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-- t

THE

NEw YORK PUBLIC LIBRARY

PRESENTED BY

-- liiss Ellen Majcr Jcne e


30 April 1917
L' ARTISTE

UE DE PARIS
BEAUX-ARTS ET BELLES-LETTRES

IV° SÉRIE. — TOME IX


-

PARIS
AUX BUREAUX DE L' ARTISTE
QUAI MALAQUAIS, 17

1 8 47
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Imprimerie de GERDÈs, rue Saint-Germain-des-Prés, 10,


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TABLE DES MATIÈRES.

MARS, AVRIL, MAI, JUIN 1847.


--"

4° s É RIE. - T OME IX.

TExTE.

7 mars 1847. - Première livraison. 11 avril. - Sixième livraison.


ALPHONSE DE LAMARTINE. Le Patriotisme aux frontières. . . . 81
N. MARTIN. Voyage en Allemagne. Les Arts et les Lettres.Aventures et
Impressions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A. DESPLACES. Galerie des Poëtes vivans. - XVIII,- Médaillons et
A. DESPLACES. Galerie des Poëtes vivans. — Ix,- Victor de Laprade. Camées. . . . , . .. • • • • • • • • • • -

- X, - Auguste Barbier. . . . . . . . . - - - - - • - IIENRI DE LACRETELLE. Le Verger, III. . . .. • • • • • • • 84


L. DE RONCHAUD. Beaux-arts. - Exposition du Louvre. .. • • • 87
ARSENE HOUSSAYE. La Folie de Suzanne, III. . . . . . . .
T. G. Histoire de la Peinture flamande et hollandaise. . . . . . 11 ARSENE HOUSSAYE. Poésie : Martia et Marguerite. . . . . • .
DAVID D'ANGiERS. Le Jury. . . . . .. • • • • • • • • • id.
SAINTE-BEUVE. L'Automne. . . . . . . . . . . . . . . 12
94
ANTONI DESCHAMPS. Poesie. . . . . . . . . - - - id. . .. Revue de la semaine. - Le Monde parisien. . . . . . . . .
95
CHARLEs MoNSELET. Revue de la semaine.— Le Monde parisien. . 15 . Beaux-Arts. - Bibliographie. . . . . . .. • • • • • • •
. .. Beaux-Arts. - Bibliographie. . . . . . . . . . . . . .
18 avril. - Septième livraison.
14 mars. - Deuxième livraison. DANIEL STERN. Pensées. . . . . . • . .. • • • •• • • •
PAUL MANTZ. Galerie de M. le comte d'Espagnac. . . . . . . .
L. CLÉMENT DE RIS. Salon de 1847.— Le Jury.. . . . . . . . HENRI DE LACRETELLE. Le Verger, IV. . . . . . . . . . 101
A. DESPLACES. Galerie des Poëtes vivans. — XI,— Alfred de vigny. L. CLÉMENT DE RIS. Salon de 1847. . . . . . . . . . . . 105
- XII,- F. Ponsard. . . . . . . . . . . . . . . . . ". 107
N. MARTIN. Voyage en Allemagne.Les Arts et les Lettres.Aventures et JULES LE FEVRE. Hier, Aujourd'hui, Demain. . . . . . .
LETRONNE. Archéologie. — Une Inscription grecque. . . . . . 108
Impressions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
. . , Revue de la semaine. - Le Monde parisien. . . . . . . .
HIPPOLYTE ACQUIER. Les Amours des poëtes.— Clément Marot. -
110
. .. De la Poetique de l'ecole. du bon sens. . . . . . . . . Musique. — Bibliographie. . . . . . . - . . - • .
WILHEM TENINT. Poésie : Les Amoureux et les Pinsons. . -
- 25 avril. — Huitième livraison.
. .. Revue de la semaine. - Le Monde parisien. . . . .
. . .. Beaux-Arts. - Bibliographie. . . . . . . . . . ATH. MOURIER. Voyage aux Pyrénées. Bagnères de Luchon et Saint
Bertrand de Comminges. . . . .. • • • • • • • • • • • - 115

ARSENE HOUSSAYE. Un des Quarante il y a cent ans. . . . . . 115


21 mars. - Troisième livraison.
LORENZACCIO. Beaux-arts.— Peintures murales dans la chapelle de
ARSÈNE HOUSSAYE. Salon de 1847.-A M. Paul Chenavard à Rome 55 l'Institution royale des jeunes aveugles, de M. Ilenri Lehmann. . . 117
A. DESPLACES. Galerie des Poëtes vivans. — XIII, — A. Br§. HENRI DE LACRETELLE. Le Verger, V. . . . . . . . . . . 119
- XIV,-Jules Resseguier.. . . . . . . . . .. . . -
L. CLÉMENT DE RIS. Salon de 1847. . . . . . . . 122
H. DESPREZ. La Bible et les Bohemiens de l'orient. . . | | | | | -
P. CORNEILLE. Poesie : Hymne à sainte Geneviève. . . . . . . 125
A. DE LAMARTINE.
VICTOR Souverainete
PAV1E. Notes de laenpensée.
d'un Voyageur Italie. — . . de. saei
. Mme HENRY EGMONT. Devant la femme piquée par un serpent. . . . . id

JULES LE FEVRE. Poesie : Le Poisson volant. La Vie humaine.


LE COMTE F. DE GRAMONT. Poesie : Pierre Corneille : Sur la mort
d'un artiste. . . . . . . . . . . . . . . .
- •
-
-

-
-

-
: N. MARTIN. Poésie : Credo.
. .. Revue de la semaine. .
... Beaux-Arts. - Bibliographie.. . . .
. • • •
-


-


, . .

- -


-


.

, . . .
• • •
126
id.
127

. .. Revue de la semaine. - Le Monde parisien. . . . i 2 mai. —Neuvième livraison.


. .. Beaux-Arts. - Bibliographie. . . . . . . . . . . # ARSÈNE HOUSSAYE. Portraits à la plume, — III, – M. de Salvandy.
HENRI DE LACRETELLE. Le Verger, VI. . . . . . . . . . .
129
155
28 Inars. - Quatrième livraison.
ATH. MOURIER. Voyage aux Pyrénees. Bagnères de Luchon et Saint
HENRI DE LACRETELLE. Le Verger, I. . . . . . Bertrand de Comminges. . . . . . . . · · - - -
· · · · . 136
A.-DESPLACES. Galerie
XVI,- Arsène des Poëtes
Houssaye. . . vivans. . : -siinte-Beuve
. . . -. XV , - - -
ALPHONSE ESQUIROS. Le Musée do Gall. . . . - - - - - - 159
A. DESPLACES. Poesie : souvenir de printemps.. . . . . . 141
PAUL
L. MANTZ.
CLEMENT DEJuvénal et Perse,
RIS. Salon traduction
de 1847. . .de M Jules LadCTOIX.
· · ..· ,.
- - CHARLES MONSELET. Revue de la semaine. - Le Monde parisien. 142
.. .. Beaux-Arts. . . . . . . - id.
GERARD DE NERVAL. Comedie-Française. - Notre riii. esi in
C6'386. - - • - ° ° ° • • • • • • • prt
.
H. DE BRAY. Art industriel. . . . . - * • • • • • •
9 mai. - Dixième livraison.

LORD PILGRIM. Le Printemps à Florence. . . . , . . . . . . 145


» . .. Revue de la semaine. - Le Monde parisien. - - -
ALPHONSE ESQUIROS. Philosophie du Blason, I. . . . . . . . 148
• .. Beaux-Arts. - Bibliographie. . . . . . LAZARE MON K. Thahmas-Kouly-Khan. . . . . . . . . . . . 150

4 avril. - Cinquième livraison. ARSENE I1OUSSAYE. Un Philosophe. . . . . . . . . . . . 152


EMMANUEL DE LERNE. Perlette, I. . . . , . . . . . . . . 155
* E DE LATOUR. Voyage en Orient, d'Alexandrie à Constanti . .. Revue de la semaine. . . . . . . . . . . . - 156
n9Plº- • . . . . , . . . . . . . . . 65 THÉOPHILE GAUTIER. Les Romains de la décadence. . . . . . 157
A. DEsPLACES.
HENRI Galerie desLePoetes
DE LACRETELLE.

vivans.
Verger, II. .-. xvii.
. "-- victor
Victor n o
Hugo.
ugo , - - - - 67 .. .. Beaux-Arts. - Bibliographie. . . . . . . . . , . . . . 159
70
L. CLEMENT DE RIS. Salon de 1847. • • • • • • •
- 74 16 mai. — Onzième livraison.
ALPHONSE DE LAMARTINE. Poesie : Sur des fleurs peintes. - -
78 161
CHARLES MONSELET. Revue de la semaine. - Le Monde parisien. . id.
DANIEL STERN. Pensées, second fragment. . . . . . . . . .
CH. DE REMUSAT. Werther, René, Jacopo Ortis, , , , , , , , 162
, , , Beaux-Arts. - Bibliographie. , , , , , , , , , , , , , 80 L. CLÉMENT DE RIS. Sur l'Orfevrerie française. . , , , , , , , 164
EMMANUEL DE LERNE. Perlette, II. - - - - - - 167 THÉOPHILE GAUTIER. Beaux-Arts : Jeunes Grecs faisant battre des
PIERRE MALITOURNE. La Sculpture en 1847. . . . . . . . .. 170 C0qS. • • • • • . . . . . . . • • • • • • • • • • . 221
ARSÈNE HOUSSAYE. Théâtre : Le Chiffonnier. — Marion Delorme. 175 . .. Revue de la semaine.— Le Monde parisien. . . . . . . . . 222
CHARLES MONSELET. Revue de la semaine.— Le Monde parisien. 174 ATH. MOURIER. Musique : Concours au Conservatoire. . . . . . id.
Beaux-Arts. . . . . . . . . . . . . . . . . . 176 Beaux-Arts. . . . . . . . . . . . . . . . . 225

25 mai. – Douzième livraison.


15 juin. — Quinziéme livraison.
ARSÈNE HOUSSAYE. Paradoxe et Vérité. . . . . . . . . . 177
... suite de l'Histoire de Manon Lescaut et du chevalier Desgrieux.
ALPHONSE ESQUIROS. Philosophie du Blason, II. . . . . . . 179 ARSENE HOUSSAYE. Rubens, II.
N. MARTIN. Les Poëtes français contemporains. — A. Desplaces. 180 ' PAUL MANTZ. Recherches sur quelques peintres provinciaux, de M. de
EMMANUEL DE LERNE. Perlette, III. . . . . . . . . . . .. 182 Pointel. . . . . . . . . . , . . . . . . . . . . . 255
. . . Salon de 1847. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 185 LE COMTE FERDINAND DE GRAMONT. Poésie : Sextine. . 257
LAZARE MONK. Histoire contemporaine. — L'Empire. . . . . .. 186 CAMILLE CRÉVECOEUR. Poésie : La Note qui brise. . . . . . . id.
ANTONI DESCHAMPS. Poésie : Athènes. . . . . . . . . . .. 187 Revue de la semaine. — Le Monde parisien. . . . . 258
ÉMILE DESCHAMPS. Poésie : Pluie et Pleurs. . . . . . . . . id. . .. Beaux-Arts. . . . • - - • • • • • • • • • id.
ALFRED DE MUSSET. Poesie : Psaume français, musique de M. FER
vILLE-VAUcoRBEIL. .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. 188 20 juin. — Seizième livraison.
. .. Revue de la semaine. — Le Monde parisien. . . . . . . . .. 190 JULES LE FEVRE-DEUMIER. Les Girondins, de M. ALPHoNsE DE
. .. Beaux-Arts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191
LAMARTINE, I. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 241
50 mai. — Treizième livraison. ARSENE HOUSSAYE. Rubens, III. . . . . . . . . . . . . 245
Suite de l'Histoire de Manon Lescaut et du chevalier Desgrieux, II. 247
ARSÈNE HOUSSAYE. Le Tombeau de Napoléon. 195 A. DESPLACES. Poésie : La Magdeleine sans péches. — La Marchande
JACQUES RAPHAEL. Bilan littéraire. . . . . . . 194 de gants.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 255
UN CAMPAGNARD. Souvenir d'un jour d'été. . . . . 196
CHARLES MONSELET. Revue de la semaine. — Le Monde parisien. . 254
EMMANUEL DE LERNE. Perlette, IV. . . . . . . 198
. . Beaux-Arts. — Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . 255
P. HÉDOUIN. Musique : Lesueur. . . . . . . . . :: . :: 201
JULES DE SAINT-FELIX. Poesie : L'Orgie romaine. . - 202 27 juin. — Dix-septième livraison.
. . .. Revue de la semaine. - Le Monde parisien. . . . . 205
JULES LE FEVRE-DEUMIER. Les Girondins, de M. ALPHoNsE DE
.. . Beaux-Arts et Belles-Lettres. . . . . . . . 204
LAMARTINE, lI. .. . . . . . . . . . . .. • • • • • • • 257

6 juin. - Quatorzième livraison. -


GERARD DE NERVAL. L'Iséum. Souvenir de Pompéi. . . . . . . 259
... suite de l'Histoire de Manon Lescaut et du chevalier Desgrieux, III. 262
ARSÈNE HOUSSAYE. Rubens. A M. Ch. de Rémusat. . . . 209 JULES DE SAINT-FELIX. Poésie : Les Océanides. . . . . .' . 266
.. .. Robespierre condamné et non jugé. . . . . . . . . , 212 N. MARTIN. Poésie : Chant pour l'armée d'Afrique. . -. . . . . . id.
EMMANUEL DE LERNE. Perlette, V. . . . . . . . . . . . . 215 .. Revue de la semaine. — Le Monde parisien. . .
L. CLÉMENT DE RIS. Salon de 1847. Les Refusés. . . . . . . . 218 . . Beaux-Arts. . . . . . . . . . . . . . .

G RA V U R E S.

Première livraison. Neuvième livraison. .

FRoNTisPicE du volume, dessin de CHENAvARD, gravure D'EoMoND HÉnoUIN. PoRTRAIT DE M. DE SALvANDY, gravure de M. EoMoND HÉDorIN, d'après
M. PAUL DELARoCHE.
LEs ENFANs A LA ToRTUE, de M. DECAMPs, par M. EUGENE LE RoUx.
Dixième livraison.
Deuxième livraison.
LEs RoMAINs DE LA DÉCADENCE, eau-forte de M. EnMoND HEDoUIN, d'après
BoucLILR DE CHARLEs-QUINT, gravure de M. PÉR oN vRD. M. THOMAS CoUTURE. .
PAYs DE LIÉGr, par HUvsMANs DE MALINEs, gravure de M. LouIs MARvv.
Onzième livraison.
Troisième livraison.
PoRTRAIT DE M. THoMAs CoUTURE, par M. ALoPHE.
PoEME sILENCIEUx, par Mlme ELIsA CHAMPIN.
LE GAI BUvErR, par M. EUGÈNE LE RoUx.
LEs ÉTUDIANs, gravure de M. VERDEIL, d'après GAv ARNI. Douzième livraison.

Quatrième livraison. L'ODE, de M. GALIMARD, dessin de M. AUBRY-LECoMTE.


LE GUITTARRERo, dessin de M. ARMAND LELEUx, d'après son tableau du Salon. Treizième livraison.
DEssoUs DE FoRÈT, eau-forte de M. LoUIs LERoY.
Cinquième livraison.
UN LAzARoNE, eau-forte de M. EUGENE LAvILLE.
UN GAULois (habitant du Marais avant J.-C.). gravure de M. ADoLPHE RIFFAUT,
Quatorziéme livraison.
d'après M. ADRIEN GUIGNET.
LA FARANDoLE, eau-forte de M. LÉoN PÉRÈzE, d'après son tableau. JEUNEs GRECs rAIsANT BATTRE DEs coQs, de M. GÉRôME, gravure de M. METz
MACHER,
Sixième livraison.
- Quinzième livraison.
BEPPA RAPPo, danseuse de Constantinople, gravure de M. ADoLPHE RIFFAUT.
BoMBARDEMENT D'ALGER PAR DrQUESNE, gravure de M. LEcoMTE, d'après
M. BIARD. -

Septième livraison. OUED-EL-HAMMAN, eau-forte de M. LE CoMTE ***.


LE PAPE SixTE-QUINT BÉNIssANT LEs MARAis-PoNTINs, par M. RUDoLPHE Seizième livraison.
LEIIMANN.
PoRTRAIT DE BERNARD DE PALIssY, par M. ÉMILE BoURiEREs. PAssAGE DU GUÉ, de M. JULEs DUPRÉ, eau-forte de JULEs CoLLIGNoN.
RoUGET DE L'IsLE, de M. DAvID D'ANGERs, gravure de M. LE RoUx.
Huitième livraison.
Dix-septiéme livraison.
AMEs PoRTÉEs AUx PIEDs DU CHRIsT PAR DEs ANGEs, de M. HENRI LEHMANN,
gravure de M. METzMACHER. L'ODALIsQUE, de M. EUGÈNE DELACRoIx, par M. ALExANDRE DEBAcQ.
EMMANUEL DE LERNE. Perlette, II. - - 167 THÉOPHILE GA UTIER. Bcaux-Arts : Jeunes Grecs faisant battre des
PIERRR MAI.lTOURNE. La Sculpture en 1847. . .. 170 c--
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REVUE DE PARIS. ' !

voYAGE EN ALLEMAGNE

LES ARTS ET LES LETTRES; AVENTURES ET IMPRESSIONS

Vous allez partir, mon cher Houssaye, pour le pays de Gior autres docteurs. J'arrivai avec le poëte Karl Simrock, lorsque
gione et du Tasse, de Veronèse et de l'Arioste; voulez-vous, déjà l'assemblée était nombreuse, et je dus passer par tous les
comme préface, voyager par la pensée avec moi dans la patrie honneurs de la présentation officielle. C'est là que je rencontrai
de Durer et de GOethe ? M. Kinkel, homme d'une éloquence rare, et qui, chose qui me
La nuit du jeudi saint m'a offert à Cologne le spectacle le semble surtout difficile avec la langue allemande, possède au
plus intéressant et le plus imprévu. J'étais descendu à l'Hôtel du plus haut degré la faculté improvisatrice. Il n'a dans le débit
Dôme, à quelques pas de la cathédrale, et je me disposais à me aucune de ces lenteurs qui résultent presque toujours chez les
coucher, lorsque je fus attiré à la fenêtre par des psalmodies Allemands des scrupules infinis de leur esprit, comme aussi
étranges : c'était une procession bizarre, défilant sur deux des constructions savantes de leur idiome. M. Kinkel se dis .
rangs par la rue , et qui sans doute sortait de la cathédrale. tingue, sous ce rapport, par une spontanéité toute française, Ct
D'abord je ne vis que des femmes, les unes tenant un enfant j'ajoute qu'il a toute la libéralité de l'esprit français. Il est de -
dans leurs bras, les autres levant les mains vers le ciel ; toutes puis deux ans fort à la mode à Bonn, où, indépendamment de
chantant ou marmottant à tour de rôle, ou à la fois, des ver son cours de beaux-arts et d'architecture gothique à l'Univer
sets et des répons de cantiques. De distance en distance, appa sité, il donne encore deux fois par semaine, dans la grande salle
raissait au milieu des rangs un homme tenant une lanterne du Casino, et à l'usage unique des dames, des lectures et im
dans une main, dans l'autre un grand Christ en bois. Cet homme provisations sur la vieille poésie et les vieux monumens de l'art
guidait la troupe à laquelle il donnait le ton. Sa voix dominait germanique.—Maisje reviens à M. Kraft. Quand tout le monde
toutes les voix. C'était un concert à la fois solennel et comique fut arrivé, que chacun eut pris place, allumé son cigare ou sa
où se croisaient, sur tous les tons de la gamme, les aigres sons pipe, et lancé ses premières colonnes de fumée au-dessus du
nasillards du patois allemand. Quand les femmes eurent ainsi grand verre de maiwein (vin de mai) placé devant lui, M. Kraft,
défilé pendant une heure, ce fut le tour des hommes, car le mé d'une voix grave et d'un air assuré, quoique modeste, entonn't
lange des sexes paraît être sévèrement interdit dans ces marches l'exorde de son discours. Nous apprimes ainsi que, dans le
religieuses. Puis aux hommes succédèrent de nouveau les présente séance, il s'occuperait uniquemerº de raconter les ha
femmes; et ces bruits de voix et de pas m'empêchèrent de dor bitudes orientales, en ce qui touche le tabac et le café, objets
mir pendant une grande partie de la nuit. A voir ces visages charmans, poisons adorables, qui ne trouvent pas moins de
austères et marqués de superstitieuse terreur, ou bien encore culte parmi les habitans moins poétiques de l'Occident. L'ingé
l'expression exaltée et confiante de ces femmes qui pressaient nieux voyageur assaisonna sa narration de 1emarques pleines
dans leurs bras un enfant sans doute malade et qu'un miracle de sel sur la nonchalance habituelle aux Orientaux. Après avoir
devait probablement guérir; à voir ces costumes bigarrés, vi fait la description d'un chibouc d'une longueur prodigietse, il
sages et costumes fantastiquement éclairés par un pâle rayon ajouta que, puisqu'il était de son devoir d'érudit allemand de
de lanternes portées à distance par les conducteurs de ces foules chercher toujours la raison philosophique de toute chose, il
pieuses, on eût cru contempler une de ces toiles gothiques où n'hésitait pas à attribuer au chibouc oriental ce besoin, cette
le pinceau d'un Holbein ou d'un Albrecht Durer dramatisait, passion de l'isolement, qui est un trait caractéristique du tem
dans leur naïve et raide vérité, les mœurs et la vie du moyen pérament oriental. Ici M. Kraft, joignant la pratique à la théo
âge allemand. rie, tira d'un grand sac posé près de lui une foule de tuyaux
A Bonn, j'assistai à une scène d'un autre genre. C'était de pipe; puis, réunissant les nombreuses parties d'un chibouc
maintenant une représentation des coutumes universitaires.Un qui, ainsi monté, usurpait presque toute la longueur de la
jeune docteur, M. Kraft, fils d'un ministre pTOtestant de CO table, se mit en devoir de prouver à la docte assemblée qu'en
logne, avait annoncé qu'il raconterait ses impressions de voyage effet les fumeurs de telles pipes étaient totalement contraints à
en Égypte, en Syrie et jusqu'en Terre-Sainte. La séance devait l'isolement. Nous eûmes encore plusieurs détails intéressans
le tenir dans la tabagie ordinaire des professeurs, assesseurs et sur les habitudes de ces populations immobiles, quoique pour
7 MARS 1847, 1r° LIVRAISON. 1
2 L'ARTISTE |

la plupart nOmades, entr'autres une peinture vivante d'un ca fameux tableau de J an Huss. Lessing, que l'Allemagne place au
baret turc, que le pinceau de Decamps n'aurait pas mieux dé premier rang de ses peintres d'histoire, a débuté par le pay
Cl'll. Quant au harem, ajouta le narrateur avec un malin Sou sage, où il excelle; aussi ne néglige-t-il jamais l'Occasion
I'Ire, vous ne douterez pas, messieurs, que je ne regrette d'lntroduire la nature dans ses compositions, où l'on trouve
beaucoup de n'avoir rien à vous en dire. M. Krait termna son toujours un coin de ciel, un pan de verdure et quelques mysté
récit par un calembour lort Ingénieux, mais qui, par malheur, l'leux embrassemens d'arbres centenaires. Ces qualités me Sem
ne slgnlfie rien dans notre langue. Je veux pourtant essayer de blent devoir se produire avec tout leur lrais éclat dans un ta
Vous eIl donner une idée. Notre voyageur venait de raconter bleau de moyenne dlmension auquel Lessing met la dernière
plusieurs aventures, afin de plouver la nonchalance orientale. maln à cette heure, et qu'on pourra désigner par ce titre : Moi
G1 ace à celle nonchalance, lui, M. Kralt, s'était vu forcé de nes quittant leur abbaye d venue la proie des flammes. Le paysage,
diflerer indéliniInent quelques excursions importantes qu'il r1cl1e de Végetatlon, s'allonge en une perspect1ve profonde, où la
VOula1t lalre dans l' Intérleur uu pays. l antôt les guides aux ligne de l horlzon va se perdre au seln de bleuatres vapeurs. Du
quels il s'a ressait ne voulaient pas se mettre en route ce Illllleu des leulllages, dont les nuances ressortent au Second plan
Jour-là, sols pretexte qu'étant de ſervens catholiques, lls se à gauche, S'échappent des llammes qui éclairent d'une lueur Si
lalSaleIlt ul devolr de chOmer en l'honneur de tel saint dont nlstre le clocher de l'abbaye. Au premier plan sur la droite, on
C'elalt l'anl lVersalre; tantOl ll avait allaire à un jul1, et il se aperçoit les moines lorces de quitter leur douce et tranquille re
trouvait qu : c'était le jour du sabbat. En un mot, catholiques, t alle. lls sont chargés des precieuses reliques qu'ils ont pu
chretiens de l'église d'Orient, musulIllans ou julls, chacun, sauver. Quelques-uns se hasardent à tourner la tête vers l'ab
lorsqu il s'agissa1t de se decroiser les Jambes, avait a la bouche baye que le leu consume; mais la plupart, et leur chef tout le
Ce neIIle et Seul Inot : Morgen ! ( demain !) — Jugez sl Je pestais, pl'emler, S'aVaIlcent sans lever les yeux. On sent qu'ils craignent
nous dit le spirituel voyageur ; mals Jugez aussi, messleurs, de se convalncre de tout leur malheur. Le pinceau seul peut
combien je dus m'applauulr de tant de contrarietes et de re rendre (c'est-à-dlre le pinceau de Lessing) tant de douleur pro
tards, lorsque je m'aperçus que je venals de découvrir une ety fonde unie à tant de l'eslgnation, tant de morne abattement et
mologie prºcleuse. En ellet, messleurs, admirez à quoi tiennent de soumlsslon a la volonté de Dieu. L'art sympathique de Les
les découvertes de la science! Nos pères se sont consumés à sing lui a inspiré un très habile contraste entre cette scène de
chercher l'étymologie du mot Orlent (Morgenland); s'ils s'étaient désolation et la serelne beauté des arbres et du paysage que ces
dépités colnme mol à s'entendre répondre de Jour en jour : malheureux Inolnes ne verront plus désormals. C'est le cas
Morgen ! morgen ! (deInain ! demain ! ), lls aural nt su plus tôt d'observer ici que les arbres et les paysages de Lessing ont tou
que Morgenland (Orlent) slgnllie le pays de demain. jours un cachet rêveur qui rappelle les descriptions de Novalis
l'Oul blen comprendre ce jeu de mots, il laut savoir qu'en et qui donne à ses tableaux un caractère profondément alle
allemand norgen veut dire à la lois : Demain, ou matin, aurore. mand.
Laissons, sl vous voulez, cette charmante ville de Bonn, Une autre toile de Lessing, Jean Huss au bûcher, présente de
dout les Journaux ont bien assez parlé l'année dernière, et pre mâles beautés, une rare science des groupes et de la cOmpOsi
Ilons la route de Berlin par Dusseldorl et lianovre. A Berlin, ce tion. lluss est entouré d'ennemis. Le bourreau s'apprête à mettre
grand centre où se prepare aujourd'hui l'avenir de l'Allema le feu au bûcher; les paysans de la Bohème qui l'ont accompa
g Ile, I1OuS IlOuS OCCuperons des 11 lérêts moraux, politiques et gné se pressent d'un air furieux et semblent encore le mena
indusll1els de l'AlleInagne nouvelle. Ln attendant, permettez cer. A tous ces apprêts de suppllce, à toute cette curiosité cruelle,
Inol de lalre Inon prolit de tous les bons hasards du voyage. à toutes ces injures de la populace, Jean Huss agenouillé n'op
De Bollll a Dusseluol 1 ou al'l Ive maintenant en deux heures, pose que la sérénité majestueuse de son visage illuminé par la
glace à la lecente inauguratlon du cliennn de fer de Dussel prière et par l'extase.
dorl à Cologlie. A Dusseluorl, quand on s'est promené dans le Un tableau qul n'est pas de Lessing, ni de l'académie de Dus
Pal'C, (lu Oll a Vu IIlauOeuVrel les houlands prussiens en face seldorl, nl d'un des noIl1breux maltres des écoles modernes, un
de la glaude caserne, el que l'on a contemple, du pont de ba tableau donl Je veux parler, parce qu'il est signé par Lucas Cra
teaux Sur le RlllIl, la tour en ruine du vleux chateau, il ne reste nach et qu'il est plein d'orlglnalllé naïve, représente la Fontaine
plus qu'à Vlslter l'Académie de peinture — et à en parler. de Jouvence. La lonta111e est au premier plan. Sur la gauche foison
Dau5 l ateller du directeur de l'Ecole, le celèbre professeur nent de vleilles lenlnles de toules les statures et de toutes les lour
ScladoW, Je VIs l'ébauche d'une grande toile religieuse; une nures, excepte ce qui pourrait le moins du monde rappeler la
lète de Vierge, presque terIninée, me parut avoir le double mé beauté ou la grace. Ces vlellles len,mes arrivent de partout; Il en
l'Ile de pleseuler un type très pur, et ue ne pas trop rappeler les vient en volture; ll en Vlent a cheval; d'autres sont portées à bras.
Cent Il llle léles de V lerge que l'on a plus ou moins reproduites Les plus proc1.es de la lontalne se déshabillentà qul Inieux mieux;
depuis les luéales créations de ltaphael. — Malgre tous les mé c'est a qui s'elancera la première dans 1'eau merveilleuse.Mainte
rites de Sclladow, J'ai hate de vous parler de M. Sohn, qui a re nant, 1 egardez au IIlllleu des ondes. Contemplez toules ces Val'la
pl'ésculé une Dlane entourée de ses nymphes, et cela avec tant tions de la lalueur, ces peaux allalssées, ces mamelles pendantes;
de suavite, tant de fraicheur attrayante, que l'on est tout étonné et, pour échapper plus vite a ce hldeux spectacle, portez sans
de ne pas Voir ce tableau rempli d'une troupe d'amours. Indé retaru vos yeux vers la drolte. Là sont des groupes déjà l'ajeu
pendaIuInent de cette page Chal nuante dont l'artiste était oc nis; la, le nuracle de la translormation s'est déjà opéré aux
cupe a lalre une copie \l orlglllal appartleut au roi de Prusse), t1ols quarts : ces chalrs se sont l'allel'Inies, un sang rose cir
Sou aleller est cOIlllIle uIl pal lel're tout emaillé de jolies lem.. cule de nouveau sous ces épidermes naguère encore sillonnés
Ines. Ce Sont partout des pol'll'a1ts aussl beaux par les poéti de , lues. Voyez avec quelle ar.eur ces lemmes debarrassées de
ques l'gures qui s'y trouvent epanoules que par la richesse des la vienlesse s'elancent a présent sur le bord ! Comme elles bon
encad1e Lelus. Je ne cousellle pas a W 1n.erhalter u inviter son dissent sur la rive ou les Joles de la Jeunesse les attendent pour
coInpal1 lole Solin à venir se llxer a Paris. Nos jolies lemmes à les couronner ! Admlrous lcl la décel1ce du peintre. Son pl'eInler
la IuUue poul ralent lort bien se montrer lnkdèles envers le souci, après avoir rendu leurs appas à ces beautés décl'épites,
peluue, jusqu'à ce Jour pl1vllegle, ue leurs velours, de leurs est de leur préparer dans son tableau, à quelques pas de la lon
deulelles et ue leurs rulans. Quant a celles de nos belles non taine merveilleuse, un pavillon où elles s'empressent d'aller
Chalallies pour qul la paleur continue d être le suprême attribut habiller leur nudité. Un peu plus loln est un banquet sOmp
de la dlsuncuon et de la beauté, je dois me hater de les préve tueux, où l'on célèbre la léle des graces et des amours recon
Illr que M. Solin n'alme à reproduire que la poésie de la jeu quises. Avec quelle voluplé boivenl et mangent tous ces convi
nesse, de la ll'aicheur et de la santé. ves! Comme on se pousse ! l'ourquoi cette Impatience ! Portez
Un jeune poéte, déjà lort estimé, de Dusseldorf, M. Wolf les regards plus avant et vous complendrez. Voyez ce bocage
gang Muller me conduisit chez Lessing, le peintre célèbre du vers lequel se précipitent, après le repas, les couples eflrénés;
REVUE DE PARIS. 3

c'est le bois mystérieux, le bois des miracles; admirez, en effet, sous la forme la plus synthétique et la plus limpide, tout ce
l'air glorieux des couples qui en sortent lentement; admirez les que la muse grecque respire de plus déhé et de plus fin, spi
tailles ºxpressives de ces dames : hier encore, elles étaient des ritum graiœ tenuem camenae, Horace ne cache sous ses nom
Vieilles décrépites; aujourd'hui déjà, grace à la fontaine de Jou bres harmonieux aucune arrière-pensée symbolique; son texte
Wºnce, grace au repas réparateur, grace surtout au bois mys n'est point à double entente. Les cheveux ceints du myrte
térieux et au naïf génie du peintre, elles seront de jeunes mères cher à Vénus et des roses trop passagères, il ne sait voir,
demain !
dans le temps qui nous presse, qu'un stimulant de plus aux
N. MARTIN. courtes voluptés. Que Pyrrha dénoue sa fauve chevelure, que
Thaliarque tire du cellier le vieux cécube et le massique, alors,
La suite au prochain no.
jetant les soucis rongeurs aux vents qui les dispersent sur les
mers de Crète, il chante et les eaux d'Albunée, et les nym
phes, et l'amour, et l'oubli des ans rapides.
Quant à cette forme nébuleuse du mythe dont plusieurs se
sont épris, je la crois essentiellement antipathique au carac
tère de notre littérature, et je redirais volontiers à son sujet
un mot familier de Voltaire parlant d'une autre tentative op
posée au génie français : Nous ne passerons jamais par là.
GALERIE Le mythe littéraire est une importation allemande, mais ces
théories-là, pour nous venir des bords brumeux du Rhin,
n'en ont pas moins sans succès couru le monde. Au xvI° siè
cle, par exemple, la poésie italienne n'avait pas une bien haute
DES POÈTES VIVANS. portée psychologique; elle se bornait, le plus souvent, à l'ex
pression de langoureuses fadeurs et au récit de grands coups
d'épée; l'amour n'était guère que de la galanterie, et la pensée,
tournée en pointes, compromettait sa gravité et son prix à ce
jeu futile d'antithèses. Il est cependant un traité du Tasse où
IX.
se lit une bien étrange interprétation. de la Jérusalem déli
vrée. Le camp des croisés, s'il en faut croire le poëte com
VICTOR DE L A PRADE. mentateur, composé de princes et de soldats, représente
l'homme qui est composé de corps et d'ame; Jérusalem, ville
forte et placée dans un terrain âpre et montueux, but où con
M. de Laprade est un poëte socialiste Ces sujets en quelque
sorte primordiaux de toute poésie, la Nalure, l'Amnour, la vergent toutes les entreprises de l'armée fidèle, figure la féli
Beauté, ne sont pas ceux qui l'inspirent directement. Séduite cité civile convenable au bon chétien, félicité difficile à acqué
par le rôle sacerdotal dont le poëte, aux âges fabuleux de la rir, placée sur la cime escarpée qu'habite la vertu, mais où
Grèce, était investi, sa lyre, à l'exemple d'Amphion, cherche doivent tendre toutes les actions de l'homme politique.Toutes
à célébrer, sinon à construire, la Thèbes future de l'humanité. singulières qu'elles peuvent sembler, ces prétentions sont de
De là ces aspirations vers de fortunés rivages, la ruine du mal bien près celles de nos nouveaux poèmes symboliques; ce
prédite, l'aurore d'une félicité entrevue et saluée dans l'a- qu'on nommait jadis allégorie s'appelle mythe à celte heure:
Venir. le mot est changé, mais nOn la chose.
Peut-être pourrait-on souhaiter de moins vagues oracles La pensée-mère de semblables livres s'égare en de tels déda
et regrelter que les bonheurs annoncés ne soient pas plus ex les, et subit tant de métamorphoses que les yeux en sont par
plicitement définis; mais si les uns, pour échapper aux dé fois très diversement éclairés. Un poëte dramatique qui joint à
goûts du présent, s'absorbent dans l'amour mélancolique sa puissance créatrice le talent ingénieux, et toujours utile,
de commenter son œuvre, explique les divers aspects qu'il
du passé, et si les autres, comme M. de Laprade, se complai
sent dans le rêve d'une terre promise; quelque illusoires que se plait à voir dans l'une de ses pièces par la comparaison
puissent sembler de telles consolations, elles sont de suivante : « Le Mont-Blanc, dit-il, vu de la Croix-de-Flé
part et
d'autre très permises et très respectables. Laissons à chacun chères, ne ressemble pas au Mont-Blanc vu de Sallenches. »
C'est une similitude que je recommande aux faiseurs de poë
Sa conviction, son regret ou son espérance. Ces jeunes Co
lombs, d'ailleurs, dont la nef, livrée à toutes les tempêtes du mes symboliques,et qu'ils pourraient utiliser dans leurs pré
désir, s'avance, comme vers Tempé ou Délos les antiques théo faces. Leurs œuvres, en effet, sont loin d'avoir la même phy
ries, vers des plages favorisées de tous les dons du ciel; sionomie pour tous les regards, le même sens pour toutes
ces hardis navigateurs ont droit à toutes les nobles sympa les intelligences. Faites l'expérience de lire devant un cercle
thies, quand même la conquête espérée ne serait point le prix d'hommes, je parle d'hommes compétens en poésie, un poème
de leurs efforts. Mais, sans fronder aucunement le libre ar de cette famille, Béatrice de M. Saint-René Taillandier ou Her
bitre de M. de Laprade en matière poétique, on peut ne point mia de M. Laprade, et interrogez-les à tour de rôle sur la
approuver cette forme nuageuse du mythe dont il fait l'enve pensée qu'ils attribuent au livre et sur les enseignemens qui,
loppe parfois peu transparente de sa pensée. suivant eux, s'en dégagent. Pour plusieurs, je vous l'assure,
Ce que j'aime surtout de la poésie des siècles de Périclès et le sens d'une pareille œuvre sera une énigme indéchiffrable,
d'Auguste, c'est le naturel et la franchise de ses inspirations. et ceux qui auront cru en saisir la pensée parabolique vous
Le monde extérieur dans ses magnificences, le cœur et s s répondront certainement, qui d'une façon, qui d'une autre.
désirs, la vie avec ses joies et ses tourmentes, suffisent alors Mais, puisque j'ai cité Béatrice, j'ajouterai, avant de passer
aux lyres les plus sublimes. Si l'art idéalise, comme il con outre, que mon reproche d'obscurité porte uniquement sur
Vient toujours, le thème du chant, ce thème a son objet hu l'ensemble, car je suis loin de méconnaitre toutes les quali
main ou terrestre en même temps qu'une signification im tés éparses dans les détails. Rien n'est touchant comme les
médiate et précise. Pour ne citer qu'Horace, en qui se résume, familiers entretiens de ces trois amis qui s'isolent de toutes
4 L'ARTISTE

les questions présentes pour vivre dans le passé, tout au sou mes préférences pour le premier, où l'intéressante progres
venir des maîtres anciens, poëtes, peintres ou théosophes, et sion du récit semble suivre les pulsations de plus en plus ac
rêvant pour l'avenir des temps meilleurs, des cités de Dieu tives du cœur haletant que les violences de son désir em
où leur belle ame s'élance et se complait en espoir. On trouve portent irrésistiblement vers la catastrophe. Ce poëme n'est
aussi dans Béatrice de petites légendes qu'on croirait surpri pas de ceux qu'on puisse goûter au sortir des Chambres, du
ses par un follet du vieux temps au fond et dans le secret de Gymnase ou de l'Opéra; il faut s'abstraire, pour en bien jouir,
quelque atelier d'Allemagne. Puis, sous leurs longs voiles sinon des troubles de sa propre nature, au moins de toute
déroulés et sous leur nimbe lumineux, passent sous vos yeux distraction vulgaire ou frivole. Aussi, je n'en ai, quant à moi,
dans ce livre maintes gracieuses évocations, Eloa, Rachel, jamais si bien senti les graces sévères et la force lente et con
Marguerite, maints poétiques fantômes consacrés qui l'ap tenue qu'en le lisant, cet automne, à cent lieues de Paris, par
pellent ces vierges de l'école byzantine que les vieux peintres une fraîche et lumineuse journée de septembre. Lorsque mes
peignaient sur fond bleu avec l'auréole d'or au front. yeux se reportaient du livre sur les pampres encore verts des
En traitant l'histoire de Psyché au point de vue symbolique, collines environnantes, je croyais voir, dans le fond bleu et
M. de Laprade semble avoir voulu réaliser à sa manière le rayonnant de l'horizon, passer, le plectre en main, cette muse
projet d'épopée sociale dont M. de Lamartine annonçait l'idée solennelle de M. de Laprade, sorte de génie athénien couronné
dans la préface de Jocelyn. En effet, ce livre n'était, à l'en de violettes.
croire, qu'un épisode détaché d'un grand poëme qui devait Piquante différence des temps et des manières! La Fontaine,
reproduire toutes « les phases que l'esprit humain doit par le bonhomme volage en vers comme en amours, s'est aussi in
courir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu. » Or, c'est spiré de cette touchante histoire de Psyché; mais lui, bien en
là toute la prétention de Psyché; car Ève, Psyché ou Pandore, tendu, n'a reproduit là qu'un gracieux épisode des fables an
c'est la même donnée poétique rencontrée au seuil de toutes tiques, et s'est fort peu mis en peine d'en dégager le sens hu
les Genèses : la chute causée par l'orgueilleuse curiosité du manitaire, comme nous disons dans la langue barbare d'à
cœur et l'initiation à l'idéal préparée par les longues et cui présent. Il est toutefois curieux de voir comme les mêmes
santes douleurs de l'exil terrestre. idées se transforment suivant les époques et les caractères.
Bien qu'autant que personne je répugne, comme je l'ai dit, Ainsi, les deux poëtes, dans une de ces haltes du sujet où se
à l'emploi du mythe littéraire, l'idée philosophique est dans font jour les propres pensées de l'auteur, ont l'un et l'autre
ce poëme si perceptible sous la gracieuse fable d'Apulée; on tourné leurs regards et leurs chants vers la Volupté. Voici
en peut suivre si distinctement la marche à travers les parois l'hymne de M. de Eaprade :
de son palais diaphane, que la gloire d'un tel succès s'aug
mente à mes yeux de la difficulté vaincue, et que j'oublie les Chaque fois que je vis, rêveur adolescent,
périls de la méthode devant l'œuvre qui en a su triompher. Comme une aube aux doux feux, mais éteinte en naissant,
Le sujet se pose et se déroule avec une simplicité tout harmo Flotter à l'horizon ta robe purpurine,
nieuse. A peine Psyché qui vient de naitre a-t-elle salué de Soudain au fond du ciel, sur la vague marine,
son naïf étonne ment le spectacle varié et radieux de la créa Tes pieds comme un éclair glissaient, ô Volupté !
tion, que soudain le désir s'éveille et bat des ailes au fond de Et sur la pâle mer, alors, de mon côté,
son ame inquiète. De l'efiet éblouissant clle remonte à la Une figure en deuil s'avançait à ta place :
cause souveraine et inconnue; elle veut savoir et contempler Sa grande ombre effaçait les roses de ta trace.
l'auteur de ces merveilles pour reporter vers lui l'admiration L'ache et le nénuphar, dans ses cheveux séchés,
reconnaissante qu'elle a besoin d'épancher. Et quand les ca Se posaient sur mon front en couronne attachés;
resses mystérieuses de l'époux ont doublé à ses regards Autour d'elle un essaim de noires mélodies
amoureux le prestige de toutes choses; quand la nature inter Heurtait en voltigeant mes tempes engourdies;
rogée est unanime à proclamer la toute-puissance de l'amant Et, comme un flot des mers affaissé sous son poids,
invisible, alors sa soif de connaître le jeune dieu voilé devient Mon cœur cessait de battre au toucher de ses doigts.
si ardente que les ivresses du premier amour ne peuvent Sombre Mélancolie ! ô fatale déesse
qu'un instant l'assoupir. En vain, pour rassurer la mélancolie Qu'à sa place, en fuyant, la Volupté nous laisse,
où la plongent les mystères dont Éros s'enveloppe, le chœur De tes pavots amers, goutte à goutte abreuvé,
universel la convie par toutes ses voix à jouir avec confiance Nul homme plus que moi sur ton sein n'a rêvé!...
de son bonheur; en vain le nocturne amant, pour réprimer
l'imprudente curiosité en révolte contre le Destin, redouble Ce n'est pas sur ce ton que La Fontaine invoque l'enivrante
déesse. Écoutez l'aimable rêveur toujours si gracieux dans
la douceur de ses étreintes et prodigue le miel de ses caresses;
Psyché s'arme la nuit du poignard et de la lampe funeste, et l'expression et la confidence de ses goûts personnels :
devant la lueur terrestre et grossière s'évanouit la clarté idéale Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse
violemment cherchée.
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ce premier livre est d'une beauté calme et d'une régularité Ne me dédaigne pas; viens-t'en loger chez moi :
d'ordonnance qui n'exclut pas l'animation. Ce n'est pas là le Tu n'y seras pas sans emploi.
panthéisme poétique de M. Quinet avec toute son exubérance; J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
mais les voix qui sortent en chœur de toutes les choses créées, La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien
pour ne pas y ruisseler à flots d'images et en cascades de mé Qui ne me soit souverain bien,
taphores comme dans Ahasvérus, ne font que mieux accepter Jusqu'aux sombres plaisirs d'un cœur mélancolique.'
leur sui'naturelle intervention.
Viens donc; et de ce bien, Ô douce Volupté !
Sans vouloir en rien atténuer les mérites du second chant, Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine ?
où sont racontées les traverses et les angoisses du pèlerinage Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté;
de Psyché, pas plus que ceux du troisième, où le trésor tant Car trente ans, ce n'est pas la peine.
Joursuivi, digne couronnement de tant d'épreuves, est enfin
cbtenu et possédé dans sa plénitude; je ne dissimulerai pas Prophètes socialistes aux larges espoirs, généreux enthou *
R EV [ E DE PARIS. 5

siastes qui voguez à toutes voiles v rs des bords où régue stances, soit par l'énergie ou le prestige du talent, ce mul'
ront l'Équité et l'Amour; ô Corybantes qui gardez des fureurs d'airain de l'indifférence que tant d'autres sont si lents à ren
de Saturne le Jupiter futur; ô Argonautes qui rêvez la con verser; et, par cette investiture soudaine qui vous place de
quête du ciel même; glorieuse milice de l'avenir, soyez indul suite en lumière, le poëte échappe à ces amers dégoûts sous
gens pour ceux-là qui, fatigués de cœur et d'esprit, ne pouvant lesquels de si brillantes matures ont succombé ou sont en
vous suivre dans l'audacieuse traversée, entretiennent au fond train de périr.
de leur ame le culte et le regret du passé ! Vous le voyez : en M. Barbier est, si je ne m'abuse, le premier poëte qui se
attendant le lait et le miel de votre Chanaan , VOuS reSSentCZ soit fait jour en deçà de 1850, car M. de Musset lui-même
aussi l'amertume des heures présentes, et, sans théories pro avait ses racines dans le cénacle. La révolution des trois jours
gressives, Jean La Fontaine, en fait de bonheurs réalisés, a avait emporté et noyé dans son brusque courant tous ces dis
pris de considérables avances sur nous autres, Alcestes plus crets ombrages du Delta romantique, lorsque cette voix stri
Ou moins froissés que nous sommes ! dente et rauque vint à retentir, comme pour rompre aussi de
Je n'accorderai point à Éleusis non plus qu'à Hermia les ce côié-là avec le passé.J'ai sous les yeux la première édition
mêmes éloges qu'à Psyché. La pensée philosophique de ces des Iambes, accompagnée d'une préface curieuse à consulter,
deux poëmes ne s'est pas, à mon avis, suffisamment dégagée car elle respire toute l'exaltation fiévreuse du moment. L'édi
des limbes du mythe. teur y parle des tours de force plaisans ou bizarres de la littéra
Plusieurs reprochent à M. de Laprade les allures peu mou ture présente, et à voir, selon lui, le nouveau poëte armé de
vementées de sa manière. On l'a taxé de monotonie avec une la massue, « vous diriez un athlète sans draperies, entrainé
apparente justesse, mais on oubliait qu'on a toujours les dé tout à cotip dans un cirque de théâtre, parmi des danseurs
fauts de ses qualités. Le poëte lyonnais n'a point le courant couverts de paillettes et étincelans d'or faux. » Voilà qui est
emporté et orageux du Rhône; c'est la Saône clémenle et dur pour les savantes cadences et les gentillesses rhythmi
peu rapide, aux nappes d'azur largement déployées. S'il avait ques de 1829, et M. Barbier aurait agi d'une façon charitable
la vivacité d'une physionomie mobile, il n'aurait pas, suivant pour l'harmonieuse phalange débandée, en mettant une sour
un vers de Psyché très applicable à sa muse : dine à l'enthousiasme indiscret de son éditeur.
Bien qu'il brisât ainsi violemment avec le groupe de la res
La lente majesté du port et de la taille. tauration, M. Barbier venait pourtant pratiquer et développer
en toute rigueur une doctrine dont la promulgation et l'ini
A un grand arbre, Alma parens, la Mort d'un chéne, la Coupe,
tiative appartenaient à ses devanciers immédiats, je veux dire :
sont, à mon goût,les plus belles odes de M. de Laprade.Toule
la vérité dans l'art. En effet, dès les premiers efforts révolu
fois l'auteur y aborde la nature plutôt en philosophe qui l'in
tionnaires de la nouvelle école, le principe essentiel et vital
terroge qu'en poëte qui la chante. La terre est pour lui un
du système avait pour tous été l'abandon des formes vieillies
théâtre splendide, mais silencieux, dont les cris du cœur hu
et surannées, des mannequins académiques; mais le vrai n'est
main n'éveillent pas les échos. S'il cherche aux pentes des
pas le nu, un vaste abime les sépare, et cet abime, l'auteur de
Alpes l'ombre des sapins, ce n'est pas qu'il ait un front d'a-
la Curée l'osa franchir ; ajoutons qu'il le franchit avec gloire.
mante à garantir du soleil ; s'il quitte la foule pour la soli
Le poëte qui, du pied de l'échafaud, fouettait d'un vers si
tude, ce n'est pas pour mieux savourer au désert les paroles
crûment énergique les bourreaux barbouilleurs de lois, avait
recueillies sur des lèvres aimées. L'amour n'agite pas sa torche
bien le premier mis en œuvre le rhythme et la phraséologie
mythologique sur ces stances qui se ressentent un peu d'avoir
été écrites dans le voisinage des glaciers. Un autre le lui a sans fard et sans vergogne que M. Barbier adoptait si résolû
ment; nul toutefois n'avait encore animé la satire d'un lyrisme
spirituellement dit : Crimen amoris abest. Heureusement l'élé
aussi fougueux, ni fait de l'image, empruntée comme sym
vation compense ici la froideur : l'intelligence s'exalte si le
bole, une étoffe aussi élastique et déroulée en aussi vastes
cœur ne tressaille pas. Chacun a son lot dans le partage des
plis. C'est même dans ces riches mouvemens de l'image qui
dons poétiques. M. de Laprade est le poëte des penseurs, s'il
ondoie sous la fantaisie du poëte, comme une banderole sous
n'est celui des amans; sa part est donc encore belle, et vaut
le vent, que consiste la véritable innovation des Iambes, bien
qu'on s'y tienne, comme dit le don Carlos de M. Hugo, par
plus que dans cette trivialité d'expressions, qui, si elle n'est
lant de son glorieux rival, vaincu à Pavie, mais vainqueur à
pas suffisamment préparée et ménagée, produit toujours à
Marignan.
l'oreille l'effet d'une détonation désagréable. Aussi les trois
X.
ïambes où est suivi ce procédé d'images symboliquement dé
veloppées, la Popularité, l'Idole, la Curée, sont-ils les meilleurs
du livre. Melpomène et Terpsychore sont également deux belles
AUGUSTE BARBIER. pièces, mais le tour moins rapide fait qu'on trouve plus
épineuses les broussailles dont le style s'y hérisse, car cette
Il y a des renommées littéraires qui se forment progressi crudité affectée du langage ne me semble possible et admis
vement, comme un héritage qui s'agrandit chaque jour par sible que par exception. En faire, même dans la satire, la
alluvion. Il y en a d'autres au contraire qui, dès leurs débuts, base permanente de la diction, c'est faire de l'anarchie l'état
atteignent leur niveau, et telle est la renommée de M. Barbier. normal des choses. Dans les momens Orageux où l'ordre so
L'opinion publique a ses caprices et ses entêtemens, dont il cial bouleversé laisse voir à nu toutes ses misères , on con
est malaisé de la faire revenir ; mais, cette fois, en acceptant çoit que la violence de l'indignation inspire ces brutales in
l l Curée comme mesure de son auteur, elle ne paraît pas avoir vectives ; mais quand, sa colère apaisée, le poéte, dans un
commis une trop criante injustice. Sans doute, il est tel ïambe, transport attiédi, parle à froid, et à son tour, par convention,
l'Idole, par exemple, qui vaut bien la Curée, s'il ne vaut davan cette langue des carrefours, le lecteur alors peut, sans être
tage ; cependant il y avait dans le premier coup de voix de trop pudibond, réprouver ces licences. Je ne vois pas d'ail
M. Barbier la révélation complète de son originalité pOétique. leurs que les anciens qu'on objecte aient poussé aussi loin
Ce n'est pas, dans les lettres, un mince bonheur que de jeter l'audace des couleurs. Même dans la satire des Femmes , au
bas ainsi, du premier coup, soit par la fortune des circon plus fort de ses emportemens contre les mœurs qu'il foudroi .
6 - L'ARTISTE

Juvénal conserve toujours à l'expression sa chasteté littéraire. nets, en glissa un certain nombre dans le Pianto entre les
C'est que les Latins comme les Grecs avaient garde de jamais morceaux de plus longue haleine. Le sonnet qui, depu s quel
oublier que la muse a une bouche d'or, et que Némésis elle ques années fait de bien grands efforts pour devenir popu
même est une déesse. laire et reconquérir cette importance qu'on lui attribuait à
L'Idole est à nos yeux le plus beau fleuron des Iambes. La l'époque fortunée des Jobistes et des Uranistes, est le moule de
pièce est scindée en cinq compartimens, et forme de la sorte versification le plus propre à recevoir une impression fugitive
cinq petits actes aussi variés que bien remplis L'ode sati ou une idée sans développemens nécessaires, et qui gagne à
rique passe de la description au récit, et de la personnification se trouver condensée dans une forme bizarre peut-être, mais
au sarcasme avec autant de nerf que de souplesse. Le mou dont les quatre pans, taillés à facettes, la font admirablement
vement qui termine est d'une rare convenance : Ainsi passez, reluire, quand on l'y sait embrasser avec adresse. Quoique
passez, monarques débonnaires.... Ce langage de haute raison toutes les littératures, celles du Nord comme celles du Midi,
est toujours dignement placé sur les lèvres du poëte. aient adopté le sonnet , que Shakespeare ne l'ait pas plus dé
Fidèle à son rôle de satirique , M. Barbier passa les Alpes, daigné que Dante, Ull nd pas plus que Ronsard, Milton pas
mais non pas en touriste idolâtre, toujours prompt à crier plus que Camoens, on reconnait à bien des signes son ori
merveille Je crains même qu'il n'ait abordé l'Italie dans une gine méridionale. La symétrie despotique de sa composition
disposition d'esprit toute contraire, résolu d'avance, par sys exige une langue facile à ployer aux évolutions du rhythme,
tème poétique, à ne voir que les plaies et l'abaissement du et les langues du Nord sont en général moins souples que les
beau pays. Toujours est-il que le Pianto montra le talent de autres. Aussi le sonnet s'est-il naturalisé en Italie, tandis que
son auteur sous une face nouvelle; non pas que bien des chez nous il a beaucoup de peine à s'acclimater. Notre langue,
tons criards ne compromissent encore l'harmonie plus calme peu malléable de sa nature, manque de la souplesse indis
de cette seconde manière, mais ces défauts se perdaient dans pensable à l'accomplissement de ces lois du sonnet que Boi
l'éclat d'une forme plus rassise. Il faudrait pour le Pianto des leau appelle rigoureuses; et vraiment il faut une bien grande
cendre à une critique de détail qui ne tournerait pas moins habileté de style pour que l'effort ne se fasse pas sentir dans
à la louange qu'au blâme de M. Barbier. On y glanerait à l'accouplement redoublé des rimes; il faut manier le ciselet avec
chaque page des vers de la plus belle venue et du premier un art consommé pour buriner ce petit vase avec gloire. La ré
ordre, tantôt charmans et frais comme le suivant : habilitation du sonnet date de 1828, et commença cette reprise
de diverses petites formes abandonné s, le rondeau, le triolet
Une fille de mai, blonde comme un épi, même, que les raffinés du jour se sont plu à faire revivre. Il
est à remarquer toutefois que ni M. de Lamartine ni M. Hugo
qui en rappelle un non moins heureux de M" Valmore : n'ont adopté le sonnet. Cette réserve s'explique, quant à M. de
Ses cheveux du blé mûr ont la couleur dorée; Lamartine, par la nature même de ses inspirations; leurs
grandes ailes se trouveraient à l'étroit et froissées dans cette
tantôt rune touche large et fière, comme ceux-là : enceinte anguleuse; il leur faut une plus vaste atmosphère
pour se déployer dans toute leur majesté d'allure; mais
- • - -- L'œil du jour, de ses regards cuisans, M. Hugo, qui a tant élaboré de rhythmes divers, n'avait pas
Brûle le front doré des superbes Pisans. les mêmes motifs de s'abstenir. Assez d'autres, il est vrai,
sont venus en disputer la palme. M. Gautier, M. Sainte
- - -- Salut, terre de la Calabre ! Beuve, M. Houssaye, M. de Gramont dans un volume peu
Écueils toujours fumans où la vague se cabre. répandu, l'auteur d'Ariel, M. Boulay-Paty qui a long-temps
manié et assoupli ce moule rebelle , M. Antoine de Lalour
- - - -- Au front des chapiteaux, (mais il faudrait nommer presque tout le bataillon sacré ),
L'ombre pend à grands plis, comme de noirs manteaux. ont fréquemment choisi cette forme d'où la pensée, quand on
l'y pousse savamment en relief, jaillit comme l'eau d'un tube
Quant aux vers prosaïques et sans tOurnure, COmme la ci étroit. M. Barbier s'est forcé à son tour de reproduire dans
tation en serait moins édifiante, je m'en abstiens. Le lecteur, ce médaillon ciselé quelques physionomies de peintres ita
curieux de les constater, le pourra sans peine ; le voisinage liens; mais cette symétrie sévère et cette richesse de rimes
des autres ne les fait que trop ressortir. Car je ne sais pas, qu'impose le sonnet sont précisément les qualités les moins
pour mon compte, un talent plus inégal que celui de M. Bar Ordinaires à l'auteur du Pianto. Plusieurs de ses SOnnetS, ceuX
bier; il est vrai que j'en connais plusieurs qui sont parfai entr'autres sur Michel-Ange et Allegri, sont cependant d'une
tement uniformes et qui n'en valent que moins. Ceux là ne belle facture et d'un haut style.
sauraient déchoir, par la raison toute simple qu'ils ne sau M. Barbier a continué dans Lazare sa tentative heureuse
raient s'élever. La chute suppose la grandeur ; c'est pour du Pianto; m ais Londres, la cité de l'action, ne lui a pas
quoi ne tombe pas qui veut, porté le même bonheur que Rome, la cité de la toi. Sans mé
Tout le Pianto et les grandes pièces principalement res connaitre les parties recommandables du Minotaure et de la
pirent un vif sentiment du génie et de l'art italiens, sentiment Lyre d'airain, je trouve que cette poésie ressemble un peu trop
que maintesfois contrarient les anciennes habitudeslittéraires à un programme qu'on s'est de longue main promis de rem
de l'auteur. Cette confusion , ce dédain de toutes les délica plir. On sent que l'auteur ne voyage pas en Angleterre sans
tesses, qu'il avait contractés dans les lambes, on voit qu'il a arrière-pensée, en observateur naïf. Il provoque les impres
peine à s'en défaire dans ces nouveaux sujets qui exigent un sions au lieu de les attendre; de là une sorte de hâte, d'incer
goût plus circonspect. Le Campo santo et Bianca SOnt tOute titude et d'insuffisance dans la pensée et dans l'expression.
fois l'un et l'autre d'un vigoureux jet poétique, et le Campo Le but avoué de M. Barbier, dans les Chants civils et religieux,
vaccino offre une peinture de la campagne romaine aussi était de ramener la poésie de nos jours, trop individuelle selon
franche que splendide; ces pages semblent baignées de cette lui, à des intérêts plus généraux; et il part de là pour exalter
chaude couleur que Léopold Robert versait sur ses toiles. les merveill s dc la poésie antique, beaucoup plus fréquen
M. Barbier, qui a depuis donné un volume entier de son ment consacrée au développement moral de l'homme, à la cé
REVUE DE PARIS. 7

lébration des gloires de l'Olympe et des grandeurs de la cité,


qu'à l'expression des douleurs ou des joies de l'individu. Il
observe avec raison que chez les modernes la poésie a fait
une bien plus large part aux émotions personnelles; mais
il ne décide point si c'est là un progrès ou une décadence. La LA
marche des civilisations et les développemens religieux opé
rés par le christianisme n'auraient-ils pas imposé au poëte
une mission nouvelle et modifié la nature de ses inspira
tions? Puis, qu'importe à ceux qui redisent ses chants, s'il
exploite ou non ses propres sentimens, pourvu qu'ils retrou
Vent dans son œuvre la traduction des leurs et un fidèle mi FoLIE DE SUZANNE.
roir de l'ame universelle?Toutefois, on l'accordera volontiers,
la poésie dite personnelle ou intime a poussé si loin ses ana
lyses, et régné, de nos jours, d'une façon si exclusive que
M. Barbier, qui n'a au reste jamais beaucoup cédé aux en X.

traînemens de la rêverie analytique, voulait à propos im


primer à sa poésie un caractère décidément social, religieux La rivière d'Orne roule ses eaux verdâtres dans un lit Cd
au point de vue déiste, et presque sacerdotal, à la manière pricieux qui traverse les plus charmantes vallées de l'ancienne
des premiers lyriques grecs. C'était là un louable dessein et Normandie. A une demi-lieue de Valvert, au-dessous du clr\-
une ambition à coup sûr honorable; mais son œuvre, telle teau en ruine de Vermond , en suivant le cours de cette 1i
qu'il l'a réalisée, ne se trouve pas au niveau de ces hautes es vière, on se trouve tout d'un coup dans un pays assez désel t;
pérances. Pour ne faire qu'une seule critique des Chants civils des arbres chétifs tremblent au-dessus d'un sol ingrat; les prai
et religieux, remarquons seulement que les rhythmes y sem ries, si verdoyantes aux alentours, sont là stériles ou dessé
blent abandonnés au hasard de la période et se traînent ca chées; un éternel hiver semble y régner; le ciel y est moins pur,
pricieusement, sans tenir aucun compte du nombre et de la la rivière y passe plus sombre qu'ailleurs. Ce pays ressemble à
mélopée. La phrase poétique y dérive sans frein d'un bout à un cimetière au milieu de riches campagnes; à son aspect le
l'autre de la stance et oscille vaguement parmi des vers de voyageur, ravi des tableaux riches et variés où s'élait perdu son
tous mètres. Il est tel redoublement de rime et telle mesure regard, recule avec un sentiment de tristesse comme s'il voyait
inattendue de vers qu'on ne s'explique que comme un sacri la mort dans la vie. Si le voyageur est une de ces Créatures
fice à la difficulté.
joyeuses et insouciantes qui n'aiment à reposer les yeux q le
Mais n'insistons pas davantage sur les dernières publica sur les paysages éclatans, il prendra un détour et ne sortira
tions de M. Barbier. Toute intelligence a ses heures d'éclipse, pas de sa route, pleine d'ombrages et de chansons; si le voya
et c'est justement que l'auteur de Psyché s'écrie : geur est une nature triste et rêveuse, s'il voit clair avec les yeux
de l'ame, il aimera ce pays sauvage et suivra toujours la rivière.
Ah! l'inspiration n'appartient à personne,
Entre deux montagnes couronnées de roches on rencontre de
Pas plus qu'à ce rameau dont la feuille résonne
vieilles maisons groupées autour d'une église chancelante, dont
Le vent qui le caresse et qui le fait chanter, on admire les sculptures gothiques et les vitraux peints. C'est
Et le dieu qui la donne est libre de l'ôter !
là le village de Soucy. En face de l'église, la rivière qui baigne
Ajoutons qu'il est libre aussi de la rendre, surtout quand, ses noires murailles est couverte de barques el de nacelles; une
au milieu des souillures d'une époque, le cœur, constamment ile ovale déploie vers le milieu une belle robe verte étoilée le
soucieux de sa pureté, reste digne de la recevoir Il fant. je primevères, d'amourettes ou de marguerites; ce petit espace est
le sais, un tempérament poétique des mieux trempés pour le paradis du village : on y danse les dimanches et les jours de
ne pas perdre de nos jours, en avancant dans la vie, le senti fête, les galans du pays y poursuivent leurs belles; tous les
ment de l'idéal. L'atmosphère est si embrumée d'industrie et soirs à la nuit tombante on y voit passer, à travers les baies
de basses convoitises, le sp ctacle des choses officielles est si rouges des sorbiers, les branches des aubépines, les jeunes
navrant, que bien peu ont la ferveur et l'énergie d'attiser jus paysannes dont le costume est très pittoresque; on y voit aussi .
qu'au bout sur l'autel de leur ame l'amour sacré du beau. quelques grisettes échappées de la ville prochaine où elles
Qui a d'ailleurs assez défini et analysé l'organisme poétique étaient ignorées, dans l'espérance d'être reines en ce désert où
pour en connaitre sûrement les causes d'épanouissement ou elles sont couturières,— en attendant.

de mortº L'un cesse de chanter quand il ne voit plus, pen A la sortie du village, une avenue bordée d'ormeaux et Ia
chés sur les siens, les yeux aimés d'où lui venaient la vie et pissée de verdure conduit à une fontaine dont les sculptures
la joie; l'autre se tait quand la douleur qui le harcelait a ra brisées gisent çà et là dans les grandes herbes. Ces sculptures,
lenti ses coups d'aiguillon; si bien que c'est tour à tour la d'un style gothique, ne sont rien autre chose que des têtes de
souffrance et le bonheur qui éveillent ou brisent les cordes vampires formant autrefois une couronne à la fontaine. Dans
de la lyre. Mystères insondables! énigmes sans clef! con la révolution, les malins du pays, s'imaginant que c'étaient les
tentons-n us, sans les comprendre, de tenir nos ames prêtes têtes des premiers rois de France, se sont amusés à les abattre.
- à vibrer aux approches de l'Esprit, qui ne vient qu'à son Dans leur zèle aveugle, ils s'avisèrent même de briser une tête
heure, ubi cult, et ne portons jamais sur l'instrument Sacré, de lion qui, pendant des siècles, ne s'était pas lassée de verser
qui se refuse à nous répondre, une main violente et révoltée. à boire à tout le village; au dire des vieilles femmes, la source,
effrayée de ce sacrilége, n'avait plus osé sortir de son lit, et de
A. DES PLACES. puis ce temps-là, au lieu de tendre sa cruche sous la gueule du
lion, il fallait puiser l'eau dans le bassin.
Suite de la Galerie au prochain no. En 1820, vers la fin du printemps, une bruyante troupe d'é-
coliers en jaquettes s'ébattaient le plus joyeusement du monde
devant la fontaine de Soucy pendant que les filles allaient sou
8 L'ARTISTE "

rire aux galans dans l'ile bocagère; c'était le soir, aux derniè qui ne les voyait point, reposait sa vue avec un charme infini
res clartés du soleil, qui se baignait dans une vapeur pourprée sur la blonde tête de l'enfant à la bOuteille d'Osier. Des chan
noyant l'horizon. Le vent s'endormait sur les feuilles; le dernier sons lointaines traversèrent le silence; elle leva son regard et
souffle se perdait dans les cris des enfans dont les lutineries ne vit une guirlande de jeunes filles voltigeant vers la fontaine.
cessaient point. C'étaient des enfans beaux de jeunesse et d'in Cette charmante apparition troubla son rêve; elle ressaisit la
souciance; de blondes et de folles têtes qui n'avaient encOre tête de l'écolier et s'écria :
d'amour que pour leur mère, de haine que pour leur maitre d'é- — 0 mOn enfant !
cole. Leurs pieds nus et leurs misérables jaquettes attestaient Ces mots furent étouffés dans un sanglot qui déchira les en
assez qu'ils n'étaient point les seigneurs du village, mais les trailles des spectateurs en jaquettes. Elle se leva et se remit en
plus humbles entre les paysans. C'était un charmant spectacle route, non sans retourner la tête à chaque pas. Tout à coup
de les voir tous s'accrochant, se déchirant, se roulant les uns elle s'arrêta sur le grand chemin, et, après avoir passé et re
sur les autres comme une famille de petits chats dans les Cen passé sa main sur son front :
dre du foyer. — J'étais folle ! je n'ai pas d'enfant, dit-elle.
La joyeuse bande avait un roi, messire Robert, le premier Et elle disparut dans la nuit. Peu à peu les écoliers reprirent
disciple du maitre d'école : Robert était roi par son âge, par Sa leurs jeux; un seul ne put résister à la mélancolie; il demeurait
folce et par sa beauté. devant la fontaine, tantôt la regardant couler, tantôt détournant
La maîtresse d'école de Soucy était comme ces princesses des la tête pour revoir le grand chemin où la jeune femme avait
contes des fées qui prient le ciel de leur accorder la grace d'avoir disparu.
des enfans. M"° Robert avait prié Dieu; dans son zèle, elle avait
même prié M. Robert; elle avait perdu son temps et ses prières. XI.
Le maître d'école trouvait que la terre était bien assez peuplée
de sots. Quand la pauvre femme se vit morte à la jeunesse, Voici la rapide histoire de Suzanne depuis sa fuite du châ
quand elle désespéra de jamais ressentir les joies ineffables de teau de Vermond :
la maternité, elle songea à recueillir un enfant étranger qui pût Elle se réfugia à Valvert dans la petite maison qui formait tout
devenir son appui sur ses vieux jours; elle espérait d'ailleurs son héritage; les souvenirs de son enfance, que réveillait en elle
se faire illusion jusqu'à croire que l'enfant serait le sien. Or la vue des murailles et des meubles de son refuge, étaient de
donc, maitre Robert aidant, elle parvint à dénicher de l'hospice pures rosées rafraichissant son cœur du feu de l'amour; elle
de la prochaine ville messire Robert que vous avez vu s'ébattant essayait de fermer les yeux à l'image d'Olivier qui flottait sans
devant la fontaine; un charmant enfant. Il jetait des pierres cesse autour d'elle; elle avait dit adieu à son amant; sur l'om
aux pauvres; mais il lui arrivait souvent de leurjeter son pain. bre de sa mère elle avait fait le serment solennel de ne plus le
revoir en ce monde, mais elle l'aimait toujours; il devait être la
Il y avait une heure que les écoliers de Soucy s'ébattaient joie, la douleur, il devait être l'ame de toute sa vie.
ainsi, ne songeant pas à leurs cruches emplies et versées vingt Dans les premiers mois de son séjour à Valvert, Mariette
fois, quand une jeune femme pâle et abattue vint s'agenouiller épousa le fils de l'aubergiste de ce village et quitta le château où
devant la fontaine en essayant d'y plonger ses lèvres; mais, la elle était servante pour devenir maitresse en l'auberge de Val
source tarissant depuis quelques jours, ses lèvres ne purent at vert. Olivier la dota de quelques arpens de terre dépendant du
teindre l'eau; elle se releva et demanda aux enfans s'ils vou château, ainsi que l'avait espéré le fils de l'aubergiste, qui fut
laient la laisser boire dans une de leurs cruches; les petits lu le plus humble et le plus heureux des maris.
tins se mirent à rire et se moquèrent de la pauvre femme. Elle Mariette, qui n'avait point oublié l'infortunée Suzanne, rede
saisit une bouteille couverte d'Osier et la plongea dans la fon vint alors sa consolation; malgré les tracas de l'auberge, il ne
taine. -

se passait pas de jours qu'elle ne vit sa malheureuse amie de


— C'est à moi la bouteille, dit Robert en courant à la lon plus en plus ravagée par l'amour.
taine. Comme Suzanne n'avait aucune ressource, elle eut d'abord
La jeune femme la sortit de l'eau et l'éleva à sa bouche. Le recours au travail et vendit des broderies aux dignitaires du
taquin lui déchira la lèvre en s'en emparant; elle le regarda village; mais bientôt le notaire l'avertit qu'il lui revenait quel
avec une douceur infinie, et tout à coup, oubliant sa soif, elle ques milliers de francs de la succession de sa mère;-elle ne
lâcha la bouteille, glissa ses bras autour du cou de Robert et lui vit point la main d'Olivier dans le secours.
baisa le front avec une joie du ciel. L'enfant surpris lui échappa Mariette devint mère d'une fille; Suzanne en fut la marraine
des mains et la regarda tout effaré : elle tremblait, elle pleu et passa tout son temps à la bercer, à la regarder boire au sein
rait, elle était folle de bonheur ! La troupe curieuse, qui avait de sa mère ou dormir dans ses bras; à la vue de cet enfant, elle
cessé de bondir, vint en cercle autour de la fontaine. La jeune se rappelait d'étranges choses; il lui semblait qu'elle avait vécu
fenme était agenouillée devant Robert comme la vierge Marie en d'autres siècles, qu'elle avait aussi été mère, et sa tête se
devant Jésus. L'enfant, ému par les larmes de cette femme, de - troublait.
meura quelques secondes à regarder sa bouteille gisant sur — O Mariette! que vous êtes heureuse! s'écriait-elle tout
l'herbe; il se passait en lui quelque chose d'étrange : il avait éperdue.
peur, il n'osait lever les yeux; mais bientôt, emporté par un Mariette ne fut pas long-temps heureuse; elle perdit en quel
sentiment ineffable, il reprit sa bouteille, la replongea dans la ques jours sa fille et deux autres enfans qu'elle avait eus de
fontaine et l'offrit avec une candeur charmante à celle qui pleu pltis.
rait; il y avait tant de regret dans son regard qu'elle en fut tou Et, pendant qu'elle pleurait ses enfans avec Suzanne, elle per
chée; elle lui pardonna de bon cœur son mauvais mouvement. dit son mari qui l'aimait.
Les enfans, presque attendris, demeuraient silencieux devant Les deux pauvres amies se consolèrent long-temps en pleu
cette scène singulière. — Quelle est donc cette femme? se de rant ensemble; leur jeunesse s'éteignit dans les larmes.
mandaient-ils du regard, après avoir contemplé sa figure pâle Un mauvais hasard apprit un jour à Suzanne que l'argent
et souffrante. qu'elle touchait en l'étude du notaire était un secours d'Olivier;
Pendant qu'ils demeuraient autour d'elle, la pauvre femme, ses larmes furent plus que jamais amères,
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Elle se dépouilla : elle vendit la petite maison de sa mère; De retour en sa solitude, elle retrouva du calme pour son cœur;
elle vendit les meubles qui étaient pour elle de saintes idoles, la noble famille qu'elle servait l'avait prise en amitié, et, la
elle vendit ses joyaux et déposa l'argent de toutes ces choses au voyant si sombre et si désolée, elle l'emmena en voyage pour
notaire, en le priant de le remettre à Olivier. la distraire. Au retour, elle s'en revint à Valvert pour recueillir
Vers ce temps-là elle fut demandée par une grande famille de les dernières consolations de Mariette.
la province pour être l'intendante d'une campagne délaissée.
Mariette voulut l'empêcher de partir, Mariette la supplia de par XII.
tager avec elle les revenus de son auberge et de ses quelques
arpens de terre; mais elle partit,espérant que, pluséloignéed'Oli Quinze ans après la rencontre à la fontaine, Robert, l'enfant
vier, son amour la tourmenterait moins. sans nom, qui avait couru le monde en aventurier, à la façon
Elle demeura dans la solitude qu'elle gouvernait durant plus de Gilblas, revint un beau jour en son pays comme pour res
de dix ans. saisir la jeunesse qui le fuyait déjà. D'ailleurs il avait laissé à
Une seule fois, un souvenir d'amour la ramena dans son Soucy une Cabaretière aimable qui, à la mort de la maîtresse
pays : ce fut la veille du jour où elle s'arrêta à la fontaine de d'école de Soucy, au beau temps de son adolescence, avait été
Soucy. Elle croyait n'avoir que peu temps à vivre, et elle ne put pour lui une sœur et presque une amante.
résister au désir de revoir une dernière fois sa belle vallée de Au nord de l'ile de Soucy, il y a un pavillon perdu depuis un
Valvert, le beau village tapi sous la feuillée comme un nid d'oi siècle dans un bouquet funèbre de sapins noirs et de saules
seau, la maison de sa mère, la flèche du clocher, l'auberge de échevelés; ce pavillon semble regarder avec dédain les maisons
Valvert; — et peut-être aussi le vieux château de Vermond où du village : il a l'air d'un étranger se réfugiant dans la solitude.
elle avait cueilli la fleur la plus douce et la plus amère de la vie. . Une mendiante dit à Robert que la cabaretière, ayant vendu
Or, quand elle revit le vieux château de Vermond, un mau son auberge, demeurait là depuis peu; il traversa la rivière, il
vais ange l'arrêta sur la route de Valvert; après avoir vainement aborda à l'ile et s'avança tout ému vers le pavillon. Le soleil
résisté, elle prit un détour pour arriver au sentier conduisant jetait un regard d'adieu à la nature; le vent s'endormait dans
du village au château. Elle craignit de rencontrer quelqu'un et les rumeurs alanguies du Soir. L'île était déserte; une seule
prit un autre détour dans les grandes prairies qui se déploient famille de pêcheurs l'animait d'un côté. Robert s'étonnait
devant le verger. -
de ne pas y rencontrer, comme au temps passé, toute la jeu
Elle suivit le bord d'un petit ruisseau qui s'échappait du gué, nesse amoureuse de Soucy. Il entrevoyait le pavillon à tra
et, quand elle fut près du mur dévasté du jardin, elle plongea un vers les saules, quand la cloche du village sonna lugubre
regard avide sur le vieux manoir; — le manoir était toujours ment. A cette voix solennelle, qu'il avait tant de fois écoutée
morne et délaissé. dans son enfance, il pâlit et ressentit un déchirement de cœur.
Elle se reposa sur l'herbe et attendit la nuit en rêvant : Le son des cloches est un terrible souvenir; la musique rap
tristes furent ses rêves, car son ame était noyée d'amertume, pelle un sentiment, la cloche rappelle un monde; Robert vit
son cœur était douloureusement oppressé.— Quand vint le soir, tout à coup son enfance qui repassait devant lui.
elle entendit du bruit au château : c'était l'arrivée d'Olivier, qui Il respirait avec amertume le doux parfum de sa candeur à
v nait quelquefois rêver au sein de ce vieil ami de son enfance, jamais perdue quand un nouveau son de cloche l'avertit que
de ce triste témoin de sa jeunesse et de son amour. c'était pour la prière d'un agonisant Déjà dans le cercueil, il
Ce soir-là, il descendit au jardin et s'arrêta long-temps sous eût entendu SOnner un glas pour lui avec moins de douleur et
les saules du gué. Suzanne, qui était de l'aulre côté du mur, d'effroi qu'il n'en ressentit alors; il s'empressa d'arriver au pa
ne se doutait pas qu'il fût si près d'elle, quand il se mit à chan villon, comme s'il devait prévenir un grand malheur. Le pa
ter sur l'air lamentable d'une complainte une vieille romance villon semblait plus morne que jamais; la cheminée jetait par
qu'elle avait souvent chantée. intervalles une blanche bouffée qui se dispersait sur les têtes
La pauvre fille se leva tout éperdue, se tordit les bras; et, se noires des sapins; un balai était renversé devant la porte, qui
rapprochant de la muraille qui était parsemée de quelques os était entr'ouverte. Robert en franchit le seuil en plongeant un
servant autrefois à attacher la vigne et les pêchers, elle ne put avide regard dans l'ombre; la première salle était déserte; il en
s'empêcher de mettre un pied sur un de ces os et de se suspen tra dans la seconde avec un étrange oppressement de cœur; de
dre des mains; l'amour lui donna l'agilité d'un chat; elle par vant la fenêtre, il vit un lit mollement caressé par les derniers
vint à grimper à la muraille, elle parvint à entrevoir Olivier à feux du soir; un sentiment de pudeur ou de crainte l'arrêta
travers le clair feuillage des saules du gué; la pâleur et la tris . durant quelques secondes; enfin il tendit la main, il souleva la
tesse de son amant la consolèrent de la vie. -
blanche mousseline du rideau, SOn regard errant tomba sur
Elle se laissa retomber sur l'herbe; la nuit couvrait la terre, une chevelure éparse sur l'oreiller : à travers les flots de cette
le vent balançait les verts panaches du printemps et répandait chevelure, il entrevit la joue pâle, la bouche terne, l'œil éteint
danslevallon un doux parfum dejeunesse quilaranima peu à peu. d'une mourante. Il recula soudain et regarda autour de lui
Elle se remit en route; — comme elle dépassait les grandes avec angoisse; il était seul, seul devant un lit de mort. Il tomba
prairies étoilées de primevères, elle entendit encore la voix involontairement agenouillé en demandant à Dieu si c'était
d'Olivier qui retournait au château de la Roche; elle le revit la cabaretière; il n'osait plus lever les yeux, tremblant de la re
bientôt sur le penchant du coteau, doucement emporté par son connaitre en son heure dernière. Une des mains de la mourante
cheval. Involontairement la pauvre fille s'élança vers lui; mais pendait au bord du lit; sans Voir cette main, il la saisit et la
elle s'arrêta bientôt, brisée par les battemens de son cœur; elle baisa avec une religieuse effusion.Tout à coup il se souvint que
le suivit encore des yeux dans la trame brune du soir; — enfin les cheveux de la cabaretière étaient noirs : les cheveux qui voi
Olivier disparut pour toujours à ses yeux : elle l'avait revu pour laient la mourante étaient blonds; il leva les yeux au ciel avec
la dernière fois. reconnaissance et voulut s'éloigner du lit; mais il demeura
Elle passa la nuit avec Mariette à l'auberge de Valvert; elle comme s'il eût été retenu par une main de fer.
s'en retourna le lendemain dans l'après-midi vers sa triste so La nuit couvrait de deuil cette solitude; déjà le fond de la
litude. En repassant à Soucy, elle s'arrêta à la fontaine, où elle salle était perdu dans l'ombre; toujours agenouillé, la tête pen
trouva Robert parmi la bruyante troupe d'écoliers, chée sur la main de la mourante, il écoutait les derniers échos
10 L'ARTISTE

de la cloche, quand un bruit de pas traversa le silence. C'était | toire de Suzanne; car cette femme qui venait de mourir, c'était
la cabaretière qui accourait avec un bouquet de cerfeuil, dont Suzanne, et la cabaretière, c'était Mariette, la jeune servante du
l'amer parfum devait ranimer la mourante. A la vue d'un château de Vermond.
homme agenouillé devant le lit, elle chancela et faillit tomber Mariette raconta à Robert l'histoire de Suzanne. Il écoula Ce
à la renverse; mais Robert s'élança vers elle et la retint dans triste récit avec angoisses.
ses bras. — Oh ! mon Dieu! s'écria-t-il quand Mariette eut fini de
— Robert ! s'écria-t-elle en lui prenant la tête entre ses mains. parler, que ne puis-je retourner dans ma vie jusqu'à ce beau
Ils se regardèrent, ils ne se dirent rien. Robert tourna lente soir où j'ai vu ma mère à la fontaine! j'aurais passé tout mOn .
ment son œil attristé vers le lit, et sembla demander à la caba temps à l'aimer et à la servir.
retière quelle était cette femme qui allait mourir. — Ilélas! dit Mariette, elle m'a souvent parlé de votre ren
A cet instant, la malade gémit et murmura : — Mon Dieu !— contre ce soir-là; il y avait alors un an qu'elle était intendante :
La cabaretiere essuya ses larmes et s'en fut dans l'âtre allumer elle n'avait pas revu son cher pays; elle était accourue comme
une lampe. une folle; au départ elle s'était arrêtée à la fontaine de Soucy;
Quand elle revint, quand la blanche clarté de la lampe glissa elle vous avait vu; votre image était celle de celui qui l'a
sur le lit, Robert retomba agenouillé en sanglotant. trompée; un souvenir confus l'avait avertie de sa maternité, et
Dans un regard rapide, il avait reconnu la pauvre femme de vous aviez pleuré dans son embrassement. Elle me rappelait
la fontaine de Soucy. souvent cette scène avec des larmes de joie et de douleur; elle ai
La cabaretière vit son émotion avec une grande surprise et mait à me dépeindre votre mine enjouée, votre trisleSSe Sou
pensa qu'il devenait fou. L'agonisante entr'ouvrit les yeux sous la daine en la voyant pleurer. Et moi qui ne pouvais me douter
lumière et les referma aussitôt dans l'éblouissement. Elle de que vous étiez son enfant, j'essayais de repousser loin d'elle
vina plutôt qu'elle ne vit Robert à ses pieds; elle lui tendit une toute idée de maternité. — L'enfant de Suzanne !— Voilà donc
dernière fois ses bras, et peu à peu, se ranimant encore à la vie, pourquoi je vous aimais tant; en vous voyant pour la première
elle rouvrit ses yeux et contempla Robert dans une sainte fois, j'ai été tout émue, je croyais retrouver un enfant perdu
extase : son front rayonna d'une joie céleste, son sein s'agita depuis long-temps. Mon Dieu, que n'avais-je deviné, à la Vue
comme le sein d'une mère qui rêve à son enfant; son ame, dejà de vos yeux, que vous étiez l'enfant de Suzanne ! Vous seu
dans le chemin du ciel, s'arrêta entre Dieu et Robert. pouviez la consoler de la vie et la défendre de la mort.
— Oh! mOn enfant, mOn enfant ! murmura-t-elle d'une voix Robert écoutait avec angoisse; quand il apprit la barbarie
éteinte. d'Olivier, qui l'avait détaché du sein maternel pour le jeter dans
Robert ressaisit les mains de la mourante; abîmé dans la dou le désert d'un hospice, une sainte colère s'anima en lui; il sup
leur, il n'avait pas une pensée. plia Mariette de lui dire où était son père, mais elle demeura
- Oui, vous êtes mon fils, dit la malade plus rayonnante; fidèle à son serment de garder ce secret terrible au fond de son
la voix de Dieu l'a dit à mon ame. cœur. Robert la supplia en vain; l'histoire de sa mère lui don
- Oui, s'écria la cabaretière saisie d'une étrange divination; nait l'exemple d'une sublime résignation, il se résigna.
Oui, vous êtes son fils.
La malade regarda son amie avec égarement. XIV.
— MOn fils ! Olivier !
Et, reposant son regard sur Robert, elle sembla agitée d'un Robert pleura au lit de mort de sa mère jusqu'au matin; l'hô
souvenir amer, et s'endormit dans le Seigneur. tesse avait fini par s'endormir. Le soleil vint une dernière fois
— Ma mère ! s'écria Robert en regardant la cabaretière. rayonner sur la blanche figure de Suzanne, qui était belle dans
— Votre mère ! murmura cette femme dans la désolation. la mort comme dans la vie; elle s'était éteinte SanS SeCOuSSe,
— O mon Dieu, pourquoi ne me disiez-vous pas que c'était son ame avait doucement pris le chemin du ciel, et sa figure
ma mère ? -

sereine et presque souriante semblait animée des purs ravisse


Dans l'immensité de sa tristesse, l'ame de Robert monta jus mens et des divines exlases de son ame au ciel Robert, qui
qu'au ciel et retomba toute brisée sur la terre. Dans les orages n'avait point assez vu sa mère dans la vie, la contemplait dans
qui nous renversent, notre ame s'élève à Dieu, et descend bien la mort. — Et d'ailleurs a-t-on jamais assez vu sa mère?- Il
tôt en ce monde comme une colombe blessée : le premier élan lisait avec amertume sur son front légèrement sillonné, Sur
qui élève l'ame est un sentiment, la secousse qui la brise est ses paupières brunies, sur ses joues livides, il lisait toutes ses
une pensée. souffrances, toutes ses peines, toutes ses douleurs, en songeant
à l'histo re que l'hôtesse lui avait racontée avec tant de simpli
XIII. cité, tant de tristesse et tant de larines.
Au convoi de sa mère, Robert ne vit qu'un seul étranger;
Robert priait pour sa mère; il était devenu tout d'un coup c'était un holºme qui touchait à la vieillesse. Au sourire de sa
plus religieux que jamais, toute son ame s'élevait à Dieu dans bouche on devinait que l'amertume de la vie humaine avait
sa prière. Il avait toujours entre ses mains la main d'albâtre de passé là; il semblait dévoré par une mélancolie profonde. Pen
la morte. Par intervalles son regard, voilé d'une larme d'amour, dant la messe, son regard voilé s'attacha souvent à la lugubre
s'arrêtait sur la plus douce figure de mère qui fût dans ce draperie qui couvrait le cercueil de Suzanne. Il ne suivit point
monde. La cabaretière anéantie voyait d'un œil égaré c tte le cercueil au cimetière; mais quand Robert eut arrosé de ses
scène désolante; elle demeurait à la porte de la chambre, pâle, larmes la terre qui avait repris sa proie, quand Robert, qui était
immobile, silencieuse. resté le dernier dans le champ des morts, s'en retourna dans
Quand Robert eut long-temps prié, quand son ame se fut l'ile, cet homme, qui n'était point un étranger, alla à son tour
reposée sur la figure angélique afin d'en garder à jamais l'em s'agenouiller sur la fosse de Suzanne.
preinte, il se tourna vers l'hôtesse et lui dit :
— RacOntez-moi l'histoire de ma mère. LORD PIL G RIM.
Et là, en face de cette femme qui était morte, la cabaretière
raconta à Robert, d'une voix coupée de sanglots, la triste his
REVUE DE PARIS. 11

« Il y a une loi qui gouverne l'art et le ranproche de Dieu ,


c'est l'infini ; ce qui perd la plupart des peintres modernes de
la Flandre et de la Hollande , c'est l'amour du fini. Au lieu de
se jeter hardiment dans l'espace, ils prennent la loupe de Gé
rard Dow. Ils épuisent dans le détail toutes les forces de l'inspi
HISTOIRE DE LA PEINTURE ration; ils regardent le ciel dans un puits, croyant y trouver la
vérité; le soleil les effraie par ses magiques effets, ils allument
la bougie comme le vieux Schalken. S'il y a eu deux maîtres
détestables au Inonde, c'est Gérard Dow et Schalken.
FLAMANDE ET H0 L LANDAISE.
« Que les artistes du Nord, s'ils veulent arriver à la poésie,
étudient les belles pages de la renaissance et entr'ouvrent leurs
lèvres à la source toute jaillissante du sentiment moderne; s'ils
veulent arriver au réalisme comme Rembrandt et Paul Potter,
Cette histoire a obtenu en France, en Angleterre et en Alle qu'ils se retrempent en pleine nature et n'étudient plus dans
magne, un très sérieux succès. La traduction de Leipsick, en les galeries de tableaux; il n'y a qu'un maître qui soit digne
vente pour la première partie,éveille toute la critique d'outre-Rhin. d'imitation : c'est Dieu. »
Mais il y a un pays, hâtons-nous de le dire, où cette histoire n'a On voit que l'historien, malgré les recommandations des li
obtenu qu'une très médiocre approbation. Ce pays, c'est la braires du Nord, ne s'est inquiété que de dire la vérité. Il a en
Belgique et la Hollande. La raison en est bien simple : M. Hous outre blessé quelques vieilles opinions comme celles qui accor
saye a dit la vérité aux peintres modernes des Pays-Bas. Nous daient du génie a Gérard Dow, à Miéris, à Wouvermans. Il a
détach ns ce fragment de son livre: osé soutenir, entre autres paradoxes, celui-ci, que David Te
« Tout en reconnaissant la force et l'éclat de quelques nobles niers ne valait pas Adrien Brauwer; il a dit que Rubens était un
tentatives modernes, il faûl bien avouer qu'en Flandre et en poëte épique et Rembrandt un philosophe panthéiste, deux hy,
Hollande, le siècle d'or des arts est depuis long-temps évanoui. perboles jugées extravagantes. Il doit dont se résigner à être
ll y avait un poëte en Hollan le, Ary Scheffer : il est venu se l'historien de l'art en Flandre et en Hollande pour tout le monde,
joindre aux nôtres. Schlegel citait avec éloges, il y a vingt ans, exceplé pour les Flamands et les Hollandais modernes (1).
Immegan Van Os, Pieneman, Van Spaendonk, Knipers, Van Pour étudier l'art flamand et hollandais, l'auteur ne s'est pas
Brée, HOOdges, Wonder. Plus d'un nouveau nom s'est révélé contenté de trois voyages dans les Pays-Bas; il a voyagé par
depuis vingt ans, mais pas un grand peintre. toute l'Europe, du moins l'Europe artiste. Les musées ont été
« Les paysagistes d'aujourd'hui se sont éloignés de la nature ses plus sûres bibliothèques. Il a d'ailleurs consulté tous les li
pour avoir voulu la voir de trop près : il leur manque la saveur vles lignes d'étude, tous les historiens des xvI°, xvII°, xvIII° et
de Paul Potter, la poésie de Berghem, le sentiment de Ruysdael. xIx° siècles. C'est surtout parmi les érudits d'outre-Rhin qu'il a
Les peintres de genre n'ont pas ce charme de vie et de lumière trouvé la vraie science de l'art et de l'histoire : ainsi les 1 ettres
des anciens maitres d'Anvers, de Leyde et d'Amsterdam. Au néerlandaises de Schnaaze, les Annales des beaux-arts de Rath
lieu d'imiter la nature avec le sens de l'art et d'interpréter les geber, l'Histoire de la peinture allemande et néerlandaise de Hotho,
lecons des Terburg, des Brauwer et des Metzu, ils copient trop l'Histoire des freres Van Eyck de Schopenhauer, l'Histoire uni
souvent mot à mot. Quant aux peintres de portraits, ils ne se verselle des beaux-arts de Kugler, enfin les travaux de Hegel et
souviennent guère qu'ils sont du pays de Rubens, de van Dyck de quelques attres moins connus, comme Ernst Gull.
et de Rembrandt. M. Théophile Gautier, tour à tour poëte, artiste et critique,
« Y a-t-il des peintres d'histoire? M. de Keyser abuse de sa passe à bon droit pour un excellent juge, le meilleur peut-être,
verve, il l'épuise en œuvres de hasard , il n'est ni étudié ni sé en matière d'art. Or, voici ce qu'il disait l'autre jour dans sa
vèrº dans ses grandes compositions. Cependant ses derniers critique du lundi :
tableaux, non pas ses portraits, prouvent chez lui une heureuse « Cette semaine, comme les théâtres n'ont rien d nné de
transformation. S n talent est varié ; il passe sans effort du nouveau, ni us avons passé quelques-unes de nos soirées à
sentiment religieux au sentiment poétique, ou plutôt roma feuilleter un in-folio d'un de nos amis, qui n'est pas bénédic
nesque, comme Ary Scheffer; mais sa couleur, comme celle de tin pourtant, et nous avons assisté, en parcourant ce livre, à
ce maitre, est trop sage pour enivrer le regard. la longue comédie, tour à tour grandiose, mystérieuse et bouf
« La manière de M. Wappers est trop monotone. C'est, dit-on, fonne, que font jouer à leurs mille personnages les maîtres de
par système : M. Wappers craint la recherche et reste dans le l'école flanande et hollandaise.
vague. Mais le vague demande à être illuminé par les éclairs « M. Arsène Houssaye s'est épris, en ces dernières années,
du génie. Cet artiste ne manque ni d'éclat ni de transparence d'une passion sérieuse pour l'art dont il a entrepris d'écrire
dans le coloris. l'hisloire. S'il est une branche de l'arbre de la science humaine
« M. Van Hove compose avec esprit les scènes épisodiques ; qui manque d'historiens, c'est sans contredit l'histoire de l'art.
s'il osait, il serait coloriste. M. Schelfout, dans ses marines, ne Nous n'avons jusqu'ici que des fragmens; l'histoire de la pein
vaut pas mieux, mais ne vaut pas moins que M. Gudin. M. Leys ttre francaise est tout à faire; l'histoire de la peinture italienne
a un peu de la bonne humeur de Jean Steen : il compose avec u'est ni dans Vasari, ni dans Lanzi; l'histoire de l'art flamand et
aban lon, il peint avec une touche grasse et fertile; il a l'instinct, hollandais avait élé souvent tentée, mais elle restait à faire.
sinon le sentiment du clair-obscur. C'est un vrai pe ntre digne Celle que vient de terminer M. Arsène Houssaye est écrite
du bon temps M. de Block fait des paysans qui ne sont pas en style sévère, à un point de vue élevé et nouveau. Avec cet
des paysans. M. Van Schendel n'est pas vrai, parce qu'il veut historien, l'horizon s'agrandit par la pensée. Ceux qui avaient
être trop vrai; la vérité ne veut pas être vue au microscope ; écrit sur ce sujet n'avaient vu jusqu'ici qu'un merveilleux colo
elle n'aime pas non plus les petits effets, comme les c'ierchait riste dans Rubens et un sublime ouvrier dans Rembrandt.
Schalken, et comme les cherche M Van Schendel, par imitation M. Houssaye prouve Victorieusement que le premi r est un
de ce peintre. MM. VerboeckOven et Koekkoek auraient peut poëte épique, frère d'Homère, et le second un profond et mys
être dignement continué Paul Potter et Winants, s'ils avaient térieux penseur, frère de Luther.
étudié en pleine nature, au lieu d'étudier devant les toiles de « L'histoire s'ouvre par une introduction éloquente sur le
Paul Potter et de Winants ; ils sont maitres de leur pinceau et beau dans les arts et sur les destinées de l'art. Nous éudions
de leur palette, il ne leur manque guère que de se promener tour à tour la puissante lamille des Van Eyck; Hemling, Lucas
comme un pâtre ou comme un poëte en pleine campagne, les
pieds dans la rosée, l'œil baigné de lumière blonde, respirant (1) Une édition en deux volumes in-8°, augmentée d'un dictionnaire de tous
la saveur agreste. les peintres et graveurs, paraitra prochainement. -
12 L'ARTISTE

de Leyde; l'influence du style italien dans Coxie et Hemskerke, Pour toi quand tout est mort, Ami, tout vit pour moi :
le Raphaël flamand et le Raphaël hollandais. Nous saluons les Ce déclin que l'Automne étale avec richesse
fantaisistes dans les Breughel; nous nous arrêtons aux grandes Me parle, à moi, d'un temps de fête et d'allégresse,
et superbes écoles de Rubens et de Rembrandt, aux peintres de Du meilleur des saints jours,— alors qu'heureux enfans,
kermesses et de cabarets, aux peintres de la vie privée, aux Sur les bancs de la classe, en nos vœux innocens,
paysagistes, enfin aux peintres de fleurs, qui sont la dernière Les feuilles qui tombaient ne nous disaient encore
expression de l'art des Pays-Bas, enseveli, comme le dit Que le très doux Noël et sa prochaine aurore.
M. Houssaye, dans une tulipe de Harlem avec Van Huysum. Pour tout calendrier j'avais ma marque en bois;
« L'auteur nous fait très bien voir l'envahissement du pan Et là, comptant les jours recomptés tant de fois,
théisme dans les Flandres : d'abord Dieu se détache des fonds
d'or des maîtres de Cologne; peu à peu les verts et savoureux Vite, chaque matin, j'y rayais la journée, |

paysages remplacent les fonds d'or; bientôt les nuages et les Impatient d'atteindre à l'aube fortunée. —
arbres voilent le ciel. De Dieu les artistes flamands et hollan Pour toi, dans ses douceurs la mourante saison
dais sont descendus à l'homme, l'image de Dieu; de l'homme N'est qu'un affreux emblème, et le dernier gazon
ils descendent à la nature, qui les féconde, mais qui finit par Te rappelle celui de la tombe certaine,
étouffer l'art, car l'art est comme les aigles, il ne veut pas res Dhrant ce long hiver où va la race humaine.
ter le pied cloué sur la terre. Tu vois l'homme écrasé, débile, se trainant
« Cette histoire est publiée par Hetzel avec cent gravures sur Sous le faix, et pourtant à vivre s'acharnant;
cuivre d'un beau travail, qui reproduisent avec beaucoup d'in Car cette vie est tout. Pour moi, ces douces pentes
telligence le caractère et la couleur de chaque maître. Les Té Me peignent le retour des natures contentes,
niers et les Ruysdael surtout sont des merveilles de burin. Ru L'heureux soir de la vie, — un esprit calme et sûr
bens, Van Dyck, Rembrandt, Breughel, Ostade, Perghem, Ter Qui, pour la fin des ans, réserve un fruit plus mûr;
burg, Paul Potter, Gérard Dow, sont tous là dans leur poëme ou
dans leur roman, les uns majestueux, les autres familiers. Il y Dans un œil languissant je crois voir l'étincelle,
a encore des bibliothèques et des fermiers-généraux, puisque ce Un céleste rayon d'espérance fidèle,
livre, dont le prix est de 500 et 500 fr., a trouvé beaucoup de La jeunesse du cœur et la paix du vieillard. —
souscripteurs. Les Allemands, habituellement bons juges en Tout, pour toi, dans ce monde est ténèbres, hasard :
œuvres d'art, ont fait un excellent accueil à cette histoire;Teub Un grand principe aveugle, un mouvement sans cause
ner, de Leipsick, en publie une édition allemande. Fiez-vous Anime tour à tour et détruit chaque chose;
donc après cela aux poëtes qui font des pastels et composent Par tous les élémens, sous les eaux, dans les airs,
, des idylles. » -
Chaque être en tue un autre : ainsi vit l'Univers; |

Et dans ce grand chaos, bien plus chaos lui-même,


L'homme, insondable sphinx, ajoute son problème.
Crime et misère, en lui, qui se donnent la main;
La douleur ici-bas, et point de lendemain. —
Oh! ma croyance, Ami, que n'est-elle la tienne !
Que n'as-tu, comme moi, l'espoir qui te soutienne,
Qui te montre la vie en germe dans la mort,
Le mal à se détruire épuisant son effort !
Dans la confuse nuit où l'orage nous laisse,
POÉSIE. Que ne découvres-tu l'Étoile de promesse,
Qui ramène l'errant vers le bercail chéri !
Alors, Ami blessé, ton cœur serait guéri ;
Chaque vivant objet, que la trame déploie,
L' AUT0MN E. Te rendrait un écho d'harmonie et de joie;
Et soumis, adorant, tu sentirais partout
Dieu présent et visible, et tout entier dans tout !
IMITÉ DE L'ANGLAIs, DE soUT IIE Y.'
S A INTE - BEUVE.

Non, cher Wolmar, non pas! Pour moi, l'année entière,


Dans sa succession muable et régulière,
Ne m'offre tour à tour que diverses beautés,
Toutes en leur saison. - Au déclin des étés,
Ce feuillage, là-bas, dont la frange étincelle,
Et qui, plus jaunissant, rend la forêt plus belle, A J U LES LE FEVRE.
Quand un soleil oblique y prolonge ses feux,
Tout ce voile enrichi ne présage à tes yeux
Que l'hiver, —l'hiver morne, aride. En ta pensée suR LA MORT D'ALEXANDRE GUIRAUD.
Se dresse tout d'abord son image glacée :
Tu vois d'avance au loin les bois découronnés, Ilaine, haine aux méchans et mort aux parricides !
Dans chaque arbre un squelette aux longs bras décharnés; Que leurs noms soient rayés des tables désormais,
Plus de fleurs dont l'éclat au jour s'épanouisse; Qu'on leur chante le chant des noires Euménides,
Plus d'amoureux oiseaux, dont le chant réjouisse; Seul air grec que le luth n'accompagne jamais!
La Nature au linceul épand un vaste effroi. — Que Phœbus-Apollon, qui d'en haut les contemple,
Les rejette du seuil de son auguste temple!
(1) Southey adresse cette pièce à l'un de ses amis qu'il désigne sous le nom
de William, et qui était athée comme le Wolmar de la Nouvelle Héloisc : ce Qu'épuisés de fatigue et de honte et de faim ,
qui nous a fait substituer ce dernier nom, Ils tombent en tendant leur sacrilége main,
REVUE DE PARIS. 13

Et que l'ilote impur, au milieu de la rue, sollicitent avec prières une audience de Lolla Montès. L'une et
En face les regarde et sans pitié les hue! l'autre enfin dictent des lois, brûlent des cœurs, remuent l'or et
Qu'ils soient errans toujours et le soient en tout lieu, l'argent, ont des caprices de reine, des sourires d'ange, ruinent
Qu'on leur refuse l'eau de même que le feu; des directeurs, affolent des souverains, ne veulent plus le len
Et, pour dernier affront à leur ame rebelle, demain ce qu'elles voulaient la veille, —et font partout un ado
rable vacarme, celle-ci de sa figure, celle-là de son talent. Pour
Que leur seul hôte soit un prêtre de Cybèle!
nous, ma foi ! nous ne voyons pas grand mal à toutes ces
Mais honneur à celui qui garde dans son cœur choses. Il n'y a plus que ces femmes-là aujourd'hui pour nous
De la sainte amitié le culte et la pudeur, rappeler les folies étincelantes d'il y a cent ans, et les types gra
Qui sait faire parler au jour des funérailles, cieux de ces démons poudrés , — la comtesse Dubarry par
Pour celui qui vécut, la voix de ses entrailles! exemple, - à qui l'on a sl déplorablement coupé le cou dans
Alexandre Soumet et Pichat son ami la révolution. Ces femmes-là ressortent, en l'an de grace 1847,
Des cieux supérieurs se penchaient à demi comme de ravissans anachronismes sur nos mœurs vêtues de
Pour voir la poésie et l'amitié décente noir; et on se plait de temps en temps à les voir passer à notre
Jeter leurs belles fleurs sur cette urne récente; horizon constitutionnel, comme on se plait à voir au Salon une
Et, tandis que debout et le front découvert, " •
vive peinture en falbalas au milieu d'une série de portraits de
gardes nationaux.
Nous étions frissonnans au souffle de l'hiver,
Laissons donc le monde, les causeurs et les petits journaux
Tandis que nous rendions les devoirs funéraires,
s'occuper tout à leur aise de ces illustrations à jupons paille
Son ame s'envolait et montait à ses frères, tés, — et disons quelques mots d'un brave écrivain qui vient
Et, tout en s'avançant vers le céleste lieu, de mourir, calme, honnête, souriant, après soixante années de
NOus envOyait un long et douloureux adieu. tragédies et de poésies fugitives, — de M. Alexandre Guiraud,
Quand l'enfant est novice à l'humaine carrière, — un baron et un académicien; car ils s'en vont tous depuis
Ses pieds vont en avant et ses yeux en arrière. quelque temps, les immortels, non pas les uns après les autres,
Ainsi l'ame nouvelle au pays du trépas mais ensemble et à la fois : douze en six ans ! la mort est in
En eSSayant le ciel se retournait en bas fatigable. Celui-là était un aimable esprit, un conteur soi
Et regardait encor sa dépouille où naguère gneux ; il appartenait à l'école de Soumet. Beaucoup de
Elle aimait et pleurait tour à tour sur la terre; femmes et tous les enfans ont encore sur les lèvres son poëme
attendri du Petit Savoyard, c'est de M. Alexandre Guiraud, en
Car le penser des maux et des plaisirs passés effet, que date l'invasion du ramoneur en poésie et en peinture;
Vit long-temps dans le sein des esprits trépassés. mais ce n'est pas sa faute si l'art en a tant abusé depuis.
Peut-être disent-ils : Ah! rendez-nous la terre, Aujourd'hui, cet incident est presque disparu, et si l'on s'oc
Rendez-nous cette arène où nous vivions de guerre; cupe de quelque chose, — c'est de la prochaine symphonie de
Rendez-nous nos douleurs, rendez-nous notre nid : M. Félicien David, — de l'emplacement du nouvel Opéra, — ou
Seigneur, nous ne pouvons comprendre l'infini. bien encore du dégringolement de quatre ou cinq feuilles quo
tidiennes qui n'en forment plus qu'une à présent. Les destinées
ANTONI DESCHAMPS. de la France en souffriront-elles? C'est ce que nous ne saurions
décider : quant au feuilleton, espérons qu'il se rejettera sur le
livre, comme nous en avons déjà manifesté le désir. Et d'ailleurs
où serait le grand mal quand on perdrait à cela quelques ro
mans dans le genre de ceux qui se publient actuellement? —
Pas plus tard qu'avant-hier, nous avons voulu nous rendre
compte de cette littérature à la colonne, et nous sommes entré
dans un cabinet de journaux. - Ce que nous y avons vu, le
REVUE DE LA SEMAINE. voici : — Le roman-feuilleton du Commerce racontait qu'au mo
ment où « Horace se disposait à tourner à droite, un jeune gen
« tilhomme, qui ne l'avait point aperçu, vint donner de la tête
« dans le poitrail de son cheval. La noble bête se cabra avec
LE MONDE PARISIEN. « une frayeur suffisamment explicable, et, sans la moindre in
« tention malveillante, posa un de Ses pieds sur le bout de la
« chaussure du gentilhomme. »
Deux demoiselles accaparent en ce moment l'attention pu Les Débats en étaient restés au baragouin allemand et aux
blique, et il n'est fait inouï que chacun n'en raconte. L'une est margraves de vaudevilles :
cette merveilleuse Jenny Lind, dont les triomphes laissent bien « — Eh ! chénéralle, où êtes-fous ? cria une voix.
loin derrière eux ceux de la Malibran, et qui est en train pour — Je cause avec une vieille connaissance, répondit Chama
le moment de révolutionner l'Angleterre, — avant de s'en venir rande.
révolutionner la France. L'autre est tout ce qu'on voudra : une — Ah! fous foici! très-pien ! Mais rentrez, rentrez; fous afez
écuyère, une danseuse, une lionne, une femme qui a coupé de assez pris l'air auchourt'hui... La chournée est ponne; ch'ai pris
sa cravache la figure d'un gendarme, qu'on a sifflée à la Porte un chénéralle. »
Saint-Martin, et qui s'est trouvée mêlée un jour, on ne sait La Patrie, tout entière à une vieille histoire de diable, s'ex
comment, à ce malheureux drame de souper, de journalistes, primait de la sorte par la bouche de Samuel Henry Berthoud :
de duel, de romanciers, de vin de Champagne et de lorettes, — « La rougeur de l'indignation couvrit les joues de Stierna : à
dont on se souvient encore. Ces deux femmes posent, à l'heure « ce symptôme de mécontentement, il s'interrompit aussitôt »
qu'il est, à la grande satisfaction des badauds de tous les pays, La Gazette, sous prétexte d'impressions de voyage en Italie,
sur le piédestal éternel dressé par le scandale et la réclame, et avait transformé son feuilleton en instructions culinaires pour
qui a vu tour à tour se succéder les noms les plus charmans et le saint temps de carême :
les plus fameux, depuis Fanny Elsler jusqu'à Jenny Lind, de « A Milan, on jeûne tous les jours.... A la collation, le beau,
puis Catinka Heinefetler jusqu'à Lolla Montès. « le gros poisson est défendu; mais le petit, le commun ne l'est
La cantatrice tourne la tête à tous les attorney; l'amazone met « pas... Le saindoux est autorisé pour faire la soupe et assaisonner
la Bavière à ses pieds. Londres est inondé de portraits et de « les mets les jours maigres, à l'exception de la semaine sainte...
strophes en l'honneur de Jenny Lind; les bourgeois de Munich « Le gibier est très varié; à côté d'énormes sangliers, on voit
14 L'ARTISTE
« dépecer le porc-épic, dont on se dispute la chair au même prix louse. C'était une étude savante, œuvre de style et de tradition :
« que celle des excellens dindons qui garnissent tant de bou le jury lui a refusé les honneurs douteux du Louvre.
« tiques. » M. Odier avait envoyé une grande page : la Retraitede Moscou,
Mais où le roman feuilleton se produisait avec le plus d'éclat, le jury n'a pas voulu l'admettre, parce que le jury n'aime pas
c'était incontestablement au Courrier français : la hardiesse.
« - Que faites-vous à Carcasse ? — Un roman.— Bien vrai?
- Je vous le jure. — C'est fort bien !— Et vous ?— Moi ? — Oui!
— Je suis... — Vous êtes?... - Moi !.. je culotte des pipes ! »
Je le demande sérieusement, — est - ce là de la littérature, et Les derniers quinze jours qui viennent de s'écouler ont été
devons-nous tant regretter les journaux qui s'en vont, empor une bonne fortune pour les coureurs de ventes publiques et les
amateurs de tableaux et de curiosités. D'abord la vente de
tant avec eux le roman feuilleton, ses œuvres et ses pompes ?
La nuit dansée au bénéfice des artistes pauvres aura son M. Durand Duclos, dont le catalogue annonçait des Corrége, des
pendant avant peu de jours dans le bal de la société de Petit Jean Bellin, des Vannucci et les plus beaux noms de l'école
Bourg, - qui sera donné à l'Opéra-Comi ue, sous le patronage hollandaise, comme s'il en pleuvait. Il y avait certes beaucoup
des princesses. On assure même que le ro, après avoir souscrit à rabattre ; mais dans le nombre nous avons remarqué un beau
portrait de Rembrandl , un charmant Teniers et un étonnant
pour une somme de 500 francs, vient d'ordonner que le foyer
fût splendidement décoré par la liste civile. trompe-l'œil, sous le nom de l'Empirique, attribué à Gérard
DOW.— Puis est venu le cabinet de M. Odiot. Les tableaux seuls
La science et les arts ont perdu M. Benjamin Delessert, dont Ont été vendus.
toute l'Europe a visité les musées. C'était un savant, un homme
Enfin, l'autre jour, courtisanes, revendeuses, femmes du
de cœur et un homme de bien. M. Benjamin Delessert, son
monde, se coudoyaient dans l'étroit appartementdeM'°Marie Du
neveu, succède dignement à cette haute position.
plessis, une de ces pauvres filles chargées par le hasard de payer
le tribut de la chair à la débauche parisienne, ce minotaure des
temps modernes; qui, quelques jours auparavant, mourait à
vingt-cinq ans, au milieu de ce luxe effréné, sans amis, sans
secours, sans un être humain pour lui jeter un dernier regard
d'encouragement, oubliée des hommes, et pouvant , hélas! se
croire abandonnée de Dieu. — Il est impossible de se faire une
BEAUX-ARTS. idée du pitoyable goût, de la richesse ridicule de la niche de
cette malheureuse créature qui, comme toutes ses pareilles, Se
vengeait par un luxe effrayant des pommes crues qu'elle n'avait
Parmi les absens du Salon de 1847, on cite à regret M. Schef peut-être même pas mangées dans sa jeunesse. Deux ou trois
fer, M. Decamps et M. Meissonnier. M. Ingres ne se présente mauvaises pochades licencieuses, attribuées à Boucher, une
plus; mais M. Delacroix se présente toujours. MM. Dupré et garniture de cheminée plus grande que le salon, le charmant
dessin de VIdal, Intitulé l'Amour de soi-méme; enfin, dans l'anti
Rousseau, toujours repoussés par le jury, ont pris le parti de
ne plus donner ce plaisir du refus aux membres du conseil des chaml re tristement attaché sur son perchoir, un monstrueux
dix. M. Diaz sera au Salon de 1847 avec toute la poésie du so ara gros comme un dindon, voilà ce qui nous a frappé le pluS
leil et de l'amour. M. Papety a été cette fois chercher ses im à cette exposition.
pressions dans le Télémaque de Fénelon. MM. Robert Fleury et -

Gigoux sont les r présentans de la peinture historique ou épi


sodique. Nous avons parlé de Lehmann, de Couture, de Muller. M. Basset est toujours l'heureux directeur que vous savez.
M. Amaury Duval a envoyé des portraits où la ligne fait ou Après Gibby, Ne touchez pas a la Reine; après le succès, le suc
blier la couleur. -

cès. Les acteurs eux-mêmes semblent emportés par ce flot


Le roi des Francais est déjà en familiarité intime avec l s montant du bonheur. Mº° Delisle a des notes plus vibrantes et
bonnes toiles du Salon. Sa Majesté va presque tous les jours plus sympathiques; M" Lavoye, plus blonde et plus jolie, a
au MuSée. trouvé le mouvement et l'expression; Mº Marie Roullié vient de
Parmi les sculpteurs, plusieurs manqueront au salon pro sortir de sa retraite, non moins charmante et plus maitresse de
chain. M. David d'Angers n'a pas encore terminé ses deux sta l'avenir; ses yeux ont toujours leur flamme vive, ses lèvres cette
tues colossales de Bernardin de Saint-Pierre écrivant sur le douce musique qui fait trembler le cœur. Nous étions prophète
berceau de Paul et Virginie et de Casimir Delavigne déposant quand,l'ai née dernière, nous prédisions à M" Roullié la gloire....
les Messéni nnes sur l'autel de la Patrie près de nos drapeaux de l'Opéra-Comique. Toutes les promesses qu'elle nous donnait
brisés. Nous avons vu les modèles en terre presque finis : alors, elle les a tenues; et mieux encore. Cette fidélité de parole
grande sculpture, savante exécution! M. David a fait, en outre, est assez rare au théâtre pour qu'il soit permis d'en féliciter à
un très beau buste de Saint-Just qu'on prendrait pour un héros la fois le directeur et l'actrice.
grec, si ce n'était l'habit de la république et les cheveux longs. « Tout ce qui ne vaut pas la peine d'être parlé, on le chante »
Mais comment faire accepter le conventionnel Saint-Just aux — On l'a dit trop souvent. M. Scudo pense, au contraire, que le
jurés qui ont effacé une phrase du Moniteur gravée sur le mar beau n'est vraiment beau qu'à la condition d'être chanté. Cette
bre du je ne tambour Barra? grande et sublime éloquence qui jaillit du cœur n'est, à mon
M. David a aussi ajouté quelques têtes à son intéressante sé avis, jamais plus persuasive qu'appuyée sur cette autre muse,
rie de médaillons des contemporains illustres, sans compter l'harmonie Depuis tantôt dix années qu'on sait son nom,
deux ou rois médailles relatives aux derniers évén mens poli M. Scudo a toujours pris pour thème quelqu'une de ces rêveries
tiques. Mais son œuvre importante de l'année est le monument tombées de l'ame de Lamartine ou d'Hugo, ou de ces vives bou
du roi René d'Anjou, qui sera élevé sur une place publique de tades échappées à la verve d'Alfred de Musset Tout lui est bon,
la ville d'Angers. Le roi est représenté jeune, couvert de son qui est bien. C'est par là justement qu'il s'éloigne de la pha
armure et ayant près de lui une palette, des pinceaux, une lange serrée des romanceurs et qu'il prend place parmi les poëles.
plume et une lyre. Le piédestal dans le style gothique, est orné Nous en avons encore une preuve dans uile mélodie publiée
de douze figures des contemporains de René. d'hier : Le Souvenir. Souvenir ! qui n'a jeté sur ce mot mille
Le jury a déjà commencé ses petites iniquités. Un homme vers et mille chants ? Oui, sans doute; mais le Souvenir de
d'un talent distingué, M Gallmal'd, qui, l'an dernier, obtenait M. Scudo, c'est tout simplement cette plainte immortelle que
un succès sérieux avec sa belle figure de l'Ode, que nous al Lamartine nous a murmurée dans une heure d'ineflable tris
lons publier, avait présenté cette année une figure de Junonja tresse : « En vain le jour succède au jour. » —Tout ce que cette
REVUE DE PARIS. 15

chanson du cœur a de souveraine douceur et de mélancolie, sI Sine dolore nunquam erimus.


M. Scudo l'a compris : on ne saurait dire, après avoir entendu : UT Utinam nunquam extitissemus !
« C'est charmant ! » On se tait, car l'on se sent près de pleurer.
Dans cette œuvre nouvelle, les deux muses dont nous parlions « Plût à Dieu que les montagnes tombassent sur nous; car
« notre ame souffre toutes sortes de maux. Nous sonnmes de
tout à l'heure, la poésie et la musique, portées sur un nuage
d'or, se donnent un baiser fraternel. « venus misérables; les ténèbres nous entourent de tous côtés;
On voit courir sur quelques pianos une romance intitulée : « nous sommes sans repos, et nous ne serons jamais sans dou
Ma patrie est toujours belle, dont les paroles et la musique ont « leur. Plût à Dieu que nous n'eussions jamais été ! »
un charme bien rare dans les compositions de cette sorte. Cette
mélodie, pleine de sentiment et de vérité, emprunte d'ailleurs
un intérêt particulier au caractère grave et littéraire de son au Sous ce titre, les Chansons lointaines, M. Just Olivier publie
teur, M. Laurentie. Le docte écrivain, musicien à ses heures, a un volume de vers qui, pour être d'inspiration suisse, n'en est
su trouver pour les stances de son poëte un air dont la dis pas moins pour nous d'une lecture très attrayante M. Just Oli
tinction le recommande aux chanteurs des salons les plus vier est à Lausanne estimé comme le Béranger du pays, et cer
choisis. taines chansons telles que le Petit Roi font comprendre cette
Le vice-roi des violoncellistes, Servais, qu'on n'a pas entendu à haute estime. Le quatrième livre nous a toutefois été le plus
Paris depuis quatre ans, donnera prochainement plusieurs con sympathique et semblé le plus original. Il affecte d'anciennes
certs. On espère qu'il se fera entendre encore au Conservatoire, formes de poésie populaire qui offrent l'avantage, comme l'ob
où son d rnier concerto, composition de bon style, trouvait à serve l'auteur, de parler à l'ame sans lui tout dire, de susciter
la fois de dignes exécutans et de bons juges. Le celèbre artiste a des pensées et des tableaux que l'imagination peut achever et
joué, il y a un mois, dans un concert à la cour et a reçu de poursuivre à son gré. Ceux qui seront curieux de lire ces sortes
son royal auditoire l'accueil le plus flatteur. La froide étiquette de rondes ou légendes remarqueront surtout : la Belle passant
n'a pu lutter contre la puissance de son jeu : il a fallu applaudir. au soir et le Voile de neige. Voici deux strophes où l'auteur définit
la chanson :

Quel est ce ruisseau qui cent fois


Revient, serpente,
Dimanche passé, chez M. Victor Hugo, après avoir discuté Tantôt perdu sous les grands bois,
les plus graves questions de la politique et de la poésie, on s'est Tantôt des monts longeant la pente?
amusé à donner ces bouts-rimés à Méry qui les a remplis au C'est, comme l'onde au pied dansant,
courant de la plume. C'est une curiosité dont nous ne louerons Courant à l'aise,
pas M. Méry, qui est un poëte et non un faiseur de bouts-rimés. En longs refrains s'entrelaçant,
C'est ma chanson, ne vous déplaise !
Un critique enfoui comme un vieux CRYPTOGAME

Dans les bouquins moisis de Dresde et de GoTHA, Quel est ce chant qui, frais d'abord,
Jeune, rustique,
Et qui ne savait pas deux notes de la GAMME,
Tourne à la , n au chant de mort,
Fit l'OratOriO nOmmé le GOLGOTHA.
Laisse un adieu melancolique ?
Sa bannière en musique était haut ARBORÉE :
Menaçant ses rivaux d'un air VINDICATIF, C'est de la vie et de ses flots,
Enflant sa double joue à l'instar de BORÉE, L'un après l'autre,
C'est le refrain... mouvans tableaux !
Et montrant à l'orchestre un doigt INDICATIF;
C'est ma chanson, et c'est la vôtre.
Empruntant son fracas à la LOCOMOTIVE,
Il mit le vent, la foudre et la pluie en TRIO.

Ce Druit qui nous secoue, et que rien ne MoTIvE, Nous constatons avec plaisir le succès croissant de la revue
Éclatant sur le Rhin peut s'entendre à RIO. italienne l'Ausonio, qui, à peine à son dixième numéro, a ac
C'est un pauvre maçon qui se croit PIRANÈSE : quis une légitime autorité par les qualités distinguées de la ré
ll est après ce qu'il était AUPARAVANT; daction et la sage pratique autant que l'élévation généreuse des
C'est comme un tapissier qui se croit VÉRONÈSE idées qu'elle s'est donné mission de développer. L'Ausonio peut
En peignant des magols sur un vieux PARAvENT. être considéré comme le premier organe de ce parti libéral mo
déré, maintenant placé à la tête du mouvenent italien et auquel
Il y a cent cinquante ans, on abusait un peu de ce jeu puéril. se rattache le plan de réformes de Pie lX Aussi a-t-il été ac
Un jour qu'on lmposait à Dufrény ces rimes difficiles, il les cueill, avec empressement de tous les vrais amis de l'Ilalie, c'est
Telnplit ainsi : à-dire de ceux qui se tiennent dans le réel et ne se nourrissent
Visages que Bacchus a teints en ÉCARLATE, pas d'impossibles espérances.
En se proposant d'agir sur l'opinion, et par l'opinion sur les
Esprits nés pour le joug à l'exemple du BOEUF,
Des lades bOuts-rImes vantez le MITHRIDATE, événemens, l'Ausonio ne méglige pas les questions d'art et de
Et vaniez votre drogue aux chalands du Pont NEUF; littérature. Ni l'art ni les lettres ne peuvent être négligés quand
il s'agit de l'ltalie. Si les articles politiques font autorité ici
J'aime mieux les concerts des amans d'une CHATTE,
Ou le cllant de la poule après qu'elle a fait oEUF : comme au dela des monts par la vigueur de la pensée et du
Le Français par cet art va devenir SARMATE,
style, nous avons remarqué des travaux d'archéologie définitifs
Sa muse est expirante et son Parnasse VEUF.
du professeur Michel-Angelo Lanci, et, pour la partie d'agré
ment, des romans et des poésies qui montrent que l'Ausonio a
été adopté par les meilleurs écrivains de l'Italie.
A propos de bouts-rimés citons ce tour de force.
« On fait chanter cette musique par les damnés : Les Français sont toujours le peuple le plus spirituel du
UT Utinam montes nos obruerent! monde. On fait beaucoup de mots dans ce temps-ci, chaque se
RÉ Repleta est enim malls anima nostra, maine révèle un hon de l'esprit. Cette fois le lion, c'est le roi des
MI Misérabiles factl sumus. Français. L'autre soir, en arrivant à une fête du duc de Ne
FA Faclem eniin nOstram operuit Caligo. mours, le roi a dit avec un charmant sourire : « M n fils, excu
soL Sol autem justillae nunquam orietur nobis. sez-Inoi de me prcseuter chez vous eu pantalon, mais Je suis
LA Lassatls itaque nobis nulla datur requies. Sans Culotte. »
16 L'ARTISTE

Quelques journaux ont annoncé que l'auteur d'un article sur Après la nomination de M. Empis à l'Académie, toutes les
Diderot publié récemment dans.une Revue avait prouvé le pre prévisions sont impossibles. M. Leclerc, battu par l'opinion ct
le scrutin, rentre décidément dans la nuit universitaire. Après
mier que ce grand homme n'était pas athée. Cette annonce est
cette défaite les candidats littérairesauraient-ils quelque chance?
au moins singulière : Diderot avait prouvé cela lui-même il y On parle sérieusement de M. de Musset, de M. de Balzac, de
aura bientôt un siècle. Mais pour ne pas retourner si loin dans
M. Janin, de M. Deschamps; on parle aussi de M. Ampère; mais
le passé rappelons à nos lecteurs que l'ARTIsTE, en septembre
le Collége de France sera-t-il plus heureux que la Sorbonne ?
1844, publiait une étude sur Diderot par M. Houssaye où l'on
pouvait lire cette page : . -

« Étrange nature ! Dieu lui a tout donné, la grandeur, l'en : Nous publions cette lettre sans commentaire; celui qui l'a
thousiasme, la poésie, les idées qui jaillissent du front comme écrite a eu tort de ne la point signer, car elle est d'un excellent
des éclairs, les sentimens qui fleurissent dons le cœur comme
esprit : .
les lis du divin rivage; c'est l'homme fait à l'image de Dieu; la
grace accompagne la force, rien ne manque à cette créature, A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE L'ARTISTE.
rien, si ce n'est Dieu lui-même. L'enfant prodigue a fui la mai
son paternelle sans en garder un souvenir-un pieux souvenir « Parmi les nombreux abus qui font cortége aux expositions
pour les mauvais jours., -
annuelles, il en est un dont personne jusqu'ici n'a réclamé la
« Mais pourquoi l'accuser d'athéisme? Athée ! aimer ici-bas suppression et qui frappe cependant d'une façon bien lourde
n'est-ce pas aimer Dieu là-haut? Diderot a aimé toute sa vie sur les artistes exposans : ne trouvez-vous pas comme moi que
l'œuvre de Dieu. Un homme doué comme lui a pu tomber, en c'est en agir avec un laisser-aller cruel que de les tenir jusqu'au
ses heures de doute, dans l'erreur d'un matérialisme sans dan jour de l'ouverture du Salon dans l'ignorance des décisions du
ger, parce qu'il animait la matière de toute sa poésie. Pour lui, jury ? Est-on reçu? est-on refusé? sont deux questions qui re
la matière avait une ame ; il disait avec les enfans : « Dieu est viennent incessamment poser leur point d'interrogation devant
partout, sur la terre comme au ciel. » Il n'a jamais nié la divi l'esprit de la plus grande partie des exposans, et des meilleurs,
nité ; seulement, il s'en formait une idée vague, une image car nos Tarquins au petit pied ont frappé bien souvent plus
changeante. Son Dieu lui apparaissait en diverses métamor d'une haute tête de notre aristocratie artistique.
phoses. Il le voyait surtout sous la forme d'une belle femme, « Ne serait-il pas convenable d'expédier à chaque artiste une
pure encore, aimant déjà, le pied sur la terre, le regard élevé lettre dans laquelle on lui dirait que l'objet envoyé par lui,
au ciel. Tantôt il croyait l'entendre dans les mille voix de la peinture ou sculpture, inscrit sous le n°..., a été reçu ou refusé?
forêt profonde. Il n'avait pas, comme Cabanis, le tort de vou Que d'ennuis cela n'éviterait-il pas aux malheureux vassaux
loir tout expliquer. C'est là le tort de la science et Diderot ne se taillables et corvéables à merci de MM. de l'Institut! On sup
donnait pas les torts d'un savant. Il désavouait le matérialisme primerait de la sorte les scènes grossières qui se passent à l'ou
impur de La Mettrie : il avait dressé un autel à la morale pu verture des portes du Musée et devant les comptoirs des ven
blique et à la vertu privée. Il aimait sa famille; il parlait avec -deurs de livrets; puis les tourmens de l'incertitude seraient
eflusion de son vieux père, le coutelier de Langres; il pleurait en abrégés, et tous ceux qui ont exposé savent à quel point l'éven
pensant à sa fille. S'il avait le cœur ouvert à toutes les passions tualité d'un refus, cette épée de Damoclès suspendue sur tous,
bonnes et fatales, il avait aussi le cœur ouvert à toutes les cha pèse lourdement sur chacun.
rités. Il ne chantait pas la nature, l'œuvre de Dieu, comme tous « Les objections qu'on peut faire contre cette proposition ne
les poëtes et philosoph s de son temps, mais il l'aimait. Nul peuvent être sérieuses ni subir l'examen; son exécution est des
n'avait à un si haut degré le profond sentiment de la vie uni plus faciles et augmenterait à peine le travail des employés du
verselle. Cet homme qni savait tant, qui savait tout, moins Musée; un ou plusieurs chiffres à remplir dans un imprimé,
l'origine et la fin, se surprenait, étonné comme un enfant, à la une adresse à écrire, voilà pour le côté matériel. Mais le secret!
vue des bois qui pensent et qui s'agitent, des eaux qui vont dirait-on. A quoi sert-il le secret? à désespérer le plus long
toujours, des moissons qui, chaque année, viennent redorer la · temps possible de pauvres jeunes gens impatiens de connaître
terre. Il cueillait un épi et un bluet, il regardait le ciel, il inter le verdict de ce jury qui les condamne sans appel, en partie
rogeait son cœur : « Que faites-vous là , mon ami Diderot ? lui ou en totalité (à perpétuité quelquefois, comme Rousseau et
demanda Grimm un jour que le philosophe était pensifen pleine
Préault).
campagne. - J'écoute, répondit-il. — Qui est-ce qui vous parle ? «Je vous soumets, monsieur, ces quelques observations écrites
— Dieu. — Eh bien ? — C'est de l'hébreu ; le cœur comprend, d'après nature, non dans l'espoir qu'on y fasse jamais droit,
mais l'esprit n'est pas assez haut placé. » . -

hélas! mais n'est-ce pas un devoir de protester contre la bru


« Un soir, tous les philosophes attendaient chez Helvétius talité d'un fait, le droit dût-il succomber dans la lutte?»
l'heure du souper. Ils en revenaient, comme toujours, à cette S. L.
fameuse question : Qu'est ce que l'ame? Quand chacun eut
gaiement ou gravement dit un beau mensonge, Helvétius frappa 4 mars 1847.
-
, -

du pied pour obtenir un peu de silence. Il alla fermer la fenêtre, • •• • --- --

« Voilà qu'il fait nuit, dit-il, qu'on m'apporte du feu. » On lui


apporta un charbon ardent. Il prit les pincettes, s'approcha · · · BIBLIoGRAPHIE.
d'une console et souffla sur le charbon. Une bougie s'alluma.
« Remportez ce Dieu, dit-il en montrant le charbon, j'ai l'ame, BEAUX - A RTS.
j'ai la vie du premier homme. Or, le feu qui m'a servi est par La Turquie. — Mœurs et usages des Orientaux au dix-neuvième siècle,
tout, dans la pierre, dans le bois, dans l'atmosphère. L'ame in-folio. — Dessins et texte par Camille Rogier. — Trois livraisons sont en
c'est le feu, le feu c'est la vie.La création du monde est une vente. — Chaque livraison : 20 fr. — Rue de La Rochefoucauld, 59.
hypothèse beaucoup plus merveilleuse que celle que je cherche
à vous expliquer. » Disant ces mols, Helvétius alluma une se POÉSIE.
conde bougie : « Vous voyez que mon premier homme a trans · Nocturnes, par Henri de Lacretelle; 1 vol. in-18. — 5 fr. 5o c. — Masgana,
mis la vie sans l'existence d'un Dieu. — Vous ne vous aperce éditeur.
vez pas, lui dit alors Diderot, que vous avez prouvé l'existence ROMANS.
de Dieu en la voulant nier, car je veux bien que la vie soit sur, Les Roués innocents. - Militona, par Théophile Gautier; 2 vol. in-8o. -
· la terre, mais encore a-t-il fallu quelqu'un pour allumer le feu. 15 fr. - P. Delavigne, éditeur.
J'imagine que le charbon ne se serait pas allumé tout seul. »
FER D INA ND SAR T O R I U S.

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REVUE DE PARIS. I7

SALON DE 1847

LE JURY

Le Salon doit s'ouvrir mardi. Les artistes vont y courir pour MM. HOraCe Vernet. MM. PicOt.
connaître les élus et les réprouvés qu'auront faits parmi eux les Heim. Schnetz.
décisions du jury. A l'heure qu'il est, ces décisions sont con Granet. Couder.
nues dans presque tous les ateliers, et, devant avoir l'honneur Blondel. BraScaSSat.

de rédiger le Salon dans L'ARTISTE, nous avons pensé que quel


ques observations préliminaires relatives au jury ne seraien Pour la sculpture :
pas déplacées ici. - MM. David. MM. PetitOt.
Cette institution, telle qu'elle fonctionne maintenant, est Pradier. DumOnt.
mauvaise, ses arrêts sont plus que mauvais. Dès les premiers Ramey. Dlll'et.
temps de sa formation, c'est-à-dire dès 1851, les réclamations Nanteuil. Lemaire.
des artistes ont commencé, et, depuis lors, chaque année les a
vues s'accroître de toutes celles des gens sérieux et de bonne Pour l'architecture :
foi qui voient avec douleur l'influence sans contrôle de quel MM. Fontaine. MM. HuVé.
ques personnes qui voudraient tracer autour de l'art le cercle Debret. Caristie.
rétréci dans lequel tourne leur intelligence. Le BaS. Gauthier.
En général, l'organisation et la composition du jury sont Le Clerc. LeSueur.
peu connues principalement des artistes. Et ceci est un reproche
que l'on ne saurait trop leur faire. Ils s'occupent peu des lois Pour la gravure :
qui régissent leur art, ils élèvent de justes plaintes qui ne tom
bent sur personne, ils récriminent contre la quatrième classe MM. Desnoyer. MM. FOrster.
de l'Institut, et peu d'entre eux savent ce que c'est que cette Richomme. GatteauX.
quatrième
Quelquesclasse.
mots d'explication sont nécessaires. • *
-

Comme on le voit, la plupart des noms qui composent le jury


L'Institut de France se compose de cinq académies : ,
sont complétement étrangers à l'art, ou tellement tombés dans
|
le discrédit qu'il ne viendra à l'idée de personne que M. Heim,
L'Académie française; ou M. Garnier, ou M. Blondel, soient aptes à juger la peinture
L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; de Delacroix, de Rousseau ou de Decamps. Ici les rôles sont in
L'Académie des Sciences; tervertis; mais ceci est un point de vue sur lequel nous ne vou
L'Académie des Sciences morales et politiques. lons pas insister. Une chose déplorable à dire, c'est que les
L'Académie des Beaux-Arts. seuls membres dont le talent Soit en rappOrt avec les idées de
la plupart des artistes actuels, les seuls sur l'aide desquels la
L'Académie des Beaux-Arts se subdivise elle-même en cinq génération nouvelle aurait droit de compter, les seuls qui pour
Sections :
raient contre-balancer la fâcheuse influence de leurs collègues :
La section de peinture, 14 membres. *
David, Forster, Delaroche, Ingres, Horace Vernet, Schnetz, se
— de sculpture, 8 membres. .> . retirent de la lutte, et, en n'assistant pas aux séances, laissent
— d'architecture, 8 membres. _r à leur aise toutes les petites passions, toutes les petites envies,
— de gravure, 4 membres. tous les petits intérêts entortiller dans leurs mailles les vérita
— de musique, 6 membres. bles et puissants représentans de l'art moderne. Nous disons les
envies et les intérêts, car il est impossible d'assigner une autre
Le jury d'admission se compose des quatre premières sec cause aux refus du jury. Nous pourrions admettre, par exem
tions, c'est-à-dire de 54 membres qui sont : ple, que ces messieurs, qui sont la queue de la déplorable école
de David , refusassent par système tout ce qui ne se rattache
Pour la peinture : pas à leurs idées et à leurs vicieuses habitudes. Cela élargirait
MM. Garnier. MM. DelarOche. la question. Il ne s'agirait plus que de savoir dans laquelle des
HerSent. Drolling. deuxtendances, celle imprimée par David ou celle de l'école mo
IngreS. Abel de Pujol. derne et contemporaine, est la vie, la puissance et la lumière.
14 MARS 1847. 2° LIVRAISON. 2
18 L'ARTISTE
Mais il n'en est rien. On ne sait où trouver le motif des exclu faute, il n'a voulu entendre à rien, et est resté embourbé dans
Sions du jury, et réellement l'esprit hésite entre la folie ou l'i- l'ornière de ses exclusions absurdes. Il semble avoir vécu main
neptie la plus complète. tenant, et nous ne saurions trop engager les artistes à se réunir
Voici, au hasard, plusieurs noms des artistes refusés cette pour essayer d'obtenir sa réforme complète, ou même une nou
année :
velle réorganisation. -

Parmi les peintres : Chérelle, A. Hesse, Fortin, Beaume,


O. Gué, Boissard, Sebron, Maurice Dudevant, Arago, C. Calix, L. CLÉMENT DE RIS.
Hédouin, Besson, Halfner, Lorentz, Champmartin, Louis Le
rOy , R. Lehmann, A. Galimard , Corot, Vidal, Penguilly,
Desgolle, Daubigny, Odier, Gigoux, Chasseriau, Gourlier, Gui
gIlet.
Parmi les sculpteurs : Ottin, Mène, Dantan, Gayrard, Elshoet, La pétition suivante, adressée au roi, est déposée dans les
Maindron.
bureaux de L'ARTISTE. Nous ne saurions engager trop vivement
On ne sait si l'on doit rire ou se fâcher après avoir lu une tous les artistes, sculpteurs, peintres, dessinateurs, qui ont
semblable liste, ou les talens les plus divers et les plus opposés eu à subir les refus du jury, tous ceux qui trouvent l'institution
Soul placés côte à côte par la mène ignorance. Les membres du mauvaise, en un mot, tous les gens de goût, de bon sens et
jury, au reste, rougissent eux-mêmes de leur légèreté, et, si l'on d'intelligence, à venir la signeI :
en croit les bruits qui courent, après le relus de MM. Alexandre
Husse et Galiinard, exclus sans avoir été à peine regardés, ils se
Seralent mordu les doigts et auraient regretté de ne pouvoir re SIRE,
Venir sur leurs décisions. Les raisons que l'on donne du relus
de MM. Chasseriau et Odier sont tellement ridicules que, pour Les plaintes auxquelles donnent lieu, chaque année, lors de
l'honneur des Inembres du jury, nous ne voulons pas les croire l'exposition des artistes vivans, les jugemens du jury d'admis
· Vraies. Que l'on exclue M. M. Haflner, Chérelle, Hédouin, Bes sion, ont dû parvenir jusqu'à Votre Majesté.Aujourd'hui, Sire,
Son, Fortin, nous pourrions le comprendre sans l'excuser; mais ces refus frappent sur des œuvres d'artistes d'un mérite telle
qu'll en soit de mème dc MM. Pingret, Beaume, O. Gué, et au ment incontesté, que l'on pourrait croire à des idées systémati
tl'es dont le talent est essentielleInent académique, voila ce qui ques de la part des membres du jury. - Ces arrêts sans appel
paSSe loute Croyance et ce que l'on Ile saurait excuser ni com légitiment les réclamations des artistes auxquels on enlève ainsi
prendre. -
le seul mode de publicité qui leur soit oflert, el sur l'av(nir
C'est une opinion qui nous coûte beaucoup à exprimer, mais desquels ils peuvent exercer l'influence la plus fâcheuse. Les
nOus devons dire la vérité entière : les relus du jury nous sem artistes ont, depuis plusieurs années, protesté contre ces ex
blent avoir pour motif un sentiment envieux. La plupart des clusions; mais leurs instances sont, jusqu'à ce jour, demeurées
membres qui le composent supportent impatiemment les com sans résultat.
lllaudes et les travaux que l'on donne aux peintres actuels et Convaincus de la haute justice de Votre Majesté, ils viennent
la publicité qui rejaillit sur eux à leur détriInent. Depuis long aujourd'hui, Sire, vous prier de modifier la constitution du jury
telllps On leur rend la justice de ne plus songer à eux, et leur dont les excessives rigueurs ne peuvent que détruire l'effet des
aInour-propre blessé prend une éclatante revanche lors de la encouragemens que Votre Majesté a donnés aux arts en insti
présentation des tableaux au Louvre. On nous citait un membre tuant les expositions annuelles.
du Jury qui répondait, il y a quelques années, à M. Maindron, C'est avec un profond respect, Sire, et avec une confiance
en lul alluonçant le relus de plusieurs de ses œuvres : « Main sincère dans l'impartialité de Votre Majesté et dans la justice de
tenant que vous avez des coinInandes du gouvernement, te notre cause, que nous avons osé faire parvenir jusqu'à Elle
neZ-VOuS tl'anquille et n'envoyez plus au Salon. » On voit où cette nouvelle supplique.
conduirait l'application d'un pareil système.
Ce sur quoi l'on ne saurait trop lnslster, ce qui est urgent,
nécessaire, indispensable, c'est que les artistes solent juges par
leurs pairs, c'est-a-dire les peintres par les peintres, les sculp
teurs par les Sculpteurs, etc., etc. Quelles que soient les objec
tions que l'on peut lalre à un semblable système, et que nous
Coullalssons aussi blen que qui que ce soit, Il vauurait toujours
mieux que l'élat de choses actuel, dans lequel il peut al'l'lVel que
huit architectes se trouvent réunis a un seul peintre dans une
declslou à prendre sur des tableaux, comme huit peintres à un GALERIE
al'clutecle quand il s'agit d'architecture, un des articles du
règleIncnl portant que la présence de neul membres sulfit pour
constituer le Jury. Ce que nous demandons est u'une execution
Si Slnlple, si naturelle, sl laclle, que l'on a peine a comprendre
qu'il en Soit autreInent. Au resle, la plupart des critiques que DES POÈTES VIVANS.
nous venons de laire tombent d'a-plomb sur les architectes,
doul l'inlluence dans le Jury est desastreuse, et contre lesquels
ne sauraieul trop reclalner les arlisles. N'est 1l pas déplorable
d entellule dire a M. Foulaune, l'un u'eutr'eux, un homme que XI.

Sou dge devl'a1t rendre serieux et circonspect, et qui quelquelois


tleul uans ses malns l'avenir d'un peintre : « Qu'Il est peu aimé
des peintres, mais qu'il le leur rend bien, et que, toutes les fois
ALFRED DE VIGNY.
qu'il peut reluser de la peinture, c'est de grand cœur qu'il le
fait ? » -
Il y a, parmi les poètes, deux familles d'esprits foTt dis
Voilà les actes du jury de cette année. Ses refus ont eu plus tinctes : ceux qui subissent le joug de l'inspiration et ceux qui
de retentissement aujourd'hui qu'il ne s'y attendait sans doute; la dominent. Schiller est des premiers. Une fois placé dans
et le public, resté neutre jusqu'ici dans le débat, commence à le courant électrique, il en éprouve tous les chocs et cède
comprendre la portée des réclamations des artistes. Depuis avec enthousiasme et sans nulle résistance à l'entralnement
quinze ans, les avertissemens bienveillans ne lui ont pas fait de la pensée. Goethe, au contraire, Spectateur froid des paS
REVUE DE PARIS. 19

sions qu'il exprime, assiste en modérateur énergique à l'é- forts. Mais, qu'ils soient adoptés ou repoussés du public, les
bullition du métal qui doit se répandre dans le moule artis nouveaux poëmes de M. de Vigny me paraissent dignes de
tement construit; les transports de son intelligence n'en leurs ainés. S'ils ne respirent plus ce « frais enchantement des
altèrent jamais le calme. premières années » que nul ne saurait posséder toujours, la
M. de Vigny me semble être un esprit de cette seconde fa fermeté du trait, l'harmonie complète qui règne entre le style
mille. Maitre absolu de sa pensée, il en surveille les évolu et la pensée, voilà des mériles solides qui décèlent le talent
tions d'un œil attentif et la tient enclose dans les lignes har mûr et qui l'honorent.
monieuses qu'il a de longue main tracées autour d'elle. M. de Vigny a une grande aptitude à saisir et à rendre la
Jamais les mille inquiétudes de la vie n'atteignent cette in couleur des lieux et l'esprit des temps dont il s'inspire. Cepen
telligence dans les régions sereines de son activité. Bien dant, bien qu'il passe sans effort d'une antiquité à l'autre, de
différent de ceux à qui la méditation profonde d'un sujet Théocrite à Eschyle, et de la Judée à l'Espagne, la physiono
cause une sorte de vertige que l'art ne saurait plus contenir, mie de son œuvre est plus variée que mouvante. Il est vrai
lui, de quelque étreinte qu'il embrasse le thème qu'il s'est que le ton épique, particulier à sa manière, n'exige pas une
choisi, jamais ses facultés poétiques, comme ces astres égarés grande animation.
dans l'espace, ne s'en iront au hasard, brisant les symétries Je ne suis pas sûr que des pièces telles que Madame de
de son œuvre et l'éclairant de lueurs désordonnées. Je sais Soubise et la Frégate la Sérieuse, écrites au fort du dilettan
qu'on peut taxer de froideur, en certains cas, cette présence tisme poétique de la restauration, n'aient pas vu se faner quel
d'esprit, inaltérable au sein même de l'inspiration, et que qu'une de leurs graces coquettes et convenues, mais Éloa,
rien ne pourrait distraire ni du cadre adopté, ni du cOntrôle Dolorida et quelques autres brillent encore du même tendre
des idées, ni de la distribution des ornemens , mais, COmme éclat qu'il y a vingt ans.
M. de Vigny a presque toujours traité des sujets imperson Il n'y a point à mon gré, dans notre langue, de poëme plus
nels, cette réserve et ce sang-froid, gardés dans le plus grand parfait en soi qu'Éloa. Les soins de l'ordonnance, la chas
feu de la production, étaient là des qualités opportunes. teté de la diction et de la pensée, comparables dans leur in
M. de Vigny apporte beaucoup de soin à cette partie de time alliance à ces globes d'opale éclairés par de discrètes
l'art d'écrire trop négligée de plusieurs : la composition. Pa lueurs, tout enfin, détails et ensemble, tout s'équilibre et se
reil à ce fondeur de cloches auquel se compare le chantre de fond pour la plus grande satisfaction du goût. M. de Vigny
la Jeune Captive, il prépare à loisir et prudemment la forme n'a guère emprunté à Klopstock que le nom de son ange ;
de ses poëmes. Cette gestation de longue durée est une ga mais, bien qu'il n'ait rien pri à Thomas Moore la lyre étran
rantie de plus que l'œuvre naîtra viable. Si l'on veut juger gère et la sienne semblent vibrer à l'unisson. Si en effet rien
du relief qu'une composition bien entendue donne au sujet, dans la fable d'Éloa ne rappelle les Amours des anges, il y a
il faut lire le Somnambule; c'est un modèle du genre. dans l'accent et la nuance des deux ouvrages certains signes
On reproche souvent à M. de Vigny son peu de fécondité, de parenté, également glorieux au reste pour les deux auteurs.
en lui opposant cette production continue de certains talens J'ajouterai toutefois que les facettes chatoyantes du poëte
toujours en haleine; mais on oublie qu'en se montrant de la anglais, dont le jeu a pu séduire M. de Vigny, l'ont quelque
sorte peu prodigues de leurs trésors, certaines natures obéis fois entraîné un peu trop loin, dans les Amans de Montmo
sent à une loi essentielle de leur existence (1). Qui se contient rency, par exemple. Ici les vers charmans ne rachètent pas
s'accroît, a très bien dit M. Hugo, et on le sait, Alphée ou toujours la prétentieuse simplicité et le brio du récit.
Aréthuse, les sources qui abreuvent ne coulent pas avec la Malgré l'oracle contraire de M. de Châteaubriand, qui dé
prolixité banale des bornes-fontaines. Ce n'est pas la quan clare que « tout poème où le merveilleux est le fond et non
tité, mais la qualité de ses créations qui donne la mesure l'accident du tableau pèche essentiellement par la base, » la
définitive du poëte. sphère idéale où nous transporte Éloa n'a point certes été fu
Nous n'avons pas encore toutes celles de M. de Vigny. A neste à l'auteur. L'intérêt ne faiblit pas un instant, et, bien
peine connaissons-nous quelques pièces des Poèmes philoso que la scène, placée entre terre et ciel, soit aussi merveilleuse
phiques, lesquelles ont paru isolées sans trop de sensation. que les personnages, tous les développemens et toutes les
Faut-il s'en prendre à l'auteur ou au public ? Est-ce la va peintures dont le poëte ne se fait fante captivent toujours
leur du poëte qui baisse, ou l'enthousiasme du lecteur qui fait agréab'ement l'attention du lecteur.Le discours du Tentateur
défaut ? Si la Prison et la Femme adultère eussent pris la place est un modèle d'éloquence qui égale par ses précautions arti
de la Mort du loup et de la Flûte, croit-on qu'elles auraient ficieuses la harangue d'Armide aux chefs des croisés. Jamais
soulevé plus d'applaudissemens? Il faut que M. de Vigny s'en la séduction n'a plus hypocritement fait jouer son piége :
console ; il ne retrouvera plus désormais le public attentif et
J'ai pris au Créateur sa faible créature;
sympathique de 1825 à 1828, public qui s'est dispersé lui Nous avons, malgré lui, partagé la nature :
même ainsi que le groupe des poëtes. M. Ponsard a été une Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil,
preuve de cette dispersion. Contre un auditoire plus au cou Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un soleil;
rant de la question poétique, une pareille surprise devenait Moi,j'ai l'ombre muette, et je donne à la terre
impossible, et dès le principe la réaction eût échoué dans ses ef
- A La volupté des soirs et les biens du mystère.
(1) Je feuilletais, l'autre soir, dans le salon d'une femme d'un rare Sitôt que, balancé sous le pâle horizon,
esprit, un album où un crayon habile avait dessiné les plus intimes Le soleil rougissant a quitté le gazon,
familiers du lieu. Sous le croquis de sa figure, M. de Vigny avait, en Innombrables esprits, nous volons dans les ombres,
manière d'autographe, tracé un distique dont le dernier vers m'est En secouant dans l'air nos chevelures sombres.
seul resté dans la mémoire : L'odorante rosée alors, jusqu'au matin,
Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse. Pleut sur les orangers, les lilas et le thym.
Cette mélancolique pensée n'est-elle pas naturelle à toute noble in La nature, attentive aux lois de mon empire,
telligence au milieu du brouhaha contemporain, et plusieurs n'ai M'accueille avec amour, m'écoute et me respire.....
ment-ils pas mieux se taire que de risquer une parole discrète et
digne dans un pareil vacarme? Tout le morceau est d'une beauté irréprochable. La pensée
20 L'ARTISTE

s'y enveloppe des voiles les plus pudiques, et c'est par grada Or, en France, l'auteur d'une tragédie applaudie au théâtre
tions qu'elle se trahit en lueurs sombres où le bel ange de est entouré d'une considération singulière, et peut, sans fa
la Pitié vient brûler ses ailes : Come al lume farfalla... tuité, prétendre à des honneurs insolites.Vous composez une
M de Vigny est très bon ménager de son talent; c'est un œuvre lyrique où vous répandez toute votre ame et où vous
économiste poétique des plus habiles. Tandis que d'autres, atteignez les plus hautes cimes de la pensée; vous jetez même
dans leur élan effréné, dépassent fréquemment le but (ce qui dans un drame ou dans un roman la vie entière d'une épo
est une manière de le manquer), lui, plus prudent, se contente que, avec ses passions, ses mœurs et son prestige; quel que
de l'atteindre. Examinez de près chacune de ses strophes; tou soit d'ailleurs votre succès, les gens sérieux vous traiteront
jours l'émotion et la pensée s'y produisent dans une mesure toujours comme un poëte, c'est-à-dire en homme qu'il faut
suffisante, mais non surabondante. On dirait même parfois confiner dans les espaces imaginaires. Mais si, sous l'invo
que le vers plie et vacille, faute d'une haleine plus vigoureuse cation d'Aristote, vous traduisez devant le public certains
qui le porte, et cette faiblesse a encore sa distinction et ses personnages toujoursescortés de confidens auxquels ils racon
gl'aCeS. tent leur histoire ou leurs songes, toujours suivis de prin
Comme pour plusieurs de cette galerie, la poésie propre cesses avec lesquelles ils s'entretiennent de leurs feux;si vous
ment dite n'est pour M. deVigny qu'une brillante moitié de sa faites intervenir un autre couple qui se dit avec le premier
gloire littéraire. Ses ouvrages en prose échappent à notre ca des choses très violentes, d'où résulte d'ordinaire une mort
dre; mais Chatterton, ce plaidoyer en faveur du poëte, y entre par le poignard ou le poison, oh ! alors, c'est différent. Les
naturellement. Ce beau drame, lout applaudi qu'il a été dans plus sérieux compteront avec vous, et le Conseil d'État, la
l'origine, a souvent valu à l'auteur des réfutations aussi Chambre haute, l'Institut, seront honorés de vous admettre.
fausses que perfides à mon gré. Rien n'est plaisant comme C'est drôle, mais c'est comme cela. Si vous demandez dans le
l'irritation de certains esprits, toujours prompts d'ailleurs à monde pourquoi M. Briflaut, par exemple, est de l'Académie
se targuer de libéralisme, chaque fois qu'on pose et qu'on française, on vous répondra qu'il est l'auteur de Ninus II.
discute devant eux les droits du poëte. Jaloux d'éluder la vé Cette réponse est péremptoire; Ninus II est une tragédie. Vous
ritalle question, ils se prennent en hâte aux ridicules dont vous êtes sans doute étonné parfois de la prOdigieuse fortune
il est trop facile de l'entourer; et quand ils ont fait sonner de M. Lebrun qui, sans grandes facultés apparentes, est tout
bien haut l'orgueil exorbitant de quelques vanités maladives, ensemble académicien, pair de France et directeur de l'Im
ils se croient dispensés de compatiraux souffrances des rares primerie royale. C'est que vous oubliez que M. Lebrun est
intelligences atteintes du mal sacré. D'autres, tels que M. Saint l'auteur de Marie Stuart d'après Schiller. Le malheur de M. Le
Marc Girardin, pour ruiner la thèse soutenue par M. de Vi brun est qu'il soit de plus l'auteur du Cid d'Andalousie d'après
gny, présentent la pièce comme dangereuse à cause du suicide lui-même. Sans cette récidive malencontreuse, il eût été infail
qui la dénoue. Pourquoi pas aussi bien lancer l'excommu liblement ministre de l'instruction publique. Si Pichald eût
nication sur Andromaque, sous prétexte qu'Oreste s'y tue vécu , les plus clairvoyans ne peuvent dire où l'eût porté son
lui-même ? Mais, quand Chatterton se jette éperdu sur la fiole Léonidas.
d'opium, agit-il autrement que le cerf aux abois qui se jette à Vous voyez donc que M. Ponsard était, en 1845, dans une
l'eau pour fuir les morsures de la meute acharnée après lui ? bien belle position.
Si le cerf se noie, est-ce donc qu'il ait la feuillée en dégoût ? Mais, dans tout ce bruit soulevé à son sujet, n'y avait-il ni
Si le poëte s'empoisonne, est-ce donc qu'il n'aime plus la vie malentendu ni surprise?et croire stable un pareil succès, n'é-
et ses hasards? C'est justement la moralité résultant du spec tait-ce pas prendre la crue accidentelle d'un fleuve pour son
tacle, moralité dont l'évidence se lit au théâtre dans tous les niveau ? Pour ce qui est de la surprise, il ne m'appartient pas
yeux en larmes, de faire retomber l'odieux et la culpabilité d'apprécier l'art avec lequel toute cette affaire a été conduite.
du suicide, non sur la victime au désespoir, mais sur ceux qui Je dois ignorer et la spirituelle tactique de la direction, et
la réduisent à cette violence. Ce qui n'a point fait que M. Molé l'estaminet Tabourey, et M. Bocage, ce vaillant parrain qui
s'abstint de protester à son tour contre les tendances d'un s'en allait par la ville sonnant à triples carillons les vers et
drame qui ose revendiquer une place au soleil pour ces fronts les mérites de son filleul; mais la preuve du malentendu est
d'élite dont beaucoup semblent redouter le rayonnement. d'une démonstration plus littéraire et, à mon sens, très fa
M. Molé a dit les conseils et les secours qu'il eût prodigués à cile.
Chatterton. M. Molé aurait pu ne pas délier ostensiblement de De quoi, en effet, le public se laissa-t-il convaincre, sinon
la sorte, en pleine académie, les cordons de sa bourse. qu'il venait applaudir une tragédie pure, une œuvre calquée
M. Molé a eu l'honneur de diriger les affaires de son pays, sur les anciens patrons, fidèle de tout point à toutes les rè
et l'on n'a guère Oui dire qu'au temps de son pouvoir il se gles si effrontément violées par cet abominable drame mo
fût beaucoup mis en peine et en quête des Chattertons d'alors. derne ? Or, était-ce d'aventure les trois unités sacramentelles
Qu'elles viennent du rhéteur ou du ministre, prenons donc qu'avait mises en honneur M. Ponsard ? Était-ce l'unité de
pour ce qu'elles valent ces objections intéressées, et rendons lieu, quand la scène passe de Collatie à Rome, où elle se pro
grace à M. de Vlgny d'avoir, sinon victorieusement, du moins mène de la maison de Brute au palais de Tarquin, pour
glorieusement plaidé cette noble cause, la cause des parias retourner à Collatie ? Était-ce mieux l'unité de temps, stricte
modernes les plus désarmés, ceux en qui « la rêverie conti ment bornée jadis à un seul jour ? Était-ce même l'unité d'ac
nuelle a tué l'action. » tion, quand l'auteur avoue lui-même que l'action « porte,
non-seulement sur l'attentat de Sextus et la mort de Lucrèce,
XII. mais encore et principalement sur l'expulsion des Tarquins
et la fondation de la république romaine ? » A quoi se serait
F. PONSARD. donc reconnu Le Batteux ou Boileau " Les vers à césure mo
bile, ce souci de la couleur et des usages, étaient ils plus
M. Ponsard jouissait, en 1845, d'une bien belle position. . dans la manière du dix-septième siècle? Qu'est-ce que Lu
Il était auteur d'une tragédie représentée avec un succès crèce avait donc d'une tragédie prcprement dite? Deux chOses :
étourdissant, le titre et le songe. Cela soit dit pour constater la méprise du
REVUE DE PARIS. 21

public qu'on entraîna en évoquant d'illustres souvenirs, et mais les chroniques du temps la comparent à Ilélène pour la
non pour rabattre aucunement le mérite de la pièce, qui beauté des formes, à Polyxène pour la noblesse du maintien
pouvait être excellente, bien que sa forme ne se fût pas as et des manières. Suivant Étienne de Tournay, elle se mon
treinte aux moules un peu surannés qu'on rappelait. C'était, trait plus mûre que Sara, plus sage que Rebecca, plus gra
au reste, une œuvre remarquable, produit d'un sage esprit, cieuse que Rachel, plus chaste que Suzanne. Dieu me pré
d'une veine rassise et épurée, mais qui, au lieu d'avoir ce serve de jamais placer dans l'érudition le guide suprême de la
mouvement passionné du groupe, exigé par le théâtre, offrait poésie! mais, puisque la réalité de l'histoire lui fournissait
les qualités particulières au bas-relief; une œuvre enfin qui une si précieuse héroïne, c'était au poëte à en faireson profit(1).
était digne d'un engouement plus éclairé et dont le succès Croit-on que c'eût été un spectacle indifférent que celui des
pouvait s'établir sans l'assistance des réclames préalables. droits du rang insultés et de la beauté méconnue ? Ainsi ou
J'ai dit que la position de M. Ponsard était belle; toutefois tragée sans merci, Ingeburge se retourna éperdue vers Rome,
elle avait ses embarras. Ainsi surfait, comblé, adulé, il se l'espoir alors et le recours de toutes les faiblesses opprimées :
trouva comme bloqué dans une impasse. Comment, en effet, « En ma détresse, écrivait-elle au pape Célestin, je me réfugie
se maintenir à ce faite où l'avaient bruyamment hissé des au pied du trône de toute miséricorde. » Pense-t-on que la
mains imprudentes? Par quelle œuvre d'éclat justifier cette pé solennelle intervention du légat dans cette royale querelle
rilleuse investiture? Les premières fumées du succès évapo n'eût pas été plus émouvante à l'aspect de l'adorable victime?
rées, M. Ponsard comprit le danger, et, comme M. Marc Au théâtre comme dans la vie, l'infortune sollicite plus vive
' Fournier le racontait spirituellement, des anxiétés terribles ment la pitié quand elle est ornée de toutes les graces. M. Pon.
voletaient autour de ses tempes. Il est des postes officiels sard en a jugé autrement; aussi, privé des élémens d'intérêt
où l'homme le plus médiocre, une fois admis et installé, fait les plus énergiques, a-t-il fait de vains efforts pour donner
aussi bonne contenance que les plus considérables esprits; le change sur le vide d'une action qui se dérobe sous le des
mais en littérature, en poésie surtout, il faut valoir de sa per sin flottant de scènes languissantes, pâles, effacées. Le style
sonne, combattre en plein cirque et ravir par ses propres lui-même s'est ressenti de cette incertitude. Mosaïque cu
forces le magique laurier. Devant cette nécessité effrayante, rieuse de plusieurs manières, la diction ne brille que par
M. Ponsard sentit son courage défaillir, et, au lieu d'un bouil quelques tirades éloquentes, d'un faire plus homogène et so
lant Achille, impatient de l'arène et de la mêlée, il nous donna lide, comme la suivante, dont M" Dorval tempère le lyrisme
long-temps le spectacle d'un Fabius Cunctator dramatique par l'accent vrai d'une voix plaintive et qu'elle dit admirable
qui ne cherchait qu'à éloigner les chances du combat. Et ce ment, au reste, dans l'attitude et le sentiment d'une Ariane
pendant une certaine humeur hasardeuse sied bien à l'enga désolée :
gement des luttes poétiques. La muse aime les audacieux et
ne souffre pas qu'on apporte à ses yeux le même calcul qu'aux Philippe, mon seigneur, chère ame de ma vie,
affaires. Qui sait ? ces difficultés dont M. Ponsard n'a pu Va, c'est bien à toi seul que je me sacrifie !
triompher à l'aide de lenteurs et de précautions qui trahis Que n'es-tu comme moi de ces humbles esprits
saient de fâcheuses alarmes, il les eût peut-être lestement Qui bornent tous leurs vœux sur des êtres chéris
Et sont reconnaissans aux honneurs de ce mOnde
tournées par un de ces coups de prompte audace qui souvent
rallient la fortune et sont en tous cas une des graces de la De ne pas visiter leur retraite profonde!
jeunesse. L'auteur de Lucrèce aima mieux temporiser et ne Nous partirions ensemble. Il est dans mon Tyrol
rien livrer au hasard, mais, quand ileutépuisé tous les moyens Des bords hospitaliers plus que ce triste sol.
dilatoires, promené ses incertitudes des beaux yeux mourans O mes bois, mes vallons, ma campagne connue,
de M"° Naptal aux gestes emportés de M'l° Araldi, il fallut Comme je guiderais vers vous sa bienvenue !
Immenses horizons, de quel geste orgueilleux
bien vider le procès par-devant un publicindisposé de si longs
ajournemens. Je lui déroulerais vOs tableaux merveilleux,
Quoiqu'on ait pu dire du sujet choisi par M. Ponsard pour Et quel bonheur d'entendre, à son bras suspendue,
sa seconde épreuve, c'était là un thème éminemment dramati La lointaine chanson tant de fois entendue !
que. Le divorce de Philippe-Auguste offrait au poëte ces luttes Hélas! ce n'est qu'un rêve! Il ne saurait pas, lui,
Oublier dans l'amour un trône évanoui.
de la puissance religieuse et de la puissance temporelle, du
glaive et de la parole, qui sont fécondes en effets toujours Que vais-je imaginer! Un manoir d'Allemagne,
puissans au théâtre. Seulement l'auteur qui, dans son pre. Les chants tyroliens, la paix de la campagne,
mier ouvrage, avait de même éludé la rencontre de Lucrèce et Toute cette innocence et toutes ces candeurs
de Tullie, s'est enlevé, en supprimant le personnage d'Inge A lui qui tomberait du faite des grandeurs !
burge, un ressort qui eût animé la scène des plus violentes Ah ! l'ame que la gloire une fois a touchée,
péripéties Puisqu'aussi bien M. Ponsard est un homme de tra Est pour le bonheur calme à jamais desséchée.
ditions, où donc a-t-il vu que Racine évitât le choc des pas Elle garde en sa chute un désespoir hautain
sions rivales et redoutât l'explosion tragique des intérêts en Et ne peut plus rentrer dans le commun destin.
Du haut de sa ruine elle écoute, isolée,
nemis ? La fille d'Agamemnon ne se trouve-t-elle pas dans
L'écho retentissant de sa grandeur croulée.
Iphigénie en face d'Éryphile, et Atalide, dans Bajazet, n'ose
t-elle affronter les fureurs de Roxane? Si d'ailleurs, au (1) Je suppose aussi que M. Ponsard n'a point connu le texte de la
lieu de consulter uniquement Vely et Mezerai, M. Ponsard sentence d'interdit fulminée par Innocent III contre Philippe-Au
avait cherché dans les chroniqueurs contemporains, Rigord guste et tout son royaume; car, soucieux qu'il semble d'une louable
et Guillaume le Breton , des éclaircissemens sur ce point exactitude dans les details, il n'eût pas dit que l'extrême-onction était,
obscur de notre histoire, il y aurait certes regardé à deux fois comme le baptême, exceptée de la prohibition qui s'étendait à tous
les sacremens. On lit dans le texte original de cette sentence publié
avant d'exclure de son œuvre une figure aussi attrayante que par D. Martène en son Thesaurus anecdotorum : « Extremam-unc
la princesse de Danemark : Pulcherrima puella, mirabili de tionem, quae maximum est sacramentum, non licet dare. » On peut
core prœdita. Il a plu, en effet, à M. Ponsard d'expliquer par d'ailleurs consulter sur ce sujet un excellent mémoire de M. Géraud,
la laideur d'Ingeburge l'étrange et soudaine aversion du roi, inséré dans la Bibliothèque de l'École des chartes.
22 L'ARTISTE

Si on me trouve sévère pour M. Ponsard, je répondrai , haut la souveraineté; mais a-t-il bien lui-même tout celui
que la critique, et c'est là le plus beau de son ministère, qu'il refuse à ces contradicteurs pour se l'adjuger ? On ne
doit autant qu'il est en elle rétablir l'équilibre entre les re prend les armes, on ne s'insurge, il me semble, que contre
nommées poétiques toujours réparties par la foule dans de si les puissances. M. Ponsard aurait-il cru à une royauté pré
injustes proportions, et retirer à l'un ce qu'elle reporte sur cOce, voire à une apothéose? Le jeune tragique incrimine fort
l'autre. Pour affirmer que toutes les ovations décernées à certaines phrases excentriques de M. Gautier et de M. Vac
M. Ponsard sont en rapport avec son mérite, il faudrait qu'on querie qu'il prend occasion de fustiger par les mains d'Al
pût voir entourés des mêmes faveurs des talens aussi mûrs ceste. Que prouvent ces phrases dans le débat? Parce que
et plus élevés que le sien. Mais, direz-vous, ces jeunes talens M. Vacquerie aurait décoché sur Agnès des flèches bigarrées,
là sont lyriques. Et d'abord, ô Athéniens modernes, vous êtes il en faudrait conclure qu'Agnès est un bon ouvrage ? La
encore des barbares; les compatriotes d'Alcibiade, s'ils ap beauté de cette tragédie serait la conséquence obligée des mé
plaudissaient Eschyle et Sophocle, ne méconnaissaient Pin taphores à tous crins d'un adversaire? Voilà qui est assez peu
dare ni Alcée. Puis, faut-il donc tenir si grand compte à l'au logique pour un homme de tant de bon sens. Que d'ailleurs
teur de Lucrèce de l'occasion qui s'est offerte à lui d'arriver M. Ponsard le sache bien : on peut écrire en métaphores très
au théâtre une pièce littéraire en main, occasion qui en a fui rassises, on peut ne pas hanter la Place-Royale, et n'en pas
tant d'autres ? Le public, qui applaudit d'ailleurs Virginie à moins refuser son suffrage à son Agnès qui n'a point suc
l'égal de Lucrèce, s'imagine que si plus d'œuvres littéraires combé, comme il le voudrait établir, sous les attaques intolé
ne se font pas jour sur la scène, c'est uniquement qu'il me rantes de l'école nouvelle, mais qui a péri très justement par
s'en présente pas davantage. Il voit son journal se lamenter l'absence des qualités qui donnent la vie et font la gloire.
si fort chaque lundi sur la disette dramatique, qu'il ne doute
pas que chaque directeur n'ait les brasouverts au premier ta A. DES PLACES.
lent désireux de faire acte de poésie sur son théâtre. Comment
irait-il soupçonner le contraire lorsque les chambres se met Suite de la Galerie au no proehain.
tent en frais de subvention à l'effet spécial d'aider aux tenta
tives d'art nouveau et de favoriser tout poétique essor ? Il est
cependant l'heure qu'il sache, ce public trop insouciant, que
le même directeur qui, la veille du vote, proteste de son dé
vouement passionné à l'art, s'empresse, dès le lendemain, de
remonter les pièces de feu Bouilly.
Mais M. Ponsard a eu la chance de paraitre au gaz de la
rampe avec autant de facilité que s'il se fût agi d'un mélo VOYAGE EN ALLEMAGNE. .
drame ou d'un vaudeville. C'est au mieux. Sa première pièce
a été applaudie à outrance, et était digne en eflet d'applau
dissemens. Ce qui me cause seulement quelque surprise, c'est
LEs ARTs ET LEs LETT R Es; AvENT UREs ET IMPREssIoNs.
que la fortune de Lucrèce ne nous ait valu qu'Agnés de Mé
ranie, J'avais cru jusque-là le succès un engrais plus propice
aux moissons du poëte. Quoi! voici un homme inconnu hier
et qui se réveille sur le pavois de la renommée; son nom est II.
porté d'échos en échos par les bouches les plus graves ou les
plus belles; les salons les plus dédaigneux s'ouvrent devant Ce qui frappe le plus un Français au delà du Rhin, c'est
lui; et, conquête plus précieuse, de jeunes et chauds enthou l'engouement que provoquent à cette heure, en Allemagne, les
siasmes lui font cortége, Cependant il ne s'amollit pas aux idées, les modes, la langue et les livres de la France. Brillat
délices de Capoue; il sait s'enfuir à temps de cette atmosphère Savarin n'aurait pas manqué d'ajouter les sauces à cette énu
énervante et va dans la solitude se disposer, par le recueille mération ; en effet, la cuisine elle-même devient française. Le
ment, aux approches de la muse. Orgueilleuse ivresse de sa moment n'est pas éloigné où l'on servira héroïquement sur
jeune gloire! Dans le silence de sa retraite, penché sous la toutes les tables de l'Allemagne le rôti sans pruneaux au jus
et sans raisins noyés dans la sauce. On commence déjà à trou
lampe laborieuse, il peut voir au fond de son rêve, groupée
ver naturel que l'on mange un peu de pain avec sa viande et ses
avec espérance autour de l'œuvre qui va jaillir de son esprit,
légumes. Autrefois, si vous ne vous contentiez point, pour
une assemblée d'élite, empressée, immense. Et devant cette toute la durée de votre repas, d'une tranche de pain de l'épais
perspective faite pour épouvanter tout autre, mais électri seur d'une feuille de papier, on vous appelait Français. Mais
sante pour le poëte qui voudrait tenir le monde entier sus je reviens à la faveur que rencontrent chez nos voisins la
pendu à ses lèvres, et devant une telle perspective son cœur langue et les livres de la France. Apprendre la langue fran
ne s'est pas gonflé! et sa poitrine n'a point battu d'un batte çaise n'est pas un objet de luxe en Allemagne; on l'enseigne
ment suprême! et l'inspiration ne l'a point enveloppé de ses dans les écoles élémentaires ; le moindre artisan est en état de
ailes brûlantes ! et ce style incertain, sans couleur et sans soutenir passablement une conversation francaise. L'éducation
chaleur, voilà tout ce qu'il a pu jeter à cet auditoire avide, supérieure comporte la connaissance de l'anglais et de l'italien.
clavier sonore qui ne demandait qu'à vibrer sous ses doigts ! L'étalage de ces richesses polyglottes est une sorte de vanité
nationale que l'on rencontre fréquemment en Allemagne. Je
Après une épreuve d'un résultat si lumineux, ce n'est pas moi me suis trouvé à mainte table d'hôtes, notamment à Vienne et
qui croirai aux destinées poétiques de M. Ponsard. à Berlin, où certains convives mettaient ainsi leur orgueil à
Mais n'est-ce pas une grande hardiesse à moi de discuter si converser en trois ou quatre idiomes différens, et cela avec une
librement sur le terrain de M. Ponsard ? Dois-je pas me sen
même aisance élégante. Parmi nos écrivains modernes, Eugène
tir intimidé par ce manifeste où l'auteur d'Agnès vient de dé Sue, George Sand et Béranger font surtout fureur présente
noncer au public une sorte de conjuration perfide, une levée ment au delà du Rhin. La gravité sentimentale, l'humanita
· de boucliers romantiques contre lui et son œuvre? M. Ponsard risme ainsi que la curiosité de l'esprit allemand, en ce qui
fait avec raison grand état du bon sens; il en proclame très concerne la France, expliquent la vogue incomparable qu'ont
REVUE DÉ PARIS. | 23

rapidement conquise en Allemagne les Mystères de Paris. Les tendre sur la nécessité d'imiter les romanciers français, je suis
questions sociales, mêlées à l'intrigue d'ailleurs fort attachante tenté de croire que l'histoire attendrissante de ce manuscrit
de ce roman, en ont doublé la valeur aux yeux de la conscien brûlé est tout simplement une ingénieuse réclame.
cieuse Allemagne, et désormais Eugène Sue est pour elle non La popularité croissante de notre Béranger en Allemagne
seulement un grand romancier, mais, qui plus est, un grand prouve en faveur des progrès politiques de la nation. Cette po
philosophe. Le Juif errant a eu beau faire, il n'a pas diminué pularité prend sa source dans l'admiration des Allemands pour
cette opinion; seulement, la jeunesse allemande est exaspérée Napoléon et dans le besoin de liberté et de vie pratique qui les
contre les jésuites, et si M. Eugène Sue, voire même M. Edgar ' tourmente généralement à cette heure. Dans le court trajet
Quinet, s'avisaient un beau matin de prêcher une croisade d'Aix-la-Chapelle à Dusseldorf, sur le chemin de fer, j'ai ren
contre eux, on verrait cette généreuse jeunesse s'enrôler en contré jusqu'à trois jeunes Allemands occupés à lire en francais
masse sous leurs étendards. Une fois mis en appétit des œuvres les chansons de Béranger. Chamisso et Gaudy ont traduit la
de M. Eugène Sue, on a voulu dévorer tout ce qu'il a écrit. C'est plupart des œuvres de notre chansonnier, et le poëte Wolfgang
ainsi que, pour arriver un peu tard, Mathilde, le plus littéraire Müller en a imité plusieurs dans un recueil qu'il venait de pu
à notre avis des romans de M. Eugène Sue, ne fut pas moins blier lors de mon passage à Dusseldorf. Parmi les sujets traités
goûté. Je dois même signaler à l'auteur que, dans l'impatience de préférence par le poête rhénan, je citê à dessein le Vieux va
où l'on est toujours là-bas de le lire, un journal de Leipzig, — gabond, les Hirondelles et la Sainte alliance des peuples. Son livre
j'en oublie le nom, — a imaginé de servir à ses abonnés la tra a pour titre : Brüderschaftslieder (chants de fraternité). N'ou
duction complète des Sept Péchés capitaux, roman nouveau de blions pas d'ajouter qu'en des strophes généreuses, pleines
puis long-temps annoncé, mais non encore publié en France, d'élan, mais où le vers manque parfois de concision et l'épithète
que je sache, par M. Eugène Sue. de sobriété, M. Wolfgang Müller s'est fait l'organe de ces sen
Le succès qu'obtiennent en Allemagne les romans de George timens d'admiration réfléchie, d'estime et d'émulation toute
· Sand s'explique en grande partie par les mêmes raisons. Le fraternelle, dont la jeunesse allemande se montre animée en
libre esprit critique et douteur de l'auteur d'Indiana et de Lélia vers la France. Je ne crois pas céder à un mouvement de vanité
a séduit les imaginations allemandes par l'audace même des nationale en plaçant l'Ode à la France à la tête des nombreux
attaques, bien plus peut-être que par l'attrait souverain du morceaux qui composent ce recueil lyrique. On y sent une ins
style et la poésie des détails. Cette irruption des romans fran piration véritable, cette étincelle électrique qu'une émotion pro
çais en Allemagne est devenue telle, que les écrivains indigènes fonde, un grand amour ou une grande haine détachent toujours
s'en sont émus. Les voilà pour la plupart réduits à se faire les de l'ame des poëtes sincères. Cette ode à la France est une ré
traducteurs de leurs confrères de France. Ceux qui veulent ré paration de la chanson maladroite que le trop fameux greffier
sister à ce débordement de la prose française doivent renoncer de Cologne, Nicolas Becker, nous adressa en 1840, à propos du
aux anciennes méthodes naïves, sentimentales ou fantastiques Rhin allemand, chanson qui provoqua cette vive riposte d'Al
du roman allemand. Le lait idyllique des compositions d'Au fred de MuSSet :
guste Lafontaine a tourné depuis long-temps; Hoffmann ne Nous l'avons eu votre Rhin allemand.
parle pas assez de la vie réelle; et le vieux Tieck, le poëte féodal
des gnomes, des chevaliers, des nains et des ondines, n'est plus Que ne puis-je faire passer dans la traduction de quelques
qu'un fade anachronisme au milieu des intérêts nouveaux, pal unes de ces strophes un peu de l'entraînement dont M. Wolf
pitans d'actualité, créés par le zollverein. La comtesse Ida Hahn gang Müller a doté son rhythme large et solennel, un peu
Hahn ne parvient à se faire lire un peu qu'en saupoudrant de de la verve et de l'accent avec lesquels il me déclamait ces
mots français ses périodes allemandes. Un écrivain de beaucoup nobles paroles :
d'esprit, l'un des plus fins critiques de Berlin, M. Willibald « Salut, peuple de France! Un chant doit aujourd'hui réson
Alexis, m'a dit, en présence du nouvelliste Laub, des choses
ner en ton honneur, un chant glorieux, un chant qu'anime une
désolantes concernant le discrédit où sont tombés en Allemagne
jeune et joyeuse sympathie fraternelle. La pusillanimité, la sot
les produits de l'imagination allemande. M. Willibald Alexis,
qui est à la fois écrivain et libraire, parlait avec la double expé tise, la haine et la jalousie auront beau dire, le cœur loyal et
rience du libraire et de l'écrivain. Comme libraire, il ne vend content de l'homme libre n'en bat pas moins dans ta poitrine.
Voilà plus de mille ans que ton puissant génie, ta main vail
et ne loue presque plus que des ouvrages français, ou traduits lante agrandissent chaque jour ta renommée; l'avenir et le
du français ; comme écrivain, il traduit en ce moment un choix
passé brillent également pour toi. Salut, terre et peuple de
de nos causes les plus célèbres, et il vient de terminer un ro France !
man dans le genre frivole, afin, disait-il, de rivaliser, si c'est
« Qui pourrait compter les nobles cicatrices qui décorent ton
possible, avec les romanciers de la France. S'il faut en juger front ? Qui pourrait cOmpter les brèches de ton redoutable
par le titre que M. Willibald Alexis a cru devoir donner à son
glaive ? Qui dira les noms de tous les héros qui moururent cou
livre pour aiguillonner la curiosité de ses compatriotes, je pré
rageusement pour toi, et qui Vantera dignement leurs hauts
sume qu'il ne prétend rivaliser qu'avec Paul de Kock. Ce livre faits? Tu as combattu tous les peuples du monde et tu les as
est intitulé : Les Culottes du baron de". J'ai Oublié le nom de ce
vaincus tour à tour. Chaque bouche qui s'ouvre raconte ta
baron, mais je ne pouvais oublier ces culottes. — Que diront les
gloire et n'en parle qu'avec envie. Salut, terre et peuple de
pudiques ladys? Heureusement qu'il ne s'agit point ici d'un France !
public d'Anglaises. M. Willibald Alexis a donc eu beaucoup « Ainsi que les roses, les beaux-arts et les libres sciences ont
d'esprit : tout le monde voudra voir ce que cache un tel titre.
On le voudra d'autant mieux, qu'au moment de la mise sous
crû de tout temps sur ton sol. Ton généreux exemple anima
les peuples d'une émulation féconde. Oui, l'aveugle déraison
presse, un grand malheur est arrivé au second volume de ce
roman déjà si impatiemment attendu : le feu en a dévoré le
peut seule méconnaitre le génie de tes penseurs, de tes poètes,
manuscrit. Jugez de l'effet produit par cette annonce, insérée
que la vérité doit proclamer maitres en tous lieux. Salut, terre
et peuple de France ! »
aussitôt dans tous les journaux de Berlin, et répétée par les
journaux de toute l'Allemagne : « Un déplorable accident est M. Wolfgang Müller continue sur ce ton en énumérant les
survenu aux Culottes du baron de ", que M. Willibald Alexis services que la France a rendus au monde. « C'est toi, lui dit-il en
nous promet depuis long-temps; le feu en a consumé l'arrière terminant, qui briseras les dernières entraves dont souffre en
partie. Espérons que l'auteur se trouve en mesure de réparer ce core l'humanité, toi dont l'esprit est plein de courage et la main
dommage. » Quand je sortis avec M. Laub de chez Willibald pleine de force. » -

Alexis, je ne pus résister à l'envie de dire au nouvelliste alle On voit par ce chant que si la censure prussienne est parfois
mand : — Franchement, monsieur, que pensez-vous de cet in prompte à prendre de l'ombrage, elle laisse encore passer des
cendie? Pour mon compte, depuis tout ce que je viens d'en choses très expressives. Ceci m'amène naturellement à vous
24 L'ARTISTE

dire quelques mots concernant les rigueurs, plus ou moins sé gne une bonne action, une résolution généreuse. Il est évident
rieuses, qui poursuivent en Allemagne l'indépendance des écri que désormais toutes ces ames sensibles ne feront plus subir le
vains. Je commence par déclarer que j'ai rencontré partout une plus petit mauvais traitement aux pauvres bêtes du bon Dieu.
grande liberté pratique. Si M. George Herwegh a dû quitter Voyez aussi comme le roi Louis s'empresse de joindre la pra
Berlin, où d'abord on lui avait fait fête, on aurait tort d'en cher tique à la théorie : la société vient à peine de se séparer, qu'on
cher la cause unique dans l'ardeur libérale de ses vers. Quoi le voit, deux pas plus loin, descendre charitablement de Pégase,
qu'il en soit, le portrait du jeune poéte n'en continue pas moins — qu'il avait bien assez fait souffrir jusque-là, s'empressent de
d'orner le salon de lecture le plus en vogue de Berlin, où, par dire les commentateurs malicieux.
un contraste sans doute non prémédité, il fait vis-à-vis au Tout en causant de la sorte, je m'aperçois que nous ne fai
portrait de Frédéric-Guillaume IV. Comment aussi M. Prutz, l'un sons pas beaucoup de chemin. Nous sommes toujours à Dus
des champions les plus audacieux de la jeune phalange politi seldorf. Est-ce parce que je redoute de refaire, ne fût-ce qu'en
que, oserait-il résider à Berlin, si les rancunes du gouvernement pensée, le voyage de Dusseldorf à Hanovre par les posturagen,
absolu étaient en effet si redoutables? Je dois ajouter que les le seul moyen de transport possible, en attendant que cette la
oeuvres de cette nouvelle école, que l'on nous représente comme cune du chemin de fer de Berlin soit comblée ? Voyager en pOst
si tourmentée et si proscrite, se trouvent dans presque toutes wagen, c'est faire partie d'une société dont les uns sont venus
les librairies de l'Allemagne. Vous ne vous douteriez jamais de 50 lieues plus loin que vous, les autres de moins loin que
de la facilité avec laquelle on peut se procurer à Vienne vous. Vous penserez peut-être que cela ressemble beaucoup à
( notez bien cela, à Vienne ! ) les ouvrages et les journaux la manière dont nous voyageons en France par les messageries
les plus dangereux. A la vérité, ils sont défendus, c'est-à- royales. Il y a cependant une grande différence, et la voici :
dire qu'ils ne doivent point paraître dans les lieux publics, et Toutes les personnes qui, sur la route desservie par la voi
qu'il est interdit aux libraires de les mettre en étalage devant ture, ont retenu leur place, ont droit à voyager sans éprouver
leurs fenêtres. Mais le premier individu venu peut se procurer le plus petit retard; d'où il résulte que l'administration n'est
tout ce que la presse enfante de plus pernicieux, pourvu qu'il jamais admise à prétexter le manque de place. Or, comme on
s'engage préalablement par écrit à ne prêter à personne l'exem voyage beaucoup en Allemagne, il arrive qu'à chaque poste,
plaire désiré. A coup sûr, la mesure est excellente pour faire c'est-à-dire environ toutes les trois lieues, vous êtes exposé à
vendre beaucoup d'exemplaires, et sa profondeur diplomatique devoir changer de voiture, les personnes venues du point le
consiste Sans doute en ce que les gens riches peuvent seuls se plus éloigné ayant seules le droit de rester dans la voiture ina
passer de tels caprices, et qu'en général les gens riches de tous movible. C'est ainsi que moi, qui avais retenu une première
les pays sont partisans de l'immobilité politique. Les exigences place de Münster à Hanovre, je dus changer plus de huit fois de
de la censure portent surtout, en Allemagne, sur les feuilles voiture avant d'arriver au lieu de destination, les VOyageurs
quotidiennes; mais les feuilles quotidiennes ont un moyen ex partis d'Elberfeld remplissant à eux seuls la voiture principale.
cellent de dérouter la censure. Pour bien comprendre ce moyen, Imaginez-vous l'agréable surprise d'être réveillé au beau milieu
il faut savoir que les journaux, en Allemagne, se font en grande de la nuit d'un bon sommeil, ou, guignon plus délestable en
partie par des collaborateurs éparpillés sur toute la surface du core, d'un demi-sommeil qui promettait de devenir bientôt un
territoire. LeS censures SOnt locales et n'exercent aucune action sommeil complet ! Après une journée entière d'un tel système
possible sur la rédaction d'un journal imprimé dans un état voi de locomotion, ce qu'on a de mieux à faire quand on arrive,
sin. Il résulte de là que, si l'on veut connaitre la vérité sur Ber c'est de se coucher. Or, comme c'est ce que ne manquerait pro
lin (la vérité railleuse, frondeuse), il ne faut pas la chercher bablement pas de faire plus d'un de mes aimables lecteurs, S'il
dans telle gazette de Berlin, mais dans un journal de Leipzig, arrivait, comme moi, vers neuf heures du soir, à Hanovre, je
de Dresde ou de Munich, — et réciproquement. me fais un devoir de raconter tout de suite une aventure dont
La preuve la plus concluante que les gouvernemens de l'Alle j'ai été le triste héros, et qui pourra être utile aux voyageurs
magne, surtout la Prusse et la Bavière, ferment souvent tous les distraitS.
yeux sur les libertés de l'esprit, c'est la facilité de circulation que J'étais descendu tout brisé à Hanovre. Pour dormir plus vite,
rencontrent certaines caricatures qui visent très haut et dont je me ſis apporter le thé au lit. Le lendemain matin, je n'eus
on ne peut contester l'impertinence. La caricature s'est souvent rien de plus pressé que de me hasarder par les rues à la recher
exercée, dans ces derniers temps, aux dépens de Frédéric-Guil che des curiosités locales.Afin de me sentir moins seul, j'allu
laume IV et du roi LOuis de Bavière; mais, comme ces deux rois mai un cigare et j'allai tout droit devant moi, dirigeant, comme
ont une grande élévation d'esprit, ils laissent faire et rient les toujours, ma marche vers les cimes des clochers et des tours.
premiers quand la caricature est spirituelle. Voici deux échan J'avais à peine fait une centaine de pas, lorsque je me sentis
tillons de ce genre que j'ai vus à la foire de Leipzig : frapper sur l'épaule. Je me retournai et me trouvai face à face
La première de ces caricatul'es est à l'adresse du roi de Prusse. avec deux alguazils hanovriens dont le plus éloquent me cr0aSSa
L'auteur s'est inspiré de certains murmures qui reprochent au ces trois mots : Man soll nicht rauchen (on ne doit pas fumer).
nouveau roi le manque de caractère qui paralyse ses intentions Comme je me trouvais sous le ciel libre, je crus d'abord avoir
toujours excellentes, ainsi que ses hésitations, ses contradic mal compris, et je priai mon inopportun interlocuteur de vou
tions continuelles. Frédéric-Guillaume est représenté avec un loir bien me faire la faveur de répéter ces trois mots. Il le fit
rouleau de papier dans chaque main. Sur l'un de ces rouleaux avec un geste qui ne me laissa plus le moindre doute, et j'allais
on lit le mot Ordre; sur l'autre on lit : Contr'ordre; puis une répliquer pour témoigner mon étonnement au sujet d'une dé
troisième inscription appelle le regard sur le front du monar fense aussi bizarre que celle de fumer au grand air; mais je me
que, où se trouve écrit : Désordres, de manière à ce que l'S finale rappelai à propos que les habitudes du pays n'étaient pas en
se confonde avec la ligne du front. — Il est impossible que cet core parfaitement parlementaires. La bouche que j'avais entr'ou
artiste ne soit pas un Français. verte pour répondre se borna donc à laisser tomber le cigare
La seconde caricature s'attaque au roi Louis. On sait géné proscrit. Je croyais en être quitte pour cette démonstration
ralement que le roi Louis écrit beaucoup de vers; mais la cari d'obéissance passive, et j'avais déjà fait un pas en avant pour
cature a l'air de supposer qu'il n'en écrit que de mauvais. Ces me d, barrasser de ces camarades peu sympathiques, lorsque je
prémisses posées, regardez maintenant la pochade. Ainsi que me sentis retenu par la basque de mon habit, — C'était de nou
nous l'apprend le texte explicatif, les personnages groupés sur veau mon éloquent interlocuteur, qui cette fois articula ces trois
le premier plan se sont réunis en société philanimalique, c'est-à- autres mots de la voix la plus intelligible et de l'air le plus fleg
dire en SOciété ayant pour but de faire cesser les mauvais trai matique : Sie miissen zahlen (vous devez payer).— Il était évident
temens dont les animaux (il ne s'agit pas des hommes)sont trop que je m'étais fourré dans le guêpier d'une contravention d'où
Souvent Victimes. L'artiste a choisi le moment où tous les vi je ne pourrais sortir qu'avec la clé de Philippe. Toutefois je
sages sont animés de ce rayon de joie innocente qui accompa voulus d'abord essayer d'une modeste objection : « Mes chers
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REVUE DE PARIS. 25
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REVUE DE PARIS. 25

amis, je veux bien croire, puisque vous le dites, qu'il est inter que vous devez interroger, car lui seul peut vous répondre.
dit, sous peine d'amende, de fumer dans les rues de Hanovre; Après Montaigne, Clément Marot est peut-être l'homme qui s'est
mais expliquez-moi comment les étrangers peuvent le savoir. révélé le plus complétement à nous dans ses écrits. Il a laissé,
— Ils peuvent l'apprendre en payant zwanzig gute groschen pour ainsi dire, ses mémoires en vers; on y trouve tout ce qui lui
(vingt bons gros — les deux tiers d'un thaler), et c'est ce que est arrivé d'important, tout ce qu'il a senti, tout ce qu'il a éprouvé.
monsieur est prié de débourser, à moins qu'il ne préfère nous
Une grande moitié de ses poésies est consacrée à ses maîtresses,
accompagner devant le commissaire de police.
et, Certes, ce n'est point la partie la moins intéressante de ses
— Je payerai, mes chers amis, je payerai très volontiers,
d'autant plus que vous trouverez, j'en suis sûr, dans ces zucan immortelles œuvres que celle où il célèbre ses plaisirs, ses
zig gute groschen de quoi boire plus d'un verre de schnaps à amours, tout ce qui tourmenta et embellit son existence. Là, le
ma santé. caractère du poëte se montre dans son vrai jour, son cœur
— Un tiers seulement de l'amende nous revient, monsieur s'ouvre pour vous dévoiler ses émotions les plus secrètes; ce
l'étranger; le reste est pour la bouche du roi. n'est plus le spirituel courtisan qui entonne les louanges d'un
— Alors je vais m'empresser de vous remettre les zucanzig grand roi, d'un ministre puissant, pour demander un secours
gute groschen. Je suis trop heureux de pouvoir jeter, en pas ou une faveur, c'est Marot lui-même disant, dans cette langue
sant, quelque chose dans la bouche du roi. Quant à vous, mes choisie qu'il parla le premier, les félicités et les douleurs de son
chers amis, je suis certain que vous serez enchantés de gagner ame. Dans ses rondeaux, dans ses épigrammes et surtout dans
un peu plus réellement ce tiers d'amende, en me conduisant
ses élégies, on peut suivre pas à pas les différentes phases de
jusque dans la rue de ", où je désire visiter le docteur et poëte
Karl GOdeke. -
sa passion, voir les délicatesses du sentiment, les exigences de
Mes sbires se montrèrent bons enfans. Ayant deviné que j'é- son amour, les emportemens de sa jalousie Ou les protestations
tais Français, ils me demandèrent avec un vif intérêt si je croyais de sa tendresse. Comme toutes les ames ardentes et sensibles,
que les chemins de feramèneraient bientôt un grand nombre de il aima beaucoup, souffrit encore plus, goûta le plaisir avec
Français à Hanovre. Ils m'assurèrent que c'était toujours avec délire et n'eut de repos que dans la tombe.
un plaisir extrême qu'ils voyaient venir les Français. Destiné au barreau par son père, Clément Marot travailla
— Surtout ceux qui ne savent pas qu'il est défendu de fumer quelque temps au palais. ll n'avait pas encore 18 ans qu'il s'é-
dans vos rues, répondis-je. Vous avez beaucoup d'esprit. prit d'une jeune personne dont il nous parle dans la ballade Iv°,
Que pensez-vous de cette bouche du roi? Pour mon compte, tout en se plaignant de ses rigueurs, qu'elle n'adoucit jamais.
lorsque j'étais à Hanovre, je la trouvais très avide; mais, de -
De désespoir il prit le parti des armes, ce qui ne l'empêcha pas
puis que j'ai séjourné à Berlin, je tiens le roi Ernest-Auguste de se livrer à ses goûts littéraires. Avant tout, Marot était
pour très sobre et très généreux de ne frapper que d'une amende
poëte, et la cour au milieu de laquelle il vécut lui fournit en
de vingt gros une contravention qui se paie deux thalers (7 fr.)
dans la capitale de la Prusse. tout temps de nombreuses occasions d'exercer sa muse. Se con
fiant sur la facilité, sur la grace de son génie, il ne consacra ja
N. M A RT I N. mais de longues veilles à l'étude, et, satisfait de charmer cette
La suite à un prochain no.
brillante noblesse que François I" aimait à réunir près de lui,
son ambition se borna aux sujets gracieux et de peu d'étendue.
Peu payé pour aimer les femmes dont il se plaint, à si juste
raison, dans la Ix° épître, Marot arriva jusqu'à 28 ans sans
avoir éprouvé une passion profonde. Si l'homme était ardent,
peut-être même trop porté au plaisir, le poëte avait des goûts
élevés et délicats qui devaient lui défendre toute mésalliance.
Son cœur gardait religieusement ses trésors, comme certaines
boîtes remplies d'essences précieuses conservent leur riche dé
pôt et n'enivrent de leurs parfums que celui qui a le secret de
LES AMOURS DES POÉTES. les ouvrir. Tout en reconnaissant qu'il s'est laissé parfois aller
à la débauche, et que, dans quelques vers, il respecte trop peu
la susceptibilité pudique de l'oreille française, on doit en rejeter
la faute plutôt sur les mœurs faciles de l'époque où il vivait
CLÉMENT MAROT,
que sur la dépravation de son esprit.
Parmi le brillant essaim de beautés qui faisaient de la cour de
« Connaître la vie d'un écrivain, dit-on souvent, c'est avoir Francois I" le séjour le plus délicieux du monde, une surtout
le secret de son esprit, de son style, de son génie. » Voulez se faisait remarquer par sa grace et sa jeunesse, je veux parler
vous dérouler l'histoire d'un poëte, découvrir ses plus intimes de Diane de Poitiers. En 1525, son père, le comte de Saint-Val
pensées, étudiez ses ouvrages, et, beaucoup mieux que la plu lier, condamné comme complice du connétable de Bourbon,
part des biographes, il vous apprendra lui-même ce qu'il était. allajt perdre la tête sur un échafaud lorsqu'elle accourut inter
Dans ses vers, le poëte traduit toutes ses joies, ses tristesses, céder la clémence royale. Ses pleurs, son dévouement, ses char
ses sensations douces ou pénibles;aussi son œuvre et lui ne ſont n.es, touchèrent le voluptueux monarque. Au moment même du
qu'un seul être, l'une est l'expression durable de l'autre. Sup supplice, le vieux comte reçut sa grace, mais sa fille la paya,
posons que tous les travaux faits sur Horace, mémoires, études, dit-on, de son honneur. Cel événement avait attiré l'attention sur
dissertations, notices, — et il en existe de quoi peupler les · Diane, et Clément Marot osa lui adresser une élégie pour la conso
rayons d'une immense bibliothèque, — supposons, disje, que ler et lui offrir son amour. ll lui dit que, depuis sept ans, aucune
tous ces renseignemens viennent à s'anéantir; pourvu qu'il nous femme n'a eu place dans ses vers, mais que, puisqu'il devait
reste un seul petit exemplaire de ce charmant auteur, il sera fa aimer, il est heureux que son cœur se soit attaché à elle. Un
cile de réédifier, avec tous ses détails, l'histoire de l'ami de Mé meilleur choix était assurément difficile. Mariée dès l'enfance au
cène. comte de Brézé, Diane avait alors 25 ans. Elle devait être re
Mais, au lieu de sa stérile biographie, si vous êtes curieux marquablement belle, puisque, dans un âge bien plus avancé,
de connaître l'ame du poéte, la vie de son cœur, c'est lui seul ses attraits captivèrent le jeune Henri II au point de lui faire
26 L'ARTISTE
oublier les soins de son royaume. Marot nous parle souvent Veoyci les jours de ran les plus plaisans,
de la beauté de cette maîtresse qu'il a tant aimée; il nous Chascun de nous est en ses jeunes ans :
Faisons donc tant, que la fleur de nôtre aage
vante son « grand bel corsaige, ses doulx yeux. » Mais, avec
Ne suive pas de tristesse l'outraige,
ces données, il serait difficile de tracer un portrait ressem Car temps perdu et jeunesse passée
blant. Heureusement nous pouvons avoir en ce point des ren Estre ne peult par deux fois amassée...
seignemens plus précis que ceux qu'il a plu au poëte de nous Si l'on peut être plus réservé, il est impossible d'être plus
transmettre sur cette célèbre favorite.
gracieux ni plus aimable. Comment refuser lorsqu'on demande
Dans le groupe en marbre blanc que l'on voit au Louvre,
avec tant d'esprit ? Il paraît cependant que Diane n'était pas
Jean Goujon l'a sculptée en Diane chasseresse au repos, à demi
aussi sensible à ses tourmens qu'il l'aurait souhaité, car il s'é-
couchée sur un cerf aux cornes dorées, et ayant près d'elle ses
loigna quelque temps de sa belle pour éprouver son amour.
deux chiens favoris : c'est une femme à la tête noble et pure, au
« Vostre rigueur veut doncques que je meure, » dit-il à sa
corps souple et gracieux, aux formes arrondies ; sa taille haute
· maîtresse avec une touchante simplicité qui aurait dû amollir
et bien prise révèle un mélange de force et d'abandon plein de Ce cœur rebelle. -

charmes. De sa main gauche elle tient un arc et une flèche do


Puis le poëte chante la beauté de sa dame. N'était-ce pas en
rés. Une espèce de vaisseau, orné de ses chiffres et de ceux de
effet ce qu'il aimait, ce qu'il estimait le plus? Sans doute Diane
Henri II, supporte ce sujet d'un dessin vigoureux et d'une exé
avait d'éminentes qualités, sans doute elle avait un esprit su
cution habile. Ce morceau remarquable était destiné à servir de
périeur ; mais qu'était ce que tout cela à côté de ses belles
fontaine dans le parc d'Anet. Diane de Poitiers, qui se piquait
formes, de son gracieux visage, de ses lèvres amoureuses?...
de protéger les arts et même de se mêler un peu de poésie, ne
· Avec quelle complaisance, avec quelle passion ne nous parle
manqua ni d'artistes pour retracer sa merveilleuse beauté ni de
t-il pas des yeux, de la bouche de sa bien-aimée! Je crois que
poëtes pour la chanter. Une autre statue, due encore à Jean
nul poéte païen n'a porté l'amour de la forme plus loin que
Goujon, nous la représente toujours en Diane chasseresse, mais
Clément Marot. Mais que de grace, que de tendresse dans ses
cette fois-ci debout et l'arc à la main, s'élançant à la poursuite
vers simples et délicats! Je n'en veux pour preuve que cette
de quelque animal. ll nous reste aussi son tombeau, placé au
épigramme, adressée à la bouche de Diane :
trefois dans la chapelle du château d'Anet. Diane est à genoux
sur un sarcophage de marbre noir posé sur quatre têtes de Bouche de coral précieux
sphinx ; le piédestal est supporté par quatre figures de femmes, Qui à baiser semblez sémondre (1),
Bouche qui d'un cueur gratieux
sculptées en bois de la main de Germain Pilon. La statue qui Scavez tant bien dire et respondre,
domine ce beau monument parait avoir été agenouillée primi Respondez-moy : doibt mon cueur fundre
tivement devant un prie-Dieu qui n'existe plus. Dans toutes Devant vous, comme au feu la cire?
ces représentations, Diane est d'une taille élevée, d'une figure Voulez-vous bien celuy occire,
noble et régulière. Qui craint vous estre desplaisant ?
Ha ! bouche que tant je désire,
Ce fut donc cette femme immortalisée par le ciseau des Jean
Dictes nenny, en me baisant.
Goujon et des Germain Pilon, par l'amour d'un roi de France
et la haute influence qu'elle exerça dans le gouvernement, qui Quoi de plus joli, quoi de plus séduisant que ces lignes !
réveilla au cœur de Clément Marot la première passion sérieuse Cependant François I" avait réuni autour de lui sa noblesse,
qu'il ait éprouvée. C'est ce qu'il nous dit lui-même dans sa et tout ce qui se trouvait dans son royaume en état de porter
xIII° chanson, avec son admirable simplicité de style : les armes allait le suivre en Italie. Notre poëte fut forcé de dire
adieu au repos, aux plaisirs, aux amours, pour aller se battre à
Maulgré envie, la suite de ce prince aventureux. Il partit rempli de tristes pres
Toute ma vie
sentimens, redoutant l'inconstance de sa belle et les tourmens
Je l'aymeray
Et chanteray : de l'absence. Blessé à la bataille de Pavie, il fut conduit prison
C'est la première, nier en Espagne avec son roi. Durant sa captivité, son en
C'est la dernière
jouement, sa gaieté, ne l'abandonnèrent pas; il chantait pour
Que j'ay servye et servyray. charmer les ennuis de François l", et le grave Charles-Quint lui
Par malheur, en amour moins qu'en toute autre chose, il ne même dérida quelquefois son front pour sourire aux saillies et
faut jurer de rien, et, si Diane fut la première qu'il aima, elle à l'esprit du poëte. Rendu à la liberté, il écrit à cette maîtresse
ne fut pas la dernière. adorée, que le tumulte des camps et les malheurs de la guerre
Notre poëte n'avait pas une de ces ames rêveuses et peu n'ont pu lui faire oublier. A son retour en France, il s'aperçut
bien vite que Diane n'était plus la même pour lui. « Vous ne
exigeantes qu'un mot, un regard, un baiser, peuvent satisfaire
et même rendre heureuses durant des années; ce n'était pas un m'aimez plus, lui disait-il, je le vois, mais, de grace, trompez
Pétrarque savourant goutte à goutte les délicatesses infinies moi encore pour prolonger ma vie. » Le pauvre amant mit tout
d'un sentiment céleste. Son caractère ardent, son esprit vif, le en œuvre pour ramener ce cœur infidèle : sermens, reproches,
poussaient sans relâche vers le but suprême de ses désirs; pour flatteries, tout ce que son génie put inventer, tout ce que sa
lui, attendre était une duperie bonne à laisser aux sots. Marot tendresse lui conseilla. Diane fut inexorable, son caprice était
aimait le plaisir avant tout, c'était son Dieu par excellence, au passé. Cette femme n'aima jamais. Elle n'eut pour Henri II, qui
quel il sacrifiait tout. Mais laissons le parler lui-même, et écou l'idolâtra, qu'un attachement intéressé et banal: en lui, elle
tons un instant sa morale, sauf à ne pas la mettre en pratique aimait le roi qui la laissait gouverner; en Marot, le poëte qui
célébrait sa beauté.
si elle n'est pas de notre goût. Après avoir dit à sa maitresse
qu'elle est si au-dessus de lui, qu'il n'ose vraiment rien espé Bientôt l'amant trompé perd toute retenue et accable l'infi
rer, il s'interrompt, et, changeant de style : dèle d'injures; il va jusqu'à l'accuser de s'être vendue. Après
avoir lu ses vers adressés aux jolis yeux de l'ingrate, il est
..... Or, esvitons les peines curieux de lui entendre dire qu'elle louche et qu'elle est horri
Dont les amours communément sont pleines;
Treuvons moyen, treuvons lieu et loisyr
blement laide. Tous ceux qui, aimant avec passion, se voient
De mettre à fin le tien et mien desyr. (1) Solliciter, inviter.
REVUE DE PARIS. 27

tout à coup abandonnés, sentent, comme Marot, le besoin de se sœur lui sembla beaucoup trop froid et on lui permit celui de
venger, et comme lui se vengent en véritables fous. Diane, maîtresse, en lui ordonnant de brûler la lettre qui lui avait été
poussée à bout par les épigrammes In peu trop mordantes du écrite à ce sujet. Quel sacrifice! il fallait anéantir ce témoignage
poëte, remit aux magistrats le soin de venger son amour-pro d'un sentiment qu'il était si fier d'inspirer !
pre de femme outragée. A cette époque, les accusations de lu Aucune fois au feu je la boutoye
théranisme étaient ſort à la mode, et Marot fut enfermé au Pour la brusler; puis soudain l'en ostoye,
Chàtelet comme coupable d'avoir mangé du lard un vendredi. Puis l'y remis, et puis l'en reculay;
—Il y avait près d'un an qu'il était sous les verrous lorsqu'à la Mais à la fin à regret la bruslay
En disant : Lettre (après l'avoir baisée),
nouvelle du retour de François Iº en France il fut rendu à la
Puisqu'il lui plaist, tu seras embrasée.
liberté.
Ainsi finit cette liaison, dont la naissance semblait pro Une fois sur ce terrain glissant, on va plus vite que l'on ne
mettre tant de bonheur au pauvre amoureux. La beauté, l'es Veut Ou plutôt aussi vite que l'on veut. Clément d'ailleurs met
prit supérieur, le rang de sa maitresse, tout avait exalté sa muse tait en jeu toutes ses ressources pour vaincre les dernières ré
et son cœur; confiant en l'avenir, il poursuivit son rêve jusqu'à sistances. Tantôt, par une ingénieuse supposition, il raconte,
ce que, dédaigné de celle qu'il adorait, il vint se réveiller au avec des paroles de feu, qu'un songe a comblé ses désirs en
fond d'une prison. Le coup fut terrible , mais heureusement le placant dans ses bras le corps blanc et souple de sa maîtresse;
poëte n'était pas de ceux qui nourrissent une longue douleur. tantôt il veut mourir puisqu'il ne peut être heureux; toujours il
Son caractère joyeux, son esprit vifet mobile, devaient amener se plaint et il c'emande. La reine de Navarre, trop peu prudente
un prompt changement. Aussi quelques mois s'étaient à peine Ou trop sensible pour résister aux supplications de son amant,
lui accorda des entrevues secrètes.
écoulés depuis sa rupture avec Diane que déjà une nouvelle
passion venait bouleverser son existence. -
Cependant la cour commençait à murmurer de cette liaison
Marot, depuis long-temps attaché au service de Marguerite qui faisait tant de jaloux. Marot se gardait bien d'assoupir ces
de Navarre, sœur de François l", avait gagné dès l'abord l'es bruits compromettans, dont sa vanité se trouvait si satisfaite.
time et la bienveillance de cette princesse, dont le talent et le François I" lui-même blâma sa sœur de permettre que chaque
mérite sont encore dignement appréciés de nos jours. Le doux jour le poëte lii adressât de nouveaux vers. Il fallut céder à
commerce des muses attira l'un vers l'autre ces deux êtres si l'orage et cesser de se voir. Plus de douces causeries intimes
différens, et bientôt une ardente amitié réunit leurs cœurs en qui charmaient l'esprit et le cœur des deux amans, plus de ces
comblant toute distance de position et de rang. On éprouve un agréables leçons si souvent interrompues par des caresses et
véritable plaisir à rencontrer ainsi, au milieu du xvI° siècle, des soupirs, plus de promenades sous les arbres séculaires des
deux natures supérieures qui, bravant les préjugés de caste et immenses jardins; l'espoir et le souvenir furent leurs seules
de naissance, s'unissent par un même Sentiment de tendresse. consolations dans l'isolement. La mort de son père vint encore
Quelques années plus tard, le Tasse, moins heureux que notre affliger le pauvre Clément, qui ne devait guère plus voir des
poëte, expia dans un cachot le crime d'avoir élevé ses vœux et jours prospères.
son génie jusqu'à la sœur du duc de Ferrare, et pourtant l'a- Pour laisser passer le mécontentement du roi, il se retire de
mant de Léonore, plus timide que Marot, « désirait beaucoup, Paris, et à son retour, après deux ans d'exil, il eut encore quel
espérait peu et ne demandait rien. Brama assai, poco spera, e ques mois de tranquillité et de bonheur. Mais, toujours pour
nulla chiede (1). » suivi par la haine de sa première maîtresse, Diane de Poitiers, il
Au carnaval de l'an 1527, la cour, joyeuse de la délivrance de est forcé de se réfugier en Béarn, dans les états de la reine de
François I", oubliait dans les plaisirs et dans les fêtes les dé Navarre qui donnait asile à tous les sectateurs des nouvelles
sastres de la dernière campagne. Ce fut au milieu de l'entraine doctrines. L'absence, cette ennemie mortelle des amoureux,
ment inséparable de ces jours de folie, durant lesquels la cir diminua sans doute cette passion que les obstacles n'avaient
constance autorisait une plus grande liberté, que Marguerite et fait qu'augmenter, car dans son livre Marot ne parle plus de sa
son poëte favori échangèrent, en dansant, leurs premiers mots bien-aimée Marguerite dont les baisers le faisaient mourir, mais
d'amour. D'abord Ces doux aveux, voilés du manteau trompeur seulement de la noble sœur de François I", puissante par son
de l'aInitié, furent reçus sans défiance et faits avec toute la dé crédit et son haut mérite.
licatesse que Marot pouvait avoir dans l'esprit. Il était le pré Voilà l'esquisse, trop rapide peut-être, des amours de ce char
cepteur de sa maitresse, du moins en poésie, et l'écolière se mant poéte qu'on aurait besoin de citer d'un bout à l'autre pour
trouvait forcée d'apprendre par cœur et comme modèle du genre en faire sentir toute la grace et toute la simplicité. Chez lui
les vers qu'elle inspirait à son amant. Et, je vous le demande, point de ces fadeurs ridicules dont les femmes du siècle suivant
le moyen de se fâcher lorsqu'on vous trace ainsi votre portrait : faisaient leurs délices; point de cet esprit recherché que Voiture
Elle ha un œil noir qui blesse
mit à la mode. Sa tournure, variée et naïve comme sa pensée,
Mon cueur tout plein de loyauté, séduit par sa franchise et son aisance. Sans imiter les anciens,
Et parmi sa haute noblesse qu'il ne s'était pas donné la peine l'étudier, il a souvent la
Mesle une douce privauté. gaieté et l'aimable philosophie d'Horace, tout en rappelant dans
Grand mal seroit si cruauté
ses élégies la tendresse et le mol abandon du voluptueux Ca
Faisoit en elle demourance;
tulle. Quoique partageant les idées réformistes, ainsi que pres
Car quant à parler de beauté,
C'est bien la plus belle de France.
que tous les grands hommes de son siècle, ses mœurs étaient
loin d'être sévères, et son amour avait plutôt la poésie des sens
Bientôt la tendre amitié et le titre de sœur que sa belle s'était que celle de l'ame. Trahi, persécuté par sa première maitresse,
donné ne purent contenter l'ardent poëte. Le caractère, la haute après avoir vu la malignité publique troubler sans cesse son
pOsition de Marguerite, sœur de François I°r, et femme de Henri bonheur avec Marguerite, les haines mesquines que sa belle
d'Albret, roi de Navarre, avaient d'abord inspiré à Marot un traduction des psaumes lui avait attirées le forcèrent d'aller
amour respectueux et timide, mais la passion ne connaît ni finir ses jours loin de sa patrie. Il mourut à Turin, dans la cin
rulg ni noblesse, et dans peu elle devint exigeante. Le nom de quantième année de son âge.
(1) Jérusalem, chant II. HIPPOLYTE ACQUlER.
28 L'ARTISTE

pas un procès-verbal;sion y admet l'art, pourquoi l'y admettre


Sans force et Sans éclat, — comme un mendiant tout nu à la
porte d'un palais ?
M. Ponsard cite avec orgueil ces paroles de Racine : « Toute
l'invention consiste à faire quelque chose de rien. » On voit
que Dieu est dépassé par l'école du bon sens, puisque Dieu
DE LA POÉTIQUE avait au moins le chaos sous la main.
M. Ponsard s'est bien gardé de citer le grand maître tragique,
Pierre Corneille, qui ne recommande pas en poésie la manière
DE L'ÉCOLE DU BON SENS. ingénieuse de faire quelque chose de rien.
Pourquoi l'auteur d'Agnès de Méranie n'a-t-il pas pris pour
épigraphe « le style est l'art de parler sans rien dire?»
M. Ponsard va encore croire à la cabale. Nous lui répondrons
Il y a aujourd'hui des écoles sans nombre : celle de Marion en toute bonne foi que nous ne sommes ni un Campistron de
Delorme, qui est celle de la passion et de la poésie; celle de Racine ni un Campistron de Shakspeare : — nous ne faisons
Lucrèce, qui est celle de la vertu et du bon sens ; celle du ro pas plus de drames que de tragédies. Nous ne sommes d'aucune
man-feuilleton et du drame en cinquante tableaux ; celle de école et nous aimons les beaux vers partout; en poésie ce que
l'Université, qui a inscrit sur son drapeau : nous cherchons par-dessus tout — c'est la poésie. - Nous avons
L'ennui naquit un jour de l'Université;
applaudi Lucrèce comme un poëme, — comme une tragédie, —
où il y a des hardiesses et de beaux vers. Enfin, en art comme
celle de la fantaisie, celle du hasard, enfin celle qui n'a pour en tout, nous aimons les conquérans, les hardis, les aventu
maître que la liberté, la seule forte et durable, qui se compose reux. M. Ponsard n'aime pas le péril ; il n'y a pas de victoires
de tous les vrais penseurs et de tous les vrais poëtes. sans péril ; une défaite glorieuse eût mieux servi M. Ponsard
Nous ne diviserons pas la littérature du xIx° siècle en deux qu'une victoire incertaine, où il est impossible de citer un beau
espèces arbitraires, — la littérature facile ou difficile, mais en fait d'armes. La défaite glorieuse retrempe le courage et prépare
littérature fertile ou stérile. Qu'est-ce que la littérature stérile ? à l'héroïsme.
C'est celle des patiens, celle de la vaine science, celle de l'Aca M. Ponsard avait eu jusqu'ici le bon esprit de ne point dis
démie des inscriptions. La littérature stérile est une mosaïque cuter les doctrines qu'il croit avoir. Il aurait mieux fait de ne
où l'on fait entrer mille parcelles du génie des autres.La littéra pas montrer ainsi en public son manteau, qui n'est pas un
ture fertile est celle d'Homère, puisque c'est celle de l'imagina manteau de pourpre, mais un manteau troué, fait de pièces et
tion, celle où l'on met tout son cœur, toutes ses forces, tout de morceaux. Les hommes de talent doivent répondre à la cri
son génie. Mais passons : il y a toujours eu deux camps bien tique par des œuvres et non par des préfaces,—à moins qu'ils
distincts dans la république des lettres : les esprits timides et ne répondent, comme l'a fait M. Hugo, par une préface qui est
enchaînés qui vont en arrière, les esprits libres et forts qui vont Une OetlVTe.

en avant; les pédagogues qui arrivent à la science comme la Il y a deux traits d'esprit dans la préface de M. Ponsard. L'un
tortue de la Fable, les hommes qui sont des hommes et qui est, dit-on, de M. Augier, et l'autre de M. Hetzel. Il pouvait y
arrivent au génie à plein vol comme l'aigle de Jupiter. L'archéo en avoir un troisième, c'eût été de ne pas publier la préface.
logie est une science respectable, mais nous aimons mieux M. Ponsard n'a pas été capable de celui-là.
ceux qui délaissent le champ trop épuisé par les moissons pour
s'aventurer dans les forêts vierges, que les archéologues qui
ne labourent la terre que pour y découvrir des inscriptions.
Écoutez cette fable : Il y avait deux hommes qui retournaient
la terre dans la vallée fertile. C'était l'heure des semailles : le
premier avait les mains pleines de blé qu'il semait dans les sil
lons fumans; l'autre fouillait la terre pour y retrouver des
débris de sculpture et de vases antiques. Celui-ci, heureux de POÉSIE.
ses trouvailles, courut à la ville et frappa à la porte des acadé
mies. Quand vint l'heure de la moisson, il était académicien ;
mais l'autre fauchait la gerbe d'or. L'un avait regardé dans le LES AM0UREUX ET LES PINSONS.
passé, l'autre dans l'avenir. L'un avait créé avec le souffle
de Dieu, l'autre avait rassemblé les débris d'une œuvre des chANsoN.
hOmmeS.
M. Ponsard vient d'écrire sa poétique en prose. Il aurait -- Marton, entends-tu ces bruits de guitare ?
mieux fait de parler en vers. Sa prose n'a ni mouvement, C'est sous le balcon; si nous allions voir !
ni couleur, ni caractère : en un mot, M. Ponsard n'a pas A cette heure-ci les passans sont rares,
de style. ll dit ce qu'il veut dire — comme le premier venu qui MOn tuteur SOmmeille et le ciel est noir.
aurait peur de la grammaire et de l'éloquence. — Dans cette De l'air, Marton ! je suis brisée !
poétique publiée par le Constitutionnel (on ne pouvait la mieux De l'air! ouvre donc la croisée !
placer), M. Ponsardinjurie timidement M. Jules Janin, M. Théo
phile Gautier, M. Gérard de Nerval, M. Vacquerie, M. Plan — Ciel, y songez-vous? ouïr les muguets,
che, tous les critiques, hormis M. Rolle, le critique du Consti Vous qu'au président demain l'on marie !
tutionnel. Il appelle HugO et les autres des Campistron de Shak Braver un tuteur toujours aux aguets !
speare, tandis que lui est un Campistron de Campistron! Laissons les blondins passer, je vous prie.
La poétique de M. Ponsard consiste « à faire parler les gens Les amoureux et les pinsons
comme ils ont dû parler. » Sans doute; mais une tragédie n'est N'auront jamais que leurs chansons!
REVUE DE PARIS. 29

— Fi du président ! Écoute, l'on chante.


C'est la voix d'Horace... ll est jeune et beau...
Ne trouves-tu pas sa chanson touchante ?
Il porte l'épée et plume au chapeau.
De l'air, Marton! je suis brisée !
De l'air! ouvre donc la croisée ! REVUE DE LA SEMAINE.
— Ciel! y songez-vous ? le beau prétendant
Qui n'a que son cœur et sa gueuserie !
Vivent les écus du vieux président ! LE M0NDE PARISIEN.
Laissons les blondins passer, je vous prie.
Les amoureux et les pinsons
N'auront jamais que leurs chansons !
Nous sommes en carême, mes frères, et nous ne devons
point songer à vous entretenir de choses profanes. La chro
— Cet affreux mari, mon cœur le repousse ! nique jeûne aujourd'hui comme le monde, comme la politique,
Demain à l'autel je répondrai non !... comme la littérature. Il fait maigre partout.
Mais regarde donc, que la nuit est douce ! Il n'y a que vous, mes chères sœurs, auxquelles le carême
Horace a-t-il pas prononcé mon nom ? profite : on dirait un miracle de la grace divine; votre visage
De l'air, Marton! je suis brisée ! sait se conserver rose et souriant aussi bien au milieu des pra
De l'air! ouvre donc la croisée ! tiques austères de la religion que parmi les joies mondaines du
carnaval; seulement vos longues paupières baissées ne se lè
— Puisque rien n'y fait, éventail, flacon, vent plus que pour le ciel, et votre parole emprunte aux exta
J'ouvre. — Beau blondin, chantez, je vous prie ! tiques visions de sainte Thérèse un adorable parfum de mysti
cité.
O ciel! le voilà qui grimpe au balcon !
C'est une chose si douce et si commode que cette dévotion
Venez-nous en aide, ô vierge Marie !
parisienne qui s'habille de noir, — mais de Velours noir ; qui
Les amoureux et les pinsons lit les psaumes dans un splendide Paroissien tout semé de vi
Se font aimer par leurs chansons! gnettes moyen âge, et qui a sur une console de son boudoir,
W IL HEM TÉNINT. entre des bronzes et des amours de Saxe, la sensuelle repen
tie de Canova. C'est la dévotion des coquettes abbesses du
xvIII° siècle, supérieures à vingt-deux ans, chez lesquelles ve
nait affluer la cour à la grille du parloir; dévotion facile et
portative pour ainsi dire, qui se met dans un manchon comme
un mouchoir brodé ou un flacon d'essence, sirop réconfortant
qui se prend à petites gorgées, comme toutes les choses miel
CHANS0N. leuses et superlativement hygiéniques.
Pour ces jolies pécheresses-là, il est à regretter que le carême
ne dure rien que quarante jours de l'année, tant elles paraissent
J'ai vu sous le platane, se complaire dans cette vie de componction et de recueillement.
Pieds nus, cheveux au Vent, C'est un des cadres qui vont le mieux à leur beauté; et, pour
Suzanne ma part, je ne sais pas de spectacle plus favorable aux poétiques
Qui s'en allait rêvant : rêveries qu'une jeune femme, à la tombée du jour, agenouillée
Amour, qui toujours veille, sur une chaise basse et longue, les bras croisés sur son sein, le
Était venu joyeux regard implorant une statue de Vierge, - sous les voûtes as
La veille sombries d'une église un peu gothique, où se confond, dans une
harmonie mystérieuse, la lumière bizarre des vitraux avec l'o-
Se mirer dans ses yeux. deur flottante de l'encens. On se surprend à rêver malgré soi, à
travers la brume des traditions chevaleresques de ces anges
J'ai vu sous le platane, gardiens que chaque famille de preux invoquait au nombre de
Le cœur tout palpitant, ses ancêtreS.
Suzanne Cependant croiriez-vous qu'il est, de par les faubourgs Saint
Qui s'en allait chantant : Honoré et Saint-Germain, de ces mécréans de maris dont l'exi
Chanson de tourterelle ! gence ose murmurer tout bas de cet excès de zèle? qui prennent
Amour allait Semer au sérieux cette recrudescence de contrition ? qui s'inquiètent
Pour elle de ces sorties matinales, de ces longues stations devant un au
Les fleurs qui font aimer. tel, de ces retraites prêchées le soir ? qui jalousent enfin le ciel
lui-même, et vont à lui reprocher de leur enlever l'amour de
leurs femmes? — J'en connais un particulièrement qui a voulu
J'ai vu sous le platane
à toute force accompagner la sienne dans des quêtes de dame
(Son chagrin était grand! patronesse, et qui pousse le ridicule jusqu'à porter derrière elle
Suzanne
l'aumônière cramoisie aux glands d'or : Pour les pauvres, s'il
Qui s'en allait pleurant : vous plait. -

Amour est infidèle, L'histoire de ce mari est assez plaisante et vaut la peine d'être
Insensible à ses pleurs, racontée pour l'édification de ses pareils. Monsieur n'a qu'un
Loin d'elle an d'hymen, et c'est là surtout sa grande excuse; il rendrait
Il sème d'autres fleurs ! des points pour la tendresse conjugale à tous les ramiers des
bosquets mythologiques, ce qui ne l'empêche pas d'avoir été
dans son temps, — vous savez, ce temps dont on se souvient
toujours en souriant, – un pierrot des plus enjôleurs et des
30 - · L'ARTISTE
plus volages. Aussi, par expérience, tient-il sa femme en sus commencement du carême, madame recevait un grand nombre
picion perpétuelle et ne la quitte-t-il pas plus que s'il s'était fait de lettres; jamais sa correspondance particulière ne s'était trou
ombre et qu'il fit toujours soleil. On sait que le train du monde vée aussi considérable; c'étaient, pour l'ordinaire, lui disait
n'a jamais été autrement : les don Juan font les meilleurs elle, des billets de faile-part ou des communications toutes dé
OthellO ; les Horace à leur tour se transforment en M. de la votieuses. Monsieur décida ce jour là qu'il s'en assurerait par
SOuche. ses propres yeux. Le valet de chambre eut ordre de monter dans
Malheureusement pour lui, sa femme n'ignore point de tels son cabinet le courrier de madame, ce qui fut exécuté ponc
antécédens, et l'étourderie cOquette de sa conduite fait souvent tuellement. Après avoir long-temps hésité, notre méfiant per
éclater chez elle le désir de se mettre au pair et de regagner le sonnage arrêta son choix sur une missive d'une senteur déli
temps perdu. Elle aime la parure à la folie, les bals à la folie, cate, pliée d'une façon mignonne peu en harmonie avec le
la Inusique italienne à la folie ;—elle aime tout la folie, excepté caractère ecclésiastique et dont la suscription portait l'indice
son mari. Je vous dis que c'est à faire frémir. Un jour du mois d'une calligraphie tout à fait masculine. -

dernier, — le lendemain Ou le surlendemain du mercredi des Il l'ouvrit et lut, avec un sentiment de terreur qui sera com
Cendres, — monsieur se rendit dans l'appartement de madame, pris, ces seuls mots : « Je vous attends demain, à dix heures.
avec l'intention de l'accompagner à la représentation de Don Ne manquez pas de venir. » Le tout était signé du nom banal
Giovanni. Madame n'était pas chez elle en ce moment ; elle ve de Dupont. Dupont ! Basez donc un renseignement sur ce nom,
nait de partir pour le sermon. Force lui fut donc d'aller ronger quand pour un seul que vous cherchez il s'en présente dix
solitairement le bout de ses gants jaunes au fond de sa loge, et mille ! — Aussi fut-il péniblement affecté, et l'en conviendra
de passer ensuite au lansquenet une partie de la nuit et de sa qu'il y avait de quoi Pourtant il ne voulut rien brusquer; et,
mauvaise humeur. après avoir, avec les soins d'un chef de police secrète, recacheté
—Parbleu ! se dit-il le matin, en mettant ses pantoufles et cette épitre si laconique et toutefois si précise, il la fit reporter,
sa robe de chambre, je m'en vais plaisanter un peu Ernestine ainsi que le surplus de la correspondance, sur la toilette de sa
(ou Célestine ou Rosalie) de sa manie subite de dévotion; encore femme. -

quelque nouveau caprice ! Heureusement,—ajouta-t-il par ma. Vers dix heures moins un quart, ainsi qu'il l'avait prévu, elle
mière de restriction,- que celui-là est le plus économique, en ce sortit d'un pas léger, le voile rabat.u sur la figure, comme une
qu'il ne commande que l'humilité et le détachement des biens lorette en rendez-vous. — Il se jeta sur ses traces, et, après
de la terre. - Ce disant, il poussa discrètement le bouton de la mille détours, après avoir mille fois risqué de la perdre de vue,
porte et entra non moins discrètement dans la chambre de sa culbutant tous ceux qu'il rencontrait sur son passage, il la vit
femme. Madame ne faisait que de sortir pour se rendre aux of s'enfoncer et disparaitre sous la porte cochère d'une maison de
fices du matin. — Diable! fit le mari, c'est plus grave que je ne belle apparence. Elle y resta une heure environ, mais cette fois
croyais; une conversion dans toutes les règles ! il était résolu à attendre jusqu'à la ſin des siècles, si cela était
Le lendemain, ce fut le même manége; puis les jours suivans nécessaire. Caché au fond d'une citadine qu'il avait fait appro
et Ceux après. Monsieur ne Voyait plus madame qu'à l'heure cher, ses yeux ne se détachaient pas de l'hôtel qui recélait sa
du repas, et il reinarqua qu'elle se signait scrupuleusement femme; on eût dit un tigre ou un garde du comlnerce guettant
avant de se mettre à table. - Plus de doute, pensait-il; ma sa proie. — Lorsqu'elle reparut sur le seuil, il ouvrft précipi
femme veut devenir chanoinesse ou pour le moins fabricienne: tamment la portière et lui ordonna de monter par un signe im
qui se serait attendu à un changement aussi subit ? — L'après pératif. La victime obéit sans manifester la moindre surprise
dinée, elle vint doucement s'appuyer sur son épaule et lui dit ou le plus petit embarras : — Tiens, vous voilà, mon ami;
d'une voix caressante : - A propos, mon ami, j'ai besoin d'un comment êtes-vous ici ? lui demanda-t-elle d'un ton indiffé
supplément de quinze cents francs sur mon budget.... Quelques Tent.
bonnes œuvres indispensables. Le carême a ses nécessités, vous Monsieur bondit sur son siége, et, donnant à son regard
le savez.— Et lui qui comptait si bien faire des économies sur le l'expression la plus féroce, à sa voix l'accent le plus formida
carême ! Tout n'est pas rose pour les maris dans les conversions ble, il lui lança d'une manière tragique cette foudroyante apos
de leurs femlIIeS. trophe:–Je sais tout, madame! — Que savez-vous, mon ami?
Pourtant un démon malin ne cessait de l'aiguillonner de ses vous m'effrayez.— Vous sortez de chez M. Dupont! — En effet.
insinuations perfides. Un beau jour, la curiosité, plutôt que la — Le rendez-vous était pour dix heures? — Justement. - Vous
jalousie, dirigea ses pas vers Saint-Roch. Là, il aperçut son êtes demeurée depuis tout ce temps avec lui ? — Comme vous
chasseur campé sur une des marches de l'escalier, tenant en le dites. — Vous l'avouez ? — Sans aucun effort. Mais qu'avez
main l'ombrelle de sa femme. Il entra et entreprit le tour de la vous donc, monsieur? vous êtes tout défait.
nef, faisant retentir sous le talon de sa bolte sonore les dalles Monsieur essaya de se contraindre, et, essayant une superbe
du saint lieu. — Madame n'y était pas ! - Une Vive inquiétude insouciance : — Et qu'est-ce que c'est que ce M. Dupont? dit-il
commença à le saisir à la gorge, lorsque, après une seconde et en jouant avec le ruban de son lorgnon. - Vous plaisantez
plus lente investigation, il crut la reconnaitre au fond d'un sans doute ? c'est M. Dupont, vous le connaissez bien, Alexis
confessionnal. Tranquillisé, il attendit et s'assit, en examinant Dupont, le chanteur, le... —Ah ! fit le mari. Puis il se tut, sen
l'architecture du temple et en se reportant par le souvenir à tant remonter vers son cœur une chaleur assez vive. — Mais,
l'époque heureuse de son mariage, qui avait été béni dans cette madame, reprit-il après quelquesinslans de léflexion, que peut-il
même église; il attendit avec patience, tirant néanmoins de y avoir de commun entre vous et M. Alexis Dupont ?— Est-ce
temps en temps sa montre hors du gilet et l'y remettant avec que je ne vous l'ai pas dit ? répondit-elle en souriant; il faudra
un air d'héroïque résignation; se gantant et se dégantant tour venir entendre cela. Je fais ma partie dans le Stabat qui doit
à tour; toussant et rêvant de choses politiques; — puis enfin, être exécuté le jeudi saint à Saint-Roch. — Comm ent? — C'est
de guerre lasse, il se leva et sort t brusquement, après avoir moi qui chante l'Inflammatus, vous verrez; je veux que vous
jeté sur le confessionnal un regard d'indescriptible angoisse.— soyez ravi, monsieur; pour n'en être encore qu'à ma deuxième
Une heure de confessIon! dit-il quand il fut dehors; et moi qui, répétition, je fais merveille. — Ah ! ce sont des répétitions que
dans quatre ans, ai mangé trois cent mille francs, un oncle et M. Dupont vous donne?— Mais certainement; que pensiez-vous
deux tantes,je n'ai mis que vingt minutes à faire là, tout àl'heure, donc, mon ami ? — Oh ! rien, rien...
pour la première fois de ma Vie, mOn examen de conscience ! On était arrivé. Monsieur, revenu sans doute à des senti
Néanmoins, il rentra chez lui satisfait en apparence d'avoir mens plus pacifiques, offrit gracieusement la main pour des
dissipé ses folles idées sur la sincérité de sa femme en matière cen lre de voiture à sa jeune et jolie femme. Il fut auprès d'elle
de religion. Mais il voulut aller jusqu'au bout; e', puisqu'il avait plus prévenant et plus empressé que jamais. Au diner, — il fit
déjà fait tant que de se mettre en campagne, il résolut de faire lui aussi un grand signe de croix, — et ne reparla plus du tout
tomber un à un tous ses Soupçons matrimoniaux. Depuis le de M. Dupont (Alexis); seulement le soir même, il accompagna
REVUE DE raais 34
madame à la retraite; puis le lendemain matin et lendemain fr. Enghelbrecht, Hommages rendus au Christ (triptyque): 1,001
soir, puis enfin tous les matins et tous les soirs régulièrement. fr. Van der Hagen, Forét : 167 fr.Van Helmonl, Noce de village :
Il aime mieux cela. Il en est quitte pour dormir quelquefois au 910 fr. Hemmeling, Ex coto(triptyque): 1,049 fr. Hobbéma, Pay
sermon; mais le carême n'a qu'un temps, — et d'ailleurs il es sage : 1,450 fr. Holbein, Sainte Famille : 600 fr. Hondekoeter,
père faire son salut avec celui de sa femme. Oiseaux : 500 fr. Gaspard Netscher, Famille dans un parc, 950
Ainsi soit-il. -
fr. A. Ostade, Estaminet : 681 fr. Palamède, le Campement : 599
fr. Rembrandt, Vieille femme (très douteux) : 510 fr. Rubens, la
CHARLES M0NSEL ET.
Vierge et l'Enfant Jésus (tableau peint l'an passé) : 1,001 fr.
J. Ruysdael, Cascade : 5,700 fr. Le même, Paysage : 780 fr. Sal.
Ruysdael, Paysage : 542 fr. Jean Steen, Concert bachique : 901 fr.;
Estaminet : 710 fr. Storck, Combat naval : 250 fr. Van de Velde,
BEAUX-ARTS. Mer calme : 1850 fr. Wynants, Paysage : 1,005 fr. — Un beau
triptyque d'Albert Durer a été retiré à 5,000 fr.; le Rembrandt,
Réunion de famille, à 4,000 fr.
Les refus du jury, qui sont presque toujours de l'ineptie, · École française. — Boucher, Toilette de Vénus : 165 fr.; Vénus
sont quelquefois de la cruauté. Les membres de la section de avec l'Amour : 126 fr. Greuze, Portrait de Mme Roland : 76 fr.
sculpture n'ignorent pas les frais énormes qu'occasionnent la Lancret, le Concert : 151 fr. M"° Lebrun, le Souvenir : 505 fr.
composition et le transport au Louvre d'un groupe en plâtre Claude Lorrain, Effet de soleil : 925 fr.; Port de mer : 655 fr.
semblable à celui envoyé cette année par M. Maindron. Pour en Mignard, Portrait de femme : 550 fr. Pater, l'Ile de Cythere : 585
donner une idée, l'aller el le retour d'un des énormes chariots fr. Watteau, l'Accordée de village : 800 fr.; la Mariée de village :
destinés à cet office ne coûtent pas moins de 100 francs. Que l'on 620 fr.; Diseuse de bonne aventure : 450 fr.; Danse : 521 fr. Wat
juge d'après cela! Eh bien, cette année, M. Maindron a usé ses teau (de Lille), Scène familière : 78 fr. Wille, le Retour : 780 fr.
dernières ressources à la compOsition d'un groupe dans lequel L'intérêt de la vente, il est triste de le dire, s'est presque uni
il avait mis toutes ses espérances. Pendant deux mois, de ces quement porté sur les sept tableaux de Raoux. Il y avait de très
horribles mois d'hiver, dans un atelier souvent sans feu, — il beaux flamands, d'excellens paysages, de savans portraits; on
a passé ses jours et ses nuits pour être en mesure lors de l'en n'a eu de passion et de zèle que pour les Raoux : la Vestale s'est
voi au Louvre. Son groupe a été refusé. Que le public juge, et vendue 1,000 fr.; le Bal champétre, 1,000 fr.; le Rendez-vous,
qu'il attache à la conduite des membres du jury l'épithète 1,200 fr.; les Offres réciproques avec la Consultation du miroir,
qu'elle mérite. 2,900 fr.; l'Echange agréable avec le Berger endormi,2,100.Ainsi,
il est prouvé, une fois encore, que dans les ventes publiques de
tableaux, la question de mérite est tout à fait secondaire. Ces
Les opérations du jury appelé à examiner les ouvrages pré sortes de réunions sont présidées par cette mystérieuse fée
sentés pour l'exposition de 1847 n'ayant pu être terminées qu'on appelle la mode et qui fait faire, — disons le mot, — bien
avant le 6 mars, le directeur des musées royaux, après avoir des folies.
pris les ordres de M. l'intendant-général de la Liste civile, a M. Stevens possédait en outre un certain nombre de tableaux
l'honneur de prévenir le public et MM. les artistes que l'ouver qui seront vendus cette semaine.
ture du Salon, qui devait avoir lieu lundi prochain 15 mars, est
remise au lendemain mardi 16 mars, à onze heures du matin.
Suivant l'usage, les salles et galeries de l'exposition seront Nous avons parlé, il y a quelque temps, du beau supplément
momentanément fermées le lundi 12 avril, pour rouvrir le di in-folio, composé de gravures sur cuivre et lithographies exé
manche suivant 18 avril; et la clôture définitive du Salon aura cutées par nos meilleurs artistes, que M. Achille Jubinal, à qui
lieu le lundi 17 mai, à quatre heures après midi. l'on doit le grand et Curieux ouvrage archéologique intitulé Les
Anciennes Tapisseries historiées de France, ajoute à ses deux vo
lumes antérieurs de la Galerie royale des armes anciennes de Ma
Il n'a pas fallu moins de quatre grands jours pour vendre, à drid. Aujourd'hui nous avons sous les yeux la septième et la
l'hôtel des commissaires priseurs, la collection de M. Stevens. huitième livraison, qui viennent de paraitre chez l'éditeur Di
Elle se composait surtout de tableaux flamands et hollandais; dron. Elles se composent d'épées, de drapeaux, d'armures, de
mais, pour ceux-là comme pour les autres, le catalogue bienveil canons anciens et de deux magnifiques boucliers du XVI° siècle,
lant avait distribué un peu au hasard des noms glorieux que les gravés sur cuiVre par Péronard. - -

oeuvres rendaient pour la plupart très invraisemblables. L'ad Le bouclier de Charles-Quint, que nous publions aujourd'hui,
judication a fait justice de ces prétentions excessives : ainsi, est extrait du supplément à la Galerie royale des armes anciennes
que penser d'un André del Sarte qui ne dépasse pas 250 francs, de Madrid. Aujourd'hui qu'il se fait tant de volumes et si peu de
d'un Garofolo de 41 fr., d'un Tintoret de 177 fr., d'un Hobbéma livres, on ne saurait trop recommander une œuvre savante si
de 415 fr.? Voici quelques-uns des prix : utile pour l'art et pour l'histoire.
École italienne. — André del Sarte, Sainte Famille : 4200 fr.
Jean Bellin, Sainte Famille : 500 fr. Léonard de Vinci, Lu
crèce : 1805 fr. Carle Maratte, l'Assomption : 270 fr. Salvator On a exécuté dimanche dernier le Christophe Colomb de M. Fé
Rosa, la Forêt enchantée : 151 fr. Sasso-Ferrato, Vierge en licien David. Comme on le sait déjà, il y avait à ce concert
prière : 625 fr. Seb. del Piampo, Portrait de Benvenuto : 440 fr. beaucoup d'amis et très peu de juges. Le critique le plus im
Uccello, Portraits de cinq Florentins (tableau cité par Vasari) : partial a toujours de la peine à ne pas se laisser entrainer par
1467 fr. Zuccarro, Création d'Eve : 525 fr. - La Vierge de Lo de perpétuels bravos; et on les prodiguait dimanche. Souvent
rette, de Raphaël, mise à 10,000 fr., n'a point trouvé d'acqué aussi, se roidissant contre l'enthousiasme, il peut, tombant
T0uI'.
dansl'excès contraire, devenir un auditeur trop sévère.Pour évi
École flamande, hollandaise et allemande. — Corneille Béga, ter ces deux écueils, nous préférons attendre encore pour don
Intérieur : 795 fr. Berghem, Paysage et Animaux : 1,000 fr. Le ner un avis délinitif. La prenant au sérieux, nous désirons
même, Passage du gué : 1,250 tr.; autre Passage du gué : 2,700 réentendre cette œuvre, qui, nous l'espérons, conservera à
fr. Berkheyden, Intérieur de ville : 600 fr. Lucas Cranach, M. David toute la sympatlle qu'a déjà su nous inspirer son ta
Portrait de la femme de Luther : 260 fr. Alb. Cuyp, Paysage : 1,150 lent. -

fr. Gérard Dow, l'Astronome : 725 Ir. Albert Durer, Saint Geor | Nous sommes en pleine saison musicale : au concert de
ge : 961 fr. Van Dyck, Sainte Famille : L59 fr. Le meme, Portrait M. Louis LhrInann, M " Calhinka de Dietz, la célèbre planiste
de Marie de Médicis (l'original est au musée de Bordeaux): 255 qui peut se dire la planiste ordinaire de toutes les cours étran
32 L'ARTISTE

gères, a joué un très joli duo, composé par elle-même pour la veut parler. Le suisse y va, et aussitôt : — Monsieur dit que
princesse Olga. Dire qu'elle a joué, c'est dire qu'elle a joué avec vous entriez.— Eh bien! dit la beauté du corps, n'est-il pas
vrai que l'on me considère plus que vous? vous le VOyez par
beaucoup de grace et d'expression.
M. Hippolyte Lucas a été remporter un triomphe à La Haye les effets. La beauté de l'esprit ne voulant point entrer, dit :
avec son opéra du siége de Leyde. M. Lucas a été assiégé de — Je ne m'étonne pas de ce que cet homme marque une si in
bravos et de rubans. Le roi de Hollande n'y va pas de main juste préférence en votre faveur; c'est un brutal, il nous faut
mOrte.
bien un autre juge, nous avons ici près un vieux philosophe
Un compositeur distingué, M. Louis, a donné très heureuse de la secte de Pythagore, allons à lui. - Quoique, répliqua la
ment le branle à la décentralisation musicale par son opéra de
beauté du corps, vous ayez chez ce savant plus d'amis que moi,
Marie-Thérèse, représenté à Lyon ces jours-ci. témoin tant de livres d'orateurs et de poëtes qui sont autour de
Une petite solennité musicale se prépare. M. Louis Lacombe, lui, je veux bien que nous y allions. Elles y allèrent, et, sitôt
déjà connu pour un excellent pianiste, fera exécuter, le 21 mars, que le philosophe les vit, il ne prit pas tant garde à la beauté
dans la salle du Conservatoire, une symphonie dramatique. de l'esprit, qui lui était déjà assez connue, qu'il ne s'arrêtât
C'est le Manfred de Byron qui a inspiré les auteurs de cette com davantage à la beauté du corps; et en même temps, en prenant
position. Le poéme est de M. de Château-Renaud. ses lunettes : — D'où vient, dit-il, qu'on déclame tant contre
vous ? Vous avez de la douceur et la modestie ne VOuS man
que pas. Allez-vous-en toutes deux; donnez-moi cette nuit pour
Les longs ouvrages ont toujours fait peur aux esprits délicats : considérer vos mérites, et demain je porterai la Sentence.
malgré l'engouement qui a régné un instant, et qui déjà semble Cette réponse-là ne plut pas aux deux beautés, qui deman
s'éteindre, pour les romans en dix volumes, les plumes discrè daient un jugement plus prompt. —Il nous faut un autre juge,
tes, et ce sont précisément les plus fines, s'en tiennent volon dirent-elles; mais où le trouver? Il n'y a pas loin d'ici un vieux
tiers à la nouvelle. C'est ce cadre restreint qu'une femme d'es ermite'qui passe pour un saint homme (elles ne se trompaient
prit, M" la baronne Decazes (Élisa de Mirhel), a adopté pour le pas : c'était un homme de bien), allons à lui. Elles y vont et
nouveau livre qu'elle vient de mettre au jour. Elle a réuni quatre frappent à sa porte; il ne la veut pas ouvrir; cependant, étant
historiettes d'une intrigue simple, mais dramatique, sous le trop importuné, il l'ouvre, et, quand il eut envisagé la beauté
titre de Cosi sempre(toujours ainsi), ce qui veut dire, ce me sem du corps, il se mit à pleurer sur le souvenir des plaies qu'elle
ble, dans l'esprit de l'ingénieux auteur, qu'au bout des joies de fait tous les jours dans les consciences, et, faisant réflexion que
l'amour se rencontre inévitablement le mécompte : triste vérité les enfans de ce siècle sont plus soigneux pour plaire aux yeux
que les intéressantes nouvelles de M" Decazes ont prouvée une des hommes que les enfans de lumière ne le sont pour plaire
fois encore et avec bonheur. aux yeux de Dieu : — Ah! beautés, leur dit-il, ne venez pas à
moi, je ne suis pas un juge compétent de vos mérites, je ne vous
connais pas assez; mais nous avons ici près un tombeau qui
juge en dernier ressort de tous lesdiflérends et sans appel;celui
Voici une curiosité littéraire assez précieuse, une fable inédite
là vous jugera, allez à lui. Elles y allèrent. D'abord elles trou
de Fontenelle :
vent quatre caractères imprimés sur ce tombeau; le premier
FA BL E. était un T, le second était un D, le troisième était une H, le
quatrième était une S. La beauté du corps voulut expliquer ce
La beauté de l'esprit ayant trouvé un jour en son chemin que cela voulait dire, mais elle ne put. La beauté de l'esprit,
la beauté du corps, lui dit en la regardant avec indignation : plus pénétrante, les expliqua de la sorte. T. Terra, D. Derorans,
— Vraiment! c'est bien à vous, beauté de fumier et de terre, à H. Habitatores, S. Suos : voici une terre qui dévore ses habi
prétendre être plus digne d'estime et d'amour quemoi. Labeauté tans. (Inscription qui convient parfaitement au tombeau.) Ces
du corps répondit : - Chacun a son mérite; vous avez plus de caractères et leur explication les étonnèrent si fort, qu'elles pri
naissance que moi, je vous l'avoue; mais j'ai aussi des quali rent toutes deux la fuite; et principalement la beauté de l'es
tés que vous ne méprisez pas vous-même, puisque vous avez prit, comme plus ennemie de la corruption, fut la première à
fait autrefois des sonnets à mon honneur. — J'en ai fait, il est fuir, lorsqu'une voix sépulcrale, qui sortit du fond de ce
vrai, repartit la beauté de l'esprit, mais ce n'était que pour me tombeau, s'adressa à elle et lui dit : — Hœc lex non pro te
produire, et si vous avez quelque avantage, vous ne le tenez posita est : cette loi n'est pas pour vous.—De quoi est-il ques
que de l'honneur de mon alliance. - D'où vient donc, répli tion ? de vous juger ? j'en suis contente, mais à condition que
qua la beauté du corps, qu'avec votre excellence vous nesauriez celle en faveur de laquelle je jugerai se donnera à moi. Elles
faire les choses que je fais tous les jours; car si vous mon ne conçurent pas l'importance de cette proposition; aussitôt le
trez de l'orgueil, on vous méprise; si vous marquez de la tris tombeau prononça la sentence : — Terrenus homo terrena sapit :
tesse, on vous fuit; au lieu que moi je fais la dédaigneuse un homme de terre ne saurait avoir que des sentimens de terre.
quand bon me semble, et cependant je n'en ai pas moins d'ado Je prononce en faveur de la beauté du corps, par conséquent
rateurs; je fais la triste quand je le juge à propos, et je n'en elle est à moi, selon l'accord qui a été fait, et qui portait que
suis pas moins honorée. La beauté de l'esprit, qui voulait dé celle à laquelle je serais favorable serait à moi. Dès-lors il s'en
cider absolument pour savoir laquelle des deux le devait em saisit, et depuis ce temps-là la beauté du corps n'a fait autre
porter sur l'autre pour le mérite, dit : - Je vois bien que nous chose que de s'aller rendre au tombeau.
serions trop long-temps à raconter nOs avantages et que nous F ON TENELLE.
me déciderions rien; prenons un juge comme autrefois les trois
déesses prirent Pâris. - Je le veux bien, dit la beauté du corps,
prenons-en un; mais qui prendrons-nous ? —Prenons, répon
dit la beauté de l'esprit, M. ""; On dit que c'est un homme de
grand sens. Elles vont sur-le-champ chez ce grand seigneur;
BIBLIOGRAPHIE.
elles trouvent à la porte un Suisse qui leur dit : — Monsieur
dine, vous ne lui parlerez pas. Sur quoi la beauté de l'esprit, On ne pourrait guère citer cette semaine qu'un petit volume
qui croit que tout lui est dû : - Va lui dire, répliqua-t-elle, de vers : Pâques fleuries, par M. Alfred Asseline, avec une pré
que c'est la beauté de l'esprit qui lui veut parler. Le suisse face de M. Jules Janin.
obéit et apporta cette réponse : — Monsieur dit que vous atten
diez. Mais la beauté du corps, se montrant avec un agrément
capable de charmer même un Suisse, parla ainsi à ce portier :
FERD INAND SARTORIUS.
— Va dire à ton maître que c'est la beauté du corps qui lui
sae sineſlºg ću! xmoſºſ autºn!
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REVUE DE PARIS. 33

SALON DE 1847

A M. PAUL CHENAVARD A ROME

I.
un grand maître : rappelez-vous le chien halelant de Proto
Pendant que vous rêvez à Rome, dans le poëme grandiose de gène (1)?
Michel-Ange ou dans le paysage poétique de Poussin, l'art, tou Où en seraient Titien et Véronèse s'ils s'étaient abandonnés
jours fécond même en sa stérilité, s'épanouit ici avec la sève aux inquiétudes de la contemplation ? Si la philosophie, qui
ou l'audace des nouveaux venus. L'art aime ceux qui viennent doit dominer l'art, avait tourmenté l'esprit de M. Thomas Cou
et non ceux qui s'en vont. — Les inconnus plutôt que les im ture, aurions-nous aujourd'hui cette page éclatante qui semble
mortels.- L'art est un dieu qui a toujours sous la main la puis détachée du livre d'or de Venise? Et Baron et Muller avec leurs
sance de la création : tout ce qui fait la passion et la poésie d'une romans que pourrait signer l'Arioste, croyez-vous qu'il n'ont
période humaine, toutes les aspirations vers l'idéal, toutes les pas eu raison de vivre et d'étudier en pleine fantaisie? Et Diaz,
ivresses panthéistes, tout ce qui tombe du ciel, tout ce qui s'é- cet effronté coloriste qui semble avoir le soleil sous la main? Et
lève de la terre, — le rayon,—la fumée, — tout cela est le chaos tant d'autres, qui luttent avec une si charmante folie contre la
que pétrit l'art pour y trouver la vie de la pensée, pour y créer prose qui nous envahit, n'ont-ils pas été bien inspirés de s'a-
ce paradis de l'idéal suspendu entre le ciel et la terre. L'artiste venturer dans le monde de l'art en enfans prodigues?
est un dieu tombé qui semble se souvenir d'un temps où il
IV.
Créait un monde, ou plutôt c'est un disciple de Dieu qui pro
mène son génie lumineux devant la pensée mystérieuse du Il y a aujourd'hui parmi nous une dixième muse, la Fan
grand maitre. taisie, qui règne impérieusement tout enivrée d'aube et de
II.
rayons, d'azur et de rosée, de sourires et de larmes, couronnée
de pampre vert et de bleu des nues, trainant dans l'herbe en fleur
Vous désespérez de l'art moderne en voyant les splendeursde ses pieds de Diane chasseresse. Elle est née il y a dix ans sous
l'antique et de la renaissance. Vous êtes né avec le génie qui le souffle des poëtes; Alfred de Musset l'a saluée à son berceau;
contemple et qui crée, mais vous vous êtes trop attardé en la elle s'est promenée dans l'atelier des peintres; Diaz, Couture,
contemplation des œuvres de Phidias et de Buonarotti, les'deux Wattier, Muller, Vidal ont tour à tour porté la couronne. Eu
artistes dieux. Comme Platon et Malebranche, les sublimes rê gène Delacroix lui-même adénoué sa folle chevelure aux reflets
veurs, vous trouvez que la rêverie écrite est un aigle aux ailes dorés, comme autrefois Giorgione avec la maitresse du Titien.
brisées. Au lieu de faire de vous un grand peintre, la pensée a La Fantaisie nous a perdus, direz-vous; je répondrai que la
fait de vous un philosophe. Vous avez trop souvent ouvert un fantaisie nous a sauvés. N'aimez-vous pas mieux Watteau que
livre,—même le livre de la vie,-quand sonnait l'heure de pren Lebrun? Comme la France ne nous donne pas à chaque géné
dre la palette. La pensée ne vient jamais trop tard. Un philoso ration un Lesueur ou un Prudhon, mais un Lebrun ou un David,
phe a dit quelque part : « Quand j'étais jeune et que je n'avais nous nous consolons avec les fantaisistes. Vous allez me rap
rien à dire, j'écrivais; aujourd'hui que je pense, je n'écris plus. » peler M. Ingres, je vous répondrai par M. Delacroix.Mais n'ou
Il ne faut jamais craindre d'écrire ou de peindre un peu à bliez pasqueceux-là ne sont déjà plus de la nouvelle génération.
l'aventure; quand vous ne pensez pas dans un livre ou dans un (1) Protogène travaillait depuis cinq ou six ans à son fameux tableau le
tableau, il y a quelqu'un qui pense pour vous : c'est Dieu. Chasseur Yalise. Comme il ne pouvait, après mille tentatives, rendre à son gré
l'écume qui blanchissait la gueule du chien, il jeta tout furieux, contre son ta
III. bleau, une éponge imbibée de couleur. L'éponge frappa contre la gueule du
chien, et les couleurs qui en rejaillirent formèrent une écume admirable que
-
- - -

Quand Dieu n'est pas là, c'est le hasard qui est quelquefois l'art le plus patient n'aurait Jamais pu trouver.
21 MARs 1847. 3° LIVRAISON. 3
34 L'ARTISTE

M. Ingres ne comprendra jamais M. Delacroix, M. Delacroix ne


VIII.
comprendra jamais M. Ingres. Absolus dans leurs talens comme
Nicolas à Saint-Pétersbourg la critique n'a rien à débattre avec Vous parlerai-je des Diaz, des Leleux, des Roqueplan, des
eux. Ils ont créé leur œuvre; il faut les saluer et passer son che Isabey, des Wattier, qui sont à cette exposition? C'est toujours
min. La critiqueaimemieux marquer son éperon d'or su la jeune le même tableau, mais faut - il s'en plaindre ? Par exemple,
cavale impatiente et farouche qu'il faut dompter un peu dans sa on désirerait que MM. Gudin et autres peintres fameux chan
course aveugle. geassent leur manière. Dites à Français qui a quitté Saint
Cloud pour Tivoli, la Seine pour le Tibre , que son ami Baron
V.
est plein de vie, de lumière, de charme et d'esprit, que son ami
Oui, croyez-moi, il n'y a que les maïfs, — les bêtes— qui Hédouin a toujours son pittoresque amour pour la vérité. Les
osent avoir du génie. Ils vont en avant sans savoir où, 1nais ils paysagistes sont charmans comme de coutume : je ne parle pas
vont. Les poëtes sont de sublimes ignorans, il n'appl ennent de M. Paul Flandrin, ni de M. Desgoffes, ni de M. Watelet, mais
pas, ils devinent; — d'ailleurs, savoir c'est perdre. - Dieu n'a- de Corot, de Flers, de Coignard, de Mercey, de Thierry,—sans
vait pas étudié avant de créer le monde. Les plus profonds phi oublier M" Rosa Bonheur. — Borget est toujours un admirable
losophes sont ceux qui n'écrivent pas un mot. Tout artiste ou Chinois quine peint pas sur des paravens. - On n'oserait en dire
pOéte a ici-bas son chaos sous la main ; il y peut trouver la autant de M. Ilorace Vernet, qui est peintre comme M. Dumas
vie ; mais, s'il y veut d'abord trouver la lumière, il est perdu. est poëte.— N'ai-je pas dit du mal de M. Paul Flandrin? J'en
Dieu ne créa la lumière que le quatrième jour. pense presque du bien.
Il y a deux savantes pages d'histoire de M. Robert Fleury.
V1. Van Dyck, ruiné par son luxe, jetait sa palette et voulait faire
de l'or; M. Robert Fleury trouve du cuivre sur sa palette. Les
Cependant, direz-vous, le génie n'est pas l'œuvre du hasard, tons dorés du Titien sentent le soleil, les tons cuivrés de RO
1mais l'œuvre de la pensée. Laissons Aristote avec son imitation bert Fleury ne sentent que le feu. M. Papety a beaucoup de ca
de la nature et proclamons tout haut que l'art ne doit regarder ractère dans ses dessins d'après la fresque de Pantelinos. Je
que par les yeux de l'ame. Timanthe voulait peindre une tem donnerais la Judith de M. Horace Vernet pour ne pas avoir celle
l ête: il alla sur la rive un jour d'orage ; il voyait et ne pensait de M. Ziegler. M. Charles Muller est toujours dans son prin
pas. Il peignait avec tant de calme, que sa tempête n'avait ni temps amoureux; il est peintre et poëte à la fois dans sa Ronde
mouvement ni frayeur. Il brisa ses pinceaux et jeta sa palette du mai. On peut en dire autant de M" Cavé. M. Gendron, qui
à la mer. Il s'en revint humble et triste comme un héros vain u. était poëte, n'est plus que l'ombre de lui-même. S'il était au
I e mauvais temps l'obligea d'entrer dans une école de rhéteur ; moins devenu peintre ! — Où est-il ce charmant rêveur qui
on y lisait une page d'Homère, la description d'une tempête. s'appelle Gabriel Gleyre. llne tenait qu'à lui— comme à vous
Timanthe sentit son cœur battre, son inagination prit feu, le ; d'être un des trois ou quatre peintres de cette époque.
belles images d'Homère flottèrent toutes vivantes dans sa pen
sée : il courut à son atelier, il se remit à l'œuvre et peignit unc IX.
tempête qui l'épouvanta lui-même.
L'Institut est gaiement représenté par MM. Granet et Heim.
VII.
M. Granet est toujours dans ses catacombes. M. Heim (connais
sez-vous?) a spirituellement représenté pour le Charicari une
D'autres Vous diront - ce qui manque aux Romains de la dé lecture de Thomas Diafoirus au foyer de la Comédie Fran
cadence, le tableau de Thomas Couture, j'allais dire Thomas çaise. On se croirait au théâtre de la foire. Que M. Eugène De
Véronèse, — ce qui eût été une injustice. — Pour moi, j'aime et lacroix doit être étonné d'avoir été admis aux honneurs du
je salue ce tableau qui sauve le Salon de 1847. — C'est beau, Salon par M. Heim ! Vous savez que M. Théodore Chasseriau
C'est fier, c'est audacieux, c'est la touche du maître. Quel beau (le seul aujourd'hui qui dise Monsieur Couture) a été repoussé
gIis argenté et Vivant! En Voyant de prime abord ce tableau pour un beau tableau d'un grand caractère. Même histoire pour
dans le grand salon, à la place même d'un Véronèse, on pour Gigoux. Le jury n'aime pas plus le caractère que la couleur.
Iait s'imaginer que, par un oubli bizarre, on a laissé là une M. Glaize a peint Dante écrivant l'Enfer, inspiré par Béatrix et
l age d'ancien maitre parmi les tableaux des peintres modernes. Virgile; M. Glaize est un romancieret non un peintre d'histoire.
Qu'en doit penser M. Hippolyte Flandrin avec son incroyable N'oublions pas M. Guignet,— Adrien,-ni M. Jeanron, qui est
t mpereur (Napoléon législateur) ? On se demande d'abord si devenu robuste et presque magistral, ni M. Verdier, ni M. Millet;
c'est Napoléon. M. Hippolyte Flandrin n'a donc jamais vu celui-ci est un vrai peintre par la palette dans son OEdipe déta
le soleil, - ni le ciel, ni la terre, ni la créature. — Il habite un ché de l'arbre (1).
Inonde idéal tout peuplé d'ombres funèbres. La poussière du
X,
tombeau tombe sur sa palette, c'est en vain qu'il y cherche la
vie. M. Flandrin a trop aimé M. Ingres, ce grand maîtrestérile.
On vous a déjà dit que le jury avait jugé indignes de la
M. Ingrés n'avait pas la sève et l'exubérance des chefs d'é-
cole; ses disciples devaient manquer de santé. Heureusement (1) Nous avons passé trop vite devant toutes ces tentatives de l'art moderne.
que M. H. Lehman, le meilleur d'entre eux, vient de secouer les Les toiles de MM. Odier, Lepoitevin, Deflubé, Mayer, J. Varnier, A. Yvon,
Villemsens, Arago, Hesse, Maille-Saint-Prix, George Brillouin, Ad. Chitier,
chaînes de la religion du maitre pour les ailes de la religion de Cherelle, Jaccober, Édouard Dubuffe, K. Girardet, Gerome, Thuillier, Pen
l'art. Les peintures de la coupole des Jeunes Aveugles nous ré guilly-L'Haridon , C. Jacquand, Alophe, Anastasi , Boyer , Guillemin, sont
dignes d'éloges à divers titres et à divers degrés. Les marines de M. L. Meyer
vèlent un artiste sûr de sa main comme de sa pensée, libre sont, sans contredit, les meilleures du Salon. M. Joyant a represente, aVeC S0Il
dans l'inspiration, libre dans l'exécution. Son frère, M. Ro beau goùt architectural, sa science de perspective et sa verite de tons, la
dolphe Lehmann, a aussi un vif accent personnel. Celui-là n'est Douane de mer à Venise. En sculpture il faudrait donner des éloges aux
groupes de MM. Ouin et Deligand, aux bas-reliefs de M. Malknecht, a la
d'aucune école; il n'a pas mème avec son frère un air de fa statuette de M. Klagmann. N'en donnons aucun à M. Lemaire de l'Institut.
mille, excepté dans sa belle toile, Siacte-Quint bénissant les Il y a de très belles eaux-ſortes de M. Louis Marvy et une excellente gravure
Marais Pontins, où je vois le portrait des deux Lehmann. d'Adolphe Riffaut, d'après Émile Wattier.
R EV UE 1)E PA R 1S. 35

lumière du Louvre les tableaux de MM. Gigoux, Vidal, Corot,


Chasseriau et autres téméraires qui osent avoir du talent sans
brevet de l'Institut. Un jeune homme qui portera dignement un
des noms de sa mère, M. Maurice Dudevant, s'était fièrement
· présenté avec des tableaux hardiment peints, augures d'un vi GALERIE
goureux talent : on lui a dit : Repassez l'an prochain. Daigne
ra-t-il repasser ? Déjà Decamps et Meissonnier, comme Rous
seau et Dupré, ont résolu de ne plus subir le privilége du jury.
Comme disait Thoré, les tableaux devraient, comme les livres,
paraître aujourd'hui sans le privilége du roi. DES POÈTES VIVANS.
XI.

J'avais dit : Le jury meurt et ne se rend pas; il avait deux fois


XIII.
tort. Mais je dois à la vérité de faire ici un errata; lisez : Le jury
ne meurt pas et se rend. Il a deux fois raison. On m'assure qu'il
veut abandonner sa balance; il va demander au roi la grace de A. BRIZEUX.
ne plus juger au hasard et à la douzaine des œuvres faites avec
tant de religion, tant d'espérances, tant de larmes, tant de dé Est-ce un parti pris contre la Bretagne, une conjuration
chiremens! Messieurs del'Institut, ceux qui n'ont d'autres titres
perfide d'éditeurs et d'écrivains contre cet infortuné pays ?
que celui-là, se résigneront à l'oubli et au silence; ils ne pren A-t-on résolu de ne pas lui laisser une seule lande qu'on n'en
dront plus le soleil des autres. La critique finit toujours par ait compté tous les dolmens, un seul coin de terre qu'on n'en
avoir raison quand elle défend les droits sacrés de l'art et de la
ait peint ou décrit les chênes, les pins et les genêts ? N'y au
liberté dans l'art. Depuis la mort d'Hector Martin, les membres rait-il pas ailleurs que dans la critique des armes répressives
du jury étaient froidement accueillis dans le monde. On les contre pareils actes de lèse-province? Il serait temps de sé
montrait du doigt comme des gens — d'une autre époque, - viralors, s'il est possible toutefois que le mal empire. Lorsque
nés avant le déluge, — qui jugeaient les hommes de notre gé M. Souvestre publiait, il y a une douzaine d'années, ses Der
nération avec des lunettes du temps de l'empire. Le jury Va
niers Bretons, il écrivait là un livre dont le titre, à en juger
donc envoyer au roi sa démission. Il lui sera beaucoup par
par ce qui se passe, était une grande imposture. Les derniers
donné par-devant Phidias et Raphaël, parce qu'il aura beau Bretons! où donc aviez-vous pris que la race allait dispa
coup péché. Ne l'accusons pas trop cependant; il est, nous le raître ? Mais, à en croire tous ceux qui vivent littérairement de
croyons, plus malheureux qu'injuste. N'a-t-il pas prouvé Sa l'Armorique, jamais cette terre n'a eu, au contraire, une em
bonne volonté en écrivant une lettre de félicitations à Couture,
preinte plus évidente d'originalité, n'a exhalé une plus forte
— le jour où il refusait Corot et Chasseriau ? odeur de blé noir et de lavande. Les pardons n'ont jamais vu
pareils concours d'amoureux ; les lutteurs de Cornouailles
XII.
n'ont jamais disputé d'un poing plus acharné le prix du
Si je devais vous parler de la sculpture, je vous dirais que combat; jamais le Cloarec n'a porté de plus longs cheveux;
Pradier, Jouffroy, Simart et Clésinger font encore honneur au jamais le Baz-Valan n'a mieux sonné de la cornemuse. La
marbre. On a refusé un groupe de M. Maindron; mais On a Saintonge, l'Agenais ou le Blésois sont de misérables pays
reçu avec acclamation une statue de M. Lemaire, membre du incolores, sans langue à eux et sans costumes. Les diligences
jury! Les bustes surtout sont bravement et finement travaillés. ont passé par là, partant plus de physionomie particulière,
M" la comtesse d'Agoult (Daniel Stern) a été taillée par M. Si c'est le cachet universel; mais la Bretagne, voilà une pro
mart; ce buste a le style de M. Simart, mais Mº° d'Agoult a un vince bien gardée contre tous les envahissemens du progrès.
plus beau style par la ligne et l'expression; M. le comte de Sal Là tout est resté neuf, curieux, primitif, pittoresque, digne
vandy par M. Pradier, avec beaucoup de caractère. M. Clésinger du regard, de la lyre et du crayon. Aussi ne se fait-on faute
aura trop de succès. M. Jouffroy a sculpté avec une élégance de nous en parler. Roumans, histoires, chants populaires et
antique, comme s'il eût retrouvé le ciseau de Praxitèle, une tête légendes, c'est un concert sans fin de littérature bretonnante.
« qui rappelle à la fois les visions d'Apelles et de Léonard de La romance elle-même lui a consacré ses ritournelles, et
Vinci. » C'est votre expression. -
Mue Loïsa Puget a proclamé le charme de la Bretagne, où le
M. Clément de Ris, qui doit écrire ici ses opinions, vous ex soleil est si beau.
pliquera à loisir les tendances bonnes et mauvaises des pein Sans doute il est éclatant et chaud le soleil qui dore en
tres français de 1847. M. Clément de Ris a peint avant d'é- juillet ses caps battus par l'Océan et ses vallées ombreuses ;
crire, il a étudié les maîtres avant de les juger. Écoutons. le malheur est qu'il fasse éclore, en même temps que la fleur
Adieu. Je suis allé une fois pour vous au Salon de 1847; allez des landes, tant de maladroits admirateurs qui l'exaltent dans
une fois pour moi à la chapelle Sixtine, aux chambres de Ra un but et sur un ton plus compromettant et plus industriel
phaël et dans les jardins du Vatican. Le croirez-vous? depuis que poétique. C'est là un triste gaspillage, une exploitation
que j'ai quitté Rome, j'ai le mal du pays. scandaleuse d'élémens qui, en des mains plus discrètes,
n'eussent pas été infructueux. Le poete qui, le premier, a
ARSÈNE HOUSSAYE. ouvert cette veine, M. Brizeux, n'a point Vº sans effroi, dès
le principe, cette troupe de vautours rôder d'un air de convoi
tise autour de la proie que maintenant on dépèce A son dé
part des lieux qu'il avait chantés, il faisait un pOétique appel
à ses compatriotes et plaçait sous leur sauvegarde la source
fraîche où, lui, ne puisait d'abord qu'avec précaution et dis
crétion. Je m'éloigne, leur disait-il, je quille le bourg natal
36 L'ARTISTE - .

creux bordé de buis ct de sureaux, ou encore assis sur quel


pour le pays des arts, nos grèves austères pour les molles
que rive, les pieds pendant sur l'eau courante. Si la moitié
rives d'Ischia ; mais vous qui restez, amis, veillez bien sur
du livre est écrite en Bretagne, ou sous des inspirations Ve
ImOn trésor :
nues de là, dans l'autre partie se traduisent des impressions
fournies par la pratique des hommes et des choses, et où Pa
Mais vous, protégez mes courses lointaines, ris se montre tout au fond, en perspective, entre ces peintures
Car les énervés de cœur et d'esprit, de mœurs agrestes, comme une ville de bruit vue de quelque
Et tous ces gloutons que rien n'assouvit silencieuse vallée. Une par la sérénité morale qui la domine,
S'en vont par troupeaux boire à mes fontaines. cette œuvre est donc à double face : l'art à côté de la nature,
le penseur qui médite auprès de l'illusion qui chante. En ef
Hélas ! la recommandation a été vaine, et, comme dans
fet,Jésus, l'Apprentissage et plusieurs autres petits morceaux,
l'églogue, le sanglier accouru a troublé, en s'y vautrant, s'inspirant d'une philosophie douce et pratique, sont comme
l'eau cristalline ; et liquidis immisi fontibus apros. de lumineuses échappées par où s'entrevoient l'ame du poëte
Nous sommes déjà bien loin de l'époque où M. Brizeux
publia Marie. C'était en 1852, et il importe de noter la date et la trempe de son esprit.
Les Ternaires sont, au reste, le développement du lyrisme
pour conserver à ce poëme toute sa valeur originale. Une
calme et réservé, du lyrisme orphéique dont certains frag
remarque curieuse à faire, c'est que l'apparition de Marie
coïncide avec celle des Iambes rassemblés en volume. Les mens de Marie accusaient le germe. Les esprits penseurs qui
se plaisent aux nombres poétiques voilés de certaines ombres,
deux livres offraient un singulier contraste : l'un, écho franc
et sonore des violentes émotions du moment; l'autre calme qu'on prendrait pour celles du sanctuaire même de la muse,
comme la nature toujours sereine, chantant au bruit du canon ces esprits-là sont les seuls qui peuvent bien goûter le charme
de Saint-Méry une jeune paysanne, les joies de l'enfance, les et le prix des Ternaires. La diction de M. Brizeux ne brille pas,
fraiches Vallées et les eaux, comme Chénier chantait Néère et en général, de couleurs fort vives, et ne déploie pas autour de
les lauriers-roses de l'Eurotas en pleine tourmente révolu la pensée un grand luxe d'ornemens. Elle n'est pas non plus
débordée dans son cours, impétueuse et violente dans sa
liOnnaire.
Les essais de poésie bucolique ont rarement été heureux marche; elle est avant tout simple et contenue. Dans le car
en France. Pour ne remonter qu'à Ronsard, le charmant rousel des rimeurs du jour, l'auteur des Ternaires, jouteur
nerveux, s'escrime avec une lame courte, mais d'une bonne
poëte Vendômois est bien fâcheusement inspiré quand il em
bouche les pipeaux rustiques. Les dialogues de Navarrin et trempe, sinon toujours très affilée. Les arènes étroites, dont
il parle complaisamment lui-même, sont les plus familières
d'Angelot ne semblent guère sortir de la même bouche qui
chante avec tant de charme : Mignonne, allons voir si la et les plus favorables à son jeu. Non pas qu'il fournisse cha
rose.... Racan et Segrais firent entendre quelques accens qu'on que fois le champ clos avec tout le lepor désirable; mais là où
le raffinement n'est pas complet, la justesse du ton et la so
ne doit point oublier. Les idylles de Segrais principalement
bre franchise du coloris rachètent aisément ce qui peut man
ont une valeur relative qu'il serait injuste de méconnaître,
mais on y trouve peu de traits originaux, et les passages les quer d'ailleurs. M. Jouffroy, ce grand maître en esthétique,
plus heureux sont reproduits des anciens. On sait ce que de parle quelque part d'une certaine obscurité inhérente à toute
Vint l'idylle sur la lyre de M" Deshoulières, qui racontait vraie poésie; ne serait-ce point cette obscurité-là qui projette
aux fleurs des moralités si comiquement sentimentales. L'es sur certains hymnes des Ternaires son voile sacré? Ce recueil
prit quintessencié des bergers de Fontenelle vaut la séche d'une inspiration en quelque sorte composite se recommande
resse froide et guindée de ceux de J.-B. Rousseau; ce qui a par d'éminentes qualités qui, pour n'être pas sensibles à tous,
fait dire à La Harpe que l'églogue est presque impossible en n'en sont que plus chères à quelques-uns. Je n'en voudrais
notre littérature, car notre manière de vivre est trop loin de exclure que certaines piècesquirompent sans fruitl'accent phi
la nature champêtre pour que les modèles de la vie pastorale losophique du volume; tel est, par exemple, le Chant de Lez
et ses douceurs puissent frapper nos yeux. Breiz, légende rimée qui rappelle trop le ton de la complainte.
Cet obstacle capital n'existait pas pour M. Brizeux. Enfant, Que M. Brizeux y prenne garde, il y a dans son talent, comme
il a grandi dans les lieux qu'il nous peint; il a connu les dans sa Bretagne, quelques landes pierreuses que n'étoile pas
gens dont il parle, il sait leur langue, il s'est assis à leur ta toujours la fleur d'or.
Le malheur des Bretons a été de venir tard; mais un mal
ble et a porté leur longue chevelure. De ses courses en pleins
champs, de ses leçons apprises, l'été, dans les foins, de sa vie heur n'est pas un défaut, et la question du succès ne préjuge
libre et traversée en tous sens d'aromes et de brises, il a dû pas celle du mérite.
Les Bretons, quoi qu'en dise le titre, ne sont pas un poëme
résulter une somme d'impressions naïves, naturelles, qui,
s'amassant en son cœur, l'ont tout d'abord excité à produire. proprement dit, car il n'y a point d'action. Le léger fil du ré
Quant à décider si Marie, ou plutôt les douze pièces qui por cit n'est là que pour relier ces peintures successives de mœurs
et de coutumes qui sont l'objet même du livre. Nona, Lilez,
tent ce titre, sont de la poésie purement bucolique, j'avoue,
pour mon compte, que je doute fort de la rigueur du genre. Léna, sont de charmantes silhouettes qui passent dans les
L'auteur, qui a tour à tour baptisé son livre du nom de ro divers tableaux pour en varier les décors et pour révéler leurs
man, de poème et d'idylle, semble lui-même incertain là-des habitudes, leurs costumes et leurs manières; mais ce ne sont
sus; mais c'est là une question étrangère au mérite du livre, pas des créations.Il faut chercherailleurs l'agrément de l'ou
dont la donnée est d'ailleurs fort simple, sans nœud, sans vrage, et on le trouve dans la vérité des sentimens et des usa
péripéties,sans tout cet attirail dramatique qu'appellent à leur ges scrupuleusement reproduits. Pour ce qui est de la simpli
aide ceux qui sont impuissans à couvrir la mince étoffe d'une cité du style, autre qualité précieuse de l'auteur, j'avoue qu'à
fiction de leurs propres richesses. Ici les détails sont tout.Rien mon sens elle descend parfois jusqu'à des notes qui ne font
n'est plus fraiset plus chastement encadré dans le paysage que plus partie de la gamme poétique. J'admire autant que per
sonne une sévérité littéraire ennemie de toutes fioritures; je
les diverses petites scènes où se produisent les deux enfans qui
se rencontrent le dimanche à la messe ou au catéchisme,sous sais que, dans toute espèce de sujet, il y a le récitatif et le
l'o 11 bienveillant du bon vieux prêtre, ou dans le chemin cantabile; mais, dans le récitatif aussi, On doit encOre recon
REVUE DE PARIS. 37

naitre l'accent auguste de la muse, sinon le vers tombe dans veux, les riches guipures sur son épaule, l'ambre et le ben
les régions de la prose. M. Brizeux est loin de toujours donner join dans sa cassolette. La taille cambrée, le pied comme la
dans cet écueil, et il ne lui faut qu'un gracieux motif pour taille, elle s'avance, capricieuse et distraite, chiffonnant là un
remonter d'un coup d'aile au diapason de la lyre : nœud de velours, plongeant ici ses doigts dans un écrin, et
toute semblable à cette duchesse dont parle l'auteur :
Des villes d'Italie, où j'osai, jeune et svelte,
Parmi ces hommes bruns, montrer l'œil bleu d'un Celte, Quandle jourvient rouvrir ses beauxyeux, ce qu'elleaime,
J'arrivais, plein des feux de leur volcan sacré, C'est, devant son miroir, de répandre elle-même, -

Mûri par leur soleil, de leurs arts enivré; Dans le fond d'un émail transparent, les parfums
Mais, dès que je sentis, ô ma terre natale ! Dont elle va baigner ses cheveux longs et bruns.
L'Odeur qui des genêts et des landes s'exhale,
Lorsque je vis le flux, le reflux de la mer, Parce que cette muse aime à se jouer dans la soie et dans
Et les tristes sapins se balancer dans l'air, la gaze, beaucoup de gens graves diront d'elle : C'est frivole,
Adieu les orangers, les marbres de Carrare ! et passeront sans plus d'égards. Nous n'avons pas ces dé
Mon instinct l'emporta, je redevins barbare, dains. Et d'abord n'est pas frivole qui veut. La gravité se singe
Etj'oubliai les noms des antiques héros, aisément; c'est une affaire de style lourd et de col empesé.
Pour chanter les combats des loups et des taureaux ! Mais il est une certaine frivolité littéraire qui est un don; les
airs dégagés et frivoles ne se simulent pas, ou alors c'est d'un
Voilà le cri du poëte, et ce cri assurément éclate en bien grotesque sans égal. Figurez-vous, par exemple, ce qu'il ad
d'autres pages, dans celles, par exemple, consacrées aux dits viendrait de M. Saint-Marc Girardin prenant le ton de M.Ja
et gestes des lutteurs, ainsi que dans cette copieuse peinture nin pour glorifier les pirouettes de Carlotta ou de Ceritto. La
d'une foire bretonne, ardent pêle-mêle de conscrits, de gen supposition seule de la chose est hilare. La poésie prismatique
darmes, de paysans et de bestiaux. de M. de Rességuier nous paraît donc tout aussi sérieuse
Je regrette que, dans les Bretons, le paysage ne soit pas qu'une autre, intéressante surtout en cela qu'elle est l'expres
traité avec plus de développemens. Puisque nous étions là en sion la plus exagérée du groupe de 1824. Le mouvement poé
pleine campagne, on aurait aimé à entendre plus souvent l'air tique de cette date avait précisément une tendance marquée
frissonner dans le feuillage, à voir l'ombre des grands chênes au dilettantisme et aux graces précieuses que M. de Res
baigner le front des paysans, à respirer l'odeur salubre des séguier n'a que trop suivie. Tous ces chanteurs amis s'étaient
prairies. Je ne sache pas que le paysage de Bretagne, je le di fait une tribune de la Muse française, recueil rédigé par les
rai à ce propos, ait jamais été mieux senti et exprimé d'une poëtes eux-mêmes et qui fut naturellement sympathique aux
façon plus sympathique et plus attrayante que par un autre tentatives nouvelles, bien plus, soit dit en passant, qu'un
poëte du pays, M. Morvonnais. Doué d'une organisation poé journal trop vanté, le Globe, ne l'était aux novateurs de 1828.
tique des plus exquises, il comprend tout ce que les vents ra M. Émile Deschamps, M. Hugo, M. Jules Le Fevre, M. de Vi
content aux arbres qu'ils ébranlent, les vagues au sable doré gny, faisaient déjà partie de ce premier cénacle; mais l'au
qu'elles caressent, et tous les bruits de la création, depuis le teur de Clytemnestre, alors très applaudi au théâtre, brillait
modeste cri du roitelet dans la haie d'aubépine, jusqu'au cri au centre de cette constellation avant-courrière dont plu
orgueilleux de l'aigle dans la nue, bruits de soupirs ou de sieurs étoiles ont grossi dans l'azur. M. Soumet, pour dire,
tempêtes, tous ont un écho dans cette ame rêveuse. Partout par exception, un motde sa personne, était d'une nature aussi
dans ses vers le paysage est simple et vrai. Le glaïeul s'y expansive que brillante. Nul n'avait un geste plus facile, une
montre au bord du ruisseau, le cresson sur les fontaines, le conversation plus variée, un organe plus vibrant. Son vers,
pâtour sur le cap tapissé de ravenelles d'or. Les vaches s'y naturellement sonore, prenait sur ses lèvres je ne sais quel
promènent comme dans les pâturages de Paul Potter, et le cri retentissement qui faisait croire aux effets merveilleux du
du cOurlieu plane sur le tout. Parfois encore ce sont des alen masque antique, et sa parole, tour à tour enjouée et para
tours de chaumières,esquissés sans apprêt, qui rappellent l'a- doxale, se teignait à plaisir de toutes les vives flammes du
bandon familier de Wordsworth.
midi. M. Soumet n'avait pas les mœurs littéraires du jour.
Un chant des Bretons que je louerai sans réserve, parce que Homme d'agréables façons et de manières liantes, il a été mal
l'art et le naturel m'y semblent alliés dans une bonne me jugé de la plupart, qui n'ont pas compris ce qui se cachait d'at
sure, c'est le chant des fiançailles. Le dialogue du meunier ticisme et d'ironie sous ce bruit éclatant. Nous autres poètes
et du tailleur s'y aiguise en finesses rustiques qui ont leur pi d'une génération toute différente, si tant est que nous soyons
quant original, et, comme du reste en maint autre passage jamais inspirés, une fois dans le salon ou dans la rue, nous
du livre, la physionomie des choses y est réelle et la couleur nous en cachons avec une Sorte de lâche pudeur; M. Soumet,
Solide, ainsi que dans une toile de M. Adolphe Leleux. lui, ne sortait guère de son rôle. Il est, à mes yeux, le dernier
de ces esprits convaincus et fervens qui croyaient à la tragédie
et à l'épopée, à Melpomène et à Calliope. Sa verve de beau
XIV.
· parleur s'épanchait à l'aise dans ces réunions de poëtes où
il ne s'interdisait pas de charmantes malices qu'il savait tou
JULES DE RESSÉGUIER. jours édulcorer des plus fines louanges. « Prends garde,» di
sait un jour le spirituel épique à l'un de ses intimes dont le
L'aile nacrée du papillonquichatoieausoleil, l'écharpe d'Iris débit était quelque peu enchevêtré; « prends garde, tu fais
déployée sur les monts, pourraient offrir une idée assez juste comme les dieux, tu te nourris d'ambroisie, tu manges la
de la poésie scintillante et Iniroitante de M. de Rességuier. La moitié de tes vers. » Par les allures tour à tour piquantes et
muse de M. Barbierse plait dans la foule; celle de M. Houssaye, solennelles de son esprit, nul n'était donc plus digne que Sou
sœurd'Amaryllis, court volontiers les bois; celle de M. de Ressé met de présider à l'épanouissement de cette première florai
guierhabite un boudoir. C'est une fille de bonne maison qui ne son poétique. On en était alors aux primeurs de la belle rime;
hait pas les paillettes sur sa basquine, les perles dans ses che et, outre les sujets moyen âge, alors très en faveur, on se dé
38 - L'ARTISTE

lectait aux épanchemens d'une sentimentalité souvent char aussitôt M. Émile Deschamps de lui répondre :
mante. M. Émile Deschamps soupirait les Plaintes de la jeune
Emma. M. Guiraud composait sur Les petits Savoyards ce Cher poëte, quand je relis
pOème si naturel qui est dans la mémoire de tous les enfans, Ces strophes jeunes et vivantes,
honneur mérité qu'il doit aux sentimens purs et vrais que Ces vers charmans où tu me vantes,
l'auteuryexprime. C'était aussile temps des hymnes d'enthou Je crois les miens presque jolis.
siasme pour le réveil de la Grèce et des odes en l'honneur de
la guerre d'Espagne : accens chevaleresques qui éclataient M. de Rességuier a publié deux volumes de vers. C'est à pro
autour de la monarchie restaurée. Mais on revenait vite à de pos du premier, les Tableaux poétiques, que M. Janin, dans
plus humbles sujets,aux notes familières et plaintives.Tandis une courte et spirituelle introduction à un choix de poésies
que l'auteur des Tristes chantait les orphelins abandonnés, modernes (1829), signalait « ce vers souple et furtif, habile à
M. Guiraud, qui ne songeait guère alors à sa philosophie de détailler les fraiches beautés dela nature, les douces émotions
l'histoire, disait les souvenirs de la Sœur grise, et M. Saint de l'ame, les inquiétudes sans fureur, la douleur qui peut sou
Valry, qui ne songeait pas davantage au suffrage universel, rire en pleurant : instrument fragile et sonore que les artistes
se faisait l'harmonieux rapsode de la jeune malade : seuls et les femmes estimeront tout ce qu'il vaut. » Dans un
recueil plus récent, les Prismes, l'auteur ne fait sans doute que
Ma vie est innocente et vaut bien qu'on la pleure. renchérir sur les gracieux défauts de sa manière; mais sa phy
sionomie poétique n'en est que plus vivement accusée, son
On s'en prenait à ces sortes de douleurs dont le deuil est coloris plus pimpant, toute sa désinvolture plus brillante de
moins sombre et l'intérêt plus émouvant : la vie brisée dans mignardises (1). Les nouveaux venus en poésie, grands colo
sa fleur, la beauté ravie avant le premier baiser; et, dans le ristes, qui, la plupart, vont brassant la couleur à plein ba
Convoi de la jeune fille, M. de Rességuier savait entourer ces quet, sans nul souci des nuances, pourraient bien sourire de
scènes mélancoliques des harmonies les plus fraîches et les ces pastels aussi frais que délicats et précieux; pour moi,
plus touchantes : quand je vais au Louvre, après avoir long-temps regardé les
Titien et les Rubens, je m'arrête très volontiers dans l'une
Elle passait par le même chemin des salles consacrées aux dessins, en face du délicieux p0r
Où, le dernier dimanche, elle dansait encore, trait de marquise que chacun sait, et là, devant cette nature
Où l'églantine vient d'éclore charmante si coquettement rendue par un art charmant, j'ad
Sur le même rameau que dépouillait sa main. mire autant La Tour que j'envie Louis XV.

Si pour mon compte je me retourneavec complaisance vers A. DES PLA CES.


cette aube de la poésie contemporaine, c'est moins, je l'a-
voue, pour en admirer les productions que pour regretter le Suite de la Galerie au no prochain.
bon goût et l'excellence des relations littéraires d'alors. Je
suis de ceux qui trouvent que les belles-lettres s'allient admi
rablement aux belles façons, et qui pensent que savoir écrire
ne dispense pas de savoir vivre. Or, je ne sais si cela vient
du manque d'éducation, mais les mœurs littéraires du jour,
sauf de trop rares, mais de très honorables exceptions, sont
descendues à un niveau déplorable. Les habitudes des rapins
sont passées de l'atelier dans les lettres. Publiez-vous main
tenant un livre, on ne discutera point si votre prose est de LA BIBLE
belle venue, ou si vos vers sont mauvais; on insinuera que
vous êtes chauve ou que vous avez les jambes torses. Les bas
fonds du journalisme sont infestés de gens douteux, Bachau
monts au très petit pied, qui trouvent plaisant d'inventer sur ET LES BOHÉMIENS DE L'ORIENT.
votre compte toutes sortes de joyeusetés sans esprit et sans
signature, et qui, si elles étaient signées, n'en seraient pas
moins anonymes. Vraiment la truanderie n'est pas détruite ;
la Cour des Miracles existe encore, sinon dans la cité, du
L ES M U S l C I E NS A M B U L ANS.
moins dans la littérature. Il était loin d'en être ainsi en 1824.
Les poëtes avaient alors entr'eux les plus chevaleresques rap
ports; ils se prodiguaient des louanges réciproques dont S'il est vrai que tous les humains soient fils d'un même an
l'excès même ne fait sourire que lorsqu'on ne sait pas en cêtre, il faut reconnaître que nous avons par le monde de dé
rabattre toute la part de la courtoisie, et le madrigal épuisait plorables frères. Et combien, en ne comptant que les peuples, il
en est peu dont la parenté puisse flatter notre orgueil de fa
de part et d'autre ses flacons d'essences. M. de Rességuier
mille! Parmi ces tristes enfans de la mère commune, quelques
était parmi tous porté et habile à ces jeux de salon renou uns seulement arrivent aujourd'hui à grand'peine à l'âge de
velés des luttes poétiques de l'églogue latine; mais il trouvait
raison et montrent les bons penchans d'un bon naturel; tous
dans M. Émile Deschamps un partenaire dont la raquette était
prompte à lui renvoyer le volant. M. de Rességuier disait-il (1) Il ne faudrait pas conclure de là que M. de Rességuier ne ren
contre point, à l'occasion, l'accent vrai, l'émotion naïve. On peut secon
de la poésie de son confrère :
vaincre du contraire en lisant par exemple la jolie pièce qui termine
les Prismes et dont voici la première stance :
Quand, dans les soirs d'hiver, près de notre foyer, Compter sur la joie est démence !
on la voit à genoux mollement se ployer, Dans ce monde cher et maudit,
Levant sa tête blonde et d'extase ravie, Le nombre des maux est immense
A l'ange elle pourrait donner un peu d'envie ; Et le nombre des biens, petit.
REVUE DE PAR1S. 3)

les autres se trainent honteusement dans l'ignorance et le vice, hémiens, fort nombreux et fort misérables dans la principauté.
depuis les forêts de l'Amérique jusqu'aux déserts de l'Orient. Son intention était de passer ensuite dans la Moldavie et la Va -
Pour ne parler que d'un seul, voyez les Bohémiens. Où sont lachie, où ces populations indisciplinables, profitant de la cor .
leurs vertus? On a parfois vanté leur sang-froid en face de la ruption de tous et d'ailleurs réduites pour la plupart à l'état
potence : C'est le plus bel éloge que l'on ait fait d'eux. Quelle d'esclaves, ont su ajouter à leurs vices tous ceux de leurs mai -
bizarre destinée est leur partage ! Ils n'ont pas même ravagé ni tres. Chemlin faisant, nous liâmes de nouvelles relations, d'a-
conquis aucune contrée du globe.Aussi n'ont-ils point échappé bord avec un pope grec mon uni de la Transylvanie et de natio
à la sévérité de l'histoire, et de savans auteurs ont écrit plus nalité valaque, le vénérable Georgi Angelesco, puis avec quelques
d'un traité pour imprimer à leur nom une flétrissure bien mé Allemands des colonies saxonnes de la principauté, tout fi r ;
ritée. D'autres, plus hardis, osant remonter des conséquences de leurs petites libertés municipales, quelques Hongrois encor :
aux principes, ont voulu approfondir un mystère si étrange, et, beaucoup plus fiers de leur constitution anarchique, et enfin Iut
après beaucoup de puissantes considérations déduites de faits lieutenant de lanciers, Autrichien de l'archiduché d'Autriclie,
manifestes, ils ont conclu que cela était ainsi par une fatalité très fort sur la bonne chère, la pipe et le sentiment. Sir Joli11
inexplicable. Enfin, de saints personnages, des gouvernemens avait à cœur de prendre dès maintenant tous les renseigne -
même sont intervenus pour prêcher aux Bohémiens des mœurs mens nécessaires pour guider ses études et éclairer ses démar
plus paisibles et plus saines; tous leurs efforts, quoique géné ches. Nous portàmes plus d'une fois la couversation sur le ;
reux, ont échoué, et, après beaucoup d'activité vainement dé mœurs et la condition des Bohémiens en Hongrie.
pensée, ils ont déclaré qu'il faut désespérer de cette corruption Mais, Dieu en est témoin, nous n'apprimes sur leur compt !
invétérée et héréditaire. que des choses à désespérer les plus robustes courages : vaine
Ce n'était point l'avis du révérend docteur wesleyen, que ment la foi ardente de sir John cherchait matière à créance; le
j'eus l'avantage de rencontrer à l'entrée des steppes de la Hon vieux Georgi Angelesco, qui plus d'une fois avait essayé de les
grie, sur les bords solitaires de la Theiss, il y aura de cela tout instruire dans les plus simples préceptes de la morale publique
à l'heure un an passé. L'honnête Anglais était, comme je l'ap ou privée, était là pour réfuter victorieusement tous les beaux
pris bientôt, un des membres dévoués de la société biblique de raisonnemens de mon noble et généreux ami.
Londres, et, à ce titre, fort savant dans les Écritures, plein de Le vieillard nous dit, en fin de compte, que les Bohémiens
foi dans la parole sainte et de confiance en la sienne. Sir John possédaient tous les vices, et que, s'ils avaient dû être convertis
Klington (c'était son nom) ne voyageait point seulement pour et rendus meilleurs, c'eût été assurément par le symbole or.
voir le monde et par manière de passe-temps. En homme qui thodoxe de la sainte église grecque.
sait le prix de la vie et qui est pénétré de l'importance de tout A quoi sirJohn répondit fort bien, sans doute, que le symbole
ce que l'on fait, il ne voulait perdre ni une minute, ni une dé orthodoxe des Grecs n'était point une raison; mais cela pour .
marche. Son but n'était point d'un simple voyageur. Il était tant donnait à réfléchir.
venu si loin de son pays par le besoin d'agir. Or, agir, à son Au reste, nous allions être bientôt en mesure d'en juger par
sens, c'était répandre les Écritures, c'était poursuivre le malin nous-mêmes; car nous arrivions dans une partie de la Hongrie
esprit, le prendre corps à corps, le renverser, le terrasser; c'é- où l'on rencontre des Bohémiens par bandes et à chaque village.
tait combattre sans cesse, à toute heure du jour, pour la vérité; En effet, nous étions à peu de distance de la Transylvanie ;
c'était surtout démontrer, par raisonnemens et par exemples, nous sortions de la plaine presque déserte qui s'étend de la
comment le papisme est la ruine des consciences et la perte d s Theiss à Grosswardein, et nous avions devant nous le spec
ames. Voilà ce que je sus de lui en quelques instans; car il n'é- tacle varié des collines dont les cimes, s'élevant de proche en
tait pas de ces natures amies du mystère qui se plaisent à s'en proche, forment du nord au sud la grande chaîne placée entre
velopper dans le modeste sentiment d'elles mêmes. Le temps de les Carpathes et les Balkans. C'était un dimanche, par un beau
la modestie est passé pour les apôtres, et le mien avait trop l'i- soleil, qui n'empêchait point la journée d'être froide à quinze
dée de son mérite pour songer à s'en taire. Au demeurant, ce degrés. Le paysage avait pourtant un air de fète auquel nous
n'était point un de ces esprits moroses et chagrins qui voient n'étions plus accoutumés. Les hommes aussi avaient un peu
le monde en noir et aperçoivent d'abord en toutes choses les changé, et parmi ces populations magyares, bruyantes et dé
faiblesses et les vices. Il croyait au bien comme au mal, surtout générées, à la taille petite, au visage rond et à la phvsionomie
après boire, lorsque, à la fin d'une laborieuse journée de mar un peu vulgaire, coiffées d'étroits et laids chapeaux et chaussées
che, assis au coin d'un bon feu, nous avions vidé quelques gé de lourdes bottes, nous rencontrions à chaque pas les simples
néreux flacons d'un vin du cru. Alors son imagination devenait et bons Valaques, les descendans des vieux Romains de la Da
plus vive, son regard plus pénétrant, sa parole plus animée, et, cie, grands enfans à la taille élancée, au visage long et à la
se dégageant un peu du lourd fardeau de son érudition bibli physionomie intelligente et douce, avec leurs cheveux noirs et
que, il me racontait avec complaisance ses exploits, ses conver flottans sous un large chapeau, et portant aux pieds la sandale
sions plus nombreuses que ses années, et les effets merveilleux antique. Ils revenaient tranquillement et lentement de la ville,
de l'Écriture prêchée par lui sur des cœurs endurcis dans le pa et, peu pressés de rentrer au foyer, plusieurs allumaient de
pisme et les préjugés. grands feux sur la route et dansaient alentour des danses fort
Je l'écoutais volontiers, durant ces tristes journées d'hiver, pittoresques ou devisaient sur quclque vieille légende du temps
passées dans des routes effroyables, au milieu de plaines im de Trajan.
menses et monotones, unies comme la mer tranquille, sans vil Nous marchions tous à pied pour mieux jouir de ces nou
lages et sans arbres, sous un ciel brumeux qui n'offre au re veautés charmantes. Le pope Angelesco me faisait remarquer
gard pour distraction que le balancement solennel de quelques avec orgueil et réserve les majestueuses beautés valaques, qui
oiseaux de proie. Faute de mieux, sans doute, sa conversation répondaient à nos saluts par des sourires si pénétrans; et un
ne m'importunait point; je suivais, d'ailleurs, la même route jeune Saxon m'assurait qu'elles sont encore plus tendres qu'ad
que lui; j'allais en Orient comme lui, quoique pour des motifs mirables, plus tendres que les Magyares, quoique moins senti
beaucoup moins ambitieux, et je n'étais point fâché d'avoir un mentales que les Allemandes. Même il en donnait beaucoup de
compagnon de voyage dans les contrées difficiles que j'avais preuves générales et particulières, et sir John, qui était à jeun,
encore à traverser. Je convins de ne le quitter qu'à Bucharest, disait avec tristesse : Quel pays et quelles mœurs !
où il devait séjourner plus long-temps que moi.J'étais donc un Nous arrivâmes à midi dans une petite ville située non loin
curieux intéressé; il me prit pour un admirateur animé d'une des montagnes; et, au bout de quelques instans, notre atten..
généreuse sympathie; et là-dessus il me fit ses confidences sin tion fut attirée par une baude de musiciens en voiture, qui se
cères et complètes. Il se rendait d'abord en Transylvanie, où, à promenaient gravement par les rues en jouant des airs d'un
la faveur des droits accordés à quelques sectes protestantes, il rhythme plaintif et précipité; c'est le caractère de la musique
comptait entreprendre par les Écritures la conversions des Bo hongroise. -
40 L'ARTISTE

A leur teint basané et à leurs lèvres épaisses, nOuS reCOn fallait point tirer de trop fâcheux pronostics, parce que la phy
nûmes en eux des Bohémiens, et nous remarquâmes avec joie sionomie n'est point toujours le reflet du cœur, et que la pureté
qu'ils n'avaient point l'apparence de la méchanceté ni de la mi des intentions peut par exception se montrer unie à la liberté
sère. Mais Georgi nous dit d'attendre et que nous aurions bien des manières.
tôt changé d'opinion. — Dieu bénisse vos seigneuries! fit la jeune fille avec un sou
Pendant qu'un jeune enfant recueillait de ci de là quelques rire qui donnait à ses longs yeux noirs un air de tendresse in
creutzel, la bande tout entière vint s'installer sous les fenêtres finie et de vive intelligence. En vérité, le jour est bien froid, et
de l'auberge et nous fit honneur d'une marche militaire. Sir il faut avoir bien l'amour des voyages pour s'aventurer dans
John observait avec une anxiété profonde qui devint de l'émo les montagnes par ce temps-là.
tion ; le vieux Georgi murmurait et gémissait; nos Saxons, fort — Oui-dà, interrompit brusquement Georgi, voilà bien de la
affairés, allaient et venaient; les deux Hongrois, accoudés au curiosité et de l'impertinence.
vaste poêle de la salle, admiraient en fumant silencieusement — Doucement! lui dis-je, le symbole orthodoxe ne défend
leurs pipes. Le lieutenant autrichien, attablé sans façon, pre point aux femmes de parler.
nait un à-compte sur le diner que nous allions faire, et moi, — Vos seigneuries sont mécontentes, reprit-elle en prome
j'écoutais avec curiosité les airs singulièrement tristes, qui, me nant sur nous ses yeux à demi ouverts et souriant d'un air de
rappelant la condition de la Hongrie sous la main de l'Autriche, doute; alors je leur baise la main et je me retire.
me semblaient les cris d'hommes épuisés dans une lutte entre — Point du tout, ma belle enfant, dit sir John, ta conversa
la vie et la mOrt. tion nous intéresse fort, et j'ai fait cinq cents lieues tout exprès
Tout d'un coup, aux notes de ce chant guerrier, succéda un pour l'entendre. .
air de danse; le rhythme en était rapide, tourmenté, saisissant. —Serait-ce possible, gracieux seigneur? Cinq cents lieues !
Nos Bohémiens ne laissaient point d'y mettre de l'entrain et au c'est le bout du monde; et moi qui ai parcouru bien des pays,
moins un semblant de passion; aux mouvemens accentués de je n'en ai jamais tant fait. Vous me connaissiez donc?
leur main, au balancement de tout leur corps, ils paraissaient En disant ceci, la jeune fille prit une chaise et s'assit sans
eux-mêmes entraînés par les mâles et tristes harmonies; leurs façon tout à côté de sir John.
yeux étincelaient, leurs lèvres exprimaient la fierté, et leurs —Je ne te connaissais point : je savais seulement qu'il exis
visages rayonnaient d'une émotion pénétrante. tait dans ces contrées des hommes de ta race, et je suis venu
Mais, à les examiner de plus près, peut-être eût-on remarqué pour leur apporter un livre.
qu'ils ne le prenaient guère au sérieux, et que cette pantomime — Un livre! c'est fort bien, et nous acceptons tout ce que
si expressive était tout simplement pour en imposer au vul l'on nous donne. Croyez-vous que je puisse le vendre facile
gaire. ment et que cela vaille bien une bague d'or de Hongrie ?
Cependant sir John était dans le ravissement, l'honnête - ll ne s'agit point de le vendre, mais de le lire, de l'étudier,
Georgi s'abandonnait lui-même à ces puissans effets, et tous de le méditer, d'en pénétrer votre cœur,
les Hongrois qui se trouvaient là se prirent à battre du pied la — Le lire! c'est bien autre chose. Nous savons lire dans les
terre. Nous les vîmes se remuer en cadence, d'abord lentement astres, mais nous ne savons point lire dans les livres; nous
et comme retenus par le respect humain en présence d'étran connaissons aussi les lignes de la main, nous comprenons le
gers. Mais bientôt l'énergie de ces airs bien connus d'eux vent qui siffle la nuit sous la tente et le chant des oiseaux; mais
triompha de leur réserve ; un instant encore, et lis ne se possé nous ne cOmprenons rien aux signes qui sont dans les livres.
daient plus. Ils tournaient avec enivrement sur eux-mêmes, la - Oui, interrompit le vieux Georgi, voilà toute leur religion,
main gauche sur la hanche, et de l'autre se frappant la tête la sorcellerie, la science du mal.
avec les cris d'une joie sauvage. Ils avaient jeté de côté leurs - Notre religion, reprit avec fierté la jeune fille, n'en dé
manteaux ; ils se débarrassèrent de même de leur veste, et ils plaiseàvotreseigneurie, c'estlareligiondesâ majesté l'empereur.
se livrèrent à cette danse de désespérés, en redoublant leurs cris - Vous voyez, dit sir John, ils ont une religion. Par mal
et en faisant trembler le sol sous leurs pieds. Enfin , l'officier heur, c'est le papisme, et de là viennent évidemment tous leurs
impérial, obéissant à l'entraînement universel et dominant hé maux; il le faut arracher de leurs cœurs pourysemerlavraie foi.
roïquement la faim, se leva de table par enchantement et se - Oh ! ajouta Georgi, il n'y a qu'un moyen de ravir leur ame
donna lui aussi au charme frénétique de cette valse à demi bar au démon; c'est de leur faire comprendre que le Saint-Esprit ne
bare. Tous ne s'arrétèrent qu'épuisés de fatigue. procède que du Père et non du Père et du Fils. Mais on y per
Chacun autour de nous était joyeux à sa façon; mais rien drait sa peine.
n'égalait l'enthousiasme religieux de sir John : ce fut le plus - Mon enfant, ma chère enfant, reprit sir John, avec l'ac
heureux instant de sOn vOyage, et Sans aucun doute l'un des cent de l'anxiété, croyez-vous au bien et au mal? Croyez-vous
plus heureux de sa glorieuse vie; car il pensait que, pour mettre que telles actions soient bonnes et telles autres mauvaises?
tant d'ame à ce métier-là, ces honnêtes Bohémiens devaient en - Si je le crois! Comment non?Lorsque j'engage mon amour
avoir un peu. à quelque jeune seigneur parce qu'il m'a promis un bracelet
A peine étions-nous assis que la porte de la salle s'ouvrit, d'ambre, s'il me le donne il fait une bonne action, s'ille refuse il
et nous vimes entrer une jeune fille que nous avions déjà re fait une mauvaise action. Et cela est bien plus mal encore si,
marquée parmi nos musiciens : elle s'appelait Janica. Tandis non content de ne point tenir sa promesse, il me fait chasser à
que ses chers camarades s'en retournaient tranquillement sous coups de fouet par ses gens.
leurs tentes plantées hors de la ville, ou flanaient par les rues - Hélas ! reprit sir John, elle ne sait point distinguer le bien
en cherchant sans doute quelque bon coup à faire sans trop d'es d'avec le mal. C'est toute une éducation à recommencer.
clandre, elle venait lever le tribut que nous leur devions bien - Oh! pour cela, gracieux seigneur, je suis la plus savante
pour le plaisir vraiment original que nous avions pris à les en de toutes les femmes de la tribu, et l'on m'a prédit souvent que
tendre. Elle était d'une grande beauté comme toutes celles de sa je serais un jour la plus habile et la plus riche.
race qui ne so t point d'une laideur repoussante. Sa taille était Cette conversation causait beaucoup de douleur à mon géné
élancée et son visage exprimait à la fois l'abandon et l'éner reux ami. Il cessa de parler de foi et de morale à cette jeune
gie, la douceur et la hardiesse. Elle portait avec beaucoup de fille pour chercher à connaître simplement quelques particula
coquetterie un costume hongrois complet, depuis la veste à la rités de sa vie et jusqu'à quel point ses façons d'agir pouvaient
hussarde jusqu'aux brodequins éperonnés, et, ainsi que les pay répondre à ses façons de penser. Elle nous déclara qu'elle avait
sans valaques, elle avait des pièces d'argent arrangées en col de fort belles histoires à raconter, si nous y consentions, des
lier sur sa poitrine découverte et tressées dans ses cheveux flot histoires admirables dans lesquelles nous verrions briller son
tans. Enfin, toute sa personne offrait je ne sais quoi d'oriental, COurage, et que cela nous coûterait seulement vingt creutzer
de pittoresque et de voluptueux; et sir John disait qu'il n'en par personne.
|
L'A R T IST E.

— Dis donc, Charles, Paul a donc connu Sophie ?


- Mannais ! c'est Sophie qui a connu Paul.

Par GA vAI, N1. LES ÉTUDIANTS Gravé par VERDEIL.


T ,
· IB
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REVUE DE PARIS. 41

A cette proposition imprévue, faite à des conditions pareilles, La souveraineté du droit sur la force;
le pope et les bourgeois saxons se récrièrent; toutefoissir John, La souveraineté de l'intelligence sur les préjugés;
dont la curiosité était singulièrement excitée, dit que cela nese La souveraineté des peuples sur les gouvernemens.
rait point une difficulté et qu'ilpaierait pourtous. Ceci leva toutes Révolution dans les droits : l'égalité.
les objections et nous écoutâmes dans le plus profond silence. Révolution dans les idées : le raisonnement substitué à l'au
Mais grande fut notre surprise; car, au lieu du récit de quel torité.
que louable action de Janica, nous entendîmes l'affreuse his Révolution dans les faits : le règne du peuple.
toire d'un coup de couteau donné à un jeune Gallicien qui, s'é- Un évangile des droits sociaux. Un évangile des devoirs. Une
tant follement attaché à elle, n'avait point voulu la suivre sous charte de l'humanité.
la tente. La France s'en déclarait l'apôtre. Dans ce combat d'idées, la
— Quoi! dit sir John avec émotion, tu n'inventes point, et France avait des alliés partout, et jusque sur les trônes.
tout ceci?... Il y a des époques dans l'histoire du genre humain où les
- Je ne mens jamais, reprit-elle, quand on me paie pour branches desséchées tombent de l'arbre de l'humanité, et où les
dire la vérité. institutions vieillies et épuisées s'affaissent sur elles-mêmes pour
En effet, suivant toute vraisemblance, elle n'inventait point, aisser place à une sève et à des institutions qui renouvellent
et la preuve qu'elle en donnait ne laissait pas d'être concluante. les peuples en rajeunissant les idées. L'antiquité est pleine de
La candeur elle-même eût refusé de croire à l'innocence de Ja ces transformations dont on entrevoit seulement les traces dans
nica. Aussi tel était l'abattement de sir John qu'il ne trouvait les monumens et dans l'histoire.Chacune de ces catastrophes d'i-
point de paroles pour exprimer l'état de son esprit. Georgi An dées entraîne avec elle un vieux monde dans sa chute, et donne
gelesco fit trois signes de croix de droite à gauche à la manière son nom àune nouvelle civilisation.L'Orient, la Chine, l'Égypte,
grecque; le jeune lieutenant devint rêveur à la façon des héros la Grèce, Rome ont vu ces ruines et ces renaissances. L'Occi
des ballades allemandes, et notresurprise à tous marquait bien dent les a éprouvées quand la théocratie druidique fit place aux
nOtre étonnement. dieux et au gouvernement des Romains. Byzance, Rome et l'Em
Mais Janica, qui ne comprenait rien à des sentimens si déli pire les opérèrent rapidement et comme instinctivement eux
cats et ne devinait point notre angoisse, ne paraissait nulle mêmes, quand, lassés et rougissant du polythéisme, ils se le -
ment se douter qu'il y eût du mal dans ce qu'elle avait raconté. vèrent à la voix de Constantin contre leurs dieux, et balayèrent,
Elle se mit à chanter à demi-voix quelques mots d'une chan comme un vent de colère, ces temples, ces idées ct ces cultes
son bohémienne, tout en souriant malicieusement de la dou que la populace habitait encore, mais d'où la partie supéricure
leur de Sir John, et elle commença à son adresse une série de de la pensée humaine s'était déjà retirée. La civilisation de
coquetteries charmantes qui eussent ému un cœur moins ferme Constantin et de Charlemagne vieillissait à son tour, et les
dans la bonne voie, moins fort contre les suggestions de Satan. croyances qui portaient depuis dix-huit siècles les autels et les
Cependant, absorbé dans des réflexions profondes, repassant trônes, s'affaiblissant dans les esprits, menaçaient le monde
Sans doute en lui-même la conversation de la jeune fille et religieux et le monde politique d'un écroulement qui laisse ra
cherchant le lien naturel, les effets et les causes, il semblait ne rement le pouvoir debout quand la foi chancelle. L'Europe mo
rien voir, ne rien entendre.Janica prit évidemment son impas narchique était l'œuvre du catholicisme. La politique s'était faite
sibilité pour du plaisir, car elle redoubla de gentillesses, elle à l'image de l'église. L'autorité y était fondée sur un mystère.
affecta ses poses les plus gracieuses, et lança ses regards les Le droit y venait d'en haut. Le pouvoir, comme la foi, était
plus tendres et les plus pénétrans; et, comme la familiarité réputé divin. L'obéissance des peuples y était sacrée, et, par là
marche vite quand elle a fait son premier pas, surtout en pays même, l'examen était un blasphème et la servitude y devenait
de Bohême, Janica fit en peu de temps beaucoup de chemin, une vertu. L'esprit philosophique qui s'était révolté tout bas,
et, feignant de méditer profondément tout comme sir John lui depuis trois siècles, contre une doctrine que les scandales, les
même, fronçant les sourcils et prenant un visage renfrogné, tyrannies et les crimes des deux pouvoirs démentaient tous les
elle mit la tête dans ses deux mains et appuya ses deux coudes jours, ne voulait plus reconnaître un titre divin dans les puis
Sur l'épaule de mon ami. sances qui niaient la raison, qui asservissaient les peuples.
Sir John fit le mouvement d'un homme qui se réveille en sur Tant que le catholicisme avait été la seule doctrine légale en
Saut et se leva brusquement de table; nous étions suffisam Europe, ces révoltes sourdes de l'esprit n'avaient point ébranlé
ment édifiés. les états. Elles avaient été punies par la main des princes. Les
Après avoir donné à Janica quelques pièces de monnaie, cachots, les supplices, les inquisitions, les bûchers avaient in
Outre les trois florins qui lui étaient dus pour le récit de son timidé le raisonnement et maintenu debout le double dogme
trait de courage, nous remontâmes en voiture. Nous arrivâ sur lequel reposaient les deux gouvernemens.
mes le soir dans la capitale de la Transylvanie. Mais l'imprimerie, cette explosion continue de la pensée hu
maine, avait été, pour les peuples, cOmme une seconde révéla
H. DES P R EZ.
tion. Employée d'abord exclusivement par l'église à la vulgari
sation des idées régnantes, elle avait commencé bientôt à les
saper. Les dogmes du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel,
sans cesse battus par ces flots de lumière, ne devaient pas tar
der à s'ébranler dans l'esprit d'abord et bientôt dans les choses.
Guttemberg, sans le savoir, avait été le mécanicien d'un nouveau
monde. En créant la communication des idées, il avait assuré
l'indépendance de la raison. Chaque lettre de cet alphabet qui
SOUVERAINETÉ DE LA PENSÉE. sortait de ses doigts contenait en elle plus de force que les ar
mées des rois et que les foudres des pontifes. C'était l'intelli
gence qu'il armait de la parole. Ces deux forces sont maitresses
La pensée humaine, comme Dieu, fait le monde à son image. de l'homme : elles devaient l'être plus tard de l'humanité. Le
La pensée s'était renouvelée par un siècle de philosophie. monde intellectuel était né d'une invention matérielle; il avait
Elle avait à transformer le monde sogial. promptement grandi. La réforme religieuse en était sortie.
La révolution française était donc au fond un spiritualisme L'empire du christianisme catholique avait subi d'immenses
sublime et passionné. Elle avait un idéal divin et universel. démembremens. La Suisse, une partie de l'Allemagne, la Hol
Voilà pourquoi elle passionnait au delà des frontières de la lande, l'Angleterre, des provinces entières de la France avaient
France. Ceux qui la bornent la mutilent. Elle était l'avéne été soustraites au centre d'autorité religieuse, et avaient passé
ment de trois souverainetés morales : à la doctrine du libre examen. L'autorité divine attaquée et con
42 L'ARTISTE
testée dans le catholicisme, l'autorité du trône restait à la merci Leurs nombreux disciples continuaient leur mission et pos
des peuples. La philosophie, plus puissante que la sédition, s'en sédaient tous les organes de la pensée publique : depuis la
était approchée de plus en plus avec moins de respect et moins géométrie jusqu'à la chaire sacrée, la philosophie du xvIII° siècle
de crainte. L'histoire avait pu écrire les faiblesses ou les crimes envahissait ou altérait tout. D'Alembert, Diderot, Raynal, Buf
des rois. Les publicistes avaient osé la commenter; les peuples fon, Condorcet, Bernardin de Saint-Pierre, Helvétius, Saint
avaient osé conclure. Les institutions sociales avaient été pesées Lambert, La Harpe, étaient l'église du siècle nouveau. Une seule
au poids de leur utilité réelle pour l'humanité. Les esprits les plus pensée animait ces esprits si divers, la rénovation des idées
pieux envers le pouvoir avaient parlé aux souverains de de humaines. Le chiffre, la science, l'histoire, l'économie, la poli
voirs, aux peuples de droits. Les hardiesses saintes du christia tique, le théâtre, la morale, la poésie, tout servait de véhicule
nisme avaient retenti jusque dans la chaire sacrée, en face de à la philosophie moderne; elle coulait dans toutes les veines du
LouisXIV. Bossuet, ce génie sacerdotal de l'ancienne synagogue, temps; elle avait enrôlé tous les génies; elle parlait par toutes
avait entremêlé ses adulations orgueilleuses à Louis XIV de les langues. Le hasard ou la Providence avait voulu que ce
quelques-uns de ces avertissemens austères qui consolent les siècle presque stérile ailleurs fût le siècle de la France. Depuis
peuples de leur abaissement. Fénelon, ce génie évangélique et la fin du règne de Louis XIV jusqu'au commencement du rè
tendre de la loi nouvelle, avait écrit ses instructions aux princes gne de Louis XVI, la nature nous avait été prodigue d'hommes.
et son Télémaque dans le palais d'un roi et dans le cabinet de L'éclat continué par tant de génies du premier ordre, de Cor
l'héritier du trône. La philosophie politique du christianisme, meille à Voltaire, de Bossuet à Rousseau, de Fénelon à Bernar
cette insurrection de la justice en faveur des faibles, s'était glis din de Saint-Pierre, avait accoutumé les peuples à regarder du
sée, par ses lèvres, entre Louis XIV et l'oreille de son petit Côté de la France. Le foyer des idées du monde répandait de là
fils. Fénelon élevait toute une révolution dans le duc de Bour Son éblouissement. L'autorité morale de l'esprit humain n'était
gogne. Le roi s'en était aperçu trop tard, et avait chassé la plus à Rome. Le bruit, la lumière, la direction, partaient de
séduction divine de son palais. Mais la politique révolution Paris; l'Europe intellectuelle était française. Il y avait de plus,
naire y était née. Les peuples la lisaient dans les pages du et il y aura toujours dans le génie français quelque chose de
saint archevêque.Versailles devait être à la fois,grace à Louis XIV plus puissant que sa puissance, de plus lumineux que son éclat,
et à Fénelon, le palais du despotisme et le berceau de la révo c'est sa chaleur, c'est sa communicabilité pénétrante, c'est l'at
lution. Montesquieu avait sondé les institutions et analysé les trait qu'il ressent et qu'il inspire en Europe. Le génie de l'Es
lois de tous les peuples. En classant les gouvernemens, il les pagne de Charles-Quint est fier et aventureux; le génie de l'Al
avait comparés; en les comparant, il les avait jugés. Ce juge lemagne est profond et austère; le génie de l'Angleterre est
ment faisait ressortir et contraster à toutes les pages le droit et habile et superbe : celui de la France est aimant, et c'est là sa
la force, le privilége et l'égalité, la tyrannie et la liberté. force. Séductible lui-même, il séduit facilement les peuples.
Jean-Jacques Rousseau, moins ingénieux, mais plus éloquent, Les autres grandes individualités du monde des nations n'ont
avait étudié la politique, non dans les lois, mais dans la nature. que leur génie. La France, pour second génie, a son cœur; elle
Ame libre, mais opprimée et souffrante, le soulèvement géné le prOdigue dans ses pensées, dans ses écrits comme dans ses
reux de son cœur avait soulevé tous les cœurs ulcérés par actes nationaux. Quand la Providence veut qu'une idée em
l'inégalité odieuse des conditions sociales. C'était la révolte de brase le monde, elle l'allume dans l'ame d'un Français. Cette
l'idéal contre la réalité. Il avait été le tribun de la nature, le qualité communicative du caractère de cette race, cette attrac
Gracchus des philosophes; il n'avait pas fait l'histoire des in tion française, non encore altérée par l'ambition de la con
stitutions, il en avait fait le rêve; mais ce rêve venait du ciel quête, était alors le signe précurseur du siècle. Il semble qu'un
et il y remontait. On y sentait le dessein de Dieu et la chaleur de instinct providentiel tournait toute l'attention de l'Europe vers
son amour; on n'y sentait pas assez l'infirmité des hommes. ce seul point de l'horizon, comme si le mouvement et la lu
C'était l'utopie des gouvernemens; mais par là même Rousseau mière n'avaient pu sortir que de là. Le seul point véritablement
séduisait davantage. Pour passionner les peuples, il faut qu'un sonore du continent, c'était Paris. Les plus petites choses y fai
peu d'illusion se méle à la vérité; la réalité seule est trop froide saient un grand bruit. La littérature était le véhicule de l'in
pour fanatiser l'esprit humain; il ne se passionne que pour fluence française; la monarchie intellectuelle avait ses livres,
des choses un peu plus grandes que nature; c'est ce qu'on ap son théâtre, ses écrits avant d'avoir ses héros. Conquérante par
pelle l'idéal, c'est l'attrait et la force des religions, qui aspirent l'intelligence, son imprimerie était son armée.
toujours plus haut qu'elles ne montent; c'est ce qui produit le
fanatisme, ce délire de la vertu. Rousseau était l'idéal de la po
litique, comme Fénelon avait été l'idéal du christianisme. M" DE STAEL.
Voltaire avait eu le génie de la critique, la négation railleuse
qui flétrit tout ce qu'elle renverse. Il avait fait rire le genre hu Une femme jeune, mais déjà influente, prêtait à ce dernier
main de lui-même, il l'avait abattu pour le relever, il avait étalé parti le prestige de sa jeunesse, de son génie et de sa passion :
devant lui tous les préjugés, toutes les erreurs, toutes les iniqui c'était M"° de Staël. Fille de Necker, elle avait respiré la poli
tés, tous les crimes de l'ignorance; il l'avait poussé à l'insur tique en naissant. Le Salon de sa mère avait été le cénacle de la
rection contre les idées consacrées, non par l'idéal, mais par le philosophie du XVIlI° siècle. Voltaire, Rousseau, Buffon, d'Alem -
mépris. La destinée lui avait donné quatre-vingts ans de vie bert, Diderot, Raynal , Bernardin de Saint-Pierre, Condorcet,
pour décomposer leutement le vieux siècle, il avait eu le temps avaient joué avec cette enfant et attisé ses premières pensées.
de combattre contre le temps, et il n'était tombé que vainqueur. Son berceau était celui de la révolution. La popularité de son
Ses disciples remplissaient les cours, les académies et les sa père avait caressé ses lèvres et lui avait laissé une soif de gloire
lons; ceux de Rousseau s'aigrissaient et rêvaient plus bas dans qui ne s'éteignit plus. Elle la cherchait jusque dans les orages
les rangs inférieurs de la société. L'un avait été l'avocat heureux populaires, à travers la calomnie et la mort. Son génie était
et élégant de l'aristocratie, l'autre était le consolateur secret et grand , son ame était pure, son cœur passionné. Homme par
le vengeur aimé de la démocratie. Son livre était le livre des l'énergie, femme par la tendresse, pour que son idéal d'ambi
opprimés et des ames tendre. Malheureux et religieux lui-même, tion fût satisfait, il fallait que la destinée associât pour elle,
il avait mis Dieu du côté du peuple; ses doctrines sanctifiaient dans un même rôle, le génie, la gloire et l'amour.
l'esprit en insurgeant le cœur. Il y avait de la vengeance dans La nature, l'éducation et la fortune lui rendaient possible ce
son accent; mais il y avait aussi de la plété : le peuple de Vol triple rêve d'une femme, d'un philosophe et d'un héros. Née
taire pouvait renverser des autels; le peuple de Rousseau pou dans une république, élevée dans une cour, fille de ministre,
vait les relever. L'un pouvait se passer de vertu et s'accommo femme d'ambassadeur, tenant au peuple par l'origine, aux
der des trônes, l'autre avait besoin d'un Dieu et ne pouvait hommes de lettres par le talent, à l'aristocratie par le rang, les
fonder que des républiques. trois élémens de la révolution se mêlaient ou se combattaient
REVUE DE PARIS. 43

en elle. Son génie était comme le chœur antique, où toutes les une difficulté vaincue. Le peuple était flatté d'avoir des grands
grandes voix du drame se confondaient dans un orageux ac Seigneurs avec lui. C'était un témoignage de sa puissance. Il se
cord. Penseur par l'inspiration, tribun par l'éloquence, femme Sentait roi en se voyant des courtisans. Il pardonnait à leur
par l'attrait, sa beauté, invisible à la foule, avait besoin de rang en faveur de leur complaisance.
l'intelligence pour être comprise et de l'admiration pour être M" de Staël fut séduite, autant de cœur que d'esprit, par
sentie. Ce n'était pas la beauté des traits et des formes, c'était M. de Narbonne. Sa mâle et tendre imagination prêta au jeune
l'inspiration visible et la passion manifestée. Attitude, geste, militaire tout ce qu'elle lui désirait. Ce n'était qu'un homme
son de voix, regard, tout obéissait à son ame pour lui composer brillant, actif et brave. Elle en fit un politique et un héros. Elle
son éclat. Ses yeux noirs, avec des teintes de feu sur la pru le grandit de tous ses rêves pour qu'il fût à la hauteur de son
nelle, laissaient jaillir à travers de longs cils autant de tendresse idéal. Elle lui enrôla des prôneurs, elle l'entoura d'un prestige;
que de fierté. On suivait son regard souvent perdu dans l'es elle lui créa une renommée, elle lui traca un rôle. Elle en fit le
pace, comme si l'on eût dû y rencontrer avec elle l'inspiration type vivant de sa politique. Dédaigner la cour, séduire le peuple,
qu'elle y poursuivait. Ce regard, ouvert et profond comme son commander l'armée, intimider l'Europe, entrainer l'Assemblée
ame, avait autant de sérénité qu'il avait d'éclairs. On sentait par son éloquence, servir la liberté, sauver la nation, et deve
que la lueur de son génie n'était que la réverbération d'un foyer nir, par sa seule popularité, l'arbitre du trône et du peuple, les
de tendresse au cœur. Aussi y avait-il un secret amour dans réconcilier dans une constitution à la fois libérale et monar
toute admiration qu'elle excitait, et, elle-même, dans l'admira chique, telle était la perspective qu'elle ouvrait à elle-même et
tion, n'estimait que l'amour. L'amour, pour elle, n'était que de à M. de Narbonne.
l'admiration allumée. Elle alluma son ambition à ses pensées. Il se crut capable de
Les événemens mûrissent vite. Les idées et les choses s'étaient ces destinées, puisqu'elle les rêvait pour lui. Le drame de la
pressées dans sa vie; elle n'avait point eu d'enfance. A vingt révolution se concentra dans ces deux intelligences, et leur
deux ans, elle avait la maturité de la pensée avec la gl'ace et la conjuration fut quelque temps toute la politique de l'Europe (1).
sève des jeunes années. Elle écrivait comme Rousseau, elle par
lait comme Mirabeau. Capable de conceptions hardies et de des ALPHONSE DE LAMARTINE.
seins suivis, elle pouvait contenir à la fois dans son sein une
grande pensée et un grand sentiment. Comme les femmes de
Rome, qui agitaient la république du mouvement de leur cœur,
ou qui donnaient et retiraient l'empire avec leur amour, elle
voulait que sa passion se confondit avec sa politique, et que
l'élévation de son génie servit à élever celui qu'elle aimait. Son
sexe lui interdisait cette action directe, que la place publique,
la tribune ou l'armée n'accordent qu'aux hommes dans les gou
vernemens de publicité. Elle devait rester invisible dans les
événemens qu'elle dirigeait. Ètre la destinée voilée d'un grand NOTES
homme, agir par sa main, grandir dans son sort, briller sous
son nom, c'était la seule ambition qui lui fût permise; ambi
tion tendre et dévouée qui séduit la femme, comme elle suffit
au génie désintéressé. Elle ne pouvait être d'un homme poli D"UN VOYAGEUR EN ITALIE.
tique que sa conscience et son inspiration; elle cherchait cet
homme, son illusion lui fit croire qu'elle l'avait trouvé.
Il y avait alors à Paris un jeune officier général d'une race
illustre, d'une beauté séduisante, d'un esprit gracieux, flexible,
étincelant. Bien qu'il portât le nom d'une des familles les plus 8 juillet.
accréditées à la cour, un nuage planait sur sa naissance, un
sang tout royal coulait dans ses veines; ses traits rappelaient La scène que voici, dont je viens d'être témoin en plein jour
ceux de LouisXV. La tendresse de Mesdames, tantes de LouisXVI, de dimanche, heure de vêpres, en pleine place, au sortir du bu
pour cet enfant élevé sous leurs yeux, attaché à leurs personnes, reau des voitures pour Frascati, n'a rien d'incompatible avec
et porté par leur faveur aux plus hauts emplois de la cour et de ma théorie d'avant-hier. Et d'ailleurs l'historien ferait-il peur
l'armée, accréditait de sourdes rumeurs. au philosophe ?
Ce jeune homme était le comte Louis de Narbonne. Sorti de Deux chars-à-bancs débouchent des deux rues d'un carrefour.
ce berceau, nourri dans cette cour, courtisan de naissance, gâté Le cocher du premier tire une énorme hache de dessous le
par ces mains féminines, célèbre seulement par sa figure, par siége où il est assis, et saute à l'abordage du second : une voi
ses légèretés et par ses saillies, on ne pouvait attendre d'un tel ture sans cocher, deux cochers pour une Voiture. - Il tient son
homme la foi ardente qui précipite au sein des révolutions, et homme dont le feutre se dessine Sous la hache à la distance
l'énergie stoïque qui fait qu'on les accomplit et qu'on les dirige.
d'un casque du cimier. Il frappe... rien. Le camarade , avec la
Il n'avait qu'une demi-foi dans la liberté. Il ne voyait dans le
peuple qu'un souverain plus exigeant et plus capricieux que les célérité d'un plongeon, s'est glissé entre le manche et la lame
autres, envers lequel il fallait déployer plus d'habileté pour le pour se jeter à terre le nez contre une borne, les deux genoux
séduire et plus de politique pour le manier. Il se sentait la flexi sur le pavé. Voilà, me dis-je, un homme à emporter.
bilité nécessaire à ce rôle : il osa le tenter. Dépourvu de grande Il se relève, plus souple que devant, comme s'il se fût appelé
conviction, mais non d'ambition et de courage, la circonstance Antœus, au lieu de Piélro. La lutte se transpose : nous étions
n'était à ses yeux qu'un drame comme la Fronde, où les plus sur le pont, et nous sommes sur le rivage. Même péril, même
habiles acteurs pouvaient grandir leurs espérances aux propor salut, même démonstration de Pasquale, même passe de Piétro,
tions des faits et diriger le dénoùment. Il ignorait qu'en révo qui s'esquive à toutes jambes vers la porte Tiburtine, avec son
lution il n'y a qu'un acteur sérieux : la passion. Il n'en avait ennemi pour ombre. -

pas. Il balbutia les mots de la langue révolutionnaire; il prit le Au bout de dix minutes, le claquement d'un fouet réveilla de
costume du temps, il n'en prit pas l'ame.
Le contraste de cette nature et de ce rôle, ce favori des cours leur sommeil les patiens voyageurs de Pasquale. C'était lui
se jetant dans la foule pour servir la nation, cette élégance aris (1) Ces pages sont détachées de l'Histoire des Girondins. Elles nous sont
tocratique masquée en patriotisme de tribune, plurent un mo arrivées trop tard l'autre semaine pour entrer dans le no. Mais nous publie
ment à l'opinion. On applaudit à cette transformation comme à rons bientôt un fragment des volumes à paraitre.
44 L'ARTISTE

même. Las d'une poursuite vaine, d'assassin redevenu cocher, Veille de départ, 9juillet.
il continuait sa route et payait en coups de fouet les dettes de
sa hache sur les épaules de Castagno. -
Il y a dans tout voyage, en Italie, en Grèce, ou dans la vie,
Reprenons un peu cela, de même qu'après l'avoir lu tout du un riche moment; je voudrais le consigner ici. L'on touche au
long, on procède mot à mot à l'exégèse d'un texte. Au choc de point capital de ses rêves : l'on part, non point par satiélé ni
cette rencontre, à ce mode d'irruption emprunté au bondisse par ennui, mais par le simple effet de la succession des choses.
ment d'une panthère, à la lueur de cette hache deux fois bran Ce serait un adieu, si les libres impressions que l'On rempOl'te
die et levée sur le front d'un ennemi désarmé, un goût de sang avaient eu le loisir de s'identifier au sol, et si le salut qu'on jette
monte à la gorge. Dumas et Gaillardet se disputeraient la prio aux horizons inconnus n'en venait rompre le cours et modifier
rité de ce début. Peu à peu, regardant entre les doigts de votre le caractère. L'adieu, c'est le retour; tandis qu'au moment dont
main que d'horreur vous aviez appliquée sur votre face, vous je parle, l'on va devant soi, l'on pointe encore; l'espérance se
Suivez plus à l'aise les évolutions d'une lutte dont les chances recompose avec une puissance d'images en partie éclairées par
finissent par s'équilibrer à vos yeux, en dépit de la disparité des les réverbérations du souvenir. L'impatience du changement,
forces. La hache de Pasquale est-elle de carton ou d'acier ? — jusqu'ici dominée ou contenue par les séductions du séjour, se
Dans le dernier de ces deux cas, il y aurait lieu de s'émerveil révèle à elle-même et éclate. Sera-ce mieux ? du moins ce Sel'a
ler de la complète innocuité de ses manœuvres. De quelle sub plus encore. Le soleil est devant soi, prêt à se lever trois fois en
Stance est l'adversaire pour s'éclipser à point nommé sous les chemin sur une mer de plus en plus bleue, diversion glorieuse
grincemens d'une lame? Que s'il n'était pas d'air, il était moins aux mélancolies du couchant. - L'on part de Rome , l'on va à
de chair encore. La mâchoire de Samson aurait meilleur mar Naples.
ché d'un philistin de bronze que de la carcasse d'un drôle dont Je sais d'ailleurs un infaillible spécifique contre les émotions
les genoux servaient de demoiselle aux pavés. En somme, du regret, et je l'indique en mes notes, sauf à lui assigner une
combien cela pèse-t-il dans la balance où tout se pèse? du poids place, si jamais je succombe à la tentation de publier un Guide
de la montagne ou de la souris ? Exorde à robe rouge, dé humoristique et sentimental du voyageur.
noùment de salle de police. Un luxe hyperbolique de démons Ne point repasser le seuil d'une ville quelque peu chère dans
trations aggressives gratuitement aux prises avec la solidité du l'appareil sinistre d'un écroué de bureau, d'un déporté d'admi
diamant, rehaussée de la souplesse de la soie, est-ce là tout le nistration , d'un prisonnier de diligence, — épreuve assez rude
fond de cette affaire et celui de tant d'autres perçues et racon en tous temps et en tous lieux, pour que l'on ait à y sOustraire
tées sous la rubrique de sang par le commun des voyageurs au moins ses affections de cœur et d'ame. Faire comme si l'on
d'Italie? Ou bien si le hasard s'est chargé de tromper les Coups sortait pour revenir tantôt, il n'est pas absolument nécessaire
d'une de ces vendettes si populaires dans les états romains, de comprendre dans cette illusion les créances du restaurateur
que l'on serait tenté de voir, dans le rude parti fait au corps, et de l'aubergiste; il suffit de se donner assez de change à soi
un hommage farouche à l'immortalité de notre ame ? — Effet même pour marquer en passant d'un hochement de tête ou d'un
ou intention, jeu ou meurtre, crime ou escrime, il y a là-des clignement d'yeux le front des monumens dont on ne saurait
sous un ressort caché qui nous échappe, je ne sais quelle fic s'arracher autrement qu'en scellant leurs parvis de ses lèvres.
tion d'art mêlée aux réalités de l'action, quelle furore italienne, · Colorer son départ de tous les accessoires puisés dans ses habi
quelle maëstria de parade, quel mobile physique étranger à l'im tudes de patrie ; pour cela choisir, en dehors de l'inflexible
pulsion morale qui ferait de notre pays, en pareille matière, le grande route, quelque courbe harmonieuse destinée à la couper
plus incompétent des tribunaux de l'univers. en son point ; s'esquiver en famille avec quelque bourgeois de
J'en étais à ce point de ma psychologie judiciaire, lorsque banlieue, au pas d'un attelage éphémère, pour continuer à pied
l'échappé de vendette reparut sur le théâtre de l'attentat, re entre le fleuve et le côteau, remettant au lendemain , heure de
morquant après lui deux gendarmes; mais quels gendarmes! midi et de poussière, au fort d'une montée, dans quelque lieu
ni ceux qui, dans l'Auberge des Adrets, servent de cible aux empesté par la rhétorique des guides, sa constitution définitive
mystificatiOnS de Macaire, ni ceux non moins illustres sur les aux mains du conducteur. — En un mot, quitter Rome pour
quels l'épicier d'Odry fit l'essai de sa fatale réglisse, n'entrent Naples sous l'innocent aspect d'une promenade à Frascati.
en parallèle avec la débonnaireté de ceux-là. On lisait dans
leurs yeux une adhésion niaise et placide à l'absence du cou 10 juillet, 5 heures du matin.
pable, aux sourires du public, aux malignes et narquoises com
plicités de Piétro, qui triomphait à ses propres dépens des in « Intrate. — Il vitturino. » Je regarde à la fenêtre : le voitu
capacités de la police ; la déception semblait leur état classique rier de Frascati avec trois voyageurs qui nous attendent. Nous
et normal. « Mes amis, leur criai-je, du plus loin que je les vis, partions pour le chercher, et le voilà ; c'est l'usage. Le cocher
et du meilleur français qui me fût possible, ce n'est pas seule va recueillir ses gens de porte en porte. A ce train, il y a deux
ment d'un quart d'heure que vous êtes en retard, mais de trois heures que la promenade est commencée, et le premier monté
quarts de siècle. D'où venez-vous avec cet air Jocrisse et hé en est à sa troisième station. Dieu le bénisse ! O naïveté de l'âge
bété, et comment croire en vous, quand vous ne croyez pas en d'or, ô pays qui n'a de fer que les lames de ses haches, de ses
vous-mêmes?Codes, lois, ordonnances, toutes ces importations stylets ou de ses poignards ! O insouciance des heures qui
d'autrui, tous ces rétrécissemens de la vie puissante et éner fait l'abondance des ans !— Donc ici point de consigne qui vous
gique sont pour vous comme de l'hébreu. Pour agir, il faudrait éperonne et vous flagelle, de cliens qui vous poussent, de con
comprendre. C'est ce qui vous dépayse et vous confère ces al currens qui vous devancent, de rendez-vous d'experts, d'arbi
lures rebelles au succès de votre mission. Nés dans le creux de tres ou d'avoués. Le Midi finira, en dépit du soleil qui le brûle,
la montagne, couvés sous une aile de vautour, dans quelque par donner des leçons de longévité au Nord, et c'est trop juste.
aire des Apennins, bercés vingt ans de votre vie entre le stylet Nous nous torréfions le sang aux rayons d'un foyer moral qui,
et la hache, pour courir l'assassin sur le pavé des rues, en cha pour être dénué des splendeurs du foyer céleste, n'en exerce pas
peau à deux cornes, en bottes et en frac !... Mais je parle fran moins le même mode d'action à une dose plus énergique, et
çais, et nous sommes en pleine Rome. Je vous traite de gen frappe le corps à travers l'ame. Nous jouons avec le temps un
darmes, et vous n'êtes que des carabiniers. » - jeu de dupes, où les pertes s'élèvent en raison des apparences
-
REVUE DE PARIS. - 45

du gain. Le plus vicieux de tous les cercles est celui dans lequel façon si harmonieuse avec les lignes du paysage, il est tellement
nOus courons, de façon à l'avoir d'autant plus derrière nous, sorti des flancs de la montagne, calme, puissante, silencieuse
que nous le chassons mieux en avant. Inexplicable ennemi comme lui; il s'adosse si bien à cet horizon de basalte, que je
dont la vengeance est dans la fuite. sens tout mon tort et que je ne réplique rien. Au lieu de me
- Quatrième station ! Ayons à tout le moins pour autrui le quereller, je me mets à admirer et à jouir.
quart de la patience du premier voyageur, le tiers de celle du Les Monts-Albains!... par Nicolas Poussin ! je connais cela.
second, la moitié de celle du troisième. Nous mouillons place Je te connais, vieux monte cavo, tête pensive du Latium, atti
du Capitole, à l'heure où Marc-Aurèle, de retour de sa ronde tude du désert romain. Toi et tes compagnons, voilà trois siècles
nocturne parmi les décombres du Forum, se remet en selle sur que vous posez, avec une inaltérable mansuétude, pour le pein
SOn cheval de bronze. Ara cœli est devant moi. Je monterai une tre comme pour le rapin; trois siècles que vous prêtez vos fonds
fois de plus les cent vingt-quatre degrés de marbre taillés dans à toutes fins, tantôt à la naissance de Jésus-Christ dans sa
le mur du temple pour marchepied de l'église, « scabellum pe crèche, tantôt à la rencontre d'un faune et d'une nymphe, tantôt
dum tuorum. » J'entre, et, jetant mes regards du côté de l'au à la rencontre d'un voyageur et d'un brigand; trois siècles que
tel de la sainte Vierge, au lieu du bambino, je vois deux bam vous rehaussez toiles, cuivres et panneaux de la magie de
bini sur ses genoux.Je pensai au petit saint Jean ;— non , cela vos pinceaux, sans que le plus classique des lauréats d'acadé
ne pouvait être : l'autre n'était point velu et hérissé de ces peaux mie ait pu réussir à nous fatiguer de vous.Ton dos, théâtre offi
de bêtes qui donnent au précurseur vis-à-vis de son maltre quel cieux de toutes les traditions cosmogoniques, sert tour à tour,
que chose d'Ésaü vis-à-vis de Jacob. A cela près de la cou selon le soleil ou la brume, d'escabeau aux demi-dieux ou d'é-
ronne, ils se confondaient à mes yeux sous la blancheur du chafaud aux Titans. C'est sur toi qu'Aligny enchaina Son Pro
lin et le jeu des draperies; mes sens m'abusaient-ils ? Je crus méthée, renaissante curée du vautour, au cri des nymphes à
voir remuer l'un d'eux, celui qui n'avait plus de couronne..... demi sorties de leurs cavernes. C'est sur toi que s'assied, son
C'est qu'il y avait deux mères comme il y avait deux petits.Une chalumeau aux lèvres, avec l'ingénuité candide du pasteur,
femme priait à genoux le front prosterné sur la pierre. Celle-là, l'immense Polyphème dans le tableau de Quintin Varin, que je
à coup sûr, les voyait remuer tous les deux. Encore un pas de vois étinceler au fond d'un cabinet de ma province. Il y a mieux:
fait dans la superstition populaire. Me voilà gagné, du moins non seulement vous posez pour les lieux, mais pour les fi
par la vivacité de l'intention, à ces affublemens de statues en gures. L'homme et la terre se touchent par des analogies fé
mannequin, de nul plus exécrés que de moi-même. L'huma condes que le génie de l'artiste excelle à raconter. D'après vous,
nité de Jésus-Christ l'emportait chez cette femme sur l'idéal de Raphaël a fait pyramider ses personnages. Par une fécondité
l'esthétique, et, grace à l'illusion de ces oripeaux, elle voyait d'interprétation magnifique, il a transporté d'une nature à
s'opérer un échange d'effluves entre l'enfant de marbre et le l'autre l'ordonnance de vos plans et la hiérarchie de vos lignes.
sien. Vous êtes le point de rencontre de l'histoire et du paysage.
Tout au bas de l'escalier m'attendait une émotion d'une VICTOR PAVIE.
autTe SOTte :
La suite à un prochain no.
Ma place est prise. Le nouveau venu s'est installé dans mon
coin, où il paraît avoir poussé de fortes racines. Je réclame en
français,— il me regarde en italien.Je dégaîne du fourreau ma
meilleure langue de Florence, et lui touche deux mots dans
l'idiome mystique et platonicien de Pétrarque ; — il est sourd.
Je module sur le ton vif et enjoué de l'Arioste, - il dort. Je
plonge au septième cercle de l'enfer, d'où je remonte armé de
toutes les foudres et de toutes les trompettes du Dante, - il est
au septième cercle de saint Paul... Cruelle alternative que d'en
être à se poser tour à tour ces deux questions humiliantes :
« Suis-je écouté, suis-je entendu? » Autrement dit : « Sur la
POÉSIE.
quelle de mes deux joues suis-je souffleté ? » - Il y a un juge
là-haut; la tête à la portière, j'en appelle à la décision su
prême du cocher. Celui-ci se recueille, et, après trois coups de LE POISSON VOLANT.
fouet, laisse tomber de son siége ces solennelles paroles avec
l'accent du roi Salomon : « Che volete ? »
Un écolier de septième traduirait naïvement ce che volete par Du pont de vos vaisseaux, avez-vous vu, les soirs,
Ce douteux habitant des humides manoirs,
que voulez-vous? traduction plus remarquable de concision que
de clarté, et à laquelle je propose, malgré mon horreur pour les De son lit de fucus désertant les broussailles,
périphrases, de substituer celle-ci : « Vous avez le droit pour Agiter, hors de l'eau, son plumage d'écailles?
vous, mais le droit strict, hérissé et pédant. Il signore a pour lui Point d'asile pour lui dans son profond berceau.
le prestige et la supériorité des formes. Votre légitimité crie, et Voyant, sous chaque vague, arriver un bourreau,
son usurpation se tait. Vous êtes bilieux ou sanguin; il est de Il allonge, pour fuir l'onde inhospitalière,
la pâte transparente dont se pétrissent les demi-dieux. Che vo Ses nageoires de nacre en ailes de lumière.
Fuite inutile, hélas! il n'est bien nulle part;
lete? Quand vous vous appuieriez sur une batterie de canons
tirés de tous les conciles de l'église, il n'en aurait pas moins, Qu'il monte ou qu'il descende, il est partout bâtard.
dans son attitude impassible, dans la sérénité de son galbe sou
Quand il veut s'élever, l'humidité natale
verain, toute la tradition de Phidias et de Praxitèle. Vous êtes
Manque à ses avirons, que sèche la rafale,
dans le vrai, lui dans le beau. — Che volete?.... Et, quand il s'en retourne à ses premiers dangers,
Une circonstance décisive était venue m'éclairer Sur la véri
Il trouve les flots lourds et les airs plus légers.
Mal dans son atmosphère, aussi mal dans la nôtre,
table portée de mon texte. En avançant la tête à la portière, j'a-
vais découvert les Monts-Albains.Mon homme se compose d'une Le malheur le poursuit d'une patrie à l'autre.
L'ARTISTE

On le punit, dans l'eau, de ses ailes; dans l'air,


PIERRE C0RNEILLE.
De pOuvoir, à son gré, voyager sous la mer.
Ambigu privilége, avantage frivole !
Le Ciel prétend qu'il nage, et l'océan qu'il vole; Salut au grand Corneille, à ce roi légitime
Et, des deux élémens exilé tour à tour, Des tragiques français! J'aime ses traits ouverts
Il erre, en les fuyant, du requin au vautour. Et de SOn front sacré la candeur magnanime,
De sa double nature incessamment victime, Laissant lire à chacun l'ame de ses beaux vers.
Il semble n'exister que pour changer d'abime. O poëte penseur, naïvement sublime,
Las enfin d'un essor tant de fois disputé l)iscoureur souverain, ta gloire sans revers
Il va bientôt, cachant son vol persécuté, Dresse, au milieu des temps, une éternelle cime,
Expier, loin des cieux, aux cavernes de l'onde, Dont nul vent n'atteindra les rameaux toujours Verts.
L'irrémissible tort de n'être d'aucun monde. Et tu connaissais bien cette grandeur suprême;
POur quelle région fut-il donc destiné : Vieux devin, dédaigneux d'un fugitif blasphème,
Et pOurquoi, dans quel but, est-il né condamné? Tu savais quels autels sacreraient ton honneur,
Allez le demander à la vertu qui souffre, Et que là, prosternant l'amour-propre et l'intrigue,
Qui veut dans un air pur respirer de ce gouffre, Tels que les rois captifs aux genoux de Rodrigue,
Et, soulevant sa chaine, y retombe toujours. Tous tes rivaux vaincus t'appelleraient Seigneur !
Demandez-le au poëte, à l'étroit dans nos jours,
Qui cherche loin du nôtre un astre moins impie,
Et rencontre partout la douleur qui l'épie.
Allez interroger ces pâles demi-dieux, SUR LA MORT D'UN ARTISTE.
Qui forcent l'avenir à passer sous leurs yeux,
Ces rois du genre humain, sacrés par le génie, Ce n'est pas le premier qu'ait poussé dans la tombe
Qui jettent, en marchant, des éclairs que l'on nie : Le blâme insouciant d'un passant désœuvré;
Consultez les temps morts sur les temps qui seront, Beaucoup qu'on ne voit pas meurent le cœur navré
Et je vous répondrai ce qu'ils vous répondront. Au choc inattendu de l'injure qui tombe.
La fleur n'a pas besoin que l'orageuse trombe
S'acharne à la meurtrir; le cristal épuré
Éclate aux doigts grossiers son contour azuré;
Un grêlon est mortel à la douce colombe :
Et moins frêles encor sont les camellias blancs,
LA VIE HUMAINE.
La fine porcelaine et les oiseaux tremblans,
Que n'est le pauvre cœur de l'artiste candide;
Notre vie est semblable à l'étoile qui file, Mais la foule est l'enfant de Soi-même entiché
Au nuage d'albâtre où l'azur se faufile,
Qui brise, en se jouant, quelque ouvrage splendide,
Au chant du passereau sur les buissons verdis,
Et s'écrie aussitôt : Je ne l'ai pas touché.
Au vol de l'aigle errant autour du paradis :
Aux grains d'argent tombés du voile de l'aurore, COMTE FERDINAND DE G RAMONT.
Au flambeau vacillant dans les ombres qu'il dore,
Au papillon rôdeur qui le prend pour le jour,
Aux brises d'Orient dont le volage amour
Soulève des ruisseaux l'humide rêverie,
Aux sillons dont il brode, en courant, la prairie :
A cet arc sept fois teint d'une splendeur d'emprunt,
A l'insecte de feu qui luit sous un ciel brun,
Au son de l'Angelus que la cloche soupire,
A l'encens d'une fleur que le printemps respire, REVUE DE LA SEMAINE.
Aux récits des amans, le soir, sous les bouleaux.
Tout cela, c'est la vie; et ces rians tableaux
N'en sont tous cependant qu'une affligeante image. LE MONDE PARISIEN.
L'étoile qui s'envole a le sort du nuage :
Le passereau s'enfuit : l'aigle ne revient pas :
Les larmes du matin se sèchent sous nos pas : On a enterré un ministre jeudi dernier. Il faisait le plus beau
Le papillon se brûle à des flambeaux qui meurent : temps du monde, et c'était sur toute la ligne des boulevards un
Jamais les plis du Vent sur les prés ne demeurent : fouillis d'ombrelles à se croire en plein avril. La moitié de Paris
L'arc-en-ciel se déflore au soleil qui l'a peint : s'était mise au balcon pour voir passer l'autre.— Par-ci par-là
La cloche en pleurs se tait, le ver luisant s'éteint : on causait bien un peu du mort qui s'en allait : un homme de
L'encens s'évanouit : l'histoire commencée politique et de travail sévère, disait-on, qui s'était élevé lui
S'arrête : rien n'écoute... et la vie est passée. même à force de patience et d'opiniâtreté; un avocat qui ne s'é-
tait peut-être jamais promené aussi long-temps au soleil que
JULES LE FEVRE DEUMIER. ce jour-là. — Tout en regardant aux fenêtres du long de la
route, les musiciens de régiment lui jouaient leurs plus beaux
airs et régalaient ce pauvre homme d'état de symphonies tou
- chantes, comme en font les grands artistes, Mozart, Cherubini,
Weber, dans leurs heures de pitié suprême et de mélancolie.Ja
mais enterrement ne s'est fait d'une plus douce façon, dans cette
REVUE DE PARIS. 47

ville inquiète, souffrante, hargneuse, crottée jusqu'au ciel; ja de diamans à n'en plus finir; sans compter les poses gracieuses
mais boite de plomb n'a été plus paisiblement portée en terre et ou maniérées, le sourire mordant, le regard humide, le bras
couchée sous des arbres en fleurs. — La mort avait renoncé pour nu, rose, potelé, mordu par un bracelet splendide; et la main
cette fois à son effrayant prestige habituel;de sorte que les pairs, longuette qui s'appuie sur un album ou qui suspend un lor
les députés, les voitures vernies, les laquais galonnés, les ca gnon à son regard.
nons et les caissons paraissaient être sortis uniquement pour Et puis aussi les livres, les romanciers, les poëtes ! Lamar
prendre l'air et faire une partie de promenade autour de Paris. tine, qui écrit ses Girondins, cette œuvre aux purs rayon
Après tout, autant vaut s'en aller de la sorte et partir pour la nemens, d'un style ferme, noble, beau; Balzac, qui recommence
vie nouvelle avec un rayon de printemps sur la tête; il semble Ses études sociales, vivement empreintes de cette minutieuse
alors que le ciel se prépare à vous recevoir et que la nature ga réalité qui fait de sa plume un pinceau hollandais; Alexandre
zouille à vos oreilles une hymne de délivrance : - Ne regrette Dumas, avec sa piaffe brûlante, pour parler comme M. Jules Ja
pas trop ton cabinet de ministre et tes dix-huit heures de tra nin; et la hausse de la rente, et les spéculations de l'empereur
vail par jour, dit-elle au brave mort, dans le ton des ballades de toutes les Russies, et la retraite de M" Rosine Stoltz pour
allemandes, tu t'en vas au pays du repos éternel; ne tourne pas faire suite à ses mouchoirs déchirés : comptez-vous cela pour
un œil trop désolé vers tes proches et tes parens; Dieu met au rien ? je vous le demande; et ne sont-ce pas autant de spectacles
jourd'hui une goutte de soleil sur leurs larmes; pour toi, tu vas donnés gratis à cette reine Marie-Christine, qui vient se délas
avoir un beau carré de gazon vert, où tu dormiras, jusqu'à la ser un printemps des révolutions et des contre-révolutions de
fin des temps, une nuit pleine d'étoiles et de chants d'oiseaux. son pays?
— Ainsi a été accompagné, l'autre jour, M. Martin, cet homme Laissez venir Longchamps maintenant, — et l'académicien
utile, laborieux, zélé, intelligent, qui a presque toujours vécu qui succédera à M. Guiraud, — et le directeur du Théâtre-Fran
silencieux au milieu du bruit, immobile au milieu de l'agita çais, - et la politique pittoresque du Palais-Bourbon, — et les
tion, obscur au milieu de la lumière, et que la mort est venue modes nouvelles, — et les hommes nouveaux; et nous en au
prendre un matin, alors qu'il faisait sa besogne et qu'elle fai rons pour long-temps encore à vous raconter, en petites phrases
sait la sienne. -

et en petites épigrammes, la petite histoire du monde pari


Et, pendant qu'il s'en allait par une porte, voilà que M. Mu Sien.
ñoz arrivait par une autre, tout juste pour Voir passer, avec la C. M.
reine sa femme, le convoi de ce ministre de la justice et des
cultes. Le parvenu vivant a pu se découvrir devant le parvenu
défunt, et sourire du hasard qui mettait leurs fortunes en pré L'exposition de 1847 est la soixante-dixième exposition pu
sence; l'une, fruit du labeur, de l'étude et de la réllexion; l'autre, blique de peinture et de sculpture dans les salles du Louvre. La
fille d'une rencontre, d'un rien, du temps perdu, de l'air qu'il première date de 1699. Dès 1657, les artistes réunis en corps
faisait ce jour-là, d'un nœud d'épée, d'une boucle de cheveux académique avaient fait une exhibition dont le livret rarissime
rangée par le Figaro du coin : le pouvoir, l'argent, le rang à a pour titre : « Liste des tableaux et pièces de sculpture exposez
tous les deux ; le même but à des routes si diflérentes !— N'est dans la court du Palais-Royal par messieurs les peintres et
ce pas à dérouter tous les pauvres diables de rêveurs qui s'a- sculpteurs de l'Académie royale. » Lebrun y avait mis la Dé
charnent à trouver la clé de ce rébus illustré qu'on appelle le faite de Porus, le Passage du Granique, la Bataille d'Arbelles et
mOnde? le Triomphe d'Alexandre, quatre toiles qui ont environ cent
Le duc de Rianzarès est une de ces curieuses figures dont trente pieds de long. Charles Lebrun était l'Horace Vernet de ce
nous parlions l'autre semaine, vives, chatoyantes, étranges, temps-là.
pour lesquelles nous éprouvons d'autant plus de sympathie, Une seconde exposition au Louvre eut lieu avant la mort de
qu'elles tranchent davantage sur la couleur grise de notre civi Louis XIV, en 1704. Sous la régence, il n'y en eut pas. Sous
lisation. De l'histoire d'un peuple, ce que nOuS avons toujours Louis XV, on compte vingt-quatre Salons, de 1757 à 1775; sous
le mieux retenu, c'est la silhouette brusque, profonde, des per Louis XVI, neuf, de 1775 à 1791. C'est dans la série de ces cu
sonnages excentriques qui l'ont traversée : c'est Grammont, rieux catalogues, devenus très rares, qu'il faut étudier l'école
Chamillart, le comte de Saint-Germain, Brunoy, la chevalière française du xvIII° siècle. Quoique le privilége de ces exposi
d'Éon, et généralement tous ceux que le roman revendique par tions solennelles fût réservé aux seuls académiciens, on y ren
leurs côtés improbables et merveilleux. Aussi, quand le souve contre, à côté de noms oubliés aujourd'hui, tous les noms qui
nir de M. Muñoz Vient se jeter sous notre plume, ne pouvons ont conservé quelque célébrité.Tout le monde a passé par l'Aca
nous pas nous empêcher de l'habiller à la mode la plus fas démie, Watteau lui-même, avec le titre de peintre des fêtes
tueusement espagnole; c'est un luxe fantastique de moustaches, galantes; mais Watteau cependant ne figure pas dans la col
d'éperons, de manteaux brodés, d'épées ciselées, de colliers au lection ; car, en 1704, il n'avait que vingt ans, et il mourut
tour du cou et de rubans de toutes sortes auxquels sans doute en 1721 .
il n'a jamais pensé, mais qui nous sont d'une nécessité absolue A l'exposition du 8 septembre 1791, tous les artistes, français
pour la représentation de son rôle historique. Le duc de Rian ou étrangers, membres ou non de l'Académie, furent admis à
zarès nous reporte immédiatement au temps de Monaldeschi, présenter leurs œuVres, en Vertu d'un décret de l'assemblée
de Lanskoï, de Leicester, et nous avons besoin de l'empanacher nationale, qui confiait au directoire du département de Paris la
un peu pour l'asseoir au milieu de ce musée flamboyant. direction et la surveillance du Salon, quant à l'ordre, au res
Tous les deux, la reine et lui, lui et la reine, viennent passer pect dû aux lois et aux mœurs.
à Paris une partie de la belle saison. Ils arrivent bien. Paris est Sous la république, le directoire et le consulat, huit exposi
tout entier dans un de ses coups de feu. Les oiseaux et les mu tions , de 1795 à 1802; tous les ans, sauf 1794.Jusqu'alors, il
siciens donnent en ce moment leurs premiers conccrts ; de la n'y a pas trace de jury pour l'admission au Louvre , seulement,
salle Hertz à la salle Érard, c'est un déluge d'harmonie en forme le 18 juillet 1795, la Convention ayant supprimé toutes les aca
de pianos à queue et de ritournelles de mélodrame, sous pré démies, avait institué la commune générale des arts, que Da
texte d'odes-symphonies. Après le Christophe Colomb de M. Da vid fit transformer presque immédiatement en un jury des arts,
vid, — voici l'Améric Vespuce de M. Debay. Laissez faire ; on chargé de juger les concours de peinture, sculpture, architec
nous donnera bientôt la découverte du quinquina. Voici le Sa ture. Ce jury spécial fut nommé le 15 novembre de la même
lon et ses deux mille chefs-d'œuvre , le Salon qui sépare du année. Il était composé de soixante membres, artistes, magis
haut en bas les plus coquettes Parisiennes, celles-ci dans de trats, savans, acteurs, hommes de lettres, hommes de guerre,
beaux cadres d'or, celles-là promenées au bras d'un cavalier hommes de toute prolession. On y remarque Pache, le maire de
et souriant à leurs propres portraits : sur la toile et dans la ga Paris ; Hébert (le père Duchesne); Fleuriot, le substitut de l'ac
lerie, des robes de salon, des volans de dentelles, des rivières cusateur public ; le fameux Ronsin, général de l'armée révolu
48 L'ARTISTE

tionnaire ; André Thouin, jardinier du roi ; Cels, cultivateur, et voulu prouver par là que les amitiés littéraires passent vite,
même le patriote Hazard, cordonnier; parmi les littérateurs, comme tout ce qui est jeune, beau et bon?
Laharpe, Lebrun, Taillasson ; parmi les savans, Monge ; parmi
les acteurs, Monvel, Lays, Michaud et Talma; parmi les sculp
teurs, Julien, Boichot, Chaudet; parmi les peintres, Fragonard, Mº° Molinos Lafitte vient de publier, sous le titre de Soli
Lebrun, marchand de tableaux, Gérard et Prudhon. La Con tudes, un recueil de poésies qu'on croirait presque écloses sous
vention exigeait que chaque membre du jury, en votant, don les beaux arbres de Saint-Point. C'est que M" Molinos Lafitte,
mât par écrit les motifs de son opinion. Le procès-verbal de la comme M. de Lamartine, laisse chanter son ame rêveuse à
première séance a été imprimé. l'heure des inspirations. Écoutez :
Nous devons au gouvernement de juillet l'institution du jury
actuel, qui, depuis quinze ans, a excité tant de justes protesta O B E R O N.
tions. En 1851, quelques artistes eurent l'imprudence de de
mander que le privilége des libres admissions fût supprimé, Oberon ! j'ai rêvé sous tes chênes antiques,
mais que le tribunal suprême fût composé pour moitié en de J'ai gravi tes rochers; mon regard curieux
hors de l'Académie. L'Académie se saisit aussitôt de la propo A pénétré tes bois, tes grottes druidiques
sition pour en écarter la partie principale, et la liste civile con Et tes abris mystérieux.
féra exclusivement aux quatre premières sections de l'Académie Quand le cor résonnait d'un ton plaintif et tendre,
des Beaux-Arts le droit d'examen sur tous les artistes. Les let Avec lui j'ai franchi l'espace et l'inconnu;
tres d'invitation, pour chacune des séances du jury annuel, Mon esprit veille encore, écoute et veut entendre :
sont adressées individuellement aux membres des quatre sec Pourquoi n'es-tu pas revenu?...
tions, par l'intendant de la liste civile, de la part du roi; si bien
que l'Académie elle-même n'a pas à discuter dans son sein les Oui, j'ai vécu par toi des minutes sans nombre,
conditions de sa terrible dictature. Si le jury était appelé en Qui d'un monde nouveau m'apportaient les secrets;
J'ai glissé sur des pas qui s'oubliaient dans l'ombre
qualité de corps académicien, M. David (d'Angers), M. Ingres et Comme la biche des forêts.
les cinq ou six artistes de l'Institut qui s'abstiennent noblement
de prendre part aux proscriptions arbitraires, auraient sans Aux douteuses clartés de la lune timide,
doute proposé quelque réforme, indiquée par les règlemens de J'ai cru surprendre un son qui de loin m'appelait...
la Constituante et de la Convention, quelques garanties effica Et la source fuyait sur sa pente rapide;
ces, ou du moins plus de tolérance. Mais, par la convocation Était-ce la voix qui parlait?
individuelle, la liste civile échappe à toute controverse, et les
vieux académiciens continuent sans scrupule et sans responsa Le mouvement partout, partout insaisissable,
Sous d'invisibles lois palpitait enchaîné,
bilité de donner carrière à leurs jalousies ou à leurs caprices.
Et je voyais dans l'air tourbillonner le sable,
Par un vent magique entraîné.
M. Alfred Asseline, un jeune poëte élevé à bonne école (il est
cousin de M. Victor Hugo), a publié son premier volume de C'étaient des bruits cachés, incertains comme un rêve,
Qui nous échappe et fuit sans qu'on l'ait vu venir,
vers, Pâques fleuries.
Les vers de M. Asseline sont écrits dans un très bon senti Qui n'a jamais fini, mais qu'en soi l'on achève
A force de se souvenir.
ment poétique. M. Hugo n'est pas le seul qui ait eu de l'in
fluence sur sa manière, et il nous semble reconnaître dans Il me semblait qu'un souffle eût traversé mon ame,
quelques-unes de ses pièces, et par exemple dans celle qu'il Que des soupirs plus doux en moi pleuraient tout bas;
intitule : Simple Histoire, la veine intime et attendrie de Que j'écoutais trembler et mourir une flamme :
M. Sainte-Beuve. M. Asseline excelle dans ces tableaux de la Oberon ! Oberon! ne reviendras-tu pas ?
vie intérieure comme aussi dans les paysages. Il paraît avoir
Les Solitudes de M"° Molinos Lafitte seront peuplées par tous
des splendeurs de la nature et de ses tristesses un sentiment
très vif, et il le rend d'une façon très pittoresque. Les trois pre les esprits poétiques de notre temps, s'il y en a encore. Pour
mières strophes de la Nuit au quai Voltaire sont évidemment quoi en douter? ceux qui chantent ne sont pas les seulspoétes.
excellentes et d'une grande allure. C'est aussi en un rhythme
difficile et charmant que M. Asseline a chanté les Ennuis de la L'art vient de perdre Grandville, cette verve enjouée et mo
lune. Au point de vue de la forme, nous ne voyons guère de queuse qui a fait, depuis vingt ans, la joie de notre esprit. On
reproche à faire à l'auteur, sinon qu'elle est peu concise, comme connaît l'œuvre de Grandville : il a commenté et expliqué les
le lui a fort bien dit M. Janin dans sa curieuse préface. Dans ses textes sacrés de La Fontaine et de quelquesautres dieux du passé.
développemens un peu trop longs, le vers languissant som Il a fait vivre huit jours de plus quelques mauvais livres d'au
meille et manque quelquefois de nerf et d'accent. jourd'hui.Nous publierons un portrait de Grandville et une
M. Asseline, ce n'est pas la peine de lui en faire un reproche, étude sur sa vie et SOn OeuVre.
a un système très économique de dédier ses vers. Quand ils
sont inédits, il les adresse, par exemple, à M. Lamartine, et
quand il les imprime, le nom s'efface sous celui de M. Hugo. BIBLI0GRAPHIE.
Voilà pourquoi nous trouvons, à la page 76, M. Jules Janin
« poëte amant des bois et des prairies, Chante avec la fontaine, H1ST0IRE.
avec les bois murmure. » C'est que les vers dédiés en 1847 à
Les Girondins, par Alphonse de Lamartine. Tomes 1 et II. Furne éditeur.-
M. Janin avaient été faits en 1844 pour M. Houssaye. A la Prix : 10 fr.
page 10, M. Chasseriau est un faiseur d'idylles ; « Mettez des BEAUX-ARTS.
fleurs aux champs et des parfums dans l'air; — Beaucoup font leur
forêt; avant de l'avoir faite, Bien peu, près d'une femme, y sont Notices sur quelques anciens peintres provinciaux. 1 volume. Dumoulin
allés dormir. » Ce dernier vers est charmant; mais M. Chasse édit. - Prix : 7 fr. 50 c.

riau n'y aura rien compris, c'est qu'en effet les vers à lui dé P OLITIQUE.
diés ont été inspirés par un paysagiste. - A la page 96, la Mémoires d'un jeune député flottant, par M. P. Bernard. 1 volume in-18.
pièce est dédiée à M. P. M.; M. Pierre MalitOurne et M. Paul Hetzel éd.
Mantz ont des droits égaux à cette dédicace.Un nouveau juge -

ment de Salomon se prépare, car... nul des deux ne veut que la


pièce soit pour lui. M. Asseline est un homme d'esprit. A-t-il FERD INAND SAIR T0R11J9,
- -
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Armand Leleux del et pinx lmp Beriauls Paris

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REVUE DE PARIS. 40
- - - - -
REVUE DE PARIS. 49

LE VERG ER

Olivier était le desservant de la commune de Marnaves, dans caresses de paroles qu'elle ne variait qu'en rougissant. Lui, il
le département du Puy-de-Dôme. Il avait trente ans, une figure la tutoyait toujours, ainsi qu'il eût fait pour une enfant. Elle
pâle et douce, une ame paisible et heureuse : sa vie était sainte. n'était point belle; pourtant elle avait dans ses yeux bleus, dans
Son père, qui tenait une petite ferme dans un des versans de ses cheveux blonds, qu'elle cachait comme une religieuse, mais
l'Auvergne, avait toujours eu cette suprême ambition de le voir qui s'échappaient souvent, dans la modestie même de son cos
installé dans un presbytère, à la tête d'un casuel raisonnable, tume, des séductions involontaires dont Olivier subissait, non le
dinant quelquefois au château et passant ses heures entre des danger, mais la douceur. Elle lui avait rendu charmante la
livres et des prières. A dix ans, lorsque Olivier conduisait ses maison solitaire qu'ils habitaient. Quand elle chantait, du fond
chèvres sur la montagne, il songeait déjà à cet autre troupeau de l'office, une des fraiches chansons qu'elle avait apprises étant
qu'il devrait diriger un jour. Quand, entre les châtaigniers, bergère et qui conservaient comme une odeur de buissons et de
dans les horizons infinis qu'il découvrait des hauteurs qu'il prés; quand elle descendait, légère et se courbant sur la corde,
habitait, il apercevait les tuiles rouges d'une cure tranchant l'escalier tournant; quand, au bord du puits, elle suivait les
sur les toits de chaume qui l'entouraient, Olivier tressaillait. Il contours de la margelle; quand elle se haussait sur la pointe
pensait avec orgueil que c'était peut-être là un de ses futurs pa · des pieds dans le verger pour cueillir les cerises qu'elle jetait
lais. L'état ecclésiastique était pour lui plus qu'une vocation : dans la corbeille, Olivier interrompait malgré lui son bréviaire,
c'était une destinée qu'il subissait avec joie. Néanmoins son l'écoutait et soulevait le rideau. Jamais le souffle d'une mau
esprit ne s'élevait guère dans les régions éthérées du mysti vaise pensée ne ternissait leur regard. Arrêtons-nous un in
cisme; mais un profond sentiment de respect pour Dieu avait stant pour examiner le presbytère. Souvent la maison explique
suffi à lui faire traverser sans dégoût tous les ennuis du sé la vie.
minaire. La cure était bâtie sur un petit tertre un peu en dehors du
Depuis cinq années,il vivait heureux dans son petit village, où village et le dominait. On y arrivait par une cour pleine d'herbe
personne n'avait de peine à l'aimer, et les heures qui montaient que divisaient plusieurs sentiers, et où des poules sautaient,
à sa chambre de la grande horloge au bas de l'escaliers'écoulaient chantaient et voletaient pendant toute la journée. A gauche, le
dans une quiétude indolente, dont son esprit n'était pas assez puits sous un vieux noyer; à droite, une écurie basse et chaude
éclairé pour discerner la monotonie. Sa servante s'appelait où il y avait à peine place pour la vache et son veau : c'était là
Sylvaine. Elle lui était un peu parente, et il l'avait amenée avec que Sylvaine s'asseyait le soir sur un trépied et faisait ruisseler
lui dès le commencement de son installation à Marnaves. Plus le lait dans la jarre. Le presbytère avait sur cette cour sa façade
jeune qu'Olivier, née dans le même pays, il est probable que, si principale, si l'on peut appeler ainsi les ouvertures irrégulières
le jeune homme eût succédé à l'état de son père,Sylvaine serait d'un vieille maison. D'un côté, la cuisine de plain-pied avec le
devenue sa femme. Elle s'était toujours senti un grand attrait à sol, la salle à manger, qui était en même temps la pièce d'hon
vivre à côté de lui. Elle aimait le son de sa voix, la bonté de son neur, et, à l'autre exposition, la chambre de Sylvaine donnant
cœur, sa manière de marcher le front un peu incliné. Toutes sur le verger. Leur repas modeste n'avait pas besoin que la cui
ces choses avaient conquis depuis l'enfance sa loyale amitié. sine fût souvent éclairée par une flamme joyeuse. Ils suivaient
Comme elle avait toujours su qu'Olivier devait être prêtre, elle à peu près le poétique régime de Pythagore, et Olivier disait que
n'avait jamais rêvé d'autre bonheur que de le servir. Habiter sa les fruits de la terre étaient surtout faits pour la table du prêtre;
maison, être à la tête de son petit ménage, s'associer à tous les et les châtaignes odorantes, le maïs aux Veines d'or, les pom
humbles événemens qui se passaient dans le presbytère, voir mes de terre savoureuses, les fruits rouges, le laiſage, n'ôtaient
Olivier du matin au soir, lui semblait une part de joie assez rien de leur fraîcheur aux doigts effilés qui l°s touchaient. On
grande. Quand on lui avait dit qu'elle était bien jeune pour de a souvent dit : Plus heureux qu'un roi! mais Olivier, qui pou
venir la servante d'un curé, elle avait fait de vains efforts pour vait admettre Sylvaine à son souper, répétait souvent, en variant
comprendre,— tant, dans la pureté de son ame, Olivier lui re la formule : Plus heureux qu'un pape !
présentait un ange ! — Néanmoins elle avait avec lui une cer Après la porte de la cuisine et toujours sur la cour, un esca
taine familiarité pleine de charme. Suivant les occasions, sui lier extérieur, abrité d'un auvent et formant terrasse, montait à
vant que les souvenirs lui revenaient ou qu'elle envisageait la la chambre du curé. Il en avait fait lui-même le rustique ameu
réalité, elle l'appelait: Monsieur le curé,ou : Mon cousin, ou tout blement avec des sapins de la montagne. Cette chambre, qui
Simplement : Olivier. Il y avait dans ces nuances comme des occupait toute l'épaisseur de la maison, avait une fenêtre sur
28 MARS 1847. 4° LIVRAISON, 4
50 L' ARTISTE

la cour et une autre sur le verger.Un lit sans rideaux, une table sibles sentimens! comme le bonheur y menait à la bonté! et
au milieu, un grand fauteuil et quatre chaises, rien de plus. Sur qu'il était facile, par la pente ombrée de ce verger souriant, de
la cheminée, un Christ en ivoire jauni, entre un baromètre et marcher dans ce sentier si peu parcouru, et qui, à travers la
une lampe; sur les murs recouverts de plâtre, quelques gravures contemplation et la quiétude ascétique, ccnduit , dit-on, au
de sainteté coloriées par un artiste forain, une bibliothèque de ciel !
sermonnaires français et de classiques latins, et un vieux fusil Nous avons insisté sur quelques détails monotones de cette
inoflensivement rouillé. Durant les soirs d'hiver ou de pluie, vie, pour faire voir une fois de plus par une histoire trop vraie
c'était là que veillaient Olivier et Sylvaine. D'ordinaire elle s'as comment Dieu souffle soudainement des orages dans les lacs
seyait sur un tabouret dans un coin, laissant la cheminée à son les plus calmes et les plus retirés.
maitre. Elle tricotait pendant qu'il lisait sous la lampe. Dès qu'il On était au mois de juin , à sept heures du soir. Le ciel bleu
s'interrompait, elle avait un mot affectueux à lui dire. Elle ra partout commençait à se dorer au couchant de ce magnifique
nimait en même temps les cendres du foyer et le cœur d'Olivier. incendie que la nuit éteint pacifiquement avec ses flots de va
On parlait avec entrainement des souvenirs du pays; de ceux peur et recouvre de ses voiles mystérieux. Sylvaine, rapportant
qui avaient fait fortune, de ceux qui étaient morts et qu'on avait sur sa tête une large touffe d'herbes aux parfums aromatiques,
aimés. Sylvaine, qui était attentive à tous les bruits du village, ouvrait la porte qui conduisait au verger par le pont de bois,
traçait l'itinéraire des visites charitables qu'Olivier aurait à faire quand le jeune Valentin Chamvallon, passant cavalièrement
le lendemain. Et, de confidence en confidence, il se laissait aller son bras sous celui dont la jeune fille soutenait son fardeau,
jusqu'à accentuer, contre son évêque, un peu de cette opposition l'arrêta en lui disant :
qui murmure au fond de tous les presbytères.Alors, pour parler — M. le curé est-il au presbytère ?
plus bas, il se rapprochait de Sylvaine, et, sa première pensée - Non, répondºt Sylvaine, qui, dans la surprise de ce mou
prenant une autre direction, il lui disait de ces choses : Quel âge vement, laissa tomber à ses pieds toute l'herbe qu'elle avait
as-tu, Sylvaine? — Il faut pourtant que tu songes à te marier, cueillie.
mon enfant ! — Mais tu ne me quitteras jamais, n'est-ce pas?— - Il n'y est pas; eh bien, tant mieux ! je préfère votre robe
Épouse un homme de ce pays.— Et la jeune fille, à ces phrases l'Ose à sa robe noire.
tendres et fraternelles, sentait des flots d'indignation lui monter Elle se dégagea rapidement et répondit d'une voix un peu
au cœur et répondait, en s'efforçant de ne pas pleurer : — Ne me effrayée :
parlez pas ainsi, monsieur le curé ! Est-ce que ce n'est pas in -VOuS aVez Voulu rire, monsieur, et vous vous étiez caché
jurier Dieu que de songer à un autre bonheur, quand on en a là pour me faire peur. Si vous n'étiez pas si bien mis, je croi
un si vrai ? Est-ce que je n'ai pas fait aussi des vœux comme rais que ce qu'on dit est vrai , et qu'il y a des voleurs dans ces
vous ? et est-il nécessaire d'être une religieuse pour se tenir bois....
parole à soi-même ? C'est bien assez, croyez-moi, d'être deux - Ah! ah ! la supposition est charmante ! Et qu'est-ce que je
dans la maison. — Et Olivier n'insistait pas. Et on reprenait pourrais prendre, mon enfant, sinon votre cœur que vous me
mille conversations interminables. Puis neuf heures sonnaient semblez disposée à défendre ? Votre cœur est un petit oiseau
à l'horloge d'en bas; Sylvaine allumait sa lampe, mettait tout que je guette dans son nid depuis bien des soirs : mais il lui a
en ordre, disait bonsoir du fond du cœur et sortait sans se re poussé des ailes, et il montera au ciel, où je ne puis pas le
tourner. Dix minutes après, tous les deux dormaient d'un som Suivre !
meil plein; — mais celui de Sylvaine voyait souvent des rêves. Elle ouvrit ses grands yeux devant ce langage nouveau : en
En face de la cheminée de cette chambre, une porte ouvrait les ouvrant, elle vit que Valentin était jeune, beau et d'une
Sur l'escalier intérieur. Il descendait dans la salle, et de là on élégance à laquelle rien ne pouvait être comparé pour elle. Nous
arrivait au Verger, qui était ainsi opposé à la cour. Ce verger, ne voudrions point assurer qu'elle ne comprit pas; — car les
qui montait au levant par une pente douce, nourrissait presque femmes ont des trésors d'intelligence pour deviner ce qu'elles
à lui seul le presbytère. Plusieurs arbres fruitiers, les pieds ignorent; - mais, si elle comprit, elle chercha au moins à dé
noyés dans une herbe épaisse, une longue treille en berceau tourner honnêtement la conversation.
conduisant à un petit bosquet ; dix carrés de légumes, un - Vous demandiez après M. le curé. Il n'y est pas. Quel nom
champ de blé; un ruisseau qui traversait en face de la maison faudra-t-il lui dire ?
et alimentait un réservoir où les carpes et les brochets sautil - Un nom que je voudrais mettre sur ta bouche et reprendre
laient au Soleil, tels étaient les trésors qu'il renfermait. Le ruis cent fois! s'écria Valentin que transportait la divine rougeur
seau lui servait de frontière : un pont de planches le suppri répandue subitement sur le front de Sylvaine; le nom d'un
mait pour la promenade et aboutissait à une porte qui ouvrait amant, d'un fou ! Écoute-moi, Sylvaine, et pardonne-moi de
sur la campagne. La Vue élait charmante , le verger commen te parler avec cet enthousiasme qui t'effraie. Qui je suis, tu le
çait une des plus belles vallées de l'Auvergne. Elle allait s'élar Sauras bientôt : laisse-moi d'abord te dire ce que je fais. Le
gissant toujours dans un hOrizOn infini. A gauche descendait matin, dès que le soleil est levé, je vais sur la petite colline qui
de la montagne une forêt de sapins, dont la courbe se repliait est là-bas et je cherche dans quel coin du paysage je t'aperce
sur elle-même pour agrandir le paysage : à droite une pente Vrai , et je te vois, ô Ina diligente fille, tantôt marchant lente
plus agreste de bruyères et de genêts. Suivant les saisons, la ment dans un rêve, et suivant une haie le long de laquelle ta
riche vallée changeait les couleurs de son éblouissante palette. vache broute, pendant que le fuseau s'allonge sous tes doigts, et
Les champs étaient tour à tour d'émeraude, de neige, de pourpre de temps en temps essuyant à tes cheveux les perles de la ro
et d'or. A dix minutes de la cure et presqu'en face, le castelgo sée : tantôt dans un pré, oubliant ta tâche, courant après les
thique du Mesnil, que le ruisseau entourait d'une ceinture, sem papillons, et, à chaque fois que tu te baisses pour cueillir une
blait placé exprès avec ses tourelles et ses ogives pour charmer fleur, laissant tomber les notes d'une chanson ; et partout mon
les yeux d'une autre manière.Au verger plus qu'ailleurs, Oli adoration te suit. A midi, quand le soleil t'a fait rentrer, je
vier et Sylvaine passaient leur vie. Ils avaient à eux comme un monte sur cet arbre qui est là-bas : mon regard plonge dans le
paradis protégé par leurs arbres touflus et où on ne pouvait les verger ; je te vois pendant une minute, qui devient éternelle
voir que du château. Nul bosquet n'avait plus d'oiseaux, nulle pour mon souvenir, passer par l'escalier, et traverser une fe
prairie plus de fleurs, nul ruisseau plus de miroirs du ciel, où nêtre. Un jour, Ô mon enfant, un jour où les cloches des pa
le soleil jetait ses diamans et la lune ses perles. Que de psaumes roisses sonnaient une grande fête pour tous, et surtout pour
lus à l'ombre des noyers et au murmure des flots ! que de chers moi, je t'ai contemplée long-temps.Tu dormais dans l'herbe au
échanges entre deux cœurs qui ne battaient que pour faire le près du ruisseau, et ton sein se soulevait sous ta respiration en
bien ! Comme toutes les vertus chrétiennes se pratiquaient aisé même temps que le ruisseau sous la brise : oh ! comme j'aurais
ment et presque sans mérite dans ce coin du monde béni ! bu avec plus d'ivresse dans tes soupirs que dans ses flots! Et
comme les parfums, les fruits et le silence invitaient à de pai le soir, je t'épie en toutes tes courses, me cachant toujours et
REVUE DE PARIS. 51

Craignant autant de t'aborder que de ne plus te voir. Aujour ame, aussi purement que la lueur des étoiles tombe sur ton
d'hui, le fruit de l'amour est mûr en moi. Je ne sais pas de quoi front. Je pourrais bien t'apprendre pour quel mystère le ciel a
est faite ta beauté : mais elle me pénètre, mais elle m'entraine, fait les nuits d'été si enivrantes et si calmes, et ce que conseille
mais elle domine tout mon être. Je te dis cela sans espoir : la sereine quiétude d s crépuscules de juin; mais tout cela, je
quoique tu ne sois rien qu'une adorable créature, égarée dans veux que tu le découvres de toi-même et que tu me l'apprennes
une condition qui n'est pas digne de toi, je suis moins encore, naïvement à moi, qui te l'aurai si long-temps caché. Nous Se
moi, - puisque je me sens ton esclave. Sylvaine, il y a une sai rons l'un à l'autre un jour, puisque tous deux nous sommes
Son où les buissons ont leurs fleurs : eh bien, il en est une aussi libres.
où l'amour trahit son printemps par ses parfums. La saison est —Libres! répéta-t-elle comme épouvantée de ce que ce mot
Venue : je t'aime ; je voudrais en vain ne pas te le dire ! contenait pour elle d'ironie.
Elle se recula tremblante et un peu pâle. Elle ne fit pas at —Tellement libres, ô Sylvaine ! que je te laisse partir sans
tention à la grace de son jeune interlocuteur. L'image d'Olivier, eflleurer ton front d'un baiser.
de ce maître sérieux auquel elle avait voué une mystique ten Et il ouvrit lui-même la porte du verger à la jeune fille.
dresse, lui passa devant les yeux. Peut-être à ce moment com Nous saurons bientôt si Valentin était sincère et s'il n'avait
prit-elle pour la première fois qu'elle était envahie par ce senti pas joué une misérable comédie avec le cœur de Sylvaine.
ment qu'elle ne s'était pas encore avoué? Aussi, émue, et comme Quant à elle, épouvantée, non pas de ce qu'elle venait d'en
épouvantée de ce qui murmurait en elle-même, elle répondit à tendre, mais des ténèbres mêlées de lueurs sinistres qui enva
Valentin : hissaient sa pensée, elle referma la porte avec une précipitation
- Ces paroles-là ne sont pas pour moi, monsieur. Vous qui réveilla et fit partir les oiseaux endormis par le crépuscule
vous trompez bien sûr. Je savais que je ne suis pas belle; mais sur les arbres de l'enclos.
j'espérais ne rencontrer que des bons cœurs qui ne se moque
raient pas de moi. Rangez-vous un peu pour me laisser passer. lIEN RI DE LA CRETELLE.
Roussette m'attend : M. lecuré va rentrer; j'ai bien de l'ouvrage
à faire... La suite au prochain no.
— Non! je ne te quitte pas ainsi. Je ne puis point te laisser,
pauvre fille, avec l'idée que j'ai voulu rire, quand au contraire
ton effroi me fait presque pleurer. Peux-tu m'en vouloir d'être
venu sur ton chemin pour te murmurer ma prière?... -

— On ne dit sa prière qu'à Dieu et à la sainte Vierge. Tenez!


Voilà l'Angelus qui sonne, allez à l'église; c'est l'heure.
— Chère ignorante, interrompit-il avec un doux sourire, tu
n'as donc aucune idée de ce que c'est que l'amour ?
Elle ne répondit pas. Qu'aurait-elle répondu ? Elle pensait à GALERIE
Olivier.
—J'oublie toujours, continua-t-il, que tu ne sais pas quel
est celui qui te parle. Je suis Valentin Chamvallon. Ce chà
teau du Mesnil, qui est là-haut, appartient à mon père...
— Ah! interrompit-elle avec un regard d'étonnement; c'est DES POÈTES VIVANS.
donc vous qui êtes si riche ? .
— Peut-être! Je ne m'en inquiète pas. Qu'est-ce que cela fait
à mon amour ?
-Cela fait que quand bien même je ne me serais pas juré de XV.
n'écouter jamais aucune de ces choses que vous venez de dire,
vous me porteriez un grand tort en continuant à me chercher.
Du riche au pauvre il ne peut pas y avoir d'égalité. Et qu'est SAINTE-BEUVE.
cet amour dont vous me parlez, sinon un bonheur où on se
donne tout, et autant l'un que l'autre ? Je ne peux pas exprimer M. Sainte-Beuve est, à vrai dire, un Protée en poésie. La
cela, mais je le comprends, moi qui suis la plus pauvre créa lune a moins de phases que sa pensée. Le signalement que
ture du monde... -

vous aurez donné de lui à propos de Joseph Delorme ne s'ap


- Oui, la servante d'un prêtre; c'est ce que je ne supporte pliquera plus à l'auteur des Consolations, et moins encore à ce
rai pas... lui des Pensées d'août.Nul n'a besoin de commentateurs pour
- Oh! sa servante, reprit-elle avec fierté, et aussi un peu sa reconnaître que ces trois faces d'un même talent sont des
parente par mon oncle Étienne !
transformations successives, que ces trois fruits d'un même
— Eh bien ! continua-t-il en contemplant ce naïforgueil, tant
rameau sont d'une saveur et d'une valeur diflérentes; mais ici
pis ! J'aurais voulu avoir à descendre plus bas encore pour
t'élever sur les ailes de mon amour. Je veux que la fatalité qui les transformations ne sont pas des systèmes; elles sont les
est attachée à toi te soit douce, mais je veux aussi que tu saches conséquences obligées de cette nature ardente et mobile, tou
qu'il te sera impossible d'y échapper. Quand mon père m'a jours en train de découvertes. On dirait que, pour M. Sainte
appelé ici, j'étais triste de quitter la ville, où les nuits brillaient Beuve, les choses sondées et connues perdent de leur prix; il
plus encore que les jours; mais il m'a suffi de te voir pour que lui faut des voiles à soulever, des mondes nouveaux à par
tout le paysage fût éclairé. Partout où ta robe avait passé il courir. Il semble, si je puis me permettre la fantaisie de ce
restait pour moi un rayon. J'aurai tant de patience et tant de rapprochement, que sa pensée soit sans relâche poussée en
fidélité, que chaque chose dans la nature te répétera mon avant par quelque génie tentateur, assez pareil au cavalier
amour. O chère Sylvaine! mes complices seront partout, et tu noir qui emporte Lénore en croupe, dans la ballade allemande.
apprendras sans cesse qu'un cœur est à toi. La passion a la
« Oh! pourquoi donc aller si vite et si loin? crie le poëte à l'Es
puissance de faire ses messagers de la brise et des parfums.
Les créations de Dieu te diront par mille langages que mon prit qui l'entraine; nous avons déjà fui pour jamais de bien
amour est divin. Mais je n'en abuserai pas, et je veux seule charmans paysages; mais,j'y consens, oublions les premières
ment te faire une route dont la pente douce t'amène volontai délices, oublions le Creux de la vallée et son vertige, mainte
rement à moi ! Je pourrais bien te conduire sur la mousse de nant que nous voilà dans la plaine lumineuse des Consola
ce Verger et, une à une, faire tomber mes paroles dans ton tions, cette plaine que rafraichisseut de si calmes rosées. Oh !
b2 L'ARTISTE

ne quittons pas de long-temps ces lieux aimés et dressons-y Comme les chiens errans qu'on voit aux carrefours
notre tente. » Mais le fatal Esprit n'écoute rien et ne ralentit Je ne respire plus l'air frais des eaux limpides ;
pas sa course. « Au moins, reprend le poëte haletant, arrêtons Tous mes sens révoltés m'entraînent, plus rapides
nous au seuil de certaine Lucy rêveuse : j'ai à lui dire toutes les Que le poulain fumant qui s'effraie et bondit,
tristessesdemoname, à lui chanter toutes les mélodies confuses Ou la mule sans frein d'un Absalon maudit.
d'un cœur solitaire; je veux entr'ouvrir à ses yeux les champs Oh ! si c'était là tout! l'on pourrait vivre encore
de mes espérances, vaguement dessinés à l'horizon, mais ver Et croupir du sommeil d'un être qui s'ignore;
doyanscomme une autre Irlande, sa douce patrie. Au moins, je On pourrait s'étourdir. Mais, aux pires instans,
t'en conjure, restons quelques heuresencore dans ces bosquets, L'immortelle pensée en sillons éclatans,
Où quelque imprudente Herminie fuira devant moi en me je Comme un feu des marais, jaillit de cette fange,
tant au visage des roses par poignées. » Mais l'Esprit est impi Et, remplissant nos yeux, nous éclaire et se venge.
toyable; il ne permet pas de halte; il faut avancer toujours; il
faut passer du culte de la forme au culte quasi ascétique de Ce livre est plein de ces contrastes, et, depuis les Confes
l'idée; il faut quitter les rêveries mystiques aux fuyantes per sions et les Soliloques du fils éloquent de sainte Monique,
spectives pour l'austérité janséniste; il faut aller de Ronsard à jamais ce dualisme n'avait rencontré de plus chaleureux in
Gerson, de Saint-Martin à Nicole : Tentanda via est ! Au reste, terprète. Dans le magnifique commentaire d'un sonnet de
M. Sainte-Beuve lui-même semble faire allusion à cet entral Michel-Ange, dans la touchante épitre A deux absens, enfin
nement de sa nature dans un sonnet où, parlant des mœurs dans toutes les principales pièces du recueil, l'émotion poé
hospitalières du Slave, il lui compare le poëte, qui abandonne tique transpire de chaque vers, aussi réelle que vive, ce qui
à tous son plus beau fruit, la meilleure part de son ame, tan fait des Consolations un livre rare pour la bonne foi des choses
dis qu'il marche au hasard vers des lieux étrangers. exprimées.
S'il en fallait croire M. de Lamartine, les poésies de Joseph J'ai loué l'esprit d'investigation de M. Sainte-Beuve; de
Delorme auraient choqué bien vivement les habitudes litté vait - il toutefois en pousser l'aventure jusqu'aux Pensées
raires de 1829. Lui, en eflet, d'ordinaire si prompt à l'éloge, d'août ? Pour expliquer sa tentative, il s'est représenté en
il s'empresse d'incriminer « ces fausses couleurs, ces mètres vahi dans son genre de poésie privée par l'auteur de Jocelyn,
rompus, ce vernis trop vif, cette vérité trop rampante ou trop et contraint de se réfugier sur le terrain âpre et nu des col
nue. » Peut-être l'auteur de Jocelyn, si prodigue, à l'occasion, lines sans ombrages. J'avoue qu'il s'est hasardé sur des ver
de témoignages laudatifs, a-t-il sur les yeux un verre gros sans hors d'atteinte, et que nul ne viendra le troubler dans
sissant pour les défauts comme pour les qualités, car tout ce la possession d'un tel domaine; mais s'agissait-il bien en
qu'il réprouvait avec tant d'énergie est loin d'alarmer si fort pareil cas de gravir toujours et quand même? M. Sainte
notre goût. Il faut dire que, depuis lors, nous avons eu tant Beuve sait mieux que moi qu'il est en poésie certains som
de mètres disloqués, tant de couleurs criardes, tant de vernis mets peu fertiles, où les trésors de la récolte ne compensent
à brûler les paupières, que les audaces de Joseph Delorme pas les fatigues de la culture.
nous paraissent maintenant bien rassises; mais, pour avoir Non pas qu'il me semble intelligent de souscrire à l'opi
perdu ce premier bouquet trop fumeux, ce livre n'en a pas nion de plusieurs sur les Pensées d'août ; je les tiens au con
moins conservé la saveur généreuse d'un vin qui ne demande traire pour le produit le plus osé et le plus original, ou, si
qu'à vieillir pour dépouiller l'âpreté de la grappe. Si quelqu'un l'on veut, le plus bizarre de l'art contemporain. Seulement,
se montra résolu et hardi à débarrasser la poésie de tous je voudrais qu'on les considérât comme un de ces objets
mannequins et de toutes échasses, c'est incontestablement rares, de valeur peu apparente, que l'amateur garde sous
M. Sainte-Beuve, et Joseph Delorme reste un premier essai glo verre dans son cabinet de curiosités, et qu'il ne montre
rieux dans ce genre intime, familier, domestique. C'est pour qu'aux plus fins connaisseurs avec explication préalable et
quoi les pièces écrites en vers alexandrins, commentaires avertissement de ne pas se méprendre.
psychologiques d'une lecture, d'une promenade ou d'une Car ici la méprise est des plus faciles, et beaucoup de lec
rêverie, m'en paraissent les plus belles. teurs accoutumés à la mélopée du vers classique, au jeu
· Les Consolations et Volupté sont pour moi deux œuvres ju splendide des métaphores, à toutes les séductions du rhythme
melles, deux livres d'une analyse poétique aussi profonde et et de l'image, n'hésitent pas à réprouver ce vers rompu à
vraie que littérairement admirable. On peut dire que les Con tant de jointures, de complexion grêle, peu musical, et à le
solations furent é, rites dans une de ces dispositions uniques croire dépourvu d'art. Ce n'est cependant point l'art qui fait
où les facultés du poëte résonnent dans la plénitude de leur ici défaut, comme on peut voir par l'exposition que M. sainte
vibration. Quoique composées en moins d'un an, à travers les Beuve, dans une épitre à M. Villemain, a donnée de son sys
nombreux assujétissemens d'une vie littéraire très active, on tème. Tel en effet qui trouvera certaine tirade prosaïque,
n'y sent jamais cette lassitude de pensée et de style trop fré n'aura point senti certaine coupe ou certain mot qui relève à
quente aux lendemainsdesexaltationslyriques, tantl'imagina temps le ton par un tour soudain ou par une adroite alliance.
tion et le cœurétaient là sous le coup d'un ébranlement sonore ! Mais, il en faut convenir, si jamais livre réclama un audi
D'où venait donc au poëte cette impulsion profonde ? Quel toire spécial et préparé, c'est celui-là.
trouble amenait donc ainsi sur ses lèvres le cri de la faiblesse Les Allemands ont coutume d'appeler Faust le livre scellé
éplorée qui se confesse, ou l'hymne de l'espoir ravivé qui de sept sceaux ; n'en pourrait-on dire autant des Pensées
s'exalte ? La belle pièce à M. Viguier nons l'apprend; c'était la d'aoüt ? Si ce recueil a des ombres pour les intelligences à
lutte éternelle d'une ame en proie aux sens dominateurs, as qui sont familières toutes les formules de l'art, de quelle en
pirant à se dégager des chaines qui la tiennent captive loin tente difficile sera-t-il donc pour le gros du public ? J'avoue
des sphères épurées, son vrai séjour : ne l'avoir jamais vu entre les mains d'un lecteur apparte- .
nant au commun des martyrs, sans éprouver une sorte de
Depuis ce temps, déchu, noirci de fange immonde, frisson produit par la conscience d'un immanquable quipro
Sans ciel et sans so'eil, égº ré dans le mon 'e, quo; il est bien vrai que je n'ai pas eu souvent l'occasion de
Quand parfois trop d'ennui me possède, je cours ressentir ce frisson là.
REVUE DE PARIS. 53

Mais d'où vient donc cette obscurité comparable à celle de


Perse chez les Latins (1)? Du style d'abord qui foisonne en XVI.

constructions elliptiques, puis de la pensée elle-même que


M. Sainte-Beuve, artistement amoureux des nuances, a cou ARSENE HOUSSAY E.
tume d'attaquer de biais plutôt que de face. Les couleurs rom
pues, comme on dit en peinture, l'attirent plus que les couleurs
Les Sentiers perdus eurent cela de particulier que, paraissant
franches, le clair-obscur plus que la pleine lumière, de sorte
àuneépoque où la poésiese préoccupait outremesuredecouleur
qu'on doit aborder son œuvre d'un pied prudent et d'un œil
et de rhythme,ils osèrent se passer de tout cet art savant jus
perspicace, afin d'y cheminer sans encombres. Et cependant,
malgré cela, et à cause de cela peut-être, les Pensées d'août et
qu'à la raideur. Pour peindre ses fraiches vallées du Verman
dois, M. Houssaye crut devoir s'en tenir à des teintes légères,
les Notes et Sonnets qui les continuent, sans rompre l'ac
comparables, suivant moi, à celles dont M. Camille Flers af
cent, seront toujours d'une lecture attirante pour le public
fecte les nuances à ses paysages. Il avait raison; car cette
restreint que j'ai dit, le seul qu'elles doivent de long-temps
tendre couleur de primevère, répandue avec charme sur le li
se promettre. Pour ce genre de public blasé de jouissances
vre, se fût très mal accommodée des couches épaisses d'un
littéraires, les poésies de beauté régulière et qui frappe aus
style trop somptueux.
sitôt les yeux, tout admirables qu'il les reconnaisse, ne sont
Avez-vous jamais rencontré, au fond des bois, ou sur le
pas ses plus sympathiques, ou du moins ses plus habituelles.
penchant d'une colline, une source qui s'échappait d'un massif
Il aime beaucoup moins la liqueur qui se vide d'un seul trait
de coudriers par les naseaux de quelque vieux dauphin tout
que celle qui se déguste lentement et à reprises. Or, les Pen
enguirlandé et tout verdi de lierre ? L'eau murmurante s'en
sées d'août offrent précisément ces qualités de dégustation
allait à l'aventure, éparpillée sur le gazon ou sur la mousse,
lente qui ramène plusieurs fois la lèvre aux bords de la caressant avec insouciance les boutons d'or et les fraises, tou
coupe. Sans doute, si une littérature entière se réglait sur
jours peu pressée d'aller se perdre dans la rigole qui fait
Monsieur Jean, le génie de la langue serait immédiatement
marcher l'usine prochaine. Le talent de M. Houssaye avait,
transformé; un livre comme les Pensées d'août n'en atteste
dès l'abord, cette insouciance, amie des loisirs agrestes. Une
pas moins les innombrables ressources d'une manière péné
de ses pièces est datée d'un moulin, une autre d'un chemin
trante et singulièrement novatrice. C'est surtout quand on a
creux; tout cela respire en effet une verdeur bocagère qui
fureté, comme M. Sainte-Beuve, dans tous les coins et recoins
reste naturelle au milieu même des coquetteries de la muse.
de son art, qu'on achète sans remords un peu de nouveauté
Car, en fait de coquetterie, cette muse en avait bien quel
au prix de quelques sacrifices, et qu'une locution créée, fût-elle
contestable, paraît encore au-dessus d'une autre plus usitée, ques grains. Elle s'était si souvent égarée, sur les traces de
mais banale et sans vertu, à force d'avoir couru le monde.
son poëte, dans les parcs et les charmilles, parmi les Sylvains
et les rocailles; elle s'était tant jouée avec lui autour des toi
Gardons-nous d'ailleurs de tomber dans cette injustice
lettes du dernier siècle, qu'elle trouva piquant de s'attifer
dont souvent la critique inintelligente ou hostile se rend cou
pable envers les poëtes, et qui consiste à exiger d'eux les qua dans le goût d'alors et revint de là avec quelques mouches
lités qui ne sont pas dans leur nature, ou que leur œuvre ne sur la joue. Tout en gardant sa robe rayée du village, elle se
comporte pas. Le bouvreuil ne peut avoir le chant du merle donna ces gracieux airs de tête dont Coustou et Coysevox
animaient le marbre et qui embellissent ces statues qu'on
ni l'ébène lustré de ses ailes; et, s'il vous plaît d'offrir un
brin de verveine ou de romarin , il est absurde de vous de voit au jardin des Tuileries, tressant des guirlandes ou ca
ressant des colombes. Il y avait là de quoi faire crier très haut
mander les belles lames d'argent dont se compose l'orgueil
nos écrivains puristes, gens fort graves qui fuient les Graces
leuse fleur du lis. Puisque M. Sainte-Beuve l'a confessé dès
et avec qui, Dieu soit loué ! les Graces ne sont point en reste.
Joseph Delorme : -
Mais c'était là un de ces défauts qui ont plus de charme que
Non, ma muse n'est pas l'odalisque brillante certaines qualités. Ainsi, courant des clairières aux réduits,
Qui danse les seins nus, à la voix Sémillante, toujours « cherchant la rose et fuyant l'aquilon, » la jeune
Aux noirs cheveux luisans, aux longs yeux de houri ; muse semblait avoir pris pour devise cette phrase du joli ro
man qui sert de préface au volume : « Dieu a dit aux hommes :
le lecteur bien averti ne doit donc plus compter sur les grands Les collines sont couvertes de vignes, les femmes sont pleines
airs d'une impératrice fière de démarche et splendide de pa de roses, les oiseaux chantent dans les bois : vendangez, mois
rure. Il aurait même plus aisément la clé des Pensées d'août, sonnez, écoutez! » Ainsi faisait cette fille d'Euterpe, et de sa
si, en place de cette pompeuse image, il se figurait tout sim blonde moisson d'images, et des bruits vagues recueillis par
plement dans la muse qui les a dictées une sorte de Cendril elle dans les échos à ses heures de rêverie, elle composait ses
lon sans atours; oui, la Cendrillon de la légende, qui, entre chansons, qui me rappellent les vieux airs de Nicolo, où la
ses sœurs superbes couvertes de joyaux et de soie, reste vê mélodie l'emporte sur la facture et où le hautbois revient à
tue de simple étoffe, mais dont le charme, pour qui sait chaque instant jeter, comme un soupir, ses notes plaintives.
observer et comprendre, se trahit sous l'humble costume et Lisez plutôt un de ces petits poémes, baptisés capricieusement
dont le pied vif et délicat peut seul chausser la fine pan du nom d'Isolines.
toulle.
La nuit avec amour sc penche sur la lel'l'c :
(1) Par le nom de Perse je crois assez marquer que dans mon esprit
l'idée d'une certaine obscurité n'est pas exclusive de la beauté. Il y a, Le ciel de juin s'enflamme à l'horizon
en effet, dans les arts un genre de beauté dont l'intelligence ou la
Et la rosée argente le gazon. -

perception n'est pas spontanée et qui exige une sorte d'initiation pro
| gressive. Dans un autre ordre de choses, Amaury le sentait excellem Tout arbre abrite un doux mystère.
ment lorsqu'en présence de la beauté étrange et inaccoutumée de
M"° de Couaën il raconte qu'il en épelait chaque ligne, comme un livre
divin, un peu difficile, qu'un ange familier lui aurait tenu complai Le vent d'est que j'entends au loin
San)Inent ouvert, M'apporte l'odeur du sainloin
L'ARTISTE

Tout arbre abrite un doux mystère. Chanter Phœbus leur maitre et Diane sa sœur,
Quand tu commanderas les danses haletantes,
Les rOssignols chantent l'amour en chœur; Moi je te parlerai tout bas du beau chasseur;
Je VOus attends, Vous, l'ame de mon cœur :
Plus altérée alors, tu boiras à la source,
La nuit avec amour se penche sur la terre !
Toi, la vierge éternelle insoumise à Vénus;
Pour fuir dans les forêts tu reprendras ta course
Il y a dans les Sentiers perdus une tristesse vraie qui gagne Et permettras aux vents de baiser tes seins nus.
insensiblement l'ame du lecteur et qui l'émeut sans l'assom
brir. Dès que vous ouvrez ce livre d'une main sympathique,
M. Houssaye n'a point dépensé et enfermé toute sa poésie
il se fait d'abord en vous comme une gaie journée de prin dans ces deux recueils. Il est un de ceux qui, depuis dix ans,
temps. L'air tiède et lumineux se parfume des luzernes en
fleur; l'oiseau chante dans la haie; l'abeille s'en va butinant ont le plus jeté à tous les vents de la presse de ces pages aven
tureuses dont beaucoup ont la charmante destinée de ces
et bourdonnant du saule amer au cytise; l'écho retentit du
germes errans qu'un orage emporte dans ses tourbillons, et
battoir des lavandières; ce me sont que tressaillemens d'ailes
qui, plus tard, sourient aux yeux du passant, épanouis sur
et chansons joyeuses. Puis une voix plaintive monte soudain
du pied des collines; une note mélancolique vous arrive du quelque vieux portail en touffes verdoyantes et en pittores
ques bouquets. Au nom de M. Houssaye se réveille dans
Sentier voisin; un nuage jette son ombre sur la campagne bien des mémoires le souvenir de vives saillies, de traits
SOuriante. Quel est donc le sombre magicien qui a varié ainsi
d'esprit ou de sentiment, poésie détournée qui avive et décore
l'aspect des choses? Hélas! c'est le sentiment des courtes joies
ses romans, ses récits de voyages et ses Portraits du dix-hui
qui a passé dans l'ame du poëte; c'est la pensée des heures
tième siècle. Mais, si je prétendais donner de lui un portrait dé
qui s'envolent sans retour, l'ineffable regret de la beauté qui
finitif, M. Houssaye aurait près de plusieurs figures de cette
échappe aux étreintes amoureuses de la jeunesse. M. Hous
saye exprime à ravir tous ces pâles fantômes des amours galerie un enviable désavantage, celui des années. Il est, sauf
passés qu'il évOque des plages lointaines du souvenir, et sur erreur, le plus jeune de ceux dont j'aie encore tenté une lé
les traces desquels se reportent complaisamment toujours le gère esquisse. Or, si trente ans est la belle heure à saisir pour
désir et le rêve. Or, si l'on estime les gros livres sur lesquels le portrait en marbre ou sur toile, il n'en est pas de même
l'esprit s'évertue, on aime ceux-là qui font rêver. pour le portrait littéraire. A trente ans, les femmes elles
mêmes, quand leur beauté n'est pas de pure gentillesse, sont
Le second recueil de M. Houssaye, la Poésie dans les bois,
témoigne d'un faire beaucoup plus étudié. Ce voile que sa dans le plein rayonnement de leurs traits. L'ampleur des
formes, les tons mats et veloutés des chairs, les ondessoyeuses
muse laissait d'abord flotter à toutes les haleines d'avril,
est maintenant fixé sous sa couronne de fleurs avec plus d'art, de la chevelure, toutes ces bonnes fortunes du pinceau sont
mais sans plus de contrainte. On voit que l'auteur a trempé dans leurs plus riches développemens. Giulia Grisi devait
être moins belle à vingt ans qu'à trente. Mais, à cet âge, la
la lèvre aux sources grecques; un vague écho des lyres sici
liennes murmure dans ses nouveaux vers. Toutefois, s'il a physionomie du poëte n'a point encore reçu le mâle vernis de
puisé dans Théocrite et dans Moschus un juste sentiment de la maturité. J'en sais qui aiment mieux cette première épreuve
l'antique, il n'a point Visé à ces formes de style qui l'eussent de la figure, lorsque les traits moins accusés ont aussi plus
conduit au pastiche de Chénier. Il a suivi en cela le conseil de délicatesse, les yeux moins voilés, un regard plus Vit, la
lèvre moins austère, un plus facile sourire. ll impOrte toute
de Bion, qui engage son ami à façonner lui-même sa flûte, sans
recourir à des mains étrangères. Euterpe, la Sirène aux yeux fois, pour l'avenir, que la physionomie s'accentue et que
l'attitude s'affermisse. Cette fraiche et éclatante récolte aux
verts, les Moissonneurs, sont de charmantes pièces où l'on re
trouve sous le cachet contemporain cette douceur dorienne de marges et aux buissons de la jeunesse double d'ailleurs de
l'antique idylle, miel butiné sur les coteaux deSyracuseetdans prix et de grace quand viennent s'y joindre les opulentes
les vallons de l'Etna. Je voudrais citer quelques passages du vendanges mûries sous le puissant soleil des années qui suc
dialogue des Moissonneurs qui montreraient que l'auteur a pu cèdent. C'est dans cette pensée que M. Houssaye cOmpOse les
Saisir dans sa poétique vérité ce rare et difficile accent de l'é- Poémes antiques qu'il annonce, et dont, sur quelques pièces
glogue; je préfère cependant donner complète cette fervente déjà publiées, il est permis de beaucoup attendre. Soit en
invocation du livre placé à bon droit sous les auspices de eflet qu'il chante les Heures entourant Vénus blessée et tei
Diane chasseresse. gnant les roses du sang vermeil de la déesse ; soit qu'il con
sacre dans une peinture au trait ferme une scène de pudeur
0 fille de LatOne! idéale habitante maternelle encadrée dans un site d'Italie ; soit enfin que,
Des halliers où jamais ne passent les hivers, s'inspirant du portrait de Violante, il célèbre la beauté fécon
Blanche sœur d'Apollon à la lyre éclatante, dant le génie; le poëte tire désormais des cordes harmonieuses
Diane aux flèches d'or, inspire-moi des vers ! un accord plein, retentissant et durable.

Je les veux suivre encor, tes nymphes égarées A. D ESP LA CES.

Dans les bois odorans où se perdent tes pas,


Suite de la Galerie au no prochain.
A la chasse Où tOujOurs les biches effarées
T'implorent par leurs cris, mais ne t'arrêtent pas.
Si je te vois suspendre à la branche d'un arbre
Ton arc d'argent pour boire aux sources du rocher,
J'irai sur l'herbe en fleur baiser tes pieds de marbre »

Chasseresse à l'œil fier, que nul n'ose approchef !

Quand les Muses viendront, chevelures flottantes, .


REVUE DE PARIS. 55

des cris éloquens pour flétrir ces signes trop certains d'une dés
Organisation prochaine. Il préparait ainsi les violences que
devait plus tard inspirer à ses élèves le spectacle d'une épOque
COrrompue jusqu'à la folie.
Mais, après Lucile, IIorace, le poëte des cœurs heureux, jeta
JUVÉNAL ET PERSE. la satire dans une voie nouvelle; si tout n'était pas permis à un
si adorable causeur, on lui reprocherait volontiers de l'avoir
conduite sur un terrain qui n'est plus le sien. Ilorace n'était
pas l'homme de la colère, mais, au contraire, celui de l'indul
gence facile, du fin sourire et de l'aimable raillerie. Son bien
veillant éclectisme n'a rien de la verve furibonde de ceux qui le
suivront. Il s'enivre et il fait des vers, il aime ses maitresses
d'un jour et ses amis, et, trop plein de sa joie débordante, il la
L'esprit de satire revêt toutes les formes. L'ironie, la colère, laisse couler à l'aventure, en un style dont les littératures mo
la voix irritée de la passion, parlent indifféremment dans le dernes envieront à jamais la poésie, le vif esprit et la merveil
drame, dans l'ode, dans le roman, et c'est de beaucoup rétrécir leuse élégance. Certes, ce n'est pas lui qui, dans ses accès d'ir
l'horizon littéraire que de refuser le nom de satiriques à ces ritation, aurait écrit ces vers audacieux et terribles que nous
grands mOqueurs qui n'ont pas jeté leur iDdignation dans le allons voir abonder sous la plume de Juvénal. Il fallait que les
moule consacré. La salire est éternelle comme la justice, et temps changeassent pour que la satire se fit sévère et hardie.
elle est de tous les pays. La France, par exemple, l'avait déjà Ils changèrent, en eflet, et précisément à l'heure où les disci
au moyen âge; au seizième siècle, il la faut chercher dans ples d'un homme qu'on venait de mettre en croix se répandaient
les pamphlets, dans Montaigne et surtout dans Rabelais; au de toutes parts pour annoncer la bonne nouvelle aux nations
dix-septième, elle est, non pas dans Boileau, mais dans Mo étonnées, le monde romain commenca Sa longue Orgie, passant
lière et souvent dans Saint-Simon; au dix-huitième, elle est par aisément du vice au crime, de la débauche au meurtre. Il y a
tout. Aujourd'hui, enfin, quels sont les vrais satiriques ? Ilélas! dans Tacite des mots effrayans. « En ce temps-là, Lucius Pison,
en ce siècle où l'on a ri des plus belles choses et des meilleures, préfet de Rome, mourut de mort naturelle, chose rare pour un
ce sont les journalistes d'abord, et ceux de nos artistes qui ont personnage d'un si haut rang. » C'est dans Tacite, en eflet,
mis dans leurs caricatures une verve si implacable, et les ro qu'il faut chercher l'histoire de ces longues années où le flot
manciers, et les conteurS, et tOut le monde. Ce sera surtout de la licence publique courut sans entraves dans la ville éter
l'historien encore à naitre qui racontera, sans déclamation, nelle. Dans son éloquence contenue, dans sa sobriété extrême,
sans phrases vaines, les espérances trompées, les rêves, les on sent frémir l'indignation d'une ame haute et le regret de l'an
joies et les misères de ce temps. -
tique probité. Mais c'est à Juvénal qu'il fut donné de résumer,
Mais, à coté de cette satire large et féconde qui va son che dans ses véhémentes Satires, les colères des gens de cœur de
min sans s'inquiéter du nom qu'on lui donne et surtout sans son temps. Pendant que Tacite raconte simplement le fait, Ju
avoir conscience d'elle-même, il en est une autre, je le sais, qui, vénal en extrait l'horrible poésie et la fait couler brûlante aux
sous une forme plus étroite et, s'il faut le dire, plus empreinte yeux de tous. Il ramasse dans la boue et dans le sang la plume
de convention et de rhétorique, vise au même but et répond ou plutôt le glaive de Lucile, ense stricto, et il s'en sert si vail
au même besoin : c'est la satire proprement dite, telle que la lamment qu'il meurt exilé dans la Pentapole d'Égypte. Grand
font les poëtes des époques littéraires plutôt que poétiques, et cœur et grand esprit, il a longtemps contenu sa verve; mais, l'âge
telle qu'elle a droit de figurer à titre de genre spécial dans les survenant, une dernière goutte a tout fait déborder et le torrent
cours de belles-lettres, entre l'épître et l'apologue. On ne le s'est répandu. Je ne suis pas de ceux qui lui reprochent cette
peut nier, il y a dans la satire ainsi comprise un parti pris de parole toujours ardente; sans doute, Juvénal a parfois été outré;
colère ou de mauvaise humeur, une irritation systématique, je mais aussi en combien d'Occasions graves se montre-t-il plus
ne sais quoi d'apprêté qui tient de l'homélie ou de la mercuriale indulgent que l'histoire ! Quand il peint les vices de Rome avec
et qui l'empêche de produire sur l'esprit une impression aussi de si vives couleurs, ce n'est pas l'artiste qui parle et qui s'eni
vive que la satire en action, comme l'ont faite, par exemple, vre de ses déclamations; on sent que, témoin du mal, il en
Pétrone, ou, plus largement encore, Molière dans Tartufe, souffre profondément. Le génie du satirique est d'ailleurs fait
Beaumarchais dans Figaro. Ainsi restreinte, la satire a, du reste, de colère et de sympathie; son talent lui vient souvent de ce que
sa valeur, et je n'entends nullement le contester; nous avons, son ame a de doux. Il ne laut jamais oublier que Juvénal a com
dans cette forme, des chefs-d'œuvre, et elle m'apparait, dans pris la poésie des larmes :
l'histoire des littératures anciennes, comme la sainte protesta
tion du bon sens et de la morale contre la folie et les vices du ... Mollissima corda

temps. Telle est la satire dont Rome déroba le secret à la Grèce IIumano generi dare se natura fatetur
et que les modernes ont adoptée. Je n'ai point à en faire l'his Quae lacrymas dedit : haec nostri pars optima sensus.
toire. Dans son savant article sur Lucile, un regrettable écri
vain, Charles Labitte, a dit les commencemens de la satire Il se faut souvenir toujours de ces vers presque virgiliens, où,
latine. ll l'a montrée se dégageant peu à peu de la forme dra parlant d'un jeune esclave qui songe à sa mère absente et à son
matique dont les Grecs l'avaient revêtue, et, sans s'arrêter à pays regretté, il écrit :
Ennius, où l'or est mêlé à trop de scories et que son œuvre per Suspirat longo non visam tempore matrem;
due nous oblige d'ailleurs à juger par défaut, il est arrivé à Lu Et casulam, et notos tristis desiderat haedos...
cile.Malheureusement il ne nous reste de lui que quelque frag
mens : tout incomplets, tout mutilés qu'ils soient, ils suffisent Ces notes languissantes et tendres ne sont pas rares chez Ju
pourtant pour faire comprendre quel effroi ce terrible railleur vénal, et varient heureusement le ton chaleureux de son éter
dut répandre dans la ville. Lucile venait en un temps où les nelle invective. Mais je m'arrête; il n'est pas besoin d'insister
mœurs, déjà fort relâchées, permettaient de regretter l'austérité davantage sur un poëte qu'on a déjà si souvent commenté et
des coutumes passées; l'antique vertu se débattait plus qu'à que, de tout temps, on s'est montré disposé à applaudir.
demi vaincue contre la corruption qui commençait à marcher Moins lieureux que Juvénal , Persº n'a pas vu se grouper
le front haut. C'est de cet instant de lutte que les vers de Lucile autour de son nom un cercle d'admiraleuls passionnés. Loin de
ont consacré le souvenir. Le luxe menaçait de devenir excessif, là, il me semble avoir été pres Ille toujours malmené par les criti
et la loi somptuaire de Licinius, quoique toute récente, n'était ques. L'histoire de sa réputation est curieuse; et d'abord Juvénal,
plus qu'un objet de risée. Lucile trouva dans son indignation qui a pourtant parlé de tous les poëtes qui l'ont précédé dans la
56 L'ARTISTE

voie de la satire, ne fait seulement pas au jeune Perse qui venait préparaient dès long-temps à traduire le grand satirique. Au
de mourir l'honneur de le citer. Moins dédaigneux, Quintilien titre seul de ses nombreux romans, on devine que l'auteur
le nomme avec quelque éloge, mais sa louange vague ne dit d'Une Grossesse est un de ces écrivains énergiques qui se com
rien. Dans un moment d'humeur, saint Jérôme aurait, à ce plaisent, dans leurs inventions, aux pures délices de l'assassinat
qu'on raconte, jeté au feu ses indéchiffrables satires. Plus tard, et du viol. Il n'est que trop vrai qu'en ces temps de littérature
Scaliger, après avoir pâli long-temps sur un texte douteux, laisse sans frein, lorsque dans son désir d'être à tout prix émouvante,
Perse de côté, en s'écriant : « N'en parlons plus. » Heinsius le l'imagination galope à bride abattue, per fas et nefas, M. Jules
trouve rebutant, Rapin triste, Bayle dévergondé. Lui a-t-on as Lacroixa, commeses terribles confrères et souvent mieux qu'eux,
sez reproché son obscurité ! C'est le Lycophron des Latins, dit poursuivi le drame jusque devant la cour d'assises.Il a puisé à
un critique; c'est parce qu'on ne le comprend pas qu'il paraît pleines mains dans ce douloureux inventaire de crimes que la
profond, ajoute un autre, jésuite, il est vrai. Tout cela est un Gazette des Tribunaux dresse si complaisamment et qu'elle com
peu dur. Pour moi, je crois retrouver dans Perse l'éloquence menteavec les raffinemensd'une vieillefille qui, du haut desalon
empruntée du jeune rhéteur, qui, nouvellement sorti de l'école, gue expérience,juge les coups. M. Jules Lacroixa donc sacrifiéau
Obéit bien moins à son inspiration personnelle qu'au souvenir faux goût d'un public blasé. Mais il lui faut rendre cette justice,
frais encore des leçons que lui a données son maitre. Pour le que, tout en écrivant ses romans, il n'a pas cessé un instant
style, on le sait, Perse imite tous ceux qui l'ont devancé; pour (chimère secrète et toujours caressée) de croire aux lettres sé
la pensée, on sent qu'il entend éternellement vibrer à son oreille rieuses et de leur consacrer la meilleure part de son loisir. Une
l'écho d'une parole révérée. Sous la douce et ferme discipline de traduction de Macbeth où se remarquent de beaux vers, un vo
Cornutus, les graves enseignemens du Portique rajeuni, le stoï lume de sonnets publiés en 1858 sous le titre de Pervenches, et
cisme antique renouvelé par l'esprit latin, le bercèrent d'abord. dans un moment où la poésie a si peu de chance de réussir, té
Riche, ou du moins dans une situation de fortune qui lui lais moignent de son culte désintéressé pour les vrais dieux. J'ai
sait toute liberté, Perse se livra à la veine poétique, selon son sous les yeux ce recueil de sonnets et j'y retrouve l'émotion, la
caprice, travaillant peu toutefois et peut-être difficilement, puis forme exacte, la rime opulente, que tant d'autres ont vainement
qu'il ne nous a guère laissé que sept cents vers. La mort vint, cherchées. Quelques vers d'amour égaient et parfument ce petit
qui lui ôta la parole en son meilleur élan. à vingt-huit ans, alors livre où se lit dans toute sa tristesse l'incessante préoccupation
sans doute qu'il allait épurer sa manière et l'agrandir. Sans de la mort, funèbre image dont M. Jules Lacroix parait constam
autre passion que celle du vrai, le jeune Perse, né sous Tibère, ment poursuivi.Toutes choses d'ailleurs le frappent par leur côté
put traVerSer, Sans se mêler aux folies de ces années de dés douloureux : ce qui le caractérise, c'est l'énergie. On comprend
Ordre, les règnes de Caligula, de Claude, de Néron et le com dès-lors la sympathie qu'il a toujours professée pour Juvénal.
mencement de celui de Galba : il faut le remarquer à sa louange, La traduction que M. Jules Lacroix donne aujourd'hui, après
puisque les stoïciens eux-mêmes cédèrent à l'ivresse commune. avoir été tour à tour prise, abandonnée et reprise, aurait été
Ses satires, peu originales au fond, étincellent par intervalles commencée, à ce qu'on m'assure, il y a plus de dix ans. Il est
de vers éclatans et d'apostrophes d'un brûlant lyrisme. Son certain que ce volume contient près de six mille vers, des vers
style a, indépendamment de son obscurité presque proverbiale, traduits, qui plus est, et cela fait supposer un fier courage.
le défaut d'être très inégal.... Mais n'a-t-on pas assez écrit sur Notez que M. Jules Lacroix appartient à l'école de M. Victor
ce point, et convient-il d'insister plus long-temps sur des choses Hugo. Malgré les difficultés que présente toute traduction, et
qu'on retrouve partout et qui partout sont mieux dites ? celle de Juvénal en particulier, il ne s'est pas départi un instant
Tels sont les satiriques que M. Jules Lacroix a voulu traduire. du système rigoureux qu'il avait adopté; il a bien fait quelques
On s'accorde à penser aujourd'hui que, pour interpréter les concessions, mais le moins possible Un des mérites de sa ver
poétes, la forme du vers est la seule admissible; la prose est sion, c'est d'être extrêmement concise; l'abbé Delille, dans ses
impuissante, dit-on, à rendre le mouvement du rhythme et le Géorgiques, que certaines gens ont la bonhomie d'admirer en
lyrisme de la poésie. J'y souscris volontiers, et je n'ai garde de core, emploie trois ou quatre vers pour en rendre un seul, ou
m'élever contre une opinion qui devient tous les jours plus gé pour faire semblant. Pour Juvénal, qui est infiniment plus serré
nérale, et que partagent d'ailleurs tant d'hommes compétens, que Virgile, il lui en aurait fallu le double; M. Lacroix suit son
M. Jules Lacroix entr'autres. Mais, à notre sens, la traduction texte de très près; et cependant il n'omet rien ou du moins pres
en vers, semblable en ceci à la fameuse jument de Roland, qui que rien. On en jugera par un exemple emprunté à la fameuse
était si douce et si belle, mais qui était morte : la traduction en satire contre les femmes; il s'agit de l'épisode de Messaline que
vers n'a qu'un défaut, c'est qu'elle est tout simplement impos tout le monde sait par cœur et qui présentait au traducteur des
sible. Sans doute, s'il s'agissait de transporter l'idée latine ou difficullés de toutes SOl'tes :
greclue dans ce langage incolore, froid, lâché et si faiblement
A peine l'empereur vient-il à s'endormir,
rimé, qui n'a des vers que le nom, et que l'école de l'empire Son épouse, écartant la pompeuse courtine,
parlait avec une facilité si malheureuse, l'entreprise n'aurait Quitte pour un grabat la couche pa'atine;
rien de trop ardu et chacun la pourrait mener à bout. Mais Puis avec une esclave, une seule, elle fuit
si, prenant au sérieux les conquêtes de la muse moderne, les Sous un obscur manteau qui se perd dans la nuit.
ressources dont elle dispose et ses exigences, on veut atteindre Couvrant ses noirs cheveux d'une perruque blonde,
au Vrai style poétique, c'est bien alors une autre aflaire, et l'a- L'auguste courtisane entre en un bouge immonde,
venture est plus périlleuse. Il n'est plus permis aujourd'hui, Et, dans sa loge vide où fume encore un lit,
même aux traducteurs, d'éluder les difficultés de la césure et de Au fond du lupanar elle s'ensevelit.
la rime, il les faut aborder franchement et les vaincre. Que Là, sous un nom menteur, lascive, toute nue,
Par une tresse d'or la gorge retenue,
voulez-vous ? les Rayons et les Ombres ont gâté le métier. On Noble Britannicus, dans ce hideux séjour
le conçoit : lorsqu'il faut appliquer cette forme Splendidc ct ri Elle étale le ventre où tu puisas le jour !
goureuse à la pensée d'autrui, le vers, même sous la plume la Elle accueille la foule, et, jalouse de plaire,
plus adroite, est plein de perfidies involontaires. Comment, La fausse Lycisca demande le salaire...
dans cette étroite mesure, faire tenir l'idée tout entière et la
rendre avec ses finesses et ses délicates nuances, et, si l'on veut Lorsque le proxénète enfin clôt sa tanière,
traduire exactement, comment, tiraillé dans tous les Sens, ne Elle sort; mais, fermant sa loge la dernière,
passacrifier la question d'harmonie et de cadence, souvent même Et triste, aiguillonnée encor par le désir,
de correction ? Traduire en vers, c'est proprement un martyre, Elle veut prolonger quelque temps son plaisir.
et je conçois peu que l'on s'y soumette de gaieté de cœur. Elle sort fatiguée et non pas assouvie;
Et le visage terne, enfumé, l'œil sans vie,
M. Jules Lacroix a eu ce courage. La nature plus violente que Au lit impérial, dans sa lubrique ardeur,
lºndre de Son esprit, une fréquentation assiduc de Juvénal, le Du lupanar infâme elle apporte l'odeur !
REVUE DE PARIS. 57

Que cette citation nous suffise. Ceux qui ont présens à la Les ouvrages présentés se montaient à plus de 4,500, le jury
pensée les admirables vers de Juvénal diront mieux que nOuS en a donc refusé à peu près la moitié. Nous signalons le fait
si M. Lacroix en a rendu le lyrisme, le mouvement, la vehé sans commentaire, désirant lui laisser sa monstrueuse élo
mence. Tout est traduit, ce nous semble, et le nigrum flavo cri quence. Si nous voulions en croire les avis officieux qui nous
nem abscondente galero que les versions, même en prose, omet parviennent, cette éloquence aurait retenti tellement haut que
tent volontiers, et le célèbre aera poposcit, trait de génie, et le
resupina jacens, et tant d'autres fortes paroles presque impossi les membres du jury, étourdis, confus, voudraient quitter la
bles à traduire, tant la pudeur,—je ne parle que de celle des partie et demander eux-mêmes un autre mode d'admission pour
mots, — est prompte à s'effaroucher en France. l'an prochain. Ceci nous parait bien raisonnable, et depuis
La traduction de M. Jules Lacroix a sans doute ses faiblesses; long-temps ces vieillards n'ont plus accoutumé les jeunes gens
son style est parfois un peu trop latin, d'autres fois il tempère à de pareils actes de sens commun.
involontairement l'énergie de son modèle; enfin la rime, dure Chaque année il ne manque pas de gens moroses, de critiques
tyrannie, cette rime qui ne doit qu'obéir, à ce qu'on assure, le myopes, qui vont déplorant partout la décadence de l'art et se
mène un peu à sa fantaisie. J'aurais vingt exemples à citer; mai,3 plaignant de la nullité du Salon, ou tout au moins de sa grande
pouvait-il en être autrement? Traduire en vers, je le répète, est infériorité sur le précédent. Il semble, à les entendre, que l'art
impossible. Et si la difficulté pouvait être résolue par le zèle de dépérit de jour en jour et que l'intelligence humaine va s'é-
nos écrivains, il y a long-temps que les femmes liraient en fran
teignant dans les grandes ombres de la stérilité. Nous ne com
çais les classiques anciens et en connaitraient la force et la
grace. Tout ce que peuvent le talent et la patience, M. Jules La prenons pas bien cette manière de juger, et nous sommes d'une
croix l'a fait pour Juvénal. Il a été moins heureux dans sa lutte opinion diamétralement opposée. Chaque année, au contraire,
avec Perse, par les raisons que j'ai dites en commençant : il nous semble apporter une somme de talens plus grande que
est de tous le plus intraduisible; mais là où il est clair et ner celle de l'année précédente, et si de nouvelles personnalités ne
veux, M. Lacroix prend sa revanche. Tel qu'il demeure, pour se dessinent pas encore bien nettement, attendez, pardieu ! que
ceux qui lisent Juvénal et Perse dans le texte comme pour ceux celles que nous avons maintenant aient terminé l'évolution
à qui cette douceur est refusée, le dernier livre de l'auteur des qu'elles ont à faire, aient dit le mot que Dieu leur donne à
Pervenches n'a pas seulement les mérites d'un tour d'adresse dire. Chaque année, au contraire, éprouve plus justement, sur
savamment mené à fin. C'est dans tout ce que le mot a d'élo la pierre de touche du temps, le mérite de l'artiste, polit l'or de
gieux et de sincère une traduction. C'est une version très litté
plus en plus, noircit le chrysocale et fait fondre le plomb. Et
raire et très littérale. Précise, colorée, vivante, cette poésie, mal
puis, on nous a tellement accoutumés aux chefs-d'œuvre, aux
gré les entraves du vers et ses impérieux caprices, rend mieux la
véhémence latine que toutes les interprétations en prose qu'ona grands noms, que volontiers nous en userions un tous les
déjà essayées. Pleine d'élan et d'éclat, ellese fait lire volontiers, jours, et que celui de la veille nous fatigue déjà et passe souvent
non pas comme une pâleimitation, mais commeune œuvre origi inaperçu. Il y a douze ou quinze ans, le Salon de cette année
nale. Ce n'est point une tenlative, c'est un résultat. Voilà donc eût mis la France artistique en émoi; aujourd'hui on y fera une
M. Jules Lacroix lavé de bien des crimes. Allons! puisqu'il a médiocre attention, et l'on aura tort. En effet, que de grands
beaucoup aimé Juvénal, et qu'il l'a si bien traduit, que ses ro noms qui meurent, qui tombent, qui hésitent, qui résistent,
mans lui soient pardonnés ! qui grandissent, qui rayonnent, qui étincellent, qui arrivent,
PA UL MANTZ.
qui commencent! Nous les passerons tous en revue, nous ef
forçant de rester dans une loyale impartialité et dans une égale
justice pour tous.
A tout seigneur tout honneur. Parlons d'abord des œuvres
de messieurs du jury, qui ont eu le courage de se recevoir eux
mêmes. L'exposition des tableaux de M. Heim a cela de bon,
qu'elle fait l'office de ces lampions que l'on pose la nuit sur les
tas de pierres pour empêcher les passans d'y tomber. La Lec
ture faite par Andrieux (808, devant laquelle s'amasse la foule,
SALON DE 1847. est le nec plus ultrà du genre ridicule. Il y a là une absence tel
lement complète des qualités les plus élémentaires de la pein
ture, que nous serions fort embarrassé de dire par où ce tableau
pèche.Cela tombeau-dessous de toute critique. Un collégien qui
aurait passé quelques années à ombrer des têtes de soldats ro
Les membres du jury (MM. Heim, Blondel, Horace Vernet, mains ou d'Herminie, et qui voudrait esquisser des académies,
Granet). — MM. Couture. — Ziegler. — Laemlein. donnerait certainement à ses personnages plus de relief et de
— Papety. — H. Flandrin. — E. Deveria. — tournure que M. Heim n'en donne aux siens. Les célébrités que
A. Hesse. - Robert Fleury.—H. Bellangé. M. Heim a voulu représenter ressemblent aux originaux comme
des caricatures pourraient y ressembler, mais des caricatures
— Lenepveu. — Brisset.— C. Jalabert.
qui n'auraient ni la verve, ni l'esprit, ni le côté grotesque dé
veloppé outre mesure qui en fait le seul mérite. Nous recom
mandons, entre autres, l'amusante charge que le renvoi placé
sous le tableau dit être M"° Ancelot , et les portraits odieuse
Le nombre des ouvrages reçus au Salon cette année est, à ment ressemblans de Dumas, de Taylor, de Victor llugo, de Ca
peu de chose près, le même que celui de l'an dernier (2,412— simir Delavigne, de M" Mars, etc.
2,521). Ce chiffre se décompose ainsi : Plus modeste que son collègue, M. Blondel, lui, n'a envoyé
Peinture, miniature, aquarelle, 2,010 que le portrait de sa fille (157). Si, ce que nous ne souhaitons
Sculpture, 168 pas, ce portrait est ressemblant, nous ne savons lequel est le
Architecture, 20 plus à plaindre, du père ou de la fille.
Gravure, 95 Voici un artiste qui, depuis trente ans, a gaspillé follement
Lithographie, 28 plus de talent réel qu'il n'en faudrait pour faire deux ou trois
58 L'ARTISTE .
grands peintres, et qui peut servir d'exemple des déplorables certain talent. Il s'entend à merveille à rendre les effets de clair
résultats où conduit la facilité, quand elle n'est pas soutenue obscur et connait parfaitement la façon dont s'étale un jour
par le travail et par la conscience de l'art. Ne demandez rien de avare sur les murs tristes et froids d'un cloître ou d'une cellule
sérieux à M. Horace Vernet, il serait impuissant à vous satis de moine. Mais malheureusement c'est à cela, à cela seul, que
faire. Après tout, sa peinture est ce qu'il faut qu'elle soit pour se borne le talent de M. Granet; aussi a-t-il pour toute sa vie
le genre de public auquel elle s'adresse, et elle est toujours bien à recopier le même effet, les mêmes personnages, le même ta
assez bonne pour être répétée par la lithographie, coulée en des bleau. Ceci peut être pris au pied de la lettre : qui a vu un de
sus de pendules, moulée en bouchons de carafe ou en bom ses tableaux les a vus tous. C'est la note des saltimbanques ap
bons de chocolat. Elle a juste la valeur d'un calembour ou d'un pliquée à la peinture. Quant à la touche, au dessin, au coloris,
jeu de mots en littérature. C'est amusant, c'est drôle; mais cela M. Granet ne paraît pas savoir ce que c'est. Les murailles, les
fatigue répété trop souvent. M. Horace Vernet a envoyé deux étoffes, les masques, les végétations, sont traités de la même
tableaux au Salon : le Portrait équestre du roi (1592) et Judith manière froide et sans consistance. Il semble qu'il se serve pour
(1591). Je ne vois rien, dans le premier tableau, qui rappelle la peindre d'un pinceau à aquarelle trempé dans une décoction
hante position des per onnages illustres qu'il représente. Il n'y d'huile et de cendre. Son dessin ne supporte pas plus la criti
a rien là de cette fierté de mine, de cette noblesse, de cette gran- - que que la couleur, et, dans sa composition d'Eudore aux ca
deur que Titien, Van Dyc', Rembrandt, Velasquez, et, plus ré ta combes, nous n'en voudrions pour exemple que la figure qui,
cemment parmi nous, Rigaud et Largillière, savaient donner à à la gauche d'Eudore, sur un plan plus éloigné, tend ses bras
leurs moindres portraits. M. Horace Vernet semble vouloir faire vers le jeune martyr. Le mouvement des bras, les mains, le
descendre Ses modèles jusqu'au niveau de la ſoule qui les con visage, sont indiqués dans cette manière enfantine et rudimen
temple, au lieu de l'élever jusqu'à eux. Le dessin des figures, taire qui rappelle par trop les bons hommes à pipe et à canne
celui des chevaux, est traité avec cette stérile facilité qui se dont nous illustrions jadis nos livres de classe : nous en dirons
borne à arrêter de secs contours, sans tenir aucun compte du autant du confesseur qui s'appuie sur une béquille. Un manne
sang, des muscles, des nerfs qui fonctionnent dessous; de la quin d'atelier a, sous une draperie, un mouvement plus com
vie qui palpite et en dérange incessamment les lignes; de ce je pris que celui de cette figure. M. Granet a envoyé trois autres
me sais quoi, enfin, qui est tout et qui sépare la toule-puissance compositions qui toutes ont la même qualité et les mêmes in
du créateur du métier de l'empailleur. Le raccourci du cheval du nombrables défauts que nous venons de signalel'.
prince de Joinville est d'une adresse de trompe-l'œil qui rap Voilà donc les œuvres de certains membres du jury, voilà
pelle par trop des jouets d'enfans; la robe de celui du duc de donc de quelles pauvretés sont capables les gens qui jugent en
Nemours a des tons d'un propre et d'un luisant qui feraient dernier ressort de l'art en France et qui peuvent tenir ses des
croire qu'il a été verni le matin par un domestique soigneux, tinées dans leurs mains! Monsieur Heim, quand On Ose cOmpOSer,
comme une paire de bottes. Nous nous abstiendrons de parler sans se fendre de rire, Une Lecture au Théâtre-Français, mon
de la couleur terne, pâle, négative, dans laquelle est composé sieur H. Vernet, quand on a la faiblesse d'exposer la Judith,
ce tableau ; la couleur n'a jamais été le côté fort de M. Ilorace monsieur Granet, quand on ne fait pas mieux qu'Eudore aux
Vernet; mais comment qualifier cependant la négligence avec catacombes, on n'a pas le droit de refuser qui que ce soit, si
laquelle sont traités le ciel et les bâtimens du château de Ver l'on ne veut donner raison aux reproches les plus invraisem
sailles, qui servent de fond au tableau ? Comme dessin, comme blables et les plus mérités.
couleur, comme sensiblerie, la Judith égale les plus larmoyantes Arrivons maintenant aux grands tableaux dits tableaux d'his
sentimentaleries de ce pauvre M. Schopin. M. Horace Vernet, toire et sujets religieux. Nous devons dire, comme précaution
qui, avant tout, est un homme d'esprit, devrait comprendre que oratoire, que nous n'avons jamais eu qu'une médiocre sympa
cette fantasmagorie n'est plus de mode et que les bourgeois les thie pour ces grandes diablesses de toiles que l'on remplit par
plus obtus commencent eux-mêmes à s'en lasser. N'est-il pas un procédé à peu près semblable que celui employé dans les
malheureux de voir M. Horace Vernct traduire, pour de sem tragédies. Les Grecs, les Romains, les évanouissemens de la
blables bambochades, la grande et soml re poésie de la Bible? Vierge, les bons Samaritains, toute la vieille défroque mythol0
Comment qualifier le dessin du bras qui laisse échapper l'épée, gique remise un instant en lumière par l'école de David, on en
ou des enfantillages pareils à celui du sang sur la robe blanche a assez. Il semble qu'elle soit usée depuis assez de temps pour
de Judith et sur le lit d'Holopherne ? Succès digne d'envie que qu'on n'en parle plus. Cependant c'est une antipathie, ce n'est
celui que l'on obtiendra en excitant autour d'un tableau une pas une manière de juger, et nous serons toujours prêt à re
controverse à l'effet de savoir si c'est bien du sang véritable ou connaitre ce qui est bien partout où nous le trouverons et de
simplement une touche de cinabre et de laque rose ! Nous sa n'importe quel système il procède. Les Romains de M. Rouget
vons que toutes ces critiques sont inutiles et que M. Horace (1405-1406) sont des grotesques à faire pâlir d'envie le grand
Vernet n'est plus d'un àge où l'on puisse en profiter; mais nous caricaturiste Daumier; voyons ceux de M. Couture, le grand
avons cru devoir les faire pour mettre les gens de bonne foi en succès de cette année.
garde contre l'admiration routinière et irréfléchie d'une portion L'Orgie romaine (400) excite beaucoup de controverses; mais,
du public qui, du reste, va tous les jours en s'amoindrissant. quelle que soit l'opinion que l'on en puisse avoir, il suffit de re
M. Granet, dit-on, n'a pas assisté aux séances du jury et ne garder toutes les toiles qui l'entourent pour se convaincre de la
s'est montré au Louvre que pour placer lui-même ses tableaux. supériorité réelle de M. Couture sur tous ceux qui, cette année,
On doit penser s'il s'est fait une belle part de jour et de lumière. ont composé de grandes pages. -

Aussi sa principale œuvre, Eudore dans les catacombes (744), par Dans une vaste salle soutenue par d'élégantes colonnes co
tage-t-elle avcc le tableau de M. Hesse les honneurs du pan rinthiennes de marbre blanc , étendus sur les plus fins tapis,
meau de gauche du salon Carré. Il faut pourtant rendre à sur les tissus les plus précieux, s'affaissent et s'endorment les
M. Granet cette justice que sa modestie ne lui a fait prendre convives d'un de ces festins dont Pétrone nous a retracé les
qu'une seule place au salon carré. Son exposition de cette an monstrueuses débauches dans le repas de Trimalcion. Au
née se compose de quatre toiles, et on doit presque lui savoir centre de la scène, le corps lassé, mais non rassasié par l'i-
gré de ne pas les avoir mises toutes dans la même salle. vresse et le plaisir, est couchée une belle fille dont le buste
Quoique membre de l'Institut, M. Granet ne manque pas d'un s'appuie sur un convive plus vaillant que les autres, qui tend
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la coupe à une jeune femme soutenant son bras blanc et frais ' dans l'atelier de Cimabué. Que M. Ziegler retourne au Luxem
sur les reins ambrés d'un adolescent couché à plat au milieu bourg, qu'il y contemple son tableau, qu'il en examine attenti
de toutes ces délices. — Autour du groupe principal, selon les vement la couleur, qu'il se rappelle le mouvement intelligent
lignes les plus adroites et les plus savantes du raccourci, sont et grave du petit chevrier, et qu'il compare cela au bleu dés
renversés ceux que l'ivresse a brisés sous sa main de plomb.— obligeant de son ciel fantastique, à la ligne sèche et maladroite
A un coin de la table une espèce de Vitellius pansu et replet qui arrête les contours du Jacob endormi. Si M. Ziegler est de
reste indifférent aux caresses d'une belle courtisane dont la bonne foi, il sera frappé comme nous de la distance qui sépare
hanche opulente, les épaules de marbre , les bras purs et déli ces deux œuvres. Il y a dans le même salon une toile de
cats, font en vain sentir la fraicheur de leur tissu à la pcau M. Laemlein représentant le même sujet (910), que nous préfé
rougeaude et huileuse. — Sur des plans plus éloignés ont été rons de beaucoup à celle de M. Ziegler. Le tableau de M. Laem
relégués les épisodes les plus scabreux de la scène : les esto lein est froid, mais au moins il ne manque pas d'effet et l'on
macs faibles que l'on emporte, les pudeurs qui s'elfarouchent sent que l'artiste y cherche quelque chose. La figure de l'homme
et se défendent, les amoureux trop pressés, les couronnes dis renversé, sur le premier plan, est une excellente et conscien
tribuées aux héroïnes du plaisir, les applaudissemens donnés cieuse étude qui ne manque pas d'un grand caractère et dont
aux insulteurs des grands noms de Rome. Sur le devant, d'im les lignes sont hardiment et habilement emmanchées. Dans sa
menses amphores viles, comme il convient, sont renversées Judith (1642), exposée dans la grande galerie, M. Ziegler semble
sous des cataractes de fleurs, dont nous engageons M. Saint avoir cherché le Guide et ne s'est ressouvenu que de ses poteries
Jean à étudier la facture. L'orgie enfin touche à l'épuisement, de la fabrique de Voisinlieu. Ces yeux inanimés, cette couleur
tandis qu'impassibles sur leurs chastes piédestaux sont rangées et cette sécheresse de terre cuite donnent l'envie de s'assurer
dans les entre-colonnemens les statues des deux Brutus, de Cin avec un marteau si le personnage n'est pas creux et s'il ne se
cinnatus, de tous les vieux Romains qui assistent, spectres de cassera pas en frappant dessus. Après tout, cette Judith vaut
marbre, à la honteuse décadence de leurs enfans dégénérés. Le toujours mieux que celle de M. Horace Vernet.
sujet du tableau est encadré d'un côté par la Mélancolie person Bien qu'il nous paraisse au moins bizarre, nous n'avons pas
nifiée par un jeune homme, un enfant, assis tristement sur le le droit de chicaner M. Papety sur son tableau représentant le
socle d'une statue, de l'autre par deux hommes, deux amis, au Passé, le Présent et l'Avenir(1247). Le Réve de bonheur n'était pas
visage austère, aux vêtemens sombres, à la tournure sévère, une œuvre de premier mérite, tant s'en faut; cependant on y
qui contemplent la fête avec une expression de tristesse dédai trouvait des qualités qui promettaient autre chose que ce qu'a
gneuse. Dans le fond, par une échappée, on entrevoit un ciel tenu M. Papety. Les nuages sont d'une lourdeur qui rend pres
limpide et frais sur lequel se profilent les grandes lignes de que compréhensible la présence des deux personnages noirs
quelques édifices italiens. personnifiant le passé et le présent. L'ange de l'avenir a dans
Toute cette grande page est traitée avec une adresse, une fa sa robe des tons d'eau sale qui font mal augurer de la propreté
cilité, une maestria à laquelle on ne saurait donner trop d'éloges. de nos arrière-petits-enfans. M. Papety a encore au Salon un
Cependant que M. Couture y prenne garde, et que bien au Télémaque racontant ses aventures (1246), qui nous reporte au
dessous de lui, mais dans la même sphère pourtant, il contemple bienheureux temps de 1817, lorsque s'épanouissaient dans toute
où est Horace Vernet Son tableau est charmant, trop charmant leur efflorescence les bergers de Virgile et les guerriers troyens,
peut-être; car, s'il n'a pas de défauts saillans, il manque aussi et une suite d'aquarelles d'après une fresque d'un couvent du
un peu de ces qualités Sérieuses qui ſont les chefs - d'œuvre. mont Athos (1914), d'un grand caractère et d'une finesse de co
Si nous voulions descendre au détail, nous pourrions faire bien loris qui montre ce que pourrait faire M. Papety.
des chicanes à M. Couture. Ainsi l'unité du tableau n'est pas Si nous ne nous étions pas assuré par deux fois du nom de
tranchée; l'œil en saisit d'abord tous les détails avant de faire M. H. Flandrin sur le livret, nous aurions pris le Napoléon lé
attention aux deux philosophes et au jeune homme de gauche, gislateur (604) pour l'œuvre d'un adepte d'une religion nouvelle,
qui, après tout, sont le sujet principal : c'est un collier de perles tellement il nous semble en dehors des idées reçues. Ce cos
dont on a rompu le fil. La robe blanche de la femme du milieu tume blanchâtre qui tient le milieu entre les jaquettes pailletées
est très sciemment et très légèrement touchée; mais pourquoi des danseurs de corde et les lourdes draperies des empereurs
ce ton verdàtre de la jambe droite du jeune homme couché sur byzantins, se détachant sur un ciel d'une crudité et d'une plati
le second plan à droite et dont le dessin et le raccourci sont si tude singulières, a quelque chose qui choque l'œil le moins
fièrement traités ? Que devient la jambe de la femme appuyée exercé et fait ressentir un malaise que je ne saurais comparer
sur le Vitellius ? Le mouvement et le dessin du jeune homme qu'à celui que l'on éprouve en entendant un flambeau de cui
présentant la coupe à l'impassible statue du grand Brutus sont vre grincer sur du marbre. Que diable! il était pourtant bien
loin de répondre à l'idée, qui est des plus heureuses, et je ne facile à M. Flandrin, qui est un homme dont personne ne con
crois pas que M. Couture soit bien enchanté de la lourdeur et testera le talent, de ne pas faire une enseigne pareille, et, si la
de la tournure commune du convive du premier plan qui élève commande du conseil d'état était explicite, de ne pasl'accepter.
sa coupe en l'air. — On le voit, M. Couture n'est pas à fabri M. Ingres, dit-on, trouve ce tableau une fort belle chose : ma
des critiques, et nous avons voulu les lui faire pour en avoir foi, tant pis pour M. Ingres.
fini avec lui, ce qui ne serait pas arrivé si nous lui avions Hélas! encore un nom qui s'éteint. Jamais M. E. Deveria ne
adressé les éloges qu'il mérite. Il est homme à tout entendre. retrouvera la palette sur laquelle il a broyé les éblouissantes
Au reste, les lecteurs de L'ARTIsTE pourront juger bientôt, par couleurs de sa Naissance d'Henri IV. Il y a dans la Mort de
la belle eau-forte que prépare M. Ilédouin, de la vérité de nos Jeanne Seymour (488) la draperie bleue de la reine, la robe rouge
assertions. de la femme agenouillée au premier plan, le rideau vert du lit,
Après l'Orgie romaine, le nombre des tableaux qui méritent qui rappellent d'une manière trop exacte ces odieux bocaux
une mention est bien limité, et ce n'est pas sans peine que l'on d'eau de couleur derrière lesquels les pharmaciens ont tou
parvient à faire un choix dans les toiles criardes et tapageuses ours le soin de placer leurs lampes à l'eflet d'aveugler les pas
du salon carré. S{lllS.

Que dire, par exemple, de M. Ziegler, qui est arrivé à faire le M. Hesse n'a pas fait un pas depuis ses Funérailles du Titien,
Songe de Jacob (1641) après avoir eu pour précédent le Giotto exposées en 1855, et qui sont son meilleur tableau. Il y a vingt
60 L'ARTISTE

ans, le Triomphe de Pisani (818) aurait pu passer pour l'œuvre La Dispute du Saint-Sacrement, qui rayonne au-dessus de toute
d'un coloriste aux yeux de ceux qui ne connaissaient ni les tra la scène, est une sévère et consciencieuse étude dont on ne sau
Vaux de Géricault, ni ceux de Delacroix; mais, en 1847, que rait trop louer le peintre, et qu'avec des qualités différentes, on
dans une page représentant une scène de Venise et composée à peut mettre sur la même ligne que le Jugement dernier dans la
Venise devant les œuvres étincelantes de la grande école, on Chapelle Sixtine de M. Ingres.
fasse un pareil abus de tons mats, noirs, sans transparence au M. Bellangé a, dans sa Bataille de Marengo (105), donné un
cune, voilà ce qui est impardonnable. Grace à cette couleur pendant à sa bataille de Wagram, perdue maintenant dans la
séchée et noirâtre, la scène, qui devrait se passer sur la pia galerie de Versailles. Il ne faut pas demander à M. Bellangé
Zetta de Venise, sous les lumineuses effluves de ce beau soleil un dessin bien correct et un style bien élevé; mais, ces réserves
qui a couvert de son voile d'or tous les monumens de la ville, faites, il y a dans son tableau plus de mouvement et d'action
se passe réellement à Paris, sur le canal Saint-Martin, par un que dans bien des grandes toiles qui ont la prétention mal
jour de pluie. Le reproche que nous adressons à M. A. Hesse est justifiée de représenter des batailles. M. Bellangé abordeson sujet
Surtout sensib'e dans le groupe de droite, dont tous les acteurs un peu à la manière d'une charge de cavalerie. Un ciel lumi
ont l'air d'être tombés dans du charbon. Il faut encore repro neux éclaire bien toute la scène dans laquelle on aperçoit à peine
cher au peintre la sécheressº des contours, qui fait paraître les un peu de cette fumée classique et ridicule qui fait, dans bien
figures décompées à l'emporte-pièce et appliquées les unes à des tableaux de bataille, l'office de la coulisse dans les tragé
côté des autres comme des silhouettes. Nous engageons dies classiques. Le général Kellermann, crânement campé sur
M. Hesse à négliger parfois les détails et à étudier la couleur et son cheval lancé au galop, enlève une division de cavalerie sur
le dessin plus qu'il ne le fait. Il serait à désirer que l'arc qu'é- la ligne autrichienne, dans laquelle une première charge com
lève en l'air un des trois personnages du premier plan fût tracé mence déjà à faire de profondes trouées. Il y a là une bouscu
avec moins de sollicitude, et que le bras qui le tient n'eût pas lade, un remue-ménage, une tempête de coups qui font plaisir
la raideur d'un pieu; il ne messiérait pas que l'exécution d'une à voir. Que M. Bellangé continue dans cette voie, et il sera cer
certaine épée, qui se trouve au milieu du tableau , fût moins tain l'y rencontrer le succès, que ne lui donneront pas ses pe
soignée, et que l'on sût à qui appartient le bras qui la soulève. tits sujets, pâles réminiscences de la manière de Charlet.
Que dire du ciel, qui vous glace rien qu'à le regarder ? Ah ! M. Brisset a exposé son tableau d'envoi de Rome, un Trait de
beaux ciels profonds, lumineux et dorés, où se promènent par la vie de saint Laurent (255). Il y a là d'estimables qualités qui
fois de grands nuages roses ; beaux ciels du Titien, de Véro ſont regretter que l'artiste ait à se conformer aux idées acadé
nèse et du Giorgione, miques invétérées dans l'esprit de messieurs des beaux-arts.
Beau ciel si pur qu'il a fait croire en Dieu, Nous préférons de beaucoup à ce tableau celui de M. Lenepveu,
Saint Saturnin (1055), — dont certaines parties ne manquent
a dit le poëte, qu'êtes-vous devenus sous la brosse de M. Alexan pas de mouvement, et dans lequel on reconnait des tentatives
dre HeSSe ? de couleur que l'on ne saurait trop encOuragel'.
La couleur de M. Rohert Fleury est l'opposé de celle de Dans son sujet de Virgile et Horace chez Mécène (857), M. Ja
M. A. Hesse. Autant celle de ce dernier est froide, terne, triste, labert nous semble imbu des déplorables principes puisés à
autant celle de M. Robert Fleury est chaude, énergique, culottée, l'atelier de M. Delaroche jeune. Cette toile est terne et fade, et
comme disent les peintres. C'est tomber dans un extrême tout n'a absolument aucun caractère. Que M. Jalabert revienne à de
aussi funeste que le premier. M. Robert Fleury semble avoir meilleures idées, et nous ne doutons pas qu'alors il ne puisse
broyé sur sa palette les tons de topaze du Titien et la couleur se servir avantageusement de l'adresse et de l'habileté qui ne
roussâtre de Rembrandt, et arrive à donner à ses toiles l'appa lui manquent certes pas. On dit que M. Jalabert vient de faire
rence d'avoir été passées au four. Mais une fois cette gamme en Italie un séjour de trois ans. Si cela est, il doit être bien
de tons admise et les restriclions faites sur son dessin, qui est malheureux d'avoir aussi mal employé un temps si précieux.
souvent lâché outre mesure, il faut reconnaitre chez M. Robert
Fleury un peintre d'une merveilleuse adresse et, somme toute, L. CLÉMENT DE RIS.
d'un grand talent. Par une bizarrerie que nous ne voulons,
certes, pas essayer d'expliquer, des deux compositions que cet
artiste a envoyées cette année au Salon, l'une, la Réception de
Christophe Colomb (1582), nous parait indigne de lui; l'autre, le
Galilée se rétractant (1585), est certainement un des meilleurs
tableaux qui soient sortis de son atelier. M. Robert Fleury a
parfaitement su éviter la monotonie de lignes que présente une
brochette de juges enfilés sur une table, en la rompant par l'au THÉATRE.
tel auprès duquel flamboient les robes des deux cardinaux-pro
cureurs. Nous n'approuvons pas le Galilée, dont le mouvement
arrive à l'enfantillage à force de vouloir être expressif, outre
qu'il est lourd et commun. Nous ne dirons rien de la tête qui, COMÉDIE-FRANÇAISE. — ODÉON.
dit-on, est la copie d'un portrait du grand mathématicien; mais
, N O T RE F 1 L L E E S T P R I N C E S S E. - -1 L C'EST E.
ce gros bonhomme, qui semble fort bien se porter, pourrait
désillusionner bien des gens sur le compte des souffrances du
génie méconnu. La jambe droite du soldat qui se tient auprès La Comédie-Française va commencer une ère nouvelle; dé
de lui est d'une raideur et d'une gaucherie impardonnables chez barrassée des essais informes d'une école réactionnaire, rien ne
un homme comme M. Robert Fleury. Ce sont là les défauts qui
l'empêche plus d'imprimer à sa marche une tendance plus li
nous ont paru les plus saillans; quant au reste, on n'a que des bérale. C'est le cas de redire cette vieille parole d'évangile : « Il
éloges à en faire. Certaines figures du fond sont d'un excellent faut laisser les morts ensevelir leurs morts! » La certitude de
mouvement et d'un puissant modelé, comme, par exemple, à trouver pour leurs efforts bienveillance et encouragement fé
gºche du Galilée, le cardinal qui se penche vers son voisin, condera l'imagination des écrivains nouveaux, que le feuilleton
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REVUE DE PARIS. 61

convie encore à ses gloires trop faciles. Uno direction intelli marchais ou Lesage se détourne vers les sentiers capricieux où
gente et éprouvée saura tirer de notre littérature tout ce qu'il M. Scribe ne s'égare jamais.C'est encore un succès, sans doute;
faut pour seconder la bonne volonté des comédiens à nous mais ce n'est pas tout ce qu'on peut attendre du talent vigou
donner des créations vivantes et neuves. Eurydice, retournant reux de M. Léon Gozlan.
la tête du côté des ombres, abandonnait les pas d'Orphée, qui Quant sa sujet de la pièce, on peut le pressentir d'après ce
n'est autre que le génie éternel de l'humanité; aussi faut-il que que nous venons d'énoncer. Il s'agit d'un commerçant quatre
la Comédie-Française arrive à se préoccuper désormais de l'in fois millionnaire. M. Roger, qui marie sa fille à un certain prince
spiration et de la vérité modernes. C'est un musée qui doit per de Charlemont, ruiné, et doué de plus de l'amitié d'un escroc
mettre aux toiles nouvelles de couvrir les anciennes au moins nommé Brunville. Ml" Rogera, comme dejuste, un premieramour
pour quelque temps. dans le cœur; pourtant elle cède à l'insistance de sa famille. Le
Parlons maintenant du drame nouveau. prince, de son côté, vivait précédemment avec une M"° Aline, à
M. Gozlan a eu le bonheur de mettre la main sur un des laquelle il cherche à cacher sa nouvelle position. Cette dernière
rares sujets comiques que peut fournirencore la société actuelle. tombe au milieu de la noce, et, ne pouvant l'empêcher, se ré
Nous regrettons qu'il ait assombri par endroits cette satire qui, serve d'influer sur l'avenir du mariage.
selon nous, fournissait peu de matière au drame; mais tel est L'immense dot fournie par M. Roger ne tarde pas à être en
encore le défaut des caractères mixtes fournis par notre époque, gloutie en folles dépenses et en spéculations douteuses imagi
que, si l'on veut rester vraisemblable au théâtre, on ne peut nées par l'ami du prince. Ce dernier a déjà quitté sa femme pour
concevoir aucun personnage complétement ridicule. Aujour sa maitresse et ne ménage son beau-père que pour en tirer en
d'hui toutes les positions sont mélangées, et chacun peut acqué core le plus d'argent possible. M. Roger a l'imprudence de don
rir de l'instruction, des manières, un certain frottement de rela ner sa signature en blanc; Brunville s'en empare et achève
tions sociales qui ne permet plus d'admettre les nuances tran d'épuiser la caisse. Cette circonstance transporte la scène chez
chées dues autrefois à la profonde séparation des classes. Aline, dont le prince est jaloux et qu'il ne quitte guère. Là
Pour ne citer que des ridicules analogues à celui qu'a traité se rend la femme du prince elle-même, espérant ressaisir dans
M. Gozlan, il est clair que George Dandin n'est qu'un rustre ces mains impures les billets imprudemment signés par son
plus ou moins raisonneur vis-à-vis des nobles parens de sa père. L'action se complique là d'incidens fort dramatiques; le
femme; M. Jourdain est très amusant avec le contraste de son prince indigné lève la cravache sur sa femme, dont l'ancien
ignorance bourgeoise et de son intérieur boutiquier, en vain prétendu, caché chez Aline, se trouve pouvoir prendre la dé
relevé par la richesse, vis-à-vis de Dorante et de la grande fen e; il doil s'ensuivre un duel.
dame; mais aujourd'hui, soit que la bourgeoisie se soit élevée, Cependant la ruine du millionnaire est complète; le drame
soit que le grand monde-se soit abaissé, il n'y a plus là pour continue à s'agiter entre le prince et son beau-père. Pendant
l'observateur de différences très frappantes; le négociant et le que le premier se livre aux plaisirs d'un steeple-chase, le sc
prince sont vêtus du même habit noir, l'éducation banale de cond se voit forcé de suspendre ses paiemens. Heureusement,
l'Université leur a versé la même dose de mauvais latin et cette Aline est un modèle de probité, sinon de vertu, et vient rap
science encyclopédique de tout et de rien qui s'apprend par cœur porter un million laissé chez elle, qui sauve l'honneur du com
en Six mois dans les manuels du baccalauréat; leur vie inté merçant. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, le prince
rieure est calquée sur les mêmes traditions de goût, d'élégance se noie en sautant à cheval la Bièvre, ce qui complète le bon
et de comfort; où trouver maintenant les tailleurs dansans et heur de l'honnête famille, dégoûtée des princes à tout jamais.
l'ilabit de cérémonie du bourgeois gentilhomme, ses quatre mai Cette rapide analyse ne peut donner l'idée de l'effet saisissant
tres de langue, de philosophie, d'armes et de danse? où trouver des deux derniers actes et de beaucoup de scènes riches d'es
mème cette joviale servante, au verbe haut, à la main leste, aux prit et de détails dramatiques qu'on a applaudis dans les autres.
piquantes reparties, qui seconde si bien les boutades et la brus · Quelques inexpériences d'entrées et de sorties, des ressorts trop
querie de M"e Jourdain ? tendus, des rouages mal graissés, ont signalé parfois la diffi
Aujourd'hui tout ce comique du bon vieux temps tourne for culté immense qui existe pour combiner une grande machine
cément au tragique, ou tout au moins aux querelles repous dramatique fondée sur les mœurs d'aujourd'hui. Ce sont choses
santes des tribunaux; ce sont des misères d'intérieur ignoble qui n'embarrassent guère les vaudevillistes; mais il est plus fa
ment trahies, des lettres lues à l'audience, de tristes révélations cile de continuer Dancourt que de restaurer la grande école de
que rend piquantes seule la malice des avocats; ensuite nous Diderot et de Beaumarchais.
n'avons plus même cette ferme conviction de l'honnêteté de Reconnaissons maintenant que, depuis quelque temps , le
M. Jourdain, du bon sens de George Dandin, qui les fait plaindre théâtre semble rentrer dans le mouvement littéraire. L'art mo
au milieu du franc rire qu'excite leur folie et qui soutient au derne a triomphé du Pégase efflanqué qu'on avait attelé par
fond l'intérêt jusqu'au dénoûment. Nous avons appris encore à derrière au char de Thespis. En évitant l'ornière des derniers
nous garder de l'admiration qu'inspirent ces immenses fortunes temps, ne craignons pas toutefois de retourner par de nobles
gagnées à la sueur du front par de braves négocians qui sont chemins aux bosquets toujours verts de la Grèce, à ses temples
invariablement arrivésà Paris en sabols, nous nous disons quel aux frontons blancs, Où règnent tOujOurs les dieux du Sage. Il
quefois que c'est la spéculation heureuse, plutôt que le travail faut savoir gré à M. Hippolyte Lucas d'y avoir ramené nos pen
austère et patient, qui entasse tant d'or dans les coffres d'une sées. Après l'heureuse tentalive de MM. Vaquerie et Meurice
seule famille, et que souvent ces trésors enviés se composent de sur Antigone, on ne pouvait douter du succès d'une traduction
bien des ruines particulières. Alors ne nous plaignons pas trop d'Alceste, pièce plus touchante encore que l'autre et mieux ap
de cette vanité naturelle aux parvenus et qui les trahit en leur propriée aux idées modernes. Il semble, à croire certains es
faisant acheter trop cher des distinctions et des alliances. Et s'il prits, que les anciens avaient à peine connu les sentimens de
ne s'agissait que de vanité, cela serait honnête encore; mais le famille, l'analyse morale, le dévouement des époux, l'amour
plus souvent il y a là de plus uh calcul d'accroissement et de imprégné d'idéalité, et que l'âge moderne, issu du christia
position assurée.Aussi voyez-vous le bourgeois vaniteux du nisme, ait le privilége des plus hautes affections de l'ame. Al
drame de M. Gozlan chercher à profiter de son alliance avec un ceste serait, à ce point de vue, un drame chrétien anticipé.
prince pour se faire nommer député. Croyez bien que la vanité La figure d'Hercule offre un rapport plus saisissant encore;
seule n'agit point sur les millionnaires d'aujourd'hui, la spécu comme le Christ, il se dévoue par un sentiment de fraternité et
lation se glisse dans tout. triomphe de la mort elle-même. Nous ne blâmons pas M. Lucas
On peut croire que le respect des habitudes du Théâtrc-Fran d'avoir donné aux deux scènes principales de ce rôle un cer
çais et la crainte de la censure ont pu contrarier quelquefois tain relief scénique qui n'est pas dans l'original. ll a parfaite
l'auteur au milieu de la puissante action qu'il a créée;sous l'im ment réussi, mais de moins habiles abuseraient de ce système;
pression de ces convenances, telle scène qui montait vers Beau il faut traduire exactement ou bien imiter de Join, en créant les
62 L'ARTISTE

détails, comme l'ont fait Corneille et Racine. Mais aujourd'hui d'obscurs ouvriers, mais des travailleurs distingués qui arrivent
notre public peut tout supporter et a donné cette fois encore jusqu'à l'art à force d'étude et de goût. Tahan, d'ailleurs, publie
des preuves incontestables de son profond sentiment littéraire. leurs noms : à chacun selon son œuvre. C'est d'un bon principe
Un de nos amis l'a dit avec vérité : « S'il n'y avait pas de direc dans l'art industriel, car le miniaturiste ou le ciseleur travaille
teurS, On pourrait tout jouer à présent. » Il faudrait vaincre
pour deux raisons : — pour avoir de l'argent et pour avoir de
aussi la routine des acteurs, qui croient tout perdu du moment
la réputation, — deux bonnes et belles choses ici-bas.
qu'un rôle ne ressemble pas à un autre qu'ils ont déjà joué.
Quant aux directeurs, ils jouent leur argent, et l'argent recule La critique d'art a déjà signalé M"° Marielle, qui a exposé aux
maturellement devant les innovations. derniers Salons des imitations de Boucher et de Fragonard
La mise en scène fait honneur à l'administration nouvelle de peintes en miniature, et Franco, qui peint des fleurs et des
l'Odéon, et les chœurs de M. Elwart ont été fort applaudis. fruits avec tant de grâce et de légèreté. Ces deux artistes et plu
Quant à M" Araldi, chargée du rôle d'Alceste, cette représen sieurs autres que nous n(mmerons plus tard font fleurir la vie
tation l'a vengée complétement des dédains de l'auteur d'Agnès. sur les jolis meubles en question. S'il y a un reproche à faire à
Franco, c'est qu'il veut être, comme Van Dael, trop parfait. Un
G. DE N.
peu plus de liberté de touche ne nuirait pas à ses bouquets.
Tout ce qui charme l'imagination romanesque forme le sujet des
peintures de Tahan; les paysages sont des jardins de fées, les
pal'cs sont des Oasis. -

On ne chante plus en France, partant on n'y boit plus; car le


vin a été créé pour la chanson et réciproquement (touchante ré
ciprocité !). Mais, si on ne boit plus, on oflre toujours à boire. Il
y a même certaines maisons où l'on n'a acheté des caves à li
ART INDUSTRIEL. queurs que depuis qu'on ne boit plus. Franchement on ne sau
rait trop conseiller les caves à liqueurs créées par Tahan à ceux
qui ne veulent que le luxe et non l'utilité du meuble.
TAHAN.-MEUBLEs EN MAR QUET ER I E,— EN B o Is D E R os E.
Ce que j'aime chez Tahan, c'est qu'il y faut beaucoup ou peu
C I S E L U R E S. — P E IN T U R E S.
d'argent. La Russie peut y envoyer ses princes prodigues et
l'Espagne ses grands dans leurs manteaux troués. Mais ceux
- Qui ne connaît déjà les charmantes fantaisies créées par qui entreront chez Tahan avec cent louis ne sortiront pas plus
Tahan pour le luxe de la vie privée? Un meuble de Tahan, c'est riches que ceux qui n'y entreront qu'avec un louis. C'est à mer
un bonheur de chaque jour, puisqu'il charme les yeux à veille; car aujourd'hui le luxe est descendu à tous les degrés
de l'échelle humaine.
toute heure , soit par la grace du contour, soit par l'art exquis
des incrustations, soit par la belle couleur du bois ou des pein H. DE B.
1uTeS.
Qui ne voudrait se marier, — au moins une fois en sa vie, —
pour ne pas offrir une corbeille surannée, mais pour choisir
chez Tahan un coffret à cachemires avec un tiroir à dentelles,
vrai coffre-fort du luxe des femmes; une table à ouvrage où
l'on ne fera jamais rien, si ce n'est des rêves; un pupitre où
Cupidon en personne voudrait écrire, enfin un coffret à bijoux,
chef-d'œuvre de marqueterie à désespérer Boulle lui-même ?
Comme disait Tahan, si on ne fait pas mieux que Boulle, c'est
par respect pour le maitre. REVUE DE LA SEMAINE.
NOus sommes, Dieu merci! sortis pour jamais de cette période
de mauvais goùt qui a commencé en France à la première ré
volution et n'a fini qu'à la seconde. Il faudrait brûler toutes
les horribles inventions de cette époque, — même la peinture, Après le ministre, la comédienne. — M"° Mars n'a pas tardé
hormis Prudhon, même la littérature, hormis Châteaubriand. à suivre M. Martin; et de toute cette grace, de toute cette co
quetterie, de tout ce printemps éternel, voilà qu'il ne reste plus
— Si jamais nous tombions ensevelis comme Herculanum ou
à présent qu'une épitaphe. On a fait un jour de relâche au
Pompeï , que penseraient de nous dans deux mille ans les Théâtre-Français, — ce pauvre théâtre qui fait relâche tous les
membres de l'Académie des inscriptions ! Montre - moi tes jours sans s'en douter, — et le lendemain les comédiens ordi
meubles, je te dirai qui tu es. Le luxe de l'intérieur tient au naires du roi se sont remis à leurs drames et à leurs vaude
luxe de l'esprit. On dépraverait le goût d'un homme distingué, en villes. Cependant les grands acteurs et les grandes actrices s'en
le condamnant à passer tout un hiver dans un hôtel garni de vont d'une manière fatale, et, avant qu'il soit dix ans, je vous
meubles de l'empire. M. Victor Hugo habite à la Place-Royale dis que personne n'osera toucher à cette vive figure de Céli
dans un appartement étoffé et coloré comme sa poésie. Le tort mène. — Vous rappelez-vous la défunte dans ce rôle éblouis
des faiseurs de tragédies modernes, c'est d'habiter des hôtels sant et au milieu de la poésie sublime du maître? Eh bien! vrai
garnis qui rappellent la poésie froide, nue et stérile de M. Luce ment, elle n'avait pas trop de ses soixante ans pour traîner
de Lancival. comme il faut sur les planches cette belle robe à ramages dont
· Dans l'atelier de Tahan , On étudie comme dans l'atelier d'un elle fait si fièrement porter la queue à l'homme aux rubans verts.
— Dans l'œuvre de Molière, Célimène est le dernier mot de cette
peintre. Il y a de délicats ciseleurs sur fonds d'écaille ou de création dont Agnès est le premier; jeune fille, Dieu lui a mis
bois de rose. Les boites à ouvrage sont d'un si pur style une rose à la l lace du cœur; femme, un camélia. Ce n'est pas
Louis XV, qu'on les croirait destinées à Trianon, au temps où un être méchant ; c'est une chose belle et folle ; c'est l'esprit,
M"° de Pompadour gouvernait le monde avec un éventail pour c'est l'élégance, c'est le rire étouflé, le coin d'œil malin, le pied
sceptre. frétillant, la langue bavarde ; c'est tout cela, mais ce n'est pas
Les artistes qui peignent ou cisèlent pour Tahan ne sont pas l'amour. Or, M"° Mars excellait à ce jeu, où les actrices d'au
REVUE DE PARIS. 63

jourd'hui ne peuvent se défendre de mettre par-ci par-là une Cette statue était avant-hier l'objet de l'attention vivement
goutte d'émotion. Elle était calme et aise à faire peur; on sen exprimée d'un monsieur dont la mise indiquait un homme du
tait le froid de son sein et de sa bouche. Il est impossible que monde. De temps en temps il se penchait sur le marbre et ne
ce soit autre part qu'à une représentation du Misanthrope par pouvait contenir certaines exclamations de surprise : - C'est
M'° Mars que Balzac ait trouvé le profil de sa comtesse Fœdora. singulier! c'est étrange ! une pareille ressemblance..... - Et il
Que de pages charmantes n'a-t-on pas écrites sur M" Mars ! tournait lentement autour du bloc, s'arrêtant aux moindres
— Encore un sujet de moins pour le feuilleton à manchettes et détails, commentant les plis les plus secrets, les contours les
en gants glacés. Il va falloir s'en tenir désormais à la distinc plus intimos. Sans trop savoir pourquoi, nous nous primes à
tion des amoureuses du Gymnase, ou revenir bon gré malgré sourire en passant devant lui, parce que l'histoire d'un sculp
à la passion mal éteinte des héroïnes du drame romantique et teur grec venait de se représenter à notre mémoire. Ce sculp
persécuté. La seule qui ait été à son école , — une jeune fille, teur grec, comme M. Clesinger, ayant sculpté une jeune bac
douce et jolie à ravir, — s'est mariée pour toujours et a déjà chante, —- d'avant l'invention du serpent, - le peuple de ce
désappris la prose de la Comédie-Française. C'est donc réelle temps-là avait été appelé, lui aussi, à juger du génie de l'œu
ment le secret du beau parler et des grandes façons que M"° Mars vre.Tout à coup un vieillard fend la presse, s'approche de la
emporte avec elle; et de long-temps sans doute Molière, Beau bacchante et, à certains signes caractéristiques et trop fidèle
marchais et Victor Hugo ne trouveront une plus éloquente in ment reproduits par le ciseau de l'artiste, — il reconnait, à n'en
terprète de leur esprit, de leur fougue, de leur fantaisie, de leur pas douter, sa jeune femme, — ou sa jeune maitresse : - la
passion, — de leur génie. fable ne dit pas précisément laquelle.
Pour nous, ne trouvez-vous pas que, depuis bien long-temps, Ceci est une historiette — qui nous a été soufllée par l'aspic
notre chronique ne s'en va plus, par les salons et les théâtres, du jury.
que le crêpe au bras et le pleur à l'œil ? — C'est chaque semaine C. M.
un nouveau ci-git à planter en tête d'une feuille blanche et
une nouvelle fosse de métaphores à creuser du bout de notre
plume. Le madrigal est définitivement remplacé par l'épitaphe,
et l'anecdote elle-même se teint des couleurs mélancoliques de
l'oraison funèbre. — Ne sortirons - nous pas bientôt de cette
atmosphère du Père-Lachaise, et les vivans ne sauraient-ils un BEAUX-ARTS.
peu nous consoler des morts, s'ils ne peuvent nous les faire
Oublier. -

Concert, que me veux tu ? — Trompettes, flûtes, hautbois, ll vient d'arriver à Paris une trentaine de bas-reliefs moulés
est-ce à nos oreilles ou à nos ames que vous en voulez ? Venez à Rome sur les originaux de Thorwaldsen. C'est la première fois
vous de la Bohême, ou de la Franconie, ou du Tyrol, pays des que les artistes et les critiques français sont appelés à étudier
mélodies embrumées et à la mode ? Avez-vous, pour être cé les œuvres du célèbre sculpteur danois. Ces bas-reliefs, qu'Oll
lèbres pendant un soir, de ces noms impossibles à éterniser ou peut voir au passage de l'Opéra, chez M. Sohn , représentent
tout au moins quelque mèche de cheveux bien apprise à tomber presque tous des personnages mythologiques et des scènes em
sur vos yeux, comme la mèche populaire de Listz ? Êtes-vous pruntées à la fable. Trois ou quatre de ces compositions seule
blancs comme Ole Bull, noirs comme Berlioz, raides comme Si ment ont pour sujet des épisodes de la vie du Christ; mais l'an
gismond Thalberg ? Jouez-vous du violon sur une corde, d'un tiquité a, selon nous, mieux inspiré Thorwaldsen. L'esprit du
piano avec une main, — ou bien êtes-vous simplement des fécond statuaire se plaisait à ces contes ingénieux que les poètes
hommes de talent, et rien que des hommes de talent ? Alors anciensont imaginés.Ainsi, ildérobe à Anacréonl'Amour mouillé;
passez votre chemin, la foule n'est pas pour vous; la foule ne à quelque autre l'Amour piqué par les abeilles, que Ronsard a si
consent à écouter un musicien qu'à la condition d'avoir quel admirablement imité. Thorwaldsen, à en juger par ces bas-re
que chOse à regarder en lui. — Mais, si par une heureuse et liefs, est un peu de cette famille de sculpteurs de la renaissance
rare exception, vous joignez à un talent véritable le bonheur de qui ont copié l'antique sans le bien comprendre, et un peu
posséder un nom suédois ou cracovien, bien à vous apparte aussi de celle de Canova. Malheureusement, son modelé est très
nant, — Guttmann , par exemple, — et d'être en outre l'élève peu étudié; les plans sont à peine indiqués, et quelques-unes
favori, presque l'émule de Chopin, dans ce cas soyez le bien de ses figures rappellent trop la nullité des œuvres académi
venu, maitre Guttmann, les salons d'Érard s'ouvriront devant ques.
vous comme ils se sont ouverts jeudi dernier; — vous verrez
venir à vous George Sand et sa fille, cette jeune personne d'une
beauté si suave; Spontini et ses décorations; et tous les maitres
de l'art comme ils sont venus vous saluer jeudi; — la fouleap Le concert de M. Louis Lacombe a eu lieu dimanche. L'ou
plaudira comme elle vous a applaudi, beaucoup pour votre mé verture en si mineur nous a paru l'œuvre la plus saillante de
rite, un peu pour votre nom ; et vous serez content de votre la séance. Citons aussi l'Ondine et le Pécheur, mélodie où l'ac
calme ct sympathique succès, en songeant que, dans cet im . compagnement joue le principal rôle et qui a été très bien
mense royaume de la musique, il y a bien peu d'écoutés s'il y chantée par M" de Rupplin : ce morceau a été bissé. La sym
a beaucoup d'entendus. phonie de Manfred a obtenu un juste succès. Roger y a déployé
Voyez au Salon : — sur deux mille exposans, deux mille une puissance de veix très remarquable. Il serait sans contredit
hommes de talent, selon le jury, combien en distingue-t-on?Cela notre meilleur ténor, s'il voulait abandonner l'afféterie qu'il
fait peine à dire : Thomas Couture au premier étage et Dela prodigue à certaines parties de son chant. Nous appuyons sur
croix au rez-de-chaussée. Pour ce qui est des autres, le monde ce défaut parce que nous aimons le talent de Roger et que nous
regarde et passe, comme fait le Dante dans sa promenade au voudrions le voir complet. — Le rôle d'Astarté était chanté par
Salon de l'enfer. — Et encore s'en est-il fallu de bien peu que Mme Duflot.Maillavel, cantatrice de l'école de M" Stoltz. C'est
le rez-de-chaussée ne se passât de Clesinger et de sa belle fille assez classer son mérite. A propos de M" Stoltz, personne ne
de marbre couchée nue sur des fleurs. On dit que c'est le jury croit à sa lettre. Elle veut se faire indispensable à l'Opéra : voilà
dont la pudeur effarouchée a exigé de l'artiste l'adjonction d'un son but. En attendant, M. Léon Pillet n'en conserve que mieux
serpent en guise de feuille de figuier. Force a donc été à Clesin sa place; mais le public est privé des travaux de Meyerbeer.
ger de tailler un serpent, au lieu du satyre narquois qu'il n'a- on se rappelle que les journaux ont annoncé, l'hiver dernier,
vait pas osé montrer s'enfuyant à travers les roseaux. - La un grand opéra de M. Ferville-Vaucorbeil. Cette œuvre, dont
moralité du jury a quelquefois de ces subtilités jésuitiques dont nous connaissons d'admirables fragmens, reste dans les car
on ne se douterait jamais, tons du jeune maître. Son amour pour l'art lui défendait d'ex
64 - L'ARTISTE

poser l'avenir d'un ouvrage écrit avec autant d'inspiration que Sur le côté nord on distingue une porte à plein cintre, sup
de savoir aux exigences du talent et de l'administration de portée par deux colonnettes à chapiteaux délicatement sculptés.
M" Stoltz. Maintenant, si M"e Stoltz quitte l'Opéra, espérons. Cette entrée a été murée, il y a un siècle environ. Un clocher
couvert en ardoise, couronné par une balustrade en pierre dé
coupée à jour, et flanqué de quatre clochetons, surmonte l'édi
L'éditeur Michel-Lévy vient de publier une belle édition du fice. Au-dessus de la.balustrade, on lit ces mots qui ont excité
Faust de Goethe, traduction de M. Henri Blaze. Nous ne re la surprise d'un touriste :
viendrons point sur cette traduction déjà plus d'une fois ap C'est. le. Pee. de Talleyrand. qui. a
préciée ici. Nous ne parlons de cette édition qu'au point de vue fait. ériger. ce clocher. l'an M. D. CCCxxxvI
de l'art; elle est acoompagnée de douze eaux-fortes et gravures
de M. Philippe Langlois, d'après les dessins de Tony Johannot. Cette inscription, gravée en creux dans la pierre, ne vous
Quelques-unes, comme Marguerite montrant des perles, Mar rappelle-t-elle pas la fameuse dédicace de Ferney, ainsi conçue :
guerite effeuillant la fleur dont elle porte le nom, Marguerite à Voltaire a élevé ce temple à Dieu ? Quant au clocher bâti aux frais
la fontaine, Marguerite en prison et Marguerite avec les anges, du vieux diplomate, c'est un pastiche assez heureux des flèches
sont des œuvres pleines de grace et d'expression où l'art du du quinzième siècle. Mais peut-être critiquera-t-on l'architecte
graveur égale celui du dessinateur. C'est ainsi qu'on devrait qui en a tracé le plan. Il aurait dû, ce nous semble, ériger ici un
entendre l'illustration. M. Hetzel, dans le Werther et les Contes clocher de style roman et me pas faire du gothique de conven
de Charles Nodier, avait tenté cette nouvelle manière; les livres tion.
sérieux ne doivent être accompagnés que de gravures sérieuses; Maintenant descendons ces degrés rongés par le temps et
ainsi les gravures sur bois ne devraient illustrer que les ou pénétrons dans la nef. Cette entrée pittoresque rappelle un des
vrages à caractères ou tableaux comiques. plus jolis intérieurs de Daguerre; on ne peut s'empêcher de
blâmer cet épais badigeon, d'une entière blancheur, dont on a
couvert les murs, les chapiteaux, les nervures, les clefs de
Les jeunes poëtes de province ont publié à Saint-Quentin voûte, etc. En voulant rendre l'église plus propre (pour nous ser
(pourquoi vous étonner? il y a une honnête fille d'académie à vir de l'expression des marguilliers), on a ôté à l'édifice Sa cou
Saint-Quentin ) un recueil de prose et de vers sous le titre de : leur sombre et poétique. Dans une chapelle à gauche, l'œil s'ar
Bluets et Perce-neige. Nous retrouvons parmi ces poëtes M. Léon rête avec plaisirsurde beaux fragmens de verrières des quinzième
Magnier, qui sait penser tout en rimant. Les autres s'appellent et seizième siècles. Les cendres de la famille d'Estampes, à qui
Aubriet, Dancre, Baudet, Faure, Pinchon, Gomart. Ces noms Valençay appartint, y reposaient jadis. En réparant le dallage,
paraitraient sans doute plus harmonieux s'ils étaient connus; on a trouvé deux cercueils vermoulus et deux plaques en
le soleil de la poésie luit pour tous les poëtes, un peu plus tôt bronze que nous avons vues dans le cabinet d'antiquités et mé
un peu plus tard; la critique, tout en constatant leur bonne dailles du château de Valençay où elles furent recueillies par le
volonté, ne peut que leur recommander cette sentence des prince de Talleyrand.
vieux maitres : science, conscience, patience.
Sur la première on lit :
« Dans cette quesse sont les os trou
M. Antony Meray n'est pas né de Hugo, mais d'Alfred de uez en ceste église en la sépulture des
Musset, — ou de Byron, — ou de Sterne, — ou de Diderot, — seigneurs de Vallançay desquels on ne peut
discerner les noms. »
ou de Voltaire, qui sait ? peut-être de lui-même! Il en est aussi
à son premier volume : c'est la spirituelle causerie d'un homme Sur la seconde, dont les caractères sont aussi du xv° siècle,
qui ne sait pas ce qu'il dit. On lit :
A chaque instant du jour il s'informait de l'heure, « En ceste caisse sont les oz de Mr Loys d'Estampes
Dans le but d'être exact à flaner jusqu'au bout. vivant seigneur de Vallançay chevallier de l'ordre
du Roy gouverneur et bailly de Bloys et d'avtres
Nous citons ces strophes de l'épilogue : tant de ses enfans que de ses prédécesseurs
Eh bien !te voilà fait enfant épopéique, seigneurs dudict Vallançay. »
Il faut te présenter pour avoir des amis; Il y a trente ans, on voyait chaque dimanche, régulièrement
Tu n'es pas, je le vois, d'une taille athlétique : à la même heure, un carrosse doré, armorié, plus riche qu'élé
Tant pis, car c'est beaucoup déjà que le physique;
On voit les éléphans bien mieux que les fourmis.
gant et traîné par des mules, s'arrêter devant l'humble façade de
l'église villageoise. Si vous voulez avoir une idée exacte de cet
Ce sera bien heureux, si votre intolérance énorme véhicule orné de huit glaces transparentes de Venise,
Ne trouve pas aussi que je suis scandaleux, figurez-vous une de ces lourdes voitures où tant d'or se relève en
Que mes vers ont frisé quelquefois l'indolence; bosse, en usage sous Louis XlV, et que Vander-Meulen aimait
Que j'ai, jusqu'aux genoux, retroussé l'innocence, à placer sur le premier plan de ses tableaux de chasse. Le
Précaution fort sage en un temps pluvieux.
marchepied en velours rouge était à peine abaissé par deux la
quais en grande livrée et poudrés, que deux personnages, tous
Le château de Valençay, bâti par Philibert de l'Orme, re deux frères, le premier d'un âge mûr, le second fort jeune, des
nommé par la beaulé de sa structure, célèbre par la captivité du cendaient et prenaient place dans le sanctuaire.
roi Ferdinand VII et des infans d'Espagne, depuis 1808 jus
qu'en 1814, ne date que du règne de François I"; mais l'église,
située à l'extrémité de la ville, nousa paru remonter au douzième BlBLIOGRAPHIE.
siècle. Le portail appartient au style byzantin. Au-dessus des
billettes, on distingue plusieurs bas-reliefs incrustés dans le HISTOIRE.
mur et curieusement élabourés. Ici, on voit l'agneau pascal
portant le signe de la rédemption; plus loin, des animaux apo Raoul de Pelleré, esquisse du temps de la Ligue (1595-1594), par M. le mar
quis de Pastoret.2 vol. Paulin éd.
calyptiques et des figures monstrueuses. Un assez grand nom
bre de ces énigmes de pierre a disparu par suite de l'incurie des LITTÉRA TURF.
fabriciens. Lorsqu'il y avait des réparations à faire à l'église, le La Légende du docteur Jean Faust, par Henri Heine. Cinq actes en prose,
maçon inintelligent remplaçait les sculptures de l'époqueromane -

par une pierre blanche et lisse, et jusqu'à ce jour personne n'a


protesté contre cet acte de vandalisme. FERDINAND sARToRIUs,
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REVUE DE PARIS. 65

VOYAGE EN ORIENT

D' ALEXANDRIE A CONSTANTINOPLE

Entre Alexandrie et l'ile de Rhodes, la mer est rarement tout mobile, au lieu de la soif du sang et de l'or, les généreuses
à-fait calme; mais à mesure qu'on approche, le vent s'apaise passions de la croisade.
et le flot tombe. Le 11, entre onze heures et midi, le Gomerje Les ordres du sultan avaient devancé à Rhodes la venue du
tait l'ancre en vue de Rhodes : apparition magique. Ce mélange prince français, et, aussitôt que le Gomer fut en rade, deux gardes
d'arbres verts et de blanches maisons enchantait nos regards de santé vinrent s'installer à bord : de ce moment, la quaran
encore attristés du paysage brûlé de l'Égypte. En avant de la taine commençait, et, aussi, sous la surveillance des deux gar
ville qui se développe en amphithéâtre sur de riantes collines, diens, une sorte de liberté protégée contre la familiarité un peu
se détachent aux yeux les deux ports de l'ile, séparés l'un de gênante de la population, par la frayeur salutaire du bâton et
l'autre par une grande tour carrée dont la silhouette hardie a de la peste. Il fut permis à S. A. R. de parcourir les rues de la
souvent tenté le génie des peintres; à droite le port principal, ville et d'y chercher la trace des chevaliers de Saint-Jean. Le
que ferme à l'autre extrémité une tour ronde; à gauche, le port prince fut reçu à terre et précédé dans toutes ses courses par le
des galères, défendu par une digue de rochers, qu'une tradition vice-consul de France et par le pacha, gouverneur de la pro
locale donne pour piédestal au célèbre colosse. Ces deux ports vince, bonne figure de Turc que notre arrivée surprit dans le
découpent gracieusement une mer d'azur, et la forte muraille négligé original de sa toilette du matin, et qui ne se donna pas
qui en dessine le fond, et qui, des deux côtés, va se relier, sur le temps, à notre grande satisfaction, de passer sa redingote
la colline, aux anciennes fortifications de la ville, fait songer au officielle, qui nous eût gâté le paysage. Les habilans, accourus
siége héroïque pendant lequel la bravoure et la constance des avec un bienveillant et curieux empressement, se tenaient à
chevaliers découragèrent plus d'une fois Soliman lui-même, et quelque distance, contenus par les gardiens et les chaous du
faillirent triompher de toute sa puissance. De distance en dis consulat : entre ce double rempart, notre petite colonne jouissait
tance, s'élèvent des tours différentes d'aspect, de couleur, de du plaisir de fouler en paix la poussière illustre des antiques
forme, de hauteur. La tour carrée est le centre d'unité autour Rhodiens. J'ignore si ces précautions étaient fort efficaces contre
duquel le regard aime à grouper les épisodes variés de ce sai la peste; mais en nous mettant à l'aise, elles permettaient du
sissant panorama : le port avec ses jetées et ses digues, que la moins à nos souvenirs de se répandre en toute liberté : elles
mer couvre d'une légère et transparente écume d'argent ; la nous donnaient la solitude au milieu de la ſoule.
ville avec ses murailles crénelées, ses mosquées et ses maisons Le prince entra dans la ville par la porte d'Amboise, au-des
entremêlées d'une éclatante verdure; harmonieux pêle-mêle où sus de laquelle on remarque de charmantes armoiries que
l'art et la nature se rencontrent sans se heurter, comme tous portent légèrement des anges sculptés en bas-relief, et tra
les souvenirs sans se confondre; où l'imagination du voyageur, versa avec un vif sentiment d'admiration la triple enceinte des
païenne et chrétienne tout à la fois, veut retrouver les savantes remparts. Une fois dans la ville même, la première visite d'un
écoles fréquentées par les plus célèbres rhéteurs de l'antiquité, prince de la langue de France appartenait de droit à l'église de
et l'hospice où des moines soldats, faisant œuvre pieuse de la Saint-Jean. C'est à Saint-Jean que les chevaliers allaient d'abord
guerre, ennoblirent la piraterie elle-même, en lui donnant pour s'agenouiller au retour de chaque expédition. S. A. R. demanda
l'autorisation d'y pénétrer. Celte permission lui fut gracieuse
(1) On se rappelle le voyage de M. le duc de Montpensier en Orient. M. An ment accordée. Cette église n'a rien de bien remarquable.Trans
toine de Latour, secrétaire des commandemens du prince, a poétiquement ra formée en mosquée, elle continue à tomber en ruine, et c'est à
conté ce beau voyage aux pays d'Homère et de Sésostris où M. le duc de
Montpensier ne s'est pas trouvé étranger. Le nom français, quand il est noble peine si une natte en lambeaux couvre la pierre brisée où se
ment porté, quand il marche avec l'épée et l'intelligence, est accueilli partout lisent encore les épitaphes des anciens chevaliers.
avec enthousiasme, mais surtout dans le pays des arts et de la poésie. Le De l'église de Saint-Jean nous nous rendimes au palais des
Journal des Débats a donné des fragmens du récit de M. Antoine de Latour; grands maîtres. Une assez grande cour qu'entoure un mur à
celui que nous publions est destiné, avec quelques autres, à former un livre
qui paraitra prochainement, accompagné de dessins par un officier de marine demi écroulé, où se dessinent encore quelques fenêtres à ogives;
qui était du voyage. de côté et d'autre, des tronçons de colonnes brisées; sur utI
4 AVRIL 1847. 5° LIVRAISON. 5
66 L'ARTISTE

pan de la muraille, qui fait face à la porte d'entrée, les armes nent leur empire, et il faut à tout prix au marin une image des
très finement sculptées de Pierre d'Aubusson , auxquelles on a plaisirs qu'il a laissés au port. Or, parmi ces plaisirs, un de ceux
ajouté plus tard le chapeau de cardinal; çà et là, deux Ou trois qu'il aime le plus, c'est le spectacle ; aussi est-il peu de nos
arbres rachitiques, comme tous ceux qui poussent au milieu équipages parmi lesquels ne se recrute aisément une troupe co
des ruines, et entre les pierres lézardées, quelques toufles de mique. Le Gomer avait la sienne. Elle joua le Cabaret de Lustucru
baume, comme pour rappeler au voyageur que les chevaliers et les Deux Divorces avec un ensemble dont se fût accommodé
de la religion portaient aussi le beau nom d'hospitaliers : Voilà plus d'un directeur de province. Un lambeau de voile usée ser
tout ce qui reste du palais des grands maitres. Le temps a l'es vit de toile; on tailla les décorations dans une autre; les offi
pecté davantage l'avenue par laquelle on y arrive et qui s'ap ciers livrèrent généreusement leur garde-robe; les mousses,
pelle toujours la rue des Chevaliers. C'est une longue rue étroite, Coillés et poudrés, devinrent de sémillantes marquises; les no
montante et tortueuse Les maisons en ont si peu souflert, qu'il vices furent transformés en graves douairières; l'entre-pont
faut un médiocre effort à l'imagination pour les croire encore eut ses lovelaces. En un mot, rien ne manquait de ce qui, ail
habitées par ceux dont on lit les devises au-dessus de chaque leurs, eût été tout simple : programmes illustrés de vignettes,
porte. Seulement, à voir l'herbe pousser entre les pavés, On se chansonnettes dans les entr'actes, orchestre à l'unisson, rafraî
demande si les chevaliers sont partis pour quelque lointaine chissemens venus de Paris. Le prince et l'état-major occupaient
expédition. Mais un visage de femme turque qui se montre un prosaïquement d'excellens fauteuils , tandis que l'équipage,
instant derrière une jalousie, mais quelque pauvre Grec qui, à gTOupé sur les bastingages, à cheval sur les canons, suspendu
la vue du pacha, referme brusquement sa porte entr'ouverte, aux échelles de cordes, formait le cadre de ce tableau, que la
vous ramène trop vite, hélas! au sentiment de la réalité. lune éclairait de son idéale et sereine clarté. A minuit, on leva
La rue des Chevaliers aboutit par l'une de ses extrémités à l'ancre, et le Gomer reprit sa course.
une espèce de cloître, devenu aujourd'hui un magasin de char Le colosse de Rhodes était une des merveilles de l'ancien
bon de terre : c'est l'ancien hospice de Saint-Jean. M. le prince monde, les pyramides d'Égypte en étaient une autre. Le 12 au
de Joinville, passant un jour par là, trouva les portes de l'hos matin, nous eflleurions le rivage où s'élevait jadis le célèbre
pice abandonnées sous un hangar. C'étaient deux magnifiques tombeau de Mausole. Cette ville qui se cache aujourd'hui sous le
tables de cèdre que le ciseau d'un sculpteur inconnu avait se nom barbare de Boudroun, c'était l'antique Halicarnasse. Elle
mées de gracieuses merveilles, dont le dessin se retrouvait en parait aussi triste que son nom moderne et comme honteuse
core sous la poussière, malgré les insultes du temps et des d'elle-même. Le soir du mème jour, le soleil couchant enveloppait
Barbares. L'auguste pèlerin sollicita la faveur d'emporter ces de ses chaudes teintes, sur la côte d'Asie, un mamelon hérissé
morceaux de bois, et, depuis, chacun a pu les Voir heureuse- . de ruines; là fut Éphèse et son temple fameux, dont les géo
ment restaurés dans le musée de Versailles. Que n'avons-nous graphes n'ont pu s'accorder à marquer la place. Nous avions
pu, à notre tour, enlever l'hospice tout entier, monument vu au Caire, dans la mosquée de Saladin, quelques-unes des
simple et presque sans aucune sculpture, mais d'une rare élé colonnes de ce temple, nous devions en trouver plusieurs au
gance dans ses proportions, théâtre aujourd'hui profané de tres à Constantinople. L'Éphèse moderne, bâtie en amphitheâtre
tant de saints martyres accomplis dans le silence et la prière ! à quelques lieues de l'ancienne, porte le nom de Scala-Nova.
M. le duc de Montpensier avait débarqué à la Santé; les ca- Mais avant d'arriver à la hauteur de Scala-Nova, le Gomer
nots du Gomer vinrent le reprendre dans le port mème, à deux passa devant Cos, la patrie d'Ilippocrate. Comment résister au
pas du lieu (c'est aujourd'hui un jardin dont les murailles sont désir de redire ces noms harmonieux, quand on les retrouve
tapissées de figuiers) où la tradition la plus répandue a placé tels que la Grèce les avait écrits? comment ne pas les rechercher
le colosse. L'imagination du voyageur le relève plus volontiers avec une pieuse émotion sous leur travestissement moderne là
à la gauche de la grande tour et à l'entrée de l'ancien port ; où la conquête les a défigurés? Cos est une ile sans arbres et
c'est du moins la pensée qui vous arrive naturellement lorsque, qui semble si peu habitée qu'on a tout le plaisir de la surprise,
du haut de cette tour, on promène ses regards autour de Soi. lorsque, après avoir doublé un de ses petits promontoires, on
De retour à bord du Gomer, le prince ne put se résigner à découvre tout à coup une ville humblement assise sur la plage,
donner sur-le-champ le signal du départ et à quitter si tôt le où la mer vient ronger ses blanches murailles : les marins ex
magique spectacle de l'ile de Rhodes : cette ile fameuse, au sein citèrent nos regrets en nous racontant qu'ils avaient vu dans
de cette mer calme et sous ce ciel admirable, semblait le rete l'ile un palmier encore appelé le palmier d'Hippocrate.
nir encore par d'irrésistibles séductions. Il fut décidé qu'on pas A trois heures de l'après-midi, l'ile de Samos nous appa
serait le reste de la journée et la soirée entière en vue de Rho rut sortant de la mer. De hautes collines qui se succèdent et
des, à regarder et à se souvenir. Les princes éprouvent comme s'entrecoupent permettent au regard de glisser dans d'étroites
tout le monde ce besoin insurmontable de faire halte dans la et fraîches vallées, dignes des bergers de Théocrite. La ville de
vie ; l'histoire et la poésie sont un double océan où le regard et Pythagore était de l'autre côté. Le vin de Samos est encore di
l'ame aiment à se perdre aussi. Mais cette soirée délicieuse, gne, on l'assure du moins, d'Anacréon, qui l'a chanté.
promise à la méditation, ne devait pas lui appartenir tout en Le 15 au matin, le commandant nous réveilla avec le doux
tière : l'équipage du Gomer en disposa autrement. Pendant que nom de Chio, l'une des villes qui se disputent le berceau d'Ho
chacun de nous était attentif à regarder le soleil se coucher dans mère. La pauvre Chio a payé cher le souvenir trop fièrement
la mer avec une splendeur qui nous rappelait toute la majesté gardé de sa grandeur première.Je ne redirai pas la longue élégie
des images homériques, les roues de la machine se couvraient de ses malheurs; mais, pendant que le Gomer glissait le long de
d'un plancher mobile, et en face de Rhodes, ses rivages, ses luttes héroïques nous revenaient à la mémoire:
et quels vœux ne faisions-nous pas pour que l'avenir rendit à
Rhodes, des Ottomans ce redoutable écueil,
De tous ses défenseurs devenu le cercueil, la Grèce, maintenant qu'il y a une Grèce, celle qui a tant souf
fert pour redevenir grecque! Chio ne ressemble point à la monta
s'éleva..... un théâtre ! Le matelot francais n'est pas plus in gneuse Samos; c'est une langue de terre assez longue et que de
sensible qu'un autre aux beautés éternelles de la nature, à la loin on pourrait croire riche et cultivée; mais il en est de Chio
poésie des ruines, à la magie des souvenirs; mais, pour peu comme de ces beautés que la douleur a vieillies avant l'âge, et
que dure la traversée, les habitudes de l'esprit francais repren qui, à distance, conservent encore je ne sais quelle grace déso
REVUE DE PARIS. 67

lée.A mesure que l'on approche de Chio, c'est un spectacle qui vage. Ce rivage sacré, du moins il nous fut donnéd'y descendre,
VOus serre le cœur. Ses jolies maisons ne sont plus que des rui juste devant Ténédos et au lieu même, sans doute, où aborda
mes; Ses jardins, si beaux en apparence, sont des champs pres la flotte des Grecs. Le prince se donna la joie de fouler un mo
que sans culture et où la verdure pousse au hasard. Il n'y a ment cette poétique poussière mêlée à la cendre de tant de hé
plus guère dans l'ile que des Turcs; les Grecs se sont sauvés en ros. Un char de forme grossière, attelé de bœufs, y traçait son
Grèce. En disant aux os de leurs pères : Levez-vous et suivez pénible sillon; le pâtre qui conduisait ce char écouta nos ques
nous! ils eurent du moins cette amère consolation qu'ils ne les tions sans les comprendre : le nom même de Troie a péri dans
emportaient pas sur la terre étrangère. la mémoire de ceux qui habitent encore les champs où elle fut.
Détournons les yeux de ce triste tableau; aussi bien nous De retour à bord et debout sur l'arrière du Gomer, pendant
Voici tout à l'heure devant un autre berceau d'Homère, dans le qu'il se dirigeait vers l'entrée des Dardanelles, le prince suivait
golfe de Smyrne. A Dourlach nous rencontrons notre escadre des yeux le mont Ida s'effacant par degrés dans le lointain. Les
du Levant, sous les ordres de M. le contre-amiral Turpin; elle deux tumulus qui portent encore les noms d'Achille et de Pa
ne Se composait plus que de trois bàtimens : la Minerve, le Cu trocle continuaient pour nous ces poétiques horizons de l'Iliade.
vier et le Cerf. La nuit précédente, une frégate française avait, Le Scamandre vient tomber un peu plus loin dans les Darda
en passant, salué le Gomer : c'était la Belle-Poule, qui, détachée nelles.
de la division, allait porter un peu d'espoir aux chrétiens de L'Hellespont se peuplait d'autres souvenirs. Ce sont d'abord les
Syrie. Puisse-t-elle arriver à temps ! A la vue du pavillon royal Argonautes, puis Xercès qui passe cette mer sur un pont de
arboré sur le Gomer, la flotte se pavoise sur-le-champ, et, après vaisseaux et la repasse sur une barque de pêcheur; c'est enfin
aVoir salué le prince de toutes ses batteries, l'amiral envoie tous le plus grand nom de l'antiquité, Alexandre. A tous ces souve
ses hommes sur les vergues. Le Gomer prit la tête de la flotte, nirs de la fable et de l'histoire, il faut ajouter une tradition res
au milieu des cris de vive le roi, et à trois heures il entrait dans tée charmante dans la mémoire des hommes, celle d'HérO et
le golfe de Smyrne, où les navires de l'escadre vinrent l'un de Léandre. Sestos a disparu; mais, à la place où fut Abydos,
après l'autre jeter l'ancre à ses côtés. en Asie, s'élève encore un fortin qui en marque la place. Lord
Byron, ce grand sceptique de la poésie et de l'amour, voulut sa
Le lendemain matin, 14 juillet, le jour se leva pour nous en voir un jour si l'antiquité avait dit vrai et passa d'une rive à
vue des côtes de Mételin, l'ancienne Lesbos, la patrie de Sapho l'autre à la nage : audacieux commentaire qui vaut bien, on en
et d'Alcée. Abordée de ce côté, l'ile est peu attrayante et paraît conviendra, le brouet noir de Dacier. Lord Byron faillit périr
médiocrement fertile : ce sont des rochers àpres et nus. Bientôt dans sa tentative. J'aime mieux, même pour l'honneur des Mu
nous arrivons devant Porto-Longone, un port magnifique, mais Ses, qu'il soit mort à Missolunghi.
où les grands navires n'entrent plus. Jadis il était défendu par Enfin, laissant Gallipoli à droite, le Gomer entra dans la mer
une tour construite sur un ilot qui est à l'entrée. Cette tour, en de Marmara. L'antique Propontide méritait de nous arrêter un
s'écroulant, a comblé le fond du chenal, et il y a là désormais peu. Mais si près de Constantinople, comment regarder autre
un danger que la prudence commande d'éviter; mais on pou chose, penser à autre chose ? Nos regards ne pouvaient se déta
vait du moins le reconnaitre et tenter le passage, sauf à revenir cher de l'horizon, et croyaient à chaque instant y voir éclore
Sur ses pas si l'obstacle devenait insurmontable. M. le duc de cette merveilleuse cité, qui, le jour où elle fut tout l'empire,
Montpensier voulut donner cette utile fête aux jeunes officiers du consolait encore ses maîtres de la perte de la moitié du monde :
Gomer. On envoya deux canots jeter la sonde à droite et à gau l'aube nouvelle nous surprit dans cette avide contemplation.
che en avançant, et le Gomer, tenu en éveil par ces deux éclai
ANTOINE D E L A TOUR.
reurs, s'engagea dans l'étroite passe. La transparence de la
mer laissait voir au fond les pierres de la tour écroulée; mais,
une fois parvenu au-delà, le Gomer put hardiment continuer sa
route. Le port a six lieues de circonférence, et la côte, partout
cultivée, en fait un golfe charmant.
Entrer dans Port-Olivier, après qu'on est sorti de Porto-Lon
gone, ce n'est plus une affaire. La passe, plus étroite encore, est
aussi plus sinueuse et plus longue, mais sans le moindre péril.
Tout le port, à l'intérieur, est bordé d'une ceinture d'oliviers, GALERIE
délicieuse retraite où Sapho rêva peut-être son ode à Vénus.
Au-dessus de Port-Olivier, la montagne peu à peu devient
Verte et boisée, et en continuant à longer la côte, on découvre
de jolis villages à demi cachés dans les bois ou suspendus aux
flancs des collines. Toutes ces traces de l'homme annoncent
Mételin : c'est une grande et belle ville, au bord de la mer. Un
DEs PoÈTES VIVANS.
peu au-delà, sur une espèce de promontoire, se dresse un châ
teau fort d'un aspect menaçant; les Turcs sont là. Est-ce que
Lesbos ne retrouvera pas un jour son poétique nom ? - XV II.

En quittant Mételin, le Gomer se rapprocha de la côte d'Asie.


Peu à peu d'assez grandes ruines se montrent à notre droite, au VICTOR IIUGO.
pied d'une haute montagne : cette montagne, c'est le mont Ida,
et ces ruines sont celles de la nouvelle Troie, fondée par Alexan M. Hugo recut dernièrement une lettre qui portait pour
· dre. Qu'Alexandre nous pardonne de l'oublier pour son poëte unique suscription : Au plus grand poële de l'époque. L'au
favori et de négliger la Troie qu'il a bâtie pour courir à la ren teur des Orientales, sans l'ouvrir, l'adressa rue de l'Université,
contre de celle d'Ilonière. Mais celle-ci, hélas! devait aussi nous à M. de Lamartine, qui la renvoya Place-Royale. Le tout se
échapper : la quarantaine durait encore, et il eût fallu des che fit, on le pense, avec ces formules de courtoises félicitations,
Vaux pour aller chercher le Scamandre à plusieurs lieues du ri Ordinaires nt1x doux illustres.
68 L'ARTISTE
Toutes chevaleresques qu'elles paraissent, ces façons d'agir destinées que nous savons, ces alternatives de grandeurs et de
avaient leur fondement aussi bien que leur convenance; car, vicissitudes, le poëte a su les grouper avec une adresse toute
pareils en cela aux deux fils de Charles Martel qui régnaient magistrale et produire à leur aide un jeu de contrastes des
· ensemble, M. de Lamartine et M. Hugo partagent le trône de plus émouvans. On le voit, ces beautés-là, en grande partie,
la poésie contemporaine, rois légitimes par le mérite et légi résultent de l'antithèse, instrument favori de l'auteur et dont
timés par le succès. il a poussé si loin l'emploi. Esprit méthodique dans sa puis
Il y a des talens qui mûrissent dans l'ombre et qui n'éclatent sance, M. Hugo applique volontiers à ses idées cette formule
que tout formés. Bien différent de ceux-là, le génie poétique mathématique dont les deux termes ainsi rapprochés frappent
de M. Hugo, comme une flamme vive, impatiente de briller l'intelligence de lueurs vives, sinon toujours justes. Ses ad
au dehors, s'est au plus vite donné carrière et a pris tous ses versaires l'ont violemment attaqué sur ce point, et on ne peut
accroissemens sous les yeux du public. Le fleuve que nous disconvenir qu'il ne leur ait donné beau champ à ce sujet.
voyons à cette heure promener son onde vibrante à travers Sans doute, l'antithèse est encore une figure souvent ingé
plaines, sorti en humble filet d'eau du jardin des Feuillantines nieuse, même quand c'est une simple figure de mots; sans
ou du Vallon de Chérisy, n'était pas de nature à couler dis doute aussi, quand ses effets s'obtiennent dans la région des
crètement au sein du modeste enclos. Grossi de jour en jour idées, ils ont plus de portée et de consistance; mais l'abus de
par les pluies du ciel , pluies de printemps et quelquefois ces effets-là n'en est pas moins à réprouver. Le regard est
d'orages, il s'en est allé où l'entraînait sa pente, réverbérant d'abord éveillé par le chatoiement phosphorique de l'anti
dans ses eaux toujours plus élargies et plus profondes les thèse. Il s'intéresse et s'émerveille à son jeu; puis, quand il a
vieilles tours à demi écroulées sur ses bords, les couples surpris la ficelle, comme on dit dans l'argot littéraire, il s'im
amoureux assis au penchant des collines, le penseur qui rêve patiente et se dépite de ces combinaisons uniformément pro
en face de la nature, le paysage et les hommes, les couchans diguées. L'antithèse a cet inconvénient qu'elle trahit les
embrasés et les nuits rayonnantes d'étoiles, tout le poëme re adresses de l'auteur; or, M. Hugo est bien loin d'ignorer que
tentissant, splendide, majestueux que vous savez. l'art le plus parfait est celui-là qui se déguise.
Le second volume des Odes, qui renferme les sujets de pure Les Orientales forment, au sein des œuvres lyriques de
fantaisie, de sentiment, et les ballades, ne saurait plus sou M. Hugo, une sorte d'ile fortunée, épanouie sous le plus brû
tenir le parallèle avec les Orientales et les autres recueils sub lant des climats. Quand on a fermé le livre, l'imagination
Séquens, où le sentiment et la fantaisie ont pris un bien autre s'attarde encore avec complaisance sur ces rives bariolées
essOr. Ces poésies, qui ont cependant soulevé à leur appari d'une végétation féerique, bâties d'une architecture moresque
tion de si bruyantes polémiques, sont réduites maintenant à et où les ardeurs tropicales sont à chaque pas tempérées par
une Valeur embryonnaire par le magnifique développement les délices de l'oasis. Et admirez la toute-puissance de l'au
quia suivi. Elles restent toutefois curieuses à relire comme ex teur : cet Orient, qu'il n'a vu qu'avec les yeux du rêve, vous
primant, sous une forme déjà certaine, ce que le public d'alors saisit par les apparences d'une réalité si vive qu'on dirait
prenait pour le romantisme même, bien que ce n'en fût qu'une qu'il l'a contemplé des hauteurs du Liban ou sur les débris
phase accidentelle, assez fausse, je veux dire ce moyen âge de de Balbeck. C'est qu'en fait de poésie objective, je ne crois pas
donjons, de fées, de paladins et de tournois, mélangé de bru que Goethe lui-même fût doué d'une puissance plastique su
mes Ossianiques : romantisme bâtard qui, selon le mot drolati périeure à celle de M. Hugo. Une fois en face ou préoccupé
que de M. Gautier, est depuis long-temps tombé dans les mo du monument ou du site qu'il veut rendre, il a une merveil
dèles dependule. Lesodes historiquesdu premiervolume ont,à leuse aptitude à en saisir l'empreinte et à en reproduire avec
mes yeux, un prix plus durable. Outre leur beauté poétique, mouvement et couleur les bruits, l'aspect et le rayonnement.
très évidente en plusieurs, il y a quelque chose qui séduit Mais, quoi qu'on en ait dit, gardez-vous de croire que tout cet
l'imagination dans cette voix adolescente qui se consacre à éclat exubérant des Orientales ne soit qu'une étincelante fa
chanter les joies rares et les fréquentes douleurs de la vieille çade d'un palais vide, et que la pensée et le sentiment aient fui
l'ace clancelante sur le trône restauré. Louis XVII, le duc de devant ces splendeurs fulgurantescomme Lothet ses filles du
Berry et sa fin tragique, la naissance du duc de Bordeaux, les Sein de leur ville incendiée. Plusieurs ont voulu voir dans ce
funérailles de Louis XVIII, le sacre de Charles X, c'étaient là luxe d'ornemens ces longues robes de velours et de soie, à
autant de jalons qui marquaient les hautes aventures de l'his queue traînante, toutes chamarrées de brocart, sous lesquel
toire contemporaine, autant de thèmes éclatans dont le jeune les ployaient jadis les mièvres femmes de la cour; ici néan
rapsode cherchait à dégager l'enseignement providentiel. Les moins l'idée reste agile sous la riche étoffe et le sentiment n'en
barrières de la restauration étant tombées, cette veine de
demeure pas écrasé, comme il serait facile de s'en convaincre
pOésie historique empruntée au spectacle des faits contempo par cette adorable pièce des Fantômes, où la couleur, loin
rains, M. llugo l'a poursuivie avec une plus libre extension. d'être opaque, se fond en ces nuances onduleuses, secret du
Sa manière semble avoir en ce genre atteint son apogée dans pinceau de Prudhon.
Sunt lacrymœ rerum et dans l'Arc de Triomphe. Ces deux ad La publication des Feuilles d'automne prouva d'ailleurs que
Inirables pièces, toutes retentissantes du clairon de la muse M. Hugo pouvait passer sans effort du monde extérieur au
épique, sont conçues et composées avec un art su prême qui, monde de l'ame et compléter au besoin les deux thèmes l'un
de certains rapprochemens symétriques, a su faire jaillir des par l'autre. La fleur de poésie entr'ouvrait sa corolle si ar
In0uvemens du plus haut eflet. La première de ces deux odes demment peinte et laissait voir enfin les gouttes de rosée ou
est encore la plus complète à mon gré.Sans doute, cette véhé de pluie qui reposaient au fond du calice. Après ses courses
mente apostrophe aux canons des Invalides est un peu trop d'exploration au pays du soleil, le poëte, revenu au foyer, y
prolongée (td'une convention poétique très contestable; mais, reposait sa tête éblouie et fatiguée dans les tendresses de la
le sujet une fois entanié, il est impossible de tirer des faits famille. Les jeux et le sourire des enfans éclairaient parfois
historiques de plus brillans corollaires.Cette évocation du faste sa rêverie que là même obsédait l'angoisse inévitable de tout
et des prospérités de Versailles, qui rend plus désolé le dénû front qui se penche sur l'énigme des destinées humaines.
ment de l'exil, cette éblouissante aurore du beau comte d'Ar C'est à partir des Feuilles d'automne que la manière de M. Hugo
10is et de ses deux aînés, qui va S'engloutir dans les sombres a reçu sa formation définitive. Les recueils suivans, en eflet,
REVUE DE PARIS. 69

portent tous l'empreinte du même instrument de trempe da Ce qui sort à la fois de tant de douces choses,
masquinée et solide, comme aussi l'inspiration en est sortie Ce qui de ta beauté s'exhale nuit et jour,
des mêmes sources. Jamais orchestre aux mille accords, où Comme un parfum formé du souffle de cent roses,
le tonnerre des bouches de cuivre se mêle aux soupirs des cor C'est bien plus que la terre et le ciel, c'est l'amour !
des gémissantes, ne contint plus de sons divers que l'œuvre
lyrique de M. Hugo : vaste harmonie où éclatent tous les La nature entière est le plus souvent conviée à ces fêtes eni
échos de la nature éveillés par des cris de joie ou des san Vrantes. Elle-même semble en extase devant les charmes ado
glots.A considérer ce vigoureux génie toujours prêt à répan rés; tout s'éclaire alentour, et le paysage resplendit sous les
dre sa voix comme la Cloche qu'il a si bien chantée, toujours regards de la bien-aimée comme aux rayons d'un autre so
« de verre pour gémir, d'airain pour résister, » on dirait un leil. Puis, après l'hymne sonore, épanoui, fervent, d'un cœur
de ces énormes chênes druidiques, aux cimes empourprées trop plein qui déborde, à l'heure où la mélancolie se glisse au
par le couchant, d'où le vent qui gronde tire un bruit pareil sein de nos joies haletantes, si le poëte vient à contempler la
au bruit des eaux, et dont les rameaux garnis de feuillage vie des lumineuses hauteurs où son amour le transfigure, il
abritent tour à tour l'aigle altier, le corbeau funèbre et la en recOnnaît et en proclame le néant et les misères d'une voix
gracieuse mésange. Pour que l'image soit complète, il faut dire touchante et résignée :
que l'arbre glorieux porte quelques superfétations ou excrois
sances visibles même à l'œil nu : léger tribut payé à l'imper A cette terre où l'on ploie
fection obligée des natures humaines. Sa tente au déclin du jour,
Un des moyens ordinaires à M. Hugo pour obtenir la plé Ne demande pas la joie :
nitude de ses effets lyriques, c'est, outre l'antithèse, un genre COntente-toi de l'amOur...
d'énumération où il accumule et étale toutes les ressources
du sujet, une sorte de carquois retentissant qu'il vide sur le Les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, les Chants du
lecteur émerveillé et conquis. Le plus rebelle est contraint de crépuscule principalement, sont ainsi parsemés de pièces brû
se rendre. Il l'assaille de coups si redoublés qu'il semble avoir lantes, ou mélancoliques, ou sereines, qui montent et descen
quitté la lyre pour la massue; M. Hugo, à de certains momens, dent avec un éclat varié toute la gamme de la passion.
c'est Hercule poëte. Le théâtre de M. Hugo est la partie de ses œuvres la plus
M. Hugo, sans qu'on l'ait encore assez reconnu, a trouvé, communément contestée; mais, si elle donne prise à ses dé
pour exprimer l'amour, des accens inouis. L'amour, dans tracteurs, ses admirateurs en revanche ont de quoi y satis
ses poëmes, n'est pas cet amour éthéré d'Elvire, qui se com faire leur enthousiasme. Soutenir que dans Hernani, Marion
pose d'aspirations et de soupirs plus que de baisers; ce n'est Delorme, le Roi s'amuse et Ruy-Blas (je ne parle que des pièces
pas non plus l'amour païen de Chénier pour Camille; ou plu en vers), tout soit d'une beauté scénique irréprochable, serait
tôt c'est tout cela ensemble, un accouplement sacré de toutes toutefois à nos yeux aussi peu juste que de proscrire toutes
les ivresses, une ardente fusion des sens et de l'ame. La Ces œuVres au nom si mal invoqué de la raison et de la vé
Beauté est là dans sa plus glorieuse magnificence, douée de rité. Pour saper tout l'édifice par la base, on a prétendu que
toutes les graces extérieures, brillante de toutes les couleurs les personnages de l'auteur, personnages tout lyriques, n'a-
de la vie (1). L'amante ne vous apparaît point sous la svelte vaient pas pied sur terre. Je suis loin de nier l'exagération
image d'une vierge allemande, en longue tunique chastement de certains caractères pas plus que les bizarreries choquantes
agrafée, comme en esquisserait de profil un peintre de Mu de certains détails; mais, d'un autre côté, lorsqu'il est en si
nich. C'est une Ève vermeille et puissante, un torse ferme et tuation le lyrisme me semble la qualité exquise du drame,
blanc comme le paros, un sein qui peut s'embraser et gémir son élan irrésistible. C'est par lui que l'ame humaine éclate
sous les étreintes de la passion. On dirait un de ces types et communique au spectateur les émotions qui la transpor
aux belles chairs et aux paupières frangées de longs cils qu'a tent. Sans doute M. Alexandre Dumas a le don d'un enche
' splendidement reproduits Delacroix dans son tableau des vêtrement plus facile, il se joue plus à l'aise dans l'imbro
Femmes d'Alger. En présence de cette beauté complète, mais glio de l'action; mais quelle distance entre la valeur poétique
terrestre et humaine, le poëte ébloui se prosterne et l'hymne des deux drames! La diction de l'Alchimiste et de Caligula,
éclate : aisée et coulante, manque absolument d'originalité. Elle brille
d'un certain éclat qui tient de l'or moins que du cuivre. Son
Oh oui! la terre est belle et le ciel est superbe; vers, comme les fleurs artificielles, a toutes les apparences de
Mais quand ton sein palpite et quand ton œil reluit, la vie, mais l'œil exercé ne s'y méprend pas. M. Hugo, au
Quand ton pas gracieux court si léger sur l'herbe, contraire, conserve au théâtre toute l'entraînante magie de
Que le bruit d'une lyre est moins doux que son bruit; son vers dont les articulations nombreuses se plient alors à
toutes les exigences du dialogue. La splendeur du spectacle,
s'alliant aux arabesques du style, fait d'un pareil drame une
Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême ! architecture impOsante qui élincelle de tous les caprices d'une
Quand ta noble nature, épanouie aux yeux, ornementation byzantine.
Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même
Nous n'avons pas été surpris de voir irrésolus les pre
Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux,
miers pas de M. Hugo dans la carrière législative; nous en
avions prédit d'avance l'incertitude, lors de son avénement à
(1) Ainsi donc les Voix intérieures : la pairie. Ce nousserait une surprise bien plus grande si plu
sieurs sessions s'écoulaient avant qu'il eût acquis là une im
Vous avez le front haut, le pied vif et charmant, portance qui à si hauts titres lui revient. Car pour nous les
Une bouche qu'entr'ouvre un bel air d'enjoûment,
Et vous pourriez porter, fière entre les plus fières objections à la compétence du poéte dans les assemblées po
La cuirasse d'azur des antiques guerrières. litiques et législatives sont tellement puériles que nous ne les
Tout essaim de beautés, gynécée ou sérail, croyons pas dignesd'une réfutation. Quel serait donc, en eflet,
Madame, admirerait vos lèvres de corail... un meilleur acheminement au poste de législateur ? Avoir
70 L'ARTISTE

fait ses preuves, d'ailleurs glorieuses, sur le champ de ba pleines de pensées; elles arrivent la lumière à la main; mais,
taille, Ou bien avoir torturé le texte des codes sous la robe qu'on y songe, nous l'avons dit tout à l'heure en d'autres
du procureur, sont-ce là des garanties et des conditions plus termes, ce qui peut éclairer peut aussi incendier. Qu'on les
sûres? M. de Lamartine aurait-il le sentiment du juste moins accueille donc et qu'on leur donne leur place. L'art est un
développé que M. Dupin ? Serait-il, d'aventure, moins libé pouvoir ; la littérature est une puissance. Or, il faut respec
| ral que lui ? Une bonne loi se fait-elle avec la science des pré. ter ce qui est pouvoir et ménager ce qui est puissance. » Voilà
cédens en jurisprudence plutôt qu'avec ce qu'on y met sur ce point des paroles qui engagent ; mais cette thèse n'est
d'équitable selon les lois de l'immuable équité, lois éternelles pas la seule qui réclame sa défense, et nous ne doutons pas
dont le poëte, ame lumineuse et sympathique entre toutes, que toutes les causes généreuses ne trouvent de même en lui
conserve plus pure la tradition obscurcie ou faussée par tant un avocat fervent. C'est notre espoir, et c'est aussi notre or
de législations contradictoires? Ce qui nous préoccupe sérieu gueil. Qu'on les voie donc sans cesse l'un et l'autre, et le
sement à cette heure bien plus que toutes les futiles défiances poëte du Palais-Bourbon et le poëte du Luxembourg, comme
accréditées, c'est l'attitude que M. Hugo saura prendre au ces hérauts qui interposaient leur caducée pacifique au mi
Luxembourg. lieu descombattans, qu'on les voie en toute Occurrence, calmes
Quand M. de Lamartine parut pour la première fois dans au sein des partis, exalter le beau, faire luire un rayon du
la chambre élective, une grande attente se fit dans bien des ciel sur la loi humaine, substituer un esprit de charité et de
jeunes cœurs. Tous les hommes littéraires de ce temps-là , clémence à l'égoïsme politique, et se réjouir alors, ainsi que
Oubliés ou repoussés comme ils le sont encore , saluèrent en le lyrique romain, de leur intervention salutaire :
lui un organe puissant et digne de leurs ames froissées et de
leurs droits méconnus. Certes, l'auteur de Jocelyn, par la VOS lene COnsilium et datis, et datO
noblesse de ses sentimens, par la grandeur tout aristocra Gaudetis alinae.

tique de sa pensée, inspirait justement de telles espérances.


On devait à bon droit se fier à un caractère d'une telle élé A. DES PLA CES.

vation. Lui, le défenseur né de toutes les belles causes, pou


vait-il manquer à celle des lettres ? Et pourtant, le jour où il La fin de la Galerie au no prochain.
pouvait efficacement plaider en faveur de ses confrères dans
l'art, ce jour-là, l'occasion offerte et l'heure sonnée, M. de
Lamartine balbutia. Faiblesse déplorable et qu'on ose à
peine lui rappeler, aujourd'hui que sa belle ame, navrée du
spectacle des choses politiques, oscille découragée et impuis
sante entre tous les partis ! Mais cette faiblesse, qu'il a dû
souvent regretter plus tard, n'en devinons-nous pas le juste
motif, et nous est-il téméraire d'interpréter, comme il suit,
ses hésitations ? Traité ironiquement de poëte par tous les
journaux contraires aux opinions qu'il défendait alors, et
qui, par ce mot, cherchaient à détruire toute la valeur poli
tique de ses discours, il n'avait pas de plus grand souci que
d'édifier ses collègues sur le prosaïsme de ses thèses ; il te L E VER ( È R.
nait à se montrer aussi bourgeois que pas un d'eux. A trop
chaleureusement épouser les intérêts d'un art dont il est un
des plus fameux représentans, il eût pensé se compromettre
et donner de nouveaux prétextes aux ridicules harcèlemens de
Ses adversaires. II.
La cause que M. de Lamartine a ainsi éludée, M. Hugo la
doit-il abandonner à son tour ? Comme tant d'autres de son
temps qui ont renié l'art dès que le coq de la fortune ou de la
faveur a chanté pour eux, l'auteur du Rhin sera-t-il un nou Cependant elle s'était trompée. Olivier, après une visite à ses
pauvres, était de retour depuis quelque temps. Assis dans le
veau transfuge de l'autel qu'il a si glorieusement adoré ?
bosquet, le front découvert à la brise, il adressait à Dieu, sur
Accueillir de tels soupçons serait lui faire injure, comme le la pureté du soir, sur sa vie paisible, un hymne reconnaissant,
prouve le passage Suivant de sa Conclusion : « La littérature quand il entendit un bruit de paroles derrière la porte du ver
française brille et resplendit pour tous les gouvernemens et ger. Il avait reconnu les voix. A quel propos Sylvaine s'arrê
pour toutes les nations, excepté pour le gouvernement fran tait-elle si longtemps à causer avec Valentin ? Bientôt il distin
j çais. La France a eu et la France a encore la première littéra gua quelques mots qui le troublèrent profondément.Avec ces
ture du monde. Aujourd'hui même, nous ne nous lassons seules indications, il put deviner le sens de la conversation.
pas de le répéter, notre littérature n'est pas seulement la Pourquoi ces paroles d'amour adressées à sa chaste compagne?
première, elle est la seule. Toute pensée qui n'est pas la Comment ce jeune oisif se trouvait-il assez dénué pour s'occu
sienne s'est éteinte; elle est plus vivante et plus vivace que per de la servante d'un prêtre ? Il lui semblait que Valentin ve
jamais. Le gouvernement actuel semble l'ignorer et se con nait lui voler la paix intérieure de sa maison. Il se levait pour
duit en conséquence, et c'est là, nous le lui disons avec une
aller écouter de plus près; mais il eut honte de son action. Ce
ne fut qu'au moment où elle rentra précipilamment, les larmes
profonde bienveillance et une sincère sympathie, une des plus aux yeux et sa douce figurerenversée, qu'il comprit qu'une émo
grandes fautes qu'il ait commises depuis onze ans. Il est tion profonde avait été éveillée en elle. Sans qu'il se rendit
temps qu'il ouvre les yeux; il est temps qu'il se préoccupe et compte de ce sentiment, l'émotion de la jeune fille lui pénétra
qu'il se préoccupe sérieusement des nouvelles générations, le cœur, et il fut joyeux de penser qu'elle avait résisté à une
qui sont littéraires aujourd'hui comme elles étaient militaires séduction habile et dangereuse. Il éprouva cela en dehors de
sous l'empire. Elles arrivent sans colère, parce qu'elles sont son caractère de prêtre. Cotnme prêtre, il se fût simplement fé
REVUE DE PARIS. 71

licité de ce triomphe de la vertu; comme homme, il en eut pres écouter, revenant vingt fois sur ses pas. Mon Dieu! pensait-il,
que de l'orgueil. Pourquoi ? est-ce que, de même qu'à présent, ce théâtre de mon bonheur
A l'instant même il sentit qu'il ne pouvait pas, vis-à-vis de ne s'éclairera plus que d'un jour faux et douteux ? Est-ce que
Sylvaine, être censé avoir entendu un seul mot. Il voulait vous ne rallumerez plus votre beau soleil pour nous faire des
éprouver de la sorte sa confiance en lui : il sortit par l'allée de heures sereines et douces ? Est-ce que cet humble verger, ce
la treille, étouflant le bruit de ses pas; et, quand Sylvaine rentra petit coin de votre nature que vous nous avez donné, ne nous
dans la salle, elle le trouva assis près de la table, la tête penchée recouvrira plus de sa fraicheur et de sa paix ? Est-ce qu'enfin
sur un livre. Le pauvre jeune prêtre jouait ainsi la comédie et je m'en irai toujours dans la vie poursuivant une ombre et une
se laissait conduire par son cœur avec une innocence d'en chimère ?
fant. Sylvaine marchait derrière lui, les cheveux dénoués, et, quand
, Sylvaine avait beau dissimuler et être forte : tout son corps la lanterne illuminait son front, Olivier détournait les yeux
tremblait; elle était pâle, et son regard eut une expression de comme s'il eût déjà craint de trop la voir. Au fond de son ame,
bonheur céleste, quand elle s'arrêta devant son protecteur. Ce cette inquiétude d'Olivier la ravissait, comme une preuve ingé
lui-ci pouvait, sans paraitre rien savoir, la questionner sur les nue de tendresse. Il veille sur moi, se disait-elle, de même que
apparences de son trouble. sur sa sœur ! Et sa pensée n'osait pas aller plus loin; et elle
-- Viens ici sous la lampe, lui dit-il en lui tendant la main. murmurait à demi-voix, car les plus innocentes ont toujours
Comme ta joue est blême! Sylvaine, mon enfant, qu'as-tu ? une teinte d'hypocrisie dans leur franchise.
— Moi! répondit-elle en s'efforçant de sourire, moi ! mon — Vous voyez bien que tout est tranquille. Pourquoi trou
sieur le curé, rien, je vous assure. bler ainsi le sommeil des oiseaux ? Si quelqu'un nous aperce
— Quand je vois un de mes arbres dévasté le matin, je n'ai vait sur la montagne, on croirait qu'il y a des feux follets dans
pas besoin de lui demander si le vent l'a tourmenté pendant la le presbytère. Ordinairement vous ne prenez pas tant de pré
nuit. Tu me caches quelque malheur. cautions! Rentrons, monsieur le curé. Il y a bien assez d'étoiles
— Olivier, reprit elle avec sa plus douce voix, que voulez au ciel pour éclairer notre verger.
vous qu'il m'arrive dans ce pays si tranquille ? Je suis tombée Il s'arrêta et lui répondit d'un ton de doux reproche :
en rapportant de l'herbe pour la Vache. J'ai eu un peu peur, —Si tu m'avais tOut racOnté, peut-être ne serais-je pas si in
parce que je suis toujours enfant. Voilà tout ! quiet ?—Cependant, après avoir fait plusieurs fois le tour, après
ll ne pouvait pas deviner la délicatesse de cet amour mysté avoir ouvert la porte du pOnt et regardé dans le buisson et dans
rieux qui n'avouerait jamais qu'il avait été eflleul'é par un autre, la vallée, il se décida à regagner la maison. Mais là, Sylvaine
et il lui en voulait de son peu de confiance. n'eut plus de doute sur les renseignemens que son maître pou
— A la bonne heure ! continua-t-il, après l'avoir encore re vait avoir. Sans hésiter un instant, et comme poussé par une
gardée, et il reprit Son livre; puis, au bout d'une minute, il curiosité fiévreuse, Olivier, pour la première fois de sa vie, en
ajouta : tra dans la chambre de la jeune fille. Elle ne put retenir un cri
— M. Chamvallon m'a déjà fait demander plusieurs fois : tu de surprise en le voyant pénétrer dans cette retraite jusqu'alors
iras demain au Mesnil, tu diras que je ne serai libre que mer inviolable. Olivier, devant ce lit Virginal, où sa compagne se
credi. séparait de lui pendant la lnoitié de leur vie, ressentit aussi une
Ils rougirent tous deux : lui de sa ruse et de son mensonge, émotion qui lui était inconnue. Il promena sa lanterne sur les
elle de ce rapprochement qui lui fit penser pour la première fois murs, et il découvrit sur une petite table plusieurs objets qui
qu'Olivier pouvait savoir quelque chose. venaient de lui. C'était d'abord un bouquet flétri et presque
— Que j'aille demain au Mesnil ! Et mes cerises qu'il faut que méconnaissable, qu'il lui avait donné quinze ans plus tôt, quand
je cueille ! Et votre soutane neuve qu'il faut que je raccom ils gardaient ensemble les Vaches sur les montagnes de leur
mode ! Envoyez-y Marthe ou André ! pays. C'était ensuite un mouchoir rose qu'Olivier portait autour
Le moyen n'avait point réussi : Olivier ne s'expliquait pas la de son cou au mariage d'un de ses frères, où il avait dansé
persévérance de Sylvaine à ne rien avouer, et il reprit d'un ton pour l'unique fois de sa vie. La petite Sylvaine, pendue à son
ému : bras toute la journée, lui avait dit le soir, en retournant au vil
— Je n'ai jamais voulu être ton confesseur, Ina Sylvaine : je lage, et en répétant de sa voix argentine les airs de la corne
sais que, dans l'intimité où nous vivons, il est nécessaire que muse : — Que c'est beau, une noce ! Olivier se rappelait qu'il
nous puissions avoir des secrets l'un pour l'autre. Mais, je t'en avait soupiré malgré lui, en regardant la naïve enfant, et que
prie, raconte-Inoi, comIlle à ton frère, ce qui t'a épouvantée ce le lendemain il était parti pour le séminaire. Il se retourna au
soir : je n'en dirai rien à M. Bernal'd, qui dirige ta conscience, près d'elle, et, ne cacllant plus son émotion, il lui dit en la
Mais la jeune fille était décidée à ne rien avouer. D'abord, quittant :
elle ne voulait pas trahir ce secret, qui pouvait altérer la tran — Garde bien tous nos souvenirs, Sylvaine ! Puisse, hélas !
quillité d'Olivier. Puis, à mesure qu'il l'interrogeait si douce ton doux trésor se grossir pendant bien des années! Adieu, et
ment, qu'il s'inquiétait avec une telle aflection des événemens que les parfums de ta mémoire traversent tes rêves !
de sa vie, elle se sentait de plus en plus ravie et émue. Il lui Il n'était plus possible pour Sylvaine de conserver un doute;
semblait qu'elle ne poul'rait point parler de ces choses de l'a- Olivier savait tout : la visite poussée jusque dans sa chambre
mour sans soulever un peu le voile qui cachait mystérieusement était une preuve évidente contre laquelle il n'y avait pas de Sup
le sien dans son cœur. Elle l'épondit donc les larmes aux position à faire. La manœuvre de Valentin avait été déjouée par
yeuX : le hasard. En lui parlant pour la première fois des choses de
—Mon cousin, vous veillez sur moi : vos prières me protégent l'amour, il lui avait fait comprendre qu'elle aimait. Le voile
contre tous les dangers. Nous continuerons à être heureux et tombé devant les yeux de l'anie de Sylvaine, Valentin n'était
calmes dans notre retraite. Maintenant, adieu, monsieur le plus que l'initiateur pour un autre. Elle n'osait pas se faire à
curé : ma course m'a fatiguée, et il faut que je me lève de bonne elle-même celte question terrible et enivrante : Olivier aurait-il
heure demain pOur fail'e l'ouVl'age. deviné cette longue trahison de mon amitié, qui peu à peu est
Olivier la laissa partir et essaya encore de reprendre sa lec devenue un amour ? Donnerait-il sa vie pour me défendre, et
ture; mais il était peu habitué à dissimuler : au moment où agirait-il de même vis-à-vis d'une autre servante ? Et elle sen
elle fermait la porte de la maison, il courut après elle en lui di tait des flots de joie monter à s(n cœur quand elle se disait
SaIlt : qu'elle pouvait être aimée par c t être si pur et si bon ! Puis,
— Penses-tu donc que nous puissions dormir sans savoir s'il elle reprenait toutes ses espérances d'autrefois, et se remettait à
n'y a personne dans le jardin ? Que tu es imprudente ! Donne rêver ce roman qu'elle avait fait dans son adolescence, quand
moi la lanterne ! Et il descendit dans le verger, regardant par Olivier n'était pas encore ordonné pl'ètre, et qu'elle devenait sa
tout, écal tant les bl'anulles sous chaque arbre, s'arrêtant pour ſenme, et qu'ils avaient uile , raude i l'Ine à conduire et de
72 L'ARTISTE

beaux enfans à élever dans la paix du Seigneur ! Puis, elle sur la terre fraîche d'une tombe. Olivier alors, tout ferme qu'il
retombait dans la réalité de sa position et s'épouvantait de l'a- était, crut superstitieusement que sa prière ne serait pas exau
Venir : que faire, murmurait-elle , s'il se doute jamais de cet cée et qu'il serait renversé dans son rude chemin.
amour que je dois cacher comme une honte ? M'enfuir pour le
laisser seul, pour rompre la première ce vœu que sa bouche a
III.
prononcé et qui nous lie tous les deux ? Me tuer, pour ne plus
le voir, pour ne plus entendre sa voix qui est la musique de
mon ciel, pour dormir dans ma tombe sur laquelle il n'aura Sylvaine était déjà au verger quand Olivier rentra. Depuis
pas le droit de prier, et enfin pour être séparé de lui dans l'éter quelques jours elle lui préparait une surprise. Il s'était plaint
nité! Et elle ouvrait sa fenêtre, respirait l'air de la nuit et sen souvent de ne pas avoir une allée dans un coin où quelques
tait monter des parfums qui la consumaient. Et elle prenait son grands chênes alignés formaient un abrinaturel. Sylvaine s'oc-,
bouquet flétri, son bouquet des jeunes fleurs et des jeunes es cupait à la tracer. Gracieusement courbée sur sa bêche, éclairée
poirs, le posait sur son cœur et le baignait de larmes. Puis elle par le soleil levant qui perçait sous les arbres, toute rose de son
retombait dans sa chimère, reconstruisait sa ferme en Espagne, travail dont l'ardeur avait effacé la pâleur de sa nuit troublée,
et se voyait unie à lui par le mariage. Puis, devantl'impossibilité elle était charmante. Olivier s'arrêta un instant, et comprit
de ce mensonge, elle songeait à une autre union mystérieuse et mieux que jamais la beauté si long-temps inaperçue de sa com
déplorable, et elle frissonnait de joie et d'épouvante en décou pagne. Il appuya doucement la main sur son épaule : elle se
vrant qu'elle pourrait être la maîtresse d'Olivier ! la maîtresse retourna, triste d'avoir été découverte, mais ravie de se trouver
d'un prêtre ! la maîtresse d'un ange ! Et, dans les alternatives si près d'Olivier.
de sa fièvre, elle allait du ciel à l'abime, du paradis à l'enfer, — Tu travailles trop, mon enfant, lui dit-il. A l'heure qu'il
épuisant tour à tour toutes les espérances et toutes les craintes, est, tu devrais encore dormir.
se posant, l'innocente fille, les questions qui avaient embarrassé — Ah! monsieur le curé, répondit-elle, c'est mal de venir
Luther, et, malgré ses terreurs et ses angoisses, ne pouvant ainsi me surprendre. Moi qui espérais qu'en lisant votre bré
point ne pas tressaillir à la pensée d'être aimée d'Olivier. viaire et en marchant l'esprit au ciel vous ne découvririez cette
La nuit fut longue, douloureuse, palpitante, et Sylvaine ne allée qu'après vous y être promené long-temps! Là au moins
s'endormit que pour se réveiller brusquement aux premiers VOus aurez de l'Ombre.
sons de l'Angelus, qui lui rappela qu'elle était dans la maison — Mais cette tâche est trop rude pour toi !
de son maître et qu'elle devait se lever pour le servir. — Oh! reprit-elle avec sa fierté de paysanne, je suis plus
A l'autre étage du presbytère, Olivier sentait aussis'écouler des forte que je n'en ai l'air. J'ai bien d'autres projets, allez!
heures pleines d'anxiété. Il ne pensait qu'à cette jeune fille quilui Il l'interrompit en remuant tristement la tête :
était confiée. Il lui semblait avoir respiré, dans sa chambre, un —Viens ici, lui dit-il, asseyons-nous sous la treille; j'ai à
air qui lui brûlait les poumons. Il se sentait, malgré sa clé causer avec toi.
mence évangélique, des mouvemens de haine contre cet étran —Tout à l'heure, quand il fera plus chaud. Maintenant lais
ger qui était venu inquiéter leur repos; car il savait, par le bruit sez-moi travailler. Et puis voilà le moment de mettre Roussette
public, que Valentin, séducteur sans scrupule, employait tous en champ. Je n'ai pas le loisir de causer.
les langages et tous les masques. Il variait, en maître, les com — Ma Sylvaine, continua-t-il en l'attirant par la main, Rous
binaisons de ses intrigues, dédaignait d'employer les moyens sette dort; ma messe est dite : j'ai un conseil à te demander.Me
vulgaires et se créait à lui-même des difficultés à vaincre. Oli refuses-tu ?
vier se demandait si sa patience devait aller jusqu'à permettre Elle le suivit, cherchant à lire sa pensée dans ses yeux et
que ce scandale ne fût pas châtié. Il s'étonnait ensuite de ce s'alarmant de n'y voir qu'une expression de douleur profonde.
désir si ardent et si subit. Olivier ne s'était presque pas encore Quand ils furent assis :
douté que Sylvaine fût une femme : c'était pour lui, la veille — Sylvaine, lui dit-il gravement, je t'ai pardonné ton silence
encore, une douce petite créature dont il aimait la forme et l'es d'hier au soir, je t'ai pardonné parce que j'ai compris la raison
prit, et, s'il avait subi l'influence et le charme de son sexe, il me qui t'empêchait de rien me raconter, et puis parce que je savais
s'en était jamais rendu compte. Comment avait-elle soudaine tOut.
ment embrasé Valentin, le jeune homme blasé qui avait sus — Ah! interrompit-elle d'une voix tremblante, je m'en étais
pendu sa vie aux lèvres des courtisanes? Est-ce que Sylvaine doutée !
était belle? Et, pour répondre à cette question, il fallait bien se — Oui, par hasard, auprès du buisson, j'ai surpris quelques
la représenter, et malgré lui, dans l'ombre de son alcôve, Oli mots et j'ai deviné le reste.
vier appela cette nuit-là le souvenir de la jeune fille. Oui, elle —Oh! si j'avais pensé que vous aviez pu entendre, je n'au
pouvait être quelquefois belle ! Oui, il avait à côté de lui, dans rais jamais osé reparaître !
Sa maison sainte, une femme pour laquelle les hommes s'en — Pourquoi, ma Sylvaine ?Est-ce la faufe d'une fleur, si on
flammaient! Et sa pensée revenait sur lui-même. N'était-il la respire en passant? Est-ce la faute d'une jeune fille, si elle
pas, à peu de différence près, du même âge que Sylvaine? N'au est belle?
rait-il point pu l'épouser? S'il allait l'aimer ? S'il allait dé Sylvaine rougit jusqu'au blanc des yeux. Ce demi-aveu, en
couvrir un jour que le voisinage de cette enfant était dange veloppé dans une consolation, l'inonda d'une joie ineffable.
reux pour lui? Si un soir, la vie lui paraissant trop amère, il Serait-il donc vrai qu'elle pût lui sembler belle? Où s'arrête
allait se répandre dans ce cœur confiant ? Mais non ! il est rait son cœur alors ? Jusqu'où iraient-ils tous deux dans le
prêtre; son cœur doit être seul, sa vie triste. Pourquoi triste ? monde de l'amOur ?
Hierencore elle était douce ! Aimerait-il donc déjà ? Et ses vœux — Mais, reprit Olivier, le séducteur qui a troublé ton inno
devant les hommes? et ses engagemens devant Dieu ? Dieu cence sera sans doute sévèrement jugé par Dieu. Je ne veux pas
était-il bien au fond de ce problème? Ce premier doute effraya approfondir sa faute, puisqu'il m'est commandé de n'ouvrir
Olivier. mes lèvres qu'à des paroles de pardon. Pourtant il sera cause
Par tous les efforts de son esprit, il essaya de revenir au dan d'un malheur irréparable. Écoute-moi bien. J'ai réfléchi toute
ger que courait Sylvaine. Il savait qu'elle ne succomberait pas la nuit à ce que nous avions à faire, et c'est pour cela que je
d'elle-même; mais Valentin n'était-il pas capable de recourir à veux te demander un conseil. Tu seras de mon avis, j'en suis
la violence? Épouvanté de cette possibilité, Olivier songeait déjà sûr ! Ah! il est bien coupable! bien coupable !
à s'imposer un immense sacrifice. Olivier s'arrêta, car sa voix trahissait les larmes qu'il dissi
Il se leva à l'aube, et ce fut lui qui sonna l'Angelus. Mais après mulait. Sylvaine n'osait déjà plus, comme autrefois, prendre la
avoir fait sa fervente prière dans son église, en passant par le main d'Olivier. Mais, baissant la tête, et pâle de même que si
cimetière, son pied glissa dans la rosée de l'herbe et il tomba elle allait recevoir un arrêt de mort, elle écoutait,
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LA F A 33 À N D0 Lf -
REVUE DE PARIS. ° 73
—Jusqu'à présent je n'avais pas eu à te parler de ce danger, terrogé, on m'eût refusé : il est de jurisprudence ecclésiastique
dont notre obscurité te préservait : tu marchais, loin du monde, qu'un changement de résidence est imposé à celui qui le re
dans le sentier écarté de la vie chrétienne; peut-être je n'ose pas doute et impossible à celui qui l'implore. Nous sommes la chose
dire Inon exemple, mais mes fonctions auraient pu te servir de Monseigneur. Ainsi je ne puis pas songer à ce moyen. Mais,
d'égide, si un déplorable hasard n'avait pas fait venir cet homme puisqu'il faut tout te dire, Sylvaine, c'est pour moi-même que
dans notre vallée. Il ne reculerait devant rien : comme il s'est je suis inquiet. Est-ce que je pourrai vivre, moi, en songeant
servi hier de la séduction des paroles, un autre jour il emploie qu'à l'heure où je serai à l'église, où j'écouterai au confession
rait la violence. Tu résisterais jusqu'à mourir, ô ma Sylvaine! nal, où je consolerai au lit de la mort, ma compagne sera peut
c'est ton courage qui me fait trembler ! être en lutte avec un des échappés les plus dangereux de la cor
Elle ne répondit pas; mais d'une de ses mains elle se cachait ruption des grandes villes? L'idée que tu peux être exposée,
la tête et de l'autre elle se pressait le cœur. Sylvaine, ferait de moi un mauvais prêtre ! Non ! je veux qu'au
— Moi aussi il me faut un grand courage pour penser ce que tour de toi l'atmosphère soit pure comme ta pensée. Je veux
je vais te dire. Tu es mon amie, ma compagne, la seule ame que tu puisses rayonner, ma douce étoile, sans rencontrer de
dans laquelle il me soit permis de me répandre; tu es le doux nuage, dans tout le ciel de notre hameau. Je veux que tu n'aies
rayon qui brille dans ma demeure froide et nue, la voix aimée aucune surprise à redouter, ni des retraites des buissons, ni de
qui réjouit mon oreille et qui fortifie ma raison. Je croyais que l'ombre des grands arbres. Voilà pourquoi j'espère que tu vas
Dieu nous mesurerait également les jours; j'espérais, chère am te décider à retourner pour quelque temps dans notre pays.
bition! voir blanchir tes cheveux en même temps que nos ar Remonte le long des prés où nous avons passé tant d'heures
bres grandiraient et que la nature se rajeunirait devant nous. ensemble ! Retrouve l'écho où notre chanson se multipliait. De
Je découvrais déjà , dans un avenir lointain, deux vieillards la sorte, tu ne cesseras pas d'être avec moi. Et quand tout dan
courbés, assis à cette place où le jeune frère cause à présent avec ger sera passé, tu reviendras prendre ici ta place à notre foyer,
sa sœur, et par un soir d'hiver se disant adieu pour se retrou où je t'attendrai le cœur dans le passé, la tête dans l'avenir et
ver bientôt dans un autre monde où il n'y a plus ni larmes ni les yeux sur la porte.
sacrifices. Je rêvais tout cela, et je remerciais le ciel... Main Sylvaine, en s'entendant supplier par cette voix aimée qui ne
tenant, je te le demande, n'est-ce pas une espérance impos parlait pas à Dieu avec plus de ferveur et d'adoration, fut sur
sible, et un songe remonté, n'est-ce point une amère ironie du le point de céder. Mais elle voulut auparavant, en essayant un
sort que cette perspective où nous nous suivions pas à pas tous nouvel effort, répondre par une raison qui lui paraissait sans
deux ? réplique. Elle le fit avec toute l'imprudence de la naïveté. Peut
— Non, mon maître bien-aimé ! interrompit Sylvaine, non, être aussi, l'émotion de cet entretien, les souvenirs de la nuit,
cela arrivera comme vous l'avez vu. M. Valentin ne restera pas les parfums qui s'exhalaient de partout sous les baisers du so
long-temps au Mesnil; il m'oubliera : ce sera facile! D'ici là je leil matinal, troublaient-ils son ame, quand elle dit cette phrase,
ne sortirai plus du presbytère; vous me garderez, vous me pro qu'elle eût bien voulu reprendre ensuite :
tégerez... — Olivier, répondit-elle en levant sur lui son regard bleu,
— M. Valentin ne t'oubliera pas; il restera au Mesnil jusqu'à trempé de confiance et d'espoir, vous ne vous effraieriez pas
ce qu'il ait réussi. -
tant, si vous saviez combien la femme qui aime est forte et pro
— Quand je vous dis que je ne ferai plus un pas hors de tégée par Dieu !
l'église et du verger. Dieu garde l'église; vous qui êtes son mi — Que dis-tu ? interrompit-il avec effroi; Sylvaine, au nom
nistre, vous gardez le verger. Que peut-il arriver ? du ciel, que dis-tu ?
— Enfant, tu ne connais pas les ressources formidables de Épouvantée de l'abime que cette parole venait de creuser,
l'esprit du mal! Nous n'avons qu'un parti à prendre. Sylvaine, confuse de s'être oubliée jusqu'à dépouiller le dernier voile qui
plains moi de te le dire, car mon cœur se brise : il faut que tu protégeait la pudeur de son ame, Sylvaine cachait sa tête dans
quittes Marnaves ! ses mains et ne répondait rien.
—Quitter Marnaves ! reprit-elle en séparant chaque syllabe Il se leva et marcha à grands pas devant la treille.
d'une voix tremblante. Quitter Marnaves ! Vous laisser! Jamais ! —Tu aimes quelqu'un ! continua-t-il, et jamais, dans l'intimité
— Cependant, répondit Olivier qui comprenait la nécessité de notre conversation, tu ne m'en avais rien laissé voir ! Quel
de rester ferme, cependant tu le feras, je le veux ! est-il? Peut-il t'épouser ?
Sylvaine devint blanche comme les fleurs de l'aubépine qui —Je vous ai dit, reprit-elle, qu'à aucun prix je ne consenti
garnissaient la haie au-dessus de sa tête. Elle se leva précipi rais à vous quitter.
tamment et dit : —Et tu crois que j'accepterais le sacrifice de toute ta vie, que
— Jusqu'à présent, Olivier, l'amie avait cru que c'était à elle je t'enfermerais, toi jeune et libre, dans la tristesse de ma mai
que vous parliez; à cette heure, monsieur le curé, la servantea son ! Non; la porte est ouverte : va vers celui que ton cœur a
compris, et elle obéira. choisi ! Sois heureuse et laisse-moi.
Mais Olivier, épouvanté des effets de cet acte d'autorité, fut —Mon Dieu, interrompit-elle, donnez-moi la force de le con
debout en même temps qu'elle, et, la voyant si pâle et si chan vaincre sans troubler son repos. Permettez-moi de lui faire
celante, il la fit rasseoir. comprendre qu'il n'a rien à redouter d'un amour désespéré.....
— Oh! ne m'insulte pas, Sylvaine, reprit-il, en supposant — Désespéré! reprit-il, désespéré! Bonne, douce et belle, —
que je ne vois en toi que la pauvre fille que je paie! Non, il y a car tu es belle, Sylvaine; je ne l'ai pas vu pendant long-temps,
bien long-temps que j'ai compris ton cœur. Tu diriges ma vie; mais maintenant j'en suis sûr, — tu aimes ! tu l'as laissé voir
ma volonté, pour toutes les choses qui ne touchent pas au sa sans doute, et celui-là n'est pas à tes genoux! celui-là ne te
cerdoce, obéit à tes conseils; je te l'ai prouvé cent fois. Je sais donne point sa vie pour te remercier de ton sourire! Non, cela
que, pour t'avoir enlevée à notre pays, pour t'avoir vouée à est impossible; non, Dieu ne le permettrait pas.
mon célibat, je te dois une protection de toute la vie. Je te la — Oh ! vous ne le savez pas, vous, Olivier! On porte son
donne entière et sans réserve : tu n'as plus rien à prendre dans amour dans son cœur, comme un mal qu'on ignore! Puis
mon ame, qui est à toi autant que cela lui est permis. Si nous on souflre, puis on n'avoue rien, puis on désespère, puis on
n'étions pas, nOus autres les prolétaires du catholicisme mili meurt....

tant, courbés sous l'autorité absolue de notre évêque, j'aurais — Écoute, interrompit-il de plus en plus agité, je réponds
demandéà changer de cure,je t'aurais emmenée sur la plus haute de toi devant ta famille, devant mon ame; il faut tout me
montagne de l'Auvergne, j'aurais fait notre solitude encore plus dire....
solitaire; mais il eût été nécessaire de motiver ma demande, — Puis, continua-t-elle, sans répondre aux derniers mots
et je me serais trouvé entre un mensonge et une confidence d'Olivier et en suivant la pente douloureuse de son idée; puis,
que je ne voulais pas faire; puis, après m'avoir long-temps in si avant de mourir on a eu un moment d'oubli et on a laiss,
74 L'ARTISTE

voir son amour, on est maudit, maudit dans l'éternité, car montait son rude sentier, elle l'avait suivi, se vouant d'elle
un amour pareil est défendu et le plus coupable de tous. même à toute l'ombre , à toute la tristesse de sa roule. Voilà
Pour comprendre les péripéties douloureuses et charmantes pour la reconnaissance !
de ces entretiens, il faut se pénétrer de toute l' innocence de ces Mais cette secousse de bonheur électrique ne dura pas long
deux ames , que la passion troublait pour la première fois. temps. Ce cœur galvanisé devait retomber dans la mort. Olivier
Ainsi la jeune fille, dans son adorable franchise, livrait presque comprit pour Sylvaine, comprit, hélas ! pour lui-même, quels
par une exclamation imprudente un secret qu'elle eût voulu étaient les dangers de cette position imprévue. Sans doute il ne
emporter dans sa tombe, et Olivier, par son inquiétude et par lui faudrait pas se pencher trop long-temps sur cette rive de
Ses questions al'dentes, trahissait déja la jalousie d'un amour l'amour pour être attiré dans le précipice. Sans doute il éprou
dont il n'avait pas encore conscience. Sylvaine, quoique trou verait trop tôt cette enivrante contagion , et, dans une heure
blée des paroles qui lui étaient échappées, savourait, comne d'extase, il entrainerait Sylvaine avec lui sur la pente infernale
autant de promesses de retour, les préoccupations d'Olivier; et de la damnation catholique. La voyant si douce et si sereine, il
le jeune prêtre, dans la sainteté de son inexpérience, ne devi eut peur pour cette naïve enfant des ténèbres de l'avenir, et,
nait pas le mot de ces révélations successives et poursuivait de après l'avoir contemplée un instant, il s'arma pour la protéger
Son épouvante ce rival imaginaire. Pourtant, malgré les détours de tout le courage de son amour qui commençait, et il lui dit, le
de sa pensée dans le champ de toutes les suppositions possi pauvre et obscur martyr :
bles, il l'arrêta sur les derniers mots que Sylvaine venait de lui — Je me suis interrompu, Sylvaine, parce qu'il m'a semblé
dire, et répondit en l'interrompant : entrevoir un monde dans lequel il ne nous est pas permis de pé
— Le plus coupable de tous les amours ! Comment ! j'aurais nétrer encore! Ma sœur, crois-en les bénédictions qui de mon
passé ma vie à prier Dieu pour que ton cœur restât pur et pai cœur se répandent sur toi : au nom de mon repOs, au nom de
sible , j'aurais nourri ton jeune esprit des plus saintes lectures mon ame, éloigne toi , quitte Mal'naves. Si tu m'as compris,
et je n'aurais ouvert devant tºi que des pages dictées à Moïse pardonne-moi; si tu ne m'as pas compris, supplie Dieu de Ile
par Dieu et aux apôtres par le fils de Dieu ; cliaque jour je t'au jamais éclairer ton ignorance.
rais trouvée Ineilleure et plus sainte , et tant d'efforts , tant de Sylvaine ne put pas répondre, mais elle laissa tomler toutes
prières, tant d'espérances seraient perdues ! et tu en serais al les larmes de ses yeux.
rivée , toi, plus pure que la solitude et plus cachée que la rose Au même moment, la porte du petit pont s'ouvrit, et Valentin
mystique de l'Écriture, à cet amour si terrible et si honteux, parut dans le verger.
que tu n'oses pas même le dévoiler à ton frère ! Non, cela n'est
pas possible! non, tu te calomnies toi-même ! non, tu t'eſlraies II EN R I DE LA C R ETEL L E.
d'un fantôme! Ma Sylvaine, avoue-moi ton premier mensonge ;
dis-moi que ton ame se trompe et que tu ne l'aimes pas ! La suite au prochain no.
— Oh ! reprit-elle, je ne puis pas reprendre une parole qui
s'est envolée de mon cœur : mais, lui, il ne l'entendra jamais !
—Jamais ! interrompit-il : tu le crois maintenant; puis, un
jour, il se reconnaitra dans une de tes larmes, il se devinera
dans un de tes Soupirs, il se retrouvera dans les souvenirs de
ton passé.....
— Et alors ?.... -

- Et alors, reprit Olivier qui suspendit un instant sa phrase


et qui s'arrêta, comme si une lumière inconnue lui avait passé
devant les yeux, et alors il demandera à Dieu du courage et
il hésitera long-temps entre t'adorer ou te maudire !
Olivier venait de tout comprendre. La supposition qu'il avait
faite relativement à un autre s'était réalisée pour lui, comme
SALON DE 1847.
une certitude claire, limpide et éblouissante. A son insu, son
esprit avait travaillé en lui-même : d'induction en induction, il
était arrivé soudainement à se placer dans le problème et à s'y
découvrir. Peut-être se rappela-t-il alors tout ce qu'il avait en
trevu dans sa visite de la veille à la chambre de Sylvaine ; peut MM. Eugène Delacroix. — Adolphe Leleux. — Armand
être le regard de la jeune fille, arrêté sur lui en un mouvement Leleux.— Eugène Isabey. - Diaz. - Baron. — Edmond
de contemplation involontaire, lui avait-il parlé, comme une llédouin. — llallner. — Roqueplan. — Guillemin.
révélation souveraille ? Quoi qu'il en fût, l'évidence devint ab — Luminais. — Fortill. — Miuller. — Lorentz.
solue, et, en une minute, il se fit une formidable conviction. — Fauvelet. — S'einheil. — Lepoitevin.—
Le premier sentiineil d'Oli , i r participa de l'extase de la joie Penguilly L'Ilaridon.
et de la reconnaissance. Il l'eleva sa tête comme s'il s'était senti
subitement fier. L'esclave voyait sa chaine brisée. Le prêtre se
retrouvait homme. Lui, courbé sous une loi exceptionnelle et ac
cablante, lui à genoux dans l'ombre du chemin , lui , n dehors
de l'humanité, il se trouvail sºudainement et victorieusement
aimé. Il lui apparaissait tout d'ui coup que cet amour l'avait La peinture dite de genre devait faire et a fait, depuis vingt
suivi dès le commencement et qu'il s'était mêlé, sainte et tendre ans, de puissans progrès en France Sans vouloir, en aucune
protection, à tous les événeInens de sa vie. ll se trouvait libre ; facon, rabaisser le mérite des grandes compositions historiques
il avait le cœur d'une femme; ii était l'égal de tous. Voilà pour de quelques peintres de nos jours, si nous avions à nous pro.
l'extase !
noncer sur la plus grande scmlce de talent dépensée dans ces
Ainsi, cette maison n'allait plus être déshériſée : des paroles deux sortes de peinture, notis pensons qtie l'on en trouverait
d'amour pourraient enchanter cette solitude. Sa compagne uni
rait mystiquement son ame à la sienne. Hs ne seraient plus plus dans la première que dans la seconde. Et la raison en est
deux, mais un! Voilà pour la joie. toute s lni le. Les peintres, comlne loules les intelligences bien
Et cette jeune fille, dont la beauté s'était révélée à lui comme douées, suivent le ml uv Inent que les ni( urs itiipriment à une
une première et charmante surprise, l'avait choisi, de son plein époque. Or, nos usages, nos lialittldes, nos goûts, l'éparpillement
gré, au risque du scandale, au risque du crinie. Pendant qu'il du capital, la modicité générale des loltulles, qui nous ſorcent à
REVUE DE PARIS. 75

resserrer nos habitations dans d'étroites limites, rendent les Vanter la magie de couleur d'Eugène Delacroix, c'est lui accor
grandes compositions de moins en moins praticables. Est-ce un der ce que ne lui refusent même pas ses ennemis les plus
bien? est-ce un mal ? ce n'est pas ici le lieu de discuter cette acharnés; et, quant à son dessin, c'est-à-dire, à la ligne dans
question : c'est un fait que nous nous bornons à constater. laquelle il circonscrit le mouvement de ses personnages, bien
Cette année, comme l'année dernière, c'est Eugène Delacroix qu'il ne l'arrête pas toujours avec une justesse et une précision
qu'il faut citer en tête des peintres de genre. Et avant d'appré irréprochables, il faut pourtant reconnaitre que, dans beau
cier son talent, nous regardons comme un devoir de faire re coup de ses œuvres, il est arrivé à une limite qui n'a jamais été
marquer combien a toujours été digne, noble, fructueuse pour franchie, que je sache. Que l'on se rappelle le célèbre torse de
l'art, la conduite de cet héritier direct de Gros et de Géricault. la femme dans le Massacre de Scio, l'enfant que la Médée retient
Si quelqu'un a été en butte aux critiques sincères ou envieuses, sur ses genoux, la Liberté exposée en 1851, la négresse dans
aux sarcasmes aiguisés de la presse, aux refus inintelligens du les Femmes d'Alger, la fiebecca de l'exposition dernière, et au
jury, aux moqueries souvent triviales du public, si quelqu'un Salon de cette année l'Odalisque couchée.
devrait être à bon droit fatigué de la lutte,et, sûr désormais de sa Nous connaissonsautant que personne le côté faible de M. De
voie, pourrait se retirer dans sa gloire, c'est bien M. Delacroix. lacroix. On pourrait désirer, nous le savons, qu'il eût dans
Il n'en a rien fait. Plus habile que M. Ingres, moins person la main cette adresse, cette sûreté de lignes que possédaient
nel que M. Delaroche, répondant aux attaques de la presse à un si haut degré Paul Véronèse et Rubens ; mais alors il
par de nouvelles créations, aux refus du jury par de nouveaux serait un génie complet, ce qui est rare; et d'ailleurs il n'est
envois, aux rires du public par de plus fiers chefs-d'œuvre, il pas bien certain qu'il satisfit encore les esprits moroses et
n'a jamais faibli, jamais rompu d'une semelle; il ne s'est jamais rétifs à toute supériorité qui foisonnent à notre époque. Nous
lassé et en a toujours appelé d'un jugement étroit ou partial à croyons avoir l'esprit mieux fait, et partout où nous rencontrons
une plus grande, à une plus vaste publicité. Aussi le public a d'éminentes qualités, nous y courons d'abord, sans trop re
fini par lui savoir gré de cette valeur et de ce profond respect marquer les défauts qui leur servent d'ombre et les font valoir.
pour lui. Il a regardé plus sérieusement ses œuvres et revise Enfin, pour nous servir ici d'une comparaison infiniment trop
chaque année des opinions précoces, légères ou téméraires. ambitieuse, mais qui achèvera notre pensée, nous admirons le
Chaque année voit s'accroître le nombre des adeptes de M. Dela soleil bien qu'il ait des taches.
croix; et le temps, cet impartial démolisseur de tout ce qui est Les tableaux que M. Delacroix a cette année au Salon sont
factice, en faisant justice de toutes les gloires usurpées, laissera dignes en tout point de la haute réputation du maitre. Il faut
debout celle si laborieusement, mais si solidement établie, de citer en tête le Corps de garde à Mequinez (461)etl'Odalisque (464).
M. Eugène Delacroix. Dans une haute salle, aux murailles de laquelle sont accrochées
Le talent de M. Delacroix est essentiellement moderne et re des brides de chevaux, deux soldats marocains couchés sur la
présente on ne peut mieux le côté chercheur et inquiet, mais dure dorment de ce sommeil de plomb qui vous saisit après
toujours sérieux et profond, de notre époque. Aussi, pour nous, plusieurs nuits de veilles et de fatigues. Une lumière éclaire
est-ce le grand maître de la peinture actuelle. On aurait tort cette scène et va allumer sur les parois de la chambre des poi
de lui vouloir trouver une parenté immédiate avec les coloristes gnées de rubis. Bien que d'une petite dimension, on reconnait
vénitiens, ou les peintres de l'école de Rubens; il ne procède que de suite dans cette toile la touche hardie et fière d'un artiste
de lui-même, et a su se faire, au milieu de tous ces grands habitué à brosser des pans de muraille et des coupoles entières.
noms, une active et puissante personnalité. Il donne à toutes Le mouvement plein d'abandon et de fatigue des deux soldats
ses compositions je ne sais quelle grandeur farouche que l'on endormis est vigoureusement accusé sous les amples burnous
chercherait vainement autre part, et un caractère qui a cela de dont ils sont enveloppés. Les harnais des chevaux, l'effet de
bon qu'il ne sera jamais compris par les natures superficielles. lumière sur les murs, sont d'une puissance, d'une harmonie de
Pour comprendre, pour admirer sa peinture. il faut se recueillir tons qui repose heureusement la vue sur ce tableau, et fait
Comme devant toute chose grande et sérieuse, et, si l'on arrive éprouver au milieu des compositions hétéroclites et bruyantes
devant elle avec un esprit juste et non prévenu, il est impossible qui l'entourent la même sensation de plaisir que l'on ressent
que la vigueur n'en frappe pas au premier examen, et que, si à trouver dans une société de gens grossiers, stupides et ba
l'on y revient, on ne soit pas touché par la vigoureuse origina vards, un homme tranquille, à la tournure distinguée, à la
lité qui en fait le principal mérite. Une des grandes qualités de conversation sobre et spirituelle, et dont toute la personne at
ce maitre est d'imprimer à chacune de ses œuvres un caractère tire la sympathie.
qui lui est propre et qui prouve autant sa féconde intuition, — Il semble dans l'Odalisque que Delacroix ait voulu imposer
cette première étude du génie, — que les solides et conscien silence aux reproches qu'on lui adresse souvent de ne pas assez
cieuses études auxquelles il s'est livré préalablement. Mais ce serrer son dessin. Il a fait preuve, dans cette petite composi
à quoi il excelle surtout, c'est à faire passer dans l'esprit du tion, d'une sévérité de lignes, d'une pureté de contours, d'une
spectateur le sentiment dont il a voulu animer ses personnages. élévation de formes qui ne sont égalées que par la couleur dont
Que l'on se rappelle les Adieux de Roméo et Juliette exposés l'an il a su animer cette enveloppe , qui semble prise dans la pulpe
dernier dans le salon carré et qui ont soulevé tant et de si ridi d'une feuille de rose. Si le bras sur lequel s'appuie cette belle .
cules polémiques. Les gens qui examinent des tableaux à la fille était mieux emmanché et tournait plus , il est impossible
loupe pouflaient de rire devant cette toile : c'est tout simple ; que les plus féroces détracteurs du talent de Delacroix trou
nous ne leur en voulons pas. Mais ccux qui demandent à la vassent rien à blâmer dans la précision de cette académie. Mais
peinture, soit de faire naitre des idées, soit d'exciter des senti ce défaut est trop bien racheté par les contours du bras quis it les
mens, soit de rappeler des sensations, ont remarqué, comme ondulations du ventre, des flancs, de la gorge : par le mouve
nous, avec quelle délicatesse, quelle vérité de mouvement était ment de la cuisse, par les lignes selon lesquelles le pied s'at
rendue la scène de Shakespeare. Certes, l'embrassement mati tache à la cheville, par toute cette puissante et pure silhouette,
nal de deux êtres aussi chastes, aussi purs que Roméo et Ju pour que nous nous y arrêtions plus long-temps il n'entre pas
liette, ne dure qu'un instant, qu'une seconde; mais c'est cet dans notre cadre de détailler les quatre autres tableaux le M. De -
embrassement frénétique et austère que le peintre avait saisi lacroix; mais, quelles que soient les objections que l'on puisse
sur leurs lèvres et transporté sur sa toile avec un rare lonheul'. faire à la Fantasia, à la Barque abandonnée, aux Musiciens juifs,
76 L'ARTISTE

au Christ mourant, ces œuvres n'en sont pas moins d'éclatantes retrouve le faire habile et puissant de son grand tableau, et un
preuves de la souplesse de son talent et des efforts persévérans très excellent portrait sur lequel nous reviendrons.
qu'il ne cesse de faire pour se surpasser lui-même. — Que A côté de M. Adolphe Leleux, son frère, M. Armand Leleux,
M. Delacroix continue donc avec la même impassibilité, mais a su trOuver une voie qui, quoi qu'on en ait pu dire, n'a rien de
avec la même conscience, son œuvre commencée ; la gerbe de commun avec celle de son aîné. Il a rapporté d'un voyage en
lauriers qu'il a fauchée est assez belle pour qu'il ne s'inquiète Espagne quatre tableaux dont le meilleur est, sans contredit,
pas des ronces qui auraient pu se glisser dedans, et si les sym son Arriero andalou, lisant à la lueur d'une lampe ( 1045).
pathies et les encouragemens d'une critique dont le seul mérite L'effet est rendu d'une façon large qui laisse de bien loin
est la bonne foi pouvaient lui être de la plus mince utilité, ce derrière elle la mesquinerie lourde et commune de M. Van
serait le plus beau succès auquel nous aurions droit de pré Schœndel dans ses tours de force. La tête recevant en plein la
tendre. clarté de la lampe se modèle sans dureté sur l'ombre qui es
Après M. Delacroix la première place revient de droit à tompe le fond du tableau. Ne pourrait-on reprocher aux plis
M. Adolphe Leleux, dont le talent fait chaque jour de nouveaux de la manche une trop grande sécheresse ? mais ce défaut dis
progrès, et qui, par son travail, par les efforts éclairés qu'il ne parait dans la couleur harmonieuse de tout le personnage, et
cesse de faire, arrive enfin à la place qui l'attend entre les douze se rachète par la délicatesse avec laquelle sont brossés la corne
ou quinze grands noms de la peinture moderne. Nous ne vou et les accessoires suspendus dans la pénombre. L'Intérieur(1046)
drions pas paraitre faire une opposition toujours facile aux ju et le Guittarrero (1044), dont l'exécution mérite des éloges, nous
gemens du public, mais, selon nous, les honneurs du Salon, ont fait faire une remarque que nous ne pouvons passer sous
—M. Delacroix mis en dehors, — reviennent d'abord à M. Le . silence. Est-il bien dans la couleur locale de l'Espagne, dont
leux. Depuis plusieurs années on s'est donné beaucoup de mal, tous les intérieurs sont blanchis à la chaux pour repousser les
on a faussé nombre de natures richement douées, on a usé une rayons et la trop grande chaleur du soleil, d'entourer les per
fabuleuse quantité de toiles, de brosses et de vessies de couleur, sonnages d'une lumière aussi sombre et aussi triste que celle
pour arriver à faire ce quel'on appelle du style; et je ne crois pas de M. Armand Leleux ? Nous ne le croyons pas. Cependant, ne
que, de tous ceux qui l'ont tenté, aucune l'ait aussi heureuse connaissant l'Espagne que par ouï-dire, nous ne faisons cette
ment rencontré que M. Adolphe Leleux. C'est qu'aussi il par remarque que sous bénéfice d'inventaire; et d'ailleurs M. Leleux
tait d'un principe qui manque rarement son but, l'étude con a mis assez de soleil dans ses Mendians espagnols (1045), relégués
tinuelle et bien dirigée de la nature. Tout en admirant, comme dans la partie la plus obscure de la galerie de bois, pour qu'une
il convient, les antiques et en rendant justice aux diverses écoles fois il ait essayé de s'en passer.
de peinture, il ne s'en est jamais vivement inquiété, pensant La Cérémonie dans l'église de Delft (851) est une cascade de
avec juste raison qu'il y a une plus grande école que toutes tons roses, violets, gris perle, aventurine, gorge de pigeon,
celles connues, celle de Dieu; un plus éblouissant coloriste que qui ruissellent sur les degrés pittoresques d'une cathédrale,
Veronèse, le soleil; un plus pur dessinateur que Buonarotti, le comme des tonneaux de pierres précieuses que l'on aurait éven
corps humain; un plus délicat paysagiste que Claude Lorrain, trés. M. Isabey a, par devers lui, assez d'œuvres sérieuses et
la nature. Il serait difficile de comparer M. Leleux à un autre longuement étudiées pour que la critique ne lui demande pas
qu'à lui-même, et de lui trouver des points de ressemblance un compte bien sévère de son joli décor d'opéra, dont les cos
bien indiqués avec les diverses familles de peintres. La scène la tumes sont au surplus exécutés avec une exactitude scrupu
plus simple, pourvu que le soleil y trace de grands partis leuse et ont bien le caractère du temps. Les élégans damerets
d'ombre et de lumière, devient pour lui un sujet de tableau. Des posés avec tant de grace et d'esprit sur les degrés de l'escalier,
cantonniers qui dorment sur une route, des paysans qui dan les vieux seigneurs si lourdement gênés dans leurs épais man
sent sur un chemin poussiéreux ou qui chantent à la porte d'un teaux de brocart, les fières princesses rivées dans leurs colle
cabaret, des contrebandiers qui préparent leurs bagages, ou, rettes et dans leurs cuirasses de Soie , sont la preuve qu'un
comme cette année, de petits Pâtres jouant avec des chiens(1050) homme de talent laisse toujours une remarquable empreinte
sur un des premiers plateaux des Pyrénées, voilà les sujets sur ses moindres créations.
auxquels M. Adolphe Leleux prête le secours de sa touche M. Diaz de la Peña (comme dit le livret) n'a pas exposé moins
ferme et franche, de son dessin élégant, de son coloris trans de dix toiles, de ces toiles étincelantes et délicates, comme la
parent et solide. Le ciel de son tableau a une finesse et une pro poussière des ailes d'un beau papillon. Nous épargnerons à
fondeur qui font supérieurement valoir le groupe des jeunes M. Diaz tous les rapprochemens usés et stupides dont nous
gens, et sur lesquelles s'enlèvent d'une façon magistrale la su pourrions nous servir à propos de l'inconstance du papillon;
perbe tête et le torse robuste du jeune chefde lajoyeuse bande. mais qu'il y prenne garde, et qu'il ne sacrifie pas à la vogue
Chacun des personnages est bien à son plan, et, chose à la et à l'engouement dont il est actuellement l'objet mérité de la
quelle on ne prend souvent pas assez garde, les tons de ces di part du public le côté sérieux de son talent dont il a donné
vers plans ont bien la valeur relative comme vigueur et comme cette année un si remarquable témoignage dans Son Intérieur
couleur qui leur est nécessaire pour reculer ou pour avancer. de forêt (495). Nous avons déjà eu occasion de le dire ailleurs,
Les personnes qui ont été dans le midi comprendront l'horizon dans ses études et dans ses paysages, M. Diaz Occupe une place
vigoureuxet sourd se détachant sans Sécheresse sur un ciel aussi importante à côté des paysagistes les plus distingués de notre
fin. C'est la vérité prise sur le fait. L'immense solitude qui en époque, et il est à regretter qu'il abandonne aussi souvent qu'il
toure ces charmans bandits et qui leur donne une vague simi le fait la touche vigoureuse dont il se sert alors, pour la ma
litude avec des maufragés au milieu de la mer, a un caractère nière cotonneuse et vague de ses petits tableaux. - M. Diaz a
que nous approuvons fort et qui reproduit fort bien les aspects de de nombreux imitateurs , qui, comme tous les imitateurs, co
la campagne à midi, lorsque tous les animaux font silence, que pient les défauts et laissent les qualités du maitre. Il faut cepen
l'on n'entend plus que le chaume qui pétilleet se casse sous une dant citer M. Longuet, dont le tableau de la Vierge (1108), ex
pluie de soleil, et que l'on ne voit bouger autour de soi que les posé dans le salon carré, tient une place estimable à côté du
lignes de l'horizon que la vapeur de la terre fait onduler. paysage de Diaz.
M. Adolphe Leleux a exposé encore deux petits tableaux, les Sous le titre d'Une Soirée d'été(76), M. Baron, avec son adresse
Bergers des Landes (1040) et le Petour du marché (1041) où l'on et sa fantaisie habituelles, a ouvert une fenêtre par où l'esprit
REVUE DE PARIS. 77

s'envole dans les blondes et lumineuses perspectives du beau M. Fortin n'a pas su garder la place qu'il avait conquise de
pays des rêves; M. Baron descend en droite ligne des Vénitiens; prime-saut par son Sabotier et son Intérieur de cabane des expo
il a la même adoration pour la couleur, pour la beauté, pour la sitions précédentes. Sa peinture, qui, si notre mémoire ne nous
lumière, pour la vie prise par son côté poétique et charmant. fait pas défaut, avait de remarquables qualités de vigueur et de
Le fleuve des idées modernes semble l'avoir oublié en-deçà des relief, est devenue sèche, pauvre, noire, comme on peut s'en
espaces qu'il enserre dans son cours, occupé qu'il était à ad assurer en examinant son Barbier de village (654) et sa Famille |

mirer les effets du soleil sur les grandes masses de verdure à bretonne (655), qui touchent de bien près à la caricature et à
l'ombre desquelles se promènent au bruit des mandolines, sous l'enfantillage. M. Luminais, un nouveau venu, pourra don
le grésillement de l'eau soufflée par des tritons squameux de ner du fil à retordre à M. Guillemin, dont il rappelle la ma
marbre blanc et retombant en perles dans d'énormes Vasques nière. Son tableau, représentant des tirailleurs bretons qui
de porphyre, ces beaux seigneurs italiens si richement drapés, se rallient sous de grandes roches après un combat contre
ces belles dames spirituelles et galantes dont Boccace a peuplé les bleus (1125), offre, comme couleur, une grande ressem
son Décaméron. — Dans son tableau d'Andrea del Sarto pei blance avec l'Enterrement de Guillemin, mais possède des qua
gnant la fresque de la madone del Sacco (74), M. Baron n'a pas mis lités d'ensemble et de dessin qui lui sont fort supérieures. Les
l'unité d'ensemble réclamée par le sujet, et, comme détail, On nuages sombres et blafards roulant dans le ciel jettent Sur tOut
pourrait désirer plus de légèreté dans le mouvement du jeune le passage une tristesse et une sauvagerie qui frappent tous les
homme qui descend de l'échelle. La femme qui pose est bien mO explorateurs de la Bretagne. — Nous pensons qu'en se débar
delée, mais a dans sa robe des tons métalliques dont nous en rassant d'une influence qui semble le préoccuper outre me
gageons M. Baron à se défier. L'ébauche de la fresque commen sure, M. Luminais a en germe les qualités d'un peintre distin
cée par le Vannucci est une bonne étude, quoique la teinte gé gué et vigoureux.
nérale paraisse un peu verdâtre. M. Baron a encore un petit M. Penguilly L'Haridon, un autre Breton, a fait preuve dans
tableau, le Pupitre de Palestrina (75), placé dans la galerie de son Mendiant (1272) d'une fermeté de brosse qui touche peut
bois et dont l'étincelante couleur ne rachète pas assez l'effet un être à la sécheresse. Cependant cet horrible gueux, aux loques
peu dur. Somme toute, on ne peut qu'encourager M. Baron, et, moins en lambeaux que le corps, et qui se traîne sur ses bé
quels que soient les éloges ou les critiques que lui adresse la quilles comme sur des moignons, a je ne sais quelle hideuse
presse, il n'en sera pas moins un des heureux de l'expOsition grandeur empruntée aux pouilleux de Murillo et aux gredins
de 1847. de Ribera qui ne nous déplaît pas, quand elle est rendue avec
Il serait à désirer que M. Hédouin eût fait plus nettement cette terrible poésie de la réalité. Le Passage par un temps de
sentir le mouvement de la femme assise, dans son Souvenir pluie (1275) nous paraît un titre un peu bien pastoral et bien
d'Espagne (805), d'autant que le dessin de la gitana au tambour doux pour le profil de charniers et de potences occupées qui se
de basque et du gamin qui danse est des plus heureux. On découpe sur un fond de nuages. L'homme blessé dans Un Tri
peut trouver dans sa pâte une solidité qui arrive parfois à la pot(1270) est une élégante étude, chaude et harmonieuse, bien
sécheresse, on peut lui reprocher d'éclaircir ses sujets par une préférable aux teintes gris d'ardoise du Mendiant.
lnmière trop terne et trop triste; mais, ces critiques faites, il Nous ne saurions nous élever trop vivement contre la pein
faut savoir gré à M. Hédouin des efforts constans et des progrès ture de M. Müller qui, dans sa Ronde de mai (1225), a outré
évidens qu'il fait toutes les années et qui lui donnent déjà une encore cette manière facile, lourde et commune, dans laquelle
place honorablement acquise et vaillamment défendue parmi était traitée la Primavera, et qui finit par se rapprocher plus
les jeunes artistes. M. Hédouin a eu l'honneur de voir un de ses qu'il ne convient des procédés de M. Winterhalter et de M. Du
tableaux refusé par le jury. Nous connaissions déjà ce tableau, buffe. En faisant crier des tons aussi disparates sur une toile,
et il va sans dire que c'était incontestablement le meilleur de ses en dessinant des contours aussi lourds que ceux de la femme
trois envois. Que M. Hédouin ne soit pas fier de ce refus, qu'il qui danse et de celle qui se regarde dans le miroir de l'eau, on
ne s'endorme pas dans son triomphe, et que, par son travail, pourra obtenir de faciles succès auprès des marchands de gra
il continue la carrière où l'attendent de solides succès. vures ou des lorettes artistiques; mais il faudra renoncer à être
Au sortir d'une longue et douloureuse maladie qui a fait accepté et discuté sérieusement.
long-temps craindre pour ses jours, Roqueplan a cOmpOsé plu M. Steinheil dans ses deux tableaux, M Fauvelet dans le
sieurs petits sujets pris dans les Pyrénées, où l'on retrouve la Concert (585), et surtout dans les Deux roses (586), nous don
couleur chatoyante, le faire spirituel et adroit de cet élégant ar nent la monnaie de M. Meissonnier, le grand maître de la pein
tiste.Mais nous attendrons,pour le juger, qu'il nous ait montré ture microscopique. Que l'on ne s'y méprenne pas, c'est un
des œuvres plus importantes et plus en rapport avec ses précé éloge que nous voulons faire de ces deux artistes; on peut avoir
dentes compositions. en louis d'or la monnaie d'un billet de banque. Dans la Jeune
Les sujets bretons auxquels la vogue s'est attachée pendant mère (1480) principalement, M. Steinheil, avec une finesse et
un certain temps, et qui ont valu à Adolphe Leleux ses pre une solidité de coup de pinceau bien difficiles à réunir lors
miers triomphes, sont représentés par trois artistes : MM. Guil qu'on est obligé d'apporter tant de soin à ses touches, a très
lemin, Fortin et Luminaix. Le mérite de M. Guillemin, dont la adroitement évité de tomber dans l'imitation servile de Meis
couleur ne manque pas d'éclat, mais est parfois dure et criarde, sonnier. Nous ne pouvons que lui en faire de sincères éloges
consiste principalement dans son adresse à manier la brOsse sur et l'engager à persévérer. A côté de Terburg il y a de la place
un petit espace. Lorsqu'il veut aborder des compositions d'une pour Metzu.
grande dimension, il se perd dans les détails et ne donne à son Dans la partie la plus obscure de la galerie de bois reléguée
sujet ni ensemble ni vérité. On peut citer pour exemple son au milieu d'affreux paravens et de grotesques enseignes, un œil
Enterrement breton du Salon dernier, auquel on ne doit recon exercé découvrira facilement une petite toile représentant un
naître qu'un mérite d'effet incontestable. Nous croyons que Contrebandier (870) qui, par sa couleur et son modelé puissant,
M. Guillemin fera bien de s'en tenir aux scènes familières, dans rappelle les rares et précieuses études de Géricault. C'est l'œuvre
lesquelles il réussit toujours, et auxquelles il sait donner une de Jeanron, ce patriarche du mouvement insurrectionnel contre
espèce d'intérêt trivial et grotesque comme dans son Bap l'école académique. M. Jeanron a exposé en outre un paysage
téme (789). par un effet de pluie : le Repos du laboureur (869), où l'on ne
78 L'ARTISTE

retrouve pas la sévérité de dessin si remarquable dans le Com Je sais donner les mêmes charmes
trebandier; les chevaux, par exemple, qui semblent avoir été, Que le printemps donne à leurs soeurs,
de la tête à la queue, comprimés violemment dans un étau. La rosée y verse ses larmes,
M. Haffner abandonne dans sa Noce de paysans béarnais (795) L'insecte vole à leurs couleurs.
le sentier qu'il s'était frayé. Son tableau, exposé d'une manière
absurde, est martelé de tons noirs et blancs sans aucune trans Des trésors dont la sève est pleine,
parence et qui ne rappellent que bien peu l'éclat de ses com
positions antérieures. Il faut être, au reste, très indulgent à
Voyez! n'en manque-t-il aucun ?
l'égard de M. Haffner, dont les refus du jury ont rogné l'œu Ilélas! le plus doux... Leur haleine
vre, et qui a exposé un portrait de femme qui ne manque ni de Dort immobile et sans parfum !
couleur ni de caractère.
Lorentz, cet intrépide centaure qui venait visiter à cheval ses Mais si la Charité les cueille
amis dans leurs ateliers, a déployé dans la Revue d'un régiment Pour en payer le prix à Dieu,
de dragons (1114) des qualités qui font incontestablement de son Si vous les versez feuille à feuille
tableau le meilleur de ceux de ce genre exposés cette année. Dans l'urne vide du saint lieu,
Pour notre part, nous préférons de beaucoup cette finesse, ce
dessin étudié,s non parfaitement correct, au chic amusant, mais
fatigant , de M. Alfred Dedreux et consorts. Roses, pervenches, anémone
M. Lepoitevin recopie avec la même adresse ses éternels A l'instant embaument d'odeur,
gueux de mer avec leurs feutres emplumés, leurs faces mous Car vous leur donnez par l'aumône
tachues, leur crâne tournure, leurs chaloupes sur le plat bord Le bienfait, ce parfum du cœur !
desquelless'effilent les longs cous des coulevrines, et leur mer
en gelée de groseille. Nous en félicitons sincèrement M. Lepoi A L P H ONSE DE LA MARTINE.
tevin.
Nous ne terminerons pas cet article sans dire un mot du pe - Paris, 27 mars 1847.
tit tableau de M. Papety représentant des moines caloyers trans
portant sur les murs d'un couvent du mont Athos des figures
de saints que le peintre a lui-même copiées dans une suite d'a-
quarelles dont nous avons parlé. .La couleur de ce tableau,
l'effet des premières ébauches de fresque, l'absorption si bien
rendue des bons pères dans leur travail qui leur donne l'air
d'écureuils dans leur cage, en font une des bonnes œuvres de
M. Papety, et prouvent surabondamment la justesse de nos cri REVUE DE LA SEMAINE.
tiques à propos de ses deux autres sujets.
L. CLÉMENT DE RIS.
LE MONDE PARISIEN.

Longchamps ! — On croit avoir tout dit quand on a dit Long


Champs, et là-dessus voilà qu'on s'apprête à entamer sa gazette
par le petit bout, dans l'espoir de bien se régaler des cancans,
bons mots, scandales, amourettes, drames à pied et à cheval ,
dont sans doute le chroniqueur a fait un ample butin au bec
de sa plume. — Aurons-nous des noms propres aujourd'hui ?
POÉSIE. entre-baillerez-vous la portière de la calèche, ou tout au moins
soulèverez-vous le store du coupé ? Quel est ce beau monsieur
et quelle est cette belle dame? Voyons, nous voulons le savoir
enfin ; nous voulons distinguer les chevaux de l'ambassade de
Russie de ceux de l'ambassade de Naples. - Il ne s'agit pas
SUR DES FLEURS PEINTES PAR Mme PANCKOUCKE seulement de contourner chaque semaine deux colonnettes de
style, à la façon du chevalier Bernin ; il faut travailler dans le
PoUR UNE LoTERIE. . solide, mon tailleur de phrases. Aujourd'hui nous ne sommes
d'air ni d'humeur à nous contenter de sornettes et de fanfre
luches. — C'est l'occasion ou jamais de montrer votre savoir
Aux fleurs que ma main fait éclore, faire, en nous confectionnant une belle et bonne relation de
Chastes filles de mon pinceau, Longchamps.
Pervenches qui trompent l'aurore, Ne vous avisez pas surtout, — afin de tourner la position, -
Lys blancs qui trompent le ruisseau, de nous dire que Longchamps n'existe plus, que Longchamps
n'est plus que l'ombre de lui-même, qu'il a le nez rouge et le
pied crotté. Nous savons ce que valent vos dédains, messieurs
(1) On sait que depuis plusieurs années M. de Lamartine, exclusive de la presse. On a si vite fait d'écrire : Longchamps est mort !
ment préocccupé par ses travaux parlementaires et historiques, n'écrit
plus de vers. ll ne cède que rarement aux sollicitations qui lui sont ou bien : — Ah ! le Longchamps d'autrefois! - que c'est une
faites. Alors sa nature poétique reparaît tout entière et le charme de ses manière commode aujourd'hui de n'avoir ni esprit ni inven
improvisations rappelle le poëte de Jocelyn et des Harmonies. MmePanc
tion , sans paraitre ridicule pour cela. Mais on ne prend plus
personne à ces piéges diaphanes, et nous savons de SOurCe
koucke, qui possède un joli talent pour peindre les fleurs, a prié M. de
Lamartine de vouloir bien mettre quelques vers sur une page dessinée certaine qu'il y avait cette année beaucoup de monde à Long
par elle. Nous avons été assez heureux pour surprendre ces strophes champs, — à preuve que le roi y a envoyé jeudi promener ses
au passage. voitures pendant deux heures de soleil.
REVUE DE PARIS. 79

D'ailleurs, qu'est-ce que nous vous demandons après tout ? le Duclos. Les feuilletons de jadis n'étaient si ravissans que parce
Longchamps de 1847, et pas un autre; le Longchamps d'aujour qu'ils étaient parlés, éçrits à la main ou imprimés en Hollande.
d'hui et non celui d'il y a vingt ans ; laid ou beau, gai ou triste, Au dix-neuvième siècle, pour vous narrer la moindre bagatelle,
peu nous importe. Étes-vous un nouvelliste du temps passé ou — l'enlèvement de M"° X ou l'infidélité de M"e "", — je serais
du temps actuel ? Dans ce cas , laissez là vos paillettes et par - obligé de dévaliser l'alphabet et de décrocher le firmament
lez-nous un peu de nos guenilles, — guenilles si vous Voulez, tout entier afin de pouvoir subvenir à la dépense des étoiles
mais guenilles m'est cher, comme dit Molière. Les grandes dames et initiales nécessaires à la pudeur du récit. Mais le lecteur ne
et les grands seigneurs ont déserté la promenade de Long s'informe jamais de ces détails et il ne demande pas autre chose
champs, selon vous. Alors, parlez-nous des lorettes et des Ita à l'écrivain que de le faire rire. — Saute, marquis! comme le
liens du boulevard , neufs d'habit et vernis de botte, — qui y Pasquin de Marivaux.
SOnt restés fidèles, ceux-là. Parlez-nous de mOdes. Après cela, je ne dis pas qu'il ne se soit rien passé de curieux
Ah ! les modes! les modes, voilà le grand mot. Je vous con à Longchamps; — mais je n'ai rien vu. Peut-être qu'il en eût
seille de vous en informer. De quelle forme sont les capotes, été différemment si le diable eût consenti à soulever pour moi le
quel air ont les gilets, dans quel goût taille-t-on les corsages? toit de certaines voitures; j'avoue que j'ai songé trop tard à évo
Cela vous inquiète peut-être, et de huit grands jours au moins quer ce collaborateur. C'est un oubli que je compte réparer l'an
vOuS n'allez oser sortir de votre maison , dans la crainte de prochain.— En attendant, le seul fait que j'aie constaté à Long
Vous trouver bien gauche sous votre chapeau ou sur votre cra champs, outre la déchéance de Longchamps même, c'est l'oubli
Vate. Tout cela, parce que vous n'avez pas été chercher à Long profond dans lequel est tombé le poisson d'avril, cette tradition
champs le brevet faute duquel vous ne pouvez exercer la fashion de nos jeunes ans, ce mythe, ce symbole joyeux. Le poisson
dans les salons et sur la voie publique. — Eh bien ! soyez ras d'avril s'en va, comme toutes les choses de ce temps-ci, comme
suré, il n'y aura pas de mode cette année, on s'habillera comme les dieux, comme les rois et comme M" Rosine Stoltz, ex-pre
on voudra, ou plutôt on ne s'habillera pas. Croyez-en ce que je mier sujet de l'Académie royale de musique.
VOus dis. Mon Dieu! je n'aurais pas mieux demandé que de A peine le soleil s'est-il montré que voilà les bourgeons qui
vous signaler une nouvelle coupe de frac, si elle m'eût sauté s'ouvrent. Paris, qui n'a plus de jardin, ne sait plus où saluer
aux yeux ; je serais descendu volontiers jusqu'à la littérature ce premier réveil du printemps. Il n'a plus que les Champs
patron-de-robes pour vous faire plaisir; mais, à moins d'inven Élysées pour se consoler de ses parcs de moellons.Aussi voit
ter, — et le temps me manque, — je ne puis et ne dois que On chaque jour cette promenade encombrée d'une foule élé
VOus dénoncer la vérité. galite qui va prendre sous ces arbres un avant-goût de la
Pas un bouton de plus, — pas un collet de moins, — tou campagne. C'est à qui voudrait vivre dans ce beau quartier, où
jours deux pans à un habit, un endroit et un envers; on se pan les places sont comptées, où chacun voudrait avoir son hôtel.
talonne en noir, en gris et en bleu. Les femmes qui ont des On bâtit dans tous les lieux où l'on peut bâtir sans empiéter
diamans en mettent, comme par le passé, à leurs doigts, à leurs sur les droits des arbres. On bâtit dans l'avenue Gabriel, sur le
bras, à leurs oreilles, à leur cou, dans leurs cheveux et dans Cours-la-Reine, au Rond-Point, dans l'Allée des Veuves, voire
leur gorge. C'est toujours la mode des diamans. — Les car même dans les terrains reculés de Beaujon.
rosses n'ont pas assez de glaces dans leur intérieur, et l'or est Le site privilégié des nouveaux hôtels est, sans contredit,
loin d'y faire bosse comme dans le fameux carrosse amarante l'avenue d'Antin, où l'on ne peut construire que du côté du
dont on se souvient. Tels qu'ils sont pourtant, eu égard à couchant, et qui aura toujours, à l'est, la vue du grand carré
l'époque où nous vivons, j'en ai remarqué deux ou trois qui des jeux, que le goût éclairé de M. de Rambuteau se propose,
peuvent passer pour très suffisans, — celui de M. de D... et la dit-on, de faire planter en jardin anglais. Ce qui recommande
daumont de Mº° la cOmteSSe de R... encore cette position à ceux qui regrettent les champs sans
Quant à ce qui est de la chronique de Longchamps, comme pouvoir y aller, c'est sa proximité du faubourg Saint-Germain,
vous l'entendez, anecdotique et piquante, les mains et les po à deux minutes de la chambre et du nouveau palais des affaires
ches bourrées de saillies, de portraits, d'épigrammes, — ne vous étrangères, à cinq minutes de tous les ministères.
en leurrez point. Des gens qui se promènent à la file, unique Un grand nombre d'équipagesse détournaient hier de lagrande
ment pour faire ce que faisaient leurs pères, n'ont pas tant d'es avenue qui monte à l'Étoile, pour aller avenue d'Antin admirer
prit que vous le supposez. Autant vaudrait me demander ce qui la belle demeure que vient d'y faire élever un de nos poëtes les
se passe et ce qui se dit aux fêtes de juillet. — D'ailleurs, sans plus aimés. M. Jules Le Fevre-Deumier parait manier la truelle
écrire ici de parti pris, votre Longchamps n'est autre chose aussi bien que la plume. Nous ne devons cependant pas n'en
qu'un dimanche, rayé consciencieusement à l'heure qu'il est du féliciter que lui seul. Il s'est adjoint pour auxiliaire un des
calendrier des dandys authentiques. Quelques étrangers peu architectes les plus habiles dont s'honore l'Institut. M. Gau
vent bien encore s'y laisser conduire sur la foi des Guides pari thier, l'auteur renommé du bel ouvrage sur les monumens de
siens, — mais alors, comme leur esprit s'y débite en russe ou Gênes, que d'immenses travaux publics avaient jusqu'ici pres
en autrichien, il est de notre égoïsme national de n'en point qu'exclusivement occupé, vient de prouver qu'un vrai talent
favoriser la traduction. peut se plier à tout. Il a fait un poème pour y loger un poëte.
Les célébrités restent chez elles ou sont partout ailleurs qu'aux Nous donnerons un dessin de cette ravissante habitation.
Champs-Élysées. Le faubourg Saint-Germain est au sermon.— Depuis long-temps on ne croyait plus à la harpe; les poëtes
Vous n'avez donc là rien que les flâneurs, comme nous, et les seuls en parlaient encore, comme ils parlent de tant de choses
feuilletonnistes, comme nous. De sorte qu'il n'y a réellement à plus ou moins fabuleuses; mais le public, lui, ne s'en souciait
Voir que ceux qui viennent pour voir. Imaginez donc avec cela guère plus que du roi David, ou de feu M" de Genlis, de senti
des incidens romanesques ou des silhouettes intéressantes ! — mentale mémoire. Enfin Godefroid vint; on crut, en l'écoutant,
Le Fait-Paris qui marche avec nous est cent fois mieux partagé, qu'un instrument nouveau venait d'être créé. La harpe renais
car il est rare qu'on n'écrase pas des bras ou des jambes à Long sait sous ses doigts, et, pour être redevenue une chose réelle,
champs, et c'est tout bénéfice pour lui. Tandis que le poéte, n'en était que plus merveilleuse. Nous avons entendu M. Gode
qui n'en veut au contraire qu'au drame moral, qu'à l'accident froid jeudi dernier dans les salons de M" la comtesse d'Agoult,
purement spirituel, court risque de passer quinze fois sous où s'était réunie une société d'élite. La poésie française y était
l'arc de l'Étoile, avant de tenir par les ailes un pauvre petit bon représentée par M. Alfred de Vigny, autour duquel voltigent,
mot attrapé au passage. comme un essaim invisible, les anges d' Eloa; la poésie allemande,
Et puis, essayez donc de jouer au Bachaumont et au Rivarol. par George Herwegh, ce jeune et vaillant champion de la liberté
Je vous le conseille. Tâchez de raconter quelque bonne his germanique. La philosophie avait là le docteur Carrière, profes
toire de voleurs à la Voltaire : — Messieurs, il était une fois un seur célèbre à l'université de Giessen, et M. Lithe, en qui le
fermier général...., - ou bien quelque aventure galante à la savant universel n'exclut pas l'écrivain élégant. L'arty nommait
L'ARTISTE

Simart, auteur du beau buste de M"° d'Agoult, qu'on voit à veur d'un bon livre ou d'un bon tableau, ils sont brutalement
l'exposition; Lehmann, dont les nouvelles peintures ont fait repoussés par une majorité de représentans de toutes les
courir beaucoup d'invités à la chapelle des Jeunes-Aveugles; nuances qui supprimeraient le soleil s'il n'était utile matériel
Hippolyte Flandrin, dont le christianisme virgilien a couvert les lement et le bleu du ciel si cela leur coûtait quelque chose. La
murs de Saint-Germain-des-Prés de compositions simples et littérature et l'art sont des langues étrangères, ou plutôt des
suaves. D'autres encore étaient là, artistes, écrivains, poëtes, · langues mortes au Palais-Bourbon. Cette année surtout on se
amis et admirateurs de Daniel Stern. Godefroid jouait devant montre plus rebelle que jamais. Aussi n'avons-nous pas été peu
la muse, assis au milieu des fleurs, sous les parfums pendans surpris de voir la commission du budget allouer un crédit de
des hyacinthes qu'un goût charmant avait entrelacées aux bran 5,000 francs pour avoir un portrait, le portrait de M. Royer
ches du lustre. Jamais l'artiste n'avait été mieux inspiré. Sa Collard, pour la salle des délibérations du conseil royal. Mais
rapide fantaisie courait sur les cordes harmonieuses, tantôt qui va faire ce portrait ?
comme les pieds de Camille sur la pointe des blés, en les ef
fleurant à peine, tantôt en les attaquant avec force et leur faisant L'assemblée générale des membres de l'Association des ar
tistes a eu lieu dimanche dernier à l'Hôtel-de-Ville. M. le baron
rendre au passage un son vif et strident. Tour à tour tendre et
moqueuse, rêveuse et spirituelle, elle abondait en charmans ca Taylor présidait la séance. Un membre du comité, M. Sabatier,
prices, accompagnait une danse aérienne, simulait une conver a d'abord donné lecture du compte-rendu des travaux de la so
sation enjouée, jetait en fusées mélodieuses les mille notes ciété pendant l'exercice 1846. Ce rapport, œuvre de M. Dauzats,
d'une sérénade. a été écouté avec un vif intérêt. La lecture achevée, on a pro
L'imagination des auditeurs la suivait à travers ses mille cédé à l'élection de vingt nouveaux membres appelés à rempla
dédales, tandis que leurs yeux erraient des toufles purpurines cer dans le comité un nombre égal de sociétaires sortans.
Les membres sortans étaient MM. Ch. Levebvre, Gatteaux,
d'un rhododendron arborescent aux branches pendantes d'un
V. Baltard, Pernot, Dargère, Lemaire, Pajou, Grenier, Griois,
grand mimosa et d'un tableau de Lehmann à un buste de Bar
tolini. Parfois la mélodie semblait s'endormir et laissait flotter Hostein, Droz, Foyatier, Cibot, Petitot, Falampin, Blouet, Vi
la pensée abandonnée à sa rêverie, puis elle la réveillait tout à bert, Dubufe père, Nanteuil et Gavet.
Neuf d'entr'eux, MM. Ch. Lefebvre, Cibot, Blouet, Hostein,
coup pour l'entraîner de nouveau sur un rhythme vifet accentué.
De surprise en rêve et de rêve en surprise, on arrivait à la fin Griois, Pernot, Petitot, Pajou et Vibert, ont été réélus. — Onze
nouveaux membres sont entrés dans le comité. Ce sont MM. Eu
du morceau sans avoir trop songé à se récrier, mais dans cet
état d'enchantement silencieux que les grands artistes savent gène Pelletan, Meissonnier, M° Marie, Armand Leleux, Cou
deviner et préférer aux applaudissemens d'une salle bruyante. ture, Barye, Adolphe Gourlier, Steinheil, Clément de Ris, Bois
sard et Paul Mantz.
Ces applaudissemens n'ont pas manqué à Godefroid dans les
concerts où il s'est fait entendre ; mais le triomphateur de Paris, Le comité a tenu sa première séance vendredi, chez M. Tay
au milieu des triomphes qui l'attendent à Londres, se souvien lor. — Il a procédé au renouvellement de son bureau. MM. Ho
dra de cette soirée, où les sons de sa harpe ont fait rêver des race Vernet, Paul Delaroche, Huvé, Petitot, Watelet, Picot et
poëtes, charmé des philosophes, ravi des artistes et obtenu le Léon Cogniet ont été nommés présidens. Les vice-présidens sont
suffrage d'une femme dont le goût supérieur en matière d'art MM. Dauzats, Jollivet, Grün, Brunet de Baines, Duval Le Ca
égale le haut talent philosophique et littéraire. mus, Tourin et Dumont. On a élu secrétaires MM. Étienne Blanc,
Il n'y a que des rois parmi les violoncellistes : tous les ma Justin Ouvrié, Ch. Lefebvre, Pelletan, Allais , Cibot et Guiaud ;
tins le journal vous dit que M. Servais, le roi des violoncel mais M. Cibot n'ayant pas accepté ces fonctions, il y a eu lieu de
listes, — M. Batta, le roi des violoncellistes, — M. Seligmann, le remplacer par M. Guiaud et de faire monter au rang de ce
le roi des violoncellistes va donner un concert. Il faut donc dernier le membre qui avait réuni le plus de suffrages après lui;
c'est-à-dire M. Gelée.
admettre le royaume des violoncellistes. On est aujourd'hui roi
à bon marché. Pourquoi M. Petipa ne se donnerait-il pas la Vendredi prOchain, on nommera les diverses commissions.
couronne de la danse? — Petipa I", empereur des pirouettes ! La gravure d'Édmond Hédouin, d'après Thomas Couture,
Ne troublons pas la douce quiétude de tous ces rois de chœur l'Orgie romaine, sera terminée avant la fin du mois. On peut
qui se couronnent de roses et se croient presque couronnés déjà juger que le peintre-graveur rendra tout l'effet saisissant et
d'or et de diamans.
pittoresque de cette belle composition.
Ce qui n'est pas douteux, c'est que ces violoncellistes sont Nous publierons la gravure du charmant tableau (Jeunes Grecs
d'excellens musiciens qui font vibrer toutes les cordes de la faisant battre des coqs) de cet inconnu d'hier salué aujourd'hui
passion et de la mélancolie, - mais surtout quand ils jouent comme un jeune maitre, M. Gérôme, qui ne travaille pas chez
de la musique des maîtres.— M. Seligmann, qui donne un con M. Delaroche, mais chez M. Gleyre, ce qui explique mieux ce
cert mardi, a été surnommé le Racine du violoncelle. J'avoue beau goût presque antique
que j'aime mieux entendre Seligmann traduisant Beethoven que GRAVURES DU NUMÉRO.
M'le Rachel traduisant Racine.
Le même jour, à la même heure, ce qui est fâcheux, M. Douay On a depuis quatre ans apprécié le talent inquiet et sauvage
donne aussi un concert. Dire le nom de M. Douay c'est faire d'Adrien Guignet, qui est un fils légitime du Bourguignon, ou
son éloge. plutôt un fils naturel, puisque les enfans légitimes n'héritent
On parle aussi d'un concert de M. Émile Prudent, le célèbre point du génie paternel. M. Adrien Guignet, dans son Gaulois,
a conservé toute sa fougue, toute sa farouche passion pour le
pianiste qui arrive d'Italie comme un triomphateur-de piano.
mouvement et pour la couleur. Salvator Rosa n'eût pas mieux
Une collection de L'ARTIsTE a été vendue cette semaine 1550 f. lancé un cheval indompté dans les montagnes de la Calabre.
avec une bonne épreuve des Moissonneurs. Cette collection avait M. Adolphe Riffaut est le traducteur ordinaire d'Adrien Gui
appartenu à M. le comte de Cayx de Saint-Aymour. Les vo gnet; grace à lui, ceux qui n'ont pas les tableaux du peintre le
lumes étaient reliés mais non point rognés. Il reste à peine comprennent bien par la gravure.
trois ou quatre collections de L'ARTIsTE dans le commerce. Il La Farandole, de M. Léon Perèze, est une jolie composition qui
n'est pas douteux qu'elles seront un jour hors de prix. La qua eût demandé une pointe plus délicate. Mais ce peintre n'a jamais
trième série de L'ARTIsTE est de plus en plus recherchée. l'esprit en bon accord avec sa main; il peint à grands traits
des petits cadres à la Watteau, parce qu'il a l'imagination de
La France, grace à MM. les députés, sera long-temps encore ce maître, et sa main impatiente demande l'espace comme pour
une marâtre pour les lettres et pour les arts. Chaque fois que exécuter de grandes machines.
le ministre de l'instruction publique et le ministre de l'intérieur
demandent quelque obole de plus sur le revenu public en fa FERD INAND SART0RIUS.
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REVUE DE PARIS. 8|

LE PATRIOTISME AUX FRONTIÈRES

FRAGMENT DU CINQUIÈME VOLUME DES GIRONDINS

Dans ces premiers temps de la guerre, les départemens fron des soldats, de combattre avec eux, de veiller surtout sur leur
tières se levaient d'eux-mêmes pour couvrir le pays. La France père et de se jeter entre la mort et lui, s'il venait à être menacé
n'était qu'un camp dont ils se considéraient comme les avant de trop près par les cavaliers ennemis. Elles couvèrent leur
postes. Indépendamment des bataillons qu'ils envoyaient à Du résolution dans leur ame, et ne la révélèrent qu'à quelques ha
mourier, des compagnies de volontaires formées de vieillards bitans du village dont la complicité leur était nécessaire pour
et d'adolescens, sans autre loi que le salut public, sans autre se dérober aux regards de leur père. Elles revêtirent des habits
organisation que le patriotisme, sans autres chefs que les plus d'hommes que leurs frères avaient laissés à la maison en par
braves, sortaient des petites villes, des villages, des fermes; tant pour l'armée; elles s'armèrent de leurs fusils de chasse et
surprenaient les détachemens ennemis, repoussaient l'invasion suivirent plusieurs nuits la petite colonne guidée par M. de
des avant-gardes et combattaient contre les hullans de Clairfayt. Fernig. Elles firent le coup de feu avec les maraudeurs autri
Des femmes mêmes accompagnaient leurs maris dans ces expé chiens, s'aguerrirent à la marche, au combat, à la mort, et élec
ditions rapides; des filles leurs pères; tous les âges et tous les trisèrent par leur exemple les braves paysans du hameau. Leur
sexes voulaient payer leur tribut d'enthousiasme et de sang à secret fut long-temps et fidèlement gardé; M. de Fernig, en
la patrie et à la liberté. La république française eut ses Vittoria rentrant le matin dans sa demeure et en racontant à table les
Colonna comme les avait eues l'Italie. Les plus pieuses et les périls et les exploits de la nuit à ses enfans, ne soupçonnait
plus héroïques à la fois furent ces deux jeunes filles de Morta pas que ses propres filles avaient combattu au premier rang de
gne, célèbres depuis dans les fastes de nos premiers combats. ses tirailleurs et quelquefois préservé sa propre vie. -

Elles étaient sœurs : l'une s'appelait Théophile, l'autre Félicité Cependant Beurnonville, qui commandait le camp de Saint
de Fernig. Amand, à peu de distance de l'extrême frontière, ayant entendu
M. de Fernig, ancien officier retiré dans le village de Mortagne, parler de l'héroïsme des volontaires de Mortagne, monta à chc
sur l'extrême frontière du département du Nord, était père d'une val à la tête d'un fort détachement de cavalerie et vint balayer
nombreuse famille. Ses fils servaient, l'un à l'armée des Pyré le pays de ces fourrageurs de Clairfayt.En approchant de Mor
nées, l'autre à l'armée du Rhin. Ses quatre filles, à qui la mort tagne, au point du jour, il rencontra la colonne de M. de Fer
avait enlevé leur mère, vivaient auprès de lui. Deux d'entre nig; cette troupe rentrait au village après une nuit de fatigue et
elles étaient encore enfans; les deux aînées touchaient à peine de combat où les coups n'avaient pas cessé de retentir sur toute
à l'adolescence. Leur père, qui commandait la garde nationale la ligne et où M. de Fernig avait été délivré lui-même par ses
de Mortagne, avait animé de son ardeur militaire les paysans filles des mains d'un groupe de hussards qui l'entrainait pri
de sa commune et des environs. Il avait fait un camp de tout sonnier; la colonne, harassée et ramenant plusieurs des siens
le pays. Il aguerrissait les habitans par des escarmouches con blessés et cinq prisonniers, chantait la Marseillaise au son d'un
tinuelles contre les hussards ennemis qui franchissaient sou seul tambour déchiré de balles.
vent la ligne de la frontière pour venir insulter, piller, incendier Beurnonville arrêta M. de Fernig, le remercia au IlOm de la
la contrée. Il se passait peu de nuits pendant lesquelles il ne di France, et, pour honorer le courage et le patriotisme de ces
rigeât en personne ces patrouilles civiques et ces expéditions. paysans, voulut les passer en revue avec tous les honneurs
Ses filles tremblaient pour ses jours. Deux d'entre elles, Théo de la guerre. Le jour commençait à peine à poindre. Ces bra
phile et Félicité, plus émues encore des dangers que courait leur ves soldats s'alignèrent sous les arbres, fiers d'être traités en
père que des dangers de la patrie, se confièrent mutuellement soldats par le général français. Mais, descendu de cheval et
leurs inquiétudes et sentirent à la fois dans leur cœur la même passant devant le front de cette petite troupe, Beurnonville
pensée. crut s'apercevoir que deux des plus jeunes volontaires, cachés
Elles résolurent de s'armer aussi, de se mêler, à l'insu de derrière les rangs, fuyaient ses regards et passaient furtivement
M. de Fernig, dans les rangs des cultivateurs dont il avait fait d'un groupe à l'autre pour éviter d'être abordés par lui. Ne
11 AVRIL 1847. 6° LIVRAISON. 6

REVU $ DN P ARS

AU-N
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LE PATRIOTISME

V LU x E T FS c-T -- : --
FRAGMENT DU CINQUIÈME

lºs s s d ' -

Dans ces premiers temps de la guerre, les départer rs : --


tières se levaient d'eux-mêmes pour couvrir le pays La Frºzºº , : , a - - - "

- : -- r : -- i -

n'était qu'un camp dont ils se considéraient comme les avar -


postes. Indépendamment des bataillons qu'ils envoyaient a I --
mourier, des compagnies de volontaires formées de v# : #s | :) :: ::: ---
et d'adolescens, sans autre loi que le salut public, sacs a r* - -- i - º -
-
| --- -
organisation que le patriotisme, sans autres chefs que les : as -

braves, sortaient des petites villes, des villages, dºs --


surprenaient les détachemens ennemis, repoussaient , vas L
des avant-gardes et combattaient contre les hullaLs le C " .
Des femmes mêmes accompagnaient leurs maris dans ces : --
ditions rapides; des filles leurs pères; tous les à es - i -- --
sexes voulaient payer leur tribut d'enthousiasme et 3 s :: #
la patrie et à la liberté. La république fiançaisee : -- 1 .. :-
Colonna comme les avait eues l'Italie. Les plus : -- • -
plus héroïques à la fois furent ces deux jeunes : • • • --
gne, célèbres depuis dans les fastes de nos :: -- , , : --
Elles étaient sœurs : l'une s'appelait Thé , h le Tar *
de Fernig.
M. de Fernig, ancien officier retiré dans le 1 - - J - - lS

sur l'extrême frontière du département du N ° : …. -- : - - tl'US

nombreuse famille. Ses fils servaient, I'Ln : ' --- - --


nées, l'autre à l'armée du Rhin. Ses qna : i . . - _ - : - - - a donné
avait enlevé leur mère, vivaient aupres a lu ,- _ - orée et fa
elles étaient encOre enfans; les deux : - , par les trop
à l'adolescence. Leur père, qui comer :: . : - l goût de plus
de Mortagne, avait animé de son ara : - L : - -
de sa commune et des environs. L : ... _ : _ ·ux fins et discretS
le pays. Il aguerrissait les habilant : r - - _ - -

Lafayette est un talent


tinuelles contre les hussards err,-i.s - aussi bien la plume qu0
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rigeât en personne ces patr - : - - se allemande, tous deux avec
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82 L' ARTISTE

COmprenant rien à cette timidité dans des hommes qui portaient veler encore, et qui tout ensemble nous ravit et nous con
le fusil, il pria M. de Fernig de faire approcher ces braves en Sole ? J'ajourne donc toute autre poésie et je ferme, sans plus
fans. Les rangs s'ouvrirent et laissèrent à découvert les deux tarder, mes cartons ; je compte bien les rouvrir. Qu'importe
jeunes filles. Mais leurs habits d'hommes, leur visage voilé par d'ailleurs un oubli ou un ajournement de notre part? Nos fai
la fumée de la poudre des coups de feu tirés pendant le combat, bles crayons ne sont pas de ceux qui donnent la gloire. Ce
leurs lèvres noircies par les cartouches qu'elles avaient déchi n'est pas d'ailleurs le désir d'être équitable envers tousqui nous
Tées avec les dents, les rendaient méconnaissables aux yeux fera jamais défaut, mais ce désir, le Préambule en témoigne,
mêmes de leur propre père. M. de Fernig fut surpris de ne pas n'est pas en nous une espérance. Nous savons que la critique,
connaître ces deux combattans de sa petite armée. — Qui êtes en dépit de tous ses efforts, ne peut arriver à cette reconnais
Vous ? leur demanda-t-il d'un ton sévère.— A ces mots, un sance de tous les droits, sa plus chère ambition toujours
chuchotement sourd accompagné de sourires universels courut trompée.
dans les rangs de la petite troupe. Théophile et Félicité, voyant Et d'abord pourquoi n'aurions-nous pas consacré, sans
leur secret découvert, tombèrent à genoux devant leur père, rOu plus attendre, un chapitre spécial à M. Roger de Beauvoir ?
girent, pleurèrent, sanglotèrent, se dénoncèrent et implorèrent Est-ce pas là une physionomie assez distincte, un talent d'as
avec larmes le pardon de leur pieuse supercherie. M. de Fernig sez bonne compagnie ? L'auteur de la Cape et l'Épée est un de
embrassa ses filles en pleurant lui-même. Il les présenta à leur ces charmans esprits qui ont pour lyre une mandoline, et
nonville, qui décrivit cette scène à la Convention. La Conven dont la Voix n'a jamais plus de fraicheur que les soirs de
tion cita les noms de ces deux jeunes filles à la France et leur printemps, sous les balcons, lorsque des yeux très éveillés
envoya des chevaux et des armes d'honneur au nom de la pa luisent à travers la persienne. Ses vers, diront les amis d'une
trie. Nous les retrouverons à Jemmapes, combattant, triomphant, littérature difficile, ne sauraient que gagner à des veilles plus
sauvant les bl ssés cnnemis après les avoir vaincus. Félicité sérieuses. A quoi bon ? répondra sensément M. de Beauvoir;
épousa un des jeunes officiers belges qu'elle avait aballu d'un car il est un de ceux-là, je pense, qui nous trouvent un peu
coup de sabre dans cette bataille. Le Tasse n'a pas inventé dans dupes de nos doctes labeurs, et qui aiment mieux, je sup
Clorinde plus d'héroïsme, plus de mérveilleux et plus d'amour pose, avoir de belles et blondes amours que de les chanter.
que la république n'en fit admirer dans ce travestissement lilial, M. H. de Latouche est encore un nom qui, par beaucoup
dans les exploits et dans la destinée de ces deux héroïnes de la de voisinages, s'apparente aux plus dignes. Esprit brûlant
liberté. et agité, il a proféré d'une voix forte de ces cris éloquens
qui partent des profondeurs d'une ame en proie à toutes les
A L P II ONSE DE L A M A R TINE. orageuses anxiétés du poëte.
S'il est un art dont la culture soit bienséante aux femmes,
c'est assurément la poésie. L'étoile et le bandeau sont une
parure faite pour leurs fronts. L'huile de la palette peut ta
cher leurs ongles roses, et l'on se figure mal leurs mains dé
licates faisant voler le marbre en éclats; mais leurs doigts
effilés ont toute grace à mettre en jeu les cordes de la lyre.Tous
les âges littéraires ont eu leurs voix de femmes éloquentes,
( A |,ERIE en aucun temps toutefois plus nombreuses ni plus éclatantes
qu'à cette heure. Et d'abord, comment ne pas nommer en
tête l'auteur d'André et de Jacques, bien que, suivant ses
propres paroles, « cette belle langue du vers lui soit inter
dite ? » Quelle que soit la forme de son armure, il faut tou
· DES POÈTES VIVANS. jours placer au premier rang cette valeureuse Clorinde de la
poésie contemporaine. Chaleur d'ame et de style, fécondité
d'invention, ampleur d'haleine, il y a dans George Sand tous
les attributs d'un beau et facile génie. Une autre femme, qui
porte dans la littérature critique et philosophique une hau
XIX. teur de vues qui est encore une poésie, c'est celle à qui nous
devons cette mélancolique confidence de Nélida.
Les vers sont le langage naturel de M"° Desbordes-Val
more ; elle en porte l'accent jusque dans la conversation.
MEDAILLONS ET CAMÉES. Pour les graces attendries, pour les bonheurs accidentels de
la touche, pour l'expression des tendres regrets, pour les cris
Quand le Tasse, dans son dénombrement des croisés, ar de l'ame, M" Valmore est sans rivale. Ne lui demandez pas
rive à la troupe d'élite que Dudon commande, il n'a pas si de la précision et de l'apprêt dans les ornemens; elle laissera
gnalé une vingtaine des chevaliers qui la composent, que déjà souvent aller au hasard les draperies de la muse, quoiqu'elle
il s'avoue fatigué de la momenclature, di numerar già lasso. sache très bien le secret du camée qui les pourrait fixer au
Nous qui sommes loin d'avoir la même haleine que Tor besoin. Ne cherchez dans ses stances éplorées que l'émotion
quato, ne pouvons-nous proposer la même excuse si déjà poétique, les enchantemens du souvenir, les ivresses et sur
notre voix se lasse à proclamer nos poëtes du jour et à décrire tout les déchiremens du cœur, et chaque page vous les offrira.
leur blason? Aussi bien voici les rayons d'avril qui se jouent Huc spirat amor.
sur mon pupitre, et dans la jardinière, unique parure de mon M"e* Émile de Girardin et Amable Tastu ont un talent plus
atelier, est éclose ce malin une belle jacinthe, première fleur rassis et d'allure presque virile. M" de Girardin semble avoir
tombée pour moi des mains encore frissonnantes du prin abandonné les vers pour la prOse, Où l'on sait toute la finesse
temps. Or, n'est-ce pas l'heure de tourner nos regards vers et tout l'entrain d'esprit qu'elle déploie; mais nul n'a oublié
ce poëme de la nature, dont les magnificences vont se renou les poésies qui l'ont illustrée jeune fille, Soit que dans Made
REVUE DE PARIS. - 83

leine elle s'inspire de la Bible, soit que sa lyrese fasse l'écho de Parmi les noms qui se rattachent plus directement à leurs
Ses impressions personnelles, son talent pur se plie aisément provinces, théâtre un peu responsable de leurs succès, il faut
aux tons les plus divers. M"° Tastu semble répugner davan citer M. Reboul (de Nimes), M. Violeau (de Brest), M. Poncy
tage à l'expression de ses propres sentimens. Elle appliquera (de Toulon), sans oublier l'enthousiaste coiffeur d'Agen, le
volontiers à des scènes historiques, à des traductions, au plus original et le plus franchement doué de tous.
mythe même, son vers correct et d'une facture plus savante . Louis Bertrand, dont l'œuvre posthume n'a eu et ne devait
qu'il n'est habituel aux femmes.Toutefois, bien que ce soit là avoir aucun retentissement, est, à vrai dire, le Metzu ou le Gé
une fantaisie réglée et sans essor aventureux, elle a aussi ses rard Dow de l'art contemporain. Artiste aussi patient que
heures de plaintes amères ou de vague tristesse, et ces der fin, il s'était composé le plus pittoresque des vocabulaires,
nières nous ont valu la jolie pièce des Feuilles du saule. ramassant au fond de la langue les vieux mots d'empreinte
Plus mêlées au mouvement poétique du jour, M" Anaïs gauloise qu'il enchâssait le plus curieusement du monde dans
Ségalas et Louise Colet ont aussi leurs contrastes. la trame serrée de sa prose, dont chaque couplet avait la ca
Le vers de M" Ségalas a pour qualité distinctive qu'il ne dence du vers et la précision des figures géométriques. Cou
respire pas du tout le métier; c'est un vers chanté bien plus leur, dessin, composition, sentiment, tout s'harmonie et se
qu'un vers écrit. Quoiqu'elle ait dans sa manière du précieux, complète dans ces cadres étroits où il enfermait son exigeante
du brillanté, et peut-être aussi du clinquant, ses strophes se et bizarre fantaisie. Voici un échantillon de sa manière qui
déroulent avec une facilité d'allure qui donne souvent le suffira pour allécher tous ceux qui ont le goût de ces raffine
change à l'esprit et fait croire au maturel. Vous ne trouverez mens. Il s'agit de cette belle duchesse qui, s'il faut en croire
pas dans ses divers recueils un élan lyrique bien impétueux, Saint-Simon, mourut d'un amour dédaigné, Madame de
non plus qu'un cœur plein de larmes et d'amour qui éclate; Montbazon.
elle n'a pour maîtres Sapho ni Pindare. C'est une fantaisie de
femme, presque d'enfant, douée d'une voix au timbre de cris La suivante rangea sur la table de laque un vase de fleurs
tal et d'une palette qui a son prestige. Ne lui demandez pas et les flambeaux de cire dont les reflets moiraient de rouge
une logique bien rigoureuse dans l'audace de ses métaphores et de jaune les rideaux de soie bleue au chevet du lit de la ma
et dans les images dont ses strophes sont diaprées; elle ap lade.
pellera, sans hésitation et sans scrupules, les monts les esca « Crois-tu, Mariette, qu'il viendra? - Oh! dormez, dor
liers des gazelles; un enfant encore plein de ciel est dans sa mez un peu, madame ! — Oui, je dormirai bientôt pour rêver
langue un enfant qui n'a point encore perdu son innocence à lui toute l'éternité. »
angélique; mais qu'irez-vous la gourmander sur ces notes On entendit quelqu'un monter l'escalier. « Oh! si c'était
étranges qui se fondent, mieux qu'on ne penserait, dans lui !» murmura la mourante, en souriant, le papillon des
l'harmonie rapide et entraînante de l'ensemble ? Autant vau tombeaux déjà sur les lèvres.
drait quereller le rossignol pour les trilles capricieux dont il C'était un petit page qui apportait, de la part de la reine,
brillante à plaisir son chant. M" Ségalas s'est mise à écrire à Mme la duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs
les Enfantines, elle a bien fait. Dans le domaine de la pOésie, sur un plateau d'argent.
elle est elle-même un enfant aimable qui fait l'école buisson « Ah ! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante; il ne
nière. Elle le parcourt en tous sens avec caprice, poursuivant viendra pas ! Mariette, donne-moi une de ces fleurs,que je la
là un papillon, ici un fil de la Vierge, plus loin un feu follet. respire et la baise pour l'amour de lui! »
Les Oiseaux de passage ! c'était bien trahir par un titre l'in Alors Mme de Montbazon, fermant les yeux, demeura im
stinct de son gracieux talent, dont les coquettes mélodies I'eS mobile. Elle était morte d'amour, rendant son ame dans le
semblent à des gazouillemens d'oiseau. Seulement la fau parfum d'une jacinthe.
vette, à cette heure, posée sur la branche la plus discrète du
buisson, chante auprès de sa couvée. M"° Colet, la belle lau On a aussi des vers de Louis Bertrand; mais cette prOSC
réate de l'Institut, semble avoir contracté dans les concours n'est-elle pas une sorte de poésie rhythmée, sinon rimée ?
académiques des habitudes de déclamation sur lesquelles Puis, cette citation a cela de particulièrement mélancolique,
nous n'insisterons pas ici pour les avoir blâmées ailleurs. Ses qu'elle exprime, sous forme d'allégorie, la propre destinée de
poésies sont peu originales, mais faciles et élégantes. Jeune l'auteur. Lui aussi, attendant toujours la gloire qui n'est pas
fille, jeune femme, jeune mère, telles sont les trois phases venue, il a exhalé son ame dans le parfum de ces fleurs rares
de la vie correspondant aux trois recueils qui COmpOsent le qu'il cultivait avec tant de sollicitude.
Volume de M" Colet, et chacune d'elles a donné sa fleur ou Nature élégante et enthousiaste, M. Henry Vermot a donné
Son fruit.
des preuves fréquentes de sa verve abondante, colorée et fa
Pas plus que l'auteur renommé de la Némésis, on ne doit cile. Styliste précis et contenu, M. Paul Mantz, par les trop
omettre le Spirituel poëte Méry. Le grand ressort de ce talent rares sonnets qu'il a publiés, nous a mis en goût de plus
là c'est l'esprit, un esprit souple, toujours dispos, plein de amples confidences.
Saillies et de couleurs.
M. de Gramont et M. de Belloy sont deux fins et discrets
Un autre talent d'une saveur méridionale, c'est M. Adolphe courtisans de la muse. M. Calemard de Lafayette est un talent
Dumas, nature exaltée, coloriste chanceux, dramaturge em fort et discret qui à ses heures manie aussi bien la plume que
pêché. Dans ses poésies comme dans ses drames, M. Dumas la lyre.
a des strophes et des couplets touchés de cette lueur suprême MM. Henri Blaze et N. Martin ont importé parmi nous les
qui dénote le don sacré; mais tout après, l'amphigouri suc inspirations naïves de la muse allemande, tous deux avec
cède au rayonnement. On trouve dans Provence de ravissans charme, mais le premier avec une affectation trop sensible de
Passages, mais pas une pièce entièrement belle; c'est par dilettantisme. M. N. Martin, au contraire, a sans contrainte
éclairs fréquens, mais suivis de masses d'ombres, que le beau et sans apprêts l'accent et les graces négligées d'un vrai
s'y fait jour. Fraicheur de style, hasards de touche, chaleur et Souabe. Ses stances, toujours faciles, sont traversées de voix
audace de pensée, M. Dumas a tout cela par l'encontres; on claires, de lueurs et d'aromes qui chatoient, embaument et
espère un complet fiat lux. modulent à l'envi, ſamais en lui rien de gourmé et de pédan
-
84 L'ARTISTE

tºsque; on n'a pas une allure plus dégagée. Soit qu'il les em honneur. C'est qu'en eflet il a encore une foi naïve et char
prunte aux poëtes des bords de la Sprée, soit qu'il les tire de mante dans l'immortalité des poëtes, dans la palme que l'a-
son propre fonds, l'auteur d'Ariel est riche en gracieux motifs, venir leur réserve, dans la gloire qui les venge. Habile et
Comme celui du sonnet où le cri de l'hirondelle, le rayon d'or patient ciseleur de curiosités poétiques, il découpe d'une lame
et le parfum des roses d'avril lui semblent les trois messagers savante certaines petites compositions d'où ressortent l'idée
d'amour qui devancent les pas de la bien-aimée. L'idée est et le sentiment comme une délicate niellure sur une patène
délicate; mais cette soie est-elle bien toujours suffisamment de Finiguerra. Pourquoi faut-il que tout auprès éclatent les
travaillée ? Comme Marguerite,la muse a cependant son rouet sonores accens des tirades académiques! Mais l'amour et le
pOur ce poétique parfilage. M. N. Martin sait à l'occasion s'en culte du sonnet où il excelle l'ont enfin converti.
souvenir, comme le prouvent les Notes perdues, la Muse boca M. de Banville a publié deux beaux recueils pleins de riches
gere, les Glaneurs, Rosée nocturne, l'Hôtesse, ou ces jolies effets obtenus par la musique et la couleur.
stances qui plaident si éloquemment en faveur des petits Au nombre des plus vaillantes recrues qui ont déjà fait
pOèmes : leurs preuves ou donné des gages, on doit compter M. de
Ronchaud, M. H. de Lacretelle, M. A. Mourier, M. Lacaus
sade, M. Murger, M. Pierre Malitourne, M. Ulback, M. Édouard
Pourquoi des poémes si courts?
L'Hôte, M. Ténint, M. Prarond, M. Asseline. J'en passe, et des
— Demandez-moi plutôt la cause meilleurs; mais j'aime mieux, sans poursuivre, terminer par
Qui rend si courtes les amours cette remarque de La Bruyère, qui savait pertinemment les
Et fait si tôt pâlir la rose. hasards de toute gloire : « Combien d'hommes admirables et
qui avaient de très beaux génies sont morts sans qu'on en ait
Vous admirez un réseau d'or parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point et dont
Où mainte perle est enchâssée; on ne parlera jamais! » Il y a dans cette vérité incontestable
Moi j'admire bien plus encor de quoi tempérer l'orgueil des talens en lumière, et aussi de
Une humble goutte de rosée. quoi aider à la résignation les amertumes des talens refoulés.

L'azur tout ruisselant de feux A. I) ESPL A CES.

M'éblouit plus qu'il ne me charme;


Je rêve devant deux beaux yeux
Où je vois trembler une larme.

Fidèle à sa double origine française et germanique, l'au


teur des Cordes graves n'est pas homme à cueillir du matin
au soir le vergiss-mein-nicht au pied des saules qui trem
pent indolemment leurs cheveux bleuâtres dans les eaux du
Danube. Aux rêveries nonchalantes succède aisément en lui
L E VERGER.
un spirituel entrain qui décèle la double veine de son talent.
Traducteur de PellicO et de Manzoni, M. Antoine de Latour
a dans ses propres vers la sensibilité gracieuse d'une nature
italienne. IV.

Mais j'aperçois l'auteur des Demi-teintes, agitant aux avant


postes du romantisme sa banderole téméraire. M. Vacquerie Olivier fit quelques pas en avant comme pour chasser cet
semble avoir de gaieté de cœur jeté à l'eau tous ces anciens ennemi qui entrait en conquérant dans la place. Puis, soudai
scrupules littéraires baptisés du nom de goût, et, ainsi allégé nement, il se rappela combien sa situation était misérable et
dans sa marche, il n'est sorte de prouesses qu'il n'accomplisse. fausse. Sylvaine ne l'avait pas autorisé à se plaindre. Il ne
On peut ne pas approuver toutes les audaces de l'auteur des vers
pouvait point avouer qu'il avait surpris par hasard la conver
sation de la veille. Il lui était défendu, sous peine d'éveiller des
A une brutale et n'en pas moins rendre pleine justice à cette soupçons infâmes, de laisser voir combien la présence d'un
Verve scabreuse, à cette bravoure sans cesse éveillée autour rival alarmait son cœur. Ainsi Olivier se savait aimé : il ve
du drapeau. M. Vacquerie a pour fervent émule M. Paul Meu nait de découvrir que Sylvaine était impitoyablement mena
rice, qui semble auprès de lui ce qu'était Bazard près d'En cée, et il n'avait aucun droit pour la défendre. Il fallait sourire
fantin, un modérateur circonspect. Ceux-là sont des poëtes à ce jeune homme, qui n'arrivait chez lui que pour essayer de
dogmatiques, très fermes sur l'arçon de leurs do trines; lui voler son bonheur. ll fallait répondre par des paroles d'hos
M. Gérard de Nerval est, au contraire, un sceptique érudit qui, pitalité, quand il ne sc sentait qiie des inspirations de haine. A
en vers comme en prose, aborde agréablement et habile nent cet instant la soutane parut lourde aux épaules d'Olivier; il se
tout sujet. révolta intérieurement contre cette hypOcrisie qui lui était im
M. Évariste Boulay-Paty cultive vaillamment son art. Il est posée, et il senlit saiguer son front sous le joug qu'il avait porté
des noms que je m'étonne de ne pas trouver [ lus souvent sous long-temps avec une soumission évangélique !
la plume de la critique; tel est le sien, et, pour citer un autre
Sylvaine, en voyant Valentin, s'était enfuie : elle avait com
pris que sa présence compliquerait les angoisses d'Olivier; mais,
exemple d'oubli injuste, celui de M. Jules de Saint-Félix. Otitre
en partant, elle lui avail laissé un regard où il pouvait lire
ses belles Poésies romaines, M. de Saint Felix a composé, sous qu'elle était ſère de s'appuyer sur sa protection. Si rapide
le titre de Symboles, tout un chapelet de petites pièces ex qu'eût été sa fuite, Valentin avait découvert les larmes de la
quises. Quant à M. Boulay Paty, je voudrais le voir, comme jeune fille et le trouble du prêtre, et il était trop habile pour
Théophile de Viau ou Maynard, peint en tête de ses recueils, oublier cette circonstance. Néanmoins il entra hardiment Ct la
les tempes ceintes du laurier dorien , en manteau drapé, figure calme. Il parla avec une familiarité dont les nuances
avec quelque triomphant quatrain tracé sur l'exergue en son étaient assez fines pour conserver la supériorité de sa posi
REVUE DE PARIS. 8:4

tion sociale, et pour ne pas blesser la susceptibilité d'Oli — Libre à vous, mon cher pasteur; je serais désolé de vous
vier. -
blesser en rien : les provisions serviront pour un autre jour. A
— Il y a long-temps, monsieur le curé, que je me proposais quelle heure nous mettrons-nous à table ?
d'avoir l'honneur de faire votre connaissance, et déjà hier au Olivier se promenait de long en large devant le banc, cher
soir, je suis Venu.... chant un prétexte qu'il ne trouvait pas. C'était une journée où
— Je sais cela, monsieur, répondit Olivier froidement. il lui faudrait avoir la patience de Job. Cependant il lui répon
— Ah! on vous a dit ! reprit-il sans se déconcerter. Je n'ai dit un peu au hasard, espérant que l'intervalle eflraierait son
rencontré qu'une jeune servante, et je craignais qu'elle n'eût hôte :
oublié.... — Mais à cinq heures, comme à l'ordinaire....
A cette allusion, qui pouvait passer pour une provocation, Oli — A cinq heures! il en est huit : est-ce que vous ne déjeunez
vier fut sur le point de répondre par des paroles de représailles ; jamais?
mais il se contint, et ne se vengea qu'avec une politesse gla — Rarement.
ciale. Ce rarement était d'une solennité accablante; mais Valentin
—Je vis ici, monsieur, dans un isolement absolu. Les visites ne se déconcertait pas pour si peu.
sont rares, et nous ne pouvons pas oublier le nom de ceux qui - Moi, je déjeune tous les jours, reprit-il. La promenade du
les font. matin m'a ouvert l'appétit. Je trouverai bien quelque chose à
— C'est précisément ce goût de retraite que je voudrais com l'office ! Et il fit un pas du côté de la maison.
battre en vous, et, comme j'ai le bonheur d'être votre parois Mais Olivier avait deviné la manœuvre. L'office rapprochait
sien..... Valentin de Sylvaine. Et il reprit, en suivant ce désastreux vi
—Je ne vous ai pas encore apercu à l'église, monsieur.... siteur : -

—Je le crois bien, répondit Valentin avec une nuance d'ironie; — Permettez-moi de vous faire les honneurs de ma maison.
le service divin vous absorbe tout entier ! Au surplus, mon — Ne vous dérangez pas, monsieur le curé, vous avez une
sieur le curé, prenez cette déclaration comme vous voudrez, servante quelque part ?
mais j'ai un immense désir de faire une connaissance intime — Elle est descendue à Marnaves.
avec vous, et j'espère..... — Je l'ai aperçue tout à l'heure en entrant. Ah ! monsieur le
— J'ai eu l'honneur de vous dire que je ne SOl'tais jamais de curé, continua-t-il en souriant, c'est une bien jolie fille !
chez moi ! Olivier s'efforçait de fortifier son cœur avec tous les tré
— Tant mieux ! je vous trouverai plus souvent ! Tenez, je sors de la résignation chrétienne et comprimait sa tempête in
veux vous parler avec toute franchise. Je ne me pique pas d'ob térieure. Il cOnduisit lui-même Valentin dans la salle. Il ré
server très rigoureusement les pratiques religieuses; mais je solut, dût sa réputation d'hospitalité en souffrir, de faire payer
vous sais trop homme d'esprit pour supposer que nOs rapports au moins au jeune homme son importunité par une abstinence
en soient moins amicaux. J'ai toujours mieux aimé les curés un peu sévère. Il ouvrit le buffet et en tira un morceau de pain
que l'église..... noir, un fromage de chèvre sec et un pot rempli d'une certaine
— Monsieur, je suis tout à vos ordres; mais l'amitié ne peut boisson faite avec de l'eau et du vinaigre.
cependant pas s'improviser.... — Parbleu ! monsieur le curé, dit Valentin en faisant hon
— Parbleu, je n'y compte pas! Je veux que vous me voyiez neur à ce qui était servi devant lui, vous trouvez peut-être que
long-temps, très long-temps, et vous finirez par m'aimer un j'agis avec une aisance remarquable. Mais c'est pour vous don
peu. Le château est à dix minutes d'ici; je n'ai pas besoin de ner l'exemple. Votre impromptu me sort de mes habitudes d'une
vous dire que votre couvert y est mis à perpétuité. Je vous ver manière charmante, et je suis sûr qu'en vous voyant souvent
rai presque tous les jours; nous causerons de tout, excepté du j'acquerrais plusieurs vertus qui me manquaient complétement,
dogme, sur lequel je ne suis pas fort. J'ai quelquefois dans ma -
la SObriété entre autres, et c'est une des forces de l'homme. Main
poche des écus de reste; je vous les confierai pour que vous les tenant que j'ai fini, allons faire un tour à Marnaves. Vous me
répandiez dans le pays, et, grace au presbytère, la vallée de montrerez votre église, et nous verrons si je ne pourrais pas vous
Marnaves sera charmante pour moi et deviendra la grande aider dans quelques réparations.
route de mon salut ! Valentin savait que contribuer à l'ameublement de son église,
Olivier souffrait rudement pendant toute cette conversation. c'était attaquer un prêtre par son endroit faible. Mais Sylvaine
Il ne pouvait pas, à cause de son ministère, être complétement intéressait bien autrement Olivier, et Sylvaine était à Marnaves,
impoli pour un jeune homme riche, qui lui demandait d'être le et il ne fallait pas s'exposer à la rencontrer.
distributeur de ses aumônes. Il rongeait sOn frein en silence :, Cependant, aux flèches de la jalousie qui lui traversaient le
mais le supplice n'était pas sur le point de finir. cœur, Olivier comprit qu'il était plus perdu qu'il ne l'avait cru
— Et pour vous prouver, continua Valentin, à quel point je d'abord. ll aimait Sylvaine. A chaque instant sa pensée inquiète
veux agir sans cérémonie, je viens passer la journée avec vous l'en avertissait. Cet amour, qui devait être si puissant chez un
et vous demander à diner ! homme fort, jeune et non encore éprouvé, s'était révélé à la suite
Olivier fit un mouvement ; cette persévérance d'importunité de ces tracasseries mesquines.
déconcertait sa patience : c'était décidément une lutte organi Il cherchait un prétexte pour refuser, quand on frappa à la
sée, et le pauvre desservant ne se sentait pas de force à triom petite porte du pont. Olivier alla ouvrir et revint en toute hâte
pher d'un adversaire aussi habile. auprès de Valentin.
— Monsieur, reprit-il, je dois vous prévenir que mon ordi — Mille pardons, monsieur, lui dit-il, de contrarier les pro
naire est des plus modestes, et qu'il m'est à peu près impos jets que nous avions faits pour ce soir. Je suis attendu au clic
sible d'accepter l'honneur que vous me faites. vet d'un malade, et je dois nécessairement remettre à un autre
— Permettez-moi de vous répondre que j'avais prévu votre jour le plaisir que j'espérais à vous recevoir.
embarras. Je sais que la table d'un prêtre n'est abondamment — Je vous répète, monsieur le curé, que je ne veux vous dis
servie que pour les pauvres qui viennent s'y asseoir, et j'ai traire en rien de vos fonctions. Donnez-mOi un livre, je vous
donné des ordres pour que quelques provisions fussent appor attendrai au presbytère.Je vous avais consacré tout mon temps
tées ici du Mesnil.... et je serais très malheureux que votre hospitalité ne me permit
La situation devenait intolérable. Le sans-façon de cet hôte pas de vous attendre.
qui s'invitait pour ainsi dire à diner chez lui, révoltait Olivier, — Mais, répondit Olivier avec un ton d'intérêt, savez-vous
et il reprit d'une voix où la colère ne se dissimulait pas entiè quel est le malade qui me fait appeler ? Il est de mon devoir de
rement : vous en prévenir, c'est votre père, M. Chamvallon.
— Mon repas est frugal; mais quand je demande à quelqu'un — Mon père!... reprit Valentin, qui suspendit un moment sa
de le partager, je tiens à en faire les frais. phrase. Je suis heureux de vous rassurer contre l'inquiétude
86 L'ARTISTE
que sa demande a pu vous causer. Mon père se croit mourant contemplation et desérénité; mais elle lui avait fait comprendre
depuis plus de deux années.Je le conserverai encore ainsi pen qu'elle allait revenir.
dant long-temps, Dieu merci! Donc je vous attends et vous me — Approchez-vous, monsieur le curé, murmura M. Cham
I'appOrterez de bonnes nouvelles. vallon d'une voix faible et en tendant la main à Olivier. Voici
Cette indifférence de Valentin devant la maladie de M. Cham votre première visite : ce sera la dernière.
Vallon révoltait Olivier mon moins que la persévérance d'une — Non, répondit le jeune prêtre avec émotion : vous êtes trop
attaque qu'il ne savait plus comment combatlre et qui se fai utile sur la terre pour que le ciel vous appelle déjà.
Sait, pour ainsi dire, au grand jour. Il allait probablement écla — Monsieur, interrompit M. Chamvallon, il est du devoir
ter dans une sortie violente, quand Sylvaine arriva. On eût dit d'un médecin de faire le plus long-temps possible illusion à son
que la jeune fille avait suivi une à une toutes les péripéties du malade; mais le médecin de l'ame lui doit une entière fran
drame intérieur dont le cœur d'Olivier était le théâtre. Invisi chise, et, s'il lui dissimule que l'heure est venue pour elle de
ble et impénétrable, elle avait elle-même fait naître les hasards vant Dieu, il peut la perdre, quand sa mission est de la sauver.
qui étaient venus au secours de son maitre. Aussi, quand Oli Ne cherchez donc point à m'abuser. Je vais mourir. Les der
vier la vit, il devina qu'elle lui apportait un moyen de se tirer nières respirations de ma poitrine sont comptées là haut.
Sans scandale de la situation la plus embarrassante. Veuillez m'écouter.
- Monsieur le curé, dit-elle tout haut, j'ai été chercher Mar A cet appel suprême, Olivier oublia les douloureuses préoc
the au village, et c'est elle qui préparera le dîner. Si vous sor cupations de son amour : il se rapprochait pour être tout en
tez, vous me permettrez de vous accompagner. J'ai un peu mal tier à ses devoirs mystérieux, quand le bruit de la voix de Va
à la tête, et le grand air me fera du bien. lentin, s'élevant de la cour, lui fit brusquement retourner la
Olivier triomphait et il remercia Sylvaine par un sourire; puis, tête pour regarder du côté de Sylvaine.
se retournant du côté de Valentin : — Fermez cette fenêtre, je vous prie, monsieur le curé, dit
- Puisque vous voulez bien m'attendre.... M. Chamvallon; on cause là-bas : il ne faut pas que les gémis
- Non, reprit Valentin, j'ai réfléchi, et je crois que je dois semens de la mort se mêlent aux chants de la Vie.
TetOul'ner aVeC VOuS au Mesnil. Olivier hésita un instant; mais le regard suppliant du mori
Ils sortirent. Sylvaine marchait la première, Olivier la suivait bond pénétra son cœur, et il alla fermer cette fenêtre par la
et Valentin Suivait Olivier. quelle il pouvait regarder la jeune fille toute pâle d'être loin de
- Oh! se disait tout bas le jeune prêtre, quelle misérable sa protection.
cllOse que le cœur de l'homme! Voilà un fils qui oublie que son M. Chamvallon continua :
père Va mourir pour s'attacher en insensé à une jeune fille qui —Vous êtes étonné que je repousse ainsi la dernière brise
le repousse, et voilà un prêtre qui oublie qu'il va recevoir la qui arrive à mes lèvres; mais c'est que bientôt, grace à vous,
confession d'une ame pour perdre sa pensée dans le labyrinthe j'espère aller respirer l'air du ciel au ciel même.
obscur d'un amour impossible ! Et à cette heure solennelle la confession commença par cette
Tous les trois restèrent silencieux en suivant le sentier qui parole auguste que le vieillard mourant adresse au jeune prêtre
côtoyait avec le ruisseau le milieu de la vallée et qui tournait en qui l'écoute :
suite à droite en montant pour arriver au Mesnil. On entrait au — Mon père !
château par une longue cour plantée d'arbres et couverte de ga Olivier, malgré sa piété austère et profonde, ne trouva pas dans
zon. Olivier s'arrêta devant la porte et dit à Valentin : son cœur toutes les inspirations divines par lesquelles il avait
-Maintenant vous allez me conduire auprès de monsieur l'habitude de consoler les ames qui se réfugiaient en lui. Il n'en
votre père. tr'ouvrait que d'une main hésitante les deux portes de l'éter
- Mais, répondit-il, il me semble que l'entretien qu'il doit nité, et cependant la vie que le mourant lui racontait était pure
avoir avec vous est essentiellement confidentiel, et je ne com et limpide. Sa pensée revenait sans cesse à la place où Sylvaine
prends pas la présence d'un tiers, et surtout d'un fils, dans une était assise. La lutte intérieure domptait son énergie. Jamais il
COnVersation de cette nature. ne comprit plus lucidement qu'à cette heure que le prêtre, pour
Olivier n'avait rien à répliquer. Le pauvre prêtre venait d'ou être toujours calme dans son sacerdoce imposant, ne doit pas
blier qu'une confession a toujours lieu à huis-clos : il S'approcha être placé à une des extrémités exceptionnelles de la condition
de Sylvaine et lui dit tout bas : humaine.Jamais il ne se répondit plus affirmativement que, s'il
- Et toi, mon enfant, que vas-tu faire pendant tout ce avait été lui-même entouré d'une famille, il sympathiserait plus
temps ? cordial ment avec les angoisses de ce père qui allait mourir.
- Je vais vous attendre, et je prierai Dieu pour qu'il bénisse Cependant, quand l'absolution fut donnée, le malade dit à Oli
les paroles de paix que vous allez dire. Vier : -

- Et lui, continua-t-il sur le même ton, il va rester auprès — Que fait mon fils maintenant ? Pendant que je meurs, il
de toi; il te parlera comme hier au soir ! Non, c'est impossible ! échange peut-être des paroles d'amour et de folie. Hélas! telle
Au même moment, un domestique vint dire à Olivier que est sa vie !
M. Chamvallon se sentait de plus en plus mal et qu'il l'atten — Permettez-moi, interrompit Olivier, d'aller le chercher; sa
dait sans aucun délai. place est ici, à genoux devant votre bénédiction.
Alors Olivier se rappela qu'il était prêtre, et, levant les yeux — Non, il est si fatalement doué qu'il ne comprendrait peut
au ciel, il s'éloigna en disant à Valentin d'une voix triste et être pas toute la tristesse de cette séparation, et je veux lui épar
grave : gner ce remords. D'ailleurs, je n'ai pas fini; Dieu est assez bon
- Vous l'entendez, monsieur : votre père est à toute extré pour me laisser vivre jusqu'à ce que j'aie dépOsé tout mon far
mité : priez pour cette ame que Dieu va rappeler à lui ! deau dans votre sein. Maintenant je vais vOus parler comme à
Le malheureux Venait d'invoquer la piété filiale au secours de un ami que le caractère sacré dont il est revêtu rend encore plus
sa passion profane ! respectable. C'est un secret de honte, c'est aussi une espérance.
Écoutez-moi.
La chambre où l'on introduisit le prêtre donnait sur la cour. Et M. Chamvallon parla encore long-temps, ct peu à peu la
Son premier mouvement fut de jeter un regard par la fenêtre. nature de la confidence qu'il lui faisait intéressa tellement Oli
Sylvaine s'était assise au pied d'un arbre et Valentin était debout vier, que sa pensée s'éloigna entièrement de la scène qui se pas
auprès d'elle. Olivier se rassura un peu : il pouvait les voir et sait devant la fenêtre.
les suivre dans tous leurs mouvemens. — Mon Dieu! murmura-t-il, y aurait-il là un moyen de salut
M. Chamvallon était couché. Sa dernière crise, ayant usé le pour tous ?
reste de ses forces, l'avait conduit, patient et courageux, jus l l la tète du vieillard se décolorait de plus en plus, et sa main,
qu'aux limites de l'abime. La mort lui laissait une heure de qu'il avait donnée à Olivier, devenait froide comme celle d'une .
REVUE DE PARIS. 87

statue, et le râle, cette ironique fanfare de la mort, remplissait genres différens et à des degrés inégaux, doivent compter parmi
d'un bruit étrange les échos de cette chambre. les plus remarquables de la nouvelle exposition.
Et, durant toute celle scène, les choses suivantes s'étaient di Dans le portrait de Franz Liszt, M. Lehmann a usé de l'in
tes entre Valentin et Sylvaine. terprétation avec autant d'intelligence que de sagesse. Il a su
Au moment où Olivier l'avait quittée, Sylvaine était allée s'as respecter la nature en l'agrandissant. Ce beau profil, caline et
seoir sous un des arbres de la Cour. Valentin la suivit, en ré grave, dessiné avec une vigueur correcte, semble moins encore
pétant tout haut et plusieurs fois, et comme pour se justifier à un portrait qu'un caractère; il est plus immortel que vivant;
lui même son indiflérence : c'est une noble effigie destinée à transmettre à la postérité le
— Mon père est dans ses idées noires aujourd'hui. Il aura contour fin et réel d'une tête que l'idéal a dû remplir de songes
vu passer cette nuit les fantômes des amis qu'il a perdus ! Mais harmonieux. Cependant les lignes de ce visage attestent par
le médecin m'a encore assuré hier au soir qu'il n'y avait aucun tout la vérité, mais épurée et lumineuse. C'est ainsi que les
danger. grands artistes doivent idéaliser, en effaçant d'une main légère
— Ah ! répondit Sylvaine, qui ne voulait pas que la conver les rides des passions, la mesquinerie des habitudes, pour les
sation prit un autre tour. Vous l'aimez beaucoup, votre père ? remplacer par la dignité et la sérénité. La plus noble manière
— Oui, j'aime mon père, mais j'adore l'amour ! de comprendre et de pratiquer l'art est, sans contredit, de re
Et la scène de la veille se renouvela : lui recommençait ses garder la réalité au miroir de l'idéal. M. Lehmann porte ce mi
protestations; elle, ses refus fiers et en même temps modestes. roil dans Sa conscience d'artiste, et il vient d'en donner une
Cependant, comme Valentin se grisait en quelque sorte avec les nouvelle preuve. Ce portrait de Liszt, en forme de médaillon,
paroles qu'il disait, comme la course qu'ils venaient de faire, serait l'objet d'une admiration plus grande, si le temps, en efla- .
la pudeur éveillée à ces discours, donnaient à Sylvaine de certains çant au bas le nom du peintre, et laissant ignorer celui du mo
rayonnemens de beauté, il se penchait sur elle, quand le bruit dèle, eût fait découvrir dans quelque coin obscur cette mysté
d'une petite sonnette retentit du fond de la vallée. La porte de rieuse image couverte de la poussière des siècles. Sans doute
la cour s'ouvrit : c'était l'enfant de chœur que la gouvernante limagination eût bâti ses merveilles sur une belle tête d'in
de M. Chamvallon avait envoyé chercher ; il apportait les connu et sur un chef-d'œuvre sans signature. L'enthousiasme
saintes huiles, et on allait administrer au mourant l'extrême a-t-il donc besoin de l'imagination pour s'éveiller ?
Onclion. Le portrait de M" Lehmann est une charmante petite toile
Valentin s'arrêta, légèrement pâle. Au même moment, Oli finement peinte, et qui prouve toute la souplesse du talent et
vier parut dans la Coul'. Il fit signe à l'enfant de chœur de toute la délicatesse du pinceau de M. Henri Lehmann. C'est
s'arrêter. une étude curieuse et achevée, où la ressemblance est écrite
— Tout est fini ! murmura-t-il. Votre père est mort, mon dans chaque ligne de cette tête vénérable, reproduite par une
sieur, et sa dernière pensée a été pour vous bénir. main filiale.
Valentin pencha la tête, comme si, en même temps que la bé M. Rodolphe Lehmann ne se montre pas indigne de son aîné,
nédiction de son père, il avait reçu la malédiction de Dieu. bien que dans une voie différente. Rien ne trahit encore dans
Et Olivier regagna le presbytère avec Sylvaine. ce jeune artiste l'ardente curiosité de l'idéal dans l'esprit et dans
la forme qui semble le glorieux tourment de son frère ; mais il
IIEN RI DE LA CRETELLE. faut reconnaître en lui le choix intelligent et la fécondité heu
reuse. Un long séjour en Italie l'a rendu vivement épris de ces
La suite au prochain no, beaux types qui ont fait la gloire du pinceau de Léopold Ro
bert. Rodolphe Lehmann les a étudiés après le peintre des Mois
sonneurs, mais son inspiration facile et prompte est encore loin,
il faut le reconnaître, de cette profondeur ardente qui consumait
Robert.Déjà plusieurs figures isolées nous avaient appris à con
naitre ce jeune talent amoureux de belles lignes et de chaude
lumière. La Pèlerine s'était surtout fait remarquer l'an passé
par sa fière tournure et par cette dignité qui fait reconnaitre
dans les femmes de la campagne romaine les descendantes du
peuple-roi.
M. Rodolphe Lehmann nous apporte aujourd'hui comme le
BEAU.X - ARTS. résumé de toutes ses études romaines dans une grande toile
où il a représenté Sixte-Quint bénissant les marais Pontins.
La grande figure de Sixte-Quint n'est là qu'un motif heureux
à la réunion d'une foule variée et pittoresque agenouillée de
vant la bénédiction pontificale. Le pape est représenté debout
sur le rocher, appelé encore aujourd'hui il Sasso di papa Sisto ;
il appelle de ses mains élevées vers le ciel la bénédiction di
EXPOSITION DU LOUVRE. vine , le dais blanc étendu sur sa tète et le vêtement blanc qui
l'enveloppe lui-même et couvre jusqu'à ses pieds sont d'un eflet
heureux au milieu des tons dorés et chauds de l'atmosphère.
Autour de lui sont des cardinaux, des évêques, dans tout l'éclat
de leurs costumes. Au pied du rocher, des diacres font fumer
l'encens, des enfans répandent des fleurs. La garde suisse a
C'est à la chapelle des Jeunes-Aveugles qu'il faut aller cher peine à contenir la foule qui se précipite de tous côtés sous les
cher celle année M. Henri Lehmann. Ceux qui ont vu le grand mains bénissantes du pontife. Des groupes sont formés sur le
hémicycle peint par lui d'une main si hardie savent tout ce que devant de la scène. Ici un brigand, dans l'espérance du pardon,
l'artiste a dépensé de talent dans cette belle page religieuse, dont laisse tomber de sa main l'arme meurtrière et s'attire le mépris
ils ont admiré co ) me nous la composition savante et la vigou d'une vieille brigande, qui ne lui pardonne pas cet acte de sti -
reuse exécution. On cOmprend qu'un pareil travail n'a dû lui perstitieuse faiblesse. Ailleurs, une femme présente son nou
laisser que peu de temps pour des œuvres de moindre impor veau né à la bénédiction , un fiancé et une flancée s'inclinent
tance. Aussi ne trouverons nous de M. Lehmann au Salon que ensemble dans le même sentiment et la même espérance , une
deux tableaux. L'un est le portrait de Franz Liszt et l'autre le jeune fille, à demi consumée déjà par la fièvre de ces lieux pest -
portrait de la mère du peintre. Ces deux peintures, dans des jentiels, appuie sur l'épaule de son frère sa tète pôle et malade.
S8 L'ARTISTE

On voit aussi des pèlerins et des moines, ainsi que les brigands, II.
personnages obligés dans toute scène italienne.
Les caractères des têtes sont beaux et variés. On reconnait
Le 16 mars 1847 était arrivé; l'heure venait de sonner pour
à la fierté des lignes, aux tons bruns et dorés des chairs, nOI1 nOs artistes modernes ; le Salon était ouvert. — Je traversais le
moins qu'à l'éclat des costumes et à la splendeur des haillons, Pont-Neuf. Fidèle à son poste, Henri IV se tenait fièrement
cette race admirable qui semble porter encore au front la cou campé sur sa monture, à la garde d'un de ces généreux soldats
ronne du monde, jadis apanage de sa royauté populaire. L'Or français, dévoués corps et ame à la patrie et aux monumens
donnance de ce tableau est bonne; les groupes y sont distribués
de la capitale, — héros à un sou par jour. Le cheval de Lemot
d'une façon intelligente, quoique non complétement naturelle.
rongeait son frein avec impatience, attendant, comme celui de
La mollesse de certaines figures, l'incertitude du modelé, toutes
Job, le signal du départ, et, selon l'expression d'un paysan de
les insuffisances qu'on remarque dans ce tableau et que la cri Bretagne, honteux de rester là les bras croisés depuis tant d'an
lique peut relever facilement sont le crime de la jeunesse, qui nées. — La vue du bon roi et de son compagnon, - condamnés
sera réparé chez M. Rodolphe Lehmann par des études plus l'un et l'autre à perpétuité à l'immortalité et au piédestal du
fortes, aidées de l'expérience fraternelle. Nous recommanderons Pont-Neuf par ses sujets reconnaissans, — me remplit l'ame de
à M. Lehmann, dont le coloris est naturellement chaud et bril compassion, tant ils semblaient accablés d'ennui. - Où donc
lant, de moins se livrer à son goût pour certains tons rOuges
fuir, mon Dieu ! s'il faut subir cette incurable maladie, même
et cuivrés qui dominent un peu trop dans sa toile. Nous croyons après la mort ? Espérons que les héros seuls sont soumis à cette
aussi qu'une plus grande dimension dans les figures eût mieux loi, et que les simples et les petits seront épargnés. — J'eus
servi le développement de ses qualités, et, en l'obligeant à plus pitié de cette triste infortune. Avec quelques mots cabalistiques,
de soin dans l'exécution, les eût fait ressortir davantage. lci la
empruntés aux sorcières des temps anciens, me voilà tout à
masse nuit aux détails ; les types heureux qui abondent sous coup devenu invisible. Je monte sur le vieux serviteur du fils
le pinceau de l'artiste ne se détachent point assez sur l'en de Jeanne d'Albret, et, tout fier et tout honteux d'occuper une
semble. Une composition plus restreinte nous eût donné sans
semblable place, je m'élance vers le Salon. Une heure seule
doute de son talent une mesure plus juste ment m'était accOrdée. —
Rebina, cherrière des Abruzzes, est une de ces études aux
C'était un cheval artiste que Ventre Saint-Gris ; je n'eus pas
quelles M. Rodolphe Lehmann donne les proportions d'un ta de peine à m'en apercevoir au regard méprisant qu'il lança sur
bleau. On ne peut lui contester, en ce genre, la supériorité sur
son confrère chargé de porter le duc d'Orléans en face du pont
les toiles venues d'Italie par d'autres peintres. Sa Vierge avec
des Arts. — Nous passons fièrement devant le suisse qui veille
l'enfant est une belle nourrice italienne, au profil délicat et fin, aux barrières du Louvre; nous gravissons l'escalier de marbre,
aux longues paupières baissées, mais dont les formes n'ont rien et nous sommes au milieu du grand salon. — Dormez der
de mystique, et dont la chaude carnation rappelle bien moins rière votre muraille, artistes sublimes, Titien , Véronèse, Ru
Raphaël que Murillo. C'est la réduction d'un tableau déjà exposé bens, Rembrandt, Raphaël, Robert, Géricault. Dormez, vieux
par le peintre. On assure qu'un dessin de Pie IX, avec la signa
maîtres; — reposez dans votre immortalité, et, durant deux
ture autographe de ce pape, a été refusé par le jury, qui aurait mois, vivent les vivans ! —
jugé à propos d'ajouter M. Rodolphe Lehmann à la liste nom Et d'abord, saluons Thomas Couture. — Un honnête critique
breuse de ses victimes.
Le nom de M. Gérome était encore inconnu avant l'ouver s'apitoyait, l'autre matin, sur le sort de ces deux philosophes
ture du Salon; nous ne l'en saluerons pas avec moins d'em fourvoyés au milieu de l'Orgie romaine. Je soupçonne fort ce
pressement en présence de son tableau qui a pour Sujet des critique d'être en possession de la sagesse et de reposer au
milieu des landes paisibles et dépouillées de la cinquantaine.
jeunes Grecs faisant battre des coqs. Dans ce tableau, début de Pour moi, je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de si désagréable .
l'artiste au Louvre, la précision des lignes découpe nettement
sur un beau ciel et sur une mer non moins belle une de ces à se trouver égaré, par une heureuse étoile, sous ces vastes
rives méridionales où la poésie des ruines prête un charme mé portiques, au milieu de ces belles femmes couronnées de fleurs.
Deux académiciens, membres du jury, sont en extase devant
lancolique aux luxuriantes splendeurs de la nature.A l'ombre
d'une fontaine de marbre blanc depuis long-temps tarie, au leurs tableaux. — Ils les trouvent admirables. -- Décidément,
ils ont du génie. — Leur modestie a bien pu les empêcher d'é-
pied d'un sphinx dont le profil mutilé se dessine sur le bleu cé couter jusqu'ici la voix de la vérité ; désormais ce n'est plus
leste,deux beaux enfans d'un beau ciel et d'une riche nature lais
sent voir la beauté de leurs formes revêtues de cette belle teinte possible; et ils s'entretiennent courageusement de leurs émi
dorée, un peu plus chaude dans le jeune homme, un peu plus nentes qualités, lorsqu'une ruade violente les envoie frapper du
front contre leurs toiles et leur arrache un cri de douleur. Trop
pâle dans la jeune fille, que la lumière de ces climats(sans doute entier dans ses opinions, Ventre Saint-Gris, sans nulle permis
la Sicile de Théocrite) donne au corps humain comme au mar
bre des monumens. La pose du jeune homme Occupé à exciter sion de ma part, je m'empresse de le dire, et j'ajoute, je ne
l'ardeur martiale des rivaux emplumés qu'il vient de lancer l'un sais en vérité pour quelle raison, — le terrible Ventre Saint-Gris
contre l'autre est pleine de naturel; son corps oflre une académie venait de manifester franchement et impoliment sa manière de
savante; mais sa tête manque un peu de caractère. La jeune voir. — Tout n'est pas perdu. Par bonheur, le vernis du tableau
fille regarde le combat appuyée sur la cage d'où viennent d'être n'est pas enlevé ; la plus grande propreté règne sur la toile; le
tirés les belliqueux oiseaux et où tout à l'heure sans doute cadre surtout, ô comble du ravissement! le cadre n'a pas reçu
la moindre atteinte. —
vainqueur et vaincu iront prendre des leçons de paix dans le
mème esclavage. Son beau corps repose avec cet abandon vo D'un bond, nous voici en présence de la Ronde du mai. Hors
luptueux que donne l'enivrement de l'air et de la chaleur. L'ex de l'amour pas de salut, telle est la devise de M. Muller. Et il a
raison. —Voulez-vous être un grand peintre, un poëte, un mu
pression de son visage est pleine de naïveté et de grace; on y sicien célèbre , aimez. Sans la Fornarine, sans Béatrix, sans
désirerait plus de beauté. Pourquoi aussi cette draperie mal
adroite attachée au-dessus des hanches, et qui, par une dispo Violante, qui sait si les arts et les lettres nommeraient avec or
sition singulière, nuit à la beauté sans profit pour la décence ? gueilles grands noms qu'elles inspirèrent? Ètre amoureux, c'est
Des arbustes de toutes sortes, quelques tiges d'épis qui, nés déjà faire preuve de talent, de bon sens surtout. Ils disent que
sans culture, attestent la fécondité du sol, complètent ce ta les amoureux sont fous; laissez-les dire. Et tant pis pour vous
bleau frais, suave et harmonieux comme une idylle antique. si vous n'avez jamais été atteint de cette folie-là : vous êtes né
à cinquante ans. Moi , je vOus dis que les amoureux sont seuls
L. DE RoNCIIAUD. raisonnables. - C'est pourquoi le poëte avait raison l'autre
jour, quand il laissait tomber ce beau vers de son cœur :
Dieu commence l'artiste, et la femme l'achève,
REVUE DE PARIS. 89

Mais n'est pas amoureux qui veut. — Figurez-vous un instant miraient pas. Ils eurent même l'imprudence de laisser échapper
M. X, ou M. Z, que je n'ose nommer, de crainte d'exciter encore quelques reproches sanglans. Aussitôt la queue d'airain du no
la colère de Ventre Saint-Gris ; — figurez-vous-les un instant ble animal leur balaya le visage. — Fuyons! dit le plus jeune,
frappés au cœur par la flèche empoisonnée de Cupidon , fils de — un homme d'âge, comme dit la servante de Paul Féval ;—
Vénus ! Cette supposition seule est presque aussi réjouissante désormais nous ne pouvons plus vivre avec ces gens-là. Un
que leur meilleur tableau. — Les jeunes femmes dansent autour mauvais génie veut notre perte. Sortons du Louvre et m'y ren
de l'arbre. La beauté règne sur leurs visages, les fleurs cou trons jamais. — Ainsi soit-il! —
rOnnent leurs cheveux, l'amour rit dans leurs ames. L'une Tout entier au pouvoir de mon compagnon, je passe avec la
d'elles fait un faux pas. — Hélas! en amour, on tombe bien rapidité de l'éclair. Je franchis des haies de tableaux d'une lar
quelquefois ; mais, voyez, une main compatissante est toujours geur effrayante et, cramponné à la crinière de Ventre Saint
là tendue pour vous relever. — Gris, j'ai peine à me défendre du vertige. — Ici, je saute par
Avez-vous aperçu le Retour du marché d'Adolphe Leleux ? C'est dessus M. Horace Vernet; ici, j'enjambe M. Heim et M. Granet;
une pOchade grande comme la main, presque rien, un bon plus loin je franchis M. Flandrin et M. Ziégler, puis un affreux
homme, une bonne femme, un âne, des bœufs, un arbre, un père Lacordaire appuyé peu solidement contre une toute petite
clocher. C'est harmonieux, c'est ravissant, c'est divin. Il y a branche de chêne. Mon Dieu! qu'a donc fait aux Lyonnais l'é-
de la poésie dans ce bonhomme, dans cet âne, dans ce clocher. loquent disciple de saint Dominique pour qu'ils envoient ainsi
Ca vaut dix mille francs. — Que d'autres blâment M. Guille sa caricature au Salon?
min ; moi, grace à l'allure plus lente de mon compagnon, j'ai Chez M. Penguilly toujours de l'étude, de la conscience, du
pu contempler à loisir ses petites toiles spirituelles, j'ai rêvé travail, mais sa couleur olive et porcelaine tourne compléte
devant sa Prière du soir, composition simple, vague, qui attire ment à la sépia. — M. Édouard Girardet trempe décidément son
et séduit. -
pinceau dans une peinture violacée dont l'eflet est des plus dé
M. Luminais, lui aussi s'inspire de la Bretagne. Quoi d'éton sagréables. — Sous le n° 1504 est couché un pauvre homme
nant! il y est né, et souvent il y revient. Les Bretons aiment ayant pour unique vêtement un paillasson, qui du reste rem
tous leur pays. Notre ami Gustave de Penmarch l'a dit, en par plit fort mal son office. Quel drôle d'habit ! Pourvu qu'il ne de
lant du conscrit qui part pour l'armée : vienne pas à la mode. Il est de fait, quant au ridicule de nos
costumes d'hommes, si nous désirons encore faire un pas, nous
Adieu! moi je m'en vais, seul et sans espérance,
Trainer de tristes jours dans les villes de France !
n'avons plus qu'à prendre cette étoffe et cette coupe nouvelle. Il
Mais, si loin que je sois, ô mon pauvre clocher ! sera difficile alors d'aller plus loin.
Mes regards et mon cœur reviendront te chercher. Toujours, malgré la remarque d'Alphonse Karr, les messieurs
se font peindre en bottes vernies, en gants paille et en toilette de
— Les chouans ont combattu, les bleus sont en fuite , et les bal, au milieu des champs, à cinq cents lieues de toute habita
parens et les amis viennent enlever leurs chers morts. — Les tion.— Quelque Anglaise que l'on soit, il n'est pas permis de se
personnages ne sont pas assez nombreux et trop groupés au poser d'une façon aussi raide, aussi pincée que mistriss B. —
milieu de la scène, le paysage n'est pas assez nature ; mais Quant à Mº° W., dont la robe blanche décolletée serre les épau
M. Luminais a progressé depuis sa dernière exposition. Or, c'est les, vous diriez une femme servie, au dessert, dans un cornet
beaucoup d'aller en avant, lorsque tant d'autres se hâtent en de papier. — A propos d'épaules, j'en aperçois une dans le ta
arrière. Quand M. Luminais aura bien compris que la facilité bleau de M. Verdier, qui séduit l'œil et attire les lèvres par sa
est une raison de travailler davantage, il prendra rang parmi blancheur, sa rondeur, Sa finesse, Sa transparence. C'est un
nos meilleurs peintres de genre. Il a de la jeunesse et du talent, petit chef-d'œuvre d'épaule. -- L'année dernière, les petits mou
- tout ce qu'il faut pour ailer loin. Pourquoi le courage lui tons de Mº° Rosa Bonheur avaient quinze ans; cette année ils
manquerait il?— en ont vingt. — Les plus beaux paysages de l'exposition sont,
Un lambeau d'écarlate sur ses épaules, une couronne d'épines sans contredit, ceux de M. Corot. Et pourtant de l'eau, une bar
sur le front, un roseau pour sceptre, le Christ gravit lentement que, un ciel, puis un arbre, une chèvre et un chevrier, voilà
la montagne. Les Juifs lui crachent au visage, le soldat brutal tout. Mais le sentiment , mais la couleur, mais l'harmonie
l'insulte en blasphémant. Sept fois il tombe sous le poids de sa rayonnent dans ces deux toiles échappées par hasard à l'ostra
croix, et sept fois il se relève. — Les douleurs de la ronte, Guide cisme du jury. Quelques taches salissent çà et là le ciel. Mieux
et Moralès nous les ont racontées avec une profondeur et un vaut encore cet inconvénient que de chercher à faire de la pein
sentiment sublimes. — Au sommet du Calvaire, le Christ est ture propre. En peinture, j'ai une horreur profonde des gens
cloué sur la croix; son côté est percé d'une lance; à ses lèvres propres.
altérées ils présentent le fiel et le vinaigre. — Or, depuis la L'heure avance, et, emporté dans ma course rapide, j'entre
sixième heure du jour jusqu'à la neuvième, la terre fut couverte vois à peine des œuvres que j'aimerais à regarder long-temps :
de ténèbres. —Sur la neuvième heure, le Christ jeta un grand Edmond Hédouin et ses souvenirs d'Espagne; Roqueplan, au
cri : MOn Dieu! mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous abandonné ? quel, Dieu merci! la maladie a fait grace; la Soirée d'été de
et, les bras ouverts sur le monde, il pencha la tête et, en mou Baron où le manque d'air est racheté par mille qualités de pre
rant, légua la liberté à l'univers. — Les douleurs du Golgotha, Inier ordre; les marines de Louis Meyer; Vidal et la jeune fille
l'heure Suprême, Eugène Delacroix nous la raconte cette année qui mord avidement à la pomme, etcetteautre enfant amoureuse
avec la puissance de son magique talent.— La nature est triste, d'elle-même. Elle baise son image dans la glace. Fillette égoïste!
l'air épais, un ciel de plomb pèse sur la terre. De larges bandes fraîche à croquer, gentille à adorer, — du moins une heure, —
noirâtres traversent l'horizon ; quelques teintes blafardes et il vous serait si facile de trouver deux lèvres à presser les vôtres.
cuivrées déchirent les nuages. Au pied de la croix, là-bas dans Et c'est si froid un miroir !
l'ombre, est étendue la ville maudite et désolée, Jérusalem qui M. Biard a fait fureur cette année parmi les gardiens avec son
tue les prophètes et n'a pas compris qu'une ère nouvelle va tableau de Quatre heures au Salon et toutes ces bouches répé
commenccr. - En présence de ce tableau, l'ame est saisie d'un tant à l'envie : On ferme! on ferme ! — Le jour de l'ouverture ,
sentiment grandiose que la plume seule de l'évangéliste inspiré on dit que les gardiens, corrigés et honteux, avaient mis une
pourrait rendre. - Et quand, plus loin, on se trouve devant sourdine à leurs voix souvent peu harmonieuses. M. Biard ſait
l'odalisque aux chairs transparentes, on s'étonne du rare bon de la peinture utile.
heur avec lequel M. Delacroix aborde les sujets les plus oppo Voici un simple dessin, un Petit souper, de M. Wattier; mais
sés. Cependant la grande pensée vous reporte invinciblement quel mouvement! comme les verres s'entre choquent! Quels
au drame sublime du Golgotha. seins palpitans! quels regards animés! Les mains pressent les
Je cOntemplais les toiles du maitre. Près de moi les deux aca tailles, qui se défendent peu ou prou, les doux propos gazouil
démiciens, que Ventre Saint-Gris avait si fort malmenés, n'ad lent aux oreilles, l'abbé lui-même se laisse entrainer aux joies
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de la terre. — Oh! le bon temps pour les abbés que celui du roi méticuleux, nuisent légèrement à l'ensemble, à l'harmonie gé
Louis XV ! La femme et la treille, il n'en faut pas plus à Satan nérale, à l'unité, à la perfection de cette délicieuse toile.
pOur damner l'univers. M. Eugène Tourneux était reconnu à bon droit pour un ex
Diaz, disent plusieurs, est toujours le même.—Oui, toujours cellent pastelliste, le premier peut-être après M. Maréchal. C'est
le même, comme le soleil aux plus beaux jours. un peintre d'énergie et de sentiment, inquiet des effets de la
La fatalité m'emporte; le roi de France m'attend peut être, et pensée comme des effets de la couleur.Cette année il a repris la
pour la toile de Thomas Couture je ne voudrais pas faire attendre palette. C'est une très intelligente composition que son tableau :
un roi de France. — J'ai donné des élogesaux vainqueurs, j'en la Crèche et les Mages, c'est plein de mouvement, de pompe et de
ai donné aussi à ceux qui combattent encore dans la mêlée. simplicité.
Assez d'autresse chargent de blâmer. Moi, j'aime l'indulgence, M. Charles de Tournemine aime la couleur et la fait aimer
el, malgré mes légères boutades, cette fois encore, comme tou .dans ses cinq petits tableaux inspirés par la Bretagne. - C'est
jours, mon dernier cri sera : Courage! un Breton de plus qui ne ressemble pas aux Bretons connus;
Hourra! hourra! l'heure sonne. — Au galop ! — Nous fuyons il est moins solide, mais plus souriant.
comme l'oiseau, comme le vent, comme le bonheur, comme le M. Verdier a traduit avec beaucoup d'esprit et de couleur une
l'ail-way.—En trois secondes nous sommes de retour. Henri IV, fable de Lafontaine : Les Femmes et le Secret. C'est tout palpitant
appuyé sur le pont, regardait le Louvre et songeait à ses vieilles par la vie et par la fraicheur. Quelle idée de payer un Miéris
amours. - Il me rend poliment Inon salut et remonte sur son vingt-cinq mille francs, quand on pourrait avoir un Verdier
cheval. Il était temps. Un clairvoyant et spirituel sergent de po pour vingt-cinq louis !
lice venait de saisir la sentinelle au collet, et, fouillant dans ses M. Hostein a peint le château de Pierrefond avec sa touche
· poches, il lui disait d'une voix tonnante:-Malheureux! qu'as lourde et glacée. Pourquoi n'a-t-il pas laissé à César ce qui ap
tu fait du roi qu'on t'avait donné à garder ? partient à César? M. Deflubé eût beaucoup mieux rendu les
beaux effets de cette ruine majestueuse qui renferme plus d'une
belle page de l'histoire de France. Mais M. Deflubé, pour mieux
EMM A NUEL DE LE RN E.
faire les honneurs de son royal domaine, s'en est allé peindre
la mer en Normandie. Sa marine, où le soleil se sent dans
le brouillard, est bien prise et d'une exécution heureuse qui ne
manque ni d'effet ni d'harmonie. On pourrait conseiller à M. De
flubé de passer tout un jour devant une marine de Van den
III.
Velde et de ne jamais plus regarder celles de M. Gudin.
On ne confondra jamais les deux Delacroix, — Eugène et Au
guste, — mais on doit reconnaitre que M. Auguste Delacroix,
Molière, pendant qu'il habitait Pézenas, se rendait très assi s'en tenant à ses petites pages de roman familier, ne manque
dûment le samedi, jour de marché, chez un barbiter nommé ni d'esprit ni de belle humeur. Au temps de Greuze, il eût
Gely, dont la boutique, fort bien achalandée, était le rendez fait une fortune rapide; aujourd'hui ses petits tableaux sont
vous des oisifs, des campagnards, des originaux de la ville et d'ailleurs recherchés pour leur mise en scène et leur joli aspect.
des environs. M. Vetter a eu l'heureuse idée d'y introduire le Ceux exposés cette année sont : Une Causerie,— une Fille d'au
type du bourgeois-gentilhomme et de faire poser devant le berge, — l'Attente, — Retour de champs, — le Flibustier, — la
grand poéte la face rubiconde et la grotesque désinvolture d'un Pécheuse de crevettes. Ils sont tous d'une exécution spirituelle
gros et gras personnage qui, tout enrubanné de fanfreluches, et ſacile, d'une palette assez ferme, semés de jolies intentions.
se pavane et s'épanouit dans son orgueilleuse sottise. Plein de Un peu plus de hardiesse de touche empêcherait M. Auguste
sa nullité, gonflé de contentement intérieur, il se sourit à lui Delacroix de plaire autant à son public ordinaire, qui est un
même, étale sa niaise assurance chamarrée de velours et de public de femmes du monde, — un charmant et détestable pu
soie, et balance amoureusement sa corpulence épaisse sur un blic pour les artistes.
pied lourd et plat, lancé en avant avec cet aplomb que l'on ne M. Villemsens, professeur de dessin à l'académie de Tou
trouve que chez les imbéciles. Molière, sérieux et grave, le cou louse, a exposé une œuvre savante : la Révélation de saint Jean
tendu, l'œil attentif, l'oreille dressée, étudia de toute la puis Baptiste. « Jésus descend d'une colline; saint Jean-Baptiste le
sance de son esprit cet étrange nouveau-venu, dont les ridi montre au peuple en disant : Voilà l'agneau de Dieu qui eflace
cules, saisis dans le vif, nous vaudront plus tard un chef les péchés du monde. » Ce tableau, d'une exécution peut-être
d'œuvre. Sa tête, admirablement rendue par le peintre, exprime un peu a adémique, ne manque ni de caractère ni de mouve
à merveille un travail de conception.Autour des deux princi ment. On n'en saurait trop louer la composition et l'aspect sé
paux personnages viennent se grouper d'autres individus, sei vère. -

gneurs, bourgeois et mamans, qui, sans prendre une pal't di M. IIeim (de l'Institut) est un homme d'esprit, — non pas en
recte à l'action, sont cependant mis en scène avec infiniment peinture, — qui se console des bordées de la critique par l'ad
d'esprit et de goût. miration de cet heureux public qui n'a aucun instinct des res
C'est là, sans contredit, un des meilleurs tableaux de genre sources de la couleur et de l'élégance du dessin. Le public fran
du Salon. Le sujet, fort piquant en lui-même, amuse et inté çais est curieux avant tout; il va au Salon comme il irait aux
resse; et, de plus, M. Vetter y a l rouvé qu'il entend parfaite marionnetles.
ment la disposition de la lumière, le clair-obscur. Son dessin Nous avons déjà parlé des petites pages de M" Amanda I'ou
est large, Sa couleur franche ; sa touche délicate et fine ne SC gère. Elle expose cette année : Deux Orphelines, — le Repas de
perd jamais dans les minuties du détail. Consciencieux devant l'Ermite, — Petite Villageoise, — Jeune fille mauresque. On croi
ll nature, le jeune artiste ne se laisse point entrainer par l'at rait lire une jolie nouvelle, naïve, simple ou spirituelle, au rez
trait de ces petits procédés auxquels sont dus tant de succès de chaussée d'un grand journal. M" Amanda Fougère compose
éphémères. L'adresse et la facilité ne le conduisent point à la avec goût et peint avec talent. On pourrait lui reprocher un dé
manière, aux fanlaisies charmantes, mais dangereuses, de la faut, la timidité; mais c'est un trop charmant défaut chez les
bross e. La sincérité de son exécution dénote des études sé ſemmeS.
rieuses, un grand amour du vrai, un sentiment d'observation à J'aime mieux le portrait de femme de M. Adolphe Chitier qi'e
la fois fin et profond ; On est heureux d'avoir à signaler des tous les portraits de M. Court et compagnie. M. Chitier a peint
qualités aussi fortes et aussi élevées. M. Vetter est dans la bonne une femme; M. Court et les autres peignent des poupées, — très
voie; il n'a qu'à marcher.... un peu plus d'expérience le mettra jolies, très fraiches, très fines de taille, galamment habillées, —
en garde contre des négligences faciles à éviter et fera dispa comme des poupées. Le portrait dont nous parlons est disposé
raître les quelques petites taches, qui, au dire des critiques avec goût, bien ajusté, bien vivant, peint avec beaucoup d'étude
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et de vérité. On pourrait à bon droit y trouver des défauts; mais M. Frédéric de Mercey manie tour à tour avec un égal talent
existe-t-il un bon portrait de femme au Salon? Les femmes, la plume et le pinceau. Quand il voyage, il écrit et il peint.
quand elles posent, pensent trop qu'on fait leur portrait. Aussi, à son retour, il fait voyager ses lecteurs par l'esprit
On admire beaucoup à la galerie de dessins le Souper sous la comme par les yeux. Il expose cette année le Lac Majeur. C'é-
Régence par M. Émile Wattier; c'est l'Orgie romaine de la gale tait là une tentative hardie, digne de son talent. Il a réussi à
rie. Quel entrain ! comme on verse bien le vin et l'amour! C'est rendre tout l'aspect grave et charmant de ce paradis italien. Il
la double ivresse dans toute sa charmante folie. M. Adolphe y a dans le salon carré un bon portrait de M. de Mercey crâ
Riffaut a traduit l'esprit de M. Émile Wattier dans une gravure nement peint par M. J.-B. Guignet. C'est presque une œuvre
pleine de vie, de couleur et d'effet. magistrale. -

M. Saint-Jean n'est pas entré en lutte cette année. Nous nous Il y a deux Sapho, une de M. Lobin et une de M. Barrias.
consolons avec M. Jaccober, si renommé pour ses charmans J'aime mieux la première. Elle est dans le style, ou à peu près. .
bouquets sur les porcelaines de Sèvres. Cette fois, M. Jaccober Celle de M. Barrias manque de tout caractère antique; cepen
expose des fleurs peintes sur toile avec beaucoup de grace et de dant M. Barrias peint à Rome et M. Lobin à Tours.
légèreté. On ne portraiture pas mieux les fleurs; il ne manque M. Louis Leroy, bien connu des lecteurs de L'ARTIsTE par ses
aux siennes que la parole. eaux-fortes à e