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J.-P.

Raison

Madagascar : vers une nouvelle géographie régionale


In: L'information géographique. Volume 64 n°1, 2000. pp. 1-19.

Résumé
La régionalisation de Madagascar répondait à un schéma classique, combinant écologie, contrastes de densité, degré
d'intégration dans les productions d'exportation. On l'exprimait sommairement dans une opposition entre Hautes-Terres et
régions côtières, à forte signification politique. La crise économique des années 70-80 a fait de l'île un archipel économique où
les échanges internes informels prirent la première place. La restructuration économique en cours fait apparaître des mutations
encore inachevées : les exportations traditionnelles sont relayées par d'autres activités formelles (industries de Zone Franche,
pêche, tourisme...) ou illégales (extraction minière). La côte orientale, avec ses productions traditionnelles, est en crise, tandis
que s'affirme un schéma centre-périphérie autour du pôle tananarivien. Mais la faiblesse des contrôles publics, l'incertitude de la
reprise économique accroissent les contrastes, favorisent le maintien de franges d'insécurité et l'existence de «structures
régionales fantômes» qui perturbent la réorganisation régionale.

Abstract
Madagascar régional organization has for long been described according to the combination of ecological factors, population
density contrasts and unequal importance of export-oriented production. Its rough translation was an opposition
Highlands/coastal régions, with strong political implications. The deep economic crisis in the 70s-80s destroyed many
connections : the island turned to an archipelago, with a development of internally-orientated and largely «unformal» exchange
activities. Economic restructuration, under the control of IMF and World Bank, promotes new «formal» activities (Free Zone
industries, fishing, tourism...) or more or less illegal trades (precious gems extraction). The Eastern Coast, with its traditional
export crops, is obviously in a crisis ; a center/periphery system is developing with the progress of Antananarivo economic focus.
But the weakness of public controls, the uncertainties of economic recovery give way to greater régional economic contrasts and
perpetuate underground, and eventually criminal, regional systems which trouble the attempts to inforce a new regular regional
structuration.

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Raison J.-P. Madagascar : vers une nouvelle géographie régionale. In: L'information géographique. Volume 64 n°1, 2000. pp. 1-
19.

doi : 10.3406/ingeo.2000.2676

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ingeo_0020-0093_2000_num_64_1_2676
DOCUMENTATION
GÉNÉRALE

Madagascar :

vers une nouvelle

géographie régionale

Université
Jean-Pierre
de Paris X-Nanterre
Raison

La régionalisation de Madagascar répon IVIadagascar régional organization has for


daità un schéma classique, combinant long been described according to the combi
écologie, contrastes de densité, degré d'in nation of ecological factors, population dens
tégration dans les productions d'exportat ity contrasts and unequal importance of
ion. On l'exprimait sommairement dans export-oriented production. Its rough trans
une opposition entre Hautes-Terres et lation was an opposition Highlands/coastal
régions côtières, à forte signification poli régions, with strong political implications.
tique. La crise économique des années The deep economic crisis in the 70s-80s des
70-80 a fait de l'île un archipel écono troyed many connections : the island turned
mique où les échanges internes informels to an archipelago, with a development of
prirent la première place. La restructura internally-orientated and largely «unfor-
tion économique en cours fait apparaître mal» exchange activities. Economic restruc
des mutations encore inachevées : les turation, under the control of IMF and World
exportations traditionnelles sont relayées Bank, promotes new «formal» activities
par d'autres activités formelles (industries (Free Zone industries, fishing, tourism...) or
de Zone Franche, pêche, tourisme...) ou more or less illegal trades (precious gems
illégales (extraction minière). La côte extraction). The Eastern Coast, with its tradi
orientale, avec ses productions tradition tional export crops, is obviously in a crisis; a
nelles, est en crise, tandis que s'affirme un center/periphery system is developing with
schéma centre-périphérie autour du pôle the progress of Antananarivo economic
tananarivien. Mais la faiblesse des focus. But the weakness of public controls,
contrôles publics, l'incertitude de la reprise the uncertainties of economic recovery give
économique accroissent les contrastes, way to greater régional economic contrasts
favorisent le maintien de franges d'insécur and perpetuate underground, and eventuall
ité et l'existence de «structures régionales y criminal, regional systems which trouble
fantômes» qui perturbent la réorganisa the attempts to inforce a new regular regio
tion régionale. nalstructuration.

La géographie française a fixé de 1 . E.-F. Gautier, Madagascar, essai de géographie


Madagascar une image claire, sique, Paris, Challamel, 1902.
fondée sur des écrits qui font autorité, 2. Il s'agit de R. Battistini et J.-M. Hoerner, Géographie
depuis l'œuvre pionnière d'E.F. Gautier, de Madagascar, Paris, SEDES, 1986, dont le texte
date en réalité de 1983. Les précédents sont :
la première thèse française de géogra A. Guilcher, Madagascar, Paris, CDU, 1955 et
phie tropicale, publiée au tout début du A. Guilcher et R. Battistini, Madagascar, Paris,
CDU, 1967, où la morphologie tient une place pré
siècle l. Les ouvrages de synthèse n'ont pondérante. Plus équilibré est H. Isnard,
pas manqué 2, le plus remarquable res- Madagascar, Paris, A. Colin, 2e édition, 1976.

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tant le travail de Charles Robequain, très vers l'est, plus douce vers l'ouest, s'op
moderne de fond et remarquablement posent socle et formations sédimen-
informé 3. L'image est fixée : on tend à taires. À l'est et au centre, s'étend le
oublier que le dernier de ces livres fut socle, aplani, rajeuni par de denses
écrit en 1983 4. Il tient compte, mais réseaux de vallées en «bois de renne»,
brièvement en somme, des nombreux brisé de failles dont les principales sont
travaux de recherche réalisés par des la «Falaise» qui domine la côte oriental
géographes, français surtout, dans les e et l'escarpement plus complexe du
années soixante et soixante-dix 5, dont Bongo Lava au-dessus des bassins sédi-
bien peu ont fait l'objet d'une diffusion mentaires de l'Ouest. Il est percé de
autre que confidentielle. La revue batholites granitiques et de venues vol
Madagascar. Revue de Géographie a caniques : coulées interstratifiées de la
cessé de paraître ; le seul atlas remonte à côte orientale, vaste caldeira du massif
1970-71 6. Rares sont les publications de l'Androy (Extrême-Sud), massifs du
consultables qui analysent le pays dans Tsaratanana, de l'Ankaratra, de l'Itasy
une optique de mutation 7. C'est un sur les Hautes Terres. Les bassins de
signe des temps de crise, alors que celle- l'Ouest sont des modèles de reliefs de
ci est un facteur de changement accélér cuesta, percés par les vallées des plus
é. Les cadres d'analyse opérants jus grands fleuves de l'île.
qu'en 1972 résistent-ils à une mutation
qui est loin d'être achevée ? Point d'unité climatique non plus : si
les régimes pluviométriques sont
On ne saurait faire l'économie d'une presque toujours unimodaux (une seule
présentation «classique» de la Grande saison de pluies), les climats sont d'une
Ile : elle garde une valeur, car les boule
versements s'opèrent sur une trame de
fond qui perdure en s 'étiolant. Le vent 3. Ch. Robequain, Madagascar et les bases dispersées
de l'Union Française, Paris, PUF, 1958.
du changement souffle inégalement sur 4. On signalera le livre de P. Vérin, {Madagascar, Paris,
le pays et maintes régions connaissent Karthala, 1990) : il n'est pas l'œuvre d'un géographe
une asphyxie lente plus qu'une destruc mais il fournit d'excellents matériaux pour une étude
géographique.
tion de leurs activités. Ailleurs, quand se 5. Une douzaine de thèses d'État par des Français, deux
manifestent des innovations et une thèses d'État et une habilitation par des Malgaches :
reprise économique fragile, le mouvem quelle disproportion! Les seules thèses assez ais
ément disponibles sont R. Battistini, L'Extrême-Sud
ent, somme toute récent (guère plus de Madagascar. Étude géomorphologique, Paris,
d'une quinzaine d'années), n'est pas Cujas, 1964, J.-P. Raison, Les Hautes Terres de
encore un bouleversement, sauf peut- Madagascar et leurs confins occidentaux, Paris,
Karthala, 1984, J.-N. Salomon, Le Sud-Ouest de
être dans la capitale et ses alentours. Madagascar. Étude de géographie physique,
Bordeaux, Presses de l'Université de Bordeaux,
1987.
6. Atlas de Madagascar, sous la direction de
UNITE, DIVERSITE R. Battistini, F. et P. Le Bourdiec, Tananarive,
ET MÉTISSAGES Université de Madagascar-BDPA.
7. On retiendra H. Rakoto-Ramiarantsoa, Chair de la
Unité et contrastes régionaux s'entr terre, œil de l'eau. Paysanneries et recompositions
emêlent dans toute présentation d'une île de campagnes en Imerina, Paris, ORSTOM, 1995 et
les textes du même auteur, de J. Ramamonjisoa et
aussi vaste (585000 km2) et si profon G. Rabearimanana sur l'Imerina, le Vakinankaratra et
dément originale. le bassin de Majunga, publiés sous le titre :
Paysanneries malgaches dans la crise, J.-P. Raison
(coord.), Paris, Karthala, 1994. Sur le Sud-Ouest, on
Mosaïque écologique pourra consulter : J.-M. Lebigre (coord.), Milieux et
et unité dans l'insularité sociétés dans le Sud-Ouest de Madagascar,
Bordeaux, CRET, 1997. Sur l'état de la caféiculture
sur la côte orientale, voir Ch. Blanc-Pamard et
La diversité l'emporte dans l'écolo F. Ruf, La transition caféière. Côte Est de
gie.
Sur ce bloc basculé, en pente raide Madagascar, CIRAD-EHESS, 1992.

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Fig. 1 : Géologie et morphologie Fig. 2 : Pluviométrie annuelle (en mm)

^| Socle cristallin
m Epanchement volcanique | <500
Terrains sédimentaires

|
500-1000
| Plaine alluviale
| |
|

I
I
Çf Altitude > 1000 m 2500 SB 1000-1500
S^ Escarpement de faille IH 1500-2000
^1 >2000
S Cuesta

infinie variété, du plus humide au Nord- se fait sentir en hiver surtout. Les cl
Est (Maroantsetra 3 700 mm) au plus sec imats locaux se multiplient, fonction de
dans l'extrême Sud-Ouest (moins de l'orientation des versants. L'Extrême
350 mm par an). À quoi s'ajoute une Sud, qui déborde le tropique, est marqué
différenciation selon l'altitude : à plus par l'aridité et affecté par des montées
de 1000 m, le gel n'est pas rare et la d'air polaire; il connaît des pluies d'hi
« tropicalité » s'estompe. Quatre grands ver presque autant que d'été. Sauf à
domaines climatiques peuvent ainsi être l'Ouest, les transitions sont peu ména
distingués. L'Est, constamment touché gées : le passage d'un climat à l'autre
par l'alizé, est un modèle d'azonalité : est souvent brusque, fonction des déni
du nord au sud, à des latitudes symét velées, notamment entre Hautes Terres
riques de celles du Mali, il est le domai et côte orientale ou, au sud, entre
ne d'un climat chaud et humide, la sai l'Androy et l'Anosy.
son «sèche» n'étant qu'un temps de
rémission des pluies. À l'ouest, frappé Il existe pourtant des traits d'unité. Le
en été par la « mousson » de nord-ouest, principal tient au long isolement de la
la zonalité reprend ses droits et l'on glis plus vieille île du monde, fragment déta
se, du bassin de Majunga au Mangoky, ché du Gondwana depuis le crétacé
du soudanien au sahélien. Les Hautes moyen, tard peuplée (peu avant notre
Terres ont un régime similaire, mais millénaire finissant). Il en résulte un
nuancé par l'altitude, qui provoque un remarquable endemisme et une extrême
véritable «hiver». Sur leurs confins richesse biologique dans les parties pré
orientaux, l'influence des vents d'alizé servées du territoire (moins de 20 % du

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pays) restes de la forêt semi-sempervi- langue, malayo-polynésienne dans ses


rente de l'Est, de la forêt décidue de structures, enrichie de multiples em
l'Ouest, du bush de l'Extrême-Sud. prunts dans son vocabulaire. L'unité se
Elles contrastent avec la faible biodivers manifeste aussi dans les deux fonde
ité des espaces où se sont répandues ments de l'activité rurale : la riziculture,
des espèces importées pan-tropicales. Il pratiquée partout (même si ses formes
en résulte aussi une fragilité d'écosys sont variées et si son extension à
tèmes souvent en déséquilibre avec le l'Extrême-Sud reste limitée), et l'éleva
climat et à faible capacité de régénérat ge des bovins, conduit lui aussi diff
ion. Après défrichement, il n'y a pas de éremment selon les écologies et les dens
chemin de retour vers la forêt et l'éro ités : riz asiatique, zébu africain sont
sion sévit... Seules ses dimensions ont emblématiques d'une île qui a emprunté
épargné Madagascar le sort des Masca- aux deux continents. On note enfin une
reignes, où flore et faune ont été profon large gamme de convergences en matiè
dément altérées, en dépit d'une occupat re culturelle, la vénération des morts,
ion très tardive (xvne siècle). intercesseurs auprès de l'au-delà et
garants de la fécondité, l'importance de
Le deuxième facteur d'originalité leurs tombeaux. L'histoire des xixe et
écologique, qui résulte de la position XXe siècles a masqué, mais non fait dis
insulaire dans un océan chaud, est la paraître, ce fond commun. Si variées
vigueur des pluies, compte tenu de la qu'aient été les déclinaisons de ces
latitude. Seul le Sud, au-delà du thèmes, en particulier dans le domaine
Mangoky, fait exception; encore n'y de l'organisation sociale et politique, les
trouve-t-on pas de déserts. L'avantage parentés sont telles que le brassage cul
n'est pas sans contrepartie : la Grande turel, les échanges rituels restent aujour
île est sur la route des cyclones tropi d'huiencore intenses.
caux à qui elle offre une immense cible.
Les dégâts cycloniques sont annuels sur Or, s'il est un thème rebattu, sorte
la côte orientale, mais le rebroussement d'alpha et oméga pour toute interpréta
fréquent des trajectoires fait que la côte tion des faits politiques et économiques,
occidentale, voire les Hautes Terres, c'est l'opposition entre ethnies, et spéc
sont parfois frappées. ifiquement entre Merina et «côtiers», de
curieux côtiers au demeurant, dont
Unité humaine et opposition beaucoup n'ont jamais vu la mer, puis
centre-périphérie qu'ils résident au cœur des Hautes
Terres... À l'Imerina centrale, aussi
La dialectique de l'unité et de la pauvre que densément peuplée, préco
diversité caractérise tout autant les cement scolarisée et christianisée, on
sociétés, mais elle prête à controverses n'a cessé d'opposer des «côtes», attar
non dénuées de sous-entendus idéolo dées sur ces points mais qui fournis
giques et politiques. Pour moi, prime saientl'essentiel des produits d'exportat
l'unité d'une civilisation métisse. Nul ne ion. Un pas de plus, vite franchi, et l'on
sait d'où viennent «les Malgaches», ce oppose des «côtiers» productifs et
qui n'a d'ailleurs guère de sens, mais le négligés à une Imerina qui aurait tiré de
thème alimente bien des polémiques. son avance scolaire et technique une
L'île a été peuplée par de multiples rente de situation dans l'appareil d'État,
hasards (on peut l'aborder par l'est le commerce, l'enseignement, et qui
comme par l'ouest) et elle a reçu des aurait, en quelque sorte, «exploité» les
habitants de multiples origines. L'éton côtes. Côté merina, il ne manque pas
nant est qu'il existe une unité. En dépit d'auteurs pour souligner la spécificité
des parlers locaux, il n'y a qu'une de leur groupe, son origine asiatique,

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par opposition aux « côtiers » africains ; découpage hydrographique, régime des


dans les pires des cas on n'est pas loin cours d'eau, formes d'alluvionnement.
de la thèse de la «race supérieure», Si l'irrigation (qui n'est pas générale)
ayant vocation à gouverner le pays. permet de lever certaines contraintes, la
riziculture ne peut que se mouler dans
L'outrance de ces oppositions révèle les cadres des bassins versants : vallons
un arrière-fond politique, héritage de en bois de renne des Hautes Terres;
l'histoire pré-coloniale, entretenu par fleuves courts, aux fortes pentes, aux
l'administration française après la variations de débit brutales, de la côte
conquête de 1895. Car le royaume orientale; amples bassins de la façade
d'Imerina, qui avait amorcé son expan occidentale, aux longues crues de saison
sionsur les Hautes Terres à la fin du des pluies ; oueds de l' Extrême-Sud.
xvme siècle, entreprit avec l'appui des
Britanniques, et notamment de leurs La riziculture peut être très peuplante
missionnaires à partir de 1820, et d'une grande «efficacité paysa-
d'étendre son contrôle à l'ensemble de gique», mais elle ne l'est pas nécessai
l'île. La royauté merina tenta d'abord rement.Or, globalement modestes (23,4
d'adopter les techniques européennes au km2, pour 13,7 millions d'habitants),
sans mettre en cause ses fondements jamais de niveau asiatique (effet d'une
culturels et religieux; mais après la occupation tardive et de conditions sani
conversion royale, en 1869, Bible, pou taires longtemps détestables), les densi
voir et commerce progressèrent de tés sont très inégales et recoupent les
conserve : temples et résidences des grands ensembles écologiques. Pierre
gouverneurs (souvent aussi pasteurs) Gourou a donné du peuplement de
quadrillèrent l'espace. Certes, l'œuvre Madagascar une représentation simple :
ne fut pas achevée : le contrôle merina, les fortes densités constituent un tr
souvent lâche, ne s'étendit pas même iangle aplati, s' appuyant sur la côte
aux deux tiers du territoire, mais la orientale de Fénérive à Vangaindrano et
crainte de la domination tananarivienne avançant vers l'ouest jusqu'à la hauteur
reste ancrée chez maintes populations du lac Itasy. Cette vue doit être nuancée,
côtières, une crainte que n'ont pas man particulièrement si l'on ne prend en
qué d'attiser des colonisateurs toujours compte que les surfaces utilisables : le
méfiants à l'égard des Merina, rivaux Nord, à partir de la latitude de Majunga,
potentiels, précocement nationalistes, voire l' Extrême-Sud, étaient dès 1972
mais auxiliaires indispensables. assez densément peuplés. Deux grands
ensembles écologiques (Hautes Terres
et Est) sont donc marqués par des
LES FONDEMENTS contrastes de peuplement à échelle
D'UN DÉCOUPAGE RÉGIONAL régionale et le Sud lui-même est hétéro
CLASSIQUE EN DÉPÉRISSEMENT gène,car il comporte en Androy marit
Cette dimension politique est un des ime des densités bien plus élevées que ne
éléments d'une régionalisation de l'île, le suggéreraient des conditions écolo
mais non le plus important. Ce qui giques marginales. Dans l'Ouest par
prime dans un découpage classique, contre, c'est à l'intérieur de chaque
c'est le croisement des faits de peuple ensemble régional que s'opposent
ment,des formes d'utilisation et d'orga concentrations de population le long des
nisation de l'espace et des grands traits cours d'eau et vastes interfluves sous-
écologiques. Ceux-ci jouent un rôle fon peuplés.
damental, non seulement en raison de la
vigueur des contrastes, mais parce que L'utilisation de l'espace est marquée
la primauté du riz de vallée met en avant par d'autres contrastes en matière

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d'agriculture pluviale, où l'on peut rele Les Hautes Terres :


ver une double opposition. C'est centre, marges et périphéries
d'abord une opposition entre centre et
périphérie, le centre, par son altitude et Le paysage des Hautes Terres cen
trales déroute par son « a-tropicalité » :
ses froids hivernaux, n'ayant guère
d'aptitudes pour les cultures «tropi clochers d'églises et de temples, char
cales» d'exportation qui, au contraire, rettes à bœufs, maisons rectangulaires
caractérisent les périphéries (Sud exclu, de brique évoquent une Europe archaï
sauf pour le sisal). C'est d'autre part une que.Point d'arbres, hors des reboise
opposition entre les deux façades mentsd'eucalyptus et de pins ; les col
côtières (l'extrême Nord-Ouest, dans la lines (tanety) sont couvertes d'une
province de Diego Suarez 8 se rattachant piètre steppe de graminées. L'érosion
de ce point de vue à l'Est) : sur la façade est visible sur des sols mal protégés : si
orientale sont pratiquées les cultures elle a des effets positifs (le rajeunisse
pérennes, tandis que le climat soudanien ment de sols rouges ferrallitiques épais
de l'Ouest ne permet guère que des cul et médiocres explique la qualité relative
tures de cycle court. des terres de versant), elle prend des
formes catastrophiques dans les grands
Enfin, il faut prendre en compte une ravins des lavaka. L'agriculture ce sont
large palette de formes d'organisation d'abord les rizières, établies dans des
de l'espace. Le jeu des facteurs est ici vallons très ramifiés, plus rarement dans
particulièrement complexe : on se de petites plaines malaisément drainées
contentera, à ce stade de l'analyse, de ou sur des terrasses spectaculaires ; par
présenter les critères de différenciation tant des colluvions de bas de pente, les
majeurs, leur combinaison étant déve cultures pluviales ont remonté les ver
s' attaquant ensuite aux hauts de
loppée sur des exemples régionaux pré sants,
cis. On peut opposer les sociétés « sans collines. Les exploitations sont de
État », où les relations sociales sont fon petites dimensions : deux hectares sont
dées sur la parenté élargie, de celles qui un «domaine». La minutie de la rizicul
ont développé avant la colonisation des ture ne laissait pas de temps pour les
formes plus ou moins élaborées d'orga cultures pluviales. Le paysage ancien
nisation étatique. On distinguera d'autre semblait mort en hiver, où les froids
part les sociétés à fort ancrage territo interdisaient le riz; les cultures de
rial, où l'attachement aux lieux (plus ou contre-saison, en bas de pente se sont
moins combiné à la parenté) fonde étendues depuis peu. La gamme des cul
l'identité sociale et conduit à dessiner de tures est variée, du tropical au tempéré,
véritables «pavages territoriaux» (cas mais dominent des cultures vivrières de
de l'Imerina), à celles qui, plus fluides, faible valeur : maïs, haricots, manioc,
organisent l'espace en réseaux, sur la patate douce, pomme de terre dans les
base de la parenté et de l'alliance matri «hauts». L'élevage est somme toute
moniale ou politique (cas des royaumes bien articulé à l'agriculture : peu de
sakalava de l'Ouest). Enfin, on prendra bovins (et de plus en plus de vaches lai
en compte le rôle du fait urbain, en dis tières près des villes), mais ils tirent les
tinguant les régions où les villes, ou du charrettes ou la charrue légère et, par
moins les germes urbains, sont des créa qués, fournissent du fumier, tout comme
tions endogènes de celles où elles sont
des fondations étrangères, liées à 8. Après 1972, la politique de malgachisation a entraîné
des changements toponymiques : Diego Suarez est
l'échange international. devenu Antseranana, Fort Dauphin est Taolanara,
Tananarive Antananarivo. Dans la pratique les noms
européens ou européanisés sont encore largement
utilisés et toujours compris; il nous paraît plus
simple de les conserver à l'usage du lecteur français.

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Fig. 3 : Croissance de la population Fig. 4 : Densité à la surface utilisable 9


1972-1997 1997

115,36-214,14%
76,54-115,36
47,07 - 76,54
□ -4,90 - 47,07

les porcs, qui sont de bon revenu, s'ils Dans l' entre-deux, le Vakinankaratra, de
ne sont pas décimés par les épizooties. peuplement mixte, merina et betsileo,
Le faire-valoir direct domine, le métaya déjà dans l'orbite de Tananarive, doit son
ge (au tiers ou à la moitié) étant plus originalité à des traits écologiques : les
courant près des villes. Un trait rappelle massifs volcaniques de l' Ankaratra et de
l'Asie : l'artisanat est important dans les Betafo portent des sols de qualité et l'al
campagnes, alimentant les marchés ou titude montagnarde permet des spéciali
donnant lieu à des migrations de travail tés originales (culture du blé en contre-
en morte-saison. saison, de la pomme de terre, de la
pomme, voire des noix...).
Il s'agit là d'une situation moyenne.
En fait, de l'Imerina (autour de Tana Les fortes densités, qui n'ont pourtant
narive) au sud (le pays betsileo), on note rien d'asiatique, ont surpris. Elles sont
un dégradé : les marchés urbains sont pour partie un effet de l'histoire (l'im
plus importants au nord, et donc la diver portation de main-d'œuvre servile, lors
sitédes cultures ; charrues et charrettes des conquêtes merina du XIXe siècle),
sont plus répandues; les maisons sont mais elles ne sont pas déraisonnables.
plus élaborées; le faire-valoir indirect Les vallées, multiples et d'ampleur limi-
est plus courant. Le Betsileo est comme
une image de l'Imerina ancienne, qui 9. La surface utilisable intègre toutes les surfaces susceptibles
d'être raisonnablement utilisées pour l'agriculture ou
exporte des hommes et des femmes l'élevage. Elle comprend les forêts ; elle exclut par contre
(migrants saisonniers ou définitifs) plus toutes les zones d'affleurements rocheux, les sols grave
que des biens, faute de marchés proches. ment décapés par l'érosion et les plan d'eau.

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tée, sont facilement aménageables; les fossé tectonique qui constitue un gradin
sols de collines, sur les versants du de la «Falaise». Certes, en position
moins, sont «possibles». Les encadre d'abri, la pluviométrie y est incertaine,
mentsont valorisé ces possibilités : la mais on y disposait de vastes surfaces
ville (avant tout Tananarive) est une réa amphibies aménageables (sous réserve
lité pré-coloniale ; de longue date existe de travaux difficiles à conduire avec les
un réseau à fonction urbaine (postes moyens locaux). Longtemps sous-
militaires et religieux, étapes de por exploitée (élevage extensif, riziculture
teurs, marchés contrôlés par la royauté de marais où le sol était mis en boue par
puis par l'administration coloniale), le piétinage des troupeaux), la cuvette a
quadrillant le territoire et réglant des fait l'objet d'aménagements hydraul
échanges qui jouent de la mosaïque éco iquesà la fin de la période coloniale et
logique et de la clientèle urbaine. Le après l'indépendance et elle a accueilli
Betsileo a du retard : la ville y est une une importante migration des Hautes
création merina du xixe siècle, et elle est Terres centrales. On y a vu le grenier à
encore pour une part un kyste dans un riz des Hautes Terres : cette fonction est
monde rural. remise en cause par la croissance de la
population et par une régression des
Autour de ce centre, les densités s'ef techniques rizicoles.
fondrent. L'écologie ne coïncide avec
cette rupture qu'à l'est, où la «Falaise» Au nord (pays tsimihety) comme au
marque le passage à des reliefs vigou sud (pays bara), les Hautes Terres
reux et à une forêt aujourd'hui larg offrent un autre caractère. Il s'agit de
ement détruite, voire au nord, où s'éten périphéries mal, voire très mal, desser
dentles hautes surfaces infertiles des vies,peu peuplées, qui sont restées le
Tampoketsa. Il existe donc des marges domaine d' agro-pasteurs consommat
pour une extension du peuplement. La eurs d'espace pastoral. L'agriculture,
plus ample est le Moyen-Ouest, étendu essentiellement vivrière, est intensive
surtout à l'ouest de l'Imerina et du dans des vallons et sur les colluvions,
Vakinankaratra, limité en Betsileo par pour laisser le maximum de place aux
de grands affleurements rocheux. Le troupeaux. Mais, à raison de quatre hec
paysage n'y a rien de déroutant au sortir tares environ par tête de bétail, les den
de la région centrale : il s'agit d'amples sités humaines sont vite excessives.
aplanissements découpés par des val L'activité agro-pastorale n'a pu se maint
lons en bois de renne, et dont les parties enir que par l'expansion territoriale :
hautes sont couvertes d'une savane her les Tsimihety se sont largement répan
beuse à valeur fourragère honorable ; les dus dans l'ouest du bassin de Majunga,
sols de collines semblent plus riches jusqu'à la Betsiboka ; les Bara ont essa
qu'au centre; à moins de 1000 m, les iméde façon plus diffuse sur les confins
gelées ne menacent plus guère l'agricul occidentaux du Moyen-Ouest et dans le
ture de contre-saison. Tampon entre bassin de Morondava.
Imerina et royaumes sakalava, le
Moyen-Ouest fut longtemps sous-peu La façade orientale :
plé pour cause d'insécurité et largement « civilisation du végétal »
voué à une embouche extensive de tau- et « cultures de plantation »
rillons achetés dans l'Ouest. Lorsque la
desserte est assurée, l'expansion agricol On a souligné l'unité écologique de la
e pourrait s'y donner libre cours. façade orientale. Le climat y permet une
culture permanente et l'extension de
Marge d'un autre type, au nord-est, l'arboriculture. Le terme de «civilisation
que la cuvette du lac Alaotra, dans un du végétal» semble bien s'y appliquer.

8 L'information géographique
n° 1, 2000
Madagascar : vers une nouvelle Documentation
géographie régionale Générale

Sous ce climat humide, le troupeau deux liés à l'intérieur. Pour le reste,


bovin est assez réduit et ne se renouvelle aucun point ne s 'imposant, le semis
que par achats périodiques dans l'Ouest ; urbain, création des créoles réunionnais
le porc est inconnu. Aux maisons de pisé et mauriciens avant la conquête, ou de
ou de briques des Hautes Terres s'oppo l'administration coloniale, est une al
sent des constructions légères, générale ignée de très médiocres points de cabota
ment sur courts pilotis, aux parois ge près des débouchés de vallées dont ils
aérées, faites de bambou ou de palmes. drainent les produits par l'intermédiaire,
Certes, la forêt a amplement reculé; la notamment, de commerçants chinois.
riziculture de brûlis, le tavy, lui a fait
succéder des formations secondaires Curieusement, les variations régio
(savoka), quasi monospécifiques, de nales tiennent moins à des spécialités
bambous ou de ravinala (l'« arbre du d'exportation qu'aux formes de la riz
voyageur») ou une piètre savane à iculture, en relation avec les densités.
Aristida. Mais l'arbre a pour partie rem Certes, il existe des options régionales :
placé la forêt : la côte orientale est le la vanille est une spécialité de
domaine des cultures pérennes arborées l'Extrême-Nord, à partir de Maroant-
et arbustives, caféier surtout (le cacaoyer setra ; le giroflier caractérise la région de
est confiné dans le Sambirano, à l'extr Fénérive; les cultures plus fragiles (lit
ême Nord-Ouest), giroflier, cannelle, li chi, banane pour l'exportation) se sont
tchi, et lianes qui poussent sur support étendues près des principaux ports, et
arboré (poivrier, vanille), à quoi s'ajou notamment de Tamatave. Les régions
tent bananier et canne à sucre. Cet invent moins peuplées de l'Extrême-Nord et de
airequi évoque une luxuriance tropicale la Falaise ont souvent des « plantations »
ne doit pas faire illusion : la façade plus vastes. Mais l'opposition majeure
orientale a des cultures «riches» et des est dans le degré de maîtrise de la riz
paysans pauvres; les «plantations» ne iculture de vallée, entre le Sud-Est (au
sont que de modestes parcelles. Les sud de Mananjary) et le pays betsimisa-
exploitations européennes n'ont jamais raka, au nord.
été prospères et étaient en déclin dès
l' entre-deux-guerres; celles qui ont sur Le Sud-Est a, malgré les fortes ponct
vécu à la rébellion de 1947 et à l'ind ions du xixe siècle et les migrations du
épendance ont été nationalisées après xxe siècle, des densités parmi les plus
1975. Les essais de l'administration élevées de l'île. L'organisation de son
coloniale pour favoriser l'émergence espace est fonction d'un système de val
d'une classe moyenne de planteurs aisés lées parallèles, qui sont autant d'unités
n'ont pas donné de résultats. Sur ces politiques traditionnelles, marquées par
petits lopins, formes dérivées de la « cul une vigoureuse distinction entre
ture obligatoire » la caféière notamment, groupes de «nobles», de roturiers et
trop âgée, est en déclin. Le risque cyclo d'anciens esclaves. Axes d'organisation
nique n'incite pas à l'intensification. du peuplement, les fleuves, pourtant
guère maîtrisables, obstrués à l'aval par
Cette façade côtière tourne le dos à la les cordons littoraux, sont bordés de
mer. Le littoral, rectiligne, bordé de damiers de rizières, où l'on parvient à
dunes sur des centaines de kilomètres, faire deux récoltes, seules les parcelles
battu par une houle violente, n'a rien de niveau moyen portant deux cultures
d'attirant. Les sites aménageables sont dans l'année. La pression démogra
rarissimes : le moins mauvais est celui phique conduit à conquérir de nouvelles
de Tamatave, secondé par Manakara, terres sur les interfluves, où le bananier
port artificiel créé dans l' entre-deux- joue un rôle pionnier : son ombrage, son
guerres, que des chemins de fer ont tous abondante production de matière végé-

L' information géographique


n° 1, 2000
Documentation Madagascar : vers une nouvelle
Générale géographie régionale

taie permettent une amélioration de la valeur des baiboho est massivement de


qualité des sols. décrue, en saison sèche, qu'il s'agisse
de riz, repiqué dans les cuvettes, de hari
L'organisation de l'espace agricole cotet d'arachide, de tomates, d'oignons,
n'a pas la même rigueur au nord, en ou, encouragés depuis les temps colo
parallèle avec une moindre solidité des niaux, de tabac et de coton. Quand l'ac
encadrements. La société betsimisaraka tivité paysanne se contracte sur les
est à fondement lignager ; les royaumes, Hautes Terres, limitée par le froid hiver
souvent créés par des descendants nal,elle s'épanouit au contraire dans
d'étrangers, y ont été fugaces et n'ont l'Ouest, où les agriculteurs, réfugiés en
jamais rassemblé toute la région. Les saison des pluies sur des sites de buttes
densités sont moindres et, faute de capac ou de bourrelets de berge, s'éparpillent
ités en matière d'aménagement hy alors en habitats temporaires dans les
draulique, les vallées organisent moins zones basses. Quand les bœufs des
clairement une utilisation de l'espace «plateaux» maigrissent, ceux de
qui reste encore pour partie fondée sur l'Ouest prennent du poids...
le brûlis de forêt ou de savoka.
Ailleurs, règne une utilisation très
La façade Ouest : extensive. Les revers de cuestas sont en
espaces pastoraux effet généralement des terroirs
et agriculture de saison sèche médiocres, qu'il s'agisse de plateaux
gréseux ou de calcaires, modelés en
Le contraste est vigoureux avec la redoutables karsts à tourelles. Légè
côte orientale, sauf dans l'Extrême- rement meilleurs sont les sols issus des
Nord, où la pluviométrie élevée en épanchements basaltiques du crétacé et,
toutes saisons permet la culture du dans le bassin de Morondava, les épan-
cacao et du café. La façade occidentale a dages de «sables roux», très fragiles.
des climats contrastés, du soudanien L'activité pastorale des Sakalava se
dans le bassin de Majunga au sahélien déroulait pour l'essentiel sur ces pla
au sud du Mangoky. La formule célèbre teaux, tant en forêt que sur les surfaces
d'E.-F. Gautier - «à Madagascar les savanisées, avec des déplacements limi
hommes sont à l'est et les richesses à tésvers les vallées en saison sèche. Le
l'ouest» - a orienté bien des politiques, repli sakalava sur ces secteurs «périphé
mais elle est très discutable. Les riques»s'est accentué avec la conquête
«richesses» écologiques sont étroit coloniale. Les zones de baiboho ont
ementlocalisées : ce sont les riches allu donc été des espaces d'expansion pour
vions des baiboho, dont les rubans les populations immigrées des Hautes
accompagnent le cours des fleuves. Terres, du Sud-Est et du pays tsimihety,
Encore sont-ce des richesses menacées, dont les premiers contingents s'établi
surtout au contact des Hautes Terres, par rent dès la deuxième partie du xixe
les déplacements capricieux de fleuves siècle, puis pour des colons européens
qui divaguent tels des torrents sur des qui, à partir de l' entre-deux-guerres,
cônes de déjection. En aval seulement, accaparèrent de très vastes surfaces dans
on trouve la disposition classique, com le bassin de Majunga et la région du
binant bourrelets de berge aux sols Betsiriry (Miandrivazo) et de la
sablo-limoneux, terrasses inondables, Tsiribihina (bassin de Morondava), pour
limoneuses, et cuvettes de décantation y faire cultiver par des «métayers» le
aux sols lourds, tardivement exondés. tabac et, plus tard, le coton. L'Ouest est
La crue, qui recouvre l'essentiel des val un «melting pot», même si la partie
lées pendant la saison des pluies, occidentale du bassin de Majunga est
empêche alors l'agriculture : la mise en devenue une sorte de deuxième pays tsi-

10 L'information géographique
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Madagascar : vers une nouvelle Documentation
géographie régionale Générale

mihety. En aval, l'«assagissement» gènes, le réseau fluvial converge sur la


relatif du régime des fleuves a permis la Betsiboka et le port de Majunga; une
création de quelques périmètres irr desserte routière précoce a permis le
igués, notamment dans le bassin de développement de complémentarités
Majunga (riziculture de Marovoay, cul avec les Hautes Terres ; l'expansion tsi-
ture de canne à sucre de Mitsinjo) et, mihety, à l'est de la Betsiboka, a favori
tardivement, dans le delta du Mangoky sé la mise en valeur. Le bassin de
(pour le coton et le riz). Les baiboho ont Morondava, à la pluviométrie plus
été le théâtre de conflits fonciers parfois incertaine, sans unité hydrologique, très
très violents à l'époque coloniale; mal relié à Tananarive jusqu'au milieu
aujourd'hui encore il s'agit d'espaces des années 1970, a connu les mêmes
disputés entre entreprises agro-indust types de mise en valeur, mais sous des
rielles et petits producteurs de cultures formes plus fragiles et plus archaïques.
commerciales, qui sont aussi des éle La vallée du Mangoky constitue, à peu
veurs pour qui les vallées sont d'import de chose près, la limite entre « Soudan »
ants pâturages en saison sèche. et «Sahel» malgaches. L'influence de
Tuléar s'y est fait sentir par le dévelop
Les unités régionales paraissent se pement de la production de pois du Cap
définir en fonction des bassins hydrogra pour l'exportation, avant que, à la veille
phiques: peu utilisés comme voies navi de l'indépendance, y soit entreprise la
gables, difficilement atteints par les construction d'un périmètre irrigué, à
routes, les fleuves, ou plutôt les allu vocation cotonnière... au moment où la
vions tracent la répartition du peuple culture pluviale du coton prenait le pas,
ment et de la mise en valeur. Cette en Afrique, sur une culture irriguée
impression, en partie fallacieuse, d'orga jugée trop onéreuse !
nisation hydrographique, est renforcée
par la disposition des principaux centres Le Sud, quasi sahélien
urbains, souvent proches des embouc
hures ou des estuaires et leur hiérarchi Le Sud, pays du bush à épineux, est
sation. un monde à part, un îlot de pauvreté,
Autre différence, en effet, avec la
façade orientale que l'existence, sur desdont la seule ressource, outre l'élevage
littoraux moins inhospitaliers, d'une cerextensif, est de longue date l'exportation
taine activité maritime, d'un cabotage de ses hommes, car, aux normes mal
gaches
par boutres et goélettes, voire pirogues à en tout cas, les densités sont plus
balancier, animé par des centres anciens,fortes que ne le suggéreraient les res
du moins dans le Nord-Ouest où ils sont sources. Les Antandroy ont été recher
des héritiers de comptoirs swahili, et oùchéscomme travailleurs agricoles par
les colonies indo-pakistanaises ont eu unles planteurs européens; ils ont aussi
rôle précoce dans la collecte des pro essaimé spontanément comme commerç
duits d'exportation. ants en bétail, cultivateurs indépen
dants, tireurs de pousse-pousse en
Les subdivisions régionales se moul ville... Il est vrai que pays mahafale à
ent sensiblement sur les grandes unités l'ouest, Androy à l'est de ce «finistère»
géologiques et hydrographiques, et leur souffrent de conditions écologiques
activité diffère en fonction de l'impor rudes. La pluviométrie est réduite et
tancedes surfaces alluviales, de l'am incertaine; hormis ceux qui, comme
pleur des précipitations et plus encore l'Onilahy, bénéficient d'une alimentat
des conditions de circulation. Le bassin ion karstique régulière, les fleuves sont
de Majunga paraît ainsi privilégié par des oueds, et la riziculture est plus
rapport à celui de Morondava : les bai qu'aléatoire sans grands travaux d'amé
boho sont plus étendus et plus nagement. Exception dans la Grande île,

11
L'information
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géographique
Documentation Madagascar : vers une nouvelle
Générale géographie régionale

le riz cède le pas, comme nourriture de tés? On n'a pas su faire de choix en
base, aux cultures pluviales de sorgho, matière de production : les vieilles spé
manioc, légumineuses, voire de patate cialités ont été conservées sans modern
douce, pratiquées sur brûlis ou dans des isation sensible, voire sans renouvelle
champs clos de haies d'agaves ou de ment, amorçant donc un recul qui devait
cactus. Comme au Sahel, les meilleurs s'accentuer par la suite. Premier product
terroirs sont sur sols sableux, surtout sur eur de café de l'empire colonial avant
les dunes rubéfiées, qui absorbent et res 1939, Madagascar, au début des années
tituent bien les maigres précipitations. 70 était incapable de fournir son contin
Les dunes de l'Androy maritime compt gentoctroyé par l'Accord International
entparmi les plus construits des terroirs du Café... Seule politique clairement
malgaches dévolus aux cultures plu affichée, la «politique du ventre» visant
viales. Hors de ces îlots agricoles, l'e à l' autosuffisance alimentaire, prônait à
space est essentiellement pastoral, par la fois (objectifs contradictoires) l'inten
couru de troupeaux qui sont l'unique sification agricole et le maintien d'un
forme possible de capitalisation des bas prix du riz pour les citadins. . . Outre
revenus de l'émigration. Les seules le bitumage de quelques grands axes
entreprises de culture commerciale routiers, contrastant avec l'état souvent
d'une certaine ampleur ont été les plan désastreux des voies secondaires, les
tations de sisal de la vallée du Mandrare, seules réalisations de quelque ampleur,
à l'est. amorcées avant l'indépendance, ont été
les aménagements hydrauliques de
l'Alaotra et du delta du Mangoky et,
UNE REMISE EN CAUSE secondairement, l'extension de la culture
DES ACTIVITÉS ET DES DÉCOU du coton dans le Nord-Ouest. Les essais
PAGES RÉGIONAUX de rénovation des cultures pérennes ont
eu des résultats minimes. L'industrie se
Un pays en appauvrissement limitait à de modestes entreprises d' im
constant, jusqu'aux port-substitution (à Tananarive et Antsi-
dernières années rabe surtout) et à des unités agro-indust
Madagascar a connu un processus de rielles souvent archaïques. Or, pendant
recul économique qui a peu d'équival ce temps, la brusque croissance démog
ents dans le Tiers-Monde, et qui a été raphique, succédant à une situation
entamé bien avant qu'il ne frappe l'e sanitaire déplorable jusqu'à la fin des
nsemble du continent africain. Le PIB par années quarante, préparait ses inéluc
tête y est tombé à 260 dollars ; le taux de tables effets.
croissance moyen entre 1960 et 1995 a
été de -1,8 % par an, mais l'essentiel de L'entrée en crise fut toutefois pour
cette chute est postérieur à 1975; la l'essentiel la conséquence de la poli
baisse de la consommation privée a été tique économique, toute faite d'idéolog
de 50,3 % entre 1970 et 1995. Souvent ie, pratiquée pendant dix ans par la
vue aujourd'hui comme un temps heu deuxième République. Dès 1973, la sor
reux, la première République (1960-72) tie de la Zone Franc ôtait au pays une
n'est pas exempte de responsabilités : protection discutable, anesthésiante
elle ne fut pas un temps d'effondrement peut-être, mais réelle. A partir de 1975,
mais déjà de marasme. Madagascar, res la politique « socialiste scientifique » fut
tée liée à la France comme par un cor essentiellement marquée par la national
don ombilical, isolée moins par la mer isation des grandes entreprises ban
que par son insularisme, paraissait en caires et commerciales, l'étatisation du
état de «somnolence». Est-ce un effet commerce de tous les grands produits,
d'une excessive variété des et un endettement à contretemps, par

12 L'information géographique
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Madagascar : vers une nouvelle Documentation
géographie régionale Générale

des emprunts souvent à court terme tiques, derrière les apparences d'une
quand le crédit renchérissait, pour une remise en ordre.
politique d'« investissement tous az
imuts» qui ne produisit guère que des Les acquis de ces temps de crise ne
éléphants blancs industriels. Dans le sont pas tous négatifs. Le manque de
même temps, nombre d'infrastructures devises étrangères protégeant mieux le
essentielles, routières en particulier, marché local que tout droit de douane,
étaient laissées à l'abandon. on a vu progresser des activités à l'usa
ge du marché intérieur : ainsi de la pro
Dans un tel contexte, le contrôle éta duction de vin, de beurre, de fromage,
tique centralisateur, inefficient, ne pouv ou, dans l'artisanat, le travail du cuir, la
ait produire que son contraire : l'archi- quincaillerie. On devine ici l'importan
pélisation de l'île en une mosaïque de ce de la relation entre les villes et les
petites unités, s'efforçant de survivre, et campagnes, mais les liens ne se sont pas
de commercer assez pour satisfaire à renforcés selon une géographie simple,
leurs besoins essentiels par des straté fonction de la distance et des potentialit
giesde contournement, et l'affirmation és. Le modèle est ici encore l'archipel,
d'une dynamique économie parallèle, la multiplication apparemment anar-
plus ou moins clandestine, tandis chique de spécialités locales que l'his
qu'elles négligeaient les grands produits toire et la société expliquent mieux que
du commerce (riz ou cultures d'exportat l'écologie et les modèles spatiaux. Les
ion) trop étroitement surveillés. Reve savoir-faire sont inégalement répandus
nues pour l'essentiel à la charrette à et souvent jalousement gardés (tels vi
bœufs et au portage, les campagnes ont llages proches de Tananarive conservent
vu se modifier très sensiblement la hié ainsi le «secret» de la fabrication du
rarchie des rentes de situation. Ainsi sur savon malgache); les possibilités de
la façade orientale, dans les régions commercialisation dépendent souvent
caféières : les secteurs les plus favorisés moins de la route que de l'établissement
n'étaient plus les plus proches de la de systèmes informels d'écoulement des
route (souvent à peine praticable) et des produits par association entre citadins et
centres où les services administratifs ruraux fondés sur la parenté et l'origine,
achetaient le produit à prix dérisoires, par des alliances, difficilement négoc
mais les secteurs isolés de la Falaise qui, iées, avec des transporteurs locaux. La
grâce au portage, pouvaient aller troquer géographie régionale de la crise, prenant
sur les Hautes Terres le café contre des à contre-pied l'État centralisateur et
produits de première nécessité. Ces dogmatique, est une géographie de l'im
mêmes secteurs étaient particulièrement prévu, du détournement, de la marge.
bien placés pour amplifier une product
ion aussi fructueuse qu'illégale d'al Mais elle est aussi une géographie du
cool de canne à destination de la région risque : crise est synonyme d'insécurité,
centrale. De façon très générale, ce sont en tous domaines et à toutes les échelles.
les produits les moins contrôlés, ceux Les régions périphériques, isolées, en
pour lesquels la fraude était la plus faci ont particulièrement pâti : vols de bœufs
le,qui ont connu les plus nettes aug et de récoltes, destructions de villages,
mentations de production. Partout, par meurtres y ont été monnaie courante,
nécessité, s'est développée une culture entraînant parfois un recul du peuple
de la débrouillardise, du contournement ment(ainsi un temps dans le Moyen-
des lois et règlements, de lutte pour la Ouest de l'Imerina), un retour au pays
survie, fût-ce au détriment de l'avenir d'origine où densité et liens sociaux
(et notamment de l'écologie). Elle paraissaient garants d'une relative sécur
marque toujours profondément les ité. Les pâturages de hauteur qui entou-

L' information géographique 13


n° 1, 2000
Documentation Madagascar : vers une nouvelle
Générale géographie régionale

rent la cuvette de l'Alaotra n'ont plus points apparaissent clairement. C'est


connu les transhumances et sont deve d'abord le marasme ou le recul des pro
nusles domaines des voleurs de bœufs... ductions d'exportation classiques : la
et de ceux qui peuvent armer leurs ber caféière est vieillie, faiblement product
gers! Les déplacements de saisonniers ive et constamment menacée par les
ont alors beaucoup diminué, non faute cyclones; la production de vanille est
de véhicules, mais par crainte d'être irrégulière, son conditionnement et son
détroussé. Incontrôlées, les franges sont commerce sont conduits anarchique-
entrées dans la sphère de la production ment, le marché est très aléatoire; le
ou de la prédation clandestines. girofle ne trouve plus de débouchés en
Indonésie où la production s'est déve
Selon un scénario banal, Madagascar loppée. Seul le poivre est une relative
ne pouvait que se tourner vers les inst réussite. Le café ne représente plus que
itutions de Bretton Woods et accepter le 17 % de la valeur des exportations, le
retour au libéralisme économique pour girofle moins de 4 %, la vanille à peine
bénéficier des crédits indispensables à plus de 3 %. Le litchi, classique exporta
un redémarrage. Ce virage à 180° a des tion de Noël, est concurrencé tant par la
effets incontestables sur l'organisation Réunion que par l'Afrique du Sud. De
régionale, mais ils ne sont pas aussi façon globale, les «cultures riches» de
radicaux qu'on pourrait l'imaginer. Ceci la façade orientale semblent sans avenir.
tient certes pour partie à l'extrême len Cette partie de l'île, avec son peuple
teur de réalisation des réformes de struc ment relativement dense, son déficit
ture. Les avatars politiques (chute du chronique en riz, peut sembler aujour
président Ratsiraka en 1991, instaura d'huiun poids mort.
tion de la troisième République, puis
réélection de Ratsiraka en 1996), l'e Évolution de la production
xtrême dégradation des services publics, de quelques cultures
techniques et financiers sont des él d'exportation (en t)
éments d'explication, mais non les seuls.
Les dominants malgaches, sous couvert Fin des Fin des
années 1960 années 1990
de nationalisme, ont une conception
« autocentrée » du libéralisme et de la Café 55000 30000
privatisation, entravant autant que pos Vanille 1000 700
sible l'ouverture de l'économie mal
gache aux entreprises étrangères. Pour Poivre 1000 2000
l'heure, la privatisation des grandes
entreprises d'État est à peine entamée. Au début des années soixante-dix, la
façade occidentale intervenait fort peu
Une mutation dans le commerce extérieur (tabac et
des exportations : la mer, coton étaient surtout produits pour le
l'industrie, le tourisme marché national); seule exception
notable : les bovins, qui n'ont pourtant
Les ajustements structurels ont jamais donné lieu qu'à un modeste com
cependant déjà produit assez d'effets merce d'exportation. Pour l'heure en
pour que l'on se prenne à nouveau à ra tout cas, la contribution du troupeau
isonner à l'échelle nationale et à cher (dont l'effectif, ignoré à 30 % près au
cher quel est l'état des équilibres et des moins, est certainement en baisse) est
dynamismes régionaux. Force est de pratiquement nulle, l'UE ayant bloqué
constater que ceux-ci ont profondément ses importations pour raisons sanitaires,
changé en un quart de siècle. Dans le et l'île Maurice s 'approvisionnant en
domaine de l'économie agricole, deux Afrique du Sud. Dans l' Extrême-Sud, la

14 L'information
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géographique
Madagascar : vers une nouvelle Documentation
géographie régionale Générale

production de sisal a diminué de moitié actuellement de l'ordre de 40000 pour


depuis la fin des années soixante. L'état 167 entreprises, dont l'essentiel se
des exportations minières classiques, concentre dans la périphérie immédiate
toujours très limitées (mica, marbre, de Tananarive, générant un minimum de
chromite), n'est pas plus satisfaisant. 30000 emplois indirects. La progression
a été très sensiblement plus rapide qu'à
Tout se passe comme si les product Maurice, considérée pourtant comme
ionsd'exportation anciennes étaient une «success story». L'avantage compar
entrées dans un processus d' involution atif de Madagascar n'est pas dans les
lente, par vieillissement, dégradation privilèges fiscaux, classiques, encore
des infrastructures, déficiences de comm moins dans l'environnement administrat
ercialisation et de conditionnement, if (il faut savoir «arroser» largement
bref, faute d'« encadrements» territo pour obtenir satisfaction), ni dans les
riaux et économiques efficaces. En infrastructures (il n'existe pas de zones
contrepartie, sont apparus de nouveaux aménagées, l'approvisionnement en eau
produits, dont la localisation et l'impact et en énergie est parfois problématique
territorial sont tout autres. Il s'agit rar et la législation malgache interdit aux
ement de produits agricoles, même si étrangers l'acquisition d'immeubles).
l'on recherche des créneaux nouveaux, Par contre, Madagascar offre l'avantage
étroits, relevant de petits îlots de pro comparatif de salaires qui sont peut-être
duction moderne aisément contrôla les plus bas du monde 10, pour une main-
bles : fruits tropicaux et fleurs, géra d'œuvre peu revendicative et fort habile
nium rosat en substitut de la Réunion, dans certains domaines, même si sa pro
foie gras. La pêche crevettière (sur les ductivité laisse à désirer. C'est dans la
côtes occidentales) assure 6,5 % des confection que les entreprises se sont
exportations : la production touche ici d'abord établies, mais particulièrement
rarement terre. Il en va de même pour la dans le «haut de gamme»; on voit
pêche au thon. Sommées d'intervenir aujourd'hui se développer d'autres sec
dans l'aquaculture (pour la crevette teurs comme la saisie informatique, les
notamment), les firmes de pêche créent composants mécaniques et électriques,
des îlots d'activité sur des points de la l'industrie du cuir et du bois, la taille de
côte jusqu'alors quasi déserts (man pierres précieuses, s' appuyant souvent
groves du Nord-Ouest et de la Tsiri- sur des savoir-faire et des productions
bihina). Madagascar, d'autre part, est locales. La contribution de la Zone
apparu dans le commerce des produits Franche au commerce extérieur est déjà
industriels. Depuis quelque temps déjà, fort importante, et moins biaisée qu'on
elle était exportatrice de tissus de coton ne pourrait le penser par les importations
(un des rares secteurs qui disposait de contre-partie car les intrants sont sou
d'une matière première locale et vent locaux et l'équipement réduit.
d'usines assez modernes) ; ils représen
tent 11,4 % de la valeur des exportat Autre nouvelle source de devises que
ions.Mais surtout beaucoup d'espoirs le tourisme, longtemps mal vu pour des
sont placés dans le développement des raisons en partie idéologiques, et handi
industries de Zone Franche. capé par le coût des transports aériens
comme par la déficience des routes.
Institué en 1989, le régime de Zone Celle-ci subsiste, mais la vogue de
Franche industrielle a connu un réel suc l'écologie, l'attrait pour F «île mysté
cès, même si les capitaux locaux l'ont rieuse» et ses lémuriens... et le bas prix
plutôt boudé (ils ne représentent que
22 % des investissements contre 50 % à 10. d'Leœuvre
SMICestest
plusà faible
225 F,qu'en
le coût
Chine.
horaire de la main
Maurice). Les emplois directs créés sont

L'information géographique 15
n° 1, 2000
Documentation Madagascar : vers une nouvelle
Générale géographie régionale

Les exportations malgaches (en millions de DTS)


1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997
Exportations FOB 234,1 243,9 230,2 237,8 312,4 344,6 360,6 368,9
dont zone franche 0% 2,3% 5,6% 14,7 % 10,8% 16,4 % 32,2 % 35,8 %
(en %)
Importations FOB 417,5 321,7 330,4 365 381 414 444 493,2
Balance commerciale
(en % des exportations) -78,3 % -31,9% -43,5 % -53,5 % -22% -20,1 % -23,2 % -33,7 %

de la vie pour les étrangers créent un découverte de pierres précieuses et, ces
courant non négligeable de visiteurs dernières années, principalement de
aventureux (150000 personnes en saphirs. Après l' Extrême-Nord, dont les
1998). Le tourisme trouve sa place dans gisements ont été rapidement «écré
un contexte nouveau où, à l'instigation més», c'est maintenant le Sud-Ouest,
de la Banque Mondiale, qui finance un dans l'Isalo, ironiquement en bordure
Plan d'Action en la matière, l'enviro d'un parc naturel, autour d'Ilakaka. Né
nnementest à la mode. Les ONG envi- de rien, ce centre compterait, dit-on,
ronnementalistes fleurissent, d'un 100000 habitants. Trafiquants srilankais,
sérieux très inégal, et Ratsiraka deuxiè thaïlandais, sénégalais viennent y prati
me manière met en avant non plus le quer un négoce illégal mais d'autant
marxisme léninisme mais l'écologie... moins camouflé qu'ils savent donner des
gages aux puissants.
Or ce conservationnisme affiché a un
négatif : le développement exacerbé De nouveaux
d'un extractivisme qui détruit à vitesse équilibres régionaux
accélérée un milieu naturel dont on a dit
la fragilité. On l'a vu à l'œuvre dans le II ne manque pourtant pas de dyna
développement des activités «clandes miques rurales, mais outre quelques
tines» de frange, comme la distillation «créneaux» d'exportation limités, dans
d'alcool. Il répond aux besoins des villes de petites enclaves de production
en bois de chauffe, conduisant dans moderne contrôlée de près, elles visent
l'ouest notamment à une destruction essentiellement l'approvisionnement
accélérée de la forêt tropophile. Pour d'un marché intérieur qui a pris l'habi
répondre aux voeux des touristes et des tudede «consommer malgache» et qui
clients asiatiques, coraux, coquillages, est moins regardant sur les normes que
poissons rares sont surexploités dans les les marchés internationaux. Géographi-
récifs de la côte occidentale. Suivant un quement, c'est une revanche pour les
processus similaire à celui que connaît Hautes Terres centrales, aux pratiques
l'Afrique, on assiste à un développement intensives, aux potentialités toujours
de l'extraction artisanale de l'or et des marginales mais très variées, et pour la
pierres précieuses. Officiellement, la façade occidentale, qui peut profiter du
production d'or n'aurait été que de fait que la culture de baiboho se pra
1,3 kg l'année passée : mieux vaut souri tique pour l'essentiel l'hiver, en temps
re de cette statistique qui confirme l'irr de décrue. Une carte de l'évolution de la
égularité généralisée du trafic. Plus frap population traduit pour partie ces
pants, plus largement signalés sont les rééquilibrages : on y note l'accroiss
rushes d'aventuriers et de paysans misé ement faible, voire nul, des districts du
rables qui déferlent dès l'annonce d'une Sud-Est et la progression rapide des

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n° 1, 2000
Madagascar : vers une nouvelle Documentation
géographie régionale Générale

Fig. 6 : Éléments d'organisation régionale

1970 /\ 2000

1970 2000
^^| Région deTananarive ^^m>^ Flux de produits agricoles
de plantation
Zone d'agriculture ^"^P Flux de produits agricoles
[/"^ Culture de contre-saison <^_ Flux de produits agricoles
Hautes terres denses mm ^J^ Flux de bétail d'exportation
^^^ Région en déclin «##*" Frange d'insécurité
EH3 Marges r»l Zone enclavée
Agriculture commerciale ' Périmètre hydroagricole Frange de trafic d'alcool
Z2 saisonnière Zones de pêche industrielle
□ Régions agro pastorales Centre urbain
|
|

0 Aquaculture ^ Rush minier


S3 "Angle mort" ^ Pôle touristique

franges occidentales de l'Imerina; choses de la terre : F auto-production, en


l'Ouest, par contre, ne paraît pas tradui temps de pénurie, trouvait sa justifica
re démographiquement ses avantages, tion ; le marché du travail étant restreint,
tandis que l'Extrême Sud ne semble nombreux sont ceux qui, diplômés ou
guère parvenir à exporter ses excédents du moins anciens étudiants, ont amorcé
démographiques . un retour à la terre, créé une petite entre
prise agricole. La pluri-activité, comp
Le développement d'un «vivrier ortant un volet rural ou banlieusard, est
marchand» dans les régions qui dispo devenue courante. Dans le même temps,
sentd'une rente de situation bénéficie la croissance démographique entraînait
d'une conjonction de facteurs favo un morcellement accru d'exploitations
rables, au moins à une minorité. La crise déjà de taille très réduite que n'a pas
des années 70-80 a suscité chez les toujours, loin de là, compensé une mont
urbains un regain d'intérêt pour les ée de l'agriculture sur les collines,

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Générale géographie régionale

pourtant souvent vigoureuse. Le niveau de terre, maraîchage, fruits) sur les


de vie des microfundiaires s'est cons rizières comme sur les collines. Les spé
idérablement dégradé, et on peut le cialisations résultent d'un composé en
mesurer au taux de rémunération du tra proportions variables d'avantages de
vail salarié, complément indispensable. position, de «rentes écologiques», de
Dans le courant des années soixante, le savoirs locaux, de relations sociales
salaire journalier permettait l'achat de 6 facilitant l'écoulement des produits. Ce
kgs de paddy; il en vaut aujourd'hui premier cercle d'activité s'étend inéga
deux ou trois sur les Hautes Terres. Ceci lement, fonction de l'état des routes,
ouvre de larges perspectives à qui dispo souvent guère au-delà de cinquante kilo
se de ressources extérieures à l'agricul mètres, mais il déborde Antsirabe (à 160
ture et peut se permettre d'employer des km au sud) et les baiboho du Nord-
salariés pour des cultures ou élevages à Ouest, partagés entre l'influence de
forte intensité de travail. Majunga, plus proche, et de Tananarive,
plus dynamique et peuplée, en font par
Encore convient-il de bénéficier de tiegrâce à leur production de contre-sai
«rentes de situation». De ce point de son, comme le Moyen-Ouest de l'Ime-
vue, la prime va évidemment aux rina, théâtre d'une forte immigration
régions proches des villes. Tous les rurale, mais où les conditions de dessert
centres urbains de quelque importance, e, bien médiocres, maintiennent les
résidence d'entrepreneurs potentiels et producteurs sous la coupe des commerç
marchés pour les produits, sont ainsi ants, seuls à disposer de moyens d'éva
entourés d'auréoles d'activité agricole cuation. Grenier traditionnel des Hautes
marchande, mais la prime va évidem Terres, la cuvette de l'Alaotra, est par
ment à la périphérie de la capitale. Dix contre en perte de vitesse : ses surplus
fois plus peuplée que les villes de rizicoles s'amoindrissent et les condi
second rang, Tananarive est également tions d'évacuation se sont dégradées.
la première bénéficiaire des crédits des
institutions internationales comme La capacité d'animation de la capitale
d'une relance quelque peu artificielle ne s'étend guère sur le pays betsileo.
impulsée par l'État, qui recourt au crédit Cette région est manifestement
bancaire. En quelques années, le paysa sinistrée : présentant le même type de
ge tananarivien a considérablement potentialités que l'Imerina, elle n'en a
changé. On assiste à une «déruralisa- pas les avantages de position; ses
tion » de la ville, dont les symboles sont migrants saisonniers sont moins demand
la disparition du grand marché du ven és, compte tenu de la croissance démo
dredi, le Zoma, morcelé et reporté dans graphique générale; elle a d'autre part
les périphéries, et la progression, aux profondément souffert de l'insécurité
dépens des rizières, de terre-pleins som des années 70-80 et de multiples exact
mairement remblayés, où se construi ions. Passé Ambositra, vers le sud, limi
sent entreprises de Zone franche, loti te de l'influence d' Antsirabe (à 90 km),
ssements pour cadres moyens ou grandes se dresse comme un «mur» de la pau
surfaces commerciales. On voit prolifé vreté et de la malnutrition. Un suivi des
rer bureaux d'études, ONG, agences de paysages ruraux enregistre la stagnat
voyages, tous moyens de captation des ion,voire la régression de la mise en
crédits étrangers, dont les provinces ne valeur, contrastant avec la rapide évolu
voient que de modestes retombées. Côté tiondes paysages d'Imerina. Dans la
rural, au-delà du front d'urbanisation, même catégorie se rangent d'autres
les activités se diversifient, avec notam « périphéries » de peuplement dense : le
ment une remarquable croissance des Sud-Est, une large partie du pays betsi-
productions de contre-saison (pomme misaraka (hors la petite région de

18 L'information géographique
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Tamatave), où les productions d'export


ations'étiolent.

Les régions hors règles constituent


une dernière catégorie, fort hétérogène :
elles groupent tant les espaces repliés
sur une pauvre autosubsistance
(l'Ambongo entre les bassins de
Majunga et de Morondava; l'Extrême-
Sud, sauf sur ses marges, le haut pays
tsimihety) que les franges de l'illégalité,
à l'intense activité «clandestine»
connue de tous : fronts pionniers mouv
ants de l'extraction minière, alignées
d'alambics des franges forestières, voire
certaines fractions du littoral occidental
où les richesses naturelles sont pillées.

Trois registres se combinent donc


dans un ensemble composite : les
anciennes formes de mise en valeur en
dépérissement et deux formes de la
« mondialisation » relevant grosso modo
de l'activité licite et des pratiques ill
icites, qui peuvent être à l'occasion
«pilotées» ou couvertes par les mêmes
acteurs. Dans cette mutation, les équi
libres régionaux anciens sont boulever
sés et certaines régions s'estiment
mieux à même de tirer leur épingle du
jeu, d'autres espèrent se redresser par un
recours plus direct au monde extérieur ;
d'où la montée du régionalisme et une
revendication fédéraliste qui peut mettre
à mal l'unité nationale, provoquer une
rupture définitive des encadrements et
accentuer encore une dégradation éco
nomique et sociale qui a peu d'équival
ents hors des pays démembrés par les
guerres civiles.

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n° 1, 2000