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Frans VAN KÀ,LKEN


PIOFESSEUJ^ -n L'UNryElSTrE UB\E

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respe'ctde tous : ce pdgs ne pérît pas,
(ÀLFERT lcr. toi des Belgcs,
aux Chembrcs, ,q, aoùt tgt4.\

DEUXTÈME ÉOITION

OFFICE DE PUBLICITÉ
J. LEBÈGUE & Ci", Éditeurs,
Anciens Ét"bliss.
Société coopérative
36, RUE NEUVE, BRUXELLES

| 92+
TOUS DROITS DE TRADUCTION RESERVÉS

l
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I
T

PREFACE

i J'ai écrit la plus grande partie de eet ouvrage alors


f,., ùu'autour'
de moi un peuple fier supportait avec
' stoïcisme les horreurs de l'oceupation étrangère, alors
qu'au loin, par Ies soirs calmes, on entendait gronder
le canon de l'Yser. Pour beaucoup d'étrangers,
et d'ailleurs pour beaueoup de Belger
",r*-*ê*€s, -
$réroïsme des nôtres, de lgl4 à lglg, fut une révé-
lion. N'avait-on pas vu, avant la Grande Guerre,
lrtains de nos compatriotes, aveuglés par le snobisme
I I'esprit de cloeher, prétend*. q*e la Belgique était
lhe simple expression géographique, que le terme de
Belge désignait un être artifieiel ! Comment ,ees igno-
rants, ces s'ceptiques ou ces hommes de mauvaise foi
eussent-ils pu avoir eon-fiance dans les vertus de notre
peuple, alors qu'ils lui déniaient jusqu,à ses droits à
I'existence?
Or, pour quiconque avait suivi de près l'évolution
de la Belgique à travers les âges, l'attitude des Belges
fr.rant la récente crise mondiale ne pouvait provoquer
slrprise. Tout notre, passé, en effet, n'est qu'un
ehaînement de luttes patientes, tenaees, intrépides,
ur la conquête ou le maintien de Ia liberté. Toutes
s dominations se sont succédé dans nos provinees
ns autres résultats que de rendre toujours plus vivace
haine de nos aïeux pour l'oppression, l'injustice, la
iolence et l'hypocrisie. Pendant les siècles les plus
lmbres, il semble parfois que Ie Belge doive succom-
ber; tout espoir de relèvement paraît anéanti en
mais son robuste optimisme le guide à travers
ténèbres et, dès que luit I'aube de jours meilleur
'monde son droi
proclame hardiment à la face du
( vlvre sa vle )).
Aussi ai-je cru faire æuvre utile en cherchan
répandre dans le public la connaissance de nos
rables annales. M'adressant à la jeunesse, &tlx
gers et, en général, à tous auxquelg la pratidtll
""ri*
àe l'histoire n'est point familière, i'ui rédigé un livre,
illustr é, tenant le milieu entre le manuel et I'ou-
- détaillé. Je me suis efforcé de mettre
-vrage historique
en lumière le rôle européen du peuple belge à travers
les âges, de caractériser sa physionomie propre' en
décrivant les phases de son évolution du point de vue

Stliiïi;Jï,ïtË:i:ïiiJ:î:;i:li-"#iT,:'i,{:,t
et d.* périodes tranquilles
d'organisation, Pendaf
Iesquelles ses institutions se développent, t"ir$fril
s'affinent et sa part contributive à l'épanou
des sciences, des lettres et des arts augmente' Jtai
résumé les faits les plus caractéristiques des périodes
de crise et j'ai essayé de ressusciter,'par des tableaux
aussi compiets, aussi conerets et aussi vivants qu'il
m'était possible, nos milieux économiques et sociaux
de jadis, an* époques de calme et de progrès dp la
civilisation.
Ce but étant donné, j'ai pa,ssé rapidement sur I
premiers siècles de notre histoire, car, jusqu'à l'époq
â"r Croisades, nos annales se confondent singulilr
ment avec eelles des peuples voisins. J'ai agi de mê
lorsque j'ui parlé du fonctionnement de la socié
féodàle, de l'organisation interne des Communes, (
la technique des corporations, bref, lorsque le suj
n'avait rièn de spécifiquement belge ou lorsqu'il n
paraissait relever plutôt du dbmaine d.çt ouvrag

7
r{FryT
.a t ui:,

_g--
t

spéciaux. D'autre part, je n'ai guère insisté sur l,his-


toire de nos diverses prineipautés à l'époque féodale.
Les interminables querelles entre leurs princes inté-
ressent certes le chroniqueur, mais quoique ayant eu
lieu sur notre territoire, elles n'ont pas assez d'impor-
tance pour trouver place dans un ouvrage à earac-
tère synthétique.
Toutefois le leeteur verra que j'ai donné un déve-
loppement peut-être inusité aux dernières époques de
notre histoire. Je suis en effet profondément con-
vaincu que le xvue sièele et Ie xvrrre ont exercé sur
Ia Belgique d'aujourd'hui une influence ccinsidérable.
Quant au xrxe siècle, je suis d'avis que jamais nous ne
pourrions l'étudier d'une r4anière assez approfondie.
Me plaçant à un point de vue exclusivement belge,
en dehors de toute eonsidération de parti, je me suis
efforcé d'écrire un ouvrage impartial et sincère. J'ai
glané mes données, passées au crible d'une critique
attentive, dans I'abondante littérature que nous pos-
sêdons déjà sur l'histoire de Belgiqn". Srns négfiger
les archivistes et les éerivains de notre première école
historique, les Gaehardo les Juste, les Moke et autres,
artisans conseieneieux, peut-être trop oubliés aujour-
. d'hui, j'ai puisé ma documentation de préférence dans
Ies livres nombreux et sûrs généraux ou spéciaux
-
de notre exeellente pléiade.contemporaine. Parmi
-eux, je citerai surtout les æuvres de ,Léon Vandcr-
kindere, de Guillaume Des Marez, de Paul Fredericq,
d'Ernest Gossart, d'Eugène Hubert, de Henri Lonchay
et de leurs émules. Mais à côté de ces noms iI en est unn
celui de Henri Pirenne,,que je prononce avec un respect
partieulier. Dans son grand traité d'histoire de Bel-
gique, ce maître a développé des théories nouvelles,
sagaces, plefnes d'originalité et dont, beaucoup ont
acquis la force d'argumentations définitives. Pour tous
eeux I'eui s'occupent de notre histoire nationale,
. \-;

-.t--
Pirenne est et restera longtemps eneore le plus pré'
cieux des guides.
Le travail que j'ai entrepris était malaisé et je ne
me rends que trop compte de ses imperfections. Si je
parviens cependant à communiquer à mes lecteurs une
part de I'admiration que je profetse à l'égard de nos
pères et de leurs annales, je croirai n'avoir pas fait
æuvre vaine.
Saint-Gilles, le l5 janvier f9p0.

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉOTTTOT.T

s, la presse et le public ont bien .rorrftl


réserver à cet ouvrage Ie meilleur accueil. Aussi mel
suis-je borné, dans la seconde édition, à faire les eor-l
rections que m'ont suggérées de bienveillants critiquesn -
à augmenter I'illustration et à'retoucher quelques
points des dernières pages. Le setrl chapitre entière-
ment remanié est celui consaeré à Ia préhistoire. Je
me suis inspiré, pour ces transformations, des travaux
si clairs et si convaincants du baron de Loë.
Saint-Gilles, le 3O décembre 1923.

7
PREMIÈRE PARTIE
LA. BELGIQUE DANS L'ANTIQUITÉ
(Des originos au milisu du V" siècle.)

CHAPITRE PREIVTIER

TEMPS PRÉHTSTORTQUES ET PROTO-


HISTORIQUES
(Des origines à 300 av. J.-C.)

Let temps prélyistoriques. Ages de la pierre ou l;ithiques : Ia pértode


éohthique (p. g); les trois phases du paléol:ithique ou âge dc
Ia pierre taillee (pp. 6 et 7); la période néolithiqu,e ou âge
de Ia pierre polie (pp. 7-9).
Les tunps protnhistnrigtes. Ages du nÉta,I : XIXe s. au. J-C.,
âge ù.r bronze; IXe s. aa. J=C., âge du ler (p.9); 600 du;
J.-C., l'inaasùon celtique (p. g); 300 aa. J.-C., arriaée de:s
Belges (p. g).

Les origines et les premiers stades évolutifs des hommes qui


peuplèrent Ie territoire de la future Belgique pendant les temps
préhi5toriques sont encore fort obscurs. Selon certains paléon-
.tologues,
il y aurait eu, à l'aube des â$es de la pierre (ou
lithiques), une période éolithique (eôs : âuror€ i lithns :
pierre), dès l'époque oligocène, seconde phase de l'ère tertiaire.
En ces temps fabuleusement reculés, I'homme ou son pré-
décesseur, I'effràyant anthropopithèque - utilisé des
aurait
-
éclats de silex,les éollthes, pour déterrer des raeines ou écorcer
des,arbres. En fait, on ne sait rien <le eertain quant à cet â$e
-_6--
de la pierre éclatée et les éolithes sont peut-être dus à des
phénomènes géologiques et météoriques.
Il est donc prudent de ne faire' commencer les âges de la
,piene qu'au début des temps quaternaires. On les divise en
deux périodes : lo le paléolithique (palaios : a.neien) ou âge
de la pierre taillée, contemporain de la première phase du-
quaternaire, phase pléistocène, si longue que I'on ne peut en
évaluer la durée; 20 le néolithique (neos =: lrotlv€âu) ou âge
de la plerre polie, eontemporain de la phase holocène ou
seconde du quaternaire, qui dura sept ou huit mille ans.

Le patéollthïque comprencl à son tour trois subdivisions :

A) Le paléolithique inférieur.
Pendant cette période, la mer recouvre le nord et l'ouest de
notfe pâ)'s. Le climat est doux et l'atmosphère calme. Abrité
<lésrayorrs d'un soleil ardent par <l'épais massifs de verdure,
I'homme se nourrit de baies et de racines. Nu, encore stupide,
iI pousse des grognements iriarticulés et des cris stridents. Ses
grossiers outils de silex ne peuvent le défendre contre le gros
gibier : rhinocéros, hippopotames, éléphants, qui infestent son
volsinage.
,B) Le paléolithique moyen.
Des crucs formidables ont ravagé les forêts de I'Iùurope occi-
dentale. Par suite du relèvement de notre sol, la nler a reculé
et les fleuves forrnent de larges t6nents. La température s'est
refroidie; d'immetrses glaciers se sont constitués, leur bord
méridional recouvre le nord des futurs Pays-Bas.
'L'homme de cette époque (homme de Néanderthal ou
Spyensis) (f ) est du type lapon, c'est-à-dire très petit, trapu,
musclé et brun de coulettr; il marche les jambes arguées. Sa
tête est allongée (dolichocéphale), plate, à front et à menton
fuyants; les mâchoires sont puissantes; les arcades sourcilières
embroussaillées sont proéminentes. Exposés à un froid humide
et rigoureux, les petits et rares groupes d'hommes de ce temps
durent se réfugier dans les, caveranes des vallées calcareuses

(1) Des crônes et tles osseurents de çette race ont été trouvés à Néander'
thal (1856), entre Dusseldorf et Elberfeld, ainsi qu'à Spy, tlans la valléo
de I'Orneau,-d,u nord d.e la provincè de Namur,
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r -l:iÊ
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-.

rle la Meuse et de, ses affluents. Les spéléologues (1) sônt par-
venus à reconstituer leur chétive existencen dans ces antres
puants, encombrés d'os et de détritus d'aliments. Habiles à
tailler les silex en forme de coups <le poing, de tranehoirs, de
raeloirs, cle grattoirs, de .perçoirs, ces troglodytes (troglê, :
trou; duein : entrer), quoique atteinbs d'ophtalmies et d'ulcé-
rations, chassaient avec intrépidité I'ours et le mammouth à
toison laineuse. Ils se couvraient des peâux eb mangeaient les
os à moelle de leurs victimes. Ils eonnaissaient I'usa$e
du feu.
C) Le palèolithique supérieur.
Cependant, la période de froid perdurait et avait p"i, '.rr,
earactère très sec. Tous les animaux cle la zone aretique s'éta\ent
acclimatés dans rros régions. f)'autre part,la mer avait de
nouveau envahi I'ouest de la Belgique. C'est alors qu'une race
toute nouvelle, celle de Cro-Magnon (2) (on dit aussi race
rles chasseurs de rennes), remplaça I'homme de Neanderthal.
\renue du pourtour de la Méditerranée, elle présentait déjà
lep caractères de l'intelli$ence : front large et haut, facies
moins simiesque, membrure à Ia fois puissante et souple.
L'homnre de Cro-NIagnon était nomade, grand pêcheur, plus
grand chasseur eneore. Grâce à son outillage perfectionné : silex
taillé en lames, burins, épingles en os, bâtons en bois de
renne, harpons barbelés, etc., il avait su adoucir les rigueurs
rle son existence.
Il recherchait les câvernes spacieuses (Chaleux, Furfooz
[Lesse], Montaigle [Molignée,l) et en peignait les parois d'ocre
brun. II savait y graver des images, parfois admirables, de
rennes, d'aurochs ou de poissons. Enfin, il aimait à se peindre
le corps d'ocre rouge et à se parcr de colliers ou de bracelets
faits de coquillages fossiles et tle dents d'ahimaux
Environ dix ou neuf mille ans avant l'ère chrétienne, un
grand changement s'opéra en Europe occidentale et ouwit Ia
période néolithique. Par suite d'un nouveau soulèvement du
sol les glaciers avaient reculé jusqu'à lertr emplaeement actuel;

(l) Ira spéléologie étudie la formatioD des g:ouffres, des grottes, dee
soufces, etc.
(2) Nom d'un abri sous roche, situé atrx Eyzies, tlans la Dortlogne, où
quatre squelettes furent déeouverts.
-8-
le elimat s'était beaucorp adouei. IJne race d'hommes petits,
mais forts, intelli-
gents,àtête ronde
(brachyeéphales),
à cheveux bruns
et nez court, ve-
nue de I'Arménis-
tan et du Cau-
case, pénétra en
Europe parlaval-
Iée du Danubc et
se mêla auxpopn-
lations autoclrto-
nes. Leurs arnles
llerfectionnées les
rendaient invin-
cihlcs. (l'étaient
<lcs picrrcs hubilt'-
rrrcttt lrolies rlrr'ils
oltrrnarrch:ritnt
rlarts trn lrois rlc
cerf. I)e l:l k' norrr
tl'âgedelapierre
polie tlorrrri' :lrl
niolitlriclre .
hlaît lesses rlc
I'I4utrilrc. t'es lir-
rni llcs de qrrcrricls
s(t c(.)nr-irc,Ièrctrt ir
(1)iril. l'r'ls.) la cult,rrlc' et l
l'élcvage. l)ans
ROCHERS DE FTJRF'OOZ r:crt:rins pa1's elles
.[ROU DTi GRA}{I}.DUC
eonstnrisirent sur
Lr: trtirssif r16 lr'urfooz, dltrr; rlrc lrriucltr tlr: lrr, .l,ussc, pilotis clcs hal-ri-
cst unc st.l{,iotr pr'é}rist'olitlrrc célèlrrt'. Oe lllatctrrt fut
imssj hlbjté pitr tics ltcttlrlatles tti'olil lritlttcs de I âEtr ttrtions lacustres
rlc la picn'e polie, lirr'1,iiiô ltat le-s ('t'l1cs. k-s I:lotttrtitts,
ct cnlin par lcs lfrùttcs. I l scrrrblc' avoit' été désert(r (palerflttes), nrais
ir, paltir rlcs terttps féodatt-r.
Le tlou du gratrd-tluc sc voit tout 1n'ès <lu sottt- chez nolls elles
rnct, C'était unc galcrie sotrtenaitttt pllttôt clu'ttrlc groupèrent leurs
grottc habit(re.
huttes coniques
sltr des plateaux, le plus solrvent au borrl r1e ravins cscarpés.
-9-.
Dans ces endroits sains et à I'abri des attaques, elles tissaient
des étoffes, creusaient des trones d'arbres en forme de canots et
fabriquaient des 'vases en terre cuite. Elles exploitaient aussi
des gisements souterrains de silex (I), vendaient leurs produits
industriels ou agricoles au loin, bref, participaient déjà de
toutes manières à la civilisation.
Par contre, Ies hommes de la pierre polie ignoraient complè-
tement les arts. fls adoraiertt de groÉsières divinités en pierre.
En I'honneur de leurs morts, ils érigeaient des dolrnens (pierres
plates posées sur deux pierres verticales); en I'honneur de leurs
guerriers, des menhirs (pierres levées ou mégalithes).

,r**.
Avec les â$es des métaux, nous entrons dans la proto-
histoife.
Deux mille ans avant J.-C., le cqirfqe appârut en Europe
occidentale. Peu après, les populations caucasi{ues, entrées en
contaet avec des colporteurs étrangers, se mirent à fabriquer
des haches et des poignards avec un alliage de cuiwe et d'étain.
Des fondeurs ambulants parcoururent toute I'Europe. Ce fut
I'â$e du bronze, qui dura du xu(e au rxe sièele avant
notre ère.
A ce moment, des populations indo-européennes, de hom,
inconnu, de haute taille, pourvues d'armes meilleures encore :'
lances, lourdes épées, vinrent de l'Est, imposant leur d.omi-
nation aux raees plus anciennes. Ce fut l'â$e du fer. Deux
siècles êt demi plus tard, vers 60o av. J.-C., Ies Gaulols ou
Celtes, chassés des bords de Ia mer Noii,e par les Scythes,
établirent leur aristocratie guerrière de l'Europe orientale au
détroit de Gibraltar et à l'océan Atlantique.
Enfin, vers 300 avant l'ère chrétienne, notre pays fut occupé
par les Belges.

(1) Le cent're d'extraction de Spionnes, à quatro kilornètres au sud.-eet de


llons, avait une superficie de cinquante hectaree.

'
CHAPITRE II
a

LA GAULE BELGIQUE'
AvANT LA CONQUÊTN ROMAINE
(300-57 av. J.-C.)

Càractère celtique dcs Belges (p. t0). Les trï'bas belgQs, lcur
-
sûtualion géographique (pp.IO et If ).-' Asptect Tthgsùque des
Belgesi leurimuns e't coutumes (pp. 1l et l?\i organisat:ion
soci.ale et religi'on (P. f Z).

Les Belges venaient de la région située entre I'Elbe et le


Rhin, d'où les Germains les avaient chassés. Etaient'ils Celtes
ou Germains eux-mêmes? La controverse à ce sujet est fort
ancienne. Il y a tout lieu, me semble-t-il, de les considérer
eomme Celtes, apparentés aux Gaulois, mais déjà mélangés
d'éléments'germaniques au moment de la conquête romaine,
par suite d'inl'asions violentes ou de relations de bon voi-
sinage.
- Les Belges s'établirent entre le \&aal, le Rhin, les Vosges,
la Matne, la Seine et la mer. Au ter siècle avant Jésus-Christ,
leurs principales tribus étaient réparties eomme suit :
lp Les Morins : le long de la mer du Nord, de I'Yser vers
le Boulonnais;
2o Les Ménapiens : dans les F.landres, de la mer à la rive
gauche de\ I'Escaut et, plus au nord, vers les bouches de la
Meuse;
So Les Nerviens et leurs clients (tribus vassales et proté-.
gées) : entre I'Ilscaut, le Rupel, Ia DyIe et la llleuse, sirr le
territoire actuel du Hainaut et du Brabant;
40 Les Aduadques (ou Aduatuques), tribu entièrement
-- tr __

germanique : dans l?Entre-Sambre-et-Meuse et dans la Hesbaye


namuroise;
5o Les Eburons : dans la Hesbaye brabançonne et liégeoise,
la partie orientale du Limbourg et le pays de lferve.
6o Les Trévires : en .drdenne, au sud de la Vesdre, de la
NIeuse à Ia'basse Moselle. Parnri les clients de cette pirissante
tribu figuraient les Condruses du Condroz et les pémanes
de la Famenne.
Iln tlehors des limites de la Belgique actuelle habitaient, du
sud-ouest au sud-est : les Atrébates de I'Artois, Ies Véro-
;manduens entre Aisne et oise, les suessions du soissonnaiÉ
et les Rérnois de la Champagne.
Par leurs mæurs et usages, les Belges ressemblaient beau-
coup à leurs. voisins du sud, les Gaulois. C'étaient de grands
hommes blonds, à peau très blanôhe et aux yeux bleus. fls
portaient Ia braie, pantalon serré à Ia cheville, Ia tunique de
laine à manches et à ceinture; la saie ou manteau bigarré qua-
drangulaire, retenu aux épaules par de lourdes broehes. Les
hommes libres laissaient flotter leurs cheveux, rougis à r'eau
de ch^aux; parfois ils les nouaient cn touffe au sommet du crâne.
De longues 'moustaches flottantes encadraient leur menton
rasé. Les femmes portaient des robes de lin, décolletées et sans
manehes. Elles aimaient à se parer de colliers et de bracerets
en or, en argent ou en bronze.
Les tribus se subdivisaient en peuplades, en clans, s'isolant
les uns des autres par des zones rle protection, dénu<Iées et ren-
dues désertes.
Leurs cabanes coniques, appuyées sur un pilier central et
entourées de'haies de rânces, Èiaiànt disséminées sur les pentes
des collines ou à la lisiere des bois. La vie, au sein d'un crimat
rude, était simple, primitive, champêtre. Au sud-est du pays,
sur les hauts plateaux sauvages, dans les futaies épaisses de la
forêt d'Ardenne (arduenna silaa),les Trévires chassaient I'ours
et le loup; au centre, sur les molles onclulations proches de
la Forêt charbonnière (silaa carbonaria), les Nerviens exploi.
taient les gisements de fer, cultivaient ,le sol et élevaient
le bétail tandis que leurs femmes,,T ménagères raborieuses, '

salaient les viandes et tissaient la laine; à I'ouest, parmi les


marécages toujours embrumés et les vastes estuaires entre la
mer et I'Eseaut, les Ménapiens et les Morins choisissaient des
- t2-.
îlots comme centres de pêche, construisaient tles barques en
poutres de chêne et aménageaient des salines.
I-,,es tribus belges, versatiles et impressionnables' se com-
battaient pour les motifs les plus futiles. Pour venger une
offense faite à I'un de ses ehefs, pour enlever des prisonniers,
des troupeaux ou dtr grain, sotrvent pour le simple plaisir de se
battre, le guerrier se coiffait cle son casque conique (incrusté
parfois d'argent ou d'or) et s'armait tl'un bouclier quadrangu-
laire, d'un javelot barbelé, cl'un grand sabre, d'une hache.
Parfois des peuplarles s'unissaient pour combattre en commun
Ies Germains : Bataves de la Betuwe (entre Waal et R.hin),
Caninefates des bouches du Rhin et cle la Meuse. Au retour
avaieÀt lieu de gran<les fêtes, au cours desquelles les vainqueurs
s'adonnaient au jeu, tortt en vidant d'innotnbra}Ies cornes de
cervoise (bière d'orge).
' Nous rencontrons chez les Belges une hiérarchie sociale nrar-
quée. Au-dessus des hornmes libres, guerriers et agriculteurs,
cultivant des lots de terrain attribués à Ia collectivité ou répartis
' par des tirages au sort périocliques, se trouvait la classe noble'
, recrutée traditionnellement parmi les familles conquérantes les
plus riches et les plus vaillantes. (lcs hobles faisaient cultiver
le sol par leurs esclaves, appuyaient leur popularité sur leurs
aflianchis et se consacraient tout spécialement à la guerre. rls
fbrmaient autour des roitelets, chef's de tribus, un corps d'élite
parfaitement équipé, oir régnait un esprit de confraternité
poussé, dans les combats, jusqu'à I'abnégation.
La religion des peuplades belges, moins bien connue que celle
des Gaulois, semble s'être identifrée avec le druidisme, mode
cle divinisation des forces naturelles, de Ia lumière, des sources
et <les plantes utiles. Au fond de bois sacrés, palissadés, un eulte
étrange, accompagné.de sacrifices d'animaux et peut-être même
d'êtres humains, était rendu à des arbres ou à de hautes pierres,
résidences de dieux invisibles et farouches. Des bardes réci-
taient des chants rituéliques, des druides barbus, vêtus de
blanc, cgupaient le gui sacré des chênes avec des faucilles d'or.
. Cles druides, à la fois prêtres, médeiins, sorciers et juges, for-
maient une classe très fermée à laquelle les Celtes rendaient de
plus grands hommages encore qu'à leurs rois.
CHAPITRE IIÏ
LA CONQUÊTE ROMAINE
. (57-52 av. 'r.-C.)

,Iules César entreprend. la conquête des Gautes (p.1.3;. Dé\ai'te


rles Neraiens (p. 13).'--- Pri'se dc J'oppidum des - Aùm'
tiqtes (pp. r3-f 51. Soumission du tetritoire (p. f 5). 54 :
-
Rénolte d'Ambioriæ et d'Indutiomar (p. r5).
-
Aésar étnuffe
-
cette insunection et asseoit défi,nitiaement la, domination romaine
$n'la. Gau,le belgique (p. l5). ,

u I r orum' *'"iK;
:i'b":ffi"ffi:,f,?tff''
En 59 avant Jésus-Christ, le général romain Jules César
entreprit la conquête des Gaules. Son but était d'acquérir Ie
pouvoir suprême. Profitant des discordes qui séparaient les tri-
' bus gauloises, il fit, en deux ans, la conquête de I'Aquitaine
et <le la Gaule celtique (2).
En 57, il était aux confins de la Gallia Belgica avec une armée
de 80,000 hommes. Les Belges décidèrent en majorité de résis-
ter à outrance. Les Atrébates et les Véromanduens, clients des
Neiviens, avaient, devant le péril, reflué vers le nord. Les
af'ant iéunis à sa puissante infanterie, Boduo$nat, chef des
1 Nerviens, attendit I'ennemi de pied ferme. Le choe eut lieu
'uù; sur les rives de la Sambre (ll). Plusieurs fois les légionnaires
cherchaient à rompre leurs carrés.
Mais la tactique savante de César triompha de I'aveugle impé-
tuosité des Nerviens. Impuissants à vaincre, ils se firent stoT-
quement tailler en pièces. Boduognat et la plupart de ses
compagnons périrent, les armes à la main. A la nouvelle
cle ee désastre, les Aduatiques s'étaient retirés dans une

(l) De tous eeux'là (les Gaulois), les plus vaillants sont les Belgos.
(2) L'Aquitaine était située entre les Py'rénées et Ie Gaxonne; la Gaule
celtique, entre la Garonne et la ligne de la Seine et de la Marne.
(3) Vers Hâumont, Nlaubeuge ou Presles (près cle Charleroi).
__,_,.__:,_: . _ ::v,.,-,.
.if -j: ri 11 1:' nv"r.

--15-
enceinte d,aceès difficile, entourée d'assises faites de gtosses
pierres et d,abatis d'arbres. Les Romains nommaient oppida
ces places fortîfiées (1). Les balistes et les catapultes eurent
tôt fait de rendre la place intenable. Les assiégés capitulèrent
sans conditions. Toute la tribu des Aduatiques -- soit une
cinquantaine de mille âmes fut réduite en esclavage.
guérillas contre -les Morins et les Ménapiens signa-
Quelques
lèrent la fin des hostilités (56 av. J.-C.). fncapables de résister
plus longtemps,les tribus belges durent simuler la soumission.
Cé."r, se croyant maître de la situation, partit sans inquiétude
pour la Germanie et l'île de Bretagne opérer de nouvelles
conquêtes
Ehtre temps, quelques ehefs audacieux complotaient le ren-
versement de la puissance romaine. En 64, Ambiorix, chef
des Ebrfrons, s'entendit secrètement avec Indutiomar, chef
des T!évir€se pour surprendre plusieurs légions occupant leurs
quartiers d'hiver. Feignant un dévouement extrême pour la
cause des vainqueurs, Ambiorix sut attirer les généraux
sabinus et cotta, avec une Iégion et demie, hors de leur camp
d'Eburonie. Pris dans une embuseade, les Romains furent
exterininés presque jusqu'au dernier. Mais, tandis que la
révolte se généralisait entre le Démer et la Meuse' Ambiorix
échouait dâns l,attaque du camp de Quintps Cicéron chez les
Nerviens, Indutiomar était trahi par son gendre cingétorix
et le clan des ralliés à la cause romaine. Repoussé devant le
camp de Labiénus, au sud de la Trévirie, rndutiomar dut fuir;
il fut tué au moment où il allai'b franchir la Meuse.
Sur ces entrefaites César, tloublant les étapes, était revenu
avec des troupes de renfort. Implacable, il lança les tribus
voisines de I'Eburonie sur ce petit canton qui fut systématique'
ment ravagé. Le vaillant peuple éburon disparut sals laisser
de traces. Ambiorix s'échappa à grand'peine â,vec quelques
fidèles vers les pays germains. En 52, le premier gtand diame
de notre histoire était terr,niné. La Belgique était définitivement
conquise, mais elle n'était plus qu'un désert.

(1) Ires a,rahéologues n.; sont Bas d.'a,scord sur I'emplacement de L'oWidu;rn
des Acluatlques. Plusieurs rai$ons militent en faveur du confluent de.la
Sarnbrs et de la Meuso ou du plateau d'Elastedou, près de Saint-Servais, Ou
nord-ouost d.e Namur.
CHAPITRE IV

LA BELGIQUE ROMAINE
(52 av. J.-C. 450.)
-

Effets dn la conquête romaine (p. f6). La Gaule belgique est


-
répartie entre plusieurs prouinces dc l'Empire ; caractère arbi-
trairq de ce nnrcellemmt (pp. 16 et r?). Les chaussées et les
aillcs (pp. 17 et f8). Ci.oilisation -rurale : la rise d,u
IIIe sùècle; Ies colnns et les serfs ; les villae (p. f e). '- Le
mouoément économique (pp. IB et lg).- Formation de la
mentalùté gallo-romairae (p. f9).
IIII s. : Progrès du christ;ùanisrne (pp. t9 et Z0). Les inoa-
sions des Barbares (p. zo). - erwahi,e
La Gaule betgique.est
-
Ttar les Francs; ils atteignent Ia Somme en 4SO; effondranmt
de l'unpire romain (pp. 20-ZZ).
Pas Ronta,na.

La conquête romaine, eruelle'en soi, eut pour les Belges


d'heureux résultats : elle leur donna la paix extérieure et
intérieure, la prospérité économique et les bienfaits de
Ia civilisation.
Mise à I'abri des invasions des Frisons, des Bataves et d'au-
fres peuples germaniques par la ligne fortifiée du bas Rhin,
gardée pat huit légions, la Gaule belgique connut,les doueeurs
de la longue paæ rornana. rJne administration solide, dure sans
doute, mais assez équitable, fit cesser les discordes régionales.
L'empire romain était partagé en provinces (proainciae\,
-- t7 ---

celles-ci à leur tour en cités (ciaitates) (f ). Les contours.de ces


provinees étaient tracés d'après certains principes généraux
d'équilibre et d'équivalenee. Aussi I'administration impériale
ne tint-elle nullement compte du caractère plus ou moins homo-
gène de I'ancienne Gaule belgique. Vers la fln du ure sièele,
nos contrées dépendaient de trois provinces :
lo La Germanie lnférieure (2), englobant tout le territoire
entre Ie Rhin, la mer, Ies bouches de I'Eseaut, le Rupel, la
Senne, le bonfluent de Ia Sambre et de la Meuse et le eours
supérieur de ce tlernier fleuve..Métrofole : Colnnia Agrtppina
(Cologne);
2o La Belgique première, eomprenant le petit angle de
territoire luxembourgeois et lorrain orienté vgts Augusta Trwû-
rorlcn't, (Tbèves);
3o La Bel$ique se'conde, s'étendant sur tout le sud-ouest
du pays, de la Senne et de la Haute-Meuse à la mer. Métropole :
Cioitas Runorum (Reims).
Le pays soétait, entre temps, rapidement repeuplé. Les
Romains y avaient introduit des colons germaniques : Ubiens
en Eburonie, Ton$res de Thuringe dans le Limbourg, Taxan-
dres dans les bruyères parsemées d'ifs Qaai) de la Campine.
Bientôt un réseau de chaussées admirables, jalonnées de relais,
mit en communications toutes les parties du territoire. De
Bagaciam (Bavai), chef-lieu de la cité des Nerviens, centre
principal des routes, une grande artère, la uia Agrippo, se diri-
geait à I'ouest vers la côte du Boulonnais, à I'est vers le Rhin,
en passant- par Germiniacum (Gembloux), la Ciaitas Tungro-
rum (Toneres), Trajectus ad Mosam (Maastricht), Juliacum
(Juliers) et Cologne. Vers le nord, des voies stratégiques impor-
tantes allaient rejoindre la ligne du Rhin à Lugdunum Bata-
aorltrn (Leiden) et à Trajech,ts ad, Rhenum (Utrecht). De l'ériu-
mération de ces localités, il ne faudrait cependant pas conclure
que le développement urbain aurait pris son essor en Belgique
dès l'époque romaine. De même que Tornacum (Tournai),
Camnacura (Cambrai), Ia Ciuitas Atrebatum (Arras) et d'autres

(1) Ire diocès€ d.e Gaule, par exemple, comprenait dix-sept provinses et
cent treize cités.
(2) Ita Germanle supérleure avait pour rnétropole :, Custell,um Magun-
tioann (Maymce).
_18_
ehefs-lieux de cités, les villes mentionnées ci-dessus nfétaient
que de modestes bourgades entourées de murailles : relais de
courriers, gîtes d'étapes et marchés locaux.
La vie économique et sociale eut donc sous I'Empire'un
caractère essentiellement rural. Les défrichements, la culture
des champs rendue intensive par I'emploi de la marne blanche,
Ies progrès de l'élevage, la naissance des industries agrieoles,
amenèrent une grande prospérité, surtout dans le centre et le
sud du pays.
Cependant, au rrre siè'cle, un grand malaise économique, -dfr
à de multiples aauses, se fit sentir dans I'ouest de I'Empire. La
situation des petitsi propriétaires ruraux, éerasés d'impôts,
devint intenable. Aceulés à la ruine, ils se virent contraints tle
renoncer à leurs droits de propriété. au profit des plus riches
possesseurs du sol et devinrent de simples fermiers. Nommés
colons, ces fermiers jouissaient de I'avantage d'un bail per-
pétuel; personne ne pouvait les chasser de lertr petite terre.
Mais ils étaient astreints au payement de diverses redevances :
loyer en espèces ou part de la récolter'etc.; en outte, ils étaient
soumis aux eorvées, travaux champêtres au profrt de Ieur patron.
Moins favorisés eneore étaient les serfs, anciens esclaves deve-
nus fermiers, dont les conditions d'existence étaient très péni-
bles. Les serfs, en efl'et, ne possédaient pas la libsrté personnelle.
Ils étaient attachés pour la vie au carré de terre dont ils étaient
les exploitants.
Ces modilications profondes du régime rural frxèrent un type
caractéristique d'exploitation agricole : la rilla, grand domaine'
possédé par un propriétaire opulent, souvent noble ou haut
fonctlonnaire, maître de nombreux esclaves. La uilla com-
prenait : Io la demeure du patron, maison de eampâgne
flanquée de multiples dépend&nces; 2o le domaine directement.
cultivé par les esclaves du patron; 8o une ceinture de petites
terres mises en valeur par les colons et les serfs. Les aillae pro-
duisaient toutes les denrées et les objets nécessaires à I'existence
de leurs membres (vêtements, àrmes, outils, meubles, etc.).
Elles réalisaient Ia type de I'industrie domaniale.
Il y avaît cependant, dans nos contrées, un certain mou-
vement d'exportation. LTn commeree actif, par ehariots légers,
animait les routes. La population riche des grands centres de
la vallée du Rhin, de la Gaulende la Cisalpine et même de Rome,
-- l9 --

faisait venir du pays des Atrébates les saies en serge fine, rouges -"
ou violettes, teintées au moyen de la Earance et <le la jaeinthe,
les jambons, Ies oieç f'umées, Ies pains dc savon en cendre de
hêtre et graisse tle chèVre de Ia, Ménapie, les toiles à voile et le
sel tlu pays des Morins.
Iles Romains avaient laissé aux Belges leurs antiques usages
et leurs dialectes locaux. I\Iais peu à peu la civilisation de Rome.
pénétra dahs nos lointaines contrées, progressant par la vallée
du Rhin et la route de Bavai, clans le sillage tles garnisons et
des traflquants. Les idiomes celtiques et le druidisme reculèrent
pas à pas devant les lois.de Rorne, sa langue, sa religion. Les
eoutumes et eroyanees traditionnelles cherchèrent un asile dans
les eanrpagnes, puis disparurent. Les survivants des tribus déci-
mées par César n'avaient pas longtemps gardé rancune au vain-
gueur. Déjà en 48 avant Jésus-Christ. à Pharsale (1), la légion
belge de l'Alauda (l'alouette) déployait un grand courage dans
la lutte de César contre Pompée. PIus tarcl, des cavaliers tré-
vires, des fantassins nerviens, attirés par I'appât des hautes
soldes et des aventures, accompagnèrent les Flaviens et les
Antonins en Bretagne, en Afrique, en Pannonie (2) et flrent
partie de la garde prétorienne. Ils contribuèrent à répandre
la gloire du nom romain. Ainsi disparut des anciennes popu-
lations celtiques I'esprit intlépendant que I'on efit pu croire
indomptable. Devenus Gallo-Rornains ou Celto-Latins, les
descendants de Boduognat et d'Indutiomar perdirent tout sen-
timent national, à moins d'entendre par ce ternre la satisfaction
tranquille qu'ils éprouvaient de faire partie de I'Etat le mieux
ordonné du monde..
***
Les grands événements qui agitèrent I'empire romain eurent
une répercussion directe clans nos conlrées. Le christianisme
y pénétra par la vallée du Rhin au ure siècle. Il y combattit
avec vigueur le culte des Matres (mères), paisibles divinités
champêtres, et des petits dieux l.ocaux (S). Cent ans pluq tard, ' .

(1) ViUe do I'anoierr.e Thessalie.


(2) Résion située entre le Danube et l'Illyrie, sur les rives de la Drave
et d.e la Save.
(3) Not'amment le culte d.e la déesse Nehalennia, dans l,ile de Walcheren
(Zélantte). / ' '
--2$-
lloulogne, Tournai, Arras, Carnbrai et Tongres étaient le siège
de petits dioeèses. f,e paganisme se terra au fond des
eampagnes.
Aussitôt après le règne de I'illustre 'famille des Antonins
(rre s.) I'Empire tomba en décadence, l'ânarchie militaire sévit.
Alors eurent lieu les invasions des Barbares. Ces nations.
germaniques pour Ia plupart, surpeuplaient des territoires
' stériles aux eonfins du monde roùain. Elles commencèrent par
se présenter pacifiquement,' en amies; leurs guerriers s'enrô-
lèrent dans les arrnées impériales comme auxiliaires ou < fétlérés r,,
colonisèrent, avec l'assentiment des autorités, des districts en
friche ou allèrent grossir les masses du prolétariat our.'rier dans
Ies villes. Peu à peu, ils < imbibèrent r I'Itrmpire !
A la fin du nte siècle, voyant les armées plus préoccupées de
nommer des empereurs que de garder'les frontières, apercevant
devant eux des territoires sans défenseurs, les Barbares entre-
prirent leurs invasions arrnées. Des perrples entiers se rnirent
en route, encombrés de bétail et <l'un interminable charroi.
Rome n'eut d'autre ressouree que de les combattre, d'acheter
Ieur départ ou de s'en servir comme barrière eontre de nouvelles
agressions, au prix d'humiliants sacrifices.
En Gaule belgique, Ies Gerrnains (1) apparurent clès lâ
seconde moitié du ure siècle : ies Francs Ripuaires passèrent
le Rhin dans la région de Cologne; les Francs Saliens, verTus
'de la région de I'Yssel (Gueldre), envahirent la Germanie
seconde du eôté d'Utrecht; les Frisons et les Saxons longèrent
'
les côtes de Ia mer du Nord. Les Romains résistèrent avec vail-
lance durant le rve siècle. Obligés d'évacuer la ligne du bas
Rhin, ils sacrifièrent I'avant-pays forestier, mârécageux et peu
habité, s'étendant au nord des coteaux de la moyenne Belgique.
Longtemps, la rottte de Cologne à'Bavai leur servit de seconde
ligne de défense.
Au début du ve siècle, les Wisigoths d'Alaric envahirent
I'ftalie. Rome en péril rappela ses dernières légions. Un chef
franc nommé Chlogio (Clodion), tirant parti de cette situation
critique, osa ouvertement substituer son autorité à la lointaine
suzeraineté de Rome. Il assaillit Aétius, maître des miliees

(1) Les gra,ndes peuBlatles giermaniques rr'avaient guère de cohésion entre


elles, Le nom collectit de Germani leur fut donné par les Romains.
-_21 -
impériales en Gaule, prit Tournai (€f) et força les défenses
de la Chaussée rcimaine à (lambrai. Iln 450, les Saliens attei-

sTilLR t.'t-l-\IllttAltrE rl()N!AINI],


(.\l ttséc rl'.\ l'lltt, )

( lctlt: st'rrlIrt ttt't' t't'1it'Ésrttttc ilt'rt r .it'tttlcs i'Jrt,tll lrrrs dt' sr


sépirrtrt'itu rrrrrttctt{ tltt llt tttrtt'l. l)t's tj.trtrr r'ô11's Iigrtrtlrtl, lt's
Ititrt'ttts. (lc gcltt't'rlc ttttlntttttt'ttts <'rtttlttttttr()l'ittifs it' t'itritt -
ti'rt' sytnboliqtttr é1 irit fort clt ltotltl(rttt'r'lrt'z ics,{ncicrts.

gllaiclrt lil SOmrne, tandis qttt: lcs ltiprraires o(l(lllptrient tottt,


lc 1-ravs entrc le Rlrin, la \{osellc ct la Mettse.
--22 -

Rome ntavait créé, ni dans nos ."*p*gn.s, ni dans nos


bourgades, d'ceuvres architecturales de grande envergure. Lês
dévastations aidant, il ne resta en Belgique rloautres souvenirs
des arts impériaux que des pans de murs (l) et de menus objets.
De même,les vestiges <le Ia vieille civilisation latine, pieusement
respectés par les derniers défenseurs du prindipe d'autorité, les
évêques, durant la période de décadence, s'effacèrent, ainsi que
le christianisme lui-même, devant la poussée des peupres jeunes
et sauvages db Ia Germanie.

(1) Ire camp de }-urfooz (Lesse), la, t:illa de Gerpinnes (Entre-Sambre.et.


l\fetrse), par exemplc.
..Ll

DEUXIÈME PARTIE
LA PÉRIODE FRANQUE

CHAPITRE PREMIER

LES TEMPS TUÉNOVINGIENS


(45o-687.)

Les Germains : aspect Tthgsique, nl,æurs) i'nstitttt:ùôn's, classes


sociales, religion (pp. Zg et 24). Le dualisme ethrvique en
-
Betgique : Flamands et Wallons (pp. 24 et 25). 451 : Inaa'
sion d}Attila (p. 2q.
-
Règne de Chl'odoaechlCloaisl (pp. 25
et 26).
-
Aspect confus d,e I'histoire de Betgique au VIe et au VIIe siècte.
Formation d,e la tr{eustrie et d'e I'Austrasie (pp. 26 et 27)'
Les roi,s (p. 27). Stagnation économique
fainéants
(p. 27). Transformations sociales : Gallo'Romains et
Francs; puissance des leudes (pp. 27 et 28). Mæurs bar'
-
bares de la socùété méroaingienne : la Cour, Ia iustice (pp' 28
et 29). Secon1e ,iuangél,isation de ta Belgiqu" lles rnonas'
tères
-
(pp.29 et S0). Réorganisation des diocèses (p. 30)'
- -
L'EgIise, garùienne des tradit:ions latines (p. 30).

La confédération tles f,'rancs, venue des régions forestiè.res


situées èntre la mer, le Rhin et le ]\Iein, appartenait à cette
imrirense famille germanique répandue, au milieu du rve siècle,
du Rhin ati Dniéper et à la Vistule. Par leur organisation poli-
tique, leurs institutions et leurs mæurs, les Germains présen'
_24_
\
taient des analogies avçi les Hellènes du temps de Yiliad,e ott
avec les Romains primitifs.
c'étaient des guemiers-cultivateurs, grands et robustes,
qui accentuaient leur aspect farouche en laissant croître leurs
moustaches et en nouant en queue de,cheval, au sommet de Ia
tête, leurÀ cheveux d.'un blond roux. Par leurs vêtements
bigarrés, leur armement, leur gofit pour Ia chasse, Ia pêche et
Ia guerre, par leurs habitations aussi, ils rappelaient les celtes
d'avant la conquête romaine, mais, plus qu'eux eneore, ils
étaient orgueilleux, coléreux et buveurs.
Les Germains formaient des tribus indépendantes, gouver-
nées par des roitelets ou des groupes de princes érus à vie.
Chaque tribu eomprenait un certain nombre de clans ou si,ppes,
dont les membres se prêtaient secours en cas de combat et dans ,

Ia pratique du droit de vengean'ce. Au-dessus de la classe des


hommes libres, membres de I'armée et de I'assemblée popu-
laire, il y avait des nobles, reeonnus comme tels à cause de
leur vaillanee âu combat et de leur richesse en terres et en trou-
peaux; sous les hommes libres se plaçait Ia classe des lètes,
sorte de colons à deryi-libres, attachés au sol et privés de droits
politiques. Les esclaves s'occupaient des travaux domestiques.
Les Germains adoraient les forces de la nature et res astres.
Wodan, le plus important des dieux, Thor, dieu de Ia foudre,
ZIu, irnage. du ciel lumineux, la gracieuse Freia, déesse du
printemps, n'étaient adorés ni dans des temples, ni sous forme
de statues; au-dessous du culte principal s'épanouissaient des
superstitions sans nombre, de puériles dévotions locales s'adres-
sant à des arbres, des roehers, des sources ou des lacs sacrés.
Dès le début des invasions franques, la populatioh de la
Belgique romaine s'était en grande partie réfugiée au delà de la
chaine de forêts, s'étendant du sud-est de la lrlandre, par le
sud du Brabant, jusqu'à I'est de la Dyle (l). C'est probable-
ment sur ces ondulations boisées que les Romains avaient
construit les fortins servant d'avant-postes aux ouvrages
défensifs <Ie la route cle Tongres à Bavai. Les Francs

(1) Des recherpheÉ réceutes semblent prouver que l'on a douné à tort le
nom de Forêt charbonnlère à cet ensemble forestier. rra Forôt.charbonnière,
eituée dans le nord.-est de la province de Eainaut actuelle, fut, en réalité,
assez petite et orientée dans un sens nord-sud.
i
-25*
s'établirent fbrtement et presque sans mélange dans la partie
ouest et nord de notre pays, y fondant Ia race flamande, de
type blond, aux yeux bleus et à stature élevée. Plus au sud,
ils firent des eonquête's militaires, mais ne s'assimilèrent
jarnais les masses denses des Gallo-Rornains. Les Celtes se
maintinrent au sud et à I'est de la Belgique, y formant la
race wallonne, la race des Wala (Waelen) romanisés' grands
et blonds eux aussi, mais d'ossature plus massive, de visage
plus anguleux.
Depuis lorsr la chaine forestière, essartée, a presque clisparu,
mais sa direetion générale est restée indiquée par la fron-
tière linguistique, immuable depuis quinze siècles, croisant
perpendiculairement eours d.'eau, hauteurs et autres obstacles
naturels.
Il y a donc en Belgique un dualisrne ethnique fondamental,
deux races et deux langues.
a) Le flamand (dietsche taal) dont les dialectes principaux
sont, sur notre territoire : le limbourgeois, le brabançon, le
flamand oriental et le west-flamand; à I'ouest d'Ypres et au
sud de I'Yser (littus saæonicum) (f ), se parle un idiome franco-
saxon.
bl Le \Mallon, parlé dans les provinces de Liége, de Luxenr'
bourg, de Namur, de Hainaut, le sud du Brabant et en Flandre
wallonne (gallicante). Remarquons que dans le Hainaut occi-
dental et en Flandre wallonne on parle, comme en Artois, un
<lialecte picard (le rottehi); au sud du Luxembourg' on use
d'un dialecte lorrain .
L'invasion d'Attila en Europe occidentale rapprocha momen'
tanément Gallo-Romains et Germains. En 451, les Frsncs du
chef tournaisien Merowech (Mérovée), fils de Chlogio, aidèrent
Aétius à vaincre les Huns dans les Champs Catalauniques
de la Champagne (2). Mais brente ans plus tard la Ilelgique ne
suffisait déjà plus aux appétits de conquête des FrancÉ. Un
petit chef tournaisien, intelligent, rusé, audacieux et sans
scrupules, Chlodovech (Clovis, R. (3) 48f-5f_f), descendant

(1) Ire riva€ie ga,xon.


(2) Dntre Troyes et Sens.
(3) L'abréviation R eig[ifle règne; N : naissance; t : molt; s. p, :
sans postérité; :t : approximativement.
-26-
de Merowech, entreprit la conquête de toute la Gaule. Lrne
petite prmée d'excellente infanterie, stimulée par I'appât du
butin, lui suffit pour subjuguer ce vaste pays en décomposi-
tion. Par des meurtres et d'atroces perfidies, I'eftréné ambi-
tieux se débarrassa de tous ses parents et voisins. Lorsqu'il
mourut, en 5ll, il avait eréé, clu lVeser aux P5rrénées, une mo-
narchie,la Francia, et soumis à son pouvoir les Gallo-Romains,
les Wisigoths ariens (f) d'Aquitaine, les Burgondes de la
vallée du Rhône et les Alamans de la Souaber L'empereur de
Byzance lui avait conféré les titres les plus flatteurs. Enfin,
son mariage avec une princesse eatholique burgonde,, Clo-
tilde, et sa propre conversion,au christianisme (496) lui avaient
valu la sympathie du clergé. rc fl faut beaucoup pardonner à
celui qui s'est fait le propagateur de la foi, r écrivait a\rec eân-
deur saint Remi, archevêque de Reims. Amplifiant ce jugement
indulge.nt d'un contemporain honnête, mais au sens moral
oblitéré par les violences rle l'époque, la postérité erit honoré
en Chlodovech un héros chrétien si I'histoire n'avait ramené sa
valeur morale à de plus justes proportions.

***
L'histoire politique de la Belgique au vre et au vrre siècle
mânque d'intérêt. Dans la tr'rarùcia, notre pays est un coin
perdu. ses habitants sont eætruni hotninum, c'est-à-dire les
< plus éloignés des hommes >. D'ailleurs, I'histoire dela Francia

elle-même est confuse et changeante, le droit franc exigeant


que chaque prince partage ses terres en lots égaux entre tous
ses fils.
Feu après la mort de Chlodovech, la partie nord de son
royâun)e fut çlivisée en deux :
1o Ire ( nouveau D royaume ou Neustrie s'étendit entre la
mero Ia Loire, la haute Meuse, la Dyle et I'Escaut;
2o Le royallme de I'est ou Austrasie, au nord et à I'est du
précé11ent
Sous I'Enrpire, l'Ëglise avait calqué son administration sur
celle de I'Etat. C'est ainsi qu'elle avait pris pour ligne de déniar.

(1) L'arlanlsme, hérésie du tliacre d'Alexandrie Arlus, a,u rv€ s., rriait
la divinité de Jéeus-Christ.
_ 27-
cation entre les évêehés de Cambrai et de Tongres la limite
ne conespondant ni à tles frontières naturelles, ni à une sépa-,-
ration ethnique. -_ slrf,rs la Belgique seconde et la Germanie
inférieure. Ce même tracé eonventionnel servit à séparer la
Neustrie et I'Austrasie, laissant donc subsister côte à côte, dans
chacun des deux territoires, d,es Gallo-Rornains et des Germains.
Les guenes interminables et atroees entre Brunehaut, reine'
d'Austrasie, et Frédégonde, reine de Neustrie, à la fin du
vre siècle, synthétisent la sombre et chaotique périorle'dite
mérovingienne, d'après les d5rnasties des rois descendant de
Merowech. Peu à peu, au début du vrre siècle, les rois devinrent.
le jouet de ldurq grands seigneurs. Soumis à I'autorité d'un
premier intendant, chef de la domesticité, le maire du palais'.
ils furent. relégués au fond d'une ailla et ne conservèrent de
Ieurs privilèges royaux que Ie droit de porter la chevelure
longue et la barbe flottanter Ces princes reçurent le surnom
de rois fainéants
En ces siècles de barbarie profonde, la stagnation économique
fut complète. Les villes étaient encore rares et petites.'Les
invasions et les guerres civiles avaient appauwi et dépeuplé le
plat pays. Les eaux de Ia mer, non contenues par des digues,
s'avançaient vers I'intérieur; les marais saumâtres, les tour-
bières au ras desquélles flottaient des brouillards, les forêts
solitaires, recouvraient Ia plus notable partie du territoire.
Après l'établissement des Francs, de grands changements
sociaux se produisirent err Belgique. Les populations indigènes
avaient naturellement beaucoup souffert du fait des invasions.
Les Gallo-Romains étaient, en grande majorité, accablés de
charges très lourdes et traités en catégorie de rang inférieur. ,
Les $uerriers francs avaient reçu des terres conquises
(terres saliques), la plupart vacantes, par voie de tirage au sort.
Beaucoup surent les conserver et jouissaient atrec orgueil de
leurs prérogatives d'hommes libtes, mais d'autres, moins favo-
risés, durent _- vu l'insécurité des temps aliéner partielle-
- lètes ou tenan-
ment leur indépendance et devenir les fermiers,
ciers, de la grande aristocratie terrienne, '
Or, d'otr cette aristocratie nouvelle tirait-elle ses origines?
RIle se composait de leudes (1), guerriers riches et puissants'

(1) L,euAe vient de leod (peuple).


-28-
Beaueoup d'entre eux avaient reçu iu, ,oi*, à titre de réeom-
. pense ou pour prévenir une défection, des bénéfices, e'est-
à-dire des domaines dont ils avaient I'usufruit viager mais
non la propriété. D'autres étaient devenus puissants à I'eneontre
de la volonté du prince, par de véritables usurpations de pou-
voir. Le pays était divisé en pagi (1) (ou gaus); au cours des
guerres civiles,Ies comtes de ces districts soétaient fréquemment
émancipés, substituant leur propre autorité à celle de leur sou-
verain et formant avec leurs amis de redoutables coteries locales.
Un peu partout, mais spécialement en Ilesbaye, Ia noblesse
foncière construisit de g'randes fermes fbrtifiéeso à Ia fois cita-
delles et centres d'industrie domaniale locale.
S'appuyant sur les hommes libres, I'aristocratie terriennè fut
toute-puissante dans la société mérovingienne. Maîtresse de Ia
plus gmnde partie du sol, jouissant d'amples prérogatives mili-
taires, judiciaires et autres, c'est elle qui dominait dans les
grands placita (placitum,, plaid), assemblées ârmées, tenues à
ciel ouvert, oir les Germains avaient coutume de traiter,
de guerre et de paix, Ies grands
chaQue année, les questions
'crimes et les éleetions de leurs princes (2).
Cette société mércvingienne, essentiellement barbare, nous
représente un groupe de conquérants dans un monde en
décomposition. Rois et leudes ont des mæurs atroces. Le
gofrt des étoffes écarlates, des dalmatiques de soie blanehe,
des manteaux fourrés, des bijoux d'or avec pierres en eabo-
chon, ne les a pas eorrigés de leur sauvagcrie native; au
contraire, en éveillant Ieur cupidité, I'amour des richesses
Ies a transformés en assassins aussi perfides que sangui-
ûaires. Hantés par les souvenirs de Ia gloire de Rome, les
rois cherchent gauchement à imiter les méthodes impériales.
IIs adoptent le latin comme langue offlcielle. Eux aussi, comme
Ies Dioclétien et les Théodose, ont une administration centrale
ou palat:iunt! une ehancellerie, un trésor. A côté des dignitaires
gernrÊniques de la Cour : le sénéchal, commandant du palais,le
maréchal ou chef des écuries, l'échanson et le panetier, ils con-

(1) Itxomples: Ie pagu,s,Je Mempi,sc (Ménapie) entrc l,Escaut et la nrer;


le p. de Lornmn rlans l'Entre-Sambre.ot-Meuse, le p. Hasbaniensi^e (Eesbaye)
entre Io Démer et la Meuse, etc.
(2) Ces plaids sc tenant géuéralernent etr mars portaierrt aussi le nonr cle
r obamps de mars ), '
-29-
lient à des Gallo-Romains les mini,steria au offices de référen-
daires, de conseillers juridiques et financiers. Ainsi figurent
aux mêmes réunions et artx mêmes fêtes les antrustions du
roi, ses fidèles de raee franque. membres de sa t'rustis (eonflance,
fbi) et les convives du roi (conuiaue regt's\ gallo-romains. Mais
toutes ces innovations ne sont qu'un venris; le fond, la menta'
lité reste barbare.
De même, tout I'appareil cles lois et couturnes est fruste et
violent. Au tribunal du pa.gu,s ou de la centaine (subdivision
ctu pagus), présidé par le comte au nom du souverain, devant
les hommes libres et les rachimbour$s, notables dont les
fonctions sont encore mal connues, la partie lésée vient deman-
la ven$eance directe, de la peine du
cler justice. L'idée de
talion, domine toute la procédure; le coupable peut -- le plus
souvent échapper à un châtiment corporel en payant une
-
cornposition' indemnité pécuniaire ou en nature varia,nt
d'après Ie caractère du délit et la qualité- de la victime (1).
Dans les cas douteux, les juges avaient recours aux combats
singuliers et aux épreuves judiciaires (Urtheil, ordalie).
Celles du fer ardent, de I'anneau à retirer d'une cuve bouillante,
tle I'immersion dans un étang, étaient les plus en honneur.
Dans la première moitié du vrre siècle, un facteur de civili-
sation réapparut avec la seconde évan$élisation tle la Bel-
gique. Un essaim de prédicateurs s'étendit dans toutes les
directions. Venu d'frlande, saint Liévin souffrit le martyre
près de Grammont en 655; un riche Gallo-Romain d'Aquitaine,
saint Amand, fonda la célèbre abbaye de Saint-Pierre sur le
mont Blandin, au confluent de l'Itlscaut et de la Lys; saint
Bertin, parent de l'évêque saint Omer, alla convertit les popu'
lations primitives du littoral, tandis que saint Rernacler s'en-
fonçant dans les profondeurs de la forêt d'Ardenne, abattait
les pierres levées et gourmandait ceux qui allumaiçnt des chan-
delles autour des fontaines et des rochers.
Partout se créèrent alors tles rnonastères, rapidement enri-
chis par les donations des grandes familles locales et jouissant
d'immunités, c'est-à-tlire d'exemptions spéciales en matière
de justice, de levées de troupes et d'impôts. Citons parmi les

(t) Suivant la loi ripuaire' p&r exemple, le taux d'e Ia qomposition était
de 100 sous d'or pour un Romaiu libre, de 200 sous pour un Ifr&nc,
EO-
grandes abbayes : Saint-Martin, à Tournai, Sainte-Gertrude, à
Nivelles, Sainte-Begge, à Andenne. En Thudinie, saint Lan-
\
delin, chef pillard repenti, fonda les célèbres monastères
d'Aulne et de Lobbes. Ces couvents devinrent d'importants
centres de colonisation; les frères convers (subalternes) s'atte-
lèrent à la rude tâche cle défricher Ies 'landes et d'assécher
lcs inarécages. hln rnultipliant le système des bénéfices ou
coneessions via$ères de lopins cle terre cultivable, aeeordées
(dans le cas présent) au prix d'une rnodique redevanee, Ies
abbés attirèrent quantité de colons, dont Ia vie fut encore
rendue plus agréable par des exemptions de péages, d'impôts et
de service militaire. f)ès cette époque le peuple admit eouram-
' {nent I'adage < qu'il faisait bon vivre sous la crosse ).
L'efTlorescence des monastères fut accompagnée d'une réor-
ganisation diocésaine. La vallée de I'Yser fut soumise à l,auto-
rité de l'évêque de Thérouanne (f); Ia région de la mer à
l'Escaut obéit à l'évêque dc Tournai; celle de I'Escaut à la
Dyle, à l'évêque d'Arras-Carnbrai. Ces trois diocèses dépen-
daient de I'archevêché de Reims. De la Dyle à Iâ Meuse s'éten-
dait l'évêché de Tongres, devenu évêché de Liége depuis le
début du vrrre siècle et dépendant de Ia métropole de Cologne.
L'Eglise, grâce à son indépendance, son organisation privi-
légiée et ses traditions latines, fut seule en état de rèagir quelque
peu contre I'anarehie ambiante. Elle sut épurer petit à petit le
rnélange extraordinaire de croyanees celtiques, mythologiques
et germaniques,, obsédant l'esprit des populations sous forme
de superstitions ineptes. Bien que lc niveau intellectuel et moral
de la plupart de ses membres ffit. encore ineroyablement bas,
elle sut inspirer aux classes supérieures Ie désir d'imiter bien
gauchement, il est wai les belles manières des Romains.- En
-
somme, à cette époque d'ignorance totale et de complète absence
de culture. évêques et abbés eurent le mérite de préparer modes-
tement la réconciliation entre les tendances latines et germa-
niques.

(1) Petite ville au sld-ouest d.e Saint-Omer.


CHAPITRE II
LES TEMPS CAROLTNGIENS
(687-855.)

Les maires du palais; Pepin de Landen (pp. 3r et 32). Pepï'n


deHerstal (p. 32). Charles Martel (p. 3Z).
- le Bref
PeTtin
(pp. 32 et 33). - -
Chartanagne : sa, naissance (p. SS). Son r6le comme coimqué'
ran! (pp. 33 et Son rôlb- cornnl,e législateur : Iois,
341.
-
capitulaires; diaùsions administratiues, comtes, missi domi-
niei; justice (p. SA). La socùété conserL)e le tApe rural.
-
Épanouissem'ent de I'agriculture et dtt, commerce. RôIe ciui-
Iisateur de Charlenxagne (pp. 34 et 35). Essais de restau.-
-
ration de Ia science et des afis; Ies écoles, les mÔnastères
(pp. 35 et 36). La eiailisation carolingienne (pp. 36
et S7).
Louis le Débonnai,re (p.3?). 843 : Traité de Verdun (p. 3z).
La Lotharùngie (pp. 37 et- 38)."-- Infl,uence des éuénbmmts
-du IXe sièclc sur Le cours ultérieur de I'histoi,re dc Belgtqte
(p. 88).

È.
Dans la première moitié du vrte siècle, les rois d'Austrasie
Clotaire II (R. 6fS-628) et son frls Dagobert I'er (R. 629-689)
avaient pris pour maire du palaÏs un puissant leude hesbignon,
Pepin de Landen (t 64?). L'énergique Dagobert sut main-
tenir les attributions de son majordome dans de strictes limites,
mais ses Suecesseuls laissèrent les maires du palais se Ùransfor-
mer en chefs d.'armées et en .premiers ministres. Iitant inter-
r,'hTri7r,drfÀ!?ttry{$ry.t;,'.:,".,,..1i, l.',ç

--82-_
médiaires entre les rois et les leudes pour I'oetroi des faveu
et notamment des bénéIïces, les rnaires du palais devinrent les
favoris des Grands, qui rendirent leur charge d'allord inanrovible,
puis héréditaire. Bientôt les mairies furent des vice-royautés,
appuyées sur une large clientèle cle leudes. Elles furent rapide-
ment concentrées entre les mains de Ia riehe et hardie farnille
des Pipinides de Hesbaye.
Petit-fils de Pepin de Landen, par sa rnère sainte Begge,
Pepin de Herstal (R. 687-714) réunit la mairie de Neustrie
à celle d'Austrasie, après la victoire de Te.stry (près de Péronne,
687), et prit le titre de duæ et princeps Francorum (duc et prince
des Franes). Son fils illégitime Charles, surnommé Martel
(R. 715-741), passa son existence à courir d'un champ de'
trataille à I'autre, entre le \Yeser et les Pyrénées, agrandissant
la Francia vers I'est, battant leS F'risons, les Saxons, les AIa-
mâns (l), les Bavarois. Par son. écrasante victoire rernportée
en 782 à Poitiers, sur les Arabes envahisseurs de I'Aquitaine,
il acquit un prestige royal. Déjà aimé des guerriers pour sa belle
prestance et son indomptable courage, il devint. leur idole
Iorsque, pour récompenser leur vaillanee, il eut clécrété la répar-
tition entre eux, moyennant rut Iéger cens, cle vastes biens
tl'Église. Par là il transformait I'octroi des bénéfices en institu-
tion de droit public. De plus, les chefs eurent Ia jouissance d'une
notable partie des revenus de riches monastères, reçus ( en
eommende r. Sans être tenus de séjourner dans leurs abbayes,
ils portaient le titre d'abbés comrnendataires. L'Égfise n'osa
pas trop résister aux volontés de celui qui avait sauvé le ehris-
tianisme des entreprises du Croissant.
Les.Pipinides avaient leurs défauts : ils étaient rudes et dis-
solus. Mais il convient d'admirer, dans ees temps chaotiques,
leur politique ferme et centralisatrice. Cette politique fut cou-
ronnée par Pepin le Bref (R.741-768), fils de Char-les Martel,
guerrier de petite taille, intrépide et volontaire. ùIaître de la
Provenee, de la Neustrie, de I'Austrasie, de la Souabe et de la
Thuringe; Pepin considéra que le monrent était venu de réaliser
les ambitions déjà nourries par ses ascendants. S'étant assuré
I'adhésion du pape Zachafie à ses projets, il convoqua, en 751,

(1) Peuple habitant la Sguabo.


__s8_
à Soissons, un collège de leudes puissants, au lieu de ltassemblée
du peuple, tombée en désuetude sous les derniers Mérovingièns.
Là, devant les évêques et les Grands, il se flt élire roi. L'évêque
'de Mayence, cainl Bonitbce, lui donna solennellement la consé-
cration religieuse et fit de lui l'< oint du seigneur n. childé-
ric IIf, dernier roi mérovingien, reçut la tonsure et échangea
de son plein gré un fantôme de royauté contre les douceurs
d'une paisible vie monastique.
Le nouveau souverain eut une existence'mouvementée. En
témoignage de reconnaissance envers la papauté, il alla vaincre
le roi des Lombards Astaulf (Astolphe) et constitua le patri'
m,onium, Petri ou Etats pontifrcaux (756). Après avoir scellé
I'alliance entre I'Eglise et le pouvoir temporel, consolidé les
conquêtes de son père et vaincu plusieurs révoltes, il mourut
en 768, ayant pour successeurs deux flls, dont I'un, Charles,
demeuré trois ans plus tard seul maître de la monarchie, devait
porter à son point culminant la gloire de la dynastie des Pepins.

rt
rÉ*

Magnus belln, malor paru'. lll.


( EcTNEARD, Vita Caroli.l

Charles était né vers ?42, probablement dans un des domaines


que possédait son père au pays de Liége. Ce prince illustre est
connu à la fois comme conquérant et comme législateur'
Nous ne.le suiwons pas dans ses expéditions de conquête :
cinquante-cinq en quarante-six ans! Lorsque' en I'an 800, le
pape Léon III le couronna Ernpereur d'Occident, ses pos-
sessions s'étendaient du Jutland au duché de Naples et de l'Èbret
à I'Oder. Nos èontrées cessaient donc d'être aux confins du
territoire. Elles occupaient une position centrale solidement
abritée, notamrnent du côté de la mer par des bateaux garde-
côtes'construits à Boulogne et à Gand. Après cinq siècles
d'agitations sanglantes, la Belgique retrouvait la r< paix
romaine >!

(1) Gdantt par la g:uerre, plus grand. par la paix.


F. VAN EÂLKE}i. _ EIg.fOIIiE DE B&LGTQTIE. 1924,
-
-84-
Charles avait introduit dans ses États un système ingénieux
et régulier de mobilisation. Les Belges comptèrent au nombre
de ses soldats Ies plus disciplinés. Leudes et hommes libres
le suivirent joyeusement dans les forêts de sa-e, les plainés
de Lombardie et les défiIés des Pyrénées. fls le révéraient
comme héros chrétien et le chérissaient, non sans orgueil,
comme corçpatriote.
Charles tie se borna pas à conquérir un empire, il sut aussi
I'organiser. Sous son règne, plus de révoltes, plus de guerres
civiles. Chaque peuple de I'immense.monarchie est autorisé à
,garder sa loi. Grâce à cette application du droit personnel,
Burgondes, Frisons, Francs, ete., conservent, en matière civile
et pénale, leurs coutumes ancestrales. Chaque sujet de I'Empire
a droit au jugement par ses pairs. Mais le rnonarque ne perd
cependant pas de vue les nécessités centralisatrices de son vaste
gou\rernement. Conformément aux règles du droit territorial,
il édicte des capitulaires, applicables dans tout l,Empire. Ces
règlements, élaborés au sein du conseil du prince, sont, par
déférence envers I'antique assenrblée germanique des hommes
libres, soumis à l'approbation tles plaids (placita) ou assem-
blées $énérales de mai, réunions d'apparat auxquelles n'âssis-
.tent plus que les Grands et les hauts fonctionnaires.
L'Empire est divisé en trois cents pagi, provinces gotrvernées
par des corntes (l), nommés à vie par I'empereur. Ils per-
çoivent les impôts, rendent la justice, lèvent les contingents
militaires et sont responsables du nraintien de Ia sécurité publi-
que. Une surveillanee étroite est exercée sur eux par I'inter-
nrédiaire d'inspecteurs itinérants, les missi domirtici (envoyés
du maître), généralement des ecclésia,stiques. Les comtés sont
partngés en centaines. Dans chaque centaine, il y a une
assernblée, le mallus, et un tribunal, le plaid, présidés par 'le
eomte ou par le eentenier. Charlemagne rem;rlaee par des
échevins (scabini),juges permanents, les àssesseurs ou < rachim-
bourgs u de ees trihunaux, désignés auparavant à titre tempo-
raire.
La structure d'ensemble du milieu social s'est peu modifiée
deptiis les temps mérovingiens. f,a société reste rurale, carae-

(1) Ires comt6s.frofltières étaieut régis par des marÉlraves ou marquls.


35-
aristocratle foncière entou-
térisée par la prédominanee d'trne
rant ses domaines <le nombreux tenanciers. I[ais la sécurité
étant revenue, Ie nombre des hommes libres, cultir.'ant en toute
indépen<lance leurs terres, a une tendance à augmenter. Charles
favorise I'agriculture, exploite lui-même dans la perfection ses
aill,ae, centres d.'une prospère industrie clomaniale. Il crée des
routes et encourage le transit fluvial. Au long des cours d'eau
se forment des étapes (stapelplaatsen), looalités oir les négo.
eiants viennent troquer leurs marchandises : Valenciennes sur
l'Eseaut, f)orestad (Duurstedc) à l'endroit où le bas Rhin perd
la plus grande partie de ses eftux par son effiuent, le Lek.
Maastricht ct l.ltrecht se relèvent de leurs ruines. Sur les
voies eonvergeant vers Aix-la-Chapelle, capitale de I'Ilmpire,
passent les convois de grains, de vins et les troupeaux.
L'Angleterre, la Scandinavie achètent les beaux < draps fri-
sons D de la Flandre maritime. Les bas-pays, situés à I'embou-
chure de I'Escaut, de la Meuse et du Rhin, cleviennent ainsi des
eentres doechange appréciables.
Si les contemporains ont ajouté au nom de Charles I'épithète
de Magnus (le Grand) parce qrr'il avait fait tant de eonquêtes,
la postérité, elle, lui a conservé ee titre surtout à cause de son
rôle civilisateur. IV'idéalisons pa$ inutrlement notre person-
nage. Il ne fut pas le vieillard < à la barbe fleurie > des romans
épiques. fI ne fut ni un ascète, ni un preux sans défauts. Son
biographe sincère, Einhard (Eginltard), abbé de Saint-Bavon, à
Gand, nous dévoile sa politique brutale de réalisations, ses mæurs
dissolues, son caractère souvent impitoyable. Mais tel quel,
combien n'est-il point supérieur encore aux Chilpéric et même
aux Dagobert! Représentons-le-nous, dans sa Cour d'Aix-Ia-
Chapelle ou tlans sa résidence favorite d'Iferistaltùtm (Herstal),
près de Liége, parmi ses courtisans aux tuniques de pourpre et
aux trrodequins couverts de broderies, parmi ses filles rieuses
et folles. aux bras cerclés d'or, aux cheveux retombant en lourdes
nattes. fl est grand, beau, énergique. Son menton rasé, ses
longues moustaches, sa tunique sombre et sa saie de coupe
militaire montrent son attachement âux vieilles rnodes franques.
It dédaigne les souples chlamydes à la byzantine, les agrafes
serties de pierres précieuses; il est sobre dans ses goûts, mais
son regard impérieux révèle Ie souverain tout-puissânt. Son
activité ph.ysique et mentale est ineroyable : toujours en guerre?
-86-
toujours en vo)'age, il n'a qu'un souci. assoeier Ie bien-êl,re de
Ia monarehie à sa gloire. Il croit en sa mission et s'y consacre
tout entier.
-F Chose plus remarquable encore dans cet Austrasien dont
I'enfance fut celle du barbare, iI a eonfiance dans la valeur de
la culture supérieure, il a foi dans la civilisation latine. Se
représente-t-on le maître de I'Europe, se relevant pendant ses
nuits d'insomnie pour s'essayer à tracer, d'une main enfantine,
quglques caractères écrits? Y a-t-il chose plus émouvante que
de voir, en ee vrrre siècle ténébreux. I'Empereur, quelques con-
seillers et quelques moines doctes, parmi Iesquels I'Anglo-Saxon
Alcuin, former une petite académie, où, sous le nom de Salo-
mon, de Pindare, d'I{orace, ils s'essayent à restaurer le culte
du savoir et de Ia beauté, ruiné depuis les Antonins?
N'exg.gérons rien! Charlemagne ne put ébattcher qu'une
tentative. I)epuis Ie vrre siècle, toute la .science tenait dans- les
ringt Orïgi,nntm libri de I'évêque fsidore de Séville, encyclopédie
oir figuraient les glyphes à tête d'aigle et les fabuleux basilics!
La littérature comprenait quelques vieux ehants de guerre ger-
maniques et essais de versification latine. f,es arts florissaient
dans quelques ivoires sculptés, éma,ux byzanlins et naives enlu-
minures. Charles n'en fut pas moins le fondateur de la civili-
sation earolingienne et son époque brille d'un modeste éclat
entre deux longues phases d'obscurité. Prêchant d'exemple,
I'empereur apprit, à I'âge adulte, le latin, le calcul, I'astronomie
élémentaire. Il créa, dans son palais d'Aix-la-Chapelle, une
école palatine. On y enseignait notamment la grammaire.
I'arithmétique et le chant d'église. Il ordonna la création
d'écoles g,ratuites clans les paroisses et dans les monastères
(écoles claustrales). Pour la construction de ses palais et des
églises, il fit venir des architectes lombards et byzantins, habiles
à édifier des rotondes. Les invasions des Normands n'ont, hélas,
presque rien laissé de leurs æurres.
De pareils. efforts devaient stimuler les initiatives. Dans les
monastères de toute I'Europe, Ies moines se mirent à étudier,
qui la grammaire latine, qui la théologie, la rhéiorique ou art
de bien dire, la dialectique ou art de raisonner avec subtilité.
Il y eut parmi eux des poètes, des astronomes, des calligraphes,
des miniaturistes. [Jn cousin germain de I'Empereur, saint
Adalhard, fondateur de I'illustre abbaye de Corvey en West-
-37-
phalie, joua un rôle primordial dans cet éveil de la culture
monastique.
La civitisation carolingietrne, chrétienne dans son essence,
$errnanique dans ses origines et latine dans ses aspirations,
rayonna tout spécialement hors de nos provinccs. Les aieux
de Charlemagne 5r avaient fondé des abtrayes florissantes.
L'Empereur lui-même aimait à se reposer dd ses fatigues dans
ses villas moSanes. Nos régions occupèrent clonc, sous ce règne
bienfaisant, une situation privilégiée très flatteuse pour leur
prestige, une position eentrale qu'elles devaient, hélas, bientôt
perdre.
.'* !t'
*

Charlemagne mourut en 814, à l'âge de septante-deux ans.


Son flls, Louis le Pieux ou le Débonnaire (R.81{-840), prince
sans énergie, Iaissa s'effondrer en ,quelques annéeq l'æuwe
immensc édifiée par son père. La dernière partie de son rè.gne
fut assombrie par des querelles tèrribles avec ses fils, au sujet
de sa suceession, querelles qui dégénérèrent en guerres civiles.
Enfln, las de se battre, les trois fils de Louis conclurent un aete
de partage, le célèbre traité de,Verdun, de 843.
L'aîné, Lothaire, devait conserver le titïe d'Ilmpereur, Ies
domaines patrimoniaux de lfesbaye, Aix-la-Chapelle et Rome,
villes de couronnement. Il se réserv.a donc un territoire extrê-
mement allongé, s'étendant de la mer du Nord au sud de l'ftalie.
Au sud-ouest, cette bande était séparée de la Franeia, lot de
Charles le Chauve, par l'Escaut jusqu'à Cambrai, une ligne
allant rejoindre la Meuse près de 1\Iézières, les collines de I'Ar-
gonne, le plateau de Langres, les monts du Lyonnais et les
Cévennes. Au nord-est, Louis le Germanique recevait tout
Ie territoire à I'est de I'Ems, d'une ligne atteignant ie Rhin
près de Bonn, du Ilhin, de I'Aar et des Alpes.
Ilabilerrient conçu et mfrrement médité, ce traité n'en mar-
quait pas moins une date fatale pour I'Europe. rl créait deux
Etats. compacts, à frqntières normales : la Ffance (Francia),
la Gerrnanle (Abmannia), et situait entre eux un ( pays
dlentre deux > hétéroclite, impossible à défendre contre les
convoitises de ses voisins. Bientôt I'Etat de Lothaire se disloqua.
En 855, deux de ses fiIs rçcevaient, I'un I'Italie, I'autre la Prq-
-38-
venee et la Bourgogne (royaume d'Arles). Le troisième, Lo'
thaire fI, héritait du tronçon situé entre la mer et le Jura'
surnommé, 'vrr I'absenee d'une terminologie géographique ou
ethnique adéquate, regnurn Lotharii, Lotharin$ie (f ).
Or, I'histoire de I'Europe occidentale, cle 843 à nos jours,
qu'est-ce, sinon en majeure partie le récit des luttes entre la
Germanie et la France pour la possession de ce magnifique
territoire nommé Lotharingie? Ainsi, un anâng:ement familial
approximatif, cote nral taillée élaborée __ d'ailleurs de très
bonne foi -- ( pâr les hommes sages des divers partis rr pour
sortir d'une situation inextricable. condamnait I'Alsace, la
Lorraine, le Luxenrb<lurg et la Belgique à être, rl'âge en âge,
les victimes d'innombrables violations de tenitoire. Pouvait-il
en être autrement? Indéperrclantes, ces régions clevenaient
routed de guepe de leurs voisins; dépenclantes, elles se brans-
forrnaient en < confins militaires )), en marches-frontières. De
toutes fâçons leur.sort devait être tragique et grandiose !

(1) L'ancien mot germaniqve ing : enfarlt', descendant' On le retrouve


rlons les mots Lotlt'arùngen, Merouùrugen, etc, I
TROISIÈME PARTIE
LE HA,UT MOYEN AGE
(Du milieu du IXe à la fin du X" siècle.)

CHAPITRE PREMIER

LES NVÉUNMENTS POLITIQUES


EN F'LANDRE ET EN LOTHARINGIE
AU COURS DU IXC ET DU XE SIÈCLD

Formation des Pays-Ba,s; au IXe siècle, ces régions Ttrcnnent unc


'plagsiortomie disti,ncte (pp. 39 et 40).

FIabité par des tribus bel$es avant l'ère chrétienne, le terri-


toire situé entre la l\{arne et le Rhin a étê désigné, tlans les
chapitres qui précèdent, sous le nom de Belgique, bien que,
pendtrnt les derniers siècles de I'Antiquité et la première partie
du moyen âge, ce terme ne puisse être pris que dans un sens
conventionnel. A cette épor1ue, en efTet, les nationalités ne
sont pas encole constituées en l-Xurope. D'un côté, I'Empire
romar'n confoncl dans son unité les peuples les plus divers; de
I'autre, les Barbares forrnent des hordes sans résidence fixe.
Les invasions plongent I'Europe dans le cluos et, lorsqu'un
organisme comme l'Église ou un prince tel que Charlemagne
possèrlent une autorité, un prestige suflisants pour faire æuvre
de reconstitution, ils reprennent la tradition unitaire de Rome,
dont la gloire a survécu à I'el'fondrernent politique.
Dans nos contrées, quelques facteurs particuliers, venant
s'ajouter à ces catrses générales, retairlèrent l'éclosion cle notre
_40_
nationalité propre. L'obstacle de la forêt Charbonnière créa
un dualisme èthnique et linguistique. D'autre part, I'adminis-.
tration impériale avait réparti notre territoire entre diverses
provinces. La limite purement arbitraire, ttacée de I'Escaut à
ia Meuse et séparant la proviirce de Germanie inférieure'de la
Betgique seconde, fut, dans I'ensemble, reprise par I'Eglise pour
ses délimitations diocésaine8 et par les rois mérovingienS et
carolingiens pour leurs subdivisions politiques. '

Le traité de Verdun créa la France et I'Allemegne; en 855,


la Lotharingie apparaissait entre la mer du Nord et le Jura.
Ces événements esquissèrent notre future positlon $éo$ra-
phique et notre destinée historique. Certes, le traité de
Verclun coupait en deux notre patrie et en attriblait les tron-
çons à deux monarchies distinctes. Mais la Flandre à I'ouest'
les prlncipautés lotharin$iennes à I'est manifestèrent, dès
le *" siècle, des tendances tellement irréductibles à, I'auto-
nomie que, dès cette époque, les régi<rns situées aux embou-
chures de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, prirent une phy-
slonomie spéciale. Certains chroniqueurs du xe siècle, se
piquant d'érudition, emploieront encore, pour les désigner, le
nom de Belgique, mais I'usage se répandra de plus en plus, de
leur appliquer Ie terme, parfaitenrent approprié à leur situation
géographique, de Pays-Bas ou Pays d'Avalois (|iederlanden,
partes adaal[cnses).
L'étude séparée de la Flandre et des Etats de la Lotharingie
s'impose jusqu'au règne des dues de Bourgogne.

$ l"t. _ La Flandre.
Baudouirt. Bras de fer (pp. 40 et 4r). Puissance moissante
-
des prcnders comtes de B'Iandre (p. a1).

Peu aprês Ie traité de \rerdun, Charles le Chauve' roi de


France, eut des démêlés avec un seigneur, riehe et énergique,
du pagus fl,andrensis .' Baudouin Bras de fer. Ce seigneur
avait enlevé Judith, fille de charles le chauve, princesse belle
et romanesque, et I'avait épousée en 863. Peu après' une réeon-
ciliationÏntervint : le rof donna à son gendre, en bénéfice héré-
-4t-
ditaire, le superbe territoire situé entre la mer, la Canche (l),
I'Escaut et I'estuaire du Zwijn; ce fut le rnarquisat, plus tard
le comté de Flandre (2).
. Très rapidement, la Marche de Flandre aequit une physio-
nomie indépendante. Pendant la dernière partie du u(e siècle
et au xe jusqu'en 987 (date de l'avènement de l{ugues Capet),
les derniers rois carolingiens menèrent une existenee précaire,
tourmentée par les guerres civiles. Les descendants de Bau-
douin Iet (-i 879) en profitèrent pour se tailler cle larges parts
dans les domaines ecclésiastiques cle I'Artois. Baudouin II
le Chauve (R. 879-9fS) épousa une fille du roi anglo-saxon
Alfred le Grand, nouant d.e cette manière les premières
relations entre la Flandre et I'Angleterre. Arnould Ier le
Vieux (R. 9f 8-964),le < Grand Marquis D, accentua Ia politique
annexionniste de son père dans la direction des sources de
I'Escaut et du ceurs de la Somme. Il devint très riehe en se
constituant le protecteur ou avoué (adaocatus) de quantité de
grands monastères {ui, en retour, lui assuraient de somptueux
revenus. Bref, à la fin du xe siècle, les comtes de Flandre possé-
daient déjà une puissance formidable. Les rois de Erance
les redoutaient à I'extrême, les ducs de Normandie avaient
besoin de toute leur énergie pour résister, entre la Canche et
la Somme, à la violence de leurs attaques et à la ruse de leurs
procédés.

$ 2. -- La Lotharingie.
Ce.tenitoire est disputé entre la France et Ia Gerrnanic (pp. Al
et 421, Tendances autnnomes de I'aristouat;ie lncak ; Régnier
au Long- Col, Qislebert (p. 4Z).- 959 : Partage de la Lotha-
rùngie (p. 42). Le clergé impérial. Pacification ùt Lothier
(pp. 42 et 43).-

Après'la'mort-de Lothaire II (voir p. Bg),Fen 86g, une lutte


ardente, riche'en péripéties de tous genres, s'engagea entre les

(1) Ffeuve côtier d.e l'Ârtois, au nord de la Somme.


(2) Selon une autre verËion, Baudouin, haut fonctionnaire royal, aura,it
usurp6 à son proflt les pouvoirs qu'il tonait du roi, comm€ marquis, dans lee
euÊdits terrltoires.
-42- t

derniers Carolingiens de France et de Germanie pour la posses-


sion du ( pays d'entre deux ). La bataille d'Andernach (1),
en g?6, fut la première des innombrables mêlées qui jalonnèrent
le duel millénaire entre Français et Allemands'
Il y avait à ce moment en Lotharingie une aristocratie ier-
rienne indigène très batailleuse et décidée à profiter des circon-
stances pour accroître sa plopre puissanee. Son chef était
Ré$nier au Long Col, petit-fiIs, par sa mère Ermengarde, de
I'empereur Lothaire.' Pratiquant une ondoyante politique de
bascule, il ne supportait, de la part du monarque qu'il daignait
momentânément soutenir, qu'une autorité nominale. Lorsque,
en g15, charles III Ie Simple,.roi de France (petit-fils de charles
le Chauve), I'eut, en récompense de sbn appui, nommé duc de
Lotharin$ie, le triomphe de cette_ politique autonorne et
régionale fut assuré. Gislebert, flls de Régnier et duc de
Loiharingie comme lui, passa vingt ans de sa vie à se consti-
tuer une clientèle, à intriguer et à se battre dans I'espoir -
vain d'ailleurs de transformer son duché en royaume indé-
-
pendant. F,n925,nous le voyons se rallier à la cause de Ilenri Ier
àe Saxe, dit I'Oiseleur. Désormais la Lotharingie fera partie du
royaume germanique. Treize ans plus tard nous retrouvons
I'incorrigible brouillon mêlé à une révolte contre son beau-frère,
le roi Othon fer le Grand. Battu à plate couture, après un
combat furieux, Gislebert se noya, en essayant de passer le
Rhin à la nage, à Andernach, en 939.
comprenant I'impossibilité de transformer la Lotharingie en
cluché waiment germanique, othon sut cependant mettre un
flein à la turbulence de la noblesse, âvec l'aide de son frère'
lc sage Brunon, archevêque de Cologne. Nommé duc (F,. 953-
965), Brunon, en 959, partagea son vaste domaine en deux :
' l.o La Basse-Lotharingie, entte Ia mér, llEscaut, la Meuse,
Ia Chiers, la Sûre, la Moselle et le Rhin;
2o La Haute-Lotharin$ie ou Lotharingie rnosellane' à
l'emplacement de la future Lorraine.
Nous ne nous occuperons que de la Basse-Lotharingie ou
duché de Lothier, dont les eontours eneadrent <léjà grosso
modo I'aire de la Belgique future. Brunon y établit un puissant
ctergé, recruté en Germanie. Il I'enrichit par des donations,

(f ) Sur le Rhin, edava,l de Coblence.


-43-
accrut sa puissance par I'octroi de droits régaliens, bref en fit
un instrument redoutable et zélé de la puissance impériale
(Othon fer avait été couronné Empereur romain germanique
en 962, il Rome). C'est en vain que les deseendants de RégnierF l
au Long Col, comtes de Hainaut et de Louvain, cherchèrent à I
secouer lc joug du clergé dynastique, avec I'appui des derniers I
Carolingiens rle France.pe Lothier fut pacifié. Mais I'esprif
d'autonomie, récluit milmentanément à I'impuissance, continua
à sommeiller dans les cæurs de cette noblesse locale aux ( mæurs
indisciplinées > -(indisciplihati mores), guettant toujours I'occa-
sion de se rebeller à nouveau contre la ùiscipli,na Teutnnica.
CHAPITRE II
le vip Bcol.ioMleup
ET socIALE
AUX PÂYS-g'tS
DURANT Lp IXC ET LE )(E STÈCTB

Les innasions d,es Normands (pp. 44 et 45). Naissan ce du,


régime féodal (p. A5). -
Bases de ce régime : la tecamrnan-
dqtion; le bénéfi,ce (pp.- 45 et 46). Farrnat:ion des grands
politiques (pp. 46 et 47).
-
L'aaouerie (p. +Z). Eætqt'
fiefs - -
sian du régime féodal : iI motcelle I'Europte (p. 47). Les
obltigat:ians du, aassal '(pp. 47 et 48).
-
Canclitions d'etistenee
-
de la nablesse du,rant Ic Imut rnoqen âge (Up.48 et 49'1. La
classe des tenanciers au cengitaires (pp. 49 et 5O). .- .ta
-
classe d,es serfs (p, 50). Lamentable état de I'agriculture
(p. S0). Les wateringues - d,e la West-Flandre (pp. 50 et 51).
État-barbare de la société au IXe et au Xe siècle (p. 5r).
-
ffi:f#i,#H"uffi#*,',
(Vieux dioton flamand.)

La période qui suivit la mort de Charlemagne ramen&


I'Europe au chaos des temps mérovingiens. Aux discordes
civiles et aux guerles vinrent s'ajouter de nouvelles et pires
calamités : les invaslons des Norrnands. Les Vikings des
fjords de Norvège étaient d'intrépides écumeurs de mer qui,
sur des nefs allongées, suivaient les côtes de I'Europe oceidentale

(1) Longs bras et larges mains


Ont les seigneurs du Plat-PaYs.
*45-
et rernoitaient le cours des fleuves. Leur gofrt du pillage, joint
à leur haine fanatique du christianisme, en.faisaient des adver-
saires impitoyables. Dès que les populations entendaient.réson-
ner leurs eors d'ivoire, elles désertaient en masse leurs demeures.
En quelques années, nos villes : IJtrecht, Dorestad, Maastricht,
Liége, Louvain, Gand et Tournai furent saccagées, ainsi que
des centaines d'églises et monastères. Nos prelniers d5rnastes,
Baudouin Bras de fer, Régnier au Long Col, combattirent avec
éclat la < terreur normande >, mais en 891 seulement le péril
fut conjuré par la victoire décisive de Louvain, remportée
sur le gros des Vildngs par le roi de Germanie, Arnould de
Carinthie.
Ce rxe siècle, si troublé, vit naître lia célèbre organisation
sociale connue sous le nom de régirne féodal. Les villes,
restées petites, même sous Charlemagne, avaient virtuellement
disparu. La société était exclusivement rurale et militalre.
Secouée jusque dans ses fondements par les agitations de
l'époque, elle se reconstitua tant bien que mal en une organi-
sation basée sur la terre, enchevêtrant les règles du droit privé
et du droit public. Cette réorganisation ne fut pas spontanée.
Elle emprunta ses éléments à la société des derniers siècles de
l'Empire romain et à celle des temps mérovingiens, ees deux
societés âyant vécu dans des conditions sombres et anarchiques,
analogues à,celles du r-xu siècle. Le gouvernement centralisateur
et fort de Charlemagne ralentit pendant cinquante ans l'évo-
lution inéluctable de loEurope vers la féodalité, évolution déjà
'sensible à l'époque de Charles Martel.
Le régime féodal a pour point de départ I'absence de toute
puissance centrale et protectrice. En vue de la défense contre
les dangers résultant d,e I'anarchie endémique se forment
partout, à tous les degres de l'échelle sociale, des groupements
d'hommes, liés.par un contrat personnel : le plus puissant
guerrier du groupe, le sei$ner$ (senior), promet ou impose
- ses vas-
sa protection âux plus faibles; en retour, ceux-ci,
-saux ou fidèles, lui jurent fldélité. Ce contrat se nomme la
recommandation. Ce régime hiérarchique, créant une échelle
fixe et héréditaire de conditions, n'est point nouveau. Le
système de la grande propriété foneière et du colonat chez
les Gallo-Romains, celui des lètes chez les Francs, en annon-
cent l'éclosion. D'autre part, la relation de protection-fldélité
-46-
est très sensible au sein de la sippe germanique et parmi les
antrustions mérovingiens.
Or, le seigneur protecteur est en même telnps grand proprié-
taire foncier. Pour stimuler Ie dévouement de ses protégés, il
leur octroie I'usufruit de < bénéfices > dont il garde la nue
propriété. Ces bénéfices sont tantôt des fiefs (du bas-latin
feodum .' terre de fidélité), tantôt des tenures ou censives.
Par un second contrat réel (f ) celui-ci le seigneur promet
de ne pas enlever le fief- à son vassal, la censive
- à son tenancier,
censitaire ou fidèle; en retour, le vassal jure de ne pas quitter
son flef, de ne pas I'aliéner ni de le morceler, d.e ne pas se marier
ou même de ne pas marier ses enfants sans I'autorisation de son
seigneur. Plus que le vassal encore, le censitaire est soumis à
de multiples obligations. Le régime du bénéfiee aussi est très
ancien. Déjà les riches Romains autorisaient leurs elients à
cultiver une partie de leuis terres à titre précaire, c'est-à-dire
aussi longtemps qu'eux, propriétaires, le jugeaient bon. D'oir
le nom d.e Ttrecaria (2) donné à ces sortes de concessions. Plus
tard, les rois mérovingiens, les abbés des grands monastères,les
maires du palais, généralisèrent le système des precaria, devenus
des bénéfrees à caractère viager. Enfin, Charles l\{artel distribua
d'office des bénéfices à tous seS guerriers.
Ces principes généraux étant posés, voyons-en l'application
dans la société du rxe siècle. Les derniers Carolingiens de France
et de Germanie sont faibles, abâtardis, de mceurs dissolues.
Pour avoir des partisans, ils multiplient la distribution des
bénéfices (3). Ailleurs, ce sont de hauts fonctionnaires régionaux
usurpateurs qui opèrent par eux-mêmes la transformation des
provinces qu'ils gouvernent en bénéflces et deviennent quasi
indépendants. Les grands bénéfiaes, nommés flefs politiques,
donnent à leurs titulaires : dues, comtes, marquis, princes-
évêques, abbés, une richesse et une puissance formidables. Dans
les limites de ces flefs, les nouveaux dynastes, jouissant de plus
en plus d'immunités, finissent par posséder des droits ré$a-
liens : droit de battre monnaie à leurs armes, droit de légiférer,
de déclarer la guerre, de rendre la justice. En 8ZZ, Charles le

(l) Du latin rcs = chose.


(2) Precarùum a pour racine le rnot preces signiliarrt prière.
(3) Les bénéfices sont parfois des exemptions de charg:es ou cle fonctions.
----- ti
-
Chauve édicte le capitulaire de Quierzy-sur-Olse, cette
< Grande charte de la Féodalité ), par laquelle il rend le béné-
fice définitivernent héréditaire. Enfin, pour coulonner leur
puissance, les dynastes se proclament, bon gré mal gré, avoués
des grands monastères de leur voisinage, étendent leur juri-
diction sur la population de ces immunités et se font accorder
par leurs princes I'hérédité de leurs dignités après celle de leurs
terres féodales.
Ayant acquis des quantités de campagnes en friche, de forêts,
de landes, la grande féodalité Jes partage à son tour parmi les
guerriers fidèles de ses terres. Se réservant un dOmaine, c'est-
à-dire une part de terres pour les exploiter directement, chaque
duc ou comte morcelle le reste entre ses barons et sei$neuf5;
ceux-ci agissent de même en faveur de leurs chevaliers ou
écuyers. D'otr un rlémembrement général de l'Europe. Une
<<poussière d'Etats rr gît dans le cadre des ancieris royâume.i;
les subdivisions,les enclaves, parmi lesquelles survivent quelques
alleus (1), donnent aux Btats un aspect de Ttuzzle immense,
dont les pièces seraient continuellement modifiées pâr le
mécanisrne cles héritages et des donâtions ou par les hasards
de la guerre. Et que cle bizarreries dans ce régime : tel seigneur
est vassal de plusieurs suzerains à la fois, tel autre est, pour
un îlot de territoire, suzerain de son propre seigneur !
Nous n'entrerons pas dans des détails techniques au sujet
de I'investiture des fiefs, du serment d'hommage, de la trans-
mission héréditaire des biens, du droit d'aînesse. observons
simplement que la caractéristique du fief est d'être terre noble.
Le fait d'en être investi oblige le vassal, s'il ne veut se rendre
coupable de féloni€, forfaiture qui amène la confiscation
du fref à fournir à -son suzera,in : 10 le service d'ost (host:is
-, ou service militaire à cheval, obligation essentielle-
: €nû€rti)
ment noble; 20 le service de plaid qui consiste à aider le sou- '
verain au Conseil et dans I'exercice des droits de justice; 30 le
service des aides pécuniaires, d.ans des eas nettement spéciflés,
notamment quand le suzerain est fait prisonnier et qu'il faut
payer sa rançon. si le vassal observe cette série de droits
féodaux, le seigneur doit, en retour, lui prêter main-forte

(1) Ir'alleutier, libre gul sa, terre, flépendait directement du eouverain et


n'était soumis à aucune des obligations du vassal.
lorsqu'il est attaqué et ne peut lul refuser Ie jugement par la
Cour des pairs, sous peine de dént de Justice, crime pouvant
entraîner Ia déchéance du seigneur, proclamée par tous ses
vassaux.
Cette noblesse, depuis le duc de Lotharingie jusqu'au dernier
petit seigneur, mène une vie $rossière. Au sommel de la hié-

(Ph,ot. Iiels.)
RUINES DE MONTAIGLE
Situé sur Ia X{olignée, au ccntrc d,nn cirque
ritait la Dlrts 1mi-sante demeure seigneuriale-d.c la.boisé, ce château
r(igiort ninsJne,
tlonstnrit arr xuo siècle, il fr.rt clétrrrit par I'anrié", a" ifàr,riJflàË
rle la cinq'ième guerre de charres-euirit contre ia Fratice--^

rarchie, les dynastes tirent de reurs domaines de quoi nourrir


et entretenir leur maison militaire, leur nombreuse suite de
e ompagnons d'almes et de valets. rrs se déplacent donc de ailla

en ailla, consommant sur place au gré de leurs besoins. Les


grands barons font de même, mais la multitude des chevaliers
besogneux se terre dans de sombres donjons, grosses tours
crénelées, aux murs épais de plus de deux mètres, entourées d'un
fossé et d'une palissade. Pendant les invasions nbrmandes,
I'Ardenne se couwit de ce genre rudimentaire de châteaux-forts.
_49_
Grande et petite noblesse ne vivent que pour la gue'rre. Le
tout petit seigneur ne diffère du paysan ou du chasseur que par
Ie costume : il possède un casque conique, un écu oblong, une
Ianee, une épée et un cheval, bref, de quoi pouvoir remplir son
service d'ost, raison d'être même de sa qualité de noble. Il porte
enoore la tunique de cuir parsemée de têtes de clous, la vieille
broigne mérovingienne, jalousant tel compagnon à qui d'heu-
reuses rapines ont permis d'acheter Ia chemise de mailles fines
ou haubert, tombant jusqu'aux pieds.
Les occasions de se battre ne manquent pas. Le moindre
litige à propos d'une terre < de débats ) ou ( contestée r est
Ie prétexte d'interminables guerres privées. Chaque hobereau
prend parti pour ( son lignage o. Il y a en outre les luttes de
peuple à peuple, les révoltes des grands vassaux. Ces guerres
sont d'ailleurs peu sanglantes. Les eohues de guerriers, nom-
mées improprement armées, se débandent aussi vite qu'elles se
sont constituées. Les opérations consistent en pratiques de
brigandage,en sièges de donjons. Les vraies batailles sont rares :
un corps à corps décide, pârfois en quelques minutes, de ,la
vietoire. Sur Ie champ de combat, on relève cent ou deux cents
morts !
Mais'qui donc nourrit, vêt, entretient cette aristocratie fon-
cière absorbée par les devoirs militaires? Ici nous voyons entrer
en seène Ia classe des fidèIes : tenanciers ou censitaires (t),
généralement d'anciens hommed libres ruinés par la guerre et
devenus, plus ou moirts volontairement, les fermiers héré-
ditaires des seigneurs de leur voisinage. Après la mort de
Charlemagne, la catégorie des hommes libres avait rapidement
diminué. En 847, l'édit de Meersen' (près de Maastricht),
publié par Charles le Chauve, avait môrne prétendu contraindre
tout homme libre à se choisir un seigneur. Tout noble avait donc,
désormais, à son service un nombre plus ou moins considérable
de fidèles, possédant héréditairement la jouissance d'une tenure
ou censive, moyennant quoi ils devaient faire viqre le seigneur
par le payement généralement en nature de redevances
- en travail, les corvées. Indépendamment
et par des prestations -

(1). On les désigxlo aussi sous le nom de marwntes ou m&n&rrte tribu-


taires, de pagerisas ou paysans, de oi,lut;n'*i (aillanus : ca,mpagnard.) ou
vilains.
-50-
des droits féodaux, le suzerain possédait done des droits
sei$neuriaux exereés sur ses censitaires (roturiers).
Les conditions d'existence de ces manants étaient pénibles.
Ils payaient, tantôt au souverain, tantôt à leur seigneur immé'
diat, la taille, impôt sur le revenu, la capitation, impôt par
tête, le cens, impôt sur les immeubles, le champart, impôt
d'une gerbe sur six, sept ou dix, au moment des récoltes. En
outre, Ie seigrieur les obligeait de porter leur grain et leur farine
à son propre moulin et à son propre four : c'étaient les bana-
lités. L'Eglise prélevait la dtrne (l/10) sur leurs récoltes. Et,
malgré tout, ces vilains trouvaient encore leur sort enviable.
Eux, au moins, disposaient librement de leur personne et de
leur héritage'mobilier, ils étaient astreints à fournir des rede-
vances fixes, tandis qu'en dessous d'eux la classe des serfs,
fermiers héréditaires eux aussi, était < taillable et corvéable à
ûr€fci rr.

Les serfs, descendants des esclaves mérovingiens, des popu-


lations vaincues réduites à la servitude par Ies Francs, étaient
'a attachés à la glèbe r. Quand ils'fuyaient, le seigneur avait
contre eux le droit de poursuite. A leur mort, le droit de
mainmorte les privait de la faculté de disposer de leurs biens
mobiliers, exigence tellement exorbitante que Ia noblesse elle-
même transforma ce droit, âu xrlre siècle, en celui de rneilleur
cattel (d'un vieux mot flamand qui signifie rneuble) ou droit
de saisir le meilleur objet de la succession. Parmi les Serfs, les
ouwiers et les domestiques avaient une eondition bien rappro-
chée de celle de I'esclave antique (l).
Jugeons à présent la situation éeonomique et sociale dans son
ensemble. Quel sombre tableau ! Les campâgnes sont dépeu-
plées. Autour des donjonE se terrent les serfs dans leurs humbles
masures. Les marécages et les landes regagnent du tenain sur
les cultures précaires des domaines. Les guerres eonstantes, Ies
hivers rudes et sans frn, amènent les disettes, les famines, les
épidémies. Seule la West-Flandre, de Bergues à Cadzand, offre
un spectacle réconfortant. Les vaillantes populations ftiso-
saxonnes ont su y conserver leur liberté et se sont liguées en

(1) Per contre, les oblats ou serfs d'Eglise étaient, enviés. Beaucoup de
manants renonçaient volontier's à leur i-ndérrendance porlr passer sous
l'autorité du clorgé.
-5r-
\pateringues (f). Au xe siècle, pâr un travail assidu, elles
commencent à transformer les estuaires de la côte en Ttolders
fertiles. Leurs conditions d'existence s'améliorent; les comtes
de Flandre les protègent et remplacent leurs obligations par
le devoir d'entretenir les digues.
Comme la société du vre siècle, celle du rxe et du xe fut igno-
rante, barbare, féroce. Le clergé lui-même avait perdu toute
influence morale. En quelques années, Ia civilisation caro-
lingienne disparut. Pendant cent cinquante ans, Ia Belgique
resta plongée dans les ténèbres" Vers la fin du xe siècle seulement
s'élevèrent les premières églises romanes du pays de Liége:'
encore étaient-elles nues et d'un appareil plus que grossier (2).

(f) Ira rvateringue, surveillée par le diikgraal (comte d.e la digue) ou


moermeester (maître d"e la lagune mise en culture), était une cornmunauté
formée pour rléfendre les polders contre les retours ofiensifs de la mer.
(2) Citons la tour d.e l'église de Saint-Denis, à Liége (987).
QU.A,TRIÈME, P^A,,RTIE
LE
RÉcIME FÉoD^A.L A soN ApoGÉE
(Du rtébut du XI" au mitieu du XIIe sièclo.)

CHAPITRE PREMIER

LES ÉVÉNNMENTS POLITIQUES


EN FLANDRE ET EN I,OTHARINGIE
DU DÉBUT
DU XIC AU MILIEU DU XIIE SIÈCLE

$ 1"t. La Flandre
-
Polùt:ique eæpansionniste des comtes de Flandre (p. 5Z). Terri-
-
toires'dëpendant d,e la Flandre sous le règne de Baudouin V
de Lille. Règne glorieuæ de' ce prince (pp. 5Z et 58).
Union de la Flandre et du Hainaut; Iutte entre Richilde-et
Robert le Frison; bataùlle de Cassel IIOZU (p. Sa). Puissance
dzs comtes de Flandre Robert le Frùson et Robert- II de Jéru-
salern (p. 5A). Règnes de Baudouin VII à la Hache et de
-
Charl,es de Dansmark, (pp, 54 et 55).

( Devise r:":iâif.i' T#'K",yà: !?' *ooa"u. r


Pas plus que les Carolingiens, Ies premiers successeurs cie
Hugues Capet (R. 987-996) ne purent opposer d'obstacles à Ia
politique expansionniste des eomtes de Flandre. Au milieu du

(l) Le premlor après Dleu.


58-
xre siècle, Baudouinv de Lille (R. 1085-1067), frls de Batl-
douin IV à la Belle Barbe (R. 988-1035) (I ), possédalt :
a) La Flandre flamande, compïenant entre autres les châ-
tellenies de Bergues, eassel, Furnes, Ypres, Courtrai, Audenarde,
Bruges et le comté de Gand.
b) La Flandre wallonne ou $allicante' : ehâtellenies de
Lille, Orchies et Douai.
c) Au sud de ces deux régions, nommées Flandre sous la
Couronne (de France) : I'Artois; chef-lieu, Arras; villes
principales : Guines,, Ardres, lSaint-Omer, Aire, Béthune,
Bapaume.
d) Au nord de la Flandre sous la couronne, les cinq îles méri-
dionales de la Zétande (y compris walcheren) et les Quatre-
Métiers : districts de Hulst, Axel, Bouchaute et Assenede,
correspondant à peu près au pays de waes et à la Flandre
zélandaise d'aujourd'hui.
e) Entre I'Escaut et la Dendre : la Flandre impériale'
c'est-à-dire les eomtés d'Eenaeme et d'Alost, les pays de Ter-
monde et de Bornhem.
Baudouin de Lille était un guenier et homme politique r€mal-
quable. Il sut contraindre Henri III, le plus puissant et le plus
altier des Empereurs romains germaniques, à Ie ieconnaître.
comme vassal pour la tr'landre impériale, les Quatre-Métiers
et la zélande, terres que son père avait adjointes à ses domaines.
Il maria son flls aîné Baudouin YI à Richilde, héritière du
comté d.e Hainaut; son second fils Robert à Gertrude de saxe,
veuve de Florent ler, eomte de Hollande; sa fllle Mathilde au
duc Guillaume de Normandie, le.futur vainqueur de Hastings.
En lO6O, le roi de France Henri Iei lui confiait la tutelle de son
héritier, Philippe fer. Six atts plus'tard, la conquête de l'Angle-
terre couronnait I'union normando-flamande. Quantité de
seigneurs flarnands combattirent aux côtés de Guillaume le
conquérant et ne furent pas oubliés dans le partage des terres
des vaincus. L'un d'entre eux devint comte de Northumberland,
un autre, comte de Chester. En 1067, Baudouin de Lille
mourait en pleine gloire, ayant vu, selott le témoignage de ses
contemporains, les rois le craindre et ses pairs < trembler
devant sa puissance >.

(1) Voir le tahloau généalogique à la fln du chap. Iu', p. 61.


-84-
Ltunion des comtés de Flpndre et de Hainaut ne fut pas de
longue durée. Baudouin VI de Mons mourut en 1070, après un
règne calme. Robert le Frison (R. 107f -f098), frère de Bau-
douin de Mons et guerroyeur sans scrupulès, au lieu de protéger
ses neveux Arnould et Baudouin, eneore en bas âge, viola son
serment. fl fomenta un soulèvement parmi les libres paysans
du littoral, d?origine saxonne, barbus, robustes, bien nourris,
dont j'ai parlé à Ia fln du chapitre précédent. Des feux allumés
à la côte donnèrent le signal de la révolte. C'est en vain que
Richilde, veuve de Baudouin VI, appelle à son aide le roi de
France Philippe Ier et la noblesse du Hainaut. Elle est vaincue
à Cassel (l) (22-29 février f OZf ) et son fils aîné, Arnould < le
Malheureux >, périt dans Ia mêIée. Pour continuer la lutte,
Ia vaillante princesse engage partiellement le comté de Hainaut
à Théoduin, prince-évêque de Liége. Constance inutile. Robert
laisse à sa belle-sæur le comté de Hainaut, mais règne sans
conteste sur la Flandre, de 1071 à 1093.
Cet usurpateur, politique aussi habile que son père, gouverna
en véritable roi. Il maria sa fille Adèle au roi Knut (Canut) de
Danemark et associa habilement ses propres intérêts à ceux
du Danemark et de la France, pour enrayer Ia puissance cro_is-
sante du roi d'Angleterre, duc de Normandie. Un pèlerinage
à Jérusalem, organisé en 1086 avec un grand luxe de mise en
scène, lui valut dans toute I'Europe une réputation de héros,
presque fabuleuse.
Enfin, son fils, Robert II de Jérusalern (R,. f0gg-ffff)
couronna le brillant système politique d'annexions et de succès
diplomatiques des comtes de Flandre, par une main-mise sur
I'avouerie de l'évêché de Cambrai. Il prit une part glorieuse
à Ia première Croisade et fut le plus puissant des dynastes
de son époque.
Après lui, son flls, l'ardent Baudouin VII à la Hactre
(R. f f f l-f 119) et son neveu Charles de Danernark (R. lllg-
ll,27), fils d'Adèle et de l(nut, eurent des règnes pleins de dignité,
mais moins éclatants. Leur activité fut surtout orientée vers
les affaires intérieures (voir chap. II). Les événements qui
suivirent la mort dramatique de Charles de Danemark nous

(l)ILocalitê ile la X'lantlre rnar:itinte, Bur llne hauteur isolée, entre Ypres
et Saint-Omer.
-55--
montlentque,déjààcemoment,laFlandreétaitentréedans
le stade du développement communal' Il en sera question dans
la cinquième Partie.

- te duché
$ 2. de Lothier'

Règnes des d,ucs d,e Ia maùswt, d,'ardenne : Godefroid II,


Gothe'
îon I"r, God.efroùd III le Bmbu, Godefroid IV le Bossu (pp' 55

et 56). affaiblissement d.e I'autorité ducale dàns le Lothier.


gueritte- entii tes .maisons d,e Limbourg et de Louaain (p. 56).
d'anarclùe aw début du XIIe siècle (p' 56)'
-Përioile
En 1005, l,empereur llenri II avait confié la direction du
Lothier à un membre de la famille des comtes de verdun,
famille très dévouée aux intérêts du saint-Empire. choix
heurqux : Godefroid II d'Ardenne (R,' Io05-'+I023) fut un
vaillant champion de la cause impériale. Il combattit avec
acharnement une ligue de barons, aux ( mæurs indisciplinées 'r,
dirigée par un descendant de Régnier au Long Col' le sangui'
naiù Larnbert, cornte de Louvain, et la vainquit à Flo-
rennes (Entre-sambre-et-Meuse) en 1015. Lambert de Louvain
resta sur le terrain; le Lothier fut pacifié'
Loyaliste aussi fut le frère de Godefroid II,I'illustre Gothe-
lon I*t le Grand (R. :L tO23-1O44), duc des deux Lotharingies'
Mais déjà nous retrouvons le vieil esprit brouillon, ambitieux
et rebelle de Gislebert, dans le fils de Gothelon, Godefroid III'
dit le Barbu, le coura$eux ou le Grand (It. ro44-r070).
God,efroid
,avait souffert dans son amour-propre de ne pas
avoir reçu' comme son père, I'investiture des deux Lotharin-
gies. Il ligua contre l'empereur Flenri III les eomtes de
Êainaut, à" Namur, de Louvain, de Hollande et' même
Baudouin de Lille, bref, toute la féodalité des Pays-Bas, toujours
prête à braver le suzerain germanique. Ileureusement' pour
ilenri III, le clergé impérial lui resta fidèle. Les évêques de
Metz, de Liége, d'utrecht affrontèrent la coalition. Godefroid III
perdit son Juché en 1048. Pendant près de vingt ans il lutta
à.r"" ,r" sombre ardeur, intrigua, simula le retour à I'obéis-
sancer pour récupérer ses domaines' Ce ne fut qu'en 1065' après
-56-
un long séjour en rtaHe où il avait épousé la comtesse Béa-
trice de Toscane qu'il- obtint Ia restitution du Lothier.
-,
Le fils de.Godefroid le Barbu, Godefroid IV le Bossu
(R. 1070-1076), guerrier vaillant bien que chétif et mal bâti,
renoua la tradition de fidélité des princes de ra maison d.'Ar-
denne envers le saint-Empire. A ce moment I'empereur Henri rv
était en conflit avee Ie pape Grégoire VIf, chacun d'eux pré-
tendant avoir le droit de conférer la double investiture au
-
spirituel par Ia crosse et I'anneau, au temporel par le glaive
aux titulaires de fiefs ecclésiastiques. La querelle des inves--
titures s'était bientôt élargie en une lutte pour Ia suprématie
dans le monde: La société devait-elle être une théocratie,
régie par les ministres de Dieu, ou un organisme caesaro-
papiste' dans lequel I'Empereur serait, par droit divin, maitre
des corps et des âmes?
Godefroid Ie Bossu n'hésita pas. rI défendit avec zèle son
suzerain Henri IV, malgré les revers et bien que sa femme,
'la comtesse Mathilde
de Toscane, ffit la plus ardente prota-
goniste des idées de Grégoire vrr. rl mourut en ro76, assassiné
au cours d'une expédition militaire en Hollande.
A partir de ce moment I'autorité ducale s'affaiblit dans Ie
Lothier. Godefroid de Bouillon (R. 1089-1100), neveu de
Godefroid le Bossu, est absorbé par Ies préparatifs de la
première croisade (voir chap. rr). n meurt sàns hisser'
de postérité. Henri rv confère alors la dignité ducale à Henri,
comte de Limbourg. Mais aussitôt après la mort {u vieil
empereur, réfugié à Liége en 1106, son fils et adversaire,
Henri v, octroie le duché à un descendant de Régnier au Long
col, Godefrold rer, comte de Louvain. Dans la lutte chao-
tique qui s'ensuit entre les partisans de Ia maison de Limbourg
et ceux de la maison de Louvain I'autorité impériale s'effondre.'
Les Empereurs n'osent plus agir en souverains; ils négocient
et marchandent avec cette bande de Ioups qu'esf, la noblesse
Iotharingienne. Le clergé impérial, désarmé devant I'anarehie,
est impuissant à défendre plus longtemps la a discipline teuto-
nique >. Godefroid Ier lui-même, dédaignant Ie titre de duc de
Lothier tombé en discrédit, préfère dorénavant celui de duc
de Brabant.
,g

$ 3. Les dYnasties locales.


-
Le duché de Brabant, Potitique réaÙiste et ondoyante des pte-
miers ducs d.e Brabant (pp. 57 et 58). Le comté de Lfun'
bourg (p. 5e). Le comté d,e Hainaut- (p.58). Le comté
-
deNamur (pp.-58 et 59). comlé de Luæembourg (p'59)'
-Le de ces principautés' Un tgpe
Intérêt relatif de l'histoire
-féod.al : Henri I'Aaeugle (p:59). La pri'nct'pauté épiscopala
de Liége (p. 00).
-

Le Lothier s'effritait définitivement en une série de petites


dynasties locales. Examinons rapidement les diVers terri'
toires situés, au début du xue siècle ou un peu plus tard, sur
I'emplacement de la future Belgique.
I. Lu pucnÉ oe Bna'saNt : s'étend entre I'Escautr la Dendre
et une ligne brisée, traversant le Brabant wallon jusqu'au nord
de la sambre, puis s'infléchissant vers le nord-est, parallèlement
à la Meuse, à travers Ia Hesbaye et la Campine, jusqu'à la basse
Meuse.
ce puissant Etat a pour noyau I'ancien comté de Louvain;
fondé au xe siècle. Il comprend notamment les villes de Lou-
vain (longtemps capitale du duché) et de Bruxelles; dans le
Brabant roman : la principauté abbatiale de Nivelles,'Wavre
et Gembloux; à I'est : Tirlemont-, Léau, Aerschot et Diest.
au nord. : Lierre, Hérenthals, Turnhout, Bergen-op-Zoom,
la baronnie de Bréda, Bois-le-Duc. sur loEscaut se trouve
le rnarquisat d'Anvers, solide boulevard du saint-Empire
contre les attaques par mer (l).
La politique des premiers ducs de Brabant'fut toute loeale.
Désireux d'étendre leurs domaines, jalousés par leurs voisins
cOaliséso ils consumèrent leur existence dans les petites guerres
et les intrigues. fantôt ils tiennent pour Ie Papeo tantôt pour
I'Empereur, dans la querelle entre le Sacerdoce et I'Empire;
tantôt ils sont Gibelins, e'est-à-rlire partisans de la dynastie des
Hohenstaufen, tantôt ils sont Guelfes. Mais cette politique en

(1) I:a plupart cles villes cltéos ne se sont développées qu'à' la ûn clu
xrr'et au Nrrr" sièclo. '
58-
apparence si ondoyante a ceptndant une ligne d'orientation
invariable : elle sert à favoriser. les intérêts immédiats du
duché.
En dire davantage sur Ia politique générale du turbulent
Godefrold Ier le Barbu (R. 1106-1140) et de I'ambitieux et
glorieux Godefroid III (R. 1142-1190), fils de Godefroid II
(R. f140-t142), nous égarerait dans les détails minutieux des
chroniques du temps. Bornons-nous à constater r1u'à la fin du
règne de Godefroid III la querelle successorale avec la maison
de Limbourg était terminée, close par un mariage réconciliant
les deux familles. Le Brabant se trouvait élevé au premier rang
des principautés belges.
II. Lp courÉ on LrMsoune (f ) : s'étend entre la Meuse et la
Vesdre dans la direction de la Roer (Eupen, Montjoie) et de
la Geleen (Sittard). Sa capitale est Limbourg, petite place forte
dominant le cours de la Vesdre. Les plateaux fertiles du pays
de Herve constituent sa plus grande richesse. Il comprend les
seigneuries d'Outre-Meuse : Daelhem, Fauquemont (Valhen-
burg) et Rolduc. L'histoire de ce duché n'a aucune importance
générale; elle s'associera bientôt étroiiement à celle du Brabant.
III. Lp conrrÉ nn I{arNeut (ancier: pagus de Hennegau') :
s'étend du haut Escaut vers les sources de la Sambre et englobe
une partie de l'Entre-Sambre-et-Meuse. Ce très ancien comté,
constitué en faveur de Régnier fI, fils de Régnier au Long Col
et frère du duc de Lotharingie Gislebert, au début du xe siècle,
comprend notamment le Burbant : Condé, Antoing; le comté
d'Ath, les villes d'Enghien et de Hal; Mons : château recherché
eomme résidence par les comtes de Hainaut depuis qu'ils sont
avoués de I'abbaye de Sainte-Waudru; la châtellenie de Braine-
le-Comte; Binche; puis au delà de la Sambre : Beaumont,
Chimay; au sud : la capitale Valenciennes, Denain, Le Quesnoy,
Bavay, Avesnes et Maubeuge.
IV. Ln corvrrÉ on N.e.uun (2) : ce petit Etat, I'aneien pagus
de'Lomme, érigé en comté en faveur de Béranger, gendre de
Régnier au Long Col, s'anondit dans la vallée de la Meuse, de
Rouvignes, en aval de Dinant, jusqu'en amont de Huy. Dans

(1) Duché depuie la fln du xte siècle.


(2) Marquisat depuis la fln d.u xrre sièele.
_59_
I'Entre-sambre-et-Meuse il s'étend jusqtt'à Walcourt. Sa capi-
tale, Namur, est une puissante forteresse, admirablement située
au point de vue stratégique.'
v. Lr courÉ nn LuxEmBouRG (r) : cet Etat forestier forme
un vaste trapèze entre la Meuse, l'Amblève, la Moselle et la
haute Semois.
On y retrouve, outre la capitale f,uxembout$, prodigieuse
place forte, Echternach, Thionville, Longwy, Montmédy,
St*.ruy, le marquisat d'Arlon, le comté de Chiny, Neufehâteau'
la terre abbatiale de saint-Hubert, Rochefort, les seigneuries
de Durbuy, Laroche et Salm-Houffalize
vI. En dehors du territoire belge, le comté de Hollande'
l'évêché d'Utreçht, les duchés de.Gueldre et de Juliers.
Les comtés de Hainaut, Namur et Luxembourg eurent un
développement essentiellement féodal. Leur histoire, aux xle
et xue siècles, ne peut intéresser que l'érudit régional. ElIe est
subordonnée à celie des grand.s Etats : la Flandre, le Brabant,
la principauté de Liége. Les petits dynastes du Lothier unissent
leurs familles par des mariages, se brouillent, se réconcilient,
se liguent contre <les tiers, le tout avec une divèrtissante versa-
tilita. II s'agitent fiévreusement et consacrent une vie entière
d,activité débordante à I'acquisition de quelques arpents de
territoire. Notons en passant que toute I'Itrurope de ce temps
offre le même sPectacle !

Leprototypedrrféod.alduxrresiècleestHent{l'Aveu$le
On pour-
1n. riso-r196), comte de Namur et de Luxembourg'
rait écrire un savoureu>/ roman stll I'histoire de cet écervelé,
Ieplus turbulent des princes du xile siècle. Allié à son beau'frère,
le comte de Hainaut, Baudouin Iv le Bâtisseur, il eut l'honneur
de battre Godefroid III de Brabant, à carnières (à la limite
du Brabant et du Hainaut), en tt70. Il consterna son neveu et
héritier Baudciuin V le Courageux en se remariant, quoique
aveugle. A septante'quatre ans (en 1I8?), le voilà père d'une
-Ermesinde
fille, ! sept ans plus tard, I'intrépide vieillard défend
encore les droits de son enfant, mais vaincu à Neuville-sur-
Mehaigne (1194), il doit définitivement renoncer au comté de
Namur, qui passe à la maison de Hainaut'

(1) Duché tlepuis le rnilieu du xIYu siècle'


_60_
Il nous reste à mentionner un Etat du Lothier qui eut urr
développemént entièrement indépendant :
VII. La pRrNcrpaurÉ ÉprscopalE o4 LrÉcr. Elle coupe
la Belgique en deux par une bande allongée, dans - Ie sens du
eours de Ia Meuse, de Fumay à Roermond. A I'origine, c'est
I'évêché de Tongres, du début du vre siècle, transféré bientôt à
Maastricht. En 709, saint Hubert, séduit par Ie riant vallon
de la Legia où Ie vénérable saint Monulphe avait bâti une eha-
pelle eent trente ans auparavant, y transfère le siège de son
évêché. Leodiocum, située à proximité des aillae royales câro-
lingiennes, prospère bientôt, grâce à de généreuses donations.
La ville devient Ie centre d'action du clergé impérial othonien.
Sous Notger (R. 974-1008), personnalité droite et rigide, type
du prélat dynastique et loyaliste, les diverses enclâlves du teni-
toire se rattachent déjà par des pédoncules à Ia dcirsale mosane.
Liége, fortifrée, devient la < Cité r. A Ia fin du xre siècle, Théo-
duin (R,. 1048-1075l, puis Henri de Verdun (B,. rO?E-f0gf)
et Otbert (R. 1092-1119) résistent aux attaques des d5rnastes
du Lothier. Si Ieurs successeurs n'ont plus leur autorité, au
moins s'efforcent-ils de garder intaet le domaine qui leur a été
'transmis. A cette époque, la principauté projette une antenne
dans I'Entre-Sambre-et-Meuse et le long de la Sambre, englo-
bant tr'osses, Clrâtelet, tr'lorennes, Couvin et 'fhuin; une autre
atteint, sur Ia Semois, Bouillon, capitale d'un petit duché,
défendue parïn redoutable château; le territoire principal eom-
prend Dinant, Ciney dans le Condroz, Hry, et suit la Meuse
jusqu'à Visé et au delà de Maastricht. A I'ouest un bras ensere
Waremme en Hesbaye et le cornté de Looz avec Saint-Trond,
Tongres, Hasselt et Maaseyck; à I'est un autre bras atteint
Verviers et le MarquiSat de Franchimont (Spa). En tout,
vingt-deux < bonnes villes (f) D, onze wallonnes et onze
flamandes, jalonnent ce curieux territoire.

(1) Au moyen âgc, bon signifie valllant.


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CHAPITRE II
r,A ûrB ÉconqoMreup ET socIALE
DANS LES PAYS-BAS
AU XIe ET DANS LA PREMIÈR.E h{oIItIÉ
DU XIIE SIÈCLE

Le régime féodal à son apogée (pp. eZ et 6B). La cheaalerie


(p. 6e). ,Sorz - tle Bouillon,
rôIe au,æ Croisades : Godefroi.d
-
aaoué du Saint-Sépulcre; Baudouin IX, enxpereur latin de
Constantinople (pp.6'3 et 64). Infl,uence de:s Croisades sur
. -
les mæurs, Jes mode.s et l'ameublement (p. 64). Mesures
- de Dieu
contre I'anarchie féodale : la Paiæ de Dieu, la Trêae
(pp. 64 et 65). -- Le Tribunal de Paiæ du prince-éaêque
Henri de Verdun (p. 65). Baudouin VII ù la Hache
instaure Ia Paiæ du Comte (p. -65). RôIe ciui,Iisateur du clergé
impérial : les écoles du, pays de-Liége (pp. 65* et 66).
Eondation de nombreuæ monastères auæ Pays-Bas sous -
l'infl,uence des abbayes bourguignonnes (p. 66). R6te
u,tile de ces nxonastères (pp. 66 et 6?). Les chroni,Eueuîs
(p. 67). Les arts (pp.67 et 68). -
-
Daris sa structure ginérale, la vie écononrique et soeiale du.
xre siècle <liffère peu de celle du siecle précédent. Elle est tou-
jours rurale'et primitive. Les famines, moins fréquentes, sont
parfois'encore épouvantables. Le régime féodal a atteint son
apo$ée. Les mceurs sont encore rudes, et il est bicn'de son
temps, ce seigneur d'Alost du xne siècle, Baudouin III le
Louche, < Pair des Pairs de Flandre r, qui, un jour, sonna du
-6â-
cor avec tant de fougue < qu'une vieille blessure au front se
rouwit et laissa échapper la cervelle >.
Cependant, la noblesse s'achemine veIS une amélioration
morale. La chevalerie brille d'un vif éclat au milieu du
xre siècle. Sorte d'altière confrérie, unissant ses membres en
un même culte de I'honneur, elle exalte la mission sacrée de
la noblesse : défendre la foi, protéger les faibles (clercs,
femmes, enfants, vieillards, blessés).
Quel imposant spectacle devait-ce être que celui d'une caval-
cade de nobles, se rendant à Ia guene ou à quelque tournoi !
Un haubert en tresses de mailles fines et serrées, tombant jus-
qu'aux talons, recouwe leur vêtement de dessous en cuir rude;
le crâne, enveloppé dans un bonnet rond, est coiffé d'un casque
conique; un < nasal D protège le visage. un bouclier oblong
decoré d'animaux fabuleux, un poignard et une large épée
complètent l'équipement de cette milice littéralement < armée
de pied en cap I et dont les palefrois disparaissent sous une ample .

cotte de mailles.
Les Croisades, expéditions militaires prodigieuses, allaient
bientôt permettre à la noblesse belge de jouer un rôle de premier
plan. Le chef de la première expédition (f 096-f099) fut Gode-
froid de Bouiltone duc de Basse-Lotharingie. Ce prince fort
et généreux fut viaiment la < colonne unique,> de la Croisade.
Au cours d.'une marche terrible, de plus de trois anso à travers
I'Asie Mineure et la Syrie, il fut -- lui qui connaissait les parlers
roman-et germanique médiateur dans, les querelles, trait
-
d'union entre I;otharingiens, Germains et Français, entraîneur
de masses vers les assauts désespérés. En 1100, ce ehrétien
mourut comme Avoué du Saint-Sépulcre (l). Son frère
Baudouin de Lorraine, prince irritable, perfide, mais aventu-
reux, alla fonder la principauté d'Edesse en Haute-Mésopo:
tamie et mourut en 1118, comme second roi de Jérusalem.
A côté d'eux, que de participants belges È la délivrance des
Lieux Saints : Robert If, comte de Flandre,- Baudouin II'
comte de lfainaut, Jean de Namur, Ludolphe cle Tournai,
frère des < bons chevaliers rr Everard et Guillaume, qui
-posa le premier le pied sur les remparts de -
Jérusalem,
les frères Godefroid et Henri d'Assche, hostibus infestissimi (les

(l ) Il avait, par modestie, refusé le titre de roi de Jérusaletlr.


64*
plus redoutables pour I'ennemi), toute la chevalerie du Hainaut
et du Luxembourg, ce a théâtre de la noblesse des pays-Ras ! l
Plus tard, lorsque les croisades furent devenues des entre-
prises purement féodales, la chevalerie belge, toujours en quête
d'aventures, y joua encore un grand rôle; les comtes de Flandre
y furent les émules de I'Empereur et des rois. L'un d'eux,
Baudouin fX, fut, après que la IVe Croisade eut dévié vers le
Bosphore, élu empereur latin de Constantinople (1204).
Etant mort deux ans plus tard, tué par les Bulgares à la bataille
d'Andrinople, ce furent des barons lotharingiens qui lui succé-
dèrent : Henri de Hainaut, son frèie, puis le beau-frère de ce
dernier, le comte de Namur Pierre de Courtenai (tué en l2t7
dans les défilés de I'Albanie). .
Le eontact avee I'orient eut une influence directe sur Ia vie
de société des rudes paladins du Nord. rls prirent le gofrt des
damaso belles soies épaisses brochées de fleurs d'or; ils portèrent
Ia barbe longue et parfumée. Les -femmes eurent des robes à
manches flottant jusqu'à terre, de longues traînes, des < bliauts >
moulant les formes de leur buste. Elles recherchèrent les pom-
mades, les fards, les gazes transparentes, telles que les souples
mousselines (1). Elles ne gardèrent des vieilles modes eâro-
lingiennes, si gracieuses par leur simplicité, que les longs cheveux
nattés.
Les sombres châteaux prirent, à cette.époque aussi, une appa-
renee plus confortable. on dora les poutres des plafonds; le sol
dallé fut eouvert aé tapis persans ou turcs; les murs nus,
autrefois simplemént rehaussés de trophées de chasse, furent
masqués par des tapisseries à personnages. Des tentures gar-
nirent les fenêtres; des baldaquins à rideaux cachèrent au regard
les grands lits; d'énormes ( carreaux D, coussins matelassés,
s'empilèrent sur les bancs de chêne.
Tandis que les m(Eurs de la noblesse s'adoucissaient, I'Eglise
et les princes prenaient des mesures pour annihiler le vice
fondamental entachant la féodalité : le régime des guerres
prlvées. Dès Ia fin du xe siècle, des conciles de prélats français
avaient cherché à réagir contre I'anarchie du temps en orga-
nisant :
'a)
La Paix de Dieu, enjoignant aux belligérants, sous peine

(1) A l'origrner ces tigsus venaisnt de Mossoul, sur le Tigre.


*65-
'd'exeommunication,
de respecter Ia vie et les biens des non.
eombattants : prêtres, femmes, enfants, vieillards et mar-
ehands;
.b) La Trêve de Dleu, interdisant les guerres privées du
mercredi soir au lundi matin et pendant les grandes fêtes du
calendrier. Ce régime laissait eent onze jours disponibles par
an pour les opérations militaires !
Un prince-évêque de Liége, Henri de Verdun (R. 1076-f Ogf )
s'inspirant de ces mesures humanitaires, se risqua, en 1082, à
créer, avec le concours des princes du L$hier, un Tribunal
de Palx, véritable Cour d'arbltrage entre seigneurs. Ce tri-
bunal fonctionna jusqu'au xve siècle, mais son action fut, hélas,
nominale.
Dès le milieu du xre siècle, les grands comtes de Flandre
avaient également introduit chez eux la Trêve de Dieu. Mais ils
en firent le point de départ de tout un régime politique, admi-
nistratif et judiciaire. En ttlt, Baudouin VII à la Hache
(Baudouin Hapken) créait la Paix du Comte : agissant en
$ardien de I'ordre public et en suprêrne Justicier, il orga-
nisait des a armées de la paix r,, nommait des châtelains (com-
mandants de garnisons) pour extirper le brigandage des rtobliaux
pillards, créait des tribunaux et un régime de lois pénales,
homogène mais tout imprégné eneore de la barbarie mérovin-
gienne. Le peuple, heureux de voir Ie prince agir impitoyable-
ment à l'égard des seigneurs, lui voua un véritable culte.
En même temps le service de la perception des impôts était
régularisé par I'intermédiaire de receveurs dits notaires. Ces
institutions furent imitées un siècle plus tard par les dynastes
du Lothier.
Au xre siècle, I'Eglise reprit son rôle civilisateur. Ce fut
d'abord le clergé irnpérial de Liége qui refit de Ia Belgique
le foyer de culture chrétienne qu'elle avait été sous Charle-
magne. De tous les pays, même de Slavie,les étudiants affiuèrent
vers la < fontaine de sapience r, la docte école cathédrale de
Saint-Lambert, ou l'écolâtre (f ) Wazon enseignait la théo-
logie et le poète Adelman les belles-lettfes et la philosophie.
D'excellents professeurs se formèrent dans les écoles collé-
giales et abbatiales de Ia principauté, puis allèrent enseigner

(1) Profeseeur do théologie.


r'. vaN KALKEN. rlrsrolRE DE BærÆrreun. lg24.
- -
-66-
à Tournai, à Cambrai, à Paris et même à Prague, soit les ."ià"",
du triaium (grammaire latine, dialectique, rhétorique), soit
celles da quadritfium (musique, arithmétique, géométrie, astro'
nomie). A Ul,rech{, l'évêque Adelbold, polygraphe aussi versé
en matières militaires qu'en politique ou en musique, écrivait,
au début du xre siècle, un ouvrage sur la manière de trouvgr le
volume de la sphère.
Au xrre siècle, I'effritêment du duché de Lothier en plusieurs
principautés amena la décadence du elergé impérial germa-
nisant. De nouvellesjnfluences, venues'de France, imprégnèrent
l'Eglise. Dès la seconde moitié du xre siècle, les $rands rrronas-
tères de Bour$ogne, soutenus par Grégoire VfI, entrqprirent
une Gs,mpagne réformatride en Europe.
Précédés aux Pays-Bas par Richard de Saint"Vannes
(début clu xre siècle), réformateur ascétique et éloquent, Propa-
gateur des idées de désarmement général, les bénédictins
fondent les monastères de Cortenberg en Brabant et d'AfHighem
près d'Alost. Peu après, les cisterciens, issus de I'oldre de
Saint-Benoît, fondent la Cambre et Villers près de Bruxelles,
les Dunes près de F'urnes, Orval âu sud de X'lorenville.
Soutenus par de puissantes familles locales, les Berthout
à Grimberghe, les comtes de Looz à Averbode, les prémon-'
trés ou norbertins' que le peuple appelle < l'ordre blanc n,
créent les maisons de Parc près de Louvain et de Tongerloo
en Campine.
Ces abbayes riches, protégées par I'aristoeratie et aimées du
populaire, s'imposent outre leur rôIe agrieole une multiple
mission : - -
to Epurer la foi.
La piété était' profonde dans les Pays-Bas, au xre et au
xrre siècle. Le succès immense de la prédication de la première
Croisade en est la preuve. Nonante mille Belges partirent
pour déliwer la Palestine. Mais cette foi était troublée pâr un
mysticisme malaclif et pouvait aisément dévier. Lorsque. le
moine pieard Pierre I'Errnite, agent du pape Urbain II,
vint haranguer les foules de nos contrées, il se produisit sur son
passage des scènes d'un fanatisme extraordinaire. On taillada
sa robe de bure et arracha les poils de son baudet pour avoir
des reliques.
t -67-
Quelques années plus tard, sous Godefroid fer de Brabant,
un hérétique, Tanchelme (Tanchelin), et son ami, le forgeron
anversois Manassès, se rnirent à prêche.r ulle croyqnee rnani-
chéenne (f). Ils obtinrent un grand succès et Tanchelmeo enilné
de gloire, s'entoura d'un luxe ridicule. Les moines, comprenant
le danger, entreprirent une campagne intense d'évangélisation
des masses (2).

2o Adoucir les rnæurs et atténuer les misères sociales.


Grâee aux fondations pieuses, Ie clergé régulier et séeulier
, monopolisa le service de la charité publique : distribution de
vivres et de vêtements, aumônes, direction des hospices, hôpi-
taux et léproserie
Il lutta aussi pour atténuer les rigueurs de la procédure pénale,
fit des effopts pour transformer la vengeance personnelle et
directe en poursuite d'office, au nom de la société, et mena
campagne contre les < jugenrents de Dieù r (duels judiciaires
et ordalies).

3o Développer la science.
Dans presque tous les cloîtres se fonda une école uronas-
tique.
De ces éeoles sortirent les innombr'ables chroniqueurs du
xrre siècle, auteurs secs, prolixes, mafs généralement probes,
d'onnales, de biograplries, de Gesta (actes mémorables) d'évê-
ques, d'abbés, etc. Le meilleur cl'entre eux fut Si$ebert de
Gembloux. IIs écrivaient en latin alors qne la langue popu-
laire était le flarnand (thiois) ou le wallon.
La cir,ilisation chrétienne du xre et du xrre siècle a laissé
quelques magnifiques souvenirs dans nos provinces. Sans parler
ici des ceuvres des émailleurs, orfèl'res, sculpteurs naifs dits
rr ymaigiers r, enlumineurs patients de missels, sans nous arrêter

même aux admirables fonts baptismaux de I'église Saint-Bar-


thélemy, à Llége, æuvre de Regnier de Hry, bornons-nous à
mentionner les vastes églises de style rornan rhénan de la

(1) Manès, londateur d.e.secte perga,n, d.u rrr€ siècle, attribuait I'existence
du Bien et du Mal ù deux principes opposés, l'nn cs:rcntiellernent bon, l'autre
essentiellement mauyais
(2) Un prêtro agsomma Tanchelme en 1115,
--68-
vallée de la Meuse, à Roermond, Laastricht et Liége. Elles
ressemblent à des
forteresses, avec
leurs murs nus,
leur roide profil
et leurs petites
fenêtres en plein
cintre. Les deux
tours qui surmon-
tent le vestibule
d'entrée I'an-
-
cien narthex des
basiliques chré-
tiennes et la
-
haute tour qui
domine la croisée
leur donncnt un
aspect imPosant.
La gigantesque
catiréclrale No-
tre - Darne de
Tournai est tout
à fait indépen-
cllrnte cle l'i:colc
nlosârlte. At'ec scs
cinq clochers
Irauts de B0 rnè-
trurs, elle offre le
(I'hrt. Nt'ls.)
lrlus bcarr spéci-
nlerr de I'urchi-
LA CATIIÉDIIALE DE .IOURNAI tecture romane
Plisc au sud tle ltr c';-rthédrale, la photograllhrt:
norrnande qui se
montre la grantle nt't ct I'absidc tct'rnitlatti ltr puisscvoir cnBel-
trarrsclrt or:ciclcntal, totttcs dtrrtx dlr lrlu-r bctrtr
stvle rornan. I)tr supcrbc cllu:ilt, c1c stl'le ogi- giquc tru cn Picar-
val, on nc voit tlue Ie prcrrrt iel vitlilil. C)n allerçoil die. IJlle réalisc
quatrc dcs cinq clochers <1tti tlornitrclt lii croiséu.
d'une manière
majestueuse le type de la basilique en forme de croix, à
piliers et à voûte d'arête (l).

(1) \roirte formée par I'intersection de deux deuri'cylintlres.


clNeutÈnnn P^A.RTIE,

L^A,. PÉRIODE COMMUN^A.LE


(De la seconde moitié du XIIe à la lln itu XIIIe siècte.)

CHAPITRE PREMIER

I,ES ÉVÉNPNTENTS POLITIQUES


EI{ F''LANDRE ET EN LOTHARINGIE
(Du milieu du xrre à la fin du xrne siècle.)

$ 1.t. La Flandre.
-
ll27 : Assassinat de Charles d.e Danemarlt (p. ZO). Guiilaume
- de Flandre
Cl;iton et Tltiemy d'Alsace reaendirluent la couronne
(p. 70). Règne de Thierrg .rJ'Alsace (p. Z0). Puissance
- Philippe d'Alstrce. II deaient Ie tuteur
drt. comte - du roi de
tr'rance Philiptpe-Awguste (pp. ?0 et Zf ). Confl,it anec cc
,monarçIue; perte de l'Artoùs, du Vermandois - et de I'Amién,ois
(pp. 71 et 72). ll'Iort de Philippe d'Alsace fttgr] (p, 72).
Règne efïacé dc- llaztdou'in, V IVIIII le Courageuæ (p. 7z). -
Règne de Baudouin IX de ConstantinoTtle : il reprend-le
nord de I'Artois.; sa partici,patiott, à Iu IVe Croisade (p. ZZ).
PhiliTtpe-Auguste intcraieint dircctem,ent darts les affaires de
--
la Flandre (p.ZZ).- Auènement de ,Ieanne de Constan,tinopte ;
son mariage a,aec Fercand de Portugal (pp.Z2 et ZS). Ferrand
se tourne contre son suzerain, (p. Zg). Principes -de la pol:i-
-
tique traditionnelle de I'Anglcterre à l'égard de la Flandre et,
en général, des Pays-Bas (p. 7B). -- Bataille de Bouaines
[27 juillet r214] (p. 7g). Le <fauæ Baudotti,n ll (pp. 73 et74).
-
- .!

-?0-
Traité de Melun [1226] (p. 7a). Règne de Marguerite
-de ConstanÛinoPle -
: querelle des d'Aaesnes'et des Dàmpierre
(pp. 74 et 75).

Comme précédemment, la Flandre oecupe' dans la période


de I'histoire des Pays-Bas que nous abordons ici, la première
place. cet Etat avait conservé, sous le règne équitable du sage
charles de Danemark (voir p. 54), lq position prépondérante
qu'il avait acquise grâce z\ la politique vigourcuse de Raudouin
de Lilte ct de Robert le Frison. NIais, en ll2?, le c[lncelier de
Flandre Bertulphe, prévôt dc saint-I)onat, imité cl'être traité
par charles en chevalier de fanille servilc, assttssina celui-ci
àr *orrr"rrt oir il faisait ses dévotions dans une église de Bruges'
Le roi de France Louis vI le Gros (R. 1108-1137) excrça '
contre Bertulphe et ses c'omplices des représailles terribles, avec
I'approbatiorrdes Flamands exaspérés, mais lorsque le suzerain
vouiut remplacer le comte <léfurrt par Guillaufile Cliton' un
Normand descendant de llaudouin cle Lille par sa grand'mère
Mathilde (épouse de Guillaume le conquérant), les villes du
comté se tournèrent contle lui. Ni le roi, ni ce féodal inconnu
entouré de mercenaires, n'inspiraient confiance à la. l:ourgeoisie
naissante ou aux paysanp. Ils choisirent potrr comtc T hierry
d'Alsace, petit-fils rle ilobert Ie lr'rison par s{r mère Ger'
trude (r). D'otr une guerre civilc d'un caraetère tout llouveau :
d,un côté, la .r.r"iu du peuple, fcrrnranb bloe, soutenait
Thieriy, patronné en outre par lc roi r1''Angl.eterre llcnri Ier
Beaucierc (R. 11o0-rl35); de I'autrc, les seigneurs de la
Flandre gallicante défendaient le candiclat tlu roi de F'rance'
Uncoupd'arbalèteayarnt,arrsiègerl'Alost,misfinàlarde
aventureuse de Guillaurne clittlu (1r:18), la Flandre se retrouva
unie et pacifiée sous le règne régénératetrt de Thierry d,'Alsace
ln.rrza-r16s).Ceprinces'étantsurtorrtoccrtpé<lelaréforme
àe h procédure judiciaire, clc l'élaboration d'ttn <lroit municipal
homogène et d.'autres réformes intéricures dont il sera question
au chapitre suivant, passons à l'étud'e clu règne de Philippe
d'AlSace (R. f 168-1191), le plus reclouté de I'orglreilleuse série
-de
des suecesseurs Bautlouin lJras cle Fer'
Agé d,environ trente ans lorsqu'il ceignit la couronne eolIt'-

(1) Voir le tableau généalogique à la p' 61'


-71 -
tale, rompu aux affaires grâee à une collaboration déjà ancienne
avec son père, le comte se considérait comme l'égal de
son suzer4in Louis VII te Jeune (R. ff87-ftg0) et du roi
Henri fI d'Angleterre (R. ft54-rl89). Ayant épousé en 1156
Elisabeth cle Vermandois, il étendait son autorité jusqu'aux
régions entourant Saint-Quentin (le Vermandois), Senlis (f)
(le Valois) et Amiens (l'Arniénois). Il s'était en outre assuré
I'alliance de Baudouin V, comte de Hainaut, en lui donnant en
mariage, cn 1169, sa sæur Marguerite d'Alsace (2). Dix ans
plps tard, Lonis Vff, sentant venir la mort, confiait au comte
de lrlandre le rang de premier conseiller de la Couronne, avec
charge de veiller à l'éducation. de son fils Phitippe-Auguste.
Dès l'année suivante (1I80), le jeune prinee, âgé à ce moment
de quinze ans, épousait lr nièce de son mentor, fsabelle de
Frainaut. si l'on ajoute à ces faits que Philippe d'Alsace s'était
allié, par des unions de farnille, au comte de Gueldre et au âuc
de Rrabant, on jugera du degé de puissance qu'avait acquis la
Flandre à la lin du xue siècle.
lVlalheureusement pour le comteo Philippe-Auguste, tout
jeune, se révéla grand roi, hardi, rusé, tenace. Dans I'intermi-
nable duel que s'étaient liwé jusqu'ici capétiens et comtes de
Flandre, ces derniers avaient toujours pratiqué l,offensive;
désormais les rôles seront changés.
Philippe-Auguste se montra docile envers Philippe d'Alsace
jusqu'au moment or) celui-ci lui eut remis I'Artois, offert en
dot à rsabelle de Hainaut. Aussitôt après il écarta son protec-
teur du pouvoir. Justement froissé, celui-ci rassembla une
grande armée ct alla ravager le nord de la France jusqu'à
Lourtes-en-Parisis, aux portes de la capitale! Philippe d'Alsace
allait triompher lorsque son beau-frère Baudouin, politique
versatile, saisit un prétexte pour abandonner sa cause et prendre
le parti du roi de France, son gendre. Philippe, veuf d'Elisabeth
de Vermandois, qui ne lui avait pas laissé d,enfants, songea
par ressentiment à ruiner les perspectives de succession de son
beau-frère en contraetant un second. mariage avec Mathilde
de Portugal. Baudouin n'en devint que plus hostile. Enfin,
en 1185, Philippe cl'Alsace renotree à la lutte. Il paye par I'aban-

(1) Senllq : au surl-ouest de Compiègne.


(2) Voir le tableau généalogique à ta p. 78.
\
-ï2-
don du Vermandois et de I'Amiénois la faute de noavoir
pas
pénétré à temps le caractère réel de son ex-pupille' Au moins
continue-t-il à pratiquer une politique de contrepoids. Il s'entend
avec les Guelfes du saint-Empire et avee la famille des Plan-
gibelin
tagenets, Philippe-Auguste étant I'allié de l'empereur
fùaeric Barberousse (R. r152-rr90) et poursuivant victo'
rieusement contre les rois d'Angleterre la guelre commencée
par son père, trente ans auparavant (1)' Philippe d'Alsace
mourut en ll9l, devant Saint-Jean d'Acre, au cours de la
IIIe Croisade. Si sa politique extérieùre ne fut pas toujours
heureuse, son rôle intérieur et son action sociale contribuèrent
à
faire de lui une d.es plus remarquables personnalités de son temps.
Après lui paraît bien mesqttine la physionomie de son héritier'
Baudouin v de Hainaut (VIII en Flandre, R. 1191-1194),
rusé compère (2) que nous avons déjà vu aux prises avec Henri
I'Aveugle- pour la possession du comté de Namur (voir
p' 59)'
Baudouin VIII n'eut qu'un souci : viwe en paix avec Philippe.
Auguste. Tout au contraire, son fils, l'énergique Baudouin IX
(R. 1194-1206), comte de Ftandre après ia mort de sa mère
Marguerite d'Alsace, s'allia avec le roi cl'Angleterre Richard Ier
cæur de Lion (R. 1189-1199), attira.l'armée française dans des
marais à I'ouest d'Ypres (119?) et contraignit Philippe-
Auguste à lui rendre, par le traité de Péronne, de 1200, tout
te nord de l,Artois, de Guines à Béthune. Malheureusement,
cet excellent prince abandonna peu après sa politique nationale
podr se lancer à corps perdu dans la chimérique expédition de
bonstantinople (voir p. 64). Philippe-Auguste guettait ce
moment : il s'empare des deux fillettes de Baudouin, Jeanne'
âgéedesixans,Margueriterâgéedequatre,quisontexpédiées
à Paris; en même temps les troupes du roi rentrent dans Aire
et Saint-Omer.
c'en est fait de I'indépendance des souverains de la
Flandre ! Avant d,autoriser Jeanne de constantinople
(R. 12ir2-1244) à régner, Philippe-Auguste lui fait épouser
ùerrand de Portu Sal (7212). Sûr de pouvoir co'duire à sa
guise une enfant et un étranger, le roi de France se considère

(1) Cette guerre, commencée en 1154, se termina en 1259 par I'abandon


d'e la
à la Couronne de X'rance do la Norrnandie, itu }llaine, 4e I'Ànjou'
Touraine et du Poitou'
(2) Son surnom.de n co[ra,geux ) ne trouve pas d'explication raisonnable'

eomme maître du cornté de Flandre; la noblesse, d'ailleurs,


I'appuie. Par contre, le peuple hait Philippe-Auguste et le
nouveau comte, qu'il méprise.
Le despotisme du suzerain exaspéra bientôt F errand de
Portugal. Il rechercha I'appui du roi d'Angleterre Jean sans
Terre (R. 1199-1216). Alors Ie peuple se rapprocha de lui.
En 1214, nous retrouvons Ferrand dans une $rande alliance
avec I'empereur Othon IV (R. f209-1218), Jean sans Terre
et plusieurs princes du Lothier.
i Le souci de plus en plus marqué des rois d'Angleterre d'in!er-
venir dans les affaires des Pays-Bas n'était plus, comme au
siècle précédent, dfi au simple désir de rapprochement de deux
grands vassaux dans le but de tenir'tête au roi de France. Il
commençait à répondre à un profand besoin politique,
éconornique et social : plus l'Angleterre notait d'intimes
relations eommerciales avec nos provinces, moins eIIe devait
tolérer que celles-ci subissent un joug étranger. Le cours naturel
de la politique d'expansion des Capétiens plaça ainsi I'Angle-
terre en face de son ennemie héréditaire,Ia France, spécialement
sur le terrain flamand. Nous nous trouvons ici devant les pre-
mières manifestations d'une politique logique et durable dont
les principes peuvent être résumés eomme suit : les Pays-Bas,
situés à I'embouchure de grands fleuves et dont la côte fait
face au Pas-de-Calais et à I'embouchure de la Tamise, doivent,
autant que faire se peut, être indépendants; aucune barrière
politique ne doit pouvoir interdire les bonnes relations com-
rnerciales entre I'Angleterre et les Pays-Bas;. ceux-ci ne
peuvent servir de base à d'éventuelles opérations contre la
nation britannique.
L'alliance anglo-flrmande, cette fois, ne fut pas heureuse.
Le 27 juillet 1214, à Bouvines, petit village de la châtellenie
de Lille, la chevalerie de Bourgogne et de Champagne rompait,
par des charges répétées, les rangs des vieux routiers braban-
çons et flamands. Ferrand de Portugal, capturé sur Ie champ
de bataille, fut conduit enchaîné à Paris et promené dans les
rues, oit le peuple railla le < Ferrand enferré ! r La coâlition se
disloqua, les princes du Lothier se hâtèrent de complimenter Ie
vainqueur. Jusqu'à sa mort, en 1-22'à, Philippe-Auguste domina
de son écrasante supériorité la molle et dolente comtesseJeanne.
Ce fut cette même année qu'un imposteur, le vieux ménestrel
74 -:-
-
Bertrand de Rays, vivant en ermite dans le bois de Glançon,
entre Valenciennes et Tournai, voulut se faire passer pour Bau-
douin Ix, revenu de Bulgarie après une longue captivité. Tous
les ennemis de Jeanne : Ilenri III d'Angleterre (R. 1216-1272),
Henri 1er, duc de Brabant, montrèrent une surprenante bonne
volonté à honorer cet inconnu commc un mart;rr et à recon-
naître en lui I'empereur latin de constantinople ! L'affaire
tourna d'ailleurs à la confusion du < faux Baudouin u, qui fut
pend,u à Lille peu aPrès.
Quant à Fenand, il ne fut libéré qu'en 1227, après que sa
femme eut accepté le traité de Melun (1) (f226) qui plaçait
la Flandre sous I'autorité judiciaire du Parlement de Paris et
donnait au roi de France le droit d'intervenir dans les affaires
intérieures du comté. Ferrand était à son retour un homme usé,
au physique et au moral. Il mourut en 1233, onze ans avant son
épouse.
La sæur et héritière de Jeanne, Mar$uerite de Constan-
tinople (R. 1244-f280), avait eu une jeunesse très romanesque.
A peine âgée de dix ans, elle avait, après le mariage de Jeanne
et de Ferrand, été conflée à la direction du haut bailli du Hai-
naut, Bouchard d'Avesnes. Une sympathie mutuelle avait
bientôt rapproché la princesse-enfant et l'énergique seigneur,
déjà quadragénaire. Bouchard avait été autrefois sous-diacre
à Laon, mais croyant le mariage permis à eeux qui n'avaient
parcouru que les premiers clegrés de la cléricature, il avait
épousé publiquement Marguerite au Quesnoy.
Or, Bouc[ard apparteriait au elan anglais. Après la défaite
de Bouvines, une campagne systématique s'organisa contre lui.
Excommunié en 1216, il se cacha avec sa femme au plus profond
des forêts de I'Ardenne, au château de Houffalize.
Longtemps Marguerite resta fidèle à son époux, même lorsque
eelui-ei, capturé, eut été enfermé au château de Gand. Puis,
soudain,'en ].g,2]-, un revirement s'opère en elle. Elle abandonne
ses enfants (Jean, né en 1218, et un second fils, né I'année sui-
vante), va résider à la Cour de Flandre, épouse, en 1223, un
seigneur champenois, Guillaurne de Darnpierre, et ne se
soucie plus ni de ses flls, qui sont élevés en France, ni de Bou-
chard, qui s'en va en Itplie (t 1241).

(1) Melun : sur la Seine, à 40 kilomèttes au sud"est d'e Paris'


-75-
Jeanne n'ayant pas d'enfants, voici que se pose l'épineux
problème de la succession de Flandre et de Hainaut. Margue-
rite prend odieusement position contre ses premiers enfants, en
faveur de ceux que lui a donnés Guillaume de Dampierre.
L'impie querelle des d'Avesnes et des Dampierre enflamme
, tout le Lothier et s'eneadre bientôt dans la lutte entre I'Empire
et le Sacerdoce. L'empereur Frédérie II (R. 1220-1250) tient
.pour les fils de Bouchard; la papauté, au contraire, les déelare
bâtards. Passons sur les péripéties de ce sâuvage conflit. En
1256, par le ( Dit à Péronne u, le sage roi de Franee Louis IX
(Saint-Louis. R. 1226-1270) arbitrait Ie litige en attribuant
la Flandre aux - Dampierre et le Ilainaut aux d'Avesnes, défi-
nitivement reconnus eomme enfants légitimes.
Le règne de Marguerite de Constantinople fut, à partir de
I 256, absolument incolore.

$ 2. - Le cluché de. Lothier,


A) Lp oucnÉ
Caractère féodal des États du Lothier (p. ?5).
Du Bnanaxr. Politique opportuniste des -ducs de Brabant
(pp. 75 et 76). ltègne de Henri ler le Guenoyeur (pp. ?6
et 77). -
Règnes de Henri II et de Henri, III (p.77). Règne
- - f 288.|
de Jean let Ie Victorieuæ; bataille de Worringerzr[5 juin
(p. 7Z). B) Le pnrxcrpaurÉ nn LrÉen (p. ZZ).
-
La plupart des Etats du Lothier gardèrent jusqu'au xve siècle
un caractère purement féodal, rural et même forestier. Leur
histoire n'offre qu'un intérêt très relatif. Elle est associée à
l'évolution des deux plus grandes principautés de la région
entre l'Escaut et la Moselle : le duché de Brabant, la prinei-
pauté épiscopale de Liége.

A. -* Ls nucuÉ nr Bnenanr.

"",l"o#Jîîii à JË*ffiî:iËili;
(, . î

Tandis qu'en Flandre l'élément urbain eommenee à jouer un


rôle important, en Brabant I'organisation est 'eneore entière-
ment féoclale. L'histoire du pays, clest I'histoire de cette vail-
-76-
lante et matoise maison de l-ouvain clont les princes n'ont,
I'un après I'autre, qu'une ligne de conduite : profiter des événe-
ments pour pratiquer une pdlitique opportuniste, conduisant
à.1'a$randissement-du duché et à I'accroissement de leur
propre puissance. l:.'
A Godefroid* III (voir p. 58) succéda Henri Ier le Guer'
royeur (R. 1r90-1235).rRarement on-vit politique plus com-
plexe et plus ondoyante que la sienne'. Vassal des archevêques'
de Cologne et de Trèves, du prince-évêque de Liége et de
l'évêque d'Utrecht, il
a lui-même parmi ses
vassaux le comte de
Flandre, le marquis
de Namtrr, le comte
de Looz, lc tlttc de
Limbourg, les comtes
DENIER DE HENTTI 1CT, LE GI)ERROYEUR
(Cabinct tlos rnédaillcrs, lirttxt'llt'rr.)
de 'Ilollande et rle
Gueldre !
**T f"Tfiuo5,J;iJÏ.i'"'"i';;iiïiiii'iJl: n cherche àpronter
bert. Il ticnt l'épée do la ilain droitc. Atr rle tOuS leS éVéne-
revers se lc lion dc llralrant
'oit ments européens pour
pratiquer le systèrne
< rle basculc )) en honneur clrcz les
princes rlu Lothier. Guelfe un jour, on le retrouve l'année
d'après partlsan de loenrpereur Frétléric II cle rlohenstaufen.
'Ilaccepte le Namurois de Philippe-Auguste et des rouleaux
d'or de Jean sans Terre. A Bouvines, où il combat dans les
rangs de l,alliance anglo-guelfe, les princes le tiennent à l'écart,
par défiance.
Peut-être desservi par trop d'obstination et par des appétits
territoriaux excessifs, il ne perd cependant jamais de vue les
intérêts réels du cluché : de bonnes relations commerciales
avee la Hollande et I'An$leterre. Ses sujets I'appuient, car
il est populaire.
De ses innombrables querelles avec ses voisins, il ne Se tire
pas toujours indemire : ayant pris par surprise Liége, en 1212,
il est battu à Steppes, près de Montenaeken, en octobre 1213,
par l'évêque Hugues de Pierrepont et une çoâlition de princes
et de villes. Mais, dans I'ensemble, sa tâche a été féconde : au
nord, la prise de Geertruydenberg lui donne la haute main sur
la Meuse inf,érieure et le bas Rhin; à I'est,' le duché s'est
-77 -
âugmehté des terres de Jodoigne, de Tirlemont et de Landen.
Flenri a pris pied sur la Meuse, à Maastricht, d'où il surveille
la grande route cofnmerciale de Cologne à Bruges.
Après Henri II (R. f 235-1248), gui passa sa jeunesse à servir
d'otage en garantie de l'exécution des fragiles promesses pater-
nelles, après Henri III le < Débonnaire r (R. 1248-f261), eui
acquit du prince-évêque Henri de Gueldre la seigneurie de
Malines, se place le règne de Jean fer le Victorieux (R. 126l-
l2g4), qui paracheva I'æuvre de ses prédécesseurs.
Jean était aussi rusé et versatile que ses aieux, mais il
avait une allure plus chevalèresQue. It 'déeida de trancher,
une fois pour toutes, à I'avantage du Brabantl la question
de la la route comrnerciale du Rhin vers
possession de
I'Angleterre (voir p. 89). Ayant acheté ,u Adotphe
de Berg ses droits au duché de Limbourg,"o*t"
il se heurta,
en 1288, à une formidable coalition de princes d'Entre-Meuse-
et-Rhin : Renauld le Belliqueux, eomte de Gueldre; Siegfried
(Siffroi) de Westenberg, archevêque de Cologne; le redouté
Henri IV de Luxembourg. Courageusement, le peuple braban-
çon se plaça aux côtés de son prinee et lui donna un vingtième
de ses biens pour lever des troupes. Avec la. chevalerie et les
milices du duché, Jean alla assiéger le château de \Morringen
sur le Rhin, entre Cologne et Neuss. Il y fut rejoint par les pay-
sans du comté de Berg et la bourgeoisie révoltée de Cologne.
Le 5 juin 1288 s'engagea la célèbre bataille de 'Worringen,
mêlée oir se confondirent nobles, mercenaires, paysans et milices
communales. Après un rude combat, Jean resta vainqueur :
Henri de Luxembourg fut tué; Siffroi et Renauld furent faits
prisonniers. Le duché de Limbourg fut annexé à la cou-
ronne de Brabant et ne s'en sépara plus.

B. La PRTNcTPAUTÉ DE LrÉcn.
-
L'histoire de cette principauté a, dès le xrrre siècle, un earae-
tère si nettement urbain et populâire que j'ai préféré en reporter
le récit au chapitre III de la VIe partie, consactée au dévelop-
pement démocratique des communes belges au xrve siècle.
-78-
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CHAPITRE II
LA vIE ÉconroMreuE ET socIALE
AUX PAYS.BAS,
DANs LA SECoNDE ntOrrlÉ DU XIIe
ET AU XIIIC STÈCI,B

Crise d,e seigneurie Joncière; les (< Brabançons o (p. 8O). '-
la
Raffermi.ssement de la puissance des dynastes régionauæ (pp. 80
et 8l). Amélioration dcs condi,tions d'eæistence des manants
- (p. 8f ). Etat fl,ordssant de I'agrianlUtre (pp. 81
et des serls
et 82). -
trigi,nedes ui,lles des Pays-Bds (pp. 82 et 83). Emancipation
économique des pilles : les franchises (p. 83).
- Leur ûnan-
cipation polit;ique : les chartes (pp. 83 et 84). - Les gildes ou
serments (pp. 84 et 85). - enaers kurs
Depoirs des ailles
princes (p. S5). -
PrépondéraTtce de la classe des riches mar'
-
chands : ks gildes,Ies priuilèges d'étape (pp. 85 et 86).
Ttot;isme polit:ique des gildes; les lignages (p. 86). Les -Des-
rnét;iers
-
ou corporations.; conùit:ions d'eæistence pénibles des gens de
méûier (pp. Se et S7). Puissant déuelopptement économ.ique
-
des Pags-Bas : Bruges, entrepôt du commerce européerz (pp. 87
et 88); Gand et Ypres, centres de I'ind.ustrie drapùère (pp. 88
et 89) ; Liége'et les autres ailles du pays (p. 89).
R6l,e socùal de Ia noblesse : Ia guerre I ïes tnurnois (pp. 89 et 90);
Ies Cours princùères : les ménestrels (pp. 90 et 9f). Le
ctergé: lës ord,res mendiants, Ies béguinages (p. 9f ). -
Aspect
dcs oillês a,u rnoyen âSe (pp.9l et g2).
-
RôIe de Ia bourgeoisie
en mat:ière scolaire (p. 9Z). -
La l:ittérature urbaine : Jakob
-
-80-
nan Maerlant; Willm (pp.92 et 98).- L'architechne : Ies
grandes églises de slyle ogiaal primaire (pp. 93-95'1; caractère
rel;igieuæ de la peànhtre, de la sculpfure et des arts mineurs
(p. gS); l'architecture ciaile : Ies halles d'Ypres (p. 95).

r lra communo a été, pour les Belgies,


l'école primaire d.e la Uberté. r
(Â.. DE Toceû.Evrr,r,r.)

Un effet radical des Croisades fut de diminuer la puissance


des seigneurs, c'est-à-dire de la classe qui s'était précipitée
dans ces exléditions avee le plus d'ardeur. Pour y prendre paÉ,
la féodalité avait aliéné ses domaines; un grand nombre de ses
membres avaient péri au loin. De plus, au xrre siècle, il y eut
une crise de la selgneurie foncière : la multiplication des
échanges, due à I'apparition du grand commerce en Europe occi-
dentale, y avait provoqué un affiux considérable d'espèces son-
nantes et, par suite, une diminution rapide de Ia valeui du numé-
raire. La cherté de Ia vie avait amené Iê déclin de la grande
industrie domaniale laique et ecclésiastique. Beaucoup de petits
chevaliers avaient, de leur côté, dù renoncer à le-ur qualité de
nobles; les uns étaient devenus paysans, Ies autres mercenaires.
C'est à partir de la fin du xue siècle que I'on vit figurer dans
toutes Ies armées les routiers du Hainaut, du Brabant ou de Ia
Flandre, désignés sous le terme général de Brabantùni : Bra-
bançons. Certains de leurs chefs, comme Lupicaire, au service
des Plantagenets, et Cadoc, au service de Philippe-Auguste,
sont restés célèbres dans les annales de la guerre et du
pillage.
Le déclin de la féodalité eut pour corollaire un rafferrnlsse-
ment de la puissance des princes. Affranchis de Ia
tutelle des seigneurs et du clergé, nos d;rnastes, appuyés par
des conseillers judicieusement choisis, firent prévaloir dans leurs
petits Etats des principes d'ordre et de sécurité. Thierry et
Philippe d'Alsace, ce dernier surnommé le premier légis-
lateur de la Flandre, remplacèrent les châtelains (chefs de
district héréditaires) par des baillis amovibles, fonctionnaires
auxquels furent subordonnés des prévôts et des maires; ils
augmentèrent la puissance des tribunaux comtaux en multi-
pliant Ie nombre des cas réservés (c'est-à-dire réservés à la
-81 -
juridiction de ces tribunaux); ils perfectionnèrent leur chan-
cellerie (service central de Ia justice et'de I'administration) et
organisèrent des corps de < prendeurs > (aangers) pour le
service de la police. Enfin Philippe d'Alsace fit codifier les
coutumes et ordonnances territoriales de la Flandre.
Au siècle suivant, Ies ducs de Brabant imitèrent leurs voisins.
En 1292', Jean Ier réunit en un code de procédure et en un code
pénal les coutumes ou landkeuren du duché. Il fut un sévère
gardien de Ia lartdarede, de la < paix brabançonn€ r.
IJne seconde cqnséquence de l'affaiblissement de Ia classe sei-
gneuriale fut I'arnélioration des conditions d'existence des
rnanants et des serfs. Beaucoup rl'entre eux avaient profité
des Croisades pour émigrer ou pour acheter aux nobles leur
affranchissement. Des souverains comme Philippe d'Alsace et
Marguerite de Constantinople donnèrent un généreux exemple
en émancipant Ies serfs de leurs domaines.A la fin du xrrte siècle,
le servage était en voie de complète disparition.
Les campagnes de la Flandre et du Brabant présentent, au
xure siècle, un aspect de damier fertile et riant. Les grands
domaines ont été subdivisés en lots, occupés par des rnétayers,
paysans libres qui partagent les produits de la terre avec leurs
propriétaires. Ce régime enrichit les possesseurs du sol sans trop
accabler les fermiers exploitants. L'élevage, la grande culture
perfectionnée par I'emploi cles engrais, la culture maraîchère
autour des villes naissantes, font des progrès surprenants. Par
la création de polders et I'assèchement de marécages dans
I'ouest, par des essartages et des défrichements au centre, la
superflcie eultivable du sol prend une énorme extension. Grâce
à I'initiative des souverains de Flandre et de Brabant, des
canaux sont ereusés, de's chaussées (heirstraten) ouvrent Ia
voie à la circulation des produits agricoles. Henri Ier et ses
suecesseurs fondent de nombreux villages en Campine : Turn-
hout, Ifoogstraeten, etc. Bref, à la fin du siècle, la population
rurale est devenue très considérable. Elle ne comprend presque
plgq que des hommes libres, robustes et courageux, les uns
pauwes, formant la catégorie des ouwiers agricoles, Ies autres,
' ftéquemment unis en associations de secours mutuel, vivant
dans I'aisance conune cultivateurs (fermiers ou propriétaires),
.éleveurs, meuniers et membres des wateringues. Pour enrayer
I'exode des campagnards Vers les villes en voie de formation,
I

'-E2-
beaucoup de seigneurs améliorent encore les eonditions d'exis.
tenee de leurs paysans par I'octroi de chartes rurales (l).

' **rt

Quelle que soit la prospérité des campagnes, les Pays-Bas


deviennent, à partir du xrre siècle, un pays de villes. Les
petites agglomérations urbaines, romaines et carolingiennes,
avaient disparu dans les flammes, Iors des invasions normandes.
Mais à Ia fin du xre et surtout au début du xrre siècle, sous
I'impulsion des Croisades, I'Europe barbare du haut moyen âge
s'éveille à Ia ôivilisation. L'Orient nous a fait connaître de
nouveaux produits, a fait'naître des besoins ineonnus jusqu'alors.
L'horizon social s'élargit, la prospérité matérielle devient plus
grande, Ie cornmerce international fait son apparition
définitive dans I'ouest de I'Europe.
Dans la société féodale un nouvel élément prend place : Ie
marchand (mercator); Accompagné d'un important personnel
de porteurs, de conducteurs, de mariniers et de scribes, Ie grand
marchand suit les routes avec ses chariots, Ionge les cours d'eau
avec ses lourdes barques. Il lui faut des débarcadères, des centres
d'hivernage, des centres d'échange ou étapes, des entrepôts ou
ports (porhts, poort\.
Or, où se trouvent ces ports, ces centres habités, ces futures
villes? Au fond d'un estuaire (Bruges); au confluent de deux
eours d'eau (Gand); aux endroits otr un cours d'eau cesse d'être
navigable (Ypres, Louvain); à I'emplacement d'un gué, d'un
bac ou d'un pont (Bruxelles). Les marchands de France, qui
descendent I'Escaut, créent des ports. à Cambrai, Valenciennes
et Gand; ceux de Bourgogne, qui longent la Meuse, s'airêtent
à Dinant, Hoy, Liége, Maastricht.
Ces ports ont un accroissement rapide; leurs habitants, Tâp-
prochés d'ailleurs par Ie vieil esprit d'entr'aide des tribus germa-
niques, s'engagent à se défendre mutuellement ( r paix publi-
'liberté, vierrnent
eue u); les serfs des environs, avides de s'y

(1) Ce phénomène Be r€m&rgua, surtout dens leg principautés agricolee.


.Par exemple, pendant tout l'Ancien Réglme, le Namurois et le nord d.u
Lr:xombourg vécurent sous le régime de la lod rl,e Beaumamt, appliquée initia-
lemout à un villago voisin de Met'z.
,. *88-
réfugier (f); à eeÉâins endroits, les ports profitent de la pré-
sence d'une agglomération ecclésiastique. A Liége, par
exemple, iI y avait un évêché; à Gand se trouvaient les grandes
abbayes de Saint-Pierre et de Saint-Bavon. Mais plus souvent
encore, le portus suit immédiatement la fondation ou entraîne
lui-même la création d'un castrunt,, d'un château-citadelle,
occupé par une garnison, établi par Ie prince sur un point stra-
tégique. Le portus prospère -sous Ia protection d'un castrum I
réciproquement'les princes aceordent volontiers aux marchands
I'appui d'une force militaire. Presque toutes nos villes médié-
vales : Bruges, Gand, Ypres, Anvers, eurent un double noyau :
Ie quartier commercial et le bourg (burg) fortifié.
Lorsqu'une bourgade de mercatores a" pris quelque importance,
tout naturellement, des privilè$es
ses habitants réclament,
au point de vue économique et des $aranties de llbre
développement. Aussi, dès la fin du xre siècle, les princes
sont-ils sollicités par les villes naissantes de leur accorder des
franchises : Iiberté des habitants, droit de propriété, suppres-
sion de toute obligation à caractère servile, exemption des
épreuves judiciaires, droit de- libre circulation, exemption de
ces taxes nommées tonlieux (toll.en) qui frappaient l'achat, la
vente ou le transit des marchandises, droit d'entreposer et de
vendre les marchandises dans des halles, droit d'organiser des
marchés et des foires ou grands marchés annuels, ete.
Le moment était favorable pour formuler ces revendications.
Les princes, désireux de participer aux Croisades, devaient
emprunter beaucoup d'argent aux marchands de leurs terri-
toires. De plus, ils étaient bien disposés envers les jeunes agglo-
mérations, en qui ils ne voyaient encore que des élémentÈ paei-
fiques, utiles au T!ésor, des eoopératrices précieuses à la défense
du pays. L'exemple. de Théoduin, prince-évêque de Liége, et
de Baudouin VI de Mons, comte de Flandre, aecordant respec-
tivement des droits aux villes de Huy (1066) et de Grammont
(f068), fut donc fréquemment suivi.
Mais bientôt, spécialement âu xue siècle, Liége et les villes
de la Flandre 'commencent à formuler des revendications
politiques. Les princes-évêques, les princes de la maison

(1) Ils obtiennent généralement I'affranchissement aprèe un séjour d'un


an et d'un Jour.
-- 84*
d'Alsace et leurs sueeesseurs ne craignent point d'étendre et
d'uniformiser les franehises. ils créent même un nouveau
droit urbain.
Dans la seconde moitié du xrre et au xnre siècle, ils sont imités
par les ducs de Brabant. Peu à peu, les grandes communes
belges : Bruges, Ypres, Gand, Louvain, Bmxelles, Liége,
acquièrent des chartes (dont I'ensemble constitue la keure),
documents précieux qu'elles enferment dans des < coffres à
privilèges >, à sept ou huit serrures. Ces chartes leur donnent
les avantages suivants :

lo Droit de s'administrer elles-rnêmes par des collèges


d'échevins élus par les bourgeois de la cité, sans immixtions
étrangères;
2o L'échevinage (d" Wet) a le droit tle faire des lois et
de rendre la justice (f );
8o La Commune détermine elle-même ses impôts : aecises,
octrois, impôts directs, etc.;
4o La Commune a le droit de s'entourer de murailles, de
former des milices, <le conclure.des alliances;
50 Elle peut, comme preuve de sa puissance, avoir un hôtel
de ville, un beffroi, une cloche r< banale , (municipale), un
sceau aux armes de Ia cité.
Ayant acquis de pareils droits, Ies villes ont loautonornie
parfdite. Ce sont des Etats dans I'Etat, ayant elles-mêmes
des vassaux, étendant leurs lois et leur juridiction sur les
petites villes el le plat pays environnant. Les plus grandes
communes obtiennent le droit de surveiller les institutions cha-
ritables, elles nomment les curés de leurs paroisses, elles orga-
nisent un enseignement municipal. Quand leurs bourgeois
voyagent, ils ont le droit de porter des armès, comme les nobles.
Au sein des milices se forment des corps d'élite : les gildes ou
serrnents (2), qui pratiquaient < le noble exercice del arc ou le

(1) Les Cornrnunes abandonnèront définiti.ç'ement les méthodes barbares


de la procédnre ct du droit pénal tles Francs. Elles aclmirent la poursuite
ct la preut;e par tëmoins.
d,'o[ice, la procéùure ptcbl;ique, le serm.e'ttt 'jttdiciaire
Néanmoins, la torture et tles pénalités atroces restèreut en vogue dans
notre droit oritninel jusqu'à la lin de l'Ancien Régime.
(2) Le premier tlo ces termes était d'usage en pays flamand, le second en
'WaIlonnié.
-85r-
jollit jeu del arckbalistre (f ) r. Lorsque les bourgeois voyaient
défiler, précédés de leurs bannières multicolores' ces hardis
compagnons, avec leurs cottes âux couleurs de la ville passées
par-dessus leurs tuniques de mailles, leurs casques ronds sans
visière, leurs gorgerins et leurs pavois oblongs, ils sentaient
vibrer en eux un orgueil qui, pour être loeal, n'en était pas
moins profondément patriotique.
Bien que devenues très puissantes, nos villes n'atteignirent
pourtant pas à I'indépendance complète, comme leurs sæurs de
Lombardie. Le prince garda auprès d'elles un représentant.
On le nommait grand bailli en Flandre, margrave à Anvers,
écoutète à Malines, amman à Bruxelles, chéf-mayeur à Louvain.
fl remplissait l'offrce de ministère public, veillait à I'exécution
des sentences, exerçait par conséquent des pouvoirs de police et
contrôlait le payement des aides que la ville s'engageait à
fournir annuellement au sout'erain, Cette obligation, ainsi que
celle de fournir au prince, dans des conditions défensives déter'
minées, un nombre strictement délimité de soldats, étaient les
seules charges qui pesaient et combien légèrement __ sut
nos triomphantes cités.
Nous avons jusqu'ici parlé des villes belges comme d'entités.
Mais, dans ces agglomérations formées d'éléments divers, qui
d.onc, en réalité, jouait le rôle primordial? C'était la classe des
riches rnarchands, lesquels, dès le début, avaient formé des
groupements d'entr'aide : les gildes, pour accaparer le mono-
pole du cotntnerce en gros.
Au moyen âge, époque de parlicularisrne et d'exclusivisme,
le rêve de toute ville est d'avoir un privilège d'étape, c'est-
à-dire un monopole de vente de I'un ou de I'autre produit.
C'est ainsi que Gand, ayant l'étape des blés pour la Flandre,
obligeait tout bateau naviguant sur la Lys ou sur I'Escaut
à débarquer dans ses murs tout ou' partie de sa cargaison
de blé. De même Bruges possédait l'étape des laines anglaises;
Damme, puis Middelbourg, celle des vins de France I Namur,
celle des chaussures, et Nieuport, celle des harengs. Les
gildes possédaient un important personnel directeur :
$ouverneurs, jurés, greffiers, receveurs. Exerçant sur le

(1) Plus tar<1,'lncguns et ÂRBÀlÉ:tmnns formèrent avec lcs ARQUEBU'


srnns et les EgcRl1flttrns les Quatnn SpmrnNrs de la plupart de nos villes.
-86-
commerce une [véritable tyrannie éeonomique, déterminant
les prix de vente sans concurrenee possible, elles étaient extrê-
mement puissantes. Lerirs entrepôts (stap ethuizen) regot geaient
de marchandises; de leurs assemblées, tenues à la somptueuse
Oi,ldehalle, étaient exclus les artisans et même les détaillants.
Lorsque les Communes aequirent des droits politiques, ce furent
naturellement Ies riches marchands et ex-marchands devenus
propriétaires qui s'emparèrent de la direction des affaires. fls
occupèrent l'échevinage et ajoutèrent à leurs monopoles
commerciaux un rigide despotisme politique, ne tolérant
aucun contrôle, aucune critique!
Au xrue siècle, nous constatons donc dans toutes nos villes
I'existence d'une classe dominante de patriciens nommés
poorters, ensachttige lieden ou ledichga,ngers (f ) en X'landre it en
Brabant, Srands à Liége. Leurs familles formaient des lignages
(geslachtm), ayant blason, s'isolant de la masse du peuple,
habitant des hôtels de pierre fortifiés (les steenen). Leurs flls,
riches << damoiseâ,[X r ou heren, servaient à cheval dans les
milices.
Les patriciens étaient fiers de leur ville. Ils consacraient
des fortunes à construire des rues, des murailles, des
hôpitaux, des églises et des halles. Mais tmp exclusifs et
hautains, trop conscients de leur valeur, ils furent bientôt
détestés du < comrnun > ('t gerneene), e'est-à-dire de Ia masse
du peuple
Le peuple s'était, dans la seconde moitié du xnre siècle,
groupé en corps de métiers. Les corporations (ambachten)
étaient des unions professionnelles, des sociétés de secours
mutuels, très comparables aux syndicats de nos jours. Chacune
d'elles possédait des biens, un local de réunion, une eaisse
conunune, des armes, une chapelle et un saint patron. Chacune
avait ses dirigeants éIus : les doyens (dekerzs) ou chefs, les
jurés ou consaux (gesworene) qui tranchaient les contestations
corporatives. Chacune détenait un monopole de fabrication
ou de vente*Pour devenir rnaitre dans la corporation, il fallait
avoir traversé une période d'apprentissage, avoir été ouvrier
compaEnon (valet) et avoir produit un travail nomrné chef-

(l) Poorter de portus; eruaehtige lied,en est le synonyme de bourgeois


c héritables o; Icdichganger signlfle désæuvré, oisif.
-87-
d'ceuvre. Dans la pratique, les ûts de patrons iouissaient
d'un régime privilégié pour succéder à leur père; le patronat
était en quelque sorte devenu héréditaire.
' Les petits métiers : boulangers, bouchers, selliers' armu-
riers, etc., avaient une existence très supportable. fls vivaient
en contact direct avec le client. Mais les- $rands rnétlers :
ùisserands, foulons et teinturiers en Flandre, houilleurs à Liége'
étaient soumis à des règlements rigoureux. La Gilde leur four-
nissait les matières premières. Ils peuplaient d'immenses fau-
bourgs et travaillaient à domicile ou dans des ateliers' commen-
çant et' finissant leur labeur au son de la cloche. Par leurs
fenêtres, qu'ils devaient laisser ouvertes, des rewards (ou
eswardeu,rs) surveillaient leur activité. Au moindre doute, ces
contrôleurs se liwaient à d'humiliantes perquisitions. La Gilde
flxait les conditions de travail, les procédés de fabrication et le
chiffre des salaires; eUe exigeait un travail parfait et exploi-
tait abominablement ce prolétariat ( âux ongles bleus n, le
criblant de sarcasmes, de menaces et d'amendes. Les ouwiers
étant nornbreux, la gilde pouvait librement maintenir les
salaires à un taux très bas. A partir de la seconde moitié du
xrrre siècle, les oul'riers, mécontents, se mirent fréquemment en
grève et provoquèrent des émeutes, mais les lignages disposaient
des pouvoirs publics. fls réprimèrent les troubles avec sévérité,
bannissant les principaux coupables et formant des ligues inter-
urbaines pour boycotter les meneurs qui avaient émigré.
Le progrès urbain fut, dans les Pays-Bas, à la fois eonsé-
quence et cause d'un puissant développernent économique.
Notre pays était admirablement situé sur la route directe de la
Méditerranée vers I'Angleterre; il occupait un point d'e la côte
occidentale de I'Europe à peu près à égale distance du détroit
de Gibraltar et du golfe de Bothnie. Grâce à eette position
exceptionnelle, Bru$es, qui communiquait avec I'estuaire du
Zwijn par la Reye, devint le $rand entrepôt du commerce
européen, Les villes de Flandre y apportaient leurs draps, les
Anglais leurs laines, les Scandinaves les poissons' fumés et
salés ainsi que des bois flottés, les Russes de I'ambre et des
founures,les Espagnols et les Portugais des vins et des fruits,
Ies Osterlings (1) du blé, les Lombards et les Florentins des

(1) Les Oosterl,ingem, ou gens]de l'Est, étaient les Allema,uds.


_-88-
draps d'or, les Vénitiens et Ies Génois des soieries, des métaux
précieux, des épices, des parfums et des animaux exotiques,
achetés par eux aux Orientaux, Arabes, Indous, Malais et
Chinois.
'Il-rus ees étrangers, Gascons, Biscayens, Languetlociens.
Levantins, jouissaient d'une indépenrlarrce cornplète. Ils for-
maient dix-sept corporations, possédant leurs propres comp-
toirs et leurs celliers.
La constitution, Au xrrre sièele, de la Hanse, ligue puissante
de villes commerçantes entre le Ilhin et le Niémen, aecrut la
prospérité de Bruges qui fi.t bon accueil à ses représentants.
D'autre part, le caractère cosmopolite et, moderne rle notre
grand port (environ 70,000 hatritants au xrrre s.) s'âccentuâ
encore par la création d'nne quantité de banques oir des finan-
ciers cahorsins, lombards, lucquois et siennois esercèrent leur
luerative industrie (1).
It'ait remarquatrle': comrne les Anversois du xxe siècle, les
Brugeois du xrue n'envovèrent guère de navires à l'étranger,
n'allèrent pas lbnder eux-mêmes des comptoirs au loin. fls se
contentèrent de laisser venir à eux la richesse, se réservant la
vente au détail et le courta$e. Il n'y eut rllarrnateurs fla-
mands que dans les petites villes de I'Ilcluse, Aarrdenburg et
autres, ée.helonnées le long des digues puissantes du chenal
conduisant vers la mer.
Autant Bruges était célèbre par son cornmerce, autant
Gand et Ypres l'étaient par leur industrie drapière. I.a
Ilanse flamande de Londres, très aristocratique gilde inter-
nationale, avait le monopole de I'achat des laines anglaises et
de la vente des draps flamands en Anpçleterre, dans les foircs
de Champagne, sur les borcls du Rhin et de l'Iilbe. Nous avons
'vu plus
haut I'organisation rigoureuse du tiavail dans nos cités
industrielles. Grâce à leur technique impeccable, les ouvriers
tl'Ypres et de Gand. centres de .10 à 50,000 habitants
- renommés en tous pays de chrestien-
fabriquaient des n draps, -
neté et mêrne par delà les mers ,, pour leur soliclité, couleur
et finesse. f)ouai était eonnue pour son drap rt vermeyl >, Lille

(1) L'Eglise intertlisait le prêt à intérêt. Il fut lon8temps pratiqué exelu-


sivement, à des taux usur&ires, par les Juifs et les marchands d'argent
lombarde et laugrredociens.
-89-
travaillait les laines espagrroles; d'autres petites villes avaient
dcs spécialités : draps à, couleurs chattgeantes, draps méla,ngés,
draps ra5tés. A la fin du xue siècle, N:[alines, I]ruxelles, Louvain
entrèretrt avec succès clatrs la même voie.
Au xrue siècle, voici LiéSe qui s'éveille à la granrle industrie
for$es, ses fabriques d'armes et ses premières houil-
par: ses
lères. IIuy travaille le mtital en vue de l'crxportation vers
I'Angleterre. f,es a potiers d'airain ;> de Dinant fabriquent
chaudrons, ralÏaîcfuissoirs, bassinoires, mortiers et autres
dinanderies en cuivre martelé. Cependant, nralgré ecs belles
preuves d'activité locale, c'est, au xrfie siècle, la l"lancù:e qui
possède I'hé$érnonie éconornique sur I'ensemble des Pays-
Bas. Par Ia grande route <le .Brrrges à C'ologne, aehevée vers I I50
ei passant par Gand, Alost, Bruxelles, Lout'ain, Léatt, Saint-
Tronrl, ùIaastricht, elle domine le Lothier.

,t*{,

l)ans la societé clu xue et du xrrre siècle, la noblesse eontinue


à jouer un rôle inrportant. Elle puise toujours ses plus grândes
satisfactiorts tlans Ia guerre. f)atts toutes les batailles mention-
nées ci-desstts : j3uttt'ines, Stelrpes, Worringen, elle figure âvec
éclat. Petit i\ petib, son àrmemcnt s'est compliqué. Vers 1200,
le haubert --- tormu,ttt maillot -- est caché par llne cotte
d'armes multicolgre ou mi-pzr,r:tie, casaque sans nlanches,
richement br.oclée allx armoiries du seigneur; le heaume cylin-
drique,barré d'une rainure horizontale,caehe les traits du visage,
mais les éperons d'or révèlent la qualité rlu guerrier; tln
pennon triangulzrite ou une bannière, fixés'au fer cle la lance,
indiquent si I'on se trouve en présence d'un simple chevalier ou
d'uu seigneUr < banneret ), Suzelain de nombreux VASSaux.
A la fin du xrnc siècle, le chevalier colnlnence à porter l'arrnure
complète : easque pointu et empanaché nommé bassinet,
masquant le visage par une visière mobile, cuirasse, épauliètes,
brassards, gantelets, tassettes (couvrant lcs reins), cuissards,
genouillères, jaml:ières et sglerets. Sur son gros cheval bra-
bançon, arlné et caparaçonné, le seigneur esb devenu ptesque
invulnérable. lienâant la masse des hotnmes de piecl, il recherche,
clans le combat,, un adversaire de son r&ng, reconnâissable à sa
cotte d'armes armoriée. Au premier choc, les lances se brisent
-90-
en éclats. Alors lqs comhattants élèvent au-dessus de leur tête
la pesante épée à deux mains, la haehe ou la masse d'arnres,
et frappent jusqu'à ce que I'un d'eux s'effontlre sur le sol.
A l'écuyer du vainqueur incombe la tâche de poignarder le
vaincu s'il refuse chose rare
-
une rançon. Les grandes
- dc se rcndre et de promettre
batailles du moyen âgc ne sont ainsi
que des engâgements confus s'éparpillant en séries de duels
entre chevaliers, duels auxquels les princes et les rois pr"nnent,
pâ,rt en première ligne.
En temps tle paix, le chevalier court les tournois, granrles
|t et coûteuses fêtes ou il combat à armes courtoises. rer'êtu d'une
armure de joute à plaques renftrrcées. Le due de Brabant
Jean Ier, vrai héros féoclal, prit part à, septante passes d'armes
et mourut des suibes d'une blessure reçue clans un toumoi.
Cependant, la vie de la noblcsse n'est plus exclusivement
orientée vers les prouesses physiques. Les Cours princières
sont devenues des rniJieux plus raffinés, oir brillent les hauts
barons parmi lesquels les prinees choisissent leurs < grauds
- de I'hôtel (f ) r et aussi les minister,i,ales,
dignitaires -- hbmmes
riches, dér'oués, cl'origine servile, à qui les dynastes ont clonné
rang de chevaliers. Autrefois satisfaits des grimaces dc leurs
baladins et des jeux habiles de leurs jongleurs, les princes
imités par les grands -- recherchent à présent les jotiissanees
-littéraires. Au cours des fôtes, des rnénestrels ou trouvères
récitent, en s'accompagnant de Ia vir-rle ou du lnth, des poèrnes
héroiques, des chansons d'amour, des odes et des rondeaux (2).
Ce fut de I'Artois que partit, ;) la fin du xrre siècle, cet inté-
ressant rnouvernent provoqué par tlcs trouvères de prot'ession
et pâr des chevaliers-poètes. Notre noblesse fut prise d'un
brusque engouement pour les Quenes de Eéthune, Ies .Adarn
de la Halle et autres K mal,tres en gcti, sçaao.ir r. Les princes rle
la partie flamande du pays et leurs Cours apprirent, dès lors,
le flamand et le français (walsch ende d,ietsclt). Philippe d'Alsace
et son épouse Elisabeth de Vermanclois firent de la Clour de
Flandre un brillant centre de culture française. Avec ses dames
d'honneur, lâ comtesse présidait à de gracieux rr jugements

(f) Le mot uôtrr, désigne ici le palais d"u prince.


(2) L'otle eet un petit poème lyrique divisé en strophes; le rondeau est
un petit poè.me à deux rines, avec des répétitions obligées.
_-91
-
: dialogues rimés par lesquels nobles dames et sei-
d.'amour, >
gneuis donnaient, à tour de rôle, leur avis sur de subtils pro-
blèmes amoureltx. Lorsqu'ils assistaient à tles banquets entre
hommes, les. trouvères abandonnaient la casuistique galante
pour les farees, les barlinages licencietrx et les satires les plus
osées eontre les défauts de la haute noblesse et ceux de Ieurs
ennemis irréductibles, les moittes.
Si nous pâssons en revue les (lours {e Ha,inaut, à Valenciennes,
et cle Brobant, otr le duc Henri III poète lui-nrême -- protège
le célèbre trorrvèrc Adenès, slrnommé- < le Roi ), nous assis-
tons au même spectacle gtt'en Flandre. La culture littéraire
de I'aristocratie est française d'expressiotl et de sentiments.
La poésie épique et courtoise flamande n'est pratiqube avec
honneur que pâr un seigtreur lirnb6urgeois du xrre siècleo IIen-
drik van Velcleke, nri'nenmeister èt, la (jottr tfur landgrave de
Thuringe et trarltrctettr rJu célèbre roman de chevalerie de Benoît
de Sainte-More : loEnéit.
Le clergé tlu xrrre siècle n'a pas la dignité de celui du xre et
du débtrt du xue siècle. Les onciens ordres sont deyenus trop
opulents; leur discipline s'est relâchée; la démora,lisation y fait
tles progrès etfrayants. Les ordres rnendiants : franciscains
et dorninicains, qui habitent les villes, regardent la science avee
r{édain ou cléfiance; ils mènent une existence vagabonde, sou-
vent oisive. Bea,ucoup de eroyants, ehoqués par ces ,abus,
s'or:ientent vem I'hérésie des (lathares, inspirée elle-mênre de
<loctrincs répandues en Slavie. Àussi I'activité scientiflque à
caraetère ec:clésiastique s'est-elle ralentie dans les Pays-Bas.
Nos meilleurs théologiens, tels que Henri de Gand, le < docteur
solennel ), professeur <le philosophie ri la sorbonne (xrrre s.),
élnigrent vers les universitd:s étrangères. Cependant, dans I'en-
semble. le petrple est resté pieux. c'est à la fin du xile siècle
que corïrme.ncent à se fonder partout, des bé$uinages, eommu-
nautés de femmes habitant séparérirent de petites nraisons
dans rle paisibles quartiers. Les béguines rirenaient une vie
simple, eonsacrée.à la piété et aux æuvres charitablesn mais
ne prononçaient pas de v(Eux perpétuels. Elles pouvaient
toujours rentrer dans le monde et se nrarier.
La caractéristique sociale essentielle de l'époqtre qui nous
occr.lpe est I'apparition d.'une brillante civilisation urbaine.
Qu'on ne s'cxagère cependant pas la splendeur du eadre où va
-92-
s'épanouir eette vie nouvelle et frémissante. Jrrsqu'arr xvrre siè-
cle, nos villes ne présernteront a\rcune ordonnlrnce symétiir1ue.
A part la Grand'Place ct quelques églisès et bâtimerrts civils,
d'une beauté parfois procligieuse, on ne rencontre dans les murs
de nos cités, après a\roir par(ouru d'immenses faubourgs habités
par un prolétariat misérable, qu'un entassement cle maisons en
bois ou en torchis, s'accolant au long de nrelles étroites et irré-
gulières. Certes, ce devait être un spectaclc pittoresque que celui
de ees étages en eneorbellement, de ces pignons pointrrs, de ces
toits cle charume parmi lesquels émergeait, de-ei <le-là. la sil-
ùouette massive cl'un steen aux eroisées à earreaux verd.âtres,
séparés. par des rneneaux de pierre. Ttrnseignes eu fer forgé,
perrons forrnant saillie, r'olets à losanges rntrlticolores, que de
détails retenant I'ceil ! i\Iais aussi, qucllc poussière l'été, cluels
bourbiers lohiver dans ccrs nles souvcnt non llar'ée-*, oir les earrs
d'égout eroupissent à ciel ouvert ! Le service de voirie est
insu{lisant; cles tas de ftrmier orr de bois se clressent devant
ctraque porte; des porcs, des oiseaux dc b:rsse-eour s'ébattcnt
en liberté, dans rles venelles à peine nssez largers por.rr laisser
passer cirrcl personnes de front. L,a nuit, eltcur] éclairage !
Qulon se représente,'rlâns ccs conditions, la sittration des habi-
tants d'une ville durant un krng siège ou une épiclémie !
La trourgeoisic drr xrrre siècle attachait clu prix au savoir. Elle
créa cles écolesprirnaires cofirrrrunales, cntra en coircrrrrenee
avec le clergé et, dans plusieurs villcs, cnlei'âr la direètion tles
écolcs <Ies pauvrcs (petites écoles) et rles écoles chapitrales
orr grandes écoles (réservées aux cnfants de la classe aisée)
trux chapiLres des collégiales et t\ leur délégué, l'écolâtre.
La bourgeoisie flamande eb brabançonne rlédaignait la litté-
rature courtoise, avee ses avcntures fnntastiques et scs mièvre-
ries anroureuses. rtrlle recherchait les æuvres solidcs, à earae-
tère didactique ou rnoralisateur, les dislttttacies et les spic-
ghels (déba'ts et descriptions). Sauf dans les centres français de
Ia Flan<lre gallicante, eette littérature fiû flarnande et trouva
son meillerrr interprète dans le poètc Jakob van Maerlant
(+ 1235-1299). Cet honnête scepenclerc, clerc <l'échevinage de
Damme, aimait avec ferverlr son pays nrrtal et professait des
doctrines politico-morales très nobles. rl traita tous les sujets :
l'étude des seienees natrrrelles dans son D?r Naturen Bloerne,
I'histoire dans son Spieghel Hi,storiuel, la religion dans sa
-_93-
Rijntbijbel; etc. A s.rn exemple, plusieurs écrivains abotdèrent
ce genre vul.qarisateur; aujourd'hui ils notrs paraissent mortel-
lenrent ennuyeux.
La société bourgeoise était frondeuse, ennemie naturelle de
la noblesse et du clergé féodal. Elle était friande d'æuvres
satiriques. Aussi peut-on soimaginer le succès qu'obtint le
médecin gantois \ilillem, grâce à son épopée animale empruntée
arrx vieux fabliaux français, le llan den Vos'Rei,naerde, {l.e
petit chet'-d'æuvre, exaltant les mérites du rusé Itenard, image
du faible, triomphant de I'ours Bntyn, du lotrp Isengrim, bref
de tous les Grands, pâr son astuce, répondait exactement aux
sentiments de haine dtt nouveau fiers-Etat pottr les vieilles
classes privilégiées.
L'art la fin du xrre et au xrrre siècle est surtout reli$ieux
à
ct il se eoncentre rte plus en plus dans les villes. Soulevés par
cl'irrésistibles éltns de piété, les tailleurs <le pierre, groupés en
rtres ,loges otï ils se transmettaient les secrets de leur art, osaient
entreprendre la eonstruction d'églises si vastes et si puissantes
qrte leur achèvement réclamait une clurée tle dettx ou trois
siècles ! Les gorits se motlifiant avec le temps, on tetrortve
dans ees églises plusieurs styles, fait qui ne nuit pas à I'har-
monie de leur cnsen:ble.
Au clébut du xrue siècle, I'art o$ival français, impropre-
rnent nommé $othique, pénètre dans nos régions par'I'ournai
cb refcrule peu à peu le stvle roman (f ).
Cet art a pour principe la structure ogivale cles voùtes et
notamment la croisée d'o$ives, ce qui permet d'ap{randir les
églises, de leur donner un caractère plus aérien, plus luminettx.
L'arc en plein cintre des portails et cles fenêtres est remplacé
par I'arc en ogive; les gros piliers rornans s'arrtincissent en
colonnes cylindriques ou se transforment en faisceattx de colon-
nettes I les mrtrs, percés de lar.ges baies et supportant rles pla-
fonds à nervures de plus en plus élevés, clolvent être soutcnus
extérieurement par des contreforts et des arcs-boutants. Att
xrrre siècle, époqrre du gothique primaire, curactérisé par la
très longue ogive à lancette, le dessin cles églises est d'une
simplicité et d'une pureté admirables.

(1) La courte périorte de transltion entre les cleux styles est dite romano-
ogi,ual,e (clébut du xrrr" s.),
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-95-
En Flandre occidentale, I'emploi de la brique donna aux
construetions un caractère bien particulier. De cette époque
datent, à Bmges, l'église du Saint-Sartveur avec son prrissant
donjon roman à clochetons et t\ rébarbatifs contreforts, Notre-
f)ame, avee sa haute flèehe. A Ypres, la vaste cathédrale
Saint-Martin marque la transition romano-ogivale. Parmi les
constructions cn pierre, mentionnons la ravissante église Notre-
Pame de Pamele, à Audenarde; le chæur db la collégiale de
Sainte-Gudule, à Bruxellesl l'énormc eollégiale tle Notre-
Darne, à Tongres, flanquée d'un cloître r.lu plus gracieux stvle
roman du xrre sièele; la cathédrale Saint-Lambert et l'église
, Saint-Paul, à Liége, la plemière stupidement dérnolie pendant
les troubles révolutionnaires de la fin du xvrrre siècle, la seeonde
de nobles et syrnétriqrres proportions.
A cette époque, les arts sont subordonnés à I'idée archi-
tecturale. La peinture enlumine les parois intérieirres des
temples, la sculpture eouvre de sujets religieux ou profanes
leurs rnurs extérieurs. Les arts mineurs s'inspirent exclusi-
vement âux sources chrétiennes. C'est du xrre et du xrne siècle '
qtte datent tant d'ceuvres exqrrises : mitres, crosses abbatiales,
erucifix couverts de pierreries, étuis liturgiclues (custodes) en
émail, encensoirs ciselés, châsses et reliquaires en ivoire scu\rté,
granrles veirières dont les vitraux peints répandent dans les'
nefs des églises des rayons d'une doueeur idéale, rniniatures
enjolivées de délicates arabesques dans les missels et les psalr-
tiers !
A côté de I'art religieux apparaît pour la première fois
I'architecture civile. IJlle se montre dans les façades en bri-
qlres, aux jolis détails, <les maisons de Bruges; elle s'épanouit,
triomphante, dans ces magnifiques halles d'Ypres, aujour-
d'hui détruites, hélas ! Construites de I2OI. à I3O4 par l'orgueil-
Ieux patriciat drapier de la ville, ees halles couvraient une
sttrface de 4,872 mètres carrés. Leur façade rle 140 mètres, de
style ogil-al primaire, était simple et grandiose. Tout dans cette
construction unique : le beffrui central, le toit raide aux grands
blasons, la charpente en.bois du Nôrd, les calmes ogives des
fenêtres innombrables, exprimait la nrajesté, la puissance d'une
bourgeoisie fière de sa force et de ses libertés.
SIXIÈME PARTIE
LA PÉRIODE URBAINE
DÉMOCRATIQUE
(XtV. siècte.)

CHAPITRE PREMIER

LE CoMTÉ DE FLANDRE, DE T28O A T385

Const:itttt'ion des natnnàUtés en EuroTte att, XIII et au, XIIII


siècle (pp. 96 et 9?). Circanstances qrui Ttermettent ù nos
Ttrouinces d'échapgter -à I'absorption par ïes Tteu,ytles aoisins
(p. 97). L'épanouissement des Comntunes donne à nos
proainces-leu,r Tthysi,onomie déJinitiae. Le patriotivne régional
(pp. gZ et 98). Importance d,e Ia Fla.nd.re au 'point de aue
national; Ia n -question belge > au XIIIÙ siècle (p. 98).
Impoûance dtt, XIVo siàcle au ytoint de aue de notre aaenir -
corn?ne nation indëpendctnte (pp.98 et 99). ,

c Owi, here god, hoe macht sijn,


Dat elken minsce int herto sijn,
So soeto dunct sijns selves lant? , (1).
. (JlxOs vell Meunr,aur.)

.Le traité de Verdun avait esquissé grosso ntodo les contours


rles grands Etats de I'Europe centralc et occidentale. Cepen-
dant I'éclosion cles nationalités, qui paraissait si proche, allait

(1) O, seigneur Dieu, commeht se peut-il


Que chaque homme, d.ans Bon cæur,
Trouve si doux son propre pays?
g?_
être retardée de quatre cents ans par I'avènement du régime
féodal. Ce régime, en edïet, moreela le sol à I'infi,ni, accentua la
division de la société en classes et fit de la noblesse une easte
dominante internationale. Puis le mouvemcnt ébauché a,u
rxe siècle reprit de I'ampleur, au fur et à mesure que s'affaiblis-
sait la elasse seigneuriale. L'Angleterre, favorisée par sâ posi-
tion insulaire, prit sa physionomie nationale dès la fin du
xrre siècle, après la fusion des Normand.s et des Anglo-Saxons;
Philippe-Auguste et Saint-f,ouis, au xure sièele, furent les arti-
sans de I'unité française. Seuls le Saint-Empire et I'Italie gar-
clèrent un caractère divisé et chaotique..
L'n enchaînement de circonstanees et de hasards heureux
permit à nos provinces d'échapper à I'absorption par les
peuples voisins. Les grands eomtes de Flandre, Baudouin de
Lilleo Robert le tr'rison, Robert de Jérusalemo Thierry et
Philippe d'Alsace, avaient profité de la faiblesse des premiers
Capétiens pour s'arroger une prrissance r'éritablement royale.
l.es dynastes du Lothier; redevenus eætruni hominunt, dans
le Saint-Empire, suivaient une politiquc'versatile mais, somrne
toute, centrifuge et résolument hostile à la < diseiplihe teuto-
nique D. f,es Henri IV ct les Frédéric Barberousse, trop
absorbés par leurs querelles avec la papauté, ava,ient dû tolérer
que leurs barons d'Itrntre-Escaut-et-Moselle devinssent de facto
indépendants.
Grâce à l'épanouissement des Çommunes, centres de vie
économique, fovers de civilisation, les principaux ltrtats des_
Pays-Ras acquirent, au xure siècle, leur aspect définitif,
différent de celui des contrées voisines. A ce moment
pourtant, aucun efïbrt de rapprochement entre eux ne -q'est
encore dessiné. Au eontraire, les pe'tits Etats tlont I'ensernble
constituera plus tard notre perys, se combattent avec achar-
nement. Avant que naisse I'idée du < bien comrmrn D, une
évolution préalable est nécessaire; il faut que I'iclée de patrie
germe régionalement. Or ce phénomène est, au xure siècle,
en pleine voie d'aecornplissement dans nos provinces. Flamands,
Rrabançons, Liégeois et autres soutiennent en bloc la politique
nationale de leurs souverains respectifs. Les batailles de Steppes
en 1213, de Bouvines en 1214, de Vllorringen en 128t1, furent
des rnêlées oir les sentiments régionaux insuffièrent aux eom-
battants une ardeur aussi virile que eelle qui anime nos
F. V N t Â1.IIEN. ÎÏTSTOII}E DE BELGIqITF. L524. 4
- -
-98-
gran<les armées nationales motlerneç. Jakob van Maerlant, Jan
van }Ieelu, chantre de Jean fer le Victorieux dans sa Riim-
kronielc (1), furent des poètes profondément patriotes et même
un peu chauvins.
Parnri ces petits Etats, la lrlandre, riche, prospère, puissante,
occupe le premier ranE. Elle exeree sllr les Etats du Lothier une
hégémonie économique et une fascination socidle. Si elle perd
son indépendance, c'en est 1'ait de tout le Lothier. Aveuglés par
leurs intérêts particuliers et mornontanés, les rlynastes de Ia
Belgique centrale et orientale ne perçoivent peut-être pas
eneore nettement que Ia question de Flandre, c'est en somme
ce (tue je me permettrai d'appeler la question bel$e. Mais les
grands monarqlres de l'.Europe oecidentale en ont, eux' con-
science. 'Et c'est ainsi qu'au xnre siècle la < question belge rr
naît avant même qu'il y ait une Belgique, tant il est vrai que
nos provinces seront appelées à coexister, à former bloc par la
logique môme des ehoses. PhiliJrpe-Arrgtrste et Saint-Louis asser-
vissent momentânément la Flandre; bientôt les politiciens
contemporains tle Philippe le Bel vourlront que ce roi s'avance
iusqu'au Rhin. f)e leur côté, les Plantagenets cherchent à
faire contrepoids à la puissanee des Cdpéticns, non seulement
en s'alliant avec Ia Flandre, mais eneore en liguant, à grand
rênfort <l'écus d'or, tous les princes lotharin$iens.
La veulerie et la vénalité des prinees et des seigneurs féodaux
au xnre siècle avaient mis en péril I'avenir de notre patrie.
L'ardent patriotisrne des gens de métier, leur amour indomp'
table <le la liberté devaient la sauver. Vingt fois, au xrve siècle,
les Communiers flamands vont opposer aux rois capétiens enl'a-
Irisseurs un front hérissé de piques et de goedendags. En même
ternps, un génie politique, aux conceptions les plus vastes,
Jacques van Artevelde, va poser les bases de notre nationalité
future. A'I'estérietrr, il réalisera I'alliance avec I'Angleterre,
gage de notre sécurité; à I'intérieur, il rattachera les unes aux
autres les principales provinces des Pays-Bas, par les liens de
I'intérêt éeonomigue et rlu progrès social.
Nous continuerons à étudier séparément I'histoire de la
X'landre et celle des Etats du Lothier, mais conune' désorrrais,

(1) Cbronlqug rtne..


99_-
Ies questions de politique générale
et ceiles d'ordre intérieur
vont se pénétrer intimement, nous ne les dissocierons plus
eornme dans les chapitres qui précèdent.

$ 1u". lutte cle la Flandre contre Philippe le BeI


-La (1285-131 9) .

Troubles écono,mirlues au dë.but du, règne, de. Gug de Dcrnpierce


(pp. 99 et f0O). Phil'i.ppe le Bel interuient m faneu,r des
'patriciens ga,ntois -(p. 100). Rnpproclrcment entre Edottard let
d'Angleterce et le cotnte de- Flandre. Pranier emprisonnanent
ae ÇUtlt \awtp'ierre,lràe4 et tzg57 (p. r00). Guerre angto-
-
françaiJc-frùgîF-t{gir,e de Grammont; irwasion de la tr'landre
ï12971; second ernprisonnmtent de Gql [1900] (pp. tOO
et l0l). 1301 z Philippe Ie Bel cortfisque la Ftandre.
- Réaolte démouatique générale (pp. tOt
(p. r0f). -- et tOZ).
Les << lVlatines brugeoises r [nuit du lZ au .18 rnai l3Op]
-(p. 102). ll juillet l30Z : batuill,e des'Eperons d,or (pp. rO2- '
- ao,ût 1.304 : bataille de ilIons-en-pécèIc (p. rOa).
18
f o4). --
Règne- de Robert' de Béthune: trnité il'Atlûs-sur-Orge
ffrrin t805l ;
traùté de Paris [1319] et Tterte de Ia Flandre gallicante; almi-
nistration intérieure (pp. 104 et f 05).

c Clauwaert, Clauwaert,
Eoet U van den telyaertt r (1)
(Chanson politique du >nve slècle.)

Le fils de Guillaume de Dampierre et de Marguerite de Con-


sta.ntinople, Guy de Dampierre (R,. I2S0-I30S), n'était plus
jcune lorsque son règne commença. A ce moment, un mécon-
tentcment très vif, provoqué par la tyrannie des lignages, se
traduisait dans toute la Flandre par des assassinats, des combats
cle rues et même cles émeutes violentes. Il y avait à Gand un
collège de trente-neuf patrieiens, formant trois séries de treizê
rnagistrats qui se succédurient annuellement. Ces XXXIX,
recrutés par cooptation, ne toléraient aucun contrôle de leur
gestion et commettaient d'abominables excès. Guv de Dam-

(1) Clauwaert, Clauwaert, Garde-toi â.u L,eliaertt


-100-
pierre voulut s'interposer en 1285, mais le roi de Franee,
Philippe IV le Bel (R. 1285-rBr4), voyant tout le parti qu'il
pouvait tirer d'une immixtion dans les affaires intéderrres dc
la Flanrlre, se hâta d'intervenir en faveur des patriciens gantois
qui avaient fait appcl à sa justice. Philippe était un prince
intelligent, am'bitieux et sans scrupules. fl donna raison aux
xxxlx, rnalqré leurs rnalversations et leur irnmoralité, nomrna
en Flandre d.es ( gârdiens D roya,ux et imposa à Guy de cruelles
humiliations publiques. En Flanclre, à partir de ce moment'
les <leux classes sociales en cOn{lit reçUrent de neuyeaux noms :
les patriciens ftrrent appelés ( gens du lys n ou Leliaerts, les
démocrates, Clauu)acrfs (l). Ces derniers prirent, Pâr réaction,
le parti cle Guy de DamPierre.
Queiques années plus tard, le roi d'Angleterre Edouard fer
(R. l2?2-I307), monarque rernarqutrble par son énergie et sa
subtilité libre de tout scrupule. entreprit une câmpagne de
rapprochement aux Pays-Bas, en prévision d'une guerre avec
Philippe le Bel, guerre qu'il prévoyait imminente. Par le traité
de Llerre (f294), il amena Guy, père cle très nombreux enfants'
à promettre la main de sa fllte Phitippa au prince de Galles.
Hélas! le pauvre comte de Flandre eut bientôt à se repentir de
sory audacc. Attiré à Paris, il y fut retenu prisonnier, d'octobre
1294 à février 1995, et ne reconquit sa liherté qu'en laissant sa
fille comrne otâge au f,ôut're, résitlence otr cette princesse mourut,
en 1i)06.
Fln 1296 éclatait la $uerre anglo-française. Son théâtre
fut la Guyenne. Guy n'aurait pas demandé mieux que de
pouvoir garder la neutralité. ( Li estaz et Ia soustenance dtt
contée de Flandres, r écrivait-il à son suzerain en 1297, ( qui
de lui ne se puet chevir (2) se d'alleurs ne li vient, est de Ia mar-
chandise, qui acoustumée i est de venir de toutes las parties
<lu motrde, par rner et par terre r. Mais Philippe le Bel n'enten-
dait pas de cette oreille. Il interdit toutes relations cornmerciales
avec I'Angleterre. Par représailles, Edouarcl défendit I'exporta-
tion des laines en Flandre! Que <levait faire le comte? L'intérêt
du pays et son propre ressentiment le poussaient à déclarer la
guerre au roi de France. D'autre part, il savait ce qu'il en

(1) Par alluslon aux griffes du'Uon, d.ans lee armoiriee de la Flantlre'
(2) Ne eo peut eufile,
-tot-
coût&it d'affronter ce terrible aclversaire ! Il s'y décida cepen-
dant, en ,janr.ier 1297, quand il eut vu se constituer à Gram-
mont une li$ue anglo-belge, dans laqrrelle figur:aient le due
de Brabant iean If, gentlre d'Erlouarti ler, I'ernpereur. roma,in
germanique Adolphe de Nassau (R. 1292-) 298) et pltmierus
dynastes lotharingiens.
Le résrrltat de cette politique fut larnerrtable. L'liabileté de
Philippe Ie Bel disloqrra la fragile ligue de Grammont et le
comté de Flandre fut envahi en juin 1297. Itrn 1299 Edouard fer
seréconciliait avec Ie roi cle F'rance, par le traité de Montreuil-
sur-Mer (1). Guy, ahandonné de tous, vit Gand assiégée (1300),
son fils aîné, le vaillant Robert de Bétbune, eapturé; il dut
capitulet ! Sur les conseils perfides de Charles de \ralois, frère
du roi, il alla se livrer lui-mêmc au roi, à Paris, aceompagné
d'une einquantaine de chevaliers clévoués. Son ,sort n'en fut
que plus rigoureux.
Aeeusant son vassal cle félonie, Philippe le BeI conffsqua
la Flandre. Accompagné de son épouse, Jeanne de Navarre,
il frt
clans le comté un vo_vage triomphal (mai 130f ).Les Leliaerts
le reçurent en sauveur, étalèrent devant lui tout l'éclat rle leur
faste et vantèrent I'affabilité de son abord. Peu leur importait
qu'un roi aux idées absolutistes imposât à Ll Flandrc un gou-
verneur tyrannique, Jacques cle Châtillon, que le rapaee
Chancelier de France Pierre Flotte, acclblât le peuple de contri-
butions, que le palrs se cottvrît de citadelles. Toutes ces mesures
ne potrvaient que favoriser le despotisnre des lignages. Le
combat etratre fois séculaire entrL' Capétiens et comtes de
Flandre semblait terminé : Ià Flandre était vaincue, incor-
porée au domaine royal !
Mais eette défaite que I'oligarchie bourgeoise avait appelée
de tous ses væux, le peuple de Flandre ne put la supporter !
Bientôt l'émeute gronde dans les srandes villes. I-Tn tribun
populaire, Pierre de Coninck, doyen des tisserands de Bruges,
homme chétif mais brave et adoré des masses, devient l'âme
de Ia résistance. Le plus intelligent des fils de Guy, Jean,
comte de Namur, encore tout jeune, Guillaume de Juliers,
petit-fils du comte, chevalier-ecclésiastique d'une belle pres-
tance, s'abouchent secrètement avec les nrécontents. Jacques

(1) Au sud-eet de Boulogne.


-102-
tle Châtillon est obligé d'évaeu.er Bruges. Jean Breydel' le
musculetrx doven <lu métier des bouchers, va dévaster, avec ses
bandes, le château comtal de Nlale.
cepend.ant le gouvernellr, a5'ant reçtr des renforts, rentre dans
Bruges. Mais, dans la nuit du 17 att ltl rnai 1302, tles milliers
d'exilés et de réfugiés pénètrent audacieusemcnt dans la ville,
grâce à Ia complicité des clauwaerts. Les sentinclles sont éEor-
gées. tln màssâcre rapide et systématique s'organrse, atteignant
tous eeux qui ne peuvent pninonccr eorrectement lâ formule
scilt ende vrient (bou.elier et ami). Quantité de bannerets, de
chevaliers, de mercenaires périssent ainsi sans gloire. Jacques
de Châtillon pan'ient à fuir, srlls un cléguisement.
f,a répereussion des Matines bru6ieoises fut énorrne. Sauf
à Gand, cité durefnent maintenue sous la férule, cles lignages,
toute la populatipn se souleva clans un élan cle patriotisme
irrésistible, appuy{par le bas elergé et les ortlres rcligieux démo-
cratiques. En mênfe temps, les métiers renversaient partottt
les échevinages etlconfisqttaient les biens de leurs oppresseurs.
l)evant cette forlnidable insurrection, Philippe le Bel ne perdit,
pas un instant. Il lenrôla à prix r1'or des soudards brabançons.
allemands, navarrSis, provençatlx et génois. Il fit appel à
ses vassaux les p{rs dévoués du nord. 6e la France, convia
la fleur de la ctlevalerie de I'Europe entière à 1nc lutte
d'un carACtère nouveau, coltre I'outreeuidante < truandaille n
qui avait osé tenir tête à la noblesse. Bref, la France féodale
Iit le plus grand ef'fort militaire qu'elle efrt jarnais entrepris.
f)ans cette lutte à cartletère social autant que natio-
nal, elle eut pour attxiliaires le comte de Hainaut Jean II
cl'Avesnes (I ), qui obéissait à tle vieilles rancunes, et toute

(1) Jean Ia' d'Âvesnes (voir P. 78),


ép. I'héritière des comtés de Hollancle, de Zélande
et de ta seigineurie de Frise.
Jean II, comte de llollantle, etc., depuis L?99.
(R. 1280-1301).

Guillaume I"" le Bon. (R. 1304-1337.)

Guillaume If. lVlarguerite. Philippine d.e llainaut,


(R. 1337-1345.) (R,. 1345-1356.) ép. Edouard III,
Ep. Louis IY de BaYièro, roi d'Ang:leterre,
ellrperour,
-108-
l'aristoeratie leliaerde de Frandre. sous les ordres de Robert
d'Artois, cette armée superbe traversa Douai et. se dirigea
vers le norcl en commettant strr son passage des déprédatiôns
sans nombre.
Les f-lamanrls étaient vingt millei environ, soit deux fois
moins nonrbreux que leurs adversaires. Ils avaient pris pour
chef un seigneur z,élandais, .rean de Renesse, guerrier colua-
gelrx et habile. Renesse avait à ses côtés une vingtaine de che.
valiers flama'ds et nanrurois; pour le reste, I'armée flamande
ne comprenait q(re des milices communales et des manants
(arijlaeten). Elle a'ait accueilli avec enthousiasme un petit
eorps de Nanrurois et sept eents Gantois révoltés, commandés
par Jean Ilorluut..Au matin du tl juillet 1802, elle attendait ,

de pied ferme ses adversaires, sotrs lcs murs cle courtrai, dans
.la yrlaine cle Groenin$he, position favorable eouverte par les
fondrières de divers ruisseaux. Dirigés par leurs centeniers
(hondertytan'nen) et dizeniers, les communiers, homrnes de tout
âge, depuis les enthnl,s cle qui'ze j*squ'aux vieillards de soi-
xante ans, formaient des successions de canés. compacts autour
des bannières des villes et des paroisses. La grarrde bannière de
F'landre, d'or au lion de sable (r) debout, flottait au centre du
front.
La bataille fut impeceahlement engagée par les arbalétriers
géuois au service de Philippe le Ber, mais la che,valerie.française,
itnpatiente d'entrer en seène, eompromit la sibuation par une
cbarge prénraturée. Ilmbourbée dans un terrain vâserrx, mêlée
aux Italiens qni reculaient en désordre, exaspérés et se disant
trahis, elle ne put rompre les lignes flaman<les et vit bientôt-
déferler sur elle la masse des gens des communes. r,a mêlée
de Groeninghe n'eut aueune analogie avec les batailles féodales
d'autrefois. Les métiers n'y flrent pas de quartier. Avec leurs
piques, leurs massues, leurs haches, eoutelas et goedend.ags
(bâttins à solide pointe ferrée), ils tuèrent au cri de
vlqandren ende Leu (g) I Robert d'Artois, Jacques de châ-
-
tillon, fierre Flotbe, septante-cinq ehet's de gran<Ies maisons
uobles et des centaines de chevaliers. A lui seul, le gigantesque
Guillaume van saeftingen, frère rai de I'abbaye des Dunes de

(1) Sable : noir.


(2) Flandre au Liont
-104-
Ter Doest, près de Lisseweghe, abattit cinquante-quatre adver'
saires ! ceux qrri purent échapper à cet effroyable
massacre
fuirent en déroute. Au soir du 11 juitlet I'armée de Philippe
le Bel n'existait plus. Les vainqueurs recueillirent sur le champ
de bataille lqp éperons d'or (cinq cents, dit-on) des chevaliers
occis et en flrent des trophées de victoire'
L'éclatante < journée des Eperolts d'ot > ne mit pas fin.à la
glrerre. Philippe. le Bel était tenace I les communes étaient
,i.h", et puisaient leurs renforts dans les énormes réserves que
leur fournissait le prolétariat urbain. La lutte fut donc longue
cneore, entrecoupée de trêves et sorrvcnt languissante. Au
dibut, les Flamands reconquircnt la Flandre gallieante. Le
l8 août I30'[, Guillaume de Juliers, Jean de Narnur et son
frère, Philippe fle 'feano (de Thiette), affïontèrent une seconde
fois les Français, entre Lille et Douai, à Mons-en-Pévèle.
La journée fut indécise.
Le malheureux Guy de Dampiene, libéré au cours d'une sus-
pensi0n cl'armes (septembre l30ti), était mOrt dans son comté,
*., *t".1305, à l'â.ge de quatre-r'ingts ans' Son fils, Robert de
Béthune (R. rs05-r322), étâit lui-même fort âgé déjà lors de
son avènement. Vaillant au eom}at, mais timoré dans ses entre-
prises, le nouveau eomte n'était pas ei même de tenir tête à
bf,iUpp" le llel. l^quiet rLes progrès tlu ciomte de Hainaut et
de l-toilande, Guillaume Ier d'Avesnes, qui, I'année précérlente'
avait capturé Guy de Namur (1) à la bataille navale'tle Ziè-
rikzée 12,étande1,Robert eut la faiblesse de conclure avec le
roi de Francc un traité humiliant, à' Athis-sur-or$e' en
juin rg05 (9). Rcfusant d'accepter un traité qui leur irnlrosait
cles amendes énormes et les assrrjetissait virtuellement, les Com-
lnunes déclarèrent vouloir < plutôt mourir >. cette fierté sallva

la Flanrlre. Le traité définitif, signé à Paris en 1319, reconnut


I'indépenclance du cornté, malheureusement au prix d'e toute
la Flandre $allicante, âvee les belles châtellenies dc Lille'
Douai et Béthune (B).

(1) Guy de Namur était un d.es nombreux frères de Robert de Béthune'


(2) Àu sud. de Paris, près d.e Corbeil'
if) ptitippu le Bel était niort en 1314. Son flIs ainé, Lours X r,u Iluttlt,
n'ayant régné que deux ans, la paix de Paris fut signée sous le règne d'e son
second fils, Pnrr,tppn V r,n Loxe (R' 1316-1322)'
-105-
Si néanmoins Ies chroniqueurs du temps ont pu parler du
n.bo.n cornte Robert u, c'est qu'ils le jugeaient d'après son
excellente administration intérieure. (:e prince était un partisan
fervent de la théorie de neutralité, suivant laquelle la Flandre
devait être tenue en dehors cles conflits européens.et rester
accessible aux eommerçants de toutes les nations. Après I802,
la weberie, c'est-à-dire la corporation cles tisserands, avait
supprimé les cruelles réglementations du travail, antérieurement
en vogue, et avait proclamé la liberté des professions et du eom-
lneree. La poorteri,e avait été' exclue des échevinages et nul ne
pouvait désormais avoir accès aux fonctions publiques s'il
n'était inscrit sur les registres d'un métier. Rcibert de
Béthune, fidèle à son rôle de médiateur, flt rentrer un certain
nombre de patriciens dans les échevinages et en revint peu à
peu au réEime d'autrefois. La fin de son règne coîncida en
F landre avec une grande prospérité

$ 2. Le soulèvement de la Flandre maritime


- (1323-r32e) .

Aaènement de Louis de Neuers (pp. tO5 et tOG). -- La rét:olte


des l{erels en 1823 (p. 106).
rnouaernenl (p. f 06).
-- Bruges prenrl la direct:ion du
Les gens de métier capfument Louis
-
tle Neuers [f S25] (p. lOG). htteruention du, roù de France
Philiptlte VI (p. t0Z). - 28 août tB2B, : bataille du mont
Cassel (p. f 0?). -
Eæterrnination, des rebelles (p. tOZ).
-
Sie ui,lil,en il,e ruters dwinghen ! (l').
(Kerelslùed, du Brugeois VaN Eur,ÊT. xrvo s.)

Robert de Béthune s'était uni à Yolande, corntesse de Nevers.


Leur fils Louis ne régna pas, étant mort en I.322, quelques nrois
aviutt son père; il avait épousé une comtesse de Rethel et de
eette union naquit Louis de Nevers (R. 1322-1346), prince

(1) Its voulaient q,ater les eeigaeursl


-106-
âgé de dix-hui{ ans à Ia mort de son aieul (l). Louis avait,
jusqu'alors, vécu surtout dans son comté de Rethel; il s'était
entouré de conseillers français, avait épousé M*rguerite de
Franee, fille rlu roi Philippe V, et se proposait d'être le modèle
du parfait vassal.
J'ai déjà parlé à plusieurs reprises cle la population libre,
d'origine frisonne et saxonne, du littoral, population de con'
dition aisée grâce à son travail opiniâtre. Ces I{uels de }}'est-
F landre étaient rudes et cle mceurs peu eommodes (2). Groupés
en corporation s territoriales autonomes (À'ezar broed er s clt app en),
ils vivaient en mésintelligence avee la noblesse régionale, qui
cherchait à les opprimer au qein cles échevinages.
Le tnr,ité de Paris rte l8l9 eondamnait la Flandre à payer de
Iourdes arnendes. Lorsque les autorités comtales voul'urent
imposer aux Kerels leur quote-part, ceux'ci refusèrent et
esquissèrent un Trtouvemenb de lésistânce qui pdt, pentlant
I'hiver cle l..32ii, le caractère cl'une $uerre sociale contre les
nobles, les ricltes et les Prêtres.
Loannée suivante, Brttges, mécontente de ce qtle Louis de
Nevers eùt donné la seigneurie cle I'Itrcluse à son grand-oncle
Jean rle Na,mur, prit la direction dtr mouvement révolutionnaire.
Ce Jean rle Namur, jadis tréros de la gtterre de délivrance eontre
Philippe le Rel, était devenu, en vieillissant, un adversaire des
Communes. S'il lui prenait fantaisie d'autoriser le débarque;'
ment des cargaisons des navires <le hsrtte nter à I'Ecluse, une
redoutable coneurrenee pottvait ruiner Bruges !
Bientôt la révolution gagna toute la Flandre, sauf Gand,
toujours dominée par son patriciat. En 1325, le comte de
Flandre, capturé par surprise à Courtrai, voyait les gens tle
métier égorger ses conseillers sous ses yellx. Effrayé par ees
excès, Ie roi de France Charles IV le Bel (I:|,. 1322-1828)'
troisième fiIs de Phitippe le Bel, Iança I'interdit sru presque
toute la Flandre (S).

(l) Neverrs : eur la'Irolre, aapitalo du Nivernais. Rethel : sur I'Alsne'


au sud-ouest de Mézières.
-
(2) Keret - g:&rs, gaillard. selon une autre version, le terme lcerel doit
être prig dans lo sèns 8iénéra,l de plébéien, rustaud'. C'est le n Jacques Bon'
[gm mo , opposé au ruter ,le sei8lour. Ire mot Èere Z n 'aurait alore été employé
qu'au couts des luttÆs sociales de la tn du xlr-o siècle-
(3) C'est-à-alire qu'il v interdit I'exercice d.u culto.
107
-
Les modérés auraient bien voulu tro.*", un aceommodement
avec leur. suzerain. Ils parvinrent à obtenir lrr mise en liberté
du eomte. Mais celui-ci se retira aussitôt en France. Alorà les
extrémistes eurent beau jeu. Conduits par le Bnrgeois Jacques
Peit, ils étatilirent sur tout le comté tur régime de terreur.
Même après I'assassinat de ce chcf, ils osèrent, en I328, toufner
en ritlicule le nouveau roi de France Phitippe YI de Valois
(R. f328-1350), successeur de s<ln corrsin Clrarles fV, clernier
Capétien en ligne directc.
Jeu téméraire ! l'hilippe, dont on contestait le droit de suc-
cession au trône, désirait fortifier sa position par une action
rl'r5clat. Il réunit rrne arnrée de chcvaliers venus joyeuserrient
de partout pour: Iui prêter main-lbrte dans cette nouvelle lutte
tle la nohlesse contre le nrenu peuple.
, f,e souvenir de Groeningtre rlevait être effacé !
A I'arrivée rles Français, seize millc pil,ysans, eomrnandés par
trn riche propriétaire du pays de Furnes, Nicolas Zannekln
(Rlaas Jannehenl, a,llèrr:nt se retrancher sur le rnont Cassel,
hauteur qui .domine toute la partie ocpidentale. cle la plaine
flamande. Les Rrugeois, menacés à I'est par le r:omte et par la
Ttoortari.e rle Gand, ne purent venir r\ Ieur secours. Pour obliger
lcs mutins à qrritter leur posit.ion imprenable, les Trançais se
mirent à ineenclier méthotliquement les fernes et les réeoltes
des régions environnantes. Borrillants de rage, les Flamands
risquèrent une sortie, en colonne massive, le 23 aorit t328.
Commandée par des hooftm,ar?,nen (chefs) braves mais sans
expi'rienee, leur colonne piétina sur place, fut enveloppée et
presque entièrement massacrée après un eourt engagement où
la bourgeoisie de Tournai, très attachée aux rois de F rance,
joua un rôle considérable.
Ce désastre fut suivi d'une répression impitoyable. Guil-
laurne de l)eken, bourElnestre cle Rruges, ful" éeartelé à ltaris,
ses compagnolrs furent rtécapités ou eurent les membres romptrs
à eotrtrls de harrc de fer, sur la roue. Les campagnes perrlirent
leurs franchises et furent écrasées sous le poids rles amendes;
Bruges et Ypres durent dlémolir leurs nrurailles et se ressen-
tirent longtemps de leur défaite.
En juillet 1829, la révolte démagogirlue et trnticléricale des
Kerels agonisait en quelques escarrnouches livrées dans la ban-
lieue d.e Bruges par la bancle de I'irréductible SegherJanssone.
_r08-

$ s. _ L,ép"n"îrl:#iï: "u, Arteverde

Débtr,tde Ia g,uerye tle cent Ans; Edou,nrd. I.II, roi d'angleterre,


interrlit l,eæportation des laines aers la Irlandre (p. ros). ----
'

Réoohttion d.érnocratiqu,e ù Gûnd fclécembre 13371; ,racqu'cs


uan A.rtasetd,e (pp.108 et r09). ProclaLnation de Ia'ncutta'
1838] -
(p. r09). *- Dictaturc de van
tité rle la Flandre [jrrin
Artexeld,c (p. r0g). -- Les Trois Mernbres de lrlandre
(pp. 109
et ll0). Potitiqu,e extér'ieure de van arteael.de : les traité.s
rJelSiig-auec le Rrabant et Ie Hainaut (p, 110); I',alli'ance
unglo-fl,cnnani,ef]l34}] (pp. 110 et f ll)'- Echec du si'ège de
. Tuwnai (p. 111). -. situati}n ffouhlée en Flandre; décl:in de
la popularité de Jucques aan Arteaelde I assassinat du tribun
6uiflet r345l (pp. ltt et, I12). -- IlIort de Louis de Neoets
[1846] (P. rrz).

La F.lanclre connut quelques a,nnées cle caltne, après lesquelles


elle frrt directernent rnêlée à la $uerre de Cent Ans. Iln 1336'
le roi d'Angleterre Edouard III (R. I327'L37il errtra'it ouver-
tement en compétibion avec Phllippe VI. Aussitôt le fidèle
Louis de Nevers ordonna de cesser tout cornmerce avec la
Grande-Bretagne. IJe même que son aïeul, Etlouard IIf inter-
dit, par représailles,l'exportation des laines vers la F landre.
De part et d'autre, on arr:êta, les marchands et eonfrsqua leurs
rithesses. Ilne elïroyable crise économique se dée.haina !
A ce moment, la ville de Gand seule était encore redoutable.
Tenue à l'écart. des luttes antérieures par la poortetie leliaerde,
elle était à I'apogée de sa puissance. Mais le prolétariat y était
très rnalheureux. En déce.mbre 1337, il se révolta et créa, le ,

3 janvier suit,ant, un gouvernement insurrectionnel démocra-


tique.
A la tête des révoltés figurait un homme d'une mâle énergie
et d'une perspicacité extraordinaire : c'était Jacques van
Artevelde. Il était marchancl drapier, de famille riche et
notoire. Agé fle cinquante ahs environ, il séduisait les masses
pâr Son éloquence, les chefs pâr Ses vues supérieures. Les
ôantois décidèrent de confier à celui qu'on appelait partout
*r 100
-
le ( saige homme > Ia direetion des affaires (tt beleet aart
der stede\. fl accepta cette dictature; tuutefois, il ne voulut
d'autre titre que celui de' lnottman des milices de la paroisse
de Saint-Jean, grade qu'il possédait déjà au moment de Ia
révolution.
En quelques rnois, Van Artevelde réconcilia la Flandre avec
I'Angleterre, obtint I'annulation de I'acte interdisant I'expor-
tation des laines et sut amener les denx monarqlres rivaux à
reconnaître la neutralité de la Flandre (juin 1338). Louis
rle Nevers; dont les exactions fiseales et le loyalisme iutempestif
avaient irrité la population, se retira peu après en France.
Alors Jacques van Artevelde se mit à l'æuvre. Reconnaissante
pr.rur les heureux résultats de sa politique, la population lui
avait voué un véritable eulte. ll fit nommer comnte ruutaert dv
comté un riche banquier, Sim<.rn van ffalen, mais en réalité ee
tut lui-même qui exerça la dictature. Sa femrne, Catherine
de Coster, fut sa eollaboratrice dévouée et accoTnplit avee
succès pl'usieurs missions diplomatiques en Angleterre. Son
beau-lïère,le e.hapelain Jean de Coster, fut son eourrier sectet,
cavalier infatigable qui, dans son zèle, erevait les chevaux
à la course.
Considérant la Flarrrlre comme un tout, il enraya le parti-
cularisme, spécialement enclémique rlans ce eomté, en fédérant
les trois grancles villes de Gand, Bruges et Ypres. En dépit
de lerrrs jalousies mutuelles, ees villes eonst'ituèrent les Trois
Mernbres de Flandre, le'triumvirat des drie prinei'pale pilare,
groupés en conrité cl'action, sur lequel reposa Ia prospérité dtt
pays. Ces villes avaient besoin de terrains de culture pour
subsister : elles s'annexèrent les campagnes environnantes.
Bruges prit possession du < Franc de Bruges >, région de polders
située autour de la ville; Gand oceupa le pays de \Taes et les
Quatie-Métiers; Ypres, le secteur de Poperinghe, Ayant créé
tluantité de bourgeois forains (1) (haghe.poorters ou bttiten-
Ttoorters), les villes administrèrent elles-mêmes le plat pays et
les petites villes mises sous letrr tutelle; elles y créèrent des tri-
bunaux. levèrent des miliees, déterminèrent I'assiette des impôts
et interdirent la fabrication tlu drap commercial. Souvent des
expéclitions de contrôle parcouraient les campagnes et brisaient

(f ) De lors .'dehors. Bourgeois forain .= qui n'est pas du Ueu môme.


-llq*
les métiers orr les ctrves des contrevenants. En sotnme, les îrois
IVlembres subjuguèrent Ia noblesse, le clergé, les petites villes
et Ies campagnes; eux-mêmes furent dominés par Gand et Gand
par Van Artevelde
La pol,itique du tritlun ne soanêta pas aux frontières du
comté. Il poursuivait avec clairvoyancte un double but, émi-
nemment profitable atrx intérêts du pays : Io unir éconorni-
quernent les Dtats du Lothler et la Flandre; 20 assocler
la prospérité des Pays-Bas à la prospérité de I'AnÊle-
terre.
Le 3 décembre 1339, il signait avec les duchés trnis de Bra-
bant et de Lirybtiurg une convention stipulant entre les con-
tractants : une alllance défensive, la liberté du commerce,
I'unification monétaire et ttn traité d'arbitra$e pour régler
doéventuels conflits. A ce traité adhérèrent les comtés unis de
Ilainaut, de llollande et de Zélande. I)'une marrière plus
eomplète qu'au cours de quelques tentatives antérieures (l),
la tr'landre et les Etats du Lothier se tendaient la main par-
dessus leurs frontières et formaient une ligue, en dehors de tout
consentement cles princes dont ils étaient virtuellement les
v,lssauri. Jacques van Artevelde fut donc le pretnier à tracer
-- rnais eneore sur Ie sable- l'ébauche de la Belgiqtte
future, -
La réalisation de ces desseins at'ait été facilitée par le fait
qu'Eclouard. III, souverain tlchc, sédrrisant, gendre de Guil-
laume ler d'Alrssnes, dit le Bon, eornte de Hainaut, tle Hollande
et de Zélande (2), avait, en 1338, repris I'idée ehèie à ses prédé'
cesseurs, Jean sans Terre et Edouard ler, de former une ligue
de princes du Lothier et de s'allier au Saint-Empire. Edouard III
était venu à Anvefs et avait été proclamé vicaire de I'Empire
par son beau-frère Louis IV de Bavière (R. l3l4-13a7). Or
Jacques van Artel'elde était partisan fervent d.outte politique
d'entente avec I'Anpleterre. Edotrard III faisait naturelle-
ment grand eas de ee précieux auxiliaire, I'appelait ( son
compère > et autorisait Philippine de Hainaut, sa femme, à
entretenir avee Catherine de Coster des rapports d'amitié

(1) Notamment en 130.1 et en 1337 (traités entre la Flandre et le Brabant),


en 1398 (traité entre la f,'Iandre, le Eainaut et la Eollancle).
(2) Voir p. 102, note l.
-ttl-
intime. En 1840, la reine d'Angleterre tint sur les fonts baptis-
maux Philippe, fils clè Jacques van Artevelcle !
' Le traité de 1339 ayant {té complété par un accord écono-
mique entre les Etats cgntractants et la Grande-Rretagne, Ie
tribun gantois'se décida à faire lln'nottveau pas en avattt,lorsque
les hostilités franeo-anglaises éclatèrent. En 1389, les Anglais
avaient ravagé la Picardie jusqu'aux bords de I'Oise. Jaeques
van Artevelde tlésirait reconqttérir, avec'I'aide dcs Anglais, Ia
Flandre gallicante. Pour aTnener les Flamands à eontraeter
une alliance forrnelle avec Edouard III" il persuada à ce
prince de prendre par anticipation la titre de roi de France.
Le 23 janvier 1S40, les Trois Membres prêtèrent le serment
de fidélité à leur nou\reau souverain, lequel résidait depuis
plusieurs mois au château des Comtes, à Gand. Dans le peuple,
le eri général était : a La Commune et le roi d'Angleterre ! I
Une victoire navale remportée en juin 1340, dans le golfe clu
Zwym, sur la flotte franco-génoise, déci<la les hésitants. Jamais
encore la politique d'alliance anglo'flamande n'avait été aussi
populaire.
Cette entente ne fut pas féconde .néanmoins en résultats
durables. Une grande armée, composée d'Anglais, de Flamands,
d'Ilennu;rers, dei Brabançons, ne réussit pas à prendre Tournai
(f 340). La trêve d'Ilsplechin (I ) (25 septembre) arrêta les hosti-
lités. Le Brabant et le Hainaub se retournèrent vers Philippe VI.
Louis de Nevers ïeeonquit Termonde. D'autre part, Jacques
van Arteveftle était violent de caraelère; il s'abandonnait à
I'orgueil et prenait des allures despotiques. Les Trcis Membres
tyrannisaient Ia Flandre; à Gand, tisserands et fotrlons, coalisés
pour eombattre les patriciens et les petits métiers, s'entre-
cléchiraient au moindre cc1nflit. Rientôt des grèr'es éclatèrent;
poir" nne question tle salaire, il y eut, sur le marché du Vendredi,
une rencontre entre tisserands et fbulons, qui dura toute une
journée (Quaeden Maendagh, le n Mauvais lundi n, nlâi 1345).
Van Artevelde ne savait pltrs comment arrêter les insolents
progrès de la weaerie. Ce fut dans ee milieu que I'on conspira
contre sa vie. Alors qu'il s'était rendu à I'Ecluse' pour y eon-
férer avec Edouard III, probablement pour âmorcer un projet
de mariage entre le prince héritier de Flanclre et une princesse

(1) Près d.e Tournai.


-112-
angla,ise, une faetion composée de tisserands, de chômettrs et
de beaueoup de < méchans gens ) entama contrè I'absent une
virulente eampagne, I'aecusant de tlilapidations, de tyrannie,
et préteridant qu'il voulait livrer sa patrie. aux Anglais. A son
retour, en juillet 1845, le tribun se sentit directement menacé.
fl alla se barricader dans sotr steen au Calanderber{, gardé par
de fidèles arehers gallois. Itrn vain voulut-il haranguer la foule;
elle entoura son hôtel qu'elle prit d'assaut et massacra le génial
homme d'Etat.
Cet aete abominable ne etrangea rien à la politique de la F-lan-
dre qui resta fidèle à I'alliance anglaise et à.son idéal de recon-
t1uérir la Flandre gallicante. Nous ne devons I'envisager que
eomme une ( dommageuse forfaiture >, un crime <lft à la coo-
pération ânonyme de quelques envieux flanqués de cltenapans.
L'année suivante, Louis de Nevers, frdèle jusqu'au bout à son
suzeràin, tombait à la bataille de ('récy, où Edouard III délit
complètement Philippe VI- (r).

$ 4.- Le règne de Louls de Male (1346-1384).


Le jeune contte est retenu u en prison courtoise ù par les Trois
Mcm,bres. Son éoasùon (p. f 18). II abat I,e despotisme de
la weverie (p. r13). -
Lottis de Malc, ptrécurseur des Ttrinces
de Ren,aissance (p.
la - f fB). Su çtolitirlue eætérieure : i,l
-
rëanpère Iu Flandre ga,Ilicante et anneæe le marquisat d'Ancers
et, la seigneurie de Maltnes (pp. ff3 et 114). Agitations
dêmocrat;itlucs en Flnndre; les < Chapeîons Blancs- r (p. f la).
Les incidents de Dey.nze [1879] (p. lf4). La guerre siaile
-en I,-Iandre : les trois sièges de Gand (pp.- fr4 et Ll5.).
-
Phil'ippe aan Artaselde deuicnt ruwaert de la Flandre; bntaille
'de
Bàerhou.t l8 mai 18821; zZ noeembre I btz : bataille d,e
West-Roosebeke (pp. f f 5 et I.f 6). Frans Ackerman; paiæ de
Tournai [385] (pp. lf O et f l7).- Relation étroite entre les
-
sentiments d'antagonisme de classe et de patrioti$ne au sein
d,e la d.unoæatie fl,amande (pp. f f ? et ll8).

(f) Pnès d'Abbeville, dans larégion de la Sorrlme inférieure. Iro conte


Lroule porta, aussl d.oos l'hictoire lo nom de Louls de Créoy.
-u3-
Le premier aete d.es Trois Membres de Flandre, après la mort
rle leur seigneur, fut de retenir n en prison errurtoise u à Gand
son lils, Louis de Male (t), alors âgé de seize ans. Malgré son
extrême jeunesse, le nouveau comte ne manquait pas de sang,
froid. fl se Iaissa fiancer * en apparence d'assez tronne grâce
-* à fsabelle, fille d'Edouar<l fII, mais peu après, en mars 7347,
il profrtait d'une ehasse au faucon pour fuir en Brabant. Là,
il épousaib aussitôt la jolie Marguerite, deuxième fille du âuc
de Rrabant, Jean fII. L'année suivante, il rentrait dans son
comté et as"qiégeait Gand avec I'aide de son beau-père. Le
rlespotisme de la weaer'ie avait provoqué un tel rnécontentement
dans le pays qu'un soulèvement important y avait éclaté contre
les démagogues et qu'il ne fut pas diffrcile à Louis de Male
d'obtenir une soumission générale. Il laissa aux villes leurs
privilèges, mais agit contrc les tisserancls al'ec une si granrle
rigueur que beaucoup d'entrc eux émigrèrent vers les comtés
de Sul'lblk et de Kent, en Angleterre.
Le fait que Louis de llfale menait une vie luxueuse et même
librrrtine, qu'il aimait les baladins et dépensait beaucoup
d'argent pour acheter des animaux exotiques, a fait naître
I'opinion qu'il était frivole et corrompu. En réalité, il fut un
précttrseur de ces souverains eentralisateurs des temps mod.er.nes,
qui. formés à l'école srrtrtile et dépourvue de scrupulcs des
dynastes italiens de la Renaissance, pratiquaierrt une politique
tantôt brutale, tantôt sournoise, cle réalisations immédiates.
Au point de vue extérieur, le comte favorisa les intérêts de
la Flandre. Il ramena le pays à Ia neutralité, prris, menaçant
alternativement la France et I'Angleteme de quitter un terrain
sur lequel ne le retenait aucun engagement précis, il sut obtenir
de chaqtre belligérant des faveurs consiclérables.
Iln 1363 s'ouvrit la deuxième phase de Ia guerre de Cent Ans.
A ce moment, Mar$uerite, fille de f,ouis de Male, était veuve
d'un prince français. I.e madré comte de lr'lantlre feignit cle
vottloir la remarier à un lils d'Edouard III. Le roi de Ilrance
Charles V (R. 1361-f380), déjà âccrrhlé àe soucis, c'ernpressa
de favoriser le mariage de son frère Philippq le Hardi, duc
de Bourgogne, avec MarEuerite de ÙIale (z). De plus, il rendit

(1) Nom d.'un château près do Brug:ee, où naquit lJouis.


(2) Ce marlage eut lieu le 19 jui:r 1369.
114

hu eomte Lorlis la F'landre $alllcante, séparée depuis cin-


quante ans cle la mère patrie. Ainsi, ce clue ni les communes,
ni.Iacques \,&n Artevelde n'avaient pu obtenir malgré un grand
déploiement de.fotees, le comte y avait réussi avec un peu
d'astuee.! D'autre part, il était parvenu, douze ans phrs tôt, à
enlever à son beau-frère \{etteeslas cle Lttxembourg, duc de
Rrahant,le marquisat d'Anvers et la sei$neurie de Malines
(tràité d'Ath, 1357).
La politique monarchique de Louis de l\{ale, orientée vers
les questions éeonomiques, rappelle cclle de Philippe le Bel.
Lui aussi s'entoute de eonseillers hourgeois ou de petite nobleSse;
lui arrssi se monLre, selon les nécessités d1 moment, modéré ou
férOce. Sa tâehe lre tut d'ailleurs pas aisée. Le xrve siècle fut
une époque d'agitations démocratiques et de troubles démago-
giques dans toute I'Ettrope ct spér:ilrlement en Flandre. Le pm-
tétàriat urbain, composé en majorité des membres de I'indôfrp
tcftrle zueaerie, exerçait de nouveau, à la, fin <lu siècle, un pouvoir
arbitfaire. Son outrecuidance et sa nd.esse lli avaient attiré la
hairre des nobles et des prêtres, des paysans et des botrrgeois
des petites eités, des lignages et des petits métiers des Trois
Merntrres. Tous détestaient à I'envi les n horribles tisserands >
et eeux-ei, dejà irrités par les incertitudes tl'un métier livré à
la merci fles crises ticonomiclttes, ne s'en montraient que plus
agressifs. Ils avaient pris pour signe de rallienrent des griffes
tle lion brodées sur leurs vêtements et des capuchons blanes,
d'ori leur surnom de Chaperons Blancs.
I,ln 1379 la crise sociale latentc cclata à la strite tl'un incident
assez secondaire. Louis de l\[ale avait permis aux Brugeois de
creuser un canal rattachant leur ville à l)eynze sur la Lys.
Redoutant le transfert à Bruges de l'étape des blés de I'Artois,
les Chaperons Bltlncs, eondrtits par Jean Yoens, doyen des
trateliers Eantois, allèrent massaerer les terrassiers enrployés
âux premiers travaux <lu canal et profitèrent du tumult'e pro-
voqué par ces événetnents ptrur s'emparer clu gouvernement de
la ville de Gand.
Alors s'engagea, par tottte la Flantlre, un angoissant duel
,entre partisans et adversaireÉ de la démocratie ouvrière urbaine.
Cette guerre civile clura cinq ans et fut caractérisée par trols
sièges successifs de Gand. l,es Chaperons Blancs avaient
des partisanq parmi les lisserands de toutes les .autres villes, en
-115-
.tr'landre, à Bnrxelles, à Louvain. Les démocrates liégeois leur
envol'èrent un jour six cents'charrettes de grain et de farine
et leur écrivirent : < Si vous êtes maintenant clurement assiégés,
ne vous déconfortez pas; eàr Dieu sait et toutes lers bonnes
villes, que vous avez droit en cette guerre. r Les < Nlaillo-
tins r de Paris (1), de Roucn, de Reims et d'Orléans, insurgés
contre I'odieux gouvernement des oncles du nouveau roi de
'Franee Charles VI (R. IBSO-1422), les paysanb anglais eonduits
cn l38l par lVat 'Iyler:, bref, tous les opprimés et tous les
mécontents voytient, dans la résistance de Gand, le symbole
de leur propre cause.
Or, la rtille se cléfendit avee un héroïsme srrrhumain. Yoens
obligea, par des procédés de terreur, les paysâns à cornbattre
dans les rangs des milices. Celles-ci firent des sorti'es con-
tinuelles et brfilèrent méthodiquemcnt tous les châtearux des
c'nvirr)ns de Gan<l et le château comtal de Wondelghenr. Le
ravibaillement de la ville s'opérait par les soins de colonnes
rnobiles de Retsers, chargées d'escorter les convois. Il y avait,
en outre, à I'intérieur des nlurs, de vastes terrains réservés
à la culture. Je n'insisterai pas sur les péripéties dc I:r, lutte :
le 29 mai 1380, les petits métiers de Bruges massaeraient
les tisserands et se replaçaient sous I'autorité courtale; en trBBl,
le chef gantois Rasse de Herzele était tué à Ia bataille tle
Nevele (au nord de I)eynze), échec à la suitc dtrqrrel toutes Ies
petites communes rebelles de Flanclre se sournirent, sauf Gram-
nront qui tirt incencliéc.
En 1382, la famine frt son apparition à Gand. Alors Ie chef
des Chaperons Blancs, Pierre van dell llossche, imagina de
raffermir les courages en faisant appel au coneours rlu fils de
I'illustre Jacques van Artevelde, Philippe. Cet honrme riche,
'déjà rluadragénaire", vivErit <lans un elïacement relatif. Il
cachait, sous une attitude de fière réserve, ees qualités de
tribun qui. avaient fbit le succès de son père, mais il avait
un ternpérament plus ambiticux, plus fougueux encore €t,
lorsque sa eolère se déehaînait, il cédait à I'cntraînement. de
ses passions. rl accepta inrmécliatemcnt la charge dictatoriale
de ruwaert, fit une vaine dérnarr.he cle conciliation auprès du

(1) Ce nom, donné aux i:rsul8és parisiens, sous le règne de Charles YI,
provenait de ce qu'ils s'étaient emparés de maillets de fer à l,Arsenal.
-116- .

Cornte, puis réunit une troupe cl'élite de cinq à six mille hommes
et sé porta inopinément vers Bruges, le jour de la procession
des reliques du Saint-Sang. Les Brugeois, surpris en plcine fête,
aux portes cle leur ville, dans la plaine de Beverhout, le I mai
l:182, se dispersèrent devant une décharge à bout portant de
piemiers (l). un assâ,ut, mené par les valeureux Gantois eontre
des forces six fais supéIieures, conrpléfa la vietcire ! Louis
rle Male réussit à s'échapper de Bruges par une fuite aux
péripéties des plus romanesques. Il n'en perdait pas moins
toute la F-landre.
Pour la troisième ftris. eri ce siècle meurtrier, un roi cle France
venir en personne dispttter r\ ltr démocratie flamdnde
se déeirfla. à
le prix de ses I'ictojres. Charles VI nlaimait pas Louis de Male,
mais il redoutait la répercussion dans son propre pays des
suecès de Philippe van Artevelde, entouré depuis la journée
de Beverhout d'honneurs rovaux. De pltrs, Philippe le Hardi,
oncle du roi et futur eomte de Flandre, le pressait d'intervenir.
Il réunit donc une armée féodale de tout premier choix, pâssa
par surprise la Lys à Comines et se dirigea vers le nord. A I'arri'
vée des Français, Philippe van Artevelde se portâ cle Roulers
vers la colline de West-Roosebeke' arl nord-est tl'Ypres et '

y â,ccepta la bataille, le 27 novembre 1383. La lutte fut, dès


I'abord, clésespérée pour les Gantois. sculs" les tisserands se
montrèrent dignes cle la vieille reputation de bravoure des
Communiers. Formés en un carré cotnpact, d'une quarantaine
de mille hçmmes, ils conrbattirenb metveilleusement, ntais,
cernés par les chevaliers français, ils f'urent taillés en pièces.
.Phitippe van Arteveld.e mourut vaillamment au rpilieu de ses
conrpagnons.
Malgré ce désastre, Gand résista encore. tln capitaine aussi
brave qrre digne, F'rans Ackerrnan, eontinua, la lutte avec le'
secours d'une armée anglaise envoyée en IB83 par le roi Ri-
chard II (rt. rB?7-f399). Flamands et Anglais assiégèrent
.Ypres, nnis ne purent empêcher la haute bourgeoisie de cette
ville d'ineendier clle-même les quatre grandes paroisses ouwrières
situées hors les murs, faubourgs favorables à la cause démo-
cratique. Longtemps encor.e les bancles de mercena.ires français

(1) A cette époque l'emploi.des bouchee à, feu, lançant des boulets


pierro, commençalt à se géuéraliser. 'ls
.-ll7*
du féroce grand bailli Jean rle Jumont ravagèrent, avec I'aide
des Bourgttignon;s, le !'ranc cle Bruges et les Quatre-Métiers.
Mais la lutte avait été trop épuisante pour qu'il pttt y avoir
un réel vainqueur. f,ouis de Male était mort le 30 janvier 1384.
Son gendre, Philippe le Harcli, désireux cle jouir en paix de son

IIONNÀIES D'OR DE LOUIS DE MALE


( Cabinct cles méd.ailles, Br uxcllcs')

À gauche, lrrr u franc à pied u (par oltltosition ù une flgure


équestrc; représcntant Ie comte debortt, Fjous lln dais, couronne
en tôtc et l'éJ.:éc dans la mirirr droitc.
À ùroite, un { lion hear-rmé ", Le lion héralùique r:st, on effet,
coifié d'un hearrmc surmonté d 'un cimier en forrne d c dragon.

bel héritage, accorda arux Gantois, par la paix de Tournal du


I8 décembre I385, une amnistie complète. Il confirma tous leurs
privilôges et fut, eu tetour, reconnu souverain du pays.

Si nous envisageons dans son ensemble I'histoire à la fois


brillante, complexe et heurtée de la F'landre au xrve siècle,
nous err retirons une première impression de particula,risme à
outranee. l'rois républiques, souvent en conflit entre elles,
y oppriment le reste du pays; clans cçs cités mêmes, la classe
des tisserands domine les autres. Comment, au cours de ces
violentes guerres civiles, la notion de < cornmune patrie r efit'
elle pu rester aussi vive que du temps de Robert le Frison ou
1t8 _

de Philippe d'Alsace? A y regarder de plus près eependant, il


semtile inexact de ne yoir dans le Communier, compagnon de
De Coninck, dans le Kerel ott dans le Chaperotr Blanc, qu'tm.
représentant d'une classe sociale luttant contre les membres
d'autres classes sociales. Les gra,nds comtes de F'lanclre du
xue siècle avaient donné à leur pays une trop forte constittttion
pour que, dans la suite, la conception tl'une Flandre une et
puissante, d'un boulevard de tous les Pays-Bas, eitt pu
disparaître r:r,dicalement. Ne perdons pas cle vue qu'au .xure
siècle tléjà lcs comtes et le peuple de li'landre sentaient très
bierr .le danger qui les menaçait du fnit de la politique
annexionniste des Capétiens, Si Ia noblesse, le patriciat, lc's
comtes eux-mênres liniyent par se coaliser étroitement irvec
les rois de France, c'est qu'ils se vol/aient rnenacés dans lettrs
intérêts les plus directs par la démocratie. Mais portr les
Communiers du xrre siècle le vieil pntagonisme. national se
maintint. Et lorsque Philippe le Bel ou Charlcs VI vinrent au
secours des classes supériettres de la Flandre, les gens <Ie métier
superposèrent à leur haine de classe contre les ptrissants leur
antipathie nationale contre les souverains envalrisscttrs. Ces
deux postulats se confondirent done au lieu de s'exclure I'un
I'autre. D'<rù la fureur sacrée des Clauzaaerts cantre les Lelinerts,
tles Chaperons lJlancs à grilïes de lion contre Ics Chaperons
Rouges fleurdelisés. Pour ettx qui sont clcs patritltes, ces adver-
saires sont non seulement dcs exploiteurs, majs aussi des reué-
gats. Iilnfln, lorsque I'hilippe I'e Ilarcli conclut la paix avec les
Gantois, il apparaît netternent que ees derniers ne l'acceptent
que parce qu'il se présente en souverain national et non comme
agent des Valois. ('e point ne peut être perdu cle vue si I'on veut
bien comprendre le suceès prochain de la politique des ducs de
Bourgogne.

v
CHAPITRE II
LE DUCHÉ DE BRABANT, DE I2g4 A T383

Homogénéité et lngali$ne de la popula.tùon brabançonne (pp. f f9


et f 20). Caractère national et constitutionnel de son éaolution
-
démocratique (p. 120). La charte de Cortenbng [f8fz]
(p. 120).'
-'
III : la charte wallonne et la charte
Règne de Jean
-
flamande [1314] (pp. 120 et r2r). La coal:it:ion dE L384
(p. f21). -
1355 : Aaènement de Jeanne de Brabant et de
Wenceslas- de Luæentbourg (p. 121). La Jogeuse-Entrée
[3 janvier f356] (pp. f21-l28).
- entre Ia Flandre et
Gueme
-
le Brabant (p. 123). ---- Troubles démonattques' à Loutain
[360, f Sffi] ;déclin de l'ind,ustrie drapière brabançonne(p1t.lL}
et, r24).
* Iribertés, privilèg:es, bons usages. r
\

Alois que, au xrve siècle, la notion unitaire se pêrdait en


Flandre à cause de I'intensité des luttes sociales et des pous-
sées régionalistes, la population du duché de Brabant conciliait
ses aspirations démocratiques et ses penchants individualistes
avec une saine notion de I'intérêt collectif.
Le mouvement démocratique s'était manifesté plus taidi-
vement en Brabant qu'en Flandre; les villes y étaient encore
petites; leurs intérêts ne s'opposaient pas violemment à ceux
des campagnes, du clergé ou de la noblesse. La société braban-
çonng avait donc un aspect plus homog,ène, plus uni que celle
de la Flandre. De plus, elle était patriote et attachée à la
d.ynastie. EIle comprenait très bien que ses soul'erains mêlaient
étroitement les intérêts du pays à eeux de leur famille.
-120-
L'évolution démocratique fut aussi caraetéristique en Bra-
bant qu'en Flandre, mais tandis que dans le comté elle s'opérait
par la violence, surtout au profit du prolétariat urbain, et
tournait à I'exclusivisme démagogique, dans Ie duché, au con-
traire, elle s'opéra au profit de I'ensemble du pays, visa un
idéal commun de liberté et fortifia I'esprit constitution-
nel (r).
Les résultats aequis par les Brabançons ne furent pas dus à
des conflits épiques. Les ducs de Brabant, aima,nt le faste'et la
guerre, avaient beau aliéner leurs domaines et engager leurs
revenus, ils étaient toujours criblés de dettes. Leurs eréariciers
anglais, italiens et autres trouvaient tout naturel de mettre
sous séquestre les laines ou les draps appartenant à d'hono-
rables marchands du duché, afrn de se dédommager. Cette
situation était intolérable. Plusieurs fois, au eours du xrve siè-
cleo les puissants seigneurs, abbés et opulents patriciens bra-
bançons payèrent les dettes de leurs ducs. Ils obtinrent en
retour, au prix de transactions, de comproi'nis, de marchan-
dages sans grandeur mais pratiques, des actes écrits, protégeant
Ie peuple entier contre I'arbitraire du prince ou de ses
a$ents et accordant aux elasses priviligiées une part de
participation au $ouverrrement.
C'est ainsi que le duc Jean II (R,. Lzgû-LBLz), nature à la
fois faible et violente, dut, à la fin de sa vie, octroyer au duché
la charte de Cortenber$ (2) (27 septembre 1312), qui créait
un conseil de quatre seigneurc (ridderenl et, de dix bourgeois
(goeden nxannen), chargés de veiller au maintien et au respect
des libertés et privilèges du pays.
Malheureusement son flls Jean III (R. t8l2-1355), encore
très jeune et entouré de mauvais conseillers, n'observa pas les
stipulations de I'acte de Cortenberg. Bruxelles et Louvain
commencèrent par se liguer pour la défense mutuelle de leurs
privilèges (13f8). Peu après, comme le duc, accablé par les
dettes de son père et de son grand-père, demandait à ses sujets
des secours extraordinaires, la noblesse, les abbayes et les
a bonnes villes )) ne consentirent à de nouveaux sacrifrces gécu-

(1) Ireg libertés liégeoises, dont, il sera question &u chapitre suivant,
tendirent arfmême but.
(2) Réeidenoe ducale à mt-chemi:r entre Bruxelles et Louvala.
-tzt-
niaires qu'en échange de la charte wallonne et de la charte
flamande (f4 juillet fS14). Ces deux actes plaçaient le prince
littéralement sous curatelle : il ne pouvait plus disposer de ses
biens sans le consentement des représentants du pays. Ses
receveurs et officiers'de justice étaient responsables de leur
gestion devànt les députés des < bonnes villes r.
Ces mesures n'empêchèrent pas le fougueux et batailleur
Jean III d'avoir un règne brillant.lEn 1384, lui et ses sujets
soutinrent vaillamment Ie choc d'uhe coalition dans laquelle
figuraient Louis de Nevers, Guillaume Ier d'Avesnes, les comtes
de Namur et de Juliers, le duc de Gueldre, Adolphe de La
Marck, prince-évêque de Liége, et I'archevêque de Cologne. Le
chef de cette ligue, qui comptait prendre la revanche de la
bataille de Worringen, était le brouillon duc de Luxembourg,
Jean ltdveu$le, roi de Bohême, fils de I'empereur Henri Vff
(R,. fSOS-fBfB) et de Marguerité, s(Eur de Jean II. Le Brabant
fut assailli de tous les côtés mais sauvé par une médiation
française.
Pendant la guerre de Cent Ans, Jean IiI reprit la pcilitique
de bascule chère à ses prédécesseurs. Dernier descendant mâle
d'une famille illustre depuis le début du xrre siècle, il porta la.
gloire de' sa maison au plus haut point. En l347, il maria
simultanément ses trois filles : I'aînée, Jeanne, alors âgée de
vingt-cinq ans et veuve de Guillaume d'Avesnes, au tout
jeune (r) Weneeslas de Luxemboure, fils de Jean I'Aveugle;
Marguerite à Louis de Male (r,'oir p. 113); Marie au duc Renaud
de Gueldre.
Le règne de Jeanne (R. 1355-1406) et de'Wenceslas (R. 1355-
1383) allait assurer au Brabant la protection de I'empereur
Charles IV (R. f346-f368), frère du nouveau duc. Néanmoins
I'avènement d'un étranger alarma les villes brabançonnes, qui
venaient.d.e former une ligue pour s'opposer à un démembre-
ment éventuel de la principauté et pour garantir leurs privi-
lèges. Elles imposèrent à Wenceslas I'acieptation d'un acte
célèbre entre tous : la Joyeuse-Entrée (Blijde Inkomst), du
I janvier I356.
Cette charte fut le pacte fondamental qui servit de base
au droit public brabançon jusqu'à la fin de I'Ancien Ré$lme.

(1) Il n'étalt âeié que de douze ans,


122
- -,.
Elle symbolise l'ensemble des libertés belgiques' car s'il est
vrai que dans chaeune de nos provinces les souverains draient
pris I'habitude de prêter serment de fidélité aux privilè$es,
coutumes et bons usa$es du pays, lors de leur inau$ura-
tlon, dans aucune d'elles pourtant ces diverses lois n'étaient
condensées en ùn seul acte, comme en Brabant (l).
La Joyeuse-Entrée n'avait pas I'ordonnance sobre et majes-
tueuse qu'a,ura lq Déclaration des Droits de I'IIomme de 1789.
De même que Ia Grande Charte anglaise de 1215, c'était un
document long (59 articles), touffu, sans méthode, où il était
question de chàsse, d'énigmatiques chiens < à pieds non rae'
courcis > et d'autres objets seeondaires. Ayant avant tout pour
but d'assurer aux Brabançons cles garanties contre le despo-
tisme du prince ou de ses officiers, rencltis désormais lespoll-
sables de leurs actes,'elle était rédigée Sous forme né$ative et
lirnitative.
La Joyeuse-Entrée, æuvre d'un peuple patriote, stipulait
I'indivisibilité du pays et n'ouvrait qu'aux seuls Brabançons
1i'i'accès
aux emplois publics. De même, âucun Brabançon ne
pouvait être cité devant un tribunal étranger au duché. Pour
toute alliance, déclaration de guerre, cession de .territoire,
traite de commerce, autorisation d'extradition, le d.uc devait
avoir le consentement du < pays > (gemeen land), c'est-à-dire
des trois ordres : noble, clerc, tiers (délégttés des villes),
régulièrenient convoqués. En deltors des sessions, les trois
ordres étaient remplacés par une cornrnission perrnanente.
L'article fer déclarait que les Brabançons seraient traités par
droit et sentence. Aucune arrestation, sauf en cas de flagrant
délit, ne pouvait être opérée sans décret judiciaire. Chactut
avait droit à une justice naturelle, ré$ulière, impartiale.
Tous les sujets étaient égaux devant la loi, mais celle-ci était
appliquée par quantité de tribunaux divers, selon les usages
en cours au moyen âge.
Chacun avait le droit d'employer sa lan$ue maternelle.
Enfin notons, au point de vue intérieur, que les trois ordres
votaient eir toute indépendance les irnpôts, la frappe
'des
-rnonnaies et jouissaient de quelques autres prérogabives

(1) Sauf cepenclant dans Ia prlncipauté épiscopale de Liége (votr pp. 125
foruait un État inclépendant du reste d.es Pays'Bas.
et ss.), mair celle-ci
-\za-
qui leur donnaient en fait I'administration générale du
duché.
n La Joveuse-Entrée du Brabant, l dit dans un de ses ouvrages

I'historien belge Godefroid Kurth, < est un monument de droit


puhlic qui ne le cède sous aucun rapport à la Grantle Charte
d'Angleterrel et quand on voit fonctionner le régime qu'elle
eonsàlcre, on doit se dire qu'il diffère bien peu de celui dont
nous jouissons aujourd'hui >. Ce jugement est un peu excessif.
La Joyeuse-Itrntrôe garantissait certes les grands droits indi-
viduels : liberté personnelle, inviolabilité du domiclle, ete.,
rnais on n'y trouve pas tracc rles libertés soeiales qui sont Ie
fondement des Constitutions démocratitlues contemporaines.
f)e plus,le pouvoir léeislatif intervient aujourd'hui d'une manière
beaucoup plus complète clans les allaires extérieures et inté-
rieures des pays parlementaires que les dignes Etats du temps
cle Wenceslas. Par contre, la Jo5'suse-Entrée se terminâit par
une stipulation que les Constitutions aetuelles rejettent comme
révoltrtionnaire çu toub au moins comme inopportune : le
droit de résistance au prince, rlans le cas ofi il n'observerait
pas ses engagements.
Wenceslas, souverain morr et sans sincérité, eut un règne assez
incolore. Quelques mois après son avènement, Louis de Male
lui chercha chieane au sujet de la suceessiort de sa femme
I\'{arguerite. Le 17 août. 1356, les Brabnnçons, surpris par une
brusqrte invasion, furent complètement ba'ttus au hameau de
Seherrt (Anderlecht) prr)s cle Bnixelles. La capitale ne flt, il est
vrai, pas longtemps occupée par I'ennemi. IJn jeune seigneur,
Everard T' Serclaes, accompagné cle rluelques hardis com-
pagnons, la délivra par un assaut dans la nuit du 24 octobre.
Le tnrité d'Ath (voir p. lf 4) n'en fut pàs moins'désastreux pour
le duché.
Vers 1360, un mollvement démoeratique, eomparable à celui
qui eut pour théâtre la Flandre au siècle précédent, éclata à
Louvain. ltrn Brabant eomme ailleurs les lignages s'étaient
emparés du gouvernement'des villes. Les corporations récla-
mèrent le droit d'oecuper rtne moitié du magistmt, oir jus'
qu'alors I'opnlente gilcle de la draperie (Iakengit'de) avait dominé
sans corrteste. Le maïeur Pierre Coutereel, gardien des préro-
gatives rlueales, prit position contrc les lignages. Soutenu en
secret par lYenceslas, gui haïssait I'brgueil des patriciensr:
124
-
Coutereel fomenta une insurrection des tisserands, et fit arrêter
cent septan{,e-cinq nobles. Mais sa dictature alarma le cluc qui
le força à se rctirer à I'arrière-plan. Après sa mort, les luttes
communales se prolongèrent; .les démocrates de f .ottvain, '
inspirés par I'exemple de leurs frères liégeois, ne cessaient de
réclamer leurs droits. En 1383' une bande de f.orcenés < défe-
nestra r dix-sept patriciens rétirgiés dans I'hôtel de ville, ce qui
ohUgea \\renceslas à venir en personne rétablir I'ordre dans la
cité. LeS hautains patrieiens finirent par tolérer la présence des
gens de métier dans l'échevinage; malheureusement, I'industrie
drapière, minée par ces trouhles .qui avaient eu 1su1 1éper-
cussion à Bruxelles, alïaiblie aussi par la concurrenee anglaise,
entra en décadence. Beaucoup de tisserands partirent pour
I'Angleteue ou pour le norcl des Pays-Bas.
CHAPITR,E III
LA PRINCTPAUTÉ DE LIÉGE,
DE LA FIN DU XIIU A I,ê FIN DU XIVC SIÈCLE
{,.

Histoire eætérieure d.e ta prùncipauté (pp, 125 et 126). Les


princes-érsêques (p. 126). La charte d'Albert de Cuyclt-[f f 98]
(p. 126). - de Ia noblcsse et des oilles dans la
Rôle du clergé,
principaurC - (pp. 126 et 127). -- Caractères fondamentauæ de
l'histoire de la pille de Liége; les Grarids et les Petits (p. f 2?).
f,6 tribun Henri de Dinant; la paiæ de Bierset 251] (pp. f 27
-et I28). Pragyès des Petits au début dr,t XIVI [fci,ècle (p. 128).
La Male- Saint-Martin fnruit du 3 au 4 aofit 13021 (pp. f28
-et r29).
d'Adolpthe de La Murclc : paiæ de Feæhe [I8 juin f8f6]
(pp. f 29 et f 30); nouaeauæ confl,its; 1343 : Lettre de Saint-
Jacques et paiæ des XXII (pp. 130 et f31). Règne
d'Arnould de Hornes; ,le Règlement de 1384; les Qrands
perdent leur puissance gtolitique (p. fSf ).

o Pays de Loi et rle Raieon. ,

L'histoire extérieure de I'Etat liégeois ol'fre, eomme celle


des provinees voisines, un aspect complexe et, assez dénué
d'intérêt. Rien'que bilingue, la principauté prend rapidement
eonscience de son unité temitoriale. A la bataille de Steppeso
en 1213, chevaliers clu eomté de Looz, bourgeois hutois et
dinantais. bouchers liégeois nunis cle leurs terribles couperets,
rivalisent de z.êle patriotique. Dans lcurs interminables conflits
aveç leurs voisins, les princes-évêques se sentent généralement
-126-
soutenus par leurs sujets. Longtemps leurs relations avec les
ducs de Brabant furent marwaises; mais le courant éeonomique
qui tendait à rapprocher les Etats des Pays-Bas, au xrve siècle,
âmena une réeonciliation : le prince-évêque Englebert de La
Marck et le due Jean III conclurent une alliance, Ie 2I sep-
tembre 1347, sur le rnodèle clu grand traité flamand-brabançon
de 1339.
lout.l'intérêt cle I'histoire de la principauté réside dans
son évolution intérieure. Alors qu'aillçurs nous avons vu
se nouer des relations étroites entre les dynastes et leurs
srrjets, ici les souverains sont des étran$ers, sans attaches
dans Ie pâys. Elus par le chapitre de la callégiale de Saint-
Lambert, confirmés par le pape, investis par I'Empereur, ils
n'arrivent au pouvoir <1tt'après bien des brigues et des cabales
dans lesqtrelles Ernpereurs, papes et rois de F-ranee jouent un
rôle actif et conf.us. Les uns sont excellents, lcs autres médiocres
ou exécrables. Après la brillantc série des représentants du clergé
impérial (xre s.), il n'v a pltts à mentionner, atl xrre siècle, gue
I'admirable ér'êque Albert de Cuyck (R. 1f94-1200), lequel
octroya, en 1198 (dix-sept ans avant lar, promulgation de la
Grande Charte !), tme charte à toute la principauté, posant
les principes de la liberté individtrelle, dc I'inviolabilité du
dornicile et du juSernenf t< pâr droit et sentence rt.

Trois elasses sociales jouent, àLt xure siècle, un rôle important


dans la prineipauté : le clerp,é, la noblesse, Ies villes.
Le clergé était dominé par le très riche chapltre des soixante
chanoines de Saint-Lilmbert, composé dc nobles et de bourgeois
opulents, arrogants et bataillcurs.
La noblesse, nombreuse surtout en lfesbaye, était très inrté-
pendante, turbtrlent.e et grossière de mæurs. Beaucotrp de
ses membres devenaicnt routiers. Iille se ruinait et se déci-
mait dans d'interminables guerres privées. Soud le timoré
Jean dlEnghien (R. 1974-1zttl), la $uerre de la Vache, qui
rlébuta par la pendaison tl'un rustaud coupal:le tl'avoir volé
une génisse à'Cinery, mib aux prises lcs seignertrs du Condroz et
eeux du Namurois. Iflle clura trois ans eb rendit nécessaire un
arbitrage dtr roi de France I'hilippc IIL Un peu plus tatd
éclata la < $uerre d'amis r, terrible vendetta surgie pour un
motif futilc entre les familles des Awans eb des \ilaroux. Ellc
dura trente-neuf ans, de 1296 à fBBS !
_127_
Les vingt-deux < bonnes villes ,r suivaient en tout l,irnpulsion
de la capitale : Liége. Celle-ei, rnétropole ecclésiastique peuplée
d'églises et de couvents au début du xrrre siècle, s'industrialisa
peu après. Son hi.stoire. présente deux aspects qui souvent se
pénètrent 2

a) Les conflits entre la ville et le prince à propos cle la


délimitation de leurs pouvoirs respcctifs;
b) Les luttes sociales entrê Grands et Petits. Les Grands
ou Cltains étaient Ies riches et orgueilleux patriciens : rentiers,
drapiers et changeurs, a,uxquels se joignirent bientôt des maîtres
de forges, des fabricants cl'armes, cles propriétaires de houil-
lères; ils dominai&rt ta Cité. Les Petits étaient représentés par
des. eorporations d'artisans indépendants, petite bourgeoisie
que subrnergea plus tarcl la classe prolétaricnne des houilleurs.
Un des buts cle la lutte des Petits contre les Grands était de
réduire la puissance de l'échevinage clont les membres tous
patriciens étaient nornmés conjointement par le -prince-
évêque et le- chapitrê.
Vers Ie rpilieu du .xrue siècle, Ies eorporations prétendirrent
choisir elles-rnêmes I'un cles deux bourgmestres ou rnaîtres à
ternps de la ville. A cette époque l'élu (l) cle la princip:ruté,
le jeune Henrl de Gueldre (R. tà47-t274) était en mauvais
termes avec les lignages. Un politique éloquent, Henri de
Dinant, profita de ces diseordes poru se faire nommer maître
ri temps par le patriciat. Une fois éhr, il s,affrrma ouvertement
partisan de la démocratie et hri donnar, le n-roven de se défendre
en partageant Liége en vingt quartrers ou < vinâves ), chargés
d'armer chacun deux cents bourgeois. De plus, il fbrma une
fédération des a bonnes villes ,. La poprilariLé dc Henri de
r)inant, surnornmé le a père rlu peuple r,, fut au eomble lorsque,
s'appuyant sur une stipulation rle la rùrarte d'Albert de Cuyck,
il rre pt-.rmit pas que Ies milices liégeoises prissent part à une
expédition contre Marguerite de Constantinople. Selon lui, la
querelle des d'Avesnes et des f)ampierre n'intéressait nullement
le peuple liégeois. Alors le elergé, la noblesse, la haute bour-
geoisiè et les princes voisins, alarmés par cette indépendance
cl'allures. se liguèrent contre les Petits.

(1) ce titre d'éIu était d.onné au priirce qui n'avait p&s encore reçu la
'
consécration éplscopale.
.: 128
-
Au bout de trois ans de guene civile, les habitants de Liége
assiégée succombèrent aux privations. Ils furent heuretur
d'accepter, en 1251, la paix de Bierset (1), qui sacrifiait le
tribun. Ilenri de f)inant, proserit, se réfugia à la cour de Mar-
guerite de ConstantinoPle.
cinquante ans plus tard, les suecès des communiers flamands
à Groeninghe rendaient coura,ge à la démoeratie liégeoise.
Soutenue par le chapitre de Saint-Lambert, elle obtenait,
en 1302, que le sqnsgntement des corporations ftrt désor'
mais nécessalre pour établir des taxes, engager les revenus
publics, faire cles dons au prince-évêque et lever des milices.
En 130?, la paix de Serain$ lui accordaitgtte I'un des deux
maîtres à temps tùt c|oisi,parmi les genÀ de méticr. Le nombre
des corporations fut porté de d.ouze à r'ingt-einq.
En lBl2, la situation était très tendtie entre les Itetits, r4ffer-
mis par leurs recents suecès et hypnotisés par la Flandre, et
lcs Grands qui, par réa.ction, surnommaient lelrs fils < enfants
de France >. Le prince-évêque Thibaub de Bar venait d'être
tué à Rome, au cours tI'une expédition où il accogPagnait son
suzerain, I'empereur Henri vII de Luxembourg. ff cltiinoit-'
-
avaient nommé un mambour, e'est-à-dire un ai inisti'" -''
provisoire : Arnould de Blankenheirn, grand p ;vôt de r
chapitre. Les Grands tirèrent parti de cet ôtat de choses insta';t
pour trrréparer un eoup d'Etab. Ils s'abouehèrent en ser:ret, à
Huy, avec rles gentilshommes de la faetion des waroux. Il fut
décidé que, dans la nuit, du 3 au 'l aofit, les patriciens s'enrpa-
reraient des portes de la ville et les ouvriraient devant une
almée féoclale eommandée par Arnould, cornte de Looz'
cette conjuration fut dévoilée âtrx métiers. A I'insu <les
Gran<ls et pendant que ceux-ci se réunissaient mystérieusement
à leurs lieux de rendez.-vous, ils tenclirent cles chaînes à travers
les rucs et doublèrent les postes stlr les remparts. Les bouchers
sc eachèrent daps la halle erux viandes, le ntambour et les cha-
noines dans la cathédnrle. Soudain la grande cloche du bel't'roi
se met à sonner; de toutes parts des homrnes al.més se préci-
pitent sur les eonspirateurs patriciens qtti, déconcertés, battent
lentement en retraite vers tlne hauteur nomméô le Publemont.
Jusqu'à I'aube ils y tiennent tête à leurs adversaires, puis

(f ) Viltage è proximlté de Llége, dans la dtection do Waremme'


-129*
les derniers sttrvivants, deux cents environ, cherchèrent rrn
trbri dans l'église de Saint-Nlartin. Entre-temps, le comte de
Looz, soupçonnant un échec, s'était éloigné avec sa. petite
armée. Au matin, les houilleurs d'Ans, armés de leurs pics, les
paysans du pllteau hesbignon, munis de fourches et de faux,
vinrent fraterniser avec les vainqueurs. Exaspérés pàr le
trépas du vaillant Blanl<enheim, les Iletits incendièrent le
dernier refuge des Grands et massacrèrent ceux qui essayaient
d'éeha.pper aux flamlnes !
Cette sanglante vietoire tle la démocrutie, célôbre dans les
annales liôgeoises sous le nom de Male Saint-Martin, eut une
conséquence irrçédiate. Le 14 {évrier I.313, la paix d'An-
$leur (t) anéantissait la puissance politiquc des Grands.
Conrme en Flandre, la clémocratie exigea I'inscription préa-
lable sur les re$istres d'un rnétier de tout candidat au
Conseil de la Cité lConseil des jurés et eonsaulx). Ce collège
municipal, peu important eneore au xure sièele, s'était petit à
petit rendu indépendant de l'éehevinage et allait désormais
tranehcr hardiment sur toutes les questions publiques.
Cepenfrt la guerue eivile n'titait pas terminée. Le nouveall
prince-ér$ue Adolphe de La Marck (R. 13f.3-r344) avait été
élu sotrs l&patronage de I'hilippc le Rel. C'était un agcnt de la
politique centralisatrice et annexionniste du roi de Franee.
De plus, son caractère batailleur devait le mettre en conflit
avec les métiers triomphants. Craignan't leurs empiétements
sur ses prérogatives souveraines, il les combattit plus ou moins
ouvertement pendant trois ans, rnais dtrt, en fin de compte,
leur octroyer la paix cle Fexhe (2) (18 juin l316).
Il y a beaucoup d'analogies cntre la paix de Fexhe et la
Jcryeuse-F)ntrée. Elle aussi' manrlue d'unitti et de méthode,
exerce sorr aetion sur I'ensembledu temitoire et a pour
but de protéger les franchises, privilèges et coutumes
contre I'arbitraire du souverain. Mais ici les trois ordres :
chapitre, notllesse, bour$eoisie, forment une assemblée
nommée le Sens du Pays, qui joue un important rôle légis-
latif. Elle r.eille à I'observation des coutumes, les modifie sans
Ia collabor'âtion du prince, statue en matière d'impôts, déter-

(f ) Villaee près du confluent de I'Ourthe et de la nfeuse.


(2).Viila€ie Elesbaye, entre Liége et Waremme.
cLe
F. vAN KALKEN. rrrstornn DE BELGreur,. 1924.
- -
-180-
mine le chiffre et la nature des dépenses. Elle peut' se réunir
spontanément et eonserve un cara,etère de continuité, pendant
les intervalles entre les sessions périodiques, par I'intermédiaire
d'une députation Permanente.
Dans Ia paix de tr'exhe' nous retrouvons attssi le prineipe
solennel déjà précisé par la charte d'Albert de Cuyck -- du
jugement- par le iuÉe naturelr n'agissant que ( par loi et sen-
tence l. Si le prince viole ses engagements, ses sujets s'aecordent
le droit de résistance, mais seulement après appel au eollège
des chanoines de Saint-Lamhert. Ilnfin, le princelévêque à son
avènement, Ies chanoines, les officiers goqvernementaux, les
échef ins, les nraîtres à temps, les jurés du ctrseil communal,
Ies ( gouverneurs ) des métiers, totts rentlus responsablesr '

sont obligés, à leur entrée en fonctions, de prêter le serment de


r, tenir et wa,rcler u le pacte de Fexhe, éntanation de la volonté
du pays. Comme la Joyeuse-Flntrée, la Constitution liégpoise
servit de palladium à la démocratie jusqu'à la Révolution
française'!
Les tt bonnes villes > de la principauté, dévottées I Liége et
entretenant entre elles d'exeellent,s rapports, étaient|ien déci-
dées à faire respecter leur Grancle Charte. D'autld part, Ia
capitale voulait préeiser ses droits à l'égard tlu prirfce-évôque.
De là une série tle conflits armés avec Adolphe de La Marck
qui, lui-même cortpable tl'attenta,ts incessants eontre les droits
. de ses sujets, accusa.it non sans motifs Liége et les autres villes
d'empiéter stu ses droits de justice et de coufisquer ses revenus.
Bref, après plusieurs hatailles, paix et amnisties, un tlouble
eompromis râ,menâ, le ealme dons le PaYs, en 1343.
a) A Liége même, la Lettre de Saint-Jacques (r) rédttisit
le rôle des métieis. Ils ne purent désormais élire qu'un <les deux
bourgmestres et la moitié tlu eonseil des jurés et consaulx:
b) Pour la principauté entière, la Paix des XXII créa une
Cour, composée de quatre chanoines, de quatre <lélégués de la .
noblesse et de quatorze représentants des villes, choisis à vie
par le Sens et ehargés de trancher' par la voie de I'arbitrat,e,
les tronflits entre le pays d'une part et, de I'autre, le prince-
évêque ou ses officiers, < de petits jrrsques au plus grand ,r.

(1) C'éteit à |a Salnt-Jacquee que les ]Jtégeots élleaient annuellement


loule deux maitres à tompg.
-t3r-
Ce tribunal devait se réunir tous les mois, faire des enquêtes
approfondies et prononcer des sentences sâns appel.
Adolphe de La Marck ne survécut que d'un an au suecès des
<r gens de boutique >r. Son successeur, le vindicatif et germanisé

En$lebert de L,a Marck (R. fg45-f364), dut,la rage au cceur,


s'incliner devant la puissance communale. Celle-ci ne fit que
croître et, sous le règne du bon Arnould de Hornes (R. 1878-
1390), le peuple reconquit même, par rrn travail de sape con-
stant, ses positions perclues à Liége par la Lettre de Saint-
Jacques. Le Règlenrent de 1384 rétablit les stipulations de
la pa,ix d'Angleur. La caste des Grands disparut de la scène
politique. Les trgnte-cleux rnétiers Iiégeois jouirent d'.r1r* égalité
absolue; ensemble ils nommèrent les tleux maîtres à temps et
les tleux cents jurés et conseillers du collège munieipal. Deux
ans plus tard, l'écheùinage, eantonné strictement dans des
fonctions judiciaires, perdit même le droit de formuler des
arrêts souverains.
CHAPITRE IV

LA VIE ÉCOT.UOMIQUE ET SOCIALE


DANS LES PAYS.BAS AU XIVO SIÈCLN

Analogie entre la société n" irrt" et celle ùr, XIVe siècle(p. f 32).
Prospérité économique au XIVI siècle (pp. t32 et IBB).
-Les" Cours; les hisioriographes ; Jean Froissart (p. f æ). -
RôIe ù.c clergé; la décadence des mæurs ; Ies -
sectes nouaelles;
Bloemardine (pp. 133 et 134). -- Les u Frères de la Vie com-
'n'tlr,ne >; Jean aan Huusbroec (p. 134). Rôle social des
-
grandes Communes; laicisation de l'enseignem,ent et de la bien-
faisance (pp. f Ba et 135). La littéroture fl"amande et Ia ques-
tion des langues au XIVe -siècle (p. IB5). f,)sysfuitecture reli.-
gieuse : les grandes églises de style o{ioal- secondaire (.p. lB5
et lit6). La sutlpture (p. 137). L'architecture ciaile : Ies
halles de -Bruges (p. 137). -

La société belge du xrve sieicle ressemble à celle du xrue.


Aussi pourrai-je me borner à relever, dans ce chapitre, les siml-
litudes et les différences essentielles entre les contemporains
des Van Artevelde et ceux de Ferrand cle Portugal, au point
de vue économique et social. Sauf pendant les périodes de
guerre civile aiguë, I'agrieulture, le conrmerce et I'industrie
jouirent, dans nos grands Etats surtout, d'une prospérité
incomparable. Les Trois Membres de Flandre rivalisaient
d'efforts; dans le Brabant, l',inclustrie draplère prenait une
remarquable extension : Louvain possédait deux mille quatrç
cents métiers à tisser et vendait en France, en Angleterre, dans
le Saint-F)mpire, ses somptueux clraps écarlates. Bnrxellés,
_r38_
Anvers et Malines oecupaient des miliers de tisserands, de
foulons et de teinturiers, sans parler des autres industries,
eomme la tannerie et le brassage de la bière. De riches armateurs
malinois envoyaient leurs galères sur les côtes du Levant et
d'Egypte pour y acheter les produits de luxe de I'orient. Dans
le pays lossain (l), saint-Trond avait des tissages florissants.
Les villes de la Meuse se cléveloppaient et ee fleuve se couvrait
de bateaux et dc trains de bois.
Q'oique jouant un rôle politique plus effacé, la noblesse reste
rtn faeteur de culture intellectuelle. Eile fréquente de plus en
plus les cours ducales et comtales des pays-Bas, qui forment
des milieux délicats, français d'expression. Le gofit pour les
chansons de geste et la poésie amoureuse )r est en déclin, bien
que nous voyions encore Jean III de Brabant composer, en
'flamand, des pièces de vers galants. La mode est aux <r dicts
moraux n, allégories assez ennuyeuses, et aux mémoriaux. Nos
petits d5znastes se piquent d'avoir leurs historiolraphes et,
parmi ces derniers, il en est qtri s'élèvent de beaucoup au-dessus
rles anciens chroniqueurs. citons re chanoine liégeois Jean le
Bel, éerivain original qui fut un des familiers de Guillaume rer
d'Avesnes; citons surtout Jean Froissart (f SSZ + l4l0), de
valenciennes, poète de cour, auteur impartial et éelairé de
chroniques eomposées au cours cle voyages incessants dans
toute I'Europe. < Clerc et f'amilver l de 'la reine d'Angleterre
Philippine de Hainaut, femme d'Erlouard rrr, Froissart fut plus
tard au service de Jeanne de Brabant et de Wenceslas.
Le clergé du xrve siècle n'a pas encore retrouvé re caractère
de haute dignité qu'il a perdu aux siècles précédents. cepen-
dant combien nécessaire serait, èn ees temps troublés, son inter-
vention moralisatrice ! Les mæurs du peuple sont encore vio-
Ientes. Beaucoup de gens ne < songent qu'à la mangeaille ,.
Dans les tavernes, ( on boit tant qu'on en perd la mémoire r;
les jeux frauduleux font fureur; les rixes, les batailles au couteau
y surgissent pour des motifs futiles ! La morale publique subit
Ie contre-coup des événements du siècle. Le contraste entre le
prolétariat ouvrier et Ia ploutocratie urbaine, luxueusement
vêtue, gavée de < pâtés, tartes, flans, bière, vin, gingembre,
épices fines >, devient de plus en plus vif. Ajoutons aux effets

(1) Ire comt6 de IrSoz,


-.184 -
et
des conrmotions sociales ceux de plusieurs grandes famirtes
épidémies, telles que la peste de 1348 et IB49 !Voici que sur-
gissent des sectes étranges : les Bé$ards,qui forment des com-
irunautés d'hommes sur le modèle des groupementsde béguines;
Ies Danseurs, qui tournent frénétiquement.sur eux-mêmes;
les Lollards ou Alexiensr qui susurrent des invocations
incom-
préhensibles en soignant les malades et en enterrant lcs morts;
ies Flagellants, qui, revêtus de robes marquées de' croix''
forment des processions nocturnes et se frappent mutuellement
de fouets à, pointes de fer pour apaiser la colère divine !
La foi
se transforme en un mysticisme fiévleux. A Bruxelles, la femme
Bloernardine exalte I'amour séraphique et s'entoure d'adeptes
extasiés. Ici se forment des comtnunautés dont I'esprit de
fraternité tourne au communisme; ailleurs, les croyances
ébranlées ér,oluent vers le panthéisme ou le nihilisme intellec-
tuel. Dans le Brabant, la foule surexcitée traque et rnassacre
les Juifs !
cependant, quelques flguies nobles et douces surgissent dans
le mônde ecclésiastique. A la fin du xlve sièele, le prédicateur
Gérard de Grooté, de l)eventer, crée le groupement des
Frères de la vie cornmune (bfoeders uan het gemeene lasm),
hommes paisibles, priant et travaillant en eommun' heureux
lorsqu'ils peuvent se retirer in een hoeltslten nxet een boelt'sken
(l)'
Ces Frères, dits encore hiéronymites, créèrent d'excellentes
écoles (enseignement du latin et parfois.du grec et de I'hébreu)
et réformèrent la pédagogie embryonnaire de l'époque' IJn'
chapelain de sainte-Gudule, collégiale de la capitale du Brabant,
Jean van Ruusbroec, le d'octor. eæstat:icus, fonde' en 1343' une
communauté religieuse à Groenêndael, au milieu de la forêt
de
Soignes, près de Bruxelles, et y rédige en flamand plusieurs
ouvrages,enuneproserythméefortbelle'décrivantles
états par lesquels pu*r" l'âme pour atteindre I'extase inex-
primable.
La eivilisation du xrve siècle est, comme celle tle l'âge pré-
eédent,urb4ine,maisdepluselleestdémocratique.Nos
grandescitésdesFlandresétendent<lanstouslesdomainesleur
i".rro' d,action, Elles continuent à laiciser I'enseignement pri-
maire et mettent sur pied un enseignement secondaire esti-

til Daqt-,- petit coin eYec un livre (in' angello eumllbello)'


-135-
mablec Prodtant du désorclre qui règne dans les fondations
charitables, administrées par des religieux, et de la multipli-
cation des mendiants professionnels, elles eréent des a Chambres
des pauvres' r, des hôpitaux, des n tables du Saint-Esprit r
ou listes des indigents à secourir dans chaque paroisse. Cette
ingérence laique dans un domaine 'précédemment ,réservé à
I'Eglise ne se produit pâs sans conflits violents avec cette
dernière.
Les villes de la Flandre et du Brabant sont des,milieux de
culture flamande. Thioises sont les ballades mélancoliques
que ihante le peuple et les idylles que narrent les conteurs de
cârrefbur. llhioises aussi sont les Brabantische Yeesten, chro-
niques rimées patriotiques du clerc d'échevinage brabançon Jean
' Boendale (f280-f365).'Cet auteur, soinspirant des modèles de
Van Maerlant, ne recula pas clevant l'élaboration d'une ency-
clopédie de toutes les connaissances utiles, en vingt-deux mille
vers : le Der Leeken Spieghet (Le miroir du laique).
nt'- ( Ce progrès du flamand est en connexion directe avee l'épa-
5'*lÉ nouissemlnt de la démocratie urbaine. Néanmoins, I'opposition
linguistique entre les classes riches et le peuple (ou entre les
villes wallonnes et flamandes de nos diverses principautés) ne
donna pas lieu à des conflits. L'ernploi dq latin étant tombé
en désuétude, les administrations communales édictèrent des
règlements et ordonnances bilingues. Les relations écono-
miques et sociales entre Flamands et Wallons étaient nom:
breuses. Ils se voyaient fréquemment aux fêtes interurbaines.
Pour se comprendrer les classes aisées apprirent les deux langues,
dès I'enfance. L'habitant des Pays-Bas, au moyen âge, était
rlone essentiellement bilingue (Lotharingius bil:i,nguisJ.
Loart religieux a produit dans les Pays-Bas, au xrve siècle,
quelques æuvres architecturales de premier ordre. Les églises
sont presque toutes de style opival rayonnant orr sècondaire,
style caractérisé par des ogives équilatérales, des vofrtes en
tiers-point (l) ,et de superbes rosaees polylobées. De cette
époque date l'église cle Saint-Bavon, à Gancl, vaisseau puis-
i
sant, à tour massive, où s'allient avee adresse la pierre et la

(1) Iravotte en tierc-point s'obtient en divisant la base en trois partles


ég:ales et en traçant, de chactrn de ces points pris comme centres, des arcs do
'cercle se couPant.
-186-
brique. Mentionnons aussi la plus belle de nos églises ogivales

(Phrtto Nels-)
LES HALLES DE BRUGES
Occupant un des côtés de la Grand'Place, ces halles
aatent àes xrrr" ct xrv" siècles, mais ellcs ont été trans-
io"ÀÀ"" dans !a secondc rnoitié du xvre siècle' Le bef-
irôi,-pu" contre, &vec scs dcux étag:es carrés à tourelles
;1 aôn couronnement octogonal, est resté entièrement
àans le style de la période urbaine démooratique.

secondaires : celle de Notre-Dame, à IIuy, si élégante avec


ses longues fenêtres et sa rosâce épânouie.
-137-
La seulpture reste étroitement unie à I'architecture. Elle
eouvre les portails et les murs des cathédrales d'images, tantôt
purement religieuses, tantôt reproduisant des scènes de Ia vie
ordinaire avec un humour parfois outrancier. Certains < ymai-
giers > ott beeldsniders se spécialisent dans la confection des
plaques tornbales de pierre ou de laiton. Le n maistre ouvrier
de- thombes r Andrieu Beaunepveu, de Valenciennes, eut une
renommée européenne.
Quant à I'architecture civile, elle nous a laissé les halles de
Bru$es, vaste parallélogramme construit de 1284 à 1864,
dominé par une tour géante (102,50 mètres), témoin de la
ferveur civique avee laguelle nos aîeux édifiaient les monu-
ments consacrés à I'immortalisation de letrr puissance.
SEPTIÈUN PARTIE

LES PAYS-BAS SOUS LES DUCS


DE BOURGOGNE
(XVe siècle.)

CHAPITRE PREMIER

LES PREMIERS DTTCS DE BOURGOGNE


(1884-r4re.)

Margunùte d,e Male épouse le duc de Bourgogne Phil'ippe ln,Hardi,


[1369] (pp. 188 et 139). - Règne de Philï'ppe le Hardi
(p. 119). (Jnions matrim,oniales entre les ntaisons de Bour'
- Baaière fl385l (pp. 139 et f40).
gogne et de Antoine de
Bourgogne hiri'te dn, Brabant (p. f40). Mort-de PhùI;ùppe l'e

Hard,i (p. 140).


-
Règne dz Jean sans Peur (pp. r4O et l4l).

(pevisl li 3:i* Lll'


""*.,
' Marguerite de Male, fille du comte de Flandre Louis dq,
Male, avait épousé autrefois Phitippe de Rouvre, duc et comte
de Bourgogne (2), eomte d'Artois. ce prince étant mort en 1361,

(l) Je tiens.
(àl fre coMTÉ or BouncoeNp ou f,'n,tNcnn'CoutÉ avait pour capltale
Besangon, sur le Doubs. II s'étendait entre la saÔne et, le Jura. Le nocsÉ
DE ,BouRcooxo avait pour capitale Dlion et s'étendait à I'oueet d'e la
tr'ranche-Comté.
_180_
Matguerite s'unit en seeondes noees, le 19 juin 1369, à Philippe
le Hardi, deuxième fils du roi de France Jean II le Bon (R. f 350-
f364). Philippe avait gagné son surnom à la bataille de Poitiers
(1356) où, âgé seulement de quatorze ans, il avait vaillamment
combattu les Anglais aux côtés de son père. Pour le récom-
penser, Jean II lui avait octroyé, en 1303, le duché de
Bourgogne. D'autre part, Philippe de Rouvre étant petit-
neveu et parent le plus rapproché de Marguerite cle Frattce,
mère de Louis de Male, ce dernier avait fini par hériter
<leIa Franche-Cornté et de I'Artois. En 1384, à la mort
de Louis de Male, I'altière Marguerite de Male entra done
en possession de ces tenitoires, ainsi que de la Flandre
(y compris la Flandre gallicante) et des comtés de Nevers et
de Rethel.
Phtlippe le Hardi (R.. f384-1404) (r) ftrt, depuis ce moment,
un des prinees les plrrs fastueux de I'Europe. Toute son atten-
tion bontinua à se eoncentrer sur les affaires de France, pays
dont il fut régent après Ia mort de son frère Charles V (f380)
et lorsque sdn neveu Charles VI fut devenu fou (f S92). Ignorant
la langue flamande et les mæurs du pays, résidant rarement
en Flandre, le nouveau comte n'entrevit eertes pas eneore la
possibilité d'identifier les destinées de tous les Pays-Bas à celles
de Ia dynastie de Bourgogne. lVlâis étant prince sagace et qui
< véoit au loin r, il se garda bien d'agir en étranger dans ses
nouvelles possessions. Il flatta Ypres et Bruges qui I'avaient
accueilli avec défiance; il sut dominer son orgueil de Valois et
se réconcilier avec Gancl sans'imposer à la fière cité des condi-
tions humiliantes. Il veilla à la défense des intérêts commer-
ciaux de la Flandre, conclut avec I'Angletene une trêve laissant
le comté en dehors du conflit franco-britannique et prit des
mesures.pour réparer les désastres provoqués par une guerre
civile de six ans. De plus, ce diplomate avisé augmenta la
puissancc de sa famille par d'habiles unions matrimoniales.
En 1385, son fils Jean de Nevers, àSé de quatorze ans,
épousait à Cambrai Marguerite de Bavière, fille d'Albert
<le Bavière, régent des comtés de flainaut, de Hollande
'et de Zélande à la placer de son r frère, le dément Guil-

(1) Voir le tableau généalogique, p. 142.


r-- 140
-
laume même jour, Marguerite de Bourgogne (sæur
III (f). Le
de Jean), fillette de onze ans, épousait le frère de Marguerite
de Bavière, le futur comte de Hainaut Guillaume IV.
Quelques années plus tard, en 1393, I'heureux Philippe pou-
vait désigner son fils puîné, Antoine, comme futur duc de
Brabant. La vieille comtesse Jeanne, veuve de Wenceslas,
n'avait pas d'enfants. Fatiguée par ses querelles avec le duc
de Gueldre et effrayée par la hardiesse croissante des Com-
munes, elle avait pu, non sans soulagement pour elle, amener
les trois ordres du duché à reconnaître sa nièce Marguerite de
Male comrne son héritière (fSgO) (2).
En 1404, Philippe le Hardi mourut inopinément, à Hal,
fl avait
<l'une maladie contagieuse, un an avant son'epouse.
solidement établi sa maison dans noi contrées. Cent ans plus
tôt, pareille mainmise eût été l'équivalent doune annexion de
nos provinces à la France. Nfais, depuis lors, chacune d'elles
avait pris conscience de sa personnalitti.

,l *rt

.fean de Nevers, fils aînÉ de Philippe le Harcli, fut bientôt


célèbre sous le nom de Jean sans Peur (R. f4O5-1419). C'est
une figure énigmatique que celle <le ce petit homme vif,. san-
guin, colérique, au visage glabre et à l'æil perçant. Il domine

(f ) MarEuerite d.'Aveeneg (voir p. 102, note 1),


ép. Louis IY do Bavière,
Empereur romain germanique.
Guillaume III Albert d.e Bavièro,
l'Insensé. régent d.es trois comtés.
t r356. t 1404.

,i:'ilËiT,*',i:, à$ff#H 'iii#Jillï:'


ép. en 1385
Ep. en 1385 élu la d.e
l\{arguerite Jean d.e Nevers princlpauté
d.o Bourgogne. (futur de Liége.
Jean sans Peur), (R. 1390-14f 8.)
Jacqueline duc
--/v----
de Bavière. de Bourgogne.
(9) A cette occasion, Philippe le. Harili restitua Malineg et Auvers au
Brabant.
*
-,1{l
toute l'histoire de Franee du tlébut du xve siècle et, dans la
sombre lutte des Bourguignons contre les Armagnacs, il se
révèle à la fois orgueilleux, vindicatif, sans scrupules, circon-
spect et adroit. Acteur principal dans la plus sanglante des
tragéclies, il ne peut être jugé selon les normes de la morale /,
courante. A tout prendre, il n'est pas franchement antipathiquè.
*"L" due .fean résida presque toujours en France. Néanmoins
il ne considérâ jamais ses Etats des Pays-Bas comme des pos-
sessions lointaines. Son père. lui avait donné .un précepteur
. flamand. 'II se tint soigneusement au courant de ce qui se
passait dans nos provinces. Grâce à sa politique étrangère :
neutralité, puis, en 1418, -.- alliance aveç le glorieux vain-
queur d'Azincourt - (1415), Henri V, roi d'Angleterre (R. f4l8-
1422),Ia Flandre redevint très prospère. Le duc de Bourgogne
respecta les institutions nationales et ménagea les Com-
munes, bien que parfois son orgueil souffrît de leur liberté
cl'allures. S'il intervint dans les affaires de Liége (1408) et s'y
montra impitoyable, ce fut moins par haine de féodal contre
la dénrocratie que par intérêt personnel et dynastique (f).
Lorsque, en l4tl, les milices flamandes refusèrent de le suivre
au delà de lVlontdidier, dans une expédition en Picardie contre
les Armagnacs, il supporta cet affront sans user de représailles.
En 1419 les partisans du futur roi Charles VII assassinèrent
Jean sans Peur au pont de Montereau-sur-Seine. Ainsi finit ce
règne qui laissa aux lrabitants des Pays-Bas des impressions
rnélangées, correspondant bien à une époque indécise et tran-
sitoire.

(1) Voir plus loin le chapitre III consacré à la principauté tle Liége.
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-r42-
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CHAPITRE II
LE RÈGNE DE PHILIPPE LE BON
(r419'1467.)

Atpe ct o* n o" ( p' r 43 )'


ff î,:i,iiï; i ffiyt*;,,y "
s Ctn'd'i'l'or bet'gPn' $)'
(Jusrt'LrPBt')

O!lo1 en 1896'
Le nouveau comte de Flandre Philippe' né à
n'était pas un étranger pour ses sujets' Son père lui avait fait
longs séjours à
apprendre Ie flamanà "i l"i fait
avait faire de
jusqu'à son avènement' cet élégant jeune homme'
Gand. Mais,
élancé, glabre, aux oreilles et au nez
pointus' aux lèvres minces'
n,avait rien laissé transparaître ni de son caractère ni-de ses,
que' derrière son
intentions. Ceux qui I'approchaient affrrmaient
masque froitl, et ses manières composées' il eachait un caractère
crins I de ses épais sourcils
impétueux. Lorsqu'il s'irritait, les
<
comme cornes n et parfois sa colère devenait
n se dressoient
reprenait son
convulsive. Mais bientôt sa force de volonté impas-
I'Asseuré > et retournait
empire, il redevenait Philippe
<

sibie aux plaisirs de son milieu et de son âge'


Enréalité,eejeuneprincenourrissaitdesprojetsambitieux.
tl'une
Energique ,o" père, pratique' opportuniste'
"o**"
habileté retorse, il avait résolu de mettre en æuvre tous ses

(1) X'ondateur tlo la Belgiquo'


_tM_
moyens, ainsi que sa grande capacité de travail, poltr réaliser le
triple but que lui indiquait son génie politique :
a) Devenir le souverain national des Pays-Bas, réunls
sous un même sceptre;
b) Jouer comme souverain desdits pays, un rôle européen;
c) Homogénéiser les institutions de ses Etats dans le
sens d'une atténuation de leur caractère conservateur et
particulàriste.

g 1.". politique extérieure de Philippe le Bon.


-La
L' alliance anglo - bourguignonàe[traité de Troycs, l /lzilf(p. 1 44).
Volte-face de Plai,l:tptpe le Bon; trai,té d'Arras (pp. f aa
-et 145). La guerre anglo-bourguignonne; le [1435] siège de Calais
-
[1486]; les traités d'entrecours (p. f 45). Phil,ippe tient tête
à,I'empereur Sigi,wnond (p. 145\. -

Irrité par l'assassinat de son père, Philippe s'allia à Henri V


d'Angleterre par'le traité de Troyes (21 mai 1420) (f ). Mais
I'alliance anglaise n'avait plus pour la Flandre la signification
d'autrefois. La Grande-Bretagne, depuis peu, tissait elle-même
ses laines; elle avait attiré chez elle beaucoup de tisserands
flamands, victimes des troubles civils de la fin du siècle précé-
dent. Ses draps excellents faisaient, désormais, concurrence aux
nôtres ! D'autre part, la puissance anglaise en France, au début
du règne de Charles VII (R,. 1422-1461), avait alarmé le duc;
les succès de Jeanne d'Arc lui avaient ouvert les yeux sur la
possibilité d'un revirement de fortune en faveur des Valois.
Aussi accomplit-il en 1435 unc volte-face fort dans le gofrt de
la politique de l'époque. Il s'ailia à Charles VII par le traité
d'Arras et déclara la guerre à Henri VI (R. l4Z2-l4ZL). Pour
obtenir un concours si précieux, le roi de France avait consenti
à tous les sacrifices : il avait fait amende honorable pour Ie
crime de Montereau, avait renoncé à son alliance avec I'empe-
reur Sigismond (R. 14ff-1437), avait accordé à son vassal

(1) Troyee sur la haute Seine, en Cha,rrpagne.


-145-
l,exemption complète d'homma$e pour les fiefs de la cou-
ronne de France et avait abandonné à Philippe plusieurs villes
du littoral et de la Picardie, ces dernières surtout dans la région
de la somme. c'étaient Guines, Boulogne, Abbeville, Doullens,
Roye, Montdidier, Péronne et Saint-Quentin.
iuttr les pays-Bas, ces avantages furent salués avec flerté et
allégresse. La population accepta de sang-froid les conséquences
que devait entraîner I'abandon de I'alliance anglaise. A Londres,
en effet, I'irritation était à son comble; le peuple avait massacré
d'infortunés marchands flamands, bien innocents des cyniques
calculs de leur seigneur. Le jeune Henri vr donna le comté de
Flandre à son tuteur, le duc tle Gloucester. Ce dernier vint
ravager la west-Flandre, après l'échec du siège de calais en
1436, échec dû à ta mauvaise volonté têtue et aveugle des Com-
muniers flamands qui, sans souci de I'intérêt général, étaient
rentrés chez eux parce que les opérations leur paraissaient lan-
guissantes. fleureusement, Ia querelle anglo-bourguignonne ne
fut pas très longue. Après trois années d'opérations navales, à la
côte flamande, une réconciliation se produisit en 1439. A défaut
de traité formel, les deux anciens adversaires conclurent des
traités triennaux de commerce, indéfiniment rerrouvelables, dits
traités d'entrecours.
Libre vis-à-vis de la France et de I'Angleterre, Philippe le
Bon avait entre temps complété son æuvre d'émaneipation du
côté de I'est, en tenant tête au dernier des Empereurs de la
maison de Luxembourg, le chimérique Si$isrnond, qui s'était
imaginé faire.rentrer I'ancien Lothier sous I'autorité réelle du
Saint-Empire ! ,

S 2.. - L'unification territoriale des Pays-Bas.

Factnurs faaora,bles à cettp unifi,catian (p. ra6). l42l z Phùkppe


achète Ie marqûsat d'e Na.mur (p,146).
-
Règne de Jacquel;ine
-
d.e Barsî,ère; l,e concordat ite Delft [f428] z PlvùI:ippe deuient
ruwaert du Ha:inaut, d,e Ia Hollande, de la Zélanilc et de la
Erise (pp. ra6-148). Règnes de Jean IV et ile Phikppe
-
itc Saint-Pol; troubles démouatiques da,ns Ie Braban't (pp. 'la8
et f49). t48O : Phil:ippe u'cguiert Ia Brabant et I'e Li'mbowtg
-
-146-
(p. rA9). 1441 : Phil;i,ppe achète le Luæernbourg (p.149).
,
-
Pui,ssmùce de Phil'ippe le Bon, le r &rand Duc toccidutt n,
-
de l45O à sa mort [15 juin 1467] (pp. la9 et r50).

Philippe le Bon s'était rendu compte, dès le début de son


règne, que les circonstances le favoriseraient s'il montrait assez
d'audace et de persévérance dans sa volonté de réùnir les Pays-
Bas en un faisceau. La Franee était affaiblie par la guerre de
Cent Ans. Le souvenir de \Mest-Roosebeke éloignait des Valois
tout courant de sympathie. Personne ne faisait attention &u
Saint-Empire. Sous I'action de divers facteurs, nos provinces
avaient commericé à s'aimanter les nnes vers les autres. Les
unions matrimoniales entre les maisons de Louvain et de
Luxembourg, d'Avesnes et de Bavière, groupaient depuis long-
temps certains de nos Etats. Depuis longtemps aussi, les Etats
du Lothier copiaient les institutions administratives et juri-
diques de Ia Flandre; les cités &imocratiques prenaient modèle
sur Gand, Bruges et Ypres. Enfin, les traités de 1889 (p. f fO)
et de 1847 (p. 126) avaient puissamment contribué à rendre plus
étroites les relations. économiques entre les principaux Etats
des Pays-Bas. L'unification de nos provinces était inéluc-
table, entravée.seulement par des obstacles temporaires.
Philippe se mit à l'æuvre sur-le-champ, décidé, pour réussir,
à user de tous les procédés, même les moins scrupuleux.
I. Le marquisat de Namur, dont I'histoire assez pâle n'a
guère retenu notre attention, appartenait à ce moment à un
prince très endetté, Jean III. En I42L, Philippe le lui acheta.
II. Guillaume IV, eomte de llainaut, de Hollande, de
Zélande, seigneur âe Frise (R,. f404-1417'), et Marguerite de
Bourgogne avaient eu,.en I4Ol, une fille, Jacqueline (Jaltoba),
dite de Bavlère (voir.les tabJeaux généalogiques des pp. t4O
et 142), princesse dont la courte existence eut'un caractère
rom.anesgue et tragique. A l'âge de cinq ans, on I'avait mariée
au Dauphin Jean de Touraine, frls de Charles VI. En 1417,
elle perdait à Ia fois son père et son mari. Sa mère, alors,
lui fit épouser, en 1418, Jean IV de Brabant, son cousin
germain, frls du défunt duc de Brabant Antoine. De ee
moment datent les malheurs de la jeune comtesse. Son oncle
du côté maternel, Jean de Bavière, élu de Ia principauté de
I,iége, avait renoncé à ce titre et avait voulu contraindre sa
*
-14r
nièce à l'épouser. N'y ayant pas réussi, il s'était mis en devoir
de la dépouiller d'une partie de ses domaines, avait envahi la
Hollande et y avait noué des relations avec le parti bourçois
des <r Cabillauds r, parti puissant dans les villes d'Amsterdam,
de Haarlem et de Dordrecht.
Jaequeline aurait dfr trouver un appui naturel auprès de son
mari. Mais Jean IV n'était c1u'un enfant de quinze ans, chétif
et perverti. Jaloux de sa jolie cousine, il haïssait tout en elle :
sa santé, sa belle humeur robuste, son esprit vif et ardent. Après
avoir mollement essayé de prendre Dordrecht, il qe vengea des
humiliations d'un échec en eédant à Jean de Bavière les comtés
de Hollande-Zélande et la Frise, pour une période de douze ans.
En même temps il laissait outrager son épouse par d'abjects
favoris et renvoyait brutalement Ses dames d'honneur hollan-
daises. Jacqueline, excédée, finit par se retirer au châteâu du
Quesnoy, dans le sud du }Iainaut, puis en Angleterre. Elle
avait demandé I'annulation de son mariage au pape. Mais, de
nature impétueuse, elle n'attendit pas le résultat de sa démarche
et elle épousa, en 1422,1'altier Humfred, duc de Gloucester'
frère de Henri V et tuteur du petit Henri VI.
Ce mariage fut une faute politique. Aussi longtemps que les
intérêts de la puissante maison de Bavière avaient pu se con-
eilier avec eeux de sa famille, Philippe le Bon avait feint de
s'absorber complètement dans lâ politique française. Mais dès
que surgit Ie danger de la constitution d'une Angleterre conti-
nentale, le duc de Bourgogne prit le parti de Jean IV et, en sa
qualité de chef de famille, combina les mesures nécessaires pour
contrarier les plans d'Ilumfred. Deux plus tard, Jacqueline
avait perdu ses Etats et était enfermée au château de Gand !
Toujours intrépide, la princesse s'échappa de sa prison, déguisée
en page, et alla réconforter par sa présence ses partisans en
Hollande, les familles nobles de la faction des r llameçons >.
D'Angleterre, Gloucester lui envoya trois mille vétérans. Néan'
moins elle perdit la partie. Le l3 janvier 1428, Philippe le Bon
prenait d'assaut Brnuwershaven, centre d'opérations des
Anglais dans loîle de Schouwen (Zélande). Humfred, paralysé
par son frère le due de Bedford, qui avait toujours blâmé son
équipée, finit par abandonner Jacqueline à son sort. Celle-ci'
délaissée par tous ses partisans, s'était réfugiée
à Gouda. Les
habitants, dans la crainte d'un siège, I'obligèrent à capituler :
i48 _
elle dut signer, le I juillet 1428, le concordat de Delft, par
lequel elle reconnaissait son cousin germain comme ruwaert du
Hainaut, de la Hollande, de la Zêlande et de la Frlse. Ayant
solennellement promis à Philippe de ne pas se remarier (l), elle
:rurait pu finir ses jours en paix au château de Ter Goes, en
Zélande. Mais celui qui était chargé de la surveiller, le grand-
bailli Frank van Borselen, s'éprit d'elle'! Leur mariage secret
(1432) fut bientôt dénoncé. Philippe fit brutalement jeter en
prison son grancl-bailli et ne le libéra qu'en obtenant de sa cou-
sine une renonciation immédiate à la Couronne. La pauwe
Jacqueline de Bavière mourut, phtisique et désenchantée, aux
environs de Leiden, en 1436.
III. Dans le Brabant-Limbourg, Antoine de Bourgogne
(R. 1406-f415) avait eu un règne sans intérêt; il était mort en
preux.à la bataille d'Azincourt. Son fils Jean IV (R. t4t1-1427)
était, comme nous I'avons dit, un incapable qui eut de graves
démêlés avec les Communes brabançonnes. On sait que, dans
le Brabant, les lignages maintinrent leur pouvoir beaucoup plus
Iongtemps qu'en Flandre et que dans le pays de Liége. Vers 1420,
Bruxelles, avec son oligarchie de sept lignages et ses grands
faubourgs peuplés de faméliques tisserands, nous rappelle Gand
ou Liége, eent âns auparavant. Plusieurs fois, au cours du
\ xrve siècle, notarnment de f302 à 1806 (sous Jean II), les
métiers, imitant eeux de Flandre, avaient essayé de renverser
la tyrannie des patri'ciens, maîtres de l'échevinage. Sévèrement
punis, nos aïeux ne s'étaient cependant pas avoués vaineus.
N'était-ce point déjà le duc Godefroid III qui déclarait les
Bruxellois < hommes à la tête dure et obstinés dans leurs senti-
ments >? En 1421, ils s'insurgèrent avec une extrême violence,
enchaînèrent les rirembres des lignages et décapitèrent plusieurs
f'avoris de Jean IV, Par un Règlement de la même année, le
dtrc dut accorder aux quarante-neuf métiers, groupéd en neuf
Nations, le droit de nommer la moitié environ des échevins
et I'un des deux conùnaengenmeesteren ou bourgmestres de la
ville. L'année suivante, les représentants des trois grandes
classes sociales : clergé, noblesse et bourgeoisie, qui venaient de
prendre officiellement le'nom d'Etats, mettaient fin aux extra-

(1) Jacqueline avait entre temps lait annuler son ma,ria8le avec Glou-
cester.
-r49-
vâgances de leur duc en le plaçant sous la tutelle d'un
conseil.
Jean, mort sans enfants en 1427, eut pour successeur son
frère Philippe de Saint-Pol, ami des démocrates, esprit
ouvert et enjoué. Son règne fut malheureusement très court.
Dès 1430 le duché de Brabant était sans souverain en lignée
directe et les Etats s'estimaient heureux d'échapper aux entrer
prises de I'empereur Sigismr:nd en désignant eomme < droict
héritier clu pays r le pui,ssant duc de Bourgogne, qui acquérait
d'un seul eoup les duchés de Brabagt et de Lirnbourg'
ainsi que la seigneurie de Malines et Ie rnarquisat
d'Anvers
IV. En 1441, Philippe le Bon eouronnait son æuvre d'unifi-
cation en achetant à Elisabeth de Goerlitz, sotts forme de rem-
boursement d'une engagère, le duché de Luxernbourg.
Comme le duc de Saxe émettait des prél.entions à la possession
de eet Etat, les trotrpes bourguignonnes durent enlever par
escalade la place fbrte de Luxemtrourg, dans la nuit du 2l au
22 novembre 14,4t.
Vers 1450, les Pays-Bas étaient donc réunis sous une mêrne
Couronne, de la Moselle à l'îletde Texel. Philippe, surnommé
le < Grand f)uc d'Occident >, étendait son protectorat à I'est.
sur la principauté de Liége (1465), les duchés de Gueldre
et de Clèves, au sucl-ouest sur I'évêché de Tournai; cleux
bâtards bourguignons étaient évêqueso I'un, frls de Jean sans
Peur, à Carnbrai, I'autre, fils de Philippe lui-même, à
Utrecht.
En 1454, époque oir il projette une Croisacle contre les Turcs,
Philippe est au point culminant de sa puissance. fl se rend à
Ratisbonne pour y avoir une conférence avec I'empereur
Frédéric III (R. 1440-1493) : son voyage est une apothéose,
lcs princes du Saint-Empire se pressent sur son pàssage, il est
l'égal des pluls grands rois !'Ce prestige ne lui vient pas seulement
de sa richesse ni du nombre de ses Etats, il résulte aussi du fait
que sa politique méthodique et clairvoyante a fait refleurir les
parties septentrionale et méridionale de ce f'ameux royaume
interrnédiaire de Lothaire dont le rxe siècle avait transmis
le souvenir à la postérité. Cette reconstitution est dans la logique
des choses et I'empereur'Frédéric III, alchimiste nébuleux, chi-
mérique, mais non sans finesse, le sait si bien que, prévoyant
r50
-
une demande d'érection dq* fie{s lotharingiens du Saint-
Empire en Etats indépendants, il se dérobe à I'entrevue de
Ratisbonne. Mais qu'importe, après'tout, si cette consécration

PHTLTPPE LE BoN
n ft.t
Gravrrre tlc Calartra,tta, cl'trprès Iloser Van derWeyclen. [*Wlû]/h
(Cabinet dcs estampes, Ilrtrxelles.)

Ce tableau nrotttte Ie n Grand duc rl'Occident , à


I'époque de sa plus grande puissance, Il porte le
collier do I'orclre cle la Toison d'Ol, oldre dont il fut
le forrdal,eur.

théâtrale n'a pas lieu. Aux yeux de I'Europe, Philippe le Bon


est et reste, jusqu'à sa mort, survenue le 15 jttin 1487,le plus
populaire et le plus indépendant des monarques.
r51
-
des institutions.
$ 3: - La centrâlisation
Progra:rnrne centralis'ateur iln Phikppe Ic Bon I caractère mod'êré
de ce proyrarnrne (p. 151). Les Conseils provincùauæ
(pp. l5I et 152). Les Chambres dcs Comptes (p. r52). Le
- -
ChanceLier de Bourgogne; lc Glrand Conseilambulatoire (p. f 52).
Le sermmt de Jogeuse-Entrée (pp. f 52 et 153). Les Etats
-
proaùnciauæ (pp. f53 et f54). - (p. lSa).
Les Etats gënétauæ
-
Répercussùon desméthsdes gouuemærnenktles sur la fonnation
-
de la conscùence national,e (p. 154).

Philippe le Bon partageait les vues politiques de son temps


en vogue en Italie et en France. Il était partisan d'une rnonar-
chie forte, garantissant par ses armées, sa diplomatie, ses lois
et sa justice le respect du < bien commun r, c'est-à-dire des
intérèts de toute la natlon. Il allait ainsi entrer en conflit avec
les cléfenseurs de toutes les traditions médlévales exclusi-
vistes : privilèges, monopoles, exemptions, immunités, etc. Il
allait avoir à soumettre les trois puissantes oligarchies de notre
pays : le cler$é, la noblesse et les Comrnunes. Mais, plein
de bon sens, le duc eomprit que, pour garder I'affection de ses
sujets, il devrait rnaintenir les institutions régionales'et se
borner à leur superposer des institutions centralisatrices
de contrôle. Avec un doigté merveilleux, il réalisa cette tâche
délicate.
I. Déjà Louis de Male et les premiers ducs de Bourgogne
avaient créé des organismes chargés de servir.de Cour suprême
de fusdce, de Cour d'appel pour les tribunaux scabinaux des
Communes et des ( franchises > (arijheden)rbourgs ruraux érigés
en Communes (1). En Flandre, cette Cour se nommait le Con-
seil de Flandre (Raed, uan Vlaenderen). Philippe le Bon
l'établit à Gand. Composé de juges professionnels, inamo-
vibles, nationaux, ee Conseil fonctionna tl'une manière excel-
lente. Dans ses relations avec le pouvoir bentral, il se servait
de la langue française, mais le libre emploi des deux langues était

(1) Ces collègoe échevinaux ava,ient aouvent dee droits d.e EAUtu, cle
MoYENNg of de eassu Juetdce.
-152-
en usage pour les enquêtes et les plaidoiries. Ce système bilingue
fonctionna jusqu'à la ûn du x\tue sièèle. Le Conseil de Flandre
rajeunit la procéclure tout en respectant les anciennes coutumes.
Dans toutes les autres provinces, il se constitua des organismes
analogues, nommés Hoaen dans les provinces du Nord. (Exem-
ple : Hof aan Holland, aan Zeeland.)
II. Les ducs de Bourgogne avaient de grands besoins d'argent
pour couvrir leurs dépenses de grterre et frais de représentation.
Ils avaient recours à la vente des charges et des emplois, aux
aidds des provinees, à certains impôts, aux subsides des classes
privilégiées et aux emprunts. Philippe le Bon garda à Lille la
Charnbre des Comptes, créée en 1386 par Philippe le Hardi,
sous Ie rtom de < Chambre du Conseil r, et en établit deux nou-
velles, à Bruxelles çt à La llaye. Les souverains d'Europe
enviaient le fonctionnement modèle de ces collèges, qui aidaient
'le prince à conclure avec les nations voisines d'avantageuses
conventions monétaires et veillaient à ce que Philippe trouvât
toujours, dans son Trésor, des bahuts pleins de joyaux et de
beaux écus neufs, ainsi que des dressoirs garnis de vaisselle
d'or et d'argent.
III. Au-dessus cles Conseils de justice et des Chambres des
Comptes, un organisme central était nécessaire. Philippe avait
un Conseil ducal composé de personnâges éminents : ambas-
'sadeurs, hauts dignitaires de sa nraison civile et militaire. A
leur tête figupait le Chancelier de Bourgogne, premier con-
seiller et dépositaire du grancl sceau. Ce Conseil n'avait ni
résidence fixe, ni sessions régulières; le duc le consultait sur
toutes les questions importantes. Pour trancher les problèmes
compliqués, il y introduisit peu à peu des jurisconsultes et des
légistes flamands, picards et bourguignoris, appartenant à la
petite noblesse, au clergé et même à la roture. En même temps,
le Chancelier, entouré de ses secrétaires, devenait une sorte de
premier rninistre, flanqué de secrétaires d'Etat. Après que
Philippe eut, en L44t5, affranchi ses provinces françaises de la
juridiction du Parlement de Paris, il transforma, en 1446, son
Conseil en Grand Conseil arnbulatoire': collège permanent,
à personnel fixe, très dévoué, servant de haute Cour de justice
et d'assemblée chargée de préparer les décrets et les lois du
prince.
IV. Malgré la creation de ees institutions monarchiques,
_r58_
Philippe le Bon respecta nos vénérables coutumes et
chartes provinciales. Imité par tous ses successeurs, jusqu'à
la Révolution française, il prêta, à son avènement, un serment
d'inau$uration solennel, en plein air, dans chacune de nos
provinces : à Bruxelles eomme duc de Brpbant et de Limbourg,
à Gand comme comte de Flandre, à Roermond eomme duc de
Gueld.re, etc. Par ee serment, il jurait cle régner ( comme bon
et léal seigneur D, respectueux des droits et privilèges de la
provinee. En retour les Etats provinciaux lui juraient fidétité.
Cette cérémonie de Joyeuse-Entrée, réglée par une étiquette
minutieuse, était I'occasion cle grandes réjouissances popu-
laires.
comme souverain, Philippe prit soin cle ne jamais décréter
un édit sans qu'il efit été préalablement enre$istré et pro-
mul$ué par les Conseils provinciaux de justice.
.re viens de nommer les Etats provinciaux. c'étaient des
assemblées dont le rôle fut, aux Pays-Bas, consi<lérable et bien-
faisant. Issus, dit-on, des anciênnes assemblées régionales câro-
lingiennes,. politiques et judiciaires : les plaids (placita\, ils
eurent un développement assez identique dans chacune de nos
provinces. Composés des membres des trois ordres : noble,
clerc et tiers (représentants cles villes), on les retrouve tlans
le Hainaut, sous la dénornination de < Parlements l, att xrye siè-
cle; en Brabant, ils portent le nom d'Etats (dti'ie Staten aan
Brabant\ depuis 1420, etc. Généralement ils comprennent les
évêques et les abbés de la province, les barons à trois justices et
à quatre quartiers (l)., les délégués des chefs-villes (les bourg-
mestres, quelques échevins et doyens de rnétiers), mais les
coutumes locales apportent à cette règle <le fréquentes exeep-
tions.
Ces Etats participent au pouvoir souverain. Leur com-
pétence s'étend aux travaux publics, âux emprunts, mais leur
prérogative fondamentale pst le vote annuel de I'impôt (aide
ot bede),*prérogative à laquelle se rattachent directement les
. droits de pétition et de remontrance, exercés avee respect
mais en même temps avee fermeté. Le vote, par ordre, n'est
acquis que par le consentement des trois ordres. En dehors

(1) euartier ': chaque 4egré de rlescendance dans une famille noble.
Justice ; haute, toyenne et basse. ,
-- t64
-
des sessions, les Etats étaient représentés par une députadon
permanente.
Philippe le Bon fit toujours preuve de grande estime envers
les Etats. Il avait, par ailleurs, réduit le rôle de la noblesse
et restreint ltautorité ternporelle du cler$é, intervenant
dans les nominations des évêques et des abbés, remplaçant
'les o dons gratuits n de I'Fglise par des contributions régulières.
Leur influence n'était donc plus à redouter au sein des Etats.
Quant aux villes, nous verrons dans le paragraplie suivant que
le duc entra en lutte avec elles sur un autre terrain.
V. Pour faciliter la perception des'irn-pôts I'action
du régionalisme, Philippe le Bon, suivant "SUterr,r"r
l'àËèmple des rois
de X'rance o crêa en 1463 des Etatq $énéraux, composés de
délégués choisis par les Etats provinciaux. Lui et ses sueees-
seurs ne les réunirent que rarèment, dans des circonstânces
solennelles ou difficiles, ou lorsqu'il y avait des impôts à lever
sur I'ensemble de Ia nation. Les membres des Etats généraux
ne pouvaient prendre de décision sans en référer à leurs eom-
mettants; à leur tour, les délégués des chefs-villes dans les
Etats provinciaux en référaient aux ( membres > de leurs villes.
Dans certaines villes, le refus d'un < membre r et, dans le
membre rles métiers, le refus d'un seul métier pouvait para-
lyser'la levée de I'aide dans tout le'pays !Le prince veillait
à ce que cet individualisme excessif fût enrayé par le droit
de compréhension, moyen de qontrainte, sinon légal, du moins
pratique.
Si nous envisageons d'une manière générale le mécanisme
de nos institutions sous les premiers ducs de Bourgogne, nous
ne pouvons manquer d'être frappés par I'habileté avec laquelle
eette famille cl'origine étrangère sut établir chez nous la rno.-
narchie, dans le sens moderne du terme, tout en en tempérant
I'action par le respect des anclens pactes fondarnentaux
et I'appel à la coopération des Conseils et des EtatS. Elle
créa une politique suivie et homogène qui contribua grandement
au développement de Ia conscience nationale du pays.
a tl

$ 4. conflits entre Philippe le Bon


- etLes
les Communes flamandes.

tpposit:ion entre progrannne polit:ique et économique de Phili'ppe


le
k Bon et celui' d,es Communes (p. r55). - Confit dtt' ùt't'c
aoec Bruges [rÆ6-1488] (pp. 155 ct !56).- Confit attec
Gand [1448-1458]; bataitle de Gaare [28 juillet 14581 (pp' f56'
r58).

La potitique centra.Iisatrice de Philippe le Bon d.evait fata-


lement rencontrer au sein des Communes les plus grandes
résistances. Défenseur convaincu du < bien public o, du < droit
eommun u, le duc ne pouvait tolérer l'existence, dans ses Etats.
de véritables républiques, comme les Trois Membres de
Flandre, Bruxelles ou Lolvain, avec leurs < loix, privilèges,
libertés, bonnes costumes et usages l, leur partlcUlarisme
politique, leur exclusivisme économique et leurs querelles
continuelles.
Le-duc ne voulait pas enlever aux villes leur autonomie; il lui
suffisait de prendre part à la nomination de leurs échevins, de
vérifier leur administration frnancière, bref, de les soumettre
à son contrôle. D'autre part, il était aussi très soucieux de leur
prospérité économique, mais n'attendait de salut que d.u prin-
cipe moderne de la liberté comrnerciale, suivant lequel
< chascune personne franche peut et,doibt faire franehement (f )
marchandise et mestier >. cette politique était approuvée par
les campagnes, les petites villes,'l'ordre noble et I'ordre clerc
des Etats provinciaux.
Longtemps, le duc de Bourgogne usa de ménagements envers
les grandes communes. Mais l'échec de eiège de calais, en 1486'
lui laissa une profonde rancune. Il ne pouvait oublier l'acte de
ces Communiers, incendiant de gaîté de cæur leurs tentes' se
débandant et livrant, dans un aicès de mauvaise humeur, les
riantes pampagnes flamandes aux entreprises de I'ennemi. Peu
après, il entrait en conflit avec Bruges. Il voulait faire des

(1) FTa,rreherqeqt : libreme'tt,


_156_
nonante villages et bourgades du Franc de Bnrges ult qua-
trième Membre et eneourageait les gentilshommes et gouver-
nellrs de forteresses de cette région à résister aux ordres de la
ville suzeraine. A Bruges, les nrodérés étaient débordés par la
masse extrémiste du peuple, qui n'avait pas eraint d'insulter
la duchesse et son entourage. Au printemps de I'an 1487,
Philippe voulut imprcssionner les Brugeois par une intervention
personnelle. Il entra dans la ville, le 22 mai, mais étant aeeom-
pagné d'une trop petite escorte, il faillit bien y périr..L'audace
des Brugeois souleva dans le comté une réprobation générale.
Isolés, déeimés parla famine et par la peste, ils durent se sou-
mettre en 1438. Plusieurs tle leurs chefs ftrrent décapités ou
proscrits; Ia ville dut payer une amende et perdit ses droits
de suzeraineté sur le Franc et sur I'Ecluse. Il fut en outre
stipulè qu'à sa proehaine visite, Ie duc serait accueilli par les
autorités communales, les doyens et jurés, à genoux, nu-pieds,
nu-tête et cliant t< merei r !Au prix de cette humiliation la ville
put conserver ses privilèges.
Dix années ne s'étaient pas écoulées qtre Philippe entrait en
lutte avec Gand, sa ehère t ville'souveraine du pays n. Ce
n'était pas sans hésitations qu'il affrontait les orgueilleux
( seigneurs de Gand r, Ies sachant riches et bien armés, mais à
ehaque instant son autorité était battue en brèche par leurs
privilèges, interprétés d'une manière plus ou moins licite.
A I'imitation du roi Charles YfI, il proposa aux Flamands une
$abelle (taxe permanente sur le sel), non. pour augmenter ses
revenus, puisqu'il supprimait en même temps les autres impôts,
mais pour échapper à la nécessibé de devoir demander I'aide
aux Etats, chaque année. Gand refusa et, irritée par les menées
des agents <lu duc, renversa l'échevinage, jugé trop timide.
Aussitôt la population passa, comme à Bruges, aux résolutions
extrêmes. L'assemblée plén!ère des représentants des métiers,
dite < Collace n, appuyée par la vieille faction des Chaperons
Blancs, fit décapiter ou expulser les intrigants à la solde du
due (1451). Prévoyant un duel à mort, elle fit réparer les
murailles, mobiliser les Serments et milices, convoquer les
vassaux et anière-vassaui de la ville. En 1452, tandis que
Philippe réunissait sa pesante cavalerie de Bourgogne, ses
archers picards et la chevalerie de tous ses Etats, les Chaperons
Blanes, ainsi gu'une bande de routiers surnommés < Compa-
-_r57-
gnons de la Verte Tente (l), r prenaient les devants et allaient,
sous les ordres clu sire de Blancstain, piller les petites villes des
borcls de la Dendre et incendier des centaines de châtearrx
et de villages. En
même temps, un ma-
çon, Liévin Boone,
persuadait aux Gan-
tois d'allerprendre
Audenarde, se fàisait
battre par le comte
d'Itrtampes et par
un fils illégitime de
Philippe, le valeu-
reux bâtard Cor-
neille, et payait de
sn têtc (30 avril) la
faute cl'avoir éveillé
de vaines espérances
au sein de la popu-
lace. Peu après, le
l6 juin, Corneille
tornbait alu combat
dc Rupelrnonde.
;\lors I'hilippc or-
donna de ne plus
faire de quartier; la LES NOTABLES GANTOIS DI)MANDENT
guerre devint impi- LA PAIX A PHILIPPE LE BON
tovable .
(Miniature d'nn manuscrit du xvo siècle À la
Cependant, ttn an Bibliothèque royale, Bruxelles.)
s'était écoulé sans
Ce charmant tableautin offre rnoins d.'in'
amener de'solution. térêt au point de vue d u caractère véridique
Les Gantois, assagis, de la scène représentée qu'à celui de la pro-
fusion et du pittoresque des détails concer-
ne quittaient plus rrant lc mobilier et les modes du temps,
leurs murailles. Par
un artifiee, ils furent néanmoins attirés près de Gavre (au sud
de Gand, sur I'Eseaut), le 23 juillet 1453. Ce fut une mémorable
journée : les Gantois formaient un carré tout hérissé de piques,
redoute vivante, flanquée de cavalerie et d'archers anglais

(1) C'egt-ô-dire du plein air,


_r58_
merceneires. Ils étaient protégés par un grand nombre de eou-
leuvrines, longs cânons offerts par les métiers à Ia ville et
portant, gravé <Ians le bronze, le nom de la corporation dona-
taire. Se voyant attaqués par un ennemi supérieur en nombre,
ils résistèrent avec aelnrnement (sur vingt-six éehevins, qua-
torze furent mis bors de combat). Néanmoins, ils perdirent la
bataille. On dit que lorsque Philippe le .Bon parcourut du
regard le champ de carnage couvert dç cadavres, il murmura :
c Qu'ai-je gagné? C'étaient mes sujets ! r
Huit jours après, deux mille bourgeois, en chemise et en braie
(pantalon), durent aller implorer la clémence du vainqueur.
Les Gantois aussi durent payer une formidable amende, Iivrer
les bannières de leurs corporations eb renoncer à la suze-
raineté sur le plat pays (traité de Gavre). Alors seulement
Philippe daigna se montrer bon prince et fit prendre des
mesrlres pour relever la cité vaincue.
CHAPITRE III
LA PRINCIPAUTÉ DE LIÉGE A L'ÉPoQUE
DES DUCS DE BOURGOGNE
(r384-r468.)

Eaolution dérnoc'rat:ique de Liége (p. 160). Violenæ eonflits


entre Jean de Baaière et les Communes - rlu pays d.e Liége
'(pp.
160 et 161). Bataille d'Othée [23 septembre 1408];
règne abso,lutiste de-Jean( sans Pitië > (p. 16f ). Règne de
Jean de Tltallenrode, Ie ,, Restaurateur des libertés- liégeoises >
(p. 16l). Règne de Jean de Heinsberg; le << Ilégiment de
Heinsberg -r ftaÙal (pp. Iôf et 162). Aaànement de Loui,s
de Bourbon; - les Liëgeois (pp. f 63
ses premiers confl,its aoec
et fffi). Alkqnce entre les Liégeois et Louis Xf (p. f 63).
- déclarent la guerre à Philùppe le Bon -
Les Li,égeois [aofit I485l;
bataille de Montenaelwn [f0 oetobre]; pain de Saint-Trond
[22 décembre] : Ie duc de Bourgogne danimt rhambour de la
princùptauV (pp. fffi et f64). Confl,ùt entre Dinant et
Phil:i,ppe le Bon [f466] (p. f61). Capitulation de Dinant
-
[27 août f466]; sa destruction (p. 164), Lutte décisiae entre
les Liëgeois et la maison dn Bourgogne;- bataille de Brustheut
[28 octobre l4B7] (pp. l(.4 et 165). - I)ernùer effort de Ia
démocratie liégeoise; Louis de Bourbon est rantuté de Tongres
à Liége [octobre 1468] (p. f65). L'snfyeau,e dc Péronne
-
[9 octobre]; Charles Le Tém,éraire et Louis XI campent deoant
Liége; héroisrne des siæ cmts Franchimontnis [nuit du 29 au
30 octobrel (pp. 165 et 166). Lùége estrasée (p. 166).
-
-160-
n Oncques ne vit'on gens mierix com'
battre ni tant durer. ' (Lettre do Jean
tIïI.ïto" après la bataille d'othée. -

Bièn qu'ayant un développement indépendant, la principâuté


de Liége ne pouvait éehapper à I'influence directe des événe-
ments dans les Pays-Bas, et ce moins eneore au xve qu'au
xrve siècle. Comme les gpandes villes de Flandre et du Brabant,
Liége était une cité dérnocratique' une véritable républlque,
quasi indépendante. Les éléments les plus démagogiques des
métiers, guidés par des orateurs véhéments, dominaient les
partis bourgeois et avaient, comme les tisserands flamands et
brabançons, une prédilection marquée pour les grèves et les
clésordres à caractère politique.
Ces tendanees avaient tdomphé cornplètement depuis la mise
en vigueur du règlement électoral communâl de 1884 (voir
p. l3l), lorsque, en 1389, les chanoines nommèrent comme
sueeesseur d'Arnould de llornes un frère du comte Guillaume IV
de Hainaut, Jean de Bavière (1) (R. 1390-f a18). Le nouveau
prince avait dix-sept ans et n'était encore qtr'élu. Son caractère'
fougueux, frivole et libertin, l'éloignait doailleurs de toute
intention de s'élever plus haut que le sous-diaconat, dans la
hiérarchie ecclésiastique. Accueilli avec défiance, il fut bientôt
exécré pour sa ctipidité et ses tenclances despotiques, hautai-
nement affichées.
Au bout tle quelques annties d'un règne agité, Jean tlut se
retirer à Maastricht (f402), devant I'attitude menaçante de la
faction plébéienne des < haydroits (2) o qui se refusait à lui
reconnaître d'autres pouvoirs que ceqx d'un directeur spirituel.
La même année, les villes de la principauté formaient une fédé-
ration interurbaine et choisissaient comme mambour (3) le sire
de Perwez, Henri de Hornes. Puis, encouragées par l'inaction
de Jean de Bavière, elles se mirent à persécuter ses partisans.
Des pelotons de eavalerie urbaine allèrent brfiler les fermes et

(1) Yoir tableau généalogique, p. 1i[0, uote 1.


(2) C€ terme énigmatique eigxdfle peut'être que ceux qtti s'en paraient
halseaient les droits (abuslfs) d.u prince.
(3) Sur le sens de ce-torme, voir p. 128.
_161 *
les châteaux de plusieurs nobles et chanoines; il y eut des con-
fiscations de biens, des proscriptions et même quatre condam-
nations à mort. En 1406 les Communes_ du pays de Liége
choisirent elles-mêmes un nouvel évêque, Thierry de Hornes,
fils de leur mambourl enfrn, pendant le rude hiver de
1.407 èL 1408, elles entreprirent le siège de Maastricht avec
40,000 hommes.
Les maisons souveraines unies de Bourgogne et de Bavière
ne pouvaient tolérer plus'longterrips les huiniliations infligées
à I'un dè leurs membres. Guillaume IV de Hainaùt, avec ses
trarrcns hennuyers, Jean sans Peur, avee la fleur de la chevalerie
de Bourgogne, opérèrent leur jonction en Hesbaye et obligèrent
les Liégeois à lever le siège de Maastricht. Le 28 septembre 140g,
dans la plaine d'Othée, près de Tongres, eut lieu le ehoe
décisif.
'Comme de coutume, les corporations, groupées
en masses
trop compactes, manquèrent d'habileté tactique. Elles firent
preuve d'héroTsme, mais ne purent résister aux charges des
masses de cavalerie. Après un ardent combat, le cri de < Notre-
Dame au duc de Bourgogne D étouffa celui de < Saint-Lambert
au seigneurde Perwez >.Le vieux mambour, son fils et huit mille
Liégeois restèrent sur le terrain. Jean, bientôt surnommé ( sans
Pitié ), fit déeapiter ou jeter à la Meuse, liées dos à dos, quantité
de vietimes de ses longues rancunes. Le sire de Jeumont, exécu-
teur de sa vengeance, fit périr, de cette manière ignominieuse,
même la dame de Perwez, veuve du mambour ! Durant neuf
ans,la principauté vécut sous un régime absolutiste, ses libertés
ayant été supprimées par Ia Sentence de Lille. Puis Jean de
Bavière se relâcha de sa rigueur. II ne pensait plus qu'à se marier
avec Jacqueline de Bavière et abdiqua en l4l8,
Sous le règnc trop bref de son successeur Jean de Wallen-
rode (R. f4f8-f419), surnommé le < Restaurateur des libertés
liégeoises )), nous retrouvons Liége et les < bonnes villes r en
possession des privilèges garantissant leur indépendance et leur
rlroit de former des ligues; les corporations sont reconstituées
et récupèrent la prérogative d'élire leurs doyens et de posséder
des bannières.
. Dans la première moitié du xve siècle, Liége était progres-
sivement devenue une puissante cité industrielle. Les houil-
leurs, charbonniers, febwes (forgerons) et armuriers cles popu-
r.. vÂN EArRnN. Ersrornn DE BELererrE. L924. 6
- -
102
-
leux et trépidants faubourgs, les bourgeois << afforains (1) n, les
apprentis au sein des métiers, bref, tous ceux qui se désignaient
eux-mêmes souS le nom de r< Vrais Lié$eois ), eurent bientôt
de nouveaux sujets de mécontentement. Leur prince-évêque,
Jean de Heinsber$ (R. f4f9-1455), chevalier sympathique,
courtois, mais peu adapté aux nécessités de la situation, avait,
en 1424, élaboré un règlement électoral destiné à servir de com'
promis entre les prétentions.des princes et celles des < haydnoitsu.
Ce < Ré$iment de Heinsber$ r, gui, dans I'avenir, devait
rester aussi cher aux partis conservateurs et modérés que le
Règlement de 1384 l'étaib aux groupes avancés, remplaçait les
éleetions municipales direetcs par un système compliqué :
vingt-deux commissâires inamovibles, dbrnt six {ésignés par le
prince et seize élus par les trente-deux paroisses de la Cité'
devaient désigner airnuellement un bourgeois dans chacun des
trente-deux métiers de. la ville, lesquels bourgeois devaient à
leur tour élire les deux bourgmestres !
Les grands métiers se voyaient sacrifiés; en outre, ils s'alar-
maient des progrès de Philippe le Bon qui, devenu successive-
ment comte de Namur et de Hainaut, duc de Brabant, de
Linrbourg et de Luxembourg, menaçait de toutes parts I'indé-
pendance de la principauté. La défaite des Gantois à Gavre
fortifia les sentiments de haine des a Vrais Liégeois > à l'égard
du due de Bourgogne. Heinsberg, sentant venir I'orage, abdiqua
en 1455. Son suecesseur Louis de Bourbon (R. 1456-14821'
petit-fils de Jean sans Peur par sa mère, allait être un agent
de I'expansionnisme bour$ui$non et son règne néfaste allait
marquer la ruine de la liberté l-ié$eoise
Le nouvel élu avait dix-huit ans. Les a Vrais Liégeois r,
mal disposés envers lui dès le premier jour, n'eurent bientôt
que trop à se plaindre de < cet homme de bonne chère et de
plaisir r, nonchalant, vaniteux, bousculant maladroitement les
institutions, drdinant par des procédés malhonnêtes des contri-
butions énormes, au point de mériter le surnom de tt premier
mendiant du pays >! A peine monté sur le'trône, Louis de
Bourbon fut obligé de supprimer le Régiment de Heinsberg;
malgré cette coneession,Ies troubles ne cessèrent plus. En 146l'

(l) Personnes habitâ,nt hore de la vllle et Jouissant des droite de olté.


_168_
un tribun éloquent, d'une hardiesse déconcertante, Raes de
r{eers, profita dtr mécontentement des villes contre les juges
et les procureurs fiscaux de I'élu pour les liguer, au nombre
doune dizaine, sous Ia présidence de Liége. cette rnême année,
Louis Xr devint roi de France (R. t4{ir-r48s). sa haine nais-
sante contre la maison de Bourgogne le poussait à encourager
les Liégeois dans leur attitude irréductible. Marheureu$ement
pour ces derniers, trop prompts à nourrir de vaines illusions, ce
personnage n'avait aucune loyauté et Liége fut victirne de son
astuce.
En 1463, la rupture entre Louis de Bourbon et son peuple
était eomplète. Le prince-évêque se retirait dans la place fortifiée
de Huy; Raes de }feers devenait bourgmestre ! Deux ans plus
tardo les Liégeois nommaient comme mambour le prince Marc
de Bade. rls se plaçaient sous la suzeraineté de Louis xr et
contractaient avee lui une alliance. A cette époque, le roi de
France, souverain centralisateur à tendances modernes, entrait
en guerre avee la < Ligue du Bien Public >, coalition de grands
vassalrx de la Couronne, dans laquelle Ie duc de Bourgogne
et son fils, Charles de Charolais, occupaient la première
place. Bien Que la bataille de Montlhéry (r) (t6 juiltet t46E)
eût été indéeise, Ies démocrates liégeois déclarèrent la
guerre (SO aott) à Philippe le Bon, auprès de qui Louis de
Bourbon était allé chercher aide et protection. Ils pinèrent le
duché de Limbourg et se montrèrenf si outrecuidants que Marc
de Bade, voyant les affaires se gâter, retourna sans bruit dans
sa patrie. Quelques semaines après, les Liégeois apprenaient \
que Louis Xf, les abandonnant à lèur sort, avait signé un traité
de paix à Conflans (Z) (5'octobre). En même temps, un corps
de 4,O00 gens de métier était battu par Ie comte de Nassau à
Montenaeken (s) (19 octobre). Les. < vrais Liégeois r, désorien-
tés, s'effacèrent devant la bourEeoisie modérée et lui laissèrent
Ia tâche ingrate de conclure Ia < piteuse > paix de Saint-
Trond (22 décembre), par laquelle Louis de Bourbon était
rétabli dans ses droits et Philippe le Bon proclamé mambour ou,

(1) Au eud de Paris, d.ans le voisinage do Corbell.


(2) Au confluent do la Soine et de la Marne, à l,oet do paris lprès d9
Charenton).
(3) Eqtre l,aader et W&rernme, à l,ouest de !iége,
-164__
disons mieux, <t souvgfâin advoué et $ardien ,r de la prin-
cipauté de Liége.
Peu de temps après, les rvrais Liégeois ), surnommés
parfois
aussi r couleuvriniers ), reprenaient leurs manières arrogantes.
Raes de lleers, entouré d'une escorte de fldèles, exerçait sur la
ville une dictature démagogique. sur ces entrefaites, les Dinan-
tals, comptant sur I'appui des Liégeois et du roi de Franee'
entraient à leur tour en conflit avec le duc de Bourgogne, moins
pour générales que par rivalité économique séculaire
-avec des raisons
les gens de Bouvignes, habitant sur la rive gauche cl'e la
Meuse dépendant tlu Namurois. Philippe était âgé de sep-
"f
tante ans; ses facultés mentales s'étaient fortement affaiblies'
Les Dinantais n'avaient pas encore appris à connaître le terrible
caractère de son fils, Charles de Charolais, lieutenant-général
des Pays-Bas, alors dans toute la force de sa
jeunesse.Ils gascon-
nèrent, s'illusionnèrent quant a,ux secours extérieurs qu'ils
pourraient reeevoir. un beau jour, ils virent les hauteurs avoi-
sinant la ville se couvrir de soldats ennetnis; une artillerie puis-
sante défonça leurs murailles; ils durènt capituler (27 aoftt
1466)'
Le châtiment imaginé par les deux Bourguignons fut terrifiant'
Philippe, furieux au point qu'il s'était fait traîner en litière
d'accord avêc son fils pour
;usque devant Ia eité rebelle, fut
Lr4ânrr"r des noyades, des pendaisons, le pillage méthodique
de la ville pendant quatre jours et même sa destruction totale'
æuvre hideuse qui dura sePt mois'
La tension des relations entre la Maison cle Bourgogne et les
Liégeois ne pouvait se prolongel. La crise décisive éclata à la
*o"t de Philippe le Bon (15 juin 146?). Raes de lIeers, aussi
audacieux qu'imprévoyant, prit I'offensive : dans la nuit du
16 au t7 septembre, il s'empara de Htry et contraignit Louis
de Bourbon à chercher un refuge auprès de charles le
Téméraire.
certes, à ce moment, quantité de Liégeois modérés, n'osant
'trahison, trem-
ouvrir la bouche par crainte d'être accusés de
blaient au souvenir de Dinant et désapprouvaient l'équipée du
chef de leurs milices. Mais eelui-ci était entouré d'aventuriers,
de Dinantais ruinés et surexcités; il comptait d'ailleurs sur les
nouvelles promesses du roi de X'rance ! Le châtiment ne se fit
pas attenàre. Charles avait juré de mettre le peuple liégeois
< au fouet et au baston >. Avee ses troupes d'élite et un choix
27 oct'o-
de seigneurs hollando-zéIandais, iI cerna Saint-Trond;le
-165-
bre 1467. Trente mille Liégeois accoururent, conduits par le
conrte Guillaume de Berlo, avoué de Hesbaye, portant l'éten-
dard de Saint-Lambert, Le lendemaino 28, Ies milices eommu-
nales donnaient, à Brusthem, une dernière preuve de leur
traditionnelle vaillance, mais aussi de leur non moins cons'tante
insuffisance tactique. Sept mille citoyens furent mis hors de
combat.
Alors se produisit la débandade. Des milliers de démocrates,
abandonnant leurs biens menacés .de confiscation, se disper-
sèrent dans toutes les directions. Raes de lleers se réfugia airprès
de LouisXI, dont il devint le chamtrellan.
Le 17 novembre, Charles, portant Ie manteau ducal par-
dessus son armure étincelante, entrait solennellement dans la
cité vaincue, par une large brèche intentionnellement ouverte
dans la muraille. fl enleva à Liége tous ses privilèges poli-
tiques, aux métiers leurs rnonopoles économiques; toutes
les villes de la principauté durent livrer leurs armes, démolir
leurs murs et payer des amendes excessives. Le a Perron >,
colonne surmontée d'une pomme de pin, qui symbolisait aux
yeux des Liégeois I'ensemble des libertés de la ville, fut transféré
à la Bourse de Bruges.
On ne pouvait lpaginer humiliation plus complète. Et cepen-
dant, I'ardente cité, courbée sous la main de fer du gouverneur
d'Ifumbercourt, ne s'avouâ pas complètemeirt vaincue. Profi-
tant de nouveaux démêlés entre le duc de Bourgogne et Louis XI,
les exilés liégeois rentrèrent par surprise dans leur ville, le g sep-
tembre 1468. Louis de Bourbon, restauré dans ses droits par
Charles le Téméraiqe, n'eût pas dernandé mieux que de vivre
désormais en paix avec ses sujets. L'expérience I'avait assagi.,
mais il tremblait det'ant son inexorable parent. Affolé, il courut
se cacher à Tongres. Les bannis, conduits par Jean de Horne,
allèrent I'y chercher (nuit du l0 au 1I octobre) et le ramenèrent
en triomphe. Une réconciliation, sincère de part et d'autre, mit
Ia joie au eceur du popularre; une amnistie générale semblait
promettre le retour d'une ere de tranquillité.
Hélas, à ce moment Charles avait une entrevue avec Louis XI
à Péronne (9 oct. et jours suiv.). Là, il apprenait de source sfrre
que son mielleux adversaire, au moment même où il pronon-
çait des paroles de paix, poussait secrètement les Liegeois à
redoubler de résistance. Cédant d'abord à une terrible colère,
106
-'
il parvint cependant à se contenir et invita Louis XI à I'accom-
pâgnel devant Liége. Sans sourciller, le roi, doublement traître,
accepta cette humiliation. C'est en vain, dès lors, que Louis de
Bourbon implore pour ses sujets la,clémenCe de son cousin. Le
27 octobre, I'armée bourguignonne domine, des hauteurs de
Sainte-Walburge, la cité démantelée, vouée à I'impuissance.
Dans Ia nuit du 29 au 30, quelques centaines dlhomtrnes du pays
d.e Franchimont, cond.uits par Vincent de Bueren et Goes
de Strailhe, tentent un ultime effort. Profitant de I'obscurité,
ils se portent vers les habitations du duc de Bourgogne et du
roi de France. Une lutte tumultueuse s'engage à la lueur de
quelques flambeaux. Gardes écossais de Louis XI et soldeniers
bourguignons se combattent mutuellement dans la confusion.
Nul doute qu'en abcélérant un peu leur mouvement au début,
les héroiques six cents Franchimontois n'êussent capturé
les deux souverains et même, comme le déclare I'historien
Philippe de Comines, tr déconfit le reste de l'armée >. Mais la
résistance des Bourguignons eroît d'heure en heure; le jour
apparaît, révélant le petit nombre des assaillants. Les derniers
défenseurs de la patrie liégeoise expirent ou sont contraints de'
prendre la fuite.
Ne'nous attardons pas aux lamentables détails de la ven-
geance qu'exerça Charles à l'égard de la cité vaincue. Après un
pilla$e rnéthodique, accompagné de massaeres et d'horreurs
indescriptibles, la ville fut entièrenrent détruite. La canaille
des villes voisines, unie aux rnereenaires du duc, prit part à
eette curée. Quant au duc, sa féroeité glaciale éveilla tant de
réprobation, en rrn siècb pourtant blasé sous le rapport des
actes de cruautéo que le pape flnit par lui infligpr de sévères
censures ecclésiastiques.
CIIAPITRE IV

LA vrn ÉcorçoMreun ET socrALE


DANS LES PAYS-BAS
SOUS LES DUCS DE BOUR.GOGNE

ProsTtéNtë des Pags-Bos au, milieu du XVe siècle (p. t6g).


Décadence de Bruges. Epanouissement d,Anaers (p. f6g). -
Ruine de la draperie urbaine, Appari\ion de la draperie -
rurale (pp. 168 et 169). Multiplication des échanges (p. f 69).
, Colonisat;i.on des î.Ies -Açores (p. 169).
La- cipilîsat'ton au xve siècle (p. 169). B6lc téduit de Ia
noblesse La aie de Cour 1pp. iAO et tZO). - Les fêtes à la
-
cour de Bourgogne (p. rz0). *- Luæe et eætraaagance des modes
(pp. 170 et f?t). Types caractéristiques d,hontmes de Cour
(pp. l7l et 172).- Mæurs de Philippe le Bon; les Croy
-
(p. 172). * La l:ittérature d'eæpression Jrançaise : les ldslorio-
graphes (p. t.72). Les Mémoires > de philippe de Commines
<<

(p. I72). ,- Crise- religieuse (pp. rZ2 et IZB). Fondnt:ùon de


I'Unioersité de Louoain (p. t?S). -
Les milieun urbains
(p. t73). La qu,estion linguistique- au XVe siècte (pp. fZS
et 174). - Les Chambres de rhétoriq?re (pp. t74 et l75).
Les fêtes
-pubtiques (p. t7E).
Epanouissement des arts au, xve siècle (p. lz5). Loarch.itecture :
- l?6; ; tes h1tels
le gtyle ogtaal tertiaire; les églises (pp. f ZS et
de aille: Jean aan Ruysbroeclt, Mathieu de Layens (p. 176).
Les conceptions artistiques du XVe siècle (pp. lZ6 et 177). -
-
La sculptture (p.l7zl.- Les d.erniers miniaturistes. r,es peintret
--168-
piimit:i,fs(pp.1??et1?8).-Lagrandeécolede'peinhne
Hans Mun'ling
no*oid, au XV" siècle : les frères Van Eyck, (p' 179)'
fZS et r?9). Naissance de I'art m'usical
ipp. -
Les pays-Bas.atteignirent ieur plus haut degré de prospérité.
et cle civilisation au xve siècle sous le règne de Philippe le Bon'
Àou"t lui, la Flandre se ressent encore des convulsions civiles
de la fin du siècle précédent; plus tard, charles le Téméraire
ruine nos provinees et de nouveaux tfoubles soeiaux vont
y
éclater. Reportons-nous donc vers 1450, époque oir le < Grand-
Duc d'occident ) a terminé son æuvre d'unification. A ce mo-
ment, les Pays-Bas sont une ( terre de promission r' Deux
millions d'habitants y vivent dans une complète sécurité, coor-
donnant leurs efforts, sous I'intelligente protection du souverain,
pour faire de leur patrie la contrée la plus riche de I'Europe.
L'agrieulture accuse un état merveilleux de prospérité; le com-
se régénèrent sous I'action de formules
-.i"" et I'itdustrie production,
nouvelles : la libre le libre-échange' la libre
circulation.
La rigide routine corporative du moyen âge, protectionniste
et monopolisatrice, est eneore en honneur à Bru$es' la tt Venise
du Nord ), dont l'éclat est incomparable jusqu'en 1450. Mais
àpartirdecemomentle$olfeduZwijns'ensable,les
trJvaux des draguetirs sont inutiles : Bruges est en ra,pide
clécadence
Atteinte déjà par l'établissement des Anglais à Calais' sous
Henri v, Bruges a une jeune rivale : Anvers. Le hasard d'u4e
inondation a élargi I'Escaut occidental; un avenir superbe
s,ouvre aux habitants du port. Ils se mettent à I',ceuvre, mais
selon de nouvelles méthod,es : en 1460, ils fondent une
Rourse
decommerce,lepremierétablissementdecegenreenEurope;
la libert'é commereiale y est observée avec le respect d'un
dogme'
Un phénomène, identique
qê rr'nr dans I'industr ie. Affaiblis
iÂanrinrrp se produit
par leurs luttes eontre Philippe le Bon et par leurs querelles
intérieures, les centres drapiers urbàins, médiévaux et protec-
tionnistes, voient approcher Ia ruine; la concuilence anglaise
les achève. lvlais p",.aur,t que Gand et Ypres s'appauvrissent,
que Bruxelles et Louvain souffrent de troubles civils, de nou-
velles industries rurales, nées dans les petites vllles et les
_169-
campagnes autrefois opprimées, s'épanouissent sous l'égide de
la liberté économique. Nous les. retrouverons en. pleine prospé-
rité au xvre siècle.
Enfin, grâce au régime de la libre circulation, les produits de
la Flandre et du Brabant sont échangés contre la houille, les
métaux travaillés et les armes du pays de Liége, les harengs de
Hollande encaqués dans de grandes barriques, etc. Dans les
provinees du Nord se produit un phénomène analogue à celui
constaté dans le sud. La vénérable Dort (on Dordrecht)
s'efface, malgré ses étapes et ses privilèges, devant les centres
jeunes et libres z Zierikzée ou Arnsterdam.
Cette brève esquisse de notre situation économique ne serait
pas complète si je ne signalais un curieux mouvement d'émi,
gration de nos aieux vers les lles Açores entre l.{50 et 1490.
Mais, à partir de cette dernière date, les Portugais enva-
hirent les < Iles flamandes > et les colons belges se < méridiona-
lisèrent > complètement. Comment retrouver, par exemple, dans
une famille açoréenne d'aujourd'hui, les L)a Silvad, Ie nom de
leur ancêtre Van cler Haegen?

*.**
Corollaire de notre prospérité, notre civilisation exerce,
au xve siècle, '
une influenee faseinatrice dans I'Europe
entière.
Le rôle politique de Ia noblesse est à peu près terminé: son
rôIe militaire se réduit à mesure que les princes emploient
davantage des mercenaires, étrangers ou nationaux, des
bombardes et des couleuvrines. Imitant I'exemple des
Anglais, Ies derniers ducs de Bourgogne n'hésitent pas à faire
combattre à pied les ehevaliers, mêlés à des arehers et à des
arbalétriers d'élite. En revanche, la noblesse jouit d'une pré-
cieuse compensation : la vie de Cour ! Qu'il réside à Gand,
à Bruges ou à Bruxelles, Philippe le Bon tient < grand esta,t
approchant à estat de roy >r. Il veut autour de lui des courtisans
nombreux et zélés, obéissant aux règles d'une étiquette raffinée.
Il s'assure leur dévouement servile par I'octroi <le titres, de
pensions, de fonctions militaires et administratives. Il attire
de grands seigneurs étrangers : les Clèves-Ravenstein, les de
Fiennes, les d'Auxy; il erée des baronnies nouvelles dont la
-170-
riche roture est friande et organise, en 1439, au profit de la
haute aristocratie, I'illustre'fraternité d'armes nommée ordre
de la Toison d'or.
Philippe adorait'les < prorJigalités, despenses, festoyemens et
chères r. Dans ses palais, ornés de tapis, de tentures orientales,
de buffets et de erédences à panneaux sculptés, il donnait des
fêtes éblouissantes. N'assignant attcune limite à ses dépenses,
il accumulait sur les dressoirs la vaisselle d'or et d'argent orfé-
vrie, sur les tables à nappes damassées le cristal, Ies drageoirs
niellés, les immenses nefs : surtouts en forme de navire ou
d'église. Les divers services des .festins étaient interrompus
par des < entremets u : chants, danses et tableaux vivants dont
ies sujets étâient empruqtés à la mythologie grecque. Les con-
temporains ne tarissent pas en détails srrr les grandes fêtes,
notamment sur eelles qui furent données en 145-l.lorsque le duc
prononçâ le célèbre vceu dit t< du Faisan )), væu de se croiser
pour déliwer Constantinople du joug rles Ottomans. On v vit
Bur une tabLe un pâté contenânt vingt-huit musiciens; un élé-
phant, conduit par un géant. fit le tour de la salle et vint pré-
senter au prince Ia Sainte-Eglise, femme d'aspect éploré,
entourée de voiles !
La recherche de la toilette contribuait à rehausser la splen-
deur de ces fêtes. Les classes dominantes avaient renoncé aux
vêtements amples, aux manches flottantes, aux houppelandes
à traînes, introduites en Europe pendant les Croisades, ainsi
qu'aux coiffures d'aspect monacal : guimpes, chaperons et
cuculles (f ). Elles s'étaient prises d'engouement pour des modes
excessives : pourpoints'collants, senés à la taille et descendant
jusqu'à mi-cuisse, épaules rembourées dites <t mahoîtres a,
chausses étroites, allongeant et amincissant les jambes, souliers
à la poulaine (2) (tui"tschoeneæ) dont la pointe efffrlée se re.levait
en virgule et se rattachait au genou par un cordon de soie !
La silhouette funambulesque des élégants s'accentuait eneore par
leur visage glabre, le chapeau pointu à petits bords qu'ils por-
taient sur le sommet tle la tête, le chapeau de réserve qui se
balançait sur leur dos et les couleurs variées de leurs vêtements
mi-partis. Depuis que Philippe le Bon était ehauve, les cour-

(f) La ouculle était un capuchon. à pèlerine d'entelée.


(2) À la poulaine - ù Ie Polonaise.
-171-
tisans avaient renoncé à leur chevelure drueo eachant les oreilles
. et le front; ils se rasaient soigneusement le crâne et le dissi-
mulaient sous un épals chaperon en fbrme de turban.
Les f'emmes aussi visaient à I'idéale sveltesse, à Ia délicateise
des contours et des traits. IJne cotte longue (la cotte hardie)
ou un eourt sureot bordé de fourrures moulait étroitement leurs
formes, un grand décolletage dégageait les épaures et le cou.
ce dernier devait avoir une apparence aussi allongée que pos-
sible par I'assemblage des cheveux dans un réseau, sous de très
hautes coiffures composées de drap, de crin et de laiton : hen-
nins en f<rrme de pain rle suere, truffeaux cornus, atours cerclés
de bourrelets < à la t'açon de Portugal r.
rmaginons-nous maintenant cette société choisie, couverte de
perles et de bijoux, dans le cadre somptueux de la cour. Nous
n'apercevons au premier aspect que toiles et draps brochés d'or,
fourrures de loutre, barbes de linon, revoilages de mousseline.
Puis les physionomies se précisent. voici res damoiseaux, par.
fumés et sautillant avee une grâce suprême; r'oici les grandes
dames minaudântes, suivies de krurs pages; voici les chevaliers
de la Toison d'or, rouges d.es pieds au chaperon, écartant leur'
manteau de velours doublé dè satin branc pour faire valoir leur
grand collier formé fls,briquets de Bourgogne (l).
Dans la foule des courtisans, certaines figures se détachent
avec netteté. r'e jeune Jacques de Lalaing, chevalier de < belle
et large croisure ,, est le héros de tous les < pas d.'armes r et
tournois < à fers tranchants >; il en discutd les rites minutieux
avec les poursuivants d'armes; les seigneurs admirent sa mirnière
de lancer les défis, les dames exaltent son amour idéar pour la
princesse Marie de clèves. En lui mourïa, pendant la guerre
contre Gand, rrn des derniers représentants de la classe des
< bons chevaliers sans peur et sans doubte >.
Remarquons maintenant dans ce groupe de ciTambellans
d'esprit rassis, discutant eollections et ceuvres d'art, Ie célèbre
Nlcolas Rolln (t rs80-r 462), chancelier de Bourgogne. rssu
d'une maison de n petit lieu ,. cet exceilent juriste et diplomate
est, à la fbis, le plus trevailleur et le plus fin des serviteurs du
prince. Aussi < Maistre Nieolle r fut-il pendant quarante ans
le eollaborateur par excellenee de philippe le Bon qui, eu
(1) Ornement héralctique en foùme de 3 adossér.
*172*

égard à ses mérites, lui pardonnait ,son ambition et sa

eupidité.
Èig,rr" culminante de la Cour, Philippe, justement sur-'
nommé l'< Asseuré )), apparaît < droit comme un jonc )), en
imposant à tous par sa politesse étudiée et la noblesse de ses
allures. Dans sa jeunesse, il allie à ses qualités exceptionnelles
des goûts bien appropriés à une époque fort corrompue.
Le luxe
de ses costumes va jusqu'à I'extravagance,ses aventures galantes
sont innombrables, il est fier du nombre de ses bâtards (dix-
huit, disait-on) et les fait élever dans son entourage. PIus tard,
Philippe, atteint de déchéance sénile, se laisse eirconvenir par
une famille ambitieuse : Antoine de croy, seigneur de chièvres
et d.u Rceulx, devient < I'oreiller sur quoi reposait le bon duc
Philippe r. Avec son frère Jean, comte de Chimay, il parviendra
il btouiller le prince avec son fils'
La fastueuse maison de Bourgogne était protectrice naturelle
des littérateurs et des artistes. t-rançaise d'expression, elle
t'avorisa le développement d.'une littérature de Cour, fortenrent
imprégnée de I'esprit de la Renaissance, mais'artificielle et de
.rut"rr" médiocre. Les meilleurs représentants du genre littéraire
furent les < indiciaires I ou historio$raphes. Recevant unc
pensionn ils fournissaient au Mécèn9 qui les faisait vil.re des
travaux de cornmande remplis d'éioges excessifs. Cependant
Geor$es Chastellain, du pays d'Alost, rédigea des < Chro-
niques > sincères; Edmond de Dynter composa sa < Chronique
dJ ducs deBrabant r d'après des pièces d'arehives authentiques.
Quant à Phitippe de cornmines (1445-1509),
intrigant perfide
Ài, hirtorien hors pair, il fut Ie conseiller intime de Çharles
le Téméraire. Il vendit ensuite ses services à Louis XI, dont it
tlevint le meilleur diplomate; il pnrfita de sa situation excep-
tionnelle pour rédiger des Mémoires d'une ampleur de vtles
vraiment euroPéenne-
Durant la première moitié du xve siècle, Ia catholicité tra-
versa une erise. Les doctrines des prècurseurs de la Réforme
:

\{ycliffe en Angleterre, Jean Huss en Bohême, ainsi que les


dissensions religieuses connues sous le nom fls grand
te sehisme
d'Oecident r avaient eu leur répercussion dans les Pays-Bas'
Alors que, d'une part, la foi s'affirmait par des manifestations
publiques ardentes et pat I'augmentation des ordres religieux
ioues-à la méditation, on voyait d'autre part s'accentuer la
-173-
défiance ou le dédain à l'égaicl des papes et des conciles æeu-
méniques. Les classes riehes, peu à peu envahies par I'esprit
paien tle la Renaissance, eommençaient à se montrer sceptiqucs
à l'égard de Ia conception chrétienne de la vie f'uture.; elles
cherchaient leurs satisfactions dans le plaisir du moment. Les
masses pauvres, outrées par l'étalage de richesses des classes
possédantes, ne se laissaient plus consoler par les exemples de
I'Evangile. Notrc clergé se trouva désemparé devant cette crise
d'inquiétude morale. Ni la vieille inquisition épiscopale, ni
celle des dorninicains, instituée au xrrre siècle, ne purent
enruùyer les hérésies naissantes.
Le clergé restait eependant eneore très puissant, dominait
en grande partie I'enseignement et maintenait la scienee dans
ses cadres médiér'aux. Bientôt même, il puisait des forces dans
un nouveau milieu d'orthodoxie : I'Ijniversité de Louvain,
fondée en 1425 par le duc de Brabant Jean IV. Des professeurs
éminents, appelés cle Paris et d'ailleurs, donnèrent à cet établis-
sement scientifrquc une grande renommée; la ville se remplit
de collèges et de fondations. Les papes y avaient autotisé I'ensei-
gnement de la théologie et de plusieurs seiences, mais ce fut
surtout la dialectique, inspirée du génie de saint Thomas
d'Aquin, qui fut pratiquée avec éclat, à la faculté des Arts de
I'Alma Mater (ll.
Devenues plus grandes et plus riehes, les villes des Pays-Bas
sont, vers 1-150, des rnilieux de vie intense et frémissante. Le
donlort rnatériel y a fait des progrès : les fenêtres ont désor-
mais des vitres, les toits des cheminées, les rues principales
un sol pavé. Les places sont ornées de fontaines; les appar-
tements garnis de meubles sculptés, de tapis et de cuirs de
Cordoue. A I'ouest et au nord de la frontière'linguistique, les
villes sont essentiellement flamandes. Bien que le français s'y
soit répandu, le flamand y est resté le langage eourant, le
véhieule économique, scientiflque et littéraire. Au début du
siècle, les ducs cle Bourgogne ont essayé de franciser le régime
administratif et judiciaire. Mais les Gantois ont répondu à
Jean sans Peur : << dat rnen gheenen Walschm mandetttmten
obefileren en zouden (2) ,.Aussi les ducs n'insistent-ils pas; ils

(1) La q mèrenourricière r.
(2) Qtre I'on n'obéirait pas à des mandements dorurée en fra,nçais.
-i74*
rnaintiennent Ie bilinguisme officiel dans les régions thioises.
Seulement, pâr suite de I'emploi de nombreux gallieismes, le
langage administratif flamand devient un jargon. Les relations
avec les milieux français et la pédanterie tles érudits ont
attéré la pureté de la langue flamande. Elle ne produit
plus aucun génie littéraire. C'est l'époque des Charnbres de
rhétorique.
Simples mutuâlités, eréées jadis par des bourgeois pour assurer
des honneurs funèbres à leurs membres, les Chambres de rhé-
torique sont bientôt devenues des milieux de distraction. Assis,
le soir, autour de tables chargées de brocs de bière, les joyeux
compagnons de < I'Alpha et Oméga > d'Ypres ou des < Vio-
lieren r d'Anvers composent des refereinen (pièces de circon-
stance), des chansons, des êuvres lyriques et dramatiques.
Emules du célèbre Anthonis de Roovere, < prinche ttan Rheto-
rijke n, ces bourgeois, artisans modestes ou rentiers cossus,
pratiquent leur < Const > (art) avec un louable enthousiasme,
mais aussi, hélas, avec une incroyable médiocrité de moyens.
Rien n'a survécu de leurs productions interminables.
Les Charnbres de rhétorique n'en ont pas moins eontribué
pour une large part à intensifier le gofrt des cérérnonies
publtques chez nos aïeux. Le xve siècle est l'époque des fêtes
en plein air. L'éciat des processions ou ( ornmegangm >t est
rehaussé par des groupes de figurants : soldats romains, Pro-
phètes, martyrs diubl"., ainsi que par des chars : théâtrâs
"i
roulants oir se représentent des seènes des Ecritures (wagen'
spelen). Les < Iandjuweelen (l) >, coneours publics souvent
bilingues, entre Chambres de rhétorique des diverses vlUes du
paYs, sont I'oecasion de cortèges pompeux. Des hérauts d'armes
ou des eavaliers vôtus de drap écailate portent les bannières et
Ies blasons des différentes chambres (2); les groupes eoneurrents
s'avâncent solennellement, précédés de foub gambadant et <le
valets portant les prix (médailles, eoupes, drageoirs) acquis dans
des joutes antérieures.
. Sur les
places publiques, les représentations théâtrales durent
parfois plusieurs jours. Le mérite des Chambres compétitrices

(1) Joyaux du pays.


(2) Par exemple, la branche d''olivler flgure sur le blason d'e la chambre
rl'OWltapk l d'Ânvers.
-175-
se fait valoir dans les rnystères ou scènes empruntées à Ia
vie du Christ, les miracles ou vied de saints. les moralités
(sinnespelerz) : allégories édifiantes, Les abele spelen: épisodes
courtois empruntés aux romans de chevalerie, les farces
(sottemi,m ou hluchtenl.
Le < bon due r Phitippe adorait, lui aussi, les cérémonies
populaires. Sa visite aux Gantois, en 1458, cinq ans après la
défaite de Gawe, fut accompagnée de fêtes où Souverain et
Commrrne rivalisèrent de somptuosité. Les faça<les des maisons
étaient cachées par des draps d'or, des tapisseries, des plaques
d'argent et des peintures sur châssis; les métiers et Serments,
en habits de fête, faisaient la haie; au coin des rues, sur des
estrades, des acteurs ou des mimes replésentaient des scènes
historiques et mybhologiques. Tournois, concours de tir, lar-
gesses, illuminations et banquets se succédèrent pendant une
couple de semaines.
***
Tout eornme les Grecs célèbrent leur < siècle de Périelès r,
nous pouvons nous glôrifier de notre < siècle de Philippe le
Bon r, époque oir les arts, sous tous leurs aspects, prirent un
essor merveilleux.
Le style ogival çst entré dans le stade tertiaire ou flarn-
boyant, caractérisé par des ogives à grand écartement, parfois
même surbaissées (l), des vitraux ornés de courbes entrelacées
en manière de flammes, des voûtes compliquées et une riehe
ornementation. Au milieu du xrve siècle, Jean Appelmans
avait eommencé l'édification, en style ogival secondaire, de la
collé$iale d'Anvers. Grâce à son fils Pierre, ce chef-d'æuvre
de hardiesse s'épanouit, vers 1450, en un immense vaisseau de
sept nefs, entouré de chapelles. A Malines,l'église métropolitaine
de Salnt-Rombaut est reconstruite dans un style grandiose et
flanquée d'une tour énorme, æuvre de Wauthier Coolrnan.
L'église de Saint-Pierre, à Louvain, due au Diestois Sulpice
van Vorst, présente au regard trois nefs majestueuses séparéès
par des faisceaux de colonnettes. Beaucoup d'autres temples,
à Bruxelles, Alost, Lierre, Tongres, retiennent I'attention de

(1) Arcade dont la mont6e eet moindxs q.ue la moitié de l'ouverture.


_- t76 --
I'artiste et de I'arehéologue par leurs arcs-boutants à plusieurs
étages, leurs hauts gâbles triangulaires, leurs balustrades
ornées de quatre-feuilles, leurs toits hérissés de fleurons et de
croehets.
Les constructions civfles ne le cèdent en rien à l'architecJ,ure
saerée. Les riches Communes veulent avoir des < parloirs aux
bourgeois r dignes de leur rang. D'aucttns, comme le petit hôtel
de ville de Bruges, avec ses tourelles en encorbellement, ou
comme celui d'Alost, au perron en saillie, se bornent à être
charmants. Celui'de Mons a de gracieuses fenêtres, coiffées
d'ares en accolade, mais il a été gâté par de maladroites addi-
tions, au'xvrue sièele. L'art architectural flamand est porté à
tm suprême degré de perfection dans le duché de Brabant.
Commencé en 1402, I'hôtel de ville de Bruxelles ressernble
à une gigantesque pièce d'orfèvrerie, avee sa façade couverte
d'une profusion de statues, de niches et de dais. Il est l'æuvre
des architeetes Jacques van Thienen et iean Yan Ruys-
broeck, mais ee dernier, < maître des maçonneries au duché
de Brabant >, est plus eélèbre que son collègue. Il est, en effet,
I'auteur de I'incomparable tour qui projette, au-dessus de
l'édifice, la silhouette de sa flèche ajourée et de ses cloehetons
en dentelle. Mathleu 9e Layens, t< maître ouvrier des maçon-
neries de la ville de Louvain >, est paré d'une gloire égale.
. De 1448 à 1460, cet artiste érige avec amour un hôtel communal
qul fera la renommée de la seconde capitale du Brabant. Dressé
d'un seul jet, ce palais aux façades couvertes d'une décoration
senée de feuillages et de statues, apparaît eomme une châsse
t"iï
3":[i:H xve siècle avait, de l'arr,.rr," ditré-
"or""ptionde nos
rente de celle d'aujourd.'hui. Le peintre ou Ie sculpteur
jours se sent un intellectuel, il poursuit généralement la réali-
sation cle son idéal dans une æuvre trouvant en soi-rnême
sa raison d'être. Il expose son tableau ou sa composition.
sculpturale dans un Salon et pratique ainsi ( I'Art pour
I'Art )).

A l'époque des ducs de Bourgogne, I'artiste reste avant tout


un ouvrier d'art, qui cumule divers talents. fl situe ses créa-
tions artistiques dans un milieu : le tableau ou le bas-relief
devient un volet ou un compartiment de retabler la statue orne
un portail. Son exquise et patiente aspiration vers le Beau se
r77 _
rassasie indifféremment en sculptant un marteau de porte ou
le couveicle d'un coffre en bois, en dessinant le modèle d'un
hanap, d'une bague, d'un mouchoir en rlentelle, d'un vitrail
ou d'un panneau de tapisserie. L'artiste du xve siècle recherche
donc I'Idéal dans la vie même et sous tottes ses formes ; il igndre
la notion des a arts inférieurs ). On s'imagine combien il devait
trouver à s'occuper dans une société enrichie, affinée, et acquise
au gotrt des belles choses. La Cour et les < Magistrats r des
grandes villes se disputaient ses ceuvres.
La sculpture au xve siècle a pris un caraetêre très national,
surtout au sein de l'école < bruxelloise r. Cet art a perdu
son aneienne gaucherie; encore un peu raide et naÏf, il est
très réaliste, tantôt gracieux, tantôt grimaçant. Les per-
sonnages des Ecritures qui peuplent les façades des monuments
publics sont, en réalité, des figures contemporaines des n ymai-
giers r qui les sculptent. On s'étonne parfois du caraetère cru
de certains petits groupes ornant les églises ou les hôtels de ville.
Les ecclésiastiques du temps n'en prenaient point ombrage,
ayant ce fonds de jovialité tolérante qui forme un des traits
de notre race et d'ailleurs considérant plutôt ces compositions
eomme édifiantes
Le perfectionnement de la techniqùe multiplie les ouvrages
de sculpture en ronde bosse. Le Zélandais Claus Sluter,
sculpteur'de Philippe le Hardi, se place en tête de ces artistes
qui se spécialisèrent dans l'érectiorr de sarcopha$es magni-
fiques. La Bourgogne possède de lui le < puits de Moise I et
d'autres æuvres de tout premier ordre. Aux Pays-Bas, les beeld'
sniders adaptent leur génie au talent des scrijnwerckere ( < escri-
niers ), menuisiers) pour confectionner ces chaires à prêcher"
confessionnaux, bancs de communion et retables, eouverts
d'une floraison de sculptures, dont on retrouve des spécimens
jusque dans les églises de Scandinavie et d'Espagne.
Représentants d'un genre presque disparu, les frères Van
Lirnbur$ enluminent de miniatures ravissantes un livre de
prières d'un oncle du roi de France Charles VI, livre célèbre
sous le nom de r< Très riches Eleures > du duc de Berry. Les
peintres (pingerers ot beeldeaerwer's) du début du xvê siècle
sont très occupés. C'est à eux que les qutorités ont reeours pour
I'ordonnance des fêtes et des eortèges, la décoration des scènes
théâtrales, des Chambres de rhétorique ou des salles de
-178-
banquet. D'autres consacrent leur existencg à peindre' qoul
les couvents et les églises, des saints et des saintes sur fond
or, selon la manière des peintres rhénans, ou des scènes de
la Passion, ageneées avec toute la raideur des vieilles firrurules
byzantines.
Mais voici que, parmi ces primitifs, une école fait éclosion et
produit, en quelques années, des génies qui feront I'orgueil de

R'ETABLE DE L'EGLISE SAINTE-DYMPHNE' A GHEEL


(D'après le ItecueiL de Van Yscnclijck.)

Ce retable à trois comlrartimcnts relrrésente la Pas.sion


du C].rrist. Il cst en bois scullrté of polychlomé; son exécu-
tion tÔmoigtae d.'un talent de composition et d'une habileté
technique réellemcnt merveilleux.

notre nâtion. Lc précurseur en est un Flamand, Melchior


Broederlain (Broederlarn), peintre et < valet de chambre (1) n
de Philippe le Hardi. Son coloris est encore dur et les têtes de
ses personnages sont triviales. Puis, dans la première moitié
du xve siècle, apparaissent les frères Van Eyck, nés à Eyck'
sur-Meuse (Maaseyck). L'aîné, Hubert (1366?-1426), nature
austère et concentrée, commence, à Gand, |e célèbre retable

(1) Cette gualité reprêseqta,it ulr titre honorlûq.ue.


I

l?9-
représentant l'Adoratlon de I'Agneau mystlque (l). Le
cadet, Jean (f 1390-1440), < valet de chanrbre et peintre r de
Philippe le Bon, diplomate comblé d'honneurs, est le génie Ie
plus illustre de la premlère école flamande. Lui et son
frère n'ont pas comme on l'a cru longtemps inventé la
- auxquels
- mais des mélanges onctueux grâce
peinture à I'huile,
leur art a pu évoluer en peu de temps d'une manière complète.
Jean est I'auteur de scènes des Ecritures et de portraits
d'un réalisme méticuleux, cependant plein de grâce et de
noblesse.
Ce même siècle a encore produit Dirk Bouts (+f391-1475),
peintre de Haarlem qui place'ses personnages, impassibles et
Iongs comme des échassiers, dans des paysages d'une finesse
de miniature. Le Tournaisien Roger de la Pasture (van der
\Meyden) (tf 400-1464), K portraituerdere > de 'la ville de
Bruxelles, peint des madones et des anges un peu grêles, d'une
douceur recueillie. T.e Gantois Hugo van der Goes (+1420-
1482), mort dément ag prieuré de Rouge-Cloître (près de
Bruxelles), est l'émule de Jean van Eyck; ses portraits de princes
bourgrlignons sont hors pair. Enfin le Mayençais Hans Mern-
Itng (*r4ii5-1494), fixé aux Pays-Bas depuis 1467, donne à h
mystique et réaliste éeole brugeoise son merveilleux renom.
IJsant de toute Ia gamme des tons pourpres, einabres, ocreux,
il peint des portraits, des Vierges et des saintes aux doigts
effilés, aux attitudes chastes et gracieuses, drapées dans des
robes de féerie. Il est I'auteur de la Châsse de Sainte-IJrsule
(aujourd'hui à I'hôpital Saint-Jean, de Bruges), dont les pan-
neaux situent des personnages nombreux dans des panoramas
d'une exquise délicatesse.
Un dernier art s'impose à notre attention : la muslque.
Exclusivement religieuse, elle est eneore froide et sèche. Mais
déjà un compositeur hennuyer, Jacques Barblreau (deuxième
moitié du xv! siècle), maître de chapelle à l'église Notre-Dame
d'Anvers, et son élève, Jean van Ockeghem, maître de cha-
pelle du roi de Franee Charles Vff, artiste surnommé < Ie vrai
trésor de musique )), annoncent la pléiade des grands musiciens
du xvre siècle.

(f ) Ce retabte orne l'église ds Salnt-Bavoh, à Gan<l.


CHAPITRE V

LE RÈGNE DE CHARLES LE TÉrIÉNAIRE


(r46?-r4??.)

Education et caractère de charles le Téméraite (pp. r80 et l8l).


,Ses querelles aaec Louis XI et aaec Phi,l'i,ppe le Bon (pp' f 8l
-et 182). Gouaemement de charles conl,næ lieutenant-général
-
11465-14671 (p. r82).
Pol:itiqte intérieure desTtotique tle Charles le Ternéraire (pp. f82
et 183). ,Ses réformes central;isatrices (p. f 8S). Ses confits
rnec Ia -
populaûion des Pays'Bas (pp. t83 et -
184).
Ileureuæ débuts de Ia politiqte eætérieu,re de Charles (p. f8a)' -
Ses aastes projets @. f 84). 1"67'p7(e bourgui'gnonne (pp' f 8a
et f 85). -
Caractère décousu de la politique de Charles (pp. f 85
et 186). - Echec du siège de Neuss [1475] (p. 186). - Le duc
conquiert- te d,uché de Lorraine $. 186). Il est battu par les
'^gufsses
à @andsoel [2 rnars 14?6] et ù -Morat [22 juin 14761
(pp. 186 et f 87). Siège de Nancg et mort de Charles [5 jan-
vier 14771
-
(p. r87).
Il fait
beau voir ces hommes d.'a,tmog
Qnantl ils sont montés et bardés.

i:t *"it"*, a! r'*ot"" àotà


Pour ruer sus Lombard.e Par tene !
Entre nous, ioyeux compa8lrons,
' Suivous la guerre !
(Choneon de g:uerro du xv' etèclo')

A la mort tle Philippe le Bon, son fils, Charles de Charolais


(né à Dijon en 1433), avait trente-quatre ans. Petit de taille,
mais vigoureusement bâti, il avait une chevelure noire, épaisse,
t8l --
urr teint olivâtre, iappetantglcelui de sa mère Isabelle de'
Portugal. Celle-ci, princesse de caractère grave, avait f'ait donner
à son fils une éducation austère et une instruction solide. La
Cour estimait I'héritier de la Couronne eomme bon joutertr et
chasseur intrépide; les lettrés appréciaient son gofrt pour la
musique, les arts, la poésie épique et I'histoire; le peuple des
Flandres lui savait gré d'avoir appris sa langue et de se mêler
parfois aux réjouissances et concours des Serments. Cependant,
son caractère coneentré f'rappait tout le monde. Non seulemetrt
il fuyait les plaisirs d'une Cour liccneiettse, mais il recherchait

cHARLES LE, TÉMÉRAIRE


' lClabinet tlcs rnéilailles, Ilrttxellcs.)

c,1i1h"",of ltfi -i.,ifr :]l:'f,i",lî"iï"',î';'ài:u'.1Ë*"li,,ta$:


Charles, revers, tc bélicr et les briquets de la 'l'oisolr
â11
ù'Or, uvcc la flèrc, devise , Je I'ai ernltritrs (erttrt'Jlris),
bien en aviengne

même la solitude. Ses lèvres rasées avaient un pli glacial, ses


yeux noirs une expression mélancolique, parfois hagarde.
Charles de Charolais avait connu très tôt de cruels désen-
chantements. Le Dauphirr de France Louis, fils de Charles VII,
s'étant querellé avec son père, en 1456, s'était mis sous la pro-
tection de Philippe le Bon. Royalement installé au château de
Genappe, il y avait mené joyeuse vie et était devenu I'ami
intime de Charles de Charolais. Or. dès 146l ,après la mort de
'
Charles VIf, Louis, onzième tlu nom, devenu roi, eommença
Ia longue série de ses attaques contre la Maison de Bourgogne.
Connaissant I'ascendant qu'exerçaient les sires de Croy sur
Philippe le Bon, dont les facultés étaient lbrtement affaiblies,
*r89_
il aèheta le concours seeret de ces seigneurs et parvint, grâce
à eux, à obtenir de Philippe le rachat moyennânt une somme
importante des villes de la Somrne,- cédées aux Pays-Bas
en 14i35, par- le traité d'Arras.
Charles fut écæuré par la perfidie de son ancien compagnon.
Il voulut faire revenir son père sur sa funeste décision, mais
celui-ci, aveuglé, le traita en suspect et le relégua en Ilollande !
En 1464, Charles lança un éloquent appel aux Etats généraux
pour qu'ils le réeonciliassent avec Philippe. Il obtint son pardon,
parvint enfin à provoquer la disgrâce des Croy, mais cette
aventure lui laissa, pour toute I'existence, un esprit soup-
çonneux.
Pendant les deux dernières années de sa vie, Philippe le Bon
fut atteint de plusieurs congestions qui aboutirent flnalement
à I'apoplexie. I)epuis 1465, Charles était lieutenant-général de
ses futurs Etats. Sitôt qu'il fut nanti de ses pleins pouvoirs,
.il dévoila son caractère complexe. Il était follement intrépide
au eombat, comme nous I'indique son épithète de Téméraire;
de mæurs rigirles, il réorganisa sa Cour dans ce sens; il avait un
réel amour de la justice et tenait plusieurs fois par semaine des
audiences publiques, oir chaeun de ses sujets pouvait venir
exposer ses doléances; il travaillait avec acharnement, aidé par
ses généraux et eonseillers les plus fidèlesl enfin, il savait faire
naître autour de sa personne de profonds attachements.
-Malheureusement, Charles n'avait pas le sens des réalitéb
politiques. Obstiné, comme tous ses aïeux, il s'entêtait à pour-
suiwe les projets chimériques otr le poussait son ambition. La
,moindre résistance Ie jetait clans des accès de i^age et nous
' sa\rons, par Ie récit de ses luttcs contre les Dinantais et les Lié-
geois, à quels excès le conduisait sa férocité native.

,r*,n

Charles le Téméraire était despote, par tempérarnent et par


système. Aussi Ie programme paternel à l'égard des provinces
et des eommunes ne lui sufÊt-il plus. Au début dè sôn règne,
il voulut cependant user de modération, mais nos villes se mon-
trèrent imprudentes. A peine Philippe le Bon avait-il fermé les
yeux que Gand réclamait I'abolition du traité de Gavre (voir
p. 158). Venu dans cette ville pour y être inauguré, Charles 1'ut
_183_
Iittéralernent bafoué par les gens de métier (fin juin f46?).
L'agitation gagna les cités du Brabant. Puis vint la révolte de
T.iége (1467-f468) ! Alors Ie duc perdit patience. Vainqueur des
Liégeois, i[ se retourna vers la Flandre. Le 8 janvier 1469, une
cérémonie solennelle d'expiation eut lieu au palais de Bruxelles,
en presence des chevaliers de la Toison d'or, du corps diplo-
matique, des ambassadeurs de Chypre, de Livonie et de Mosco-
vie. Les échevins et doyens de Gand durent ramper, sur les
genoux et les eoudes, vers le prince impassible, qui lacéra lcurs
chartes de ses propres mains. Les autres Communes, courbées
sous un vent de terreur, se soumirent.
Au point de vue des institutions générales, Charles com-
pléta l'æuvre de centralisation de Philippe le tson.
Il réorganisa le Grand Conseil ambulatoire qu'il scinda en
deux groupes (édit de Thionville, 1473) :
a) Le Conseil diEtat, qui fut chargé d'élaborer les décrets
et lois générales du souverain.
b) Le Parlement ou Grand Conseil de Malines, qui
devint une Cour d'appel pour tous les Conseils provinciaux des
Pays-Bas, sauf pour ceux de Brabant, de Hainaut et de Gueldre.
Charles réunit aussi toutes les Cours des Comptes de ses Etats
en une Charnbre des Cornptes, à Malines.
Bien qu'elle se fût attachée à la I\{aison de Bourgogne, la
population des Pavs-Bas finit par abhorrer son souverain,
Charles rudoyait le clergé et la noblesse; il inrposait I'emplo!
exclusif du français comme langue administrative. Quoique
son père lui eût laissé,.en meubles, vaisselle et écus d'or, un
trésor magnifique, il dépensâit, en frais de guerre et de repré-
sentation, bien au delà de ses movens. Pour parer à ses ennuis
pécuniaires, il se mit à vendre au plus offrant les charges judi-
ciaires; puls il accabla de contributions extraordinaires les pro-
vinces'et les villes. Mécontents de voir le pays saigné à blanc
pour des entreprises militaires européennes qui ne les intéres-
saient pas, les Etats généraux osèrent en venir à la résistance
ouverte, lors de la session d'awil 1476. A ce moment, Charles,
qui avait autrefois remplacé les obligations militaires fêodales
et communales par des taxes de rachat, se sentait acculé et
avait fait ordonner une levée en masse de tous Ies hommes
capahles de porter les armes. Son Chancelier, le violent Guil'
laume Hugonet, menaça les Etats, hostiles à ce projet, de
-1E4-
confiscation de corps et de biens. < L'on parlera bien à vos
testes, r dit-il, dans une tentative d'intimidation dernière. Peine
perdue, il ne put amener les < testes flamandes si grosses et si
dures , (f ) à renoneer à I'un de leurs derniers et plus précieux
privilèges : I'indépendance au point de vue militaire. La mort
inopinée de Charles le Téméraire préserva les Etats d'un rigou-
reux châtiment.
,t **,
.
Dans le domaine de la politique extérieure, les débuts du
duc Charles avaient fait augurer d'excellents résultats. La
( guerre du Bien Public l (voir p. 163) s'était terminée, le
5 octobre 1465, par le traité de Conflans, qui rendait à la
Maison de Bourgogne les villes de la Somrne. Le tralté de
Péronne (octobre 1468) avajt consaeré I'humiliation de
Louis Xf. D'autre part. Charles avait, le 3 juillet 1468, épousé
en secondes noces Marguerite d'York, sæur du roi d'Angle-
terre Edouard IV (R. 146l-14,83), et renoué les liens d'alliance
avee la Grande-Bretagne.
Le duc de Rourgogne nourrissait un plan grandiose : unir
ses ( pays de par delà > (Bourgogne, Franche-Comté, Cha-.
rolais) à ses ( pays de par deçà r (Pays-Bas), mais il manquait
de méthode et entremêlait à ses visées raisonnables des projets
insensés de reconstitution du royaume attribué à Lothaire par
le traité de Verdun. Ses rêves Iui faisaient entrevoir une domi-
nation bourguignonne s'étendant de la mer du Norcl à la Sicile,
voire même à I'Etrrope entière !
Pour accomplir ses projets, Charles se créa une rnarine de
$uerre, rivale de celle de I'Angleterre, et une excellente
arrnée. Le noyau en était formé par un corps permanent de
vingt < Compagnies dtordonnâncê r, de cent < lances >

chacune. Chaque ,. lance ) comprenait neuf hommes, diverse-


ment armés, combattant les uns à pied, les autres à cheval, et
dont le chef était nommé gendarrne. C'était la plus redoutable
troupe montée de I'F)urope que cette cavalerie lourde des gens

(1) Déjà dans la deuxième moitié du xv" eiècle, lee termês I'r,.lxnnn et
Fr,e:neNps commeno€nt à s'employer en Europe Jrour désigner I'ENsEwTBLE
d.ee Pays-Bas of la tor.tr,rrÉ de leurs habitantg.
.- 185
-
d'armes. Ils portaient l'armure complète , de plaques d'acier
articulées; un casque rond et léger, I'armet, à crête empana-
chée et à visière en < bee de moineau >, leur enveloppait
la tête.
L'infanterie se composait de mereenaires anglais, rhénans,
italiens, picards et ar!ésiens, hardis gaillards qui marehaient
à la bataille presque sans armement défensif. Un ehapeau de
fer bombé, à lar:ges bords et sans crête,la salade' une camisole
de mailles ou une cuirasse abdominale leur suffisaient. Il y avait
parmi eux des archers, des arbalétriers dont les armes à cric
perfectionp{ss lentes à manier, il est vrai tuaient net un
adversaire à deux- cents pas, des haquehutiers - ou couleuvri-
niers, munis d'ttn petit eanon à nrain qu'ils déchargeaient en
le 'fixant dans une fourchette appuyée sur le sol. Ces mêmes
éléments se retrouvaient dans les troupes montées
Charles s'était aussi créé une artillerie célèbre, de trois
cents canons : couleuvrines sur affûts et bombardes (donder'
bussen); ces pièces étaient servies par un personnel expérimenté,
coiffé de toques et armé de poignards. Le train des équipages
représentait quatorze cents chariots d'artillerie, de munitions
et de subsistanees.
Le caractère décousu cles opérations militaires et des entre-
prises diplomatiques de Charles le Téméraire est frappant.
En 14?3, il arraehe à Adolphe d'Egmont le duché de Gueldre
(avec le comté de Zutphen). En septembre de la même année,
il se rend à Trèves otr I'empereur Frédéric III a promis de le
couronner roi de Bourgogne et de le proclamer vicaire de I'Em-
pire. Mais I'ondoyant Allemand, peut-être instigué par Louis Xf ,
recommence à l'égar<l de Charles le tour qu'il a joué dix-neuf
âns auparavant à Philippe le Bon, à Ratisbonne. Il prend furti-
vernent la fuite dans la soirée précédant la cérémonie, alors que
la couronne et le manteau royal étaient prêts et que le trône
était déjà érigé dans I'attente du nouveau monarque !.
Ridiculisé par cet incident, le Téméraire n'en devient que
plus ombrageux. En 1474, il se trortve en présenee d'une révolte
de la Haute-Alsace, territoire dont il a fait I'acquisition en
7467 afih de jeter un pont entre le Luxembourg et la Franche-
Comté. Il ordonne à son gouverneur, le féroce Pierre de Hagen-
bach, d'exercer une répression cruelle. Mais les cantons helvé-
tiques, alarmés par les entreprises encerclantes du duc de Bour'
*186_
gogne, viennent à la rescousse des Alsaciens. Bâlois, Bernois,
tr'ribourgeois, paysans des cantons forestiers (l), s'unissent aux
Souabes et marchent au nord vers Mulhouse, à I'ouest vers
Montbéliard (2). En même temps les bandes de Louis Xf rava;
gent I'Artois. et le Hainaut.
Qu'entreprend le duc pour parer à ces dangers? Loin de se
consâcrer exclusivement à les combattre, il se mêle aux affaires
de I'archevèché de Cologne, se met à dos tout le Saint-Empire
et perd un an (30 juillet 1474-15 juin 1475) à lbire, sans sueeès
d'ailleurs, le siège de Neuss (3). Entre-temps, Louis XI a si
habilement sù intervenir dans la guerre civile des < Deux Roses l
en Angleteme qu'Edouard IV d'York (rose blanche)o alarmé par
les progrès des partisans des Lancastre (rose rouge), abandonne
I'alliance bourguignonne (août 1475).
Dès lors les événemcnts se précipitent. Charles, encore très
puissant et entouré d'un énorme prestige malgré ses débôires,
enlève Nancy au jeune cluc de Lorraine, René II de Vaudemont.
La jonction néerlando-bourguignonne est chose faite.
Charles, allié à la duchesse de Savoie et au duc de Milan, se
voit déjà maître de la vallée du Rhône, de la Provénce, de
I'Italie ! Mais les Suisses, poussés à bout par sa rigueur, déci-
dent de jouer leur va-tottt. Le 2 mars 1476,leurs épais earrés
de piquiers, eonduits par Nicolas de Scharnachthal, culbutent
I'armée bourluignonne à Grandson (4). Cet échec provoque
dans toute I'Europe une profonde sensation. IJn an aupara-
vant, Charles, entouré de princes et d'ambas-.adeurs, multi-
pliant les réceptions somptueuses dans la grande ville en bois
qu'il avait fait construire autour de Neuss, passait eneore pour
invincible !

Artisan de son propre malheun, Charles s'enrage après la


victoire, brave les fureurs de son armée exténuée et les clameur,s
de ses peuples ruinés. IJn nouvel effort militaire, trop hâtif, le
conduit à la débâcle'de Morat (5), oir les Suisses lui enlèvent

(1) Leg quatre cantons forestiers, autour du lac helvétique d.e ce nom
(V ierw ald.staetter see).
(2) Montbéliard, au sud-ouest de Belfort.
(3) Ville à I'ouest de Dusseldorf, aujourd'hui dans la Prusse rhénane
lnférieure.
(4) Dans le eanton cle Vaucl, au eud-ouest ilu lac cle Neuchôtel.
(5) Dans le canton de tr'ribourg, à I'est du lac de Morat.
-187-
toute son artillerie et sbs trésors (22 juin 1476). Cette fois, il
faut battre en retraite. Suisses, Autrichiens, Français, Lorrains,
harcèlent les débris des forees bourguignonnes; le 6 octobre,
René de Lorraine rentre dans sa capitale. Il ne reste à Charles
qu'une issue : la retraite vers le Luxembourg, où., couvert par
une formidable place forte, il pourra reconstituer son armée.
Mais le duc est.dans un état voisin de la démence; il abandonne
les soins extérieurs du corps et de Ia toilette; I'idée fixe de la
revanche I'obsède. En plein hiver, avec des tbrces dérisoires et
la meute de ses ennemis flans Ie dos, il entreprend le siè$ê de
Nancy. Le 5 ja,nvier l4?? a lieu I'engagement final. La trahison
des mercenaires lombards du condottiere Campo Basso hâte le
dénouement. Les Bouiguignons sont dispersés et le duc périt
misérablement, de la main <l'un obscur adversaire. L'annonce
de sa rnort provoqua, dans tous ses Etats, un soulagement
non dissimulé.
HUITIÈnne P^A,RTIE

LES
PAYS-BAS SOUS LES PREMIERS
HA,'BSBOURGS
(1477-1555.)

CHAPITRE PREMIER

LE nÈCNN DE MARIE DE BOURGOGNE


(r477-1482.)

Détresse des Pays-Bas à l'aaènement de $arie de Bourgogne


(pp. ISS et 189) Grand rnouaentent démocratique régio-
naliste (p. r89). -Le &rand Priailège [r féwier L477) et lns
-
actes comTtlémentaires (pp 189 et 19O). Négoci'aÛions de paiæ
-
uoec Lowis XI; sugtTtl:ice des seigneu,rs Hugonet et d'Humbet-
court f3 awil] (p. r9o). Louis XI enualuit les Pays'Bas;
-
patriativne. des Communes (pp.l90 et lgf ).- Mariage de Marùe
de Bourgogne arsec Maæimil;ien d'Autriche ll8 aofit L4771
(p. fgf). La aictnire de Guinegate et se.s conséqu'ences
-
[7 août 1479] (pp. l9r et r92). - Mort prérnahnée de
Marie dz nrats 14821 (p. f 92).
.Bourgogne 127

La'tragédie de Nancy laissait les Etats bourguignons dans


une situation désespérée. Enfin vainqueur dans sa lutte impla-
cable contre la descendance de Jean sans Peur, Louis XI se
hâtait d'incorporer au royaume de France le duché de
-189--
Bour$op,ne, il envaltissait la Franche-Comté et réoccupait les
villes de la Somme. Par un grand déploiement de forces ainsi
que par de subtiles intrigues, il cherchait à provoquer un mor-
cellement des Pays.Bas, invitait les Wallons à s'unir à la
France et s'apprêtait à annexer tout au moins le Namurois, le
Hainaut et la Flandre. Or, à ce moment, les Pays-Bas n'avaient
plus ni armée, ni argent, ni alliés, et ils n'avaient, poul les
gouverner, qu'une jeune fille de dix-neuf ans, la douce Marie
de Bour$ogne, unique enfant du souverain dét'unt.
Si grand que fût le danger extérieur, il ne prévint cependant
pas Ie déchaînement d'un formidable rnouvement popu-
laire. La révolution éclata à Gand, oir s'étaient réunis les
Etats généraux et otr la duchesse était poliment gardée à vue.
La ville, de nouveau dirigée par les corporations depuis le
30 janvier, annula le traité de Gavre et condamna au dernier
supplice les. échevins de famille patricielne qui s'étaient faits
les instrument,s de la politique despotique du prince.
Dirigés par Gand,les Etats généraux, s'arrogeant les pouvoirs
d'une Assemblée Constituante, échafaudèrent en quelques
jours une charte démocratique, applicable dans tous les
Etats des Pays-Bas, fait qui prouve les progrès du sentiment
national collectif à la ffn du xve siècle. Cette charte, le rr Grand
Privilèpe des pays de par deçà >, im1rcsée à la signature de
la duchesse Marie le 1l février L4'17, supprimait toutes les
institutions centralisatrices modernes des ducs de Bourgogne,
à commencer par le Grand Conseil de Malines, et remettait en
vigueur tous les anciens , < droits, privilè$es, couturnes' .
usages r des provinces, des villes et des rnétiers. LeS Etats,
tant provinciaux que généraux, se donnaient le droit de réunion
spontanée, .imposaient au pouvoir central leur consentement
pour les déclarations de guerre et autres actes imporbants, enfi,n
lui adjoignaient un'collège supérieur de surveillance, le Grand
Conseil (Grooten Raed), cômposé de représentants de tous les
Etats de la Maison de Bourgoene.'Comme les anciennes chartes
régionales ou urbaines d'inspiration populaire, Ie Grand Privi-
lège stipulait I'etnploi de la langue nationale, comme instru-
rnent officiel, da4s chaque partie du pays, et autorisait le droit
de résistance au prince si celui-ci n'obsçrvait pas ses engâ-
gements.
CEuvre d'hommes inexpérimentés et pressés par le temps, le
100 -_

Grand Privilège mânque de préeision et ne détermine pas suffi-


samment les attributions de ehaque organisme qu'il crée. Mais
son earaetère d'ensemble, le retour au régionalisme médié-
val, est encore souligné par une charte speciale que se donna
Ia tr'landre, ce même 11 février. Par cet aete, les Truis Membres
(Gand, Bruges, Ypres) restauraient leurs privilèges économiques,
leurs étapes, leurs pouvoirs politiques et monopoles industriels
sur le plat pays; les métiers en revenaient au protectionnisme
et aux règlements prohibitionnistes du xrve siècle. Presque au
même moment, Ies corporations de Bruges, Ypres, Anvers,
Bruxelles, Mons, renversaient les échevins dynastiques appar-
tenant aux lignages et envoyaient à l'échafaud les magistrats
les plus impopulaires.
Entre temps, des négociations dlplomatiques s'étaient enga-
gées avec Louis XI à Péronne. Marie de Bourgogne y avait
envoyé deux fidèIes serviteurs de son père, le Chancelier Guil-
laurne Hu$onet et un seigneur picard, le sire d'Humber-
court, avec pleins polrvoirs pour entamer des pourparlers
sebrets. La Cour, en effet, redoutait que la bourgeoisie, peu au
courant des finesses de la cliplomatie du temps, ne se laissât
duper par I'astucieux roi de France. Ce fut précisément ce qui
arriva. Les députés des Etats, presque tous Gantois, se défraient
des représentants de la duchesse. A I'insu de ees derniers, ils
discutèrent avec Louis XI et hri laissèrent nalvement voir leur
immense désir de paix. Le roi les amadoua par un projet de
mariage entre son fils, un bambin de sept ans, et la duchesse
Iflarie, puis leur dévoila, preuves en mains, Ies menées des con-
seillers gouvernementaux.
Cet incident provoqua aux Pays-Bas trne confusion voisine
de I'anarchie. Exaspérés,les Etats généraux décidèrent, en mars,
d'obliger leur sottveraine déjà Sept tbis fiancée par son père. .\
-
à aceepter le nouveau candidat de leur choix. f,'éehevinage
-démocratique de Gand flt aux deux négociateurs de Péronne
un abominable procès de tendances. Malgré les plus touchantes
démerches de Ia pauvre Marie, Ilugonet, d'Humbercôurt et leur
amio le chevalier van l\Ielle, condamnés non comme traîtres
à la patrie, mais comme concussionnaires, f'urent décapités le
3 avril.
Ayant réalisé son programme de démoralisation et de zizanie,
LouisXI rejeta délibérément, toute feinte et envahit le sq{ 4*t
-:- 191
-
Pays-Bas. Contrairement à son attente, la démoeratie urbaine
enfin consciente du danger fit une résistanee admirable.
- tinrent bon ou ne succom-
-Saint-Omer, Arrâs, Valenciennes,
bèrent qu'après une eourageuse défense. Furieuses de s'être
laissé duper, les grandes Communes des Flandres flâmande et
gallicante manif'estèrent un patriotisme si belliqueux que
Louis XI jugea prudent de faire dér'ier son plan d'attaque vers
l'est. Il alla prendre quelques petites places fortes sur la haute
Sambre et se borna à faire détruire systématiquement, par des
bantles de a faucheurs ), les récoltes des paysans du Hainaut
méridional.
Le'danger restait grand néanmoins. Les Communes, com-
prenant qu'il leur fallait un ehef, conseillèrent à la duchesse
d'épouser le fils de I'empereur Frédéric III, Maxlmilien
d'Autrichel Marie ne demandait qu'à se laisser persrlader.
L'héritier des Habsbourgs avait été le candidat favori de son
père; il était jeune et de belle mine (f ). n réunissait, dis'ait-on,
I'audace romanesque doun chevalier d'épopée courtoise et la
sagacité érudite doun savant de la Renaissance !
Le mariage de Maximilien et de Marie eut lieu le l8 août 1477.
Il futcélébré en grande pompe. Les Belges se préoccupaient peu
à ce moment du danger que pourrait présenter un jour pour les
PaysBas le gouvernement d'un monarque étranger et ambi-
tieux. fl.leur semblait que son mariage avec I'héritière de leurs
souverains légitimes suffirait pour lui inspirer les sentiments
d'un prince national. En tout cas, iI devait commeneer par
sâuver I'héritage de son épouse. u Gloriosissime princeps, defende
nos ne pereanxus (2) ,, avai!-on inscrit sur les arcs de triomphe
érigés en son honneur.
Comme un héros de ballade, Maximilien arrivait sans argento
sans soldats, mais plein de zèle pour la cause de sa jeune eom-
pagne. Il plut à la noblessej et au peuple par sa grâce enjouée.
La campagne de 14?8 f'ut eonduite avec énergie : le comte de
Chimay et la noblesse du Namurois nettoyèrent d'ennemis le
sud du Luxembourg; Maximilien reprit le Quesnoy, Condé,
Antoing. L'année suivante, le l7 août l4?9, tlne bataille déci-
sive eut liqu à Guinegate (ou Enquinegatte), dans le voisinage

(r) Moxtmilten d'Àutrlche ëtalt té en 1459.


(2) r Prùrcc trèc glorieux, défendc.nous atn quo nous ne pérheions,
-I92-
de Saint-Omer. La noblesse belge et les mercenaires redoutés
du ændotttiere biscayen < Petit Salazar r firent merveille, mais
les honneurs de la victoire revinrent aux milices eommunales
de Flandre. Bien encadrées, conduites par des capitaines célè-
bres : le comte de Romont, maréehal de Bourgogne, le seigneur
de Bréda Engelbert de Nassau,'elles allèrent au combat t aussi
joyeuses que femmes qui t'ont aux noees r. Formant un front
tout hérissé de piques, elles culbutèrent les francs-archers
pillards de Louis XI et rendirent vains les efforts du comman-
dant en chef des Français, un seigneur belge transfuge, Philippe
de Crèvecæur. Ce fut Ia dernière bataille rangée gagnée par
les glorieux Commrtniers belges.
La journée de Guinegate avait restauré le crédit de la Maison
de Bourgogne. Louis XI dut momentanément renoncer à ses
pmjets et Maximilien put recônstituer I'alliance bel$o-
anglaise (148I ). IJne ère de bonheur paraissait s'ouvrir pour
les Pays-Bas lorsque,soudain, un aceident de cheval provoqua,
Ie 2? mars l482,la mort de la duchesse Marie. Elle laissait le
souvenir gracieux d'une épouse aimante et d'une mère pleine
de tendresse.
CHAPITRE II

tA RÉGENCE DE N{AxIMILIEN D'AUTRICHE


0482-r4e4.)

Manimil;ien est nommé ma,mbour de nos prooinces I oTrytositinn


entre ses au.espol:itiques et les intérêts des Pays-Bas (pp. fOB
et f94). Les lansquenet* (p. t9a). La paiæ d'Anras
[f482] (p.- f 9a). Q'21srrs aichorieuse - Maaimùlien contre
de
- de Flandre'[1483-l4S5J (pp. tg4 et tg5).
les Troùs Mernbres
Le mambour est emprisonné par les Brugeois,fîl jan-
vier 14881 $. f95). Lutte décisiae entre Maaùrnilien et les
Communes fl.amandes- [14S8-f 492] (pp. tg5 et 196). La paiæ
de Cadzand [30 juin 1492]; fin des grandes réaoltes - urbaùnes
@p. 196 et 197). Traité de Senl:is [1493] (p. 197).
-
( Plutôt pays gâté que peys perdu. i

''fJ""i: #"1fîifï.i:".$ffj "


A la mort de Marie de Bourgogne, son fils Philippe, héritier
des Pays-Bas, avait quatre ans. Maximilien fut nommé mam-
bour de nos prôvinces, mais ce sans enthousiasme, car nos
aieux avaient perdu toutes leurs illusions à' l'égard de leur
paladin de 1477.Ils le savaient par expérience frivole,
- et indifféient -à l'égard
gaspilleur, colérique, inconstant
de leurs intérêts. Au bout de quelques semaines, la rupture
fut complète. Maximilien, redevenu l'archiduc autrichien,
l'étranger entouré de conseillers allemands, affichait une
politique gui, à tous les pointS de vue, devait irriter les
Belges : à I'intérieur,il manifestait des tendances despotiques;
à I'extérieur, il rêvait d'incorporel les Pays-Bas au Salnt-
r'. YAN KAI,ruN. _ EISTOIRE DE BDLctIQun, T924. 7
-
-194-
Empire et de rehausser la gloire des Habsboutgs par de mul-
tiples conquêtes ! En attendant'la réalisation de ces chimères,
il avait introduit ehez nous des bandes de lansquenets teutons
et suisses. ces soudards barbus, coiffés de bérets empanachés,
vêtus de vestes bariolées, à manches ballonnées et tailladées,
avaient ahuri la population par leur acc.outrement étrange.
Tout en eux était excessif : leurs arquebuses à mèche pesant
plus de vingt kilos, leurs piques longues de 6 mètres, leurs
espadons, épées se maniant à deux mains. Au son des fifres
et d'énormes tambours, ils se dandinaient sttr leurs jambes,
entortillées dans de vastes chausses a à Ia marinière n. Ces
lairsquenets étaient tous extrêmement < adonnés au hutin pour
avoir le butin ! (1) r
Le premier contlit aigu entre l\laximilien et les Etats géné-
raux fut gccasionné par les affaires de France. Gand et les Etats,
séduits par les manières doucereuses de Lguis XI, indifférents
aux intérêts personnels de la d5mastie, imposèrent au mam'
bour la paix d'Arras (23 décembre I'482), qui laissait à la
France le duehé de Bourgogne et à la Flandre les châtellenies
gallieantes. L'Artois et la Franche-Comté seraient donnés en
dot à l\Iarguerite d'Autriche, seconde enfant de Maximilien
et de Marie, promise en mariage au Dauphin Charles. Comme
Marguerite n'avait que deux ans, le traité stipulait qu'elle
serait élevée à la Cour de France. Cet arrangement était désa-
vantageux pour Maximilien qui aurait voulu, une fois pour
toutes, trancher par les armes la question des provinees dispu-
tées. En outre, il avait dû tolérer que Gand lui enlevât son fils
et chargeât de son éducation un eonseil de régence placé sous
le contrôle immédiat des Trois Membres.
Une situation aussi anormale ne potlvâit se prolonger. En
octobre 1483, le mambour cassait Ie conseil de régence et
entrait en guerre eontre lcs Trois Membres qu'il accusait, non
sans Câuse, de vouloir ( mettre leur seigneur en sufujection r.
En 1484, Maximilien s'emparait de Termonde et d'Audenarde.
La France, placée alors sous la régence d'Anne de Beaujeu (2)'

(1) Ilutin :querelle, lutte.


(2) Louis XIétait mort le 30 aott 1483. Son fils, Charles VIII (R. 1483'
1498), n'avait encore que treize ans. II lut placé sous la tutelle de sa sæul
aùrée, Alne de Beauieu, régente énergique et habile, quoique encore fort,
jeune.
-r95-
ne fournit à la Flandre qu'un seeours illusoire. Appauvries par
d'effroyables <lévastations, Brugès et Gand capitulèrent, I'une
le 2l mai, I'autre le 5 juillet f 4Bd. Il y eut, à Gand, trente-trois
exécutions capitales. Principale ennemie de l'autorité eentrale,
cette ville dut accomplir un acte public de réparation solennelle
envers son souverain et ses privilèges furent déchirés. Le jeune
PhiÏippe, libéré, fut envoyé à Matines, ville qui, protégée par
Maximilien, acquérait peu à peu le rang de capitale des
Pa5ls-Bas.
IJne nouvelle. guerre malheureuse contre la France (f4g?),
suivie de lourdes impositions, raviva les rancunes des Flamands.
Les Brugeois, tout particulièrement ulcérés par I'irrémédiable
décadence de leur ville, osèrent retenir prisonnier Maximirien,
qui s'était rendu. panni eux avec une petite eseorte (BI jan-
vier 1488). Ils lui assignèrent poui prison le Cranenburg, une
demeure patricienne, et voulurent lui imposer des mesures
odieuses pour miner le eommeree d'Anvers. N,éeoutant pas Ia
voix de la bourgeoisie modérée, les petits métiers, ruinés, éta-
blirent un régime de terreur et décapitèrent, sous les yeux de
Maximilien, l'écoutète Pierre Lanchals, ainsi que plusieurs
fonetionnaires. Alors Gand, I'fndomptable, rentra en liee. Le
12 mai 1488 elle reconstituait les Trois Membres, réimposait à
tout le pays le régime du Grand Privilège. puis s'alliajt avec
Charles VIII, le nouveau roi de France. Pour reprendre sa
liberté, Maximilien s'empressa de souscrire à tous les engage-
ments qu'on exigeait de lui : iI renonça à la mambournie en
Flandre et promit de replacer son fils sous la tutelle de
Gand !

. Aussitôt libre, Maximilien, considérant comme hulles des


promesses arrachées par la contrainte, se hâta d'aller rejoindre
à Louvain son père. le vieil empereur Frédéric III, qui arrivait
à la rescousse avec 20,000 lansquenets. Il engagea une lutte
décisive avec les Cornmunes. Les portraits du mambour,
peints à eette époque de sa vie, le montrent amaigri, pâle, le
visage tourmenté, la bouche contractée par un pli de ruse et de
sévérité. Il a la volonté de vaincre. Ses auxiliaires sont les
milices des villes libre-échangistes Malines et Anvers, Ies nobles
et les bourgeois des provinces dynastiques : I{ainaut, Namurois,
Luxembourg, plus particulièrement expcsécs à une attaque
française. Dans le nord, le numbour a pour allié Msr David
-196-
de Bourgogne, évêque d'utrecht, un bâtard de Philippe le Bon
soutenu par la faction des Cabillauds >'
u

Les Trois Membres ont loappui de Bruxelles et de Louvain.


des Liégeois, des < Hameçons > de Hollande, de charJes d'Eg-
mont, fils d'Adolphe (voir p. r85) -- qui est rentré dans ses
-
Etats de Gueldre et en a expulsé les soldeniers impériaux. Bien
que ferventes du particularisme, les villes de Flandre, influen-
cees par des facteurs nouveaux, opposent au monarque étranger
rr piogr"mme de revendications collectives susceptibles d'inté-
,**ùr tout le pays : éloignement des troupes étrangères,
réunion fréquente d,es Etats généraux, octroi des fonctions
publiques aux gens dtt paYS: Ce programme patriotique
enflamme le zèle tle beaucoup de nobles. un petit-fils de Jean
sans Peur, Philippe de c!èves et de La Marck, seigneur de
Ravensteyn, très populairê aux Pays-Bas sous le nom de
< philippà Monsieur >o se laisse nommer capitaine-général de
la
Flandré. Agé d'rrne trentaine d'années, il était brave, cheva-
Ieresque et habile. Indigné par le fait que Maximilien avait
trahi ses engagements, il se place à la tête des rebelles, moins
par ambition que pâ.r amour dé la chose publique'
La guerre eivile en Flandre et en Brabant fut longue et san-
glante. Elle se caractérisa par quantité de petits combats et de
*ièg"*, interrompus par des trêves et d.es épidémies de peste.
Le'principal a,dversaire du sire de Ravegrsteyn fut le duc albert
de saxe, landgrave de Thuringe. Maximilien lui-même était
engagé rlans les grandes guerfes européennes de la fin' du
xve siècle dont nos luttes intestines ne furent que le corollaire'
son but suprême était de vaincre charles VIII, roi poul leqgel
sa haine ne connut plus de bornes après 1'490. A cette date,
en effet, le jeune monarque fÏançais I'humilia doublemeûÙ, eil'
renonçant'à Marguerite d'Autriche, sa fiancée, et en épousant
.rrr" p"irr"esse que Maximilien lui-même demandait en mariage :
Anne, héritière du duché de Bretagne!
La paix de Cadzand (r), du 30 juin 1492, termina 'enfin une
guerfe qui avait transformé nos plus riantes provinees en un
àn"*p de ruines. Philippe de clèves et ses vieux routiers furent
autorisés à'se retirer de leur place forte de l'Ecluse avec les

(1) villa,ge situé au borcl de la mer du Nord, un peu au eud'ouegt ale

l'emloouchuTe méridigqale de l'Escg'ut'


r97
-, -
honneurs de.la guerre. Gancl dut subir une humiliation publique
et perdit, ainsi que les autres cités autonomes de la Flandre et
du Brabant, ses privilèges et ses monopoles. PIus complètement
eneore gue Philippe le Bon, Ie mambour soumettait les villes
et les métiers aux règles du (( droit commun r. Désormais, la
Flandre perd sa prépondérance dans les Pays-Bas; l'ère
des $randes révoltes urbaines est virtuellement close.
. Les échevins,'choisis ou surveillés par le gouvernement central.,
appartiennent aux classes aisées de la société et se montrent
dociles. Le particularisme médiéval, <léfendu par nos grandes
Communes jusqu'à épuisemènt total de forces, est frappé à
mort. Nous ne le retrouverons plus, dans les temps modernes
et contemporains, que sous des aspects mitigés et spora-
diques.
traité de Senlis (l) rendait à Maximilien
Le 23 mai 1493, le
I'Artois et la Fianche-Cornté. Charles VIII, hanté par le
désir de eonquérir I'Italie, détournait les yeux des Pays-Bas.
Après vingt-cinq ans de souffranees, nos provinces allaient enfin
jouir d'une période nouvelle de répit et de prospérité.

(1) Petite ville entre Cornpiègne et Pari,s.


CHAPITRE III
LE RÈGNE DE PHILIPPE LE BEAU
(r4e4-1506.)

Phiûippe le Beau, < prince naturel ,, i son caractère (pp. r08 et


199). La politique < bourguùgnonne n ou nationale (p. I99).
-
Ptui,I:ippe épouse Jeanne a la Falle r [18 octobre 1496] :
-carqctères et cunséquences d.e cette union (pp. f99 et 200). _-
Mort de Philtppe le Beu.t, [25 septembte f 506] (p. 2OO).

A la fin de I'année.1493, Maximilien, suceédant à Frédéric III


(t I9 aofrt tagg), était devenu Empereur. tr'orgeant plus'que
jamais des combinaisons mondiales, il ne se so-uciait plus de ces
Pays-Bas qui lui avaient causé tant d'ennuis et il fut heureux
de les remettre à son fils, dès que celui-ci eut seize ans. Grande
fut la joie des Belges, en septernbre 1494, d'avoir de nouveou
pour souverain un < prince naturel u, né et élevé dans le PaYs,
ignorant I'allemand et incarnant la notion de I'indépendance
nationale.
Philippe r le Beau > avait un visage fade et la bouche en
cæur. Comme son père, il portait les cheveux longs, cachant
les joues, ce qui contribuait à lui donner un air efféminé. Il
n'était pas très intelligent et concevait le pouvoir surtout
comme un moyen de donnèr des fêtes luxueuses et de eourir
les aventures galantes. En cela seulement il ressemblait à
Maximilien, car, pour le reste, il était d'un naturel placide,
content de toutes les solutions que lui dictaient les grands sei-
-199-
gneurs indigènes qui I'avaient élevé. r,es esprits malicieux le
surnommèrent bientôt < Philippe croit-conseil ! l
La politique intérieure et extérieure de philippe Ie Beau fut
nettement < bour$ui$nonne u, c'est-à-dire nationale. comme
telle, elle fut approuvée par toutes les classes de la population.
Philippe restaura beaucoup de privilèges, s'entoura de eon-
seillers nationaux et respecta scrupuleusement les prérogatives
dès Etats généraux. Le rétablissement du Grand conseil de
Malines, en 15o4, né marqua aucun retour vers Ie despotisme.
L'idéal belge d'une rnonarchie ternpéiée par I'action des
Etats généraux et provinciaux fut entièrement réalisé.
Malgré tous les efforts que flt Maximilien pour attirer son fils
dans Ie sillage de sa politique d'aventures et pour lui faire épou-
ser ses haines, les Pays-Bas observèrent une attitude digne et
calme. Alors que presque toute I'Europe était en. guerre, nos
provinces concluaient avec le roi d'Angreterre Henri vrr
(R. 1485-1509) un traité de eommeree avantageux. ïrntercursus
Magnus (r) (24 février 1496); lorsque Louis XII (R. r4g8-
r515) monta sur le trône de France, elles renouvelèrent avec lui
les stipulations de la paix cle Senlis.
Le 18 octobre l4go, Philippe avait épousé Juana, fille des
< Rois Catholiques > Ferdinand d'Aragon (R. f46g-f
5f6) et
rsabelle de castille (z). cette nnion n'avait pas été heureuse.
La princesse espagnole,'âgée de dix-sept ans, issue d'un milieu
austère, s'était sentie dépaysée à la cour brilrante et légère des
Pays-Bas. Profondément éprise d'un mari courtois mais volage,
elle s'était bientôt abandonnée à la mérancolie. Neurasthénique
au plus haut point, elle avait rendu infernare la vie de philippe,
le tourmentant par des accès contintrers de colère et de jalousie.
Le peuple, étonné par ses extravagances, sa mise négligée,
son indifférence en matière religieuse, I'avait surnommée
<t la Folle >.
L'union de Philippe et de Juana n'avait été envisagée par les
Ilaisons de Habsbourg et d'Espagne que comme un rappra-
chement de famille, complété par le rnariage de don Juan, frère
de Juana, avec Marguerite, sæur cadette de philippe, ex-fianeée

(1) Le grand (traité d')entrecours.


(2) Yoir le tableau généarogique cle la maison de Habsbour€i, à la fln de
ce chapitre.
-200-
de charles VIII. La mort inattendue dç. don Juan.(1497) ouvrit
à Philippe des perspectives de gloire insoupçonnées. Que pou-
vait représenter encore, dès ce moment, la politique locale et
pondérée, sage et médiocre, des hommes d'Etat belges, âux yeux
h'un prince cle dix-neuf âns, appelé à imposer son hégémonie
au monde? Du coup, il se rapprocha de son père, devint remuant,
querelleur. Les Pays-Bas eussent certes connu bien des déboires,
du fait dc leur,cher < prince naturel > si, au cours d'un itoyage
fait en Itrspagne pour reeueillir la succession d'Isabelle de
castille (t zo novembre 1504), celui-eli ne f.ûb mort inopinément
à Burgos (Vieille-Castille), le 25 septembre 1506'
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CHAPITRE IV

LA PRINCIPAUTÉ DE LIÉGE,
DE 1468 A 1505

Fin du règne de Louis dc Bou,rbon (p. 2021. - Guillantme de


La Marclc, Ie ,, SangÙier des Atdenne.s 0,. fait assassùnet Ie
prùnce-&sê,que fào aoit, f4821 (pp. 2O2 et 208). &terte
-
entre Guillaume ile Lù Marclt, et Jean dc Homes [1482-1485]
(p. 203). Gueme mtre Daerard de La Marck et Jean dn
-
Homls [1485-1492] (p. 203). La neutralite l:iégeoi"se (p. 2OB):
-
-
1ffi,ff-l.:-'ir"*î,"ffiffJîJ
l'échafautl.)

Les terrifiants événements de 1468 avaient profondément


affecté Louis de Bourbon. Quoique àgé de trente ans à peine,
ce prince-évêque, autrefois si frivole, était devenu grave et
soucieux. Il aspirait maintenant avee sincérité à faire le bonheur
de ses infbrtunés sujets. Rentré dans ses Etats en 14?0, il obtint
de Charles le Téméraire I'autorisation de rebâtir Liége (1475),
puis, de Marie de Bourgogne' une renonciation formelle à ses
droits sur la principauté (fg mars 1477). Le 28 avril 1477, Ia
Paix de Saint-Jacques réconciliait'Louis de Bourbon et son
peuple, sur les bases de la paix de Fexhe, : respect par le
pouvoir épiscopat
-
des droits des Etats provinciaux et de la
- mettre un terme aux manceuvres ,de
ville de Liége. Pour
Louis XI, les Etats procla'maient, le 15 février 1478,la neu-
tralité perpétuelle de la principauté.
Tout concourait donc à rendre le bonheur au pays de Liége,
lorsque I'imprudent prince-évôque se laissa circonvenir par
un aventurier brutal, Guillaume de La Marck, seigneur
_203_
de Lummen (ou Lumey), surnommé < le sanglier des Ardennes r.
chef de routiers qui portaient une hure de sanglier brodée sur
l'épaule, le puissant La Marck, adoptant des dehors amicaux,
se fit nommer grand maîeur de Liége et octroyer I'imprenable
forteresse de Franchimont, près de Theux (I ). s'étant alors
assuré de I'appui de Louis xr, il clémasqua ses projets de domi-
' nation, terrorisa la principauté, brava une sentence de bannis-
sement prononcée par les échevins de Liége (l4go) et fit assas-
siner sous ses yeux, Ie 20 aofrt l4gz, aux portes de la capitale,
le pauvre Louis de Bourbon. rrréfléchi jusqu'au bout, celui-ci
s'était porté au-devant de son aneien ami avec une trop faible
escorte.
Le ler septembre 1482, le sanglier des Ardennes se faisait
proclamer marrÎbour et proposait bientôt son fils Jean comme
candidat à l'épiscopat. Maximilien d'Autriche avait conrme
de eoutume -
échafaudé des prans de conquête coneernant la
principauté. -rl opposa à Jean de La Marck son propre candidat :
Jean de Hornes. Momentanément abandonné par Louis Xr,
Guillaume de r,a Marck dut, en juin 14g4, reconnaître Maxi-
milien comme marnbour perpétuer et son protégé comme prince-
évêque. Jean de ÉIornes fit à Guillaume un aecueil gracieux.
Mais étant aussi fourbe et violent que son adversaire, il
attira peu après Guillaume dans un guet-apens et le fit décapiter
à Maastrieht (20 juin t4BE). L" sanglier mourut en vaillant
soudard, proférant de terribles menaees.
Pendant sept ans, une impitoyable guerre eivile désola le
pays de Liége. Everard de La Marck, frère de Guillaume,
s'empara trois lbis de Liége et ne se réconcilia avee Jean de
Ilornes qu'après que _cetui-ci eût, publiquement, demandé
pardon pour le erime judiciaire de l\{aastricht (juill et t49z).
cet aete fut en connexion directe avec les paix de cadzand et de
senlis. En somme, Everarrl de La Marck et Jean de rrornes
s'étaieni peut-être moins combattus par antagonisme personnel
que eomme. agents d'expansion, I'un de charles vrrr, I'autre
de Maximifen d'Autriehe. En eette même année ]r4gz,la France
et le saint-Empire réconciliés tombèrent d'accord pour respecter
le principe de la neutralité riégeoise, tel qu'il avait été énoncé
par la déclaration de l4ZB

(1) Entre Verviers et Spa.


CHAPITRE V

LE RÈGNE DE CHARLES-QUINT
(1506-1555.)

- La minorité
$ 1.'. de Charles de Luxembour$
(1506-1515)

situation troublée des Pags-Bas ù la mort de Phit'iprte le Beau


(p.2t4). -- Seconde régence de Maæinr,ilien d'Autriche (pp. 204
dt zOS;. Qufi)svnement de Marguert'te d'Atr,triche I son cara.c'
tère; sa -politique nationale (p. 205). Education de charles
cle Lunembourg(pp. 205 et 206). 5- ianaier l5l5 z charles
est émanci,Tttf (P. 206).
-

La situation des Pays-Bas était, à la mort de Philippe le Beau,


assez inquiétante. En 1505, ce prince avait envahi la Gueldre,
pris Arnhem et contraint à Ia soumission le duc charles d'Eg-
mont. Mais, proiltant du voyage en Espagne, puis de la mort
de Philippe, charles d'Itrgmont avait reconquis son indépen-
danee. Il recevait, de mêrne que le nouveau prince-évêque de
Liége, Erard dg La Marck, des subsides et des encoura'gements
de Louis XIr. Sans s'intéresser spécialement aux Pays-Bas, le
roi de France y fomentait une sourde agitati<.rn, étant I'adversaire
des Habsbourgs sur tous les grands théâtres militaires et diplo-
matiqttes de I'EuroPe.
charles de Luxembourg, héritier de Philippe et de Juana,
était né. à Gand le 24 février 150o. Les Etats généraux prièrent
Maximilien cl,Autriche d'assumer les charges d'une siconde
régence, Mais se remémorant les tristes expériences d'autrefois,
*2Ô6-
|
ils ehargèrent le Chancelier de Brabant, Jean Hapthem, d'in-
diquer nettement à l'Empereur sous quelles conditions ils
étaient disposés à se replacer sous son autorité. ( Le Belge, I
déclara llauthem, < naturellement généreux, sait mépriser la
vie; mais si on veut le traiter en esclave, il est prompt
à se roidir et à se soulever; si, au conttaire, on le gouverne
selon les lois, avec douceur et modération, il n'est point de
peuple plus fidèlement attaché à ses souverains r.
Troir occupé par sa politique européenne, I\faximilien se fit
représenter aux Pays-Bas par sa fille Mar$,uerite d'Autrlche.
Ce choix était excellent. Mariée à don Juan d'Espagne (voir
p. 199), qui mourut prématurément, puis unie au due de Savoie,
Philibert If, Marguerite, veuve pour la seconde tbis à vingt-six
ans, r<tait décidéc à ne pas se remarier. N'ayant pas d'enfants,
Ia < lieutenante-gouvernante r put se consaerer entièrement à
sa mission. Femme belle, digne, raffinée, généreuse, elle possé-
dait des connaissances extraordina,ires, même pour eette époque
de la Renaissance otr le degré de culture des personnes de qualité
était si élevé. Parmi les subtiles princesses diplomates du
xvre siècle, elle occupait le premier rang.
Etrangère à nos contrées, entourée au début de conseillers
savoyards et bourguignons,. Marguerite s'attacha bientôt aux
Pays-Bas. Elle sut parfaitement allier leurs intérêts à ceux de
son neveu et au souci d'élever la gloire de la maison de Habs-
bourg. C'est ainsi qu'elle amena. son père à entrer dans la
< Sainte Ligue n des grands princes de I'Europe contre Louis XfI
(l5f f ), mais, lorsque'la guerre éclata, elle flt respecter la neu-
tralité des Pays-Bas. Nos provinces, eouvertes par une armée
anglaise envoyée de Calais par Henri VIII (R. 1509-15&7),
assistèrent en spectatrices à la déroute cles Français à la seconde
bataille de Guinegate (Journée des Eperons, f 513) et à la prise
de Tournai par Maximilien et le roi doAngleterre (21 septem-
bre l513). Elles se bornè.rent à ravitailler les belligérants jusqu'à
la fin de la guerre (traité de Londres, 7 aofit f 5f4). Au point
de vue intérieur, Marguerite pratiqua les méthodes conciliantes
de Phitippe Ie Beau et sut acquérir les sympathies de Ia nôblesse
et des Etats.
Entre temps le petit Charles de Luxembourg était devenu un
adolescent pâle. maladif, d'une taciturnité et d'une gravité
incompatibles avec son âge. A le voir,l'air endormir la mâchoire
_206_
inférieure tombante, on I'eût jugé de mentalité médiocre. En
réalité, c'était un enfant surmené par d'écrasantes études et
privé de toutes les joies de son âge. Ses précepteuts étaient
Adrien Floriszoon, prévôt de l'église Saint-Pierre, à Lou-
vain (f ), et Guillaunre de Croy, marquis d'Aerschot,
seigneur de Chièvres, en qui Charles avait une confianee
illimitée.
Guillaume de Croy, politique excellent, et ardent patriote,
voulait faire de Charles un souverain national, préférant, à
toutes ses autres possessions, ses riches et populeux < pays de
par deçà r oir il avait vu le jour et avait été élevé. Dès que son
élève eut quinze ans, il le fit émanciper devant les Etats géné-
raux (5 janvier l5f 5) et inaugurer dans nos diverses provinces.
Instgument doeile, Charles reprit la politique n bourguignonne u
de son père, choisit pour conseillers des nobles ou des juriscon-
sultes flamands et wallons et prit pour Grand Chaneelier un
Belge, Jean le Sauvagc. Ce poste éIevé avait toujours été occupé
par un étranger.

$ 2. -_- La politique extérieure de Charles-Quint


(1515 -1555).

Charles-Quint deuùent roi d'E*pagne [fbl6] et Empereur fliz0f


(pp. 206 et 2O7). poltùlique dynast:ique, nuisi.ble auæ intê-
rêts des Pays-Bas-,Sa
(p. 207). Prernâère guerre eontre la France
-
U52l-1526, traité de Madridl (pp. 2O7 et 208). - Deuæièrne
gaerre 11526-1529, traité de Cambrail (p. 208). Marùe de
Homgrie, gouaewmnte des Pags-Bas (pp. 208 et 2OO). -
-Troi-
sième et quatrième guerres [f æ6-f ffi8; 1542-1544, traité de
Crespyl (p. 209). Cinquième [f55f-f556, trêve de
- des Pags-Ba$Fluerce
Vaucellesl; inuasi,on (pp. 209 et 21O).

A peine Charles était-il devenu souverain des Pa,ys-Bas que


la mort de son grand-père, Ferdinand d'Aragon (23 janvier
1516), fe mettait en possession de I'Espa$ne, de la Sardai$ne,

(l) Floriezoon fut pepe sous le nom cl'Âdrien YI, d.o 1522 ù 1523.
---.207
,t
-
de la Sicile, de Naples et du Nouveau-Monde. Il alla séjour-
ner, de f5l? à 1520, en Espagne, et il y établit une sorte de
suprématie flamande. torsque, après Ia mort de Maximilien
(12 janvier l5l9), il entra en compétition avec FranÇois Ier
(R. f 5f 5-154?) pour la possession du trône impérial, Guillaume
de Croy défendit avec acharnement la candidature de son élève.
Après son élection, Charles fit à travers nos provinces une che-
vauchée triomphale, se dirigeant vers Aix-la-Chapelleo où il
fut couronné Ernpereur, le 23 octobre 1520. Ces transports
de joie de la noblesse et t1u peuple étaient spontanés. Loyalistes
par tempérament et par tradition, Ies Belges se sentaient grisés
d'orgueil à I'idée que leur prince naturel, descendant tlirect de
Philippe le.Bon, occupait Ia première place dans le monde. Il
était clair cependant que cette transformation ne pouvait être
que nuisible aux intérêts de nos aïeux et que la politique
a bourguignonne > <tre Charles de Luxembourg allait être rem-
placée par la politique dynastique de Charles-Quint.
Dès ce moment. en effet, I'infatigable empereur parcourt sans
cesse I'Europe et, de 1522 àI-555, ne fait plus que cinq séjours
dans les Pays-Bas. Certes, jamais il ne cessera d'aimer nos pro-
vinees, tl'encourager leur développement et de veiller à leur
défense, mais cette affection ne l'empêchera pas de mettre en
péril leur sécurité en affrontant un gigantesque duel avec la
France. Ce duel est inévitable. Il ne s'agit plus cette fois pour
les Capétiens d'expansion dans la direction du Rhin; ils doivent
se défendre eux-grêmes contre un encerclement par les Habs-
bourgs. Charles-Quint aspire à la monarchie universelle.
Bruxelles, Luxembourg, Besançon, Madrirl sont autant de points
d'oir sa puissance menaceles Valois. Son frère cadet Ferdlnand,
doté en l52l des domaineb héréditaires des Habsbourgs :
Autriche, Styrie, Carinthie et Carniole, lui fournit un appui
inébranlable. François Ier n'a, dans toute I'Europe, que le
secours incertain des protestants et des Turcs.
Entrer dans le détait de ces luttes européennes n'est pas de
notre domaine. La première $uerre (f52f-1526) eut pour
principal théâtre I'Italie. et fut caractérisée par la défaite des
tr'rançais à Pavie (f ) (24 féwier 1525'r. François ler, eapturé
sur le champ de bataille par un seigneur wallon, Charles de

(1) Vtlle de Lrombard.ie, Êut le Tessin.


_208_
Lannoy, dut accepter I'onéreux traité de Madrid (14 jan-
vier 1526). I)urant toute cette période, Marguerite d'Autriehe,
redevenue depuis 1522 notre lieutenante-gouvetnanteo sut tenir
les Pays-Bas en dehors de la grande lutte. Nous avions à ce
moment pour allie et protecteur le roi d'Angleterre Henri VIII'
époux d'une tante dc Charles-Quint : Catherine doAragon.
Aussi n'eftmes-nous à souffrir, au début, que des déprédations
commises dans le Luxembourg et le Namurois par un allié
de la Franee, Rqbert de La Marck, seigneur de Sedan, flls du
< Sanglier des Ardennes ,. Les incursions françaises dans le
Hainaut et en Artois cessèrent après que le eomte He{rri de
Nassau eût pris Tournai (2 décembre 1521). Le plus difficile
fut de vainere l'éternel ennemi de la maison de Bourgogne, le
féroce Charles d'EgÉont, dont les bandes de rtrutiers commirent
d'épouvantables excès en Hollande et dans la Can/pine bra-
bançonne.
La deuxlème guerre (1526-1529) fut déchaînée par Fran-
Çoisler qui refusait d'exécuter les stipulations d,u traité de
Madrid. Elle fut languissante. Les deux adversaires abandon-
nèrent finalement Ie soin'de négocier la paix à f,ouise
d'Angoulôme, mère de François Ier, et à Marguerite d'Autriche.
D'oir le nom de < paix des Darnes r donné au traité de
Carnbrai du 3 août 1529, Par cet aceord, Charles-Quint
renonçait définitivement à toute prétention sur le duché
de Bourgogne; de son côté, François Ier abandonnait ses
derniers droits de suzeraineté sur la Flandre. I'Artois
et le Tournaisis.
Le ler décembre 1530, Marguerite d'Autriche mourait,
entourée de regrets unânimes. Chafles-Quint la remplaça par
sa sæur cadette, Marie, reine douairière de Hongrie. Elle
aussi était, comme sa tante Marguerite à'son entrée en fonc-
tions, jeune encore, veuve sans enfants et fidèle au souvenir
dÊ son rnari. Elle était mince, élégante, de visage distingué
malgré se ( grande bouche advancée à la mode d'Autriche r;
son caractère était généreux mais autoritaire. Infatigable tra-
vailleuse, elle possédait des connaissances surprenantes dans
tous les domaines. <.C'est une femm€, r fgllvait un eontem-
porain, c qui tient beaucoup de I'homme, car elle pourvoit aux
choses de la guerre et elle en raisonne, ainsi que de la forti-
flcation des places et de toutes les matières d'Etat n.
-209-
Marie de Hongrie n'avait accepté sa difficile mission que
< la corde au col >. Fanatiquement dévouée à son frère, elle
était décidée à lui obéir en toutes chôses. Aussi, bien qu'elle
efit quelque syrnpathie pour nos aïeux et défendît avec habileté
leurs intérêts économiques, ne jorrit-elle jamais de la popularité
de Marguerite. Son gouvernement marqua l'évolution gra-
duelle de la politique natlonâle dans un serili de plus en
pluS dynastlque et européen. Les Belges ne s'en aperçurent
que trop tôt. Lorsque la troisièrne guerre (tffiG-f5g8) éclata
entre la France et I'Espagne, Charles-Quint exigea de nos pro-
vinces un énorme subside. La quatrièrne guerre (IEAZ-1544;
traité de Crespy) (f ) déclancha sur notre territoire les petites
opérations, aussi indécises que 'ruineuses, qui caractérisaient
les guerres de cette époque. Nos aïcux frrent courageusement
faee au double danger qui les menaçait du sud et du nord-est.
Tandis qu'ùne petite armée nationale, commairdée par René
de Nassau, prince d'Orange, tenait tête en l5A2 aux
-
Français entrés en Artois et dans le Luxembourg, -
les bourgeois
et étudiants de Louvain retbulaient les bandes de Martin van
Bossum, envoyées dans le Brabant, par le nouveau duc de
Gueldre, Guillaume le Riche, duc de Clèves et de Juliers (2).
L'année suivante, Charles-Quint accourait à notre secours.
Pour eontenir de nouvelles invasions, il frt
construire une série
de fbrteresses sulveillant les voies d'aecès de Ia Franee vers la
Belgirl ue. Ce f'urent, notamment, dans I'Entre-sambre-et -Meuse,
.Mariernbour$ et Philippeville, ainsi nommées en I'honneur
de Marie de Hongrie et de I'héritier du trône, Philippe.
La cinquièrne guerre enfin (I55f-fS56; trêve de Vau-
celles) (3) aeheva de donner aux Pays-Bas la physionomie
tragique de marche, de route cle guerre, qu'ils allaient avoir
désormais. Henri II (R. 1547-1559), fils de François ler, s'était
allié aux protestants. Il dut, en 1558, reculer devant une
terrible invasion de la Picardie. Les Impériaux s'avancrèrent
en ravageant tout jusqu'à Noyon ( ). Henri jura de se venger.
II était d'ailleurs irrité par le récent mariage de I'inl'ant Philippe

(l) ùeepy-eu-Iraonnols, au nord.est de Pa,rle.


(2) Charles d'Egmont était mort en 1538.
(3) Eameau prÈs do Cambrai.
(4) Potite ville au nord. d.e Paris, près d.e Compiègne.
-210-
d'Espagne avec la reine d'Angleterre Marie Tudor (R. 1553-
f 558). En 1554, il fit envahir les Pays-Bas par I'Artois, loEntre-
Sambre-et-Meuse et Ia vallée de la Meuse. Conçue dans un grand
style, eette campagne finit par n'êtte qu'une vaste entreprise
de destruction. Quantité de donjons des bords de la Meuse
furent renversés par la mine, lbs palais de Binche et cle Marie-
mont, rt"" frt"s précieuses collections, furent incendiés. En
apprenant ce désastre, la fière Marie de Hongrie fut stoique.
< Quant à ce que m'escripvez dudict Binehes, r mandait-elle
à un de ses amis, < je passe facilement le regret, estant cas de
guene, et vouldroye que je fusse seule qui deust souffrir, et
que tant de gentilshommes et aultres subgectz en fussent esté
exemptz r. Ce væu était sincère. La gouvernante voyait monter
comme une marée le mécontentement dans le pays. Les < gen-
tilshommes et aultres subgectz r, lâs d'exposer leur existence
et de perdre leûrs capitaux pour des querelles européennes'qui
ne les intéressaient point, paraissaient décidés à refuser désor-
mais de nouveaux emprunts et subsides. L'abdication soudaine
de Charles-Quint (f555), puis la trêve de. Yaucelles (f556)
vinrent calmer cette effervescenee.

$ 3. La politique intérieure de Charles-Quint.


-
L'Emperern eonquiert Toumai et le Tournaisis [152f] ; il acquiert
la Frise [r5æ], la princùptautl. tUffecht et Ia seigneuri'e ùÛoæ-
ijsse! [f528], les tenitaires dn Drenthe et de Groningm [f586];
il anneæe le duché dn &t'eldre et le comté de Zutphen ll543l
(pp. 2II et 212). Les XVII Proainces (p. 2f Z). Alliance
-
ansec la principau,té ile Lôége [r5r8] @. 212\.
- I-548 t
26 juin
la Transacti,on ùAugsbourg; 4 nooembre -1549 : la Prag-
mat:ique Sanction d'Augsbourg (pp. 212 et Zfg). Rapports
. d,es Pays-Bas aoec I'Esptagne (p. 213). - centralù-
Rélorwes
satrices ile Charles-Quint : les trois- Conseils collatéraua
(pp. 213 et 2L4). L'Emperern resTtecte l'autnnomie dê,
ru)s proui,nces (p. - 2L4\. Abd:ication de Charles-Quint
[25 octobre 1555] (pp. 214 et 215). Sa mnrt fZL sep-
-
2'11
- -
tembre f5581 (p. 2f5). Importance du règne d.e Charles-
Quint au point de aue -de la format:ion de notre nat:ional:ùtë
(pp. 2r5 et 216).
. ( Quant à la manièrc dont jo vous al
gouvernés, j'a,youe m'être trompé plu-
sieurs fois, égaré par I'inexpérience d.e
la jeunesse, par les présomptions de l,âg:e-
yiril, ou pal quelque autre vics de la
faiblesse humaine. J'ose cependant affir-
mer que jamais, de ma connaissance et
&rrec mon assentiment, iI n'a été fait tort
iËrJi'J;ii f" "ËTHJ: i""J"J#'ï,;
sénéraux
ff 3"ài'Hil"1ifiil,'i?'T:i"
En même temps qu'il visait à I'hégémonie en Europe, Charles-
Quint complétait la politique d'annexion des ducs de Bour-
gogne aux Pays-Bas. Nous avons vu qu'en l52l le comte de
Nassau avait pris Tournai. Cette ville de drapiers et sa ban-
lieue, le Tournaisis, avaient toujours appartenu à la France,
y formant une sorte de république exempte d'impôts. Les
belliqueux Tournaisiens étaient très.attachés aux capétiens;
en temps de guerre, ils jouissaient <lu privilège de pouvoir
monter la garde devant la tente royale et ils portaient fièrement
trois fleurs de lis sur leur écu. Mais depuis que François Ier les.
avait, privés du bénéfice de leurs exemptions, leur loyalisme
s'était considérablement refroidi. charles-Quint se les concilia
en leur conservant dans ses Etats une place autonome.
En 1523, loErnpereur acquit définitivement la seigneurie de
Frise, province lointaine otr les ducs de Bourgogne n'avaient
pu inrposer à la classe indomptable des paysans qu'une souve-
raineté relative.
En 1528, Charles se fit céder l'ex-principauté épiscopale
d'Utrecht, séeularisée, ainsi que la seigneurie d'Overiissel,
située à I'est du Zuiderzée.
Charles d'Egmont, le dernier des grands dynastes tenito-
riaux de I'ancienne Lotharingie, s'était taillé, au début du
xvre siècle, un vâ,ste Etat entre le Rhin, le Zluiderzée et le golfe
du Dollard. Rival acharné de la Maison de Habsbourg-Bour.
gogne, il eut la douleur de vofr, en lg36, Ies territoires de
Drenthe et de Groningen, ce dernier avec les Ommelanden
(pays d'alentour), se placer spontanément sous le sceptre de
-2r2_-
Charles-Quint. Le successeur de Charles tl'Egmont, Guillaume
de Clèves, n'était pas de taille à continuer la ltttte contre
I'Empereur. Le traité de Venlo (l) donna à ce dernier le duché
de Gueldre et le comté de Zutphen (1543)..
Depuis cette époque, les Pays-Bas furent désignés sous le
nom de ( XVII Provinces >. Ils comprenâient en effet :
Quatre duchés : Brabant, Limbourg, Luxembourg, Gueldre.
Six corntés : Flandre, Artois, Ifainaut, Hollande, Zélande,
Zutphen.
Deux marquisats : Namur, Anvers.
Cinq seigneuries : Tournai-Tournaisis, IJtrecht, Overijssel,
Frise, Groningen (2).
Ce superbe faisceau d'Etats efit pffert un pgint faible si la
principauté épiscopale de Liége était restée indépendante et
-
neutre. Grâce à Marguerite d'Autriche, le prince-évêque Erard
de La Marck s'allla avec Charles-Quint (traité de Saint-
Trond, I Sf S). Etant a un très dangereux espicier r, FJrard se frt
payer cher sa subordination volontaire, mais Charles-Quint
considéra quoil n'était pas de prix trop élevé pottr acheter le
droit de construire les forteresses de Mariembourg; de Philip-
peville et de Charlemont près de Givet, en plein territoire
épiscopal.
' Ayant réuni tous les Pays-.Bas, Charles-Quint se mit en
devoir d'afferrnir leur situation indépendante en Europe.
Err 1529, il exigeait I'affranchissement de ses. provinces
occidentales de tout lien de vassalité envers la France. Le
26 juin 1548,la Diète impériale (3), réunie à Augsbourg (4)'
s'accomnrodait bon gré mal gré d'un acte, la Transaction
d'Au$sbour$, par lequel les Pays-Bas et la Franche-Comté
devaient former désormais, dans le Saint-Empire, le cercle
de Bour$ogne. Cette union au Saint-Empire était pttrement
honorifique; les Pays-Bas y formaient un Etat indépendant
et souverain; affranchis de toute obligation, sauf un léger

(1) Vile d,u lrlmborrrgi, sur la Meuge, au nord' de Roermond.


(2) Dane certaines nomenclatureg, le marqutset d'Anvere se confOnd avec
le Brabant ou le comté de Zupthen a,vec la Guelclre; d.ans ce cas, la SEt'
GNEuRIE on l\{er,rwng forme la dix-septième province.
(3) Grande aeeemblée où so dlÊcutaient los afla|1es lee plus imlrortantee
du Saint-Empiro.
(4) Ville du sud de la Bavière, sur le l,ech.
218 _
subside, ils acquéraient, errx, droit au secours militaire du
Saint-Empire en cas de guerre ! Le ,{ novembre 1549, la Pra$-
rnatique Sanction d'Augsbourg déclarait les XVII Pro-
vinees. inséparables (f ).
Les Pays-Bas n'étaicnt rattaehés à l'Ilspagne que par une
simple union personnelle. Percevant mieux que tout autre
I'antagonisme qui devait fata,lement séparer ees deux pays,
Charles-Quint s'était ingénié à trouver un biais diplornatique
devant permettre aux Pays-Bas de se développer indépen-
damment de I'Espagne. Il avait songé plusieurs fois à les
donner en dot à sa fille, en eas de màriagc a\rec un Valois.
Après le mariage de son fils Philippe avec Marie Tudor, il s'était
proposé de céder nos provinees à I'aîné des fils qu'il supposait
devoir naître de eette union. Cette cession eût dfr se faire sous
promesse d'une réunion intime et définitive des Pays-Ras avee
I'Angletene, pays auquel les rattachaient maints liens écono-
miques.
Rien n'advint de tous ces projets. Ils n'en démontreht pas
moins I'idée que I'Empercur se faisait de nos provinces. Il les
considérait comme un bloc, soumis aux rnêmes rè$les de
droit public, ayant une capitale : Malines sous Marguerite
d'Autriche, Bruxelles depuis ,le gouvernement de Marie
de l{ongrie. En 1531, sous prétexte de remédier au léger état
de désordre qui s'était établi pendant les dernières années du
gouvernement de Marguerite d'Autriche malade,et affaiblie,
il opéra une réformê centralisatrice en lllaçant aux côtés du
gouverneur gônéral (ou de la lieutenante-gouvcrnante) Ies
trois Conseils collatéraux, organismes peûrnnents, à voix
consultative :
a) Le Conseil d'Etat devait s'oecuper des affaires de diplo'
matie, de guerre et de pais, de la collation des plus importantes
dignités civiles et ecclésiastiques. Ses mernbres appartenaient à
la haute noblesse.
b) Le Conseil privé rappelait par ses fonctions le Conseil
d'Etat du temps de Charles le Téméraire. Défenseur cles préro-
gatives du souverain, eornité législatif, il s'occupait aussi des
liliges entre provinees et de I'octroi des grâces. Ses membres

(1) Praglmatique sanction : règlement émanant à la fois d'une assemblée.


et d'un souverain.
2t4
-
étaient des juristes de petite noblesse ou bourgeois, des conseil-
lers dits : << de robe longue r.
c) Le Conseil des finances s'occupait de I'administration
des domaines, des impôts
et du contrôle des Cham-
bres des Comptes. Ses
membres étaient des spé-
cialistes, comme eeux du
('onscil privé.
Charlcs-Quint, esprit
eentralisateur. souverain
absolu dans la plupart de
ses possrfssions, ne perdit
iamais <lc \/ue qu'aux
Pays-B'rs il était à la
têtc rl'une fédération
d'Etats autonornes, à
caracti:re constitutionnel.
A l'excnrple de Philippe
le Bon, il rcspeeta I'auto-
trornie de la Flarrdrc, du
Ilrabatrt, etc. C)ltservant
It's privilèg1cs tcrritoriaux,
atrxqucls il avait juré
CHARLES.QUI.NT
{iclélité à son avirnement,
Gravurc par Srrijclerhoelli, t['a1ir,ès un
tablearr du 'I'itictr. il lit
fonctionner réguliè-
(Cattinet des csta,ntpcs, Bmxelles. ) rement les Conseils et les
Lc célèbr,e artiste a rept'r_rtluit d'une lltats provinciaux, ainsi
ruanière très riraliste lcs traits clc son que les Fltats généraux.
illustre nrodèle : ]e visagc est tl'trxpres-
sion mélancoliquc ct fatiguée; lcs yeux Les gouverneurs de pro-
cn saillie, le nez rrrirxrc ct Ia rnâclioir,e irr-
féricure proéminerrte ( carat-.,tétist,iqu e tle vince, les membres des
tous lcs princes rle la nraison d'Àutriche) Conseils, les fonctionnai-
accentuent I'alrparence tlure du monar,-
que. Dans le riche encadr.crnent de style res, furent choisis parrni
Renaissance flguront les aigles cles llabs-
bourgs et ies eolonnes lirnitrophes cle les habitants du pays.
I'Empire, avec l'orgueilleuse tlevise :rPlus L'armée, formée surtout
ultra (Touviours plus oultrel)
de belles < compagnies
d'ordonnance r, était'petite mais nationale.
Ce respect de nos lois, observé par le plus puissant souverain
du monde, assura à Charles-Quint I'ardente sympathie de
nos aÏeux. D'autre pâÉ, la réelle affection que I'Empereur
-215-
leur portait transparut dans bien des aetes de son existence
et s'affrrma hautement lors de son abdication. Arivé à l'âge
de cur-quante-cinq ans, Charles se sentait excédé du pou'
voir. Ses yeux eaves, son air décrépit révélaient l'état de fatigue
de ce piinee accablé par une tâche immense, usé par la violenee
de ses passions, et, de plus, atteint de la goutte. Ce fttt à Bru'
xelles que,le l5 octobre 1555, devant les chevaliers de la Toison
d'or, les ambassadeurs, les membres des Conseils collatéraux
et les Etats généraux, il abdiqua, transmettant ses droits à
son fils Philippe II.
L'attendrissement des assistants fut grand lorsque I'Empereur,
mettant péniblement ses lunettes, entreprit d'ltne voix trem-
blante et mouillée de larmes
- mémoire retra-
la lecturé {'un
-
çant les principaux actes de sa carrière et Ies sogmettant avec
humilité au jugement de là postérité. IJne dernière fois, les
Belges se sentirent en communauté de sentiments avec leur
< prince naturel >. Ils lui pardonnèrent en cette minute solen-
nelle bien des fautes, bien des exigences passées, paree que
malgré tout ils le sentaient des leurs et étaient fiers de son
extraordinaire destinée.
Trois ans plus tard, le 2l septembre 15580 Charles-Quint
mourait de la goutte au couvent de Ytrste en Estramadure,
oir il avait vainement cherehé la santé dans le silence et le
repos (l).
Au point de vue or$anique, le règne de Charles-Quint eut,
pour nos provinces, la même importance que celui de Philippe
le Bon. .Le puissant Habsbourg leur donna leur plus $rande
extension, les affranchit des derniers vestiges de suzeraineté
étrangère et stabilisa leur statut international.
Cette æuvre n'avait rien d'artificièI. Depuis l'époque de
Philippe le Bon les Pays-Bas avaient accentué leur évolution
vers I'indépendance, vers.l'existence en soi et par soi' Habile-
ment gouvernés, célèbres pour leur prospérité et lerCrichesse,
ils étaient devenus un centre de civilisation et les arts y avaient
pris un essor incomparable. Dans toute I'Europe, les Pays-Bas
étaient considérés eomme une entité caractéristique, in-
fluente et attractive.

(1) Marie cle Eongrie avait renoncé à sa cbarge au moment de I'abdi'


cation de son ftère. Ello moulut le 19 ootobre 1558.
-216-
Dans nos contrées mêmes, les habitants des diverses pro-
vinces restaient cer{es encore < atrbains ri, Cest-à-dire étrangers
I'un pour I'aut,re. Le particularisrne régional accentuait les sen-
'timents de jalousiè et même d'hostilité réciproques. Mais ces
sentiments, assez comparables à ceux qui, encore aujourd'hui,
animent les Suisses des divers cantons helvétiques ou les lta-
liens des diverses parties de la Péninsule, n'empêchaient pas
Ies gens des Pays-Bas de prendre de plus en plus conscienee de
Ieur existenee en tant que collectivité autonorne. Les ducs
de Bourgogne avaient rogné les prérogatives médiévales cle la
noblesse et du elergé. Charles le Téméraire, puis Maximilien,
avaient vaineu les grandes villes. Dès lors, la notion du r, ilien
eommun > s'était épanouie et avait pris I'aspect d'une men-
talité nationale ou, si I'on préfère, confédérale. Ce fut sous
I'inspiration de pareils sentiments que lcs Belges (l) résistèrent
en bloc, au nom du principe de neutralité et des intérêts
nationaux, à la politiclue dynastique de corrquêtes de
Maxinrilien; qu'ils se réjouirent de posséder, en Philippe le Beau
et en Charles de'Luxernbourg, des < princes naturels >, nés sur
leur territoire; bref, qu'ils créèrent une politique belge,
parfois désignée sous le nom de < bourguignonne ).
Les grandes convulsions religieuses et politiques des tenrps
modernes précipitèrent bientôt les Pays-Bas dans la décadence.
Mais l'æuvre de Philippe le Bon et de Charles-Quint ne fut pas
entièrement perdue et, jusqu'à la fin de I'ancien régime, nos'
provinces, martyrisées, morcelées, réduites et soumises aux
dominations les plus variées, gardèrent cependant un rudiment
d'autonomie suffisant pour leur permettre de reprendre, à
I'aube de temps meilleurs, leur mouvement irrésistible vers
I'indépendance complète.

(1) Le mot NÉnnr,aNrrÂrs dési8nant lo totalité des habitants d.es Pays-


Bas, serait ici plus approprié. Mals comme il s'emploie aujourd'hui exclugi-
'vement pciur désieiner les habitants du nord des Pays-Bas, il me semble
préférable d'utiliser le vieux terme historique de Brrr,cns.
CHAPITRE VI

LA vrn ÉcoNoMreun ET socrALE


AUX PAYS.BAS,
DANS LA pREurÈnB uoltrÉ DU xvr'slÈcln

Prospërtté des Pays-Bas au, XVII siècle (p. 2lB). Progrès de


lagri,culture (pp. 218 et 2lg). -
Eaolution du connmercel
Anaerso < entrepflt de lluniaers r- (pp. 2lg et 2201. Déca-
dence de I'industrie drapière (p. 22O). -
La rétsolte des
-
< Crcesers > gantois [f539] (pp. 22O et 22I). Les nouaelles
inùtsti'ies; Ia marùne (pp. 22L et 222). -
Caractère plus homogène de la Ttoptulution des Pags-Bas (ru
XVIo siècle (p. 222). ^9es qual;ités (pp. ZZZ et 223). :.- R6le
de la noblesse; son -loyalisme I sa manière de aiare (pp. 228
et224). Les modes (pp.22a et 225l. La Corn de,Charlcs-
- - bourgeoisie (pp.226
Quint (p. 225). -* La bourgeoisie : Ia haute
et 226); la b:ourgeoisie rnoyenne (p. 226); la classe p&uare
(pp,226 et 227).
La Renai,ssance (p. 227). Progrès de I'imptrimerùe (pp. 227
et 228). -
de l'ense'ùgnement (p. 228). Les hum,anistes;
Eramte;-,Etat
Ie déaelnpTtentent des seiences (pp. - 2ZB et 229).
André Vésale (p. 229). Les botanistes (p. 229). -
I)es
géographes (p. 23O). -
Médiouité de Ia littérature (pp. 2BO-
et 231). - artistique ù I'éTtoque de la Renaissance
Le rffinement
(pp. 28I- et 232). L'architecture rel:igieu,se et ciaile (pp. 2S2-
234). La sculphne- (pp. 2S4 et 235). r,s peinture (pp. 285
-
et 236). La musiq,te (p. 230). -
-
La Réfomte a,uæ Pays-Bas; calrses de ses progrès (pp. ZB? et 288).
-2r8-
* Les placa,rds de Charles-Quint; l'Inquisït:ion auæ Pags-Bas
(p. 288). L'anabapt:ism,e (pp. 238 et 289). Le calaùniww
(p. 2S9). - -
L'Inquisit:ion dans la principaufé dc Liége (p. 2BO).
-
n The folks of this country seem
rather to be lords than subJecte (1). ,
(Wrwamnr,o, Yoya,gieur anglais
du xvru s.)

E)n 1560, le négociant florentin Guiceiardini (Guichardin),


ayant visité en détail nos provinces, faisait de ces < tant exeel-
lents et admirables pays )) une description enthousiaste. De fait,
il n'y avait à ce moment en Furope aueune contrée comparable
à cet Etat prospère, oir 3 millions d'habitants étaient répartis
entre deux cent huit villes murées, cent cinquante gios bourgs
et six mille trois cents villages. Anvers, Gand, Bruxelles cornp-
taient plus de 70,000 habitants. Dirigés par un souverain et
des gouvernantes pleins de sollicitude, les Pays-Bas avaient
traversé un demi-siècle de luttes européennes en restant presque
toujours à I'abri des calamités de la guerre. A I'intériepr, Ia
sécurité était grande, les voies de commttnication interpro-
vinciales, pareourues par des voitures publiques, s'étaient mul-
tipliées et quelques grands canaux avaient été creusés (2).
Les progrès de I'agrieulture étaient merveilleux. Les paysans,
pratiquant désormais le bail à ferme (3), avaient acquis une
grande indépendance vis-à-vis de leurs propriétaires. Ils s'adon-
naient à la culture des céréales, du houblon, du lin, des plantes
potagères et intensifiaient le rendement de leurs tenes par le
régime de I'alternance des semailL,es. La beauté des campagnes
était rehaussée par la création de nombreux parcs et jardins,
les bourgeois riches ayant à I'imitation des nobles
-. pris
-
(1) Les habitants de ee pays semblent plutôt être des seigneurs que des
suiets.
(2) En 1531, Charles-Quint, reprenant une promesse de Marie de Bour-
goeine en t477, autorisa le cr€usa,g:e d.'un canal de Bruxelles au Rupel, pan
Vilvorde et Willebroeck. Jean de Locquen$hlen fut charg:é de la direction
des travaux. Ceux-ci durèrent de 1550 à 1561, date à laquelle .d-e grand.es
festivités inaugurales eurent lieu à Bruxelles.
(3) Mode de location laissant au fermier tous les rlsques de l'exBloitation,
mais ne lui imposant que la charg:e d.'un loyer déterminé d'avance.
-219-
I'habitude de résider l'été dans des châteaux ou des maisons
de plaisance.
Les troubles qui signalèrent la première mambournie de
Maxirnilien avaient achevé Ia ruine de Bruges. En 1494 déjà,
plusieurs milliers de maisons y étaient à louer ou à vendre.
C'était vers Anvers, dôtée par l[aximilien de grands avantages,

CAMPAGNE HENNUYÈRE ,d LA IIIN DU xvc sITicLE


(Cabinct cles cstarnpers, Bnrxelles. )

L'aut,crrl rle cette .iolie crrlurrrinure rr'a, pa,s ccrliposé


un pàysàge tle fantaisic, colltlne crr rcprirserrteicnt la
plupart dcs tniniatur.istes rlu xvo sjèelc. \'illa.ges, châ-
tea,ux, nronastères, cirnetièrcs clôturés t['urr mur bas.
g'rosses fermes forti{i(rcs, clrapclles, Bibet,s et boque-
teaux apparaissaient réellemcnt tcls dans tros catrr-
pag:nes, il y a quatre ccuts ans. Cette enlurninur:e con-
stitue donc un docuruent des plus inst,ructifs of des
plus rares.

que s'orientaient désormais toutes les capacités eommerciales.


En vain, Bruges avait-elle interclit à ses marchands de fi.équenter
la foire d'Anvers. Après 1510, les agents des riches comptoirs
anglais et portugais émigrent vers le nouveâu port; leur départ
donne le signal d'un exode en masse. Alors, en quarante années,
Anvers devient < la patrie commune de toutes les nations
çfufifiennes r. Elle abrite plus de mille firmes, réparties entre
-220-
six a Nations > : Portugais, Espagnols, Italiens, Anglais, Alle-
mands, Danois-Hanséates. Ville plus importante que Londres,
Venise ou Gênes, elle devient I'entrepôt de I'univers; ce fait
est en relation directe avec la découverte du Nouveau-Monde
(1492) eb le déplacement de I'activité économique mondiale du
bassin de la Méditerranée vers I'Atlantique. C'est à Anvers
que les lnarchands anglais, allemands et scandinaves achètent
les épiees, ;renues des Indes orientales et occidentales par
I'intermédiaire des facteurs portugais et espagnols. C'est Ià que
s'échangent les soies et les velours d'Italie, les vins de France
contre les blés de la Baltique ou de la Lorraine, les tissus de la
Flandre gallicante et les métaux travaillés du pays de Liége.
C'est là qu'Espagnols et Portugais, soudainement enrichis par
leur expansion colonisatriee, \'iennent acheter tous les objets
nécessaires à I'existence, même leurs batteries de cuisine. En
relation <l'affaires avec Ancône, Palerme, Constantinople, avet:
les nnrchands flamands établis à Séville, avec la Pologne et
I'fslande, Anvers correspond.aussi avec les comptoirs coloniaux
du Brésil, du Pérou, de la Chine et de la côte de Guinée. Les
grandes banqttes de Toscane, de Lombardie, d'I-llm et d'Augs-
bourg y ont d'importantes sucettrsales. Quant aux Anversois
eux-mêmes, ils imitent les Brugeois rlu xve siècle. Se bornant
au rôleo riche en profits, de courticrs et d'entrepositaires, ils
n'ont pas de marine propre et se consaercnt moins au grand
commerce qu'au travail des pierres précicuses ou à I'apprêt et
à la teinture des draps envoyés bnrts d'Angleterre.
La vieille industrie drapière des grandes villes de Flandre
est définitivement motte. A Ypres, un tiers de là population
vit dans les prir.'ations. Le petit perrple de Gand souffre du
renchérissement des denrées et de I'augmentation des impôts.
Une faction démocratique, celle des << Creesers >t ott K crey-
schers o (1), profite de ce malaise économique pour fomenter
un soulèvement. En 1539, elle rend à Gand son régime auto-
nome, ses privilèges éeonomiques et son domaine forain. Comp-
tant sur I'appui de François fer et enhardies par I'absence du
souverain, Courtrai, Audenarde, Grammont, adhèrent à ce
mouvement. Mais les vainqueurs ne savent pas tirer parti de
leurs suceès. Ils écartent d'eux les éléments les plus modérés

(l) Certains historiene q,flrment gue ces mots ont le sene de a braillard.s r,
_22L_
eh condamnant au suppliee un chef-doyen loyaliste, Liévin
Pijn, septuagénaire débile; leur assemblée délibérante : la
Collace, n'est qu'un houleux pandemonium.
Marie de Hongrie n'a aucune difficulté à rétablir 'l'ordre
(octobre f SSg); mais ceci ne suffit pas à Charles-Quint. Désireux
de punir les mutins de façon que jamais plus une ville des'Pays-
Bas ne soit tentée de suivre leur exemple, il obtient de Fran-
Çois ler aussi hostile que lui à la démocratie rnilitante
- le
droit de- traverser la France. Pendant quelques mois il laisse
les Creesets dans l'incertitude touchant leur sort. Puis, brus-
quemento le 29 avril 1540, une sentenee condamnant vingt-six
révoltés à la peine capitale vient arracher Gand à ses illusions.
Le lbndemain 3O, la Concession caroline enlève à la ville,
tléjà humiliée par une amende, honorable, ses moyens de défense
et ses richesses, réduit le nombre des métiers de cinquante-trois
à vingt et un, confère au souverâin la nomination des magistrats
et ordonne la construction d'une eitadelle sur l"emplacement
de l'ancienne abbaye de Saint-Bavon. Gand doit même livrer
Roeland,la grosse cloche de son beffroi. Les grands soulèvements
urbains des Pays-Bas appartiennent désormais au passé.
Favorisées par le régime de la litrerté économique et de la
libre concurrence, de nouvelles industries,viennent remplacer
celles de jadis et accentuent la prospérité générale. f)ans la
vallée de la Lys s'opère le rouissage du lin; Gand entreprend
avec succès la fabrication des tissus de toile. Dans le surl.
de Ia Flandre, I'extension de la draperie rurale amène le
développement de quantité de bourgades ouvrières popu:
leuses : Bergues, Railleul, Armentières, oir les laines eqpagnoles
sont transformées en étOffes légères nommées serges et
sayettes.
Les besoins de luxe des classes riches exercent de leur côté
une influence heureuse sur les progrès de I'industrie. La taille
du diamant, art inventé. rlit-on, par un Brugeois, Louis van
Berken, à la fin du xve siècle, se généralise. Pour faire face
aux commandes de dentelles, les embaucheurs, en quête d'ou-
vrières, vont recruter des servantes dans les villes et y pro-
voquent une ( crise des gens'de maison r. Les fabriques de
tapis de Tournai. d'Audenarde, de Bruxelles et de Binche se
spécialisent dans divers genres artistigues : ameubl€ment, tapis-
series rnurales et autres.
-222-
Dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, le Namurois et le pays de
Liége, I'industrie houillère et métallur$ique prend de I'exten-
sion. Les charbonnages sont nombreux, mais eneore peu pro-
fonds (40 à 100 mètres). Le long des eours d'eau s'égrènent des
< marteaux à fer )) mus par des moulins hydrauliques; les pre-
miers hauts fourneaux, chauffés au bois, s'édiflent dans le voisi-
nage des forêts. Malines a une fbnderie de canons renommée.
Au nord, la marine maf,chande hollandaise supplante la
marine hanséatique. Devenus les < rouliers de la mer r, Ies
matelots zélandais, hollandais et frisons font du cabotage le
long de toutes les eôtes de I'Europe; les pêcheurs capturent le
hareng, la sardine et vont même chasser la baleine entre la
Norvège et I'Islande. Cette activité a pour corollaire la création,
dans les provinces du Nord, de chantiers cle construction de
navires, de corderies, de tonnelleries et d'ateliers pour la fabri-
cation des gréements. Middelbour$ et Amsterdam devien-
nent des cités importantes, dont la prospérité vaut celle des
villes méridionales.
***
Depuis l'époque des ducs de Bourgogne, la société a considé-
rablement évolué. La noblesse, le clergé, les grancls bourgeois,
les métiers n'orit plus eette physionomie exclusive qui leur
<lonnait, au moyen âge, I'aspect d'autant de castes. Certes, les
Pays-Bas resteront jusqu'à la fin de I'ancien régime la terre
d'élection du particularisme et du conservatisme. Mais le clergé
a perdu de son prestige,la bourgeoisie parvenue s'est rapprochée
de la noblesseo les classes moyennès, perdant leurs privilèges
urbains ou corporatifs, ont formé involontairement corps avec
la masse de la population, les gens des campagnes ne de soni
plus sentis aussi éloignés de ceux des villes, du jour oir ont cessé
Ies tutelles des républiques urbaines. Bref, I'action politique des
souverains et le nouveau régime de liberté économique ont
trânsftrrmé les anciens conglonrérats de classes sociales en une
nation ayant, de I'Artois à la Frise, eertaines aspirations
et intérêts cornmuns, malgré le maintien de statuts organi-
ques provincialistes et d'une quantité de eoutumes locales
mé<liévales.
Quelle sympathique et brillante population que celle deç
-228-
( pays de par-deçà ,r dans la première moitié du xvre siècle!
Elle aime le travail, affropte avec intrépidité les entreprises les
plus aléatoires et se montre endurante en cas d'insuccès. Gaie,
bavarde, gouailleuse, elle â son franc-parler en toutes choses
et place eonstamment au-dessus de ses biens les plus chers
I'amour de la liberté. On peut reprocher aux classes cultivées
Ieur orgueil ostentatoire, leurs appétits exeessifs, leur exubé-
rance un peu vulgaire, on peut critiquer dans la masse du peuple
le matérialisme et la sensualité, se traduisant par une prédi-
Iection naive pour le bruit, les couleurs éclatantes, Ies nourri-
tures abondantes : < fricadelles, tartes, papes au riz > et les
bières fortes. Telle quelle, cette nation, sincèrement démocra-
tique, fait preuve d'un amour magnifique de la vie et reste
dépositaire tle l'étincelante civilisation urbaine que lui a trans-
mise le xve siècle.
La noblesse,-protégée par les Habsbourgs, a reconquis son
rang. Depuis le petit chevalier, gendarme dans les compagnies
d'ordonnance, jusqu'au < grand maître r de I'entourage impé-
rial, tous ont prodigué leurs biens et leur sang dans les guerres
européenpes, au service de Charles-Quint, leur bien-aimé
< prince naturel r. Ultra-loyalistes (ce qui est la forme cour*nte
du patriotisme sous I'ancien régirne), les seigneurs, surtout les
plus grancls, sont eomblés d'honneurs et fbnt de riches
mariages avec des héritières bourguignonnes ou allemandes.
Cette noblesse est hospitalière pour eeux de ses membres
atteints par le malheur, elle a un vif sentiment de la soli-
darité. De plus, elle à quelque ehose d'épique dans ses
allures. Lorsque le vaillant Maximilien d'Egmont, comte de
Buren, stadhouder (I ) cle Frise, sent approcher sa fin, il se
confesse scrupuleusement, ayant été parfois chapitré par ses
pairs de I'Ordre de la Toison d'or pour ses r< excès dans le boire
et le manger )), ses jurons fréquents, ses mæurs faciles et sa
tiédeur en matière religieuse. Puis, revêtu de ses habits les plus
somptueux, il se fait transporter dans la grande salle de son hôtel,
fait appeler ses gens et, devant tous, boit, dans tin énorme
vidrecome, ., le vin de l'étrier et de la mort 1 en I'honneur de
son sou.verain !
Malgré son vernis d'urbanité, emprunté.aux modes italiennes,

(1) Gouverneur militaire.


-224-
le grand seigneur belge du rrvre siècle est encore, sous bien des
rapports, grossier et sauvage. Pour lui, point de festin $ans
écæurantes beuveries; ivre, il ne se domine plus. Au eours d'un
banquet, le comte Charles de Mansfelt lance des assiettes à la
tête tl'un seigneur irrespectueux; dans une eirconstanee ana-
logue, il se prend de querelle avec le prince-évêque de Liége,
Maximilien de Berghes, et lève sur lui un poignard. Grisée par
lq vanité, < la noblesse des Pays-Bas > écrit un contemporain
a s'est depuis longtemps déréglée - par usures et deppens
superflus; despendant quasi plus du double qu'elle n'avoit
vaillant en bâtimens, meubles, festins, da,nses, masearades, jeux
de dez et cartes, habits,livrées, suites de valets et généralement
en toutes sortes de délices, luxe et superfluités >. Aussi la
noblesse est-elle t'oujours cousue de dettes. En 1551, trlmmanuel- ,
Philibert, fils du duc de Savoie, se volait contraint de rester
cinq jours à Bruxelles, gardé à vue par ses créaneiers !
Une des câuses principales de dépenses, au xvre siècle, gît
dans un gott immodéré pour la toilette. Pendant quarante
ans environ, les modes nous viennent du Saint-Empire. Les
hommes portent de grands bérets festonnés à plumes d'autruche,
des vestes à manches bouffantes, tailladées de f'açon à laisser
voir le beau linge de corps blanc, le grand luxe du temps,
-
des chausses à boudins, formant des bouillons étagés, zébrés
-
de crevés eomme les nranches. Le visage, encadré de cheveux
demi-longs, est glabre et affecte I'impassibilité. Les femmes
ont des jupes rigides, en forme de cloche, de riches ceintures
brodées, des corsages à manches ouvertes démesurément lon-
gues, des coiffes petites : eseoffions ou béguins s'adaptant
étroitement à une chevelure partagée en bandeaux réguliers.
Comme au siècle précédent, elles portent énormément de
bijoux, spécialement des jaserans et autres colliers; formant
plusieurs rangs qui scintillent par-dessus Ia gaze transparente
des guimpes.
Peu avant l'abdication de Charles-Quint, la mode s'adapte
au goût espagnol. Les hommes rasent leur chevelure, portent
la barbe en pointe et la moustache fournie, d'allure rnartiale;
leur cou s'emprisonne dans une fraise godronnée en roue de
carrosse, collerette d'un pied de rayon, à plusieurs étages et à
mille replis tuyautés. Le pourpoint a en bosse de polichinelle rt
s'adorne à sa partie antérieure d'un busc rigide, rembourré; les
-225-
chausses sont devenues énormes : on les porbe < à la garguesse D,
c'est-à-dire tailladées verticalement, ou < à I'espagnole >, toutes
remboumées de crin. IJne toque et une cape parachèvent
d'une note cavalière l'ensemble de ces accoutrelnents, taillés
dans les étoffes les plus précieuses. Quant aux fernmes, immo-
bilisées déjà par le buse, elles s'emprisonnent le bas du corps
dans des vertugadins, robes s'élargissant en forme de tonneau
autour des hanches grâce à une armature cornpliquée cle demi-
eercles et de bourrelets
Toutes ces élégances s'étalent naturellement de préférence à
la Cour. Philippe le Beau à Gand, 1\[arguerite d'Autriche à
Malines, Marie de lfongrie à Bruxelles, se plaisent à s'entourer
d'une f<rule de courtisans. Quelquefois,l'empereur lui-même fait
dans nos provinces un séjour. Un dér'ouement fanatique y
accueille le monarque.
Esprit sec et défiant, Charles est cependant passé maître dans
I'art de gagner les s;rmpathies. Parfois le regard fatigué cle ses
yeux bleus s'illumine d'une expression de bonhomie charmante,
Ies traits de son visage dur et mélancolique se détendent. Il
sé<luit les érudits par ses eonnaissances étendues, flatte les
patriotes en leur parlant dans leur langue, tourne de graeieux
compliments en I'honneur des dames de la Cour. Comme Phi-
lippe le Bon, Charles-Quint, aux yeux de la haute société belge,
ne pouma, quoi qu'il fasse, jamais mal faire.
Nous résen'ant d'analyser le rôle du cler$é à la fin de ce
chapitre, examinons à présent le rôle de la bour$eoisie.
Englobant désormais sous cette dénomination tous les mern-
bres de I'ordre tiers, tant des villes que des campagnes,
nous pouvons y distinguer trois classes : les riches, la bour-
$eoisie moyenne, les pauvres.
La grande bourgeoisie comprend les opulents drapiers, les
courtiers, les maîtres'de forges, les armateurs, Ies gros proprié-
taires terriens, en un mot, tous ceux que le régime de la liberté
illimitée de production et d'échanges, da,ns tous les domaines
économiques, a rapidement concluits à la fortune (régime capi-
taliste). Cette classe de parvenus ne manque pas d'initiative.
Très dynastique, elle joue de nouveau un rôle important dans
les conseils municipaux, orgânise des fêtes publiques fastueuses
et dispute à I'Eglise ses pouvoirs sur le terrain de l'enseignement
etdelabienfaisânce.Féruedulivreryspagnolhabi.
F. v-{N KALKEN. Hrgrornn nn snr,crerJn. L924, I
- -
-226-
tant Bruges), le De suboentione pau,perurn (l) (f525), elle
propose la centralisation des secours publics aux mains des
autorités communales. ses'défauts : Ia vanité, les excès de
table, les dépenses exagérées, sont eeux de la noblesse. Souvent
généreuse et pleine d'humanité, elle a cependant ce manque
de sensibilité qui caractérise I'homme de l'ancien régime.
Elle accueille avec enthousiasme la Pra,ilis reru'rn crint'inaliurn (2)
(155f ) du jurisconsulte Josse de Damhoudere, code de droit
pénal otr sont longuement justiflés les procédés d'enquête sécrète
et préconisés des tortures, des châtiments affreux, à titre de
< méd.ecine de correction D à I'usage des gens portés vers le
crime.
La bour$eoisie fnoyenne se cantonne dans le commerce de
détait, dans lcs petits métiers sooccupant de I'alimentation et
tlu vêtement. IDlle a gardé en majeure partie son orgânisation
cgrporative. Elle est pieuse, loyaliste, de mæurs honnêtes. Son
goût pour les spectacles publics est resté très vif. Elle recherche
les cortèges des chambres de rhétorique, les kermessesr Ies
collcours de Serrnents otr I'on abat à coups d'arbalète le
( papegay )) empanaehé placé au sommet d'une tour d'église.
Elle recherche aussi les processions ées ducasses (3)
dans le pays wallon les fêtes locales dont un certain nombre
or\t survécu au temps,-, telles les < marches > militaires 'des
petites villes de I'Entre-sambre-et-Meuse, les combats du-sire
Gilles de chin contre le < Doudou I (la fameuse Tarasque de
Mons), tels encore les cortèges de < géants > dans beaucoup de
nos villes. ces fêtes populaires sont presque toujours aecompa'
gnées doexeès et de divertissements cruels (jeux de I'oie, du
coehon, du chat, combats de coqs), surtout dans Ies eam-
pagnes (4).
La classe pauvre mène une existence difficile. La vie est

(1) * Du Becours &ux P&uvreg. D

(2) a Pratique des choses criminellbs. n


(3) n Ducasse o dérive de o déiticace , : fête annuelle commémorant la
consécration d.'une église, c'est-à-dire te fait de la placer sous la protection
de la Vierge ou d'un(e) eaint(e).
(4) ftrité par les excès qui se commettaient pendant les kermesses, Charles-
Quint voulut les flxer touteg au même iour (édit du 7 octobre 1531).'Ma,lgré
sa redoutablo autorité, le monarque ne réussit pas à faire observss sst' impo-
pulaire décret.
.

227 _

devenue chère par suite de la diminution de la valeur de I'argent,


Ie régime capitaliste favorise I'exploitation des travailleur.s.
'Dans les villes, les ouvriers compagnons, menacés par
la trans-
formation des ateliers corporatifs en manufactures, forment des
mutualités, des < Confréries > ou < Boufses comrrtull€s r,
pour résister au patronat et enrayer I'embauchage d'ouwiers
( non francs r (nous dirions aujourd'hui : non syndiqués).
Mais, dans les campagnes, le prolétariat rural : ouvriers dra-
piers, moissonneurs, valets de ferme, masse énorme avilie par
des salaires infimes, n'a aucun,moyen de résistance. Aussi un
éilit de 1531 constate-t-il : < présentement les pauvres affiuent,
en nos pays de par deçà r. En vain punit-on du pilori; des
verges ou même de la mort les < truands, bélîtres, eockins,
sna.phanen r (chenapans) et autres professionnels de la mendi-
cité qui infestent les routes. Parlbis; réunis en bandes, ils
menacent la sécurité publique, I'autorité doit envoyer contre
eux des piquets de cavalerie et condamner les plus dangereux
aux Salères ou au gibet.
\

,r*,*
. Deux grands eourants d'idées ont imprégné la société euro-
péenne du'xvre siècle : la Renaissanc'e et Ia Réforrne.
Examinons leur développernent aux Pays-Bas.
, La Renaissance, ér'olution générale, irrésistible, vers l'étude
des monuments littéraires et des ceuvres d'art de I'Antiquité,
libéra les seienees des entraves théologiques du moyen âge et
donna une impulsion nouvelle aux lettres et aux arts. La haute
société des Pays-Bas était riehe, curieuse, pénétrée d'esprit
critique, bien douée au point de vue des travaux de I'esprit.
La Renaissânce y prospéra d'une manière toute particulière.
Chacun sait combien le progrès des idées nouvelles fut, au
xvre siècle, favorisé par la diffusion de I'irnprirnerie. Ce fut
également le cas dans nos provinces. Le premier imprimeur
y fut un Alostois, Thierry Martens (+ f450-15S4) (1). Après'
une période d'apprentissage en ltalie, Martens imprima en t4?3

(1) On cite également comme introclucteurs de l'imprimerie aux Pays-


Bae Ie Brugeois Jean Bdto (vers 1450) et un certain Jean dç Westpt4lier
Éteb.li à, I+ouvaiu e4 1474,
son premier livre aux Pays-Bas. Il alla s'établir à Louvain, où
il vécut dans I'intimité des plus remalquables professeurs du
temps. Bientôt il eut de nombreux imitateurs. En 1549, un
'Iourangeau, Christophe Plantin, vint se flxer à Anvers'
Etabli dans un ravissant hôtel avec son gendre Moretus et
d'autres membres de sa famille, tous érudits, il édita quantité
d'ouvrages : livres de prières, æuvres scientifiques, classiques
latins, souvent illustrés d'admirables vignettes sur bois. Son
chef-d'æuvre, parfaitement irnprimé au,milieu des troubles du
xvre siècle, ftrt une gigantesque bible polyglotte.
Parallèlement à l'imprimerie se développait I'ensei$nement.
Dans les campagnes, I'instruction primaire, encore rudimen-
taire, se limitait à l'étude du catéchismeo des prières courantes,
des éléments de la lecture, de l'éeriture et du calcul. L'Edit
e,onfirmatif d'Augsbourg,'de 1550, plaçait ces écoles et leurs
dirigeants des maîtres ou nraîtresses faméliques, de médiocres
-
capacités, choisis au petit bonheur -- sous la striete direction
du clergé. Dans les villes, loenseignement élémentaire était .un
peu plus indépendant, mais modeste aussi.
L'enseignement moyen reflétait mieux les tenda,nces de
l,époque. Les classes aisées envoyaient de préférence leurs
enfants dans des écoles françaises (zrtaalsche ou franchoisq
schoolen\ ou dans des a éeoles latines n, spécialement consacrées
à l'étude des classiques grees et latins.
L'IJniversité de Louvain, avec ses cinquante collèges et ses
huit mille étudiants (en f 570) était restée médiévale et scolas-
tique, mais son enseignement philosophique était battu en
brèehe par un groupe de savants, versés dans la connaissanee
des langues et des littératures anciennes : les humanistes.
A leur. tête se trouvait un linguiste,littérateur, motaliste et
exégète (r), renommé dans I'Etrrope entière, Desiderius
Erasrnus (1467-1556), de Rotterdam. Remarquable péda-
gogue, esprit modéré, Erasme avait déclaré la guerre
à tous les moines de l'époque, ignorants et d'une farouche
intolérance. Ayant reçu des fonds d'un riche ecclésias-
tique, enthousiaste des lettres anciennes, le conseiller d'Etat
Jérôme Busleyden, il avait, avant que les attaques de ses

(1) L'exégète interprète grammaticalement, historiquement et juridi-


guement la Bible et d.'s,utres textcs gacrés'
_229_
adversaires I'obligeassent à émigrer à liâle, fondé à Louvain,
en 1517, te Collège des Trois Langues, pépinière de profes-
seurs spécialisés dans la connaissanee du latin, du $rec et de
I'hébreu.
Cette rivalitéientre universitaires et humanistes eut drexcel-
Ients résultats au point de vue du développement scien-
tiÊque. Tandis que nos humanistes : philologues, exégètes,
se répandaient dans toute l'Europe et nouaiCnt d'étroites
relations avec Cornelius Agrippa et d'autres célèbres huma-
nistes du Saint-Empire, l'{Jniversité de Louvain s'enorgueil-
lissait à juste titre de ses jurisconsultes. Il se forma, d'abord
parmi les humanisteso puis dans tout Ie corps des spécia-
listes s'oecupant de' droit, une ( école élégante )) ou ( roma-
niste ,, illustrant l'étude des codes par des c<r'mparâisons
empruntées à I'histoire et à la littérature classique. C'est un
peu avant cette époque que le conseiller Philippe \Mielant
(14.49-1519), le u Père cftr droit national flamand >, publia ses
céIèbres traités de Practijcke criminele (droit criminel) et de
Practijche ciaile (droit eivil).
Devenus centres d'activité de la pensée humaine, les Pays-
Bas donnèrent, au xvre siècle, naissanee à quelques savants
éminents. IJn Bruxellois, André van Wesel (latinisant son
nom à la mode du temps, il se nommait Vesalius, lEl4-15G4),
premier médecin de Chprles-Quint, puis de Philippe II, t'ut Ie
( père de I'anatomie ,. Jusqu'à lui, les médecins n'avaient
fait que ressasser les doctrines contradictoires et surannées iles
deux plus gronds docteurs de I'Antiquitô, les Gbecs Hippocrate
(v" s. av. J.-C.) et Galien (f31-20I). Vésale osa fairê des dis-
sections, à i\Iadrid, en plein foyer rle la terrifiante fnquisition
d'Espagne ! A la longue, dégofrté des cabales de Cour, il fit un
grand voyage au cours duquel il fit naufrage à la côte de llîle
de Zante (f ). L'illustre savant périt ainsi misérablemgnt !
L,a seience botanique eut des représentants célèbres : Jules
de I'Escluse, d'Arras, Mathias de I'Obel, de Lille, surtout
Rembert Dodoens (Dodonoeus, l5t?-t58b), médecin de
Malines, auteur d'un Cruydeboeck ou Ferbier national (1554)
et d'un grand ouvraÉ{e sur I'histoire des plantes (I5BB). Dodoens
finit ses jours comme professeur à I'Université de Leyde.

(1) Zante ; lle à la sôtc ouest de la presqu'lle tle Moréo (Grèce),


-230-
Enfi.n, citons nos meilleurs $éo$raphes : Gérard de cremer
(Mercator, 1512-1594), de Rupelmonde; Abrâham Ortels
(ortelius, 152?-1598), d'Anvers. Mereator avait eommencé par
diriger un établisse-
ment géographique
et une fabrique d'in-
struments de Préci-
sion. Son chef-d'ceu-
vre fut un grand
planisphère i\ I'usage
de la navigatiotr
(1569). C)rtelitts, cn-
ltrrninettr cle eartcs,
v0yagetlr infatiga-
ble, arrti tle l\Iercator,
frrt I'atttcur, etr I 570,
trtl*s, lc ?lten-
<1'tur
trunt orbis tet't'tt'
runL (l), auvrc su-
perbe, qui I\rt réécli-
tée vingb-rilttr,tre fois
crr virtqt-hrtit ans.
' i\rt corrtrairt: tie Ia
scicncc, h littératrtre
du xvre siècle est
rnétliocr:e. Bictr qtte
lc françhis soit l:l
ANONÉ VÉSAI,E languc tl'élection rlcs
(Cn.l,rin et d es csl a.i tt [rtls, I]r'tr xcllr:s. ) classes supérieures,
L'illustr'c anatotriistc est reprirsenté pitr lc n()us ne pouvons
gra,veur Jean rle Ca'lcerr à l'âge rlc vingt-huit mcntionncr qu'ttlt
âts. II tlissèque les tnuselts ct lcs tetrùons
d'urr bras. La physiolronric, rlc type socra- scul écrivain méri-
tiquc, r.ùyonnc tf iutc:lligcrtcc, tl'(:rrcrg:ic ct dc tant d'expression
vcrvo cànstiquc.
fïançaise, l'historio-
graphe Jean Lernaire de Bel$es (Bavay), secrétaire tle Mar-
guerite d'Autriche. llncore ne faut-il pas s'exagérer la valeur
de ses lllustrutions des Grill'lcs, écrits anpoulés, entremêlés de
flatteries.

(1) " Théâtre de l'orbe d.es terlss, D


_2Bl_ ,

La littérature flamande s'est entièrement asservie aux règles


déclamatoires de la const aan Rhetorijclten. son dieu est
Matthijs de Casteleyn, d'Audenarde, un < eæcellmtc poêet
modeme n, qui improvise inlassablement des farces oa esbate-
,nenten, des tafelsTtelen ou fabliaux dialogués récités âu cours
des ba,nquets et d'autres rimailleries. A ia fin du siècle, ee genre
de littérature s'abâtardit encore lorsqu'un seigneur d'Anvers,
le jonher Van der Noot; introcluit, âvec un immense sueeès,
les æuvres des poètes italiens et français de la Renaissance dans
la littérature flamande. Quant au gentilhomme brabançon
Jean-Baptiste Houwagrt, on se demande comment iI à pu
déclarer lui-même son pédant et confus recueil de vers, le
Pegasides, < uyterhtaten playsant (l) D, et surtout comment tant
de gens du xvre siècle ont pu être de son avis.
L'ebprit de la Rend,issance avait introduit chez ses adeptes le
culte du Beau sous ses formes les plus raffinées. c'est ainsi que
Marguerite d'Autriche avait transf,ormé son palais de Malines
cn un magnifique musée oir elle avait grcupé, selon ses goûts
éclectiques, des collections d'ceuvres d'art, des médailles, des
manuscrits anciéns,. des pierres précieuses. La gouvernante
voulait que ses regards pussent toujours se reposer sur des ameu-
blements et tapis somptueux; au cours de ses repas, d'excellentes
'musiques faisaient
entendre des harmonies discrètes; poète et
érudfte, elle s'entourait de gens de lettres, d'humanistes àile-
mands, italiens'et byzantins, d'artistes de tous les .pays. De
même, Marie de Hongrie fit de son palais de Bruxelles et de ses
châteaux deBinche et de Mariemont des milieux d'art cérèbres.
L'opulent prince-évêque de Liége, Erard de La Marck, était
aussi un Mécène. ces grands furent naturellement imités par la
noblesse, les parvenus, les magistrats des villes. Chaque palais,
chaque maison de campagne, chaque hôtel de ville devint, plus
ou moins, un eentre de luxe, lieu de réunion des intellectuels et
des artistes. Pour ces derniers surtout, Ie xvre siècle fut rrn âge
d'or. La mode voulait qu'on les honorât, qu'on leur prodiguÀt
lçs louanges les plus hyperboliques. rls ne pouvaient suffi.re aux
commandes. En 1549, lors des fêtes données en I'honneur du
prince Philippe d'Espagne, fils aîné de Charles-euint, Anvers
employa pour I'ornementation de la ville deux cent trente-trois

(f ) âgréeble au d.elà de toute limite.


-232-
peintres et cent quatorze sculpteurs! Aussi I'artiste en 1enom
du xvre siècle n'est-il plus un modeste ouvrier d'art, un patient,
subtil et presque inconnu créateur de chefs'd'æuvre. Il délaisse
les arts mineurs poul se consacrer à la peinture, à Ia Sculpture
ou à l,architecture. souvent, à I'imitation cles génies de la
Renaissance, il cumule ces grands genres d'activité artistique'
mais la surabondance de sa production nuit à la perfection de sa
technique. Ayant perdu la pieuse humilité de ses clevanciers, il
mène aar que le succès lui sourit -- une vie fougueuse, débri-
- habite
dée, et un hôtel princier. Ainsi se forment des familles
d'artistes en renom (eelle des Floris, par exemple)' qui s'unissent
entre elles pardes mariages et conselvent, au sein de I'opulence,
de savoureuses mæurs bohèmes.
Dans le domaine de I'architecture, le génie religieux produit
encorÊ quelques æuvres superbes. t'art ogival parcourt les
dernières étapes de son étincelant stade tertiaire. Tandis que
I'architecte Louis van Bode$hern (+ f470-1540) va en Bresse
présider les travaux de la basilique de Brou (l), Ilerman
de wa$hernakere et Rornbaut Keldermans (dit van Mans-
dale, -l tbf3) achèvent, au début du xvle siècle, la collégiale
de Notre-Dame d'Anvers. Dorninique de Wa$hernakerê
(+I460-fS42), fils de llerman, en construit la merveilleuse
àa"n" ajourée, hautc de 128 mètres. A Mons s'édifre lentement
I'ceuvre de Jean spiskin : l'églisc de sainte-waudru, allx
colonnes en faisceaux de nobles proportions. Elle ne serâ achevéc
qu'en I5g9. Enfln, le gothique tertiaire à son apogée s'aflirme
en une-æuvre admirable de hardiesse : l'église Saint-Jacgues'
à Liége. Ses immenses fenêtres aux ogives aériennes, sa vofite
formant un ample berceau réticulé, I'elllorescence de ses sculp-
tures, arabesques et rosaees, tradqisent une flernière fois la
splend.eur d.'un genre architectural voué à une fin prochaine.
Avant de quitter le domaine de I'art religieux, mentionnons
deux sortes de eonstruetions secondaires qui atteignirent aux
Pays-Bas un rare degré de perfection : les jubés et les taber-
nacles. Les jubés, tribunes en fbrme de galerie situées au seuil
du chæur, formaient des arcs en pierre d'un-grain serré; ils
(1) Â Brou, près d.e Bourg:, capitale cle la Bresse (vieille province fran-
la Saône), I\{argUerite d'Àutriche flt construirs 11nç rnagni-
goise à I'est de
flque église de style flamboyant, en souYenir de so1 mari Philibert de
Savoie.
-288_
étaient surmontés de niches peuplées de personnages sacrés et
séparées par des enchevêtrements de feuillages et de pampres.
Ajourés comme des treillis de dentelles, les jubés des églises
Saint-Pierre, à Louvain, Saint-Gommaire, à Lierre, etc., appar-
tiennent tous à la période du gothique flamboyant. Les taber-
nacles, contenant les hosties sacrées, affectaient une forme
pyramidale et étaient eouverts de bas-reliefs et de pinacles
deirtelés. Celui de f,éau, dans le Brabant oriental, est haut de
seize mètres et ne comprend pas moins de neuf étages d'élé-
gantes sculptures
Bien que I'architecte le plus en vogue, Pierre Coucke, d'Alost,
efit transféré de Rome et de Florence aux Pa-v-s-Bas la < vraie
pra.tique d'architecture >, selon les règles de la RenaisSance
italienne, notre archi,tecture civile garda .un caractère émi-
nemment national. IJnissant les arcs fleuronnés, dits en anse
de panier, du o gothique bourguignon ) aux lignes sobres et
droites de I'art nouveau, nos architectes surent conserver à
leurs créations I'aspect original que dgnnaient aux (Euvres
antérieures les hauts toits d'ardoises, les balustracles crénelées,
les lucarnes surmontées de dais festonnés et les volets de bois
multicolores. Parmi Ies jovaux clu gothique attardé, associé
aux débuts de la Renaissance flarnande, nentionnons I'hôtel
tle ville de Middelbourg, en Zélande, æuvre d'Antoine
Kelderrnans; eelui de Gand, resté inachevé par suite de la
révblte des Creesers n; le Broodhuis, tribunal des domaines,
<<

à Bruxelles; surtout I'hôtel de ville d'Audenarde (tb2Z-1580),


sorte d'énorme reliquaire, rnerveilleusement sculpté, auquel
s'attaehe le nom de I'immortel t< maître ouvrier cles maçon-
neries di Bruxelles >, Henri van Pede. Le style italien ne
triompha que dans la deuxième moitié du xvre siècle, sous
I'action de Corneille de Vriendt, dit Floris (I5I8-IEZ8). Son
æuvre principale, I'hôtel de ville d'Anvers.. éveille, grâce à
son soubassement rustique et à son avant,corps étageant cinq
ordres d'architecture, I'image d'un palazzo romain.
La place me manque pour décrire ici les æuvres architectu-
rales exquises mais secondaires prodrrites par Ie génie fécond
des artistes clu xvre siècle : la maison des Bateliers, à Gand,
encore en style gothique fleuri; les élégantes maisons des corpo-
rations sur la Grand'Place d'Anvers, à meneaux droits et
pignons à reclans; les hôtelsa à I'italienne D ornés de cartouches,
-284-
de bustes,'de balustrades, et entourés de jardins symétriques.
c'est aussi l'époque des cheminées monumentales, les unes
encore fleuries de rosaces et d'entrelacs, les autres en marbre
gris et noir, ornées cle majestueux bas-reliefs. A Bruges,
Lancelot Blondeel érige I'inimitable < cheminée du Franc r,
consacrée à la gloire de Charles-Quint.

Q'It'ttto Nc/s')
couR DU pÂLAIs DE JUSTICE, A LrÉcE
L'anr:ien palais épiscopal a été, cle nos iolrrs, transfofrlré en Palais
tleJustice, Dcl,a,ngle ol)rrous nous.trouvous, I'ceuvre si originale tlo
François Borset s'aperçoit daus presque tout son ensernble.

Nfais, insensiblernÉ:nt, llotts avons pénétré duns le dortraine


dc la sculpture. Que de glorieux norns eneore ! A Rrttges,
Pierre de Beckere aehève, cn 1501, le tornbeau sculpté dcr
Nlarie fle Rgurgogne: à Liége, François Borset rtéploic une
verve charrnante dans la sculpture dcs colonnes dc la grande
cour d.u palais épiscopal. Il clonne t\ leurs ftits Ia forme de bulbes,
de tulipes, et les cotrvre de grotesques (l), tle masearons, d'ara-
besques, dans la rnanière du Prirnatice (2), mais avec pltts

(1) Le grotcsque est un dessin bizarre fort en vog:ue à }'époque cle la


Renaissance.
(2) Célèbre art'iste de Bologuc, qui-ftrt protégé par I'rançoie I"'.
_235_
d'originalité. Elève du lUontois Jacques Du Broeticq, le par-
fait a tailleur d'images , de lvlarie de Hongrie, le sculpteur-
architicte Jean de Bologne, de Douai (fSZ9-f60g), s'établit
à Florence, y devient chef d'une école célèbre et laisse, parmi
quantité d'ceuvres, deux créations hors pair : la < fontaine de
Neptune r de Bologne et le < IVlercure > de Florence. En même
temps, le Malinois Alexandre Colijns exécute à Innsbriick,
sur commande de I'empereur Ferdinand fer, lqs bas-reliefs
splendides du monument de Maximilien ler.
En peinture plus encore que dans les autres arts I'influence
de la Renaissanee est sensible. Avec Quentin Metsijs (.u
Massijs), de Louvain, et Jean Betleglarnbe, le <.maître des
eouleurs , de Douai, auteur du célèbre retable d'Anchin, dispa-
raissent les derniers adeptes de la peinture suave et mystique
du. xve siècle. Désormais Ia méthodc italienne règne sans
conteste. Même les splendi<les verrières dé nos églises sont de
style Renaissanee. La clientèle réclamant des sujets m5rthoro-
giques, nos peintres vont chercher des inspirations nouvelles à
Florence, venise et Rome. rnstruits par les plus grands maîtres,
ils reviennent experts dans I'att de grouper les personnages
dans des'cadres somptueux, d'observer les règles de la perspec-
tive et de peindre les nus. Mais ils ont une tendance à produire
avec trop de facilité, ils visent à I'effet, au théâtral. Anvers
devient, pour I'Europe entière, un centre d'exportation de
tableaux, de cartons, de dessins brossés avec brio. Les chefs
d'école des Pays-Bas se targuent plus du nombre de leurs
élèves que de leur qualité.
Malgré ces défauts, notre école italianisante de peinture est
supérbe. Jean Gossaert, de Maubeuge, en est le précurseur.
Fernard van orley (* ruez-tlaz),le plus eélèbre des artistes
bruxellois du temps, est un excellent coloriste, mais ses person-
nages un peu emphatiques gesticulent avec excès. L'élégant
Mtchel van Coxcie, de Malines (f499-f Sg2), mérite le surnom
de < Raphaël flamancl ,. Larnbert Lornbàrd fait les délices
de Liége et inspire toute une école. A Anvers, Frans de Vriendt,
dit ( tr'loris I'fncornparable >, chef d'un atelier de cent vingt
disciples, excelle dans tous les genrcs et stupéfie le public tant
par la hardiesse de ses raceourcis que par I'exactitude de ses
connaissanees anatomiques.
A côté de ces peintrcs à la mode, rloautres gardent une puis-
_236-

sante originalité. C'est le cas du Namurois Henri De Bles,


surnommé le < civetta u (la chouette), à cause de son mono-
gramme. Il se spécialise dans de petits tableaux représentant
des diableries déconcertantes. Plus remarquable eneore, est
Pierre Breu$hel (* 1515-1569), le <.vieux )) ou le a Paysan >,
fruste Campinois qui'revient d'un long voyage en Italie sans
avoir rien perdu de son tempérament original et peint des ker-
messes, des paysanneries et des diableries verveuses'
Tandis que les !-lamands excellaient dans la pratique des
arts plastiques, les Wallons se distinguaient dans I'art musi-
cal. La période s'étendant dc 1450 à 1560 fut le < siècle des
contrapuntlstes belges (f ) ,. Presque tous ecclésiastiques, ils
furent très recherchés à l'étranger comme compositeurs de
motets (pièces de musique sacrée) et de messes. Ils formèrent
la plupart des chapelles italiennes : celle de Naples, dirigée
par Johannes de Vaerwere (Tinctoris), de Poperinghe;
celle de Venise, sous AdrienWillaert, de Bruges; celle de
Laurent le Magnifique, à Florence. . A Rome, Josquin
Desprès, de Condé, était proclamé < prince des musiciens r;
Jean Guyot, de Châtelet, avait,l'insigne honneur d'être placé
à la tête de la chapelle impériale de Vienne. Mais toutes ces
gloires sont dépassées par celle du l\{ontois Roland de Lassus
(rffi2-r594). Tour à tour recherché par I'empereur N[aximilien Ir,
le pape Grégoire XIII, le roi de France charles rX,le duc Albert
de Bavière, il devient le ç Lassus qui recreat orbe.nt' (2) n, le grand
riv.al de Palestrina (3). Stimulés par de pareils génies, nos chan-
teurs.s'élèvent au plus haut degré tlu talent. Assistant à une
exécution de la capilla fl,amenca $) de Philippe Ir, un contem-
porain s'éerie ! ,

<< Nam genxit ltalus et Geratmtus aocifetat:ut,

Belga canit, duras Troces ernittit Iberus (5) ,.

(l) Le contrepoint est I'art de composer la musique à plusieurs parties,


chacune tl'elles étant totalemcnt indépenùante cles autres. C'cst donc ule
polyphonie de ( points contre points I (notee contre notes)'
(2) Lossus qui récrée I'orbe terrcstre.
(:l) Gran<l musicien réformateur tle la mrrsique religieuse en ftalie'
(4) Chapelle flamande.
(5) L'Italien gémit, le Germain.vocifère, le Belge chante, l'Ibère émet des
sons rocil,illeux.
_287_
. ***
Tandis que l'esprit de la Renaissanee illuminait notre eivi-
lisation, la Réforme s'introduisait aux Pays-Bas et y préparait
une ère de convulsions civiles. llise en mouvement par Martin
Luther, dans le Saint-Empire, la Réforme était au début une
réaetion rigide eontre le catholicisme mondain et contre I'autorité
des papes-artistes à culture paienne. Mais I'interprétation indi-
viduelle rles Ecritures amena bientôt la critique des do$mes.
Ce furent ees mêmes caractères généraux clue présenta la
Réforme aux Pa,ys-Bas. Introduite à Anvers, en 1518, sous la
forme du luthéranlsme, elle gagna d'abord les classes aisées.
Le clergé n'y put rien empêcher. En soumettanf, les bulles pon-
tificales à son approlation,Ie placet, et en enrayant les progrès
de Ia mainmorte ecclésiastique (I ), Charles-Quint avait indi-
recternent porté un coup au prestige dtt clergé. D'autre part,
les municipalités lui avaient enlevé plusieurs importantes pré-
rogatives. Influencées par Erasme et par son école d'exégètes,
érudits autant que tolérants, la noblesse et la bourgeoisie
cultivée < luxuriaient en curiositez nouvelles r et méprisaient
ouvertement les théologiens ou les moines.
Le gouvernement ne s'alarma pas, dans les.débuts, de ce
mouvement de critique élégante. De fait, la haute société resta
en général dans les cadres du cathplicisme et prit bien garde
de ne pas mécontenter I'Empereur. Mais entre temps le peuple
avait été gagné par les iclées nouvelles. Victime de I'exploita -
tion capitaliste, il avait jusqu'à présent cherché- clu réconfort
dans les eonsolations de la. foi. Or, quel spectacle présentait en
général le clergé au début du xvre siècle!Les ér'êques agissaient
en grands seiEneuts, menaient une existenee débauchée et multi-
pliaient leurs revenus par des cumuls de fonctions. La discipline
des eouvents s'était relâchée; les réguliers vivaient dans le luxe
et I'oisiveté. f,es curés étaient ignorants, gryossiers, faisaient le
eommerce deb bestiaux, s'enivraient et rouaient de coups leurs
ouâilles. Scandalisé par de pareilles mæurs, le peuple se prit à
écouter volontiers les leçons de I'Evangile, données en secret
par des.pasteurs déguisés, surtout des Suisses et des F'rançais.

(l) il[ainmorte : accumulation, par I'Eglise, de biens immeubles, tlésor'


maie soustratts à tout droit de mutatiou au firofit de l'Etat'
-298-
Il lut avec avidité les libelles satiriques imprimés clandestine'
ment, ouit avec joie les couplets frondeurs dits aux carrefours
par des chanteurs ambulants ou composés par les membres des
Chambres de rhétorique. De la critique des agisserhents du
clergé, iI passa à la négation du culte de Marie, des saints et des
reliques, discuta les dogmes de la transsubstantiation et de Ia
grâce, réclama lâ lecture des offices en langue populaire.
Charles-Quint, champion du catholicisme, ne pouvait tolérer
ces attaques contre le eulte. En 1520, il publia le premier de
ses terribles placards, condamnant les réformés à la mort,
< à sçavoir, les hommes par l'épée, les f'emlnes par la fosse et les
relaps (I ) par le feu n. Il avait ordonné que I'application en fùt
faite par les évêques, auxquels incombait d'ailleurs depuis les
temps les plus reculés la tâche d'extirper I'hérésie dans les
limites de leur diocèse. Mais devant l'évidente mollesse de
ceux-ci et I'excessive complaisance des autorités séculières
chargées de les aider, I'Empereur nomma' en 1522, un inqui-
siteur nanti de pleins pouvoirs: le conseiller brabançon Fran'
çois van der Hulst. Or ce haut personnage était un homme taré!
Il fallut le remplaeer I'année suivante par trois inquisiteurs
généraux ecclésiastiques, Belges de naissance. L'Empereur aurait
préféré établir franchement aux Pavs-Bas I'Inquisition espa-
gnole. Ses eonseillers I'en dissuadèrent et il se borna à reeom-
mander aux nouveaux élus d'imiter le plus possible la procédure
du Saint-Office (procédure écrite, secrète; accusé privé d'avocat
et jugé d'après des procès-verbaux de I'enquête et des interro'
gatoires). Les tribunaux ordinaires restèrent ehargés du soin
de punir les coupables, conformément aux sentences des juges
ecclésiastiques.
Le ler juillet 1523 eurent lieu les premières exécutions, eelles
de deux moines augustins d'Anvers. Niplacards, bannissements,
mutilations, ni cnndamnations à mort ne panvinrent à enrayer
les progrès du protestantisme. Vers 1530, I'anabaptisme
apparut aux Pays-Bas. C'était une déviation'libertaire, anar-
chique, du culte réformé, née dans I'évêché de Munster; elle
enflamma I'imagination du prolétariat urbain. Dans nos pro-
vinees, les seetateurs de Jan Matthijs, Ie boulanger de Haarlem,
I'apôtre fanatique de la ( nouvelle Jérusalem >, formèrent des

(r) Celut clui est retombé ilane I'hérésie.


_289_
.petits gxoupes mystiques étranges, désignés communément sous
le ngm de libertins.
La grande masse de la popïhtion, étant restée eatholique,
avait approuvé les rigueurs de Charles-Quint. Le régime inqui-
sitorial était mitigé; les exécutions, encore isolées, n'obsédaient
pas les foules par leur honeur. Bien.plus, lorsque Charles publia
I'édit du ler juin f $5 eontre les anabaptistes, toutes les auto-
rités, tant civiles que religieuses, en appliquèrent farouchement
les stipulations jusqu'à extirpation de la doctrine antisociale
abhorrée.
Mais en 1543 apparut le calvinisrne. Cette croyance intran-
sigeante et militante, propagée par des prédicants intrépides,
seetaires, fit des progrès méthodigues et irrésistibles. Coest en
pure perte que I'institutrice-béguine anversoise Anna Biins
exalte le catholicisme dans ses mystiques Refereiinen' que
Charles-Quint multiplie le nombre des inquisiteurs. Par le pla-
card de 1550, non seulement défense est faite d'imprimer, de
vendre ou d'abheter des ouvrages ou images hérétiques, sous
peine de mort, mais ce même ehâtiment frappe celui qui aura
discuté religion entre amis, solticité le pardon de ses enfants,
gardé un recueil de eantiques, assisté à un conventicule ou
. n'&ura pas dénoncé ceux qu'il soupçonne hérétiques' L'édit
récompensait le clélàteur en lui octroyant la moitié des biens
confisqués de Ia victime, interdisait de modérer les peines et
rejetait toute éventuelle requête en grâce. Même ce règlement
épouvantable ne put amener I'extirpation de I'hérésie. Dans la
principauté épiscopale de Liége, Erard de La Marck, secondé
par le féroce inquisiteur Jamolet, réussit mieux. Bien que les
métiers de Liége, inquiets pour leurs privilèges, ne lui eussent
pas laissé la liberté d'instaurer une inquisition entièrement à
sa guise, I'organisme répressif qu'il créd suffit pour extirper
I'anabaptisme à Hasselt et pour tenir dans I'ombre les sectes
moins militantes du protestarltisme.
I

NEuvrÈtvrn. PARTTE

LA DOMIN^A,TIOT\ ESPAGNOLE
ET LA

RÉVOLUTION DU XVI" SIÈcLE


(1555-15e8.)

CHAPITRE PREMIER

lns'DÉ Nu nÈCNE DE PHILIPPE II


(r555-r55e.)

Phikppe II : son aspect physique.; son earactère (pp. 2AO-2a2\.


Antipathie des Belges pour leur nouoeau souaerain (p.242).
- gueme aaec la France : batailles de Saint-Quentin
-'Siæième
[lO aofrt 15571 et de Graaelines [rB aofrt f558] (p. zLzl.
3 aaril 155S : treité de Câteau,-Caxnbrésis (pp. 242 et 245). -
Difi.ar,lté.s financières auæ Pa31s-Bas (p.2AS). -
Le progrmnrne
national des Etats générauæ de 1559 (p. za8). - La quest:ion
des troupes esptagnoles - : Phikppe II
(p. 2 B). 25 aottt lSSg
s'embarque pour l'Espagne (p. 2 -B).

Né et élevé en Espagne, Philippe II avait eonservé le type


des Habsbourgs. Ses cheveux ras et sa eourte barbe, taillée en
pointe, étaient d'un blond roussâtre, ses yeux saillants étaient
bleus et durs, sa large mâchoire inférieure formait galoche.
-2g-'
Eloignant de lui les sympathies par son aspect chétif, son abord
glacial, ses manières hautaines et compassées, sa taciturnité et
son ingratitude naturelle, ce prinee n'avait joué, dans sa jeu-
nesse, qu'un rôle deÈ plus effacés. son inaptitude aux exercices
physiques, son dégofit pour les passes d'armes, I'avaient fait
considérer comnre
un pleutre. Devant 'l
son apparence ti- ,Ë

mide et craintive,
on doutait mêrrre
de ses capacités in-
tellectuelles, lors-
que, en I554, après
son nrariage avec
nlarieTudor,il
se ré-
véla hommecl'Iltat.
D-.venu souverain
tl'I4spagne et des
Pays-llas à l'àgc rle
vingt-huit ans, iI se
eonsacra clésorn-rais
à sa tâclre écraszrnte
avee lir plus scrupu-
lcuse attetrtion.
l'}hilippe II ne
manquait ni d'in-
telligence ni d'in-
stnrction ct il était
cxtraordinaircrnent
travailleur. NIais PHILTPPE II
ses vues souffraicnt (Cabinct rlcs estarripes, Bruxelles,)
de son indigence Gravurc rJr: Suijclerhoefi, cl'olrrès le tableau
tl'idées. Toute d'Antoinc lloor ou lloro, pr:intre de Cour du
sa roi d'Eslragnc, Cet artistc travaillait dans la
vie fut consacrée à rnanière réaliste ct colorée de son rnaitre. lo
Titien (coniparez p. 214).
la défense opiniâtre,
butée, de quelques principes de gouvernement, désastreux
dans leur application. De plus, il était lent, tatillon, menteur
par système et tellement fourbe que ses ficlèles les plus dévoués
ne parvenaicnt pas eux-mêmes à discerner les mobiles réels de
ses actes. Ses lettres à ses filles nous le montrent bon père,
242 *
aceessible aux sentiments tendres; sa politique Ie conduisit
néanmoins à des actes honteux et à des crimes. Persévérant
dans des systèmes qu'il savait monstrueux, r4ais n'hésitant pas
à les appliquer jusqu'au bout, il devint lui-même un monstre
et fut le premier à en souffrir. II fut en somme un sinistre
maniaque
Présenté une première fois à ses futurs sujets en 1549,.Phi-
lippe n'avait pas plu aux Belges. Après I'abdication'de son
pÈ"", de sincères efforts pour s'attirer I'estime de nos aieux.
il fit
Lui qui venait d'un Etat militaire, f.ortement hiérarchisé, abso-
lutiste, aux usages gourmés, chercha à dissirnuler combien le
choquaient la cordialité franche et la sociabilité familière de nÔs
milieux. Il rr'y réussit point et eut, de plus,le dépit do se voir
reçu avec défrance. Devant ce prince qui savait à,peine quelques
.mots de français et ignorait le flamand, qui s'entourait'de
conseillers espagnols et ne parvenait pas à cagher ses craintes ou
son mépris pour nos institutions et nos mæurs, l'oginion fut
bientôt unanime : Phitippe II ne serait jamais rtr\ fouverain
national.
Les'premières années du nouveau règne furent occupées par
des événements militaires. En dépit de la trêve de Vaucelles,
Henri II rentra en lice et envahit I'Artois en ianvier 1557.
Notre gouveïneur général était à ce r4oment le duc Ernrna-
nuel-Phllibert de Savoie, à qui la France avait enlevé ses
Etats. Emmanuel-Philibert, dit ( Tête-dè-Fer >, éiait un excel-
lent général. A la tête d'une armée .hispano-anglo-belge de soi-
xante mille hommes, il alla assiéger Saint-Quentin. Le conné-
table Anne de Montmorency essaya de porter secours à la ville,
mais sa gendarmerie fut battue, le 10 aofit 1557,par les brillantes
bandes d'ordonnance nationales, commandées par le comte
d'Egmont et la haute aristocratie des Pays-Bas. La route
de Paris s'ouvrait devant Philippe If. Faute d'*1gent, il dut
s'arrêter à Noyon !
L'année suivante, le duc de Guise reprit Calais'(S,janvier) et
I'armée française du maréehal de Termes alla piller l)unkerque
(6 juillet). Termes s'en retournait lentement, le long de la côte,
avec un train de charroi encombré de butin, lorsque Ie comte
d'Egmont le rattrapa à Gravelines' le 13 août, fonça sur lui
avec toute sa cavalerie et dispersa son armée. Le 3 awil 1559,
la France se réconciliait avec I'Espagne, par le traité de Câteau-
248
-
Cambrésts (f). Elle gardait Calais et les Trois-Evêchés
(Metz, Toul et Verdun), c'est-à-dire I'ouest de Ia Lorraine.
Cette,ÉIuerre, quoique glorieuse, n'avait grrère enthousiasmé
les habitants des Pays-Bas. Nos provinces étaient épuisées
par de continqelles demandes de subsides. llles se plai-
gnaient de ce que I'Espagne, le Milanais, Naples et la Sicile
n'avaient pas à coopérer directement aux frais d'une lutte qui,
en' somme, concernait.Ies régions méditerranéennes tout autant
sinon plus que les Pays-Bas. Le gouverneur général ne pouvait
s'empêcher de leur donner raison. Le mécontentement fut
bientôt général et patent.
Après avoir réglé ses affaires avee la tr'rance et épousé, ert
juin 1559,'Elisabeth, fille de Henri Il (Z),le roi philippe avait
hâte de repartir pour I'Espagne. Déçu, froissé, aigri, il prenait
cle plus en plus en haine nos démocratiques populations. fI
réunit une quatrième fois les Etats généraux pour leur flemander
des ôrédits. Quelle ne fut son indignation lorsqu'il vit les repré-
sentants de nos provinces développer hardiment, Ie ? aofrt r55g,
le vieux prograrnme national clu temps de philippe de crèves :
respect des privilèges, aflministration des affaires du pays (.par
advis et conseil des seigneurs de par dechà n, surveillance des
dépenses militaires et autres par des fonctionnaires nationaux,
troupes indigènes, commandées par la noblesse des pays-pas.
fl y avait dans nos provinces, depuis 1568, B,OO0 hommes
de troupes espagnoles, insolentes et pillardes. Les Etats récla-
mèrent leur départ. r Votre Majesté ne nous a sans doute pas
donné la paix, r dit assez impertinemment Borluut, un syndie
de Gand, ( pour que nos villes soient changées en déserts,
comme elles le seraient infailliblement si vous ne les déliwiez
pas.de ces biigands destructeurs r. Scandalisé, philippe II éluda
une réponse nette et partit pour I'Espagne sans esprit de retour,
le 25 aofit 1559.

(f) Au sud d.e Valenciennes.


(?) Marie Tudor était morte le 17 novembre 155g.
CHAPITRE I1

LA RÉSISTANCE NATIONALE
(r55e-r564.)

Princ$tes.fandamentauæ de Ia politiEt'e de P'hilippe II (p. z+4)-


Marguerite de Parme, lieutenante'gouaerna,nte (pp. 244 et
-245). -- La Consulta (p. 2A5), L'oprytosition nationale au
Conseil il'Etat (pp. 245'247).
- Catn'pagne de la noblesse
-
belgle contre'le cardinal Granaelle (p. 247). Opposition ùt'
ctnrgé; les quatorze éoêchés (pp. 247'et 248).
- Dépa'rt des
trouptes espagnoles [f561] (p. za8). - Rappel- de &ranaelle
11564l (p.2a8).
ahail qui tieut aux
Ë:îË:ffi' ::"t "
'*;i (Paroles d.u consoiller Morulr,oN, ami
de Granvelle.)

Deux idées fontlamentales dirigèrent la politique de Phi-


fI, dans tous ses Etats :
lippe
1o RéÉner en souverain absolu, ( espag,nollser ar les
institutions;
20 Ne souffrir aucune hérésie.
Pour hâter dans les Pays-Bas la réalisation de ee progràmme,
le roi prit, avant son départ, certaines mesu1es seèrètes et
choisit eomme lieutenante-gouvernante Mar$uerite, duchesse
de Parme, princesse née d'une liaison passagère de Charles'
Quint avec la fille d'un petit bourgeois des environs d'Aude-
narde.
Elevée en Italie avec le plus grand soin, graeieuse, intelli-
gente, Marguerite âgée err 1559 de ttente-sept ans con-
- -
.-245_.
venait fort pour ses nollvelles fonctions, Ëans avoir cependant
l'éclatant' mérite des gouvernantes générales qui I'avaient
précédée. Philippe appréciait son aptitude aux travaux régu-
liers et sérieux, ses manières courtoises, sa foi rigide, son
extrême .dissimulation et son entier dévouement à la cause
royale. Il avait d'ailleurs pris soin de paralyser en e le toute
initiative contrairé à ses propres projets par des instructions
confidentielles.
La principale de ces instructions stipulait que la gouvernante
ne pouvait prendre aucune résolution irnportante sans avoir
rectieilli I'avis de la Consulta, collèSe secret, composé de
trois hommes entièrement inféo<lés à la politique absolutistè
du monarque.
Ces trois horfimes étaient :
Antoine Perrenot de Granvelle (I5t?-1586) : Franc-
Comtois, flls d'un des meilleurs ministres de Charles-Quint.
Erudit aux connaissanees les plus vastes, eourtisan aecompli et
politique perspicace, Granvelle avait tôt joui de la protection
de son souverain. Nommé évêque d'Arras à vingt et un ans,
comblé de faveurs, il était en fait à la tête du pouvoir et
conespondait presque quotidiennement avec Philippe II. Son
penchant naturel pour les solutions modérées eût pu lui réserver
un rôle excellent dans les alÏaires du pays s'il n'efit été d'une
eomplaisance servile envers son haut protecteur.
Viglius d'Aytta de Zuichem (1507-1577) : chef-président
ddConseil privé et président du Conseil d'Etat. C'était un juris-'
eonsult'e frison, vrai puits de science, travailleur infatigàble,
rigide et sec,
Le eomte Charles de Berlaymont : présiclent du Conseil des
finanees, homme de Cour rapace, phrs suffisant que bien doué.
Subordonnés à ces agents principaux de la politique espa-
gnole, figuraient encoïe quelques monarchistes dévoués, de
moindre envergure, tels le diplomate-espion artésien Chris-
tophe d'Assonleville, employé aux besognes louches, et, le
garde des sceaux Hopperus (Hopper), Frison protégé par
Viglius, si complaisant qu'on I'avait surnomme ,r Monsieur.
Oui-Madame )).
L'existence de la Consulta rendait les travaux du Conseil
d'Etat illusoires. L'action de eelle-ci n'ayant pu être tenue.
secrète, il se forma, au sein dudit Conseil, uùe oppositlon très
246 *.
-
vive eontre eeux de ses membres qui jouaient un double rôle.
Cette opposition comprit également trois dirigeants : '
Gulllaume de Nassauo prince d'Oran$e (1538-1584) :
fils du comte Guillaume de Nassau-Dillenbourg, ce prince avait
hérité des dornaines immenses, éparpillés dans toute I'Europe,
d'un de ses cousins germains. Elevé catholiquement à la Cour
de Marie de Hongrie, il était devenu cher à charles-Quint. Son
influence aux Pays-Bas était considérable. Membre du Conseil
d.'Etat, il était aussi gouverneur des provinces de Hollande, de
zélande et d'utrecht. Prince du saint-Empire, il se sentait
indépendant vis-à-vis de Philippe II. Sa richesse le plaçait à la
tâte de notre aristocratie. Habile dans I'art de se créer des
sympathies, il savait chasser et boire avee ses pairs, émerveiller
les humanistes par son éruflition linguistique, plaire aux Eras-.
miens par sa tolérance indulgente. Son caractère ambitieux et
ses aptitudes en fbisaient un adversaire redoutable. Il était
robuste, fier et tenace. Son visage grave et calme ne décelait rien
de Ia puissance de ses sentiments intérieurs. Naturellement élo-
quent, il préférait réserver ses jugements; de là peut-être
- -
son surnom un peu déroutant de r< Taiseux > ou de a Taci-
turne n (Wiltun de Zwiiger). Très maître de soi, prompt à
s'adâpter aux exigences du moment, psychologue d'esprit net
et perspicace, Guillaume le Taciturne fut peut-être le seul à
voir d.'avance oir le conflit entre la Couronne et Ie Conseil
dlEtat allait conduire les Pays-Bas.
' Lamoral, comte d'Egrnont, $rince de Gavre (1522'
1568) : issu de I'illustre maison hollandaise d'Egmont, ce
<grand maître n, né &u château de La Hamaide, près d'Ath,
était, Iui aussi, très riche.II avait épousé sabine de Bavière,
eomtesse palatine du Rhin. Brillarlt général de eavalerie, gou-
verneur de la Flandre et tle I'Artois, père de treize enfants, il
menait une existence supeïbe, dépensait sans compter et tirait
vanité, avec une franchise iriLgénue, de sa réputation et de son
credit. sincère, impulsif, honnête, le comte d'Egmont manquait
de culture.générale et d'esprit politique. Il était colérique et
maladroit.
'(1518'
Phitippe de Montmorency' comte de Hornes
rSqg) (r) : capitaine des arshers de la garde flamande-bourgui-

(1) EÉmond (Egmont) et Hoorn(Eornes) sont de Betites localités alela


Eollaarle septentr{onale. (Voir le.portrait, tle ceg tleu: seigneurs p. 260.)
-247-
'gnonne à Madrid, grand-amiral des mers de fflandre, Ifornes
était suspect à Philippe II qui le ruinait machiavéliquement en
lui confiant des cha.rges trop lourdes pour ses mûyens. Nulle-
ment dupe de cette manæuvre, Ilornes doté au reste doun
tempérament violent avait accumulé de- pmfondes rancunes.
Entré au Conseil d'Etat- en 1561, il s'associa immédiatement à
ses collègues protestataires.
La fière attitude de ces trois grands seigneurs était presque
unanimement approuvée par la noblesse des Pays-Bas.
Patriote, attachée aux privilèges, elle craignait qu'une espa-
gnolisation de nos institutions ne l'ècartât de la direction des
affaires publiques et militaires. EIle qui s'était iuinée au service
de ses sôuverains ne pardonnait pas à Philippe fI sa froideur.
Entourée d'une importante clientèle de petits nobles pauvres,
elle se lança dans la lutte avec ardeur.
Le loyalisme empêchait que I'on touchât à la personne du
roi. Ses agents n'en furent que plus violemment attaqués. Une
pluie de pasquilles, pamphlets et caricatures s'abattit sur I'avare
Viglius et I'arrogant Granvelle. Peureux, le premier s'aplatit
devant I'attaque, mais le bel évêque d'Anas, nature orgueilleuse
et brutale, brava ses adversaires. Son Iuxe insolent redoubla;
sa cupidité, sa'luxure, sa mauvâise fbi ne connurent plus de
limites, Il devint le point de mire de I'opposition. < A vendre
suis, > allait-on crier sous ses fenêtres. La noblesse habilla sa
valetaille de livrées grises, à manches pendantes brodées dt
têtes rouges encapuchonnées. Pierre-Ernest de Mansfelt, gou-
verneur du Luxembourg, fit représenter dans son palais une
scène burlesque, otr un diable à queue de renard poursuivait un
cardinal éperdu !
Moins véhément que la noblesse, le clergé était cependant
aussi entré dans I'opposition. Les Pays-Bas avaient jusqu'alors
conservé leur organisation religieuse médiévale, subdivisant Ie
territoire en quatre évêchés : Arras, Cambrai,'Tournai et
Utrecht. Ces diocèses, ainsi que la principauté de Liége (indé-
pendante des Pays-Bas), relevaient des archevêchés de Reims
et de Cologne. En 1559; Philippe ff créa quatorze nouveaux
diocèses : Ypres, Bruges, Gand, Anvers, Namur, Roermond, ete.
Les diocèsep de Cambrai, d'Utrecht et de Malines fufent élevés
au rang d'archevêchés; tous les Pays-Bas furent placés sous la
dépendance de I'archevêque-primat de Malines.
-248__
A première vue, cette réforme, déjà caressée par Philippe le
Bon, ne paraissait pas inquiétante pour les catholiques. puis-
qu'elle avait pour but de raffermir la défense de la foi. Mais
alors que les anciens évêques étaient nommés par leurs chapitres,
les nouveaux l'étaient par le roi. Plusieurs d'entre eux étaient
d'anciens inquisiieurs, des agents du despotisme. Ils frustraient
les grands abbés de leur représentation privilégiée dans les Etats;
Ies abbayes devaient leur fournir de royales prébendes. Le pire
grief du clergé était encore que Granvelle avait été désigné
comme primat des Pays-Bas et avai{ reçu la barrette cardi-
nalice (1561)t
Le peuple restait en dehors de ces querelles. Un malaise
pesait cependant sur lui, d'abord parce que Philippe II lui était
antipathique, ensuite à cause des délais apportés au départ des
troupes espagnoles. Des bagarres , continuelles éclataient dans
les cabarets entre ces soldeniers et la foule. En autorisant enfin
leur départ, le t0 janvier 1561, Philippe II crut faire au pays
une irnmense concession.
Il devait bientôt en faire une autre, plus cruelle pour son
amour-propre. Le riche et populeux Brabant, centre des Pays-
Bas, avait, âu xvre siècle, assumé le rôle de dirigeant de I'opi-
nion publique joué au moyen âge par Ia Flandre. Les F)tats
de Brabant, influencés par les discours de Guillaume d'Orange,
prirent ouvertement fait et cause pour le Conseil d'Etat. Alors
la masse du peuple commença à s'agiter. Au nom des privilèges
menacés, Orange, Egmont et llornes, soutenus par I'opinion,
refusèrent de siéger au Conseil d'Etat (ll mars 1563), jusou'à
c'e que Philippe II efrt rappelé Granvelle. Marguerite de
Parme, excédée par la vanité de son premier ministre qui,
depuis son accession au cardinalat, était devenu intolérable,
envoya son seerétaire Tomas Armenteros auprès de Philippe II
pour le prier de céder aux væux du Conseil d'Etat. Après
de; longuest hésitations, le roi invita son fidèle Granvelle à
< s'absenter quelques jours pour aller voir sa vieille mère n. Le
prélat quitta nos provinces le l3 mars 1564' croyant revenir
bientôt. Mais Philippe II préféra l'élever à d'autres fonetions.
Granvelle véeut encore une vingtaine d'années en ftalie, sans
jàmais cesser de prendre intérêt aux affaires compliquées des
( pays de par deçà r. Son départ avait porté un premier et rude
coup à la doctrine monarchiste espagnolisante.
CHAPITRE III
LA RÉSIsTANCE RELIGIEUSE
(r564-1567.)

Intransigeance de Plail,i.ppe II en m,atière religi,eu,se (pp. 2 9 et


25O). Progrès du cahsinisme (p.250). Horrcur des Belge:
-
Ttour les persécutions rel:igieu.ses (p. ZSO). Mission du comte
d'tr)gmont en Es'pagne (pp. 250 et ZSI). - Le Compromis des
Nobles (pp. 251 et 252). La joumée du-E aaril1566 (p. Z5Zl.
Le banquet des < Gueuæ - ) (pp. ZEZ et ZES). Les cal,ainistes
-eaigent la l;iberté des cultes (pp. 25S et ZEA). - Les .eæcès des
iconoclastes [aofit-septerirbre tE66] (p. ZS4).- Le Conseil
d'Etat obttent Ia suppression de l'rnquisition et-rétabrit I'ordre
(pi. zsa,)..- Réaction catholitlue (pp. ZEA et zEE). première
gucrre religieuse fianvier-mars lE6Z,] (p. ZES). - Eæode des
protestants I restauration cathokque (p. ZSSI. - phi@pe II ,

se FtréFtare ù instaurer auæ Pays-Bas un régime - de despotùsrne


et de temeur (pp. 255 et 286).

n Noug verrons bientôt le commenoement


u'Ë:
ili""*" jlôi:ili ï ses tamiuers, 1565.)

Depuis Ie début du nouveau règne, ra question rerigieuse était ',


entréé dans une phase onitique. Philippe rr ntavait pas créé
de nouveaux plâcards, mais il avait otdonné d'appliquer inté-
$ralement et impitoyablement eeux qu'avait édictés son
père.Vrai < Roi catholique >, iI considérait non seulement
'ij;
-250-
l,hérésie. comme un attentat contre la majesté divine, mais
aussi comme une atteinte à I'ordre social. a Le changement de
religion, I disait-il en 1559, dans son messâge d'adieu aux
Etats généraux,, ( ne se fait sans que joinctement se face chan-
gement en la républiqueo et que souvent les pauvres et gens
àyseulx et vagabonds prennent ceste eouleur pour envahir les
biens des riches u.
or, malgré les rigueurs de la répression, le calvinisme avait
fait des progrès énormes depuis f 560. Les propagateurs de cette
confession, forts de leurs succès obtenus surtout dans les milieux
ouvriers, surinenés et mécontents, de Ia F'landre gallicante et
du Hainaut, ne Se seraient pas contentés seulement d'une dis-
crète tolérance, mais, combatifs comme ils l'étaient, ils voulaient
faire Guvre de prosélytisme et prétendaient publiquement
subordonner la société laique à leur action religieuse'
En 1561 déjà, les calvinistes de Tournai, après un seunon
public sur la.place du Marché, parcouraient les rues, huit de
iront, en chantairt les Psaumes de.David. IJn ancien peintre
verrier de Mons, devenu pasteur, Guy de Brès, allait surexciter
les esprits à valenciennes et lon voyait, dans cette ville, la
foule s'enhardir jusqu'à délivrer deux hérétiques conduits au
supplice (2,7 avfil1562). 'I

Sàr. le règne de Charles-Quint, l'application des édits avait


été possible àu égard au chiffre restreint des protestants. Mais,
d'année en année leur nombre augmentait. Les faire périr tous
équivalait à une décirnation de la population ! Les Belges,
-néanrnoins
catholiques en grande majorité, avaient
"."o"u
I'fnquisition en horreur. De I'aveu même de Marguerite de
Parme et de viglius, les exécutions eontinuelles tendaient la
nervosité du public au {elà de ce que < I'estat et humeur de ees
pays pouvaient comporter >. comme le faisait observer le
p"i."" d'Orange : < La religion se perd par l'Inquisition, bar
voir brfrler un homme parce que celui-ci pense avoir bien agi,
cela fait mal aux gens, eela les exaspère. tr La haute noblesse,
pénétrée des idées d'Erasme et de l'écrivain brugeois Geor$es
-cassander,
étâit tolérante. Avant,les troubles de valenciennes,
le gouverneur ile la ville, marquis de.Berghes, avait écrit à Ia
gouvernante < qu'il n'entrait ni dans ses fonctions, ni'dans son
caractère, de livrer à la mort des hé,(tiques D'
rnquiet de l'émigration des ouvriers rélbrmés vers I'Angle-
_251_
terre, oir régnait la reine protestante Elisabeth (R. f 558-1603)'
fille de Henri VIII, le Conseil d'Etat, devenu tout-puissant
depuis le départ de Granvelle, prit en mains la questioh reli-
-
gieuse. D'accord avec Marguerite de Parme et Viglius, il envoya,
au mois de février 1565, le comte d'Egmont en Espagne pour
supplier Ie roi de ne plus appliquer les placards que dans des
cas restreints et avee rnodération. Après avoir été reçu avee
les plus grands égards, d'Egmont revint énchanté. En fait, le
roi s'était joué de lui. Aueun argument, âucun appel à la sen-
sibilité ne pouvait modifler la convietion de ce monarque
aveugle et obstiné, qui préférait < perdre cent vies r plutôt que
de rester < seigneur d'hérétiques r. Encouragé dans son intran'
sigeance par des moines espagnols, i[ envoya à la gouvernante
, deux lettres, datées de son pavillon de chasse du bois de
Ségovie, le 17 et le 20 octobre, par lesquelles il exigeait la
plus stricte applicatlon des édits, menaçait de destitution
les magistrats trop clémenfs et préconisait les exécutions. à
huis clos, pour endormir I'opinion publique. A la réception
de ces missives, eondarnnant en bloc à la mort une soixan-
taine de mille sujets, Marguerite de Parme fut consternée
et le Conseil d'Etat Egmont en tête exaspéré. Provi-
-
soirement il fallait cependant
- d'hérétiques se
obéir. Les exodes
multiplièrent.
Profitant de l%moi causé par I'intolérance royale, un petit
groupe de seigneurs calvinistes entreprit une action qui, dans
loesprit de ses promoteurÉ, devait amener le pays à une révo-
lution religieuse, mais qui fut commencée avec grande pru-
dence pour ne pas alarmer I'opinion. Réunis âux eaux de Spa,
en août 1585, Jean de Marnix, seigneur de Thoulôuze, Louis
de Nassau, frère du Taciturne, Nicolas de l{ames, héraut de
la Toison d'or, I'avocat tournaisien Gilles Le Clercq, secrétaire
de Louis de Nassau, se proposèrent de fonder une ligue, à I'imi-
tation des huguenots de France. Le Clercq et Jean de Marnix
rédigèrent une formule d'union, de u compromis r susceptible
d'être admise aussi par les catholiques : les signataires jureraient
par un serment solennel, de défendre les privilè$es du pays
et de repousser ltlnquisition-. Pour le reste, ils ne réelame-
raient ou n'entreprendraient rien. qui ffrt < au déshonneur de
Dieu et du Roy u.
Profitant de toutes Ieç'fêtes et réunions, le groupe lVlarnix
-252-
se mit à recueillir secrètement des signatures. Au début de 1566,
il avait rassemblé deux mille adhérents : nobles, ofÏïciers,
riches négociants, même quelques abbés et ecclésiastiques.
Le prince d'Orange avait surveillé attentivement Ia marche
des événements. Les jugeant orientés dans un sens favo-
rable, il réunit à Bréda, puis à lloogstraeten, les chefs du
mouvement (mars 1566) et leur conseilla de se borner momen-
tanément à présenter à Marguerite de Parme une respectueuse
pétition.
En conséquence, ls5 awil 1566, le Compromis des Nobles
entra solennellement en seène. Environ trois cents gentils-
hommes, cheminant à pied, deux à deux, se rendirent proces-
sionnellement, entourés d'une foule sympatbique, au palais de
Ia gouvernante. Au nom de tous les signataires, le jeune comte
de Vianen, Henri de Bréderode, remit à la princesse une
requête demandant outre la suppression de I'Inquisition, la
suppression des placards, des iouveaux évêehés, et récla-
mant la convocation des Etats généraux alin d'adopter,
d'accord avee le roi, de nouveaux édits coneernant les
hérétiques.
La démarche était hardie, mais les pétitionnaires se savaient
appuyés par les < grands maîtres > du Conseil d'Etat. Aussi
ne furent-ils nullement surpris d'apprendre de la bouche de la
gouvernante gu'en attendant les ordres du roi, informé des
événements dans le plus bref délai, les édits seraient appliqués
avec modération. En retour, la noblesse se porta garante du
maintien de I'ordre public.
Dans la soirée du 8 avril, Floris van Pallant, comte de
Culembourg (Kuilenburg), réunit.dans soR hôtel les trois cents
gentilshommes qui s'étaient présentés au palais de Bruxelles.
Bien que I'amphitryon ffit franc calviniste, nul ne manqua à
la fête. Ce fut un banquet joyeux et animé, au cours duquel se
produisit un incident qui a donné lieu à maint commentaire.
Au moment de boire au suceès du Compromis, le hardi Bréde-
rode fit distribuer aux assistants des besaces de frères mendiants
et des'écuelles de bois, puis il vida sa propre écuelle de vin en
I'honneur des Gueux ! La salle de fête retentit d'une acclama-
tion formidable : < Vive le Gueux ! > Le mot fit fureur. tn
quelques jours, on ne vit plus que seigneurs en costume
de serge grise, gue nobles et bourgeois ornés de jetons et
----*253-
de médailles d'or, d'argent ou de plomb portant à I'avers
I'image du roi, au revers deux mains jointes sui un sac ,de
mendiant avec I'inseription : < Fidelz au Roy jusques à porter
Ia besace. n

' L'origine du terme de <r guetrx r est due, semble-t-il, à une'


boutade du comte de Berlaymont, frappé par I'analogie entre
Ie costume des truands <l'alors et celui des anticardinalistes
(queues de renard au chapeau, étoffes grossières). Une idée de
déû ennoblit le terme : les signataires du Compromis, tout en
restant dévoués à leur souverain, lutteraient jusqu'à Ia ruine,
jupqu'à la gueuserie, en s'entr'aidant comme des frères, pour
réaliser leur but patriotique et désintéressé.
Le compromis des Nobles eut dans les Pays-Ba,s un retentis-
sement considérable. son premier effet fut d'amener un régime
de tolérance discrète envers les réformés qui consentiraient'
à ne pas faire de < seandale ))r ce qui éqïivalait à une
intronisation modeste du régime de la liberté de consclence.
Mais comme I'avaient prévu les promoteurs du. mouvement,
cette coneession ne suffit pas aux calvinistes qui prétendirent,
les uns de bonne foi, Ies arrtres par calculn avoir acquis ra
liberté des cultes. rls se mirent, à I'exemple cles huguenots,
à eonstruire des temples et des écoles. Beaucoup d'émigrés
revinrent d'Angleterre. Un dominicain défroqué, François
Algoet, avait inauguré, près de Warneton, Ie premier prêche
en pleine câmpagne. De tous côtés surgirent des < preelters
in 't groen (t) ,, qui, dédaignant désormâis les masques et
Ies barbes postiches, se mirent à Ia tête des cortèges de fidèIes
armés et lurent I'Evangile au sein d'< assemblées embaston-
nées >, vrais camps retranchés entourés de chariots et de postes
de sentinelles.
Devant pareil .déchaînement, Marguerite de parme et les
catholiques modérés furent eonsternés. otr leur-condescendance
les avait-elle entraînés et qu'allait dire Philippe II? D'autre
patr, comment enrayer Ie mouvement? Au sein même du
compromis, I'élément calviniste prenait le dessus. r]ne seconde
réunion des confédérés, tenue à saint-Trond, Ie IE juillet, fit
clairement apparaître eette progression. Dans les masses, sur-

(1) Ltttéralemeqt ; pré4icateurr dans lq, verdure.


254
- --
excitéês par une crise économique et travaillées par unti multi-
tude d'aventuriers français, l'état d'esprit devenait franchement
révolutionnaire. Soudain, le ll août 1566, des bandes de fana'
tiques, hostiles à ce qu'elles appelaient dans le catholicisme :
le culte des images, envahirent les églises de la région de
Hondschoote et d'Armentières. Composées de Ia lie de la
population, elles brisèrent à coups de hache et de bâton les
autels, les ciboires,les statues de saints, Iacérèrent les tableaux
et les manuscrits précieux, brtrlèrent les ehaires à prêcher et
les confessionnaux. Odieuse explosion d'hystérie religieuse, Ia
crise se propage avee une rapidité foudroyante. Elle gagne
Ypres et Gand, dévaste comme un cyclone la somptueuse église
Notre-Dame d'Anvers, se répand en Zélande, Hollande et Frise,
incendiant sur son passage les églises et les monastères ! Le
6 septembre, elle s'arrête à Leeuwarden,
Les excès des iconoclastes (briseurs d'images) exigeaient
iles décisions immédiates. Les < grands maîlres l du Conseil
d'Etat, profitant du désespoir de Ia gouvernanie affolée, Iitté-
ralement prisonnière dans son palais de Bruxelles, lui arra-
chèrent, le 25 aofit, I'abolition de I'Inquisition (1) et I'auto-
risation provisoire, pour les réformés, de tenir des prêches.
publics, paisiblement et sans armes, Ià ou il s'en était déjà
tenu précédemment. Considérant dès lors leur but comme
atteint, Ies nobles déclarèrent leur confédérabion dissoute et,
voulant enlevdr à Philippe II tout prétexte d'intervention,
mirent une énergie sauvage à rétablir l'ordre et à châtier Ies
nttiiiiJ;"
retour du catme n'amena pas le dénouement de la
crise. Marguerite de Parme avait, dans sa crainte d'une guene
de religion, fait aux calvinistes des eoncessions dépassant de
beaucoup ses intentions premières et elle redoutait le ressen-
timent de Philippe II. Elle vit bientôt se grouper autour d'elle
les catholiques modérés, hostiles à la liberté des cultes autant
qu'à I'fnquisition. Le gouverneur du Luxembourg, Pierre-
Ernest, comte de Mansfelt, fut nommé gouverneur à Bru-

(1) Par une lettre du 31 iuillet' 7566, Philippe If avait autorisé la gouver.'
nante à abolir I'Incllisition eÙ à modéter I'application d.es placards. Ces
ooncessions étaient apparentes. Par-devant noùaire, le roi avait juré secrè-
tçmcqt {e ne paq ee tenir compte et de punir fes fouteur+ {e troub}es' .
-255-
xelles. rl se chargea de réconcilier Ie comte d'Egmont avec Ia
gouvernante. Peu après, il suggéra à Marguerite de parme
d'exiger des seigneurs un nouveau serment de < fidélité absolue >
envers le roi. La plupart des signataires du compromis aceep-
tèrent avèc joie cette occasion de manifester leur loyalisme et
leur repentir d?avoir été entraînés au derà de leur volonté. Au
contraire, Ie groupe des <r gueux > calvinistes : Jean de Marnix,
son frère Philippe, Louis de Nassau, Bréderode, Van pallant,
le comte d'Hoogstraeten, resta intransigeant. Le prince d'orange
prévoyait que tout rapprochement avec philippe rr amènerait
fatalement dans nos provinces un régime d'espagnolisation et
dnintolérance. Patriote avant tout, il prit parti pour les calvi-
nistes et refusa le serment d'obéissance.
En janvier 1567, la guerre civile éclatait. Ayant Ievé des
mercenaires dans Ie Saint-Empire, mobilisé la noblesse et orga-
nisé les premiers régiments d'infanterie wailonne, le gouver-
nement était revenu sur ses concessions. Les calvinistes, ample-
ment pourvus d'armes, s'étaient concentrés dane le Tournaisis
et tre sud du Hainaut. Jean de Marnix, débarqué à Austruweel,
dirigea un coup de main sur, Anvers. il échoua et fut tué Ie
l3 mars; Le comte de Noirearmes assiégea valenciennes et
prit'crette citadelle du calvinisme, re 24 mars. cette opération
mit fin à Ia première guerre de religion. Le mois suivant, quan-
tité de nobles et de bourgeois calvinistes émigraient vers I'An-
gletene, Emden et les bords du Rhin. Le prince d,Orange, resté
Treutre au cours de cette lutte qu'il jugeait prématurée, partit
pour ses Etats de Nassau. La gouvernante remit les placards
en vigueur et réimposa la pratique exclusive du culte catho-
Iique (juin 1567).
Sans doute, Marguerite de Parme, vicfi,orieuse, espérait en
revenir à I'application modérée des édits.ïais philippe II ep
avait décidé autrement. Après les troubles du mois d'août,
it s'était juré d'appliquer intégralement aux pays-Bas son
programme de guerre à outrance contre notie esprit de tolé-
rance et de hberté. Nos provinees, soumises à un despotisme
rigoureux, deviendraiend le centre de rayonnement du catho-
licisme -européen. ce phn fut mûri de sang,froid et conçu
dans tous ses détails. Aueune considération de sentiment ne
devait arrêter Ie monarque. ( Je tâcherai d'arranger les choses
de Ia religion aux Pays-Bas, r écrivait-il, o si c'est possible,

:11È
,
'.;.
j:-
25C
-
sans recourir à la force, pârce que ce rnoyen entraînerait la
totale destruction du pays; mais je suis déterminé à
I'employer cependant, si je ne puis d'une autre manière
régler le tout comme je le tlésire r.
Pour exécuter ses projets, Philippe II choisit son plus rlévoué
serviteur, le duc d'Albe. Dès le B0 décembre 1566, il lui don-
nait I'ordre de se rendre aux Pays-Bas avee une armée espa-
gnole concentrée en Lombardie.

[,i :
CHAPITRE IV

LE GOUVERNBI\{ENT DU DUC D'ALBE


(r567-t57S.)

Arriaée du ùtt'c d'Albe à Bruæeiles [22 aofrt t16r) (pp. z57 et 258).
Ses projets, son caractèrc (p. Z5S). La Teneur eqpa-
-
gnole -
: le conseil des Troubles, les eæécutions (pp. z5g-z6rJ.
LeE Gueuæ des bois (ri. 261)..'_. premiers efrbrts du prince
-d'orange pour
déIiurer les pays-Bas : ta canipagne de ril6g
(pp. 261 et 2BZ). Tùomphe du, duc d, AIbe (p. 262). _ Le
- et le ùiaième
centième, le aingtième denier (pp. 262 et 268).
Les Gueuæ de mer (p. z6s). .- ler aurilt7Tz : prise de La Brielle-
;
soulèaernent de la Holtande et de la zéland.e (pp. 268 et 2641.
seconde inoasion dcs pags-Bas par re prince d.'orange; mas- -
sacre de la saint-Barthélemy (p. zs4). La Hollande et la
- et 265).
zéIan'de continumt seules Ia lutte (pp. z6a L,armée
espagnole (pp. 265 et 266). campagne d'hiaer - de r57z-
1573 (p. 266). - quitte res pays-Bas
Le duc d'albe
- [18 décem-
bre 15731 (p. zc6).
,
ilhelruu,s aan N asso'wren,
Vtt
ben iek aa,n Duytschen bloet,
H et aaderl.a,ndt g etrowwe
bli.il i.ch tot irl,d,er itoet (L1.
(W i,lhel,muslieil., de MaRNrx
DE S.rINrn-AunDGoNDE.)
_
Dès que les rumeurs concernant I'arrivée du duc d'Albe aux
Pays-Bas furent devenues certitude, le départ des protestants
dégénéra en un exode éperdu, qui entraîna prus de cent mille

(1) Guillaume clo Nassau, suls-je do sang tblols, ûdèlo à la patrie, ie reste
luequâ la mort.
d. vers KALKEN. -- ErgTorn,E DE BELGtregn. 1g24. g
-
-258-
personnes. Cependant, le duc d.'Albe arrivait à petites journées,
par le mont Cenis et le duché de Loi'raine. Le 22 aoûtl 1567, il
faisait son entrée à Bruxelles.
Ce jour-là, les Bruxellois consternés virent s'engouffrer dans
leurs murs des bandes insouciantes et rudes de mercenaites
allemands, des reîtres à I'armure noireie, dits o noirs harnois r,
précédés de timbaliers et de trompettes, des régiments de Napo'
Iitains basanés, à collerette plissée, des Siciliens, des Sardes,
des Castillans, ayant dans le regard I'ardeur d'un sombre fana-
tisme. A la tête de ces vétérans chevauchaient des géné-
raux renommés, portant le haut gorgerin et la cuirasse damas-
quinée : Sanche d'Avila, Christophe Mondragon, Julien Romero,
François Verdugo, Ies deux fils du généralissime : don Frédéric
de Tolède et le grand prieur don I'ernand. Le chef lui-même,
'don Ferdinand Alvarez de Tolède, appàrut sous les traits
d'un grand vieillard d'une soixantaine d'années, d'aspect sec
et froid, ag visage tiré s'allongeant encore par une barbe
pointue et une moustache tombante; I'anogance et Ia dureté
brillaient dans ses yeux eaves.
Pour mieux réussir dans I'exécution tle ses machiavéliques
projets, Philippe ff avait imaginé toute une comédie. Il avait
fait demander officiellement au roi de France des passeports
pour aller directement d'Espagne dans ses Etats de par deçà;
en attendant son arrivée, Marguerite de Parme devait rester
à son poste, d'Albe ne serait que le commandant général des
troupes, chargé d'agir ( avec toute humanité, clouceur et voye
de grâce, évitant toute aigreur r! Pendant les jours qui sui-
virent son arrivée, le duc cl'Albe donna des fêtes superbes et
dupa les naïfs par sa politesse raffinée. '
Cette mise en scène dura une quinzaine de jours. Nanti de
pouvoirs illlrnités, d'Albe préparait entre temps la réalisation
de son programme cle terreur. Partisan fanatique du pouvoit'
absolu, catholique fervent, Espagnol de race, il éprouvait une
joie férOce d'avoir été choisi pâr son maître comme exécuteur
d'une tâche < sacrée >. fl avait, de plus, par son caractèr'e glaelal'
hautain, intransigeantr' par son tempérament sobre et reglét
' de multiples raisons pour haïr les Relges. Il était décidé, s'ils
devaient résister, à mettre en æuvle toutes ses capacités mili'
taires et toutes les ressources de sa calme et audacieuSe énergie.
Le 9 septembre 1507, jetant le masque, il fit arrêter les
250 _
comtes d'E$mont et de Hornes et institua, contrairement
aux privilèges du pâys, rm tribunal extraordinaire, Ie Conseil
des Troubles, chargé cle connaître des crimes politiques :
participation au Compromis des Nobles, aux excès des icono-
clastes, etc. Composé d'une dizaine de membres : le vice-pré-
sident don Juan de Vargas, fieffé coquin, Del Rio, Ronda et

LES PÂYS.B,dS SOUMIS A LA TYRANNIE DU DUC D'ÂLBE


(Ca,binet rlcs cstarnpes, llnrxellcs.)
Cctte l;clle grirvure allégoriqtrc reprirsente les
dix-sept lrrovirrccs des Pa,5's.llas encha,lnôcs auï
pieds du duc d'llbe. Des dénrons. tles nrôtres
espagnols ct tlcs corrrLisurrsfirrsu{llcrrt a,u vieux
gouvctneur, g(rnéral tles idées cle rncurtre et rle
veng:e&nce. f,os rclrr(:scnt,a,nts clcs Etats généraux,
contraints a,u silcnce, ont le doigt posé devant
dcs scènes de ra
ItlÏ"fii;,*-l.lr'"::r"-pran'
quelques Espagnols fanatiques, Jakob llessels, hideux éner-
gumène, ce tribunal pouvait condamner sans preuves, pâr
raison d'Itrtat. Le duc cl'Albe se réservait la décision finale de
toutes les causes.
Alors commença le Terreur espagnole. Rien ne poutait
plus I'endiguer. Marguerite cle Parme, nawée autant qu'in-
dignée, avâit demandé son ral.rpel dès le 29 aofrt (f ). Les catho.

(1) EUe quitta les Pays-Bas on février 1568.


i :,i
260
-
liques tolérants : Mansfelt, Viglius, Berlaymont se tenaient à
loécart ou étaient en disgrâee. Le Conseil d'Etat n'était plus
eonvoqué. Les conseils de rnodération du pape, Pie V, de I'em-
pereur Maximilien II (I), du cardinal Granvelle, fnrent inutiles.
Les édits furent appliqtrés impitoyablement, l'émigration fut
interditè, les nobles partis volontairement fbrent bannis à
perpétuité, de grandes citadelles-prisons furent construites à
Anvers et à Flessingue, I'hôtel de Cutrenbourg fut rasé. Le

-' ï;; Jii


: '.j:

(I'h,oto Girattd'on.)
PHILIPPE, ' L^MORAL,
COMTÊ DE HORNES CO]VTTE D'EGMONT
(D'a,près le Recueil tl'Arras.)

Conseil des Troubles, bientôt surnommé Bloet-Rar:dt (Conseil


du sang), fonctionnaib sans trêve. Le 4 janvier 1568, il fit
exécuter quatre-vingt-quatre personnes; le 20 février, il jugea
nonante-cinq inculpés; le 3 mars, il fit opérer quinze cents arres-
tations; le ler juin, il {it décapiter dix-neuf gentilshommes; le 5,
il fit périr sur l'échafaud les comtes d'Ilgmont et de }Iqrnes.
Cette exécution, entourée d'un éclat pro!-oquant, frappa de
stnpeur les Pays-Bas et I'Ettrope. D'Egmont et Hor:nes étaient

(I) FiIs rle X'erdinand 1er, l€ frèro pulné de Charles-Quint (R. 1556'1564).
gaximillen II régna de 1564 à 1576, Voir le tableau généa,logique, p. 201,
-261-
chevaliers de Ia Toison d'Or, justiciables du roi seul!Leur mtrg,
Ieurs serviees, leur mérite, leur innocence surtout, eussent dfi
les préserver d.'un'sort ignominieux, Ils n'étaient ni hérétiques,
ni rebelles. En les frappant, Philippe fI voulut montrer que sa,
colère nlépargnerait personne. Mais il fit de ees deux illustres
victimes, qui moururent avec drgnité, des martyrs, auxquels I'e
clergé osa faire des obSèques solennelles et duxquels Ie peuple
vouâ un culte fen'ont. La postérité doit unir à ces cleux noms
ceux cle deux malheureux seigneurs : le rnarquis de Ber$hes
et Florent de Montmoreney, baron de MontiÉny, dont les
contemporains ignorèrent I'affrcux destin. Enr,'oyés en mission
auprès de Philippe If, lors du Compromis des l{obles, Berghes
et Montigny avaient été gracieusement reçus par le roi. Mais,
retenus sous divers prétextes, ils s'étaient bientôt aperçus que
le perfide monarque les gardait en captivité. Berghes mourut
de maladie en Espagne, en 1567; Montigny, arrêté en sep-
tembre 1567, resta en prison jusqu'en 1570. Alors seulement,
le tG octobre, Philippe II te fit étrangler secrètemcnt dans un
des cachots du château de Simancas, près de Valladolid, et fit
répandre le bruit que le jeune seigneur était mort d'un mal
inguérissable. Pour accréditer cette version, le souverain ne
recula pas devant une sinistre comédie : il fit envoyer un méde-
cin, porteur de médicaments, à la pridon de sa victirne.
Pendant trois ans, de 156? à 1569, les exécutions aux Pays-
Bas firent rage. On évalue à près de huit rnille le nombre
des personnes exécutées et dont les biens furent confisqués sur
les ordres du Conseil des Troubles. Appuyé par une armée
nombreuse, informé de tout par une nuée d'espions, le dûc
d'Albe était maître de la situation dans les villes et les eam-
pagnes. Mais dans les régions les moins habitées, il se forma des
bandes de partisans : exilés, fugitifs, contumaces, calvinistes
sineères, coudoyant des .chômeurs et des aventuriers en hail-
Ions. Ces bandes de Gueux des bois (bos[uillons ; boschgcuzen)
entreprirent contre tes Espagnols une guerilla aceompagnée de
meurtres d'ecclésiastiques et de pillages de petits monastères.
Entre temps, le prince d'Orange s'était mis corps et âme au
service de la plus noble des tâches : I'affranchissernent des
Pays-Bas. Pour lui,nature pratique et opportuniste,la question
religieuse était secondaire; avec un peu de bonne volonté réci-
proque, on pouvait toujours, croyait-il, la résoudre dans Ie
*, 262
-
sens de la liberté et de la (olérance. L'essentiel, pour loinstant,
était de vaincre la tyrannie espa$nole et, pour ce faire, il
ne pouvait rencontrer de meilleurs auxiliaires que parmi les
protestants d'Europe : huguenots de I'amiral Gaspard de
Coligny, princes réfortnés du Saint-Empire, sujets anglieans de
la reine Elisabeth d'Angleterre. Il avait levé des mercenaires
allemands, engâgeant ainsi largement sa fortune personnelle,
avait rassemblé des partisans et tenté, dès.1568, une invasion
des Pays-Bas sur plusieurs points. L'entreprise eut un début
favorable : tout au nord, Louis de Nassau, venu de la Frise
allemande, battit les Espagnols, le 24 mai, à Heyli$erlée'
dans un combat oir périt le jeune Adolphe de Nassau, frère
du Taciturtre. IVIais bientôt le duc d'Albe arrivait avec des
fenforts. Louis, vaincu à Jern$urn (Gemmingen), le 2l juillet'
dut .battre précipitâmment en retraite. Le prince d'Orange
lui-rnême avait esquissé ull mouvement offensif vers le eentre
du pays, par le Limbourg. Ses soldeniers, reerutés trop à la
hâte, se disper!èrent sans combattre.
f,e duc tl'Albe triomphait. Il se fït ériger des stâtues, cou-
vertes d'inscriptions laudatives, à Anvers et à Bruxelles.
L'archevêc1ue de Malines lui remit, au nom du Souverain
Pontife, une toque et une épée, comme défenseur de la Foi.
C'est à cette époque qu'il osa écrire : < Les peuples sont très
contents et il n'y a pas au moride une nation plus facile à gou'
'verner que celle-ci quand on sait la conduire. rr
De pressants besoins d'argent amenèrent le duc d'Albe à
faire, en 1569, un nouvea,u pas dans la voie du despotisme. Il
remplaça les anciennes aides, consenties périodiquement par
les Etats généraux ou provinciaux, par trois irnpôts perma-
nents : le centième deniet (l "/ù prélevé une fois pour toutes
sur la valeur de tous les biens; le vin$tlème denier (5 %) dû
par le vendeur sur la vente de ses immeubles; le dixième
denier (10 %) perçu'sur la vente de tous biens meubles, mar-
chandises et denrées alimentaires. Ces impôts étaient très
onéreux; en les établissant, le gouvernement frustrait nos pro-
vinces de leur droit le plus précieux, le droit de subside,
étroitement uni au drolt de rernontrance, instrument de
contrôle des âctes du souverain. Aussi provoquèrent-ils une
vive opposition. Menacées de saccage, les villes cédèrent les
unes après les autresr mais l'irréductible opposition des Nations
: __269_
de Bruxelles et de Louvain eontraignit le duc d'Albe à retarder
de deux ans I'application intégrale de ses nouvelles mesures
fiscales. Entre temps il essayait, en 1570, de se concilier les
esprits en envoyant à la potence quelques officiers de justice
trop féroces et en proclamant un a pardon r dont les innom-
brables restrietions stimulèrent la verve des satiriques.
A la fin de I'année l57l,les nouveaux impôts entrèrent déd-
nitivement en vigueur. Aussitôt les transactions eommereiales
cessèrent, les boutiques restèrent closes ainsi que les ateliers,
le peuple supporta stoiquement les plus cruelles soirffranoes.
Pour'se donner du courage, il chantait :
( HelTtt nu U zelf , zoo helTrt U God
agt der tyrannen band en slot
Benauwde Nederlanden.
Gij draagt den bast al om uw strot
Rept fl,ults uw ororne handen (t), >

Outré par cette résistance passive, le duc d'Albe se a tuait


de colère r et menaçait de faire pendre les doyens des métiers
au seuil de leurs maisons. Tout I'hiver fut rempli par une ter-
rible crise. Cependant, cette lutte inégale paraissait devoir se
terminer par l'épuisement des protestataires lorsquoun incident
inattendu vint ranimer les courages. Depuis 1568, des marini
et pêcheurs insoumis, les Gueux de mer, jouaient, le long de
nos côtes, le rôle meurtrier des Gueux des bois dans nos eam-
pagnes. Le prince d'Orange, résidant à ce moment auprès des
huguenots de Flanee, leur donnait des patentes de corsairesl
Iorsque Ie comte Maximilien de Boussu, gouvemeur de la Hol-
lande, les serrait de trop près, ils se réfugiaient en Angleterre.
Or, Ia reine Elisabeth a;rant, le ler mars 1572,'momentanément
dû interdire I'aecès des ports anglais aux Gueux de mer, deux
de leurs chefs,. le téméraire Guillaume de La Marck, sire de
Lummen (ou Lumey), et le seigneur de Treslong, imaginèrent
de s'emparer par Surprise du petit port de La Brielle, sur un
des bras de la Meuse, au nord de I'ile de Voorne. Risquée avec
six cents hommes, Liégeois en grande partie, I'opération réussit
parfaitement, le ler awil. Elle, provoqua un enthousiasme

(l) Aidez-vous vous-mêmes, ainsi vous aid.era Dieu Eors des llens et
velrous du tyran Pays-Bas oppressés. - la corde d.,écorce
portez déjà
-
&utour de votre cou Remuez vite vos-Vous
mains pieuees,
-
264 ---
-
immense. Le 6 awil, F'lessingue se souleva, le 8, Rotterdam,
le 10, Gouda. Bientôt tbutc la Zêlande et la Hollande, Pro-
vinces ori le calvinisme avait fortement pris racine, furent en .

complet état d'insurrection.


Dans le Sud aussi I'efferveseence était grande. Au nez 'des
soldats espagnols, la foule fredonnait le chant railleur :
eersten dagh adn APril
" Op dm
Verloor duc d'Alaa siinen bril (L)... t '

ou le refrain guerrier :

< Slaet otr)ten trommele pan ùi'rre'dorndeyne... , (2).


Le prince d'Orange crut le moment venu d'envahir une
seconde fois les Pays-Bas. Mieux appuyé par les huguenots
qu'il ne I'avait été par les princes protestants du Saint-IJmpire,
ilcombina un projet d'opérations concentriques. Le 28 mai, le
Français La Noue occupà Valenciennes; deux jouts plus tard,
Louis de Nassau entrait dans Mons. Avec 24,000 hommes,
Guillaume d,'Orange pénétra de la Gueldre jusqu'au cceur du
Brabant. paraissait perdu. Les catholiques,
Le duc d'Albe
impressionnés par les excès de la soldatesque calviniste, sur-
tout pàr le massacre de dix-neuf rnoines de êorcum (9 juillet),
ne savaient quelle contenance adopter lorsque, tout à coup,
I'on apprit le grand massacre de la Saint-Barthélerny en
tr'rance (2a aotrt). Louis reperdit lVlons et Guillaume dut se
retirer en toute hâte vers la Hollande (S).
, Alors la lutte prit un caractère tout nouveau. La Hollande
et la Zélande continuèrent seules à combattre. Sauf Amster-
dam, Schoonhoven et Middelbourg, qui tenaient pour Ie roi,
les villes de ces provinces étaient unanimes dans leur volonté
de lutter jusqu'au bout. 'fous'les bourgeois s'armèrent d'arque-
buses et de piques, s'organisèrent en milices, éIurent des offi'
ciers et s'exercèrent au son du fifre et du tambour. Ils équipèrent

(f ) Au premier Jour cl'avril, le duc d'Albe perd'it ses lunettes.


(2) X''rappez sur Ie tambour d.e dirre-tlom'deyne...
(3) La Saint-Barthélemy eut, entre autres résqltats, celui de prévenir
un conflit imminent entre I'Angleterre et la x'rance. L'amiral colig:ny, chef
dee h11gpenots d.e X'rance, aurait voulu placer sous I'autorité des Yalois les
calvinistee belges libérés. La reine Elisabeth flt informer Coligny qu'elle
ne tolérerait jamais l'occupation des tr'lantlres par la tr'rance. :
265 --
aussi des navires de course. Les premières dépenses furent cou-
vertes par les biens ecclésiastiques confisqués et les captures de
navires de commerce. Bientôt les prouesses des corsaires trans-
formèrent'la guerre en une opération lucrative. placées dans urre
excellente situation stratégique à I'embouchure de trois fleuves,
protégées par un climat humide et froid, ainsi que par des bras
de mer, canaux et marécages, inondables en cas d'extrême péril,
la Hollande et la Zélande formaiet i d"u* citadelles presque
inaccessibles et dont les défenseurs, relativement peu nombreux,
pouvaienf suffire à tous leurs besoins. Depuis le l5 juillet elles
avaient pris pour chef militaire ou stadhouder Ie prince
d'orange. calviniste à présent, entouré de huguenots déter-
minés, ce prince tenaee était devenu I'âme même de ra résis-
tance à I'Espagne, I'inearnation de Ia patrie en péril.
Irn face de cette bourgeoisie, armée à Ia hâte, se trouvait
I'armée espagnole, la meilleure du temps. Elle comprenait :
a) Des arquebusiers, coiffés d'un chapeau de feutre emplumé
ou d'un easque à haute crête et à bords relevés : lé morion;
Ieur buste était protégé par un corseret comprenant plastron
et dossière; d'un baudrier de cuir, porté en sautoir, pendaient,
comme des breloques, de nombreuses poires à poudre; Ieur arme
principale, I'arquebuse (à mèche ou à rouet), avait une crosse
bombée, inerûstée de nacre ou d'ivoire.
à) Des plcquenaires, dont le corps de cuirasse se prolongeait
par un court jupon de métal, protégeant les hanches : les tas-
settes. Au combat, arquebusiers et picquenaires étaient insé-
parables. Les premiers couvraient le flanc des seconds et amor-
çaient I'engagement; les seconds, rangés autour de grands dra-
peaux bariolés à hampe courte, supportaient le choc des masses
de cavalerie. Ensemble ils formaient des régiments, nommés
tercios chez les Espagnols.
cl La cavalerie, encore revêtue de I'armure de toutes pièces,
noircie (noirs harnois) ou polie au clair (harnois blancs); elle
comprenait des lanciers, des chevau-lê$ers, des pistoliers.
Les lanciers, sueeesseurs des gendarrnes, chargeaient au trot
en escadrons épais; les autres pratiquaient une manæuvre,
< la caracole r, empruntée aux reîtres allemands. La caracore
consistait en une charge en colonne qui s'ouvrait en éventail
et permettait ainsi à chaque rang de décharger à bout portant,
sur l'adversaire, une bruyante pistoletade.
266
-
d) L'artillerie, bien pourvue, eomprenait surtout des pièces
de siège.
Cette armée comptait une soixantaine de mille hommès :
environ 8,000 Espagnols, Italiens et Irlandais; 16,000 Alle-
mands; l0,O0O Flamands ou Bas-Allemands; 3O,O0O Wallons.
La campagne d'hiver de l5?2 à 1573 fut terrible. Philippe II
avait enjoint au duè d'Albe d'en finir. En quelques annéeg, les
Pays-Bas avaient cofité plus de 25,OO0,O00 de florins !
L'armée espagnole se mit en route au début d'octobre, mar-
quant son passa,ge à travers le Brabant et la Gueldre par d'hor-
ribles dévastations : le 2, Malines fut saccagée, pour avoir,
quelques mois auparavant, fait bon accueil au prinee d'Orange;
à Ia fin de novembre, Zutphen subit le même sôrt; Frédéric de
Tolède fit, en novembre aussi, massâcrer toute la population
de Naarden, petite ville au sud-ouest du Zuyderzée, qui avait
osé se défendre. Le siège de Haarlern dura sept mois ! La
vaillante cité capitula le l3 juillet f573.
, T,a lrollande semblait vaincue. Pénétrant jusqu'à I'extrême
nord de la provinee, don Frédéric (ou Fadrique) avait entre-
pris le siège d'Alkmaar. Mais à partir de ce moment la forttme
des armes change de camp. Reculant devant les inondations.
artificielles, les Espagnols doivent lever le siège d'Alkmaar, le
8 oetobre l5?3. << Van Alkmaar begirtt de aietorie (1), > clame
un dieton populaire. Dès le ll,la flotte du comte de Boussu est
battue à Enkhuizen. Les Pays-Bas exultent de joie patriotique.
Depuis quelque temps, le duc d'Albe sentait sa position chan-
celante. cédant à des conseils de modération, Philippe II avait
envoyé aux Pays-Bas, dès 1572, un nouveau gouverneur général,
le duc de Medlna-Celi, sans enlever cependant au duc d'Albe
aucun de ses pouvoirs discrétionnaires. D'Albe avait poliment
laissé le nouveau venu se débattre au milieu des pires difficultés
et I'incapable Medina avait dû retourner en Espagne, < malade
de eceur et dégoùté r (novembre 15?8). D'Albe n'en avait pas
moins compris I'avertissement. Vieilli, usé, découmgé, conscient
de son échee total, il ne se sentait plus capable de vaincre.
il demanda lui-même humblenreut sa retraite et rentra en
Espagne, le 18 déeembre 15?3. Son nom maudit resta attaché
aux pires souvenirs de notre histoire.

(1) D'Alhaor contrmenc€ I'a viotoire.


CHAPITRE V

LE GOTJVDRNEMENT DE REQUESENS
(r 573-r576.)

Philippe II en reaiettt à une potitique plus madérée (p. 26?).


Le gouaerneur Requesens (pp. 267 et 26g). La situation-
miktaire à son anùsëe (p. 268). - z bataillc d,e
t4 aaril LETA
Moolt (p. 268). Concessions de- Requesens
génërauæ de 1574- (p. 263). Valdès lèae le(p.268). -
Etalæ
sf,ège d,e Leùden
(p. 268). - (p. 269). Siège de Zierùttzée
Le congrès de Bréda
(p. 269). - - (p. 269).
Mort de Requesems [E mars rEZ6l
-
u Dieu nous garde de pareils Etats! r
tïâ"i"i:ï;1r?Tlï'- des Etars gé-

La politique d'espagnolisation avait totalement échoué. Les


catholiques des Pays-Bas en étaient arrivés comme les rebelles
à exécrer I'Espagne. lioujours décidé à I'inflexibilite en matière
religieuse, Ie roi se résigna à faire des eoneessions au point de
vue de I'absolutisme monarchique et de la rigueur des méthodes.
répressives. Encore n'agit-il qu'avee son indéeision et son hypo-
crisie coutumières.
Le successeur du duc d'Albe était un Grand d'Espagne, àgé
d'une cinquantaine d'années, don Louis de Zunlga y Reque-
sens. X'ormé par les jésuites, entièrement dévoué au roi, il
avait occupé des postes éminents. Mais il ne convertait pas pour
sa nouvelle mission, acceptée d'ailleurs à contre-cæur. Malhabile
et de nature maladive, il ne pouvait en imposer aux rebelle$;
orgueilleuxr iraseible, méprisant et castillan jusqu'au bout des
; 268-
bout des ongles, il ne pouvait non plus leur inspirer con{iance.
Enfin, les ordres qu'il reçirt manquaient de précision.
Pour commencer, il dut guerroyer. LIn gentilhomme bru-
xellois, I'iirtrépide amiral Louis de Boisot, avait dispersi,
en janvier 1574, 'l'eseadre de Bergen-op-Zoom et nettoyé les
bouches de I'Escaut; le 18 février, les insurgés avaient amêné
à la capitulation la. princil ale ville de la zêlande, Middel-
bourg, après un siège de dertx ans. Ils étaient maîtres de toutes
les îles zélandaises, des bras de mer et des côtes. A I'autre
extrémité du territoire, Louis <le Nassau envahissait la Gueldre
avec 10,000 soldeniers de H:rute-Allemagne. Requesens lui
opposa un de ses meilleurs'généraux, don Sanche d'Avila.
Le 14 awril, il.y eut une batai;le violente sur la bruyère de
Mook, au sud de Nimègue. Les rebelles y furent complètement
défaits. L'héroique Louis de Nasslu et son frère llenri restèrent
parmi les morts. La maison de N*ssatl avait déjà perdu trois de
ses membres pour la cause de l+r liberté.
Une mutinerie des troupes ei:pagnoles, auxquelles le gouver-
nement devait vingt-huit mois de solde, ne permit pas à
Requesens de tirer de la victoire de Mook fe parti qu'il erit pu.
Néanmoins, son prestige était sufffrsâmment rehaussé pour qu'il
pût entrer dans la voie de Ia clémence sans paraître faiblir.
Le 6 juin, il proclama un < pardon général > et, vers la même
époque, supprima les impôts du dixième et du vingtième denier.
Le Conseil des Troubles subsista mais ùe prononça plus de sen-
tenees de mort ni de conliscations de biens.
Ces concessions venaient beaucoup trop tard. Les Etats
généraux de 1574, concilants quant au maintien du catho-
licisme, présentèrent au gouverneur général le pro$ramme
national de 1559, encore anrplifié. Ils réclamèrent avec
véhémence la répression des < mangeries et pilleries > de la sol-
datesque, qui traitait la nation en ( paqvres esclaves et infr-
dèles r. Quant aux insurgés, ils ne voulurent même pas entrer
en pourparlers !
La guerre continua donc avec fureur. Depuis près d'un an
d.on Francisco de Valdès assiégeait Leiden. Les Hollandais
rompirent les digues de la Meuse et de I'Yssel entre Delft,
Rotterdam, Gouda et Leiden. Boisot et ses Gueux de mer
vinrent ravitailler Ia eité indomptable. Dans la nuit du 3 au
4 octobre, Valdès dut renoncer à son entreprise.
-260*
Alors I'empereur Maximilien II offrit sa médiation. Reque-
sens I'aecepta avec joie. a Le peuple,. > écrivait-il, < voyant qu'on
négocie la paix, il y a lieu de eroire qu'il différera de se révolter
tout à fait; car, en vérité, ses souffrances sont telles qu'il lui
serait impossible de les endurer s'il n'avait I'espoir qu'elles
finiront bientôt r. Quant au résultat en soi du Con$rès de
Bréda (mars 1575),le gouverneur général ne pouvait en douter.
PhilippefI exigea la restauration du catholicisme dans toutes
les provinces; le prinee d'Orange, au nom des Etats de Hollande-
Zélande, réclama des garanties < tant au regard de la liberté
que pour le fait de la conscience >.
Il fbllut en revenir à la décision par les armes. Dans la nuit'
du 28 au 29 septembre 7575, don Juan Osorio d'Ulloa aecom-
plit.une étonnante prouesse. Avec moins de deux mille vété.
ranÀ, il franchit à gué le bras de mer séparant les îles de Sint-
Philipsland et de Duiveland,schouwen. Sous le feu des Gueux
de mer, le gros de la colonne réussit le passage; I'arrière-garde
disparut dans les flots, balayée par le flux montant. Les Espa-
nols parvinrent à se frayer un chemin jusqu'à ZLefiJrzêq poÉ
sur I'Escaut oriental, dont ils entreprirent le siège. La chute
de cette place (29 juin f 576) sépara la Zélande de la Hollande !
Nlais entre temps I'Espagne avait dû suspendre tout paye-
ment. Requesens n'avait plus de ressources. Ecceuré par I'in-
suceès de ses diverses tentatives, atteint dç nostalgie, il mourut
d'une < fièvre pestillenci€use )), le 5 mars 1576.
CHAPITRE VI

LEs ETATS cÉ,rqÉnAux DE rs76

Intérim du Conseil d'Etat (p. z?0). Matinerie des troupes espa-


et 271).
gnoles 1pp. 270 Les -Etah de Brabant éIiminent le
- (p. 271).
Conseil tUtat du pornoir Réunion des Etats
générauæ (pp. 27f et 272). 4 noaembre - 1576 z la Furie e$ra-
gnole (p.272). -
I nooentbre : la Pacifi,cation de Gond(pp.272
et 273). -
Relgium læileratum.

En attendant la nomination d'un nouveâu gouverneur géné-


ral, le Conseil d'Etat prit Ia direction des affaires. Sauf un
Espagnol intolérant, De Roda, il se composait de catholiques
modérés, anciens fidèles de Marguerite de Parme : les comtes
de Mansfelt et de Berlaymont, le vieux Viglius, Philippe de
Croy duc d'Aerschot, Christophe d'Assonleville et Quelques
autres. Ils étaient, ou bien hardis mais sans esprit de suite,
comme le due d'Aerschot, ou bien expéririrentés mais timorés,
eomme Viglius. IIs supprimèrent le Conseil des Troubles et
s'efforcèrent de se concilier les sympathies populaires.
Mais ils n'étaient plus adaptés aux nécessités de I'époque.
Ni le roi, ni la nation n'avaient eonfiance en eux. Ils se trou-
vaient en outre devant un formidable problème. L'armée espa-
gnole n'avait plus été payée depuis près de deux ans ! EIle lnena-
çait le pays d'un pillage général aussitôt qu'elle aurait pris
Zierikzée ! Les Etats de Brabant se réunirent et réclamèrent,
le 17 awil, le renvoi des soldats étrangers et Ia convocation des
Etats généraux. Cet énergique exemple fht imité par les Etats
-_271
-
de Hainaut, de Flandre et de Gueldre. Hélas ! leur voix ne fut
pas écoutée. Au début de juillet, la catastrophe attendue
éclatait. Les tercios mutinés s'emparaient d'Alost et entre-
prenaient de là des opérations de pillage dans le Brabant et la
Flandre !
Aiguillonnés par le péril, les Etats de Brabant soarrogèrent
en fait le pouvoir. Sur leur demande, Ie Conçeil d'Iltat pro-
scrivit les soldats espagnols (27 juillet) et ordonna artx provinces
de prendre les armes (? aofrt). Profitant des eirconstances, les
patriotes des provinces du Sud entreprirent une active prope'
gande en faveur d'un rapprochement avec le prince doOrange
et les deux provinces mutinées. L'oceasion était unique : les
débordements de Ia soldatesque poussaient iittéralement les
catholiques'dans les bras des calvinistes et leur faisaient oublier
jusqu'aux excès des iconoclastes, jusqu'au martyre des moines
de Gorcum. Entre le danger de déplaire a,u roi et celui de rester
sans secours devant les mutins, il n'y avait pas à hésiter.
Lorsque le prince d'Orange connut les dispositions favorables
des provinees méridionales, sa joie fut immense. Son rêve d'une
( commune patrie r, déjà caressé lors dp Compromis des Nobles,
parpissait près de se réaliser.
il fallait d'abord se débar-
Pour opérer I'union patriotique,
rasserdu Conseil d'Etat, trop dyriastique. Guillaume de
Ilornes, seigneur de Hèze, nommé gouverneur de Bruxelles
par les Etats de Brabant, s'aboueha avec plusieurs notables et
ordonna,le 4 septembre, à son lieutenant Jacques' seigneur de
Glymes, d'épurer le Conseil d'Etat. Glymes,. accompdgné de
mousquetaires brabançons, arrêta quelques conseillers, dont
Viglius, bégayant d'épouvante. Après ce crime de lèse-majesté'
les provinces de Brabant, de Flandre et de Hainaut convoquèrent
les Etats $énéraux. Tous les Etats encore soumis à I'Espagne,
sauf le Luxembourg, s'empressèrent de réunir leurs délégués.
En octobre, les Etats généraux se constituèrent en organisme
gouvernemental. Tout en proclamant hautement qu'ils main'
tenaient Philippe fI comme a souverain seigneur et prince
naturel >, ils trànsformèrent Ie Conseil d'Etat en simple comité
exécutif, levèrent des troupes wallonnes et flamandesr cott'
frèrent des commandements à la haute aristocratie, obtinrent
du prince d'Orange des secours en infanterie et en artillerie
et entreprirent le siège des citadelles de Gand et d'Anvers.
272
-
Leur action était illégale, mais leur but si louable qu'ils furent
presque partout appuyés et encouragés.
ces mesures étaient eneore insuffisantes. Le.temps pressait,
car les soldeniers espagnols menacés se coneentraient aux envi-
rons d'Alost. Le l9 octobre, des négociations s'ouvrirent à
Gand entre les délégués des Etats généraux, eeux des Etats
de Hollande-Zélande et ceux du stadhouder. Les travaux
venaient à peine de commencer qu'une nouvelle terrifiante vint
glacer d'horreur les habitants de toutes nos provinces. Le 4 no-
vembre, Ies tercios de Sanche d'Avila, de Romero, de Navarese
et les cavaliers d'Alphonse'de Vargas, venus d'Alost ou sortis
de la citadelle d'Anvers assiéuée, avaierit envahi Anvers, écrasé
Ies troupes des Etats, chassé de I'hôtel de ville, après une eou-
rageuse résistance, Ies derniers bourgeois armés et commencé
Ie pillage de la ville. Ce saccage gigantesque, la Furie espa-
gnole, cqtlta la vie à plus de sept mille personnes des deux
sexes; il y eut cinq cents maisons brûlées et les dégâts, les
pillages, vols de bijoux, d'or, de marchandises, de valeurs de
toute espèee, furent'évaltrés à une somme représentant atrjour-
d'hui environ 50 millions de francs.
Quatre jours après le début de ce drame, le g novembre,Ies
dix-sept provinces des Pays-Bas se fédéraient par un
traité nommé la Pacifrcation de Gand. Leur union s'opérait
çur des bases très simples, conformes au vieil ldéal national
exprimé notamment dans le programme des Etats généraux
de 1559 et dans le compromis des Nobles. Les contractants
juraient de maintenir la paix entre eux et de se prêter assis-
tance mutuellè. rls décrétaient I'expulsion des soldats espa.-
gnols, Ia suspension des placards contre les hérétiques et des
ordonnances du duc d'Albe. l]ne amnistie générale Iibérait les
prisonniers, annihilait les sentences de conûscation de biens
depuis 1566 et biffait des registres les jugements en matière de
religion.
Restait Ia question religieuse ! Dans leur hâte à se récpn-
cilier, les parties contracl.antes cherchèrent à la résoudre par
une eombinaison provisoire. Le prinee d'Orange nous I'avons
dit - des cultes.
était tolérant, partisan de la eomplète liberté
Son-entourage, et, en général, les gens cultivés des pays-Bas :
avocats, savants, hommes de plume, partageaient son point
de vue. fls étaient avant tout patriotes démocrates. Mal-
273 _
heureusement, leur nombre était restreint. D,une paft, Ies
ealvinistes de Hollande et de Zélande avaient tout sacrifié à la
cause de la liberté, mais étaient de farouches sectalres d'autre
I
paÉ, les catholiques des autres provinces : nobles, prêtres,
membres de Ia haute bourgeoisie, petits négociants, étaient aussi
d'excellents patriotes, mais voulaient le rnaintien exclusif du
cathollcisme romain, quitte à tolérer, en matière de conces-
sion suprême, la présence de réformés ne ( provoquant pas de
seandale ,, c'est-à-dire s'abstenant dc toute pratique extérieure
de leur croyance.
comme les catholiqueà couraient le danger le plus immédiat,
ils flrent aussi Ie plus de coneessions. La pacifreation de Gand
décréta que, jusqu'à décision ultérieure des Etats généraux, le
principe <le la liberté de conscience serait de règle dans quinze
provinces des Pays-Bas. Le catholicisme garderait une place
prééminente; Ies dissidents jouiraient de garanties sérieuses,
mais ne poumalent professer publiquement leur foi. Au
contrâire, en Hollande et en zélande, provinces indépendantes
dans la < Généralité (r) >, le culte protestant régnerait publi-
quement et seul. ce modus aiuendi peu éQuitable avait rendu
la conclusion de la Pacification possibre, mais il la mettait
irnmédiatement en péril.

(1) C'eet-à.dire l'ensemble d.es dix-sopt provinces.


CHAPITRE VII
LE GOUVERNEMENT DE
DON JUAN D'AUTRICHE
(1576-1578.)

Don Juan d'Autriche, ses instructi'ons, se.s proiets (pp. 274 et


2T q. il arrùue à Luæembourg l8 novembre 15761 (p. 275).
-
Les cq!ftçtiques se rapprochent de lui (pp. 275 et 276).
-L'Union iiè Bruæelles [9 janvier 15771; I'Edit Perpéhtel -de
Marche}en-Fmnenne [f2 féwier] (pp. 276 et 217). Sàtua-
-
t:ion ùifi,cùIe d,e don Juan; il s'enfertne au chdteau de Namur
[2a juillet] (p. 2771. Les Nations ile Bruæelles raTtTtellent
- réceptt:ùon f23 septembrel (p. 278).
ln prince d'Orange; sa -
Intemmtion d,e l'archidttc Mathias; la seconde Union de Bru'
æelles [lO décembre]; Mathi,as inauguré comme souaerain des
Pa41s-Bas [8 janvier 15?8] (pp. 278 et' 279). - La républï'ry'e
cahtiniste proclamée à Gand (pp. 279 et 280). Marche en
-
arsant d,es Espagnots; bataille de Gunbloun [8r janvier]
(p.2SO). Irutensent:ùon d'u dtttc d'Aniou (p. 28O et 281)' :
Bataitle - RgmmamlLB juilletl (p.281).
de Mort d,e don Juan
-
1ler octobre 15781 (p. 28r).
n Madame, i'ai ici une Peine terrible
",'lH"ï.Ë"fi ii'Ëi11':à de Porme,
le 20 ianvier 1577.)

lpresà,interminables hésitations, Philippe II s'était décidé


à donnef pour gouverneur général aux Belges un piince du
Sangr son demi-frère, don Juan d'Autriche. Sans doute, don
Juan était un bâtarcl, né en ld4z des relations de charles-euint
avec Barbara Blombergh, frivole petite bourgeoise de Ratis-
bonne. Mais I'empereur lui avait fait donner en secret une
instruction soignée. Don Juan, bien accueiili à la cour, avait
acquis beaucoup de gloire en combattant avee suceès les Maures
du sud de I'Espagne et en remportant sur les Turcs une grpnde.
victoire navale à Lépante (r). Espagnols et rtaliens raffolaient
de cet élégant héros de trente ans, aux yeux breus, aux che-
veux bouclés et à la soyeuse moustache blonde. philippe rr,
plus que jamais désireux d'en finir, supposait que Ies Belges
seraient flattés d'avoir pour gouverneur un héros de roman de
chevalerie, dont I'Europe citait les exploits et les aventures
galantes. rl comptait aussi sur son intelligence et son esprit
déIié pour vaincre les difficultés de Ia situation. Dans ses instruc-
tions détaillées, le roi reeommandait à son dêmi-frère de se
montrer conciliant, patient, affable, de parler ftançais et de
respecter les usages. Le < faict de la religion r seul devait Ie
trouver irréductible.
Ileureux dans ses apparences, le choix de philippe If, en
réalitf, était malhabile. Don Juan ne s'intéressait nullement aux
Pays-Bas. D'une ambition démesurée, il rêvait de faire la
conquête de I'Angletert'e et d'épouser Marie stuart, la belle
et romanesque reine d'Ecosse, captive d'Elisabeth. euelle
distance entre ces chimères et la tâche rebutante qui I'attendait
dans nos provinces !
L'entreprise commença d'une manière assez arerte. Déguisé
en laquais, don Juan traversa la France à franc étrier et fit
inopinément son entrée à Luxembourg, le g novembre 1578,
à la veille de la grande < Furie ,r. Là, les nouvelles les plus
graves vinrent coup sur coup I'assaillir et il n'eut, dès Ie
premier jour, plus le loisir de songer à renouveler les prouesses
de Guillaume de Nornrandie !
Cependant, Ia situation n,était pas si.mauvaise pour lui. La
Pacification de Gand n'avait pas mis un terme au conflit entre
catholiques et réformés, qui s'appliquaient mutuellement les
épithètes de Papen et Geunen, a iclolâtres r et < icono-
ciastes r!
Dans toutes les provinces, sauf en Hollande et en zélande,

(1) Ville d'Acarnanie (Grèce), sur le golfe de patras.


276
-
il y avait opposition entre les riches, tant nobles que bourgeois,
et la masse du peuple, flanquée des intellectuels. Les pre-
miers, catholiques modérés, ne demandaient qu'à se récon-
cilier avec Philippe II, poup'u que celui-ci promit de respecter
les privilèges et d'appliquer les placards avec modération; les
seconds exécraient loEspagne et ne juraient que par le prince
d'orange. Lorsque les Etats généraux entrèrent en pourparlers
avec don Juan, les catholiques flrent naturellement tous leurs
efforts pour amener une entente. ce ne fut pas chose facile !
Les Etats prenaient une attitude de commandement qui
déplaisait souverainement au nouveau gouverneur. Travaillés
par les orangistes, ils manquaient de franchise. < ce qu'ils disent
aujourd'hui, d.emain ils le contredisent, n écrivait, dépité, don
Juan à Marguerite de Parme. Mais lui-même, bien que plein
de bonnes intentions, restait fidèle aux procédés machiavéliques
hispano-italiens de la Renaissance. Alors qu'il promettait aux
Etats le départ des troupes espagnoles, il entretenait avec
celles-ci une correspondance secrète et ayant été démasqué
-
5'af,f,i1ait de la part du conseil d'Etat la réprimande bourme :
-< Ils ne sont si enfans ny si simples par deça qu'ilz se laissent
rnener pai le nez comlne buffies, quoique les Espagnolz en
pensent!l
En fin de eompte, un anangement intervint. Les Etats
généraux,infl uencés par la noblesse catholique,votèrent l' ÏJnion
de Bruxelles (9 janvier 1577), interprétation catholique de
la Pacification de Gand, stipulant I'obéissance au roi et le mai-
tien exclusif, dans toutes les provinees, de la religion catholique.
Le prince d'orange ef les Etats de Hollande-zélande refusèrent
de souscrire à cette déformation si rapide de I'acte solennel
qu'ils avaient cru devoir être le point de départ d'une évolution
vers I'indépendance de la commune patrie.
Philippe II obtenait satisfaction sur le point qui lui tenait
I'Edit
le plus à eæur. En retour, don Juan publia, le 12 février,
perpétuel de Marche-en-Farnenne (r), qui réalisait. en
bonne partie le programme national du compromis : les privi-
Iègesterritoriaux seraient scrupuleusement respectés, les Etats
généraux seraient réunis, les troupes espagnoles quitteraient
nos provinces. Les protestants ne seraient plus soumis à un

(1) Boursade luxembourgeolse entre la Lesee et l'Ôurthe.


-.277 -
régime de terreur, mais il n'apparaissait pas clairement si le
gouvernement allait tolérer leur présence sous condition de ne
point causer de rc scandale > ou si, par diverses mesures, il allait
les éloigner du pays. De toutes façons, le catholicisrnc seul
devait régner publiquement aux Pays-Bas, même dans les pro-
vinces dissidentes.
Don Juan, au fond, noétait pas satisfait de cette paix de con-
cessions dans'laquelle il ne voulait voir qu'un simille < expé-
dient )), propre à préserver le pays d'une nouvelle guene civile.
Non sans dépit, il dut renvoyer (mars-ayril) les tereios qui,
dans sa, pensée, auraient dfi servir à lui f'rayer un passage
jùsqu'à la prison de Marie Stuart. Le pis fut qu'après son
entrée sole.nnelle à Bruxelles (mai 15771, il s'aperçut que
toute sa diplomatie n'avait pâs servi à grand'chose. Il eut
beau déploye, .auprès de ces Belges qu'il jugeait suffisarrts
et détestables, toutes les ressourees de Ia plus courtoise
séduction, il eut beau prenclre part à leurs conôours de tir
et s'essayer à boire leur bière, toujours il sentait autour de lui
Ia défiance ou I'esprit de bravade. Demandait-il des troupes
pour conlbattre les provinces schismatiques, on les lui refusait.
Cherehait-il, par des conférences tenues à Geertruydenberg
(mai-juin) (l), à préparer un tenain d'entente avec les rebelles,
la subtile diplomatie du prince d'Orange renversait ses projets,
Parfois, Ias d'être traîné d'atermoiements en aterrnoiements, il
donnait libre cours à sa fougue naturelle. Mais aussitôt il per-
cevait gue ses rnenaces, impossibles à réaliser puisqu'il ri'avait
presque plus de soldats, ne faisaient que provoquer des objec-
tions goguenardes ou d'aigres répliques. Finalcment, se sentant
mourir à petit feu, horrifié à la perspecti'rre de'finir ses jours'
dans ces contrées brurneuses, il perdit la tête. Ayant vainernent
supplié le roi de le rappeler, ayarit foruré le projet chimêrique
d'une fuite subreptice si Philippe ne l'écoutait pas, il flnit par
se croire réellement en danger. Partout il s'imaginait voir les
traces de complots anti-juanistes, fomentés par des membres
de la noblesse oir des Etats de Brabant. Tirant parti d'un
voyage tle Marguerite de Valois aux eaux de Spa, il prit soudain
possession du château de Namur, s'y claquemura et rappela
d'urgence les troupes espagnoles (24 juillet).

(1) Petite ville à I'ouest d,e Boie-le-Duc.


_278_
Du coup le pacte entre le gouvernement espagnol et les.
catholiques des Pays-Bas était rompu. 'Ipndis que la bourgeoisie
modérée perdait son temps en stériles regrets, le petit:peuple
s'attachait délibérément à la cause des démoerates patriotes.
Dès les premiers jours d'août, un comité de dix-huit délégués
des Nations de Bruxelles s'emparait de la direction de la ville
et s'unissait à la minorité des Etats généraux pout rappeler
dans Ia capitale le prinee d'Orange,
Le 23 septembre, une foule enthousiaste reeevait dans les
murs de Bruxelles Guillaume de Nassau, radieux de voir son
idéal de concorde patriotique virtuellement réalisé. Le peuple
attendait le héros national comme ( un ange venu du ciel r.
Mais quand il le vit si simple dans ses manières, si accueillant,
si enjoué, alors seulement il comprit qu'il avait réellement
retrouvé un < père r, et son âtne, endurcie autant par le terro-
risme du duc d'Albe que par les faux-fuyants de ses succes-
seurs, s'attendrit en un superbe élan de confiance vers son
< libérateur r.
- A peine nommé ruwaert du Brabant, Guillaume le Taciturne
voulut mettre en pratique sa formule de gouvernement : vers
I'union, par la tolérance. Il eut aussitôt des difficultés avec
les catholiques, redoutant en lui le calviniste, et avec les pro-
testants, irrités par sa modération.
Ce fut la haute noblesse qui entra la première en action. Le
duc d'Aerschot, gouverneur dè la Flandre, jaloux du prince
d'Orange, réussit à attirer dans les Pays-Bas I'archiduc
Mattrias, fils de Maximilien II et frère de I'empereur Ro-
dolphe II (1) (R. f576-f 6f2). Il voulait faire de lui Ie souverain
des Pays-Bas et eonsidérait que le fait de remplacer Philippe II
pâr un Habsbourg d'Allemagne ne constituait qu'une demi-
félonie, rassurante pour les catholiques timorés.
Le prince d'Orange reçut avee bonhomie la nouvelle de
I'arrivée de I'archiduc à Maastricht (28 octobre). C'était un
naif jouveneeau de dix-neuf ans, venu en cachette, tout glo-
rieux de son,équipée, mais sans expérience, sans crédit, sans
argent. Qu'importait au Taciturne que ce nouveau venu portât
le titre de souverain? Si cette solution pouvait plaire aux catho-
liques et cimenter I'union patriotique, il ne pouvaii, qu'y

(1) Voir le tableau généalog:ique, p. 201.


-- 279
-
applaudir. Trop fin et trop désintéressé pot" ooorir après les
honneurs suprêmes, il était prêt à se eontenter d'un rôle de
maire du palais, le laissant en fait mâître du pouvoir.
Cependant, pour montrer à la noblesse qu'il n'était pas sa
dupe, il laissa arrêter le duc d'Aerschot et quelques seigneurs,
dans la nuit du 28 au 29 octobre. Puis il entra en pour'
parlers directs avec
Mathias. Il lui impo-
sa, le 1O décembre,
la seconde Union de
Bruxelles, acte pa-
raphrasant la Pacifi-
cation cle Gand dans
It: senste la liberté
de conscience. Ler
liberté des cultes
y figurait nussi, en
toutes lettres pnur
les catholirlucs, irn-
pliciternent potrl lcs '
réfirrrnés. Le l8 jarr-
vicr I 578, l'arcltichrcr !i :"- a$L,!f,.xt!. rBla1st r{!tf r:h

lirt inatrguré souvc- :* ÀUg(111..*

nrin tlcs Pays-Ilas;


k, llrincc rt'Orangc,
r)t.'rrrrntl lierrtt'nirttl-
gi:néral, coutiuuil rr
GUII,LAUN'IE LETACITURNE
excrcer srrr les Etats Grzrr.é lrit t' S ui.j rLerrhocfl .

généraux une auto- ((-raLrinct dcs cstanrpes, Bruxclles.)


r:ité sans limites.
Penclant que lcs altaires ,'o.ruttgè*icnL irtrec lcs catholiqucs,
clles sc compliquaient du côté protcstant. La Hollande et la
Zélande bourlaient visiblenrent leur stadhouder e