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ESPRIT

ESPRIT
DIDIER
FASSIN Comprendre le monde qui vient

Les mondes de l’écologie


Les mondes
de l’écologie
Gouverner La société La critique Notre
le climat verte écologique horizon
Delphine Batho Laurent Neyret Dominique Bourg Jean-Claude Eslin
Amy Dahan Bernard Perret Catherine Larrère Marie-Hélène
Lucile Schmid Guillaume Sainteny Bruno Latour Parizeau
Véronique Tadjo

ET AUSSI…

Simone Weil aujourd’hui – La nation catalane


De l’inégalité des vies. 12 jours de Raymond Depardon – Jeune femme de Léonor Serraille
Degas et Valéry – Vent glacial sur Sarajevo

M 06215 - 441 - F: 20,00 E - RD

3’:HIKQMB=ZWUUU]:?a@o@e@l@a"; Janv.-fév.
2018
N° 441
Janvier-février 2018
N° 441
ESPRIT
Comprendre le monde qui vient

212, rue Saint‑Martin, 75003 Paris


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Anousheh Karvar, Hugues Lagrange, Guillaume le Blanc, Erwan Lecœur,
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Jean-Pierre Peyroulou, Jean‑Luc Pouthier, Richard Robert, Joël Roman,
Olivier Roy, Jacques Sédat, Jean‑Loup Thébaud,
Irène Théry, Justin Vaïsse, Georges Vigarello, Catherine de Wenden, Frédéric Worms

Directeur de la publication Olivier Mongin


Les mondes
de l’écologie
Introduction
Jonathan Chalier et Lucile Schmid
À p. 32

plusieurs Le gouvernement du climat

voix Le contre-pouvoir écologique


Lucile Schmid
p. 36
Jack l’antifataliste.
Hommage à Jack Ralite Sur le front de l’écologie
(1928-2017) Entretien avec Delphine Batho
Emmanuel Wallon p. 46
p. 10 Petite chronique de l’écologie
Pour Simone Weil en politique
Robert Chenavier Erwan Lecœur
p. 14 p. 56

Tensions dans le Paf Totems et trophées


Jean-Maxence Granier Marie-Hélène Aubert
p. 18 p. 63

À propos La Pologne sauvage


de la nation catalane Ewa Sufin-Jacquemart
Jacques Barthélémy p. 66
p. 22 La solution chinoise ?
Le Kurdistan Jean-Paul Maréchal
dans la tourmente p. 71
Jordi Tejel La climatisation du monde
p. 26 Amy Dahan
p. 75

La société verte
De la croissance marchande
au développement durable
Bernard Perret
p. 88

/2
Au-delà de la finance verte Les limites de la planète
Wojtek Kalinowski Entretien avec Dominique Bourg
p. 99 p. 169
Quelle justice climatique ?
Notre horizon
Guillaume Sainteny
p. 104 Agir par l’imagination
Entretien avec Véronique Tadjo
La régulation climatique
p. 180
des échanges
Géraud Guibert L’écrivain
p. 110 et notre horizon écologique
Nicolas Léger
Trois défis pour une
p. 184
responsabilité écologique
Laurent Neyret Qu’elle était verte ma vallée
p. 113 Ghislain Benhessa
et Nathalie Bittinger
La critique écologique p. 192
L’écologie politique existe-t-elle ? La nature fantasmatique
Catherine Larrère du cinéma coréen
p. 120 Antoine Coppola
p. 200
Les formes de l’affect écologiste.
Des attachements à la critique L’éthique du climat
Pierre Charbonnier Entretien avec
p. 130 Marie-Hélène Parizeau
p. 204
Une Terre sans peuple,
des peuples sans Terre Les limites de Limite
Entretien avec Bruno Latour Jean-Louis Schlegel
p. 145 p. 207
Changement climatique Notre maison commune
et capitalisme Jean-Claude Eslin
Dipesh Chakrabarty p. 213
p. 153
Changer le monde en marchant
Benjamin Joyeux
p. 217

3/
Cultures
Poésie / Charles Dobzynski.
Je est un Juif
Jacques Darras
p. 238
Exposition / Degas Danse Dessin.
Hommage à Degas
avec Paul Valéry
Hélène Mugnier
p. 242
Exposition / Nostalgie et
Varia création. Étranger résident.
La collection de Marin Karmitz
La (re)création d’une Paul Thibaud
femme. Jeune Femme p. 245
de Léonor Serraille
Élise Domenach Livres
p. 222
Vent glacial sur Sarajevo,
La beauté et les humiliés de Guillaume Ancel
Entretien avec p. 248
Raymond Depardon De la tyrannie. Vingt leçons
et Claudine Nougaret du xxe siècle, de Timothy Snyder
p. 228 p. 249
Ascension, de Vincent Delecroix
p. 251
Retour à Lemberg,
de Philippe Sands
p. 254
Qu’est-ce qu’un gouvernement
socialiste ?, de Franck Fischbach
L’idée du socialisme,
d’Axel Honneth
p. 257

Brèves / En écho
p. 261
Auteurs
p. 267
Éditorial

DE L’ANCIEN AU
NOUVEAU MONDE

Alors que la mémoire historique des révolutions s’estompe, la croyance


selon laquelle nous vivons une époque d’accélérations et de boule‑
versements inédits se répand. De ce point de vue, l’année 2017 a été
exemplaire. L’anniversaire de la révolution de 1917 a été marqué par
la publication d’ouvrages académiques, mais ils ont été accueillis dans
une relative indifférence. Tout se passe comme si un événement révo‑
lutionnaire de cette nature, avec sa charge d’idéologie, de volonté et de
violence, était devenu un objet étranger et lointain sur lequel on peut
tout au plus porter un regard curieux.
Bien des raisons expliquent cette indifférence : rupture avec le volonta‑
risme révolutionnaire, méfiance à l’égard du culte progressiste de l’avenir,
sentiment de vivre dans un autre monde que celui qui annonçait l’aube
nouvelle de l’émancipation humaine. Et pourtant, rarement une année
aura été aussi marquée par la rhétorique du changement et de la rupture
que celle qui s’achève. Ce qui a terni l’anniversaire de 1917, c’est peut-être
d’abord le sentiment que 2017 était émaillée de bouleversements qui,
pour être incommensurables avec les schémas révolutionnaires hérités
du xviiie siècle, marqueraient l’entrée du monde dans une ère de ruptures
inédites.
L’intronisation, en janvier, de Donald Trump à la présidence des
États-Unis avait en apparence l’allure d’un retour en arrière (Make America
great again). Mais il n’a pas fallu longtemps pour se rendre compte que
Trump n’a cure des traditions. Ni ses techniques de communication à
l’emporte-pièce, ni ses annonces diplomatiques provocatrices (la dernière
en date étant la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale

5/
Esprit

d’Israël) ne vont dans le sens d’un retour à « l’Amérique d’avant ». Trump


gouverne par les mêmes moyens que ceux qui lui ont permis d’accéder
au pouvoir : sa démagogie de la rupture est entrée dans les faits durant
une année où il n’a pas permis au monde de reprendre son souffle.
On s’attendrait à ce que, par comparaison, la vieille Europe s’impose
comme un îlot de stabilité. Ce serait oublier que la globalisation se carac‑
térise par une sorte de synchronisation du monde : il n’est pas une rupture
à un bout de la planète qui ne soit immédiatement enregistrée à l’autre
bout, produisant des effets en cascade. Alors que 2017 a vu le modèle
politique de la stabilité européenne (le système fédéral allemand) mis
à mal par l’afflux des réfugiés et une série d’élections aux Pays-Bas, en
Autriche ou encore en République tchèque produire des résultats sur‑
prenants, il n’était question en France que du passage de l’« ancien » au
« nouveau monde ». L’élection d’Emmanuel Macron ne ressemble ni
dans ses ­ressorts ni dans ses effets à celle de Donald Trump. Mais ici et
là, comme partout ailleurs dans le monde démocratique contemporain,
il semble impossible à quiconque d’être élu qui ne porterait pas avec lui
la promesse d’un changement radical.

Derrière les proclamations sur les


mutations d’époque, il y a
la cohorte des vies qui désespèrent
de rester immobiles.

Certes, le « nouveau monde » de 2017 n’a rien à voir avec celui annoncé en
1917. Dans les discours de l’innovation, la révolution a migré de la volonté
des hommes ou de leurs pratiques sociales vers la technique, la globali‑
sation des échanges et la profusion des styles de vie engendrés par elles. La
révolution n’est plus à faire, elle est en train de s’accomplir et tous ceux qui
ne se tiennent pas prêts à en épouser le pas sont menacés d’une résidence
forcée, et peu enviable, dans le monde d’avant. C’est ainsi qu’il n’est pas un
fait marquant de l’année qui ne se soit accompagné du commentaire selon
lequel « rien ne sera plus comme avant ». L’effondrement des partis tradi‑
tionnels au profit des mouvements, la publication d’un chiffre attestant des
effets de la pollution sur le climat ou la prise de parole des femmes sur les
harcèlements qu’elles subissent : ces événements n’ont en commun que

/6
De l’ancien au nouveau monde

le contexte de leur réception. À propos de chacun d’entre eux, on a parlé


d’un phénomène irréversible annonciateur d’un changement d’époque.
La conscience « disruptive » qu’une société a d’elle-même renforce à la
fois son narcissisme et ses angoisses. Personne ne sait exactement ce
qu’est le « nouveau monde » engendré en 2017, mais tous ont la cer‑
titude imprécise que quelque chose d’irrévocable se passe sous leurs
yeux. Il faut bien sûr faire la part de la rhétorique présentiste et de la
prime à la nouveauté inhérente aux sociétés de l’innovation. Derrière les
proclamations sur les mutations d’époque, il y a la cohorte des vies qui
désespèrent de rester immobiles. Le goût pour la rupture ne doit pas non
plus être universalisé hâtivement : hors des démocraties occidentales,
l’inertie des structures politiques continue à mesurer la puissance des
États autoritaires. C’est peut-être une nouvelle raison de l’oubli de la
révolution d’octobre : en 2017, tout a changé, sauf la Russie où Poutine
vient d’annoncer sa énième candidature à la présidence sans provoquer
la moindre surprise.
Au terme d’une année qui s’est voulue le commencement de tant de
nouvelles histoires, le rôle d’une revue comme Esprit est de repérer le
nouveau sans le consacrer, de saluer les progrès là où ils sont réels, de
critiquer les retours en arrière et de rendre compte du temps long qui
dément les croyances naïves dans la rupture irrévocable. S’il est permis
d’adresser un vœu pour 2018, c’est celui de troquer le jugement lucide
contre l’enthousiasme ou l’angoisse qui ont accompagné les change‑
ments de monde annoncés au cours de l’année qui s’achève.

Esprit

7/
À
PLUSIEURS
VOIX
À plusieurs voix

JACK L’ANTI- de ses fonctions abdiquer la fragilité


constitutive de l’espèce, car il se voulait
FATALISTE perméable à tout ce qu’il discernait

Hommage d’humain dans l’autre : « Tout un homme,


fait de tous les hommes et qui les vaut tous et
à Jack Ralite que vaut ­n’importe qui », écrivait Sartre à

(1928-2017) la fin des Mots.


Cet alliage de sensibilité et de déter-
Emmanuel Wallon
mination, incongru dans un milieu
de professionnels de la politique où
Les hommages à Jack Ralite, décédé le il est d’usage de vanter l’épaisseur de
12 novembre, ont afflué de tous côtés. son cuir, la rectitude de sa silhouette,
Ce n’est que justice pour cet homme ­l’invulnérabilité de sa cuirasse, explique
que l’injustice empêchait de dormir, peut-être que la mort de l’ancien
littéralement. ministre de la Santé ait affecté tant
Si l’expression « un homme du d’anonymes comme la disparition d’un
peuple » avait encore du sens en ces voisin. L’humanité n’était pas pour lui
temps de populismes poussés du col, qu’un titre de journal, fût-ce celui de
elle serait taillée pour sa personne. Au Jaurès, auquel il n’a jamais renié son
peuple il appartint, non seulement affection, quand bien même certains
par l’extraction modeste, la vocation articles de la rubrique internationale
sociale, l’ambition émancipatrice, le l’affligeaient. C’était un horizon de
militantisme communiste, mais pour sa proximité qui le faisait se sentir aussi
capacité à faire entendre, dans le mou- bien citoyen ­d’Aubervilliers, la ville
vement d’une pensée virevoltant de « rude et tendre » où il fut continûment
Péguy à Marx, de Villon à Saint-John élu et résida jusqu’au bout, que de
Perse, de Claudel à Char, de Césaire à Sarajevo meurtrie, où il se rendit
Glissant – sans oublier ses deux chers durant le siège comme après la guerre,
V, Vilar et Vitez, auxquels il a consacré ou encore d’Alep-Est dont il vécut
un livre1 –, l’impossibilité de réduire l’agonie comme un drame personnel.
une masse bruissant de singularités Ce n’est pas tant son éloquence par-
à une totalité unifiée, ramassée dans lementaire, louée sur les bancs des
un slogan, incarnée dans une posture. deux chambres où il siégea assidûment
Homme donc, il ne daigna dans aucune pour tancer les restrictions imposées
au budget de la culture et de l’audio-
1 - Jack Ralite, Complicités avec Jean Vilar et
visuel public ou les avantages fiscaux
Antoine Vitez, Paris, Éditions Tirésias, 1996. consentis aux puissants, qui lui valut

/10
À plusieurs voix

une popularité débordant largement fut élu député en 1973 et sénateur


le camp de la gauche désunie et les en 1995, dans la ceinture rouge où ce
mondes pluriels de l’art, que cette communisme municipal prêchait par
faculté sans pareille de tisser ensemble l’exemple. Elle rayonna aussi à l’échelle
l’intime et le collectif, la poésie et la nationale où son volontarisme faisait
politique, sans assujettir le premier des émules dans les différentes ten-
terme au second, et de célébrer dances de la Fédération nationale des
­l’altérité dans un discours émaillé communes pour la culture (Fncc),
de citations, de Hölderlin à Bernard créée en 1960 à l’initiative du maire
Noël, sans que cette hospitalité vire à centriste de Saint-­Étienne, Michel
la contrebande. Cette façon d’ourler Durafour. À l’invitation de Jean Vilar,
de perles ses harangues fut parfois Jack Ralite prit part dès 1966 aux Ren-
raillée, mais c’est aujourd’hui Ralite contres d’Avignon, dont les travaux
qu’on cite. furent consacrés à trois reprises (1967,
On sait l’admiration sans borne qu’il 1969 et 1970) à l’action culturelle
portait à Aragon, dont l’influence fut territoriale2.
décisive pour faire renoncer le Parti À Aubervilliers, comme il aimait à le
communiste français au réalisme raconter, avant l’arrivée de Gabriel
socialiste, combat mené par le verbe et Garran, bientôt entouré d’une troupe
l’image depuis la publication du fameux de quatre-vingt-huit jeunes comédiens,
croquis de Staline par Picasso à la une prélude à la fondation du Théâtre en
des Lettres françaises en 1953 et jusqu’au 1965, il n’existait qu’une bibliothèque
comité central d’Argenteuil qui, en au sous-sol de la salle des fêtes, une
mars 1966, consacra la défense de la minuscule école de musique casée dans
liberté de création sous la houlette de un logement social, un cours de dessin
Waldeck Rochet et de Roland Leroy. à la Bourse du travail et une fanfare
On connaît moins, quoiqu’il soit qu’il avait fallu réunir avec celle de
dûment documenté, le rôle joué par Pantin3. Aujourd’hui, outre le Théâtre
Jack Ralite dans le grand élan des de la commune, devenu le premier
politiques culturelles locales, durant centre dramatique national (Cdn) de
ces mêmes années. Son influence ne
2 - Voir Comité d’histoire du ministère de la
s’exerça pas seulement dans son fief Culture et de la Communication, la Naissance des
d’Aubervilliers dont, chroniqueur télé- politiques culturelles et les rencontres d’Avignon,
sous la présidence de Jean Vilar (1964-1970),
vision à L’Huma, il devint l’adjoint à présenté par Philippe Poirrier, Paris, La Docu-
l’école et à la culture en 1959 auprès mentation française, 2012.
3 - Voir la captation par Jean-Gabriel Carasso de
d’André Karman, puis le maire en l’intervention de Jack Ralite en février 2013 à
1984, en Seine-Saint-Denis dont il Théâtre ouvert (en ligne : www.loizorare.com).

11/
À plusieurs voix

banlieue en 1972, la carte des équipe- Aussi réactif face au mouvement des
ments culturels est d’une rare densité intermittents du spectacle de 2003,
pour une ville de 65 000 habitants, dont il défendait le régime d’allocation
avec le Théâtre équestre Zingaro, chômage, il prit une part décisive au
l’Espace Renaudie, le conservatoire comité de suivi de la réforme, formé
à rayonnement régional, pilier depuis de députés de tous bords et de repré-
2009 d’un pôle d’enseignement sentants des artistes et des techni-
supérieur de la musique (dit « Pôle ciens, à l’origine d’une proposition
Sup’ 93 ») et flanqué d’une vaste salle de de loi signée par quatre cent soixante
­spectacles (baptisée ­L’Embarcadère), et onze parlementaires5, enfin ins-
le cinéma d’art et d’essai, les quatre crite à l’ordre du jour de l’Assemblée
médiathèques aux noms de poètes, nationale le 12 octobre 2006, après
Les Laboratoires d’Aubervilliers…, dix-sept mois de tergiversations
sans oublier le campus Condorcet gouvernementales ; une manœuvre
en construction et un réseau serré procédurière du groupe majoritaire
­d’associations locales, telle que la Villa empêcha au dernier moment de la
Mais d’Ici. soumettre au vote.
C’est pourtant en dehors de ses Entre-temps, il s’était dépensé
mandats électifs, avec une équipe sans compter sur le front extérieur.
réduite mais fort des liens noués dans L’essor d’une idéologie de la purifi-
les milieux du théâtre, du cinéma, de la cation ­ethnique au cœur de l’Europe
musique et de l’édition, que Jack Ralite l’ulcérait. La passivité de larges franges
put lancer les États généraux de la de la gauche face aux exactions des
culture en 1987, en riposte à l’irruption soldats et des miliciens nationalistes
des opérateurs privés Fininvest et l’inquiétait. De la fondation de l’asso-
Bouygues dans le domaine de la ciation Sarajevo capitale culturelle de
télévision, et animer la mobilisation l’Europe (présidée par Bernard Faivre
­d’environ 4 000 artistes des diverses d’Arcier) à l’appel du directeur du
disciplines contre la « marchandisation de Festival d’hiver de Sarajevo, Ibrahim
la culture » et pour « l’exception culturelle » Spahic, lors du Festival d’Avignon de
– formule à laquelle il tenait en dépit de
la préférence officielle pour le thème ligne : archives.aubervilliers.fr), cotes 99Z203 et
de la « diversité culturelle ». L’action se suivantes.
5 - Proposition de loi relative à la pérennisation
prolongea sur deux décennies4. du régime d’assurance chômage des professions
du spectacle, de l’audiovisuel et du cinéma dans
4 - Voir dépôt Jack Ralite, « Articles et interven- le cadre de la solidarité interprofessionnelle, enre-
tions, documents de travail, discours. 1957- gistrée à la présidence de l’Assemblée nationale
2010 », Archives communales d’Aubervilliers (en le 3 mars 2005.

/12
À plusieurs voix

1992, à la grève de la faim menée à 10 octobre 2011, et affrété une rame


la Cartoucherie en août 1995 par des de Tgv avec des dizaines d’artistes et
artistes dont il était familier (Ariane d’intellectuels à son bord pour accom-
Mnouchkine, Olivier Py, François pagner leur délégation au Parlement
Tanguy, Maguy Marin, Emmanuel de Strasbourg le 11 décembre 2012.
de Véricourt), Ralite fut de toutes les La barbarie de la punition collective
réunions et manifestations : attentif, infligée aux populations rétives, par le
patient, disert quand il s’agissait de fer, le feu, la faim, le gaz, l’a renforcé
chercher l’inspiration, concret et concis dans ses résolutions. Le soutien du
dès qu’on en venait aux dispositions Kremlin au satrape de Damas et les
pratiques. Il s’insurgera avec la même bombardements de l’aviation russe sur
fermeté contre la chasse aux Kosovars la région d’Alep l’ont fait redoubler de
déclenchée par l’armée serbe en 1999 vigilance et d’indignation. Le 15 mars
et contre l’arrestation, en 2001, par 2017, à l’Institut du monde arabe,
la police autrichienne, de l’ex-général en présence du ministre des Affaires
Jovan Divjak, héros de la défense de étrangères, il dénonçait encore cette
Sarajevo. Ces prises de position l’amè- « politique cannibale » et l’impunité des
neront par la suite à présider le groupe assassins, appelant à « construire une
interparlementaire d’amitié France- vraie mêlée d’espérance, apte à faire vaciller
Balkans occidentaux. et chuter cette forteresse du crime perpétré par
Il investit ses dernières forces dans Bachar al-Assad, Daech et d’autres groupes
le soutien au soulèvement populaire djihadistes 6 ».
contre le régime de Bachar al-Assad.
Ce combat n’était pas le plus aisé, car
Il investit ses dernières
dans nombre de partis, à commencer
forces dans le soutien
par le sien, l’idée que la société civile
au soulèvement populaire
d’un pays arabe puisse refuser à la fois
contre le régime
la dictature et l’intégrisme, qu’elle pré-
de Bachar al-Assad.
tende décider de son sort sans devenir
le jouet de puissances proches ou loin-
taines, était jugée ingénue. Cosignataire Doté d’une mémoire à rallonge dont il
dès juillet 2011 d’un Appel d’Avignon accusait les rares lacunes avec un brin
à la solidarité avec le peuple syrien, de coquetterie quand l’âge lui faisait
il a contribué à la reconnaissance des misères, d’une fidélité sans faille à
des représentants de l’opposition
laïque par le gouvernement français 6 - Voir Jack Ralite, « Au-delà du désastre syrien »,
lors d’une assemblée à l’Odéon, le discours publié dans Esprit, mai 2017.

13/
À plusieurs voix

ses engouements et engagements pre- Il faudra après lui s’obstiner à plaider


miers, Jack Ralite refusa quatre fois la que cette aspiration démocratique
légion d’honneur, la dernière fois en ne saurait s’arrêter aux frontières de
2012. Il s’était construit un panthéon l’Europe.
personnel où Robespierre, en lequel
il s’obstinait à voir l’homme d’État
visionnaire l’emporter sur le coupeur
de têtes, pouvait dialoguer avec Simone POUR
Weil et Hannah Arendt. Pourtant, à la
philosophie de l’histoire, cet ogre de
SIMONE WEIL
Robert Chenavier1
lecture préférait la littérature, surtout
lorsqu’elle rencontre l’histoire. L’Alle-
mande Christa Wolf tenait une place Vaut-il mieux, pour un philosophe,
d’honneur dans sa bibliothèque, aux être ignoré ou être récupéré ? La
côtés de l’Italien Pier Paolo Pasolini question se pose aujourd’hui à propos
et du Palestinien Mahmoud Darwich, de Simone Weil, apparemment en
récemment rejoints par la Syrienne passe de devenir la « nouvelle muse des
Samar Yazbek. politiques 2 ». L’engouement pour son
De la Bosnie à la Syrie, en passant œuvre, et en particulier pour son livre
par ses batailles pour la culture, ces posthume publié par Albert Camus en
équipées nous ont rendus complices. 1949, l’Enracinement, est pourtant pour
D’autres témoigneront de la générosité le moins ambigu. Évoquer la modernité
avec laquelle il incarnait le refus du de ses analyses ne dit pas grand-chose
renoncement en politique, mais aussi de celle qui écrivait à ses parents,
dans le domaine de la création. Les l’année de sa mort en 1943 : « Il fau-
champions de la France qui marche drait écrire des choses éternelles, pour être sûr
verront peut-être en lui un monument qu’elles seraient ­d’actualité. » Simone Weil
du « monde d’avant ». Citant une fois de pourrait être dite à la rigueur « altéro-
plus son ami Predrag Matvejević, il moderne », ou moderne autrement,
les aurait au contraire invités à ne pas mais certainement pas « moderne » ni
avoir des « retards d’avenir » à force de « antimoderne ». Sa pensée n’est pas
sous-estimer les puissances de penser une pensée libérale, ni politiquement
et d’agir des gens du commun. Il laisse
en héritage la conviction que, dans 1 - Directeur de la publication des Cahiers Simone
une société qui se veut démocratique, Weil.
2 - Voir l’article de Pascale Tournier, « Simone
le partage des arts et des savoirs doit Weil, nouvelle muse des politiques », La Vie,
rester au cœur de l’exigence publique. 25 octobre 2017.

/14
À plusieurs voix

ni économiquement, quelle que soit tiques, dans une société où les échanges
la période considérée. Sa réflexion et d’argent dominent la plus grande partie de
son action se sont d’abord inspirées l’activité sociale, où presque toute l’obéis-
des courants du syndicalisme révo- sance est achetée et vendue, il ne peut pas
lutionnaire, ce qui lui a permis d’être y avoir liberté 4. » Qui ne voit, comme
reconnue comme une source d’ins- elle l’écrivait en 1943, au sujet de la
piration par des anarchistes et des IIIe République, que « notre démocratie
syndicalistes (notamment par Bruno parlementaire est vaine, puisqu’en choisissant
Trentin, en Italie, qui dirigea la Confé- une partie de nos chefs nous les méprisons,
dération générale italienne du travail). que nous en voulons à ceux que nous n’avons
Quant à l’Enracinement, il ne renie pas pas choisis, et que nous obéissons à tous
la révolution conçue « comme un idéal », à contrecœur 5 » ? Qui ne perçoit que
et la politique y est considérée avec notre « République » a fait aux mots
une sévérité qui devrait faire réfléchir « Liberté, Égalité, Fraternité » le « mal
nos dirigeants, s’ils réfléchissaient que Pétain a fait aux mots “Travail, Famille,
autrement que par slogans et « élé- Patrie”   6 » ?
ments de langage ». Que retiennent nos dirigeants poli-
Qui ne voit la justesse de ce jugement tiques de Simone Weil ? Le droit du
porté dans l’Enracinement : « Une démo- travail n’est pas figé pour l’éternité,
cratie où la vie publique est constituée par certes, mais que dire quand le travail
la lutte des partis politiques est incapable est traité comme une marchandise
­d’empêcher la formation d’un parti qui ait négociable par un contrat commercial,
pour but avoué de la détruire. Si elle fait des instaurant une « flexibilité » qui
lois d’exception, elle s’asphyxie elle-même. Si déracine, sans aucune considération
elle n’en fait pas, elle est aussi en sécurité pour la stabilité d’un emploi qui
qu’un oiseau devant un serpent 3 » ? Que garantisse un statut, une reconnais-
dire lorsque les lois d’exception de sance sociale ? Que dire quand le
l’état d’urgence entrent dans le droit « républicain » Laurent Wauquiez,
commun ? Ou quand une politique qui pose pour Le Figaro magazine en
confie au marché et à la finance le soin montrant ostensiblement la cou-
de penser et de réaliser un « ordre » verture de l’Enracinement, déclare par
social ? Dans « Luttons-nous pour ailleurs, lors d’un meeting tenu dans
la justice ? », Simone Weil observait :
« Quelles que soient les institutions poli- 4 - S. Weil, Écrits de New York et de Londres,
Paris, Gallimard, 1957, p. 53.
3 - Simone Weil, L’Enracinement, dans Œuvres 5 - S. Weil, L’Enracinement, op. cit., p. 52-53.
complètes, t. V, vol. 2, Paris, Gallimard, 2013, 6 - Ibid., p. 191 (au sujet de la IIIe République,
p. 133. mais on peut encore transposer de nos jours).

15/
À plusieurs voix

les Alpes-­Maritimes, que la France « Si on les propose publiquement, ce doit être
doit retrouver son identité, menacée seulement comme ­l’expression d’une pensée
dans certains quartiers par une « juxta­ qui dépasse de très loin les hommes et les
position de communautés où le salafisme a collectivités d’aujourd’hui, et qu’on s’engage
remplacé l’adoration de la République fran- en toute humilité à garder présente à l’esprit
çaise 7 » ? Jamais Simone Weil n’aurait comme guide en toutes choses. Si cette modestie
employé un tel langage. Jamais elle n’a est moins puissante pour entraîner les masses
admis – et encore moins prôné – une que des attitudes plus vulgaires, peu importe.
quelconque « adoration de la République Il vaut mieux échouer que réussir à faire du
française », qu’elle aurait considérée mal 11. » Pour l’instant, il ne ressort de
comme de l’idolâtrie. Que dire enfin la récupération politique de Simone
de « notre laïcité républicaine », à laquelle Weil que procédé de communication
tant de nos élites – de droite, de gauche et manque de probité intellectuelle
et même d’extrême droite – vouent un (alors qu’elle avait de cette qualité une
« attachement d’une ferveur religieuse » pour très haute idée).
en faire une « philosophie qui est d’une
part très supérieure à la religion genre Saint-
Serait-ce trop demander
Sulpice 8, d’autre part très inférieure au chris-
que les politiques laissent
tianisme authentique9 » ? Dans ces condi-
au moins Simone Weil
tions, serait-ce trop demander que les
en paix ?
politiques laissent au moins Simone
Weil en paix, sans chercher à en faire
la prochaine femme à « panthéoniser 10 », Ajoutons quelques mots sur l’Enra-
et sans chercher, d’un autre bord, à cinement puisque, décidément, nos
la faire béatifier en lui procurant un politiques ne paraissent pas connaître
baptême qu’elle n’a jamais demandé ? autre chose de Simone Weil – à
Citons encore l’Enracinement, au sujet ­l’exception de la « Note sur la sup-
des idéaux mis en avant dans l’action : pression générale des partis poli-
tiques », dont ils oublient aussi vite
7 - Voir Le Figaro magazine, 1er septembre 2017, d’appliquer les leçons à leurs propres
et Le Monde, 27 octobre 2017. formations. Que font-ils, par exemple,
8 - Pourrait-on encore l’affirmer, devant la
forme « laïcarde » et simplette donnée souvent, de ce que la philosophe appelait son
aujourd’hui, à la « morale laïque » ? « grand œuvre » de 1934, les Réflexions
9 - S. Weil, L’Enracinement, op. cit., p. 183.
10 - La proposition, faite par David Brunat sur les causes de la liberté et de l’oppression
(conseiller en communication et écrivain), a été sociale ? Il vaudrait la peine de réfléchir
diffusée sur le FigaroVox/tribune du 5 juillet 2017
(« Panthéon : Simone Weil pour accompagner
Simone Veil ? »). 11 - S. Weil, L’Enracinement, op. cit., p. 191.

/16
À plusieurs voix

sur cette amputation de la jeunesse de opposée à toutes les formes d’un tel
Simone Weil, confortant l’idée que, récit : le récit réactionnaire, à la façon
finalement, la seule, l’unique et vraie du régime de Vichy, et le républicain,
Simone Weil serait celle des deux ou à la façon de la IIIe République ; mais
trois dernières années de sa vie. Cela aussi le récit, à la façon « romaine », de
ne vaut pas mieux que l’opération la « grandeur » de la France à travers
inverse qui consiste à la suivre jusqu’en ses épreuves et ses défaites.
1936 seulement, sous prétexte qu’elle Lisons donc Simone Weil sans prêter
deviendrait réformiste ensuite, si ce attention à ce qu’en disent les poli-
n’est réactionnaire. Contentons nous tiques. Nous y apprendrons à « ne pas
­d’observer que c’est dans l’Enra- se laisser bourrer le crâne », et « c’est déjà
cinement que les courants politiques quelque chose », comme elle l’écrivait
français les plus rétrogrades ont cru à une ancienne élève. Faisons un
et – croient toujours – trouver, à tort, bon usage de sa pensée à des fins de
les sources d’une « identité française », ­nettoyage philosophique de la poli-
éternelle et pure, gisant dans le passé. tique, comme elle souhaitait elle-même
Or Simone Weil rejette cette idée de un « nettoyage philosophique de la religion
« France éternelle ». Elle écrit du passé catholique ». Les « grands écarts [chez
que, « de tous les besoins de l’âme humaine, Simone Weil] qui permettent à beaucoup
il n’y en a pas de plus vital 12 », mais pose de s’y retrouver 16 » risquent autrement
une condition qu’on oublie presque de se transformer en « weilisme » vul-
toujours : « Il ne faut pas aimer l’enveloppe gaire, comme un certain marxisme a
historique [du] passé 13 », mais ce qui en été l’« ensemble des contresens commis sur
lui vaut éternellement et universellement. la pensée de Marx » (Michel Henry). Qui
Alors seulement, si on en fait ce bon lit et pense Simone Weil comprend en
usage, l’« amour du passé n’a rien à voir avec revanche ce qu’elle disait d’elle-même
une orientation politique réactionnaire 14 ». en mai 1942 : « Quoiqu’il me soit plu-
Sinon, « il ne faut pas chercher dans le passé, sieurs fois arrivé de franchir un seuil, je ne
qui ne contient que de l’imparfait 15 ». À me rappelle pas un moment où j’aie changé
méditer par les donneurs de leçon qui de direction. »
prêchent un retour à l’enseignement
du « récit national » à l’école, alors
que Simone Weil s’est précisément

12 - S. Weil, L’Enracinement, op. cit., p. 150.


13 - Ibid., p. 297.
14 - Ibid., p. 150. 16 - Martin Steffens, dans P. Tournier, « Simone
15 - Ibid., p. 286-287. Weil, nouvelle muse des politiques », art. cité.

17/
À plusieurs voix

TENSIONS veaux frais. Mais pourquoi une telle


tension, pourquoi tant d’inquiétudes
DANS LE PAF autour de la télévision et de la radio
Jean-Maxence Granier françaises et pourquoi maintenant ?

Baisse conséquente des dotations ini- La révolution médiatique


tialement prévues dans les contrats Au-delà de la question de l’universa-
d’objectifs et de moyens, remise en lisation de la ressource, de la gouver-
cause des modes de désignation des nance et des enjeux de réorganisation
présidents par le conseil supérieur de qui touchent tous les services de l’État,
l’audiovisuel (Csa), « bonnes feuilles » c’est le dispositif de l’audio­visuel
de mauvais augure issues d’un public dans son ensemble qui est fra-
document de travail fuité du ministère gilisé aujourd’hui. Car les spécificités de
de la Culture, sortie extrêmement la télévision et de la radio – la logique
sévère du président de la République : des programmes et des rendez-vous,
les relations se tendent entre l’exé- les cases et les flux d’audience – sont
cutif et les grands groupes publics bousculées en profondeur par la trans-
de l’audio­visuel français. Pendant ce formation numérique. Nous passons
temps, chaque dirigeant y va de sa de ce que Régis Debray appelle la
feuille de route pour mettre en scène « vidéosphère » à l’« hypersphère2 ». Il
un projet viable de transformation1, les faut se souvenir que naguère, la télé-
rédactions montent au créneau pour vision privée procéda de la télévision
protéger leur instrument de travail et publique, dans un cadre réglementaire
le contribuable continue à payer son contraignant où l’État gardait en partie
écot à l’audiovisuel public dès lors qu’il la main par sa capacité à céder des fré-
possède une télévision. Les rapports quences ; aujourd’hui, le service public
entre le pouvoir et l’audiovisuel public audiovisuel doit s’inscrire dans un
ont toujours été complexes, même si espace faiblement régulé, ouvert à une
ce dernier a gagné une forme d’auto- concurrence multiforme. Le service
nomie réelle, et il n’est pas anormal public a du mal à prendre la mesure de
qu’une nouvelle génération politique ce bouleversement, quelles que soient
veuille reprendre la question à nou- les compétences de ses dirigeants.
Si tous les médias sont affectés par
1 - Voir la note de Terra Nova : «  Transformation cette grande transformation, elle est
numérique, synergies agiles, responsabilité démo-
cratique : trois enjeux pour les médias publics » et
Delphine Ernotte, « Pour une équipe de France 2 - Régis Debray, Introduction à la médiologie,
de l’audiovisuel », Le Monde, 14 novembre 2017. Paris, Puf, coll. « Premier cycle », 2000.

/18
À plusieurs voix

plus complexe encore pour le secteur de renouer le contact avec de nou-


public que pour les acteurs privés. velles générations qui peuvent consi-
D’abord parce que ce nouveau dis- dérer les habitudes radio­phoniques
positif médiatique beaucoup moins ou télévisuelles avec la nostalgie
« descendant », beaucoup plus indi- distanciée que l’on peut avoir pour
vidualisant, beaucoup plus interactif les repas du dimanche chez nos
que les médias de masse d’antan grands-parents. Ces générations ne
­s ’accorde moins bien avec une sont plus connectées au flux de la
conception classique de l’État et de télévision hertzienne, mais à celui des
la société qui a longtemps informé le réseaux sociaux : il faut relever ce défi
fonctionnement des médias publics. si l’on souhaite que ce vaste espace
Ensuite, il existe une forme de surmoi dans lequel opèrent les individus, les
cathodique : le cahier des charges du groupes, les marques et les médias soit
service public, le rôle social qui lui est aussi un espace équilibré dans lequel
conféré, l’exigence éthique à laquelle une ambition citoyenne en matière
il est soumis pèsent sur sa capacité de culture et d’information trouve sa
à procéder par essais et par erreurs, place.
dans un monde numérisé qui a fait de
ce fonctionnement son vade-mecum. La dernière séquence
Le numérique est un espace de liberté Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de
et d’innovation, mais aussi de déré- rapprochement entre France Télé-
glementation et de laisser-faire, qui visions et Radio France ? Par souci
demande une prise de risque au plan d’économie d’échelle, d’optimisation
industriel et éditorial. Enfin, l’État a des moyens et de synergie. Mais
du mal à revenir sur les règles du jeu surtout parce que la notion de média
qu’il a lui-même édictées, par exemple elle-même, liée à une forme spécifique
lorsqu’il s’agit des droits respectifs des du contenu, est en partie caduque.
producteurs et des diffuseurs, même Non pas que l’image animée, le son
si des transformations sont en cours pur ou la textualité disparaissent, mais
pour repenser les logiques de finan- sur le Web, toutes ces formes sont
cement et mettre en place de nou- potentiellement accessibles à travers le
veaux modèles économiques adaptés même écran puisqu’elles sont codées
à la fois au marché intérieur et à l’éco- de la même façon. Il est normal dès
nomie internationale des médias. lors d’envisager de rapprocher les
Pourtant les enjeux sont là, face à un structures. Internet n’est pas un média
vieillissement rapide des auditeurs ou supplémentaire, mais un dispositif
des téléspectateurs, face à la nécessité qui subsume tous les autres. Ce qui

19/
À plusieurs voix

est vrai pour la Rtbf, la Bbc ou les fonction, une thématique ou un univers.
chaînes Première dans nos Dom-Tom La question du rapprochement entre
risque de devenir la norme. Cette France Bleu et France 3, également sur
conjonction a conduit par exemple à la table, s’inscrit dans la même logique,
la création de France Info, qui associe la concentration des moyens n’étant
une offre télévisuelle, radiophonique que l’envers de la conjonction des
et numérique autour de l’information supports (smartphones et tablettes) :
en continu. Quelles que soient ses dif- l’enjeu majeur est ici celui du local,
ficultés, cette création va dans le bon bouleversé également par la toile qui
sens, d’une part, parce que le format invite à repenser la territorialité, non
continu risque de devenir la norme plus sous la figure du centre et des
informationnelle dont on voit mal le périphéries, mais plutôt comme un
service public rester à l’écart, d’autre maillage fractal qui doit produire autant
part, parce que ce rapprochement peut d’identité que d’appartenance.
fonctionner comme un laboratoire Les médias audiovisuels analogiques
pour d’autres à venir. fonctionnaient sur l’organisation de
séquences articulant dans le temps
différents genres et produisant des
Internet n’est pas
effets massifs de synchronisation
un média supplémentaire,
sociale ; or cette logique s’efface
mais un dispositif qui
aujourd’hui devant celle de la co­­
subsume tous les autres.
présence des contenus. Les notions
de diffusion et de programmation
On parle aussi de réduire le nombre de sont ainsi appelées à se continuer en
chaînes et de porter certaines d’entre néoprogrammation, c’est-à-dire en
elles, comme France 4, uniquement mise en scène du nouveau, dégagée
sur le Web. Mais c’est la notion même des contraintes mais aussi des appuis
de chaîne qui est fragilisée aujourd’hui. de la diffusion linéaire. Seul le direct
Cette tension traverse France Télévi- continue de motiver véritablement
sions, entre pilotage par les chaînes, cette séquentialité synchrone, pour les
naguère des entreprises en propre, grands spectacles sportifs ou culturels
et vision transversale du groupe. La live ou les grands moments d’émotion
chaîne comme unité d’organisation collective3 et de vie publique, propres à
de contenus va disparaître, au profit
de cellules éditoriales identifiées, liées 3 - Rappelons que les funérailles de Johnny Hal-
lyday ont rassemblé un million de personnes sur
non plus à une suite de rendez-vous les Champs-Élysées mais quinze millions de per-
ou à un flux mais à un programme, une sonnes à la télévision.

/20
À plusieurs voix

ce qu’on appelait naguère la télévision fait le choix d’éviter la téléréalité : or


cérémonielle4. Face à l’arrivée ou celle-ci, discutable à bien des égards,
plutôt à l’invasion des Gafam5, il faut est sans doute la dernière véritable
sans doute un changement d’échelle innovation de l’ère télévisuelle. Le
européen et une capacité à réunir champ du divertissement reste un
les acteurs des réseaux à ceux des angle mort du service public, où le
contenus, mais il faut aussi assumer surmoi institutionnel évoqué plus haut
l’émergence de nouveaux modes de joue à plein : comment ­s’acquitter de
consommation délinéarisés, artificiel- missions (divertir, informer, cultiver)
lement masqués par notre pyramide qui peuvent sembler contradictoires ?
des âges et l’inertie propre aux rou- L’information reste sans doute un
tines médiatiques. bastion de légitimité pour les médias
publics, face aux manipulations et
The medium aux excès que permet la Toile. Mais
is the message on ne peut nier que cette vaste agora
Reste bien sûr la question des contenus, engendre aussi de nouvelles oppor-
sur laquelle le service public audio- tunités plus symétriques de débat
visuel se heurte à des reproches récur- démocratique, de nouvelles occa-
rents, souvent émis par des décideurs sions de mettre en scène la diversité
qui regardent peu la télévision. Depuis des opinions et des points de vue,
toujours, l’offre publique audiovisuelle et que la construction d’un monde
est prise entre l’exigence de plaire à commun doive emprunter d’autres
un large public et celle de démontrer chemins que le Jt du soir. De même,
un différentiel de qualité toujours la culture ne pourra pas se réduire à
difficile à établir. Mais là encore la un hommage aux grandes œuvres clas-
transformation numérique amplifie ce siques et patrimoniales, sous forme
dilemme : le Web assume sa dimension de commentaires ou de captations,
divertissante, confond volontiers les mais devra tendre vers une qualité
genres, associe le pire et le meilleur, « médiagénique » transversale, qui
et égalise à tout va. On imagine mal la demande une réinvention profonde
télévision publique lutter sur le même des codes télévisuels.
terrain. Il y a vingt ans, elle a ainsi Le véritable défi est peut-être de consi-
dérer que le téléspectateur citoyen
4 - Daniel Dayan et Elihu Katz, la Télévision modèle, se plaisant à suivre du théâtre
cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct, à la télévision, à écouter des débats
Paris, Puf, 1966.
5 - Google, Apple, Facebook, Amazon et
policés sur la politique ou la littérature
Microsoft. ou à regarder des fictions de qualité,

21/
À plusieurs voix

et le couch potato tant dénigré, le télé­ fin du Moyen Âge et au début de la


spectateur passif dans son canapé à Renaissance, pour bien comprendre
la recherche de dérivatifs, d’émotions ce qui se joue dans les événements
fortes ou de distractions bêtes, ne actuels. L’histoire démontre en effet
sont pas si éloignés l’un de l’autre. Et que la Catalogne a été dans le passé
qu’aucune de ces deux figures ne prend une entité politique autonome, mais
suffisamment en compte le potentiel surtout que l’idée de nation catalane
de viralité, de curation, d’inter­activité a été forgée, au xixe siècle, par des
et de cocréation porté par le numé- intellectuels et des écrivains soucieux
rique. Le fait est que, conformément de redonner de la vigueur à la langue.
à l’intuition de McLuhan6, la mutation Un mouvement qui s’est développé
en cours, en affectant les conditions dans le prolongement du mouvement
de la médiatisation, transforme les félibréen en Provence, qui entendait
horizons d’attente et modifie en pro- redonner sa noblesse et sa fierté à la
fondeur la grammaire des contenus. langue d’Oc, dont le catalan est une
branche2.
6 - Marshall McLuhan, Pour comprendre les
médias. Les prolongements technologiques de l’his- Commençons donc par souligner
toire [1964], Paris, Seuil, 1968. que le comté de Barcelone a bien été
indépendant du royaume d’Aragon.
Lorsque Raymond Bérenger, comte
de Barcelone, épouse Douce, héri-
À PROPOS tière du royaume d’Arles, ils donnent

DE LA NATION naissance à la dynastie des Bérenger,


comtes de Barcelone et de Provence,
CATALANE souverains d’un État indépendant
Jacques Barthélémy de 1112 à 1246. Barcelonnette, tout
en haut de ce qui est aujourd’hui le
L’actualité politique d’outre-Pyrénées département des Alpes-de-Haute-
a entraîné une profusion d’articles et Provence, a été créée à ce moment-là.
d’interventions médiatiques, de jour- La Provence contenait alors tout ce
nalistes notamment, pour qui l’histoire qui est aujourd’hui la région Paca, à
de l’Espagne ne semble remonter qu’à l’exception du petit comté de Nice, de
la guerre civile et au franquisme1. Il la rivière Var à ­Vintimille, qui appar-
faut pourtant revenir plus loin, à la tenait au duché de Savoie. Antibes et

1 - Fort heureusement certains observateurs,


comme Benoît Pellistrandi, connaissent bien la 2 - Ou plus exactement un rampau, dans les ter-
« catalanité ». mes de Frédéric Mistral, c’est-à-dire un rameau.

/22
À plusieurs voix

Grasse, sur la Côte d’Azur, faisaient opéra le célèbre Mirèio (Mireille), œuvre
partie du comté de Provence, indé- majeure de jeunesse de Frédéric
pendant jusqu’à son rattachement à Mistral – son œuvre majeure de fin
la France en 1485. L’un des précur- de vie étant Calendau, où transparaît
seurs du félibrisme, Joseph-­Rosalinde la nostalgie des temps anciens… en
Rancher, habitait à Jeannet, près de Catalogne et en Provence.
Vence : c’était bien la Provence, malgré Tout comme cet âge d’or de la Pro-
la proximité de la rivière Var. vence est lié à la figure de Mistral, la
La renaissance récente de la catalanité, renaissance de la catalanité est due
au xixe siècle, est d’abord culturelle pour beaucoup à Balaguer, écrivain et
et linguistique3. Elle coïncide avec homme d’État. Exilé en raison de ses
l’émergence en France du félibrisme, idées jugées subversives, ce dernier se
au moment qui voit naître également réfugia en Avignon et en Arles chez
l’idée fédéraliste de l’Europe. Le ses amis félibréens. ­Lorsqu’il revint
Félibrige est fondé le 21 mai 1854 en Catalogne, où il fut ministre de la
à Font-Ségugne. Sous l’impulsion Culture, il organisa des manifesta-
de Roumanille, sept poètes, dont tions festives en l’honneur des Pro-
l’immense Frédéric Mistral (Prix Nobel vençaux. Pour les remercier de leur
de littérature alors qu’il n’a écrit qu’en hospitalité, on leur remit une coupe en
provençal), organisent le renouveau argent ciselé, fabriquée par ­Fulconis,
de la « lengo maïre », le provençal qui refusa qu’on le rémunère parce
­littéraire, qui s’était petit à petit étiolé qu’il était auto­nomiste. Cette coupe4,
en patois locaux. On réinvente alors conservée au palais du Roure en
la grammaire et on assiste à une flo- Avignon, repose sur deux figurines
raison de poésie en provençal, comme enlacées représentant la Provence et la
les superbes recueils ­d’Aubanel, li Fiho Catalogne. Pour remercier les Catalans
d’Avignoun et la Miougrano entre-duberto. de ce cadeau prestigieux, Frédéric
Mais aussi d’œuvres en français ins- Mistral écrit son poème le plus célèbre,
pirées de culture provençale, comme intitulé « La Coupo santo », dont la
celles d’Alphonse Daudet ou de Paul première strophe commence par
Arène, natif de Sisteron et auteur de la « Prouvençau, veici la coupo/Que nous vèn di
Chèvre d’or, en référence à une légende Catalan » (« Provençaux, voici la coupe/Qui
arlésienne, ou encore de compositeurs nous vient des Catalans »), dont le refrain
comme Gounod, qui transforma en était chanté dans les arènes de Nîmes

3 - Mais des bruissements importants en faveur 4 - Le parti le plus à gauche dans les indépen-
de l’indépendance ont eu lieu à deux reprises, dantistes catalans a pour raison sociale « Cup ».
notamment au xve siècle. Est-ce un hasard ?

23/
À plusieurs voix

et d’Arles, mais aussi au stade Mayol Fraire, que lou bèu tèms escampe si blasin/
de Toulon, à l’époque où le rugby était Sus lis oulivo e li rasin/De vosti champ,
encore un beau sport d’amateurs. colo e valengo. » (« Frères de Catalogne,
Balaguer et Mistral ont tous deux écoutez ! On nous a dit/Que vous faisiez au
honoré « La coumtesso », allégorie loin revivre et resplendir/Un des rameaux
inspirée du royaume de Catalogne-­ de notre langue :/Frères, que le beau temps
Provence, dont ils ont fait le symbole épanche ses ondées/Sur les olives et les
de la renaissance de la nation de la raisins/De vos champs, collines et vallées ! »)
« lengo maïre », des troubadours, et du Et plus loin : « Dis Aup i Pirenèu, e la
gai savoir. Les jeux floraux, recréés à man dins la man,/Troubaire, aubouren
Barcelone vers 1860, deviennent par dounc lou vièi parla rouman !/Aco ’s lou
la suite l’expression souveraine des signe de famiho. » (« Des Alpes aux
rassemblements félibréens. Pyrénées, et la main dans la main,/poètes,
En exergue du poème « La Coum­ relevons donc le vieux parler roman !/C’est
tesso », dans le recueil de Mistral là le signe de famille. »)
intitulé lis Isclo d’or, figure cette citation Ce poème fut lu dans de nombreux
de Balaguer : « Morta diuhen qu’es,/Mes endroits en Catalogne, notamment
jo la crech viva. » (« Ils disent qu’elle est au théâtre de Barcelone. Lorsque
morte,/mais je la crois vivante. ») Balaguer le lut à Reus, l’enthousiasme
Ce à quoi reprend en écho Mistral de la foule rassemblée fut tel qu’il faillit
avec des vers qui sont les refrains de y avoir une émeute.
son poème : « Ah ! se me sabien entèndre ! La fierté et l’ambition catalanes sont
Ah ! se me voulien segui ! » (« Ah, si l’on là. Carles Puigdemont, en annonçant
savait m’entendre !/Ah, si l’on voulait me l’indépendance et la république, dit :
suivre ! ») « Nous sommes une nation parce que nous
Dans le même recueil, Mistral consacre avons une langue et une culture. » Telle
un autre poème aux troubadours était aussi l’ambition de Mistral, de
catalans, « I troubaire catalan », avec Roumanillle et des félibres pour la
une épigraphe de Manuel Milà i Fon- Provence. Pourtant, malgré le reten-
tanals, autre écrivain catalan : « No tissement de leurs travaux et surtout
pot estimar sa nació, qui no estima sa pro- de l’œuvre de Mistral, la mayonnaise,
vincia. » (« Ne peut aimer sa nation celui qui ou plutôt l’aïoli (titre d’un journal
n’aime pas sa province. ») fondé par les Marseillais, concurrent
Une strophe du poème est ainsi de l’Armana des félibres avignonnais,
rédigée : « Fraire de Catalougno, escoutas ! que chaque famille provençale tenait
Nous an di/Que fasias peralin reviéure e à recevoir jusqu’à la Seconde Guerre
resplendi/Un di rampau de nosto lengo :/ mondiale) n’a pas pris. Cela tient

/24
À plusieurs voix

notamment aux dérives des suc- Espagne (n’en déplaise aux indépen-
cesseurs de Mistral, en particulier dantistes catalans), mais aussi aux
Maurras, condamné à mort à la Libé- Royaume-Uni et même dans la petite
ration. Notons pourtant que dans Belgique, la région est une réalité, en
les écoles de Catalogne aujourd’hui, France, eu égard aux ­héritages des
on enseigne le catalan, tandis que le jacobins et peut-être des rois de France,
­castillan est abordé comme une langue elle est encore une fiction.
étrangère. En France, au contraire, les
ministres de l’Éducation nationale de
Le renouveau de la langue
la IIIe République (et spécialement
et de la culture
Jules Ferry) avaient, par circulaire,
est largement lié à l’idée
organisé la punition systématique de
d’Europe des régions.
chaque enfant parlant une autre langue
que le français5.
Dans la seconde moitié du xixe siècle, le Pour autant, la concrétisation de
renouveau de la langue et de la culture ­l’indépendance politique de ces
est largement lié à l’idée d’Europe régions, au-delà de l’indépendance
des régions, latente aujourd’hui dans linguistique et culturelle souhaitable,
le mouvement d’indépendance de entraînerait un désordre tel que la
la Catalogne mais aussi dans ceux construction politique de l’Europe
de l’Écosse, de la Lombardie, de la et la stabilité des États qui la com-
Flandre, ou encore de la Corse, etc., posent seraient gravement menacées.
où l’action en vue de l’autonomie n’est Comment en effet, comme le sou-
qu’une étape (les dirigeants ne s’en ligne Jean-Claude Juncker, diriger une
cachent pas) vers l’indépendance. Or Europe de 95 nations ? Et Manuel
non seulement cette politique a existé Valls – le Catalan – a raison lorsqu’il
sous ­Charlemagne, mais le renfor- dit que l’indépendance de la Catalogne
cement de la construction de l’Union serait un cataclysme pour l’Espagne,
européenne, donc des pouvoirs de mais aussi pour l’Europe. Par contre,
« Bruxelles » au détriment de ses États il est difficile de justifier le refus de
membres, rend attrayante l’idée de l’indépendance, comme il le fait, par
donner plus de poids ­politique aux l’intégrité de l’État-nation espagnol :
régions. À cet égard, on peut considérer c’est oublier que le castillan est une
spécialement que si en ­Allemagne, en langue largement influencée par celle
des Maures et que le Levante (la région
5 - Et spécialement le provençal, ce que Frédéric
Mistral souligne dans son recueil en prose intitulé
de Valence et d’Alicante) n’est revenu
Dicho et memori. dans le giron de la Castille que vers

25/
À plusieurs voix

1300, grâce au Cid : la « fiesta de Moros L’annonce arrivait après la perte de


y Cristianos » y marque la date de mise à tous les territoires « disputés », dont
la mer des Maures. Dans cette région, notamment la ville de Kirkouk et
on parle un catalan plus proche du ses gisements pétroliers, au bénéfice
provençal que celui de Barcelone. Et de Bagdad. Comme en 2014 face à
la Reconquista, c’est-à-dire la prise de l’État islamique, le commandement
Grenade, par « los reyes católicos » ne des peshmergas, ou combattants
remonte qu’aux alentours de 1500. Les kurdes, s’était montré incapable de
Juifs ont alors subi un sort semblable, se coordonner face à une coalition
auxquels on a laissé le choix entre l’exil constituée cette fois-ci par l’armée
ou le baptême… Il faut enfin indiquer, irakienne et des milices chiites. La
car cela ne manque pas de sel dans perte de ces territoires s’accompagnait
le contexte politique présent, que le de surcroît de l’arrivée d’une nouvelle
grand-père du roi actuel, le père de vague de réfugiés dans les provinces
Juan-Carlos, était comte de Barcelone. contrôlées par le Grk, aggravant ainsi
la crise humanitaire et économique du
­Kurdistan irakien.
Depuis quelques années déjà, malgré
LE KURDISTAN l’accord signé entre les deux gouver-

DANS nements en 2005, le gouvernement


de Bagdad transfère moins des 17 %
LA TOURMENTE du budget irakien qui reviennent au
Jordi Tejel Grk. Or les dépenses de ce dernier
ont explosé, notamment en raison
Le 28 octobre dernier, Massoud d’un développement surdimensionné
Barzani annonçait qu’il renonçait à son du secteur public. La baisse du prix
poste de président du Gouvernement du pétrole, la corruption endémique
régional du Kurdistan (Grk), une qui touche l’administration autonome
charge qu’il occupait depuis la fon- kurde et le coût de la guerre contre
dation de cette entité en 2005. De l’État islamique n’ont fait que creuser
cette manière, le leader charisma- la dette du Grk, estimée à plus de
tique du Kurdistan irakien prenait 52 milliards de dollars1.
acte des conséquences désastreuses Dans ce contexte socio-économique
de ­l’organisation, fin septembre, d’un délétère, les motifs qui ont conduit
référendum sur l’indépendance du
1 - Omar Sattar, “Baghdad Increases Pressure on
Kurdistan d’Irak. Krg with Budget Cut”, Al-Monitor, 17 novembre
2017.

/26
À plusieurs voix

Barzani à organiser un référendum atouts redoutables permettant de ren-


d’autodétermination décrié par forcer Barzani dans ses négociations
Bagdad et les pays voisins, voire par avec Bagdad3.
Washington, ont donné lieu à beaucoup
de spéculations. Pour ­certains obser- Le retour
vateurs, Barzani comptait sur ce de la Realpolitik
référendum pour rester au pouvoir Si ces facteurs ont pu jouer dans la
alors que son mandat avait expiré en stratégie suivie par Barzani, il faut
2015. Pour d’autres, il se serait laissé également prendre en considération
emporter par l’ambition de devenir l’influence des conseils et des encou-
le premier président d’un Kurdistan ragements venus de l’extérieur. Au
indépendant, réalisant ainsi le rêve cours des dernières années, divers
« caché » des Kurdes depuis 19202. ex-diplomates occidentaux ainsi que
Enfin, certains commentateurs souli- des militaires nord-américains à la
gnent que le référendum était la seule retraite se sont déclarés favorables à
issue possible, car les interminables l’organisation du référendum d’auto-
différends entre Erbil et Bagdad autour détermination au Kurdistan irakien.
de la redistribution de la rente pétro- À leurs yeux, la lutte des combat-
lière risquaient d’entamer la crédibilité tants kurdes pour déloger l’État isla-
du pouvoir régional kurde. Faute de mique d’Irak devait être « récompensée »
ressources propres, les manifesta- par la communauté internationale,
tions de mécontentement des fonc- notamment à travers la reconnaissance
tionnaires vis-à-vis du pouvoir kurde de l’indépendance du Kurdistan.
se sont en effet multipliées ces der- De même, des régimes arabes, dont la
nières années. En outre, ­l’application Jordanie et l’Arabie saoudite, ont laissé
de l’article 140 de la Constitution, entendre qu’ils ne ­s’opposeraient pas
prévoyant la tenue d’un référendum à l’émergence d’un État kurde dans la
dans les territoires « disputés » afin de région. Face à ­l’influence croissante
déterminer si ses habitants souhaitent de l’Iran et de ses alliés « chiites »
s’intégrer dans le giron du Grk, était au Moyen-Orient, un État kurde
bloquée depuis 2007. Le référendum « sunnite » était envisagé comme un
sur l’indépendance du Kurdistan et allié utile pour rétablir un certain
surtout la perspective de voir appliquer équilibre régional. Israël, préoccupé
ses résultats étaient perçus comme des à la fois par l’irruption des groupes

2 - Sardar Aziz, “Post Referendum Hangovers: 3 - La séparation du Kurdistan de l’État irakien
The Local Aspects”, Atlantic Council, 17 octobre fut approuvée par 93 % des voix exprimées dans
2017. les urnes le 25 septembre 2017.

27/
À plusieurs voix

djihadistes et par le rôle ascendant de Vers un nouvel


l’Iran, s’est également montré partisan équilibre ?
de l’indépendance kurde4. La réaction virulente du Premier
ministre irakien Haïder al-Abadi
dessine un nouveau rapport de forces
L’irruption des forces
entre Bagdad et Erbil. Le premier, avec
loyales à Bagdad
l’accord tacite des pays voisins, a immé-
en territoire kurde
diatement imposé des mesures sévères
n’aurait pas été possible
à l’encontre du Grk, dont la fermeture
sans le consentement
de l’espace aérien et des frontières du
américain.
Kurdistan. Le gouvernement irakien
a également bloqué l’aide humani-
Il manquait néanmoins à ces encou- taire destinée aux réfugiés se trouvant
ragements à la sécession l’appui de dans les territoires contrôlés par le
Washington, le principal allié occi- Grk. Au plan financier, le projet de
dental de Barzani, tout comme de budget irakien pour 2018 prévoit une
la Jordanie, de l’Arabie saoudite et réduction importante de l’enveloppe
d’Israël. Ainsi, l’administration Trump fédérale destinée à Erbil.
n’a pas sourcillé lorsque l’armée La question est de savoir si cette poli-
irakienne s’est emparée des territoires tique, qui vise à punir et à humilier
« disputés ». En réalité, l’irruption des le Kurdistan irakien, est tenable.
forces loyales à Bagdad en territoire La Turquie a commencé à lever la
kurde n’aurait pas été possible sans pression exercée sur le Grk. Malgré
le consentement américain. Malgré les déclarations grandiloquentes des
les relations « privilégiées » entre dirigeants irakiens, le passage fron-
Washington et Erbil, aucune admi- talier entre la Turquie et le Grk reste
nistration américaine, en dépit de aux mains des fonctionnaires kurdes,
rumeurs récurrentes, n’a réellement qui collaborent avec les autorités
envisagé une division territoriale de turques. En outre, lors du séisme
l’Irak, de peur que ce morcellement survenu à la frontière irano-irakienne
n’entraîne une déstabilisation accrue le 12 novembre, la Turquie a envoyé de
de toute la région. l’aide humanitaire au Kurdistan sans
demander d’auto­risation à Bagdad. Le
« rapprochement » d’Ankara avec son
partenaire kurde s’explique aisément :
4 - Walter Posch, “Kurdistan and Its Refe-
à présent que les résultats du réfé-
rendum”, Lisd, septembre 2017. rendum sont « gelés », la Turquie a

/28
À plusieurs voix

besoin de normaliser ses relations responsable de la sécurité (Masrour


avec le Grk, car elle est dépendante Barzani). Les Barzani demeurent
des ressources pétrolières et gazières également les interlocuteurs pri-
provenant du Kurdistan irakien ou vilégiés de Washington et de ses alliés,
circulant sur son territoire. Enfin, la d’autant plus que l’Union patriotique
Turquie est consciente que le Grk du Kurdistan (Upk), ­deuxième force
est le seul contrepoids kurde face à politique de la région, n’a pas résolu la
ses ennemis jurés, le Parti des travail- crise de succession qui s’est ouverte
leurs du Kurdistan en Turquie et son avec le décès de son leader historique
organisation sœur en Syrie, le Parti de Jalal Talabani.
l’union démocratique5. Les incertitudes restent nombreuses.
Enfin, si Massoud Barzani n’est plus Poussée par l’Iran, l’Upk pourrait
en première ligne de la politique chercher à tirer bénéfice de la crise
kurde en Irak, les rapports de force actuelle pour obtenir une redistri-
à l’échelle locale n’ont pas été réel- bution plus équitable des ressources
lement modifiés. Barzani reste le chef ainsi que du pouvoir politico-­militaire
incontesté du Parti démocratique du au sein du Grk, quitte à provoquer
Kurdistan, la formation qui détient un nouvel épisode de guerre intra-
le pouvoir économique et politique kurde et à consolider la division du
au sein du Grk. Le clan Barzani est Kurdistan irakien en deux entités
par ailleurs omniprésent dans les semi-autonomes6.
hautes sphères de l’administration
kurde ; du poste du Premier ministre
6 - La région autonome kurde créée en 1992 est
(Nechirvan Barzani) en passant par le entrée dans une phase de conflit sur le partage
des ressources douanières dégénérant, entre 1994
5 - Jordi Tejel, « Les paradoxes du printemps et 1997, en affrontements armés entre le Pdk et
kurde en Syrie », Politique étrangère, no 2, 2014, l’Upk qui ont provoqué près de 3 000 morts ainsi
p. 51-61. que des dizaines de milliers de déplacés internes.

29/
Les
mondes
de
l’écologie
Les mondes
de l’écologie
Introduction
Jonathan Chalier et Lucile Schmid

A lors que nous sommes pris dans l’alternative entre la mondia-


lisation libérale – qui renforce la pression du capital sur les
humains et les ressources naturelles – et le repli nationaliste
et xénophobe, le projet associant nature et humanité est aujourd’hui le
seul qui fasse monde, durablement, c’est-à-dire qui le voit comme tel,
dans sa globalité, sa fragilité et son unicité. En effet, il n’existe pas de
planète B pour l’humanité, qui doit se penser désormais comme une
espèce parmi d’autres, prise dans un réseau d’interdépendances avec
son environnement.
C’est ainsi à un approfondissement et à une extension de la solidarité
que nous appelle l’écologie politique : il s’agit de reconnaître la solidarité
entre les pays riches du Nord, émetteurs historiques de gaz à effet de
serre, et les pays pauvres du Sud, vulnérables aux dérèglements clima-
tiques ; entre les riches et les pauvres de l’ensemble des nations, tous
affectés par la crise environnementale, même s’ils le sont de manières
différentes ; et entre les humains et les non-humains, qui vivent dans un
écosystème partagé.
Le discours scientifique alerte les citoyens sur les menaces que les modes
de production, de consommation et d’échange font peser sur l’envi-
ronnement et sur l’urgence d’une action de transformation radicale1. Les
effets du dérèglement climatique sont aussi de plus en plus visibles : la
montée des eaux, la perte de biodiversité, les migrations sont autant de
phénomènes qui nous rappellent l’urgence d’agir et de penser autrement.

1 - Au sujet de la réflexion des sciences humaines sur l’anthropocène, voir le dossier « Habiter la Terre
autrement », Esprit, décembre 2015. Voir aussi le dossier « Retour sur Terre, retour à nos limites »,
Esprit, décembre 2009.

/32
Les mondes de l’écologie

Mais la prise de conscience est lente, différente selon les régions et les sec-
teurs, empêchée aussi par des résistances qui mêlent la préférence pour le
court terme au poids des habitudes. Les responsabilités dans cette course
de lenteur sont partagées, et chacun peut mesurer l’écart entre le désir de
changer et les étapes d’une transformation qui concerne l’intime de notre
rapport au monde autant que le modèle économique et social.
Le laboratoire écologique est d’abord dans la société ; des citoyens se
mobilisent, changent leurs comportements et explorent des modes de vie
alternatifs. Des entreprises accompagnent ou même anticipent cette évo-
lution ; d’autres la combattent. À l’échelon européen, individus et lobbies
industriels s’affrontent sur des sujets liant la santé et l’environnement,
comme les perturbateurs endocriniens ou le glyphosate. Sur l’écologie,
il y a toujours plusieurs fronts, plusieurs agendas, plusieurs mondes.
L’expertise technique côtoie l’innovation sociale, les combats des sans-
terre indiens se font entendre jusque dans nos grandes villes, la cause
animale bouscule les certitudes. Le pape, les activistes et les chefs d’État
se rejoignent dans la mobilisation pour le climat, qui associe aussi plu-
sieurs générations et permet de porter un nouvel idéal de justice.
L’écologie politique, souvent opposée à l’écologie scientifique, existe-
t-elle ? Comment en comprendre les limites dans le champ du pouvoir,
malgré sa progression dans la société et le poids des observations
scientifiques ? Comment situer l’action de l’État, qui reste aujourd’hui
un échelon déterminant pour réussir, mais où se concentrent les blo-
cages ? Comment se mettre enfin sur le chemin de l’action ? Telles sont
quelques-unes des questions abordées dans ce dossier, qui évoque aussi
bien la situation française que celle qui existe ailleurs dans le monde, en
Chine, en Pologne, qui donne la parole aux acteurs politiques comme
aux philosophes, aux scientifiques ou aux militants du climat. Avec un
objectif assumé, celui de créer des ponts entre ces différentes expressions
écologiques toutes légitimes, mais dont il reste à construire les complé-
mentarités. Des sciences à la politique, en passant par l’économie, le
développement des territoires ou les arts et la littérature, il s’agit de tirer
profit de ce chatoiement et de cette diversité pour aller plus loin sur la
voie d’un monde écologique.

33/
Le gouvernement
du climat
L’État est un acteur démuni mais incontournable de la transition
écologique. Il doit affirmer la transversalité des enjeux écolo-
giques. Soutenue par la société, l’écologie est toujours considérée
par le pouvoir comme une force d’appoint, voire une caution
verte. Elle pourrait pourtant supplanter un socialisme en crise
et porter son propre projet de transformation sociale. Au niveau
international, la gouvernance climatique a permis une prise de
conscience globale du risque climatique. Afin qu’elle ne demeure
pas incantatoire, il faut favoriser la formation d’arènes trans­
versales, qui associent des acteurs non étatiques.

Le contre-pouvoir Sur le front Petite chronique


écologique de l’écologie de l’écologie
Lucile Schmid Entretien avec en politique
Delphine Batho Erwan Lecœur

Totems et trophées La Pologne sauvage La solution chinoise ?


Marie-Hélène Aubert Ewa Sufin-Jacquemart Jean-Paul Maréchal

La climatisation
du monde
Amy Dahan
Le contre-pouvoir
écologique
Lucile Schmid

E n novembre 2017, un débat sur le Brexit et ses conséquences sur


les enjeux environnementaux réunissait à Londres fondations,
organisations non gouvernementales (Ong) et citoyens engagés1.
Certains y agitaient l’idée d’un « Brexit vert », où le Royaume-Uni irait
plus loin que l’Union européenne sur la protection de la biodiversité. Fin
novembre, la décision du Conseil européen de prolonger l’autorisation
du glyphosate, contre l’avis de la France, inspirait à Emmanuel Macron
ce tweet : « J’ai demandé au gouvernement de prendre les dispositions nécessaires pour
que l’utilisation du glyphosate soit interdite en France dès que des alternatives auront
été trouvées et, au plus tard, dans trois ans. »
Ces exemples illustrent le rôle que les États pourraient jouer pour accé-
lérer la transition écologique. Un Brexit vert permettrait-il de mener
des politiques plus favorables, en matière d’agro-écologie notamment ?
En France, le président de la République indique vouloir aller plus loin
que la réglementation européenne et anticiper sur l’interdiction du gly-
phosate, un herbicide dont l’Organisation mondiale de la santé a jugé
qu’il était « potentiellement cancérigène ». Pourrait-on assister au retour de
certains États sur la scène écologique, alors que la concertation inter­
nationale est affaiblie ?
Même si les sociétés évoluent, le rythme de la transition écologique est
insuffisant par rapport aux recommandations scientifiques. Les États
détiennent les clés du lien entre l’écologie et d’autres domaines (sécurité,
défense, diplomatie, économie, société) qui structurent le champ poli-
tique : ils facilitent ou empêchent le passage du local au global, déter-
minent les normes industrielles ou le régime fiscal, décident de réaliser tel

1 - “The Brexit and Its Implications for the Green Transition in the UK and Europe”, Europe House,
Londres, 11 novembre 2017.

/36
Le contre-pouvoir écologique

ou tel grand projet d’aménagement. Ce sont aussi les chefs d’État ou de


gouvernement qui parlent à la société de la manière la plus solennelle. Les
États ont donc un rôle pivot pour la réalisation d’un scénario limitant le
réchauffement climatique à deux degrés à l­ ’horizon de ce siècle. Mais c’est
aussi à l’échelon national que les résistances aux changements culturels
qu’implique l’écologie semblent les plus fortes. Aujourd’hui, les collecti-
vités locales, certaines entreprises, les Ong, les mobilisations citoyennes
ou les institutions internationales portent des dynamiques positives2.
Comment transformer l’État en agent actif de la transition écologique ?
Et repenser les liens entre l’État et la société dans cette perspective ?

L’État démuni, la société en quête d’un projet


La nature se joue des délimitations administratives ; les enjeux écolo-
giques sont partout et ailleurs que dans les États. Imagine-t-on une forêt,
une meute de loups, les poissons des océans respecter les frontières ? En
1986, le nuage radioactif de Tchernobyl s’est répandu sur l’ensemble du
territoire français jusqu’à la Corse, malgré les communiqués de presse
officiels3. Les enjeux écologiques s’inscrivent aussi dans des territoires
infra-étatiques. L’opposition à la construction de l’aéroport Notre-
Dame-des-Landes comme l’opposition au barrage de Sivens se fondent
sur la nécessité de préserver une zone humide riche en biodiversité.
Cette réalité est encore accentuée par les dérèglements écologiques en
cours. Les migrants climatiques fuient la désertification ou la montée
des eaux. Les catastrophes naturelles se multiplient, traduisant par leur
ampleur les effets de l’action humaine sur les éléments. Cet automne, les
tempêtes et autres typhons dans les Antilles et sur la côte américaine ont
dévoilé les limites de l’action politique. Ces phénomènes, qu’ils soient
naturels, dus à des accidents industriels ou à un mélange des deux comme
à Fukushima, ne laissent aux responsables politiques que le registre de la
réparation ou de l’incantation protectrice.

2 - On peut notamment citer le C40, un réseau international de métropoles engagées contre le réchauf-
fement climatique, présidé aujourd’hui par Anne Hidalgo, maire de Paris. Par ailleurs, l’engagement
de certaines régions américaines comme la Californie, de grandes entreprises, de scientifiques et de
célébrités a permis de relativiser la décision de Donald Trump de quitter l’accord de Paris.
3 - Résumés par l’expression : « Le nuage s’est arrêté à la frontière. »

37/
Lucile Schmid

La question concerne donc aussi la construction des politiques publiques,


les critères sur lesquels se fonde l’action des États, les situations concrètes
dans lesquelles cette action s’applique et où la nature dérange un certain
ordre des choses. Préserver la biodiversité, est-ce une raison suffisante
pour ne pas construire une autoroute qui désenclaverait telle ou telle
région ? Est-il justifiable de protéger le loup en France, alors que les
éleveurs en colère dénoncent la mort de leurs brebis égorgées ou mortes
de peur4 ? La fermeture d’une centrale nucléaire et la modification des
réglementations sur le diesel et plus largement des normes automobiles
sont-elles compatibles avec les enjeux de l’emploi et de la compétitivité
économique et industrielle de la France ?
La transition écologique représente aussi des dépenses massives à moyen
terme sur l’énergie, les transports, l’agriculture, ainsi qu’une transfor-
mation en profondeur des circuits de financement et de la fiscalité.
Elle remet en cause le bien-fondé de la croissance. Pour des finances
publiques sous contrainte, dont les ensembles sont figés par l’éducation,
les affaires sociales, la défense, la sécurité et le maintien du déficit dans la
limite des 3 % du produit intérieur brut, l’écologie est un casse-tête, et les
circuits de financement privés ne sont pas adaptés aux exigences de long
terme de l’écologie5. Sur le front social, la création d’emplois « verts »,
présentée au moment du Grenelle de l’écologie (2007), ne convainc pas
et la reconversion de sites industriels inquiète. La formation, essentielle
lorsqu’il s’agit de « verdir » les emplois, reste en chantier. Et sans évo-
lution, la transition écologique peut créer de nouvelles inégalités d’accès
aux savoirs. En matière de santé et d’environnement enfin, des investis-
sements publics nouveaux, de l’État comme des collectivités locales, sont
indispensables pour empêcher de nouvelles injustices sur l’alimentation
et la diffusion de certaines pathologies (cancers, maladies respiratoires…)
liées à la pollution.
L’écologie est source d’arbitrages malaisés, incertains et souvent réver-
sibles. Ainsi en a-t-il été de la taxe carbone, votée à l’unanimité en 2009 à
l’Assemblée nationale, abandonnée en 2013 face à la révolte des Bonnets
rouges bretons. Entre-temps, les différents gouvernements avaient

4 - Voir Jean-Jacques Fresko (sous la dir. de), « Vivre avec loup. Pour une politique de gestion soutenable
de la présence du loup en France », La Fabrique écologique, décembre 2017 (www.lafabriqueecolo-
gique.fr).
5 - Voir sur ce point particulier l’article de Wojtek Kalinowski, « Au-delà de la finance verte », ici p. 99.

/38
Le contre-pouvoir écologique

surtout tergiversé. Les mesures écologiques sont à la merci d’un chan-


gement de majorité politique, d’une manifestation locale, d’une perte
d’influence du ministre de l’Écologie, d’une saute d’humeur du pré-
sident ou du Premier ministre, voire d’un « bug » administratif. Ainsi, au
moment du vote de la loi sur la reconquête de la biodiversité en 2016,
la rédaction initiale de l’article sur le « préjudice écologique » revenait sur la
jurisprudence « Erika », exonérant les entreprises qui auraient causé un
préjudice dans le cadre d’activités autorisées6. Seule l’intervention d’Ong
a permis le retrait de la disposition contestée.
À ce titre, les enjeux écologiques sont un puissant révélateur des ­faiblesses
d’un échelon national arc-bouté sur le souvenir de l’ancien temps. L’État
est démuni, face au pouvoir des multinationales qui suppriment des
emplois là où elles le jugent nécessaire pour satisfaire les actionnaires, et
myope, face aux incertitudes de la mondialisation. La culture générale des
administrations sur l’écologie ne progresse pas assez vite. Par ­conséquent,
les décisions écologiques qui impliquent stabilité, expertise scientifique
et technique et vision de long terme passent à la trappe. On pense aux
volte-face sur l’énergie solaire en France, provoquées par son succès et
la menace des importations de panneaux solaires chinois7.
Historiquement, c’est l’Europe qui a joué un rôle essentiel pour la
construction des politiques environnementales françaises. La part des
réglementations européennes dans le droit français est de l’ordre de
70 %8. L’Union européenne a légiféré et agi sur des domaines aussi variés
que l’air, les déchets, la gestion des ressources naturelles et la préservation
des sols, l’usage des pesticides, le milieu marin ou la notion de ville
durable. Enfin, dès le protocole de Kyoto (1997), elle a été à la pointe
des négociations climatiques.

6 - « C’est comme si l’on disait que les victimes d’un médicament comme le Mediator, parce qu’il avait
été autorisé, n’avaient droit à aucune indemnisation. Un texte destiné à réparer le préjudice écologique
se transforme en texte protégeant ceux qui causent ce préjudice. » Pierre Le Hir, « Le gouvernement
rétropédale sur le préjudice écologique. Entretien avec Laurent Neyret », Le Monde, 1er mars 2016.
7 - Fin 2010, le gouvernement de François Fillon, confronté au succès de cette filière des énergies
renouvelables, avait ainsi décidé brutalement un moratoire sur tout nouveau projet photovoltaïque,
après avoir supprimé plusieurs aides fiscales, arguant que le montant des aides allait creuser le déficit
budgétaire et que les tarifs de rachat allaient augmenter le prix de l’électricité. Face à ces arguments,
la question de la constitution d’une filière de production d’énergie solaire en France n’a, semble-t-il,
guère pesé dans la balance.
8 - On peut citer la législation régulière sur les organismes génétiquement modifiés (Ogm) depuis
1990 ou la directive-cadre sur l’eau de 2000, la mise en place du réseau Natura 2000, l’introduction
du système de contrôle Reach ou les actions de lutte contre le changement climatique.

39/
Lucile Schmid

L’écologie, singulièrement en France, c’est un peu la société contre l’État.


Le Larzac, les mobilisations antinucléaires, la promotion d’une agriculture
biologique : autant de combats qui ont marqué l’histoire des territoires.
La promotion de modèles alternatifs à celui des Trente Glorieuses a été
centrale. Mais quarante ans après, le phénomène a dépassé les cercles
militants. L’adhésion de la société française aux valeurs environnemen-
tales, plus tardive qu’en Allemagne ou dans les pays du nord de l’Europe,
est aujourd’hui en pleine dynamique : éco-gestes, transport, chauffage,
alimentation ou consommation durable9. Les grandes métropoles et
les régions ont accompagné cette évolution. Bordeaux a été métamor-
phosé par le tramway, la ré-urbanisation de la rive droite, l’aménagement
des quais et d’éco-quartiers. Paris développe l’agriculture urbaine, les
transports partagés et promet de bannir la voiture. La région Hauts-de-
France a mis en place un plan « 100 000 logements » pour la rénovation
thermique.
Pour autant, cette conquête culturelle de l’écologie n’a pas inversé le
modèle. L’approche micro-économique, par projets et en fonction des
aspirations de telle ou telle communauté, a des limites. L’écologie englobe
tellement de sujets différents – de l’agriculture à la ville intelligente, en
passant par les relations entre le Nord et le Sud – que chacun (individu,
collectivité, association) peut y entrer de son point de vue, sans avoir
pour autant le même intérêt pour d’autres sujets ou pour l’ensemble. De
plus, la diversité des contraintes individuelles doit être prise en compte
pour définir une transition socialement acceptable et réaliste. Là encore,
il manque une vision d’ensemble. Par exemple, il ne suffit pas d’interdire
l’usage de la voiture : tout le monde n’a pas accès aux transports en
commun, les horaires de travail sont variables, les contraintes familiales et
de vie diffèrent. Enfin, lorsqu’il s’agit d’investir, les territoires populaires
sont défavorisés et l’égalité de traitement implique de réfléchir à la péré-
quation des ressources. Entre le foisonnement des projets écologiques
portés par la ville de Paris et la persistance, en Seine-Saint-Denis, de nui-
sances industrielles majeures, comment va-t-on construire la vision éco-
logique de la métropole du Grand Paris10 ? La transformation du modèle
nécessite une approche globale et une régulation au niveau national. Et il

9 - Voir Éric Dupin, les Défricheurs. Voyage dans la France qui innove vraiment, Paris, La Découverte,
2014.
10 - Jade Lindgaard, « Qu’est-ce que les toxic tours ? », Reporterre.net, 8 septembre 2014.

/40
Le contre-pouvoir écologique

ne suffira pas de s’en remettre au marché et aux initiatives économiques.


Les entreprises ont, elles aussi, besoin d’un cap.
Est-il possible de passer d’une situation où la société était contre l’État
– dans les années 1970 – puis à côté de l’État – comme aujourd’hui où
les transitions écologiques se sont construites à distance des politiques
publiques – à une nouvelle étape, où les interactions entre État et société
permettraient l’accélération nécessaire de la transition ?

Expertise vs démocratie ?
L’épisode de la Cop21 résume bien les contradictions de la position des
États. L’accord sur le climat a été rendu possible par une méthode de
négociation qui privilégiait des contributions nationales. Chaque État
s’est engagé sur des objectifs chiffrés, des mesures et des politiques de
réduction des émissions. La qualité de ces textes a été inégale, reflétant
tout à la fois les moyens (notamment statistiques) des États, leur inves-
tissement et leur volonté politique. La somme des contributions abou-
tissait d’ailleurs à un réchauffement climatique de l’ordre de 3 à 3,5 °C,
incompatible avec les objectifs de l’accord de Paris11. Il reste que cette
méthode d’implication directe des États a joué un rôle déterminant pour
surmonter les blocages.
Mais il faut encore améliorer les contributions pour atteindre l’objectif de
2 °C et leur application dans l’espace national12. En effet, c’est une vision
structurée par les réalités économiques et sociales qui est en arrière-plan
des discussions juridiques13. Chacun rentré chez soi, ce sont ces réa-
lités qui influent sur le rythme de réalisation des engagements, avec les
revirements et autres dérobades habituels14. Rien ne se passera sans
une mobilisation des sociétés au niveau national. L’évolution positive

11 - Laurence Tubiana, « Le niveau des contributions nationales établies avant l’accord de Paris doit
être révisé à la hausse », ideas4development.org, 31 octobre 2017.
12 - La négociation de ces règles d’application est d’ailleurs toujours en cours et devrait déboucher en
2019, lors de la Cop24 de Katowice en Pologne.
13 - Stefan C. Aykut et Amy Dahan, Gouverner le climat ? Vingt ans de négociations internationales,
Paris, Presses de Sciences Po, 2015.
14 - Rappelons le refus des États-Unis de Georges W. Bush de ratifier le protocole de Kyoto de 1997,
le retrait canadien en 2011, les longues hésitations de la Russie qui a finalement adopté le protocole
en 2004 et le fait que les pays dits « émergents » (Chine, Inde, Brésil…) n’y étaient soumis à aucun
engagement quantifié de réductions de leurs émissions de gaz à effet de serre.

41/
Lucile Schmid

de l’implication de la Chine sur les négociations climatiques tient à la


redistribution des cartes au niveau international, mais aussi aux engage-
ments écologiques de sa société chinoise (santé et environnement avec
la pollution, accidents industriels).
Indéniablement, les politiques publiques environnementales se sont
beaucoup développées en France depuis les années 1990. Ce qui se joue
aujourd’hui, c’est la possibilité d’associer une expertise assez verticale
et technocratique et un véritable débat démocratique pour changer les
décisions politiques. Jusqu’à présent, l’expertise l’a emporté sur la démo-
cratisation, et il n’y a pas eu d’accélération du changement15. On peut
même se demander si la technocratisation des enjeux écologiques n’a
pas joué contre l’entrée dans la réalité16. Le même constat vaut dans les
territoires, où les préfets et la Commission nationale du débat public
n’ont pas réussi à construire des visions partagées de l’aménagement.
Pour penser cette démocratisation, il est d’abord nécessaire de ne plus
considérer l’écologie (mais aussi l’économie, les affaires sociales, la
sécurité) comme un domaine réservé et d’imaginer un système de pensée
et d’action où l’État interagit avec la société. Cette évolution est déjà
perceptible. Ainsi, le rapport des Français à l’énergie a changé : ils sont
ouverts à des solutions radicales (en faveur des renouvelables et de la
maîtrise énergétique, pour la décentralisation) et très confiants envers les
acteurs associatifs, les collectivités locales et les coopératives citoyennes17.
Hier sujet régalien par excellence, l’énergie pourrait devenir une question
citoyenne18. Il s’agit désormais de donner un contenu à ce qu’on appelle
« société décarbonée » ou « post-croissance ».

15 - Citons notamment le Commissariat général au développement durable, le Conseil général de


l’environnement et du développement durable, France Stratégie, la Cour des comptes, l’Institut
national de la recherche agronomique.
16 - Voir l’entretien avec Daniel Cohn-Bendit, « Une paralysie bien française », Esprit, octobre 1997.
17 - Jean-Daniel Lévy, Julien Potéreau et Antoine Gautier, « Le rapport des Français à l’énergie »,
Harris interactive pour Heinrich Böll Stiftung France et La Fabrique écologique, décembre 2017.
18 - En 2016, la maire de Nantes, Johanna Rolland, a lancé un débat sur la transition énergétique qui
a mobilisé plus de 50 000 personnes. Selon certaines estimations (www.lelabo-ess.org), les projets
citoyens pourraient représenter 15 % de l’électricité verte en 2030.

/42
Le contre-pouvoir écologique

Pour un cabinet fantôme écologiste


À un moment où les sociétés se divisent, le projet écologique doit inclure
les classes populaires et produit de la justice sociale. Le concept de justice
climatique a joué un rôle essentiel pour amplifier la portée des négocia-
tions climatiques et permettre d’installer la confiance entre les États.
C’est à partir de ce concept qu’en France, les acteurs publics peuvent
mieux réfléchir à leur rôle de régulation, d’incitation, de prévision et
d’implication budgétaire.
La fiscalité est un exemple. En Europe, la France est à la traîne sur la fis-
calité écologique. Mais, respectant le principe de redistribution, la fiscalité
écologique ne devrait pas pénaliser les classes populaires. La méfiance
d’une partie de l’opinion – l’écologie implique plus d’impôt – ne peut
être surmontée qu’en veillant à la neutralité d’une réforme fiscale pour
les ménages les plus modestes.
La place des sciences également est un point crucial. Le rôle du Grou-
pement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec)
pour démontrer le réchauffement climatique a été décisif dans la prise
de conscience. Depuis trente ans, les appels de scientifiques sur la bio-
diversité et le climat se multiplient et les sciences citoyennes témoignent
de l’intérêt du grand public. Mais quels liens organiser entre les réa-
lités scientifiques et la décision politique19 ? Aucune orientation claire
ne se dégage aujourd’hui. On observe même parfois sur certains sujets
(santé et environnement notamment) la tentation d’opposer expertise
et contre-expertise comme pour repousser indéfiniment la décision. Il
ne s’agit pas de décider une fois pour toutes d’un schéma général, alors
que c’est la complexité des situations et des sujets qui marque l’époque.
Mais la prise en considération des éléments scientifiques disponibles
devrait devenir un principe20.
Le contre-pouvoir, c’est le pouvoir qui s’organise face à une autorité
établie et qui développe des contre-propositions. Les enjeux écologiques
sont de ceux sur lesquels des propositions alternatives aux politiques
officielles pourraient émerger rapidement. Lorsque la maire de Paris,
Anne Hidalgo, lance une politique de restriction à l’usage de la voiture ou
dénonce la pollution de l’air, elle fait évoluer le débat au niveau national.

19 - Voir Catherine Larrère, « L’écologie politique existe-t-elle ? », ici p. 120.


20 - Voir les travaux de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

43/
Lucile Schmid

Lorsqu’un collectif d’associations conçoit un projet alternatif au projet


Europacity dans le triangle de Gonesse, il suscite un débat sur l’aména-
gement du territoire et la création d’emplois21.

Le contre-pouvoir, c’est le pouvoir


qui s’organise face à une autorité
établie et qui développe
des contre-propositions.

Sans remettre en cause les instances de dialogue existantes, il s’agit de


construire un rapport de force plus favorable à l’écologie. Pour lancer
l’alerte (sur la cause animale, le pouvoir des lobbies, les liens entre santé
et environnement…), construire des alternatives (agro-écologie), déve-
lopper d’autres modes de réflexion (indicateurs alternatifs de mesure du
développement), donner la parole à de nouvelles personnes (liste Europe
Écologie de 2009), l’écologie a toujours alimenté la créativité politique.
Il s’agit désormais de l’organiser plus efficacement.
Ce qui se passe aux États-Unis peut servir d’exemple. Les provoca-
tions de Donald Trump ont encouragé une interaction entre les acteurs
favorables à l’accord de Paris, dont la visibilité et la solidarité ont été
croissantes. Les États, les entreprises, les personnalités, les universités,
les citoyens, c’est l’ensemble de la société américaine qui se mobilise. Il
n’existe pas aujourd’hui, en France comme ailleurs, de promotion de
contre-propositions écologistes au niveau national sur l’ensemble des
grandes décisions politiques qui ont des conséquences écologiques. Les
initiatives et les réflexions existent, mais sans agenda ou porte-parole
connus. Et le lien entre les différents sujets n’est pas toujours compré-
hensible par le grand public. Quelle est la continuité entre une décision
sur l’aéroport Notre-Dame-des-Landes et l’engagement sur le climat par
exemple ? L’affaiblissement actuel des Verts, qui n’ont plus de groupes
parlementaires, rend indispensable la définition d’un contre-pouvoir qui
associerait des personnalités venues d’horizons écologiques diversifiés, du
monde des sciences à celui de l’entreprise, en passant par le militantisme.

21 - Rémi Barroux, « Le projet Europacity contraire à l’environnement », Le Monde, 29 août 2017.

/44
Le contre-pouvoir écologique

La création d’un shadow cabinet écologique irait dans ce sens22. Il s’agirait


de composer une équipe qui incarnerait, par ses propositions, ce qu’un
gouvernement plaçant l’écologie au centre de son action peut faire à
l’échelle d’un quinquennat. Cette initiative aurait l’intérêt de montrer la
transversalité des enjeux écologiques, de permettre une inscription des
préoccupations écologiques dans les médias et de leur donner un visage.
Elle a pour conditions la désignation de représentants légitimes, une
adaptation au rythme d’un agenda politique qui préserve la lisibilité des
enjeux écologiques, la possibilité de faire des propositions et non d’être
seulement en réaction et en obstacle aux représentants politiques offi-
ciels. Elle aurait l’avantage de rendre enfin palpable la confrontation des
projets. L’un des premiers actes politiques de ce shadow cabinet écologique
devrait être de proposer au gouvernement un débat contradictoire sur les
enjeux énergétiques et sa vision d’une Europe engagée pour l’écologie. Il
va en effet falloir choisir : changer radicalement, ou rester éternellement
dans le remords.

22 - Au Royaume-Uni, le shadow cabinet (« cabinet fantôme ») comprend les députés du parti
­d’opposition qui, sous la conduite de leur chef de parti, forment un gouvernement alternatif à celui
du gouvernement.

45/
Sur le front
de l’écologie
Entretien avec Delphine Batho
Propos recueillis par Lucile Schmid

Comment qualifieriez-vous aujourd’hui la situation de l’écologie en


France ?
Forte culturellement, mais faible politiquement. Le hiatus va grandissant
entre l’aspiration de plus en plus forte des citoyens à une alimentation
saine, au respect du climat et de la biodiversité d’un côté, et la représen-
tation politique de l’autre. Dans les orientations du nouveau pouvoir,
l’écologie est toujours traitée comme un supplément d’âme ; elle n’a pas
une place fondamentalement différente de celle qui lui a été accordée lors
du précédent quinquennat. On le voit dans la hiérarchie des priorités :
le gouvernement supprime l’impôt de solidarité sur la fortune (Isf) et
adopte les ordonnances sur le Code du travail tout de suite, mais pour
organiser la sortie des énergies fossiles, pour sauver les abeilles, pour
arrêter de nous empoisonner au glyphosate, il affirme que les décisions
prendront du temps.
En réalité, les résistances des lobbies économiques ou industriels, qui ont
l’oreille attentive du pouvoir, sont toujours les mêmes et la toute-puis-
sance de la technostructure sur la décision politique a franchi un nouveau
palier. Il y a toujours cette croyance que si les résultats économiques du
pays s’améliorent, alors le reste suivra. Pourtant, un taux de croissance
ne fait pas un projet de société pour une nation comme la France.
Il y a au sein de l’appareil d’État quelque chose qui n’a pas changé. Bien
que Nicolas Hulot soit ministre d’État, numéro trois du gouvernement,
son lot quotidien est d’être souvent seul à défendre des décisions qui
bousculent les habitudes. On assiste aux mêmes figures imposées qui
isolent l’écologie, aux mêmes petites campagnes pour affaiblir le ministre,

/46
Sur le front de l’écologie

avec des lectures psychologisantes dont je pensais qu’elles étaient


réservées aux femmes… On fait miroiter des arbitrages futurs, plus
favorables sur le long terme, en échange de renoncements qui engagent le
présent et que le ministre est évidemment chargé d’annoncer au nom de
la solidarité gouvernementale. Cette pratique, qui a été celle de nombreux
gouvernements, est épuisée car, plus le temps passe, plus la gravité des
destructions environnementales impose des solutions autrement plus
rapides et radicales.
Je porte un jugement non pas moral, mais politique. Il y a une confron-
tation de plus en plus tendue entre la recherche du profit immédiat et
l’intérêt général de l­’huma­nité sur la planète. Cette contradiction fon-
damentale du système capitaliste aurait logiquement dû être au cœur du
combat de la gauche française et internationale depuis des années. Nous
souffrons de ce que l’écologie est toujours considérée comme une force
émergente et ­d’appoint, non comme le cœur d’une alternative.

Que pensez-vous des annonces de Nicolas Hulot sur le nucléaire


(renoncement à diminuer la part du nucléaire dans la production
d’électricité à 50 % en 2025) ? Comment articuler le présent et le
long terme ?
Que le nouveau gouvernement dise : « Nous héritons d’une situation où la
diminution du nucléaire n’a pas été préparée », c’est incontestablement vrai.
Que l’objectif soit pour autant abandonné ou reporté de dix ans, c’est
une forme de renoncement.
Le nucléaire est la pierre angulaire de la politique énergétique en France.
J’ai été l’une des rares, dans le paysage de la gauche et de l’écologie, à ne
pas voter la loi pour la transition énergétique précisément parce qu’elle
n’y changeait rien. Il y avait un affichage à l’article premier de la loi, avec
l’objectif d’une baisse à 50 % dans la production d’électricité « à l’horizon
2025 ». Mais, en réalité, l’article 187 de la même loi organise l’inverse : la
vraie portée normative est dans cette disposition qui prévoit, non pas la
baisse du nucléaire, mais son plafonnement au niveau actuel, autrement
dit le statu quo. Pour sortir de cette inertie, la seule question qui vaille est
celle du nombre de réacteurs qui seront – ou pas – fermés d’ici 2022.
Tout le reste n’est pas sérieux et reviendrait à ce que le fardeau de l’avenir
du parc nucléaire soit renvoyé aux gouvernements futurs.

47/
Delphine Batho

De façon générale, je ne crois plus à cette façon incantatoire de faire de


l’écologie qui consiste à énoncer des objectifs de long terme, comme si
cela suffisait pour les atteindre. Le Grenelle de l’environnement énonçait
des objectifs à l’horizon 2020 pour les renouvelables et les économies
d’énergie : aucun ne sera atteint. La loi pour la transition énergétique a
procédé de même.
Cette question du rapport au temps est cruciale. Le réchauffement clima-
tique s’accélère, les destructions irréversibles de la biodiversité et la crise
sanitaire liée aux produits chimiques aussi. Quinze mille scientifiques
alertent : « Bientôt il sera trop tard », il reste peut-être cinq ou dix ans pour
inverser la trajectoire. Et nous répondrions à cette situation en décrivant
le monde idéal que nous imaginons pour 2050 ? Tant que l’on évoque
l’horizon, en général, tout le monde est d’accord. Mais il faut en finir
avec ce faux consensus, qui se fait au détriment des décisions concrètes
immédiates et du courage politique. Pour la planète, ce qui compte,
c’est ce qui est fait maintenant. L’écologie ne doit plus être appréhendée
comme une question de long terme ; elle doit se conjuguer au présent.

Un taux de croissance ne fait pas


un projet de société.

Des résultats peuvent être obtenus par l’articulation entre l’action de


responsables politiques déterminés (au sein du gouvernement comme
du Parlement) et une société mobilisée. L’interdiction de la fracturation
hydraulique et de l’exploitation du gaz de schiste ou encore la loi inter-
disant les néonicotinoïdes, par exemple, n’auraient jamais été possibles
sans mobilisation citoyenne. De même, la France n’aurait sans doute
pas voté « non » au glyphosate à Bruxelles s’il n’y avait eu des millions
de citoyens pour signer une pétition demandant son interdiction. Les
travaux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes auraient été réalisés
depuis des lustres s’il n’y avait pas eu la lutte des opposants au projet. Face
à tous les blocages et au poids des lobbies dans les coulisses des décisions
publiques, la force citoyenne apporte une énergie vitale. Sur des sujets
comme la santé, le refus des pesticides et des perturbateurs endocriniens,
la pollution ou encore la consommation de produits bio, il y a bien un
basculement dans la société française. L’aspiration au bien-être et à la

/48
Sur le front de l’écologie

santé environnementale est en train de devenir largement majoritaire


dans la société. Il lui manque encore une capacité d’expression collective
et une traduction politique. Ce n’est pas une fatalité.

Et sur le front économique ?


La pensée de l’écologie a trop délaissé la question sociale et celle de la
politique industrielle. La taxe carbone est un instrument utile et décisif,
mais la fiscalité ne peut être l’alpha et l’oméga d’une politique écono-
mique écologiste. Transformer le modèle énergétique et bouleverser le
mode de production fondé sur l’exploitation des ressources naturelles
impliquent un double mouvement de destruction et de création de valeur.
Cela suppose non seulement des financements massifs, mais aussi une
véritable stratégie industrielle. Mais qui s’est préoccupé de la façon dont
on procède concrètement pour reconvertir des entreprises, des terri-
toires, pour convaincre les syndicats et les salariés concernés ? Leurs
arguments sur les conséquences sociales et territoriales ne peuvent être
balayés d’un revers de la main. Il n’existe pas, à ce jour, de véritable
stratégie industrielle fondée sur l’innovation, qui crée de la valeur, des
emplois, par l’écologie : par exemple, sur le stockage de l’énergie, essentiel
pour développer les énergies renouvelables, sur les batteries détermi-
nantes pour la mobilité « zéro émission », sur la réutilisation de toutes
les matières premières ou encore l’éco-conception.
La seule voie possible pour sortir des sempiternels débats entre crois-
sance et décroissance est celle de l’économie circulaire. C’est un nouveau
modèle industriel qui crée de la richesse, qui est intensif en travail et
en intelligence, mais sobre dans l’utilisation des ressources. Pour orga-
niser le basculement de nos modes de production, il faudrait quasiment
fusionner les ministères de l’Écologie et de l’Industrie. En fait, la France
n’a pas de politique industrielle : il y a des ministres de l’Industrie qui
jouent les pompiers sur telle ou telle fermeture de site, mais il n’y a pas
de stratégie sur la reconstruction d’un appareil productif tourné vers les
technologies de demain. Pourtant, la France a des savoir-faire dans de
nombreux domaines mais les grands groupes, qui devraient être à l’avant-
garde, traînent souvent les pieds. On se heurte au mode de représentation
du patronat, au sein duquel les entreprises qui font des choix d’avenir ne
se font pas assez entendre. L’État a aussi une responsabilité éminente.

49/
Delphine Batho

Par exemple, à force d’avoir nié le scandale sanitaire du diesel pendant


plus de vingt ans et d’avoir massivement encouragé le diesel par une
fiscalité avantageuse, la puissance publique a placé la filière automobile
dans une situation délicate, au lieu de l’aider à anticiper des mutations
irréversibles. De même, on trouve encore des députés pour combattre
l’arrêt des activités extractives de pétrole lors du débat sur la loi sur les
hydrocarbures. Ceux qui prétendent défendre l’industrie encouragent
souvent son inertie et lui font prendre du retard dans la compétition
mondiale pour l’invention et la maîtrise des technologies du xxie siècle. La
politique industrielle de l’État est pleine d’ambiguïtés : la France organise
la Cop21 et, « en même temps », François Hollande se rend en Alberta pour
proposer le concours des entreprises françaises pour l’extraction des
hydrocarbures les plus polluants du monde, les sables bitumineux. La
France organise le One Planet Summit et, « en même temps », Emmanuel
Macron veut ratifier le Ceta ou encore autoriser la Montagne d’or en
Guyane qui va détruire la forêt amazonienne à proximité immédiate de
deux réserves de biosphère. Ce n’est plus possible.

Comment sortir alors de ce « en même temps » ?


Cela peut se faire très vite : choisir de ne pas faire Notre-Dame-des-
Landes et ne pas autoriser la Montagne d’or, par exemple, sont des
décisions qui marqueraient un changement d’ère et qui donneraient une
énergie considérable à tous les autres combats.
Je partage le point de vue d’Éric Piolle, le maire de Grenoble, selon lequel
nous avons une responsabilité collective : la réussite de Nicolas Hulot
est notre affaire à tous. Il faut tout faire pour pousser le gouvernement
actuel à prendre les bonnes décisions. Critiquer soir et matin le ministre
de l’Écologie ne sert que les intérêts de ceux qui veulent l’affaiblir pour
qu’il perde des arbitrages décisifs. Mais je ne crois pas au faux consensus
sur l’écologie. De ce gouvernement, nous pourrons au mieux arracher
telle ou telle décision, mais nous n’obtiendrons ni la cohérence d’en-
semble ni la transformation civilisationnelle nécessaires. En effet, l’éco-
logie est la nouvelle ligne d’affrontement avec le capitalisme. Les pays
démocratiques développés vivent dans le social-libéralisme, c’est-à-dire
dans une économie de marché avec des éléments de mixité et de pro-
tection sociale de plus ou moins grande qualité. D’une certaine manière,

/50
Sur le front de l’écologie

la social-démocratie a atteint son horizon. Exception faite des dictatures,


elle est, peu ou prou, à des degrés divers, le modèle dominant.

L’écologie est la nouvelle ligne


d’affrontement
avec le capitalisme.

L’écologie est la nouvelle question historique pour l’humanité, comme le


socialisme a pu l’être au xixe siècle. Aujourd’hui, l’accélération inouïe de la
capacité de destruction des écosystèmes par l’espèce humaine entraîne une
baisse tendancielle de la qualité de vie. Le défi fondamental de l’anthropo­
­cène, c’est de savoir si nous sommes capables de reprendre le contrôle
de nos destins, de changer l’architecture de la consommation et de la
production. L’écologie porte un nouveau projet global de société. C’est
finalement assez curieux de l’enfermer dans un ministère de l’Écologie :
aurait-on imaginé un « ministère du socialisme » au xixe siècle ?
Derrière les blocages et les résistances des lobbies, de la technostructure,
du monde ancien, en profondeur, nous payons l’absence de dyna-
mique politique et d’une force efficace dont l’écologie serait la colonne
vertébrale.

Quel jugement portez-vous sur le rôle des partis politiques ?


À ce stade, ils semblent tous prisonniers du monde ancien. Tous ceux
qui mettent un peu de peinture verte sur leur programme entretiennent
une forme de confusion, comme s’ils voulaient à tout prix récupérer le
drapeau de l’écologie pour justifier des divisions liées à des intérêts de
boutique, au lieu de construire un projet commun majoritaire. Quant aux
Verts, ils ont historiquement eu le mérite de relayer un certain nombre
de combats et leurs élus dans les territoires ou au Parlement ont souvent
fait du bon travail. Mais c’est la politique des petits pas et le parti lui-
même n’a pas échappé aux défauts des vieux appareils politiques. Au
lieu de permettre à l’écologie de devenir hégémonique, il est resté une
force d’appoint dans des jeux d’alliance. Une mutation a été tentée avec
Europe Écologie en 2009, mais les travers habituels ont vite repris le
dessus et les intérêts de l’appareil passent souvent avant ceux du combat

51/
Delphine Batho

écologique. C’est devenu un petit parti, qui minore la cause de l’écologie


au lieu d’élargir son audience dans la société.
Nous subissons également l’absence d’une internationale de l’écologie,
alors qu’il s’agit par essence d’une cause universelle, qui ne peut être
enfermée dans des frontières nationales. Le mouvement altermondialiste,
prometteur à la fin des années 1990, a été affaibli par les actes de violence.
L’écologie est nécessairement non ­violente dans les manifestations. C’est
important qu’un mouvement comme Alternatiba ait théorisé l’action
radicale, déterminée, mais non violente pour l’écologie1. L’absence d’un
mouvement écolo-altermondialiste puissant explique qu’en France, le
débat se déroule entre partisans de la mondialisation libérale et souve-
rainistes nationalistes. Une voix internationaliste qui ne se résigne pas
au cours actuel de la mondialisation peine à se faire entendre. C’est
pourquoi j’appelle à la fondation d’une internationale de l’écologie pour
reconquérir la souveraineté démocratique face aux multinationales res-
ponsables des écocides.

Que dire de l’Europe ?


Dans les années 1980-1990, l’Europe a été un facteur de progrès pour
l’environnement, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’Europe n’est
plus à l’avant-garde, y compris dans les négociations internationales sur
le climat depuis le changement de Commissaire européen et le départ de
Connie Hedegaard2. Les scandales à répétition, de l’affaire Volkswagen
aux Monsanto papers, témoignent d’un haut niveau de compromission
avec certains lobbies. Si les normes européennes étaient exigeantes et les
procédures de contrôle rigoureuses, un tel discrédit n’aurait pas été pos-
sible. Sur le glyphosate comme pour les normes automobiles, il faut aussi
constater que les positions du Parlement européen sont souvent moins
rétrogrades que celles du Conseil et de la Commission. La construction
de l’Europe comme un espace intergouvernemental conduit à ce que
toutes les décisions résultent d’un marchandage entre États membres, où
chacun défend l’intérêt de son lobby national. Le projet de directive sur
les émissions de CO2 des véhicules en apporte un nouvel exemple, avec

1 - Alternatiba est un mouvement citoyen pour le climat et la justice sociale né à Bayonne en 2013.
Voir alternatiba.eu.
2 - Commissaire européenne à l’action sur le climat de 2010 à 2014.

/52
Sur le front de l’écologie

une baisse des émissions de seulement 30 % à l’horizon 2030, confor-


mément aux intérêts de l’industrie automobile allemande… Le déficit
démocratique et l’absence de fédéralisme entravent tout progrès écolo-
gique. Notre continent passe à côté d’une occasion historique de redéfinir
le projet européen autour de la civilisation écologique et de la conquête
de son indépendance énergétique. Tel est le remède aux problèmes géo­
stratégiques liés à la dépendance de l’Europe aux importations d’énergies
fossiles et à la perte de compétitivité industrielle. Le seul renouveau
possible du projet européen se joue autour de l’écologie et de l’énergie.

Qu’est-ce que change l’arrivée de Donald Trump au pouvoir ?


La Cop21 a constitué un succès historique, d’un point de vue diplo-
matique, parce qu’elle a débouché sur le premier accord universel sur
le climat. La portée de l’élection d’un président climato-sceptique aux
États-Unis ne doit pas être relativisée. Elle force à la lucidité : il n’y a pas
plus de consensus sur le climat au niveau mondial qu’au niveau national
ou européen. Les forces conservatrices et réactionnaires partout dans le
monde sont un obstacle.
Certes, l’accord de Paris reste notre meilleur point d’appui pour une
action de la communauté inter­nationale la plus large possible, mais il
s’avère insuffisant au regard des réalités scientifiques : les seuls engage-
ments volontaires des États ne permettent pas de contenir le réchauf-
fement sous les 2 °C. L’engagement déterminé et unilatéral d’un groupe
de nations pionnières doit pousser les feux de toutes les solutions per-
mettant de sortir des énergies fossiles.

Est-ce qu’un ministre de l’Écologie peut agir ?


Oui, bien sûr ! Il faut détruire la légende selon laquelle rien n’est possible.
Au gouvernement, j’ai obtenu, par exemple, en 2012, à une époque où
pas grand monde pariait sur sa réussite, que la France décide d’accueillir
la Cop21. J’avais également empêché le retour du gaz de schiste, interdit
le barrage de Sivens (finalement autorisé par mes successeurs), instauré
un moratoire sur les retenues artificielles d’irrigation, baissé la Tva sur
les travaux d’efficacité énergétique dans le bâtiment… Dans cette lutte
quotidienne contre le conformisme, les alliés d’un ministre de l’Écologie
sont les députés, les organisations non gouvernementales, parfois des

53/
Delphine Batho

entreprises, qui alertent ou font remonter une information qui n’aurait


pas franchi spontanément les filtres de l’administration. José Bové m’avait
ainsi prévenue de l’offensive des compagnies pétrolières pour faire
annuler, par le Conseil constitutionnel, la loi interdisant la fracturation
hydraulique ; nous avons pu organiser notre défense et nous avons gagné.
Ce sont encore les apiculteurs des Deux-Sèvres qui m’ont alertée sur les
ravages du Cruiser, un néonicotinoïde tueur d’abeilles que nous avons
fait interdire. La verticalité de l’État conduit à édulcorer, à chaque niveau
de la hiérarchie, les informations qui dérangent pour finalement produire
une vision déformée de la réalité. Il faut entrer dans le détail des dossiers
pour trouver des marges de manœuvres que l’on vous disait inexistantes
et donner une impulsion politique constante.
Le fonctionnement de l’État est un enjeu décisif. La maltraitance admi-
nistrative, l’impuissance publique et les lourdeurs bureaucratiques sont
des causes fondamentales de la désaffection démocratique. Emmanuel
Macron répond à sa façon à la crise de l’État en poussant à l’extrême
la logique de la Ve République, en renforçant sa verticalité, parfois avec
autoritarisme (la démission du général de Villiers ou la sanction du préfet
Comet sont là pour servir d’exemples). L’État moderne du xxie siècle
reste à inventer avec des logiques beaucoup plus transversales, en orga-
nisant l’empowerment des agents du service public.
Il est nécessaire d’étendre les missions régaliennes de l’État à l’écologie.
La protection de la sécurité de la population et des infrastructures du
pays face aux événements climatiques extrêmes, l’organisation de la rési-
lience de la nation dans un contexte de déstabilisation, mais aussi la
conquête d’une réelle souveraineté énergétique doivent être désormais
reconnues comme de nouvelles prérogatives régaliennes de l’État. La
tempête Irma a encore montré que les marges de progrès sont considé-
rables. L’alerte, la prévision scientifique des risques et la planification des
moyens nécessiteraient une Datar de l’adaptation au changement clima-
tique. À l’inverse, ces dernières années, tous les services qui concourent
à ces missions ont subi les plus fortes restrictions, sur les postes comme
sur les budgets ­d’intervention, avec une externalisation de l’expertise. Il
faudrait pourtant faire exactement l’inverse pour se préparer aux chocs
à venir et organiser la transformation écologique de la nation.

/54
Sur le front de l’écologie

Quelles sont les perspectives ?


L’urgence, c’est d’abord celle d’une mise en mouvement de grande
ampleur de la société civile pour sauver les abeilles, obtenir l’arrêt du
glyphosate et arrêter d’empoisonner nos enfants avec des pesticides et
des perturbateurs endocriniens.
Ensuite, il faut mener la bataille de la crédibilité, économique et sociale, du
projet de transformation écologique. Sur ce front, les chefs d’entreprise
qui sont à la pointe de l’innovation doivent enfin donner de la voix. Au
moment de la discussion parlementaire sur la loi sur les hydro­carbures,
encore une fois, tous les parlementaires ont reçu les argumentaires des
industries pétrolières : où étaient ceux des entreprises qui ont tout à
gagner à la sortie des énergies fossiles ? Les syndicats doivent également
s’impliquer, s’ils ne veulent pas assister, impuissants, à la décomposition
des modèles industriels d’hier.
Enfin, il faut sortir de cette situation de déstructuration politique. On ne
reviendra pas au monde des anciens partis. À ce stade, ceux qui veulent
voir progresser l’écologie doivent miser sur des modes de fonctionnement
informels, en réseau, indépendamment d’appartenances partisanes qui
sont de toute façon vouées à être dépassées. C’est d’autant plus indispen-
sable qu’il n’y a plus de groupe parlementaire écologiste à l’Assemblée
nationale ni au Sénat. Mais il y a toujours un potentiel, des citoyens et des
élus qui ont conscience que l’écologie est le défi de leur génération, une
majorité culturelle sous-jacente. Il faut tourner la page de l’infantilisation
politique de l’écologie. Avec d’autres, je veux me consacrer patiemment
à l’unification des forces de progrès sur un programme écologique afin
de proposer un chemin d’espérance crédible.

55/
Petite chronique
de l’écologie
en politique
Erwan Lecœur

L ’écologie a-t-elle perdu ou gagné en influence politique au cours


de ces dix dernières années ? Difficile à dire, suivant la façon dont
on considère que le système politique peut et doit appréhender
l’écologie : faut-il privilégier la compréhension des enjeux, la reconnais-
sance des acteurs, le niveau des mobilisations ou la diffusion des grands
débats liés à la préservation de la planète ?
D’un point de vue global, les Cop se succèdent et celle de Paris (la Cop21,
fin 2015) a marqué les esprits et permis de poser un constat de plus en
plus partagé : il est urgent d’agir contre les dérèglements climatiques. Le
20 novembre 2017, en pleine Cop23, vingt-cinq ans après le Sommet de
la Terre de Rio (1992) et un premier cri d’alarme de milliers de scien-
tifiques1, un appel regroupant plus de 15 000 scientifiques de renom à
travers le monde est paru dans la revue BioScience 2. La cause climatique
est entendue : les scientifiques (dont le Groupe d’experts intergouverne-
mental sur l’évolution du climat [Giec]), les médias, mais aussi l’opinion
publique ont évolué et ne doutent plus que l’enjeu est primordial.
Mais cette conviction d’urgence et de nécessité ne trouve pas forcément
de relais dans le jeu politique pour la porter à un niveau suffisant. Ni à
l’échelle mondiale, où plusieurs puissances rechignent à s’investir dans
cette voie (dont les États-Unis de Donald Trump), ni à celle de l’Europe,
ni même à celle du pays. L’écologie politique, encore faible à tous les

1 - En 1992, plus de 1 700 scientifiques indépendants et l’Union of Concerned Scientists (dont une
majorité des lauréats de prix Nobel scientifiques vivants) signaient un texte sur l’état de la planète
et du climat : “World Scientists’ Warning to Humanity” (www.ucsusa.org). Ils sont dix fois plus
nombreux en 2017.
2 - Le journal Le Monde l’a publié sous forme de tribune le lundi 13 novembre 2017.

/56
Petite chronique de l’écologie en politique

niveaux, serait-elle incapable d’engranger les bénéfices politiques de la


force du message qu’elle porte dans la société ?
En replongeant dans la petite histoire de ces dernières années, on peut
observer comment les écologistes y ont joué leur partition ; parfois
collectivement et avec quelques succès, mais aussi et trop souvent de
façon dissonante, brouillonne, voire à contretemps. C’est l’un des juge-
ments les plus partagés par les observateurs de cette famille politique : par
leur inconséquence, leurs disputes médiatisées, leurs stratégies multiples
et de court terme, les écologistes engagés dans le jeu politique semblent
incapables de peser durablement dans le débat public et gâchent un
potentiel extraordinaire.
Plus préoccupant, au-delà du désaveu et des difficultés organisationnelles
dans lesquelles est à nouveau plongé le principal parti écologiste, Europe
Écologie – Les Verts (Eelv), beaucoup d’autres acteurs de l’écologie
subissent – par effet d’analogie – cette image d’inconséquence et
d’impuis­sance qui colle aux « écolos », malgré de réelles avancées sur le
fond. Comment en est-on arrivé là ? Petit retour sur dix ans de cette éco-
logie « en politique », une nouvelle fois coincée dans ses débats de fond
et ses interrogations existentielles, entre l’imaginaire mouvementiste de la
société civile, l’activisme des organisations non gouvernementales (Ong)
et l’action partisane dans un jeu politique bipolaire ; une problématique
ancienne et difficile à résoudre, pour les acteurs de cette galaxie bigarrée3.

2007 : échec et division


En 2007, l’écologie politique ne se porte (déjà) pas très bien. Le temps
de la gauche plurielle et du jospinisme confiant est révolu et l’échec du
21 avril 2002 est passé par là. Mais il reste un peu d’espoir, puisque les
municipales de 2001 et les régionales de 2004 ont été des succès pour
les socialistes et leurs alliés écologistes.
Mais, tandis que sur la scène de l’élection présidentielle se déroule le
duel Sarkozy-Royal, les écologistes se divisent entre Voynet et Bové.
Deux candidats pour se partager l’espace laissé vacant par la défection
de Nicolas Hulot, qui a choisi de porter son Pacte écologique auprès

3 - Pour une relecture des quarante ans de l’écologie politique, dressée fin 2010, voir notamment Erwan
Lecœur, Des écologistes en politique, Paris, Lignes de repères, 2011.

57/
Erwan Lecœur

de tous les impétrants, plutôt que de se présenter. Portée par un parti


divisé entre partisans du « oui » et du « non » au référendum sur le Traité
constitutionnel européen (Tce, 2005), Dominique Voynet ne rassemble
que la moitié de ses électeurs de 1995 : 1,57 % (contre 3,32 %). Quant à
José Bové, l’altermondialiste paysan n’a pas réussi son pari d’une cam-
pagne « osée » : avec 1,3 % des voix, son score confirme que la sociologie
électorale ne suit pas les mêmes règles que la sociologie militante, fût-elle
d’un « autre monde ».
La victoire de Nicolas Sarkozy porte un coup aux espoirs de retour de
la gauche et de l’écologie au pouvoir. Les Verts entrent dans une crise
existentielle et Cécile Duflot, porte-parole inconnue du grand public,
prend la direction d’un parti en déshérence.

2009-2012 : hauts et bas


Au printemps 2008, alors que les critiques à l’égard de la stratégie
d’alliance systématique avec le Parti socialiste se font de plus en plus
fortes en interne, l’hypothèse d’un retour de Daniel Cohn-Bendit pour les
prochaines européennes se fait jour. À l’été, contre l’avis d’une majorité
des militants Verts, Cécile Duflot et quelques proches acceptent de par-
ticiper à l’aventure d’une liste « Europe Écologie4 », menée par le trio
Cohn-Bendit - Joly - Bové et dans laquelle apparaissent aussi Yannick
Jadot, Sandrine Bélier, Jean-Paul Besset et Pascal Durand. Le message
passe, la campagne rassemble largement et le 7 juin 2009, la liste obtient
un score inédit : 16,2 %, faisant jeu égal avec un Parti socialiste en crise
(16,8 %).
Le succès est prolongé lors des régionales de 2010. Les listes se sont
ouvertes à nouveau et de nouvelles têtes sont apparues dans toute la
France : Julien Bayou, Sandrine Rousseau, Matthieu Orphelin ou Éric
Piolle font partie de ces nouveaux venus.
Mais le conte de fées s’arrête là et le naturel revient au galop pour la pré-
sidentielle de 2012. Réflexe identitaire ou syndrome d’auto-sabotage ? La

4 - Reprenant ainsi le nom choisi pour la première liste écologiste à l’élection européenne, en 1979,
menée par Solange Fernex, qui avait obtenu 4,4 %. Elle avait frôlé les 5 % fatidiques et était arrivée
en cinquième position, derrière les listes menées par Simone Veil (27,6 %), François Mitterrand
(23,5 %), Georges Marchais (20,5 %) et Jacques Chirac (16,3 %).

/58
Petite chronique de l’écologie en politique

primaire interne élimine Nicolas Hulot au profit d’Eva Joly. La candidate


du nouveau parti, confectionné fin 2010 par copier-coller (Eelv), obtient
2,3 % des voix. C’est clairement un échec, mais les négociations préa-
lables avec le Ps et la victoire de François Hollande permettent ­d’obtenir
assez d’élus pour créer un groupe à l’Assemblée comme au Sénat. Le
succès d’Eelv en 2009 et 2010 permet aux écologistes d’obtenir le plus
grand nombre d’élus de leur histoire au Parlement, au Sénat, dans les
régions et les communes. Mais, une fois de plus, il n’empêche pas les
disputes internes et les désaccords médiatiques, ni n’évite ce « hiatus entre
dynamisme social et faiblesse politique de l’écologie politique française 5 ».

2014-2015 : la chute du Parti socialiste


Tous les cinq ans, l’élection présidentielle vient rebattre les cartes et
proposer une photographie de l’état de l’opinion. Les challengers en
profitent pour créer la surprise. Ce fut le cas pour le Front national (Fn)
en 1984, avec 11 %, son premier succès national6. Puis, ce fut le tour des
Verts, en 1989, avec 10,3 %7. Pour les écologistes, les années en « 9 » sont
propices : 1989 (10,5 %), 1999 (9,7 %) et surtout 2009 (16,2 %)… Mais
les années en « 4 » sont plutôt pour le Fn : en 2014, la liste de Marine
Le Pen arrive en tête, devant la gauche et la droite, avec près de 25 %
des voix.
Trente ans après la création des Verts, 2014 est une année horrible pour
le Parti socialiste (Ps), qui perd la majorité des villes, avant que les dépar-
tements et les régions ne lui échappent en 2015. Pour les écologistes, les
pertes sont moins importantes et la liste menée par Éric Piolle à Grenoble
l’emporte face au Ps. Cette ville de 160 000 habitants devient le symbole
de l’effet « Europe Écologie », montrant qu’une alliance estampillée à

5 - Simon Persico, « Le mouvement écologiste », dans Florent Gougou et Vincent Tiberj (sous la dir.
de), la Déconnexion électorale. Un état des lieux de la démocratie française, Paris, Fondation Jean-
Jaurès, 2017, p. 21-28.
6 - Par la suite, le Fn obtiendra des scores similaires aux européennes (autour de 10-11 % en 1989
et 1994), mais connaîtra des difficultés en 1999 à la suite de la scission interne (Le Pen : 5,6 % et
Mégret : 3,2 %) et en 2009 (6,3 %). En 2014, par contre, il est en tête avec 24,8 %.
7 - La liste conduite par Antoine Waechter obtient 10,59 % et neuf élus, qui échangeront leur place
à mi-mandat (système du « tourniquet » inventé par Les Verts) pour accueillir d’autres élus, dont
une certaine Dominique Voynet. Idem en 1999 (Daniel Cohn-Bendit : 9,7 % et Antoine Waechter :
1,5 %), avant le succès de 2009 (16,2 %).

59/
Erwan Lecœur

gauche, écologiste et citoyenne, peut remplacer le socialisme en crise,


dans de nombreux territoires comme au sommet de l’État.

Une alliance estampillée à gauche,


écologiste et citoyenne, peut
remplacer le socialisme en crise.

Hulot, Duflot, Jadot… n’y vont pas


Au fil des péripéties, la crise des écologistes a gonflé. Après le refus des
deux ministres sortants (Cécile Duflot et Pascal Canfin) de participer
au gouvernement Valls, le hollandisme promet des postes à quelques
édiles écologistes et Eelv subit une fuite des dirigeants inédite vers des
fonctions diverses : ministres, secrétaires d’État, Cosse, Placé, Pompili,
de Rugy… Un éphémère mouvement « Écologistes ! » est créé, avant
que certains ne rejoignent l’aventure Macron.
En décembre 2015, dès la fin de la Cop21, de nombreux écologistes
en sont venus à considérer qu’une candidature de Nicolas Hulot à la
présidentielle permettrait de relancer une dynamique perdue. L’envoyé
spécial de l’Élysée pour le climat occupe l’espace médiatique et vient
de refuser un poste de ministre à François Hollande. Un espoir vite
déçu : à l’été 2016, Nicolas Hulot déclare qu’il n’est pas l’homme de la
situation. Raisons personnelles, sentiment de ne pas être prêt ? Les diri-
geants d’Eelv reprennent donc leurs habitudes et engagent une primaire
des écologistes. Cécile Duflot est la favorite, Yannick Jadot le challenger.
Michèle Rivasi et Karima Delli ne sont pas censés créer la surprise. C’est
sans compter sur l’esprit rebelle de l’adhérent Eelv : Duflot éliminée
au premier tour, Jadot l’emporte au second face à Rivasi et entame une
campagne difficile, bientôt arrêtée.

/60
Petite chronique de l’écologie en politique

Mélenchon, Hamon, Macron… tous écolos ?


Ils sont nombreux à reprendre l’antienne de l’écologie dans les mois
suivants. Depuis Jean-Luc Mélenchon, qui en a fait très tôt l’alpha et
l’oméga de son programme écosocialiste, jusqu’à Benoît Hamon,
vainqueur surprise de la primaire du Ps à la fin du mois de janvier, qui
reprend à son compte la quasi-intégralité du programme Eelv. Face à
la droite conquérante et à l’extrême droite annoncée au second tour,
les appels au rassemblement de la gauche et des écologistes deviennent
pressants. Fin février, Yannick Jadot décide de fondre sa campagne dans
celle de Benoît Hamon, dans l’espoir que l’alliance englobe Jean-Luc
Mélenchon.
Pour la première fois depuis 1974, l’écologie politique n’a donc pas de
candidat officiel à l’élection présidentielle. Ce que certains appellent
« l’asphyxie paradoxale pour le parti écologiste » pourrait être une bonne
nouvelle pour l’écologie8. Ce qui aurait pu être un choix stratégique à
terme dans d’autres circonstances (en 2012, par exemple, pour éviter le
fiasco et garder l’image d’un parti puissant) est un choix contraint. Et
perdant, car plutôt que d’apporter un électorat écologiste potentiel, la
campagne ratée de Benoît Hamon le transforme en « candidat écologiste,
ancien socialiste ». Son faible score en témoigne : 6,3 %9.

Un ministre en transition
La victoire d’Emmanuel Macron au second tour ne présage pas d’une
politique particulièrement écologiste. Sur ce sujet, et malgré le ralliement
de plusieurs écologistes connus à sa bannière au cours de la campagne
(Daniel Cohn-Bendit et Matthieu Orphelin en tête), le candidat n’a pas
fait de promesse inconsidérée.
La surprise est que Nicolas Hulot accepte de devenir ministre d’État
à la Transition écologique et solidaire. Et le numéro trois du gouver-
nement de promettre qu’il ne sera pas de passage, mais espère tenir :

8 - Voir Hervé Kempf, « L’asphyxie paradoxale pour le parti écologiste », Reporterre, 27 janvier 2017.
Selon lui, cette asphyxie « signifie paradoxalement que l’écologie politique a mûri, puisqu’elle est appro-
priée par des mouvements qui comptent vraiment électoralement ».
9 - À peine mieux que le meilleur score écologiste à cette élection, celui de Noël Mamère, le 21 avril
2002, avec 5,2 %.

61/
Erwan Lecœur

« Ma ligne rouge, c’est l’instant où je me renierai 10. » Pour certains, dont les
dirigeants d’Eelv, le verre paraît à moitié vide. Sur la sortie du nucléaire,
sur l’agriculture, les glyphosates, etc., de nombreux observateurs doutent
de sa capacité à influer sur les décisions, malgré son poids symbolique.
Mais le ministre Hulot explique qu’il tiendra et qu’il veut changer la
manière de faire, sans se contenter de quelques symboles, dont celui de
Notre-Dame-des-Landes.

Européennes et municipales en vue


Au-delà du cas Hulot, et quoi qu’il puisse faire, la question du poids des
écologistes se pose plus largement et les élections européennes de 2019
sont sans conteste l’échéance politique à préparer. Refaire le « coup »
d’Europe Écologie, dix ans après ? Sans Cohn-Bendit ? Avec ou sans
Eelv ? Avec d’autres personnalités ? Pourquoi pas ?
D’autant que chacun pense déjà aux échéances suivantes : les municipales
de 2020, pour lesquelles le cas de Grenoble sera observé et analysé ;
cette aventure écolo-citoyenne que certains voudraient pouvoir endiguer
et d’autres renouveler ailleurs… En effet, au-delà de la victoire d’un
large rassemblement, l’aventure menée par Éric Piolle est aussi une
forme d’écologie « citoyenne » et concrète, qui a su incarner – malgré
ses difficultés – une nouveauté, un espoir et une volonté de remettre
en question l’alternance du Ps et de la droite au pouvoir. Ce système de
« cartel », que le Fn dénonçait à sa façon (« Umps »), que l’écologie voulait
dépasser et que le macronisme a réussi à renverser, à sa façon.

10 - Le futur dans le titre de l’entretien est du journal Le Monde du 4 novembre 2017.

/62
Totems
et trophées
Marie-Hélène Aubert

N otre-Dame-des-Landes, glyphosate, néonicotinoïdes, fer-


meture de la centrale nucléaire de Fessenheim : le débat éco-
logique semble se résumer à une suite de luttes autour d’enjeux
emblématiques, dont l’issue conditionnerait le maintien ou non du
ministre de la Transition écologique et solidaire au gouvernement. Le
ministre actuel maintient la pression et prend l’opinion à témoin des
avancées ou des renoncements du pouvoir en place, dont il ne paraît pas
vraiment faire partie intégrante. Comme ses prédécesseurs, même quand
ils étaient issus du parti au pouvoir, il se voit ainsi contraint de naviguer
« au près », vent de face, et de « tirer des bords » pour espérer atteindre
au moins une partie de ses objectifs.
La situation n’est pas tout à fait nouvelle. Après l’abandon de l’extension
du camp militaire du Larzac en 1981, scellé par François Mitterrand en
gage de son élection, à la suite de dix années d’une large mobilisation,
Lionel Jospin avait renoncé en 1997 au surgénérateur Superphénix pour
faire entrer Les Verts et Dominique Voynet dans son gouvernement.
En 2012, Cécile Duflot et Europe Écologie – Les Verts (Eelv) avaient
négocié avec le Parti socialiste, entre autres, un plan de réduction de la
part du nucléaire dans le mix énergétique français, avec la fermeture de
Fessenheim. Les ministres verts, exigeants et rebelles, sont considérés
par le pouvoir comme des trophées chèrement acquis.
Mais l’ancrage de l’écologie politique dans un gouvernement reste
toujours instable et fragile, pour des raisons de stratégie propre aux
écologistes et pour des raisons de fond – l’écologie demeurant minori-
taire culturellement. C’est en effet parce que la proposition écologiste,
radicale, ne recueille pas encore d’adhésion forte que les écologistes se
lancent dans des épreuves de force pour au moins, pensent-ils, « limiter
les dégâts » du modèle économique dominant sur l’environnement

63/
Marie-Hélène Aubert

global, arrachant çà et là l’abandon de projets destructeurs ou des sou-


tiens accrus à l’agriculture biologique, aux énergies renouvelables ou à
l’économie sociale et solidaire.
Cette arme du faible a ses avantages. Elle permet, sur des dossiers
emblématiques, de débattre de nos modes de vie, de production et de
consommation, de mettre en scène un combat entre David et Goliath,
et d’attirer la sympathie de ceux qui se reconnaissent toujours mieux
dans le vaillant défenseur de l’intérêt général, le lanceur d’alerte, que
dans le pouvoir dominant, a fortiori dans un climat de défiance à l’égard
du politique.
À l’époque de l’écologie politique naissante, cette tactique a rendu visibles
les thématiques qu’elle portait et ses représentants. Dans la période
actuelle, où la communication est reine, l’écologie et ses porte-parole
sont devenus de « bons clients » pour des médias avides de polémiques et
friands de postures manichéennes. Des avancées réelles, quoique ponc-
tuelles, ont ainsi pu être obtenues. Mais la remise en question de notre
modèle de développement, au cœur de la pensée écologique, que devrait
induire la dégradation sévère et accélérée de la biosphère est toujours
attendue.
En effet, cette posture constitue tout autant un piège. Quand tel projet
totémique est finalement maintenu, le ministre en place est d’emblée
accusé d’avoir « avalé son chapeau » et trahi la cause. Perçus comme
d’éternels trublions, dogmatiques et retors, les écologistes ont pu lasser
leurs partenaires et l’opinion, plus enclins à présent à la discipline et à
la stabilité gouvernementales. Les sujets qu’ils ont portés peinent par
ailleurs à sortir de la niche dans laquelle ils ont été confinés par des gou-
vernants à la fois politiciens, qui pensent avoir finalement peu cédé au
fond pour s’adjoindre leur soutien, et conservateurs, qui n’envisagent pas
de remettre en cause la doxa économique, même s’ils concèdent que ses
effets négatifs sur l’environnement global pourraient être mieux « évités,
réduits et compensés », selon la formule consacrée.
Par ailleurs, le vent libertaire, émancipateur et écologique des années
1970 a sérieusement faibli, pour ne pas dire tourné, au profit d’une aspi-
ration croissante à l’ordre, à l’autorité, sur fond de consumérisme et
d’individualisme exacerbés. Alors que la population mondiale a augmenté
de 35 % depuis vingt-cinq ans, la question démographique, pourtant

/64
Totems et trophées

cruciale, n’est plus sujet de débat, accusée de favoriser des conceptions


malthusiennes et rétrogrades1.
Aujourd’hui, l’écologie politique, défaite dans les urnes et minée par ses
divisions, paraît quasiment anéantie, alors même que ses sujets font régu-
lièrement la une de l’actualité et sont repris par tous les partis. L’écologie
politique doit-elle devenir « raisonnable » et « réaliste », n’avançant qu’à
petits pas ? Ou doit-elle au contraire retrouver sa radicalité première et sa
capacité subversive ? Ne serait-elle pas finalement plus efficace en diaspora
qu’en parti constitué ? Au niveau local qu’au niveau national ?
« Notre but principal n’est pas la prise du pouvoir », disait Serge Moscovici,
insistant sur le changement culturel à mener d’abord par les écologistes :
« L’essentiel est de changer la société et les hommes. Le politique suivra 2. » Dans
cette perspective, les grands combats emblématiques, totémiques, sont à
double tranchant. D’un côté, ils dénoncent de façon forte et médiatique
le « déménagement » du territoire, les aveuglements d’une technoscience
trop arrogante, les destructions du cadre et de la qualité de vie, au nom
d’une conception du progrès univoque et impérative. Ils peuvent faire
évoluer les mentalités, susciter à partir de ces contestations localisées et
conjoncturelles l’émergence de formes nouvelles d’organisation sociale
et économique, et une vision alternative du progrès. De l’autre, engloutis
par le système, ils contribuent aussi à la « société du spectacle » dénoncée par
Guy Debord dès 1967, à une vie politique rythmée par les « coups » média-
tiques et le storytelling, suscitant davantage de sensations que de réflexions,
et masquant la faiblesse des changements réellement obtenus.
Si la lutte totémique permet peut-être d’éviter le pire, la pollinisation sur
le long terme de la pensée écologiste, l’interaction entre transformation
personnelle et transformation sociale, qu’ont portée Jacques Robin et
le Groupe des Dix3, ne seraient-elles pas seules à même d’amener le
meilleur ?

1 - Le rapport Meadows et la « croissance zéro » prônée par le club de Rome paraissent appartenir
au musée des idées sans lendemain. Voir Donnella Meadows, Dennis Meadows et Jorgen Randers,
les Limites à la croissance (dans un monde fini) [1972], traduit par Agnès El Kaïm, Paris, Rue de
l’Échiquier, 2012.
2 - Serge Moscovici, « Entretien avec Martine Leventer pour Lui » [1978], repris dans De la nature.
Pour penser l’écologie, Paris, Métailié, 2002.
3 - Voir Laurence Baranski et Jacques Robin, l’Urgence de la métamorphose. Inscrire notre conscience
humaine dans l’aventure de l’univers, préface de René Passet, postface d’Edgar Morin, Paris, Des idées
et des hommes, 2007.

65/
La Pologne
sauvage
Ewa Sufin-Jacquemart

F ace aux grands enjeux écologiques de notre temps, qui ont pour
conséquences des conflits et des migrations massives, l’Union
européenne (Ue) apparaît comme la principale, sinon la seule,
puissance mondiale capable de pousser le monde vers une transition
écologique et énergétique nécessaire. Cependant, la Pologne, le plus
grand « nouveau membre » de l’Ue, freine et tire vers le bas les ambi-
tions de la communauté européenne. L’avenir du monde dépendrait-il
de l’essor de la conscience écologique des Polonais ?
Les aspirations européennes de la Pologne l’ont poussée à entreprendre
d’importantes réformes du système de protection de l’environnement et
de la nature et à adopter la convention d’Aarhus, pilier de la démocratie
environnementale qui donne aux citoyens, au travers des organisations
écologistes, le pouvoir d’accéder à l’information et le droit de participer
aux processus décisionnels concernant l’environnement. Mais dans le
pays où plus de la moitié de l’énergie produite a pour source le charbon
et où, dans un contexte fortement néolibéral et tourné vers de puissants
investisseurs étrangers, les syndicats du secteur minier ont encore leur
mot à dire, la route des organisations écologistes luttant pour le droit
de la population à l’environnement propre a été semée d’embûches.
Avec le temps, plus l’esprit du commerce international pénétrait les nou-
velles élites politiques et culturelles, moins l’écologie et l’environnement
­comptaient de défenseurs dans les médias et l’opinion.
Mis à part la protection d’animaux et, depuis peu, le problème du brouillard
de pollution (smog), les sujets écologiques peinent à convaincre les Polonais.
Les politiques européennes concernant la réduction des émissions de gaz
à effet de serre, l’efficacité énergétique et le développement d’énergies
renouvelables trouvent toujours beaucoup de ­détracteurs. Les quelques
centaines de militants et de chercheurs convaincus se retrouvent entre

/66
La Pologne sauvage

eux, lors de conférences et autres séminaires, désespérés de ne pas pouvoir


trouver d’oreille attentive auprès des décideurs et des journalistes – à
quelques exceptions près. Les jeunes apprennent au lycée que le chan-
gement climatique est « une controverse scientifique » et les médias
accueillent chaque veto polonais face aux mesures européennes en faveur
du climat comme un acte de patriotisme.

Pour le gouvernement polonais,


l’exploitation des ressources
naturelles par l’homme relève
de « la volonté divine ».

En 2013, Donald Tusk, encore Premier ministre, limoge le ministre


de l’Environnement Marcin Korolec, à l’occasion du sommet sur
le climat de Varsovie que le ministre préside. Deux ans plus tard, le
nouveau gouvernement démocrate-chrétien, sous l’autorité du ministre
de ­l’Environnement, Jan Szyszko, vieux compagnon de route de
Jarosław Kaczyński, démantèle le système de protection de la nature
et de ­l’environnement. Désormais, il ne s’agit plus seulement de sou-
tenir ­l’activité économique : l’exploitation des ressources naturelles par
l’homme relève de « la volonté divine ». Les écologistes sont présentés
comme des ennemis publics sur la chaîne de télévision Tv Trwam,
catholique, très populaire et proche du parti au pouvoir.

Désastres écologiques
Rappelons la série de désastres écologiques commis ou annoncés depuis
l’arrivée du nouveau gouvernement. Plus de deux millions d’arbres ont
été coupés en trois mois à travers le pays, à la suite de la libéralisation
totale de l’abattage d’arbres sur les propriétés privées1. L’abattage massif
d’arbres a également eu lieu dans la grande forêt de Białowieża, la der-
nière forêt primaire d’Europe, âgée de 12 000 ans et protégée en tant
que site Natura 2000 et patrimoine de biosphère de l’Unesco. Białowieża

1 - Le respect constitutionnel de la propriété privée légitime cette mesure. Pourtant, la même propriété
privée n’est pas un obstacle quand il s’agit du droit de chasse : pour obtenir le droit d’interdiction de
chasse sur sa propriété, il faut le réclamer devant la justice pour des raisons de conscience religieuse.

67/
Ewa Sufin-Jacquemart

attire les mycologues du monde entier et constitue l’habitat du bison


sauvage et de toutes les espèces de pics européens. L’invasion d’insectes
­coléoptères attaquant les épicéas a servi de prétexte aux coupes massives
à l’aide d’énormes moissonneuses, qui ont été suivies par l’enlèvement et
la vente des arbres abattus. Les arbres plus que centenaires ne sont pas
épargnés. Depuis avril 2017, quelque soixante-dix gardes forestiers, trop
mal formés à intervenir face aux actes de désobéissance civile, protègent
les machines de blocus quasi quotidiens par des militants, par ailleurs
intimidés par des arrestations. L’Unesco a demandé l’arrêt des coupes
d’arbres, ainsi que la Cour de justice de l’Union européenne (Cjue), sans
résultats tangibles : sous prétexte de « sécurité publique », les coupes
continuent, même si les terribles moissonneuses ont été récemment rem-
placées par des équipes locales de bûcherons traditionnels, à la suite des
menaces de pénalités financières par la Cjue.
Après une première décision de chasse de 40 000 sangliers dans un
couloir de cinquante kilomètres le long de la frontière est de la Pologne,
la libéralisation totale de la chasse au sanglier a été ordonnée, y compris
dans les parcs nationaux et sans aucune restriction de période de pro-
tection. La peste porcine africaine lui sert de prétexte, pourtant remis en
cause par l’ouverture d’une chaîne de magasins spécialisés dans la vente
de gibier, sous la marque des Forêts nationales2.
L’extermination du sanglier et l’abattage massif d’épicéas ont été
vivement critiqués par le Conseil national de la protection de la nature,
un organe scientifique, consultatif et indépendant du pouvoir public. Le
gouvernement lui a retiré les garanties juridiques de son indépendance et
a remplacé trente-deux de ses trente-neuf membres par des chercheurs
en foresterie et en agriculture, proches du ministre de l’Environnement.
Enfin, le gouvernement de Beata Szydło a adopté un Plan-cadre sur le
développement des voies navigables en Pologne pour la période 2016-
2020. Il prévoit notamment la canalisation de deux fleuves polonais,
l’Odra et la Vistule, et leur transformation en voies navigables de classe III
et IV, « autoroutes » fluviales internationales E 30 et E 40. Cette dernière
devrait rallier la ville ukrainienne d’Odessa au port maritime polonais
de Gdańsk. Peu importe que la basse Vistule, qui doit faire l’objet de

2 - La chasse au bison à visée commerciale défraie régulièrement la chronique, l’autorisation de chasse
à l’élan a été évitée de justesse, et les loups, strictement protégés, ont du souci à se faire puisqu’on a
autorisé la chasse au chacal, qui leur ressemble.

/68
La Pologne sauvage

gigantesques travaux hydrotechniques, avec la construction d’une suite


de dix barrages et réservoirs multifonctionnels, soit aujourd’hui un
fleuve presque sauvage, avec vingt aires Natura 2000. Peu importe que
le fleuve biélorusse de Prypec, qui doit subir le même sort, soit l’un des
plus magnifiques cours d’eau sauvages de l’Europe, avec des réserves de
biodiversité exceptionnelles. Pour l’Odra, jadis partiellement navigable,
les travaux d’entretien ont été progressivement abandonnés à cause des
coûts exorbitants et du remplacement du transport fluvial par les trans-
ports routier et ferroviaire, plus rapides. Cependant, la remise en navi-
gation de l’Odra a été soutenue financièrement par la Banque mondiale
et l’Ue, via un projet de « prévention d’inondations3 ».

Quelle transition énergétique ?


La Pologne ne veut pas abandonner le charbon et n’envisage pas de sortir
des énergies fossiles. Même si l’industrie minière a été restructurée par
un marché défavorable, il existe toujours des projets de nouvelles mines
de lignite à ciel ouvert et de nouvelles centrales à charbon. La biomasse
énergétique, partiellement brûlée dans les centrales à charbon, avec la
géothermie et un peu d’hydraulique sur les nouvelles voies navigables
doivent remplir les modestes objectifs polonais concernant les énergies
renouvelables pour 2020 et 2030. Le développement, autrefois rapide, de
l’éolien a été volontairement arrêté et le photovoltaïque n’est pas soutenu.
Les coopératives et des collectivités énergétiques à l’allemande ne sont
pas prévues par la loi. Les tarifs garantis pour de petites installations
des énergies renouvelables, introduits grâce à une forte mobilisation
citoyenne, ont disparu de la législation et un marché des réserves de
puissance, qui pourrait entrer en vigueur au 1er janvier 2018, équivaut
à un subventionnement déguisé du charbon. Le gaz de schiste n’ayant
pas tenu ses promesses, la Pologne se bat pour devenir une plate-forme
commerciale du gaz liquide en provenance des États-Unis et d’ailleurs.

3 - Le fleuve doit redevenir navigable pour permettre aux brise-glace de passer, même si les dernières
nappes de glaces solides sur l’Odra datent de soixante-dix ans et que d’autres techniques sont connues
pour traiter les menaces de ce type.

69/
Ewa Sufin-Jacquemart

L’Europe incohérente
Le cas polonais illustre les incohérences et les insuffisances des poli-
tiques européennes. Comment peut-on élaborer une carte des voies navi-
gables internationales à travers de nombreux écosystèmes précieux et
fragiles ? Les documents européens stratégiques, comme le Livre blanc
des transports de 2011, les réseaux transeuropéens de transport et les
programmes Naiades ne prennent en compte ni les caractéristiques des
rivières, ni leur importance pour le maintien de la biodiversité, ni les coûts
d’entretien, ni les risques d’inondation. Comment l’Union peut-elle sou-
tenir et financer le développement du transport ferroviaire en Pologne,
puis organiser sa concurrence par les voies navigables ? Soutenir la réin-
troduction du saumon dans la Vistule, pour ensuite le détruire avec la
construction de dix barrages ? Soutenir la canalisation des rivières natu-
relles en Pologne tout en œuvrant à la restauration écologique d’autres
rivières européennes ?

De Paris et Katowice
Le leadership climatique de l’Ue est également compromis. La présidence
polonaise des négociations climatiques ne montre pas d’ambition, avant
la très importante Cop24, qui se déroulera à Katowice, dans le bassin
minier de la Silésie. Comme à Varsovie en 2013, un sommet du charbon
se déroulera en parallèle. Selon le discours officiel, « le CO2 est bon pour les
plantes » et les forêts nationales devraient absorber toutes les émissions du
charbon, que les innovations industrielles devraient par ailleurs réduire…
Les émissions routières seront traitées avec la pollution de l’air, via un
programme d’un million de voitures électriques, ce qui maintiendra la
demande d’électricité et de charbon tout en réduisant la dépendance
énergétique de la Pologne à l’égard de la Russie. La Cop24 doit préciser
le plan d’action qui mettra en œuvre l’accord de Paris : il est difficile de
croire que les ambitions des parties seront agrandies sous la présidence
d’un pays qui ne manifeste aucune volonté de sortir des énergies fossiles.

/70
La solution
chinoise ?
Jean-Paul Maréchal

L e 12 décembre 2015, la Cop21 s’achevait dans la liesse par


l’adoption de l’accord de Paris. Le 1er juin 2017, Donald Trump
annonçait que son pays s’affranchissait des engagements pris un
an et demi plus tôt dans la capitale française. Cependant, loin d’avoir
provoqué le cataclysme redouté par certains, la défection américaine a
surtout contribué à faire apparaître la Chine comme l’un des pays aux
avant-postes de la lutte contre le changement climatique.

Défendre l’accord de Paris


Il est vrai qu’au moment où se profilait la victoire de Donald Trump,
Pékin avait déjà clairement annoncé sa volonté de respecter les enga-
gements pris dans le cadre de l’accord de Paris. Ainsi, en janvier 2017,
lors du sommet de Davos, Xi Jinping déclare que tous les signataires de
l’accord de Paris devront respecter leurs engagements. Le même mois,
Xie Zhenhua, le négociateur chinois pour le climat, avance que la Chine
est « capable de prendre un rôle de leader dans la lutte contre le changement climatique
global 1 ». Présent à Berlin le 1er juin 2017, le Premier ministre Li Keqiang
proclame, quelques heures avant l’annonce de Donald Trump, que la
Chine « continuera à assumer ses responsabilités 2 », Pékin se disant déterminé
à « chérir le résultat chèrement gagné » lors de la Cop21. On est loin du refus
obstiné de tout engagement dont Pékin faisait preuve depuis plus d’un
quart de siècle. Ce changement d’attitude s’explique par au moins trois
raisons : le niveau extrême de dégradation de l’environnement du pays,

1 - “No Cooling”, The Economist, 22 avril 2017.


2 - Cécile Ducourtieux et Jean-Pierre Stroobants, « L’Ue et la Chine en pointe contre la décision
américaine de sortir de l’accord sur le climat », Le Monde, 3 juin 2017.

71/
Jean-Paul Maréchal

les opportunités économiques liées aux technologies vertes et enfin la


recherche d’une meilleure image sur la scène internationale.

Lutter contre l’« airpocalypse »


La Chine est en effet confrontée à une crise environnementale d’une
extrême gravité. La pollution de l’air, qui ne cesse d’empirer, y est souvent
désignée par le néologisme « airpocalypse ». Ce dernier n’a rien d’excessif
quand on sait que, selon une étude de l’université de Berkeley, la mauvaise
qualité de l’air est responsable de 1,6 million de décès par an3 !
La multiplication des mouvements de protestation qu’une telle dégra-
dation du milieu engendre a conduit l’exécutif à engager des réformes
et à prendre des mesures. Ainsi, en 2008, le bureau de Protection de
l’environnement, créé en 1974, devient le ministère de la Protection de
l’environnement. En 2012, l’année du 18e congrès du Parti communiste
chinois (Pcc), un certain nombre d’initiatives environnementales ambi-
tieuses sont lancées ; la National Development and Reform Commission
publie son premier Plan national pour le changement climatique. L’année
suivante, un Plan d’action de contrôle et de prévention de la pollution
de l’air est adopté. En 2015, la loi (nationale) sur l’environnement, qui
date de 1979 et qui a déjà été revue en 1989, est de nouveau révisée en
profondeur.
Par ailleurs, le gouvernement chinois a pris conscience des risques que fait
peser l’élévation des températures sur le pays : mise en danger des villes
côtières, aggravation des sécheresses au Nord, inondations au Sud…
Une étude publiée en 2013 par la Banque mondiale et l’Organisation
de coopération et de développement économiques (Ocde) concluait
que les pertes économiques engendrées par la hausse des températures
à Canton seraient supérieures à celles observables dans toutes les autres
villes du monde4. En 2015, le responsable des services météorologiques
du gouvernement avertissait que le changement climatique faisait peser

3 - Robert A. Rohde et Richard A. Muller, “Air Pollution in China: Mapping of Concentrations and
Sources”, Plos One, Berkeley, University of California, juillet 2015 (berkeleyearth.org).
4 - Stéphane Hallegate et al., “Future Flood Losses in Major Coastal Cities”, Nature Climate Change,
no 3, 2013, p. 802-806.

/72
La solution chinoise ?

des « menaces sérieuses » sur les rivières, l’approvisionnement alimentaire


et les infrastructures5.

Profiter des technologies vertes


Par ailleurs, la lutte contre le changement climatique peut se révéler
économiquement payante. Ainsi, pendant que Donald Trump remet à
l’honneur l’utilisation du charbon, les Chinois comptent bien développer
les techno­logies « vertes » avec leurs fantastiques potentialités en termes
d’exportations. En l’espace d’à peine vingt ans, la Chine est devenue
le premier producteur au monde d’ampoules à basse consommation,
d’éoliennes, de panneaux solaires et de batteries pour voitures électriques.
En 2015, les entreprises chinoises ont investi plus de 100 milliards de
dollars dans les énergies renouvelables, contre seulement 44 milliards
pour les firmes américaines6. En janvier 2017, la China’s National Energy
Administration annonçait des investissements de 360 milliards de dollars
d’ici 2020 dans de nouvelles capacités de production d’énergie : 144 mil-
liards dans le solaire, 100 milliards dans l’éolien, 70 milliards dans l’hydro­
électricité… Ces investissements devraient contribuer à créer 13 millions
d’emplois7.

Améliorer l’image internationale de la Chine


Enfin, la Chine compte bien utiliser la question climatique pour renforcer
son image internationale. Contribuer à la mise en œuvre de l’accord de
Paris fait partie de ce que l’on nomme désormais la « solution chinoise »,
formule utilisée pour la première fois en public lors du 95e anniversaire
de la fondation du Pcc en juillet 2017. Dans le discours qu’il prononça à
cette occasion, Xi Jinping déclara que le peuple chinois était « pleinement
confiant dans sa capacité à apporter une solution chinoise à la recherche par l’humanité
de meilleures institutions sociales 8 ».

5 - “No Cooling”, art. cité.


6 - Simon Roger, « Trump brouille les négociations climatiques », Le Monde, 10 mai 2017.
7 - Irena, Renewable Energy and Jobs – Annual Review 2017, mai 2017 (www.irena.org).
8 - “Tortoise v Hare”, The Economist, 1er avril 2017.

73/
Jean-Paul Maréchal

La Chine compte bien utiliser


la question climatique
pour renforcer son image
internationale.

Si l’expression « solution chinoise » n’a pas été clairement définie, elle en dit
néanmoins long sur la détermination de l’empire du Milieu à exercer son
leadership sur les affaires du monde. De toute évidence, en étant mani-
festement destinée au monde entier – donc également aux anciens pays
industrialisés – la « solution chinoise » va bien plus loin que le « consensus de
Pékin » qui concernait les pays en développement rétifs aux conditionna-
lités du (feu) « consensus de Washington ». Selon certains observateurs, la
lutte contre le changement climatique pourrait bien en être la première
application concrète.
Le Pcc a tout intérêt, pour des raisons intérieures et extérieures, à se
positionner positivement sur la question climatique. Cela fait-il de la
Chine le leader mondial sur ce sujet ? Il est bien trop tôt pour le dire,
tant la notion de leadership – ou d’hégémonie, au sens que la théorie
des relations internationales donne à ce terme – suppose une capacité
d’influence non coercitive qui semble pour le moment faire défaut à
Pékin. Une chose semble néanmoins établie : si le retrait des États-Unis
du protocole de Kyoto en 2001 avait donné à la Chine un argument
supplémentaire pour refuser tout engagement contraignant, la décision
de Donald Trump offre à Xi Jinping l’opportunité d’accroître l’influence
politique et économique chinoise à l’échelle internationale. De façon
assez ironique, George W. Bush et Donald Trump ont été, sur le dossier
climatique, les alliés « objectifs » de Pékin.

/74
La climatisation
du monde
Amy Dahan

I l sera bientôt trop tard ! Quinze mille scientifiques viennent de lancer


très solennellement ce nouveau cri d’alarme, dénonçant la des-
truction catastrophique de la biodiversité, la dégradation du climat,
le dépérissement de la vie marine, la disparition rapide des forêts, etc., et
appelant à renforcer l’action de protection de l’environnement et contre
les changements climatiques1. Les scientifiques alertent aussi confu-
sément – c’est une première depuis vingt-cinq ans – sur la croissance
démographique de la population mondiale, facteur tabou dans l’univers
du multilatéralisme, mais évidemment majeur dans la fragilisation de
la biosphère et de ses ressources, au fondement même de la thèse de
l’anthropocène. D’où l’urgence, clament-ils, de réformer nos modes de
consommation, d’alimentation et de vie.
Quelques semaines plus tôt, le 31 octobre, l’Organisation des Nations
unies soulignait également que la bataille du climat était très mal engagée2.
L’été cataclysmique 2017, avec sa succession d’ouragans, d’inondations,
de sécheresses et d’incendies, a mis en évidence la vulnérabilité des pays
pauvres comme des pays riches aux dérèglements climatiques. De plus,
comme l’atteste leur rapport, on est très loin de la baisse drastique des
émissions exigée pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris : afin de
limiter le réchauffement à deux degrés Celsius, il faudrait contenir les rejets
globaux sous la barre des 42 gigatonnes (Gt) de carbone en 2030, (et même
viser 36 Gt pour le seuil de 1,5 °C) alors que nous en sommes aujourd’hui
à 52 Gt équivalent CO2, en tenant compte de l’ensemble des gaz à effet de
serre (dont le méthane) produits par l’agriculture, les changements d’usage
des terres et la déforestation. Après trois années de stabilisation, 2017 a
vu les émissions mondiales croître à nouveau de 2 %.

1 - BioScience et Le Monde du 13 novembre 2017.


2 - Unep, The Emissions Gap Report 2017, 31 octobre 2017 (www.unenvironment.org).

75/
Amy Dahan

Ces deux rapports confirment, s’il en était encore besoin, que nous
sommes bien dans une course de vitesse entre la dégradation inexo-
rable du climat et la prise en main de ce problème à toutes les échelles et
par tous (États, peuples, sociétés civiles, institutions). Publiés lors de la
Cop23 de Bonn, ces rapports ont-ils eu quelque écho sur le déroulement
de cette dernière ? Un peu dans les couloirs, pas du tout ailleurs : le pro-
cessus onusien est trop lourd, bureaucratique, il fabrique de la lenteur.
Les échéances et les ordres du jour sont difficilement négociés, dans des
dialogues de facilitation et des réunions intermédiaires, puis immuables :
2018, adoption des clauses de transparence ; 2023, ouverture de l’examen
des actions des États et de la révision des engagements ; 2025, adoption
des engagements si possible révisés à la hausse… C’est à l’aune de ce
constat que nous apprécions la gouvernance globale onusienne et que
nous affirmons qu’elle n’y suffira pas.

La prise de conscience mondiale du risque


Avant de critiquer la gouvernance onusienne, reconnaissons-lui un incon-
testable mérite : avec le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évo-
lution du climat (Giec), dont le rôle fut primordial3, elle a participé et aidé
à la prise de conscience mondiale du risque climatique. Pendant près de
vingt-cinq ans, les Cop ont attiré annuellement un public de plus en plus
nombreux et varié. C’est d’abord dans les side events et dans les colloques
parallèles aux négociations qu’idées, expériences, modèles, scénarios du
futur, analyses économiques et bilans énergétiques ont été exposés et
débattus avec les experts, les think tanks, les organisations non gouverne-
mentales (Ong), le monde des entreprises et les observateurs, contribuant
à une appropriation et une diffusion des enjeux climatiques par de mul-
tiples acteurs, et à l’ascension du problème sur la scène publique mondiale.
Le premier acquis de la gouvernance climatique réside dans cette culture
du off, véritable poumon du processus onusien.
Dans les années 1990, une alliance de fait entre scientifiques, Ong et pays
en développement pauvres a eu raison du climato-scepticisme latent de
ces derniers. Alors peu concernés par les enjeux climatiques, ces pays

3 - Amy Dahan et Hélène Guillemot, « Les relations entre science et politique dans le régime clima-
tique : à la recherche d’un nouveau modèle d’expertise ? », Natures Sciences Sociétés, vol. 23, sup-
plément no 3, 2015, p. 6-18.

/76
La climatisation du monde

se sont familiarisés avec eux et considèrent désormais qu’ils en sont les


premières victimes. Tant d’un point de vue numérique (130 pays) que
politique, l’importance des pays en développement dans la gouvernance
climatique est d’ailleurs remarquable ; cela ne concerne pas seulement
les puissances émergentes, gros émetteurs plutôt courtisés, mais éga-
lement les pays moins avancés ou les petites îles qui ont acquis dans cette
enceinte un poids sans commune mesure avec leurs émissions. Dans les
années 2000, les pays en développement pauvres ont fait monter le thème
de l’adaptation et chargé progressivement la barque des négociations de
tous les enjeux de développement (déforestation, vulnérabilités écolo-
giques, usages des sols et agriculture, accès à l’énergie, urbanisation, etc.).
Ce mouvement irrésistible, qu’on appelle la « globalisation du climat », a
eu toutefois l’effet pervers d’accentuer l’immobilisme et la lourdeur de
cette gouvernance.
Les pays en développement (non émergents) sont donc extrêmement
attachés au processus onusien, le seul où ils peuvent faire entendre
pleinement leur voix, tenter d’obtenir des fonds pour s’adapter aux
conséquences du changement climatique, et faire retentir les revendi-
cations d’équité ou de justice climatique. De son côté, la Chine a très
bien joué sa partition au sein des arènes climatiques : elle a su maintenir
habilement son leadership des pays en développement regroupés au sein
du G77 + Chine, alors même qu’elle accédait au rang de deuxième puis-
sance mondiale et de premier émetteur de gaz à effet de serre. Le signal
envoyé au monde par la Chine et le président Obama, en visite à Pékin
à l’automne 2014, a été déterminant dans la voie de l’accord de Paris.
Quelques mois plus tard, l’engagement de la Chine s’avérait relativement
modeste et ne concernait que l’intensité énergétique de sa croissance,
tandis que les États-Unis d’Obama s’engageaient à réduire de 26 % leurs
émissions en 2025 par rapport à 2005. Aujourd’hui, après la défection
tonitruante de Donald Trump, attaque virulente de la cause climatique et
contestation radicale du multilatéralisme, la Chine prétend au ­leadership
du processus onusien. Pour le moment, la décision du président amé-
ricain reste en suspens, elle n’a pas provoqué de retrait généralisé du pro-
cessus, mais elle a de graves effets à l’intérieur des États-Unis. Pourtant,
comment ne pas craindre que cette défection ne provoque, à terme, en
l’absence d’initiatives puissantes, diverses crispations et ressentiments
de pays en développement – qu’ils soient émergents comme l’Inde, ou

77/
Amy Dahan

en voie d’émergence comme la Malaisie, l’Indonésie ou les petits pays


du monde latino-américain –, et qu’elle ne légitime diverses attitudes de
blocages parmi ceux qui se sont toujours illustrés ainsi (la Russie et les
pays pétroliers) ?

La gouvernance incantatoire
La prise de conscience du risque climatique ne suffit manifestement pas
au passage à l’action. Jusqu’aux années 2010, la gouvernance onusienne
s’est caractérisée par ce que ce que nous avons appelé un « schisme de
réalité 4 », à savoir l’écart entre deux mondes : d’un côté, les négociations
enfermées dans leur bulle, régies par les règles de consensus et de civilité
onusiennes, construites autour des notions de responsabilité, d’équité
et de partage du fardeau, entretenant la fiction de pouvoir répartir les
droits d’émissions des pays ; de l’autre, la lutte acharnée pour l’accès
aux ressources, le monde de la géopolitique et de la concurrence éco-
nomique effrénée entre pays et la propagation quasiment universelle du
mode de vie consumériste occidental qui ne fait qu’aggraver le problème
climatique.

La prise de conscience
du risque climatique ne suffit
manifestement pas au passage
à l’action.

La gouvernance a fonctionné sur plusieurs illusions qui consistaient à nier


ces facteurs profonds de division et à croire pouvoir mener en catimini la
« grande transformation 5 » nécessaire vers des modes de vie durables, sans

4 - Stefan Aykut et A. Dahan, « La gouvernance du changement climatique. Anatomie d’un schisme
de réalité », dans Dominique Pestre (sous la dir. de), le Gouvernement des technosciences. Gouverner le
progrès et ses dégâts depuis 1945, Paris, La Découverte, 2014, p. 78-109 ; Gouverner le climat ? Vingt
années de négociations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.
5 - L’expression vient de la référence classique de Karl Polanyi, la Grande Transformation ([1944],
traduit par Maurice Angeno et Catherine Malamoud, Paris, Gallimard, 2009), qui prend la révolution
industrielle comme objet total. Le think tank allemand Wbgu reprit ce titre et présenta dans le off de
la Cop de Durban (2011) un rapport qui fit date, où il proposait un grand récit de transition énergé-
tique et de « modernisation écologique », une transition aussi culturelle que politique. Voir S. Aykut
et A. Dahan, Gouverner le climat ?, op. cit., p. 626-643.

/78
La climatisation du monde

en débattre publiquement et sans même la nommer. Or, on le constate


tous les jours, le climat n’est pas spontanément l’axe organisateur de nos
sociétés et de leurs moteurs, qui restent majoritairement le commerce, la
croissance, l’acquisition et la distribution de richesses.
Après Copenhague (2009), un changement hésitant de paradigme s’est
esquissé dans le processus, consistant, à partir des engagements volon-
taires des États, à abandonner toute velléité de régulations contraignantes
tout en se donnant des objectifs ambitieux (au moins sur le seuil de
température à ne pas dépasser) et à épouser une philosophie de soft
law. Celle-ci est censée traduire matériellement et concrétiser localement
– par un management souple et efficace – les engagements pris. Cette
approche a prévalu dans l’accord de Paris en 2015.
L’accord comporte quelques éléments encourageants – des mécanismes
de révision à la hausse et des clauses de transparence (encore en négo-
ciation) –, mais sacrifie les actions d’ampleur à mener à court terme : pour
les pays émergents, leurs promesses sont décidément trop modestes et
l’examen des émissions de gaz à effet de serre ne commencera vraiment
qu’entre 2023 et 2025. D’ici là, les pays sont invités à agir, mais on n’exa-
minera les résultats de leurs politiques qu’après cette date. Or nous savons
qu’en matière de climat, tout est irréversible. Plus tôt nous agissons et
plus nous avons de chances d’inverser les tendances. Quant au long
terme, beaucoup d’aspects restent tabous, en particulier le moment où
il faudra nous passer des énergies fossiles. Identifier précisément cette
échéance serait crucial dans le débat public. Les pays producteurs de
pétrole ne veulent pas envisager cette étape, pas plus que les pays, comme
la Chine, dont la croissance reste très liée au charbon, et les négociateurs
se sont évertués à éviter toute mention du thème de l’énergie dans le texte
de l’accord climatique6, un comble ! Ils ont trouvé des formes d’écriture
très alambiquées, pour dire qu’à la fin du siècle, il faudra « absorber ce qu’on
émet ». D’où une rhétorique trompeuse sur les émissions négatives qui
est largement, à notre avis, une duperie intellectuelle et politique, parce
que les technologies qui nous permettraient d’absorber à grande échelle
les émissions de carbone n’existent à ce jour tout simplement pas. La
diplomatie climatique a même introduit, pour obtenir le ralliement des

6 - S. Aykut et Monica Castro, “The End of Fossil Fuels? Understanding the Partial Climatisation of
Energy Policy”, dans S. Aykut, Jean Foyer et Edouard Morena (sous la dir. de), Globalising the Climate:
Cop21 and the Climatisation of Global Debates, Londres et New York, Routledge, 2017, p. 173-193.

79/
Amy Dahan

petites îles et des pays les plus vulnérables, le renforcement de l’ambition


du seuil de température à ne pas dépasser (1,5 °C plutôt que 2 °C) : un
objectif politiquement légitime, évidemment, mais qui ne vaut rien, tant
qu’on n’explicite pas les efforts concrets, matériels, immenses et rapides
qu’il exige dans nos façons de produire, de consommer ou de nous ali-
menter ; un seuil que les scientifiques jugent déjà quasiment impossible
à respecter, vu l’inertie du système climatique et le fait que l’humanité
ne va pas s’arrêter du jour au lendemain de tourner7.
L’accord (et la décision qui l’accompagne) encourage explicitement les
acteurs privés et infranationaux – entreprises, villes, régions et États
fédérés – à compléter l’effort des États. L’idée est de pousser aussi des
groupes d’acteurs (les fameux 9 Major Groups du système onusien) à se
projeter comme autorités morales s’opposant à l’égoïsme des États et
pesant sur leur bonne conscience. Ces acteurs non étatiques, dont le
statut s’est beaucoup renforcé ces dernières années dans les Cop, reven­
diquent pour certains d’être reconnus par les Nations unies sous un statut
intergouvernemental dans les négociations. Ils veulent sortir du seul rôle
moral pour devenir des acteurs proprement politiques. Que la gouver-
nance onusienne soit insérée dans un réseau d’initiatives et d’arènes à
géométrie et à échelles variables de pays, de territoires, de villes, d’acteurs
divers (syndicats, fondations philanthropiques, etc.), déclarant vouloir
aller plus loin ou plus vite, ensemble, pour relever le défi climatique, est
une excellente chose. Ainsi, sous la houlette des maires de New York
(Michael Bloomberg) et de Paris (Anne Hidalgo), les grandes métropoles
urbaines du monde se coordonnent et échangent leurs expériences (sur
les luttes antipollution, les transports urbains ou la gestion des déchets).
Néanmoins, on sait bien que les grandes dynamiques de l’urbanisation
galopante et leurs dégâts climatiques (notamment dans les pays émer-
gents) relèvent de facteurs et de responsabilités complexes, dont les États
et leurs choix politiques domestiques ne peuvent être exemptés !
Cette évolution de la gouvernance est profondément significative d’un
mouvement plus général de montée du privé, de dissolution des fron-
tières entre le public et le privé, de l’appel à des formes d’autorégulation
des multinationales, qui convergent pour prendre acte de l’incapacité

7 - H. Guillemot, “The Necessary and Inaccessible 1,5 °C Objective”, dans S. Aykut, J. Foyer et
E. Morena (sous la dir. de), Globalising the Climate, op. cit., p. 39-56.

/80
La climatisation du monde

des États à agir dans notre monde aussi globalisé, financiarisé et inégal8.
Stefan Aykut écrit : « L’architecture mise en place signe le passage d’une gouver-
nance productrice de régulations (type protocole de Kyoto) à ce qu’on pourrait appeler
une gouvernance incantatoire, appuyée sur un triptyque : des objectifs ambitieux et
globaux présentés comme consensuels ; des instruments souples et néo-­managériaux
pour les atteindre ; et un récit enchanteur pour mobiliser l’ensemble de la “commu-
nauté internationale” 9. » Ce récit enchanteur d’une planète qui serait déjà
en transition se veut de surcroît auto-performatif. L’accord de Paris est
une « prophétie autoréalisatrice », déclare Laurence Tubiana10. Il est alors
exclu d’évoquer une « grande transformation », un nouveau contrat social
et le rôle de l’État pour la conduire (comme le Wbgu l’avait fait). La
stratégie de communication consiste au contraire à convaincre les acteurs
socio-économiques et les entrepreneurs que la transition est en cours,
qu’elle est facile, qu’on sait la conduire. Quiconque met en question le
récit brise le charme et est passible de trahison.

D’autres arènes
Dans notre monde tel qu’il est, avec ses dérégulations financières, ses
égoïsmes, ses intérêts nationaux et ses forces d’obstruction, l’accord de
Paris est peut-être le meilleur accord possible. Mais ce n’est qu’un texte
(non contraignant) et ses résultats sont très loin d’être garantis si on ne
l’accompagne pas ; si, aux échelles nationales, les sociétés civiles et les
acteurs sociaux les plus déterminés n’agissent pas très énergiquement
pour traduire les objectifs globaux en objectifs sectoriels et locaux
des politiques publiques, en normes juridiques et en revendications

8 - Sur cette question de « gouvernance », dans l’univers du multilatéralisme, qui renvoie au new public
management et qui a accompagné la restructuration des façons de gouverner tant les entreprises que les
institutions, dans les démocraties occidentales, voir Luc Boltanski et Ève Chiapello, le Nouvel Esprit
du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999 et Nikolas Rose et Peter Miller, “Political Power beyond the
State: Problematics of Government”, British Journal of Sociology, vol. 43, no 2, 1992, p. 173-205. La
rhétorique de la gouvernance s’est d’ailleurs imposée, au niveau international, dans le contexte d’une
technicisation et d’une « économicisation » des enjeux : voir Dominnique Pestre, « Néolibéralisme
et gouvernement. Retour sur une catégorie et ses usages », dans D. Pestre (sous la dir. de), le Gouver-
nement des technosciences, op. cit.
9 - S. Aykut, « La gouvernance incantatoire. L’accord de Paris et les nouvelles formes de gouvernance
globale », La Pensée écologique, vol. 1, no 1, 2017.
10 - Laurence Tubiana, «  Cop21 : l’accord doit être une prophétie autoréalisatrice », entretien avec
Christian Losson, Libération, 17 décembre 2015.

81/
Amy Dahan

politiques ; en somme, si un intense travail de politisation, autour de


cette grande transformation qu’est la transition énergétique et écolo-
gique, n’est pas lancé, au moins dans quelques pays industriels avancés.
Rêvons, par exemple, qu’en Allemagne, la sortie du charbon fasse l’objet
d’un intense débat politique et démocratique qui débouche sur un agenda
précis (même échelonné sur vingt ans, comme ce fut le cas pour leur sortie
du nucléaire). On peut imaginer les conséquences énormes d’un tel choix,
tant au niveau géopolitique (en Europe d’abord, puis dans le monde) que
du côté des stratégies industrielles (secteurs puissants de l’automobile alle-
mande, des transports, des renouvelables, etc.). Si notre rêve concernait
la France, on pressent que la résonance planétaire serait importante, mais
sensiblement distincte. On constate d’ailleurs que, dans des pays pourtant
proches, comme l’Allemagne et la France, les concepts de transition éner-
gétique ou de transition écologique n’ont pas exactement la même signi-
fication, ne supposent pas une mise en mouvement des mêmes acteurs
sociaux et ne renvoient pas aux mêmes modèles et contre-modèles11. On
peut aussi rêver – assez raisonnablement – que l’unité politique de l’Union
européenne progresse et s’empare vigoureusement de la cause climatique
en son sein et à l’échelle mondiale. Ce sont des hypothèses hardies pour
l’Allemagne ou la France, pour l’Europe, et des utopies encore inimagi-
nables dans le cas de la Chine, de la Russie ou de l’Iran.

Il est urgent de susciter


d’autres arènes.

Il serait vain de penser supprimer l’instance onusienne de gouvernance


globale (l’United Nations Framework Convention on Climate Change,
Unfccc), parce que les pays en développement y sont très attachés, qu’elle
joue un rôle et qu’il n’y a pas d’alternative. En revanche, il est urgent
de susciter d’autres arènes, transversales, thématiques, associant acteurs
et échelles variés. Nous continuons à plaider pour une gouvernance

11 - Voir S. Aykut et Aurélien Evrard, « Une transition pour que rien ne change ? Changement institu-
tionnel et dépendance au sentier dans les transformations énergétiques en Allemagne et en France », à
paraître dans Revue internationale de politique comparée. Les auteurs analysent le problème historique
de la transition en Allemagne et en France ; ils opposent une « transition domestiquée » en Allemagne
à une « transition orchestrée » en France.

/82
La climatisation du monde

multi-échelles et polycentrique12, mais il faut que des États, des chefs


d’État ou des figures politiques, des régions, comme l’Union euro-
péenne, prennent des initiatives résolument motrices. Plusieurs questions
­d’importance cruciale n’avancent pas dans les Cop. Mentionnons-en ici
seulement trois : la finance carbone, parce que les besoins sont colossaux
pour transformer les systèmes énergétiques et agricoles, adapter les
infrastructures et les villes, et restaurer les écosystèmes ; les transforma-
tions matérielles concrètes des processus industriels liés aux secteurs très
émetteurs de carbone (notamment le ciment et la fabrication de l’acier) ;
enfin, le défi crucial pour le climat que représente le développement à
venir de l’Afrique.
Le One Planet Summit, convoqué à l’initiative du président de la Répu-
blique française, le 12 décembre 2017, associant la Banque mondiale,
le Secrétariat des Nations unies et quelques autres partenaires, auquel
sont conviés des États (mais pas tous), de grandes entreprises, et dédié
à la question de la mobilisation du secteur financier – une finance verte
pour le carbone – est l’initiative la plus prometteuse. Il faut rappeler
que la question du prix du carbone est presque au point mort dans les
négociations alors que, depuis l’accord de Paris, de nombreux acteurs
et entrepreneurs économiques le réclament pour agir. De plus, un prix
unique du carbone semble inenvisageable à court terme, les pays en
développement y compris émergents excluant de payer le même prix que
les pays développés. De plus, depuis Copenhague et Paris, cent milliards
par an sont promis (mais non réunis) aux pays en développement, d’ici
à 2020, via le Fonds vert pour le climat. Comment alors déplacer des
masses financières importantes d’investissements, dont beaucoup sont
encore dans les fossiles, vers les infrastructures de la décarbonisation
et les énergies renouvelables, tout en réduisant le risque financier ? En
effet, l’offre mondiale de financement est massive, les coûts des énergies
renouvelables ont chuté considérablement, mais le coût du risque ren-
chérit beaucoup le coût global de financement. Dans les think tanks et les
milieux de la recherche, plusieurs projets sont sur la table : fixation d’un

12 - Voir A. Dahan, « L’impasse de la gouvernance climatique. Pour un nouvel ordre de gouvernemen-


talité », Critique internationale, no 62, janvier-mars 2014, p. 21-37 et « La gouvernance climatique
onusienne : un cadre à sauvegarder, transformer ou faire exploser ? », Cités, no 63, 2015, p. 161-174.

83/
Amy Dahan

« prix directeur » du carbone13, mécanismes divers de garantie publique


pour sécuriser les business models d’entreprises dans la transition et pour
favoriser les emprunts bas carbone, toujours moins rentables que les
investissements spéculatifs actuels.
Sur la question de la transformation des procédés industriels, men-
tionnons un élément intéressant apporté, fin 2017, par le dernier rapport
de l’Agence internationale de l’énergie : le coût en baisse très rapide des
énergies renouvelables autoriserait, selon les auteurs, leur utilisation non
seulement en fourniture directe de l’énergie (thermique ou électrification),
mais aussi pour permettre une modification de processus industriels
mobilisant notamment divers produits chimiques comme l’hydro­­gène
ou l’ammoniaque, processus qui deviendraient alors rentables partout où
les énergies renouvelables à bas coût sont disponibles14. Ces perspectives
technologiques exigent évidemment un examen précautionneux par les
scientifiques, ingénieurs, économistes, et par les acteurs sociaux qui auront
à confronter leurs points de vue dans des arènes elles-mêmes sectorielles
ou mixtes. L’approche sectorielle a l’avantage de ne pas agréger tous les
types d’émissions et tous les secteurs, et ne pas se contenter d’objectifs
abstraits. Le récit de Paris évacue tous les aspects techniques et matériels,
préférant ne pas entrer dans le cambouis de la décarbonisation !
L’enjeu climatique probablement majeur de la planète est celui du déve-
loppement, dans les vingt ou trente ans à venir, de l’Afrique. Les démo-
graphes prédisent une population de 2,5 milliards de personnes sur le
continent en 2050. Pensons qu’en Chine, les déplacements massifs de
population, le modèle productiviste, la capacité à créer de l’emploi pour
assurer la stabilité sociale, les gaspillages et les duplications industrielles
(1 200 usines à charbon !), la conversion du foncier, etc., tous ces facteurs
de la croissance chinoise qui ont exacerbé les choix énergétiques mais aussi
les inégalités sociales, se sont décidés dès les années 1980 et ont été liés aux
économies politiques régionales chinoises15. L’Afrique est la seule partie
du monde dont le développement est principalement encore devant elle,

13 - Michel Aglietta, « Après la Cop21, mobiliser la finance pour une croissance soutenable », note
pour Terra Nova, le 2 mars 2015. Voir aussi Jean-Charles Hourcade et Emmanuel Combet, Fiscalité
carbone et finance climat. Un contrat social pour notre temps, Paris, Les Petits Matins, 2017.
14 - International Energy Agency, Renewable Energy for Industry, novembre 2017.
15 - Voir Jean-Paul Maréchal (sous la dir. de), la Chine face au mur de l’environnement ?, Paris, Cnrs
Éditions, 2017, notamment l’article de Jean-François Huchet, « Les politiques publiques environne-
mentales chinoises à l’épreuve des économies politiques locales ».

/84
La climatisation du monde

qui dispose potentiellement de beaucoup de richesses naturelles, de soleil,


de réserves pétrolières aussi (très inégalement réparties). L’usage des sols
est encore très peu rationalisé : rendement des terres faible, brûlage de
la biomasse, sécheresses et déforestation, développement anarchique
et polluant des villes et immenses poches de pauvreté. Sans prétendre
dire aux Africains ce qu’ils doivent faire, une intensification d’initiatives
Europe-Afrique doit intervenir sur les énergies renouvelables et l’accès à
l’énergie, pour optimiser l’usage des terres entre les divers impératifs de
sécurité alimentaire, de climat et de développement, sur des programmes
d’accès à l’éducation et d’aide à l’égalité des sexes (par le planning familial
et le libre accès à la contraception), etc. ­L’invention de voies originales
de développement pour l’Afrique, différentes des chemins destructeurs
de l’environnement qui furent les nôtres, est un enjeu stratégique de la
stabilisation du climat au cours de la seconde moitié du xxie siècle.

La climatisation du monde,
un projet désirable ?
La Cop21 a été une étape supplémentaire et probablement détermi-
nante dans ce que nous avons appelé « le mouvement dialogique entre la
globalisation du climat et la climatisation du monde 16 ». En effet, ces vingt der-
nières années, la question climatique s’est globalisée au sens où elle s’est
chargée de nombreux autres problèmes (de développement et d’énergie
en particulier) qui interviennent dans les débats et s’est étendue dans
différents espaces sociaux (aspect centripète de la thématique climat).
Symétriquement, toute une série d’acteurs, de communautés humaines
mais aussi des milieux naturels et des secteurs d’activité (océans, pêche,
forêts, agriculture, sécurité alimentaire, etc.) se sentent concernés par le
problème climatique, veulent être partie prenante de cette négociation, y
faire prévaloir leurs préoccupations et y traduire leurs intérêts en termes
climatiques (aspect centrifuge). Le climat est donc clairement devenu une
problématique planétaire, capable de cristalliser toute une série d’enjeux
qui transcendent les divisions sectorielles entre questions scientifiques,
environnementales, économiques ou politiques.

16 - Jean Foyer, « Le climat comme fait socio-environnemental total, une analyse à chaud de la
Cop21 », La Vie des idées, 2016 et A. Dahan, « La gouvernance du climat : entre climatisation du
monde et schisme de réalité », L’Homme et la société, no 199, janvier-mars 2016, p. 79-90.

85/
Amy Dahan

Toutefois, cette « climatisation du monde » a ses limites. Une fois l’échéance


d’une Cop passée, chaque pays (État comme société civile) se retrouve
confronté à tout un ensemble divers de problèmes, ordonnés et hiérar-
chisés différemment (chômage, pauvreté, sécurité, croissance, etc.), où le
climat est loin d’être prééminent. La gouvernance du climat reste enclavée
sur l’échiquier mondial, séparée d’autres instances de gouvernance inter-
nationale (sur l’énergie, le commerce, les problèmes de développement,
l’agriculture, etc.) qui font la mondialisation économique et financière.
Observons par ailleurs que la question des modes alimentaires, trop
exagérément carnés dans les pays développés, recoupe le problème clima-
tique en divers points : pourcentage important des sols dévolus à l’élevage
du bétail au détriment d’autres usages des sols et de la sécurité alimentaire
globale, émissions de méthane par les ruminants, etc. Pourtant, son effet
spectaculaire sur l’espace public (au moins européen) s’est fait d’abord
indépendamment de l’agenda climatique – le rôle de l’éthique animale
est plus déterminant. Il semble donc que la mise en mouvement des
individus touchés dans leur corps, leur bien-être et leur santé ou celle de
leurs enfants soit infiniment plus rapide et se traduise plus concrètement
dans les comportements et les modes de vie que l’engagement vis-à-vis
de la question encore abstraite et plus lointaine du climat.
En somme, la globalisation du climat a conduit ce dernier à absorber
toutes les questions du développement durable, progressivement vidé de
sa substance. Dans les arènes multilatérales, on a gouverné sans se pro-
jeter dans un futur désirable, sans esquisser un quelconque récit d’avenir.
Dans l’accord de Paris, la « climatisation du monde », qui serait déjà presque
là, est loin d’apparaître comme suffisamment désirable pour mettre en
mouvement de larges fractions des populations dans le monde. Quant
au futur de la décroissance écologique, il ne constitue aujourd’hui ni un
contre-modèle, ni une utopie concrète.
La politique climatique est à plusieurs échelles et à plusieurs vitesses. Mal-
heureusement, la vitesse du convoi global est celle du véhicule le plus lent.
Il faut donc encourager des regroupements pionniers qui poussent à aller
plus vite et peuvent créer un cercle vertueux. On ne peut que souhaiter
une volonté résolue de quelques acteurs : des responsables politiques qui
prennent des initiatives majeures, des mouvements sociaux avec l’ima-
gination au pouvoir, sans doute aussi l’action de certaines entreprises de
nouvelles technologies.

/86
La société
verte
Peut-on imaginer une prospérité qui ne dépende plus de la
croissance marchande ? Telle est l’ambition du développement
durable, qui s’appuie sur un nouvel imaginaire technique et les
richesses non monétaires. La finance ne peut sans doute pas
prendre en charge les investissements nécessaires à la transition
écologique sans l’action de la puissance publique. La fiscalité et
les aides aux pays en voie de développement doivent respecter
l’équité entre les générations et ne pas sacrifier l’environnement
au profit du social. Par ailleurs, il est urgent de réguler le
commerce international, qui reste aujourd’hui l’angle mort de
l’action climatique. Enfin, le droit de l’environnement permet
de repenser les rapports des hommes à la nature, à l’espace et
au temps.

De la croissance Au-delà de la finance Quelle justice


marchande verte climatique ?
au développement Wojtek Kalinowski Guillaume Sainteny
durable
Bernard Perret

La régulation Trois défis pour


climatique une responsabilité
des échanges écologique
Géraud Guibert Laurent Neyret
De la croissance
marchande
au développement
durable
Bernard Perret

D ans la préface de la seconde édition de Prospérité sans croissance,


succès éditorial issu du rapport 2009 de la Commission pour le
développement durable du Royaume-Uni, Tim Jackson raconte
le rejet dont ce rapport fit l’objet de la part du gouvernement britannique.
Le titre même fut considéré comme une provocation, à un moment où le
principal souci des dirigeants de la planète était de relancer la croissance.
Cette anecdote est révélatrice d’un blocage idéologique contre lequel
Tim Jackson invite à s’insurger : « Avions-nous eu tort de nous attaquer au mot
“croissance”, à l’heure où les dirigeants du G20 débattaient dans le chaos financier ?
Absolument pas. Dès le moment où il est interdit de remettre en question les hypothèses
fondamentales d’un système économique manifestement dysfonctionnel, la liberté poli-
tique cesse d’exister, la répression culturelle devient une réalité et les possibilités de
changement sont entravées, de façon peut-être décisive 1. »
Il est pourtant facile de se convaincre que l’idéologie économique est
incompatible avec la recherche d’un modèle de développement éco­
logiquement viable. On peut voir dans cette cécité collective l’effet de la
domination politique des intérêts financiers, mais le problème est plus
profond. Nous avons tous le plus grand mal à imaginer un avenir meilleur
pour nous et nos descendants – c’est-à-dire une forme de prospérité,

1 - Tim Jackson, Prospérité sans croissance. Les fondations pour l’économie de demain, Louvain-la-
Neuve, De Boeck, 2017, p. 26.

/88
De la croissance marchande au développement durable

une vision partagée de « ce qui va bien 2 » – qui ne dépende pas de la crois-
sance marchande. La vision marchande du monde a en effet l’avantage
de fournir un cadre de rationalité unifié, cohérent et universalisable,
capable de rendre mutuellement compatibles une infinie diversité de
libres décisions individuelles et collectives3.
Il faut s’en émanciper si l’on veut répondre au défi politique de ce siècle :
inventer un projet de société pour l’Europe et le monde qui tienne compte
de notre dépendance à l’égard de la nature. À quoi pourrait ressembler
cette nouvelle vision du progrès humain et quels sont les bons concepts
pour en décrire les ressorts ?

Découplage
La croissance économique, c’est-à-dire l’augmentation de la production
de biens et de services marchands ou rémunérés, s’accompagne d’une
consommation excessive de ressources non renouvelables et d’une dégra-
dation accélérée de l’écosystème terrestre. Elle n’est donc pas durable.
Pour qu’il en soit autrement, il faudrait au minimum « découpler » la
croissance de la consommation d’énergie et de matières premières. Le
découplage se mesure par un ensemble de rapports, tels que l’intensité
carbone de la croissance (rapport entre les émissions de gaz à effet de serre
et la production marchande), l’intensité énergétique ou encore ­l’intensité
matières4. Ces indicateurs reflètent les progrès accomplis depuis deux
décennies pour « verdir », c’est-à-dire essentiellement « décarboner » la
croissance. Ces progrès sont réels, mais insuffisants. Les engagements pris
par la France en 2015 dans le cadre de l’accord de Paris supposeraient pour
être respectés de réduire l’intensité carbone de notre économie de 3,1 %
par an d’ici 2030. Or la baisse annuelle moyenne observée entre 2000
et 2015 n’est que de 2,6 %, bien que cette période ait permis d’engranger
des gains relativement faciles – montée en puissance du nucléaire, impact
de la crise financière sur l’activité du bâtiment et lutte contre des gaspil-
lages évidents. Pour la seule année 2015, la baisse n’a été que de 0,2 % et

2 - Comme le remarque T. Jackson : « Prospérer, c’est à la fois réussir dans la vie et se sentir bien dans
sa vie. Prospérer veut aussi dire que les choses vont bien pour nous et pour ceux que nous aimons »
(Prospérité sans croissance, op. cit., p. 1).
3 - Voir Bernard Perret, Pour une raison écologique, Paris, Flammarion, 2011.
4 - Rapport entre un indicateur agrégé de consommation de matières premières et la croissance.

89/
Bernard Perret

rien ne permet de penser qu’elle soit en train de s’accélérer suffisamment


pour rejoindre la trajectoire projetée. On ne voit pas comment l’objectif
officiel de découplage pourrait être atteint sans ruptures. Les engagements
climatiques de la France sont donc incompatibles avec la poursuite de la
croissance économique telle qu’elle est actuellement conçue.
À l’échelle de la planète, le caractère non durable de la croissance se
reflète dans l’augmentation de l’empreinte écologique ou encore dans
l’avancement continu du « jour du dépassement » (Earth overshoot day),
date à laquelle l’humanité est supposée avoir consommé les ressources
que la planète régénère en un an (en 2017 : le 2 août). Nul ne songe à
contester la validité du message que portent ces indicateurs, corroboré
par les données disponibles sur l’état de la planète. Changement clima-
tique, déclin de la biodiversité, pollution de l’eau et de l’air, artificialisation
de l’espace, usure des sols : tous les clignotants sont au rouge.
Est-il envisageable qu’une accélération du progrès technique change la
donne ? On peut espérer de bonnes surprises – l’accélération de la baisse
du coût de l’énergie photovoltaïque en est une ; elles ne suffiront pas. Un
effort massif en faveur de l’innovation, accompagné d’adaptations limitées
du modèle de consommation, peut « verdir » la croissance, mais ne peut
sûrement pas la rendre soutenable. Rien de nouveau dans ce constat, ainsi
résumé par Tim Jackson : « La vérité est qu’il n’existe aucun scénario crédible,
socialement juste et écologiquement soutenable pour faire croître les revenus de 9 milliards
de personnes. La question critique n’est pas de savoir s’il est techniquement faisable de
décarboner nos systèmes énergétiques ou de dématérialiser nos modes de consommation,
mais si ce tour de force est possible dans notre type de société  5. »
L’illustration la plus spectaculaire de ces contradictions est le dévelop-
pement de la mobilité. Les transports représentent près d’un tiers des
émissions de gaz à effet de serre. Depuis des décennies, l’accroissement
de la mobilité et celui de la richesse vont de pair. La contrainte clima-
tique interdit de continuer dans cette voie. L’une des réponses avancées
est la voiture électrique, mais l’électricité n’est pas une source d’énergie
primaire : elle est produite avec du charbon, du nucléaire, du soleil ou
du vent 6. Le développement de la mobilité est aussi consommateur

5 - T. Jackson, Prospérité sans croissance, op. cit., p. 134.


6 - Il s’avère, par exemple, que le développement de la voiture électrique en Chine, pays où l’électricité
est massivement produite à partir de charbon, aura pour conséquence un accroissement des émissions
de CO2 (Le Monde, 10 septembre 2010).

/90
De la croissance marchande au développement durable

d’espace et producteur de nuisances diverses (pollution, bruit). Dans


un pays comme la France, la construction de nouvelles infrastructures
de transport se heurte à des résistances croissantes et coûte de plus en
plus cher, comme on le voit à Notre-Dame-des-Landes. Le rêve d’une
mobilité croissante et accessible à tous doit être abandonné.

La faible croissance actuelle


s’accompagne d’une dégradation
de la situation sociale
et ne mesure pas certains progrès.

La fin de la croissance ne signifie pas la fin du progrès. Même si c’est grâce


à la croissance que nous avons atteint un niveau enviable de bien-être,
il en ira différemment à l’avenir. La critique du produit intérieur brut
(Pib) est devenue un quasi-lieu commun et on s’accorde sur le fait que
le taux de croissance ne mesure pas plus fidèlement le bonheur des gens
que l’état de la planète. Le Pib ne tient compte ni de la dégradation de
l’environnement, ni des aspects qualitatifs du bien-être, encore moins
de la résilience de la société. La faible croissance actuelle s’accompagne
d’une dégradation de la situation sociale et ne mesure pas certains
progrès. Quand on compare la consommation musicale de la jeunesse
actuelle et celle des générations d’avant Internet, l’accroissement est
impressionnant. Or il résulte massivement du développement d’une
consommation gratuite (téléchargement illégal et échange entre pairs)
et n’est donc pas pris en compte dans le calcul du Pib.
Nombre d’instances publiques publient des indicateurs sociaux et
environnementaux non monétaires et la loi dite « Éva Sas », votée en
avril 20157, aurait pu constituer une avancée décisive. Mais l’usage poli-
tique de ces innovations reste limité. L’un des acquis majeurs de ces
dernières années est la défaite des partisans du « tout-monétaire ». Il est
désormais admis que la solution aux défauts du Pib ne consiste pas à
réduire le non-monétaire au monétaire en donnant une valeur marchande
au bien-être social et à la qualité de l’environnement. Les débats au sein de

7 - Du nom de la députée écologiste qui en est à l’origine. Elle prévoit l’élaboration annuelle d’un
tableau de bord d’indicateurs sociaux et environnementaux et leur utilisation pour évaluer les poli-
tiques publiques.

91/
Bernard Perret

la commission Stiglitz ont été décisifs pour élaborer de nouvelles mesures


de la croissance8. Celle-ci a recommandé d’élaborer des indicateurs non
monétaires renseignant, de manière distincte, la soutenabilité (atteintes
à l’environnement, rareté et rythme de déplétion des ressources natu-
relles critiques) et le bien-être des générations actuellement vivantes. La
« performance » d’un pays devrait donc s’évaluer à l’aide d’indicateurs
monétaires et non monétaires9, sans exclure les indicateurs synthétiques
combinant les deux tels que l’indicateur de développement humain (Idh).
Le rapport reconnaît donc l’existence de biens non substituables et non
monétarisables. Mais cette avancée n’a pas eu d’effet politique : la crois-
sance reste le principal souci des dirigeants politiques et l’évolution du
pouvoir d’achat demeure pour les foyers l’évaluation la plus concrète de
leur situation. La déconstruction de la notion de croissance n’a de sens
que si elle débouche sur une remise en cause de la société de marché et
une démarchandisation de l’échange social.
Le rythme insuffisant du découplage rend notre mode de vie non soute-
nable. La consommation des biens et des services ayant un fort contenu
en émissions de gaz à effet de serre, du transport aérien à la viande rouge
en passant par une multitude d’objets jetables, doit donc décroître. Il est
probable que cela se traduira par un recul du Pib dans les pays riches et
même au niveau mondial. Faut-il pour autant parler de « décroissance » ?
Le mot a l’avantage de ramener à la réalité les tenants de la « crois-
sance verte » ou de la « transition écologique » (expression qui évoque
un effort transitoire d’adaptation pour atteindre un nouveau régime de
croissance), mais il n’aide guère à se projeter. La critique de la mesure
monétaire du bien-être incite d’ailleurs à ne pas confondre croissance
et développement. L’humanité ne reviendra pas en arrière. Le modèle
de développement à inventer ne peut se résumer à des restrictions. Le
progrès technique ne va pas s’interrompre et les solutions qui seront
mises en œuvre pour se nourrir, se chauffer, se déplacer, etc., ne ressem-
bleront pas à celles du passé, même si d’anciens savoir-faire devront être
mobilisés. Sauf à disparaître, l’humanité ne cessera pas d’évoluer et, au
moins au plan culturel, de se développer. Dans des domaines comme la

8 - Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social, constituée à l’ini-


tiative de Nicolas Sarkozy en 2008 pour élaborer des indicateurs de richesse et de bien-être complé-
mentaires au Pib, présidée par le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz.
9 - Voir Nicolas Bouleau, Finance et “Business as Usual”, Paris, Institut Louis-Bachelier, septembre 2017.

/92
De la croissance marchande au développement durable

santé, la communication et l’information, rien ne permet d’anticiper un


ralentissement de l’innovation. Ainsi considérée, l’expression « dévelop-
pement durable » est donc parfaitement défendable.

Un nouvel imaginaire technique


L’idée de décroissance est associée à une vision pessimiste du rôle de la
technique. Or la question mérite mieux qu’une opposition caricaturale
entre ceux qui croient au progrès technique et ceux qui n’y croient pas.
Les protagonistes du débat sur la technique passent à côté du véritable
enjeu, celui d’une transformation de l’imaginaire technique. Par imaginaire
technique, j’entends le système des représentations sociales de ce qu’est
censée produire la technique – la manière dont une société se projette dans
l’avenir à travers de nouveaux objets et d’autres pratiques. Nous vivons
sous l’emprise d’un imaginaire industriel qui voit dans la technologie le
moyen de créer des objets qui nous rendront plus souverains, plus auto-
nomes à l’égard des autres et de la nature. L’imaginaire à promouvoir pour
faire face au défi écologique voit plutôt la technique comme l’ensemble
des moyens d’améliorer solidairement le bien-être, en symbiose avec les
écosystèmes. Au lieu de soumettre brutalement la nature à nos désirs, il
s’agit de la comprendre et de s’adapter à son fonctionnement.
Ainsi, l’économie circulaire est l’un des moyens de produire plus de
bien-être en consommant moins de ressources naturelles. Il s’agit de
« boucler » les cycles de matières et d’énergie grâce au réemploi et au
recyclage. L’économie circulaire ne se limite pas au recyclage des déchets.
Pour économiser les ressources naturelles, il faut, par un travail en
amont sur la conception des produits (éco-conception), optimiser leurs
usages, réduire les consommations induites (énergie et consommables),
­augmenter leur durée de vie, faciliter la maintenance et les réparations,
permettre le réemploi des composants et des pièces détachées, utiliser des
matériaux renouvelables ou faciles à recycler, voire viser le « sur­cyclage »
(upcycling 10). Un autre aspect de l’économie circulaire est l’écologie indus-
trielle territoriale qui recherche les complémentarités techniques entre

10 - Par opposition au downcycling (recyclage des produits ou des matériaux avec dégradation de leurs
fonctionnalités, à l’instar du papier recyclé), l’upcycling consiste à récupérer les produits ou matériaux
dont on n’a plus l’usage pour fabriquer des biens d’utilité supérieure.

93/
Bernard Perret

des entreprises d’un territoire pour optimiser l’usage des ressources


(matière et énergie) et le réemploi des déchets.

Au lieu de soumettre brutalement


la nature à nos désirs, il s’agit
de la comprendre et de s’adapter
à son fonctionnement.

L’économie de la fonctionnalité, autre exemple du nouvel imaginaire


technique, développe les services d’usage des biens comme alternative à
leur possession. Les exemples connus diffèrent peu de services classiques
de location, si ce n’est par leur caractère public. Les systèmes de type
Vélib ou Autolib participent ainsi d’un développement des services de
location qui bénéficie également aux activités locatives plus classiques.
L’économie de la fonctionnalité ne se réduit pas à la location : partenariat
avec les collectivités territoriales, formation des usagers-consommateurs,
contributions à une reformulation des attentes et des besoins, etc.
Au-delà, le nouvel imaginaire technique consiste à regarder autrement les
objets, leurs impacts et leurs usages. Les pratiques d’éco-conception – qui
visent à optimiser les objets du point de vue de leur contenu en ressources
rares, leur durée de vie, leur capacité à être réparés, leur modularité, leur
facilité d’usage et de réemploi – en sont la concrétisation directe. Le
cadre social de l’usage des objets techniques pourrait aussi être repensé
avec les mêmes objectifs : réduire certains besoins à la source, favoriser
la mutualisation et accroître la résilience des fonctionnements sociaux.
Parmi les notions dont il pourrait être utile de faire usage, mentionnons
celle de « permaéconomie », forgée par analogie avec la permaculture, pour
désigner les pratiques économiques fondées sur les principes d’économie
de ressources, de diversité et d’adaptation à l’environnement11.
Le nouvel imaginaire technique combinera les high tech et les low tech
en dépassant les obstacles à la mise en œuvre de savoir-faire et de
­compétences techniques. On pense à l’agriculture biologique, aux ateliers
­coopératifs de bricolage et de réparation, aux systèmes de transport
associant vélos, transports collectifs et technologie de l’information, à
une gestion des déchets avec récupération, compostage, tri manuel et
11 - Voir Emmanuel Delannoy, Permaéconomie, Marseille, Wildproject, 2016.

/94
De la croissance marchande au développement durable

technologies sophistiquées pour le traitement des matériaux précieux


ou dangereux. Un autre aspect peut être l’imitation de la nature par les
technologies biomimétiques (qui s’inspirent des processus physiques ou
chimiques utilisés par les êtres vivants), la recherche systématique de
fonctionnements en circuit court (agriculture de proximité) et de sym-
bioses entre organisations de taille et de nature différentes.
À une échelle plus large, un nouvel imaginaire technique devrait se
concrétiser par une autre conception de l’aménagement de l’espace.
Les projets urbains consommateurs d’espace et d’énergie devront faire
place à des approches telles que les slow cities ou l’« urbanisme tactique »
(encore appelé « acupuncture urbaine12 »). Le décloisonnement des
échelles spatiales et temporelles est un aspect fondamental : on ne peut
plus se contenter d’évaluer les objets et les techniques en se fondant
sur leurs effets locaux et immédiats. Comme l’indique Lucile Schmid
dans son rapport sur l’innovation écologique : « L’invention de nouveaux
procédés ne suffit pas. Elle doit aller de pair avec la recherche d’un nouveau modèle
de développement économique et social, compatible avec la finitude des ressources13. »
Toute technique devrait désormais être appréhendée comme un levier
de transformation des usages et des « façons d’agir », en tenant compte
de leurs effets dynamiques et en rapport avec un objectif d’économie
des moyens à l’échelle d’un territoire.
Le plus important dans ce nouvel imaginaire technique est son aspect
culturel. Il s’agit de promouvoir un nouvel idéal d’excellence : non plus
créer des objets « performants », dont l’efficacité se mesure à l’aune
d’une tâche spécialisée, mais répondre à des besoins vitaux et résoudre
des problèmes concrets au moindre coût pour l’environnement. Cette
conception de la performance n’a rien d’abstrait : elle peut s’objectiver
grâce à la méthode de l’analyse du cycle de vie qui évalue les consé-
quences environnementales globales d’une activité ou d’un produit rap-
portées à leur usage final.

12 - « La ville est vue comme un organisme énergétique multidimensionnel et sensible, un environnement
vivant. L’acupuncture urbaine vise à approcher cette nature et à comprendre les flux énergétiques du
collectif caché derrière l’image de la ville pour réagir aux endroits qui en ont besoin. » Marco ­Casagrande,
Biourban Acupuncture: Treasure Hill of Taipei to Artena, Rome, International Society of Biourbanism,
2013.
13 - Lucile Schmid, Rapport relatif à l’innovation et à l’expérimentation pour la transition écologique,
juillet 2017.

95/
Bernard Perret

Démarchandisation
Ce nouvel idéal de performance permet de valoriser des aspects du
bien-être collectif (qualité de la vie, état du patrimoine naturel, etc.) qui
ne deviendront pas des « marchandises ». Intégrer la valeur de ces biens
dans l’évaluation du bien-être social passe par le développement de nou-
veaux indicateurs. Mais mesurer ne sert pas à grand-chose tant que les
aspects non monétaires de la richesse ne sont pas pris en compte aux
niveaux méso- et microsocial comme des valeurs d’échange. Tel serait
l’objet d’une politique de démarchandisation14.
La démarchandisation recouvre en partie le « retour des communs 15 ».
­L’importance des biens communs environnementaux (climat, bio­
diversité, espaces naturels) n’est plus à souligner. Ce qui est moins pris
en compte, c’est que des biens dont l’importance augmente relèvent
également d’une gérance collective : connaissances, réseaux, ser-
vices collectifs à différentes échelles infra- et supranationales, sécurité
collective. À rebours de la vague libérale, la communalisation de cer-
tains biens va revenir à l’ordre du jour (on pense notamment au sol).
Ce n’est pas un hasard si les travaux sur les communs se sont multipliés
ces dernières années, comme en témoigne l’attribution du prix Nobel
d’économie à Elinor Ostrom en 2009.
La gérance efficace des non-marchandises est une question économique
que pose le développement des « modèles d’affaires hybrides », dont le
point commun est de combiner logique marchande et coopération : éco-
nomie sociale et solidaire, production collaborative (de Wikipédia aux
fab-labs), échanges gratuits et de pair à pair via Internet, sans oublier l’éco-
nomie circulaire et l’économie de la fonctionnalité évoquées plus haut.
L’économie collaborative est un monde au sein duquel des distinc-
tions seraient à établir : on y trouve aussi bien des formes d’hyper-­
marchandisation que des initiatives à visée de changement social. Son
développement pose des problèmes complexes de concurrence déloyale,
d’évasion fiscale et de contournement du droit du travail. Ces ambivalences

14 - Voir B. Perret, Au-delà du marché. Les nouvelles voies de la démarchandisation, Paris, Les Petits
Matins, 2015 et Isabelle Cassiers, Kevin Maréchal et Dominique Méda (sous la dir. de), Vers une
société post-croissance. Intégrer les défis écologiques, économiques et sociaux, La Tour-d’Aigues, Les
éditions de l’Aube, 2017.
15 - Voir Benjamin Coriat, le Retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire, Paris, Les Liens
qui libèrent, 2015.

/96
De la croissance marchande au développement durable

ne doivent pas obscurcir le fait que l’échange entre pairs et la contri-


bution volontaire à la création de communs contiennent en germe une
transformation de l’économie de marché et même un dépassement du
capitalisme16. Grâce à Internet, dont l’immense apport est de permettre
une coordination à grande échelle sans prix de marché et sans organi-
sation hiérarchisée, l’économie collaborative met en œuvre une nouvelle
manière de créer de la valeur tout en favorisant le développement d’un
autre type de relations sociales. Les échanges entre pairs valorisent des
ressources telles que la confiance, la propension à respecter des normes
de réciprocité et la connectivité sociale, le « capital social » des sociologues
américains. Toutes ces pratiques ne sont pas vertueuses, mais là n’est pas
la question. Quelles que soient les motivations de leurs initiateurs, leur
efficacité repose sur de nouvelles formes de mobilisation des ressources
et d’évaluation des biens. Elles participent d’une ­démarchandisation des
besoins et de l’échange social, condition nécessaire du découplage entre
le bien-être et la consommation des ressources rares.
Le terme de démarchandisation revêt ici un sens large17. Toutes les formes
de coopération, de mutualisation et de troc peuvent s’analyser comme
des échanges hors marché. La démarchandisation renvoie au dévelop-
pement de la gratuité et des échanges non monétaires (notamment à
travers Internet), à l’autoproduction et au partage de certaines ressources,
mais aussi à la prise en compte de valeurs non monétaires dans le cadre
d’échanges marchands, à commencer par la production volontaire
­d’externalités positives, sociales ou environnementales. La démarchandi-
sation implique donc une évaluation socialisée, mais non monétaire, de
certains biens. Les agents économiques sont conduits à évaluer ces biens
de manière substantielle et contextualisée – en tenant compte de leur
rareté physique, de leur valeur d’usage et/ou de leur utilité sociale dans un
contexte donné, et non plus seulement par un prix de marché.
Habituellement, le progrès social est subordonné au retour de la crois-
sance. Mais rien ne s’oppose vraiment à ce que la réduction des besoins
monétaires figure parmi les objectifs et les critères d’évaluation des
16 - Voir Michel Bauwens et Vasilis Kostakis, Manifeste pour une véritable économie collaborative. Vers
une société des communs, Lausanne, Fondation Charles Léopold Meyer, 2017.
17 - Pour GØsta Esping-Andersen, la démarchandisation renvoie à la réduction de la dépendance des
individus vis-à-vis du marché grâce au système de protection sociale. Voir G. Esping-Andersen, les
Trois Mondes de l’État providence. Essai sur le capitalisme moderne, traduit par Noémie Martin, Paris,
Puf, coll. « Le Lien social », 2007.

97/
Bernard Perret

politiques économiques et sociales. Les pratiques de démarchandi-


sation apportent les éléments conceptuels pour bâtir une stratégie de
découplage entre le bien-être et la production marchande. Pour amé-
liorer le bien-être social avec une croissance faible ou nulle, il s’agit de
réduire les besoins monétaires et d’intensifier la création et la circulation
de non-marchandises. Outre l’encouragement de l’innovation sociale et
la création d’un cadre juridique et fiscal pour les modèles économiques
hybrides, une stratégie de développement en ce sens devrait reposer sur
la réduction des flux de consommation matérielle en augmentant la durée
de vie et en facilitant la réparation et le réemploi des biens, sur l’aide aux
ménages (en particulier à faibles ressources) à réduire leurs dépenses sans
dégrader leurs conditions de vie (informer les consommateurs sur le coût
d’usage réel des biens, instaurer une tarification progressive de l’eau et
de ­l’électricité, rendre possible une vie sans voiture par l’aménagement
de l’espace et le développement des transports collectifs, développer les
services collectifs de proximité, etc.) et sur les limitations de la publicité
(par exemple par l’interdiction de la publicité à domicile non sollicitée,
à la fois coûteuse et source de nuisance). L’aménagement du temps de
travail devrait être considéré dans cette perspective. Il est pertinent de
favoriser la pluralisation de l’activité à l’échelle de l’existence – on pense
notamment à l’aménagement de la fin de la vie active et à l’activité des
retraités.
On objectera qu’une stratégie de démarchandisation réduirait les recettes
fiscales et donc les moyens d’action de l’État. L’une des réponses pourrait
être de démonétariser partiellement le service public, c’est-à-dire de pro-
duire les biens collectifs en collaboration avec les citoyens. Au-delà de
cette forme de don à la collectivité que constitue le service civique, le
service public se réinventerait en s’appuyant sur la société civile et en
s’inspirant de l’économie collaborative. La propension des citoyens à
contribuer gratuitement au bien commun est une ressource dont l’État
et les collectivités territoriales ne devraient pas se priver18. Il ne s’agit pas
seulement de financement : s’engager dans la voie du service public colla-
boratif, c’est-à-dire d’une hybridation du public et du commun, n’irait
pas sans une transformation profonde de notre imaginaire politique.

18 - La mise en place de la « réserve citoyenne » ou encore, depuis 2011, du « dispositif de participation
citoyenne » (souvent sous l’appellation « voisins vigilants ») prouve que cela n’a rien d’une utopie.

/98
Au-delà de
la finance verte
Wojtek Kalinowski

C ombien coûte la transition vers une société durable ? Ce qui


est durable ou non, c’est une façon de consommer, de vivre
et ­d’employer des ressources physiques. L’investissement dans
l’offre d’équipements plus « sobres » en matières premières et en énergie
permet de réduire la pression sur les ressources à confort de vie constant,
mais n’abolit pas les limites physiques de la planète. « Changer de modèle »
dépasse ainsi les solutions purement techniques et dépend de notre
capacité d’organiser nos sociétés autrement, de « changer de vie », jusqu’à
la redéfinition collective de ce qu’est notre richesse. Dans le même temps,
nos modes de vie actuels sont en grande partie contraints, et les mili-
tants « écolos » prêts à sortir réellement des modes de vie insoutenables,
peu nombreux. Il faut donc bien des solutions collectives permettant
une adaptation graduelle mais massive, facilitée par des investissements
importants dans les infrastructures moins énergivores, l’offre accrue
d’énergie de sources renouvelables, les modes de déplacement plus doux,
l’isolation thermique, la conversion du modèle agricole, etc. Dans tous
ces domaines, on retombe ainsi inéluctablement sur la question du coût
de ces transformations et des sources de leur financement.
À ce sujet, la presse économique souligne que l’investissement « vert »
n’a jamais autant intéressé la finance : témoin les volumes d’émission des
obligations vertes, la multiplication des chartes et des labels ou encore
l’intégration progressive des critères Environnement, Société, Gouver-
nance (Esg) dans l’analyse financière et les stratégies d’investissement.
La place de Paris s’est emparée de la question pour en faire un avantage
dans la rude compétition internationale et les régulateurs lui emboîtent

99/
Wojtek Kalinowski

le pas1. Ce qu’on appelle la « finance verte 2 » mise sur la prise en compte


du « risque climat » ou du « risque environnement » dans les stratégies
des entreprises et des investisseurs, sachant que les évolutions futures
de l’environnement et du climat, mais aussi des politiques publiques
supposées de plus en plus contraignantes, vont continuellement affecter
la performance des entreprises et donc la rentabilité relative des diffé-
rentes classes d’actifs. Par exemple, on peut prévoir la baisse tendancielle
de la valeur financière des réserves d’énergie fossile, à condition que
la transition énergétique se poursuive et s’accélère. Autant anticiper le
mouvement en se retirant dès aujourd’hui, avant que la « bulle clima-
tique » n’éclate, faisant apparaître les stranded assets (« actifs échoués ») de
la « vieille » économie polluante. Selon l’une de ces prévisions autoréalisa-
trices dont l’économie financière a le secret, ce mouvement d’anticipation
contribuerait lui-même à la tendance baissière qu’il avait prévue. Pour
l’amorcer, il suffirait de garantir la transparence des bilans et d’améliorer
les méthodologies d’évaluation environnementale, afin que chacun puisse
vérifier l’empreinte carbone des uns et des autres, anticiper l’avenir et
adapter dès à présent ses stratégies d’investissement. C’est précisément
l’esprit de la loi de transition énergétique de 2015, dont l’article 173
introduit des obligations d’information, pour les investisseurs institu-
tionnels, sur leur gestion des risques liés au climat.
Cette logique a pourtant ses limites. À peine 4 % des prêts bancaires aux
sociétés non financières de la zone euro sont accordés à des échéances
qui dépassent dix ans3, et le « long terme » signifie une tranche allant de
cinq à dix ans. Que répondre alors aux banquiers lorsqu’ils font observer
que leurs actifs représentent surtout des prêts à court terme, dont la
valeur n’est affectée qu’à la marge par le changement climatique ? Et
comment augmenter l’investissement à long terme, alors que les banques
se financent non seulement par les dépôts bancaires, mais aussi, et de plus
en plus, sur les marchés financiers, eux-mêmes « court-termistes » ? Dans
les faits, nous n’avons pas du tout rompu avec la « tragédie de l’horizon »,
pour reprendre l’expression du gouverneur de la Banque d’Angleterre,

1 - The Paris Green and Sustainable Finance Initiative, Paris Europlace, mai 2016, devenue Finance
for Tomorrow en juin 2017.
2 - Voir Pierre Ducret et Maria Scolan, Climat. Un défi pour la finance, préface de Pascal Canfin, Paris,
Les Petits Matins, 2016.
3 - Selon les données mensuelles de la Banque centrale européenne (sdw.ecb.europa.eu).

/100
Au-delà de la finance verte

Mark Carney4. L’horizon temporel de la rentabilité financière est en


décalage avec celui du réchauffement climatique et des risques associés.
On peut y ajouter que ces risques seront portés par les sociétés et les
populations, affectant de façon très incertaine, voire contradictoire, les
bilans des entreprises privées.
La finance verte a commencé avec les systèmes de quotas négociables
d’émissions carbone, c’est-à-dire par un échec de marché. La leçon à
tirer en est que si un prix carbone est nécessaire, au même titre que les
normes environnementales, pour orienter les acteurs économiques, il ne
revient pas au marché de le fixer ; le signal prix doit être introduit de façon
exogène par la puissance publique et transmis par des outils économiques
comme les écotaxes, les certificats d’économies d’énergie, etc. Dans le
cas des émissions de gaz à effet de serre, ce signal existe déjà sous forme
d’un prix de référence qui varie fortement d’un pays à l’autre : 30 euros
pour la tonne de CO2 équivalent en France, 130 euros en Suède. Dans
le cas suédois, la taxe carbone avait démarré à un niveau bien plus bas
en 1991, mais son augmentation progressive était programmée d’avance,
permettant aux entreprises suédoises de s’y adapter. Par ailleurs, l’essor
rapide des énergies renouvelables, ces vingt dernières années, s’explique
en grande partie par les subventions, les prix d’achat garantis, les obliga-
tions d’économies d’énergie, etc., qui ont donné aux nouvelles techno-
logies le temps de devenir compétitives. Qu’elle soit étiquetée « verte »
ou non, la finance saura accompagner ce mouvement, en identifiant les
risques et les opportunités, mais elle est incapable de le faire émerger
elle-même, autrement qu’à la marge5. Cependant, cette réorganisation
globale des politiques, des normes environnementales et des signaux
prix, en amont de l’ingénierie financière, reste très en deçà des défis
climatiques et environnementaux.
En absence d’un tel horizon, le seul appel au volontarisme financier
et aux labels d’investissement responsable ne suffira pas. Il y a bien
quelque consolation à voir les gestionnaires d’actifs élargir leur devoir
fiduciaire en y incluant la lutte contre le changement climatique, mais
4 - Mark Carney, “Breaking the Tragedy of the Horizon: Climate Change and Financial Stability”,
discours prononcé le 29 septembre 2015, disponible sur le site de la Banque d’Angleterre (www.
bankofengland.co.uk).
5 - Remarquons au passage que l’emballement actuel pour les obligations étiquetées « vertes », si
marqué dans le secteur financier en France, n’a pas du tout un équivalent outre-Rhin, alors que la
transition énergétique allemande a progressé bien plus vite depuis les années 2000.

101/
Wojtek Kalinowski

les obligations vertes doivent être aussi rentables que les autres pour
intéresser réellement les investisseurs. Pour obtenir un crédit bancaire ou
attirer une épargne préalable – le « stock » de quelque 71 000 milliards de
dollars d’actifs sous gestion, soit presque autant que le produit intérieur
brut (Pib) mondial annuel –, il faut bien que la « nouvelle » économie
promette en contrepartie des rendements au moins comparables à ceux
de l’« ancienne », cette dernière continuant de bénéficier d’une myriade
de subventions directes et indirectes. Voilà ce qui explique le sous-­
investissement structurel de la transition écologique et énergétique. En ce
qui concerne l’Europe, le rapport du groupe d’experts de la Commission
européenne estime à 180 milliards d’euros l’écart annuel entre les besoins
et les investissements climatiques réalisés6. Ce décalage permanent nous
rappelle que la transition écologique a besoin d’un « New Deal » vert,
d’une vision de l’avenir autour de laquelle la mutation de l’économie
pourrait s’organiser. Au lieu de scruter la « rentabilité » des « solutions »,
on ferait mieux de révéler les coûts cachés de la dégradation de l’envi­ron­
nement, que ce soit dans l’agroalimentaire, l’industrie ou la production
de l’énergie.

Le seul appel au volontarisme


financier et aux labels
d’investissement responsable
ne suffira pas.

Est-ce à dire que, face à l’inertie politique et à la persistance des modèles


économiques polluants, la finance ne peut pas grand-chose, alors que
c’est elle qui détient les clefs de l’action collective ? Un volontarisme
financier est au contraire souhaitable et possible, mais du côté de la puis-
sance publique : les capacités d’emprunt des institutions européennes

6 - Financing a Sustainable European Economy. Interim Report, High-Level Expert Group on Sus-
tainable Finance, Bruxelles, juillet 2017. En 2006 déjà, le premier rapport Stern (Stern Review on
the Economics of Climate Change, publié par le gouvernement britannique le 30 octobre 2006) avait
pourtant estimé l’affaire « rentable » de façon on ne peut plus économiste : le coût de la lutte contre le
changement climatique était estimé à 1 % du Pib mondial par an, à comparer avec le coût de l’inaction,
soit 5 à 20 % du Pib. Depuis, de nombreuses autres estimations ont chiffré les besoins pour chaque
pays, continent et secteur concerné : pour la production d’énergie et le chauffage par exemple, l’Agence
internationale de l’énergie (www.iea.org) propose d’investir quelque 45 000 milliards de dollars pour
limiter le réchauffement climatique à deux degrés Celsius. On est encore loin du compte.

/102
Au-delà de la finance verte

restent largement sous-employées7 et les banques publiques de déve-


loppement pourraient jouer un rôle plus actif face aux défis actuels. Les
infra­structures souffrent chroniquement de la faiblesse des investisse-
ments en Europe et les banques publiques (devenues trop rares) sont
particulièrement bien placées pour s’inscrire dans le très long terme et
entraîner à leur suite des investissements privés. En dernière instance, les
banques centrales sont les seules capables de mettre la création monétaire
au service ­d’objectifs­délaissés par le crédit bancaire privé. Aussi peut-on
regretter que l­ ’extraordinaire expansion monétaire de la Banque centrale
européenne (Bce) de ces dernières années soit restée si aveugle – pour
ne pas dire si hostile – aux objectifs climatiques et environnementaux
promus par ailleurs par l’Union européenne8. Rien ne s’oppose au finan-
cement de la transition par la création monétaire directe : à la différence
de la monnaie, la dette écologique n’est pas une convention sociale.

7 - Voir James K. Galbraith, Stuart Holland et Yanis Varoufakis, Modeste Proposition pour résoudre la
crise de la zone euro, préface de Michel Rocard, traduit par Gilles Raveaud, Paris, Les Petits Matins/
Institut Veblen, 2014.
8 - Voir Wojtek Kalinowski, « Gare aux actifs (écologiquement) toxiques de la Bce », Alternatives
économiques, 9 mars 2017.

103/
Quelle justice
climatique ?
Guillaume Sainteny

L e développement durable repose sur un trépied économique,


social et environnemental. Le social et l’environnemental peuvent
converger, mais ils ne sont pas toujours alignés et sont même
parfois antagonistes. En ces cas, il est bien naturel que le politique
tranche. Néanmoins, c’est presque toujours le social qui l’emporte, même
quand, dans les faits, le recul environnemental contient aussi un recul
social. En outre, quand l’environnement intègre ou tente d’intégrer le
social, il le fait de façon parfois contestable. Nous voudrions ici prendre
quelques exemples de choix qui, au minimum, devraient faire l’objet de
débats plus approfondis avant l’adoption des mesures.

L’environnement dominé par le social


Les politiques environnementales sont parfois accusées d’être anti­
sociales ou « régressives ». De ce fait, leurs concepteurs prennent garde
de prendre en compte, dès leur conception, l’équité sociale. En pro­
cédant de la sorte, ils brident leur inventivité et se privent d’un certain
nombre d’instruments qui ne sont pas aussi inéquitables que l’on craint
ou dont les effets régressifs peuvent être neutralisés. En France, cela
contribue à expliquer l’absence de mesures fiscales existant dans d’autres
pays, comme les péages urbains, les droits d’entrée dans des espaces
naturels protégés, les avantages fiscaux accordés aux propriétaires fon­
ciers protégeant leurs espaces naturels, l’indemnisation des servitudes
d’environnement, etc. Inversement, les politiques sociales peuvent être
dommageables à l’environnement, comme les tarifs sociaux de l’énergie,
les tarifs réglementés du gaz, la loi de 1948 sur les loyers, le statut du
fermage, la tendance du système de soins français à privilégier le trai­
tement sur la prévention, etc.

/104
Quelle justice climatique ?

Pourtant, cette situation est contraire au droit. Le principe d’intégration


de l’environnement dans les politiques publiques, promu depuis long­
temps par l’Union européenne (Ue) et l’Organisation de coopération
et de développement économique, est désormais bien établi1 et devrait
concerner la définition et la mise en œuvre des politiques sociales.
Pourtant, on constate fréquemment l’absence de prise en compte de
l’environnement dans les politiques sociales.
La question de la pollution de l’air est un sujet sanitaire davantage
­qu’environnemental. N’est-il pas singulier que, lors de chaque pic de
pollution de l’air en France, seul le ministre de l’Environnement ­s’exprime
et non le ministre de la Santé ? C’est aussi une question sociale dans la
mesure où les populations défavorisées vivent dans des lieux davantage
pollués. Entend-on le ministre des Affaires sociales s’exprimer sur le
sujet ?
Le projet de loi de finances et le projet de loi de financement de la Sécurité
sociale pour 2018 abaissent la taxation des revenus du capital à 30 %,
mais augmentent celle des revenus fonciers à 62,2 %. La taxation des
plus-values est supprimée pour les actions, mais augmentée à 36,2 %
pour l’immobilier. En outre, un nouvel impôt sur la fortune immobilière
est mis en place. Les conséquences sociales semblent, à première vue,
positives. L’augmentation de la taxation des revenus fonciers et des plus-
values immobilières, correspondant à la hausse de la contribution sociale
généralisée (Csg), permettra de mieux financer les politiques sociales.
Mais elle va pénaliser les propriétaires qui rénovent par deux effets :
l’augmentation de la fiscalité des revenus fonciers accroîtra le temps de
retour sur investissement de la rénovation ; l’impôt sur la fortune immo­
bilière et les plus-values immobilières taxeront la valeur apportée par la
rénovation. Pour ne pas accroître son impôt, un bailleur aura intérêt à ne
pas rénover. Or de ces conséquences environnementales dommageables
vont découler des effets sociaux négatifs : la rénovation du parc locatif
va stagner et la précarité énergétique et sanitaire ne va guère diminuer.
Pourtant, orienter l’argent privé vers cette tâche d’intérêt général, qui
profite à la fois à l’emploi, à la santé, au pouvoir d’achat, à la qualité de
vie, au climat et à la qualité de l’air, n’aurait pas été un mauvais choix.

1 - On le retrouve dans les déclarations de Rio, de Johannesburg, dans les traités de Maastricht,
d’Amsterdam, de Lisbonne, dans la Charte des droits fondamentaux de l’Ue, dans la Charte de
l’environnement, etc.

105/
Guillaume Sainteny

Il en va de même pour le foncier non bâti : les propriétaires d’espaces


naturels qui n’auront pas les moyens d’acquitter leurs obligations fiscales
avec les revenus de ces espaces devront les urbaniser, en intensifier le
rendement ou les vendre, en bloc ou par petits bouts, fragmentant ainsi
les écosystèmes et diminuant les puits de carbone français. Est-il jus­
tifié que la nature paye des prélèvements sociaux ? Parmi les services
éco­systémiques qu’elle délivre, certains sont éminemment sociaux et
sanitaires (écran sonore, aménités récréatives antistress, filtrage des pollu­
tions, etc.) et permettent de diminuer les dépenses de santé, d’améliorer
la qualité de la concentration et du travail, etc. Si la taxation « sociale » des
milieux naturels augmente, la délivrance gratuite de ces externalités posi­
tives en pâtit et la société s’appauvrit. Cela accroît le besoin de dépenses
sociales et sanitaires pour lesquelles il faudra trouver davantage de res­
sources, y compris en taxant plus encore les espaces ruraux, entraînant
la situation environnementale et sociale dans un cercle vicieux.

L’équité intragénérationnelle
ou intergénérationnelle ?
Les contradictions entre politique climatique et politique sociale mettent
en relief un exemple typique d’affrontement entre les dimensions intra­
générationnelle et intergénérationnelle de l’équité.
De nombreux gouvernements, de toutes tendances politiques, prennent
des mesures pour diminuer le coût de l’énergie. De fait, cette dernière
constitue un poste de dépense plus important, en termes relatifs, dans
le revenu des ménages défavorisés que dans celui des foyers aisés. Mais
si les dispositifs de réduction du coût de l’énergie se traduisent par une
consommation accrue d’énergies fossiles, ils entraîneront une augmen­
tation des émissions de gaz à effet de serre, qui auront des conséquences
sur les générations futures, en particulier sur les plus démunies. Le débat
ne concerne donc pas seulement l’équité intragénérationnelle et l’équité
intergénérationnelle, mais aussi l’équité entre les fractions modestes des
générations présentes et les fractions modestes des générations futures.
Or les gouvernements sont tentés d’arbitrer en faveur des catégories
défavorisées des générations présentes, pour améliorer leur condition
ou pour des raisons électorales. Ce faisant, ils privilégient l’équité

/106
Quelle justice climatique ?

intragénérationnelle sur l’équité intergénérationnelle. Cela paraît justifié


si le niveau de vie progresse et que les fractions modestes des générations
futures deviennent plus riches. Ces dernières auront en effet davantage
les moyens de participer aux efforts d’atténuation du changement cli­
matique et de se protéger contre ses effets2.
En France, plusieurs mesures dans le domaine de l’énergie ont été prises
ou sont maintenues pour des raisons sociales. On peut notamment citer
l’extension des tarifs sociaux du gaz et de l’électricité dans la loi Brottes
en 2013, la baisse temporaire de la taxe intérieure de consommation
sur les produits énergétiques (carburants) à l’automne 2012, la création
d’un chèque énergie étendu au fioul dans la loi de transition énergé­
tique pour la croissance verte, etc. Ces dispositions peuvent freiner les
­comportements et les travaux d’économies d’énergie. Elles n’incitent pas
à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ce faisant, si elles
correspondent à une dimension intragénérationnelle de l’équité, elles
vont à l’encontre de l’équité intergénérationnelle.

Une justice interétatique mal fondée


Selon le concept de « justice climatique » qui se développe depuis
quelques années, les pays développés, émetteurs historiques de gaz à
effet de serre, seraient redevables d’une dette climatique envers les pays
en voie de développement qu’ils devraient donc rembourser, notamment
en finançant la transition énergétique de ces derniers.
Sur un total de 548 milliards de dollars de subventions publiques aux
énergies fossiles, en 2013, près de 90 % sont versés dans les pays émer­
gents. Or ces subventions sont doublement régressives socialement.
D’une part, elles profitent davantage aux catégories moyennes ou aisées
qu’aux catégories modestes3. D’autre part, dans certains pays, le montant

2 - Naturellement, le changement climatique étant un phénomène mondial, il convient, en toute


rigueur, de comparer la situation des catégories modestes aujourd’hui aidées par une diminution des
prix de l’énergie, dans un pays donné, à celle des catégories modestes des générations futures dans
des pays différents. Par exemple, si le gouvernement d’un pays riche souhaite diminuer les prix des
énergies fossiles pour la partie défavorisée de sa population nationale, celle-ci l’est-elle davantage que
ne le seront les catégories défavorisées des générations futures des pays en voie de développement à
la fin du siècle ?
3 - Par exemple, en 2010, seules 8 % des subventions aux énergies fossiles dans le monde bénéficiaient
aux 20 % des revenus les plus bas de la population mondiale (International Energy Agency, World
Energy Outlook, 2011).

107/
Guillaume Sainteny

des subventions est tel qu’il dépasse celui affecté à l’éducation ou à la


santé, restreignant ainsi les dépenses publiques qui profiteraient aux plus
pauvres. La réaffectation d’une partie des subventions aux énergies fos­
siles au financement de ces secteurs améliorerait le sort des plus défavo­
risés et serait plus équitable. Pourquoi les pays développés viendraient-ils
donc financer l’atténuation des émissions de CO2 dans des pays dont
certains les accentuent, par leurs propres subventions publiques natio­
nales ? Ne conviendrait-il pas, avant tout ou parallèlement, que ces pays
éliminent ou réduisent leurs soutiens aux énergies fossiles, voire les
reconvertissent en subventions pour l’atténuation et l’adaptation ?
Par ailleurs, quel doit être l’« étalon » de la justice climatique ou de l’équité
en ce domaine ? Même si l’on accepte que les pays en voie de dévelop­
pement ou émergents aient « droit » à émettre plus de gaz à effet de
serre que les pays développés, du fait d’une éventuelle dette carbone des
seconds envers les premiers ou d’un retard de développement, faut-il
comparer les émissions par habitant ou par unité de produit intérieur
brut (Pib) ? Pour certains économistes, l’étalon du Pib semble plus équi­
table dans la mesure où il correspond au poids économique et productif
de chaque pays dans l’économie mondiale. Au contraire, selon les pays
du Sud et certaines organisations non gouvernementales, la reconnais­
sance d’un droit à accroître les émissions en fonction de la taille de la
population devrait constituer la norme. Cette revendication se trouve
parfois formulée au nom d’un droit au développement ou d’un droit
d’accès à l’énergie, considéré comme un droit humain ou un minimum
social à garantir. Mais, sous couvert de social, ce type de raisonnement
ne contrevient-il pas frontalement aux politiques de lutte contre le chan­
gement climatique ? Celles-ci cherchent, au contraire, à favoriser le déve­
loppement des pays, via des trajectoires de croissance moins carbonées.
Une part de la solution au problème du changement climatique consiste
précisément à éviter aux pays en voie de développement de passer par
les mix énergétiques qu’ont connus les pays développés, à leur permettre
des sauts technologiques enjambant certains processus énergétiques, de
façon bénéfique pour eux comme pour le climat mondial.
Quant aux pays producteurs de pétrole, leur conception de la justice cli­
matique les conduit parfois à envisager de demander des compensations,
s’ils sont contraints de ne pas exploiter une partie de leurs réserves fossiles
ou si les énergies renouvelables et les économies d’énergie se développent

/108
Quelle justice climatique ?

trop vite, restreignant ainsi leur rente pétrolière. La conception de la


justice climatique semble donc très variable selon la position d’où l’on
s’exprime.
En outre, la justice climatique interétatique néglige l’équité intergénéra­
tionnelle. Ce ne sont pas tant les générations présentes des pays déve­
loppés qui ont émis beaucoup de gaz à effet de serre que la succession
de leurs générations passées. Et cela, jusque récemment, dans l’igno­
rance des conséquences climatiques de ces émissions. Faire supporter le
poids des émissions passées des générations antérieures par les généra­
tions présentes ou futures des pays développés ne respecterait guère la
notion d’équité intergénérationnelle. De plus, contrairement aux xixe et
xxe siècles, au cours desquels prévalent des trajectoires de mobilité sociale
ascendante, les générations futures des pays développés n’ont plus de
fortes chances d’être plus riches que leurs prédécesseurs (chômage des
jeunes, paupérisation relative et trajectoires sociales descendantes). À
l’inverse, une grande partie des générations actuelles et futures des pays
émergents se trouvent dans une situation inverse de mobilité sociale
ascendante avec l’émergence d’une classe moyenne nombreuse, en partie
grâce aux revenus tirés des énergies fossiles. En outre, les générations
présentes aux commandes de ces pays sont bien responsables de leurs
politiques de subventionnement massif des énergies fossiles, qui ont
pour conséquence de favoriser leur consommation. Ce développement,
inégalitaire et au détriment des générations futures et du climat, n’est
guère durable. La justice climatique ne devrait-elle pas s’appliquer aussi
à l’intérieur des pays en voie de développement ?
De fait, l’exigence de transferts financiers entre le Nord et le Sud focalise
le débat climatique sur la justice interétatique. Elle ne garantit en rien une
équité intergénérationnelle, ni une justice sociale intragénérationnelle
dans les pays du Sud. Or, depuis plus d’un quart de siècle, on a plutôt
assisté à une diminution des inégalités entre pays et à une diffusion des
inégalités à l’intérieur des pays, notamment au sein des pays émergents
et des pays en voie de développement. Les termes dans lesquels est posé
le débat sur la justice climatique ne contribuent guère à modifier cette
situation.

109/
La régulation
climatique
des échanges
Géraud Guibert

L es scientifiques le répètent à l’envi : la planète s’épuise de l’impor­


tance des prélèvements sur ses ressources et des pollutions de
toute sorte ; la biodiversité est fortement menacée ; le changement
climatique s’aggrave de manière accélérée. Pour l’équilibre présent et
futur de nos sociétés, ces phénomènes réclament des décisions fortes.
Plus le temps passe, plus il devient rationnel d’agir vite et fort.
Pour y parvenir, un élément manque le plus souvent dans le diagnostic :
l’adaptation du mode de fonctionnement du système économique. Elle
devrait pourtant s’imposer, puisque l’origine de nos problèmes est bien
la mutation issue des révolutions industrielles et de la mondialisation
contemporaine. Au-delà du nécessaire changement de comportement
et de la priorité à donner aux investissements propres, la grande dif­
ficulté est de concevoir et de promouvoir des mécanismes économiques
qui échappent à la logique du toujours-plus de biens matériels, de flux
commerciaux, de temps économisé et d’argent gagné.
Aucun domaine d’intervention, aucun secteur économique ne peut
­s’affranchir­de la nécessité de penser le « mieux » plutôt que le « plus »
et, en particulier, de prendre en compte les effets du changement clima­
tique et d’agir en conséquence pour l’atténuer ou s’adapter. La plupart
des entreprises l’ont intégré dans leurs choix stratégiques, en particulier
celles qui utilisent beaucoup d’énergie ou dont l’image en matière de
développement durable est importante. La sphère financière elle-même a
pris conscience, depuis la Cop21, des conséquences des changements cli­
matiques sur son activité et des risques de ses placements et de ses prêts,
et commence à agir pour les prendre en compte. De nouvelles formes

/110
La régulation climatique des échanges

économiques, comme l’économie du partage et de la fonctionnalité, se


développent, qui pourraient atténuer, voire rendre obsolète, la logique
de l’accumulation.
Cette démarche est cependant freinée par deux impensés des négo­
ciations climatiques. On ne peut, tout d’abord, réclamer de tous un
changement de mode de vie si quelques-uns conservent le droit – et la
possibilité, compte tenu de leurs revenus et de leurs patrimoines – de
polluer davantage que les autres. Rappelons que les 10 % les plus riches
contribuent dans nos sociétés à près de la moitié des émissions de gaz
à effet de serre. Puisque des limites doivent être fixées, elles doivent
d’abord s’appliquer aux plus fortunés. Depuis plusieurs décennies, les
choses vont pourtant dans le sens exactement inverse.
Le second point porte sur le manque de réflexion et d’initiatives sur la
compatibilité entre le commerce international et la protection du climat.
L’économie mondiale fonctionne sur une logique de démultiplication
d’échanges de biens et de services, avec pour objectif de réduire de plus
en plus les contraintes d’espace et de temps. Tout se passe comme si la
mondialisation représentait une loi d’airain dont il serait impossible de
s’affranchir. Les révolutions industrielles successives se sont traduites
par des innovations majeures des systèmes de transport : le moteur à
explosion, le transport ferroviaire et son électrification, le transport aérien
et, plus récemment, l’apparition d’énormes navires porte-conteneurs
pour le transport maritime. Ces progrès ont entraîné une forte dimi­
nution du coût des transports, notamment de marchandises, incitation
très puissante à l’accrois­sement du commerce mondial. Le transport de
biens fait partie de ces domaines où les émissions continuent à s’accroître.
Contrairement au transport terrestre de voyageurs, notamment grâce à
l’émergence de la voiture électrique, les progrès techniques des trans­
ports maritimes et aériens ne laissent pas présager de bouleversement.
Ce modèle de mondialisation des flux n’est pas durable sur le plan éco­
logique et climatique.
Certains économistes considèrent que le meilleur instrument pour intégrer
les exigences du climat dans le commerce international serait la fixation,
dans le domaine des transports, d’un prix suffisamment élevé du carbone.
Mais, dans le transport maritime notamment, il n’existe pas de solution
alternative qui soit plus performante sur le plan climatique. Les résis­
tances et les difficultés des négociations pour intégrer un prix du carbone

111/
Géraud Guibert

dans ces secteurs sont en outre nombreuses. Étant donné l’urgence, il est
donc indispensable d’en passer par ce que les économistes appellent un
« optimum de second rang » : une régulation climatique des échanges.
Une telle régulation n’équivaut ni au protectionnisme ni au repli sur soi.
L’exemple des États-Unis de Donald Trump est la cruelle démonstration
que les isolationnismes commercial et climatique vont de pair. Lors­
qu’un pays s’engage dans une logique de repli national, voire nationa­
liste, cela s’applique à tous les domaines. À l’inverse, une forte insertion
dans les échanges internationaux peut inciter à ne pas négliger le sujet
du climat.
Cette nouvelle régulation passe d’abord par les entreprises, notamment
celles qui sont fortement internationalisées. Elles doivent prendre
conscience qu’une dispersion trop grande de leurs sites de production
et un éloignement excessif des consommateurs peuvent de plus en plus
fragiliser leurs intérêts. Ce point pourrait faire l’objet d’une rubrique dans
les rapports que les grandes entreprises sont désormais tenues de rédiger
en matière de développement durable.

Le commerce international reste


aujourd’hui l’angle mort
de l’action climatique.

Il faut en outre que les instances de régulation du commerce international


et ses acteurs se saisissent pleinement du sujet. Les émissions de gaz à effet
de serre liées au commerce international ne sont pas comptabilisées dans
les engagements nationaux associés aux accords de Paris ; l’Organisation
mondiale du commerce (Omc) n’a pas encore intégré les enjeux clima­
tiques dans son processus de décision ; et les accords commerciaux bila­
téraux, comme celui entre l’Union européenne et le Canada, n’évoquent
pratiquement pas le sujet. Le commerce international reste aujourd’hui
l’angle mort de l’action climatique.
Il est donc essentiel que les initiatives convergent, y compris au plan poli­
tique, pour que les accords commerciaux multilatéraux et bilatéraux com­
portent un volet climatique contraignant. Si elle veut mettre en œuvre des
accords commerciaux dits « de nouvelle génération », l’Union européenne
doit jouer un rôle moteur sur ces questions. Le sujet mérite une vraie
mobilisation à tous les niveaux, au lieu du silence qui prévaut aujourd’hui.

/112
Trois défis
pour une
responsabilité
écologique
Laurent Neyret

N ous vivons une période historique où, comme jamais aupa-


ravant, tous les regards se tournent vers le droit pour inverser
la courbe ascendante de la crise écologique. Il est bien loin le
temps où les hommes en appelaient aux dieux pour éviter que le ciel ne
leur tombe sur la tête. Désormais, il leur revient d’organiser eux-mêmes
leur salut, ce qui passe, entre autres, par les règles qu’ils s’imposent. À cet
égard, tout se passe comme si le droit était doté d’une puissance magique
au service des intérêts essentiels de l’humanité. Une telle image du droit
salvateur apparaît dans toute sa plénitude en 2015 à l’issue de la Cop21,
quand l’ensemble des représentants des États présents dans la salle se
sont levés pour applaudir, à l’annonce de l’adoption de l’accord de Paris
par Laurent Fabius.
Face à une telle attente, il y a lieu de s’interroger sur la légitimité et l’oppor­
tu­nité de recourir au droit pour venir au secours de l’environnement. Il
convient de rappeler tout d’abord que le droit n’est pas simplement un ins-
trument technique, mais qu’il est également porteur et vecteur d’éthique.
À la façon d’un mesureur social, il évolue au rythme des besoins et des
valeurs d’une société. Or l’enjeu de la protection de ­l’environnement
est désormais hissé au sommet de la pyramide des normes, comme le
montre en France la Charte de l’environnement adossée en 2005 à la
Constitution. Ensuite, l’opportunité de faire appel au droit pour protéger
l’environnement tient aux fonctions spécifiques de cette discipline toute
en symboles. D’une part, comme le montre le symbole de la balance, le

113/
Laurent Neyret

droit est un outil de précision. Et justement, pour que la justice envi-


ronnementale devienne réalité, il importe d’établir un équilibre subtil et
fragile entre de nombreux intérêts en conflits. Comme l’a reconnu la
Cour européenne des droits de l’homme dans son arrêt Hamer de 2007,
« des impératifs économiques et même certains droits fondamentaux comme le droit de
propriété, ne devraient pas se voir accorder la primauté face à des considérations rela-
tives à la protection de ­l’environnement. Ainsi, des contraintes sur le droit de propriété
peuvent être admises, à condition certes de respecter un juste équilibre entre les intérêts
en présence, individuels et collectifs 1 ». D’autre part, comme l’illustre le symbole
du glaive, le droit est un outil de direction et de décision qui vient fixer des
limites et encadrer les responsabilités. D’où les seuils innombrables qui
parsèment le droit de l’environnement, à l’image de l’accord de Paris sur
le climat qui vise à contenir « l’élévation de la température moyenne de la planète
nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels 2 ».
Le droit de l’environnement existe bel et bien. Il n’a cessé de prendre de
l’ampleur depuis les années 1970 partout dans le monde, et pourtant,
cela n’a pas suffi à réduire l’impact dommageable des activités humaines
sur l’environnement. Dans ces conditions, le temps est venu de repenser
le droit de la protection de l’environnement pour faire en sorte que la
responsabilité écologique ne soit pas une simple incantation mais une
véritable obligation juridique.
En 1979, la publication du Principe responsabilité de Hans Jonas a été
­l’occasion­pour le philosophe allemand d’alerter sur la considérable
extension de la portée causale de nos actes, qui touchent désormais le
vivant dans son ensemble, avec une portée à la fois locale et globale, et
des effets au présent et à l’avenir3. À partir d’un tel constat, construire
une responsabilité juridique authentiquement écologique suppose de
relever trois défis qui consistent à repenser conjointement les rapports
du droit au vivant, à l’espace et au temps.
D’abord, pour ce qui est des rapports du droit au vivant, il faut se rap-
peler que le droit a de tout temps été fait par les hommes et pour les
hommes. Cela explique sans doute que l’environnement ait été classé
1 - Cour européenne des droits de l’homme, le 27 février 2008, Hamer c. Belgique, requête no 21861/03,
§ 79 (hudoc.ehcr.coe.int).
2 - Nations unies, Conférence des parties, vingt et unième session (Cop21), Convention-cadre sur les
changements climatiques (Fccc/Cp/2015/L.9), 12 décembre 2015.
3 - Hans Jonas, le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, traduit par
Jean Greisch, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2013.

/114
Trois défis pour une responsabilité écologique

dans la catégorie des choses et l’homme dans celui des personnes ; les
premières étant placées au service des secondes. Un tel statut juridique
a certainement contribué, si ce n’est à la destruction directe de l’envi-
ronnement, du moins à son manque de protection. C’est pour remédier
à cela que certains États et plusieurs tribunaux ont reconnu récemment
le statut de personne à la nature. Ainsi, la Constitution de l’Équateur de
2008 et une loi bolivienne de 2011 (Ley de derechos de la Madre) ont accordé
des droits à la Terre-mère, dont le droit de ne pas subir de pollution ainsi
que le droit corrélatif d’obtenir réparation en cas d’atteinte. En 2017,
c’est le Parlement néo-zélandais qui a reconnu la qualité de sujet de droit
au fleuve Whanganui, suivi quelques jours plus tard par la justice indienne
qui a hissé le Gange et l’Himalaya au rang de personnes. On remarquera
au passage que l’attribution de droits à la nature n’est pas la seule voie
empruntée pour renforcer la protection juridique de l’environnement.
Ainsi en est-il également de la généralisation des devoirs de l’homme à
l’égard de l’environnement, comme l’illustre la consécration récente du
préjudice écologique dans le Code civil français, qui dispose désormais
que « toute personne responsable d’un préjudice écologique doit le réparer 4 ». De là,
plutôt que de prendre le parti d’un statut juridique unique de la nature,
il paraît davantage opportun d’encourager des modèles juridiques mul-
tiples, en fonction du rapport culturel tissé entre l’homme et l’envi-
ronnement qui relève tantôt du respect, tantôt du sacré, comme c’est le
cas pour certaines populations autochtones.
Ensuite, s’agissant des rapports du droit à l’espace, il y a lieu de rappeler
que le droit et, par conséquent, le niveau de protection de l’environnement
varient d’un État à un autre, eu égard au principe de souveraineté. Or les
crises écologiques comme la crise climatique ne connaissent pas de fron-
tières et sont d’ailleurs aggravées par la course au moins-disant légis­latif.
Certes, on recense plus de cinq cents traités multilatéraux relatifs à la pro-
tection de l’environnement, mais une telle profusion de textes masque mal
le manque d’effectivité et d’efficacité du droit international en la matière.
Les raisons tiennent en partie à la dispersion, à la complexité et au manque
d’universalité des normes internationales de nature environnementale.
Ainsi, suivant en cela la pensée de Mireille Delmas-Marty, le temps est
donc venu de dépasser le modèle classique du droit international fondé

4 - Article 1246 du Code civil.

115/
Laurent Neyret

sur la « souveraineté solitaire » pour construire un véritable droit global de


l’environnement dont le maître mot serait la « souveraineté solidaire 5 ». En
ce sens, l’accord de Paris sur le climat marque une étape décisive en
faveur d’un principe de solidarité écologique. En effet, sa mise en œuvre
doit se faire conformément à l’équité et au principe des responsabilités
communes mais différenciées, eu égard aux capacités respectives des
États et aux contextes nationaux différents. À l’avenir, il serait opportun
d’amplifier un tel mouvement pour un droit global de l’environnement
par l’adoption du Pacte mondial pour l’environnement, rédigé par près
de quatre-vingts experts internationaux réunis sous l’égide du Club des
juristes et de l’ex-président de la Cop21, Laurent Fabius, et présenté en
septembre 2017 devant l’Assemblée générale des Nations unies par le
président Emmanuel Macron. Si un tel traité universel et transversal
venait à être adopté, il généraliserait et rendrait contraignants le droit à
un environnement sain et le devoir de prendre soin de l’environnement.
De là découlerait une série de principes comme les devoirs de prévention
et de réparation des atteintes à l’environnement, le droit à l’information
et à la participation à l’élaboration des décisions environnementales ou
encore le droit à l’accès à la justice environnementale.
Au-delà, certains prônent la création d’une véritable justice internationale
de l’environnement qui pourrait être mise en œuvre par la création d’une
chambre spécialisée au sein de la Cour pénale internationale, laquelle serait
compétente pour juger des crimes les plus graves commis contre la sûreté
de la planète, qualifiés de crimes d’écocide6. Sans attendre, un mouvement
d’internationalisation de la justice environnementale est déjà en marche.
Ainsi, en novembre 2017, la justice allemande a accepté d’examiner la
demande d’un fermier péruvien contre un producteur d’énergie allemand
à l’origine d’émissions de gaz à effet de serre, et ce afin de déterminer sa
responsabilité dans la fonte d’un glacier andin rendant nécessaire le finan-
cement de travaux de sécurisation de sa maison. On pressent ici que ce qu’il
y a lieu d’appeler la responsabilité climatique pourrait être actionné de plus
en plus souvent, en dépit de l’importante distance qui sépare les victimes et

5 - Mireille Delmas-Marty, « De la souveraineté solitaire à la souveraineté solidaire », présentation au


Collegium international, le 25 juin 2014 (www.collegium-international.org) et Trois défis pour un
droit mondial, Paris, Seuil, 1998.
6 - Laurent Neyret (sous la dir. de), Des écocrimes à l’écocide. Le droit pénal au secours de l’envi-
ronnement, Bruxelles, Bruylant, 2015.

/116
Trois défis pour une responsabilité écologique

les responsables. En cela, on dépasserait l’irresponsabilité collective qui pré-


domine aujourd’hui, pour s’orienter vers une responsabilité, proportionnée
en fonction du degré de risque créé par les activités les plus dommageables
pour le climat et ­l’environnement. Une telle tendance ressort également
du renforcement de la responsabilité des multinationales dans le domaine
environnemental. À cet égard, la loi française du 27 mars 2017 impose aux
sociétés mères de mettre en place des mesures de vigilance tout au long de
leur chaîne d’approvisionnement, afin d’identifier les risques et de prévenir
les atteintes graves à l’environnement. Une telle obligation de vigilance
mériterait d’avoir une portée universelle. En cela, formulons le vœu que
l’initiative du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, qui vise à
élaborer un projet de traité international contraignant pour réglementer
les activités des sociétés transnationales, aboutisse7.
Enfin, la construction d’une responsabilité écologique légitime et efficace
invite à repenser les rapports du droit au temps. Là où, pendant long-
temps, le droit était essentiellement inscrit dans des temps courts, il doit
désormais intégrer les temps longs propres au vivant. Cela explique la
mise en place récente de règles de prescription spécifiques en matière de
réparation du préjudice écologique. Pour s’adapter aux particularismes
des dommages environnementaux susceptibles de se révéler longtemps
après l’existence d’un fait générateur, le droit français a fixé le point de
départ du délai de prescription de dix ans à compter du jour où le titulaire
de l’action a connu ou aurait dû connaître la manifestation du préjudice
écologique. Un tel délai glissant et subjectif contribue sans nul doute à
une meilleure protection de l’environnement. Par ailleurs, là où, hier, les
règles du droit de l’environnement étaient figées pour des années, elles
doivent aujourd’hui faire l’objet d’une mise à jour et d’un ajustement
constants, au vu de l’évolution des connaissances scientifiques. Il suffit
de songer ici au droit climatique qui évolue sans cesse, au gré de la
publication des rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat (Giec).
En définitive, relever le triple défi des rapports du droit respectivement
au vivant, à l’espace et au temps est la condition qui permettra d’ouvrir
la voie vers une responsabilité écologique légitime et efficace et ainsi de
conjurer le péril des cataclysmes écologiques déclenchés par l’homme.

7 - Résolution du 25 juin 2014, A/HRC/26/L.22/Rev.1.

117/
La critique
écologique
Face aux dérives idéologiques et autoritaires de l’expertise,
l’écologie politique, projet global de transformation sociale,
peut conserver son autonomie en s’appuyant sur les mobilisa-
tions citoyennes. La puissance critique de l’affect écologiste,
au lieu de se réduire à une alerte morale, gagnerait à s’inscrire
résolument dans l’histoire de la modernité. Entre la mondiali-
sation post-humaine et le repli nationaliste, la question écolo-
gique nous oriente vers le sol terrestre. Saurons-nous trouver
un peuple qui lui corresponde ? Une institution qui représente
les sciences du climat pourrait y contribuer. Plus généralement,
l’anthropocène renouvelle notre philosophie politique : les êtres
humains évoluent dans un système capitaliste mondialisé, mais
sont aussi membres d’une espèce dominante.

L’écologie politique Les formes de l’affect Une Terre sans


existe-t-elle ? écologiste. peuple, des peuples
Catherine Larrère Des attachements sans Terre
à la critique Entretien avec
Pierre Charbonnier Bruno Latour

Changement Les limites


climatique de la planète
et capitalisme Entretien avec
Dipesh Chakrabarty Dominique Bourg
L’écologie
politique
existe-t-elle ?
Catherine Larrère

E n novembre 2017, un manifeste, signé par plus de quinze


mille scientifiques, a attiré l’attention sur l’état de la planète,
l’ampleur des détériorations qui l’affectent et la nécessité
pour ­l’humanité entière de changer de comportement afin d’éviter la
catastrophe menaçante1. Vingt-cinq ans plus tôt, en 1992, une mise en
garde du même genre, signée de nombreux Prix Nobel, avait souligné
l’urgence de l’action : « Si nous voulons éviter de grandes misères humaines, il
est indispensable d’opérer un changement profond dans notre gestion de la Terre et
de la vie qu’elle recèle 2. » Déjà en 1971, dans l’appel de Milan (publié dans
toutes les langues du monde par le bulletin de l’Unesco), « 2 200 savants »
lançaient le même type d’avertissement à la population mondiale de
l’époque, les « trois milliards et demi de Terriens 3 ». Dans cette succession
d’appels, les scientifiques ne servent pas seulement de lanceurs d’alerte,
ils présentent aussi un diagnostic de l’état de la planète et proposent une
série de mesures pour corriger la situation. Mais quel que soit l’appui
scientifique de ces mesures, elles font appel aux pouvoirs politiques pour
être appliquées. L’écologie ne peut se contenter d’être scientifique ; il lui
faut aussi être politique. En quoi est-ce que cela l’affecte ? Les appels des
scientifiques s’adressent à l’humanité entière et tablent sur un consensus
aussi large que possible : ce qui nous unit compte plus que ce qui nous
sépare, disait l’appel de Milan ; il nous faut taire nos mesquines diffé-
rences. En devenant politique, l’écologie ne doit-elle pas, au contraire,

1 - BioScience et Le Monde du 13 novembre 2007.


2 - Union of Concerned Scientists, “World Scientists’ Warning to Humanity”, 1992 (www.ucsusa.org).
3 - «  SOS environnement  », Le Courrier de l’Unesco, juillet 1971, p. 4-6.

/120
L’écologie politique existe-t-elle ?

faire place à ce qui divise, aux intérêts, aux conflits ? Mais comment
comprendre ceux-ci ?

Écologies scientifique et politique


Chronologiquement, l’écologie scientifique est première. Le nom en a
été forgé (sur la racine grecque oïkos, qui est aussi celle de l’économie)
en 1866, par un biologiste allemand, Ernst Haeckel, pour désigner la
science des relations des êtres vivants avec leur milieu, et la discipline s’est
développée au xxe siècle (avec, notamment, l’introduction du concept
d’écosystème par Arthur G. Tansley, en 1935). Mais la distinction entre
écologie scientifique et écologie politique se marque dans l’existence des
deux substantifs et des adjectifs correspondants : les écologues font de
la science, les écologistes font de l’écologie politique.
Certes, on peut considérer que les humains, en tant qu’êtres vivants,
peuvent être étudiés, comme tous les autres organismes, dans leurs rela-
tions avec leurs milieux et d’autres êtres vivants. Mais l’écologie de l’espèce
humaine a ceci de particulier que les relations des hommes à leur envi-
ronnement social et naturel font l’objet d’une organisation et de projets
de transformation conscients, ce qui la rend politique. Ces projets peuvent
être divers et, pour être menés à bien, font appel à des connaissances
scientifiques, y compris, quand la relation avec le milieu naturel devient
particulièrement préoccupante, à l’écologie scientifique. Mais celle-ci
ne représente qu’une discipline parmi d’autres. Le Giec, cet organisme
international d’experts scientifiques chargés d’évaluer les risques liés au
changement climatique, d’en anticiper les conséquences et de proposer
différentes stratégies permettant d’y faire face, comprend plus de climato­
logues, de géologues ou d’économistes que d’écologues.
En dépit de ce que semble indiquer la chronologie, il ne faut donc pas se
demander comment l’écologie, comme science, peut fournir une doctrine
applicable à la situation présente (à la façon dont le marxisme pouvait
se présenter comme science de la lutte des classes et des révolutions, du
socialisme et du communisme), mais comprendre comment les poli-
tiques en charge du traitement de la situation écologique font appel à
une grande variété de disciplines scientifiques.

121/
Catherine Larrère

C’est dans cette perspective qu’André Gorz distingue deux écologies.


L’une, qu’il appelle « l’écologie scientifique », se donne pour objectif de cor-
riger les excès du capitalisme en calculant les seuils à ne pas franchir
sous peine de dégrader la biosphère. L’autre, « l’écologie politique », a pour
objectif un nouveau modèle de civilisation capable de transformer les
rapports des hommes entre eux, à leur environnement et à la nature4.
Ce qui distingue l’écologie politique des connaissances scientifiques
auxquelles elle peut faire appel, c’est sa capacité à élaborer un projet de
société différent des modèles en vigueur. Un tel projet vise à transformer
à la fois les rapports sociaux et les rapports des hommes à la nature. C’est
ce qui le distingue d’autres projets politiques d’altérité sociale, comme
le socialisme, qui ne portent explicitement que sur les rapports des
hommes entre eux. Mais cela fait aussi la différence de l’écologie politique
avec le souci de protection de la nature. Ce souci, apparu dans les pays
occidentaux, des deux côtés de l’Atlantique, dans la seconde moitié du
xixe siècle, visait à mettre des espaces naturels – grâce, notamment, à la
création de parcs nationaux – à l’abri des transformations induites par le
développement urbain et industriel. Mais celui-ci n’était pas directement
remis en cause. L’écologie politique considère au contraire qu’il ne s’agit
pas de deux domaines séparés : si le rapport de l’homme à la nature
passe par l’homme, comme disait Marx dans l’Idéologie allemande, on ne
peut changer les rapports des hommes à la nature sans transformer les
rapports des hommes entre eux et réciproquement. Toute la question
porte sur l’importance et l’étendue de ces transformations.

Minimum et maximum
L’écologie politique, comme projet global de transformation des
rapports sociaux des hommes à la nature, émerge dans les années 1970,
avec, en 1972, la publication du rapport Meadows (faisant apparaître
les conséquences écologiques globales qu’aurait la poursuite indéfinie
de la croissance économique5) et la mise en place, après la conférence

4 - Voir André Gorz, Écologie et politique, Paris, Seuil, 1978, p. 40 et « L’écologie politique, entre
expertocratie et autolimitation », repris dans Écologica, Paris, Galilée, 2008, p. 43-70.
5 - Donella Meadows, Dennis Meadows et Jorgen Randers, les Limites à la croissance (dans un monde
fini) [1972], traduit par Agnès El Kaïm, Paris, Rue de l’Échiquier, 2012.

/122
L’écologie politique existe-t-elle ?

de Stockholm, du Programme des Nations unies pour l’environnement


(Pnue), qui va très rapidement rencontrer le problème des rapports entre
protection de la nature et développement des pays les plus pauvres.
C’est aussi à cette époque que les pays se dotent de ministères de l’Envi-
ronnement – ou de l’Écologie – et que différents partis verts se créent.
Mais les projets ainsi engagés le sont, d’emblée, sous une double forme :
entre un minimum et un maximum.
La distinction que fait Gorz entre deux écologies n’est pas seulement celle
de la science et de la politique ; elle scinde la politique entre deux façons
de faire de l’écologie. L’écologie scientifique (qu’il désigne parfois comme
« écologisme ») consiste en une intégration, par le capitalisme dominant,
d’un certain nombre de contraintes écologiques dans la production éco-
nomique et l’action technique. Cela ne remet en cause ni l’industrialisme,
ni la recherche du profit, mais cela en « ménage » le cours, c’est-à-dire,
finalement l’économise (il s’agit toujours de faire mieux avec moins).
L’écologie politique (parfois « l’écologie » tout court) est un « projet de
civilisation », une véritable rupture avec les modèles existants.
C’est à une distinction de même type que procède Arne Næss dans
son célèbre article de 1973, où il distingue entre une écologie « super-
ficielle » (shallow) et une écologie « profonde » (deep) : l’une se préoccupe de
remédier, par des moyens techniques, aux pollutions et à l’épuisement
des ressources, tout en maintenant le bien-être des pays nantis, l’autre
cherche à modifier l’ensemble des relations des hommes à leur envi-
ronnement6. Sans doute Arne Næss accorde-t-il beaucoup plus d’impor-
tance à la nature et aux droits des êtres naturels (il parle d’« égalitarisme
biosphérique ») que ne le fait Gorz, assez méfiant sur ce point, mais il ne
s’en tient pas là. Dans Écologie, communauté et style de vie, il met l’accent sur
la dimension sociale et politique de l’écologie7. La distinction entre des
remèdes superficiels aux problèmes écologiques et une transformation
de fond de notre mode de vie est donc commune à Næss et à Gorz.
Andrew Dobson distingue, lui aussi, entre l’« environnementalisme », une
approche « managériale » des problèmes environnementaux qui peuvent
être résolus sans qu’il soit nécessaire de modifier les modes de production

6 - Arne Næss, “The Shallow and the Deep, Long Range Ecology Movement: A Summary”, Inquiry,
vol. 16, no 1, 1973, p. 85-100.
7 - A. Næss, Écologie, communauté et style de vie [1989], traduction par Charles Ruelle, révisée par
Hicham-Stéphane Afeissa, Paris, Éditions MF, 2008.

123/
Catherine Larrère

et de consommation, et l’« écologisme », pour lequel rien ne peut se faire


sans changer radicalement nos rapports à la nature et nos modes de vie
politiques et sociaux8. Les termes employés changent, mais la tension est
toujours la même, entre un minimum et un maximum.
Aussi la retrouve-t-on lorsque les pays se dotent de cadres politiques
pour l’action écologique. La stratégie de développement durable pro-
posée par le rapport Brundtland en 19879 et adoptée par le Sommet de
la Terre réuni par les Nations unies à Rio en 1992, avec l’articulation
entre les trois pôles social, économique et environnemental, se partage
entre sa version faible (qui accepte la substitution du capital technique
au capital naturel, du moment que la valeur totale est maintenue) et la
version forte (ou durable) qui exige le maintien du capital naturel. Mais
ces deux versions peuvent être réunies dans un commun rejet par les
théoriciens de la décroissance, pour qui le « développement durable »
est un oxymore10. Cette version maximaliste peut mieux s’accorder avec
l’idée d’une transition écologique, comme accès à un changement réel
de système, et pas seulement une façon de faire durer plus longtemps ce
qui existe déjà. Mais, à son tour, la transition écologique se déploie entre
deux pôles : celui, minimaliste, d’une transition énergétique (substituer
les énergies renouvelables aux énergies fossiles) et celui, maximaliste,
d’une modification de fond en comble de nos formes de vie.
Cette tension entre le faible et le fort est si prégnante que même ceux
qui, comme Luc Ferry, n’hésitent pas à appliquer le principe schmittien
de la désignation de l’ennemi pour faire de l’écologie politique l’héritière
du nazisme et y voir la nouvelle menace totalitaire, veulent quand même
conserver la possibilité d’une politique écologique et distinguent donc, de
la deep ecology ou de l’écologie radicale diabolisée, une écologie « humaniste »
ou « démocratique » que le libéralisme peut intégrer11. Ceux qui, comme cer-
tains milieux d’affaires américains, suivis en cela par le président Trump,
nient tout simplement l’existence du changement climatique, pour n’en
faire qu’un complot des ennemis de l’Amérique, sont favorables à des

8 - Andrew Dobson, Green Political Thought, Londres et New York, Routledge, 1995.
9 - Commission mondiale sur l’environnement et le développement, présidée par Gro Harlem
Brundtland, Notre avenir à tous, 1987, disponible sur www.diplomatie.gouv.fr.
10 - Voir Agnès Sinaï (sous la dir. de), Penser la décroissance. Politiques de l’anthropocène, Paris, Presses
de Sciences Po, 2013.
11 - Voir Luc Ferry, le Nouvel Ordre écologique, L’arbre, l’animal et l’homme, Paris, Grasset, 1992. 

/124
L’écologie politique existe-t-elle ?

techniques de géo-ingénierie, comme l’envoi de particules de soufre dans


l’atmosphère, pour faire baisser la température.
Ce n’est certainement pas autour d’un minimalisme écologique que se
formera le large consensus auquel aspirent les scientifiques qui lancent
des appels à l’humanité. La conscience écologique de la gravité de la
dégradation de nos rapports à la nature ne suspend ni les luttes sociales,
ni les conflits d’intérêts : chaque partie en présence (riches et pauvres,
Nord et Sud) fait tout ce qu’elle peut pour que l’autre partie supporte le
poids des politiques écologiques. Parce que l’écologie est politique, elle
est conflictuelle. Mais ce conflit n’est pas réductible à un antagonisme
simple. Quelles que soient les tentatives pour faire de l’écologie politique
un combat entre deux camps, soit selon les lignes préexistantes de la lutte
des classes12, soit comme un affrontement nouveau entre « Humains » et
« Terriens 13 », elles passent à côté de ce qui caractérise l’écologie politique.
Politique en ce qu’elle vise le rassemblement, elle ne dresse pas deux
camps l’un contre l’autre, mais elle oscille entre un pôle minimaliste et
un pôle maximaliste.

Dans un champ politique saturé


de conflits et de traditions,
l’écologie est une intruse.

Malgré les accords réalisés sur le climat depuis 1992, les émissions de CO2
n’ont cessé de croître, et quand elles ont un peu ralenti, c’est pour des
raisons extérieures aux politiques climatiques : la crise financière de 2008,
notamment. Peut-on qualifier ces résultats négatifs comme une défaite
(issue de l’affrontement, sur le modèle militaire, entre deux camps) ou
comme un échec (qui suppose qu’on a quand même fait quelque chose) ?
Plutôt une impuissance qui se manifeste, avant toute constatation des
effets des politiques (ou de leur absence), comme la difficulté à mettre
l’écologie à l’ordre du jour politique. « L’écologie a du mal à trouver sa place
dans le champ politique 14 », que celui-ci s’appréhende dans la diversité de

12 - Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, Paris, La Décou-
verte, 2014, p. 13.
13 - Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le régime climatique, Paris, La Découverte, 2015.
14 - Lucile Schmid, La France résiste-t-elle à l’écologie ?, Lormont, Le Bord de l’eau, 2016, p. 5.

125/
Catherine Larrère

ses institutions et de ses niveaux, ou dans celle de ses modes de repré-


sentation des forces politiques (représentation parlementaire, diversité
des partis). Les objectifs applicables par les gouvernements en place
(la version minimaliste) se trouvent en effet aisément supplantés par
d’autres objectifs, sociaux ou économiques, qui font partie des politiques
traditionnelles et sont soutenus par des forces sociales ou politiques
bien installées (partis ou syndicats). Dans un champ politique saturé de
conflits et de traditions, l’écologie est une intruse et les tentatives pour
lui donner sa place à partir de modèles préexistants (celui du social, le
plus souvent) se révèlent vaines ou insuffisantes.
On fera alors valoir que ces mesures fragmentaires et limitées ne suffisent
pas, qu’il faut se situer au niveau d’un projet global et envisager un chan-
gement radical. Mais comment dire cette radicalité ? Depuis le xixe siècle,
le vocabulaire du changement politique radical est celui de la révolution
et du remplacement du capitalisme par le socialisme. Mais le mot de
« révolution » s’est complètement dévalué en étant capturé, à un niveau
infra-politique, par l’annonce répétée de révolutions techno­­logiques qui
n’apportent aucun changement majeur, et le terme de « transition » (l’idée
qu’on ne peut pas changer de système d’un seul coup, qu’il faut des
mesures intermédiaires) paraît bien faible pour assurer la succession de la
« révolution » déchue. Quant au socialisme – ou à l’idée que l’on s’en fait
le plus souvent –, apportera-t-il vraiment une solution aux dégradations
écologiques que le capitalisme a provoquées ? Capitalisme et socialisme
partagent une même foi non interrogée dans le progrès technique et
dans un productivisme qui repose cependant sur un assujettissement de
la nature15. Mais peut-on vraiment s’en prendre à un capitalisme qui a su
absorber et retourner à son profit les critiques qui lui ont été adressées,
à tel point que beaucoup en viennent à penser que ce que nous prenons
pour une régulation écologique, difficilement et tardivement arrachée,
n’est en fait qu’un instrument au service du développement sans entrave
d’une économie qui s’empare du vivant ? Comme l’a remarqué Fredric
Jameson, « de nos jours, il semble plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin
du capitalisme 16 ».

15 - Voir Jason W. Moore, Capitalism in the Web of Life: Ecology and the Accumulation of Capital,
Londres et New York, Verso, 2015.
16 - Fredric Jameson, “Future City”, New Left Review, no 21, mai-juin 2003.

/126
L’écologie politique existe-t-elle ?

Et c’est bien là qu’intervient le catastrophisme qui, pour nombre d’éco­


logistes, n’est pas seulement un artifice méthodologique (comme le
« catastrophisme éclairé » de Jean-Pierre Dupuy17), mais une réalité onto­
logique, notre horizon ou notre destin.

Échapper au catastrophisme
Le catastrophisme est l’irruption que Gaïa menace de faire inopinément
dans nos vies18, la condamnant sinon à une destruction immédiate, du
moins à une telle réduction des possibles qu’il n’y aura plus de place que
pour un lent effondrement de nos existences appauvries19. Alors que
Marx saluait les communards qui avaient osé monter à l’assaut du ciel,
c’est le ciel, c’est-à-dire la biosphère, qui nous donne à lire ce que nous
pouvons ou, plutôt, ce que nous ne pouvons plus faire. Le catastrophisme
naturalise notre impuissance en la projetant au niveau planétaire.
Aussi donne-t-il la parole et l’autorité aux scientifiques. C’est à eux qu’il
revient, comme l’ont fait Johan Rockström et son équipe du Stockholm
Resilience Center20, de présenter les limites globales du système-Terre
(changement climatique, érosion de la biodiversité, perturbations des
cycles biochimiques de l’azote et du phosphore, modifications des usages
des sols, utilisation d’eau douce, diminution de la couche d’ozone atmo­
sphérique, acidification des océans) et de les actualiser régulièrement.
Il leur appartient également (ils jugent qu’ils ont la compétence pour
ce faire) de proposer un certain nombre de mesures que les politiques
n’auront plus qu’à appliquer. L’appel des quinze mille scientifiques
propose ainsi de « déterminer à long terme une taille de population humaine
soutenable et scientifiquement
défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des
responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital ».
Déjà, en 1973, Georges Canguilhem avait mis en garde ceux qui,
réduisant l’environnement ou le monde vécu dans sa dimension sociale

17 - Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002


18 - Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte,
2009.
19 - Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à
l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, 2015.
20 - Johan Rockström et al., “A Safe Operating Space for Humanity”, Nature, no 461, septembre 2009,
p. 472-475.

127/
Catherine Larrère

et historique au seul milieu biophysique, s’exposaient à dissimuler, « sous


les apparences d’une rupture d’équilibre biologique, la crise d’un système de rapports
économiques de production 21 ».
Considérer la taille de la population humaine
comme une donnée physico-biologique dont on peut fixer la grandeur,
c’est effectivement faire de l’idéologie, c’est-à-dire occulter la dimension
politique et sociale des données démographiques (tous les humains ne
pèsent pas du même poids sur la Terre) en faisant passer pour une vérité
scientifique ce qui est un jugement politique. C’est faire peser la responsa-
bilité de la crise écologique sur une démographie galopante, qui est celle
des pays pauvres. De plus, ainsi présentée, une telle mesure ne peut être
réalisée qu’autoritairement, ce que Gorz qualifiait de « technofascisme 22».

Donner leur place aux contenus


sociaux des contraintes
écologiques, c’est rouvrir
la possibilité de la politique.

L’écologie politique fait appel aux sciences. Cela pose le problème de


la place que l’on peut accorder à la parole des experts dans la démo-
cratie23. Mais cela peut-il suffire à empêcher les dérives autoritaires d’une
« expertocratie » qui, faisant de la politique l’application de connaissances
scientifiques, met en cause l’autonomie politique ? Donner leur place aux
contenus sociaux des contraintes écologiques, c’est rouvrir la possibilité
de la politique, d’une action politique autonome.
Joan Martinez Alier et son équipe sont en train de dresser un « Atlas
global de la justice environnementale » qui répertorie, à travers le monde,
les conflits environnementaux autour de questions de distribution.
L’hypo­thèse en est celle de l’écologisme des pauvres, c’est-à-dire de
l’existence, dans diverses parties du globe, de luttes des populations les
plus pauvres pour leur survie24. Cette hypothèse va de pair avec un choix

21 - Georges Canguilhem, « La question de l’écologie. La technique ou la vie » [1973], dans François
Dagognet (sous la dir. de), Considérations sur l’idée de nature, Paris, Vrin, 2000, p. 187.
22 - A. Gorz, Écologie et politique, op. cit., p. 24.
23 - Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le
politique, Paris, Seuil, 2010.
24 - Joan Martinez Alier, l’Écologisme des pauvres. Une étude des conflits environnementaux dans le
monde, traduit par André Verkaeren, Paris, Les Petits Matins/Institut Veblen, 2014.

/128
L’écologie politique existe-t-elle ?

en faveur de la décroissance : le projet vise aussi à étudier les relations


entre ces mouvements pour la justice environnementale globale et les
mouvements décroissants. Il ne s’agit pas de déterminer a priori les limites
des actions, mais de comprendre comment ces luttes locales modifient
le méta­bolisme social dans lequel elles s’insèrent. Ce sont des mouve-
ments en lutte et des compétences qu’y révèlent ceux qui s’y engagent
que viennent les connaissances réunies par les participants au projet.
À l’impuissance politique dont le catastrophisme projette notre image
naturalisée, ouvrant la voie à l’autoritarisme scientifique, la réalité des
mouvements en lutte comme la diversité des initiatives écologiques
citoyennes opposent la possibilité de l’autonomie politique. Mouve-
ments de lutte contre les inégalités environnementales, nouvelles formes
d’économie solidaire, mise en place de circuits locaux liant production
et consommation, façons de produire qui sont aussi des façons
d’expérimenter d’autres modes de vie, comme la permaculture, mobili-
sations autour de la question animale ou de l’alimentation : la transition
écologique s’engage dans un foisonnement d’expériences. Il est déjà
possible de vivre autrement, et de façon plus écologique, à l’intérieur du
capitalisme. Ces expériences sont à la fois des façons de vivre autrement
et des expériences démocratiques, d’actions autonomes et égalitaires. La
démocratie n’y est pas un moyen pour obtenir des résultats extérieurs à
la sphère politique : c’est en vivant autrement que l’on pratique la démo-
cratie. Pour que ces expériences puissent être mises en réseau, qu’elles
ne restent pas des « hétérotopies », des îlots d’altérité sociale et écologique
dans un océan productiviste, la démocratie ne doit pas se comprendre
seulement comme des institutions, ni même comme des contre-pouvoirs,
mais comme une forme de vie25. L’écologie politique s’invente ainsi, à
l’écart des polarisations entre maximum et minimum, entre les luttes
environnementales et la désobéissance civile.

25 - Voir Sandra Laugier et Albert Ogien, le Principe démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du
politique, Paris, La Découverte, 2014 et Antidémocratie, Paris, La Découverte, 2017.

129/
Les formes de
l’affect écologiste
Des attachements à la critique
Pierre Charbonnier

L ’histoire peut-elle donner raison par elle-même à un mouvement


politique ? Nous sommes fondés à nous poser la question,
aujourd’hui plus qu’hier encore, au sujet de l’écologisme, puisque,
en apparence au moins, les transformations de la planète, du vivant et
du climat plaident d’elles-mêmes pour une réponse écologique. Ce serait
en quelque sorte le monde lui-même qui appellerait à sa protection, la
conjoncture matérielle, sociale et économique qui fournirait à la simple
intuition le geste critique approprié. Malheureusement, il n’en est rien :
les événements ne parlent pas dans le champ de la politique avec une voix
suffisante et il reste nécessaire d’élaborer la pensée politique de l’écologie
à l’intérieur de l’espace idéologique contemporain. Une vision optimiste
des décennies écoulées pourrait suggérer que le mouvement de pro-
tection de l’environnement est à l’évidence l’incarnation d’une nouvelle
rationalité politique vouée à s’imposer, dans les régions du monde les
plus industrialisées comme dans celles qui atteignent plus tardivement
ce que l’on appelle encore le « développement ». Comme nous avons
vécu par le passé l’émergence des droits individuels et de l’égalité, puis
de la protection sociale contre les dégâts de l’économie de marché et,
plus tard, la décolonisation et l’égalité des sexes, l’écologie serait la pointe
d’un mouvement dans lequel les sociétés identifient leurs pathologies
les plus graves et y répondent – de façon imparfaite et partielle, certes.
La cause de l’environnement correspondrait alors à une distanciation à
l’égard de l’idéal de progrès, orientée vers un progrès redéfini, un freinage
nécessaire de l’ordre économique autrefois réputé répondre sans failles
aux besoins de la société.

/130
Les formes de l’affect écologiste

Sortir du brouillage ?
Naturellement, il faut voir le présent de façon plus cruelle et plus juste :
les nouvelles Lumières écologiques n’ont réalisé dans l’histoire qu’une
petite fraction de ce que les autres mouvements de protection du corps
social ont atteint dans le passé. On pourrait contester ce point en rap-
pelant que les exemples cités plus haut en comparaison sont eux aussi
remis en question et, plus généralement, qu’il n’y a pas de marche irré-
versible de l’histoire. Au moins ont-ils eu des effets incontournables :
ils ont fixé dans le présent un seuil d’exigence, des normes, des attentes.
En dépit de son ancrage dans une portion significative de la population,
l’idéal écologique semble stagner. Il accumule les défaites électorales
et, pis encore, culturelles : les fétiches hérités de l’âge industriel que
sont la croissance, la liberté économique, l’abondance matérielle et ses
expressions les plus banales, comme la possession d’une automobile
personnelle, ne cèdent en rien le pas à d’autres désirs et à d’autres repères
de civilisation. L’école, par exemple, n’a pas fait de la connaissance du
vivant et des milieux un pilier de la culture commune, ce qui apparaîtrait
pourtant comme un premier pas vers la conscience partagée de leur
valeur. Enfin, il faut bien sûr compter au nombre des défaites de ce
mouvement l’énergie récemment décuplée de ses opposants les plus
explicites, climato-sceptiques et avocats du pétrole, devenus les alliés
de circonstance du populisme conservateur qui s’attire les faveurs des
plus désemparés des citoyens, aux États-Unis et ailleurs. Bruno Latour
propose de considérer cette contre-révolution écologique comme une
boussole indiquant le sud, la direction exactement inverse à celle que
nous devons suivre1. La remarque est parfaitement juste, et sans doute
la situation est-elle aujourd’hui plus claire qu’elle ne l’a jamais été, mais
encore faut-il qu’une masse critique perçoive et tire les conséquences de
cette heuristique négative – ce qui n’est à ce jour pas le cas.
Si ces phénomènes sont les plus graves obstacles qui s’opposent à une
réorientation massive de l’histoire, ce ne sont pourtant pas les seuls ni les
plus troublants. En effet, ce qui entrave le développement de l’écologie
comme priorité sociale et économique est peut-être aussi à chercher en
son sein, au plus près de ce qui pourrait constituer le socle politique d’une
voix qui parle pour la protection conjointe de la Terre et des sociétés
1 - Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 2017.

131/
Pierre Charbonnier

– c’est-à-dire de cela même que l’on reconnaîtrait comme l’objectif le


plus large de l’écologie. En effet, l’errance idéologique et la confusion,
les opportunismes et les malentendus s’accumulent et privent ce mou-
vement de son unité, de son énergie, et donc de son emprise sur les évé-
nements. Il serait trop long et trop fastidieux de donner la liste complète
de ces tensions internes au mouvement écologique, mais on peut d’abord
noter que l’intérêt pour l’intégration des limites matérielles de la planète à
l’économie, la valeur du vivant et notamment des espèces domestiquées,
ou même la critique de la globalisation néolibérale se retrouvent partout
dans le spectre politique actuel. Il semble en effet possible de mobiliser la
vulnérabilité de la nature comme un argument enchâssé dans des visions
appartenant à la droite, voire à l’extrême droite, comme à la gauche2. On
sait que l’idéologie conservatrice exploite depuis longtemps l’idée de
« nature » pour légitimer un ordre social et moral inégalitaire. Doit-on
alors parler au nom de cette nature réactionnaire ? Que peut-on répondre
à ceux qui considèrent que l’on peut mettre sur le même plan l’« origine »
d’une barquette de fraises et celle d’un migrant, ou que l’ordre familial
patriarcal doit être préservé au même titre que les terres agricoles ? Un
travail de clarification des catégories de l’entendement écologique reste
à faire, et leur articulation à la pensée émancipatrice, égalitaire et critique,
si elle a été affirmée par le passé, doit sans doute être recommencée.

On attend ainsi d’une institution


qui a rendu possibles
la dépendance aux énergies
fossiles et l’accroissement
des inégalités qu’elle répare
d’elle-même ce qu’elle a brisé.

Le brouillage interne des objectifs politiques de l’écologie provient


aussi, et sans doute plus nettement encore, de l’abaissement continu
des exigences qu’elle porte en puissance. En effet, sous l’influence
d’une pensée qui se veut pragmatique, ou parfois « éco-moderniste », le
potentiel critique de la protection de la planète s’évapore à mesure qu’il
est intégré à l’ordre économique et politique dominant – celui-ci sachant
2 - Voir Zoé Carles, « Contre-révolutions écologiques », Revue du crieur, no 8, octobre 2017.

/132
Les formes de l’affect écologiste

très bien, comme la situation actuelle le prouve, s’assurer l’alliance des


porte-parole de la cause considérés par le plus grand nombre comme
légitimes. L’écologie est alors présentée comme un enjeu transpartisan,
sans contenu idéologique propre, destinée à simplement interdire ou
surtaxer les substances dangereuses (dans la mesure où le rapport de
force avec l’industrie le permet), ou à encourager les comportements
individuels jugés responsables (en général inaccessibles aux catégories de
population les plus défavorisées). Cette écologie, aujourd’hui parvenue
en France au pouvoir, est en phase avec le credo libéral classique, qui
voit dans le marché un mécanisme autonome, capable de faire triompher
l’intérêt commun à partir des choix et des intérêts individuels, seulement
canalisés par de discrètes incitations de la puissance publique. On attend
ainsi d’une institution qui a rendu possibles la dépendance aux énergies
fossiles et l’accroissement des inégalités qu’elle répare d’elle-même ce
qu’elle a brisé. Là encore, une réponse se fait attendre du côté de ceux
qui conçoivent l’écologie politique comme un travail exigeant de rééla-
boration de nos catégories juridiques et économiques.
L’écologie politique a des alliés fragiles, perdus ou opportunistes, sur
lesquels elle ne peut pas compter dans la lutte contre ses ennemis les
plus directs. C’est ce qui prouve le mieux sans doute le fait qu’il s’agit
d’une élaboration critique à ce jour incomplète, encore à la recherche
de ce qui la définit comme un bouleversement susceptible de toucher
non seulement une série de décisions ponctuelles, mais la façon dont se
compose l’espace contemporain du politique.

Politiser l’affect
Pour tenter de comprendre cet inachèvement et les défaites auxquelles
il donne lieu, nous ferons l’hypothèse que les affects et les attachements
mobilisés dans le discours de protection de la nature ne sont pas (encore)
correctement ajustés au problème politique que constituerait une issue
démocratique à la surexploitation de la planète et à ses conséquences iné-
galitaires. La mise en jeu des équilibres écologiques comme levier d’inter-
rogation, comme motif critique, comme point de vue intellectuellement
productif pour éclairer le présent n’a en effet peut-être pas rencontré
les aspirations subjectives à un meilleur traitement de l’environnement.

133/
Pierre Charbonnier

Il ne s’agit donc pas d’opposer une perception affective, passionnelle,


des choses à leur considération objective et distanciée, mais plutôt de
rechercher les conditions dans lesquelles l’énergie des affects écologistes
pourrait s’investir en adéquation avec des enjeux véritablement poli-
tiques, que l’on pourrait déduire de notre connaissance de l’histoire et de
l’économie. Il y a du jeu, quelque chose d’irrésolu, entre ce dont l’écologie
politique est l’expression, qui reste au demeurant toujours à définir, et
la façon dont elle l’exprime dans la sphère publique. Les raisons de ce
décalage sont nombreuses et renvoient à la façon dont s’est constitué,
dans les sociétés modernes, le rapport entre les catégories politiques et
le monde matériel.
La distinction opérée ici entre l’affect écologiste et le problème auquel il
entend encore confusément faire face a nécessairement quelque chose
d’artificiel, dans la mesure où l’espace des représentations dites politiques
ne peut pas être totalement séparé des forces sociales et historiques
qui déterminent, de façon plus profonde, plus puissante, mais aussi
plus lente, l’idée même que l’on se fait d’un problème politique. Mais le
caractère inouï de l’idée écologique tient peut-être justement en partie à
cette spécificité : la rapidité avec laquelle elle est apparue, qui plus est sous
la forme d’une urgence, et le fait que certains de ses objectifs apparaissent
en contradiction avec les finalités traditionnellement acceptées de l’action
politique expliquent que l’on ne soit pas encore en pleine possession de
ses véritables ressorts. Un rapide coup d’œil vers le passé peut suffire à se
donner une idée de cette caractéristique. Si le mouvement de protection
de la nature peut être rattaché à des racines intellectuelles et culturelles
lointaines, si lointaines d’ailleurs que ce projet de remontée à l’origine
perd son sens, la possibilité d’intervenir dans l’espace politique au nom
des intérêts ou de la valeur de la nature est quelque chose de tout à fait
récent. Cela ne s’est pas produit avant la fin du xixe siècle, avec la création
des premiers parcs naturels, et l’émergence d’une conscience politique
explicitement écologiste a dû attendre la seconde moitié du xxe siècle.
Que l’on compare simplement cela à l’exigence d’une distribution juste
des richesses ou des pouvoirs, par exemple : celle-ci est sans doute aussi
ancienne que la pratique et la parole politiques elles-mêmes et, si elle
a pris des formes extrêmement variées au cours du temps, elle semble
constitutive des opérations par lesquelles la chose commune est prise
en charge. Autrement dit, il n’est pas surprenant que l’absorption du

/134
Les formes de l’affect écologiste

problème écologique par la pensée politique soit encore devant nous :


ce processus est encore très jeune, si nous le mesurons à l’échelle que
constituerait la structuration pluriséculaire des questions centrales de la
politique moderne, telles que la neutralité religieuse de l’État, son attitude
face au marché ou encore la mise au point des dispositifs représentatifs.
Les symptômes d’un bouleversement historique majeur sont donc bel
et bien visibles, mais la réponse écologiste, elle, n’a peut-être pas encore
bénéficié de l’expérience historique nécessaire à la constitution d’un enjeu
massivement reconnu comme central.
On pourrait d’ailleurs se demander ce qu’il en est, de manière ana-
logue, de processus critiques passés, plus anciens. Peut-on affirmer,
par exemple, que le mouvement pour les droits de l’homme, que l’on
considère généralement comme hérité des Lumières, s’est longtemps
cherché avant de trouver une expression politique réellement adéquate
aux torts qu’il entendait corriger ? Cet exemple est instructif, dans la
mesure où l’universalité abstraite du concept de droits humains induit
une tension par rapport à la singularité des cas que l’on entend traiter
sous leur autorité : ils ne se sont ainsi réalisés qu’imparfaitement, en
ne cessant d’être redéfinis dans leur contenu et parfois même opposés
entre eux. La volonté exprimée dans l’idée de droits de l’homme a donc
plus été un idéal régulateur qu’une norme transparente définie une fois
pour toutes, et c’est de cette manière qu’elle s’est rendue sensible aux
situations historiques. De ce point de vue, la leçon peut être retenue : il
s’agit peut-être moins, au sujet de l’environnement, de développer des
principes fermés et dogmatiques que d’actualiser le potentiel critique
présent dans l’interrogation sur les relations entre nature et société,
même si celui-ci est situé historiquement. Si nous pensons à présent
à la critique des conditions de travail industrielles, il est clair qu’une
période assez longue s’est déroulée entre les premières manifestations
de la misère ouvrière et la garantie par le droit social de certaines protec-
tions. Mais s’agit-il vraiment d’un temps d’incubation entre le symptôme,
la souffrance et son élaboration ­complète sous la forme d’un défi lancé
aux politiques libérales ? On pourrait penser au contraire, au vu de
l’histoire de la pensée socialiste notamment, et pas seulement de Marx,
que la critique des asymétries économiques et juridiques typiques de la
société industrielle a été immédiatement élaborée, dès le premier tiers
du xixe siècle. Sans avoir à se prononcer de façon définitive sur cette

135/
Pierre Charbonnier

question, nous pouvons toutefois faire l’hypothèse que les questions


environnementales n’obéissent pas à ce schéma : après une très longue
période pendant laquelle le monde social s’est soucié de son autonomie
en tant que corps composé d’individus libres et égaux, l’incorporation
des choses, des vivants, de la Terre, en tant qu’éléments constitutifs de
la dynamique d’émancipation collective, ne peut aller de soi. S’il en est
ainsi, c’est d’abord parce que le sujet politique de l’écologie est difficile
à situer : s’agit-il de l’humanité en général, des élites savantes en rupture
avec les schémas du développement économique, des victimes des catas-
trophes environnementales ou de tout cela à la fois ? Aucun sujet n’étant
similaire à ce que le prolétariat, puis les employés des classes moyennes
ont incarné historiquement, il manque à l’écologie l’ancrage sociologique
susceptible de mobiliser un bloc significatif.
S’il n’y a donc pas lieu de remettre en question de façon brutale ce que l’on
pourrait appeler l’affect écologiste, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs et
des attachements qui ont construit la culture environnementale contem-
poraine, il faut toutefois le prendre pour ce qu’il est – un foyer de pro-
blématisation et de politisation dont l’état présent n’est sans doute pas
encore à la hauteur de ce que, pourtant, il tente d’exprimer. C’est même en
réalité au nom de cet affect que l’on peut se donner pour tâche d’éclairer sa
signification plus complète, pour l’attacher à une histoire et à une ambition
qui ne sont pas toujours reconnues comme étant les siennes.

Contre-politique écologique
Soyons à présent plus directs et mettons des mots sur le décalage entre
l’écologie et sa politique, entre la culture environnementale dominante et
ce que nous considérons être l’héritage critique dont elle doit se saisir. Par
contraste avec les idées et les revendications structurant l’espace politique
ordinaire, allant du plus au moins libéral, ou du plus au moins régulateur,
les idées écologistes se sont souvent présentées comme étant en rupture
avec la logique commune à ces différentes positions.
D’abord, l’affect écologiste est profondément et prioritairement moral :
la société de consommation et son caractère destructeur ne sont pas
seulement rejetés en tant que résultats d’un certain nombre de décisions
politiques délétères, mais plutôt comme l’image d’une corruption latente
du monde social, de son incapacité à se tenir dans des limites pourtant

/136
Les formes de l’affect écologiste

définies par la nature elle-même. Le motif longtemps en vogue consistant


à « sauver » la planète exprimait bien cette alerte morale et son caractère
d’exception : il ne s’agit pas seulement d’organiser la vie publique selon
de justes principes, mais de répondre à un appel qui revêt une priorité
absolue par rapport à la politique ordinairement conçue. Si l’écologie
a longtemps pris la forme de l’alerte, en faisant appel aux consciences
et à leur capacité à s’élever au-dessus du jeu des préférences de parti,
c’est bien sûr parce qu’elle ne pouvait pas être située dans la polarisation
politique de la guerre froide entre marché et socialisme d’État, mais aussi
parce qu’elle s’est souvent pensée comme une intervention de la morale
dans la politique, pour la suspendre et se poser comme extérieure à elle.
En philosophie, ce caractère d’intervention, coupant court au débat tel
que la tradition démocratique l’avait instauré, est particulièrement visible,
que ce soit du côté de la deep ecology anglo-saxonne ou des penseurs « anti-
conformistes » français, comme Jacques Ellul ou Bernard Charbonneau.
Ces différentes positions partagent l’idée nostalgique que quelque chose
s’est perdu dans le rapport au monde moderne et que cette perte est
d’abord une défaillance morale. Ce monde plus plein, plus complet,
meilleur, on le retrouvera en se déplaçant fictivement vers le temps perdu
de l’harmonie pré-moderne (dans les écologies réactionnaires), ou dans
l’espace non conquis de la nature sauvage, des parcs naturels, c’est-à-dire
des milieux protégés de la faute originelle. Mais que ce soit dans l’espace
ou dans le temps, la réponse à l’alerte morale prend le plus souvent la
forme d’une sortie de la modernité.
Le second trait qui confère à l’écologie son caractère d’exception par
rapport au discours politique ordinaire est l’appel à un ordre nouveau
des personnes et des choses. L’écologie ne se satisfait pas de l’idée selon
laquelle il faut organiser la vie collective sur la base d’un contrat scellé
entre hommes et dont dérivent un certain nombre d’obligations et
­d’interdits. Même si le système prescriptif de la politique concerne en
second lieu des choses, des vivants, des espaces, qui seront appropriés,
échangés, voire protégés, cette secondarité pose problème pour l’écologie,
qui recherche une symétrisation plus radicale des statuts de l’humain et
du non-humain, voire la représentation de ces derniers à un titre égal aux
humains3. La thématique de l’anthropo­centrisme, c’est-à-dire de l’idée

3 - Voir, par exemple, Sue Donaldson et Will Kymlick, Zoopolis, Paris, Alma, 2016.

137/
Pierre Charbonnier

selon laquelle seuls les humains posent des valeurs et sont susceptibles
d’être la finalité d’un acte moral, a configuré cette pensée depuis long-
temps : à rebours des élaborations qui avaient constitué le fonds commun
de la morale et de la politique moderne – et dont Kant a sans doute
donné la forme la plus pure – le refus total d’un rapport instrumental
au non-humain suppose que le principe d’égalité reçoive une acception
cosmologique et non plus intersubjective. Élégamment formulée par
Arne Næss à travers le concept d’« égalitarisme biosphérique 4 », cette idée a
alimenté ­l’essentiel de la philosophie environnementale, pas seulement
de tradition américaine. En effet, si le contrat social moderne avait été
conçu de façon délibérément restrictive, pour donner à l’égalité entre
hommes une valeur contrastive par rapport aux relations asymétriques
entre humains et non-humains, la dénonciation de cette restriction a
fonctionné comme une opération fédératrice pour un grand nombre de
pensées vertes. Ce déplacement de la problématique sociale moderne est
pourtant souvent resté à l’état d’ébauche, puisque ses accents proprement
utopiques ont souvent été atténués : en effet, l’ordre nouveau promu
par cette pensée, où chaque chose se voit attribuer une valeur indépen-
dante de l’utilité, suppose qu’un appareil normatif complet, définissant
les droits et les devoirs de chacune de ces choses, soit mis au point. Or
cela n’a quasiment jamais été le cas, ­l’argumentation se contentant d’une
appréciation critique générale de l’anthropocentrisme, pour laisser rela-
tivement confus les traits que devrait prendre une mise en politique de
toutes choses, de tous les vivants.

L’affect écologiste,
dans sa formulation la plus
radicale, a bien souvent pris la
forme d’une contre-politique.

L’affect écologiste, dans sa formulation la plus radicale, a donc bien


souvent pris la forme d’une contre-politique : non pas d’une politique
opposée à d’autres politiques, mais d’une pensée pour laquelle l’ordre
politique lui-même est pris en défaut, d’une part, parce que ce sont

4 - Arne Næss, Écologie, communauté et style de vie [1989], traduction par Charles Ruelle, révisée par
Hicham-Stéphane Afeissa, Paris, Éditions MF, 2008.

/138
Les formes de l’affect écologiste

des normes morales qui sont mises en jeu et, d’autre part, parce que la
communauté visée par l’écologie n’est pas peuplée des mêmes êtres que la
communauté politique ordinaire. L’une des questions les plus importantes
que soulève ce constat est celle du voisinage entre écologie et religion :
même si le mouvement pour l’environnement n’a pas été porté de façon
univoque par des groupes sociaux proches des religions constituées, tant
s’en faut, ses idéaux reprennent d’un même coup la genèse de la commu-
nauté et celle des valeurs. On s’est souvent demandé si l’écologie devait
être pensée comme une religion civile, c’est-à-dire comme quelque chose
qui se substitue aux dogmes religieux en remplissant leurs fonctions sur
le plan séculier, ou comme une sacralisation du profane, c’est-à-dire une
idéologie qui réactive la présence du théologique dans le politique. Cette
caractéristique est un trait supplémentaire de l­’exception écologiste au
regard de la politique ordinaire : sous la forme d’un ré-enchantement du
monde, via la contestation de l’objectivation de la nature ou sa requalifi-
cation comme personne, la pensée environnementale n’entend pas seu-
lement toucher à la façon dont sont organisés les hommes en vue d’une
finalité prédéfinie comme politique, mais bien plutôt mettre en question
cette finalité telle que l’histoire nous l’a léguée.
La protection de la nature, que nous l’entendions au sens des espaces
sauvages en marge de l’habitat humain, de la nature ordinaire que nous
fréquentons quotidiennement ou même de la nature fonctionnelle des
grands équilibres climatiques et évolutifs, se trouve en porte-à-faux par
rapport aux justifications traditionnelles de l’action politique. Le bien et
le juste auxquels nous faisons référence sont réaménagés, les êtres dotés
de considération ne sont pas les mêmes et, surtout, le cadre temporel
dans lequel nous nous situons est tout à fait spécifique, plus long et
plus urgent à la fois. Et puis, il faut reconnaître que l’affect écologiste a
quelque chose d’irréductible : une personne qui aurait été socialisée sans
que jamais les plantes, les animaux, les paysages ne se voient attribuer
une valeur affective ou esthétique spécifique, ou sans qu’ils n’aient fait
l’objet d’une attention singulière, une telle personne a peu de chance
de contracter un ethos de protecteur de la nature. Sans une certaine
dose de littératie écologique, il y a donc peu de chances pour qu’une
masse critique de citoyens engagés emporte la mise sur cette question.
C’est d’ailleurs sans doute ce qui explique l’inaction qui règne encore
aujourd’hui : non seulement il y a objectivement un écart entre ce qu’il

139/
Pierre Charbonnier

y a à faire et les chemins couramment empruntés par l’action politique,


mais il est parfaitement possible d’être indifférent au destin des choses
non humaines parce qu’on ne se sent pas lié à elles. Autrement dit,
l’opération écologique n’est pas marginale : elle touche à ce qu’il y a de
mieux ancré dans les habitudes individuelles et collectives et son ambition
propre tend sans surprise à faire fléchir les cadres les mieux reçus de la
pensée et de l’action.

Normalisation de l’écologie
Pourtant, les choses se compliquent encore lorsque l’on note que les
impératifs rassemblés sous le concept d’environnement ont été très lar-
gement absorbés par les politiques menées en Europe et dans le monde
selon le régime de la normalité la plus banale. Depuis les années 1970,
pour la plupart des nations développées, plus tard pour les autres, un
arsenal de plus en plus en large et détaillé de normes environnementales
et sanitaires est venu encadrer le déploiement des activités industrielles,
de l’économie en général. Dans quelques cas très spécifiques, des mesures
de protection de l’environnement ont même été imposées au niveau
international, comme avec l’interdiction des chlorofluorocarbones (Cfc)
provoquant le fameux « trou » dans la couche d’ozone (protocole de
Montréal de 1987, révisé et ratifié tout au long des années 1990). Ces
mesures ont bien évidemment été prises sous la pression d’une partie
significative de la société, convaincue par les arguments écologiques,
ainsi qu’à l’instigation de figures scientifiques amenées à assumer leur
rôle politique.
Néanmoins, on peut douter qu’il s’agisse là véritablement d’une réalisation
des idéaux écologistes, dans leur version pleine et entière. La stagnation
électorale des partis verts, mais aussi l’incapacité de ce mouvement à
s’imposer comme une force culturelle et idéologique majoritaire n’ont
pas freiné le travail d’élaboration juridique qui conduit à la mise en place
progressive d’un droit de l’environnement. Celui-ci, de façon tout à fait
frappante, constitue un appareil normatif qui peut à l’occasion répondre
aux idéaux écologistes, mais qui se situe de façon manifeste en deçà de
l’alerte et de l’urgence qui définissent ces idéaux. Incorporées à l’appareil
d’État et à son fonctionnement quotidien, les normes environnementales

/140
Les formes de l’affect écologiste

sont certes régulièrement affichées comme les preuves d’une bonne


volonté de l’action publique et même de son caractère progressiste, mais
elles relèvent le plus souvent de la régulation, de la réparation, et non de
décisions structurelles affectant l’orientation industrielle, économique,
énergétique, sociale, des nations. Cette normalisation de l’écologie dans
l’espace public ne s’est pas faite sans trahir l’affect écologiste, principa-
lement parce que le cœur de la controverse, c’est-à-dire l’appel à une
contre-politique, a constamment été évité, contourné, repoussé à plus
tard, dans un contexte historique où d’autres priorités ont pris le dessus.
Autrement dit, en même temps que la pensée écologique était intellec-
tuellement et publiquement confinée dans un statut de front secondaire
de la critique, avec d’autres luttes qualifiées de sectorielles (droits des
femmes et des minorités, notamment), la reconnaissance par les pouvoirs
publics d’une part de « responsabilité environnementale » de l’économie,
pour reprendre l’expression en vogue, se réalisait sous la forme de muta-
tions discrètes, acritiques.

Le potentiel critique
et régénérateur de l’idée
écologiste a sans doute été évacué
de l’horizon des possibles
à mesure qu’il a été retraduit
sous la forme de mesures
normatives ponctuelles.

Dans la France actuelle, cela aboutit à une situation où l’État peut se pré-
valoir d’un rôle de leader dans la signature d’un accord sur le climat (Cop21,
décembre 2015) tout en demeurant un poids lourd de ­l’agro-industrie et
de la filière nucléaire. Le durcissement de la compétition économique
et de ses règles internationales, devenues spectaculaires à mesure que
les opportunités de croissance se faisaient rares, n’a donc pas été perçu
dans sa contradiction avec l’exigence environnementale. Celle-ci s’est
alors affadie et banalisée, pour devenir une finalité d’autant plus fédé-
ratrice et consensuelle que ses moyens adéquats sont soigneusement
laissés de côté dans l’échange démocratique. Il faudrait même dire de
façon plus nette encore : le potentiel critique et régénérateur de l’idée

141/
Pierre Charbonnier

écologiste a sans doute été évacué de l’horizon des possibles à mesure


qu’il a été retraduit sous la forme de mesures normatives ponctuelles.
Les politiques environnementales qui se sont mises en place dans les
anciennes régions industrielles du monde ont majoritairement répondu à
un principe d’éco-efficacité, et doivent alors être conçues comme la petite
monnaie d’un projet plus vaste et plus radical, que son inachèvement
idéologique constitutif a fractionné sous cette forme apolitique.

Dans la modernité
Même si de nombreuses voix ont fait un mot d’ordre de la politisation
de l’écologie, celle-ci reste donc largement devant nous, principalement
pour ces deux raisons qui sont le miroir l’une de l’autre : d’un côté, l’affect
qui anime le mouvement idéologique pour la défense de la nature se
formule en tant que refus de la politique constituée ; de l’autre, on a affaire
à une infra-politique qui se situe manifestement en deçà des attentes
légitimement formulées par les pensées critiques faisant des ­rapports à
la nature le centre de gravité d’une altération historique majeure de la
modernité. Ces deux phénomènes constituent un paradoxe, mais pas
une contradiction stricte : en effet, on peut penser que la formulation
idéale de l’écologie comme volonté de rupture avec l’ordre politique a
­compromis sa capacité à peser sur l’évolution des idées et des actes poli-
tiques dans la France et l’Europe des dernières décennies – incapacité
qui, par contraste, a donné licence à l’écologie gestionnaire.
Considérons en effet cette simple question : la politique est-elle quelque
chose que l’on peut délibérément suspendre ? Ne faut-il pas prendre au
second degré la volonté de rupture morale et d’instauration d’un ordre
fondamentalement nouveau, pour réintégrer ces idéaux dans le cours
« normal » de l’histoire – dans une dynamique sociale et politique qui, si elle
est parfois saisie par des moments qui semblent la fractionner, demeure
quoi qu’il en soit l’histoire, la seule, dans son unité ? Et surtout : n’est-on
pas mieux en mesure de comprendre l’ambition politique de l’écologie si
on la rapporte à une histoire profonde des catégories politiques modernes,
des modalités de la critique sociale et des relations collectives à la nature
au sein des civilisations industrielles ? En effet, même à considérer la
radicalité absolue de l’écologie comme refondation de toutes les valeurs,

/142
Les formes de l’affect écologiste

cette radicalité procède, qu’elle le reconnaisse ou non, d’un constat relatif


au présent, d’une volonté d’imprimer à l’histoire une réorientation qui,
d’une certaine manière, constitue un lien avec le passé. En d’autres termes,
il faut réussir à concevoir la rupture comme une continuité d’un genre
singulier et voir la tension vers un « autre » monde comme procédant de
ce monde, tout simplement pour qu’elle fasse histoire.
Il y a deux raisons pour préférer cette lecture de l’écologie à une compré-
hension au pied de la lettre de son caractère d’exception. La première,
la plus intuitive, est que la transformation du socle matériel des sociétés
au cours du xixe siècle est indissociable des évolutions du droit, de l’idéal
d’émancipation et in fine de la démocratisation de la société. Le long pro-
cessus d’accumulation, de libération des forces productives et de désin-
hibition face aux risques, tout en rendant nécessaire un travail éclairant
ses raisons et ses mécanismes spécifiques, demeure un phénomène histo-
rique compréhensible en des termes relativement classiques. Les motifs
avancés pour justifier et réaliser cette dynamique sont nés dans l’Occident
moderne, ils étaient pour ainsi dire embarqués au sein des justifications
de l’industrie et du progrès sans que l’on ne s’en aperçoive toujours, ils
étaient les alliés des libertés publiques et de l’amélioration des conditions
d’existence, et jamais ils ne sont apparus comme requérant une révo-
lution axiologique et/ou ontologique. En somme, c’est du libéralisme,
de l’idéologie propriétaire et de l’économie acquisitive qu’il est question
lorsque nous entendons transformer à nouveau notre socle matériel,
pour le meilleur cette fois. Or il faut bien supposer une certaine homo-
généité entre une lutte et sa cible, entre ce qu’il y a à juger, à défaire et
les moyens inventés pour juger, pour refaire. Si la politique de l’écologie
doit se concevoir comme un contre-mouvement, il faut alors qu’elle
admette de partager avec le mouvement contre lequel elle s’élève une
appartenance historique commune, fonctionnant comme l’espace d’une
controverse possible. Se projeter dans une réalité de rupture court donc
le risque de déconnexion, de désajustement, qui provoquerait un hiatus
impossible à combler entre la critique et son objet.
La seconde raison a déjà été évoquée : il faut résister à la tentation suscitée
par les idéaux écologistes d’une issue qui prendrait la forme d’une fuite,
d’une sortie du territoire commun de la modernité. Dans les dernières
années, nous avons beaucoup entendu le slogan affirmant qu’il n’existe
pas de « planète B » : cela signifie, très justement, que la communauté

143/
Pierre Charbonnier

mondiale doit vivre dans les limites biologiques, géologiques et clima-


tiques de la Terre et que l’on ne peut s’en remettre rationnellement à
des solutions fondées sur le dépassement de ces seuils. Mais ce principe
doit, ironiquement, s’appliquer au mouvement environnementaliste lui-
même : il n’existe en effet pas de « société B » où nous serions confor-
tablement réunis entre convaincus de l’écologie et de ses gestes res-
ponsables. L’idéal sécessionniste des gated communities, ces communautés
privilégiées qui assument de rompre les liens avec les vulnérabilités du
plus grand nombre pour vivre protégées dans des îlots de prospérité
durable, ne peut devenir celui des élus de l’éco-responsabilité. L’écologie
ainsi conçue et expérimentée comme un canot de sauvetage deviendrait
alors une force contribuant à la dislocation du social et de ses solidarités
constitutives, qui sont pourtant déjà soumises à des épreuves impor-
tantes, et qu’il s’agit bien entendu de recomposer.
Autrement dit, la critique écologique, prise au sérieux, est le produit
des tensions internes aux structures idéologiques et sociales modernes,
notamment dans leurs développements les plus récents et les plus tragiques
que sont le changement climatique, l’érosion massive de la biodiversité et la
montée des inégalités provoquée par l’obsession de la croissance. Comme
le mouvement socialiste avant elle, qui a constitué la première occurrence
historique d’un déplacement des catégories idéologiques et économiques
associées à l’ère industrielle, l’écologie politique ne se laisse réduire ni
à un point de vue normatif exogène et spéculatif, ni à un ensemble de
réglages administratifs visant à atténuer le choc. L’écologie est aujourd’hui
la seule force intellectuelle et sociale en situation de s’affranchir à la fois des
mythes du marché et de la nation, qui constituent pourtant la polarisation
la plus couramment adoptée dans les débats actuels5. L’écologie politique
doit s’opposer à cette configuration néfaste du débat en définissant un
au-delà du choix entre protection identitaire et ouverture commerciale,
c’est-à-dire le seul horizon de démocratisation véritable qui nous reste
aujourd’hui après l’effondrement du socialisme de parti et la paralysie
des institutions européennes. Mais pour cela, elle doit encore clarifier ce
dont elle hérite des contre-mouvements du passé et ce en quoi elle est
absolument nouvelle dans le spectre politique contemporain.

5 - Sur cette polarisation, voir Bruno Karsenti et Cyril Lemieux, Sociologie et socialisme, Paris, Éditions
de l’Ehess, 2017.

/144
Une Terre
sans peuple,
des peuples
sans Terre
Entretien avec Bruno Latour
Propos recueillis par Camille Riquier

Vous avez publié en 2015 Face à Gaïa1, qui prolongeait une réflexion
engagée dans votre Enquête sur les modes d’existence2. Le sous-titre
de votre dernier livre, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique3,
fait penser à Kant et son « Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? »
(1786), essai de circonstance qui proposait de s’orienter sans Dieu
pour repère. Avec votre ouvrage, s’agit-il de s’orienter sans la nature
pour repère ?
On revient plutôt un siècle et demi avant Kant, c’est-à-dire au moment
où l’on s’aperçoit qu’il faut refaire toute la cosmologie qui liait ensemble,
à l’époque, religion, géographie, science et politique à cause de la décou-
verte du Nouveau Monde. Le parallèle, si on peut le faire, revient à se
demander ce qui s’est passé au moment de la révolution scientifique, qui
a réparti ces différentes figures cosmologiques, avec ce qui nous arrive
aujourd’hui à cause de la découverte d’un « nouveau » Nouveau Monde.
Mon denier livre est plutôt une neuvième conférence de Face à Gaïa
qui prend en compte la sortie par Donald Trump de l’accord de Paris !

1 - Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte,
coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2015.
2 - B. Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La Découverte,
2012.
3 - B. Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 2017.

145/
Bruno Latour

Jusqu’ici, aucun chef d’État n’avait eu le culot de révéler clairement ce qui


était évident : la question du climat est une question de guerre et de paix
et elle organise toute la géopolitique depuis trente ans. Avant ce retrait,
l’opinion baignait encore dans une espèce d’irénisme général, typique
de l’esprit onusien et des Conférences pour le climat (Cop) depuis Rio.
On allait s’en sortir à force de bonne volonté. Le président Trump a
clairement dit que les États-Unis déclaraient la guerre aux autres pays et
que ces derniers avaient des problèmes de mutation écologique qui ne
le concernaient aucunement. C’est la première fois qu’un pays quitte le
monde commun. C’est avouer enfin clairement que l’environnement est
la grande question géopolitique. Avant, certains pouvaient dire : « Nous
n’avons pas les mêmes valeurs, ni les mêmes intérêts sociaux ou économiques », mais
personne n’avait encore dit : « Le monde matériel dans lequel vous vivez n’est pas
le mien. » Le président Macron s’en est aussitôt emparé, alors qu’il n’est
pas particulièrement intéressé par ces questions. Il a vu qu’il pouvait en
faire de la politique.

En ce qui concerne Donald Trump, en quel sens peut-on parler d’un


« complot » qui consisterait à nier la réalité ?
Je parle de complot pour faire réfléchir ; je n’ai pas la moindre preuve. Il est
simplement évident qu’il y a un lien entre déréglementation et explosion
des inégalités et aussi, comme on l’a vu avec les Paradise papers, une orga-
nisation offshore systématique. Il faut simplement ajouter l’hypothèse
que, dans les années 1980 et 1990, des personnes qui ont commencé à
comprendre le sérieux de la question climatique se sont organisées pour
fuir ou se mettre à l’abri de ces situations. Se mettre à l’abri, cela peut
aussi consister à organiser le déni de la situation climatique, de manière
à dissimuler la fuite. Je pense qu’il y a de manière évidente, dans le gou-
vernement Trump, qui, de ce point de vue, est très cohérent, une vision
assez claire de ce qu’est l’organisation d’un départ, d’une fuite généralisée
vers l’offshore. La métaphore est claire : la construction d’un mur autour
de l’American way of life, qui n’essaie même plus de faire semblant de
s’intéresser à la question générale de la solidarité. Les conservateurs qui
restent dans l’horizon du libéralisme n’ont jamais dit qu’il fallait aban-
donner le reste du monde à son sort. Il faut comprendre à quel point
le trumpisme diffère de la pensée conservatrice, comme de la pensée

/146
Une Terre sans peuple, des peuples sans Terre

libérale ou simplement républicaine ; c’est une anomalie politique qui ne


s’explique que par la réaction au nouveau régime climatique.

Le projet qui animait les nations depuis l’après-guerre était la mon-


dialisation : il s’agissait de quitter le local, l’attachement à une
patrie, à une nation. Cela structure le projet moderne sur un déni
de la nature. Péguy disait que la modernité avait voulu supprimer
les arrière-mondes, mais elle a supprimé ce monde en construisant
un autre monde, modélisé selon les paramètres d’ordre et de mesure.
Pendant trois siècles, la nature nous a laissés tranquilles mais elle
revient, comme un acteur politique à part entière qui nous oblige à
nous orienter autrement.
On réalise à quel point, bizarrement, les Modernes étaient peu matéria-
listes et avaient une vision très idéaliste de la matière, un entassement de
clichés très vagues sur un monde commun très mal défini. L’un des piliers
de cet ordre commun, c’était le partage d’un vecteur commun qui allait
du local et de l’archaïque vers le global et le futur. Ce cliché permettait
de distinguer ce qui est réactionnaire et ce qui est progressiste. La déso-
rientation actuelle rend cette distinction plus difficile dans la mesure où
l’on revient, dans tous les pays du monde, à une définition régressive
de l’État-nation dans le meilleur des cas, aux racines ethniques dans le
pire : ­l’horizon commun a été explicitement abandonné. Ce dernier n’était
certes pas le souci principal des gouvernements depuis la guerre, mais
personne ne l’avait explicitement abandonné, en particulier les États-Unis,
qui avaient pris la responsabilité de nous protéger, en donnant aux Euro-
péens le sentiment d’être couverts sous leur parapluie, atomique autant
que moral. Qui écrirait encore, comme Jacques Maritain pouvait encore le
faire dans l’Encyclopædia universalis, que « l’Amérique donne une image de l’homme
générique ». Plus personne ne dirait ça. Cet abandon de l’universalité par les
États-Unis pour maintenir une vie offshore est une nouveauté historique.

Face au nouveau défi qui nous attend, notre manière de structurer


la vie politique n’est pas adéquate : tous les problèmes qui nous
attendent – la crise migratoire, le populisme, les inégalités – sont
liés et vous estimez que c’est ce lien même, à savoir le changement
climatique, qui est nié.

147/
Bruno Latour

Jusqu’à présent, la question de l’appartenance au sol et au territoire n’a


pas été systématiquement travaillée par la gauche. C’est pour cela que la
gauche a toujours eu un problème avec l’écologie : elle lui a trouvé un
côté réactionnaire qui l’obligeait à reparler de questions matérielles de
sol, d’animaux, de plantes, de vie, de climat dont elle pensait s’être enfin
détachée en devenant moderne. L’horizon d’émancipation qu’elle pro-
posait n’était jamais dans la direction de l’appartenance au sol. L’emploi
même des mots de « sol » et d’« appartenance », jusque récemment, aurait
été considéré comme typiquement réactionnaire. Brusquement, on
s’aperçoit que la question de l’appartenance à un sol doit être prise en
compte et qu’elle devient celle d’une Terre à soigner. Évidemment, ce
n’est pas le même territoire national ou ethnique que celui vers lequel
tout le monde est en train de régresser depuis que l’horizon de la moder-
nisation est devenu impossible.
La conjoncture forme un triangle : premièrement, l’horizon de la mon-
dialisation continue, sous la forme baroque d’une hypermodernisation
futuriste et post-humaine, qui imagine ne pas avoir à traiter des problèmes
de milliards de personnes devenues selon cette horrible expression sim-
plement « surnuméraires » ; deuxièmement, une régression massive, dans
tous les pays, vers des appartenances ethniques ou nationales ; et troisiè-
mement, la question d’une autre façon d’être au monde, d’un ancrage
au sol mondial, qui n’est pas le sol barrésien fait de sang, de morts, de
cimetières et d’églises. C’est là qu’il faut tracer une nouvelle opposition
entre l’horizon utopique du retour au sol natal et la question nouvelle du
terrestre. Il ne s’agit plus de savoir si on est de gauche ou de droite, mais
si on est terrestre ou pas : « Avez-vous pensé à la matérialité d’un sol sur lequel
nous allons nous retrouver à neuf ou dix milliards ? » C’est à ce niveau que la
question des migrations devient centrale et se confond avec la question
climatique. Les personnes qui ne pensent pas que la question climatique
est importante, ou qui la nient, voient très bien la question de la migration ;
c’est cette dernière qui emporte tous les pays, élections après élections,
et pousse à revenir aux frontières nationales au moment où elles sont le
moins adaptées à la question climatique comme à celle des réfugiés.

Tant qu’on n’a pas pris en compte la question du terrestre, on est pris
dans l’alternative entre la fuite en avant hypermoderne et le repli
identitaire. Votre voie politique pourrait-elle être celle du centre ?

/148
Une Terre sans peuple, des peuples sans Terre

Celle d’un décentrement plutôt. La politique se définit par une oppo-


sition, mais aussi par un lieu, un territoire. La droite et la gauche ne
fonctionnent plus aujourd’hui, parce qu’elles n’ont pas précisé le cadre
matériel dans lequel elles allaient se différencier. La mutation écolo-
gique oblige à reposer des questions politiques matérielles : combien
sommes-nous ? À quelle température ? Que mangeons-nous ? Où
habitons-nous ? Comment nous exploitons-nous les uns ou les autres ?
Comment limiter l’exploitation ? Ces questions relèvent de ce que l’on
appelait la question sociale, mais avec une définition si étroite du social
qu’on avait oublié tous les autres éléments qui composent nécessairement
le collectif. Il a été mal défini par les écologistes eux-mêmes, qui ne sont
pas arrivés à faire le lien entre la question sociale au sens restreint et la
nouvelle question sociale au sens étendu.

Comment comprenez-vous l’échec de l’écologie politique ?


La notion de nature a fourvoyé les écologistes, qui n’ont pas voulu ana-
lyser ses propriétés politiques. Il y a une espèce de partage assez tragique,
à partir de la fin de la guerre de 1940, entre la question sociale, dans
sa définition socialiste, et une nature extérieure. On s’est intéressé au
social et non à la nature. On est tombé dans le panneau constitué par la
Constitution moderne, qui s’est écrite en pointillé au xviiie siècle, celle
qui distinguait la politique des humains de celle de la nature. Les socio-
logues partagent cette distinction, et cela fait trente ans que j’essaie de
les convaincre que les êtres non humains ne forment pas une nature
extérieure à la société, mais font aussi partie du collectif. L’écologie a
accepté cette extériorité de la nature. Maintenant, le parti écologiste a
disparu, ce qui n’est pas plus mal parce que les partis, de toute façon, ne
semblent plus capables de faire leur travail de composition des plaintes
politiques. Mais la question écologique revient par celle du territoire et
des migrations : avec qui allons-nous vivre et où ? Sur quelle Terre ?

Vous critiquez également la négation du politique par l’écologie, qui


s’est appuyée sur une certaine idéologie et a recouru directement à la
science et à ses résultats incontestables pour affirmer l’existence d’un
réchauffement climatique.

149/
Bruno Latour

En novembre 2017, Le Monde titrait : « Demain, il sera trop tard 4» avec


une police de corps 60, c’est-à-dire la titraille que l’on utiliserait si l’on
devait annoncer : « La Corée du Nord bombarde Washington ». Et pourtant,
ce genre de titre n’a aucun effet : le lendemain, on parlait d’autre chose.
Cette situation rend fou : d’un côté, la menace la plus grave annoncée
à coup de clairon par quinze mille chercheurs, de l’autre, une inaction
paralysante. Je m’intéresse de plus en plus à l’aspect psychosocial de
cette indifférence : nous sommes bombardés d’informations, mais nous
n’avons pas l’équipement affectif, esthétique et mental pour les traiter.
Telle est la raison principale du retour vers une définition mythique
de l’appartenance à la nation. On entend, d’un côté, que c’est la fin du
monde et, de l’autre, qu’il faut revenir de façon rageuse et brutale à l’État
national, voire ethnique. Au fond, cette attitude se comprend : tant qu’à
vivre une catastrophe, restons-en au moins à la gated community que nous
connaissons en nous protégeant derrière un mur. D’ailleurs, les gros
comme les petits font la même chose : les riches fuient dans le offshore,
les petits dans l’État-nation d’autrefois.

Comment atterrir, trouver un sol, s’orienter vers le pôle terrestre,


sachant qu’il en repousse plus d’un ?
Au fond, tous les mouvements écologistes pointent dans cette direction
depuis cent cinquante ans. Les forces que l’on appelle progressistes ont
aussi déjà changé leur logiciel. Nous nous trouvons dans la situation
tragique de perte des pôles constitués par la mondialisation et la nation,
mais où la question climatique est devenue centrale. De la géopolitique
aux expériences multiples des féministes, en passant par le retour de
l’anthropologie comme forme contemporaine de résistance, la multipli-
cation d’ouvrages sur la nouvelle matérialité des sols, le développement
absolument étonnant des arts du sol et les expériences agricoles alterna-
tives, le paysage a déjà changé. Mais il n’a pas de représentation politique
unifiée, faute d’un horizon partagé.

4 - Voir l’appel, signé par plus de 15 000 scientifiques de 184 pays, dans la revue BioScience et Le
Monde, le 13 novembre 2017.

/150
Une Terre sans peuple, des peuples sans Terre

Vous proposez une nouvelle opposition : être moderne ou être terrien.


Je dirais plutôt « terrestre » ; « terrien », cela fait un peu paysan du Danube.
Le problème est que la définition du monde de la modernité est très
abstraite. On ne connaissait pas, au moment de l’élaboration du projet
moderne, la température qui devait être celle du monde moderne, ou si
l’on pouvait y être 9 ou 12 milliards. Ces questions fondamentales d’orga­
nisation de la vie commune étaient laissées dans le flou le plus complet,
comme dans les utopies classiques dont on se moquait pourtant. Nous
nous apercevons brusquement que la modernité est une utopie et que
les Modernes sont inaptes au futur. Nous ne sommes pas capables de
changer rapidement au moment même où les menaces se multiplient.
Parce que le monde moderne a une mauvaise conception du matéria-
lisme, il est très long à changer en situation d’alerte. Chose amusante : il
a exactement les caractéristiques de ce que l’on appelait « les sociétés fermées
archaïques », qui étaient supposées incapables de s’adapter rapidement à la
modernité. Or c’est elle, semble-t-il, qui est la plus incapable de se bouger.

Comment jugez-vous la politique française à la Cop23 ?


Nicolas Hulot tire Emmanuel Macron vers le terrestre. Sur combien
de mètres ou de centimètres ou de millimètres, la question est ouverte.
Nicolas Hulot fait maintenant vraiment de la politique. Qu’il ait changé
d’avis sur le nucléaire est un bon signe : l’obsession antinucléaire para-
lysait une partie du discours écologique. Si, au lieu de faire de la morale
et de jeter sa démission dès qu’il y a un problème, il fait de la politique,
on peut avoir un tout petit espoir qu’il parviendra à modifier la situation.
Mais on ne peut pas faire grand-chose si la politique est laissée à l’État :
les questions écologiques ne peuvent pas reposer sur l’appareil normal de
l’État. Ce dernier s’occupe toujours de ce que les militants sont parvenus
à rendre visible avant ; il ne peut jamais anticiper sur les questions futures,
qui est la tâche politique des chercheurs, des citoyens, des militants et que
l’État peut organiser seulement après coup. Tel est l’intérêt des zones à
défendre (Zad), encore irréductibles aux tentatives de captation par l’État.
Les questions écologiques restent extérieures aux préoccupations sociales
tant qu’il n’y a pas de peuple capable de les lier. La question des inégalités
territoriales – au sens élargi – revient aussi, avec ce que ­j’appelle « les classes

151/
Bruno Latour

géo-sociales ». Il y a aussi l’encyclique du pape, Laudato Si’, qui fait le lien entre


inégalités et écologie et qui permet de mobiliser autrement la politique.
La tâche la plus urgente est la plus lente : il faut trouver un peuple cor-
respondant à la question écologique, de la même manière qu’il y a eu
longtemps un peuple qui correspondait à la question sociale. La raison
en est que l’appartenance à des espaces territoriaux reste trop abstraite.
On n’a pas encore vu le relais que cette crise écologique offrait à la
question sociale : le peuple manque. Pour le trouver, il faut déjà pouvoir
déterminer le territoire, le sol, l’habitat sur lequel il vit.

Il faut trouver un peuple


correspondant à la question
écologique.

Vous proposez que des doléances soient faites à l’Europe pour recenser
les problèmes autour desquels un peuple pourrait se constituer.
La procédure pratique que je propose consiste en effet en des cahiers
de doléances, au sens de 1789, qui fassent une description fine, rapide et
partagée de territoires en lutte les uns avec les autres, c’est-à-dire de classes
géo-sociales installées et définies sur un territoire. Ce que des personnes
sans beaucoup d’éducation étaient capables de faire il y a deux siècles
devrait être faisable aujourd’hui. Chacun peut définir où atterrir. On ne
peut pas faire de politique s’il n’y a pas de peuple et on ne peut pas avoir
de peuple s’il n’y a pas de territoire.
J’évoque l’Europe, à titre personnel, parce qu’on ne peut pas demander
où atterrir, si l’on ne dit pas où l’on veut atterrir soi-même. La question
européenne montre l’ambiguïté des appartenances : l’Europe est à la
fois nationale, post-nationale et régionale. Cette patrie européenne est
à la bonne échelle : ni trop petite, ni trop grande. Si certaines personnes
ont été surprises par ce passage de mon livre sur l’Europe, c’est parce
qu’elles considèrent qu’on n’a pas le droit de parler de l’Europe comme
patrie vécue. Or, même si on ne la valorise pas positivement, il faut bien
reconnaître qu’elle se trouve définie négativement par l’abandon simultané
des États-Unis et du Royaume-Uni, sans oublier la Turquie, l’hostilité
toujours aussi pressante de la Russie et la concurrence de la Chine. Est-ce
que cela ne dessine pas, en creux, l’Europe comme zone à défendre ?

/152
Changement
climatique
et capitalisme
Dipesh Chakrabarty

N 1
ous sommes encore nombreux à aborder le problème du
réchauffement climatique avec des armes forgées au temps
où l’enjeu majeur était la mondialisation (des médias et du
capital) . La mondialisation et le réchauffement climatique sont sans
doute liés, le capitalisme étant central aux deux phénomènes. Mais ils
ne posent pas les mêmes problèmes. Les questions qu’ils soulèvent sont
souvent proches, mais les méthodes par lesquelles nous les déterminons
comme des problèmes sont, tout aussi souvent, substantiellement dif-
férentes. Les chercheurs en sciences sociales, en particulier des amis
de gauche, écrivent parfois comme si ces différences méthodologiques
étaient négligeables ; comme si les scientifiques, après tout, ne faisaient
qu’étudier ou mesurer les effets du capitalisme tandis que nous, avec nos
méthodes d’économie politique, connaîtrions depuis toujours la cause
ultime de tout cela ! Dans ce bref article, je souhaite parcourir certains
des récits rendus possibles par les découvertes des sciences naturelles
ou biologiques, sans chercher à résoudre les tensions qui les animent.

1 - Cet article est la traduction de Dipesh Chakrabarty, “The Politics of Climate Change Is More Than
the Politics of Capitalism”, dans Nigel Clark et Kathryn Yusoff (sous la dir. de), “Geosocial Forma-
tions and the Anthropocene”, numéro spécial de Theory, Culture and Society, 2017, p. 1-13. L’auteur
remercie les lecteurs anonymes de cette revue pour leurs remarques. Cet article reprend, développe
et amende D. Chakrabarty, “Whose Anthropocene? A Response”, dans Robert Emmett et Thomas
Lekan (sous la dir. de), “Whose Anthropocene? Revisiting Dipesh Chakrabarty’s ‘Four Theses’”, Rachel
Carson Center Perspectives: Transformations in Environment and Society, no 2, 2016, p. 106-113.

153/
Dipesh Chakrabarty

Deux approches du changement climatique


On trouve en général deux approches du problème du changement cli-
matique. Selon une approche prédominante, le phénomène constitue un
défi unidimensionnel : comment les êtres humains peuvent-ils réduire
leurs émissions de gaz à effet de serre dans les décennies à venir ? La
question est motivée par l’idée d’un « budget carbone » mondial que
le cinquième rapport de synthèse du Groupe d’experts intergouverne-
mental sur l’évolution du climat (Giec) a privilégiée2. Cette approche
fixe également comme cible l’idée de garder l’augmentation moyenne
de la température à la surface de la planète en dessous de 2 °C, tout ce
qui dépasse ce seuil étant considéré comme « dangereux ». Dans cette
perspective, le problème du climat est le défi de trouver les ressources
énergétiques nécessaires à la poursuite par les êtres humains de cer-
taines fins universellement acceptées de développement économique, de
manière à sortir des milliards d’êtres humains de la pauvreté. La solution
principale qui est alors proposée consiste pour l’humanité à conduire
une transition vers les énergies renouvelables aussi rapidement que la
technologie et l’information sur le marché le permettent. Les questions
incidentes de justice concernent les rapports entre les nations riches et
pauvres, et entre les générations présentes et futures : étant donné les
contraintes d’un budget carbone, quelle serait une distribution équitable
des « droits à émettre des gaz à effet de serre » – puisque ces derniers sont
traités comme des ressources rares – entre les nations, au cours de cette
transition vers les renouvelables ? Les pays les moins développés et les
plus peuplés (comme la Chine et l’Inde) ne devraient-ils pas disposer d’un
droit à polluer plus, tandis que les nations développées s’engageraient à
réduire drastiquement leurs émissions et à soutenir financièrement les
nations en voie de développement ? La question de l’ampleur des sacri-
fices auxquels les vivants devraient consentir pour réduire les émissions,
de manière à s’assurer que les êtres humains qui ne sont pas encore nés
puissent hériter d’un monde qui leur permette de disposer d’une meil-
leure qualité de vie, est plus difficile et sa force politique est réduite par
le fait que ces derniers ne peuvent pas défendre leur part des communs
atmosphériques.

2 - Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Changement climatique 2014.


Rapport de synthèse, Genève, Giec, 2014.

/154
Changement climatique et capitalisme

Cette description à grands traits de la première approche recouvre


pourtant de nombreux désaccords. La plupart imaginent que le pro-
blème consiste avant tout à remplacer les sources d’énergie fossiles
par des renouvelables ; nombreux sont ceux qui supposent également
que les mêmes modes de production et de consommation des biens
vont continuer. Ces derniers imaginent un avenir dans lequel le monde
sera techno­logiquement plus développé et plus connecté, avec cette
différence notable que le paradis consumériste sera à la portée de la
majorité, sinon de tous les êtres humains. D’autres, à gauche, acceptent
la nécessité d’un tournant vers les renouvelables, mais soutiennent que
c’est la pression constante du capitalisme à accumuler qui a précipité
la crise climatique, cette dernière fournissant une nouvelle occasion de
revigorer la critique marxiste du capital. Je me demande avec quel type
d’économie ces universitaires imaginent remplacer le régime capitaliste
mondial, mais ils supposent clairement qu’un monde post-capitaliste,
mondialisé, surpeuplé (neuf ou dix milliards de personnes), socialement
juste et technologiquement connecté peut advenir et surmonter la pulsion
d’accumulation. Et puis il y a ceux qui ne pensent pas seulement à mener
la transition vers les sources d’énergie renouvelables, mais également
à réduire la taille de l’économie mondiale, à la faire décroître et ainsi
à réduire l’empreinte écologique des êtres humains, tout en désirant
un monde marqué par l’égalité et la justice sociale pour tous. D’autres
encore pensent – selon « le scénario de la convergence » – atteindre un
état d’équilibre économique global dans lequel tous les êtres humains
partagent plus ou moins le même niveau de vie. Et puis, bien sûr, il y
a ceux qui considèrent que la croissance capitaliste marchande, avec la
durabilité, est l’avenir le plus désirable.
À l’encontre de tout cela, il y a une autre manière de considérer le chan-
gement climatique, comme pris dans un nœud de problèmes entremêlés,
qui finissent par produire une empreinte humaine croissante sur la planète
qui a, depuis ces deux derniers siècles et en particulier depuis la fin de la
Seconde Guerre mondiale, connu un dépassement [overshoot] écologique
indéniable de la part de l’humanité. Ce dépassement a, bien sûr, une
longue histoire, mais il a connu une accélération ces derniers temps.
L’historien israélien Yuval Noah Harari explique bien le problème dans
son livre Sapiens : « Un des usages les plus répandus des premiers outils en pierre
consistait à ouvrir les os pour en retirer la moelle. Selon certains chercheurs, telle serait

155/
Dipesh Chakrabarty

notre niche originale3. » Pourquoi ? Parce que, selon Harari, « tout récemment
encore, le genre Homo se situait au beau milieu de la chaîne alimentaire4 ». Les
êtres humains ne pouvaient manger des animaux morts qu’après que
des lions, des hyènes et des renards avaient eu leur part et nettoyé les os
de toute la chair qui y était attachée ! C’est seulement « dans les cent mille
dernières années que l’homme a sauté au sommet de la chaîne alimentaire 5 ». Ce n’est
pas un changement dans l’évolution. Comme l’explique Harari : « Les
autres animaux situés en haut de la pyramide, tels les lions ou les requins, avaient eu
des millions d’années pour s’installer très progressivement dans cette position. Cela
permit à l’écosystème de développer des freins et des contrepoids qui empêchaient lions
et requins de faire trop de ravages. Les lions devenant plus meurtriers, les gazelles
ont évolué pour courir plus vite, les hyènes pour mieux coopérer, et les rhinocéros pour
devenir plus féroces. À l’opposé, l’espèce humaine s’est élevée au sommet si rapidement
que l’écosystème n’a pas eu le temps de s’ajuster 6. »
Le problème de l’empreinte écologique des êtres humains, pouvons-nous
dire, a été irréversiblement aggravé par l’invention de l’agriculture (il y a
plus de dix mille ans) et puis à nouveau après que les océans ont atteint
leur niveau actuel, il y a près de six mille ans, et que nous avons développé
nos cités, empires et ordres urbains dans l’Antiquité. Il a été rendu plus
grave encore ces derniers cinq cents ans par l’expansion européenne
et la colonisation de pays lointains et habités par d’autres peuples, et
l’essor de la civilisation industrielle qui a suivi. Mais une aggravation
supplémentaire et significative a eu lieu après la fin de la Seconde Guerre
mondiale, quand la population et la consommation des êtres humains
ont augmenté de manière exponentielle à cause de l’usage généralisé
des énergies fossiles, non seulement dans les transports mais aussi dans
l’agriculture et la médecine, permettant finalement même aux pauvres
du monde de vivre plus longtemps – mais pas sainement. (La dernière
grande famine que nous ayons connue en Inde, par exemple, remonte à
1943, avant ma naissance, même si de nombreuses personnes continuent
à mourir de faim.) Les émissions de gaz à effet de serre ont donné aux
êtres humains la capacité de perturber les processus du système-Terre

3 - Yuval Noah Harari, Sapiens. Une brève histoire de l’humanité, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat,
Paris, Albin Michel, 2015, p. 21-22.
4 - Ibid., p. 22.
5 - Ibid.
6 - Ibid.

/156
Changement climatique et capitalisme

qui régulent le climat de la planète entière, libérant ainsi la capacité d’agir


[agency] géologique à l’échelle planétaire, décrite par des scientifiques et
des spécialistes des sciences comme David Archer7 et Naomi Oreskes8.
Cette capacité d’agir géologique à échelle planétaire des êtres humains,
cependant, ne peut être séparée de la manière dont les êtres humains
perturbent la répartition de la vie naturelle sur la planète.
Non seulement de nombreuses créatures marines n’ont pas disposé du
temps d’évolution nécessaire pour s’ajuster à notre nouvelle capacité de
les chasser jusqu’à l’extinction, à cause des techniques de pêche en haute
mer, mais nos émissions de gaz à effet de serre augmentent désormais
également l’acidité des océans, ce qui menace la biodiversité des grandes
mers et met ainsi en péril la chaîne alimentaire qui nous nourrit. Jan
Zalasiewicz et ses collègues de la Commission internationale de strati­
graphie, en charge de documenter l’anthropocène, ont ainsi absolument
raison de souligner que les traces humaines, laissées dans les fossiles et
d’autres formes de preuves – comme les formations de terre du lit des
océans –, constitueront les archives sur le long terme de l’anthropocène,
sans doute plus que l’excès de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Si
la disparition, conduite par les êtres humains, des autres espèces donne
lieu – disons, dans les quelques siècles prochains – à un événement de
Grande Extinction, alors (selon ce que me disent mes amis géologues),
le nom même d’« anthropocène » serait insuffisant pour désigner une
époque dans la hiérarchie des périodes géologiques9.
Considérée ainsi, l’idée d’anthropocène concerne de plus en plus
­l’empreinte écologique croissante de l’humanité dans son ensemble – et
cela doit inclure la question de la population humaine parce que, tandis
que les pauvres n’ont pas d’empreinte carbone directe, ils contribuent
à ­l’empreinte humaine de manière différente (cette remarque n’est en
rien une condamnation morale) – et moins le problème trop restreint
du changement climatique.

7 - David Archer, The Long Thaw: How Humans Are Changing the Next 100,000 Years of the Earth’s
Climate, Princeton, Princeton University Press, 2009, p. 6.
8 - Naomi Oreskes, “The Scientific Consensus on Climate Change: How Do We Know We Are not
Wrong ?” dans Joseph F. C. DiMento et Pamela Doughman (sous la dir. de), Climate Change: What
It Means for Us, Our Children, and Our Grandchildren, Cambridge, Mit Press, 2007, p. 93.
9 - « Si le réchauffement global et une sixième extinction ont lieu dans les prochains siècles, alors une
époque semblera une catégorie trop basse dans la hiérarchie [de la chronologie géologique]. » Corres-
pondance personnelle avec le professeur Jan Zalasiewicz, le 30 septembre 2015.

157/
Dipesh Chakrabarty

Le changement climatique
ne peut être étudié
indépendamment de l’ensemble
des problèmes écologiques.

En ce sens, on pourrait dire que l’expression « anthropocène » renvoie


désormais plus aux changements (en majorité dus aux êtres humains)
apportés au système-Terre et moins à la culpabilité morale des êtres
humains (ou de certains d’entre eux) qui les produisent. Comme Jan
Zalasiewicz l’écrit en conclusion d’un article récent : « L’anthropocène, qu’il
soit formel ou informel, a clairement le mérite de nous fournir une idée, sur une plus
grande toile de fond, de ­l’ampleur et de la nature de l’entreprise humaine, et de la
manière dont elle s’entrecroise (“­s’entremêle” est peut être un meilleur mot désormais)
avec les autres processus du système-Terre 10. » Cela nous rappelle que le pro-
blème du changement climatique ne peut être étudié indépendamment
de l’ensemble des problèmes écologiques auxquels les êtres humains sont
désormais confrontés à des échelles diverses – du local au planétaire –,
provoquant de nouveaux conflits et exacerbant des conflits anciens entre
les nations et en leur sein. Il n’y a pas de panacée ; rien qui fonctionne
comme le mantra de la transition vers les renouvelables pour éviter une
hausse moyenne de 2 °C de la température à la surface de la planète. Ce
à quoi nous faisons face ressemble ainsi à un méchant [wicked] problème,
que nous pouvons diagnostiquer, mais que nous sommes incapables de
« résoudre » une fois pour toutes11.

L’anthropocène et les iniquités du capitalisme


Dans mon article « Le climat de l’histoire : quatre thèses », j’admettais
qu’il n’y a « aucun doute que le changement climatique est intimement lié avec
l’histoire du capitalisme », en précisant que l’un ne pouvait être réduit à

10 - Jan Zalasiewicz, « La géologie derrière l’anthropocène », tapuscrit non publié, 2015, p. 12. L’auteur
remercie J. Zalasiewicz de lui avoir communiqué son article.
11 - Voir Franck P. Incropera, Climate Change: A Wicked Problem – Complexity and Uncertainty at the
Intersection of Science, Economics, Politics, and Human Behavior, New York, Cambridge University
Press, 2015.

/158
Changement climatique et capitalisme

l’autre12. Je soulignais ensuite que si le changement climatique aggrave


les iniquités de l’ordre capitaliste mondial, puisque ses conséquences
– pour le moment et dans un avenir proche – pèsent plus lourdement sur les
nations pauvres et les pauvres des nations riches, il se distingue néan-
moins des crises habituelles du capital. J’écrivais : « À la différence des crises
du capitalisme, il n’existe pas de canot de sauvetage pour les riches et les privilégiés13. »
De nombreux intellectuels de gauche s’opposent vigoureusement à l’idée
que cette crise pourrait affecter l’humanité tout entière ; par conséquent,
ils critiquent la formule d’un changement climatique produit par « les
êtres humains ». Ainsi, les universitaires suédois Andreas Malm et Alf
Hornborg s’interrogent, dans un article souvent cité : si les activités
humaines ont vraiment précipité cette dérive collective vers une période
géologique qui signe la domination humaine de la planète et même de son
histoire géologique, pourquoi appeler cette période du nom de tous les
êtres humains ou de l’espèce humaine, l’anthropos, alors que nous savons
que ce sont les riches parmi les êtres humains, les institutions du capita-
lisme ou l’économie mondiale qui sont causalement (donc moralement ?)
responsables de ce changement dans notre condition ? « Une partie signifi-
cative de l’humanité ne consomme pas du tout d’énergie fossile, soulignent-ils, avant
d’ajouter : Des centaines de millions de personnes dépendent du charbon, du bois
de feu ou de déchets organiques tels que les excréments animaux 14. » Ils s’appuient
sur les travaux de l’universitaire canadien Vaclav Smil pour affirmer que
« la différence dans la consommation moderne d’énergie entre un pasteur qui subsiste
dans le Sahel et un Canadien moyen peut facilement dépasser mille », par consé-
quent, « l’humanité paraît une abstraction bien trop ténue pour porter le fardeau de
la causalité [du changement climatique]. Réaliser que le changement climatique
est “anthropogénique” revient véritablement à reconnaître qu’il est sociogénique 15 ».
Par la suite, ils critiquent mon affirmation selon laquelle les riches n’ont
pas de « canot de sauvetage » : « C’est un argument fallacieux, écrivent-ils. Il
néglige ouvertement les réalités de vulnérabilités différentes à toutes les échelles de
la société humaine […]. Dans un avenir proche – ou plutôt, tant qu’il y aura des
sociétés humaines sur Terre –, il y aura des canots de sauvetage pour les riches et les
12 - D. Chakrabarty, “The Climate of History: Four Theses”, Critical Inquiry, vol. 35, no 2, 2009,
p. 212.
13 - Ibid., p. 221.
14 - Alf Hornborg et Andreas Malm, “The Geology of Mankind? A Critique of the Anthropocene
Narrative”, Anthropocene Review, vol. 1, no 1, 2014, p. 65.
15 - Ibid.

159/
Dipesh Chakrabarty

privilégiés 16. » Un certain nombre d’autres universitaires ont depuis repris


la même accusation.

Nous ne sommes pas tous affectés


de la même manière,
mais nous sommes tous affectés.

Il y a une certaine ironie dans le fait que certains universitaires de gauche


fassent la même supposition que de nombreuses personnes riches, qui ne
nient pas nécessairement le changement climatique, mais qui considèrent
que, quelle que soit l’ampleur du réchauffement et du dérèglement climatiques,
elles pourront toujours payer pour s’en sortir ! Une telle supposition n’est
pas surprenante dans des manuels d’économie qui jugent que le capita-
lisme est un système économique sujet à des crises périodiques et capable
de les dépasser, mais jamais à une crise de proportions telles qu’elle
pourrait bouleverser tous les calculs capitalistes. Il est facile de penser,
selon cette logique, que le changement climatique est simplement un
autre de ces défis cycliques pour le marché que les riches doivent relever
de temps à autre. Pourquoi les universitaires de gauche devraient-ils écrire
en faisant les mêmes suppositions ? Le changement climatique n’est pas
une crise cyclique ordinaire. Il n’est pas non plus une « crise écologique »
classique, susceptible des stratégies habituelles de gestion des risques. Le
danger d’un point de non-retour climatique est imprévisible, mais réel17.
Sans atténuation, le changement climatique nous affecte tous, riches
comme pauvres. Nous ne sommes pas tous affectés de la même manière,
mais nous sommes tous affectés. Un réchauffement global qui nous
échappe et qui conduit à un épisode de Grande Extinction ne rendra pas
service aux riches. Un effondrement massif de la population humaine
causé par le bouleversement climatique – s’il venait à se produire – ferait
beaucoup plus de dommages aux pauvres qu’aux riches. Mais ne prive-
rait-il pas aussi le capitalisme mondial de l’armée de réserve de main-
d’œuvre « bon marché » sur laquelle il s’est appuyé jusqu’à présent ?
Un monde avec un climat rigoureux, plus de tempêtes, d’inondations,

16 - A. Hornborg et A. Malm, “The Geology of Mankind?”, art. cité, p. 66.


17 - Voir D. Chakrabarty, “Climate and Capital: On Conjoined Histories”, Critical Inquiry, vol. 41,
no 1, 2014, p. 1-23.

/160
Changement climatique et capitalisme

de sécheresses et de fréquents événements météorologiques extrêmes


ne peut être avantageux pour les riches d’aujourd’hui ou pour leurs
descendants qui auront à vivre sur une planète beaucoup plus hostile.
­Souvenons-nous que le livre du scientifique américain James Hansen,
Storms of My Grandchildren, évoquait les périls qui attendent les généra-
tions futures d’Américains18. Le livre de Hansen concernait ses propres
petits-enfants, et non les petits-­enfants d’éventuels amis de Hansen
en Inde ou en Chine. La revue Science Daily, publiée par l’université de
Leicester, a rapporté en 2015 les conclusions d’une étude menée par le
professeur Sergei Petrovskii, du département de mathématiques appli-
quées, selon lesquelles « une augmentation de la température des eaux océaniques
autour de six degrés Celsius – qui, selon certaines prévisions, pourrait se produire dès
2100 – ferait cesser la production d’oxygène par les phytoplanctons en perturbant le
processus de photosynthèse19 ». Une telle perspective n’est guère réjouissante,
même pour les très riches.
Certes, il s’agit d’un scénario extrême. Mais le sens de la métaphore du
canot de sauvetage n’était pas de nier que les riches, selon leur degré de
richesse, auront toujours – par comparaison avec les pauvres – plus de
ressources à leur disposition pour traiter des catastrophes et s’acheter
une sécurité relative. Sans doute la métaphore du canot de sauvetage
est-elle trop énigmatique (et, pour certains lecteurs, elle a clairement
manqué sa cible), mais ce que je voulais dire était que le changement
climatique affecte potentiellement les conditions nécessaires au maintien
des formes de vie, humaines et autres. Les climatologues ont souligné
qu’il y a une gamme de températures dans les limites de laquelle les êtres
humains peuvent survivre. Un réchauffement global qui nous échappe
pourrait, en théorie, atteindre un niveau tel que les êtres humains auraient
des difficultés à survivre. Les riches, malgré tout leur argent, ne trouve-
raient pas, par exemple, facile de vivre dans un monde dont les réserves
d’oxygène sont épuisées ; ils sont eux aussi sujets à des processus bio-
logiques ! Et, pour rester avec les controverses du moment, on pourrait
soutenir que même les très riches ont besoin de marchés et de systèmes

18 - James Hansen, Storms of My Grandchildren, New York, Bloosbury, 2009.


19 - “Failing Phytoplankton, Failing Oxygen: Global Warming Disaster Could Suffocate Life on
Planet Earth”, communiqué du Science Daily, 1er décembre 2015. Voir aussi Yadigar Sekerci et Sergei
Petrovskii, “Mathematical Modelling of Plankton-oxygen Dynamics under the Climate Change”,
Bulletin of Mathematical Biology, vol. 77, no 12, 2015, p. 2325-2353.

161/
Dipesh Chakrabarty

technologiques qui fonctionnent pour continuer à profiter des bénéfices


de leur fortune et de leurs investissements. Dans le scénario extrême – et,
espérons-le, improbable – d’un réchauffement climatique incontrôlable,
il sera difficile pour la descendance des très riches de conserver ses
privilèges.
Considérons également cet argument supplémentaire : si les riches pou-
vaient simplement payer pour échapper à la crise et si seuls les pauvres
en souffraient, pourquoi les riches des nations riches feraient-ils quoi
que ce soit concernant le réchauffement global, si ce n’est parce que
les pauvres du monde (y compris les pauvres des nations riches) sont
assez puissants pour les forcer à agir ? Un tel pouvoir des pauvres n’est
clairement pas plus démontré que l’altruisme des nations riches. Il me
semble que les nations et les classes riches seraient plus enclines à agir si
elles y reconnaissaient leur intérêt éclairé. La science du réchauffement
de la planète nous permet de le faire en soulignant que, aussi différentes
que soient ses conséquences, la crise concerne aussi les riches et leurs
descendants – comme le livre à succès de Hansen l’a clairement montré.
De plus, des nations riches comme l’Australie, du fait de sa situation
géographique, sont particulièrement vulnérables aux conséquences pos-
siblement négatives du changement climatique. Dans ces conditions, une
politique de solidarité qui dépasse une simple solidarité des pauvres est
de rigueur, même si je reconnais qu’elle est compliquée à réaliser.
Toutes ces considérations ne font que souligner à quel point il est dif-
ficile de rendre opérationnel le mot « mutuelle » dans la formule « une
responsabilité mutuelle mais différenciée » qui est souvent employée
comme directive pour les politiques du changement climatique. C’est
seulement lorsque nous situons le problème du changement climatique
planétaire dans un cadre qui dépasse les échelles spatio-temporelles
pertinentes pour l’analyse du capitalisme ou de la mondialisation que
nous commençons à voir en quel sens le changement climatique peut
constituer, sinon une responsabilité commune, du moins un problème
commun.

/162
Changement climatique et capitalisme

La politique de/dans l’anthropocène


Au lieu de considérer le changement climatique simplement comme un
problème d’émissions de gaz à effet de serre et comme une affaire de
transition vers les renouvelables selon un calendrier et un budget carbone
donnés, nous devrions indiquer ce que pourrait être une « politique du
changement climatique », par exemple la juste répartition du budget
carbone entre les économies développées et émergentes et les nations
les plus pauvres ou les plus immédiatement menacées. Une question très
difficile à laquelle il faut réfléchir, cependant, est de savoir si la crise clima-
tique – quand elle est reconnue comme symptomatique du dépassement
écologique de l’humanité – ne laisse pas entrevoir une limite possible
de notre réflexion anthropocentrique sur la justice, donc aussi de notre
pensée politique. Le réchauffement climatique aggrave la tendance des
êtres humains à faire disparaître de nombreuses autres espèces, et certains
scientifiques suggèrent que la planète pourrait être déjà entrée dans les
commencements d’un long (en termes humains) épisode de Grande
Extinction20. Le changement climatique anthropogénique produit ainsi
une crise dans la répartition de la vie reproductive naturelle sur la planète.
Mais notre pensée politique et juridique reste très anthropocentrique.
Nous ne savons toujours pas comment penser conceptuellement – poli-
tiquement ou conformément aux théories de la justice – à la justice pour
les formes de vie non humaines, pour ne rien dire du monde inanimé.
Les penseurs des droits des animaux ont étendu les questions de justice à
certains animaux, mais leurs théories sont limitées par les critères stricts
relatifs au seuil de sensibilité chez les animaux. De plus, certains phi-
losophes soutiennent également que, quelle que soit la valeur pratique
d’une catégorie comme la vie en biologie, la « vie en soi » ne peut être une
catégorie philosophique rigoureuse. Pourtant, nous ne pouvons penser
à l’« extinction » sans employer la catégorie de « vie », aussi difficile à
définir soit-elle. Quand des chercheurs écrivent que les êtres humains
sont les gardiens de la planète, il est difficile de penser conceptuellement
notre rapport aux bactéries et aux virus, étant donné qu’un bon nombre
d’entre eux sont hostiles à notre forme de vie humaine (même si d’autres
ne le sont pas). Cependant, il est indéniable que l’histoire naturelle de

20 - Gerardo Ceballos et al., “Accelerated Modern Human-induced Species Losses: Entering the Sixth
Mass Extinction”, Science Advances, vol. 1, no 5, 2015, p. 1-5.

163/
Dipesh Chakrabarty

la vie des espèces sur cette planète inclut les histoires et les activités des
bactéries et des virus.
Ainsi, alors que la politique telle que nous la connaissons continue et
va continuer dans un avenir proche, et qu’il n’existe pas de politique de
l’anthropocène comme telle (mais beaucoup de politique sur le mot
« anthropocène », comme on sait !), un approfondissement de la crise
climatique et du dépassement écologique dont elle est un symptôme
pourrait nous conduire à repenser la tradition (européenne) de pensée
politique qui est devenue, depuis le xviie siècle et du fait de ­l’expansion
européenne, l’héritage de tous. Nigel Clark écrit la même chose d’un
point de vue quelque peu différent : « Une réponse généreuse – et pertinente
– à la requête de l’anthropocène serait ainsi une nouvelle volonté, au sein de la
pensée critique, sociale, culturelle et philosophique, d’embrasser ce qui est pleinement
inhumain […]. Cela revient à mettre la pensée et les questions d’action pratique en
contact durable avec des temps et des espaces qui excèdent radicalement toute présence
humaine concevable [et] de les articuler à de vastes domaines qui sont eux-mêmes
réfractaires à l’emprise de la politique. De cette façon, l’anthropocène […] confronte
le politique à des forces et des événements qui ont la capacité de défaire le politique 21. »

La pensée par espèces


Revenons à la question de savoir si nous devrions ou non penser aux
êtres humains à travers la catégorie biologique d’« espèce », aux côtés
d’autres catégories historiques telles que « capitalisme », tandis que nous
réfléchissons sérieusement à cette crise. A. Malm et A. Hornborg sou-
tiennent que si « l’anthropocène » peut efficacement représenter le point
de vue possible d’un ours polaire – puisque les ours pourraient vouloir
savoir « quelle espèce produit de tels ravages sur leur habitat », « dans le royaume
humain […] la pensée par espèces concernant le changement climatique conduit à la
mystification et à la paralysie politique 22 ». Je vais expliquer pourquoi je ne suis
pas d’accord. Peut-on réduire l’histoire du dépassement écologique par
les êtres humains à la modernisation et à ses inégalités inhérentes, sans
l’envisager comme l’histoire d’une espèce particulière – Homo sapiens –,

21 - Nigel Clark, “Geo-politics and the Disaster of the Anthropocene”, Sociological Review, vol. 62,
no S1, 2014, p. 27-28.
22 - A. Hornborg et A. Malm, “The Geology of Mankind?”, art. cité, p. 16.

/164
Changement climatique et capitalisme

asseyant une telle domination sur la biosphère que sa propre existence est
désormais mise en péril ? Pensons à la manière dont Y. Harari formule
les choses. Aujourd’hui, avec leur consommation, leur nombre, leur
technologie, etc., les êtres humains – oui, tous les êtres humains, riches
et pauvres – exercent une pression sur la biosphère (les riches et les
pauvres le font de différentes manières et pour des raisons différentes)
et perturbent ce que j’ai appelé plus haut la répartition de la vie sur la
planète. Harari le dit bien : « L’espèce humaine s’est élevée au sommet [de la
chaîne alimentaire] si rapidement que l’écosystème n’a pas eu le temps de s’ajuster.
De surcroît, les humains eux-mêmes ne se sont pas ajustés. La plupart des grands
prédateurs de la planète sont des créatures majestueuses. Des millions d’années de
domination les ont emplis d’assurance. Le Sapiens, en revanche, ressemble plus
au dictateur d’une république bananière. Il n’y a pas si longtemps, nous étions les
opprimés de la savane, et nous sommes pleins de peurs et d’angoisses quant à notre
position 23. » Il conclut : « Des guerres meurtrières aux catastrophes écologiques,
maintes calamités historiques sont le fruit de ce saut précipité 24. » Si l’on pouvait
imaginer quelqu’un qui regarde le développement de la vie sur cette
planète à l’échelle de l’évolution, il pourrait raconter comment Homo
sapiens s’est élevé au sommet de la chaîne alimentaire en un temps très
bref au cours cette histoire.

On ne peut plus raconter l’histoire


humaine dans la seule perspective
des cinq cents années
(tout au plus) du capitalisme.

L’histoire plus compliquée des différences entre les riches et les pauvres
serait une affaire de focalisation plus fine. Comme je l’ai dit ailleurs,
le dépassement écologique de l’humanité requiert à la fois de nous
concentrer sur les détails de l’injustice intra-humaine – autrement nous
ne voyons pas les souffrances de nombreux êtres humains –, mais aussi
d’élargir la focale sur cette histoire, sans quoi nous ne voyons pas la

23 - Y. N. Harari, Sapiens, op. cit., p. 22.


24 - Ibid.

165/
Dipesh Chakrabarty

souffrance des autres espèces et, pour ainsi dire, la souffrance de la


planète25. Ces changements de focalisation permettent de faire la navette
entre des échelles, des perspectives et des niveaux d’abstraction différents.
Un niveau d’abstraction n’invalide pas l’autre. On ne peut plus raconter
l’histoire humaine dans la seule perspective des cinq cents années (tout
au plus) du capitalisme.
Les êtres humains restent une espèce en dépit de toute notre différen-
ciation. Supposons que toutes les thèses radicales à propos des riches
qui ont toujours des canots de sauvetage et qui sont ainsi capables de
s’acheter une voie de sortie hors de toutes les calamités, la Grande
Extinction comprise, sont vraies ; et imaginons un monde dans lequel
une disparition des espèces à grande échelle s’est produite et que les
seuls survivants parmi les êtres humains se trouvent être privilégiés et
appartenir aux classes les plus riches. Leur survie ne serait-elle pas aussi
une survie de l’espèce (même si les survivants finissent eux-mêmes par
se différencier, comme il semble que les êtres humains en ont l’habitude,
en des groupes dominants et des groupes subordonnés) ?
Le dépassement écologique de l’humanité n’a aucun sens sans référence
aux vies des autres espèces. Dans cette histoire, les êtres humains consti-
tuent aussi une espèce, quoique dominante. Cela n’annule pas l’histoire
de l’oppression capitaliste. Cela n’équivaut pas non plus à l’affirmation
selon laquelle n’importe quelle discipline dispose désormais de la meil-
leure prise sur l’expérience d’être humain. La biologie ou n’importe quelle
discipline qui manque la dimension existentielle de l’humain ne pourra
jamais comprendre l’expérience de tomber amoureux ou de ressentir
de l’amour pour Dieu de la même manière que la poésie ou la religion.
Un cerveau développé nous donne la capacité de connaître ce qui est à
grande échelle. Mais il nous donne également notre expérience profon-
dément subjective de nous-mêmes et notre capacité à faire l’expérience
de nos vies individuelles comme ayant du sens. Nous ne pouvons pas
produire de convergence du savoir. Mais nous pouvons certainement
nous observer et observer l’histoire humaine selon différentes perspec-
tives en même temps.

25 - D. Chakrabarty, “The Human Significance of the Anthropocene”, dans Bruno Latour (sous la
dir. de), Reset Modernity!, Cambridge, Mit Press, 2016, p. 189-199.

/166
Changement climatique et capitalisme

Débattre du changement climatique


dans des sphères publiques inégales
Le changement climatique est un problème en cours de développement,
et les réponses humaines – pratiques et intellectuelles – vont sans doute
varier selon ce que l’avenir nous réserve. Il y a dix ans, avant que le qua-
trième rapport du Giec obtienne une grande publicité en versions papier
et électronique, une liste typique des questions liées au changement cli-
matique aurait semblé très différente et beaucoup moins pressante que
celle qui nous préoccupe aujourd’hui. Il y a dix ans, il était difficile, par
exemple, d’intéresser les chercheurs en sciences sociales en Inde – le pays
d’où je viens, qui compte parmi les quatre plus importants émetteurs
de gaz à effet de serre aujourd’hui – au changement climatique. Tout le
monde, cependant, était occupé à débattre de la mondialisation. Michel
Foucault et Giorgio Agamben, gouvernementalité et biopolitique, les
économistes Amartya Sen, Joseph Stiglitz et Jagdish Bhagwati étaient
sur toutes les lèvres, mais pas Paul Crutzen, Eugene Stoermer ni l’idée
de l’anthropocène.
Le premier article que j’ai écrit sur le changement climatique – « Le climat
de l’histoire : quatre thèses » – a été d’abord écrit en bangla (bengali) dans
une revue de Calcutta, Baromas, en 2008. Personne n’y a prêté beaucoup
d’attention jusqu’à ce que je le traduise et le développe en version anglaise
pour la revue américaine Critical Inquiry en 2009. Cette expérience m’a fait
prendre conscience de deux aspects du monde contemporain dans lequel
je vis. Tous les sujets mondiaux ne sont pas également mondiaux. La
mondialisation – y compris les questions concernant les multinationales,
les marchés de change, les instruments financiers complexes et les
produits dérivés, Internet, les réseaux sociaux et, bien entendu, les
médias mondiaux – était un sujet authentiquement mondial qui était
débattu partout, mais ce n’était pas le cas du changement climatique. Et
il est également devenu clair qui a fixé les termes du débat. Ce sont les
scientifiques originaires des nations ayant joué un rôle historique dans
le déclenchement du problème du réchauffement climatique à travers
l’émission de gaz à effet de serre polluants – par exemple, les États-Unis,
le Royaume-Uni, l’Australie et d’autres pays développés – qui ont joué
deux rôles décisifs : en tant que scientifiques, ils ont découvert et défini
le phénomène du changement climatique anthropogénique et, en tant

167/
Dipesh Chakrabarty

qu’intellectuels, ils ont pris soin de diffuser leur savoir de manière à ce que
le sujet puisse être débattu dans la vie publique d’une manière informée.
Je pense à des chercheurs comme James Hansen, Wallace Broecker,
qui a forgé ­l’expression de « réchauffement mondial » (global warming), Paul
Crutzen, Jan Zalasiewicz, David Archer, Will Steffen, Tim Flannery et
d’autres. Les scientifiques des économies émergentes, comme la Chine
ou l’Inde, restaient confinés dans leur domaine de recherche spécialisé.
Aucun d’entre eux, à ma connaissance, n’a écrit de livre pour expliquer le
réchauffement mondial au lecteur ordinaire. Le réchauffement mondial
est un phénomène planétaire. Mais comme sujet de discussion, il semble
très inégalement réparti dans le monde. La situation a quelque peu changé
ces dix dernières années – en partie grâce à la fréquence et à la furie
croissantes d’événements climatiques extrêmes dans différentes parties
du monde –, mais pas substantiellement.
Quelles sont les conséquences de cette disparité dans la répartition de
l’information ? Elle biaise sans doute le débat « mondial » sur le chan-
gement climatique de plus d’une manière. Quand les gouvernements
se rendent à des assemblées mondiales pour discuter et négocier des
accords internationaux sur le changement climatique, ils n’arrivent pas
avec le même bagage de débat public informé dans leurs nations respec-
tives, tandis que certains gouvernements, certes, ne veulent même pas
d’un public informé. Pis, nos débats restent principalement ancrés dans
les expériences, les valeurs et les désirs des nations développées, c’est-à-
dire dans l’Occident (en mettant le Japon à part pour l’instant), même
quand nous croyons batailler contre ses intérêts égoïstes.

Traduit de l’anglais par Jonathan Chalier

/168
Les limites
de la planète
Entretien avec Dominique Bourg
Propos recueillis par Lucile Schmid

Sommes-nous à un moment de bascule de la transition écologique,


avec un sentiment d’urgence plus présent, des enjeux écologiques
mieux débattus et relayés, mais aussi de nombreux conflits ?
La « transition » et ce pourquoi on la conduit sont deux choses dif-
férentes. L’expression de « transition écologique » est déjà usée et elle
est devenue une auberge espagnole, comme « développement durable »,
alors même qu’elle s’était imposée pour mettre fin aux ambiguïtés du
développement durable. La transition est victime de son succès : elle finit
par renvoyer à l’économie verte, avec une approche assez technocratique.
Dans la sphère des politiques publiques, on parle de « transition éner-
gétique » avec l’idée implicite que cette approche permettra de garder
le même modèle de société. Cet espoir est bien entendu vain, car les
conditions qui permettraient de garder le même modèle économique et
social n’existent pas. C’est donc une forme d’esquive, une manière de ne
pas penser un projet de société, voire de refuser de le penser.
De façon générale, les élites sont contre l’idée de changer de modèle,
avec deux types d’attitude : l’aménagement du même modèle, comme
le prône Emmanuel Macron, ou une vision cynique comme celle de
Donald Trump, une casse sociale et environnementale au nom de la
jouissance immédiate du petit nombre. Et je partage l’affirmation de
Bruno Latour selon laquelle certaines élites agissent comme si la planète
était trop petite pour que tout le monde y ait sa place1. Il n’est en aucun
cas question d’un changement de modèle. Or il faut en passer forcément
par un tel changement.
1 - Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 2017.

169/
Dominique Bourg

Cela dit, si je reviens à ce pourquoi il y a transition, nous nous situons


bien à un moment de bascule. Tant que les choses n’étaient pas sensibles,
accessibles aux sens, il était impossible de rallier la population. Cette
dernière a été formée, mise en forme, par les Trente Glorieuses et reste
soumise aux mêmes attentes, bien qu’elle n’y croie plus vraiment – nous
observons cela, sur le plan sociologique, avec le début d’un mouvement
de dé-consommation. Nous restons dans un référentiel selon lequel la
croissance du produit intérieur brut (Pib) permet la création d’emplois,
qui permet à son tour la réduction des inégalités et l’augmentation du
bien-être, alors même que nous savons pertinemment que cela ne marche
plus. Pour le bien-être, cela ne marche plus depuis quarante ans, pour
l’emploi cela ne marche plus depuis vingt ans, pour les inégalités cela ne
marche plus depuis une dizaine d’années2. Ce modèle ne marche plus,
mais on y reste accroché. Les difficultés à engager vraiment la transition
écologique relèvent de questions d’inertie mentale et de représentations.
Il devient difficile de nier la réalité. Le cyclone Ophelia est remonté
jusqu’en Angleterre et en Irlande, mais aucune simulation numérique
complète du phénomène n’a pu être présentée : celles fournies s’arrêtent
brutalement, car aucun modèle météorologique n’a été défini en incluant
l’hypothèse d’un cyclone situé à une pareille latitude dans l’hémisphère
nord ! On connaît un problème analogue avec la fréquence de cyclones
portant désormais des rafales de vent excédant les trois cent quarante
kilomètres/heure, d’où des réflexions sur la création d’une sixième caté-
gorie de typhons. Les gens commencent à voir que des phénomènes qui
n’avaient jamais eu lieu se produisent, alors que le discours scientifique et
écologique abstrait qui parlait de parties par million (ppm) et de tempéra-
tures moyennes ne leur disait rien et était même contre-productif.
Par ailleurs, nous savons aujourd’hui que la consommation n’apporte
pas le bonheur et que le degré de satisfaction diminue à compter d’un
certain seuil. J’ajouterai à cela le mirage du transhumanisme, dont le dis-
cours caricatural sur l’immortalité rencontre pourtant un grand succès
et permet à certains de gagner beaucoup d’argent. Dire aux gens qu’ils
pourront vivre des milliers d’années alors que l’on connaît un problème
de surpopulation est grossier et d’un narcissisme extrême. Plus largement,
je crois qu’un changement profond se manifeste ; non seulement nous
2 - Voir Éloi Laurent, Notre bonne fortune. Repenser la prospérité, Paris, Puf, 2017.

/170
Les limites de la planète

touchons et ressentons le danger, mais nous constatons que les repré-


sentations qui allaient avec le monde d’avant commencent à se fragiliser.
Le seul moyen de les maintenir est d’essayer d’en faire des hyperboles,
comme le transhumanisme, qui propose une super-­modernité pour
­compenser ­l’affaiblissement de la croyance en la modernité. Cela marche
aux États-Unis, mais je ne pense pas que le Français moyen y adhère.
Nous sommes dans une conjoncture particulière. Pour la première fois,
nous pouvons changer les choses. La difficulté est que la bascule va vers
le chaos et non vers la reconstruction. J’en suis conscient et inquiet.
Il est difficile d’avoir un discours rassurant aujourd’hui. C’est la dif-
ficulté même de la passe historique dans laquelle nous sommes. Le projet
moderne dans son ensemble ne tient plus, celui de Hobbes, de Locke, de
cette philosophie contractualiste pour laquelle la seule chose à faire pour
chacun est d’accumuler des richesses. Ce programme ne s’est réalisé que
durant les Trente Glorieuses, et pour une toute petite partie de la Terre.
Il est aujourd’hui difficile à soutenir, à moins de faire croire que l’on ira
sur Mars, ce qui est tout aussi ridicule que le transhumanisme.
Le constat des difficultés est très fort. Il nous manque le versant positif,
un récit qui suscite le désir de changer. Nous nous inquiétons, mais nous
ne sommes pas encore capables de faire désirer quelque chose. C’est un
défi.

L’écologie recouvre un foisonnement d’idées, une diversité de projets


et différents niveaux d’échelle d’action (local, national, européen,
mondial). Un projet commun est-il possible ou faut-il plutôt évoquer
des projets qui iraient vers des objectifs communs ?
Des objectifs communs très fermes visant à inverser les tendances qui
rendent la planète inhabitable existent déjà. Ils font le socle de l’accord
de la Cop21 (Conférence des parties à Paris en décembre 2015). En
revanche, il faut que ces objectifs soient mis en œuvre en organisant la
cohérence de l’ensemble des politiques publiques. Il n’y a, par exemple,
rien dans l’accord de Paris sur la régulation du commerce du pétrole,
pourtant essentiel. La vérité est que l’accord de Paris – non contraignant,
il convient de le rappeler – est contradictoire dans ses objectifs avec tout
le reste de la gouvernance internationale. Toutefois, c’est bien à cette
échelle globale que les questions se posent. C’est pourquoi j’ai proposé,

171/
Dominique Bourg

avec Christian Arnsperger, un objectif à cette même échelle qui puisse se


décliner à des échelles nationales : le retour à une empreinte écologique
d’une planète3. En revanche, le concept de « limites planétaires », élaboré
par Johan Rockström et Will Steffen4, comporte l’idée que l’on ne pourra
pas revenir dans l’espace de sécurité des sociétés, celui de l’holocène, et
qu’il restera dans cent mille ans 7 % du surplus de carbone que l’on aura
émis aux xxe et xxie siècles. Mais on ne peut pas assigner un objectif
à cent mille ans à une politique publique. Parler de limites planétaires
permet seulement d’inverser les tendances, pas d’atteindre l’objectif.
L’indicateur d’empreinte écologique, en revanche, identifie un objectif
atteignable avec, chaque année, une date à laquelle on peut marquer une
régression ou une progression.
Notre hypothèse est qu’il existe de nombreux moyens d’atteindre cet
objectif, et il est important qu’il y ait des trajectoires diverses dans une
société, là où le néolibéralisme crée une sorte de fantasme de réduction
de toute la société à la seule économie, qui plus est comprise de façon
unilatérale. Le seul moyen d’assurer une cohérence de toutes les poli-
tiques publiques est d’avoir un objectif mesurable, qui autorise des expé-
rimentations sur les moyens de l’atteindre. Il n’est pas impossible que l’on
ait, après plusieurs années, des entreprises hautement capitalistiques qui
produisent des objets indispensables pour toutes les trajectoires et, par
ailleurs, une économie solidaire et environnementale qui se soit déve-
loppée, une économie expérimentale de personnes qui veulent à la fois
changer de modes de vie et de modes de production – c’est déjà le cas de
certains éco-villages – et, au bout du compte, une économie diversifiée,
en partie relocalisée, dans laquelle on obligerait les industriels à substituer
aux matières premières des matières recyclées ou « bio-sourcées ».

En France, les écologistes prennent-ils la question de l’État et du


patriotisme au sérieux ?

3 - Voir Christian Arnsperger et Dominique Bourg, Écologie intégrale. Pour une société permacirculaire,
Paris, Puf, 2017.
4 - Voir Johan Rockström et al., “A Safe Operating Space for Humanity”, Nature, 24 septembre 2009,
vol. 461, no 7263, p. 472-475 ; J. Rockström et al., “Planetary Boundaries: Exploring the Safe Ope-
rating Space for Humanity”, Institute for Sustainable Solutions Publications, 1er janvier 2009, vol. 14,
no 2, p. 32 ; analyse mise à jour par Will Steffen et al., “Planetary Boundaries: Guiding Human
Development on a Changing Planet”, Science, vol. 347, no 6223, 13 février 2015.

/172
Les limites de la planète

Le patriotisme est un véritable ressort qu’il ne faut pas négliger. Une leçon
du libéralisme est que les hommes sont ce qu’ils sont et fonctionnent
avec certains ressorts, notamment l’émulation qui consiste à tirer tout le
monde vers la même cible, et qui n’est pas la compétitivité – cette der-
nière est une mise à mort. La France a longtemps été perçue comme étant
en retard dans le domaine de l’environnement, mais c’est faux. Une ville
comme Paris s’est beaucoup investie en faveur de l’économie circulaire ;
de nombreuses collectivités territoriales mettent en œuvre des projets
extraordinaires. C’est au niveau national que cela pèche. Nicolas Hulot
cherche à faire beaucoup mieux et nous sommes là pour soutenir et ainsi
lui permettre d’aller plus loin. La France a des avantages énormes : un
esprit frondeur aimant bien remettre en cause les évidences, un esprit
désordonné et inventif, autant de qualités pour atteindre un objectif de
ce type-là. La France est un pays qui a de nombreux atouts et le French
bashing est insupportable ; elle a beaucoup plus de ressources que bien
d’autres pays qui sont assis sur une espèce de gloire bouffie. Mais nous
avons une revanche à prendre dans l’histoire, parce qu’il est vrai que nous
n’avons pas été brillants dans les dernières décennies.
Il y a des signaux positifs. Côté suisse, une votation a eu lieu en 2016
pour introduire un nouvel article dans la Constitution, qui l’engageait à
revenir en 2050 à une empreinte écologique d’une planète – au lieu de
trois actuellement – au prorata de sa population. Les citoyens suisses ont
voté contre à 63 %, ce qui veut dire que plus d’un tiers des votants était
pour, ce qui est énorme. À Genève, à Lausanne et à Zürich, c’était plus
de 50 % pour ! Par ailleurs, il n’y a pas de contrôle public des dépenses
de campagne en Suisse et des milliardaires pourrissent les votations. Cela
rend le résultat acquis en faveur de l’article, en dépit d’une campagne
massive contre lui, d’autant plus remarquable. Il s’agissait évidemment
de décroissance des flux de matières et d’énergie, mais plus précisément
d’un choix entre une décroissance dans la violence et une décroissance
organisée d’une manière intelligente et juste, sans que ce soient toujours
les mêmes qui y gagnent, qui vous fassent, vous, décroître, et qui eux
continuent à croître. C’est d’ailleurs exactement ce qui est en train de se
passer, comme l’a montré le dernier rapport d’Oxfam5. Il est tout à fait

5 - Deborah Hardoon, “An Economy for the 99%”, Oxfam Briefing Paper, janvier 2017.

173/
Dominique Bourg

encourageant qu’une partie de la population soit capable d’entendre ce


message.
Avec la Cop21, nous nous trouvons dans une situation extrêmement
ambivalente : tout le monde a souscrit à un accord, l’Europe est incapable
de réguler son marché carbone, et des mastodontes démo­graphiques,
comme la Chine ou l’Inde, vont vraisemblablement dépasser les objectifs
–  dans le bon sens ! – qu’ils s’étaient fixés il y a deux ans seulement, avant
la Cop21. D’un côté, une grande partie du chemin (isolation du bâti,
ressources des sols, développement des énergies renouvelables, chan-
gement des modes alimentaires) est à portée de main et il est difficile
de comprendre les raisons pour lesquelles nous n’avançons pas plus
vite. De l’autre côté, compte tenu des infrastructures existantes (par
exemple le bâti, les milliers de centrales thermiques, le parc automobile,
les engagements déjà pris en matière de consommation de fossiles, etc.),
de la croissance démographique à venir et de la croissance tout court, il
n’est pas plus difficile de mesurer la difficulté à diviser très rapidement
par deux, voire par trois, les émissions mondiales. L’étude, publiée cet
été, selon laquelle l’objectif de réduction de la température globale ne
sera pas atteint est malheureusement réaliste6. Mais cela ne veut pas dire
qu’il ne faille pas faire le maximum d’efforts pour s’éloigner le moins
possible des 2 °C. Les États-Unis, quant à eux, sont prisonniers d’une
élite cynique qui veut faire crever les autres, qui n’a aucun scrupule à
produire des récits pour convaincre son public que ce qu’elle leur impose
est génial. Donald Trump ruine la santé et l’environnement des 35 % des
électeurs qui le soutiennent ; sans Fox News, sans mensonges à satiété,
cela ne marcherait pas.

Quelles sont les conséquences des enjeux écologiques sur le rôle des
experts scientifiques ?
Il n’est plus possible de tenir la position d’André Gorz dans son papier,
au demeurant magnifique, de 1992 sur l’expertocratie7. Il distinguait
une écologie anglo-saxonne qui prenait très au sérieux les indicateurs

6 - Adrian E. Raftery et al., “Less than 2 °C Warming by 2100 Unlikely”, Nature Climate Change,
no 7, p. 637-641, 31 juillet 2017.
7 - André Gorz, « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation », Actuel Marx, no 12,
1992, repris dans A. Gorz, Écologica, Paris, Galilée, 2008, p. 43-69.

/174
Les limites de la planète

scientifiques et une écologie qu’il qualifiait de « politique », plus ancienne,


fondée sur le monde vécu. Les dégradations de l’industrie n’étaient,
selon lui, que le contrecoup du gigantisme industriel, et l’ennemi n’était
pas ces dégradations, mais ce gigantisme, qui enserre les gens dans un
réseau abstrait et les met à distance d’eux-mêmes ; il fallait au contraire
retrouver le monde vécu. L’expertise était mise à distance. La situation
est plus complexe : les grands problèmes environnementaux qui pointent
à la fin de la seconde moitié du xxe siècle sont des problèmes globaux ;
il n’est pas toujours possible de les voir, mais cela ne veut pas dire qu’ils
n’existent pas. Nous entrons d’ailleurs justement dans cette phase où
l’invisible devient visible. Il n’est plus possible de faire fi de la production
des sciences, notamment des sciences dites de l’environnement, sans
lesquelles nous sommes aveugles et ne comprenons rien à ce qui nous
arrive ; sans elles, nous ne sommes plus des hommes debout.
Une clarification épistémologique est par ailleurs nécessaire. La pro-
duction d’énoncés et la production d’objets ne peuvent pas être mises
sur le même plan. Un énoncé est faux ou vraisemblable, dit comment
évolue le monde. Un objet n’est en revanche ni vrai, ni faux, mais relève
d’autres modalités de jugement. Seuls, à mes yeux, les collectifs de cher-
cheurs qui établissent des énoncés ou des lois relèvent de la science ; je
ne supporte plus qu’on parle de science lorsqu’un objet est produit dans
un laboratoire. Un objet peut être produit avec une méthodologie mise au
point par les sciences, mais il n’a pas à s’imposer comme vrai ou faux. Il
sera léger, esthétique, coûteux, dangereux, etc., mais ni vrai, ni faux. Pour
les organismes génétiquement modifiés (Ogm) par exemple, la biologie
moléculaire aura son mot à dire, mais aussi l’écologie, la métaphysique,
l’économie et, évidemment, les citoyens. Quand nous produisons un
organisme génétiquement modifié, nous mettons à disposition, sur un
marché, un objet qui doit pouvoir être discuté. L’appropriation de la
science par le marché se fait au prix d’une grande confusion : le patron
de Monsanto présente ses produits comme science-based… La science doit
être publiquement financée et produire des énoncés, même si ceux-ci
peuvent être, sur un autre plan, utilisés pour produire des objets. Les
policiers et les criminels ont les mêmes armes, mais n’en font pas le
même usage. La « science », telle que le néolibéralisme nous l’a imposée,
doit être récusée.

175/
Dominique Bourg

Les énoncés scientifiques nous


disent ce que nous ne sommes pas
capables de voir.

Les énoncés scientifiques disent enfin ce qui nous attend : si nous attei-
gnons a, nous aurons très probablement b. L’étude de Météo France,
parue en juillet dans une revue internationale, a dit aux Français à quelle
hausse de température on pouvait s’attendre, avec des pointes à 55 °C
dans l’est de la France, soit la température d’un désert, et 40 °C de manière
fréquente, si la température moyenne sur Terre augmente de plus de
3,7 °C à la fin du siècle8. C’est un changement radical du climat pour les
Français : une partie du territoire devient, dans certaines circonstances,
invivable. Avec la même valeur moyenne à la fin du siècle à l’échelle
planétaire, dans la péninsule arabique et l’arc indo-pakistanais, l’accumu-
lation de chaleur et d’humidité sature les capacités de transpiration du
corps humain et entraîne une mort rapide. Cette région du monde, dans
laquelle vivent aujourd’hui un milliard et demi d’êtres humains, ne serait
plus habitable9. Les énoncés scientifiques nous disent alors ce que nous
ne sommes pas capables de voir, en faisant le lien entre les expériences
de pics de température que nous éprouvons bel et bien et ce qui pourrait
arriver. Sans cela, les citoyens sont comme des chiens aveugles dans une
cour d’immeuble. Pour arriver à ce que voulait Gorz, nous ne pouvons
plus nous en tenir à sa distinction entre l’expertise et le monde vécu. Les
énoncés scientifiques fonctionnent comme des prothèses sensorielles
sans lesquelles notre vécu ne tient pas.

Plusieurs années après votre ouvrage avec Kerry Whiteside, Vers une
démocratie écologique10, vous portez le projet d’une Chambre du
futur qui s’inscrirait dans le processus législatif. Comment défini-
riez-vous aujourd’hui les relations entre démocratie et écologie ?

8 - Margot Bador et al., “Future Summer Mega-heatwave and Record-breaking Temperatures in a


Warmer France Climate”, Environmental Research Letters, vol. 12, no 074025, 2017.
9 - Jeremy S. Pal et Elfatih A. B. Eltahir, “Future Temperature in Southwest Asia Projected to Exceed a
Threshold for Human Adaptability”, Nature Climate Change, no 6, 2016, p. 197-200 ; Eun-Soon Im
et al., “Deadly Heat Waves Projected in the Densely Populated Agricultural Regions of South Asia”,
Science Advances, vol. 3, no 8, 2 août 2017.
10 - D. Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique,
Paris, Seuil, 2010.

/176
Les limites de la planète

Il existe toute une littérature internationale qui porte sur la manière


d’introduire des changements institutionnels afin d’intégrer un droit
des générations futures. Comme pour le développement durable, il faut
arrêter de parler de générations futures et au moins parler des généra-
tions présentes et des suivantes. Nous allons tous pâtir du changement
climatique. La politique doit aujourd’hui se saisir du long terme, qui
n’est pas en soi politique – il s’agit des grands paramètres biophysiques,
qui concernent des milliers, voire des millions d’années. Les sciences
du climat nous disent qu’en portant atteinte à tel paramètre physique,
tel scénario surviendra. La question politique est de savoir comment
ne pas atteindre un scénario donné, ou ce qu’il faut faire si tel scénario
risque fortement d’advenir. Je ne suis pas d’accord avec l’idée de Bruno
Latour selon laquelle le climat est politique. Certes, nous influons sur
les mécanismes climatiques, et c’est le propre de l’anthropocène, mais
ces derniers n’ont pas changé pour autant de nature et continueront à
s’exercer après la disparition du genre humain.
Nous ne sommes pas capables de voir spontanément ce qui nous arrive,
et Pierre Rosanvallon a raison lorsqu’il estime que nos démocraties sont
myopes11. Elles n’agissent qu’à la marge, de manière contradictoire.
Nous avons besoin de les épauler, d’introduire dans la prise de décision
publique des institutions qui fassent contrepoids. Avec d’autres, nous
proposons un Haut Conseil où se ferait le monitoring des connaissances
sur les limites planétaires12. Il est important qu’il n’y ait pas que des
sciences naturelles et que l’on prenne en compte les sciences sociales.
Ce Haut Conseil traiterait des énoncés, qui relèvent de la science et de
la réflexion, et serait bien distinct d’une Chambre où le citoyen décide.
La Chambre que nous proposons suivrait les débats parlementaires et
pourrait agir de trois manières, graduelles : lancer une alerte lorsqu’un
projet de loi semble en contradiction avec les enjeux de long terme ;
contraindre le Parlement à rediscuter un projet de loi avant promul-
gation ; saisir le Conseil constitutionnel. Tout cela suppose d’introduire
notamment dans l’article 1 de la Constitution le principe du respect des

11 - Pierre Rosanvallon, « Le souci du long terme », dans D. Bourg et Alain Papaux (sous la dir. de),
Vers une société sobre et désirable, Paris, Puf, 2010.
12 - Floran Augagneur et al., Inventer la démocratie du xxie siècle. L’Assemblée citoyenne du futur,
présentation de D. Bourg, préface d’Audrey Pulvar, Paris, Les Liens qui libèrent/Fondation pour la
nature et l’homme, 2017.

177/
Dominique Bourg

limites planétaires – et non du seul climat, ce qui serait le plus sûr moyen
de susciter des actions nuisibles au système-Terre. Par ailleurs, une telle
Chambre étudierait les expériences de la société civile, s’en inspirerait
pour faire remonter des projets de loi au Parlement. Il s’agit d’associer
l’expérience citoyenne et l’expertise scientifique. Cette Chambre serait
formée de trois collèges : un collège constitué comme le Conseil éco-
nomique, social et environnemental (Cese), mais sans représentants des
organisations non gouvernementales environnementales, un collège
constitué de citoyens tirés au sort et un collège constitué de membres
de la société civile qualifiés quant au long terme (représentants d’asso-
ciations environnementales et universitaires).
La seule légitimité de cette Chambre serait celle des problèmes et de
la connaissance que nous en avons. Les députés peuvent s’opposer à
des enjeux de long terme pour des raisons structurelles, parce qu’ils
sont là pour agir au présent, pour dégager des compromis concernant
des intérêts actuels. Quand bien même le lobbying serait encadré, il y
aura toujours dans la société des forces qui défendront exclusivement
des intérêts à très court terme. La chambre que nous proposons aurait
au contraire une vision à long terme et ne serait pas composée d’élus
cherchant à être réélus. De plus, cette chambre pourrait prendre appui
sur la conscience environnementale des citoyens, du fait même que les
difficultés environnementales deviennent sensibles. Ce qui lui donne
sa légitimité, son autorité, est la visibilité montante des problèmes. Ses
membres seraient les porte-parole de tout ce qui affecte le caractère
habitable de la Terre (inondations, vagues de chaleur, cyclones, etc.). Le
ministère de la Défense a su faire un plan pour anticiper la raréfaction des
métaux nécessaires à la fabrication des armes ; il faut apprendre à faire
de même dans tous les domaines, mais pour préserver la paix !

/178
Notre horizon

La littérature et le cinéma permettent de prendre conscience


d’un destin commun, d’ouvrir des horizons de possibles et de
promouvoir un souci de l’environnement (parfois idéalisé). Les
approches éthiques et religieuses de l’écologie, qui reposent sur
les principes de justice, de durabilité, de solidarité et de bien­
veillance, demandent la mise en œuvre d’un développement
durable et invitent à une transformation de soi. L’écologie doit
en effet devenir notre affaire commune.

Agir par l’imagination L’écrivain et notre Qu’elle était verte


Entretien avec horizon écologique ma vallée
Véronique Tadjo Nicolas Léger Ghislain Benhessa
et Nathalie Bittinger

La nature L’éthique du climat Les limites de Limite


fantasmatique Entretien avec Jean-Louis Schlegel
du cinéma coréen Marie-Hélène Parizeau
Antoine Coppola

Notre maison Changer le monde


commune en marchant
Jean-Claude Eslin Benjamin Joyeux
Agir par
l’imagination
Entretien avec Véronique Tadjo
Propos recueillis par Lucile Schmid

Votre roman En compagnie des hommes décrit l’apparition du


virus Ebola en Afrique de l’Ouest et ses conséquences sur les commu-
nautés humaines1. La relation des êtres humains à la nature y est
constamment présente. Comment la qualifieriez-vous aujourd’hui ?
On ne peut pas prouver que la dégradation de notre environnement est
la cause première du réchauffement climatique, mais on sait que la pro-
babilité est grande, les statistiques et les données scientifiques mettant en
évidence cette dangereuse dérive. Plus rien ne semble acquis aujourd’hui
et la relation des êtres humains à la nature est si désastreuse qu’elle est
devenue un danger réel pour l’avenir de la planète. À cela s’ajoute la
menace nucléaire qui refait surface avec la tension montante entre la
Corée du Nord et les États-Unis. La fragilité de notre existence n’a jamais
été aussi évidente. Des historiens nous rappellent qu’une civilisation,
aussi grande soit-elle, peut disparaître si ses ressources s’épuisent. Ce
fut le cas, entre autres, des Grecs, des Romains et des Mayas. Selon Jared
Diamond, ce sont des problèmes liés à une exploitation excessive de la
nature qui semblent avoir entraîné la chute de ces civilisations : défores-
tation, érosion des sols, chasse ou pêche excessive, introduction d’espèces
allogènes, croissance démographique trop forte et, plus généralement,
l’augmentation de l’impact humain par habitant2.
Il y a une corrélation indéniable entre l’épidémie d’Ebola qui a touché
la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia et la déforestation importante

1 - Véronique Tadjo, En compagnie des hommes, Paris, Don Quichotte, 2017.


2 - Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie,
traduit par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel, Paris, Gallimard, 2006.

/180
Agir par l’imagination

que ces pays ont subie. Tout comme en République démocratique du


Congo, où le virus a été découvert pour la première fois en 1976, les
forêts ont été rongées. Ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui. Les
plus grandes exploitations forestières ont été établies pendant les colo-
nisations ­successives, lorsque l’exportation des essences rares en Europe
a commencé.
Pourtant, la religion traditionnelle qui existait dans pratiquement toute
l’Afrique subsaharienne est l’animisme. Celle-ci précède les religions
importées, comme le christianisme et l’islam. L’animisme est une
croyance aux forces vitales qui régissent la nature. L’homme n’est qu’un
élément de cette organisation qui doit composer avec les êtres vivants,
comme les végétaux et les animaux, s’il ne veut pas briser l’équilibre
fragile de la vie sur Terre. De nos jours, la médecine traditionnelle joue
toujours un rôle important en milieu rural, où les villageois consultent
souvent d’abord leur guérisseur, soit parce qu’ils n’ont pas confiance
en la médecine conventionnelle – les hôpitaux sont considérés comme
des mouroirs étant donné leur état de délabrement –, soit parce qu’ils
n’ont pas accès à ces structures médicales. Malheureusement, l’animisme
est considéré comme une pratique païenne et rétrograde, réduite à la
­sorcellerie. Or dans la plupart des pays africains, on se rend compte à
présent que nous avons jeté le bébé avec l’eau du bain. Nous avons perdu
une occasion de mettre en valeur des croyances qui sont respectueuses de
la nature et qui privilégient une médecine adaptée au mode de vie de la
majorité des Africains. Il nous faut donc repenser notre environnement
et voir ce que nous pouvons tirer de positif dans un passé certes révolu,
mais qui peut nous aider à favoriser une transformation des mentalités
à long terme. Nous devons trouver des solutions nouvelles, adapter ce
qui peut l’être, former ceux qui sont proches du plus grand nombre.

Les thématiques de l’écologie au sens large (catastrophes naturelles,


cause animale, migrations, transformations des villes) sont une
source d’inspiration littéraire importante aujourd’hui. Comment
­définiriez-vous les relations entre littérature et interrogations
écologiques ?
La littérature est le reflet de nos préoccupations. Nous sommes aujourd’hui
inquiets pour notre devenir. De grands hommes scientifiques, tel que le

181/
Véronique Tadjo

célèbre physicien britannique Stephen Hawking, prédisent que la race


humaine devra quitter la Terre d’ici 2600, quand elle en aura épuisé les
ressources. En littérature, beaucoup d’écrivains sont connus pour leur
engagement politique.

La littérature peut aller là


où la science s’arrête.

Cependant, le combat écologique est devenu primordial face à l’urgence


devant laquelle nous nous trouvons. Pour que la conscience écologique
soit renforcée et disséminée, il est essentiel que les arts accompagnent le
travail des scientifiques. La littérature a la faculté de s’immiscer dans la
vie quotidienne des lecteurs. Elle peut aller là où la science s’arrête. Elle
apporte un éclairage différent, entraînant les lecteurs dans une remise
en question de leur manière de vivre. En effet, si l’accumulation de
données scientifiques est nécessaire, elle n’est pas suffisante pour traiter
pleinement la question écologique. Il faut également agir par l’imagi-
nation, toucher l’homme dans sa représentation du monde et lui offrir
des récits de transformation. La bataille se situe sur un terrain invi-
sible et la littérature peut façonner des identités communes, conscientes
d’un destin collectif. Comme le dit l’économiste Serge Latouche, nous
devons « décoloniser l’imaginaire 3 ». En effet, écrire, conter, imaginer et
faire ressentir sont des actes essentiels si l’on veut hâter le changement
des mentalités.

On évoque toujours le caractère universel des interrogations portées


par l’écologie. Mais, selon son niveau de vie, le lieu où l’on habite et ses
perspectives d’existence, les manières de voir concrètement les enjeux
écologiques sont différentes. Pensez-vous que les enjeux prolongent
ceux d’un meilleur développement humain ?
Un meilleur développement humain passera nécessairement par la
question écologique. Du côté des pays riches, les dernières innovations
pourront réduire les effets néfastes de la pollution (voitures électriques,

3 - Serge Latouche, Décolonisons l’imaginaire. La pensée créative contre l’économie de l’absurde, Lyon,
Parangon, 2011.

/182
Agir par l’imagination

énergies renouvelables, épuration de l’air, agriculture biologique, recy-


clage des déchets, etc.), mais du côté des pays pauvres, une techno­
logie non existante ne pourra pas arrêter les dégâts d’une pollution
galopante. Pis, ils deviendront le dépotoir de toutes les technologies
obsolètes de l’Occident. La société de consommation à outrance est
le symbole d’une incroyable injustice à l’échelle planétaire. Pendant
que des hommes meurent de faim au Sud, la surconsommation et le
gaspillage s’accroissent au Nord. Aujourd’hui, les réfugiés politiques et
économiques sont nombreux, les migrants cherchant à fuir la guerre ou
la pauvreté. À ceux-là s’ajouteront, dans un futur proche, les réfugiés
environnementaux. Nous allons donc assister à un repliement encore
plus profond des pays développés sur eux-mêmes et un renforcement de
leurs frontières. Le rejet des déplacés et des clandestins sera de plus en
plus violent face à ­l’accroissement des mouvements de populations. Le
grand paradoxe, c’est qu’en plein chaos, les capitalistes se portent bien.
Mais le système capitaliste, lui, ne pourra plus garantir le bien-être des
individus dans les pays démocratiques. Il bat déjà de l’aile face aux défis
de la mondialisation, du terrorisme et de la menace écologique.
Ainsi, le monde sera holistique ou il se perdra. Il est impossible
­d’empêcher les pays moins développés d’exploiter leurs forêts et leurs
ressources non renouvelables, car ils veulent avoir accès aux revenus que
cela génère. Dans l’état actuel des choses, les pays du Sud n’accepteront
pas, même s’ils le peuvent encore, de devenir des réservoirs écologiques,
des poumons d’oxygène. La pollution ne se cantonne pas à des zones
bien précises ; on ne peut l’enfermer à l’intérieur de frontières. S’il y a
une catastrophe écologique importante quelque part, celle-ci a tendance
à se propager. Dans le cas du virus Ebola, à une période donnée de l’épi-
démie, lorsque des personnes contaminées ont pris l’avion et que, dans
le même temps, des membres du corps médical étranger faisant partie de
l’aide internationale ont été rapatriés dans leur pays pour y être traités, la
maladie a pris une dimension planétaire. Dans les années à venir, il faudra
apprendre à vivre ensemble, et non côte à côte, isolés les uns des autres.

183/
L’écrivain
et notre horizon
écologique
Nicolas Léger

R échauffement climatique, menace nucléaire, disparition accé-


lérée de la diversité des espèces… Autant de processus en cours
dessinant un sombre avenir environnemental où l’humanité a
le visage du bourreau et de la victime. Mais, dans le même temps, un
défi est à relever. À l’orée du xxie siècle, où la question de l’écologie et
des modalités d’un écologisme efficient est devenue cruciale, en quoi la
littérature pourrait-elle être une ressource ou le lieu d’un discours sin-
gulier ? Geste culturel, elle est ce par quoi s’avance la parole de l’homme :
à la fois témoin de notre rapport à la nature et lieu d’une habitation du
monde, elle ne saurait être occultée. Une pensée qui s’attache à dire, à
décrire ou à élaborer de nouveaux rapports entre l’homme et son envi-
ronnement se doit de cerner l’imaginaire écologique dont la littérature
participe pleinement.
Des écrits de David Thoreau à ceux de l’écrivain et activiste Rick Bass,
une tradition littéraire soucieuse et appelant à une préservation de
­l’environnement existe. Classées sous le genre récemment élaboré d’éco-
fiction, ces œuvres sont incontournables, au même titre que les récits
de voyage, décrivant les changements profonds de nos écosystèmes.
Pourtant, nous voudrions ici emprunter d’autres sentiers, plus sinueux et
moins évidents, pour explorer d’autres terres littéraires afin de rejoindre
ce même lieu de rencontre entre écologie et littérature. Se demandant ce
que peut la littérature devant la crise écologique et comment elle se fait
le témoin de notre postmodernité environnementale, il s’agira finalement
d’en saisir la singularité en regard du discours scientifique et du discours

/184
L’écrivain et notre horizon écologique

philosophique. Comme habitation du monde, la littérature n’est-elle pas


elle-même une écologie ?
La création littéraire a en effet accompagné l’avènement de la rationalité
technique comme paradigme dominant, notamment au xixe siècle. Ce
règne de la technique et les mutations économiques, concourant à la crise
environnementale, ont été loués, craints ou prévenus. L’imaginaire s’en
est emparé au sein de fictions oscillant entre foi et méfiance, voire rejet.
À cet égard, la science-fiction constitue un laboratoire unique. Mais,
plus en amont, afin de dépasser ce cadre générique, nous considérerons
d’autres œuvres, telles que celles de Vladimir Nabokov et d’Ernst Jünger,
qui, dans l’enchevêtrement de leurs passions littéraires et naturalistes,
peuvent nous renseigner sur le privilège dont bénéficie la littérature pour
élaborer de nouvelles significations écologiques.

La science-fiction : un laboratoire écologique ?


Les romans dits de science-fiction éclairent le rapport de l’homme à son
environnement, car ils sont eux-mêmes nés aux prémices d’une crise
dont nous sommes les contemporains. Celle-ci constitue la queue de
comète d’une tradition moderne et d’un rapport à la nature empreint
de rationalité technicienne. Désormais, l’exigence d’élaborer de nou-
veaux modèles d’approche de l’environnement ou de techniques relève
de ­l’urgence. Cette urgence se profile déjà dans les œuvres de science-
fiction d’après la Seconde Guerre mondiale et voit ses interrogations
reformulées ces dernières décennies. La perte d’un monde comme
cosmos unifié et solidaire dans lequel l’homme s’inscrit pleinement a
laissé place à une dichotomie entre nature et culture. Cette altérité d’une
nature peuple les premiers récits de science-fiction : c’est le monstre
marin enlaçant le Nautilus de Nemo. Mais ce duel et cet arrachement de
l’homme à la nature cèdent la place à des récits où l’humanité est sommée
de se redéfinir au sein d’environnements où elle se trouve dépossédée de
son hégémonie. Ainsi en va-t-il des récits d’exploration d’autres planètes
bien souvent inhospitalières. La science, autrefois promesse de progrès
par la domestication de la nature, est devenue ce par quoi sont advenues
la destruction et la menace. Des prouesses techniques et utopiques des
romans de Jules Verne, nous sommes arrivés aux récits de la catastrophe

185/
Nicolas Léger

et des affres prométhéens de la science. Toutefois, dans nombre de récits,


elle compte encore bien souvent parmi les voies de salut face au désastre.
La Trilogie martienne de Kim Stanley Robinson présente une humanité qui
parvient par sa technologie à « terraformer » la planète Mars, alors que la
Terre sombre sous la montée des océans1.
Dans les œuvres de science-fiction, l’utopie écologique d’un homme
en harmonie avec son environnement devient seconde par rapport
aux ­dystopies de la catastrophe. Plus encore, ces dernières se doublent
désormais des récits de l’« après », du « post-apocalyptique ». Notre
époque, dans son imaginaire de la crise écologique, semble se résigner
à un irréversible ; la question est alors celle de la survie, du maintien de
l’humanité sur une planète ravagée. La dimension spectaculaire du cata-
clysme naturel a bien évidemment suscité les appétits du cinéma et ses
adaptations de roman. Mais la mise en récit complexe, le souci du détail
et l’approfondissement des personnages de la littérature sont souvent
diminués au profit de ce spectaculaire. En effet, le roman de science-
fiction, dans sa diversité thématique, mène des réflexions sur nos sociétés
dans lesquelles se dessinent des enjeux éthiques et écologiques perti-
nents. Ainsi, la gestion de ressources limitées et ses conséquences poli-
tiques sont déjà interrogées dans Dune de Frank Herbert2. Barjavel, dans
sa fable d’anticipation Une rose au paradis, interroge le nouveau départ
d’une humanité après le désastre nucléaire, responsable de former un
environnement neuf  3. Au croisement allégorique d’Adam et Ève et de
l’arche de Noé, ce possible de la catastrophe environnementale envisage
une nouvelle Création où l’espoir renaît d’un dépassement des errances
technologiques et d’un renouement avec l’innocence et la cellule fami-
liale. Recueils des mentalités contemporaines, ces œuvres de l’imaginaire
portent une fonction critique et sont des explorations des possibles. Le
propre de la science-fiction est de s’attacher à l’inédit et d’expérimenter
des mondes possibles, mais aussi des logiques nouvelles. La dimension
prophétique parfois conférée à ces œuvres rate pourtant l’essence même
des possibles en jeu. Ces œuvres sont bien des moyens heuristiques pour
une éthique environnementale. Le célèbre roman Jurassic Park de Michael

1 - Kim Stanley Robinson, la Trilogie martienne, traduit par Michel Demuth et Dominique Haas,
Paris, Omnibus, 2012.
2 - Frank Herbert, Dune, traduit par Michel Demuth, Paris, Pocket, 2012.
3 - René Barjavel, Une rose au paradis, Paris, Pocket, 1989.

/186
L’écrivain et notre horizon écologique

Crichton revêt une dimension éthique évidente4. Mais, en dépit des appa-
rences, il ne porte pas tant sur la dimension démiurgique et faustienne de
la manipulation génétique que sur la marchandisation du vivant et son
confinement gestionnaire dans le « parc » de tradition américaine. Qu’y
a-t-il encore de naturel dans le parc ? Les créatures le peuplant appar-
tiennent-elles encore à l’ordre du sauvage ? Autant de possibles qui, dans
leur considération des problématiques et des potentialités scientifiques
et sociales, font donc de la littérature un laboratoire écologique ouvrant
des horizons de sens nouveaux et des questionnements du présent.
Une ambivalence demeure dès lors qu’il s’agit de représentations :
ces récits sont-ils avant tout une interrogation anthropologique, voire
anthropo­centrée, menée dans la fiction ou bien est-ce un creuset de
réflexion écologique à proprement parler ? Il est pourtant indéniable
que, ayant recours aux apports scientifiques et aux innovations techno­
logiques, ces œuvres sont parties prenantes d’une réflexion fondamentale
sur le devenir écologique. Déceler une volonté prédictive dans les récits
de science-fiction serait à la fois un honneur trop vite concédé, mais
aussi une réduction injuste : ce ne sont pas seulement des enjeux envi-
ronnementaux qui sont travaillés. L’écologie peut d’ailleurs être un pré-
texte narratif à une réflexion d’un autre ordre. Les récits d’épidémies,
de mutations5 sont bien souvent un paradigme propre à penser ou à
critiquer les structures sociales et collectives ou le consumérisme tel
qu’il va. Ainsi, l’imaginaire de l’apocalyptique, bien souvent, ne figure
pas un retour harmonieux et hypothétique à notre environnement,
mais déploie bien plutôt un imaginaire du dénuement et de la précarité,
tel celui de la Route de Cormac McCarthy6, dans lequel l’humanité est
sommée de refaire monde tout en s’adaptant à une nature métamor-
phosée et hostile. Cette dernière s’y donne avant tout comme un cadre
mettant à l’épreuve la solidarité entre les individus. Au-delà de cette
nuance, il apparaît tout de même que, par exemple, la représentation de

4 - Michael Crichton, Jurassic Park, traduit par Patrick Berthon, Paris, Pocket, 2009.
5 - Ainsi dans l’univers des comics, les X-Men, personnages mutants, permettent de mener une réflexion
d’ordre social et politique et seraient avant tout une représentation fictive de la communauté afro-amé-
ricaine discriminée dans l’Amérique des années 1970, le « X » étant un hommage à Malcolm X. On
voit bien que l’enjeu écologique de la mutation génétique est ici secondaire et symbolique. De même,
la figure du zombie ou de l’épidémie virale est avant tout la figuration de processus de masse ou d’une
aliénation culturelle et corporelle.
6 - Cormac McCarthy, la Route, traduit par François Hirsch, Paris, Points, 2009.

187/
Nicolas Léger

la responsabilité écologique a pleinement pris une dimension collective.


Dans grand nombre de récits, la figure du « savant fou », dont l’hypotexte
majeur est l’Île du docteur Moreau de H. G. Wells7, a laissé place à celle de
groupes multinationaux ou de corporations marchandes. Le savant fou
endossait à lui seul la représentation de la déviance éthique à l’égard d’une
promesse émancipatrice et bienfaisante de la science. Désormais, ce sont
des multi­nationales, des États corrompus, des organismes criminels ou
tout simplement l’indifférence collective qui tiennent le haut du pavé :
scandales, marchandisation croissante et mondialisation ont imprégné
l’imaginaire écologique. Il revient donc aux citoyens, aux individus, de
redéployer une humanité dans un monde parfois devenu inhabitable.
Cette approche demeure encore insuffisante car la littérature, au-delà
des considérations génériques, est en soi une habitation du monde, une
certaine écologie en somme.

La littérature comme horizon écologique ?


La singularité de la parole littéraire sur l’écologie ne peut se résumer à l’effi-
cacité d’un genre fictionnel. La littérature est une créativité précieuse et pri-
vilégiée, car elle est par elle-même une habitation du monde, organique et
soucieuse du sens, le recueil et l’accueil des signes que l’homme isole, puis
articule, dans son environnement. La nature dans ce qu’elle a ­d’inhumain
peut se laisser recueillir de manière particulière et attentive dans le langage.
Au-delà de la connaissance et de la prédictibilité de la science, la parole
littéraire témoigne et esquisse un rapport nouveau, qui définit la place
et l’action de l’homme dans un vaste espace qui le ­comprend, dépassant
parfois les séparations d’ordre conceptuel ou culturel.
Certains écrivains y parviennent, tels Vladimir Nabokov ou Ernst Jünger.
Une part de leur œuvre offre des exemples où les rapports entre humanité
et environnement, art et nature, science et littérature se déploient sous
de nouvelles perspectives. Jünger et Nabokov ont appartenu à un monde
en transition, bouleversé par la modernité, les totalitarismes et la crise
écologique. Écrivain allemand et auteur de Sur les falaises de marbre ou

7 - H.  G. Wells, l’Île du docteur Moreau, traduit par Henry-D. Davray, Paris, Gallimard, coll. « Folio »,
1997.

/188
L’écrivain et notre horizon écologique

d’Heliopolis, Ernst Jünger développe une vision écologique dès l’après-


guerre8. S’il n’en est pas de même pour Nabokov, ses réflexions sur la
nature ainsi que l’usage littéraire qu’il en a fait n’en revêtent pas moins
d’importance. Tous deux ont en commun de compter parmi le cercle
restreint des écrivains passionnés d’entomologie. Cette cohabitation dans
leurs vies de l’entomologie et de la création littéraire a pris la forme
d’une attention à la beauté de l’environnement comme à son devenir.
Ce souci succède à un étonnement devant les merveilles naturelles qui se
livrent à eux comme dans un imagier enfantin. Entomologie et création
romanesque ont ceci de commun à leurs yeux qu’elles répondent à un
plaisir de nommer et d’ordonner ce qui nous entoure avec subtilité et
justesse. Cette subtilité répond à une exigence de probité et de refus de
mutiler l’objet de la contemplation : elle est rigueur du scientifique et
probité poétique de l’écrivain. Nabokov se plaît d’ailleurs à mêler ses
vertus cardinales en visant « la précision de la poésie et la fièvre de la science
pure ». Les chasses au papillon et les escapades à la recherche d’insectes
font l’objet de récits émus dans les textes que sont Autres rivages ou le Don
pour Nabokov9 et Chasses subtiles pour son homologue allemand10. Pour
ce dernier, l’entomologie aura été une école herméneutique au moins
aussi prépondérante que sa bibliothèque : « L’objet de l’entomologiste, c’est
l’insecte dont il tente de pénétrer la structure et le comportement, jusqu’en ses ultimes
finesses. L’objet de l’auteur, c’est le langage ; sa vie est consacrée à le servir. S’il est
citoyen de ces deux royaumes, ils en profiteront l’un et l’autre 11. »
Les insectes sont considérés comme dans des « idéogrammes »
­composant le texte de la nature et clés de son mystère. Nabokov fait
part de sa fascination pour les papillons. Les parures et les camouflages
de ces derniers sont pour lui la trace d’un enchantement, d’un artifice
naturel. Nature, art et science parviennent en certains moments profonds
à se joindre en une habitation du monde étonné et épanoui. Nature et

8 - Toutefois, il entretiendra des rapports conflictuels avec les Verts allemands à qui il reproche de
favoriser les enjeux sociétaux plutôt que la sauvegarde même des milieux naturels. Les Verts, quant à
eux, rejettent, en ces années d’après-guerre, la figure sulfureuse et contestée que représentait Jünger
à cause de son passé.
9 - Vladimir Nabokov, Autres rivages. Autobiographie, traduit par Yvonne Davet et Mirèse Akar, Paris,
Gallimard, coll. « Folio », 1998 et le Don, traduit par Raymond Girard, Paris, Gallimard, coll. « Folio »,
1992.
10 - Ernst Jünger, Chasses subtiles, traduit par Henri Plard, Paris, Christian Bourgeois, 1986.
11 - E. Jünger, « Savant et amateur » dans Graffiti/Frontalières, traduit par Henri Plard, Paris, Christian
Bourgeois, 1977, p. 280.

189/
Nicolas Léger

art sont l’occasion de « plaisirs non utilitaires », sont tous deux une « une
forme de magie 12 ». L’entomologie, prise entre un rapport scientifique et un
rapport contemplatif, ouvre au créateur littéraire des espaces de sens, des
jeux de significations réinvestis. Nabokov n’a eu de cesse de distinguer
l’entomo­logie, son jardin secret et la littérature. Pourtant, fasciné par
le don de mimesis des papillons se camouflant, il affirme : « Tout grand
écrivain est un illusionniste, mais telle également est l’architrompeuse Nature. […]
De la simple supercherie de la reproduction à l’illusion prodigieusement complexe de
mimétismes protecteurs chez les papillons ou chez les oiseaux, il y a dans la Nature
un merveilleux appareil de charmes et d’artifices. L’écrivain ne fait que suivre la voie
tracée par la Nature 13. »

C’est en écrivains que Jünger


et Nabokov sont entomologistes :
ils y saisissent des signes
d’une nature créatrice.

À rebours de la généralisation, l’attention au microcosme, aux détails est


une voie vers la compréhension d’un ensemble. C’est en écrivains que
Jünger et Nabokov sont entomologistes : ils y saisissent des signes d’une
nature créatrice. La rencontre de ces tempéraments permet aux écrivains
d’établir un équilibre entre exigence et enthousiasme, passion et patience.
Le maintien de cet équilibre a pour conséquence le rejet du scientisme
et de la domination technique, d’une part, et un rejet du cliché et d’une
écriture désincarnée au profit d’une connaissance fine de ce qui constitue
le matériau littéraire, d’autre part. Le positivisme dans ses présomp-
tions ne saurait prendre le pas sur leur intuition d’artistes d’un mystère
inépuisable du monde, que leur permet en revanche d’approcher cette
scientia amabilis qu’est l’entomologie. Nabokov comme Jünger resteront
sceptiques devant la théorie darwinienne d’une adaptation utilitaire au
milieu comme pour préserver le don de la beauté naturelle ou, mieux,
l’accès à une vérité du monde. Ces moments d’épiphanie et de révélations
dans la rencontre avec la nature sont à l’origine de réflexions sur la place

12 - V. Nabokov, Autres rivages, op. cit., p. 159.


13 - V. Nabokov, Littératures, traduit par Hélène Pasquier, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins »,
2010, p. 40.

/190
L’écrivain et notre horizon écologique

de l’individu créateur pris dans un ordre créateur environnant. Seule


la littérature dans la richesse du langage est à même de rendre compte
de la diversité naturelle infinie par contraste avec la simplification et la
catégorisation des modèles rationalistes. Subtilité et diversité sont ce
que partagent les insectes et le langage : les enserrer dans les stéréotypes
ou des modèles serait perdre un équilibre, une ressource qui assure à
l’homme de tenir une place en harmonie avec son environnement.
Ainsi, la littérature témoigne de notre rapport à la nature et de la façon
dont nous la nommons, l’habitons. Mais la science-fiction nous a
également montré que la littérature pouvait ouvrir un champ de ­possibles
et motiver une pensée de l’inédit écologique. Elle devient une interro-
gation éthique nécessaire à toute écologie qui prétendrait à l’efficacité.
La science comme connaissance et déploiement technique, la politique
comme mise en œuvre ou la philosophie comme champ éthique et moral
ne sauraient se passer de ce privilège littéraire à éclairer des horizons et
à créer un sens soucieux de l’environnement. Recueil d’une présence,
hommage à l’étonnement suscité par la nature, la littérature s’institue en
suspens momentané, se retirant ainsi de l’empressement et de l’urgence.
En cela, la parole de l’écrivain se heurte à la même précarité que la nature
elle-même : elle réclame attention et écoute, sans quoi elle sombre sous
l’injonction utilitaire et pratique. Elle est en cela peut-être la mieux placée
quand il s’agit de témoigner de ce qui est toujours menacé de disparaître
sous les désastres.

191/
Qu’elle était verte
ma vallée
Ghislain Benhessa et Nathalie Bittinger

L es désastres écologiques infusent les représentations cinémato­


graphiques, qui se sont progressivement muées en chambre
d’écho des réflexions contemporaines sur le devenir menacé de
la Terre. Toutefois, il a fallu attendre une prise de conscience environne­
mentale, concomitante à la montée en puissance des partis politiques
écologiques à partir des années 1970, pour que les méfaits de l’industria­
lisation et l’attention à la préservation des écosystèmes entrent concrè­
tement dans le viseur du cinéma, au sein de genres multiples.
C’est en 1982 qu’un premier documentaire à visée écologique tente
d’alerter les spectateurs sur le péril qui menace notre habitat naturel.
Réalisé par Godfrey Reggio et produit par Francis Coppola, Koyaanisqatsi
témoigne mélancoliquement contre la défiguration de sublimes espaces
naturels, vieux de millions d’années, au son de la musique minimaliste de
Philip Glass. Le film exhibe en accéléré la mutation d’un temps cosmo­
logique immémorial en une infernale cadence mécanique et technologique
fragmentée. De la genèse à l’apocalypse imminente, l’œuvre se transforme
en parabole de la démesure prométhéenne de l’homme. Aujourd’hui,
les documentaires militants sont légion : du controversé Cauchemar de
Darwin (2004) de Hubert Sauper, sur la disparition des poissons du lac
Victoria et le trafic d’armes en Tanzanie, au diptyque sur le réchauf­
fement climatique porté par l’ancien vice-président des États-Unis, Al
Gore, Une vérité qui dérange (2006) et Une suite qui dérange. Le temps de l’action
(2017), en passant par les vues du ciel ponctuées d’une voix off angoissée
dans Home (2009) du photographe Yann Arthus-Bertrand. L’irruption
de la problématique environnementale concerne également nombre de
drames, qu’ils dépeignent l’expérience tragique d’une famille de tou­
ristes séparée par le tsunami sur les plages du Sud-Est asiatique en 2004
(The Impossible, 2012, de Juan Antonio Bayona), le combat écologique de

/192
Qu’elle était verte ma vallée

jeunes militants radicalisés par leurs idéaux (Night Moves, 2013, de Kelly
Reichardt) ou encore la prise de conscience d’un négociateur du secteur
énergétique envoyé dans l’Amérique profonde pour racheter des terres
(Promised Land, 2013, de Gus Van Sant). Située au plus près du quotidien
d’habitants qui tentent de (se)reconstruire, la série Treme (David Simon,
Hbo, 2010-2013) offre pour sa part une bouleversante description de
La Nouvelle-Orléans, trois mois après la dévastation provoquée par
­l’ouragan Katrina.
Plus largement, le cinéma de fiction a progressivement intégré les
désastres écologiques advenus ou en germe comme la matière même
de puissantes représentations sonores et visuelles. Sa force est préci­
sément de « rendre sensible, sinon visible, la vitesse de surgissement de l’accident qui
endeuille l’histoire 1 », pour rependre les termes de Paul Virilio, le théoricien
prophétique de l’accident systémique et intégral2. Face à l’aveuglement
des hommes qui refusent de voir les signes avant-coureurs de possibles
catastrophes dévastatrices, le cinéma exacerbe la menace au cœur de
fictions plus grandes que nature. Deux genres en particulier mettent à
nu le tragique et la folie annihilatrice dans un monde instable traversé
par des dommages écologiques à répétition (des accidents nucléaires, de
Tchernobyl en 1986 à Fukushima en 2011 ; du séisme en Haïti en 2010
à l’ouragan Irma à Saint-Martin en 2017). La fiction post-­apocalyptique
met en scène un imaginaire des catastrophes naturelles porté à son
paroxysme. Elle actualise des hypothèses calamiteuses, exacerbe les ten­
sions sous-jacentes du contemporain et donne à voir une fin imminente
ou advenue. En contrepoint de ces œuvres sombres, quantité de fables
issues du cinéma d’animation articulent l’aliénation humaine qui détruit
la planète avec une veine lyrique. Elles célèbrent alors les magnificences
de la Terre et insistent sur le nœud indéfectible et vital de l’homme et de
la nature, pour réveiller les consciences sur un mode poétique.

1 - Paul Virilio, Ce qui arrive, Paris/Arles, Fondation Cartier/Actes Sud, 2002.


2 - P. Virilio, l’Accident originel, Paris, Galilée, 2005.

193/
Ghislain Benhessa et Nathalie Bittinger

Du hors-champ à la lumière
Malgré la révolution industrielle, le développement à tout crin des
machines et des voitures, la déforestation ou le réchauffement clima­
tique, aucune réelle prise de conscience écologique n’avait traversé le
septième art dans un premier temps, peut-être parce qu’il est lui-même
né de la modernité technologique. Si le cinéma hollywoodien n’a pas fait
montre d’une grande prescience écologique, c’est que la conquête de la
civilisation sur la wilderness s’est fondée sur le recul de la « frontière »,
les pionniers et les aventuriers colonisant toujours plus de territoires
sauvages à l’Ouest, avec le tracé des chemins de fer, la construction des
villes et l’apport du progrès technique.
Notons cependant quelques exceptions. En 1933, Déluge de Felix Feist
donnait à voir une vision apocalyptique de New York, noyé sous les eaux
à la suite de catastrophes naturelles exponentielles. La Forêt interdite de
Nicholas Ray dénonçait dès 1958 le massacre sauvage des oiseaux des
Everglades afin d’habiller de plumes les chapeaux des élégantes de la ville
de Miami, en plein développement à la fin du xixe siècle. L’époque de
l’intrigue est d’ailleurs contemporaine de la fin de la « frontière », décrétée
en 1890, quand la conquête par l’homme des terres vierges est quasiment
achevée et les Indiens relégués dans les réserves. C’est au même moment
que s’amorce une politique de préservation des forêts, avec la création en
1887 du Forest Bureau du département de l’Agriculture. Autre exception
pendant le Nouvel Hollywood, Soleil vert (1973) de Richard Fleischer est
une dystopie glaçante, dans laquelle la disparition avérée de la nature
engendre famine, surpopulation, anthropophagie et euthanasie. Le film
sort quatre ans après la loi nationale sur l’environnement, adoptée sous
la présidence de Lyndon Johnson en 1969.
Il n’empêche que le mouvement libertaire et contestataire du Nouvel
Hollywood a moins valorisé l’écologie en tant que telle que le retour à
un état de nature édénique, comme envers d’une civilisation dégénérée.
Nombre d’œuvres réactivent en creux le mythe rousseauiste du bon
sauvage, mais aussi une fibre philosophique profondément américaine,
celle du perfectionnisme moral et du transcendantalisme d’Emerson ou
de Thoreau. L’auteur de la Nature (1936) célèbre en effet le mystère et
le sublime qui habitent les « essences non changées par l’homme : l’espace, l’air,

/194
Qu’elle était verte ma vallée

la rivière, la feuille 3 », que le poète, le philosophe, l’artiste, loin des foules


et de la société, reconnaissent sensiblement et intuitivement. Quant à
Henri David Thoreau, son Walden ou la Vie dans les bois (1854) invite
à fuir « la vie mesquine » pour se plonger à corps perdu dans la nature4.
C’est d’ailleurs chez ce penseur que l’on trouve employé en 1852, pour
la première fois, le terme ecology. Précisément, le Plongeon (1968) de Frank
Perry est scandé par ces réminiscences de l’état de nature. Son protago­
niste insensé, Ned Merrill, interprété par Burt Lancaster, décide de nager
jusqu’à son ancienne demeure, en sautant de piscine en piscine, traversant
à demi-nu chaque propriété luxueuse qu’il rencontre. En contrepoint
de cette cartographie ironique des valeurs décadentes de la bourgeoisie
des années 1960, où pullulent argent, biens matériels, vilenie et vacuité,
des plans subjectifs de forêt ou d’animaux réactivent le temps utopique
de la communion de l’homme et de la nature, le temps d’avant la chute
portée par une civilisation corruptrice. Dans la Balade sauvage (1973) de
Terrence Malick, des adolescents rebelles et sanguinaires se cachent dans
une cabane dans les bois, renouent avec une vie archaïque autosuffisante
« où toute plante avait son utilité » et où ils passent leur temps « étendus à
observer les nuages » et à écouter « le roucoulement des colombes, le bourdonnement
des libellules ». Toutefois, dans le cinéma des années 1970, l’écologie n’est
qu’une toile de fond à des réflexions plus profondément existentielles.
Notamment, l’éloge de la rupture de ban s’incarne volontiers dans le
road movie. Ce genre phare, né des décombres du western classique, pro­
pulse le trajet en voiture à travers les vastes paysages comme une ode
subversive à la liberté en dehors des carcans sociaux et politiques, mais
n’est assurément pas très « écologique » pour un regard contemporain.
La prise de conscience a été lente, avivée par les crises énergétiques qui
se multiplient à partir des années 1970, soutenue par la publication de
textes visant à alerter la population5 et parallèlement à la montée en puis­
sance des partis écologiques. En France, l’apparition télévisuelle de René
Dumont, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974,

3 - Ralph Waldo Emerson, la Nature [1836], traduit par Patrice Oliete Loscos, Paris, Allia, 2004,
p. 9-10.
4 - Henri David Thoreau, Walden ou la Vie dans les bois [1854], traduit par Louis Fabulet, Paris,
Gallimard, 1990.
5 - Sur la dangerosité des pesticides et la pollution industrielle à grande échelle, voir le livre de la
biologiste américaine Rachel Louise Carson, Printemps silencieux [1962], traduit par Jean-François
Gravand et Baptiste Lanaspeze, préface d’Al Gore, Marseille, Wildproject, 2009.

195/
Ghislain Benhessa et Nathalie Bittinger

avec une pomme et un verre d’eau à la main, a stupéfié des spectateurs


encore peu au fait des dangers latents pesant sur l’environnement.

De l’or noir à l’or bleu


À cet égard, la comparaison des premier et dernier Mad Max de George
Miller est éclairante pour apprécier les changements de perception advenus
entre 1979 et 2015. En plein choc pétrolier, George Miller inaugure une
série de films qui prennent à bras-le-corps les différentes crises énergé­
tiques qui secouent le monde occidental : le premier Mad Max érige la
pénurie d’essence en enjeu vital d’un monde futuriste revenu au Moyen
Âge. Si, en 1979, l’œuvre originelle rejoue la vision fantasmée d’un Ouest
sauvage parcouru par des guerriers sanguinaires en quête d’or noir, Mad
Max: Fury Road, en 2015, brosse le tableau archaïque d’une société tota­
litaire significativement marquée par l’absence d’eau. Dans les trois pre­
miers Mad Max, le pétrole est la seule denrée précieuse d’un univers anar­
chique, où des forces de police motorisées représentent le dernier rempart
face à des seigneurs de la guerre. La féodalité et la tribalité ont remplacé
la structure étatique et l’organisation sociale. Dans Fury Road, l’eau est
réquisitionnée par un tyran monstrueux branché sur respirateur artificiel,
qui la distribue au compte-gouttes à des hordes de miséreux depuis le sur­
plomb de sa citadelle. La dégénérescence et la stérilité frappent une terre
désertique et un monde littéralement difforme, jusqu’au corps « contaminé »
des « pondeuses » du despote qui ne parviennent plus à avoir de bébés sains.
Pour faire surgir une autre facette de ce monde post-apocalyptique de
poussière, George Miller est allé jusqu’à retirer les couleurs saturées de
Fury Road en proposant la même version en noir et blanc (dite black and
chrome). Renouant par touches avec l’expressionnisme allemand (le cinéaste
australien cite certains plans de Metropolis de Fritz Lang quasiment tels
quels), l’absence de couleur confère à l’ensemble une tonalité de peinture
rupestre et de fable préhistorique. Le long-métrage superpose ainsi une
parabole ­post-apocalyptique et le récit d’une genèse, comme si, après la
fin des temps, tout devait toujours recommencer.
En réalité, la question de l’épuisement des ressources scande désormais
le cinéma mondial, des blockbusters hollywoodiens au cinéma dit d’auteur.
The Hole (1998), du taïwanais Tsai Ming-liang, plébiscité dans tous les

/196
Qu’elle était verte ma vallée

festivals occidentaux, s’apparente à un faux récit d’anticipation milléna­


riste. L’énigmatique épidémie qui contamine la population la contraint
à l’exode, pollue l’eau et les ordures, prolifère autour du passage à
l’an 2000, marqué par une série d’infections et de dérèglements cli­
matiques. L’univers dépeint est apocalyptique, mais non spectaculaire,
exhibant ­l’effroyable ennui d’un présent sans amarre transcrit par de
longs plans-séquences et des personnages mutiques. L’irrationalité du
siècle pollué et malade côtoie les reliquats d’une société en déréliction.
Dans la Saveur de la pastèque (2004) du même réalisateur, c’est cette fois la
raréfaction de l’eau qui affole les habitants et les conduit à des solutions
ubuesques (remplacer l’eau par du jus de pastèque).

La question de l’épuisement
des ressources scande désormais
le cinéma mondial.

Ainsi, les représentations du devenir mortifère de civilisations folles,


incapables de préserver la Terre, passent soit par une esthétique pauvre
et grisâtre dans le temps monotone du monde d’après, soit par les déluges
pyrotechniques et la multiplication des effets numériques : villes dévastées
réinvesties par une nature sauvage ou des forêts primaires, errance de
survivants dans des univers sans soleil, horde de réfugiés parqués aux
portes des rares endroits épargnés de la Terre. Les films catastrophe ont
ainsi proliféré dans les années 1990. Roland Emmerich imagine le retour
de l’ère glaciaire (le Jour d’après, 2004) ou l’avènement de la prophétie maya
de l’extinction du monde, englouti par la montée des eaux (2012, 2009).
Le déversement irresponsable de produits chimiques par les Américains
dans le fleuve Han de Séoul donne naissance à un monstre face auquel les
pouvoirs publics coréens s’enfoncent dans un état d’urgence permanent
(The Host, 2006, de Bong Joon-ho). Les bouleversements climatiques
détruisent à la fois le monde et l’humanité, réduite à une sordide lutte
des classes dans une fuite éperdue vers la survie (le Transperceneige, 2013,
de Bong Joon-ho).

197/
Ghislain Benhessa et Nathalie Bittinger

« Le vent se lève !… il faut tenter de vivre6 ! »


Le cinéma d’animation a lui aussi proposé des paraboles sur fond de
­catastrophes écologiques, comme dans Wall-e (2008) d’Andrew
Stanton. Contraints de quitter la Terre, transformée en décharge à
ciel ouvert, qu’un petit robot s’acharne à nettoyer, les hommes se sont
réfugiés sur un vaisseau spatial où ils végètent, gorgés de malbouffe et
incapables de se mouvoir seuls. Dans Wonderful Days (2004), du coréen
Kim Moon-saeng, la ville fictive d’Ecoban, noyée sous la pluie, la pous­
sière et la fumée, est l’un des seuls lieux préservés après la destruction
de la civilisation par la guerre et la pollution. Paradoxe ultime : l’énergie
vitale de la cité totalitaire est assurée par une production toujours plus
excessive de pollution créée à l’extérieur de son enceinte protégée, là où
sont parqués les prolétaires esclaves qui la servent. Leur révolte, menée
par un idéaliste qui désire désespérément revoir le bleu du ciel, conduit à
des affrontements sanglants. L’un des leitmotivs qui court dans toutes ces
fictions, de Wonderful Days à Fury Road, en passant par Wall-e, s’incarne
dans la plante ou la graine miraculeusement sauvegardée des décombres
du monde d’avant. Elle recèle l’espoir de relancer le cycle naturel de la
vie et la possible régénération de la Terre, avec le concours de quelques
héros courageux et anachroniques, ne se résolvant pas à oublier l’osmose
ancestrale de l’homme et de la nature.
Nombre de films d’animation du studio japonais Ghibli sont autant des
fables écologiques mélancoliques que des odes joyeuses à la nature. Chez
Hayao Miyazaki, des personnages extraordinaires d’humanité se sacri­
fient pour des hommes aveuglés par leurs passions auto­destructrices. Son
cinéma recèle le pouvoir de nouer l’intime et l’universel et d’émouvoir
par le seul souffle du vent sur la plaine. Le Château dans le ciel (1986) est
l’évocation d’un désastre écologique par-delà l’urgence contemporaine,
qui puise dans le panthéisme et le paganisme pour dire le lien indéfectible
et ancestral entre l’homme et le monde. Nausicaä de la vallée du vent (1984)
est une fable christique qui narre la résurrection d’une Terre habitable
grâce au don de soi d’une jeune fille, prophétesse, dont le destin est de
rassembler les hommes et les animaux, de réconcilier l’état de nature
et l’état social. Le cinéma de Hayao Miyazaki propose une réflexion
puissante sur la technique qui perturbe les équilibres naturels et éloigne
6 - Vers du « Cimetière marin » de Paul Valéry, repris en exergue du film Le vent se lève.

/198
Qu’elle était verte ma vallée

l’être humain de son centre de gravité originel. Les inventions techno­


logiques dessinent un avenir au sein duquel l’homme a réussi à s’appro­
prier le monde, à le dominer, souvent au service de projets de destruction
(comme dans Le vent se lève [2013], portrait du concepteur des avions
de chasse japonais de la Seconde Guerre mondiale). Du côté d’Isao
Takahata, autre figure emblématique du studio Ghibli, Souvenirs goutte
à goutte (1991) traite de la perte du lien entre l’être humain et son envi­
ronnement naturel, à travers la trajectoire d’une jeune femme, de la ville
à la campagne. Un peu perdue à l’orée de la trentaine, traversée par les
souvenirs, Taeko renoue peu à peu avec la petite fille qu’elle a été, aidée
en cela par les résonances émotionnelles que la nature fait rejaillir. Quant
à Pompoko (1994), l’œuvre revivifie des créatures magiques en vogue dans
les légendes japonaises du xviie siècle, les tanuki, maîtres dans l’art de la
métamorphose. Transplantés dans une époque contemporaine ravagée
par les bulldozers, alors que les constructions réduisent comme peau
de chagrin leur habitat naturel, les tanuki partent littéralement en guerre
contre les humains, sur un mode tour à tour farcesque, martial et terri­
fiant. La trame épique est entrecoupée par une voix off documentaire,
explicative, qui réaffirme le lien intrinsèque entre l’homme et la nature,
ainsi que la nécessité d’en protéger les merveilles.
C’est précisément par ce recours aux archétypes de la condition humaine,
aux mythes fondateurs universels, aux structures codées du conte et de
la fable, que le cinéaste réconcilie l’infiniment grand et l’infiniment petit,
l’intime et l’universel, le passé et le présent, et l’individu avec le cosmos.

199/
La nature
fantasmatique
du cinéma coréen
Antoine Coppola

L ’instrumentalisation idéologique des représentations de la


« nature » dans le cinéma sud-coréen, associées ou non à la notion
d’écologie, n’est pas nouvelle mais évolue rapidement. La dicho-
tomie entre films « de la terre » et films « de la ville » a longtemps dominé.
La problématique n’y est pas celle de l’écologie, mais celle de la tradition
(assimilée à un monde révolu) et de la modernité mise en chantier par un
État et des industriels tout-puissants (nouveau productivisme industriel
et urbanisation à l’occidentale). Ce n’est que récemment que les images
liées à la dévastation de l’environnement apparaissent, toujours aussi
instrumentalisées, mais au service d’un postmodernisme dont les films
de Bong Joon-ho sont les exemples les plus populaires. D’autres films,
surtout de science-fiction, créent des représentations de la dévastation
du milieu naturel qui accusent directement l’hégémonie d’une oligarchie.

L’idéologie matérialisée
Une longue liste de mélodrames met en scène les campagnes, leurs vil-
lages et la vie traditionnelle coupés de la nouvelle urbanisation accé-
lérée (occupation japonaise, 1905-1945) et intensifiée par les régimes
dictatoriaux (Séoul devient une mégapole dans les années 1990). School
Excursion (1969) de Yu Hyeon-mok, par exemple, montre des enfants
issus des villages d’une petite île coréenne qui découvrent la grande ville
moderne. Émerveillés, effrayés aussi, les enfants reprennent en chœur
le discours du maître – qui est aussi celui de l’État : le futur, c’est la ville,
ses grands ensembles, ses supermarchés, ses employés et ses ouvriers. Le

/200
La nature fantasmatique du cinéma coréen

même Yu Hyeon-mok a montré ce que représentait la vie rurale (les Filles


du pharmacien Kim, 1963 ou Rainy Days, 1979) : la tradition ancestrale, la
magie chamanique des arbres et des cours d’eau et une nature totalement
habitée de symboles sacrés, esprits et fantômes, et connectée en per-
manence à l’au-delà métaphysique, dans une cosmologie bien articulée
avec ses rites et son éternité. Mais cette mystique de la nature locale (on
y voit très peu la réalité des paysans), c’est le passé, un passé transformé
en images d’Épinal : comme ces villages idéaux miniaturisés dans des
musées, qui masquent le fait que les foyers de rébellions sociales sont
longtemps venus des campagnes, la ville étant le lieu où on exécutait les
meneurs ; la reprise en main du monde rural par le pouvoir urbain au
xxe siècle en est le corollaire, inscrivant son idéologie de la hiérarchie
dans l’espace du pays.

Les éco-films de Bong Joon-ho


Les slogans gouvernementaux des années 2000 parlent de well-being et
d’ecofriendly, du « bio » et du green. L’État lance des plans de rénovations-­
spectacles de rivières (en plein Séoul), des plantations d’arbres (médica-
lement assistés) ou la réforme des fleuves (sur fond de détournements
de subventions publiques). La « pollution » devient une notion à la mode.
Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, mais elle continue de dévaster
(poussières toxiques, pluies acides, nappes phréatiques empoisonnées,
alimentation industrielle).
Natural City de Min Byeong-cheon (2002) est une première brèche dans
l’idéal productiviste du tout industriel. Dans un futur hyper-­technologique
et urbanisé, des humains en passe d’être cybernétisés survivent grâce à
la promesse par l’État d’une planète paradisiaque, qui ressemble à la
nature d’autrefois avec ses collines verdoyantes, mais sans vie villageoise
apparente.
The Host (2006) de Bong Joon-ho, s’il exprime en rejouant le célèbre
pamphlet antinucléaire Godzilla une claire inquiétude sur la pollution
des fleuves, indique, dès la première scène du film, un coupable tout
aussi clair : les expérimentations menées par l’armée américaine. L’arc
qui sert à tuer le monstre va plus loin que la dénonciation des méfaits
– attestés – de l’armée étrangère : arme traditionnelle, il signifie, pour le

201/
Antoine Coppola

public local, qu’en retournant aux racines traditionnelles, on éliminera


les nuisances étrangères. Bong va plus loin avec Snowpiercer (le Transperce-
neige, 2013) : si le monde est plongé dans l’hiver éternel, c’est à cause des
délires techno­logiques occidentaux tout entiers représentés par le train
qui tourne en rond (symbole de l’enfer chamanique et du négatif retour
du même dans le samsara bouddhiste). Lorsque le train déraille, les enfants
(une Coréenne et un Noir, pour le tableau du « tiers-monde » exploité)
retrouvent la nature renaissante, mais pas n’importe laquelle : il s’agit d’un
ours sur une montagne, une figure sacrée chamanique, et la « mère » de
tous les Coréens selon la tradition. Le thème de la falsification industrielle
de la nourriture est à double sens : les blocs de protéines ressemblent
à une confiserie répandue très longtemps en Corée, ce qui assimile les
« queutards » du train aux Coréens eux-mêmes et la « montée » vers la
tête du train, à l’émancipation nationale face aux diktats et aux systèmes
destructeurs étrangers.

Avec Okja, Bong évoque


le sort des animaux
face au productivisme industriel,
mais idéalise le monde rural.

Avec Okja (2017), Bong évoque le sort des animaux face au producti-
visme industriel (abattage et modifications génétiques), mais idéalise en
même temps le monde rural, la nature où a grandi Okja (le cochon géné-
tiquement modifié) avec la petite héroïne et son grand-père. Les étrangers
(le scientifique torturé et psychologiquement malade) comme l’employé
local de la multinationale (représentation négative du Coréen moderne)
ont du mal à y accéder. Les activistes occidentaux ou d’origine coréenne
sont des simplets, voire des dictateurs en puissance (thème des mauvais
dirigeants révolutionnaires de Snowpiercer). La race mutante, posthumaine,
sera donc la fille du retour à la nature revisitée : paradis perdu, enfance
du monde et alliance humains-animaux. Notons que l’humanisation des
animaux (flagrante pour Okja) est une croyance profonde et réactualisée :
peu importe la forme pour l’ours-mère des Coréens, ou encore pour
la réincarnation hindo-bouddhiste ; l’esprit transmigre, même en Okja.

/202
La nature fantasmatique du cinéma coréen

Les films de Bong font donc la critique de la modernité occidentale par la


« nature » orientale, teintée d’un anti-américanisme qui évite d’incriminer
l’État coréen. En ce sens, si la « maladie » est mise en scène, les solutions
restent idéologiquement floutées dans un passé d’avant la contamination
par l’Occident, voire protohistorique.

Écologie sociale
Parallèlement aux visions postmodernistes agissant en sous-textes, plu-
sieurs films récents, tous post-apocalyptiques, comme Doomsday Book
(Kim Jee-woon et Yim Pil-seong, 2012), Deranged (Park Jeong-woo,
2012), The Flu (Kim Seong-su, 2013), Pandora (Park Jeong-woo, 2016)
ou Seoul Station (Yeon Sang-ho, 2016), sont autant de complaintes contre
un pouvoir hégémonique – local cette fois – qui dévaste autant la société
que son environnement naturel : falsification de la nourriture, de l’eau,
de l’homme (robot) pour le profit d’une techno-industrie aux mains de
l’oligarchie (Doomsday Book, Deranged) ; pollutions sanitaires pour Flu et
Seoul Station ; catastrophe de la domination par l’énergie nucléaire pour
Pandora ; et le tout toujours fomenté pour le profit de la même oligarchie
aux dépens de la grande majorité de la population. Le succès de ces films
a été au diapason d’une contestation sociopolitique globale qui a donné
la « Révolution des bougies » de l’hiver 2016.
En 2017, Ecology in Concrete de Jeong Jae-eun fait de l’écologie urbaine
un avatar de la hiérarchie traditionnelle villes/campagnes. Glass Garden
de Shin Su-won reprend l’image mystique de la nature refuge. Avares
d’images simplement réalistes, les différentes tendances (sociale, mys-
tique passéiste, néomysticisme nationaliste) se parasitent donc à retar-
dement sur les écrans, dénonçant des conditions mortifères, mais encore
en vain.

203/
L’éthique
du climat
Entretien avec Marie-Hélène Parizeau
Propos recueillis par Lucile Schmid

Vous présidez la Commission mondiale d’éthique des connaissances


scientifiques et des technologies (Comest) de l’Organisation des
Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco).
Comment définiriez-vous les principes d’une éthique des sciences face
aux dérèglements climatiques ?
L’Unesco a adopté le 13 novembre 2017 la Déclaration de principes
éthiques en rapport avec les changements climatiques1. Un certain
nombre de principes éthiques importants y sont énoncés afin de guider
la prise de décision politique et d’orienter les politiques publiques trans-
versales des pays de la planète. Parmi ces huit principes éthiques, la
Déclaration met l’accent sur les liens qui unissent la justice, la durabilité
et la solidarité.

La solidarité humaine
doit aussi se manifester auprès
des écosystèmes.

Les solutions aux changements climatiques doivent ainsi s’adresser


en priorité aux groupes les plus vulnérables dans les pays en dévelop-
pement et les pays développés, exprimant ainsi la solidarité humaine
universelle. Cependant, cette solidarité doit aussi se manifester auprès
des éco­systèmes et plus largement du système-Terre, au nom des inter­
dépendances qui nous unissent. Les êtres vivants sont en effet affectés

1 - La Déclaration est disponible sur unesdoc.unesco.org.

/204
L’éthique du climat

par les changements climatiques, comme en témoigne la perte de bio­


diversité de certains écosystèmes. Ces solutions aux changements clima-
tiques doivent aussi être durables. Pour cela, elles doivent adopter des
systèmes économiques qui soient écologiques et qui favorisent des tech-
nologies à faible émission de carbone. Enfin, ces solutions doivent être
justes et équitables en matière d’adaptation et d’atténuation. La Décla-
ration réitère le principe de responsabilités communes mais différenciées,
tel qu’affirmé dans l’accord de Paris. Elle retient également l’importance
de la prévention des risques en matière de changements climatiques
(inondations, sécheresses, etc.), tout en insistant sur la coopération inter-
nationale. Elle rappelle l’importance des connaissances scientifiques pour
fonder des décisions politiques et le principe de précaution pour adopter
des mesures effectives.
Cette Déclaration est le fruit d’une négociation des États membres qui
s’est appuyée sur le travail de la Comest, laquelle a produit pendant
dix ans, contre vents et marées, quatre rapports sur les diverses dimen-
sions éthiques des changements climatiques2.

Quel rôle peut-on attribuer aux institutions internationales,


notamment celles qui ne sont pas spécialisées sur l’enjeu du dérè-
glement climatique ?
Lorsque les États membres de l’Unesco ont finalement décidé d’aller de
l’avant vers une Déclaration de principes éthiques en rapport avec les chan-
gements climatiques, c’était dans l’enthou­siasme qui a précédé la Cop21
et qui a balayé les oppositions les plus fortes de certains pays. Pour la pre-
mière fois, une agence des Nations unies propose un texte complémentaire
à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques
(Ccnucc). Cela ne s’est pas fait sans tension politique : certains États ont
intérêt à ce que les discussions sur les changements climatiques soient
limitées aux Conférences des parties, afin de retarder toujours davantage
les décisions communes effectives et contraignantes.
Cependant, cette ouverture créée par l’Unesco est peut-être le signe qu’il
est temps que chacune des agences des Nations unies se saisisse de la
question des changements climatiques comme d’un enjeu transversal,
afin de modifier certains de leurs choix ou de leurs orientations, un peu
2 - Les rapports 2010-2015 sont disponibles sur unesdoc.unesco.org.

205/
Marie-Hélène Parizeau

à la manière dont les objectifs du développement durable se diffusent


au sein de l­’Organisation des Nations unies, mais aussi plus largement
auprès des gouvernements, des entreprises et des organisations non
gouvernementales3.

Quelles pistes préconisez-vous pour développer une culture


générale scientifique, notamment auprès des responsables
politiques ?
La Déclaration de l’Unesco insiste sur l’importance d’avoir des données
scientifiques pour prendre des décisions politiques éclairées. L’une des
sources est évidemment le Groupe d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat (Giec), qui fait un travail remarquable pour docu-
menter la source anthropique des changements climatiques4. Tout acteur
politique aurait intérêt à lire au moins les résumés des rapports du Giec
pour comprendre les dynamiques climatiques qui sont en marche et les
effets catastrophiques des changements climatiques sur tous les pays et
les écosystèmes dont nous dépendons.
Ensuite, d’autres connaissances scientifiques, incluant les sciences
humaines mais aussi les savoirs traditionnels, pourraient être soutenues à
un niveau national avec des publications dans la langue vernaculaire pour
être accessibles à la population et aux décideurs locaux. Il manque encore
beaucoup de connaissances locales sur les mesures d’adaptation, les
modèles économiques de la transition énergétique et écologique, les inte-
ractions entre cultures et écosystèmes en situation de cata­strophes, etc.
Les politiques pourraient ainsi lancer un mouvement plus large, au niveau
de l’État, afin de mobiliser les connaissances à toutes les échelles, créant
ainsi un effet mobilisateur plus continu et plus profond pour les citoyens
et les décideurs.

3 - Les objectifs de développement durable sont présentés sur le site du Programme des Nations unies
pour le développement : www.undp.org.
4 - Voir ses publications sur www.ipcc.ch.

/206
Les limites
de Limite
Jean-Louis Schlegel

U n article récent dans la Revue du crieur, lancée il y a deux ans par


Médiapart et La Découverte, range Limite, la revue d’écologie
intégrale créée à peu près en même temps, parmi « les droites
dures [qui] investissent la défense de la nature 1 ». On retrouve ainsi, de facto,
la revue animée par de jeunes « décroissants » catholiques en mauvaise
­compagnie, celle de groupuscules, de publications, de sites et de per-
sonnages très à droite – certains sont même qualifiés de « néofascistes » –,
qui reprennent à leur compte la critique de la catastrophe environne-
mentale. Même si l’auteure souligne bien les différences de Limite, la
mettre en cette ­compagnie est injuste : des proximités sur les thèmes
débattus et les sources utilisées – proximités après tout normales puisqu’il
s’agit d’un combat similaire – et même des compagnonnages équivoques
(avec l’inévitable Alain de Benoist, par exemple) ne justifient pas de
mettre Limite dans le même sac qu’Alain Soral et d’autres extrémistes de
droite. Ces derniers font leurs choux gras de thèses racistes, luttent pour
la survie de l’homme blanc et croient, entre autres joyeusetés, au « grand
remplacement » prévu par Renaud Camus.

Les infortunes de la vertu


S’il faut ranger Limite quelque part, c’est bien d’abord du côté du combat
écologiste radical, avec la préoccupation d’une écologie « intégrale » ou
« humaine », que prône aussi le pape François dans l’encyclique Laudato si’ 2.

1 - Zoé Carle, « Contre-révolutions écologiques. Quand les droites dures investissent la défense de la
nature », Revue du crieur, no 8, octobre-décembre 2017, p. 44-61.
2 - Mais rappelons qu’elle a été interprétée et louée par d’autres d’abord comme un texte anticapitaliste,
contre la finance mondialisée et son coût écologique, humain et social.

207/
Jean-Louis Schlegel

Ses marques essentielles sont une décroissance militante (la limite), donc
la critique du productivisme et du consumérisme, mais aussi le rejet de
l’interventionnisme technique sur la nature humaine (pour la stimuler, la
réparer, renverser ses normes anthropologiques, etc.), et donc de la mani-
pulation du vivant par la biologie ou d’autres sciences. La préservation de
la nature humaine est, selon Limite, aussi importante que la sauvegarde
de la nature extérieure, de l’environnement et du climat. L’ignorance ou
le rejet de cet aspect lui semble un point aveugle de l’écologie politique,
héritière de l’idéologie libérale-libertaire de Mai 68.

La préservation de la nature
humaine est, selon Limite, aussi
importante que la sauvegarde
de la nature extérieure.

Le libéralisme en général est de toute façon la bête noire, ou le chiffon


rouge, qui met Limite en ébullition. Une place de choix est donnée au refus
sans concession de toutes ses formes, ce qui entraîne naturellement, si l’on
peut dire, dans la ligne de Jean-Claude Michéa, le maître à penser omni-
présent, la critique de l’héritage culturel de Mai 68, mais aussi la critique en
bloc des libéralismes de toutes sortes. Ce n’est pas seulement une position
intellectuelle : la transition écologique extérieure exige une conversion inté-
rieure, un changement de vie, un renoncement qui soutienne la bataille des
idées. Pour cela, les références intellectuelles, spirituelles, philosophiques
et littéraires sont multiples et éclectiques et font flèche de tout bois : elles
peuvent aller du christianisme traditionnel à l’anarchisme anticlérical. Des
noms inattendus apparaissent au fil des numéros, comme celui de Guy
Debord. Néanmoins, les grandes références partagées à Limite s’appellent
Georges Bernanos, Günther Anders, Jacques Ellul, Ivan Illich, Simone
Weil et surtout George Orwell, chez les morts, et, chez les vivants, Jean-
Claude Michéa, Pierre Rabhi, Serge Latouche et la doctrine sociale de
l’Église (que Laudato si’ couronne maintenant). Leur lecture, sélective,
partielle3 et orientée, met toujours en avant la critique, par ces auteurs,

3 - On pense notamment à Simone Weil, qui a tout de même écrit autre chose que l’Enracinement,
lequel ne se réduit pas à la célébration des racines. Le sous-titre – Prélude à une déclaration des devoirs
envers l’être humain – dit la complexité de ce livre posthume, inachevé, édité par Albert Camus.

/208
Les limites de Limite

du productivisme, de la société de consommation, du libre-échange, de


la mondialisation libérale et des déracinements c­ atastrophiques qu’elle
occasionne. Le paradoxe est que les morts surtout, qui étaient plutôt à
gauche et dont plusieurs sont loin d’avoir été étrangers à Esprit 4, sont mis
au service d’une cause conservatrice. En effet, s’il faut désigner le lieu
politique de Limite, c’est bien le nouveau conservatisme5, qu’il faudrait
nommer en premier, mais en admettant que son éventail est de plus en plus
ouvert. Et, là encore, il s’agit d’être « conservateur » authentiquement, inté-
gralement, radicalement, dans la vie quotidienne comme dans les combats
publics : conservateur de la planète dans toutes ses dimensions, mais aussi
conservateur du corps humain, de la famille, du domestique, du local « face
aux ravages créés par le techno-libéralisme ».
En insistant de la sorte sur la conformité entre les actes et les paroles,
la position de Limite est au fond d’abord vertueuse, et non politique.
Moyennant quoi, la revue peut ratisser large, prendre son bien partout :
faire l’éloge de la théologie de la libération après avoir donné la parole
à un théologien anglais très conservateur, être socialement plutôt de
gauche et écologiquement plutôt de droite, dénicher et recycler tout ce
qui va dans le sens de son combat dans les actions et les livres les plus
inattendus. La diversité des auteurs et des sujets s’élargit ainsi à chaque
livraison, alors que la rédaction est et reste tout de même très marquée
par son origine dans la mouvance des Veilleurs, créée en marge de la
Manif pour tous (mouvance dont faisait aussi partie Madeleine Bazin
de Jessey, égérie de Sens commun). Seul le directeur de la rédaction,
Paul Piccarreta, fait savoir qu’il est de gauche (mélenchoniste ?) et répète
que Limite n’est pas de droite… Mais, « à la limite », on le verrait bien
affirmer qu’aujourd’hui, la (vraie) gauche éclairée, qui réunit les actes à
la parole, c’est à Limite qu’on la trouve. Le seul clivage solide désormais
est entre productivistes et décroissants. Partant de là, on peut inviter et
faire écrire qui on veut.

Sensible au « malheur » des hommes, Simone Weil eût-elle fait les choix de ses « fans » décroissants
d’aujourd’hui ?
4 - Mais, apparemment, Limite n’a toujours pas découvert l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer…),
sa « dialectique de la raison » et sa critique du « monde mutilé ».
5 - Voir Yann Raison du Cleuziou, « Un renversement de l’horizon du politique. Le renouveau conser-
vateur en France », Esprit, octobre 2017.

209/
Jean-Louis Schlegel

Une radicalité antilibérale ?


Revue bien faite, où l’on marie le sérieux des sujets abordés avec un
humour de bon aloi, de la fantaisie dans l’abondante illustration, des
détournements de mots et d’idées, de la dérision et même de l’auto­
dérision, agréable à lire donc, Limite a été vite récompensée par un relatif
succès. Sur le fond, deux réflexions critiques s’imposent pourtant.
D’abord, on accorderait volontiers une approbation sans réserve, sinon à
l’extension de l’écologie de la nature à une écologie intégrale (ou humaine
et morale), du moins à la question sérieuse ainsi posée par Limite. Mais si
ses militants ne voient dans toute l’émancipation récente, et notamment
les « lois libérales qui permettent », que la désolation, voire l’abomination de
la désolation, ils font silence sur les discriminations de genre auxquelles
les lois « libérales-libertaires » ont porté remède, car les évolutions socié-
tales qui sont derrière ces lois leur paraissent catastrophiques. Pourtant,
est-il si sûr que rien n’est bon dans ces évolutions dues à des avancées
scientifiques et techniques ? Le catastrophisme de Limite est-il vraiment
toujours justifié ou éclairé ? En tout cas, le « féminisme intégral » de Limite,
où, par exemple, des femmes jeunes et parfois sans enfants défendent
non sans arrogance le refus de toute contraception non naturelle,
mériterait une sérieuse discussion contradictoire. Sous l’abondance et
la véhémence des mots qui dénoncent la « fausse émancipation » et l’alié-
nation des femmes par la pilule6, le monde du travail qu’elles intègrent
désormais massivement ou la femme « prétendument libérée » (sexuellement
et culturellement), pointe inévitablement le spectre de la femme et de
la mère de famille au foyer, plutôt aisée, ressemblant imparablement
à une sorte de « bobo » de droite, comme seule alternative véritable
à la femme émancipée. Les « féministes intégrales » de Limite ne veulent
pas voir non plus combien, au fond, elles sont les héritières, dans leur
prise de parole libérée, de libertés gagnées par leurs aînées des années
1960-1970. Pourtant, ­répétons-le, l’aporie (plus que la contradiction)
objectée par Limite à l’écologie politique reste pertinente : comment
­l’assentiment, sans réserve ni débat, aux interventions techniciennes sur
le corps humain, que des lois récentes présupposent ou induisent, peut-il

6 - Implicitement, la critique de la pilule présuppose aussi une vie bien réglée, à tous les sens du mot,
de la femme et du couple – un argument important dans les débats qui ont suivi l’encyclique Humanae
Vitae sur la pilule (juillet 1968).

/210
Les limites de Limite

aller de pair avec le refus sans concession opposé aux organismes géné-
tiquement modifiés, à tout ce qui pollue, empoisonne, détruit la nature
extérieure, au nucléaire ? Il faudrait au moins s’en expliquer, mais chez
les Verts français, seul José Bové a manifesté, à notre connaissance, ses
réserves sur des propositions de loi bioéthiques en cours.
En second lieu, Limite n’est pas au clair politiquement. La radicalisation
que ses créateurs prônent semble résider tout entière dans la conversion
à la décroissance (au sens large précisé plus haut), et d’abord dans l’élabo-
ration et la diffusion de leurs idées à travers la revue et le travail de terrain
dans des groupes militants. Cette position vertueuse permet de dénoncer
à peu de frais l’inanité de la vie politique en général, et notamment celle
de l’opposition entre une droite et une gauche. Pourtant, la vie politique
concrète est toujours là et prend des figures imprévues qui imposent
le discernement. De ce point de vue, on a clairement vu les limites
de Limite lors de l’élection présidentielle. Dès mars 2017, la rédaction
décidait « tout sauf Macron » – « Macron l’arnaque », selon Paul Piccarreta.
Apparemment mieux renseigné que beaucoup, il le diabolisait en ces
termes : « [Il] incarne tout ce que nous combattons : l’homme coupé de l’Histoire,
l’homme loin des préoccupations quotidiennes, l’homme insouciant devant le désastre
anthropologique et éco­logique 7. » On pouvait assurément détester et rejeter
Emmanuel Macron en mars-avril 2017, mais le « tout sauf Macron » était
tout sauf prudent si l’on considérait que Marine Le Pen avait de fortes de
chances d’être présente au second tour. Que dans un article de La Croix
entre les deux tours, Gaultier Bès, le philosophe théoricien de Limite,
marque son hésitation à choisir entre elle et E. Macron, en chargeant ce
dernier au point de laisser entendre qu’il pourrait préférer la première,
en dit long sur les limites d’une radicalisation non politique : les gens
de Limite n’ont pas encore intégré la démocratie dans leur vision du
monde – à moins qu’ils se reconnaissent, par haine du libéralisme, dans
les démocraties « illibérales » qui fleurissent un peu partout ? Ce serait
plus que dommage ; ce serait catastrophique.

7 - Entretien avec Paul Piccarreta, Vice, mars-avril 2017.

211/
Jean-Louis Schlegel

Post-scriptum
Dans Limite, Mounier – le premier, celui des années 1930 – est aussi
évoqué parmi les précurseurs et renié en même temps. Dans un numéro
récent, un auteur membre de la rédaction prône « contre les gros conformistes,
le personnalisme » opposé au libéralisme, à l’individualisme, au matéria-
lisme, aux « tyrannies collectives », sauf que la revue Esprit aurait perdu de sa
« radicalité » après la guerre. Mais « heureusement, une branche du personnalisme
maintient le feu de la radicalité, il s’agit du personnalisme gascon de Jacques Ellul et
Bernard Charbonneau 8 ». Dans la Revue des Deux Mondes de décembre 2017,
Sébastien Lapaque, écrivain de droite un peu connu qui se prend parfois
pour Bernanos, parle lui aussi, avec la condescendance méprisante des
tard-venus qui ont tout compris, des « petits messieurs du groupe de la revue
Esprit » et de l’« optimisme » de Mounier face à la modernité, alors qu’Ellul
et Charbonneau avaient compris, eux, qu’on était entré dans « les temps
d’Apocalypse ». Ils rompent donc « avec fracas » avec Mounier l’optimiste
en 1937. Soit. Mais passons à 1938, c’est-à-dire aux « accords de Munich »,
dont on sait les conséquences désastreuses. Mounier est sans réserve
antimunichois, alors qu’Ellul s’abstient, « par réalisme » dira-t-il plus tard,
car il aurait fallu faire la guerre plus tôt. Soit, on ne lui reproche rien : qui
peut dire avec certitude, hormis les extralucides d’aujourd’hui, quelle eût
été sa réaction à l’époque ? Mais voici ce qu’écrit, en 2015, le meilleur
historien actuel du protestantisme, Patrick Cabanel : les protestants
français se divisent à propos de Munich, mais chez ceux qui approuvent
les accords, « le pire se trouve sous la plume de Jacques Ellul, où la confusion
(un mot dont il use sans cesse), la rhétorique et le sophisme confinent au suicide de
l’analyse ». Selon P. Cabanel, Ellul estime la situation spirituelle en France
semblable à celle de l’Allemagne, mais le gouvernement français sait
mieux utiliser les moyens de la technique pour « le contrôle des esprits 9 » !
Le « feu de la radicalité » contre les ravages de la technique a bon dos. Mais
la politique n’attend pas. Quant à l’Apocalypse de Lapaque, cela ne fait
que quatre-vingts ans qu’on l’attend.

8 - Limite, no 8, octobre 2017, p. 24.


9 - Voir Patrick Cabanel, De la paix aux résistances. Les protestants en France (1930-1945), Paris,
Fayard, 2016.

/212
Notre maison
commune
Jean-Claude Eslin

L ’encyclique Laudato si’ de 2015 n’est pas un livre qu’on ouvre et


qu’on referme ; elle constitue un appel, qui s’adresse aux chrétiens
et, au-delà, à la société laïque. En ce sens, on peut la rapprocher
de Pacem in Terris de Jean XXIII en 1963, qui avait touché beaucoup de
personnes étrangères aux Églises. Cet appel suscite un écho poursuivi, un
effort continu, puisque c’est une conversion écologique qui est demandée
à tous. Le moment l’impose. Pour accompagner la grande transformation
qui doit faire passer d’une vue utilitaire et conquérante de la nature à une
intelligence plus sensible de la Terre et, en conséquence, bouleverser le
« système mondial actuel », le croyant et celui qui ne l’est pas sont ensemble
au pied du mur.

Une écologie intégrale


L’encyclique rompt nettement avec l’interprétation dominante de nos
relations avec la nature, qui nous en voit maîtres et possesseurs, et ouvre
l’horizon d’une écologie « intégrale ».
En quelques années, à la suite de la thèse de Lynn White selon laquelle,
« spécialement dans sa forme occidentale, le christianisme est la religion la plus
anthropo­centrique que le monde ait connue 1 », grâce à l’encyclique du pape
François et surtout à cause de la dégradation accélérée de la nature, une
intelligence plus large de la tradition biblique dans toutes ses dimen-
sions et une attention plus grande au contexte des affirmations se sont
fait jour dans le monde catholique et le monde chrétien en général. La

1 - Lynn White Jr, « Les racines historiques de notre crise écologique » [1967], traduit par Jacques
Grinewald, dans Dominique Bourg et Philippe Roch, Crise écologique, crise des valeurs ? Défis pour
l’anthropologie et la spiritualité, Genève, Labor et Fides, 2010.

213/
Jean-Claude Eslin

déclaration divine fondatrice : « Faisons l’homme à notre image, et qu’il domine


les poissons de la mer et tous les animaux… » (Genèse 1, 26) est relue. On
prend conscience que se focaliser sur quelques versets de la Genèse,
extraits de leur contexte, n’est pas de bonne méthode et que plusieurs
interprétations d’un texte – la tradition l’atteste – sont toujours possibles
et nécessaires. « L’Ancien Testament n’est pas aussi anthropocentrique que notre
concentration sur le chapitre premier de la Genèse veut bien le faire croire », écrit
Othmar Keel, dans son étude du livre de Job, où l’aspect dérisoire de la
prétention humaine est particulièrement marqué2. Récemment aussi, le
philosophe et écologiste américain John Baird Callicott a distingué trois
interprétations de la page de la Genèse : il nomme la première « despo-
tique », la deuxième « de l’intendance », la troisième « citoyenne 3 ».
Le pape François s’appuie sur la deuxième et la troisième. Il introduit
avec discrétion une autocritique collective : « S’il est vrai que, parfois, nous
les chrétiens avons parfois mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui
avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la
terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. […] Nous
nous apercevons ainsi que la Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique
qui se désintéresserait des autres créatures » (Laudato si’, § 67-68). S’inscrivant
dans une tradition de lecture plus large, il montre dans la Bible autre
chose que des rapports de domination sur la nature, de sorte qu’on peut
espérer aujourd’hui qu’une éducation biblique moins littérale et plus
différenciée affine notre sensibilité à la nature. Alors, il y a un espoir que
le christianisme concoure à une éducation nouvelle et commune à la
nature, qui est la base d’un engagement.

Avec les frères les plus fragiles


François associe toujours « protection de la nature et des frères les plus fra-
giles ». Pour lui, ce sont les deux aspects d’une même question, qui n’est
pas d’abord morale, mais anthropologique. « Aujourd’hui, nous ne pouvons
pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme

2 - Othmar Keel, Dieu répond à Job. Une interprétation de Job 38-41 à la lumière de l’iconographie du
Proche-Orient ancien, traduit par Françoise Smyth, Paris, Cerf, coll. « Lectio divina », 1993.
3 - John Baird Callicott, Genèse. La Bible et l’écologie, traduit par Dominique Bellec, postface de
Catherine Larrère, Marseille, Wildproject, 2009. Voir aussi mon ouvrage, le Christianisme au défi de
la nature, chapitre ii, « L’Antiquité et la révolution biblique », Paris, Cerf, 2017.

/214
Notre maison commune

toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions
sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la Terre que la clameur des
pauvres » (Laudato si’, § 49) Qui pratique cette association dans notre ère de
spécialisation ? Tel romancier sans doute, souvent des anthropologues,
comme Karl Polanyi, pour qui « on ne peut pas séparer nettement les dangers
qui menacent l’homme de ceux qui menacent la nature 4 », et les héritiers de
Marcel Mauss : Louis Dumont, Claude Lévi-Strauss ou encore Philippe
Descola. Le langage du pape François conjugue deux registres, celui de
la fraternité, que l’on attend d’un pape franciscain, et celui d’une critique
précise et sans concession de la domination du « système social actuel », plus
surprenante.

François entend le cri


de la sœur Terre et celui
des hommes fragiles.

François entend le cri de la sœur Terre et celui des hommes fragiles.


Avec François d’Assise, il répond comme un frère. Mais, à chaque page,
son analyse fraternelle tient compte de la question de la puissance, des
pouvoirs sur les choses et des dominants qui bouclent les problèmes. Il
répond également sur ce registre, à distance du libéralisme économique
et de l’absolutisme du marché. Il évoque à l’occasion la décroissance.
Ce contraste violent entre deux langages indique qu’on ne répondra pas
aux questions par le langage du juste milieu, qui ne peut que « retarder un
peu l’effondrement ». Il s’essaie à une écriture qui associe avec précision des
aspects de civilisation et des aspects techniques. Une fois ou l’autre, il
s’inspire du philosophe et théologien allemand Romano Guardini, très
lu en France dans les années 1950-19605.

4 - Karl Polanyi, la Grande Transformation, traduit par Maurice Angeno et Catherine Malamoud,
préface de Louis Dumont, Paris, Gallimard, 2009, p. 253.
5 - Voir notamment Romano Guardini, la Fin des temps modernes et la Puissance. Essai sur le règne de
l’homme, traduits par Jeanne Ancelet-Hustache, Paris, Seuil, 1952 et 1954.

215/
Jean-Claude Eslin

Terrain commun
J’attire enfin l’attention sur le sous-titre de Laudato si’ : Sur la sauvegarde
de la maison commune. Non seulement il y a quelque chose à sauvegarder,
ce à quoi les fanatiques du progrès ne pensent guère, mais il s’agit de
la maison commune, de la planète habitée… L’écologie et le souci de
la nature sont une affaire commune pour la sauvegarde de laquelle les
clivages politiques, culturels et religieux courants ne conviennent pas.
Dans une époque d’intense individualisme, on nous parle de quelque
chose de commun. Cela peut-il être pris en considération ? Est-ce cré-
dible ? Est-ce le signe d’un changement d’époque ? Nous sommes obligés
de considérer la planète comme commune, alors que nous n’en avons
aucune envie, aucune habitude, aucun savoir-faire. Nous ne savons, en
dépit de la Cop21, comment nous y prendre : comment procéder au
démantèlement d’une centrale nucléaire ? La pensée du commun (l’eau,
le climat) ne nous devient-elle pas chaque jour plus étrangère ? Si l’idée
de terrain commun est étrangère à nos mœurs et à nos idées, n’est-ce
pas aux penseurs politiques d’y revenir ? Sommes-nous armés pour cette
nouvelle approche ?

/216
Changer le monde
en marchant
Benjamin Joyeux

G enève, l’une des villes les plus riches et les plus chères du monde,
accueille à bras ouverts le héraut des petits paysans sans-terre
indiens, parmi les plus pauvres de la planète : le symbole est
fort. Rajagopal P. V., surnommé le « nouveau Gandhi », président et fon-
dateur du mouvement indien Ekta Parishad, était de passage à Genève du
23 au 30 novembre 2017 pour promouvoir sa prochaine grande action,
la Jai Jagat 2020. Grande marche pacifique partant de Delhi le 2 octobre
2019, celle-ci doit rejoindre Genève un an plus tard, le 21 septembre
2020, Journée internationale de la paix, pour finir en un grand rassem-
blement populaire d’une semaine devant le siège de l’Organisation des
Nations unies afin de demander la mise en œuvre des dix-sept objectifs
de développement durable des Nations unies.
Pour le mouvement Ekta Parishad, qui défend les petits paysans indiens
depuis trois décennies pour leur permettre l’accès à la terre, à l’eau et
aux ressources vivrières, le dialogue avec le gouvernement indien ne
suffit plus à faire changer les choses ; il s’agit désormais de s’adresser au
monde et aux grandes institutions internationales afin de lutter contre la
pauvreté et le changement climatique. Comme le dit Rajagopal : « Quand
on va voir le gouvernement indien pour lui dire d’arrêter une politique foncière qui a
comme conséquence d’expulser des milliers de petits paysans de leurs terres, celui-ci
nous répond souvent que ce sont des exigences de la Banque mondiale ou du Fonds
monétaire international, qu’il doit mettre en œuvre pour pouvoir toucher ses prêts.
Eh bien ! nous nous sommes dit qu’il fallait donc directement nous adresser à ces
grandes organisations internationales. » Il poursuit : « Il ne s’agit pas de critiquer
ces institutions en s’opposant à leur existence même ; il s’agit bien plutôt de les aider à
prendre conscience, de façon non violente, des conséquences dramatiques de certaines de
leurs politiques sur des populations marginalisées et d’insister sur le fait que les objectifs

217/
Benjamin Joyeux

fixés pour 2030 par les Nations unies resteront lettre morte sans un engagement fort
et une place laissée à la société civile. »
Le succès des actions d’Ekta Parishad tient sans doute au dialogue per-
manent et à la non-violence. Héritier direct du Mahatma Gandhi et de
son principe d’ahimsa, un refus de toute forme de violence signifiant plus
généralement le respect de la vie, le mouvement Ekta Parishad s’est déve-
loppé en suivant ce principe, maintenant le dialogue avec les autorités
locales et nationales, tout en organisant à la base, dans les petits villages et
les communautés, les paysans spoliés de leurs terres et de leurs ressources
pour les inciter à s’organiser et à revendiquer leurs droits. Leurs grandes
marches pacifiques de centaines de milliers de sans-terre, organisées en
2007 (la Janadesh ou « verdict du peuple ») et en 2012 (la Jan Satyagraha
ou « résistance non violente du peuple »), ont non seulement pu obtenir
des réformes agraires concrètes de la part du gouvernement fédéral
indien, mais ont fini également par donner de l’inspiration bien au-delà
des frontières du sous-continent indien. Aujourd’hui, Rajagopal et son
organisation ont des amis dans le monde entier, et c’est en s’appuyant
sur eux qu’ils croient en la réussite de cette immense marche en 2020. Il
ne s’agit pas seulement de marcher de Delhi à Genève, mais également
de susciter des marches parallèles un peu partout sur la planète pour
toutes celles et tous ceux qui veulent promouvoir un autre modèle de
développement, capable de répondre aux enjeux de la crise climatique et
de l’explosion des inégalités. Il s’agit surtout d’offrir un moment d’espoir
et de résistance non violente face à cette globalisation financière qui laisse
des millions de gens sur le bord de la route, en Inde et ailleurs.
Rajagopal le souligne : « Partout dans le monde, la précarisation croissante et
la dégradation des conditions de vie de toute une partie de la population entraînent
une immense frustration, en particulier au sein de la jeunesse, et c’est cette immense
frustration qui peut engendrer de la colère et beaucoup de violence, comme la multi-
plication des actes terroristes. Il s’agit donc de canaliser cette frustration pour en faire
de l’énergie, une énergie positive et non violente pour se mettre en marche et changer
le monde, à l’image de l’énergie solaire ou éolienne. » Les résultats éventuels
obtenus par les marches d’Ekta Parishad ne comptent pas plus que le fait
de marcher, de façon pacifique et non violente, pour promouvoir une
volonté de changement, mais également une autre façon d’agir, sincère et
bienveillante. On ne se bat plus contre quelqu’un ou quelque chose mais
pour les droits de tous. Jai Jagat signifie d’ailleurs « victoire du monde »,

/218
Changer le monde en marchant

de tout le monde. Dans la lignée directe de Gandhi, les marches (yatras)


d’Ekta Parishad nous invitent à nous changer nous-mêmes avant de pré-
tendre changer le monde. « Sois toi-même le changement que tu veux voir dans le
monde », disait le Mahatma. Rajagopal, toujours affable et bienveillant avec
ses interlocuteurs, tente d’incarner au mieux cet état d’esprit. Cela n’est
sans doute pas étranger à l’accueil chaleureux qu’il reçoit, notamment au
Grand Conseil et à la municipalité de Genève, qui ont adopté tous deux
à l’unanimité, tous partis politiques confondus, des motions de soutien
à la Jai Jagat 2020. Le président du Grand Conseil, pourtant membre
de l’Union démocratique du centre, parti suisse ­d’extrême droite qui
n’est pas vraiment amical envers les étrangers, va même jusqu’à inviter
Rajagopal chez lui pour lui faire découvrir son vignoble. « Comme quoi,
souligne avec malice Rajagopal, la non-violence peut ouvrir bien des cœurs et
bien des portes. »
Les écologistes français, qui partagent nombre de constats et de combats
avec Ekta Parishad, pourraient utilement tirer des leçons de sa méthode
d’action. Il s’agit d’abord de comprendre que l’inadéquation entre les
valeurs que l’on porte et la façon dont on se comporte finit par rendre
inaudible tout discours de changement, aussi juste et nécessaire soit-il.
On ne peut inciter les autres à entamer la transition vers un monde
plus écologique et bienveillant sans donner soi-même l’exemple, en
commençant par respecter l’ensemble de ses interlocuteurs. Cette vision
peut paraître bien naïve ; elle est pourtant celle de grands hommes qui
ont marqué l’histoire comme Bouddha, Jésus, Mahavira ou, plus proches
de nous, Gandhi, Nelson Mandela ou encore Martin Luther King. La Jai
Jagat 2020 n’est donc pas un événement de plus, une grande marche de
solidarité avec les Indiens les plus pauvres, mais bien plutôt une action
holistique, réclamant à chacun de ses futurs participants d’être capables
de s’appliquer à eux-mêmes tous les principes qu’ils défendent par ail-
leurs, dans la cohérence et la bienveillance. Il s’agit donc de marcher
pour nous-mêmes et notre propre dignité, pour nous réapproprier la
possibilité d’un changement que nous ne croyons plus pouvoir déléguer
à des représentants, à force de reniements et de renoncements. Ce n’est
que dans cet état d’esprit que cette action pourra réellement prendre
tout son sens.

219/
Varia
La (re)création
d’une femme
Jeune femme de Léonor Serraille
Élise Domenach

D onner à voir dans un même mouvement la métamorphose


d’une héroïne, la naissance d’une cinéaste et la révélation d’une
grande actrice, voilà le petit miracle qu’accomplit Jeune femme 1,
de Léonor Serraille, en deux heures rythmées dont on sort galvanisé.
Le film récompensé par la Caméra d’or (meilleur premier film) lors du
dernier Festival de Cannes est non seulement une excellente nouvelle
pour le cinéma français mais un remède à méditer en ces temps de libé-
ration de la parole des femmes sur les violences sexuelles. Car Jeune
femme emporte le spectateur dans les pas d’une rouquine volcanique et
vulnérable qui impose sa manière bien à elle d’être libre et de résister aux
violences et dominations masculines.
Laetitia Dosch, que l’on avait déjà aimée en mère célibattante dans la
Bataille de Solférino (2013) de Justine Triet, nous offre là un personnage
de trentenaire inclassable. Paula vit loin des normes qui imposent le bon
travail, le bon couple, la bonne relation avec sa famille. Elle sort rincée
de dix années passées au Brésil avec un photographe talentueux et vam-
pirique. La voilà de retour à Paris, plaquée, sans boulot, plus inconnue
que jamais. Et très en colère. Dans les premiers plans elle se cogne la tête
à grands coups dans la porte de l’ex qui vient de la jeter. Ouverture en
fanfare sur une crise, comme dans les meilleures comédies du remariage

1 - France, 2017. Scénario et réalisation : Léonor Serraille. Productrice déléguée : Sandra Da Fonseca,
producteurs associés : Bertrand Gore, Nathalie Mesuret. Image : Émilie Noblet. Montage : Clémence
Carré. Casting : Youna de Peretti. Son : Anne Dupouy. Montage son : Marion Papinot. Décors :
Valérie Valéro. Musique : Julie Roué. Production : Blue Monday Productions. Distributeur : Shellac.
Avec Laetitia Dosch (Paula), Grégoire Monsaingeon (Joaquim), Souleymane Seye Ndiaye (Ousmane),
Léonie Simaga (Yuki), Nathalie Richard (mère de Paula), Audrey Bonnet (médecin), Erika Sainte
(mère de Lila).

/222
La (re)création d’une femme. Jeune femme de Léonor Serraille

(Katharine Hepburn chassant Cary Grant du domicile conjugal à coups


de batte de base-ball…) qui lance la fiction sur la voie de la transfor-
mation de l’héroïne. Mais la « recréation de la femme », pour le dire avec
le philosophe américain Stanley Cavell2, ne passera pas ici par l’édu-
cation d’un homme. La renaissance de Paula requiert l’affirmation de sa
voix propre, « différente », dirait Carol Gilligan3. Dans la scène suivante, à
­l’hôpital, Paula présente à l’interne en psychiatrie sa vulnérabilité comme
une condition banale, normale. Vulnérables, ne le sommes-nous pas tous,
comme le dit Sandra Laugier4 ? Ainsi se clôt la première boucle narrative
du film sur la banalité du coup de folie de Paula. Humaine, trop humaine.
À condition que l’universel de la morale veuille bien prendre en compte
la voix des femmes. À condition donc de vouloir regarder cette jeune
femme et sa manière singulière de se comporter, qui s’impose grâce
au travail indissociable d’une actrice et d’une cinéaste. Car Paula est de
ces grands personnages de cinéma qui, loin de refléter une époque, la
devancent : ils nous éduquent en transformant notre regard.

Paula est de ces grands


personnages de cinéma qui,
loin de refléter une époque,
la devancent.

Après ces deux scènes d’ouverture, nulle enquête destinée à percer le


mystère de Paula. Le film choisit de faire de son « inconnaissabilité » la
matière même du portrait. La singularité de Paula est difficile à décrire
tant elle est liée au corps de l’actrice qui l’interprète : grande rousse
élancée et énergique, au parler abondant et heurté. Il faut voir Laetitia
Dosch seule sur la scène du Théâtre du Rond-Point dans son spectacle,
Un album, interpréter à la manière de Zouc pas moins de quatre-vingts
personnages différents, pour prendre la mesure du talent d’incarnation de

2 - Stanley Cavell, Pursuits of Happiness: The Hollywood Comedy of Remarriage, Cambridge, Harvard
University Press, 1981 ; traduction française par Christian Fournier et Sandra Laugier, À la recherche
du bonheur. Hollywood et la comédie du remariage, Paris, Cahiers du cinéma, 1993, rééd. Paris, Vrin,
2017.
3 - Carol Gilligan, In a Different Voice: Psychological Theory and Women’s Development, Cambridge,
Harvard University Press, 1982 ; traduction française par Annick Kwiatek, revue par Vanessa Nurock,
Une voix différente. Pour une éthique du care, Paris, Flammarion, 2008.
4 - Sandra Laugier, Tous vulnérables. Le care, les animaux et l’environnement, Paris, Payot, 2012.

223/
Varia

cette comédienne, et du travail d’interprétation effectué sur ce film pour


devenir Paula. Appréhendée dans ses diverses rencontres, Paula n’en reste
pas moins solitaire. Chaque rencontre débouche invariablement sur un
plan où elle erre sur les trottoirs de Paris dans son grand manteau brique,
son sac à l’épaule et son chat dans les bras. Loin de nier sa solitude ou
de la fuir, Paula semble prendre argument de ses rencontres pour en
dessiner les contours. Dans l’appartement cossu de la jeune bourgeoise
dont elle gardera la fille, Paula mesure sa propre « sauvagerie ». Inadaptée
aux attentes normées de la mère (moins de bonbons, moins de sorties),
Paula s’installera dans la chambre de bonne juste le temps de s’occuper
d’une plante à moitié morte et de dérider la fillette revêche. Dans les
yeux effarés de l’épicier à qui elle achète un rouleau de papier toilette
pour se coiffer « à la Amy Winehouse », elle mesure son étrangeté. Comme
dans ceux de sa mère qu’elle poursuit dans son rituel solitaire au cinéma.
Si une brèche s’entrouvre, Paula s’installe volontiers. Comme auprès de
cette jeune femme noire rencontrée dans le métro, qui croit reconnaître
en elle une amie d’enfance : elle se prend au jeu, trop heureuse d’être
reconnue même à la faveur d’une méprise. Pourtant, elle a cessé d’accepter
ce sentiment d’être transparente, un corps à disposition, que lui renvoie ce
garçon rencontré en boîte qui s’est cru autorisé à se lover contre elle, ou
son ex médusé par la jeune fille photogénique : « Dix ans et tu ne me connais
pas, lui jette-t-elle au visage. Tu aurais pu m’apprendre quelque chose en dix ans
au lieu de me photographier. » Paula entend désormais compter, être prise au
sérieux, en être humain capable de s’élever moralement dans la conjugalité,
et non capturée pour l’image de la féminité qu’elle projette.
Comment ne pas reconnaître dans la protestation de Paula celle de Nora
dans la Maison de poupée d’Ibsen, l’aînée de toutes les héroïnes des mélo-
drames, qui revendique d’être considérée comme une personne et non
comme une poupée ? La renaissance de Paula ne peut s’accommoder
d’une réconciliation avec son ancien amant photographe comme dans
les comédies du remariage, parce que celui qui fut son professeur, qui
chasse d’un revers de la main son projet de reprendre des études, n’est
pas capable de l’éduquer. La Paula qu’incarne Laetitia Dosch n’affirmera
sa voix ni contre lui (comme la Paula de Hantise, Ingrid Bergman, qui
doit dévoiler les intentions criminelles de son mari pour prouver sa santé
mentale) ni avec son concours, mais simplement hors de son emprise.
Au plan formel, à cette réinterprétation de la « comédie du remariage »

/224
La (re)création d’une femme. Jeune femme de Léonor Serraille

s’ajoute celle du film-portrait de femme construit comme une enquête,


parfois en flash-back comme dans la Comtesse aux pieds nus (Mankiewicz,
1954) : qui était-elle ? On songe à la Fille inconnue (2016) de Jean-Pierre et
Luc Dardenne5, et au mélodrame d’Antonio Pietrangeli au titre ­ironique
Je la connaissais bien (1965), avec Stefania Sandrelli. Avec les Dardenne, le
collaborateur de Léonor Serraille au scénario, Bastien Daret (intervenu
tard, précise-t-il), partage une référence à la Protestation des larmes 6. Comme
ses sœurs en mélodrame, c’est du fond de sa solitude que Paula se relève
jour après jour.
Dans la transformation d’une femme, le cinéma trouve l’un de ses grands
sujets, explique Stanley Cavell. L’une de ses grandes affaires n’est-elle pas,
en effet, de montrer le mystère, la magie qui préside à la projection des
êtres sur un écran et qui autorise toutes les métamorphoses ? Ici nulle
éclosion grandiose : Jeune femme colle à la vie ordinaire de Paula, à son
errance dans Paris, et nous montre la difficulté à percevoir ces moments
qui, insensiblement, participent de l’affirmation de sa voix morale. Paula
se redresse au fil de ses rencontres inabouties et de ses faux pas. Dans
le bar à culottes où elle est embauchée, elle trouve des gens à qui parler,
et un équilibre qui lui plaît. (Prévenons le lecteur qui n’aurait pas vu le
film et souhaiterait conserver un regard naïf qu’il devrait s’interrompre
ici.) Sa transformation est aussi celle d’une femme qui se relève d’une
agression que lui inflige son ex-compagnon, alors qu’avec son regard
de fille larguée, elle le parait de toutes les qualités. En lui échappant in
extremis, elle lui jette un regard noir et tranchant qui dit l’ampleur de la
surprise, la déception, et du mépris. #PaulaToo. Vulnérable, comme nous
toutes. Et singulière. Devenir ce qu’elle est, ne pas accepter les normes
des autres est sa grande affaire. Dans un entretien d’embauche, Paula
mime parfaitement les qualités féminines requises pour avoir le job…
en en faisant beaucoup trop. La scène est hilarante, mais aussi révélatrice
de la contestation des normes que porte le personnage. « Mon plus grand
défaut ? Je dirais que c’est la maniaquerie. J’aime trop ranger. Vraiment tout tout
tout ! »

5 - Voir « La communauté des coupables », entretien avec Jean-Pierre et Luc Dardenne, Esprit,
novembre 2016.
6 - S. Cavell, Contesting Tears: The Hollywood Melodrama of the Unknown Woman, Chicago, The
University of Chicago Press, 1996 ; traduction française par Pauline Soulat, la Protestation des larmes.
Le mélodrame de la femme inconnue, Nantes, Capricci, 2012.

225/
Varia

Des autres, Paula n’accepte ni les violences ni leur manière de vouloir la


faire entrer dans un moule. Elle affirme son désir, ses attentes, ses choix.
Et chaque jour, elle accomplit les gestes ordinaires du soin, comme une
évidence : séparer les deux parties d’un emballage de sandwich pour le
recycler, arroser les plantes dans l’appartement de son ex. Il faut saluer
la réussite du scénario qui collecte ces petits riens. Paula incarne ces
« modalités particulières de l’attention féminine aux choses comme aux êtres vivants et
aux situations 7 ». La morale dans sa vie est affaire de position, de relation
aux êtres et aux choses8. Ses réparties fusent, bousculent, et semblent
déplacées quand elles ne font que réfléchir ces positions morales qui
passent souvent inaperçues au profit des règles et des principes. « Vous êtes
seule ? lui demande l’interne d’hôpital. Vos parents ? » À quoi elle répond :
« Eux et moi sur la même planète, c’était pas possible. Donc c’est moi qui suis partie.
Question de politesse. » Petite saillie qui, l’air de rien, en dit long sur la vision
de cette jeune fille qui se prétend « limitée intellectuellement ». Aux gens
qu’elle rencontre, Paula adresse invariablement un vrai regard intéressé,
au sens étymologique de l’« être-avec ». Comme à cette gynécologue,
très beau personnage de femme gracile, murée dans le silence, inter-
prétée par la grande comédienne de théâtre Audrey Bonnet. Alors que
la médecin interroge la jeune femme à qui elle vient d’annoncer qu’elle
est enceinte, l’échange se retourne subrepticement, et Paula parvient à
percer sa carapace. « Vous êtes seule ? Vous avez quelqu’un à qui parler ? – Oui,
j’ai énormément de gens. Nous on parle, là. Je suis sûre que vous pourriez me parler de
vous, si j’insiste. Parce que vous savez comment vous avez été conçue, vous ? Nan, bah
voilà. Vous êtes contente d’être là. » La gynécologue s’assied, baisse la garde,
allume une cigarette. Paula agit comme un révélateur qui pousse les autres
à être fidèles à eux-mêmes. Lorsque l’amie qui l’héberge découvre que
Paula n’est pas l’amie d’enfance qu’elle croyait, Paula répond à sa colère
par des gestes doux. Elle s’approche, passe sa main dans les cheveux de
son amie, pour découvrir sous la perruque ses cheveux crépus.
Cette manière singulière d’être soi culmine dans le choix final de Paula.
Il est frappant que la trajectoire de cette héroïne de notre temps achoppe
7 - S. Laugier, « Veena Das, Wittgenstein et Stanley Cavell. Le care, l’ordinaire et la folie », dans Anne
M. Lovell, Stefania Pandolfo, Veena Das, Sandra Laugier, Face aux désastres, Paris, Ithaque, p. 162.
8 - Joan Tronto définit le care comme une adresse à tous les corps en raison de leur interdépendance :
« Le care s’adresse à tou-te-s autant que nous sommes, étant comme tous les corps qui peuplent l’univers,
tou-te-s dépendants d’un souci dont un autre singulier se charge de manière responsable » (J. Tronto, Un
monde vulnérable. Pour une politique du care, 1993, Paris, La Découverte, 2009, p. 6).

/226
La (re)création d’une femme. Jeune femme de Léonor Serraille

sur la question de l’avortement, dont la remise en question n’est jamais


loin dans les débats sur la gestation pour autrui et les nouvelles parenta-
lités. Bastien Daret explique que la place de ce « rebondissement » dans
le scénario a fait l’objet de tâtonnements. Dans une première version,
l’héroïne apprenait sa grossesse au début du film, et portait ce dilemme
en elle durant toutes les aventures qu’elle traversait. Il a été décidé de
repousser cette scène au dernier tiers du film, afin que cet élément ali-
mente sa recréation sans en être l’unique ressort. En effet, durant ce
dernier tiers du film, nous voyons Paula continuer à travailler, informer
son ancien amant sans se mettre à sa merci, parler d’elle et de son avenir
professionnel quand son ex-amant lui parle de se reposer, de cesser ce
travail qu’il juge indigne. Ce segment narratif aboutit à quelques plans
sobres sur une chambre d’hôpital ; un lit refait proprement sur lequel
Paula pose un pyjama plié. Puis un plan sur le visage de la jeune femme
à travers la vitre. Paula se dirige déjà ailleurs. Le dilemme qui se pose à
elle engage ses devoirs vis-à-vis d’elle-même, de soin d’elle-même et de
l’autre. Ces descriptions rencontrent celles de femmes que Carol Gilligan
cite dans Une voix différente, qui articulent le dilemme moral de l’avor-
tement « comme un problème de responsabilités et de préoccupations du bien-être
[care] de l’autre, et non comme une question de droits et de règles 9 » : « Dans sa
construction la plus simple, le dilemme de l’avortement est une question de survie du
moi […]. La femme se soucie d’abord d’elle-même car elle se sent seule et isolée 10. »
Et Carol Gilligan de citer cette autre sœur de Paula : « Pour Josie, la décision
d’avorter est une affirmation de sa féminité et de son comportement adulte, car elle
se prend en charge [care] et devient responsable. […] Un avortement, lorsque les
raisons de cette décision sont les bonnes, aide à repartir à zéro et à se diriger dans une
autre direction11. » Paula pourrait être, pour nous Françaises, le nom de la
voix des femmes en morale.

9 - C. Gilligan, In a Different Voice, op. cit., p. 121.


10 - Ibid., p. 121-123.
11 - Ibid., p. 128.

227/
La beauté
et les humiliés
Entretien avec Raymond Depardon
et Claudine Nougaret

Pourquoi revenir avec un sujet sur la psychiatrie, 12 jours1, trente


ans après San Clemente (1982) et Urgences (1987) ?
Raymond Depardon – Nous avions envie de refaire un film sur la psy-
chiatrie, mais nous ne savions pas par quel bout le prendre. Les dispo-
sitifs architecturaux ont changé : un reparto (service) en Italie regroupait
plusieurs centaines de personnes, un pavillon sans doute un peu moins,
désormais les « unités » regroupent vingt ou vingt-cinq personnes. Les
hospitalisés se mélangent moins. Alors arriver une caméra à la main ? On
m’ouvre la porte ? Qu’est-ce que je fais ? Les gens qui déambulent, ceux
qui restent près du radiateur, ceux qui souffrent, ceux qui ne veulent pas
se faire photographier, ceux qui adorent se faire photographier… Ce
n’est pas possible. Peut-être sous forme d’entretiens ? Suivre quelques
cas…
Claudine Nougaret – J’avais aussi envie de retourner vers la justice. Nous
sommes allés assez loin en suivant la correctionnelle (10e chambre. Instants
d’audience, 2004) et nous avons d’abord cherché sans trouver. Et puis,
une psychiatre et une magistrate nous ont informés de cette nouvelle
loi de 2013, appliquée en avance à l’hôpital Le Vinatier (à Bron, dans
la banlieue lyonnaise). La justice, avec ses audiences, nous ouvrait les
portes de la psychiatrie. Les circonstances fortes, dans les conversations,
permettent que les gens oublient la caméra. Nous faisons un cinéma sans

1 - France, 2017. Réalisateur : Raymond Depardon. Productrice déléguée : Claudine Nougaret.


Ingénieures du son : C. Nougaret, Yolande Decarson, Sophie Chiabaut. Monteur : Simon Jacquet.
Étalonneur : Karim El Katari. Directeur de la photographie : R. Depardon. Attachée de presse :
Matilde Incerti. Auteur de la musique : Alexandre Desplat. Mixeur : Emmanuel Croset. Production :
Palmeraie et Désert. Distribution : Wild Bunch.

/228
La beauté et les humiliés

commentaire, sans voix off, en faisant confiance à la première parole des


gens. Orientés vers la salle d’audience, une vieille salle de réunion en
sous-sol de l’hôpital que nous avons trouvée difficile à filmer, nous avons
mis en place un dispositif qui permette aux personnes auditionnées de
nous oublier.
R. Depardon – Faits divers (1983), Délits flagrants (1994) et 10e chambre
ont rassuré le monde judiciaire. Après le tournage de Faits divers, je suis
revenu à la Conciergerie, où l’on déposait les prévenus, et j’ai vu le pro-
cureur qui m’a dit : « Vous êtes ma mauvaise conscience. » Pour Délits flagrants,
comme le greffier n’était plus là, j’ai pris sa place, restant de profil, avec
l’accord du procureur qui considérait que le profil était anonyme. Les
juges ne connaissaient pas mon cinéma, mais ils pensaient qu’on n’allait
pas déranger les audiences.
C. Nougaret – Nous travaillons souvent avec une équipe composée
principalement de femmes techniciennes. La parité est importante : elle
permet de mieux appréhender la société. Et le couple que nous formons
rassure.
R. Depardon – Un couple qui se dispute sur des problèmes techniques
rassure le monde paysan, qui fait de même.
Henri Cartier-Bresson faisait ses réglages d’avance avec de petites allu-
mettes (une première allumette pour 3-5 mètres et une seconde pour
5 mètres-infini), en fonction de son corps : cela lui permettait d’aller vite,
de devancer l’acte photographique. Dans les années 1930, les peintres
reprochaient aux photographes de copier la réalité, de ne rien inventer…
Et puis un Allemand invente un appareil, prend la pellicule (1 m 50), la
met dans un boîtier : la pellicule d’Edison. Cet appareil n’avait pas de
reflex, mais utilisait un télémètre, donc on ne voyait pas la photo en la
faisant. Le son, la perche, c’est aussi l’instant décisif  : Claudine ne touche
pas son modulomètre pendant la prise de son.
J’ai eu la chance d’avoir un rédacteur en chef, à 19-20 ans, qui m’a indiqué
l’élaboration par des Américains de Time Life d’un prolongement du
photojournalisme avec des caméras et avec le son. Il m’a envoyé à une
fête foraine en me demandant de tourner sans couper. La continuité vient
avant tout avec le son. Quand j’ai fait Une partie de campagne (1974), sur
Giscard, avec un grand ingénieur du son, Bernard Ortion, qui a formé

229/
Varia

Claudine Nougaret, j’ai pu enregistrer un homme politique en dehors


des discours. Giscard était très étonné de découvrir comment il parlait
dans la vie, avec des fautes de syntaxe. Le cinéma direct est né en 1960
par la séparation entre la caméra et le magnétophone, avec la découverte
d’un système à quartz qui permettait de se passer du câble. Le son et la
caméra sont alors devenus autonomes.
C. Nougaret – Pour enregistrer le son, je travaille à l’oreille dans un cadre
prédéfini. C’est une danse, en symbiose avec la personne qui parle. C’est
une écoute singulière, un travail de l’oreille qui se bonifie avec le temps.
J’ai appris à écouter, dans un laboratoire de recherche en musicologie
d’Aix-en-Provence, les sons de la vie. Je conçois ainsi la bande-son d’un
film. Je ne fais pas qu’enregistrer.
R. Depardon – Ce dispositif a pris son sens dans les institutions. J’ai
besoin de la voix de l’institution, de l’ordre (le psychiatre, le juge…),
d’une confrontation, quelque chose de plus hermétique, un face-à-face
pour que tout le monde oublie la caméra.

La vie ordinaire est-elle un enjeu ?


C. Nougaret – Nous ne filmons pas des patients violents, nous filmons
des patients plus proches de nous, avec lesquels nous pouvons nous
identifier.
R. Depardon – Dans 12 jours, nous ne filmons pas les soins psychiatriques.
Je voudrais faire un film sur l’infirmerie psychiatrique de la préfecture
de police de Paris, mais je n’arrive pas à obtenir les autorisations sous
prétexte de secret professionnel. À Paris, la situation est exceptionnelle :
la police n’amène pas les gens aux urgences psychiatriques.

Le film montre les auditions par un juge des libertés de personnes


qui font l’objet d’une hospitalisation sous contrainte, entrecoupées
d’images montrant l’intérieur (couloirs vides, pavillons lugubres,
portes que l’on ferme à clef), puis l’extérieur de l’hôpital. Quel est le
sens de ces intermèdes ? S’agit-il de montrer l’enfermement ?
R. Depardon – Les intermèdes sont importants, en particulier en
­l’absence de scènes de soin. J’ai bénéficié de mon expérience. Le premier
jour, profitant de cette tension en moi, je ne voulais pas faire de plan fixe,

/230
La beauté et les humiliés

j’ai vu le lino neuf, j’ai mis la caméra sur un chariot, je n’ai rien demandé
à personne, à la manière du cinéma direct : un monsieur est passé, un
second m’a doublé (il n’y a que les premiers assistants de Hitchcock
qui peuvent lancer un figurant dans le cadre de cette manière…), une
infirmière… Tout cela fait un beau travelling. Une grande solitude se
dégage de ce plan.
C. Nougaret – Ce premier plan est formidable, comme la première
impression dans un hôpital psychiatrique. L’utilisation de la musique,
chez nous, n’est jamais redondante avec ce qui se dit, mais dispose d’une
place à part. Alexandre Desplat apprécie de travailler avec nous parce
qu’il n’a pas à faire des nappages sur des dialogues : il fait une création
musicale sur l’idée de l’enfermement.
R. Depardon – Il y avait des plans pour la musique, d’autres non. Il y a
des paranoïaques déambulateurs… C’est spontané. Nous en revenons à
des règles très cinématographiques, avec trois caméras : champ, contre-
champ et un petit master shot, comme dans les films de Vincente Minnelli
(les gens en pied ou en buste). Les intermèdes permettaient de montrer
l’hôpital et l’enfermement. Agnès Sire l’a retrouvé dans mes photogra-
phies2. Il y a quinze ans, j’ai travaillé sur les personnes qui vieillissent en
centrales, pour le magazine Notre temps (pour les retraités, non publié).
Nous sommes allés à Muret, près de Toulouse, et à Clairvaux (un ancien
monastère cistercien). Le directeur de cette centrale m’a autorisé à visiter
le mitard, petite prison dans la prison : il me présente un cadre supérieur
qui a tué deux personnes et qui demande à être au mitard pour éviter
la cour commune – il a une cellule à lui et sa petite cour privée pour la
promenade. Le sillon creusé dans la cour, symbole de l’enfermement,
devenait une sorte de land art.
Maintenant, à l’hôpital psychiatrique, on entre comme dans un hôpital
normal – il y a une petite guérite sur la droite, mais on entre comme on
veut ; il y a 850 personnes, mais on ne les voit pas ; on est dans un immense
parc, avec des biches, mais on ne voit rien. J’ai fait une seule photo, qui
figure sur l’affiche du film. Je me suis aperçu au bout d’un mois qu’il
y avait une recette des finances dans l’hôpital, qui ouvrait à dix heures

2 - « Raymond Depardon – Traverser », l’exposition conçue par Agnès Sire à la Fondation Cartier-
Bresson, se poursuit à la galerie Lympia à Nice du 1er mars au 30 juin 2018. Le catalogue de l’exposition
est publié aux éditions Xavier Barral.

231/
Varia

le lundi matin, et les gens venaient chercher de l’argent depuis tous les
services, dans le brouillard. Les traitements psychiatriques font que les
gens ne marchent pas comme les autres. Un jour, à Los Angeles, avec les
Cahiers du cinéma, je me dirige à pied vers les studios Universal. Sous un
pont, je remarque un gars qui marche de manière singulière : j’ai trouvé
un hôpital psychiatrique sous les autoroutes. Il y a la parole, mais il y a
aussi la gestuelle…
C. Nougaret – Nous sommes dans une recherche d’honnêteté, sans
recours aux artifices émotionnels du cinéma. L’émotion vient des gens
qui racontent leur histoire, des situations. Le plus difficile, c’est de ne
pas surinterpréter et de restituer au mieux la parole des patients avec la
meilleure qualité possible pour que le spectateur n’ait pas de doute sur
ce qu’il voit et entend. Nous sommes responsables de la confiance que
les personnes filmées nous ont accordée. Cette citation d’Albert Camus
évoque notre démarche : « Il y a la beauté, il y a les humiliés. Quelles que soient
les difficultés de l’entreprise, je ne voudrais n’être jamais infidèle ni à l’une ni aux
autres 3. »
R. Depardon – Il y a peu de temps, un jeune étudiant de la Femis me
dit : « Quelle place donnez-vous à l’esthétique dans votre cinéma ? » Je réponds :
« 50 %. » Il me dit : « Ah bon, ce n’est pas ce que l’on nous apprend à la Femis. »
Cette volonté de privilégier le fond sur l’esthétique est un vestige de
Mai 68. Au début, je ne faisais que des photos ou des plans-séquences.
Les monteurs m’ont appris à découper le réel tout en conservant la force
des images. Pour 12 jours, je n’ai pas de seconde équipe pour faire les
plans « secondaires » ; je prends un grand plaisir à les faire moi-même.

Cherchez-vous à dénoncer une forme de violence institutionnelle ?


Est-ce qu’elle vient du juge, qui garantit la conformité de la pro-
cédure, ou du médecin, qui écrit le certificat ?
C. Nougaret – La loi oblige l’hôpital à présenter les hospitalisés devant
un juge des libertés. En France, il y a des hôpitaux qui ne le font pas : les
juges doivent juger sur dossier. Cette loi permet un regard judiciaire sur

3 - Albert Camus, « Retour à Tipaza », dans l’Été [1954], Paris, Gallimard, 2006, passage cité dans
une lettre à René Char : voir A. Camus et R. Char, Correspondance (1949-1956), édition de Franck
Planeille, Paris, Gallimard, 2007.

/232
La beauté et les humiliés

l’hôpital. Dans 12 jours, ce sont les patients qui racontent l’hospitalisation


en psychiatrie et non les psychiatres. En filmant et en montant, nous ne
favorisons pas plus le juge que le patient.
R. Depardon – Moi, je suis du côté du patient. J’ai envie de l’écouter.
Ils ne sortent pas à cause de leur maladie. Le grand manitou, dans cette
affaire, c’est le psychiatre. Cette parole, ces gens, c’est la première fois
que je vois cela. Et c’est en effet un problème que cela débouche sur pas
grand-chose.

Le film montre en majorité des patients agités, agressifs, en souffrance,


dans des situations de violence contenue. Est-ce que l’hôpital provoque
toujours l’angoisse, comme les anciens asiles du type San Clemente ?
R. Depardon – Je suis aussi du côté du juge. Les juges sont émus.
C. Nougaret – Personne n’avait vu un juge ou un patient d’aussi près.
Le cinéma fait un zoom incroyable sur ces personnes. Même si elles ne
parlent pas, nous ressentons des sentiments, par les regards, les gestes,
les attitudes… De telles audiences scrutent la situation, la grossissent.
R. Depardon – J’ai envie d’entendre. La privation de liberté est pour
moi fondamentale. En 2015, 92 000 personnes refusent de soigner
leur maladie mentale ; la société les y oblige. Les 2 % de mainlevées au
Vinatier (9 % au niveau national) sont dues à des vices de formes. Le délai
de douze jours, fruit d’un compromis entre le ministère et les psychiatres,
ne correspond pas au délai de soin, mais permet de vérifier qu’une per-
sonne ne reste pas enfermée arbitrairement. Nous avons rencontré une
personne qui sortait, mais quand nous l’avons filmée en train de faire
sa valise, cela paraissait trop mis en scène. Nous avons filmé quatre-
vingts audiences, nous en avons retenu soixante-douze au montage, et
dix finalement.
C. Nougaret – Dans 12 jours, les personnes qui sont hospitalisées sous
contrainte ne sont pas déchues de leurs droits civiques et ont toujours
le droit de refuser d’être filmées. Mais c’était plus compliqué : pour des
personnes sous tutelle ou curatelle, il est nécessaire d’obtenir les auto-
risations du tuteur, de l’avocat, de la personne, du juge des tutelles…

233/
Varia

R. Depardon – Au moment du montage, j’ai beaucoup projeté parce que


je me méfie de l’ordinateur qui pousse à privilégier les scènes violentes.
On s’ennuie devant un ordinateur, on a envie que cela aille plus vite. La
projection permet de voir les choses différemment. Nous avons monté
pendant quatre mois (le double du temps de tournage), nous avons fait
quatre projections intermédiaires. Des choses imperceptibles, des hési-
tations apparaissent. En réalisant ce film en marge de notre société,
on produit une photographie assez précise des 60 millions de Français.
Depuis la marge, on voit bien la société française d’aujourd’hui. En effet,
si on récapitule : on a le nom d’un grand opérateur de téléphonie, le mot
« kalachnikov », les gardes d’enfant, le suicide, Besancenot… Beaucoup
de choses qui font une photographie d’aujourd’hui, comme dans les
Habitants (2016).

Tout compte fait, avez-vous réalisé un film sur la justice ou la


psychiatrie ?
R. Depardon – Il y a quelque chose qui me touche dans la psychiatrie ;
on pourrait refaire un film. En justice, l’un dit : « Je suis innocent », l’autre :
« Je veux sortir ». Je suis plus proche du gars qui veut sortir. La liberté,
même si elle est irrationnelle, même si elle repose sur quelque chose…
je ne suis pas un malade mental… cela me touche plus. Dans l’hôpital
psychiatrique, tous les patients ont une histoire incroyable, presque litté-
raire. Nous avons très longtemps gardé des plans d’une jeune femme qui
venait de l’unité des malades difficiles. Nous n’arrivions pas à les monter,
donc nous nous disions, nous allons en faire le deuil. Mais tout de même,
par acquit de conscience, elle avait vingt-deux ans et voulait retourner à
Tarar, près de Villefranche où j’ai passé mon enfance. Elle était douce et
gentille. On m’a dit qu’elle mettait le feu partout, qu’elle était pyromane.
C’est magnifique ! Si je devais faire de la fiction, je ferais un film sur les
raisons qui la poussent à mettre le feu partout.

Propos recueillis par Jonathan Chalier


et Emmanuel Delille

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Cultures
Poésie / Charles Dobzynski. Je est un Juif
Jacques Darras
Expositions / Degas Danse Dessin.
Hommage à Degas avec Paul Valéry
Hélène Mugnier
Nostalgie et création. Étranger résident.
La collection de Marin Karmitz
Paul Thibaud
Livres / Vent glacial sur Sarajevo, de Guillaume Ancel
Anne-Lorraine Bujon
De la tyrannie. Vingt leçons du xxe siècle,
de Timothy Snyder
Benjamin Caraco
Ascension, de Vincent Delecroix
Camille Riquier
Retour à Lemberg, de Philippe Sands
Bénédicte Chesnelong
Qu’est-ce qu’un gouvernement socialiste ?,
de Franck Fischbach
L’idée du socialisme, d’Axel Honneth
Thomas Boccon-Gibod
Poésie
Charles Dobzynski. Je est un Juif
Jacques Darras

Le titre est violent, mais logique et ne s’attarde sur l’actualité poétique.


légitime. « Je est un autre », avait annoncé Cette aptitude à éviter les pièges, à
Arthur Rimbaud dans sa lettre du démasquer les intentions cachées avait
15 mai 1871 à Paul Demeny. Il fallait conforté chez le poète une force de
pas mal de culot pour oser transformer conviction et de franchise de plus en
l’équation. Or Charles Dobzynski avait plus ouvertement exprimée.
derrière lui le seul parcours qui justifiât Prenons d’ailleurs le pari que ce
l’opération, la commutation des titres seront ses propres réflexions sur la
se produisant d’ailleurs in extremis, en fragilité de l’existence et le jeu impré-
2011, trois ans avant la disparition visible du hasard et du destin qui
du poète lui-même. Il convient donc auront affranchi Charles Dobzynski
de saluer le discernement d’André de toutes les conventions poétiques
Velter, qui, in extremis lui aussi, aura en vigueur ces cinquante dernières
intégré dans la prestigieuse collection années. Louis Aragon et Paul Éluard
« Poésie » de Gallimard ce poème tes- furent ses premiers guides. Être publié
tamentaire1. dans Les Lettres françaises vous assurait
De quel enfer ce poème est-il un passeport pour la vie. Collaborer
le rescapé ? De la Shoah pour au journal était le gradus ad Parnassum
commencer. Né en 1929 en Pologne, suivant. Plus tard, le comité de la revue
le petit Charles échappera aux dépor- Action poétique accueillerait le poète
tations de ­Treblinka puis, réfugié avec devenu entre-temps rédacteur en chef
ses parents en France, aux rafles pari- de la vieille revue Europe. C’est dans
siennes. L’avoir entendu raconter cette cette dernière qu’il donna, à partir
époque où la vie tenait à un sursaut de 1984, ses chroniques sur la poésie
d’attention – une porte, un palier, un contemporaine – ­éclectisme, géné-
escalier pris à temps – vous rendait vite rosité, lyrisme marquant son approche.
silencieux, avant que la conversation En 2011 et 2012, deux volumes ras-
ne reprenne bientôt à son initiative et semblèrent ces chroniques sous le
titre, assez redoutable, Un four à brûler
1 - Charles Dobzynski, Je est un Juif, roman,
préface de Jean-Baptiste Para, Paris, Gallimard,
coll. « Poésie », 2017.

/238
le réel  2. Une brève lecture du sommaire de confiance, de son audace même.
des deux livres suffit à convaincre de Outre le coup de force du titre, la
l’ampleur de son regard. singularité prosodique retenue par le
Lorsqu’en 1998, nous créâmes, avec le poète pour ses trente-deux chapitres,
journaliste André Parinaud, le mensuel à savoir un tercet auquel s’articule, à
Aujourd’hui poème, le nom de Charles distance de deux blancs, un quatrième
Dobzynski s’imposa immédiatement vers « flottant » ou indépendant,
à nous. Les réunions de comité en sa entraîne le lecteur avec une efficacité
compagnie furent mouvementées et narrative totale. On est chez Dante,
tonitruantes. La poésie était pour lui mutatis mutandis. On marche, on tourne
une affaire sérieuse. Nous admirions les pages comme dans aucun poème
et craignions tout à la fois sa « fureur ». français actuel que nous connaissions.
Cependant, le poète D ­ obzynski, par Avec pas moins de culot que pour le
ailleurs grand connaisseur et tra- titre, le sous-titre du poème se décline :
ducteur de la poésie en yiddish aussi roman. Ce choix nous ravit pour ce
bien que de Rítsos et de Maïakovski, qu’il consone avec nos propres tenta-
se faisait oublier. Nous ne prêtâmes tives de rallumer le vers octosyllabique
pas suffisamment attention, faut-il médiéval. C’est dans cette forme ver-
l’avouer, à sa propre progression. sifiée que Charles Dobzynski compose
D’une petite centaine de pages à son autobiographie, nous raconte
caractères clairs et généreux, Je est un son itinéraire, nous fait partager ses
Juif apparaît enfin pour ce qu’il est : un convictions humaines et politiques,
poème magistral. Le militantisme et nous enjoint de réfléchir avec lui à ce
l’activisme de son auteur nous avaient qui constitue le nationalisme enraciné
proprement détournés, comme par dans un territoire ou la dispersion, la
une forme de pudeur ou un manque diaspora à travers le monde.

Le bonheur est-ce vaille que vaille


sous l’arc-en-tuiles d’un toit
obtenir pain par le travail ?

Les immigrants des années trente


furent-ils heureux
de la réponse à leur attente ?

2 - C. Dobzynski, Un four à brûler le réel I et II, Paris, Orizons, 2011 et 2012.

239/
Le droit, la vérité première,
demeurait l’arbre enraciné
dans le pays des Lumières.

Que l’on prie autrement son Dieu,


seule la loi prime
et la pensée de Montesquieu.

On rêva sous la République


la suprématie pour chacun
de l’égalité sans supplique.

Mes parents portés par la lame


écumeuse de ce temps
à Paris puisèrent une âme.

Un art de vivre avec vaillance


l’aube claire et l’air du pays
furent leur arche d’alliance.

Une histoire nous phagocyte


Dans le sort commun
Par l’échec ou la réussite.

Le racisme et sa croix damnée


émergent encore
pour vomir et pour profaner.

Lorsque explose soudain sa bombe


en des lieux casher
et quand sa nuit tague une tombe.

Du Maghreb d’Europe orientale


les Juifs ont su thésauriser
l’espérance fondamentale.

/240
Ce n’est pas la patrie céleste
mais celle du pain quotidien
que l’on soit du Sud ou de l’Est.

Voici que le poème tout à coup rede- maintenir légèrement à distance. Ail-
vient audible. Qu’il se baisse jusqu’à leurs, dans d’autres chants, la frappe
nous, qui le recueillons d’autant mieux rythmique est plus nette, à ceci près
avec l’oreille que la rime terminale se que le croisement des rimes subit un
veut discrète, la plus discrète possible. léger décollement du quatrième vers
Nous sentons que, plus nettement qui, pour ainsi dire, empêche que le
marquée, elle nous ferait inexora- quatrain se referme trop brutalement
blement basculer vers les rythmes du sur lui-même.
rap, la subtilité du poète consistant à la

Qu’un peuple joue avec le gouffre


faut-il se taire
quand le peuple d’en face souffre

d’être amputé de sa terre ?

Au Juif rien n’est jamais acquis


s’il ne possède
non pas tout ce qu’il a conquis

mais l’histoire dont il procède.

Lion de David sûr de sa force


le sabra d’Israël
de son passé d’ombre divorce

pris dans la nasse du réel.

Dérisoire l’appartenance
au mythe ancestral,
sans légitimer l’espérance

dilapider son droit moral.

241/
Bonne nouvelle que le poème ait pu en ne méprisant pas de participer aux
réapprendre à tutoyer l’actualité la plus arguties linguistiques ou théologiennes
immédiate, la plus brûlante ! Charles de son temps. Il paraît évident, pour
Dobzynski avait acquis, nous l’avons nous, que Charles Dobzynski, avec
constaté, une liberté d’expression son poème, a enfoncé d’un seul coup
admirable, une certitude magnétique d’épaule une porte, une trappe inexpli-
infaillible qui le faisait se risquer dans cablement condamnée par d’étranges
les labyrinthes les plus étroitement chaînes – empruntons l’image à
périlleux. Dante encore ici. Dante William Blake – forgées dans le climat
progressant de sa démarche régu- dépressif des années 1930 et quelque.
lière droit au cœur de l’Enfer, tout

Expositions
ordre préétabli. Ni biographie, ni
Degas Danse Dessin. compi­lation de souvenirs, ni critique
Hommage à Degas d’art, le propos est délibérément frag-
avec Paul Valéry mentaire et subjectif  : « Après tout, je
Au musée d’Orsay, ne sais trop ce que je dirai tout à l’heure »,
jusqu’au 25 février 2018 assume l’auteur d’entrée de jeu. La
légèreté de ton et de forme est aussi
Degas est mort il y a cent ans et le séduisante pour le lecteur que stimu-
musée d’Orsay a pris le parti décalé lante pour le regard sur l’œuvre. Loin
de donner la parole à Paul Valéry de l’hagiographie facile, l’écrivain
pour son exposition-anniversaire. ouvre grand, à partir du cas Degas, la
Injustement méconnu, Degas Danse réflexion sur l’art. Quel Degas intime
Dessin est un petit ovni littéraire se donne ici à entendre et à voir ?
composé d’une trentaine de brefs Et quelles pistes de réflexion plus
chapitres, édité en 1936 à l’initiative contemporaines Valéry propose-t-il
du marchand Ambroise Vollard, avec au regardeur ?
vingt-six dessins gravés de sa propre Le Degas que rencontre Valéry a bientôt
collection. Nourri de l’amitié qui lia 50 ans et travaille d’arrache-pied, aussi
Degas et Valéry pendant vingt ans, le bien la peinture que la sculpture, le
texte réunit anecdotes biographiques, pastel ou le monotype. Son caractère
propos sur l’œuvre, digressions sur notoirement acariâtre ne s’adoucit
l’art, réflexions personnelles, sans guère. Il refuse désormais d’exposer

/242
et son marchand Durand-Ruel assure fait la pratique académique du dessin
la vente de ses œuvres. Lié depuis idéalisé que pour mieux renouer avec
l’enfance à Henri Rouart, Degas est le dessin comme modalité d’obser-
un habitué des vendredis de ce dernier, vation. En effet, Degas perçoit les
rue de Lisbonne. Un soir de 1896, il limites de la photographie pour saisir
y fait la connaissance du jeune Paul le réel. Curieux des études de Muy-
Valéry, invité par Ernest Rouart, le fils bridge, il comprend que la perception
d’Henri. Leurs échanges n’échappent optique est trompeuse. Valéry raconte
pas d’abord à l’acrimonie de Degas : aussi les longues poses qu’il imposait
agacé par l’admiration du jeune poète, à ses amis devant l’objectif, dans des
il lui refuse une dédicace de projet mises en scène soignées, à la lumière
dès 1896. Malgré tout, la relation de des lampes à pétrole. De ces expéri-
familiarité amicale qui se noue ensuite mentations techniques, pionnières à
durera vingt ans. En 1900, c’est Degas l’époque, Degas retient que la pho-
qui présente à Valéry sa future épouse, tographie elle-même ne reproduit
Paule Gobillard, une cousine de Julie jamais qu’un fragment superficiel du
Manet, la fille de Berthe Morisot, dont réel, à travers un point de vue lui-
Degas était alors le protecteur. Ces même limité. Pas de vérité objective
liens croisés tissent la trame vivante et possible, la réalité déborde de la rétine
attachante de Degas Danse Dessin. de l’observateur, si scrupuleux soit-il.
L’écrivain décape quelque peu l’image La vision est une construction mentale
impressionniste de l’artiste, en insistant dont le dessin est l’instrument créatif.
d’abord sur son goût et sa pratique du « Le dessin n’est pas la forme, il est la manière
dessin. À la différence de ses confrères de voir la forme », répète-t-il à Valéry,
Monet ou Renoir, Degas multiplie les incrédule. La diversité des cadrages,
études préparatoires et, dans ses toiles, points de vue plongeants ou de biais,
jamais il ne consent à dissoudre la ligne fonde l’expressivité de ses dessins. À
de contour. Surtout, il fait du dessin cet égard, l’inventivité des partis pris
(pastel, fusain) une technique à part de Degas permet de rééduquer notre
entière, centrale dans son œuvre. À œil contemporain au discernement, à
partir des années 1890, le pastel et le l’encontre de l’effet anesthésiant de la
fusain dominent sa production. La prolifération des images.
rapidité d’exécution (donc de mise Valéry souligne une autre singularité
sur le marché) n’est pas anodine dans de Degas dans l’aventure de l’impres-
cette prédilection technique, pour un sionnisme, son goût pour la discipline
peintre dont la vue décline et qui peine et son obsession du travail, toujours
à achever ses œuvres. Il ne rejette en insatisfaite : « Toute œuvre de Degas est

243/
sérieuse. » Face à ses modèles féminins, haute exigence de l’œuvre en cours,
qu’ils dansent ou qu’ils fassent leur discipline austère, hypersensibilité
toilette, l’œil de Degas est sévère, sans cachée derrière des apparences
empathie ni concession à quelque froides, voire désagréables, goût de la
grâce ou volupté. Il évite les visages, solitude. Entre lucidité et pessimisme,
scrute les dos, décompose les gestes, nul doute que l’écrivain et l’artiste
désarticule les membres. Valéry sou- partagent bien des traits de caractère.
ligne à juste titre l’ascèse plus globale « Son regard noir ne voyait rien en rose »,
que Degas s’impose. Le plein air et la écrit Valéry, confessant pour sa part,
spontanéité ne sont pas son affaire. dans ses Cahiers : « Angoisse, mon véri-
« Il faut refaire dix fois, cent fois le même table métier. » Ils sont animés par la
sujet », disait-il. On comprend combien même attention aiguë et critique au
la danse a pu le concerner, dans son monde qui les entoure et refusent
assiduité sans fin. Pour saisir la vérité toute dispersion potentielle, tenant à
au plus juste, c’est à l’atelier qu’il fait distance sentiments et notoriété. Dans
poser les petits rats de l’Opéra et qu’il son effort à penser le processus créatif
modèle la cire pour mieux comprendre de Degas, l’intellectuel Valéry émeut
le mouvement. Lors d’une visite au par la conscience qu’il a des limites de
musée, Valéry pointe un feuillage l’exercice, voire de son impossibilité :
bien fastidieux à peindre, Degas le « N’oublions pas qu’une très belle chose nous
mouche aussi sec : « Tais-toi, si ce n’était rend muets d’admiration. »
pas embêtant, ce ne serait pas amusant. » « Il Étrangement, Valéry occulte les
faut avoir une haute idée non pas de ce qu’on dernières œuvres du peintre, qu’il
fait mais de ce qu’on pourra faire un jour, a pourtant vues. Son texte reste à la
sans quoi ce n’est pas la peine de travailler », lisière de leur audace pionnière. De
confie-t-il plus loin. Inquiétude chro- fait, en 1936, la mue de l’art moderne
nique et perpétuelle insatisfaction sont s’est accélérée, les querelles impres-
le prix de cette exigence de l’artiste. Au sionnistes ont fait place au cubisme, à
point d’ailleurs, et à plusieurs reprises, l’abstraction et même au surréalisme.
de faire décrocher des œuvres chez ses N’ignorant rien des avant-gardes artis-
collectionneurs pour les reprendre, tiques, le plaidoyer de Valéry pour
parfois sans qu’elles leur soient resti- Degas sonne dans ce contexte comme
tuées. un avertissement méfiant contre « le
Au-delà du témoignage personnel, danger de la facilité ». Son diagnostic
Valéry révèle inévitablement dans repose cependant sur une intuition
ce texte son propre autoportrait, à saisissante d’actualité : « L’art moderne
travers son aîné de trente-sept ans : tend à exploiter presque exclusivement la

/244
sensibilité sensorielle […], l’allure de la
modernité est toute celle d’une intoxication, Nostalgie
il nous faut augmenter la dose, ou changer
et création
de poison. Telle est la loi. » Valéry repère
dans son époque ce qu’elle contient Étranger résident.
d’écueils possibles, non pas seulement La collection
pour l’art mais pour la vie de l’esprit, de Marin Karmitz
qui est son véritable sujet : dispersion La Maison Rouge,
de l’attention, exploitation des sen- jusqu’au 21 janvier 2018
sations immédiates au détriment
des émotions profondes, dilution de Si l’on considère le nombre des
l’art dans le divertissement naissant objets, la collection Marin Karmitz
(cinéma, publicité), négligence de à La Maison Rouge est surtout une
la vie intérieure au profit du miroir collection de photos. Le livret de pré-
extérieur. L’œuvre tardif de Degas, sentation confirme cette primauté :
dans son chatoiement chromatique détachée de l’occasion, de l’évé-
et sa liberté informelle, palpite préci- nement qui l’a vue naître, la photo­
sément sur ce fil ténu entre visibilité et graphie peut s’enchâsser dans une
intériorité des gestes. Il y atteint une infinité de récits, elle est douée d’un
profondeur humaine d’une intimité extraordinaire « potentiel de suggestions et
inédite et poignante. de narrations ». Cet argument en faveur
Sans surprise, au musée d’Orsay, la de la photographie n’est probant que
poésie de l’art de Degas dépasse infi- dans le cadre d’une comparaison avec
niment les mots, si justes et exigeants le cinéma. Mais s’il s’agit, comme
soient-ils, de Valéry. Dans ses limites y invite le côtoiement à La Maison
verbales et sa partialité subjective, la Rouge d’œuvres de différents genres,
lecture de Degas Danse Dessin ouvre la de comparer la photographie aux
perspective sur l’expérience visuelle. arts plastiques, le visiteur est tenté de
Et cette belle exposition réunit admi- conclure différemment : pour créer,
rablement les conditions pour que annoncer et même recevoir le monde,
chacun accède à cette poésie, avec son l’éprouver, on peut juger que les arts
propre regard. plastiques disposent de ressources sans
Hélène Mugnier équivalent dans la photographie.
La première des photos présentées
isolément (East River, 1938, du
Hongrois André Kertész) montre
qu’une photographie peut dépasser

245/
« son » anecdote. Un Juif emblématique fait le beau devant les filles. Ce monde
est assis au bord d’un quai à côté d’une disparu est emblématisé par Gotthard
bitte d’amarrage. Sans doute vient-il Schuh dans l’impressionnant portrait
d’arriver, mais il n’a pas de bagages, d’un jeune mineur belge.
peut-être au contraire pense-t-il Mais l’exposition montre aussi l’épui-
­s’embarquer. Et puis, plutôt que celle sement de cette vitalité. Patrick Fai-
d’un seul événement, cette photo est gelbaum le donne à voir dans la photo,
celle d’un siècle d’errances ; c’est celle très postérieure, d’une famille napo-
d’une humanité « sur le départ », pour litaine : un monde à bout de souffle,
le meilleur ou pour le pire. Une photo où l’âge n’apporte que de l’empâ-
des tombes juives abandonnées dans tement, où la beauté des rares enfants
les broussailles présente l’autre face ­compense mal l’usure commune. Le
de la migration, alors qu’un échange peuple doit devenir moins intéressant
de regards entre une petite fille et son puisque le dernier photographe
grand-père évoque ce que les cham- exposé, Chris Marker, clôt l’ensemble,
boulements ne peuvent effacer. après une très brève évocation de
En collectionnant les photos, Marin Mai 68, par des exercices formels et
Karmitz a voulu désenclaver les abstraits de clichés retravaillés.
événements dont elles sont le sou- La question est donc de savoir si
bassement. Cette intention explique la photographie peut échapper à la
que, malgré l’importance qu’elles rétrospection, nostalgique ou mili-
ont eue pour lui, la vie et la mort des tante, comme cela est possible aux
communautés juives d’Europe de peintres et aux sculpteurs. Il suffit en
l’Est ne sont pas la trame unique de tout cas de regarder dans l’exposition
cette exposition. Ce qui a disparu, en le dessin très fort qu’Otto Dix a fait
effet, ce n’est pas seulement un peuple, d’un arbre sans feuilles pour mesurer
mais, comme le montre le très beau l’écart avec les images fugitives envi-
pot-pourri de photos qui ouvre le par- ronnantes. Mais c’est la salle consacrée
cours du visiteur, le peuple lui-même. à Dubuffet qui, à cet égard, en dit le
Un peuple qui joue aux cartes, boit du plus. Dubuffet s’attache à la maté-
whisky, fume, parfois s’effondre, qui rialité des choses ; en même temps,
étend son linge n’importe où, qui est au ses œuvres sollicitent chez le spec-
coude-à-coude dans les ateliers, qui se tateur, pour aller vers les choses, des
mêle dans les rues du Lower East Side ressources qui le surprennent. L’œuvre
ou de Coney Island, qui ne se baigne la plus impressionnante, parmi celles
pas mais patauge dans la rivière, qui qui sont exposées, associe dans l’ovale
écoute ses tribuns, un peuple où l’on d’un possible visage des touches d’un

/246
fauve plus ou moins rouge qui se che- funéraire qui fait entendre dans la
vauchent et se bousculent, évoquant neige un glas multiple et interminable.
pour le regardeur parfois une bouche, Difficile de croire que la mort évoquée
parfois un menton qu’on entrevoit est uniquement celle des Chiliens de
avant qu’ils n’échappent. Le titre, 1973.
Figure-augure, l’indique : plutôt qu’une D’une taille comparable, l’œuvre
représentation singulière, c’est à une d’Annette Messager participe du
humanité émergente, interrogeante, même pessimisme énigmatique. Elle
tournée vers l’avenir qu’on a affaire. Il accroche à un mobile fixé au plafond
en va de même dans une belle gouache une batterie d’outils de couturière
où Giacometti montre une silhouette (ciseaux, aiguilles, épingles, gabarits)
grise et noire s’imposant progressi- que leur grande taille et leur couleur
vement contre le blanc et les évocations font apparaître redoutables et même
géométriques du fond. Le travail de la menaçants. Ces objets sont enve-
main et, plus largement, l’invention de loppés dans du skaï noir soigneu-
formes permettent ainsi au plasticien sement cousu, manière de répéter
de mobiliser en lui des capacités d’in- que ces fantômes terribles suspendus
vention supérieures à celles que met en au-dessus de nos têtes évoquent une
œuvre la photo : enracinées en lui, elles activité bienfaisante et protectrice.
le relient au monde à titre de créateur Le titre, les Spectres des couturières, dit
et d’anticipateur. bien cette ambiguïté, le danger dans
L’exposition se termine avec deux le familier. Mais sans doute est-ce à
grandes installations de Christian dessein que l’exposition rapproche de
Boltanski et d’Annette Messager, où cette installation une sculpture de Ger-
confluent la vigueur inventive des plas- maine Richier, la Mante, représentation
ticiens et le pessimisme culturel lisible d’une femme qui, par l’effilement et le
dans la séquence des photos. Nommée changement de nature de ses mains,
Animitas blanc, l’œuvre de Boltanski se transforme en insecte carnassier,
réunit, jaillies d’un tapis de neige, des de la même manière que l’innocent
cannes souples et recourbées portant matériel de couture se change en tour-
chacune à son extrémité une cloche. billonnante menace.
Un souffle constant agite l’ensemble Si une formule pouvait évoquer
et fait sonner un carillon désordonné. ­l’ensemble d’une exposition dont
Une version de cette œuvre, conçue les composantes hétérogènes
dans l’hiver canadien, a été implantée se répondent, ce pourrait être :
au Chili en hommage aux victimes du ­l’humanité a eu lieu, mais il n’est pas
régime de Pinochet. Un monument sûr qu’elle continue ; il n’y a plus de

247/
peuple, l’activité productive qui l’iden- de sa collection. Il y a dans l’art, en
tifiait se retourne en menace, le céno- effet, une vertu qui exclut le nihilisme,
taphe dans la neige est devant nous. et même le pessimisme radical. Étant
Peut-être ces énoncés traduisent-ils le par nature création, l’art dément, il
sentiment du collectionneur, ancien corrige aussi les jugements négatifs
gauchiste revenu de beaucoup de que les œuvres peuvent véhiculer.
choses, mais ils ne rendent pas compte Paul Thibaud

Livres
protéger la population de la ville, bom-
Vent glacial sur Sarajevo bardée par les forces paramilitaires
Guillaume Ancel serbes depuis les collines alentour.
Les Belles Lettres, Ce carnet de guerre précis et sensible
coll. « Mémoires de guerre », permet d’approcher les réalités de la
2017, 224 p., 21 € vie des soldats, bientôt assiégés à leur
tour dans l’aéroport : la méthode de
Au moment où le Tribunal pénal guidage au sol des frappes aériennes,
international pour l’ex-Yougoslavie la présence du danger et l’adrénaline
ferme ses portes, après avoir prononcé de l’action, les liens entre soldats et
son dernier verdict contre Ratko l’interaction entre différents corps
MladiĆ, condamné à perpétuité pour d’armées, la chaîne de comman-
génocide, crimes contre ­l’humanité et dement et les frustrations intenses
crimes de guerre, ce beau récit vient à nées d’ordres incompréhensibles.
propos nous rappeler la part d’ombre Car Guillaume Ancel livre « un témoi-
qui entoure encore les guerres en gnage sévère et dur », comme le résume
­ex-Yougoslavie, comme les ambiguïtés Stéphane Audoin-Rouzeau dans sa
de la politique étrangère française dans préface. Officiellement chargées de
les années 1990. protéger la ville, les troupes françaises
Capitaine d’artillerie, Guillaume Ancel sont en réalité incitées à inquiéter les
rejoint Sarajevo en janvier 1995, alors Serbes le moins possible. Dans une
que la capitale de la Bosnie-Herzé- répétition terrible, les frappes aériennes
govine est assiégée depuis deux ans contre les pièces d’artillerie serbes sont
et demi. Au sein de la Forpronu, les minutieusement préparées, les avions
forces françaises sont chargées de survolent la zone, le dialogue s’établit
s’interposer entre les belligérants et de entre les troupes au sol et les pilotes

/248
de l’Otan, et à la dernière minute, le logue américain Timothy Snyder
largage des bombes est annulé. Aux fait le pari inverse : « L’histoire ne se
trois-quarts du récit, après une énième répète pas, elle instruit. » Son livre pré-
action avortée, Guillaume Ancel écrit : cédent, Terre noire, postulait déjà que la
« Dans un éclair de lucidité, je comprends ­compréhension de l’Holocauste serait
qu’on nous demande de chercher ce qu’il ne source d’enseignements pour notre
faut pas trouver. Mes compagnons d’armes gestion de la crise environnementale
Casques bleus, des pilotes aux ­combattants en cours2.
terrestres, risquent leur vie pour une action Le passé aurait donc quelques « leçons »
qui ne doit pas avoir lieu. » à nous offrir afin de guider nos choix
Aujourd’hui revenu à la vie civile, Guil- présents et futurs, cette fois-ci dans le
laume Ancel ne se voit pas comme contexte d’une montée en puissance
un lanceur d’alerte, mais comme un de populismes qui partagent de nom-
homme et un citoyen qui demande breux traits avec des mouvements et
qu’un peu de lumière soit faite sur les des idéologies des années 1920-1930.
modalités politiques de l’enga­gement Si Timothy Snyder est l’un des tout
militaire français dans des opérations premiers spécialistes de la Seconde
extérieures. Qu’on soit lecteur de Guerre mondiale en Europe de l’Est3, il
mémoires de guerre ou non, il nous a également contribué à la publication
propose là un texte poignant. du dernier livre du regretté Tony Judt4,
Anne-Lorraine Bujon qui fut un modèle ­d’historien engagé
dans le débat public américain.
L’essai ramassé de Timothy Snyder a
De la tyrannie. été écrit dans la foulée de l’élection de
Vingt leçons du xxe siècle Donald Trump en novembre 20165.
Timothy Snyder Il tient à la fois de la version états-­
Traduit par unienne d’Indignez-vous ! de Stéphane
Pierre-Emmanuel Dauzat
Gallimard, 2017, 102 p., 9,50 €
2 - Timothy Snyder, Terre noire. L’Holocauste, et
pourquoi il peut se répéter, traduit par P.-E. Dau-
Dans son dernier livre, l’historien zat, Paris, Gallimard, 2016.
3 - T. Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler
Pascal Ory conclut que l’on « enseigne et Staline, traduit par P.-E. Dauzat, Paris, Galli-
l’histoire, mais l’histoire, elle, n’enseigne mard, 2012.
4 - Tony Judt, avec la collaboration de T. Snyder,
rien 1 ». Dans De la tyrannie, son homo- Penser le xxe siècle, traduit par P.-E. Dauzat, Paris,
Héloïse d’Ormesson, 2016.
1 - Pascal Ory, Peuple souverain. De la révolution 5 - Lire son entretien dans The Salon du 5 janvier
populaire à la radicalité populiste, Paris, Galli- 2017, où T. Snyder fait part de ses craintes de voir
mard, coll. « Le Débat », 2017, p. 244. D. Trump prendre les pleins pouvoirs dès 2018.

249/
Hessel et de la tradition, plus nationale Faire preuve d’altruisme, c’est faire
cette fois-ci, du manuel de self-help nôtres certaines institutions (loi,
appliqué à la politique, notamment journal ou syndicat), qui ne sont pas
par son insistance sur la responsa- en mesure de se défendre elles-mêmes.
bilité individuelle. Tout au long de ces Il aura en effet fallu moins d’un an
vingt chapitres, qui constituent autant au régime nazi pour mettre à bas les
de mises en garde et de conseils, se grandes institutions de la République
retrouve une inquiétude : que les bases de Weimar. C’est encore « contribuer
de notre sécurité – ici américaine, mais aux bonnes causes », qu’elles soient
le constat vaut pour l’Occident dans explicitement politiques ou non :
son ensemble – ne seraient pas aussi « Au xxe siècle, tous les grands ennemis de
robustes qu’elles n’y paraissent. Seul la liberté se sont montrés hostiles aux organi-
le rappel de douloureuses expériences, sations non gouvernementales et aux œuvres
en grande majorité tirées d’épisodes caritatives, etc. »
précédant la Seconde Guerre mon- Faire preuve de courage, c’est refuser
diale, de celle-ci et de la guerre froide, d’obéir à l’avance, contrairement aux
serait à même de renforcer notre vigi- individus qui devancèrent les attentes
lance et de nous éviter de sombrer à d’Hitler dans leur participation à
nouveau dans la tragédie. l’extermination des Juifs, ou se fier
Les recommandations de Timothy à son éthique professionnelle en cas
Snyder se résument aux trois nécessités de situation exceptionnelle. C’est « se
combinées de faire preuve d’esprit cri- distinguer » contre les vents dominants,
tique, d’altruisme et de courage. Faire comme Winston Churchill, devenu
preuve d’esprit critique, c’est « prendre Premier ministre d’un Royaume-Uni
soin de notre langage », dans la lignée esseulé dans une Europe en voie de
d’un Victor K ­ lemperer, auteur de Lti, capitulation. Sans aller jusqu’à de tels
afin de résister à l’imposition de cer- exemples, l’indignation en ligne ne
tains mots et des concepts délétères suffit pas à notre époque : « Si les tyrans
qui leur sont associés, de continuer à ne perçoivent pas les conséquences de leurs
« croire à la vérité » et à l’importance des actions dans le monde tridimensionnel, rien
faits, même lorsqu’ils contredisent nos ne changera. » Timothy Snyder choisit
désirs, et d’« examiner », en prenant le d’intituler significativement sa der-
temps de lire la presse d’investigation, nière leçon : « Être aussi courageux que
des livres, sans en rester à la surface possible [puisque] si aucun de nous n’est
de l’information gratuite proposée par prêt à mourir pour la liberté, nous mourrons
Internet. tous sous la tyrannie. »

/250
Dans son épilogue, Timothy Snyder moral tracé par Tony Judt dans ses der-
réaffirme la place de l’histoire à une niers écrits, Timothy Snyder propose
époque où domine la « politique de davantage un manuel – souvent
l’inévitabilité », c’est-à-dire du seul glaçant – de résistance immédiate
horizon de la démocratie libérale qu’un lointain projet de société, le
(« la fin de l’histoire »), une fois le ciel premier permettant néanmoins de
dégagé de l’alternative communiste. préserver la possibilité du second.
En conséquence, « nous avons baissé Benjamin Caraco
la garde, contraint notre imagination et
ouvert précisément la voie aux régimes dont
nous pensions qu’ils ne pourraient jamais Ascension
revenir ». Le débat politique opposerait Vincent Delecroix
aujourd’hui les tenants du statu quo à Gallimard, 2017,
ceux qui veulent le nier. Ces derniers 625 p., 24,50 €
substituent la « politique de l’éternité » à la
politique de l’inévitabilité, toutes deux Un intellectuel juif, Chaïm
« antihistoriques ». Leur « histoire » n’est Rosenszweig, est envoyé dans
en fait que la nostalgie de moments l’espace par la Nasa pour la dernière
passés inexistants, mythifiés ou tout mission d’une navette. N’est-ce pas
bonnement catastrophiques. Ainsi, la bonne distance pour s’interroger
la velléité des partisans du Brexit de sur l­’humanité et sa destinée ? Voilà
revenir en arrière se heurte à la réalité ce que pourrait être le résumé du
d’un Royaume-Uni qui « n’a jamais livre, si seulement Chaïm, de la race
existé sans empire ni projet européen ». de Caïn, n’avait pris la place de son
Ces deux politiques nous empêche- frère Abel dans la navette et si Chaïm
raient d’envisager un avenir, qui ne encore, écrivant sous le pseudonyme
soit ni une stagnation imparfaite, ni chrétien de Vincent Delecroix, n’avait
un glissement vers la régression. Au aussi pris celle de l’auteur. Comme
contraire : « L’histoire nous permet de voir dans l’histoire d’Israël, le récit qu’il
des configurations et de porter des jugements. nous narre va alors garder la marque
Elle ébauche les structures à l’intérieur indélébile de cette double substitution
desquelles nous pouvons chercher la liberté. frauduleuse – celle d’Abel par Chaïm,
[…] Comprendre un moment, c’est voir la celle de l’auteur par lui-même qui se
possibilité d’être le co-créateur d’un autre. laisse déposséder par le narrateur de
­L’histoire nous permet d’être responsables : sa place souveraine et omnisciente
non pas de tout, mais de quelque chose. » de créateur. « Caïn : “Suis-je le gardien
Avec De la tyrannie, suivant le chemin de mon frère ?” Nous payons encore son

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(mauvais) sens de l’humour  1. » Telle est les espoirs du père qui voit dans un
la double dose d’ironie injectée dans tel voyage la volonté de Dieu qui a
une histoire tristement sérieuse, celles déraciné le peuple juif et l’a voué à
de l’humanité et de Dieu entremêlées, l’exil. Mais voilà, c’est l’autre frère
revisitée à hauteur de ciel, (presque) du qui part, Chaïm, l’imposteur, l’auteur
point de vue de l’éternité. Écrire sous mineur de la Chaussure sur le toit. Il
pseudonyme comme le fait Vincent veut en remontrer à son frère, lequel
Delecroix – de son vrai nom qu’il dit a toujours estimé qu’il était « incapable
faux – relève ainsi moins du men- de s’élever […] à l’universel » ; il veut lui
songe (faux nom) que de la ruse (nom prouver que lui aussi peut s’élever (et
feint), qui dit sans dire tout en disant s’élever littéralement). Certes, il n’a
plus qu’elle ne dit et qui est encore, pu vivre de sa plume et a dû travailler
peut-être, aujourd’hui, en un temps en même temps comme gérant dans
où la vérité a été énervée de sa force, la blanchisserie de son père. À force
la seule manière de parler de religion : de déambuler à demi-rêveur entre
« La religion à la lettre ressemblerait déjà des costumes inanimés, il a fini par
elle-même à la science-fiction ; le voyage frapper d’irréalité le monde entier
spatial conduirait dans le vrai ciel promis 2 », que, du reste, il n’apercevait guère qu’à
écrivait Theodor Adorno dans sa Dia- travers sa vitrine. Et peut-être rêve-t-il
lectique négative. plus qu’il ne vit véritablement, ne
Bref, la Nasa demande à un intellectuel croyant pas même aux histoires qu’il
juif de quitter la Terre et d’offrir son se raconte. Mais après tout, n’a-t-il pas
regard vieux comme le monde à ce conservé de ses ancêtres, depuis son
reste moderne d’épopée qu’est la immobilité hasardeuse, l’attente vague
conquête spatiale. Abel, « l’écrivain et indéterminée du Messie ? C’est
véritable », celui qui devait partir, a des donc lui qui part et qui nous racontera,
idées définitives sur la littérature, qu’il mais à sa « manière imbécile », la même
veut grandiose et engagée. Et on se histoire. Et parce qu’il va passer son
doute que son rapport de mission temps à chercher les raisons de son
aurait eu le ton grave et solennel que de départ, peut-être pour étouffer son
telles circonstances exigent. Il aurait sentiment d’imposture, peut-être aussi
abordé de front les questions ultimes pour ­justifier sa veulerie, puisqu’il
de l’humanité ; il aurait surtout satisfait abandonne sa c­ompagne qui est
enceinte, son récit devra nécessai-
1 - Vincent Delecroix, Petit Éloge de l’ironie, rement prendre la forme non pas de
Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2010, p. 10.
2 - Cité par V. Delecroix, Ascension, op. cit.,
l’essai mais celle plus imprévisible du
p. 311. roman.

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Alors tout change et nous voilà, nous ancêtre, lequel a survécu à plusieurs
lecteurs, embarqués dans la nef des siècles et meurt au xxe siècle sous le
fous pour notre plus grand plaisir, sur nom de Franz Rosenzweig, l’illustre
plus de 625 pages. Là, dans l’espace, philosophe. Apportant ainsi dans ses
où la sagesse du monde ne joue plus, bagages un peu de théologie, Chaïm
il ne reste plus que l’humour et Chaïm en libère la force métaphorique et
fait des blagues. C’est d’abord cela, sa se plaît à scruter Dieu dans les cieux
fonction. Ses acolytes deviennent les réels. Parce qu’il a cessé d’y croire, il
personnages d’une histoire drôle, et peut user tout autrement des représen-
l’on rit en effet. L’ironie, qui est déta- tations religieuses, les mélanger à notre
chement, fait son œuvre et corrode siècle technique, et s’en servir non pour
l’esprit de sérieux que ses compa- réenchanter le monde mais avant tout
gnons de voyage engageaient dans pour désenchanter.
cette mission. Sommes-nous dans L’Ascension peut alors être pris au
l’Étoffe des héros ou dans Star Wars ? pied de la lettre et donner lieu à un
Notre modernité a elle aussi sa mytho- nouvel Évangile, ni vrai ni faux, ou
logie qui permet à chacun de se faire les deux à la fois. Parce qu’elle n’est
son film et de s’y distribuer un rôle. plus objet de croyance, elle ne signifie
Ne faut-il pas, par ce regard décalé, plus l’élévation du Christ au ciel,
démonter ces décors en carton-pâte après qu’il fut mort et ressuscité. On
dans lesquels on s’imagine évoluer ? apprend que Jésus-Christ a ajourné
Curieux roman d’ailleurs où l’auteur, à son retour de deux mille ans afin de
rebours de tous les autres, désamorce demeurer clandestinement auprès des
toute possibilité d’adhérer à ses per- hommes et d’être le « témoin universel »
sonnages et simplement d’y croire ! de la moindre de leurs souffrances et
Et Chaïm a lui aussi son histoire, celle de de leurs plaintes. Las et mélancolique,
son aïeul, Meïr Heschel Ben Josef, dont il est désormais l’image d’un Dieu
la face fut brûlée par le soleil, portant faible et impuissant, qui a bu jusqu’à
ainsi le « dernier éclat du temps messia- la lie l’histoire sanglante des hommes.
nique », et il la leur raconte, sans trop y S’introduisant incognito dans la soute
croire non plus. Car, à tout prendre, une de la navette, il veut profiter de cette
histoire racontée par Dieu ne vaut-elle dernière mission pour rentrer. Et il n’y
pas celles produites par Hollywood ? aura pas de retour, pour personne.
En s’entrelaçant tout du long à l’his- Il faut s’y résoudre, cette histoire drôle
toire (spatiale) de ses ­compagnons, on n’a pas de chute. Non seulement nul
peut ainsi suivre l’histoire (temporelle) ne retourne sur Terre et ne veut fina-
du peuple juif, à travers celle de son lement y retourner, mais lorsque Jésus

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fait son apparition devant l’équipage et le Deuil (entretien avec Philippe Forest,
qu’il se met à raconter son histoire, qui Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2017).
est douloureusement la nôtre, on ne rit Camille Riquier
plus et on devine les dessous de l’ironie
qui est de surmonter le flot de larmes
qui nous assaille. Les sages ne veulent Retour à Lemberg
ni rire ni pleurer, mais ­comprendre ; Philippe Sands
parce qu’il refuse d’être sage, Chaïm Traduit de l’anglais
faisait rire pour ne pas pleurer et savait par Astrid von Busekist
que ses ruses avaient une autre fin Albin Michel, 2017, 544 p., 23 €
encore : nous libérer de toute gravité
et de toute pesanteur « à force de lucidité Avocat franco-britannique en droit
et d’amour ». pénal international, Philippe Sands a
Vincent Delecroix nous invite, en acte, été, ces vingt-cinq dernières années, de
à parler autrement de religion – non toutes les grandes batailles judiciaires
pas du point de vue de l’Élu, mais de qui ont permis de faire progresser
« celui qui est à côté de lui [et] n’est pas à la justice pénale internationale. Une
sa place », comme Chaïm et l’auteur conférence à laquelle il fut convié
lui-même. C’est un grand livre, foi- il y a quelques années à Lviv, en
sonnant, passionnant, et son archi- Ukraine, l’a ramené sur les terres de
tecture doit continuer à nous impres- ses grands-parents maternels, Léon et
sionner derrière l’élégance du style qui Rita Bucholz. Lorsqu’il les croisait à
emporte le lecteur. C’est probablement Paris, ceux-ci ne disaient rien de leur
aussi un maître livre pour son auteur, vie à Lemberg, dénomination de Lviv
philosophe et romancier, jouant sur à l’époque austro-hongroise, ce qui
plusieurs registres d’écriture à chaque allait attiser sa curiosité et solliciter ses
fois. S’il peut en effet se lire isolément extraordinaires talents d’enquêteur et
du reste de l’œuvre, il se situe néan- de conteur.
moins au point de convergence de Retour à Lemberg, qui se lit comme
ses nombreux travaux ­littéraires et un roman noir, est une plongée
philosophiques, qu’à sa façon il cou- dans l’histoire de trois familles
ronne et auxquels il peut reconduire. d’Europe centrale, prises dans la
Qu’il soit, s’il le fallait, une invitation tourmente tragique de la première
à les découvrir. Pour nommer les plus moitié du xxe siècle1. Celles de deux
récents : Ce n’est point ici le pays de la vérité
1 - Voir le documentaire réalisé par Philippe
(Paris, Félin, 2015), Apocalypse du poli- Sands, My Nazi Legacy: What Our Fathers Did
tique (Paris, Desclée de Brouwer, 2016), (2014).

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éminents juristes, Hersch Lauter- se réfugie en 1914 à Vienne, où sa
pacht et Raphael Lemkin, qui, sans fille le rejoindra quelques années plus
jamais se croiser avant le procès de tard, puis à Paris en 1939. Après avoir
Nuremberg, permirent que soient entamé des études de droit à l’uni-
introduits en droit international le versité de Lviv, Lauterpacht se rend
crime contre l’humanité et le crime à Vienne en 1919, où il se spécialise
de génocide et que soit pénalement en droit international et reçoit l’ensei-
poursuivie et sanctionnée la barbarie gnement de Hans Kelsen, philosophe
contre des individus et des groupes. du droit et ami de Sigmund Freud :
Celle aussi d’un troisième juriste, leur attention commune à l­­’individu
Hans Frank, qui a mal tourné. Très et à son rapport au groupe fut déter-
tôt rallié au parti nazi, Frank devint minante dans l’orientation des travaux
l’avocat attitré d’Adolf Hitler, qui le de Lauterpacht. Dans sa thèse sur la
nomma en 1939 gouverneur général Société des Nations, il soutient la
de la Pologne occupée ; il se retrouva suprématie du droit international sur
après la guerre dans le box des accusés les intérêts des États, seule façon, à
au procès de Nuremberg. C’est enfin, ses yeux, de protéger les droits, ina-
en creux, l’histoire d’une amitié peu liénables et constitutionnels, des
banale, née de cette enquête : celle individus. La montée de l’antisémi-
entre l’auteur et Niklas Frank, un fils tisme le pousse à partir pour Londres.
dont la vie reste hantée par les crimes En 1937, il est nommé professeur à
de son père, condamné à mort pour Cambridge et il participera de près,
crimes contre l’humanité et pendu le quelques années plus tard, à l’élabo-
16 octobre 1946. ration de l’acte d­ ’accusation du procès
Quand il s’y rend la première fois, de Nuremberg afin d’y caractériser les
en 2010, Philippe Sands découvre crimes contre l’humanité reprochés
que Lviv fut le berceau de sa famille aux accusés. Le fils de Lauterpacht
maternelle, mais aussi celui des familles confiera à Sands que, pendant toute
Lauterpacht et Lemkin qui habitaient son enfance, son père, tout accaparé
la même rue, East-West Street, que qu’il était par ses travaux universitaires,
ses grands-parents. Au début du parlait peu de la Pologne ; une grande
xxe siècle, Lemberg était une mosaïque partie de sa famille y était demeurée
d’ethnies, de cultures et de religions et connut un sort funeste après la
différentes qui cohabitaient en dépit rupture du pacte germano-soviétique
de pogroms de plus en plus fréquents. et la prise en main de la Galicie par
Léon Bucholz, chassé de Lemberg Hans Frank, gouverneur de la Pologne
avec plusieurs centaines d’autres Juifs,