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Confidences

sur le
commandement

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BIOGRAPHIE du général d’armée Wilfrid BOONE

- Né en 1923 à Versailles, blessé et fait prisonnier en octobre 1944, libéré en avril


1945, le sous-lieutenant BOONE rejoint Coëtquidan en mars 1946 puis l’EAI –
alors à Auvours- en 1947.

- De 1947 à 1958 le lieutenant puis le capitaine BOONE multiplie les séjours


opérationnels au Maroc (8ème demi-brigade de zouaves), en Indochine (2ème
bataillon Thaï, état-major des FAEO), en Indochine encore (13ème DBLE comme
commandant de groupe puis commandant de compagnie) après un passage en
Autriche (15ème bataillon de chasseurs alpins), à Coëtquidan (Chef de section) et
en Algérie (Chef de section de dépôt de la Légion). Enfin le capitaine BOONE
rejoint en 1955 le 8ème RI (à Offenbourg puis en AFN) où il reprendra le
commandement d’une compagnie puis servira comme officier transmission,
sécurité, renseignement et opérations.

- Le capitaine BOONE termine cette première partie de sa vie de soldat avec


8 citations (4 DIV, 1 CA et 3 Armée) et une blessure de guerre.

- A son retour en métropole il sert de nouveau à Coëtquidan avant de rejoindre la


74ème promotion de l’école de guerre. A l’issue de sa scolarité, le chef de bataillon
puis lieutenant-colonel BOONE servira à la 8ème division (Compiègne), au 35ème RI
de Belfort et à l’EMAT (B1).

- A partir de 1969 et jusqu’en 1978, le colonel puis général BOONE occupera un


large spectre de responsabilités qui le conduiront notamment :

.à la tête du 153ème RIMeca à Mützig,


.à l’EMAT comme sous-chef B1,
.à l’ENSOA qu’il commande pendant 3 ans,
.à la 3ème RM comme adjoint,
.au commandement de la 1ère division à Trêves.

- Enfin, le général BOONE sera inspecteur des réserves et de la mobilisation puis


commandant de la 5ème région militaire et gouverneur militaire de Lyon.

- Il sera admis sur sa demande en 2ème section le 15 septembre 1983.

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Actuellement le général BOONE est retiré en Saône-et-Loire. Il a
collaboré très activement à la réédition de ce fascicule. Qu’il en soit une
fois encore remercié.

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Paris, Ecole Militaire le 4 mars 2004

REMERCIEMENTS

Quelle audace !
En fait cette accroche manuscrite est avant tout un clin d’œil
respectueux à celui qui a bien voulu que nous rééditions les " confidences
sur leème commandement " du gouverneur militaire de Lyon et commandant de
la 5 région militaire qu’il fût de septembre 1980 à septembre 1983. Merci
mon général BOONE de votre amitié et de votre confiance.
Si audace il y a cependant c’est bien celle de s’autoriser une
préface à cet ouvrage. Mais cette audace est limitée puisque je ne fais que
reprendre l’initiative du général ARNOLD, alors commandant de
l’EAABC, qui m’avait permis de découvrir vos correspondances en 1990.
J’étais responsable de la formation au commandement de nos cadres
dans une école voisine de la sienne, celle du génie à Angers, et à la
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recherche de témoignages forts de chefs engagés dans l’action et près de
leurs hommes.
J’avoue que l’officier encore jeune que j’étais, victime de stéréotypes
- l’expérience m’en rappellera heureusement les limites et les dangers-
sur le commandement territorial, ne fouillait pas en priorité le champ des
régions militaires !
Mais c’est peut être ce contraste entre la vigueur de vos écrits et
ces préjugés de jeunesse - on m’accusait même parfois d’être un peu
ombrageux - qui a donné sa force à cette relation que vous ignoriez jusqu’à
une prise de contact récente.
Toute exégèse serait maladroite aussi je me contenterai de conclure
par une impertinence (n’aurais-je que peu changé?). Vous vous trompez
deux fois dans votre préambule, mon général: vous êtes toujours " dans le
coup " et vos propos n’ont rien " d’obsolète ".
Merci encore mon général pour votre contribution à la réflexion de nos
officiers.
Respectueusement,
Général Jean-François DELOCHRE

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AVANT - PROPOS

Ordonner, c’est mettre en ordre.


Commander, c’est communiquer.
À la tête de la 5ème Région - faite de 5 régions économiques, de 25 départements,
d’une portion de continent et d’une grande île - j’ai tout de suite ressenti la difficulté de
me faire entendre: les distances interdisaient une fréquence suffisante des contacts - la
voie hiérarchique est longue, du commandant de Région aux chefs de Corps - les
traductions, en toute bonne foi, peuvent devenir des trahisons...
Il me fallait donc un lien direct qui enjambe ces obstacles.
Un “journal” régional, c’était bien ambitieux, trop lourd, trop cher, et qui lit la
presse? Et comment?
La lettre mensuelle m’a paru constituer une solution plus chaleureuse, plus facile à
mettre en œuvre, mieux à même d’atteindre vite et simultanément ceux que je visais.
L’on peut enfin attendre que le destinataire d’une lettre à forme personnelle en prenne
connaissance.
Voilà l’origine de ce qui a fini par constituer au fil des mois un petit volume…

... un petit volume déjà édité par l’école d’application de l’ABC, et dont une
réédition m’est demandée pour " l’École de Guerre ". Cette marque de confiance m’a
beaucoup touché.

Cependant, depuis les années 80, les choses ont bien changé. Il me semble
qu’aujourd’hui j‘aurais insisté sur un nouvel aspect du commandement dont je ressens
toute l’importance.
Voici ce dont il s’agit: l’Armée française ne recrute plus d’appelés. Le contact
qu’avaient tous les garçons de notre Pays avec LEUR défense est donc rompu... alors
que le lien entre la Nation et son Armée reste essentiel... un lien qu’il faut plus que
jamais entretenir avec soin. Et du fond de ma retraite, il me semble qu’il existe deux
pistes pour ce faire.

La première, c’est la réussite du passage dans l’Armée de nos engagés.

Il est absolument nécessaire que ces garçons, après leurs 3, 5 ou 15 ans de


service, quittent l’Armée en citoyens conscients de leurs devoirs, de leur
responsabilité...

Mais encore... avec une “provision” de bons souvenirs, d’excellents souvenirs - le


plein d’enthousiasme pour ce qu’ils ont vécu - et aussi (surtout) une aide efficace pour
réussir (toujours !) à se plonger avec un métier dans la vie civile:

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- de bons souvenirs, ça se communique,
- l’enthousiasme, ça déborde sur le nouvel entourage,
- le métier, c’est la preuve qu’on n’a pas perdu son temps...

Le travail du chef de Corps, des commandants d’unité, de TOUS les cadres du


régiment... doit se prolonger et atteindre toute la Nation par l’intermédiaire de ceux qui
retournent à la vie civile. Et c’est aussi une méthode sûre pour recruter de nouveaux
engagés.

La seconde, c’est l’intégration la plus complète possible de chaque Régiment dans son
lieu de vie, dans sa garnison, sa ville, son département...

Le régiment, c’est une communauté militaire dans la communauté civile. Il y est


partie intégrante. Il lui offre un apport économique non négligeable, Il doit vraiment être
DANS la population un élément connu, reconnu, adopté, admis, du cadre de vie de
chacun des citoyens.
Et c’est alors une recherche d’ouverture à toutes les autorités locales, Préfet en
tête, à tous les élus, de la Mairie à la Région, des conseillers municipaux aux députés et
sénateurs,
... une volonté de multiplication des occasions de contact avec toute la
population, à chaque exercice, chaque manœuvre, chaque sortie,
... une intégration voulue, encouragée, des familles militaires dans le milieu civil:
écoles et lycées, relations amicales...
Ouverture, contacts, intégration... qui résultent de l’action du chef de Corps et de
ses cadres, de leur capacité d’imagination et de leur réalisme.

Si l’on veut entretenir, développer, la relation Armée-Nation, ce que je crois


essentiel pour la défense de notre Patrie, l’effort doit être fait à la base, dans chaque
garnison. Ce qui n’empêche en rien une action menée à l’échelon le plus haut !

... Je ne suis plus dans le coup! Pardonnez-moi ces remarques que vous avez
sûrement déjà faites!

Je me permets ici de remercier chaleureusement ceux qui me font tellement


confiance... qu’ils lisent encore une prose “obsolète” (car le temps passe) et dont il m’a
fallu actualiser quelques passages tout en en conservant scrupuleusement l’esprit.

Alors vous, lecteur, au-delà de la présentation, du style, des fautes (parfois


voulues) de syntaxe, des anachronismes, piochez là tous les trucs, les recettes, les
ficelles que vous voulez. Mais n’oubliez jamais que l’expérience n’est pas
communicable, et que la première confidence que je vous ferais si j’en avais encore
l’autorité, c’est qu’il faut commander... comme on respire: avec naturel!

Cordialement!
Général W. BOONE

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LYON, le 1er septembre 1980.

En guise de présentation,

Ceci n’est pas un nouveau journal... ni une autre présentation du SIRPA!

Commander c’est aussi informer et s’informer. Cette facette de la mission de


commandement, votre nombre, les distances qui nous séparent, les activités qui nous
occupent, la rendent difficile.

Je voudrais donc, une fois par mois, vous écrire:

- Pour vous donner mon avis sur tel point... vous dire quel problème risque de
surgir... vous signaler que tel camarade a trouvé telle solution que vous pouvez
aussi adopter... En somme, il s’agit que les idées et l’expérience des uns servent
aux autres.

- Nous sommes saturés d’informations. Nous subissons une subtile


“désinformation”... les media racontent des coups... les journalistes sont
partiaux... tel journal au nom global (dont la lecture serait recommandée aux
candidats à l’ESG!) est rempli d’articles tendancieux où la vérité est travestie ou
massacrée... Il s’agit donc que ce qui se passe et nous intéresse soit traité de
façon que chacun de nous puisse ensuite l’exploiter dans sa mission quotidienne.

- Vous n’êtes pas tenus de répondre. Si vous le faites, je lirai volontiers votre prose
et nous en profiterons tous. Vous m’aurez informé et vous aurez facilité ma tâche.

Voilà les buts que je m’assigne en vous écrivant. Nous avons la même mission.
Qu’un lien supplémentaire nous unisse me paraît de nature à en faciliter l’exécution.

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LYON, le 1er septembre 1980.

FAIRE DES FANAS!

La France d’aujourd’hui? Elle est bien souvent antimilitariste... elle a admis


l’objection de conscience... elle ignore l’obéissance... Et même si certains Français
réagissent, ces idées néfastes continuent d’imprégner l’esprit de bien des “jeunes”.

Pourtant certains s’engagent, deviennent soldats. À cause du chômage? Pour


apprendre un métier? Par tradition familiale? À l’exemple d’un copain, d’un ami, d’un
parent? Qu’importe..;

Parce que, avec ces garçons, avec ces jeunes d’aujourd’hui, nous devons en tout
cas faire des fanas, des “fanas mili”, des vrais soldats! Et nous n’aurons pas rempli
notre mission si nous rendons à la vie civile, contrat terminé, des blasés, des dégoûtés,
des révoltés, des antimilitaristes... sans acquis moral ni professionnel.
Faire des fanas, voilà notre mission, peut-être la seule, sûrement la première!

Est-ce vraiment difficile? Car au fond, la jeunesse d’aujourd’hui, elle est offerte au
premier qui saura la prendre, peut-être plus que jamais jeunesse ne l’a été.
Elle n’attend qu’une chose: qui, quoi, sera capable de l’enflammer! C’est même
probablement la raison pour laquelle certains garçons se retrouvent dans nos rangs.

La jeunesse?

- Elle rêve de grand air, de pureté, de santé, comme la jeunesse de toujours...


Mais elle appelle ça “écologie”.
- Elle rêve de dévouement, de fidélité, elle rêve d’admirer, elle rêve de héros...
elle appelle ça “liberté”.
- Elle rêve de certitudes, de garanties, elle rêve d’être écoutée, “prise en
compte”... elle appelle ça “responsabilité”... même quand elle sait si bien se
défiler quand il s’agit d’en prendre!

Le vocabulaire a changé. L’apparence a évolué, comme la morale. Mais croyez-


vous qu’au fond, les différences soient si grandes?

Qu’on ait constitué la jeunesse en pouvoir économique, qu’elle soit dotée - par le
moteur, par l’argent - d’un “potentiel de catastrophe” inimaginable il y a trente ans...
qu’on l’ait placée en dehors du reste de la société pour en faire une “classe sociale”,
révoltée de préférence... qu’on ait omis de l’instruire de ses devoirs alors qu’on insistait
sur ses droits... il n’empêche que cette jeunesse reste disponible... et à prendre, qu’elle
a soif de considération et de justice, que ses membres sont intransigeants (... avec les
autres surtout!), mais incertains d’eux-mêmes, pleins d’aspirations mal définies.

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Il n’empêche que la plupart attendent l’homme solide qui leur apportera l’étoile où
accrocher leur vie, qui leur rendra l’honneur d’eux-mêmes... qui les fera passer de
l’adolescence à la maturité.

Sinon, d’ailleurs, certains seraient-ils là, sous vos ordres?

Somme toute, me direz-vous, rien de bien neuf dans ce portrait. N’avons-nous


pas été jeunes, comme ceux-là? Et ce qui nous a enflammés cesserait donc d’enflammer
nos cadets? Les hommes solides qui nous ont fait “passer” de la jeunesse à la maturité,
nous n’en serions pas... à notre tour? Serions-nous incapables d’être de ces colonnes
où s’appuieraient nos jeunes?

Avec ces jeunes hommes, faire des fanas. Bien! Mais comment?

- “Y croire” soi-même me parait la première condition, pour raison de vérité, et nos


jeunes veulent la vérité. Croire à la Patrie, à sa défense, à son armée, à son métier, à la
justesse de notre cause... Croire intelligemment, en voyant les défauts, en cherchant les
remèdes, en soulignant les qualités...
Pas de scepticisme, pas d’allure blasée: une FOI. Et qui ne serait pas certain de
l’avoir ni de la communiquer devrait remettre en cause sa vocation.
La Foi donc, condition nécessaire... mais pas suffisante.

- “Reconnaître l’autre”, ce jeune qui est devant nous, une personne comme nous, un
soldat comme nous, un futur camarade de combat peut-être... Ce jeune, il a soif de
dignité, de considération. Il veut être reconnu pour ce qu’il est, y compris dans ses
aspirations. Et cette nécessaire reconnaissance de la dignité et de la personne d’autrui
passe par la courtoisie.
La courtoisie, c’est à dire au-delà du VOUS (obligatoire?) une attitude qui exclue
le harcèlement, le coup de gueule inutile, la vexation gratuite, les comparaisons
humiliantes: le respect de l’homme est la base des relations humaines de qualité.
On peut être ferme et courtois. L’autorité, l’exigence cohabitent bien avec la
courtoisie.

- “Exiger beaucoup”: l’homme pardonne mal à ceux de ses chefs qui ne le conduisent
pas à se dépasser. Et la sueur épargne le sang.
À l’instruction surtout, être exigeant, c’est sauver des vies. Ne rien passer, c’est
être juste. Renvoyer sur le terrain à 2 heures du matin une unité rentrée fatiguée à 11
heures du soir, c’est préparer aux réalités de la guerre. Remplir l’emploi du temps
d’activités utiles - évidemment utiles (jamais d’occupations “bouchons”) - c’est prouver
sans phrase que le service... sert, et que l’on y a à faire. Quitte de temps à autre à être
généreux et à “payer” de 24 heures de permission supplémentaire l’effort exceptionnel
d’une section ou d’une unité.

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- “Faire du mili”, c’est à dire ce qui concourt à faire un combattant, sans
“remplissage”, avec le moins possible de corvées. Corvées et servitudes, il y en a. Les
réduire, c’est de l’organisation. On peut donc y parvenir.
Faire du mili, c’est viser l’essentiel, ce qui est indispensable au soldat pour le
combat, pour la mission, et cet essentiel, le faire à fond. C’est donc (au départ au moins)
faire l’impasse sur l’accessoire... l’ordre serré (qui viendra tout seul, ou presque, un peu
plus tard), certains règlements... Mais c’est aussi faire que la première activité après
l’incorporation soit un tir... qu’il y ait chaque jour, même si l’on est “de servitude”, une
activité militaire... que la garde au poste de sécurité soit comprise comme... une sécurité
pour la vie des copains et les installations du Corps... que certaines servitudes entrent
dans un cadre admis (hygiène, écologie...) que l’unité de D.O. travaille utilement et sur
le style opérationnel.
Faire du mili, c’est faire du civil incorporé un soldat, encore un soldat, rien qu’un
soldat! C’est pour cela qu’il est là...

Chacun d’entre vous saura compléter ce “comment”. Je veux seulement vous en


donner l’esprit (et réveiller vos imaginations): viser l’essentiel, ne faire que
l’indispensable, mais le faire complètement et bien.
Y croire - Reconnaître et respecter l’autre - Exiger beaucoup - Faire du mili...
Et à l’occasion, sans conférence ni apprêt, bavarder des vrais problèmes: la Patrie, la
Liberté, la Défense, les menaces, les missions... bavarder avec conviction, avec foi!
Apprenons à nos chefs de section, à nos sous-officiers, les quelques chiffres qui
frappent, les deux idées qui s’imposent, avec le réflexe de saisir l’occasion d’en parler.

Apprenons à tous à s’y mettre, à y croire... et nous ferons des fanas!

Cordialement,

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LYON, le 1er octobre 1980.

GAGNER!

Mon cher ami,

Gagner, réussir! N’est-ce pas l’ambition légitime de chacun?


La vôtre dans votre commandement? Celle de vos subordonnés, y compris les plus
jeunes?
Parlons-en donc de nos soldats de 20 ans! Aujourd’hui surtout, réussir dans sa
famille, c’est-à-dire s’insérer harmonieusement, avec frères et sœurs, ou seul (!), dans la
vie de parents unis - tout en prenant petit à petit assurance, initiative, autonomie,
indépendance... croyez-moi, ce n’est pas le lot de tous. Vous devriez compter les jeunes
de votre Corps qui ont réussi dans leur famille.
Réussir à l’école? Certains le font, d’autres non. Et parmi les premiers, quelques-
uns uns font des ratés dans la vie...
Réussir dans un métier? Ce n’est pas courant d’y parvenir à vingt ans. Et c’est
bien normal d’ailleurs.
Au bout du compte, rares sont les garçons qui arrivent au service avec l’habitude
de gagner, avec une mentalité de vainqueur.

Or “l’homme n’est pas fait pour la défaite” a écrit fort justement Hemingway. Ne
serait-il pas alors intéressant de baser l’insertion des nouveaux venus dans la vie
militaire, leur instruction, l’apprentissage du difficile métier de la guerre (1) sur une
pédagogie du succès? Pour qu’au moins une fois, qu’au moins CETTE fois, ces
garçons gagnent.

Parce que justement beaucoup de ceux qui vous arrivent recherchent un but, il
apparaît opportun de placer l’ensemble des activités sous l’éclairage constant de la
mission, et d’exploiter dans ce sens toute méthode d’instruction.
Que pourrait donc être une pédagogie du succès? Une telle entreprise me parait
s’ordonner autour de trois principes, étroitement dépendant les uns des autres:

- pas de succès gratuit,


- pas d’échec pour qui travaille,
- pas de “gaspi”.

Pas de succès gratuit: la chance, souvent trompeuse, hasardeuse par


définition, est toujours éphémère. La réussite se mérite. Elle est le fruit d’un effort

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conscient, conduit, organisé, du travail, elle résulte de la compétence, de l’expérience.
Celui qui a compris ce principe et qui l’applique doit gagner et, ce faisant, faire gagner.

Pas d’échec pour qui travaille: à l’instruction comme dans l’éducation au


sens des responsabilités, il doit y avoir progrès visible pour celui qui travaille. C’est ce
progrès qui l’incitera à persévérer. À l’instructeur, à l’éducateur, au chef, de mesurer les
obstacles à l’aune des enjambées de chacun. Il ne s’agit pas de supprimer les difficultés
et donc l’effort, mais d’adapter les étapes successives aux possibilités.
On le fait déjà, me dites-vous, en sport, au tir, en instruction technique... C’est
exact, il existe une... progression et il faut la respecter. Mais ajoutez-y cette démarche
intellectuelle qui rejette l’échec pour qui travaille:

- grâce à une juste mesure dans les étapes successives des épreuves,
- grâce à la solidarité, à la solidité du groupe soudé autour du chef,
- grâce au dynamisme lucide de ce chef.

Ces facteurs: progressivité ajustée - cohésion - clairvoyance dans l’esprit


d’entreprise... essentiels pour la réussite de l’instruction, sont prépondérants dans le
succès de toute éducation au sens des responsabilités. Là plus qu’ailleurs, l’échec est
catastrophe!
Le petit gradé, le conducteur, le “responsable”, quel que soit le niveau de sa
mission: chef de chambre, magasinier, tireur d’arme lourde... surtout s’il est jeune, doit
être mis en condition de réussir. Ne mettons sur les épaules du subordonné, du soldat,
que le poids des responsabilités qu’il est capable de porter, un peu moins si possible,
pour qu’il passe avec succès l’épreuve que constitue chaque mission.
Sans une telle démarche, l’adhésion recherchée fait place à la soumission, au
découragement, à la résignation, à l’indifférence... et le rendement tend inexorablement
vers zéro!

Pas de “gaspi”: les forces que l’on a mobilisées doivent être orientées avec à
propos dans la direction la plus efficace, la plus utile, pour la mission comme pour le
moral.
À l’instruction, bannissons ce qui ne peut pas passer: mettre au programme une
matière sans avoir une chance de la voir acquise est une évidente perte de temps! Si
son utilité est incertaine, supprimons-la!

Consacrons les délais ainsi récupérés (élimination des inutilités et de ce qui ne


peut pas passer) à ce qu’il faut vraiment apprendre et à son “accommodement”, c’est à
dire à la pédagogie.

Tout cela, nous le savions déjà, allez-vous me dire! Peut-être. Tant mieux. Mais le
faisons-nous? Avons-nous bâti nos programmes, monté nos progressions (2), organisé
la vie du Corps, pour que chacun aille de succès en succès? Et pas seulement ceux qui
“débarquent”... mais les sous-officiers, en commençant par les plus jeunes... mais les
officiers sortant d’école... mais les commandants d’unité, les anciens, tous finalement.
La pédagogie du succès, c’est apprendre à gagner, c’est apprendre à forger sa
volonté pour gagner. C’est apprendre à travailler pour gagner. Et le but de la guerre,
c’est la victoire...
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... et non la croix!

Au risque de choquer certains, je terminerai en disant:

“Rien n’est plus stupide que cette expression: on va se faire tuer à la


guerre! Le type qui va se faire tuer à la guerre est un inutile... La guerre est le
jeu le plus dur du monde et il faut y aller pour le gagner ”.

Cordialement,

1 - La guerre n’est pas un métier, je sais. Mais quand on la fait, il faut la faire comme un métier... en pro!

2 - Progression... progrès... réussite... succès...

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LYON, le 1er novembre 1980.

“ JE M’EN FOUS! ”

Mon cher ami,

Souvenez-vous de notre réunion du 17 octobre. Parlant de l’ordre serré, je vous


ai dit: “Je m’en fous!” et... c’est vrai.
Cette discipline est certes utile à la formation du soldat mais elle n’est plus aussi
essentielle qu’autrefois. Au combat les armées ne manœuvrent plus en “ordre serré“. La
priorité n’est donc plus là.

Aussi, ça m’est égal qu’un soldat qui sait tirer et combattre pratique un ordre
serré... approximatif.

De même, ça m’est égal qu’un soldat qui sert correctement un MILAN ou une 12,7
au combat confonde un peu les galons du major et ceux du lieutenant, se “mélange les
pinceaux” avec les étoiles des brigadiers et autres divisionnaires...

Je m’en fous!
Dans le texte de mon allocution du 17 octobre, vous ne trouverez pas cette
exclamation vengeresse. Elle n’était pas non plus dans mon manuscrit. Elle résulte d’un
“dérapage oratoire”. Mais je ne la renie pas. Au contraire, je persiste!

En revanche, je ne voudrais pas qu’il y ait confusion dans les esprits. Et d’ailleurs,
vous l’avez bien compris: il s’agit de savoir dégager les priorités tout en veillant à une
bonne pédagogie. Il n’est pas question de rayer des programmes de formation l’ordre
serré mais seulement de lui donner la place qui lui revient, au moment le plus opportun.

La priorité: la France a besoin de soldats. Elle n’est pas assez riche pour
fabriquer des combattants individuels en y consacrant plus de deux mois... Faire un
soldat capable de tenir le rang en deux mois, c’est une gageure qui impose que L’ON
DÉPOUILLE LES PROGRAMMES D’ABSOLUMENT TOUT CE QUI NE
CONCOURT PAS DIRECTEMENT À L’INSTRUCTION DU COMBAT.

Ce soldat que vous aurez bâti en deux mois à partir du civil, il sera conscient de
ce que vous désirez de lui, du but qu’on lui propose, qu’on lui impose. Si vous y avez

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mis toute votre intelligence et tout votre cœur, lui aussi vous donnera son cœur et son
intelligence.

Donc, priorité n°1: faire des soldats.

La pédagogie: les débuts de l’ordre serré sont lassants et indigestes. Le jeune


soldat se demande à quoi cela sert, sinon à préparer une prise d’armes dont il voit mal
l’objet. Dans ces conditions, à son arrivée, votre homme NE PEUT PAS ÊTRE
RÉCEPTIF à l’ordre serré (sans compter celui qui y mettrait de la mauvaise volonté).

En revanche, lorsque vous aurez fait de lui un soldat, conscient de l’être, vous
l’aurez aussi transformé en un homme capable de voir où vous l’emmenez, qui aura
observé ses anciens et les aura déjà imités tout seul.

… Alors en quelques brèves séances, vous obtiendrez un résultat que vous


auriez désespéré d’obtenir par la méthode... habituelle.

Si son importance relative a diminué, l’ordre serré est utile et doit être maintenu,
mais il doit venir en son temps pour être compris et assimilé. Lorsque j’avais l’honneur
de commander l’ENSOA de SAINT MAIXENT, j’étais très fier de la qualité, de la
perfection, de l’allure de mes élèves sous les armes. Mais je crois que le travail, le
temps passé en répétition, ne suffisent pas à les obtenir, car là aussi il faut un
“supplément d’âme”.

Aux cadres de cette même école, j’avais diffusé ces quelques lignes que je vous
transmets:

“ Une parfaite rigueur sous les armes, des mouvements, une démarche
réglementaires et cadencés, de l’aisance dans le commandement, voilà les
objectifs à atteindre par des exercices courts mais qui visent la perfection.
Une troupe qui se présente bien a l’orgueil d’elle-même. L’ordre serré
développe l’attention, crée l’obéissance immédiate aux commandements,
développe, par la recherche de la perfection, la capacité d’effort, oblige
l’instructeur à rechercher sans cesse les meilleurs procédés.
À chaque exercice correspond un but. Au retour, le chef de section doit
se demander s’il a atteint ou non le résultat recherché, s’il a obtenu des
progrès. À ce prix, l’ordre serré est formateur. ”
Je dis donc “OUI” à l’ordre serré, mais QUAND IL FAUT, c’est à dire lorsque
l’homme, devenu soldat, a acquis ce “supplément d’âme” qui l’incite, y compris dans ce
domaine, à vous donner son cœur et son intelligence, et alors il le fera COMME IL
FAUT.

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Sinon, " je m’en fous! "
*

Certains d’entre vous vont me dire que cette formule crée quand même quelques
difficultés: “ Et la marche à la fourragère alors? Elle ne va plus se terminer par une prise
d’armes? ”

Peut-être pas.. Pourquoi ne tenteriez-vous pas un grand bouleversement? Au lieu


de remettre la fourragère à des garçons bien propres et alignés, rentrant de la marche
traditionnelle, vous devriez transformer la fourragère en récompense quasi individuelle,
qui consacrerait l’acquisition du titre de “soldat” par des hommes qui auraient montré ce
qu’ils savent faire après 36 ou 48 heures d’exercice, de tir, de marche, de fatigue, de
bivouac... et qui arriveraient crevés, à point nommé (1) pour recevoir de leurs anciens
ce symbole de leur appartenance au Régiment.

Certains usent déjà d’une formule analogue. Accentuez-en le caractère


“combattant”, le caractère “relève” des anciens par des jeunes tout juste formés... et
vous verrez les résultats s’améliorer encore.

Les autres, qui n’ont pas essayé, tentez donc l’expérience: elle est sans risque. Et
je suis sûr que vous y gagnerez... et vos soldats aussi!

P.S. - À propos de “soldat”, j’emploie ce mot parce que je ne peux pas embrasser toutes les subdivisions
d’armes et toutes les armes autrement... Pensez donc: chasseurs - légionnaires - transmetteurs -
canonniers - conducteurs... et j’en passe! En outre, je n’aime pas l’expression récente, administrative
“homme du rang”. Le rang, je sais ce que c’est. Mais il est tenu par des combattants, par des soldats.
Alors, pourquoi ne pas le dire? Nous devons aussi tenir notre rang... même en parole. C’est une question
de standing.

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1 - ... peut-être un peu boueux? Mais où avez-vous remarqué que le poilu de Verdun était propre et
astiqué? Or... c’est lui qui vous a gagné vos fourragères...

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LYON, le 1er décembre 1980.

Mon cher ami,

RIGUEUR...

Quelques faits:

1. Le 24 septembre 1980, un aspirant du... est interpellé par la douane à KEHL. On


trouve dans sa voiture:

- 100 cartouches à blanc de 9 mm.


- 98 cartouches à blanc de 7,5 mm.
- 6 grenades d’exercice;
- 1 grenade fumigène à main.
- 3 fusées éclairantes à main.
- 1 grenade éclairante à fusil.

Interrogé, l’intéressé déclare avoir “récupéré” ces munitions lors d’exercices, et


sans but précis...

LAXiSME?
2. La nième compagnie du... a de très bons résultats au tir. Les séances de tir sont
organisées par l’adjudant de compagnie, sans pour autant que les chefs de sections
soient dépossédés de la moindre part de leur initiative, ni de leurs responsabilités.
C’est tout un cérémonial!

Lors des tirs, l’adjudant de compagnie “trône” à sa table (la disposition des lieux
s’y prête). Derrière lui, les munitions à tirer... et les étuis des munitions tirées. Sur la
table, les “planches à trous” garnies des munitions destinées à la série suivante.

La série qui vient de tirer ramène ses planches à trous garnies des étuis des
cartouches tirées. S’il en manque, on cherche et on trouve. Il n’y a pratiquement
jamais de pertes.

Devant la table de l’adjudant de compagnie, une espèce de lutrin porte un grand


registre solidement relié de toile noire: “ le grand livre des tirs”.

Chaque tireur y a SA page, avec tous les résultats enregistrés chaque fois sur le
terrain, sans erreur ni retard.

25
Il est intéressant de voir combien les tireurs s’y donnent rendez-vous pour lire,
comparer leurs résultats, apprécier leurs progrès... et les chefs de section y trouvent
une base solide pour remplir les carnets de tir.
La nième compagnie du... a vraiment de bons résultats au tir.

RiGUEUR!

3. Le 28 octobre 1980, à la nième compagnie du..., au retour de l’instruction, un fusil MAS


49-56 a disparu. L’enquête est entamée immédiatement. Les soupçons se portent sur
un sous-officier.

Dans sa chambre, une fouille permet de découvrir:

- 1 pistolet 22LR
- 1 revolver 357 magnum PYTHON
- 1 revolver 38 special canon court
- une carabine “grande chasse” calibre 300 à lunette
- un fusil de défense calibre 12 à pompe
- 1 reproduction de fusil M16, au calibre 5,5
- (avec chargeur et 80 cartouches )
- 5 poignards et baïonnettes
- 200 cartouches de calibre 12
- 300 cartouches de 357 magnum
- 100 cartouches de calibre 300
- 350 autres cartouches de 5,5
- 6 kg de poudre … et du plomb.

Le 6 novembre, l’arme perdue est retrouvée. Le sous-officier soupçonné l’avait


“mise en dépôt” chez un civil!

LAXiSME?
4. À la nième compagnie du..., les soldats ne semblent pas détendus. Après enquête, il
s’avère que leur lieutenant, au rapport, a pris l’habitude de “leur dire leur fait”,
autrement dit de les engueuler. Vertement d’ailleurs, puisque les adjectifs “enculés”
ou “pédés ” figurent parmi les plus courants et les moins insultants.

RiGUEUR ? LAXiSME?
*

Quatre faits ou séries de faits...

Entendez-moi bien: les chefs de Corps qui retrouveront là des événements qui se
sont passés chez eux ont leur problème à régler. Je ne les montre pas du doigt. Chacun
peut balayer devant sa porte...

26
Et cette lettre n’est pas écrite aujourd’hui pour eux seulement, mais pour que tous
tirent la leçon d’un “accident” qui peut fort bien survenir dans leur propre formation.

Ces quatre faits, je les cite parce qu’ils montrent, pour trois d’entre eux, qu’il y a
beaucoup de travail, et pour le quatrième, qu’on peut y arriver.
Comment faire me diront certains? Je ne peux pas fouiller mes aspirants, ni les
chambres de mes sous-officiers, ni écouter tous les rapports de mes unités...

Ce n’est donc pas par-là qu’il faut agir.

I
La rigueur en service, vous ne pouvez l’imposer que par vos cadres. C’est sur eux
que vous devez concentrer votre effort, un véritable effort d’éducation.

Et pour vous aider, puis-je vous rappeler:

- la règle des 3 COMME:

- Commander COMME on voudrait être commandé.


- Obéir COMME on voudrait être obéi.
- Servir COMME on voudrait être servi.

- la règle des 3 AVEC:

- Vivre AVEC
- Travailler AVEC
- Parler AVEC

et quelquefois, un quatrième: rire AVEC... nos soldats, nos camarades de combat un


jour peut-être.

Deux règles faciles à retenir et qu’il vous est loisible de commenter... Et pour vous
aider, puis-je vous proposer ces quelques “conseils d’ancien” dont vous pourriez parler
avec vos officiers:

- Si vous exigez plus de vous-même que de vos soldats...


- Si vous vous adressez à eux avec la gentillesse et la simplicité que vous
souhaiteriez que l’on utilise avec vous...
- Si vous pensez plus à eux qu’à vous...
- Si vous vous mettez à leur place pour réfléchir à ce qu’ils pourraient
bien attendre de vous...

27
- Si vous voyez toujours en eux des personnes, des personnes qui vous
sont subordonnées mais non pas inférieures...
- Si vous mettez votre savoir, votre raison, votre cœur à leur service et
non au vôtre...
- Si vous les commandez comme vous désirez l’être...

... alors vous serez un CHEF, vos soldats vous suivront, dans la rigueur quand
il le faut, dans la détente quand on peut...

RiGUEUR? OUi. - DÉTENTE? OUi.


LAXiSME? NON.

Facile à faire? Sûrement pas! À faire faire? Encore moins! Mais c’est la règle d’or.
Alors essayez, allez-y gaiement... et vous serez étonnés des résultats.

P.S. Nous voilà en décembre. Noël est “déjà” là. Je souhaite à chacun de vous, à chacun de vos
subordonnés, de passer ces jours de fête dans la joie, dans l’espérance, dans la sérénité familiale.
Je sais aussi que cette sérénité familiale sera plus grande, cette espérance plus vivante, cette joie plus
généreuse, si vos soldats, cette nuit-là, ceux qui seront de garde, de service, de D.O.... si vos HOMMES
trouvent en vous, chez vos cadres, d’autres hommes qui viennent passer quelques heures avec eux... et
leur offrir quelques “nourritures” qui ne soient pas seulement matérielles!

JOYEUX NOËL!

28
LYON, le 1er janvier 1981.

Mon cher ami,

COMMANDER...

La lettre de décembre 1980 se terminait par les vœux que je vous exprimais pour
un Joyeux Noël. Celle-ci, datée du 1er janvier de l’an de grâce 1981, se doit de
commencer aussi par des souhaits.

Souhaits traditionnels... Bôf! me direz-vous. Non, mes vœux se situent à la fois


dans la tradition et au-delà:

- dans la tradition, parce que je vous dis bien sûr: bonne année! Bonne santé!
Paix et bonheur et réussite! Pour vous, les vôtres, pour votre commandement,
pour vos subordonnés, pour la prochaine mutation de ceux d’entre vous que
guette le PAM prochain.
- au-delà, parce que mon vœu le plus cher, le plus personnel, c’est que 1981 voit
chez vous tous se concrétiser cette manière de commander que nous
cherchons tous à apprendre et que vous devez apprendre à vos subordonnés.

Et surtout, ne dites pas: “Je connais! Je pratique tout cela et bien autre chose de
mieux depuis longtemps.” (1) Moi qui vous écris, je vous dirais (confidentiellement) qu’en
matière de commandement et après 38 ans de service, j’ai encore beaucoup à
apprendre...

Alors, COMMANDER...?

Commander, c’est faire preuve d’autorité et l’exercer à bon escient.


Or l’autorité, c’est encore une notion bien mal perçue:

- tel jeune officier la confond avec le coup de gueule, mélangeant autorité et


autoritarisme, le fond et la manière, le bruit et l’efficacité.

29
- tel sous-officier âgé a " passé la main " (surtout pas d’histoires!) et quémande
l’obéissance, une affaire de troc en quelque sorte: “Passe-moi tel service et je
te passerai une perm supplémentaire”.
- mais tel autre (officier ou sous-officier, peu importe) transforme l’autorité en
chantage: ”Tel travail vite fait! Sinon, je sucre la perm!”

Caricatures? Croyez-vous vraiment? En tout cas l’autorité, ce n’est pas cela. Et il


s’agit bien que tous donnent à ce mot le même sens.
Par exemple, ne dit-on pas que tel médecin “fait autorité” en matière de
cardiologie? Ce qui ne signifie pas que ce bon docteur donne des ordres. Cela signifie
qu’il est compétent, que tout le monde reconnaît sa compétence.
Le premier fondement de l’autorité, c’est la COMPÉTENCE. Et celui qui n’est pas
compétent n’a pas droit à l’autorité, fut-il militaire (car c’est un domaine de vie et de
mort...) Et pour être compétent, un seul outil, le travail…
La compétence ne suffit pas à fonder l’autorité, vous le savez bien: on peut être
un technicien hors pair et rester incapable de donner un ordre. Vous savez bien
qu’aucun de nous n’admet l’autorité d’un homme qui l’exercerait à son bénéfice
personnel. Par contre, si l’on comprend que ce chef use de son autorité pour le bénéfice
des autres, cette autorité est aussitôt comprise, admise, acceptée, adoptée. Car la
deuxième base de l’autorité, c’est le DÉSINTERESSEMENT.
Est-ce tout? Non. L’autorité est “tripode” et le troisième fondement de l’autorité,
c’est le CARACTÈRE, le caractère qui, dans certaines circonstances, est simplement le
courage, le courage de donner la priorité à l’intérêt général sur l’intérêt particulier, le
courage moral de choisir la solution la plus difficile si c’est la seule à pouvoir assurer le
succès de la mission.

Compétence, désintéressement, caractère... Si votre autorité repose sur ces trois


fondements, elle sera admise par vos soldats. Et si elle ne possède pas ces trois
qualités, elle sera refusée.
À partir du moment où vous donnez à l’autorité cette définition, militaire ou civile,
je crois que l’on peut se regarder en face en parlant d’autorité.
Et sachez bien que vos subordonnés attendent de vous la manifestation de votre
autorité, qu’ils ont soif que vous les commandiez (bien...), parce que votre façon à vous
de SERVIR, le service qu’ils escomptent de vous, votre service, c’est de les
commander.

Allez-vous m’objecter que ces trois bases, les posséder ne suffit pas à bien
commander? Qu’il y faut aussi “la manière” Aussi bien vais-je vous rappeler une
vieille recette, toujours valable à mon avis.

Je distingue trois modes de relations chef-subordonnés, trois manières d’être,


trois modes seulement, qu’il s’agit, pour chacun de nous, de connaître à fond pour en
user où et quand il faut, sans erreur ni débordement. L’art du chef réside dans le dosage
subtil, instinctif ou travaillé, qui lui permet d’utiliser à chaque moment le mode qui
convient et de passer adroitement de l’un à l’autre.

Le premier mode, je le baptise:

30
“ GARDE À VOUS - REPOS!”
parce que vous l’utilisez tout naturellement à l’ordre serré, et alors son importance est
grande si vous aboutissez, ce faisant, à cette perfection, à cette cohésion qui donnent à
la troupe l’orgueil d’elle-même. Mais c’est aussi et d’abord le mode de commandement
au combat, chaque fois que l’urgence, le danger, font qu’il n’y a pas de place pour
l’explication.
Ce mode ne souffre pas la discussion. Il correspond, chez les subordonnés, au
jeu des réflexes cent fois étudiés sur le terrain ou en salle, cent fois perfectionnés par ce
“DRILL” qui s’adapte si bien à un PMG 1 bien compris.
Rigueur et précision de l’exécution - réflexe de discipline - rapidité de
l’obéissance - voilà ce qu’obtient le chef d’une troupe ainsi commandée.

Le second mode est aussi utile et efficace que le premier auquel il prépare: c’est

“ LE DiALOGUE ”.
Le dialogue (2), c’est le mode de l’instructeur qui explique et cherche à se faire
comprendre. C’est le mode du chef au combat ou à la manœuvre, qui “monte son coup”
à l’avance et avec un peu de recul. C’est le mode qui permet au subordonné de
réfléchir, de comprendre, de suggérer, d’émettre son avis, de se préparer ainsi à donner
le meilleur de lui-même pour la meilleure exécution possible.
Intelligence et ruse dans l’exécution - souplesse et initiative dans la discipline -
adhésion à l’obéissance - voilà ce qu’obtient le chef d’une troupe ainsi commandée.

Le troisième mode est celui de

“ LA DÉTENTE ”.
Les occasions sont multiples, au besoin vous en créerez, où vous serez avec vos
subordonnés plus l’homme, l’ancien, le camarade de combat... sans cesser d’être le
chef. Parce que c’est la pause, parce que vous prenez un repas ensemble, parce que
vous fêtez n’importe quoi autour d’un pot... vous ne pouvez pas rester LE CHEF sur
votre piédestal. Il vous faut savoir vous “risquer” dans la foule, savoir écouter plus
encore que parler, prendre part avec naturel et en vérité.

De tels moments privilégiés vous permettent de faire passer, sans avoir l’air d’y
toucher, tout ce qui doit passer du chef (que vous n’avez pas cessé d’être) au
subordonné, tout ce qui n’est mis dans aucun programme ni aucun règlement.... comme
d’entendre et de retenir tout ce qui se dit (peut-être bien... pour vous aussi!).

Cette lettre est bien longue, trop chargée, difficile. C’est que le sujet n’est pas si
simple, que son importance est grande, qu’il s’agit pour chacun de nous de le posséder
1
Ndlr Processus des Missions Globales

31
à fond pour en vivre naturellement, pour en être l’exemple vivant, pour en instruire les
autres.

Je ne crois d’ailleurs pas qu’il suffise de vous écrire tout cela. Aussi allons-nous nous
réunir pour en parler, pour parler de commandement, de méthode de travail,
d’organisation du Corps. Il ne s’agit pas de refaire un stage de chef de Corps! Il s’agit de
mettre en commun nos expériences pour l’amélioration de tous.

Donc, à bientôt!

P.S. - Je relis (j’aurais dû le faire plus tôt!) le mot du CEMAT du 1/10/1980... et j’y vois avec inquiétude
que, pour le Général DELAUNAY, “ l’autorité repose sur quatre pieds: compétence - rigueur - amour -
exemple. ” Vais-je reprendre cette lettre? À la réflexion, non. L’autorité peut bien avoir 3 ou 4 pieds,
l’essentiel est d’en avoir, d’avoir assez de personnalité, assez de colonne vertébrale pour COMMANDER.
Je vous laisse donc travailler ce petit problème de philosophie comparée...

1 - Si vous avez des recettes, sachez que tout le monde est toujours preneur...

2 - Dialogue! Je prends ce mot dans son acception vraie: conversation entre deux ou plusieurs personnes.
Il ne s’agit pas des échanges d’inepties qu’il recouvre malheureusement dans l’usage que l’on en fait
parfois aujourd’hui.

32
LYON, le 1er février 1981.

Mon cher ami,


N O T E R !

Commander, c’est noter. Qu’est-ce que noter? Comment noter? Un barreau de


plus ou de moins... pourquoi?

Au moment où nous allons tous remplir les feuilles de notes de nos subordonnés,
alors que cette tâche n’est certes pas simple, il m’a semblé utile de vous parler de:
NOTER.

“ En vérité, Monsieur, je vous le dis doucement, mais je


vous couperai la tête dans le temps que vous désobéissiez.”

NAPOLÉON

Commencer par cette citation, c’est souligner que noter, c’est d’abord
sanctionner: la note est la SANCTION de la manière de servir du noté pendant l’année
écoulée.

Sanction, c’est récompense et punition. Distribuer l’une et l’autre à bon escient,


c’est noter. Faire cette distribution en toute justice, en fonction de ce que vous avez
constaté dans votre commandement, c’est noter.

Je cite l’un de vous:

“ La rigueur en service et surtout l’alternance de la rigueur en service


avec la détente hors service s’obtiennent difficilement de cadres de plus en plus
fonctionnaires ou fonctionnarisées par leurs épouses et par la vie extérieure à
l’Armée. Bon nombre se réfugient dans l’anonymat ou la routine en service et
dans l’isolement égoïste hors service. Ce sont toujours les mêmes locomotives
qui se font tuer dans le galop des activités comme dans l’animation des soirées
familiales. Enfin, ce sont les laxistes devant la mission qui, essayant de redorer
la vigueur de leur image de marque, commettent les bavures de langage et les
tracasseries inutiles hors service.”

33
C’est donc clair: il y a trois catégories de subordonnés:

- ceux qui foncent dans vos traces, qui en veulent, qui pigent et qui galopent...
même au prix de quelques erreurs, mais sans mesurer temps ni peine.
- ceux qui somnolent au cri de “ Surtout pas d’histoire... d’ailleurs les Chefs de
Corps passent et moi... je compte bien rester!” et qui ne font rien, ou juste ce
qu’il faut!
- ceux qui n’ont pas l’armature morale nécessaire pour commander et tentent de
faire illusion dans le bruit et la fumée... quitte à saboter votre action pour
justifier leur incurie.

Je vous conseille donc, si vous le voulez bien, de classer d’abord vos feuilles de
notes en trois paquets correspondants à ces trois catégories... puis, dans chaque
paquet, vos clients du meilleur au moins bon. Après quoi, mon système est le suivant
(libre à vous d’en faire autant):

- commencer par le paquet du milieu et par les moins bons de ce paquet. Faire
des économies sordides de barreaux.
- noter ensuite la 3ème catégorie. Faire moisson de barreaux.
- finir par la 1ère catégorie: il y a alors des barreaux à distribuer.

Les notes ne sont pas seulement une sanction. Elles constituent un guide pour le
prochain employeur du noté. Il s’agit donc de remplir de façon cohérente les cases des
différents tableaux... mais surtout de rédiger, en cohérence aussi avec les cases, les
notes écrites. C’est difficile... tout le monde n’est pas La Bruyère qui écrivait si bien ses
“Caractères”. Et nous savons comme il est facile, par ignorance, par manque de
cohérence, de nuire à un camarade qui ne le mérite pas.

Là encore, chacun peut avoir son système. Le mien m’a été enseigné par l’un de
mes maîtres es-sciences militaires... Le voici pour qui en sentirait le besoin.

Les notes écrites, ce sont cinq paragraphes distincts (ce qui ne permet pas d’être
prolixe, mais condenser sa pensée est un exercice salutaire):

- l’emploi
- l’homme
- le subordonné
- le chef
- l’avenir.

L’EMPLOI: il est porté en première page? Certes, mais cette définition ne couvre pas
tout:

34
- votre major a été remarqué en bien par l’Intendance et il a économisé 1/6ème de
votre budget chauffage - votre OST a raté sa revue groupée (ça arrive!)
- votre responsable de l’instruction a monté un excellent exercice de cadres et
écrit un mémento tout à fait bien pour les chefs de groupes...

Chacun a fait quelque chose, bien ou mal, dans le cadre de sa fonction: dites...
en deux lignes, comment cette fonction a été remplie, sans oublier de rappeler que
l’intéressé tient cet emploi depuis... et qu’il l’a pris sans y avoir été préparé (ou
l’inverse). Origine et perspectives de carrière n’ont bien sûr pas à entrer en ligne de
compte.

- L’HOMME: vous ne jugez pas... mais vous donnez en quelque sorte le mode d’emploi,
au physique (solide ou pas, résistant ou pas, capable en un mot de tenir son emploi), au
moral, sur le plan du caractère: comment le prendre, le réveiller, le diriger, le tenir...
Là, citez ce qui vous apparaît comme le trait marquant de l’homme: culture
générale ou militaire - connaissance de telle langue étrangère, de tel pays - travaux
personnels effectués - qualité d’orateur, de rédacteur - intelligence, capacité de travail,
ouverture...

-LE SUBORDONNÉ: comment se comporte celui que vous notez, comment réagit-il
comme exécutant: initiative, débrouillardise, paresse, routine, souci de la perfection,
égoïsme, don de soi, compréhension des ordres, rapidité d’exécution, intelligence des
situations et des gens...

- LE CHEF: vos subordonnés commandent tous quelque chose. La manière dont ils
exercent ce commandement, vous devez la juger: réglementaire, originale mais
efficace, laxiste, démagogique, rigoureuse et seulement rigoureuse.
Là encore, soulignez les qualités de ceux qui commandent “avec un cœur gros
comme ça”, qui attirent la confiance de leurs subordonnés, qui savent les écouter, qui
ont toujours du temps pour eux... ou le contraire! Et n’oubliez ni l’organisateur ni
l’instructeur.

- L’AVENIR: celui que vous notez aura demain une autre affectation. Dites quel genre
de poste lui convient, ce qu’il souhaite, quels emplois lui sont à votre avis fermés... sans
oublier de préciser jusqu’où il peut aller dans les études militaires et les niveaux de
responsabilité.

... C’est long à expliquer, mais finalement assez simple à faire, c’est une
discipline comme une autre. Cette méthode permet de rendre à chacun selon son dû, en
toute justice, sans nuire par inadvertance, sans flatter. Et la DPMAT, le prochain chef,
sauront qui est votre homme et comment l’employer au mieux.

Croyez-moi, c’est mieux que:

“ Mérite les mêmes bonnes notes que l’an dernier -


À suivre et à pousser ”!!!

35
*

Ce système a l’avantage de remplir la troisième fonction des notes: SERVIR à


l’intéressé. Celui-ci, qui va lire ce que vous avez écrit sur son compte, saura très vite
(d’ailleurs vous en parlerez avec lui) comment il peut s’améliorer, où il doit porter son
effort, ce qu’il doit corriger.

Votre " client ", vous l’avez payé, en toute justice, en toute rigueur, pour la façon
dont il a travaillé avec vous. En outre, vous l’aidez à progresser, pour son bien et pour
celui de l’Armée.

Rien n’empêche d’ailleurs de voir un par un vos cadres, en octobre de chaque


année par exemple, pour refaire (ou faire) le point, vérifier que vous êtes compris,
montrer que vous suivez les efforts accomplis. Vous préparez ainsi les notes suivantes.

Enfin, pensez à vos patrons à vous, qui pourront opérer leur classement, mettre
leurs propres notes sur la base d’un travail solide structuré, ce dont, croyez-moi, tous se
réjouiront!

Vous devriez même y gagner à ce travail...

Je n’ai parlé que des notes d’officiers. Le principe est le même pour les sous-
officiers; seule la place pour écrire est encore plus restreinte. Raison de plus pour ne
mettre que l’indispensable et éviter les clichés tout faits qui nuisent au noté et finissent
par faire mal juger le noteur. Et n’oubliez pas que là aussi la base de votre travail, c’est
la confection des trois paquets, suivie d’un classement dans chaque paquet. Prenez
pour cela votre temps: c’est l’essentiel et tout le reste en découle.

Et voilà que j’oublie de parler d’objectivité...

Au risque d’être mal compris, je dirai que, dans les relations hiérarchiques
directes, on ne peut pas être objectif. Avoir la réputation de l’être signifie trop souvent
que vous commettez les mêmes erreurs que les autres! Mieux vaut donc être
subjectif, carrément et honnêtement, en jugeant sur des critères précis, ceux
justement qui lient chef et subordonné:

- l’obéissance
- l’initiative
- la compétence
- le courage personnel.

36
- L’OBÉISSANCE: un ordre est un ordre et non une base de discussion... Le premier
devoir de celui qui le reçoit est, non pas de chercher à le tourner, ni même d’en attendre
le contrordre... mais d’obéir, vite et bien.

- L’INITIATIVE: celle que l’on prend... ET celle que l’on donne. Que personne n’en
réclame s’il n’est pas capable d’en laisser à ses propres subordonnés! C’est le jeu
nécessaire de l’institution pour que chacun fasse preuve de discipline intellectuelle.

- LA COMPÉTENCE: ... l’on a toujours à apprendre. La compétence, ça s’entretient et


les chefs ont du travail pour rester compétents. L’ambition dont on n’a pas la
compétence est un crime.

- LE COURAGE PERSONNEL: Oh! Pas celui de la guerre, le plus facile: tout le monde
vous regarde! Celui de la paix, fait d’honnêteté, de souci de la vérité, d’affirmation de
ses convictions, même au risque de déplaire...

Passer au crible de ces quatre critères chacun de ceux que vous notez, c’est
aussi commander, c’est votre service de chef... Je ne sais si c’est objectif mais c’est
votre devoir.

Bon courage pour les notes de 1981…


Cordialement

37
38
LYON, le 1er mars 1981.

Mon cher ami,

Freinez, nom de D... On va s’casser la gueule!

Foch disait “Activité, activité...”. Nous sommes dans le droit fil de sa pensée.
Personne d’entre nous se sent guetté par le chômage... ce qui est bien.
Ceci dit, mon propos d’aujourd’hui tient en trois lignes:

- N’en faites pas plus!


- Faites en moins!
- Mais... faites le mieux!

N’en faites pas plus !


De D.O. en manœuvres, de camps en exercices, de tirs en permanence, de
gardes en stages (1), d’inspections en secours aux civils... n’en jetez plus!

Mais calculez donc sur une année pleine (1980 par exemple qui n’est pas trop
loin) le nombre de nuits passées à l’extérieur, le nombre de samedis et dimanches pris
par quelque chose... pour deux ou trois sergents, un ou deux capitaines de votre
régiment. Faites le bilan et voyez si c’est sérieux! À mon avis, on en fait trop. Donc n’en
faites pas plus, on est à la limite.

Conseil d’ami: avez-vous quelque part, dans un couloir où l’on passe, un grand
tableau - avec en abscisse les noms de tous les sous-officiers du Corps et en ordonnée
le calendrier de l’année - sur lequel vous faites reporter tous les services, les gardes, les
absences de toutes sortes, les permissions? Avec une couleur par catégorie? Si l’on
tient ce genre d’affichage au vu et au su de tous:

- les décomptes sont immédiats,


- les passe-droits disparaissent,

39
- le contrôle, VOTRE contrôle personnel, est possible.

Il est loisible d’en faire autant pour les officiers.

Et alors, je ne vous parlerai JAMAIS de “récupération” ni de “compensation”: le


soldat est de service 24 heures sur 24 - limite qui n’est due qu’à la seule mathématique!
- mais je vous dis nettement, de temps à autre ayez le GESTE LARGE:

- larguez une unité en permission pendant 48 heures...


- octroyez 2 ou 3 jours de permission à un officier ou à un sous-officier... en sus
de ses “droits”.

... non pas parce que c’est un droit... non pas parce que ça râle ou qu’il y en a
marre, ras le bol... mais parce que tel travail a été bien fait... parce que un tel ou telle
unité a beaucoup peiné avec le sourire... parce que tel autre a un problème familial (tel
autre: avec ou sans grade, et quel que soit le grade)... et puis, pour la raison majeure,
inattaquable, que “c’est vous le Chef”!

C’est vous le Chef, c’est vous qui commandez le travail, répartissez les tâches.
Donc, c’est vous qui contrôlez et devez de temps en temps relâcher la pression.

On se plaint souvent de ce que les possibilités de récompense soient plus


restreintes que l’arsenal des punitions. Soyez bien certain que ce genre de largesse
sera généralement bien accueilli.

Faites-en moins!
Oh! J’entends d’ici l’objection: “Je fais ce que l’on me dit de faire, le plan de
charge du Corps est déjà complet sans que j’y aie mis quoi que ce soit...”

D’abord, ce n’est pas tout à fait vrai. Et si cela était, il vous appartiendrait de
solliciter un rendez-vous de votre supérieur hiérarchique direct, de lui rendre compte de
cet état de fait et de le prier respectueusement de bien vouloir alléger la charge qu’il
vous impose.

On dit aussi, et c’est exact: “Je balance aussi harmonieusement que possible
l’emploi du temps du régiment, et patatras! Telle inspection, telle “intervention” forcément
imprévue, telle prise d’armes (qui n’aurait pas dû l’être!) viennent tout foutre en l’air...
Comment voulez-vous que je m’en sorte? ”

C’est vrai... vous n’avez pas tort, mais... raison de plus pour alléger votre emploi
du temps de telle manière que vous puissiez encaisser l’imprévu sans tout casser.
Et je vous glisserais confidentiellement qu’il y a toute une pédagogie de l’imprévu
dont il faudra que je vous parle un jour... car la guerre est faite d’imprévus et nous
devons aussi apprendre à y faire face.

40
Donc, faites-en moins! Mais comment?

Vos activités appartiennent à trois catégories:

- D’abord, les servitudes: gardes, D.O., permanences, services divers (visites aux
hôpitaux - contrôle en gare - patrouille à la tenue...).
Je commence par les servitudes, elles ont aussi leur utilité; elles apprennent à
tous la GRANDEUR des PETITES CHOSES... elles apprennent l’exactitude, la
rigueur, la précision des ordres (excellente préparation en vue du combat!)... elles
apprennent aussi que la qualité de la vie en société passe par le soin que l’on met à les
bien faire, que les réussir, c’est un devoir de solidarité...

Dans ce domaine, votre action est double:

- d’une part, vérifier pour chaque servitude:

- qu’elle a encore sa raison d’être (combien subsistent par routine...),


- qu’elle sert à quelque chose (êtes-vous certain que vos gardes-
magasins protègent vraiment vivres ou chaussettes? - que cette
sentinelle est indispensable? - que cette permanence ne peut être
allégée?),
- qu’elle ne peut être remplacée par quelque chose de plus économique
(une sonnette pour un planton - une serrure pour un gardien - une
modification au téléphone pour un cadre de permanence...)

Donc vérifiez! De près!

- d’autre part, contrôlez sur qui tombent ces servitudes, c’est à dire trouvez
réponse à ces questions:

- combien de sergents participent au tour de garde? Ne peut-on faire


prendre aux caporaux-chefs? Voire aux caporaux ( “un caporal, c’est
une légume ” ... après tout!)
- ces mêmes sergents n’ont-ils pas aussi la semaine dans les unités? La
surveillance aux repas? La patrouille en ville? La garde du dépôt de
munitions? Et si c’est le cas, puis-je classer ces différents services selon
leur importance, réserver les moins nécessaires, les plus faciles aux
moins “capables”?
- sergents-chefs , adjudants? Adjudants-chefs? Quel est le rythme de
leurs services? Est-il aussi chargé que celui des sergents? Peut-on
équilibrer? (2)
- et pour les lieutenants? Les autres officiers? Les aspis?

Vous avez déjà procédé à ces vérifications, à ces contrôles, répondu à ces
questions? Bien! Dans ce cas, recommencez jusqu’à ce que vous ayez trouvé des
économies. Ou bien demandez à votre second de le faire avec vous.

Ce genre d’examen de... conscience, il faut le refaire sans cesse, sinon ça repart
aussi sec! Dans les temps troublés, nos cités entretenaient un veilleur dans le plus haut
clocher, prêt à tinter la “MUTE” (3) en cas d’alerte. Vous pourriez peut-être vous inspirer
41
de ce système en confiant à l’un de vos subordonnés le contrôle permanent des
servitudes: il viendrait vous “ameuter” si la cote d’alerte était en vue...

- Après les servitudes, les activités imposées: là, rien à faire, me dites-
vous. Certes, votre marge est plus restreinte. Cependant, je vous l’ai déjà dit, il
vous appartient de les étudier de près avec votre chef hiérarchique :

-de vérifier quels effectifs sont nécessaires pour tel camp, telle
manœuvre,
-de voir si telle activité ne fait pas double emploi avec telle autre, si tel tir
ne peut être fait pendant tel camp...

Bien sûr, la discipline, ça consiste à exécuter.

Mais la participation, ça existe. Et la préparation d’un programme annuel, c’est la


confrontation des moyens et des missions. Parmi les moyens, il y a le temps dont on
dispose. Cette préparation, c’est un travail “intelligent”, au sens où l’intelligence est
connivence avec le réel...

Donc, vous casez les activités imposées sur votre emploi du temps vierge... et
vous organisez le service dans le cadre ainsi tracé... à l’économie évidemment.

- Il reste enfin l’essentiel: ce que vous voulez faire pour que votre régiment soit
opérationnel.

Cela part de l’accueil des nouveaux arrivants (sur lequel vous désirez, à juste
titre, faire l’effort), et se termine par le départ des anciens (que vous souhaitez
améliorer... Tiens! Il faudrait que je vous parle du dernier raid des anciens... de leur
ultime prise d’armes... du passage des consignes, des matériels, de la fourragère à
leurs jeunes... Ce sera pour une autre fois!.

Alors, comment faites-vous? Je vois deux solutions:

- celle du “travailleur”: vous déterminez vous-même, avec l’aide de tous, tout ce


que vous voulez faire, où, comment, pendant combien de temps, quand... C’est
aussi la solution du... polytechnicien, car nous voilà ramenés au problème
précédent: c’est la surcharge générale à tout coup!

- celle des “subsides” (4): vous fixez les buts à atteindre, et, à grands traits, le
“timing”. Et vous vous ENGAGEZ auprès de vos capitaines à leur fournir les
“secours”, les moyens pour y parvenir: créneaux de temps - carburant -
potentiel - munitions - créneaux de champs de tir... En vous réservant (bien
évidemment) la possibilité d’intervenir pour aider, rectifier, redresser, dépanner,
donner un coup de pouce (5)...

À vos capitaines de meubler leur emploi du temps pour atteindre les buts fixés.
Vous leur avez donné les moyens de toutes natures. À eux de jouer!

Il vous restera à vous balader, le nez au vent…

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... à vous balader dans votre quartier, sur vos terrains, d’une unité à l’autre, d’un
bâtiment technique aux salles d’instruction... pour contrôler, détecter les pannes, les
erreurs, aider, conseiller... et FREINER! Car vos capitaines qui, dans la première
méthode, se seraient plaints d’être écrasés, seront les premiers à en remettre pour
réussir, au risque d’écraser leurs subordonnés.

Je vous le disais: Debout sur le frein... on va s’casser la gueule!


Notez encore ceci:

- Je préfère la méthode des subsides. Mais je vous alerte: elle exige de votre part
une volonté ferme, pour que personne ne vienne en rajouter - même pas vous! -
car les “plages blanches” paraissent nombreuses... pour que chacun se tienne
strictement à ce qui est décidé sans remettre les décisions en question à tout
bout de champ.
- N’oubliez pas non plus de “calmer” vos propres services: le chef des S.A., le
médecin-chef, le chef des S.T.... ont toujours besoin de coller par-ci, par-là, une
revue HCCA (est-ce toujours nécessaire? Si oui, quelle forme lui donner pour
ne pas y perdre trop de temps?), une inspection des lots de bord, une
convocation pour visite des véhicules, justement indispensables à l’exercice de
la 3ème section de la 2ème compagnie, une séance de vaccination juste quand il
ne fallait pas!
- C’est vous le chef? Alors commandez aussi vos services, fermement. C’est par
votre autorité sur eux que passe l’allégement des carcans qui pèsent dur vos
unités. Eux aussi ont à faire preuve d’imagination, de sérénité, à utiliser la
méthode des “subsides”, à servir (ce qui m’apparaît finalement comme la
première tâche des services).

Mais faites le bien!


Mieux vaut un bon exercice que deux ratés! En 19981, on ne va plus “au tir” pour
balancer 5 cartouches. Une plage de PMG est intouchable, le colonel, bras en croix, en
défend l’accès à quiconque.

Le temps que vous aurez dégagé en en prévoyant moins, vous l’utiliserez à


rechercher la qualité. Souvenez-vous qu’il vaut mieux s’abstenir que faire mal.

Sachez que faire mieux, c’est:

- une instruction rigoureuse, active, passionnante... certes,


- mais aussi une organisation stricte des activités.

On parle trop et trop peu de l’organisation:

- TROP, parce que souvent on organise pour l’organisateur et non au bénéfice


de l’exécutant.. On exige par exemple la présence de toute une unité à la revue

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HCCA... alors que le major a besoin en tout et pour tout d’un caporal pour écrire
les observations et de deux soldats pour manipuler le matériel.

- PAS ASSEZ parce qu’organiser, c’est d’abord simplifier la vie, faire du


pratique: si la journée commence par du sport, pourquoi faire le premier
rassemblement en tenue de combat? Est-il nécessaire d’aller au repas en rangs
serrés? Avez-vous pensé à moduler les heures d’ouverture du foyer en fonction
de l’emploi du temps des unités? Combinez-vous le tir, qui se passe forcément
en un lieu déterminé, avec le déroulement de l’exercice de combat pour faire
l’économie d’un déplacement, et situer le tir dans le combat?

En un mot, pensez-vous à réveiller les imaginations? À remettre sans cesse en


question “ce qui se fait parce que ça s’est toujours fait”? À demander à vos capitaines
comment ils verraient les choses? À ORGANISER, c’est à dire à combiner, à disposer,
à arranger dans le but de simplifier, de réduire les coûts, d’accroître le rendement?

Le Chef que vous êtes, c’est celui qui donne l’ORDRE, qui sème l’ordre, qui met
en ordre, qui ordonne: l’ordre, c’est fait pour être obéi, bien sûr. Mais c’est d’abord fait
pour ranger, pour arranger, pour améliorer le rangement.

L’ordre, c’est l’outil de celui qui commande. Bien! Mais c’est d’abord l’outil de
celui qui bâtit l’avenir. Ordonner, c’est mettre en ordre ce qui VA se passer.

À la lumière de ces quelques développements étymologiques, pesez donc vos


responsabilités.

Cordialement,

1 - J’appelle “stagite” la maladie qui consiste à faire ailleurs ce que l’on peut faire sur place.
2 - Attention: il y a des bastilles que la psychologie peut aider à démanteler... mais “c’est vous le chef”
3 - La “MUTE”, c’est la grosse cloche, le bourdon, qui servait à “amuter” (ameuter) la population. Elle
existe encore sous ce nom dans le clocher de la cathédrale de METZ.
4 - Cf. Petit Larousse: “SUBSIDE” = secours (d’argent) qu’un prince s’engageait à fournir à un autre
prince. (Le prince, c’est vous, l’autre prince, chacun de vos subordonnés).
5 - Cf. id. : “SUBSIDE” = somme d’argent versée à titre de secours, de subvention. (Ce qui suppose
quelques moyens bien calculés, réservés au Corps, à VOTRE disposition).

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LYON, le 1er avril 1981.

Mon cher ami,

VISER AU CŒUR !

En m’écrivant, il y a quelques jours, l’un d’entre vous me disait: “ Dans les


relations humaines qui forment finalement la trame de vos lettres, vous ne parlez pas du
cœur ”.

C’est exact, encore que l’idée apparaisse... de temps en temps!

Et, lors des deux réunions, à Marseille et au Breuil, où j’ai retrouvé certains
d’entre vous, j’ai cependant employé la formule ;

“ Viser au cœur!”
Alors, qu’en est-il? Le débat est d’importance car commander en visant le cœur
de ses subordonnés peut tourner à la démagogie. Et commander sans “une parcelle
d’amour” me parait relever d’une sécheresse inacceptable.
Aussi vais-je m’abriter derrière une haute autorité...

Le fondateur des Jésuites, Saint Ignace de LOYOLA, a beaucoup réfléchi sur le


problème de l’obéissance. Il avait d’abord été soldat, et lorsqu’il a créé la Compagnie de
Jésus, il lui donna une Règle qui, par bien des cotés, s’apparentait à un règlement
militaire. Il voulait d’ailleurs organiser une “armée” à la disposition du Pape.
Dans cette Règle, saint Ignace distingue trois formes d’obéissance:

- celle du corps,
- celle du cœur (tiens!),
- celle de l’esprit.

L’OBÉISSANCE DU CORPS, elle est fondamentale nous dit saint Ignace? C’est
la base des autres. Peut-être n’oblige-t-elle pas à penser! C’est une obéissance
réflexe... je vous ai déjà parlé du mode ”Garde à vous- Repos”.

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Un “garde-à-vous” réglo, piqué au bon moment, élégant, précis, exact... c’est une
forme d’obéissance, c’est le premier temps de l’obéissance, c’est le signe de la
disponibilité aux ordres qui vont venir, de la déférence vis-à-vis de celui qui va les
donner, de l’attention avec laquelle on va l’écouter. Quand le corps obéit, c’est que le
reste peut suivre.
Que le corps obéisse est nécessaire mais ce n’est pas suffisant. “Perinde ac
cadaver ”, c’est trop et c’est trop peu!

L’OBÉISSANCE DU CŒUR, le général FRÈRE, commandant l’École Spéciale


Militaire l’a rendue célèbre par sa devise:

“ J’obéis d’amitié! ”

Elle est basée sur le lien affectif qui unit le subordonné à son chef, que le chef a
su créer avec son subordonné. C’est la forme d’obéissance qui signifie que l’on va
mettre du “cœur à l’ouvrage”. On obéit parce qu’on estime son chef, qu’on lui fait
confiance, qu’on l’aime bien.

Mais si le corps et le cœur seuls obéissent, ce n’est pas suffisant. Et personne


n’est obligé d’aimer son chef!

L’OBÉISSANCE DE L’ESPRIT, que FOCH a baptisée:

“la discipline intellectuelle ”

c’est l’acte déterminé, volontaire, par lequel le subordonné se met tout entier à
l’exécution de l’ordre...

Tout entier: corps, cœur, intelligence. Intelligence, c’est-à-dire connivence avec la


réalité, c’est-à-dire la faculté qui permet de prendre en compte ce qui doit l’être, dans sa
dimension exacte, pour que l’idée du chef, traduite par son ordre, soit réalisée dans les
meilleures conditions.

Si l’esprit obéit, la discipline est sauve et l’exécution correcte. Cette obéissance-


là, seule, est à la fois nécessaire et suffisante... si le corps suit!

Car l’obéissance du corps reste indispensable, c’est le fondement de la discipline,


le corps est toujours l’exécutant, l’outil.

On peut fort bien obéir en dehors de l’amitié (n’en déplaise à l’ancien Gouverneur
de LYON!).

L’amitié, le cœur, cela met de l’huile dans les rouages, cela simplifie bien les
choses, cela les rend moins brutales, cela incite à en faire plus, cela crée un climat

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agréable qui facilite l’exécution, améliore le rendement... C’est en quelque sorte le
confort de la discipline! Mais à un chef qui déplaît, l’on doit tout autant obéir.

L’obéissance de l’esprit, c’est l’essence même de la discipline. Elle seule fait


marcher exactement le corps malgré fatigues, souffrances, dangers... Elle seule fait que
le cœur peut s’y mettre: quand on se comprend bien, quand deux intelligences
engrènent bien, l’estime naît, l’amitié n’est plus très loin.

Seule l’obéissance de l’esprit engendre la véritable discipline.

L’idéal, certes, c’est que les trois obéissances de saint Ignace s’assemblent, se
conjuguent, que le subordonné obéisse à la fois avec son corps, avec son cœur, avec
son esprit. Faire ainsi appel à toutes les dimensions de la “PERSONNE” du
subordonné, c’est tout l’art du chef.

- ... un art parce que nous sommes dans l’humain, que le chef doit commander
CHACUN de ses subordonnés comme il doit l’être, en fonction de sa personne
propre... sans pour autant faire de favoritisme, sans entretenir une... camarilla!
L’amertume du subordonné vient souvent du désir déçu d’être considéré
comme une personne... à part entière!

- ... un art parce que, pour être bien obéi, il faut des subordonnés de caractère
(avoir une opinion à soi est la marque la moins contestable de la personnalité),
et que le chef doit garder un juste équilibre entre le poids de l’obéissance qu’il
impose et la sauvegarde de la personnalité qu’il respecte.

- ... un art parce que le chef doit commander comme il est, avec ses qualités et
ses défauts, sans dissimuler (d’ailleurs, chassez le naturel, il revient au
galop...), voire en se servant de ses défauts! Et que l’autorité de la fonction
n’est que prêtée (jusqu’au contrôle des capacités) ce qui exige du travail, une
compétence, une valeur...

Donc, viser au cœur? Peut-être! Mais d’abord commander avec son cœur,
avec un cœur “gros comme ça”... en sachant que le chef a un droit absolu de
commander, il est là pour cela, mais que s’il néglige ou redoute de l’exercer, ce droit est
bien vite périmé.

Alors ... Commandez!

Cordialement,

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LYON, le 4 mai 1981.

Mon cher ami,

À PROPOS DE TROIS CAS CONCRETS...

Le Général DELAUNAY a fait part aux Commandants de Région des trois


constatations suivantes:

- “Circulant en forêt ce matin, en sportif, j’ai rencontré une “harka” de soldats en


kaki, diversement (et mal) accoutrés, sans armes, avec deux cartes pour trente,
alors qu’ils étaient supposés faire une course d’orientation collective...

- Entendant des coups de feu, je suis allé et j’ai vu au champ de tir les employés
d’une C.C.S. “ se débarrasser des 5 cartouches mensuelles ” sur C.200,
manquant - bien entendu - la cible à 200 mètres, trop éloignée pour eux..., un
Lieutenant commandant le tir, deux sous-officiers notant les impacts, un gradé
PDL faisant tristement lancer des grenades à quelques soldats... les autres
attendant (la quille?)

- Entrant quelques minutes après, inopinément, dans un quartier, j’ai trouvé 200
recrues apprenant tristement à mettre l’arme sur l’épaule... ce qu’ils font, m’a-t-
on dit, 2 heures par jour... sans compter les délais d’entrée et de sortie des
armes de l’armurerie. ”

Un peu inquiet (malgré tout), sachant que notre CEMAT possède un toit dans la
région, je me suis renseigné pour savoir si ces... incidents s’étaient produits ici... C’était
ailleurs. Ouf!

Vous avez ma confiance mais vous aussi pouvez être “trahis”, d’où mon
inquiétude. Que celle-ci ait pu naître m’incite à insister à nouveau sur:

- la discipline, la tenue, la rigueur,

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- la révolution nécessaire de l’instruction du tir,
- l’ordre serré,
- l’obligation du contrôle.

1 - LA DISCIPLINE.

C’est:

- un règlement auquel il faut se plier, obéir. Un cadre de vie où chacun trouve


son compte, qui protège aussi bien celui qui exécute que celui qui ordonne;
- une nécessité pour toute collectivité, une nécessité absolue pour une
collectivité dont la finalité est la guerre, dont la vie quotidienne est
l’entraînement à la guerre, dont les membres servent chaque jour des matériels
de guerre, de l’armement fait pour tuer, utilisent des munitions réelles, des
véhicules de combat...
- un signe, quand cette discipline passe dans les mœurs, que chacun l’assume,
la prend en compte. Quand le petit détachement envoyé en forêt pour une
course d’orientation (par exemple) est en tenue, dans la tenue prescrite, avec le
matériel voulu... c’est le signe que votre action est comprise.
- une véritable foi, celle que vivent des disciples, des hommes convaincus,
liés à leur chef par le sens de l’obéissance certes, mais aussi par cette
connivence des esprits dont je vous ai parlé et qui s’appelle la discipline
intellectuelle.

La force principale des Armées : un règlement à connaître et à appliquer, une


nécessité rigoureuse pour une collectivité destinée à faire la guerre, un signe de
cohésion, la foi qui réunit des disciples... autant de facettes, autant de moyens pour le
chef de faire comprendre, admettre, pratiquer la discipline.

2 - LA RÉVOLUTION NÉCESSAIRE DE L’INSTRUCTION DU TIR

Il y faut d’abord une PÉDAGOGIE: on ne fait bien que ce qui intéresse. Donc
d’abord, intéresser au tir, et en même temps user du tir pour marquer que le jeune
homme devient un homme, le civil un soldat. Commencez donc la vie militaire de vos
soldats par un tir... même sans instruction préalable, sauf ce qui peut et doit s’apprendre
en 3 minutes au pas de tir. Et ce premier tir, il faut qu’il soit réussi, là aussi il s’agit de
gagner. Donc mettez les cibles à distance suffisamment courte. Ne commencez pas par
un tir sur visuel mais prenez donc une silhouette. Faites guider le tir... discrètement, par
conseils “amicaux”...

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Il y faut ensuite une PROGRESSIVITÉ, j’allais dire une progressivité individuelle,
personnelle. Car enfin, Dupont peut tirer bien en 2 séances (et vous lui confierez un
FRF.1) pendant que Durand continue d’arroser largement sa cible. Et l’instruction du tir,
cela ne consiste pas, mais pas du tout, à suivre un programme donné (5 cartouches
sur SC.1 à 50 mètres en position couchée, puis même chose debout...) cela consiste à
faire en sorte que chaque homme soit capable de tirer sa première balle AU BUT, avec
SON arme, à distance normale d’emploi, et au bout de 2 mois maximum.
Donc une progressivité individuelle et autant de séances qu’il en faut à chacun,
en fonction de ses résultats.

Il y faut enfin une AMBIANCE. On a parlé du culte du tir! Je vous ai raconté les
séances de tir de la nième compagnie, avec son “grand livre des tirs“, son rituel, son
cérémonial à la fois rigoureux et décontracté (le calme des vieilles troupes!) et ses
résultats étonnants. J’ajouterai que cette ambiance, elle est faite aussi d’exemple:
vérifiez le vite, mais croyez-moi: si la 3ème section de la 2ème compagnie tire mal, c’est
peut-être bien que son lieutenant et ses sous-officiers sont eux-mêmes des tireurs
médiocres!
D’ailleurs, pourquoi pas, dans l’instruction des cadres, insérer des séances de tir?
Et pas seulement au PA! Cela coûte cher en munitions? Mais non! Il s’agit seulement de
mettre au but... et de stopper le tir dès que c’est fait.
Bien sûr, il y a des trucs: le tir de duel - le tir sur ballonnets (avec les économies
correspondantes sur la ciblerie) - et puis les tirs "d’embuscade", les tirs “boule de feu”
pour ceux qui vont en véhicules...

Et il y a la FOI, la vôtre, capable d’instituer une

RELIGION DU TIR.

3 - L’ORDRE SERRÉ.

Je ne vais pas y revenir. Je vous ai écrit que je m’en foutais! Et vous avez bien
compris qu’il y a une “dose létale” d’ordre serré, encore accusée par le “cérémonial” de
perception et de réintégration des armes... que l’ordre serré, cela se distille à petites
doses, à des gens qui ont compris et déjà, d’eux-mêmes, cherché à faire.

Portez donc votre effort sur tout ce qui vous ferait gagner du temps, tout en
soignant particulièrement (et aux moindres frais) la sécurité de vos armes et de vos
munitions.

4 - L’OBLIGATION DU CONTRÔLE.

Quand je parle contrôle, j’enregistre deux réactions:

- la première est faite de susceptibilité: comment? Venir ME contrôler? C’est un


manque de confiance...

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- la seconde est faite de... cérémonial: un contrôle, mais c’est toute une histoire,
il faut prévenir les gens, trouver des créneaux (!), organiser l’affaire, désigner
des contrôleurs... et j’en passe!

La confiance d’abord. Ce n’est pas la question: le contrôle, c’est la mission et la


responsabilité du chef. Donner un ordre sans en contrôler l’exécution, c’est habituer les
subordonnés à obéir approximativement, c’est admettre une dégradation de l’ordre, ce
n’est plus commander, ce n’est plus servir! Le contrôle est nécessaire et obligatoire. Il
permet de voir si le contrôlé a compris ce qu’on lui demandait, de se rendre compte de
l’exécution comme du bien-fondé de l’ordre, de jauger la capacité de la troupe contrôlée
à remplir telle ou telle mission.

Mais le contrôle, c’est aussi vérifier que tout se passe comme cela doit se passer.
Et alors, ce n’est pas forcément toute une affaire. Quand il s’agit du contrôle d’une
mission globale, je veux bien. Le reste du temps, contrôler, c’est, pour le chef, se
promener “le nez en l’air et les mains dans le dos” pour aller voir, sentir, respirer,
apprendre à connaître, se faire connaître, bavarder, questionner, demander, recevoir
des suggestions, en faire, trouver des idées, découvrir ce qu’il faudrait faire... et j’en
passe!

Essayez la méthode: vous m’en direz des nouvelles! En dehors de toute


suspicion, vous verrez de plus en plus souvent des gens souriants, contents de voir leur
colonel qui s’intéresse à eux, même dans les coins les plus reculés de votre
casernement, même pour les exercices les plus mineurs, et vous apprendrez des tas de
choses utiles à votre commandement.
Deux heures par jour à baguenauder le nez au vent, c’est sain, hygiénique...
Croyez-moi, ça paye!

Voilà pour aujourd’hui. Il s’agit de redites dont l’occasion m’a été donnée par ce
papier du CEMAT. Il s’agit de recettes, toutes vécues, toujours applicables... de
réflexions que je fais et que je voudrais vous amener à faire, à refaire.

Le 1er mai c’est la fête du travail. Au boulot!

Très cordialement

P.S. - Certains d’entre vous vont quitter leur commandement cet été. Pensez à vos successeurs! Et
préparez sans tarder ce document indispensable, la “fiche de tâche” du chef de Corps, votre testament en
quelque sorte.
Dans ce document de liaison, vous allez dire d’abord ce que vous faites, ce que vous avez fait et
comment vous l’avez fait. Ensuite, vous préciserez ce qui n’est pas fini et qu’il faudra continuer, pour enfin
énumérer les différents problèmes qui se posent dans tous les domaines à votre régiment.
Les deux premières parties sont probablement à rédiger de votre main, avec l’avis des uns et des
autres. La troisième peut être confiée à vos subordonnés, chacun pour sa spécialité.

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Voilà donc quelques suggestions... La forme importe peu, l’essentiel étant que votre successeur
CONTINUE votre tâche sans hiatus ni révolution. Son style lui sera propre mais le progrès de votre
Régiment exige qu’il tire dans le même sens que vous.

Et vous qui avez encore plus d’un an devant vous, vous pourriez peut-être déjà préparer ce
travail: le faire vous aiderait à y voir plus clair, en cas de besoin!

54
LYON, le 1er juin 1981.

Mon cher ami,

CHANGEMENT...

Peut-être seriez-vous déçus si cette lettre ne vous apportait pas quelque écho
des événements que vient de vivre notre Patrie.

Rassurez- vous! Il ne s’agit pas de “faire de la politique”. Ce n’est pas mon


métier, ni le vôtre. Je crois seulement bon de rappeler quelques faits et idées.

- FAIT 1: la France a changé de gouvernants.


- IDÉE: l’Armée est le bien commun de tous les Français, la défense est l’affaire
de toute la France.
- CONCLUSION: comme la France, l’Armée continue. Sa mission demeure:
défendre le Pays. C’est NOTRE mission, c’est NOTRE raison d’être.

- FAIT 2: c’est au nom du changement que cette mutation vient de s’accomplir.


- IDÉE: l’Armée ne craint pas le changement. L’Armée de Terre vient de vivre 18
années de réformes. Elle a connu pendant cette période trois organisations
foncièrement différentes. Les conséquences de la plus récente ne sont pas
encore “digérées”.
Le changement, les soldats en ont une solide expérience, astreints qu’ils sont,
tous les deux ou trois ans, à des mutations qui les remettent chaque fois “au
pied du mur”, les obligent à se réadapter, à faire la preuve de leur capacité de
travail, de leur souplesse technique, de leur polyvalence.
- CONCLUSION ... en forme de question: Pourquoi le changement nous ferait-il
peur? Nous sommes les champions de l’imprévu.

- FAIT 3: ...? (Attendons, ça viendra!).


- IDÉE: le changement n’est justifié que s’il correspond à un PROGRÈS. Le
progrès peut appartenir au domaine de la qualité (meilleure performance) ou de
l’économie (au moins aussi bien pour moins cher). Mais il ne peut être
immédiat, ce serait trop beau! Il faut 15 ans pour faire un char et en équiper
une armée - 5 ans pour faire aboutir une réorganisation - 20 ans

55
(malheureusement) pour améliorer les comportements... alors qu’en quelques
heures on peut les détériorer. L’expérience prouve d’ailleurs que ce qui porte
des résultats immédiats constitue rarement un progrès.
- CONCLUSION: sauf à casser l’outil auquel nous travaillons depuis si
longtemps - et je veux exclure cette hypothèse - le changement ne peut être
que l’aboutissement d’une réflexion approfondie, d’une étude mûrie, d’un travail
achevé... même si ensuite, l’exécution de la décision doit s’effectuer dans la
rapidité.

D O N C: attendons le futur changement de pied ferme. Continuons à vivre le


changement permanent qui est le lot de toute Armée parce qu’il est nécessaire à
l’évolution et au progrès.

Dans cette mouvance, restons sereins, sûrs de notre capacité, fiers de notre
valeur, de la qualité de nos régiments, conscients plus que jamais d’être l’Armée de la
France.

Un dernier conseil: restons sereins mais non béats! Restons vigilants. Les
provocations, cela existe et nous venons d’en avoir la preuve en 5ème Région. Seul
remède: rendre compte de tout ce qui parait anormal, même si le bon sens tend à le
croire anodin: ouvrez l’œil et le meilleur!

Et rappelez-vous la vertu première du fantassin, la méfiance!

Soyez “fantassins”...
*

Puisque l’on parle “changement”, il existe un domaine où le changement serait


bienvenu: l’ “ÉDUCATION ”.

Parce que la famille chancelle, que l’école s’en moque, que la société s’en
désintéresse, nos soldats (de tous grades, de tous âges) ignorent bien souvent les
règles élémentaires de la vie en commun. Quand il y a groupe, les débordements
menacent. C’est la mode: on refuse contraintes, formes, règles de conduite, discipline,
politesse. On préfère “gesticuler” que se tenir!

Or le soldat, ce doit être un homme de discipline (voire de foi), respectueux des


autres et de leurs biens, de tout ce qu’il a mission de protéger - un homme qui doit
savoir se conduire de façon correcte et autonome, user d’initiative, prendre ses
responsabilités. C’est toute une éducation dont chacun a besoin pour acquérir ces
qualités, une éducation qui, pour être reçue, doit partir de quelques bases admises,
même si elles sont peu répandues.

Des bases? En voici trois:

56
- La liberté: le refus des contraintes, de la politesse, de la discipline, cela
s’apparente à un goût immodéré, non maîtrisé, pour la liberté. Or la liberté de
chacun passe par le respect de celle des autres, par la maîtrise que chacun
garde de la sienne pour laisser place à celle des autres.

Apprendre à vivre dans la liberté, voilà une première base.

- L’écologie: elle est à la mode, le respect de la nature, des fleurs, des petits
oiseaux, tout le monde en parle. C’est très respectable, à condition que l’on
sache pourquoi. Et si l’on répond à ce “pourquoi”, on découvre les raisons qui
imposent de respecter le matériel du réfectoire et du foyer, de tenir propre sa
chambre...

L’écologie qui aboutit au respect du cadre de vie, pour les autres ET pour
soi-même, ce serait ma deuxième base.

- La générosité: si les jeunes d’aujourd’hui ont quelques défauts (dont leur


jeunesse qui est un mal essentiellement passager), il faut leur reconnaître de
grandes qualités d’altruisme et de générosité. Nos garçons peuvent donner et se
donner s’ils croient aux raisons pour lesquelles on les invite à être généreux.
C’est peut-être pour cela que certains servent dans votre Régiment...

Cette générosité constitue ma troisième base ;

Une liberté consciente et assumée - le respect du cadre de vie - la générosité...


Pour construire à partie de ces trois idées, ma recette tient en trois verbes:

- DIRE
- VIVRE
- FAIRE VIVRE.

DIRE... parce que cela va mieux en le disant, qu’il y a des vérités à clamer et à
proclamer, que dire, c’est parler et que vous, vos cadres serez peut-être les premiers
adultes à parler en adulte à vos bonshommes. Et “que celui qui a des oreilles pour
entendre, qu’il entende!”

Il s’agit d’être explicite, net, de ne pas “tourner autour du pot”: montrer le


vandalisme là où il est, l’égoïsme comme il est vécu - en appeler à la liberté assumée,
au respect du bien commun, du cadre de vie, des autres... à la générosité!

Dites... Parlez... Répétez... Ça passe ou ça ne passe pas... il en reste toujours


quelque chose si vous vous y prenez bien, si vous avez le “fit”, le contact.. si vous
pensez à la suite.

VIVRE... vivre soi-même ce que l’on veut que les autres vivent, c’est donner l’exemple.
Je vous fais l’honneur de croire que vous vivez comme un honnête citoyen! Mais ce
respect des autres dont doit témoigner notre vie, ce respect des matériels, cette
générosité... ils peuvent être vécus tous les jours, au quartier, au bureau, sur le terrain,

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au volant d’une voiture. L’exemple que donneraient TOUS les gradés, il finirait bien par
passer.
L’éducation, c’est d’abord un exemple permanent à imiter, un exemple qu’il
devient tentant d’imiter. En vivant le comportement que vous voulez faire adopter, vous
vous engagez personnellement, vous montrez votre savoir-vivre. Il reste à le faire...
déteindre!

FAIRE VIVRE... Vous savez ce que vous voulez obtenir: un minimum d’éducation, de
responsabilité dans le comportement quotidien. Vos cadres, vous les avez convaincus,
ils ont appris à vivre en gens éduqués et responsables, qui savent qu’ils sont l’exemple,
qu’ils doivent l’être.
À vous maintenant de veiller à ce que personne ne relâche l’effort en précisant
sans cesse ce que chacun doit faire et comment, et à faire dire à chacun ce qu’il compte
faire personnellement pour encore s’améliorer.

En page 9 du T.T.A. 153, édition 1979, je relève que le Chef... “fait acquérir des
comportements en invitant les intéressés à se perfectionner, c’est

L’ÉDUCATION... ”

Cordialement

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LYON, le 1er septembre 1981.

Mon cher ami,

FORMER LES CADRES...

Il y a tout juste un an, je vous écrivais: “Faire des fanas! ”


Faire des fanas de tous vos hommes, gradés compris, c’est à dire faire que tous
réussissent leur passage dans l’Armée, deviennent des citoyens conscients de leurs
devoirs de Français, aptes à donner la meilleure image de l’Armée, à resserrer ainsi le
lien entre l’Armée et la Patrie. Et les “recettes”, les pistes de cette réussite, c’étaient:

Y CROIRE,
RECONNAÎTRE L’AUTRE,
EXIGER BEAUCOUP,
FAIRE DU MILI.

La consigne reste valable, c’est un domaine où l’on n’a jamais fini de travailler...

Mais, bien entendu, cette mission, vous ne pouvez la remplir qu’en passant par
vos cadres, officiers et sous-officiers: ils sont vos moyens d’action, vos relais, vos
multiplicateurs! Et former vos cadres, cela consiste à en faire aussi des fanas pour qu’ils
soient aptes à faire des fanas de leurs soldats: c’est votre mission.

Vaste programme !!!

Car, à vous écouter, bien de vos ennuis proviendraient de ce que trop des jeunes
cadres (officiers et sous-officiers) sortent de leurs écoles sans “métier”, manquant
d’expérience, de sens du contact... qu’ils doivent encore TOUT apprendre!

Je ne relèverai pas que métier et expérience supposent un peu d’ancienneté... je


soulignerai seulement que les écoles n’ont guère que les moyens et la possibilité
d’enseigner la “théorie” (J’ai eu l’honneur de commander l’ENSOA ... je connais!).

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Il faut bien prendre conscience de ce que ces jeunes cadres découvrent chez
vous leur premier régiment, y prennent leur premier contact de service avec la troupe,
avec les autres cadres, avec leurs supérieurs hiérarchiques... qu’ils n’ont en arrivant
qu’une “idée” de ce que sont les différents organes de ce “CORPS” dont ils sont
maintenant partie intégrante.

De ce constat, quelques conclusions pour l’action:

- partie intégrante de votre régiment? Encore faut-il que cette intégration, on y


travaille, que l’accueil soit ce qu’il doit être, que la chaleur des premiers
contacts, les attentions des premiers moments, fassent sentir aux intéresses
qu’ils sont de la maison dès le premier pas qu’ils y font. Est-ce le cas chez
vous? Qu’allez-vous faire pour que cet accueil soit une vraie rencontre
chaleureuse, amicale?

- une idée de ce qu’est ce régiment? L’enseignement théorique reçu à l’école, à


qui appartient-il de le concrétiser? Ne peut-on modifier cet “Allez vous
présenter à... ” par quelque rite plus amical, guidé par un “ancien”, un rite qui
permette au nouveau venu de visiter les êtres et les gens dans la sérénité, qui
l’aide à surmonter sa timidité, son trac... qui oblige ceux qu’il visite à le recevoir
comme ils aimeraient être reçus, qui fasse connaître sans perte de temps les
têtes, les locaux, la géographie, les ressources... Vous agissez ainsi? Ne peut-
on encore perfectionner le système avec la volonté de le rendre plus
sympathique, plus concret, plus pratique, plus utile... en mettant TOUT LE
MONDE dans le coup, y compris les ST et le major?

- le premier contact de service: avec lui, nous débarquons dans le métier


proprement dit. Quelques questions:

· qui présente ce nouvel arrivé à ses hommes, et ces hommes au


nouveau venu... avec, à l’appui, les quelques phrases bien senties,
venues du cœur?
· qui réunit pour une première rencontre ce cadre qui débarque avec ceux
qui sont maintenant ses “collègues” de travail?
· qui organise cette “soirée” indispensable où, dans un cadre sympa, le
“nouveau” va se raconter, se faire connaître? Et qui va l’aider à se
“déboutonner”, pour que tous le connaissent?
· qui, de loin, “surveille” la première mission du “nouveau”, après avoir
réuni les meilleurs conditions de son succès?

Notez que je vous parle des cadres mais que le problème est exactement le
même pour tout nouvel arrivant, gradé ou pas.

Et je voudrais encore ajouter quelques trucs d’ancien, à titre de suggestion:


Le chef de Corps affecte ses cadres à l’intérieur de son régiment. Il doit veiller à
mettre le nouveau dans une unité rôdée, à la tête d’un groupe, d’une section, d’une
compagnie, qui tourne rond. C’est là seulement qu’il apprendra vite et bien les ficelles
du commandement dont il ne connaît que la théorie.

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L’on confie souvent le démarrage des jeunes cadres à leur capitaine. Celui-ci a
évidemment son rôle à jouer. Mais une fois sur deux il débute aussi dans un métier où il
a beaucoup à apprendre, celui de commandant d’unité. Il faut donc l’aider et alors
partager la mission en deux. Pour le service courant, au capitaine de jouer, avec un petit
coup de pouce, une aide supplémentaire au débutant.

Mais, chef de Corps, vous menez une instruction des cadres. Croyez-moi:
dissociez de cette instruction les “nouveaux” de l’année et pendant un an, confiez-les à
l’un des plus rassis de vos subordonnés avec un petit programme à votre façon:

- connaissance des services du Corps: présentation, visite, fonctionnement.


- instruction de l’instructeur: au tir, au combat, au sport - perfectionnement,
contrôles, préparation réelle des exercices.
- l’art de commander, de détendre l’atmosphère, de parler à l’autre, de l’écouter,
de le consulter sans en avoir l’air...
- ...et tout ce que vous trouverez à y mettre (mais l’année est courte!) et qui
pourrait “assouplir” vos clients, leur montrer qu’ils ne sont pas une race à part,
que le contact chaleureux avec l’autre, c’est (c’était?) la caractéristique
traditionnelle des officiers français et... qu’il n’y a pas de mal à cela!

En un mot, il s’agit de les faire tomber du piédestal où trop souvent ils se sont
hissés dans leurs écoles, de les remettre au niveau des autres, au contact des autres, à
l’écoute des autres... des autres qui seront peut-être leurs camarades de combat mais
qui sont sûrement leurs soldats.

Peut-être pourriez-vous leur rappeler le slogan des TROIS COMME... ou celui


des TROIS AVEC... pour qu’ils sachent aussi RIRE avec! En école, on apprend la
théorie. À vous de leur apprendre la pratique!

Cordialement

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LYON, le 1er octobre 1981.

Mon cher ami,

CAPITAINE ...

Le capitaine... la tête de la compagnie... le commandant d’unité... le capitaine


commandant comme disent avec redondance nos cavaliers... le chef de l’unité de
combat, celui sur lequel s’articule votre régiment sur le terrain... celui qui inscrit sur le
terrain la manœuvre que vous avez montée...
Le capitaine... par qui vous commandez votre régiment... qui chaque jour inscrit
sur ses programmes l’expression de votre pensée... qui chaque jour traduit votre volonté
en actes, en instruction, qui inscrit votre volonté au cœur de ses hommes!
Et voilà que j’entends dire un peu partout que bien souvent, les capitaines sont le
maillon faible de la chaîne hiérarchique: ils ne savent pas commander - ils s’organisent
mal - ils en font trop sans rien déléguer - ils ne font rien ou rien de bon - ils sont tout le
temps assis dans leur bureau - ils ne sont jamais à leur téléphone - ils sont de moins en
moins disponibles...

Si ces reproches sont fondés, votre situation est grave car comment commander
sans vos capitaines?

Cette simple question touche directement, je crois, au fond du problème: la


hiérarchie du régiment, c’est d’abord, c’est surtout le binôme colonel-capitaine.
Vos adjoints, votre major, votre OST2 vont bondir. Mais ils auraient tort: eux, c’est
vous, dans les différents aspects de votre commandement. Chacun d’eux est là pour
régler en votre lieu et place telle facette de votre mission, mais ils ne sont pas dans la
chaîne hiérarchique. Ils n’ont pas à commander vos capitaines. Ils ont des
correspondants dans l’unité: le chef comptable, le sous-officier auto, l’adjoint... SEUL, le
capitaine est en prise directe avec vous. Personne ne s’adresse à lui, sauf vous.
Vos capitaines et vous, vous êtes le COMMANDEMENT, les responsables, les
seuls responsables. Les autres sont là pour vous aider, jamais pour interférer dans le
commandement. Les autres sont là pour aider vos capitaines, jamais pour leur donner
des ordres. D’ailleurs, leurs ordres, ce seraient les vôtres... et si tout le monde en
donnait, où iraient vos capitaines ? Quelle serait VOTRE autorité?

2
Ndlr : Officier des Services Techniques (ne pas confondre avec l’acception actuelle d’Officier Sur Titre).

63
Donc, premier point: il existe une chaîne hiérarchique qui vous relie vous chef de
Corps à vos capitaines. Cette relation privilégiée, personne n’a le droit de l’emprunter:
ce serait au détriment de votre autorité.

Ce point acquis, il s’agit pour vous de traduire cette relation privilégiée dans les
FAITS.
Très simplement parfois: au rapport du Corps, pourquoi vous entourer de vos
adjoints en plaçant en face vos capitaines? Mettez-vous donc au milieu du grand coté
de la table avec vos capitaines à votre gauche et à votre droite. Vous aurez en face de
vous votre second et tous vos adjoints.

Détail? Essayez! Vous verrez tout de suite le changement: il y a d’un coté le


Commandement: vous-même et vos capitaines, les RESPONSABLES nantis de
l’AUTORITÉ - et de l’autre ceux qui, encore une fois, sont là pour vous aider.
Vous êtes du même bord que vos capitaines, vous épousez leurs difficultés, et
ceux d’en face vont tenter de les régler, les leurs et les vôtres, les leurs qui sont les
vôtres.
À vous bien sûr de ne pas couper vos cadres en deux... mais si cela était, il
vaudrait mieux que vous restiez du coté de vos capitaines.

Cela ne suffit pas... une place à table, même si c’est celle du rapport! Il faut donc aller
plus avant. Mais cette façon de placer vos subordonnés, elle traduit votre VOLONTÉ de
constituer une ÉQUIPE avec vos capitaines, une équipe où chacun joue son rôle, en
comptant sur les autres: ce serait le jeu de la guerre... Faites en sorte qu’on le rôde dès
la paix.

Et nous débouchons sur votre responsabilité personnelle vis-à-vis de vos


capitaines. S’ils ont des défauts, des insuffisances... rien ne sert de vous plaindre. Vous
êtes leur chef, responsable d’eux et de leur instruction. C’est à vous de les former à leur
tâche.
Comme vous formez tous les nouveaux qui débarquent chez vous, il faut aussi
monter pour vos capitaines un programme spécial... dont l’instructeur c’est vous
évidemment.
Le programme: essentiellement du pratique puisque là encore une école a dû se
charger de la théorie. Du pratique, c’est-à-dire une adaptation à VOTRE régiment, à ses
hommes, à ses murs, à ses moyens, à ses habitudes, à sa CAÏDA comme disaient les
Africains.
Du pratique mais du “sur-mesure”. Chacun de vos capitaines a ses qualités et ses
défauts. Le bon instructeur que vous êtes met en valeur les premières et charge celui
qui les a d’en faire profiter les autres. Et vous-même allez patiemment remédier aux
déficiences de chacun.
Pratique... sur-mesure... Et surtout de l’humain? Vos capitaines sont jeunes.
Parler aux hommes, être naturel dans son commandement comme dans les contacts
journaliers... savoir d’un coup d’ail détecter sur ses 150 bonshommes et gradés LE gars
qui a besoin d’être écouté... cet art, tout d’exécution, n’est pas si simple. C’est le fond du

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métier d’officier? C’est l’héritage qu’il vous appartient de transmettre à vos capitaines.
C’est le cadeau que vos capitaines attendent de vous.

La conscience d’une relation UNIQUE, prioritaire, personnelle entre chef de


Corps et capitaines - une volonté de traduire ce privilège en constituant une équipe
colonel- capitaines dont les membres sont soudés par l’intelligence (la connivence avec
le réel) et si possible par le cœur - un soin particulier pour éduquer ces capitaines, leur
apprendre ce redoutable métier de chef qui est d’abord l’art des relations avec les
autres...
... voilà qui pourrait encore être développé. À chacun d’entre vous de le faire car il
s’agit d’un problème à régler entre hommes au mieux de la personnalité de chacun, de
la vôtre et de celle de vos capitaines. Mais l’essentiel, c’est que vous gardiez en tête
cette mission prioritaire, facteur premier de la cohésion et du rendement de votre
régiment: former les capitaines. C’est une rude mais belle tâche. Abordez la comme un
père forme ses fils... vos capitaines ne seraient-ils pas vos fils spirituels?

Cordialement

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LYON, le 1er novembre 1981.

Mon cher ami,

ET LES AUTRES . . .?

Former les cadres, tous les cadres... en insistant sur les plus jeunes, ceux pour
lesquels la formation est d’abord, surtout, une adaptation, un apprentissage de la réalité
quotidienne, une affaire d’accueil, de mise dans le coup.
Les capitaines... ces commandants d’unité sont avec vous les dépositaires de
l’autorité. Vous vous devez de les former comme des... Princes héritiers, avec tout le
soin, toute l’application dont vous êtes capable, dont ils ont besoin.
Et je vous ai déjà dit l’importance qu’il y a à faire de votre régiment le lieu de
relations humaines de qualité. Or ce régiment, il n’est pas composé seulement de jeunes
cadres et de capitaines. Il y a aussi des anciens, des intermédiaires, vos adjoints, des
chefs de service... tout un monde dont l’action indispensable doit être harmonieuse... et
contrôlée. Car il n’est si excellentes méthodes de commandement, si chaleureuses
relations humaines, qui ne puissent être sabotées, fut-ce par un seul. Consciemment ou
non!
Former TOUS les cadres! Cette consigne les vise donc aussi!

Qui sont ces autres cadres?

Leur caractéristique première, c’est qu’ils ont presque tous le droit de parler ou de
signer en votre nom, du commandant en second au sous-officier d’ordinaire en passant
par le gérant du foyer et le soutier essence- munitions - officier adjoint - chef du BI et
tout son monde - major et sa fine équipe (tous des anciens...) - chef des services
techniques et sa bande - les subordonnés de tous ceux-là, répandus aux quatre coins
de votre quartier: à l’habillement, au garage, à l’ordinaire, au casernement, au service
général, au point d’impression, dans les mess... etc... etc...

Et chacun d’eux, responsable de quelque chose, donne des ordres non


seulement dans son job mais souvent... à votre place! “Le colonel a dit... ” est un
leitmotiv dont la fréquence est d’autant plus grande que vous n’avez jamais rien dit dans

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le domaine considéré (vous auriez pu...!), dont le ton est d’autant plus comminatoire que
le grade est moins élevé.

Une deuxième caractéristique de tout ce petit monde, c’est sa compétence. En


général, ce sont des gens aptes à remplir leur tâche. Ils connaissent leur métier.
Certains sont, dans leur spécialité, plus forts que vous... Prenez-y garde: l’autorité se
fonde d’abord sur la compétence, et la vôtre aussi vis-à-vis de cette catégorie de
subordonnés.
Et votre compétence est d’autant plus nécessaire, avec votre vigilance, que
certains peuvent être un peu faiblards, et d’autres... tentés. Ceux-là, nous n’en parlerons
pas aujourd’hui. Nous partirons de l’idée qu’il s’agit de cadres compétents et honnêtes.

Une troisième caractéristique, très marquée, c’est que chacun s’estime, se


déclare indispensable. Sans lui, votre régiment court à la catastrophe. Il en a d’ailleurs
déjà évité plusieurs...
Ce sentiment qui s’apparente à la conscience de la responsabilité qu’on porte,
conduit parfois à des attitudes curieuses: on détient seul LA vérité certes, mais surtout
on ne saurait plus rien apprendre ni changer quoi que ce soit à sa manière d’être ou de
faire. D’ailleurs les chefs de Corps changent tous les deux ans... alors où irait-on s’il
fallait passer par leurs lubies successives?

Enfin, avoir le droit de parler en votre nom (ou se l’arroger) - être compétent - être
indispensable... conduit tout droit certains d’entre eux à l’autoritarisme. Celui-ci, qui ne
se manifeste qu’en votre absence, se traduit soit par des coups de gueule incessants,
soit par un silence menaçant, en tout cas par le mépris de l’autre et de ses demandes,
l’autre fût-il commandant de compagnie! Ainsi:

- “Le magasin ferme à midi! “


- “Les repas sont servis de 18 h30 à 19 h15! ”
- “Oui, il y a échange pour la 3. Mais le garde-magasin est absent. Revenez la
semaine prochaine! ”
- “Non, votre char ne sera pas prêt pour demain comme prévu. On n’a pas le
temps! Pas avant 15 jours! ”
- “Mon vieux, vous ferez votre exercice là et pas ailleurs. Et si ça ne convient pas,
dé... brouillez-vous! ”
- “Des munitions à réintégrer à 10h 00 du soir? Où vous croyez-vous? ”
- “Percevoir de l’essence à 4h. du matin? Vous rêvez! ”
- “Etc... etc... ”

Remarquez: tout cela est justifié. Telle note de service prévoit tels horaires: VOUS
l’avez signée! Les impératifs invoqués sont exacts. Mais à ces blocages s’ajoute la
manière: la phrase décisive étant prononcée, le client n’a plus qu’à aller se rhabiller!
Vérifiez vite auprès de vos capitaines et vos lieutenants pour savoir si je dis vrai:
vous serez étonné des réponses! Et croyez-moi, les plus jeunes en grade en ont encore
de meilleures à vous raconter...

Il faut certes que les choses se passent en règle. Mais sachez que ce “style”
engendre désordre et pertes de temps, qu’il justifie les critiques, qu’il peut “déteindre”,
qu’il a tendance à se généraliser de lui-même: c’est une gangrène qu’il faut stopper.

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“L’administration, c’est l’art de rendre les gens heureux! ” disait BOSSUET. Tout ce
petit monde, c’est VOTRE administration. Et la méthode trop classique des “stratifs” ne
rend pas les gens heureux, tant s’en faut.

Donc, il vous faut agir, vite et fort.

Comment? “Dans une Armée, a écrit GUIBERT, il ne peut y avoir de responsable


que le chef, c’est-à-dire celui qui donne les ordres. ”

C’est VOUS le Chef: c’est vous le responsable. Le savoir, le faire savoir et par là
supprimer ce “ Le colonel a dit... ”, voilà votre première tâche.

C’est le plus difficile. Vous ne pouvez pas tout ordonner. Vos subordonnés doivent
vous aider. Il vous appartient donc d’attribuer à chacun d’eux le domaine de sa
compétence, de lui donner une délégation stricte, et de rappeler à tous cette règle
fondamentale: une délégation de signature ne donne le droit de signer que les papiers
dont le délégataire est certain que son chef les signerait. S’il y a doute, il ne doit pas
signer. Il doit rendre compte, demander conseil, vous faire prendre la décision. C’est la
base de la discipline intellectuelle.
Intellectuelle, parce qu’il y faut une certaine intelligence. Il faut sentir, deviner, savoir,
déterminer, connaître les conséquences du papier qu’on signe et les placer dans la ligne
générale de vos directives. C’est dire que les délégations de signature ne peuvent être
très nombreuses: le commandant en second avec compétence générale - les chefs de
service, chacun pour son domaine - le chef du BI pour l’instruction - l’officier adjoint pour
quelques points bien précis.

Et il me semble que la compétence générale du commandant en second, elle


consiste surtout à faire que tout ce beau monde marche du même pas, à contrôler que
les initiatives (heureuses) de l’un ne torpillent pas le travail de l’autre, et qu’à travers les
décisions prises, on retrouve bien votre idée de manœuvre.

Constituer une équipe solide avec tous vos subordonnés et adjoints est alors la
condition indispensable à la cohérence de leurs travaux;
Quelqu’un a écrit qu’il n’était pas possible de distribuer le pouvoir de décider. Est-ce
exact? En tout cas, je pense que cette distribution ne peut être faite qu’à des
subordonnés étroitement liés à VOUS-MEME, dépositaire de VOTRE pensée,
FORMÉS à VOUS comprendre et à se comprendre les uns les autres... en un mot à une
équipe de gens qui pigent et qui galopent dans le même sens que vous.
Former cette équipe, former chacun de ses membres pour plus de compétence, plus
de cohésion, c’est votre tâche de colonel.

Vous devez faire comprendre que certes un sou est un sou, une chaussette une
chaussette... mais que l’essentiel est d’instruire. Ils doivent savoir - ils savent - toute
l’importance d’une bonne administration, mais qu’ils n’oublient jamais que votre but est
d’avoir un régiment opérationnel. Ils doivent prendre toutes les mesures pour remplir au
69
mieux leur tâche, mais sans jamais oublier qu’ils sont là pour servir les autres, pour
servir les compagnies de combat.

Et que ce service passe par le travail nocturne de l’atelier pour “sortir” deux chars à
temps - par l’ouverture des douches au retour de l’exercice, quelle que soit l’heure - par
la prise en charge des détachements pré et post curseurs par la major... en somme par
la réalisation des conditions les plus à même de faciliter le travail et la vie des unités.

Lorsque votre équipe pratiquera cette méthode, avec la volonté ferme de


comprendre et d’aider, vous verrez les problèmes de relation s’estomper. Un autre
climat va régner, fait de chaleur humaine, d’esprit d’entraide, de véritable esprit de
Corps. Et l’on ne devrait plus entendre de coups de gueule injurieux, de phrases
méprisantes, ni voir d’attitudes déplacées. Toute l’ambiance du régiment va s’améliorer.

Vous souriez? Non, ce n’est pas un rêve! À une condition: le CONTROLE que vous
allez exercer journellement, minutieusement.

- Contrôlez d’abord - c’est la base - qu’en votre nom, on ne commande pas autre
chose que ce que vous voulez.
- Contrôlez une fois de temps à autre le “courrier arrivée” au complet (y compris
les factures du foyer: vous contrôlez bien les caisses!).
- Contrôlez chaque semaine le courrier départ, en volume - et vous pouvez
toujours freiner - comme en qualité.
- Contrôlez les cahiers de présence aux ateliers.
- Contrôlez la propreté, le rangement du magasin d’habillement, et de temps à
autre, le nombre de tel ou tel article.
- Contrôlez la soute à munitions et celle des carburants.

Contrôlez, contrôlez, sans passer votre temps en contrôle... Non! La méthode est
toujours la même: contrôlez en vous promenant le nez au vent dans votre quartier, deux
heures par jour. Et au hasard de votre promenade vous voyez l’instruction un jour et un
autre l’administration.

L’une ET l’autre doivent être contrôlées.

Deux idées majeures pour finir:

- La première: l’administration ne doit pas entraver le commandement. Le


commandement ne doit pas utiliser l’administration comme alibi. Faisons tous à
ce sujet notre examen de conscience... Et vous chef de Corps, n’oubliez pas
que, comme moi, commandant de région, vous avez en charge le
commandement ET l’administration. Et par-là même vous résoudrez cette
70
difficulté d’être à la fois le chef de l’équipe des capitaines, le responsable de la
voie hiérarchique - et le chef de l’équipe des services, dont les chefs sont
d’autres vous-même, non pas pour en rajouter à votre place, non pas pour tenir
votre place, mais pour vous aider en faisant à votre place ce que vous ne
pouvez pas faire et qu’ils doivent faire comme vous le voulez.

D’ailleurs vous verrez: très vite, tout cela ne fera qu’une seule équipe si
vous avez pris soin d’en bien former les membres... et vos services
n’entraveront pas vos capitaines, ils les aideront, et vos capitaines ne
chercheront pas d’alibi dans l’administration puisque au contraire elle les aide.

- La seconde a été exprimée par Saint EXUPERY: “La grandeur d’un métier est
peut-être avant tout d’unir les hommes. Il n’est qu’un luxe véritable et c’est celui
des relations humaines. ”

En écrivant ces deux phrases, Saint EXUPERY qui a beaucoup servi, ne pouvait
pas ne pas penser à la chose militaire...

Alors, payons-nous ce luxe! Et cette grandeur... C’est à notre portée si chaque


jour nous faisons quelque chose dans cette voie.

Cordialement

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LYON, le 1er décembre 1981.

Mon cher ami,

LE TROISIÈME CERCLE . . .

Le premier cercle, ce serait celui dont vous êtes le centre et sur la périphérie
duquel “orbitent” vos capitaines. Le premier cercle, c’est l’équipe de commandement,
l’équipe hiérarchique, l’équipe des responsables.
Le deuxième cercle, ce serait celui dont vous êtes le centre et sur la périphérie
duquel “gravitent” ceux qui n’existent que par vous et pour vous: vos adjoints de toutes
sortes. Le deuxième cercle, c’est l’équipe de ceux qui signent “par ordre” à votre place,
de ceux dont la mission est d’aider vos capitaines et vous-même dans l’exercice de leur
commandement.
Aujourd’hui, nous parlerons du troisième cercle, de ceux qui le composent, des
liens qui les unissent au centre que vous êtes, du caractère très particulier de leur
mission, de ceux qui ne sont pas de la hiérarchie de commandement et qui ne signent
pas “par ordre”

Notons ceci: n’en déplaise aux mânes d’Euclide... ces trois cercles ont le même
centre, leurs rayons peuvent avoir la même longueur - celle-ci dépendant des
événements et de vos soucis du moment - ils ne sont cependant ni superposés, ni
superposables... Je crois que, tout simplement... ils ne sont pas sur le même plan!

Le troisième cercle, ce serait celui dont vous êtes le centre (comme toujours) et
sur la périphérie duquel “tournent” trois personnages seulement, qui sont:

- le Médecin,
- l’Aumônier,
- l’Assistante sociale.

Remarquons sans plus attendre que chacun d’eux appartient au régiment à un


titre particulier:
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- Le médecin est couché sur vos contrôles. Partie intégrante du Corps et de la
hiérarchie, c’est un de vos subordonnés, vous le notez et son avenir dépend de votre
notation (par certains cotés, on pourrait le compter sur le 2ème cercle... Il peut même
parfois signer " par ordre ").
Il est en outre situé dans une hiérarchie technique contraignante qui ajoute à la
complexité de son rôle.

- L’assistante sociale est fonctionnaire civile du Ministère de la Défense. Elle appartient


à un corps qui possède un statut propre, placé sous la tutelle du Ministère de la Santé.
Mais elle a été volontaire pour servir dans les Armées. Pour “simplifier”, sa compétence
est généralement territoriale et englobe plusieurs formations, dont la vôtre...

- L’aumônier enfin, qu’il appartienne à l’Aumônerie des Armées ou qu’il serve comme
bénévole, est d’abord un “Ministre du culte”, volontaire pour remplir sa mission
d’aumônier militaire. Lui aussi peut desservir plusieurs formations; c’est toujours le cas
pour les aumôniers protestants ou israélites.

Ce troisième cercle s’annonce bien compliqué, mais combien intéressant aussi!


Car tout de suite nous sentons que nous y avons affaire à des personnages bien
différents des autres - dont la relation avec vous n’est pas celle que vous entretenez
avec vos capitaines - dont la mission a peut-être une autre dimension... Et qu’il vous faut
aussi prendre en compte et faire concourir au bien du service.

Pour être plus complet, j’ajouterais volontiers tout près du centre, en tout cas
beaucoup plus près du centre que de la périphérie, une dernière personne qui, elle,
gravite à l’intérieur de ce troisième cercle, qui n’y a aucune existence “officielle”, qui
peut malheureusement y être à la fois présente et absente... dont la présence effective
change avantageusement le climat des relations humaines du régiment

J’ai cité la femme du chef de Corps!

Comment de tout ce beau monde faire une “fine équipe” dont vous seriez le chef,
c’est ce qu’il nous faut maintenant regarder.

Le médecin, l’assistante sociale, l’aumônier ont ceci en commun qu’ils travaillent


dans des domaines spécifiques, selon des “techniques” qui leur sont
propres... domaines et techniques où, sauf exception, vous n’y connaissez rien... et
moi non plus!
Or n’ai-je pas assez dit que l’autorité, la vôtre, était d’abord fondée sur la
compétence? Sur la compétence qui consiste à savoir tout du métier de ceux du premier
cercle, l’essentiel des tâches de ceux du deuxième cercle.
Que je vous rassure! Je ne vais pas vous demander d’entreprendre derechef des
études médicales ou théologiques (je ne vous le défendrai pas non plus, remarquez...).
Mais avouez que les personnages du troisième cercle, c’est moins évident que ça en a
l’air!

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Il vous faut donc tirer les conséquences de votre incompétence... savoir que votre
relation d’autorité en est affectée... revoir vos manières de contrôler...

Relation d’autorité: à vos capitaines, vous ordonnez ce que vous sauriez


exécuter. Leurs comptes-rendus, vous les jugez avec le discernement que procurent le
savoir-faire, l’expérience. Leurs demandes sont équitablement pesées et satisfaites.

Votre toubib? Il va vous flanquer deux unités en exemption de service... pour


cause de grippe! Et la veille du départ au camp... Parce que c’est la Pentecôte (par
exemple), l’aumônier, va vous demander des facilités ”exorbitantes” ou qui vous
paraîtront telles.

Et l’assistante sociale exigera (dare-dare) des secours d’urgence au moment où


vous n’avez pas une minute à vous...

Alors, comment juger? Comment remettre les choses à leur place véritable? Qui a
tort? Qui exagère? Qui reste en deçà? Qui se trompe? Qui VOUS trompe? Ne peut-on
insister un peu, refuser ceci, inciter à cela, transiger ici ou là? Mais alors qui
commande?

Et comment contrôler? Comment contrôler sans connaître? Certes, le médecin


(surtout), l’assistante sociale (un peu), l’aumônier (moins), ont une administration, une
comptabilité, des papiers à remplir, à vous faire signer. Mais ce sont là des missions
annexes la plupart du temps, utiles, indispensables parfois, mais secondes par rapport à
l’importance du domaine traité.
Certes, votre promenade journalière “nez au vent” peut, DOIT conduire vos pas
tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Et là, votre œil pointu enregistrera d’instinct si les
choses se passent dans l’ordre, dans l’hygiène, dans le calme... comme il faut.
Mais il s’agit alors beaucoup plus d’une visite que d’un contrôle, d’une visite
amicale, gratuite, de celles qui donnent de la qualité aux relations (1).

Et puis, vous notez ceux du troisième cercle, ou vous devez dire à celui qui note
ce que vous en pensez. Il vous faut donc juger, jauger, évaluer...

Et (ne croyez pas que je complique les choses à plaisir!), nos trois personnages
ont encore en commun que l’exercice de leurs fonctions est régi par une déontologie
écrite, légalisée ou reconnue par l’usage. Cette déontologie leur impose, entre autres,
de respecter le “secret professionnel”.
Vous le savez bien: que dirait-on d’un médecin clamant à tous vents les maux
dont souffre son patient... d’un aumônier affichant les fautes de ses pénitents... d’une
assistante sociale relevant les turpitudes familiales ou les difficultés financières de ses
clients? Aucun ne pourrait continuer d’exercer: comment se confier, confier ses misères
physiques, spirituelles, “sociales” à quelqu’un qui ne les garderait pas pour lui, à
quelqu’un qui profiterait de ce qu’il lui est nécessaire de les connaître afin d’y remédier,
pour en semer la nouvelle aux quatre coins du quartier? Ce n’est pas pensable...
Or, vous êtes le chef... vous êtes le responsable. Allez-vous couvrir ce que vous
ignorez du fait du secret professionnel?

75
Pour réfléchir, prenons, si vous le voulez bien, le cas des toubibs. Il n’est pas plus
facile, mais un texte récent, que vous vous devez de connaître, fait assez bien le point
de la question (2).

Dans le cas du médecin donc, il est bien évident que, tombant sur un cas de
méningite cérébro-spinale, il ne met guère de temps à dégringoler dans votre bureau
pour vous en rendre compte... Car vous n’avez pas une minute à perdre pour prendre
les mesures nécessaires et limiter les dégâts. Idem pour une intoxication alimentaire,
voire pour la grippe banale qui déferle sur votre 1ère compagnie. Et ceci n’exclut pas, ne
saurait exclure“l’instauration d’une relation de confiance totale entre le
médecin et ses malades”.

Toutes proportions gardées, dans ce type de cas, le médecin du régiment prend


une attitude qui s’apparente à celle de l’OST, lequel vous rend compte que trois boites
de mécanisme viennent de rendre l’âme avec un ensemble touchant... Ou du major qui
vous apprend, consterné, que la caisse du foyer en a pris un coup! (3)
Or le médecin est tenu au secret professionnel. C’est sa déontologie. Et comme
lui, l’assistante sociale viendra vous demander de l’aide pour les quatre gosses du
sergent-chef X..., pour trouver un logement au caporal Y... dont l’épouse... L’aumônier
(4), l’affaire est plus délicate encore, est lui aussi susceptible de recueillir telle ou telle
information dont l’importance et l’urgence imposent qu’il se retourne vers vous. Après
tout, il ne s’agit pas toujours du secret de la confession.

Voici donc le paradoxe: les personnages du troisième cercle, confidents à des


titres divers, mais sûrement confidents de vos administrés, tenus de ce fait au secret ou
à la plus grande discrétion (c’est la condition de leur “efficacité”) doivent cependant vous
mettre dans le coup lorsque votre action est engagée par ce qu’ils savent, lorsque votre
action est seule en mesure de régler le cas qui les préoccupe.
Comment travailler avec des personnages qui ajoutent le secret professionnel à
l’ésotérisme de leurs techniques et au caractère spécifique de leurs domaines?
Comment les aider, comment remettre les choses à leur juste place... sans que soit
établi entre vous et eux, entre le centre et la périphérie du cercle, un climat de confiance
réciproque basé sur la connaissance des uns par les autres, l’estime mutuelle, le même
souci du bien commun?
Et un climat de confiance d’une telle qualité qu’il autorise l’indispensable relation
entre le chef que vous êtes et chacun d’eux sans que cesse la relation de confiance
nécessaire aux contacts de chacun d’eux avec leurs “clients”...

Après tout, vous êtes... le père du régiment!


On ironise trop, à mon avis, sur cette expression. Il vaudrait mieux réfléchir à tout
ce qu’elle implique.

Le médecin, l’assistante sociale, l’aumônier ont ceci en commun que l’exercice de


leur fonction comporte une AUTRE dimension.
On serait tenté de dire que c’est évident, que le médecin s’occupe du physique,
l’assistance sociale du social, l’aumônier du spirituel... pendant que vous commandez

76
votre régiment! En réalité, c’est plus complexe. Je ne crois pas que l’on puisse ainsi
couper en “rondelles” ce qui fait l’homme. L’Homme est un, même si sa personnalité
comporte des aspects différents. D’ailleurs, vous avez entendu parler de médecine
psychosomatique... l’assistante sociale sait bien qu’une partie des problèmes qu’elle
traite a pour origine une défaillance de santé... et si l’aumônier distingue le corps de
l’âme, c’est pour rappeler bien vite l’unité de la personne et le poids du spirituel sur le
comportement.
Vous-même, prétendriez-vous commander votre régiment sans prendre en
compte aussi les différentes approches de l’homme - sans penser qu’il a une santé, une
famille, une foi... - sans savoir que le métier militaire exige des soldats en pleine
possession de leurs moyens:

- physiquement en grande forme,


- libres d’esprit, c’est-à-dire sachant que les leurs comme eux-mêmes seront
aidés dans les aléas de l’existence,
- engagés totalement dans leur mission et pour cela solidement appuyés aux
valeurs spirituelles qu’ils portent.

À ceux qui douteraient de l’un ou l’autre de ces points, du troisième surtout, je


rappellerai ceci: ceux qui ont fait la guerre savent ce que signifie la mission à ce
moment-là (celle à laquelle chacun doit se préparer: c’est la seule mission du soldat),
l’enjeu qu’elle représente, l’impérieuse nécessité d’y être préparé.

Permettez-moi de regretter que certains ne prennent pas assez au sérieux, non


pas le médecin, aidé par le fait qu’il est de la hiérarchie, qu’il est une “autorité”, et que
l’on est bien content de le savoir là dès que l’on a mal à la tête (par exemple...) - mais
l’assistante sociale et l’aumônier: ce ne sont ni des “gadgets”... ni des témoins d’un
folklore dépassé... ni des modèles réduits de cadres... Eux aussi prennent leur part de la
mission. Leur responsabilité y est importante. Leur influence sera d’autant plus grande
que vous les aiderez. Et le régiment s’en portera mieux, croyez-moi!

Cette autre dimension a des conséquences:

- Dans un groupement d’hommes où le mot SERVICE est très fort, médecin,


assistante sociale, aumônier... sont totalement au service de l’homme,
totalement c’est-à-dire même en dehors du service, en dehors des heures de
service. N’en abusez pas mais sachez-le.
- Dans une communauté où la relation humaine doit atteindre la qualité, la
mission de nos trois personnages crée entre eux et les autres une relation
privilégiée qui dépasse le rapport d’autorité pour toucher ce sentiment
très rare mais très fort où le cœur et la sensibilité ont leur place et qui
s’apparente à l’affection.
- Dans une communauté “responsabilisée” par l’importance de la mission,
ils doivent tous les trois assumer cette double responsabilité de respecter les
personnes et de partager votre responsabilité en vous informant.
- -Dans une communauté où l’on use beaucoup de la disponibilité, Médecin,
Assistante sociale, Aumônier, dont le temps est moins assujetti que celui des
autres aux horaires de service, vivent de par leur fonction ces valeurs
essentielles que sont l’accueil, le dévouement, la délicatesse... des façons
comme d’autres d’être “humain”.
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Vous voyez alors que le troisième cercle, c’est celui dont les personnages
remplissent une mission qui touche tout l’homme - qui vous aide à remplir la vôtre - qui
met de la chaleur... j’allais dire de l’amour! dans un métier rude. L’équipe que vous
constituez avec eux, si vous pouvez la baser sur cette chaleur et sur la confiance
mutuelle... votre troisième cercle sera solide.

Créer une équipe!


... Plus facile à dire qu’à faire! C’est toujours du “comment” que viennent les
problèmes. Votre imagination et votre bon sens devraient y parvenir dès lors que vous
êtes persuadé de la nécessité d’aboutir... et que vous acceptez quelques conseils.

- Vous n’y connaissez rien, “ils” sont responsables et compétents. Prenez-les


d’abord au sérieux. Ils ont consacré leur vie à leur mission et n’aiment pas, c’est bien
normal, être pris pour des “artistes” ou des rigolos!
Ceux des autres cercles, vous les réunissez pour le rapport hebdomadaire. Le
médecin y est déjà. Pourquoi pas l’aumônier et l’assistante sociale? Au moins pendant
la dernière heure, quand l’ordre du jour à ce moment-là les intéresse. Et pourquoi ne
pas les faire participer au repas de Corps qui peut clore cette réunion de façon si
sympathique? (comme aux autres repas de Corps!).

- Intéressez-vous à ce qu’ils font, à ce qu’ils vivent, à leur mission, aux risques


qu’ils prennent en toute responsabilité (parce que la VIE est là aussi!). Allez les voir
fréquemment sur le lieu de leur travail. Ils doivent être sur l’un des itinéraires
(aléatoires...) de vos promenades quotidiennes “le nez au vent”. À l’infirmerie, à la
chapelle, dans le bureau de l’assistante sociale, vous serez bien accueilli, par les
responsables certes, mais aussi par leurs “clients”. Parce que, après tout, cette visite
montre à tous que vous vous intéressez à eux tous, qu’ils sont reconnus... même dans
leurs difficultés du moment.

- Eux aussi doivent vous connaître, autrement qu’en chef de Corps! Invitez-les
chez vous. Sachez vous faire connaître, sachez faire passer le courant. Invitez-les avec
d’autres pour que ceux-ci sachent quelle est la qualité de la relation qui unit ceux du
troisième cercle.

- Montrez à tous que nos trois personnages ne sont pas seulement les “spécialistes
des catastrophes”. L’aumônier n’a pas pour seul rôle de présider aux funérailles...
Comme le médecin et l’assistante sociale, il a sa place dans les festivités du Corps, et
sa place officielle. Il vous appartient de le montrer et de le faire savoir par votre propre
comportement vis-à-vis d’eux.

- N’oubliez jamais de leur donner des moyens. Je connais telle infirmerie dont
les couloirs attendent un coup de pinceau depuis 18 mois... tel logement d’aumônier qui
sue la misère... tel bureau d’assistante sociale qu’il faut être fort pour dénicher là où il
est caché.
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Le troisième cercle, ce n’est pas le “Quart-monde”. Faire partie intégrante du
régiment signifie aussi le secrétaire idoine, la voiture au bon moment, les “frais de
bureau” indispensables, le téléphone... et surtout l’aide bénévole, gracieuse (dans tous
les sens du terme), prévenante de tous ceux qui détiennent pour servir les autres ... une
aide qui sera facilitée qui l’on vous sait dans le coup!

Alors vous aurez une équipe, c’est à dire un groupe d’amis attelés à la même
mission, chacun jouant son juste rôle, s’épaulant dans les coups durs - une équipe où
personne n’est solitaire parce que célibataire ou à part - où chacun est reconnu dans
son originalité, sa personne, dans la confiance d’où naîtra la confidence.
Une équipe où chacun parle en toute responsabilité, pour éclairer la
responsabilité de l’autre, une équipe faite pour le bien commun, mais où chacun est sûr
d’être accueilli et écouté, dans la discrétion et la confiance.

Alors, progressivement, vous atteindrez l’objectif: fondre vos équipes en une


seule, ou plutôt recentrer vos trois cercles. mais veillez à ce que vous-même, le centre
de chacun de ces cercles, vous soyez... le même vis-à-vis des personnages de chaque
cercle. Cela vous paraît nécessaire? Bien sûr! Évident? Peut-être! Mais il faut que cela
soit évident pour tous et pas seulement pour vous. Il faut que cela se voie, que cela
éclate! Ce qui suppose que vous restiez naturel, que vous soyez vous-même, que, dans
votre commandement, vous acceptiez d’être connu, percé à jour... Et ce n’est pas si
simple!
Au passage, je note à votre attention que l’on peut ajouter, épisodiquement au
moins, deux “satellites” de plus sur votre troisième cercle: le président des lieutenants et
le président des sous-officiers. Eux aussi ont un job à deux volets dont l’un relève du
secret professionnel, au moins de la discrétion. L’un et l’autre ont le devoir de vous
rendre compte et de vous mettre dans le coup. Ils peuvent se situer dans le troisième
cercle.

Reste ce personnage qui n’est pas le centre mais en est très près, que je classe
dans le troisième cercle mais qui n’est pas sur l’orbite, qui n’a pas d’existence officielle
mais dont l’action multiplie votre efficacité: votre femme (5).
Entendez-moi bien: votre épouse n’a pas “d’existence officielle”. Je ne vais donc
pas codifier son action, la réglementer. Je me permets seulement de vous ouvrir
quelques voies éprouvées et de vous proposer de vous y engager hardiment.
La femme du chef de Corps ne participe pas au rapport du régiment, ni aux
exercices et encore moins aux manœuvres et aux camps. Ce n’est cependant pas au
moment où le régiment est dehors qu’elle doit... “retourner chez sa mère”! Sa mission
(celle qu’elle se donne) c’est de veiller pendant ce temps sur les épouses des absents.
Elle assure une présence, une permanence.

La femme du chef de Corps participe aux réjouissances comme aux deuils. Son
intuition lui permet de trouver, mieux que vous, les mots qu’il faut pour consoler ou pour
fêter. Elle reste “civile” mais elle montre que l’épouse d’un soldat partage les soucis et la
vie de son mari. Elle prouve la solidarité en solidarisant! Elle est là quand il le faut. Elle
sait écouter, elle sait, encore une fois, dire les trois mots qui mettent dans le coup, qui
réconfortent, qui rassurent. Elle sait évidemment trouver le petit cadeau qui témoigne et
qui restera le témoin d’une amitié.
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Cependant, la femme du chef de Corps est l’image même de la discrétion (c’est
bien pourquoi son action s’apparente à celle des personnages du troisième cercle et lui
en ouvre l’accès): son mari commande le régiment, pas elle. Elle aide sans intervenir...
Sa “déontologie”, c’est de tout entendre et de ne transmettre que ce qu’il est sûrement,
évidemment nécessaire de transmettre. C’est d’écouter les autres, mais de deviner ce
qu’elle doit garder en mémoire et ce qu’il importe qu’elle oublie. C’est d’écouter ce qu’on
lui dit mais de ne pas entendre ce qui se raconte.

C’est difficile d’être l’exacte épouse du chef de Corps. Cela nécessite abnégation
et dévouement, le souci des autres et cette admirable intuition féminine qui facilite tant
les rapports humains, qui permet de comprendre sans parole, de juger d’un coup d’œil,
de résoudre d’instinct. Cela exige beaucoup de temps, la volonté de visiter et de
recevoir (simplement), la patience d’écouter, la capacité d’aider...

Il faut aussi savoir pratiquer cette vertu d’exemple, pour apprendre aux femmes
du régiment leur rôle de femme d’officier ou de sous-officier, sans pour autant jouer à
l’instructeur - cette vertu d’incitation qui lance les autres sur les bonnes pistes et les y
encourage (subsidiarité!)... sans jamais avoir l’air d’y toucher - cette vertu de prudence
pour glisser ici ou là et faire accepter ce conseil si utile, sans pour autant jouer au
mentor - cette vertu d’apaisement pour ramener à leur juste proportion les occasions de
conflit, sans pour autant tolérer l’injustice. Il faut enfin savoir créer et entretenir ce climat
de confiance qui permet tant à celle qui en bénéficie.
Non, ce n’est pas facile d’être la femme du chef de Corps... et cela exige aussi du
chef de Corps que vous êtes de vivre en vérité cette entente, cette connivence - j’allais
dire cette complicité - qui font les ménages solides.
Une seule tête, la vôtre, doit suffire pour commander votre régiment. Deux cœurs
ne sont pas de trop afin qu’y règne l’ambiance nécessaire pour que chacun s’y sente
chez lui.

Ce troisième cercle nous a entraîné bien loin... Mais nous sommes dans la
perspective de Noël... belle occasion de vivre toutes ces idées! Votre programme est
déjà bâti? Il est encore temps de le peaufiner!

Il y a l’arbre de Noël de la troupe, celui des cadres, et chaque fois ceux du


troisième cercle vont y prendre toute leur place.
Il y a cette nuit de Noël (6) que vous allez présider parce que c’est une fête de
famille - la fête de la fraternité et de la paix - la fête du partage... et que le dire, le
prouver, réchauffe les cœurs. Trouvez donc le temps, cette nuit-là, de faire un tour,
VOTRE ronde, votre ronde de l’année, selon un itinéraire précis (mais dans une
démarche secrète: la surprise est encore ici facteur de succès) pour aller rendre visite à
tous ceux pour qui c’est trop peu Noël:

- les sentinelles et les gardes,


- les cadres de permanence,
- le piquet d’incendie et l’unité de D.O.,
- les gardes à l’armement, à la caisse,
- le central téléphonique et les radios,
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- ... tous ceux donc qui veillent pour la sécurité de ceux qui se réjouissent!
- les cuisiniers et les gars du foyer qui ont plus de travail que d’habitude,
- les " tôlards " que vous n’avez pas pu amnistier...
- ... tous ceux donc qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent se réjouir avec
les autres.

Et n’oubliez personne!

Chacune de vos haltes sera brève (il y a du monde à voir...). Donc préparez bien
les quelques mots qui situeront cette fête à son véritable niveau et montreront que vous
avez pensé à tous; Préparez même la boite de chocolats ou tout autre souvenir qui
prolongera votre visite... trouvez le mot et le geste qu’il faut.

Votre veillée familiale va se trouver écourtée! Mais, après tout, pourquoi ne pas
associer femme et enfants à cette ronde de Noël?

Je crois qu’après, cette veillée en famille aura une saveur extraordinaire...

Vous m’en direz des nouvelles …

En toute amitié …
Bon et joyeux Noël!

1 - Ce caractère de visite amicale est valable partout ailleurs. Il se surajoute au contrôle. Il ajoute un lien
entre visiteur et visités.

2 - Instruction technique n° 230/DEF/DCSSA/ETG relative au secret professionnel médical des Médecins


aux Armées, du 30.12.80 BOC/PP n° 56 page 4925 et la suite. Lire tout spécialement l’article 3 ;
“Dispositions concernant les rapports du médecin d’unité avec son chef de Corps”.

3 - Le toubib est un peu du deuxième cercle, on l’a vu tout à l’heure.

4 - Du fait de convictions personnelles bien ancrées et déjà anciennes, je pense surtout, en écrivant, à
l’aumônier catholique... J’ai l’habitude. Mutatis mutandis le raisonnement doit valoir pour les autres
confessions.

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5 - Je m’adresse évidemment aux chefs de Corps mariés. On peut être un excellent chef de Corps...
célibataire. La tâche est plus facile quand on est marié et que l’épouse entre dans le jeu.

6 - Il me semble que vous devez faire la même chose dans la nuit du 1er janvier... car les absents de Noël
y seront présents.

82
83
LYON, le 1er janvier 1982.

Mon cher ami,

O1: L’ H O M M E . . .

Vous avez bien compris: nous devons faire de nos régiments le lieu de relations
humaines de qualité. Je vous ai même dit que ce sera MA consigne, ma seule consigne
pour toute l’année.

Cette consigne, elle passe par la formation de vos cadres, officiers et sous-
officiers: les plus jeunes, les capitaines, les anciens, et par la constitution d’une équipe
qui les englobe tous (y compris ceux du troisième cercle). Et j’ai dénoncé au passage
ceux qui risquent de perturber votre mission, dont les plus redoutables, à mon avis,
restent les “caparaçonnés”.

Cette façon de voir les choses m’a valu quelques réactions; en voici une:

- “... Je pense que votre plume a dépassé votre pensée. Néanmoins, je me


permets de vous dire qu’il ne me paraît pas bon de dire ouvertement de telles
choses:
- primo, parce que les formateurs en école se recrutent en principe parmi
les meilleurs de nos officiers et sous-officiers.
- secundo, parce que rien dans la pédagogie du commandement ni dans
le système d’instruction ne permet d’affirmer que l’on fabrique du
“caparaçonné”.

Si certains jeunes cadres sortis d’école peuvent avoir - par timidité excessive,
manque de confiance, ou simplement défaut de compétence - tendance à se
“crisper”, dans leurs premiers commandements, sur leurs galons (ou leur jeune
autorité) il appartient aux supérieurs (colonel pour les officiers, capitaines pour
les sous-officiers) à les aider à... virer leur cuti!... ”

84
Il ne s’agit pas pour moi de polémiquer, mais de tirer parti de cette lettre pour
notre commandement journalier.

Je retiendrai donc deux points:

- Le second d’abord: “... il appartient aux supérieurs... de les aider à virer leur
cuti! ”. C’est en d’autres termes l’objet de ma lettre concernant les jeunes
cadres et leur “stage de pratique” qu’il vous revient de bâtir à leur intention.
Allez-y donc gaiement!

- Le premier ensuite: “... les formateurs des écoles se recrutent en principe parmi
les meilleurs de nos officiers et sous-officiers ”. Là, je frémis: car les meilleurs
sous-officiers que nous envoyons à Saint MAIXENT ou dans les écoles
d’application, les meilleurs officiers qui nous quittent pour COETQUIDAN ou
ailleurs... c’est nous qui les avons formés à la pratique, et notés comme
meilleurs. S’il s’avère qu’ils nous fabriquent une proportion anormale de...
“caparaçonnés”, alors notre responsabilité est grande.

Et je ne peux m’empêcher de penser à vous surtout, chef des Corps... d’élite:


bataillons de Chasseurs dont les hommes sont attirés par la montagne et prêts à
admettre beaucoup pour satisfaire leur passion - régiments de Légion - régiments de
TdM “professionnels” où tous sont volontaires... Tous ces Corps que les meilleurs se
disputent à la sortie des écoles - où le commandement est plus facile qu’ailleurs - où le
chef peut “en rajouter” sans que la troupe bronche - où les jeunes cadres risquent de
prendre un certain pli de rigidité (qui n’a rien à voir avec la rigueur) parce que la troupe
l’accepte (1).

Et si ces jeunes-là débarquent dans une école et y transposent cette rigidité au


commandement des élèves tous volontaires, tous prêts à admirer, à imiter (cf. le fameux
mimétisme de l’instruction)... alors la boucle est bouclée et l’on va de rigidité en rigidité
jusqu’à fabriquer des caparaçonnés, c’est-à-dire des jeunes qui se murent dans leur
rigueur parce qu’ils se sentent déphasés dans la vie d’un régiment “normal”.

Surtout, ne ma faites pas dire que dans ce régiment “normal”, la rigueur doit être
absente: certes non! Mais elle doit tenir sa juste place, laisser la sienne à la détente, ne
jamais exclure la politesse, rester tempérée par “un cœur gros comme ça”, que l’on
sent battre sous le treillis du chef.

En ce début d’année, au moment où la coutume est de prendre une résolution


pour les douze mois qui viennent, pensez plus que jamais à la consigne: faire de votre
régiment le lieu de relations humaines de qualité... et former vos cadres en
conséquence.
Car notre responsabilité est grande. J’en veux pour preuve cette autre
correspondance qui me vient d’un aspirant. Il achève son service. C’est un gars bien
que son colonel aurait voulu voir rengager. Il sème son rapport de propositions
constructives dont chacun peut faire son profit.
85
Comme son papier est long, je n’en cite que des extraits mais faites moi
confiance, je n’en déforme pas la pensée. Donc, je cite:

S’agissant du stage EOR:

- “Pendant les quatre mois d’instruction... nous n’avons cessé d’être punis,
humiliés, rabaissés, dénigrés au lieu d’être préparés à la noblesse de notre rôle
futur et à nos responsabilités au combat.

- Notre encadrement, ou du moins une grande partie, ne semblait pas avoir


compris que le meilleur moyen d’instruire est de donner l’exemple.

- L’attitude de nos cadres allait parfois à l’encontre des préceptes qui nous
étaient inculqués pendant les cours de pédagogie. ”

Dans le Régiment:

- “ Porter les galons d’aspirant et bénéficier de la considération due à un Officier,


voilà deux choses bien différentes.

- Nous fûmes effectivement appelés au groupement d’instruction. Je ne peux


cacher que ma première impression fut que nous n’étions ni désirés ni
appréciés. Arrivés dans la caserne, aucun sous-officier ne nous salua.

- L’aspirant est considéré non comme un officier mais comme un simple appelé
ou même un appelé un peu encombrant.

- Parfois le commandement a été jusqu’à accorder plus de crédit à la parole d’un


sous-officier d’active qu’à celle d’un aspirant et on ne pourrait blâmer nos
subordonnés de trouver là un encouragement à une attitude souvent à la limite
de l’incorrection.

- À vrai dire, l’Armée n’est pas à l’aise avec les civils. Or elle devrait baigner dans
le civil.

- La discipline indispensable à la force armée ne devrait pas être incompatible


avec l’esprit d’initiative, mais il s’agit de concevoir une discipline différente de
celle que l’on réservait autrefois à de simples paysans.

- Ce qui compte au niveau du groupement d’instruction, le seul que j’ai réellement


pratiqué, ce sont les cheveux coupés, les rangers reluisantes et surtout l’ordre
serré car une compagnie n’est jugée que sur son aptitude à défiler. Alors les
Aspirants, qui n’ont pas droit à des unités de combat et pour lesquels on
cherche des occupations, se voient confier les classes à pied...

- Je fus frappé de l’importance attachée à ces exercices de “à droite-droite” et de


“présentez armes”. Le tir fait l’objet de quelques exercices, par contre le combat
est négligé. Ce qui compte pour la défense du pays, c’est, par un entraînement
86
soutenu et répétitif, de former le réflexe, l’habileté du soldat dans le combat sur
le terrain, non le réflexe dans la caserne du “à gauche-gauche”. La discipline
s’apprend d’elle-même et beaucoup mieux sur le terrain.

- Le service d’un an ne permet pas de perdre du temps en exercices de parade. ”

J’arrête...

Non je ne me réjouis pas de vous avoir déjà dit tout cela sous une forme ou une
autre... cette vérité me blesse moi aussi, comme vous certainement. Rappelez-vous:

- Tir et combat d’abord ; ordre serré s’il reste du temps... (car il s’apprend tout
seul) et il n’y a pas de temps à perdre.

- Reconnaître l’autre, et dans un aspirant, le presque’ officier, le camarade de


combat de demain, le responsable, que l’on doit “considérer” pour que tous le
considèrent.

- Affectation au GI3: un pis aller. Les jeunes cadres, aspis, lieutenants ou sous-
officiers doivent faire leurs classes avec une troupe déjà instruite. C’est leur
rendre service. C’est former les réservistes à leur mission dans la réserve. Au
GI placez donc des moustachus, lieutenants anciens, adjudants-chefs,
adjudants retaillés: croyez-moi, ça paye! Et si vous remplacez ce vieux GI par
quelque système mieux adapté, je vous en féliciterai (me demander si vous
manquez d’idées!).

Donc j’arrête. Et n’oubliez pas, pour 1982:

O1: L’ H O M M E !
*

Datée du 1er janvier, cette lettre vous porte donc tous mes vœux, pour vous, les
vôtres, votre commandement, vos hommes.
... Des vœux très sincères, que je voudrais situer dans le contexte actuel où, par
moment, il me semble que le comportement de certains n’est pas conforme aux réalités
de la situation.
Il ne s’agit d’affoler qui que ce soit. La première qualité d’une “vieille troupe” (2),
c’est le calme. Mais il ne faut pas non plus se boucher les yeux: regardez ce qui vient de
se passer à FOIX et... qui aurait bien pu vous arriver n’est-ce pas?

Je pensais à cela en regardant ce film intitulé:

“ TORA! TORA I TORA! “

3
Ndlr : Groupement d’Instruction.

87
L’on y voit des Japonais dont le monde politique et le haut commandement sont
divisés, dont les jeunes cadres sont pleins d’ardeur et prêts à la bagarre... Et qui s’y
lancent sans bien savoir ce que sera la pièce après le premier acte qui s’intitule:

“ PEARL HARBOR - 7 décembre 1941 ”

En face, les Américains, tirés par leur Président qui sent venir le conflit - à qui
aucun avertissement ne manque: alerte radar, interceptions radio - renseignements
diplomatiques - services de renseignement - CR des bateaux et des avions de
surveillance...

Tous ont fait leur travail!

POUR RIEN!

Pour rien parce que personne n’y croit. Les états d’alerte sont pris sans
conviction. L’instruction est menée sans foi. Les soldats travaillent sans passion. On
pense plus à danser qu’à tirer. On gère, on administre, on ferme à 18 heures. On ne
prépare pas la guerre.

Et ce fut l’attaque surprise qui détruisit en deux heures la flotte US du Pacifique -


l’attaque menée par des pilotes japonais déchaînés qui hurlaient:

TORA! TORA! TORA!

Je ne sais pas comment on dit TORA en russe ou en patagon. Mais je voudrais


que vous preniez conscience que nous n’avons pas le droit de jouer avec le risque...
pour que le jour où ce TORA retentira dans une langue quelconque, vous soyez prêt à la
guerre qu’on nous fera alors... à l’improviste!

Cordialement

88
1 - Notez, SVP que j’ai servi dans un bataillon de TdM professionnel, dans un bataillon de chasseurs, dans
un régiment de Légion, et qu’à chacun j’ai laissé un peu de mon cœur.

2 - Vieille = instruite, sûre d’elle-même, confiante, entraînée, expérimentée... et bien commandée!

89
90
LYON, le 1er février 1982.

Mon cher ami,


NON À LA LUTTE DES CLASSES!

Je lisais, il y a peu, dans un journal parisien, cette phrase vengeresse d’un


garçon de France avant son éventuel appel sous les drapeaux:

“Je sais à quelle classe j’appartiens.


L’Armée ne défend pas ma classe. ”

À force de dresser l’enfant contre son père, l’élève contre son maître et le
professeur contre les parents d’élève, l’ouvrier contre son patron, le citoyen contre la
société... à force d’utiliser une phraséologie historiquement périmée... certains sont
parvenus à faire proférer par un Français, supposé pétris de bon sens, une telle
énormité, une telle ineptie.

Voilà, dites-vous, qui nous éloigne de nos sujets habituels? Non! Je voudrais
seulement poser la question: à l’intérieur de nos régiments, de VOTRE régiment, cette
phraséologie insane n’a-t-elle pas non plus laissé des traces? Ne parle-t-on pas DES
personnels du corps alors qu’il n’y a que LE personnel militaire?
Et si ces traces existent, il nous appartient de les effacer. Parce qu’il ne serait pas
séant qu’il en subsiste: la solidité de votre régiment est à ce prix.

LES personnels du Corps! Dans cette expression, à la limite de la correction


grammaticale, on englobe en les opposant:

- la réserve et l’active,
- la troupe et les cadres,
- les sous-officiers et les officiers,
- les officiers subalternes et les officiers supérieurs,
- etc...

Certes, ces catégories existent. Elles sont d’usage courant et même


réglementaires, statutaires.
Mais enfin, vous le savez: quand les premières balles réelles siffleront à nos
oreilles, tous LES personnels se retrouveront à plat ventre, sans distinction de grades,

91
de catégories, de... classes. Et la lutte des classes que ces divisions engendrent... elle
disparaîtra, pour céder la place à la lutte tout court.

C’est SANGUINETTI qui a écrit:

“Le compagnonnage du soldat reste une des formes les plus hautes des relations
humaines, la fraternité de ceux qui (ici et en face) vont mourir sans savoir dans quel
ordre. ”

Votre régiment, ce doit être le lieu de ce compagnonnage, pour être (devenir...) le


lieu des relations humaines de qualité qui sont la condition même de son existence... de
sa survie au combat.

Rêverie...? Utopie...? Non... simple réalisme qu’il s’agit de transformer en réalité,


de faire passer dans les faits. Parce que, quand vous aurez convaincu votre monde de
cette idée, lorsque vous lui aurez appris à la vivre, les efforts que vous déployez
actuellement pour améliorer les relations humaines (accueil - contact - politesse
réciproque... ), ce seront les efforts de tous et votre but sera atteint.

Si tous dans votre Corps portent le même treillis de combat, cela signifie bien
quelque chose... non?... Le même treillis de combat qui peut-être un jour sera le même
linceul!
... pour que d’autres survivent.

Vous êtes convaincu? Mais c’est toujours le “comment” qui fait problème bien sûr.

- COMMENT finalement faire que tous s’acceptent tels qu’ils sont, sans
référence forcée aux autres?
- COMMENT faire admettre les réservistes en tant que soldats à part entière aux
engagés et aux cadres qui, parce qu’ils ont signé un contrat, se croient plus
soldats?
- COMMENT faire admettre ces cadres aux plus jeunes autrement qu’à travers
une sourde “lutte des classes” entre ceux qui ont le droit de commander et ceux
qui n’ont que celui d’obéir et... de la fermer?
- COMMENT faire admettre les anciens (qui savent) aux jeunes (qui les
considèrent comme de vieilles badernes)... et les jeunes (qui n’y connaissent
rien) aux anciens (qui les jugent comme des “foutriquets”)?

Je crois que la recette s’appelle

“ connaissance + estime + amitié ”,


mais que LA clé, c’est la connaissance.

CONNAISSANCE... Les anciens savent, ai-je dit. Oui, ils ont une expérience, du
métier. Savent-ils, leur avez-vous appris, ont-ils pris conscience que nous sommes dans
un système social où le sacrifice et la mort ne sont plus acceptés? Alors que la mission
92
de l’Armée du temps de paix, c’est de forger les âmes pour accepter mort et sacrifice le
jour de la guerre...

Tant que vous et vos “anciens” vous n’aurez pas réfléchi à ce problème, travaillé
ses solutions, réalisé que dans ce système social (qui est ce qu’il est), seules l’estime et
l’amitié peuvent redonner place et valeur au sacrifice individuel... votre Régiment ne
sera pas un Corps.

Rêverie... Utopie... Trouvez-moi donc une autre recette!


CONNAISSANCE... Pour les jeunes de maintenant, le défendu ne fonctionne
pas. Devant le défendu, ils ne se révoltent pas... ils restent indifférents. C’est là que l’on
voit que le monde tourne vite et qu’aujourd’hui est bien différent d’il y a seulement 20 ou
40 ans.

Alors, plutôt que de parler du permis et du défendu, il faut montrer le sens de ce


qui est exigé. Les jeunes ne reçoivent pas l’argument d’autorité. Il faut qu’ils
comprennent pour admettre, sinon ils ne savent même pas de quoi l’on parle! Il faut
qu’ils voient et qu’ils touchent pour croire, sinon ce dont on leur parle n’offre aucun
intérêt. À la limite vos galons ne servent à rien.

Les jeunes ont cependant besoin de points de repère et on ne doit pas renoncer à
utiliser un langage moral... à condition qu’il constitue une réponse à leurs problèmes, à
leurs responsabilités... à condition que celui qui tient ce langage moral en donne
l’exemple sans faille dans sa conduite.

Quand les jeunes trouvent un modèle à admirer, ils sont heureux, ils sont bien
dans leur peau... Vos “anciens”, vous-même, nous tous les plus vieux, nous n’avons
d’autre recours que d’être des modèles... à admirer!

Ces quelques idées acquises, la connaissance s’améliore. Deux hommes qui se


connaissent, quelle que soit la différence d’âge, et qui finalement font le même métier,
pourquoi voulez-vous que l’estime ne les réunisse pas? Chacun voyant l’autre bien faire
son métier, cela devrait être efficace.

Et de l’estime à l’amitié, il n’y a qu’un pas dont vous savez la démarche, encore
qu’il vous reste à l’apprendre à tous.

Je ne résiste pas au plaisir de citer M. AMOUROUX:

“ On parle “ ARMES ” et la panoplie française est loin d’être négligeable. On parle


moins souvent “ IDÉES ”. Or c’est ‘idée qui compte lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre
des armes qui valent ce que valent, physiquement et moralement, ceux qui les servent.”

En France, on prépare des ARMES. Je ne vois pas que l’on prépare les ÂMES.

93
Dans votre régiment, préparez les âmes!

Et je répète: dans nos régiments...

Non à la lutte des classes!


avec cette dernière citation d’André FROSSARD que je vous demande de méditer:

“Il est possible que certains Français de 1940 aient eu quelque temps le
sentiment de combattre pour une société de type capitaliste ou libéral... La suite devait
les détromper. Ce n’est pas le capitalisme qui avait été battu en juin 1940, c’est eux.
Et les moins férus de libéralisme ont bien compris que ce n’était pas de leur
société qu’ils avaient à se défendre mais de celle de l’ennemi. "

Ne pas confondre défense nationale et lutte des classes!

Très cordialement

P.S. Malgré les accents que vous pourriez y déceler, je vous demande de croire que je suis resté sur le
seul terrain militaire. Je ne fais pas de politique, sauf à emprunter à la politique certains termes d’ailleurs
“passéistes”...

94
LYON, le 1er mars 1982.

Mon cher ami,

SACRIFICE ...

En février, je vous écrivais que nous sommes dans un système social où le


sacrifice et la mort ne sont plus acceptés. Et cette lettre vous parvenait à peine que nous
apprenions qu’un Nord 2501 s’était écrasé à Djibouti avec 36 de nos camarades: cinq
aviateurs - un marin et trente légionnaires du 2° REP... et qu’il n’y avait pas de survivant.

Certes, ceux qui disparaissaient ainsi n’avaient probablement pas “accepté” cette
mort... hic et nunc. Mais nous savons bien, nous soldats, que leur engagement était un
acte volontaire qui les avait pris totalement - qu’ils avaient ainsi accepté a priori d’aller
où on leur dirait d’aller et d’y mourir s’il le fallait. C’était dans le contrat, comme c’est
dans le contrat de chacun de nous.
Accepter le sacrifice et la mort, c’est donc encore possible aujourd’hui, dans notre
société. Certains y consentent par contrat!

Ne serait-ce pas alors notre rôle à chacun, le rôle de chacun de nos officiers et
sous-officiers, de faire comprendre, admettre une telle acceptation aux jeunes gens de
20 ans qui nous viennent pour assurer la défense de la France?

Croyez-vous qu’un garçon de cet âge (de l’âge de tous les sacrifices...) puisse
refuser mort et sacrifice quelle que soit l’éducation qu’il a reçue, quel que soit le laxisme
de notre société de riches et de parvenus? Sinon, pourquoi serait-il venu à nous?

La condition, c’est que le jeu en vaille la chandelle, que l’objectif soit à la mesure
de ce qui est demandé. Un objectif d’une telle valeur, à la mesure de la vie d’un garçon
de 20 ans, ce peut être une foi, ce DOIT être une foi. Une foi spirituelle certes. Mais
aussi une foi dans la Patrie, dans cet héritage que notre garçon, comme chacun des
Français a reçu gratuitement et qu’il a le devoir de transmettre, donc de conserver, donc
de DÉFENDRE.
Parmi les “objectifs”, seule la Patrie... c’est pour cela que la devise des sans-
Patrie de nos régiments étrangers est:

95
LEGIO PATRIA NOSTRA.

Seule la Patrie... à moins, cela ne ferait pas le poids!

Alors vous voyez bien ce que nous devons faire: donner à tous, ranimer,
entretenir, développer l’amour de la Patrie - faire comprendre à chacun qu’il est ce que
ses parents en ont fait (même si les parents n’obtiennent pas toujours ce qu’ils veulent) -
qu’il sait ce que ses prédécesseurs ont découvert, appris et lui ont transmis (c’est cela la
tradition et pas autre chose!) - qu’il vit dans un cadre (magnifique parfois) que ses
anciens ont bâti - que ce cadre a encore des défauts et qu’il lui appartient d’y remédier -
que tout cet héritage vital, matériel, spirituel, il lui faut, lui aussi, le transmettre, après
l’avoir enrichi, après l’avoir défendu s’il est menacé.

Une autre leçon: malgré le savoir-faire, l’entraînement, les précautions prises,


malgré les vérifications et les contrôles, le risque demeure.

Ce risque, il est en avion... certes! Il est aussi sur la route, aussi et plus! (si vous
saviez comme je redoute les TO du lundi matin qui font le point des accidents du week-
end!). Il est normalement dans la vie du soldat: le tir, le maniement d’armes de guerre,
de véhicules de combat, de munitions réelles, la mise en œuvre des matériels sur des
terrains difficiles... tout cela qui entraîne au combat et préfigure et prépare la guerre...
tout cela est dangereux par définition.

Toute l’instruction, vous le savez, a pour but d’apprendre à se battre, c’est


d’apprendre à utiliser des engins faits pour tuer, en en tirant le meilleur rendement
(pardonnez-moi ce mot affreux ici!) et sans se faire tuer soi-même. c’est dire
l’importance de cette instruction, l’importance du tir et des exercices de combat. C’est
peut-être aussi le meilleur moyen de rendre chacun attentif à l’instruction.
Car enfin, les jeunes sont sensibles à ce qui est sérieux. Ils ont le goût du risque
(trop! car ils acceptent le risque inutile, et le risque qu’ils font courir aux autres, et ils
acceptent de prendre des risques sans avoir auparavant pris les précautions
nécessaires pour les minimiser).

Et il me semble que nous sommes bien placés, bien armés pour utiliser ce goût
du risque, toutes précautions prises, pour faire avancer à grands pas l’instruction - et
pour orienter ce goût du risque vers l’acceptation correspondante du sacrifice et de la
mort, une acceptation froide, raisonnée, pour un but précis et exaltant: défendre la
Patrie.

Encore une leçon: cet accident de Djibouti, en quelque sorte, C’EST la guerre!
Les Légionnaires du REP n’étaient pas là-bas pour y mener une vie de garnison mais
bien pour y vivre une alerte permanente. Cet accident, c’est la guerre... à la guerre il y a
de la casse!

96
Mais croyez-vous que la différence soit très sensible entre la situation à Djibouti
et celle de notre hexagone? Voyez donc ce qu’il en coûte à certains de porter, dans un
département français qui s’appelle la Corse, un uniforme... français! Pour moi - et je le
dis comme je le pense - nos concitoyens, nos jeunes soldats, nous-mêmes pourtant
“spécialistes”, nous n’avons pas conscience de vivre sur une poudrière, de danser sur
un volcan. “La 3ème guerre mondiale est commencée” disent de bons auteurs. Ils
pourraient bien avoir raison: marquez donc sur un planisphère les points du globe où
l’on se bat... sans oublier l’Europe!

Nous vivons sur une poudrière, entourés de boutefeux... et la “non bataille” est
une expression de... “stratège”. L’idée qui doit habiter en permanence le soldat, aiguiser
ses réflexes, polariser ses actions, motiver son comportement, c’est le combat. Ainsi, le
soldat prend sa part - primordiale - dans la dissuasion.

Ces réflexions qui sont peut-être les vôtres, qu’il vous faut sinon faire vôtres, elles
ne doivent pas affoler ceux à qui vous allez les communiquer. Pour qu’elles passent, je
crois que vous devez, vous et vos cadres à tous les échelons:

- faire vivre l’actualité et toujours en ramener les conséquences à notre pays -


comme à votre régiment,
- rapprocher l’actualité du quotidien pour en imprégner chacun (par exemple,
conduire l’instruction sur le tir contre hélicoptère en parlant de l’Afghanistan...),
- être prêt, vous-même et votre régiment, à “ l’événement”:
. dispositions permanentes pour l’alerte: rangement des véhicules,
stockage des matériels,
. système d’alerte et de garde efficace et contrôlé, réaliste... car l’alerte
peut sonner demain, la vraie, celle qui nous lancera, avec nos soldats
de 20 ans, dans la guerre.
- faire que chacun veuille se battre, c’est-à-dire donner à chacun cette pugnacité,
cette capacité de rage, de colère, de fureur qui fait le guerrier... et en même
temps combat les effets des tentatives multiples d’émasculation de notre
jeunesse.
- apprendre la guerre, ses ruses, ses pièges... par le film, l’image, les
commentaires de livres, les témoignages d’anciens - et par là donner confiance
à nos gosses de 20 ans dont certains sont déjà mûrs, dont la plupart est bien
“tendre” et qu’il s’agit de durcir: souvenez-vous qu’au combat, pour durer, il faut
être DUR.

Ce faisant, me dites-vous, vous allez devoir sortir des voies tracées, bousculer
FETTA4 et classes à pied! Et bien, tant mieux: FETTA et classes à pied, c’est périmé ; il
y a beaucoup mieux à faire. Vous ne donnerez jamais la FOI avec le programme de la
FETTA. Prenez donc le risque! Osez! Bousculez! Tout est risque dans la vie. Qui ne
risque rien n’a rien. Qui commande dans la crainte est un mauvais chef car sa troupe a
peur.

Alors, allez-y gaiement et... ViVEZ!

4
Ndlr : Formation Elémentaire TouTes Armes

97
*

À vous, mon cher GUIGNON, dont je devine la douleur, celle d’un père, celle du
père du régiment, du glorieux 2° REP je voudrais que cette lettre apporte; à vous
personnellement et à vos légionnaires, la certitude que le témoignage donné par ceux
qui sont morts à Djibouti le 3 février n’aura pas été inutile.
Il donne à chacun l’occasion de se remémorer les termes du contrat qui le relie à
sa Patrie. Il montre que, si notre société refuse généralement le sacrifice et la mort, les
meilleurs les acceptent et peuvent les faire accepter aux garçons que nous confie la
France. Il rappelle le sérieux avec lequel doit être menée l’instruction, mais aussi que...

“le métier du soldat est rude et mêlé parfois de réels dangers”.


Il donne enfin à chacun d’entre nous l’occasion de faire un retour sur lui-même,
de jeter un coup d’œil sur son action, de se rappeler que lui aussi prend des risques
mais que cela fait partie du métier de Chef, que commander c’est oser et que, pas
conséquent, c’est sur la façon d’oser que chacun sera apprécié.

GUiGNON, de notre part à tous, merci à votre régiment!

A tous, amicalement

98
LYON, le 1er avril 1982.

Mon cher ami,


LE SYNDROME (1) DE LA POMME DE TERRE . . .

Dans la nuit du 1er au 2 décembre 1805... l’Empereur, après trois heures de


sommeil, s’est relevé. Il parcourt le champ de bataille de demain. La nuit est froide, le
vent souffle sur la plaine morave.

Au détour d’un chemin, Napoléon tombe sur un bivouac d’infanterie. Des hommes
se chauffent autour d’un maigre feu de bois. On lui fait place après l’avoir reconnu et
salué.

Soudain, un Caporal se baisse, pique d’un bâton énergique une patate noircie,
ratatinée, fumante, et la lui tend:

“ Tenez, mon Empereur, c’est la plus cuite! ”

En février, je vous écrivais: “Non à la lutte des classes!“ Et si vous parvenez


à chasser cette maladie, qui n’a pas sa place dans l’Armée plus qu’ailleurs - elle
empoisonne les relations humaines - je vous dis que vous obtiendrez beaucoup plus
que vous n’aurez semé.

Car, ce qui caractérise ceux entre lesquels jouent des relations de qualité, c’est
qu’ils en rajoutent, qu’ils en font plus

On dirait alors que le dévouement des “petits”, des obscurs, des sans-grade, est
infini. Qui n’a pas été réveillé avant l’aurore par un jus bouillant préparé à grande peine
sur un feu de guingois, ne peut pas connaître ni apprécier cette gentillesse.

Quand les jeunes trouvent un modèle à admirer, vous disais-je, ils sont heureux,
ils sont bien dans leur peau...

99
Or les jeunes Français, qui sont généralement de bonne race, quand ils admirent,
ils ne flattent pas: ils se dévouent, ils en rajoutent dans le dévouement, dans la
gentillesse (gentil signifie précisément: “de race”!).

Mais, je vous en prie, ne vous méprenez pas. Cette gentillesse, vous ne devez
pas la rechercher. Elle viendra toute seule, et ce sera la sanction de votre réussite, ce
sera votre récompense. La quémander serait démagogie.
N’oubliez pas que, dans ce groupe d’hommes que constitue votre Régiment, où
chacun a sa mission, votre mission à vous, votre service, c’est de COMMANDER.
Cette mission, ce service, vos subordonnés attendent de vous que vous les
remplissiez correctement; Après quoi, ils vous témoigneront leur reconnaissance.
Vis-à-vis d’eux, pour vous, c’est une charité que d’être fort. D’où l’ardente
obligation d’être compétent!

C’est un poète espagnol (Saaverda Fajardo je crois) qui disait:

“ On doit admirer celui qui se fait aimer tout en ayant la force de se faire craindre. ”

Bel objectif, mais la démarche est délicate!

Délicate mais possible!

Les Français ont au cœur l’amour du travail bien fait, fut-ce leur tâche militaire. Il
faut avoir vu certains “bichonner” leur camion, leur Jeep ou leur char... L’amour du
travail bien fait, on l’a appelé “conscience professionnelle”. Je ne suis pas certain qu’on
y a gagné.

Mais, au moment où d’aucuns font appliquer une loi qui impose de décompter (à
39 heures!) le travail hebdomadaire, notre fierté, à nous soldats, c’est d’en faire plus,
c’est de ne pas compter, c’est de faire ce qu’il y a à faire et de le faire bien sans
ménager son temps ni sa peine.

Une telle fierté, cette fierté du soldat, elle doit être celle de tous dans votre
Régiment, celle du 2ème classe comme celle du colonel. Mais c’est à vous de la montrer!

Il est alors une attitude dont je connais les conséquences bénéfiques.

Devant toute activité, surtout si elle vous parvient à l’improviste, certains


réagissent négativement: “Encore une charge... encore une servitude... encore un
changement...! "

Remarquons tout d’abord que l’imprévu a ses vertus. mais à réaction négative,
conséquences néfastes. Si vous réagissez ainsi, vos hommes traîneront les pieds, ils...
perdront leur temps!

Et pour de bon!

100
Alors, chaque fois, montrez donc l’aspect positif des événements:

- la garde, qu’il faut bien monter... quelle occasion de cohésion, d’apprentissage


de la responsabilité, quel thème de PMG... si elle devient l’affaire d’un élément
organique, section ou compagnie. (Je connais un Corps, dispersé en trois
casernements où la sécurité est assurée chaque semaine par une compagnie,
capitaine en tête. Le Corps se porte bien, merci. Et les compagnies y ont acquis
métier et cohésion.)

- la réunion de l’association d’anciens, quelle occasion de gentillesse, de qualité


d’accueil... quelle occasion de bien organiser, de montrer ce qu’on sait faire, de
faire briller les jeunes devant leurs anciens (je connais un Corps qui a
transformé sa journée d’anciens en démonstration de combat... et des
chaumières où l’on en parle encore...)

- l’organisation de la grande manifestation sportive (cross régional, course


d’orientation...) quelle occasion de rôder une organisation, de peaufiner un
accueil, d’ouvrir le Corps sur l’extérieur - quelle occasion de faire briller votre
régiment! (Je connais un Corps qui a reçu ainsi de nombreux visiteurs - civils et
militaires - lesquels ne sont pas près d’oublier la qualité d’accueil et de
l’organisation, la gentillesse des hôtes et la valeur du Corps!)

- etc...

Et si vous gardez à l’esprit cette optique positive, croyez-moi, “ils” en

rajouteront... “ils ?”. Vos bonshommes, tiens!

On va toucher, dit-on, au règlement de discipline générale et au règlement de


service intérieur. Je ne sais pas ce qu’on va leur rajouter ou leur retrancher. Je sais
seulement:

- que nous sommes la seule “entreprise” de France à posséder un règlement qui


règle les relations entre les hommes de la dite entreprise. Ailleurs, on règle les
horaires, l’hygiène, la marche des machines, que sais-je... Dans l’Armée, on
réglemente les relations humaines...

- qu’à tous les niveaux, la liberté est commandée par des règles. L’espace de
liberté du soldat, comme celui du chef de Corps, est régi par ces deux
règlements. Dans leur forme actuelle, ils permettent (au moins) “le syndrome de
la pomme de terre”... Tout changement que ne l’autoriserait plus serait
préjudiciable à la discipline...

- que la discipline, je vous l’ai déjà écrit, c’est la foi commune des disciples. La
discipline militaire pèse autant sur le chef que sur ses subordonnés. Un tel

101
équilibre est forcément précaire... il faut pratiquer la vertu de prudence,
posséder beaucoup d’expérience pour le modifier sans le rompre...

Mais si l’on prétend changer quelque chose à ces deux fondements de l’Armée,
peut-être est-ce qu’ils n’étaient pas assez connus, ni assez bien mis en œuvre... Avant
toute modification, vérifiez donc ce qu’il en est dans votre Corps!

Un jour peut-être, dans un petit matin brouillardeux, votre conducteur, en vous


tendant une chose charbonneuse et brûlante, vous dira:

“ Tenez, mon Colonel, c’est la plus cuite!”

Ce jour-là, mon ami, vous aurez gagné!

Cordialement

P.S. Peut-être m’accusera-t-on de paternalisme! Dans paternalisme, il y a PATER... père. J’aurais


tendance à prendre une telle accusation pour un compliment.

N.B. Syndrome (Petit Larousse) : ensemble des symptômes qui caractérisent une maladie, une
affection... Notez, s’il vous plaît, que le mot “affection” peut être pris dans son premier sens aussi bien que
dans le second.

102
LYON, le 1er mai 1982.

Mon cher ami,

G A B E G I E?

Les bilans de 1981 sont sortis … qui m’ont remis en mémoire (ce qu’aucun de
nous n’a dû oublier...) le troisième point d’effort du général CEMAT :

“EFFICACITÉ AU MOINDRE COÛT”

Aussi, en cette fête du travail du 1er mai 1982, je laisse les points 1 et 2 (priorité à
l’opérationnel - formation des cadres) pour vous parler gros sous.

Quelques chiffres (pour toutes les formations de la Région en 1981):

- au chapitre intendance, presque UN million de francs (pour vols, détériorations,


pertes...)
- au chapitre matériel, 7.9 millions de francs pour des réparations et l’entretien.

Soit près de NEUF millions de francs dépensés en pure perte, (auxquels il


faudrait ajouter réparations et entretien de l’infrastructure)... en pure perte car il s’agit là
seulement de compenser les négligences des utilisateurs ou de mauvais traitements dus
à l’insouciance.

Gabegie? Je ne sais pas. Pertes en tout cas, et de l’argent qui serait mieux utilisé
à autre chose.

“Où voulez-vous en venir, mon général? Vous savez bien que nous, chefs de
Corps, faisons des efforts dans ces différents domaines, mais qu’aujourd’hui, un vol c’est
un larcin... et que l’entretien des matériels n’inquiète pas outre mesure les jeunes gens
de nos Corps, purs produits d’une société de consommation.”

Pour vous répondre, écoutez cette petite histoire. Elle ne concerne pas un Corps
de la 5ème Région, mais une unité détachée d’ailleurs. L’exemple qu’elle apporte vaut la
peine que vous m’écoutiez.

103
À Canjuers, il existe des baraques Fillod réservées à l’unité chargée d’assurer le
support du CT2 blindé ou mécanisé.

Oh! Ces baraques ne sont pas neuves, ni même bien avenantes. Mais enfin,
lorsque le camp les passe en compte aux passagers, portes et fenêtres sont en état, les
poêles fonctionnent, les literies sont complètes et propres. Encore une fois, ce n’est pas
la gloire, mais la cadence d’occupation est telle que livrer des baraques dans ces
conditions relève déjà du tour de force.

Un mois après la perception, que voyons-nous?

- aucun poêle à mazout ne fonctionne (et à Canjuers il ne fait pas si chaud) et du


mazout a coulé sur le sol de la plupart des chambres, entretenant une odeur
désagréable et persistante.
- les portes, dont le fonctionnement est assuré à coups de pied si l’on en croit les
traces, sont en triste état et rares sont les fenêtres aux carreaux intacts.
- passons sur l’entretien et la propreté des literies... comme sur le nettoyage des
sols. Le spectacle ni l’odeur ne sont ragoûtants.

Un mois après la perception, ces baraques nécessitent une remise en état qui va
encore demander du temps et de l’argent, alors même que l’unité de relève arrive sur les
talons des partants.

Cette petite histoire est attristante. Elle montre que les cadres de cette Unité ont
oublié leur mission de formation. La propreté individuelle, l’hygiène, la vie en collectivité
avec ses contraintes, le respect des autres qui passe par le respect des choses... tout
cela s’apprend. Laisser l’endroit que l’on quitte dans l’état où l’on voudrait le trouver,
c’est une règle de politesse élémentaire avant d’être affaire de propreté et d’attention.

Demander un pot de peinture pour rendre avenant un local qui ne l’est pas -
entretenir sols, murs, portes et fenêtres - mettre en réparation ce que l’on a cassé (car
les accidents arrivent...) - contrôler la tenue des locaux... c’est la mission de cadres
compétents, attentifs à leurs hommes et à leur éducation.

Peut-être pourriez-vous l’un ou l’autre, vérifier que vos capitaines, lâchés dans la
nature, détachés dans un camp, “prêtés” à un voisin... respectent ces quelques règles...
Tout le monde s’en trouverait bien, la réputation de votre régiment serait ainsi garantie...
et les finances de la Région pourraient être consacrées à des tâches plus utiles.

Lettre bien terre à terre, allez-vous penser! Oui! Un sou est un sou. Il y a gabegie
s’il y a négligence. Vérifiez vos comptes.
Et dites-moi si aucune négligence n’est à l’origine de vos... mécomptes! Il n’est
pas trop tard pour resserrer les boulons de 1982.

104
Cordialement,

105
LYON, le 1er juin 1982.

Mon cher ami,

INNOCENCE...

Vous suivez comme moi l’affaire des MALOUINES... ou des FALKLAND. Appeler
cet archipel par son nom britannique permet de se rappeler qu’au large de ces îles, une
flotte britannique s’est déjà battue pour la défense de la liberté.

Le 8 décembre 1914, les croiseurs lourds de Sa Majesté, commandés par l’Amiral


STURDEE, coulèrent au canon la flotte allemande du Pacifique de l’Amiral Von SPEE
qui tentait de rallier l’Allemagne après avoir écrasé une escadre anglaise le 1er novembre
au large de CORONEL.

Cette victoire rendait aux alliés leur liberté d’action dans tout l’Atlantique.

Mais revenons à 1982 et aux MALOUINES!


J’appelle “innocence” ces sentiments d’indignation qui ont accompagné, avec
quelles clameurs horrifiées, la destruction du croiseur argentin “Général BELGRANO”.

QUOI? Dans cette guerre jusqu’ici tellement... tranquille, tellement... pacifique,


folklorique presque, les Britanniques osaient provoquer des pertes à leurs adversaires!
Ne reculaient pas devant le sang!

QUOI? Cette guerre était donc... une guerre, une vraie guerre... avec des morts,
des blessés, des brûlés, des disparus!

Écoutez-moi bien: il ne s’agit pas de minimiser ces morts, ces sacrifices, il est
permis de se demander s’il n’y avait pas d’autre solution pour régler ce conflit.

106
Mais j’appelle “innocence” cette espèce d’étonnement qui a saisi la presse
française, et probablement beaucoup de ses lecteurs, nos concitoyens (et encore... les
Malouines, c’est loin!) lorsque l’on a appris que l’on pouvait se faire tuer à la guerre.

En réfléchissant à ce sentiment de (fausse?) innocence, je me demande si nous


n’y trouvons pas une véritable entreprise d’émasculation des Français.

Souligner les horreurs de la guerre, c’est normal... et les soldats qui se sont
battus pourraient même en rajouter.

Évoquer la nécessité de la paix et surtout chercher à la bâtir, c’est mieux... et


aucun vrai soldat ne s’élèvera contre les vraies tentatives des pacificateurs!

Mais cultiver le pacifisme, chanter les mérites de l’objection que l’on continue à
qualifier “de conscience”, prôner l’insoumission et la désertion, et relayer des slogans
comme l’imbécile “Plutôt rouge que mort!”... voilà qui est proprement détruire l’homme.

C’est détruire l’homme, et ici les Français, car cela revient à enlever à l’être
humain la faculté de réagir à l’agression, à détruire ses possibilités immunitaires, à
supprimer son instinct de conservation.

C’est détruire l’homme, car cela revient à lui faire croire qu’il a le choix entre...
ROUGE et MORT, alors que “qui dit ROUGE dit MORT!” - que l’on peut faire un
pacte avec le diable alors que “qui veut sauver sa vie la perdra!” - que la défense des
citoyens, de leurs biens, de leur civilisation, ne fait plus partie des fonctions de l’État, et
au premier plan... alors que cela en est le fondement et la première justification.

C’est détruire l’homme parce que c’est faire œuvre de subversion, c’est retourner
les valeurs, changer le sens des mots, tromper l’homme en le laissant aller à la mort
sans qu’il songe même à se défendre, puisqu’il ne s’en doute même pas.

La preuve, c’est qu’on a laissé croire aux Français que l’on pouvait faire la guerre,
même aux FALKLANDS sans qu’il y ait morts et blessés... que l’on a présenté cette
guerre comme une promenade maritime des Britanniques, succédant à une (si
naturelle...) récupération de l’archipel par les Argentins.

INNOCENCE ?

Nous subissons tous cette véritable campagne d’intoxication, insidieuse et


pernicieuse.

107
ON DIT: “Il est écrit: tu ne tueras point ”... alors que ce Commandement de la Loi
condamne celui qui se fait justice lui-même - et qu’il est du devoir de l’homme
d’intervenir dans la vie quotidienne pour faire respecter le droit à la vie de tous les
hommes sans exception.

ON DIT: “C’est l’existence même de l’Armée qui est à l’origine de la guerre.”


Hypocrisie facile qui revient à prétendre que l’existence de l’école est à l’origine de
l’ignorance - celle du capitaine à la passerelle de son bateau à l’origine de la tempête...
La guerre trouve ailleurs son origine: les convoitises, l’égoïsme, la jalousie, la
colère, passés du niveau individuel à celui des Nations, engendrent les conflits.
Il faut donc travailler à la paix en sachant qu’il est des paix mensongères qui sont
en fait des guerres larvées... que certaines de ces “paix” épargnent les Corps mais tuent
les âmes... en sachant que certains appels à la paix ne sont pas d’une sincérité totale
mais constituent plutôt des tactiques pour démobiliser l’adversaire en exploitant
l’idéalisme, la sensiblerie.

ON DIT: “non-violencee”, dont le fondement peut être religieux ou philosophique


- ET on la confond avec l’objection (de conscience, bien sûr!) dont la motivation
essentielle est d’ordre politique.

Étudier le principe d’une défense civile non violente - sans se leurrer ni verser dans
l’angélisme - peut présenter de l’intérêt. Mais n’oublions pas que l’expression “objection
de conscience” revêt un caractère ambigu (au moins!). Rien n’y évoque le respect ni la
défense de la vie. Et nul ne peut se désolidariser totalement de son pays sauf... à
abandonner sa nationalité et à s’expatrier (où?), car il faudrait rester logique.
L’objection de conscience est trop souvent une tentative pour donner une façade
doctrinale, un masque, un alibi à la rigidité psychologique, à l’instabilité caractérielle, à
l’asocialité, parfois même à la simple paresse de certains individus.

... Et l’on oublie trop que, si CLEMENCEAU a dit: “C’est aux civils de défendre la
guerre.”, c’est JUIN, Maréchal de France qui a répondu: “C’est aux militaires de
défendre la paix.”

Et dans votre régiment?

Oh! Il ne s’agit pas de transformer vos soldats en tueurs sanglants... ni de leur


faire admettre la violence comme procédure de paix! Mais je crois qu’il faut leur montrer
ce qu’est la guerre, les alerter sur le fait qu’au combat “La vie du soldat est rude et
mêlée parfois de réels dangers!”

Il faut faire en sorte que, lisant leur journal sur la guerre des MALOUINES, ils ne
s’étonnent pas d’y trouver des états de pertes... quitte à le déplorer bien entendu!

108
Soyons réalistes... et sachons en même temps lutter, dans l’esprit de nos cadres
et de nos hommes, contre cette entreprise de démolition, d’émasculation dont je parlais.

Un homme bien né, un Français digne de ce nom, responsable, conscient de son


devoir et de son droit, sait que servir son pays par les armes est une mission de défense
normale, c’est-à-dire conforme à la norme, à la loi, à la loi morale aussi.
Mais il faut lui rappeler que cette défense comporte des risques pour lui, pour ses
camarades, pour ses ennemis, et nous devons lui apprendre à admettre ces risques
pour la sauvegarde de ses concitoyens, de son pays, de sa Patrie... et qu’à 20 ans, on a
passé l’âge de jouer à l’innocent dans ce jeu impitoyable qui s’appelle la guerre.

Dites-lui enfin que l’honneur du soldat, c’est d’accepter le sacrifice... pour que
vive sa PATRIE.

Cordialement

P.S. Encore un mot: être réaliste, faire comprendre ce qu’est la guerre... d’accord! Ne pas transformer le
soldat en tueur... évident! En théorie... Car, sachez-le: au combat, dans bien des cas, il est difficile au
chef de tenir ses hommes - de les empêcher d’abuser de leur force, de passer à la violence la plus
extrême, de trouver du “plaisir” à tuer...
Et je n’exagère pas: croyez-moi, violence, brutalité, sadisme, ça existe. Et l’on reconnaît le vrai chef à ce
qu’il maintient sa troupe dans la discipline, même quand la colère risque de se déchaîner...

109
LYON, le 1er juillet 1982.

Mon cher ami,

POURQUOI?

C’était un Huron... ou un Cheyenne... à moins qu’il ne fût Iroquois... ou Persan


(d’avant Khomeyni...). Il avait visité à grand renfort d’hélico et de VL plusieurs formations
de la Région.

Il se présentait gentiment, par politesse, et pour tirer quelques conclusions:

- “Mon général, j’ai eu grand intérêt à voir tout ce que vous m’avez montré: les
armes que vous servez, l’instruction que vous dispensez pour que tous sachent
s’en servir, votre organisation, la disponibilité opérationnelle de vos Régiments...
On voit que vous vous préparez à attaquer quelqu’un... ”

- “Absolument pas! La France prépare sa défense. Elle n’a aucune visée


agressive. Tout ce travail, tout ce matériel, tous ces soldats que vous avez vus
à l’instruction ou en manœuvre, tout... c’est pour défendre notre PATRIE.”

- “La PATRIE... dites-vous? J’ai du être distrait, pardonnez-moi. En lisant vos


programmes, les progressions affichées dans les couloirs, en admirant les
panneaux qui parfois illustrent (fort bien) les mérites et les gloires de tel ou tel
régiment... nulle part je n’ai vu ce mot, alors qu’il doit être l’essentiel de ce que
vous faites, si je vous comprends bien!”

- “ ..................!”

Vous voyez bien le problème? Personnellement, j’envie nos camarades de la


“Royale” qui ont inscrit partout et sur tous leurs bâtiments de guerre, en lettres d’or:

Valeur
Discipline
Honneur
PATRIE

110
Or, notre raison d’être, la clef de notre institution, le “Pourquoi...?” de ce que
nous faisons chaque jour, de nos programmes, de nos dépenses, de notre travail,
l’essentiel finalement puisque c’est pour cela que nous nous battrons peut-être un jour,
et jusqu’à la mort... cet essentiel, combien de temps y consacrons-nous?
Combien de temps pour faire connaître et expliquer cette notion de PATRIE,
comparé au temps passé à l’ordre serré (!), au tir (où l’on apprend à tuer pour cette
PATRIE) et au reste... sans parler du temps perdu, des temps morts!
... et nous cherchons à “motiver” nos soldats par la course aux résultats,
l’exaltation du meilleur, les rivalités de sections ou de compagnies, l’esprit de Corps... en
négligeant la réponse à la seule question fondamentale:

“ Pourquoi nous, soldats, existons-nous? ”


Je crois que la visite de ce Huron a été bénéfique...

Oh, je sais! La Patrie, cela se sent - on en prend conscience petit à petit - on la


comprend mieux quand on en a été éloigné - il y a 100 ans, le soldat paysan portait
cette idée avec la glèbe qui collait à ses sabots - chanter la Marseillaise faisait pleurer
les foules:
“ Allons enfants de la PATRIE... ”

mais que c’est difficile d’en parler dans un discours qui passe, qui ne soit ni pompier, ni
poétique, ni ultra-nationaliste... ou qui soit tout cela à la fois sans pour autant trahir
l’idée...!

La difficulté ne me parait pas une raison suffisante pour escamoter le problème.

Il faut donc y réfléchir et lui trouver des solutions:

- imiter la Marine et inscrire en bonne place les 6 lettres de

PATRIE

- montrer mieux et de plus près ce drapeau, trop souvent ignoré, caché dans le
bureau du chef de Corps - parfois trop lointain comme pour les bataillons de
Chasseurs qui se “partagent” leur unique emblème - drapeau qui porte lui
aussi, lui d’abord, en lettres d’or les mots

HONNEUR et PATRIE

- prendre l’habitude, et la répandre, d’user du mot PATRIE, d’en parler


couramment, de faire que chacun l’entende quand il faut.

- monter le goum de réflexion qui va définir le pourquoi et le comment d’une


instruction civique, totalement recentrée sur la Patrie, avec montage-vidéo...
d’une instruction peut-être trop difficile pour les cadres de contact direct, mais

111
qui pourrait être la chose du capitaine, voire du colonel... ce qui lui donnerait la
solennité, la qualité, la portée qui siéent au sujet.

- utiliser aussi cette vidéo pour enregistrer vous-même telle ou telle “table ronde”
qui, à la projection, est souvent plus éloquente que bien des réalisations
léchées... et, par ce biais et d’autres que vous trouverez, vous utiliserez les
ressources que chacun de vos soldats porte en lui.

Car cette idée de Patrie, dont il est si difficile de parler, chacun la garde au fond de
son cœur, pas toujours consciemment. Mais elle existe et votre art, ce sera de la faire
jaillir du cœur de chacun pour le plus grand bénéfice de tous.

Oh, je sais! Ce que je vous dis là est à contre-courant.

Vous lisez les journaux? Et bien vous avez lu:

- le 2° R.E.P. à Calvi, est accusé collectivement de brutalités, de sévices... Et


aucun démenti officiel, aussi bien tourné, aussi percutant soit-il, ne convaincra
jamais... qu’il n’y a pas de fumée sans feu... qu’on a un peu exagéré mais
quand même... vous savez... la Légion...

- Cette même Légion qui, par 13ème DBLE interposée (j’ai eu l’immense honneur
de servir à la 13 comme commandant de compagnie au combat) est maintenant
“accusée” du charnier de KENCHELA... et là encore, aucun démenti officiel...
(cf. supra)

Et si vous ne l’avez pas lu dans les journaux, vous saurez:

- que tel chef de Corps de la région est cité en justice parce qu’un avocat n’a pas
pu approcher un appelé puni d’arrêts (... il avait été muté dans un autre
régiment!)
- qu’un autre Corps de la région en est à sa troisième enquête pour déterminer
dans quelle mesure la façon dont on y commande influe sur le volume
(grandissant?) des déserteurs ET... des insoumis!
- et aucune enquête, aucune décision de justice n’empêcheront les “légendes” de
s’accréditer, n’effaceront les “sentiments” que peut nourrir en tel cas le chef de
Corps, n’enlèveront les idées qui auront ainsi germées.

“Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose!”

Je sais:

“Les chiens aboient, la caravane passe...”

... mais, qui expliquera un jour comment il se fait qu’à cette Légion, où la brutalité
serait devenue le moyen ordinaire de commandement, la tradition veut toujours que les
légionnaires se fassent tuer pour leurs cadres?
112
Qui expliquera un jour que telle lettre venimeuse (anonyme...) doit être comparée
au nombre immense de tous ceux qui servent dans l’honnêteté, la fidélité, le
dévouement... et servent avec joie?

Oui, je sais, parler dans ce contexte de la PATRIE et faire comprendre cette


notion difficile à des jeunes pleins de bonne volonté, mais à qui l’on a soigneusement
évité toute instruction civique (honnête...) pendant les 18 ou 20 premières années de
leur vie, c’est une gageure.

C’est donc à une gageure que je vous convie... pour la prochaine rentrée.

Nous sommes à la veille du 14 juillet. Et vous allez défiler ici et là, à la tête de
votre régiment. Alors deux choses encore:

- d’abord, quelle belle occasion de parler PATRIE, cette Patrie dont le 14 juillet
est la fête, la fête de la France. Et vos soldats seront plus réceptifs, ne serait-ce
que par la justification que vous leur apporterez des efforts qu’ils doivent faire
pour se bien présenter.

- ensuite, lors du défilé, pensez que votre service, c’est celui de la FRANCE,
que vous êtes officier, chef de Corps pour servir votre Patrie, et celle-ci
exclusivement! et que ce jour-là, 14 juillet, la PATRIE, la FRANCE, elle est
aussi dans la rue, à vous regarder, souvent à vous applaudir, mais finalement
fière de voir passer SON Armée.

Alors, redressez-vous et allez-y gaiement!

Cordialement

113
LYON, le 1er octobre 1982.

Mon cher ami


OPS...

“ OPS ”. . . OPÉRATIONNEL!

Vous avez dit " opérationnel "? Êtes-vous opérationnel? Chaque matin, en
mettant le pied à terre, au saut du lit, vous interrogez-vous pour savoir si vous êtes
opérationnel? Vous, c’est à dire votre régiment... Si vous pouvez, dans l’heure, réunir
armes et bagages, personnel et matériel... et filer... où l’on vous dirait d’aller?

Avant de répondre... avant d’en mettre votre tête à couper (ce qui peut être
dangereux!), je voudrais que nous y réfléchissions ensemble, à cet “OPS”, pour savoir
que signifie, hic et nunc, être opérationnel.

L’étymologie, a priori, nous renseigne mal. C’est d’ailleurs souvent le cas avec
ces mots nouveaux, démarqués d’une autre langue. Car votre marmot de 7 ans, qui sait
ses quatre “opérations”, n’est pas opérationnel pour autant. Tout ce que l’on peut dire,
c’est qu’il sait additionner et soustraire, multiplier et diviser. Finalement... il sait faire ce
qu’on lui demande de faire... un peu comme ces industriels, ces entrepreneurs, ces
commerçants qui ont, eux aussi, adopté le mot.

Savoir “opérer” serait alors être opérationnel, et vos quatre opérations, ce pourrait
être: attaquer ou défendre, renseigner ou couvrir... par exemple! Être opérationnel, ce
serait donc savoir faire... savoir faire son métier et, pour nous soldats, notre métier de
soldat, de combattant, savoir combattre.

À ce point de nos réflexions, tout s’éclaire: savoir combattre, c’est tout le but de
notre instruction - être opérationnel, c’est le premier objectif du CEMAT.

Nous sommes dans la ligne, tout baigne!

Oui... tout baigne! Encore que combattre suppose de connaître son ennemi, et
notre programme d’instruction en est singulièrement alourdi, augmenté.

114
“Tiens! Pourquoi donc? L’ennemi, nous le connaissons ou nous le devinons. Nous
savons même qu’il est l’assaillant, d’où nous avons finement déduit que notre mission de
combat sera défensive. D’où cet effort que vous nous demandez, mon Général, sur le
combat dans les localités, en terrain difficile, par mauvaise visibilité, un combat à mener
avec hargne, avec une volonté farouche de ne rien céder du terrain, ou alors à un tel
prix que l’ennemi hésite...!”

Exact... sans conteste! Voilà bien l’ennemi de la guerre, l’ennemi qu’il nous faudra
combattre en cas de conflit, déclaré ou non. Voilà bien l’ennemi de demain, l’ennemi au
futur.
Mais aujourd’hui, l’ennemi existe déjà. Il y en a même deux. Et c’est chaque jour,
en fonction de cet ennemi du jour, précurseur de l’autre, qu’il vous faut apprendre à vous
battre, qu’il vous faut même déjà vous battre, qu’il faut en tout cas être “OPS”...
aujourd’hui!

Deux ennemis?

Le premier, il est déjà dans votre quartier, au cœur de votre régiment, au cœur de
certains de vos soldats comme dans celui de bien des Français. Cet ennemi, c’est celui
qui fait dire:

- l’Armée ne sert à rien,


- on y perd son temps,
- servir dans l’Armée, c’est inutile (et... ça coûte!)

Cet ennemi-là, il est trop répandu pour être naturel. Je veux dire par là que ces
slogans qui traînent sont si fréquents - alors même que vous faites tellement d’efforts
pour passionner tous vos soldats - qu’ils ne peuvent que provenir d’une subversion, d’un
ennemi qui les utilise pour démolir le moral des Français, saper leur patriotisme, contrer
votre action.

Votre mission de défense comporte alors un volet qui vous impose de lutter
d’abord contre cet ennemi-là... Et gagner ce combat actuel conduit à la nécessité la plus
impérieuse, à l’obligation la plus ardente: rendre votre régiment plus OPS que jamais.

Vous savez bien: chaque soldat garde en mémoire surtout les moments les plus
durs qu’il a vécus: “les classes”, le C.E.C, les manœuvres quand la météo est
mauvaise... tout ce qui a exigé efforts, peine, sueur... Voilà ce qui fait “l’histoire” de la
section, de l’unité, du régiment, ce qui se grave dans le cœur de chacun, ce dont on
reparlera aux retrouvailles, 10 ou 15 ans plus tard, et avec le sourire, avec de la fierté.

Alors, la recette est facile: multiplier les occasions de forger cette “histoire” en
faisant du “mili” avec sérieux, avec réalisme, avec des tirs, avec de la fatigue, dans la
nuit et dans la pluie. Le Français qui subit ce régime, il grogne mais il est enchanté et il
vous suivra au bout du monde sur ces pistes-là!

“ Mais voyons... je ne fais que cela... dans les créneaux qui me sont laissés. Mais
il y a aussi des servitudes, des corvées, des gardes trop lourdes et trop fréquentes, des
115
travaux fatigants, lassants et sans aucun intérêt pour qui les fait. Et tout cela, ce n’est
pas dans la ligne d’un service militaire actif, dynamisant!”

Vous avez raison, mais, je vous en prie, ne mélangeons pas tout: les corvées
existent, y remédier n’est pas notre sujet d’aujourd’hui - et, de grâce ne baptisons pas
corvée la garde, même si elle coûte en temps.

Car, à mon avis, être “OPS”, c’est aussi vivre en sûreté, même en temps de
paix, c’est donc aussi être sur ses gardes, c’est donc monter la garde.

Car il y a un deuxième ennemi, également fruit de la subversion, tout aussi actuel


que le premier, qui agit en temps de paix mais avec des armes, qui se dissimule dans la
foule mais qui tue bel et bien: cet ennemi-là, c’est le terrorisme.

N’allez surtout pas croire que le terrorisme est seulement créé et mis au monde
pour tuer les attachés militaires des USA ou d’ISRAËL ou l’Ambassadeur de France au
LIBAN. Il peut demain vous prendre à partie, vous tuer des soldats, vous voler des
armes. Ce faisant, il aurait deux buts: semer la panique comme lorsqu’il a fait sauter une
voiture piégée rue Marbœuf - mais aussi déconsidérer l’Armée de terre et, par là même,
nuire à sa crédibilité et à celle du système de défense de la Patrie, dissuasion
comprise...

Et déstabiliser l’ÉTAT.

L’enjeu pour nous est donc d’importance ; et vous comprendrez pourquoi je


prétends qu’être “OPS”, c’est aussi monter la garde “comme si” nous étions en
guerre. Je mets “comme si” entre guillemets car, je crois l’avoir déjà dit, les meilleurs
esprits pensent que la troisième guerre mondiale est commencée... et sur le plan du
terrorisme, c’est évident (on vient de le rappeler).

Ceci vous explique, s’il en est besoin, mes multiples rappels à la vigilance, les
nombreuses inspections de sécurité que vous subissez. Ceci justifie que j’aie demandé
que tous les casernements soient à nouveau inspectés d’ici le 1er novembre. Ceci justifie
que j’aie demandé que, pour cette même date, toutes vos unités de combat aient étudié
une mission globale qui serait:

“La défense du quartier et de sa Z.M.S. ”


*

Ceci justifie aussi et surtout que pour que cette garde soit bien montée, vous
réfléchissiez un peu, que vous sortiez des sentiers battus, que vous sachiez passionner
tout votre monde pour cette mission essentielle: la sécurité de vos hommes, de votre
armement, de vos matériels, de votre casernement... la sécurité de chacun et de tous en
charge à quelques-uns uns.

Pouvons-nous réfléchir ensemble?

116
Être “OPS”, dans le sens banal du mot que nous avons examiné en premier,
c’est être apte à remplir sa mission de combat en tout temps et en tout lieu. Au passage,
je vous demanderai:

- combien de fois avez-vous mis votre régiment sur pied de guerre, à l’improviste,
en sonnant l’alerte à 3 heures du matin?
- combien de fois avez-vous personnellement réveillé votre officier de
permanence pour lui demander à brûle-pourpoint ce qu’il doit savoir pour lancer
votre régiment dans l’exécution de tel ou tel plan d’alerte?

Gardez vos réponses pour vous! Mais je vous dis qu’un colonel qui ne fait pas
jouer ces réflexes essentiels de son régiment une fois par trimestre et ceux de sa
permanence une fois par mois, ce colonel là est un JEANFOUTRE! Et son corps risque
de rouiller!

De la même façon, être “OPS” en matière de sécurité, c’est cultiver l’inattendu,


l’inattendu dans deux directions:

- vers ses soldats, pour les réveiller...


- vers l’ennemi potentiel, pour le tromper...

Les soldats, tout votre régiment, qu’il vous faut sans cesse tenir en haleine: je
vous ai déjà parlé de ce régiment (de la Région) qui garde ses trois casernements avec
toute une compagnie pendant toute une semaine - avec une section par quartier et la
quatrième en alerte, prête à “gicler - où surtout ces dispositions sont prises comme pour
une mission de guerre, analogues à ce qui se faisait dans un poste d’ALGÉRIE ou
d’INDOCHINE.

Pourquoi ne pas faire de même et enseigner ainsi la sécurité en


“responsabilisant” vos soldats sur une mission réelle, tout en les réveillant par des
consignes particulières, chaque jour imaginées et renouvelées.

L’ennemi potentiel, le terroriste, le malfrat qui a besoin d’armes... la base


indispensable de leur action c’est la connaissance des lieux et des us.

- des lieux, vous ne pouvez pas changer grand’chose. Vous pouvez cependant
vous abstenir de placer au bon endroit une pancarte en grosses lettres portant
“MAGASIN D’ARMES” ou bien “ARMURERIE DU RÉGIMENT”...
Élémentaire, dites-vous? Vérifiez un peu cela dans votre régiment! Ces
inscriptions, destinées à faciliter la vie du personnel, sont d’un autre âge, d’un
autre temps. Mais il en reste... Et d’autres portent “CHEF DE CORPS”,
“OFFICIER DE PERMANENCE”, “TRÉSORIER”... Est-ce beaucoup plus
malin?

- des us, par contre, vous pouvez TOUT bouleverser de telle façon que
l’observateur extérieur n’y comprenne plus rien.

117
Exemples:

- les horaires: pourquoi toujours organiser relèves et gardes à partir des


heures pleines? Pourquoi effectuer les relèves toutes les heures ou toutes les
deux heures? Est-ce impossible, impensable, de mettre en place un nouveau
poste à 19h15 un jour, à 21h25 le lendemain, à 18h40 le surlendemain? - de
relever les sentinelles toutes les deux heures de 19h10 à 23h10 (un jour
donné) car ce sont des créneaux où l’on a encore l’œil ouvert... puis toutes les
heures ou toutes les 45 minutes, parce que c’est alors plus difficile de garder
son attention en éveil, de 23h00 à 04h00 du matin? Ce faisant, vous
augmenteriez le rendement de votre personnel et surtout un ennemi éventuel
n’y comprendrait plus rien.

- les modalités: que vaut une sentinelle fixe seule? RIEN! Deux sentinelles
jumelées? Pas grand’chose... Pourquoi ne transposez-vous pas le binôme de
combat en binôme de garde? Avec une sentinelle fixe (ou mobile) pour remplir
la mission (surveiller - couvrir le Poste - alerter... ) et l’autre gars du binôme à
20 mètres de là, camouflé et protégé, en mesure de couvrir son camarade par
son tir. Est-ce difficile? Pensez-vous que la garde ainsi conçue soit toujours
considérée comme une corvée ennuyeuse? N’estimez-vous pas qu’à moindre
frais la sécurité en sort renforcée? Et l’ennemi plus gêné?

- et les rondes? Comment aujourd’hui osez-vous lancer, dans les recoins tout
noirs du quartier, un malheureux gradé tout seul? Est-ce utile? N’est-ce pas
tenter le voleur d’armes? Non! Une ronde, c’est une patrouille, de deux binômes
par exemple, l’un couvrant l’autre - rasant les murs - se déplaçant de PO en PO
- observant et écoutant avec soin - gardant par radio la liaison avec le poste
(encore faut-il avoir appris à user de la radio en silence!) - lancée à fréquence
aléatoire sur des itinéraires soigneusement variés. Plus cher?... mais tellement
plus efficace.

- et l’élément d’intervention: il couche tout habillé, son arme dans les bras -
le système pour l’alerter est au point... et il gicle à point nommé, comme un
diable de sa boîte! Comme un seul homme! B R A V O ! MAIS... toujours du
même endroit et toujours par la même porte...? Jusqu’au jour où, pour une
alerte réelle, il tombera sur un FM posté dans l’axe de la dite porte. Est-ce
sérieux? Pensez donc soit à le placer différemment chaque soir (ce peut être
difficile), soit à lui ménager 2 ou mieux 3 portes de sortie: c’est un gage
minimum d’efficacité et de survie.

Pensez donc...! Oui, pensez à la sécurité de l’officier de permanence et du central


de transmissions, aux moyens d’alerte, aux fréquences radio, aux écoutes permanentes
mais aussi aux écoutes ennemies, à la nécessaire protection contre les intrusions radio
ou téléphoniques... peut-être encore à votre propre logement!

Pensez au rôle de votre officier de sécurité et à l’aide que peut vous apporter le
poste de sécurité.

118
Pensez à vos véhicules en déplacement, à vos convois, où toujours les chefs sont
“à la place du mort” (et il ne s’agit pas là de sécurité routière), à droite dans la cabine...
alors qu’il est si facile de les faire monter avec leurs hommes (belle occasion de leur
parler)...

Pensez à la sécurité de vos armes et de vos hommes sur le terrain et demandez-


vous par quelle instruction vous allez rendre plus efficaces les gradés qui portent P.A. et
munitions...

Pensez, pensez à tout, pensez toujours! Imaginez et agissez, changez et


renouvelez...

Vivez que diable!


*

Me suis-je bien fait comprendre?

- la guerre, c’est aujourd’hui - et cette assertion ne traduit pas un pessimisme


noir, c’est du réalisme!
- l’ennemi, il est là, c’est le terrorisme et la subversion, celle qui détruit l’idée
même de la défense de la Patrie.
- s’en défendre, c‘est possible, mais il faut sortir de la routine, jouer le vrai jeu de
la guerre, imaginer, réveiller, ruser, tromper, agir... Gagner!

C’est tout à fait à notre portée! Et c’est gratuit!

“OPS”...? Bien sûr, mais pas pour demain dans un conflit aléatoire! Aujourd’hui
contre un ennemi réel.

Vous n’êtes pas devant le “Désert des Tartares”. La garde que vous devez
monter, c’est une vraie garde, devant un ennemi actuel, véritable, dangereux.

Et votre chance est insigne puisque remplir cette mission avec sérieux vous
permet à la fois de dissuader ou de décourager le terroriste, de chasser l’ennui qui
guetterait vos soldats... et surtout d’apprendre à tout votre régiment qu’il existe pour être
apte à la guerre, et que cette aptitude, on ne la travaille jamais assez... ET ainsi votre
Corps devient “OPS”!

Heureux veinard!

Cordialement

119
P.S. J’aurais pu, ou peut-être dû, vous écrire une directive sur la sécurité... Cette lettre en tiendra lieu! Je
vous demande de bien voir que, sous un ton volontairement badin se cachent quelques vérités premières,
des idées sérieuses, des procédés réalistes... Et un ordre: RÉVEILLEZ-VOUS!
Quant au ton badin, sachez qu’il faut toujours garder le sourire pour traiter des choses grave. Castigat
ridendo mores... comme on disait... more majorum !

120
LYON, le 1er décembre 1982.

Mon cher ami

EN RELISANT SAINT-EX …

SAINT-EXUPÉRY? Bôf!... Un peu périmé n’est-ce pas? Et... son “CITADELLE”...


boursouflé, illisible, redondant... SAINT-EX périmé? Peut-être, mais j’aime...
réminiscence de jeunesse affinité intellectuelle ou spirituelle? Je ne sais pas, mais
j’apprécie.

En relisant SAINT-EX donc... voilà que je tombe sur ce passage qu’il me faut bien
citer en extenso:

“ ... j’ai fait venir les éducateurs et leur ai dit:

- Vous n’êtes pas chargés de tuer l’homme dans les petits d’homme, ni de les
transformer en fourmis pour la vie de la fourmilière. Car peu m’importe à moi
que l’homme soit plus ou moins comblé. Ce qui importe, c’est qu’il soit plus ou
moins homme. Je ne demande point d’abord si l’homme, oui ou non, sera
heureux, mais quel homme sera heureux. Et peu m’importe l’opulence des
sédentaires, repus comme du bétail dans l’étable.

- Vous ne les comblerez point de formules qui sont vides mais d’images qui
charrient des structures.

- Vous ne les emplirez pas d’abord de connaissances mortes. Mais vous leur
forgerez un style, afin qu’ils puissent saisir.

- Vous ne jugerez pas de leurs aptitudes sur leur seule apparente facilité dans
telle ou telle direction. Car celui-là va plus loin et réussit le mieux qui a travaillé
le plus contre soi-même. Vous tiendrez donc compte d’abord de l’amour.

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- Vous ne vous appesantirez pas sur l’usage. Mais, sur la création de l’homme
afin que celui-ci rabote sa planche dans la fidélité et l’honneur et il la rabotera
mieux.

- Vous enseignerez le respect car l’ironie est du cancre, et oubli des visages.

- Vous lutterez contre les liens de l’homme avec les biens matériels. Et vous
fonderez l’homme dans le petit d’homme en lui enseignant d’abord l’échange,
car, hors l’échange, il n’est que racornissement.

- Vous enseignerez la méditation et la prière car l’âme y devient plus vaste. Et


l’exercice de l’amour. Car qui le remplacerait? Et l’amour de soi-même, c’est le
contraire de l’amour.

- Vous châtierez d’abord le mensonge, et la délation qui certes peut servir


l’homme et en apparence la cité. Mais seule la fidélité crée les forts. Car il n’est
point de fidélité dans un camp et non dans l’autre. Qui est fidèle est toujours
fidèle. Et celui-là n’est point fidèle qui peut trahir son camarade de labour. Moi,
j’ai besoin d’une cité forte et je n’appuierai pas ma force sur le pourrissement
des hommes.

- Vous enseignerez le goût et la perfection, car toute œuvre est une marche vers
DIEU et ne peut s’achever que dans la mort.

- Vous n’enseignerez point d’abord le pardon et la charité. Car ils pourraient être
mal compris et n’être plus que respect de l’injure ou de l’ulcère. Mais vous
enseignerez la merveilleuse collaboration de tous à travers le désert pour
réparer le simple genou d’un homme de peine. Car il s’agit là d’un véhicule. Et
ils ont tous deux le même conducteur.”

... Qu’en pensez-vous? Prenez donc quelques minutes de réflexion... puis relisez
lentement ce texte: au-delà d’un style volontairement abrupt et en même temps imagé,
vous allez découvrir tout le secret de la formation.

Pouvons-nous esquisser ensemble une amorce de réflexion?

- Tout d’abord, former n’est pas couler dans un même moule: la formation
respecte l’être, en développe les qualités, en améliore l’originalité. C’est un
accomplissement et non une accumulation.

- Former, ce n’est pas non plus remplir le crâne: c’est donner la possibilité de
comprendre. On retrouve là DESCARTES qui préférait “... la tête bien faite à la
tête bien pleine.”

Et le style, c’est l’homme.

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- l’œuvre de formation, c’est d’abord le travail de celui qui se forme. Méfiez-vous
des doués s’ils ne travaillent pas!
- former, c’est donner goût à l’autonomie, à l’initiative... cultiver le
désintéressement, la droiture, l’amour des autres, la fidélité à un idéal.
- enfin (et peut-être surtout) former c’est apprendre à travailler avec les autres, à
se savoir prêt et apte à agir utilement au milieu des autres ... car il s’agit d’un
véhicule, un seul... qui n’a qu’un conducteur, le même pour tous.

En écrivant ces lignes, et vous en les lisant, nous constatons combien la


paraphrase, l’exégèse sont difficiles. Il est préférable que je m’arrête. Mais je vous
demande de vous imprégner de ce texte. Et... pourquoi ne pas jeter un nouveau coup
d’œil sur “CITADELLE”? Car je n’oublie pas qu’il nous faut répondre sans tarder à la
question:

“ Comment traduire en faits le slogan du CEMAT:


1983, l’Année des Capitaines?”
Ce sera l’objet de notre première correspondance de 1983. Et SAINT-EX pourrait
bien nous aider!

En toute amitié.

Et à tous : JOYEUX NOËL

123
124
LYON, le 1er janvier 1983.

Mon cher ami

“ 1983 . . . L’ANNÉE DES CAPITAINES!”

... À ce slogan du général CEMAT vous avez certes tous déjà réfléchi, seul ou en
groupe. Faire passer dans les faits, dans la réalité, cet effort qui nous est demandé n’est
pas si facile, et à bien y regarder, l’on s’aperçoit même que l’année des Capitaines, ce
pourrait bien être l’année de tout le régiment... et donc de toute l’Armée! Ce qui
confirmerait, s’il en était besoin, que le Capitaine, à la tête de son Unité, il est la clé de
la voie hiérarchique, le lien entre les hommes qui exécutent et ceux qui commandent...
le lien entre l’ordre et l’exécution... entre la pensée et l’action. Il est celui par lequel
l’idée se concrétise.
Cela vaut que nous y réfléchissions, à l’aube de cette année 83 pour éprouver
nos idées et définir des actions.

Cependant les Capitaines... peut-être faudrait-il resserrer le sujet: il y a ceux qui


commandent une Unité, ceux qui vont en commander une et s’y préparent, ceux qui l’ont
déjà commandée et qui, plus ou moins, estiment “traverser le désert”...

Dans l’esprit du CEMAT, c’est des premiers qu’il s’agit. Nous allons donc penser
à eux, ce qui ne signifie pas que nous négligions les autres, mais cette lettre sera déjà
assez longue!

Car, même pour les Capitaines-commandants seuls, il nous faut limiter le sujet:
effectifs - temps - formation... Voilà les trois thèmes que nous allons aborder
maintenant.

Au fond, qu’est-ce qu’une unité? Cette entité commandée par le Capitaine, elle
comporte des hommes - et l’on en vient à parler EFFECTIFS - qu’il faut instruire et
transformer en soldats, ce qui nécessite du TEMPS - et qu’il faut savoir commander, ce
qui exige une FORMATION.

125
Un Capitaine bien formé, qui aurait du temps et des effectifs disponibles,
réclamerait peut-être encore une aide au plan des moyens. Après quoi, il serait le plus
heureux... des Capitaines!

- Des EFFECTIFS . . .

Qu’est-ce que cela signifie? Du monde, ET du monde qualifié:

Du monde en volume suffisant, le plus proche possible du TED5 (un peu de rab
ne serait pas inutile, mais ne rêvons pas!) - suffisant pour que les tâches ancillaires de
l’Unité se répartissent sur suffisamment de monde pour que chaque homme n’y
consacre qu’un minimum de temps.
Il existe un volume en deçà duquel l’unité est consommée par ces tâches et ne
peut rien faire d’autre.
Pour que l’Unité vive, il y faut des hommes en nombre suffisant... au moins le
TED. Vérification faite, cela doit être possible partout, quitte pour le chef de Corps à
sacrifier l’une de ces unités qui se satisfera du “reste”, de ce qui restera des effectifs du
Corps quand toutes les autres seront à plein.

Et du monde de qualité. l’Unité est un petit organisme, et les faiblesses y sont


plus vite sensibles, plus difficiles à pallier, plus graves qu’ailleurs... plus graves qu’au
Régiment en tout cas:
- un adjudant d’unité valable et valorisé: c’est le pilier de la discipline et du
fonctionnement général, ne lésinons pas. Ce doit être un homme de grande
qualité.
- un sous-officier mécanicien CT2 confirmé: si le 2A marche bien, le 2B pourra
travailler (alors que l’inverse n’est pas vrai quels que soient le nombre et la
qualité des mécaniciens du B2).
- au moins un adjudant-chef, chef de section (de peloton),... les meilleurs
adjudants-chefs d’un régiment sain sont en section...
- des chefs de groupe (de voiture, de char, de pièce...) qui soient aussi parmi les
tout bons des jeunes sous-officiers... grâce peut-être à un effort d’instruction
particulier!.

Je rêve? Est-ce trop demander? Sûrement pas! Il faut encore que le chef de
Corps veille à la stabilité du personnel en place - une stabilité tellement importante que
je crois qu’à lui seul appartient le droit de muter à l’intérieur de son régiment.

Stabilité des soldats comme des cadres, et le chef de Corps va devoir lutter
contre les maladies anti-stabilité: la “stagite”... la “permissionite”... la
“réunionite”... la “commissionite“... etc.!

Question: " avez-vous un plan annuel de permission qui, sans léser personne,
vise à mettre en permission chaque unité au complet, chacune à son tour? "

Impossible? Pourquoi? Avez-vous essayé?

5
Ndlr : Tableau d’Effectif et de Dotation (prédécesseur du Document Unique d’Organisation)

126
Autre question: " avez-vous quelque part (affiché en vue) un planning de
perfectionnement des cadres où figurent les stages auxquels ils ne pourront pas
couper? Et une organisation qui bloque toute possibilité de stage à celui dont la stabilité
est estimée indispensable pour telle durée? "

Élémentaire, dites-vous? Vérifiez, voulez-vous!

Et voilà que vous répondez: “ Mais dans votre système, vous admettez de mettre
à plat une unité. Ce n’est pas possible ni très honnête.”

À plat... peut-être, mais quand même pas à zéro: encore une fois, le contrôle des
effectifs des Corps de la Région montre que vous pouvez tous maintenir vos unités de
combat à plein, quitte à réduire votre unité de commandement et de service (à l’état de
squelette? Non... mais un bon coup!)

Oh, je sais bien, j’entends déjà que vous me dites que c’est impossible, que les
services du Corps... ceux de la division... l’inspection du directeur régional...!

Calmons nous: la CCS, l’ECS, la BCS, ont des effectifs calculés pour le temps de
guerre, faits pour travailler sur le terrain dans des conditions difficiles “de température et
de pression”, de permanence et de sécurité. Or nous sommes en paix, au quartier et
votre UCS vit dans des conditions honnêtes, sans charge spéciale, ne fonctionne pas en
permanence (pas la nuit!) et assure un minimum de sécurité (par rapport au temps de
guerre!). Il y a donc quelque part de la “monnaie”, une différence entre les effectifs
nécessaires au combat et les effectifs indispensables au quartier...

Bien sûr, ce minimum n’apparaît pas. Il vous faut le trouver et donc le chercher.
Mais chaque fois que le responsable d’une des cellules du TED vous dit qu’il a “juste”
ses effectifs selon le dit TED, sachez bien qu’il est en fait en sureffectif, parfois
important, par rapports à sa tâche actuelle...

- Chaque fois que quelqu’un écrit ou pense dans un bureau, il a un secrétaire (au
moins!).

- Chaque fois que quelqu’un stocke quelque chose, de quelque nature que ce
soit, il a un ou plusieurs (raison de permanence!) gardes-magasins (pour la
sécurité!)... alors même que les vols continuent!

- Chaque fois que quelqu’un se voit attribuer une voiture, il y a un chauffeur


(Prudence? Nécessité? Mais pas la règle!... sans compter ce qui existe parce
que cela a été utile hier et... qu’on n’est pas revenu sur ce besoin - sans
compter ceux qui végètent dans un nid à rats et qu’une serrure pourrait
remplacer - sans compter ceux qui sont en nombre pour tenir une
permanence... aléatoire et bien peu utilisée...

Cherchez et vous trouverez... même dans les Corps les plus organisés.

Des effectifs donc, en nombre et en qualité, l’effort étant fait au profit des unités
de combat, et l’UCS ramenée aux stricts besoins du temps de paix (chaque fois qu’il le
faudra)... voilà la première condition pour que vos Capitaines soient heureux.(1)
127
- du TEMPS:

Ah, ces pages blanches... dont on parle tant, que tous réclament! Ah! Cette belle
expression: “gérer le temps”! Mais, quoi que l’on fasse, le temps, notion essentiellement
subjective, fonction de chaque individu, le temps se déroule avec une régularité
métronomique: les heures ont 60 minutes, les jours 24 heures, les semaines et les mois
passent vite. Finalement chaque seconde compte. À chacun de savoir en profiter!
Il importe donc qu’à vos Capitaines, vous donniez le temps... et que ceux-ci
l’utilisent à bon escient.

Donner le temps... l’expression elle-même a un sens. Commander, c’est prévoir.


Donner le temps, c’est prévoir la marge, la durée nécessaire pour que le Capitaine
puisse remplir sa tâche.

- On a du temps lorsque le délai est bien calculé, lorsque le calendrier de toute


l’année est organisé dès le 1° janvier, lorsque l’autorité du chef de Corps
protège le déroulement prévu de la vie des Unités.

- On a du temps, le Capitaine a du temps, lorsque le chef de Corps a défini (... à


temps) ce qu’il voulait et l’ordre (IMMUABLE) dans lequel il le voulait: ce sont
ses rendez-vous sur objectifs, pour prendre le terme à la mode, c’est surtout la
définition des priorités et un entêtement absolu du chef de Corps qui ne les
change pas.

- On a du temps, le Capitaine a du temps, lorsque les horaires et les durées sont


largement établis, lorsqu’il y a du mou, lorsque la cadence reste sereine.
L’imprévu, il y en aura toujours, il faut vivre avec, c’est d’ailleurs une excellente
école que l’imprévu. L’imprévu, oui. Mais la hâte, le harcèlement -la hargne
qu’ils entraînent- non!

Et le chef de Corps en protège ses capitaines vis-à-vis de l’extérieur certes, mais


peut-être encore plus vis-à-vis de ses propres services.

Eh oui! Telle revue HCCA, telle exigence du chef des ST, telle contrainte
médicale même... tout ce que demandent aux unités vos chefs de service, tout cela,
c’est à vous de le filtrer, de le caser, en rappelant sans cesse que les chefs de service et
leurs services ont été établis de tout temps pour SERVIR et aider les unités de combat,
et non pour être servis par elles.

- On a du temps, le Capitaine a du temps lorsque chacun dans le Corps - et vous


en tête, chef de Corps - pense au temps des autres, pense à économiser le
temps des autres: la durée et la fréquence des réunions - l’aide efficace des
services - l’adaptation permanente de la vie du Corps aux besoins des Unités
de combat... tout un état d’esprit qui vise l’économie, qui gère avec parcimonie
le temps des autres.

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Et quand vous connaissez bien vos Capitaines, vous vérifiez aisément qu’ils n’ont
pas tous le même temps: tel capitaine va vite... tel autre lambine, en apparence parfois...
chez tel autre, la réflexion vient lentement et l’action est rapide... alors que c’est l’inverse
pour son voisin.

Gérer le temps, c’est aussi adapter les délais à chacun, en fonction de sa


capacité à l’utiliser.

- une FORMATION:

Vos Capitaines arrivent instruits de leur rôle par l’école d’application, riches de
leur expérience (2) de chefs de section.

Peaufiner leur instruction de commandant d’unité, c’est votre affaire, avec l’aide
du bureau instruction qui est à la fois votre observateur sur le terrain et votre agent
d’exécution quand vous pouvez le laisser faire.

Mais former, c’est votre mission à vous seul. Car la formation c’est affaire
d’homme à homme On forme “sur mesure”, on ne dispense pas une “formation de
groupe”. Rappelez-vous en effet que la formation touche l’Être, que ce n’est pas
augmentation de l’Avoir ou du Savoir faire (cela c’est de l’instruction), mais que c’est
amélioration de la qualité humaine, c’est mise dans le mouvement, c’est adoption
personnelle et volontaire de cette discipline intellectuelle qui fait la force de votre
Régiment.

Donc il s’agit de former personnellement chacun de vos Capitaines. Ce qui


nécessite que vous les connaissiez individuellement.

J’ai servi dans un régiment (en temps de guerre) où les Capitaines qui arrivaient
passaient un (bon) mois à l’EM du régiment avant de prendre leur commandement. Ils y
vivaient beaucoup avec leur chef de Corps, le suivaient sur le terrain, assistaient aux
réunions du Corps avec lui, étaient ainsi amenés à connaître le régiment et le chef de
Corps et à être connus de celui-ci. Ce n’était pas un mois perdu!

Cette connaissance acquise - par ce moyen ou par un autre - il me semble que


l’essentiel de la formation pourrait porter sur l’autonomie et l’initiative:

- L’autonomie, parce que chaque Unité est un tout en soi, apte à remplir telle
mission que vous lui donnerez, et apte à la remplir avec ses propres moyens en
matériel, avec ses propres ressources en hommes, et en “matière grise”.
Apprendre au Capitaine à jouer de SON autonomie, lui montrer le cadre dans
lequel celle-ci peut jouer et en même temps son étendue, lui faire comprendre
que c’est à lui de jouer lorsque vous avez dit:

“ Tel Capitaine, avec votre Unité, pour telle mission.”


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et que le comment, c’est SON affaire, cela me parait une démarche essentielle:
l’unité est partie du régiment certes, mais c’est une partie organisée pour
l’autonomie.

- L’initiative, parce que cela ne sert à rien que le Capitaine se sache autonome,
indépendant des autres dans le cadre que vous avez fixé, s’il ne sait pas
profiter de cette autonomie pour agir en prenant des initiatives. Avoir l’initiative,
c’est avoir le premier l’idée de faire ce qu’il y a à faire et du comment le faire. Et
apprendre l’initiative, dans la vie de chaque jour au quartier et sur le terrain,
c’est assurément une bonne chance de savoir la prendre sur l’ennemi, le jour
J...

Former donc et sans cesse en ayant en objectif ces deux vertus cardinales du
Capitaine: l’autonomie et l’initiative, pour fabriquer des Capitaines “dans le mouvement
en avant”, qui auront fait leur la mission confiée et la rempliront quoiqu’il arrive.

Alors, raids survie... brides sur le cou...semaine du Capitaine... qu’importe pourvu


que vos Capitaines vivent leur commandement en soldats, sachant maintenir l’ambiance
militaire indispensable, mais en soldats complets, c’est à dire aptes à l’autonomie et à
l’initiative.

Je note au passage qu’ayant appris aux autres l’initiative, il vous appartient de


leur donner l’autonomie et que votre style de commandement est affecté par cette
double démarche.

En y réfléchissant, cette remarque présente un caractère général: tout ce que


nous venons de voir impose à votre style personnel une efficacité, une qualité, une
largeur, qui ne sont pas forcément faciles.

- une efficacité, car l’organisation et le fonctionnement interne de votre régiment,


c’est vous - et il les faut d’autant plus poussés que vos Capitaines se sentent
plus autonomes. J’ai envie de dire “le commandement c’est vous!”, vous le
savez et vous devez y veiller (3).

- une qualité parce que doit s’établir entre vos Capitaines et vous un lien de
confiance qui permet votre contrôle. Vos Capitaines et vous, c’est l’armature de
commandement du régiment, c’est la voie hiérarchique. Vos Capitaines et vous,
c’est... un seul homme! Et le rapport “Colonel- Capitaine” constitue une priorité
absolue, reconnue par tous (même par le président des sous-officiers... ai-je
envie de dire!).

- une largeur, une largeur de vue, une générosité du geste, qui laisse au
Capitaine tout l’espace, tout le temps, toute l’initiative dont il a besoin - la seule
garantie que vous gardiez pour assurer l’homogénéité de votre Corps étant
justement cette discipline intellectuelle que vous aurez inculquée à chacun par
la formation.

130
Je m’aperçois qu’efficacité, qualité, largeur, c’est quasi

“SAVOiR COMMANDER”
Au fond, ce “savoir commander”, vous pourriez peut-être l’offrir à vos
capitaines en leur montrant l’exemple.

Finalement, “l’année des Capitaines”, c’est, plus qu’un slogan, l’obligation de


revoir au plus près toute la relation Colonel- Capitaines, de réétudier en détail tout le
fonctionnement de la voie hiérarchique prioritaire qui vous relie aux Commandants
d’Unités, de réexaminer point par point toute l’organisation du Corps, en faisant effort
sur l’action des services et sur leur conception du mot “SERVIR”.

À tout prendre, " l’Année des Capitaines " ce pourrait bien être d’abord l’année du
colonel

Excellente année 1983 !

Cordialement

1 - Et le Capitaine commandant l’U.C.S. dites-vous? Le voilà “réduit” au malheur?


De toutes façons, vous le savez bien, son commandement est déjà, et de beaucoup, le plus délicat. Il ne
peut l’assurer qu’avec votre appui total et permanent: l’U.C.S. c’est la “COMPAGNIE COLONELLE”! Il me
parait normal que la gestion conduise à placer là un Capitaine “retaillé” et pour trois ans au moins. Le
régiment n’y perdrait pas. D’être en dessous de son TED n’empêche pas qu’il ait assez d’effectifs pour
remplir sa mission... au quartier.

2 - Une expérience de plus en plus brève... trop brève je trouve! Pensez à votre responsabilité de chef de
Corps en cette matière: vous devez maintenir le plus longtemps possible vos lieutenants à la tête de leur

131
section ou de leur peloton, quitte à supprimer les adjoints d’unité qui constituent un luxe superflu en temps
de paix.

3 - Veillez plus particulièrement sur votre B.I. qui ne doit jamais commander à votre place. Le B.I. c’est
une épicerie, le chef du B.I. c’est un épicier... qui vend des moyens pour aider les unités: des instructeurs
parfois, des recettes, des dossiers tout prêts... en sachant que sa mission est seulement d’aider. Pour lui,
servir, c’est aider, et s’il passe au conseil, c’est seulement à titre d’ami.

132
133
LYON, le 1er février 1983.

Mon cher ami


UN SOU EST UN SOU . . .

Ce vieil adage, vous le connaissez.

Il m’a semblé bon de vous le rappeler au début d’une année où vous allez devoir
veiller aux cordons de la bourse.
Certes, votre budget “activités” est correct et vous ne devriez pas rencontrer de
difficultés majeures pour tenir votre programme d’instruction et d’entraînement.
Mais le budget “vie courante” parait beaucoup plus serré... et quand on sait le
poids, sur ce budget, d’une seule semaine supplémentaire de froid, il semble nécessaire
de réfléchir à quelques principes simples d’économie.
Oh! Je ne vais pas vous révéler des recettes mirobolantes: il n’y en a pas - ni des
nouveautés: c’est bien tard. Mais peut-être qu’une simple phrase peut vous faire
découvrir le truc ou un aspect du problème auquel vous n’aviez pas pensé.
Ce serait toujours ça de... gagné!

Ma première idée, elle est dans la réglementation: la gestion du chef de Corps,


c’est celle du père de famille... d’une famille nombreuse, je veux bien, mais les bases
sont les mêmes:

- d’abord, il n’y a pas de miracle à attendre: vous disposez de telle somme pour
faire telle chose; inutile de compter sur les autres pour vous dépanner ou
obtenir plus.

Il faudra “faire avec”!

- ensuite, il ne faut pas garder le nez sur la dépense du moment, mais voir loin,
planifier, au moins sur l’année et parfois beaucoup plus. Ce qui signifie que
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vous devez replacer chaque dépense ponctuelle dans une gestion à terme,
gestion travaillée, peaufinée, définie, arrêtée, connue de tous - dans une
gestion où cette dépense prendra sa place, non pas comme une rustine pour
boucher un trou mais comme une pierre qui va contribuer à bâtir un mur.

- enfin, il faut penser aux suivants, aux héritiers. Le régiment continuera après
votre départ: vous vous devez de ne pas refiler une caisse vide à votre
successeur, mais au contraire des comptes en ordre qui s’intègrent dans un
plan de gestion précis où celui qui vous remplacera se situera sans difficulté.

Tout cela, c’est évident, c’est connu, je le sais. Mais la question ce n’est pas de
savoir, c’est de faire.

Qui dit gestion, dans un cadre financier forcément limité... qui dit gestion dit choix.
Le rôle du chef de Corps, c’est - à partir du travail conjoint du major et de l’Intendant - de
fixer des priorités, de faire des choix. Choisir, ce n’est pas tellement difficile, à condition
de déterminer quelques critères, astucieusement si possible, et de s’y tenir “mordicus”.

Quelques critères:

- l’intérêt général me parait le plus important. Cela signifie, non pas qu’il faille
plaire au plus grand nombre... mais qu’il faut vous placer au-dessus de la
mêlée: choisir, ce n’est pas aider telle compagnie plutôt que telle autre. C’est
prendre la voie la plus riche de conséquences utiles pour tout le Corps. Cela ne
vous conduira pas à brimer les Unités mais à dépenser pour le Corps à travers
l’une ou l’autre d’entre elles. Distinguo subtil me direz-vous? Non, c’est un point
de vue, celui du chef de Corps qui est le gardien de l’intérêt du Régiment tout
entier, qui se dégage des “convoitises” de ses subordonnés, qui parfois même
doit penser au-delà du régiment pour viser l’intérêt général. C’est ce point de
vue là qui compte d’abord.

- la profondeur de champ, c’est presque aussi nécessaire: elle permet de


voir “dans le temps”. Certes telle dépense parait utile, pour un résultat
séduisant. Mais demain, le renouvellement, l’entretien de ce résultat, les
contrats à envisager pour ce faire, est-ce dans mes possibilités? Ne risqué-je
pas de tirer une traite sur l’avenir qui va grever le budget pour longtemps?
Votre choix, c’est l’économie immédiate certes, mais aussi l’économie à long
terme. Si vous l’oubliez, vos dépenses du moment risquent de vous coûter cher!

- la continuité... c’est une qualité rare. En l’occurrence, elle vous permet de


réaliser votre planification au gré de vos possibilités, pièce par pièce, chaque
dépense même minime venant compléter les dépenses antérieures et préparer
la suite - chaque occasion étant utilisée à plein, dans le cadre général de votre
plan. Plutôt continuer, poursuivre ce qui est commencé et planifié que passer
d’un objet à l’autre au gré de l’évènement, voilà mon troisième critère.

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Penser à tous... et aux lendemains... et garder “la ligne”... encore des évidences.
Qu’elles soient présentes dans votre esprit pour guider vos choix, voilà qui rendrait ce
papier utile.
*

Et, il y a des recettes. Vous en avez sûrement (de derrière les fagots!), votre Major
aussi, votre Intendant est de bon conseil...

En voici cependant quelques-unes unes:

- la concentration des moyens (cet axiome de la tactique) peut être préférable au


saupoudrage: le résultat apparaît plus vite - il peut en résulter une économie
financière - l’effort global que vous demandez peut être mieux perçu des
exécutants ou des bénéficiaires.

- dépenser son argent en début d’année, c’est l’utiliser “au mieux de sa forme”,
quand il a le plus de valeur. C’est préserver son potentiel! Ce n’est pas toujours
possible. Mais stocker des “matériaux” (frais de bureau - matériel de
casernement...) c’est pallier l’usure de la monnaie et l’augmentation des coûts
qui en résulte.

- réfléchir avant d’ordonner, cela permet parfois de trouver une solution plus
économique.

- être prêt à dépenser (!), être toujours en éveil pour profiter des... occasions,
cela signifie qu’en chacun des domaines de dépense, vous avez un (ou
plusieurs) projet (s), tout bâti, prêt à être lancé. C’est une attitude intellectuelle
payante...

- choisir entre remplacer et réparer, c’est toujours difficile. Réparer, c’est


entretenir et tant que vous pouvez le faire, faites le... en père de famille
économe. Remplacer, il faut le faire à temps pour que la réparation ne soit
pas... de l’argent perdu.

Mais avant de choisir entre remplacer et réparer, je crois que votre souci premier,
ce doit être de donner à tout votre petit monde le respect des matériels. Ce n’est pas
une idolâtrie: c’est la conscience que chaque matériel, c’est de l’argent (du
contribuable), c’est du travail, c’est de l’invention... il faut donc que ce soit aussi l’objet
d’un entretien minutieux de chacun et de chaque instant.

C’est là votre meilleure recette!

136
Voilà mon cher ami. Rien de génial n’est-ce pas? Bien sûr, il existe ailleurs des
traités d’économie - dont la consultation n’est pas forcément nécessaire.

Pour conclure, je dirais qu’il y a des spécialistes pour tout cela: monsieur
l’Intendant - le chef des S.A. - quelques sous-officiers anciens et pointus. Ils sont là pour
vous aider. C’est bien!

Mais c’est VOUS le maître du budget - qui vous entourez de conseils mais qui
décidez - là comme pour le reste.

Et là aussi, le truc, c’est de mettre tout le monde dans le coup. Par le truchement
de vos Capitaines, si vous parvenez à inculquer à tout votre régiment les notions
d’économie, de respect des choses (et même du pain au repas...) et d’entretien, alors
votre budget sera... large!

Cordialement

137
Paris le mercredi 21 avril 2004

POSTFACE

Cette réédition des lettres du général BOONE, qui figurent


par ordre chronologique de rédaction, place en dernière position
" Un sou est un sou ". Il serait maladroit d’y voir la volonté
d’une forme de conclusion.
Chacun trouvera à l’évidence dans la lecture des textes
regroupés ici des confidences plus riches sur le commandement des
hommes.
Pour autant cette dernière lettre n’a rien perdu de sa
pertinence plus de 20 ans après! Les préoccupations " organiques "
constituent toujours un contre-point parfois cruel aux aspirations
" plus nobles " du chef militaire.

GBR DELOCHRE

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139
TABLE DES MATIERES

- Biographie 3
- Remerciements 5
- Avant-propos 7

- En guise de présentation 9
- Faire des “fanas” 11
- Gagner 15
- “Je m’en fous!” 19
- Rigueur 23
- Commander 27
- Noter
31
- Freinez, nom de D..., on va s’casser la gueule! 37
- Viser au cœur 43
- À propos de trois cas concrets 47
- Changement 51
- Former les cadres 55
- Capitaine 59
- Et les autres? 63
- Le troisième cercle 69
- O 1: l’homme. 79
- Non à la lutte des classes 85
- Sacrifice 89
- Le syndrome de la pomme de terre 93
- Gabegie 97
- Innocence... 99
- Pourquoi? 103
- “OPS” 107
- En relisant SAINT EX. 113
- 1983, l’année des Capitaines 117
- Un sou est un sou 125

- Postface 129

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