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LE COURAGE – OCTAVE MIRBEAU, CŒUR ET RAGE

M. Octave Mirbeau n’est pas seulement un grand écrivain ;


il est un écrivain courageux.
Georges Rodenbach, 1899

Il n'était pas seulement un grand écrivain.Il était un homme admirable, violent,


courageux, éloquent, déterminé, capable de risquer sa vie pour une idée
et de donner son sang pour défendre une cause. Il l'a prouvé.
Sacha Guitry, extrait du commentaire sonore au film Ceux de chez nous, 1915

La personnalité d’Octave Mirbeau n’a que très peu été envisagée à travers la vertu de
courage1. Il est vrai que le courage, jusqu’à une époque récente, était devenu un impensé de la
réflexion, peut-être consécutivement à la domination des sciences sociales : pour la sociologie
par exemple, le courage n’est pas un objet…
Cependant, de manière tout à fait contemporaine, un regain d’intérêt s’est manifesté
pour la vertu de courage. Ce sont différents philosophes qui ont donné les textes les plus
novateurs en actualisant et en renouvelant les apports classiques de la philosophie morale sur
le courage, tels qu’exposés par exemple par René le Senne 2, en France. Un ouvrage récent est
dû à Cynthia Fleury3, il est opportunément intitulé La Fin du courage, l’autre résulte d’un trio
de philosophes belges (Thomas Berns, Laurence Blésin, Gaëlle Jeanmart)4, avec un titre plus
neutre et d’inspiration plus classique : Du courage5. Ce sont les écrits de ces différents
penseurs qui vont fournir les clés d’interprétation permettant de mettre en lumière le courage
dont Octave Mirbeau témoigna sans désemparer sa vie durant.
Voici donc beaucoup de philosophes convoqués pour comprendre et analyser la vie et
l’œuvre de Mirbeau, alors même que ce dernier déclare ; « Je ne suis pas un philosophe6 ». Y
a-t-il contradiction ? Certainement pas, si on admet que Mirbeau pensait alors aux professeurs
de philosophie de son temps (cet excellent Victor Cousin), et qu’il n’aurait pas prononcé le
même aveu s’il avait eu à l’esprit le sens de la philosophie antique selon Pierre Hadot 7, pour
lequel le but est de vivre philosophiquement et non pas de philosopher ex cathedra. Or
Mirbeau, sorte de réincarnation de Diogène de Sinope, a bel et bien vécu en philosophe.
Ainsi après avoir étudié en quoi le courage est une vertu philosophique capitale (I), il
sera temps de distinguer le courage dans Mirbeau du courage de Mirbeau (II). Enfin, la
contemporanéité du courage de Mirbeau fera l’objet du troisième temps de la réflexion (III).

I- Le courage, une vertu philosophique

Faussement attribuée à Winston Churchill8, l’affirmation selon laquelle « le courage


est la plus grande des vertus car c’est elle qui présuppose toutes les autres » signale
l’importance de celui-ci jusqu’au milieu du XXe siècle. Suivie d’une brève éclipse, la
réflexion philosophique sur le courage connaît depuis peu une résurgence notable, traduisant à
la fois l’immémorialité humaine du courage et l’abjection de sociétés contemporaines où
celui-ci semble avoir disparu.

Le courage dans la philosophie morale du milieu du XIXe siècle

René Le Senne (1882-1954) a été particulièrement sensible à la question


philosophique des valeurs ce qui l’a conduit à étudier le courage dans son Traité de morale
générale. Dès l’introduction il énonce sa thèse essentielle : « Le sentiment proprement moral
est le courage9 », avant de préciser : « C’est dans le courage que nous trouvons cette

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association d’énergie et de volonté supposée par le terme double de sentiment moral 10. »
Ainsi, être courageux, c’est faire preuve « d’énergie et de volonté ». Mais c’est également
« avoir du cœur11 ». Énergie, volonté, cœur : on sent poindre Mirbeau…

A) Les trois courages vus au début du XXIe siècle


Les auteurs de Du Courage, Thomas Berns, Laurence Blésin et Gaëlle Jeanmart,
écrivent une phrase typiquement mirbellienne et qui exprime parfaitement tant sa vie que son
œuvre : « Nul n’est courageux sans agir. Le courage est une qualité de l’acte, non de
l’âme12. » Rappelons alors ce mot d’Octave Mirbeau dans Les 21 jours d’un neurasthénique :
« Enfin, ma conscience délivrée ne me reproche plus rien, car, de tous les êtres que je connus,
je suis le seul qui ait courageusement conformé ses actes à ses idées, et adapté
hermétiquement sa nature à la signification mystérieuse de la vie... »
Sur le fond, les auteurs de Du courage distinguent trois types de courages dans la
Grèce antique : le courage militaire et viril, le courage héroïque et le courage comme maîtrise
de ses peurs et de ses désirs ; dans tous les cas, « le courage est, comme la morale, du côté de
la résistance, c’est une manière singulière de se poser et de s’opposer à autrui et à soi-
même13 ».
Les seuls exemples de courage militaire et viril d’Octave Mirbeau (si on néglige sa
mobilisation lors de la guerre de 1870) sont les quatre ou cinq duels qu’il eut à son actif 14.
Pierre Michel écrit à ce sujet que Mirbeau a « prouvé indéniablement son courage en
assumant jusque sur le pré les conséquences de ses articles polémiques15 ».
S’agissant du courage héroïque, il impose de s’exposer au public, d’être au monde
avec tous les risques que cela comporte, avec au premier chef le jugement et la critique
d’autrui. « Foucault a été sensible au fait qu’en Grèce, on n’exerce sa citoyenneté qu’avec du
courage et que ce courage n’est autre que celui de se poser visiblement face aux pairs 16 ».
C’est retrouver la pensée de la philosophe Hannah Arendt qui, dans la Condition de l’homme
moderne, affirme : « L’idée de courage, qualité qu’aujourd’hui nous jugeons indispensable
au héros, se trouve en fait déjà dans le consentement à agir et à parler, à s’insérer dans le
monde et à commencer une histoire à soi17. » « Commencer une histoire à soi » : voici ce
qu’exprime, dans Les affaires sont les affaires, le marquis de Porcelet en signifiant son mépris
à Isidore Lechat : « Ayez donc le courage d’inventer quelque chose de nouveau. […] Mais
non, vous n’avez le souci d’aucune vertu », l’utilisation par Mirbeau, du mot courage appelant
immédiatement sous sa plume l’adjectif « nouveau » et le substantif « vertu ».
Quant au courage comme maîtrise de ses peurs et de ses désirs, il s’analyse comme «
une sécularisation du courage [qui] est dans un rapport à soi modelé par la résistance à la
peur et aux aléas de l’existence18 ». Le courage se centre alors sur la maîtrise de soi.

B) La fin du courage diagnostiquée au début du XXIe siècle


Tout laisse à penser que Mirbeau aurait applaudi cette formule de la philosophe
contemporaine Cynthia Fleury lorsqu’elle écrit : « Nous vivons dans des sociétés irréductibles
et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques, où le courage n’est plus enseigné. »
Et, incontestablement, une grande partie de l’héritage de Mirbeau réside dans son immense et
opiniâtre courage, constitutif d’une sorte de « leçon ».
Ailleurs, la philosophe cite Winston Churchill, qui rend compte de la genèse de la
seconde guerre mondiale en parlant d’un temps où « la malveillance des méchants se renforça
de la faiblesse des vertueux », ce qui n’est pas très éloigné du mot d’Edmund Burke : « Tout
ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les braves gens ne fassent rien 19 ». Voilà qui
peut éclairer le courage de Mirbeau, qui dira se placer toujours du côté des pauvres et des
humbles, mais sans leur accorder pour autant une confiance aveugle.

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Et Cynthia Fleury écrit que « les courageux et les contemporains sont ceux qui ont une
"singulière relation" avec leur propre temps. Ils savent adhérer au temps présent par le fait
même de savoir s’en détacher. Ils ont l’art de la distance, l’art d’être au présent. » C’est à la
fois retrouver les thèses d’Hannah Arendt mentionnées supra, et déjà déceler dans le courage
de Mirbeau son incroyable contemporanéité au sens de Giorgio Agamben (cf. infra).
Les deux ouvrages de philosophie, ici très brièvement présentés, valent en définitive à
deux titres. D’une part, leur lecture est pleine d’enseignements et s’avère stimulante pour la
réflexion ; d’autre part, leur publication même vaut symptôme, celui du retour de la vertu
courage à l’agenda contemporain de la pensée.

II- Courage dans Mirbeau, courage de Mirbeau

Le courage dans Mirbeau, c’est celui qui s’exprime dans son œuvre propre,
romanesque et théâtrale, et aussi dans ses activités de critique d’art. Le courage de Mirbeau,
quant à lui, est celui qui précipite inexorablement l’individualiste dans les arènes de son temps
lorsque la justice est en cause…

A) Un engagement artistique audacieux traduisant un grand courage


Mirbeau apparaît, surtout dans ses dernières œuvres, comme un écrivain au style très
novateur qui annonce par de nombreux aspects les romanciers du XX e siècle. Dès lors, il se
pose en hérétique à l’égard des « règles du champ » de son époque pour parler comme Pierre
Bourdieu. Sa fermeté d’esprit, son courage lui feront considérer pour peu de chose les
incompréhensions et les exaspérations qu’il suscitera, les coalitions des médiocres, des
histrions et des falsificateurs.
Parmi les audaces de Mirbeau maintes fois analysées par la critique littéraire (cf.
Cahiers Octave Mirbeau), bornons-nous à mentionner l’usage du multiple point de vue, son
pré-futurisme, le collage et l’utilisation fréquente des points de suspension et d’exclamation,
qui brouille la frontière entre écrit et oral.
Au demeurant, Mirbeau avait – c’est avéré explicitement par une lettre de sa main à
Stéphane Mallarmé – besoin de courage pour écrire : « Mon cher ami, / Quelle charmante et
délicieuse lettre vous m’avez écrite. De vous, que j’aime comme un des plus précieuses
intelligences de ce temps, de vous qui êtes le pur artiste que j’admire, ces éloges me
redonnent un courage que j’avais perdu, et me causent une joie dont je veux vous remercier
de tout mon cœur. » En outre, le substantif « courage » lui est familier dans son écriture
même. Ainsi, dans ses romans assumés publiés aux Éditions du Boucher, on ne compte pas
moins de 198 occurrences du mot « courage ».
À de multiples reprises, les auteurs de Du courage associent le courage à la confiance.
Or on trouve le même rapprochement chez Octave Mirbeau : « Ces pertes ne ralentissaient
pas son courage, ces malheurs ne diminuaient pas sa confiance. Il se contentait de dire
gaîment : "Nous remplacerons ça20 !" »
Pierre Michel partage l’idée de l’insolent courage d’Octave Mirbeau au sujet de
Sébastien Roch : « Sébastien Roch n’est pas seulement un beau livre et un bouleversant
plaidoyer pour tous les Mozart qu’on assassine. C’est aussi un acte d’accusation lancé à la
face d’une société inique et un bel acte de courage. Mirbeau a dû en acquitter le prix : la
conspiration du silence qui a accueilli son œuvre21. »
Les personnages secondaires ont eux tendance à manquer de courage comme le
montre cet extrait22 : « JEAN –Tu te trompes, Pierre.... Il y a ici des gens sans courage, oui !...
Des traîtres !... je ne peux pas le croire.... »
Reste que la question du courage de l’engagement d’un artiste est complexe. Pour ce
qui est du théâtre de l’anarchiste, référons-nous à sa pièce Les Mauvais Bergers où son refus

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de conclure de manière optimiste lui vaudra bien des réticences et des inimitiés. En fait,
Mirbeau veut défendre le droit de l’écrivain à ne pas donner une « solution » aux problèmes
sociaux abordés, car s’il en possédait une, « ce n’est point au théâtre qu[’il l’eût] portée, mais
dans la vie23 ! ».
Mirbeau est avant tout, du point de vue de la doxa, un auteur littéraire (romans,
nouvelles, théâtre), au point de sacrifier son œuvre considérable de critique, littéraire sans
doute, mais aussi concernant les arts plastiques (peinture, sculpture). Ainsi son engagement
pour l’art envisagé de manière holiste relève du courage « dans Mirbeau ».
L’engagement de Mirbeau a, par exempl, consisté à critiquer le symbolisme et le
système des Salons, alors bien installés. Il dénonce le désengagement de ces artistes, qui
préfèrent rester dans leur « tour d’ivoire », tout en prétendant critiquer la société bourgeoise
de manière quelque peu subliminale. Les symbolistes sont des idéalistes, des mystiques
parfois ; Mirbeau est un réaliste, au sens philosophique du terme, à l’athéisme convaincu.
Simultanément il a toujours ressenti plus d’affinités avec les impressionnistes. Ainsi
Mirbeau écrit dans une chronique en faveur de ceux-ci, alors qu’ils sont rageusement
vilipendés par les tenants de l’académisme dominant de la période : « Ceux que vous appelez
des impressionnistes, monsieur, sont des travailleurs acharnés, des chercheurs patients, des
courageux et des convaincus qui ont un idéal d’art bien supérieur au vôtre24. »
Une autre critique feé roce de Mirbeau s’adresse au systeè me des Salons. Partisan
d’une vision de l’artiste indeé pendant, tant financieè rement qu’en matieè re de penseé e, il a
toujours vilipendeé la steé riliteé des Salons, deé signeé s comme de « grandes halles ouvertes à
toutes les médiocrités et à toutes les impuissances 25 ». En libertaire, il preé conise la
« désorganisation26 » de l’Art, et refuse cateé goriquement son instrumentalisation par un
groupe de compeè res eé rigeé en jury qui « fait fonction de cerbère à la porte de la célébrité 27
». Il suffit de se reé feé rer au passage suivant pour se convaincre que le jugement de
Mirbeau est sans appel : « Le Salon n’est pas autre chose qu’une énorme fumisterie, une
vilaine blague d’atelier. […] On sort de là avec d’épouvantables migraines, ahuri, stupéfié,
pour une semaine au moins28. ».
Dès lors on imagine la réaction des pouvoirs institués et de leurs affidés, partisans
silencieux de la « servitude volontaire »…

B) Le courage de Mirbeau
C’est sans doute au moment de l’Affaire Dreyfus que Mirbeau fit preuve d’un courage
constant et déterminé. Il est vrai qu’il éprouva d’abord de l’indifférence pour ce qui ne lui
sembla n’être qu’un règlement de compte propre aux cercles de l’armée, d’autant plus
qu’alors, aucun élément ne pouvait justifier l’innocence de Dreyfus. Rapidement toutefois,
« Mirbeau s’est jeté à corps perdu dans la bataille. Presque chaque soir il vient à La Revue,
ouvrant la porte avec fracas, faisant résonner l’antichambre de sa voix, et de son rire
éclatant29. » En novembre 1897, il s’est engagé « passionnément, courageusement » (Pierre
Michel). Il se sépara ainsi de la position de Zo d’Axa qui lui était proche. Ce dernier, bien
que persuadé de l’innocence de Dreyfus, écrira laconiquement, à la manière de Félix Fénéon :
« Si ce Monsieur ne fut pas traître, il fut capitaine. Passons30. »
Il est intéressant de bien noter que Mirbeau ne se présenta alors jamais en qualité
d’écrivain, à coup sûr dans la lignée vitaliste de Tolstoï, lequel était pour lui « le contraire
d’un littérateur, un homme qui vivait d’abord, qui écrivait ensuite, tandis que le littérateur
n’est pas un homme : c’est un littérateur !... Il ne vit pas : il fait de la littérature31 !... »
Nulle agitation fébrile dans l’action de Mirbeau, mais l’expression d’une exaspération
devant l’injure faite à l’idée de justice. Il affirme avec force en incitant au courage : «
L'injustice qui frappe un être vivant – fût-il ton ennemi – te frappe du même coup. Par elle,
l'Humanité est lésée en vous deux. Tu dois en poursuivre la réparation, sans relâche,

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l'imposer par ta volonté, et, si on te la refuse, l'arracher par la force, au besoin. […] Il n'est
donc pas bon que tu te désintéresses d'un abominable conflit où c'est la Justice, où c'est la
Liberté, où c'est la Vie qui sont en jeu et qu'on égorge ignominieusement, dans un autre.
Demain, c'est en toi qu'on les égorgera une fois de plus32... »

Et l’anarchiste de lancer un cri d’espoir et d’incitation à la révolte, en en appelant


expressis verbis au courage : « Est-ce que, de tous les coins de la France, professeurs,
philosophes, savants, écrivains, artistes, tous ceux en qui est la vérité, ne vont pas, enfin,
libérer leur âme du poids affreux qui l’opprime… […] Devant ces défis quotidiens portés à
leur génie, à leur humanité, à leur esprit de justice, à leur courage, ne vont-ils pas, enfin,
comprendre qu’ils ont un grand devoir… celui de défendre le patrimoine d’idées, de science,
de découvertes glorieuses, de beauté, dont ils ont enrichi le pays, dont ils ont la garde 33 ?... »
Mirbeau a toujours exercé sa lucidité sur les problèmes sociaux et politiques que lui ou
d’autres pouvaient rencontrer, afin d’ouvrir tout grand les yeux sur le réel. Comme il l’écrit en
une phrase qui pourrait définir la posture du courage : « C'est en face qu'il faut regarder
Méduse. »
C’est en ce sens que son activité journalistique et littéraire au sens large a eu un rôle
politique évident pendant la Belle Époque, rôle qu’il revendique.
Le célèbre pamphlet La Grève des électeurs gagne à être rapproché de l’article intitulé
« Sur le banc », où le narrateur dialogue avec un paysan 34. Si la doxa imagine volontiers
Mirbeau disant leurs quatre vérités aux puissants, il se charge, et il y faut du courage, d’agir
de même à l’égard des pauvres et des humbles. Au fond, le mot d’ordre abstentionniste
adressé par Mirbeau à tous n’a rien perdu de sa fraîcheur au temps de la post-démocratie
contemporaine : « Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils
ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel35. »
D’une manière générale, chez Mirbeau, la politique apparaît comme un theatrum
mundi. Les hommes politiques sont des pantins, des acteurs hypocrites, arrivés au pouvoir par
la mystification du droit de vote. Dans la partie « En mission » du Jardin des supplices, le
ministre, ami du narrateur, lui explique pour justifier la fin de son appui électoral : « Tu sais
combien est restreint le personnel ministrable... Bien que ce soient toujours les mêmes qui
reviennent, nous avons besoin, de temps en temps, de montrer une figure nouvelle à la
Chambre et au pays36… »
L’engagement anarchiste d’Octave Mirbeau s’est surtout traduit par l’usage de la
plume dans ses articles et notamment dans la revue L’Endehors de Zo d’Axa. Ses convictions
libertaires ont été sincères et durables, à la différence de beaucoup de ses contemporains qui
ne jouèrent qu’un temps le rôle d’anarchistes artistiques. Toujours, il s’est jeté avec passion
dans l’action, faisant fi de ses craintes, de ses angoisses et n’obéissant qu’à son courage. C’est
pourquoi Mirbeau est le type même de l’écrivain engagé, de « l’intellectuel » qui, « embarqué
» dans le monde, refuse de cautionner les agissements des dirigeants, des nantis, des Isidore
Lechat, des conservateurs (aussi bien dans le domaine des Arts que dans le champ politique)...
À l’évidence, il a pour seuls objectifs la justice et la vérité et ainsi s’avoue encore fidèle à la
réponse que donnait Diogène quand on l’interrogeait sur la plus belle chose du monde : « la
liberté de langage ».
Dans une autre perspective, Octave Mirbeau est incontestablement un défenseur de la
nature et, par là, un écologiste avant la lettre. Pierre Michel énumère les raisons de cette
conviction prématurée : philosophique d’abord, elle est ensuite esthétique, puis sanitaire du
fait de l’exigence de santé publique. Mirbeau avait donc le courage indiscutable d’être à
contre-courant. Dans « Embellissements37 » par exemple, il dénonce la dénaturation du Cap
Martin dès lors que la spéculation immobilière défigure la nature au motif allégué de
« l’embellir38 ». Plus tard, c’est dans Le Journal39 qu’il dénonce la pollution des eaux de la

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région de Poissy. En outre, dans « Questions sociales », il s’en prend avec courage aux
ingénieurs en ces termes en un temps où le scientisme promet le bonheur général et alors que
la figure de l’ingénieur fait l’objet d’un consensus laudatif : « Les ingénieurs sont une sorte
d'État dans l'État, dont l'insolence et la suffisance croissent en raison de leur incapacité. Une
caste privilégiée, souveraine, tyrannique, sur laquelle aucun contrôle n'est jamais exercé et
qui se permet ce qu'elle veut ! Quand, du fait de leur incurie notoire, ou de leur entêtement
systématique, une catastrophe se produit, [...] ce n'est jamais sur eux que pèsent les
responsabilités... Ils sont inviolables et sacro-saints40. »
Tel Diogène, ses convictions allaient forcément de pair avec l’action : il était un «
songe-plein » ! Efficace manière de multiplier ses ennemis, qui attendent leur heure. Mais
Mirbeau vivant ne connaissait guère la peur, ou plutôt il ne connaissait que celle qui tétanise
le peuple aveugle et le rend passif, soumis et abêti : on pense au jardinier qui conclut son récit
à Célestine en ces mots : « on n’a de courage que pour souffrir41 ! »

C) Le courage de reconnaître ses erreurs passées


Journaliste reconnu en son temps, Octave Mirbeau a d’abord dû, on le sait, vendre sa
plume. Il était alors et selon ses propres termes en quelque sorte un « prolétaire des lettres ».
On peut déceler plusieurs raisons à la prostitution littéraire et artistique d’Octave
Mirbeau, raisons de nécessité financière, raisons psychologiques tenant à un sentiment
d’illégitimité, raisons littéraires en ce que le masque lui permettait d’expérimenter, raisons
d’ordre psychanalytique consécutive à son séjour chez les pères jésuites42.
Il est intéressant d’observer que, bien que soumis à des commanditaires qu’il doit
satisfaire, Mirbeau préfigure, dans ses romans et articles nègres, ses convictions anarchistes
futures : le Mirbeau d’avant Mirbeau est déjà un libertaire en puissance. Ainsi montre-t-il
complaisamment la structure des sociétés mondaines, leurs tares et leurs travers, par exemple
dans La Maréchale ; et dans le « Journal d’un premier cocher » (tout comme dans Le Journal
d’une femme de chambre), il donne le droit d’écrire à des miséreux, des prolétaires, en
subvertissant les normes sociales selon lesquelles seuls les gens « bien nés » socialement et
adoubés par leurs pairs seraient capables de manier la plume. Il en est de même dans son
article « Le Comédien », publié dans Le Figaro le 26 octobre 1882, en définitive il fut l’un
des premiers à pourfendre « la société du spectacle43 », dont le monde politique fournit encore
aujourd’hui d’excellents histrions en matière de falsificateurs et simulateurs.
Quant à son antisémitisme des Grimaces, il ne résista pas longtemps à son sens de la
justice lorsqu’il s’agit de défendre le Juif Dreyfus.
Mirbeau, en outre, démystifie l’Histoire dans un brillant article intitulé « Une page
d’Histoire44 ». Il revient sur une erreur cocasse qu’il a commise, mais devenue véité
historique, quand il a confondu deux philosophes, Caro et Carau. Ne dissimulant rien de sa
méprise, il conclut ainsi l’article intitulé « La Maison du philosophe » : « Désormais il y a
contre nous une force plus forte que la vérité, et qu’on appelle l’Histoire. Et vous savez, toute
l’Histoire est comme ça. » Voilà une affirmation qui entretient un cousinage avec le mot
désabusé et ironique de Michel Bakounine : « Dans toute l’histoire il y a un quart de réalité
et trois quarts au moins d’imagination, et ce n’est point sa partie imaginaire qui a agi le
moins puissamment sur les hommes. »
Donc, si Mirbeau « manqua » de courage en son jeune âge, il parvint avec courage à
devenir authentiquement soi. Cynthia Fleury évoque ce type de parcours lorsqu’elle traite du
« courage ou l’expérience de la méconnaissance » : « Il faudra avoir vécu la douleur d’être
méconnu pour obtenir enfin la joie d’être reconnu. […] Seul le courageux peut accéder à une
vraie reconnaissance. » Pour elle, « le vrai courage est sans intermittence ».

III- Mirbeau, le courage d’un contemporain parrésiaste

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Le courage ne se sépare pas d’une attitude de lucidité, et celle-ci a vocation à s’exercer
hic et nunc, c’est-à-dire en se confrontant au contemporain, dans ses aspects lumineux comme
dans les obscurs, en tentant de discerner les voies d’un avenir authentiquement humain. Alors,
une qualité sine qua non de la parole et de l’acte courageux est la sincérité, le parler vrai du
parrésiaste.

A) La contemporanéité selon Giorgio Agamben


Quand le philosophe Georgio Agamben cherche à savoir ce que signifie « être
contemporain », il s’inspire d’abord de la note de Roland Barthes à ses cours au Collège de
France qui emprunte à la pensée nietzschéenne : « Le contemporain est l’inactuel. » De cette
prémisse, Agamben conclut que « la contemporanéité est donc une singulière relation avec
son propre temps, auquel on adhère tout en prenant ses distances45 ». Octave Mirbeau épouse
en tout point ce rapport à son présent. Si, comme nous l’avons vu, il s’est engagé de toutes ses
forces en son siècle, il a toujours su garder un écart avec son temps : activiste, il est convaincu
que toute action est vaine ; journaliste, il a inlassablement critiqué le mercantilisme et la
fonction d’abêtissement de ce prétendu moyen d’information ; révolté, il montre clairement
dans Les Mauvais Bergers que la révolte ne peut aboutir qu’à un bain de sang, et s’avoue
infiniment plus noir et pessimiste qu’Émile Zola car rien ne permet d’espérer des «
germinations » futures. Mirbeau aurait-il coïncidé en tous points avec son époque, jamais il
n’aurait pu la voir aussi lucidement et porter un jugement si glacial sur elle. Au demeurant, la
posture intellectuelle et sensible de Mirbeau ne va pas sans évoquer celle de Benoît Malon,
communard, coopératiste et anarchiste à l’AIT, lorsqu’il écrit : « La suprême sagesse de ce
temps consiste peut-être à penser en pessimiste, car la nature des choses est cruelle et triste,
et à agir en optimiste, car l’intervention humaine est efficace pour le mieux-être moral et
social et nul effort de justice et de bonté, quoiqu’il puisse nous apparaître, n’est jamais
perdu46. »
Ailleurs, Giorgio Agamben écrit : « Seul peut se dire contemporain celui qui ne se
laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part d’ombre,
leur sombre intimité47. » Il faut comprendre que « les lumières du siècle » restent toujours
profondément liées à leur « part d’ombre ». Dans cette activité de dévoilement réside un autre
aspect de la contemporanéité de Mirbeau, qui lui vaut le surnom de « grand démystificateur ».
Afin d’obliger chacun à « regarder Méduse » en face, Mirbeau a fait tomber les masques : il
n’a pas laissé les lumières du présent aveugler sa capacité à percevoir et à sentir l’iniquité, les
injustices et les mystifications. Dans les « lumières » mises en avant par les uns et les autres,
il a vu la pénombre dissimulée. Et il l’a rendue sensible à ses lecteurs, quel que soit le prix à
payer.
Cet écart avec le présent est similaire à celui qu’il loue chez « un de nos plus grands
philosophes », sûrement imaginé par Mirbeau à l’image de sa pensée, grand philosophe qui
pour expliquer son indifférence à la chose politique avouait : « Je ne m’en sens pas le
courage. Je réfléchis, j’observe, je m’instruis, et ce que j’ai à dire, je le dis dans mes livres 48
». Nous voici bien proches du mot de l’énigmatique B. Traven, qui s’exprime de manière on
ne peut plus lumineuse : « Disons-le clairement. La biographie d’un créateur n’a pas la
moindre importance. Si on ne reconnaît pas l’homme à ses œuvres, de deux choses l’une : soit
l’homme ne vaut rien, soit ses ouvrages ne valent rien. L’homme créatif ne doit pas avoir
d’autre biographie que ses œuvres. C’est dans ses œuvres qu’il soumet à la critique sa
personnalité et sa vie49. »
Cependant Mirbeau l’imprécateur ne se prend pas pour un guide infaillible : il doute
de tout à commencer de lui-même. S’il est anticonformiste, il l’est également à son propre
égard. Il ne détient ainsi aucune « vérité absolue », qui ne serait rien d’autre qu’une certitude

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aveugle, et il se refuse à troquer lâchement ses doutes contre les convictions erronées de la
foule bien sûr, mais aussi celles de groupes ou de personnes « éclairés ».
La présente analyse n’ayant pas vocation à l’exhaustivité, on se contentera de trois
exemples illustrant sa capacité à discerner l’avenir dans le présent : le rôle de la guerre, la
dérive totalitaire du régime stalinien et, enfin, sa capacité à percevoir les avant-gardes
artistiques.
* Mirbeau était dans l’inactuel, dans l’anachronisme, ou, mieux, dans l’u-chronisme.
Dans un de ses Dialogues tristes intitulé « Le Mal moderne », il donne une idée très
intéressante des fonctions qu’a pu avoir la guerre et de son sens. Et dans un autre de ses
dialogues « La Guerre et l’Homme », il présente une conception très pessimiste de cette
nécessité qu’est la guerre ; noire, certes, est sa vision, mais elle n’en est que plus vraie et
mordante, tout en s’inscrivant dans la continuité du fragment célèbre d’Héraclite d’Éphèse : «
La violence est père et roi de tout », sorte d’équivalent de la « loi du meurtre » de Mirbeau. Il
fait en effet dialoguer « L’Humanité » et « La Guerre », cette dernière affirmant que rien ne
l’arrêtera (« Je suis la nécessité nécessaire, implacable, éternelle. Je suis née avec la vie... Et
la vie mourra avec moi50. »).
Et il n’est pas accessoire d’observer que les propos littéraires désabusés de Mirbeau
sur la guerre anticipent les recherches fondamentales qui seront conduites au XXe siècle (René
Girard sur la violence, Gaston Bouthoul, Carl Schmitt sur la guerre, ainsi que Paul Virilio).
Un chercheur contemporain vient spécifiquement confirmer les vues de Mirbeau ; il s’agit de
l’anthropologue Pierre Clastres, qui étudie les « sociétés sans État, ni droit, ni institutions
séparées » (c’est-à-dire les lendemains qui chantent découverts dans le paradis perdu pour
beaucoup des amis anarchistes de Mirbeau), et conclut que de telles sociétés ne peuvent se
maintenir que dans une autarcie sourcilleuse, et… par la guerre perpétuelle !
* Quant à l’affrontement entre autoritaires et antiautoritaires au sein des partisans de la
révolution, on ne peut qu’être sensible au mot d’Octave Mirbeau dans son article « Avant-dire
», qui prévoit étonnamment les dérives totalitaires du régime soviétique : « Le jour où tous les
hommes auront été abêtis définitivement, et définitivement servilisés par le socialisme
collectiviste, ce jour-là seulement l'humanité sera grande et heureuse... En d'autres termes,
pour que l'humanité soit heureuse en général, il faut que les individus soient malheureux en
particulier51. » Tout laisse à penser qu’il aurait partagé l’opinion de George Orwell, selon
lequel « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires, mais entre les
partisans de l’autorité et les partisans de la liberté52 ».
Anarchiste individualiste, Mirbeau ne peut que critiquer le communisme marxiste, lui
qui place l’individu au-dessus de l’ordre étatique ou de la classe sociale abstraite. Mirbeau
précise parfaitement les deux axes du totalitarisme : l’abêtissement et l’esclavage physique et
psychique. Or il compte parmi ceux pour qui la fin est dans les moyens, et aurait sans doute
souscrit aux mots de Gandhi (« La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence
»), ou ceux de Hans Jonas (« Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles
avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre53 »). Et c’est enfin à Hannah
Arendt qu’il est possible de penser encore à travers les propos de Mirbeau qui semble
discerner dans le principe de terreur le germe du totalitarisme pétrifié.
On pourrait reprocher aux deux exemples précédents, essentiellement pessimistes,
d’être loin de la « lumière » dont parle Giorgio Agamben. À la vérité, non, car la lumière
réside aussi dans le fait même de pointer du doigt le risque, la dérive possible, la grimace...
Lutter contre les ténèbres, c’est synonyme d’œuvrer pour la lumière.
* Le dernier aspect du Mirbeau inspiré est sa capacité à sentir, à percevoir les avant-
gardes artistiques et littéraires : ces futurs génies incontestés qui étaient très loin d’être
reconnus en son temps. On peut citer Claude Monet, Auguste Rodin, Camille Pissarro,
Vincent Van Gogh, Marguerite Audoux, Maurice Maeterlinck, Sacha Guitry... Chantre attitré

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des impressionnistes, Mirbeau les propulse sur la scène artistique par ses articles élogieux, qui
permettent par exemple à Gauguin de payer son voyage à Tahiti. Les combats artistiques
d’Octave Mirbeau sont un vaste sujet, mais comprenons seulement que, visionnaire, il sut
discerner les avant-gardes artistiques qu’il défendit de sa plume pour promouvoir à son
échelle la grande « révolution dans l’art de voir la nature54 ».
Ainsi, Mirbeau est un contemporain universel et intemporel. La contemporanéité
d’Octave est inséparablement liée à la lucidité et au désespoir, comme le démontre Pierre
Michel55. Ante mortem, il ne pouvait qu’être dans « l’inactualité, l’anachronisme qui permet
de saisir notre temps sous la forme d’un "trop tôt" qui est aussi un "trop tard", d’un "déjà"
qui est aussi un "pas encore56". »

B) Le courage nécessaire du contemporain


Pour ainsi ferrailler sur tous les fronts, du courage Mirbeau en eut, et il le paya cher !...
Ses adversaires et ses ennemis se multiplièrent, émanant d’horizons divers, au point qu’ici
encore il illustre ce mot d’Hannah Arendt (à propos de la montée du nazisme) : « Le
problème, ce n’est pas ce que faisaient nos ennemis, c’est ce que faisaient nos amis ». Et son
décès inaugurera une stratégie commune et implicite d’organisation de l’oubli, le reléguant au
statut de « curiosité », d’« original ». Original justement, car Georgio Agamben affirme la
rareté des contemporains : « Percevoir dans l’obscurité du présent cette lumière qui cherche à
nous rejoindre et ne le peut pas, c’est cela, être contemporain. C’est bien pourquoi les
contemporains sont rares57. » Pourquoi, selon lui ? Parce que « être contemporain est avant
tout une affaire de courage : parce que cela signifie être capable non seulement de fixer le
regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de percevoir dans cette obscurité une lumière
qui, dirigée vers nous, s’éloigne infiniment58. »

C) La parrêsia
Nous nous réfèrerons ici tant au Courage de la vérité de Michel Foucault qu’à un
article de Ludivine Fustin59. Michel Foucault écrit que la parrésia « est étymologiquement,
l’activité qui consiste à tout dire : pan rêma. Parrêsiazesthia, c’est "tout dire". Le parrêsiaste,
c’est celui qui dit tout. Ainsi, à titre d’exemple, dans le discours de Démosthène Sur
l’ambassade, Démosthène dit : Il est nécessaire de parler avec parrêsia, sans reculer devant
rien, sans rien cacher60 ».
Michel Foucault semble parler d’Octave Mirbeau, dans sa leçon du 1 er feé vrier
1984, lorsqu’il eé crit : « Pour qu’il y ait parreê sia […], il faut que le sujet, en disant cette
veé riteé qu’il marque comme eé tant son opinion, sa penseé e, sa croyance, prenne un certain
risque, risque qui concerne la relation meê me qu’il a avec celui auquel il s’adresse. […]
C’est donc la veé riteé , dans le risque de la violence 61. » Pour Foucault, le parreè siaste est
donc celui qui a le courage de prendre un risque en eé nonçant la veé riteé . Il s’expose aè du
deé dain et aè de la violence : « Le dire-vrai du parreè siaste prend les risques de l’hostiliteé ,
de la guerre, de la haine et de la mort 62. » Deè s lors, le courage de la veé riteé a deux aspects :
« La parreê sia est donc, en deux mots, le courage de la vérité chez celui qui parle et prend le
risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu’il pense, mais c’est aussi le courage de
l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il entend 63. » Et
Foucault ajoute encore deux dimensions aè la parreê sia : « La parreê sia, ou plutôt le jeu
parrèsiastique, apparaît sous deux aspects : le courage de dire la vérité à celui qu’on veut
aider et diriger dans la formation éthique de lui-même : le courage de manifester envers et
contre tout la vérité sur soi-même, de se montrer tel qu’on est64. »
Ludivine Fustin quant à elle se réfère à Diogène en affirmant qu’il « se liait à la vérité
qu’il énonçait en faisant de sa propre vie "ce qu’on pourrait appeler une alèthurgie, une
manifestation de la vérité" ». Ainsi, comme Diogène le cynique, Mirbeau fut indiscutablement

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un parrèsiaste, il avait le courage d’énoncer sa propre vérité sans construire un dogme à suivre
ni se préoccuper outre mesure des conséquences de sa parole de vérité ! Mirbeau ne voulait
pas devenir autorité. Ainsi Mirbeau parrésiaste confie à Louis Nazzi : « Je n’ai pas pris mon
parti de la méchanceté et de la laideur des hommes. J’enrage de les voir persister dans leurs
erreurs monstrueuses, de se complaire à leurs cruautés raffinées… Et je le dis65 ».
Michel Foucault précise sa pensée dans Discorso e verità nella Grecia antica66 : « la
parrhêsia est un type d’activité verbale dans laquelle le locuteur a une relation spécifique à la
vérité à travers le franc-parler, une certaine relation à sa propre vie à travers le danger, un
certain type de relation à soi ou aux autres à travers le criticisme (critique de soi ou
d’autrui), et une relation spécifique à la loi morale à travers la liberté et le devoir. Plus
exactement, la parrhêsia est une activité verbale dans laquelle un locuteur exprime sa relation
personnelle à la vérité, et il risque sa vie car il considère que le dire-vrai est un devoir pour
améliorer ou pour aider la vie des autres ». Tout cela épouse étonnamment la vie d’Octave
dévouée à autrui, incitant à voir Méduse en face et provoquant chacun à la liberté. N’aurait-il
pas rugi d’allégresse à lire B. Traven lorsque celui-ci écrit : « Je n’ai pas besoin de chefs.
Alors pourquoi vous, qui êtes aussi bien que moi, qui pouvez penser tout comme moi ? / Je ne
veux éduquer personne. / Je ne veux persuader personne. / Je ne veux convertir personne ;
car si vous pensez, vous connaîtrez la vérité et vous saurez ce qu’il faut faire. / Pensez ! C’est
mon droit d’exiger cela de vous, puisque vous êtes des hommes et que vous pouvez penser.
Oui, mon droit. Mon droit de toute éternité. / […] Pensez ! Mais vous ne pouvez pas penser,
parce qu’il vous faut des statuts, parce que vous avez des administrateurs à élire, parce que
vous avez des ministres à introniser, parce que vous avez besoin de parlements, parce que
vous ne pouvez pas vivre sans gouvernement, parce que vous ne pouvez pas vivre sans chefs. /
Vous cédez vos voix pour les perdre, et quand vous voulez vous en servir vous-mêmes, vous
n’en disposez plus, et elles vous font défaut parce que vous les avez cédées67. »

* * *

L’analyse de l’œuvre et de l’existence d’Octave Mirbeau à travers la vertu de courage


a-t-elle montré toute sa fertilité bien qu’elle n’ait, jusque là, guère été abordée ?
Le courage de Mirbeau a pour paradoxe apparent d’être associé à son réel pessimisme.
Tout en ayant conscience de la haute probabilité d’échec de ses combats, Mirbeau ne se lance
pas moins de tout cœur dans l’action, bravant critiques et adversité. Y a-t-il, dès lors,
incohérence ? Pas si on se réfère aux catégories du juriste et sociologue du droit 68 Jean
Carbonnier, lesquelles permettent de classer Mirbeau comme pessimiste actif, répondant au
mot fameux du philosophe Jean Lacroix : « Le courage, c’est-à-dire le doute dans l’ordre
théorique et l’action dans l’ordre pratique69. » Mirbeau est un anarchiste individualiste hanté
par l’idée de justice, qui est inéluctablement politique, d’où cette hésitation perpétuelle,
potentiellement aporétique, entre le retrait désabusé et les engagements furieux. Mirbeau se
rapproche un peu du don Quichotte70 de Cervantès qui écrit : « Le courage, Sancho, est un
mouvement du cœur qui nous empêche de considérer le péril dans les choses que nous avons
à entreprendre71 ».
Guilhem MONÉDIAIRE

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1 Ce bref article n’est qu’une ébauche concernant un champ de recherche nouveau pour les mirbeaulogues.
2 René le Senne, Traité de morale générale, Logos, Presses universitaires de France, 1949, 761 pages.
3 Cynthia Fleury, La Fin du courage, Biblio essais, Le Livre de Poche, Fayard, 2010, 188 pages.
4 Thomas Berns, Laurence Blésin, Gaëlle Jeanmart, Du courage, une histoire philosophique, Édition Les Belles Lettres,
collection Encre marine, 2010, 298 pages. Lire également le dossier n° 2 (septembre 2009), « Figures du courage politique
dans la philosophie moderne et contemporaine » coordonné par G. Jeanmart et L. Blésin, disponible sur le site de
l’Université de Liège.
5 En outre, d’autres philosophes – on pense ici à Hannah Arendt, Michel Foucault et Giorgio Agamben – permettront
indirectement, à propos de Mirbeau, de lier courage et contemporanéité.
6 Albert Adès, La Pyramide : trois hommes et une vérité, cité par Samuel Lair dans « Henri Bergson et Octave Mirbeau : du
philosophe poète à l’écrivain philosophe », Cahiers Octave Mirbeau, 1997, no 4, p. 313-328.
7 Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Folio essais, 1995, 461 pages. Du même, Éloge de la philosophie
antique, éditions Allia, 1998, 76 pages. Michel Onfray note : « Hadot citait beaucoup cette magnifique phrase de Thoreau :
“De nos jours il y a des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes” », Le Monde, 16-17 mai 2010.
8 La citation est en fait due à Samuel Johnson (XVIIIe), poète, essayiste, biographe, lexicographe, traducteur, pamphlétaire,
journaliste, éditeur, moraliste, polygraphe et critique littéraire. Les Britanniques le dénomment « Dr Johnson », à raison du
titre de docteur en droit qui lui fut décerné à titre honorifique, alors qu’il n’avait jamais étudié ce domaine…
9 René Le Senne, ibid.
10 René Le Senne, ibid, p. 531.
11 René Le Senne, ibid, p. 531.
12 Thomas Berns, Laurence Blésin et Gaëlle Jeanmart, ibid.
13 Thomas Berns, Laurence Blésin, Gaëlle Jeanmart, ibid, p. 23.
14 Pierre Michel, notice « Duel » du Dictionnaire Octave Mirbeau, sous la direction de Yannick Lemarié et Pierre Michel,
Éditions L’Âge d’Homme, 2011, p. 755.
15 Dictionnaire Octave Mirbeau, ibid., p. 755
16 Thomas Berns, Laurence Blésin, Gaëlle Jeanmart, ibid, p. 36.
17 Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Agora, Calmann-Lévy, 1961, p. 244-245.
18 Thomas Berns, Laurence Blésin, Gaëlle Jeanmart, ibid, p. 47.
19 Exergue placé par Simon Leys à son ouvrage Les Naufragés du Batavia, Arléa, 2003.
20 Octave Mirbeau, L’Abbé Jules, Les Éditions du Boucher, 2003, p. 329.
21 Préface de Pierre Michel à Sébastien Roch d’Octave Mirbeau, Éditions du Boucher, 2003, p. 497.
22 La présente réflexion devrait être approfondie à travers les caractères de ses personnages auxquels le courage,
précisément, fait défaut, en recherchant dans ses écrits les antonymes (peur, faiblesse, lâcheté, etc.).
23 Octave Mirbeau, « Un mot personnel », Le Journal, 19 décembre 1897.
24 Octave Mirbeau, La France, 13 avril 1885, cité dans la notice « Impressionnisme » du Dictionnaire Octave Mirbeau.
25 Octave Mirbeau, « Le Pillage », La France, 31 octobre 1884.
26 Octave Mirbeau, post scriptum d’« Eugène Carrière », L'Écho de Paris, 28 avril 1891.
27 Octave Mirbeau, « Le Salon I », L'Ordre de Paris, 3 mai 1886.
28 Octave Mirbeau, « Le Salon III », La France, 16 mai 1886.
29 Jean-Denis Bredin, L’Affaire, Julliard, 1983, p. 357. Plus spécifiquement lire Jean-Marc Izrine, Les Libertaires dans
l’affaire Dreyfus, Éditions d’Alternative libertaire, 2012.
30 Zo d’Axa, La Feuille, 1898, cité dans Zo d’Axa, l’Endehors, dossier rassemblé par Jan dau Melhau, Plein Chant, 2006.
31 Albert Adès, « La dernière physionomie d’Octave Mirbeau », La Grande Revue, mars 1917.
32 Octave Mirbeau, « À un prolétaire », L'Aurore, 8 août 1898. À partir de prémices quasiment kantiennes (« Par elle
l’Humanité est lésée en vous deux »), c’est un peu le poème fameux du théologien protestant Martin Niemöller au temps du
totalitarisme nazi qui est anticipé par Mirbeau : « Quand ils sont venus chercher les communistes, / Je n'ai rien dit, / Je
n'étais pas communiste. / Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, / Je n'ai rien dit, / Je n'étais pas syndicaliste. /
Quand ils sont venus chercher les Juifs, / Je n'ai pas protesté, / Je n'étais pas juif. / Quand ils sont venus chercher les
catholiques, / Je n'ai pas protesté, / Je n'étais pas catholique. / Puis ils sont venus me chercher, / Et il ne restait personne
pour protester. »
33 Octave Mirbeau, « Trop tard », cité par Pierre Michel dans la notice « Affaire Dreyfus », Dictionnaire Octave Mirbeau,
ibid., p. 618.
34 Octave Mirbeau, « Sur le banc », L’Écho de Paris, 4 juillet 1893.
35 Octave Mirbeau, La Grève des Électeurs, Éditions du Boucher, 2003.
36 Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, Éditions du Boucher, 2003, p. 61.
37 Octave Mirbeau, « Embellissements », Le Figaro, 28 avril 1889.
38 Octave Mirbeau, « Embellissements », ibid.
39 Octave Mirbeau, Le Journal, 26 novembre et 3 décembre 1899
40 Octave Mirbeau, « Questions sociales », Le Journal, 26 novembre 1899.
41 Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, Éditions du Boucher, 2003, p. 310.
42 Robert Ziegler, « Pseudonyme, agression et jeu dans La Maréchale », Cahiers Octave Mirbeau, n° 9, Angers, 2002
43 Selon le titre du maître-ouvrage de Guy Debord.
44 Octave Mirbeau, « Une Page d’Histoire », Les Écrivains, E. Flammarion, 1925, pp. 193-202.
45 Giorgio Agamben, « Qu’est-ce que le contemporain ? », Nudités, Rivages Poche, 2012, p. 21.
46 Benoît Malon, La Morale sociale, 1885. On notera que c’est abusivement qu’on fait de Gramsci l’inventeur de
l’opposition pessimisme de l’intellect / optimisme de la volonté.
47 Giorgio Agamben, ibid, p. 24.
48 Octave Mirbeau, « Rêverie », Le Figaro, 21 octobre 1889.
49 Lettre de B. Traven adressée aux éditions de la Guilde Gutenberg avec le manuscrit du Vaisseau des morts, in. B.
Traven, Dans l’État le plus libre du monde, L’Insomniaque, 2011, p. 10.
50 Octave Mirbeau, « La Guerre et l’Homme », L’Écho de Paris, 9 août 1892, réuni dans Dialogues tristes.
51 Octave Mirbeau, « Avant-dire », L’Écho de Paris, 28 décembre 1893.
52 Lettre de Georges Orwell à Malcolm Muggeride du 4 décembre 1948, citée dans Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la
politique, Plon, 2006, p. 92.
53 Hans Jonas, Le Principe de responsabilité, Les Éditions du Cerf, 1992.
54 Octave Mirbeau, L’Art dans les Deux Mondes, 10 janvier 1891.
55 Pierre Michel, Lucidité, désespoir et écriture, Société Octave Mirbeau - Presses de l’Université d’Angers, 2001.
56 Georgio Agamben, ibid., p. 26.
57 Giorgio Agamben, ibid., p. 25.
58 Georgio Agamben, ibid., p. 25.
59 Ludivine Fustin, « Humeur mélancolique et humour cynique chez Mirbeau le parrèsiaste », n° 21 des Cahiers Octave
Mirbeau.
60 Michel Foucault, Le Courage de la vérité, Coordonné par Frédéric Gros, PUF Débats philosophiques, juin 2012, p. 11.
61 Michel Foucault, Le Courage de la vérité – Le gouvernement de soi et des autres II, Cours au Collège de France, 1984,
Hautes études, Gallimard, Seuil, 2009, p. 12.
62 Michel Foucault, ibid., p. 24.
63 Michel Foucault, ibid., p. 14.
64 Michel Foucault, ibid., p. 310.
65 Octave Mirbeau, Comoedia, 25 février 1910, cité par Pierre Michel dans la notice « Révolte » du Dictionnaire Octave
Mirbeau.
66 Michel Foucault, Discorso e verità nella Grecia antica, Roman Donzelli, 1996, p. 9.
67 B. Traven, ibid., p. 73.
68 Rappelons les courtes et infructueuses études de droit de Mirbeau…
69 Jean Lacroix, in Le Monde, cité par Florence Montreynaud, Dictionnaire de citations françaises et étrangères, Nathan,
1991.
70 Lettre publique de Mirbeau « à Don Quichotte », Le Figaro, 6 décembre 1887.
71 Miguel de Cervantès, Histoire de l’admirable don Quichotte de la Manche, volume 3, Fr. Dufart, Paris, 1798, p. 394.