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Vingtième Siècle, revue d'histoire

Freud et la guerre
Peter Gay

Abstract
Freud and war, Peter Gay
The question of Freud's relation to war is really two questions that ultimately join in a single one, his attitude toward the First
World War and the attitude toward human aggressiveness in general. The way that these two questions must be asked
separately and then blend together is a lesson in how personal needs, private anxeties, and cultural loyalties on one side, and
theoritical, scientific insight on the other, can move along distinct paths, only to converge when the insights are finally applied to,
and are permitted to correct, the needs and loyalties. It is fascinating both on biographical and on historical grounds. The story
of Freud on war is a story of the triumph of objectivity over subjectivity.

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Gay Peter. Freud et la guerre. In: Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°41, janvier-mars 1994. La guerre de 1914-1918. Essais
d'histoire culturelle. pp. 86-92;

doi : https://doi.org/10.3406/xxs.1994.4759

https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1994_num_41_1_4759

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FREUD ET LA GUERRE

Peter Gay

Les êtres humains vus par champ historique. On peut ainsi lire
Sigmund Freud sont partagés entre une l'évolution des positions de Freud sur la guerre
pulsion de vie et une pulsion de mort. comme le récit du triomphe de
La Grande Guerre a-t-elle eu une l'objectivité sur la subjectivité.
influence sur le père de la psychanalyse
quand il a élaboré cette théorie?
0 MYOPIE FACE AUX MENACES DE CONFLIT
Peter Gay nous montre comment les
facteurs personnels ont été intimement Comme tout le monde, mis à part les
liés à la réflexion scientifique dans assassins, Freud fut surpris par Sarajevo,
l'évolution des positions de Freud sur même si, comme tant d'autres, il vivait
la guerre. depuis plusieurs années avec l'idée que
les guerres balkaniques pouvaient
Dans l'attitude de Freud par rapport reprendre à tout moment. Après tout, cela faisait
à la guerre se mêlent, d'une part, un siècle que ces contrées étaient
ses positions face au premier sporadiquement agitées de conflits. À partir de
conflit mondial, de l'autre, une réflexion 1912, Freud revient à plusieurs reprises
plus générale sur l'agressivité humaine. Il dans sa correspondance sur la possibilité
faut dissocier ces deux questions avant de troubles graves dans cette région. « Une
de les étudier ensemble, car les nécessités atmosphère de guerre imprègne notre
individuelles du père de la psychanalyse, quotidien», écrit-il à Sandor Ferenczi, le
ses angoisses personnelles et son jeune psychanalyste hongrois dont il était
adhésion à un schéma culturel ont suivi des alors très proche. Puis le danger s'éloigna,
trajectoires bien différentes de sans pour autant disparaître. On sent
l'élaboration de ses conceptions théoriques et encore sa présence dans quelques lettres
scientifiques. Ces cheminements ne se de la même époque.
sont rejoints qu'après la vérification Cependant, la possibilité d'une guerre
d'intuitions qui ont corrigé les raisons de généralisée, longue et dévastatrice
ses engagements et de ses fidélités. On paraissait totalement éloignée. Depuis des
peut considérer cela comme un drame décennies, des prophètes prédisaient bien
personnel, mais, en l'occurrence, il n'a pas l'éclatement d'un conflit, mais ils
été propre à Freud, et son étude touche semblaient ne plaider que pour leur propre
autant au champ biographique qu'au paroisse, puisqu'il s'agissait de militaires

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FREUD ET LA GUERRE

cherchant à financer des armements et Les positions de Freud par rapport à la


d'auteurs à sensation en quête de public. situation internationale étaient très
Ceux qui connaissaient le monde savaient conformistes. Dans les lettres à son jeune frère
qu'une vaste guerre était fort peu probable. Alexandre, il se montre un farouche
Le développement continu du commerce partisan de la ligne dure adoptée à la mi-
international, en se nourrissant de sa juillet par les Autrichiens face aux Serbes.
propre existence, garantissait en même temps Il ne se demande pas si cette attitude
la paix. Quant au mouvement ouvrier, excessive ne serait pas susceptible d'une
ressemblant étrangement sur ce point aux interrogation analytique. L'hypothèse que
banquiers et aux hommes d'affaires, il les déclarations bellicistes des diplomates,
était aussi un facteur d'harmonie pour des hommes politiques et des chefs
l'Europe. Les ouvriers n'étaient-ils pas prêts militaires autrichiens soient des symptômes
à renoncer à la grève générale dans les de faiblesse plutôt que des signes de force
pays industrialisés en échange d'une ne l'effleure même pas. Tout au long de
participation accrue au partage des richesses? sa vie adulte, Freud a été libéral; et
Quant à Freud, en dépit de son comme le montrent ses propres rêves
pessimisme concernant l'animal humain, il ne analysés dans L'interprétation des rêves, plus
manifestait aucune inquiétude face à la de douze ans auparavant, la condition
situation internationale. Au début du mois bourgeoise le satisfaisait autant qu'il
de juillet 1914, c'est-à-dire bien après aimait peu les aristocrates arrogants. Dans
l'assassinat de l'archiduc et de son épouse les derniers jours de juillet, cependant, il
à Sarajevo, il partit à Karlsbad, une station s'aligna sur l'opinion quasi générale.
balnéaire de Bohème où il aimait passer Selon Alexandre Freud, il régnait alors à
une partie de ses vacances. Pour lui, Vienne une étrange atmosphère schizo-
comme pour tant d'autres, la vie suivait phrénique. Ceux dont les proches étaient
son cours, malgré les unes alarmistes des mobilisés, étaient inquiets, voire
journaux. Il faisait des projets pour le mois pessimistes. Mais ils étaient peu nombreux à côté
de septembre et s'occupait des préparatifs de ceux sur qui avaient déferlé un état
du Congrès international de psychanalyse d'esprit belliciste, plein d'un optimisme
qui devait se tenir à la fin de l'année. Fait qui frisait l'hystérie. Alexandre Freud
révélateur de sa tranquillité d'esprit, il ne écrivit à son frère, toujours à Karlsbad,
mit aucune objection aux projets d'Anna, combien l'opinion s'était réjouie de la
sa fille bien-aimée, qui voulait aller voir fermeté du gouvernement vis-à-vis des
de la famille en Angleterre. Serbes et de sa nette volonté de refuser tout
La guerre était donc loin de ses compromis. On n'entendait rien du côté
préoccupations. Après des années de conflits des pacifistes, pour ne rien dire du
incessants, il avait enfin réussi, avec mouvement pacifiste dans son ensemble. Et,
l'aide de ses fidèles, à évincer Jung de la à cette époque, Freud n'était pas proche
position importante dans le mouvement du pacifisme.
psychanalytique. La seule bombe qui « Peut-être est-ce la première fois depuis
l'intéressait était l'opuscule qu'il venait trente ans, confessait-il à son disciple
de publier sur l'histoire de son Karl Abraham qui était à Berlin, que je
mouvement, un récit tendancieux, écrit contre me sens autrichien. J'aimerais que cet
Jung et les jungiens. Encouragé par ses empire si peu prometteur ait au moins une
disciples les plus proches, Freud se dernière chance. Le moral est partout
plaisait à comparer son texte à une bombe. excellent». Puis, faisant allusion à
Il dut penser bientôt à d'autres types de l'ultimatum que l'Autriche avait envoyé trois
bombes. jours auparavant à la Serbie, il ajoutait que

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«l'effet libérateur de cet acte courageux l'Angleterre. Alexandre Freud, vieil


et le ferme soutien de l'Allemagne» anglophobe, était désormais pessimiste. 11 était
avaient beaucoup contribué à certain que la perfide Albion allait s'allier
l'enthousiasme de l'opinion publique. Il laissait avec ces barbares de Russes. Nous savons
cependant, de façon fort intéressante, qu'il avait vu juste. Ce dernier fait porta
percer brièvement son approche analytique un premier coup au patriotisme naissant
dans la phrase suivante : « On peut de Freud. Contrairement à son frère,
observer chez tous les individus des Sigmund Freud admirait l'Angleterre depuis
comportements tout à fait symptoma tiques». Il ne son adolescence. Il l'idéalisait presque et
précisait pas quelle était la nature de ces englobait dans son admiration la
comportements symptomatiques, et littérature, la politique, le bon sens et la science
n'appliquait pas plus à lui-même ses britanniques. Nous trouvons, au cœur de son
interprétations analytiques. petit panthéon privé, Shakespeare et Mil-
Nous pouvons attribuer cette euphorie ton, Darwin et Huxley. Dès le début, il fut
atypique (si l'on nous permet ce terme gêné par l'engagement de la Grande-
un peu fort) à la conviction, que Freud Bretagne dans ce qu'il appelait sévèrement
partageait avec bon nombre de ces le mauvais camp. Son ardeur pour les
contemporains, que, si la guerre éclatait, Puissances centrales s'en trouva diminuée.
elle serait limitée à une opération locale On trouve la preuve de son inébranlable
de police. Si les Autrichiens estimaient anglophilie dans la poursuite d'une
nécessaire de châtier les Serbes par une correspondance fort cordiale, par l'intermédiaire
action militaire, il voyait peu de raison des pays neutres, avec Ernest Jones, son
pour craindre une extension de la disciple britannique le plus en vue. Ils y
violence. «Ici aussi, écrivait de Berlin Karl discutaient des mérites respectifs des
Abraham à Freud le 29 juillet, tout le deux adversaires, faisaient même des
monde est pris par le problème de la prévisions sur leurs chances mutuelles de
guerre. Je crois qu'aucun État ne réussite, tout en continuant à se souhaiter
déclenchera une guerre générale. » Abraham était chacun bonne chance. Il est amusant de
habituellement un observateur intelligent constater de quelle manière Freud fit
et avisé. Pourtant, rétrospectivement, cependant une petite concession à leur
cette dernière phrase ressemble fort à une statut commun de citoyens de pays en
plaisanterie de mauvais goût. Rappelons guerre. Puisque après tout ils étaient
qu'il l'écrit à peine cinq jours avant la date ennemis, Freud, qui maniait l'anglais à la
fatidique du 4 août 1914. Rien ne laisse perfection, abandonna cette langue, dans
à penser que ce jour-là Freud n'était pas laquelle il avait toujours écrit à Jones,
d'accord avec Abraham. pour l'allemand.
Le fait que la Grande-Bretagne eût choisi
O PREMIERS ÉBRANLEMENTS le mauvais camp permit très rapidement
à Freud de prendre ses distances par
Deux ou trois jours plus tard, il n'était rapport à la cause de sa patrie. S'y ajoutait
plus aussi sûr de lui. Car une fois violée un autre facteur, plus personnel : ses trois
la neutralité belge par l'Allemagne, fils étaient sous les drapeaux. Les deux
l'extension du conflit semblait quasi premiers avaient été appelés presque
inévitable. Je dis «quasi» inévitable, en me immédiatement sur le front russe, et le
fondant encore une fois sur l'échange de troisième fut mobilisé en 1916. Les deux
correspondance entre les deux frères aînés se trouvèrent rapidement en danger.
Freud. Entre le 3 août et le début du Freud était inquiet. Des milliers de pères
lendemain, tout avait été entre les mains de placés dans une situation similaire réagi-

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rent en accentuant leur chauvinisme, été à Hambourg pour voir le premier


parlant avec bravache de leur sacrifice. Ce enfant de sa fille Sophie, son premier
ne fut pas le cas de Freud. petit-enfant, il écrivit à Karl Abraham : « Ce
Il existe un autre motif à ce que n'est pas la première fois que je me trouve
j'appelle l'affaiblissement de son soutien à Hambourg, mais c'est la première fois
patriotique, c'est l'évident enlisement du que je ne me sens pas dans une ville
front occidental. Au début des hostilités, étrangère». De toute évidence, la cause
les observateurs des deux camps tablaient commune contre laquelle se battaient
tous sur une guerre courte. La seule l'Allemagne et l'Autriche unissait les deux
question était de savoir si les troupes franco- pays dans l'esprit de Freud. Pourtant, il
britanniques arriveraient à Berlin avant enchaînait: «Je suis avec mes enfants, je
que les Allemands et les Autrichiens parle de la réussite de "notre" guerre, et
n'occupent Paris. Quoi qu'il en fut, les suppute sur les chances de "notre"
soldats devaient être de retour chez eux pour bataille». En mettant "notre" entre
Noël. Lorsqu'on s'aperçut que c'était guillemets, il donne l'impression d'être quelque
malheureusement illusoire, Freud, comme peu surpris, peut-être même atterré, de
des millions d'autres individus, fut son identification si forte à la
préoccupé par l'ampleur de la tuerie. Il s'en communauté nationale. La guerre n'avait éclaté
soucia plus rapidement que d'autres, en que depuis sept semaines. Plus il se mit
particulier à cause de son pessimisme à réfléchir à la guerre, plus il la pensa en
naturel. Au début de janvier 1915, il termes analytiques.
écrivait à Max Eitingon, un des membres du L'aspect le plus important de son
groupe analytique de Berlin : «Je continue nouveau regard se trouve dans deux essais,
de penser qu'il s'agit d'une longue nuit écrits en mars et avril 1915, rassemblés et
polaire, et que l'on doit attendre que le publiés quelques temps après,
soleil se lève de nouveau». Le lever du Considérations actuelles sur la guerre et la mort.
soleil, pour lui, ce n'était rien moins que Ce qui le choquait le plus, pour employer
la fin de la guerre. Il pensait toujours que ses propres termes, c'était de constater
la fin viendrait avec la défaite des Alliés, que « la science elle-même avait perdu sa
malgré Ernest Jones qui n'avait de cesse froide impartialité». Il pensait aux savants,
de lui rappeler l'énorme potentiel que - humanistes, historiens et
possédait ces derniers, gage d'une victoire anthropologues - qui avaient renvoyé médailles et
prochaine sur les Puissances centrales. titres honorifiques décernés par
Peu à peu, sa médiocre confiance fit place «l'ennemi» en des temps plus heureux et qui
à un seul désir. Tout ce qu'il voulait, s'étaient mis eux-mêmes au service de la
comme il le confia à K. Abraham le 18 propagande de leur pays. «Les aigres
février 1915, c'était «la victoire, serviteurs de la science, écrit-il, cherchent en
accompagnée de la démobilisation et de la paix». elle des armes qui contribueront à la lutte
L'évolution des sentiments de Freud vis- contre l'ennemi. Les anthropologues
à-vis de la première guerre mondiale fut déclarent que cet ennemi est inférieur et
donc complexe. Je ne développerai pas dégénéré ; les psychiatres diagnostiquent pour
tous les motifs qui l'animèrent, en lui une maladie mentale et spirituelle.»
particulier ceux qui ont été inconscients, avant Cette attitude attrista profondément
même que ses fils ne fussent au front. Mais Freud. Pour lui, la psychanalyse était une
il est certain que sa pensée à propos de science, certes encore jeune et fragile, et,
la guerre a toujours été nuancée. On peut en tant que scientifique, il lui paraissait
observer chez lui, dès septembre 1914, essentiel de rester fidèle à son idéal. Il
quelques traits d'autocritique. Après avoir faut dire que, dans leur ensemble, les psy-

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chanalystes restèrent dignes de cet idéal ques des individus normaux, et par celle
durant les quatre années de guerre. Et si des symptômes des névroses, que les
Freud accusa avec raison les psychiatres, élans primitifs, sauvages et malfaisants de
cela ne concernait pas ses collègues l'humanité n'avaient pas disparu de la
analystes. structure des individus, mais qu'ils
La fin de l'histoire est brève. Martin, l'un continuaient d'exister de façon refoulée,
des fils de Freud, fut blessé sur le front n'attendant qu'une occasion pour
russe au début du mois de juillet 1915. 11 réapparaître».
eut ensuite la malchance, presque à la fin C'est une remarque intéressante que
de la guerre, d'être fait prisonnier sur le l'on peut en grande partie expliquer par
front italien où il passa plusieurs mois en la littérature psychanalytique antérieure à
captivité avant de rentrer sain et sauf. 1914. C'est pourtant, d'une certaine façon,
Freud, quant à lui, attendait la fin du une simplification réductrice. Freud a eu
carnage, aussi déçu par les Puissances un parcours hésitant et tortueux pour
centrales que par les Alliés. Lors de arriver à conceptualiser les pulsions
l'effondrement de l'Axe en octobre 1918, puis agressives, et par conséquent pour penser cette
quand le mois suivant disparurent les pulsion particulière qui conduit à la
dynasties des Habsbourg et des Hohen- guerre. En 1933, il se demandait encore
zollern, il n'exprima aucun regret. Il avait avec étonnement pourquoi les
adopté une position bien plus radicale psychanalystes « avaient mis tant de temps à se
que la plupart des Allemands et des décider à reconnaître les pulsions agressives».
Autrichiens non socialistes. En fait, comme C'était en effet une bonne question.
il le dira plus tard, il était devenu pacifiste. Ce n'est pas que Freud et ses disciples
C'était bien là un parcours intellectuel n'aient pas pensé l'agressivité avant la
considérable. guerre. Ce que Freud avait dit à Eeden
de la prise de conscience par les
O CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE, psychanalystes de l'existence des sentiments
LA VIE ET LA MORT d'agressivité - pour une large part
Le point essentiel en ce qui concerne inconscients - était vrai. Le matériel recueilli sur
l'attitude de Freud vis-à-vis de la première le divan auprès des analysants donnait
guerre mondiale est qu'il n'en est pas resté une ample moisson de pensées et de
à un niveau personnel, ni même sentiments agressifs et belliqueux. On peut
seulement politique. Les deux essais dire qu'un analysant guerroie contre des
composant Considérations actuelles ainsi qu'un figures intérieures, contre sa névrose, et
plaisant plaidoyer en faveur des plaisirs même trop souvent contre son analyste.
du quotidien Transcience, publié en 1916, Ces combats apparaissent dans les rêves,
révèlent une tentative pour rapprocher le dans les symptômes, dans les lapsus, dans
singulier du général, l'expérience d'une les silences. De plus, le complexe central
guerre particulière à la nature humaine de la psychanalyse, l'Œdipe, est composé
elle-même. En 1915, il avait fait remarquer d'un mélange puissant, détonnant, d'amour
que la guerre n'avait fait que mettre en et de haine, de paix et de guerre. Pourtant,
lumière ce que les psychanalystes savaient Freud mit beaucoup de temps pour
depuis longtemps à propos de reconnaître l'agressivité et pour la mettre sur
l'agressivité humaine. En décembre 1914, il avait le même pied que la sexualité. Ce n'est
dit au psychopathologiste et poète qu'en 1920 qu'il l'énonça dans Au-delà
hollandais Frederik van Eeden que les du principe de plaisir et il n'en fit une
psychanalystes avaient déjà appris à la fois théorisation plus solide qu'en 1923 dans
«par l'étude des rêves et des actes Le moi et le ça.

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Pourquoi de telles hésitations ? Et n'opposait que deux pulsions


pourquoi une solution en 1920? On peut contradictoires, celle de la sexualité et celle du Moi.
répondre à ces questions. Commençons Cependant, en étudiant le narcissisme,
par l'hésitation. À partir des années 1890, dont la pathologie était déjà connue tout
Freud avait essayé de mettre en lumière en restant mystérieuse, Freud en vint à
le rôle déterminant de la sexualité dans rejeter ce schéma. S'il était vrai, et c'était
les pensées et les actions de l'humanité. vrai, que le sujet narcissique est amoureux
11 ne soutenait pas (comme beaucoup de lui-même, ses pulsions erotiques et
l'ont prétendu) que la sexualité expliquait egotiques n'auraient eu qu'un seul et
tout. Pas du tout. Mais il écrivait à une même objet, et donc se seraient
époque qui, selon lui, niait la sexualité, confondues. Freud découvrit que le narcissisme
et il avait toujours aimé se faire l'avocat n'était pas une aberration pathologique
de causes perdues. De plus, il était en rare, mais bien l'une des caractéristiques
désaccord avec Alfred Adler, le universelles du développement humain.
psychanalyste qui avait beaucoup travaillé sur Le schéma qui opposait l'eros et l'ego
l'agressivité. Tout en se défendant avec dans une tension éternelle, ne pouvait
raison des accusations de pansexualisme, être que faux. Ce qui ne voulait pas dire,
il vit, non sans une certaine justesse, en ainsi que Jung l'avait vaguement suggéré,
Adler un «panagressiviste», si l'on peut que la pulsion erotique dominait tout.
employer cette expression. Pris dans sa C'était contradictoire. Freud en vint donc
violente opposition à Adler, qui rejetait à conclure qu'il s'agissait plutôt de
le concept fondamental de sexualité, l'agressivité. 11 en vint ainsi à opposer deux
Freud passa à côté de ce qu'il y avait de forces mentales fondamentales: la Vie et la
solide dans la théorie adlérienne. C'est Mort.
davantage l'histoire interne du En travaillant à ces questions, Freud ne
mouvement analytique lui-même qui empêcha prit pas de position ferme sur la guerre.
Freud de donner à l'agressivité sa juste Mais c'était clair depuis le début: pour
place que de pures considérations lui, la guerre n'était pas inévitable. Il n'y
théoriques. avait rien d'inéluctable dans le travail de
Deux facteurs permirent à Freud de la pulsion de mort.
rectifier le cours de ses réflexions, la Pourquoi tout cela émerge- t-il en 1920?
première guerre et des interrogations La question mérite réflexion, car elle a
purement techniques sur la structure de la entraîné Freud dans une grave
théorie des pulsions. Ainsi, la guerre, incompréhension. Sa fille Sophie, « sa chère, sa
répétons-le, n'a pas aidé les resplendissante Sophie», mourut pendant la
psychanalystes à théoriser l'agressivité, mais elle leur grande épidémie de grippe à la fin du
a permis de donner à cette pulsion mois de janvier 1920. Au delà du principe
davantage d'importance qu'ils ne l'avaient fait de plaisir parut à la fin de cette même
auparavant. Je ne dirai, dans ce petit année. Le premier biographe de Freud,
article, qu'un mot des interrogations Fritz Wittels, affirma en 1923 que la
techniques. Tout d'abord, ainsi que Freud s'en découverte de la pulsion de mort, déjà
plaignait fréquemment, les travaux des présente dans ce volume, était intimement
biologistes n'étaient guère utiles pour liée à la mort de Sophie. Comme s'il était
faire avancer la réflexion, car leurs contrarié à l'idée que l'on puisse associer
classifications des pulsions étaient trop la mort de sa fille avec l'évolution de sa
vagues, trop larges et mêmes théorie sur la pulsion de mort, Freud avait
contradictoires. C'est pourquoi, avant la guerre, il demandé, dès le printemps 1920, à ses
avait établi un schéma fondamental qui proches qui avaient déjà lu le manuscrit,

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de certifier qu'il avait théorisé la pulsion décennie, que «les tendances à


de mort depuis 1919. C'était la vérité, mais l'agressivité et à la destruction» étaient partie
la requête n'en reste pas moins intégrante, constitutive, de la condition
surprenante. C'est comme si Freud avait senti humaine. Cette pulsion existe chez
qu'on pouvait dangereusement lier les chaque individu. La pulsion de mort est
deux faits et qu'il tenait par-dessus tout dirigée vers les objets extérieurs. Ce qui
à ce que son intuition soit comprise implique fatalement qu'il «est inutile d'essayer
comme le fruit de ses expériences de débarrasser les hommes de leurs
cliniques et théoriques et non pas comme la pulsions agressives». Les communistes,
conséquence d'une douleur personnelle. ajoutait-il, disaient qu'ils étaient en train de
Ainsi, quelles qu'aient été ses le faire, mais Freud pensait qu'ils se
souffrances intimes, l'important était que Freud leurraient. Le seul espoir était de
puisse inclure en toute bonne conscience détourner cette agressivité vers d'autres activités,
les prédispositions à la guerre dans son tout particulièrement en «lui permettant
tableau de la personnalité humaine. Mais, un jeu d'opposition avec Eros».
répétons-le, il ne pensait pas que la guerre S'agissait-il là d'une espérance réaliste?
éternelle entre la pulsion de vie et la Freud aimait à se considérer comme un
pulsion de mort conduisait inévitablement à être réaliste, mais il fut contraint de penser
un conflit militaire. Il confirma cela dans la civilisation comme un processus
son échange de lettres avec Einstein, évolutif aussi long que violent. Cela signifiait
publiée sous le titre Pourquoi la guerre? que «ce qui avait été plaisir chez nos
La préhistoire de cet échange est bien ancêtres pouvait nous être devenu indifférent
connue. En 1931, le comité permanent de ou même intolérable». C'est pourquoi il
la Ligue des nations pour la littérature et était possible qu'à l'avenir l'agressivité
les arts, demanda à l'Institut international menant à la guerre soit domestiquée.
de coopération culturelle de patronner Certains êtres humains, après tout, étaient
une série d'échanges épistolaires entre bien pacifistes, et Freud se considérait du
des personnalités d'élite «sur des sujets nombre. La question pourtant était de
intéressant à la fois la Ligue des nations savoir combien de temps il faudrait
et la vie intellectuelle». L'Institut prit encore au reste de l'humanité pour
contact avec Einstein, célèbre pour son rejoindre les rangs du pacifisme. Freud n'avait
pacifisme, et celui-ci proposa d'avoir pas de réponse. Mais ce dont il était sûr,
Freud pour partenaire. Ils échangèrent c'est que les civilisations ne se
plusieurs lettres se demandant si la guerre développent pas à l'ombre de la guerre.
était inévitable. Elles furent réunies et
publiées en une seule brochure au mois Adapté de l'anglais par Daniele Voldman
de mars 1933, simultanément en français,
en anglais et en allemand. Pour
l'Allemagne, c'était déjà trop tard: le nouveau D
régime en interdit la diffusion.
Cette correspondance, à laquelle Freud Peter Gay enseigne l'histoire à Yale University. Il a
ne tenait pas beaucoup, ne contenait rien récemment publié Freud. Une vie (Hachette, 1991)
de bien novateur. Il y énonçait clairement, et Le suicide d'une République. Weimar 1918-1933
comme il l'avait déjà fait depuis une (Calmann-Lévy, 1993)-

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