de la victoire.
Sur :la fin-de cette Lettre -ſaint Bernartlprie
lŸAbbéSuger- de travailler à la converſion d'un de
ſes amis , qui ſe-nommoit Etienne de Garlande,
Il étoit Archidiacre de-Paris , 8c aprés la mort
de ſes deux 'freres aînez , à qui le Roy avoit don
né ſucceſſivement laëCharge deisenechal, l'ayant
encore obtenuë pour ſon jeune ſrere, il aima
mieux la-garder pour -Iuy-,deſorte , dir un Au
teur, qu'on vitñalors enfFrance une eſpece de
monſtre qui n'y avoit jamais' 'paru ,ſſ c'eſt a dire,,
' un Prêtre gendarme 8c fſſaiſantgproſeffion detuer
des hommes.
Mec. hifi. de
1-'r.
“Tous les gens “de bien , ajoûte cet Hiſtorien.;
eurent 'beau marquer leur indignation , il n'en
fut touché nullement , 6c ſon ambition ſoutenuë
de la flaterie des Courtiſansle rendit-inſenſible
aux reproches des ſages 8c a ceux dela-con
ſcience.
Saint Bernard Voyoit encore avec plus d'hor—
reur qu'un autre ce renverſement déplorable.
,Voicy _ce qu'il en écrit ,à l'Abbé .deſaint Denis.
..- Deux
LIVRE SECOND. 97
Deux monſtres nouveaux de Finſolence humaine < L' A N
Ont paru de nos jours dans l'égliſe. Le premiei-,ôc r
112.5.
-permettez-moy de le dire ſans vous fâcher, c'eſt -
-le ſcandale de vôtre vie paſſée , mais la puiſſance -e
de Dieu l'a bien reparé. ll en a la gloire., v_ous en -e
‘ avez le merite , nous en avons la joye , tous en a
ont l'exemple,,8c Dieu eſt encore aſſez puiſſant «
pour nous conſoler par la deſtruction duſecond -
'ſcandale-Qu n'eſt point indigne', qui ne mur- -
mure pas du moi-ns en ſoy-même, de voir un *
Diacre contre le precepte ñde l'Evangile ſervir -e
-en mêmetemps Dieu 8c l'argent? tellement -e
'élevé par les honneurs Eccleſiaſtiques _qu'il
Îſemble n'être pas inferieur aux Evêques , 6c_ ſi - ‘
ſort
qu'il diſtingué par les tous
eſt au deſſusſide emplois
.ñles de la guerre', ~-
commandans.
.Qxel-eſt ce monſtrueux aſſemblage, vouloir être *
en
tantmême temps
'ny 'l'un Prêtre 2&Soldag 6c n'être ctpour. ~=-=
-ny l'autre
La converſion de l'Archevêque de Sens-ô: celle X17
,
de lAbbé , Bernard une d'Anîate1îl…À.lï~.
Suger don-nerent à Saint Dr '
_grande joye,mais elles furent ſuivies d'un ſcanda- Ïoïiſimſi'
le dans-l'Ordre de Cîteaux qui luy cauſa bien de
la douleur. ñ
.Aprés 'la mort du Comte de -Choiſeul d'Aprc—
mont , ſon fils qui luy _ſucceda , 8c qui n'avoir ja..
mais eu que de la repugnance pourlëtabliſſe
ment des Religieux de 'Cîteaux dans ſes terres, ‘
redemanda à-ſAbbé Arnaud tout ce que ſon pere
pouvoir avoir donné à. l'Abbaye de Morimond.
N
98 LA VIſiE DE S. BERNARD'.
Ljr_ N Arnaud fatigué. de ſes pourſuites s'en ſit un pret
…ÿ texte pour couvrir le deſſein que ſa legereté na-ñ
tutelle 8c l'activité de ſon eſprit luy inſpiroient..
Il fit encore valoir le mauvais procedé de quel
ques Religieux du Monaſtere, quiñle troubloient.
dans le gouuernement , 6c reſolut d'abandonner
l'Abbaye de Morimond, Peut- être S'aperçeut—il
que les-raiſons de S'en éloigner n'avoient pas beau
coup de ſorce,_&: n'étoient appuyées que ſur-ſon
inconſtance; car en partant il en .ajoûta une autre,
qui étoit le deſir de viſiter les ſaints Lieux dans
_la Paleſtine. ll emmena pluſieurs Moines avec luy
des plus .ſpirituels 8c des plus habiles, 8c vint à Co
logne ,__ où ſon frere étoit Archevêque. De-làil'
?écrivit aux Abbez .de Cîteaux 8c de Clairvauxlesæ.
raiſons qui l'avoient obligé de partir; ~
a,Ÿ,
Etienne qui étoit allé pour-affaire en Flandre ,…
ne receut pas cette nouvelle en-même temps que:
Saint Bernard , qui ſit à l'Abbé Arnaud une ré..
ponſe tresæouchante , mais dont il iſeſperoitï:
pas grand ſucccz ,, parce qu'il connoiſſoit l'opi
niâtreté de ſon eſprit. La perte de deux ou trois.
Religieux quïl-?avoit ſeduits affligeoit le Saint plus.
ue celle de tous les autres. Pour. tâcher de les
?aire revenir il en écrivit à un homme illuſtre de
ſesamis
vêquſie denommé
CologneBrunon, qui de
, 6c le prie fut mettre
depuis tout
Archeen:
uſage pourles ravoir. Comme ils avoient ſUlVi-î_
leur Abbé par un principe d'obé~i~ſſance mal enten-ñ
du, &Bernard écrivant à l'un d'eux appellé Adam,,

…gg
'LIVRE SECOND. v”
"luy donne pour le guérir de ſes ſcrupules quelques
.regles qui ſont.trop belles pour -ne les pas rap L'an
_zporter icy. v» Il y a, dit-il., des actions_ purement 112.5.
bonnes 8c d'autres purement mauvaiſes.Ny dans a EÊ-ſt- 7- »ñ 4
.les unes ny dans les autres, on ne doit nulle- e
ment obéir aux hommes.; car il ne ſaut ny -e
s'abſtenir despremieres , quoyqu'on *les deſſen— -
de , ny ſaire les ſecondes quoy qu'on les or- -=
donne. A .conſiderer les actions en general., il u
y en a quelques-unes, qui en conſequence des -ñ
manieres, des lieux., des temps, des perſonnes v, -=
.peuvent être ou des maux, ou des biens,& c'eſt *
en celles-là qu'il ſaut avoir égardñâ la loy .de u
l'obéiſſance. C'eſt-là proprement l'arbre de la «
ſcience du bien 8c du mal mis autrefois au mi_ e- -,
'lieu du paradis terreſtre pourannoncer nôtre -
.dépendance. ll eſt certain qu'en ces occaſions -
-il n'eſt pas permis de 'préférer ſon ſentiment à -e
-celuy de .ſes Superieurs, 8c l'on ne doit alors -e
mépriſer ny leurs commandemens ny leurs dé- <
ſenſes. Suivant cette diviſion,examinez en quel a
rang il .ſaut mettre l'action que vous venez de 4
ſaire. e
Dans un autre endroit .de la même Lettre, il
luy donne cetteinſtructionz» Ne vous apuyant -ë
pas trop , dit—il, ſur labonté de vôtre .cauſe 3*?
'vous avez tâché dapaiſer-les troubles de vôtre -
conſcience ar une permiffion du Pape. QIC ce -
remede eſt rivole E car ce n'eſt autre choſe que ï*
de vouloir , a l'exemple de nos premiers parens , ï
N ij
roo LA VIE DE Sſi. BERNARD.

- couvrir de feuilles une conſcience ulcerée, 8e y


L'a N --met-tre plûtoſt un voile qu'un ap areil. Il s'é
117-5.'
tend beaucoup-ſur cette matiere, 8e ait voircom
bien les permiflionsqu 'on obtient de ceux. qui ſo”
le plus en droit d'en donner, ſont inutiles quand
on les demande pour des choſes qui d'elles-mê
mes neſçauroient jamais être permiſes..
Mort de
l'Empereur
Dans le temps qu'Arnaud ſe rendit a ColognÏ
Henry V. l'Empereur mourut à Tréves, 8c laiſſa beaucoup
de diviſions dans l'Allemagne pour laſucceffion
de ſes Etats. Lothaire Duc de Saxe fut éleu Roy
des Romains par les autres Princes ,. 8e Con.
rad III. qui ſe trouvoit par le ſangle plus proche
de l'Empire à-cauſe de ſa mere Agnez (œur dÏHen~
ry , protcſta contre cette élection , 6e creut- de..
voir armer contre le nouveau Roy; mais nous
verrons ailleurs de quelle maniere ſaint Bernard
appaiſa-tous ces troubles. ~
XV. La France étoit alors generalementdeſizlée par
Zelc de ſaint
Bernard du la famine, 6c les deux provinces de la Bourgogne
rant lafami la reſſentoient encore plus que' tous les' autresñ
ne.
paîs. Ce fut a ſaint Bernard une belle occaſion
de faire éclater ſon zele &ſa charité. Le Monaſteñ
re deClairvauxqui s’e’toit' vûautrefois-deſtitué de
tous lesſecours neceſſaires a la .vie ,devint cette
année le refuge de tous les- pauvres..Le Saint Abd
bé ne balança point à. partager avec eux le peu de
roviſions qu'il avoit,quo qu'elles ne fuſſent pas
ſuffiſantes pour nourrir ès Religieux durant le
temps qu'il reſtait juſqu'à la moiſſon; mais cela
LIVRE SE.CONctD.'_ ioi

ne Parrêta point. Dieu par l'entremiſe de ſon L.


ſerviteur multipliatellement ſes miſericordes dans
112.6;
Clairvaux , que ce Monaſtere devint, pour ainſi
dire , dépoſitaire des tréſors de la providence;
Saint Bernardécrivit- àñ tous les Princes pour'
Ieur demander du ſecours.- Voicy maintenant).
leur dit-il' , le temps favorable, voicy les jours -= Epitrc à h-r
de ſalut ; répandez vos richeſſes ſur les pauvres - Ducheffl de
de Jeſus-Chriſt , afin que vous les receviez avec - B°“‘g—°5“"'
uſure dans l'éternité.. Ses ,lettres eurent tout l’ef=—ñ
fet qu'il. en eſperoit;
Les ſoins qu'il prit 6': ſes fatigues dansces temps
de déſolation- luy cauſerent une maladie conſide~
table , qui le reduiſit aux dernieres extrémitez.,
Thibaud Comte de Champagne , qui Feſtimoſirt
déja, prit beaucoup-de part au retour de ſa ſanté',
8c lors.- qu'elle fut rétablie , le Saint remercia ce
Prince par une Lettre qui fut le prélude de cette'
amitié vive 8e conſtante qu'ils formerent quelque:
temps aprés; '
Dans ces temps oû Bernard joüiſſoit encore du*
repos de ſa ſolitude, il compoſa ſon traitté de
l'Amour de Dieu. C'eſt au jugement des Sçavans.
un ouvrage tres-digne de ſon* Auteur 8e des plus
utiles-à la pieté Chrétienne , quoy qu'en puiſſe
dire Bet-exiger dans ſon Apologie pour- ſon maître
Abailard',.oû.il taille leSaint, de l'avoir fait. Car'
il n'y a pas, dit-il , de petite femme 8c d'homme
ſtupide qui ne ſçache Fobligation d'aimer Dieu..
Maisſonvoit.par experienceôc par lesñdiſputes
'I07 LA VIE DE S. BERNARD.
PL' A N qui ſe ſont élevées ſur ce ſujet , combien il eſt nes
J116.
ceſſaire de montrer aux fidelles la neceſſité de ce
lprecepte.
La matiere de l'amour de Dieu eſt icy traittée
fort metodiquement ;Sc avec beaucoup Jonction
8c de lumiere.
Il ſe répandoit alors un bruit parmi les peuples
:-que l'Antechriſt étoit ſur le point de paroître. Ce
…ſentiment du vulgaire ſe trouvoit autoriſé par plu
ſieurs grand-s hommes , dont ſaint Norbert étoit
dunombre. Saint Bernard en conſera avec luy
8c rectiſia ſur cela ſes penſées. Voicy ce qu'il en
écrit à FEV-êque de v Chartres. ñ- Ie luy demanday,
- dit-il ( il parle de ſaint Norbert ) ce qu'il pen
» ſoit de l'Antechriſt, 6c il m'aſſura—que tres-certai
-- nement il paroîtroit de nos jours. Je ſouhaitay
-ñ d'apprendre d'où il tenoit cela pour une choſe ſi
—- certaine. Il voulut me l'expliquer , 8c aprés l'a
-e- voir entenduſtje ne crû pas devoir regarder ſon
n opinion comme une deciſion infaillible.; à la fin
s ... cependant il ajoûta qu'il ne mourroit point ſans
.ñ- avoir veu une perſiîcution generale dans l'Egliſe.
Nous voyons par cette .Lettre avec quelles pré
cautions, ſaint Bernard jugeoit des révelations des
,. lus grands saintsyNeanmoins la prédiction de
,EaintNorbertétoit bien fondée touchant cette
.perſecution generale qui devoit deſoler l'Egliſe:
car quoy qu'il ne ëexpliquât pas davantage , cela
doit apparemment s'entendre du ſchiſme de Pier
ſe de Leon qui arriva quelques années aprés, 6c
LIVRE SECO'ND. J03.
_qui
zele fit dansſaint
qu eut
I
l'Egliſe
-
&affreux
Bernard pour ravages. Maisop1—
detruire ces
' I -
l m6 . L"A

. . . . ï'
nions populaires ſut- tres éclairé, ſuivant la ré—B E70”. C7]
fiexion de Baroniusu- Le demon 'tire avantage 1116-”. a.
de ces faux bruits.De cet excezde credulité, dit —
cetAuteur, il pretendoit ſaire tomber les peu— «
ples dans une incredulité ſuneſtezcar aprés avoir -5
crû trop la
choient legerement quelquesReligieux-qui
ſin du monde, prê- ——
8c leur iſaiſoient.diſtri—
buer leurs biens aux Monaſteres-,voyant qu'on —
-les avoit trompez,ils ne croyoient plus les au— -v
tres veritez que ces mêmes Religieux leur en- «
ſeignoient. Saint Norbert n'était pas aſſurément
de leur nombre ,.& même il y- a de l'apparence
- que-les peuples prenaient' trop à la lettre ce que'
leur di oientï les Predicateurs de ce temps-là ,.,
qui ſans doute avançoient cette opinion dans la:
penſée que la multitude énorme des crimes qui
e commettoient alors, .obligeroit Dieu a détruire ' ~
entierement le monde ,ou du moins ils croyaient?
que cette façon de parler étoit plus propre à re-ñ
tenir les hommes : outre_ qu'on peut regarder coma
me un moment tous-les temps_ qui sécoulent?
quand on les compare a ſéternite.
Juſqu'icy la renommée n'avoir gueresrépandu la:
gloire de S. Bernard que dans la France; mais deve
nu le conſeil &le défenſeur des plus grands Prelats,..
ils lemployerent pour négocier à Rome toutes
les affaires ,ou plutôt pour les y- ſaire réüffir. Ce.
ne manqua pas. auffi. d'arriver toûjours ,jſi-z
>04 LA VIE DE &BERNARD
L-A N l'on en excepte quelques occaſions oû la Cour
n16. Romaine ſut ſurpriſe.
Aprés la mort d'Ebal Evêque de Châlons;
Alberic ſut choiſi par le Clergé 8c par le peuple
pour .remplir ſa place. Il étoit celebre par \:1 do
ctrine, <8: avoit tenu les Ecoles publiques à Rheims;
autrefois il avoit étudie' ſous Anſelme de Laon
avec Abailard, dont il devint .dans la ſuite ſad.
verſaire déclaré-z ca-r au Concile de Soiſſons il agit
fi fortement contre luy, qu'il le fit contraindre
à. brûler ſonlivre de la Trinité. Voicy la Lettre
que ſaint Bernard écrivit en_ ſaveur dëAlberic au
'Pape Honorius.

LETTRE' DE SAINT BERNARD


Hifi. I3. au Pape Hum-riz”.

.- N dit que îla priere du pauvre a plus de


ñ- pouvoir auprés de vous qpe le credit 8c la
-îîſollicitation des riches. Vôtre onté s'étend ſi
ñ- loin ,ôclon en juge ſi favorablement, qu'elle
.. —m'ôte la crainte que vôtre .Grandeur éminents
..- dev-roit mïnſpirer. Ainſi .je me ſens aſſez. har
.. dy pour vous parler ,ſur tout d'une choſe donc
... la charité me (preſſe dc vous entretenir , c'eſt
-ñ touchant -FEgli e de Châlons. Ie ne puis n-y ne
— dois vous en diffimulerle períl; nous en ſommes
ñ de trop prés les ,voiſins pour ne pas voir, &c nc
d pas même 'ſentir que a tranquillité de cette
.- .Egliſe eſt ſur le point d'être troublée, ſi lÎon nc
peut
LIVRE SECOND. ro;
peut obtenir de Vôtre Sainteté que vous con- - L' A N
entiezä l'élection du Docteur Alberic ,homme -ñ 111-7.
tres-celebre. Il a eſté éleu tout d'une voix 8c -ñ
par le conſentement unanime du peuple 8c du -
Clergé, qui ſont encore dans les mêmes ſenti— -ñ
mens. Si l'on me demande ſur cela les miens , -
ôc qu'on les croye de quelque importance , je o
ſçay que juſqu'à preſent l'on n'a point donné -
d'atteinte à la pureté de ſa doctrine 8c de ſa ſoy , -e
6c qu'il eſt tres-éclairé dans les choſes divines c
8c humaines. Nous eſperons que ſi c'eſt Dieu -s
qui l'a choiſi, il paroîtra dans ſon Egliſe comme u
un vaſe d'honneur , «Sc qu'il ſera non ſeulement >
utile au diocéſe de Châlons, mais à toute l'E- -
gliſe de France en general. Maintenant c'eſt à «
vôtre diſcernement à juger ſi l'on a raiſon de.
vous demander de confirmer cette élection, 6c -
d'en attendre tous ces avantages. «
Alberic ne devint pas cependant évêque de
Châlons comme nous le verrons dans la ſuite.
Les Religieux de l'Abbaye de ſaint Benignc
de Dijon sadreſſerent auſſi à S. Bernard pour une
affaire
ct une qu'ils avoient
affection à Rome.
particuliere à cauſeIlque
avoit pourétoit
ſa mere eux

enterrée dans leur Abbaye, 8c voicy la Lettre qu'il


écrivit au Cardinal Aimery pour les luy recom—
mander z elle eſt courte 6c trop agreable pour
être ſupprimée. ~
1062. IJAÏVIE Dſ-ES- BERNARD?
D'art LETTRE DE SAINT' BERÏVAR D?
!W77 au Cardinal Aime-ſy ,Chancelier de ?Eglrſi Romaine. ,
... Ous mes amis ſçavent-avec- combien:
—.. — dardeur vous m'aimez-, 8c ſi je voulais -z
a- proſiter ſeul j de ce bonheur , ils' en devien
ñ .droient jaloux. ſay toûjours eu pour .les Reli-.
a gieux de Dijon un tendre attachement à cauſe.
a de leur vie réguliere -, faites leur donc ſentir , je.;
…vous - prie , ,que l'amour n'eſt point oiſif,ny le
a .vôtre pour moy , ny le mienñpour eux , ſans tou_ a
a tefois donner atteinte aux loix de la juſtice -: car r
d .dés qu'il -sfagitde les violer, regarder ſeulement :
, ï» ñun vami, c'eſt un crime.» .
La reputation_ du-ſaint Abbé continuait toû;
jours de faire des converſions illuſtres. Etienne:
Evêque de Paris touchétlu changement de l'Ar
XVIKI. ë
chevêque de Sens , …BC de »zeeluy de l'Abbé Suger , ,
Converſion maisencore plus ébranlé par les diſcours 8c par
de ?Evêque
de Paris.
les exemples' de ſaint 'Bernard , reſolut de renonë.- '
cer à la vie toute ſeculiere qu'il menoità la Cour z -z
6e de s'en éloigner comme avaient fait ces deux;
grands hommes. Le Roy fut irrite' de ſa retraite. .
llchangéa ſoudainement en haine toute l'amitié .'
Ëuïl avoit pour lu~y v, 6c ſous prétexte d'équité 6c
ect juſtice le dépoüilla de toſius ſes biens.(ppr vio- ñ
Ienœ —, ſup oſant u'i-l avoitäſe juſtifier crime î
de concuſſi'on qu'i luy imputoit, 6c à rendre com- ñ
pte des affaires 8c des finances dontil avoitautre-r
fois. eu . _l’adminiſtration. ..
'IIEvêque
. 'Lîlpour
V~RſſE
adoucir»
S~EC
le Roy-employa
UND… ſ d'a

ſ bord les res 8c les ſoumiſſions, mais ſansſuc L'~~A' N


.ñ m7.
- cez z de \ZTE \ſil ſe ſerviide ſon autorité-Ponti
ëſicale, ôcnlie ira; point ?i- jetter un. interdit ſur la
,perſonne du Roy. Il "fut enſuite trouverHenry
Archevêque de SCnS-“ÔC ſon Metropolitan] pour
rendre compte de ſa conduite , 8e luy demain
.der qUÏaPE-és ſavoirexaminée
' il eût la bonté ou
de le condamner ou de le défendre. Enfin ñ comme
le Roy neclmangeoit pas: de ſentiment., il vintà
-Cîteaux
_ P out:
_ Y demander des
, Prieres au P tés, de
.Dieu, des .intcnceffions aupres. du -Paape 6c destreñ
ñmontrances auprés. du' Roy. L'on doit de la' juger
…quelle étoitalwrslautorité deces Sol-icones, puiſ
ñque pour desnegociations &c des recommandañ 117.7.
\
'tions 'de cette-importance -on avoit .recours ..a
eux.
Ontenoit alors un Chapitre General ärCîteaux,
où tousles Abhez. delordiveñétoient réunis. L'E
vêque de Paris parut devant laifimblée, leur de
manda leur protection., 6e leur' dit que bien qii-'il
fût
citéClerc , Prêtre
devant 8e même(iſieculctierg-*ôt
les Tribunaux :Evêque, ilyavoiti
avoit-Elk'
eώ
dépouillé de tousſesbiens, queue n'était asñſeu
lement ſit' pizopreaffairefflnais celle die" l' gliſe ;
qu'il reconnoiſſozitles-tribunaux oùñ il étoit' obliL
gé; de comparoîtremnais_ que ſa condamnation
ne pouvait avoit de fonce* qu'elle ne partit- &une
juriſdictiord legitimmlli ajoûta qu'ayant une fois
eſté admis en ibcieoéÏdez-;prieres .awec les .Moines
»O il
108 LA~ viE DE &BERNARD
de Cîteaux, 6c remis dans les voyes de la vertu
L' A N
par leurs diſcours 6c par leurs exemples , il étoit
112.7.
venu implorer leur autorité , ou pour être corri
gé s'il étoit coupable, ou ſecouru s'il ne l'étoit
pas.
Saint Etienne aprés ſon diſcours recuëillit les
ſentimens des autres Abbez. Tous aplaudirent a
la conſtance du Prélat , l'exhorterent a la perſe
verance , luy promirent leurs affiſtances &leurs
prieres , 8c qu'ils ne ceſſeroient point d'employer
tout ce qu'ils avoient de credit auprés de Dieu ou
auprés des hommes , juſqu'a ce qu'il eût eſté ſou —
mis au jugement de l'Egliſe , 8c que l'Egliſe fût
Ceuxadqlîiis
étoient i rentrée dans ſes privileges : que néanmoins ai
à la partici mant le Roy comme leur frere , 8c le reſpectant
pation des
priere; d'un
comme un grand Souverain , ils ne feroient rien
Ordre en ſans l'en avertir-, qu'ils agiroient inceſſament ,
étoient regar
dez comme 6c _que s'ils n'ét,oienc pas favorablement écoutez ,
les Freres.
(ce qu'ils avoient peine à croire )ils nbublieroient
Paf la défenſe de l'Egliſe. Nous en ſommes , ad
jouterent—ils ,les membres les plus inutiles, 8c par
conſequent les plus aiſez a expoſer au peril pour
la conſervation d'un tel Evêque.
Ces Abbez. enſuite clioiſirent entre eux tous
,ſaint Bernard 6c Hugues de Pontigny pour aller
trouver le Roy, 6c leur donneront une Lettre,avec
ordre de tout mettre en uſage pour profiter des
bonnes diſpoſitions qu'ils remarqueroient dans
ce Prince. Mais ſaint Etienne aſſura l'Evêque que
ſi le Roy reſiſtoit, ils s'adreſſeroient au Pape,
W
LIVRE SECOND. x09
comme au vengeur des maux de l'Egliſe dont ils
L'a N
n'abandonneroient jamais les intereſts.
112.7.
Les deux Abbez deputez ſentirent une répu—
gnance 'naturelle Elſe charger de cette commiſ—
ſion. Ils ſçavoient combien le _Roy étoit jaloux de
ſa puiſſance ,. 8c qu'il étoit plus aiſé denflammer
\a colere que de Féteindre. Ils partirent nean
moins
8c d'uneanimez du vrayment
charité zele qu'ils avoient our l'Egliſe
Apoſtolkique : mais
pour donner a leur negociation plus d'autorité , ’
ils furent trouver l'Archevêque de Sens 6c ſes
, Suffragans, &leur perſuaderent de ſe joindre à
, eux , eſperant que réünis tous enſemble ils pour
roient plus efficacement toucher le cœur du Roy.
Ils choiſirent donc un jour 8c un lieu oû ils vin
rent tous ſe preſenter devant luy , &ſaint Bernard
luy mit entre les mains la Lettre du Chapitre Ge—
neral que nous allons raporter…

LETTRE DES ABBEZ DE CITEAUX


anRgy,

~ E Roy des Anges 8c des hommes vous a *- 39'745


donnéunſurautre
en prepare la terre
dâſſnsun
lîe Royaume 6c vous
Ciel, ſiñ vous vous «-
appliquez a gouvemer avec juſtice celuy que *
vous avez déja receu: Nous le ſouhaitons 8c ~
nous le demandons pour vous , afin' qu'aprés «
avoir fidellement regné dans l'un, vous_ ré niez «
heureuſementdans l'autre. Mais_par quel e rai- -
rio 'LA VIEctDE S.~BE,R~NARD.
Lëiſiis ..., ſon reſiſtezwous aujouEd-'liuy ſi fortement à
.. nos prieres, aprés les avoir , s'il vous en ſou
112.7.
.. vient , demandées ſi_ humblemennëavec, quelle
ñ. confiance oſons-nous lever IeSmai-ns. àPEP-eux de
. ñ. l'Egliſe que… vouaave-_z ſimprudence .ôc la. terne.,
>- rite de conxriſter, ſans que vous enayezzct-ſem.
ñ- bletaueun ſujet? quelles plaintes cette Epouſe ne
. »z y doizc- elle pasfaue contre vous a ſon Epowxz El
». le ſe. Voir maintenant obligée de ſouffrir vos at».
.~ taques apres vous 'avoir autrefois_ eu: pour; dé
-.- ſenleurs, Faites-vous attention qui» vous outra
ñ.- gaz) n_ eſt pasípqlemlent l'Evêque de Paris.,
ñ- mais e oeigneur a-giomedflt ce Dieitterri.
a ble qui,, quandil luy plaiſir, ôtela vic aux; Prin
ñ ces; en un. mot- ccluy-qui dit en; parlant des
u Evêques, qui, vous mépriſe, me mépriſe.
ñ Voilàdce quenous avons pris ſoin. de vous re.
… preſenter hardiment à la. verité, mais tendre.
» ment. Nous vous conſeillons 8c vous conjurons
.d, par l'amitié dont vous nous honorez 6c que vous
»- avez daigné former, mais que vous bleſſez au
.» jourd'huy ſenſiblement , de nir un ſi grand mal.
- Qin ſi nous ne meritons. pas (l'être e-xaucez, 8c
ñnfiiuous. nous mépriſe-z, nous qui ſidmmes vos
- &ares ôczvos amis, qui tous les joins offronsnos
- primes: Pmlevôtre Perſonne., pour vos Enſans
~ &z _Qurzvônte R-…oyaume-,ſçachez quenôtre baſ
~ ſé. e , tout. impuiſſance qu'elle eſt , n'oubliera
.- point les intérêts de l'Eg iſe 8c de ſon Miniſtre,
.~ _illuſtre Evêque .de Paris., nôtre amiôc nôtre
\

LIVRE S ECO N D. m
Pere, i recourant con-tre vous à nôtre ï- .,
czlïautoriïí ,en qualit-Éde frere , nous a demËÎ «ï L AT'
de' des Lettres pour ie Pape ,mais nous avons 'ë m7'
cru qu'il étoitñ dans l'ordre d'en informe-r' au- *
paravant vôtre Majeſté, ſur tout äñoauſcque cet -ñ
Evêque ſe Préſente à 'la juſtice par-l'es mains 'de -d
vous ceuxles
Lay rend quibiens
aiment la luya
tctſ-on Religion; Si «london
injuſtement en- ‘-'~
de
levez , ( comme il ' emblequïl ſeroit juſte de ï- -
le faire) nous di-ffererons *de luy_ accorder-ee «
qu'il nous demande-Mz ſuppoſé que Dieu-- vous *ï
inſpire d'écouter nos priere: favorabieàient —, &c ï- <
que ſuivant ce que nous vous 'conſeillons 15E ce Û- "
que nous deſirons vous vouliezñvous reconeilier ï- i*
avec cet Evêque , .ou lutôt avec Dieuñmême , ï- -
nous ſommes preſts (E: vous aller trouver par ï"
tout oû il vous plaira pour faire réuſſir cette af- ï ~
faire. Si vous en uſez autrement, il faudra bien *
écouter les plaintes d'un ami 8E obéïr 'au Prêtre ï* '
du Seigneur. i. >- '~
Il falloir 'que la ſainteté- ctde ces Religieux *eût ï
,fait de vives impreſſions ſur l'eſprit' de ce Prince , .
pour qu'une Lettre écrite avec tant. de liberté ne
ſirritât point. .Mais au contraire il--fizt 'touché de —
léurs
leur zele
prieres
pour6c_ladejuſtice,
leur fermeté.
&de plusll fut
èffl-aÿéde
ëmeuñlſiA~ñ

nathéme qu’on avoit lancé conti-è luyJI en cfatñ -


'gnit la conſirmationpar le Pape 58E leur deputa
tion réüflit d'abord ſi heureuſement', uîlréſhlut »
defaite rendre a Hîvêque de Parisvñlès ~ ns dont '
m. LA VIE DE S. BERNARD.
L A N la Juſtice ſeculiere l'avoit dépoüillé par violence,
112.7.
8c promit de luy laiſſer la liberté de ſe ſoumettre
au jugement d'un tribunal Eccleſiaſtique z 'mais
il changea bienñ tôt de réſolution.
Honorius qu'on avoit pris ſoin d'informer de
la colere du Roy , ignoroit encore ſon repentir -,
de ſorte que par indignation contre l'Evêque de
Paris , par qui l'Egliſe de ſon Dioceſe avoit une
au_tre fois eſté déja troublée , ou par un mouve
ment de compaſſion de l'état où etoit le Prince ,
il leva l'interdit , 8c croyant l'apaiſer , l'irrita plus
- violemment que jamais: car dans le temps que
la crainte de l'interdit dont il aprehendoit la con
firmation par le Pape , le diſpoſoit a obé~1~r ,il ne
ſe vit pas plutôt affranchi de ſes frayeurs qu'il nc
ſe ſoucia plus ny des Prelats ny des Abbez , 8c
donna un libre cours àſes reſſentimcns contre
l'Evêque.
Les Saints Abbez n'oublierent rien pour chan
ger les ſentimens du Roy. Ils mirent cn uſage les
exhortations &les reproches-,ils luy repreſenterent
les interêts de Dieu 6c de l'Egliſe; ils rapellerent
le ſouvenir de ſes promeſſes, mais rien ne le tou
cha.Ce Prince , dit Paul Emile , repouſſa les évê
ques qui s'étoient jettez àſes genoux , 8c l'Abbé
de Clairvaux , qui le menaçoit de la colere divi
ne, prête ä tomber ſur ſa tête , un autre Auteur
ajoûte ,que _le Saint luy declarant à quel châtiment
il devoit s'attendre. Vôtre opiniâtreté, luy dit—il ,

Nous
?LIVRE SECOND. n; et;
"Nous verrons dans la ſuite l'accompliſſement L'Art
fatal de cette prophétie. Mais alors le Roy mé 112-7.
:epriſañtous les reproches 8c toutes les menaces , &r
Mining.
crut peut-être , dit l'Auteur des Annales , que
Dieu ne vangeroit pas un crime que le pape ne
ſ puniſſoit pas.A~inſi
toutes leurs les deux Abbez
négociations deputez,voyant
devenir (ans ſuccez à
-cauſe du Breſ d'Honorius , écrivirent tous deux
_au Pontiſe une Lettre un peu libre, mais tres-reſ
pectuéuſe 8c tres-ſoumiſe. Tous les Suffragans de Bpit. 46.
la Metropole de Sens écrivirent auſſi au Pape , 6c
entre—autres
prunter l'Evêque
ctle ſtile de-Chartres,
de nôtre qui-voulut
Saint. Si l'on em le it 47
n'apr,eſihen—
doit d'ennuyer 'l'on raporteroit ces Lettres qui -
ſont remplies d'un_zele 6c d'une éloquence évan;
eli ués. ë
g 51ans les diſſérens voyages que ſitleSaintpour
cette affaire ,il eut envie pendant qu'il étoit hors
de ſon Cloître, de rendre Viſite à lon ami Gui
gues Prieur dela grande Chartreuſe; mais il ne
put jamais -trouver du temps pour aller voir ces
Solitaires, &leur marqua le chagrin qu'il en avoit
dans la Lettre que voicy.

LETTRE DE SAINT B ERNARÜ


aux Peresde [a grande Cham-uſe_

Aſſet ſi prés de vôtre deſert, ny point en— -=


Eric~ II!
trer pour vous aller voirôc pour vous ſaire -=
ſouvenir de mon indigence 6c de mes beſoins, -
P_
n4- LA. VIE UE S. BERNARDÏ
'ffl -ñ c'eſt une conduite dont il mc ſeroit peut- être ai—
- ſé de, me juſtifier auprés de vous-,mais c'eſt tOÛ-ñ'
112.7,
>- jours un-.malheur dont je vous avouë que je ne'
ñ puis-me conſoler, Mes occupations me mettent;
»en colere , car je n’ay rien negligégnais je n’ay
-d pû faire autrement. Ie ſouffre ſouvent des contre.
a temps ſemblables,auffi je me mets ſouventen co
» lere-,ôe il nÎy a-poinc d'ame ſainteà qui je ne puilï
ë- ſe être un objet de compaſſion.. Si perſonne n'a-.
-e voit. pitié de ma. miſere, je ſerois trop-miſerable...
a--Vôtre charité. fraternelle voit bien en moy de
-ñ quoy s'exercer,quoy qu'elle ne voye rien qui.
>- la—merite..N'ayez donc pas. pitié de moy parce:
a que j'en ſuis digne , _mais- arce que je ſuis pau-
=~—vrc 6c affligé.. La juſtice uppoſe le. merite , la».
- miſericorde ne ſuppoſe que la miſere; ,la Vraye:
*- miſéricorde rſexamine pas, mais elle agit; c'eſt:
v Re!, 15.
»aſſer pour elle d'en avoir l'occaſion;
ct
_les diſcuſ
~ ſions ne Farrêtent point , 8c quand le cœur s'a
""“‘"" *bandonne à. ſes mouvemens, il n'attend pas
ï que la raiſon decidosamuël ne conſulta que
=~ ſacom aſſion- pour pleurer Saülz. David verſa;
ï' ſur un ls parricide des larmes qui ne devoient;
~ ſervir de-rien ; mais qu'il ne ut néanmoins re
'* fuſer
tié deamoy,
ſa-pitié;
nonEncore une jefgís
parce que l'ayayez donc pi-.
meritéct,mais-.
=~ parce que je ſuis dans l'indigence. Répandezſur
** moy vôtre miſéricorde, vous ſur qui celle de:
Y Dieu s'eſt ſi abondamment répandue,- quand il
**VOUS a retire' du. monde 8c.. de ſes tempêtes pour.
uÿſſ
'LIVRE SECOND.
'vous mettre en état deleſervir ſans rien crain
L' A Ht
dre. Qiel bonheur pour vous durant les mau- 4 112.7(
vais jours d'être vous
où Feſperance cachez dans à.ſon
nourrit tabernacle
l'ombre de ſes, ee

ailes juſqu'à ce que ſiniquité ſoit paſſée; Pour -=


moy je me vois environné de perils , pauvre , -e
nud , deſtiné à ſouffrir toute ſorte de peines , -e
..un oiſeau foible, 8c ſans plumes , toûjours hors e
de ſon nid ,expoſé aux vents 8c aux orages , in- ~
.ceſſament &ſi
.agitations comme untenebres
dans des hommeoù yvre; dansdes
toutes les lu- ' -
-rnieres de ma raiſon séteignent &t s'évanoüiſ— c
ſent. Ainſi quoique je ne merite pas vôtrecom e
paffion , du moins que tant de maux me ſéitti- -=
rent, <
On voit dans cette Lettre, ditlHiſtorien, -quels Manrígueç

ſentimens de tendreſſe -uniſſoient enſemble ces


deux Ordres établis preſqu'en même temps., ſans
que la jalouſie ny d'autres paſſions baſſes mîſlent
le moindre trouble dans leurs cœurs 8c dans leurs
deſerts. On y voit encore l'amour que ſa-int Ber
nard conſervoit pour la .ſolitude , qu'il ne quittoit
jamais que malgré luy; enfin l'on y remarque
quelle autorité ce grand homme avoit aqui e ,
juſqu'à ſe voir tellement occupé des affaires de
l'Egliſe 6c du Royaume , qu'à peine il pouvoir
remplir les devoirs de l'obéiſſance 8c de la charité. X Xl.
La même année l'Abbaye de Morimond fut Othon 'Prin
ee d'Allema
dedon-rmagée de la perte d'Arnaud par un éve gne ſe fait Re.
I
ligieux à M01
nement extraordinaire. Aprés la mort de cet Abbe, rimondz
P ij
…,5
1-1-6 LA. VI~E DE S. BERNARD)
ÏJÎEÎ qui arriva enFlandres , Gautier Prieur de Clair.:
n26... vaux futmis à ſa place, 8c répandit ſur ce Mona
ſtere toutes les lumieres qu'il avoitreceuës de
ſaint Bernard.
Au bout. de la premiere année de ſon gouvërë
nement ,, lc.- jeune Othon. Prince d'Allemagne
vint s'y conſacrer a Dieu avec quinze autres per
ſonnes
Othonz du même.
étoit, fils deâge 8c d'une
Leopolſſd naiſſance
Duc. illuſtre..
d'Autriche, 8c
d'Agnez. fille. de l'Empereur Henry , frere de
Conrad z, oncle de Frederic Barberouſſe , 6c frere
de Leopold Duc de. Baviere. Ses _parens que leur'
pieté rendoit_ encore plus recommandables que
leur élevation , le mirent dans un College de
Manrídzran.
1115. Neuſembourg , mais n'y trouvant pas les Pro
feſſeurs aſſez habiles, il vñint àËParis —, dit un Auteur,,
pour y aprendre les Lettres humaines 8c la Philou
iophie dans la celebre Univerſité de cette Ville.
Ses premieres études étant finies ,ornédes Scien
ces que ſes Maîtres-luy avoient enſeignées,ilſe~
renditauprés de ſes parens pour y étudier leurs
' vertus, &lpeu .de .temps apresrevint à Paris pour'
y achever Philoſophie..
a _
~ .

Lors qu'il s'en retournoit pour la ſeconde Fois:


en .ſon païs reſider a Neufembourg, dont on luy:
avoit donné laPrévôté du Chapitre, il. paſſa par
l'Abbaye; de. Mor1mond,,ſans autre deſſein que'
d'y coucher une nuit. Il s'y trouva tellement tou
ché d'amour pour la retraite , .quïaprés un com.
hat de quelques momens entre les deſirs .que,
ï
, Liv RE S ECO N D; 117
..Dieu luy inſpiroit 8c la gloire que le monde pro
. à \Ta-naiſſance
mezttoit . ,il. ſe renferma dans ce Mo; L' AN
,
naſtere, y ſit proſeſſion au bout de lannée avec 1 i "7i”
.ſes compagnon-SNK
_étudier la Théologieſutdans.
enſuite envoyé
cette àuParis y _
Univerſitſiéſça
vante., ce quiñnÎavoit point encore eſte' pratiqué
,ä l'égard de perſonne dans l'Ordre de Cîteaux…
ll fit de ſi grands .progrez, que. ſes Maîtres de;
vinrentſes diſciples , 8c ſes talens l'éleverent de ‘
,telle 'ſorte a-udeſſus de preſque tous les hommes -
_de ſon
_
temps,
_
que lT-Iiſtorien
_
charmé de ſon Manif.
,merite ajoute par une hi .erbole pardon-nable. au
genie de la nation,_que a flaterie nbſeroitidire "ct"" “î”
_d'un aut-re ce que la verite' peut dire deluy.. Il. de
vint dansla ſuite Evêque de Freffingue en Alle
magne, 8c eut part à. toutes les grandes affaires de
-ſonCependant
ſiecle.] — ſaint Bernard ſi revenu -àï ſon - MOI

naſtere le trouva plus ſervent &plus régulier que


jamais. Il y goûta le repos-que ſesſſoccupations
luy avoient
ſi .dons 'céleſtes'enlevé, &S ſurrépmdoit
que Dieu le témoinde
ſur ſestous' les ñ
Reliÿi.
_gieux. .Il conſeroit avec .eux-ſouvent ſur 'lesmiſedî
ricordes divines', 8c se-ntretenantzunſi jour ſur 'le'
..ñmeritetde la grace , Ie m'aperçois clairement, .
_-.—dít_—il',,_que dans tout leñ bien_ que je puis faire;
,ñelle- me pré—vient_,,je ſens quïellezmîy ;porte 8a ‘
_a m'y' excite, 8c jÎelpere. qu'elle mîy ſera. peſirſeverei: '
3-: juſqu'à .lañfin.-Añ ces paroles-un: des aſſiſtancts luy ‘
yqbjçcta : .Si Dieu faittout comme/vousle. dites,,
&t8 'LA VIE DE S. BERNARD.
EAN - que
-ct faites-vous
Perez-vous? donc
Ce ſur 8c quelle
à cette recompenſe
occaſion eC
que le Saint
'un' compoſa ſon trai-tté de la Grace 6c du libre .Arbi
XXII.
Lcsaiuz fai: tre, dont le deſſein principal eſt d'expliquer cc
ſon tramé de
la Grace &t du que fait la grace 8c ce que fait le ;libre arbitre
libre Arbitre.
,dans l'ouvrage du ſalut. Il y enſeigne beaucoup
.de choſes de la liberté de Dieu .ôc de l'Ange -,il y
parle de celle de l'homme 8c la conſidere dans
l'état d'innocence , dans celuy du peche', 6c dans
la gloire. ll y explique la grace du premier hom
me avant ou depuis ſachute. L'ouvrage eſt court,
MMM. …fi mais il contient _, dit un excellent Auteur , plus
jzl-Lïſ-Zb. de doctrine ô: de ſubſtance que beaucoup de
grands
Le ſtiſile volumes
en eſt vifoû8c lalumineux
même m-atiere eſt traitée.
,le diſcours aiſe' ,
.oû il ne paroiſt nul art, mais beaucoup de natu
zrel z rien de ſoible ny de languiſſant .: tout y eſt
fort 8c nourri. Une préciſion agréable n’ôte rien
à l'harmonie des periodes, les expreſſions qu-oiqu'.
aſſorties au ſujet , n'ont point la barbarie des ter
mes de l'école , rien dïnculte, rien d'ennuyeux ;
.les argume-ns n'en ſont pas tellement ſerrez , que
les 'raiſons coulent avec .trop de lenteur , nyffauffi
tellement diffus qu’on en ſoit d'abord inondé 5
mais leur cours égal, tranquille 6c majeſtueux; fait
_aſſez juger —qu'ils partent d'une ſource abondan
Tteôt-, eſſnËn
zres qui n'eſt
c'eſtpas remplie de
proprement un richeſſes
torrent deétrange
lumie
-res divines , ou une- meditation continuelle des
"Ecritures Saintes,, .ôc particulierement de ſaint
LIſiVRÏE SECOND", H9
Paul. Nous ajoûterons à cet- éloge le jugement L'a NH”
qiſapgxfié de çe livre l'Auteur des Annales. On -n18. ſi
y traite ,…d,it.il, lestnatieres-de la Theologie les ~— Manrigſſrtczœ
plus difficiles- 6c qui n'étoient pas autrefois-moins -
agitées quaujourcſhuy. Il eſt écrit ave-etant de -i
dclicatcſſe 6c d’exactitude,…querien de ce qu'il y *r*
a de fortôc. de ſolide dans iaintAuguſtinwſſy eſt .-
omis, 6c qu'on.y répond par avance 8c en: dé. W
rail à toutcsñ les- ſubtillœZ-*ï inventées, de nos W
jours; v*
Avant' que ſaint Bernarclçïrentraſt äkjlaiïvaux ,_.,
'il avoit pris de juſtes meſures ſur les interets de:
lîEvêque de Baſis; Les-Lettres que les Evêqueszdc”
la metropolède Seins é: les ſaintsñAbbe-zïavoientï
écritau Pape Honorius- touchant cette affaire?
Fengagerent àñ-.e-nvoyer' en, France lc- Cardinal?
Mathieu Evêque
cile,oùí l'on d'Albane
regleroit ce qui,pour y tenir un
rſiegardoit-CÊ- ÇQIIÔ
Prelatôc:
pluſieurs- autres -difficulſitez, . _
Ce CardinaLde Chanoine de Rheims étoit deve-ñ
nu Religieux-de Cluny ,.1545 enſuite Pierre le Ve.;
nerable lavoir envoyé àRomè, pour négocier ſcsñ
interêts-cofltre Bonce uſurpatcut de ſenlAbbaye-ñ
Ilqueyfurfait
l'intrigueCardinal &Evêque
ny l'ambition d'Albane,—ſans-=
Yélevaſlſicnt ä-ces dis
gnitezr, mais le “ſeul éclat de ſesïvertus_ .&- [eme-ù
rite 'de ſaſageſſe. Le Legat pour donnerñ au Con
cilc plus~ d'autorité,,outre les Archevêques de*
Rheims de Sens 8c leu-rs Sufftagans-ï, voulut-en.
corc y: faiteaſlſiíſter_ ſiſainLEtie-nne: de. Cîteauxôc;
_____î

…z 'LA VIE DE ñs. BERNARD.


ſaint Bernard , 8c les ſit-tous deux avertir de s'y
L A N
rendre. Nous ?ne voyons pas que ſaint Etienne
112.8.
ait »réſiſté à-cet ordre ,mais ſaint Bernard qui
s'étoit propoſé de ne lus ſortir de ſon Monaſte
're ſans de ſortes raiſtéæns , s'en excuſa beaucoup
., par~une Lettre qu'il écrivit au Legat. Si le ſujet ,
-ñ luy dit—il , pour lequel vous me demandez eſt ſi
-ñ important, il ſaut' chercher des perſonnes im
» portantes; les affaires que .vous avez à traitter
135m 1.1.
..ñ- je
ſont
neaiſées , ouaſſez
ſuis pas difficiles
habilez ſi ourſſ,
ellesm'en
ſont difficiles
mêler; ſi,
>- elles ſont aiſées , vous les ſerez bien ſans moy.
» SerOiS-je donc le ſeul que 'la ſageſſe de Dieu
ñ- —n'auroit pû connoître,&auroit-il appellé à la
-o ſolitude un homme ſans ui les Evêques ne
n ſçauroient regler leurs aäaires ñ? Néanmoins
114m1… ſaint Bernard ſe rendit à la ſin aux inſtances 8c à
Concile de
Troye. l'autorité du Legat,, 6c croyant ne pas devoir ſe
conduire autrement que l'Abbé de Cîteaux, qui
vint au Concile avec Hugues de Pontigny , il y
arriva peu de temps aprés accompagné de Guy
Abbé des trois Fontaines. . .
Le -Saint qui ſongeoit plus au 'bien de l'Egliſe
6c du Concile qu'a l—uy—même, dans le temps qu'il -
croyoit encore n'y pas aſſiſter , écrivit à Thibaud
Comte de Champagne , pour le ſeliciter de l'hon
neur que recevoir la Ville de Troye , d’être.choi—
'ſie pour cette aſſemblée 8c pour ſexhorter à ren
dre auxAuEvêques
deuës. les déſerences
jour atteſté. qui
pour ſiouvrir le leur étoient
Concile ,les ï

Archevêques
'LIVRE SECOND'. in
-Archevêques ſe trouverent à Troye avec leurs L-AN
Suffragans,pluſieurs Abbez, 6e pluſieurs Docteurs. m3_
Voicy de quelle maniere ils ſont nommez par ſu,, …M5
…le Secretaire du Concile. Mathieu Evêque d'Al.. “W
bane &è Cardinal Legat du ſaint Siege, préſida ,,
dit-il ,à cette aſſemblée,_compoſée de l'Archevê.
que de Rhcims, de l'Archevêque de Sens, de leurs
Suffragans , ſçavoir les Evêques de Chartres , de
Soiſſons , de Paris, de Troye, d'Orleans, d'Au
xerre, de Meaux, de Châlons , de Laon , 8c de
Beauvais -, de l'Abbé de Vézelay, qui fut depuis
Archevêque de Lion 8c Legat du ſaint Siege,
des Abbez de Cîteaux , de Pontigny ,de Trois
fontaines , de 'ſaint Denis de Reims, de ſaint
Etienne de Dijon, 6c de Bernard Abbé de Clair
vaux, que tous ceux que nous venons de nom
mer conſulterent, 8c dont ils ſuivirent avec joye
les ſe-ntimens ſur toutes les affaires qu'on traita
dans le Concile. Il y affifla auſſi le Docteur
Alberic de Reims, &c le Docteur Fouger , ſans
parler des Comtes de 'Nevers 8e de Champagne ,
=6c de quelques autres Princes.
Les Peres de ce Concile étant ainſi aſſemblez, ,
on y delibe-raſur beaucoup de choſes , 6c on y fit
divers canons que le malheur des 'temps nous a
ravis. On y regla ſur tout l'affaire de ſ-Evêqpe de
Paris. 'Le Pape Honorius avoit eſté touc é des
Lettres que les Evêques de la province luy avoient
écrites, 8c particulierement de celles des Abbez.
Hugues 8c Bernard , quoique la liberté de leur
Q.
17-2.» LA VIE DE S. BERNARD(
ſtile l'eût un peu choqué, comme nous le ver. a
L'a N
rons dans la ſuite, 8c il avoit recommandé au Le:
112.8.
gar d'employer l'autorité Eccleſiaſtique pour s'op
poſer à celle du Roy qui s'éroit trop preſſé d'agir ,
6e pour affermir le plus qu'il pourroit les privile
gesCede l'Egliſe &c des Prelats.
qui eſt certain, c'eſt qu'aprés leſi Concile '
l'Evêque de Paris , qui avoit ſouffert tant de diſ
graces, ſe trouva dans un état paiſible , 8c fut ſi
ſolidement rétabli, que delà en - avant il ne ſe
vit expoſé à nulles peines, comme nous l'apre—
nons des Lettres que ſaint Bernard écrivit au :
Pape pour l'en feliciter.
Epie. 4,. —— On examina dans ce Concile l'affaire de l'Evê— a
que de Verdun -, qui par ſon luxe ô: ſes dépenſes
exceſſives diſſipoit tous les biens de ſon Egliſe. La,
cauſe fut renvoyée à ſon Metropolitin , pour être
plus exactement diſcutée. On Obligea Fulbert Ab- a
bé du ſaint Sepulcre à Cambray d'abandonner ſa
place a cauſe de ſa mauvaiſe conduite , 6c. de la
ceder â un Religieux de ſaint. Vincent. de Laon. ñ
nommé Parvin. ñ…
On y reſolut de chaſſer de l'Abbaye de SJeande
Laon ,les Religieuſes qui l'habitoient 8c qui ſcan
daliſoient l'Egliſe parleur libertinage# l'on mit à
leur place des Religieux, quieurent pour remier
Abbé Drogon , Religieux de l'Abbaye de (Zinc Ni
caiſe de Reims , 6c depuis Cardinal, comme nous
l'avons déja raporté. Nous verrons bien—tôt com
ment ongeprocheà S. Bernard _d'avoir eû part au
'LIVRE SECOND. 12.3
' reglement qu'on ſit ſur ces trois dernieres affaires. L) N
Sur-la fin du Concile , on vit arriver a Troye m3_
une députation des Chevaliers du Temple.‘l—lu— U…
gues de. Paganis leur Cheſ, ou Grand-Maître ſi 0rd… des
on veut, étoit à leur tête.- Cet Ordre Militaire ÎÎÃÏÃÏÃÏ" ſi"
sétoitſorme' depuis" neuſ ans. Quelques Gentils— Guy,, .1,
hommes,dit Guillaume de Ty r,pieux 8c craignant T!" HV**
Dieu s'éroient conſacrez au ſervice de_ Jeſus
Chriſt, 6c engagez à vivre dans la pratique de la
chaſtetéôcde l'obéiſſance, &dans un entier dé
'poüillement de leur volonté propre. Comme' ils
n'avoient ny habitation ny Egliſe , le Roy de Ie_
ruſalem les avoit logez en attendant dans un en
droit de ſon 'Palais proche le Temple( ce qui les_
î fit appeller Tcmpliersysc les Chanoines de ceTemple
leur avoient accordé à certaines conditions pour
leur differens beſoins une place auprés du Palais.
Le Roy 6c les Seigneurs ,- auſſi bien que le Pa
triarche 6c les Evêques,
leur habillement leur avoient
8c leur nourriture donné pour
quelquesſibiens,
ſoit à perpetuité , ſoit pour un temps. La princi
pale obligation que le Patriarche 6c les autres
Prelats leur impoierent, fiit de mettre" toute ſorte
de routes 8c de grands chemins a couvert des bri
gandages des voleurs, &d'en conſerver la ſeureté
aux voyageurs 8c aux pelerins qui ' viſitoient les
ſaints Lieux de la Paleſtine. v
Ils n'étaient encore alors que neuf, ſans habit
qui leur fût particulier, ny regleälaquelle ils s'ar
rêtàſſent. Ils rſadreſſerent pour celaà Etienne Pa
QU
*V

124 ,LA viE DE S. BERNARD;


L' A N triarche de Ieruſalem. Le Patriarche les envoya
112.8…
au Pape Honorius , 8c Honorius au Concile de
Troye. Ces Députez montrerent aux Peres du
Concile les Lettres du Pape 6c du Patriarche. Ils
leur expoſerent ce qu'ils. avoient juſqu'alors pra.
tiqué, 8c ce qu'ils avoient envie de faire à l'ave—
nir :.ils leur dirent qu'ils pretendoient remplir le
monde chrétien de Monaſteres, que de ces lieux
- il en ſorti-roit tous les jours des prodiges de ſcien.
ce 8c de valeur comme autant d'aſtres pour éclai
rer 8c pour ſervit l'Egliſe; que par la multitude
des differens Ordres qui étoient déja établis , on
l'avoit aſſez fortifiée contre la malice des puiſſan_
ces ſpirituelles , mais qu'ayant deux ſortes d'en
nemis a- combattre , il falloit la deffendre en deux
manieres; qu'on avoit commencé, comme il
étoit juſte, par luy donner des ſecours ſpirituels.
contre les ennemis inviſibles ,__ mais qu'il étoit
tem s de Fafliſter contre ſes ennemis extérieurs.,
8c ur tout dans l'Orient où les Payens allie..
geoient tellement les Lieux ſacrez, qu'ils empê
choient les Chrétiens d'en aprocher: qu'a tés
s'être éprouvez deux années entier-es , s'ils Ogre
noient une Regle pour l'obſerver inviolablement,
ils eſperoient qu'avec le ſecours de Dieu ils réüſ
ſiroientz que c'étoit ce qu'ils avoient_ humble
ment demandé a Honorius , 8c ce qu'ils deman..
doieiit de même. aux. Peres du Concile ,a qui le:
Pape les avoit renvoyez..
Ce projet parut vaſte &c merveilleux à. tous les,
LIVRE SECOND-z n.;
Prélats aſſemblez, 8c pour faire ponneur aux Let- L, A_ N
tres du Pape 8c du Patriarche ,is inviterent Ber— ~ ‘ l
nard a compoſer la~Regle que les Chevaliers de.. W3"
mahdoient -,. mais il ne jugea pas a propos de ſe
charger de ce ſoin , 6c elle ſut faite par un autre.
a Aprés leurdepart Hugues de Paganis Grañndñ MabilLOuvta-j
Maitre de l'Ordre , écrivit pluſieurs ſois au ſaint Ïïznſſlſirdïſiſſſiſſſſ
Abbé , qui ne luy fit pas d'abord réponſe , mais
il luy demanda avec tant d'inſtance es avis, qu'il
luy envoya enfin* le livre que l'on appelle Exbor- zxz,,,,,,,-, ,z
tation-aux Chevaliers du Temple ,, 6c cet, ouvrage ne xi*** 7""
. dément en rien Thabileté 6c la piece' de ſon Au
teur..
Dans lſia ſuite dſſes temps les Templiers ſe mul
,tñiplierent beaucoup. Ils acquirent degrands biens,
8c devinrent par tout. tres-celebres. Mais enfin:
leurs richeſſes les rendirent _fiers 8c orgueilleux ;.
ils ne voulurent plus ſe ſoumettre aux Patria:
ehes- de Conſtantinople, ils-firent… la guerre aux
Souverains, pillerent les terres de tous côtez , 8c
devinrent odieux. à tous les Princes.
Philipes le Bel Roy de France' irrite' contre Mezctayù_
eux a l'occaſion d'une rCVOltC excitée dans Parisz,
~ ê: dont onñ les crut lesñauteurs ,. informa le Pape
Clement V. des déreglemens qubnl-eur imputoit.
Il eſt conſtant que parmy eux il y' en avoit
beaucoup qui sabandonnoientà toute ſorte de
crimes , mais peut..être n'étoicnt.ñ ils as tous
également coupables.. (Doi qu'il en (fit aprés
diñverſes procédureslcur Ordre fut entierement;
[Z6 LA VIE DE &BERNARD
détruit dans le Concile general de Vienne l'an
L' A N
13,1 r. La Bulle en fut publiée l'an i312.. au mois
112.8.
de May,& le Pape qui diſppoſa de la plus grande
partie de leurs biens, en t part aux Chevaliers
de ſaint Jean. j -
Aprés le Concile de Troye, l'Evêque de Paris
ſe trouva libre 8c rétabli dans tous ſes domaines.
Le Roy qui n'avoir conſenti a les lu-y faire rendre
que par condeſcendance aux intentions du Pa
-ôc aux ſentimens des Peres du Concile , cherch:
quelquäutre perſonne ſur qui jetter le feu de ſa
colere, qui n'étoit pas encore éteinte. L'Arche
vêque de Sens en devint la victime, ſoit parce
qu'il avoit ſoutenu plus vivement qu'un autre les
interets de l'Evêque de Paris , ou qu'étant le Me
tropolitain de cette Province , le- Roy crut devoir
ven er ſur luy ſeul .les chagrins que luy avoient
cauſtrz tous les Evêques de la Metropole. Ce Prin
_ ce q ui du tem s ue le Prélat menoit à la Cour
une vie ſeculiere 6c profane l'avoit toûjours pré
venu de ſes faveurs, tâchoit de le troubler ſur
ſonſiege Epiſcopal ,depuis que par les avis de
XXV.
Le Roy perſe
ſaint Bernard , il avoit reformé ſes mœurs, 8c pris
cute l'Arche. la réſolutionvde remplir les devoirs de ſon mini
vêquc de Sens.
ſtere; 8c our luy faire perdre 8c ſa réputation 8c
ſa dignite en même temps , il prenoit pour pre
texte une accuſation de Simonie. L'Archevêquc
ſe trouva fort embaraſſé ,ñ car quoique ſa con
ſcience ne luy reprochaſt rien , la colere du Roy
l'allarmoit 6c luy faiſoit aprehender un jugement
L'I V'R'E' SECOND. 12.7
,auquel il ne reſuſoit pourtant pas de ſe ſoumet- *Ÿ-~—
tre. Il ſouhaita d'avoir le Pape pour Iuge , eſpe- L A N
ranrque l'autorité Royale ne l'éblOüiroit pas. m3
Il voyoit dans l'affaire déſon Suffragant un bel
exetn le du pouvoir qu'avoient ſur le Pontiſe
les A bez de Cîteaux, de Clairvaux &de Ponti
gny; de ſorte qu'il les conjura d'écrire pour luy
à Honorius , 6c leur ajoûta ,que puis qu'il étoit
avec eux dans la même aſſociation de prieres,, .
quoi qu'il ne le meritaſt pas, ils devoient le pro
teger 8c prendre charitablement ſa déſenſe z qu'on'
voyoit bien que le Roy s'irritoit moins contre les
perſonnes que contre les vertus ,.ou pour parler
plus conformément a l'état de ſon coeur, contre
es aparences de la vertu; 8c que ſi juſqu'à ces
aparences mêmes , le Roy vouloir les bannir , le M.,,,,-,_ n,,
nombre des gensde bien parmi les Evêques pa- ‘”’*
roîtroit encore plus rare. Les Abbez ſe charge- —
rent volontiers de ſolliciter a Rome l'affaire de
cet Archevêque ,ôcdonnerent aſaint Bernard le
ſoin d'écrire au Pape en. leur nom. Il le fit par -
une Lettre reſpectueuſe, mais éloquence, où il de
mande au ſaint Pere de prendre connoiſſance
dela cauſe , 8c de ne la point renvoyer devant
le Roy. Honorius l'y renvoya néanmoins. Il n'ai.,
moit pas à chagriner les Princes,ôc naturellement
il avoit de lïnqlination pour Loüis le Gros. Il ſe
ſouvenoit ſouvent des biens que ſes prédéceſ
ſeurs avoient ſait à l'Egliſe, 8c ne doutoit pas que
dans l'affaire de [Archevêque de Sens,, le Roy
12.8 LA VIE DE S. BERNARD.
ne fit voir autant de docilité qu'il en avoit mon:
, I v .
L A H tré dans cel-le de lEvêque de Paris.
111,8, Cependant lArchevêqué qui craignoit tout du I 1 ï
Roylôc qont malgi-Êſonlzelp , pſolpiil Egliſe en ge:
nera , i cpnnoi oit a en l i ite ur cAe qui
.avoit raport a ſa perſonne , alla trouver a Citeaux
tous les Abbez qui s y étoient aſſemblez, 8c ſur
. . ſ . . ,
ce ſujet Saint Bernard ecrivit au Pontife, dela
azur”. n. part du Chapitre Cenéral,une ſeconde Lettre 6e
u-ne autre auCardinal Aimery. '
_Nous ne ſçavons pas de quelle maniere cette
,affaire fut jugée;"ld
f ~ſt~fi'8c mais i-lſi eſt conſtant
ſblſ qifl-“ienry
ſ
Lit-ju l e, qu _i emeura pai l e ur on ſiégé
Epiſcopal, comme pluſieurs Lettres de ſaint Ber_
nard nous laprénnent.
La fermeté des Abbez de Cîteaux ayant de
.cette ſopte aſſoupi_ toutes les a-nirnoſitez du Roy
contrée Clerge, la paix fut 'rCtabllC dans tous
'les Dioceſes du Royaume , &l'Egliſe de France
ï . . f _
devint floriſſante 6c éclairée des plus ſolides vertus,
*Dans les differentes négociations de ces Abbez
.
gun,, n, on ne peut trop admirer leur conſtance a, ſouteA
, '. _ m3' nir la cauſe de Dieu ſans être ébranlez ny par
les refus, ny par les périls , ny même par les gra
ces du Roy, dont ils recevaient tous les jours de
nouveaux bienfaits; mais l'on ne doit pas être
ï l ï ï

moins _etorgne de -voir dans ce Prince une patien..


off .ble-les ontez que
é 8e < nulles
‘ diviſions
' " nont
’ pu^
a oi ir ny interrompre, 6c que nulles contradi
- n ^ .
ctions n ont pu vaincre.
Le
ſiLI V R E SECOND.
129
'Le. Concile
. \ de Tro 7 e ï comme . nous avons dit
. ’ ,
A N
avoit remis a une plus exacte diſcuffion, laffaire
112.9.
de [Evêque de Verdun. Aprés qu'on l'eut exami
ónée , le Legat qui-étoit encore en France convo
qua une aſſemblée à' Châlons, où il le dépoſa comñ
-me diſſipateur des biens de ſon Egliſe, qu'il em..
-fployoit en dépenſes profanes. Ce, Prelat qui dé—
-ploroit amerement letat ou on -l avoit reduit, 8c
.louffſroit impatiemment _les 'ennuis de la vie
privee, voulut ſecouer le )Oug de -la-penltence. .
Le Siege deïChâlons étoit alors vacant. Albe
«ric qu'on y avoit nomme' n'en avoit 'point receu
;la confirmation »du Paſpe , 8c le peuple de cette
Egliſe s’cnnuyo~rt de e voir ſi long-temps ſans
Paſteur. L'Ev'êque ambitieux proſita cle la con—
_joncture &de ladiſpoſition Où il voyoit les Dio—
~céſains de recevoir le premier venu. Il conduiſit XXVI.
I-'Evéquc de
habilement cette intrigue, ſe fit élire ,-85 obtint Verdun dc
poſc' ſuſcite
de Romeſa confirmation par les amis que ſes li des ennemis
beralitez ordinaires luy avoient acquiſe. à S. Renard.
Saint Bernard anime' de zele pour ce Dioceſiſe
employa ſon credit auprés du Legat pour faire -
ñechouer cette entrepriſe , 8c luy ſit comprendre \

\lue l'état où l'on venoit de reduire ce teîmeraire,,


-Ctolt un temoignage ſuffiſant 'de ſon indignite
.pour occuper une 'autre place. . '
De la (prirent naiſſance plu-ſieurs murmures
contre _le aint. AbbézCeux qui juſqu'alors avoient
cache leur animoſite contre luy, eclaterent plus
librement, quand ils virent un certain nombre
f'
R
!zo LA VIE DE S. BERNARD:
de perſonnes ſe déclarer 8c ſe plaindre. On ne'
L' A N
murmura pas. ſeulement de la dépoſition de l'E…
112.9.
vêque de. Verdun , on le déſendit. Comment ,_<,
diſoit- on, l'Abbé d'une maiſon pauvre &obſcure
oſe-t'il s'oppoſer a des Cardinaux 8c a toute la_
Madrig. 4,3.
141.9. Cour Romaine ë Aprés avoir montré ſa ha-rdieſſe
dans ſes Lettres , il la montre dans ſes actionsëz
Eſtñce à un Moine ſeparé du monde a ſe meſler.
de le gouverner, de dépoſer 8c d'établir des Evê
ques , de donner des loix aux Monaſteresñ ôc . aux;
EgliſesëNe voit-on pas bien au travers du voile
de modeſtie dont il ſe couvre, qu'il “ne ſuit la;
gloire que pour en joüir , 8c qu'il courroit bien; -
vîte aprés elle , s'il voyoit qu'on Foubliaſt
Ces diſcours vinrent juſqu'aux Cardi-naux,qui—:ï
peu à peu ſe les perſuaderent 8c s'en entretinrent ,._,
de ſorte que par ordre du Pape , ou plutôt par
une deliberation de quelques Cardinaux, on char- -
gea le Cardinal Aimery Chancelier de l'Egliſe
Romaine, uni par les liens de l'amitié 8c de la
nation à ſaint Bernard, de luy écrire ce qu'on».
penſoit a Rome de ſa conduite.
Manriq. an. … Il luy envoya donc au nom de tous une Lettre:
puy.
remplie de remontrances aſſez vives, où il luy
mandoit entre autres choſes que l'Egliſe étoit:
com oſée de diſſerens ordres, que quand cha
cun à renſermoit dans ſes devoirs particuliers ,
tout étoit paiſible , 6c que dans la confuſion des —
emploisôc le renverſement des fonctions tout ſe.
déregloit : que la dépoſition ou lïnſtallatiqn des
"—r.35
T?—A_Î_<>’“
. ,____4

LIVRE SECOND. !zi


Abbez dépendo-it des Evêques, 6c que celle des
Evêques ne dépendait pas des Abbez: que la Cour
Romaine ſur tout étoit établie pour juger,ôcnon
pas pour être jugée: que rien n'étoit plus conve
nable à des Solitaires que de n'entrer dansnulle
intrigue, qu'un Moine n'avoir rien de commun,,
ny avec la Cour , ny avec ;les Conciles , ny avec
les agitations du grand monde z car enfin, ajoûte
t'il , eſt—il poffible que DUllW-ffalſfi , 6c même nu-l
tribunal ſi élevé qu'il puiſſeazêtre, ne puiſſe ſe ſou
ſtraire à la diſcuſſion 8c au… jugement .d'un ſeu-l
moine? Rien debian ne peut_il ſe-ſaii-_e ſans luy Y
S. Bernard leut cette Lettre avec ſa tranquillité
ordinaire; il ne ſut ébranlé ny par les reproches
,ny par les menaces, 6c fit la réponſe que voicy.

LETTRE
ſ . D duE Cardinal
SAINT B ERNAR D
Aimer).

F Aut-il donc que la verité ſe ſaſſe hair ïjuſÎ — Epír. 4l;


ques dans le pauvre; 6c la miſere même —
ne peut-elle échaper à la jalouſie? Si ma ſin- -ñ
cerité m’a fait des ennemis ,-dois.je m'en glo-
rifier, ou m'en plaindre ? Eſtñce pour avoir agi -
ſelon la juſtice, ou parlé ſelon la verite' 2 Je -
m'en
égard raporte a vosptoſérent
a la Loyct, conſrercsdes
, qui ſans avoir <-
maledictions
…contre
Prophetele ſourd , 8c au
donnent ſans craindre
bien l'anatême
le nomſſde mal, 8c du
au -—
mal le nom de bien. Qſy a—t'il en moy , je vous *T
R ij
:zz LA VIE DE S; BERNARD.
..…qu'a
prie,Chalons
qui ait l'on
pû leur
a ôte'déplaire P Eſtñcedécciſié
à un homme à cauſe
par*
ITA N
H79: .., tout l'adminiſtration qu'on luy conſioit , parce:
a que. dans l'Egliſe de Verdun qu'il a gouvernée ,,__
a il avoit diilipé tous, les .biens de ſon maître P.
.- .Eſt-ce a cauſe que dans Cambraylon a, con
u- trainLFulbert ,aprés avoir _ruiné tout ſon Mo…
d- naſtere , de donner ſa place a Parvin , qui ſe-ñ
.,. .lon le témoignage de tout le monde eſt un ſera.
-ñ viteur prudent 8c ſidelle ?,Eſt—ce~ enfin- parce,
— a ?ne dans la, Ville de Laon ,l'on a rétabli un, '
anctuairç…du Seigneur qui étoit devenuoun
a azile de. limpureté? Pour laquelle de toutes
» ces choſes me déchirez »vous , pour ne pas dire.
>- me lapidezñvous P (Car il .ſaut me_ reconnoître
>- toûjours moins outragé que mon divin Maître) ,.
»Voila ce que ſaurois_ raiſon de répondre, 6c je.
d. m'en gloriſierois même s'il yavoit en cela quel
…que choſe dont je ſuſſe l'auteur: mais ſ1 je'
--ñne le ſuis pasypourq-uoy me condamne_ t'on'
a pour les faits d'autruy 2 6c ſi ce ſont les miens,
--pourquoy veut-on qu'ils ſoient mauvais, _. puiſ..
»qu'il yauroit de. lïmprudence àdouter, 8c de.
ñ- Fimpudence à nier que tout ne ſe ſûtñſait..
»dans la juſtice 8c dans l'ordre.. Choiſiſſez main
» tenant l'un ou l'autre; ,ou niez, ou avoüez ,ques
->- j'en~ſuis l'auteur: -Si je le. ſuisñ, _on doit être. loüe'.
*d'avoir ſait des _actions loüables-,ſſ ſi je ne le ſuis.
\
»point 8c ne m-_erite pas qu'on me, loüe , je ne
æ-merite pas non plus qu'on me blâme...
mvREsEcoND; 13;.
Certes voila un nouveau genre de médiſance, »c FA
ô:- ſemblable en quelque façon àla conduite de <
Balaam , _qui aprés avoir eſté appellé 6c' conduit -r 112.9; l

pour maudite un peuple , le combloit encore -e


plus de benedictions. Woyſide plus juſte 8c de e--Nſſſſſſſſſi ſi"
plus doux-que vous *ajoûtiez 'encoreala gloire
d'un homme que vous vous efforcez de reprenc ce
dre l Les reproches dont vous ſaccablez ſont , a
ſans le ſçavoir —, autant d'éloges quevous en fai- <
tes z 8c dans le temps que vous voulezſabaiſſer, c"
vous Yélevez 'malgré vous. Ne trouvez vous «W
point aſſez de mal 'à condamner en moy, ſans w
me reprocher des' biens comme des maux ,ou r»

?d B (0 ï-d
O '.3 F! \ſiro V! 'c~>~ E: D 'D UQ rd (h "Ê E! (d B (b ſi.

’dinal-— Evêque
;qu'ils d'Albane
blâment ,s'ils
ou Foſent
l'Archevêque de -'=e= -
ou le Car:

Reims, ou l'Evêque de Laon, ou ,le Roy mê; ce


me 6c pluſieurs autres perſonnes de' conſidera.- -e
tion qui-;ne deſavoüentpoſiint d'avoir eſté les-ï
auteurs 6c les promoteurs 'de ces entrepriſes-ee
S'ils ont bien fait , jeñn'y ay point de part ï, s'ils-r
ont malfait ,- je n'y en aypas plusaTout ce-qu'on--~*Ÿ
peut mïmputer pour une ſaute ,c'eſt dje m'être w*
trouvé-dans leuraſſemblée", moyſiqui devrois-W"
me cacher toûjours,^& qui ne' ſuis établi que-n"
pour me juger moÿ ſeul~,'que pour mexaminer E*
z
ï
. 'ÎſiJſi-ſií
*LX VIE 'DE S. BERNARD.
.. 8c m'accuſer , afin de montrer par ma conduite
L' A N
111-9.
.. quelle eſt ma profeſſion, 6c rendre témoigna_
.. ge par ma vie ſolitaire au nom de Moine qui
ñ- m'eſt impoſé.
.. Tétois au Concile , il eſt vray , je ne puis le
s. deſavoüer , mais on m'y avoit appelle', 8c même
>- entraîné. Si cette demarche déplaîta mes amis,
ï elle ne me déplaiſt pas moins. Je voudrois n'y
. - I I . .
... avoir point eſteapelle 6c ne me trouver jamais
>- en des occaſions ſemblables. Hélas! je voudrois
U même n'avoir point eſté depuis peu le témoin
a» d'une tyrannie violente,.armée de l'autorité apo
=~ ſtolique contre l'Egliſe, comm ſi cette tyran
a nie n'eut pas eſté aſſez armée propre ſu
=- reur. Alors je ſentis,ïſelop la ~
~ñ.n…zz phete,
ble.
lepioids
que Jetout
me
8càtûs
ma ſousauffiñtôgje
l'autorité
langue
coupil de
m’humiliay,je
ce Brefqui
s'attachera
nous fallut bai ~ '- - .ë 'Î ë

Pſ7 izi.
Il parle du a- ſilence, pour ne pas dire même de bonnes-cho
Bref du Pape
qui leva l'in
Ierditdc Loüis
a ſes , 8c ma douleur s'eſt renouvellée quand à la
le Gros. ï- lccture de ces ordres j'ay veu le viſage des in
Pſ 38. » nocens ſe couvrir de confuſion ., les impiés re.”
Ltlí. 10. H doubler leur joye aprés avoir ſait le mal, 8c
Iſhíe. 1.6. - triompher dans' les œuvres les plus criminelles;
== On a ſait gracés à l'impie , dit un Prophete,
ſi *->- ôc il n'a point
a commis apris à dans
l'injuſtice être la
juſte , 8cdes
terre celuy qui'
Saints,
-ñ a veu affranchir ſa propre terre d'une condam
-nacion juſte qui la tenoit enchaînée.
EIÎVRLE S E C O N D; 135'
l'ay dela peine à. meſvoir mêlé. dans ces afI -e L' A N
faires ou dans d'autres qui ne me regardent ~ 112.9.
pas. l'en ay de la peine, mais on m'y contraint. ~
Par quelvous,
comme autrepuis
queje par un homme
eſperer puiſſant
d'être délivré de *‘

tous ces aſſujetiſſemens? Ie ſçay qu'il ne vous ï"


manqué ny de volonté ny de pouvoir: je me **A
réjouis même d'aprendre que. vôtre ſageſſe a ï"
trouvé mauvais que fuſſe occupé ä- ces ſortes ï**
de choſes. Vô-tre équité né paroiſt pas moins '~‘
en cela que vôtre amitié. Si c'eſt donc là ceque ~'
vous en penſez, faites cé qu'il y- a de plus ex. 'r'
pedient pour un ami 8e de plus convenable- à**
unRéligieux. Faites en ſorte, je vous prie , que ~=
nôtre volonté ä tous deux» , qui eſt la même , v"
sîaccomp-liſſe de telle maniere que vous ſoyez ï"
ſatisfait pour la juſtice , 8c qu'en même temps f*
il ſoit' pourvû au ſalut de mon ame. (Lion or- l"
donne, je vous éonjure , à ces grenoíi-illescriar- *‘
des 8c importunés de ne pointſortir de leurs "
trous 8c de ſe contenter de leurs marêts , qu'on "
ne les entende plus dans 'les Cone-iles, qu'on-F
ne les rencontre plus dans les Palais ,ï que nul- '*
le néceſſité, nulle autorité ne les ?engage dans "
les négociations les lus legeres. Peur-être ſe- —“
ra—ce le moyen de laire perdre l'idée qu'on a3* ,
conceuë de la préſomption de vôtre ami. " - P _
Tignore quel eſt mon crime , mais je ſça-y i*
bien que lors qu'il ne s'agit point des affaires *
dénôtre Ordre, mareſolution eſt de ne point ï.
136' 'LA .VIE "DE 'S. BERNARD.
.zL’A N >- ſortir de nôtre Monaſtere, à moins que le Leñ' ~
ñ- cat ou mon propre Evêque ne m'apelle. Vous
112.9. b, , . , _ \
,.. (çavez qu alors il n eſtppas permis a ma baſſeſſe
.. de reſiſteg-ſi je nÏay ſur cela quelque privilege
d'une autorité ſuperieure. (Lue _ſi , comme je
leſpere, je puis une fois le recevoir de vosñmains,
-ñ- 8c le voir entre les miennes, aſſurément je me
..- tiendray ſort en paix 8c ne troubleray celle de
,ñ- perſonne. Cependant tandis que je .ſeray en—
.>- (eveli dans le ſilence, je ne croy pas que les
z-Vplaintesôc les murmures des Egliſes puiſſent
.- ceſſer, à moins que la Cour Romaine ne ceſſe
M d”etre ſ1 Favora bl e aux de ſ1l‘S de ceux qui~ ſont
préſen-s , 6c defairetort aux abſens.
xxvi”. — A Le caractere de ſaint Bernard eſt bien dépeint
s'inſide”
"""'“'°-ſi
z, . d_ans cette
' .lLettre __, o'u 'l'on ne
,ñ l e voit' p_a'S fpus
I
LW** .timide apres les reproches qu on luy avoit airs.
La_ force de la verité fit ſur l'es eſprits des impreſ
-ſions, ſi .efficaces , qu'aprés cette réponſe ceux qui
ñs'étoient plaints _de lon trop de liberte' le reſpe..
ñcterent encore plus quoiqu'il fût devenu plus li
-bregQtLne s’aviſa pas »davantage "de murmurer
ñ-contreſqn zele ny de le ſoupçonner, 8c toutes
«les affaires qu'il y eut à traitteñr .dans l'Egliſe
=n'eurcnç ,plus ,d'autres negociateurs que luy.
“AJIËH ces ñçalomjiies iſeurent d'autre effet que
=de le fctairqchoiſir pour lÏEvêché de _Châlons . qu'il
d-efſſuſa .ſimplement 6c d'une maniereégalement
…éloignée du faſte de Forgueil 8c de celuy d'une
,fauſſe modeſtie,
Ce
_” \LIVRE SECOND.; ' _ 137
ſ Ce ne peut être, dit Guillaume de ſaint Thier 4
ty, que par un ſecret jugement de Dieu , êc par L A l."
le. reſpect qu'on avoit pour les volontez d'un ſi 1119.-'
grandhomme, qu'on ne l'ait jamais contraint
doccuper les places (qui luy ont eſté offertes,
ôc c'eſt pour cette rai on ſans doute qu'il refuſa.
de même , ſans qu'on luy ſit violence , les Evê~
chez de Langres 6c de Genes, les Archevêchez
de Reims 8c de Milan , qu'en differentes rencon
tres de ſa, vie on ſouhaita ſi ardemment de luy
voir accepter..
La mort de. la Reine de Portugal, arrivée cet;
DC même année,le toucha beaucoup 6c nous ſourd
nic des particularitez édifiantegque nous rapor
cerons d'autant plusvolontiers que la conduite de
cette Princeſſe a. des, relations. naturelles avec
cette hiſtoire.. ~
Dés les premiers" temps de la fondation de "’ ‘"9-‘
XXIX.
' Clairvaux , ſaint Bcrnardvit tant de. courage en Etabliſſement
ſes Religieux,, qu'il nefit nulle difficulté d'en: JÏCËÎÏËJËÏ'
envoyer huit aux extremitezñ de l'Eſpagne, pour-ï" P°"“Sî“*
y ſorrner une colon-ie, 6c (par inſpiration divi
ne il les adreſſa 5. un Saint' oliſtaire nommé jean _
Cirire,, à. qui» le Roy de Portugal donna permiſ
ſion de. les établir dans un endroit qui fut nom
mé Saintffra” de Tao-retira. La ſerveur yzregna dés
lÎorigine , 6e les-vertus- qu'on y- pratiquait-étoient
l'admiration de tout le pa'is. Voicy quelques cir-ñ
conſtantes raportées par-un Hiſtorien de la na- _ _
tion qui rxÎcſt-..pas toujours. exact dans ce- qu’il»pz,',ï…;.‘-ËΟ'
avance. S»
:zz LA VIE DE S. BERNARD'.
L' 14 N Alphonſe Infant de Portugal, touché, dit-il,
112.9. des merveilles qu'il entendait dire de ces Reli
gieux , voulut aprés la mort du Roy ſon pere les
viſiter. Il ne prit avec luy que ſortpeu de per.
ſonnes, qu'il choiſit pour conſidens de ſa ;pieté ,
.Gt vint a Tarrouca pour y goûter le :repos dans
.un temps où l'Etat n'étoit embarraſſény de guet_
re ny d'autres affaires qui ëoppoſaſſent a ſa curio
ſité ſainte. Il paſſa tout le \Carême à pratiquer
fidellement les exercices de ces Solitaires. Aprés
'lesiſeſtes .de Pâques
lieu ,, ;ac ..revint ., il partit
a Brague pleinavec re tet de de
dédifigcation ce

_tant de beaux exemples dont il avoit eſte' le té


moin. .Peu de temps aprés Tercze Reine de Por
tugal tomba malade. On employa vainement
,pourla guerir tous les remedcs de l'art.
Jean Cirite qui s'étoit démis du gouvernement
de l'Abbaye entre les mains d'Aldebert , vint avec
î-luy a Coimbre témoigner 'a cette Princeſſe ét à
:Tlnſant ſon fils .la part qu'il prenoit à _ſon mal,
dont toute la Cour 6c tout :le Royaume s'affli
-geoin La Reine paroiſſoit n'avoir plus que quel
ques momens de vie. Ueſperance de ?la retirer des
portes de la mort étoit _éteinte dans tous les
:coeurs, lorſque tout Ëicoup parles prier-es .65 par _
îles larmes de ees deux Saints hommeselle ſe trou.
zvajſoiilagée, 53C ſa ſant-e' -peu à 'ſur entiere...
ërnerit rétablie. ’
La Reine .conſerve, »pour cet Ordre une ma
gnifique reconaoifîſancefic ?la leur fit ſentir juſqu'à
LI VR -E S E-c OND. 139
lïîa fin de ſesjours. Elle entra. dans un genre de ,-,--'
vie bien different de' celuy qu'elle avoit mené 'LAN
juſqu'alors ,. 8c aprés avoir donné pendant queL "'9'
ques ſiſeannëes
elle :trouvadeattaquée
.grands exemples de penitence
de la maladie qui ctla,
devoir conduire au-tombeau. .Plus ſa mort BPÏOS
choigplus- l'amour
moi: ſſdans ſon des labiens
cœur ,Je éternels
détachoit s'enfla
de .tousles
objets
ſſEllequi devoientlesbien-tôt
_fit mandfer luy être
deuxñ Abbez .deenlevez.
la réforme
pour la. faire ſolenmcllement renoncer aurmondc
avant que de .Ie -quitter ,'85 luy. donner _l'habit de
l'Ordre. de Cîteaux , dont il-,nîy avoit pointzencoñ
re dans ſon Royaume de maiſon de Filles.
Les ſaints Religieux ſe rendirent auprés d'elle
aſſez promptement ,pour contenter la ódevntiom
8c pour faire cette zpieuſeceremonie. Apréscet
cnga emcnt ſes ſentimes .d'amour de Dieure
doub erent encore , &ë la- mirent .dans la diſpo.
ſition de luy offrir: un ſacrifice pur 8c volontaire
Elle avoit auſſi mandé le Prince Alphonſe ion
fils infant de Portugal', mais elle mourut avant
qu'il arrivaſt ,, 8c- il ne trouva qu'une Lettre qu'el
lc- avoit laiſſée_ ,. 8c que lT-Iiſtorien raporte en ces
- 'ICPIIÎCSë

L ETTTPE D E L A' REINE DE


Portugal à'ſimfils Alphonſe'.
IE vas mourir mon fils, 8c je n’~ay plus que -
du mépris pour toutes les choſes du monde. ï..
S ij
'i4ſió LAJVIE DE S. BERNARD), A
) ~ Il n'y 'a que vous que je ſouhaiterois encore de
L A N .- VOiIct,‘Iſin&lS nous nous verrons dans un païs plus
11.19
.. agreable. Je vous recommandemes Çfficiers 6c
p» mes femmes , 8c les Religieux de la nouvelle rel
o» forme; @j'ay la conſolation de mourir dans leur
>- habit. Enterrezñmoy ,je vous conjure,, auprés
>- de l'illuſtre Comte Henry vôtre Pere. On
-ñ nous a vû ſi bien unis pendant la vie, qu'on
a- nous voye inſeparables aprés la mort. Prenez
-~ ſoin de vos ſœurs
vos peuples avec 8c de leurs8cenfans.-
douceur, craignezGouvernez
ſur touſſ
il tes choſes de déplaire à Dieu. Je vous laiſſe ma
.. benediction -ÔC-VOUS aſſure de ma tendreſſe. Ie
-ñ vas paroître devant mon Seigneur 6c mon Juge;
.- Adieu mon fils. ~ fi
Saint Bernard voyoit avec plaiſir les progrez
de ſon Ordre qui continuoit de s'étendre dans
les pa~ís éloignez. Aprés que les affaires des Evê
ques de France furent ſinieszon luy laiſſa un peu
de repos pour reſpirer dans le-Cloître 8c ſe réunir'
entierement avec ſes enfans. Ses negotiations_
importantes luy avoient ſi peu enflé le cœur,
qu'il ne fut jamais plus tendre ny plus charitable
pour eux. Il prenoit un ſoin particulier d'inſtrui—
re les freres convers, 8c ce genie delicat 8c ſubli;
me ísaccommodoit avec joye à la ſimplicité de_
ces ames pures. _Son temperament 6c ſes auſteri
ñtez ne le laiſſoicnt gueres joüir d'une ſanté dura.
ble. rll tomba malade de nouveau, 6c pour ſe
ſoulager il écrivit .à ſon ami Guillaume de ſaint,
- h
LIVRE SECOND. i4!"
ThierPY de le venir voir. Cet Abbé n'était P as Iu Y- ï

L AN
même en trop bon état , mais ſaint Bernard I150.
luÿ manda que réünis enſemble , ils ſe rétabli
Soient beaucoup mieux, 8c cela. ne manqua pas
arriver.
Au commencement de l'année ſuivante l'E
gliſe perdit le Pape Honorius , qui mourut le I4.
.de Fevrier aprés l'avoir gouvernee pendent cinq
ans-ô: un mois aYec beaucoup d edification 6c de
vigilance. Les ſuites de cette mort nous offrent
bien des évenemens que nous ſerons obligez de
rapporter., avec toutes lesſſ particularitez neceſſai
.res pour les bien éclaircir.

Fin duficond Li-vrc.


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A M~A~I~R
DU p, p,

TROISIEME LIVRE
I. MO” du Pape Honarius, élection dïſinnocentll.
II. .Sclaiſme dÿínacler. III. Concile d'Eram~
Pes. IV. Saint Bernard declare Innocent, Pape Ieginſi
time. V. Le Roy 'Ua au ele-vant du Pape. V Car-acte
re de Gérard dÿíngouleſme. VI. Caractere de Gui[
laume d'Aquitaine. VIII. Vqyage deſaint Bernard en
Aquitaine. IX Voyage du Pape à Liege. Origi
ne des ln-veſtitures. Xl. Con-verſion; faire: parſhint
Bernard dans le PaïS—Ba5. XII. Configpgagion du Con.
czctle de Reims. XIII. Affair-cde: dixrnes. XIV, Re
tour du Pape en Italie aruecſhint ~Bernard. XV. Saint
Bernard reconcilie les peuple: de Diſiz-Tree ceux de Ge'
nes. XVI. Aſſaffinatdu Prieur deſaint Iſtctor. XVII.
Vqyage deſizint Bernard en Allemagne, où il reconcilie
Conrad a-Uec l'Empereur Lotaire. XVIII. Saint Ber
nard ſê trou-ve au Concile de Piſe'. XIX EmPreſſË
ment des Milanois pour ſhint Bernard. XX' Alert
de ſizinr Etienne General de Ciſeaux. XXI. Retour
deſaint Bernard à Clair-vaux. XXII. Complaiſhnce
de ſhint Bemard pour lesſentimens de ſes Religieux.
r
LŸÊUII.. Saint Bernard «Ja-travailler à Ia converſion de
Guillaume' dÿíquitainfl. XXIV. II entreprend ſon ou..
Urageſtſſdr les Cantique!, XXV. Réflexions ſiar les di.
'U- rs Sermons de ſaint Bernard. XXVl. Vqyage de
ſaint Bernard en Iſdſifa XXVII. Saint Bernard 'U4
_faire au Duc' de Sicile des propoſitions de Paix.
XXVIII. Roger Propofi- _fiſaint Bernard une conferen.
ce pour examiner Ia validité de l'une ou l'autre élection
d'un Pape. XXIX,, .il/larc de Pierre de Leon..
&ŒÎÏÏÎÏÎ
c~ A. Ïr<\ î” …
.1

LA VIE
ſis DE
AINT BERNARD

LivRE TRoiSiEMEſſ -
A
A mort du Pa c Honorius' changea L' A H
…l .
, toute
chiréelapar
face l'E liſezelle
un ſchiſgme cruel ſe vitpor
qui dé
r
f.
- x iizo.
,
…' \Éd-'ſſ' ta la déſolation
__ . dans
. tout le mon- M I Page
ñ _ _fè de Chrétien, &ſaint Bernard a eu HÎÃÃHÏS,
trop de part Z tous les évenement ÉÏÃÏÎÙÏR"
qui .ont relation à cette affaire , pour n'en pas ra
ſaortér les circonſtances depuis
conſommation, ct ſon origine
y - - juſqu'à .
Honorius ?peu avant ſa mort s'étoit retire' dans Bam” ilia

le Monaſtere de ſaint AndrcïDepuislong-temps,


S
-ïç

- >45 ~ LA VIE DE S. BERNARD.


‘ L. A N par une eſpece de loy établie 8c une coutumereſi
ceuë , on ne ſaiſoit l'élection des Souverains Pon
I130”
tiſes que dans l'Egliſe de ſaint Marc-, mais les
Cardinaux qui ſuivirent Honorius dans ſa retrai
te , 8c qui compoſoient la plus nombreuſe 6c la
plus ſaine partie du Sacré College , érurent de..
voir ſe précautionner contre les inconveniens
de l'élection précedente. De crainte donc que le:
peuple Romain ne troublaſt celle qu'ils avoíe-nt
a faire , ils ne voulurent oint s'aller aſſembler
à ſaint Marc , ny publier l'a mort du Pape qu'
aprés en avoir fait un autre. Ainſi, dit l'Abbé
Suger , dans le Monaſtere même de ſaint André,
ils élurent Gregoire Cardinal Diacre du titre de S.
Ange , avant que de déclarer la mort dl-Ionorius.
Les Cardinaux n'oublierent pas dans la ſuite
cet évenement pour en profiter; car comme ils
croiſſoient chaque jour en élévation 8c en puiſñ
ſance , ce défaut de formalité leur ſervit de titre
à l'avenir pour ſe rendre les ſeuls électeurs des
Papes. Cependant cette innovation dont le prin.
cipe n'était pas mauvais, &z dontluſage bien obñ
,ſervé pouvoir rendre les autres élections plus
paiſibles, cauſa bien des maux alors dans l'E
ſ gliſe.
_ Les autres Cardinaux , quoiA quïnſerieurs en
nsaïcÿciímcdw- nombre 8c en merite , s'éleverent con-tre cette
‘' election 8c la condamnerent comme nulle , faite
"il en ſecret 8c par ſurpriſe, 8c ſans que les condi
çions neceſſaires à la validitéeuſſent eſté gardées,
\J
'LIVRE TROISIEME. 147
n'y pour le lieu, puis qu'elle n'avoir pas eſté faite \ct
L A N
dans ſaint Marc; ny pour le temps , puisquHo_
n30.
norius n'étoit pas encore enterre'. .
— Les plus puiſſans du peuple, qui ſouffroient
avec chagrin u'on les eût privez de leur droit ,
ſe rangerent u côté de ces Cardinaux mécon
tens. Les uns 6c lesautres s'animerent mutuelle..
ment par leurs differentes paſſions , &ſe virent
de plus ſoutenus par les raiſons 8c par les inte.
rêts du Cardinal. Pierre de Leon, qui défendoit
fortement ce parti. Ils s'aſſemblerent a ſaint .
Marc, pourſuit Suger, où pour la forme ils in_ n
viterent les autres Cardinaux de ſe trouver, 8c q
aprés avoir eſté aſſurez de la mort d'Honorius, ñ- _
du conſentement de uantité dïîvêques, d'Ec— -z
cleſiaſtiques 8c de pe onnes conſiderables de la .
ville de Rome, ils éleurent par voye de ſuffrage s'
Pierre de Leon Cardinal Prêtre -, de ſorte que ces a
deux Cardinaux, autrefois Legats en France , ſe :
ttouverent l'un 8c l'autre éleus en même temps a
ſouverains Pontifes; 8c cette double élection _
aprés avoir mis la diviſion dans Rome, &dans .- ë
les ſentimens des Docteurs, la mit enſuite dans” (th. la Mau
e toute l'Egliſe z &il faut convenir avec quelques e» "SWI
Auteurs que les Cardinaux ſe preſſercnt un peu .
trop d'élire Innocent. ’ ë — ï
Gregoire prit le nom Œſnnæmt, 6c Pierre celuy Mabifl. Puf,
Gm
d'Art-reſet. Le .premier étoit recommandable par
ſa ſageſſe 6c par ſes vertus , l'autre par ſa puiſ
ſance 6c par richeſſes, Gregoire avoit eſté
' T11'
148 LA VIE DE S. BERNARÜ..
fait Cardinal Diacre du titre de S. Ange parUrbaiiT
T
n50. Il. 8è en. l'ane'e 112,4.. Calixte ll. ſavoir envoye' Legat_
en France avec Pierre de Leomÿour y preſider en—
ſemble aux Conciles de Chartres 6c de Beauvais. La.
fortune avoit eu beaucoup de part ſi l'élection de'
Pierre. Son Pere ayant aſſé du Iudaiſme äzlîërRe-ſs
ligion Chrétienne , il ñut bapitiſé par Leon IX.
dont on lu): donna le nom-.ï Comme il étoit tres—
ſçavant, il .devint celebre 5. la Cour .de Rome.; Ilî
eut un fils .nommé Pierre, q-ui eſt celuy dont nous.
parlons.
teſtationsC'était
entre en.
le ce temps
Roy quarriverent
de ſſGermanie 8c les con
l—’Egliſe
Romaine touchant
la ſageſſe dcte les inveſtitures.
lès… conſeils Ce Leon
,_ par ſon. courage .ôc par'
pars
ſa fiſidelite' aux Souverains Pontifes , men-ita que' le.
Pape luy conſiât la défenſe de la Touigappellée au-z
meilleur
jóurd’huyami..
le Château
Cette guerre
ſaint luy fut
e , une occaſion
&z devint ſom

‘ d'accroître beaucoup ſa. fortune-,cïaugmenter ſes


richeſſes 6c de :ſéiever aux dignitez. Il prit grandi
ſoin de l'éducation de Pierre ſim fils, donc il eſt:
icy queſtion. ll l-'eirvoya étudier à: Paris; 8cm com-
me il s'en
meux. retoutnoit en
Monaflerede Italie
Cluni oû, il
ilſi paſſa par&cleprit'
s'arrêta ſañ_

l'habit Religieux. Aprés y avoir eſté pendant'.


quelque temps inſtruit dans les principes dela.
vie ſpirituelle, Calixte Il. à. la ſollicitation de fon
pere le rapella à Rome ,. le fit Cardinal Prêtre ,.
du titre de ſainte Marie , 6e renvoya Legat en;
Franceavec Gregoire, comme nous avons
\
_LLVÆZËE STR O ÎSIFME. A -Î 149;
ï Chacundcccs deu: Cardinzmxlävóiti ſies par-ñ_
tiſans ; mais la. -jufiice 8c la. fermeté ,éomme c'eſt L'a n*
Ïorcïimire , donnaient à Gregoire bien moins d’ſſa— 1130"»
mis que la fſiorcc &i la 'fortune :ſens donñnoiem àſſ
Piciſrc .dç Lean. Ainſi quoiquch cauſé &Inno-v
cent fûd la meilleure ,il -fallutî cedex' ;l Iesfſſorcesi ~
(ÏÃIÏTCICE Fobli @rem de ſortir premiercmcnf du:
Sacré Palais 8c 'eu-.Eôc æprésſ de laYilIç' même; '
Aprés que: Em-ſchif-irmziqùc eu; banni' dc_ Rome"
lei-Pape', qu'il
abfblu lcgitinœ 3. il- nñ-e plus
ſien devint. ſe vi;
fierpas
ac plutôt: Maître
_lſius inſolcnc;
6c forma le deſſein de ſoumcctre autorité lc'
reſte du monde 'cccleſiaffiqueñ Auſdéffauë' de lai??
juſiice, il crut devoir 'layer des troupes 8E mettre'
ſon droit dans les armes 6c dans la 'vïolèncm-Ilî"
écoic riche , &nil eſpcvoít aprés avoir éÿuíſé [càs
richcffeszdëy filppléen par les &cri-larges 8c lès vó-î
ſeries qui ne *l-'effiayoienc pas , ſſou traîner ditî
moins-Yaffairc en longueur… L'ambition don-amend
ça. dom: de' Puy-faire répandre les biens que'
\Fave-rice &Voir aëmaſſez, (Àxancï les ſiens vinrcn cîñ'
à manquer ,. il ſi: ſervie de ceux de (ès amis ,.. da'
aprés cin-avoir veu la fin ,. il dziffipa: ceux du San
ctuaire. Comme il :ſavoir pas de moyens juſteÿ'
pour ëaflërmir ſixr une place uſiirpée, il E: ſervie"
d: tous les autres ;. aprés s'être* attaché "fes R0-
mains par-ſes preſiens,.111 employer'les crimes pour"
les reœnirzœ ces peuples animez par Ia-ñ pcmiiíï .
fion de' YAHÎÎpaPe', 3c par leuYS-px-“oprcs paſſions,,
eng-mcm ,dinan , à-de- tels -excez ,. qzfilæ abanë*
ï

x50 LA .VI E.. DE ſS. BERNARD.


L'a N donnerent les Egliſes au pillage, qu'ils enleverent
les vaſes ëSc-ñles ſtaruës,& les" mirent auſſiëtôt .eiíï
[i30
ieces. On ajoûte 'même que par.un reſte de re-ct
Abó. 'de B”.
ligion quelques-uns ayant eu horreur de les bri
ſer , onf-_Y conduiſit des Iuifs pour executer ce queí
les ñſoldaçs Chrétiens 'refuſoient de faire. Cc. qui
reſta ,dans Rome de Fidelles furent contraintsde
cederà la_ fureur
rent dcsaſiles horsdesde_Schiſmati ues. Ilsoûcherche..)
leurs mailſſons, ils 'n'o
ſoient plus paroître, ôc :ſe cacherent dans les an;
ciens 'cimetieres 6c dans l'es tombeaux des Martyrs;
_L'on voit .dans cette conduite Zi quels crimes»
unie.
hommesaveugle' ambition
5- mais pour peueſtqu'elle.
capable ſoitdeingenieulſie
porter .les*,5
elle ne ſe contente pas de donner naiſſance' à
tous les vices , elle affecteencore toutes les ver
tus. Anaclet voulut mettre dans ſon parti, non
ſeulement les ſcelerats , mais les gens de bien":
car pour ne manquer à rien de ce . ui pouvoir
lhffermir ſur le Trône Apoſtolique , ?i e conduiſit
aprés ſes premieres violences ,comme un Pontife
équitable ôelegitime. Sous' pretexte de pieté, il'
ſit_ uelques liberalitez à des Egliſes de Rome_
qu'il avoit conſacrées z il condamna Innocent
comme perturbateur de la paixde l'Egliſe 8c ſes
adherans comme Schiſmatiques, ê: les menaça
de les excommunier 8c de les dépoſer s'ils ne ren
trgient dansle devoir. Il Oſa même envoyer des
Legats aux Princes Chrétiens , leur écrire des
LFS-rn. aſſembler. .dits E-Yêqïzes 3 6c ne rougirñ
LIVRE TROISIÈME. .,1
oint de dire en toute occaſion qu'il défendoit
l: cauſe de Dieu. . r L' A N
- ' On voit dans Baronius pluſieurs de ces Lettres n30.
Chr. de Moly
écrites à diverſes perſonnes-ſs: il y paroît tant ſign).
~de ſainteté 8e tant de juſtice , quîlnnocent luy_
même eût eſté ravi d'en être Ïauteurztant il .eſt - Mïï-'írïïï
'vray , dit l'Hiſtorien , que quand Fhipocriſieleſt -
habilement oppoſée à la vertu , il eſt quelquefois ..
moins difficiledïmiter les Saints que de les con- -e
noître. Nous raporterons ſeulement les Lettres
qu'Anaclet écrivit à Lothaire 8e :à Loüis le Gros.

LETTRE oyzNucLET A LOTHAIRB


Rqy desRomains , en-'Uojëe par lDírrbe-zxíque de Breſim: Ÿ'î—"
qui Était alors à Rome.

Ous nous ſouvenons de nôtre ancienne 4 l

. liaiſon, ſur tout de celle qui étoit entre -


mon pere &vous , 8c qui a toûjours duré' avec ï
une ſidelité conſtante. Ainſi nous avons jugé à -=
ropos de ſaluer par nos Lettres vôtre illuſtre -ï
ſageſſe , 8c de renouveller par de vrays témoi; -
gnages d'affection, nôtre union mutuelle. Plus «
nous ſouhaitons de reſſerrer avec vous les o
nœux d'une tendre amitié, plus nous avons «
ſoin de vous informer par ceBreſ de l'état de a
l'Egliſe Ro-maine,:& de tout ce qui s'eſt paſſé a
"a nôtte égard. Aprés la mort du Pape Hono- -e
rius de ſainte memoire , nos freres lesCardi; ù
naux Prêtres 8c Diacres, avec tout le Clerge' de -
J
Iſl- LAſi VIE DE SIZERNARD.

' ñ- Rome, 8c du conſentement des principaux de


L' A. N
» la Ville, m'ont tous ;généralement élu .au mi
;U50
» lieu des voeux à: des acclamations du peuple ,
,. 8c ſuivant les termes des ſaints Canons. Leur
-ñ inclination n'a conſulté ny ma reſiſtance , ny
.- mon indignite' pour une telle placé. Aprés .cette
.. élection nôtre cher freres Pierre Evêque de
- Porto me conſacra ſolémnellément Souverain
.- Pontiſe, devant l'autel de ſaint Pierre, en la
P* preſence des Evêques, de divers pa'i~s qui s'y
>- trouverent ê: de tout le peuple Romain. Cepen
P* dant quelques-uns de nos freres , mais en pe
..- tit nombre , peu inſtruits des uſages qui ſe
ïï doivent obſerver pour le lieu 6c pour lé temps,
Pl 8c ſéduits par les careſſes artiſicieuſés de quel
.- ques perfides , ont tâché d'élever un autre Au
» tel , d'introduire ſanathêmé de Jérico dans le
ñ Sanctuaire du Seigneur , 8c de forger dans les
ñ tenebres l’Idole de Phégor avec les pierrcries
>- dés femmes inſenſées. Mais le Dieu tout-puiſ
.- ſant , qui diffipa le Conſeil d'Achitophel , a
- détruit leurs mauvais deſſeins d'une façon mi..
ñ raculeuſe; car senfiiyant une nuit de la mai
—- ſon de Leon de Franchipane , ſur le credit du_
- quel ils paroiſſoient le plus s'appuyer , ils ont
ñ paſſé au delà du Tibre &ſe ſont allez enfermer
.- dans je ne ſçay quel endroit , oû ils ont tout le
ñ loiſir dé ſentir 6c de pleurer la honte de leur
.- préſomption. ,
a Tout leClei-gé de Rome nous eſt uni paru”,
' attachement
ſſLIV R E TROÎSIEMË. 155
attachement
'coute invioÿlable.
lactnobléſſe 8c tout Le Préfet de
le ſſpeuple la Ville
, nous ont, .... L'a N
juré la ſidelité accoutumée ; d'ailleurs nous - n30'
cxerçons librement au dedans 6c au dehors de .
Rome toutes les fonctions de nôtre miniſtere. .
Avec la grace
Cardinaux du Seigneurmous
8c conſacré avons
des Evêques. fait des -.
Ainſiinous
prions Vôtre Excellence que Pour remplir tout -
cc que nous attentions de vous , vous ſouteniez .
les interêts de l'Egliſe Romaine avec vôtre vi_ .
gilance Ordinaire, 8c que par des preuves éclañ -
tantes, vous nous fſſafliez éprouver la ſincerite' -
de vôtre attachement. Si vous en uſez de la ~
ſorte, nous 8c l'Egliſe Romaine , nous conti.- o
nuërons de vous être obliger. -
j Auarreſte
Ier vous ne devez
les impoſtures pas vous
affi-euſes d'unlaiſſer ébran-
Aimerſſy au- --
treigzis Chancelier , qui n’eſt qu'un voleur ſa- ~
meux , eſclave de la ſimonie , ny de Jean de ,-.
Chréme , homme diffamé , incirconcis 8c vray n
Nicola'ite. Deplus que les vains diſcours 8c les o
menſonges empoiſonnez de ceux qui ſembla- a
bles à Cain fiiyent de devant la face de Dieu , -
ne faſſent point de bréche au mur de vôtre -ï
ſoy; ils ſont maudits ſur la terre , 8c portent ï
ſur leur front impudent le ſigne de leur parri- ~
cidc. Donne' à Rome le premier jour de May. ï_
154 LA VIE DE S. BERIŸARDË

MN LETTRE DANAULET AU ROY


U30 dc France..

.ſi N E vous étonnez as-,moirttesñcher frere,,


393 ' ſi nous vous infgrmons ſi tard de l'état
R de l'Egliſe Romaine 8c de ce quinous regarde.
_z Nous avons eſte' toûjours accablez- des peines
-3 que nous ont cauſé les ſoins d'un gouvernement'
-ñſi voſis
au uel je ne dans
comme mhttendois
une ſorléſtas. pourſuivis
Nous nous ar
trou
les.
-ſ _- violences de pluſieurs bêtes féroces qui rémiſ
a» ſent de rage contre nous, &nous ſommes agi
>- tez- par leS.vents 8c par. lesorages. Ie ſuccombe'
a_- ſous Ie poids des occupations dont je ſuis char-v
a- gé; je ſuis _tellement tourmente' par la maligni
o_- te des affaires &par les agitation-s d'une vie tu
-ïmultueuſe, que mon eſprit ne s'élcve plus_ aux:
?choſes éternelles , 8c je puis m'écrier avec rai
-Ë-ſon., Ie ſuis dans le fond de la mer &z la tcntpê;
=- te' m'a ſubmer é. .
=-_ Quand je ſaiïsréflexion ſur ce que je ſuis', 8c."
**Çrzcombien mes. pro res merites 8E ma foibleſſe.
*î méloignoient du haut du Trône où je me vois-
-gélevé , je voudrois quitter cette dignité peſante,,
"de, crainte que par des actions diſproportion
=* nees a mes devoirs, je ne ſors obligé de ſuccom
~ ber au gouvernement paſtoral. Mais il ne faut"
W pas s'oppoſer a la providence 8c aux volontez:
»de Dieu. Ainſi ſay ſuivi par obéiſſance larou»
LIYRE TROISIEME. 155
-Îte que la main m'iſericordieuſe du Seigneur m'a <
tracee. o L' A N
n30.
Comme donc la coutume de l'Egliſe le de- -
mande 8c que nôtre amitie' pour —v0us nous y z.
-convie , nous avons eu ſoin non ſeulement de Î
edremplir les devoirs .de lÏamitie' en vous écrivant, ~
mais de vous informer de nôtre Elevation que ñ
nous eſperons vous devoir être agreable. -ë
Othon .évêque de Todiñconſacre' par Honoñ e Yigcélggco
-rius nôtre _predeceñſſeur eäſt porteur de ce Bref. ï ËÏzËp-ſiocùcſi"
Il a beaucoup de connoiſſance de :tout ce qui c 'ſſ"‘°"ſſ°'
@s'eſt paſſe' 8c de l'état oû ſe .trouve la ville 8c W
lïeäliſe de Rome, 6c -il pourra »vous en inſor- 4
m plus exactement qu'un autre.Nous croyons œ
que par beaucoup d.e relations vous aurez ſceu ï
ñdeſija de quelle maniere nous avons elie' choiſis *
par nos freres les »Cardinaux Prêtre: , Diacres *ſi*
Ô; Soudiacres , 'par le Primicier, par tout ce ï
;qu'il y'a de gens dans 'le Palais, par tout le Cler— ï'
ge Romain, au milieu des -vœux du peuple 8c ï
-du conſentement des pÎus honorables , ſelon les '4'
Termes des .ſaints Canons , ſans trouble 6c ſans * a
ila moindre-conteſtation. Peut-être auffi ſçavez- * li
vous de quelle maniere nous avons eſté con- ï i
ñde Porto,,
.ſacré 8c avec
par nôtre quelie ſolemnité
vcnerable 'frere Pierres'eſt faire <ï*
Evêque

cette cerernonie devant l'Autel de ſaint Pierre ï


en preſence de beaucoup cflîvêques de divers ï
païs 5 &comment aprés que la mine-art eſté"
miſe ſur nôtre tête , de même qu'à _nos predeccfló
_Y ij _.
x56 LA VIE DE S. BERNARD.
L' A N -' >- ſeurs,nous vinſmes par la voye ſacrée juſqu'au
a Palais de Latran.
,. 1130.
a Comme donc nous jugeons favorablement
ñ dela ſoy 6c de la perſeverance de vôtre Beatitu
de , nous vous prions ardemment que vous
ayez a nous ſecourir par le merite de vos priere:
auprés du Tout- puiſſant, 6c de veiller aux inte
rêts de l'Egliſe Romaine avec vôtre attention
accoutumée. Au reſte nous préſumons de vôtre
- amitié ſelon le caractere de la nôtre, 8c nous ne
- croyons pas que vous nous ainÎiez moins ten
» drement que nous ne vous aimons. Donné à
- Rome le remier de May.
A ce Bre , l’AntiPape en joignit un autre pour
les Evêques de France, dans lequel il fait de l'E
gliſe Gallicane un éloge qu'il n'eſt pas inutile de
d- raporter. L'Egliſe Gallicane, ditñil, ne s'eſt ja
Baronius."
- mais laiſſe' ſurprendre à l'erreur; jamais la ma
z- lignité du ſchiſme ne l'a deshonorée, ny flétrie;
7 toûjours pleinement 8c fidellement attachée à
- Dieu, elle s’eſt apli uéeà ſe tenir en paix 6c
- en union avec YEgliie Romaine ', 8c s'eſt fait
- une Loy d’en relever la gloire, par de grands té.
>- moignages de ſoumiffion.
ñ Les Lettres 8c les Legats d’Anaclet furent di;
verſement receus dans les differens endroits où il
les envoya. Lotaire Roy des Romains ne le crut
ſeulement pas digne d'une réponſe, 8c ſe declara
d'abord pour Innocent. Louis Roy de France ne
ſe determina ny pour l'un ny pour l'autre, tresñ
l I
LIVRE TROISIÈME. 157
_diſpoſé néanmoins â reconnoître le ſucceſſeur de L’^ N
ſaint Pierre ,dés que le legitime ſei-oit declaré : iizo
mais il ne voulut pas précipiter ſon jugement
dans une affaire de cette importance, où la plus
grande partie du monde prenoit interêt.
Henry Roy d'Angleterre, qui panchoit pour
Anaclet , fut ſi bien confirmé dans ſon ſentiment
par les Evêques de ſon Royaume, qu'il croyoit
qu'on ne pouvoir ſans crime écouter ſeulement
Innocent. Enfin les Ducs de Guyenne, Roger 6c
Guillaume_ , preſque égaux aux Rois_ par leur
puiſſance 8c par leurs richeſſes, ſans conſulter ny
la raiſon ny la conſcience , ſe declarerent hardi—
ment pour le ſchiſmatique ôc le protegerent en
toure rencontre.
Roger depuis long-temps ſouhaitoit voir la
Sicile érigée en Royaume; d'ailleurs Honorius
en l'annee
qu'il 112.7.
vouloir luydes
joüir avoit declarédelaCctalabre
Duchez guerre parce
«Sc de
la Poüille , ſans relever du ſaint Siege. Il crut.
l'occaſion favorable pour saffermir dans l'indé
pendance où il étoit , 6c ne douta pas que par reñ
connoiſſance l'Antipape ne le reconnût Roy. Auſſi
(rlïñc. l. ii..
ne ſe trompa-t-il pas dans ſes deſſeins. Anaclet
érigea la Sicile en Royaume , 8c pour rétenir Ro
ger dans ſes intérêts luy ſit épouſer ſa ſoeur.
Pour ce ui eſt de Guillaume , abandonne' à
Ia fureur de l'es paſſions , il eſperoit acheter de ce
faux Pontiſe le pouvoir dînſulrer aux Evêques
qui luy, étoient contraires , 6c de les chaſſer de
.
:ſa LA “VIE DE SQ BERNARD.
;Lî ,A N 'leur Siege. Enfin Rome ., -Capoüe, Benevent .Je
H50_
ſ les plusconſiderables
rent Villestandis
pour .AnacleL Mais de l'Italie
qu'il ſe.nŸoublioit
declare

-rien dans Rome pour. ſe bien affermirſur le Trô- j


ne,lnnocent ſuivoit de prés les Noncesquïl avoit
envoyez en .France :De Piſe, il vint à Genes , 8c
sembarqua heureuſement .au port de ſaint Gil
les , puis continuant ſa :route, il vint enfin en
7 a#m' 'ſi Auvergne 8c sarrêta dabord à Clermont , oû
' c l: a O I .

.dans un .Concile il _ſut reconnu ſucceſſeur .de


'ſaint Pierre. .
in. _ ’ Cependant Loüis “ä qui le faux Pape 6e le 'legi
…Ïïÿſſſctſiïtime avoient tous deux envoye' des Nonces , ſc
voyoit ſur le point de recevoir Innocent au mi
îlieu de ,ſon Royaume; ainſi dans la crainte de
:-faire quelque injuſtice au vray Pontiſe, ou d'o—
;béïr à Pantipape, tous les Evêques luy perſuade..
.rent de convoquer un Concile à Etampes , où
aprés avoir exactement diſcuté les raiſons de l'un
;de de l'autre , -i‘ls -donneroient 'la préference au
-vray :Pape, 8e sattacheroient à luy, ſans conſulter
ny Yinterêt ny “les auztres paſſions.
Apr-és n'on eut reſolu de saſſembler,, pour
.deliberer ?ur .une affaire de cette importance, 6c
ñqu'on ne pouvoir examiner avec des précautions
~ trop attentives , le Roy- 8c les Evêques ordonne..
rent à ſaint Bernard de ſe rendre au _Concile ,
de-ter-minezà tout pezer au poids de ſon juge..
nie-nt 8c de ſes lumieres. ll y conſentir e-n trem
blanc z aufli quel trouble une telle invitation ,ne
LIVRE TÎROISÎEMŸE… 13-9
dllfſi-Clle pas jetter dans un cœur humblécomme L* A- N.:
lſſe ſien? Néanmoins il crut ne pouvoir deſizbéÏir à:
ce que 'lïiydemandoient inſtamment lſie Roy 8c iizor.
tous les Prélats du Royaume ':— _eut-vôtre pourtant iÏ-ÏÎÏ-ſiñſſfflct' "ct
n'y eut-il pas-ſi aiſément conſxnti ,ſi par une inli
pirption-palrticrililierâ ,Pico ne luy eût? ſait con
noitre
nuit daîsu'iléychemñin
z «a oit. e,_ ila Bit
aixen
de ſonËe
l'E li e.
uneCarune"
gran-d
de Egliſe oû'. les louanges-de Dieu étoient chan.;
rées par une
ſerſſnblſié. Tousaſſemblée de perſonnes
les Evêques réünies
ſe réndirént enñ
ä Etam-x
pes. On- commença par obſerver un jour de jeûne.”
olemnel , on rêpandit devant Dieu' bien des
priéres,._8c le Roy,.les Princes 8c les évêques ayants
pris ſéance pourjexaminer les élections dlnnocentí
8c d’Anaclét ,tous furent unanimement- d'avis de:
confier cette importante diſcuffionaà la penetration-ï
de l'Abbé Bernard 8c de! s'en raportér- a ce qu'il-F!
prononceroinLe Saint ne' ſut ny ébloüi , ni dé…
couragé par un tell employ ,capable de cauſer
des agitations bien differentes ;il prit toutes lesâ
précautions poffibles pour n'être point trompé"
dans une diſcuſſion ſi délicate-ſil riîépargna ny”
travail , …ny induſtrie , …ilsinfſiormatrésëexactementï
des circonſtances des deuxélections , ilſi peza le'
mérite des perſonnes ,il vit éndétail l'ordre 8c les?
ceremonies' qu'on avoit "obſervées -,.il c-ompara les-Y
électeurs 8c les élus, &- n’oublia rien en' un mot*:
de ce qui luy put fournir_ quelque éclairciſſementi:
Nulle prévention, déloigrioit- ſon. coeur
160 'LA VIE DE S. BERNARD,
ſiL’A N clet dont il n'y avoit pas long-temps qu'il avoit
1.39, ct neanmoins
éprouvé l'amitié dans de
l'élection ſonGrégoire
voyage luy
en France;
ſembla
plus canonique , non ſeulement parce qu'elle
étoit la premiere 8c faite par des Cardinaux
_en plus grand nombre &plus gens de bien,
mais encore ar le merite du ſujet z de ſorte qu'à
la reſerve de ſacirconſtance du lieu, qui ne ren
doit l'élection défectueuſe que parce qu'elle étoit
moins publique , toutes les raiſons étoient pour
Gregoire.
ſi- Aprés,dit PI-Iiſtorien, que Bernard' eut tout
AH. BM”. .. examiné, il prit la parole, 6c comme organe du
1V. .. ſaint Eſprit , dit au nom de toute l'aſſemblée
s. Bcrnarldſ*
\larc lnnoâcflï .. qu'il falloir reconnoître Innocent pour Pape.
Pape lcginimc
.. Tous s’écrierent auffi-tôt 8c declarerent la cho
.- ſe decidée. Ils chanterent à Dieu des Cantiques
.- de louanges en action de gracesſielon la cou
.. tume, ſouſcrivirent à l'élection d'Innocent , 8c
-. luy promirent pour l'avenir une obéïſſance in
» violable. (Lioique quelques Hiſtoriens ayent
dit,ñque dans le Concile d’Etam es on s'arrêta
plus à examiner le merite des perſonnes, que la
validité des élections, il eſt bon de remarquer
que la deciſion de ſaint Bernard n’écoit fondée
ny ſur des inſpirations douteuſes , ny ſur de foi
bles conjectures. Voicy comme il raiſonne ſur
'cette affaire dans ſa Lettre aux Evêques d"Aqui
Ebro». MM'
taine.
Il y a, dinil , deux choſes ſur leſquelles on diſ -
pute
LIVRE TROISIEME. i6!
.pute pourgſçavoir qui des deux eſt le Pape le- - L' A N
.gitime, Premierementſi vous comparez les per- ? III-O.
ſonnes , ſans qu'il ſemble que je veuille rabaiſ. - Lpifhizsndy
ſet ou flater ny l'un ny l'autre, je diray ce qu'on -ñ
ſçait 6c ce qu'on publie de toutes parts , 6c -c
ce qui ne ſera , je croy , deſavoüé par aucun <
homme. a —
La vie 8c la réputation de nôtre Pontife ne -e
craignent point les traits de la jalouſie -, au lieu o
que celles de .l'autre ne ſont pas même hors -=
d'atteinte avec ſes amis. Secondement ,ſi vous
" examinez les élections , vous trouverez d'abord -=
que la nôtre eſt la plus pure ſelon le .principe, 8

la plus juſte ſelon la raiſon, la premiere ſelon <


le temps. Pour le temps , c'eſt un fait 'inconte- -e
ſtable-,les deux autres circonſtances ſe prouvent ce
par le merite 8c par l'excellence de ceux qui ont -e
fait le choix-,car vous trouverez,ſi je ne me trom
pe , que cette élection eſt l'ouvrage de la plus ïï

ſaine partie des Evêques 8c des Cardinaux Dia


cres ou Prêtres à .qui il importe tant de bien
choiſir un Pape :de plus il y en avoit un nombre
' ſiiffiſantſielon les ordonnances des Peres ,pour -
rendre valide une telle élection. (Lie dirai- je -c
de ſa conſecration? Ne montrons — nous pas ï_
qu'elle a eſté faire tpar l'Evêque d'Oſtie, auquel ï"
il appartient de la aire? Ayant donc pour nous, -
plus de merite dans celuy qui eſt .éleu , plus de -
pureté dans l'élection , plus d'ordre 8c de régu- -
larité dans la conſecratiompar quelle
ſi raiſon
X , ou -
n62.. LA VIE DE S; BERNARD;
—.———-—~ñ—...__

L' A N, >- pour mieux .dire, par quel entêterneptces hom-..


X150.. -> mes rebelles tâchent-ils encore malgré le droit
-ñ LL les loix 8c tous les- vœuxï des gens de bien,
» malgre' les reſiſtancesde l'Egliſe du Seigneur,
-ñ de détrôner Innocent 8c de luy en preferer un
a- autre? _
RIM-Ê au Le Roy ,qui _dans le Concile dïîtampes. avoit
Pupz. aprouvé… ſelection d'Innocent &c l'avo1t reconnu
.our Pontiſe legitime,luy envoya dés qu'il en
ſortit ſes Ambaſſadeurs
ñluyumême au devant deſurluyſa avec
route,
un6cgrand
ſut enſuite
ctnom
bre d'EvêqueS. Suger l'un de ceux qu'il choiſit
5-2 vint-dd; pour aller de ſa part ſaluer le Pape a l'Abbaye de,
Cluny , dit que les Religieux de; ce Monaſtere
furent ſ1 rranſportez- de joye quand ils aprirent.
la deciſion du Concile , qu'ils donnerent au Roy_
mille benedictions our l'avoir aſſemblé.
Lorſque le Ponti e étoit à ſaint Benoſt ſur Loir,
le Roy,la Reine 8c les Princes leurs Enſans s'y
- trouver-ent. Le Royñ, dit !Hiſtorien , en Prince
>- vrayment fidelle ,mit ſon cœur aux pieds du
- Pontiſe, 6c luy promit de donner à. l'Egliſe en
=-- toute occaſion des marques effectives de ſon_
Wdévoüement. .
- Le Pape vintâ Chartres où l'Evêque le condui
ſit~,tandis que Bernard fut trouver le Roy d'An
gleterre pour luy perſuader de le reconnoître. Cer
Prince protegeoit Anaclet parce qu'il le croyoit
canoniquement élu. Le ſaint Abbé mit en uſage:
tout le credit qu'il avoit ſur ce Roy, luy_ fit um
-dctétail de'LIVRE
toute cetteTR*O1S1E’ME. 16;
affaire , luy allegua le Con
g cile dſiEtampes , l'exemple du Roy , desſiPrélatS 6c ' L' A N
1159
des peuples de' France , 8c n'oublie. rien de ce
qU’il crut capable de leſibranler. A N
ñ Comme il le vittoûjours opiniârre dans ſes pré; Am. Bonn.

ventions , que craignez-vous? luy dit—il. Vous


>-- craignez de pecher,
centzſongez ſi vous
ſeulement reconnoiſſez
à rendre Inno
compte de vos i
a autres pechez ,' je me charge de celuy-là , aban—
a donnez-m'en la juſtification.
'Ce diſcours
ct juſquà Chartresdetermina
trouver lece Pape.
PrinceLes
8c principaux
le ſit venir

Seigneurs Anglois l'y accompagnerentt, 8c pour


marque de leurs hommages offrirent des prélens
au Pape , qui par la ſeule entremiſe de .Bernard -
ſe vir reconnu de la France «Sc de l’Angle,tterre.,
— Tout le monde éroit animé d'un ſi grand zele_
pour ce Pontiſe , que non ſeulementles Chrétiens,
emais les Juifs lhonorerent malgré les préven
tions de leur loy; c'eſt le témoignage qu en rend;
un ’ des meilleurs auteurs de ce tempsdà. - Le Gui”. Malrſl
\ 611T/
- Roy d’Angleterre,dit- il, vint ſaluerlnnocent a
Chartres, &quand ce Pontiſe ſur à Roüen , luy
-ñ Offrir non ſeulement ſes propres prélens, mais.
ñ encore ceux des Seigneurs Chrétiens 8c des
,- Iuiſs même. Ainſi tandis que le Pape eſt banni
de Rome, preſque tout le monde Chrétien luy
devient un aſile z car aprés avoir eſté reconnu de
ces deux Rois 8c de leurs' euples, les autres le
teconnurent aiſément. Lachaiſe ſavoir fait des
‘ * X ij
1-54' LA VIE' DE 5.* BERNARD:
L? A N premiers, 8e les Legats du Pape étoient revenusv
1150. d'auprés de ce Prince avec une reconnoiſſance
reſpectueuſe de luy 8c de tou-s les Prélats.d'Alle—
magne…
L'exemple des Rois de Germanie ,_ de_ France
&d'Angleterre ſut ſuivi de celuy duRoy Alphon
_ ſe 8c des autres Rois d-e l'Eſpagne; Les Prélats les
plus illuſtres par leur ſainteté dans ces differentes
nations en firent autant, entre leſquels on voit
briller comme trois aſtres qui' éclairoient l'-AllC.'
magne, l'Eſpagne 8c la France , Norbert de Mag
debourg, Hugues de Grenoble 6c Hildegaire de'
Tarracone. Saint Bernard» dans ſa Lettre 12.6. añ
fait un beau dénombrement de tous ceux- qui le'
a- reconnurent. Leur éclatante' reputation , dic-il,
'- leur éminente ſainteté 8c leur autorité reſpecta
-— ble ,_même à' leurs ennemis , nous ont aiſément
e- determiné , nous qui ſommes ſi fort au deſſous'
a- de leur dignité 8e de leur merite, à nous laiſſer'
--conduire ou égareravec' eux;
cesAnaclet avoit' encore
8c .Iſies peuples dans ſon”
de la Sicile , de partiles Priirñ
l'Aquitaine 8e
du Poitou. Les troubles étoient plus grands , par
ticulierement dans l'Aquitaine , où- les ſujets imi
V. roientſinſolence de leur Prince le Duc Guillau
Caractere de
Gérard d'En me, 8c ſuivoient les conſeils de Gérard" Evêque
goulcſme.
d'Engoul~eſme. Ce Prélat' étoit un vieillard in'
quiet 8c' devoré par une ambition que ſon âge
ne ouvoit éteindre; il~ nemprunta pas même le
voi' e-de la pudeur pour la cacher, 8c l'on voyoit,
L I V R E TROISIÈME… ñ 16j-
dit ſaint Bernard , dans un Evêque accablé d'an L'a N?
nées toutes les agitations d'une vanité puerile 8e 1130..
d'autant moins aſſortie à, ſon âge 8c aſaadignité ,
ied ſi- E' it. 116-_
qu'elle l'éloignoit de la gravité qui luy
bien. Il avoit' eſté Legat ſous Honorius , 8e n'ayant'
pû l'être ſous Innocent , il ſe crut- deshonoré de
vant ſon peuple qui l'avoir veu dans [élevation :ï
deſorte que pour n'en pas deſcendre ,il prit le:
parti~ dï Anaclet qui~ le revetit
^ ~ ^
du meme .employ.
Gerard entretenoit le Duc Guillaume dans ſes»
averſions contre Innocent , 8c irritoit de plus en
plus la haine de ce Prince dont la converſion
étoit reſervée à ſaint Bernard. Guillaume Duc VL' ~
Cauflere der»
d'Aquitaine &Comte de Poitiers, eut des parens" Guillaume
illuſtres dont il receut l'éclat de la naiſſance ,. 6c ë'^‘l“‘“'"
qui luy- donnra-ent l'éducation' convenable aux
Princes de ſon. rang. La malice conceuë dans ſon
'cœur dés ſa plus tendre jeuneſſe , fut quelque
temps reprimee par la crainte de ſes-parens 6c de
ſes gouverneurs 8c par la ſoibleſſe de l'âge: maisë
on ne En, pas long-temps à le connoître. Dés
qu'il ſut entré dans la_ proſeffion des armes 8::
qu'il eut pris ſol-emnellement la ceinture militai
re ,il ſut' reconnu par tous les Barons du païs
pour Comte de Poitiers 6c Duc d'Aquitaine. De
venu guerrier ôc revêtu de l'autorité de Comte'
8c de Duc , il parut dans toute la férociré de ſon
naturel; ſa naiſſance, ſes richeſſes,—ſa ſorce, ſon;
credit, ſa réputation , ſa bonne mine, tout ne.
ſervit. quîtle. rendre plusfier 8c plus. ſougueux.

1]. 5-
'LA VIE DE S. BERNARD.
T66
Tant qu’il porta les armes ,il ne paſſa preſque»
'L’AN Î pas de jour ſans quelque combat dans l'étendue
n30. de ſes Provinces; quand même il étoit ſeul il
marchoit arme' comme preſt à ſe battre. _Il étoit
d'une intemperance outrée ôc plongé dans _les
horreurs des vices les plus deteſtables z il ſe glo
ciſioit de ſes crimes 8c S'en vantoit avec dïndi
gnes plaiſanteries, pour s'en faire aplaudir dps
flateurs lâches qui ſenvironnoient. Qielle dût
être la force de la grace 6c du zele de ſaint Ber
nard pour retirer cet homme d'un tel abyme , ô:
pour en faire un modele de penitence E
vi”. Depuis long-temps le ſaint Abbé ſouhaitoit
. Voyage de
ſaint Bernard de voir ce Prince .qui segaroit de plus en plus
cn Aquitaine.
dans les routes du peche' , mais il craignoit qu'on
ne trouvât de la preſomption ou .de la legereté
dans ce deſſein; car comment inviter ce Prince
àme
le luy-ſe
venir rendit
trouver, 8c croire qu'un?ſiou
homme com
ä ſon invitation comment
l'aller trouver luy-même, aprés avoir réſolu de
ne plus ſortir de ſon Monaſtere 8c l'avoir écrit
à des Cardinaux? Cependant le Pape Innocſſent
inſtruit des crimes de Guillaume &de Gérard,î
8c touché de douleur ſur l'état des Egliſes de Poiñ'
tou 8c d’Aquitaine, ou peut- être allarme' pour
luy 8: pour les ſiens de la puiſſance de ces deux
hommes , voulut aporter du remede à un mal
qui faiſoit de ſi grands ravages. 'L~Egliſe,ce ſem.:
ble obligé
.fût ,ne ſouffroit nulles
däppaiſer. Le tempêtes que Bernard
Pape l'envoyer ne
doncſſavec

..ñ-ñ-I
ñſiſiElVKE T~RO~IS'IE’~M'E..²~_ m;
TEvêque de Soiſſons trouver Guillaume 8c Gé- IÏA Ni'

' rard pour les toucher par leurs raiſons , ou les “ZO
* ñébranler par la force , ou les abattre par le poids 7"-’/ſſ“""
de l'autorité 8c les ramener- de leurs égaremens..
dans la bergerie du Paſteur. . ~ ‘
Ces deux Legats du Pontife partirent , 8c de”
cette ſorte ſaint Bernard contenta ſon zele , ſans
donner d'atteinte à ſa réſolution. Ils trouverent
íl'Evêque d'Angouleſine dans un état qui les de
-deſperaz il vomiſſoſt mille imprécations contre
le Pontife, il faiſoit retentirles louanges du ſchiſ
matique, regardoit les adherans au vray Pape
comme des égarez 8c des acephales, 8c prenoit'
ſoin dînſpirer tous ces ſentimens au Duc, qui
iieanmoins ſe trouva plus diſpoſé que luy à guerir.
~ Aprés la peinture que nous avons faite de ce
Prince, on ne peut trops-'étonner qu'un homme
toûjours agité …de colere , 8c toûjours furieux ‘
comme luy , ait laiſſe' pendant ſept jours de ſuite
un ſimple Religieux comme ſaint Bernard ſon
der habilement ſes playes, les traitter, les adou—ñ
cir 8c le mettre en état de rentrer déflors en luy
même 6c de retourner à Dieu , ſi ſon eſprit n'eût-;
pas pris de nouveau poiſon. _
’ Le Saint qui s'étoit retiré dans un Monaſteñv
re de ſon Ordre à Châteliers , plein de confiance î
en Dieu, avoit hardiment deputétversle Comte
une perſonne pour le prier de le venir trouver au'.
plûtoſt, ayant à ſentretenir d'une affaire impor
tante. A cette nouvelle le Prince deſſpfloſa toute..
l
"T
168 LA VIE DE ’S. BERNARD.
L' A N ſa ferocité , 8c penetré tout a coup de la douceur
I 3 Oo
d'une colombe, obéït a l'invitation de Bernard.
Alors l'homme apoſtolique qui s'étoit mis en ï
Tlnabaldus.
.chemin avec la force 8c l'eſprit d'un autre Elie,
devint tout en feu. ,Sa parole , dit lÏ-Iiſtorien ,
ñſortoit comme-une flâme ardente, tant il avoit
envie dÏembraſÊr le Comte. Il Fenferma pendant
ſept jours dans un endroit écarté,, où avec ſon
éloquence vive .il attaqua .ce cœur,ôc luy _fit une
peinture .admirable de .la vie 8c de la mort., des
ſupplices des echeurs,, de la récompenſe des
-juſtes 6c de la elicité des Saints.
Ces premieres inſtructions auroient eu -leur
effet, ſi Gérard animé de .haine contre Innocent,
,ôc allarmé pour la legation qu'il avoit receu de
[Antipape, n'eût étouffé dans le-cœurdu Prince
les ſentimens qu_e les paroles de ſaint .Bernard y
«M-*ï-'i- avoient fait naître. C'eſt, dit un Auteur, un ſpe
ctacle bien étonnant de voir un Evêque refuſer
l’obé'i'ſſance à l'Egliſe tandis qu'un Prince ſeculicr
8c plein de crimes s'y ſo_umet.
Ce Prélat ruina tous les .projets de la conver
ſion de Guillaume, ce Prince rentra dans toutes
ſes fureurs ,il s'em orta contre le ſaint Abbé , 6c
le menaça de luy Elite couper la tête, s'il oſoit
ſortir de ſon Monaſtere. ,
Bernard ui ne vit plus de moyen de ñréüſlir,
aprés avoir ſemé dans le cœur du Duc les paro
les de verite', qui devoient y fructifier dans cinq
ans , à ſa ſeconde .clépuration tevjntà ,Çlairväuxs
._ 3H5
LIVRE T ROISI EME. 169 '
dans le temps que le Pape ſe rendit a Roüen au L'Art
ſortir de Chartres , où il avoit faitFEvêque de I131.
Chartres -Geoffroy ſon Legat pour lu-y marquer ſa
-reconnoiflſiance,
Vers la fin de l'hiver île Pape prit le chemin
IX.
Voyage du
de Liege, où il devoit couronner Lothaire, 8c y Pape ;i Liege.
A aſſer le carême avec luy. Dés ,les commence
Fnens de ſim Pontiſicat,'il avoit éprouve' l'obéiſ
ſance de ce Prince , 8c prevenu qu'il alloit trou
ver un ami , il eût. û laiſſer Bernard retourner 5.
Clairvaux , 8c le reſgrver pour les affaires orageu
ſes; mais par un preſſentiment que ſévenement
juſtiſia, il voulut en être accompagné dans ce
voyage , perſuadé que l'amitié des Princes a ſes
Yiciſſitudes 8c ſes privîleges.
Lors qu'il eñntra dans Liege Lothaire le recent
comme il convenoit ä-un Prince Catholique de
recevoir un Vicaire de .Jeſus-Chriſt, Il parut ne
rien oublier dece qui .ouvoit marquer ſon obéiſ
.lance pour le Pontifiz'. ll marcha devant luy a
pied J, 8c tenant .d'une main la bride du cheval
ſur lequel le Pape étoit monté. Lors qu'il deſcen
dit le Roy ſe preſenta pour l'apuyer,i8c de la ma
niere dont il le ſont-int pendant tout "le chemin,
il fit ñvoir le reſpect que meritoit ce Pere commun Sugar Lui. '

de tous les Fidelles. r

Cependant comme les Princes ſont toûjours


attentifs aux moyens d'accroître leur puiſſance,
8c ſont quelquefois ſervir ſans ſcrupule la reli. Mano-ig. an,
I ſa!!

gion .fic la pieté à leurs interêts , Lothaire pour


Y
170 LA VIE _DE S. BERNARD;
ne pas perdre le ſruit des ſotuniffions qu'il avoit*
L' A N
rendues au Pontiſe, luy demanda ſans. façon de
113i... rentrer dansile.. droit des inveſtitures , de la
même maniere que les Souverains y avoient au
trefois obligé les Evêques par des ceremonies
I
s
qui allarmoient leur juriſdiction ſpirituelle.
x,
ínſihäfkfsfflëî Depuis
coup ue Charlemagne
decbiens eut enrichi
8c de fieſi l'Egliſe , qui de beau-
dans les

premiers
ſes que lestemps n'avoir
oblations point en des
volontaires d'autres richeſ
Fidelleſſs, les —
Evêques 8c les Abbez , devenus puiſſans dans
l’Etat,fi1rent obligez à prêter ſerment entre les —
mains du Prince,à reconnoître qu'ils tenoient
de luy leurs biens ,à luy fournir un certain nom
bre de Soldats pour la guerre, 8c à luy rendre
tous les devoirs auſguels les engageoit leur.
dignité. Suivant cet u age, le Seigneur aprés la
mort de ceux qui avoient des fieſs, s'en em a
toit 8c en joüiſſoit juſqu'à ce que le ſucceſſÈUl~~
eût eſtéde nouveau inveſti 8c en eût prêté la ſoy
6c hom-mage. .Ainſi a la mort d'un Evêque les'
Princes ſe mettoieng en poſſeſſion de ſes ſieſs , 8c
\
les retenoient juſqu'a ce que celuy qui étoit élu.
en ſa place en eût receu d'eux l'inveſtiture
Ce droit s'étendit dans la ſuite atous les biens a
que Flêlvêquelaiſſoit -, mais les _Princes n'ont jamais -
pretendu par cette ceremon—1e, donner aux évê-
ques la puiſſance ſpirituelle ny la miffion. Aprés
que [Evêque avoit prêté le ſerment de ſidelité,
loPrince luy mettoit en main quelque choſe qui
a LIVRE TROISIEME. a F7,'
-ëſifígnifioit de ſa part le deſiſtement de telle digni
té, ou de telle terre; dont il laiſſoit libre joüiſ- L A N
ſance à l'Evêque ſon ſujet , 8c cela s'apelloit in— "z"
veſtiture; C'eſt tout ce que vouloit dire cette
ceremonie où les Evêques étoient obligez dc
~ s'aſſujettir.
-Gregoire ſeptiéme commença de conteſter les
*inveſtitures 8c de les interdire. Nous n’exainine—
rons point icy ſur quel fondement il apuya cette
déſenſe z il alla même juſqu'à défendre le ſerment
de ſidelité des Evêques entre les mains desPrin
ces. Les Papes ſes ſucceſſeurs tinrent la :même '
conduite. La ceremonie de l'inveſtiture les allar.
moit, 8c les Princes avoient beau proteſter qu'ils î
ne Vouloient quïnveſtir les Evêques., comme
les autres Seigneurs , des biens temporelsdonc
ils joüiſſoient par la-conceffion des Princes , ils
diſoient roûjours que ;par ce bâtonPaſtoral qu'on
mettait en la main de l’Evêque quand il avoit
prêté ſerment, on prétendoit le revêtir du' pou—
voir eccleſiaſtique. ' _ _
un On -ſit entre.
projet Paſcal Il. &l'Empereur
d'accOmmodement Iſ-Ienry la
qui tranchoit

difficulté., car il ôtoit aux Evêques tous les ſiefs 8c


tous les autres biens temporels qu'ils poſſedoiem:
depuis Charlemagne par la conceſſion des Empo
reurs; mais il dépoüilloit les Egliſes de beaut
coup de biens réels,__ pour leur donner une indé
pendance imaginaire. Ainſi les .Evêques ne goû
rerentffpoint cet accommodement , 6c il-n'eut au-Î
cun e et. Y ij
ſ72,, LA VIE DE S; BER NARD;
Aprés bien des conteſtations juſqu'au temps
1'131_ du Pape Calixte I—I. cette affaire s'accommoda en
Le plus con
tre luy 6e l'Empereur Henry V. 8c quoique ce.
fidfflïlcchfflr traité fiît moins favorable a l'Egliſe qu'aux Prin
gement dans
je: accommtè ces ſeculiers, Lothaire ſucceſſeur d'Henry s'imagi
JÏÎÏIÃLÏHÏ. na d'avoir une belle occaſion de rendre a ce droit
r f'- tout ſon
Ëfiffÿfusfwÿc . . ancien
-. luſtre.
i .
Il crut que le Pape alors
äoizîíoëyrîga-n_ fugitif , exilé de Rome 8e dans un and beſoin
ncalhmais de ſon ſecours-contre les-efforts du chiſmatique,
avec le ſceptrc. - - >
ne luy refuſeroit rien- de-ce quil luy demande;
roit : d'autant plus que s'il avoit voulu demeurer
neutre, Anaclet luy eût accordé toutes ſortes de:
rivileges ,_ ſans même qu'illes eûtexigez de:
u 'Lapropoſition de Lothaire jetta le Pape dans..

un, extrême embarras. Il penſoit quſen ſatisfai


ſant à.» cette demañnde il trahiſſoit l'Egliſe ,x qu'il
achetoit-levPontificat aux dépens des droits de
ſaint Pierre , 8c qu'il devenoit parconſequent in
digne de ſon élevation.- D'ailleurs il aprehendoit
qu'en refuſant , Lothaire ne le reconnût plus ñ
pour Pape, que l'éloignement ce Prince n'ex
poſaſt l'Egliſeàde nouvelles tempêtes , 8c ne luy
donnaſt de nouveaux- ennemis. Ce fut alors qu'il
comprit. combien Bernard luy» étoit neceſſaire _
6e qu'il "nſſétoit pas- venu avec luy par hazard ,_
mais, pour - s'oppoſer aux troubles-qui 'ſe prepa*
roient ſi l'on ñne les prévenoit-de bonne heure.
ain-JSM». La propoſition de Lothaire , ditYHiſtorien,,
avoitfait pâlir tous les Romains, qui ne voyent.:
LIVRE TROISIEME. x7,
famais ſans- frayeur leur autorité chanceler; ils ſe L' A N.
crurent expoſez a Liege à: de plus grands perils …h
q n'a tous ceux u’ils
. . avoient évitez. a Rome-’. nul.
aſile ne leur paroiſſoitouvert , 6e ils rie ſçavoient
que] parri- prendre ſi Bernard nîeût pare' ce coup
qui les menaçoit. Il parla, fortement au Roy ,il
luy repreſenta la malignité de ſañdemandc 8c re- ’
prima l'ambition de ſes deſirs- avec cette autorité
reſpectée de tout le monde. Il eſtñacroire que ſi
le Pa Pe. neût as- eu. le Saint
… P our-le tirer
,. de. ce
mauvais pas, Lothaire eut obtenu ce qu 1l deman
doit.-fſſaiſoit-
lu Saint Bernard
erdre enpour le leconſoler
a ea Pa e ä de ce qu’il
le couron
Y P _ P _ _
ner Roy , 8c cette ceremonie ſur faire le premier_
Dimanche de carême a dans .l’E g liſe de ſaint Lam—
beſt." v . p
Durantleîſejourque Bernard ſit" à Liege , il. .y C “- ‘
onvcrfionr
convertit 8c aux- environs un grand nombre. de FairTsP-rſainr*
perſonnes, par ſes exemples, par ſes diſcours
_ &i icïſſiiaisdzrs..
B addans

par ſes miracles. -I-lvviſitoit les Ecoles publiques,


oû une multitude de gens venoient l'entendre.
1l- leur- prêchoit'les— veritez capitales de :la Re
ligion , il ouvroit à- leurs yeux- les abymes.-de l'é
ternité, 6c proſitoit de toutes .les occaſions de:
faire des conquêtes a Jeſus-Chriſt;
Tandis ue le Saint \travai-lloitrpour 'Faccroiſrñ
ſementde- on Empire, Dieu ſongeoit-aux prod-
rezde l'Abbaye de Clairvaux. Une des plus-cea:
?cbr-es converſions queBernard fit etr-ces quan»
tiersgfut celle de .Geoffrox-dc Perrone Tréſorier. cie…
x74 LA VIE DE SBERNARD.
L’A N l'Egliſe de ſaint (Denon. Tout le rendoit illu.
Hz I.
ſtre, l'éclat de la naiſſance, l'abondance des biens;
les agrémens de la jeuneſſe; mais dans le temps
que les graces de la nature 8c de la fortune ſem.
bloient également ſéloigner des projets d'une vie
penitence, la réputation de ſaint Bernard vint
tout à coup le réveiller de l'aſſoupiſſement où il
étoit. Il comprit la fragilité des biens du monde
qui sechapent en nous reprochant nôtre illu
fion , 8c qui n'ont rien de ſolide que le mépris
qu'ils inſpirent. Il demeura perſuade' que la vrayc
Philoſophie ne doit recevoir ny cauſer d'erreur,
6c qu'il n'y a de vrayes richeſſes que celles qui ne
doivent jamais perir.
Les exemples de Bernard étoient une inſtru;
ction generale. Le jeune homme crut que Dieu
les luy offroit, 8c qu'il ne pouvoit mieux faire
que de conſulter ee grand Saint, pour ſçavoir de
quelle maniere» il devoit entrer dans les voyes
de la juſtice. Il ne fut pas le ſeul qui fut touché.
Pluſieurs autres de .ſes amis conceurent les mé
mes ſentimens ;ils sentretenoient ſouvent enſem
ble des projets de leur converſion , ils s’animoient
~les uns les autres , &aprés avoir examiné long
temps quel genre de vie ils choiſiroient , Clair;
vaux leur parut: le ſeul aſile qui leur fût propre ,
8c Bernard le ſeul homme qui les ût conduire.
De crainte donc que le jour de ſailut ne ſe fût
en vain levé pour eux , 8c que la vocation divi-l
ne ne paſſaPc s'ils néglige-aient d'y répondre, ils
LIVRE TROISÏEME' e17,
crurent avant toutes choſes devoir conſulter le L-A N,
Saint, 6c: luy demander ſon ſecours. Ils luy en_ n I_
voyerent un exprés pour luy declarer leur deſſein, '
6c qu'ils étoient prés de ſuivre aveuglément ſes
avis.
A Bernard leur fit une réponſe telle qu'ils la pou- Epi- 109
voient attendre. Elle les tranſporta de joye ôc les
confirma dans leur réſolution -, mais l'ennemi
commun des Fidelles, jaloux de Voir tant de
gens illuſtres enlevez à ſon Empire ,excita con
‘ tre eux une tempête, qui troubla le calme où la:
, grace les avoit mis. Ces ames encore nouvelle—
ment dans les voyes' de la vertu chancellerent
6c ſe découragerent. Le demon leur perſuada que
l'état Religieux étoit celuy qu'ils devoient Ie
moins choiſir ,ſur tout dans l'Ordre de Cîteaux ,
8c moins encore à Clairvaux que A r tout ailleurs.
Leurs parens 8c lecturs amis con-ſgſrerent pour les
éfrayer,8c les euſſent infailliblement determinez,
ſi d'un' autre côté ſaint Bernard ne les eût rapel
lez lots' qu'ils retournoient en arriere. Il les raſ-ñ
ſura tous 8c lesem êcha de s'écarter. Ce ne ſut,
pas peu de s'oppo er au torrent qui entraînoit
toute cette troupe.
Le demon les attaqua pluſieurs fois encore ſe
parement, 8c entre autres-Geoffroy qui avoit pa
[ ru le plus ferme. Dans le temps ,dit IT-Iiſtotien,
que ce jeune homme ſuivoit avec fidelité les in_
ſtructions du Saint , il fut attaque' d'une tentation
violente. D'où vous vient ,luy dit un Religieux ,

L…
;i7ſi6 LAſſ VIE 'DE S, BERNARD.

'L' A N
l’abbattement »oû je vous vois? dans quelle af;
1131.
ſreuſe mélancolie êtes-vous ?Ie vois bien,re'pon~
dit .Geoffroy , qu'il .n'y a plus pour moy de joye.
G' d.
Ce Religieux ſit .raport de ce diſcours à ſaint
'Bernard_, qui rencontrant une Egliſe ſur le che—
min oû ils m-archoient, les quittapour -y ñ entrer
&c pour _zy faire ſa priere. Tandis que ſa troupe
l'attendoit .dehors ,Geoffroy accable' d'ennuy
s'endormir ſur une pierre; mais aprés que Ber
;nard eut achevé, Geoffroy séveilla, 6c parut d'au
tant plus gay que tous les .autres , qu'il avoit paru
le plustriſte. Le même Religieux »vint encore
luy reprocher -tendrement la triſteſſe où il l'a;
voit veuJe ,vous ay ,digréponditsceoffroy , que
je n'aurois .jamais de -joye , -je vous dis mainte
nant que je ne ſeray plus ſans en avoir. De-là en
avant en effet .Geoffroy ne _saffoiblit plus .ôc .de
meura fer-vent “ôc fidelle.
u”.
Le Pape 8c Lothaire ſe ſeparerent aLiege aprés
beaucoup de témoignages d’amitie'.Lothaire reprit
le chemin de l'Allemagne ,,85 le Pape celuy de
France. A ſon retour il-allañviſiter ela celebre Ab
baye _de Cluny. Ces illuſtres Religieux-quoique
Pierre de Leon eût eſte' leur frere , -s-'étoient des
premiers ñdeclarez pour Innocent, 8c firent pa..
roître à ſon arrivée les marques les plus éclatan
tantes de .leur dévouement 8c de -leur zele. Il ſit
la dedicace de -leur nouvelle Egliſe, 6c vint en
,ſuite a Clairvaux , où il fut receu dans un appañ"
,reil qui ne rcſſentoit rien dela magnificence pro
' fane ,
.

.LIVRE TROISIÈME. 177


ïfitne , 8c qui ne reſpiroit que le détachement UA N”
iívangelique.
1131.
Cette troupe de Saints groffierement vêtus
iportoient une croix ſimple 8c mal polie. L'on
nentendoit point les cris tumultueux d'une joye
mondaineynj des acclamationsflateuſes , mais
la ſeule harmonie du chant des Pſeaumes que
îes ſentimens de leurs cœurs animoient. Le Pon
tifeôc les Prelats qui ſaccompagnoient s'atten—
drirent a -ce ſpectacle , 8c furent é-tÎonnez de la
modeſtie de cette nombreuſe aſſemblée de Reli
gieux, qui dans un jour ſi ñſolemnel tenoient les
yeux attachez à terre , ſans que la moindre diſſi
pation les en relevaſt; en ſorte qu'ils furent toû_
jours dans' l'ignorance de l'admiration qu'ils cau..
ſerent.
Les Romains ne virent rien dans cette Abbaye
qui tenta leur ambition, ny les logemens, ny l-es
meubles , ny les repas 5 8c l'on n'y pouvoir en
vier que les vertus. ~ ~ .
Saint Bernard perſuadé qu'on ne doit pas
chercher le monde dans la Religion, 8c qu'il eſt
honteux d'yen éta-lerÏlefſſaſte , mſiontra ſon Abbaye
au Pape dans ſon état naturel 8c ſans la parer. Il‘
crut que plus 'le Pontiſe la trouveroit ſimple,
plus l'hoſpice luy ſeroit agréable , que la régula
rité d'un tel ſejour luy en inſpireroit l'eſtime, 6c
que plus ceux de ſa ſuite y verraient dauſterité,
plus ils en ſeroient édiſiez.
Le Pape enſuite convoqua un Concile gene
Z
-178 LAÎViE DE s. BERNARD
jL' A N ral à Reims pour y travailler à l'extirpatiOn du
ct 1131. ſchiſme , 8c il en marqua l'ouverture-au quinziè
ſſxii.
me d'Octobre. Un peu avant l'ouverture de ce -
Convocation
du Concile
Concile,la mort de Philippes fils aîné de L~oiiis —.
d: Reims. ,
le Gros, ſit voir Faccompliflſietnent de l'oracle de
ſaint Bernard qui luy avoit prédit la perte mal
heureuſerde
traita ſiſimal ceEtienne
fils déjaEvêque
couronné
de Roy , lors
Paris, qu'il .
comme
nous l'avons-rapporté. Philippes ſe promenant 'a
cheval hors les mur-.s deParis , un pourceau vint
sembaraſſerñ entre les jambes de ſon cheval, qui
broncha 8c jctta par terre ce Prince qui mourut .,
peu d'heures aprés de cette chute. .
7 Cependant ]e_Pape juſqu'au temps que le Con-,
cñile souvrireparcouroit' divers endroits de la Fran
ce. ll n'eſt pas bien ſeur ſiſaint Bernard l'accom
pagna dans ces 'differens voyages z mais il eſt r
conſtant que dansla tenuë du Concile, il porta
le poids de toutes les. affaires, que dans les aſſem
blées publiques il ſut: affis au milieu des Cardi-ñ
naux, _8c.qu'en particulier ils le conſulterent ſur
.Arb- Bonn. tout ce qu'il yeut à regler. Les actes-de ce Concile -
J"
ont eſté perdussugerxl appellecependant une aſ
ſemblée tresœelebre 8e tres—nombreuſe, où ſe fit le…
couronnement de Louis le Ieune. Cette ceremonie ~
Slug. LMI. I
diminue un peu la-douleur que reſſentoit le Royi
…de la mort de Philippes. Nous aprehendions, _
...dit l'Abbé Suger, que les continuelles défail
»lances du Roy ne nous ſenlevaſſent, 8c par la-ï
.Mconſiance dont il nous honoroit , nous luy'
.IIVRE TROISIEME? 179e,
Tconſeillârnes de faire couronner le Prince Louis, “
~ Ï-'AI-L
pour aller au devant-des conteſtations qui arri- " lizl.
veroient s'il ne l'étoit pas avant ſa morLll ſe ren- “
dit 'a nos ſentimens ,vint a Reims accompagné "ct
de la Reine, de .ſon fils 8c de tous les Grands du e
Royaume, e
Le Pape y couronna Roy Louis le jeune,au
milieu des acclainations de joye de tous les Prin
ces de la Cour de Rome 8c de celle de France 6c '
de tous les Peres du Concile', compoſé des Evê
ques de FranceLes
l'Allemagne. , d'Angleterre
douze Pairs, deſiFranceſe
d'Aquitaine 8e de iſiMezer/c). hifi.
trou
verent pour l'a premiere fois a cette ceremonie,
6c l'on prétend que ce fut le Pape Innocent qui
perſuada au Roy de choiſir des Pairs Eccleſiaſti—
ques. On regarda comme un heureux préſage
que le couronnement de ce Prince eût eſté fait
dans une aſſemblée ſi Venerable , 8c par .le ſouve
rain Pontife, dont l'ordination fut aprouvée ar.
tous les Evêques qui la com oſoient, &- qui ſi-a
pérent
teurs; d'Anathéme celle 'Anaclet 8c ſes
ct . fair.
L'année ſuivanteTOrdre de Œteaux., 'a lÏocca-z X III.
Affaire des
caſion des dixmes , ſe vit expoſé à la jalouſie des dixmes.
autres Religieux, 8c ſur tout de ceux Cluny
qui ſe crurent en cela plus 'maltraitfez que tous
- les autres Ordres. Le Pape Innocent, apres avoir “²'°“î""
conſideré les grandes ric eſſes de l'Ordre de Clu
ny ôc l'extrême pauvreté de Çeluy de Cîteaiix,
ſuivant cette parole de l'Ap_ôtre , que "nôtre-abondan
Z ij
l

180. LA VIE DE S. BERNÀRDZ


LÎ A N.
ce ſizpplëe à Pindigencc de 'vosfreres , ordonna' qu'à l'a;
ï;

1132... venir les. Moines de Cîteaux ne payaſſent plus


à ceux de Cluny les dixmes , comme ils- avoient;
fait juſquÎalors ,. 8:. les cxempta. de l'obliga
tion q-u'ils avoient : ſans que dŸabOrd cela les .
affranchir de ce quïls-payoientaux autres Com-z
munautez Eccleſiaſtiques ou Religieuſes...
Le Pape par- ce bienfait- vouloir. reconnaître
les obligations qu'il avoit àſaint Bernard, 8c dans
les viſites qu'il rendTt a ces. Abbayesdprés. les…
avoir examinées ,oil avoit remarqué d'un côté
beaucoup d'abondance , 8c de l'autre beaucoup
de pauvreté. ll vit que tous deux étoient les en»
Saint Benoît. fans d'un même Pere., quïlsobſervoient les mê
mes loix , 8c. ſe. trouvoient neanmoins dans une:
ſituation bien differente; que les uns étoient at…
tachez à untravailcontinuel tandis- qu'à Cluny
lbn joüiſſoit d'un plein. rcposz_.qu’à Cîteaux ils.
iſavoient rien au— delàde l’etenduë de-leu-rs terres»
qu'ils culti-voient de leurs propres mains,_& que:
les autres. avoient damples revenus bien payez
qui ne leur coûtoient nulle peine à recevoirzquc..
lestravaux-des Réſormez étoient toûjours incer
tains du ſuccez 6c ſujets a-lïnconſtance des ſai-
ſons , 8c queles revenus de Cluny étoient fixes,
immuable-s_ 8c indépendans de toutesles .viciffitu-_ó
des des temps;
v Aprés avoir examiné toutes ces. differences-,il
crut y devoir apporter quelque compenſations.
De tous lesñmoyensqui luy vinrent dans ſeſgríſss
IQIV R E TROISIEME. :Sp
celuy qui luy parut le plus- naturel fut d'affran—
ch-ir les Moines de Cîteaux de l'obligation de
IIJZ-'Ô
payer les dixmes qdexigeoient d'eux ceux de.
Cluny a cauſe de l'étendue de leurs Domaines"
Il» penſa que cet: expedient , qui» ſeroi-t rres-avan
rageux aux uns , ne porteroit pas un grand pro'
judice aux.autres ,qu'apres tout il y avoit de l'é
quité que ceux qui par le renoncement aux rñi..ñ
a cheſſes s'étoient mis en état de n'exiger des dix
mes de perſon-ne ,_ ne fuſſent pas obligez. d'en…
payer à tout le monde ; 8c que ceux qui avoient.
tout quitte ur Ieſus—Chriſt ,_, pouv-oient bien.
recevoir de on Vicaire quelque dédomagement,,
Voila les»enſuite
Pape 6c raiſonsaux
principales qui perſuaderent
Cardinauxdaccorder aus ſi
aCî…

teaux ce privilege..
p Cependant Et-ienne Generalſi de tout l'Ordre ,.
a qui ſon âge n'avoir rien ôté. de ſa pénetration ,.
prévit les murmures' des Religieux de ,Cluny
contre les ſiens , filon ne condamnoit qu'eux a:
perdre les dixmes, 8c reſolut pour cela de ſe rend-
dre auprés du Pape.. Il fit venir les choſes de:
loin. Il lu-y demanda- d'abord que les Abbez.
fuſſent à l'avenir exemts de ſe trouver aux Con-
eiles 8c aux Aſſemblées-que pour la cauſe de la:
Religion , 6c que les Evêques ne pûſſent diſpen
ſer les Religieux. ſubalternes de l'obéiſſance à»
leurs Supérieurs.. Enſuite il. vint a l'affaire des
.dixmes Il' dit» au ſaint Pere que quelque avantañ….
ge qu'il y eût pour. eux en ce privilege ,Ail le. ſu.
n
'Î8'4ſi. LAVIE DE S.ë'Bſi~ERNAR’~ſſD.
,_____._.—..—-»
plioit ,ou de le revoquer , s'il en avoit déja fait?
“UN ex edier le decret , ou de luy donner toute ſon
. [ISI-ï
- etenduë. Car pourquoy , continua-t'il , ceux de
.. Cluny doivent—ils ſeuls ſouffrir la perte d'un
>- droit que tous les autres reçoivent? Faut—il qu'à
ñ- cauſe qu'ils ſont nos freres 6c les enfans duí
»même pere, -ils ſoient les plus maltraitez? Il pa—,
»- roiſt dans ce bienfait une certaine injuſtice'
ñ» qui le rend moins honorable, la réputation de'
.. Cluny en ſouffrira , 8c Cîteaux en recevra peu de
.. profit; car les terres que nous poſſedons dans
,. les Seigneuries deCluni ne ſont preſque rien en
>- compataiſon de celles que nous avons dans
>- toutes les autres : mais ſur tout il n'en faudra
>- pas davantage pour ranimer 6c pour aigtir tou
» tes les diviſions qui ſont déja entre nos deux
.. Ordres à l'occaſion de la diverſité de leurs Ob—
d» ſervances.
Ces raiſons toucherent le Pontife, mais ne vou
lant pas révoquer ſon bienfait, il réſolut de l'é~
tendre generalement a toutes les dixmes que
.payoient les Religieux deÎCÎteaux; 6c pour ren
dre la choſe moins fâcheuſe à ceux de 'Cluny,il
-fit chez eux-mêmes ce decret , afin que ſe voyant
enveloppez dans la cauſe commune , ils euſſent
moins ſujet de s'en plaindre, 6c ſlulté
u'il parût
leurs même
ſenti
.que le Pape avoit en cela con
mens. Per onne alors ne murmura contre ce de
cret , ſoit qu'on fût quelque temps a l'ignorer,
-ou qu'on sîmaginât que les Religieux de Cîteaux
;ne s'en prévaudroient pas.
.Ÿ——'——.Àñ ñ

IIIV'R’E~ TROISIEME. 1s;


Cèpenda-nt le Pape aprés avoir receu des Egli
ſes de France la collecte qu'il leur avoit impo L' A ï ë
1132.....
ſe-'e , pour avoir le moyens de S'en retourner ,
XlV.
quitta ce Royaume. où il ne put demeurer plus Retour du
long-temps , parce qu'il avoit donné rendez-vous Pape en Italie
avec ſaint
aLothaire en Italie ,ôc partit pour aller au devant Bernard- -
de luy. ll traverſa les montagnes de Génes, en- A
tra dans le Milanois 6c aprés les Fêtes de Pâques -ë
ſe rendit a Plaiſance , où ayant aſſembléñles Evê
ques de Lombardie &de Ravenne , il tint ce qu'on- a
appelle ſon troiſieme Concile, pour affermir ſous»
ſon obéïſſanceleS-Egliſes de dela les Alpes qui*
étoient encore chancellantes. Il receuñt enſuite Lo-
thaire prés delà dans un Iieu ſur les bords du Pô ~>
accompagne' de ſaint Bernard qu'il avoit amené r
de France.
Le Pontife
deſſeins 6c Lothaireenſemble
, 8c convinrent s'en—tretinrent de leurs '
du jourſſque.
l'année ſuivante- ils pourroient le plus commode.
ment tous deux ſe rendre à Rome , pour que le ñ'
Pape y fût place' ſur la chaire de ſaint Pierre , 8; .
Lothaire couronne' Empereur. A-prés cette entre
veuë le Pape envoya ſaint Bernard à Genes , 8c*
prit-le chemin de Piſe pour tâcher de rétablir la -'—
paixentre ces deux Villes , quidepuis' long-temps -
étoient en guerre , 8c dont malgré les diviſions -
il avoit receu de grands offices. Nous verrons '
bientôt quel ſut le ſuccez de cette negotiation 5 ,

revenons a l'affaire des dixmes.


Le temps .de la moiſſon arriva, 6c les Reli- -
L J
ſi”
184 LA VIE DE S. BERNARD.
gieux de Cîteaux , pour profiter du privilege qui
FA leur avoit eſté accordé, ne payerent point les dix
H32. mes àceux de Cluny. (Land ceux-cy ſe virent
privez des revenus qu'ils étoient accoutumez de
recevoir tous les ans, ils alleguerent un grand
nombre de raiſons contre ce privilege. -Il-s dirent
entre autres choſes que -les graces devoient être
des faveurs , 6c non des outrages , qu'on ne pou
voit ſans les entendre les priver des biens dont ils
étoient en poſſeffion depuis deux cens ans , qu'il
falloir s'en raporter à une juſtice reglée ou a l'é
quité naturelle, que ſelon les loix de la juſt-ice
on devoir les entendre, 8c ſelon celles de l'équité,
du moins attendre leur 'conſentement , puis qu'ils
étoient Seigneurs legitimes ,qu'on accordoit ſou
vent de ces privileges,ſans qu'on en vint à l'exe
cution , qu'on en avoit pluſieurs de :ſemblables
à Cluny dont on ne ſaiſoit nul uſage, 8c dont on
n'en ſeroit jamais , que les dixmes pouvoient ſe
remettre a quelques gens en certaines occaſions
par charité, comme ils l'avoient fait ſouvent,
mais qu'ils ne ſouffriroient jamais _qu'on les leur
enlevaſt par violence. .
leurAprés
droitavoir
, ils ſera(Pervirent
orté ces deraiſons
divers pour ſoutenir
moyens pour
extor uer les dixmes par adreſſe, 6c obtinrent' _du
Pape (la permiſſion de les garder. L'on ne ſçaiñt pas
bien s'il donna cet ordre _avec connoiſſance , ou
par ſurpriſe z ce qui eſt conſtant, c'eſt qu'on ne
peut ,accuſer Pierre le Vcnerale, d'être Auteur de
cet
LIVRE TROISIEME. a,
«cet artifice , ſa probité le met àſabry de ce ſoup_
zçon , ſon habileté étoit pure 8c naturelle, 8c il n'y L'A N
entroit jamais de ces fineſſes indignes de paroi. iizi.
tre au jour. Les moines de Cîteaux ſoutinrent
leur droit dans la ſuite ,eôc cette affaire cauſa di
verſes conteſtations en pluſieurs endroits.
ſ Le Pape informé des reſiſtances', pour confir
mer le privilege qu'il avoit accordé , écrivit un
Breſ menaçantà Pierre de Cluny .qu'il aimoit
neanmoins tendrement , 6c qu'il honoroit de ſa
confiance comme un homme tres-ſoumis au ſaint
Siege'. Il luy ſaiſoit craindre dans ce Breſ des ſui
tes fächeuſes s'il nhquieſçoit. Pierre touché d'une
charité generale pour tout le monde , ſentit à cette
nouvelle ſon zele pour les ſiens ſe ranimer , il
säffligea de voir ſon Ordre juſqu'alors regardé
comme une ancienne fille de l'Egliſe, 8c accou
tumé d'en recevoir de continuelles graces, tout
à coup dans le mépris : il penſoit que de la part
d'un Pape leur ennemi, 8e qu'ils auroient offen
ſé , ce traitement eût coûjours eſté cruel -, mais
qu'il étoit au deſſus de leur patience, d'être ainſi
traitez par un Pere qui leur étoit ſi cher, 8c dont
les intérêts leur avoient ſait abandonner ceux de
leur propre Religieux. î
Aprés avoir receu le Bref du Pape, il luy ſit
une réponſe , vive àla verité 6c remplie de repro
ches, mais tres-ſoumiſe; 6c dans l'excez de ſa dou
leur, un homme auſſi prudent que luy ne pou
voir s'exprimer plus modérément. Vôtre Con
Aa
186 L A' VIE D E s. BERNARD:
L* A N' >- gregation, luy dit-il, tres-ſaint-Pere, qui vous
ï nfl_ -ñ eſt toûjours ſoumiſe &fidelle _, vous ſupplie que
,zur C1,…. -ñ leg-derniers enfans n'enlevent point aux pre
fyzſfjjz”. »- miersſamour paternel; ſi les uns doivent être
' a aimez", les autres ne doivent pas être. rejettezù
ñ-ññſansñraiſon.. SOuvenez-vous combien les preñ
-ñmiers fils étoient conſiderez parmi le peuple de*
-iñ-Dieu, juſques-lä que ſi Eſaü n'eûſit pas vendu
viſon-droit d'aîné , Iacob tout ſaint qu'il étoit
--ne l'eû~t pas emporté. ſur luy. Si donc nous ſom
» mes
jeunesplus anciens,il
nous n'eſt pasunjuſte
faſſent perdre droitquequeſinous
les plus»

- n'avons pas vendu. S-'il en arrive autrement, je ~


»- vous declare, tres-ſaint Pere ,ſans alterer le
>-- reſpect que. ſes
conſervera je vous
biensdois
-avec, ou- que, ou
ſſmoy monqu'il
Ordre
les ~
>- perdra. ſans moy z _vous connoiſſez mon cœur.
a7 Plaiſe à Dieu qu'en cette occaſion , comme en
e toute autre, mes anciens deſirs ſoient plûtoſt.
>- accomplis que les nouveaux.
L,, W3_ 4,_ Il -accompagna cetteLettre d'une autre au Cardi
nal Airneryſi .Il le prioit d’apuyer les raiſons qu'il luy
expoſoit plus en détail 8e plus libremenrquïl n'a
voit fait au;Pape. Ces- deux Lettres ſont remplies -
du zele de Pierre de Cluny pour les ſiens, toutes ñ
les graces de ſon-éloquence y ſontïépañnduës ;les
raiſons bien .amenées , &l'on remarque ſur tout:
la .confiance qu'il avoit en ?la juſtice de ſa cauſe.;
Aprés avoir donn-é à la -Cour Romaine des té
moignages de ſa déference ,.,&_luy_.avoir declaré r
"L 1 V R E TROISIEME; a ':87
*nettement qu’il abandonnoroit Cluny ſi l'on ne
luy ſaiſoit juſtice , il chercha tous les moyens de L'a N
retarder l'execution de cet ordre , 8c n'0ubli rien 113i.
pour s'y oppoſer. Cependant comme il vouloir
allier ſa fermeté avec [admirable ſimplicité de ſon
cœur , &c de crainte qu’il ne parût agir contre les
Religieux de Cîteaux ſans les avertir de rien, il
prit l'occaſion de leur Chapitre general, 8c leur
ecrivit une Lettre adreſſée aux Abbez Etienne ,
Hugues 8c Bernard 6c à tous IesautreSCette Lettre
étoit un peu ſorte z auffi c.es ſaints Abbez, avec
toute leur patience 8c leur humilité, ne laiſſer-ent
pas d'en être aigris , comme nous le verrons.

LETTRE D E PIERRE DE CI-'U NY


aux Abbez de Cîteaux.
î 'Ay dans le Ciel un témoin fidelle de mes —- fier-ECM*
ſentimens
avec quelle 8c ui connoît
préffierence , mes chers
de tendreſſe ſayamis
toûñ, —-ï "ct '

jours aimé vôtre Congrégation au deſſus de —


tous les
pect autres
je rſſne ſuis Ordres Religieux,
ſenti penetré de quelquels
pour vousôc reſ- ——

ſervices (je le dis ſans vous le reprocher) je vous ~


ay” rendu ſelon mon pouvoir dans ſoccafion. ï
Tout ce qu’il y a de: Religieux de nôtrle' Or: ï
dre répandus dans le monde le ſçavent, tous ï
ceux du vôtre, ou du moins un treS-grandnom- ï*
bre , _ne .fignorent pas -, car .combien en pay-je ï
connu par may-même , ou par l'entremiſe d’au- .ï
‘ A a ij
183 LAVIEDE S. BERNARD:
L_- A N - truy? Ce n'eſt ny la reconnoiſfance .des bien;
1131. a faits receus, ny Feſperance d'en recevoir- quiz
,. ſor? les principes de ma conduite: la cauſe 8c
ñ l'or gine en eſt dans celuy qui n'avoir nul' be
d- ſoinñ de mes biens- , 8e que je regardais ſeul en
ñ- les répandant ſiir vous. ſhonorois la ferveur de
>- vôtre nouvel établiſſement, vôtre aſſiduité au
ñ- travail , vôtre temperance dans _l'a nourriture ,.
- la ſimplicité de vôtre habillement", 8c mille
- autres pratiques humiliantesqui donnaient de
>- ñl'éclat a la regularité Monaſtique.
>- Ie m'uniſſois de tout mon coeur a vos ſaints
»exercices 6c a vosbonnes œuvres , je reſpirois
>- avec plaiſir la bonne odeur de vos vertus que'
ñ- la renommée-répandoit, 8c je ne voulois écouë
- ter perſonne qui donnât àſſ vôtre auſierité des» ï

Il interpretations malignes. Je ne me contentois


» pas d'avoir ſeul de vous' ces ſentimens, jſſétoiä
>- devenu vôtre panégiriſte , je publiois aux étran
a- ers 8e a nos Freres .les éloges de vôtre vie , en
ſecret 8c en public. je donnois des louanges a.
- vos actions , 6c je rangois- au nombre de vos:
a amis-bien des gens qui' ne vousaimoierit pas
- auparavant. Comme le Seigneur par ſa grace
>- m'a toûjours écarté des ſèntimens de la jalouſie 5,,
a ñil avoit donné de lefficaceä mes paroles, ô: ce-ñ
»luy quides deux peuples n'en afait qu'un , vous
--avoit tellement unis [eT-cœurs de nos Freres
»dans l'unité de-ſon- eſprit, qu'il ſembloit que
2-- ces deuxCongregations fuſſent devenuës la.
N
LiVRÀE TROISIÈME.. 189
meme par la chante comme par la ſoy. Ie ma- - ..—ñ———-——-.
^ - ' ’ - ï .
L? A N, ,

-pliquois à faire croître &a fortifier cette union , -


113L
afin ue la vie de l'ame qui ne peut ſe conſerver -=
ſans a qharité, ne reçeût aucune atteinte, 8c -
qu'il parut dans nos Freres quïls-étoient diſciñ -
ples de )eſus-Chriſt parcette ſeule marque qui <
les diſtingue. Tout' le monde , ditï le Sauveur, .
vous reconnoîtra pour mes diſciples, ſi vous .
vous aimez-les" uns l'es autres.ñLa troupe celeſte, .
je-maſſure , l'es' Anges 8e les eſprits de paix ſe a
réjoüiſſoient de nôtre union , 6c Fannonçoient o
ſut la- cette aux hommes de bonne volonté. -
Mais l'ennemi jaloux n'a pû> ſouffrir plus long- d
tcmps que le bonheur d’auttuy le' tourmentaſt, d
cet homme' eſt venir de nuit-verſer de. Fivraye d
ſur' le grain que' le Seigneur avoit ſemé, il a ~
jetté aumilieu de nous-les fruits de la diſcorde, -
afin qu'aprés avoir banni la vertu de charité, -
il eût moins de peine adiſſiperles autres. Quand -i
la tête où reſide la vie de tous les' biens eſt ï
coupée , les autres membres ſont contraints ï'
de mourir, 8c c'eſt ce qu'il a fait lors qu'il a ï"
perſuadéf, je ne ſçay pas a' quiîde vous autres, -
je ſçay ſeulement que ce n'eſt pas â tous , de ne *
pas payer les dixmes à- vos Freres de Cluny non -
plus qu'aux autres Ordres. Car qui croiroit que ~ '
des gens une fois morts au monde, vouluſſeînt ï
encore y revivre 2- Qii croira que vôtre Con- ï
regation' ſainte amépriſé pour l'amour de Je- -Y
' -Chriſtie luxe. &lead richeſſes duñſiecñle,_ôë -~
,90 LA VIE DE s. BERNARD".
. que vous plaidez aujourd'huy pour les interêts
L'A N .. de la vie pauvre 8c humilieſſe? Mais des écran..
1131. . gers , diſent quelques-uns de vous , ne doivent
.. paÛ recevoir les dixmes de nos travaux. Je vous
., épargne bien des réponſes que je ramaſſerois
.. aiſément des autoritez divines , mais qui ne
ï euvent être renſermées dans uneLettre. Je dis
I ſeulement que les nouveaux doivent être ſou..
mis aux anciens , les enſans aux peres 6c, le:
ordres a la juſtice , que ces principes ſont cer
e tains', que l'Egliſe les a maintenus juſqu'a pré.. '
y ſent , ſans donner atteinte , ny à la charite , ny
d, àla ſoy, 8c qu'il ſeroit dangereux de les ébran
-. ler. Du temps de nos peres , non ſeulement les
— Ia~iques , mais les Egliſes 8c les Monaſteres
a payoicnt à d'autres Monaſteres ô: à; d'autres
.- Egliſes, lesîdixmes de leurs travaux champêtres_
ſſ.- 8c de leurs propres ouvrages. Si donc vous

ñ ſranchiſſez ces barrieres, ne donnez-vous pas


n aux médiſans occaſion de médire?
Mais il s'agit icy de l'interdit. Æoy! ſaut-il
ï compter [intereſt pour quelque choſe, quand
. ily va de la perte de l'honneur 8c de la charité?
.- Car pour vous dire ce que l'on en penſe com..
a me a des freres que j'aime, par ce ſeul trait
a comme .par une fleche, vous avez percé les
ï cœurs de vos amis 6c de vos ennemis , 6c vous
.. avez irrité contre vous Evêques , Eccleſiaſti.
- ques, Abbez, Moines, laïques, en un mot
a- tous ceux que ce coup vient d'atteindre. La \
1
LIVR E T R o-ÎSIEME. ” 191
malice ne pouvoir rien i-nventer-qïuiluy fût plus <- L' A N
avantageux, que dapliquer une tache davari- —- 113i.
ce ſur* ceux que le monde admiroit , poutſiter «- _
enſuite l'envie de les imiter '85 pour étei re ï
tout ſentiment d'amour dans ceux qui les re-
gardoient comme des modéles. Mais la pauvreté <
nous accable , diſe-nt uelques—uns des vôtres. ï
Et que devient la parole du Seigneur, Malheur -
à celuy par qui_ le ſcandale arrive, il vaudroit -
mieux qu'on luy ;pendît une. 'meule au cgu 8c -
qu'on le plongeât dans la. mer? Qu: devien_ >
nent les paroles de ſaint Paul ,Ie ne man crois *
plûtoſt jamais , que de ,ſcandaliſer mon Ë-ere P -
Ne devrOit—ce pas être l'a vôtre langage, Je ne «
arderay;
ſtere- s'en jamais ces dixmessil
\ſſcandaliſeè faut que
L'Apôtre parloir ainſimon
de c-
peut qu'on ne crût qu'il avoit mangé des Vian; e
des -o ertes aux-idoles; mais vous , tie direz- a
vous, ſi ſans bleſſer la charité fraternel e, je vous a
ſoutiens que_ vous mangez des choſes dont la «
défenſe n'eſtinterdites?
tainement pas douteuſe,.6c
— -ſſ qui
_ ſi . vous ſont
' cer- -«
Peut-être ajoûtez-vous que ce ,reproche de -—
ſcandalepoint
veulent tombeſoulager
plutôt les
ſurautres
nos de
Freres ui ne «>-
leurfilſiuper-
flu. l'avoue que l'abondance du riche doit ſou- -r
lager l'indigence du pauvre, .mais ce n'eſt «pas c
icy le temps d'examiner qui de vous ou de nous -
ſont les plus auvres ou es plus riches , ny les -r
moyens d'en ien juger; Ie vous demande ſeu- -
ctigz LA VIE DE S. BERNÀKÜ."
L* A N ñ- lement une choſe, ſi le riche ne veut pas don;
1,5L ñ ner ſon bien au pauvre, le pauvre eſt-il en droit
. .. deJay ravir-ë (L11 vous paroiſt le plus injuſte ou
.. le, iche qui épargne ſon bien,ou le pauvre qui
. le luy enleve? Qui ſe rend coupable d'un plus
. grand ſuplice , ou celuy qui garde ce qui luy
.. apartient ,ou celuy qui prend le bien d'anti-ny!
.. Ie ne vous écris point cecy, mes Freres, avec
ñ amertume de coeur , mais je vous avertis com
.. me mes amis. Ce n'eſt pas tant F-intereſt des
.. dixmes que l'intereſt de vôtre ſalut qui m'obli
ï ge de vous écrire. Car quelle eſperance vous 8c
s ñ nous devons nous avoir dans nos travaux , dans
. nos jeûnes , dans nos veilles, dans nôtre cha
- ſteté, dans nos aumônes, dans toutes nos bon
. nes œu-.vres enfin ſi la charité en eſt bannie?
-p (Le ſert-il de vous rapeller encore les paroles
" .. de l'Apôtre que vous avez toûjou-rs dans l'eſ.
. prit 2 pourquoy repeter ce que vous méditez
. coûjours? Vous ſçavez ce que dit ſaint Paul de
.... l'éloquence desleshommes
criſicſſe de tous 6c pauvres
biens auñx des Anges
, de ,l'aban
du ſa

. donnement _de ſon cor S aux flâmes , ce que


. dit le Seigneur , du préſênt offert a l'autel. Ie
,. paſſe legerement ſur ces choſes, afin .de faire
.. voir que ſi ces grandes actions ſans -la charité ne
.. ſont rien, tout le reſte qui eſt beaucoup au deſ
. ſous doit ſans _cette vertu, ſe mettre au fond de
_. l'abyme du neant. ‘
..- Pour ne vous pas fatiguer par une plus lon;
gUC
MLÎVRE T ROISIEME. r9;
-g-ue Lettre, au nom de toutes les brebis de mon -ë L' A N
trou eau, je vous conjure inſtamment, 8c vous < 113i.
COHÆÎllC tendrement en même temps , ue ~
dans cette affaire des dixmes dont il s'agit? - - .
jourd'huy , vous ayez égard à vous 8e à nous. *
Traitez—nous avec moins de violence , traitez- ~
vous vous-même avec plus d'honneur, 8c ne *
nous raviſſez oint aux uns 8c aux autres la cha- ~
rité, l'unique bien des ames ſidelles. Vôtre Con- ï
gregacion ſainte ne peut rien imaginer dg plus -
prudent que de ne pas laiſſer mourir au milieu ~
de nous la charité , qui eſt Dieu même. -

On ne ſçait ſi le Pape à la priere de l'Abbé de'


Cluny differa la publication de ſon Decret tou
chant l'affaire des dixmes , juſqu'à la fête de Pâ.
ques -, mais il eſt conſtant que les Religieux de
Cîteaux joüirent paiſiblement de ce privilege,
au uel le Pape ajoûta dans la ſuite encore de nou
. ñvel es graces. Les Monaſteres de l'Ordre venant
à ſe multiplier dans differens endroits du monde,
oû ils faiſoient tous les jours .des acquiſitions
.nouvelles, qui pouvoient devenir à: charge aux
Egliſes ſi on leur eût permis d'étendre l'exemtion ,
des dixmes , au bout dequatre-vingt années on
fut contraint d'y mettre des bornes, 8e il ſut réſo
lu dans le Concile eneral de Latran ſous -Inno
-cent III. qu'ils ne (étoient plus exemts de payer
les dixmes des biens qu'ils acquereroient alave
nir; mais ils demeurerent paiſibles poſſeſſeurs
Bb
194 LA VIE DE S. BERNÀRDI
L’ A N
de leur droit
juſqu'alors à l'égard des biens qu'ils
acquis. ſ avoient
!tzi _ Aqrés que les Abbez aſſemblez à Cîteaux eu
rent ûla Lettre de Pierre de Cluny ,.65 en eu
rent examiné touteszles raiſons.,_leur humilité ny
leur ſainteté ne lesñempêcherent pas de reſſentir
les effets de la condition humaine; leur cœur s'é—
mut 8c ſe troublaï ,J ils combattoient dans cette
Lettre chaque choſe qu'ils y liſoient, 8c ne pou
voieng la relire ſans en exaígerer l'injuſtice.
Les Moines de Cluny e trouvoient les ſeuls
qui soppolaſſent à ce privilege, 8c ceux de Cî.
teaux s'etonnoient -quetant-leurs freres ,ils mur-u
muraſſent- d'im- avantage donrpe-rſonne ne ſe
plaignoit, qu'ils excitaſſent. tous les autres Ordres
a S'elever contre leur réforme , qu'ils ſe declaraſ.
ſent leurs principaux ennemis ,l&…lesrendiſſent_
odieux à tout le monde ,aprés en avoir eſtélédi.
fication.- Ils diſoient- que juſqu'alors. ilsn’avoient
eu que des terres incultes ,ou qui-ne leur avoient
~ ?uaſi rien. produit , qu'ils commençoient' ï les.
açonner-de leurs propres….mainîs,_8c.que s'ils cell
ſoient de le 'faire , elles ne deviendroient utilesà
a perſonne z qu'on voyoit aparemment les benedi—
ctions de Dieu ſur euxavec des yeux jaloux , puis ;
qu'on regardoit les dixmes ſgtſils ne payoient-Ï
pas comme de grandes riche es 5 _qu'on ne de
v-oit pas dans ſicette- exemtion leur imputer de
faute, puis qu'elle leur étoit accordée du ſouve
rain Rontife ſans la luy avoir demandée, 6c 11161-3
IIV-RE- TROISIEME 195
"me aprés l'avoir refuſée; qu'il étoit le Chef de L'a N
l'Egli1è, 8c qu'il répandoit ſur ſes membres ſes 1131.
influences ſelon les lieux , ſelon les temps &Îles
differentes conjonctures -, que les membres oi-.
vent 8cſeulement
faits obéir
ſans en abuſer ſans ne
, qu'ils reſiſter à ſesenbien-.
voyoientſi cela
ny avai-ice , ny ſcandale , ny défaut de charité.
QIC ſi quelque choſe pouvoit troubler la charité
naturelle en cette occaſion , c'étoit plutôt une
Lettre de cette nature , qui non ſeulement arme
contre Cîteaux tous _le Abbez , tous les Moines ,
tous les Prêtres,tous les Evêques, mais jette la di
viſion dans Cîteaux même, en diſant que les uns
aprouvent ce privilege 8c que d'autres ne l'aprou
vent pas , comme s'ils avoient ſur cela diverſité
de ſentimens , pour rendre ainſi ce privilege plus
odieux , puis qu'il étoit rejetté de ceux même qui
devoient en profiter. <
De-là les anciennes animoſitez ſe renouvelle
rent , 8c chacun prit parti pour ſon Ordre_ -, mais
Pierre de Cluny , pour n'être pas mis au nombre
de ceux qui donnent plus aux conteſtations qu'à
la charité , ayant a ris les troubles que (à Lettre
avoit excitez dans l'eſprit des Religieux de Cî
teaux , qu'il honoroit ſincerement , il leur écri
vit l'année ſuivante une autre Lettre pleine de
ſatisfactions 8c d'amitiez -, 8c comme elle eſt cour
te , nous la raporterons encore icy , pour bien
faire comprendre le caractere de douceur qui do
minoit dans le cœur de ce grand homme.
Bb ij
19's LA VIE DctE S. BERNARD.
L'a N \
LETTRE DE PIERRE DE CLUNYſſ
irzl.
. aux Abbez de I'Ordre de Cîteaux.

'- .Luſieurs perſonnes m'ont rapporté que la


. Lettre pkjue je vous écrivis l'année dernie
.. re en avoito enſé quelques—uns de vous , 8c un
.. peu ébranlé l'ancienne 6c ſolide. amitié qui nous
a uniſſoit. Dés que je l'ay ſceu , je n'ay pû ſouf
.. frir que les douceurs de la charité que nousr
d avonsſi long-temps goûtées enſemble., fuſſent
.. mêlées de la moindre amertume pour quelſſque
a raiſon que ce' puiſſe être. Ie vous écris donc en
=- core aujourd'huy , aſin que ſi la choſe eſt comme
~ on me l'a dite , cette ſeconde Lettre ſerve d'apñ
~ pareil à la playe que la remiere autoit pû faire,
d- ôc que Fonction. de l'E prit ſaint , dont le pro
'D pre eſt de rejoindre ce qui ſe diviſe ,referme
a- Finciſion ô: réuniſſe nos eſprits.
>- Ie prie ceux qui ont lû ma Lettre précedente*
ë- d'examiner avec quelle diſpoſition ils l'ont luë ,
a 8c de quelle maniere ils en ont interpreté les
- penſées. Ie me connois -, 8c croyez que je le dis
a ans m'en prévaloir. -Ce n'eſt pas un eſprit d'or
~ gueil 6c de diſcorde , mais de paix 8c de ſou
- miſſion qui m'animoit. Celuy que je ne puis
<- tromper , m'en eſt témoin', je n'ay voulu que
a m'oppoſer au naufrage de la cñharité qui me'
- paroiſſoit en pcril durant cette tempête que'
D - . . . 1 .
.- laffaire des dixmes avoit excitec. Malheur , dit
- ÎJI VRE TROI SlE'-M E. ſi* -3 19'777
?Ecriture , au pecheur' qui marcheſſpar deux '- —
voyes differentes. Ie n'a-y pasvoulu , comme dit - LUN
113L
un Prophète, parler autrement que je ne penſois, --ñ _
ny cacher mon cœur ſous lefflvóile de l"hypo'cri_; 3-5"
fie ,ſurtout ä-desatnis? devant? qui tout_ doit w"
être découvert , afin 'qu'en expoſant ’ ?aux -yeux -
de Vôtœ ſageſſe *le puiſſiez
déguiſementfivous nœud de'tous
la? enſemble
difficulté' 'ſans <
deſſſi-"f
Iibeſirerêt travail-lerÎefflcacementïä! la réſoudreÿ- ſi
- Voilà l'unique motifſiïde' ma- Lettre) Si avant v'
ue de ,le 'ſçavoir ,'- quelqueS-ctuns en? ' oríê"’e’fl~_e‘- i
candaliſez , du moins-mairſtenancttſi-queïfay pris -
ſoin dele declarer ,je ſouhaitez”, !n'es freres ,' 8c *-~
je vousconjure quecela ſuffiſe pour vous don! -=
ner pleine ſatisfaction. Ie me repoſe? 8c me re- <
poſeray toûjours ſur vous ; _vous êtes ma joye , p**
&ne ceſſerez jamaisf de l'être z' 'quelque tort *
que vous me ſaffiez ', quelque chagrin qu'il me *
vienne de vous , je ne puis m'en ſeparer-çenfin ~'
ce que je deſire le plus ardemment, c'eſt que *=
vous conſeruiez our vous 6c pour nos freres ', *ï
ce bien' veritab e que je- crains tant que 'vous *
ne perdiez.. *v

On pas
voitégard
par laaux
fin de cette Lettredeque le Pape
n'eut ſupplſiications l'Abbé de
Cluny , puis qu'il ſe plaint du 'tort que luy- ſai.
ſoient lesMoines de Cîteaux. ll eſt a croire qu'
elle les 'rendit plus doux 8c plus* tendres-pour cet'
illuſtre. Ahbé.,_'qui_ ne leurdemaudoit que des'.
[98 L A VIE, DE S._ B ERſiNAſiRD.
Lv, N marques d'amitié,, que leur intérêt ne_ les empé_
zizi. choit plus de luy accorder.
"du, ,,43 Pierre de Blois dans .une Lettre a l'Abbé 8c aux
c.. Religieux de Cîteaux, ſous le nom de Richard
Archevêque de Cantorbery , aprés avoir ſait leur
éloge , dit que rien n'obſcurcit leur gloire que
la réputation qu'ils ontde ne pas payer aux Eccle
ſiaſtiqucs, 8c aux autres Religieux des dixmes de
leurs Domaines. Qiel eſt , dit—il , ce privilege in
jurieux qui vous exemte de payer les dixmes , où
ſe trouvoient aſſujeties vos terres , avant qu'elles
ſuſſentä vous? Ne ſont—elles pas paſſées entre vos
mains avec les mêmes charges? Nul privilege de
l'E liſe Romaine ne peut vous rendre permiſe
Yuſiirpation du bien d'autruy contre vôtre con
ſcience. ñ
Durant-la chaleur de ces conteſtations , nous
avons perdu de veuë ſaint Bernard , auſſi n'y pa
rut-il pas beaucoup agir , ſoit que l'affaire ne fût
pas de ſon gouſt , ou qu'il fût entierement occu.
pé par le Pape a travailler à la réünion des peu
ples de Piſe 6c de Génes. D'anciennes di~vi ions
troubloient ces peuples. Tandis que les uns 8c
les autres
fſienſes cherchoient
légéres , de plusàconſidérables
ſe venger de quelques oſ
arrivées de
puis les engagerent d'abord dans des diſſenſions
8c des haines , 8c enfin dans une guerre declarée.
Ils ne S'attaquoient lus qu'avec le ſer 6c le ſeu ';
8c comme s'ils euſſent pourſuivi des ennemis
étrangers , ils ſe tuoient ſans sépargner, ils ſe fai
LIVRE TROISIÈME. x99
ſoient reſpectivement eſclaves, «Se jettoient dans L'a N
cſaffreuſes priſons ceux qu'ils prenoient. Les Gé nzz.
nois étoient alors les plus ſorts &les plus heureux,
8c” moins diſpoſez à la paix par cette raiſon. Ce
pendant dés que ſaint Bernard parut auñmilieu
d'eux par ordre du Pontiſe ,il domta la Férocité
de leurs cœurs , il les appaiſa tout ?i coup , 8c d'a
'bord ils~luy promirent de faire tout ce qu'il vou
droicll n'y eut ny retardement , ny delay z il les
vint trouver ,. il leur parla ,il les changea , 8e il
n'eut pour cela- qu'à ſe montrer. Il inſorma le'
Pape de cet' heureux ſuccez , 8c manda aux Pi.. XV.
ſins devenir travailler aux conditions de l'accom S Bernard.
reconcilic les
modement. Les--Génois étoient tellement ſoumis peuples de Piſe
avec ceux de .
aux volontezde ſaint Bernard , que ſi ceux de Piſe Gènes.
ſe fiiſſenttrouvez dans le même lieu , cette aix
y eût eſte' auſſi- tôt concluë 8c ſolidement éta lie.
De ſorte que ſa négociation ayant eſté ſi courte ,_
il employa le tem S qu'il demeura 'dans cette
Ville ar-prêcher la 'vine parole , 8e l'avidité. u'il
temarquoit
que faiſoientdans ceux qui, l'écoutoient
ſes diſcours Iſſ'ſianir~noient,d'une
6e le Pfer..
ruit .ñ

veut nouvelle à leur annoncer les veritez du ſalut...


On ne peut mieux aprendre les ſentimens de _ve
neration que ces peuples avoient pour luy 8c de '
quelle maniere ils l'avaient receu , que par la.
Lettre qu'il leur écrivit l'année ſuivante.
_ ‘..Ces peuples étoient tellement touchez du me Epit. n*
rite de_ Bernard, que rien ne leur paroiſſoit capa
ble. de luy_ témoigner aſſez leur dévouement. Ils
LA V~IE'DE rsxBERNARD.
ZOO
L' A N auroient voulu ne le perdre jamaisïde veuë z ſa
I133.
ſeule réputation-leur
choiſir avoit_;ces
pour leſiuij Evêque …déja-fait une
deſirs ſe fois le
renouvel
,lerent encore plus apré-s l'avoir veu. Ils réſolu;
rent ClC_>EOuE—-mCttrC— en uſa .e our y réiiſſir. L'E
vêque qu'ils avoient alorsſiitſe premier àſe vou:
' ,loir demettre , pour leur laiſſer poſſeder .un ſi
. rand homme 5 mais' ſaint Bernard-zrendit inuti-ñ'
ſes les voeux .du Paſteur 8c du peuple. Nulles di;
gnitez n'eurent,_le pouvoirde luy arracher l'a."
rnour de ſes chers enfans de Clairvaux, il leur
_conſacra toute ſa ſollicitude , 8c _l'on croit même
,Buc ces ſaints Religieux , durant le ſejour que
. t le Pape dans leur Monaſtere , avoient obtenu
.de luy que leur Abbé ne leur ſeroit jamais ôté,
,quelque choix que pûſſent faire de luy les autres
Egl-iſes. Ces paroles du Saint dans ſa Lettre aux
Geſinois , Peuplesfidelle: jamais je ne 'vous otiblieraj/,rſonc
_ û s'effacer de leur eſprit , 8c ſouvent ils ont fait
l'experience de leur efficace , ſur tout dans la
guerre que leur fit Charles Emanuel de Savoye
en l'année 162.5. Tout leur pa~i's étoit ravagé par ce
Prince,, qui déja ſe trouvoit à cinq lieües de leur
Ville principale , ſans qu'ils vîſſent aucun moyen
.d'échaper. Ils firent 'au Saint un vœu ſolem_
nel , par lequel ils promettoient de celebrer
ſa fête ave.c des ceremonies éclatantes , de bâtit
une Chapelle magnifique en ſon nom , 8c de re
r .nouveller cette ſolemnité tous les ans par une
_grande Meſſe à. cette Chapelle, avec une Proäeſñ
. on.
ÏſiLſiIVREſiTROISIÈMſſE. “Loi
.ſion generale , 8c pluſieurs autres circonſtances L'a N
qui témoignent leur devotion. Le Seigneur pour 1155.
mieux ſaire voirñque le -ſecours venoit de -la me
diation du Saint , voulut-que la veille -de ſa fête ,
cette République qui touchoit au moment de
ſa ruine entiere , ſût délivrée par la flore d'Eſpa
gne qui vint lañſecourir , 8c il n'y eut perſonne
- dans toute cette grande Ville qui ne reconnût 8c
navoüât -la protection de ſaint Bernard , 6c ne
ſentit, pour ainſi dire , ſa préſence.
Dans le temps qu'il reſuſa l'Evêché de Génes ,
deux de-ſes -atnis furent élevez à l’Epiſcopat. Le
Ûpremierétoit Hugues de Pontigny ,l'un des plus
illuſtres Religieux de l'O1'dre de Cîteaux , 8c des
plus celebres en France , par ſa doctrine 8c par ſa
'ſainteté ,.qui ſut ſait Evêque d'Auxerre aprés la
mort d’Hugues de ſaint Germain , l'un des meil
leurs amis dé ſon Ordre. Le ſecond étoit Brunon,
qui devint Archevêque de Cologne aprés Frede—
ric. Il conſulta ſaint Bernard pour ſçavoir s'il ac..
cepceroit cette dignité , 8c_ le Saint -luy ſit une
réponſe où l'on voit de quelle maniere il don
noit aux évêques des avis Evangeliques.
Vous me conſultez ,luy dlt-il , pour ſçavoir »
ſi vous devez aquieſcer »à ceux qui veulent vous -
élever à l'Epiſcopa~t. Quelhomme ſerojt aſſez te- a
.meraire pour decider là-deſſus P Si Dieu vous y ï*
.appelle , qui ſeroit aſſez hardi pour vous en dé- -
-tournerëEt s’il..ne vous y appelle pas , qui vous —
en oſeroit ſeulement inſpirer la penſéeëOr com- -
Cc
zoe. LA VIE DE Sſi. BERNARD;
LÎ A N- .. ment ſea-voir ſi c'eſt une vocation divine. ou non;
1,53_ .. à moins que cet eſprit qui ſonde les ſecrets de.
.. Dieu ne le revele , ou quelqu'un â qui peut-être
.. il l'aura déja revelé 2 Ce qui rend encore la deci. .
,. ſion plus difficile &t plus douteuſe, c'eſt cettehum;
.. ble , mais terrible declaration que vous faites dans
.. .vôtre Lettre où vous vous accuſez ſi ſerieuſement
a0 8c comme je le crois ſi ſincerement de tous vos
.. déreglemens paſſez. Car on ne peut nier qu'une
>- telle vie ne ſoit indi ne des fonctions de cette
>- place importante &c ſacrée....]e vous a-vouë que
>-
je ſuis ſaiſi d'horreur , quand je fais réflexion d'où…
o-
vous êtes appellé 8c oû l'on vous appelle, 8c que
»-
je ne vois nul intervalle de penitence , qui puiſ
-
ſe autoriſer un ſi dangereux trajet.
zffl_ Vers le même temps , Thomas Prieur de ſaint
Pgffiffljîgf” Victor fut aſſaſſiné. La mort, ou pour mieux dire ,
Victor. le martyre de ceReli ieux fit naître de nouveaux i
troubles: dans l'Egli e , 6c de nouveaux ſoins à.
ſaint Bernard. Ce zelé miniſtre dont nous par.
Ions, par ordre de FEVÊÏIC de Paris ,,S'OPPOſOÎt_
aux vexations qu'un Arc idiacre de cette Ville
exerçoit contre les Eccleſiaſtiques du Diocéze',
. dont il éxigeoit des droits injuſtes. Un jour que ce ~
Prieur revenoit de l'Abbaye de Chelles , où il
avoit accompagne' l'Evêque qui s'y étoit rendu:
pour faire quelques réglemens &z quelque réfor
me , il fut attaqué r les neveux de cet Archi.
diacre , qui pour laïisfaire aux reſſentimens de
leur oncle,j Faſſaflinerent prés de… Gournay , entre
TZÎIVRE TROISIÈME. zo;
les bras mêmes du Prélat 6c de tous ceux qui l'ac- L* A N
compagnoient. u,,
L'Evêque de Paris vint à Clairvaux trouver
ſaint Bernard, qui depuis la ſéparation du Pape
8c de l'Empereur etoit revenu d'Italie pour
quelque temps, 8c ſe rqpoſoit depuis un .mois
dans e ſein de ſa chere olitude , que la ferveur
de ſes enfants luy irendoi-t le plus agreable ſe
jour du monde. .
Ce Prélat indigné d'un ſi grand crime «cl-ont il
avoit eſté le témoin , venoit demander au ſaint
Abbé ſes conſeils 6c ſon ſecours pour-en tirervon.
geance. A rés que .Bernard firt informé ducti
me des, a8c leffins
vêque , il commença
confirma dans ſile par conſoler
deſſein l'E
de punir
cet attentat; ll luy conſei-lla d'inviter l'Evêque de
Chartres à le venir trouver à -Clairvaux z tïétoit
un homme d'une prudence conſommée , plein
de zele pour la juſtice , Be depuis peu revêtu de
l'autorité de Legat. Enfin le Saint comprit qu'il
falloir prévenir le Pape Innocent , de crainte que
ſi les aſſaili-ns recouroient àÎluy , la facilité qu'il
autoit à les entendre ne ;etardâx leur entrepriſe.
La précaution étoit juſte , cat nous voyons par
une Lettre de Bernard au Souverain Pontife
que :FAEchidiacUe .n'avoir pas manque' de le :pré
venir -, elle commence 'par ces paroles éîo
quentes.
La bête cruelle qui a devoré Joſeph , ne pou- --e Epír. m.
vant entendre les clameurs de nos 'chiens fidel
C c ij
104 LA VIE DE S. BERNARD?
...les , s'eſt , dit-on , réſugiée auprés de vous ,J
_————_._——-—

L’AN—
~- pour s'y mettre à l'abry de vôtre ſOËCctlOIÎJ.
"Z57" »De quel excez de folie faut-il" que (bit-frappée
--cette miſérable creature , qui devenue par ſes…
»ñſrayeurs errante ôcſugitive , ſuit préciſemeno;
>- dans-le lieu-qu'elle devoit le moins choiſir Our :
>- aſyle? Penſes-tu ſcelerat, que le Siege de l'equi—: —
»té ſoit.
--de lionsune_ caverne
2 Ta gueuledeécu1nante.,de-rſiage—
voleurs 8c une-Y retraite:
&À de :
»fureur-eſt encore teinte du ſang' que tu viens i;
>- de répandre -, ô( aprés avoir tué ſenſantñdans le
>- ſein mater-nel- , tu oſes paroîtresaux Îyeux de ſon
- pere. Si-pourtant , tresdſaintePere, il "demande
*- d'être admis à-la penitence ,… ilHne ſaut- pas le
v luy refuſer. (Le s'il veut ſeulementune audienë
>- ce, donnez luy, je vous prie ;celle que donna
-= Moyſe au, peuple qui-avoit fléchi-le genou de:
>- vant l'ldole;celle… qu'accorda Phinées à Flſraë.:
...lite fornicateur,, celle de Mathat-ias à. celuy
>- qui ſacriſioit ;au démon-z ou bien , pour -vous .
»A propoſer» l'exemple de vôtre. predeceſſeur , celle
d- qu'obtinrent de- Pierre , Ananie 8c Saphire, ou
-ñ celle enfin que donna le Sauveur aceux qui
d- ñtrafiquoient dans le Temple. Ne ſçavons—nous
-ñpas, que certains pechezportent avec eux leur
»condamnation 2- La voixdu ſang de tonſrere ne
>- criez-felle pas contre toy de laterre au Ciel-ë
d-.Qii doute que l'ame du Saint à qui dans ces
-_ -ñderniers jours tu viens- de donner-cruellement
Pula. mort., jointe aux ames des- autres Martyrs-z, D
p
' LIVRE TROI"SIE'ME. 2.05
necrie-ſous l'Autel d'une. voix ſorte, 8c ne de.- - L* A N.
mande
que ſonvengeance avec
ſang eſt plus d'autant plus—d'ardeur,.-
recemment répandu P -ï ' n53,ct
Geoffroy de. Chartres vint trouver Etienne à
Clairvaux,il entra dans ſes-ſentimens; 8c l'on aſſem
bla un Concile à Ioüarre, compoſé des Evêques
des Métropoles de Sens , de Reims, ,de Roüen
6c de Tours. Hugues de Grenoble ô; les Char
treux écrivirent au Concile,,..pour. animer les
Evêques. àïpunir le crime,, 8c. nous voyons par a
une Lettre de Pierre de Cluny ,qu'on renditcon
tre les rebelles une ſentence rigoureuſe,.que le ï
Pape Innocent confirma. Cependant tout le ju
ement ſe. reduiſit-“ä-les excommunier, 8c .à dé
?endre de celebrer les divins Myſteres dans tous Ê
les lieuxñoù. les aſſaſſins ſe trouveroient préſens.
Le temps auqueñl le .Pape 6c .Lothaire s’étoient
donné rendez-vous a Rome arriva. (Lioyque . le ‘
Pontiſe eûtrecuëilly en- France pluſieurs ſom
mes conſidérables , ſgñslongs_ voyages les. avoient ‘
neanmOinñs-épuiſeſſes, 6c il ne ſe voyoit gueres en
état de gagner ceux. des-Romains qui n'étoient
pas dans… on party...D'ailleurs comme. Anaclet
occupait dans Rome tous.- les endroits capables
nïétoientque
de deuxtroupes
reſiſtance. ,ples …mi hommesſdonn-oient
du R-Oy Lotha-ire, peu
qui .

d'eſpérance de forcer l'Antipape—dans ſes-retranñ -


ñ= chemens. -Pe-ut-'être-sîétonnera- t'on …que ce Pſlſls.
_ce eût amené d'Allemagne un ſi ſoibles ſecours.; .
le rétahliſſementdu .Pape n'était pas .ſa plus a
2.06 LA VIE DE S. BERNARD.
L'an rande affaire: Il vouloit avant toutes choſes s'en
1133. aire couronner Empereur. Une. irruption vio_
lente 8c paſſàgere dans la Ville luy paroiſloit
ſuffiſante pour ſon- deſſein, 8c le reſte ne luy te
noir pas ?tant au cœur.- Cependant comme ſaint
Bernard avoit eû ſoin dés le commencement de
j ?exaltation du Pape,de faire entrer le Roy d'An
gleterre dans ſon party; avant que de rien entre
prendre ,— on le chargea d'écrire à ce_ Prince pour le
tier d'envoyer du ſecours au Pontiſe; mais il ne
r ſe trouva pas beaucoup en état de l'aider. Avant
(_~ que d'entrer dans Rome , le Pape 6c le Roy des
Romains -dëputerent vers Anac et pour luy per
ſuader &aſſembler un Conſeil de gens habiles 8c
vertueux , qui pûſſent ,par la lumiere du ſaint
- Eſprit , luy inſpirer de mettre fin àſon erreur 6c à
la deſtruction de tant d'hommes. On ne ſçait pas
quels ſont ces gens ſages qu'on luy conſizilloit de
conſulter. Peut—être c'étoit ſai-nt Bernard 6c ſaint
' Norbert , dont l'un avoit acpompagné Lothaire ,
, 8c l'autre étoit venu -rejoindre le Pape en Italie.
Qioiquïl en 'ſoit ,-on ne ſit rien du tout ſur l'eſ
prit du ſchiſmatique, qui ne voulutécouter nul
les raiſons, ny avoir aucune entreveuë avec Lo_
chaire. Ainſi ce Prince plus animé de confiance
par la juſtice de ſa cauſe , que paf le nombre de
ſes ſoldats, 'fit entrer de 'force les Allemans dans
1a Ville. Ils amenerent le Pape dans le Palais 6c
delà dans l'Egliſe de Latran: (car Anaclet étoit
maitre de_ celle de ſaint Pierres 8c le Roy Lothaiñ'
LIVRE TROiSIEME; e07
re” y fut couronné Empereur par le Pontife. Les L) P;
peuples de Génes 8c de Piſe animez par les inviñ n33_
tations de ſaint Bernard , vinrent avec une flotte
au port d’Oſtie. Anaclet avoit alors peu de trou..
pes -, mais ilſe raſſuroit ſur la force des lieux
qu'il occupoit, 8e ſans declarer s'il Vouloir conti.
nuer la guerre ou la finir , il rendit inutiles tous
les efforts de cette flore 6c toutes les tentatives
de Lothaire, ſe contentant de les empêcher d'a
procher de ſes quartiers par les fortes machia
nes qu'il fit mettre en mouvement pour les
en éloigner. Le nouvel Empereur ne crut pas de
voir demeurer plus long—tem s-à Rome. Son ab
ſence mit Anaclet plus. en eureté 6c le rendit
encore plus fier,de ſorte Innocent ſut contraint
de ſortir de Rome une conde foisôe de venir
ſe refiigier ?i Piſe. ‘
XVII.
Pendant le ſejour que fit Ie Pape en cette Vif- Voyage de s.
le , il envoya ſaint Bernard en Allemagne pour :elſe-agp crc-oû
y reconcilier le Prince Conrad avec Lothaire ,ſilreeonëllxé
8C negocier leur accommodement. Ce endant c°"""'"°
l'Empereur. _
Roger autrefois Duc de Sicile, dont il etoit de'
venu Roy par uſurpatiomôc par le titre ſeulement
que luy en avoit donné l'Antipape qu'il avoit
reconnu pour Pontife legitime , ayant apris le
départ de l'Abbe Bernard, crut devoir profiter
de cette occaſion pour ébranler la conſtance des
Peuples de Piſe. Il entra par ſes envoyez en ne
_gotiation avec eux, 6c dans ſes Lettres leur ſit de
grandes promeſſes , silsabandonnoient Innocent
~zo8 ~~LîAct ViE Dis 'SFBEÎÏNîA RD;
pour reconnoître Anaclet , 8c de grandes mena:
L A N ces, s'ils demeuroient toûjours fidelles au pre
1133. Yrnier. Il. leur expoſoit ſes ſentimens avec toute la
hauteur ô: toute la vivacité d'un Prince qui veut
;être
.de ſesſiobé~1~ z mais ,ces
menaces nypeuples ne ſurent ;le
de ſes .promeſſes touchez
Saint ny
les
.avoit inſtruits à demeurer fermes , 8c ils étoient
;ſincerement attachez au Pape Innocent. Saint
ſi …Bernard aprit en chemin les intrigues deÎRoger
.Be la fidélité de ceux de Piſe; llzCſl-lſ les en de
zñvoir ſeliciter par une Lettre, où il donne de grands
.. éloges a leur perſeverance. Vôtre Ville., leur
—- dit-il,, apris la place de Rome;-entre toutes
ñ» les autres , elle .eſt choiſie. pour. être le trônedu
M Siege Apoſtoliqueztoutes les nations fidelles ſont
—- -jalouſes de ſon bonheurireconnoíſſez ce grand
»- privilege , &conſervez le dépoſt qui vous eſt
@confié
Le Saint ,dans ſon voyage fit ?i ſon ordinaire
beaucoup de. conquêtes à jeſus-Chriſt par ſes pré
dications en-.differens endroits de l'Allemagne ,
8c remplit -les vuides que diverſes fondations
avoient faites dan-s Clairvaux. Outre ceux qu'il
engagea dans ſon Abaye, une des plus celebres
converſions qu'il ſit, fut celle de la Ducheſſedc
-Lorraine , plus illuſtre par l'éclat de ſa .naiſſance
,que par la conduite de ſa vie. Elle ſutdansla ſui_
_te fidelle aux inſtructions de ſaint Bernard, elle ſe
conſacra tout à fait à la peniñtence 8c mourut
dans les ſentimens d’,ur1_e,ame veritablemenpzéä_
.IMC
.——— .
I

'LIVRE TROISIÈME. 4.09”


'nie a Dieu, elle étoit ſoeur de Lothaire 8c s'apel .L'an
-loit Alcide.
- Le voyage de Bernard eut tout le ſuccez qu'on me"
en pouvoit attendre. Il ſit ſaccommodement de \
l'Empereur avec Conrad,8_c fut de cette ſorte preſ
qu'en même temps choiſi pour être l'arbitre 8c ²"‘-’î"ſiï""'
vla lumiere des plus importantes affaires de l'Em
pire 8c de l'Egliſe. Lors qu'il revenoit en Ita
lie pour rendre compte au Pape de ſa négotia..
tion d'Allemagne ô: ſe trouver au Concile que
ce Pontife avoit convoqué pour cette année
dans la ville de Piſe, il rencontra des Dépu..
tez des Milanois qui l'envoyoient ſuplier de ve
nir les voir pour conferer des moyens de les ré.
concilier avec le Pape 6c avec l'Empereur. Dans
'le temps que ce Prince avoit eſté choiſi pour
ſucceſſeur d'Henry quand il_mourut ,Conrad ne
veu du deffunt, 8c qui par les droits du ſang ſe
croyoit plus legitimement appellé a l'Empire,
avoit fait ſes proteſtations , comme nous avons
dit, contre l'élection de Lothaire,& paſſant en
ſuire en Italie y avoit eſté reconnu Roy par les
Milanois 8c ſacré par Anſelme leur Archevêque.
Lattachement qu'ils conſerverent pour ce Prin
ce leur avoit toûjours fait rejetter Lothaire, &les
avoit auſſi ſeparez d'Innocent , qui tenoit-à cet
Empereur par pluſieurs raiſons 8c par pluſieurs .,
ſervices comme ſon predeceſſeur I-Ionorius.”
Dés que ces deux Princes fiirent reconciliez
enſemble par l'entremiſe de Bernard, les Mila
' Dd
2.10 LA VIE DE S. BERNAëRDï
nois ne ſe crurent plus obligezà la même ſidelï-Ï.
l té pour Conrad. D'ailleurs comme ils vouloient…
ſe réünir à l'Egliſe , 8c renoncer au party d'Ana—…
clet , ils eſperoient du Saint qu'il les -feroitren-..ñ
tret dans l'amitié du Pape 8c de l'Empereur. .
Ce fut la , le principal mot-if de la députation zz_
mais une raiſon .particuliere-y entroit-encore. La.;
réputationz du Saint en avoit déja .converti plu—.
ſieuts,_qui charmez de. ce que 'la renommée puñ
blioit par tout de ſes .vertus , _avoient mépriſe'. les
delices du ſiecle 8c ſentoient une vive impatience
de le voir, pour être confirmezzdans leurs ſemi
mens par ſes exhortat-ions &flpar ſes exemples.
Les Députez firent tous leurs e orts pour l'om me..
ner avec eux , 6c il n'eût~ pas manqué de les ſuid
v-te , s'il n'eût eſtéretenu par la prochaine ouver-ñ_
ture du Concile -,, dont ſans la permiſſion dut
Pape, il n'oſoit- pas s'abſenter.. Cependant il crut.:
devoir ménager une ſi belle- occaſion de gagner.
un grand nombre d'ames à Dieu 8c de remettre
des peuples ſi celebres ſous l'obéiſſance du vray
Pontife. ll leur écrivit donc par ces Députez: trois-
Lettres,l'une au Clergé , l'autre aux, Citoyens
8c la ttoiſiéme ace nombre de perſonnes qui -
commençoient a marcher ſi rapidement dans les .
voyes de la juſtice. Il fait leur éloge a »tous dans t
ces Lettres , d'une maniere adroite 8c ingenieuſe, ,,
Iflt 13,. il aplaudit àla ferveur des Néophites , il vante
U*- aux Citoyens la gloire de leur Ville dont ils étoient
?"5- extrémement jaloux, 53E felicite le Clerge' que de
'LIſiVRE TROISIÈME. ur
ſi beaux commencemens ſoient leurouvrage.
Cependant il ſe rendit 'à Piſe. On ne peut re L'a -N 3
v preſenter aſſez vivement quelle 'ſut pour luy la W3*
-veneration des Peres de ceConcile, 8c ſi l'Abbé XV…
Saint Bernard
--de Bonneval qui s'y trouva préſent , ne le rapor- Ê "ozſcdffl
toit, on aurait peine à le croire. Chacun le reſ. DÏſÎÏ" ſi
.pectoit , -dit cetHiſtorien ’, les Prêtres ſaiſoient gzſſſcälÿîïîÿg”
une .eſpece de gardeà la porte de ſon logis , non dcſaimscrz
par ñoſtentation., 'mais pour que ſſſaffluence du ſim"
?peuple n'en ïempêchât point l'entrée à ceux qui
venaient 'pour luy parler. C'étoit un concours
;perpétuel de gens qui entroient 8c qui ſortoient
-de -chez luy. Cet homme admirable étoit in
'ſenſible a toutes ces diſtinctions éclatantes ,quoi
<qu'il ſemblaſt moins occupé du ſoin de ſoulager
le Pape dans les affaires de l'Egliſe , que revêtu
de la plenitude ,de ſa puiſſance. - d
Le ſchiſmatique ſur encore condamné .dans ce
Concile .avec ſes ſauteurs 6c ſes adhérans, 8c ce
ſut le-troiſiéme ,ſans compter celuy de Troyes ,
où tout ſe ſit par l'es conſeils de Bernard. Le Pape
älaſin du Concilé congédia ceux qui Yavoient
compoſé. Lorſque les Evêques 6c les Abbez de
France , qui s'y étoient trouvez , s'en revenoient ,
-ils .furent attaquez par les ſoldats de Conrad ,
»qui ravageoient toute l'Italie ſous prétexte de l'al
Îliance que ce Prince avoit ſait avec les Milanois
-contre Lothaire. Ces troupes n'avoient pour paye
que la liberté de voler 8c de piller impunément;
en ſorte que les grands chemins étoient remplis
D d ij
zxz LA VÎFHDE S; BEKNARÜ;
L'Art
de ces ſcélerats. Ils traiterent cruellement tous;
IIJJÛ.
ces Peres du Concile de Piſe , qui repaſſoient en:
France, ils en bleſſerent pluſieurs ,_ en. mirent'
d'autres en priſon , 8c leur cnleverentatous leurs
habits 6c_ leurs équipages.,
Pierre de Cluny qui étoit du nombre ,ôc qui:
ne fut pas épargneſſſe plaint de cet attentat dans;
une Lettre au Pape Innocent-. Cela--confirma S.
Bernarddans lazréſolution qu'il avoit priſe de ſe:
cendre au- plutôt à Milan. ll y ſut de lañpart du Pape:
qui le ſit accompagner par lesEvêques d'Albane 6c:
de Piſe, tous deux Cardinaux des plus illuſtres; 6c à.
la
fſiroypriere du Saint
Evêque le Pontiſe
de Chartres joignit à eux
, grandami Geoſ..
de, l'Abbé,
Bernard 8c alors revêtu. de la dignité de Legatz
Emprëſſemcnt.
des Mllanois
en Franca… Il ſaut laiſſer décrire äFAbbé de Bon
pour ſaint a neval, de quelle maniere-les. Milanois reçeurent;
Isxnard.
le Saint; tel autre_ recit qu'on en pût faire , ſeroit:
ï_ trop au deſſous d-e la verité. Aprés,_ diùil, que les.:
d- deux Cardinaux,l'Evêque de Chartresôc l'Abbé;
n. Bernardj,_eurent paſſé l'Apennin , les Milanoisi
ï ayant aprisque cet Abbé qu'ils _brûloient d'en-.
- vie de voir,aprochoit de leurs Etats, ils-allerenl:
- tous au devant de luy juſqu'à ſept milles de leur
d» Capitale; la nobleſſeôc lepeuplqles unsſi pied ,_
- les autres à cheval ,les moins conſidérables 6c.
a». les plus auvres., tous-abandonncrent leurs mai
- ſons 8c. ortirent de cette grande Ville ,comme
dune armée en -bon ordre. Lorsvquïls eurent trou*
avé S…Be_rn_ard_,ils_le, receurent avec des, reſpects;
LIVRE'. TROISIEME. zr;
'qu'on ne ſçaurñoit-exprimenlls furent tranſportez - L' A- Nñ
de joye de levoir &de l'entendre ztous s'empreſ— « I133;
ſerent de. tomber äſcs pieds,.& quelque reſiſtance -
qu'il ſit, il ne put ny. parſes raiſons , ny par ſes -=
défenſes les retenir 8c les écarter. Aprés les pre- -—
miers emportemens de ,leur zele , ils le laiſſerent ..u
avancer.
ſuivoient,Les uns ſſiaiſbient
8c tous le recedoient,
retentit les autres
l’airñde le
leurs --

cris..H ſut long-temps ſans pouvoir ſe dégager-e


de cette ſoule prodigieuſe qui Fenvironnoit, -~
enfin ils le laiſſerent. entrer- dans le Palais ma- -
gnifique qu'on luy avoit preparé- , ſans avoir -ñ-ñ
preſque fait. attention aux deux Cardinaux- 8c e
au Legat quiſaccompagnóient.; u
D'abord-il négotia l'affaire qui Famenoit z il
ne trouva, ny de, la fierté dans les Grands , ny de"
lîindocilité… dans le peuple; tous reſpecterent ſon-î
autorité 6c. ſeſoumirent. à ſes raiſons. On ceſſa- de
reconnoítre Conrad pour Roy des-Romains &'
Anaclet. poui-Pontiſez on ſe ſoumitïau Pape ln-ñ
nocent ô: à l'Empereur Lothaire, de d'un conſenteñ
mentunanime Ort-leur jura une fidelité inviolabled,
Le Saint ſit en .ſaveur des Milanois pluſieurs*
régle-mens quele Pape conſirnſia-z il' remit Anſel-
me ſur le Siege Epiſcopal, qu'il rétablit en ñmêmct
temps en Archevêchéſhc luy. fit dans la fuite con—
feter le Pallium , 6c… il procura- la délivrance de:
pluſieurs habitans qui dans la guerre contre les —;
_r
peuples de Piſe avoientſon
ſi Lïmpjteſſionqueiît eſtémeriteſiir.
Faits priſonniers.
les-Mileag
"aiZ "ITA VI E ſiD~ E S. BERNARD.
L' A N nois à ce premier voyage fiit ſi vive ô: ſi proſOn-I
i135. de, qu'ils voulurent l'avoir pour leur Archevê
que , 8c sopiniâtrerent de telle ſorte a luy vou
loir donner cette dignité , ,quue s'il n'eût eû l'habi
íz-leté de ſe cacher 8c de s'en ir,ils luy euſſent fait
:toutes ſortes de violence pour l'y contraindre. Ce
qui eſt de plus étonnant , c'eſtñqu'ils=vouloient
"luy faire prendre cette place , dans un' temps oû
'leur Evêque Anſelme vivoit encore. Le Papeà la
verité l'avoir .depoſé pour avo.ir excité les peuples
a prendre lp parti &Anaclet; maisil s'étoit auſſi
rangeqdu cote dInnocen/qayec ,eux , 8c les avoit
.meme le remier ramene a.l obeiſſance.
.Les 'Miſanois déſeſperant de vaincre ſaint Bet;
.nard ,luy demanderent avec inſtance , par inſpi;
ration de leur Evêque Anſelme, de leur envoyer
une colonie de ſes Religieux , pour fonder dans
leur Ville un Mqnaſtere au lieu quele Saint choi
ſiroit. ll. avoit a Milan beaucou de erſonnes
zdiſpoſéezä le remplir. Ceux que l'ai répiſtation du
;Saint avoit convertis avant qu'il arrivaſt,:& ceux
..qu'il avoit convertis luy-même depuis ſon ſejour,
\compoſoient un grand nombre. de fidelles prêts
a S y retirer , comme -onle î-Volt dans ſa Lettre
TIM* !Ss
écrite à l'Evêque de .Pavie.
Qiand ſaint Bernard eut commencé à faire
dans Milan pluſieursmiracles , le zéle des peu;
ples senflâma tout autrement qu'il ne l'avoir en
core été. Ils ne pouvoient ſe raſſaſier de le voir 6c_
4"- "WY .de l'entendre. Les uns voloientà tous les lieux oû
LIVRE TROIS.] EME. 2.15
ils devoir aſſer , les_ autres attendoient qu'il L- A N.
ſortit; l'O cier abandonnoit ſon employ , l'arti 1133p
ſan ſon ouvrage , toute la Ville n'étoit occupée
qu'a le chercher , ils sempreſſoient en ſoule pour_
avoir ſa _benediction ,,85 .chaque perſonne qui le…
touchoit ſe croyoit ſauvée. .
Aprés que le Saint -eut achevé ſa négociation
6c reconciliélesMilanois
s'empêcher avec ledePa' e e détourner
en revenant aPiſeſſ, ,il ne pût ñ

. pour paſſer a Pavie 8c a Crémone,"oi'i tous les


peuples en r eneral ë ſouhaitoient- : ardemment i
de le voir. IX fit dans ces ï deux Villes plu-v
ſieurs miracles ;maisau milieu de couts ſes aſ-ñ
faires , le ſouvenir. de ſes -chers enfſians de Clair;
vaux luys étoit ^ toûjours préſent , 8c il leur ï
écrivit durant ſon ſejour en Italie une Lettre , où —
ſa tendreſſe paternelle eſt .vivement .exprimée :
Jugez.; leur "dit-ll ë,, par .ñ vous — mêmes _de ce -—-
que je_ ſouffre; ſixmonfflabſence vous fait de ---
la peine ,doutez vous qu'elle ne m'en faſſe enñ --~
core plus? *La perte n'eſt pas la même, 6c n'eſt —- —
pas égale a ſupſporter. Vous n'êtes privez que de -=-~
moy ſeul,& je uis ſeul privéde vous tousJe dois —
reſſentir autant d’inquietudes differentesque —- a
vous êtes de perſonnes. Ainſi 'l'abſence .de chañï e- —
cun de vous m'affli e, 8c je: tremble' pourtousÎ-ï -
vos dangers. Ce dou le tourmeſint name-quittera; *- -
point , juſqu": ce - que je me réüniſſe ä, ce' qui ï ~
me tient ſi ſort au cœur. Sans-doute vousreſſen- '- =.
tez pour. moydles mêmes maux, mais encore 2-
2T6' EA VIE DË S. BERNARD;
ELX-i N - une fois , je ſuis ſeul â ſentir les miens. Vous
M35_ a n'avez done qu'une _ſeule raiſon de vous affliger,
-- 8c vous m en fourniſſez une multitude a moy
ñ- ſeul. Outre ce que je ſouffre par la neceſſite' de
-- vivre encore long—temps loin de vous, ſans qui
- la gloire de regner me ſeroit une miſerable ſer
» vitude. De plus je me vois contraint de m'occu
- per a des affaires qui m'enlevent le repos que
-- j'aime,/& qui peut-être ne conviennent gueres
-ñ a mon etat.
Mfffäes Durant ñſon ſejour en Italie ſaint .Etienne de'
'Illflífläc Ge- Cîteaux mourut. L'année &auparavant il s'était
neta e CL . .
-teaux, ' demis du gouvernement de ſa Congregation en-Ï
:tre les mains de Rainaud Religieux de Clairvaux,
;pour qui ſaint Bernard avoit beaucoup de ten-z
dreſſe 8c d'eſtime. A la «ſin du Chapitre General,
aprés qu'on .y eut reglé toutes choſes dans le
temps que .les Abbez étoient prêts de reprendre
tous le chemin de leurs Monaſteres , 8c lors u'ils
y penſoient .le moins , Etienne leur declaraſii ré;
ſolution : il .leur dit que ſi pendant qu'il étoit
_plein de force 8c de vigueur, il eût voulu ſe dé
charger du fardeau ſous lequel il gemiſſoit , on
"l'eût pris pour un ſerviteur lâche 8c timide , que
maintenant qu'il étoit accablé dïnfirmitez 6c
d'années, c'étoit plutôt ſuccomber ſous le poids
que le dépoſer , qu'on voyoit bien qu'il ſuivoit
.les regles de la prudence; qu'autant qu'il avoit pû,
ſes foibles épaules avoient ſoutenu cette charge,
6c qu'il n'avoir épargné ny ſoins ny travaux juſqu'à
tant

—,-_—4_____ .— __í._
LIVRE TROISIEME. 217
tant que cette nouvelle(plante que Dieu luy avoit L' A N
- confiée, eût pris de pro ondes tacines;qu'il voyoit .n53,
avec joye que n'ayant eû d'abordä conduire que
le ſeul Monaſtere de Cîteaux , il étoit multi lié en
un cent d'autres; qu'il s'était apliqué à ſolide
ment établir, 6c plutôt par les exemples que par les
ñécrits , les loix (qu'il avoit jugé par experience
leur devoir imp er, que plu ieurs en les obſer.
vant étoient allez avant lu-y dans le Ciel, &r qu'il
.en laiſſoit un grand nombre à qui le ſoin de la
conduite pouvoir être commis , que les forces
luy manquoient plutôt que~le-cœur,qu'ils voyoient
’ bien ſes yeux .ſe couvrir de nuages , 6C que plus
'les dons exterieurs Fabandonnoient , p'lus il ſe
ſentoit porté à penſer aux biens inviſibles , 8c qu'il
les conjuroit enfin de le laiſſer prendre ſoin dc
*Lay-même ,puis qu'il n'en pouvoir plu-S prendre
des autres. ‘
Sa voix affoiblie par l'âge &ſes frequens ſoupirs
avoient donné une nouvelle él ſſes
uence
cours , qui fit fondre en “larmes freresâſon
, 8c diſ
de
clarer leur douleur par leurs cris. Cependant ils
n'oſerent s'oppoſer au deſſein de leur Abbé , i
qui toûjours ils avoient obéï.
ñ Ce ſaint homme aprés avoir 'paſſé-quelques
mois dans le repos de la contemplation des biens
à venir 8c dans les deíirs de la vie celeſte, mou
rut entre les bras de .tous ceux qui s'étoient ren;
dus äCîteaux, pour voir encore une fois un Pete
ſi tendrement aimé. Dans les derniers moment ""4- 1l*:
Ee
-M8 LA VIEDE S. BERNARD.
ï-—-———..._,_
de ſagonie , quel ues Freres dirent entre eux
L'art
1155.
qu'un homme co lé de merites comme celuy..
la , devoit bien tranquillement aller devant Dieu.
Il entendit ces paroles, &t ramaſſant le peu de ſor
» ces qui luy reſioientJe vous aſſure , mes Fre
- res, leur dit-il , que je vas paraître devant Dieu
>- avec autant de frayeur que ſi jamais je n'avais ~
-ñ rien ſaitde bien z cars'il m'eſt arrivé d'en faire, .
a 8c d'en être aux autres une occaſion par le ſe
-o cours de. la grace , ſapprehende beaucoup de
ñ- n'avoir pas conſervé cette grace auſſi humble
~ ment , auſſi ſidellement que j'aurais- dû z ô: ce
>- ſut dans ce .ſentiment qu'il finit ſa vie. .
S. Etienne étoit auſtere dans ſes mœurs, exact
pour l'accompliſſement des devoirs, 8c donnant .
moinsala douceur qu'au zele, uoique Guillaume
de Malmesbury nous le défini e complaiſant dans
l'entretien, toûjoursriant .ôctoûjours animé d'une
joye ſainte. _ ' _
Comme cette mort arriva durant l'abſence de
ſaint Bernard, il neſut' 'pas mis à la place d'Etien
ne , apparemment par cette raiſon , ou peut- être
que Godefroy Prieur de z Clairvaux , empêcha
cette perte pour ſes Religieux , qui d'ailleurs
avoient pris leurs meſures auprés du Pape pour
conſerver toûjours leur Abbé.
Cependant Roger Duc de Sicile ravageoit '
toute l'Italie en ennemydeclaré de-ſEgliſe 6: des
Princes qui la protégeoient. Aprés avoir fait oſ
ſrir aux Genois des préſens pour les corrompre-T,
LIVRE TROISIEME… m,
reduit ſous ſa domination par violence Capouë
8c Bénevent, 8c démoli Averſe, il eſſaya d’ébran L’ A N
1135.
ler la fidelite' des Milanois. Saint Bernard qui le
ſeeut en écrivit à ces peuples une Lettre , où il tâ
che de les raffermir , 8c les faire reſſouvenir de?
toutes les graces qu'ils avoient nouvellement re
ceuës du Pape. ll fait dans cette Lette une adrni
table deſcription de l'autorité du ſiege de Rome ,
8c luy donne une rétenduë _montre aſſez com
bien il en reconnoiflbit la puiſſance.
. Innocent allarme' des irruption: du Prince de
Sicile ,envoya un Ambaſſade à l'Empereur L0-
thaire , pour l'inviter à venir défendre ſes Etats
8c ceux de l'Egliſe , pour encourager les peuples
ô; ſoutenir leur ſidelite' chancellante , pour punir
les rebelles 8c reprendrece que Fuſurpateur avoit
déja pris. Le Pape ne chargea point ſaint Bernard
de cette députation , ſoit parce qu'il avoit de la
répugnanceà voir la guerre s'allumer contre des
Chrétiens tout deſobéiſlans qu’ils fuſſent z ſoit ue
le deſir de voir ſes Religieux , dont il étoit abfiznt
depuis ou
vaux; long-tem
qu'en nS,luy ſit hâter
il fût ſon retour
reſerve' à Clair-
de Dſiieu pour
une negotiation plus importante , qui étoit
la converſion de Guillaume Duc &Aquitainell
ne laifla pas neanrnoins d'écrire à Flîmpereur
pour lîanimer à la défenſe de la Religion 8è des
Etats de l'Empire. Une fauſſe relation du peu de î²’ſi"‘ W'
peril où ſe trouvoit_ l'Italie avoit trompé Lothaire
6c luy faiſoit retarder le ſecours que le Pape luy
E e ij
2.2.0 LA VIE DE.S. BERNARD.
L* A N demandoit contre leurscommuns ennemis. Saint:
n33_ Bernardluy reproche ſonretardement avec cette
liberté d'eſprit qui l'anime” , 6c luy conſeille
d'envoyer inceſſamment ſes_ troupes 8c de ſe met-
tre même 'aleur tête.
- Ce n'eſt point à moy , luy dit-il, a vous exhor
. ter au combat , cependant (GC je le declare harñ
. diment), il eſt du devoir' d-'unñ défenſeur de l'E-
'- liſe de s'oppoſer à la fiureur des ennemis', qui?
ſa veulent ravagerzdeſt-à Ceſar à reprendre ſa»
» propre couronne d'entre les mains de Fuſurpa
...teur Sicilicn.. Car de même que c'eſt deſcendre
:äçîjäiîgfíî -ñ de la race des Iuifl , que d'outrager Jeſus-Chriſt'
siecd-rmn' »juſqu'à s'emparer de la chaire de Pierre ,_ de
"'"'~ -mêmezoſer dans la Sicile ſe faire roclamer
-ñ Roy ,c'eſt ſe declarer ennemi de Ceſdr.
RŸOÏÎJAŒ_ L'amour qu'avoir Bernard' pour ſes Religieux.
**nud î le brûloit du deſir de les revoir , 6c l'envie qu'ils
Claituux.
en 'avoient n'était pas moins ardente. Le Pape.»
ayant conſenti qu'il leS-allaſt rejoindre, il' ar..
tit d'Italie pour reprendre la route de Cſ'air- -t
vaux.
Lors qu'il' paſſait' par Florenceavec aſſezde pré—
cipitation , il y ſut arrêté. par le Clergé 6c par les :
Citoyen-s de PlaiſancéCes peuples avoient ſui-vi.
leur Evêque pour voir 8c pour entendre le ſaint
Abbé 8c le conjurer inſtamment dc venir avec
eux paſſer quelques jours dans leur Villez mais..
comme_ ſon ſejour n'y pût pas êtrelong ny capa
ble. de les raſſaſier , ils luy-demanderont avecar-e
LIVRE TR OISIE'ME. í.'2.’l‘
ſſdeur quelques-uns de ſes Religieux , ils luy offri
rent de leur bâtir un Monaſtere dans un endroit
qu'il trouva convenable 6c luy marquerent les
biens qu'ils y vouloient attacher. ll y conſentie'
&leur envoya quelques- uns de ſes diſciples quand'
il fut de retour. Voic de quelle maniere l'Abbé' L. 1.. cb. fs;
Arnaud. décrit qu'il ortit d'Italie. Lors, dit-il , -~
?œil eut paſſé les Alpes, les paſteurs qui condui- ec
-pagne deſcendoient
oientleurs du haut
troupeaux-ze des-rochers
les habitans dela , eam-
pour ~'n- i

le trouver ſur ſon paſſage-De ſi Ioin- qu'ils-le >


voyoient , ils pouſſoient des cris éclatans pour ï'
luy demander a benediction-,ôd ſe retirant enſuite -'
dans le creux des montagnes dont les- cavernes ~
étoient leurs demeures, ils ſe réjoüiſſoient innoñ «
cemment enſemble,ſe felicitoient de l'avoir vû u'
6e ſe ſentoient penetrez de joye qu'il eût étendu e . AmaIdùi-ä

ſa rnain ſur eux. pour les benir. On voitñ dans la «


ſimplicité du culte de ces» peuples ruſtiques- une ~=
ſincérité naturelle, quirendoit un hommagepur ï~
8c non ſuſpect ä-lſia vertu de ſaint Bernard.- Lors ï
qu ,.ilfut arrive
. 1_ a
\ Be ſançon
_ on le, conduiſit
- ſoa,
lemnellement juſqu'à Langres 5- ſes- Religieux vir-r.
rent prés de cette Ville au devantde uy ,ils ſe'
jetterent a ſes- pieds d'où il les releva-bien-vîte ;z
ils
le conduiſirerrt
Yembraſſerent',
dansluy
Clairvaux,
parlerenttour
avec' mille
a tour'
tranſl'
ports de joye , maisëavec modeſtie &c ſans agi
tations tumultueuſes. Ileſt vray que l'a ſatisfaction
étoit. ſibien peinte. ſur leur viſagcl,qu'ils ne Lew?
ſiſiŸ
ll
l
22.2." LA VI E DE S. BERNARD.
voient la diſſimuler , mais ils demeuroient dans
LAN
1135.
de juſtes bornes, ôc leur contenance mortifiée ſer
voit à les armer contre toutes lesſaillies capables
de bleſſer_ la gravité., Religieuſe.
- Rien ne ſe reſſentoit dans le ſaint Abbé des
ñ négociations éclatantes dont il avoit eſté l'arbitre,
8c il ne faut pas i_c_y ſe repreſenter un homme qui
devenu miniſtre .de tout ce qu’il y adïmportant
dans l'Egliſe 6c dans tous les Royaumes , regarde
avec un ſouris indifférent_ les pieux exercices du:
cloître 6c_ ſe re oſe ſur des ſubalternes du ſoin de
de les ſaireob erver pour ne plus s'occuper qu'a*
entretenir des relations illuſtres avec des_ Ponti
fes 8c des Princes.
Excard. Mag Saint Bernard a ſon entrée à Clairvaux fut d'a.
bord ſelon ſa coutume dans une Chapelle où il
fit de longues 8c ſerventes prieres, 8c ſe rendit en
ſuite au Chapitre , pour y parler à tous les Reli.
gieux &- pour les entendre ſur tout ce qu'ils vou
droient luy dire. Leivoyage l'avoir tellement fa
tigué qu'il ne put leur faire un long diſcours , &c
leur dit ſeulement-ces paroles toutes conſolantes:
Dieu ſoitbenide m'avoir rendu mes tres-chers —
freres , 8c de. leur avoir rendu leuropere , tout in- e
digne qu’il eſt d'en porter le nom. Pendant cette —
abſence de- trois années , mes chers enſans , ne"
croyez pas que j'aye eſté ſi loin de ,vous qu'il —
vous l'a paru. ſay vû atrois differentes ſois vô. a
tre union ſincere , 8c je me! ſuis. trouvé con- ï»
\
ſolé par vôtre perſeverance ,dans les Regles de —

...L
- î LIV RE TROISIEME. zz;
l'Ordre que vous avez embraſſé. ~ .. L* A N
Pendant la longue abſence du ſaint Abbé , le n55_
Demon ne remporta nulle victoire dans Clair- 4…. 3…,,
-vaux , il ne rallentit rien de la ferveur des Reli
gieux, 8c cette Maiſon du Seigneur fondée ſur
la pierre ne fut ébranlée par aucun endroit. Per
ſonne n'a_voit reſervé juſqu'àſourdement
ſon arrivée entrete-
le recit _
de ſes diflſſerens; les haines
nuës n'éclatere—nt point en ſa préſence, les jeunes
ne ſe plaignirent point de la dureté des anciens ,
ny les anciens de_ la lâcheté :des jeunes; chacun
fut trouvé dans une diſpoſition ſainte 8c dans une
intelligence parfaite les uns avec les autres: en
ſorte, dit l'Auteur des Annales, que ſi l'on en re
rranche les exercices de la penitence , _rien ne
reſſembloit mieux au ſejour celeſte que cette ha.
bitation tranquille. ~ p
Saint Bernard goûta le repos que luy oſſroit Mar-riq
.une ſi belle demeure. Il y fut nean_moins quel
.que fois interrompu -, chargé qu'il étoit de la ſol
licitude' de toutes les_ Egliſes , cela ne pouvoit
_être autrement. ll aprit que les Miniſtres de l'Em
ereur tourmentoient' les peuples de Piſe , dans
ſe temps qu'ils réſiſtoient de leur mieux aux ef—
forts du Duc de Sicile. Il en écrivit à Lothaire une
Lettre où il luy parle aſſez hardiment 6c luy fait Erin 140- i
un bel éloge de ces peuples.
l

;E24 LA VIE DE s. BERNARD:


'L' A N.
ñ-uzr- .z LETTRE
'
DE SAINT B ERNARD
À I'Empereur Lotlaairt.

... 'E m'étonne 8c 'je ne puis concevoir par quels


»S artifices 8c par quels conſeils on a“pû ſur
.- prendre vôtre «vigilance 8c «vôtre ſage e, pour
d» que des hommes qui meriteroient douílplement
rïï vos loüanges 8c vos bonnes graces, pa ent au
l- .prés de vous pour meriter tout _le contraire. Je
..- parle des peuples de 'Piſe ,qu-i les premiers 8c
l D l ,
:ïï es ſeuls ont encore 'leve letendart contre lu—
-ï ſurpateur de lEmpirezQie l'indignation Roya.
.- le autoit bien plus de raiſon de s animer contre
,- ceux qui dans toutes les occaſions oſent outra
4- ger une nation vaillante , qui vqus eſtdévoüéc ,
-ïï ut tout dans un temps ou apres avoir raſſem
. p . -
_. ble ſes troupes, ellesétoient allées attaquer lc
,. titan pour venger ſinjure de ieur Souverain 8c
,. pour deffendre .la couronne 8c les provinces de
... Empire !Car ne puis-je pas aſſez à propos apli_
ſ ' ;Rogu
»- quer ä cettel ville lee qu autrefois on diſoit de
.- Davi -Ogue
-. -peup e entre tous
_ les autres a paru
L plus fidellep que celuy de Piſe , 'qui' n avance,
.ïï qui ne revient 8c qui ne marche qu aux ordres
p du Roy? Ne ſont ils pas .ceux qui depuis peu
... mettant en fuite l'unique _ôc ;le puiſſant ennemi
a du Royaume ,luy ont fait lever le ſie e de Na.
-ñ ples 2 8c ce qu'il y a de ~ plus difficile a croire ,
ï ,n eſt-ce ,pas a leur courage qu on doit en même
temps
l
r______……_

. 'L‘1 VRE TR OISIÊM E. a ~ 12,25


;temps la priſe d'Amalſi , de Ravelle, de Scala , * ZI*

L A n'
~ód'Atrano, Villes tres—riches 6c bien ſortiſiées, 8c * 11,55
juſqu'alors …imprenables .à tous ceux .qui les
avoient attaquées. Qïily auroit eu de conve— -
.nance, d'équité, deraiſon 8c de .juſtice- que du- -
"ſant
-d'un le,peuple
cours ſideſidelle
.ces actions éclatantes,le
.fût demeure' païsà -- ſ
toûjours
-l'abry de toutes ſortes-d'ennemis , ſoit a cauſe -=
»de .la .preſence du Pape ., que ces peuples con- -
.ſervoient depuis long-temps chez eux , ôc-con- »
ſervent encore avec honneur pendant ſon -
-exil, ſoit à cauſe du ſervice qu'ils venoient de œ
Tendre à l'Empereur, .ôc pour .qui de plus ils
étoient encore exilez. Mais il en eſt arrivé tout «
.autrement , ceux qui avoient .offenſé l'Empeñ c
.reur ont trouvé grſiace devant luyſhcceux qui -ñ
>l'avoient.ſervi.ſe ſont attirez ſa colere. g -
Peutzêtre ne —ſcav…iez-vous pas cesñ-particulari- «
tez? maintenant donc .que la choſe vous eſt -
connue, ileſt de vôtre.devoir,8c même de vô- - '
-tre avantage 8c de vôtre honneur , de changer -
de diſcours &d'eſprit ,afin que .des hommes-
qui .ne devoient recevoir que .des .récompenſes <
ôc des graces,ſoient traitez de vous comme ils-
le meritent. O .que cespeuples de Piſe ont me- -
rité de choſes 8c qu'ils .en ,peuvent meriter en- ï
corei c'eſt aſſez dire a un Prince éclairé. . -

Les occupations de nôtre Saint ſe multiplie


;rent de jour _enïjour depuis qu'il ſut rentré dans -
rf
2.2.6 L A vrE DE S; B²ERN'A"R D: ,
d
L. A N Clairvaux. Alberon Archevêque de Treves ayant;
n35.. apris ſon retour. quitta ſon Diocèſe pour. le venir
viſiter, 6c pour ?entretenir de quelques affaires.
quilavoitdans ſon Archevêche' 8c luy demander
le ſecours .de ſes conſeils. Il avoit.pour Suffiagans
de jeunes gens qualifiez , plus attachezà recevoir
les revenus-de leurs Diocéſes ,que fidelles à. en»
remplir les devoirs; 6c le Clerge' ſubalterne, à l’e——
:temple des -Evêques, donnoit au Meu-opolitainz .
beaucoup de peine à contenir dans. la. régula
MCC..
Saint Bernard eſperanttoutî du' zele du Pape
pour les interets de. l'Egliſe, crut qu'il ſuffirait-cde
luy envoyer l'Archidiacre de Toul 8E d'accompa
gner d'une ſimple Lettre ,le recit qu'il luy feroit
e cette affaire. Il l'écrivit au nom-de l'Archevê-ñ
?ne ,_qui faiſait au Saint. Pere des complimensa
ur la perte de Benevent 6c de Capouë.- '
Alberon attendit à. Clairvaux le retour de l'Ar
chidiacre , mais le Pape n'entre; pas dans ſes rai
ſons auffi favorablement qu'on-avoit eſpere. Une;
ſeconde Lettre ſut écrite en ſon nom par. le mê
me Saint ,mais d'un flzile plus vif quoique reſ e..
ctueux 6c ſoumis. .Enfin Bernard s'anima de Em:
zele ordinaire, 8c même indigne' de voir ſiniquiññ

nomtriompher de une
au .Pontifſſe ſi juſtice
Lettre, écrivit en ſon de
où la liberte' propre:
on:
caractere 8c la tendreſſe de ſon" cœur ſe Voyeur:
également. Nous nenraporterons que le com»
mcncement qui ne peut manquer de plaire..
1,1V RE T ROI SI EM E; 2L7 ...__,
?Si je parle hardimengdeſt que j'aime ſince. - L'a 'N'
vrément. L'amour n'eſt point ſincere quand ill lI

prend tant de précautions pour agir , ou du *ï Epic. i4 7,

moins ſa ſincerité devient ſuſpecte. L'Archevê— *


que de Tréves n'eſt pasſeul Zi ſe plaindre zbeau- -ñ
coup' d'autres ſe plaignent avec luy , ſur tout *T
«ceux qui nous ſom le plus véritablement area. -ñ
chez parmi nous 8c parmi tous ceux qui gou.. *
vement fidellement les peuples. Le langage -ñ
ordinaire , c'eſt que la juſtice déperit. dans l'E- ñ-ñ
~gliſe,
-ôc queque ſonlapouvoir
route 'n'eſt
puiſſance plusdaucun
Epiſcopale uſage,.
sïaviſilir, de- -
puis que les Evêques ne äarment pour -~
*venger d'abord les injures du Seigneur;
Il? n'eſt rmis à pas un , _pas même: dans .
.ſon Diocèſe": de punir tout ce qui s'y'fait—con- ..
:tre les ÎOPK. C'eſt' a vous-Br à 'la Cour de Rome-
gubn- imputer tous ces malheunsë Vous détrui. i»
' e z- , diſent-ils,, tout ce qu'ils ſont de bien , ñôc &-
vous rétabliſſez ce qu'ils ont eûraiſon. de déñ -ñ
truire.dans
tieux Toutle ce qu'il6è"y dans
peuple a: de lſſe
iceſileracs: az de? ſedi; --ñ
Clergépuzdegens

chaſſe: de leu-rs Monaſtſieresz ont recours-Zi vous, ñ


Be à leur -retour ils ſe vantent fièrement d'avoir «i»
en vous rencontre? des défenſeurs, au' lieu —qu’-i.ls v- ~
auroient dû n'y trouver que des vengeursde d
leurs crimes. ~ _ ſi ' -
L'épé’e-de ſſPhinées avoit eſté-"promptament 8c -
juſtement tirée , pour punir lîinceſhieux com- -
merce de Drogon 6c de Nfilet; mais l? bou-ï
~ F ,ij
22.8- eLA.ñV'I'E DE S. BERNRRD?
ct ...cher de la protection Apoſtolique S'y étant Opl

.—.. poſézlbn-nÎa lancé que


ont eſte' repouſiſſez. des trais
(Yelle honteinutiles,& tous.,,,
pour-FEgliſe
- - &combien de ſujets. de rire a-ñ donné 8e donne
-encore cette affaire à» ſes- ennemís-ñ auffi- bien
.. qu'à: ceux dont -le credit nousñ a fait Peur 6c.
.. nous. a-peuc. être engagez-ä nous .écarter dc !ax
»droite voycë-Nos amis ſont dans la confuſion,,
…on inſulte à tous les vrays fidelles., les .Evêques
»ſont par tout cxpoſez aux .mépris &aux oppro
-ñ-bres ;mais comment peut. on mépríſer l'équité:
-ñ de leurs jugcmens., ſans donner» à vôtre auæoriñ
--tébeaueoup dÏatteinte-e car-ne ſont-ils pas v_e—.
-ñritablemcnt, jaloux de vôtre gloire , ne travail-,
--lent-ils pas de bonne ſoy Pour vôtre repos' 5c
-ñpour vôtre exaltation Z Ie crains bien que. ce#
--ne ſoit pas efficacemcnnPourquoy- díminuez- ñ
--vous ,vos ..forces 2-- ourquoy ñ contribuez-vous 51.-.
--vous affoiblir? juFqu’à-qua…nd—repouflerez-vous ñ
a .des .traits -fidellement- lancez ~ pourñvousëmême_ , ,
..ôc-rabatrezëvous .une puiſſance. qpi ñne. 'ëéleve ó
--que Pour; conſerver là »vôtre 2&0. ,
Cette Lettre réveille. le Pontiſe ôë luy fit pren-d ñ
dre des. meſures pour remedier aux maux' dcó
?Archevêché -de - Trèves z ou plutôt à l'état. des…
Diocéſits. ſuffragans. de cette-- Metropole…
ñ Le ſaint Abbé ne laiiſſoit rien—…c’chaper‘ à. ſon.:
zele. Il y avoitalors à -Tours- un Archevêque 2-'
nommé Hrldebert —, .qui preſque ſeul refuſoit ..dep
xpcpnnoîtrc Innocent pour Pape1egítime',ç5c>s’é..:,_

c t … …rj
DTV RE' T R O I~S I E' M EL" 2.29"
toitlaiſſéprévenir parluy
IctelſſmeSaint Bernard Gérard Evêque
écrivit d’Engouñ u”,
ſur ceñſujetune
Lettre qui le changea tout-a-fſiaitôc en fit un de ſes. ſiſ
\

meilleurs amis. Ce Prelat étoitilluſtreparla beau-—


té de ſon eſpritôc par ſes talens , 6c. ſes Lettres
font juger de ſonmerite. La ſollicitude de Bernard:
pour les interêts de l'Egliſe ne lîempêchoitpointñ'
de goûterle repos de. on deſert.; il veilloit ſur-z
tous les biens de ſon Abbaye ,ſans rien oublieri
de ce qui pon-voity contribuer, 8c lesprincipaux
Religieux. du Monaſtei-e qui en partageoient avec:
luy les_ ſoins ſobligeoient quelquefois d'inrerrom— -
pre ſon. apliçation auxveritez céleſtes pour en…
trer avec eux dans le détail 6c dans laconnoiſlanñ
ce des affaires...
~ Cellequiparoiſſoit alors la' lusimportante,,
étoit le deſſein de changerla. ſituation du bâti-
ment-,qui-;n-'Ïétoit ny commode ny capable de"
contenir le grand. nombre de perſonnes qui ſe:
rendaient .continuellement a .Clairvauxz Les Cela —
liiles, l'Egliſe,_le Chapitre 8c les autres lieux -d'ob——— ' *l
ſervances pouvoienta- peine ſuffire. pour-les 'N01. .
vices 6c quelques Anciens. qui . lesñ accompa-ñ
noient 6c qui-préſidoient 5,. la régularité, 6c lesi
Ëandationsñnouvelles,.qu'on ſaiſoit tous les jours*
. ne les-mettoient pas encore aſſez> au large.; car'
le Saint- ne ſortoit quaſtjamais. qu’il nïamenaſt:
avec luy une multitude de perſonnesqueſes pre.;
dications avoientrconvrerties..
Qnrepreſenta .ces inconveniens. à ſaint ;Becsñ—²""‘~"‘-?°‘~ïî
zzd LA VIEÏDE S. BERNARD.
IL' A N
nard. Aprés que cesReligieux luy eurent expo.
1135.
-ſé les mcommoditez du lieu qu'ils occupoient ,
ils luy dirent qu'ils avoient plus has remarqué
une étendue de terrain où les bois , les prairies,
8c les eaux leurs fourniroient plus de commodi_
tez pour tous les biens de leur Monaſtere. Vous
voyez, leur répondit ſaint Bernard , qu'avec bien
des dépenſes 6c bien des travaux, nous avons heu
reuſement achevé des habitations ſolidement bâ
.ties,qu'il nous en a coûté beaucou pour conduire
de l'eau dans tous les endroits pu lics de la mai.
ſon. Si nous détruiſons tous .ces ouvrages , les
gens du monde pourront mal juger de nôtre con
duite 6c nous accuſer d'inconſtance 6c de legere
té, ou diront que nos richeſſes abondantes , ( ce
quineſt pas vray néanmoins ).nous jet-tent dans
des dépenſes inſenſées.
"Vous ſçavez .qu'il n'eſt pas en nôtre' pouvoir
d'avoir autant d'argent qu'il nous en audroit
..pour ce deſſein. Je me ſerviray donc de la com—
.paraiſon Evangelique , 8c vous' diray qu'avant
ue de bâtir une tour, il en faut ſuppu-ter l'es
^ rais, autrement on dira de nous quand nousau
rons fait les: …commencemensz Ces imprudens ont
.commencé- un édifice &ils n'ont pû Fach-ever.
Mais la foy. de ſes Religieux Femporta ſur ſes
-remontrances, Ilsne- douterent oint que Dieu
-ne les ſecourût, &crurent- quïnfiſilliblement ce
luy quiprendroit
bitans leur envoyoit
ſoinñ un-ſigrand nombre
de lſſeur- préparer desd'ha
de
E IVRE TR O' I~ S~ IFMÎE. 2.3,.
meures. Saint Bernard raviñde leur voir tant de L' A N.
confiance ſe rendit à tout ce qu'ils voulurent ,r n35,
6c n'étoit nullement jaloux en ces petites occa
ſions de ſe prévaloir de ſon autorité,.pour chagri_
ner ſes Religieux par une fermeté mal entenduë..
Dieu récompenſa la grandeur de leur ſoy; les m, ,mm
Princes ’, les Seigneurs , les-Evêques, les négoti-ans,
les publicains , tous à l'envi- donnoient de quoy
contribuer au nouvel édifice z. les. Religieux_
travailloient comme des ouvriers, 6c les ouvriers
avec autant d'affection que s'ils euſſent eſté les»
Religieux- même :-L'on n'épargna ny les travaux-z
any l'art, juſqu'à ce que le bâtiment fût toutñä-ſaitzr
achevé. Les uns ,dit l'Hiſtorien,;coupoient les-
bois ,, les autres tailloient les ierres ,. ceuxñc
élevoient les murs ,_ ceux-là cileuſoientñ la terrier
pour donner paſſage à l'eau 6e l'élever juſqu'aux
plus hauts lieux- du Monaſtere , en un mot l'on-É.
ne peut-dire avec uelle diligence fiit bâtie une.
maiſon>ſi vaſte 6c l ſpacieuſe.
De tous les Princes- qui conttibuérent à cet‘
édifice , pas un ne le ſit" avec tant de magniſicen
ce 6e de profuſion , que Thibaud Comte de
Champagne. Cétoitaprps le Roy lle plus puäſſant'
Prince du Ro aume; i aimoit es' ens 'une'
éminente YEUX!, 8c l'amitié qu'il avai? euë' pour"
ſaint Norbert pendant ſa-vie , fut à la mort 'de Ze:
grand Archevêque toute conſacrée a ſaintBer;
nard. Il ſuivoit en toutes choſes ſes conſeils, le*
:eſpect qu'il avoit. pour. luy ,Je rendit: affection-ù
…lof…
q; ;LA VIE DE s. BERNFſſARD;
îL' A N né_pour toutes les Maiſons de l'Ordre de Cîteaux,
8c. il leur donna de ſi grands biens , que ſes enne
.N35.
.mis luy reprochoient que les Moines 8c leurs
.Abbez étoient les ſoldats &Lies Capitaines dont
' ,il ſe ſervoit - pour. ſe défendre contre ceux quil'at_
ztaquoient. Les anciens Auteurs en parle-nt tom—
-me d'un Prince illuſtre par ſa valeur 8c par les
;ñliberalitez que luy inſpira ſon zele ,pour la reli
gion _BC _pour l'Egliſe; '
Ceñ ſutence_ temps qíſie Pierre le ñVenerable;
,à ſon retour d'un voyagedEſpagne, fit voirà
,ſaint Bernard une traduction de l’Alcoran de
Mahomet qu'il avoit fait ſaire en latin durant ſon
,ſejour en ce _païs , par un homme-tresdverſé dans
\les langues Arabe que 8c Latine. -Quelques-.uns
,ont cru qu'il eut -la curioſité d'avoir cette tradu
,ction pour; conſiderer avec pitié comme par amu
.ſement les -ext-ravagances de .ce faux Prophéte,
,fx qu'il voulut partager ce divertiſſement avec ſon
.ami z Mais ce ſut pour en montrer ſerieuſement
des abſurditez, comme il l'a fait dans un crainte'
particulier. ‘ —
_ Tandis que le nouveau ‘Monaſtere de Clair."
-vaux s'achevoit ,la Guyenne devenoit expoſée à
-de nouveaux ravages. Le Duc ſe d-eclaroit l'en
.nemy des :Catholiques 8c perſecutoit pluſieurs
Evêques. Le faux Legat Gérard d'Engouleſme
mettoit a leur place des ſchiſmatiques, qui ju
.roient fidelité a Pierre de Leon 6c ſoutenoient la
~kgajcíonuſurpée du Prélat ambitieux, qui com
LIVRE TROISIEME… 2.3;
IJAN
me l'ancien ſerpent, dit un Auteur , ſiffloit aux u
oreilles du Comte Guillaume. A ' j… 33j,,
Ce Viellard indocile S etoit vu longdemps Le
gat du Siege A poſtolique 8c ne pouvoir ſe redui
re au gouvernement e ſon ſeul Diocèſe. Aprés
avoir eſté le Maître 6c le Docteur de toute l'A
quitaine 8c dominé ſur les Archevêchez d'Auch,
de Tours , de Bordeaux 6c ſur tous les pa~1~s con—
tenus depuis les montagnes des Pirenées juſqu'à
la Loire,il eût rougi de ſe renfermer dans les ſeules
fonctions de ſon Evêche'. Il étoit accoutumé a
piller les Provinces , 8c ſous pretexte de juſtice à
tirer de l'argent de toutes les affaires quLſurve..
noient z de ſorte qu'il avoit amaſſé de groſſes
ſommes dont il s'étoit fait un tréſor qu'il adoroit
6c qui luy ſervoit d'Idole depuis ſon apoſtaſie.
Pour avoir moins de peine à corrompre le Duc
Guillaume , 11 luy ſit part de ſes richeſſes , 6c ce
fiit par ce moyen quece Miniſtre infidelle entra
dans ſon cœur.
Guillaume
8c ferme dans,Evêque de Poitiers
la défenſe zele'de
dſie l'unité Catholique
l'Egliſe ,
fut des premiers bannis de ſon ſiege par Gérard,
pour avoir refuſé d'entrer dans le parti d'Ana
clet. Le Comte avoit des raiſons particulieres qui
luy ſaiſoient haïr cet homme 6c qui lenpagerent
à donner volontiers les mains aux per ecutions
u'on luy ſuſcita. Cette haine étoit aparemment
ondée ſur le même ſujet qui luy avoit ' ſait en
voyer en exil [Evêque precedent, lequel aprés
' 234 LA VIE DE S. BERNARD.
L' A N avoir â pluſieurs repriſes averti librement ſe'
1,35_ - Comte Guillaume de ſes déſordres , ſans qu'il le~
Guill. Mali-f- voulût écouter, s'éroit reſolu à lancer contreluy
"'7' l'excOm munication... _ ^
Le Prince qui le ſceut vint ſur le champ com*
me un furieux dans l'Egliſe, prend le Prélat par'
les cheveux, 8c l'épée nuë à la mai-n , Ie vais te
tuer, luy dit-il, ſi tu ne me donnes toutà l'heure
Yabſolution. Pierre , c’étoit le nom de l'Evê—
que , feignit d'avoir peur , 8c le pria de luy laiſſer
Ie temps 8e la liberté_de parler. Dés que le Comte
l'eût lâché , ilacheva d'un air ferme la ceremo
nie ,_ 8c profera les paroles-delexcommunicacion..
Aprés que ce ſaint Evêque ſe fut aquité de ſonë
devoir , plein de zele pour le rnartyre,_il préſenta:
ſa têteâ Guillaume en luy diſant: Frapez main
tenant. Le Prince parut s'adoucir 8c tourna la:
choſe en raillerie. Qielque haine que je te por
te , luy. dit-il, tu es indigne de ma colere , 6c je"
n'ay garde de d'ouvrir le: Ciel de mes propres.
mains.
Peu_ d.e ,tem-ps aprés. ä... la- ſollicitation d'une'
femmeavec qui-- le_ Comte avoit, un' commerce:
que l'inceſte rendoit encore plus ſcandaleux , il
avoit envoyé Pierre en; ex-il ,ou ce Prélat au bout:
de quelque temps avoit ſaintement fini ſes jours,,
8c dont la mort fut ſuivie de pluſieurs miracles..
Sans doute que ſon- ſucceſſeur Guillaume. fut.
banni pour les mêmes raiſons. a
Le_ Prince 8c.. le faux .Legat crurent* que pour:
LIVRE TROISIÈME. . 235
rendre leur parti plus ſort,il fſialloit ſans differer L* A N
nommer un autre Evêque à Poitiers. lls jetterent -
les yeux ſur un homme plein d'ambition ,~ queſi ſa 115F”

naiſſance élevoit aux yeux du monde , mais que


ſon inſidelite' dégradoit beaucoup aux yeux des
vrays Catholiques. lls alleguerent pour ſon
merite
\qui ſa nobleſſe,
furent ébloüiS de8ccequelques
fſſaux titregens du Clerge'
, conſentirent
afanes,
ſon élection, &luy impoſerent leurs mains pro
qui répandirent moins Fonction que l’a— “"”"ſi²‘
bomination lur ſa tête.
en Saint
écrivitBernard
d'abordinformé de tous cesGeoffroy
pour y remedierà malheurs
deſſ
LorOuX Docteur d'une grande reputation, qui fiit
depuis Archevêque de Bordeaux &r qui demeu- _ m:
roit alors aſſez prés de Poitiers. Enſuite il écrivit "’=
au Comte même, mais de quelque ſeu que ces
Lettres fuſſent animées, elles n’eurent aucun ſuc
cez , 6c la conquête de ce Prince étoit reſervée 5.
la préſence même du ſaint Abbé.
L’Evêque de Chartres Legat du Pape en Fran- xxl"
cc cut ordre de ſa Sainteté de travailler à faire ſi- vasmiiillïï-ï
B ard

nir les maux qui deſoloient l'Aquitaine. Comme ÏÎÎCËſſI-iuiiii-Ïz:


il vit que les Lettres étoient des remedes ineffi- d^‘l““‘"'°²
caces , il s'en affligeoit vivement 6c reſolut de
ſuſpendre
cours danstoutc autre' affaire
ces Provinces pour porter
où l'Egliſe le peſſ
étoit en ſe

ril. Mais ce grand Prélat, à quiſon humilité don


noit ſi peu de confiance en ſes forces, 6c qui en
avoit tant en ſaint Bernard ,vint à Clairvaux, où
G g 11
;za LA ViE DE s. BERNARD:
L-A N 1l conjura tendrement le Saint de luy aider à met-e
————~>~—— .

n35_ tre fin a tous ces deſordresqBernard y. conſentir


d'autant plus volontiers qu en chemin il aurore
l'occaſion d'établir une colonie de ſes Religieux.
dans un endroit où la Comteſſe de Bretagne .l'a
voit invité de le faire en ce tempsdä-. LÎEvêque'
de Chartres aprouva la fondation qu:il méditoit
de faire auprés de Nantes ,..8c_ voulut même. l'y
accompagner. g k ,
Le départ de ces deux grands hommes- fut
bien-tôt public. La renommée les devançoit dans
tous les lieux oû ils devoient paſſer , ô: donnoit
de Feſperance à tous les peuples 8c de la- frayeur
aux demons. Dans tout le voyage à peine y eut-z
il~un endroit oû Bernard ne fit as de miracles z
il' n'y en eut pas. du moins un ſgul où il ne con
VCrtÎt quelqu'un. Ils arriverent à Nantes ,firent
,c'et auiovr- l'établiſſement du-nouveau Monaſtere , 8c parti;
FÏÎË-'yiſſilz Bu- re~nt pour l'Aquitaine aprés avoir ſalué la Com
"l" teſſe de Bretagne. Il paroît par deux ou-trois Let
tres que nous avons de ſaint Bernard ä cette
Princeſſe , nommé Ermengarde , qu'elle avoit
une entiere confiance enñluy. Nous en rapporte
rons ſeulement une , pour faire juger de la li
berté d'eſprit_qui regnoit dans ce Saint ,Sc com
ment il ſçavoit aſſortir tant dauſterité dans ſes*
mœurs avec cant d'agrément dans ſonſtile..
LIVRE TROISIÈME 2.37
L'a r3
LETTRE DE SAINT BERNARD Hz,,
à Ermengardc autrefóis Camtcffi de Bretagne,,

A paix dont j’aprens que joüit vôtre cœur *


L fait les delices du mien. Pour me 'remplir -—
de joye n'a fallu-que m'annoncer la vôtre, 8c ’
ee que' ſçay de vôtre ferveur , m'en'- donne -
beaucoup à moy-même. Cette joye que vous ï
avez n'a rien de la chañirôc du* ſang. Pour -mener -
la vie pauvre , humble 8c obſcure. où vous vous n
êtes reduite,vous avez- renoncé à la grandeur, - ct
\ \ a \
a la nobleſſe , a-l abondance , a toutes les conſo- -
larions d'un frere 8c d'un filsôca toutes les dou- -
ceurs de la patrie..Tant— derourage &tant de -
victoires ne peuvent être que l'ouvrage du ſaint
Eſprix. Depuis longztemps' la crainte du Sei; ï-'ñ
neurñ vous avoit fait concevoir de bons deſ- ~'
eins ,mais enfin vous avez enfanté l'eſprit' de ï
ſalut, 8c la» charité n'a pas manquéde bannir ~
entierement la» crainte. O qu'il me ſeroit' bien *
plus doux de vous entretenir' de ces choſes que ï
de vous lesécrirexEn verité' je me fâche contre *
mes occu 'ations qui nëempêchent', ce me *
ſemble , trop ſouvent de vous voir. Si quelque'- ï
fois- je me trouve en libertéde le faire ', j'en” ſai- ï*
ſisñ- au moment les-occaſions. Elles ſont rares , il '
eſt vtay,.mais-'leur rareté, l'avoue , me les ï'
fi- ïÉÎſ-r_ñ_-pÆ1_—
tend encore plus cheres: car aprés tout il. vaut"
encore mieux vous voir detemps en temps, que 'ïr
23S 'LA VIE DES. BERNARD.
.. de ne vous voir jamais. Teſpere me rendre bien
'L' A N
u”. .- tôt aupres de vous ,oc déja )e reſſens p^ar avan
» ce cette )oye , donc je me _prepare a gouter tou
.ñ- te la douceur.

Qiand le Legat …ôc Ie Saint entrerent dans l’A_


--quitaine , Gérard avoit épuiſé tous ſes tréſors .,
qui luy avoient rendu le Comte Guillaume favo_
-rable -, mais devenu moins riche, il n'en devint
pas meilleur., il ſut ſeulement moins hardi 8c ſe
_tenoit a l'écart.
un Auteur Du conſentement
,il poſiſſedoit du Prince,‘
en même temps l'Archedit

Manríg. vêché de Bordeaux 8c l'Evêché &Engoulême;


neanmoíns dés qu'il ne fut plus en état de four;
‘ nir de l'argent aux Seigneurs , comme il avoit
ſait ,la verité chaque jour leur parut plus évi
dente , ô: ils commencerent à craindre d'être re
gardez comme les fauteurs de ſa perfidie : voilà
ourquoy ce Prélat n’oſoit plus paroître au de
l-lors. Cependant quelques Seigneurs puiſſans qui
parlaient librement au Prince luy annoncerent
l'arrivée dclÏEvêque de Chartres ô: de l’Abbeſi de
Clairvaux qui ſouhaitaient ardemment de traiter
avec luy de la paix de [Égliſe 8c des moyens de
?faire finir les maux qui déſoloient la Province.
'On luy perſuade. de ne point éviter de confe..
~rer avec ces deux grands hommes , 8c qu’il pou_
voit arriver que ce qui luy paroiſſoit alors ſi diſ
-ficile a regler' ne le ſeroit peut-être plus _tant
aprés qu'il. les autoit entretenus;
Îſi
5 î .LIVRE TROISIEME. 237'
l On ſe rendit donc de part 8c dŸautreä Parte- -L- A N
l Hay; l'on y expoſa ſur tout au Comte l'état de 1159p
lZEgliſe dont on fſiavoriſoit opiniâtrément la diviñ
- ſion dans l'Aquitaine , ſeule Province au delà
des Alpes que les nuages. de la diſcorde avoient..
obſizurcie. x '
Le Comte ſur émeu, 6c parut goûter les avis
de. &int Bernard. Il répondit. qu'il n'auroit pasv- ‘
grandpeine äconſentirñ de ſe ſoumettre au Pape»
Iïnnocengmais que nulles raiſons ne luy perſua
deroient jamais de rendre leursrSieges aux Evê
ques qu'il avoit dépoſez ,parce ?œil S'en trou
voit outrage' 6c qu'il avoit. fait erment- de ne:
ſe reconcilieiï jamais avec eux»
Ce Prince croyoit beaucoup faire de ſe ranger'
ſous l'obéiſſance du Souverain -Pontiſe 8c d’aban—_
donner Anacletquî-l reeonnoiſſoit depuis cinq;
ans ;mais-Bernard trouvait qu’il ne faiſait: rien ,..
tant qu'il ne faiſait pas tout. Il négotia donc avec.
luy d'abord par médiation , enſuite par luy-mê-ſi
mc-,jl em loya les menaces &lespromeſſes , ill
Iüy repre enta les ſuplices 6c les biens de l'éterni
ce' , il le preffa parles _raiſonnemens de FEU-itu
re ,.il ſeignit quelquefois d'entrer dans les raiſons-
du Comte 8c d'en être vaincmfaifſſant uſage de.
cet artifice aſſez propre âgagncr les- Princes, 8c'.
conduiſait tout avec tan-t de prudence que Guil;
laume croyoit plutôt agir par luy-même que par'
une
ſoit. impreffion etrangere
Ixsaint cres- , mais (oibleſſeſi
affligéœlcla rien ne réuffiíl
deſesñ

rrn
*c

2,40 L A VIE 'DE S. BERNARD.


L' A N
raiſons eut recours à l'aſſiſtance divine , qui ,le
1135. fortiſia beaucoup,plus.
Un _jour aprés .une longue conferenceavec le
Prince ,, Bernard entra ..dans l'Egliſe pour y cele
brer les ſaints MyſteresCeux à .qui rien n'en in
terdiſoit la participation y entrerent , &le-Comte
demeura dehors. .Il eſt ſucpëenant qu'unihomme
auſſi puiſſant que les plus grands Rois, :Sc dont
Forguëil 8c la erre' ſurpaſſoient tout ce qu'on en
peut dire , ait fait voir au milieu de .ſon opiniâñ
trete' tant dobéïſſance; qu'il ait eu la ſoumiffion
de_demeurer aux portes de l'Egliſe ,oû ſon ex
communication le retenoit, 8c qu'il n'osât y en
.trer tandis que ſaint Bernard celebroit le Sacri
fice. ſ ‘
,Aprés la conſecration vleSaint donna la paix
aux Fidelles , 6c Ïagiſſantíplus comme un hom
me , il met le Corps de Je us-Chriſt fiir la pate'
ne, le porte ave.c luy,, 8c le viſage tout en ſeu,
les yeux étincelans,, avec un air non plus ſou_
mis , mais menaçant , marche d'un pas ferme ,
ſort de l'Egliſe 6c vient adreſſer au Comte ces eſ
-d fſſrayantes paroles.: Vous avez mépriſe' mes prie_
- res, toutecette multitude de Fidelles qui ſom;
d- aſſemble: icy vous ont ſuplié, &c vous vous êtes
.- moqué d'eux- ôc de moy; voicy maintenant le
d- Fils de la Vierge qui vient à vous, celuy au nom
a duquel on flechit le genou dans le Ciel, ſur la
>- terre , 8c dans les enfers z voicy vôtre Juge, vô
@- fre ame un jour doit tomber entre ſes mains 5
1 797W”
'L1 VRE T_ROISIE’ME. n;
'voyons ſi vous le mépriſerez ct comme vous avez <--e L'1135.
fait ſes ſervite.urs. A N

Tous les affiſtans verſoient des larmes, 8c atñ a


-.tendoient avec frayeur le ſuccés de ce grand éve
nement. Le Duc qui avoit vû marcher Bernard
avec cette contenance intrepide, dés qu'il fut
.prés de luy, fut frapé d'une peur qui le ſaiſit ,
-tous ſes membres tremblerent 6c ſe roidirent, &c
-il ſe jetta comme un forcené ſur le carreau. Les
miniſtres du Saint le releverent, 6c il retomba ſur
le viſage auſſitôt ſans proferer une parole ny re
garder perſonne. L'écume luy ſortoit de la bou
che, il ouſſa .de violens ſoupirs 8e demeura com
me un homme attaqué d'épilepſie.
Le Saint s'étant api-oché de luy le pouſſa du
pied , 8c luy ordonna'de~ ſe lever, 'ôc d'écouter
debout la ſentence du Dieu terrible. L'Evêque -=.
de Poitiers , luy (lit-il, que vous avez banni -=
de ſon .Siege eſt icy préſent , reconciliez-vous «
avec luy , embraſſez-vous 6c jurez enſemble une -
éternelle paixz recbnduiſez-le Biſon Siege Epiſ. -
copal, 8c pour .ſatisfaire à Dieu , aprés l'avoir -e
outragé, rendezñluy l'honneur que vous luy ~
devez , 8e rapellez à l'unité de l'Egliſe tout ce «
qu'il y a de peqples ſchiſmatiques 8c diviſez e
dans vos Etats; oumettez-vous au Pape Inno- -
cent 8T obé'i'ſſez à ce grand Pontife éleu de -
-Dieu comme toute l'Egliſe luy obé'i't. A ces pa- -
roles le Comte vaincu par l'autorité du ſaint Eſ
prit 6c parla préſence des ſaints Myſteres , ſans
’ - Hh

r_
2.—42. LA_VIE DE S..BERNA~.RD~;
L'a N oſer ny ſans pouvoir répondre,ialla au devant'.
n55., de l’Evêque dépoſe' , Yembraſſa , &c de la même
main dont il l'avoir ſait deſcendre de ſon ſiege ,,
l’y rétablit enſuite à laveuë de toute la Ville que;
ce_ ſpectacle remplir de joye. ._
ſés Aprés avoir dans
leſſ ſchiſme apaiſe. les Province
cette troubles- qu'avoir cau
,,& reconci
lié. le Duc 6c ſes adhérans à l'Egliſe, le Legat 8c_
l'Abbe' partirent l'un pour Chartres, l'autre... pour
Clairvauic. Qielque remarquable qu'eût eſte' le…
changement du Duc Guillaume ,_ ſes .réſolu-tions,
sÏébi-anlerenct désque ſaint Bernard sé-loigna,,
8c peu_ àipeu il. redevint le même. _Ilï écouta de_
nouveau lesconſeils de Gérard , qui travail.
loic toûjours a, corrompre_ les ſentimensde- ce_
Prince… ll: n'oſa plus à la verité. s'attaquer aux-..z
Evê. ues, mais il_ perſecuta. leszEccleſtaſtiques
les cïaſſahonteuſtrment-dePoitiëE-rs.. ſi 8:..
Saint Bernard le ſceut lors-qu'il étoit encore em
chemin, a: enzécrivit une Lettre à… ,Guillaume où .z
il luy—. parle avec fermeté; Gérard perſeveroit coû;
jours-dans ſes .crimes,_maís le Lourde la colere.
1x8. divine arriva; cet' indigne Evêque mourut ſans…
Sacremens ,Be ſes neveux-qu'il avoit eſilevez- aux-ë…
dignitezEccleſiaPtiqucs le trouverent étendu mort.:
dans ſon lit , 6c le firent < enterrer-dans -unc - Egliſe
d'où Geoffroy de_ Chartres le ("it-ôter 8c jetter:
ailleurs. Ses neveux- fiirent enſuite chaſſez-.de cet-u
te Egliſe”, &tout ce qu'il avoit de parens bannis -,
Hors du Royaume pour aller dans. les Pals;
'LTV R E ſiT R O IS I E"M E. 2.43

étrangers rendre témoignage à la vengeance du L' A N


Seigneur. .Bernard ſe rendit à ſon Monaſieije oû 1135.
pendant 6cquelque temps
ſolitude commença ſonil ouvrage
goûta leſurſiles
reposCanti
de la

. q ues.
Bernard Religieux de la. Chartreuſe .de Portes
~ XX”
— 1- s 1l ü
le preſſa ſort de compoſer cet Ouvrage ,, &s il l enñ roz-'ÃÎÔÎËÃË'
treprit de luy-même , du moins les inſtances de Ãſiuſſei" Cm"
cet ami le confirmerent dans ſon deſſein. Le grand
nombre d'affaires dont il .fiit accablé l'empêche
—rent de l’achever, quoique pendant 'les dix-huit 4
années de
mencé, vie qui luy
il prêchaſt reſterent aprés
preſquetousctles l'avoir
jours com
ſes Reli
gieux quand les occupations de dehors le luy
permettaient. -Il prononça ces diſcours de vive
~voix comme on le remarque par le Sermon 4D.
…où-il dit , Ma finblcffi- que 'vous connozſſtz, m'empêche
depaſſer outre. MafiDiÉ/cfle , dit- il dans le Sermon 44-.
M'avertir d'en demeurer-Id. ll ſe préparoit ala verité
par la medication &par la priere fpour com oſer
ces ſortes de diſcours; mais il les aiſoit .que que
fois de la plenîtude de ſon eſprits: ſans écrire,
car il a dit pluſieurs choſes qu'ils luy venoient ſur
le cham p,comme dans le Sermon 36. où 'il reprend
..ainſi ceux qui dormoient : Je croyois pouvoir-
:achever dans un ſeul Sermontout ce que j'avois s
promis touchant les deux ſortes d'ignorances , 8c —
.je l'aurois ſait ſi cela n'eût ſemblé trop long a -
ceux qui s'ennuyent ,car j'en vois qui bâillent 8c —
d'autres qui dorment,, 8c ilne ſaut pas s'en éton- *
Hh
_l_,…—

n.; LA VIE DE S; BERNARD.


. ner, les derniers veilles.ont eſté ſi longues que'
L' A N .. ç'eſt eſt aſſez pour exñcuſerlleur aſſoupiſſement..
113)'.
i» Il dit dans le Sermon- 9. I me vient une autre
.. explication que je nÎavois pas preparégmais que
>- je ne p-aſſeray pas.. ñ _
Tout-ce qu'il-a répandu dans ſes autres Ouvra
ges de plus propre à former les mœurs , à r'ani—
mer la pieté 8c a donner horreur du vice, eſt
renfermé dans celuy—cy par excellencezonen-voit
.ſortir tous les m-yſteres de la- vie ſpirituelle de deſ
ſous les figures 8c les allégories dont il les enve
lope d'une maniere nonñ ſeulement ſublime ,.
mais utile 8c agreable. Car telle eſt.,.dit ce ſaint
De di-unſír.
term. 6.
a Abbé, lïétonnante 8c la déplorable condition
>- de l'homme, que quelque vivacité d'eſprit qu'il
*- ait pour penetrer les choſes ſenſibles ,ila neanz
.. moins beſoin de figures 8c de ſimilitudes pou;
. pouvoit par les objets extérieurs» parvenir a uel—.
- quelconnoiſſance des choſes inviſibles. ô: piti
- tuel es. . '
X XV. A l'occaſion
ues dont nousdevenons
ſes» explications'
deſſparler,ſurnous
les Canti
dirons
Réflexions ſul'
les divers Set- q
monsdu Saint.
quelque choſede ſes- autres-Sermons. .Ce qu'il y- a
dbrdinairede-moins travaillé dans les Ouvrages
Mabíä- Pouf.
ſi” le: Ser des Peres, ce ſont leurS-Sermons 8c leurs Homé..
un”.
lies ;iln'en eſt pas de même de ceux de ſaint
Bernard. Ils. ſont admirables par la vivacité du
ſtile, parla Varieté des ſentimensñ, par la. ſubli
mité des penſées 8c par autant de tendreſſe 8c
dÎonction qu'il y en_ a dans ſes autres Ouvrages.,
_,._,.—_— ——,í———— ññ-ññ - z
I”

LIVRE TROISIEME. 24;


Lors qu'on examine la raiſon; de cette exactitu LÎ A N*
de ôc de cette beauté, on. peut Fattribuer non 11.35,
ſeulement a la. grandeur 6c à la facilité de ſon gé.
nie pour tout expliquerôc pour toucher aiſément
les cœurs , mais encore au caractere de ceux qui
lîentendoienr..
Lorſque les-anciens Peres faiſaient leurs Ser-ñ
_mons ,.c’étoit pour inſtruire les peuples des Myñ
[Peres dela Foy. 8c leur aprendre les regles »de la.
pieté,.enſorte. qu'ils devoient prendre :uni ſtile
plus. commun- 8c des manieres plus populaires..
Mais ſaint Bernard prêchoit les ſiens a des homñ
mes éclairer dans les' choſes ſpirituelles 8c dans
les Ecritures,
lſie monde par6d.leur-naiſſance
quiavoient. autrefois brillé
8c par leur dansil
rang;
falloir donc ajuſter le' diſcours à leur ſcience 8c a.
,leurs lumiereszdelà vient-Feſtime que tant d’homë
mes illuſtres-ont euë non ſeulement pour les Ser
mons de ſaint Bernard ſur les Cantiques, leſ-.
äuels il a compoſez avec plus de ſoi-nâc qui ſont
ns. doute les plus beaux-,mais- encore pour ſes
Serm ons .des Saints 6c ſur di-fferens ſujets.:
_ Lipſe. dans ſa Lettre 49.-. met' les-Sermons de
_ſaint Bernard-au, deſſus des autres-Peres; Parmi'.
les La—tins , disëil, Bernard-ne manque jamais-de ï
nſanimer (par ſon feu 8c par ſa vivacité dans ſes' ~~
Sermons, oitpour toucherouponr inſtru'. e, 8c ~=
par la delicateſſe des penſées dont il 'aſſaiſonne -
fi ſouvent 6c ſi heureuſement-ſes diſcours.; -r
On luz aauſſi. donné la. préférence ſur. les'
a
-246 'LA VIE 'DE S. BER'NA~R~D.
s
Peres Grecs en ce genre d'écrire. 'Cétoit le ſenti
L AN ment du fameux -Henry Valois , comme Adrien
n35. -Pſon ſrerenous le raporte dans ſa vie. Trois ou
.. quatre ans , dit-il, avant quil mourût, toutes
- lesſois que la violence de quelque ..mal l'obli
—- geoit à demeurer au logis les jours de Fête, il
.- ordonnoit à ſon lecteur de luy lire les Sermons
.. de ſaint Bernard; il les écoutoit avec attention,
z ' . . . \ . p»
.. perſuade., comme 1l le diſoit a 'ſes amis, quil
.. ne falloir employer les jours de ſêtes quîloüet
.. Dieu , ſans foccuper a l'étude des Lettres z--ôcil
- croyoit que pour entretenir laferueur 8c la .pie
- té les Sermons de ſaint Bernard y étoient plus
e- propres .que tous les .autres Sermons ou Home
.d- lñies des Peres Grecs 8c Latins.
C'était encore le ſentiment dÏEraſme, qui Iouë
\ſi rarement les Saints , 8c dont les ..loiian es ne ſons
pas ſuſpectes. Bernard , dit-il dans ſon fécond livre
>- de la maniere de prêcher ,eſt 'un Preſidicateur oû
- il y.a moins d'art que de naturel ; il eſt vif', agrea
- ble 8c propre a exciter les mouvemens du cœur.
On nc prêchoit communément dans l'Ordre
de Cîteaux ;qu'aux Fêtes principales de l'année ,
rarement ?les jours de Fêtes .ordinaires ou de ſerie;
mais .ſaint Bernard par l'a-vis des Abbez de l'Or
dre -prêchoit preſque tous les jours; ſoit parce
..qu'il ne pouvoir pas comme les autres travailler
des mains, ſoit que la beauté de ſes diſcours les
fit ſouhaiter , ou qu'enfin l'envie de conduire ſes
Religieux à la perfection Evangelique 'l'y enga
c
Il. IëVR E TR O~I~SI E’M E. 247
geât par l'ex erience qu'il avoit du profit qu'ils L* ,
retiroientde es sermonsAinſiquanddes aſſai. 1x3,!"
res étrangeres- ne l'en détournoient point, il prê
olioit le matinzaprés Primeiôc avant la Meſſe , _ou
le Ilſoi-ii
n'eſtavant .Complies;
pasaiſéſſdë . ſiſiîſtzſis Sermons ont été
decider
eompoſezen :François ou enïLatctin. 'Oïn trouve:
dans le. Couvent ſides Peres -Feuillains iParis, …des
Sermonsñ de ſaint; Bernard- écrits ñ- en ñ François ,î
. qui ſont .ceux- De rempart'. nature .des cahiers 8c.
la barbarie dulangage approuvent-qu'ils ſontitres.
anciens.. Il y. a-bien- de… l'apparence: qiſilës ont.:
eſte'- com poſez '~&- prônoncezñenLatin, On_ en peut
juger par ces ant-itéſesingenieuſes quïltrouve ,.,
&qui ſont un jeu ſi > naturel aveczles-ñ. termes - 1a
tñins, 8c . par lai-conformité. ſide ce ſtileî- avec. celuy.
th . ſes i- autreñs- Ouvragesſi. De plus -lesi Cliartreuxï
qui en-ce temps.- läirecevoient des -fiî'eres_ »l~i~aques, .
(cn»faveur~de qui il ſembleroitque l'on-eût dû;
parler .en François) "prononçoientñ leurs ñ-Sermons s
publics :en Latin , 8c ils ont encore le même' uſa-
Ilîfautpenſerñ- la même clioſe 'desSermoris de:
Elm .Bernard, ô: ſur tout ;de ceux? ſur lesó-Canti.; .
queszquionteſté- écrit-s--ñde la maniere qu'il* lès-S
a-prononcez , comme v on-ñ-lé voit par le… Serm-onïë
54,, oûſhr
(9- mis il. dit", IIS ſim:
le papier prononccz'
comme comme
les autre: :Is 0mgfiñ
Serrizonc, eſt? qu'on
Écrit! ~

l puiſſï*
dans leretrouver aifmenr
manuſcrit descc\Feuillaſins-ilsſi
qui pourrait être~n.’y:oublié Ainſi-Ir
ſont point
enzlangue. originale, dans .celléñ-.oiîï ilË-onî;

li .I

l
L
L…
ſſ-I

. 14% LA VIE DES. BERNARD.


_L~ A N eſte' traduits , 8c en effet ce manuſcrit n'eſt Îfajt
1135.
,quaplrés la morcl de ſaint Ilzeiäiardîlcomme on
_P eut e -voir
Tous ar e titre
ſes dkiſcours nousouitémoigllîent
e a e e .Saint,
en mille
endroits que la plûpart de ſes auditeurs avoient
.de la ſcience. A- paremment .les Sermons qu'il
faiſoit en particu ier aux Freres laïques 8c Con.
vers fſiaiſoit
étoientaux
enſeculiers
langue vulgaire , comme-, mais
ceux
qu'il 5c _aux étrangers
nous ne Parlons pas icy de ceuxJà. Il eſt encore
.conſtant que ceux quil ſit en Allemagne Pour
exhorter a la Croiſade étoient en François, 6c que.
“"~”'”- _bien que ces peuples ne les entendiſſent pas, dit
l'Auteur de ſa vie , ils en" étoient plus édiſiez 6c
plus touchez que de tout autre dont le langage
leur eut eſte parfaitement intelligible. Les ven.
\ez qu'il Prêchoit .a ſes Religieux ſe reduiſoienrïà
leur imprimer la crainte de perdre la grace , la
reconnoiſſance pour Dieu ê( l'habitude àſe re_
garder comme des voyageurs 8c desiétrangers
ur -la terre.
.Bernard continuoit toûours
l dans ſon deſert ?z
prier pour le Duc de Guyenne, qui depuis 'la
mort
venir de
desl’Evêque &Engoglêrne
inſtructions rapelloit
du Scta-int , ſans le ſou
que Perſon..
ne vint les effacer. Eclaire' dEs nouvelles lumieres
qui le devaient changer entierement, il manda
l’E—vêque de Poitiers qu'il aimoit autant qu'il l'a..
voi): autrefois perſecute'. Il remit entre ſes mains
un teſtament qu'il ſit, 6c pri: enſuite la route d’Eſ—
Pagnc
y ÎLIVRE TROISIEME. L49
zpagne pour aller à ſaint Iacques-en Galice s'y con L’A N
ſacrer àla penitence. On ne ſçait quelle ſut la i156.
ſuite de ſon -voyage , 8c les meilleurs Auteurs ont
crû qu'il mourut en chemin dans les mêmes ſen
timens de .penitenceñquïl étoit party.
Baronius penſe que ce fut ſur -la fin de cette
année que laint Bernard écrivit aux Chanoines
de Lion ſa Lettre ſur la fête de »la *Conception
de la ſainte Vierge, que leur Egliſe avoit com
mencé de celebrer-à l'exemple de quelques autres
Egliſes de France moins conſiderables que cette
Metropole. On ſçait les ſent-imens de tendreſſe 8c
de reſpect qu'a-voit le Saint pour 'la mere de Dieu,
êc l'on ne peut rie-n :trouver dans tous-les raiſond
nemens de cette »Lettre ?ui les deſavoüe.
Dans le temps que aint Bernard compoſoit XXVI.
ſon excellent ou-vrageſur les Cantiques ,ôc qu'il UÏËÎVËËÏJÏ,
en Italie.
.oûtoit en paix dans 'Clairvaux les delices d'une
ſainte occupation , il ſut obligé de paſſer end
core une ſois les Alpes 8c d'aller en 'Italie mettre
ſin a la .guerre 'qui duroit depuis ſi long-temps.
LaCampagne 8c la Pouille gémiſſoient ſous l'auto
rité d'Anaclet que protégeoit Roger Duc de Si
cile , 8c qui même ſous un titre lpécieux de reli
gion s'étoit emparé des terres de. l'Etat Eccleſia
Ptique. a - ~ “’
Le Mont-Caſſin regardé comme 'l'armement 6c
la retraite la plus fameuſe des Moines de l'Occi
dent, d'ailleurs ſi recommendable à-ſEgliſe Ro—
maine, ôc d'où tant de Pontifes étoient ſortis , ſe
Ii
— —-—d—
;,50 LA' VIE DE S. BERNAKDÏ
' ſ IÏA
n37,N, j lâche
tñrouvoit alors ſeparépour
complaiſance. du Pape legitime
Roger par une
, ou plutôt par
la crainte de s'en ſaire un ennemi. Les Religieux _
de ce Monaſtere s'étoient publiquement declarez z l
pour Anaclet, &aprés avoir dépoléileur~ Abbé .3
en avoient . ſubſtitué-unautre,
ſchiiſſmatique-dont, ordonné
il ſoutenait les intérêts.parDele l

plus Anaclet étoit maître de Rome z car quoy- —


que les Seigneurs ſe ſuſſent declarez pour Inno»
cent, le peuple ſeditieuxzqui connoiſſoit ſes cri- ñ
_mes paſſez ,moins par inclination que par opi
niâtreté .demeurait ſidelle au ſchiſmatique 8c con-z- j
traite au Pape , flaté par ſeſperance d'une meil
[eure fortune que les ſcclerats attendent toûjours 1
dansperſonnes
les les agitations. publi ſiiint
intereſſées ues. Bernard
Au nomſuſit
de appel
toutes ñ.

lé comme l'unique ſecours dans les extremitez.


preſſantes. Il partit de Clairvauxñ aprés avoir ſait
connoît-re -à ſes Religieux la douleur qu'il reſſen
toit àñlesïquitter , mais en même temps l'obliga—.
tion d'obé~i~r. au Pontifſſe, qui luy ordonnoit d'al
ler .en Italie travailler profiter des diſpoſitions _
des Seigneurs
-rdïipailer Romains 8c:..dua chercher
la multitude les moyens..
peuple rebelle. J'eſ. ſi
- »pere , leu-r dltil , que pendant vos oraiſons 8c :
a- -vos cantiques les murs de Ierico tomberont ,Sc _
que ſi vous étendez les mains avec Moyſe', Ama..
-ñ lec senſiiira vaincu. Le Pape 8c les Cardinaux ñ:
qui étoient a .Viterbe le receurent avec toutes ñ
les marques d'honneur ôcdamitié. Avant que.;
Fñ-*""""*'— "‘“ îë

’LIVRE TROISIEME; z,,


d'agir par la. force , comme le Pape 8c l'Empe
reur en.étoient convenus , on crut 'aprés avoir L' AN
conſulté le Saint , le devoir envoyer a Rome i157.
pour travailler à groſſir le plus -. qujil' pourroit le
party d'Innocent. Lors qu'il ſe preparoit à partir
il fut retenu par la maladie de ion frere Gérard
.qu'il avoir amené deClairvaux avec deux ou trois
_ autres Religieux. Le mal parut conſidérable , 8c
Bernard .craignoit extrêmement de perdre_ un
:frere dont par tant dexperiences il avoit recon
-nu la tendreſſe 8c l'utilité. Il eut recours a la .
prierek ſelon ſa coutume , 6c il demanda inſtam
ment a Dieu, que s'il ne .vouloir pas luy rendre
tout à fait ce frere , il eût 'du moins la bonté de
luy prolonger la. vie juſqu'a leur retour à î Clair
vaux, Dieu Fexauça pour un temps, 8c nous par
lerons de cetteimort en ſon lieu.
Le Saint partit pour Rome. Dés qu'il y fut ar
rivé ,il alla-.voir les principaux citoyens les uns
aprés les :autres -, il les raſſembla , les exhorta vi..
vementà renoncer à Pierre de Leon',ñôc a recon
noitre 'Innocent -,. il leur inſpira l'amour de :l'un-i
té de l'Egliſe, reprit les fauteurs ladiviſionſi,
renverſa tous les argumens qu'ils employoient
pour la juſtifier, 8c les avertit qu'ils-ne ,pouvaient
être ſauvez hors l'Egliſe , ny ſans en reconnoîtire
lePontife legitime.- ñ ' “d -7 ct ' ñ
ſ Aprés qu'il les eutéclairez par ſes raiſons ,l'on
ſe détacha peu à peu de l'Antipape , 6c un grand
nombre de perſonnes abandonnerent ſon party ,z
1 i ij
252. LA: VI E. DE BERNARDÉ
HAN. luy-même. ſe. cbagrinoit. de voir ſon-autorité di.;
minuer tous les .jours &celle d’lnnocenr Sîaccroîä
1135?' tre : Sa .Courtnïétoitſiplus ..ſi floriſſante , ny ſi nom-z
breuſe , tout commençait à languir dans.ſa maid_
ſon-,ſatable n'étoit plus ſ1- bien ſerviex, rl aux de..
lices 6c auxconcerts ſuccedoitffl une vie triſtéäe.
o” obſcure ,il n'étoit plus errvironné que du; vulgais
re ſeditieux qui luy- rendoit encore hommage, ſes:
tréſoriers-étoient accablez - de deces, &ſon Palais.
ne luy Offroit plus -par-.tout que des imagcs-affreu-.ñ
ſes qui le menaçoient de ſazdécadence (prochainez.
Tels furent les fruits du ſejour- que t à Rome:
ſaint dans
ſuite Bernard. Il y. reſtañdutemps
laCampagnedoûſiil , 8e revint-end
ſur envoyé aux Moi.:
nes du- mont .Caſhnz our les ramener à leur devoir. .
Dés qu'il paruztſiir- cette montagne, _les Reli;
gieux de cette fameuſeAbbaye. abandonnerene
le party; d'Anaclet &c .ſe-rangerent ſous l’Obé'1~ſſan—-..
ce 4 du .Pape , _Ir qui-ſans balancer ils: jure-rent ſide.,
En") ó- _Gi
I'd-z' lité entre les mains-des deux. Cardinaux que lc
Pape avoitenvoyez :avec ſaint Bernard.- Ilsex-amid
nerent enſemble Félectionz-de l?Abbé Raignard 3…
8e .n'ayant pas ,eſté trouvée. valide aprés un -Serë
monq-ue ſitſaint Bernard -en plein Chapitre , .les
deux. 'Cardinaux le dépoſerent .ôc, l'on .en élutun :
autre _ 5. ſi» Place;
Tant de travauxôcñde courſes differentes mirent "
\aint Bernard dans une telled-éſaillance qiſä ..pci-
neÆvoit-il
zle, tézdont.ſoutenii-.par-ſon-courage un reſte
lesaffairesde l'Egliſe avoiennſizſi
IIſſVKE TROlSIEſiME. 25;
grand beſoin. Aprés qu'il eut écrit aux Abbez de
ſonOrdre aſſemblezñ- à Cîteaux ſaccablement où L'a N
n37,.
il ſe trouvoit , le Pape &É l'Empereur reſolus d'a;
le-r a Rome obligerent Bernard de les* ſuivre',
n'eſperant ſans luy ny joye ny bonheur', 6c la ſui;
re fit voir que leur- eſperance étoit bien fondée.
Ii fit dans Rome un ſi grand changement qu'
écrivant peu aprés ä ſes Religieux ñ de Clair-vaux,,
il montre bien ce quïilenïfautcroire:
Tandis que tout ſecondoit à Rome les deſſeins
du Pape , lestroubles- recommencerent dans lit
Campagne. Les' Villes-de IŸEEaE-“Eccleflaſtique
qubn-avoitï repriſes étoient pour la ſeconde ois
attaquees 8c remiſes ſous Fobéïiſſance d’Anaclet..
Le départ. de l'Empereur avoitrappellé- le Dctuc
de Sicile qui faiſoit dans ce païs de nouveaux ra
vages. Voicy de quelle maniere Guibaud le- nouñ'
vel Abbé du- mont Caſlin-informa l'Empereur de
tousAprés
— ces deſordres.
vôtre depart , luy mamie-t- il., les Sar- vf** jſffſim_
raſins ,les Normans &les Lombardsvoyant le ce ſi ct" ſ
païs tranquille_ ont” ravage .tout ce qui leur a,
paru n etre poinſdans leur party z 11s ont porte -ï
par tout le er 8c le: feu , ſans même 'épargner v
les arbres fruitiers, de crainte 'apparemment -'
que ceux qui-ſe cachoient dans les cavernes des ~^
rochers 8c dans le creux des' montagnes' ne -ï
Ptiſſent s'en nourrir. Perſonne ne- ſçauroit ſans -ï
inſulte échaper. de leurs mains -, nulÎerrdroit -—=
pîtzflíà _Fabry de. leur: fureur ‘, ſur: tout.: dans les-r
…z LA viE DE S. BERNARD.
'ÏÎÃÎ ñ- domaines du Monaſtere du mont Caſſin. 8c
1157. - dans les autres retraites des Fidelles ; ils Sïrritent
- même encore plus contre ces ſaints aſiles , 8c ils
.. brûlent ces maiſons de priere avec plus d'empor
» tement que.les villages 8c les Châteaux.
L'Empereur déja vieux 8c depuis long—temps
accablé de maladies, qui furent bientôt ſuivies
de ſa mort, ne put remedier ätous ces deſordres;
il fallut encore recourir a ſaint Bernard ; luy
ſeul, foible 8c languiſſant comme il étoit, fut char
gé de s'oppoſer à l'armée du vainqueur 8c d'apai—ñ
er,s’il le pouvoir, le Prince Roger par ſes paro
les, ou de lancer contre luy les foudres de l'Egliſe.
Voila , dit Baronius, l’employ que le Pape 8c
l'Empereur donnerent à ſaint Bernard , armé du
ſeul bouclier de la Foy. Il écrivit en partant à ſes
Religieux de Clairvaux , une Lettre oû il fait le
détail de cette affaire, aprés 'leur avoir expoſé le
veritable état de ſa ſanté; c'eſt une des plus belles
Lettres que ce Saint ait jamaisécrite.
LETTRE DE SAINT BERNARD
à es Religieux de Clair-vaux.
.- E ſeray triſte juſqu'à mon retour, 8c je ſuis
o incapable d'être ,conſolé juſqu'à ce que je
~ me retrouve avec vous. Car n'êtes-vous pas ma
- conſolation dans le Seigneur durant les mau—
ñ vais jours 8c dans le lieu de mon exil? En quelë
,- que endroit que j'aille j'y conſerve de vous un
...- doux ſouvenir , qui ne mŸabandonne point z'
»a

LIVRE TROISIÈME. 2.55 îñm

mais plus ce ſouvenir eſt doux , 8c plus Fab- ..L’ A N


ſence eſt amere. Helas.- faut—il , que mon exil '- n57.
ſoit non ſeulement long, mais qu'on y ajoûte
encore? car en effet ſelon le Prophete ceux qui
meloignent de corps d'aupre's— de vous quelque
fois, ajoûtent de nouvelles playes àcelles que
ſavois déja. N'eſt-il pas aſſez dur d'être tous ge
neralement condamne: à un même exil pendant
que nous habitons dans ce corps où nous ſom
mes éloigne: du Seigneur 8c hors de nôtre pa
trie 2 ſaut-il qu'on" y ajoûte encore un exil parti
culier qui m'eſt inſuportable, parce qu'il me
contraint de vivre ſans vous 2 C'eſt une longue
triſteſſe, c'eſt une ennuyeuſe attente de demeu
rer ſi longñtemps aſſujeti à cette vantité qui do
mine ſur toutes .choles , d'être enfermé dans un
corps de boüe comme dans une affreuſe priſon ,
de n'être point encore affranchy des liens de la
mort
temps6cſans
desregner
chaînesavec
du Ieſiſus-Chriſtſavois
peché , 8c d'être ſi long
nean
moins une eſpece de remede contre tous ces mal
heurs, 8c qui_ :ne venoit certainement d'en haut ,
c'eſt que ne pouvant pas voir la gloire du Sei
gneur , je voyois du moins ſon ſaint Temple
quand je vous voyois ;car vous êtes le temple du
Seigneur. De ce temple il me paroiſſoit facile de
paſſer à celuy de la gloire qui faiſoít ſoupirer le
Prophete quand il diſoit., ſay demande' 3. Dieu
une ſeule choſe, 8c 1e la luy demanderay toû
jours , c'eſt tſhabiter _dansía maiſon tous: les jours Ô
4 *
VIE D E 5. B E~Rſi~N~A.R D'.
_,,__.._._ 2.56
ÎL' A N de ma vie , de contempler les delices dont :il
11'737.
joüit, .ôc de le conſxdererdans ſon temple. '
*Que ,diray--je maintenant? combien de ſois
cetteconſolation m'a-. t'elle eſté ravie? Voilà,
ſi je-ne me ttornpe,,ila ttoiſiéme ſois ue mes
Il
entrailles m'ont eſté attachées. Les en ans ont
eſté ſevrez avant .le temps, 6c il ne m'eſt pas per.
mis de nourrir ceux aqui ſay donné la vie ,Pac
l'Evangile z je ſuis contraint d'abandonner mes
propres affaires, 8c de prendre ſoin de celle des.
autres. _Je ne ſçay ce .qui me cauſe le plus de pei
ne,, _ou d'être embaraſlſié dans celles—cy , ou de ne
prendre plus .ſoin des miennes. Faudra- t- il, mon
aimable jeſus _, que ma vie .ſe conſume dans les
douleurs ;Sc que mes jours ſe paſſent dans les ge
miſſemcns 2 Ce ſeroit pour moy , Seigneur., un
plus grand bien de mourir que de vivre, pour..
veu que _ce fût avec mcs freres 6c mes chers amis.
Cela me ſeroit aſſurément plus doux , plus-natu..
8 rel 8c plus ſeur. Il eſt même de vôtre bonté que
vous m'accordiez quelque relâche, afin que je tell,
ï
I\.
pire un peu avant que de m'en aller 6c de n'être
plus ſur la terre. Plaiſe à mon Seigneur que les.
yeux d'un pere tel que moy,,, :peu digne d'en
porter le nom, ſoient fermez parles mai-ns de ſes
s
ï
I
enfans, qu'ils ſoient témoins de mes _derniers
X ſoupirs , qu'ils me conſolent en mourant, que
parleurs deſirs, ſi vous m'en jugez digne, ils éle_ ,
*z vent mon ame juſqu'a la compagnie des Bien-r
PL_ heureuxf, 8c qu'ils enſeveliſſent _le corps dſunpau.;
…Yre
FE Ect
"LIVRE TROISIE'ME. :57
'vre avec. les corps des autres pauvres. -ñ L' A N
Voila, Seigneur , ſi j'ay trouvé grace devant - 1,37_
vos yeux , ce que par les prieresôc par les meri- —
tes de mes freres, jeſouhaite ardemment d'ob- -e
tenir, Cependant que vôtre volonté s'accom— a
pliſſe,&.non pas la mienne; car je ne veux ny ..
vivre ny mourir pour moy. Mais' il eſt juſte .
qu'apres vous avoir appris ce qui nſafflige , .
vous ſçachiez ce qui me conſole, ſuppoſé que ï.
je ſois conſolé. - .
Ie ſuis tres- perſuadé que celuy par -qui tou- .
'ires choſes
ſitravaux onttous
8c de la vie
les ,maux
eſt l'auteur de tousQIC
que jeſouffre. les a..

je le veüille ou non ,il eſt neceſſaire que je ..


vive pour celuy qui ne m'a donne' la vie que ..
par le ſacrifice de la ſienne. Si nous ſouffrons ..
quelque choſe pour -luy , ce Juge miſericor— .
dieux ôc juſte eſt aſſez puiſſant pour nous en ré- ..
compenſer au -dernierjour, (Lie ſi je «combats .
à ſon ſervicemalgré moy., je remplis l'obliga— ..
tion qui m'eſt impoſée , ôc ſuis un méchant .
ſerviteur, mais ſi—c'eſt d'un bon' cœur que je le ..
ſais ,-j'en ay la gloire, 8c dans cette penſée je .
reſpire un peu. De plus j'ay ſait l'experience , —
x$c vous en ſçavez même quelque choſe , que la -.
Dgrace ſans égard a mes merites m'a ſouvent en- —
irichi dans mes travaux, 8c n'a . as eſté inutile -
,en moy; dans l'occaſion preſfnte pour vous «
conſoler, je dirois volontiers combien le mini- —
=ſtere de ma bafleſſe s'eſt encore .trouvé neceſ— -.-.
Kk
@zx-ë LA VIE DE s., BERNARD.
...ſaire a l'Egliſc,.ſi cela ne reſſentoit. un peu l'a».
. vanité; mais ilvaut. mieux que vous en ſoyez in.
... formez par d'autres. Touché enfin ô: vaincu.
.. par les preſſantes inſtances de l'Empereur, par
.. le commandement du Pape , par les prieres de
z. l'Egliſe ô: del: Evêques ,malgré mes répugnanó
a-ñ ces
mes 8cfoibleſïesfäc
mes c a rins ,mal
pour dirige". e'lames infirmitez
verité 6c
,de toutes.
o. parts environné de l'image affreuſe de la mort,_
-ñ je ſuis entraîné dans la Poüille. Faites des vœux
a pour laſpaix de l'Egliſe 8c pour la conſervation:
-ñ de ma anté, afin que je vous--revoye encore,_
d. 6c que je puiſſe vivre &c mourir avec vous. Vi-_ñ
»- vez
cez..de telle ſorte que
ſi vous puiſſiez être exau.
Baudouin-nôtre tres-cher frere,, a qui j'ay.
~ dicté cette Lettre , eſt témoin que dans le peu_
Il avoit eſté
Religieux de - de tem S que j’avois,je Pay faire ,tout infirme.
Cîteaux. Le
Pa Innocent
n que je uis,,au milieu des ſoupirs 8c des larmes.
le tCardinal --Ileſt depuis peu revêtu par l'Egliſe d'une autre
8c depuis Ar
cheveque d: -— dignité 6c d'un-autre employ ; priez pour luy,,
Piſe. '
- il eſt ma conſolation-,ôz mon; eſprit ſe repoſe
-— beaucoupqui
--Pontifect -ſurvous»
le ſien. Prieztous
honore pourauſſi
le ſouverain-z
bien que:
-ñ moy de ſonaffection paternelle -,' priez. pour led
-— Chancelier qui me ſert de mere 8c pour-ceux.
'Tous étoient'
Cardinaux. =-— qui ſont avec luy , pour le Seigneur Luc a, pour-g
- le Seigneur Chryſogone , pourle Docteur Yves .,
~ qui tous enëuſent avec moy comme les freres.
ndïune même mere..Les .Pe-res Brunon âtGirard»
159 i
'LIV RE TROISI E.
:qui (Ënt avecmoy vous ſaluent 6c vous conju - L'Art
rentQUEe ?doit-lon
rier ourpenſer
eux. d'un homme à qui un- n37.
X X V l 1.
Saint Bernard
Cardinal Archevêque ſert de Secretaire? Mais ſui va ,faire au
Duc de Sicile
vons-lepjuſque dans la Pouille. Ranufie qui com. des propoſi
»mandoit _les Troupes de l'Empereur avoit une tions de Paix
-armée beaucoup iïnferieureà celle de Roger, pour
qui d'ailleurs la fortune s'était declarée. L'un
»commandoit cles hommes foibles parle nombre,
déja vaincus., devenus timides, peu ſenſibles àla
gloire, 8c comptant ſur la fuite qui les avoit d'au
*tres fois délivrez du peril ; l'autre avoit ſous luy
-des gens à qui de frequences dépoüilles avoient
«donné mille commoditez , que la multitude ren
doit les plus forts , 8c dont les victoires paſſées
ſoutenoient le courage.
Dés que ſaint Bernard fut entré dans le Camp
du Prince de Sicile, il alla le trouverôc Texhorta
d'abord à finir .la jguerre , a ne plus aſſembler de
corps de troupes,a rentrer dans les voyes de l’u—
nion 8c à. faire une paix ſolide. Il luy repreſente.
queſla viéäoire riſéïifll pas tpûjours 'fidelle ñädla
eau e inju e 8c e ec aroit ouvent contre es
armées ſacrileges comme la ſienne , à qui l'on ne
pouvoir pas donner up autre nom , puis qu'il fai..
ſoit la guerre au Vicaire de leſusChriſtrquîl fal
Ùîj
loit faire valoir ſes forces contre les ennemis de
l'Egliſe , qu'on pouvoir détruire ſans crime 6c
ſans honte , mais que dans l'occaſion preſente,
de quelque côté que penchât la victoire, ce ſe
K k ij
260 LA‘ ylE DE s. BERNARD?
roit-toûjours contre des Chrétiens 'vaincus, donc*
Jeſus-Chriſt ſeroit infaill-iblement 'le vengeur'.
Aprés ce diſcours, qui-nc put touche-r le Prince , _
Bernard le menaça 8c luy préditñ- ſa -fiiite 6c ſh
défaite; 8C ſe repoſant du ſuccés ſur- les ſoins de
la P rovidence- D il exhorra Ranufle à donner un»
combat-,dont il luy promit que les ſuites ſeroient.
heureuſes… — _
Lé'- Saine , dit ſl-liſtorien , s'étoit auſſi-tôt aprés
zita-BM”.
- retiré dans une metairie voiſine , où il prioit avec .
ferveur. Tout à. coup on entendit-les cris-des.
fuyars- 8c de ceux qui les pourſuivoient , les trou
pes de- Ranufle preſſoient liépée-a-la main'. celles .
de Roger , 8l pluſieurs paſſoient auprés* de cet- ñ
te maiion-Un Religieux-qui étoit» avec ſaint Ben
nard le quitta pourallerñ à la rencontre dŸun ſol;
dat 8c luy demander: des nouvelles -deu l'action.:
ſay/veu, luy -dir cer homme , Pimpie (y-Ïorgaeillettx
elc-'ve- auſſí !Mur que les Cedres du Liban, U* à peine íroir...
je- paſſé qu'il ouï-étoit plus. Le General Ranufle qui ſui
voit de prés -vitñ- ce Religieux, ôo tout chargé de t
ſes-armes iîl-'deſcendit- dbñ cheval , ſe jetta à ſes .
pieds, &- luyï dit. :Je rends grace: à.Dieu uzïwicnt de
donner la wicſſíoiſe nan pas à nosfiræs , mais à - défi); de ſim

XXVlll. '
ſërviteur Bernard, 8c remontant à cheval il. continua. B
i

Rdger propo- de pourſuivre ſennemy.


ſe à S. Bernard
une conferen Aprés-cette défaite impréveuë', le-Prince R0-
cepourexami
ler la validité ger-ne voulut pas recommencer une autre action ñ:
de l'une ou dc
l'autre élcñ
qu'il n’eût: raſſemble' de nouvelles-troupes , 8c il
dion, sŸaviſa d'un artificecapable d'arrêter les progrez.
,___'_, .

l ’ LIV RE TROISIEME. :CI


'de Ranulfe tandis que ſon armée ſe rétabliroit. L, A NX.

, Il ſit eſperer à ſaint Bernard qu'il ſe cñonvertiroit,


IÎnï"
j 8c luy t entendre qu'il falloir faire une ſuſpen
ſion d'armes de part &- d'autre pouren venir a.:
des conferences regléesï, oil-trois Cardinaux- de.
la part dlnnocent', 8c troistautresde la part d'A
naclet examineroient devant luy la \ïalidité des
deux- élections , 6c u'aprés avoir reconnu la
meilleure -, il feroit ~ en uite la paix. Sa propdïtion
ſut receuë: L'on envoya-ſur le champ des couriers
'a Innocent 8c ä AnacleLIfeXpedieut--de Roger leur ’
\
plut a tous deux.- Lé Pape choiſit le Cardinal ñ
Emery, le Cardinal Girard 8c l'Abbé de Clair
vaux- pour troiſième; Anaclet nomma. le Cardin
nal Mathieu Chancelier , le Cardinal Pierre de
l Piſe &unautre Cardinal nomme" Gregoire.
7
Les diſputes durerentñ pendan liuit jours de ‘
ſuite en l'a preſence cle Roger ſans qu'il s'impa‘—
tientât, mais ledern-ier-jour il"n'y eut que Pierre
de Piſe 8c Bernard qui -parlerent. Roger ui con
noiſſoit Pierre de Piſe pour un' -hommedeséloquent
connoilîctance Loix 8e.
8c' tresñſcavant dans la'
des Canons, eſpéroit-'que dans des conferences -
il obſcurciroitla ſimplicité de Bernard ï, 8c que
par la force deſes- paroles, il lſierréduiroit au ſilen..
ce -, mais l'événement-fit voir que Dieu en. avoit.:
I autrement
Pierre de ordonne'.
Piſe entreprit 'Œabctord-'deffl prouver :
que l'élection &Anaclet étoit canonique , 8c for'. —
dfiæſon 'opinion de pluſieursæ-iuconteatirées-desvs
l l

l
'i
262. LA VIE DE S. B ERNARD.
Loix qu'il allegua o; mais le Saint qui ſçavoit que
L'a N' le Royaume de Dieu n'eſt pas dans les diſcours
n37.
mais dans la vertu , prit enſuite la parole , 6c
ñ s'adreſſant a Pierre de Piſe: Je n'ignore pas,luy—
- ditñil , que vous êtes un homme rempli de ſa
4. geſſe 8c derudition, 6c plût au Seigneur que
a» vous ſuffiez employé pour la bonne cauſe 5c
—- pour une negotiation meilleure. Si lïntereſt de
ñ- la juſtice étoit entre vos mains pour le ſoute
» nir , nulle éloquence aſſurément ne pourroit
d- affoiblir vos raiſons : auſſi nous autres gens ru.
>- ſtiques plus accoutumez a manier une bêchc
-- qu'a briller dans les diſputes , nous ne rom
-e prions pas nôtre ſilence ſi la cauſe de la ſoy
.- ne nous' -cont-raignoit de parler; mais aujour
- d'huy la charité nous preſſe de dire que Pierre
<- de Leon protege parle Prince qui nous écoute,
a déchire 8c met .en pieces cette tunique du Sau
ñ veut, qu'au temps deſa paſſion ny le Payen ny
a le Juif' n'ont oſé rompre.
o Il n'y a qu'une ſoy , qu'un Seigneur 8c qu'un
-. baptême ; nous ne nonnoilſons ny deux bap_
- têmes , ny deux créances,, ñny deux Seigneurs ,
- 8c pour remonterà l'origine , on ſçaic qu'au
a tem S du delu eil n'y eut qu'une arche où huit
-ſper onnes ,ſe (gauverent tandis que tout le re.
- ſte perit. On ſçait encore que cette arche
a- eſt .la figure de l'Egliſe. Une nouvelle arche y
z* a eſte' depuis u bâtie , 8c maintenant qu'il y
.- en a deux . il aut neceſſairemcnxñ qu'il y en ait
O
LIVRE TROlSIEME.. 2'63
une adultere 8c precipitée dans les eauX.Si celle « L' A N
ue conduit Pierre de Leon eſt veritable, ilſaut - n58..
Zbîmer celle que conduit Innocent,.& de cette d- _
ſorte les Egliſes d'Orient 8c d'Occident peri- - ï
ront, toute la France perira ,… toute l'Allema— -ñ
gne ,, toute l'Angleterre 8c les Royaumes les -—
plus reculez ſeront abîmez dans la mer ;les Or- .p
dres des Camaldules , des Chartreux, de Grand- .
mont ,de Premontréuide Cîteaux 8c une inïni- -ñ
dé d'autres Congregations de ſerviteurs de Dieu, ce
ſeront emportees par le même tourbillon dans -
Tabyme avec les Evêques , les Abbez 8c tous c
les Princesattachez àl'Egliſe,8c Roger ſeul aprés -e
avoir fait perir tous les autres ſera ſauvé? Mais -—
Dieu nous préſerve de cette ruine entiere de -
toute laReligion, 8c de voirñ un Prince ambi— ~
tieux entrer dans le Royaume du Ciel aprés -
l-a-vic qu'il a. menée à la face de toutc la terre. -ñ

A ces paroles tous les- affiſtans ne purent; plus-


ſe contenir., 6c déteſter-ent le party &Anaclet auffii
Bien que ſavie. Alors ſaint Bernard ſe leva , 6c:
prenant-Pierre de Piſe par la main : Croyez moy,,
luy dit-il d'un air vif 8c noble , entrons enſem
ble dan-s une Arche où nous ſerons plus en 'leu
reté. Enſuite ii luy donna pluſieur-s avis, 8c avec.:
lîe ſecours de La grace le perſuade., de_ ſorte , qu'à;
fim- retourà Rome ille reconc-ilia avec le Pape..
Le ſuccez de ces-conferences porta la déſolation-M
Jamie-cœur; dfiflnacletr. Iſn-eput- fiirñvivre: à; ſâäxc dcnunſ
honte ſſLctÀ
8c à ſaVIE
douleur
DE, 6c
S. ſut ſrapé duRcoup quſii
BERNA
7.154
~L'A N
i138. luy devoir donner la mort. Heureux s'il eût pû '
Am. Beam.
ï
profiter des momens de pcnitence .que Dieuluy
--laiſſa pendant trois jours ; mais il demeura ſourd
à la voix de ſes miſericordes , 8c mourut …dans ſon
peché. Les ceremonies ſunebres —n'eurent aucun
appareil , 6c ſon cadavre ſur mis .dans un lieu ſe
cret . ue les Catholiques ignorent encore aujour.
dim? Les Schiſmatiques aprés la mort de l'An
tipape -éleurent pour .luy lucceder ~le Cardinal
Grégoire prêtre. Cetteélection menaçoit le -Pape
de nouveaux
…ſaint Bernardtroubles
.animé 8cdude_rnêmeſicourage
nouvelles guerres ſi
qu'il

avoit eu pour reſiſterà Pierre de Leon,n'eût ap.


paiſé \cette tempête naiſſante par un évenement
encore plus heureux que celuy dauparavant; car
.il étouſa le crime ſans perdre. le criminel , 8c la
-wictoire ſur d'autant plus glorieuſe qu'il la rem
porta ſans répandre de ſang.
Roger n'avoir point encore eſté déterminé
par les conferences que les Cardinaux .avoient
tenuës devant luy , 8c les interêts de ſon ambiù'
fair. Bone-v.
tion avoient prévalu dans ſon cœur ſur les droits
de la juſtice, 6c ſur-l'évidence de-la verité. Les
Cardinaux ſchiſmatiques députerent -vers ce Prin
ce pour ſçavoirsils eliroient un Pape .à, la place
_—d'Ari_acler. Rogerqui ne cherchoit qu'à mettre
des _obſtacles aux accroiſſemens de l'autorité
,dÿlnnocent , conſentir à leur propoſition; ainſi
,désquÎils furent retournez à Rome,,_aprés avoir
,raſſemblé
l
l
. LIVRE TROISIEME. zz,
“ſiſſemblé tous leurs ſectateurs , ils élurent Ie Car.
L'A N
..dinal Gregoire , ôc luy donnerent le nom de Vi
1158.
'flot 5 mais le regne de Fuſurpateur ne dura gue
Am BPÎÛÎIq
re; les freres d'Anaclet ala veuë de tant de trou
ï
.bles rentrerent en eux-mêmes , 6c Dieu leur inſ.
pira de faire leur paix avec le Pape legiñtime , de
ñmaniereque-conjointement avec tous .les anciens
..ennemis
Victorils
deſtitué
luy jurerent
de toutfidélité.
apuy , vint de nuit croû

' ;ver Bernard. Le' Saint qui vit ſon repentir ſincere
'luy fit dépoſer toutes es marques de l'autorité
-Pontiſicale ,ôc l'a-mena aux pieds d'Innocent qu'il
&reconnut pour ſon “legitïime Pontife, Aprés cette
action toute la Ville s'en réjoüit publiquement ,
:le peuple Romain témoigna ſes reſpects pour le
Vicaire de Jeſus-Chriſt, l'Abbé de Clairvaux re
;ceut des hommages de tout le monde , 8c chacun
Je regarda comme l'auteur de 1a paix 8c le pere
de l'a patrie… Les Seigneurs les plus qualiſiez l'ac
.compagnoient dans les ruës , les peuples faiſoient
recent-ir leurs cris dſallegreſſe , les dames vertueu
' ſes leſuivoient, 8c tous sattachoient äluy avec les
témoignages d'un dévoüement abſolu. Voicy le
détail de l'heureuſe fin de toute cette affaire dans
;la Lettre qu'il en .écrivit au Prieur de Clairvaux;
LETTRE DE SAINT B ERNARD
.à _Godefrqy Prieur de Clairvaux,
ñ - E propre jour de Toctave de la Pe-nteco- < E; i: 3x74
î ſte nous _receûmes du Seigneur l'accom- -
~ LI
2.66 LA VIE DE 5-. BERNARD)
.. pliſſement de nos deſirs. Il rend-it l'union aſonë
L' A N
n38.
.. Egliſe 8C la paix à toute la terre… Les amis de
.. Pierre de Leon ſe proſternerent ce même jour
via”. - aux pieds du Pape legitime , 8c devenus ſes Su
.. jets luy jurerent fidelitézles Eccleſiaſtiques qui
a ſe trouvoient envelopez dans le ſchiſme s'immi
. lierent de même aux pieds du Pontifvtzñconjoin
>- tement avec l'idole qu’ils avoient élevée,luy pro-ſi
»- mirent ſelon la coutume une parfaite Obéïſſan
- ce , 8c Ie peuple en reſſentir une' extrême joye.
>- Si je n’avois attendu avec quelque ſorte d’aſſu=
- rance ce rétabliſſement de la paix qui nous
a» avoit neanmoins eſté long-temps cache' , il y a
- bien du temps que je (crois party. Rien d'ail
» leurs ne me retient plus en ces quartiers. Ie fais
- ce que vous m’avez ordonné, je ne dis plus je
~ partiray , mais je pars 3 car en effet je pars dans
- ce moment ,— 8c ſay ma récompenſe avec moy ,.
v» ceſt à dire la victoire de Jeſus-Chriſt 8c laſpaix
- de l'Egliſe. '
n Le porteur d: cette Lettre , ſort de Rome ſix
jours aprés cette journée celebre. Ainſi je pars
»- avec mille tranſports de joye chargé des fruits
- de la paix. Les paroles ſont belles, mais les œu_
- v vres le ſont bien davantage. Elles ont même tant:
- de beaute' qu’il faut être extravagant ou impie
v pour ne s'en pas réjouir. Adieu.

Avant que de partir il ſollicita Pierre de Cluny


pour une affaire dont les Moines de ſaint Bertin
LIVRE TROISIEME. 2.67
luy avoient écrit pour luy demanderſa protection. L- A N
Les conteſtations arrivées entre les .Ordres de 1158.
Cîteaux 6c de Cluny a l'occaſion des dixmes n'a
vñoient nullement alteré l'amitié de Pierre le Ve
nerable 8c de l'Abbé Bernard, &ces deux grands
hommes ñſembloient toûjours élevez au deſſus
des agitations cauſées par les paſſions de l’inte— p
reſtôc de la jalouſie. ‘
.En ce temps les Moines de Cluny pourſui.
voient avec chaleur un rocés qu'ils avoient con
tre les Religieux de (Sint Bertin a S. Omer.
Ceuxñcy qui ſentoient leur foibleſſe 8c le credit
que les autres …joignoient à leur bon droit, eurent
recours 'à ſaint Bernard, qui pour les obliger écri
vit en leur faveur à Pierre le Venerable avec un
zele qui témoignoit ſa confiance en cet Abbé ,
&ailleurs tres-ardent pour les droits de ſon Or
_dre -, mais il ne put tenir contre les inſtances de
ÎYAbbé de Clairvaux , 6c ſacrifia de bon cœur à
_ſon amy tout ce qu'il avoit de prétentions contre
;les Religieux de aint Bertin.
Il eſt certain qu'il aimoit ſaint Bernard au de."
;Ta de ce qu'on peut imaginer, 8c c'eſt un grand
,éloge pour nôtre Saint. Il luy _écrivait un 'our en
ces termes : Celuy que j'aime 6c que je reſpecte -e
en vous , connoiſt les _ſentimens de tendreſſe 8c .
de reſpect qui _ſont pour vous dans mon coeur. -ë
Je les ay veu naître dans le temps que l'abſence *
.qui m'envioit mon bonheur , m'ô_toit encore la -
joyede vous Voir z carla renommée, qui va plus -
L p \ L11)

i
2.68î L A VIE DE S.- B ERNAR DÉ
.. vîte que les corps avoit peinte à ſañmaniere auÿ
’—I:'A N ne yeux de mon elprit une belle image: dUîVÔtſC ;z
11-58.
>- inais depuis que je poſſede un bien* ſi long.—_
.. temps attendu , 8c qu'à la veuë de la verité
.- tous les phantômes de l'imagination ſe ſont?
.. évanoüis, mon ame vous eſt tellement unie ,a
ao que rien n'eſt capable de m'empêcher de vous
.. aimer. L'amour vous a ſi bien rendu le maître
d. abſolu de mon cœur, vos vertus 8c vos ſenti-
a. mens me l'ont ſi bien ravi, quîils ne luy ont par
@laiſſé de mouvement où vous n'ayez part, 6c
a m'ont contraint en même temps de prendre'
-x part à tous les mouvemens-du vôtre.- z
Cette Lettre ſut envoyée a Rome durant le _ſe-À
jour que ſaint Bernard y faiſoit encore , 8c aprés'
qu'il eut obtenu de Pierre de Cluny ce qu'il luy;
' avoit demandé pour les Moines de ſaint Bertin...

Fin du troi/îëme Li-vre.

ç
ct v ſi p .269
ſi OÛOËPÛOÛÊQËWÏGËÛOÛPÛOÛCŸEŸW
.eQÛÔQOÛOËBÔUÜGÔUÔÔOËMÏQËDÔUÔËDÔQOEËOËOÆFÛÛG

,S O MſſMîA IR E
DU"

QUATRIEÎME LIVRE.
ſI,,
i Aint Bernard
empêche rar-vient
l'élection d'Italie enLangres
d'un E-vêlquérle France.»qui
II. ne
Il

meritoit pas cette place… III.- .ſentimens d” Saintſi” les 4p


pellations en Cour de Rome dans les matieres de diſcipline.
IV. Diſcours de ſaint Berndrdſiær la n10” de ſh”frere Ge.
raz-d. V.— Lettre de Pierre de Cluny au Pape. Vl. Lettre de
ſkin: Bernard' au Pape Innocent'. VIIJ Lettre de ſhint Bet..
nard au Rey Loitſiis leffenne. V'111. Celebration du Cqncile de
Latran.- [Xl Lettre de ſhine Bernard 414 Pape Innocent. X
Hiſtoire cfſibailard @ſit doctrine. XI.- Lettre dbjbailard
Ê ?AME de 'CI-etwa”. XII. Concile de Sens. XIII. Le
Pape condamne' Alzdilard. XIV. .Avanuprapos de l'A-r
pologie dldbailard. XV. Lettre de Pierre de C[any auî
Pape Innocent.» XVleRífldtdtion &les Apologifl-s d'Abou
lard, XV1l.- Saint Bernartlfait ſim ouvrage du Prëcepte
Ü' de la Dffizenſe. XV[IL-Il eſt appel/É pour nígotier la
ríconciltſiarian , du Rqy da* d” Comte de Champagne. XIXq,
Lettre deſàint Bernard à quatre Cardin-mx E-vëgueg.

l'i
l
l
SAINT BERNARD
L I V RE QRATRIEME.

E Saint partit de Rome avec les mar


L’^ N , ques de reconnaiſſance que *le Pape
.1138
'ct , . A w ,Î-' " devoit
pas de Biſes travaux.
richeſſes Il ne le combla
temporelles , mais
l
Saint Bernard ' "J
revient d'”a~ ' . de biens convenables ?celuy qui
he cn France.
lesdonnoipôc à celuy qui les rpcevoit. Il rem
i:orta
Pontiiſielu le
.ieurs Reli,qôc
gratiſia uesſurcon iderablcs
tout une dentdont
de
ſaint Céſaire qu'il tira _l-uy- même de la bouñ
che du Saint ſans effort, aprés que ceuxqui
lſaccom a noient en euſſent _beaucou fait
inutilerrſerä pour farracher. Lors qu'il Ïpärtit il
AM. Bon”. parut une conſternation generale dans tous les
Romains; le Clergé, le_ peuple, les Seigneurs crc'
~ _LIVRE QUATRIEME.
rnoictgnerent une douleur extrême qui rendit
2.7l
L' A X
hommage à la perte de ce grand homme , dont 1138.
la ſageſſe venoit d'affermir une ſolide paix dans
l'Egliſe. 1l repaſſa les' Alpes le plus diligemment
qu’il put; mais dans le temps qu'il étoit preſt à
rentrer dans laroute _de Clairvaux,il fut obligé de
ſeëdétourner pour allerà Lion s'oppoſer à la con
ſecration d'un évêque de Langres n'on avoit éleu.
Les peuples du Diocéſe pour ?aire plaiſir au II.
Il empêche
fils duDuc de Bourgognqavoientchoiſi pour leur l'élection du…
Evêque de
Evêque un Religieux qui n'en avoit que le nom z Langres qui
dont la profeſſion étoit dementie par le déregle— “ïfflfflmíï
_ _ pas cette las
ment de ſes mœurs , 8c que ſa réputation rendoit c C., "
Poprobre de tous les” gens de bien. Qiand le Saint
aprit cette nouvelle,il eut horreur d'un telviolei
ment des Loix en de ſi grands Prélats, qui n'a
voient agi dans cette occaſion , ny ſelon la juſtice,
ny ſelon leurs promeſſes , ny ſelon les ordres du
Pape Innocent. Les Papes avoient alors beaucoup
de part a la collation des Evêêchez , car quoique
les Evêques fuſſent élus par le Clergé 8c ordonnez
par le Metro olitain, les differens qui ſurvenoient
ſur l'a validite de l'élection étant neceſſàirement
portez à- Rome , les Papes étoient les maîtres de'
favoriſer ceux qu'il leur plaifoigôc ſi le Metropo-liñ
rain ne vouloitpas ordonner celuy dont ils avoient
aprouvé l'élection , ils s'étoient mis en poſſeſſion
de l'ordonner euxmêmes. Saint Bernard saffligea
du malheur d'une Egliſe qui luy étoit ſi chére ,
6c pour ne pas permettre qu'elle fût abandonnée
z7z WLAVIE DE' S. BERNARD.
T; à la fureur du loup, il differa ſon retour Zi Clair
“38 .vaux , 8c vint trouver les Prelats aſſemblez a Lion,
' ' pour y examiner avec_ eux le merite de celuy
.qu'on avoir éleu, 8c voir ou ,en _croit cette éle
ction. -
r Son zele pourDieu dans les affaires ſuffiſoit pour
;qu'il sbpoſät aux Princes «Sc aux Evêques, 6c l'ait,
torité .qu'il s'étoit acquiſe dans ce qu'il traitoil:
cmpêchoit les Papes 8c les Rois de luy réſiſter.
On voit dans une Lettre au Pape toute la ſuite
de .cette affaire. Il y parle de 'la ,molle complai',
III-ff! 1T4.
ſance quavoient eu les' Evêques pour les volon
tez du Prince de Bourgogne, des _déreglemens
de ce Religieux qu'on vouloitélire , des meſures
.qu'on avoit priſes pour que cette élection .ne fût
pas traverſée,des contraventionsaux ſentimens du
Pape, 8c des oppoſitions qu'avoient faites plu.
ñſieurs perſonnes qui en avoient appellé à. ſaSainz
_teté. Il apuye' beaucoup ſur ces apellations, 8c j.]
ne doit pas être ſuſpectſurce ſujet quand on ſçait
.ce u'il‘ en dit dans ſes livres de la .Çonſideration ,
L. 3. cb. 2..
.car a la reſerve des apelñ-lations en matiere de
ſoy qui luy ont toûjours paru tres-juſtes 8; ſelon
l'ordre, il nedelespure
\les matieres a pas toûjpurs aprouvées
diſcipline. ſi dans

Il eſt V-ray que dans le ouziéme ſiecle 'les apel


lations _étoient devenues ſ1 ,frequences pour _toutes
ſortes de cauſes 6c par toutes ſorte-S de gens ,
,qu'on en apelloit d'abord de preſque toutes les
affaires. Les perſonnes zelées pour ,la cliſciplinç.
~ _Eccleſiaſtique

~ …t t l
'I I-VÏR E QUATRIE' MER ,x73 \
-Eccleſiañſtique ëenplaignirent
qu'on fut-contraint ſi _hautement
d'y apporter quelques rectme-, L-AN
n33_
des dans le troiſiéme .Concile de Latran , où l'on '
défendit 'les appellationsfaites avant le jugement.
Saint Bernard-fut des .premiers-qui séleverent
.contre .cet abus ,Qc voicy comme il s'en explique
'au Pape ;Eugéne dans le 3. Livre de la -Conſide
ration; ll meſemble , luy dit-il, ;que les a-pel- - WF" l***
latiſſons doivent avoir-des ſuites 'tres-ficheuſes e
quand on neles fait-pas avec des précautions -
aſſez exactes. De tous les endroits du monde <
on en apelle à vôtre Tribunal ,ôc cela témoi— -e
gne que~vous êteslunjque ſouverain Eccleſia- e
fiique z maisſi vous en jugez ſainement, vous -e
vous réjoüirez moins du pouvoir que vôtre a
rang vous donne_ , que des avantages >qu'on.en e
retire. On enſi apelle à vous , mais plût au Sei- c
gneuràctpunirceluy
ſent que les cris quiſoprime
de Foptimé vous engageaſ
, 8c que ſimpie -e-
ne triomphât pas a résſſ avoir calomnié le pau- -e
vre. (Æïl y autoit e plaiſir à voir vôtre auto- ~
rité devenir aucun.accez
malſiicedeût .pour l'innocence
1 Mais un
quelaſile_ où la --e
renverſe-
ment, de -voir celuy qui a fait le mal ſe réjoiiir, <
8: celuy qui le ſouffre accablé -_ſous de vains -
travaux 3 N'y a-t-il pas de la cruauté. a ne pren- ~
dre nulle pitié d'un homme qui pour éviter
lînjure , ſouffre les fatigues d'un chemin peni- ï
ble 8c les dépenſes d'un long voyagez ,ôc ñnÎeſt- ï
ce vpas une lâcheté de .ne pas sïrriter :contre: ce- ï.
Mm
2.74 LA VIE DE S. BERNARD.
L AR . luy qui luy cauſe tous ces tourmens 2 Animez;
n38. . vous donc, homme de Dieu, quand pareilles
.. choſes arriveront , 8c qu'alors vôtre compaſiion
.. 8c vôtre indignation s’élevent. Vous êtes rede
- vable de l'une a celuy qu'on erſecute,& de
- l'autre a ſon perſecuteunEn apel er injuſtement,
- c'eſt une injuſtice: mais en apeller injuſtement
-a apellatioctns
8c impunémenc , c'eſt
injuſtes. Ordonner lieu à toutes
une apellation n'eſt les
jai
- mais juſte, quand le refus de faire juſtice n'y
- contraint pas. Ainſi vous en uſez tres- prudem
s- ment de ne pas vous rendre le protecteur ny
d l'aſile de toutes ces apellations , 8c d'en ren
-o voyer l'examen a ceux qui ſont inſtruits des
a affairespu qui peuvent l'être plus promptement
~ que vous z _car lus la connoiſſance en peut
a- être évidente 6c acile , moins le jugement en
a ſera lent 'ôc douteux.
Aprés avoir prévenu les maux d'une élection
ſi peu, convenable pour le diocèſe de Langres ,
ſaint Bernard partit de Li-on , pour ſe rendre a
Clairvaux , oû ſes Religieux n'e.urent pas moins
de joye de le revoir , qu'ils en avoient cu les deux
autres fois. Il y trouvatout dans une exacte diſci
pline,'&ñſa ſeule réputation y conſervoit la fer
veur. Il ſe crut en état de pourſuivre ſes Sennons
ſur les Canti ues z mais dans le temps qu'il ſem
bloit avoir ou lié les conventions, pour ainſi dire,
qu'il avoit faites avec le Seigneur à Viterbe , pour
que la vic de .ſon frere, Gérard ne fût prolongée
L I v R E QUATRIEME. 2.7;
que juſqu'a ſon retour à Clairvaux ,il ſe vit livré ~
E' A ir
à de nouveaux ſoins que luy donna la rechute
n38.
d'un frere ſi cher quandla fievre le reprit.
Les fatigues
\établie , 6c lesd'un long'continuelles
affaires voyage , unectſembloient
ſanté peu
exiger plus dederepos
doublemeſſns que ,del'embaras
la fiévre remedes.deMais les re
la reſpira..
tion , les inſomnies, le dégouſl: desalimens té
moignerent le peril où il etoit. Alors ſaint Bet.
nard ſe ſouvint de la priere qu'il avoit fait ä Vi;
terbe,il safligea de la perte qu'il. alloit faire uoid
qu'il ſe réjoüît de la gloire ou il jugeoit ien.
que ſon frere alloit entrer. Il com rit que les re
medes ne pourroient retenir un omme que le
Ciel attendoit depuis ſi long-temps' ,ñ 8c Gérard
ſentit luy-même que l'heure étoit venuë de quit
ter un frere avec ui les nœuds d'une tendre ami
tié l'avaient uni depuis vingtñcinq ans , 6c_ dont
la mort ſeule pouvoir le ſeparer. Vers le milieu de
la nuit u'il mourut ,ñ les Freres qui ſe trouvoient
autour 'de ſon lit , coururent annoncer à ſaint
Bernard avec quelle tranquillité Gérard atten
doic ſon dernier moment. ll vint en hâte tout
foible 6c_ tout malade qu'il étoit luy-même , l'en
tendit achever tout le Pſiaume x48. 8e 1e vit ex
piter plein de confianceÿc de joye.
. On enterra ce Saint homme avec un appareil
convenable a la ſimplicité monaſtique”, mais rien
ne ſit plus d'honneur a ſa memoire , que les larñ .
\tics touslcs Religieux. .Saint Bcriärd qui ſen- -
m *J
2.76 LA” VIE DE S_. BERNARD.
L- A i,, toit plus que tout autre cette perte, fſiutle ſeul qWŸ_
n38,, ne pleura point, 6c l'on. auroi-t peine à raporter
quelque autre ceremonie ſemblable Où même
pour des perſonnes_ étrangeres il"n'ait- pas- re'
paneluades larmes; S'il ſuc alors maître des mou
vemens de ſa douleur, il fallut peu de joutsvaprés
luyññceder , car dans le temps qu'il commençoit'
un Sermon , où il expliquait-un endroit des Can
tiques , toutëâcoup le ſouvenir dejſon-frere s'emà>
para de ſon ame , 8c tOutlC diſcours fut pour lùyr-;ï
Qui pOur-toit exprimer la tendreſſe &- let-vivacité*
de ce diſcours',- oûcesr deux freres ſont ſi bien"
dépeints P ,Voyons -de _quelle maniere î le Saint '
employa l'éloquen—ce~ de_ la nature, 8c quelle _vaſiï
riete' de ſentimens il y- fait entrer. Cette ſäecſieî
eſt lon,goû
mens ue,8epluſieurs-particularité:
nous nt"en'ra orterons deue l'adesvie'a ge*'óï

nôtre Saint-ſe trouvent- na-tu-rellemenv expoſées?


Apréwavoir remis à* un autre jour ſexplicationf
g;- U- du. verſet qu'il ïavoiecomtnencé-dexpliques-,voicyï
Diſcours
1'" du comme
wluſqſſä_
il continue.
quand diſſimuleraiëje P' juſquîí quand
~
21;: ſgîrä: -vle feu qui me brûle devOrera-t-il- mon triſte'
ttereGclàtd, ññcœurrP-lus j_c le cache, plus-ilmeconſumeñ,
a»=- 6c
queplusil
dans s'il-rite.
l'amertumeComment
où' jeexpliquer-ce
ſuis 2 ï La-violcnïci_

ñ- de la douleur m'ôte l'attention* de _ l'eſprit', 'ôc


- ce coup de la mainï de Dieu- en* éteint toutes-f
- les lumieres. Depuis que ſay perdu celuyñqüf*
.-'- me mettoíten liberté de conſacrer-au Seigncfflï
f _ 'ñ' L I VſſR E TñklEiMEaîñ Î ' 2377,_
tiautesmes études, lesforçesſ de mon cœur m'ont . L'a N.
abandonné. Iuſquïcy:jäy-;combatu ſans me de. n*
clareizde crainte querlatendreſſe ne parûi ikaiin- .. U385
creſſ la foy.- Au milieu du: torrent de voszlarmes.,
- vousïrrrîàvez vû 1 achever _d'un oeilñ ſec "cette" oe-_À-ſñ
remoníçïàdmâäryeuë medéſolqit-,jay demeu- .._
ré ferineſiîôc-ſans--pleurertauprés du-cerceüiljuſñ ..z
- qu'à firſ-deëcette ſolemnité. fflfunebre 3,3 revêtu ..'
dèfortfifſhentîſacſierdotal ſay 'de mapropreñbou.,
_elie _ eté des oraiſotſitsaaocoutu Wes, 'de mes, ._;
. - l

propres_ mainsſjÿpizdſelonjla regle- jetté-…de-_ſla-g


terre ſurjlè- corps-Be 'ce :cher .ami _-— preſt ?t jdeyçe_
nir terre luyñmême. -.ñ
7 'îefflPzi-îſſembiéeræcrſſſiflerdes ,pleurs ,Qç-,SÎé-'Ÿ
toſſnnoic- *de 'ne_nfoncpäſs.iroir~ répandre z .car cha- --f
cunïplèfllſoit 'moins ur' 1h35,' ue; ſur moy. 'qui-ë
Pavois-perdu, Qgolflcœnlſſïäiſez? ur nſſÇÊf P35' *a
touché-de_ ee -ſpectaÉ-z-Îpſy 3'… voyant ſurvivre Liz-z;
Gérardêïtläaï perte' CſſtdiUcOmJmU-nG, mais en -—~
comparaiſon:- de la -mienne- celle des autres' neñ- Î
aroiſſcÿit rie-né Toute 'la-force ;de-Ina ſoy; comñ —-_²
Eatoitſècnrre? mon: amour. ;malgré jmOn-.ecçur-z
je tâchói-.íëèàëne pas tn-'élever-en-óvairr contre les -ï
loix-de -naœœ , contre la deſtinée de-.tous/;les c
hommes k3 .contreulesz-ſuiteæde,
mairie ,1. ïêontre: ,les g m-dnesñz 'dl-blaIpzzſii-puiſſazn;
z condition_ ;hu--, - z
. contre le 'jugement ñ dix juſte', íconÿre* _ñles :ohâti- - ~
mens-ï du - Dieu terrible: , .contre, la -vqlqnté- du ñ- ~_
Seigneur. a J, . ..vñ
Depuis "ce, jour): juſqu'à .préſqntſj migré. _mes
2.—7‘8 LA VIE DE s. BERNARD.
. X' j
,-,' triſtes agitations j'ay pû m'empêcher de pleu;
L'a N ,, rer, mais je n'ay pas eu ſur_ ma triſteſſe autant
n38'. ,,ide pouvoir que ſur mes larmes. j'ay gardé le_
,, ſilence au milieu du trouble -, mais moins; ma
_,, .douleur s'eſt déclarée , plus elle s'eſt enracinée,
,, profondément , 8c je ſens que pour l'avoir con,
,, crainte à ſe taire , elle en eſt devenue plus vio-.
V,, lente. Me voilà vaincu., je l'avoue; il faut que
,, ce que je ſouffre au vdedans, éclate au dehors.,
,, Qie les yeux demes enſa-ns le voyeur, quand
,ç ils connaîtront mes peines, ils en juger-ont plus..
,, humainement , ils menconſolerontplus _ten
,, drement. A . ' a p,
,, Vous [grave-z combien ma. douleur eſt juſtefic
,, ma playedigne 'de pitié. Vous voyez quel com..
,,' pagnon m’a quitte' dans la voyc oû je marche .z,
;quelle
,,‘te’ dansvigilance dans
ſes -travaux ſes ſoins.-
ict-quelle quelledans
douceur activi
ſes
,, mœurs! (Lu rriefut jatnaisauſſineceſſaire_ 2 Qu
,, m'aime jamais autant I' ll -étóifflt encore plus
,ſmart frere ſèlonla religion que ſelon la natu..
,ſreñ Vous connaiſſez ma perte ,aflligez-vous-Î
n'en. Dans les infirmitez de mon corps il me
»ſoutenait , dans les allait-mes de mon cœur il
,girfencourageoit 5 dans mes lâchetëez il .mſani,
,,‘ moit, dans mes défauts de, jugement ê: deme
- ,,
,ſmoire il mïtvertiffoitroû
me ſelon mon coeur l'a-t'on mis cet
le raviſſant hom.
, en me i ,

,,”l'arrachant des mains? A < _


,," ' Comment ſommes-nous ſépare: par la_ iii-ext,
l r LivRiï QUATRIEME. 279
E aprés nous être _tantaimez durant la vie? -Qielle ‘._‘
arriére ſeparation , 8c quelle autre que la mort “
L'Art
I138. A

l pouvoit la faire? Si vous viviez , mon cher Gé- -“


tard , mabandonneriez-vous pendant que je “
vis? Çe divorce affreux n'eſt donc queſouvra- “
e de la mort. (Helle autre que cette impitoya- “
Ële ennemie n'eût .pas épargné les liens qui ‘z‘
nous uniſſoientë Elle n'en ravit qu'un ſeul , 8c ï“
,la-barbare en tuë deux. Car ne me tué-t'elle?
as, 6c plus encore que luy, puiſ uelavie uſicl-fffl
l'E me ,laiſſe eſt plus cruelle que mort ë'l²uis-‘ñ‘
je -apeller une vie celle .qui ne me reſte que._‘ñ‘
poyur me faire ſentir que je meurs 2 03e vous ‘=‘
rn auriez _bien plus doucement. traité , mort ‘ñ_‘
cruelle, ſi vous meufflez plutôt ôte' l'uſage de ‘_‘
la vie -que de m'en ôter le fruit 2 Une vie qui ‘_‘
ne produitrien eſt plus horrible que la mort“
arôme; La .c ë née ô: le feu ſont prepareíà l’ar— ‘ñ‘
bre ſtérile. Ia ouſe de mes travaux vous m'avez “
privée d'un frere 8c d'un ami, principe de tous ‘_‘
les fruits de mes études,ſi ellesen ont eu. Il “
m'eût valu mieux perdre la vie que de vous per. “
dre, -mon .cher Gerard. Vous m'anitniez inceſ- “
ſament dans .ces études que je conſacrois au “
Seigneur, vous en étiez le ſoutien fidelle 8c' le “
cenſeur éclairé. Pourquoy nous ſommes-nous”
aimez , ou pourquoy nous enleve-t'on Run ä“
l'antre i? quel triſte ſort l Ce n'eſt pas pourtant “
ſi deſtinée ui doit faire pitié, mais la mien- “
ne. .S'il a Per u de bons-amis , il en a trouve' ‘.‘ñ.
'ï~»..
:.80 L A 'V I E DE 7S. BERſiNAKD.
';, de meilleurs encoreIMais quelle petit êtreïtïriaihî”
L' A N
11.336 ,tenant ma conſolation? 'moncher Gérard , vous
²,",- .ſeul _me,pouviez. conſoleria conformité de nos
,,, mœurs rendoit agreableà tous deux nôtre union,
,, mais la ſeparationnableflé quemoy. La- joye
,, uous.e'toit commune., 'la -peine .Bt .la triſteſſe
,,,,ſont pour moy .ſeul ; deſtímôy 'ſeul qui ſent -le
~ ,,_poids de la colere , 8c que.la fureur accable. L'un
_W8C ſautrenous trouvions duplaiſir à nous voir»,
__,, les entretiens iétoientdoux , .le .commerce étoit
;,-, tendre ;j'ay perdu tous ces' plaiſirs vous
p »n'avez _ſaitque les .changer, 'Mais ue vous gas.
.n g nez à cechan gement'a.u
- lieu des oibles
. l"oY es
_,, .que vousgoûsicz 'icy-bas-aveeämoy I, vous* na
_,_,, gez dans des torrens :deŸdelSceS , ñôc vous ñjoüiſù
,,,iez de la vuë .de :jeſus-Chriſt, ct-Cornmentſenti
,,, riez-vous l'abſence d'un pecheur, au milieu
.,, des Anges avec 'qtiirszous êtes -í Ainſi vous ne
_,, ſçaurjez .vous .plaindre de' ctnc' îme plusvoir del

_,,,, ſa
puispréſence
que Dieu «vousadcomblé
6c .receudans 'des rieheſſesñde
.lañcompaſſgnie de ſes
.,, Saints. ' . - ſi _'
.,, A chaque occaſion 'je cherche 'Gérard 'ſelon
,,, ma coutume , 6c je ne letrouve plus ;lje gemis
,,, dans ma .miſerecomme un homme qui n'a
_,~, plus d'apuy. -Qxi cOnſulterai—je dans mes dou
_,, tes-z a qui mhdreſſeray-je dans les diſgracesë
_,, qui portera le fardeau? qui- détour-nero. le pe
,, ril? Par toutles yeux de Gérard prévenoient
,,, mes pas; vôtre cœur mon, cher —, entoit .mes
,beſoins
LIVRE -QUATRIE~'MEJ ſi 2-81
beſoins plus que -le mien ,il en étoit' plus ten- “ L'a N
&rement touché , plus vivement preſſé. Par "‘
l'efficace 8c par la douceur de vos diſcours, “
vous nſarrachiez ſouvent aux entretiens du ſie- ~“…
cle 8c me rendiez au ſilence que j'aime. Par la “.
ſcience de la parole qu'il avoit rcceuë du Sei- “
’ neur il ſçavoit quand il devoit. arler: enfin par “
ſaſageſſe de 'ſes réponſes 6c par ſ55 talens ,il ter- “
minoit
ſſſtiques ,ſi que
bien preſque_perſonnc
les affaires etrangeres
ne 6c
me dome- “. -
cher- “.
choit qu'aprés avoir veu Gérard. Il arrêtoit les “
flots des viſites , 6c ne ſouffroit pas que toutes “
indiſſeremment me vinſſent enlever mon loi- “
ſir. 'Il m'ameno'it ceux à qui luy-même il ne “
pouvoitſarisfaire, 6c congedioit tous les autres. “
O l'homme ingenieux 2 ô l'ami fidelle. Il rem— “
pliſſoit les devoirs de' l'amitié , ſans manquer “
aux loix de la charité. -Qui s'eſt éloigné de luy “
les mains vu-ides? Qiand a—t'il renvoyé ou “z
le riche ſans conſeil , ou le pauvre ſans aſſiſtan- “
ce ?Qxelîle extinction d'amour propreÎPour me “ p
laiſſer
ſide tousjoiiir d'un 8c
les ſoins, peuſondehumilité
loiſir , luy
il ſefaiſoit
chargeoit
croi- ‘_‘“
ſire qu'il tiroit plus d'avantage de mon .repos “ _
que s'il ſe fi^1t repoſe' luy-même. Q1elquefois“
neanmoin-s
ſon employ il, demandoit qu'on
8c qu'on _en le deli-vraſt
ſſchargeât de “
quelque “ '
autre , qui s'en_aquiteroit mieux que luy. Nui- “
'le attache déreglee ne l'y retenoit, mais l'inteñ “
;reſt ſeul dela chariçéz il ñtzravailloit plus que f!
Nn
2.82. LA viE DE S. BERNARD.
L'A N ,, tout autre , 8c reçevoir moins quépflfon;
I138. ,, ne z de ſorte qu'en donnant aux autres ce qu'il
,, leur falloir ,il manquoit ſouvent de pluſieurs
,, choſes , ſoit pour la nourriture óu pour l'habil
,, lement. Lors qu'il ſe ſentit aprocher de la.
,, mort , mon Dieu , dit-iïl,vous ſçavez qu’autant.
,, que je l'ay pû , ſay toujours. ſouhaité le repos
,, pour rentrer en moy-même 6c ne m'y-occuper
,, que de vous , mais la crainte de vous déplaire'
,, m'a toûjours retenu: danamon emîploy', l'amour
,, de l'obé~iſſance 8c ſur tout l'amitié que j_'ay pour"
,, mon frere 8c pour mon Abbé. Oiíy je l'avoue'.
,, mon cher Gérard , je vous dois tout le fruit de
,, mes études s'il y err a quelqu'un. Si les autres:
,, ou moy en avons profité ,nous vous en. ſom
,,,, mesPendant
redevables.
que pour. me (Lula. er vous éſſtiezï
,, dans .ſembaras ,je me repoſois a loiſir ,je va
,, quois plus ſaintement aux divins offices , je'
,, m'apliq-uois plus utilement a l'inſtruction de'
,, mes enfans. Comment n'eus—je pas eu de l'ai'.
,, ſutance au dedans puiſque je ſçavois qu'au deñ
,, hors vous agi-ffiez , vous. jugiez , vous aimiez:
,, 8c vous arliez pour moy. Vôtre action étoit
,, tranquil e' , vos intentions étoient pures ,,…
,, vôtre amour éclairé , vos paroles judicieuſes ,.
,, car il eſt écrit :le juſte medite la ſageſſeôc parle
,, enſuite avec prudence. _
,, Mais pourquoy, disñje , qu'il agiſſoit tant au'
,, dehors comme s'il eût ignore' les choſes- inte
, LIVRE QUATRIITME; 2,83
:pleures , 6c qu'il eût eſté prive' des dons ſpiri- . _..___
-tuels, Les ames ſpirituelles qui l'ont connu , - L'a N I

ſçavent combien l'Eſprit Saint animoit ſes diſ- - n38.


cours , ceux ui vivoient avec luy ſçavent ſi n
, ſes deſirs 8c es ſentimens étoient des produ- q
ctions de la chair 6c ~uel eſprit de ferveur en -
étoit le principe. Qu ſi” plus exact à garder les a»
regles, plus ſevere a châtier ſon corps , plus q
attentif 6c plus élevé dans ſa contemplation , c
.plus penetrant dans les conferences. Combien «
de ſois m'entretcnant avec luy ay- je apris ce -
que jïgnorois , 8c m'en ſuis-je éloigné plus in- c
ſtruit aprés être venu pour lïnſtruire. Il n'eſt é
pas ſurprenant que cela me ſoit arrivé puiſque n
des hommes tres-ſages 8e tres-éclaire: ont ren- -
du les mêmes témoignages. Il n'a pas apris les ï
ſciences avec méthode, mais celuy qui les don— -
ne Yinſtruiſoit luy-même 8c Féclairoit. Non ſeu- -
lement dans les grandes choſes , maisdans les ï
:plus petites , il étoit grand. Ie parle à des *
gens qui ſçavent ce que je dis, 8c qui con— ï
-noiſſent de luy des choſes bien_ plus élevées. ï
Mais je l'épargne , car il eſt mon frere, ſad-_- ï
joûte ſeulement qu'en tout il me fut utile 8c *
que nul autre ne me lc ſut jamais tant que luy. -
Utile au dedans 8c au dehors -, dans les -petites ï
occaſions 6': dans les grandes; 'dans les affaires -ñ
étrangeres 8c domeſtiques , 6c j'avais raiſon de ï
dépendreen tout de luy , puis qu'il étoit tout ï
pour moy. Ilne m'avait laiſſe' que l'honneur-E
N n ij
234 LA VIE DE S. BERNARIÏ.
- 8c le nom de Superieur, il en avoit toute la pci:
L A N
.. ne , il #en ſai-ſoit tout le travail. I-'étois apellé
1x38.
- l'Abbé , mais ſa ſollicitude prévenoit tous- mes
ù~ ſoins Mon eſprit
me laiſſoitſſenñ tous- ſetemps
repoſoit ſurla lejoye
goûter ſiendu, Sei
qui
n gneur , exhorter ſans obſtacle , ou prier en paix.
s Vous donniez, mon cher frere, plus de calme
ï- ä mon eſprit , plus de douceur à mon repos,
>- plus d'éficace à- mes- paroles -, plus de force à
- mes diſcours, plus de temps à mes études , plus
- de ferveur ZE mes ſentimens.- Helañs E jŸay perdu
- tous ces biens en vous perdant , mes joyes 8c
- mes delices ſe ſont évanouis avec vous… Main
~ tenantles ſoins viennent en ſoule ñ, les-affaires
-- m'accablent de toutes partsſur
d'emſibarras viennentſondre , 8c
moytout-e ſorte
ſeuLñCeſt
*- tout ce qui m-'eſt- reſté depuis vôtre perte ê: je
- gemisſeul ſous le fardeau. I-l ſaut que je m'en
v décharge, ou qu'il m-'accable , puiſque vous ne
~ m'aidez plus à le ſoutenir. Qii me donnera
* de mourir bien-tôt' aprés vous , je ne dis pas
ï au lieu- de vous z. car je ne veux? pas vous ravir
*- vôtre gloire. Ie n'ay plusque peine 8c ue douñ
- leur à vous- ſurvivre. Ma triſte vie va ?e paſſer
- dans l'amertume , 8c toute ma conſolation., c'eſt
'- de nſabandonner à ma triſteſſe. Ie ne m'éparñ
.- gneray pas 8c je ſeconderay les coſiups du Sci;
'*~ gncur 3- car \à main- m'a frapé plutôt que luy».
"- Peut-on dire qu'il ait.donne' le coup de aîmors
‘ !T5 celuy qu-'ilemineine dans: le ſejour delavie,
LI V RE QUATRIÈME. - 2.95
C'eſt cette entrée qu’il fait dans la . vie qui me — L'A N
condamne à la mort, 8c je meurs bien plus que n* 11381
luy qui ne fait que s'endormir dans le Sei- -e
gneur. 0 _ h j . y ..
Coulez mes lasrmes ,ñ coulez; depuis long_ —
temps je vousſais violence , celuy qui vous de.. —
Yoit donner unlibre cours ,vient de vous ou- —
vrir le paſſage.- Qie les ſources de mes yeux —
ne-ſoient plus fermées 8c qu'il en ſorte un délu- -r
ge de pleurs capable de laver les crimes , qui —
m'ont fait un objet de colere. Vaud le Seiñ —
Êneur aura pû säpailèr ſur moy ,. peut- être alors »
raiñje digne qu'il me conſole ,, toutefois je*
mhbandpnneà la douleur ,. car il ne conſole
que ceux. qui pleurent. WC les Saints ayent
donc compaſſion de moy 6c que l'homme ſpi- e
rituel ſuportemes plaintes avecdouceur. @ſon -z
juge de ma douleur , non ſelon l'uſage or
dinaire , mais ſelon les ſentimens de ſhumani- -u
de'. Nous Voyons tous les jours les morts pleu- W
rer leuñrs morts 3. beaucoup de larmes, mais ſans —
fſſruit. Quand lcurlaiñfflction n'eſt pas au delà des -
bornes nous n'en condamnons pas lſſes mouve- —
nÎen—S,.mais— le principe: l'a tendreſſe eſt natu- —
Eelle à l'homme; ſon trouble eſt la punition du —
Peche' , mais le peche' même 8c la vanité. ſont —
Ordinairement les cauſes de ſa douleur.- .
Dans- le monde onne pleure que la perte de w
la gloire mondaine ,, 8c les incommoditez dela <
gie Preſence ,, _ceux qui pleurent ainſi ſont diñ f,
2.86 LA VIE. DE &BERNARD
L' A N
ñ nes eux—mêmes qu’on les Pleure. Eſt-ce-lâ ma
ñ Ëtuation 2 Mes reſſentimens ſont ſemblables ,
n38.
.. mais les principes bien diſſercnsJe ne me plains
a pas de la perte d'un bien du monde -z c'eſt par
'- raport a .Dieu , que )e m’afflige d'avoir perdu
- Pour toujours un ſecours ſidelle 6c un bo'n con-.
'- ícil. C'eſt Gérard enfin que je pleure , mon fre
- re ſelon la chair , mon ami ſelon l'eſprit , mon
‘- compagnon' dans la voye du ſiilut. Mon ame
-> étoit calée à la ſienne, &la conformité desſen.
'- timens plus que les liaiſons du ſang n'en avoit
u fait qu'une. Nous nous aimions à la verité ſelon
’-'- les loix dela. nature , mais la reſſemblance des
- mœurs nous uniſſoit encore plusQ Comme donc
Z- nous n’étions qu'un cœur 8c qu'une ame , le
-e glaive :qui nous a tous deux ſeparez , a fait en
-- voler la moitié de moy-même dans le ciel ô;
-ñ laiſſé l'autre dans la boüe.
- Ie ſuis cette vile portion qui rampe encore ,
>- abandonnée de ce qu'elle avoit de meilleur, 8L
i'- l'on me dit , ne pleure: pas. On märache les
- entrailles , 8c l'on me di—t ne le ſentez pas. Il
- ſaut bien malgre' moy que je le ſente , je n'a)
- pas la dureté d'une pierre , je n’a—y pas un cœur
>- d'airain ; je le ſens, je mhfflige, 6c- ma douleur
- m'eſt toûjours Préſente. Celuy ui me ſrape ne
~» pourra donc
me il en pas m'amuſer
accuſoiſit d'inilenſibilite'
ceux dont diſoit,J_C ,les
comay
a fi-apez , 8c ils ne lbätflflas ſenti : Je confeſſe ma.
F tendreſſe 6c ne la ſ ~ 'imule pas. Tavoüe que je
_î- — ' .i r_ v'

'LIVRE QUATÏRIPÏME. @S7


ſuis homme_ qpäand favoüe leseffets de lhuma- . L'a N,
nité. Ie ſuis
àla rſſnort e rneI,
,., aſſujeti auxvendu
peinesau8cpeche , ſoumis ....
aux- chagrins. H38.

Ie ne ſins» point inſenſible , je crains-la mort .


pour moy 8c pour :Tres anus- Gérard ne l'était. .
il asäLa nature l'avoir fait mon frere ,. ſa… pro- .ç
ſe .on mon' 515,131 vigilance" mon pere , ſon ..
eſprit mes delices» , ſon cœur mon conſident.. Il .
s'eſt éloigné de moy ,. je ſens la profondeur de .
cette playePardonnez le moy mes enſans,.8c ſi ..
vous Fêtes prenez part au malheur* d'un- pere. .
Ayez pitié de moy ,il du moins vous qui vous O
dites mes amis , 8c qui ſçavez la peſanteur du .
coup dont le Seigneur. vient de me fraper pour n*
mes pechez; C'eſt dans ſon indignation qu'il u'
me chaſtie , juſtement ſelon mes. merites ,mais .
durement ſelon mes forces. .
Peut-on dire que ſans Gérard je puiſſe' être -_
heureux , quand ou ſcait ce qu'il' étoit _pour n
moy. Cependant je ne conttedis as les decrets ..
du_ Dieu Saint, je ne blâme pas on jugement, e
ehacun eſt traitté comme il' doit l'être z. Gérard ,
a la couronne _qu'il a meritée,_ Indy le ehâti- ..
ment qui m'eſt deu. Ie ſens' le ſuplice ſans blâ- œ
mer ſarreſt i_ 'l'un eſt. naturel , l'autre (etoit -
impie; . , q_ .,
llñ faut neceflſiziigement _
être .
touché pour ſes -.
amis ,, ou de joye quand on les voit ,ou de dou- n
leur quand on ne les voit plus. Le commerce'
nen, doit pas être oiſif ôc-_flzerilek Ocnzdoit juger. :
2.88 LA VIE DE s. BERNARD…
ñ.. ble
des lorſque
effets del'abſence
leur amitié, quandmalgré
les ſepare ils ſonteux.
enſi-:mſiî
, ſi,
. Je pleure ſur vous mon cher Gérard , non
iiis ce
queque
vous
je meritiez qu'onrvous
vous ay perdu pleuredonc
Ie ferois , mais parz
mieuxſiſi
ù'- de pleurer ſur moy-même , qui bois le calice
.. amer , je ſuis ſeul à plaindre ,puiſque je le bois
:- ſeu-l z car vous ne lñe buvez pas. "Je ſouffre ſeul
;a _ce que ſouffrent enſemble deux _amis ,quand ils
in' ſe perdent :plût au Seigneur que je vous euflſſè'
.. plutôt prévenu que ſi perdu , mais du moins
s. qu'un jour_ je vous ſuive en quelque lieu que
vous ſoyez. _ ' ’ ~
.ë 'Sans douteſvous êtes avec ceux qu'au milieu'
:- de vôtre derniere nuit , vous invitiez a loüer
ñ- Dieu , lorſque d'un air 8c d'une voix qui marñ
I».. quoient
proferâteslatout
tranquilité de paroles
äſicoup ces vôtre cœur , vous
de David;
S*- Loüez le Seigneur dans les 'lieux hauts. Le jour
r. luiſoit pour vous , mon cher frere, dés le mi,
z. lieu de cette ,nuit z el‘le étoit pour vous auſſi
ä'- claire que le plus beau jour ,_ 8e ſa lumiere fai.:
is ſoit vos delices. O_n vint ,me querir pour être
a témoin de ce miracle de paix 5c ,pour voir mou
ó- rir un homme qui inſultoit 5. 'la mort. O mort
s- où ſont tes victoires zqu'as—tu fait de ton aiguil
d lon P eſt-ce qu'il eſiſtctdevenuſſlïnſtrument de la
-qjoye pour un homme que 'la mort fait chanter
- 8c qui chante quand il ex ire. Tu es la mere de
s- la douleur , -ôc il te fait (Zi-vir au plaiſir, tu es
l'ennemi;
LIVRE QUATRIE’ME. 2.89
Yennemiede la gloire,& il ſe ſert de toy pour y “ L» A N
entrer -, tu es la porte de l'enfer , 6c tu luy ouvres " 1138._
celle du Ciel, 8c dans ton abîme où tout le Ÿ'
monde ſe perd , un pecheur trouve ſon ſalut -, “
mais c'eſt avec juſtice, puiſque tu as oſé ſou- “
mettre injuſtementa ton empire l'innocent 6c '.'
le juſte. Te voila donc vaincuë,injuſte mort z "
te voila percée par lhameçon qui t'a ſeduite , "
6c dont parle un Prophete en di ant , ô mort je “
te ſeray mourir un jour , enfer je ſeray ta rui- “
ne. Depuis ce coup qui t'a percé ,les fidelles ne “
font plus que paſſer au travers de toy, 8c tu n'es “
plus qu'un heureux trajet a la vie. Ton image “
hideuſe n'effraye point Gérard,il paſſe en aſſu- “
rance 8c même avec joye au milieu de tes gouf- “_
fres affreux. ' ñ ~ “Ï
(Lund je fus arrivé 8c que je l'eus entendu “
achever diſtinctement le Pſeaume, levant ſes “
yeux au Ciel , Mon Pere, dit-il ,je remetsmon “
eſprit entre vos mains, il répeta les mêmes pa- “_
roles , aprés avoir dit deux fois , mon Pere , mon “
Pere , puis ſe tournant vers moy d'un air con- “
tent ,Quelle bonté à Dieu , me dit-il , d'être le “
Pere des hommes , 8c quelle gloire aux homñ “q
mes d'être ſes enfans ëſiCar s'ils le ſont en effet, “z
ils ſeront ſes heritiers. C'eſt de cette ſorte ue “
chantoit celuy,,que nous pleurons, peu s'en Ëiutff
auſſi , je l'avoue , que le Cantique ne ſuccedeà “
mes larmes, lorſque tout occupé de ſa gloire je '“
ne me ſouviens P US de mon malheur. … ff
. O9
'UT-ï'

2.90 ſi LA VIE DE S. BERNARD.


L' A N ,, Mais les pointes de la douleur me rapellent
153,' ,, bien-tôt a moy-même , 8c ces douces idées ſont
" ,, bientôt éteintes par le torrent de mes peines,
,, comme un leger ſommeil eſt diffipé par un
,, grand bruit. C'eſt donc ſur moy ſeul que je
,, pleureray deſormais , car ſur luy la raiſon me
,, le défend; s'il luy étoit permis, ſans doute il?
,, nous diroit :Ne pleurez pas ma deſtinée ,_ mais
,, la vôtre. David pleura ſur un fils(parricide qu'il?
’,, ſçavoit bien que l'énormité de on crime em
,, pêchoit de ſe dégager jamais des gouſſres de la
,, mort. Qxe perſonne donc ne me chagrine 6e
,, ne me diſe 'qu'il ne ſaut pas ainſi säffliger , aprés
,, que Samuëlàſégard d'un Roy rcprouvé ,GC Da
,, vid a l'égard d'un fils parricide , ont ſatisfait"
,, aux devoirs de l'amitié ſans faire injure à la ſoy
,, ny blâmer le ju ement du Seigneur. ‘
,, Mon fils Ab alon ,. diſoit David , Abrſalon'
,, mon fils; 8c c'eſt icy bien plus qu'Abſalon. Le
. ,, Sauveur jette un regard ſur Jeruſalem ,. dont il
,, prévoyait la deſolation 8c la ruine entiere, 8c
,, pleure neanmoins ſur elle, 6c moy je ne ſenti
,, ray pas ma deſolation propre quand elle eſt
,, préſente , ne ſentiray pas une playe nouvelle
,, 6c profonde. _
,, Si le coup me faitfplcurer , je ne m’e’lcve~
,, point contre celuy qui tappe. Ie ne veux qu'ex
,, citer ſa pieté , ne veux qu'a aiſer ſa colere;
,, ainſi dans mes paroles je me plains , mais ſans
,ztnurmuren N'ai - je pas parle' ſelon la juſtice
_ F
L-IV RE TROISIEME. l)

z…
quand j.’ay dit qu'une même ſentence a puni ce- “ L'a n
?luy qui devoit l'être 8c couronné celuy qui le “ Ilzao ²‘
meritoit 2 Ie le dis encore , le Seigneur miſeri “
ñcordieux
gneurſi je 6cchanteray
juſte a bien faitmiſéricorde
vôtre l'un 8c l'autre. Sei- ““
8c vôtre
juſtice -, le cantique de la miſéricorde ſera pour “
le bonheur de Gérard; celuy de la juſtice, pour "
les maux que nous ſouffrons. Vous ſerez loüé"
.dans l'un 6c dans l'autre. Ne faut il- donc loüer“
que la bonté de Dieu 8c ne pas loüer ſa juſtiñ ‘-‘
ce 2 Vous êtes juſte , Seigneur, 8c _ vôtre' juge- “~
ment eſt lein d'équité P Vous nous aviez donñ_ "
né Gérar , 6c vous nous l'avez ravi. Si 'nous ſi'
nous affligeons de ne l'avoir plus,nouS n'oublions "
pas que vous nous l'aviez donné Nous vous renñ F'
C
dons graces d'avoir poſſédé pour un temps d

celuy dont nous ne déplorons la perte qu'au 'DE


tant-quïl-nous eſt utile de le faire. V '
Seigneur, je me ſouviens de mes conventions 'ſi
8c de vos miſericordes , afin que ~ vous ſoyez 'ſi
encore plus_ juſtifié dans vos paroles , 6c que Ï'
-ñvôtre conduite.
'vous ſoyez Lorſque, quand
'vainqueur l'année même
derniere nous *‘
on)juge

étions ä Vitenbe, -pourles


combalmazlade &le ñſimaälaffaires 'de l'Egliſe',
devenant plus ;danñil ~“"
creux , dans 'le tenÿp ſi
sñque vojusétiei', ce ſem-j* _
‘ le, prêt de -l'a'pel‘l"e1*î—i"vous7,'j_'~euspeineïiÿqir"
:que j'alois perdre un compagnon “commeſilupy , “
dans une terre étranger-e ‘, 8c que je ne -le rame- 2

_Ooij
À

,.94 LAſiVIEÎD-E &BERNARD;


**'14-
A N électëion cela-ſemblait 'impoſſible , à moins que_
de prouver ICS crimes qu'on luy imputoit.
M38.
. Ces raiſizns perſuader-ent à l'Abbé de Cluny, de
prendre avec. 'luy-ce Religieux nomméñà ſEyêë_
:ché ..de Langres). 85 dällerſſttfflvcï le RoyflLoüis
4e Jeune au Puy en Velay Pour luy declare:- cette
élection.- Il luy 'preſence celuy qu'on avoit éleu ,
-äc luydcmmdz lînveſtituœ des Domaines Cle-PE:
vècólzé. Le ROY. ſansséclaircir davantage ,crut ne
la; pouvoir 'lïeſuſet à _un homme d'une Gong” a_
tîon ſi celebre &preſente par un ſi_ ÏÏLÀDIËAÎËÉ
« Caire Rdegaic obccnaë :OUVËÏOÎË des routes plus
aiíäéesz ſſaiîſóutJ-CÎÀTÃÏË ê; fis .carter ' plus librement
ÀVAIQÏÎCYËQÊÎEÇ. d# …Lion &MIS ÎËÎBÊÊ-Æêtídhgx hom..
me qui étoit ſon ami, 8c qu'il avoit luy-même
Acu-L'on 'fchangeja *dans
avaieſæis deb-pdd lec jour 6c.
confirmeír le l-icíu qu'on
Qettcſſélçgïtion,
&En d en cacher lai connaiſſance ,à-zceuxgzqui s'y
oppoſoient , 66 la choſeñ-eût réuffi .ſi-demi Moines
de Clairvanx qui ſe trouverait_ li' Pa; hazäfrd ,
6a _quantiques Muttesperſoancs Goæaſideïablfflînffeiæÿ
ſent; præcfié' coder.: î; MÎÏÎÛÏPÊPÏ-Ïiâ&ÔFÏÏPËFÏÏFHŒM
aPeHéauPaW. u ñ ‘ ff
. Saint tenait toûjours 'fÊxËn-'c
pourſuites-pour; 'síoppeſizr èzsecsezrélàïófion LBÏHÏËÇ
priercs de” Pique: d: Cha-W; qiaiññdîailëleuïë x19”.
étoit ſiclzexzrſÿ nellès da-:Mctropoîisaizæn, nyzzde;
Princes', n'y* líælwridré Royale , Meſurez” capables
de changer [eq ſdmimffllâxëí silæxiç .route ſorceídc
voy” Poum dgznucr ljexplædioxzàpst-.hÿmwyzæuÿl
' ' LIVRE QUATRÎEME 2.95
,ctoyoit indigne. (Hand Pierre de Cluny vit que L» A N
.la cauſe étoit portée devant le Pape , 6c qu’on n38.
.ne pouvoit plus rien regler ſans ſaintBei-'Hard ,_
ilcrut devoir' écrire à… l'un &à l'autre pour nepas
paroitre s'oppoſer à l'Abbé de Clairvaux. Il ſit ſa,
Lettre au Pontife
lesltermes plus courte
-,. il fit celle de ſaint,ôcBernard
en choiſit
plusmieux
lon_
gue , mais aufli plus vive. Pour écrire au Pape'
,il prit Poccaſion du voyage que faiſait à Rome le'
fils du Duc de Bourgogne , qui luy demandoit
une Lettre de recommandation; de ſorte qu'il
écrivit au Souverain Pontife comme enlavoit
eſté preſſé par ce Prince ,ac qu'il n'ait rien autre;
choſe àluy dire.. ‘
LETTRE DE PIERRE DE CIJUNY ~
anPaptd _ … ‘ . . ñ

N me preſſé de ſuplier' vôtre bonté pa- " L. z. L”. 36.


Semelle d'écouter. es' prieres d'un fils il.. “ë
luſtre 8e: d'ordonner que la liberte' d'élection “~
dont jouiſſent les Diocéſcs 8c les Abayes ordi- “‘
naires ſuivant le droit commun 6c canonique , “
ſoit conſervée ä une Egliſe auſſr celebre, auſſi “.
grande , auſſi fumeuſe .que celle de Lam res; *‘
e toutes les occaſions detrouble luy oient “î
ôtées 8c qu'elle ſoit en. état de. vous rendre mil- “Î
le 'actions' de' graces pour que' Dieu I-uy “'
aura donnée par vôtre eneremiſe; Fe vous re. “
commande tres-particulieremexitle du Duc ſi
l~.d
ï

-296 LA VIE DE s. BERNARD'


L'AN ,, de nôtre province, ?ui va trouver vôtre Sain:
1138.
,, teté pour implorer a protection. Daignez re
,, cevoir honorablement 8c tendrement un fils
,, qui donne de ſi belles eſperances. Faites en ſor..
,, te qu'il saplaudiſſe d'avoir viſitéun pere tel
,, que vous , afin qu'à l'avenir il vous ſoit de plus
,, en plus ſoumis.
. l 'z '
Toute l'affaire eſt expliquée dans cette Lettre;
ſans y marquer nulles plaintes contre ſaint Ber
nard , 6c tout y eſt ſi bien ménagé , qu'il ne pa;
roiſt pas qu'on y ſoutienne les intereſts du Reli
gieux de~ Cluny dont on ne dit pas un mot.
Dans la Lettre à ſaint Bernard il fait un plus
long détail z il luy mande qu'il n'a point eû part
à cette élection. Il entreprend de juſtifier le Re
ligieux éleu , il luy expoſe les ſuites ſâcheuſes
qu’auroient les oppoſitions des ſeuls Moines de
Cîteaux à l'élection d'un Moine de Cluny, ui
d'ailleurs étoit digne,ôc combien de nouveaux 'ſu
jets de diviſions cela cauſeroit entre les deux
Ordres, enfin_ ſous des termes d'amitié, il luy de.
clare tous ſes ſentimens avec franchiſe ,ſans pa;
roître ëémouvoir , mais prenant auſſi trop de"
ſoin de juſtifier l'homme en queſtion , ſans écou
t~er les témpignages contraires que ſon inclina.
tion ne goutoit pas.. '
ë" Ainſi Pierre de Cluny prévenu dela ſollicitufle '
paternelle, pour ne point s'oppoſer à. l'élection
de ſon Religieux , crut que ſapellation a, Rome
n'en
1
T z *LIVRE QUATRÎEME. 2.97
nfen rendroit pas la conſecration défectueuſe 6c L' A N
?ue l'on pouvoir :paſſer outre , du moins il y con- n53,
entiton8cluy
.fois ne impoſoitſiles
ſempêcha pas , 6c ,penſa
mains queou
de droit ſi non
une

la conſecration tiendroit z que d'ailleurs ſi avant ~


l'élection il eût eſté facik: de ſexclure , mais ſi
difficile a rés,i—l le ſeroit .encore plus uand il
.ſeroit conſàcré , &que nulle autorité n'etoi-t ca
pable de le dépoſer aprés .que la conſecration
auroit ſuivi une délecfîtion unanime, 8c de plus l'a
-grément du Roy. On reſolut donc de le .conſa
crer mal ré-Ïappeñl interjetté.
²Mais aint 'Bernard 'ſoit qu'il fût convaincu de'
Tindignité du ſujet , ouñque ſa ſeule réputation le
rendoit indigne d'un miniſtere , d'où en areil
cas les plu-sinnocens
toucher aux -pſſrieres de.ſont
ſon e—xclus,ſans -ſe au
ami ,il écrivit laiſſer
Pa _
"’-'
-pe &aux Cardinaux des Lettres pleines de zele ct
qui 'témoignent aſſez qu'il ſoutenait le ;parti
e la verité. Dans ſa Lettre aux Cardinaux , il
— arle encore plus librement 8c fait un détail de
ſes travauxñpourÎYEgliſe de Rome , il ſe plaint du
peu de reconnaiſſance qu'on en az-il apelle l'Ar
chevêque de 'Lion 8c Pierre de Cluny les dieux
cle la terre , qui ſe confient en leur puiſſance , 8c
en l'abondance de leurs richeſſes, .- ui sïélevent
hardiment contre toutes les loix de 'honneur 8c
de la-juſtice &qui mettent , ditñil, ſur nos têtes ,
un homme qui.eſt l'horreur des gens de bien 8c
iazfable des-impies. '
. ſu!,
2.98 LA VIE DE S. BERNARD.
L» A N Ces Lettres dev-aient , ce ſemble, empêcher la
1,53_ conſecration d'un tel homme z mais l’Arcl1evê
que de Lion 6c l'Abbé de Cluny , aprés s'être aſ
ſociez les Evêques d'Autun 8c de Malcon , de leur
autorité le conſacrerent ſans s'arrêter 'ny à ſap:
el ny a la défenſe du Pape, 6E crurent qu'après
on ordinarion, ſaint Bernard qui le verroit 'ſon
propre Evêque ceſſeroit ſes pourſuites 6c ne vou
droit pas deſobéïr au Prince des Apôtres, qui
commande d'être ſoumis aux Superieurs les plus
fâcheux. ~
La conſecration de cet homme fut un coup a
la verité qui frapa ſaint Bernard; mais la nou
veauté du fait le ſurprir ; ſon zele n'en devint que
_fiïfflfiflffifgæ plus ardent. Il écrivit a Lion a ceux quilterinient
Ë;‘};‘-“, contre cet homme, 8c en même temps ecrivit au
Pape Innocent une Lettre qui merite icy_ ſaplace.
LETTRE DE SAINT BERNARD'
l# Pape Innocent. Ï '

zjz… u,, ó- JE continué à fraper 6c ä crier ,ſi 8c ſi' ce n'eſt


î par 'des clameurs 8c par des diſcours , du
oins par mes gemiſſemens 8c par mes larmes.
a Uaffront que continuent de nous ,faire les im
‘- pies qui prolongent leur injuſtice , nous_con—
a- traint de redoubler nos cris. Ils sendurciíſent
-_ a- ôc ajoutent p.eché ſiir peché; ils entaflſient de
c» nouvelles iniquitez ſur les anciennes, 6c leur or—
Ã- gueil s'éleve toûjours. La fureur sanime ,la pu—
'I
î,…
l
l
r
-…_,__,
LIVR E QUATRIE-ME. z,,
-deuñr 8c la crainte du Seigneur ſont évanoiiies. "‘ L a N
Ils ont ſait, tres ſaint Pere, un choix contraire a “ 1138.
la juſtice 8c à la prudence de vos ordres, 8c“
guand vous vous y oppoſe: enſuite , ils oſent “
aire des imprécationscontre vôtre nom. Voila ‘f_
ce qu'ont entrepris les Prélats-de Lion, d'Autun “
8c de Mâcon 8c nos amis les Moines de Cluny. “
- Hélas! quel nombre prodigieux de fidelles ſe- “
ront troublez par leurs temeraires artifices , ſi"f
on les oblige de porter un joug qui leur eſt “
impoſé de cette maniere E Ilsrecevront' cet. or- “
dre comme s'ils étoient ſorcez. de fiéchir le ge- “,
nou devant Baal , ou. ſelon la parole d'un Pro— ‘f
phete, 'comme ſi on les contraignoit defaite un_ *f
pacte avec la mort 8c une alliance avec l'enfer, ‘f
Dites-moy je vous prie qu'eſt devenue la Loy , ‘_‘_
la Juſtice, l'autorité des Canons, où eſt_ le reſ. ‘,‘
pect deu à. la- Majeſté 2 L'appel qu'on ne refuſe ‘_‘
a nulle perſonne opprimée ne m'a pû ſervir .de “F
rien; car quand c'eſt l'or qui commande 6c "
quand deſtlargent qui juge, les Canons 8c les ‘.f
Loix ſe taiiſent , la. juſtice 6c la çaiſonnont plus ‘_‘
cſaccez : Et 'ce qui eſt _encore plus inſuporta- “
ble, ils menacent de lancer les mêmes traits ‘,‘
juſqu'au haut du ſort 8c de la tout Apoſtolique, ‘,‘
comme ſi elle n'était pas fondée, ſur la ſolidi- ‘f
té de la pierre. Mais que faizsñjeñ? je. rrſetnporte, ff
je l'avoue, 8c ce n'eſt point amoy d'accuſer ny ‘_‘
de reprendre perſonne ,il me ſuffit de pleurer “
la cauſe
' _de ma ſdouleur. Aptés,—de;longs
P p ijretar- ff
zoo LA VſſI~E DE S. BERNARD?
L-A N a demens 8c tous-les travaux que j'ay ſouffert-pour*
1-138.. - le ſervice de l'Egliſe Romaine ,lorſque vous me'
.. ermîtes de m'en retourner our me réunira mes
Freres, quoi-quepuiſé' de ſgrces, comme ſi j'a.»
.- vois mal travaillé' , farrivay néanmoins heureu
-ſement 8c penetré de joye a nôtre Monaſtere,...
..les mains pleines-des fi-uits de' la' paix- que je'
. ra ortois avec moy. Ie me flatois d'être écha
#PC du- travail pour goûter le repos; ſeſperois*
..qu'il m'alloit être permis de me dédommager'
w un- peu des pertes que favois faites dans la vie
.. ſpirituelle, 8c de me-renouveller dans le 'recueilä
..lement que les affaires-dtr dehors m'avoient=
...ſſſizntemparées
enlevé; mais les' deſolations-
de moy, ſur le lit8coù'lesje peines ſe
ſuis éten”.
.. du ,les maux- du corps-m-'y-tourmentent moinsæ
.. que ceux du cœur z' car 'je ne me plains d'au
~ cune incommodité corporelle , je tiens mort
_ñ ame entre mes mains , 8e il sîagit- icy- de ſon' ſau
..lun Trouveriez-vous-bon* que j'en' confiaſſe le
c[aiſvn"eſt ñ ſoin à un *homme qui a déja perdu la ſienneële
Ëgiffiäîcfijſ. ſçay que cela_ ne vous plairoit pas. Ie me ſuis
.L donc ditau fond de l'ame qu'il m'eſt? plus
--avantageux-de prendre la fuite, que' de finir le
-reſte de mes jours dans la douleur dc dansvla
ñ. triſteſſe' 6è de mettre mon-ſalut “en” per-il. Que_
d Dieu daigne plutôt vous inſpirer*- oe qui' eſt le
r meilleur, 8e rapellez "dans vôtre ſouvenir, ſi vous
n lîe jugera propos, de quellemaniere je me ſuis
o- conduit avec vous. l'etre: les yeux (3er un fils
I
*d
I. rv RE QUATRHÏM E. zot
qui vous apartient 6c le délivre: de ſon affli- - L "A N
ct-ion- 8E de ſes peines. Mais plutôt n'oubliez ja- — n53.
mais les grandes-choſes quele Seigneur a faites —
pour vous , 6c pour l'en remercier en quelque —
ñ— î_-,Ÿm_ façon
defſiæire,révoquez pour (a gloire,,ce
ſi* injuſtement; ) qu'on vient
i d«
Il faut demeurer d'accord que quandilſſa viva.
cite'
l'a de ſaint
juſtice Bernard
,rien n'étoit. étoitzarnimée par le zele
égal a Pimpetuoſité der
dſſe ſon;
flile, car commenë traite-t'il dans cette Lettre;
ſes-meilleurs amis z Rome En émeuë ä la nouvel
Ie que lacontre
Sïrrita Lettreles-auteurs
du Saint yde répandit. Le Pontiœ
cette élection ,t qiſilſſ:
regardait comme l'origine de tout ce malſſ. Il or-ñ
donna que tout: ce qu'on avoit fait fût caſſe-ESC!
que les coupables vinſſent_ devant luy y recevoir.
le châtiment de leur deſobéïflance. Ils ſauraient:
en effet receu ce qu'ils meritoiengſi fiiint Ber
nard quiñvit leur repentir, ne les. eût. retenus a;
Langres 8c n'en eût répondu. au' Pape. Ilſiluy en»
voya neanmoins ceux du Chapitre qui. étoient?
demeurez fidelles 8c ſoumis pour y. demander la:
réconciliation des autres 8c prendre des. meſures
P our
Onune autre élection.
proceda-peu aprésfflä_ cette élection -nouvelï
Ie. Saint Bernard fut choiſi., mais il refuſa ſelon-T
ſa coutume.. Ces refus qui ſont regardez aujour
d’huy comme la perfectiondu détachement Ec-ñ
cleſiaſtique luy arrivoient ſi ſouventque les pena
Ples n'en-étoient nullement étonnez: 6c., les mec".
;Oz LA VIE DE S. BERNARD.
,toient au nombredeſes actions ordinaires. Aprés
L' A N qu'on eut propoſé pluſieurs perſonnes , on ſe de
1138.' rermina pour Godefroy Prieur de Clairvaux.
Saint Bernard avoit quelque peine ay conſentir z'
\
mais il ne put reſiſter a tous ceux qui luy deman
derent ce Religieux dont ils connoiſſoient l'a ſa
geſſe 8c la ſainteté.
Le Roy fut quelque temps ſans confirmer
cette élection par le don de régal , non pas qu'il
deſaprouvaſt le choix d'un ſi ſain-r homme , mais
parce qu'il croyoit qu'on n'avoir pas aſſez reſpe
cte' le \en en refuſant de conſacrer une perſon
ne ä qui déja il avoit donné ſon agrément. Il
s’e’tonnoit' que des Religieux sbppoſafſent aux vo..
lontez de leur Souverain-,il ne croyoit pas devoir
ſouffrir que' dans ſon propre Royaume , l'on call
faſt ce qu'il avoit fait , ny que ſaint Bernard ſous
pretexte de ſa ſainteté , établit ou dépoſaſt des
Evêques comme il'luy plaiſoit , ajoutant qu'un
Roy n’e'toit pas obligé de changer à tout moment
de ſentimens ſelon les caprices d'un Moine. Saint
Bernard ä cette occaſion écrivit au Roy une Let
tre reſpectueuſe oû toute cette affaire eſt expli
quée. ~
E] it. 170. .. Si l'Univers entier , luy ditñil- ,conſpiroùit con—_
.. tre moy pour me faire entreprendre quelque
ñ- choſe contre la majeſté Royale , conſerverois
>- toûjours la crainte de Dieu 6c je ne ſerois pas aſ
n ſez temeraire pour offenſerun Roy qui regne'
a par ſon ordre, Cependant ce qui eſt fait, eſt
LIVRE QUATRIEME. zo, ~— -—\...—--—.—.,

fait , l'on n'a rien fait contre vous -, mais beau- . L A N


coup contre moy. L'on m'a ôté le ſoutien 6c .. 1x58.
Yapuy de ma faibleſſe , on m'a enlevé la lumie- .
re de mes yeux, l'on nſacoupé mon bras droit. -
Tous fees flot? 8c toutes ces tempêtes ſont ve- -
nues ondre ur mo , toute la colere eſt tom- ~
bée ſur ma tête , 8e 'je ne vois nul chemin odñ -
vert urécha
dentſéîidre r. (Ail
dir?de vous eſt
desaffli eanc
choäſſes our nous --
ſi Èontraires
aux heureux commencemens d-e vôtre regne 1 -
Qie la triſteſſe de l'Egliſe doit être amere aprés ~
toute la joye qu'elle a reſſerntie , s'il arrive , ce -
qu'à Dieu ne plaiſe , qu'elle ſoit ſruſtrée de la ~
douce attente où elle étoit; que vôtre excel- -
lent naturel luy ſerviroit díune protection par- -
ticuliere , comme elle en a juſquïcy fait l'expo ï
TÎCIICCLWÎ me donnera de mourir our ne Oint ~
voir un Roy , dont la re utation 'iiouriſſdit en ï
?ous des eſperances ſi be les ,s'oppoſer aux deſ- ~
eins de Dieu ë -
Nous rendons des tres-humbles graces 5. vô_ -
tre Majeſté bienfaiſance de la réponſe ſavorañ -
ble ällſelllî nous a] jugé dignes Ëe recevoir; ce— -
en ant sretar emens nouse ra ent, vo ant -
ſe païs abandonne' à dhffreux ravages. Ceſſvô- -
tre propre terre , 8c nous nous affligeons de œ -
deſordre dans vôtre Royaume dont vous nous -
ct mandez avec raiſon
s'il ne ſe trouve quepour
perſonne vousy avez horreur;
remedier. Car --
en qï-ioy la Majeſté Royale ſera- t'elle jamais <
"l
ç-ññ'*""
304 LA VIE DE S. BERNARD.
L'a N
-ñ offenſée , ſielle ne l'eſt pas dans ce qubnafait?
-ñ L'élection a eſté juridiquement déclarée, celuy
H59 .. qu'on a éleu eſt fidelle , or il ne le ſeroit _pas
.- s'il vouloir-ne pas tenir de vous ce qui eſt à vous.
..- Il n'a-pas encore porté-la main ſur -ce qui vous
- apartient, il n'eſt point encore entré dans vô
- tre Ville , il ne s'eſt encore mêlé de -rien , quoi
- qu'il en fût vivement preſſé par le Clerge' , par
fle-peuple , par Faffliction de ceux qu'on opti
ñ- me , _ôc parles inſtances des gens de bien. Dans
.- la “ſituation oû ſont ?les ,choſes , -vous voyez
_.- qu'_il “ſaut ſe hâter de decider , auſſi bien pour
- vôtre gloire que pour n-Os beſoins; 6c ſi vôtre
- Majeſté par le préſent courier ne ſépond favo
.- rablement à ce qtſattend tout vôtre peuple , ?les
.>- cœurs d'un grand »nombre de juſtes, qui ſont
.- maintenant-bien diſpoſez pour vous , commen
'- ceront à s’ébranler,ce ;qui ne -vousconviendroit
,- pas , 8c »japrehende que vous ne ſoyez la cauſe
- que vos propres droits ne ſoient conſiderable
3,, ment diminue: dans cette Egliſe.
'Le Roy ſe rendit 6c Godefroy quitta Clairvaux
pour aller a Langres. Aprés ,la conſommation de
cette affaire qui ne devoit pas jêtre trop agreable
a l'Abbé de Cluny, il demeura auſſi attaché à
_l'Ordre de Cîteaux , auſſi -fidelle ami cle-ſaint Ber
nard , que s'il ne fût rien arrivé , 8c cette -égalité .
d'ame quenousñremarquons parñtout,donn_e en ve
,ritebien de l'éclat au merite de ce grand homme.
Le Siege de-Rheims étpittoûjours vacant. Aprés
a”
~ſſ ———

LIVRE QUATMEME. zo,


:que cette Egliſe eut eſté agitée de beaucoup de L'a N
diviſions dont ſaint Bernard ſe plaint dans .ſa Let- n59_
'tre au Roy., il -fut encore .éleu pour remplir cette
Metropole. ll refuſa ſelon ſa coutume, 6c Samſon
fut choiſira ſa place. .
Sur la fin de l'année précedente l’Em ercur Lo
xhaire étoit mort ſans laiſſer aucun en ant mâle ,
.ôc Conrad couſin Germain de l'Empereur Henry
avoit eſté .éleu dans une aſſemblée des Princes
d'Allemagne qui ſe tintà Coblens. Moique ſaint
Bernard eût Pris \bin de le reconcilier avec L0
c- .chaire, il ne laiſſa pas dés les premieres années
de ſon regne , de luy écrire une Lettre , où il luy
' reproche d'avoir favoriſe' le -party du dernier Em_
Pereur,.& sÎen plaint .en homme qui croit ne
devoir plus cacher le reſſentiment qu’il avoit eu
.de ſa conduite , &qui .veut faire ſentir qu'il eſt
le maître. Sa Lettre ne laiſſoit pas ëneanmoins de
marquer ſon affection pour le Saint , qui luy ſit
.une réponſe reſpectueuſe ., où il ſe juſtifie de la
prédilection qtſil luy .reËrocheI .
Cette année l'on cele ra dans Rome un Con- îPî" "'3'
zcile compoſé de rés de mille Evêque-s. Le :Pape gcllelbl-_ation
..Innocent y pre' -ida , 8c aprés plu ieurs Decrets ïï,fi‘,’,‘_‘“‘°d°'
qu'on y publia , tout le reſte des ſchiſinatiques °"°'F"ffl
attachez au party de Pierre de Leon y fſiurcnt con
ydamnez. On y déPdſa _les Çardinaux .quïævoient
.faits FA-ntipape 8c les Evêques qu'il avoit ordon— ñ
nez ou nommez , 8c l'on declara nulles toutes les
,ordínatíons qu'il avoit faites. PhiliPcs de Tarentc
QQ
zoó LA VIE DE S. BERNARD." 'T
L'a N ſut compris dans le nombre ,ſoit qu'il eût pro..
1139.
tegé.- les ſchiſmatiques , ou qu'Anaclet l'eût nom
me' ;il eſt certain qu'il porta cette humiliation.
avec courage. ll ſut depoſé de ſon Siegé Epiſco
pal , exclus des fonctions des Ordres ſacrez ,— 8c ;
pour n'être plus à l'avenir la victime de l'-une ou:
l'autre fortune, il vint à. Clairvaux , s'y' rendre 5.'
Religieux ſous la conduite de Bernard. Il y ſut 2
receu , il y mena une vie exemplaire, &r ſa gran'
de régularité .le ſit tellement eſtimer, qu'à la
conſideration du ſaint Abbé, il eut diſpenſe du..
Pape , pour exercer dans le_ Monaſtete l'office de x
Diacre. . --'
Le Cardinal Pierre de Piſe fut encore un des,
ceux qubnchaffia de leur ñSiege. Comme ſaint.
Bernard aprés la conference qui ſut renuë devant
le- Prince Roger avoit pris ſoin de le réconcilier
avec le Pape 8c avec l'Egliſe,—il ne pût ſouffrir
qu'on voulût comprendre dans la condamnation
enerale un homme .qu'il avoit ſait rentrer dans
e ſein.de—l'unité, avant; l'aſſemblée 6c les déci.
ſions du Concile de Rome. Il .crut qu'on devoir.
_ ace Cardinal plus de- juſtice 8c à luy même plus —
dſégardaprés ſa negotiation, 8c voicy ce qu'il
écrivit dans l'ardeur de ſon reſſentiment.
_LETTRE DE SAINT 'BtERN/IRDſ
em Pape Innocent.

!rit-m- -~ ~ Ui me ſera juſtice de vous même? Si j'a


vois quelque juge devant qui vous citer, ,
ſiſſLſſſiI V RE 'QUATRI E'M'E. ;O7
Ηje‘ vous( je
ſſritez, ſerois voirdans
parle aujourd'huy ce que vous
mon tranſport.) me- sd
Ie ſçay L'a N
I139.
qu'il ya letribunal de Ieſus-Chrilhmais à Dieu -
ne plaiſe, s'il étoit neceſſaire 8c s'il m'étoit poſ- ..
ſible , je voudrois de tout mon cœur y paroître ..
~8c y répondre pour vous. Ainſi ſay recours à .ñ
,celuyà qui autres
ſide tous les il eſt donné
,je veuxdedire
juger maintenant
.à vous. Je me -c
plains
décidezdonc
entre de vous-même.,
vous 8c moy. Para vousdnême
.ſſoù , je' vOus; «
prie , vôtre ſerviteur a- Eildnerité d'être traité ſi «
-mal de vous , pour que vous ayez voulu ler-no- ~
ter dïnſamie , juſqu'a lu-y impoſer lenom des
traître 2 Navcz-vous pas jugée, propos de m'én
'tablir vôtre "Vicaire, dans la reconciliation de -e
Pierre de Piſe , ſuppoſez quesDieudaignaſt par u
mon miniſtere leëretirer du bourbier du ſchiſñ c
me? Si vous le niez , je le prouveray par autant o
de témoins ,qu'il y .avoir alors de gens àla -
Cour de Rome. .Eſt-ce qu'enfin aprés cela cet d
homme ne ſut pas rétabli dans (a place 6c dans ñ
tous ſes honneurs ?Yi doncvousa ſurpris par c
ſes .conſeils ..ou ?plutôt par ſes artifices ëïQui .c
vous a perſuadé de révoquer ce que 'vous aviez u
accordé.
aviez &de laiſſer inutiles
rendus? . les décrets
- -que
~ . vous
ſi -ſſ-
Je ne .parlé pas. ainſi, »pour trouver à redire .
…à la rigueur Apoſtolique 6c au zele ardent ..dont -e
Dieu *vous dévoroit contre les ennemis de l'u- -e
-nité. Puiſſe-t'il , par un vent impetueux briſer ~
Qq i1'
308 LA VIE DE S. BERNARD.
à
LAN -ñ tous les vaiſſeaux de Tharſe, &à l'exemple de
1x59. —- Phinées , percer' les fornicateurs , ſuivant cette
.. parole , Seigneur n'ay- je pas hay ceux qui
.- vous haiſſoient 8c n'ay — je pas ſeché d'ennuy
.. à la veuë de vos ennemis Z Mais quand la
..faute n'eſt pas égale , la punition' ne. doit
...- dans
pas l'être,
la même6c ilSentence
ne convient;
celuy pas
qui denveloper
a quitte' lcſſ
—- peché 6c ceux que le peché quitte; Pour l'a..
-- cheurs.,
mour de.neceluy qui éſivoulant;
s'eſt pas argné luépargner
.-même les pe..
, deli
- vrez. moy de Ïopprogre où je (lus ,. rétabliſſez
-- reputation
celuy que vous.
ſaineaviez établis;dont.
6c entiere prenez
vousſoin de la
jouiflctcz;
—- Déja je vous avois.- écrit ſur. cette affaire-,mais
a- comme je n’ay pas eu de réponſe , je m'i~mañ—
ñ gine que ma Lettre n'a point eſte' juſqu'à vous:

On ne-ſçait pas quel ſuccez eut cette Lettre ,.,


ny ſi Pierre de Piſe. fut rétabli., mais il eſt certain.
que le Pape Innocent pour donner: a la: pofleri.
té un exemple de rigueurcontre les ſchiſmati
ques., voulut les dépouiller de leurs: dignitezſans
eſperance de rétabliſſement.. , ' ,
A peine le Concile de. Latran etoitacheve que
le Pape fut contraint de ſonger à_ la guerre. Rai.
noul Duc dela Poüilleôc feodataire du ſai-nt Sie-
ge étantlmclírt lei dernier _jour d'Avril ſide. cette
annee; e oy àO fſes.
pouvoir s'oppoſer er conquêtes.
qui vit que per de
,vint une ne
Sicile
Pak. in Cho”.
Jeu”.
LIVR E' QUATRIÈME. 309
avec une nombreuſe armée ,. pour ſe 'rendre maî L' A NT
tre de la Poüille. Innocent aprit preſqu’en mê 1.13.9.
me temps la mort de Rainoulôc l-'uſurñpation de
Roger , il' ramaſſa quelques 'troupes ,_ ſortit de
Rome en- diligence 8c vint äſaint Germain ,- Vil
le ſituée aux pieds du Mont Caſſin ,pour traiter
daccommodement avec ce Prince ,qui luy- en
voya en cet endroit' des Ambaſſadeurs de paix.
I-nocent luy en envoya: de ſon Côté', mais plus
ſincerement ue Roger quine penſoit quîtrom- n
per le Ponti e. Le Saint Pere demandait à Ro—
ger qu'il. reſtituât la Principauté de Capouë à.
—Robert'ſonï legitime Seigneurrmais il ne put l'ob
tenir. Cependant Roger qui cherchoit toûjours
une' occaſion de ſe ſaiſir du Pape ,. envoya ſon
fils avec mille chevaux , our Fattaquer par der
riere dans le temps qu'il e retiroit de ſaint- Get
main, 8c Dieu permit que le Chef de ſon Egliſe
En fait priſonnier. Dés que Roger ,l’eut entre
l'es mains, il luy fit demander la. paix avec toute
ſorte de ſoumiſſion 6c de reſpect. Le Pape qui ſe '
vit. ſans ſecours 8d ſans force y conſentir, 8c dés
qu'elle eut eſté conclue par un traite', le Roy
Roger 8c le Duc ſon. fils e preſenterent. devant
le Pape [e17, de Juillet, ils ſe jetuerent à ſes pieds ,
luy demanderent pardon &c en même temps pre'
terent ſermentde fidelité* ſur les ſaints Evangi.
les à Innocent 8c ä tous ſes legitimes ſucceſſeurs.
Roger n’oublia pas de prier le Pape de luy con-E
ſerver Le titre de Roy qui luy avoit eſté accordé
l
- 'zio 'L A VIE ~D E s. BERNARD.
L' A N par Anaclet. Le Pontife receut ſa demande , mais
_ H40.
de peur qu'il ne lemblaſtaprouver 8c confirmer ce
qu'avoir fait en cette occaſion l'Antipape , il luy
accorda cette grace *par une nouvelle Bulle ra
portée par Baronius , 8c voila le temps Où la Sici
le ſut érigée en Royaume. Le retour de Roger
34927).”- i3. donna beaucoup de joye à ſaint Bernard. ll reñ
gardoit auparavant ce Prince comme un tyran 8c
un uſurpateur , mais dans une Lettre qu'il luy
_écrivit depuis , il le traite de Roy .de Sicile. Ro
ger ſe ſervit de l'occaſion pour expier les crimes
'que Pierre de Leon l'avoir engagé de commettre
pendant neuf années. ll demanda des Religieux
âſaint Bernard, luy promit de leur fonder un .
Monaſtere,i8c pria inſtamment le Saint-de vou
loir honorer ſes Etats d'une viſite , 6c de ne pas
refuſera la Sicile ce qu'il avoit accordé à tant
d'autres Royaumes. Saint Bernard luy envoya les
.Religieux qu'il luy demandoit avec une Lettre
pour s'excu er de ce qu'il n'alloit pas le trouver
Epſt. 2.0l.
luy-même.
De nouvelles affaires dans l'Egliſe occuperent
le Saint 8c luy donnerent de grands mouvemens
pou-r les interets de la Foy. L'année precedente
le Concile General de Larran avoit condamné
,comme h-eretique 8c ſeditieux un Religieux de la
Ville de Breſce en Italie nommé Arnaud-Dh..
ñbord il étoit clerc 6c lecteur dans l'Egliſe de cette
-ñVille, .Sc ;à ſon retour , dit Oton de Freſſingue ,
,il .avoit prisfilîhabit Religieux pour mieux ſedui
LIVRE QUATRIEME. 511
re lesſes
dans eſprits ſimples.
manieres 8c Cétoit
dans ſesunpratiques
homme auſtere
, beau
i158.
coup apliqué a des études de Théologie , diſci
ple d'Abailard lors qu'il enſeiſgnoit à Paris, enne
mi declaré de tous les Eccle iaſtiques ,., agréable
aux Puiſſances ſeculieres ,. parce qu'il croyoit ,..ñ_
ou du moins qu'il publioit que tout leur devoit
être ſoumis. Ces principales hereſies, dit Othon
de Freſſmgue, étoient touchant le Batême 8c l'Eu
chariſtie , 8c il ſoutenoit ſi fortement l'autorité*
des Princes contre celle du Clergé, qu'il avoit
ſoulevé Rome contre le Pape Innocent, a qui'
l'on vouloir par ſon- avis , ôter-le gouvernement_
des peuples pour le donner au Senat comme auñ_
trefois. Le Concile le chaſſa d'Italie, mais la ſui-ë
te ſit voir qu'on l'avoir puni d'une peine trop le—_
gere. Il- vint trouver ſon maître Abailard , dont"
il- ſaut icy raporter l'hiſtoire avant que de conti
nuer celle d’Arnaud. . —
La doctrine d'Abailard ſur les choſes de la ſoy
n'étoit peut—être pas plus ſaine que celle du diſ.
ciple , mais plus ſubtile 5C plus cachée. Comme'
ce Philoſophe trouve aujourdhuy des apologi
ſtes qui pouſſent un peu trop loin la juſtification ,
nous nous étendrons ſur ce qui le regarde , afin
de faire voir s'ils ont raiſon d'avancer que le zele
de ſaint Bernard alloit au delà des bornes. Et pour
ne raporter que des choſes non ſuſpectes , nous. x
tirerons preſque tout ce que nous avons â dire , Hm ired’~‘\
&une longue Lettre qu Abailard même écrivit ,QËJÙÏ f'
, ï . . .
3X1. 'LA VIÉ DE S. BERNARD.
L543 à un-de ſes amis, lors qu'il étoit Abbé de ſaint
x13 9. Gildas en Bretagne , 8c qui eſt ſabregé de ſon
Hiſtoire, juſqualannée où nous nous trouvons
de 'la vie de ſaint Bernard.
Abailard .prit Naiſſance en Bretagne dans un
bourg .prés de Nantes. ll avoue' luy-même qu’il
\
;ui-M 1.3,;- avoit l'eſprit .peu ſolide , mais facile 8c penetrant
Ãzfflſffl' -pour les Sciences ,ce qui -luy ſit goûter Fécude
.plus que les exercices militaires ou ſon Pere l-'añ
-voit ap liqué, &renoncer à ñla Cour du Dieu
Mars ( elonquïl s'exprime) pour êtreñnourri dans
_—1bil.ch. :,3 -ñle ſein.de Minerve. .Les ſubtilitez de la Logique
-luy parurent ce qu’il .y avoit de plus beau dans
.la Philoſophie. ?Il vñint -ét-udier äParis ſous Guil
laume de :Champeaux -2 .ôc ñſon orgueil le rendit
odieux a cet homme .celebre , qui d'abord avoit
.eſté ébloüi deſexcellence .de :ſon genie. Comme
il vit ſes :compagnons 'jaloux des progrez rapides
qu’il ſaiſoit dans les ſciences , il en devint ſi fier ,
1544,… z_ queſans conſulter ſes forces ny ſon âge, il vou
lut s’ériger en maître 8c enſeigner les autres , 8c
_ce ſut la lc principe de tous ſes malheurs. Le .nou
_veau Profeſſeur en peu de temps aſſemble. grand
Anombre d’écoliers. Il étoit hardy ;faiſait valoir ſa'
ſcience avecluyune
--les raiſons induſtrie ſaſtueuſe
manquaient , 8c nſſe
,les paroles quand
luy
manquoient pas.
Au retour d'un voyage en ſon pais, oû des af.
faires de famille Favoient obligé d'aller , il trou
zë-'d- ch-z- -va que Guillaume de Champeaux étoit 'Evêque
de
_PI-II Y m EJ. “ÏQUÊAIÆ LH M E-_Ë _zz
cle-Châlons? 6c- \Motu-laut ençrer-,çians jdçs. c'en_ ej L' A P!
de Theologiez, il ſe \rendit papa-eſs; “HIS-î
Laon ctqui_ avoiſiçñaucctrefois jinſtryi; le B_re’,la_c<.‘R_ie11_ **T *î
n'eſt pllzâevif,ny’plus' agxeabl: qïïlczlê dÿſîïâPïiôn
ŒÎÎÎqlIFJ HUŸÃÏ ſôêvêlï, LÛËÏS
Le nzericqer ymxpæſut medé9Çr©~.-°11‘.99!FPECqd
aſſez que”. c'eſt parce-quŸiÎz ILÏÆYQÃËſſEË (LW ‘.
;Mgoûte]
.Tmltifcsäſaphiſihes, UL] z" z ~. .r- ~L ..ſh UF”. LJ) ‘ ſ
\ - *.
Le;mondcfflhtmwofiâläéêíÿklâüdirläÃſiL35:
ctrîfleffluïilëvoiczïecoæmcucedäeæxejàæièiälîatiæ. e
l

à: i1 .auouë que…. [ÃËÎGPÙÇ-ÊÇÏQIÀ- le zpktjçlíç,.kl__l 453m3, .


gina;
au qu-'il m'y-avait_
mOndcz,z8c~ ſcsj Jpluseque _luy _de . Philoſo hç
rogrés _dangJcs,~conn0iflPan,
ÛÛËldÏVÎQÛÃÏR P110 _meszeluy _enflerçpc tèllemen;
h ù
le cœur , qu'il crut n'avoir Plaza-jen. à_ ſçavoir,
heureuſes,, Mäisileut
6c sätbändeflnæ coûjoucs
ſans retenuë aux(bin _de .llegvplus
ſzaffions cache; , ñ ~_ ſ
ſans :IevOiIlCſſ CIC 'Ia_PhiI0ſophi_e._ ' ñſ ñ . *ct ſ
!ï Laſi înieccvdhn Chanoine de_ l'Egliſe de .Paxiï ſ
rehzdic ſon ſiécoliere. Elle étoit jeune ,jſbelle 8c goûg
'toit ſéccude- plus que ne font d'ordinaire les pec
ſonnes de. ſon ſexe. Fulbert (defi le nom du Chaz
noinè) aimoit tendrement .c__e_ece niece , 8c pou-_r
.faire valoir les talens deñzſorx eſſpit ,_ ſouhaitait
ardcmmmr 'dela. rendre habile_ &f ſçavance. _Ahaig
Jard
.. un» leEts-dc;
ſceurilldvic.-Iæjeunqzl-Iclqïſſc,qui. ne ;Hani
Ilya lËiÉezſſzôc> _aux ucl_ uegamiàg
renal? que zñmiîux Clinſtruire*

niece , il -leí logeaſt chez >luy.', 8c quezſinſtructiqp


ë enoic.- __ ux-…la .com-.enſacíon — u. lo cm A
&Taff P° P .…äi_.-Ê‘!-f~.
zo, LAviE DE S; BERNARD.
L'enviectde la voir ſçavante 8c l'avance firent donſſ-ñ'
ETE ner Fulbert dans ce piege , quoiqiſaſſez groſſie
1159.
rementtendu. Le Philoſophe ne ſut pas long.
temps ſans réuſſir dans ſon deſſein. Sa reputation
Ur quam-
6c ſa
_
bonne, mine 3 a ce qu'il
_
préſent luy don
\
ïvrnquc FW noientacces par tout , 8c 1l ne trouvoit pas-,a ce
Ëſſſiïſiſi' ſi" u'il dit de femme ui lu reſiſtaſt Du moins
9 ,.15 d, F1 .Y ſ .- , ,
z…,…,,,c,,,,, a He o1 e ne ementit point a vanite. Sous pre
ſzlÿfflj -ñ texte , dit-il, de Finſtruire, nous enflamions tous
. . Ô. ‘ ï z
' '
"ÏÏÏFÏÇ-PÏÎÏÏ' -- nous
deux ſourniſſoient
nos cœurs ä de loiſir; létudeoccaſions
frequences 6c la lecture
d'en
ÎÏÊLŸÎÏÎÀÏÏ" - ſitreveuës particulieres; d'abord on- ouvroit les
ÎÆÎÏÈÛLÇËΔ “ñ- livres , mais enſuite il entroit dans nos entrez
*îë ²‘²‘°’° ñ- îiens moins de ſcience que d'amour ,. 8c plus
?none …xa ùſi de careſſes que de leçon-s.
quam de le

emgcrebanr, p . z. . P, ,
EEËÃBÊÎËÎËOÊ _ L amour sempara tel-lement du cœurdfiâbat»
ſzmmùæ_ lard , que les exercices de la Philoſophie luy de..
XM, vinrent inſipides. S-es diſciples s'en a-perceurent,
la cauſe s'en découvrit , 8c tout le monde ſut ſi
bien inſormé de ce commerce , qu'il n'y eut plus
que Fulbert qui l"ignorait. On l'en avertit , mais il
_n'en voulut rien croire. Son amour pour ſa n-iece ,
.Cz l'hypocriſie d'Abailard l'avoient aveuglé. En
fin il ouvrit le! yeux 8c s'anirn-a d'une colere vic
lente. Les amans furent obligez- de ſe ſeparer.
.Heloïſſe au bout de q-uelques jours écrivit à
Abailard qu'el-le étoit groſſe , ô: luy aprit cette
nouvelle avec mille tranſports de joye. Iëlconvint.
avec elle de l'enlever, 8c une nuit que 'le Cha.
*Moine ,étoit abſent -, il la fit ſortir de ſa. maiſon
ï' .
LIVREQÜATR-IEMEË- a ze,- _.._
6c l'emmener
une dans ſa province.
ſoeur d’Abailard, Elle y demeuiiêhez
juſqu'au temps qu'elle acou- L- A N ‘
III,
cha d'un fils. Uenlevement avoit mis l'oncle en l” h
fureur. Abailard fut touche' de la ſituation oû il_ ct 'ct 'ct'
dcvoit être , il revint a Paris le trouver 6c luy de—_
mander pardon d'un crime que la ſorce de la
paſſion l'avoir engagé de commettrègluy offrir de
repzïrer tout 6c dépenſer' Heloiſſe. Fulberr y
con entit.~ ,
Abailard reprit la route de Bretagne _our al..)
ler querir Héloïſſe 8c la mener a Paris a n de l'y
éPOUſChEIlC n'étoit point de ce ſentiment-là , 6c
Abailard la fait raiſonner ſur ce ſujet , d'une ma
niere bien nouvelle 8c bien ſurprenante. Il dit
qu'elle luy repreſenta mille raiſons pour l'en dé_ ""‘"”' "
tourner , \ſe-lle luy fit un détail des mauxque
traîne aprés luy l'engagement du mariage , qu'elle_
luy cita ce paſſage de ſaint Paul , Si *vous n'êtes
point lié-wet' une fimme, ne *vous y ÜFËPM; qu'elle
s'autoriſa de ſaint Ierôme, qui declare que Theo
phraſte prouvoit par des raiſons évidentes qu'un
ſage ne doit jamais ſe marier; qu'elle luy fit va
loir ce que diſoit Ciceron , qu'on ne pouvoit en
même temps s'attacher à une femme 8c à la ſa
geſſe , 8c qu'en un mot il ſeroit plus doux pour
elle 6c lus honorable pour luy, qu'on Yapellaſt
plutôt ſa maîtreſſe que ſa femme.
Toutes ces raiſons , comme on voit , étoient
bien imaginées , cependant Abailard dit qu’il
ne s'y rendit point. Il amena Héloïſſe à Paris où
Rr ij
M». ;xa- _IÇAÏVÏÏÈI-«ÜËAËJQ Eí-RÎNVAÏDID.
'í-ÎMÎEÎE ñiÏsîÜHVèîrëÏit-Ÿ
qüêTídljoüPsËn-æliñïqùæsæävtev &lirar-hùnbëuaùaó
ilsVſèï-îiàflîiſh el-ehtdlèſſhuitîxdans!
U395”
. 9 ,il-ï)
L" ‘~
\ une ï glíſé avëcïruibertvæ-quèiqiæës -Æiihis-î-&OÊLÏJ
din-n'a ,væëcëùë dèudé- ÿïlrecchreñcf u beäédïction)
dù'Sa_icr'ei*Ê1e~ntLîEnſſi-Ëtè²1ls‘íſeſſï‘Fepärcteneïäè ne
Vdyoíerítïfflzlsîhukïräfetflcínç'8c" en” Ïſèêïet gl ſans!
rîènñïdäimer àlîïíponnpéiîtreſïde”-Îëeïjuiïïétoitſpaſſéq
Mais ²l~onèle Ûëîſes domeſtiques' ſe conſoler!
de ce Ïſils croyoient les deshonorer , commen-D
eſt??? ï “Fra” *ÉÎ-*Êïrscî- fëzîîëîëîîlîîlîîſſffl
IH quîils* avuiedç ïdonnée_ 'dep-nen' point'- parler-ri
Fiëlcfilſlë l ſon* Zoé-ſoutenant" ue' ññrien# n'étant?
PMS' faux 1,» &—ic6r~r~íïñënt“ Tïeûc ;e lez-noué, ï :Puis
. î "cllqktôuvóîtíquïlïïlëui ëèoîiïmoins honorable
êerëſhæriezi que-Hé l'être' pas!Gan duel-elfe”
íi-ffieaïcäfflreëllèïæ' la maltñaitoitſóuvenrnïaflrbäiù
lärcI-ïén ëutï 'née-ll 'la nienzæÿïdaiir-lè-Monaſtèra
iifArgenteuïi plbelie Paris oû elleiſiavpitoefiéqpend
fiónnaireïdaùs ſa *premiere jeuneſſe ,ec ia-tîè Tha;
Bîllërl en —'Religïeu>'ſe= -edccepté leävoileî. *LeS pat-eng
Nil. th. 7.
&Mende uîlfilïæ 'Vouloir *en ager-Yzlansñ ÎÏQSARÊIÏJ
gibri da* ülilœlétoit' “moqïu dieux; ?Ils rëſolutené
de íeirvanger ,‘ 8c aprés! avoir-ë corrdmpu' par earl
gêné le valëſsdîkbaîlardg ils-entreront uneznuit
'dans ſa 'cllafnbre' &ïle Èendirent' 'la'- victinäerdïinc
Ëoiicinelaceï honteuſe ïô-rſorcéeæ La choſe 'dés ?le
lendemain futdpubliqùe”,
Iſſësîaniis eure 6c viveëdouleun
enkirent une tous' ſèà=diſciplès> 8;
i* “La îhîonirej à cſſé- quîi-l‘avouë‘ , pluſque la" pietél'
le fitîrëſoudie ä Tsïenfermer-dans tin-Monaſtere.
[3 .,4,
~

LIVRE QÜATRIE'MÉ…' 317


'Avant que d'y entrer il ſit prendre le voile à Hé
loiſſe , &c c'eſt une choſe curieuſe que de luy voi-r
décrire cette action ,car jamais elle ne ſe fit avec "'9'
de celles circonſtances. je me ſouviens , ditñil , ~ ’
que bien des gens voulant effrayer cette jeune -
perſonne ôc la détourner de s'impoſer le peſant -
fardeau de la regularité monaſtique , elle ſe mit
tout à coup à reciter au milieu des ſanglots 6c:
des larmes ,cette plainte de Cornelie dans Lucain..
O cbr-r ípouîc trop illuſtre pour ring; .ë Luc-tin. l. 2,
Le ſiirt a-t lſ donc quelque empire
Sur d'auſſi grandi hommes que ray F .
Sz dans ce rrzfle etat je Lſfîlol( te reduire ,l
Muſbcureufi pourquqy tc dannuy-je Ia main Î
Mais je "vds m'en punir , gg* mon amour rfatſpire
Wii te mangerſur mg: de ton cruel deſtin..

Aprés qu'elle eut achevé


_
ce paſſage
_
ſi conve-
, a .
j);. ;'4'
, ,
nable , comme on voit , à la ceremonie , elle S a..
vança,continuë-t'il, vers l'Autel où étoit le voile,,
l'Evêque le prit entre ſes mains, luy mit ſur la *
tête 6c ſengagea devant toute l'aſſemblée dans -~
la profeſſion Religieuſe.. .
Abailard ſe renſerna dans l'Abbaye de ſaint
Denis. A peine _étoit-il gueri que ſes diſciples
vinrent en foule l'y trouver, 8c ils firent à ſon.: ñ
Abbé 8c àluy de grandes inſtances pour ſobliger'
à faire uſage des talens que Dieu luy avoit don:
nez. Il ajoûte que ny l'Abbé, ny les Moineszbidd/zs]
,,3 LA VIE DE s. BERNARD.
L'a N du Monaſtere ne l’aimoient ,-qu'il éclairoit trop
I159. .leur conduite 8c que ſaffluence des écoliers exci
.toit leur jalouſie z juſques-là qu'ils ſolliciterent les
Superieurs 8c les Evêques de luy interdire l'étude,
dont les exercices immoderez étoient contraires
à la vie ſimple d'un Religieux.
Il parle enſuite de la condamnation de ſon
IEN. rï- p. livre De Ia Trinï E, dans le Concile de Soiſſons
avec beaucoup d'arrogance 8c trop peu de reſpect
Condo. pour le Leg-at 8c pour les Peres du Concile, qu'il
ſuppoſe toûjours allarmez de ſon ſçavoir 6c ja.
Ioux de ſa réputation.
13H. th to. De l'Abbaye deſaint Medard oû on l'avoir mis
aprés_ le Concile de Soiſſons ,il fut renvoyé àſon
Abbaye de ſaint Denis, &n'y trouva pas les Reli
gieux moins prévenus pour luy qu'auparavant.
Un jour qu'on diſputoit ſur le ſentiment du ve
netable Bede , qui ſoutenoit que ſaint Denis l'A
izeopagite n'étoit pas venu en France , un des
Moines le .preſſa pluſieurs fois de dire ce qu'il
en penſoit. 1l répondit que les écrits du yenera—
;ble Bede ,étoient d'une ſi grande autorité dans
,l'Egliſe , qu'il avoit pour ſes ſenti-mens beaucoup
de veneration. Tous s'éleverent contre luy 8c
..dirent hautement , qu'il ſe declaroit ſennemy de
la gloire de leur Abbaye,, &c même du Royaume
.en niant que .ſaint Denis l'Areo agite fût leur
Patron. On le ſit arrêter ,mais il e lauva la nuit,
8c ſe rendit dans une terre du Comte de Chain…
pagne peu éloignée de-là.
.F '

LIVRE QUATRÎEME; " 319


.T * L'Abbé de ſaint Denis étant mort dans la ſuite L'Art'
du tem-ps, ſon ſucceſſeur ne tourmenta point uzçd
;Abailard 8c luy laiſſa la liberté de demeurer Où il
'voudroin Il choiſit un lieu du territoire de Troyeſi
qu'il connoiſſoit 6c qu'on luy donna ; 6c du con
ſentement de l'Evêque ,. il y dreſſa une Chapelle ,
?ui fut d'abord' conſtruite de chaume 6c de ro..
eaux 8E dediée à la ſainte Trinité.- ll s'y croyoit,,
dit-il , bien caché avec un Clerc qui Faccompa- 1M. c7-- te
noit , mais ſes diſciples le íceurent 8c vinrent
'y trouver. Les charmes de ſa ſcience les y re
~ tinrent malgré ce qu'ils y ſouffrirent d'abord ,
car il y fallut preferer à des habitations comma'
des 8c à la nourriture délicate ,. des tentes ruſti
ques Bc des alirnens ſauvages. Le nombre aug
mentoit tous les jours,.& dans la ſuite ils bâti..
rent des logemens de pierre , fêc de charpente.
Qiandſhermita
ble eeutdzris
, au lieu du "hom la une orme
ſainte Iusa,gſous
Triknité rea—_

lequel il avoit eſté fondé dans les commencë


mens, Abailard le ſit apeller PczïaC/it en memoi
re des conſolations dont Dieu l'y avoit favoriſé'
aprés ſes diſgraces.
plusSaint Norbert
grandes 8c ſaintſiceBernard
lumieresde ſieclelà,,. travailleren:
comme les

a prévenir les erreurs qu'il répandoit' dans ſes irr


flructions .qui ſeduiſoient beaucoup de gens.; 8c
c'eſt de ees deux Saints :qu'il faut entendre ce
qu'il. raporte dans \cette même Lettre que nous
parcourons, où il parle avec (a fierté ordinaire.
;zo LA' VIE DE "SI 'BERNARD
Lian >- -Pendantſi- ditñil, que moncorps eſt reſſerre dans
L139.;
s ce lieu cy ,' la renommée porte mon nom par
[bid, ch; u.. ſi- tout TUnivers. Tous- les endroits où elle paſſe,
ï ſont autant déchosqni le répetent; mais rien
une sŸbffrc. encore à. inon ſecours. -Mes-anciens
z- 'cîh-ñncmis aprés led efforts impuiſſans de .leur jad
a- louſieëonc excité-contre moy deux nouveaux A
,- pôrres- à-quilc mondea beaucoup de confiance'.
.TI F”. -v L'un ſe. vante de rétablir la régularité parmi les
-d- ÎChanoines-z l'autre dans l'Etat Monaſtiquc. On
- peut remarquer- dans .ce ſizile ſon opiniâtreté.
(Cependant ſoit quïl craignît une plus rigoureu.
ſe .condamnatiod ,lou-ñquelaïvigilance de ces
deux grands hommes ſobligeât de- ſe taire, ſa
151d. cb. u conduite eue de 'bons intervalles. Ilïſe plaint Pour
tant qu'ils écartoieñn-c de luy tous ſes amis ,ôc ce;
.la le mit dans une ſi grande langueur 8c dans un
tel accablement de mélancolie; qu'il ſur tente'
d'aller
vre plus chez les Nations idolâtres
en repos. ſi ' "chercher
— -— » A à vi'î

IÊH. cb. I3. Ce ſuc dans ce temps qu'on 1’e'lut Abbé de


ſaint Gildas- auprés de Vannes. L’ennuy qui le
dévoroit l'y fic aller , mais il y regrets. bien- tôt
ſa' ſolitude du Paraclit; 5c “neëput Ïaccoutumer a
la barbarie 8c à la ferocite' des mœurs de ces Moi:
nes dont il fait une peinture affreuſe:
.Pendant ſon ſejour en Bretagne l'Abbaye de
ſaint Denis rentra en pofleffion du Monaſtcrc
'd'Argenteuil qui étoit de ſon domaine; 8c les
Religieuſes donc Heloiſſe étoit ñdevenuë Prieur-ç
furent
LlVRE QUATRIFME. ;zi ,____
furent obligées d'en ſortir. Aprés qu'elles eurent I-'A N
erré quelque temps en divers endroits , Abailard 1159
crut que Dieuluy offroit une occaſion de rem..
-plir honorablement la retraite du Paraclit. Il in.
vita Héloïſſe d'y aller demeurer avec ſes compa
gnes, il vint' les mettre en .poſſeſſion du lieu 6c
de ſes dépendances ,ôc le Page Innocent, par la zzzddz., ,zz
médiation de l’Evêque con rma la donation 'a
ces Religieuſes 8c à celles qui leur ſuccederoient.
Elles y reſſentirent d'abord les rigueurs de la pau
vreté, mais dans la ſuite les bénédictions du Ciel
:s'y répandirent avec abondance.
Abailard ne reſta guere àſaintGildas aprés
"cet établiſſement du_ Paraclit , -ôc choiſit tout au
prés Jme-habitation où —il 'reprit ſes fonctions de
Docteur, &de Tlaeologien. Il prétent juſtifier . ‘
les viſites fréquentes ,qu'il rendoit à Héloïſſe ,'
…Par celles que ſaint Jérôme rendoit aſaint Paule,
8c employé' encore pour cela des endroits del'E
criture -qui ne ſont pas mieux apliquez. Voilà. 15-7- cb.; \ë
quelle avoit eſté la vie dÏAbaiIard juſqu'a l'an_
née oû nous nous trouvons de nôtre Hiſtoire , 8c
dans quels déſordres l'ambition 6c la volupté 'l'ag
voient abymé… .
Quand il rentra dans ſes égaremens il n'y avoit
_as long—temps que ſaint Norbert étoit mort, 6c
ſaint Bernard étoit ~le.ſeul à qui Dieu ſembloit
avoir
qu'onreſervé
voyoit'le'ſoin d'éteindre ce feu
ñrenai~tre._-Le_-zele_dc dangereux
cect ſaint Abbé
;îanima contre lcsimprudences, de get hpmrng ,é
ñ S
zu. LA VIE DE S. BERNARD.
que nuls avertiſſement , nulles condamnations
L'Art
n39 nt? corrigeoient: Cependant il ne S en raporta pas
~ d abord aux bruits populaires: malgré ſa rechute
il ne voulut pas le condamner ſans l'entendre , ny
meme le citer au Tribunal Eccleſiaſtique, auffiññ
tôt aprés l'avoir entendu ,_ il crut le devoir aupa
ravant avertir avec charité ,_ 8c la conduite de
ſaint Bernard eût réüfli ſans _doute ,ſi Arnaud dei
Breſce nouvellement arrivé ne l'eût re plongé dans. ~
les erreurs dont il commençoit de ſe. relever.L'Abñ—
Geoffroyavoit bé Bernard , dit Geoffroy d'Auxerre, en uſa ſi .
ËÎËCÎÈŸÏËÊ" prudemment 8c ſi modérément avec luy ,. quîî
fîkjſjübfl' en fut touché 8c qu'il promit au Saint de regler
ſes opinions ſur les ſiennes. Il ne faut donc pas'.
dire que ſaint Bernard ne prit pas les voyes de
douceur pour le corriger, 8c qu’il en ſeroit venu:
à bout , s'il l'avoir charitablement averti. Les écrits;
même d'Abailard témoignent quelle- fut-pour
luy la charité du Saint , 6c l'on peut le Voir dans.
Ia réponſe
fait donnerqu’il
par fit aux avis
Eldifiſie que Bernard
,_ à l'occaſion — deluy avoit
quelque
parole qu'on avoit changée dans Foraiſon D0
mínicaler, oû l'on diſoit, Nôtre paznſhperjfizbflmtirl, au
Iieu de Nôtre painssquotidiep.. Nous ne raporterons
que le commencement de Lettre…
LETTai}:Ïî’D~E:”P1E RRSË', 'MſſiſſBdÀlLi-Ïctkqü
' â l'Abbé de Claire-xxx..
Ipfhrÿll- d_ E ajquelquo' tempsïobligé' de venir
…ct ct' p, regler» _quelques affaires -du-ÃMOD-Tiſtere' duſ
\
LIVRE QUATRIEME. ~ zz;
Paraclit z vôtre fille en Ieſus-Chriſt 6c nôtre -
ſœur qu'on en dit Abeſſe , m'apprit avec beau- -
coup de joye que vôtre(pieté vous avoit fait viſiñ -
rer ce lieu Où l'on vous ouhaiñtoit depuis ſi long_ -e
temps, 8e que pafvos cxhortations ſaintes qui -
reſſentoient moinsle langage d'un homme que -
celuy d'un Ange , vous les aviez fortement en—_ a
' couragées elle 6c ſes ſœurs. Elle m'avertit en -
particulict, que plein de cette charité dont vous n
:n'aimez , vous ûtes un peu ſurpris que dans -e
cette chapelle Toraiſon Dominicale ne s'y_ ré- «
citoit pas pendant les prieres de chaque jour , c
comme on_ acoutiſiimede la reciter ailleurs. _Et ~
comme vous m'avez crû l'auteur de ce change-î i
ment,
voit meilreprocher
vous a paru qu'a innovation.
quelque cet égard onDéspou-
que 'ſſn
je l’ay ſceu ,je me uis propoſe' de vous écrire -v
pour me juſtifier auprés de vous , s'ilm'eſt poſ- >
Zble; ſur tout parce que vos corrections,, com- -
me il eſt bien juſte , me fâchenr moins que cel- «
les de tout autre ôcc. -
Cependant
toûjours, il ne comme l'eſprit-
put jamais dÎerreUr le dominait
avoüerſon-égareſſſirnent;
6c l'arrivée d'Arnauçl— l'ayant _fortifié dans ſon opctiñſi
niâtreté, il aima_ mieux apeller au_ combat ce
même Bernard , ä qui? ſouvent il avoir, promis
de ſe corriger.l'Abbé
long-temps 'Il ſe -plîaignità 'donc' que
de Clairvaux depuis trop'.
lançoitſſurſſjluf
les traits d'un faux zele 8c quîlſefàroyoit' 'og
fe' à la calomnie, qu’on incerpretoit mal *des en:
S ſ ii
;i4 LA VIEÀDE S. BERNARD;
L'a N timens orthodoxes , qu'on les entendoit- de tra:
vers 8c que 'l'on condamnoit des. Catholiques
l
1159.
comme s'ils ſoutenoient. des hereſies. Il ajoûta
que le mal ſeroit ſuportable s'il n'y avoit que ſes.
opinions qui fuſſent attaquées ,, mais que tous
les gens de bien ne pouvoient ſouffrir ce ſcanda
le dans l'Egliſe 8c ce eu de reſpect pour la veri.
té, qu'il falloir aſſem ler un Concile dïîvêques,,
convoquer les Peres de la doctrine 8c les Théo
logiens pour examiner devant eux tous les arti
cles dont Bernard &c les autres l'accuſoient.-,_qu'on
eût 3; Ie faire paroîrre dans l'aſſemblée , our y diſñ
puter contre tous ceux qui ſe ’ ſcanda iſoient de.
es écrits , qu'il étoit preſt de les corriger ſi l'om
Venoit 5. le convaincre ,mais qiſautrement il de.
mandoit qu'on y reconnût la pureté de ſa do.
ctrine,_ôc qu'on le vengeât des calomniesde ſes.
ennemis...
C'eſt ainſi qiſaniméſſpar l'es conſeils d'Arnaud?
fuji 34x”.
de Breſce 8c par la ſubtilité de ſon eſprit, qui luy
faiſoient prendre une confiance malheureuſe
dans l'habitude
ſouvint u'il réſolutions
plus. deqſits avoit de diſputer ,_. il ne ſe.
précédentes. IL
sſſadreſſa fierement aſArchevêque de Sens, par….
ce qu'on étoit prêt de celebreſir un grand Conci..
le dans ſa Metropole ,_ 6c. ſe plaignit au… Prélat.
que l'Abbé
en iſiecret; de Clairvaux.
Il luy condamnoit.
déclara qu'il étoitprêc deſeslivres.
les dé:
fendre devant tout' lemonde ,_ 6c le pria que eee
Abbé obligé de paroître ,en plein Concile):
." V .1
Hd…
LIVR E QUATRIÉME; ' IPF
pour y dire contre luy ce qu'il voudrait. L'a NS
L'Archevêque de Sens conſentir 'añ ce qu'Abai'.
lard luyñ demanda, 8c- crut qu'il feroit- un bien s'il 1159i
pouvoit mettre au nombre des enfans de l'Egliſe
un homme ſi ſçavant ê: ſi celebre , ou reconnoî.
tre qu'ils en étoit un déja ,ñ 6c Farracher de cette"
ſorte à-la- calomnie ou a- l'erreur, On avertit le'
ſaint Abbé du jour que le Concile souvriroit,,
afin-qu'il s'y- trouvât avec Abailard z, maisdÃa-ñ
bord ilvoulut éviter de combattre contre luy..
Il~n'ya , diſoitñil, nulle roportion entre un maî- ~
tre 8c un écolier ,_ un P iloſczphe-ôc un ſauvage , ï
un habile Profeſſeur en toutes les ſciences , 8c '*.
un- igirorant nourri dans les forëſts.. Ie ne. ſuis ce
point familier avec des queſtionsſcolaſtiques, -j
des diſſertations' ſubtiles 6c des-argumens , 8c le ï»
peu de connoiſſance ue j'en ay ne ſuffit. pas w
pour défendre la cau e de la Foy.. L'Egliſe a ï
dans ſon ſein- des Docteurs capables ,à qui l'on *
peut avec plus. d'aſſurance, donner une telle-E
commiſſion , comme Richard &c Hugues de ï.
ſaint Victor, tandis que parmes prieres je ſou- ï.
tiendray le party Catholique autant que je -1
pourrayz cela conviendra mieux à. un Moine ï
que la- diſpute.. d_ H

Son. humilité faiſo-it (a prudence ,, car il ne


Vouloir qu'évitei' la gloire , 8c ne refuſoit pas de
travailler
le monde pour
avoitl'Egliſe.
les yeux.Cependant comme
arrêtez ſiir luy 8c le tout
dſied.
mandoit pour défendre. lacauſi: de la verité,. pour:
32.15 LA VIE DE S. BERNARD.
L.), N ne pas .paraître negliflger !les intérêts de' Jeſus.:
R”. .Îlzriſt , il conſentitlen n, e perant que Dieu luy
onneroit .ce qui uy manquoit. Dans ſa Let
xre aux Evêques ſuffragans des Metropoles de
53-1137- .Sens 8c de Rheims , quiétoienr apelle: à ce COR'
»cile ,Je vous conjure inſtamment, leur dit—il ,
.- de faire_ arbitre que vous êtes de vrays amis
v dans le Ëeſoin, je ne dis pas ſeulement mes
. amis, mais ceux de Jeſus-Chriſt dont l'Epouſe
n crie vers vous du milieu d'une foreſt dhereſies
.. &c d'un amas _d'erreurs qui croiſſentà l'ombre
:- de vôtre protection 6c de vôtre ſauvegarde ,
n .ôc dont elle eſt preſque étoufée. C'eſt à l'ami de_
o l'Epoux a ne là pas abandonner dans ſaffliction
. ;Sc 'dans la neceſſite'. Ne vous étonnez pas que
- je vous anime ainſi tout a coup 8c vous donne
-ñ ſi peu de temps. Vôtre ennerny par ſes ruſes _
K
.. 8c par ſes adreſſes accoutumées a tout diſpoſé
- de la ſorte ,~ afin de vous ſurprendre 8c de vous
a- contraindre de combatre ſans être armez.
xll- Toute la France futbienœôt informée de ce
Concile de ~ _
Sais. combat , plus celebre par le merite des comba
tans que par lenombre 8c laqualité des témoins,
mais plus illuſtre encore par le ſujet de_ la diſpu
te. Deux Provinces entieres formoientſi l'aſſem
blée, deux des plus grands hommes de l'Europe, ſi
l'un par la ſageſſe du Ciel , l'autre par celle de la;
terre , devoient combattre, 8c Dieu même étoit
l'objet du combat. Les peuples de ces deux Pro.
vinces s'y trouverent en grand nombre, tous les
LIVRE Q_UATRIE’ME- 3L7
’ Elus Puiſſans du Royaume 8c de l'Egliſe , non L' A N
ieulement comme apellez, mais de leur gré, Il
beaucoup attirez parleur zele , lus encore par
la grandeur 8c la nouveauté du Æjet , 8c une in..
_finite par l'exemple des autres. Le Roy Loüis le
Ieunqôc Thibaud Comte de Champagne y furent
préſens, ſinon comme Juges, puis qu'il s'agiſſait
cle la ſoy, du moins comme ſpectateurs 8c prêts
à proteger la cauſe de la Religion , s'il le falloir.
Cet apareil ſut ſuivi d'une grande' confiiſiort
Four Abailard 6c de beaucou i de gloire pour le
aint Abbé. Dés que l'aſſem lée fſiut formée 8c
que les actes Parurent , Abailard ſans vouloir en..
trer en matiere, ſembla cherchera fuir le combat
qu'il avoit tant demandé. Iñl ſut ſaiſi de la Peur'
qu'il avoit reprocheſie aux autres -,— l'eſprit ,la me—
moire ,les paroles manquerent en même temps
It cet homme plein d’e’loquence 6c d'une facilité
merveilleuſe pour s'exprimer. Saint Bernard ex
Foſa les écrits d'Abailard 8c marqua les cheſs de
es erreurs. On luy donna le choix , ou de nier' (Naſri-mi
qu'elles fuſſent de luy, ou de les corri r , ou de
les deffendre s'il pouvoir, contre les raiïns qu'on
luy objectoit 6( contre l'autorité deslàints Peres ,
mais il ne voulut jamais rentrer* en luy-même,
8c :ne pouvant plus œſiſter à …l'eſprit de ſageſſe
qui parloir , pour gagner du tem s. , il en. apelle;
au Saint Siege", &au ſortir de l'a mblée il avoiia
à ſes amis qu’eny entrant toutes ſes idées étoient
devenues confiiſes,_que &épaiſſestenebres avoient
32.8 ÎLAVIE 'DE S. BERNARD.
L' A ,N cnveloppé-ſaraiſon , 8c que ,toutes les puiſſances
u”, _de ſon ame s'éroient troublees. Voila quel ſutle
~~ -ſort de ce Philoſophe, qui ~ſé preparoit 'a une ſi
.belle victoire. On condamna ſés erreurs , mais on
;ne fit riéncontré ſa perſonne , ſoit à cauſe dé ſa
grande réputation ,ou qu'on eutégarda l'appel
,qu'il venoit dînterjetter. ~ .
Othon de Fréffingué, qui ſut autrefois-grand
admirateur dÎAbaiIard , attribué la cauſe dé_ſon
appel _à …une raiſon 'ſpécieuſc , 6c prétent que
voyant dans le Concile de -Séns ,~~le Roy , les
Princes &c une multitude de euples , il craignit
.que dans cette diſcuffion dé — a Foy , il né ~s'exc~i—'—
tâtquelque .ſoulevément , 6c que pour l'éviter il
en appélla-au ſaint Siege ;mis il y a plus d'appa
rence ace qu.'en écrit aint Bernard dans ſa Let;
tré au Cardinal Yves. Il ſe confié ,luy dit-il, à.
,Spin l” !- céux dés Cardinaux 8c du Clergé Romain qu'il
- ſe vanté d'avoir mis au nombre de ſes diſciples,
p 8c il prend pour défenſeurs de ſes erreurs pré
- ſentes 6c paſſées, ceux dont il dévroit craindre
s- lé jugement
.table &la
raiſon qui condamnation.
Fobligctta Voilàà la
d'en appeller veri ,
Rome
.oû pluſieurs perſonnes illuſtres, par l'eſtime qu'ils
'avoient
étoient pour iuy , avoientaſicœutumez
inſénſiblémént goûté ſa doctrine
, ſans 6c s'y
ſaire
néanmoins ,profeſſion de 'la ſoutenir.- Gilber_t de
'la Porres Evêque de Poitiers, s'étoit trouvé au
Concile de Sens. Le ſaint Abbé ſçavoit qu'il ſou_
_tenoit les erreurs dÿibailard, ôc dans le temps
.(111 On,

, -…_…J
L 1 V RE QUATRIEME. 32.9
ïñí--íà
\qu'on les condamnoit , Bernard qui ſe rrouvoit
.auprés de Gilbert, luy dit tout bas qu’il ëagiſſoit L'Art _
J5. de ſa propre affaire , mais il n’y ſit: pas de réfle 1159.
-xion , 6c fut dans la ſuite condamne' dans le Con
…çile de -Rheims pour la même cauſe , comme
nous le verrons.
Aprés que le Concile fut fini, -les Evêques 6c 0th. Freſſï
.l'Abbé de Clairvaux députerent au Bape pour l'in
'former de tout ce qui s'étoit paſſé dans cette ai:
.ſemblée , 6c luy marquerent les erreurs qu'on
-y avoit anathematiſées. Saint Bernard écrivit à
-Rome
*ſur cercleluſieurs
affaire;Lettres
il leur au Pa e entre
mamie 8c auxautres
Cardinaux
cho

ſes ,, en &leur parlant &Abailard , qu'a rés que les


Êibtílitez de la. Dialectique ont eſté (gs jeux dans
a jeuneſſe, les ex licarions de [Ecriture , dans
un âge plus avancg , ſont devenuës ſes folies, 6c
que cet ancien Docteur s'eſt fait un nouveau
Théologien. Il raporte ſes erreurs ſemées dans
ſes -livres ,, De I4 Trinité J, des Sentence; <9' de [a Con
naiſſance de ſtay-même, ce .qu’il Pen-ſe de l'ame de Ie
"ſus-Chriſt, de ſa perſonne , de ſa deſcente aux
enfers, du Sacrement de l’Aute-l , de la puiſſance
de 'lier 8c de déliegdu Peché originel , de la con
cupiſcence , du peché de la volupté , de celuy de
faibleſſe , de celuy- dïgnorance , de la volonte'
de pecher 5 il ſe plaint qu'apres être échapeſi du
Pierre Je
lion_ne
íquiſſ , onfera
ſoitpeut-être
tombé ſous
pas la puiſſance
moins _du dans
de mal dragonles, La”.

zembuſcades où il _ſe-tient, que .cet autre qui ru


Tt
350 LA. VIE DE S. BERNARD?
L’ A N
giſſoit. du haut des montagnes. Il décrit. enſuite."
avec quelle ſiertcíAbailard entra dans le Concie
"39,
le ;il exhorte les Cardinaux ane pas ſouffrir que
le. Siege: Añpoſtolique ſerve d'aſile aux. ennemis:
de la Foyzil dit que ce nouveau Docteur parlez'
Bpir. 189.
190
de la Triuite' comme Arius , de la grace comme'
19:..
193.
Pélage , de la perſonne de ]eſus-Chriſt» comme "
18s. Neſtorius , enfin ſaint Bernard écrivit ſur cette'
194..
matiere cinq ou ſix Lettres remplies de. force 6c'.
cl'élo uence z mais _q u'il
_ ſeroit tro_P lon.Fde
_ ra -ñ
porter ~, 8c ſans doute 1l ne pouvoit trop aire .con
noître Abailatd , qui ſans égard ?d'autorité 'divi
ne diſputoit' des Myſteres de