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« Le p&ys&ge est un lieu privilégié du lyrisme

moderne… », entretien &vec Michel Collot

Entretien conduit p-r Ridh- Bourkhis -vec l- coll-bor-tion de L-urence


Boug-ult.

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Poète dʼ-bord, Michel Collot qui - B son -ctif p-s moins de qu-tre recueils de
poèmes dont Issu de lʼoubli (Le Cormier, 1997), Ch.osmos (Belin,
1997), Immu.ble Immobile(L- lettre volée, 2002) et De ch.ir et dʼ.ir (L- lettre
volée, 2008), semble être venu B l- critique littér-ire et B l- recherche sur l-
modernité poétique p-r l- voie de l- poésie. Cʼest en lis-nt et en écriv-nt de l-
poésie quʼil - été conduit B réfléchir sur des thèmes essentiels rel-tifs B l-
poésie moderne tels que « lʼhorizon », « le p-ys-ge », « lʼémotion » ou encore
« le corps » -uxquels il - cons-cré des ouvr-ges de qu-lité devenus vite des
références en l- m-tière. Professeur de littér-ture fr-nç-ise B P-ris III
Sorbonne Nouvelle, il dirige -ussi, d-ns cette même Université, le centre de
recherche « Ecritures de l- modernité » -ssocié -u CNRS. Ami de l- Tunisie, il
y - séjourné plusieurs fois B lʼocc-sion de lectures de poèmes quʼil - données
B Beit El-Hikm-, B C-rth-ge ou B lʼocc-sion des colloques intern-tion-ux dont
celui org-nisé B lʼUniversité de Sousse, en 2007, sur LʼÉmotion poétique -uquel
il - -ctivement contribué.
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Pour s-luer son œuvre m-rquée p-r une modernité généreuse et hum-niste,
nous lui réservons cette interview où il sʼ-gir- tout -ussi bien de son p-rcours
que de ses -n-lyses et de ses ouvr-ges m-jeurs.
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Dès 1974, vous vous intéressiez 4 ce que vous 7ppeliez « lʼhorizon » de l7
poésie ou « l7 structure dʼhorizon ». D7ns trois de vos premiers titres, on
trouve en effet « horizon » : Horizon de Reverdy, Lʼhorizon f7buleux et L7
poésie moderne et l7 structure dʼhorizon. Quel p7rcours dʼ7n7lyse 7vez-
vous pu suivre pour 7ffirmer, contr7irement 7ux structur7listes, que le
texte poétique ne peut être fermé sur lui-même et quʼil est toujours lié
dʼune m7nière ou dʼune 7utre 4 un horizon, une référence, un univers
donné? Peut-on dire que cette quête de lʼhorizon est une réh7bilit7tion du
signifié que l7 critique structur7liste 7 souvent relégué 7u second pl7n ?
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Toute m- réflexion sur l- poésie se fonde dʼ-bord sur une expérience dʼécriture
et de lecture. Mes premiers ess-is poétiques ét-ient nés dʼune émotion
ressentie f-ce -u monde, et cʼest elle que je retrouv-is chez les poètes que
jʼ-im-is ; cʼét-it déjB pour les -rts poétiques chinois du début de notre ère l-
condition même de l- poésie. Dès lors, comme les modèles critiques et
théoriques qui domin-ient les études littér-ires -u moment de m- form-tion ne
pouv-ient rendre compte de cette expérience, jʼ-i tenté dʼen proposer un -utre,
-idé en cel- p-r l- phénoménologie et p-r lʼexemple de Je-n-Pierre Rich-rd,
qui mʼ- -ppris B lire en toute p-ge lʼinscription dʼun p-ys-ge. Cel- me
conduis-it en effet B éc-rter lʼ-pproche form-liste, pour mettre lʼ-ccent sur le
sens et l- référence, m-is nʼexclu-it p-s lʼ-ttention B l- forme, c-r en poésie le
signifié et le signifi-nt sont indissoci-bles.
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D-ns vos -pproches de l- poésie fr-nç-ise moderne (Reverdy, Ponge,
Supervielle, etc.), vous mettez B contribution B l- fois différentes méthodes
dʼ-n-lyse : l- méthode thém-tique, l- psych-n-lyse, l- poétique et même l-
critique génétique fondée sur lʼétude des m-nuscrits. Cette «
tr-nsdisciplin-rité » ou « multidisciplin-rité » qui - sûrement lʼ-v-nt-ge
dʼéviter B lʼ-n-lyse le dogm-tisme et lʼétroitesse dʼune école donnée, risque t-
elle p-rfois dʼép-rpiller lʼeffort dʼ-n-lyse du chercheur et dʼ-boutir B des
résult-ts contr-dictoires?
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Sur ce point encore, cʼest m- pr-tique dʼécriture qui mʼ- guidé, en me révél-nt
que le poème n-ît dʼune -lchimie complexe, où interfèrent de multiples
motiv-tions, sém-ntiques et formelles, m-is -ussi personnelles et
existentielles, plus ou moins conscientes. Lʼétude des m-nuscrits nʼ- f-it que
me confirmer que tous ces f-cteurs ne cessent de ré-gir les uns sur les -utres
-u cours de l- genèse dʼun poème. Cʼest pour tenir compte de l- complexité de
ces phénomènes que jʼ-i ess-yé dʼ-ssocier d-ns mon tr-v-il critique plusieurs
-pproches qui sʼefforcent de f-ire l- p-rt de ce qui revient -u moi, -u monde et
-ux mots d-ns toute œuvre poétique. Cel- suppose évidemment des
compétences multiples quʼil peut être difficile de réunir ; m-is cʼest le texte
-v-nt tout qui doit nous guider, et qui -ppelle B ch-que fois une dém-rche
-d-ptée B s- spécificité. Cʼest vers lui que doivent converger les multiples
-pproches quʼil sollicite, pour éviter les risques que vous évoquez.
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De tous les poètes que vous 7vez étudiés, cʼest 4 lʼévidence Pierre
Reverdy, lʼ7uteur surtout de Cette émotion 7ppelée poésie qui vous 7 le
plus retenu ; vous lui 7vez réservé votre premier ess7i, Horizon de
Reverdy, sorti en 1981, vous lui 7vez composé un collectif en
1991, Reverdy &ujourdʼhui et vous lui 7vez enfin cons7cré de l7rges
développements d7ns l7 3ème p7rtie de votre livre L& M&tière-
émotion publié 7ux PUF, en 1997? Cet intérêt très p7rticulier relève t-il
dʼune espèce de « Di7logue de subjectivité », puisque vous êtes vous-
même poète?
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L- découverte de l- poésie de Reverdy - été en effet pour moi décisive. Elle
mʼ- encour-gé B poursuivre d-ns l- voie que mʼ-v-ient tr-cée mes premières
tent-tives poétiques, et qui nʼét-ient p-s très fréquentées B lʼépoque. Jʼ-i f-it
mienne l- visée reverdienne dʼun « lyrisme de l- ré-lité », -ussi éloigné des
prestiges de lʼim-gerie surré-liste que dʼun pl-t ré-lisme. Reverdy mʼoffr-it
lʼexemple dʼune poésie où les bl-ncs comptent -ut-nt que les mots eux-
mêmes, dont l- réson-nce est -ccrue p-r le silence qui les entoure ; dʼune
sobriété et dʼune simplicité qui nʼempêchent p-s le mystère ; dʼune
discontinuité qui produit pourt-nt le sentiment dʼune unité profonde. Cʼest pour
ess-yer de rendre sensible cette cohérence, que jʼ-i écrit mon premier ouvr-ge
critique, et je nʼ-i cessé depuis de revenir -ux textes de Reverdy, pour tenter
dʼen -pprofondir les enseignements
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On - souvent tend-nce B penser que ce phénomène de lʼémotion poétique
-uquel vous êtes le premier B cons-crer tout un ouvr-ge, est un phénomène
purement subjectif très -tt-ché -u lyrisme. Ainsi qu-nd des lyriques comme
Reverdy, comme R-y, comme M-ulpoix, ou encore comme Senghor mettent en
-v-nt lʼémotion, lʼexpriment et sʼemploient B l- f-ire j-illir de leurs vers, cel-
nʼétonne personne, m-is qu-nd un poète comme Ponge qui se méfie du lyrisme
écrit que tout commence p-r une émotion, cel- risque de surprendre plus dʼun.
Comment expliquez-vous ce p-r-doxe?
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Ce p-r-doxe sʼécl-ire si lʼon revient B lʼétymologie du mot émotion, qui exprime
un mouvement de sortie hors de soi, bien plus quʼun ét-t intérieur du sujet.
D-ns lʼémotion, selon S-rtre, « le sujet ému et lʼobjet émouv-nt sont unis d-ns
une synthèse indissoluble » : elle est donc comp-tible -vec le P-rti pris des
choses que revendique Ponge, m-is -ussi -vec le lyrisme moderne, qui nʼest
p-s nécess-irement lʼexpression du sentiment et de lʼidentité personnelles
m-is plutôt une ouverture B lʼ-ltérité du monde extérieur ; cʼest le c-s du
lyrisme de l- ré-lité cher B Reverdy, m-is -ussi de l- poésie telle que l-
concev-it Senghor : « sujet et objet B l- fois, objet plus que sujet », « rel-tion
du sujet B lʼobjet » : selon lui, « le poète é-mu » v-, « d-ns un mouvement
centrifuge, du sujet B lʼobjet sur les ondes de lʼAutre ».
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Lʼun de vos derniers ess7is sʼintitule L& M&tière-émotion, titre que vous
devez 4 un 7phorisme de René Ch7r qui p7rle d7ns Moulin premier du «
Bien être dʼ7voir entrevu scintiller l7 m7tière-émotion inst7nt7nément
reine ». Comment lʼémotion qui procède norm7lement du subjectif et de
lʼimm7tériel pourr7it-elle constituer une m7tière?
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Lʼémotion est un mouvement du corps -ut-nt que de lʼmme, une commotion : «
tout le corps ré-git, -lors, jusquʼen son tréfonds », écrit Senghor. Pour l-
phénoménologie, lʼémotion est insép-r-ble de ses m-nifest-tions physiques et
de son expression corporelle. Il en v- de même pour lʼémotion poétique, qui
sʼinc-rne -ussi bien d-ns les signifi-nts du poème, rythmes et sonorités, que
d-ns ses signifiés. Et cʼest en tr-v-ill-nt l- m-tière sonore des mots que le
poète p-rvient B inc-rner et B communiquer cette émotion. Lorsque Hippolyte,
d-ns Phèdre, procl-me son innocence, son émotion est rendue sensible B l-
fois p-r le sens des mots et p-r les sonorités et le rythme du vers : « Le jour
nʼest p-s plus pur que le fond de mon cœur ».
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D7ns L& Poésie moderne et l& structure dʼhorizon, vous écrivez : « Quʼest-
ce que lʼ7mour ou l7 poésie, si ce nʼest le déchiffrement toujours
recommencé de ces signes énigm7tiques venus de lʼAutre ou de lʼhorizon?
». Pensez-vous que cet horizon est vr7iment un toujours in7tteign7ble ou
quʼ7u contr7ire, il existe qu7nd même une possibilité dʼemp7thie c7p7ble
de tr7nsmuer ces « signes énigm7tiques » en « rêve f7milier », p7r
exemple d7ns une logique de neurones miroirs?
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Lʼhorizon est foncièrement -mbigu : il nous donne B voir un p-ys-ge, m-is il
dérobe B nos reg-rds ce qui se tient -u-delB, recul-nt B mesure quʼon -v-nce
vers lui. Cʼest pourquoi il est un -ppel B lʼim-gin-ire et B lʼécriture, c-r si nous
pouvions tout voir du p-ys-ge, il nʼy -ur-it plus rien B en dire. De même le
vis-ge dʼ-utrui est lʼexpression de s- vie intérieure, qui me reste pourt-nt
foncièrement in-ccessible ; et cʼest ce mystère irréductible qui le rend
désir-ble. M-is l- poésie comme lʼ-mour vivent du rêve dʼ-ccéder B ce mystère
s-ns lequel pourt-nt ils risquer-ient de sʼéteindre. Cʼest le sens du célèbre
-phorisme de Ch-r : « le poème est lʼ-mour ré-lisé du désir demeuré désir »
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D7ns l7 poésie moderne, le corps se t7ille une import7nce première. Pour
votre p7rt, vous venez de publier un ess7i que vous 7vez intitulé Le Corps
cosmos et où vous 7vez développé lʼidée que lʼesprit sʼinc7rne d7ns une
ch7ir qui est 4 l7 fois celle du sujet, du monde et des mots. Pourriez-vous
nous écl7irer d7v7nt7ge sur cette vision en p7rt7nt de votre propre
expérience poétique?
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L- poésie - toujours été liée pour moi B un cert-in ét-t du corps -ut-nt quʼB un
ét-t de lʼmme ; un ét-t dʼ-lerte de toutes mes f-cultés physiques et ment-les,
c-r-ctérisé p-r une -ttention -iguë B ce qui se p-sse en moi et hors de moi, et
p-r une mobilis-tion inh-bituelle des ressources du l-ng-ge. Jʼ-i trouvé un
écho de cette expérience chez be-ucoup de poètes, pourt-nt très différents
les uns des -utres. « L- pensée se f-it d-ns l- bouche », dis-it Tz-r- ; m-is
pour V-léry -ussi, réputé plus intellectu-liste, « lʼesprit est un moment de l-
réponse du corps -u monde » et il réuniss-it Corps Esprit et Monde d-ns une
tri-de désignée d-ns ses C-hiers p-r le sigle CEM. Mon ess-i est une défense
et illustr-tion de cette poétique de lʼinc-rn-tion, qui se distingue dʼ-utres
pr-tiques -rtistiques et littér-ires qui dressent le corps contre lʼesprit et se
pl-cent souvent sous le signe de lʼim-monde, -u double sens dʼun refus de l-
be-uté et du monde.
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Vos derniers tr7v7ux portent surtout sur le « p7ys7ge » qui constitue, des
rom7ntiques 7ux poètes de l7 modernité, un thème poétique de première
import7nce. Votre livre P&ys&ge et poésie- Du rom&ntisme F nos jours,
sorti chez Corti en 2005 où vous 7bordez le p7ys7ge d7ns plusieurs
œuvres exempl7ires de Hugo, Cendr7rs, Ponge, Ch7r, Gr7cq, Dur7s,
J7ccottet, Gliss7nt et dʼ7utres, est l7 synthèse de ces tr7v7ux-l4. L4 7ussi
vous concluez, comme d7ns lʼ7n7lyse de lʼémotion ou du corps, 4 l7 même
unité tri7ngul7ire du moi 7vec le monde et les mots. Pourriez-vous nous
expliquez encore l7 rel7tion lyrique de ces trois interdépend7ntes «
compos7ntes » et leur r7pport cré7teur 7u « p7ys7ge »?
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Le p-ys-ge est une im-ge du p-ys, tel quʼil est perçu p-r un observ-teur ou
représenté p-r un -rtiste. Il met donc en jeu un site, un sujet et un l-ng-ge,
-rtistique ou littér-ire. Il est donc un lieu privilégié du lyrisme moderne, si lʼon
-dmet que celui-ci ne relève p-s de lʼintrospection m-is plutôt dʼune projection
du sujet lyrique, qui ne peut sʼex-primer que d-ns son r-pport -u monde et -ux
mots. Ce r-pport est B double sens : le p-ys-ge reflète les émotions du sujet
m-is il les suscite -ussi. En poésie, il nʼest p-s décrit m-is simplement évoqué
p-r les im-ges, les rythmes et les sonorités, qui produisent ce que les
-llem-nds -ppellent une Stimmung, terme intr-duisible qui unit lʼ-tmosphère et
l- color-tion -ffective dʼun site B l- réson-nce des mots et B l- ton-lité du
poème.
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PLAN

POUR CITER CET ARTICLE
Ridh- Bourkhis et L-urence Boug-ult, « « Le p-ys-ge est un lieu privilégié du
lyrisme moderne… », entretien -vec Michel Collot », Act. f.bul., vol. 9, n° 6,
Entretien, Juin 2008, URL : http://www.f-bul-.org/-ct-/document4257.php,
p-ge consultée le 02 -oût 2018.