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HISTOIRE

DB I,A

CNITISATI{}IT C{)I\[TEMP()RÀIITB
PAR

CH. SEIGNOBOS
I)octeur i's lcttres
$laitrc de conférenccs ri la Fnculté des lel,tlcs de Paris.

T ROISIÈM E ÉDITION

PARIS
MASSON ET C'", ÉNTTNUNS
720, BouLEvaRD sArNT-cERuÂrN

tgog
Tous droits réservés.
HI STOIRE

DE LÂ

C NITISATION C OI.{ TEIVTPORAII.{E


OT]VRAGtrS DE M. CII. SEIGNOBOS

Eistoire dc la civilisation anciennc (Oricnt, Grèce, Rome). I vol.


in-18, avec Iig.
Histoire de la civ lisation au moyon âge et dans les temps mo-
dernes. 1 vol. irr-18, avec fig, B fr.
liistoire de la civilisation contemporaine. t vol. ln-t8..... 3 fr.

COURS DES JEUNES FILLES


Ilistôire de la civilisation dans I'antiguité jusqu'au tcnrpe de Char-
Iernagne. 2e édition. I vol. in-18, ayec ûg.... J fr. b0
Eistoire dela civilisation depuis Charlemagne jrrsqu'à la période
contemporaine. I vol. in-lE, avec fig. b fr.

ENSEIGNEMENT PRIMAIRE

Abrégé tle I'histoire tle la civilisation depuis les ternps les plus
reculés jusqu'à nos jours. I volume in-l?, avec fig. dans le texte.
Cartonné. I û., 25

6046-09, Conserl. Imprimerie Bo, CntrÊ.


-

-r-
HISTOIITlI
DE LÀ

TIVITISATION TONTIiMPOR AII\{U

Chapitre Premler'
LES PUISSANCES NOUVELTES DE L'BUROPE ÀU xVIIIe sÈcT,n

Contmencement de la eiui.lisation contempornine.


- ll
est d'usage de faire colnmencer la civilisalion contem-
poraine à la dat,e de 1789. C'est en effet avec la Révo-
Iution française qu'apparaissent les grands changements
qui caractérisent la civilisation contemporaine. Mais
ces changements étaient préparés par une transforma-
tion intérieure moins apparente, qui remonte jusqu'au
commencement du xvrrr" siècle. C'est en effet à partir
de la fin du règne de Louis XIY que se forment, les doc-
trines politiques nouvelles qui, dans toul.e I'Burope, vont
faire écrouler les anciennes instil.utions el, amener des
réformes, puis une révolution.
Bn mème lcmps, les relations dcs États se transfor-
ment. En Àmérique se ftrnde I'empir.c colonial anglais
qui prépare la naissance d'un grana État nouveau, les
Iltats-Unis. En Burope, trois grandcs puissances du
xvtto siècle, l'lispa,gne, la Suède, la llollancle, tombent
au rang d'États secondaires. A côté cle la France qui a
Crvrt lsetrol ooNTEMpoRÂrNB t
2 L'BUROPE AU XYIIIE SIÈCIE.

perdu la suprématie, apparaissent les quatre autres


puissances qui seront les grandes puissances du xrxo siè-
cle; l'Angleterre, victorieuse de Louis XIV, I'Autriche,
fortiliée par I'expulsion des Turcs, et deux États nou-
veôux, Ie royaume de Prusse et I'empire de Russie.

LA PIIUSSE

Le royaume de Prus,te.
- Le royaume de Prusse (L),
créé en 1701,, était, comme presque tous les Etats alle-
mands, composé de domaines réunis un à un par la
famillé régnante I ce n'était pas un peys; mais seule-
rnent un rssemblage de territoires épars de tous les
côt.és de I'Allemagne et sans communication entre eux,
quelques domaines à I'ouest jusque sur la rive gatrche
du Rhin, la province de Prusse à I'cst hors des limites
de l'empire, &u centre le Brandebourg; le tout peuvre
et mol pcuplé (environ 2 millions d'âmes). La Prusse
n'était qu'un petit État. Les Hohenzollern cn lirent une
grande puissarrce. Ils n'avaienb pas sur le gouYernement
d'autres idées gue les princes de leur temps; eux aussi
ils pratiquaient la < politique de famill'e >, cherchanl
avant tout à agrandir la puissance de leur maison en
augmentant leurs domaines et leur pouvoir; eux aussi
suùirent la règle de la < raison d'État >, employant
tous les moyens pour arriver b leur but. - Mais ils
différaient des autres princes par leur Senre de vie, c'est
ce qui {it lerrr succès. Au lieu de dissiper leur revenu
pour entretenir une cour et donncr des fètes, ils le con-

(t) L'empereur, qui avait vendu à l'électeur a, gr"oO"tourg ce


trtre de roi, n'avait pas voulu I'attacher a une province allemonde;
en avait choisi la Prttsse, parce qu'elle ne faisait pas partie do
I'enrpire, et on'avait donné au nouvetu roi le titre do roi en
Prrsse.
LÀ PRUSSE. 3

sacrèrent tout entier &ux dépenses de l'État, et surtou[


à I'entretien de I'armée.

La cour,
- Frédéric I", qui le premier porta le titre
de roi, avait une cour nombreuse à la faqon de Louis XIV.
Son successeur Frédéric-Guillaume la congédia, et ne
garda que 4 chambellans, 4 gentilshommes, {.8 pùges,
6 laquais, 5 valets de chombre. I[ portait I'uniforme bleu
et le pantalon blanc, il avait tt.rqiours l'épée au côté et
la cannc à la main; il n'avait qlte des bancs et des
chaises en bois, ni fauteuils ni tapis; sa table était si
mal servie due ses enfants ne mangeaient pas à,leur faim.
Ilpassait ses soirées avec ses généraux et ses ministres
à fumer du tabac dans de longues pipes de Hollande et
à boire de la bière. Ce[te vie grossière, Qui choquait les
antres princes, lui fit donner le surnom de roù-sergent.
Son succcFiseur Frëdéric II fut au contraire très
instruit: il aimait la musique, écrivait facilement en
franqais, faisait des vers frarrqais et lisait les æuvres
des philosophes. Cependant il vécut presque aussi sim-
plement qrre son père. Il demeurait à Potsdam, ne
fréquentait guèrc que ses officiers, ses fonctionnaires
et quelgues philosophes. Il n'avait pas de cour (il s'était
séparé de lareine etne recevait pas de dames). Il portait
des habit,s rapiécés et ses meubles étaient déchirés par
les chiens qui vivaient avec lui. Apres sa mort toute sa
garde-robe fut vendue pour 1,500 fr. Son seul luxe était
sa collection de tabatières, il en laissa cent trente.

Le budget des rois de Pntsse. L'argent que les


rois cle Prusse économisaient sur -leurs dépenses per-
sonnelles, ils le consacraient à leur armée. Frédéric-
Guillaume ne dépensait pour lui ct sa cour que 52,000 tha-
lers (rnoins de 200,000 fr,) par an. Les recettes du
4 L'EUROPE AU XVIIIE SIÈCLE.

royaume monlaientalors à 6,900.000 thalers (gG millions


environ). Elles devaient être partagées à peu près par
ntoitié entre les dépenses rnilitaires et les autres clé-
penses. Mais en réalité le roi prenait sur les dépenses
ordinaires 1,400,000 thalers (5,950,000 fr.) pour les ap-
pliquer à I'armée. Il n'y avait ainsi que 960,000 thalers
(3,7ô0,000 fr.) pour toutes les dépenses du royaume.
Tout le reste passait, à entretenir I'armée ou à former ùn
foncls de réserve. Le roi était parven u à mainl,enir sur pied
80,000 hommes, et il laissa à sa mort en argent comptant
un trésor de 8,700,000 thalers (32 rnillions 1l2). Frédé-
ric I[, comme son père, réserva son ergent pour I'armée
et le fonds de réserve; il put tenir sur pied 200,000 sol-
clats et, malgré la guerre de Sept Ans penclant loquelle
tout son royaLrme fut dévasté, il laissa à sa mort un
trésor de 55 millions de thalers,(plus de 200 millions).

L'armée. L'armée prussienne, comme totrtes les


-
autres armées du temps, était, composée de volontaires.
Des officiers recruteurs étaient envoyés dans toul.e I'Alle-
megne pour chercher des hommes; ils tenaient leur
bureau dans une auberge, e[ recevaient les gens qui
venaient s'engager au service du roi de Prusse. Ces re-
crues étaient polrr la llluparL des aventuriers, beau-
coup des déserteurs échappés de I'armée de quelque
prince allemand, Souvenb rnême les rccruteurs se pro-
curaient des hommes par rllse ou par violence, en les eni-
vrant pour leur faire prendre I'argent du roi, ou èn les
enlevant. Un de ces recrutburs, voulan[ enrôler nn menui-
sier cle belle taille pour en faire un grenadier, lui commancla
une caisse ossez grande pour le contenir; le mcnuisier
apporte la caisse, le recruteur déclare qu'elle esl trop
petite : le nrennisier, pour prouver le controire, se cou-
che dedans I aussitôl on ferme le couvercle et on expédie
LA PNUSSE. 5
la caisse. Qrrand on I'ou'r'it, le r'enuisier était asphyxié.
ces enrôlements ne suflïsaient, pas à rccruter une armée
aussi nornbreuse. En t733 le roi se décida à compléter
ses régiments avec ses propres sujets, it établit une
espèce de scrvice militaire obligatoire. 'foutes les pio_
vinces du roya.rme furcnt divisées en cantons, ctraque
canton devait fournir les recrues irécessaires pour tenir
au complet .n régiment. Tous les habitants pouvaient
ôtre enrôlés, excepté les nobles, les fils de pasteurs et
les fils des familles de bourgeoisie qui posséclaient une
fortune d'au moins 6,000 thalers; (il n'y avait guère de
farnilles aussi riches dans le pauvre pays de prusse.)
Penda.nt les guerres de Fréddric II les hommes devinrent
si rares gu'on en vint Èr enrôler des collégiens. euand
un enfan[ grandissait vite, ses parents disaient : t, lrls
grandis pas si vi[e, ou les recruteurs te prendront r.
l,es soldats prussiens étaient soumis à une discipline
très dure. Les officiers surveillaient I'exercice ra canne ù
la main, et frappaient quiconque n'exécutoit pas exec-
teme't les mouvements Il faltait que tout le régiment ,

m&noiuvrât comme un seul homme avec la précision


d'une machine. On apprenaitaux soldats à charger leur
firsil en dorrzc *ouoàrnrnts (c'était la charg. .i ,lo.,r.
tcmps). Quand un bataillon tirait on devait, ne voir
qu'un éclair et n'entendre qu'un coup. Aucun État n'avait
une irrfanterie aussi bien dressée. L'eæerciee à la ytrus-
si,enrte était célèbre dans toute I'Europe. Mais cette vie
était si pénible qu'il fatlait surveiller les casernes pour
empêcher les soldats de s'enfuir, et Frédéric II, en temps
de guerre, faisait entourer ses régimenls en marche
d'un cordon de cavaliers pour arrêter les déserteurs.
Dans cett,e armée les soldats n'avaient aucune chance
d'avancement : les offieiers ét,aient pris parmi les jeunes
nobles; car toute la noblesse prussienne entraid auser-
6 L'EUROPE AU XVIIIO SIÈCIE.

vice du roi. Mais, tandis que dans les autres pays leq
places d'officiers étaient données à la faveur' ou mème
vendues, en Prusse on ne devenait, officier qu'après
a"voir passé par une école militaire (l'école des cadets),
et on n'arrivait à un grade élevé qu'après avoir passe
par les grades inférieurs. Mème les princes de la famille
royale étaient obligés de servir et de gagner un à ttn
tous leurs grades.
AuCun gouvernement d'Europe n'aVait alots une arntée
aussi considérable en proportion du nombre de ses
sujets : 80,000 hommes pour Lrn peys de 2,500,000 âmes,
c'était six fois plus que I'Autriche, quatre fois plus que
la France. or au xvnr".siècle, comme toutes les affaires
entre nations se décidaient par la guerre, I'importance
d'une puissance se mesurait à l.l force de son armée' Le
roi cle Prusse, &vec son petit Etat et sa grande armée,
devint une des trois grandes puissances de I'liurope'
Le roi-sergent avail préparé cette armée, le grand Fré-
déric s'en servit. It ajouta deux provinces à son royatlme
(Silésie et, Prusse polonaise); il avait, rcc"u2,240,000 su-
jets, il en laissa 6,000,000.

L'ad,ministratton. Les rois de Prusse prati-


quaient dans leur royaume le régime de I'autorité ab-
solue, ils furent même les plus absolus de tous les
souverains du temps' Aucun autre prinDe n'exigeait
autant de son peuple. Frédéric-Guillaume fit payer
I'impôt eux nobles, quijusque-là en étaient exempts : ils
réclamérent et présentèrent une pétition qui se terminait
per ces mots: < Tout le pays sera ruiné.
- Je n'en crois
rien, répondit le rtti, c'est I'autorité des gentilshommes
seulement qui sera ruinée, j'établis ma monarchie sur
un rocber de brr-rnze. D 1l se regardait comme le maitre
de ses sujets et voulait, régler jusqu'à leur costume; il
LA PRUSSE. 1

interdit de porter des étoffes de coton, quicottque en


garderait dans s& maison devait être condamné à
I'nmencle et mis atr carc&r). i) préfendait môme avoir
le rlroit ct'etre aimé. un jour il prit au collet iln pl,uvre
juif qui s'était sauvé en le voyant arriver et lur d,rnna des
coups cle canne en disant :<<Vous ne devez pas me craindre,
entendez-yous, mais m'aimer. )) - !'rédéric II établit le
monopole des boissons et le donna à des fermiers fran-
qais, malgré les plaintes de tous ses sujets. Il n'admettait
pas de résistance à ses ordres: < Raisonnez tant que
vous vouclrez, disait-il, mais obéissez et payez" "
Ce qui clistinguait cette monarcfrie, c'est que le roi
faisait lui-même ekactement son métier de roi, il sur-
veitlait ses employés et exigeait que tout se passât ré-
gulièrement. t< Le prince, disait Frédéric, loin d'ètre le
àaître absolu de l'État, n'en est que le premier do-
' mestique. > Un ordre de Frédéric II, cle {749, donne un
exemple cle ce genre de surveillance. < cornme différerrts
employés ont maltraité des paysans à coups de cannes
et que Sa Majesté n'entend absolument pas supporter
une telle tyrannie contre ses sujets, Elle veut, quand un
employé ser& convaincu d'avoir frappé trn paysûn ûvec
,u ôunnt, qu'il soit aussitÔt et sans rémission enfermé
dans une lbrteresse pour six ans, quand même cet em-
ployé payerait mieux que tous les autres' > Toutes lcs
âffui.*. étaient présentées au roi, qui lisait les papiers ct
mebtait en marge des notes de sa main'
Grâce h ce régime d'économie et de régularité, la
maison de Prusse a créé, au milieu des autres mon&r-
chies absolues, une forme nouvelle, la monarchie mili-
tah'e, plus durable que les autres parce qu'elle était'
mieux ordonnée. c'est ainsi que les rois de Prusse ont
pu jusclu'à nor jours conserver leur autorité absolue et
conquérir tous les autres Etats de I'Allemagne'
L IUROPI ,{tJ )IYIII' $IûCL[.

LtnMprRtr RUSSE

Origine de l'Empire russe. Les grandes plaines


de i'Burope orientale, depuis-I'Oder jusqu'ù l'Oural,
èraient habitees dès le commencement du moyen âge
par des peuples slaves. Les Slaves sont une race blanche
de mème souche que les peuples de I'Burope, leur lan-
gue est d'origine aryenne comme le latin, le grec et
I'allemand. Cette race slave, la plus nombreuse cle
toutes nos r&ces occidentales, se divisait en plusieurs
nations; à I'Ouest, les Polonais et les Tchèques de Bo-
hême ; au Sud les Croates, les Serbes, Ies Bulgares
établis dans I'Bmpire byzantin.
Les Slaves de I'Est étaient,, jusqu'au rxo siècle, resl,is
divisés en.tribus. Ils cultivaient la teme et vivaient réunis
par villages dans des maisons de bois; leurs villes n'é-
taient que des enceintes entourées d'un mur de terre et
cl'un fossé, et, oir l'(rn se réfugiait en temps de gueme.
Ce furent des guerriers northm&ns venus de Suède qui -
réunirenb ces tribus en une nation; on l'appela la na[ion
nom du pays d'oir sortaient ses chefs. Les princes
,'usse du
russes organisèrent une armée, se convertirent à la reli-
gion chrétienne grecque et firent baptiser leurs sujets (l).
La Russie devint ainsi au xr" siècle un pays chrétien
orthodoxe rallié à l'tiglise de Constantinople. Cette
vieille Russie cornprenait le pays des lacs el, la région
du Dniéper, c'est-à-dire la partie Ouest de la llussie
moderne, la petite frussie. Elle avait deux capitales :
Novgorod la grande, la ville des marchands, au bord
du lac llmen; Kiev la sainte, la ville aux r;uatrc cents

(l) Nous n'ûyons sur toute cctte histoire quc les légendee re_
cueillies au xrre siècle par un rnoine de Kief, Nestor. (7oir chro-
nigue de Nestor, trad. Leger.)
L'RIUPINE RUSSE. 9

églises, au bord du Dniéper, où s'élevail la cathédrale


de Sainte-Sophie, orrrée de fresques grecgues a foud d or
el, à inscriptions grecques.
Cette Russie ne parvint pas àconstituerunÉntrlurabie;
à l.r mort cle chaque prinôe Ie pays se partageait ent,re se.s
il
{ils: y eut au xrno siècle jusqu'à 72 principautés.
-
Une armée de 300,000 cavaliers tarl.ars venus d'Asie dé-
truit, alors tous ces petits États, et du xruc au xvo siùcre
la Russie tout entière est sotrmise à un prince mogol, ie
grand Khan de la Horde d'or, qui demeure dans une
ville de bois aux bords du Yolga. Les princes russes
indigènes ne sont plus que les serviteurs du Khan; ils
doivent à leur avènement se rendre à sa cour, se pros-
terner devant lui et, se faire donner des titres d'investi-
ture. Quand le Khan leur envoie un rnessager, ils doivent
étendre des tapis précieux, leur offrir une coupe pleine
de pièces d'oret écouter bgenoux la lecture de la lettre.
Pendant ce temps, les Russes de I'Ouest ont colonisé
peu à peu les immenses forôts désertes de I'Bst e[ ont
créé un nouveau peuple russe. Les princes de Moscou,
en se chargeant de recueillir les tributs pour le compte
des Khans tartars, sont devenus les souverains les plus
puissants du pays. Pendant deux siècles ils travaillent,
avec I'aide des armées tartares, à conquérir les princi-
pautés; on les a, surnonrmés les < rassembleurs de la
terre russe >. Au xvro siècle, les grands princes dc Mos-
covie s'affranchissent des 'fartars, et lvan IV prend le
Iitre d,e tzar, c'est'à-dire roi ({54?). La vraie Russie
désormais est à I'Bst, c'est le pays du Yolga, la grande
llnssie. Le village de Moscou bâti au pied de la citadelle
du Kremlin, est devenu la capitale du nouvel empire.

Le lsar.
- Le tsar qui gouverne cet empire, le plus
étendu de toute I'Burope, a un ponvoir absolu d'une no-
IO L'EUBOPE ÀU TVIIIg SIÈCT,E.

ture particnlière. 'fous ses sujeLs s'appellent eux-


-
mêmes ses esc/aues r' srrivant la mode orien[ale, ils se
ptésentent en frappant Ia terre de leur front (en russe
trne pêtitron s'appelle encort, trn battement du front).
'lou[ ce qui est dans son empire lui appartient, hommes
et choses; il a le droit de reprendre les biens de ses
suiets ou de les mettre à mort sans autre forme qu'un
orrlre. Il n'y a, pas d'autre loi que sa volonté, les seules
lois russes sont les ulcases, c'est-à-dire les ordres des
le peuple regarde Ie tsar
tsars.
- En même temps
comme un personnage sacré en qui s'incarne ls ( seinte
Russie >, et comme un père que la religion ordonne
d'aimer. Le paysan même I'appelle père et le tutoie. -
Les habitants de Pskow avaient depuis plusieurs siècles
le clr:oit de s'assembler e[ d'administrer leurs affaires.
Quand Vasili leur ordonna d'enlever Ia cloche qui con-
voquait I'assemblée, ils lui répondirent : < Nous, tes
enfants orphelins, nous te sommes attacbés jusqu'à la
fin du monde. A Dieu et à toi tout est permis dans votre
patrimoine. l
Les Russes obéissent à leur tsar avec crainte et amour
comme b un maître' un père et un représentant de llieu.
A cette autorité toute-puissante rien en Russie ne fait
ni ni cou-
contre-poids.
- La Russie n'a institutions
tumes anciennes que le tsar soit obligé de respecter; Ie
droit russe n'est qu'un recueil des ukases des tsars. -
La Russie n'a pas d'assemblée pour discuter I'impÔt, ni
mêrne porrr présenter des væux. A la fin du xvru siècle
la famille des tsars issus de Rurik s'éteignit, un prince
polonais et un prince suédois envahirent la Russie, et
allèrcnt s'établir I'un à Moscou, I'autre à Novgorod. Les
Russes se soulevèrent contre ces étrangers, et en 161.2,
une assemblée générale des grancls personnages et des
délégués des villes se réunit pour choisir un nouveùu
RUSSE.
I,'ETIPIRE II
tsar, Michel Romanoff; mais, aussitôt Le tsor nommé.
cette assemblée se sépara sans essayer de prendre part
pas mênre cre
au gouvernement.
- La Russie n'avait
justice régulière; le tsar avait le droit tle lâire donner te
knout à qui il voulait (le knout, c'es[ le lerrihle louet
tartar, à longues lanières de cuir, qui trnncrre Ja peetl
et peut donner la rnorl d'un seul coup). Ce fut longl,emps
le procédé de punition habituel. On a souvent'appelé ie
gouvernement des tsars le < règne du knout 't. Il suf-
fisait d'un ordre pour faire déca.piter même les plus
grands personnages, et le tsar coupait les têtes de sa
propre rnoin. Ivan le Terrible, s'rr lô {in de sa vte, fit
dresser la liste de toutes ses victimes pour les recom'
mander aux prières de l'Église; la liste donne un total
de 3,480 personnes: 986 seulement sont indiquées par
leur nom suivi de cette mention < avec sù femme et ses
enfants, )) ou ( avec ses enfants rr I le tsar avait fait
exécuter toute la famille avec son chef.

Nobles et paysans. La Russie n'avait pas de


villes (Moscou même n'était qu'un grand village); c'était
un État de paysans, aussi n'eut-elle point de bour-
geoisie. Il n'y avait guère que deux classes, les paysans
ôt lrr nobles.
La noblesse russe ne ressemble pas aux noblesses
d'Europe. Elle a été dès I'origine rrne noblesse de cour
(le mot daoriano, que nous traduisons par noble, signifie
courtisan). Les nobles étaient: to les parents de la famille
impériale ,les kniazes (très nombreux en Russie) : 2" les
ctescendants des hommes qui avaient qxercé une dignité
à la cour, Ies boïars, Longtemps on régla les préséances
par I'emploi qu'avaient occupé les ancêtres; de là des
querelles violentes. Les membres de chaque famille met-
taienl leur honneur à conserver le rang de leur famille.
12 L'EUROPO AU XVIIIO SIDCI,E.

Meme x la tahte du [sar un noble refusail, de s'asseoir


à une place au-dessous d'un noble dont les ancétres
avaient eu un emploi moins élevé que les siens; en vain
le tsar ordonnait de I'asseoir de force, le boiar se reclres-
sait violemment et sortait en criant, qu'il aimail mieux
avoir la tête coupde que de céder sa pface. Mais, à la fin
du xvue siècle, le tsar, pour met,[re fin à ces qtrerelles,
n'errt, qu'à hrûler les livres oir étaient inscrites les
préséances, Depuis lors le rang d'un noble n'a plus
été régté que pôr I'emploi qu'il occupe lui-même.
-du Les nobles n'étaient, nobles que per la volonté
tsar, il leur avait donné leur tilre, il pouvait, le
leur retirer. ( Monsieur, disait le tsar Paul Io' à un
étranger, je ne connais de grand seigneur chez moi
que I'homme à qui je parle, et encore pendant que je
Iui parle. ))
Ce qui faisait I'importance des nobles, c'étaien[ les
terres que le tsar Ieur avait, données, car en Russie,
comme dans les empires d'Orient, toutc Ia [erre appar-
tenait au souverain. Les paysans n'étaient pas proprié-
taires du sol; ils le ctrltivaient pour le compte dutsar ou
des nobtes ses serviteurs et formaient une classe infé-
rieure, on les appelait moujiks (petit,s hommes). Jusqu'au
xvro siècle ils avaiênt eu le droit de passer d'un domaine
dans un autre chaque année à la Saint-Georges (26 no-
vembre); ils pouvaient par Li même r:hanger de rnailre,
leur condition était celle de nos domestiques de ferme;
ils n'étaient pas propriétaires, mais ils étaient ribres. pen-
dant les guerres civiles de la lin du xvr" siècle, Ies tsars,
pour empêcher les travailleurs d'émigrer vers le Sud,
défendirent aui paysans de changer de terre à la Saint-
Georges (1597). Le moujik resta attaché à la teme qu'ii
cultivait, soumis à perpétuité au propriétaire. La con-
dition des paysans fut plus dure alors en Russie que d&ns
L'EIITPIRB NUSSE. T3

aucun pays d'Burope ({.). Le propriél,aire exigeait d'eux


trois jours de corvée par semaine sur ses terres ou une
redcvance annuelle (obroelt). Ils étaient soumis sans
défense aux caprices du malt,re et de son intendant, sans
avoir même, comme les serfs de France, l'&ssurance
d'étre laissés dans leur village. Le mail,re pouvaid les
prendre dans sa maison comme domestiques, sans leur
donner &ueun salaire, les marier à sa guise, les envot,er
comme soldats ou comme colons, même les vendre ru
loin; il pouvait les battre et les emprisonner sans avoir
ù en rendre cornpte. Ces paystrns ressemblaient p)rrs à
des esclaves antiques qu'à des serfs du moyen âge.
Ils se nomment en russe consolid,és, nous les appelons
des serfs.

L'Egtise ?'usse.
- Le peuple russe, converti par
missionnaires de ConstanLinople, avait adopté la religion
clen

ct, les usages de I'llglise grecque ; il était et est resté ortho-


done. Le clergé se divise en deux espèces : les moines,
qu'on appelle le clergé noir, vivenI dans les couvents et
n'ont pas le droit de se marier; les prêtres (popes),
célc\brent le culte e[ formen| le clergé ltlanc, ils sont
marids; en pratique le mariage est presque obliga-
toire.
C'est le clcrgé noir qui gouverne l'Église ; car les évê-
ques, clevant être célibataires, ne peLrvent ètre choisis
que parmi les moines. Les popes sont, ir peine au-dessus
des paysans parmi lesquels ils vivent. Ils se sont pré-
parés à ôtre popes par un apprentissage, comme un
rnélier manuel; ils n'ont appris qu'à, chanter et ù fairc
les cérémonies, à peine savent-ils lire. Pendant long-
(1) Lespnysrns rcstèrcnt lilires daus le région du Nord.Esl, où
il n'y avai[ pas de nobles,
et aurlbords du Dniéper, dans I'Ukraiuc,
où ila continuèrent ù vivre en guemicr*.
14 L'DUROPE AU XVIIIO SIÈCIE.
temps il ldur était même interdit de faire des sermons.
L'Église russe était indépendante de Constantinople,
elle avait sa liturgie à part, écrite en vieille langue sla-
vonne; au xvre siècle, le l,zar établit un patriarche chcf
de toute l'Égliserusse. Commeles livres liturgiques, fré-
quemment recopiés, s'étaient altérés pendant le moyen
age, le patriarche Nicon voulul en {GB4 corriger les
erreurs et les fautes des copistes et rétablir les textes et
tes cérémonies dans leur pureté. Bien qu'il ftt soutenu
par un concile de tous les évêques, cette réforme fit scan_
oaie. Les Russes étaient très attachés aux pratiques exté-
ncures; ils le sont encore, ils observent le carême très
rigoureux de l'Église grecgue, ne mangeant ni viancle ni
æufs pendant quarante jours; dans chaque maison il y
a une image (ikône), devant laquelle on vient faire des
prières et brfiler des cierges.
Beaucoup de Russes s'obstinèrent dans leurs anciennes
pratiques, refusèrent d'accepter les corrections du pa-
triarche et cessèrent de fréquenter les églises où I'on
suivait le rite réformé. On les appelle les dissidents (ras-
kolniks); eux-mêmes se nomment les u.ieuæ-croyants. La
différence entre eux et les orthodoxes ne porl,e que sur
des usages extérieurs ; Ies vieux croyants ne veulent faire
le signe de la croix qu'avec deux doigts au lieu de trois;
ils prononcent /sor,rs (Jésus), au lieu de lissous, et pen-
sent que c'est un péché mortel de se raser Ia barbe or_r de
fumer. Mais pour ces questions de formes,les raskolni&s se
laissaient persécuter, emprisonner et mettre à mort. Ils
ont traversé deux siècles de persécutions et sont très
nombreux aujourd'hui, surtout parmi les paysans libres
du Nord et les marchands des villes.

Introduction de la ciuilisation oecidentale en Russie.


Les Russes étaient encore à la fin du xvr" siêcle
-
L'IMPIRD RUSSE. T5

un peuple asiatique; ils portaient de longuet barbes et


des vêtements longs et flottants, à la manière des Orien-
taux, ils tenaient leurs femmes enfermées et ne le$
laissaient sortir que la figure voilée. Ils ne pratiquaient
aucune des industries de I'Occident, ils détestaient tes
Occidentaux, les regardant tous indistinctement, catho-
liques et protestants, comme des hérétiques.
Au milieu du xvtu siècle ({553), cles marins anglais e,
la recherche de la route cte Chine avaient découuert.la
mer Blanche; c'était alors la seule mer Èr laquelle I'em-
pire du tsar ett accès (les côtes de la Baltique apparte-
naient au roi de Suède, les côtes cle la mer Noire au
sultan). Le port d'Arkhangel fut pendant plus d'un
siècle le seul point par lequel I'Europe communiquât
ûvec le Russie. Le tsar avait permis d'y fonder une
ville (1583); il avait donné le monopole du commerce
aux marchands anglais et hollandais qui I'habitaient.
Ivan le Terrible avait fait venir des architectes et des
ingénieurs italiens, iI avait merne établi une impri-
merie.
Néanmoins les Russes restaient toujours des barbares,
et les ambassades que le tsar envoyait quelquefois à
une cour d'Burope, paraissaient encore des troupes de
sauvages. Bn t656 arrivaient à Livourne deux ambas-
sadeurs gui étonnèrent les ltaliens per leur saleté et leur
grossièreté. IIs coucbaient par terre dans leurs vête-
menls qu'ils ne quittaient pas, enfermaient leur mou-
choir dans leur bonnet; à table ils prenaient les mor-
ccaux dans les, plats'avec les mains pour les piquer sur
leur fourchette. On leur avait fourni des vivres et des
tonneaux de vin ;'en partant ils emportèrent les tonneaux
vitles pour avoir un plus gros bagage. Il s"enivraicnt
avec de I'eau-de-vie et frappaient leurs dornestiques avec
un bâton. Un poète avait fait un sonnet en I'honneur
16 I'BUROPE ÂU XVIII'' SIÈCLE.
d'un des ambassadeurs : I'autre se mit, en eolère ; pour
le calmer on lui présenla un autre sonneI en son hon-
neur; cette fois ce fut le premier qui se fâcha, parce
que son sonne[ était écrit sur du moins beau papier. Non
seulemen b ils ne savaient que le russe, mais ils igno raient
entièrement [a géographie des pays où on les envoyait;
dans les rapports adressés au tzar ils défigurent tous les
noms tles villes oir ils ont passé.
A cette ignorance les Russes joignaient une passion
puérile pour les questions d'étiquette. Une ambassade
fut envoyée à Louis XIY en 168l pour conclure .un
troité de commerce. Le chef de I'ambassade Potemkin
voulait qLr'à chaque fois qu'il étai[ question du tsar
dans le traité on répétât: Votre Majesté tsarée. I[ se
plaignit de ce que la lettre de réponse du roi de f,'rance
etait plus petite que celle qr-r'il avait reçue du tsar. On
lui répondit que le morceau de parchemin était aussi gros,
s'il paraissait plus petit c1était parce qu'il était, plié plus
Iin. Le jour oir Lonis XIY lui donna audience, potemhin,
après avoir prononcé quelques rnots, s'arrêta. L'interprète
luidit: < Si l,u veux parler, continue;sinon c'est moi qui
vais prenclre la parole.
- Tu vois bien, répond Potem,
kin, je prononce le nom du tsar et le roi ne bouge pas,
ne lève même pas son chapeau. u Il aurait, voulu que
LouisXIV selevât chaque fois qu'il entendait le nom du
tsar.
Ce peuple barbare ne pouvait se tenir touiours à l'é-
car[ de la civilisal.ion chrétienne. Mais pendant un siècle
on put se dernander si la civilisation pénétrerait en
Russie par la Pologne catholique ou pûr les pays pro-
teslants du Nord. Quelqucs seigneurs russes avoiènt
commencé à adopter le cosltrme polonais.
Les peuples du Nord prirent l'r,\'&nce, perce qu'ils
furen[ introduits directemenl au cæLlr même cle la llussie,
L'EMPINE NUSSE. 11
Les tsars avaient I'habituder {uand ils envahissaient un
pays étranger, d'emmener une partie des habitants pour
les établir dans leur ernpire. En 1565 Ivan avait amené
à Moscou plus de 3,000 Allemands enlevés dans les pro.
vinces Baltiques. Ainsi s'était formée une colonie étran-
gère qui avai[ ses pasteurs et son Église. Elle se grossit
au xyl6 siècie d'émigrants attirés par Ie tsar, ou venus
pour faire fortune, ingénieurs, charpentiers, mineurs,
médecins, pharmaciens, commerqants, officiers; il y en
avait de tous pays, mais ce qui dominait, c'étaient les
Allemands, les Hollandais et les Anglais. Ils avaient
d'abord vécu mélangés aux Russesl en l6b2 on les trouva
trop fiers, trop bien vêtus; on leur dél'endit de porter le
costume russe et on les établit hors de Moscou dans
un quartier à part, ce frrt la Sloùoda des étrangers; elle
comptait en 1678 environ 18,00û âmes.
Le peuple russe haissait ces étrangers et ne désirait
pas adopter leurs coutumes, et les tsars, élevés dans le
respect de la religion russe, n'avaient aucun motif de
prendre parti pour Ia civitisation des hérétiques.
A la fin du xvur" siècie alriva au trône un tsar élevé tout
arrtrement que ses prédÉce-qseurs. Pierre Iu'avait été pro-
clamé tsar étant encore enfant, mais sa sæur Sophie avait
pris le pouvoir à, sa place et I'avait relégue dans une
maison de campagne ; son ins[ruction fut très négligée,
il n'appri[ ni le latin ni I'orthographe, i[ n'eut pas d'ins-
truction religieuse; mais il fit crrnnaissance de quelques
étrangers, fréquenta leur quartier, se prit de passion
pour un vieux bateau qu'il trouva abandonné dans un
grenier et s'amusa à jouer au navigateur et au soldat.
Il alla à Arkhangel oir il vécut avec les marins et les char-
perntiers. Plus tard ({697), ayant entrepris de créer une
marine cle guerre sur la mer Noire, il vint en liurope
faire un voyage d'ôtudes, emmenant, une bande de
ClI'rlrsrrros coNtglrpolralNp, A
{ 8 L'EUNOPB AU XVIII. SIÈCIE.

:100 à 250 jeunes Husses r1u'il voulait instruire ({)'


De retour cn Rttssie, Picrre a, travaillé à lrans-
former ses Russes en Buropéens. Il n'avait aucun
prejugé rtlsse, &tlcun goûb pour lcs tnæurs russes'
aucun respect pour la religion russe I il était plein
.l'aclnriratiOn pour la civilisation de I'Occident, et
impatient, de I'introcluire dans son empire. Habit'ué à
l'iclée qu'un tsar n'ovait qu'à ordonner pour être obéi'
il a commandé à ses sujets de changer d'usagcs' mena-
Qant, cle I'arncncle ou du fouet ceux gui n'obéiraient
pas'
II a interdit les longues barbes, coupé lui-mème celles
des seigneurs de sa couripuis il a, par un ukase, or-
donné à tous les fonctionnaires de porter le costume eu-
ropéen. Il a permis le tabac, qui avait été interdit par
l'Église russe comme une ( herbe diaboliqtts rr, et' it
ctonné I'exemple de fumer. Il a ordonné aux femmes de
venir dans les réunions et d'y paraitre en costume euro-
péen et le visage décor.rvert. Plus tard, à Péters-
Èo.,"g (l7lS)' il voulut créer une vie de salon : il or-
donna aux principaux seigneurs de tenir à tour de rôle
des assem blties, c'est-à-dire de donner des soirées où
les nobles tlevaient venir avec leurs femmes et où on
devait s'&muser à I'européenner clanser, jouer, fumer,
causer; une loi prescrivait les rafraichissements qu'on
devait donner. Naturellement ces salons obligatoires ne
ressemblèrent pas tout d'abord à des salons franqais : les
dames russes, habituées à vivre enfermées, se tenaient
irnmobiles et silencieuses, les hommes s'enivraient'
Pierre avait cornrnencé par les réformes qui devaient

(t) 1l se forma vite sur la jeunosse de Pierre-lc-Grand des lé-


,uir,l*. que voltaire a recueillies et fait atlopter. Ou n raconté
[u'il avait travaillé longternps comlr]_c ouvrier datrs les chantiers
de ,narine de Satrdam èn Uôtlandc. 1l u'a fait à Saardam qu'uue
visite dc huit iours.
L'EÙIPIRE RUSSE. I9
le plus choquer son peuple, il avait blessé à la fois le
sentiment national et le sentiment, religieux; ir eut tout le
monde contre lui.- [,e clergé, le voyant fréquen[er des
hérétiques, I'accusait de vouloir détruire la religion;
supprimer les barbes était presque une hérésie, un pa-
triarche avait déclaré qu'un homme sans barbe ressem-
blait plus à un chat qu'à un homrne.
(les Strélitz) était mécontente de ce gue - IeL'armée russe
tsar donnait
tous les comlnandements à cles officiers étrangers.
Les gens de Moscou ne pouvaient supporter de le voir -
favoriser Ia slobode des étrangers et refuser de tenir
sa place dans les cérémonies religieuses. Sa femme
Budoxia et son lils Alexis soutenaient les -mécontents ;
Alexis refusait d'apprendre aucune langue étrangère
et déclarait qu'après la mort de son père < il remettrait
tout comme auparavant. l
Bearrcoup de Russes ne pouvaient croire qu'un tsar
russe tîn[ une pareille conduite, il disaient que pierre
n'était pas le vrai tsar, rnais le {ils d'une Allemancle ou
bien un élranger revenu d'Europe àr la place de pierre.
Pierren'avait pour lui que ses c&m&rades et les étran-
gers. Mais il élait le tsar et, ce peuple, habitué à obéir
à s'n tsar, ne savait pa.s se révolter, Les mécontents se
bornaient b se plaindie secrèternent, iI failait, res arrêter
eI leLrr donner des coups de knout pour les thire parler.
Pour briser les résistances, pierre a employé son pro-
cédé habituel, Ia force. strélitz s'étaient mutinés
- Les
en son absence; à son retour il les afait torturer à coups
de knout, puis on a dressé de longtres pièces de bois sur
lesquelles ils se couchaient par rangées, re tzar leur abat-
tait la tête.
- Pour se délivrer du clergé il a supprimé le
patriarche eL n'en a plus fait élire.
- lrourlevaincre
position dans sa famille, il a fait donner
I'op-
knout à sa
femme et mctlre à. mor[ son {ils. puis il s'cs[ fait. une fa-
20 L'EUROPE AU XVIIIE SIÈCLE.

mille nouvelle en épousant une livonienne prisonnière,


tatherine.
- Il I'a.fait couronner tsarine, s'est étatrli
avcc elle à Pétersbourg et a fait donner à ses deux
filles une éducation européenne. Ce son[ ces femmes
qui ont contintré son ceuvre.
Pour se délivrer des gens de Moscou, il a créé une
capitale nouvelle en pays étranger, près de la Baltique,
à laquelle il a donné un nom allemand, Pétersbourg. Il
I'a peuplée en y transportant de force une partie des
habitants d'Arkhangel et a ordonné à tous les seigneurs
de s'y faire bâtir unq maison.
Pierre a passé son règne à introduire en Russie
les arts et les institutions qu'il avait admirés en
Europe.
Dans lo civilisation européenne, ce qu'il comprenait le
mieux, c'étaien[ les inventions matérielles; lui-mème
s'étoib fait clrarpentier, soldat, matelot, graveur. Les
étrangers qu'il lit venir en Russie furent, non des artistes
ou des savants, mais des ouvriers et des ingénieurs; les
écoles qu'il fonda fitrent des écoles pratiques (Académie
de marine, Ecole de comptabilité ) ; les livres qu'il fit
traduire en russe étaient des ouvrages de technique,
d'économie politique, de géographie.
- Il s'occupait
lui-même des détails des métiers : il ordonnait aux cor-
donniers de changer leurs procédés sous peine de con-
{iscation; il défendait de porter de grands clous aux
bottes ou de faire des barques suivant la méthode russe,
parce qu'elle usait trop de bois; il réglait la forme des
faucilles et des houes, Ia façon de couper le bois et de
moissonner. t Notre peuple, dit-il dans une loi, est
comme les enfants qui apprennent avec peine e[ répu-
gnent b I'A B C; si bien quc I'instituteur doit les forcer.
D'abord cela leur paraît désagréable, mais quand ils ont
oppris, ils sonl. reconnaissanls envers I'instituteur D.
L'EMPIRE RUSSE. 2I
Transformation de la
- Pierre
noblesse ,,usse. n'a
pas diminué le pouvoir du tsar; il I'a fortifié en lui
donnant les instruments de gouvernement inconnus à la
vieille Russie, une armée et-une administration régu-
lières. Sans tenir ôucun compte cles habitudes du peuple
russe, il a transporté dans son limpire les institulions des
pays occidentaux, dont il ne s'est même pas donné la
peine de changer les noms.
- Il a organisé son armée
sur le modèle allemand avec des feld-maréchaux et des
généraux. Les soldats étaient revêtus d'un uniforme
à I'européenne, armés comme les troupes d'Europe et
clivisés en fantassins et en dragons (les Cosaques seuls
ont gardé leur costume nntional et la vieille faqon de
combattre).
- n a créé une flotte sur le modèle hollan-
dais, en forqant au service de matelots les Russes qui
avaient horreur de la mer.
- Il a créé une administration
eopiée sur les administrations suécloises, un Sénat de
I membres et des collèges pour le gouvernement; des
iuges, des gouverneurs pour I'administration et pour la
police, une chancellerie secrète. Dans ces collèges le pré-
sident était un Russe, les vice-présiclents des étrangers.
Pour organiser cette administration, Pierre a boule-
versé la noblesse russe: il a aboli le titre de boïar et créé
le tableau des rangs. Toutes les fonctions civiles ont été
assimilées à un grade de I'arrrrée (l). Il y a ainsi l4 degrés,
chacun corresponrl à un grade; le chancelier dans le
service civil est au premier degré, au niveau du feld-
maréchal dans I'armée; le registrateur de collège est
au dernier degré, au niveau de I'enseigne. 0n &vance

(1) ll y a quelques années, un professeur d'Universilé qui faisait


un voyage scientifiqrre en Sibérie, passant dans des postes mili-
taires comurandés par des oflicicrs subalternes, voyait souvent le
chef du poste verrir lui remettre le commourlement comme a un
supÉrrieur; son titre de professer.rr faisait de lui un commandant.
22 L'EUNOPE AU XVIIIO SIÈCI.E.

d'un degré à I'autre, dans le service civil comme dans


I'armée. La société russe est un régiment oir chacun es[
rangé suivant son grade. L'élève qui sort du collège et
qui entre à I'Université est déjh enrégimenté, i[ est au
14" degré.
L'ensemble des hommes pourvus d'un grade s'appelle
tclûne,I[ n'y a plus en Russie d'atttre noblesse. Tout
fonctionnaire est noble, parce qu'il est au service du tsar,
et [ou[ noble doit entrer dans les ftlnctitlns; Pierre a
mêrne établi que toute famille qui n'ourait pas pris de
service pendant deux géndrations cesser&it, d'êt,re noble.
Quand on veut honorer un marchand enrichi, un savant,
un écrivain, un médecin, on lui donne un titre de fonction
(candidat, conseiller tle commerce), qui lui assure un
rang dans le tchine et le met au niveau d'un majtlr ou
d'un colonel.
La noblesse russe est devenue entièrement une nohlesse
de fonctions. lllle se transmettait autrcfois aux enfants
à tousles degrés du tchine; aujourd'hui les grades infé-
rienrs ne donnent plus qu'une noblesse personnelle,

- Les fonctionnaires de
La oénalité. I'administra-
tion russe gardèrent longtemPs, sou$ des noms euro-
péens, Ies vieilles habitudes barbares. Autrefois le tsar
lui-rnême, quand il donnait un emploi à un homme, lui
disait: < Yis de ta charge, et rassasie-toi. l Les fonc-
tionnaires continuèrent èr regarder leur place comme un
moyen de tirer de I'argent de leurs administrés. Pierre
le Grand ne voulul plus que ses employés se payassent
eux-mêmes, ils devaient se contenter du salaire qu'il leur
donnait. Il leur défenclit d'accepter des présents, ilfit même
décapiter plusieurs gouverneurs pour concussion, et son
principal fonctionnaire des finances fut roué cornme
voleur; mais ses administrateurs ne se corrigèrent pas.
L'EMPIRE RUSSE. 23

Un jour, dit-on, que le tsar dictait b son procureur gé-


néral une loi qui punissait de mor[ tout employé con-
vaincu de vénalité : < Yotre Majesté, dit le procûreur,
veut-elle donc rester toute seule dans I'Ebat ? Nous vo-
lons tous, les uns davantage et plus lourdement, les au-
tres moins et plus adroitement. >r Lavénalité était dans
les mæurs; administrateurs et -administrés trouvaient
naturel qu'un employé se flt peyer pour remplir ses fonc-
tions. De nos jours même le gouvernemenl a réussi à,
dissimuler la vénalilé, non à la supprimcr.

Le gouoernement de la Russie au xvIIIo si,ècle,


-
Pierre le Grand ovait imposé au peuple russe la civi-
lisation et les institutions de I'Europe. En même temps
il avait fait de la Russie une grande puissance militaire
et maritime. Il avait détruit I'armée du roi de Suède et
conquis toutes les provinces de la Baltique; it avait com-
mencé la guerre contre le Sultan pour conquérir les pro-
vinces de la mer Noire. Il avait prolité de l'invasion des
Suédois pour envahir la Pologne et, sous prél,exle de la
défendre, il avait fai[ imposer au roi ([717)par les nobles
polonais une loi qui lui in[erdisait d'avoir une armée de
plus de {8,000 hommes.
ll laissait à sa mort, 1725, le peuple russe mécontent,
ruiné par les impôtsnouveaux, décimé par les guerres et
les corvées. Mais il avait réussi à transformer I'encienne
Moscovie barbare eI demi-asiatique en un grand Empire
européen. Cette métamorphose qui semblait devoir exiger
un siôcle, Pierre I'avait opérée en une génération.
Cette æuvre hâtive était incomplète et peu solide; les
sen[iments des Russes n'étaient pas changés, e[ iI aurait
sufft de la volonté d'un tsar pour détruire tle que la vo-
lcrnté cle Pierre avait, créé. On put croire un moment que
ce tsar él.ait venu. Le petit-fils de Pierre le Grand, Pierre I I
24 L'EUROPE AU XVIIIg SIECLE.

revint à Moscou oir il se mit, comme les anciens tsars, à


chasser et à boire I Ies conseils cessèrent de fonctionner,
on faillit même abandonner les provinces baltiques.
Mais après sa mort, le pouvoir passa successivement à
trois femmes, qui vinrent s'établir ù Pétersbourg et qui
laissùrent gouverner leurs favoris. L'Guvre de pierre le
Grirnd fut sauvée per la cour de Pétersbourg et les
fonctionnaires étrangers, Munich, Biron, Ostermann,
Lestocq. Elle fut délinitivement consolidée per une
Allemande, Catherine, venue en Russie comme femme
du tsor Pierre III, qui se débarrassa de son mari et se
fit couronner tsarine.
Pendant le xvrrr. siècle les nobles russes s'ha,bit,uèrent
eux usrges européens et les aeceptèrent avec joie; ils ne
voulurent plus être.des boïars mais des gentilshommes
européens; leurs enfants n'apprirent plus que le fran-
cais, il vint un temps oir dans la bonne société on ne sut,
même plus parler russe. Le russe ne fut plus que la lan-
gue du peuple et des domestiques.
Mais cette transformation ne se produi_qit que dans le
monde des nobles et des fonctionnaires. Torlte la masse du
peuple, les paysans et les marchands, garclèrent lerrr
langue, Ieurs us6,ges, leur attachement b la religion
grecgue.
Ain-qi la nation russe a été coupée en deux : une aris-
tocratie civilisée ù la faqon clel'Europe et quigouverne, Lrn
peuple à demi lrarbare et asiatique qui subit le gouver_
nement sans le comprendre et sans I'aimer.
Les Russes travaillent aujourcl'hui à fondre en une
seule ces deux nati<lns superposées.
tE REGIME COLONIAT AU XVIIIO SIÈCLE. 26

Chapitre If
!E T$JGIME COLONIAL AU XVTTI" SlÈCIt,p

r,Es coLoNrES EuRopÉntxns AUx xvls nt xvlt" stÈcr,ss

Êegime du monopole. Dès le xvt" siècle, Ies cinq


-
puissances d'Burope qui avaient une marine sur I'Océan
possédaient des colonies, et la France e[ I'Angleterre
continuaient à en acquérir.
Tt.ius les É[ats avaient alors les mêmes principes sur
le but, descolonies etla faqon de les gouverner. Onneles
considérait pas comme des territoires vides, propres à
recevoir les habitants qui ne trouvent plus ii vivre dans la
mère patrie. L'llurope était encorc mal peuplée, trois fois
moins qu'aujourd'hui : la plupa.rt cles pays n'avaient même
p&s assez d'habitants pour cultiver leur propre sol, donI
une partie restait en friches; aucun n'était &ssez peuplé
pour en éprouver de la gône. Les gouvernem.ents, en
prenant possession des terres du Ncluveau Moncle,
n'avaient songé qu'ùux profits qu'ils en pouvaient
tirer. Les pltrs recherchées avaient été celles cles tropi-
ques qui donnaient les denrées les plus précieuses, les
épices, le sucre, le coton, le café. Les pays plus sains
de I'Amérique du Norcl étaient restés vacants jusqu'au
xvn' siècle, et personne n'avait voulu de I'Australie.
Les colonies étaient des d,omai'nes de l'Etat que l'État
exploitait pour son compte. Le gouvernement tenait à
se réserver tous les bénéfices; il posait, donc en prin-
cipe que lui seul avait le droit de tirer des produits de
sa colonie. Les Hollandais, maîtres des lles de la Sonde,
interclisaient aux Européens d'y déliarquer; comme
ils voulaient être les seuls à récolter cles épices, ils
26 TE RÉGIME COIONIAL AU XVIII" SIÈCLE.

ne permettaient de cultiver les arbres à épices que


clans quelques iles faciles à surveiller; ils y avaient
construit des forts afin d'écarter les contrebandiers, et
les gouverneurs faisaient des tournées dans les autres
lles pour erracher les arbustes à épices rlui avaient
poussé sans cul[ure.
Au xvrtto siècle, quand les colonies commenccrent à se
peupler, les colons se mirenl, à expor[er en Europe les
produits de leurs planLalions et à faire venir d'llurope
les objets manufacturés tlont ils avaient besoin pour leur'
usage. Le gouvernement vit dans ce commerce une source
nouvelle de revenus, il se réscrva le droit d'acheter leurs
denrées aux colons et de leur vendre les objel,s manufac-
turés. Il déclara que le commerce de la colonie était la
propriété de l'État : tel est le princip e du monopole,

Les Compagnies de eomtnerce.


- Le gouvernement
n'exploitail pas lui-même son monopole, il le cédait
à des particuliers organisés en compagnies. La com-
pagnie modèle fut la Conryagnie des Ind,4s, fondée
en Hollande en 1602. Les llollandais, au xvt" siècle,
-
alltrient prendre à Lisbonne les denrées des Indes. Apr"ès
leur révolte, Philippe II leur interclit tout commerce ûvec
le Portugal: les navires hollandais commencèrent à
aller chercher les denrées directement dans les ports
des Indes. C'était une opération dangereuse, car les Por-
tugais traitaient comme pirates les marchands euro-
péens qui naviguaient dans I'océan Indien. Des parti-
crrliers n'étaient pas assez riches pour organiser ce
commerce en pays inconnu et ennemi; il fallait une
flotte de guerre capable de combattre les navires por-
tugais et tout un personnel d'agents pour renseigner les
commerqanl.s et pour conclure des traités avec les prin-
ces indigènes. Les particuliers et les villes de Hol-
-
tES C0MPAGNIES DE COMII{ERCE. 21
lande qui voulaient risquer de I'argent dans cette entre-
prise réunirent leurs capitaux. On forma ainsi plusieurs
chambres de commeree; chacune achetait et, équipait ses
navires; mais toutes étaient grorrpées en une seule
Compagnie avec sept dirccterrrs nommés par le gouver-
nement et chargés des affaires communes, c'est-à'dire
d'enlretenir la flotte cle guerre et I'armée et de tlaiter
avec les princes au notn de la Compagnie. Le Souver-
nenrent donnait, à la Compagnie le monopole du com-
merce evec les Indes; la Compagnie n'admettait dans
ses ports d'autres navires que les siens.
Le capital était divisé en 2,153 actions (de3'000 florins
chacune). La Compagnie fit d'abord des affaires médio-
cres : entre {6{.t et 1.634, il y eut i3 années sur 24 oir
elle ne put pas donner de dividende'à ses ilclionnaires.
Mais elle réussit, enfin à enlever aux Portugais les îles
d.es épices et le commerce des Indes; elle eut alors
7 gouverneurs et un gouverneur général (à Batavia).
Ce succès décida les autres Etats à <lrganiser des
compagnies semblables en leur tlonnant la propriété du
pays et le monopole du commerce. Le roi d'Angleterre
tbncla la Compagnie de l'Arnérique du Nord, qui requt
toute la côte entre le 41.' et le 45' degré, la Compagnie
rle la baie du Massachusetts, la Contpagni'e de la baie
d'Hudson. En France le gouvernement distribua le com-
merce du monde entier à des compagnies privilégiées :
Compagnies des Incles Orientales (1604)' des Incles Occi-
dentales, des iles Saint-Christophe de Barbade ({626)'
des iles de I'Amér'ique, du Cap-Vert (1639), de la Guinée
(1634), du Cap-Blanc ('1635), d'Orien[ et Madagascar
(1542), du Nord ({665)' du Levant ({671), ,lo Sénégal
(IOZO;. Plusieurs périrent et furent réorganisées. 0n a
calculé que jusqu'en tï6g il y a eu 55 compagnies à
monopole, la plupart frarrqaises, qui ont échoué'
28 LE RÉGIMO COLONIAL AU XVIIIE SIÈCLE.
Colonies portugaises. Les Portugais avaient frrnclé
-
leurs établissements uniquement pour faire du com-
merce, ils s'étaient bornés à occuper quelques ports
et à les fortifier. Leurs navires de guerre ler-rr servaient
à la fois à écarter les autres navires et à rapporter à
Lisbonne les marchandises orientales (épices, calicot,
soie, porcelaine, ivoire). Les particuliers ne pouvaient
aller aux Indes qu'avec une autorisation de l'État; il se
faisait peu de commerce, les Porl,ugais aimaient mieux
vendre cher que vendrc beaucoup. Les fonctionnaires,
nommés pour trois ans seulement, cherchaient à s'enri-
chir vite, administraient mal, vendaient la justice et
empêchaient les particuliers de commercer. Ce système
rapportait peu et corltait cher. Un Anglais, envoyé dans
I'lnde pour établir des relations de commerce, écrivait
en {613 : < Les Portugais, malgré loutes leurs belles
résidences, sont réduits à la mendicité par I'entretien de
lcurs soldats. >

Les établissements portugais sur les côtes d'Afrique


étaient des pénitenciers ou I'on déportait les condamnés
et des marchés à esclaves oir se faisait la traite des
nègres. Le port de Loanda en expédiait environ 70,000
per an.
La colonie clu Brésil, un des pays les plus fertiles du
monde, fut longtemps méprisée parce qu'il aurait faltu
d'abord la mettre en culture. Ce furent des condamnés
et des Juifs dépor[és qui y introduisirent la canne à
sucre; ce furent des aventuriers qui exploitèrent les
mines de I'intérieur et fonclèrent la ctilonie de Saint-
Pauf , sans I'intervention du gouvernement;les Paolistas
formaient au xvIIIo siècle un peuple indépendant.

Colonies espagnoles. Le gouvernement espagnol


- des
qui avait pris possession territoires immenses dc
m é ri que, ne J:H ï:.i:J-i:llï- 0"r", no un,,Tl
peuptée d'Espagnols, il ne voulait qu'accroitre les
'A
domaines cle la maison de Castille et convertir les
sauvages palens à la vraie foi. Les colonies étaient
comme une grande propriété close. Pour aller en Amé-
rique, un Espagnol devait d'abord obtenir I'autorisation
cle I'Etat; avant de laisser partir un navire, on faisait
jurer au patron qu'il n'avait à son bord que des gens
autorisés. Pour obtenir la permission, il fallait prouver
< un motif suffisant de partir >, il fallait être d'une famille
catholique, ou, depuis deux générations' personne n'eitt
été condamné par I'Inquisition; encore la permission
n'était,-elle souvent donnée que pour deux ans.
On ne laissait s'établir aux colonies qu'un très petit
nombre d'lispagnols; en L550 il n'y en avait encore pes
plus de t5,000. Aussi I'Amérique espegnole resta't-elle
peuplée surtout d'incligènes et de nègres. Aujourd'hui
encore les habitants du Paraguay et du Haut-Pérou sont
tous des Indiens, et les trois quarts des Mexicains sont
des métis. Les missionnaires jésuites avaient, organisé
en Californie et au Paraguay des villages indiens (réduc'
tions\, d'où ils ne laissaient pas approcher les blancs.
Le gouvernement ne cherchait pas àr attirer les culti-
vateurs ou les ouvriers. Il s'était déclaré propriétaire de
tout le sol, et I'avait partagé en domaines immenses qu'il
avait, clistribués aux favoris tlu roi. Le comte de Valen-
cianas avait des terres estimées à plus de 25 millions et
une mine qui lui rapportait (,500,000 francs par en. Sur
ces domaines on ne trouvait guère que des Inttiens et
des nègres. < On méprise la cultrrre, dit trn voyageur du
xvrlro siècle i chacun veut être un monsieur et vivre
oisif. r Les Espagnols s'entassaient tous dans les villest
C'étaient des propriétaires, des frrnctionnaires, des avo^
cats, des spéculateurs et des moines. Beaucoup étaient
30 LE RÉGIME COLONIAL AU XVIII" SIOCLE.

des cadets de farnille noble venus en Amérique pour y


vivre noblement sans travailler. C'était une des trois
carrières de la noblesse espagnole; le provertre disait, :
< Choisis la mer, I'Eglise ou la maist-rn du roi. > A Lima,
il y avait parmi Ies blancs un tiers.de nobles ct 1r5 familles
de marqr-ris ou de comtes
Tout dans ces cofonies était organisé sur le modèle de
I'Espagne; on y avait les majorats, les climes, I'lnquisi-
tion, Ia censure des imprirnés (les commissaires de I'In-
quiSition pouvaient entrer à toute heure clans toutes les
maisons, pour y chercher leslivres défendus). C'était une
société vieille dans un pays neuf, et le gouvernement
entendait ne pas la laisser changer. ll écartait soigneu-
sement les étrangers; jusqu'au milieu du xvn" siècle,
tout navire étranger fut traité en pirate, les marins qui
descendaient à lerre étaicnt exécutés ou enyoyés aux
travaux forcés dans les mines. Aprês que I'inl,erdiction
eut été levée, I'Inquisition continua à repousser les
él,rangers commc hétérodoxes. Le gouverncment se dé-
fiait môme des blancs nés en Amérique (qu'on appelait
créoles). Il ne voulait, pas les laisser s'inslruire. Dans un
discours aux élèves des collèges de Lima, le vice-roi
disait : < Apprenez à lire, à écrire et à dire vos prières,
c'est tout ce qu'un Américain doit savoir. > Il ne voulail
pas les laisser gouverner. Toutes les fonctions étaient
données aux (( vieux Espagnols r. Sur 160 vice-rois on
a calculé qu'il n'y a, eu que 4 créoles; sur BGg évêques
d'Amérique jusqu'en {673, seulement l2 créoles. Le
gouvernement, pour empêcher les créoles d'agir de
concert, maintenait les inégalil,és entre les < gens de
sang bleu r (les blancs), ei les ( gens de couleur > (In-
diens, nègres et métis).
L'État se rdservait lc monopole ctu commerce; Ies ha-
bitants des colonies ne pouvaicnt vendre leurs denrées
èr acherer cres Jïi'J:Jï:ï,ïliu,uu* *o.,n,nll
pourvus d-un privilège. Cotntne I'Amérique avait été
découverte et occupée au nom de la reine de Casl,ille,
le commerce de I'Amérique appartenait, à la couronne
de Castille et ne devait, se faire que dans un por[ cas-
tillan. Les bons ports d'Espagne dépendaient tous du
royaume d'Aragon I mais tout navire qui partait pour
I'Amérique devait, sous peine de confiscation et cle mort,
passer par Séville; c'était un port médiocre, mais le seul
qui appartînt à la Casl.ille (f ). On y avait établi dôs {5t3
un bureatr de commerce; les commis visitaient le na-
vire en parlonce, tenaient registre et lui donnaient trne
patente pour I'autoriser à faire le voyagc. En 1720 le
monopole fut transféré à cadix. Les navires ne partaient
que par cl..'avanes et débarquaien[ tous dans le même
port. Il y avait deux car&Yanes par an' une pour la Yera-
Crtrz où débouchait le commerce du l\Iexique, I'autre
(les galions) pour CarthagÈne et Porto-Bello, oùr devait
venir s'approvisionner toute I'Amérique du Sud, mème
la colonie de Buenos-Ayres. L'anriral dcs galions e[ le
gouverneur de Panama fixaient le prix de toutes les
marchandiscs. Les marchands qui fornraient les cotnpa-
gnies privilégiécs acheleient à bas prix les denrées des
colonies et vendaient les produits manufacturés de I'Bu-
rope, surtout, le fer et I'acier, avec cles bénéfices de
100 à 300 p. 100. La cararsarxe ne suffisait ni à appro-
-
visionner les colonies, ni à, leur permettre d'écouler
leurs denrées, et cepentlant il était interdit de rien
vendre ou acheter aux étrangers. La contrebande
itait regardée commc une hérésie et poursuivie par
Mais, comme on ne pouvait'
lc l,ribunal d'Inquisition.
(l) De même, pendant le tcutps où le roi d'Espagne fut roi de
t'"riugat, il rcsti défendu aux Portugais des r\loluques de com-
ruercer evec les PhilipPines'
32 LE RÉGIME COLONIAT AU XVIII" SIÈCLE.

elle se pratiquait, en gra,nd, L:s navires


s'er,. passer,
étrangers profitaient surtout de la guerre pour venir
délrarquer leurs marchandises; de là cette conséqrrence
étrange que 'le commerce des colonies espagnoles aug-
mentait en temps de guerre. En lT{3 le roi d'Bspagne,
vaincu, fut. obligé de signer avec le gouvernement anglais
le traité de I'Asiento. It donnait, aux Anglais le droit de
faire seuls la traite des esclaves dans les colonies espa-
gnoles et, leur permettait d'envoyer chaque année à la
foire de Porto-Bello un vaisseau de 500 tonnes, chargé
de marchandises anglaises. Ce vaisseau devint un véri-
table entreprlt; il restait devant la ville, tandis que des
navires anglais allaient prendre des marchandises à la
Jamaique et ù Saint-Domingue, de faqon à renouveler
sâns resse sa cergaison.
- Le commerce des galions,
après avoir étri de {5,000 tonnes était tombé en t?J7
à 9,000.

Colonics hollandaises, Les Hollandais avaient


formé lcr-rr marine en allant pôcher le hareng dans la
mer du Nord, Au xvrrn siècle, ils possédaient plus de
navires marchands qu'aucun autre peuple de I'Europe;
ils a.llaien[ dans les ports étrangers portant les denrées
d'un pa;'s dans I'autre: on les surnomma les rouliers des
rùers. Les colonies hollandaises furent des colonies de
commerce; elles apparlenaient ({) à la grande Compa-
gnie des Indes qui les avait conquises sur les Port,ugais.
Pour son commerce des Indes, la Compagnie, instruite
par I'échec du système porl,ugais, adopta un régime
opposé. BIle démolit les.forteresses portugaises et s'éùa-

(t) Les iles de Curacao et Saint-Eustache servaient à faire la


contrebande avecles colonies espagnoles. Le cap était une relàche
pour Ies navires qui alluient daus I'lnde, surinaru était une colonie
de plantations cultivée par des esclavcs.
LES COLONIES HOLLÀNDAISES. 33

blit dans des ports ouverts, sans fortifications ni armées;


elle entretenait, des relations amicales avec les souve-
rains du pays en se tenant à l'écart de la polilique et, ne
cherctrant pas à convertir leurs sujets ; elle attirait les
marchands indigènes en leur achetant cher leurs denrées
et, en leur vendant bon marché les produits de I'Europe
Son principe était de se contenter de petits bénéfices.
Blle avait, ainsi les profits du commerce sans les dé-
penses de I'occupation. Elle défendait à ses employés
de commercer pour leur compte, mais elle les pa1,si1
bien et, régulièrement.
la Compagnie revint peu - Devenue une grande puissance,
à peu aux procédés des autres
gouvernements. Elle détrLrisit presque tous les indigènes
des Moltrques, massacra des troupes de Chinois à Java
(L740), et poussa le roi de Ternate à la révolte en vou-
lant, le forcer à arracher le girofle dc ses Énts. Elle
obligea les navires qui revenaient des Indes en Hollande
à l'aire le tour par les îles Orcades au lieu de traverser
la Manche, et les navires qui y allaient ù passer tuus
par Batavia pour s'y faire visiter. Les commis se mirenl,
à trafiquer pour leur compte, ils faisaient plus dc com-
rnerce que la Compagnie elle-même, eb surchargeaienl. ses
navires de leurs marchandises. Quand le roi de Hollande
fut devenu directeur en chef de la Compagnie (17d,8),les
fonctions d'administrateur furent données à des hornrnes
qui ne s'occupaient pas des affaires. L& Cornpagnie finit
par contracter une debte énorme; en L79!t, elle avait un
passif de 1,27 millions de florins, un actif de l5 millions
seulement.

Les colonies ft,ançaises.


- Une colonie franqaise était
organisée comme une province. Les r:olons n'avaient
pas le droit de s'administrer eux-mêmes; un intendant,
tout-puissant comme en France, décidait rles moinrlres
Ctvtr,tsettox coNrEupoRÂlNE. 3
34 LI) RÉGTME COLONIAL AU XVIII. SIÈCLE.

affaires. On avait transporté en Amérique la censure


sur les imprirnés et la persécution religieuse; auctrn
protestant n'était requ dans les colonies: on y avait
consl.itué des dîmes pour le clergé, et des seignerrries
pour les nobles. Les colons n'avaient pas plus de li-
berté politique ou religieuse que les sujets du royaume.
plus, comme le monopole du commerce avait
-été De
clonné b une compagnie'privilégiée, il leur élait in-
terdit, d'établir des fabriques; ils devaien[ acheter les
objets envoyés par les fabriques de France, d'ordinaire
des procluits de rebut qu'on leur vendait très cher. Ils ne
pouvaient actreter ou vendre qu'aux agents de la Com-
pagnie.
Avec ce régime il n'y avait de colonies florissantes que
les plantations des Antilles, surtout celles de Saint-Do-
mingue, ou lcs créoles faisaient travailler les esclaves
nègres. Le Canada, avec son territoire aussi grand que
I'Europe, n'avait en t682 que [0,000 âmes, en 1744 que
54,000, et &u moment oir les Anglais le conquirent,
?0,000 ; aujourd'hui lp population française-canadienne
atteint I millions d'âmes. L'export,ation annuelle n'él,ait
que de l,?00,000 francs ; elle est aujourd'hui de 280 mil'
lions.
Les cotonies anglaises, L'Angleterre, la dernière
-
venue des puissances coloniales, n'avait qrre de petit,es
colonies éparses sur la côte de I'Amérique du Nord.
Comrne elles ne produisaient aucune denrée précieuse,
le gouvernement en faisait peu de cas, il ne prit, la
peine ni de les organiser ni de les gouverner. Cette
indifférence fut ceuse que les colonies se peuplèrent
- Au Nord,
librenrent. les colons furent surtout des
puritains persécutés venus en Amérique au temps de
Charles I"'pour pouvoir pratiquer librernent leur reli-
giqn. Ils y avaient fondé des églises puritaines, ils
LES COI.ONIDS ANGIA|SES 35

&\'aient défrichéle sol et s'étaient fait en Aménque une


nouvelle patrie, ils I'appelaient la lVouuelle Angleterre.
C'étaient, des colonies religieuses : o Si quelqu'un parmi
nous, disaien[-ils, es[ime la religion comme lZ et Ie
monde comme {3, celui-là n'a pas I'esprit d'un véri-
table Nouvel-Anglais. ))
- Au Sud le pays avait été
occupé par des planteurs qui vivaient en gentilshomme.o
campagnards au milieu de leurs esclaves nègres.
Il y avait treize colonies, chacune airee son gouverne.
rnent distinet. On les classait en trois espèces. Les colonies
de propri,etaires appartenaient à. un ou plusieurs particu-
liers qui en avaient, requ la donation du gouvernement;
en donnant la concession, l'État avait renoncé à s'ingérer
dans les affairBs de la colonie; les 8 propriétaires de Ia
Caroline, par exemple, avoient le droit de nommer aux
fonctions, de lever des irnpôts avec le consentement des
colons, de faire la $uerre, decréer des nobles.Les colo-
nies a eharte appartenaient à une compagnie privilégiée,
les colonies d,e Ia cout onne a\ gouvernement. Mais par-
i
tout, les colons avaient conservé les droits des Anglais :
ils s'administraient enx-mêmes, votaient leurs irnpôts,
I, régloient leurs aflaires religieuses et ne pouvaient être
jugés que par un jrrry. L'État anglais ne s'occupai[ de
leurs affaires que pour nommer les gouverneurs.
La cul[ure etait ]iltre" Les lerres vacantes itaient ven-
dues à ceux qui voulaient les cultiver; la famille de penn,
fondateur de la Pennsylvanie, en vendait chaque année
pour 30,000 livres sterling. Ainsi s'était formée une po-
pulation de petits propriétaires anglais.
. Jusqu'au milieu du xvrru siècle, les colons avaient été
Iibres de commercer, même avec les étrangers; le com-
mercesefaisait surtout par lesHollandais; mais le long
Parlement pour obliger les Anglaisà se créer une marine,
décida, par l'acte de nauigation de 1651, que désormais
36 LIi TIDGITIE COLONIAL AU XVIIIè SIÈCIE.

aucune merchandise ne pourrait ôtre apportée dans un


port anglais que par un navire anglais, équipe par urr
ormateur anglais, commandé par trn capitaine anglais,
rnonté par trois quarts au moins de matelots trnglais. Il
donna ainsi le monopole du commerce des colonies an-
glaises aux Anglais.

L'Inde.
- L'lnde était au xvur" siècle plus peuplée
que
I'Burope, mais ellb ne formait, pas une nation, et les habi-
tant,s, depuis bien des siècles, n'étaient plus gouvernés quc
par des conquérarits étrangers. La dernière domination,
fondée au xvru siècle, avait été celle d'un prince tartare
établi à, Delhi, le Grand ùlogol, qui au xvu" siècle avait
réuni en un seul empire tous les pays de I'Inde. Àu xvtlt"
siècle cet empire était déjà ruiné; il ne restait plus dans
I'Inde d'autre pouvoir que les gouverneurs devenus sou-
verains et les chefs de bandes qui se faisaient la guerre
les uns aux autres avec des soldats mercenaires.
Les deux gouvernements de France et, d'Anglet,erre
avaient fondé chacun dans l'lnde une Cornpagnie de com-
merce privitégiée. Les deux Compagnies, française et an-
glaise, étaient organiséesde même; chacune possédaiL sur
. la côte quelques villes défendues par des forts et pourvues
de magasins, elle y entretenait des employés de commerce,
quelques soldats et un gouverneur. Les Compognies
ébaient ainsi de petites puissances. Au xvnto siècle il leur
. fallu[, pour défendre leurs établissements, prendre part
aux guerres que se faisaient entre eux les petits souve-
rains du pays. On s'aperqut bientôt qtr'une petite armée
organisée et disciplinée à I'européenne pouvait battre
une grande armée indigène eb qu'on pouvait former une
excellente armée européenne avec des soldats hindousl
on organisa alors les régiments de cipayes composés
tlc mercenaires indigènes commandés par des ol'ûciers
TUTTES DE [À FRANCE ET DE L,AN6LETERRE. 37
européens et armés à I'européenne. L'invention venait
du directeur de la Compagnie française, Dupleix;
ce fut la compagnie anglaise qui la recueillit et en
profita.

Luttes de la Franee et de l,Angleter?re. _ Au corn-


mencement dlr xurre siècle, les deux grandes puissances
d'Europe, la France et I'Angreterre, se trouvaient en-
gagées dans une lutte qui clevait durer plus d'un siècle
encore. En 1688 Guillaume d'orange, devenu roi d'An-
gleterue, s'était mis à la tête de la coalition des États
européens pour arrêter les conquôtes de Louis XIV.
Depuis ce moment I'Angleterre resta le principal ad-
versaire de la France, et dans toutes les grancle. guurr..
oir la France fut engagée, elle trouva I'AngleterrË parmi
ses ennemis. Il y eut jusqu'à la Révolution cinq guerres
entre les deux rivales : {o ligue d'Augsbourg (168g_g7);
2o succession d'Bspagne (t702-tB) (l); Bo successi'n
d'Autriche (1740-48); 4o guerue de sept ans (t256_63);
5o de I'indépendance d'Anrérique ({ZZ6-gg).
I
li
Les qnatre premières furent surtoul des guerres con-
tinentales oir I'Angleterre intervenait comme alliée des
I
ennemis de la France (de I'Autriche dans les trois pre-
I
mières, de la Prusse dans la guerre de sept ans). Mais
I

la guerre s'étendaithors du continent; chacune des cleux


rivales cherchait à détruire les navires, à conquérir les
coltnies de l'autre.
ces gue*es maritimes et coloniales devaient avoir
des conséquences auxquelles on ne songeait guère alors.
Quandla lutte commenca, la France avait l'avantage.
sa marine de guerre s'érevait en 16TT à 800 navires
moiriê du règnc cte Louis XV, te régent,
_.Jl],lr:tlJ]i.q,ru.ière
pur8 re cardinal l'leury eurent pour politiquede molnteuir la parr
rvec I'Anglsteffg,
38 LE IIÉGIME COLONIÀL ÀU XVIII€ SIECLE.

environ, sa.ns rompter les navires des corsaires de


Dunkerque e[ de Saint-Malo qui en temps de guerre
faisaient inétier de capturer les navires de commerce
anglais. (Pendant la guerre de laligue d'Augsbourg, les
nngtais perdirent ainsi 4,200 navires; leurs compagnies
d'assurance maritime furent ruinées).
La France avait aussi pris I'avance ûux colonies. Elle
avait occupé (au temps d'Henri IY) le canada, les régions
avoisinantes, Terre-Neuve, I'Accadie, la baie d'Hudson;
elle venait, de prendre possession du pays de I'embou-
chure du Mississipi (Louisiane), et d'établir dans la vallée
de I'Ohio des forts qui reliaient le canadaàla Louisiane,
c'est-à-dire le bassin du Saint-Laurent au bassin du
Mississipi. Elle était ainsi maîtresse de presque toute
I'Amérique du Nord. - Aux Antilles elle possédait non
seulement la Martinique et la Guadeloupe, mais plu-
sieurs autres tles qui lui ont été enlevées, sainte-Lucie,
Dominique, Tabago. Etle avait acquis la partie occiden-
tale de la grande île de Saint-Domingue, Haïti, et com-
mencé à y créer de grandes plantations rle sucre. - Elle
avait en outre la Guyane française et le Sénégal. - Elle
avait essayé de dominer la grande ile de Madagascar;
les établissements créés par tolbert ne durèrent pas,
mais au commencement du xvltt" siècle les deux îles
voisines, la Réunion et l'1le de France, devinrent des
colonies françaises florissantes. - En Asie la Compa-
gnie des Indes orientales avait des établissements dans
plusieurs villes. Ainsi la France possédait d'imrnenses
territoires, à peu près déserts il esl vrai, mais qui se
seraient peuplés peu à peu et qui formeraient aujourd'hui
un vaste empire colonial franqais.
L'Angleteme, à Ia même époque, n'avait que ses colo-
nies de la côte orientale de I'Amérique du Nortl, barrées
du côté de I'ouest par les possossions franqaises de
LUTTES DE I,A FRANCE ET DE L'ANGI,ETRRE. 39

I'Ohio, aux An[illes I'ile de la Jamaique, alrx Indes les


cleux comptoirs cle Bombay et l\{adras. Rien n'indiquait
alors que I'Anglel,erre dtt devenir une grande puis-
sance maritime et coloniale; elle n'était pas encore le
pays de commerce et d'industrie que nous connaissons,
et sa marine n'était pas supérieure à la marine fran-
çaise.
[,es guerres du xvltro siècle ont renversé la balance et
donné à l'Angleterre la supériorité maritime et coloniale.
A la paix d'Utrecht (1713) la France, complètement
tuinée pa.r ses défaites sur le continent et devenue incapa-
ble d'entretenir une flotte de guerre, avait cédé I'Accadie,
Terre-Neuve et la baie d'Hudson. Il lui restait encore la
meilleure partie de ses possessions; la Conrpagnie fran-
caise commenqait la conquête de I'Inde, la marine de
guerre avait été reconstituée et luttait glorieusement
contre la marine anglaise (t740-48) lorsque la gr.rerre
recommenca ({756).
Ni dans un pays ni dans I'autre les hommes d'État ne
se rendaient compte de I'importance que pourrait avoir
un empire colonial. Bn ce temps on ne voyait guère
dans les colonies que des domaines oir I'on pouvait
récolter du café, de I'indigo et de la canne à sucre ; ce
qu'on estimait le plus c'étaient les Antilles. Les immenses
territoires de I'Amérique du Nord paraissaienl, des pos-
sessions inutiles, le gouvernement ne tenait pas à voir
émigrer ses sujets dans les colonies, il préférait les
garder dans le pays; personne alors ne crovait qu'il frlt
avantageux pour la France d'ayoir de I'autre côté de
I'Océan cles millions de Franqais. tJn ministre de
Louis XV, d'Argenson, clisait, que s'il était roi de France,
il donnerait, toul.es les colonies pour une tête d'épingle,
et Voltaire tlouvait riclrcule que les Franqais et les
Anglais sQ iissent la guerle ( pour quelques arpents
40 tE RÉGIIUE COLONIAL AU XVIIIC SIÈCtE.
de neige r, c'est ainsi qu'il appelait le pays de I'Ohio.
L'Angleterre eut b ce moment un ministre, W. Pitt,
qui entrevit I'importance de ces colonies si méprisées.
Il voulaitque I'Angletene devînt la première puissance
maritime du monde, afin que les navires anglais fussent
seuls à faire le commerce. L'industrie anglaise com-
menqait'à, se fonder, elle avait besoin de débouchés; les
grands commerqants de I'Angleteme sorttinrent Pitt et
Iirent voter par la Chambre les sommes énormes dont il
avait besoin pour écraser Ia marine et conquérir les
colonies de la France. La {lotte française fut détruite;le
ministre de la marine déclara que les navires échappés
au désasl,re ne suffisaient plus pour résister aux Angla,is
et les vendit à des particuliers. La flotte anglaise fut mai-
tresse de la mer et put occuper les Antilles franqaises
laissées sans défense.
Dans I'Amérique du Nord les chasseurs français du
Canada, unis aux Indiens, avaient d'abord repoussé les
colons anglais beaucoup plus nombreux. Mais les Anglais
requrent des renforts de leur gouvernement, tandis que
le ministère franqais abandonnait b eux-mêmes les Cana-
diens qui succombèrent sousle nombre. Aux Indes, le di-
recteur de la Compagnie franqaise, Oupleix, avait acquis
des provinces; la Compagnie se laissa persuader de les
abandonner et de rappeler Dupleix en France; c'était
une (lompagnie de commerce.qui ne tenait qu'à réuliser
des bénélices; le gouvernetnent n'intervint que pour
donner tort à Dupleix ({754). Quatre ans plus tard la
Compagnie anglaise commenqait la conquête du Belrgale
et attaquait les possessions de la Compagnie française.
Le gouvernement esseye de les défendre, mais avec des
forces insuffisantes. Au traité de Poris, 1763' lo France
céda
-
à I'Angleterre le Canada et plusieurs lles des
Antillen, il I'Bspagne le LsuisiûIler et,'elle s'engagea h
L'IIMPIRE COI,ONTAI, ANGLAIS. 4I
ne plus entretenir d'armée aux Indes; c'était renoncer
à avoir un empire colonial.

L'empire colonial anglais.


- L'Angleterre succéda à
la France en Amérique et dans I'Inde. Elle fut maitresse
de torrte I'Amériqtre du Nord jusqu'au Mexique, elle
continua la conquête de I'Inde. Les actionnaires de la
Compagnie franqaise avaient voulu qu'elle ne s'occupât
plus que des affaires de commerce et avaient fait rap-
peler Dupleix, à qui I'on reprochait d'engager la Corn-
pagnie dans des guerres' coûteuses. La Compagnie
anglaise laissa ses employés libres d'agir, et Clive, en
une seule bataille, conquit tout le royaume du Bengale.
Les employés, devenus d'un coup maîtres d'un pays de
60 millions d'âmes, le gouvernèrent en tyrans, dépouil-
lèrent les habitants et firent des fortunes scandaleuses;
ils revenaient ensuite en Angleteme étaler le luxe d'un
souverain oriental; on les surnomma les nabahs. Le
scandale fut tel qu'en Li73, quand vint le moment de
renouveler les privilèges tle la Compagnie qui n'étaient
donnés que pour vingt ans, le gouvernement englais se
réserva le pouvoir de nornmer le gouverneur gtincrral;
il ne laissa à la tompagnie que le monopole du com-
merce. Les gouverneurs généraux continuèrent la con-
quête au ur)m de la Compagnie, qui finit au xtxu siècle
par devenir le seul souverain de I'Inde.
Il semble merveilleux eu premier abord qu'un pays de
200 millions d'âmes se soit laissé conquérir par une corn-
pagnie de marchands étrangers. C'est qu'en réalité I'Inde
n'était pes une nation; c'était un assemblage de peuples,
les uns brabmaniques, les autres musulmans, que rien
ne reliait ensemble, ni la religion, ni la r&ce, ni le
gouvernement, et qui n'avaient aucune ra,ison d'agir de
ooncert. La m&sse de ls poprrlation étnit formée do
Ir2 LE RÉGIME COLONIÀI, AU XVIIIU SIÈCLE.

cultivateurs paisibles habitués à se voir toujours op-


primés par des étrangers. Il n'y avait pas de nation, mais
seulement des princes souverains. La'Compagnie des
Indes était un souverain en lutte avec d'autres souverains,
elle les a tous vaincus, parce qu'elle seule disposait
d'une armée régulière.

Soulèuement des colonies anglaises d'Amériqu,e.


La conquête du Canada changea la situation des treize
colonies anglaises de I'Amérique; désormais elles n'a-
vaient plus d'atteque à redouter du côté de la France,
elles n'avaient plus. besoin de I'Angleterre pour les
défendre. Les colons cessèrent de se sentir protégés
par le gouvernement anglais et commencèrent t\ se
plaindre d'être opprimés. C'était le Parlernent anglais
qui réglai[ le commerce des colonies, il décidait Ie tarif
des droits que devait payer chaque espèce de marchan-
dise, il interdisait le commerce de certaines marchan-
dises exportées ou importées. Les colons n'avaient
jamais protesté contre ce droit drr Parlement, mais
I'Angleterre n'avait jamais demandé aux colonies de
payer aucune contribution.
Le gouvernement anglais, chargé d'une dette très
lourde contractée pendant la gueme, crut légitime de
demander aux colons de contribuer pour trne faible part
aux dépenses de I'Angleterre. Les colons protestèrent,
alléguant la vieille coutume anglaise, que nul n'est tenu
à payer une taxe si elle n'a été votée par ses représen-
tants; or les colonies n'envoyaient pas cle députés au
Parlement. [,,e Parlement passa outre et vota trn impôt
Itiger sous forme de timbre (176&). Les colons em-
pêchèrent de vendre le papier timbré en maltraitant
quiconque osait s'en charger et en bri-*an[ les boîtes de
tirnbres; le gouvernement anglais n'ûr'ait pas de fonc-
L'DMPIRE COLONIÀL ÀNGLAIS. 13

tionnaires aux colonies et ne pouveit protéger les col-


lecteurs d'impÔt; s'il essayait de faire passer en iuge-
ment, un Américain, Ies jurés I'acquittaient. Le Parlement
retira le tirnbre.
En 1"767 le gouvernement établit de nouveau une taxe,
mais sous lorme de droits à payer sur quelques marchan-
dises (verre, cuir, papier, tÏré), à leur entrée en Amérique.
Les colons recommencèrent à faire des pétitions et à me-
nacer lesdouaniers i ils s'entendirent etrtre eux pour punir
les Anglais en n'achetantplus de marchandises anglaises.
Les plus excités étaient les colons du Norcl (Nouvelle-
Angleterre); il Boston ils faisaient la contrebande ouver-
tement, un chargemen[ de vins de Madère entré en
fraude fut transporté dans les rues &vec une escorte de
gens armés. Le gouvernement avait essavé d'établir
des régiments en Amérique; tluand on apprit à Boston
I'arrivée d'une garnison, les habitants tinrent, une réu-
nion oir ils décidèrenÛ qu'aucune armée ne resterait
Cans la colonie sans leur consentement. Quand la gar-
nison fut installée, les soldots ne pouvaient sortir dans
les rues sans être maltraités.
Le gouvernement céda et retira les droits, mais en
laissanl le droit, sur le thé pour maintenir le prin-
cipe (l?70); tes colonies reprirent leurs relations avec
I'Angleterre. Mais les colons avaient pris des habitudes
de violence. Un navire qui surveillait la côte cle Rhode-
Island, ayant échoué, fut envahi de nuit par une bande
montée sur huit babeaux, le capitaine fut blessé et le
navire brûlé, et bien que les auteurs de I'expédition
fussent connusr personne ne vottlut témoigner contre
eux (1772). Quelque temps après,la Compagnie des Indes
envoya trois navires ctrargés de thé Èr Boston. Une
troupe de gens clégttisés en Indiens Mohawks prit les
navires de force et jeta 342 caisses de thé à la mer.
I*& I.E IIIiGITIE COLONTÀL AU XVIIIU SIÈCLE.
Les Anglois, irrités de cette insulte, prir.ent des me-
sures contre la colonie rebelle; le Parlement déclara le
port de Boston fermé et changea la constitution de la
colonie. Les autres colonies prirent parti pour Boston,
firent des souscriptions etlui envoyèrent du blé et duriz.
Puis les assemblées descolonies ortlonnèrent cre leverdes
troupes pour résister aux soldal.s anglais e[ envoyèrent
cles délégués à Philadelphie pour s'entendre sur les
moyens d'organiser la résistance.

Indépendance des colonies Les colons améri-


cains avaien[ été amenés peu à peu à résister par la
force eu gouvernement anglais (le premier combat eut
lieu en {775). Pourtant il ne s'agissait pas encore d'une
révolte : on voulait intimider les Anglais pour les forcer
à céder; mais on ne désirait pa,s se séparer cle l,Angle-
terre. Les commerqants avaient intérêt à conserver la
qualité d'Anglais qui leur permettait de faire des af_
faires avec tontes les colonies anglaises. Les planteurs
des colonies du sud, Ies gens aisés du centre et du
nord, toutes les classes riches étaient attachés au roi
et auraient vu avec horreur une séparation. Mais il s'était
formé dans la Nouvelle-Angleterre un parti nouveau,
composé surtout de gens du peuple et dirigé par des
hommes de loi, qui voulait la guerre et une république.
Ce parti ne formait qu'une minorité, mais il agit avec
vigueur. Des bandes se mirent à courir le pays, expul-
sant les juges, maltraitant les partisans de I'Angleten'e
(on les appelait, tories comme le parti du roi); un juge,
un douanier, furent passés au goudron et à la plume (l)
(suivant I'usage américoin). Ainsi fut établi dans la
plupart des colonies un régime nouvea,u.
(l) L'homme ê qui I'on fcit rubir ce traitemeut est déghabillâ
brtbouill6 tont ontier de gnudronr puia roulé dsnr le plumo,
INDI]PENDANCE DES COLONIES ÀNGLAISBS. 46
Le congrès des délégués réuni à Philadelphie était
divisé en deux partis presque dgaux. Les délégués du
Nord voulaient déclarer I'indépendance et, se séparer
définitivement de I'Angleterue; ils disaient que jamais
on ne retrouverait une pareille occasion, car il restait en-
core beaucoup de colons qui avaient fait la guerre.con-
tre le Canada et, qui pouvaient composer une armée.
Les délégués du Sud et du centre ne voulaient pas d'une
répuhlique. Le parti républicain parvint à changer
les gouvernements des ccllonies qui résistaient. Alors il
se trouva une majorité pour voter la déclaration de 1776
rédigée par Jefferson. Par cet acte le Congrès, se fon-
dant sur le droit naturel, énrrmère les actes par les-
quels le roi d'Angleterre a violé les droits des Américains
et déclare qu'en conséquence les colonies < doivent
être un Etat libre et souverain r.
La guerue entre I'Angleterre eL ses colonies lut lon-
gue et indécise, le Parlement, avait voté les fonds pour
55,000 hontmes, mais le gouvernement anglais n'avait
presque pas de soldats; il enrôla des volontaires, il
acheta les lroupes de plusieurs princes allemands, it
employa des Indiens; il lui fallut deux ens pour réunir
une armée prête à opérer, e[ comment opérer dans un
pavs où it t'allait traverser: d'immenses espâces déserts,
sans route, sans vivres, en tirant tous ses approvision-
nernents d'Angleterre? Longternps les généraux anglais
se nornirent à occuper les villes de la côte; une armée
qu[ essaya de s'enfoncer dans I'intérieur fut, affamée,
harcelée, et, réduite à un tel épuisementqu'ellr: r,apitula.
Le gouvernement du Congrès était encore plus faible.
ll n'avait, aucune autorité légale, ne pouveit lever ni
troupes ni impôt; I'assemlrlée de chaque colonie levait,
et payait, sa milice et souvent refusait de la urettre arr
service du Congrès. Il n'avait d'autre ressource quc la
I+6 tE REGIME COLONIÂL ÂU XVIIIG SIÈCLN.

conliscation des biens des tories et le papier.monnaie


c1u'il avail créé, et ce papier baissait a'irne I'aqon con-
tinue; en 1778, il ne valait déjà plus que {/6 de so
valeur nominole, en {780, plus que l/50. En L177,
I'armée du Congrès était, réduite à 1,500 hommes ; les
autres avaient déserté en emportant leurs armes. Le
tongrès vota une levée de 65,000 hommes, on ne put
en réunir que 15,000; ils manquaient rle tout, beaucoup
marchaient nu-pieds faute de souliers, on pouvait sui-
vre I'armée à Ia trace de leur sang. Bn septembre, on
resta deux jours sans nourriture; en décembre, Ies sol-
dats furent obligés, faute de couvertures, de passer la
nuit autour des feux. Les olliciers donnaient, leur dé-
mission, ceux qui ét,aient cn congé refusaient de reve-
nir, Le général en chef 'Washington écrivait au Congrè.s ;
u On peut parler de patriotisme, on peut tirer de I'his.
toire ancienne quelques exemples de grandes actions
accomplies sous I'empire tle ce sentiment ; mais on se
trouvera déqu si I'on se fonde là-dessus pour conduire
une glrerre longue e[ sanglante... Je sais que le patrio-
tisme existe et. qu'il a fait beaucoup dans la lutte pre-
sente, mais j'ose affirmer qu'une guerre durable nÉ p6'u[
être soutenue sur ce seul principe >.
Les Américains étaient impuissents à se défendre con-
tre une armée organisée et approvisionnée ; Washington
et la plupart des patriotes désespéraierrt du succès. ('ie
fut la France qui vint au secours des insurgés, qui leur
envoya de I'argent, des armes, un corps de troupes,
les mit en état de continuer la résistance et les aida à
défendre leur pays. La France n'avait pas d'intérêt
direcl dans cette guerre ; Ies ministres les plus sages,Tur-
got et Malesherbes, voulaient éviter d'y intervelir. Iflais
le Oongrès avait envoyé à Paris un négociateur hahile,
Franklin, célèbre par I'invention du paratonnerre, qui
IN00PENDÀNCE DES CULONIBS ANGLAISIjS. r*i
sut gagner I'opinion publique et mettre à la mode les
rrlpublicains d'Amérique. Le ministre yergennes, tSri
' avait la confiance de LouisXYI, vit dans cette guerre un
moyen d'affaiblir les Anglais, et la France prit parti pour
les Américains.
L'Angleterre eut alors à combattre la France et son
alliée I'Espagne; il lui fallut mettre 800,000 hommes
sous les ermes et se tenir en garde contre une descente
des Français en lrlande. La majorité du Parlement prit
cette guerre en dégott, et obligea le roi à accepter la
paix. L'Angleterre reconnut I'indépendance des Etats-
Unis (1783). La France, qui avait strpporté le poids prin-
cipal de la guerre ne demanda rien pour elJe. Les né-
gociateurs franqais auraient voulu qu'on garantlt les
biens et la liberté des Américains qui avaient défendu
Ie gouvernemenl, anglais et s'étaient rétugiés dans I'arrnée
anglaise. Le Congrès se contenta de les rccommander
au gou\rernemenl, de chaque colonie; mais il ne fil, rien
pour les protéger. Les républicains refusèrent de les
recevoir et de leur rendre leurs biens confisqués; ils
maltraitèrent, ceux qui ébaient restés eI les forcèrent ù
émigrer. La socié[é américaine ful, transformée par ces
confiscations et ces émigrations ; les anciennes familles
rictres et aisées de la Nouvelle-Angleteme disparurent;
à la tête de la socié|,é arrivèrent des parvenus partisans
du régime nouveau.
La guerre finie, chaquc colonie reprit son indépen-
dance complète et se conduisit, comme t n État souve-
roin; le Congrès n'eut plus aucun pouvoir, il faisait cles
dicrets, mais personne ne lcur obéissait. Il sembla que
la confédération allait se dissoudre. Les ofTicierS, qui
vorrlaient conserver I'unit,é créée pour la défense com-
n)une, offrirent à Washingt,on de lui donner la clictature,
il refusa. Enfin les parl.isans de I'unité parvinrent à faire
{B LE IIIOUVEMENT DE RÉIIORME AU XVIIIC SIECLE.

comprendre &ux colonies qu'elles avaient besoin de


i ir

rester unies pour protéger leur commerce, et en {781


fut organise le gouvernement des États-Unis d'Améri-
que. Chaque Etat conservr ( s& souyeraineté, liberté et
indépendance, )) son adrninistration et ses tribunaux
indipendants. Mais tous les État* entrèrent dans une
ligue perpétuelle d'amitié ( pour leur défense cotn-
mune > ; ils s'engagêrent à se secourir I'un I'autre con-
tre toute violence. Le Congrès formé tle députés des
États fut chargé de I'armée et de la marine rle guerre,
des relations avec les pays étrangers et de la direction
du commerce et des postes.

Chapitre III
LE MOUVEMENT DE RÉT.'ORME EN EUROPE AU XVIUE SIÈCLE

lgs tuÉns NoUvELLES Âu xvtlto srÈcr,B

L,industrte et le cornmerce ûu XVIIb siècle . Au


moyen âge personne ne pouvail, travailler qu'à con-
dition d'être admis dans une des corporations auto-
risées par le seigneur; on ne pouyai[ fabriquer qu'à
condition de suivre les règlements approuvés par le sei-
gneur. Les monarchies absolues avaient conservé les
corporations eI les règlements ; dans toute I'Europe on
admettait que l'État doit, régter la fabricalion. Un par-
ticulier n'avait, pas le droit de créer une industrie;
falrriquer restait le privilège des maî'tres des métiers
établis dans les villes; on ne pouvait, sous peine de
prison, ni foncler une usine à la campagne ni même
ouvrir un atelier nouveou dans une ville. Ceux
mêmes qui avaient le privitège de travailler ne travail-
laient pas litrrerrrent: ils devaient fabriquer suivant les
tES IDÉES NOUVELLES. 49
procédés anciens et, à la mesure prescrite. Les hommes
tl'Etat disaient que les industriels ont besoin d'être gui-
rlés par le gouvernement. Colbert en France avait fait
rédiger un règlement industriel qui déterminait, de
quel rabot on devait se servir, quelle largeur devait
avoir une pièce de drap; des inspecteurs surveillaient,
les manufactures, tout produit non conforme au règle-
ment était confisqué et quelquefois brrllé. Le gouver-
uement se chargeai I d'i ntrodui re les in d ust,ries nouvelles,
il créait desmanufactures dont le directeur et les ouvriers
étaient payés par l'État. (De ce genre furent les Gobelins
et, les fabriques de dentelles créées par Colbert.)
C'était aussi un principe en Europe que le gouverne-
ment doit régler le commerce. Les part,iculiers n'ont le
droit de transporter leurs denrées, de vendre et d'ache-
ter qu'avec la perrnisslon de l'État et suivant ses règle-
ments. Le gouvernement t'ranqais interdit de faire sortir
des blés du royaume, rnême cle les faire passer d'une
province dans I'autre ou dnen faire des provisions. C'est
qu'il est préoccupé d'éviter la famine et qu'il a touiours
peur des accapareurs, qu'on accuse de cacher le blé afin
de faire monter les prix. Dlordinaire le résultat de cette
interdiction est que la province oir la récolte a manqué
sou{fre de Ia disel,te, perce qu'on ne peut y faire entrer
librement des grains, tandis que dans la province otr la
récolte il réussi les paysans ont du blé de reste, perce
qu'ils ne savent à qui le vendre.
En matière d'impô[ il n'y avait pas de principe géné-
ral; chaque État, cherchait, à établir les impôts qui lui
rapportaient le plus d'argent, sans se demander s'il ne
risquait pas d'appauvrir le pays. Presque part,out I'im-
pôt était très inégalement établi; les nobles en étaient
à peu pres exempts, parce que le gouvernement avaib
intérêt à les ménager; les paysans étaient écrasés.
CrvrltsÀrrox qrN'IEmPoRArNE. Ir
50 tR IIOUVBTIBNT DE RÉFORME AU XVIII' SIÈCLE.

Le syslèrne ntercantile. - L0 coûlulerce avec I'étran-


gerétait réglé d'après les principes gue s'élaientformés
les hommes d'Etat de Venisc e[ rie l'lorence au xvo sièclc.
Tout État, dit-on olors, est en concurrence de com-
-ûrerce avec les autres États. < Tout profit d'un peuple
esl.le dontmage d'un autre; le commerce est une gLrerre. ))
Charlue État cloit travailler à augmenter sa richesse aux
rlépens des au[res. Or la richesse consiste surtout en or
et en argent, car celui qui a de I'argent peut se procurer
totrt le reste. l,a règle est donc cle faire entrer le phrs
possible d'argent dans le pays et d'en laisser sortir le
rnoins pcrssible. Pour cela, il faut etporler (c'es|-à-dire
vendre à l'étranger) beaucoup de marchanclises en
échange desquelles on reqoi[ de I'argent, e[ en inTtorler'
(c'est-à-dire acheter à l'étranger) le moins possible,
alin de ne pûs avoir à dépenser son argent. Les États
sont comme des maisons de commerce : checun s'enrichit
en achetant peu et en vendant beaucoup. A la fin de
I'année, il s'établit un équilibre entre leur exportation
et leur importation, c'est ce qu'on appelle la bdiance
du commet'ce, (on suppose que chaque Etat est comrne
une maison de banque qui fait à la fin de chaque fl'n-
née la comparai.on à, ses profits et de ses pertes ,la'ba'
lnnee). Lorsqu'un État a exporté plus qu'iI n'a imporlé,
il a réalisé un bénéfice en argent, la balance du com-
merce est en sa faveur; s'il a importé davantage, il tu
perdu de I'argent, il a contre lui la balance du commerce.
ll s'agit donc d'augçmenter I'exportation qui cnrichit et
de diminuer I'importation qui appauvrit, surtoul I'itn-
portation des objets manulhcturés. Chaquc Souvernc-
ment, doit prendre des mesures pour empêcher de ven-
dre dans son État les produi[s de ses m&nufactures et
pour remplacer les produits étrangers par des objets
fabriqués dans le pays. Pour cela on emploie deux pro'
LBS IDI1ES NOUVBLLES.. iI
cédés. Le plus radical est, d'interdire aux commer-
ts
- rr Irod
d'i uire certains obj ets fabriqués à l'é lrangerr.
çun
colbert défendait de vendre en France cles dentelres de
Yenise, les Franqais ne rlevaient acheter que des den-
telles l'abriquées dans les manufactures franqaises; c'est
le sysf.ème prohiltitif. -- On peut se borner à t'aire payer
uttx objets étrangers à leur ent,rée clans le pays une taxe
de dauane ({) qui oblige les comrnercants à e n élever le
prix. Les ob,iets de même espèce fabriqués dans le pays,
n'ayant pas de laxe à. payer, peuvent faire avantageu-
sement concurrence &ux produits étrangers. Les droits
levés à la frontière par le gouvernement servent à la f,is
de revenu pour l'État et de protection pour les indus..
triels; tel est le système protecteur.
Tous les États d'Burope au xvtru siècle avaient pris
des mesures de prohibition ou tle protection . L'acte
de nauigation de l65t était, une applieation- du sys-
tùrne prohibitif à la marine anglaise. Il dôfendait de
laire le comûrerce avec I'Angleterre ou une colonie d,n-
glaise autrcment qu'avec des navires anglais, appar.le-
nant à un almateLrr anglais, c0mmûnclés par un capitaine
anglais.
- ColbcrL avait orgnnisé en F'rance Ia pr.otec-
liorr. < Les clroils de douane, disait-il. sont les beqLrilles
aveclesquelles lc mél.ier apprend à marcher et r1u'il re-
lette quand iI esb devenu &sscz for[. >
t)'es[ ce régime qu'on a appelé le sustème me?.can-
tùe (2). Il a pour but, d'exciter le commerce et de fairn
atilrrcr I'argent dans le pays. II conr.enait bien aux villcs
(1) Les tares sur les marchanrlises étrongères existaient dès le
xrre siôclc dans les ports du Levant ; le bureau chargé de les lever
s'appelait déjri la tlouane (d'un mot artbe). Nlais les loxes de
douane n'étaient encore qu'ur-r rnoyen de se procurer de I'argent;
c'cstplus tard qu'on eut I'idée de le-s eurployer à protéger I'industrie.
(2) A proprement paller il n'y n jnmais eu ni théorie ni appli-
cation générale de ce régime; on est conveuu de réunir sous Ie
52 LE MOUVEMENT DE RÉFORME AU KVIITU $T:CIE.

italiennes. qui ne porrvaiont, s'enrichir qrr'en fabriquant


et en exportant et qui avaient ù déf'endre leur commerce
contre des villes ennemies; il était à. sa place au
xvu siècle, quand I'argent était rare et très recherché.
Mais il ne s'appliquait plus à de grand* États et dans
un temps oir la découverl,e de I'Amérique avait rendu
abondants I'argent et I'or.

Lesécononûstes.-On avait commencé dès lexvtr" siècle


à étudier théoriquement les moyens d'augmenter la ri-
chesse des pays et des Etats. On appela cette étude éco-
nomie politique ({), c'est-à-dire science du ménage d'un
État. Les économistes recherchaient comment on doit
régler I'industrie ou le commerce pour les rendre pro-
ductifs, et quei est le s.1'stème d'impôt qui rapporte le
plus ir, I'Etat en gênant le moins les particuliers.
It y a eu trois générations d'économistes, la plupart
ont été des Franqais :
t " Dès la fin du règne de Louis XIV, Boisguillebert,
dans deux ouvrages, le Détail tle la lrrance (t697) et le
[factumde la [ù"ance ({707), Vauban dansla Dîmerouale
(l?07), ont signalé I'appauvrissenrent de la France. lls
ont montré par des statistiques que la population avait
climinué et que le gouvernement, malgré des mesures de
rigueur, ne parvenait plus à fa.ire rentrer I'impôt L&
faute en était au régirne de la taille; cet irnpôt etait, fixé
arbitrairement par les intenclants et les élus; les riches
trouvaient le noyen d'en faire exempter leurs domaines
et ceux de leurs ferntiers; les terres des nobles étaTent
exemptes de oroit. Les petits cultivateurs restaient seuls
à supporter toute la clrarge; souvent I'impôt leur pre-
nom de mercan.tilisme les nraxirnes e[ les procédés des hommes
d'État du xvro et xvns siècles.
(1) Le mot a été employi rl'lbor I par lMonchrétien, en 1615.
I.ES ÉcoNoMrSrES. Sg
nait le tiers du produit de leur récalte (sans compter la
dîme clue au clergé et lesre clevances rJues aux sei.gireurs).
Le pays se dépeuplait doncet les terres restaient en friche,
car les paysans n'avaient aucun intérêt à travailler. vau-
ban ct Boisguitlebert proposaient cle remédier au mal
en dlablissant trn impôt équitable qui serait levé sans dis-
tinction sur toutes les terres. Leurs rivres furent con-
damnés et brûlés par le bourreau ({?02). Mais ils com_
mencèrent, à faire penser que le régime de I'impôt
franqais avait besoin d'ôtre reformé.
2o Vers le milierr du règne de Louis XV, un nrédecin
,lu roi, Quesnay, publia le I'ahleau économ,ir1ue. Louis XV
s'y intéressa et corligea rnême, dit-on, les épreuves dn
livre. L'économie politique devint à la mode efil se forma
un groupe de disciples de eucsnay. C'étaient des sei-
gneurs' comme Mirabeau, ou de hauts fonctionnaires
comme I'intendant Gournay. Leur principe était que
Dieu a établi des lois naturelles qui règlent la produc-
tion de la richesse; ces lois sont parfaites; toute loi
faite par les hommes en ces matières est, moins bonne
que I'ordre naturel. Le meilleur régime consiste donc à
laisser les choses suivre leur cours naturel. Ils appe_
laient leur doctrine physioerati,e (domination de la na-
ture). Les physiocrates se sont demandé aussi cl'où venait
la richesse' ce qui les a amenés à faire une théorie de
la production (l).
L'or et I'argent, disent-ils, ne sont pas la richesse, ils
n'en sont que les signesl les vraies richesses, ce sont
les objets utiles. Quesnay n'admettait rnême conrme ri-
chesses que les produits de la terre : < La terre est I'u-
nique source des richess€s ,; les aul,res économistes v
aioutèrent tous les produits cle I'intlustric. Ious s.ac-
-
(l)Elle surtout dansles écrits de Dupont de Nemours
est exposée
et de Mercier de la Rivière.
tj!* LE lrtouvEl\{ENÎ Dtr nrtrr,'0u$lll Àu xvlll" slÈcLB.

corclaient a blàrner ies mesures prises par l'État. Les rè-


glements, au iieu d'aider I'industrie et le crlmmerce' ne
Jervent, disaient-ils, qu'à empêcher les ind.sl,ricls de
produire et les commerqants de trafiquer' Ce que le
go,,ur.nrntent a de mieux à faire, c'est de laisser les
iÙclustrielset les commerqants entièrement libres sans
chercher à les protéger et à les régenter, car ils- stlnt
inbéressés à produire le plus possible et au meilleur
cornpte possible, et ils savent mieux que les ministres
ou est leur intérèt. 0olbert dcmandaiL un jour à un in-
dustriel ce qu'il pouvait faire pour la richesse du pays:
.. Monseignzur' lui répondit-on, laissez faire, laissez pas-
ser'. ) Ce mot, repris par Gournay, fut la devise des éco-
mistes. Ils réclamaient la tiberlé complète pour les
industriels e[ Ies commerqants : il faut, disaient-ils, sup-
primer les corporations et les règlements qui entravent
i'industrie et laisser chacun libre de fabriquer, supprimer
les monopoles et les prohibitions qui gênent Ie commerce
et laisser chacun libre de uendre et d'acheter. Cette li-
berté produira la libre coneuffence entre les industriels
et les commerqants de tous les PaYS, potlr le plus grand
bien cle I'industrie et du commerce, car I'inclustriel sera
obligé de fabriquer de meilleurs produits, le commer-
çant sera obligé de vendre à nieilleur marché que ses
conr.urrents ; et ainsi tous, dans leur propre irrt'érêt, tra-
vaiileront, à améliorer les produits et à abaisser les
prix ir I'avantage des consommateurs' - Les plrysio'
c?"ates disaient aussi que I'Etat ruinait I'agriculture en
rarsantpayer tous les inrpôts parles paysans; ils deman'
daient que I'impôt pesàt sur tàus les propriétaires sans
drstincti,on et qu'on abolîl les impôts indirects et les
douanes. Quelqnes-uns disaient nrême quela terre esl,la
seule source de richesse et proposaient d'établir un
impôt uniquepayé Lout entier per ler plopriêtaires'
,,ES ÉCONOMTSTES. 65

'3o Les plus célèhres des éc,onomistes du xvtrru siècle


sont les deux derniers en clate, un Français, Turgot,, et
un Écossais, Adam Smith. Ils étudierent plus comple-
ternent que leurs devanciers,les faits économiques. Tur-
got montra en quoi le papier-monnaie diffère de I'argent,
comment la diaisùon du traaail sert à augmenter la ri-
chesse, quels sont, les rapporbs du salaire et du capital.
Adarn Smith rér-rnil toubes les théories éparses en un seul
ouvrage très clair, la Richesse des nations (1,i76), qui fit
comprendre au public I'importance de la science nou-
velle; il montra quela herre n'est pas Ia seule source de
la richesse et expliqua comment I'industrie, en transfor-
mantlesmatières premières, crée des richesses annuelles.
o On ne pourreit affirmer aujourd'hui que les écono-
mistes aient eu entièr.ement raison. Il n'est pas certain
que les particuliers livrés à eux-mêmes sachent tou-
jours ce qui lertr est le plus avantageux, et, quand ils
le savent, qu'ils le fassent toujours. Un industriel ou un 1

commerqant déjà riche pourra souvent, soit ignorance,


soit paresse, laisser échapper des occasions de perfec-
tionner ses procéclés ou d'étendre son comrnerce. De
plus les économistes ne tenaient guère compte que cles
intérêts des patrons et des consommateurs, et la libre
concumence peut n'être pas le régime le plus avanta-
geux pour les ouvriers. Il se peut que de bons règle-
ments fassent produire à meilleur compte et répartissent
la richesse plus équitablement que Ia liber[é absolue,
c'est-à-dire I'absence de règlements.
- Mais les écono-
nristes avaient raison contre les gouvernements de leur
temps : point de règlement vaut, mieux gue de marrvais
rêglements.

- Il v nvait eu a,lr xvuu siècle


Les philosophes anglais.
en Europe des philosophes illustres. Descarles, Male-
56 I,E MOUVEMENT DE REFORME AU XVIII" SIÈCLE.

hranche, Spinosa, Leibnitz ; its s'occupaient surtout


d'étudier I'homme en générat (ce que nous eppelons la
pst/ilnllgie) eI de ctrercher à comprendre les lois géné-
rales de I'univers (ce que nous appelons la métaphysique).
Ils s'al'rstenaient à dessein d'émeltre aucune idée sur la
politique, disant que les affaires du gouvernement re-
gardent ceux qui sont chargés de gouverner.
Au xvtrt" siècle parurent en France plusieurs écrivains
de talent qui se donnèrent à eux-mêmes le nom de phi-
Iosophes et appelèrent leur doctrine la philosophie. Sur
les grandes questions qui avoient occupé jusque-là les
philosophes, ces écrivainq n'a.pportèrent aucune idée
nouvelle. Ils s'intéressaient surtout aux questions pra-
tiques, ils étudiaient les croyances et les institutions de
Ieur temps, e[ qnand elles Ieur paraissaien[ contraires à
la raison, ils cherclraient à les déconsidérer en les atta-
quant dans leurs écrits. C'étaient, plutôt des publicistes
que des philosophes.
La société reposail alors dans tous les pays de I'Europe
à pe-u près sur les mêmes fondements : I'autorité absoltre
de I'Etat,l'autorit,é absolue de I'Eglise. Les peuples étaient
habitués à obéir à leur souverain. Le roi, disait-on, a
reçu son pouvoir de Dieu, il a le droit de commander,
ses sujets ont le devoir de lui obéir; iI n'y e pas de lirni[e
au droit du roi, son autorité est absolue. Bn pratique, le
roi et ses ministres, sachant que personne n'avaib les
moyens de leur résister, gouvet'naient sans tenir compte
des désirs des sujets, ni même de I'intérêt du pays;ils
faisaient des guerres par pure ambitiono dépensaient
I'argent du pays pour entretenir une cour luxueuse, im-
posaient des lois odieuses, faisaient, emprisonner qul-
conque essoyait de critiquer leurs actes. Aucun livre ne
pouvai[ être pubtié sans avoir oblenu la permission du
gouvernement ; toul, htbitant pouvait êtrearuêt,é et gardé
LES PIIIL0'oPHES ANGLAIS. 'bi
en prison quand it plaisait aux ministres. Il n'y avait ni
crtntrôle sur le gouvernement ni liberté individuelle ; c'est
le régime qu'on appelle despotisme.
De même les fïdèles étqient habitués il obéir à l'Église,
dans l:s pays protestants comme dans les pays catho-
liques. Le clergé avait le droit cle décider les dogmes
qu'on devait croire, les cérémonies qu'on devait accom-
plir; les fidèles avaient le devoir de se soumettre à ces
dogmes et à ces cérémonies; qrriconque s'abstenait de
pratiquer la religion de I'Eglise devait être poursuivi
comme rebelle. On ne supportait pas qu'il y et$ dans
un pays plus d'une religion, et on contraignait tous les
habitants à pratiquer la religion de l'État, à assister
au service du dimariche, à communier, à jetner &ux
jours fixés; à se marier, à se faire enterrer, à faire
baptiser leurs enfants à l'église, et dans les pays catho'
liques à se confesser e[ à faire maigre. C'était le régime
d.el'i,ntolérance, L'État et l'Église se prêtaient mutuelle-
ment assistence; le gouvernement poursuivait les héré-
tiques, forqait les sujets à se soumettre à l'Église; le
clergé faisait de I'obéissance au roi un devoir religieux.
Les denx autorités absolues étaient unies pour dominer"
Ce régime arrait été ébranlé en Angleterre dès le
xvn' siècle,, I'Etat et I'Eglise en se faisant la grrerre.
s'etaient affaiblis mubriellement,. La révolution de {688
avait détruit le despotisme du roi et établi la tolérance
reli,qieuse. A côté de I'autorité du roi s'éleva I'autorité
du Parlement à côté de l'Église oflicielle se fondèrent
des Églises dissidentes. Les partisans du pouvoir drr
Pariernent et les partisans des Eglises séparées s'unirent
pour maintenir la monarchie constitutionnelle et la tolé-
rance. On vit alors que le roi pouvait perrlre son
autorit,é absolue sur les sujets, I'Eglise son autorité
sbsulue sur les liclèles sans (lue la société périt. Dette
58 I.E rlt0uvEnlENT nn nÉnoHIuE AU Xvilr" StÈCm.
expérience porla un conp mortel à la théorie clu droit
divin des rois et de I'trnité de religion. L'Angleterre
avai[ acqnis la li,berté Ttolitique et.la tolér.ance religieuse.
Il y eut aussitôt des philosophcs anglais pour justifier
par des théories ce qu'on venait d'établir dans la
pratique. Les plus considérables furent Locke, au-
teur des Lettres sur la tolérance, Shaftesbury et, Boling-
broke.
La religion chrét,ienne, disaient-ils, doit être conforme
à la raisonr puisque la raison nous a été donnée par Dieu
pour trouver Ia vérité; les questions sur lesquelles les
différentes sectes chrétiennes se querellent strnt de faible
importance, I'essentiel ce sont les. doctrines cornmunes
à tous les chrétiens. ce résidr.r de christianisme formait
la religi,on natw.elle I on aruivait ainsi à deux idées
fondamentales : Il y a un Dieu qui gouverne Ie moncle.
L'homme & une àme immortelle.
Les philosophesanglais croyaientque I'homme e reçu
deDieuune raison suffisante pour apercevoir les vérités
fondamentales, et une faculté qui lui fait dist,inguer le
bien du mal (le sens nxo,,,e,/); I'homme est naturellement '

raisonnable et vertueux, car il est l'æuvre de Dieu, et


tout ce que fait Dieu est bien fait.
Les Anglais, très habitués b respecter les coutumes
établies, ne demandaient pas la suppression de l'Église
d'État; ils admettaient qu'il y e,^,t unà Église priuitegieu,
pityée et soutenue par le gouvernement; mais ils votr-
laient pour toutes les autres croyances religieuses Ia
tolérance, c'es[-à-dire le droit, de se produire publique-
ment, sans être perséctrtées. Ils excluaient de ce droit les
croyances qu'ils regardaient comme dangereuses; dc ce
nombre étaient I'athéisme et le catholicisme. C'es[ que
leu' toiér&nce ne reposait pas surle respect de la tiherté
tle conscrencd; eu tbrrtl, ils n'admeltaient encore (lue
r.RS PÛILOSOPHES ANGLAIS. 59

le droit de professer certaines croyances; s'ils étaient


plus tolcrants en fait, c'cst parce que leur religion s'était
élargie. La religion naturelle renrplaqait pour eux la
religion anglicane.
Un ctrangernent, de doctrines analogue se produisit en
politique. La révolution de 1688 avait étabti en Angle-
terre un roi qui ne tenait son pouvoir que de la nation
reprdsentée par le Parlement. Les philosophes inventt\-
rent une theorie nouvelle pour expliquer les rapports du
roi et, des sujets ; Locke expose la théorie du contrat. Le
gouvernernent, dit-il, a été fondé per un contrat entre
les citoyens qui formenl la nation ; ils ont concltr entre
eux une convention pour leur avantage commun.
Locke admet que les.hommes ont naturellement, avanl
d'entrer en société, une morale suffisante pour gtrider
leur condtrite et qu'ils possèdent des droits naturels,les
droits de l'homnr,e. Ce sont la liberté individuelle, les
droits du père de famille, les droits du propriétaire.
'fous ces droits sonb sacrés, puisqu'ils reposent sur la
religion naturelle. C'est pour se garantir ces droits les
uns aux autres que les honrmcs ont créé des gonverne-
ments. Le gouvernement doit, protéger ces droits natu-
rels, c'est à cette condition seulement qu'on lui obéit. S'il
essaye de les violer, il perd sa raison d'être; le contrat
qui lui a donné son pouvoir est rompu, et chaque ci-
toyen a le droib de résister. L'autorité de I'lltat n'est
douc plus absolue (comme dans la théorie du droit
divin), elle est limitée par les droits naturels des citoyens.
Crrmrne le droit de propriété est absolu, le souverain n'a
rnôme pas le droit de lever un impô1, c'est-à-dire* de
prendre à des citoyens une partie de leur propriété.
Quand il a besoin d'argent pour un intérêt, public, it doit
le dernander aux citoyens ou à lenrs représenlants. Il ne
peut donc gouverner que d'aceord ayec les représen-
60 I,E I\IOUVEIIIENT DE RÉFORME AU XVIII" SIECLE.

tants de la nation qui le surveillent et I'empêchent


d'exercer un pouvoir absolLr.
Bolingbroke, en développant cet,te idée, dit tlue toute
autorité unique tend à devenir absolue; le seul moyen
d'empêcher les pouvoirs publics de tyranniser la nation,
c'est de maintenir la balance entre eux, de faqon qu'ils
se fassent equilibre les uns aux autres.
Ainsi est née en Anglcterre la théorie de la li,berté
palitt'que. Pas plus que la tolérance religieuse, elle n'est
fondde sur un principe général. Les philosophes anglais
ne réclament pas que tout citoyen ait les mêmes clroits; ,

ils admettent le droit héréditaire du roi et des nobles à


exercer le gouvernemept. Tout ce qu'ils demandent, c'est
que le gouvernernent ne dépasse pas certaines limites et,
ne touche pas aux liberlés priuées.

Les philosophes français.


- La France était restée
soumise sous Louis XIY et Louis XV à une Église into-
lérante et à la monarchie absolue, elle ne connaissait
ni la tolérance religieuse ni la liberté politique. Mais on
s'était, fatigué de ce régime et il se forma clès Ie com-
mencement du xvll' siècle, surtout dans les classes
cultivées, un esprit d'opposition à l'Église et à la mo-
narchie. Dès la lin du règne de Louis XIV il y avait à Paris
et à la cour beaucoup cl'esprits forts (c'est ainsi qu'ils
s'appelâient) qui, sans attaquer ouvertement Ia religion,
professaient I'indifférence religieuse (t) ; il y avait aussi
des mécontents politiques qui se plaignaient du gouver-
nement et du roi.
Sous Louis XY les mécontents font cbnnaissance evec
les doctrines nouvelles nées en Angleterre ; et comme on
ne peut les professer ouvertement sans s'exposer à des

(l) Voir dans laBruyère, le cha,pitre intitulé : Les esprils fbrts.


LES PRIL0S0PHES FRANçAIS. 6t
poursuites, les écrivains franqais commenient par les
glisser dans des romans, des contes, des récits de voyages
oir ils les font paraître sous des noms supposés. Peu
e peu ils en viennent à développer leurs théories, à,
en tirer de nouvelles conséquences; ils finissent par ,
poser des principes beaucoup plus généraux et par i
demander des réformes beaucoup plus profondes aux-
quelles leurs devanciers anglais n'avaientjamais songé.
Il s'est produit ainsi en France deux générations de
philosophes; la première, dans la première moitié du
xvrnc siècle, est formée par Montesquieu et Voltaire; la j
seconde, dans la seconde moitié, par Rousseau, Diderot
et les encyclopédiste,c.
Montesquieu et Voltaire sont tous cleux des hommes
des classes supérieures. Montesquieu était noble et
riche. il avait trne charge de pr'ésident au parlement de
Bordeaux et fut membre de I'Académie ; Voltaire était le
fils rl'un notaire de Paris, il avait été élevé aux Jésuites et
fut plus tard assez riche pour achet,er le château de
Ferney. Tous deux acceptaient, la société où ils vivaient
eans désirer la bouleverser et ne demanclaient que des
réformes. Tous deux ont été les disciples directs des
Anglais. Voltaire, obligé de quitter la France à la suite
d'une querelle oyec un grand seigneur, passa, trois ans
en Angleterre, epprit I'anglais, fréquenta des seigneurs
anglais, clédia saHenriadedla reine et raconta ses obser-
vations dans les Lettres philosophiques (1731). Il avait pris
I'admiration tle la constitution anglaise et surtout de la
tolérance religieuse. Pendant sa longue camière, dans ses
contes, ses poésies, ses pamphlets, ses histoires, son dic-
tionnaire philosophique, iI lanqa beaucoup de remarques
et cle critiques sur la politique et la religion.
En général ils'intéressait peu aux questions de gouver-
nement; il s'accommodait très biendes souverains abso-
62 LE IIIOUVNMENT DE HÉFOR$IE AU XVIII' SIÈCLA.

lus, à condition que le prince fut, disciple des philosoptres.


< Il ne s'agit, pas, disait-il, de faire une rér'oluti<rn
comme du ternps de Lulher, mais d'en faire une dans
I'esprit de ceuæ qui sont faits pour gouùerner.. ,, Il n'atta-
quait guère que les usages r:ontraires à I'hurnanité,
la torture, les supplices cruels, la confiscation; ce qLri
I'occupait le plus, c'étail la lutte contre I'intolérauce
religieuse.
Voltaire étaithostile à toutes les religions positives, ii
n'admettait, qtre la religion naturelle (Dieu et I'immorta-
lité de l'âme). Il a passé sa vie à écrire cont,re I'into-
lérance sous toutes ses formes, la persécution, I'Inquisi-
tion, les guerres de religion ; il voulait qu'on enlevât au
clergé ses privilèges. Il devint de plus en plus violent;
sur la fin de sa vie il était avant tout I'ennemi de la
religion chrétienne, il cherchait à la tourner en ridicule
en la cornparent aux autres religions; il avait pris pour
devise : u Écrasez I'infâme. r L'infiime c'était le chris-
tianisme.
Il ne voulait pas supprirner toute religion (il regardait
la religion comme nécessaire pour maintenir le peuple
dans I'obéissance aux lois) ; mais il vouloit une religion
sans dogmes, sans mystères, sans symboles, ou le clergé
se bornât à prêclrer au peuple la morale.
Ses disciples,les uoltniriens, n'ont guère eu de doctrine
poli[ique, mais ils ont continué à attaquer la religion au
nom de la raison et, de I'humanité.
Montesquieu au contraire s'es[ peu occupé de religion,
bienque ses ennemis I'aient accuséd'ôtrd (( sectateur de la
religion naturelle n. ll a seulement dcrnandé la tolérance.
Il a éLé avant tout un écrivain politique. Après son
premier ouvrege ,les Lettr, s persanes, il-avait, voyagé dans
plusieurs Pe),s d'flrrrt)pe e[ avait Cté très frappé par
les institr"rtions de I'Anglelerre. Dans son .E'sprtt rles loie
Lns PiltLOs0P[ES FRANÇ,\]S. 63

il déerivit la constitution anglaise de faqon b la présenter


comme le type dlun bon gouvernement ({). Le but
de I'Etat c'est de maintenir la liberté ; et le moyen le
plus sûr, c'est de partager le pouvoir entre un souverain,
une irssemblée cle seigneurs héréditaires et une assem-
bléc de représentants nornrnés par les propriitaires.
C'est lui qui n formulé la théorie célèbre de la séparu-
tion des pouuoirs.'le plus sûr moven d'avoirun État bien
riglé, clisait-il, c'est qu'il y ait trois pouvoirs séparés,
lrigislatif, judiciaire, exécutif.
- Montesquieu a éLê le
chcf de l'école parlementaire libérale.
Ni Voltaire ni Montesquieu n'ont été des révolution-
naires. Ils n'ont demandé que des réformes :
En matiêre de religion : que l'Église cessât de per-
séculer les dissidents et les incrédntes, que le clergé fût
moins riche et moins puissant;
Bn matit)re politique, que le souverain gouvernât
d'accord evec lanolrlesse et. ne fit plus d'arrestntions
arbitraires; que la noblesse consentit à pa,ver I'impôt et
renonqât à ses droits de.iustice et dè mainmorte; qu'on
supprimât la torture, les supplices cruels et les procé-
dtrres sec.r'ètes; qne I'impôt ftt établi et levé avec plus
de justice.
Les phitosophes de lo deuxième génération furent
moins modér'és. Rousseau et Diderot étaientcles honrmes
du peuple, Iils I'un d'un horloger de Genève, I'autre
d'un coutelier de Langres; ils avaient eu une existence
difficile à Paris et ne trouvaient pas e.xcellcnte I'organi-
sllir,n de la société. Ils se souciaient peu cles instil,utions
anglaistrs; ils r'êvaient tle principcs généraux et, souhai-
f,oient une société construil"e rl'après leurs principes.
Rousseau n'admetni les gouvernetnents niles religions
(t) Depuis qn'on a étuclié la constitution onglaise an xvrrre siùcle,
oD û reconûu qne Àlorttcscluir:u en a douné un tabloau inexact.
64 tE MOUVEMENT OE RÉFORME AU XVIII" SIÈTI.E.
de son temps. Tous sont mauvais, parce qu'ils ont été
eréés par des hommes et sont contraires à la nature. Le
principe de toute sa morale, c'esb que I'homme est
un être naturellement bon, airnant la justice et I'ordre :
< L& rt,l,ure a fait I'homme heureux et bon, la société le
diprave et le fait misérable. ,r La société est :n-
juste parce qu'elle ne donne pas il tous les homrnes les
rnèmes avantages : la pr<lpriété est injuste parce qu'elle
est prise sur le < fonds commun , qui ne devrait
appartenir qu'à I'humanité ; plus injuste encore est
le gouvernement par lequel < un enlant commande à
un vieillard, un imbécile conduit des hommes sages !r.
Il faut donc détruire la sociélé, la propriété et le goLrvsr.
nernent eL r"euenir d la nature. Les hommes s'entendront
alors pour fonder une société qui reposera sur une colt'
verr[ion adrnise de tous, ]e Contrat social; ils établirorri
un gouvernement qui donnera à, tous les mêmes droits
et qui exercera tous les pouvoirs. Au lieu de la sorr-
verainel,é du roi, on &ura la souueraineté du, peupte; lou\
les citoyens seront égaux et le gouvernement élu par tous
recevra I'autorité absolue; il réglera la fortune, l'édu-
cation, même la religion.
- ltousseau rejette la religion
chrétienne, mais il admet encore le culte de Dieu, I'Etre
- Il a eu prlupdisciples les amt's
suprême. de lanatu,r'e et
Ies r'ëuoluttonnah'es partisans de l'égalité.

Les encyclopéd,istes.
- Diderot, un des écrivains
les ptus brillants du siècle, après avoir pénible-
men[ vécu à Paris en donnant des leçons et eh faisant
des travaux pour les libraires, avait commencé à' se
faire connaitre par des traités philosophiques ; il avait
été arrêté et emprisonné à Yincennes. Il conçut ll'idée
hardie de publier un tlictionnaire général qui fû[ le
résumé de toutes les connaissances hunraines. Le titre
LDS ENCYCLOPÉDISTES. 65
de I'ouvrage est : Encyclopédi.e ou di,ctionnai,re raisonné
des sciencesl arts et métierst par une société de gens de
lettres, mis en ordre par Diderot, et quant d li partie
mat hérnatirlue p ar D alembert.
Presque tous les savants et les philosophes y colla_
borèrent; Diderot revoyait tous les articles;il en écrivit
lui-même un grand nombre sur la philosophie, I'histoire,
la politique et surtout les arts mécaniques. Dalembert
s'était chargé des mabhématiques et écrivit le discours
préliminaire (l'introduction).
La publication dura plus de Z0 ans (L76t -72) et se
composa de 28 volumes in-folio (dont l.{ de grâvures).
Il a fallu à Diderot une grande énergir po,r. le mener
jusqu'au trout; les deux premiers volumes avaient été
arrêtés par la censure, en .1752, et pendant dix_huit
mois la police empêcha de publier les volumes suivants;
Diderot obtint enfin I'autorisation de continuer, mais
après le septième volume, elle lui fut de nouveau retirée.
ll fallut, la protection de choiseul pour rever l'interdic-'
tion.
L'0ncyclopédie se répandit danstoute I'Europe et aida
ày propager les idées des philosophes français.
Les collaborateurs avaient des idées différentes ;
mais ceux qui dominèrent, surtout dans les derniers
volumes, furent les plus violents, Helvétius, d'Holbach,
Mably, Raynal; ceux qu'on a appelé les encyclopédistes.,
Ceux-là, comme Diderot leur chef, n'admettaient plus
la religion naturelle ni les droits de I'homme. IIs disaient
que I'homme est faitpourle plaisir et n'agit que dans son
intérêt i que les lois et les religions sont des entraves qui
empêchent I'homme d'atteindre le bonheur ; qu'il feut
les détruire pour reuenit" à la nature.
.Les philosophes de cette école attaquaient à la fois
I'EgIise, I'Etat et les vieilles institutions sociales, Ia
Crvruserrox ooNrEMpoIrÀtNB, S
LE I\IOUVEIITENT DE RÉ FORI\IE AU XYIIIê SIÈCLE.

famille et la propriété : ils rejetaient I'existence de lliel


et I'immortalité de l'âme et se déclaraient athées et
matérialistes.

Influence de I'esprit françai,s. - Ce qui fit la force


rle la phitosophie, c'est que les philasophes franqais
étaient en même temps des écrivains ; ils présen-
taient leurs doctrines sous une forme claire et spiri-
tuelle dans des satires, des romans, des lettres que
des hommes frivoles et peu instruits pouvaient lire sans I

ennui et comprendre sans peine. Leurs livres furent


bientôt à la mode daus la bonne société ; le Parlement
condamnait parfois un de leurs écrits et le frisait brtler
por la main du bourreau ; mais les exemplaires
continuaient b circuler, avec la Connivence même des
autorités. Les philosophes étaient invités dans les salons
des plus grands personnages' chacun d'eux était le
centre d'une petite société qui se réunissaib à sotrper
pour se moquer de la religion et discuter philosophie et
èconomie politique. - La rnode avait gagné rnême
les princes; Yoltaire, Rousseau, Diderot, étaient en
correspondance avec catherine de Russie; Frédéric II
avait fait venir Voltaire à Potsdam. En même temps
les bourgeois s'étaient mis à lire les journaux, ils se pas-
sionnaient pour les doctrines des philosophes, surtout
celles de Yoltaire et de Rousseau. Quand Yoltaire revint
à Paris en t778, la foule le porta en triomphe.
Le philosophie pénétra a,u xvrto siècle clans toute I'Bu-
rope. Les doctrines ainsi répanclues différaient sur bien
des points, mais toutes s'accordaient sur une idée fonda-
mentale. Les hommes ont jusqu'ici obéi à la coutume et
à la religion (lesphilosophes disaient le préjugé et la su-
perstition). Les sociétés ainsi établies sont odieuses et
ridicules. ( Les choses ne peuvent rester comme elles
INFLUET\CE DE L'ESPRIT FfiANÇA|S. 67

sont. n Lerègne d,es lumières est venu, les hommes sont


éclairés par la raison, c'est sur Ia raison qu'i[ faut désor-
rnais fonder la société. Ce[te raison du xvur* siècle
-
n'est pas la science et I'observation des fails, elle n'est.
que le sens commun et, la logique. Les philosophes ont,
très peu regardé les socié.l,és qu'ils veulenI réformer, ils
ne connaissent pas les hornmes réels,.ils ne silvent, rien
des paysans et des ouvriers; ils se sont fabriqué un
homme imàginaire, fai[ à leut image, sans re.ligion, sans
habitudes sociales, qui ne recherche que le bonheur et ne
se conduit, que par des raisons abstraites. lls se figurent
que les hommes sont partoul, les mêmes, que partout ils
sont raisonnables et bons. Pour les rendre à leur naturel,
il n'y a donc qu'Èr abolir les institu[ions qui les oppriment.
ll suffira d'un décret du gouvernemenl et la société sera
rriformée.
Lasociété est mal organisée, il faut la changer; pour
la changer il suffit que le gouvernement, le veuille;
voilà le résumé de la philosophie. Elle devient au
la règle de la politique. Appliquée par des-
xvllrc siècle
hommes d'État, elle va aboutir à un mouvement de
réforme dans toute l'Burope; pratiquée en France par
les sujets eux-mêmes, elle aboutira à la Révolution.

ESSATS nu nÉr'oRMES llN FRANcE ET EN EUnopE

Princes et ministres réformateurs. Parmi


mes d'Élat qui gouvernèrent I'Europe - dans lales honr-
ser;onde
moitié du xvtu' siècle,, plusieurs s'étaient pris d'admira-
tion pour les idées des économistes et des philosophes
et cherchèrent à les appliquer. Les uns étaient des souve-
rains (Joseph II en Autriche, Léopold en 'Ioscane, Fré-
déric II en, Prusse, Catherine en lùussie, les princes de
Dudc, dc Weimar, de Nlayence) ; d'autres étaient des mi-
68 LE MOUVEI}IENT DD RF]h'ORME ÀU XVIII" SIËCLE.

nistres qui gouvernaient a,u nom de leur roi (Tanucci à


Naples, Pornbal en Portugal, Aranda et tampomanès
en Espagne).
Ces hommes d'État ont eu une faqon nouvelle de com-
prendre le rÔle du souverain. Ils ne regardaient plus
l'État comme un domaine privé dr-rnt le prince dispose b
sa fantaisie. Leur principe était qrre le souverain n'est
cJue le chef de l'État; il n'a pas le droit de dépenser
liargent cles impôts pour ses plaisirs personnels; il doit
I'employer b des æuvres utiles; iI n'a pas le droit de
donner lcs fonctions à ses favoris, il doit les con{ier à
des hommes instruits et honnêtes qui se regarderont
comme les serviteurs de l'État. Aussi cherchaient-ils à
climinuer les dépcnses de la cour, à rendre I'aclminis-
tration douce et régulière, h augmenter la richesse des
sujets.
Mais, comme les philosoptres, ils pensaient quetousles
hommes se ressenrblent et qu'il dépend du gouvernement
de les faqonner commc il I'entend. Habitués à être obéis,
ils croyaient que, pour transformer la société, il leur
suffirait de I'ordonner. Ils comptaient faire disparaitre
cle leursÉtats les < traces de la barbarie l, et y établir le
< règne des lumières ))r c'est-à-dire un Souvernement
fonclô sur la < raison >. Ils décrétaient leurs réformes sans
prendre la peine de consulter leurs sujets, sans tenir
compte rle leurs hobitutles, parfois même malgré eux. Ils
mettaient la force de l'État au service des lumières,
comme on disait. Leur régime a été surnomme le despo-
ti,sme éclairé.

Joseph II d"Autriehe. Joseph II a été le type le


- il se
plus parfait du despote éclairé. Dès son avènement,
ôo.*rr.u tout entier à ses clevoirs de souverain. Il se

levait, à cinq heures, s'habillalt à la hâte et passait dans


JOSEPH II D'ÀUTRICIIE. 69

son cabinet, ou il se mettait à dicter à ses secrétaires. Il


y travaillait jusqu'à midi; une galerie éta,it ouverte pour
recevoir les solliciteurs: Joseptr y entrait et prenait toutes
les pétil.ions. Après sa, promenade, vers deux heures, il
mangeait seul et rapidement. Il faisail. de la musique,
puis se remettait au travail et donnait audience jusqu'à
sept heures. Il rentrait au théâtle vers onze heures et
souvent, avant de se coucher, il lisait encore les dépêches.
Il ne buvait guère que cle I'eau; il portait un uniftrrme
-militaire bleu et des bottes ;. il couclrait sur une paillasse
de Teuiltes cle mais avec un traversin en cuir et une peeu
de cerfl il avait un cheval tou.iours sellé pour être prêt.
à. courir là otr on avait besoin de lui. Il faisait des tournées

fréquentes dans res États, allant en chaise de poste par


des chemins déftlncés, toujours an grand trot; dès qu'il
anivait dans une ville, il s'installait à I'auberge, y faisait
dresser sa table de trnvail, se mettait à dicter, à lire, à
signer i puis il repartait.
- Il avait trouvé à la cour de
Yienne le luxe et l'étiquette des monflrchies du xvrn* siècle :
dans les écuries, 2,200 chevaux; un service en or massif
de 22Skilogremmes, une dépense annuelle de 35 millions;
les cuisines &u gaspillage (on portait en compte deux
tonneaux de vin de llokav par â,n pour mouiller le pain
des perroquets de I'impératrice). Il envoya les cham-
bellans manger chez eux, fit fondre les monnaies des
collections et cessa de donner des fôtes. Il bouleversait
en mêrne temps Ie cérémonial : à Prague, il emmena
dans une société noble une dame de Ia bourgeoisie; les
dames noblesrefusaient de lui porler; I'empereur danso
avec elle et avec elle seule.
Suivant les. principes d'humanité des philosophes,
Joseph abotit le servage et permit aux pays&ns de se
marier et de quilter le domaine sans le consentement du
seigneur. Il abolit Ia torture et la peine de mort. Il sup-
?O tE MOUVBMENT DE REFORME AU ]iVIII" SIÈCIE.

prima la censure et permit d'imprimer même les libelles


contre lui, se bornant b ptrblier un avis otr il priait ses
eujets de le juger non d'après les pamphlels de ses
ennemis, mais d'après ses actes. Il établit la tolérance
religieuse et perrnit aux protestants et aux Juifs de célé-
brer publiquement leur cull,e.
Cornme les philosophes, il méprisait la tradition ct ne
se croyait pas obligé de tenir compte des usages et des
clroits anciens. < Un empire oir je commande, écrit-il,
doit être régi d'après mes principes. Les préjugés,. le
fanatisme, I'esprit de parti, la servitutle intellectuelle
doivent disparaître ettous mes sujets rentrer dans I'exer-
cice de ler.rrs droits naturels. ,r- Les États de la maison
d'Autriche étaient formés de pays réunis par hasard
dans le domaine d'une mêrne farnil[e, mais qui différaient
par la race, la langue, les mæurs et n'avaient, a'tlcune
raison de former corps. O'était un assemblage de peuples
divers : Allernands, Hongrois, Croates, Bohémiens, Polo-
nais, Belges, Italiens; quelques-uns môme étaient d'an-
ciennes nations. Nulle part en Europe on n'eût, trouvé un
Étrt ot, il falhlt tenir autant compte des différences entre
les provinces, oir il ftlt plus absurde d'appliquer des
procédés uniformes. Mais Joseph entendait réorganiser
tous ses États sur un plan nouveau et sur le même plan.
Il refusa d'aller prèter le serment d'usage dans ses
royrumes de Bohême et de Hongrie, ptris it supprima
les onciennes provinces et divisa tous ses Etats en treize
départements subdivisés en cercles. Il voulait établir
partout mêmes lois' mêmes impôts, même administra-
tion. Il décida que dans les tribunaux de l{ongrie la
juges qui ne sau-
iustice serait rendue en allemand. les
raient pas I'alletnand selaient destitués. Les assemblées
hongroises réclamèrent, il les interdit.
I[ se croyait, même le droit de régler la religion de ses
JOSEPII II D'ÀUTRICIIE. 7I
sujets. Depuis que je porte le premier diadème rlu
a
monde,la philosophie est devenue la législatrice de mes
Étars.
< Je n'aime pas, disai[-il en 1780, que des gens qui
ont pour mission de préparer notre salut dans I'autre
monde se donnent tant de peine pour cliriger nos affaires
dans celui-ci.... n En conséquence, il chargeait une
eornmission < d'obolir tous les couvents superflus r. Sur
2,6ô3 convents il en fit fermer 624, il confïsqua leurs biens
et transforma les birtiments en hôpitaux, en collèges,,'en
casernes, en manufactures.
- Il trouvait les églises
d'Aulriche trop ornées: il fit ôter aux statues des saints
leurs dentelles et leurs bijoux et enlever les ex-voto
cles chapelles de pèlerinage; on vendit aux juifs les
trésors, vases, reliquaires pour les fondre; on vendit à la
livre les marruscrits ornés de miniatur,es, les sceaux et
les parchemins.
- Il faisait démolir les autels qui encom-
a
braient les églises >, enlever les croix et, les statuettes,
interdire les pèlerinages et les processions. Il réglait le
nombre des messes et les cérémonies de Ia semaine
sainte, et il fonda des séminaires généraux où les prêlres
devaient. apprendre la religion telle que I'entendait
I'empereur. < Quand mes projets seront accomplis, disait-
il,les populations de mon empire connaitront leurs
clevoirs envers Dieu. r Le Pape vint en personne à
Yienne réclamer contre ces bouleversements (1782) ;
Joseph refusa toute discussion et maintint ses réformes.
I[ n'admettait pas les religions qui lui déplaisaient. Il
s'était formé en Bohême une secte de paysans honnêtes
et laborieux qui croyaient en Dieu et se qualifiaient de
déistes, L'empereur ordonna de les citeren justice; ceux
qui soutiendraientleur opinion devaient recevoir 25 coups
de bâton, ( non p&rce qu'ils sont déistes, disait Joseph,
mais parce qu'ils déclarr:ut, être rluelque chose qu'ils ne
i2 tE MOUVEMBNT DE RÉTORME AU XVIIIE SIÈCLE.
comprennent pas )), Le bâton n'ayant pas suffi à les con-
vertir, I'empereurles fit arrêter etdéporter sur les fron-
tières de la Turquie, en recommanclant de les séparer les
uns des autres.
Joseph I[ avait un désir sincère de bien gouyerner.
Mais it avait pour principe < qu'il faut faire les grandes
choses tout d'un coup >.Il méprisait les croyances etles
usages qui ne lui paraissaient pas conformes ir la raison.
-
Son autorité se brisa contre les croyances ebles usages. La
Bc)i4ique et la Ilongrie se soulevèrent. Joseph, avant, de
mourir, fut obligé tle publier en Hongrie la fameuse Êéuo-
cation des ordonnances qu'on regarde eom.me contrait'es
aur lois communes. Btle commence ainsi : < Nous avions
apporté quelques modificotions au gouvernement par zèle
pour le bien public et dans le seul espoir que, I'expérience
vous ayant éclairés, vous y aurez pris plaisir. lffaintenant
nous sommes convainctr que vous préférez I'attcienne
manière de gouverner et qtt'ellc paraît nicessaire à votre
bonheur. ,r Les l{ongrois reeurent I'ordonnance avec joie ;
ils déchirèrcnt les plans du cadastre, grattèrent les nu-
inéros des maisons et défendirent rl'apprendre à lire en
allemand.

Léopald de Toseane. - Léopold d'Autriche, dès son


amivée en Toscane, avait cherché à réduire les dé-
penses de son petit État : il avait licencié ses troupes,
démoli les fortifications de Pise et supprimé sa cour. Il
travaillait dans son cabinet avec une table commune,
des planches de sapin raboté en guise de secrétaire et
un bougeoir en fer-blanc. - Suivant I'usage des princes
éclairés, il avait aboli la torture. I'Inquisition et la con-
Iiscation des hiens; il avait fonrlé des hÔpitaux qu'il allait
visiter'. Les cottvents de 'foscane avaient conservé
-
depuis le moyen âge le vietrx privilège du d'roit d'e refuge,
CATIIENINE II DE NUSSID. 13

la justice ne pouvait y pénétrer; les églises des couvents


servaient de repaire à des bondes d'aventuriers, metrr-
triers, déserteurs, galériens évadés qui vivaient dans
l'église, troublaient le service et maltraitaient les pas-
sants. Léopold, sans égord aux privilèges, les lit amê-
ter (1769).

Catherme II de Êussie. princesse


- Catherine était une
allemande, devenue tsarine de Russie par le meurtre
cle son mari. C'était une femme lettrée, en correspon-
dance avec les philosophes; elle compose même des
comédies et une tragédie. < Elle a l'âme de Brutus sous
la figure de Cléopôtre l, disait Diderot.
Etle était très acti'ie et très vanitettse, dévorée du
besoin de faire parler d'elle; elle voulait passer en
Europe pour un souverain éclairé, capable de gouverner
suivant les principes des philosophes.
Blle admirait sultout Montesquieu, elle disait que
L'Esqtrit des lois clevrait être le bréviaire des souver&ins.
a Si j'étais Pape, je canoniserais Montesquieu >'
En'1767 elle réunissait une commission générale pour
préparer un code de lois commun à toute la Russie.
Elle avait rédigé elle-même I'instruction pour diri;5er
cette commission, et y avait introduit beaucoup cle pas-
seges tirés de Montesquieu, elle disait qu'elle le pillait
mais que, si de I'autre monde il suivait son travail, il ne
blâmerait pas un plagiat utile à 20 millions cl'âmes. Bn
envoyant au roi de Prusse un exemplaire de cette instrue-
tion, elle ajoutait: <Yogs verrez que i'a.i fait comme le
corbeau de la fable qui se pare des plumes du paon;
I'arrangement seul est de moi et çir et lil une ligne ou
un mot. > La commission fut composée de délégrrés de
toutes les provinces. Après les avoir entendus, Catherine
les renr,o;'a et lit, rédiger w code où I'on proclamait les
7& tE MOUV,EMENT DB NÉFORME AU XVIIIo SIÈCLE.
principes des philosophes : tr La nation n'est pas faite
pour le souverain, mais le souverain pour la nation...
Ii vaut mieux épargner dix coupables que d.e perdre
un innocent. r EIle abolissait lo tortur.e et la peine de
mort. Indifférente à toute religion, elle laissait res catho-
liques et les dissidents exercer librement leur culte et
recucillait les Jésuites chassés des litats catholiques.
Mais Catherine ne prenait de la phitosophr.e que ce qu'il -
lui en fallait. < Avec vos grands principes, écrivait-elle
à Diderot, on ferait de beaux livres et de mauvaise be_
sogne. > A la place cle la peine de mort, elle mettait la
déportation en Sibérie ; elle ne supprimait pas le knout;
elle envahissait la Pologne et faisait m&ss&crer les
Polonais.
En l78l elle se fit faire un rapporl sur les æuvres
accomplies pendant son règne (en lg ans) et envoya au
philosophe Grirnm la liste suivante :

rr Gouvernements érigés selon la nouvello forme. 29


Villes érigées et bâties 144
tonventions et traités couclus, 30
Victoires remportées !... . , ?8
Édits mémorables portant loi ou foudation.. 88
Édits pour soulager le peuple 123

Total. 452

r Tout ceci est affaire d'État, et aucune affaire parti-


culière n'a eu de place dans cett,e liste. >
Évidemment, Catherine tenait à prouver qu'elle avait
fait lreaucoup cle choses. Elle ne disait pas que la plu-
part de ces lois n'étaient pas appliquées, et qu'un bon
nombre de villes consistaient setrlement en un poteau
avec une inscription; les bâtiments élevés à la hâte étaient
tombés en ruines.
Ce qui lui inrportait, c'était de donner aux écrivains et
POMDAL EN PORTUGAL. ?5

eu public une haute idée de ses mérites; elle réussit en


effet à obtenir des philosophes le surnom de Sémiramis
du Nord.

Pombal en, Portugal.


- Pombal, gentilhomme
de
province, né en {699, après s'être retiré de I'armée,
avait étudié I'histoire et la législation, puis il était entré
dans la cliplomatie et avait passé plusieurs années en
Angleterre, puis en Autriche. En {750, Ie roi José V le
nomrna ministre des affaires étrangères et bientôt lui
abandonna toutle gouvernement. Pombal fut seul maître
en Portugal jusqu'à la mort du roi (1777).
Le Portugal, depuis le xvlt" siècle, était dnminé par
I'lnquisition et I'ordre dcs .Iésuites; les confesseurs du
roi et de sa famille dirigeaient la cotrr et le gouverne-
ment. Depuis les traités avec I'Angleterre, le Portugal,
au point de vue économique, dépendait étroitement des
Anglais. Le traité de {656 dr)nnait aux Anglais le droit,
d'importer des étoffes en Portugat; le traité de t703 sti-
pulait que les vins du Portugal seraient requs en Angle-
terre, en payant des droits ptus faibles d'un tiers que
les vins français. Les Portugais s'étaient habitués à re-
cevoir les éboffes d'Angleterre' en échange de leurs vins
et de I'or qu'ils tiraient de leur colonie du Brésil. lls
n'avaient ni industrie ni commerce; les navires qui en-
traient à Lisbonne étaient des navires anglais; les com-
merqants établis en Portugal étaient des Anglais. Peu ù,
peu, ils devinrent mattres du commerce et en prolitè-
rent pour imposer aux Portttgais leurs conditions; ils
n'achetaient plus les vins qu'à cles prix très bas, insuffi-
sants pour rémuuérer le trat'ail; les vignerons décou-
ragés et ruinés préféraient laisser la terre en friche.
Pombal écrivait au golrvernement anglais, en {750 :
< Par une sottise sans pareille dans le monde économique,
]6 tE MOUVEITENT DE RÉI'ORME ÀU XVIIIC SIÈCLE.
nous vous permettons de nous habiller et de nous pro-
curer tous les objets de luxe. Nous vous fournissons par
là de quoi entretenir cinquante mille artisans, sujets du
roi Georges, qui vivent dans la capitale d'Angleterre à
nos frais. >
Pombal travailla à affranchir le gouvernement portu-
gais de la domination cles Jésuites et le peuple portu-
gais de la dépendance de I'Angleterre.
Contre les Anglais, il fonda la Corrytagnie qénérale
d'agriculture des uignes du Haut-Dou,?,o1qui eut seule le
droit d'acheter les vins. mais qui dut les pa,yer un prix
fixe; il fonda la Soeiété du commerce, qui eut seule le
droit d'autoriser les détaillants à ouvrir boutique. Le
gouvernement intervenait ainsi pour réserver le com-
merce des vins et le petit commerce à ses sujets portu-
gais.
- Pour exciter les Portugais à créer des indus_
tries, Pombal établit le système proteeteur, il défencli
cl'exporter les laines et les autres rnatières premières;
il permit d'exporter, s&ns payer de droit, les produits
manufacturés (soie et sucre).
Contre la domination du clergé Pombal employa des
moyens violents. Les Jésuites cherchaient à le renverser,
il leur fit une guerre ouverte; en 1757, il expulsail les
confesseurs de la famille royale, tous Jésuites, défen-
dait au Jésuites de venir à la cour sans trne autorisa_
tion, les dénonqait au pûpe comme faisant, le crtmmerce,
et demandait la réforme de leur Ordre. Le cardinal, en-
voyé par le pape pour visiter et réformer la Société de
Jésus. déclara leur commerce contraire aux lois divines
et humaines, et leur retira le droit de confesser et de
prêcher.
Une tentative d'assassinat contre le roi, dans la nuit
du 3 septembre 1758, donna à Pombal une occ&sion de
commencer des poursuites. On ne trouva aucune preuve
IES IIIINISTRES DE CIIARLES IIT. 17

que les Jéstrites fussent complices du crimeI mais le gou-


vernement confisqua leurs biens, et résolut de les
expulser tous du royaume et des colonies. On les em-
barqtra sur des navires qui allèrent les déposer à Civita-
Vecchia, dans les États du pape.
Toutes les écoles du Portugal étaient tenues par des
Jésuites ; après I'expulsion, Pombal voulut les réorga-
niser avec des professeurs laïques. Il nomma des pro-
fesseurs de latin, de grec, de rhétorique, de logique,
payés. par I'État pour enseigner gratuitement, et leur
donna les privilèges de la noblesse. A I'Université de
Coimbre, il créa deux facultés nouvelles, sciences natu-
relles et mathématiques, des musées de médecine et de
chimie et trn observatoire. Il tenait surtout à relever I'en-
iieignement des sciences et du portugais. ( La culture de
la langue maternelle, disait-il, est un des moyens les
plus puissants pour formerl'esprit des peuples civilisés. ,
Il ôssaya de réformer la discipline de I'Université de
Coi'mbrel en {766, il trouva 6,000 étudiants inscrits sur
les registres, mais en rayant les noms fictifs' on réduisit
le nombre à 700.
En 1772, il nommait 887 professeurs ou instituteurs
(479 pour la lecture e[ l'écriture, 236 pour Ie latin.
88 pour le grec). Il voulait instruire les Portugais, pour
les mettre au niveau des autres peuples de I'Europe.
Ces réformes ne durèrent pas. Après la mort du roi
Pombal fut disgracié, et le gouvernement reprit ses ha-
bitudes.

Les mi,ni,stras ile Charles III en Espagne.'- L'Bs-


pa.gne était dans une situation analogue au Portugal,
dépourvue de commerce e[ d'industrie, et livrée à la do-
mination de, I'Inquisition et des Jésuites.
Charles III, qui quitta le royaume de Naples en t759
?8 tE MOUVEMBNT DE RÉFONNIE AU XVIIIU SIÈCLE.

pour devenir roi d'Bsp&gne, essaya de relever et d'af-


franchir son nouveau royeume. Il fut aidé d'abord par
les minislres qu'il avait amenés d'Il,alie, Squilace et Gri-
malcli, puis par des Bspagnols, Aranda, Campomanès et
Florida Blanca.
Pour créer une industrie en llspagne on employa le
procédé protectionniste; on mit des droits de douane
sur Ies marchandises étrangères irnportées, et on prohiba
I'entrée de certains articles.
Pour relever le commerce on employa, au contraire,
le procédé du libre-échange. On accorda la liberté
absolue du commerce des grains (l768), et on finit (lZ78)
par permettre à tous les llspagnols de faire le com-
merce avec Ies colonies, qui avait, été jusrlue-là le mono-
pole cles marchands de Séville, puis de Cadix. Les résrrl-
tats furent excellents; en 1788, le cornmerce avec les
colonies avait augmenl,é de huit Èr neuf fois.
Les idées nouvelles d'économie politique se répan-
daient en Espagne par les Sociéf és éconontiques ; la pre -
mière avait été fondéc par des Basques; cinquante-
quatre villes demandèrent I'autorisation d'en fonder de
semblables; la société de Madrict créa des écoles patrio-
tiques gratuites, pour enseigner aux filles le tissage et le
filage.
Les ministres n'osèrent pas supprirner I'Inquisition;
Aranda avait obtenu un décret qui lui défendait de juger
les causes civiles ({770). Mais les encyclopédistes fran-
çais, pour lui être agréables, eurent I'idée malencon_
treuse de faire son éloge dans un article, e[ d'annoncer
qu'il allait détruire I'lnquisition. Aranda fut consterné,
il eut peur de paraltre I'instrument des ennemis de la re-
ligion e[ I'Inquisition fut conservée. En I Z7g, un des
agents du gouvernement, Olavida, pour ayoir lu des
livres défendus, et avoir adopté le sysr.ème de Qopernic,
ESSAIS DE RT]FORI\IE EN FITANCE. 19

était condamné à la conliscation et à huit ans d'empri-


sonnement clans un collvent. Mais les condamnations à
mort devinrent très rares; en 29 ôns, il n'y eut que
quatre personnes brtlées.
Pour remplacer les Jésuites, le gouvernement essaya
d'organiser un enseignement. Mais I'Université de Sa-
lamanque refusa de réformer le sien et envoya son plan
d'études fondé sur la philosoplrie d'Aristote, en disant
que les systèmes de Newton et de Descartes s'accor-
daient mal avec la vérité révélée. Il fallut travailler en
dehors des Universités ; on créa quelques jardins botani-
ques et un cabinet d'histoire naturelle. En Espagne,
comme en Portugal, se formèrent alors quelques sa-
vants et, quelques érudits. Le mouvement dura jusqu'aux
guerres contre Napoléon

Essais de réforme en h-rance.


- Pendant tout le règno
de Louis XV(jusqu' en L77 4), le gouvernement n'avait fai[
en France que de petites réformes (l). Louis XVI, ar-
rivé très jeune au trône, voulut être le bienfaiteur de
srtn peuple; on lui recommanda deux hommes connus
par leur honnêteté et leur amour du bien public, un ma-
gistrat, MalesherbeË, un économiste, Turgot; Louis XVI
les prit pour ministres. La direction générale dLr gouver-
nement, resta à un vieux courtisan, Maurepas; mais le
roi annonqa I'intention de faire des réfurmes e[ il de-
manda conseil à Turgot, {ui rédigea ses projets dans
une lettre au roi (24 aorlt L77 4).
Turgot éLait conh'ôlew général, chargé d'administrer

(1) La réorganisation de la magistrature par le chancelier


l}Iaupeou (1??0), qui détruisit les parlements
et les remplaça par
de nouveaux tribnnaux, était beaucoup plntôt une mesure de
combat qu'une réforme. Louis LVI à son avènement rétablit les
parlements tels qu'ils étaient ovant l??0.
80 LE MOUVEI}IENT DE RÉFORI}IE ÀU XVIII" SIÈCI,E.
les finances. Il résumait ainsi son plan : <, pas de ban-
queroute, pas d'emprunt, pas d'elévation d'impôts >. Il
comptait, en économisant chaque année une vingtaine
de millions, supprimer le détcit et peu à peu rembourser
la dette. Il parvint en effet, en deux ans, à rembourser
plrrs de 40 millions, et à abaisser le déficit de ZZ à
l5 millions.
Il voulait fairg une réforme générale de I'organisation
économique :
Lo Supprimer les règlements qui empêchaient de
vendre et d'acheter des blés, laisser aux marchancls de
grains la liberté complète;
20 Supprimer les corps de métier privilégiés et
donner à tous les habitants la liberté d'exercer toute
industrie;
30 Supprimer les privilèges en matière d'impôt et
lever I'impôt également sur tous les propriétaireis. < Les
dépenses d. gouvernement, disait-il, ayant pour objet
I'i'térêt de tous, tous doivent y conl,rib,er; àt plu* on
f ouit des avantages de la société, plus on doit se tenir
honoré d'en partager les charges; r,
4" Etablir des assemblées de propriétaires dans les
communes et dans les provinces, pour aicler les frrnc-
tionnaires du roi à administrer. < yotre nation, dit-il
a*
roi, n'a point de constitution; c,es[ une société com-
posée de différents ordres mal unis, et d'un peuple
dont
Ies membres n'on[ entre eux que très peu àe nen, so-
ciaux, oir par conséquent chacun n'r.f occupé que de
son intérêt particulier exclusif, de sorte que votre
Majesté est obligée de tout décider par elle-même
ou
par ses mandataires... pour faire clisparaître cet esprit
de désunion, il faudrait un plan qui iiat I'nne à I'autre
toutes Ies parties du royauûlo. ))
Turgot se trouvait dans une position très difficite. ses
ESSAIS DE NÉFONIIE EN FRÀNCE. 8I

projets déplaisaient aux gens de cour et à la reine qui-


ne voulaient pas laisser faire d'économies sur les dé-
penses cle Ia cour' aux nobles et attx parlements qui
- l'égalité d'impôtr maîtres des
ne voulaient
qui
pas
ne
de
voulaient pas de la
- &llx
liberLé de I'industrie.
métiers
Il n'avait pour lui que quelques écrivains sans grande
influence.
Il ne pouvait songer à faire atlopter au roi toutes ses
réformes d'un seul coup; il les lui présenta une b une'
Louis XVI comnlenqa par les epprouver : ( Je vous
donne ma parole d'honneur d'avance d'entrer dans
toutes vos Vues et de vous soutenir tOujours dans tous
les partis coirrôgeux que vous aurez à prendre >. Trtrgot
put faire ainsi quelques réformes :
1," Il établit la liberté du commerce des grains (1774)
et la maintint malgré une émeute;
2" Il abolit les maîtrises et les jurandes, c'est-à-dire
I'organisation des corps de métier privilégiés, et établit
la liberté complète du travail (1776) ;
3o ll posa le principe de l'égalité de tous devant I'im-
pôt; ce fut sur une question secondaire, iI disait lui-
rnême < qu'il serait absurde de vouloir faire pa5'er la
taille à la noblesse et au clergé, p&rce que les préjugés
ont attaché une idée d'avilissement à cette inrposil.ion a'
Il avait choisi un très petit impôt": la coruée royale (ce
que nous appelons les iournées de prestation), pesail seu-
lement sur les gens du peuple, tous les privilégiés en
étaient exempts; Turgot la supprima e[ mit à la place
un impôt en ergent, qui devait être payé par tous les
propriétaires (1776).
Turgo[ présenta ensuite à Louis XYI un plan pour
réformer I'administration, en créant des assemblées pro-
vinciales. Mais Louis XYt était fatigué de l'opposition
soulevée par les réformes; le parlement avait refusé
Crvtusrrron coN'rEMPonÀrNE. 6
82 LE MOUVEI\IBIiT IJE RIîFONME AU XVIII. SIÈCLD.

d'enregistrer les édits de 1,776; la cour, la reine, torrI le


monde se plaignait de Turgol; on lui disait que c'était un
théoricien, qu'iI allait bouleverser le royaume. Il le
renv(fya, (t776). Les successeurs de Turgot rétablirent
ce qu'i[ avait srrpprimé.
Son projet d'assenrblées provinciales fut, repris par
Necker, très timidetttent (1778-79). Dans le Berri et Ia
Ilaute-Guienne on créa une assemblée formée de dé-
putés de la noblesse, du clergé et des propriétaires de
campagne; le Souvernement nommait une partie des
députés, et I'assemblée n'avait d'autre fonction que rle
s'occ.uper de la répartition et, de la levée de I'impÔt, cles
ruutes, du cttmmcrce et de I'agriculture; elle devait
aider I'intendant ù administrer. < On a pris toutes les
précautions nécessaires, disait Necker, pour que ces
administ,rations sentent continuellement qu'elles t-rnI
besoin de se montrer dignes de la conliance de S. M.,
et, qu'elles n'ont de force qu'à ce prix... Ce sont de
simples adrninistraleurs honorés de la confiance du roi,
des comrnissaires autorisés par le souverain à seconder
en commun ses vues bienfaisantes. >
Ce fut seulement en 1787 que le gouvernement se tlé-
cida à organiser des assemblées provinciales clans toutes
les provinces (excepté celles qui avaient déià des États).
Mais il était trop tard, Ie mécontentement était trop
grand; ces assemblées entrèrent en lutte avec les inten-
dants et aidèrent à désorganiser I'administration.
Maleslrerbes voulait faire une réforme dans la police
et la justice; il parvint à améliorer un peu les prisons,
eL à faire abolir lo torture comme moyen d'instruire les
procès criminels. [Iais il ne put supprimer les ]ettres de
cachet. Il eut contre lui les mêmes adversaires que Tur-
got, et fut renvoyé en mèrne temps.
L'æuvre de'rél'onnei coffiIn€ncée dans les premières
LA RÉV0LUTI0N FRANçAISE. 83

années de Louis XVI, avai[ avort,é par la résistance des


privitégiés. Le s;rstème ne fit que se consolider. En 1781,
le ministère de la guerre décida que les notrles seuls
pourraient devenir ofliciers. Les bénéfices du clergé,
évêchés, abbi.yes, prieurés, furent réservés aux nobles.
Dans les campagnes les seigneurs lirent faire des re-
cherches par les hommes de loi, pour rétablir toutes les
ledevances que leurs paysens avaient cessé de payer.
Pendant ce temps le déficit augmentait toujours.
Ce régime aboutit à la Révolution.

Chapitre IV

LA RÉVOLUflON FRANçAISE

LA MoNARcEIE ET u soctÉtÉ ^l' r,n FII{ DU xvlllô stÈcrn

J.iancien régime. La société et le gouvernement


étaient encore, ù la
-lin du xvtttu siècle, organisés sui-
vant de vieilles coul.umes qr-ri s'étaient formées peu b
peu depuis le moyen âge. Quand les Francais, au
xvllro siècle, se mirent à réfléchir sur les ques[ions poli-
tiques, la pluparô des insti[utions au milieu desquelles
ils vivaien[ leur apparurent comme des aôu.s contraires
à la raison et à I'humonité. Ces institutions, que la Révo'
lul.ion a dét,ruites, sont connues sous le nom génér'al
rf'ancien régime,
On faisait à ce régime trois sortes de critiques : on re-
prochait à lo monarchie d'exercer un pouvoir obsolu
sans frein ni contrôle ; à la société, cl'être fondée sur
les privilèges; au gouvernement, de suivrc une routine
confuse et irrégulière.
8& rA nÉïoLUTroN FRANÇÀrSE.
La monarchie et le pou,aoir absolu.
- Le gouver-
nement avait été organisé peu à peu par les rois de
façon à concentrer toute I'autorité entre leurs mains. Le
roi de France réunissait en sa personne tous les pou-
u6ip-c ; il avait seul le pouuoir etécutif, le droit de
nommer tous les fonctionnaires, même les membres du
clergé, de décider la guerue et la paix, les alliances, de
lever les troupes et, les milices, de diriger toute I'ad-
ministration,
Il avait le poutsoir lëgislatifr' un édit du roi suffisait
pour changer les règles du gouvernernent ou de la 3us-
tice, car un édit avait force de loi ; il n'y avait en
France d'autres lois que les anciennes coutumes et les
édits des rois.
Il avait en principe le pouvoir judiciaire ; toute justice
était renclue en son nom; les juges é[aient censés à son
service ; il avait le droit de leur retirer leur charge (l), ou
de rèclamer un procès pour le faire juger par des com-
missions spéciales.
It avait le pouvoir fÏnancier. It fixait lui-même les clé-
penses et les impôts à payer, et levait I'impôt par les
procédés qu'il voulait.
Pour exercer tous ces pouvoirs, le roi avait besoin de
fonctionnaires. Au cen[re étaienI les ministres qui for-
maient le conseil du roi (ils avaient conservé les anciens
titres, chancelier pour la justice, contrôleut' général potr
les finances, secrétaires d'Etat pour les autres services);
chaque province avait son inte,ndant el ses subdélégués.
Mais tous ces agents n'av&ient aucun droit, par eux-

(l) Comme les fonctions rle juges étaient devenues des charges
vénales (aux xvr et xvnê siècles), le roi ne pouvait les retirer qu'en
reurboursant la somme payée par I'acheteur; les rois, toujours à
court tl'argent n'usaient jarnais de ce droit ; les juges étaient
ainsi inamovibles en fait, urais nou pas en droit.
a

LÀ MONARCHIE A LA FIN DU XVIII" SIÙCI,E. 85


mêmes; le roi les nommait et les révoquait à volonté.
Le roi et ses agents exerqaien t le pouaoir absolu. On
disait que ce pouvoir ne clevait, pas être arbitraire, que le
roi deuait gouverner suivant certaines coutumes q,,'on
appelait les /oæ fonrlqrnsrtales du î,oya,ume. Mais ces lois
fondamentales n'étaicnt pas écrites, et personne n'efit pu
dire au juste en quoi elles consistaient.
Le Parlement, en 1787, avail. déclaré que le roi ne de-
vrait, pas établir de nouvel impôt sans le demander aux
Etats généraux. (c'était une théorie toute nouvelle,
Louis XIV et Louis XV avaient créé plusieurs impôts et
cependant les États n'avaient pas eLé réunis depuis
165 ans.) Dans la sriance du lg novembre, le chance-
lier vint avec le roi exposer, au nom du roi, <r les prin-
cipes de la monarchie )) : < Ces principes, universelle-
ment admis par la nation, al,testent qu'au roi seul
appartient la puissance souvcraine dans son royaume,
qu'il n'est comptable qu'à Dieu de I'exercice du pouvoir
suprême; enfin que le pouuoir legislatif réside dans la
personne du souverain sans dépendance et sans partage...
Il résulte de ces anciennes maximes nationales que le
roi n'a tiesoin d'aucun pouvoir extraordinaire pour I'atI-
ministration de son royaume, qu'un roi de France ne
porrrrait, trouver dans les représentants des trois ordres
de I'Etat qu'un conseil plus étendu... et qu'il serait tou-
jours I'arbitre suprême de leurs représentations ou de
leurs doléances >. Le Parlement fit des remontrances res-
pectueuses. Le roi lui ordonna d'enregistrer l'édit d'em-
prunt. Le duc d'Orléans demanda qu'on inscrivit sur le
registre que l'édit était enregistré < du très exprès com-
mandement cle Sa Majesté >; il déclarait que la mesure
était illégale. Louis XVI dit à mi-voix : < Cela m'est égal. u
Puis il ajouta : < Si, c'est légal perce que je le veux >.
Il n'y avait en effet d'autre règle du gouvernement
86 I,À RÉVOLUTION FRANÇÀISB.

que la volonté du roi. comrne il ne pouvait exercer en


p..r,rnn, tgut son potrvoir, les ministres et les inlendants
-go,,ur.nuient
en réalité le royaume et le gouvernaient
àespotiquement, car ils n'étaient soumis à aucune règle
{ixe et ne partageaient le pouvoir avec personne'
Des anciennes autOrités il restait encore deux débris:
les parlements et dans quelques provinces lesÉtatspro-
vinciaux. Mais les Parlements n'avaient d'autre pou-
voir que .de rendre la justice entre les particuliers (les
procès oir Ie gottvernement était engagé étaient.jugés
par des tribunaux spéciaux ou par le conseil d'Etat) ;
il. n* pouvaient donc servir de frein aux abus du pou-
voir du gouvernement. Les États provinciaux ne sùb-
sistaient que dans quelques provinces (Bretagne, Bour-
gogne, Provence, Languedoc, petits pays des Pyrénées),
àt if. éhient réduits à une session de quelq'es j.urs ou
ils n'avaient d'autre rôle que de voter I'impÔt foncier et
de le répartir sur la Province'
Les fonctionnaires du roi déciclaient donc en maîtres
de toutes les affaires. Les communes ne pouvaient faire
aucun acte, pas même réparer un pont ou une église,
sans I'autorisation du gouvernement. Au-tlessus de Ia
commune, dans la plupart des provinces, il n'existait
aucun corps, pas même un corps consultatif ; les habi-
tants n'ovaient pas même le moyen de présenter des
demandes ou des réclamations àu gouvernement'
Les fonctionnairesexerqaient ainsi totrt Ie pouvoir, non
seulement sans &ucun partage, mais sans aucuno sur-
veillance. Personne n'avait le droit de contrôler leurs
actes, personne même n'avait le moyen cle les connaître.
Aucune assemblée n'était appelée pour examiner I'admi-
nistration d'une province ou le gouvernemenI général du
royeume (rien qui ressemblât à nos conseils générattx Ôu
e notre chambre des députés). Àucun journal n'avait le
LA MONARCHIE A LÀ FIN DU XVIII" SIÈCLE. 87

droit de discuter les décisions des fonctionnoires, Ia cen-


sure I'interdisait; le plus souvent on ne pouvait, même
pas les connaîlre , car elles étaient prises en secret. Les
ministres et leurs employés gouvernaient secrètement
sens que le public ffrL même informé de leurs actes.
< C'est du fond des bureaux que la France est gouvernée >,
disait Necker. On ne savait mêrne pas le chiffre des dé-
penses et des recettes; ce fut une hardiesse de la part de
Necker de faire rédiger un compte rendu rles dépenses,
qui du reste n'était pas exact. Ainsi pas de pouvoir
indépendant, pas de publicité pour arrêter ou du moins
pour signaler les abus de pouvoir; rien, pas même la
crainte de I'opinion publique, pour empècher des fonc-
tionnaires, tout-puissants et irresponsables, d'employer
leur autorité à satisfaire leurs fantaisies, à favoriser leurs
amis ou à persécuter leurs ennemis personnels.
Le roi traitait les recettes dc l'État comme son revenu
personnel: quand il prenait de I'argent dans les caisses,
c'était son bien qu'il dépensait. Outre les sommes néces-
saires pour entretenir sa maison, il distribuait pour 110 mil..
lions de cadcaux per &n sous forme de pensions à des gens
de la cour (la seule famille de Polignac en recevai[ pour.
700,000 livres). Il avait à sa discrétion tous les fonds du
trésor: il lui suffisait de signer un acquit de contptant,le
porteur de I'acquit n'avait qu'à toucher à la caisse. Cet
usage rendait, impossible d'établir un budget régulier.
On ne réglait pas les dépenses de faqon à faire équi-
libre avec les recettes ; presque totliours les recettes res-
taient en dessous des dépenses, on comblait le déIicit par
des emprunts.
L'irnpôt, était de même livré à I'arbitraire du gouver-.
nement. Chaque année le Conseil rlécidait, quelle somme
devait, payer chaque province ; seuls \es Ttays d' Etats pot-
vaient discuter le chiffre de leur contribulion. Seuls
88 LÀ RÉVOLUTI0N FRANÇAISE.

a,ussi ils avaient une organisation pour répartir I'impôt


entre les habitants en proportion de leur richesse. Dans
tout le reste de la France toutes les opérations étaient
dirigées par des fonctionnaires : I'intendant de la pro-
vince et les éIus réparbissaient, la taille entre les pa-
roisses; souvent on leur reprochait de décharger les pa-
roisses dans lesquelles leurs amis avaient. des domaines.
Ilntle les habitants de la paroisse la taille était r'éparl.ie
non d'apr'ès la proprieté de chacun, ni suivant des règles
fixes, mais u d'après les facultés > de clracun (c'était la
vieille coutume). Les collecteurs étaient maîtres d'appré-
cier ces facultés, de décider ce que chaque habitant était
en él,a[ de payer; ils augmentaient ou diminuaient à
leur guise la.part de chacun. Les paysans étaient
obligés de paraitre pauvres, pour éviter qu'on aug-
mentât leur contribubion; ils vivaient dans des maisons
misérables et cachaient, Ieurs provisions.
Les aides (impôts srrr les boissons) et la gabelle (im-
pôb srrr le sel), que l'État affermait à des compagnies,
étaientlevées par des agents des compagnies investis du
mèrne pouvoir que les fonctionnaires. Ils entraient dans
les maisons pour chercher s'il n'y avait, pas de sel
acheté en contrebande. Les contrebandiers (faux sau-
niers) étaient condamnés au fouet ou aux galères; tous
les ons on en arrêtai[ de deux à trois mille. L'adminis-
tration, dans certaines provinces, avait fini par fixer la
quantité rle sel que chaque Uamille devait acheter, c'était
le se/ de deaoir. Ce sel devait être consommé pour la
cuisine, il était, défendu de I'employer à saler un porc.
Aussi la gabelle était-elle devenue otlieuse à toutes les
populations.
Les Fra.nqais payaient au xvlrl€ siècle cinq fois moins
d'impôts qu'aujourd'hui et ils portaient ces impôts plus
difficile ment ; parce que I'impôt était réparti sans tenir
LA MONÀRCTIIE À LA FIN NU XVIII" SIECIE. I99
compte de la richesse des contribuables et perçu d'une
facon arbitraire et vexatoire.
Il en était de même pour la milice. Depuis qu'elle
avait été établie sous Louis XlY, elle était restée à la dis-
crétion des intendants qui exemptaient' du tirage arr
sort tous les fits des riches peysens.
La police, créée sous Louis XIY, était de totrs les ins-
truments du pouvoir le plus redoutable pour les sujets.
[ine commission d.e censu,re examinait tous les écrits
avant qu'ils fussent publiés, il dependait du caprice cl'trn
censeur pour empêcher de paraitre un livre. Les impri-
meurs qui se risquaient à publier sans I'autorisation de la
censure, s'exposaient à la prison e[ même aux galères. Les
livres publiés sans autorisation étaient poursuivis devant.
les tribunaux et condamnés à être détruits, souvent à
être brtlés per la main du bourreau. C'est ce qui arriva
atrx Lettres phi.losophiques de Yoltaire, à la Lettre sur
les aueugles de DideroL, à"1'Emile de Rousseau. Souvent
I'ruteur éta.it arrêté et envoyé à la Bastille sans juge-
ment; Yoltaire y fut enfermé deux fois; il prit le parti,
pour travailler en srireté, d'aller vivre hors de France
(en Lorraine, en Prusse, à Ferney). Fréret avait été mis
à la Bastille pour des dissertations hist,oriques sur les
rois francs, oir il démontrait la fausseté de certaines tra-
ditions sur les origines de la monarchie.
II n'y avait aucune liberté de la presse. La censure
rendait tnême impossible de publier des journaux quo-
ticliens, un article ne pouvait paraître qu'après avoir été
examini'; les journaux tolérés par la censure ne con-
tenaient d'autres renseignements sur la politique que
les comnunications oflïcielles du gouvernement.
Il n'y avait pas davantage de litrerté de conscience. I.,a
religion catholique était obligatoire; Louis XVI prononqait
encore à son sacre Ie serrnent a de s'appliquer sincère-
90 I,À RÉVOLUTION FRANçAISE.
menl et de tout son pouvoir à exterminer de toutes les
terres de sa domination les hérétiques condamnés par
l'Érylise. D Ni les protestants ni les J,ifs ne pouvaient
exereer de fonction publique. Depuis {695 ta religion
protestante était interdite dans le ro.yeume; Ies protes-
tants c'ntinuaient à tenir des assemblées secrètes au
désert, c'est-à-dire dans les endroits écarlés; quand on
surprenait une de ces assemblées, Ie pasteur était con-
damné à mrtrt,, les assistants uux galères.
Les catholiques eux-mêmes n'étaient pas libres; il'
était défendn aux aubergistes de servir de la viande le
vendredi et en carême, aux ouvriers de travailler le
dimanche ou les jours de fête.
La iiberté personnelle des individus n'était pas garantie.
La p.lice pouvait arrêter qui eile voulait et le retenir
prisonnier tant qu'elle voulait, sans avoir de compte à
rendre. Il suffisait d'un ordre d'arrestation au nom du
roi, contenu dans une lettre de cachet. L'individu, arrêté
en ver[u d'une lettre de cachet, était enlermé dans une
des prisons sur lesquelles la justice n'avait aucune sur-
veillance (la plus célèbre etait la Bastille de paris); it
y restait jusqn'à ce que le gouverneur de la prison reqiit
I'orde cle fe relâcheri quelquefois on I'y oubliait pen-
dant des années. Latude, pour avoir offensé M.' de pom_
padour, fut, mis à la Bastille et y resta BS ans. ces lettres
de cachet, étaient à la disposition des ministres et de leurs
commis, qui ne s'en servaient pas seulement contre lcs
adversaires du gouvernement mais contre leurs ennemis
personnels; ils en vinrent mêrnc àvendre des Iettres en
blanc où I'acheteur inscrivait Ie nom de I'homme qu'il
voulait,faire arrêter. c'était, aussi le procédé donI se ser.
vaient les pères pour se débarrasser des fils désobéis-
sants. En 1770 Malesherbes clisait à Louis xy: a Aucun
citoyen dans votre royaume n'est assuré de ne pas voir
tA socIIiTÉ À LA FIN ilu xvttt' stÈcrr. 9t

sa lilrerté sacrifiée à une vengeance; car pet'sonne n'est


assez grand pour être à I'abri de la haine d'un rninistre,
ni assez petit pour n'être pas digne de celle d'un commis
de la ferme. >
Le gouvernement de I'ancienne monarchie, concentré
tout entier dans la personne du roi et dirigé exclusive-
ment par ses serviteurs, ét,ablissait ainsi un régime despo-
tique et arbitraire; aucune autorité ne le limitait, eucune
surveillance ne I'obligeait à se modérer, a.ucun droit
n'était garanti contre ses abus.

La société et les prit:iièges. - La société' au moyen


âge, était formée de plusieurs c/asses inégates en droit.
Les rois, pour établir leur pouvgir sur tous leurs sujels,
n'avaient pes eu besoin de détruire I'inégalité; les gens
des classes supérieures avaient donc conservé des droits
particulie rs (pria i lè g e s).
On distinguait officiellement la nation en tro't's ot'dt'es,
c'est-à-dire en trois classes, représentées séparément
dans les assemblées d'É[ats.
Le clergé, qui avait la préséance sur les autres ordres,
avait conservé des domaines immenses (environ un quart
des terres du royaume) et trne sorte d'impôt sur les ré-
coltes, la dî.me (qui valait environ {25 inillions par an).
Ses terres n'étaient soumises à aucun impÔt' iI ne payait
d'autre contribution gu'un don d'une dizaine de millions
voti tous les cinq ans par I'asseqplée du clergé. Il avait
Ia surveilla.nce des écoles primaires, des hôpitaux, des
établissements de bienfaisance. Il tenait les registres de
baptême, de mariage' tl'enterrement, qui tenaienl la
place de nos actes de l'état civil. Il avait encore ses tri-
bunaux d'église qui jugeaient, les ecclésiastiques accusés
de l'autes contre la discipline et qui décidaient les procès
en matière de mariage.
gz LÀ RÉvoLUTIoN FRÀNçÀrsE.
La noblesse avait eu atrl,refbis la propriété de presque
toutes les terres el, presque toute I'autoTité publique,
elle en ava.it gardé les débris.
Les paysans étaient devenus peu à peu propriétaires
des terres qu ils cul[ivaient; ils possédaien[ environ le
tiers du sol. Mais ils restaient soumis envers I'ancien pro-
priétaire (le seigneur) aux charges établies dès le muyen
â.ge et c1u'on appelait au xvrrtc siècle droits f'[odaur. La
plupa.rt n'étaient que de taibles redevances ({), mais
quelques-uns gènaicnt et irritaient les paysans, surtout
I'trbligation du rnoulin banal et,Ie droit de cltusse, qui les
obligeait à laisser le gibier dévorer leurs récoltes et
les chasseurs les piétiner.
L'a.utorité avait passé aux fonctionnaires. Mais les no-
bles avaient encore I'avantage de pouvoir entrer plus
faeilement dans les fonctions. Tous les oflices de la cour
leur étaient réservés, il fallait être noble pour être adrnis
dans la maison du roi. Dans I'armée ils pouvaient seuls
amiver aux grades supérieurs et môrne, depuis 1781,
seuls devenir officiers; seuls ils pouvaient être décorés
de certains ordres (Saint-Bsprit, Saint-Louis, Mérite
rnilitaire). Ils étaient restés exempts des anciens impôt,s,
de la taille et des logeinents des gens de guerre.
Outre ces privilèges légaux, les nobles étaient gé-
néralement traités avec plus d'égards dans le-" admi-
nistrations, les tribunaux (2), les lieux publics (dans
l'église du village Ie seigneur avait un banc d'honneur).
En pratique, presque tous les emplois considérables leur

(1)Le droit dejustice du seigneur nelui conférait aucun pouvoir


réel, caril devait prendre un juge pour I'exercer.
(2) On dit communément que sous I'ancien régime le noble
était décapité et le non noble pendu. Ce n'est pas cornplètemcnt
exact I la peine dépendait de la nature du crime : un volerrr de
grand chemin pouvait être roué quoique gentiihomnre, eL il y en
eut des exemplee.
LA soclÉTÊ I Ll, F'IN xvlu' slÈcln.
DU 93

étaient tlonnés de préférence, et dans la société ils pou-


vaient se conduire comme les supérieurs naturcls de
tout ce qui n'était pas gentilhomme. Yoltaire avait
eu une querelle avec
- Un jour
Ie duc de Rohan. dans
une maison oir il dînait, on I'envoie demander pour'
affaire pressante ; à peine sorti il est saisi par les la-
quais du duc qui lui donnent, des coups de bâton. Non
seulement Voltaire ne put obtenir justice du grand sei-
gneur, mais, comme il voulait faire du bruit, le gouver-
nemen[ I'enferma à la Bastille, d'oir on ne le ]aissa sortir
qu'avec le conseil d'aller à l'étranger se faire oublier.
Derrière le clergé et la noblesse venait le tiers état
(désigné seulement par son numéro d'ordre, troisième).
Au sens large, le tiers état c'était toute la nation. Mais
lui aussi se divisait en catégories, et plusieurs étaient
des catégolies cle privilégiés. Les rr-ris, en vendant les
lbnctions de justice et de finance, ava,ient créé une classe
de gens de robe, propriétaires du droit de rendre Ia jus-
tice et de percevoir les impôts &u nom du roi. De ces
lbnctionnaires héréditaires, les plus considérables éta.ient
entrés dans la noblesse (les conseillers au Parlement
devenaient nobles à la troisième génération). Mais tous
les autres, juges, ofûciers de finance, greffier.s, notaires,
procureurs, restaient non-nobles e[ n'en avaient pas
rnoins, outre le pouvoir ottaché à. leur office, le privilège
tl'être exempts de la taille et du logement des gens de
guerre, tout, comme les gentilslrommes.
Même parmi les travailleurs manuels soumis b la, taille,
il y avait des privilégiés. Le droit d'exercer une indus-
lrie ou de tenir une boutique étoit resté un privilège
cornme ilu moyen ûge; les gens cl'un même métier, les
nruîtresformalen[ un corps l'ermé ou on ne pouveit être
adrnis qu'après un apprentissage de plusieurS années et
en payant une somme txée. Le nombrb des places étant
gI* LA RÉVOLUÎION FRANçAISE.
limité, le privilège d'exercer les industries finissait par se
restreindre aux fils des maîtres. Quiconque e."sayait de
fabriquer ou de vendre sans être admis dans un corps
de métier était passible de la prison et de la confis-
cation,
La société était donc fondée str l'inégalite. Cette iné-
galité révoltait surtoul les bourgeois; ils n'admettaient
plus qu'un homme fût, supérieur par le fait de la nais-
sance, ils disaient qu'un bourgeois vaut bien un noble
et ils voulaient arriver aux emplois.

L'in,égularité et la routine. Les ennemis de I'an-


cien régime critiquaient aussi- I'organisation confuse
et barbare du gouvernement. La division en gouue?'ne-
ments, en diocèses, en génét'alitës ({), s'était formée à la
longue sans plan d'ensemble, par des agrandissements
ou des dédoublements successifs; aussi était-elle em-
brouillée et irrégulière; les divisions étaient très inégales
et pleines d'enclaves; il y avait des généralités grandes
comme qr,ratre ou cinq tle nos départements, d'autres
comme un seul; le diocèse.cl'Agde avait une vingtaine de
paroisses, celui de Rouen plus de sept cents. Les divi-
sions ne se correspondaient pas d'un service- à I'autre ;
diocèse, bailliage, élection, gouvernement militaire,
chaque division avait été créée sans tenir comple des au-
tres; elles se chevauchaient et s'enchevêtraient de la
faqon la plus incommode.
Les diflérentes provinces avaient gardé chacune sa
coutume et ses mesures de longueur, de poids, de capa-
cité; il n'y avait &ucune règle, &ucun droit générat
commun; ce qui rendait difficiles les affaires r:t le com-
(l) Le nom de proutnce qu'on a l'habitude d'appliquer aux
divisions géographiq.ues de la !'rance sous I'ancien régime n'ètait
pas leur uom officiei.
LÀ soclÉTÉ I l,L FIN Du xvlll" stÈcrn. 95

merce entre les provinces. Les régions de la, frontière


étaient, en outre séparées du reste du royûume par
tl'anciennes douanes qu'on avait maintenues après l'&n-
nexion.
Cette confusion et ees diversités rendaient I'adminis-
tration plus pénible et lescommunications moins actives.
Les homm es éclairés en étaient choqués; ils réclamaient
un régime de divisions uniforme et méthodique et tr'unité
de coutumes, de poids et de mesures.
Dans les différentes branches de I'administration, les
autorités continuaient à opérer suivant de vieux procédés
qui semblaient borbares ou injustes. Dans les finances,
les impôts étaient répartis de faqon à, peser plus lourde-
ment sur les plus pauvres; la toille restait organisée sur
les mêmes principes qu'au xvu siècle et mêrne les iurpÔts
créés sous Louis XIV, la capitation et le uingtiènte, qtr;'
devaien[ porter aussi sur les privilégiés, evaient fini par
être répartis inégalement; les privitégiés obtenaient d'en
être déohargés au détriment des autres. L'impÔt était
levé avec dureté. Si le contribuable ne payait p&s' on
instaltait chez lui des garnisaires qui vivaienl à ses dé'
pens. Les collecteurs de la taille n'étaient pas des fonc-
tionnaires pa.yés, c'ébaient des habitants du village qu'on
forqait à faire ce travail gratuitement,, encore étaient-ils
responsables des sommes qu'ils ne por.rvaient. faire peyer.
Les impôts indirects étaienL affermés : une partie seule-
ment du produit rentrait dans'les caisses de I'Etat; la
conrpagnie fermière gardait le reste, et abusait du pou-
voir que l'État lui avait cédé pour extorc;uer &ux con-
tribuables au delà de ce qu'ils devaient; les procès entre
la Compagnie et, les particuliers étaient jugés por des
tribunaux spéciaux de finances qui avaient intérêt à
prononcer eu faveur de la Compagnie.
Dansl'armée., les recruteurs enrôlaient, par surpl'isc dc
t.I6 LA RÉVOLUTTON FTIANçAISE.

soi-disant volontaires. La discipline était cruelle, Ie soldat


était encore soumis b la peine rlu bàton.
La justice étai[ encore organlsée comme au xvto siècle.
Les fonctions de juge étaient vénales, celui qui achetait
ou recevait en héritage ttne charge devait ptsser un
examen avant d'être installé, mais on n'était jamais
refusé à cet examen, du moins pour incapacité. Dans les
villages subsistaient les justices seigneuriales, qui avaient
encore &ssez de pouvr-rir pour vexer les.iusticiables sans
rendre &ucun service (l). Il y avait quelquefois jusqu'à
quatre tribunaux superpclsés, de faqon qu'on pfrt f'aire
appel de I'un à I'autre. Les procès trainaient pendant
des années; les procureurs, notaires, avocats, qui en
vivaienl, travaillaiertt à les faire durer. Les juges eux-
mêmes avaient intérèt à ces lenteurs, ils recevaient des
pfaideurs une somme (les épices) proportionnée au temps
que leur avait pris le procès.Il arrivait souvent que les
'frais d'un procès dépassaient la valeLrr de I'objet en
litige. La justice criminelle était rendue suivant I'an-
cienne procédure : I'accusé gardé en prison autant qu'il
plaisait aux juges, mis à la torture, jugé secrètement
s&ns pouvoir se faire défendre par un avocat, condamné
par des juges de profession toujours disposés à voir un
coupable dans tout accusé. On cclnservait encore les strp-
plices barbares d'autrefois, l& marque au fer ctraud, le
pilori, le fouet, la Potence, la roue.
Tels étaient les us{rges qu'on est convenu de réunir
sous le nom d'ancien régime (2). Au xvttt' siècle, ils
(l) Quelque chose de I'ancien régime subsiste pncore en France:
!oRévolution a été faiteen partie par des hommes de loi qui ont ii
roculé devant une réforme complète du systèrne jutliciaire; mais
e nombre des hommos tle loi a diminué, les procès sont devettus
plus courts et la justice est gratuite.
(2) Des uss.ges de I'aneien régime quelques-uns seulement i
remontent à la période féodale; la plupart ne s'étaient l'ornrCs I
ORIGINES DE tÀ RÉVOLUTION. 97

n'étaient plus regardés que comme des abus, non seule-


ment par ceux qui en souffraient, rnais per ceux rnêmes
qui en prolitaient, les nobles, le clergé et les riches
bourgeois
Le, nÉvor,urron

Arig{nes de Ia Réuolution.
- Les adversaires de
I'ancien régime avaient espéré que Ie gouvernement
ferait lui-même des réformes; le ministère de Turgot'
leur montra que les privilégiés ne se laisseraient pas
enlever leurs privilèges sans résistance, et ils commen-
cèrent à dire qu'il fallait une réuoluti,on pour supprimer
les abus eI régënéter Le royeume.
On ne voyait pas d'abc-rrd par quel moyen se ferait
cette révolution. Toutes sortes de gens étaient intéressés
à I'empêc.her : le roi et ses foncl,ionnaires pour main-
tenir le pouvoir absolu, les privilégiés pour conserver
l'inégalité en leur faveur. Or le gouvernement et les
privilégiés réunissaient tous les pouvoirs, même celui
d'empêcher les mdcontents de parler. Un Anglais, Ar-
thur Young, parcourant la France en {787, remarquait,'
qu'on y parlait beaucoup moins des affaires du pays
que de celles de la Hollande. f)eux ans plus tard la Ré-
vt-rlution était faite. Le mouvement a donc été très rapide.
C'est que le goùrvernement et les privilégiés, &u lieu de
se soutenir pour contenir les mécontents, se sont com-
battus et affaiblis mutuellement.
L'occasion de Ia lutte fut une question de lïnances.
Depuis un demi-siècle le gouvernement dépensait au

que depuis le xvre siècle, sous le régime de la monarchie absolue.


Mais les hommes éclairés du xvrno siècle détestaient le nroyen âge
et ils avaient pris I'habitude de lui attribuer tout ce qui làs
choquait; aussi regardaient-ils tous les abus, quels qu'ils fussent,
comme < l'@nvre de la féodalité ,).
Ctvrursrrtoir coNTEupoRAINE. 7
e8 LÀ RÉVOLUTION FRÀNÇAISE.

delà de ses ressources, le déficit était devenu une habi-


tude. L'arriéré s'accumulait donc toujours; la guerre
d'Arnérique, qui coûta près cl'un demi-milliard, acheva
de rompre l'équilibre du butlget. On s'en tira d'abord
par des emprunts. En cinq ans Necker emprunta
450 millions (sans compter 40 millions d'anticipations et
45 d'aliénations); son successeur, Calonne, en emprunta
650. [,es intérèts de ces ernprunts firent, lnonter lc dé-.
'ficità 80 millions en 1783, et en {787 à l{9 au moins.
Ce régiure potrvait se maintcnir sous Ia direction d'un
banquier comme Necker, qui connaissait lcs moyens
d'obtenir de I'argent : il avait su inspirer la confiance
aux capitalistes en puhliant les comptes de {78{, qui
semblaient incliquer un excéclent des recettes sur les dé-
penses (4.). l\fais un moment vint otr les gens qui avaient
de I'argent refusèrent de le prêler, de peur d'une ban-
queroute. Pour se procurer les ressources nécessaires il
fallait revenir au système de 'I'Lrrgot : diminuer les dé-
Ilenses en supprirnant les pensions ct les emplois inu-
tiles, augmenter les recettes en établi.*sant un impôt qui
pesât sur les riches comme sur Ies pauvres. O'est, ce que
proposa Calonne. Il lui fallait une assernl'lée pour
exposer la nécessil.é do sa réforme, il fit réunir une
assemblée de notal-rles choisis par le gouvernement.
Il comptait qu'elle approuverait son lrrojel,; le public le
croyait aussi, on se moquait des notalt /es r' on venclait
dcs < notables à quatre sous Ia pièce ,r, (c'étaient des pan-
tins articulés qui faisaient oui de la tôtc). Mais dans ce[te
affairc le gouvernement et les privilégiés avaient, des inté-
rêts opposés.
- Le gouvernemenb avait besoin de sup-
prirner les privilèges financiers pour augment,er le pro-
(1) Cet excédent était ûctif; le Compte était un procédé pour
l.assurer le public, ce que nous appellerions une réclante. Mirobeau
le urontra déjà à cette époque.
ORIGINES DE LÀ NEVOLUTION. 99

cluit de ses irnpôts; les privilégiés tenaient à ne pas peyer


I'impôt, qui leur semblait à la fois incommode et désho-
norant.
- Le gouvernement tenait à conserver son pou-
voir absolu et sans contrôle, il ne consultait les privilégiés
que pour leur fairc approuver ses mesures; les privi-
légiés cherchaient à profiter des embarras du gouverne-
ment pour contrôler ses actes, discuter sa prrlitique et
lui imposer leur collaboration.
-Le gouvernement voulait
établir l'égalité (au moins en matière d'irnpôt) et main-
tenir le pouvoir absolu; les privilégiés voulaient, établir
la liberté politique et maintenir t'inégalite. Ainsi les
cleux pouvoirs intéressés à sauver I'ancien régirne, au
lieu de s'unir pour le ctét'endre, luttaienb I'un contre
I'autre, chacun pour en détruire une partie.
Le gr-ruvernemcnt se heurta successivement à trois
résistances :
lo Les notables, réunis par Calonne, refusèrent cl'ap-
prouver son projet. Calonne renvoyé fut remplacé par
Loménie de Brienne, qr-ri voulut établir un nouvel impôt
et f'aire de nouveaux ernprunts. .[fais, pour clonner con-
fiance aux prôteurs, il thllai[ faire enregislrer l'édit
d'emprunt par le Parlement de Paris.
20 [,e Parlemenl de Paris refusa d'enregistrer, à moins
qu'on ne lui prouvât la nécessité de I'impôb et de I'em-
prunt, ; (il outrepassait ses pouvoirs, n'ayant jamais eu
quc le droit de faire des remontrances au roi, non de clis-
cuter ses édits). Puis, se sentant soutenu par le peuple
de Paris, il déclara ( que la nation représentée par les
États généraux est seule en droit d'octroyer au roi des
subsides > et supplia le roi < d'assembler les États
généraux de son royeume. > (Cette [héorie, empruntée
à I'Angleterre, n'était plus appliquée en France depuis
deux siècles.) Le gouvernement hésita sur la conduite à
tenir. Il chercha à apaiser les mécontents en promettant
luO tÀ RÉvoLUTl0N FRANçAISE.
les États généraux et en faisant quelques réformes (iI
rendit l'état civil aux protestants et créa des assembtées
provinciales pour aider et surveiller les intendants).
Il essaya aussi de faire céder le Parlement en I'cxilant à
Troyes, puis en tenant un lit, de jtrstice, enfin en lui
enlevant son droit d'enregislrer les édits.
3o Les États provinciaux et les assemblées provin-
ciales prirent parti pour les Parlements et protestèrent
contre le despotisme des ministres. Il y eut même des
émeutes en Bretagne, en Provence, en Dauphiné.
C'étaien[ les nobles qui menaient ia rdsistance pour
rnaintenir leurs privilèges. (8. Dauptriné cependant les
nobles s'unirent, aux bourgeois e[ reprirent I'ancienne
forme des États abolis au xvtro siècle. Les États de Vizille
rdclamèrent la liberté politigue non seulement pour le
DaLrphiné, mais pour toute la France; aussi ont-ils pu
être considérés comme le premier mouvement de la
Révolution.)
Ces résistances ébranlèrent toul I'ancien régime. Dans
toutes Ies rdunions on discutait les institutions. La
censure sur les livres cessa à peu près de fonctionner;
il parut, en {787 et {788, des milliers de brochttres qui
critiquaient le pouvoir absolu et les privilèges. Il se
forma une opinion publique de plus en plus puissante.
Young, revenant en France en 1788, trouve tout le pays
agité et entencl dire partout qu'on est à la veille d'une
réuolution L'idée et le mot sont antérieurs même à t789.
Le gouvernement ne peut plus trouver d'argent,
rnême pour les besoins les plus pressants; il ne reste pas
un demi-million en caisse. Il avait promis lcs États gé-
néraux pour 1,792, il les convoque pour le 5 mai 1789 et
en attendant suspend le paiernent, de la dette.

Les Etats générauæ.


- Pour se procurer de l',rr-
LES ÉTATS GÉNÉRAUX. IOI
gent le gouvernement se résignait à demander la colla-
boration de la nation et à réunir ses représentants. Mais
il restait à régler deux qrrestions capitales :
Lo Les représentants qu'on allait convoquer repré-
senteraient-ils les c/asses de la société ou la natton dans
son ensemble? Les États seraient-ils composés comme
autrefois des représentants des trois ordres (clergé,1
noblesse, bourgeoisie), chaque ordre délibérant et votant
à part? En ce cas les deux État* privilégiés (clergé et
noblesse) a,uraient la majorité contre le tiers état. -- Ou
bien adopterait-on un régime nouveau pour donner au
tiers état une force proportionnée à son importance? Les
partisans du tiers état faisaient remarquer qu'à lui seul
il formait les 99 p. {00 de la nation, qu'il était juste de
Iui donner au moins autant de pouvoir qu'aux deux
antres orclres. Dans ce système le tiers état devait avoir
autant de députés que les deux autres ordres ensemble
(c'estce qu'on appelait doublement du tiers),et tousles dé-
putés des trois ordres devaient voter ensemble de faqon
que les voix du tiers fis-*ent équitibre a.ux voix des pri-
vilégiés (c'était le uote par la tête);
20 Sur quels srrjets les États généraux devaient-ils
délibérer? Strr les questions de finances seulement? Ou
sur toute I'administration? Devaienl,-ils se borner à
réformer I'impôt? ou auraient-ils le droit de faire une
réftrrme générale de toutcs les institutions?
Les deux questions étaient liées. Les ordres privilégiés
consentaient à accepter la réforme de I'impôt, mais ils
voulaient garder leurs autres privilèges; si on votait
par ordre, ils auraient la majorité et limiteraient la ré-
forme aux affaires de finances. Le tiers état voulait une
rétbrme générale; si on votait, par tête, c'était luiqui di-
rigerait et il ferail une révolution.
La lutte s'engagea alors entre les privilégiés et le tiers
102 LÀ nEV0LUTI0N FRÀNÇÀISE.

état ({788). Lcs parlements et les notables qui venaient


de combattre contre le pouvoir absolu comhattirent
pour le maintien de I'inégalité; ils demandèrent que les
Etats fussent convoqués suivant I'ancienne forme (vote
por ordre). Attssitôt ils devinrent impopulaires.
Le gouverhement devait décider dans qtrelle forme
délibéreraient les états. Il pouvait à son gré limiter la
réforme en soutenant les deux premiers ordres ou faire
la révolution en soutenant le tiers. Il devenait I'arbitre
entre le.s privilégiés e[ le reste de la nation. Mais il fallait
se prononcer pour I'un ou I'autre des partis. Il n'osapas
se décider. Quand it fallut régler la représentation du
tiers, Necker essaya de rester neutre entre les deux
partis; il aecorda le doublement d'u tiers sans décicler la
question du vote par tête. Il ne décida pas non plus
exactement quels seraient les droits de I'assemblée.
L'élection des représentants aux États fut faite séparé-
rnent pour chacun des trois ordres et dans chaque bail-
liage. Les nobles et les curés élisaient directement leurs
députés (1.) ; pour le tiers éta.t l'élection se lit à deux
degrés, les hnbitants de chaque paroisse se réunissaienb
pour élire des délégués qui allaient au chef-lieu du bail-
liage élire les députés du bailliage. Chacune de ces
réunions dut, suit'ant I'ancien usage, rédiger un cahier
qui contenait les plaintes et les demandes de réforme.
Les dema{rdes se ressemblaient beauc()up en ce qtri con-
cernait le gouvernement général du royaume (d'autant
plus que les assemblées de bailliage avaient rectt des
moclèles de cahiers dont elles avaient transcrit une
partie). Les trois ordres s'âccordaient à considérer les
Etats généraux comme une assemblée chargée de repré-
senter la nation; tous demanctaient la réforme des

(l) Les évêques et ccrtains seignettrs étaierlt meulbres de dloit.


L'ASSEMBLÉn Nlrtolqrlo. {03
finances et nne constitution écriLe pour assuretr les droil,s
cle la nation et limiter le pouvoir du gouvernement. Le
tiers él,at clemandait en outre que les privilèges fussent
abolis et que les trois ordrcs fussent fondus en une seule
assenrblée où I'on voterait plr tête.
Le gouvernemenl ne prit aucune mesure pour régler
la marche et les attributions de cette assemblée. Le
5 mai L?89, il ouvrit les lîtats à Yersailles sans avoir
décidé ni sur quelle matière ils délibéreraient ni même
dans quelle forme.

L'Assemblée nationale. La lutte s'engagea'entre


Ies deux partis sur une question de forme. Le gouvei-
nement, suivant I'ancien usege, avait fait siéger séparé-
ment les trois ordres; le tiers élat ne voulait pas laiisser
établir cette séparation, cer les ordres, une fois conslitués
séparément, I'Assemblée aurait voté par ordre. Il refusa
donc d'entrer en délibération avan[ qtre la question du
vote fût réglée; le clergé et la noblesse refusèrent de se
rérrnir aux députés clu tiers, et le gouvernement sembla
de plus en plus décidd b les soutenir. Ce régime d'inac-
tir-rn dura six semaines. Ce fut le tiers état qui y mit fin
en prenent deux décisions de principe :
Le1l.7 juin, il déclara qu'il pouvait se passer des dé-.
putés des autres ordreS, car il représentait, la nation; et
il se donna le titre d'Assemblée nationale. C'était dire que
le droit de détibércr au nom du peuple francais appar-
tenait aux représentants du tiers état. Il invitait les
membres cles deux ordres privilégiés à venir siéger clans
I'Assemblée nalionale, avec un droit de vote égal.
Le 20juin, le gouvernementayant fail fermer la salle
où le tiers état se réunissait, les représentants se ren-
dirent au Jeu de paume et jurèrent cle ne < ,jamais se
séparer jusqu'à ce que la constitution du royaume fr)t
lgL LÀ nÉvotuTl0l{ FRANç^ISE

établie et affermie sur des fondements solides. > C'était


déclarer que I'Assemblée ne pouveit pas être dissoute
par le roi. Le tiers état devenait un pouvoir souverain
et indépendant.
Le gouvernement se déeida alors à présenter un pro-
gramme de délibération; ce fut b Ia séance royale du
23 juin. Le roi proposail, la rclforme de I'impôt et la
conservation des plivilèges : < f,e roi veut que I'ancienne
distinction des trois o rdres de l'État soit conservée cn
son entier cornme essentiellement ]iée à la constitution
de son royaume. r Le tiers trouva ce programme insuffi-
sant et ent,ra en révolte contre le roi en refusant de se
rbtirer de la salle après la lecture de la déclaration.
La lutte s'engagea alors entre deux pouvoirs : le gou-
vernement, décidé à soutenir les privilégiés, et I'Assem-
blée nationale. Le gouvernement avait pour lui la tradi-
tion et la force matérielle. Mais il était désorganisé et se
sentait abandonné par I'opinion. Paris prenait parti
pour I'Assemblée. Les privilégiés étaient rnal unis; les
curés et la petite noblesse prirent parti pour le tiers et
vinrent siéger avec lui. Le roi lui-même céda, il ordonna
à ce qui restait des ordres privilégiés de siéger dans
l'Assem blée.

La Ttrise de la Bastille. Le gouvernemen[ avait


encore pour lui la force. Il pouvait employer I'armée
pour dissoudre l'Assemblée, les royalistes le conseillaient
à Louis XVI et les partisans de la Révolution avaient
peur que ce conseil ne ftlt suivi. Le gouvernement fit en
effet venir des troupes à Yersailles, puis il voulut les
faire enlrer dans Paris, oir le désordre était extrême.
La récolte de {788 avait été très mauvaise; Paris était
plein de misérables affamés et de bandes de malfaiteurs
venus du voisinage; les ouvriers des deux faubourgs
LÀ PRISE DE LA BASTILI.E. IOS

Saint-Antoine et Saint-Marceau avaient pris parti contre


le gouvernement.
Les Parisiens eurent peur dbn coup de force, ils em-
pêchèrent les troupes royales d'entrer. Puis ils s'orga-
nisèrent pour se défendre. Le roi avait dans Paris une
forteresse à I'entrée du faubourg Saint-Antoine, la Bas-
titte, qû servait de prison d'État. On y enfermait les
gens amêtés en vertu de lettres de cachet,; plusieurs
écrivains y avaient été détenus. A ce momenl du règne
de Louis XVI les prisonniers y dtaient peu nombreux et
elle n'avait d'autre garnison que des invalides et quelques
Suisses. Mais le rôle qu'elle avait joué I'avait rendue
particulièrement odieusecomme le symbole du pouvoir
arbitraire et despotique.
Les Parisiens, dès gu'ils eurent des armes, se portèrent
sur la Bastille. Toute I'armée dc Paris se réduisait à deux
régiments; I'un des deux, 7es gardes ft'ançaises, établi
deptris longtemps au milieu des Parisiens, se mêla à la
foule au lieu de la combattre. Ainsi la population de
Paris put faire le siège d'une forteresse royale, et I'un
des ctrefs qui dirigèrent I'attaque fut un sous-officier du
réginrent royal des gardes franqaises.
Le gouverneur capitula, laBastille fut prise et démolie
sur-le-champ; le peuple dansa sur I'emplacement.
La prise de la Bastille n'avait par elle-même aucune
importance; mais elle fut saluée par les partisans de lo
Révolution comme une Brande vicloire; elle signifiait
qtre le peuple de Paris avait vaincu par la force le gou-
vernement royal. Le roi en effet se sentit vaincu; il
était à Versailles avec I'Assernblée le 1,4 juillet; le len-
dernain il vint en personne à I'Assemblée et lui tt cel.te
déclaration : < Comptant sur la fidélité de mes sujets,
j'ai donné ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et
de Versailles. Je vous autorise, je vous invite même ù.
t06 LÀ REV0LUTION FRANçÀISE.

faire connaitre ces dispositions à la capitale. > Puis il


se relira, I'Assemblée se leva et le suivit jusqu'au châ-
teau au milieu des c::is d'allégresse de la fbule; la mu-
siqtre se mi[ à jouer I'air : Où peut-on être mieux qu'(ru
sein rle sa famille ?
Le roi renoncai'r, à se servir de son armée contre Paris
et I'Assemblée. En même temps les Parisiens s'armèrent
et s'organisèrent en garde nationale, sous le commande-
ment d'un par[isan de ]'Assemblée, Lafayette : la force
passait du roi à" I'Assemblée.
L'Assemblée, cléfenclue par les Parisiens, devenait le
seul r'éritoble souverain. C'est pourquoi la prise de la
Bastille fut prise pour la date.oflficielle du cornmence-
ment de la Révolution; c'est du {4 juittet {789 qu'on {it
partir I'an I de la liberté.

La nuit du 4 août. A partir de la prise de lo


Bastille le gouvernement royal fut enlièrement désor-
ganisé dans toute la France; il ne restait pltrs de police
pour maintenir I'ordre, des bandes cotrraient le pays
en pillant; les habitants des villes s'orgonisèrent en
garrles nationales pûur se défendre. Dans'les cempagnes,
surtout dans I'Est, les paysans, entendant dire que
I'Assemblée nationale avait proclamé la liberté, se char-
gèrent de l'établir à leur faqon; les charges qui leur
pesaient le plus étaient les redevances et les corvées dues
aux seigneurs (ce qu'on appelait les droits féodaux). Ils
vinrent attaquer les châtealrx, se {irent livrer les terciers
(registres de redevances) et les archives et y mirent le
feu; en plusieurs endroits le château fut pillé et le sei-
tneur maltraité ou menacd.
L'Assemblée, informée de ces désordres, chargea un
comité de rédiger un proiet de loi pour la streté iiu
royanme. Ce projet fut discuté clans une séance qui
LÀ NUIT DU Tr, IOÛT. Iù7

eommenqa à I heures du soir, le 4 aorit. Il s'agissail


< d'arreter l'effervescence des provinces, cl'assttrer la
liberté politique et tle conf'rmerles propriétaires dans
leurs véritables droits. l
Quelques seignetrrs proposèrent,
de déclarer que les droits féodaux seraient rachetés pat
les communes et que les corvées et servittrdes person-
nelles seraient abolies sans indemnité. Un député bre-
ton vint dire que le peuple avait brfrlé les châteaux pour
détnrire les titres féodaux et qu'il fallait reconnaître
< I'injusLice de ces droits acquis rlans des temps d'igno- I

'
rance et de ténèbres o. Ce discours excita I'Assemblée:
plusieurs membres des ordres privilégiés vinrent tour a
tour offrir de sacrifier leurs privilèges.
L'Assemblée accueillit ces offres avec enthousia*me;
successivement elle décida d'abolir toutes les inégalités
entre les citoyens et entre les provinces. Ainsi furent
'abolis les privilèges en matière il'emplois, les justices
seigneuriales, les droits de chasse et de colombier, les
mains-mortes, les dîmes, les privilèges des pays d'états,
des villes, des villages, la vénalité des chorges, les cor-
porations.
[.]ne médaille fut frappée ( pour éterniser la mémoire
, de I'union sincère de tous les ordres, de I'ahandon de
tous les privilèges et de I'ardent dévouement de tous les
inclividus pour la prospérité et la paix publiques. >

Lu nutt du 4 août détruisit d'un coup toutes les ins-


titutions qui maintenaient la séparation rlcs classes: elle
permit cle reconstruire une société nottvelle sur le prin-
cipe de l'égalité.
Les décisions de principes prises clans cette nuit
furent rédigées dans un décret qtri commenqait ainsi:
<r L'Assemblée nal.ionale dét,rtrit entièrement le régime
féodel. ))
rû3 r,A RÉVot UTI0N FnANÇAISE.

Irin de I'aneien régime. - L'ancien régime était carac-


térisé par trois traits saillants:
lo Le roi avaii un pouvoir entier et sans contrôle, il
était souverain absolu;
2o Les habitants du royaume étaient divisés en classes
avec des droits inégaux ;
3o Le gouvernement s'exerçoit suivanI des rieilles
règles compliquées, confuses et, barbares.
'L'Assemblée , en enlevanI le pouvoir au roi et en déci-
dant I'abolition des privilèges, détruisil la souveraineté
absolue du roi et I'inégalité entre les habit.ants; puis
elle entreprit de recons[ruire l.out le gouvernement sur
un plan simple et unifrxme.
Elle s'était donné la tâche de u régénérer > le royaume.
Elle commença son Guvre en détruisant, I'ancienne
France ; elle voulait, avanl, de reconstruire, deblayer le
terrain, supprimer les institutions anciennes plutôt. que
les r'éformer. Tous les usages signalés dans les calriers
des États càmme des abus furent donc abolis. lln tete
de la nouvelle constitution fut placée cette déolaration
frtnnelle:
rr L'Assemblée nationale, voulant établir la constitution
franqaise sur les principes qu'elle vient de reconnaitre,
abolit inéuoeablement les institutions qui blessaient la
liberté et l'égalité des droits.
< Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions
héréditaires, ni distinction d'{lrdres, ni réginre féodal, ni
justices patrimoniales, ni ôucun des litles, dénonrinations
et prérogatives qui en dérivaient, ni aucun ordre de
chevalerie..., ni aucune autre supérioril.é que celle des
fonctionnaires publics dans I'exercice de leurs fonctious.
< Il n'y a plr"rs ni vénalité ni héréclité d'aucun oflice
public.
< ll n'y aplus, pour aucune partie de la netion ni pour
L'GUVRE DE LA RÉVOLUTION. TO9

aucun individu, aucun privilège, ni exception au droit


comlnun de tous les !'rançais.
a Il n'y a plus ni jurandes ni corporalions de profes-
sion, ar[s et métiers.
< La loi ne reconnaît plus ni væux religieux ni aucun
autre engagement qui serai[ contraire aux droits natu-
rels ou b la constitution. >
Dès 1790 les anciennes institutions, conseil du roi,
conseil d'État, intendants, parlements, tribunaux, fermes
des impôts, avaient cessé de fonctionner. Les domaines
du clergé avaient été déclar,és biens nattonauæ, Il nc
restait plus rien de I'ancien régirne

Chapitre V
L'OEUVRE DE LA NÉVOIUUON

La déclaration des droits de l'hornme. L'Assem-


blée consl,ituante, avant de fairc des lois pour réorganiser
la France < régénérée ,, décida, sur la demande de La-
fayette, de proclamer les principes sur lesquels elle
enlendait fondcr la socicté nouvelle. Ce fut, I'objet de la
Déclaratiort, des droits de l'h,ontme, publiée en oc[o-
bre 1789, après de longues discussions. En voici les
articles principaux :
< Les hommes naissent et demeurent libres el, égaux
en droits,
<< Les droits sont la liberté, la propriété, la srlreté et

la résistance à I'oppression. Lo liberté consiste à pou-


voir faire lout ce quine nuit pas à autrui.
< Le principe de toute souverainel.é réside dans la
nation.
c La loi est I'expression de la volonté générale. Tous
les citoyens ont droit de concourir personncllement ou
IIO L'GUVRE DE I,A RÉVOLUTION.
par leurs représentants à sa formation. Elle doit être Ia
même pour tous.
u Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont égale-
menl admissibles à totrtes dignités et emplois publics
selon leurs vertus et leurs talents.
< Nul homme ne peut ètre accusé, arrêté ni détenu
gue dans les cas déterminés par la loi et selon les
formes qu'elles a prescrites.
u Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même
religieuses, pourvu que leur manifcstation ne trouble
pas I'ordre public établi par la loi. 'l'out citoyen peut
parler, écrire, imprimer libremenI
a La contribution commune doit être également ré-
partie entre tous les citoyens en raison de leurs facultés.
< La propriété étant, un droit inviolable et,sacré, nul
ne peut en êlre privd, si ce n'es[ lorsque la nécessité pu-
blique légalement constatée I'exige évitlemment eb sous
la condition d'une juste et préalable indemnité. rr
Le principe de la Révolution est que la nation est
souveraine, que tous ses mernbres sr-rnt égaux en droits,
mais que tous sont librbs et cloivent ôl,re garantis dans
ler-rrs personnes e[ dans leurs biens, mème contre le gou-
vernement. Sa devise est i Liberté, Égalité, !'raternité.

Les pri.ncipes de la société nouuelle.


- Toutes les
inégalités ont disparu, la loi ne fait plus aucune diffé-
rence entre les Franqais. Blle n'admet ni privilège
en matière d'inrpôt,, ni droit d'aînesse, ni droit d'un
propriétaire sur un autre. La nobles$e n'est plus re-
connue par la loi. Tous les emplois sont ouverts à tous
sans distinction de naissance et la plupart sont donnés
à des bourgeois. En fait la plupart des hommes qrri ont
gouverné la France &u xrxo siècle n'ont été ui des noblec
ni mirne des gens dc la haute bourgeoisie.
tA SOCIÉTÉ NOUVELLE. t r,l

Les terres des paysans, délivrées des droits seigneu-


riaux et de la taille, ont augmenté de valeur; les biens
nationaux, formés des domaines du clergé cédés à la
nation en 89 et des domaines conlisqués sur les émi-
grés, ont été vendus; un tiers des terres de Frarrce a
passé aux mains des petits propriétaires (t). L'indust,rie
-
est devenue complètement libre, chacun peut fabriquer
ce qu'il veut et comme il veut. est libre,
- Le comrnerce
il n'y a plus ni monopoles ni interdictions de yendre. ----
L'irnpôt est réparti également sur les habitants en pro-
portion de leur fortune. La Constituan[e a remplacé la
'taille par I'impô t
foncier qui pèse sur les terres et les rnrrl.
sons sans distinction de propriél,aires, la capitation p rr
I'impôt personnel et I'impôL mobilier. Elle avait sup-
primé les,impôts indirects sur les boissons (les aides),
Napoléon les a rétablis.sous le nom de ùroits-réunisl
mais l'État ne les afferme plus à des particuliers, il les
fait lever par des fonctionnaires. -- Le budget est réglé
d'avance, chaque ;rnnée, de faqon qu'on puisse équilibrer
les recettes et les dépenses. Aucune somme ne peut
être payée per Ie Trésor que sur tn mandal régulier.
Les créanciels de I'Etat sont assurés de ttrucher régu- -
lièrement les intérôts de leur argent; toutes les dettes de
l'État sont inscrit,es sur le Grand, Liare cle la Dette pu-
bltquer' on I'a créé en .1703, afin qu'on ne ptt plus dis-
tinguer les dettes contraitées per la république des
dettes du < despc.rtisme ,r.
La Révolution a posé le principe que seule la nation
est souveraine. Mais comlne la nation ne peut gouverner
elle-rnême, de ce principe sont sortis des régimes très
différents, suivant que la nation souveraine a délégué
(1) tl est possible qu'il y ait aujourtl'hui eu France autant de
grundes propriétés qu'ovant l78D : c'est qu'elles se sort relbrmées
depuis 1800.
II2 L'(EUVRE OE LA RÉVOLUTION.

le gouvernement à un roi assisté d'un Parlemen[, à une


Assemblée rtnique, ou à un empereur. (Napoléon I.', Ie
monarque le plus absolu qu'on ait vu en France, n'avait,
pris le titre d'empereur qu'après avoir fait un appel au
peu,ple pour le lui demander; ce genre de monarchie
n'était pas contraire aux principes cle la Révolution.)
La Révolution a établi la séparation cles pouvoirs:
uu même fonctionnaire ou un même corps ne doit pas
exercer plus d'un des trois pouvoirs (feire ies lois, juger,
donner des ordres).
La Révolution a créé une administration régulière
comme une rnachine. Chacun des seruices de l'État abou-'
til à trn ministère qui reqoit toutes les communications
et'envoie tous les ordres. Le nombre des ministères
vorie pûrce que certains services sont tantôt détachés,
tantôt réuni-s sous un seul ministre, mais les services
sont, invariables. 0e sont,: adminisl,ration, justice, finan-
ces, affaires étrangères, guerre, marine, cultes, instruc-
tion, beaux-arts, travaux publics, commerce, agricul-
ture. Quicongue exerce une fonction en l'rance, dépend
du ministre auquel correspond sa fonction. pour
rendre le partage des pouvoirs plus régulier, on - a créé
un système de circonscriptions uniforrnes qui s'applique
à tous les services, Tou[e la France a été partagée en
départemenfs, les départements en districts, les districts
en cantons, les cantons en camrnunes. Chaque fonction-
naire exerce son pouvoir dans les lirnites de ces divi-
sions; le département a son préfet, son trésorier, sa
cour d'assises ; I'arrondissement a son sous-préfet, son
receveur, son tribunal. Tous les services sont com-
plètement centralisis et -organisés sur un plan complè-
ternenl uniforme. Les attributions et les devoirs des
fonctionneires sonI exact,ement les mêmes par toute la
France; les fonctionnaires peuvent être envoyés d'un
LA soclÉTÉ ltouvnlln. tl3
bout à I'aulre du pays; les mêmes ordres leur sont don-
nés à tous sous forme de circulaires. ll n'y a donc plus
aucune différence d'administration entre les différents
pays de France, les moindres détails peuvent être réglés
d'une faqon uniforme par le ministère établi à Paris' La
cenlralisation, commencée par les rois, est ainsi deve-
nue complète. Aucun peys au monde n'est allé aussi
loin dans cette voie que la France.
La Constituan[e avait donné I'administration b" des Con'
seils étus; chaque commune avait samurnciltulité,chaque
rlistrict et chaqLre département avait son directoire.
La justice a été remaniée. On a gardé de I'ancien ré-
gime I'habifiucle de faire juger par un corps (tout tri-
bunal se compose au moins cle tnris juges). Mais les juges
ne son[ plus propriétaires de leur charge, ils ne sont'
plus que des fonctionnaires. La constituante les faisait
élire par les habitants pour quelques années. - A la
place cles petits tribunatrx seigneuri&ux on a créé, dans
clraque éanton, une iustice de pair dont la foncbion est
de concilier les parties et de lcs crnpôctrer, s'il est possible,
cle se faire un procès" La jLrstice criminelle a été enlevée
aux tribunaux, elle
-
est rendue dans chaque dépurtement
par une cour d'assises, orgunisée strr le modèle du jury
anglais ; 12 jurés,pris parrni les citoyens du déparl,ement,
décident si I'accusé est coupable; un magistrat dirige les
clébats et prononce Ia peine. - on a rétabli la procédure
publique et orale comme au moyen âge; on a rendu à
l'accusé le droit de faire plaider s& cause per un avocat'
La Constituante a aboli toutes les coutumes particu-
-Iiùres des provinces. Dans tous les tribunaux la justice
doit ôtre rendue suivant les mêmes règles' - La justice
est clevenue gratuite; ce qui veut dire, non pas que les
procès ne cofrten[ rien, mais seulement que les Tuges ne
doivent rien recevoir des plaideurs.
Ctvtr,tgrrlox ooNTEltPoRAINE.
II4 L'GUVRE DE LÀ RÉVOLUTTON.
La Révolution a changé même les rapports de l'État
avec l'Église. La Constituante avait dgcretO la eonstitu-
tiun ciuile du clergë, qui supprimait les diocèses e[ éta-
blissait des évôques élus. La Convention supprima l'Église
chrétienne et voulut établir le culte del'Etre suprême.
Puis elle posa le principe de la Iiberté des cultes et de
la séparal.ion complète de l'Église et de l'État. << Nnl ne
peut être empêché d'exercer, en se conformant aux lois,
le eulte qu'il a choisi; nul ne peut être forcé cle contri-
buer aux dépenses d'aucun culte. La république n'en sa-
larie aucun. u

Les consti,ttttions écrites. Ce que les partisans de


Ia Révolution reprochaient -le plus à I'ancien régime,
c'était I'arbitraire. Ils vonlurent que désormais les pou-
voirs du gouvernement ftrssent lixés par une roi écrite,
semblable aux lois qui réglaient les rapports entre les
particuliers. Les cahiers des États généraux demandaient
une Constitution écrite, Ies députés se regardèrent comme
chargés de la rédiger, et I'Assemblée prit le nom de Con-
stituante.
L'Anglais Young, qui voyageait alors en France, trou_
vai[ très ridicule I'idée de faire une Constitution. < lls
s'imaginent qu'il y a une recette pour faire une consti-
tution comme on fait un boudin. > young était habitué à
voir en Angleterre la, Constitution politique, cornme Ia
loi civile, reposer sur des coutnmes anciennes respectées
par tous les Anglais, Mais en France il n'existait pas
de tradition solide. un règlement écrit était la seule
barrière qu'on imaginât contre l'arbitraire du gouver-
nement.
Depuis la première Constitution (de lTgl), la France
a changé souvent de forme de gouvernement, mais jo_
mais elle n'es[ restée snns Oonstitul.ion écrite, et peu ù
LA CONSTITUTION DE t?gl. II5
peu tous les peuples civilisés (excepté I'Angleterre) ont
adopté I'usage de rédiger leur Constitution.

La Constitution de 1791. - L'Assetnblée nationale


avait juré de ne pas se séparer avant cl'avoir fait une
Constitution, elle y travailla deux ans et la promulgua
en t79t ; le roi prêta scrment de I'observer.
La Constitution de {791 fut l'æuvre du parti qui avait,
fait Ia Révolution; les auteurs ne voulaient pas suppri-
mer Ia royauté, mais ils se défiaient des pouvoirs qui
jusque-lb avaient dominé la société et le gouvernement;
ils redoutaient Lesaristoer&tes, c'est-t-dire totrs les corps
héréditaires, et le despoti,sme, c'est-à,-dire le pouvoir
royal; de plus, ils admettaient comme une règle la
théorie de la séparation des potr,uoirs mise à la mode par
Montesquieu ({).
On posa donc ce principe fondamental que ( la sou-
veraineté appartient à la nation. l (C'était détruire le
fondement de I'ancienne monarchie, où lc seul souverain
éLait Ie roi). Mais < la nation, de qui érnanent tous les
pouvoirs, ne peut les exercer que par délégation l.
L'autorité est donc tout entière exercée ptr dcs re-
présentants; on admit que le roi représentait la nation
en vertu d'un droit héréditaire et qu'il avait le droit de
ôhoisir ses ministres. Toutes les autres autorités devaient
être élues. Mais on ne votrlut pas donner le droit de suf-
frage h tous les habitants; il fut décidé que pour être
électeur iI fallait pe)'er une conl,ritrution égale à la va-

(l) cette théorie repose sur une connaissance incomplète de la


Conititution anglaisel Montesquieu, s-uivant eu cela les juristes
angla!s, croyait qu'en Angleterre I'autorité était réollement
paitagée entie le pirlerneut et le roi, que Ic roi avait le pouvoir
àe;écu"iif et le parlôment lc pouveir iéçisiatif : à ces pouvoirs il
nvair ajouté [e judicinire, dorrt les parleutents de France lui
'avaieut fourni I'idée.
116 L'GUVRE DE LA REVOLUTION.
leur de trois journées de travail; les citoyens se trouvè-
rent ainsi divisés en deux classes, citoyens actifs, c'est-à-
dire électeurs, ci,toyens passifs, c'est-à-dire privés du
suffrage.
Suivant la théorie de Montesquieu, on créa trois pou-
voirs : législatif , eæéeutif , judiciaire. Le pouvoir judiciaire
était délégué à des juges élus ù temps par le peuple. Le
pouvoir exécutif était < délégué au roi polrr être erercé
sous son autorité par des ministres r. Le pouvoir légis-
latif était délégué ù. une assemblée cle reprisentants élus.
IJeux questi<lns furent vivement cliscutées : l " Fallait-
il dorrner le pouvoir législatif à deux assemblées comme
en Angleterre ou à une setrle? 2" !'allait-il prenclre les
ministres dans I'assemblée comme en Angleterre ou
hors de I'assemblée?
L'expirience e montré depuis un siècle qu'nne assem-
blée unique est exposée à prenclre, dans un moment d'ex-
cit,ation, des mesures dont elle se repent ensuite, et tous
Ies États civilisés ont lini par en arriver au régime de
deux assemblécs. Mais à la fin du xvnro siècle on n'avait
pes encore fait cette expérience, il semblait étrangr-'de
créer un pouvoir Èr deux têtes; I'homme d'lll,al. américain
le plus considéré, Franklin, se moquait de ce système :
t Un serpent, dit-il, avail deux têtes et voulait aller
boire, mais il y avait de I'eau des deux côtés; une des
têtes voulait aller à droite, I'autre à gauche; le scl,pent
resta sur place et mourut de soif. n De plus ceux qui de-
mandaient une deuxième assemblée ne se la représen-
taient que sous la fonne d'un corps héréditaire aristocra-
tique comme la Chambre des lords. et la Constituante ne
voulait pas avoir détruit une aristocratie pour en recon-
stituer une autre. Elle adopta donc le régime de I'as-
semblée unique.
De même l'expérience & montré gu'un rninistère pris
I,A CONSTITUTION DE T79T. II7
en dehors cle I'assemblée n'a pes sur elle I'influence né-
cessaire porlr g'ouverncr, qu'il se produit entre le gou-
vernement et le parlement des conflits sans issuè; tandis
que des rninistres pris dans la majt-rrité cle la Chambre,
ont naturellement sa confiancc et son appui. Mais en
1789 la doctrine de la séparation des pouvoirs empê-
chait de donner le gouvernement à des représentants du
peuplc; c'cût été réunir dans les rnêmes mains le pou-
voir exécutif et le pouvoir législatif. L'expérience en était
faite en Angleterre et on trouvai[ qu'elle condamnait
le s5rstème; beaucoup d'Anglais attribuaicnt alors à cet
usage la corruption parlementaire qui régnait dans leur
pays : les ministres, pour garder I'appui de la majorité,
achetaient les députés par des faveurs, le roi pouvait,
être tenté d'acheter les chefs de I'opposition en leur of-
frant une place de ministre. En vain ,Mirabeau supplia
la Constituante de ne pas enlever au roi le pouvoir de
prendre les ministres dans I'assemblée; ce fut une raison
dp plus pour décider que les ministres ne pourraient
pas être choisis parmi les représentants, on craignait
que Mirabeau ne devînt ministre et on commenqeit à se
défier de ses rapports avec le roi. Pour achever la sépa-
rotion des pouvoirs, on décida en outre que les ministres
n'auraient le drort de parler dans I'assemblée que sur les
questions relatives à leur ministère.
On discuta beaucoup sur la part que devait avoir le
roi dans le pouvoir législatif. Aurait-il le droit de refuser
une loi votée par I'assemblée? Les royalistes deman-
daienl pour lui le uelo absolu, le droi[ d'annuler la loi;
les adversaires de la royauté ne voulaient laisser au
roi ancun pouvoir législalif. On fit un compromis, la
Constitution donna au roi le ueto suspensif, c'est-à-dire
le droit cl'arrêter une Ioi pendant deux législatures.
Le gouvernement était ainsi remis à lrois pouvoirs
TI8 L'(EUVRE DE LA RÉVOLUTION.
qu'on avait orgenisés de faqon à ce que chacun ftt indé-
pendant des autres. La Constituante avait voultt res-
pecter la doctrine dc la séparation cles pouvoirs, elle
craigrrait les empiètements du pouvoir exécutif, c'est-à-
dire du roi habitué au despotisme eb tenai[ à I'affaiblir et
à I'enfermer c{ans des limites bien définies. Le résultat
fut d'enlever toute action au ministère; le seul véri[able
pouvoir firt I'assemblée.
Bn matière d'administration, la Constituante donna aux
électeurs dans chaque circonscription le droit d'élire
leurs administrateurs. Mais, comme on avait soufferl des
fonctionnaires trop puissants (intendants et subdélégués),
elle ne voulut pas créer de fonctionnaires uniques ; à
tous les degrés le pouvoir fut donné à un corps: dans
les communes à rne municipalité, dans les districts et les
départements à un directoire. !, côté de ces corps chargés
de I'exécutif, elle établit cles corps délibérants, desconsef/s.
A ces autorités locales elle donna le pouvoir non seule-
ment de régler les affaires de lcur circonscription, mais
d'asseoir et de lever I'impôt et de requérir les gardes
nationales. Elle fit ainsi des communes de France autant
de petites républiques presque inclépendantes.
Ce qui préocctrpait la Constituante, c'él,ait la crainte
de I'oppression de la part du roi et des ministres. Blle
organisa donc le gouvernement de faqon à assttrer la su-
périorité de I'assemblée sur le pouvoir exécutif et à rett-
dre les provinces à peu près indépendantes du centre. La
Constitution de l79t créa ainsi un gouvernement central
faible jusqu'à I'impuissance, e[ des pouvoirs locaux forts
jusqu'à I'anarchie. De plus la Const,ituante, cn décidant,
qu'aucun de ses membres ne serai[ éligible à I'assem-
blée, obligea les électeurs à envoyer des représentanls
inexpérimentés.
tA CONSTITUTION DE {793. 119

La Constitution de 1793.
- La Constitution de l79l
conservait encore le roi et les ministres. Si faibles qu'elle
les ett rendus, ils essayèrenl de protest,er contre I'as-
senrblée législative, eui voulait exercer tout le pouvoir.
II s'agissait surtout des prêtres et des émigrés; I'assem-
blée les regardait comme des enncmis et faisait contre
eux tles lois auxquelles le roi opposait son uelo. Pen-
dant cette lutte se forma un parti républicain peu norn-
breux, mais {ui' avec I'aide des faubourgs de Paris,
s'empara des Tuileries et forqa l'assemblée à proclamer
la déchéancê du roi e[ à convoquer une assemblée nou-
velle, la Convention (10 août 1792).
La Convention prit en main le gouvernement, et
I'exerça parle moyen de comil,és élusparmi ses mernbres.
EIle eut à refaire une constitution sens r()yauté, ce i'ut la
Constit,ution de 1793, rédigée rapidcnrent par une corn-
mission et votée par la Convention sans longue discus-
sion.
Les'auteurs étaient des disciples de Rousseau; its
partaienl du principe que le peuple seul est souverain e[
doit exercer sa souveraineté directement. Le peuple était
formé par tous les hommes âgés de ving[ et un ans (la
diffdrence entre citoyens actifs et passifs avait été sup-
primée en 1792). Les électeurs devaient se réunir en
assemblées prtmaires non seulement pour élire leurs repré-
sentants, rnais pour délibérer sur les lois.
L'assemblée était remplacée par un corps législatif
élLr porrr un an seulement, qui n'avait pas Ie droit de
faire des lois, mais seulement de les proposer; c'étaient
les assemblées primaires rlui acceptaient les lois (elles
étaient censées les avoir acceptées lorsque, daus la
rnoitié plus un des départements, il ne se trouvait pas
I p. l0 des assemblées pour réclamer). Au lieu du minis-
tère on créaib un Conseil erécutif dc vingt-quatre rneûr-
i2ù L'GUVRE DE LÀ RÉVOLUTION.
bres nommé par le corps législatif sur une liste dressée
1-rar les assemblées Primaires.
Cette Constitution annulait à la fois le gouve rnement cen-
tral cL l'a-qsem blée, etinvitait tous les citoyens à résister aux
autorités légales. rt Quand Ie gouvernement viole les droits
du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour
chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le
plus indispensable des devoirs. >
Comrne la France était b ce moment envahie par les
armées de toute I'llurope et avait besoin d'un gotrverne-
ment fort, pour se défendre, il fut convenu que ia Consti-
tution ne seraiI appliquée c1u'après la fin de ]a guerre.
Elle n'eut pas le ternps de fonctionner; la guerre drrrait
encore lorsque le parti qui avait rédigé cette constitution
ful, renversé tlu pouvoir.

La Constitutiort, de l'arz ll1. La Convention, avant


-
de se séparer, eut donc à faire une nouvelle Constitu-
tion. Blle fut préoccupée d'éviter les défauts de la Cons-
tit,ution de L79l et surtout d'empêcher I'arrivée au pou-
voir du parti royaliste.
La Constitution enleva tout pouvoir aux assemblées
primaires; elles furent réduites au droit de désigner les
électeurs qui élisaient les députés; Ies électeurs devaient
posséder une propriété d'un revenu de 200 francs en-
viron.
Elle abandonna le système de I'assemblée unique et
établit deux conseils, les Cinq-Cents, qui proposaient les
lois, les Anciens (250 membres), qui les approuvaient.
Aucune loi ne pouvait être adoptée que par I'accord des
deux assemblées. Toutes deux étaient élues, mais pour
éviter les changements brusques, on ne renouvelait
chaque année qu'trn tiers des membres; de plus, pour
nraintenir au pouvoir le parti républicain, il fut décidé
I.A CONSTITUTION DD L'ÀN III. I,2I
que dans la première législatur.e il y aurait au rnoins
les deux tiers d'anciens memltres dc la Convcntion.
Le pouvoir exécutif fut donné à un Directoire de 5 urem-
bres élus par les anciens sur unc liste de {0 candiclats
présentés par les Cinq-Cents; chaque année un membre
était renouvelable. Le Directoire nommait les ministres,
les généraux, les ambassadeurs et tenait des séances
en grand costume pour recevoir les pétitions. Mais, pour
rester fidèle à la sépara,tion des pouvoirs, on continuai[
à tenir le pouvoir exécutif écarté des assernblées, les
ministres ne pouvaient pas êl,re pris parmi les députés,
le Directoire n'avait pas le droiL de proposer des lois.
[,es deux pouvoirs n'avaient aucun moyen d'agir I'un
sur I'autre. Quand ils entrèrent en conflit, ils se trouvè-
rent amenés à employer les coups cl'État. Le Directoire
annula deux fois les élections ilux conseils et la Consti-
tution finit par n'être plus respectée d'aucun parti.

Chapitne VI
LUTTE DE LA RÉVOLUTION AVEC L'EUROPE

Le conflit entre la Réuoluti,on et les Etats ,7e [.'Eu-


rope.
- En 1789 la France était en paix avec, l.ous les
États de I'Burope. Il y avait alors cinq grandes puis-
sûnces : deux à I'ouest, la France et I'Angleterre,
deux au eentre, I'Autriche et la Prusse, -
une à l'est,
-
la Russie; séparées par de petits États faibles que les
grandes puissances travaillaient à s'approprier ou à
dominer.
L'Autriche voulait acquérir Ia Bavière en échange de
la Belgique, la Prusse voulai[ i'en empêcher.
La Russie voulait dominer la Pologne I I'Autriche et
la Prusse préféraient la démembrer.
122 LUTTE DIj LA REVOLUTION ÀVEC L'EUROPE.
[,'Autriche et, le Russie s'entendaient pour partager
I'Empire turc; la Prursse ne voulait pas laisser s'agran-
dir I'Autriche.
Sur mer I'Anglet,erre voulait dominer, elle prétendait
avoir en temps de guerre le droit d'arrêter sur mer les
navires des nations neutres et cle les forcer à subir une
visite pour véritier s'ils n'av&ient pas de marchandises de
la nation ennemie cachées à leur bord. Cette prétention
la mel,tait, en conflit, avec les États maritimes du nord,
Danemark, Suède et Russie qui, d'accorcl avecla France
et, I'Bspagne, réclamaient la liberté des mers.
Il y avait ainsi entre [outes les grandes puissances
des causes de conflit ; toutes s'étaient fait la guerre les
unes aux atrtres pendant le xvlllu siècle. Divisées par
les intérèts, elles n'étaient réunies par aucun principe
commun. Chacune choisissait ses alliés suivant I'intérê[ d u
moment. Le systèrne des alliances anciennes avait été
-
boulcversé par la guerre de Sept, Ans, oir la France avait
aidi I'Autriche son ancienne ennemie con[re son ancien
allié le roi de Pnrsse. Aucun autre syslème n'avait pu
se rétablir; les États se défiaient les uns des autres;ils
ne pouvaient se réunir pour une action commune.
La France se trouvaib dans une situation très avanta-
geuse : elle n'étaiI engagée dans aucun des principaux
conflits; elle possédait un territoire assez grand et pan
faitement uni; elle n'avait sur toutes ses frontières clue
des État* petits ou faibles (Belgique, électorats alle-
mands, royaume de Sardaigne, Bspagne), qoi ne pou-
vaient lui faire la gueme et qui lui servaient de tampon
contre le choc cles grands Etats. Il lui était donc facile
de maintenir la paix. C'était la politique de Yergennes,
ministre des affaires étrangères de Louis XVI. Ce fut
aussi celle de Mirabeau et de Talleyrand. La Cr:ns-
l,ituante I'adr.rpta après une discussion solennelle;
LE CONFLIT ENTIIE LÀ RIïVOTUTION ET L'IUROPE. T23

le 1,2 mai {790 elle vota la ddclaration suiyante :


< La nation française renonce à entreprendre aucune
guerre dans la vue de faire des conquêtes etn'emploiera
jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. ,
Cette déclaration fut insérée dans la Constitution de
L7gl..
Mais il ne dépendait pas de I'Assemblée de mainienir
I'enterlte avec les gouyernements de I'Europe. La Révo-
lution était par elle-mème un acte cl'hostilité contre les
monarchies absolues. Les droits de l'homrne que la
Constituante avait proclamés n'étaient pas seulement les
droits des Francais mais ceux cle tous les hommes. La
France donnait I'exemple de les reconnaître à ses ci-
tovens, elle attendait que les autres nations fissent
comme elle, Blle ne voulait pas employer sa force con-
trela liberté des peuples, mais il lui était diflficile de
refuser son aide aux peuples pour établir la liberté. Dans
les pavs voisins les sujets, mécontenls de leurs gouver-
nements, commenqaient à espérer leur délivrance et
beaucoup de Français les encourageaient, ne voyant
pas pourquoi Ie règne de la liberté s'arrêterait aux fron-
tières de Ia France.
Un premier con{lit se produisit avec le Pape au sujet
des habitants d'Avignon, qui s'étaient soulevés et deman-
daient à être a.nnexés à la France, un autre avec I'Em-
pereur à propos des princes allemands propriétaires de
seigneuries en Alsace qui réclamaient contre I'abolition
des droits seigneuriaux. La Constituante céda sur la
question cl'Avignon; mais elle maintint le droit des su-
jets alsaciens à être affranchis de leurs seigneurs. < Le
peuple alsacien, disait le rapport présenté à I'Assemblée,
s'es[ uni au petrple français pa,rce qu'il I'a aoulu, c'est
donc sa volonté seule et non le traité de Munster qui a
légitirué I'union. u C'étaib tbnder le droit, public sur un
1,24 TUTTE DE LA RÉVOLUTION AVBC T,'EUNOPE.

principe nouveau, Ia volonté du perrple souveraiu ; t,an-


dis que les autres goLlvernemeuts ne reconnaissaicntque
I'héritage e[ les contrats entre les rois sans tenir conrpte
de la volonté des sujets.
Entre ces deux principes opposés il n'y avait pas de
conciliation; mais il fallait des motifs plus dirccts pour
amener la guerre. La grande masse de la nalion fran-
qaise nc la clésirait pas, c[ les monarchies d'Europe
avaient besoin de se réconcilier entre elles avant d'agir
en colnmun contre les révolutionnaires ; or en 1790, le
roi de Prusse avait réuni une armée en Silésie pour
attarlrier I'Autriche.

La oue?'?'e.
- Il fallut deux ans pour amener Ia
guerre entre la Rér'olution et ['Europe. Deux parl,is, fran-
qais tous deux; la préparèrent. Une partie des nolrles
franqais, mécontents de la Révolution, émigrèrent en
Allemagne et agitèrent auprès des gouvernements pour
les décider à envoyer des armées en France délivrer
Louis XVI prisonnier du peuple de Paris et de I'Assem-
blée. Les partisans de la République de leur côté poLrs-
sèrent à la guerre afin de compromettre Louis XYI qu'its
croyaient I'allié secret des souverains étrangers.
. L'empereurLéopold, que les émigrés cherchêrent d'a-
bord à entraîner, ne désirait pas la guerre ; mais il ne
voulait pas rompre ouvertement, avec les émigrés fran-
çais àl la tête desquels s'était mis le frère même de
Louis XVI, le comte cl'Ar[ois, Il se trouvait dans ]e châ.-
teau de Piltnitz en Saxe avec le roi de Prusse et l'Élec-
teur de Saxe quand le comte d'Artois vint lui demander
son appui et lui présenter un plan de campagne contre
la France. Les souverains clécidèrent de ne pas s'en-
gager dans cette aventure; mais, pour satisfaire les émi-
grés, ils consentirent à publier un manifeste en faveur
LA GUDRRE. IÈ5
du rétablissement de I'ordre et de Ia monarchie en France
(27 aofrt l79l). Il y était dit que I'Empereur et le roi
de Prusse espéraienI que les autres puissances d'Europe
ne refuseraient pas de les aider à ce rétablissement.
< Alors et dans ce eas, ajoutaient-ils, Leurs Majestés
I'Brnpereur et le roi de Prusse sont résolues d'agir
promptement d'un rnutuel accord avec les forces nices-
saires pour obtenir le but proposé en commur. u Les
der,rx souverains comptaient bien que les autres- puis-
sances refuseraient d'intervenir et qu'eux-mêrnes se-
raient par suite déliés de totrt engagement puisqu'ils
n'avaient promis d'agir que dans Ie cas ou les au[res
agiraient. o Ces mots : alors et dans ee cas son[ pour
moi la Loi et les Prophètes, ,r écrivait Léopold. Ce
manifeste de Pillnitz n'était donc qu'une ( comédie - eu-
guste )), comme disait s[allet-DLrpan. Mais les émigrés
eurent soin de le préscn[cr au public comme une pro-
messe formelle. On publia une lettre des princes oir il
était dit,: < Les puissances dont ils ont réclamé le secours
sont déterminées ù y ernployer leurs forces, et I'Ernpe-
reur et le roi de Prusse viennent d'en contracter I'en-
gagement mutuel. )) ,

Les partisans de la Révolution prirent au mot les dé-


clarations des émigrés et s'habituèrcnt à I'idée que les
souverains d'Europe avaient formé une coalition pour
forcer la France à rétablir I'ancien régime. Dès {7g{,
l'Assemblée s'occupa de renforcer I'armée qui depuis
1789 avait cessé de se recruter; à côté des anciens sol-
dat,s qui conservaient I'uniforme blanc on créa les uo-
lontaires avec I'uniforme bleu.
La Législative, composée en partie de jeunes députés,
fut dominée bientôt par le parli républicain (les Giron-
I dins et le club des Cordeliers de Paris) qui désirait une
I
guerre pour renverser la royauté. < Un peuple, qui
I
126 LUTTE DE tA REVOLUÎION AVEC L'EUROPB.

après dix siècles d'esclavage a conquis la liberté, a be-


soin de la guerre, disait Brissot, pour affermir sa liberté,
se purger des vices du despotisme, éloigner de son sein
les hommes qui pourraient le perdre. >
L,es émigrés étaient alors établis sur la rive gauche
du Rhin, dans les États de l'Électeur de Cologne, oir ils
avaient formé une petite armée dont Ie quartier géné-
ral était à Coblentz. La législation demanda ù t.ouisXVI
de faire expulser les émigrés, Louis XVI lui-môme el,
son ministre de la guerre Narbonne ne redoutaient pas
une petite guerre contre l'Electeur de Cologne qui au-
rait, eu I'avantapçe de fortifier I'armée. Mais ce fut à
I'Empereur qu'on s'adressa pour lui demancler de som-
merles électeurs ecclésiastiques de renvoyer les émigré-e.
L'Ernpereur refusa, la Législative lui déclara la guerre.
Ainsi ce fut la France qui commenqa la guerre conlrc
les souverains d'Europe sans être directement menacée
d'une invasion; mais il est certain que les souverains
regardaient la France de la Révolution comme un dan-
ger pour I'Europe eb qu'ils auraient désiré y voir réta-
blir I'ancien régirne. Dès le 7 février 1,792,I'Empereur et
le roi de Prusse avaient signé un traité << d'amitiô et
d'alliance défensive r ; le 17 iis écrivaienl au roi de
France : < L'Burope aurait laissé la réforme (enFrance)
s'accomplir en paix si les attentats contre toules les lois
divines et humaines n'av&ient forcé les puissances à se
mettre en concert pour'le mairrtien de la tranquillité
publique comme pour la srlreté et I'honneur cles cou-
ronnes. ))
Dans eette première guerre de.1792, la Francc n'eut
encore contre elle que I'Empereur, le roi de Prusse, les
princes allemands, le roi de Sardaigne et le roi de
Suède Gustave III, qui regardait la Révolution comme
une insulte à tous les rnonarques.
LA GUENNE.

Les opérations furent assez misérables des deux


côtés. L'armée franqaise désorganisée, clémoralisée, mal
comma.ndée, se mit en déroute au premier choc et laissa
la frontière ouverte.
L'armée prussienne put arriver jusqu'en Champagne;
mais elle opéra avec tant de prudence qu'elle n'àsa pas
marcher sur Paris et revint contre I'armée franqaise
que Dumouriez avait postée sur ses derrières; puis elle
se retira sans avoir combattu. Les Franqais prirent alors
I'offensive et occupèrent la Belgique, la rivË gauche du
Rhin et la Savoie et le comté de Nice.
L'exécution de Louis xvl rendit la gue*e générale.
En I793,la France, devenue uneRépublique, eut contre
elle, outre les coalisés de L7gZ, I'Angleierre, la Hol-
lande, I'Bspagne, le p.rtugal, les États italiens, c'est-
à-dire toute I'Europe except,é la Suisse, le Danemark et
Yenise. (catherine de Russie s'était, déclarée I'ennemie
de la Révolution, mais elle refusa d'envoyer les trorr-
pes; elle gardait ses soldats, disait-elle, pour combattre
les < Jacobins de Pologne. > La suède s'était retirée de la
coalition.)
c'était une sorte de croisade contre les républicains
de France, ennemis cle la royauté et ae t'Église, une
croisade pour rétablir le pouvoir d* roi et du clergé.
Mais les alliés voulaient profiter de I'occasion pour s;a-
grondir aux dépens de la France et, comme disait Fran-
çois II d'Autriche, ( se procurer tout, le dédommagement
que nous sommes en droit de prétendre. > Clracun
cherchait à conquérir une province et à s'y établir. ce
fut là ce qui fit manquer la coalition. Les forces des
deux côtés étaient très inégales. L'arrnée- franqaise avait
été désorganisée, Iaplupart des anciens officiers a*aient
émigré, on n'avait pas eu le temps d'en for.mer de
nouveaux, les volontaires n'étaient Das encore devenus
I28 TUTTE DE LA RÉVOLUTION AVBC ['EUROPE.

de vrais soldats. Pendant les huit ou dix premiers mois de


1,792, les Français furent toujours battus et reculèrent
sur toutes les frontières. Mais les armées alliées, au lieu
de marche,r ensemble ou séparément sur Paris, s'ûttar-
dèrent à soumettre les provinces que les sottverains
étrangers comptaient s'approprier ; les généraux, habi-
tués à mauceuvrer suivant le.s règles, ne voulaient avan-
cer qu'après avoir occupé tous les points stratégiques ét
ils s'arrêtaient i\ faire le siège de chaque place forte'
On clonna ainsî aux armées françaises Ie temps de se
rérjrganiser; à Ia fin de {793 elles avaient déjà pris
I'offensive
L'année 1794 fut décisive, I'armée aut,richienne fut
repoussée de Belgique, I'armée prussienne se rctira de
la guerre.
La paix fut signée avec la Prusse en t795, ovec I'Ati'
triclre en 1.797.

Les armées françaises. - La Révolution avait clésor-


ganisé I'armée tranqaise, [a plupart des officiers étaient
nobles et ils émigrèrent. Quand la France cut à sou-
tenir la guerre contre les puissances coalisées, le gou-
vernement chercha d'aborrl à recrutcr I'armée par en-
rôlement volontaire comtle en t791, cn faisant appel
aux lratriotes. La Législative déclftra Ia lntrie en danger;
des bureaux furent ouverts pour recevoir les engage'
ments : à Paris il v en avait, huib sur cles places pu-
bliques, un magistrat en écharpe tricolore était assis
sur une estrade et, inscrivait les noms' Les engagés éli-
saienI eux-mêmes leurs ofliciers. 0n espérait ainsi avoir,
à la place des soldats mercenaires qui faisaient la guerrc
par méticr, des soldats citoyens qui la feraient par de-
voir. S{ais les uolontaires de 1.792 ne furent pes assez
nombreux p0ur les besoins de I'armée. La campagne de
LES ARMI'ES FNANÇAISDS. I2g
t792 fut, faite par les anciens soldats e[ les vo]ontaires
de 179i.
En 1793 la convention adopta le système du service
obligatoire. < Jusqu'au moment ou les ennemis auront
eLé chassés du territoire de la République, tous lcs
!'rançais sont en réquisition perma,nenre pour le scrvice
des armées. > La convention réquisiti.nna d'abord
t.. 300,000 hommes, autant qu'il en fallait pour remplir les
cadres, et, le Directoire continua à en fairc partir envi-
ron {00,000 per an.
- Les soldats
furent mélangés aux anciens
réqutsttionnaires dc {TgB
et aux volontaires
de {791 et {792; carnot et Dubois-cra'cé supprimèrent
les anciens régiments et lirent I'amalgame : tous les
soldats furent fondus en un seul corps qui eut I'uni-
forme bleu, divisés en demi-brigades toutes pareilles,
désignées chacune par un simple numéro d'ordre. Il y
avait alors t08 bataillons de ligne et 725 bataillons dc
volontaires; on fit 108 demi-brigades de ligne et {"5 demi-
b.igacles d'infanterie légère. Napoléon reprit le nom de
régiments, mais il conserv& le système gui est encore
le nôtre. Aux armées de {7c3 on d'nna pour généraux
d'anciens officiers subalternes; I'avancement fut si ra-
pide quc l{oche, parti sergcnt, devenait général dans
ll même cûlnpagne.
La France eut ainsi, dans ces guerres de la Révolu-
tion, I'avantage de former à peu de frais de grandes
armées composées de soldats qui cherchaient Jse dis-
ling.er dans la bataille pour avoir de r'avancement.
ces soldats improvisés ne pouvaient manæuyrer avec
la précision des vieux soldats, ils adoptèrent d'instinct
une tactique nouvelle ; ils combattaient s&ns ordre
fixe, tantôt dispersés en tirailleurs, tantôt réunis pour
courir sur I'ennemi en criant : < A la baionnette I ,
Les généraux ne s'arrêtère't plus à mettre le siège
Crvtr,rsertotr coNTEMpoRAItrts.
{30 TUTTO DE LA RÉVOLUTION AVIîC L'EUROPE.

devant les places fortes, ils firent une Suerre d'invasion.


Le gouvernemenl n'envoyait attx armees ni a'rgent'
ni vivres, ni vêtemcnts; pendant les premières cam-
pagnes les soldats manquaient de tout'; ceux qui en-
vaùirent la Hollande en plein hiver n'avaient pas totts
de souliersj beaucoup marchaient en sabots. Potrr ap-
provisionner les armées, Ies généraux, suivant' I'usage
àu temps, faisaient des réquisitions sur les habitants des
lruy* .rruohis. Les généraux d'ltalie
transftlrmèren[ ]es
requisitions en un pillage organisé. Dan-s sa fameuse
proclamation de 1796 Bonaparte avait dit: <, soldats,
vous êles nus, mal nourris, le gouVernetnent vous doit
beaucoup et ne peut rien vous donner. Je vais vouscon-
duire dans les plus fertiles plaines du monde. De vastes
provinces, de grandes vitles seronl en vot're pouvoir,
vous y trouverez honneur, gloire et ri'clrcsse' D - Dans
les viiles oir its arrivaient, les généraux imposaient des
contribuLions; ils enlevaient les trésors des églises, la
vaisselle et les objets d'art, des souverains ; ils stipulaienI
mème qu'on leur livrerait des tableaux ; Ilonaparte rem-
plit ainsi les musées de Paris de tableaux enlevés aux gale-
ries des pays étrangers. De 1795 à 1798 on réquisitionna
en tout près de 2 milliards.

La propagande réuolutionnaire.- Lu Révolution fr.an-


qaise'n'étaii pas une révolution nal.ionale comme' la
révolution d'Angleterre; on I'avait faite en vertu de
principes généraux, aussi prit-elle la forme d'un mou-
religieux. Les Droi'ts de l'homme q\e la Cons-
"r.ont
tituante avait proclamés n'étaient pas les droits dcs
Français seulement, mais les droits de tous les hommes.
LeS révolutionnaires ne se contentaient pas d'avoir r'éor-
ganisé la France d'après les principes de 1789; ils
voulaienI révolutiolner attssi l'lirrrope, détruire les alrtts
LÀ PNOPAGANDEItÉVOI,UTIONNAINE. I3I
et établir prrlout le règne de la jLrstice et de l'égalité.
fls espéraient d'abord que I'exemple du peuple fran-
çris entrainerail les autres peuples. Il y eut en effet
parmi les hommes < éclairés r, surtout en Allcmagræ,
beaucoup d'admirateurs de la Révolution. Quand la.
guerre commenca, le gouvernement déclara qu'il ne Ia
Iïrisait ( qu'aux tyrans )), non aux peuples (l). euand
les armées francaises entrèrent sur le territoire ennemi,
lcs généraux déclarèrent qu'ils venaienl délivrer les
peuples de leurs tyrans. Partout où ils arrivaient, ils
faisaient la révolution : ils abolissaient les droits féo-
daux et les privilèges, déposaient toutes les autorités,
convoquaient les habitants pour leur faire élire leurs
mLrnicipalités et,leurs magistrats et organisaient un gou-
vernemenl nonveau copié sur le gouvernement de la
France. Ils traitaient en amis les gens du peuple, en
ennemis les privilégiés, noblesse, clergé, bourgeoisie,
les < aristocr&tes )), comme les appelaient, les Jacohins.
Carnot écrivait, : n I[ faut faire peser les contributions
exclusivement sur les riches; les peuples doivent voir en
nous des libérateurs. r> o

Les traités tle Bàte et d,e Campo-Ilorntio.- La guerre


avait été entreprise pour soumettre la République fran-
qaise. Dès [794 il fut, évident que ce but était, manqué.
Quelques-unes des puissances alliées se dégoûtèrent
d'une tentative inutile et demandèrent la paix. La prusse
fït. les premières avances; elle n'avait aucun intérêt à
la guerre,le roi -"euI I'avait désirée, les hommes d'État
prussiens le décidèrent enfin à revenir à la politique du
(l) c'cst cc sentir'crt qui inspire ce coupret de la rrarseiltaise;
Soldats, en gueruiers magnnnimeg
Por.tez et rctènez vos coup*s;
Dllrrgnez ccs tlistes victimcs
A rc'gret s'ârruaut contre vous.
,32 LUTTE DE LA RÉVOI.UTION ÀVEC L'EUROPE.

grond Frédéric : maintenir la paix et garder I'influence


prussienne sur les États de I'Alîemagne du i\ord.
Le seul pays evec lequel la République franqarse efrt
gardé des relations diplonratiques était la Suisse; ce tut
I'agent franqais en Suisse, Barthélemy, qui fut chargé
d'ouvrir des négocialions avec les agents prussiens, et
ce fut en Suisse, à Bâle, que le traité fut signé ({795).
Le roi de Prusse cécla les domaines qu'il possédait
sur la rive gauche du Rhin. La France lui prornit, qu'il
serait indemnisé sur la rive droite, le traité n'indiquait
pes pûr quel moyen; on avait fait exprès de ne pas
I'expliquer ouvertement, mais on savait des dcttx parts
que l'indemnité seraib prise aux dépens des princes ec-
clésiustiques. La Prusse donnai t ainsi I'exe mple de détruire
la vieille organisation de I'Empire et de céder à la France
un lnorceau de I'Allemagne.
Le traité établit en outre une ligne de démarcation,
ct il fut convenu que tous les États allemands au nord
tle cet,te ligne seraient compris dans la paix avec la
F'rance. Le traité de Bâle coupait, ainsi I'Allemagne en
detrx : I'Allemagne dtr Sud unie à I'Autriche resta.it en
guerrc evec le France, I'Allemagne du l{ord devenait
nentre sous la garantie de la Prusse.
L'Bspagne signa aussi la paix à Bâle.
La France, débarrassée de la guerrc au Nord et, en
Espagne, dirigea toutes ses forces contre I'Autriche. Iille
I'attaqua à la fois en Allemagnc du Sud et en lta-
lie (t796). L'attaque contre I'Allemagne ful repoussée;
I'attaque contre I'[talie réussit : Bonaparte chassa les
armées autrichiennes, occupa toute I'ltalie du Nord, en'
vahit I'Autriche par les Alpes et march& sur Yienne.
L'Autrichc fut forcée de demander la paix;Bonaparte la
signa sans tenir compte des ortlres du Directoire. Ce fut
la paix de Campo-F'ormio (L797).
LII TRAITE DE CAMPO.T'ORMIO. I33
L'empereur céda la Belgique et le Milanais. En
échange Bonaparte lui donna le territoire de ta républi-
que de Yenise que I'armée française occupa malgré les
protestations du sénat de Venise.
Comme chef de I'Bmpire allemand, I'empereur ( re-
connut les limites de la France décrétdres par les lois de
la République franqaise >, c'est-à-dire I'annexion à la
France de la rive gauche du Rhin. Il promit rle réunir
un congrès des Ét.ats allemancls pour lui faire accepter
la nouvelle frontière et régler les indemnités à prendre
sur la rive droite. L'empereur s'engageait donc à dé-
truire la constitrrtion de I'Bmpire.
Bn conséquence cle ce traité tous les États de I'Empire
a llemancl furent convoqués à Rastadt pour un < Con
grès de la paix de I'Empire ,. Le Congrès se réunit, la
France y envciya des agents pour ncgocier la paix;
mais, avant que les négociations fussent terminées, I'Au-
triche avait déclaré Ia guerre et formé avec I'Angle-
teme et le nouveau tsar de Russie une nouvelle coali-
tion (1798).

Histoire de la frontière françai,se.


la - Ledu
France, complété par I'acquisition
temitoire de
duché ,ile
Loruaine, était en 1789 à peu près ({) le même qu'&u
xlxe siècle (,jusqu'aux changements de lBG0 et IBT{). Les
hommes d'État franqais le regardaient alors comme
assez étendu et avaient renoncé à I'agrandir. Le rôle de
la France, pensaient-ils, devait être de maintenir la poix
en Europe cn soutenant, les petits États contre les
grandes puissances. La France était alors sur sa fron-
tière entourée d'une ceinture de petits États (les pays-
(1) LaTrance possédait en l?89 quelques places fortes détachées,
(au Norcl Piilippeville et Slarienbourg, à l,Est Landau et Sarre_
louis), qui lui furent eulevées en lBt5.
134. LUTTE DE LÀ RÉVOLIITION ÂVBC L'EUROPB.

Bas autrichiens, les trois électorats ecclésiasl,iques de la


rive gauche du Rhin, le Palatinat, le duché de Bode, la
Suisse, le royaume de Sardaigne), qui forrnaient ttue
sorte de,tampon et la préservaient des chocs contre les
grands Etats.
Les guerres de la tlévolution mirent fin à cette poli-
tique pacifiqtre. Dès t792 les armées franqaises avaient
conquis totrs les pays voisins, la Savoie et le comté de
Nice, la rive gauche du Rhin, Ia Belgiqtre, jusqu'au
Rhin e[ aux Alpes; elles les avaient occupés presque
sans résistance, les gouvernements désorganisés n'avaient
pas eu la force de les défendre, et les habitants avaient
accueilli avec satisfaction les Franqais qui se présen-
taient en libérateurs, annonçont qu'ils venaient pour dé-
lruire les abus.
Une question nouvelle se posa. Que devait faire la
France des pays occupés par ses armées? La Conven-
lion décida de consulter les habitants, qtri avaient,
seuls, disait-elle, le droit de régler leur sort. On les fit
voter, mais en écartant colnme suspects de sentirnents
aristocratiques ceux qui avaient occupé des fonc[ions
sous I'ancien régime. Les populations, ainsi consultées
sous la direction des agents français, demanclèrent que
leurs pays fussent ennexés à la France' Tout le pays
jusqu'au Rhin et aux Atpes fut incorporé à la Républi-
que française (t792).
Ces acquisitions furent bien vite reprises à la Francc
par les coalisés. Mais en 1794 les armées franqaises
les avaient de nouvetu occupées et la question se posa
de nouveau. Il se forma alors dans le gouvernement
franqais deux partis: I'un, reven&nt à la politique de
Louis XVI, trouvait la France assez grande et voulait
rétablir la paix sur-le-champ elr renonqant ir lo Belgique
et à la rive gauche du Rtrin; c'était le parti u des ancien-
rilsTorRE DE LÀ FRoNTTÈRE trRÀNçÀlSE. t35
nes limil.es >. La France, disait-il, était épuisée et ruinée
par la guerre, les Fruncais souhaitaient la paix, et quant
aux habitants des pays conquis, clepuis qu'ils avaient été
vexés et ruinés par les soldat,s et les fonctionnaires fran-
çais, ils ne désiraient, plus I'annexion. L'autre parti
avait repris la politique conquérante de Richelieu e[ de
Louis XIY : la France, disait-il, devait s'étendre jusqu'à
ses frorrtf ères nalurelles,le Rhin, les Alpes et les Pyré-
nées; elle nc pouvait cesser la guerre qu'après les avoir
obtenues.
Ce fut le parti des frontières naturelles'et de la guerre
qui I'emporla. Et comme le gouvernement français
n'avait pas d'argent pour soutenir la guerre, il la fit
aux frais des pays occupés. Il écrivait au chef de I'ar-
mée du Rhin : a C'est un principe général à la guerre
qLre les armées doivent vivre or"rx dépens de I'ennemi.
Yous devez donc ernployer tous les moyens qui sont à
votre disposition pour faire fournir par ce moyen tout
ce qui serô possible de subsistances. )) Ce système ne
fit. pas aimer Ia France aux habitants des pays occupés,
mais le gouvernement ne se crul pas obligé de consul-
ter ceux qLri avaient été déjà annexés pour les annexer
de nouveau. La guerre seule décida du sorl des pays.
La France flnnexa donc tout ce qui se trouvait dans
les limites du Rhin et des Alpes. Elle prit à I'Autriche
la Belgiquor
- à la Hollande les pa,ys eu Sud du Rhin
que les Hollandais posséclaient depuis le xvno siècle,
aux princes allemands tous leurs domaines à gauchc -
du Rhin,
- à la Suisse Genève, - au roi de Sardaigne la
Savoie et le comté de Nice. Toutes ces annexions furent
faites sous forme de lois ({), puis ratifiées par tles traités.

(t) Pour Genève le gouvernemen[ genevois tlemanda I'an-


nexion, mais il avait délibéré entouré c['un détashemeut tle sol.
dats français.
136 LIl CONSUI,AT ET I,'EMPINB.
La frontière compliqucc c[ artificielle qu'avaiettt faite
les acquisitions des rttis cle France était remplacée par
une frontière simple et naturelle, les Pyrénées,les Àlpes,
le Juro et le Rhin.

Chapitre VII
LE CONSULAT ET L'EMPINE

La Constitution de l'an VIII. - .[,a Constitution de


I'an III, établie par la Convention, ne dura que quatre
ans et demi (1795-1799). Elle avait été calculée de
faqon à faire durer la République en laissant le pouvoir
aux anciens conventionnels. Mais, à chaque élection nou-
velle, les républicains qui sortaient des deux Conseils
é[aient remplacés par des députés royalistbs ou du
moins hostiles au gouverncment. Qrrand le Directoire
vit que la majorité s'était retournée contre lui, il se clé-
barrassa des députés hostiles par le coup d'État de
fructidor fait avec I'aide d'un détachement envoyé de
I'armée d'Italie. Désormais la Constitution ne fut plus
respec[ée, eb les deux partis cherchèrent à garder ou à
obtenir le pouvoir en annulantitlégalement, les élections.
La population était mécontente de la guerre qui ne
finissait pas, du mauvais état des routes infestées par des
brigands, de la banqtreroute, des persécutions contrc les
prêtres; elle ne tenait plus à la république, mais elle
avait peur du retour des Bourbons, qui auraient ramené
I'ancien régime. Les soldats seuls restaient attachés à la
répubtique, pour laquelle ils combattaient; niais ils
obéissaient plus volon[iers à lerrrs généraux qu'au gou-
vernement civil. Les hommes cl'État franqais sentaient
que Ie Directoire ne pourrait se maintenir et cherchaient
un général pour en faire le chcf du pouvoir. Bonapat'te.,
I,A CONSTITUTION DIT L'AN VIII. 137

devenu célèbre par ses campagnes d'ltalie et d'Egypte,


revint à Paris, s'entendit avec la majorité du Directoire
et les Anciens et {it expulser le Conseil des Cinq-Cents par
ses soldats. Ce fut le l8 Brumaire (t799).
La Constitution de I'an III était clétruite, une com-
mission se chargea d'en rédiger une nouvelli, ce fut la
Conslitution de I'an YIII. Elle était conforme &ux vo-
lontés de Bonapartc. La France restait de nom une ré-
publique; mais le pouvoir exécul.if était remis à ttn
premier consul, éIu pour dix ans, qui nommait a tous
lcs emplois, commandait toutes les armées, faisai[ les
traibés de paix et cl'alliance; on lui adjoignait deux au-
tres consuls qui devaient I'oider ct n'avaient aucun potr-
voir I en réalité Ie premier Consul était un souverain
absolu.
Le pouvoir législatif restait distinet, suivant le prin-
cipe posé en 1789 ; Sieyès, qui aimait les mécanismes
cornpliqués, avait partagé entre qual,re corps le travail
de la confecl.ion des lois z Ie Conseil d'Etat préparait les
pro.iets de loi ;le Trittunat lesdiscutait; le C orps législatif,
après avoir écouté la discttssion en silence, les votait;
Le Sénat les contrôlait, et les rejetait s'il ne les trouvait
pas conformes à la Constitution. Le Conseil d'État et le
Sénat étaient nr:mmés par les consuls, le Tribunat et
le Corps législatif étaient formés de membres choisis
par les consuls sur des listcs de notables, désignés par
les électeurs au moycn d'unc séric d'élect,inns strpcr-
posées.
Au premier abord le pouvoir semblait très partagé;
le pouvoir exécutif entre le premier Consul et ses deux
collègues, le pouvoir législatif entre les consuls et les
quatre corps légiférants. Mais les deux consuls n'étaient
que des figurants, les conseillers d'fttat et les sénateurs
étaicnt, directement nomnrés pel le premier Consul; or
{38 LIT CONSULAT E'i I,'[II\IPIND.
c'était le sénat qui votait le budget e[ res levées cle cons-
cri[s, il pouvaiten outre, comme interprète de Ia consti-
tution, faire des sénatus-consultes qui tenaienilieu de lois.
Même lc Tribunat et le corps législatif', qui semblaient
recrutés par l'élection, dépendaient du choix du gou-
vernement. Tout cet appareil compliqué ne servait i1u'à
dissirnuler le pouvoir absolu du prernier Consul.
Bonaparte se présentait seulement comme ,le repré_
' sentan[ d* peuple français; il' déclarait q.e la nation
seule était souveraine; chaque fois qu'i[ modifia la cons-
titution, il soumit le clrangernent au vote des électeurs.
Mais ce[ appel au peuple ne fut,jamais qu'une cérémo_
nie ' Dès1800, Bonaparte était maitreabsoludela France;
c'était le sens de la Constitution de I'an VIII.

L'Empire,
- Le régime du Consulat dura quatre ans;
dès 1809 Bonaparte s'était fait nommer Consul à vie.
Mais le pouvoir viager e[ le titre de consul ne lui suf-
fisaient plus. Il n'avai[ pas osé cl'abord supprimer les
formes républicaines, croyant que les Français y te-
naient; la plupart de ses hauts fr;nctionnaires étaient
d'anciens conventionnels, il avait. même gardé le calen-
drier républicain et I'appellation de citoyen.
Mais après I'exécution du clue d'Enghien, en {g08, il
désira rendre son pouvoir héréditaire pour décourager
le s tentatives de meurtre et prendre un titre qui lui per-
mit de traiter de pair avec les souverains de I'ELrrope.
Le Srinat proposa le l,itre d'enrpereur, qui fut déclaré
héréditaire dans sa famille; ce fut la Constitution de
1804. Lc nom de République franqaise fut conservé jus-
qu'en t808, puis remplacé par le nom d'Bmpire.
Le mécanisme de I'an Ylll fut peu à peu simptifié. Dès
{'802 Napoléon avait trouvé que quelques tribuns per-
laient trop libremcn[, il les avait fait sortir du Tribunat;
t.'EI\lPInA. {39

puis il supprima le Tribunat lui-même en le fonclant avec


ie Corps législatif (tSgT). De plus en plls le Sénat fut le
véritable pouvoir législatif ; les mesures que I'empereur
n'osaib pas prendre par trn simple décret étaient pro-
mulguées sous forme de sénatus-consulLes'
Napoléon voulut donner à sa monarchie nouvelle un
éclat, extérieur qui la fit ressembler aux anciennes mo-
nurchies; il rompit avec les formes républicaines et re-
vint aux usages des royaunes européens. Il refit une
cour, entoura sa femme de dames cl'honneur, donna de
grandes fêtes et chercha même à rétablir l'étiquette de
lancienne cour deFr&nce. Il tit venirM'' Campan qui avait
servi Morie-Antoinet.te et ordonna de prenclre en note les
renseignements qu'elle donnerait sur les usages de la
cour de Louis XVl. Ayant assisté en Àllemagne à une
cérémonie oir les gens de la cour avaient délité devant
le roi de Bavière en faisant une révérence, il voulut qu'on
fît la révérence aussi chez lui. Pendant les séjours de la
cour à Fontainebleau, l'empereur avait fait un règlement;
chacun des princes et des grands dignitaires devait à
tour de rôle donner une réception, et la forme de cette
réception était réglée; à des jours fixés on devait donner
des chasses et les dames devaien[ y venir avec le costume
prescrit. Cette cour avait été improvisée avec les géné-
raux et leurs femmes, presqlle tous nés dans le peuple,
et qui se sentaient fort dépaysés au milieu de ce luxe et
de ce cérérnoniol : < En ce temps -là, Élit M'u de Rémusat,
(une des dames cl'honneur de I'impératrice-), réellement
iout était à refaire. Les libertés de la Révolution avaien[
banni dans.le rnonde l,out le cérémonial de la politesse.
On ne savaib plus ce que c'était de saluer en s'abordanb
et tout ce quc nous éti()ns de femmes à la cour, nous dé-
couvrimes tout à coup qu'il rnanquait à notre éducation
d'avoir appris b faire la révérence. Despréaux, qui avait
I$ I,E CONSULÀT ET I,'RIIIPIRE.
été moitre de danse de la rcinen fuI mandé par cbacune
de nous e[ nous donna des leçons. >
Les seuls courtisans expérimenr,és étaient les anciens
seignerrrs de la cour royûle revenus cle l'émigrar.ion et
q,.i avaient consenti à parail.re à la cour impériale. Na-
poléon les rectrerchait pour les foncl.ions de chambel-
lans e[ cle clames d'honneur. (( Il n'y a que ces gens-là,
disait-il, qui sactre nt servir. r
Il trouva bientôl q''il ne pouvait, y avoir de monarchie
sans noblesse et it créa une noblesse impcrialc (1u06).ll
reprit les anciens l,itres, prince, duc, com.le, ltaron, en re_
jetant celui de marquis gue Molière avait rendu ridi-
cule (l); il reprit aussi I'usage des rnajor&ts, c'est-à-tlire
des domaines inalié.ablcs qui passent d'ainé en ainé.
Il donna dcs titres aux généraux, aux fcrnctionnaires
supérieurs, à des mernbres cle I'lnsr"itul. Les ducs reçu-
rent en ou[re des dol.ations, constituées presque toutes
aux frais des villes d'Italie dont ils prirenl, Ie nom (ducs
de Rovigo, de Trévise, cle }.eltre, et,c.). Ces titres étaient
héréditaires. Napoléon prét,endait pourtant avoir fait
une æuvre démocratique. < Je fais de la monarchie,
disait-il, en créant une héréclité; mais je reste dans la
Révolution' parce que ma. nnlrlesse n'est point exclu-
sive. Mes titres sont une sorte de couronne civique; on
peut Ies méritcr par ses æuvres. ))

('réations de Napo[éon et gouuernèntent àntér"ieut .


Bn prenant possession clu pouvoir, Napoléon avait clit- :
< [,a Révolution est fixcre a.ux principes qui I'ont, com_
mencée, elle est finie. > < Nous avons fini Id roman de
la Révolution, disait-il encore, il l'aut en commencer
(1) sous la Restauration prusierrrs famiiles tre noblesse impé-
riale tlemandèrent â prendre le titre de marquis, pour dissimuler
leur origine et se confondre avec la vieillc uàUtes're.
CRÉÀTIONS DD NÂPOLÉON. !.LI

t'histoire, ne voir que ce gu'il y a de réel et possible dans


I'application des principes. > Napoléon se donnait dès
Iors et il s'est toujours donné comme le continuateur de
la Révolution: mais la ltévoh.rtion avait été désordonnée,
il voulait rétablir I'ordre.
Il commenca par des mesures de réparation immé-
diate. Le gouvernement du Directoire avait trouvé la
France en proie à des désordres produits par la guerre
civile et étrangère et il n'avait pu les apaiser : 'I" ll avait
trouvé un budget en déficit et. le pays inondé de papier-
monnaie; les irnpÔts continuaient à être payés en assi-
gnats ou ù n'être pas payés du tout,, il avait fallu couvrir
les dépenses en émettant du papier-monnaie en quantité
toujours 1-rlr.rs considérable ; on amiva à 40 milliards d'as-
signats, 338 francs valaient en assignats { franc en argent;
lcs mantlq,ts temitot"ia.ur, par lesquels le Directoire avait
remplncé 'les assignats, avaient fini Far être aussi dé-
préciés. Comme on n'avait pas d'argent pour payer les
intérêts de la Det,te, on avait fai[ banquerou[e des detrx
tiels e[ réduit les créanciers de I'État à un tiers (riels
consolitlë), mais ce tiers même n'était plus piryé et le cré-
dit dc la F'rance était détruit; on ne vivait que des con-
tributions de guerre levées sur les pays conquis. 2o La
police avait été désorganisée, le Directoire avaif réor-
ganisé à Paris un service de survcillance des gens
suspects de royalisme; mais il n'y avait plus de police sur
les routes, les déserteurs et les malfaiteurs formaient des
bandes de brigands qui arrêtaient les diligences. 3o Le
clergé et les nobles avaient été persécutés, le Directoire,
sans interclire le culte catholique, avail continué à dé-
port,er les prêtres e[ fusiller les Émigrés qui revenaient.
Bonapar[e remit I'ordre dans les tnances en organi-
sant le trésor 1 les trésoriers ftrrent choisis parmi des
homrnes solvables et obligés d'avancer les sommes
142 LE CONSULAT ET L'BIIIPIRE.
qu'ils devaient recouvrer; t'État eut ainsi de I'argent
comptont, il put payer les intérêts de la Dette et, mcttre
fin au régime du papier-monrraie. pour rétabtir
-
la sécurité srrr les routes, il suffit. d'envoyer des trou-
pcs et, de fusiller quelques brigands, puis'n travailla
i réparer les ctremins. -- Pour calrner I'irritation des ca-
tholiques, Bonaparte laissa les prêr.res libres cle revenir
et de célébrer le culte. La persécution des émigrés se
ralenl,it aussi, mais ne ccssa pas entièrement. On lit en_
core une liste ct'émigrés en {807.
celte æuvre de réparation s'opéra dès ra premièr.e
année. Bonaparte commenqait en même temps une æu_
vre de reconstrucr.ion qui dura jusqu'en lgll. Il re{it
toutes les institutions dé
la France. Le travail était pré-
paré par le conseil d'État ou par des conrmissions spé-
ciales; mais Bonaparte ne se fiait à personne, il se lit
présenter tous les projets et prononqa lui-même sur toutes
les réformes. 'l'oute I'organisation du pays fut remaniée
sur un plan conforme ûux idées de Napoléon et dans le-
quel il combina les créations dcs assemblées de la tté-
volution, quelques traditions de I'ancien régirnc et, quel-
ques institutions imaginées par lui.
Le gouvernement resta centralisé à paris; chaque
service, comme avant {?89, eut à sa têt,e un ministru (on
créa un ministre de la police). Le conseil d'Éht recou-
vra son pouvoir : comme avarrt lTgg il fut chargé de
préparer les actes du gouvernemenl e[ de juger les pro_
cès des particuliers contre l'État et contre les fonction-
naires.
En province, Napoléon conserva la division en dépar-
tements, arrondissements, cantons, communeg, créée
par Ia Constit,uante, mais il ne voulut pas laisser I'sd_
ministration à dcs assenrblées élues (cc qui avait été le
principc pendant, la Révolution). < Agir. ôst lc fait d'un
' GOUVENNENIBNT INTÉRIFJUR. I43
seul, r disait-il. Il revint donc au systèrne des intenclants
cle i'ancien régime. Dans chaque'division territorialc, il
mit un agent du gouvernernent nommé par lui et révo-
cable à volcrnté : ytréfet, au département ; sous-prëf et,
à I'arrondissement ; maire, à la commune. Il conserva
pour la forme le conseit général auprès du préfet, le con-
seil d'arrondissemenl auprès du sous-préfet; rnais ces con-
seils n'étaienl plus élus et n'avaient plus aucun pouvoir,
seul le conseil muni,cipal auprês du rnaire resl,a un corps
élu.
A côté de I'adrninistration générale Napoléon garda
les services spéciatrx, mais en les réorganisant.
Pour Ia justice, il conserva les justices de paix, les tri-
bunaux d'arrondissernent, les assises, le jury criminel au
départemenl et la Cour de cassation, créations de la
Constituantel urt'^s il reprit à l'àncien régime les Cours
cihppel chargées de reviser les jugements des tribunaux
de première instance. Il ne voulut plus de juges élus et
revint aux magistrats inamovibles comme avant t789. Il
rétablit tout Ie personncl que la Révolutiorr avait sup-
primé, le ministère public (avec les anciens noms de pr.o-
cureu,r's eL substituts), I'ordre des aaocals, les auouës, les
greff,ers et les notai,res, donnant ainsi à Ia corporation
des homrnes de loi une influence plus grande que jamais,
puisque les autres classes de I'ancien régime n'était, plus
là pour la contrebalancer.
Du moins la faqon de rendre la justice resta celle de la
Révolution; la justice fut grat,uite, la procédure publi-
que, et Napoléon n'osa pes supprirncr le jo.y.
Napoleon rétablit aussi Ia justicc administrative du
Conscil d'É[at et de la Cour des comptes; les fonction-
naires ne llouvaient êl,re poursuivis que devant le Conseil I
d'Etat. Dans chaque dépar.tement fut, établi un conseil de
prefecture.
144. LD COII{SUI,ÂT ET L'EMPIRE.

I)ans les finances, au-dessus dcs recOveurs de districts,


l'urenl créés des receveurs généraux dans chaque dépane-
ment. Les impôts furent répartis non plus par des as-
semblées éluescomme pendant la Révolution, maispar
|des fonctionnaires clu gorrvernement.
' Napolion conscrva les contributions direetes, telles
cltr'il les avait trouvées (eontri,butiorzs foncière, mobilière
eï personnelle, et, patentes de la Cc'nstituanhe, portes et
fenêtres clu Directoire), en créant les percepteurs pour
lever les impôts et en ordonnant de dresser le cadastre
pour I'irnpôt foncier. I[ conserva aussi les douanes éta-
blies à la frontiùre. Mais, comme ces recettes ne suffi-
saient pas, il revint aux impôts indirects de I'ancien ré-
girne, il réta.blit d'abord les aides sur les boissons sous
lc nom de rh'oits-réunis, puis I'impÔt sur le sel, enfin
({810) le monopole du [abac. ,
Le crédit cle la l"rance, détruit pendant la Révolutic'n,
se releva. On conserva le Grantl-liure de la dette pu-
hlique créé par la C.rnvenlinn, mais on put supprimcr le
papier-rnonnaie cléprécié rle la ItévoluLion. Pour créer un
papier-monnaie solide, Napoléon revittI ii un procédé
àeju exparimenté sous la monarchie, il cr'éa la llan'r1ue
tlc- [irancc; elle eut le privilège d'étnellre des ltillets tle
bantlue, mais à condition dc garder en calsse une quan-
tité cle numérairc suffisante polr garantir ses billets; la
Birnque était une institution d'Etat.
L'ôrganisation militaire resta ce que I'avaient faite
les gouvernemeuts de la Révolution; avec la division en
demi-brigades (orl reprit seulement Ie vieux nom de rC-
gim,ent), et I'avancement au mérite et à I'ancienneté sans
tenir compte de la naissance. Napoléon créa seulement
une trotrpe d'élite, la gurde (consulaire, ptris impériale).
La garcle nationale même fuL conservée pour le service
intérieur. Le recrutement de I'armée resta fondé sur
-
GOUVERNEMIINT INTÛRIDUR. I/T5

le principe du service obligatoire qu'avait posC la Con-


vention, Napoléoir garcla Ia conscription organisée par
le Directoire; mais il aclmit, comme dans I'ancienne mi-
lice, le tirage au sort etle remplacement.
En matière de police, Napoléon revint aux procédés
de I'ancien régime; il rétablit.le préfet de police, à paris,
la censure des journaux et les prisons d'État.
En matière d'usages il garda le système métrique rréé
par la Oonvention et revint au calendrier dc I'ancien
régime. Il voulut, aussi rétablir un ordre de chevalerie,
mais en I'ouvrantà tous sansdistinclion de naissance;
arrssi fut créé, sous un nom antique,l'ordre de la Légion
,l'honneur; on y admettait quiconquc s'était signalé soit
à la guerre, soit dans les f.nctions, soit dans les sciences,
les arts ou I'industrie; il cornpren&it plusieurs degrés :
chcvalier, officier, commandeur, etc. plus tard fut créée
Ib noblesse impériale ({806).
Napoldon voulut aussi réorganiser et soumettre à son
pouvoir I'Eglise, I'enseignement e[ la presse.
L'Eglise avait cessé pendant, la Révolut,ion d'être sou-
tenue par I'lltat: Napoléon la reconslitua sur ]e fonde-
ment ancien en faisant Lrn coneordat avec le pape ({900)
gu'il compléta par les articles organiguesl c'étaient tles
dispositions gue le gouvernemenI francais prit de sa seule
autorité et qu'il imposa ou clcrgô franqais. Le concordat.
établit un compromis ent,rc l'Égliso telle qu'avait voulu
Ia faire la Constituante et, l'Église de I'ancien rrigime.
Commc avant {789I'Église reposn,, non sur uno loi iran-
çaise, mais sur un traité cn[re la France et le pnpe (le
Concordal,). Cornrne &r'anI Ug ]e gouvernement eut le
droit de nonrmer les dvôques, et le papc lc droi[ rle les
institrrer. Mais l'Église rcn'nco à ses domaines crevenus
bir:ns nationatrx. Comme tlans la Constihrtion de 17gl,
l'État se chargea cle fht,rnir trn trtriternent au clergé, le
Crvrl,tser'rox c(fNTntrpoRA rNE, tg
14,,6 LE CONSIII,AT ET L'DMPIRE'
les dirlcèses res-
clergé f'ut ol.tigé de nrêter serment' et
terent organisés avec les mêmes limiLes que les dépar-
tements. Le catholicisme ne fut plus, comme avant
89'
la religion d'État, on se borna à le quali{ier de a religion
de la majorité des Franqais >'
cet arrangement.mettait le elergé français dans la
main de Napoleon; il fallut, pour décider le pape à I'ac-
ceptel, le mônacer de détruirece qui restait en France de
.oiholi.irme. Nepoléon considéra toujours les ecclésia-q-
tiques comme des fonctionnaires du gouvernement, il
(
disait ( mes évêques )) comme il disait mes préfets
>.
pendant les premières années. < Yotts
Il ]es ménagea
i;;nor*r, disait-il en {804 à un conseiller d'Etat, tottt ce
que je viens à bout de faire par le moyen des prêtres
que j'ai su gagner. It y a en France trente départements
orr., religieux pour que je ne voulusse pas être obligé
d'y lutter de pouvoir contre le pape. > Mais à partir
ae lgOg, quand il fut en guerre ouverte avec le PaPe,
il chercha à forcer les évêques à se réunir en concile
pour prendre son parLi, destitua, fit arrêter ceux qui lui
re.irtnitnt et fit enrôler dans I'armée tous les élèves
d'un séminaire qui avait protesté'
L'enseignement avait beaucoup occupé la cunvention ;

elle avait posé le principe qu'il y aurait Irois degrés,


prinmire, secondaire,supérieur',' elle n'avait eu le lernps
de créer que quelques écoles spriciales supdrieures, cles
écoles cenirales d'enseignement secondaire eL l'Institut
(qui devait être à la fois un corps savant e[ un établis-
*ôment d'enseignement supérieur. Napoléon ré'ttit tous
les clegrés d'enseignement, en Lrn seul corps qu'il appelu
I'Un,i,ueTsitd (détournant ce[ ancien nom de son sens) I à'
sa tête iI mit, un grand maitre, la France fut partagée cn
régions qu'il appela aeadénties I chacuue fut confiic ii un
,'ritrur qui avait eutorité sttr tout le pelsonnel' Il rcprit
GOUVORNBIIENT INTÉRIEUR. I,&1

à I'ancien régime les facultés d'enseignement supérierrr.


Il rétablitles eollèges d'enseignement secondaire que la
bourgeoisie réclamait (on appela lycées les collèges des
principales villes) ; il reprit aussile système de I'internat
cn ajout.ant I'uniforme et la cliscipline militaire. Comme
dans les anciens collèges ecclésiastiques il v<iulait avoir
des professeurs célibataires et soumis à I'autorité du
Ttr"ouiseu.r et du censeur (titres empruntés aux collèges de
jésuites). Ce fut un régime mixte entre le couvent et la
caselne. Il ne fiL rien pour I'enseignement primaire,
et refusa de créer un enseignement pour les fernmes.
< L'éducation publiqùe ne leur convicnt pas, disait-il,
puisqu'elles ne sont pas appelées à vivre en public; le
maritge esttoute leur dcstination. >

La presse paraissait à Napoléon unc puissance dange-


reuse, il voulut la diriger. II commenqa par supprimer
tous les journaux excepté Lreize, et créa au ministère de
la police un bureau dela presse chargé de surveiller les
journaux. Enmenaçant lepropriétaire de supplimer son
journal on I'obligeait à ne publier que les articles ep-
prouvés par le gouvernement. Puis Napoléon en vint à
nommer les directeurrs des journaux, les transformant
en fonc[ionnaires d'Etat. < On a le droit d'exiger, écri-
vait-il en 1804, que les journaux soient entièrement dé-
voués à la dynastie régnante et qu'ils combattent tout ce
qui tendrait à amener des souvenirs favorables aux
Bourbons... Toutes les fois qu'il parviendra une nouvelle
désagréable au gouvernernent, elle ne doit point être
publiée, jusqu'à ce qu'on soiI tellement sûr de la vérité
qu'on ne doive plus la dire, parce qu'elle est connue de
tout le monde. > En {805, pendant la guerre, il écrit au
ministre de Ia police: < Réprimez un peu plus les jour-
na'u:{, faites-y mettre de bons articles. Faites comprendre
au rCrlacteur du Journal des débats et du Publiciste que
t48 LA CONSULAT ET L'EMPINE.
le temps n'est pas éloigné où, m ùpercevant qu'ils ne me
sorrl pas utiles, je les supprimerai avec tous les atttres et
n'en conserverai qu'un seul... Le temps de la Révolu-
tion est lîni, il n'y & plus en France qu'un parli, et ie
ne souffrirai jtrmais que mes jottrnaux disent ni fassent
rien contre mes intérêts. u
En t80? il ordonne d'arrêter Guérard pour avoir éerit
dans le Mercure contre les libertés del'Église gallicarle,
< On ne doib s'occuper de l'Église que dans les sermons. >
Le Publiceste avait parlé du comte de Lille (Louis xvlll):
(( L& première fois qu'il parlera de cet individu, dit
Napoléon, je lui ôterai la direction du journal. >

La tégislation. - La Constittrante avait admis le prin-


cipe qrre toute la France devait ètre régie par les mêmes
lois. u ll sera fait un Code de lois civiles communes à. tout,
le royaums ,r, disait la Constitution' Le principe ne ptrt
ôtre appliqrri, les représentants dtt Midi avaient petrr
4'être privésdu droitromain et sottmis au droit coutumier.
Lo Convention reprit le prineipe. < Le Code des lois

civiles et criminelles est uniforme pour toute la républi-


que. Elle
)) commenqa à discuter ce code le 22 aorit 1793;
tin projet connu sous le nom de Cod,e Cambaeérès ltrL
vtité, puis renvoyé à, une commission. Ce projet, discuté
à trois reprises, n'avait pa,s encore é"é converti en loi
quand Bonapartg prit'le pouvoir.
Le conseil d'Etat, fut, dès {800' chargé cle préparer
nn Cocle civit; iI forma une commission de juriscgnsultes
qui commenqa à'discul,er; le premierconsul y vint quel-
quefois assister aux discussions et donner son avis. I,a
c,trnrnission lrouvait,le terrain prépa.ré parle travail de la
convention, elle put en peu de temps présenter un cod.e
ciail qû fut vot,é par la Chambre et promulgué' Il était
rtidigé par arlicles numrirotés pour faciliter les reeher-
LO CONSUI,.\T BT L'!]MPIRN. 149

ches et les cit.ations. ll établissaiI pour toul.e la ]'rance


des règles de droil. uniformes enrpruntés aux deux régimes
qui régissaient le pays avant {789; la propriété etles
contrats étaient réglés suivant, les principes du droit
romain; pour le droit deE personnes et les successions
on avait suivi la Coutume de Paris i pour le mariage on
conserva à la fois le régima de la communauté pris au
droit, coutumier et le régime dotal pris au droit romain.
Le Code civil entra si rapidement dans les habitudes que
les pays annexés à la France demandèrent à le garder
en f Bl4 après leur séparation ; le Code Napoléon,, comme
on I'appelait, est resté en vigueur en Belgique, sur la rive
gauche du Rhin et en Italie.
Les autres Codes furent rédigés plus lentement. Le
travail ne fut achevé qu'en l8l{, la France se trouva
pourvue alors d'un ensemble complet de lois, les cinq
Codes; civil, de commerce, de procédure civile, pénal,
d'instruction criminelle.
Dans I'ensemble, cette législation organisaiI laFrance
sur les principes de l'a Révolution. {o Tout le pays était
soumis aux mêmes règles, il avait enfin l'uni,té de droit
que les rois avaient clésirée s&ns arriver à l'établir.
2o Lakri était la même pour tous, elle ne reconnaissait plus
aucun privilège; c'était, l'égalité devant la loi : égalité des
citoyens, qui devaient étre admis aux mêmes emplois, sup-
porter les mêmes charges et êt re j ugés suivant les mêmes
règles:
- égalité des enfants dans les successions, qui cle-
vaien[ et,re partagées également sans tenir compl,e de
l'âge ni du.sexe;
- égalité des étrangers, qui pouvaient
commercer et hériter en France comme les Français;
égali[é entle les cultes; égalité entre les pro-
-priétés. qui ne pouvaient plus -être grevées de servitudes
personnelles. So La loi protégeait la liberté des particu-
liers, elle donnait à I'accuséle droit tl'ètre jugépublique-
r5O LE CONSULÀT ET L'EN{PIRIi.

ment pa,r ses concitoyens et d'être défenclu par un avocat;


elle donnait à I'enfant la liberté complète ir partir de sa
majorité, aux époux la liberté du divorce; elle laissait
chacun lillre de e.hoisir sa religion, de travaillcr, de cul-
tiver, de fabriquer, de transporter, de prêter à intérêt'
C'était l'établissement de la liberté pri,uée.
La France avait gagné en unité, en égalité, en liberté'

Trauauæ pubtics Napoléon avait ' comme les


Rornains, le goirt des grands travaux publics, il y voyait
un moyen de rendre son gouvernement'glorieux et prtpu-
laire.,comme les Romains, il {it faire surlout des routes
pour transporter ses armées et rnettre en communication
les différentes parties de son empire, des monuments
pour transmetlre sa gloire à la prospérité'
Les pr.incipales routes furent :la route de la corni,che,
taillée dans le rocher le long de la cÔte de la Méditer-
ronée entre Toulon et Nice pour. faire communiquer la
provence et I'Italie ;laroute ùt, Sirnph.rn, qui remont,e la
haute vallée du RhÔne (le Yalais) et par Ie col ciu sim-
plon, redescend en Ibalie sur la haute vallée du lessin.
Les principaux monuments furent élevés à Paris: la
colonne vendôme imi[ée de la colonne Trajane de Rome
fut coulée avec le bronze des canons pris sur I'ennemi
dans la campagne cle 1805; elle est couverte de bas-reliefs
qui représentent les scènes de celte guerre' - L'arc de
lriomphe d,u Carrousel bâti sur la place des Tuileries était
aussi une imitation de I'antique, il reproduit I'arc de
triomphe de Titus, it était surmonté des deux chevaux
de brônze de Saint-Marc que Napoléon avait enlevés sur
la place de Yenise; ils furent repris en [8[5' - L'arc de
t|iàmphe de l'Etoite, construit sur trrte hauteLrr qui do-
mine Paris à I'ouest, fut encore une æuvre originale cles-
tinée à conserver le souveuir dcs guerres de Napoléorr,
TRÀVAUX PUBLICS. I5I
on y iilscrivit les noms de ses généraux.
- Napoléun avait,
mis atr concours un projet de monument pour un I'emple
de la Gloire., où. tous ses généraux deveient ôlre repré-
sentés. L'édilice, construit sur le modèle d'un temple
grec, était presque achevé en {.8{4; on en a fait l'église
de la lllatleleine. De ce temps datent aussi la rue de Êiuoli
&vec une faqade en arcades,la fontaine Desaiæ,le Cot.ps
législatif', la Bourse,l'Entrepôt d,es ains d,e Bercy.

Sciences, lettres et arts.


- Napoléon voulait, que son
règne friI marclué par de grandes æuvres scientifiques
et artistiques comme il l'était par.de grarrdes conquêtes
et de grandes créations. Il cherchait b encourager les
savants, les écrivains et les artistes par des réconlpenses
e[ cles honnours. a Si Corneille avaitvicude mon lemps,
disail.-il, je I'aurais fait prince. > Il faisaib barons cles
peintres, Gros. Gérard; des savants, Lagrange, f,aplace,
Monge, etc., et tenait à ce que la Légion d'honneur ftït
ouverte aux savants et aux artistes comme aux soldats
et aux fonctionnaires. Il donnait des pensions et avai[
fondé des prix décennaux de 100,000 francs.
Mais il prétendait diriger la science et les arts comme
il dirigeait la guerre eI la politique. Il votrloit qu'on
- Il persé-
compfît comme lui les arts et les sciences.
cuta Jes deux principaux écrivains du temps, Chateau-
briand et M-" tle Staël et lit saisir leurs ouvrages parce
qu'ils exprimaient des i,lées qui ne lui convenaient pas.
-parcen fit une scène publique au naturaliste Lamarck
qu'il s'était occupé de météorologie. Il retira sa
protection à Cherubini parce qu'il trouvaib- sa musiqLrc
trop brrryante.
Il se conduisait en maître absolu du théâtle. ll fil in-
terdire la représentation de deux pièces de Duval p&rcc
qu'elles pouvaient servir de prétexte à des manilest,a-
{52 LE CONSUI,AT DT L'EMPIRE.
tions pour ou contre la noblesse. Une pièce sur tln sujet
cspagnol Don Sanche I'nl interdite ptrce quc les Bspa-
gnols venaient de s'insurger; I'auteur fut oblig'é d'en
transporter la scène .en Assyrie et de I'intitrfler Ninus.
[,a plupart ,les pièces de J. Chénier ct de N. Lemercier
ne purent être représentées parce qr"re leurs auteurs dé-
plaisaient à Napoléon.
Napoléon n'eut pâs.sur les sciences et les arts de son
temps I'action qu'il s'irnaginait pouvoir exercer.
Les sciences firent de grands progrès; mais, en
Fr'ance comme en Angleterre, elles continuaient ù se
développrr dans la voie oir elles étaient entrées ovant
Napoléon.
En mathématiques ce fut le temps de Lagrange, La-
place, Monge et de I'astronome Lalandeimais tous s'tj-
taient, formés avant la fin du siècle, e[ c'est sous le Di-
rectoire qu'avaient paru les deux ouVrages capitaux de
Laplace qui ont renouvelé I'astronrtmie, L'Enposition du
système du rnond,e (f796) et le I'raité de la mécanique
céleste (f799).
Iir plrysique Gay-Lussac et Arago; en chimie Guyton
de Morveau, Berthollet, Fourcroy, Yauquelin, Thénard;
en sciences naturelles Lamarck, Cuvier, Geoffroy Saint-
Hilaire, le botaniste Laurent de Jussieu; les physiolo-
gistes Bichat et Cabanis, él,aient tous aussi des hommes
du xvur" siùcle, eb ne firent, sous Napoléon, quc conti-
nr,rer des travaux déjà comrnencés.
L'action de Napoléon ftrt plus sensible sur la iitti=
rature. Les encouregements officiels contribuèrenb à
lhirc durer quelques-uns des genres littéraires clu
xvnr' siècle dont le public cornmenqait à se détotrrner;
la tragédie classique ir la faqon de Voltaire, représentée
par Raynouard, Jouy, Luce de Lancival ; le poèrne épi-
que (Campenon, Fontanes, Briffaut, Doriott, etc.); ln
LA IIIGISI,ÂTION. t53

poésie descriptive (Delille, Saint-Lambert, Legouvé,


Chênedollé); I'odc lyrique représentée par Lebrun sur-
nommé Pàndare. Aucune æuvre remarquable ne se pro-
dtiisit dans ces genres. Mrris il commença à se former
des genres nouveaux, le dratne historique, la chanson'
le roman, et deux écrivains célèbres, Chateaubriand,
avec les frIartars ({809) et le Génie du Christianisme
(f802), M'' de Staël avec I'Altemagne (18f0)' cùmmen-
cèrent en !'rance le mouvemenl, romantiqtre (l). Tous
deux furent en lu[te avec Napoléon et obligés de vivre
hors de France. L'empereur se rendib compte un peu de
son impuissance. < J'ai pour moi, dit-il à Fontanes, la
petite littérature, et contre moi Ia grande. rr
Napoléon fut plus heureux avec les artistes; son gorlt
s'trccorda d'ordinaire evec celui de son tetnps, e[ il en-
couragea les arts dans ta voie oir ils entraient naturelle-
ment.
L'imiLation de I'antiquité qui dominait I'architecture
depuis le xvtto siècle et la sculpture deptris le xvtttu, s'é-
tendit jusqu'à la peinture. Le peintre le plus célèbre du
ternps fut David (t7z+8-{82ô), qui traita d'ordinaire de$
antiques, les Sabines, Léonidas aufi I'herrnophyles.
srrjel,s
L'école d,auidienne domina la peintLrre pendenl la ltevo-
lution et I'Empire; ses principaux représentants furenl
Gérard, Girodet, Gros, peintre de bataillcs. Prucl'ltott
(1758-{S23) était resté en dehors de l'école; rle jerrnes
peint.res, Géricault et Ingres, cotnmenqaient à en sortir.
La sculpture produisit peu de grandes æuyres; les
sculpteurs franqais, Cartellier, Bsparcieux, Giraud, res-
tèrent très inférieurs à leurs contemporains, le Danois
Thorwaldsell el, I'ltalien Canova.
(l) Deux écrivains francais de cc tcnrps, Joseph el Xavier do
I\laistre étaieut des gcntilshommes de Savoie, sujcts tlu roi de
Sardaigue.
IS4 I,UTTE DA NAPOLBON AVIC L'EIJROPE.

Les arclritectes, Percier, Fontaine, Chalgrin, Brong-


niart, que Napolion chargea de trâtir ses monuments,
continuèrenl, à copier les formes antiques ; it ne se forma
aucun arI original.
En musique iI ne parut d'autres grands compositeurs
que ceux de la période révolutionnaire, Méhul, Lesueur
et Cherubini. Napoléon encouregea les musiciens ita-
liens, Païsiello, Paer, Spontini.

Chapitre VIII
LUTTE DB NÀPOLÉOX AVNC L'EUROPE

La paiu en Europe. La guerre entre la l'rance


-
I'r-rpublicaine et, I'Burope rnonarchique dura jusqu'en
Itl0l. ITapoléon avait trouvé la Flanr:e cn lul,te contre
Lrne nouvelle coalition formée en '1798, qui réunissait
trois des quatrc grandes puissances (l'Angleterre, I'Au-
triche, la Russie) et les princes italiens. Les coalisés
avaient reconquis I'ltalie et essayé d'envahir la France,
mais ils avaienb été repoussés, avant d'avoir atteint la
frontière, en Suisse et en Hollande (1799). Puis Napoléon
arzait clécidé [e tsar de Russie à se retirer de la guerre,
chassé les Autrichiens de l'Italie et de I'Allemagne c{u
Sud, et renoncé à garder I'Egypte malgré les Anglais.
Il put ainsi remettre la France en paix avec la Russie,
I'Autrichs, I'Angleterre. Les guerres de la Révolution
étaient terminées. La paix, ardemment désirée de tous
les peuples, fut alors rétablie dans toute I'Europe. La
.Prance gardait les institutions nouvelles qu'elle s'était
données malgré I'Europe, les pays qu'elle avait annexés,
les alliés qu'elle evait acquis et placés sous son influence,
(Hollande, Suisse, pays d'ltalie, Ilspagne). L'Angleterre
rendait à la Frarrce et à ses alliés les colonies qu'elle
L.4. EUROPE.
PAIX ON IIiS

avalt conquises, mais elle restait la plLrs grande puis-


s&nce coloniale el, maritirne. Les trois grandes puissances
de l'!)st, Aubriche, Prusse, tlussie, refor-rlées du cÔté de
I'Ouest par la France, s'étaient clédornrnagées en se
partageant la Pologne (1793 et l7gË); I'Aul,riche s'était
en outre étendue jusqu'à I'Adriatique en annexant les
liossessions de Yenise.

Les conflits auec les grantlar puissanee$. - La paix ne


dura que deux ans. Il se posait deux questions que les
guerres de la Révolution n'avaienl pu résoudre: l" Qui
dirigerait les petits Étatt de I'Europe centrale (Alle'
$agne et ltalie)? 2" Qui serait maître de la mer er. des
colonies ?
Sur ces deux questions la politique de Napoléon fut en
conflit avec celle des arrtres grandcs puissances.
{o Dans I'Br-rrope centrale il enlendait dominer et
régler seul les lirnites et le gouvernemen[ inbérieur des
petits États: il transformait de sa seule auttrrité la cons-
tilution rles républiques batave et helvétiqure, ligurienne'
et cisalprine; it inriiosai[ à tous ses voi'*ins une alliance
offensive et défensive avec la France, les obligeant, t\
mettre à son service pour ses guerres leur flol.te, leur
armée, leur trésor: c'etait faire de la Hollande, de la
Suisse, de I'Italie, de I'lispagne, des pays vassaux de la
France. II rernaniait à sct gré les. lerritoires; il créait
avec le grand ciuché de 'l'oscane un royûume d'lltrurie:
dès {802 il avait annexé le Piémont à la France, dépas-
sant ainsi la frontière naturelle des Alpes.
Bn Allernagne il avait fallu régler les indernnités pro-
mises aux princes laiques qui avaient perdu des do-
maines sur la rive gauche du Rhin; cette opération
devait, être faite par la diùte ou par un congrès alle-
mand. Mais I'empereur aurait pu avoir assez d'influence
156 TUTTE DE NAPOLÉON AVEC L'EUROPE.
pour empêcher de détruire les ÉLats ecclésiastiques qui
clonnaient dans la diète la majorite au parti catholique et
autrichien. Napoléon préféra s'en tendre directe men I a vec
les princes laïques allemands; ils envoyèrent à Ptrris
négocier chacun pour soi avec laFrance (ce furent le roi
de Prusse et le duc de Bavière qui donnèrent I'exemple).
Napoléon disposa des pays allemands comme s'ils lui
avaient. appartenu; it détruisit presque tous les peti[s
Etals (Etats ecclésiastiques, villes libres, corntés et
seigneuries) et donna leurs territoires aux principaux
princes laïques d'Allemagne, qui requrent non pas seule-
men[ des indemnités comme il él.ait convenu, rnais des
agrandissements (1803). Puis, dans un voyage à Aix-lE-
Chapelle qui frisait alors partie de la l'rance, il se fit
rendre les mêrnes honneurs qu'à un empereur d'Alle-
magne.
- Le gouvernement aulric]rien ne voulait pas
abandonner à Napoléon l'Italie et I'Allemagne, oir depuis
un siècle I'empereur avait une influence rsconnue.
2o Sur la mer et aux colonies Napoléon ne prétendait,
pas dominer seul, rnais il vnulait, partager Ia domination
avec I'Angleterre. Il avait à son service non seulement
la flotte franqaise, mais les flottes hollandaise et espa-
gnole. Il voulait refaire à la France un empire colonial;
il s'était, fait rendre par I'Bspagne la Louisiane (c'est-à-
dire I'Amérique du Nord à I'ouest du Mississipi); il ovaiI
reconquis sur les nègres révoltés depuis t793 la grande
lle d'Haïti. Il voulait ouvrir au commerce franqais les
colonies non seulement de la France, mais de I'Espagne
et de la llollande.
- Les Anglais, pendant la guerre,
avaient occupé les colonies de la France et de ses alliés;
ils avaient détruit sa marine cle guerre et arrèté son
commerce; cornrne ils étaient maitres de la mer, enx
seuls pouvaient. envoyer des navires marchands; ils
avaienI sttiré à eux presque tout le commerce d'Europe,
LESCO\|.ITIONS. | 51

d'Arnérique et des Indes. La guerre avait donc enriclri


les armaleurs e[ les in6ustriels anglais. La paix, en leur
enlevant le rnonopole du cotnmerce, diminua leurs
bénéfices. Les Franqais élaient libres de leur faire con-
currence sur tous les rnarchés, ils avaien[ même I'avan-
tage d'être favorisés pûr leurs alliés. Le traité d'Amiens
n'avait rnème pas stipulé pour les morchandises anglaises
le rétablissement des anciens privilègs-", laFrance e[ ses
alliés pouvaient Ies écarter en é t ablissant dcs tarifs éIevés.
Les négociants et, les hornrnes d'Etat, anglais s'apereurettt
vite que Ia paix avait, été pour I'Angleterre une mauvaise
opération commerciale, et ils saisirent la prernière occa-
sion de recommencer la guerre. La gue*e reprit en 1803.

Les coalitions contre Napoléon - Par sa politique


cdmmerciale Napoléon était, I'ennemi des Anglais, par
sa politique européenne I'ennemi de I'Autriche ct des
puissances ses alliécs. Mais I'Anglelerre n'aïait pa,s
d'armée, I'Autriche et,la Russien'av&ient pas de finances
suffisantes pour soutenir une Sllerre. Elles ne ponvaient
agir con[rc Napoléon qu'en s'unissant. L'intérôt commun
tÀ rapprocha, et pendant clix ans ce fu[ une succession
oe coatitions enl,re les grandes puissances conlre I'Em-
pire franqais. Le gouvernement anglais faisait-lt guerre
*r," ,r'rrr, il fourniisait de I'argent aux grands États polrr
ftrire la guerre sur le continent. Ainsi sur les deux ter-
rains de conflits à la fois se tlérouiaien[ deux lLrttes
parallèles, mais ce[te guerre était surtottt un duel entre
I'Angleterre et Napoléon.
L'Angleterre comlnenqa seule, et par une Suerre m&rl-
tirne. Napoléon vit que sa flol.te, mêrne réunie à celles
de I'Bspagne et de la Hollanrle, serail inférieure all]t
0ot,tes anglaises, il vorrlu[ lransforrner cette guerre en
une guerre sur terre. Il essaya fl'ahortl deux descentes
I58 LUTTD DE NAPOLEON AVIIC L'EUROPE.

en lrlande, aott et octobre {804. puis il rassembla son


armée à Boulogne et, se prépara à la transporter en
Angleterre quand ses flottes riunies seraient parvenues
à écarter du canal les navires anglais; it aurait suf{i de
deux jours ; nrais ses flottes ne purent pas échapper aux
escadres anglaises qui les poursuivaient et finirent, par
être détruites à Trafalgar (1808). Napoléon dut renoncer
non seulement à prendre I'offensive contre I'Angleterre,
mais même à défendre lii rnarine de commerce francaise;
les Anglais restèrent maîtres de la mer.
Napoléon, déqu du oôté de la mer, se rejela vers le
continent. II avait vivement irrité les souverains de
i'Europe en faisant arrêter sur territoire neutre et fusiller
tun prince de la famille royale de France, le duc d'En-
ghien (1803). L'empereur Franqois cl'Autriche, le tsar
de Russie Alerandre Io', e[ le roi de prusse Frédéric-
(iuillaunre III se rapprochèrent les uns des aut,res et cher-
ctrèrent à s'entendre pour arrêter Napoléon qui menaqait
de devenir à lui seul plus puissant que tous les autres.
L'empereur et le tsar conclurent une alliance, mais pure_
ment défensive et oùr le roi de Prusse n'entra pas (novem-
bre 1804). Ce fut le tsar Alexandre qui, sans informer
son allié, traita clirectement avec I'Angleterre (avril tg0ô);
I'Autriche se trouva donc engagée dans la guerre avant
de I'avoir préparée. Ainsi fut formée la première coali-
tion entre I'Angleterre et les puissances cle l'Est contre
Napoléon; elle n'était pa.s complète, le roi de prusse
n'avait pas osé y entrer, il se sentait plus menacé.du
côté tle la Pologne par Alexandre que drr côté de l'Alle-
magne par Napoléon; quand il se fut clécidé, après les
premières défaites des Autrichiens à Ulm et sur le Da-
nube, il était trop tard; Napoléon venait de détruire
I'armée austro-russe à Austerlitz (p décembre tg05), et
avait forcé I'empereur ù, demander la paix.
LES qOALITl0lvs" 159

NapoléorL délivré de I'Autriche, acheva rl'établir sa


domination complète dans les pays que I'Aubriche avait
voulu lui disputer. En Italie il enleva le royaume de
Naples aux Bourbons et Ie donna à son frère Joseph.Il
{it de la république hollandaise un royeume qu'il donna
à son frère Louis. En allemagne il détruisit définitive-
ment le vieil empire germanique. Comme en t803, il
traita directement avec les princes laiques allemands.
iI agrandit, Ieurs territoires aux dépens de ce qui restait
.rrrnr. de villes libres et de domaines d'Église, il donna
aux principaux de nouveaux titres (il créa deux rois et
deux grands ducs); puis seize princesallemands décla-
rèrent qu'ils se détachaient de 1'Bmpire et s'unirent pour
former Ia Confédriration du llhin; ils reconnaissaient
Napoléon comme Protecteur et s'engageaient à lui
fournir 63;000 hommes en cas de guerle' Franqois re-
nonqa au titre d'empereur d'Allemagne et s'appela désor-
mais empereur d'Autriche (1806).
Napoléon, devenu ainsi maître de I'Allemagne du Sud
et de I'Ouest, chercha ù dominer I'Allemagne du Nord'
ll avait, ttès le commencement de la guerre avec I'An-
gleterre, en 1803, fait occuper le Hanovre (propriété de
iamille du roi d'Angleterre), il obligea le roi de Prusse
à le recevoir en échangedu duché de Clèves, engageant
ainsi le gouvernement prussien malgré lui dans une
guerre avéc I'Angleterre (déc. 1805 ) ; puis il entra en
négociations aveù le gouvernemenl anglais en lui pro-
mettant la restittrtion du Hanovre ({806) Ainsi le roi de
Prusse était traité comme un petit prince allemand; son
royaume cessait tle cornpter parmi les grandes puis-
sùnces, il allait perth e même I'influence qu'il avait de-
puis Frédéric II sur I'Allemagnè clu Nord. Il se décida
à risquer une guel're pottr garder son rûng' tr{ais Napo-
léon avoit encore son armde en Allems8ne. La, Prttsse
160 LUTÎE DE NÀPOLÉON AVEC L'EUROPE.
n'eut pas le temps de nouer une coalition, elle supporta
seule toute la guerue, son armée fut détruite, et lc
royaume tout entier fut occupé par les Français (180G).
L'année 1806 amena un changement dans la situation
de Napoléon: Io Les négociations avec le gouvernement
anglais furent rompues, Napoléon ne songea plus à faire
aucune pair avec I'Angleterre, il ne travailla plus qu'à
la ruiner ; 2" Napolion, qui s'était jusque-là contenté
de dominer I'Burope centralc, s'engagea clans les a{I'aires
de I'Europe orientale, et voulut disposer de l'Allemagne
du Nord, de la Prusse et de la Pologne.

Le ltlocus eontinental. Napoléon, voyant qu'il ne


-
pouvait plus attaquer I'Angleterre directement, puisqu'il
n'avait plus de flotte, chercha à l'atteindre indirec-
tement en profitant de sa domination sur le crinl.inent
pour détruirele commerce anglais. Avanl, cl'avoir achevé
la grrerre de Prusse, il publia le cléeret de Berlin (decem-
bre t806), qui établit le blocus continental.
C'était trn principe admis par tous les peuples européens
que ll)rsqu'un port d'un pays en guerre était, bloqué par
la flotte d'uno puissance ennernie, aucun navire, même
d'une nation neutre, ne devait pénétrer dans ce port.
Le gouvernement anglais prétendait même ernpêcher
d'entrer les naviresneutres sans avoirbesoin de bloquer
réellement le port, en se bornant à déclarer que le port
él.ai[ en ëtat de ltlocus. Napoléon étendit. cette prétention
à tout,le continent, il déclara quc personne en Burope ne
devait plus comm ercer avec I'Angleterre. Aucun navire
anglais ne devait plus être recu clans rrn porl, du conl.i-
nent, aucun navire européen ne devait lborder dans rrn
pol't de I'Angleteme ou de ses colonies. l,a déftlnse s'éten-
dait allK marchandises arrglaises, il él.ait interrlit aux
sujets cle la France e[ de tous les pays du continent de
I,II BLOCUS CONTINET{TAI,. t6I
transporter des marchanclises anglaises; les navires
devaient être confisqués, les marchandises vendues au
prolit de l'État.
Napoléon espérait ruiner les Anglais en les ernpêchant
d'écorrler les produits de leurs manufactures, de leurs
mines et de leurs colonies et de se procurer les blés et
les bois dont ils ne pouvaienl se passer.
Le gouvernement anglais répondit au décret par des
ordres en, consei,lqui défendaientaux navires, de quelque .

nation que ce fût, de commercer avec aucun port du


continent avant d'avoir passé par un port anglais, sous
peine d'être confisqués. C'était dire que désormais tout
commerce clevait se faire par I'Angleterue. Napoléon
déclara que tout navire neutre qui passerait -par I'Angle-
terre serait dénational.isé eI consicléré comme anglais,
c'est-à-dire confisqué.
Cette mesure bouleversa toutes les habitudes de
I'Burope. Depuis les guerres cle la Révolution tous les
peuples d' B urope s'étaient acco u t,umés à recevoir d'A n gle-
lerre les étoffes, les f'ers et, les denrées coloniales, café,
thé, sucre (on ne connuissait alors que le sucre de canne).
Ils se trouvaient ainsi brusquement privés de choses
dont ils ne pouv&ient se passer. Les marchands, surtout
ceux de la Hollande et, des villes hanséatiques (Brême
et Hambourg), qui vivaient du commerce avec I'Angle-
terre, se voyaient condamnés à une ruine complète.
Il fut impos,sible d'appliquer le décret exactement.
Dans les pays administrés directement par les fonction-
naires franqois, les marchandises anglaises entraient
secrèternent par contrebande; les marchands trom-
paient ou achetaient, les agents chargés de surveiller;
ou bien ils tournaient la prohibition par le procidé srrË
vant: on envoyoit dans trn port francais une cargaisorr
de marchandises anglaises, I'autorité les confisqrrait et.
Crvtuserrot coNTEMpoRÀrNE. ,,r
1,62 TUTTE DE NAPOLBON ÀVEC L,UIIIPINI.
les faisait vertdre aux enchères, les marchands &ux-
quels elles étaient destinées les achetaient eb se trou-
vaient libres désormais de les revendre. Pour empêcher
cet,te fraude, il fallut ordonner de brrller les marchan-
dises confisquées; les habitants voyaient ainsi détruire
sous leurs yeux des objets dont eux-mêmes étaient
obligés do se priver. Dans les pays qui n'appartenaient
pas à .la France la contrebande était encore plus facile,
elle se faisait, avec I'aide des fonctionnaires qui ne se
croyaient pas obligés de sacrifier I'intérêt et le bien-ê[re
de leurs compatrio[es à la politique de Napoléon.
Napoléon lui-même fut obligé de faire fléchir la pro-
hibition. Il y avail des articles anglais que I'Angleteme
seule produisait et dont la France ne voulait pas se
passer. Napoléon autorisa des marchands franqais ou
étrangers à acheter ces articles en Angleterre. Le gou-
vernement leur donnait une licence, c'est-à-dire une pei-
mission spéciale. En échange il leur imposait de vendre
en Angleterre des marchandises franqaises pour une
valeur équivalente à celle des produits anglais qu'ils
allaient prendre. Les négociants s'acquittaient de cette
obligation à leur manière : ils faisaien[ une cargaison
de marchandises françaises de rebut, et, en arrivant au
port anglais, la jetaient à la mer, puis revenaient avec
leur chargement anglais: on fabriquaib en France des
étoffes et de la quincaillerie pour cet usage

Conséquenees économiques et Ttolitiques du blocus conti-


nental.
- Le blocus produisit d'abord une crise com-
merciele, toutes les affaires étaient entravées par ces
probibitions et ces confiscations. Tous les pays en souf-
lrirent,. Bn Angleterre les industriels, ne trouvant plus à
verrdre leurs produits, furent forcés de congédier leurs
ouvners ou d'entasser dans les magasins des marclrarr^
lp niocus coN'IINENT.\L. rol
dises dont ils ne tiraient aucun profit; la misère ful
grande, des bandes d'ouvriers sans travail couraient le
pûys, brisant les ma.chines à tisser qu'ils accusaient de
les avoir privés de leur gegne-pain. Cependant I'Angle-
terre fut assez riche pour traverser la crise et atteindre
sans désastre la fin du blocus.
Sur le continent on so::(Trit d'être privé des articles
anglais, et plus encore des denrées coloniales. Le café
et le sucre montèrent à des prix tels que beaucoup de
farnilles bourgeoises, déjà appauvries par les longues
guerres, durent renoncer à en consornmer Ce furent
les Allemands et les Hollandais qui souffrirent le plus,
et sans compensation. Quancl le blocus cesso ils reprirent
leurs relations flvec I'Angleterre, mais ils se [rouvèrent
plus pauvres qu'auparavant.
En France, la cherté des marchandises qu'on avait
jusqueJb tirées d'Angleteme cxcito les industriels à fa-
briquer ces articles pour les vendre aux consommateurs
franqais : il
se créa des lilatures et des lissages de laine
et de coton, et des forges pour les fers et les aciers.
Pour remplacer le sucre de canne on inventa le sucre
de betterave. L'industrie franqaise, ruinée pendant les
guerres de Ia Révolution, commenqa ainsi à se relever.
Le blocus, en écartant les marchandises étrangères, agis-
sait sur la produclion comme un régime protecteur.
Mais ces industries des tissus et des fers, nées de la protri-
bition, ne purent s'habituer à revenir à la libre concur-
rdnce. Même après la chute de Napoléon, les maitres
de forges et les filateurs continuèrent à réclamer la
prohibition et, comme ils avaient une grancle influence
sur les Chambres, ils la firent maintenir pendant long-
temps.
Le blocus eut aussi des conséquences politiques.
Les pays de
-
la rner du Nord (la Hollande et les grancls
rcE LUTTE DE NÀPOLÉow Ivnc L'EUROPE.
ports allemands), ne se résignèrent pas à la ruine, ils con-
tinuèrent leur commerce avec I'Angleterre; les autorités
favorisaient la contrebande; même le roi de Hollande,
Louis, frère de Napoléon, avaitpris partipour son peu-
ple. Napoléon, pour faire observer le blocus, prit le
parti de mettre ces pays sous l'administration francaise.
Il annexa donc à I'Empire franqais toute la l{ollande
et les côtes de I'Allemagne jusqu'au Danemark, dépas-
sant les frontières naturelles de ce côté comme il les
avait dépassées en ltalie.
Ce désir d'agranclir le territoire compris dans le blocus
agit de même sur Ia politique étrangère de Napoléon.
Il s'engagea dans une guerre avec le Portugal pour le
forcer à fermer ses prtrts aux Anglais. ll voulut irnposer
le même régime à son allié le tsar; ce fut la principale
cùuse de sa rupture avec la Russie.

Domination de Napoléon en Europe. A partir


- maître
de 1806, Napoléon se condnisit comme le de
I'Burope. Le roi de Prusse, vaincu et refrrulé èr I'extré-
mité orientale de son royûume, appela Ie tsar ù son se-
cours et une nouvelle coalition fut forn'rée entre Ja Rus-
sie, Ia Prusse et l'.\ngleteme. Blle fut incomplète &ussi,
I'Autriche était trop épuisée pour y entrer. La guerre
&mena les armées francaises jusqu'à la frontière de la
Ilussie, à Tilsitt (1807). Lir Ie tsar changea de politique
êt, abandonnant la Prusse, entra dans I'alliance de
Napoléon. Les deux alliés se partagèrent I'Europe :
Napoléon laissa Alexandre mail,re de l'tist, il I'autorisa
à conqrrérir la Finlande sur la Suècle et la Rotrmanie
sur l'Empire turc, il lui promit de ne pas rétablir le
royeume de Pologne. Alexandre laissa Napoléon maître
de tout le reste de I'Europe.
Napoléon çommençe par réduire la Prusse au rang
DOIIINÀTION DT' NAPOLÉON. T65

a'État secondaire, il lui prit ses provinces anciennes et


nor,rvelles à I'Ouest de I'Elbe, il lui enleva ses provinces po-
lonaises de I'b-st, et ne lui laissa que qtratre provinces (t):
il voulait faire entrer ce troneon de royeume dans sa Con-
fédération du Rhin; le roi cle Prusse résista, il ne voulut
ni devenir I'allii de Napoléon ni rencincer à son armée.
Napoléon, ne pouvant le soumettre, esseya de le ruiner;
il laissa son arrnée en garnison dans les fbrteresses et
dans le pays, écrasa les habitants de réquisibions et de
contributions (on ér'alua à I milliard les sommes qu'il
en tird), et défenctit au roi de tenir sur picd unc armée
supérieure à 42,000 hommes.
Des provinces prussiennes de I'Ouest et de la Hesse
qr-r'il enleva à son prince, Napoléon lit le royaume de
Westphalie et le grand-duché de Bcrg, qu'il clonna,l'un
à son Irère, I'autre à. son bcau-frère, et qu'i[ fit entrer
dans sa ConfidéraLion du Rhin. Il dornina alors toute
I'Allemagne jusq u'à I'lllbe.
Revenu en France, il s'<lccupa de se rendre maître de
la presqu'île espagnole. ll obligea d'abord le gouverne-
ment espagnol à partager avcc lui le Portugal. euand
I'armée française fùt entrée en Esp&gne, il en profita
pour se rendre maître de ce peys. Le gouvernement
espagnol s'était toujours conduit en allié soumis; mais
il était incapable, et laissait dépérir son armée et sa
flotte. Napoléon pensait qu'une adrninistration française
tirerait meilleur parti des ressources de I'Espagne; il
profita des querelles entre le roi Charles et son fils
Ferdinand pour les faire ahdiquer tous les deux et donna
la couronne à son frère Joseph. Mais les Bspagnols,
qui subissaient sans rtivolte le mauvais gouvernement
d'un roi espagnol, ne supportèrent pas I'idée d'un roi

{l) Brandebourg, Silésie, ponréranic et prusse.


t66 LUTTn DE NAPoLÉot',1 evnc L'lluRoPE.
étranger; en quelques jours toutes les villes se révoltè-
rent et proclamèrent roi Ferdinand VIt. Ce fut le pre-
mier soulèvement national contre Napoléon. Les insur-
gés, mal dirigés et sans arrnées régulières, ne purent
empêchei I'armée franqaise de soumettre I'Espagne et le
Portugal. Mais ils continuèrentà faire une guerre depar-
tisans (guerillas), Qui absorba une parlie des forces de
la France; en outre, s'étanl alliés à I'Angleterre, ils
consentirent, àr laisser débarquer une armée anglaise qui
s'établit en Portugal derrière des retranchements cl'oir
les Français ne purent la déloger.
Cet exemple excita le patriotisme des Allemands; ils
commencèrent, à murmrtrer contre la domination fran-
çaise ; en Prusse surtout on travailla à préparer la dé-
livrance. C'est alors que le philosophe Fichte, professeur
à llerlin, prononça ses < Discours à la nation allemande ,r
et que Scharnhorst commença à rdorganiser I'armée
prussienne. Bn Autriche, les paysans du Tyrol se révol-
tèrent r:ontre le roi de Bavière ?r qui Napoléon avait
donné leur pays. Ce fut le deuxième soulèvement natio-
nal ([809). Il fut vite réprimé. Le gouvernement autri
-
chien crut le moment venu de recommencer la lutte;
cette fois il essaya rle profiter du patriol,isme et fi[ un
appel à la < nation allemande >. Mais cet appel n'entraina
que quelques volonl,aires et un bataillon de hussards
prussiens qui déserta avec le major Schill pour faire
campagne contre Napoléon. L'Autriche s'allia à I'An-
gleterre, mais elles furent seules dans la coalition; le
tsar resta I'allié de Napoléon et le roi de Prusse' con-
tenu par t60.000 hommes de troupes franqaises, refusa
d'entrer en guerre. L'Autriche lut vaincue et envahie
en 1809, comme elle I'avait été en 1805; elle dut céder
ses provinces de I'Adriatique.
Lo domination de Napoléon était cornplète. Des trois
DOI\IINÀTIO}I DE NÀPOI,ÉON. {67

grencles puissances du continent, il en avait écrasé deux,


la, Prusse il
et I'Autriche, avai[ fait, de la l"roisième (la
ftussie) son allié. Il se lit alors donner en mariage la fiIle
de I'empereur d'Aul,riche, afin d'entrer dans la famille
des souvernins de I'Europe.
Dans I'Burope centrale il Iit un dernier rcmaniement.
Bn Italie, il rompit avec le Pape qui reftrsait de lui obéir,
Ie fit enlever et transporter en France, et &nnexa ses
Étatr à I'Empire t'ranqais. I[ annexa.aussi la Toscane.
Allemagne, il la côte de la mer du Nord,
annexa
-Bn
ainsi que la llollande. L'Itrmpire franqais, gouverné di-
rectement par Napoléon, eut alors L30 départements
et s'étendit jusqu'à. I'Elbe et au Tibre (l).
Toute I'Europe ccrrtrale et I'Espagne étaient divisées
en litats secondaires que Napoléon domirrait intlirect,e-
men["; les plus considérables, lcs royaumes ct'Espagne,
d'ltalie, de Naplcs, de Wcstphalie avaient rccu pour rois
des parentsde Napoléon. Pour les affaires inl.érieures qtri
ne touchaient pas à sa politiquc, Napoléon laissait agir
le gouvernement de chaque lltat; mais tous étaient obli-
gés d'entretenir une arméc &tr serYice de Napoléon, de
I'aider dans toutes ses guerres et d'apphquer dons leur
pays le blocus continental. En outre les princes franqais
avaient amené des fonctionnaires français qui arlminis-
traient le pays à la franqaise.
Les deux grands Etats, I'Autriche et la Prusse, qui
partageaient au xyltt" siècle avec la France I'influence
dans I'Europe cenlrale, étaient encore indépentlants de
nomr mais démembrés, ruinés, réduits au rang de puis-
s&nces de deuxième ordre, incapables de résister aux

(1) Napotéon avait en outre gardé les pays alpestres au Nord


de lâtlriâtique qu'il avait enlevés à I'Autriche eu t809, i[ en avait
faitles prouinces-illyrtennes gouvernées directement par des géné-
raux français.
168 LUI'TD DE NAPOLEON AVEû L'OUROPE.
ordres de Napotéon rlui maintenoit, en Prusse des gar-
nisons francaises et obligeait I'empereur d'Aul,riche à
Itri donner sa fille.
Nalloléon se sentait le maitre de I'Europe, il se pré-
sentait cotnme l'llmpereur non plus seulement de la
France mais de l'Occident; dans le décrcb pa.r' lequel il
enleva au Pape sos États, il déclarait qu'il lui retirait
ce que lui avait donné Challemagne ( notre prédéces-
scur )). ll ne devait plus rester en llurope qu'un seul
grancl État, I'Ilmpire français, tout, le reste serail, par-
tagé en pcl.its lltats, dont les princes auraicnl, chacun son
palais à Paris; toutes les archives d'Europe seraient
réunies aussi à Paris dans un palais unitlue construit en
pierre et en fer.
Cependant les deux extrémités de I'Europe lui résis-
taient encore. A I'Ouest lcs Anglais restaient inattaqrra-
bles dans leLrr îlo ; les Porl.ugais et le gouvernement
espagnol réfugié au bout de I'Espagne, à Cadix, se dé-
fenclaien[ avec I'aide des armées anglaises. A I'Bst la
SLrède et Ia Russie gardaient leur indépendance et ou-
vraient leurs ports aux navires anglais.
Napoléon voulut forcer le tsar à entrer clans son sys-
, tème en ferman[ la ltussie eux navires américains qui ap-
portaient des marchanrlises anglaises. Alexandre refusa.
Napoléon ne voulut plus laisser Alexandre opérer à sa
volonté en Turquie et en Pologne. L'alliance de 180? se
rompit, Napoléon déclara la guerre à la Russie.
Il entraîne avec lui tous les É|,ats de I'Uurope, non
seulement ses alliés d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne,
mais la Prusse qu'il tenait occupée (il envoya le traité
, tout préparé à signer), et I'Autriche qui venait de faire
I banqueroute et ne pouvait s'exposer à une guerre eontre
Napoléon.
L'armée qui envahit la llussie était une a.rmée euro-
LÀ RISTAURATION EN IIUROPE. .169

péenne : sur l2 corps, 6 étaient, uniquement cotnposés


d'étrangers, les 6 aubres étaient fbrmés tle Franqais et
d'étrangers. Il y avait 80,000 Italiens, 147,000 Alle-
mancls, 60,000 Polonais (tlu grand-duché de Varsovie),
30,000 Autrichiens, 20,000 Prussiens.
En 1793, I'Europe coalisde avait envahi la France.
En l812 la France coalisée avec I'Europe envahissait la
Russie. Mais en 1793 c'était la France qui faisait une
guerre nationale, en t8'19 la guerre nationale était celle
que f'aisaient les ennemis de l'tsrnpire li'ançais.

Chapitne fX
LA RESTAURATION EN EUROPE

Destruction du système de Napoléon Napoléon en-


vahit la Rtrssie avec une armée de
-
600,000 hommes.
pendant que la guerre continuait con[re I'Angleterre et
I'llspagne. Suivant son habitude, il marcha droit, à la
capitale, comptant qu'après I'avoir occtrpée il recevrait
des, propositions de paix. ll
réussit en effet à entrer
dans Moscou (sept. l8t2). Mais son calcul fut. déjoué
par des conditions qu'il n'avait pas prévues. Moscou
n'était que la capil.ale religieuse et nationale de Ia Rus-
sie, le centre du gouvernement était Pétersbourg; Ia
perte de Moscou ne paralysait pas le gouvernement
russe; Alexandre ne fit pas demander la paix; Napo-
léon se décida à faire les avances, il envoya des pno-
positions de paix, Alexandre déclara qu'il ne traiterail
pas avant que I'ennemi eût quitte le sol russe. Il eût
fallu attendre, Napoléon ne le pouvait pas; son armée,
très mal disciplinée dès I'origine, formée de gens de
tous pays, s'était fondue en traversant ces grandes
plaines sons ressources, oir les soldats mal opprovi-
I1O LA NOSTAUNATION [N BUROPE.

sionnés ne pouvaien[ vivre qu'en se dispersant pour ma-


rauder; avant la bataille de la Moskova, il ne resl,ait
déjà plus que {.55,000 combattants; ils avanqaient lerr_
tement, encombrés de charrettes chargées de butin, sem_
blables à une horde de barbares.
A Moscou, I'armée ne put se réorganiser; les habi-
tants, pris d'horreur pour les envahisseurs hérét,iques,
avaient abandonné la ville, il n'y restait que les mar-
chands étrangers; Ie soir mêrnc de I'entrée des Français,
elle fut détruite par I'incendie. On nc pouveit y passer
I'hiver, il fallait donc revenir en Europe; Napoléon ne
s'y décida qu'après le {8 octobre. Cet,te année-là, I'hiver
fut précoce et très dur, it gela à 80" au-dessous de
zéro. L'armée, obligée de repasser par un pûys qu'elle
venait de ravager, périt de froid et de fairn; il ne revint
que des soldats débandés et sans armes. La Russie était
dégagée e[ Napoléon avait perdu son armée. Ce fut le
prernier acte de sa défaite. Non seulement la ll.ussie lui
avait, résisté, mais ses alliés cornrnencèrent, à lui échap-
per. Le corps d'armée prussien rrégocia avec I'année russe
et promit de rester neutre; puis le roi de prusse, sous
prétexte d'aller organiser la guerre contre les Russes,
s'échappa de Berlin oir il était surveillé par une garnison
franqaise, se rel,ira en silésie et fit alliance &vec ra Russie
et I'Anglel.eme fianvier-février l813).
Le roi de Prusse fit appel à son peuple, qui répondit, par
des souscriptions et des enrôlements de volontaires; à côté
de I'armée on organisa la landwehr, Çui fut habillée et
armée aux frais des provinces. Les armées prussienne
et russe réunies marchèrent surl'Allemagne pour Ia sou-
Iever contre Napoléon; Ies princes qui refuseraient de
s'unir aux alliés devaient être dépossédés; ce fut la Saxe
qui fut envahie d'aborcl et qui resla le grand charnp de
bataille. L'Électeur de Saxe, que Napoléon avait fait roi,
DESTRUCTION DU STSTÈÀIE OI] NAPOLIION. I?I
n'osait se décider pour tucun des deux partis, Napoléon
le forqa à rester son allié. La campagne du printemps
de L8l3 consista en deux batailles sanglantes (Liitzen et
Bautzen) ; Napoléon resta maître de la Saxe mais il
n'avait pas de cavalerie et clemanda un armistice de trois
mois, il ne put en obtenir qu'un de six semaines. Les al-
liés avaient montré qu'ils étaient de force à lutter; la
landwehr, sur laquelle on comptait, peu, s'étai[ battue
avec acharnement. Le gouvernemont autrichien, qui
-
jusque-là était resté neutre de peur d'une attaque brusque'
prit courage en voyant Napoléon tenu en échec, il déclara
qu'il serait le médiateur entre les belligét'auts; Napoléon
accepta la médial,ion pour regagner I'Autriche. lfais il
était impossible de s'entendre : Napoléon voulait conclure
la paix avec les puissances du conl,inenl en excluant
I'Angleterre; les altiés ne voulaien[ accepl.er qu'une paix
générale, ils s'd:taient engagés avec l'Angleterre qui leur
fburnissait de I'argent à ne faire auctrn traité sans son
consentement. Le Congrès de Prague ne fut donc qu'une
conrédie. L'Autriche s'était engagée d'&vaucc à s'unir
aux alliés si Napoléon rejetait ses conditions, et on sa-
vait que Napoléon les rejetterait. Le l0 aorlt, I'empereur
d'Autriche entra dans la coalition. Elle était désorrnais
complète;pourlaprernière fois les quat,re grandes puis'
sances d'Europe opéraient en commun colttre la France.
Ce fut le deuxième acte de la défaite (mars-aoùt l8l3).
Les alliés (ce fut le norn qu'ils prirent désormais) réso-
lurent d'enlever toute I'Allemagne à Napoléon; ils renon-
cèrent à la guerre méthodiqtre et lente qui avait amené
leur défail,e en t793 et adoptèrenI la stratégie de Napo-
léon. Ils avaient, trois grandes armées, en lout 480,000
hommes; il fut décidé que la principale prendrait'
I'offensive, on deyaii marcher droit à I'ennemi et détruire
son armée sans g'arrêler à faire des sièges. < Toutes les
Ii? LÀ ROSTAURATION EN EI]ROPB.
armées alliées, est-il dit dans le plan du {Z juillet, pren_
dront, I'offensive et le camp de I'enrrerni sera leu. lieu
de rendez-vous. > La gue*e de I'été se fit sur trois ter'-
rains, la Saxe, la Silésie et Ie Brandebourg; Napoléon,
vainqr.reur à Dresde, se maintint en saxc, rnais ses arrtres
armées furent détruites ou repoussées des pa-vs voisins.
Les alliés arrêtèrent le g septembre le pran qtr'ils allaient
appliquer à I'Allemagne : rétablir Ia prusse eil'Aul,riche
comme elJ.es étaient en {805, rendre le llanovre aux
Brunswick, rétablir dans leur ancien étal les pays alle-
mands annexés à l'llmpire franqais ou donnés à des
princes franqais, dissoudre la confédiral.ion rIu Rlrirr,
assurer l'incléTtendance entùre et altsolue des pctits litats
jusqu'auxalpes et au lthin. Il s'agissait de détruire la
domination de Napoléon en Allernagne en [ui enle'anl.
ses alliés. Le roi dc Bavière donna I'exemple, il se clétacha
de la Confédération et entra dans la coalition. Ce fut lc
t.oisième acte de la défaite de Napoléon (aofit-septcrn-
bre l813)
Les trois a.rmées des alliés marchèrent ensemble sur
Leipzig, quartier général des Fr.aneais ; nn s'v bail,it trois
jours. Napoldon s'échappa avec 100,000 hommes qu'il
ra,men& en France. Les princes français s'enfuirent, : les
princes allemands entrèrent dans la coalition; l'Allema-
gne était perdue pour Napoléon. Ce fut le quat,rièrne
acte de la défaite (octobre-novembre {BlA).
Les alliés arrivés à Francfort offrirent à Napoléon de
lui laisser la France telle qu'èlle était en {g00, mais ils
se réservaient de continuer à avancer pendant les négo-
tiations. Napoléon ayanl ordonné une ]evée de 800,000
hommes, les alliés publièrent le manifeste de Francfort.
u Les puissances, disaient-ils, sont en guerre non.contre
la France, mais contre la domination ouvertemenl
affichée que Napoléon a exercée hors des lirnit,cs de sorr
FIN DE L'DMPIRE. I73

empire... Elles garantissent à I'Empire franqais une éten-


due de territoire QrIe Ia France n'a jamais connue sous
ses rois. > les trois armées altiées passèrent le
- Puis
Rhin, envahirent Ia France et marchèrent sur Paris, au
sud par la Franche-Comté et la Seine, au centre par la
Marne, au nord par les Pays-Bas et I'Oise. Napoléon
avait laissé ses soldats disséminés dans toutes les forte-
resses d'Allernagne, iI ne lui restait que sa garde et quel-
ques débris ; en y encadrant, des eonscrits et des gardes
nationaux il créa I'a,rtnée avec laquelle il lit la campagne
de France. Pendant cette camp&gne les alliés lui offrirent
encore de négocier ù Chât,illon, ils ne laissaient plus ù
la France que les frontières de {792; Napoléon s'était
résignri à accepter, puis il refusa. Le {8 rnars {8{4 le
Congrès de Chàtillon fut fermé.
Les alliés apprirent, par des dépêches interceptées gue
Paris ne pouvait ètre défendu, ils marchèrent clroit sur
la ville, qui capitula après un cotnbat d'une derni-iournée.
La Flance étaiI au pouvoir des alliris. ûe fut le cinquièrne
et dernier acte de la lutte. Quand elle avai[ commencé,
les alliés ne songetrient qu'ù expulser les Franqais de
I'Allemagm, ils ne voulaient détruire que I'ceuvre de
Napoléon; mais la victoire les avait amenés jusqu'en
Irrance et ils venaient de détruire I'ceuvre de la llévo-
lution.

Fin de l'Empire. maîtres de I'Europe


la France,.se
- Les alliés,,
chargèrent de régler le sort, de tout.es
et de
deux. fis cornmencèrent, par la France. Ils ne vouloient
plus cle Napoléon, ils n'eurenl même pas la pensée de re-
venir ir la République; ils cherchèrent donc un souverain
qui prît rétablir le régime monarchique e[ conclure la
paix avec I'Europe. Trois solutions furent proposées : {o le
file de Napoléon et de Marie-Louise I mais on craignit
I7& LÀ RESTAURATION EN EUNOPE.

de donner trop d'influence à, son grand-père, I'empereur


d'Autriche; 2o llernadolte, qu'Alexandre de Russie
-
essaya de proposer; mais aucune des au[res puissances
ne voulut en entendre parler, de peur d'une alliance
trop étroite entre la France et la Russie; Bour-
bons; mais les alliés, depuis leur entrée - 3oenlesFrance,
s'étaient aperçus que personne dans le pays ne pensait
plus à eux, on les avait oubliés pendant vingl années de
guerres; or le gouvernement, anglais déclar.ait qu'il ne
voulait, imposer aux Franqais ûurun gouvernement,
que la nation devait rester maltresse de choisir son
souverain.
Le minist,re d'Autriche, Metternich, très influent déjà
parmi les hornmes d'État européens, prit, par[i pour les
Bourbons et travailla à les faire accepter. Il requt leurs
envoyés et fit décider que les provinces françaises, à
mesure que les alliés les occuperuientn seraient rernises
aux parlisans des Bourbons, si elles se prononçaient pour
eux. Après I'entrée des alliés dans Paris, les souverains
décidèrent de rétablir Louis XVIII, et sur le conseil de
Talleyrand déclarrirent (( qu'ils ne traiteraienI plus avec
Napnléon ni aucun membre de sa famille, qu'ils respec-
teraient I'ancienne France telle qu'elle étai[ sous ses
rois légitimes, qufils reconn&îtraient et garantiraient la
constitution que la nation française se donnerait,. ,r IJn
conséquence ils < invitaient le Sénat à désigner un gou-
vernement provisoire qui serait chargé de I'adrninistra-
tion et h préparer une constitution )). On s'adressa
aux deux corps constitués, le Sénat et Ie Corps législatif
ou plutôt aux membres de ces derrx assernblées qr.rlon
savait farorables aux Bourbons. Le Sénat, représenté
par 63 menrbres sur l4?, ddclara Napr_rléon déchu du
trône et le peuple et I'arrnée déliés cle leur serment,. et
créa un gouvernernenI plovisoire dc 5 membres;leCorps
TRÀIîÉS DE t8l4 liT 1815. t?5
législatif, représenté par 77 membres sur i103, ratifia cette
décision. L'armée, retirée au Sud-Est de Paris, requt les
décrets des assemblées; les maréchaux eux-mêmes, qui
entouraient Napoléon à Fontainebleau, lui conseillèrent
d'abdiquer.
Les Bourbons purent alors pfendre possession du
gouvernement ; les alliés les engagèrent à établir un ré-
gimê libéral, b accepter les changements opérés en
France depuis t789 et ù ne pas employer d'émigrés dans
I'administratinn. Louis XVIII devait être rappelé en
vertu non de son droit héréctitaire, mais de la Constitu-
tion récligée par le Sénat.ll étai[ dit dans cet acte : < Le
peuple français appelle librement au t,rône Louis de
France. r Le Sénat avait stipulé que le roi respectera.it
les drr-rits de I'armée, la dette publique, les ventes de
biens nationaux. Après ces déclarations Louis revint en
France et fut reconnu roi por le Sénat et le torps légis-
latif.

Traités de l8l4 et 18t5.


- Le nouve&u gouv€rre-
ment traita au nom de la France; il signa d'abord un
armisl"ice (les armées françaises durent évacuer toutes
les places fortes qu'elles occupaient), puis un traité
de paix. Les altiés exigèrent settlement que la France
rentrât dans les limites de 1792 (ils accordèrent quel'
ques agrandÏssements); ils ne réclamèrent oucune in-
denrnité de guerre (ils refusèrent même de faire rerlr-
bourser [69 millions dus à la Prusse); ils laissèrent
même dans les musées franqais les æuvres d'art, qtre
Napoléon avait enlevées aux pays soumis par lui. Ils
voulaient éviter d'humilier les Français, ils déclarèrent
( que, pour tnontrer leur désir d'effacer toutes Ies traces
de ces temps de malheurs, les plrissances renonqeient à
lo totalité des sommes qu'eÏles pourraienl réclamer )).
176 I,A RESTAURÀTION EN ATIROPE.

Les alliés ne voulurent pes laisser de garnison en


!'rance; dès que Louis XVIII eut promulgtré la nouvelle
Constitution, ils sortirent cle Paris et évacuèrent le
rOyaume.
Ces condilions furent modifiées en {8|.5. Dès qu'on
apprit à Vienne le re[our de Napoléon, les gouverne-
rnents européens déclarèrent < qrre Napoléon Bonaparte
s'était placé hors des relations civiles et sociales et que,
comme ennemi et pcrturbateur drr repos clu moncle, il
s'était livré à la vinclicte publique ,r. Pas un instant ils
ne songèrent à traiter avec lui ; leurs armées n'étaient
pas encore licencitles, ils les rliligèrent au-qsitôt sur la
France qn'elles envahirenI de tous côtés.
Après la cléfaite de Napoléon les alliés regarclèrent le
traité de {8t4 cornme rompu. Puisqtre les Brtrrrbons ne
prluvaient répondre d'être âssez forts pour rnaintenir
leur auttirité, ils décirlt)renI d'imposer ir la Franie des
garanties et rles charges pour la tcnir dans lour dépen-
dancc. Ils s'accordirrent à exiger une indemniti de guerre
considérable, à faire rendre les æuvres cl'art aux pa)'s
que Napoldon en avait dépouillés, ir laisscr dcs troupes
en garnison et h construire aux frais clc la France des
forteresses dand les pays frt.rntitires. Puis ils se part"agèrent
le territoire franqais, clraque puissance eut ses provinces
où elle envoya, ses armées s'étahlir et vivre aux dépens
des lrabitants; I'occupation clura deux iLns, jusqu'au
payement de I'indemnité.
ll fut convenu aussi qu'on rognerail les frontières. Les
Prussiens et qrrelques petits Iitats allemands voulaicnl,
enlever à la ltrance I'Alsace, la Lorraine et môrne la
Flandre; onaurait fait de ces pa,ys un litat pour I'archiiluc
Charles; I'Autriche demandait arr moins qu'on détruisît
les places fortes de Ia frontière. Le gouvernement an-
glais et, le tsar de Russie s'opposèrent à un démembre-
CONGRÈS DE VIENNE. 1,77

.nent; on se borna à prendre quelques forteresses et la


Savoie et le comté de Nice (28 sept. l8l5). Ce traité, re-
lativement avantageux, fut, considéré comme désastreux
par les Franqais dhlors; le duc de Richelieu, qui était
parvenu à I'obtenir, le signa < plus mort que vif r. La
l'rance paya d'un milliard et de deux ans d'occupation
le retour de Napoléon; mais elle échappa eu démern-
brement.

Congrès de, Vienne.


- Après les affaires cle [,'rance, les
alliés eurenl, à régler les affaires d'Europe; ils se donnè-
ren[ rendez-vous à Vienne, où fut tenu un congrès génê,-
ral; il y vint des représentants de tous les Érats (90 des
Etats souverains, 53 des princes médiatisés). Après tant
d'années de guerre, cette réunion de diplomates fut une
occasion de fêtes et, de cérémonies; le gouvernement au-
trichien avait nommé ùne con?,missiott de la cour chargée
de rendre le séjour de Yienne le plus agréable possible.
Le Congrès avait c{t s'ouvrir le 30 mai î.8t/1, puis le
1."' octobrç, puis le l"' novembre; en fait il ne fut ja-
mais ouvert. Les alliés ne voulaient pas laisser discuter
les affaires d'Europe par les petilsÉ[ats, ils entendaienb
decider entre eux les questions, le travail devait étre
fait, par deux comités; puis ils auraient apporl.é les déci-
sions toutes préparées devant le Congrès, qui n'aurait,
plus eu qu'à les ratifier. Talleyrand, représentant de la
France, protesta con[re ce procédé et contre I'expression
les allies (elle n'avait eu de sens que pendant Ia guerre);
il obtint qu'on annonçât que I'ouverture formelle du
Congrès serait faile le 1". novembre < conlormément aux
principes du droit publîc r. Les envoyés prussiens ré-
clamaient; Hardenberg debout, les poings sur la table,
s'écria : << Non, Messieurs, le droit public, c'est inutile.
Pourquoi dire que nous agissons selon le droit public ?
Ctvtt tsrlrtox coNTEMpo RÀrNu. t2
{78 LÂ RESTAURÀT!0N liN I:UR0PE.
cela va sans dire >. Talleyrand répondit n que si cela aL
lait sans dire, cela irait encore mieux en le disant u.
Humboldt cria : < Que fait, ici le droit public? Il l'ùit
que vous y êtes >, répliqua Talleyrand. Et il -écrivit à
Louis XYIII: u On prétend que rrous avons remporté une
victoire pour avoil fait introduire I'expression de droit
public. Cette opinion doit vous donner la mcsure de I'es-
prit, qui anime le Congrès u.
Ce ne fut, qu'une victoire dti forme. Les principes du
droit prrblic n'avaient jamais été bien ferrnes en Burope,
et les dernières guerres avaient acher'é de les ébranler.
Talleyrand déclarait, au nom de Louis XVIII ( ne point
rcconnattre que la conquête seule donne la souverai-
neté >; rnais lui-même, au temps de Napoléon, n'avait
appliqué cl'aulrc droit que le drr-rit de conquô1,c. La
b'rance ayanl, cessé d'êt,re conquérante, il essa;,ait de
revenir à I'ancienne coutume ; chaque pays eppartcnait
cle droit, disait-il, au souverain légitime, c'est-à-dire hé-
réditaire, on devait donc rendre à chaque famille prin-
cière ce qui lui avait appartenu. Mais les alliés, devenus
conquérants à leur tour, avaient perdu le respect de la
légitimité I I'ancien principe était, ruiné e[ aucun prin-
cipe nouvea,u ne I'avait encore remplacé.Aucunhomme
d'État'n'aurait voulu consulter lcs habit.ants eux-mêmes
sur leur sort, c'était un procédé révolutionnaire et on
travaillait alors à effaeer lês traces de la Révolution.
Il ne restait donc qu'une seule règle, la volonté des
alliés; c'est ce que le tsar appelait les < convenances de
I'Europe >. Talleyrand était allé lui demander ses inten-
tions : u ll faut que chacun y l,rouve ses convenance-s!
dit Alexandre. Bt chacun ses droit,s >, répondit Tal-
Ieyrand. -
< Je garderai ce que j'occupe. yotre Ma-
- -
jesté ne voudra garder que ce qui sera légitimeinent à"
elle... Je mets le droit d'al,rord et les convenances après.
CONGRES DItrvlENNE. l?9
Les conuenances de l'Europe sont le droit )), dit
Alexandre.
Bn fait., Ie Congrès ne s'ouvrit pas; les questions fu-
rent réglées par des commissions formées seulement des
représentants des grands Étatr, tantôt des cinq grandes
puissances (les quatre alliées et la France), tantôt des
huit (outre lês alliées et la France, Ia Suède, l'Espagne
et le Portugal). Les autres gouvernements ne furent pas
consultés. On distribua les territoires entre les souve-
roins, en tenant compte de la richesse du pays et du
nornbre des âmes, mais non des convenances des habi-
tants.
- Les règlements faits par les conxnissions firrent
rédigés sous forme de traités particuliers enf,re les dif-
férentes puissances; puis tous ces traités furent, réunis
en un recueil général qu'on appela l'Acte /tnal du congrès
de Vdenne
Napoléon avait dominé toute I'Europe et l'avait toute
bouleversée. Les alliés la lui avaient reprise, ils ne pou-
vaient ni ne voulaient Ia rétablir lelle qr-r'elle était en
{800, ils décidèrent de la rema.nier de nouveau. Dès le
30 mai, avant de quitter Paris, ils avaient, convenur pâ.r
un trait.é secret, de tenir la F'rance à l'écarb e[ de régler
entre eux, d'après certaines clispositions générales, le
sort des pays enlevéS à la France. Ces pays étaient la
Belgique et la rivc gauche du llhin ([), la l{ollande et, la
Suisse, I'Allcrnagne eI I'Italiè, Ie grand-duché de Yarso-
vie. Les alliés réglùrent d'abord les questions sur les-
quelles ils s'entendaient.
La Hollande fut rendue à la famille d'Orange et réu-
nie à la Belgique pour former le royaume des Pays-Bas.
La Suisse redevint une conférlération et, requt trois
-cantons nouveirux : Gcnève, le Yalais et Ner,rchàtel.
-La
(l) Onlaissait à la F'rance la Savoie et le comtii de Nice.
f BC LA RESTÀURATION Er\ EUIIOPE.

rive gauche du Rhin fut destinée à servir d'indemnités


aux princes allemands.
- Bn Espagne et en Portugal,les
anciens souverains étaient ctéjà rel,ablis.
- Bn ltalie, tout
I'ut rétabli r:omme avant la Révolution ('t), excepté les
deux républiques de Gènes eL de Ycnise; celle de Gênes
fut donnée en indemnité au roi de Sardaigne, celle de
Venise resta à, I'Autriche.
- Le roi dc Suède, cn compen-
sation cle la Finlande, reçut la Norvège enlevée au roi
'de Danemark, allié de Napoléon.
On réserva [rois questions sur lesquelles les puissances
ne pouvaient s'entendre parce qu'elles avaient des in-
térêts opposés : lo I'organisation cle I'Allemagne (lu
Prusse voulait, rétablir I'Bmpire, I'Autriche préférait une
confédération); 2" l'indemnité à donner à la Prusse (la
Prusse voulait s'annexer le royaume dc Saxe, I'Autriche
ne voulait pas avoir les Prussiens à sa frontière de Bo-
hême; Ies autres alliés craignaient de rendre la Prusse
trop puissante en Allemagne; 3o le grand duché de
Yarsovie (Alexandre voulaib le garder et en faire un
royau me de Pol ogne, I'An glet,emc et I'A utriche refusaien t
de laisser le tsar s'av&ncer aussi en avanl en Europe).
lCes trois questions furent, débattues tr Yienne, et 'fal-
leyrand lirofita du désaccord pour faire rentrer laFrance
'clans le conccr[ europien; il se prononça contre le pro-
.,iet, d'ôter la Saxe au roi < légitime u. La l'russe s'ap-
- puyait sur la Russie, Alexandre laissait prendre la Saxe
pour avoir la Pologne; Talleyrand s'cntendit avec I'An-
gleterre et I'Autriche, Ia France fut admise dans la com-
, mission, et tou[es trois conclurent une alliance défensive.
' Talleyrand écrivit à Louis XVIII: a Maintenant,
Sire, la

(l) On laissa provisoirement Murat roi de Naples, pour le récom-


penser d'avoir abandonné Napoléon1 mais il ne fut pûs recounu
ofDciellernent; en l8l5 les Bourbons de Naples furent restaurés1
Murat, ayant cssavé de reveuir, fut pris of fusillé.
CONGRÈS DE VIENNE. I8T
coalition est dissoute et pour toujours; la France n'est
plus isolée en Europe. D Il fut même question de guerre.
Puis I'accord se rétablit : Alexandre obtint la Pologne et
abandonna la Prusse, qui n'eut rien de ce qu'elle de-
rnandait. On refirsa tle déposséder le roi de Saxe. Les
Prussiens proposaient de lui clonner en échange de ses
Etats un royaume nouveau qu'on formerait sur la rive
gauche du Rhin; c'était alors le désir des hommes tl'É-
tat prussiens d'éviter le voisinage immédiat de la fron-
tière franqaise. Il semblait avantageux à, la France d'a-
voir entre elle et la Prusse un État faible gouverné par
un solrverain allié i ce fut pourtant Talleyrand qui refuse
cet arrangement comme contraire à la légitimité et dan-
gereux pour l'équilibre de I'Allemagne. Les Prussiens
se résignèrent enfin à accepter une indemnité formée de
quatre morce&ux : Ie nord de la Saxe avec 782,000 âmes;
8{0,000 âmes en Pologne; [i29,000 dans I'Allemagne du
Nord; L,0rllr,000 strr Ia rive gauche du Rhin. La Prusse
se trouva ainsi, malgré elle, portée à la frontière fran-
çaise et chargée de cléfendre Ie Rhin.
Bn Allemagne, les patriotes qui avaient poussé il la
( guerre de ddlivrance > contre Nopoléon désiraient
qu'on rétablit Ie vieil empire germanique; les hommes
d'État prussiens proposaient de prendre pour empereur
I'l)mpereur d'Autriche, les deux grands États auraient
formé an Direetoire pour gouve'rner avec I'Allemagne,
la Prusse dans le nord, I'Autriche dans le sud. L'empe-
reur d'Autriche refusa de reprendre le titre d'empereur
d'Allemagne et ne voulut pas d'nn gouvernement géné-
ral où il lui aurait fallu partager le pouvoir avec la
Prusse. Les pel-its souverains des autres États allemands
tenaient surtout à garder la souveraineté qu'ils avaient
acquise en 1806, ils ne se souciaient pas de rélablir au-
dessus d'eux une autorité supérieure ni surtout d'obéir
I82 LA RBSTAIJRÀTION EN EUROPE.

au roi de Prusse, Qu'ils regardeient seulement comme


leqr égal. Or, en 1813, pour attirer les princes allemands
dans la coalition, les alliésleur avaienI promis, par traités,
de leur laisser leur: territoire et leur souveraineté. Ces
États souverains ne pouvaient former une nation unique.
On renunqa donc à rétablir I'llmpire détruit par Napo-
léon; on se borna à crécr une confédération (Deutsclrcr
Bund), c'est-à-dire ttne alliance perpétuelle cntre les
États avec une diète (Bundestag), c'est-à'dire une confé-
rence permenente des envoyés de ohaque Étrtt.
Telle fu[ l'æuvre du Congrès de Yienne, oir tous les
gouvernements de I'Europe furent représenlés. Elle fut
complétée en 1815, après la deuxieme chute de Napo-
léon. Non seulement on prit des mesures pour etnpé-
cher la l'rance de recommencer la guerre, en lui enle-
vant ses conquêtes e[ en créant contre elle une ligne de
forteresses; mais on essaye d'empêcher à I'avenir toute
guerre entre les souverains. Mett'ernich, qui dirigeait
alors les autres hommes d'Etat' chercha à faire accep-
ter ce principe, inconnu ou xvlltc siècle, que tous les
souverains forment une grande famille, et que tous les
gouvernements ont inl,érêb b se soul,enir contre leurs
sujets et à régler leurs contestations par un arbitrage.
On décida de tenir fréquemment des congr'às chargés
à la fois de maintenir la bonne cntente entre les
gouvernements e[ de prendre des mesures contt'e les
peuples mécontents. C'est ce qu'on appela Ie système
Illettenû,cà. Il fonctionna assez régulièremen[ pendant
dix ans; les diplomates linrent plusieurs congrès et
réprimèrent pltrsieurs sottlèvements; le Congrès envoya
une armée autriclrienne soutenir le roi de Naples' une
armée franqaise soutenir le roi d'Espagne conl,re leurs
sujets.
Les traités de t8l5 restèrent le fondement du droit
L'EUR0Pn nN tgt5. t83
international pendant quarante ans (jusqu'à la guerre
de Crimée);et pendant cette période il n'y eut pas de
grande guerue en Europe. L'æuvre du Congrès de Yienne
fut détruite entre {860 et {870; mais on a conservé
I'usage des congrès européens et I'idée d'un tribunal
d'arbitrage qui permettrail. cl'empêcher les gllerres.

L'Europe en { 815.
- L'Europe avait été remaniée
par les quatre grandes puissances alliées et, dans leur
inl.érêt. En principe elle devait être restaurée telle
qu'elle était avant la Révolution. En fait la France seule
fut ramenée à son territoire de 1,792; [ous les autres
grands Etats sor[irent, du remaniement agrandis ou &r-
rondis aux dépens des petits Éta[s, aux dépens surtout
des républiques d'Italie e[ des États ecclésiastiques
d'Allemagne que Napoléon avait détruits et qrri ne fu-
rent point restaurés. La Pologne, clémembrée pendant
la Bévolution, resta parlagée entre les trois grandes
puissanees tle I'Est; seule la ville de Cracovie fut érigée
en ville libre inrlépendante.
L'Aulriche, en échange des Pays-Bas qu'elle ne tenait
pas à conserver, garda l'Etat de Yenise, qui étendait son
territoire au sud-est jusqu'à I'Adriatique e[ Ie portait en
Italie jusqu'au Tessin..En échange de ses domaines dis-
séminés dans la Forêt-Noire, elle gardait l'évêché de
Salzbourg qui joignait sa frontière au sud-ouest.
La Prusse gardait, la Posnanie polonaise acquise ilu
partage de 1793; en échange des autres provinces polo-
naises qu'elle s'était appropriées en {795, elle requt la
province de Saxe et la province du Rhin ; elle garda. la
Westphalie, qu'elle avait reçue en indemnité pour quel-
ques petits domaines sur la rive gauche du Rlrin. Elle
eul ainsi quatre provinces de plus qu'en {789, ct son
territoire s'étendit non plus en lambeaux isolés, mais
I84 [À RESTÀURÀTION BN EUROPE.
en une masse presque comp&cte ({) sur toute I'Alle-
magne du Nord depuis la Russie jusqu'à la France.
Le tsar de Russie gardait les provinces clémembrées
de la Pologne et la Finlande qu'il avait prises à la Suède
en t809; il reprenait la portion de Pologne qui avait été
attribuée à la Prusse en 1795 pour en faire un royaume
de Pologne dont il restait souverain.
L'Angleterre Re dernanda rien en Europe que l'îlot
d'Helgoland; elle avait pris son indemnité aux dépens
des colonies de la France et de la Hollande.
Entre les trois puissances de I'Est (Russie, Autriche,
Prusse) et les deux puissances de I'Ouest (France et
Angleterre), I'Burope cenl,rale restait divisée en petits
États. L'Allcmagne n'était plus cet empire sans force fait
de trois cents territoires enclavés les uns clans les autres,
partagé entre trois cents gouvernemenl,s disparates à
demi souverains; elle restait simplifiée depuis le passage
des Franqais, débarrassée des seigneurs souverains, de
tous les princes d'Eglise, de presque toutes les villes
libres; elle devenait ce qu'en avait, faib Napoléon, une
confédération de princes, mais la direction de ces
princes retournait à I'Autriche.
L'Italie était de nouveau morcelée en petits États sou-
verains: au sud le royaume de. Naples; au centre les
États de l'Église et les trois duchés de Toscane, parme,
Modène; au norcl Ia Sardaigne agrandie du territoire de
Gênes et les deux provinces autrichiennes, Milanais et
Vénétie, réunies sous une administration commune avec
le nom de royaume lombar.d-aénitien. l,'Autriclre, mai.
tresse du bassin du Pô et clominant les trois duchés qui
appartenaient à des princes autrichiens, tenait I'ltalie
sous son pouvoir.
ll y .restail 2 enclaves, à I'est le
-les(1)trois Mecklembourg, a I'ouest
Etats de llanovre, Hesse et Nassau.
T.'EUROPE EN T8I5. I8b
L'Allemagne et I'Italie restaient'ainsi ce qu'elles
avaient, été depuis le moyen âge : des notions en mor-
ceaux. Toutes deux étaient sous I'influence de I'Autriche,
qui avait intérêt à maintenirle morcellement, puisqu'elle
ne désirait plus s'agrandir et qu'il lui était plus facile de
diriger des États faibles.
Sur la frontière française Êe conservaient les deux pe-
tirc Élats démembrés de I'ancien Empire gernranique, la
Suisse, agrandie de Genève, Neuchâtel, Ie Yalais, e[ de-
venue une confédérabion de 22 cantons; la Hollande,
devenue le royaume des Pays-Bas et doublée par I'an-
nexion de la Belgique. Toutes deux étaient déclarées
neutres et placées sons la protection de toutes les puis-
sances européennes.
A I'Est la Pologne était supprimée, la Suède rejetée
dans la péninsule scandinave; mais Ie royaume de Nor-
vège était détaché du Danemark et uni au royaume de
Suède.
L'Europe de l8t5 était organisée, comme l'llurope du
xyltl" siècle, de faqon à maintenir l'équilibre entre les
grandes puissances et la faiblesse de la région centrale
oir les influences des grandsÉtats devaient se contreba-
lancer. Cet arrangement a duré tut demi-siècle,.iusqu'au
moment où I'amour de l'équilibre a cédé au désir de
faire I'unité en Italie et, en Allemagne.

Chapttre X
LE GOUVERNEMENT CONSTITUTIONNEL EN EUROPE

La llestauration en Europe, Les souverain.s de


I'Europe, rentrés en possession de leurs États en 1814,
s'efforcèrent de restaurer le gouvernement tel qu'il
était avanI la Révolution. Quelques-uns auraienI voulu
I86 LE GOUVERNEMIINT CONSTITUTIÙNNEL EN ITUROPE.

simplement revenir en arrière : le roi de Sardaigne


songea à détruire la route de la Corniche parce qu'elle
étai[ l'æuvre des Franqais : l'Électeur de Hesse préten-
dait faire redescendre à leur ancien grade les officiers
qui avaient avancé pendant son absence. En fait les
-
gouvernement restaurés conservèrent une partie des ré-
formes faites pendant la Révolution: la liberté de I'agri-
culture et de I'industrie, I'unité des lois, I'administration
régulière, en général tout ce qui avait été commencé
déjà par le despolisme éclairé et qui ne diminuait pas le
pouvoir de I'Etat. Mais ils posèrent en principe que la
Révolution avait été un attentat illégitime et qu'il fallait
rétablir la monarchie absolue. Louis XVIII appelait Na-
poléon I'usurpateur et comptait l8t5 comme la vingt
et unièrne année de son règne.
C'es[ ce retour à la monarchie absolue gu'on appelle
la Restauration. ll y a eu depuis lors en Europe deux
facons opposées de concevoir le gouverllement, la théo-
rie absolutiste eL la théorie constitutionnelle; il y a eu
dans chaque pays deux partis opposés, le parti du ré-
gime absolutiste et le parti du régime constitutionnel (qui
s'intitule liltdral). La différence entre les deux n'est pos
dans la forme du gouvernement, le parti coristitutionnel
ne préfère pas la république à la monarchie; la diffé-
rence est dans le principe même du pouvoir.
La théorie de I'absolutisme est à peu près I'ancienne
théorie dr drait diuin. Le roi a seul loute I'autoritë
-
dans le peys; Dieu l'a conliée à sa famille et a voulu
qu'elle se transmît de père en fils. Le roi tient ses droits
de la religion et de la tradition, il ne lcs a pas recus rle
ses sujets; il ne letrr doit donc ancun compte. Il gouverne
comme il croit bon, en suivant sa conscience; it n'est
astreint à aucune règle. Tou[e autorité vien[ de lui;
il a Ie droit, nuu seulcrtrenl de goLrverner, mais de fairc
LÀ RESTAURATION EN EUROPE. I87

la loi et de fixer I'impôb. Dans certains États, les sujets


ont conservé I'ttsage d'élire des représentants qui se
réunissent en assemblée. Les souverains cherchent d'or-
mais'
clinaire à gottverner d'accord avec cette assemblée;
et les députés ne peuvents'entendre, c'est
si le souverain
aux cléputés à céder; ctr ce n'est pas à la naticln qlr'ap-
partient la souveraineté, c'est. âu prince'
Les absolulistes n'admeLterrt pas que le roi puisso
prendre Lrn engegement envers ses sujets, oussi rejet'
tent-ils toute constitution écrite; ils n'acceptent d'autre
règle que la l,radition et la volonté dLr roi' Comme ils
p.i*tni qtre la religiorr inspire'le respect du souverain'
ils veulent, rendre Ia religion obligatoire .e[ conserver à
l'Église un pouvoir politique (c'est ce qu'on appelait l'al-
u

tiance clu trône et de I'autel D). se délientdes


-commeils
journaux qui peuvent cri[iquer les actes du gouverne-
ment, ils vâulent les tenir Sous une survcillance conti-
nuelle; d'ordinoire ils st:nt partisans de la censure' qvi
examine tous les articles avant de lcs laisser publier.
Le parli absolutiste dans tous les pays se composai[
des gens de lacour et des fonctionnaires; il avait pour
lui li plus grande partie de la noblesse, du clergé et des
pny*ont. Son sentiment dominant était le respec[ du
passé et I'amour de I'ordre.
La tlréorie constilutionnelle part du principe de la
souueraineté cle la nation I elle est h peu près
celle du
parlementaire anglais' Elle reconnaît au
gouvernement
roi le clroit de régner, mais il ne règne que du consen-
lement de la natiàn et en vertu d'un contrat'. Il n'a
le
droit ni de faire les lois, ni de lever I'impôt, ni de choi-
sir ses rninistres de sa senle volonté; iI ne peut gouver-
nerqued'accordavecl'&ssembléecluireprésente.lana-
tion, et s'il y a conflit, entre le roi et' la natiot't' c'est
att

n oi à se sournettre, car c'esl, la nation qui est souvet'aine.


I88 tE GOUVENNEIIENT CONSTITUTIONNIJL EN EUNOPD.
Pour garantir les droi[s de la nation, on réclige une
constitution écrite qui devient la loi fondamentale du
peys; le roi et, ses ministres doivent s'engager à I'obser-
ver; s'ils y manquent, la nation a le droit de leur résis-
ter, et les rninistres sont responsables. comme le plus srlr
moyen d'empêchcr les abus de pouvoir est de les signa-
ler au public, le part,i constitutionnel réclame la liberté
de parler, d'écrire et de se réunir. It demande aussi la
liberté de conscience et même l'égalité entre les cult,es.
Le parti constit,*tionnel se recrutait sur[out dans les
villes; il comprenait, Ies bourgeois, les ouvriers, les
hommes de loi et les écrivains. son mot d'ordre était Ie
progrès et Ia liberté.
Aussitôt après la Restauration, la lutte {bommenqa
entre ces deux partis; elle portait surtout sur tleux
questions :
lo Les libéraux demandaient aux gouvernements de
promuf guer une constitution écrite pour fixcr les droits
des sujets, les gouvernements refrrsaient de prendre un
engegement contraire au droit et à la dignité du prince.
-presse,
2o Les libéraux demandnient ra tiberté de la
les gouvernements refusaient de laisser publier les
ëcrits subuersifs (ceux qui attaquaie't I'organùation de la .

société ou de l'État),-et its conservaient ù censure.


Les absolutistBs, en 1815, él,aient au pouvoir dans
presque lous les Etats d'Europe. IIs poursuivaient devant
les tribunaux les écrivains de |opposition, interdisaient
Ies livres et les journaux étrangers et faisaient mettre en
prison ceux gui les lisaient. En Allemagne, les gouver-
nements prirent peur des associations d'étucliants; le
congrès de carlsbad fut réuni exprès pour dissoudre la
;

But'schenschaft, établir des surveilrants dans les univer-


sités et, interdire toute réunion d'étudiants; plusieurs
étudiants furenI internés dans des forteresseÀ. _- L.,
LE RDGIME PARLEMENTAIRD EN ÀNGLETERRE. T89

libéraux, de leur côté, organisaient des sociétés secrètes


et essayaient, par des complots ou des insurrections, de
renverser le gouvernernent ou de Ie forcer à accorder
une constitution.

Le régime Ttarlementaire en Angteterre.


- L'Angleterre
est le pays d'origine du régime parlementaire, c'est lb
qu'il s'est, fondé. Ce sont, les usages anglais que les atrtres
peuples ont adoptés.
Le régime parlementaire était déjà établi au xvltto siècle
en Angleterre, i[ avait lbnctionné déjà sous les deux pre-
miers Georges ([715 h t760) à peu près comme ùu
xrx" siècle. Alors comme aujourd'hui il n'y avait pas dc
consl,itution écrite, mais cles règles établies par I'usage.
Le gouvernemen[ était censé se partager entre l,rois pou-
voirs, le roi hérédilaire, la Chambre des lords hérédi-
ditaires et la Chambre basse formée de députés élus. Le
Parlement était censé n'avoir d'autre rôle que de voter
les lois et lc budget; le roi était censé choisir les minis-
tres et e:(ercer le pouvoir exécutif. Il était (et il est resté)
irresponsable ; on admet que s'il commet un acte illé-
gal, c'est qu'il a été mal conseillé; ce sontses ministres,
non pas lui, qui sont responsables devant, le Parlernent.
En fait le roi prenait pour premier minist.re le chef du
parti qui avait la majorité à la Charnbre, le chargeait
de choisir ses collègues et, le laissait gouverner tant c1u'il
conservait la majorité. Le pouvoir appartenait ainsi tout,
entier à la Chambre; le roi et les lords n'étaient guère
que des ornements.
Sous le règne de Georges lll, depuis 1760 et surtout
pendant les gueres contre la France, ce régime chan-
geo. Le roi se remit ù exercer ses droits, il choisit ses
ministres b son gré, même en dehors de la majorité, il
les renyoya même quand la majorité les soutenait; il so
{90 LB GOUVENNEIIENT CONSTITUTIONNEL EN EUROPE.
mit à assister au conseil des ministres et à leur imposer
sa volrnté. Le parti whig, qui gouvernait depuis lTl5,
perdit définitivement la majorité en t?gB, et, pendant Ia
guerre' fut réduit ti 60 membres. Le par.ti tory, favorable
àla prérogatiue royale, laissa le roi cliriger la politique;
il s'agissait alors de résister à la France. Les mesnres
contre le blocus continental furent prises sous forme
non de lois, mais dc simples ordres du roi en conseil.
[,a R,évolution francaise, qui avait versé le sang d'un
roi, désorganisé l'liglise, c,nfiscJué les fortunr* piiuérr,
bouleversé Ia constitution et la couronne, inspira aux
.{nglais une telle horreur qu'ils prirent *n ou.r*ion tout
changement; penclant trente ans i[ devint impo,ssible de
faire accepter en angleterre la moinclre réforme. Tandis
que les Franqais détruisaient lc,r ancien rdgime, les
Anglais ct-rnsolidèren[ ]a < vieille Angleterre ,r.
Quand la paix fut rétablie en r8ts, un d.ublc mouve-
ment commenca pour obtenir du gouvernement des ré-
formes à Ia vieille organisation et pour rect_rnstituer le
régirne parlementaire en relevant I'autorité de la
Chambre et en dirninuant, I'influence du roi.
Les demandes de rifrrrmes portaient : r.o sur les lois
pénales qui dataient en part,ie du xvr. siècle (elles con-
servaient les peines cruelles de la marque, du pilori,
clu fouet; elles prononcaient la peine de mort ôontre
plus de deux cents délits, c'était un crime capital de vo-
ler la valeur de s shellings à un étalage, de prendre un
lapin de garenne, de couper un arbre); la réforme fut
obtenue en partie en tBZ0.
9o Sur le régime économique, qui avait été organisé
par cromwell et complété pendant res guerres del'Er-
pire (il était défendu dc recevoir clans les ports anglais
d'autres navires que les navires anglais, làs droits sur
les rrrarchandiscs itrangères éta.ient très élevés et si com.
LE NI'GIME PANLEIIENTAIRE IN ANTiLUTERND. II'I
pticlués qu'il fallait un tarif de douze cents articles: I'im-
portation des blés en Anglctcrre était défendue jusqu'à
ce que le bIé atteignït un prix très élevé, bien que le
pays n'eirt pas assez de blé pour sa consommation); la
réforme fut, faite entre t823 et 1828.
3o Sur la religion, qui était encore soumise at1 régime
de persécution organisé au xvn" siècle (les catholiques
étaient exclus de toutes les fonctions et ne pouvaient
siéger au Parlement, car on exigeait de quiconque entrait
en charge une déclaration contre un des dogmes catholi-
ques); l'émancipation des catholiqtres fut votée en C.829.
4o La réforme qu'on mit le plus longtemps à obtenir fut
celle clu régime électoral, qui remontait au xtvo siècle.
Les députés étaient élus, les uns par les assemblées des
comtés formés des plopriétaires de tout un comté, les
aulres par les habitants de certains bou,rgs privilégiés.
Mais ni la répartition des cléputés à élire ni les procédés
de l'élect.ion n'avaien[ été changés depuis le nloyen
âge; aussi le régime était-il plein d'abus et d'absurdités.
D'abord les sièges des députés étaient, répartis entre
les habitants de la façon la plus inégale. Sur 658 dé-
putés, I'lrlande en envoyait 100, l'llcosse 45, le pays cle
Galles 24, I'Angleterre à elle seule 1189. En Angleterre,
les dix comtés du sud, avec moins de 3 rnillions d'ântes,
élisaient 237 cléputés, les autres, avec plus de 8 millions
d'âmes, n'en élisaient que 282.IifNcosse, aiecZ millions
d'âmes, en enyoyait 45; la Cornouailles, avec 300,000,
en envoyai|44. L'inégalité était surtout frappante entre
les comtés et les bourgs; les comtds, qui représentaient
presque toute la popnlation, n'avaient que {86 députés,
les bourgs en élisaient 467; le comté de lt{iddlesex, qui
eomprenai[ presque toute la ville de Londres, n'avait
pas plus de députés que le bourg d'OId Sarum, ori il ne
restait, plus qu'une firmille. La plupart des bourgs tt'a-
Ig2 I.E GOI.IVDRNEIIIENT CONSTITUTIONNEL EN EUROPS.
faienl, qu'un nombre dérisoire cl'électeurs : 46 en avaient
morns de S0; tg rnoins de 100; 46 moins de 200 ; eL g4,
ctépeuplés depuis le moyen âge, n'avaient, même plus
de corps électoral, c'étaient les bourgs pourris.. Baralston
avait une nraison, Gatton n'était plus qu'un parc, Dun-
wich était sous I'eau depuis des siècles, et tous conti-
nuaient pourtant à envoyer leurs députés (d'ordinaire
deux). Par contre les villes fondi;es depuis le xvr" siècle,
entre autres Liverpool et Manchester, qui avaient plus
de {00,000 âmes, n'étaient pas représentées. On calcu-
lait qu'en 1793 il y avait à la Chambre 2g4 membres
élus par des corps électoraux inférieurs à 260 électeurs,
et que la majorité avait été élue par moins de 1S,000 voix.
Il en résultait que les députés, au moins ceux des
bourgs, n'étaient pas de vrais représentants de la na-
tion; en fait ils étaient clésignés par le propriétaire du
bourg ou par [e gouvernement. Sur 6tig sièges, 4ZL
étaient ainsi à la disposition de 2S2 patrons ou du gou-
vernement. Ces patrons se regardaien[ comme proprié-
taires des sièges auxquels ils faisaient élire les députés;
quand ils ne les gardoient pas pour eux ou pour leurs
enfants, ils les donnaient à des créatures. En Lg2g,lecluc
de Newcastle, propriétaire du gros bourg de Newark,
avait obligé un des députés du bourg à donn e r sa démission
e[ avait présenté son candidat aux habitants, qui étaient
tous ses fermiers; 587 osèrent voler pour le concu*ent,
ils furent tous congédiés. Quelqu'un se plaignit à la
Chambre; le duc répondit: < N'ai-je pas le clroit defaire
ce que je veux de ma propriété ? ))
les sièges; à la fin du ivruu siècle- Souvent on vendait
beaucoup de par-
venus enrichis dans I'Incle (les nababs) ou clans le com-
merce se dounaient le luxe d'un siège au parlement; it
y avait un prix couranl gui haussait ou baissait.
Même dans les comtés et les bourgs oir les élecl,eurs
tE RÉGIMB P,\RI,EMENTÀTRB EN ANGLETERRE. T93
étaient indépendanr,s, ils étaient d'orclinaire en nombre
dérisoire. Il n'y avait dans toute l'Écosse que 2,500 élec-
t,curs; un comté en avait g, un autre Zl,, dont un seul
résidait dans le pays. Un jour, à I'assemblée tenue par le
shérif polrr faire I'ilection du comt,é de Bute, il ne vint
qu'un électeur : il prit la présidence, déclara la séance
ouverte, fit I'appel, répondit à son nom, parla en faveur
de sa candidature, se mit aux voix el, s'élut à I'unanimité.
L'élection se faisait encore clans les vieilles formes.
Les candidats montaient sur des tréteaux et faisaient des
discours au rnilieu des cris et de la bagarre, cilr I'usage
voulait qu'on donnât à boire aux électeurs et que les
électeurs des deux partis vinssent manifester; souvent
.on se battait. Tous les électeurs se réunissaienl en plein
air, mais il se glissai[ dans la foule beaucoup de gens
qui n'étaient pas électerrrs; le shérif les faisait vot,e.r à,
main levée et proclarnait Ie rdsultat. Le plus souvent
le résultat était connu d'&vûnce, car il n'y avait qu'un
seul candidat; quand il y en avait plusieurs, si Ie con-
current réclamait, on procédait au vote (polt); chague
électeur venait à haute voix déclarer son vote, qui était
enregistré; I'opération durait parfois des scnraines.
Depuis le xvr" siècle, on se plaignait de la corruption
électorale, et elle avait encore augmenté avec la richcsse;
la Clrambre, q'i dcvait, représcnter ta nation, ne repré-
sentait plus que lcs familles des seigneurs et les grandes
fortunes. Les whigs demandaient la réfcrrme presque tous
les ans depuis 1.808; mais le parti tory, qui gardn In mu-
jorité de 1783 à {830, repoussait, toujours le projet.
Les wlrigs travaillèrent à gagner à Ia réforme le
grantl public. Jusqu'alors la bourgeoisie elle-même s'in-
téressait peu ù la politique, les séances clu parlement
étaient secrètes, les journaux élaienI eneore per-r repan-
dus. Mais un grand changement s'était fait à la fin du
Clvtrrsrrron ooNTEMpoRâ rNB; t3
NE LE GOUVERNITI\IENT CONSTITUTIONNEL EN EUROPE.

xvut' siècle; la population des villes avait beaucoup


grossi depuis que I'industrie était renouvelée par les
tachinesjl s'eiait formé un public avide de nouvelles;
dc 1769'à l?92, il se fonda six grands journaux quoti-
diens qui commencèrent à rendre compte de ce qui sc
r passait à la Chambre. Le nombre d'exemplaires vendus
annuellement, qui était en 1753 de 7 millions, s'éleva en
{801 h 16, et en {821 à 25. Bn {808 et {809 furent fon-
dées deux grandes revues (l). En l80l comrnençe la pu-
blication des comptes rendus du Parlement. - Après
t815, les partis se mirent b agiter I'opinion en tenant en
plein air de grandes réunions politiques (meetings) oit
les orateurs parlaient du haut des tréteaux ou du haut
d'une voiture (c'était un usege emprunté aux sectes mé-
thodistes). ces réunions étaient précédées ou suivies de
défilés des gens du parti clui traversaient les rues en
portan[ cles bannières et des proclamations. Puis on or-
ganisa des associations politiques clont les membres ver-
saient une souscription et nommaient, un cornité potlr
faire la propagancle en faveur d'une réforme; en 1823,
l'Associition catholique, pavt I'abolition du test ; en 1830,
l'Association de Birmtngham, potft la réforme électorale.
Ainsi furent organisées en AnglebeÛe deux forces nou-
velles (2), la presse eLl'opini'on publigue, qui, en contre-
balançant I'influence du roi et des grands sêigneurs,
rendirent la majorité aux whigs et rétablirent I'autrrrité
du Parlement. Aujourd'hui on ne concevrait plus le ré'
gime parlementaire sans les journaux et I'opinion publi'
Review par
(1) L'Edinburgh Review pirr les whigs,la Quarterly
les tories.
'-izi
O; J.st longternps.rept'és.cnté la vie politique anglaise rlu
xv'rri. siècle pafeitle I celle tlu xtxo; la tlifTérencc est qn'Ûrr
ivuro siOcte"o-,ol
les aff.ircs sc faisaic.t ii ltcu p_rè; s.ccrùteqrent et
jour' qtti esf douvearr'
ou'elles se font ruaitrtenant au grautl Ce
c'est la Publicité,
T,E NÉGITIE PARLEùIBNTAIRE EN ANGLETERND. t95

gue. On dit du principal journal anglais, le Times, qu'il


est le quatrième pouvoirl on dit aussi que I'opinion
publique est souveraine.
Cette transformation des mæurs amena enfin la ré-
formc éleclorale de 1832. Le roi Georges IY, qui s'obsti-
nait ir ne vouloir &ucun changement, étai[mort,en 183û.
Les whigs unisaux tories mécontents avaient la majorité ;
ils demandèren t la rtiforme. Le chef d u min istère tory é l"ai t,
un vieux général, Ie vainqueur de Waterloo, le duc de
Wellington. Il monte àla tribune et déclare < qu'il n'a rien
entendu qui prouve que le système de la représent,ation
doive être modifié; il va plus loin : si on le chargeait de
faire une loi pour un pays, il ne trouveraitpasde meilleure
forme que celle de maintenant, car la nat,urc humaine est
incapable d'atteindre une pareille excellence. ir Après
cette déclaration, la Clrambre vota conl,re le ministère,
qui se re[ira. Le ministôre whig qui lui succéda mit
deux ans à obtenir Ia réforme ; il la présenta t,rois fois.
La réfonne de {81f2 fut un compromis; on ne voulut
pas établir un systùmc régulier fondé uniquement sur
le nombre dos habitants.
On conserve le procédé de vote public, il fut décidé seu-
lementque le scrutin ne poLrrrait durerplus de deux jours.
On conserva le même nombre de députés (658) et les
deux catégories de députés des comtés et des bourgs, on
se contenta d'enlever ûux bourgs une partie cle leurs
sièges pour les donner aux comtés : 56 bourgs pourris,
inférieurs b 2,000 âmes, perdirent, leurs | {i rcprésentants,
30 bourgs, inférieurs à 11,000 ômes, n'eurent plus qu'un
ddputé au lieu de 2, et g bourgs furent réduits à 3. On
gagnait ainsi 1,113 sieges qu'on retlistt'ibua; o\ en donna
65 aux comtés (qui, au lieu de 94, en eurent lIt9\,Ltt il22
grandes villes non représent,ées, 20 ir 20rillcs moyennes;
le reste fuI réporti entre I'Irlende et I'Ecosse.
t96 LE GOUVERNEMENT CONSTITUTIONNEI, EN EUROPE.
Le droit d.'électetrr resta un privilège (ft'nnchise) ré'
servé à ceux qui possédaient un revenu funcier; on ie
borna ù. élargi,r la fi.anchise en donnant le droit de votc
dans les comtés à tous les propriétaircs d'un revenu de
1t0 shillings (50 fr.) et à tous lcs fcrmiers d'un rcventt
ctc iiOlivres, dans les bourgs à tout locataire d'un loyer
ile {0 livres (250 fr.).
cette réforme atrgmentait de 50 p. {00 Ie nombre des
électeurs; au lieu c['un électerlr pour 32 habitants, il y
en avait I pour 22. Les nouveaux électeurs étaient sur-
tout cles fermiers et des boutirluiers. Les'ouvriers res-
laient encore excltts du droit de suffrage'
Beaucoup furent mécontent,s et formèrent la grande
Assoeiation des trauailleurs.Déih, en l8l{i et 1819, un parti
appelé radic al ava i t fai t des m a ni fest'ations po tr r réelamer
le suffrage universel ; en lft37, Ies ouvriers mécotltenls
reprirent le programmO tles radicaux et rédigèrent ttnt:
pétition ag Parlemont oùr ils exposaierrt les dcrnandes
de leur ptrl.i, ils I'appclèrenl, la Charte du peuple'
lille demanclait qtre tous les habitùnts eussent le droit
de voter et cl'être élus membres tlrr Parlement, qu'on
donnât atrx députés trne indemnité, qtrc le pavs fÛrt divisé
en circonscriptions égnles et que le vote se fîtsecrùtement
en déposant un bulletin (ballot), au licu d'être inscri[
sur un regist,re public. - Le-q chartistes se plaignaient
aussi de la mi-.ère du peuple. t< La Constil.ution anglaise,
disaient-ils, ne signilie pour nous que travail forcé ou
mourir de faim. > Ils tinrent de grancles rétrnions lt nuit
cn armes et tlélitèrcnt avec des ttlrches; ù trois reprises
(ltt:|9, 1843, l8/rB), ils fircnt signer une pétition monstre
sur taquelle ils rérrnirenI pr'ès de l.rois nrillions de signl-
ttrres. lllais ils n'obtinrent rien tltr llarlemen[. C'est
en l8i2seulernent que leministère Glaclstone a fait d:tu-
blir le vote au serutin secret.
Les Cbamlrres élucs depuis la réforme furent beaucoup
LE RÉGtME PÀRLEMONTAIRE F]N ANGLOTERRE. IÙ1

plus dociles à I'opinion publique, plus soucicuses des in-


térêts de la m&sse de la population c[ plus actives. Les
imprimés de la Cbambre qui, de i824 ù t832 formaient
en moyenne 3{ volurnes, a[teignirent, à partir de {832,
la moyenne de 50. Les clisctrssions du Parlement furent
mieux connues du public; la vieille loi rlui ordonnait de
lcs tenir secrètes n'a pas été abrogée, mais I'usage s'est
établi dc laisser publier le compte rendu sténographi-
que par les journaux, et on a const,ruit une tribune pour
Ies iournalisl"es. Quant, aux votes des députés, qu'il était
clefendu de rendrc publics, la Chambrc elle-même, de-
puis 1836, les fai[ publier.
En mênre tempsles journaux ont baissé de prix depuis
la snppression du timbre (on les a mis à { penny : lû c.);
avec les chemins de fer et la poste ils ont pu pénétrer
partout, rapidement ; on sait chaque jour dans toute
I'Anglcterre ce qui s'est fait pendant la soirée précé-
clente à ln Chambre. Les journaux sont res[és peu nom-
breux (7 ou 8 environ à l,ondres), mais ils se vendent à
un nombrc très élevé d'exemplaires, ce qui augmente
beaucoup la puissance de chacutt. Les meetings sont, de-
venus beaucoup plus fréquents, les associations plus
fortes et mieux organisées.
llien n'a été changé dans les formes, aucune consti[u-
tion écrite n'a dté rédigée, les Chambres ont continué à
délibérer suivant les nrêmes us&ges, les actes sont con-
çus suivant les mêmes formules. Le président porte tou-
jotrrs la pemuque, il est assisté d'un hérau[ qui dépose
sur le bureaula massc d'armes; les députés continuent à
parlen de.leur place. Mais, à mesure que la vie politique
est devenuc plus active, I'importance de la Chambre basse
a augmenté, les Lords ont, moins osé résister à des dé-
pul.Cs qui représentaient, 1.rlus exactenrent la nation. La
plupart. des lords se dispensent cl'assister aux séances de
,I
I
I

I
4C8 LE GOTJVE|NEMBNT CONSTTTUTT0NNEI' EN BUROPE.

leur Chambrc.l souvent il n'y en a qu'une quinzaine'


par
d'ordinaire ils hcceptcnt sans résister les lois votées
les ûommunes. Le roi a gardé sa prérogative' c'est tou-
faits tous les actes du gou'
iours en son nom que sont
u,.n*',l.,t, il a toujours le droit de choisir ses minislres
enra-
et rle dissoudre la chambre. Mais c'est un usage
cirté aujourd'hui, que le roi doit choisir pour ministres
lcs chefs de la majàrité, et que les ministres se retirent
La
tous ensemble dès que I'un d'eux est mis en minorité.
reineYictoria,*onté'surletrôneen|837,n'ajamais
dérogé à cet usage' et il est dorrteux qu'un roi
pirt s'y
soustraire ù I'avenir.
Depuis t832 le pouvoir a donc toujours dépendu dela
la
,rr*3o.ite de la chambre, c'est-à-dire indirectementcle
voùnté des électeur.s ; il a donc changé de m'ains à
chaque changement de I'opinion publique' De t7l5
à
avaien[ gardé le
183d, deux partis, les whigs et les tories,
ministÔre chacun pendant un denri-siecle; entre
|832 et
. 1890, chacun des partis est tombé dix fois et revenu
dix fois. Tous deux étaient organisés de façon â rester
unisdansl'oppositioncommeauSout'ernement,cha.
crrrr avait son chef reconnu lleader) qui
devenait pre-
mier ministre quand le parti était au pouvoir' chacun
avai[ son ministère tout Prêt (l)'
Ainsi s'est cotnplété en Angle[erre' &u xtxo siècle, le
régime parlementafle classique ébauché seulement au
xvirr siècle; ainsi se sont établis tous les usages fonda-
mentaux qu'on s'est habitué en Europe à regarder
colnme inhérents à ce régime'
Ilyaunsouverainhéréditaireaunomduquellepays
pouvoir' < Le roi
est gôuverné, mais qui n'exerce a'ucttn
règne, il ne gouverne Pes' ))
(l) Après 183?, le parti tory a pris le nom de conseruatetlr' ls
pui'fi *t,ig celui de libéral.
LE RÉGIMI] PÀRLEMIINTAIRD T'N ANGLETEIIRE. I99
Le Parlcrment est composé de clcux chambrcs, mais la
Ohamhre non élue (Chambre haute) n'a d'a.ntre pouvoir
que de ratifier les lois; seule la Cbarnbre élue vote le
hudget et contrôle la conduite clu ministère.
Le ministere est choisi dans le parti qui a la majorité
à la Chambre et e pour chef le chef du parti (en Angle-
terre, le nom de ministère n'est pas officiel; le ministère
est formé de trois dignitaires, de cinq sucrétaires d'État
et des présidents de certains bureaux).
Les ministres délibèren[ ensemble en conseil les me-
sures à prendre, et quand la majorité du conseil a pris
une décision, chaque ministre est obligé de la soutenir
ou de se retirer
Les ministres sont responsables devant la Chambre;
non seulement elle peut les mettre en accusation, mais
clès qu'elle vote contre une mesure demandée par eux,
ils donnent leur démission. Ils sont solidairement res-
ponsables, tous doivent se retirer à la fois dès qu'un d'eux
est mis en minorité.
Dès que la Chambre est réunie, elle écoutele discours
du trône, otr le ministère expose au nom du roi la silua-
tion du pays et indique sa politique; elle y répond par
une adresæ où elle exprime ses sentiment Chaqtre
année elle vote le budget de I'année suivante; &ucun
impôt ne peut être levé avant d'avoir été voté, le refus
de I'impôt est une arme qui permettrait b la Chambrc
d'atteindre stlrement Ie ministère s'il s'obstinait à rester
sans avoir la majorité. projet de
- A propos de chaque
loi ou de crédit, le ministère peut poser à la Chambre la
question de confian.ce, c'est-à.-dire déclarer qu'il se reti-
rera si la Chambre ne lui donne pas la majorité. La
Chambre peut,, de son côté, témoigner son mécontente-
ment par un ordt'e du jou'de défiance. Les affaires à trai'
ter dans chaque séande sont lixdes d'avance par I'ordre
2OO tE GOUVERNOÙIENT CONSTITIJTIONNEL EN EUROPB.
du jour; mais, avant que la discussion ait commencé,
tout député a le droit de demander à interpeller le
ministère ; I'interpellation se termine per un vote de la
Chambre qui déclare pe-cser à" l'ordre du jow', mais sou'
vent elle exprirne son avis sur I'interpel.lation dans une
phrase qui précède la formule : passe à l'ordt'e du jour,
et si cet avis est défavorable au ministère' il doit se re-
tirer.
Le ministère mis en minorité a le droit de demander
au roi de dissoudre la Chambre; c'est un procédé pour
faire lcs électeurs juges entre les députés et lc gouver-
nement. Le ministère reste en place pendant les élections.
Si la nouvelte Chambre ne lui donne pas la majorité, il
doit, se retirer; on regerderait comme un coup d'État cle
dissoudre une Chambre réélue, puisque la nation s'est
prononcée et qu'elle est souveraine. (En Angleterre la
durée fixée par laloi pour un Parlement est de sept ans;
nrais il est d'usage de dissoudre la Chambre avanl ce
terrne. ALtcune Chambre n'a dépassé six ans.)
D'ordinaire ce sont les ministres qui présentent à la
Chambre les projets de loi; mais tout député a le droit
de proposer ou un projet ou des amendemerats, c'est I'ini-
tiati,tse parlementaire .

Toute mesure, avant d'être discutéc en séance publi-


que, doit avoir été examinée par trn comtté (souvent
c'est la Charnbre tout entière qui se forme en comite,
en cc cas orr discute mais on ne vote pas). Les aul,res
Comités sont formés cte quelques membres désignés par
le Président (L).
Tout projet de loi doit, êÎ,re discuté à trois reprises, en
tt'ois lectures, eL chaque article voté séparément ctraque

(l) Dans les paysd'Europe qui ont adopté le régime parlenreu-


taire, lcs Comités sont élus par la Chaprbrc divisée en bureaux
ou sections. Ce système a été enployé en France dès l?S0.
LÀ CHARTE DE I8T4. 2OT

fois; à moins que la Charnbre n'ait vtllé qu'il y aulgence


(une lecture suffit alors).
Pour qu'une clélibération oll un vote soit valable, il
faut, qu'une cer[aine proportion de députés, le quorurn,
assisl,e à la séance ou prenne par[ au vote.
Un projet voté par la Chambre ne devient une loi
qu'après avoir éLé voté par la Chitmbre haute et, signé
par Ie roi, mais ce n'est pas I'ttsage gue le roi refuse sa
signature.
Tout ce mécanisme s'est organisé en Angleterre sous
le régime de la bascule entre les deux partis; il a f.lnc-
tionné régulièrerncnt parcc qu'il n'y avait que deux par-
tis, tous deux respecl,ueux des usages' prêts à céder la
place au parti rival dès que la majorité avait changé'
Ccs partis sont comme deux gouvernements constitués'
enl,rc lesqLrels les électeurs chr-risissent, sans pouvoir
sortir de cette alternative. Aucun changemen[ brusque
n'csl, donc possible, et cependant aucun des dcux par-
tis ne peut trop longtemps abuser du pouvoir, car les
abus mécontenl.ent les électeurs et les rejcttent vers le
parti aclverse. Aussi a-t-on considéré le jetr de bascule
entre deux partis comme une condition fondamentale
drr régime parlernentaire.

La charte de 1,81,4 et la Restauratxon en lTrance'


Les Bourbons, en revenan[ régner sur la France en
1814, avaient promis de respecter les institutions de
la Révolution et de I'Empire. On ne t.oucha pas à la
société, elle resta démocratique; les Français devaient
êl,re égaux devant la loi eb admissibtes à tous les em-
plois, les anciens privilèges demeuraient abolis, les
biens nationaux restaient à leurs nouve&ux proprié-
taires. on ne toucha pas à I'adminislration, elle resta
centralisée; tous lcs services publics, les finances, la
202 LE GOUVERNBMENT CONSTITUTIONNIL EN IiUnOPi!*.
jLrstice, I'administration, la police, I'arméc, nrômc la divi-
sion en départements restùrent cc rluc lcs avait, faits lo
Rér'olution; les créat.ions de Napoléorr, Code , Légion
d'honneur, Banque, Université, furent, conservées. Les
populations s'étaient soulevées contre l'llmpire au cri clc :
a A bas la conscription etles droitsréunis!> Il fallLrt dé-
clarer abolies les deux institutions détestées; on créa à
la plaee Ie recruteflùent et les contributions indirectes.
La France était ainsi, dès 1814, pourvue d'une orga-
nisation sociale et administrative qui n'a guère clrangé
depuis et qrri a formé le fond solide cte la vie française.
lfais clle n'avai[ pas encore, comme I'Angleterre, un
mécanismc régulier degouvernement; il lui fallait fixer
lcs r-ùgles d'aprôs lesrluelles le pouvoir serait par[agè,
donner une constitution, comme on disait, et la faire
entrcr dans les mceurs. Blle y a mis soixante ans (l811l-
lri75).
La première constitution date de 1,81,4; les souverains
alliés et les hommes d'Etat franqais, ennemis de I'absolu-
tismc de Napoléon, admiraient le régime parlemenLaire
anglais, qui leur semblait le plus libéral de tous les
gouvernements; ils conseillèrent à Louis XYIII de I'in-
troduire en France. Le Sénat rédigea même une consti-
tution qui posait le principe de la souveraineté du
pcuple : < Le peuple français appelle librement au trône
Louis-Stanislas-Xavier, frère du dernier ro\. La Consti-
tution acceptée par le peuple, le roi devra la jurer et
la signer aaant d'être proclamé. >
Le nouveau roi refusa de ratifier cette constitution, il
voulut prendre d'abord possession du trône, et ce fut
seulement après avoir été reconnu roi qu'il fit rédiger un
acte nouveau. Il évita à dessein le nom de constitution
et, reprenont un nom du moyen âge, il I'appela C harte
constittttionnelle; lui-même se titra Louis XVIII par la
LA CII,\RTE DE I8T4. 203

grdce de Dieu roi tlc Francc, data la Chartc de la uingt


et unir)ne année de son règne eL cmploya I'expression :
I4uisorts octroi et eoncessron. Toutes ces formes ét aient
choisies pour inr-liquer qu'atrx yeux du roi aucun des
gouvernements de la France, depuis la mort de
Louis XYI, n'avai[ été légal; Ies vrais souverains avaient
été son neveu [,ouis XVII et lui-rnême dès la mort deson
neveu; le pouvoir lui appart,enait'de droit divin par hé-
ritage, et c'était un pouvoir absolu que lui seul avait le
droit de limiter pûr un acte de sa pure volonté. C'était
dire que la souveraineté, en France, appartenait au roi,
non à la nation. De là lc mécontentement des libéraux.
Mais, sous ses formes absolutistes, la Charte de 18l1l
établissait un régime constitutionnel; elle transplantait
en France les usages politiques anglais tels que les pra-
tiquait le parti tory. Le gouvernement était partagé
en[rc trois pouvoirs : le roi et les deux Chambres. Le
roi avait le pouvoir exéculif, il nommait et révoquait
les ministres, il avait, le droib de dissoudre Ia Chambre;
les ministres étaient responsables. La Chambre haute
était formée de pairs désignés par le roi, puis hérédi-
taires comme les lords; elle rati{iait ler lois. La Chamhre
basse était élue, elle votait les lois et les budgets; les
pairs et les députés ne recdvaient aucune indemnité. La
presse était libre, comme en Angleterre. C'était le régime
anglais, exactement copié jusqtr'aux détails (discours
du [rône, adresse de la Chambre, commissions, etc.).
La Charte laissait en suspens deux questions pratiques
qui devaient être réglées par des lois : l-o 0omment se-
rait élue la Chambre; 9o Comment serait réglée la liberté
de la presse? Ces lois, n'étant pas incorporées à la
Charte, pouvaient toujours ê[re remises en discussion.
Le régime anglais lui-même, à l'époque oÙr il avait,
servi tle modèle, était encore indécis sur un poin[ :
20+ LE GOUVTRNEIII'NT CONSTITUTIONNEL EN EUNOPE.

Quels étaient les droits du roi envers la Chambre ?


Était-it obligé de prendre ses rninistres dans la majo-
riLé? La question n'était pas encore résolLre cn Angle-
terue, elle le fut moins encore en France.
Aussi, de {814 à {835, la loi élect,orale, la loi sur la
presse et le pouvoir du roi onl-ils été les grancls champs
de batail le parlementaires.
Pour le régime électoral eb la presse comme pour la
constitution, les hornmes d'litat français prirent leur
rnodèle en Angleterre.
Il ne fut pas question de donner à tous les Franqais le
droil d'élire ]eurs députés, la Révolul,ion avail clonné la
fi'ayeur du suffrage universel; un droit aussi dangereux
que celui d'élire des représentants ne devait êLre confié
qu'à un petit nornbre d'hommes choisis. Sur le principe
d'après lequeI ce choix se ferait on n'hésita pas, on prit,
la fortune comme en Angleterre, en décidant qu'elle
seraiI constatée par I'impôt direct ; Ie cens devint (jus-
qu'€n 4.848) la mesure du droit de suffrage , les seuls
électerrrs furen[ les censùtailes. Dès 18,14 on fixa le cens
à un chiffre très élevé : il fallait payer 300 francs de con-
tributions directes pour ê[re électeur, 1,000 francs pour
êt,re éligible. Les électeurs se réunissaient au chef-lieu
du département orr de I'arrondissement. te régime dura
jusqu'en 1830; pendant cet.te période il n'y eut, pas
plus de {10,000 électeurs pour unc population de 25
à 30 millions d'âmes. Les Français se trouvaient partagés
en deux classes : la rnasse de la nation exclue de tout
droit politique, les censitaires poun'us du privilègc de
représenter à eux seuls toutc la nation (On appela les
censitaires, après {830, le pays légal; devant la loi poli-
tique ils formaient en effet, tout le pays) (l).
(l) ta principole différence fut rlans I'application clu prirrcipe
comurun quc la furl,uuc eeule douuait droit ou su{lroge;la, fran-
I,A CIIÀRTE DE ,I8I4. 205

La presse politique fut aussi organisée à I'onghise;


chaque numéro clevait porter un tirnbre de 5 centimes,
I'envoi par la poste cottait alors {0 cenl.imes; la vente
au numôro éttrit inconnue, il n'y avait, que des abonnés'
Le journat étùit dOnC Un ltrxe eofiteux risen'é à la bour-
geoisie;il n'y avait en lB30 qrre 60 ù 70,000 abonnés;
le peuple nc lisait pas, il était tcnu dans I'ignorance
complète cle Ia vie politiquc, qtri restait le privilège de
la bourgeoisie. Pour fondcr trn journal, il falta'it déposer
un fort cautionnement; ar'rssi n'y avait-il qtre très peu
de journaux, trois ott quatre de chaque parti; chriclln
avait sur scs lecteurs une influonce d'autant pltrs puis-
sante. Ce qui augmentai[ encrrre lcgr influence, c'est qtte,
suivant I'usagc anglais, les articles n'étaienl pas signés.
Resseruée clans ces Iimites ét,roites, la presse fut, déclarée
Iibre cttmme en Angleteffe, mais avec la défense d'atta-
quer le roi on la constilution.
Àinsi fuI transplanLé en France le régime politique
anglais. Mais on n'avai[ pu y transplonter les mæurs
anglaises, et les partis s'y orgitnisèrent toul autrement
qu'en Angleterre. Les dépu[és français, moins faciles à
clisciptiner' ne voulurent pas se ma,sser en deux partis;
ils se réunirent en plusieurs petits groupes; les groupes
furent, en Francc, ce qu'étaicnt les partis en Angle-
terre, le trait clt_rminant de la vie publique. Comme cltarlue
groupe suivait sa potitique et, voulaib avoir le pouvoir,
le système anglais de la bascule était impraticable; ir
moins qu'un groupe n'etlt iï lrri seLrl la majorit,é' On ne s&'
vait où trouver le chef de la majorité pouf constituer un
ministère. un ministère ne pouYùit se maintenir qu'en se

clrf.se électorale anglaise, ntêtne avant 1832, était beaucortp.


moins
elevée que le ccns Trançais; ave c une population moindre, l'Anglc'
ierre avait vingt fois ptus cl'élccteurÀ;la vie politique n'y était
pas exclusivemcnt bourgeoise
206 LE GOUVERNEMIINT CONSTITI]TIONNITt, BN BUROPE.
faisant soutenir à la fois par pl*siclrrs groupes, et même
ces compromis ne lui donnaient r1u'une existence pré-
caire, car to's les groupes exclus du pouvoir pouvaient
forrner nne eoalition pour faire tomber le rninistère en
votant tous contre lui. c'était, pour les ministres une forte
tenl,ation de corrompre ou d'intimi,ler res électeurs pour
leur faire élire une maj'rité sfire. Aussi le gouvernement
en France a-t-il toujours, beaucoup plus qu'en Angle-
terre, fait de Ia presston électorale, et il a eu plus de
moyens d'en faire, perce que, depuis Napoldon, toul, Ie
pouvoir en province est exercé par des f<lnctionnaires
très nombreux et qui dipendent des ministres.
Le régime parlementaire avait rresoin aussi de partis
assez modérés pour respecter les usages qui formaient
Ia constitution. Il semblait, en L814, QUe la 0harte scrait
acceplée de tous; cornparée au régime de Napolérn, elle
paraissait très libérale; les Bourbons étaienL < la fanrille
incontestée > qui apportait la paix si désiréc. Le personnel
du gouvernement n'étai[ pas changé, Lo,is XVIII gar_
dait les rninislres de Napoléon, 84 tles sénateurs et la
clrarnbre tout entière; la France nouvelle semblait se
réconcilier a,vec la vieille France dans le régime parle-
mentaire.
La maladresse des Bourbons et le retour de Napo_
léon rendirent Ia réconciliation impossibte. sans tou-
cher à aucune des instit,utions nouvelles, les Bourbons
laissèrent prendre aux émigrés leurs amis un langage
qui effraya ou blessa tous les gens intéressés au main-
tien des choses, les acquéreurs de biens nationaux, les
nobles de I'Bmpire, les fonctionnaires, lcs of{iciers, les
peysans. L'armée surtout fut irritée, les officiers d'avoir
éte mis en demi-solde, Ies soldats d'avoir perdrr le dra-
pelg tricolore, qu'on remplaqa par le drapcau blanc.
C'est, pourquoi, dès que Napoléon revint en Franceril
[À cnARTE IJE {8{4. 241

eut pour lui I'armée et les paysens' et Ie régime parle-


mentaire de la Oharte s'écroula. Napoléon, pour avoir
l'appui des républicains, établit un gouvernement cons-
titutionnel qu'il fit approuver par le suffrage universel.
Après'Waterloo ce régime tomba à son tour, et la Charte
fut rritablie. Mais cette révolution des cent-Jours avait
laissé des traces ineffaçables. Les royalistes irrités, per-
sécutèrent les hommes qui s'étaienI ralliés tï Napoléon et
songèrent à clétruir.e l'æuvre de la Révolution. Les parti-
sans cles institutions nouvellcs, par haine des royalistes,
se groupèrent ensemble, irnpérialistes et réputrlicains,
autour du drapeau tricolore; Napoléon, que les républi-
cains avaient détesté colnme un tyran, fut' regardé
comme le cléfenseur de la ltévolution contre les Bour-'
bons qui votrlaient ramener I'ancien régime'
Ainsi se formêrent en France deux partis extrêmes:
les trltra-royalistes (appelés les ultras), qui parlaient de
rétablir I'ancien régime, le pouvoir absolu du roi et les
privilèges de Ia noblesse et du clergé ; les républicains-
Lonapartistes (ils s'appclaient le parti libéral), qui sou-
haitaient la chute des Bourbons. Àucun des deux partis
ne respectait la charLe; les libéraux étaient un parbi de
réaoluiion, il ne demandait pas seuletncnt, comme les
whigs, des réformes libérales, il était prèL à renverser la
rn,rnarchi e (/:éée par la cons[itution; les ultras étaient
un parti de réaetion, ca.r il ne se bornait' pas,
(lomme
les iories, b repousser t'ute réforme, il voulait reaenit
à un régime détruit et qui ne pouveit être rétabli sans
une révolution.
Entre ces tleux partis ennemis de'la constitution se for'
mèrent deux g.ôop.. constilutionnels, es royalist,es
modérés (lu dioite), par[isans clu maintien des choses
conrme les tories, rl tàr r'yalistes libéraux (loctri'naires\,
partisans du gouvErnernenl à I'anglaise'
208 tE GOUVERNEMENT CONSTII'UTIONN[I, EN EUROPE.

Bn 1815, les élections s'étant faites pendant I'invasion


et, la Terreur blanche, les ultras enrent la mair-rrité à la
Chambre (ce fut la C hanrbre introuaable) ; elle demanda
que les bicns nntionaux fussent renclus au clergé, In
det[e publiquc reniée, Ies rnagistrats libératrx destitués,
I'Université supprimée. Le roi prit part,i contre eux ; les
doctrinaires, pcur sauver l'æuvre de la Révolut,ion, pri-
rent parti contre la Chambre pour le pouvoir royal. La
Chambre demandait que le roi prit son ministère dans
la majorité. [,es doc[rinoires sou[inrent que le roi était
libre de choisir ses ministres. Royer-Collard clisait en
18'16 : < Du jour oir le gouvernement ne consisterait que
dans la maiorité rle la Chambre et oùr il serait établi en
'fail, qu'elle peut renvoyer les ministres du roi, c'en serait
fait, non seulement de Ia constitution, mais cle la royauté
inrlûpendante. De ce jour nous aurions la République. >
l,a Chambre voulait abaisser le cens à 50 francs, ce qrri
nuraiI fait 9 rnillions d'électeurs. Les cloct,rinaires firent
rnaintenir le cens à 300 francs, parce qu'ils avaicnt plus
conliance, pour défendre la liberté, dans la harrte bour-
geoisie que dans les petits propriétaires. Louls XVIII se
délivra des ultras en riis-qolvant brusquement la Charnbre
et en faisant une ordonnance qui rél.ablissait la loi élec-
torale de l8{/1. Les institutions furen[ sauvées; mais la
nation resta écartée de la poiitiqre et le roi garda le gou-
vernemenl; ce qui empêcha de constitucr un régime vrai-
ment parlementaire.
Enl,re 1816 ct {829 la Constitution fonctionna ré-
gulièrement I les libéraux agitèrenl le peys, orga-
nisèrent des sociétés sccrètes et des conspirations militai-
res, écrivirent des pamphlets e'1, firenI des ntanifestal.ions;
rnais ils n'avaicnl à lo Chombre que quelgues députés;
les ultras arrssi ne formaient c1u'un petit groupe. [,es deux
centres constitutionnels composaient prcsque toute In
LÀ CTTARTE DE I8,I4. 209

0hambre; le ministère choisi par Ie roi fut soutenu par


Decaze par les doctrinaires,
une majorité,,
- le urinislt\re
de 181"6 à {820 (ce fut une période de réformes libé-
rales), le ministère Yillèle par la droite, de 1820 àr
-
1827 (les réformes s'arrêtèrent, la Chambre vota mênie
des lois de réaction dont, quelques-unes furent rejetées
par les pairs). En [827 tous les ennemis du ministère
Villèle se coalisèrent et obtinrent la majori[é dans la
Chambre (360 contre ?0)1 Charles X ne voulut pas d'un
nrinistère cle gauche, i[ en pril un dans le centre droit
(Martignac), la Chambre le mit en minorité.
Le régime de la Restauration périt dans un conflit
entre les deux parbis extrêmes. Charles X n'admettait,
pas le régime parlemenl,aire. < J'aimerais mieux, disait-
il, scier du bois que d'être roi aux conclitions du roi
d'Angletene. D a Bn France c'es[ le roi qui gouuerne, il
demancle conseil aux Chambres, il prend en sérieuse cou-
sidération leurs opinions et leurs représentations ; mais
quand il n'est pas conYaincu, c'est sa, uolonté qui doit se
faire. > En 1.829 il prit un ministère d'ultras (Polignac)'
qui eut pour ennemis tous les autres partis, la Chambre
se prononqa contre lui par I'adresse des 222; le roi
garda ses ministres et la Chambre fut clissoute. La nott-
velle Chambre, éIue en {830, allait être encore plus hos-
tite. Charles X voulut faire ce qui avait réussi à
Louis XVIII en l8t6; I'article 14 rle la charte disait :
n Le roi pourra faire les ordonnitnces nécessaires à
I'exécution dt* lois et'à la srlreté de I'État. > Charles X
fit trois ordonnances, il dissolvai[ lar Chambre nouve]le
avant qu'elle se filt réunie, changeait la loi éleclorale
et établissait, la censure sur les jourr nux (juillet 4.830).
L'opinion générale fut que le roi avait, outrepassé son
pouvoir, que le6 ordonnances étaient de véritables lois
et que, n'ayant pas été votées par les Chambres, elles
Crvtr.Iser'roN coNTEtrPoRÀtNn, Lt*
2IO LE GOUVERNEMENT CONSTITUTIONNBL EN AUROPI'.

étaient illégales. Les journalistcs de Paris signèrent une


protestation, Ies députés présents à Paris décidèrent la
résistance légale. Mais ces moyens légaux ne pouvaient
prévaloir contre le gouvernemen[ armé de la force.
II s'étai[ formé à Paris un parli républicain, recruté
parmi les ouvriers et les éttrcliants, peu nombreux (de
8 à {0,000 hornmes), sans cléputé, sans journal, ntais
organisé et arrné. Ce furent eux clui firent la Rér'olution
de 1830; ils prirent les armes, construisirent des barri-
cades (t) dans les rues étroites de I'est de Paris et arbo-
rèrent le drapeau tricolore. [,e .gouvernement n'avait
pes prévu une émeute, iI u'avait dans Paris que
It,000 hommes de troupes. Les insurgés conquirent la
ville en trois jours; Charles X, affolé, n'essaya pas de
la reprendre et sortit de la France. Les députés réunis
à Paris pendant le combat, après avoir négocié avec
Charles X, préfér'èrent prendre une nouvelle farnille
royale et acceptèrent le duc d'Orléansr {ui promit de
reprendre le drapeau trieolore et de défendre le régime
parlementaire. Le drapeau tricolore était resté popu-
laire, toutes les villes I'arborèrent et Louis-Philippe fut
reconnu sans résistance.

La Clmrte de 1830 et la monarchie de Juitlet -- La


Révolution'de '1830 avait été faite au nom de la sou-
veraineté de la nation. Le nouveau roi I'avail accep-
tée; il se {it appeler Louis-['hilippe l"', roi des h-rancais
par la grâce de Dierr et la volonté nationale. Il fallut
faire une nouvelle Constitution, ce fut la Charte de 1830.
Blle n'était plus octroyée à la nation par la volonté du
roi, elle était établie par la nation et consentie par le
(l) Ils avaient déjà fait en 182? des barricades, les premièrcs
depuis le temps de Ia Fronde (il n'y eu avait pas eu pendant la
Révolution).
LA CHÀR'IE DE 1830. 2TT

roi, qui jurait la respecter. L'article 14 que Charles X


cle
avait invoqué fut abrrrgé. La censure de la presse fut
interdite à jamais. La Chambre requt le droit d'élire
son président. La Charte promeltait, des lois sur le
jury, la garde nationale, I'administration, la liberté de
I'enseignement. lllle fut complét,ée par deux lois de l83l :
la Chambre des pairs, qui était héréditaire, fut rendue
viagère; le cens électoral lut ahaissé de 300 à 200 francs.
Il y eut alors {50,000 électeurs (200,000 en 1848).
La question était, ainsi tranchée en faveur de la Charn-
bre; c'étaitelle, non le roi, qui était souveraine. Le ré-
gime parlementaire semblait, établi en France. Mais il
restait tou.jours deux partis extrêrnes hostiles à laConsti-
tution, à droite les légitimistes qui ne voulaient pas recon-
naître le roi usurpateur, à gauche les républicains qui
se plaignaient d'avoir été trompés en 1830. Le roi, tout,
en affectantde se soumettre à la majorité de la Chambre,
ne se résignait pfls eu rôle de roi constitutionnel; il vou-
lait choisir ses ministres, travailler avec eux, et diriger
la politique du rninistère ; au lieu de conforrner son
gouvernemenb à la volonté de la majorit,é il s'efforçait
de faire une majorité docile à la volonté royale.
De 1830 à 1835 le pouvoir lut disputé entre les deux
partis qui avaient fait ensernble la Révolution, la. gauche
royalisl,e et les républicains. Louis-Philippe, pour se
f'aire accepter des républicains rnaîtres de I'hôtel de ville,
avait fait amitié avec leurs chcfs, Lafayette et Laffitte,
et fornré un ministère mi-parti, cinq républicains, quatre
royalistes. La lutte s'engagea dans le rninistère rrrême;
le parti du mouuement (républicains) voulait une politi-
que démocratique et I'intervention en faveur des peuples
insurgés en lJurope; le parti de Ia résistance (royalistes)
voulait conserver la dornination de la bourgeoisie e[
Ia paix tvuu IeË grûndes puissances. Le roi, partisan d€
21,2 tE GOUVERNEMENT CONSTITUTIONNEL AN EUROPE.

la résistance, voulut, laisser s'user les homrnes du mou-


venrent; il laissa les républicains seuls dans le ministère
(Laffitte) et mai[res de Paris. On crut qu'ils allaient en-
gager la guerre contre I'Burope. Le pays prit pr:ur, la
rente 3 p. 100 tomba à 52r,70; le 5 p. 100 à 82r,50. La
Charnbre abandonna Laffit,te et le roi prit un nrinisl,ère
royaliste (Casimir Périer) ({ffif ). Le parti républicainavait
perdu toute chance d'arriver au pouvoir par la Chambre;
il essaya de reconrmencer la révolLrtion de 1830, orga-
nisa des sociétés d'ouvriers, fonda un journal e[ fit
plusieurs émeutes dans Paris. Le gouvernement fit con-
danrner les journaux e[ les sociétés secrètes; aidé de
la garde nationale, il réprima les émeul.es, en rnême
temps qu'il écrasait les ligitimistes insurgés dons I'ouest.
L'ordre fut rétabli en 1835, a.près le procès-monstre et les
Iois de septembre contre la presse.
De 1835 à 1840 la lutte se passa à la Chambre entre
deux partis constitutionnels, le centre gauche (Thiers)
e[ les doctrinaires devenus le centre droit (Guizot) ;
mais il y avait un groupe intermédiaire, le tiers-parti, el
deux groupes extrêmes. En outre le roi, au lieu de
donner le ministère au parti qui avait, la majorité et de
le garder jusclu'à ce qLr'il fût rnis en minorité, prenait
pour ministres ses amis en dehors de la rnajorité ou
renvoyait les ministres qui ne voulaient pas suivre sa
politique. Les ministères tombaient, vite devant une coa-
lition ou devant I'opposition du roi; de 1832 à 1840 rl
y en eul huit. Ce fut le temps des brillants combats d'élo-
quence; la cliscussion de .l'aclres-.e de la Chambre au roi
en 1838 dura douzejours, 198 discours furent prononcés.
I\[ais le rigime parlernentaire ne parvenait pas à lbnder
un gouvernement durable.
En 1840le roi fit alliance délinitivement a,vec le cen(re
droit, et clonna le ministère à ùuizot. bon systèmefut de
'
LA cHAnrE DE r8'o. ,n,
s'assurer I'app ui de la chambre en faisan t élire des députés
sans opinion, décidés à voter toujours pourle ministère. Il
s'adressait non aux convictions politiquesdes électeurs et
des députés, mais à leurs intérêts personnels, en donnant
aux électeurs des bureanx detabac, des bourses, des fonc-
tions, aux déput,és des places ; ces moyens étaient d'autant
plus puissants que les dépuiés ne recevaient pas d'indem-
nité, la moitié presque de la chambre était formée de fonc-
tionnaires. La politique de Guizot était d'éviter toute af-
faire en Europe et de ne faire aucune réforme en France. ce
régime dura huit ans, la majorité augmentait, toujours,
jamais elle ne fut plus forte qu'aux éleclions de lga6. uais
la masse de Ia nation était de plus en plus mdcontente,
on reprochait, au gouvernement sa politique de < borne r
etson systême de comuption, on demandait la réfornrc,
lo abaisser le cens et adjoindre les capacités, c'est-à_dire
ajouter aux électeurs censitaires les gens qui avaient fait
des étr-rdes (ils étaient depuis {Bz? sur la lisl.e des jurés),
20 interdire aux députés d'exercer des fonctions. La
France était, partagée en deux camps : d'un côté le roi,
Ie minist,ère, la chambre etles élccteurs censitaires d'ac-
cord pour tout refuser, qui à eux seuls exerqaient tout
le pouvoir, car ils formaient Loutleltays tégal; de I'autre
cô|,é I'opposition, formée de tour Ie reste tle ce qui avait
une opinion politique, mais privée de tout ,oyen d'agir.
En apparence c'était le régime parlementaire pu.; I,
roi sernblaiI I'exécuteur des volontés de la molorite de
Ia Chambre élue; mais, grâce au cens et à la corruption
éleclora,le, la chambre, au lieu de représenter la nation,
n'était, que I'assemblée des serviteurs du roi. Le régime
parleme'taire anglais, sous la direction d'un ministre
qui avait été professeur d'histoire d'Anglelerre, serédui-
sait à une facade derrière laquelle se conservait le gou-
vernement personnel du roi.
2IL LE GOUVERNEMENT CONSTITUTIONNDL IIN EIJROPE.

Le réqime parlementaire en Belgique, l,e royautne


-
des Pays-Bas, auquel la Belgique firt annexée en l8l"1l,
avait requ un gottvernemettt constitutionnel très in-
complet; le roi gardait le pouvoir de choisir les minis-
tres (qui n'étaient pas responsables devant la Chambre)
e[ de diriger la politique. Le roi, Ilollantlais et résidant
en Hollande. favorisa les Hollandais et mécontenta ses
sujets belges au point qu'ils s'unirent, s'insurgèrent et
chassèrent les troupes hollandaises (1830). La France les
prit sous sa protecl,ion et obtint des grandes puissances
que le Belgique serait clétachée des Pays-Bas et forme-
rait un royeume constitutionnel.
Un congrès cle déput,és se réunit, il élut un roi et rédi-
gea une Constitution qui n'a été modifiée qu'en t893.
La société, en Belgique comme en Hollande, avai[
été transformée par vingt uns de dornination française,
il ne restait, plus de privilùges ni de classes, ni de pro-
vinces. La Constitution étahlit l'égalité devant la loi et
toutes les provinces furent organisées de même.
Les Belges se divisaient en detrx partis, les libërauæ,
partisans d'un gouvernement constitutionnel et laÏque,
ies cathotiryres, partisans de I'autorité de l'Église; en 1830
les deux partis s'étaient trnis et la révolution avait été
faite au nom de la liberté.
On inscrivit donc dans la Constitution toutes les liber'
tés; libertés de la personne, du domicile, de parole, de
presse, de culte, d'enscignement, de réunion, d'a,sso-
ciation.
Les Belges atlmiraient le régime parlementaire en-
glais tel qu'il était pratiqué par les whigs ; le Congrès dé-
clara : << Le peuple belge adopte pour forme de son grru-
vernement la monarchie représentative constitutionnelle
6ous un chef héréditaire. n Il y eut trois pouvoirs, lc roi,
le Sénat et la Chambre; le roi était héréditaire e[ irres-
LE RIïGINIE PARI,EMENTAIRE EN BELGIQUE. 2I5
ponsable, mais il n'était pas souverain. La souveraineté
appartenait à la nation, représentée par le Parlement; le
roi nommait les ministres et pouvait dissoutlre la Oham-
ble; rnais les minislres étaient resltonsaâles devant la
Ctrambre, ils se retiraient s'ils étaient mis en minorité,
la Chanrbre votait le budget. Contrairement à I'usage
anglais, le Sénat était élLr par les mêmes électeurs que
Ia Chambre, il pouvait être dissout, e[ tous deux étaient
renouvelés par fractions. Comrne en Angleterre, le droit
de voter était lié à I'impôb, il fallait pour être électeur
un cens, variable -quivant les lieux, mais qui ne pouvait
être inférieur à 42 francs.
La question la plus difficile à régler fut l'organisation
de l'Église. Les libéraux auraient voulu garder le eontrôle
de l'État sur l'Égïse qui existe chez tous les peuples mo-
dernes. Le parti catholique réclama &u nom de la li-
berté , I'indépendance complète de l'Église envers
l'État. Un de ses chefs, Nothomb, dit au Congrès : < Il
dépend de nous d'exercer une glorieuse initiative et de
consacrer sans réserve un des plus grands principes de
la civilisation moderne. Depuis cles siècles il y a deux
pouvoirs aux prises, le pouvoir civil et le pouvoir reli-
gieux; ils se disputent la société comme si I'ernpire de
I'un excluait celui de I'autre. L'Europe entière est dans
ce contlit que nous sommes appelés à faire cesser. Il y
a deux mondes en présence, le monde civil et le monde
religieux, ils coexisl,ent sans se confondre, ils ne se tou-
ehent par auùun point. Nous voulons que la loi se
declare incompétente dans les affaires religieuses. Il n'y
&pes plus de rapport entre l'État et la religion qn'entre
l'État et la géométrie. Marquons notre passage par un
grand principe, proclamons la séparation des deux pou-
volrs. > Les libéraux cédèrent, et le Congrès proclama la
séparation de I'Église et de l'Élat. Voici comment on la
216 LE GÙUVERNEMDNT CONSTITUTIONNEI, EN EUNOPE.
comprit en Belgique. L'Église fut affrarrchie de tout pou-
voir laique, les évêques étaient directement institués par
le Pape et nommaient eux-mêmes les prêt,res ; les or-
dres religieux pouvaient s'établir dans le p&),s, acquérir
des biens, recevoir des legs. Ils n'étaient soumis à au-
cune restriction ou &ucune suryeill&nce. Mais l'Église
conservait tous les privilèges qu'elle avait requs de
l'État avant d'être séparée; les ecclésiastiques conti-
nuaient à recevoir un traitement de I'Etat, à être exempts
du service militaire, à recevoir les honnerrrs militaires;
le clergé gardait la possession des cimetières et Ie droit
de surveiller les écoles. Il y eut désormais en Belgique
deux pouvoirs officiels, le gouvernement et le clergé;
indépendants et souverains tous deux, ils ne tardèrent
pos à se combattre.
De 183{ à 181rts les parlis n'étaient pas encore orge-
nisés porrr la lutte; on était occupé à faire la paix
avec la Hollande (qui ne fut définitive qu'en 1839) et ù
sortir de la crise économique qui avait suivi la révolu-
tion. On avait encore, colnme les Anglais du xvrnc siècle,
I'idée que le gouvernement ne doit pas appartenir à un
seul parti, on composait à dessein le ministère à la fois
de catholiques et de libéraux, on espérait ainsi détruire
les partis qu'on regardait comme utr danger. < Le pays,
disait en l8/r0 le ministre de la justice, est exposé aux
funestes divisions que développeront bientôt,, si on ne
les arrête à temps, ces classifications de catholiques et
iibéraux gui n'ont aucun sens en présence des grands
principes de liberté qui sont consacrés par notre Cons-
titution. r
Le parti catholique, plus fortement organisé grâce au
clergé, profita de ce régime pour faire passer la loi de L842
qui établissait dans les écoles primaires I'enseignenrent
religieux et le confiait au clergé. < Pas d'enseignement
tE RÉGùME PARLEMENTÀIRE EN BELGIoUE' 211
primaire sans éducation morale et religieuse, dit No-
thomb. Nous rompons avec les doctrines philosophiques
du xvrrru siècle qui avaient prétendu séculariser complè-
tement I'instruction et constituer la société sur des trases
purement rationalistes. >

Les libéraux, inquiets de la puisssnce du clergé, or-


ganisèrent leur parti ; en 1846 un Congrès cle 320 dé-
légués libér'aux de toute la Belgique, réunis à I'hôtel
de ville de Bruxelles , fonda I'Alliance et discut'a le
progrûmme du parti. Sa devise fui : indépendanee du'
pouuoir cioil; il demandait < I'organisation d'ttn ensei-
gnement public à tous les degrés sous la direction exclu'
sive cle I'autorité civile, en lui donnant les moyens
constitutionnels de soutenir la concurrence contre les
établissements privés et en repoussant I'intervention des
ministres des cultes à titre d'autorit,é dans I'enseigne'
menl organisé par le pouvoir civil. > C'est ce qu'on
appelle aujourd'hui I'enseignement laique. Les libéraux
dernandaient, en outre I'abaissement du cens et les
< améliorations que réclame impérieusement la condition
des classes ouvrières )).
Depuis 1,846 la Chambre est restée divisée en deux
partis, qui alternativement onl eu la majorité et formé
le ministère (de 1847 à {884 chacun est arrivé et tombé
trois fois), le roi a toujours pris le ministère dans la
nrajorité. Le parti eatholique, plus fortement organisé,
fl. pour Iui toutes les campagnes de la Belgique flamande;
le parti libéral, plus bruyant, domine dans toute la Bel-
gique française I les grandes villes flamandes, G'and et
Anvers, oscillent entre les deux partis et font Ia majo-
rité. la victoire dans ces villes est le prélude de la victoire
dans le peys. La lutte porte sur toutes les élections, à la
Chambre, au Sénat, tux conseils provinciaux et com-
muna.ux.
2I8 LE GOI]VERNEMENT CONSTITUTIONNEL EN EUROPE.

Le régime parlementaire belge semble ainsi établi,


comme le régirne anglais, sur la balance entre deux
partis. Mais en[re les deux parl,is belges la clifférence
est bien plus profoncle qu'entre les partis anglais; ce
n'est pas seulement une lutte entre deux régimes poli-
tiques, c'est un combat entre deux sociétés élevées sépa-
rément et d'après des principes opposés. Aussi I'irritation
augmenle-t-elle toujours et il n'est pas sûr que les partis
continuent à respecter la Constitution.

Le régime parlementaire dans les autres Etats euro-


péens. Les trois grandes monarchies de I'Bst qui
-
aveient en .1815 formé la Sainte Alliance, la Russie,l'Au-
triche et la Prusse, sont restées jusqu'à 1848 des mo-
narchies absolues; les rninistres choisis par le souverain
gotrvernaient sans aucun contrôle, la nation n'était
représentée par &ucune chambre élue, les assembléee
provinciales Ià oir on les avait conservées n'avaient
d'autre rôle que d'aider le gouvernement à lever I'impôt.
Le roi de Prusse, qui en t8t5 avait prornis à ses sujets
de leur donner une constitution écrite, avait refusé jus-
qu'à sa mort, en 1840, de tenir sa promesse; et son suc-
cesseur, en réunissant à Berlin les membres des assern-
blées provinciales ({847), avait déclaré que cette assem-
blée n'était pas souveraine et qu'il ne voulait pas de cons-
titntion écrite.
Les trois gouvernements absolus se regardaient
toujours conlme intéressés à maintenir la monarcbie
absolue dans les État* soumis à leur influence, Ie régime
constitutionnel chez les peuples étrangers leur paraissait
un eKemple dangereux donné à. leurs suiets I ils travril-
laient donc àr ernpêcher les souverain; de donner des
constitutions dans tnute I'Europe centrale, en Allerna-
gne et en ltalie.
tE RÉGITIE PÀRLEMENTAIRE EUROPE. 2I9
EN
L'Autriche y réussit, en Italie jusqu'en 181t7; alrcun
souverain ne consentit à établir une constitution ou à
faire élire une Charnbre ; quand les sujets, en s'in-
surgeant, ohligèrent leurs souverains à accepter un ré-
gime libéral(à Naples en 1820, dans les Etats de l'Bglise
et les duchés en 1830), ce furent les armées autrichien-
nes qui vinrent rét.ablir par la force le pouvoir absolu'
En Allemogne, I'acte du Congrès disait qub dans les
territoires de la confédéralion < il y aurait des représen-
tations d'États. , Le texte primitif portait : u Il doit y
avoir (sott) des représentations D e[ il fixait le délai d'un
an: mais on avait effacé le délai et remplacé so/l par
wird. Ce n'était plus qu'une invitation, ce n'était plus
une loi. Chaque prince restait maitre d'établir le régime
qu'il voulait.
Dans les États du Sud (rilurtemberg, Bade, Bavière),
que la clomination franqaise avait réorganisés et agrandis,
et dans le grand-duché de Weimar, les princes (de l816 à
l8l0) firent rédiger des constitutions écrites, malgr'é les
avertissements des grandes ptrissances." Chaque Etat eut
son Parlement formé d'ordinaire de deux chamtrres; la
Chambre, élue par des électeurs censitaires, votait I'impôt
et les lois; mais c'était le prince qui nommait les ministres,
sanstenircornpte de la majorité. Dans ces pû.ys pauvres
oir la bourgeoisie était peu nombreuse, Ies électeurs ne
trouvaient guère d'autres hommes capables d'être dépu-
tés que les fonctionnaires; I'opposition même se recrutait
parmi les employés cle l'État; on admettait que le fonc-
tionnaire, en tant que député. avait le tlroit de combattre
le gouvernement. Ùtais Ie ministère avait un moyen de
briser I'opposition, c'était de refuser ar.r député fonction-
naire le ccrngé nécessaire potlr venir siéger.
Dans les États du nttrcl de I'Allemagne' les princes
aimèrent mieux garder les anciennes assemblées d'Étate
22(, IE GOUVNRNEMENT CONSTITUTIONNEI, EN EUROPE

aristocratiques, qu'ils convoqu&ient rarement, à des in-


tervalles cle plusieurs années, quand il s'agissait de faire
une loi ou de créer un nouvet impôt.
Quelques princes s'obstinèrent à gouverner seuls sans
vouloir donner de constitution I leurs sujets se soulevè-
rent en 1830 et parvinrent à les y obliger; mais I'Autriche
intervint pour rétablir le pouvoir absolu.
Le régime parlementaire ne put donc prendre racine
en Allemagne; pendant cette période de lglB à lg4g,
les libéraux allemands s'habi[uèrent à détester les gou-
vernements de I'Autriche et de la prusser Qui les oppri-
maient, et à admirer et aimer la France comme le pays
de l'égalité et de la liberté (l).
A I'extrémité ouest de I'Europe, les royaumes d'Espa-
gne et de Portugal avaient en rB{4 rétabli la rovauté
absolue et I'inquisition détruit,e par I'occupation franiaise.
Ils étaient gouvernés despotiquement, I'Bspagne par I'en-
tourage du roi (camarilla) et par son confesseur, le p'r-
tugal par un général anglais et une commission de ré_
gents en I'absence du roi resté au Brésil; les livres mo-
dernes étaient interdits et les membres des sociétés se-
crètes condamnés colnme des criminels. Les officiers,
devenus plus libéraux par le contacl avec les armées
franqaises et anglaises, soulevèrent le.rs soldats, et en
{820' dans les deux pâys, exigèrent une constitution.
Le roi d'Espagne-reprit la constitution de {glg, imitée
de la constitution franqaise de {Tgl, et les cortès de por-
tugal votèrent, en 1,822, la même constitution. Mais le
parti seruile (absolutiste) s'insurgea en Espagne au cri
de : Yive le roi absolu ! A bas la constitution ! Le gon-
vernement français, pour faire une manifestation légi-
tinriste, envoya en Espagne une armée qui rétablit le
(l) ces sentiments sont exprimés avec force daus l,Allemaone
de H. Heine.
tE RÉGIME PARLEMENTÀIRE EN EUROPE. 221

perti absoltrtisl,e, les libéraux furent exéctrtés ou dé'


portés (1823).
Bn Port,ugal I'héritier du trône, devenu empereur du
Brésil, envoya sa'fille rdgner à sa place e[ donna au
pays la charte de t826. Elte étabtissait l'égalité devant
i* ioi et la liberté (excepté la liberté de culte, le catholi-
cisme était seul permis). Le gouvernement était organisé
suivant le type parlementaire ; le roi, la Ctrambre des
pairs héréditaire, la chambre des députés élus à deux
àegrés, les ministres responsables, le droit de sull'rage
réservé aux propriétaires qui avaient un reYentt de
600 francs. on avait ajouté aux trois pouvoirs admis par
les théories de l'époque (législatif, exécu[if, judiciaire)
trn quatrième pouvoir; le pouuoir" mod,érateur, invent'é par
un ôcrivain franqais, Benjamin Constant : c'était,le droit
de convoquer et dissoudre la chambre, de choisir les
ministres, de donner une amnistie ou de faire gràce; ce
pouvoir était confié au roi. Avant que cette charte pût
' ôtrt mise en vigueur, I'oncle de la jeune reine, Miguel'
avait fait un coup d'État et pris le pouvoir absolu'
Le régime parlementaire a eté introduit en Espagne
et, en Port,ugal vers le même temps ({f133)' par suite de
divisions dans la famille royale et sous I'influence des
deux grands Étatr par.lementaires de I'ouest, la France
et I'Angleterre. En Espagne, Ferdinand, mort en l'833,
laissait une fille, Isabelle, et un frère, Carlos' D'après la
loi salique, I'econnue dans le royaume depuis I'avène-
ment des Botrrbons, I'htiritier était carlos; mais Ferdi-
nand avait fait une pragmatiq&e pour rétablir I'ancien
u-cage de castille, qui dcinnait, la couronne b Isabelle et
la régence à sa mère christine. Le parti absolutiste
soutint carlos; it fallut bien que christine s'appuyât sur
le parti libéral et prtt, des ministres libéraux' - De
nrèrne en Portugal la jeune reinc Marie,devenue meieure,
222 LE GOUVERNEMENT CONSTITUTIONNET, EN EUROPE.

fut rétablie dans son royaume par une insurrection des


Iibéraux qui expulsèrent son oncle Miguel. La guerre
civile commenqa dans les deux pays en[re les absoh.r-
tistes partisans des deux prétendarrts et les libéraux par-
tisans des deux reines. l,es prétendants avaient, pour
eux les trois puissances absolutiste-q d'Burope, les reines
furent soutenues par les deux puissances parlementai.
res, I'Angleterre et, la France, qui conclurent avec elles
la quadruple alli,ance (1834).
Le gouvernement portugais rétablit la charte de 1826.
Le gouvernement espagnol rédigea le Statut royal
de {834, par lequel la régente prornettait de faire voter
Ies lois et les impôts par les Cortès. Les Cortès, qui de-
venaient le Parlemenl, espagnol, comprenaient detrx
chambres, les grands (proeeres) et les députés (procura-
dores), élus pour trois ans par une élection à deux de-
grés; les électeurs étaienl des censitaires, Ies déput,és ne
recevaient pas d'indemnité et devaient avoir 12,000 francs
de rente.
Dans les deux pays les absolutistes ont é1,é vaincus
(en Espagne il a fallu cinq ans d'une guerre sanglante
contre les carlisbes des Pyrénées). Les libéraux se sont
divisés en deux partis : en Bspagne, modérCs (partisans
du pouvoir royal) et progressisles (partisans des Cortès);
en Portugal, chartistes el. septembri,s/es. Sous ces noms sc
cachaient les ambitions des chefs dc partis. PcndanL long-
temps les deux royaumes n'ont guère eu que les formes
du régime constit,utionnel, car .[es ministres n'étaientpas
responsables devant la Chambre et le gouvernement
gardait tant d'influence qu'en llspagnc et en Portugal
les électeurs ont toujotu's élu les candidats du ministère.
En outre les généraux, rendus pnissant,s par les guerres
civiles , intervenaient dans les querelles des partis et
forçaient le souverain à les prenclre pour ministres. Il y
LE GOUVERNEMENT DE LÀ FRANCE DE T848 A t8?i. ?.27

a eu en Espagne de 1833 b 1855, en 95 ans' 47 prési-


dents du conseil, 96 ministres de la guerre. Mais le nou-
veau régime a amené deux grands changements : le
pouvoir a été exercé par des rninistres et des généraux
au lieu de l'être par les favoris et les confesseurs I les
libéraux ont aboli I'Inquisitiotr et pris les biens des cou-
vents pour payer la dette notionale (f834 en Portugal,
{836 en Bspagne), brisant ainsi la domination absolue
du clergé.

Cha,pitre XI
LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DE 1848 A 1875

La réuolution d,e féuner.- Fln 1848, comtne en 1830,


le gouvernement avait contre lui deux sortes d'adver-
saires: la gauche rtynastique demandail, la réfonne élec-
torale e[ le renvoi du ministère Guizot, mais en conser-
vant la monarchie parlementaire, le parti républicain
voulait renverssr la roYauté.
La gauche, dirigée par Thiers et Baruot, avait orga-
nisé, pout agiter i'opinion publique, des banqucts où
I'on demandait la réforme, mais sans oublier de porter
le toast d'usage au roi ; elle était soutenue par les jour-
nalistes, la bourgeoisie, et la garde nationale de Paris,
formée de tous les contribuables.
Le parti républicain s'étai[ relormé après | 840, il n'était
représenté que par un seul déptrté (Ledru-Rollin) et un
seul journalla Réforme (avec moins de 9000 abonnés),
mais il avait pour lui une partie des ouvriers de Paris,
disciples de Louis Blanc, qui désiraient une réforme so-
ciale. Les socfalz'sres (c'est ainsi qu'on les appela) se plai-
gnaient que les ouvriers, pour avoir du travail, fussent
obligés d'accepter les conditions faites par les patrons,
224 LE GOUVERNEMENÎ DE LA FRANCE DE {848 A {8JS
propriél,aires des manufact,ures; ils voutaient que l'Éht
se chargeàt d'organiser letrauail, en créant des ateliers
oir il ernploierait lui-même les ouvriers.
La lutte s'était engagée sur la question de la réforme
électorale, la Chambre I'avait re.ietée (ll février l8a8);
puis le gouvernement avaib interdit un banquet, la gauche
avait protesté sfl.ns essayer de résistance. Comme en
1830, ce fut le parti républicain qui commenqa la révo-
lulion, il prit les armes et se barricada dans Ie quartier
Est de Paris; la garde nationale, maîtresse du quartier
Ouest, prit parti contre le ministère Guizot. La garde
nationale passait en ce temps pour représenter I'opinion
publique de Paris, la seule dont on ftrt habitué à tenir
compte, elle avait aidé en t830 à établir la famille d'Or-
léans et on avait inscrit dans la Constitution : ( La Charte
et tous les droits qu'elle consacre demeurent confiés au
patriotisme et au courage des gardes nationales. ,r Louis-
Philippe céda à Ia garde nationale, il renvoya Guizot et
prit un ministère dans la gauche. Leparti de la réforme
était vainqueur (23 février).
Mais le parti républicain continLra la révolution. Il or-
ganisa une manifestation de nuit,; la troupe surprise tira
sur les manifestants, il y eut, des morts, les républicains
promenèrent les cadavres dans Paris. Le lendemain
matin ils prirent I'offensivel la foule s'empara des Tui-
leries, envahit le Palais-Bourbon et força la Chambre à
déclarer Ia famille royale déchue et à établir un gouver-
nement provisoire (24 février). L'alliance de la gauche et
des républicains avait amené cette foislavictoire desrépu-
blicains.
- province tout entière était royaliste et avait
La
peur de la république ; maiselle était si habituée àrecevoir
son gouvernement tout fait de Paris qu'elle accepta la
révolution sans résister et laissa prendre le pouvoir aux
commissaire,s envoyés par le gouvernement provisoire,
LE SUFFRÀGE UNIVERSEL. 22i
Le suffrage uniuersel. Le gouvernement provisoire
proclarné à la Chambre- se composait de sept républi-
cains rnodérés r parmi lesquels Lamar[ine I en même
temps s'éfait installé à I'Hô[el de Yi]le un autre gouverne-
rnent forrné de républicains socialistes parmi lesquels
Louis Blanc (l). Le gouvernement provisoire fut obligé
de se trarisporter à I'Hôtel de Ville et d'accepter les
membres du gouvernement socialistes: on leur donna le
titre de secrétaires.
Lo lutte s'engagea aussitôt entre
les deux partis dans le
sein mêrne du gouvernement. Les socialistes voulaient la
République démouatique et sociale (Z), avec l'organisation
du trauail par I'Btat, et comme symbole le dràpeau des
ouvriers révolutionnaires, le drapeau rouge. Les modé-
rés voulaient seuiement.une République démocratique
quine changeât rien au régime de la propriété, etcomme
symbole ils tenaient au drcpeau tricolore. Les modérés
I'emportèrenl. dans Ia question du drapeau, la Répubti-
que garda le tricolore. Ils accordèrent un essai d'organi-
sation du travail; on créa les ateliers nationaur qui
étaient dirigés prr une commission du gouvernement et
devaient employer les ouvriers aux frais de l'état. La
Révolution avait arrôté les affaires, paris était plein
d'ouvriers sans travail, l'État les embaucha avec un
salairc de { fr.50 par jour; mais comme on n'avaitaucun,
travail à leur faire faire, on les employa àfaire dester-
r&ssements au Champ-de-Mars. Les ouvriers se dégofr-
taient vite de ce travail inutile auqtrel ils n'étaient pas
habitués et restaient oisifs dans les chantiers; il y e.
(1) La qqp-" chose était arrivée lors de la Révolution de l8B0;
mais eu t830le gouvernement formé à la chnmbre avait absorbé
celui de I'Hôtel de Ville.
_ (2) on les appelait familièrement res démoc-soc; reurs ennemis
les appelaient souvent cornmunistes, les confondani avec les sectes
qui proposaient d'établir la conrmunauté des biens.
CurlrslrroN coNrEuponÀrNo. lB
926 LE GOUVERNEMENT DB tÀ FNANCE DE 1848 A I8i5.
eut 40,000 au ntois de mars eb 66,000 au 16 avril' Cette
expérience, faite dans de pareilles conditions, rendit'
impopulaires les socialistes et I'idée de I'organisation
du travail.
Sur les finances même désaccord; la Révolution avait
produit un déficit dans les recettes; le ministre des
finances proposait de se procurer I'argent en augmen-
tant I'impôt indirect; le parti avancé refusa, parce que
les impôts indirects retombaient surtout, sur les ouvriers,
le gouvernement préféra ajoutdr à I'impÔt direct' un sup-
plément de 0 fr.45 centimes par franc. Cette augmenta-
tion fit détester la réprrblique par les paysans'
Les deux partis ne purent s'entendre sur la durée du
gouvernement. Les evancés voulaient qu'avant de con-
ioqurr les électeurs on attenclït que le parti républicain
fût organisé; dans un peys gouverné monarchiquement
depuis des siècles ce n'était pas trop, disaient'ils, d'un
an de république. Les modérés voulaient remettre le
gouvernement le plus tôt possible à une assemblée qui
représentôt la nation.
Les deux partis cherchèrent à s'effrayer I'un I'autre par
des manifestations,les socialistes étaient soutenus par les
ouvriers,les modérés par les gardes nationaux, Ies bour-
geois et les étudiants. Lts modérés I'emportèrent: le gou-
ur"n.*r.tt fixa le 23 avril pour l'élection de I'Assetnblée
constituante. Tout Français âgé de vingt et un ans était
électeur. 0n ne se bornait pas à laréformeélectorale de-
rnandée parl'opposition. Pour que la République ftt de-
moeratique, on établissait le gouvernement sur une base
nouvelle, sur le suffrage uniuersel.Il existait déjèr dans les
républiques des États-Unis et, de la Suisse oir il avait été
ét;bli graduellement, il avait été essayé en France pour
l'élection de la Convention en 1792, il faisait, part'ie de la
traclition révolutionnaire et des usa.Ses républicains. Les
LA CONSTITUTION DE 1848. 227

socialistes le demandaient pour donner aux ouvriers le


moyen de réclamer des réformes législatives en leur fa-
veur e[ d'obliger le gouvernement à améliorer leur con-
dition. Le suffrage universel semblait lo conséquence
nécessaire de l'établissement de la république, il fut pro-
clarné comme un principe indiscutable. Les républicains
du gouvernement ne paraissent pas s'être demandé quel
usûge les paysans feraient cle ce nouveall pouvoir.
La Constituante se composait de 900 membres élus au
scrutin de liste (comme au* Étots-Unis) clans chaque dé-
partcment,; il sr.rffisait pour être élu de la majorité rela-
tive, les électeurs allaient voter au chef-lieu du canlon.
Les députés receyaient une iridernnité de 25 francs por
jour.
L'Assemblée se composa d'une grande majorité de
républicains modér:és. Elle prit parti cont,re les socialis-
l,es et fit ferrner les ateliers nationaux. Les socialistes,
soutenus par les ouvriers congédiés, envahirent I'Assem-
blée(lS mai); puis demandèrent au gouvernement de la
dissoudre. Les deux partis engagèrent dans les rues de
Paris une bataille de trois jours (journées de juin). L'ar-
mée et les gardes nationaux reprirent les quartiers de
I'Est aux insurgés. Le parti socialisteétait définitivernent
vaincu; mais les ouvriers cessèrent de s'intéresser à la
république < bourgeoise D, comme ils I'appelaient.

La Constitution de 1848.
- La Constituante, délivrée
de ses adversaires socialistes, se mit à rédiger une Cons-
titutiou.
Elle voulut rompre avec le régime parlementaire aris.
tocratique, mais suns toucher aux institutions sociales.
Bn tête de la Constil,ution elle mit une déclaration des
droits. < En présence de Dieu et au nom du peuple fran.
çais, I'Assemblée nationale proclame : la France s'es[
228 LE GOUVERNEMENT DE LÀ FRANCE DE T8E8 A I87i.
constituée en république. La républirlue française est
démocratique.
< lllle reconnaït des droits et des devoirs antérieurs et
supérieurs aux lois positives. Illle a pour principe la Li-
berté, I'Egalité, Ia Fraternité; pour base, la famille, le
l,ravail, la propriété, I'ordre public. rt Un député légi-
l,irniste demanda le sens du mot démocratigue: << Je dé-
. sire que ce mot srrit entendtr de telle façon qu'il ne soit
pas un prétexte à coups de fusil. , On lui répondit: < Ce
qui interprète le mot, c'est le suffrage direct eb uni-
versel. u
LaConstitution rec<-rnnaissait toutes les libertés, le droit
de s'associer, de pél,itionner, de publier; elle abt,lissait
I'esclavage des nègres et la censure. Bn oul,re elleprocla-
mait le devoir de lt socié[é d'aider ses membres à s'ins-
truirr: et à gagner leur vie. < La république doit protéger
le citoyen dans sa personne, sa farnille, sa religion, sa
propriété, son travtril et mettre à la portée de chaeun
I'instructi,on inr{ispensahle ù lous les honrmes. Elle doit,
p*" .,rie assislance fraternelle, assurer I'existence cles
citoyens nécessiteux, soit en leur procutan[ du travail
dans les lirnites cle ses ressources, soit en clonnant des
secours à ceux qui sont hors d'état de travailler. , L'As'
sernblée avait refusé de proclarner le droi't au traua'il.
La Constituante déclarait que tous les pouvoirs Jru-
Irlics érnanent du peuple et ne peuvent être délégués hé-
réditairement. C'était la souveraineté du peuple sous
forme républicaine.
Pour I'organisation du gouvernement. elle revint à la
théorie de Montesquieu : rr La séparation des pouvoirs est
la prernière condition d'un gouvernement libre > (art. l9).
En conséquence, le per.rple franqais < déléguait le pou-
voir législatif à une assemblée uniqtre > e[ rt le pouvoir
exécutif à un citoyeo )), le Président de la république.
LA CONSTITUTION DE 1848. 229

Les deux por.rvoirs étaient complètement indépendants,


I'Assernblée faisait seule le budget et les lois et ne pou-
vait être dissoute, le Présiclent choisissait seul les minis-
tres, qui n'étaient pas responsahles; on avait voulu irniter
le régime des États-Unis. L'AssemLrlée était formée d'une
seule Chambre élue au scrutin de liste, on n'avaib pas voulu
de deux Chambres parce qu'on ne concevait une autre
Charnbre gue comme une assemblée aristocratique. Le
Présiclent était élu pour quatre ans directernent par le
suffrage universel. La minorité avait proposé de le faire
élire par I'Assemblée en montrant le danger de remettre
le pouvoir cxécutif à des électeurs inexpérimentés; le
neveu cle Napoléon Iu', Louis-Napoléon, s'était déjù fait
élire député et on pouvait craindre qu'il ne chcrclrât à se
faire donner le pouvoir. Mais Lamarline avaib entraîné
I'Assemblée par un discours éloquent. < Quand même le
peuple choisirait celui que ma prévoyance mal éclairée
peut-être redouterait de lui voir cboisit, alea iacta est!
Qhe Dieu et le peuple prononcent,. Il faut laisser qtrelque
chose à la Providence. Invoquons-la, prions-la cl'éclairer
le peuple et soumettons-nous à son décret. Et si le peu-
ple se trotnpe,... s'it veut abdiquer sô sfireté, sa dignité,
sa liberté entre les mains d'une réminiscence d'empire,
eh bien ! tant pis pour le peuple ; ce ne sere pas nous'
ce sera lui qui aur& m&nqué de persévérance et de cou-
rage. > On se borna à ajouter que le Président ne serait
pas rééligible.
Les électeurs ftrrent cottvoquésle 1.0 décembrelS4Spour
élire le Président de la république. Les modérés avaient
pour candidaI Cavaignac, les socialistes Ledru-Rollin.
Illais les l)ûysûns, tenus ù l'écart de la politique, ne con-
Napoliol ; ils votèrent t,orts
naissaient qu'un nom, celui de
pour Louis-Napoléon Bonaparte, qui eut 5 l/2 rnillions de
voix (sur moins de 7 millions). Napoléon était devenu par
230 tE GOUVERNEMENT DE I,A FRÀNCE DE t848 À I8?5.
un seul vote Inaître du pouvoir exécutif ; il tenait le mi-
nist,ère, les fonctionnaires et I'armée.
L'Assemblée législative, élue &u momentoù I'on avait
.cessé de croire à la répulrlique, se composa de b00 dé-
putés monarchistes et 250 républicains (?0 seulement
modérés, 180 environ avancés, élus cl'orrlinaire dans I'Bst
et qui se clonnaienl le nonr de la ilIontagne).
La majorité monarclriste, d'accord avec le président
qui avait choisi des ministres orléanistes, commenca par
, attaquer la llont,agne. Blle envoya une armde à Rome
contre les républicains pour rétablir le pouvoir du pape;
elle vota la loi de {850 qui établissait dans les écoles pri-
maires I'enseignement confessionnel, la loi sur la presse
qui rétablissait lc cautionnement, la loi du Jl rnài qui
enlevait, le suffrage aux deux cinquièmes cles érecteurs en
exigeanI pour êl,re électeur trois ans de domicile et lins-
cription au rôle des conlributions.
En l85l la maj'rité, ayant écrasé le parti républicain,
entra en lutte aves le Président. Il ne voulait plus du ré-
gime parlementaire et travaillait à s'&ssurer le pouvoir
absolu. Il avait renvoyé ses ministres orléanistes et
les avait remplacés par des amis personnels; il avait
gagné beaucoup d'officiers et commençait clans les re_
vues à laisserorier: Yive I'Bmpereur!Il avaitditdans un
banquet (juin l85l) : < La France ne périra pas dans mes
mains. , ses pouvoirs expiraient en l85z; il voulait se
faire réélire pour une nouvelle période; la constir,ution
I'interdisait, il demanda à I'Assemblée de la reviser :
mais il fallait pour une revision les deux tiers des voix, il
ne les eut pas. Les députés rnonarchistes prirent peur,
et les questeurs proposèrent de donner au président de
I'Assemblée le droit de requérir les officiers pour défendre
les députés, mais la Montagne s'unit aux députés parti-
sons de Napoléon et la loi fut reje[ée.
L'EI\il)lnE. t3t
Lcs deux pouvoirs créés par la Constitution se trou-
vaient donc en lutte et la Constitution n'indiquait aucun
procédé pour terminer le conflit,. Le Président, qui avait
le pouvoir exécutif, c'est-à-dire la force, s'en servit pour
faire le coup d'É[at clu 2 décembre 1851. Il déclara I'As-
sernblée dissoute et le suffrage universel rétabli et con.
voque les électeurs pour approuver une constitution gui
donnait au Présidenl le pouvoir absolu pour dix ans.
[,a Constitution avai[ prévu ce c&s, elle décidait que le
Président serait aussitôt déchu du pouvoir exécutif qui
passerait à I'Assemblée, elle créait même pour le juger
une haute cour de justice qui devait se réunir sur-le-
champ. Mais Napoléon avait I'armée et la police sous ses
ordres; il avait fait arrêter d'abord les chefs des partis;
les députés échappés se réunirent pour essayer d'appli'
quer la Constitution, les soldats les expulsèrent. La Con-
stitution ne fut défendue que par les républicains du
parti de la Montagne qui, dans quelques départements de
I'Est,, prirent les armes et marchèrent contre les autorités.
Ce soulèvement servit d'occasion au Président pour se
présenter comme le défenseur de I'ordre contre lesrouges,
Trente-deux départements furent mis en état de siège, on
créa des tribunaux spéciaux, les commàssiorrs mixtes I les
républicains furent condamnés aux travaux forcés, à la
déportation, à I'internement, à I'exil (on a évalué à
i0,000 le nombre des condamnés, 3,400 furent déportés
en Algérie).
Les électeurs consultés sur lo Constittrtion répondirent
oui, et Napoléon resta maitre absolu de la France.

- La Constitution de l85l était


L'Empire. imitée de
celle de I'an VIII. Elle donnait au Président tout, le pou-
voir, le droit de nommer à son gré les ministres et totrs
les fonctionnaires, de déclarer la guerre et de faire les
232 I,E GOUVERNBMENT DE I,À ITNANCE DE T8.18 A {8?5.
traités, de metl,re Ie pays en état de siège. II était dé-
claré responsable, mais devant le petrple seulement, et on
savait assez quo les électeurs n'oseraient ja.rnais voter
contre le chef du gouvernement. Les ministres n'étaient
pas responsables devant Ia Chambre et ne pouvaient
même pas être députés.
' Le pouvoir législatif était donné en apparence à trois
assernbldes : ( un Conseil d'It+tat préparant les lois, un
Corps legislatif discutant et votant les lois, un SénaJ
formé de toutes les illustrations du peys, gardien du
pacte fondamental et des libertés publiques. )) Mais de
ces trois corps, deux, le Conseil d'Etat ct le Sénat, étaient
nommés directement par le Président. Seul le Corps légis-
lat if était élu par le suffrage universel, au scr u tin uninomi-
nal avec le vote au chef-lieu de commune. Et ce Corps
législatif n'avait pas même le clroit de proposer des lois,
l'initiative était réservée au Président; il n'aûait que le
droit de voter les lois qu'on lui présentait. Encore le Sénat
pouvait-il ( ânnuler tout acte arbitraire et illégal >.
C'ét,aitun régime démocratique et absolutiste. <r L'es-
sence de la démocratie, disait Napoléon, est de s'incarner
dans une personnalité ,,.
En 1852 Napoléonr p&r un sénatus-consulte, était dé-
claré Empereur héréditait'e eL prenait le nom de Napo-
léon III, empereur des Français. La monarchie était ré-
tablie, mais ce fut une monarchie démocratique, car le
suffrage universel ne fut jamais mis en question.
L'art du gouvernement impérial consista à conserver
le pouvoir absolu à I'Empereur et à ses ministres en res-
pectant les formes du régime représentatif. La souve-
raineté du peuple était proclamée, le peuple souverain
fut même appelé à manifester -sa volonté par des plébis-
cites; mais laquestion était posée par le gouvernement
et il ne restait, aux électeurs qu'à répondre oui. Il y
-
L'EM PIRE. 238

evart une Chambre éIue. Mais cette Chambre n'avait le


pouvoir ni d'élire son président, ni de faire son règle-
ment, ni de présenter un amendement aux lois qu'on lui
présentait à voter, ni de décicler le budget, car elle devait
ace.epter ou rejeter en bloc le budget de tortt un minis-
t,irei ses débats n'étaient publiés que sous forme d'un
compte rendu officiel, et la session ne durait que trois
mois.
Tous les citoyens étaient électeurs. Mais le gouverne-
ment se réservait de les guider : il présentait clans cha-
que circonscription son candidat officiel pour lequel le
préfet et les maires devaient faire voter. Les candidats
àe I'opposition n'avaient &ucun moyen de lut[er, les réu-
nions-éiectorales étaient interdites comme contraires à la
liberté des électeurs, on ne pouvait distribuer librement
de bulletins, et depuis t858 tout candiclat fut, obligé cl'en-
voyer d'avance par écrit un serment de fidélité à I'empe-
,uut. Les circonscripti<lns étaient réglées par un sinrple
-
décret du gouvernement, pour cinq ans, et arrangées de
façon ù donner Ia rnajorité au candidat officiel, on coupait
en deuxles deuxvilles suspectes tl'opposition. - L'élec-
tion se faisait au chef-lieu de commune et durait, deux
jours; le bureau était désigné par le préfet et le soir le
maire emportait I'urne.
La presse politique existait encore. Mais le gouYerne-
ment ne lui avait laissé aucun moyen de parler libre-
ment au public. Pour fonder un journal nouveau ilfallait
une autorisation.'fous les journaux étaient soumis direc-
tement aux Préfets.
préfet envoyait au
-w article déplaisait, le
Dès qu'un
iournal auertissement, au deuxième avertissement !e
journal pouvait être susp endur' si I'article était pour-
iuivi, le jo.urnal pouvait être supprimé' Il y eut en
quatorze mois (1s52-53), 9l avertissements. Il suffi-
230 LE GOUVERNEMENT DE LÀ FRANCE DE {848 A I8?5.
sait, pour en attirer un, des moindres allusions et des
moindres critiques. Un journal ful averti pour un ttr-
ticle où Napoléon I.' étai[ appelé missionnaire de la
Révolution, < article qui outrage la vérité autant que le
héros législateur auquel la France reconnaissanl,e a drl
son salut D; un autre pour ( une cri[ique acerbe du clé-
cret sur les sucres >; le Journalde Loudéac parce que < la
polémique ouverte dans co journal au sujet des engrais
industriels était de nature à infirmer la valeur et les ré-
sultats des mesures de vérification prises par ladminis-
tration et ne pouvait porter que I'indécision dans I'es-
prit des acheteurs > I deux journaux de la Loire-Inférieure
pour avoir < dépassé les bornes du bon gofrt r.
La liberté individuelle était proclamée dans la cons-
titution. Mais la police surveillait tous les mécontents et
les faisait arrêter au moindre soupcon. L'actenr cornique
Grasset fut tenu en prison pour avoir dit dans un café où on
lui faisait attendre son déjeuner: ( C'es[ donc ici comme
à Sébastopol, on ne peut rien prendre. rr Bn 1858, après
I'attentat de I'Italien Orsini, le gouvernement força la
chambre à voter une loi qui lui donnait Ie droit d'arrêter
sans jugement quiconque aurait é1,é comprornis comme
républicain entre {848 et {881. Le général Espinasse,
nommé ministre de I'intérieur pour faire appliquer ces
rnesures' ordonna à choque préfet d'amêter un certain
nombre de suspects dans son département (de A à g0).
Par tous ces procédés, le gouvernemen[ dominait si
complèternent Ie pays que dans la Chambre cle lg5? à
1863 il n'y eut que cinq députés de I'opposition (tes
Cinq). Les ministres et les préfets goLrverneient sans au_
cun contrôle, la chambre avait été élue sous leur direc-
tirrn et la presse ne publiait que ce qu'ils voulaient lais-
ser publier.
Les guerres entreprises par Napoléon III changèrent
L'EIIlPIRE. 235

peu à peu sepoliliqtre intérieure. Jusqu'à 1860 il s'appuyait


sur le clergé qui faisait voter les pavsans pour les can-
didats offïciels; mais, en créant un royaume d'Italie op-
posé au pape, il mécontenta le parti catholique qui com-
menqa à lui faire de I'opposition.
Pour eontre-balancer ce parti, I'Empereur chercha
I'appui des lilréraux modérés; il fit cesser les proscrip-
tions par I'amnistie de {859, et de 1860 ù 1867, par une
série cle concessions, augmenta un peu le pouvoir de la
Chambre et adoucit la strveillance sur la presse.
ll se forrn& olors, à cÔté du parti républicain, un parti
d'opposition libérale composé de monarchiste'q part,isans
du régime parlementaire. Dans la Chambre élue en 1869,
il se trouva ll6 déput"és pour signer une adresse qui de-
rnandait le régime parlementaire; réunis aux quarante
députés républicains, ils auraient formé la majorité.
Napoléon lll céda; le sénatus-consulte du 6 septembre
transforma le régime impérial en régime parlemen-
taire. La Chambre eut le droit d'élire son bureau, de
faire son règlement, de voter le budget par chapit'res.
Le ministère pouva.it être pris parmi les députés, il était
organi-sé à I'anglaise, dirigé par un président du conseil
eL responsable devant la Chambre.
Le Sénat cessait d'être le gardien de la Constitution,
il devenait une Chambre des pairs chargée seulement
tl'approuver les lois votées par la Charnbre. Le pouvoir
constituant devait être exercé directement par les élec-
teurs. La nouvelle Constitution leur fut, présentée sous
forme d'un plébiscite (6 mai 1870)' et approuvée par
? millions et demi de voix.
Ce régime, qui rendait la souveraineté à la Chambre,
fut surnommé l'Enryire libéral; i[ commenea avec deg
homrnes nouveaux, le chef du conseil fut un des Cinq,
Émile 0livier. Mais le parti républicain n'accepta pas
936 tE GOUVERNEMENT DE LA FNANCE DE {848 A t8?5.
cette transformat,ion. Il vota Non aa plébiscite;
ses dé-
putés se diclarèrent iryéconciliables, et il manifesta
son
hostilité par des émeutes dans les rues de paris.

Ly Répuûlique de lBT0.
de I'Empire, c'était son armée. - CeIrqui faisait la lbrce
lengagea dans la
guerre contre Ia Prusse et Ia perdit tout àntière;
une
partie resta enfermée dans Metz; lereste, avec Napo-
léon III lui-mêrne, fut pris à secran (z sept. rgz0). Le
parti
républicain de paris envahit la chamùre (4 slptembre)
et, avant qu'elle ett le temps de voter la cléchéance
de
I'Empereur, créa le gouvernement de la Defense natio-
nale composé des députés cle paris et proclama la
Répu-
blique, qui fut reconnue par tout le pays sans résistance.
Le gouvernement de ra Défense nationare resta assiégé
dans Paris par les Allemands, il eut à y combattre
un
parti révolutionnaire socialiste qui avait pour
errblème
drapeau rorge et qui fit l'émeute du Br octobre.
tUne délégation
du gouvernement prit le pouvoir en pro-
vince ou les fonctionnaires de l'Empire furent rempra-
cés par des républicains; Gambetta, re membre le ptus
actif de la délégation, dirigea à la fois I'administration
et Ia guerre.
Après la capitulation de paris un armistice fut signé
avec les Allemands pour permettre aux Francais
d'érire
une Assemblée nationale; Ies élections se n.ent dans
les
formes de la Législative de rg4g, au scrutin cle riste
avec Ie vote au canton. Les paysans soupqonnaient le
parti républicain dominé par Gambetta de vouloir con-
tinuer la querre ù outrance; ils v.tèrent pour les can-
didats de la paix, coalition formée de royaristes et de
républicains modérés. L'Assemblée nar.ionale fut en
majorité royaliste. Elle nomrna Tlriers chef du pouuoir
eoécutif (évitant à dessein le nom de République).
L.\ nEPUBLIQUE DE 1870. 231

Le parti socialiste de Paris refusa de reconnaltre le


puuuoi.. de I'Assernblée, s'insurgea le l8 mars l87l et
créa un gouvernement d'un type nouveau, la Commune'
C'était' cotnme les autres régimes créés ou conqus par
le parti socialiste, un gouvernement révolutionnaire,
hostite à la bourgeoisie et destiné à réformer la propriété
err favenr des ouvriers. Mais I'organisation était diffé-
rente. Jusclu'alors les socialistes avaient toujours ré-
clarné un polrvoir central très fort qtri prlt irnposer la
réforme sociale à tout le pays. En 187t, sous I'influence
des révolutionnaires étrangers (et des disciples de
proudhon), on proclama la souveraineté complète des
communes. chaque commune réglait elle-même son
go'vernement, elies s'associaient pour forrner une fédô-
iation (de là vint le nom cle fédërës). Le progralnme du
19 avril l8?t disait : u L'autonomie de la commune
n'aura pour limite que le droib d'autonomie égal pour
toutes les autres communes adhérentes au contrat dont
I'assoeiation doit assurer I'unité francaise' >
Sur ce principe fut organisée la Cclmmune de Paris,
qui devait être gouvernée per un conseil de membres
é1."t.; on essôye aussi d'organiser la Commune de Lyort,
de Marseilte et de quelques grandes villes.
Mais, pour la première fois, la province ne voulut pas
accepter la révolution faite à Paris I le gouvernement et
I'Assemblée, rdfugiés à versailles, formèrent une armée
qui assiégea Paris, défendu par les gardes nationaux,
qt le prit de force. Les révolutionnaires furent fusillés
ou déportés; le parti du drapeau rouge ne fut plus en
état de tenter une révolution. La garde nationale fut dé-
finitivement supprimée. '
La lutte s'engagea alors dans I'Assemblée entre la
majorité monarchique et la minorité républicaine. La
majorité déclara que I'Assemblée avait été élue pour
238 [E GOUVERNEIIIENT DE LA FRANCE DE I8i8 A ,8?5.
faire une Constitution, et, nralgré les pétitions qui de_
mandaient la dissolution, elle resta au pouvoir jus-
qu'en t876.

La conscî'tution de 1,875', La majorité monarchique


était une coalition de trois- partis : Iégitimiste qparti.
s&ns du comte de Chambord, Henri V, petit_fils de
Charles X); orleaniste (par[isans du cnmte de paris,
petit-fils de Louis-Philippe) ; bonaparttste (partisans du
fils de Napoléon III). La minorité rdpubricaine se divisait
aussi en trois groupes : centre gauehe, républicatns, î.(.-
dicaun.
La direction du gouvernement dépendait de la rna-
nière donI ces parl,is se grouperaient. Ils hésitèrent pen-
darrt deux ans. Le cenrre droit (orléaniste) se rtécida
d'abord à s'unir au centre (tuuche (républicain) pour sou-
tenir le gouvernement, de Thiers. Ce fut la polit,igue de
l'union des eentres. Puis le centre droit prit peur jrr.u-
dicaux, il trouvait que Ie gouvernenrent ne les combat-
tait pas assez inergiquement e[ ne soutenail pas a,ssez
nettemen[ le clergé: il s'unit aui autres partis monar-
chiques et vota contre le ministère. Thiers ne voulut
pas rester chef du pouvoir exécutif e[ clonna sa démis-
sion (24 mai 1873). Le pouvoir passa à,|'u,nion des droàtes,
qui le garda jusqu'en 1876.
L'assemblée avait à faire une constitution. Les droites
essayèrent de rétablir la monarchie; le comte tje paris
reconnut Ie comte de chambord pour roi de France, ce
fut Ia fusi,on entre les partis légitirniste et orléaniste;
mais le comte de chambord, à qui la majorité offrait Ia
couronne' renditlasolution impossible en exigeant qu'on
reprit le drapeau blanc (2? oct. lB73).
a défaut de la rnonarchie, ra rnajoritd créa un chef du
pouvoir exécutif pour sept ans (le septennat); puis elle
tÀ CONSTITUTION DE T8i5. 239

commença à rédiger la Constitution. Blle ne voulait pas


accepter la forme de république; mais, après de longues
discussions, un petit groupe se détacha du centre droit et,
uni aux républicains, fit passer, à une voix de majorité,
un amendement oir se trouvait le mot présid'ent de la
Répubtique. La Constitution établissait ainsi indirecte-
ment que la République était la forme du gouvernement
de la France.
L'organisation de {875 a été imitée des monarchies
parlementaires. Le président de la llépublique est élu
pour sept ans par le Parlement et joue le rôle de roi
constitutionnel; il choisit, les ministres. Le ministère dé-
libère en conseil et est solitlairement responsable devant
la Chambre, c'est-à-dire que les ministres doivent se reti-
rer s'ils sont mis en minorité par la Chambre et sc retirer
tous ensemble. Le Président peut dissoudre la Ctrambre,
mais avec le consentement du Sénat.
Le pouvoir appartient à deux assemblées:le. Chambre
des députis et le Sénat, dont tous les membres reçoi-
vent une indemnité de 25 francs par jour. La Chambre
est élue par le suffrage universel au scrutin d'arrondis-
sement, (de 1885 à t889 au scrutin de liste). lllle fait les
lois et vote le budget.
- Le Sénat, de 300 membres, se
cornposait de deux fractions, 225 membres élus par les
électeurs sénatoriaux (ce sont les délégués des conseils
municipaux, les députés, les r:onseillers généraux et
d'arrondissement, réunis au chef-lieu du départernent),
75 membres élus par I'Assemblée, puis par Ie Congrès.
Les 226 étaient renouvelables par tiers tous les trois
ans, les 75 élus à vie. Le Sénat a exactement les mêmes
attributions que la Chambre, il vote les lois et le budget.
Mais le buclget doit passer d'abord à la Chambre, e[ le
mrnrstêre ne tombe pas devant un vote du Sénat. Il en
résulte qu'en fait le pouvoir appartient à la Chambre,
zL(I LE GOUVERNEMENT DE IA FRANCE DE 1848 A I8?5.
car c'est d'elle que les ministres clépendent. Tout dé_
puté et tout sénateur a le droit, de proposer des amen-
dements ou des projets de loi, eL d'interpeller le gouver-
nement.
En cas de conflit entre la Chambre et le président,
le Sénat sert, d'arbitre, caril a Ie droit de dissoudre la
Charnbre sur la demande du Président.
Le siège du Parlement et du gouvernement était fixé
à Versailles, pour éviter I'action du peuple de paris.
Le parti républicain I'a fait rétablir à Paris.
La Constitution ne peut être mocliliée que de I'accord
des deux Chambres; il faut que chacune séparément
décide qu' u il y a lieu à reviser les lois constitutionnel-
les u. La revision esf fait,e parle Congrès, c'est-à-dire la
réunion des sénateurs et des députés.
Le réginre créé par la C()nstitution de L87B a été une
adaptation du régime parlementaire des monarchies
Iiberales à un pays devenu dérnocratique.
Comme dans le. régime parlementaire, il y a trois
pouvoirs. Le chef du pouvoir exécutif tient la place du
roi, il n'a que le choix des ministres et, Ie droit de dis-
solution. Le pouvoir souverain appartient au parlement
formé de deux Chambres, Qui a I'inil.iative des lois et Ie
vote du budget. C'est la Chambre élue directement par
la nation qui dirige la politique; le ministère est respon-

'"îli,l',i":oi'r;;ii:ffJlî:,.u'iînouo,ion*oa,"o,.uti-
ques :

lo Le chef du pouvoir exécutif ne pouvant pas être


héréditaire, c'es[ le Parlement qtri l'élit pour une durée
de sept ans;
2o On n'a pas voulu donner au président seul le rlrurit,
de dissouclre la Chambre, il ne I'a rlue d'accord avec f e
Sénat;
TRANST'ORMÀTIONS DD L'BUROPE DEPTIIS 1848. 241
30 La Chambre est élue, non pôr cles électeurs privr-
l'égiés, mais par tous les citoyens;
4o Pour que le mandat de représentant puisse ê[re
accessible ù tous, les membres du Parlement recoivent
une indemnité;
5o Comme on ne pouvait créer de Chambre haute aris-
tocratique, le Sénat & été, comrne la Chambre, une
assemblée élue; les députés représentaient les habi-
tants, les sénateurs ont représenté les territoires.
t< Le Sénat, disait Gambetta, est le granà Conseil des
communes de France ));
6o Le Sénat a requ un rôle plus actif {ue les Chambres
des pairs; il ne doit pas seulement contrôler la Cham-
bre, mais la doubler. ll a, de plus que les aulres Cham-
bres hautes, le droit de voter le buclge[ et, le droit de
dissolution.
Les formes sont celles de la monarchie parlementaire;
elles recouvrent le gouvernement du pays per une assem-
blée démocratique.

Chapitre XII
.I'IIr\NSI.'OIIIi!ÂTIONS
DB I,'tiUR(iPE DEPUIS ISTS

Les nationalités. Le principe dr iu souveraineté


de la nation a fait -naître, à côté de I'ancienne théorie
constitutionnelle, Ia théorie nouvelle r)es nationarités.
Puisque la nation seule a le droit de,se gouverner, elle
peut exiger de n'ôtre pes gouvernée par des étrOngers
ou incorporée à une nation étrangère; elle peut exiger
aussi de n'êl.re pes morceléc entrc plLrsieurs gouverne-
ments. chaque nation doit fo.ner un État independa't.
[oul,es les parties d'une mêmc nar,ion doivent être réuniesen
un serrl Etat,. voilà la formule dv principe rles nationo.lités,
QtvrltBrrrox ooNT&Mpoll ÂrNE: t0
242TRANSFORMÀTI0NSDEL'nUR0PEDEPUIS|84.8.:
siècle'
On n'en avait tenu aucun compte jusqu'au xrxu
Les États s'étaient formés au hasard des successions
et des conquêtesr Êans qu'on se fit scrupule d'assembler
des peuplt. at langue, de race, de mæurs
différentes ou
de mettre un puoplu .n morceaux' C'est encore ainsi
qu'on avait procédé en l8l4 au Congrès de Vienne; on
calculait les èchanges à faire entre Étut* par le nombre
tenait compte que de la richesse du pays
d,'rimesron ne
etduchiffredeshabitants.Aussiyavait-ilenEurope
des États formés de plusieurs nations étrongères
ou
même ennemies entre elles (l'Empire turc' la
Prusse'
l'Autriche), el, des nations purtagées entre plusieurs
Et,ats

(l'Allemagne, I'Italie).
Peu de temps après la Restauration les patriotes

commencèrent à s'agiter contre les gouvernements'
à un grand État
otr une petite natioi était incorporoà
etranger (dans I'Brnpire turc et I'Empire d'Autrichtl:lt:
.étr"ng., cherchaient à dé[acher
patriJtes la nat'ion de I'Et'at
qui les gouvernoit' Là au contraire oir une
sran6e nation otalt morcelée en petits État* 1"n '\lle'
iiugnu et en ltalie),les patriotes travaillaient à détruire
les petits États pourles réunir en une seule nation. Le
*ooou*unt poussait donc en Sens inverse, tantÔt vers
lo. séparation', tantôt vers la concentration; les uns ré-
clamÀient l'aflet:anchissement, les autres I'mûté'
on s'agita dans presque tous les pays : pour effranchir
de I'Empire turc les Grecs, les Serbes, les Roumains,les
Bulgares; pour affranchir de I'Autriche la Hongrie' la
Bohtme, la Lombardie, la Croatie; pour affranchir I'lr-
lande de I'Angleterre, la Belgique de ta llollande, la
Pologne de la. Russie. on s'agita pour faire I'unité de
I'Allemagne et de I'Italie. seules la France et I'Bspagne,
oir t'unité était faite, ont échappé tr cette agitation.
Le principe commun à tous les partis nationaux, c'est
LES NATIONÀLITÉS. 2&3

que f.out Etat doit se confondre avec une nation. Mais


que faut-il enl,endre par urle nation? Sur ce point il y
a eu en Europe deux écoles. Pour I'une, la nation est
I'ensemble des hommes qui veulent faire partie d'un
même État; c'est donc aux habitants d'un pays à déci-
der à quelle nation ils appartiendront; la nation n'exisle
que'par la uolonti de ses membres. L'autre école dé-
clare que la nation est formée prr la race et indépen-
dante de la volonté des homrnes; les gens de même race
doivent être réunis, quand même ils ne le voudraient
pas. l.a théorie des nationalités volontaires esl, sur-
-
tout franqaise: lu France I'a appliquée en {861 ; avant
d'annexer la Savoie et le comté de Nice. elle a fait vo-
ter I'annexion par les habitants. La théorie des races a
eu des parlisans surtout en Allenragne et en Russie : on
a appelé pangernû,nistes ceux qui votrlaient, réunir en
un Etat tous les peuples de race germanique, pansla-
uislcs ceux qui voulaient réunir tous les peuples slaves.
Le gouvernement allemand a appliqué cette théorie en t
annexant les Alsaciens malgré eux comme él"ant de
r'&ce germanique. Pendant la guerre de Bulgarie en
1877, les Russes ont pendu comne traîtres des soldats
polonais au service de la Turquie, parce qu'étant Slaves
ils avaient combattu contre d'autres Slaves. Auiourd'lrui
la théorie des races paraît abandonnée, la Russie elle-
rnême & aidé les . petites nations slaves des Balkans
à se constituer en Etal,s.
Presque partout Ie parti national s'est uni au parti
Iibéral pour eombat[re le gouvernement, de sorte que
I'agitntion a été à la fois nationale et constitutionnelle.
Elle a duré un demi-siècle et a pris plusieurs formes: tantrlt
les agita[eurs se sont insurgés (err Grèce, en Lornbardie,
en Belgique, en Pologne, en lrlande, en Hongrie);
tantôt ils ont fait de I'opposition dans les thambres
z,Ltt TfiANSFOnllATIONS DE L'EUROPE DEPUIS 1848.
(rn Bohême, en Hongrie, en Croatie, en Irlande) ;
tantôt ils ont fait appel à un Eta[ assez fort pour faire
I'unit,é.
Presque partout le parti national a fini par I'em-
portcr: en Serbie, en Grùce, en Belgique par I'insur-
rection ; en Roumanie, eo Bulgarie, en Lorntrardie
avec I'appui de l'étranger; dans les pays aulrictriens
par un accord avec le gouvernementl en Italie et en
Altemagne en se groupant autour du royaume de Sar-
daigne et du royalrme de Prusse. -- Seules la Pologne
et I'lrlande n'ont pas réussi à s'affranchir et continuent
à s'agiter.

Formation de l'unité italienne. L'ltalie en l8l5 él,ait


-
retombée dans l'état oir elle se trouvait avant la Révo-
lution et d'oùr la France I'avait tircie.
tille était morcelée en sept petit,s États : au nord, le
royaume de Sardaigne et,le royaume lombard-vénitien;
atr centre, les duchés de Parme, Modène, Toscane et
les États du Pape; au sud, le rp;'s11rne de Naples. Le
nom rnéme d'Icalie (donné pûr Napoléon au grand
royûunre du nord) avai[ dispnru. Melternich disait,
cluancl on lrri parlait de I'll.alie : < C'est une expression
géographique. ,,
Tous les peLits États italiens étaient des monarchies
alrsolrres gouvernées despotiqucment par les ministres
cles souverains et soumises à une police tracassière.
Le Plpc avait rétabli I'Inquisition, il interdisait toutes
les sociétés, défendait la lecture dcs livres étrangers,
on avai[ même supprimé l'éclairage des rues de Rome
comme étant l'æuvre des Franqais. Le roi de Sar-
daigne avait rétabli la censure qui ne laissait même
plus écrire le mot Const.itution, ildestituait les fonction-
naires excornmuniés por l'Église et faisait surveiller les
FoRMATIoN DE L'UNtrÉ trlutnnnrg. zh6
universités; il avait, fait détruire le jardin botanique
de Turin créé par les Franqais. Le roi de Naples avait
supprimé I'ancienne consl,itution de Sicile et promis à
I'Autriche de n'établir &ucune institution opposée à
celles de la Lombardie, c'est-à-dire libérate. L'ltalie vi-
vait donc sous le régime absolutiste. Et le despotisme
ne lui procr"rrait même pas la tranquillité, les gouvcrne-
ments du sud et du centre n'étaient môrne pas capables
de réprimer les malfaiteurs. Le royaurne de Naples et
les Etats de I'Eglise ét,aient en proie au brigandage, il
y avait en {81? à Naples 30,000 brigands et dans' les
Etats de l'Église S? têtes mises à prix.
Au nord de I'Italie, le royaume lombard-uënitien
formé du Milonais et de I'ancien territoire de Yenise
appartenait à I'Autriche qui y envoyait des fonction-
naires eL des soldats autrichiens. L'Autriche dominait
indirecternent les trois duchés dont les trois souverains
é[aienl, des princes autrichiens; elle protégeait le Pape
et le roi de Naples contre les révoltes de leurs sujets;
elle avai[ failli grouper fous les princes italiens en
une ccnfidération qu'elle aurait dirigée. L'Italie était
dans la dépendonce de l'étranger.
Cet état dura jLrsqu'en {848. Il y eut deux tentatives
de révolte à I'imita[ion des peuples voisins. Bn 1820
les officiers, à I'exemple des Espagnols, voulurent forcer
les rois de Naples et de Sardaigne à donner une consti-
tution (le rôi de Naples accepta rnéme Ia constitution
espagnole). Bn lBSl les libéraux, à l'exemple des
Franqais, forcèrcnt le Pape et les trois ducs de Toscane,
Parme et Modène à établir un regirne libéral. Mais
le mouvement ne se produisit que dans une partie de
I'Italie, et chaque fois les arnrées autrichiennes vinrent
rétablir le gouvernement absolu.
Un révolutionnaire italien réfugié en France, Mazzini,
2tL6 TRÀNSFORMÀTIÛNS IfE L'EUtlOPE DEPUIS t848.
organisâ une associfltion secrète pour renverser les
monerchies de toute I'Burope et faire de clraque peuple
une république indépcndante unie attx autrcs républiques
par la fraternité. Sa devise était : u Liberté, Egalité, Hu-
manité;un Dieu, un souverain, la loi de Dieu., Sonas-
sociation s'appela la jeune Europe,' chaque peuple y
formait une section, jeune ltalie, jeune Pologne, jeune
Allemagne, etc. La jeu,rte ltali'e, créée dès {831, avait
surtout des partisans ti Gênes et à Rome; elle se fit
corrnaitre par des complots et des émeul,es en 181t4 et
l84b; son but élait de rétrnir toute I'Italie en une
républit;ue.
Vers 1843 commença, parmi les écrivoins, un autre
mouvemen[ que le s Italiens ont surnommé la résurrec-
tion (ræorgimento). ll s'agissait de tirer I'It"alie de Ia
misère ct du désordre en lui donnant une administra-
tion liberale. ct de I'affranchir de la domination de
l'étranger en la débarrassant des Autrichicns. Les re-
présentants dc cc mouvement, Balbo, Maxime d'Azeglio,
Durando, Gioberti ({), ne songeaient pas à renverser
les princes italiens: c'était au contraire aux princes
eux-mêmes qu'ils s'adressaient, Ies priant de donner
une constitution à leurs peuples et de s'unir entre eux
pour fonder une nation italienne; I'Italie aurait pris
iu forme d'une fédération entre des États monarchi-
, ques constitutionnels.
Trois souverains se laissèrent persuader d'entrer
dans le mouvement libéral et national, le roi de Sar-
daigne, le duc de Toscane e[ le Pape Pie IX, élu en
(1) Les @uvres politiques de ce parti sont : Gioberti, De la su-
prénzatie rnorale et ciui.le des Italiens (1843). Le J€llrite m_oderne
jts++1. I'Itulie (ls4ur). - D'Azeglio,.[,es
- Balbo, Les espërances de
derniers événements de Romaç1na (18itj). - Dttrando, L'ltrtl'ie na-
tionnle. Ses jourrtaux furent foudés en 18/r7 : I'Aube à l'loreuce
lr -
Résurrection à luriu.
FORIIIATION DE L'UNITÉ ITALIENNE. 2&I
{846. En L847, le duc et le Pape accordèrent à leurs
sujets I'adoucissernent de la censure, lo formation de
gardes nationales, et la création de Conseils d'État
chargés de réformer les lois; et les trois souverains
conr:lurent un traité pour établir I'union douanière
entre leurs États. L'Autriche répondit par une alliance
avec les ducs de Parme et de Modène.
Les États italiens s'étaient groupés en deux partis,
le parti autrichien et le parti national. Les princes du
parti national ne cechaient pas leur désir d'expulser les
étrangers; les Italiens espéraient en ce temps être assez
fcrts pour chasser les Autrichiens à eux seuls sons le
secours d'un autre Étot. Le roi de Sardaigne Charles-
Albert, causant avec d'Azeglio qui lui demandait com-
ment serait possible la délivrance de I'Italie, répon-
dait : < L'Italie fera d'elle-même. Italia fara da se. 't
En t848 le régime libéral s'établit d'un coup dans
tous les États : dans le royaume de Naples en janvier
per une révolte des libéraux de Palerme, dans la Sar-
âaigne en février, dans lo Toscane et les États de l'Éghse
en m&rs par la volonté des princes. Dans les quatre Etats
le souverain donna une constitution et, tous les quatre
s'allièrent pour chasser les étrangers. Le gouvernement
autrichien était alors désorganisé par la révolution de
{848 et occupé par un soulèvement général de tous ses
peuples.
Le moment semblait bien choisi. Le comte de Cavour
écrivait dans le journal de Turin: < L'heure a sonné
pour la monarchie de Savoie, I'heure des résolutions
hardies dont dépend I'existence du royaume. Nous,
gens de froide raison, habitués à écouter les ordres de
la raison plutôt que les mouvements du cæur, nous
déclarons ouvertement pour la nation,le gouvernement,
le roi : la guerre, la guerre tout de suite. ,r
1,48 TRANSFORMATIONS DtJ L'IiUNOPO DEPUIS T848.

Ce fut utre guerre nationale contre I'Autriclrc. I,es


Italiens du royaume lombard-vénitien s'insurgùrent. Les
troupes sardes occupèrent loute la Lornbardie évactrée
par les Autrichiens, les habitants organisèrent un plé-
,biscite, et par 560,000 voix demandèrent que la Lom-
bardie ftl annexée au royaume de Sardaigne. A Venise
les insurgés proclamèren[ la république, puis une as-
semblée de L27 députés demanda I'annexion
L'armée autrichienne s'était concentrde au cæur du
royaume dans le qua.drilatère formé par les quat,re
forl.eresses : Mantoue, Legnego, Pesciera, Yérone, sépa-
rant Venise du reste de I'Italie.
Mais les armées italiennes ne suflisaient pas pour
résister aux forces de I'Autriche, et même les ltaliens
ne voulurent pas opérer de concert; unis dans Ie désir
de chasser l'étranger, ils se divisèrent sur Ia façon de
réorganiser I'ltalie. Les libéraux monarchistes voulaicnI
une fédération entre les princes; les républicains du parti
de Mazzini réclamaient une assernblée nationale éluo
par tous les ltaliens pour fonder la république d'Italie.
Le parti monarchique fédéraliste domina dans le nord.
où il était soutenu par I'armde sarde. Le parti répu-
blicain unitaire s'empara du centre; la (lonstil,uante
élue par les sujets du Pape proelama la république
romaine (février 1849) et donna le pouvoir à des
triumvirs (Mazzini et Garibaldi); le duché de Toscane
fut organisé en république.
Dans le sud les absolutistes reprirent Ie dessus; le
roi de Naples abolit la constitution et conquit par la
force la Sicile; il bornbarda Messine (ce qui lui valut
le surnorn de roi Bomba), et fit envoyer les libéraux
aux galères.
Dans le nord et le centre les armées étrangères
intervinrent pour combal[re les partis nationaux el,
FORMATION DE L'UNITTI ITALIENNE. 2&g
libéraux. Le Pape, effrayé par la révolution, était
devenu absolutiste et avait appelé à son secours contre
les républicains les Etats catholiques d'Burope. Le roi
de Naples, la France, I'Espagne, I'Autriche, envoyèrent
leurs armées I I'armée franqaise fit le siège de Rome,
les Autrichiens occugèrent la Romagne. L'ancien régime
fut rétabli dans les Etats du Pape.
Le roi de Sardaigne, resté seul en face des Autri-
chiens, fut repoussé de la Lombaldie dès l8a8 ; il essaya
de la reprendre en t849 pendant que I'Autriche était
occupée à combattre le s Hongrois; son armée l'ut
dispersée à Novare et il abdiqua. Venise isolée se
ddfendit jusqu'en aotit 1849.
Les Autrichiens et les absolutistes vainqueurs réto-
blirent le même régime qu'en 1815. Les libéraux furent
désespérés. D'Azeglio écrivait : <. A cette heure tout
est fini. Avoir travaillé toute sa vie dans une seule
pensée sans espérer jamois une occasion I la voir
arriver surpâssant toute prévision raisonnable, puis
senl,ir tout cet édifice s'écrouler en un jourl Après de
tels coups on ne garde que les a,pparences de la vie...
Je ne vois plus rien h faire pour le moment. Il faut
rouler jusqu'au fond de I'abïme pour vôir oir on s'arrê-
tera et se reconnaïtre. Alors nous recommencerons. Mais
ce n'est pas moi qui cueillerai le frtrit. >

Cependant de ce mouvement de Lfi48 il restait un rdsul-


tat, le Statut donné en février {848 par Oharles-Albert
au royaume de Sardaigne, gui y établissait un régime
parlementaire semblabte au régime belge : un ministère
responsable, un sénat, une Chambre élue par des élec-
teurs censitaires et, chargée de voter les lois et le bud-
get, Ia Iiberté de Ia presse. L'Autriche offr:ait au nouveatl
roi. Vict,or-Emmanuel, de meilleures conditions de paix
s'il voulait abolir le Statut,; il refusa, et le royaume de
2$i TRANSFORMÀTIONS IJE I,'EUNOPE DEPUIS {848.

Sardaigne resta un État libéral constit,utionnel, le seul


dans toute I'Italie. Ce fut aussi le seul État vrairnent
italien, le roi conserva le drapeau tricolort (vert, blanc,
rouge) qui avait été le drapeau du parti national en 1848,
il prit polrr premier ministre un des chefs du mouve-
ment national, d'Azeglio, et recueillit les patriotes ita-
Iiens réfugiés. Il y avait désorrnais en ltalie un État
libéral et national autour duquel pouvaient se grouper
les patriotes libéraux.
L'échec de t848 servit aussi d'expérience; les ltaliens
avaient échoué pour aroir manqui d'enten[e et, pour
avoir voulu^opérer seuls. Il fallait donc organiser une
action commune et se procurer I'aide d'une puissance
étrangère. Ce fut l'æuvre du comte de Cavour, ministre
de Sardaigne en t850. Cavour était un noble du Piémont,
à pcine un Italien; il ne parlait que le frança.is et le
patois piémontais. Après avoir été officier d'ar[illerie,
il s'était retiré dans ses domaines qu'il avait fait valôir
lui-môme; puis il avait voyagé en France otr il prit I'ad-
miration de Ia monarchie libérale, en Angleterre oir
il devint partisan du libre-échange. II passait pour con-
servateur en 1848 à cause de son mépris pour Ia répu-
blique. Mais dès |'8S0 il s'unit au centre gauche pour
renverser le ministère d'Azeglio. Le nouveau ministère
centre gatrche (le chef du cabinet fut d'abord Ratazzi) fit,
une série de réformes; il abolit les tribunaux d'Église en
l85rl et sécularisa 300 couvents en 1855. (ll y avait dans
ce petit royaume 4l évêques ,1.,41.7 chanoines, 14,000 re-
ligieux.) Il créa une banque et fit des traités de commerce;
il réorganisa I'armée sur Ie modèIe de la Prusse.
Les patriotes italiens se ralliaient peu à peu eu
royeume de Sardaigne. L'ancien chef de larépublique de
Verrise, Manin, réfugié à Paris, écrivait en 1854 à un homme
d'État anglais qui l'engageait ù se résigner à la domina-
FoRMÀTIoN 0E L'uNlrÉ ttlt tuxxn. 251

tion autrichienne devenue moins oppressive : o La résigna-


tion est de la lâctreté pour un peuple sous la tlomination
étrangère. Nous demandons à I'Autriche non de gouver'
ner doucement, mais de s'en aller. > Il voyait que la
republique était impo'"sible, le roi de Sardaigne ne vou-
draitjamais y consentir; il ne restait d'autre solution que
I'unité sous un roi. < Faites I'ltalie, princes de la maison
rle Savoie, et je suis avec vous. Indépendance et unif'ca-
tfon, voilà notre devise. ,r Le parti républicain de Mazzini
s'affaiblissait, il se forma un parti national qui voulait
I'unité de I'Italie sous le roi de Sardaigne' Ce parti
fonda !' [./nionnationale, société qui se recrutait dans lout'e
I'Italie; le secrétaire, un Sicilien, La Farina, avait des
enl,revues secrètes avec Cavour de grand matin' < Faites
ce que vous pourrez, lui disait Cavour; devant le monde
je vous renierai comme Pierre a renié le Sauveur' '
Il fallait, pour faire une guerre à l'Autriche, un allié
puissanl,. Cavour le disait: < Le Piémont a eu souvent à
se téliciter de ses alliances, jamais de sa neutralité. ,) Il
savait qu'il ne pouvait pos compter sur I'Angleterre' Il
travailla à gagnerNapoléon III. Pour lui plaire il enEçagea.'
malgré les commerqants de Gênes, le royaume de Sar-
daigne dans la guerre contre la Russie et envoya
t5,000 hommes en Crimée; il en tira ce prolit qu'au Con-
grès de Paris qui rétablit, la paix (1856)' la Sardaigne put
envoyer un plénipotentiaire à côté des représentants des
grandes puissances et représenter a,u nom des ltaliens
Iro.* griefs contre I'Autriche. Pour garder I'appui de
Napoléon Cavour, après I'attentat d'Orsini (l'8S8)' con-
sentit, malgré les libéraux, à poursuivre les journauK
I hostiles à I'emPereur.
I
I Enfin en 1858 Napoléon III fut effrayé par Orsini, qui
I
lui reprochai[ d'avoir manqué à sa promesse (Napoléon
avait en l83l été membre d'une société secrète italienne
252 TNANSFORMATIONS DI' L'EUROPN DEPUIS I848.
fondée pour affranchir I'Italie). Il fit venir Cavour à
Plombières et, I'alliance fut conclue. Napoléon promet-
tait au royaume de Sardaigne l'ltalie libre jusq,,'il'Ad.io-
tique, il recevait, en échange Ia Savoie et le cornté de
Nice. Aussitôt commença I'uni[ication de I'Italie; elle fut
achevée en onze ans (t859-70).
En 1859 Napoléon déclarait la gueruc à I'Aut,riche et
chassait, I'armée autrichienne de Lombardiel mais, au
lieu de lapoursuivre jusqu'à I'Adriatique, suivantla con-
vention, il s'arrête devant le quadrilatère I son arrnée é[ait
désorganiséeetil craignait, d'être attaqué par la prusse.
lise borna donc à se faire céder par I'Autriche la Lom-
bardie, qu'i[ donna au roi de Sardaigne. L'Autriche gar-
dait la Yénétie. Cavour fut désespéré, il voulait continuer
Ia gLrerre, mais le Piémont ne pouvait lutter seul; il
adhéra à la paix.
Pendant la guerre les partisans de I'unité, clirigés par
les membres de I'Union na,tionale, avaient faiI soulever les
habitanLs des trois drrchés de Toscane, Parme, M<ldène ct
une des provincesdu Pape, la Romagne, et avaient orga-
nisé dans chacune un gouvernement provisoire, qui exer-
qait la dictature au norn du gouvernement sarde. Les gou-
vernements de Romagne, Parme et Modène avaient groupé
les trois pays sous le nom de prouinces royales de l' Emilie,
établi la constitution sarde, supprirné les douanes du
côté du royaume de Sardaigne et remis les bureaux des
postes aux employés sardes. Puis tous les quatre s'étaient
alliés et avnient clemandé à être annexés au royaurne de
Sardaigne. Napoléon aurait préféré un duché cle 'f oseane
indépendant. Pour le décider on s'adressa aux popula-
tions, elles répondirent oui, la Toscane par 366,000 voix
con[re contre {5,000, I'Erni[ie par 426,000 contre 756.
Il dernanda la Savoie et le comté de Nice. Cavour se
décirla à, les céder si les populat,ions y consentaient; la
FORMATION DE L'UNITÉ ITIITNNIIN 2"Û3

Savoie accepta I'annexion par {30,000 voix contre 2000'


Niee par 25,000 contre 160. En 1860 fut convoqué ttn
Parlement des dé1iutés du royaurne de Sordaigne ainsi
agrandi; on n'avait pas encore de nom à lui donner' on
I'appela Par lement rt ational.
Le roi de Naples et le Pape étaient hostiles atr mouve-
rnent national et ils n'avaienI pour se défendre que des
régirnents suisses désorganises' (t,e gouvernement suisse,
htrmilié devoir ses citoyens à lo solde de l'étranger, leur
i avait retiré le drapeatr national.) Mais le gouvernement
1' sarde n'osait pas attaquer; il laissa les républicains ita'
liens commencer la guerre en affectant de les désavouer.
I Garibaldi, avec L067 volontaires, s'embarqua pour la
Sicile. Le gouverneur de Gênes avait ordre de ne pas les
voir partir. Cavour écrivit h I'amiral sarde : < Monsier:r
;' le comte, cherchez à. vous trouver en[re Garibalcli et Ies
, croiseurs napolitains. J'espère que vous m'avez compris. r'
le comte, répondit, I'amiral, je crois vous
-avoirMonsieur
<

, compris. Au besoin, envoyez-moi prisonnier en


forberesse b Fénestrelles. D Les volon[aires conquirent la
Sicile sans rôsistance et passèrent dans le royaume de
Naples; le roi s'enfuit. Les ofliciers de marine, partisans
de I'unité, oublièrent exprès cl'avoirà bord de leurs na-
( vire s des gouvernails ou de meltre de I'eau dans les chau-
5 aie.es. Tout le royaume de Naples fut tu pouvoir de
I Garibaldi, qui s'étaib fait proclamer dictateur.
Les Iitats du llape étaient défendus par une arméc
cattroliclue de 20,000 volontaires venus tle torls pays
(surl.out des lrranqais). Les républicains de Goribaldi
alrivaienI par le sucl pour les conquérir; le gouverne-
tnent, sarde prit les devants, dispersa I'armée catholique
et occupa deux provinces, la Marche e[ I'Ombrie; le
Pape fut réduit à la province de Rome. Pnis tous les
pays conquis soi[ par Garibaldi, soit par I'armée sarde,
2ô1 TRANSFORMÀTIONS DE L'EUROPE DEPUIS 1848.

furent consultés s,us forme de plébiscite et [ous deman-


dèrent I'annexion : la sicile par 430,000 voix contre ?00,
le royaume de Naples par 1,801,000 contre 10,000, la
Marche et I'ombrie par 230,000 c.ntre 1,600. tin lgtil
s'ouvrit à Turin le premier Parleme nt italien et victor-
Emmanuel fut proclamé roi, d'Italie par la grâce de Dieu
et laualanté du peuple. Puis Ie parlement déclara que la
vraie capitale de I'Italie devait être Rome.
Le nouveau royaume restait chargé d'une forte armée -
qui mettait son budget en déficit et les ltariens désiraient
vivement acheverl'unification. Mais il ne fallaib plus rien
attendre de la France: Napoléon ne voulait pas laisser
enlever au Pape le dernier reste de Êon pouvoir tem_
porel, il avait envoyé une garnisrin franqaise qu'il ne
retira ({864) que lorsque I'Italie se fut engagée à ne pas
attaquer le Pape. cavour se retourna du crlté du g,'-
vernement pru.ssien qui offi'ait de s'unir à lui contre
l'Autriche. Aprcts deux tentatives inutiles ({g62 et 6d)
une alliance fut conclue pour trois mois seulement
(1866). ce temps suffit, pour forcer I'A'triche envarrie
par I'armée prussienne à demander la paix : bien
qu'elle eût vaincu les Italiens, elle céda ia yénétie à
Napoléon, qui la donna eu royeume d'Italie.
Restait Ie Patrimoine de saint-pie*e; les Goribaldiens
essayèrent de le conqtrérir; ils battirent I'armée du pape,
mais la France envoyo des troupes qui chassèrent les
Garibaldiens (1867) et restèrent en garnison dans llome.
Le gouvernemen[ ita]ien n'os& plus agir.
ce fut encore la Prusse qui lui rendit lo liberté d'action.
Àprès les premières défaites de la gue*e de I g?0, la France
retira ses troupes de Rome ; les ltaliens I'occupèrent sans
résistance, après avoir, sur la clemande clu pape, fait
une brèche, en signe qu'ils y entraient de force. Les
habitants consultés votèrent I'annexion par | 80,000 voix
FoRMATIoN DE L'UNITÉ lt,luntln0n. 255

contre 1,500. Rome devint capitale du royaume d'ltalie.


Le Pape resta dans son palais du Vatican &vec les hon-
neurs rendus à un souverain, une garde du corps, le droit
cle recevoir des ambassadeurs et une dotal,ion de 3 mil-
lions de rente, qu'il refusa.
L'unité italienne que les républicains et les fédéralistes
italiens réduits à leurs seules forces n'avaient pu obtenir
à cause de la résistance de I'Autriche, fut ainsi faite en
onze ans, par le royeume de Sarclaigne avec I'aide
d'abord de la France, puis de la Prusse.
Depuis L870 s'r:st formé un parti qui réclarne pour le
royeume d'Italie tous les pays oir on parle italien : le
Tyrol italien et Trieste qui sont à I'Autriche, la Corse et
Nice qui sclnt à la France, Malte qui est à I'Angleterre'
et même un canton suisse, le Tessin. Le parti appelle
ces pays I'Italia irredenta (t'Itolie non rachetée); de là
son nom d'i'rrédentiste.

Formation de l'unité allemande.


- L'Allemagne était
encore en {848, comme I'Italie, une expression géo-
graphique. Elle éla;il morcelée, plus encore que I'Ita-
lie; divisée en trente-six 'États souverains reliés seule-
men[ enlre eux p&r une conlédération; le seul pouvoir
commun était la Diètc. de l'rancfort, conférence pern)a-
nente de diplomates nommés chacun pottr régler les
aflhires communes, obligés de prendre les instructions
et de demander les ordres spdciaux de leur gouverne-
mcnt pour chaque affaire. Dans toutes les questions im-
portantes oucune décision ne pouvait être prise qu'à
I'unanimité tles voix; et même dans les affaires moin-
clres, comme il fatlait attendre I'avis de tous les États
avont de conclure, chaque État avait un mol'en d'en-
trirver la question, c'étail de faire attendre indéfi-
uiment Bs réponse. Les gouvernements des petits
256 TR.\NSFORMATIONS DE L'EUNOPE DEPUIS I848.

royeumes, très jaloux de lcur souveraineté, cherchaierrt


à paralyser I'action de la Diete. La lenteur des opéra.-
tions devient bientôt proverbiale. Les avocats de I'an-
cien tribunal d'limpire, qui depuis t8t6 réclamaient
leurs honoraires arriérés, les reçurent en t83l ; les dettes
des guerres de t792 à l80l furent réglées en l84B; celles
de la guerre de Trente Ans ne le furenl qu'après 1850.
Le règlcment de I'armée fidérole ne fut rédigé qu'en lBgl
et les corps d'arrnée des petits États ne s'organisèrent
qu'entre !830 et {836; les forteresses fédérales décidées
en l815 n'étaient pas construites en t8p5.
LoConfédération nepouvait rnême pas servir de cadre
à une nation allemande; elle avoit été conclue non.
entre des peuples allemands, mais'entre cles souverains.
Deux princes qui n'étaient pas lnème Allernands en
étaient membres, le roi de Danemark cornme duc de
Schteswig et de Holstein, le roi de Ilollantle cornme
duc de Luxembourg. Deux autres avaient une partie de
lerrrs État* en clehors : le roi cle Prusse, la province de
Prlsen; I'ernpereur d'Autriche, les royaurnes de Hon-
grie, de Gallicie , de Dalmatie et l-,ombarcl-Vénitien,
sans que ces poys éfrangers fussent séparés ne[tement
de la Confédération par un gouvernement différent et.
une frontière rigoureuse.
Les guerres contre Napoléon avaient fait naitre un
parti de patriotes allemands qui désiraient voir tous res
pays de langue allemande unis en une seule nation, pour
tléfendre le territoire e[ les intirêt,s de I'Allemagne contre
les empiétenrenls des États voisins, surtout de la France.
Ce part,i, recruté surtout parmi les écrivains et les étu-
diants, revait le rétablissement de l'Empit'e et avait pris
pour emblème le drapeau noir-rouge-or (l). ll ['ut conr-
(l) Les éturliante I'avoient inventé en s'inspirant de I'uuiforme
d un corps de francs-tireurs de lBlB, les hussirds de Ltilzow.
F0RlrlaTION DE L'UNITÉ ,u,leUrnrr. 2ài
hattu par tous ies gouvernements comme révolution-
naire et se confondit bientôt avcc le parti libéral: jusque
vers {840 les Allemands éclairés furent plus occupés
d'obtenir un régime libéral que d'établir I'unité notionale.
Quelques écrivains isrilés indiquèrenr un moyen de
refaire la nation allemande : la confédération n'était,
disaient-ils, qu'une fédération d'États (staatenbunrl), dont
chacun restait souverain, il fallait Ia transformer en un
titat fOderal (Bundesstaat), oit tous seraient soumis à
un pouvoir central souverain. Le désir de I'unité.alle-
rnande se répandi[ entre 1840 et 1848 (l) dans Ie monde
des Universités, le Congrès des germanistes en t846 fut
un véritable Congrès national des savants allemands.
La révolution de {848 jeta Ie désarroi dans les gou-
vernements, il y eut des émeutes en ma,rs à Vienne et à
Berlin; les souverains, effrayés, accordèrent des consti-
tutions libérales et convoquèrent, des assemblées consti-
tuantes. Les libéraux de I'Allemagne du Sud en profi-
t,èrent; une réunion de 5{ notables du parti (tenue à
Heidelberg) convoqua à Francfort un Ttarlernent pr"épa-
ratoire formé de tous les députés qui avaient siégé dans
une chambre d'un des États allemands (la plupart étaient
des Allemands du Sud). Cette assemblée à son tour
décida de réunfr un vrai Parlement de t<-rute I'Allemagne
pour serlrir de Constitrrante; les députés seraient élus
au suffrage universel, à raison de I par 50,000 âmes;
toutes les provinces de la Prusse et de Bohême y seraient
représentées. La Diète accepta ces décisions et les gou-
vernements firent faire les élections.
Le Parlement de Francfort (nrai 1848), dirigé par les

(1) C'est en 1840, au lnonrent où le ministère Thiers parlait


d'une guerre de Ia France contre I'Europe, que furent composée
deux chants patriotiques célèbres : Le Rlûn alleuand et la Gardl
av bord. du llhin (Wacht am Rlein).
CMLISATION CO.\TE.\IPOIIÀINE I 17
25Ù TRANSFORMÀTIONS DE L'EUROPE DEPUIS 1848.

écrivains et les professeurs, voulait faire de I'Allemagne


un État fédéral et libéral; son emblême fut le drapeau
cles libéraux, noir-rouge-or. I\lais il n'avai[ qu'une auto-
rité morale en présence des anciens gouvernements
qui gardaient la force; il n'avait aucun moyen de faire
exécuter ses tlécisions, il ressemblait à un Congrès de
savants réunis pour discuter sur la meilleure Constitu-
tion à donner h I'Allemegne. il créa provisoirement un
administrateur de l'Emptre, et élut un archiduc cl'Au-
triclre qrri forma un ministère de l'Empire. Puis com-
mença le vote de la Constitution.
On s'accorda facilement sur les principes; les droits
fondamentaun des citoyens furent réglés sur le modèle
des régimes libéraux; on proclama l'égalité devant la
loi, toutes les libertés, I'inclépendance de la justice, le
droit du peuple d'être représenté par d.es députés. On
fut d'accord aussi pour constituer un Etat fédéral. On
avait réservé les questions de fait. Il y en eut deux sur
lesquelles il fut impossible de s'entendre :
Lo De quels pays devait se composer I'Empire allemand?
La frontière des pays allemands a toujours été indécise.
On admettait depuis l8t5 que I'Allemagne s'étendait, aussi
loin qu'était parlé I'allemand (l). Mais les deux princi-
paux Etats avaient des sujets qui ne parlaient pas alle-
mand; une des provinces de Ia Prusse (2), la Posnanie,
était polonaise et les trois quarts des pays de I'Autriche
étaient slaves, magy&res ou roumains. Que faire de tous
ces pô\'s étrangers? Le Parlement avait décidé qu'ils ne
pouvaient entrer da.ns I'Empire, qutils seraienl unis seu-
lement per une union personnelle avec les provinces

(l)C'estf idécerprlmée dans le célèbre chent patriotique z Quelle


est lapatrie de l'Allemand?
(2) La province de Prrtsse éteit hors des limites de I'ancien Em-
pire, mats elle avait été germanisée.
FORMATION DE L'UNITÉ ALTnMÀNOS. â69

allemande.c du même souverain. Le gouvernement au-


trichien refusa; iI voulait ent,rer dans le nouvel Empire
avec toutes ses provinces.
9o Quel souverain serait chargé de diriger I'Empire?
Les detrx grandes puissances, I'Autriche et la Prusse,
avaient pu rester en présence dans une Confédération;
mais dans un État fédéral il fallait qne I'une ou I'autre
prît la direction. Serait-ce l'Autriche ou la Prusse ? Cette
question était liée à la première; si I'Autriche étaitécar-
tée, le chef de I'Empire serait le roi de Prusse.
Le, Parlement se coupe en cleux parLis. L'un voulait
conserver I'union avec les 8 millions d',\llemands de I'Au-
triche et créer une fédération assez large pour y admet tre
I'Empire autrichien, I'influence autrichienne aurait do-
miné en ce cas (on I'a,ppela parti de la grande Alle-
magne), L'autre renonqait aux frères allemands d'Au-
triche pour créer avec les autres Étutr un empire plus
petit mais plus fortèment organisé, sous Ia direction du
roi de Prusse (on I'appela parti de la petite Allemagne).
Le parti prussien I'emporta par 261 voix contre 224;
le Parlement décida ensuite de créer un Bmpereur héré-
ditaire, et, élut Ie roi de Prusse. Mais ie roi ne voulait
pas de la constitution libérale, il refusait, une couronne
offerte par le peuple: une ( couronne de boue et de bois r.
< Si I'on doit décerner encore la couronne de Ia nation
allemande, dit-il, c'est moi et mes pareils qui la donne-
rons. r Il reftrsa. Les républicains se soulevèrent, les
princes rappelèrent leurs sujets du Parlement, il n'y resta
que t05 députés républicains. Ils se réfugièrent à Stutt-
gart et devinrent les derniers défenseurs de la Constitu-
tion, tandis que les soldats, prussiens allaient écraser les
républicains en Saxe, dans le pays de Bade, dans toute
I'Allemagne. Ainsi avorta la tentative de faire I'unité alle-
mande par un État fedéral et libéral. Les gouvernements
260 TRÀNSFORMATIONS DE L'EUROPE DEPUIS T8[8.

parl,iculiers la firent échouer en refusant de reconnaltre


la Constitution e[ en trait.ant comme rebelles leurs srrjets
quand ils essayèrent de la mettre en vigueur par la
force.
Le roi dePrusse et I'empereur d'Autriche travaillèrent
chacun de son côté auprès des petits souverains pour
reconstituer la Confédération ébranlée en {848 et pour
en prendre la direction. Le roi de Prusse créa une Union
avec lrn chef militaire, un Conseil des représentants des
gouvernements et un Parlement élu; il y entra {7 petits
États du Nord;le Parlement, se réunit à Erfurt(mars 1850)
e[ un gouvernement fut organisé à Berlin sous la direc-
tion du roi de Prusse. Mais I'empereur d'Autriche, déli-
vré de la guerre de Hongrie, s'unit aux princes des petits
'lVurtemberg, Saxe, Hanovre), qui
royaumes (Bavière,
ne voulaient pas obéir ù un roi cle Prusse, et n'ayant
pu letrr faire accepter son plan, il s'entendit avec eux
pour reconstituer la Confédération telle qu'avant 1848.
Le roi de Prusse, isolé, eut peur de la guerre et cécla;
i[ entra dans lo Confédératicrn (1850).
On comprit alors que I'Allemagne ne pourreil former
une nation unique tant qu'elle aurait deux tê[es. Le
morcèlement était, mairttenu par la rivalité entre la
Prusse et I'Autriche; elles ne pouvaient vivre indéfini-
ment clans cette demi-hostilité, mais il fallait attendre
clue l'une des deux erlt vaincu I'autre pour pouvoir
régler le sort de I'Allemagne. Dans ce dtrel entre la
Prusse et I'Autriche on croyait que l'Àutriche finirait
par I'emporter; elle avait un territoire et une population
double (36 millions contre lf|), et I'avantage d'être con-
sidérée par les princes allemands comme Ia directrice
naturelle de la Confédération (l'empereur d'Autriclre
était I'héritier des anciens empereurs germaniques).
Le roi de Prusse, regardé en Europe comme beau-
FOBMÀTION DE L'UNITÉ IT,t,gMINoE. 26I
coup moins puissant, avait pourtant deux avantages: il
pénétrait beaucoup plus avant dans les affaires de I'Al-
lemagne, parce que tous ses États, sauf une province,
étaient allemands; il tirait, de ses sujets plus de res-
sources, parce que toutes les forces de son pays avaient
été organisées pour la lutte.
Cette organisation remontait à Ia clomination de Na-
poléon. Le royaume avait été réduit à quatre provinces
et 5 millions d'âmes; le roi, qui avait pris pour ministres
des patriotes allemands (St,ein venu clu Nassau, Harden-
berg et Scharntrorst, venus du Hanovre), se laissa per-
suader de réformer ce qui restait de son État pour le
rendre eapable de se maintenir au rang de grande puis-
sance. Le gouvernement demandait aux sujets de nou-
veaux sacrifices, il les rendit possibles en réformant les
institutions (l). on créa une adminisl,ration plus centra-
lisée et on supprima les entraves à la culture et au
comrnerce. on créa de nouvelles ressources fïscales,
des impôts imités de la France (les patentes et I'impôt
personnel), des impôts strr le luxe, on créa une Gendar-
merie; ce fut, l'æuvre de Hardenberg. On créa un ré-
gime militaire; ce fut l'æuvre de Scharnhorst.
Le principe fut ainsi posé : ( Tout habitant du
royaume en est le défenseur né. ,r Scharnhorst repre-
nait une vieille coutume du moyen âge, il reprit aussi
le vieux mo| Landwehr (défense du pays). Tous les
Prussiens devaient le service militaire; mais comrne
Napoléon interdisait au roi cle garder plus de 48,000 sol-
dats, on réduisit Ia durée du service à trois ans; on

-.
(l) E_û Fra'lgg les réformes de t?89 avaient été faitespour amé-
liorer la condition du peuple que le gouvernemeut recônnaissait
pour le vrai souverain, aussi furent-elles précétlées d'une décla-
ration des rtrnils. En Prusse, arr contraire, le souverain restait lo
roi, il faisait les rélbrmes par ordonnances royales, pour augm en.
ter la force de I'Etat; aussine parlait-il que dès deuiirs des Jujets
262 fNÀNST'ORMÀIIONS DE L'EUIIOPI DBPUIS 1848.

l'envoyait les hommes en se réservanl de les rappeler


en temps de guerre, les officiers seuls restaien[ à de-
meure. L'armée cessait par là d'être une corporation
de soldats de profession séparée du reste du peuple, elle
devenait une école militaire pour tous les jeunes gens,
et au moment de la guerre un cadre oir venait aussitôt
se placer la nation. Ainsi fut créée la division en deux
part,ies, l'armée actiue et la réserue. Scharnhorst avait,
voulu former en outre une Landwehr avec les hommes
valides qui ne servaient pas dans I'armée ; elle ne fut
organisée qu'en 1,813 avec un unifcrrme très simple, la
liteaka (espèce de blouse bleue) et une casquette. Ce ré-
gime, créé seulement pour la guerre, fut conservé'après
la paix. La Prusse ne garda qu'une armée permanente
de t{5,000 hommes, mais grâce au service de trois ans,
à la réserve et à la Landwehr, elle pouvait tripler ce
chiffre en temps de guerue. Le roi refusa d'admeltre le
remplacement pour les jeunes gens riches: on permit b
ceux qui avaient fait des études de ne servir que pendant
un an, et de loger chez eux; rnais on tint à conserver
le principe que tout sujet du roi devait le service mili-
taire. La Landrvehr fut organisée de façon à se rappro-
cher davantage de I'arnrée et fut exercée aux manæuvreb
de faqon à pouvoir sur-le-champ entrer en campegne.
Lo Prusse fut de t,ous les Etats d'Burope celui qui dis-
posa proportionnellement du plus grand nombre de
soldats. Il avait fallu aussi réorganiser le régime fiscal
de la Prusse : l'État en tBtS était ruiné par la guerre;
les mauvaises récoltes avaient produit la misère et la
disette lles produits des manufac[ures anglaises, entassés
pendant le blocus continental, étaient si abontlants et, sc
vendaient à si bas prix en Allemagne que les industriels
prussiens ne pouvaienL soutenir Ia concurrence. La
Prusse avait alors, comme les autres États, un regime
FoR$IATIoN DE L'UNITÉ lt lnmlnnn. 263

de douanes compliqué: il y avait 67 tarifs différents dans


les cliverses provinces, et le teffitoire.prussien était en-
core si encombré d'enclaves d'autres États qu'il était im-
possible de I'entourer d'un cordon régulier de douanes'
Le gouvernement prussien prit le parti hardi d'établir
un tarif de droits très modéré et très simple, droits de
{0 p. 100 sur les produits manufacturés, de 20 p' 100 sur
les clenrées colorriales, tous perqus en raison du poids'
C'était le régime commercial le plus large qu'il y ett'
alors en Europe. ll releva I'industrie de la Prusse et la
mit sur la voie de dominer le commerce de toute I'Alt
lemagne.
Les petits princes dont les temitoires se trouvaient
enclavés dans la ligne de douanes réclamèrent contre
le tarif. Le gotrvernementprussien leur offrit de partager
les produits tle la douane à raison de leur chiffre d'habi-
tants. La Prusse gardait la direction, fixait le tarif, faisait
les trait,és de commerce et nommait les douaniers. Le pre-
mier traité de ce genre conclu en {817 servit de modèle
à tous les traités avec les petits Etats enclavés. En 1828
un État, plus important et qui n'était pas enclavé, la
Ifesse-Darmstadt, demanda à traiter; il obtint, outre le
partage des profits, le droit de nommer les douaniers
Bur sa frontière; mais la Prusse garda le droit de {ixer
le tarif. ce fut le modèle des traités avec les Etats non
enclavés. Ainsi commenqa, très lentement et pénible-
ment, I'Union douanière (Zolluerei'n) de I'Allemagne'
Deux autres unions s'étaient formées, une entre les
litats du sucl, une entre les États du centre; la lutte
s'engagea entre les trois; I'Union prussienne plus puis-
sante attira les autres; en {836 tous les Etats de I'Alle-
magne y étaient entrés excepté le Hanovre et ses
volsins et I'Autriche. En t84l le Zollverein fut renou'
velé pour douze ans. Au renouvellement de t852 la plu'
26t* TRANSI'ORMÀTI0NS DE I'EUROPE DEPUIS 1848.

part dcs État. cherchèrent à faire ent,rer I'Autriche dans


I'Urrion. Mais la Prusse ne voulait pas admett,re I'Au-
triche, qui aurait amené ses peys slaves et magyarsl
elle se tourna vers le Hanovre et ses voisins, qui étaient
restés en dehors perce qu'ils trouvaient les tarifs trop éle-
vés, et les fit ent,rer dans I'Union. Tous les atrtres Étah
"e-
noncèrent à s'entendre avec I'Aut,riche à cause de son
papier-monnaie ; ils rentrèrent dans le Zollverein renou-
velé jusqu'en 1865 et étendu à tout.e I'Allemagne excepté
I'Autriche. La Prusse avai[ pris en main la direction du
commerce allernancl.
De {850 à '1860 la vie politique fut très faible en
Allemagne; les gouvernements, effrayés par le rrouve-
ment de [8118, empêchaient les manifestalions libéra-
les ou nationales. Bn 1860, après la défaite de I'Autri-
che, I'opinion générale fut que la Confédération élait
insuffisante; princes et, sujets craignaient que Napo-
léon lll essayât d'enlever à I'Allemagne la rive gau-
che du Rhin; on s'accordait, à demander une organisa-
tion plus forte qui permit de résister à l'étranger, mais
on se divisait sur les réformes à faire.
L'Autriche proposait, de créer un tribunal fédéral et
un conseil de représentants des gouvernements, et de
donner la direction alternativement aux grands États. [,e
projet, discuté à Francfort par les princes, aboutit (1863)
à la création d'un Conseil de 21, délégués et d'un direc-
toire de 6 membres &vec un Parlement de 302 déput,és;
24 princes y adhérèrent.
En Prusse, Guillaume devenu roi depuis 1.861.' avait
donné le Gouvernement à Bismarck, gentilhomme de
vieille r&ce, ennemi des constitutions libérales et des
Parlements, partisan du gouvernement par le roi et
grand admirateur des institutions prussiennes. Il avail
ét,é quelques années représentant, de la Prusse à la Diète
FORIIÎATION DE L'UNITÉIT,T,EMIXNN. 265
ct avait rapporté de Francfort le mépris de la Diète,
de la Confération et de I'Autriche. Il avait vu que la
Prusse avait intérêt, à détruire la Confédération, oir
clle serait toujours tenue en échec par I'Autrictre et ja-
lousée par les autres États; il voulait la remplacer par
une Union plus étroite, avec un Parlement élu, dont Ie
roi de Prusse aurait la direction commerciale et mili-
taire, et d'oir I'Autriche serait, exclue.
II conseillait dès {862 au gouvernement autrichien
d'abandonner I'Allemagne et de < reporter son centre
de gravité à Budapest >. Mais il vit bien que I'Autriche ne
se re[irerait pas de la Confédération sans une guerre, et
il prépara la guerre. Deux conditions lui parurent né-
cessaires : lo renforcer I'armée prtrssienne (ce fut le
but de sa politique intérieure) ; 2o s'assurer I'alliance ou
la neutralitg des puissances européennes (ce ful le but
de sa diplomatie).
L'armée prussienne était restée en l86l sur le mêrne
pied qu'en {815, et comme la population avait, augrnenté,
le service avait, cessé d'être universel; sur 63,000 con-
scrits soumis chague année à I'obtigation militaire on
n'en prenail, que 40,000, et depuis {840 on ne les gar-
dait que deux ans. La landwehr, organisée comme
en L815., durait jusqu'à quarante ans et commenqait à
vingt-cinq ans. La réserve ne comprenait que les classes
de deux années. Le roi Guillaume fit trois réformes : iI
rétablit le service universel de 3 ans en faisant partir
toute la classe; il prolongea lu réserve jusqu'à l'âge de
vingt-sept ans; il arrôta la landwehr à trente-deux ans :
on avait ainsi en temps de guerre 440,000 hommes
d'armée active et de réserve au lieu de 200,U00.
Pour encadrer ces soldats nouveaux, le roi créa de
nouveaux régiments, ce qui I'obligea à augmenter le
budget. Il y avait en Prusse, depuis la révolution de 1848,
2ô6 TRANSFORMATIONS DE LiEUROPE DDPUIS I848.
une chambre élue, le Landtag, Qui n'avait pas disparu
pendant la réaction de 18t9. Ce n'était pas un parlement
comrne darrs les pûys constitutionnels; le minisl,ère
n'était, pas responsable et la Chambre n'avait qu'à voter
Ies lois et le budget; encore le gouyernement avait-il
pris l'habilude de ne lui présenter le budget à voter
que lorsqu'i[ était déjà dépensé, ce qui renclait son con-
trôle fictif. Son pouvoir se réduisait, donc il refuser lcs
lois nouvelles et les augmentations d'impôts; aussi ne
tenait-on pas grand compte de son existence; les députés
étaient, peu considérés, dans les cérémonies un député
était placé derrière un capitaine.
La réforme de I'armée permit pour la première fois
aux députés de faire une opposition efficace au gou-
vernernent. La Chambre, de l8ô8 à 186t, n'avait pas osé
refuser les régirnents organisés par Ie roi, elle en avait
voté le mairrtien prouisoire. En {862 un parti nouve&u,
le parti clu progrès (Fortschrltf), venait de prendre la ma-
jorité; il désirait éviter la guerre et faire des économies,
il trouvait I'armée assez nombreuse et voulait réduire le
service à deux ans. La Chambre refusa donc de voter
I'augmentation. Le roi ddclara qu'étant chargé de dé-
fenclre le $ays, il était juge des besoins de I'armée, que
les sommes inscrites au budget lui étaient nécessaires et
que la Ctnmbre n'avail, pas le clroit de lui refuser les
moyens de faire fonctionner l'État. La Chambre répondit
que si elle était obligée de voter toutes les sommes que le
roi jugeail bon, ses délibérations devenaient une comé-
die, qu'elle ne serail plus une Assemblée de représen-
tants, mais seulement, un Conseil consultatif. Le désac-
cord venail de ce que la Chambre, créée en 1848, était
une institution étrangère. On I'avait empruntée b un
peys qui admettait, la souveraineti du peuple, pour I'in-
trocluire dans un État rnititaire qui rcporait .o, 1o ,ou-

t.
FoRiltÀTtoN DE L'uNlrÉ lt,lnmlnln. 261

veraineté du roi. Il fallait dottc ou que la Chambre obli'


geât le roi à céder, c'est-à-dire à reconnaitre pour soLl-
verain le peuple qu'elle leprésentait, ou que Ie roi forqât
la Chambre et le peuple à céder, c'est-à-dire à recon-
naître sa souveraine[é.
Le conflit dura de 186[ à {866; la Chambre, deux
fois dissoute, fut toujours réélue et refusa toujotrrs de
voter. Mais le roi refusa de céder; Bismarck, devenu
premier ministre en {862, le soutenait; il déclarait que
I'unité de I'Allemagne ne pouvait se faire que ( par le
fer. eL le sang. >r < Nous aimons, dit-il à la Chambre, à
porter une armure trop grancle pour notre mince corps'
notrs devrions aussi I'utiliser. > Il accepta résolument le
conflit avec la Cllambre : < Toute la vie constitutionnelle
est une série de compromis, dit-il un jour. Si le com-
prornis est rendu inutile parce qu'un des prluvoirs vetrt
faire triompher son opinion avec un absolutisme doctri-
naire, alors la série des compromis est interrompue' et à
leur place commencent les conflits; et comme la vie de
l'État ne peut s'arrêter, les conflils deviennent des ques-
ti<lns de force; celui qui a Ia force en main marche en
avant clans son sens. l Bismarck et, le roi avaient la
force, ils gardèrent les régiment,s et continuèrelt à lever
I'impôt cotnme si la Charnbre I'avait voté.
Pendant ce temps Bismarck travaillait à isoler I'Au-
triche. ll avait gagné I'Empereur de Russie en I'aidant
à noumettre les Polonais révoltés en {863; il gagna
Napoléon III en lui laissant croire qu'il I'aiderait à
'anne*er soit la Belgique soit les bords du Rhin; il attira
I'Italie en lui promettant la Vénétie; quant à. I'Angle-
terre, il avait compris qu'elle ne pouvaiL rien.
La question de I'unité fut tranchée, comme Bismarch
I'avait prédit, par le fer et Ie sang, en trois Euerres.
Bn 1864 la Prusse et I'Autriche firent. Ia guerre au
268 TRANSFORMATTONS DE L'EIIROPE DIPUIS 1848.
roi de Danemarck pour lui enlever les duchés de FIol-
stein et de schleswig; mais, au lieu cle res rendre à I'hé-
ritier allemand, elles Ies gardèrent et se les partagèrent
provisoirement; I'Autriche eu[ ]e Holstein.
Bn 1866 la Prusse, so.s prétexte que l'Autriche favo-
risait les idées révolr-rtionnaires dans le Holstein, fit oecu-
per ce pays. L'Autriche en appela à la Diète, qui lui
donna raison. Le gouvernement prussien déclara qu'il
regardait la confédération comme rompue et entra en
guerre. Bismarck disait, déjà en Lg65 au ministre bava-
rois : < Il ne s'agit que d'un duel qui sera vite tni si
I'Allemagne reste neutre; I'Autriche n'est pas armée et
n'a pas les moyens d'armer, il sufrTt d'une bataille. >
Pour la guerre de t86G il avait acquis I'alliance de I'Italie.
Les Allemands hésitaie.t entre les deux ennemis. Les
souverains préféraient I'Autriche qui ne voulai[ pas leur
enlever leur souveraineté. Les patriotes avaieni esperé
faire l'r-rnité à I'aide de la prusse; à I'exemple des Ita-
liens ifs fondaient en lBBg une (Jnion natioita/e qui eut
jusqu'à vingt mille membres e[ qui déclarait vouloir
( pousser la Prusse dans Ia bonne voie >. [fais quand
on vit Ie gouvernement prussien aux mains de BisÂarck
et en lutte contre la chambre, les libéraux se dégot-
tèrent de la Prusse. Il se fonda en Lg6g une (Jnion d,e
llforne, qui reprit le plan de la Grande Allemagne;
I'Autriche devint populaire, I'empereur fut reçu avec
enthousiasme à Francfort en {868. Aussi, en lg6$, pres_
que tous les États allemands prirent-ils parti poo" i'Au-
triche contre Ia Prusse.
La guerre de 1866, décidée par une seule bataille, eut
trois résultats :
to L'Autriche renonqa à la confédération, laissant ra
Prusse maltresse en Allemagne, elle renonça aux duchés
de Schles wi g-I{olsl.ein.
FoRMaTIoN DE L'uNlrÉ lr,lnurnug. 269

2o La Prusse &nnexa ces duchés; elle annexa aussi les


Etats de I'Allemagne du Nord qu'elle avait occupés pen-
dant Ia guerre (I{anovre, Hesse, Nassau' Francfort), de
faqon à srrpprimer les enclaves qui coupaient son terri-
toire. L'annexion fut motivée comme suit: < Ces gouver-
nements... ont refusé Ia neutralité ou I'alliance que la
Prusse leur offrait, ils ont pris une part active à la gueme
contre Ia Prusse et appelé sur eux et leur pays la déci-
sion de Ia guerre. cette décision, d'après Le décret de Dieu,
a tourné contre eux. La nécessitë polititlue nons force à
ne pas leur rendre le pouvoir dont ils ont été dépouillés
par la marche victorieuse de nos armées. Ces pays, s'ils
garclaient leur inclépendance, pourraient, en raison de
leur situation géographique, préparer à la politique
prussienne... des diflicultés qui dépasseraient beaucoup
l" rn.*ure de leur puissance et de leur importance. D
La Chambre prussienne demandait qu'on cherchât un
autre titre d'annexion que ( la force pure' qui ne suflit
plus aujourd'hui pour fonder le droit et les Etats l : Bis-
marck répondit : <r le droit de la nation allemande
d'exister, de respirer, de s'unir; le droit et' le devoir de
.la Prusse de clonner à la nation allemande la base né-
cessaire à son existence >.
3o La Prusse organisa avec les Ént. de I'Allemtgne
drr Nord restés indépendants une confédéraLîon (Bund)
b la fois allemande et prussienne. Un Congrès de délé-
gués des États et un Parlement de députés élus por le
suffrage universel en réglèrent la constitution ; d'accord
ovec le gouvernement Prussien.
Les Éiats de la Confédération cle l'Allemagne du Nord
gardent chacun son gouvernement part'iculier, mais é[a-
blissent au-dessus un gouvernement fédéral commun.
Le pouvoir exécutif est donné héréditailement au roi
de Èrusse Président de la Confétlération et à un ministre
270 TRANSFORIUATIONS DE L'I'UROPE DEPUIS I818.

unique, seul responsable, le chancelier de la Conféddra-


tion choisi par le roi cle Prusse parmi les ministres
prussiens. Le pouvoir législatif appartient à deux as_
semblées, le Conseilfédéral, formé des délégués des gou-
vernements obligés de voter d'après leurs instructions, et
le Reichstag, rormé de députés élus par tous les habi-
tants. Bismarck a tenu au suffrage universel, mais il a
refusé de donner une indemnité aux députés et de cons-
tituer un ministère d'empire.
Entre le gouvernemen[ fédéra] et les gouvernement,s
locaux les pouvoirs ont été partagés ainsi : chaque Ét,ut
a conservé la justice, la police, I'aclministration, les
finances, le culte e[ I'instruction. Le gouvernement fédé-
ral a requ :
et la marine; le roi de prusse est chef de
- L'armée
to.te I'armée, tous les États doivent adopter le régime
militaire prussien (service obligatoire de trois ansl, et
l'organisation prussienne.
Les relations internationales; le roi de prtrsse fait
la -paix, la g'erre, les traités et nomme tout le personnel.
- Le commerce et les moyens de communication;
douanes, monnaie, banque, poids et mesures, postes et
télégraphes, chemins de fer.
--La législation commerciale et pénale, et Ia procéclure.
-L'organisation de Iamédecine et l'hygiène publique.
Pour les besoins fédéraux on a créé un budget fédéral,
Ibrmé des recettes des douanes et d'une càntribution
payée par chaque État. Ce budget est voté pour plu_
sieurs années d'avance. a Si I'organisation dà I'armée
fédérale pouvait, être mise en question per un vote an-
nuel, déclara Bismarck, j'aurais la même impræsion gue
devant un syndicat de digue (r ) rtans lequel chuqur année

. (1)nans les-parties bass-es de |Alremagne.du Nord. exposées aux


inondations des grands flcuves ou de ïu mor, res habitants
sont
FONMÀTION DE L'UNITE ÀLLEMANDE. 211

on voterait par têtes (y compris les gens sans dotnaine)


sur cette question : Doit-on, au moment des grandes
crue$, percer ou non la digue? >

La victoire de Ia Prusse mit {in à I'opposition de la


Chambre prussienne; le parti progressiste perdit la ma-
jorité, b sa place se forma un parti décidé à soutenir
Bisrnarck dons sa politique sans renoncer aux principes
de liberté et, d'unité ;"il s'intit,ula national-liltéral'
Les quatre Étut. du sud (Bavière, Wurtemberg, Bade'
Ilesse-Darmstad[) n'étaient pas entrés dans la confédé-
ration: ils avaient conclu seulemen[ des traités d'alliance
avec elle et étaient restés dans le Zolh'erein'
L'unité a éIé achevée par la guerre de France. Pen'
dant Ie siège de Paris les princes réunis il versailles ont
proclamé ie roi de Prusse enxpereur- d'Allemagne (jan-
vier 187[), la ùonfédération a reçu les quatre Eta[s du
sud et 'a pris Ie nom d'empire' Ce n'ét'ait guère qu'un
changemenl, cle nom. L'organisation est restée la même,
o. nù pas rér1igé de constitution tle I'empire, mais on &
adopté un nouvcau drapeau, noir-blanc-rouge' Quand
la Fiance a demand,é la paix, Ie gouvernement prussien
a erigé la cession de I'alsace et d'une partie de la
Lor-
rninei au lieu de les annexer à la Prusse' on en a fait un
pays d'empire quî est censé appartenir à I'Allemagne et
est gouverné Par le chancelier' '
Dâns aucun des pays annexés en 1866 oLr en l87l
les
habitants n'ont été consultés ; Ie Souvernement s'est
toujours contenté du droit'de conquète'
Àinsi a été réalisée ( par le fer et le sang r> I'unité de
I'Allemagne &u profit de la Prusse. Le nouvel emlrire
n'est que le royeume de Prusse agrandi jusqu'aux
linrites dt Zotluerein.
obligés de former des associntions pour entreteuir des digues à
Ifnis communs.
272 TNANSFORMATIONS'DE L'EUROPE DEPUIS 1848.

I.,0 rrouvêl empire d'Allemagne n'est fondéni sur Ia


Il laisse en dehors
race ni sur la nationalité volontaire.
I millions d'Allemands d'Autriche et cornprend 2 mit-
lions de Polonais slaves qu'on y a incorporés comme su-
jets du roi de Prusse. On y a fait entrer de force des
peuples qui continuent à protester, des Polonais, cles
Hanovriens, des Danois, des Alsaciens.

TRANSFORMATIONS DANS LE GOUVENNEiIENT.

Progrès du régi,me parlementaire en Europe.


En 1848 le régime parlementaire n'était encore pra-
tiqué que par I'Angleterre, Ia France, la Belgique com-
plètement, por les Etats secondaires d'Allemagne et le
Hollande imparfaitement, par I'Bspagne et le portugal
en epparence. Excepté quelques États de I'Allemagne du
Sud, il n'avait pénétré ni dans le centre ni dans I'est
de I'Burope.
La révolution de {848 ébranla tous les pays absolu_
tistes, excepté la Russie; les gouvernements, efl'rayés
par les émeu[es, promirent des constitutions et convo-
quèrent des Constituantes. Il y eut une Constituante en
Prusse, en Autriche et en Hongrie, un Parlement en
Allemagne et des Constitutions dans tous les États d'Ita-
lie. Mais les gouvernements se rassurèrent vite et
en { 849 retirèrent presque tout ce qu'ils avaient
accordé.
Il ne resta de ce mouvement que le régime pu.ir*un-
taire de Hollande organisé en 1848, le régime parle-
mentaire du royaume de Sardaigne et la Constitution
prusienne de {810; elle reproduisait à peu près la Cons-
titution de 1848, imitée de la Constitution belge, procla-
mait l'égalité devant la loi et tr.rutes les libertés indivi-
duelles, et établissait un Parlement forrné d'une C hambre
FnocHÈs nu nÉerniu pÀRLEùiuNTAlRE ËN EuRopE. ztg
cles seigneurs et une Chanrbre élue; mais en fait le rui
resta absolu.
La réaction contre Ie mouvernent, de 1848 dura jus-
qu'en {860. Le régime constitLrtionnel fit dès lors dc
rapides progrès, à mesure que la bourgeoisie clevenait
plus nornbreuse, plus riche et plus éclairée. Il avait
pour lui I'exernple des pays Ies plrrs civilisés -de I'ouest.
- Il élait soutenu par le mouvemen[ national. - Il a
profi[é de I'affaiblissement de I'Autriche gui dirigeait la
rr:stauration absoltrtiste; le régime parlementaire s'est
établi en ltalie en 1860-61, en Autriche de {8G9 à t86T,
en Hongrie en {866.
Dans les pays où s'est, établi le régime constitution.
nel, le pouvoir du roi et de la Chambre haute est, allé en
diminuant, le pouvoir de la Chambre élue en augmen-
tant, et la souveraineté du prince s'est effacée devant la
souveraineté de la nation. Partout le pouvoir appartient,
aux Chambres, la Consti[ution règle les droits des ci-
toyens, la presse est libre. Il n'y a plus même de parti
absolul,iste; tous les polil.iques, même les princes, Ee
sont ralliés au principe constitutionnel. Les partis en
présence s'appellent, désormais conseruateurs el libérauæ.
Le désaccord porte seulement sur I'influence plus ou
tuoins grande que doivent garcler les familles de I'an-
cienne aristocratie de naissance ou de fortune (ce qu'on
appelle les classes dirigeantes),
Un seul pays d'Europe en est resté au régime de Ia
monarchie absolue du xvu' siècle, c'est la Russie. Le gou-
vernernent y est exercé par Ies ministres du tsar sans
&ucune assemblée élue (les conseils consultatifs des pro-
vinces ne sont même plus réunis) ; les journaux sont
soumis à la censure; la police déporte rn Sibeti. ( par
voie adrninistrative D, sans aucun jugement, les gens
suspectsdffi:i':"'"i:il"'.î::t''"naires'
r8
214, TNANSTORilIATIONS DE L'EUNOPE DBPUIS I848.

Qrrant, à I'emlrire d'Allernagne, il est depuis 1866 sous


un régirne intermédiaire: iI a un Parlernent, général, le
Reichstag, e[ des parlements particuliers dans clraque
Iitat, les Landtag, élus par les habitants et qui votent
I'impôt. Mais le Parlement n'est pas souverain;l'empe-
reur, suivant la tradition de la famille royale de Prusse,
se regarde comme souverain et supérieur aux volorrtés
du Reictrstag.

Le parti ratlical.
- Le parti constitutionnel ne vou-
lait pas rompre avec les l,raditions, il admettait qu'on
continuât à gouverner suivan[ les anciennes furrnes, et
que la nation ne fril. pas seule à régler toutes les affaires.
Il ne réclamait que les réformes nécessaires pour que
la rration pût au besoin irnposer sa volonté au gou-
Yernerrrent.
Vers 1830 commença à se former un parti qui ne se
contentait plrrs de réformes partielles et demandait un
changement radical dans le s5'stème de gouvernernent.
On I'appela le parti rad,ical.Il s'est constitué d'abord err
Angleterre (dès l8f5) et en Suisse, puis dans les pa5's
de I'onest, de I'Burope. Dans chaque pays il cherche ù
convertir les électeurs afin d'obt.enir la majorilé dans
le Parlement eb de réorganiser I'Etat suivant ses prin-
cipes.
Le parti radical n'a aucun respect pour la traclition ; son
principe est qu'un peuple ne doit pas se laisser gouver-
ner par des règles anciennes, mais établir des règles nou-
velles appropriées au présent. Ces règles, Ies uns les
tirent de I'humanité et de la jusl.ice (c'es[ -qurtou[ le pro-
cédé des radicaux franqais), les autresveulent les tirer de
la science (c'est le procédd des radicaux anglais). Aussi
les radicaux di{fèrent-ils d'avis sur le régirre qu'i[ fau-
drait établir.
tA PÀRTI NADICÀI. 2?5
Ile diffèrent, aussi d'opinion sur le but du gouverne-
ment, et -ci complèteme't qu'ils aboutissent à dcux ttréo-
ries opposées.
L'une regarde comme le but déûnitif clu gouvernement
tl'assurer la liber[é aux indivirrus. Qu'on laisse les indivi-
dus se développer librement, ils seront plus heureux et
plus actifs, ils pourron[ accomplir plus cle progrês; la
société se réglera d'elle-même mieux qu'avec les règle-
ments. L'Etat doit se borner à prendre des mesures pour
assurer à chaque homme sa liberté, it ne doit. contraindre
personne au delà de ce qui est nécessaire pour protéger
In liberté des autres, il n'estqu'un établissement de défense
nrutuelle. Il ne doi[ pas se charger des æuvres utiles à la
commun&uté, c'est I'affaire des particuliers qui y sont in-
l,éressés. Il faut donc un gouvernernent faible poLrr qu'il
rr'ai[ pas la tentalion cle violer la liberté des individus.
Telle est la théorie des radicauæ libéraun.
La lhéorje opposée pârt de I'idée que I'Etat a pour rnis-
sion de rendre les bommes heureux et de faire régner la
justice. ll a Ie droit de [out régler dans I'inr.érêt du plus
grand nombre, puisqu'il a requ son autorité du peuple qui
est souverain. Il n'est pas obligé de respecter laliberté
des individus, siellele gdne pou, ,urplir samission. L'in-
dividu n'a pas de droits en face de I'Btat. II faut clonc un
gouvernement fort pour briser les résistances des indivi-
dus. C'est la théorie des radicauu autot,itaires.
Ces deux théories répondent à deux sentinrents oppo-
sés, I'une à I'amour du progrès, I'aul,re à I'amour de
I'ordre. Les libéraux désirent un progrès indéfini, les
autoritaires veulent une société pâifaite et, n'*clmettent
le progrès que jusqu'au rnomènt ôir on aura atteint la
perfection.
- Entre ces deux ,l.héories extrêmes it y a
place pour bien des opinions intermédiaires. Une parl.ie
des radicaux libéraux arJrneLtent que l'Btat u pou,:fonr-_
à76 TnÀNSFORITIATIONS NT IiEUROPE DEPUÎS t848.

tion non seulement de rnaintenir la paix, mais d'entre-


prendre tous les trat'aux utiles à la soeiété et que les
particuliers ne sont pas intéressés à faire eux-tilêtnes :
I'Btat doit se charger de faire les ponts, les ports, les
routes, 'de conserver les forêts, d'entretenir les établis-
sements de science et d'enseignernent (t). On n'est pas
d'accord si I'Etat doit entretenir le culte; la théorie la
plus ordinaire est la séparation de I'llglise et de l'El,at.
La grande majorité des radicaux d'Ilurope appartient
à la fraction autoritaire.

Le suffrage uniuersel. - Le principe du régime par-


lementaire est que le pouvoir appartient à un Parle-
men[ élu ; mais il n'est pas nécessaire que tous ]es habi-
tants aient le droit d'élire ni que tous les élecleurs aient
un suffrage égal. Bn Angleterre, les propriétaires et les
6ros fermiers seuls votaient et le vote d'un
électeur de
bourg avait plus de poids que celui d'un électeur de comté.
Lespays qui ont adopté le régime parlementaire anglais
avaient tous restreint le droit, de suffrage &ux habitants
qui avaient le cens fixé par la loi. Seuls ceux qui attei-
gnent ce chiffre pouvaient voÙer, être élus et prendre
par[ au gouvernement; ils formaient seuls le pays légal;
ies aul.res n'étaient pas consultés. '[el était le régime du
suflrage restreint-
À ce système les partisans de la démocratie ont opposé
le suffi'age uniuersel, qui fait de t,ous les hommes des élec-
teurs. Le suffrage universel n'était pratiqtré d'abord que
dans quelques cantons suisses, où il remontait au moyen
âge eL aux Etats-Unis oir il s'est introduitentre l7B3 et t830
graduellement. Les républicains franqais I'avaien[ ap-
pliqué en l?921 mais on y avaitl-ricn[Ôt renoncé en France'

l) Taine. La Rëooluti'on fi'ançaise, t' III, p. I't?.


LE SUFFRÀGI' UNIVERSEL. 2i1

Les radicatrx I'ont réclamé dans tous les pays' en ss


fondant sur le principe de l'égalité devant la loi'
Le strffrage universel a été établi d'un seul coup erl
France pan la révolution de 1848, en Allemagne après
les victoires de [a Prusse (1s66) par le chancelier de
I'empire Bismarck qui espérait s'en servir poun faire
I'uniié. autrei pays, sans abanclonner Ie principe
-'Les
du suffrage restreint, onl, élargi de plus en plus le suffrage
cle faqon que tous les habitants entrent peu à pen dans
Ie corps électoral. Le suffrage estdevenu à peu près uni-
u..*ri en Angleterre, par les deux réformes de L865et
1BBS qui onttonné le droit de vote à tout locataire;il
nu ,.rir.en dehors du suffrage que les journaliers des
campegnes e[ les fils de famille, (on estime à environ
t,gOb,OOO le nombre des Anglais qui ne sont
pas élec-
teurs).
En ltalie le cens exigé par la constitution du royaume
de sardaigne a été abaissé en 1882 au point
que le nom-
bre des électeurs s'est éler,é de un demi-million à 2 mil-
lions et demi. En Bspagne le suffrage universel établi
après la révolution de {868, aboli par la restauration
aà lgza, a été rétabli (1s90). Dans aucun pays it ne
-
reste de cens élevé.
Le gouuernement direct par la Chambre' Dans les
-
Etats ionstitués en république, le principe de Ia
souve-
raineté de la nal,ion a clonné naissance à, deux formes de

gouvernement différentes du régime parlementaire. Aux


Étot*-Uni.la nation élit, (par urt suffrage à deux degrés)'
r pe nd an
un P r é si rle n t d,e la r é p ub liq ue chargé de go u ve rn e
t
du pré-
qrtatre ans; leri rninistres ne sont que les commis
sident, ils sont choisis par lui et ne sont pas responsables
devantlegChambres.LeCongrèsfait]esloisetvote
le
I'irnpôt, le Président nomme les employés et exerce
p',ui-t,ir erécutif. Le C.ngrÔs et' le Président ont tous
z1B TRÀNSFoRuittoxs DE L'EuRopE Dnpurs t8/rg.
deux des pouvoirs souverains et inrrépendants : Ie con.
grès, cn votanf contre le Président, ne le fait pas tomber,
Ie Président ne peut pas dissoudre le Congrès. _ Ce
régime rend le gouvernement plus indépendant des
chambres que dans le régime parlementaire. Il est vrai
qu'&ux Etats-Unis, où chaque Etat règle presque toutes
les affaires publiques, il ne reste a,u gouvernemenb cen-
tral que très peu de pouvoir.
A mesure que le régime parlement,aire devient prus
ancien et Ia chambre plus puissante, le régime tend à
se transformer. on se rapproche d'Lrn régime qui con-
siste à laisser la chambre rnaîtresse de nomrner elle-
même les ministres, de les révoquer et de leur donner
des ordres. Il n'y a plus alors de minist,ère, il n'y n que
des min istres exécuteurs des volontés de Ia cham bre. c'est
le gouuernement direct par la chambre; il a été pratiqué
en France par la convention.Il est très différeni du ré-
gime parlementaire.
Le principe du régime parrementaire, c'est que Ie chef
de la majorité choisit les ministres ses collègues et cliri_
rige les affaires suivant un plan qui constitu;( la politi-
que du ministère >. La chambre peut renverser Ie
ministère en votant contre lui si elle désepprouve sa
politique, mais elle ne peut pas lui donner d'oràres directs
et.Iui dicter sa conduite. Le chef du conseil est dans la
situation d'un entrepreneur que ra charnbre aurait chargé
de gouverner. Pour gouverner ir faut donc qu'il y ait
dans la chambre une majorité fixe décidée à voter tou-
jours pour le ministère.
Aussi longtemps qu'il n'y a dans le parlement que cleux
partis, I'un des deux a toujours ra majorité; il ln a été
arnsi en Angleterre pendant un siècle et rjemi. Mais dans
les pays oir il s'est formé plusieurs partis, il devient dif-
ficile de conserver une majorité; car, à moins qu'un
I,E GOUVERNEMENT DIRECT PAR LA CNÀMBRE. ?ig
parti à luiseul ne soit plus nombreux que touê les autres
ensemble, les partis opposés aux ministère se réunis*qent
pour voter contre lui et forment une eoalition; le minis-
tère tombe et I'on ne saitoir en prendre un nouveau, ctrr
aucun ministère ne peut avoir de majorité. C'est ce qui
est arrivé en Anglet,erre depuis qu'il s'est formé, à côté
des deux anciens partis, un parti irlandais et un parti
radical. Le gouvernement parlementaire devient alors
de plus en plus difficile à pratiquer; il est remplacé par
le gouvernement direct de la Chambre ({).

Chapitre XIII
NÉurIuunnIIBNT DE L'ET{PIRE oTTo}TAN.

L'Empire ottoman au XIX, siècle. L'Bmpire'ot,-


toman, fondé à la fin du moyen âge -par une famille
de sr"rllans turcs, avait conservé son immense terri-
toire: en Europe toute la presqu'île deg Betkans et au
nord du Danube la Rournanie (cet ensernble s'appelait
Turquie d'Europe); en Asie I'Asie-Mineure et le pays de
I'ltruphrate jusqu'à la Perse ('Iurquie d'Asie), la Syric
e[ le protectorat de I'Arabie; en Afrique I'Bgypl.e et
Tripoli. Mais ceI empire, désor.ganisé depuis le xvu"
siècle, menaqait ruine.
Comme tous les empires d'Orient il était soumis à
un régime despotique et irrégulier. Le sultan exerqait,
tous les pouvoirs arbitrairement; mais, comme it vivait
enfermé clans le sérail et ignorant, des affaires, le gou-
vernement était abanclonné à un vizir et à des chefs de

(l) Uue nouvelle forrne de gouvernernent, le goùvernement di-


rect par lo peuple, n été expérimentée en Suisse, sous forme du
referendunz et ùe I'inititttiue ; ce n'est encore que le gerurc d'un
régimc peiliticluc tlor-tveau.
280 DÉMEMBREMENT DE L'EMPIRE OTTOMÀN.

service choisis parmi ses favoris. L'armée était formée


de cavaliers (spahis) qui vivaiént sur les terres que
leur avait données Ie sultan et de fantassins (jani,s-
saires) divisés en 199 compagnies e[ casernés dans
Constantinople; mais les spahis ne faisaient plus le
service et les janissaires, au lieu de se recruter parmi
les esclaves du sultan et de rester célibataires, se ma-
riaient et transmettaient, leurs places à leurs lils qui
les regardaient, comme des fonctions héréditaires et
faisaient en même temps quelque autre métier; c'était
une troupe très mauvaise en temps de guerre et tur-
bulente en temps de paix, qui tenait le sult,an prisonnier
dans sa capitale.
Les provinces avaient chacune son gouverneur mili-
taire envoyé. ge Constanl.inople qui réunissait tous les
pouvoirs et portait maintenant le titre de pacha. Les
pachas étaient les esclaves du sultanr Qui pouvait, en
donnant un ordre, leur faire couper la téte et se la faire
appoiter au sérail. Mais la plupart avaient acheté leur
province'aux fsvoris qui faisaient les nominations, et
ceux qui conrmandaient un corps d'armée se révoltaient
souvent contre les ordres venus de Constantinople.
r Les finances étaient restées grossièrement organisées
comme autrefois. Pas de comptabilité régulière, pas de
registres, les papiers étaient enfermés dans des sacs.
Pas de budget, le sultan et ses favoris prenaient au Trésor
I'argent qu'ils désiraient. Pas d'administration fiscale ;
Ies revenus, c'est-à-dire I'impôt sur les chrétiens et les
juifs, les redevances des domaines du sultan et les droits
de douane sur les marchandises, étaient affermés à des
entrepreneurs qui pressuraient les populations.
I A ces vices des régimes despotiques de I'Orient,
I'Empire ottoman joignait des causes de faiblesse qui
tenaient à son caractère propre. C'était un ,*pire
L'EMPIRE OTTOMÀN AU XIXE SIÈCIE. 28I

exclusivement musulman. Le sultan avait succédé aux


khalifes, il était chef de la religion. Comme dans tout
peys musulman, le Coran était la seule loi, religieuse'
civile et politique. L'Etat était soumis à I'Eglise. La
religion était obligatoire, tou[ musulman qui reniait
I'islam était puni de tnort par le gouvernement. - Les
musulmans seuls formaienI la nation ottomane. Mais,
à la différence des Etats chrél.iens du moyen âge qui
ne toléraient sur leur territ,oire que des chrétiens, lcs
musulmans supportaient au milieu d'eux des infidèles
(chrétiens et juifs). Ces infidèles, ne pouvant être des
citoyens, vivaient dans une conclition inférieure, privés
de tout clroit politique, hors Ia loi puisque la loi de
I'empire étail le Coran; c'est ce qu'indiquait le nom
d,e raias (troupeaul. Ils étaient, soumis b I'impôt par
tète tkaradi) ef à la corvée, ils n'étaient admis ni dans
I'armée ni dans les fonct,ions.
Ce n'était pas une distinct,ion de race, I'Buropéen
chrétien descendant des voincus, quand il se faisait musul-
rnan, devenait aussitôt l'égal du musulman turc, lo
Coran n'admel aucune inégalité entre les croyants. Il
y avait ainsi des musulmans albanais et des musulmans
sloves, (les Bosniaques et les Pomahs cle Bulgarie).
Avec une orgenisation démocratique I'Bmpire avait
àonc une aristocratie; I'égatité était complèt,e, mais
entre musulmans seulement, les musulmans formaient,
par rapport aux infidèles, une aristociatie de religion.
Ainsi la société était divisée en deux classes forcé-
ment inégales (les musulmans et les raÏas), qui ne pou-
vaient se fondre et qui restaient indéfiniment hostiles.
Le sultan pouvait compter sur les musulmens, mais
les chrétiens opprimés ne pouvaient être des sujels
fidèles. Or, en les sottmettant, I'empire Ieur avait laissé
leur organisation. Ils avaient gardé leur religion, leur
282 DÉMEMBREMENT DE L'EMPIRE OTTOMAN.
langue, leurs m*urs, même Ieur crergé et leurs adrni-
nisl,rations de village. Les peupres chrétiens du xv. siè-
cle s'étaient conservés intacts sous la domination des
sultans comme les peintures de I'Eglise sainte-sophie
sous I'enduit de chaux dont Mahomet II les avait fait
couvrir.
En Asie Ia majorité de la popuration était turtlue et
rnusr-rlrnane; il n'y avail de raTas que des Grecs, des
Juifs et des Arméniens dispersés en petites commu-
nautés, très pacifiques. incapables de se rdvolter. Mais
en Burope les musulmans étaient peu nombreux et
on retrouvait au-dessous d'eux toutes les petites nations
chrétiennes que les sullans avaient ,nir un siècle à
soumettre
Au nord'du Danube les Roumains étaient tributaires
seulement, mais gouvernés depuis le xur" siècle par cles
Grecs du Phanar (quartier grec de constantinofre) qui
achetaient, leurs fonctions au
Bouvernement du sultan;
il n'y avait pas de musulrnans établis dans le pays.
Au sud du Danube, Ies Serbes, exploités durernent
par les guerriers musulmans propriétaires de toutes les
terres, formaient une nation de paysans. Leurs voisins
de I'est, les Bulgares, occ*paient sur les deux versants
du Balkan les trois provinces de Bulgarie, Rouméle et
ItIacédoine; eux aussi n'étaient que des paysans, mais
ils étaient, presque les seuls habitants du-p"y.. Dans
les m,ntagnes en arrière les religions et les càndirions
étaient' plus mélangées. La Bosnie était restée slave,
mais la moitié presque des Bosniaques slaves, devenus
musulmans au xvo siècle, formaient une classe de pro-
priétaires .guerriers assez forte pour mainteirir dans la
servitude les paysans chrétiens.
I-,'Epire avaitgardé- sa viei[e population (res Albanais),
ct sa lang'e parente du grec prirnitif ; une part,ie des AIba-
L'EI\TPIRE OTTOMAN AU XiXC SIÈCLE. 2S3
nais, s'étaient fai[s musulmans, Ies autres étaient restis
chrét,iens; mais tous avaient gardé leurs mceurs ; demi-
peysans' demi-brigands ils formaient de petites tribus
armées à peu près indépendantes dans leurs monta-
tagnes; le gouvernement turc ne leur demandait guère
que de venir en armes lorsqu'il les convoquait.
Au sud et dans les lles de I'Arcbipel, Ies Grecs avaienI
reformé une nation, et les plus instruits commenqaient
à se regarcler comme les descendants des anciens
Hellènes.
Tous ces peuples avaient, été soumis par la force, la
force seule poLrvait les maintenir.dans la soumission.
Enfin I'Empire ottoman, en sa qualité d'État musul_
rnan, n'avait ,jamais été admis dans le concert, cles puis-
sances chrétiennes cl'Burope. Les souverains chrétiens
Ibrnraient une sorte de famille, le sultan restait un
étranger; il n'avait qu'un allié, le roi de France. Il
s'était établi en Europe par la conquête, les autres sou-
verains pouvaient I'en expulser pàr la force. Ses États
étaient hors du droit, internal.ional, comme un domaine
vocant que chacun peut orcuper. Ën lTST la Russie et
I'Atrtriche s'étaient alliées pour conquérir et se partager
la Turquie d'Europe.
L'Empire était ainsi menacé cle bien des dangers :
émeute des janissaires dans Constantin.ple, révoltes
des pûchas des provinces, soulèvements des nations
chrétiennes, conquête par Ia Russie ou I'Autriche.
Pendant Ies guerres de I'Europe contre la Franee le
danger diminua clu côté de I'Burope. Le gouvernement
autrichien, oceupé à I'ouest, renonqa à s'agrandir du
côté de I'orient; il oublia les intérêts de I'Autriche sur
le Danube et, au lieu de conquérir I'Empire ot,toman, il
chercha à le conserver. L'r\ngleterre, gui jusque-là
s'intéressait fort peu aux a.ffaires d'orient, se trouva
X84 DÉMEMBNEMENT DE L'EMPIRE OTTOXIAN.

amenée, parl'expéclition des Français en Égvpte, àfaire


alliance avec le sultan i puis, quand Ies Anglais eurent
aeher,é de conquérir I'lnde, ils s'lrabituèrent b I'idée
qu'ils devaient écarter des affaires d'0rient les nations
européennes, la France et la Russie. L'Empire ottoman
eut clésormais en Burope trois alliés désireux de le
maintenir, la France, I'Autriche et I'Angleteme. Il ne
Iui restai[ qtt'un ennemi, I'Empire russe, qui essaya de
lui enlever la Roumanie (1806-12); mais penclant les
guerres contre la France le tsar fut obligé d'ajourner
ses projets de conquêle.

La question d'Trient au XlX" siècle.- Quand la paix


fLrt rétablie en Europe en 1814, I'dmpire ottoman rede-
vin[ un sujet de contestations entre les puissances euro-
péennes. Le gouvernement autrichien leur
'avait de-
mandé au congrès de Yienne cle garantir au Sultan
l'intégrité de ses territoires, ce qui eùt fai[ entrer I'Em-
f,ire ottoman dans le concert européen I la Rtrssie refusa.
L'Ernpire ottoman .resta donc en dehors du droit inter-
national, exposé aux tentatives de démembrement. Mais
comme chacune des grandes ptrissances s'intéressait au
sort des territoires qui formaient ce vaste empire, toutes
prétendaient être consultées 'pour le règlement des
al1aires cl'grient. Les hommes d'Étar" prirent, donc I'habi-
tude de se tenir aux aguets de tous les événements qui
risquaient d'amener un changement dans I'Empire turc
et de tous les projel.s des gouvernements européens,
afin d'etre prêts à s'interposer dès qu'une puissance
chercherait à intervenir en Turquie. Depuis {8{5 la
préoccupation constante des cliplomates fut la question
d'Orient (c'es[ ainsi qu'on I'appela désormais).
La question cl'Orient pouvaiL se formuler ainsi :
L'Empire ottoman sera-t-il maintenu ou démembré?
Lr Qunsrtox n'ontnNT Àu xtx' stÈcln' 285
S'il était démembré, der:x qtrestions se posaient :
lo Quelle sera la puissance qui prendra les
territoires
chré-
déÀembrés? 2" QuL deviendront les petites nations
la
liennes soumises au sull.an ? De ces deux questiotrs,
les dililomates; babitués à
fremiere seule préoccupait peu
ne tenir compte que des souverains, ils se souciaient
gu-èrc qu'à
tles peupl., â, la Turquie' Ils ne songeaient
la rivalité entre les États européens et travaillaient, à

maintenir l'état des choses pour se dispenser de cher-


cher une solution nouvelle sur laquelle iI leur aurait
fallu se mettre tous d'accord. Aussi I'irrtervention des
Éint. européens eut-elle pour résultat cl'éte.tiser la
cluestion d'Orient'
fut
I\{ais, ma}gré les diplomates, le pouvoir du Sultan
menat:é b plusieurs reprises par des ennemls
assez
à prendre
dangereux pour obliger les grandes puiss.ances
sa dlfense. Chaque fois la question d'Orient
se posa
sous une nouvelle forme'
Lo De 1825 à 1829, Ia question se pose b
propos de la
Grèce. Les Grecs instrrgés avaient demandé la protec-
iion de, États chrétiens contre les Turcs musulmans'
I\Ietternich engageait les grancles puissances à la
leur
ottoman et ne
refuser; il teniit à conserver I'Empire
rebelles
voyait dans les Grecs que des révolutionnaires'
u ieur souverain legitime' Il parvint en effet à retenir
letsarcleRussieAlexandre.J,essoldatsturcsmassa.
crèrent, les habitant,s paisibles cle I'ile de
Clrios; à
patriarclre chr'é.
Constantinople le sult,an {it pendre
-3
le
tien avec 3 archevêques et prôtres à la porte de Ia
principale église. Illàtternich s'en émtrt peLr' ( Je ne

ii*n, p". g.urrd compLe, disail-il, cle 3 ou 400'000lrommes


pendus, étranglés àu empalés derrièrc nos
frontièrcs
la plupart des pays d'Europe le
cle I'Est. > Mais dans
public ,surtout les gens cultivis, fut pris de ciirnpas-
286 NTMTUNNUMENT DE L,EMPIRE
OTTOI}TAN.
po.ur ce peupre 'chrétien
lion
tle I'anr,ig.ité. Il. se fcrrma des
deseencrant des Hetènes
associations de phirhet_
lènes. Un banquier de Genèye organisa
l.ions ; on envoya arx Grecs
des souserip-
des vorontaires fran_eais,
de l,ar:gen, ,i Jr.
angrais, a'emands "rmes;
a'èrent en
Grèce aider t,
" ,1:.i.ise..priis peu à peu Ie prrblic obli_
gea les hommes d'État à intervànir en faveur des
Le nouveau tsar de Russie, Nicolas, Grecs.
p.i, p".ri-pour eux
en tant que chrétiens (tgg');
ct la Rr.rssie *iiengtr_
terre s'entendirent pour a.runae.
au sultan iinaoprn-
dance des Grecs. Les négociations
durèrent t.oi.-un., o,
propose diverses solutions. Le
sultan les refusa iouter,
à. quatorze reprises. Il.
envoya contre la Grèce la flotte
et I'armée du pacha_a'Égypie
qui.ou"gèrentet soumi_
rent toute la Morée. Les gouvernements
russe et anglais
s'adjoignirent alors le g"ouverrr.m.nt
franqais et lous
trois envoyèrent une,flotte: non
pour faire Ia
s.ul[an, mais pour obliger.la f,.r.u uu
flotie égyptienne à se re-
trer ({927)' Ainsi se produisit la bataille de Navarin.
En 1828 le [sar envoya denx armées
contre ta fr"quie
en-clécrarant qu'il ne voulait
faire ni conquéte ni révo-
l'tion. L'empire ottoman était
afraibri par la destruction
des janissaires; les alliés ordinai,res
terre, France, Autriche, n'osèrerit
du sultan, Angle-
pu, p.roJ"l ,a ae-
fense (la France envoya rnêrne
un corps d,armée en
Morée au secours gri Grecs).
Les Russes. purenl en
1829 passer le Danube et *u.".t r" sur constuntinopre.
Le Sultan clemanda Ia paix, il renonça
s'engagea ù, raisser lib.re ra
à la Grèee,
du Danube et des
Dardanelles "utigutiun
et pronril à la Rîssie une inclemnité de
gtrerre. Comme il_ne pouvait la
payer, il tomba sous la
dépendance des Russes; l'tn'pi"e
ottoman devint re
protégé drr tsar.
2" De {8Jt à {.gBB, la quesl,ion d,Orient se posa
à
LA 0UESTIoN D'onlENT .lu xlxe stÈct,u. 28?

propos de la lutte conlre Méhémet-Ali pacha d'Égypte.


lléhémet, en échange de son expédition contre les Grecs,
avait obtenu le gouvernement de la province de Saint-
Jean d'Acre; son ennemi personnel, Chosrew-pacha,
devenu premier ministre du sultan, ernpêchait qu'on ne
ie lui donnât, Méhémet se décida à le prendre par force.
Il fut tléclaré rebelle, mais son armée conquit la S.yrie
et battit I'armée du sultan en Asie Mineure. Le strltan,
dominé par les ennemis de Méhémet, demonda I'aide du
tsarl une armée russe vinb carnper en avant de Corrs-
tantinople. Les gouvernements anglais et franqais,
craignant de voir le sultan tomber entièrement dans la
clépendance de la Russie, le décidèrent à accepter la
paix aux conditiorrs posées par l\téhémet, c'est-à-dire
en lui cédant la S.vrie sa vie durant. De son cÔté le tsar
profita de son inflLrence pour faire signer au strltan le
traité d'Unhiar-Skélessi (f 833) : le tsar et le sultan pro-
mettaient de se défendre mutuellement, mais le sultan
était dispensé d'envoyer des troupes au secours de la
llussie et en échange ouvrai[ les Détroits à la flotte de
Suerre russe. Ce prét,endu traité d'alliance mettait I'Bm-
pire turc sous le protectorat, de la Russie.
3o En 1839-40, la question d'Orient revinb encore à
propos de Méhémet-Ali. Chosrew, au retour d'une ex-
pédition contre les Kurdes des montagnes du Tigre,
avait, attaqué la Syrie; la guerre avait recommencé et,
comme en {833, I'année de Méhémet victorietrse avai[
envahi I'Asie Mineure. Itféhémet déclarait ne pes faire
la guerre au sultan son maître, il comba,t,tait seulement
contre ses serviteurs, i[ espérait les renverser et devenir
lui-même premier ministre du sultan. Mais le gouver-
nement anglais cette fois intervint en tnême temps que
le tsar el, de concert avec lui. Les Anglais, comme les
llusses, étaient ennemis de Nléhémet, les Russes parce
2S8 DÉMEIIIBROMENT DE L'EMPINN OTTOUTN.

qu'ils craignaient qu'en prenant le gouvernement tle


I'limpire ottoman il ne le fortifiât e[ ne Ie rendit capable
de Ierrr résis[er; les Anglais parce que [:léhérnet, tnaître
de l'Égypte, pouvaib couper leurs comtnunical,ions avec
l'[nde. ( Si I'Inde est vulnérable, disaiI Palmerst,on,
c'est par l'Égypte. > L'Angleterre ef, la Russie s'unirent
à la Prusse e[ à I'Autriche. Ainsi fut formée la rluadruple
alliance,qui déclara prendre la défense du sultan et
ordonna à ilIéhémet de se retirer en Égypte. La France
au contraire soutenait Méhémet, elle espérait qu'il ré-
générerait la Turquie cotnme il avait réorganisé l'É-
gypte. Le gouvernement franqais refusa de s'unir aux
autres grandes puissances. Tout le syslème des alliances
I'ut ainsi renversé : depuis {830 les deux monarchies
constit,utionnelles, la France et I'Angleterre, étaient
unies ct-rntre les gouvernements absolutistes; en 1840
la France se trouvait seule contre I'Angleterre unie aux
trois aulres puissances comrne en L8{11. Le parti libéral
français, élevé dans I'admiration de Napoléon I", de-
mandait la guerre; on aurait profité de la question
d'Orient pour rompre les t,raités de l8t5 et reprendre lo,
rive gauctre du Rhin. Le ministère Thiers soulenait, cette
politique ct encourageaib Méhérnct à ne pas céder; mais
le roi voulaiI la paix ct Tlriers lui-mêrne savait qu'il ne
pouvait pas faire la guerre à I'Burope. Le gouvernement
franqais retira sa flotte du Levant, I'Angleterre envoya
une flotte qui obligea Méhémet à accepter les condilions
posées par la quadruple alliance, c'est,-à.-dire à rendre la
Syrie (l8f0). Pour empêcher la Russie de dominer le
sultan, I'Angleterre obtint la Conuention des détroits
(t84{) par laquelle toutes les puissances s'engagerent à
ne pas faire ent,rer de navires de guerre dans le Bos-
phore ni dans les Dardanelles; elles promirent aussi de
ga.rantir au sultan son territoire. L'Brnpire ottoman
(a

r,A 0uEsTIoN D'oRIENT AU XIXJ $IDCLE. 299

restait donc intact, grâce à I'intervention de I'Europe


réunie. Pour la première fois il était traité comme un
Iita[ européen et garanti par le droit international.
Le gouvernement du sultan essaya lui-même de for-
tifier I'Bmpire ottoman et de le rapprocher des États
de I'Europe en y inl,roduisant quelques-unes des institu-
tions européennes. Lo réforme avait commencé dès
t826. Le sultan Mahmoud se comparait à Pieme le Grand
qui avait fait entrer son empire dans la civilisation mo-
derne; pour imiter les Européens, il buvait du vin et en
faisait boire à ses ministres malgré la défense du
Coran; ilordonnait de couper les barbes à deux doigts
sous le menton.
- II voulait surtout une armée à I'euro-
péenne. Dès {826 il s'était débarrassé des janissaires :
après s'être entendu avec leurs chefs il leur avait or-
donné de fournir 150 hommes par compagnie pour les
faire entrer dans un nouve&u corps de troupes, les ja-
nissaires s'étaient, révoltés, on avait tiré Ie canon sur
leurs casernes en laissant ouvert,es les portes de der-
rière pour qu'ils pussent s'enfuir. Puis on avait organisé
une armée de 70,000 hommes sur le modèle des armées
d'Burope. Un oflicier prussien, Ie célèbre de Moltke,
qui aida à la créer, la décrit ainsi : <. Une armée sur
modèle européen, avec des tunigues russes, un règle-
ment français, des fusils belges, des turbans turcs, des
selles hongroises, des sabres anglais, des instructeurs
de toutes nations; une armée formée de timariotes, do
soldats de ligne à vie, de soldats de réserve à service
indéterminé, oir les chefs étaient des recrues et les re-
crues des ennemis de la veille. >
Reschid-Facha, qui gouverna a.u nom de Mahmoud
puis de son successeur, essaya une réforme plus pro-
fonde.ll fit bâtir cles pliar:es è['éto$lir une quarantaine
sanitaire à Cbnstantinoplà. tt fit, aclopte, un tarif cle
ClTII ISATION CON.I'EilPON AINE. t9
2OO DÉI'IEMBREMENT DE L'EMPIRE OI.TOI\IÀN.

douanes uniforme qui rendit possible aux élrangers de


faire Ie comurerce avec la Turquie (jusque-là les mar-
chandises étaienl, sujet.tes à des droits difiërents suivant
la nation d'où elles venaient). Il fit, décider que les
lbnctionnaires recevraient un traitement fixe. Il voulut
aller ptus loin, introduire en Turquie le régime de la
liberté civile. Le 2 novembre {839 le sullan réunit dans
son palais de Ghulane les principaux dignitaires, les
représentants des églises chrétiennes et les cliplomates
européens, et {it lire solennellement le hatti-chérif par
lequel il promettait une réforme générale. Les malheurs
de la Turquie, disait cet acte, viennent de ce qu'on a
renoncé aux vieilles coutumes; pour les réparer il faut
établir une nouvelle consl.itution. (Le gouvernement, se
trouvait pris entre les vieux Turcs qui tenaient à leurs
usages et les Buropéens qui recommandaient des ré-
formes, il s'en tirait par une phrase dont la fin conl,re-
disait le comrnencement.) Le sultan promel[ait la sécu-
rité des personnes et l'égalité d'impôt,; il annonçait
I'abolition des monopoles, de Ia confiscation, de la ferme
des impôts et il ajoutait : < Ces concessions souveraines
sont acquises à tous, de quelque religion qu'ils soient. >>

A une réception des chefs des communautés chrétiennes,


Il.eschid déclara que nlusulmans et chrétiens sont éga-
lement sujets du sultan. C'était annoncer une révolu-
tion. Les vieux Turcs, indignés de voir trailer les infi-
dèles comlne les égaux des croyants, intriguèrent contrc
Reschid-pacha et le firent tomber. Reschid revint au
pouvoir, mais il ne s'y maintint qu'en évitant de heurter
les croyances des Musulmans. Un jeune chrétien armé-
nien, qui dans un moment de colèr.e s'était fait musul-
tnan, revint au christianisrne; or le Coran déclare digne
de mor[ tout musulman renégat,, les gouvernenrenls
européens demandaient, la grâce du jeune homme. il fut
[A QUESTI0N D'0HIBNT AU XtX. SIÈELE. 2gl'
exécuté. << Je sais, disait Reschid aux diplomates euro-
péens, que mon gouvernement n'es[ guère efficace, mais
j'empêche de gouverner plus mal. > Pour faire une vé-
ritable réforme il erlt fallu un personnel str; or les Mu-
sulmans étaient trop ignorants pour comprendre le
nouveau régime. < Un Turc qui sait lire et écrire, disait
de Moltke, se donne le nom de Hafiz, savant r; il ajoutait,
qu'on ne pouvait pas employer les étrangers, car t< l0
meilleur cadeau devient suspect dès qu'il vient de la
main d'un chrétien. l
0n parvint cependant à créer une armée régulière avec
service de cinq ans (nizdm) et, réserve (rédif) de sept ans.
On fonda une Banque ottomane avec un personnel euro-
péen. En établissant un tarif unique d'entrée à I p. 100,
on ouvrit I'Empire aux marchands d'Burope. Les gou-
vernements européens commencèrent à espérer que
I'Ernpire ottoman se réforrnerail lui-mêrne et se sauve-
rait du démernbrement. Pendant une douzaine d'années
la question d'Orient ne fut plus soulevée (l).
4o La question se pose de nouveau en {852. Le tsar
Nicolas n'avait jamais renoncé à conquérir I'Empire otto-
rnan qu'il appelait, < I'homme malade r. Dans un vcyage
en Angleterre (1844), il disait : < Il y a dans mon cabinet
deux opinions sur Ia Turquie; suivant les uns elle est en
tnain de mourir, suivant les autres elle est déjb morte.
En tout cas on n'empêchera pas gu'elle ne meure pro-
chainement. > En L852 il déclara à I'ambassadeur an-
glais que le temps était venu < de s'entendre sur I'enter-
rement > et qu'il était décidé à occuper Consl.antinople,
non comme propriété, mais comme gage.
L'Empire turc. était de nouveau menacé d'une invasion
(l ) Il n'y eut que des difricultés entrc lcs chrétiens grecs et latius
pour la oosscssion dcs clcfs rlu Saiut Sépulcre (alliilc tles lioux
.saiuts).
'2J2 DÉilIEIIBREMI;NT DE L'ESIPIRE OTTOTIAN.

russe; le gouvernemen[ anglais résolut de le sauver par


la force et chercha des alliés. Le roi de Prusse n'osa pas
intervenir, I'Au[riche se borna à des protestations. Mais
Napoléon IlI, clevenu ernpereur, saisit cetl.e occasion de
rendre à. la France un rôle actif en Europe; il entraîna
le gouvernement de Sardaigne qui tenait à lui plaire et
une alliance fut conclue entre I'Angleterre, la France, la
Sardaigne. Les Russes avaient envahi les provinces du
Danube, Ies trois puissances envo,vèrent une flot,te puis
une armée en Turquie; les Russes se retirèrent presque
sans combat. Mais les alliés voulurent empêcher le tsar
de recommencer la guerre en détruisant ses forces sur
la mer Noire; ils lirent le siège de I'arsenal russe en
Crimée, Sébastopol, le prirent après trois cent cinquanl,e
jours et le détruisirent.
Le Congr'ès de Paris, oir furent représentées toutes les
grandes puissances, régla les affaires d'Orient (1856). La
mer Noire devint une mer neutre, il fut défendu d'y tenir
des navires de gueme. Le Danube fut déclaré neutre e[ on
créa une commission internationale pour régler ll navi-
gation du fleuve. Les puissances s'engagèrent à maintenir
le territoire ottoman. Ainsi les États européens défen-
daient [e sultan cont,re la Russie.
- En échange ils lui
demandaient de faire réellement les réformes qu'il avait'
annoucées, en établissant un régime équitable pour ses
sujets chrétiens. Le sultan fit une déclaration solennelle
(hatti-humayoun du 18 février t856), oùr il posa en prin-
cipe la liberté et l'égalité de tous devant la loi : les chré-
tiens rle,payeraient plur la capitation, ils seraient admis
dans I'armée"'cor.nrne les'tmusullnans et ils auraienl, des
délégués dans le$.administrat,ions. Les Et.ats européens
déclarèrent a constater la haute valeur de cette commu-
nication >, 0n ajoutant qu'éTle ne leur donnait aucun
droit, < de s'immiscer dan. *pports du sultan aves
T:
TA QUESTION D'ORIENT ÀU XIXC SIÈCLE. 293
ses sujets ni dans I'administration intérieure de I'Em-
pire >. Ils exigaient du gouvernement turc des pro-
messes de réformes; mais ils n'avaient pris aucune pré-
caution pour I'obliger à les tenir.
Le gouvernement ne pouvait les tenir sans boule-
La seule loi était la
verser I'organisation de I'Empire.
loi religieuse musulmane et elle ne protégeait pas les
chrétiens; par contre les chrétiens étaient orgenisés en
pet,ites communautés, chaque secte en formait une, gou-
vernée par ses évêques qui avaient le privilège d'admi-
nistrer à la fois les affoires religieuses et les affaires
laïques.. Ainsi le gouvernement ne pouvait, établir une
l<ii égale pour tous sans violer à la fois la loi musul-
mane et les privilèges des chrétiens. Les musulmans
n'aeceptaient pas d'obéir à des infidèles, on ne pouvait
donc admettre les chrétiens dans les fonctions; ils con-
tinuaient à les maltraiter, et les chrétiens ne pouvaient
obtenir justice des juges musulmans. De leur côté les
chrétiens ne se souciaient pas de servir dans I'armée
turque, ils préféraient se racheter du service; de sorte
que la capitation qu'on avait abolie se trouvait rétablie
sous forme de taxe d'exernption. Les deux hommes
d'Ént qui dirigeaient l'Bmpire, Ali et Fuad, partisans
des institutions européennes, créèrent des tribunaux et
des conseils d'administralion dans tout I'Empire; les
chrétiens devaient y être adrnis. Mais les musulmans y
dominaient : à Andrinople 4,000 nrusulmans avaient'
tt représentants, tandis que 60,000 chrétiens n'en
avaient que 3. Quand les gouvernements européens
firent faire une enquête sur le résultat des réformes, ils
apprirent que les lois n'avaicnt pu être appliquées; les
chrétiens continuaient à êl.re traités et à se conduire eux-
mêmes comme des inférieurs; deux seulement étaient
arrivés arr grade de pacha et ils restaient sans ernploi I
Lgh DÉMEMBREMgNT DE L'OTIPIRE OTTOMAN.

les tribunaux qui devaient tenir leurs audiences pu-


bliques faisaient garder Ia porte par la police, e[ conti-
nuaient à ne pes écouter les témoignages des chrétiens;
les gendarmes (zaptiés) étaient recrutés parmi les bri'
gands et pressuraient les populations.
Les alliés du sultan lui demandèrent de faire de vraies
réformes. On lui proposait deux systêrnes. Le gouverne-
ment français I'engageait ( àn'établir aucune distinct,ion
entre les diverses nationalités ottom&nes D; en donnanl
à tous les sujets les mêmes droits on les fondrait en une
seule nation comme en France. Le gouvernement russe
condamnait, la fusion; il proposait < de séparer les inté-
rêts des chrétiens de ceux des musultnans r; < la doctrine
du Coran, disait-il, trace une ligne infranchissable entre
les Turcs et les chrétiens; l'égalité devont la loi restefa
une chimère en Turquie r (1867). Le conseil de la France
était sincère mais inapplicable; le conseil de la Russic
était applicable mais il menait à disloquer I'Bmpire et
c'est ce que voulai[ le gouvernement russe.
L'Bmpire turc n'était protégé que par I'accord entre
la France et I'Angleterre. La défaite de la France en 1870
rendit eu gouvernement russe la liberl,é d'agir. Il com-
menqa par déclarer qu'il n'était plus Iié par le traité de
Paris et mit une flotte de guerre sur la mer Noire. Puis
il excita les Slaves chrétiens d'Herzégovine à se soulever
contre le sultan.
5o La question d'Orient se posa de nouveau en Bu-
rope ({875) à propos des chrétiens slaves. Le sultan
avait publié en 1875 des édits qui promettaient la liberté
e[ l'égalité, rnais les gouvernements ne croyaient plus
aux promesses du sultan. Sur la proposition du golrver-
nement autrichien les grandes puissances déclarèrent
gu'il fallait rétbrmer les impôts et Ia justice e[ < que
I'exécution des réforrnes ne ftt pas abandonnée ù la
tÀ OUESTION D'ORIENT AU XIXC SIÈCLE. 29i
discrétion des pachas > ; elles exigeaien[ < un contrôle
conûé à une commission de notables chrétiens et musul-
mans. > Pendant que les rnontagnards de I'Herzégovine,
soutenus par les Monlénégrins, occupaient I'armée
turque, Ies paysans slaves de Bulgarie essayèrent de se
déclarer indépendants. Le gouvernement lâc,ha contrs
eux les bachi-bouzouks, qui se jel.èrent sur des vil-
lages sans défense, en clét,ruisirent une centaine, massa-
crèrent de 25,000 à 40,000 habitants eb emmenèrent
t2,000 femmes en esclavage. Les < horreurs de Bulgarie >
(18?6) indignèrent toute I'Europe. Les gouvernements
civilisés n'osèrent plus défendre I'Bmpire turc.
Les Turcs eux-mêmes se divisèrent; lc parti nouveau
de la Jeune T'urquie, dirigé par Midhat-pacha, deman-
dait une chambre formée de représentarrts de toutes lcs
races et de toutes les religions; il déposa Ie sultan et
mit b sa place son neveu Mourad (1876) qui fut ddposé
moins de trois mois après. Puis une constitution rédigée
en secret fut promulguée en décembre t876; elle éta-
blissait. un gouvernement constitutionnel avec un Sénat
et une Chambre élue. Mais ces députés, soi-disant élus,
n'avaient d'autre volonté que celle du gouvernernent.
On les surnoûrma les u OLri, Seigneur. > C'était une co-
médie qu'on jouait pour I'Europe. < Les institutions nou-
velles, disait le gouvernement turc, fondent dans I'Em- .

pire le règne de la liberl,é, de la juslice, de ['égalité,


c'est-à-dire le triomphe de la civilisa[ion. > Il en con-
cluait que la Turquie, s'étant réformée elle-même, n'avait
plus besoin de I'intervention des dtrangers. Les gouveh-
nements européens s'entendirent pour exiger ( un sys-
tème d'autonomie donnant anx populations un droit de
contrôle sur leurs propres affaires et des garanties contre
rune autorité arbitraile. u C'étdit le régime proposé par la
Russie. Le gouvernement turc déclare gue cette demande
29ô DÉMEMBREMENT DE L'EMPIRE OTTOMAN.

était contraire à la nouvelle constitution et la présenta


à un grand conseil (divan) qui la rejeta par 286 voix
contre l. Les E[ats européens retirèrent leurs ambas-
sadeurs.
L'Empire ottoman était abandonné à ses seules forces.
Il avait résisté aux Monténégrins et venait de repousser
I'armée serbe. Le tsar entra en gueme, obtint le droit
de traverser la Roumanie et envahit la Turquie ({877).
L'Europe n'intervint pas comme en 1853; après une
campa,gne pénible, I'arrnée russe put recommencer Ia
marche de 1829 et arriva à Andrinople. Comme en
t829 le tsar imposa ses conditions.
Le sultan reconnut I'indépendance complète des trois
Iltats chrétiens alliés de Ia Russie, le Montenegro, la
Serbie, la Roumanie et leur côda des morceaux àe terri-
toire. Il renonça à tous les pays bulgares; un nouvel
État bulgare devait comprenclre Ia Roumélie au nord
et au sud des Balkans et la Macédoine. De la Turquie
d'Europe Ie sultan ne gardait que trois tronqons s&ns
communication, la Bosnie, l'Albanie, la Roumélie.
Les gouvernements européens trouvèrent ce démern-
brement trop complet et trop favorable à la Russie, ile
obligèrent le tsar à accepter un congrès général pour
régler la situation de I'Bmpire ottoman. Le congtès de
Berlin accepta I'indépendance des trois États chrétiens
et les cessions qu'on leur avait faites, mais en réduisant
la part du Monténégro. Il diminua les temitoires d'Asio
Mineure cédés à la Russie par Ie sultan, et déclara
Batoum port franc. Il maintint Ia neutralité des détroits
et du Danube. Mais il n'accepta pas la Bulgarie telle que
I'avait faite le traité. Seul le pays au nord des Balkans
forma la principauié de Bulgarie qui devait rester vassale
du sultan; Ie pays bulgare au sud du Balkan devint la
province de Roumélie orientale administrée par une
FORMÀTION DE LA GRÈCE. 29?

commission européenne sous un gouverneur nommé par


le sul[an; les Bulgares de Macédoine furent simplement
rendus à I'Bmpire turc.
Le Congrès diminuait la part de la Russie et de ses
alliés, *uis il démembra I'Brnpire en faveur des États
restés neutres. A la Grèce il accord&' sur la demande
de la France et de I'Italie, la. plus grande partie de la
Thessalie, L'Autriche fut chargée d'occuper la Bosnie et
I'Herzégovine insurgées. L'Angleterre avait déjà obtenu
du sull.an le droit d'occuper I'ile de Chypre.
Presque toute la Turquie d'Europe a été ainsi arrachée
au sultan, il ne lui est resté que les pays habités par des
musulmans (t'Albanie et la province de Constant'inople)
et, en fait de sujets chrétiens, que les Bulgares de Ma-
cédoine et les Grecs cle la province de Salonique. Les
pays dérnembrés de I'Empire ol,tornan sont redevenus
des États indépendants, comme avant la conquête du
xv" siècle. La question d'Orient a été résolue d'une faqon
que les diplomates n'at'&ient pas prét'ue, par la recons-
titul,ion des quatre nations, Srecque' serbe, roumaine et
bulgare (sans compter le Montenegro).

Formation d.e la Grèce. Le nation grecque, très


épuisée tu moyen âge, s'était- reconstituée sous la domi-
nation turque; les Grecs avaient peu à peu hellénisé les
Slaves et les Albanais établis en Grèce; il s'était forrné
une nation de langue grecque qui occupait à peu près
les mêmes territoires que les Hellènes de I'antiquité,
c'eshà-dire tout le sud de la Turquie d'Europe depuis la
Thessalie, les lles de I'Archipel et la cÔte d'Asie Mineure-
Pendant les guerres de lT93 à lSl4les marins grecs' na.
viguant sous pavillon turc avec I'avantage de rester
neutres entre les nations ennemies, attirèrent presque
tout le colnmerce de la Méditerranée; c'étaient eux qui
208 DEMEMBREMENT DE L'BI\IP]NE OTTOTIÀN.

allaient pre,ndre les blés de RLrssie à Odessa pour les


porter en Burope. En {8tG ils avaient 600 navires armés
de 6,000 canons avec 17,000 matelots. Presque tous ces
marins habitaien[ trois îlots rocheuxr nus, stériles, en
face de la côte de I'Argolide, Hydra, Speza et Psara; ils y
formaient trois petites républiques que le sultan laissait
libres de s'administrer. Les habitants étaient armds et
habi[rrés à combattre sur mer contre les pirates; la fin
des guerres d'Europe les réduisit, à la misère.
Dans les montagnes du Magne (l'ancienne Laconie) et
de la Grèce centrale des bandes de guerriers à derni
brigands, Ies Klephtes, les Pallicares, avaient gardé
I'habitude d'aller toujours en armes ; ils se battaient en
tirailleurs, cachés derrière des rochers, et ils n'obéis-
saient qu'à des chefs locaux; dans le ilIagne chacun de
ces capitaines avait sa tour fortifiée.
Les Grecs avaient ainsi une marine et une armée prêtes
au combat. Bn même temps les commerqants grecs enri-
chis envoyaient leurs fils s'instruire à l'étranger, les
Grecs cultivés fondaient des académies et des collèges;
ils reconstituaient leur langue devenue très barbare pen-
dant la dornination turque; ils désirèrent reconstruire
leur nation. Dès 1797 un Grec de Thessalie, Rhigas, avait
composé un chant patriotique imité de la Marseillaise :
<rÀllez, enfants des llellènes, le jour de gloire est arrivé. r
Le soulèvement commenqa à la fois en Morée, en
Epire et en Roumanie. Il fut vite cornprimé au nord;
la ilforée et les îles au contraire réussirent à expulser les
Turcs. Âlors commenqa une guerre sanglante qui dura
huit ans ({82t-29). Les Grecs perdirent la Thessalie ; ils
se défendirent en Morée et dans les lles ; ce fut une
guerre d'embuscades et de sièges. Les insurgés avaienI
formé trois gouvernements qui se réunirent en un seul,
mais les chefs se divisèrent en deux partis, d'un côté
FoRMATIoN DBS NATIoNS SERBE, R0UIIIÀINEr ETC. 299

les gens des îles et les notables de la Morée, de I'autre


les Klephtes; ils en vinrent à la Suerre civile. En t826
toute la Grèce était soumise par les Musulm&ns et, les
cleux partis grecs, réfugiés à Patras, avaient recommencé
à se battre entre eux.
Ce qui sauva les Grecs, ce fut I'intervention des Ét*tt
européens. Ils proposèrent d'abord de créer trois petits
États grecs yassaux du sultan; les Grecs à bou[ de forces
acceptaient (leur gouvernement n'avait plus qtre seize
piastres et plus de potrdre); ce fut Ie sultan qui retusa.
En 1829 le tsar vainqueur forqa le sul[an à donner
aux Grecs I'indépendance complète, la Grèce dut formcr
un royeume avec un roi européen. Mois les diplomates
européens ne voulurent pas en faire une véritable puis-
sance; ils refusèrent de lui donner la Thessalie et la
Crète; ils laréduisirent au paysau sud des golfes d'Arta
eù de Volo; c'était la partie la plus pa,Lrvre; en [829 c'é-
tait presque un désert, tant la guerre I'avait dévastée.
Ce pet.it royaume n'était pas essez riche pour vivrc.
Aussi les Grecs n'onl-ils cessé de s'agiter pour obtenir
les pays grecs habités par des Grecs qui réclamaient I'an -
nexion, la Thessalie et la Crète. N[ais les Etats euro-
péens craignaienL d'affaiblir I'Empire ottotnan. tl'est ett
t878 seulement, au congrès de Berlin, que la France a
obtenu pour la Grèce le pays grec d.e Thessalie; encore
a-t-it fallu trois ans pour la rnet[re en possession.
La Grèce avait été organisée en 1833 comme unc
monerchie absolue a,vec un prince de Bavière pour roi,
Olton. En 1842 les Grecs'forcèrent le roi à letrr accorder
une constitution. En {863 Otton fr"rt, expulsé. La Grècc
est devenue une monerchie parlementaire.

ITormatïon des nations serbe, roumaine et bulgare.


-
La nation serbe a'repris son indépendance peu à peu
3OO DÉMEMBREMENT DE L'EMPIRE OTTOMAN.

et obscurément. Au eommeneemgnt du siècle les Serbes


étaient encore tous des pays&ns. Les uns cultivaient
des champs de rnais, les autres gardaient clcs troupeaux
de porcs dans les grandes forêt de chênes; les seuis no-
tables étaient les marclrands de porcs et les gens qrri
avaient été soldats au service cle I'Autriche. De tB04 Èr
18'13 les Serbos, profitant des luttes entre les janissaires
et les gouverneurs muSulmans, s'étaient soulecés (d'abord
au nom du sultan) sous un marchand de porcs ancien
sous-ofïicier autrichien, Georges le Noir (Karageorge);
puis ils s'étaient rendus indépendants, mais le gotrver-
nement russe les avait abendonnés et les insurgés avaient
dt se réfugier en Autriche.
Un autre marchand de porcs, Miloch Obrenowitch,
établit, son autorité en se faisant le serviteur des Turcs,
et en combattant bontre les insur.gés. It obtint qu'on
laisserait aux serbes leurs armes, Iui-mênre fut chargé
de lever les redevances et de nommer les j uges serbes (t).
En 1820 il reçut le titre de Prince des Serbes du patcha-
tick de Belgrade. Pendant toutes les guerres ii resta
fidèle au sultan qui en réeompense le nomma prince
héréditaire (1830), lui donna les pays serbes "en dehors du
pachalick et ordonn& aux Turcs d'évacûer toute Ia serbie
excepté Belgrade (2). Les Serbes étaient redevenus uno
nation indépendante.
Miloch gouyernait Ie pays en despote, il avait pris Ie
monopole du commerce du sel et des porcs ; il obligeait
ses sujets à venir moissonner Bes terres. La Russie, le
lrouvant trop puissant, obl,int du sultan d'établir'un sénat

KaraGeorge rey]nt 99 fttA et rppela les Serbcs aux armes,


-_(_t)
llliloch demanda
sa tête à I'hôte qui avait requ le fugitif et I'euvoya
an sultan,
(2) Les Musulmans ont quitté tselgrade en t8B?, il yestresté une
mosquée.
F0RMÀTI0N DBS NaTI0NS SERBE, R0UMAINE, ETC. 30t
forn:é des notables serbes; Miloch ne put support,er ce
contrôle, il finit par abdiquer en 1839; ses lils lui suc-
cédèrent ; le deuxième fut renversé (tB4g) et les insurgés
prirent pour. prince un fils de Karageorge. Les Obreno-
witch revinrent au pouvoir en tBË9. La Serbie resta
nominalement dépendante du sultarr jusqu'en [878. Le
congrès de Berlin la déclara souveraine. Bn l88Z le
prince a pris le titre de rof de Serbie.
Les Roumains au nord du Danube étaient divisés en
deux principautés, Moldavie et Valachie; ce pa,vs n'était
habité gue par des ohrétiens, les unr; pafsens, les autres
propriétaires (ôoïars). IIs avaienI eu longtemps des princes
nat,ionaux (hospodars), mais depuis le xvuo siècle Ie sul-
tan envoyait comme hospodars des Grecs de Constanti-
nople qu'ilrévoguait b volonté. En tTT4le gouvernement
russe déclara prendre les Roumains sous -sa protection, il
obligea le sultan à faire élire les hospodars par les boiars
(1784), puis à fixer le tribut qu'ils lui devaient (l?Bg),
puis à les laisser en fonctions sept ans (180P). De |BOB à
l8l2 les Russes occupèrent, toute la Roumanie, ils l'éva-
cuèrent en [B{2, mais en gardèrent un morceau, la Bes-
sarabie. L'occupation recommença avec la guerre de
l89ll et dura jusqu'en 1835 ; la Russie fit raser toutes les
forteresses turques. En t856 le Congrès de paris remplaça
la protection de la Russie par celle des États européens
et il ograndit Ia Moldavie d'un territoire au Nord, du
Danube. Mais it refusa de réunir les deux principautés
en un seul État, malgré la demande des Rôumains ap.
puyée par Napoléon III.
Chacune des deux principautés devait avoir un conseil
national (Diuan) e[ un prince élu ; les Yalaques al,tendirent
que les Moldaves eussen[ choisi leur prince et ils érurent
le rnême, c'était le prince ronmain Kusa ; puiÈ les tleux
lJivans se fondirent en un seul à Bukarest (l'869). Apr.ès
3oâ nËurunnrMENT nn LiruprRE 0TT0lrtÀN.
l'abdication d. Ko.u (r.860), fut créée la principauté uniqte
de Roumanie avec un régime constitutionnel el, un prince
étranger, Ctrarles de Hohenzollern. La principauté a été
déclarée indépendante (1878), puis a pris le titre de
royaume (lBBf).
Les Bulgares étaient restés un peuple de paysans slaves
et chrétiens; mais, commeleurs prêtres et leurs évêques
étaient Grecs et travaillaient à suppcimer la langue bul-
gare, on confôndit longtemp* iei Bulgares a.rec les
Grecs. Les Russes, quand ils envahirent le peys en [828
furent tout étonnés d'ytrouver un peuple de langue slave,
Cette int'asion donna aux Bulgares I'idée qu'ils frxmaient
rune nation; ils ne voulurent plus obéir à, un clergé grec.
Bn 1870 ilsobtinrent du sultan une église nationale bul-
gare indépendante de l'église grecque de Constantinople.
La guerre de {877 affranchit, d'un seul coup la Bul-
garie ; Ie tsar exigea qu'elle devînt un État indépendant.
Le Congrès de Berlin fut moins favorable à la nation
bulgare, il la coupa en trois morceaux. Le tronçon du.
nord seul lorma la principaut,é de Bulgarie avec un prince
européen et une assernblée nationale ,la SobrandC. Le sud
fut organisé en province autonome de Roumélie avec un
gouvernernent, nommé par le sultan. La Macédoine fut
rendue à I'Empire sans condition.
Les Bulgares ne se sont pas résignés à cet arrange-
rnent; ceux de la Roumélie ont organisé une nrilice et des
sociétés de gymnastique armées et en t885 ils se sont
unis à la principauté de Bulgarie, malgré les réclama-
tions du sullan et des puissances européennes.
Ainsi les quatre nations chrétiennes de Turquie ont
été délivrées des Turcs; toutes, excepté les Serbes, avec
I'aide de la Russie qui espérait les dominer; mais toutes,
une fois affranchies, se sont consl,ituéeg en Et,al,s indé.
pendants.
L'ÉcvPTn. 3ô3

L'Égypte. La domination du Sultan s'étenrlait


jusqu'sn Afrique; I'Egyple était de norn uue province
de I'Empire. En fait elle appartenait aux chefs des cava'
liers mameluks; c'est à eux que Bonaparte lit la guerre
err t?98. L'Angleterre ne voulant, pas laisser I'llgypte
à la France, la conquit et la rendit au Srrltan qui y
envola un gouverneur turc. Un Albanais de I'escorte
du gouve.nùr, Méhémet-Ali, parvint, avec I'aide des
uléÀas(docteurs en théologie), h se faire nommer pacha
du caire; puis il fi[ massacrer les Marneluks eb se trouva
maïtre absolu de l'Égyp[e. Il se déclara propriétaire de
toutle sol; les paysans égyptiens (fellahs)ne furent plus
que des fermiers. Il transftrrma I'agriculture du pays en
y introduisant, les cultures industrielles, I'indigo, la ga'
r&nce, le mùrier et, surtout le coton. Il se fit une armée
à I'européenne : lee soldats étaient, des indigènes égyp-
tiens (fitlaàs); les ofliciers étaient des Turcs ; quelques-
uns des ofûciers supdrieurs étaient des étrangers' sur-
tout, des Franqais.
Bn récompense du service que Méhémet-Ali avait rendu
au sultan en lui prêtant son armée e[ sa flol'te pour
soumettre les Grecs (182d-28) il obtint que le gouverne-
ment de I'Egypte deviendrait héréditaire dans sa famille.
L'Egypte ces-sa, désormais rle dépendre de Consl,anti-
rtopiu, elle devint en t'ait nn État, gouverné par la famillc
de ItIéhémet-Ali. Cependant le souverain égyptien conti-
nuait, b obéir en apperence &u sultan, qui est le chcf de
tous les musulrnans orthodoxes. En l.829le gouvernemerrt
auglais avait fait proposer à Méhémet-Ali de le reconnaî-
tre conrme souverain indépendant. Méhémet répontlit
à.I'envoyé : < Yous êtes un étranger, vous ignorez
la faqon de penser d'un musulman. Illais qui donne à
votre gouvernement le droit de m'instrller dans ma
maisr-rn.? Savez-vous qucrl rf sultat aurait pour moi le
304 DÉMEMBREMENT DE L'EIIIPIRE OTTOMAN.
démembremen[ de I'Empire ? Tout musulman s'écar-
terait de moi avec horueur, mon fils tout le premier....
Le sultan est un fou; mais c'est Dieu qui nous I'a donné
pour nos péchés. > Dans les deux guerres qu'il fit, aux
troupes turques, Méhémet déclara toujours rester le fi-
dèlc serviter-rr du sultan.
Les successeurs de Méhémet restèrent dans la rnême
situation : ils continuêrent à envoyer au sultan des tri-
buts et à ne porter que le titre de pacha. L'un d.'eux,
Ismaïl pacha, entra en relalion$ avec un Franqais, M. do
Lesseps, pour le percement de I'isthme de Suez ({gB6-66).
On crut, Iongtenrps que I'entreprise ne réussirait pas" À
cette époque Ie sultan se montrait bien disposé pour Is-
mail : il lui permit de changer I'ordre de succession en
Egypte (c'était.iusque-là le parent le plus âgé qui héritait
suivant I'usege turc, désormais ce fut, le ûls aîné). Il lui
permit de prendre le titre ùe Khectiae, c'est-à-dire sou.
verain, et d'envoyer des agents diplomatiques auprès
des,gouvernements d'Europe. L'Egypte devonait arnsi
un Etat.
En t869, quand Ie canal de Suez fut terminé, le Khédive
alla lui-mêrne avec son ministre Nubar-pacha en Europe
inviter les souverains à I'inauguration. Le gouvernement
turc mécontent voulut lui rappeler sa dépendance; il
lui ordonna de livrer 900,000 fusils, de réduire son ar-
mée à 30,000 hommes, d'envoyer son budget à Constan-
tinople, de demander le consentenient du sultan pour seg
emprunts. Il ordonnait en outre de faire lire publique-
menl en Egypte I'ordre du sultan. Le gouvernement
anglais soutint ces réclamations; le Khédive {init par
obéir, mais il fit lire I'ordre en turc, de faqon qu'aucun
de ses sujets ne le comprit. Puis il travailla à apaiser le
sultan. Dès l87t il obtint la confirmation de ses privi-
lèges et le droit de réformer son administration.
ÊTATS-UNIS. 305

Il s'adressa pour cette réforme aux deur puissunees


errropéennes qui fonl avec I'Egypte le commerce [e plus
act.if; la France et I'Angle[erre. En {875 on rÉforma la
justice en créant des tribunaux dont, les juges:furent des
Européens et en faisant rédiger des codes nouveeux par
une commission européenne. En 1876 on cr.é.d, pour ga-
-
rantir le payement de Ia dette égyptienne' une adminis-
tration franco-anglaise. Depuis ce temps la France et
I'Angleterre sont devenues plus ptrissantes en Egypte que
Ie sultan. Depuis que la France s'est retirée, I'Angleterre
a Iïni par diriger entièrement le gouvernement du Khér
dive.

Chapitre XIV.
I,E NOWEAU-MONDE.
)

Les États-Unis,: Le gouvernement des États-Unis


avaitétéorganisé en {787. La constitution.étaib un com-
pronris entre deux partis politiques,les fédér'alisle'*, qui
voulaient, un Souvernemen[ fédéral &ssez fort pour do-
miner les États, et les répuùlicafns qui voulaient donner
le pouvoir souverain à chaque Etat. Blle était aussi un
compromis entre les États du Nord habités par des blancs
qui cultivaient eux-mêmes leurs terres et les Etats du
Sud otr les planteurs possédaient de grands domaines
cultivés par des esclaves nègres. Chacun des parl,is avait
fait des concessions. On avait donné au gouYernement
fédéral le pouvoir de faire la guerre, la paix et les traités,
de régler la. monnaie et Ie cotnmerce; les gouvernements
des Etats gardaient tous les autres pouvoirs. Les Etats
du Sud conservaient leur < institution particulière' ))
c'est ainsi qu'on appelait I'esclavage.
L'organisation clu gouvernement fédérat s'acheva pen-
dant le temps oir lVashington fut président (17u9-96).
r coNTEuPoRÀrNE. 20
306 LE NOUVEÀU.MONDE
I,'[Inion prit à sa charge les dettes contractées pendant
Ia guerrepar le Congrès ou par les Etats. Ainsi fut crééu
la dette des Etats-Unis. Pour en payer les intérêts ello
établit un impôt et, créa un système de douanes. Ellc
fonda aussi une banque des Etats-Unis.
Le territoire des Etats-Unis était encore réduit au pays
entre l'Océan et les monts Alléghanies et ne formait
c[ue treize États; mois quelqrres Btats possédaient dcs
terrains déserts qui allaient jusqu'au Mississipi. Le
gouvqrnement fédéral regarda ces pays comme un
champ de colonisation destiné à êt1e peuplé par les
citoyens de I'Union e[ à former des Etats nouveaux. Il
se les fit céder, devint propriétaire de tout le rlésert
entre les Etats et Je Mississipi, et I'organisa en t78T par
une ordonnance qui est restée la règle de tous les nou-
ve&ux territoires.
Le pays fut divisé, suivant des lignes droites dans le
sens du rnéridien et des parallèles, en un certain nombre
d,e tenitoires. Dans chaque territoire I'Union envoyait
un gouverneur, qui d'abord gouvernait setrl; mais dès
que Ia population atteignait 5,000 habitants, elle orga-
nisaib elle-mêrne son gouvernement avec une chambre
élue et un conseil législatif et elle envoyait au Congrès
de I'Union un délégué avec voix eonsultative. Le principe
était de mettre Ies habitants des territoires le plus tôt
possible en état de se gouverner eux-rnômes. Quand Ia
population arrivait à 50,000 habitants,le tercitoire pou-
vait être transformé en Etat et demander à être admis
dans I'Union. Il faisait sa constitution lui-même, sans
autre condition que de se conformer aux articles du pacte
fondamenlal, c'est-à-dire d'adopter un régime d'éga-
lité et de liberté.
Ainei les'Etats-Unis n'étaient pas enfermés ilans des
limites fixes et pouvaient s'étendre indéfiniment.
ETATS.UNIS. 30?

Le pays entre les Alléghanies et le !fiississipr se peupla


entre t787 et 1820.
Derrière le Mississipi commenqait un vaste désert qui
dépendait de Ia Louisiane; la France I'avait cédé à
I'Espugne en 1763, Napoléon I" se I'étail fait rendre
pour y créer une grande colonie française. Le palti
républicain, arrivé au gouvernemcnt en L800, ne désirait
pas augmenter le territoire de I'Union; i[ cloyait que Ia
république ne pouvail pas durer dans un grand Etat (l)'
il craignait d'augmenter la puissance du gouvernement
fédéral. Mais il fallait avant tout éviter le voisinage
d'une puissance aussi redoutable que la France. Or I'An-
gleterre venaib de déclarer la guerre à la France, et Na-
poléon, se sentant impuissant b défendre sa nottvelle
acquisition contre les Anglais, avait offert aux États'
Unis de la leur vendre. Le gouvernement se décida à
acheter la Louisiane ({803). La limite du domaine de
I'Union fut, reportée par-là jusqu'aux monlagnes Ro-
clreuses; le désert ainsi annexé fut à son tour découpé
en territoires qui commencèrent à se peupler.
Les Etats-Unis confïnèrent alors de deux côtés, au sucl
et à I'ouest, avec Ie Mexique qui possédait d'immenses
étendues de terres désertes. Des aventuriers venus des
Etats-Uniss'établirent au sud dans le Texas, proclqmèrent
I'indépendance du pays et organisèrent une république
du Texas (l S35) qu'ils parvinrent à faire admettre dans
I'Union en 1846. Le gouvernement du Mexique protesta,
Ce fut le prétexte d'une guerre; I'armée de I'Union
victorieuse entra dans Mexico et força le Mexique Èr. céder
aux Etats-Unis tout le pays entre les montagnes Ro-
cheuses et I'Océan Pacilique (1848). Le territoire de
l'[-lnion s'étendit alors sur tottte l'Àmérique du Nord, d'ttn

(1) C'était le doctrine de Montesqnieu.


308 tE NOUVEAU-MONDE

océan à I'autre, il était dix-sept fois plus grand que celui


de la France. Il ne s'es[ plus agrandi depuis.
Pendant ce temps le pays s'était peuplé et enrichi. [,es
droits de douane sur les objets importés aux Etats-Unis
rapportaient au gouvernement fédéral un reverrr. toujours
croissant à mesure que Ie commerce devenait plus aclif.
0n put bientôt supprimer tout impôt fédéral, et non
seulement payer les intérêts de la det,te, mais rembour-
ser Ia dette elle-même. Puis vint un temps otr le trésor
requt plus d'argent qu'on n'en pouvait employer. On ne
voulait pas cependant supprimer les douanes qui proté-
geaient I'industrie américaine. Le gouvernement fédéral
proposa d'appliquer I'excédent des revenus à des travaux
d'utilité générale. Il obtint la permission de faire la grande
ioute de I'Ohio et le canal Erié qui joignait le lac Erié
à I'Ucéan. Ce régime, qui employait les douanes ù Ia fois
comme moyen de protéger I'industrie et comme ressource
pour servir aux travaux publics, est resté en vigueur aux
Iitats-Unis, on I'a sulnommé le système améri,cain.
Pendant Ia guerre de Sécession (t860-65), il fallut éta-
blir de nouveau des irnpôts, augmenter les droits de
douane et émettre du papier-monnaie. Ces ressources
même ne sufïirent pas pour couvrir les frais énormes de
Ia guerre. Le gouvernement fédéral emprunta. La dette,
qui en 1860 était descendue à 90 millions de dollars,
'mont& à 2,800 millions ({rr milliards cle fr.). Mais,
une
fois la guerre finie, on se remit à rembourser la dette
et en 1878 on a pu supprimer le cours forcé du papier-
monnaie (l).
(t) Depuis la f<rndatiou de-.lUnion il y- a toujours eu deux par-
tis enlutte sous des noms différents: fédéroristes et répuhtiiains
jusqu'en .1800, dérnocrates et whigs depuis l886; dérnôcrates et
républicains {e,puis l8s41m*is entre ces partis il'n'y avait pres-
que aucune différence de politique ct ces luttes nintéressâieut
guère que les politiciens de prot'ession.
Érlts-uxrs. aoo

ôepuis la fondation de I'Union la population a aug-


menté plus rapïdement que dans aucun pays du monde.
La terre était ouverte à qui voulait I'occuper. Les Amé-
ricains, habitués dès I'enfance à I'idée de s'en aller au
loin, partaient sans peine pour les pays déserts de I'ouest ;
les plus aventureux allaient chasser dans les territoires
encore occupés par les Peaux-Rouges; les autres bâ-
tissaient une cabane en bois et devetraienl farmers (cul-
tivateurs).
Jusque vers ls milieu du xIx" siècle ces colons étaient
presque lous des Américains. Mais les pays d'Europe, otr
les habitants commençaient à se trouver à l'étroit, sô
mirent alors à déverser sur les Etats-Unis une partie de
I'eTcédent de leur population. Les moyens de transport
s'étaient perfecticnnés, on avait organisé des services de
bateaux à vapeur de plus en plus rapides (le voyage
d'Angleterre en Amérique ne durait plus qu'une dizaine
de jours).
En [820 i[ n'arrivait guère encore aux Etats-Unis que
20,000 émigrants par an; vers {840 le nombre dépassait
déjà {00,000. En lB47 I'Etat de New-York organisait une
commisston d"lmigration pour encôurager les Européens
à émigrer et les aider à leur arrivée; it y avait, alors
235,000émigrants paren. Bn t850 il y en a eu 300,000;
en 1882 il en est anivé 780,000, c'est le chiffre le plus
fort qui ait été atteint. En 60 ans (de t82l à l88l), it
s'est établi aux Etats-Unis 11,200,000 émigrants, parmi
lesquels 3,500,000 Allemands, 6 millions d'Irlandais,
2 millions d'Anglais.
Les émigrants viennent surtout des pays du nord, plus
peuplés ou plus pauvres; ce sont des Allemands, des
Norvégiens, des Irlandais, des Anglais. Les lrlanclais
eont chassés par la misère. Dans les annéee de la grande
famine amenée par la maladie de la pomme de terro
310 LE NoUvEAU-M0NDE.
(1847-1853), I'Irlande a perdu près de 3 millions d'ha-
bitants.
Grâce aux émigrants les Etats-Unis se peuplent, avec
une rapi{ité sans pareille dans I'histoire du monde. Ils
n'avaient encore, en 1820, que Smilhons d'habitants;
?0 ans après, en 1890, ils en avaient 63 millions (l). Bn
1820, le Far [4/est (l'Ouest lointain), le pays à I'ouest du
Mississipi était encore un déeert parcouru par les lndiens
pillards. Aujourd'hui les Indiens sont détruits ou refou-
Iés dans quelques territoires stériles; les blancs on[ pris
possession de tout le pays entre les deux Océaus.
Dans ces pays nouve&ux ils ont introduit tout d'urre
pièce ls civilisation européenne. C'est le caractère frap..
panI de la colonisation atnéricaine qu'elle procède dans
un ordre inverse des vieux pays d'Europe, Au travers
d'une région entièrement déserte on établit une ligne de
chemrn de fer. (La ligne du Puci/îqile, ouverte en 1869 et
longue de 5,200 kilornèl,res, ne traversart, sur une moitié
de son parcours, que de vastes prairies et des montagnes
solitaires; dans les premières années il a fallu protéger
Ies trains contre les attaques des Indiens des prairies.)
Sur Ie trajet du chemin de fer chaque station devient
une ville; le télégraphe, le gaz, I'imprimerie sont ins-
tallés et des iournaux se publient déjb avant qu'on ait
achevé de construire Ies maisons; en deux ou trois ans
une grande ville est fondée au milieu du désert. San
!'rancisco, gui n'existait pas en 1846, avait, en {880,
250 000 habitants. La campagne ne se peuple que long-
temps après les villes. Les cull.ivateurs d'Amérique ne

(l) Les statisticiens américains, en compflrant les chiffres des re-


censements qui se font tous Ies dix ans depuis 1790, annonqaient
que la population aurait atteint I00 nrillions en I'aD 1900. Leurs
calculs out été déjoués par la guerre de Sécession qui a retartlé
I'accroissement.
D'AIIÉNIQUS.
RÉPUBLIQUES ESPAGNOLES 3I I

ressemblent pas à nos paysans; ils opêrent avec des

machines et exploitent leur terre h la façon d'une usine.


Comme la terre ét,ait sans Yaleur, I'Etat, qui en a pris pos'
session, I'a vendue par lots considérables, à très bas prix,
souvent 5 francs I'hecbare seulement' Bn France, où
I'hectare vaut de t000 b 2000 francs' une propriét'é de
1.00 hectares est regardée comme une grande propriété ;
aux E[al.s-Unis les domaines se calculent par milliers
d'hectares.
Quelques chiffres suflisent à mon[rcr le chernin par'
couru par les Etats-Unis clans la voie des progrès maté'
riels.
En [?90, il n'y avait dans toute I'Union que quatre
villes au-dessus de 10,000,ârnes; la plus peuplée, Phila-
delphie en avait 42,000et [o population des villes formeit
f p. IOO de la population. Bn l8B0 il y avait 963 villes
(plus de 30 au-dessus de 100,000 ârnes), New-York dé-
passait, 600,000 âmes et la population des villes for-
mait. 25 p. 100.
Bn l?i)0 le commerce avec l'él,ranger consistnit en une
importatiott d'une valeur de 23 millions de dollars, une
exportationde 20 millions. Ent880 il s'élevait à650 mil.
tions de dollars d'importation, ?00 rnillions d'exporto'
tion.
En t?90 le revenu fédéral était de 4 millions de dollars,
la dépense fédérale de I million. En 1880 le revenu était
de 300 rnillions, la déPense de 200.

Le s r é pub liq ues e s p a g nole s d' A méri q ue, Le go uvern e -


-
ment espagnol avait continé depuis lexvt'siècle b traiter
ses colonies comme des'domaines et à les faire gouverner
par des Espagnols. Les ct'éoles, c'pst-à-dire les geus nés
aux colonies, étaient écartés de toutes les fcrnctions e[ ]es
règlements de commerce lcttr interdisaienl d'acheter des
3I2 LE NOUVEAU.MONDE.

marchandises à d'autres qu'aux Espagnols. Quanrl I'Es-


pagne fut envahie par I'armée franqaise en LgOg, les
créoles pri.ênt parti, comme les Bspagnols d'Europe,
poLlr Ferdinand YII et refusèrent de reconnaître pour r
franqais I'usurpateur Joseph Bonaparte. Mais iis prot
tèrent de I'occasion pour réclamer des réformes. Dès {g(g
les habitants de caracas en vénézuéra publièrent leur
manifeste : ils demandaient que les créoles fussent égaux
en droits aux Espagnols, qu'on leur tlonnâ[ la liberté de
cultiver et de fabriquer, d'importer, d'exporter, comme
aux Espagnols i qu'une moitié des fonctions leur ftt ré-
servée dans les colonies et qu'il y erll, dans cbaque ca-
pitale de vice-royauté une assemblée de représentants
(junte) pour contrôler Ie gouvernement.
Les gouverneurs espagnols des colonies refusèr.ent, les
colonies se soulevèrenI et s'organisèrent en républiques
. à I'imitat,ion des Etats-Unis.
La guerre fut, longue ,les i,nsurqents étaient mal armés
e[ rnal disciplinés. Après la restauration de Ferdinand
en Espagne, ils furent vaincus, fls étaient soumis presgue
complètement en 18t6. Mais Ia révolution d'Espagne
(1820-23) ledr rendit courage, une à une toutes les co-
lonies finirenl, par force. le roi d'Bspagne à reconnaltro
Ieur indépendance. (L'Bspagne ne garde que culia et les
I'hilippines.)
Les colonies affranchies cherchèrent d'abord à se
.grouperen confédérations comme avaient faitles colonies
anglaises; mais les habitants, en majorité indiens ou
mélis, n'avaient &ucune expérience du gouvernement,
de plus ils se détestaient, de province à province.
Au temps de la domination espagnole il y avait eu
quatre vice-royautés : de Mexico (le Mexique), de Lima
(le Pérou), de Santa-Fé (la Colombie), de Buenos-Aires
(la République Argentine), et trois capitaineries géné-
t-
RÉPUBLIQUBi rsploxolEs D'Alt{Éntous. 313

rales, Guatemala (l'Amérique centrale), Caracas (le Yé-


nézuéla), Yalparaiso (le Chili).
Les E[ats fondés après I'insurrection correspondaient
à peu près aux sept provinces espagnoles. Cependant Ie
Paraguay, peuplé uniquemen[ par des Indiens que les
Jésuites avaient organisés, avait formé un Etat inclépen-
dant ; Yénézuéla s'était uni à la vice-royauté de Santa-Fé
pour former la république de Colombie sous la prési-
dence de Bolivar qui gouvernait aussi le Pérou, et un
Etat créé pQr lui, la Bolivie (l).
Mais la plupart de ces Btats se disloquèrent, les habi-
tants des régions éloignées ne voulant pas obéir à ceux
de Ia capitale. L'Uruguay se sépara de Buenos-Aires et
form'a la République orientale de I'Uluguay ({828). Le
Pérou et la Bolivie se révollèrent cont,re Bolivar eL
formèrent deu.x républiques séparées. Les Etats-Unis cle
Colombie se brisèren[ en trois morceaux, Nouvelle-
Grenade, Vénézuéla, Equateur. L'Amérique cerrtrale se
révolta d'abord contre le Mexique (f823) porrr s'orga,-
niser en Etats-Unis de I'Amérique centrale. Puis les cinq
Etats gui composaient cel,le confédération après do
lùngues luttes, finirent en t847 per se séparer.
Il y a aujourd'hui quinze républiques hispano-amé-
ncaines.
Ces Etats nouveaux ont traversé une longue période
de révolutions et de guerres civiles avant de parvenir à
s'organiser. Le pays était à peu près désert, les Espagnols
n'y ritaient venus que pour s'enrichir oupour mener Iavie
de grands seigneurs, non pour travailler I aussi n'y avait-
il guère que des capitales de province et des résidences
(l) Bolivar essaya même de réunir en une Confédération tous
les Êtats de I'Amérique. ll avait convoqué un Congrès général à
Panama; mais il n'y vilt que les délégués des pays qu'il gouver
nait lui-ruôme et les déléguôs du l\lexique,
31& LE NoUVEÀU-MoNDE
de grands propriétaires, séparées par cles solitudes im-
menses; presque aucune industrie et peu rle culLures. La
population était f<rrmée en très grande majori[é d'Indiens,
de nègres ou de métis, à peu près sauvages, nrisérables
et abs'lument ignorants. Les blancs eux-mêmes étaient
à peines civilisés et ils venaienI d'étre assauvagis par
une guerre féroce contre les Bspagnols.
Presque partout ils se divisèrent en deux partis. Les
conseruateurs, qui avaient pour eux les grands proprié-
taires et le clergé, voulaient réserver ]es fonclions aux
gens des grandes familles, établîr un suffr'age restreint,
maintenir le catholicisme comme religion cl'Etat en rais-
sa.nt au clergé ses domaines, ses tribunaux, ses privi-
lèges et en i'terdisant toute aulre religion, conserver
la censure des journaux et écarter les étrangers. Les
liltëraut ou progressis/es, qui se recrutaient surtout
parmi Ies commerqants et les métis, demandaient I'abo-
Iition de I'esclavage, le suffrage universel, Ia liberté clo
culte, la confiseation des biens du clergé, ils voulaient
favoriser I'immigration des étrangers ({),
on se divisait aussi en centralisres et" fëdérarisfes. Les
centralistes voulaient, à I'imitation des monarchies d'Eu-
rope, un goLrvernement unique établi dans une capitale
et qui enverrait des préfets administrer les provinces.
Les fédéralistes voulaient un régirne copié sur les Etats--
Unis ;les provinces organisées comme des Btats presque
souverains et reliées par un gouvernement fédéral.
En général les conservateurs ont été centralistes et
Ies libéraux fédéralistes (excepté dans I'Amérique cen-
trale).

(1) Dans certains pays les partis étaient désignés pnr des sur.
noms; les conservateurs s'appeliricnt au Merique escoseses, au
chili.pelucoæes (perruques;; leÀ libéraux du Merique s'apprlalent
yarleinos.
RÉpuBLI0uEs EsPAcNoLES D'ÀMÉntour. 3t5

Mais les luttes de partis servaien[ surlout de prétexte


aux luttes entre des personnes ou entre des villes rivales.
La très grande nrajori[é des habitants, Indiens, nègres,
métis, parfail.ement incapables de cornprendre aucuno
question politique, ne pouvaient s'attacher qu'à des chefs
de partis. Or la guerre avait,laissé sans occupation beau-
eoup de chefs de bandes anrbitieux et elle avait donné
I'traliiLude de faire des armées en enrôlant par ftrrce les
habitants. Il manguait tl'éléments pour des luttes politi-
ques, il n'en manquait pes pour des guerres civiles' Aux
go*.rur civiles se sont jointes des guerres entre les Btats
voisins, pour le règlement des frontières.
Aussila guerre a-t-elle é[él'état habituel des républiques
espagnoles pendant près d'un demi-siècle. Mais il serait
injuste, cornme on le fait souvent en France, de déclarer
Etut* incapables de se gouverner parce qu'ils ont fait
"r.
au xlx" siècle I'apprentissûge de la liberté politique que
les pays d'Burope ont fait aux siùcles passés (l)' Leur
apprentissage n'& été ni plus long ni plus sanglant que
celui de I'Angleterre et de la France, il I'a même é[é
moins.
Depuis L870 les guemes.civiles sont devenues pl'rs
rûres e[ les guerres entre États ont presque cessé (2)'
Presque partout les progressistes ont triomphé des con-
servateurs, Ies fédéralistes des progressistes. Presque
[ous les Etats se sont organisés en Etats-Unis avec un
Congrès fondé de deux chambres et un président élu
pourquelques années comme en Amérique du Nord' Tous
ont affranchi les Nègres, presque tous ont'établi le suË

(l) Il est remarquable que les États qui ont fait te moins do
prblrOs tParaguay, Équotôur, Bolivie) sont ceur qui ont été le
moins troublés par le$ gucrres civilps.
(2) ll n'y a plus eu quô la guerre entre le Chili et, le Pérou et uns
courte guerre dans I'Amérique centrale.
316 LE NOUVEAU.MONDE.

frage unrversel et la liberté du culte et eécularisé Ie gou-


vernement. Tous se sont ouverts aux étrangers d'Europe
eb les ont appelés à venir exploiter leurs terres et leurs
rnines.
L'émigration est devenue active surtout depuis vingt
ans. Le courant se dirige surtout vers la République Ar-
gentine qui a un climat moins brtlant et plus sain pour
Ies Européens. II débarque chaque année à Buenos-Aires
plus de 100,000 émigrants. Ils viennenl. presque tous des
pays latins, Italie, France (surtout le pays basgue),
Bspagne.IIs s'établissent dans les vastes plaines (pampas)
eouvertes de prairies otr I'on élève d'énormes lroupeaux
de bæufs et de moutons. Le sol, formé d'une couche
épaisse de débris d'herbes donne, sans avoir besoin
d'engrais, de merveilleuses récolles de blé. Le colon n'a
que Ia peine de labourer et de semer, il n'a pas à
fumer, et quand le moment, de la moisson est venue, des
entrepreneurs qui parcourent Ie pays avec des rnachines
se chargent de couper et de battre le blé.
Les autres répubtiquesespagnoles, situées dansdes cli-
mats plus chauds, attirent moins d'émigrants ; mais les ca-
pitaux des Européens commencen[ à s'y porter I ils ser-
vent à construire des chemins de fer, à ouvrir des mines,
à établir des plantations.
A mesure que la population g'accrolt, la production
augmente I c'est presque uniquement une production
agricole et minière, du blé, des cuirs, de la viande, les
produits des tropiques (café, cac&o, tabac, coton, quin-
quina), des niétaux et du guano. Ces denrées viennent
se concentrer dans les ports d'où on les expédie par
mer en Europe. L'Europe fournit en échange presque
tous les objets manufacturés, car I'indusl,rie est encore
très insuflisante pour la consortrmation.
Avec la richesse a commencé I'ordre dans les finances
LE BHÉSIL. 3T]
publiques. Jusqu'à ces dernières années les républiques
espagnoles (sauf le Chili) avaient toujours des budgets
en déficit, et ne pouvaient d'ordinaire pes payer les
intérêts de leur delte, aussi n'avaient-elles plus aucun
crédit en Europe. Aujourd'hui l'éqtrilibre se rétablit peu
à peu, la confiance revient et les Etats qui ont besoin
d'argent trouvent à en emprunter en Europe.
Les Etats espagnols de I'Amérique du Sud commen-
cent à entrer dans la voie de lravail et de pro-spérité
matérielle oir les Etats anglais de l'Àmérique du Nord
Ies ont précédés.

'Le BrësiL
- Le seul pays de I'Amérique du Sud qui
n'appartînt pas &ux Espagnols, le Brésil, est devenu
un Etat indépendant à la même époque que les colonies
espagnoles, mais avec moins de peine.
Lors de I'invasion française de {808 la famille royale
I de Portugal s'était rel,irée au Brésil (c'était la principale
I
colonie portugaise). BIle y resta nrême après le départ
des Français. Les Portugais, mécontents d'être gouver-
)
) nés par un souverain établi en Amérique, finirent par se
révolter (f 820) ; le roi se résigna à retourner à Lisbonne,
;
laissant eon fils Pedro régent du Brésil.
Les Cortès de Portugal voulurent bientôt forcer Pedro
à, revenir, il convoque une assemblée nationale consti-
tuante qui déclara le Brésil indépendant et proclama le
régent empereur du Brésil (1892). La flotte portugaise
fut chassée.
Le Brésil, consl.itué en rnonarchie, fut organisé sur le
modèle de Ia monarchie constitutionnelle de France et
d'Angleterre, avec une chambre élue par le suffrage res-
treint, un Sénat formé de grantis propriétaires et un
ministère choisi par I'empereur.
Les diflïcultés étaient les mêmes que dans les répu-
3I8 LB NOUVEAU-MONDT.

bliques espognoles : Ie pays trop vaste, la population


formée en grande majorit,é de nègres, de métis, d'ln.
diens ignorants et sans expérience politique.
Le Brésil ne fut pas préservé des guerres civiles. Le
gouvernement eut à réprimer les rdvoltes du parti répu-
blicain à Pernambuco et à Para, e[ les révoltes des pro-
vinces du sud. Les guerres furent presque aussi san-
glantes et ituSSi longues que dans la République
Argentine. Peu à peu les mæurs se sont adoucies et de-
puis t863 les guerres ont cessé.
La lutte a continué entre les conservateurs et les libé-
ra,ux. En 1880, la Constitution a été revisée, les libé_
raux rnodérés sont arrivés au pouvoir et ont supprimé
les privilèges du clergé. En l88g le parti républicain
a brusquernent renversé le gouvernement impérial et
transformé Ie Brésil en République.
Le Brésil possède un territoire immense, tout le
bassin de I'Amazone et loute la côte depuis la Gu.1,ane
jusqu'à I'Uruguay. La plus grande partie est irrhabi-
table pour les Européens, c'est un désert couvert de
forê[s marécageuses parcouru per des tribus sauvages.
La seule part,ie habitée est celle qui s'élend à I'est, le
long de la côte de I'Atlantique. Le nord de cette région,
eitué dans la zône tropicale, est un pays de grande$
plantutions de café et de t,abac; il est cul[ivé surtout
par des nègres I le sud, qui a un climat moins chaucl,
semblable à celui de la République Argentine, est, apr.e
à recevoir des colons européens et l'émigration ô corl-
mencé à s'y porter,

Abolition de lesclaoage en Amérigue. les pcu-


- Tous
ples européens qui possédaient des colonies en Amérique
y avaient introduit, pour cultiver le café et la canne à
6ucre' des escleves nègres achetés sur la eôte d'Afrique.
ÀBOLITION DE L'ESCLAVAGO EN AI}IÉRIOUE. 3IÙ
L'esclavage des noirs était une institution commttne à
toutes les colonies d'Amérique établies clans la régitrn
chaude. On admettait que les noirs seuls pouvaient tra'
vailler atrx plantations el, qu'ils ne travaillaient tltt'en
étant esclaves.
ta première protesta[ion cont,re I'esclavage pertit de
France au moment de la Révolution. La Constituante
avait déclaré libres tous les nègres des cc'lonies fran-
caises, sans rnême votlloir accorder d'indemnité aux
propriétaires. Les nègres se soulevèrent et ceux d'HaÏti
massacrèrent les planteurs blancs. Napoléon rétablit
I'esclavage stns lequel, disait-on, les colonies ne pou'
vaient subsister. Tous les autres Etats I'avaient conservé.
Quelques-uns, p&r humanité, supprimèrent tlu moins la
traite des nègres, le Congrès de Yienne, en {81ô, décida
de la prohiber par une entente entre toutes les nations
civilisées. La France et I'Angleterre envoyèrentdes croi'
seurs srrr les côtes d'Afrique pour saisir les navires
négriers ; les matelots négriers clevaient être traités
comme pirates, c'est-à-dire pendus.
Mais en Amérique les nègres restaient esclaves' eux
et leur famille; les marchands continuaient à les vendre
et la toi obligeait les particuliers à rendre les nègres
fugitifd à leur maître. Pendant trente ans, on a agi[é en
Europe, soit par sentiment démocratique, soit, par charité
chrétienne, pour obtenir I'abolition de l'esclavage. La
Suède I'a aboli en 1847, la France en 1.848, les autres
Etats ont suivi cet exempte.
Aux Etats.Unis, I'abolition s'est complicltrée d'une
guerre civile.
Quand les colonies s'éta,ient réunies en une seule
nation en {787, les États du Sud habiLés par des plan-
tenrs avaient exigé que la Constitution garantil leur
r institution particulière > (c'est ainsi qu'ils appelaient
320 LE NOUVEAU.MONDII.

I'esclavage). On n'osa pas, après la clécllration de L776,


qui avait proclamé le droit natulel des trommes b la
Iiberté, employer le mot eselaue, on Ie remplaqa par une
périphrase : ( personne tenue à un travail ou à un ser-
vice ,r. 0n ne voulut même pas abolir la traite des nègres;
on permit d'importer des esclaves jusqu'à I'année {808.
Les hommes d'État américairrs comptaient alors que
I'esclavage disparaîtrait de lui-même par I'extinction gra-
duelle des familles nègres. Mais en 1793 Whitney inventa
une machine à trier le coton avec laquelle un bon travail-
Ieur épluchait 350 livres par jour; Ia production du coton
rlevenait très lucrative. Les Etats situés le plus au Sud
(Georgie et Carolines), qui ont de grandes plantations de
coton, ovaient besoin de beaucoup de nègres; les Étah
voisins (Maryland et Virginie), dont le climat n'était
pes ûssez chaud pour le coton, se mirent à élever des
noirs pour les vendre aux planteurs de coton. Le nom-
bre des esclaves, au lieu de diminuer, alla toujours en
augmentant. De 700,000 en [790 il monta en 1820 à
I demi-million. La traite, abolie officiellement, conl,i-
nua sous forme de contrebande avec I'aide des fonction-
naires du Sud; quand la cargaison était conûsquée on
vendait les nègres.
Dans les Ebats du Nord les esclaves disparaissaient
peu b peu (il en restait pourtant eneore en t840). Le
Nord devenait ainsi une terre de liberté oir I'on finit par
abolir I'esclavage. Mais les colons des anciens États en
allant s'établir au sud de I'Ohio, dans les territoires dé-
serts de I'Ouest, y por!èrent.leurs usages; les territoires
peuplés par les colons des Etats du Sud devinrent donc
des Etats à esclaves. Le droit d'y amener des esclaves
pouvait d'autant moins être contesté que ces territoires
avaient appartenu aux Elats du Sud, qui Ies avaient
cédés à I'Union. En Louisiane I'esclavage existait déjà
AIJC'LITTON DE L'ESCLAVAGE BN AMÉRIOUE, 321
rous Ia dornination francaise. Mais quand la population
dépassa Ie Mississipi, la question de l'esclavage se posa
de façon à exiger ttne solution. Le territoire du Mis-
souri, peuplé par des propriétaires d'esclôves' deman-
dait à être admis comme Etat,; la Chambre des repré-
sentants voulut poser pour condition que I'escleYage
y serait interdit, le Sénat refusa. On finit par le comp.ro-
mis du Missouri. Le Missouri fut admis comme Etat
et on décida que désormais I'esclavage serait interdit
dans les territoires nouYea,ux au Nord du 36o, 30'de
latitude; c'était admettre qu'il serait permis au Sud de
cette limite (f820). Les gens du Sud continuèrent à fon-
der de nouveaux lftatt b esclaves; I'Union fut de plus en
plus partagée en deux régions géographiques, le Nord
libre, le Sud esclavagiste.
La population du SLrd était tttoins nombreuse, mais
les gens du Sud veillaient à ce-qu'il y eut toujours le
même nornbre d'États libres et d'États à esclaves; chaque
État ayan[ deux députés a u Séna[, le Sud ne risqtrait
pas d'être mis en minorité. Les représentants du Sud
agissaient en commun pour maintenir I'esclav,tge' en
face des représen[ants dtr Nord divisés; ils étaient sou-
tenus par les démocrates du Nord qu'ils soutenaient dans
les autres affaires. Tous travaillaient de concert b étouf-
fer la question de I'esclavege.
ÙIais vers t833 quelques particuliers comrnencèrent à
s'indigner et à demander, au nom de de la religion chré-
ticnne et de I'humanité, I'abolition de I'eselavage. IIs
formèrent une Sociéte contre l'esclauage, qui publia des
brochures, fit des c,-rnférences et chercha à fonder des
écoles pour les nègres. Ils se recrutaient dans les villes,
surtout parmi les quakers. Les gouvernements les pour-
suivirent d'abord comme ennetnis des lois. Mais, à me