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ROSA LUXEMBURG ET LE COMMUNISME

Michael Löwy

Presses Universitaires de France | « Actuel Marx »

2010/2 n° 48 | pages 22 à 32
ISSN 0994-4524

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ISBN 9782130579977
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communisme ?

M.LÖWY, Rosa Luxemburg et le communisme

Rosa Luxemburg
et le communisme
Par Michael Löwy

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Il y a quatre-vingt-onze ans, en janvier 1919, Rosa Luxemburg,
fondatrice du Parti communiste allemand (Ligue Spartakus), fut assas-
sinée par une unité de « corps franc », ces bandes d’officiers et militaires
contre-révolutionnaires – futur vivier du parti nazi – qui furent amenées
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à Berlin par le ministre social-démocrate Gustav Noske pour écraser le


soulèvement Spartakiste.
Elle fut donc, comme Emiliano Zapata, fusillé en cette même année,
une « vaincue de l’histoire ». Mais son message est resté vivant dans ce que
Walter Benjamin appelait « la tradition des opprimés » ; un message à la
_
fois, et inséparablement, marxiste, révolutionnaire et humaniste. Que ce
22 soit dans sa critique du capitalisme comme système inhumain, dans son
_ combat contre le militarisme, le colonialisme et l’impérialisme, ou dans
sa vision d’une société émancipée, son utopie d’un monde sans exploi-
tation, sans aliénation et sans frontières, cet humanisme communiste
traverse comme un fil rouge l’ensemble de ses écrits politiques – mais
aussi sa correspondance, ses émouvantes lettres de prison, qui ont été
lues et relues par des générations successives de jeunes militant(e)s du
mouvement ouvrier.
Quatre thèmes de son œuvre me semblent particulièrement importants
dans la perspective d’une refondation du communisme au XXIe siècle :
l’internationalisme, la conception « ouverte » de l’histoire, l’importance
de la démocratie dans le processus révolutionnaire, et l’intérêt pour les
traditions communistes « pré-modernes »1.

L’internationalisme
Tout d’abord, à l’époque de la globalisation capitaliste, de la mondiali-
sation néo-libérale, de la domination planétaire du grand capital financier,
de l’internationalisation de l’économie au service du profit, de la spécula-
tion et de l’accumulation, la nécessité d’une riposte internationale, d’une

1. Rosa Luxemburg utilisait le terme « socialisme » pour désigner le « but final » du mouvement révolutionnaire, et, à partir de la
fin 1918, le terme de « communisme » pour désigner le parti révolutionnaire.

Actuel Marx / no 48 / 2010 : Communisme ?


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internationalisation de la résistance, bref, d’un nouvel internationalisme


est plus que jamais à l’ordre du jour. Or, peu de figures du mouvement
ouvrier ont incarné de façon aussi radicale que Rosa Luxemburg l’idée
internationaliste, l’impératif catégorique de l’unité, de l’association, de la
coopération, de la fraternité des exploités et opprimés de tous les pays et
de tous les continents. Comme on le sait, elle a été, avec Karl Liebknecht,
une des rares dirigeantes du socialisme allemand à s’opposer à l’Union
sacrée et au vote des crédits de guerre en 1914. Les autorités impériales

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allemandes – avec le soutien de la droite social-démocrate – lui ont fait
payer cher son opposition internationaliste conséquente à la guerre en
l’enfermant derrière les barreaux pendant la plus grande partie du conflit.
Confrontée à l’échec dramatique de la IIe Internationale, elle rêvait de
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la création d’une nouvelle association mondiale des travailleurs. Seule


la mort l’a empêchée de participer, de concert avec les révolutionnaires
russes, à la fondation de l’Internationale communiste en 1919.
Peu ont, comme elle, compris le danger mortel que représente pour
les travailleurs le nationalisme, le chauvinisme, le racisme, la xénopho-
_
bie, le militarisme et l’expansionnisme colonial ou impérial. On peut
critiquer tel ou tel aspect de sa réflexion sur la question nationale, mais 23
non mettre en doute la force prophétique de ses avertissements. J’utilise _
le mot « prophétique » dans le sens biblique original (si bien défini par
Daniel Bensaïd dans ses récents écrits2) : est prophétique non pas celui
qui prétend « prévoir l’avenir », mais celui qui énonce une anticipation
conditionnelle, celui qui avertit le peuple des catastrophes qui adviendront
si l’on ne prend pas un autre chemin.

Une conception ouverte de l’histoire


Deuxièmement, après un siècle qui fut non seulement celui des « extrê-
mes » (Eric Hobsbawm), mais aussi celui des manifestations les plus bruta-
les de la barbarie dans l’histoire de l’humanité, on ne peut qu’admirer une
pensée révolutionnaire comme celle de Rosa Luxemburg, qui a su refuser
l’idéologie commode et conformiste du progrès linéaire, le fatalisme opti-
miste et l’évolutionnisme passif de la social-démocratie, l’illusion dangereuse
– dont parle Walter Benjamin dans ses « Thèses » de 19403 – qu’il suffisait
de « nager avec le courant », de laisser faire les « conditions objectives ».
En écrivant, dans sa brochure « La crise de la social-démocratie de 1915 »
(signée du pseudonyme Junius)4, le mot d’ordre « socialisme ou barbarie »,
Rosa Luxemburg a rompu avec la conception – d’origine bourgeoise, mais
adoptée par la IIe Internationale – de l’histoire comme progrès irrésistible,

2. D. Bensaïd, Le pari mélancolique, Paris, Fayard, 1997, p. 268


3. W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire » (1940), Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 435.
4. R. Luxemburg, La crise de la social-démocratie (1915), Bruxelles, Éditions La Taupe, 1970, p. 68.
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M.LÖWY, Rosa Luxemburg et le communisme

inévitable, « garanti » par les lois « objectives » du développement écono-


mique ou de l’évolution sociale. Une conception dont se réclamait, par
exemple, Gyorgy Valentinovitch Plekhanov, pour lequel la victoire du pro-
gramme socialiste était aussi inévitable que la naissance du soleil demain…
La conclusion politique de cette idéologie « progressiste » ne pouvait être
que la passivité : personne n’aurait l’idée saugrenue de lutter, de risquer sa
vie, de combattre pour assurer l’apparition matinale du soleil…
Revenons quelques instants sur la portée politique et « philosophi-

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que » du mot d’ordre « socialisme ou barbarie ». Il se trouve suggéré
dans certains textes de Marx ou d’Engels5, mais c’est Rosa Luxemburg
qui lui donne cette formulation explicite et tranchée. Elle implique une
perception de l’histoire comme processus ouvert, comme une série de
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« bifurcations », où le « facteur subjectif » – conscience, organisation,


initiative – des opprimés devient décisif. Il ne s’agit plus d’attendre que le
fruit « mûrisse », selon les « lois naturelles » de l’économie ou de l’histoire,
mais d’agir avant qu’il ne soit trop tard. Parce que l’autre branche de l’al-
ternative est un sinistre péril : la barbarie. Par ce terme, Rosa Luxemburg
_
ne désigne pas une impossible « régression » vers un passé tribal, primitif
24 ou « sauvage » : il s’agit à ses yeux d’une barbarie éminemment moderne,
_ dont la première guerre mondiale donnait un exemple frappant, bien pire
dans son inhumanité meurtrière que les pratiques guerrières des conqué-
rants « barbares » de la fin de l’empire romain. Jamais, dans le passé,
des technologies aussi modernes – les tanks, le gaz, l’aviation militaire
– n’avaient été mises au service d’une politique impérialiste de massacre
et d’agression à une échelle aussi immense.
Du point de vue de l’histoire du XXe siècle, le mot d’ordre de Rosa
Luxemburg s’est, lui aussi, révélé prophétique : la défaite du socialisme
en Allemagne a ouvert la voie à la victoire du fascisme hitlérien et, par la
suite, à la deuxième guerre mondiale et aux formes les plus monstrueuses
de barbarie moderne que l’humanité ait jamais connues, dont le nom
d’Auschwitz est devenu le symbole et le résumé.
Ce n’est pas un hasard si l’expression « socialisme ou barbarie » a
servi de drapeau et de signe de reconnaissance à l’un des groupes les plus
créatifs de la gauche marxiste de l’après-guerre en France : celui autour
de la revue du même nom, animée au cours des années 1950 et 1960 par
Cornelius Castoriadis et Claude Lefort.
Le choix et l’avertissement indiqué par le mot d’ordre de Rosa
Luxemburg continue d’être à l’ordre du jour à notre époque. La longue
période de recul des forces révolutionnaires – dont on commence peu à

5. Par exemple, dans les premières lignes du Manifeste, en référence au fait que la lutte de classes « chaque fois s’est terminée
par une transformation révolutionnaire de la société tout entière ou par la ruine commune des classes en lutte » (Manifeste du
parti communiste, Paris, Flammarion, 1998, p. 74).
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peu à sortir – a été accompagnée de la multiplication des guerres et des


massacres de purification ethnique, depuis les Balkans jusqu’à l’Afrique,
de la montée des racismes, des chauvinismes, des intégrismes de toutes
sortes, y compris au cœur de l’Europe « civilisée ».

La démocratie dans le socialisme
Troisièmement, face à l’échec historique des courants dominants du
mouvement ouvrier, c’est-à-dire, d’un côté, l’écroulement peu glorieux

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du prétendu « socialisme réel » – l’héritier de soixante années de stali-
nisme – et, de l’autre, la soumission passive (à moins que ce ne soit une
adhésion active ?) de la social-démocratie aux règles – néo-libérales – du
jeu capitaliste mondial, l’alternative que représentait Rosa Luxemburg,
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c’est-à-dire un socialisme à la fois authentiquement révolutionnaire et


radicalement démocratique, apparaît plus que jamais comme pertinente.
En tant que militante du mouvement ouvrier de l’empire tsariste –
elle avait fondé le Parti social-démocrate de Pologne et de Lituanie, affilié
au Parti ouvrier social-démocrate Russe – elle avait critiqué les tendan-
_
ces, à son avis trop autoritaires et centralistes, des thèses défendues par
Lénine avant 1905. Sa critique coïncidait, sur ce point, avec celle du 25
jeune Trotsky dans Nos tâches politiques (1904)6. _
En même temps, en tant que dirigeante de l’aile gauche de la social-
démocratie allemande, elle se battait contre la tendance de la bureaucratie
syndicale et politique ou des représentations parlementaires à monopoli-
ser les décisions politiques. La grève générale russe de 1905 lui semblait
un exemple à suivre en Allemagne : elle faisait plus confiance à l’initiative
des bases ouvrières qu’aux sages décisions des organes dirigeants du mou-
vement ouvrier allemand.
Apprenant, en prison, les événements d’octobre 1917, elle se solidarisa
immédiatement avec les révolutionnaires russes. Dans une brochure sur la
Révolution russe rédigée en 1918 en prison, qui ne sera publiée qu’après
sa mort (en 1921), elle salue avec enthousiasme ce grand acte historique
émancipateur, et rend un hommage chaleureux aux dirigeants révolution-
naires d’Octobre : « Tout le courage, l’énergie, la perspicacité révolution-
naire, la logique dont un parti révolutionnaire peut faire preuve en un
moment historique a été le fait de Lénine, de Trotsky et de leurs amis. Tout
l’honneur et toute la faculté d’action révolutionnaires qui ont fait défaut
à la social-democratie occidentale se sont retrouvés chez les bolchéviques.
L’insurrection d’octobre n’aura pas seulement servi à sauver effectivement la
révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international »7.

6. L. D. Trotsky, Nos tâches politiques (1904), Paris, Pierre Belfond, 1970.


7. R. Luxemburg, « La Révolution russe » (1918), Œuvres II, Écrits politiques 1917-1918, Paris, Maspero, 1971, p. 65.
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M.LÖWY, Rosa Luxemburg et le communisme

Cette solidarité ne l’empêche pas de critiquer ce qui lui semble erroné


ou dangereux dans leur politique. Si certaines de ses critiques – sur l’auto-
détermination nationale ou sur la distribution des terres – sont bien
discutables, et assez peu réalistes, d’autres, qui touchent à la question de
la démocratie, sont tout à fait pertinentes et d’une remarquable actualité.
Prenant acte de l’impossibilité, pour les bolchévicks, dans les circonstan-
ces dramatiques de la guerre civile et de l’intervention étrangère, de créer
« comme par magie, la plus belle des démocraties », Rosa Luxemburg

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n’attire par moins l’attention sur le danger d’un certain glissement auto-
ritaire et ré-affirme quelques principes fondamentaux de la démocratie
révolutionnaire : « La liberté pour les seuls partisans du gouvernement,
pour les seuls membres d’un parti – aussi nombreux soient-ils – ce n’est
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pas la liberté. La liberté, c’est toujours au moins la liberté de celui qui


pense autrement. [...] Sans élections générales, sans une liberté de presse
et de réunion illimitée, sans une lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans
toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le
seul élément actif »8.
_
Il est difficile de ne pas reconnaître la portée prophétique de cet
26 avertissement. Quelques années plus tard, la bureaucratie s’emparait de
_ la totalité du pouvoir, en éliminant progressivement les révolutionnaires
d’octobre 1917 – en attendant, au cours des années 1930, de les extermi-
ner impitoyablement.

Communisme et communauté « primitive »


Le quatrième aspect, l’intérêt de Rosa Luxemburg pour la commu-
nauté primitive, est beaucoup moins connu, et nous allons donc lui
réserver une place plus importante dans cet article. Le thème central de
son Introduction à l’Économie politique (manuscrit inachevé publié par
Paul Levi en 1925) est l’analyse de ce qu’elle désigne comme société com-
muniste primitive – et son opposition à la société marchande capitaliste.
Il est vrai qu’il s’agit d’un texte inachevé, rédigé en prison vers 1916,
à partir des notes de son cours d’économie politique à l’école du parti
social-démocrate (1907-1914) ; d’autres chapitres étaient prévus, qui
n’ont pas été écrits ou qui ont été perdus par la suite. Mais cela n’explique
pas pourquoi les chapitres dédiés à la société communiste primitive et à
sa dissolution occupent plus de pages que ceux dédiés à la production
marchande, au travail salarié et aux tendances de l’économie capitaliste
mis ensemble !
Cette façon inhabituelle d’aborder l’économie politique est proba-
blement une des raisons principales pour lesquelles cet ouvrage a été

8. Ibid., pp. 83, 85.


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négligé, escamoté ou ignoré par la plupart des économistes marxistes et


même par les biographes ou spécialistes de l’œuvre de Rosa Luxemburg,
à l’exception de Paul Frölich et d’Ernest Mandel, auteur de la préface à
l’édition française ; ainsi, Nettl le mentionne à peine et ne fournit aucune
information ou commentaire sur son contenu. Quant à l’Institut Marx-
Engels-Lenin-Stalin de Berlin-Est, responsable de la réédition du texte en
1951, il prétend (dans son introduction) qu’il s’agit d’une « présentation
populaire des traits fondamentaux du mode de production capitaliste »,

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et ne fait aucune référence au fait que presque la moitié du livre est en
réalité consacrée au communisme primitif…9 Or, ce qui fait l’importance
de cet ouvrage est à notre avis précisément son approche des communau-
tés précapitalistes et sa façon critique et originale de concevoir l’évolution
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des formations sociales, dans une posture qui vise, comme le dirait Walter
Benjamin, à brosser l’histoire à rebrousse-poil.
Comment expliquer l’intérêt de Rosa Luxemburg pour les commu-
nautés primitives ? D’une part, il est évident qu’elle voit dans l’existence
de ces sociétés communistes anciennes un moyen d’ébranler et même de
_
détruire « la vieille notion du caractère éternel de la propriété privée et de
son existence depuis le commencement du monde »10. C’est par incapa- 27
cité de concevoir la propriété communale et par incompréhension pour _
tout ce qui ne ressemble pas à la civilisation capitaliste que les économis-
tes bourgeois ont refusé avec obstination de reconnaître le fait historique
des communautés. Il s’agit donc, pour Rosa Luxemburg, d’un enjeu du
combat théorique et politique sur un aspect essentiel de la science éco-
nomique. D’autre part, le communisme primitif est à ses yeux un point
de repère historique précieux pour critiquer le capitalisme, pour dévoiler
son caractère irrationnel, réifié, anarchique, et pour mettre en évidence
l’opposition radicale entre valeur d’usage et valeur d’échange. Comme le
souligne à juste titre Ernest Mandel dans sa préface, « l’explication des
différences fondamentales entre une économie fondée sur la production
de valeurs d’usage, destinée à satisfaire les besoins des producteurs, et une
économie fondée sur la production de marchandises, occupe la majeure
partie de l’ouvrage »11. II s’agit donc pour elle de trouver et de « sauver »,
dans le passé primitif, tout ce qui peut, jusqu’à un certain point au moins,
préfigurer le communisme moderne.
L’attitude de Rosa Luxemburg n’est pas sans une certaine affinité avec
les conceptions romantiques de l’histoire, qui récusent l’idéologie bour-

9. Voir P. Frölich, Rosa Luxemburg, Paris, Maspero, 1965, pp. 189-192 ; Ernest Mandel, « Préface » à Rosa Luxemburg, Introduction
à l’Économie Politique, Paris, Éditions Anthropos, 1970 ; P. Nettl, Rosa Luxemburg. Oxford, Oxford University Press, 1969, p. 265 ;
Marx-Engels-Lcnin-Stalin Institut beim ZK der SED, « Bemerkungen zu Rosa Luxemburgs ‘Einfùhrung in die Nationalökonomie’» in
Rosa Luxemburg, Ausgewâhite Reden und Schriften, Berlin, Dietz Verlag, 1955, pp. 403-410.
10. R. Luxemburg, Introduction à l’Économie Politique, op. cit., p. 83.
11. E. Mandel, « Préface », Introduction à l’Économie Politique, op. cit, p. XVIII
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geoise du progrès et critiquent les aspects inhumains de la civilisation


industrielle/capitaliste (d’où, par ailleurs, son intérêt pour l’œuvre d’un
économiste romantique comme Sismondi). Tandis que le romantisme
traditionaliste aspire à restaurer un passé idéalisé, le romantisme révo-
lutionnaire, dont Rosa Luxemburg est proche, cherche dans certaines
formes du passé précapitaliste des éléments et des aspects qui anticipent
l’avenir post-capitaliste.
Marx et Engels avaient déjà, dans leurs écrits et leur correspondance,

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attiré l’attention sur les travaux de l’historien (romantique) Georg Ludwig
von Maurer sur l’ancienne commune (Mark) germanique12. Comme eux,
Rosa Luxemburg étudie avec passion les écrits de Maurer et s’émerveille
du fonctionnement démocratique et égalitaire de la Marche (Mark) et
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de sa transparence sociale : « On ne peut imaginer rien de plus simple et


de plus harmonieux que ce système économique des anciennes Marches
germaniques. Tout le mécanisme de la vie sociale est comme à ciel ouvert.
Un plan rigoureux, une organisation robuste enserrent ici l’activité de
chacun et l’intègrent comme un élément du tout. Les besoins immédiats
_
de la vie quotidienne et leur satisfaction égale pour tous, tel est le point de
28 départ et l’aboutissement de cette organisation. Tous travaillent ensemble
_ pour tous et décident ensemble de tout »13. Ce qu’elle apprécie et met en
évidence, ce sont les traits de cette formation communiste primitive qui
l’opposent au capitalisme et la rendent, à certains égards, humainement
supérieure à la civilisation industrielle bourgeoise : « II y a donc deux
mille ansv et même davantage, […] régnait chez les Germains un état de
choses foncièrement différent de la situation actuelle, pas d’État avec des
lois écrites et contraignantes, pas de division entre riches et pauvres, entre
maîtres et travailleurs »14.
En s’appuyant sur les travaux de l’historien russe Maxime Kovalevsky –
qui avait été un ami de Marx15 – Rosa Luxemburg insiste sur l’universalité
du communisme agraire comme forme générale de la société humaine à
une certaine étape de son développement, qu’on trouve aussi bien chez
les Indiens des Amériques, les Incas, les Aztèques, que chez les Kabyles,
les tribus africaines et les Hindous. L’exemple péruvien lui semble parti-
culièrement significatif, et, là aussi, elle ne peut s’empêcher de suggérer
une comparaison entre la Marca des Incas et la société « civilisée » : « L’art
moderne de se nourrir exclusivement du travail d’autrui et de faire de
1’oisiveté l’attribut du pouvoir était étranger à cette organisation sociale
où la propriété commune et l’obligation générale de travailler consti-
12. Par exemple, la lettre de Marx à Engels du 25 mars 1868, publiée en français en annexe à F. Engels, L’origine de la famille, de
la propriété privée et de l’État, Paris, Éditions Sociales, 1975, pp. 328-329.
13. R. Luxemburg, Introduction à l’Économie politique, op. cit, p. 138.
14. Ibid., p. 73.
15. Voir D. McLellan, Karl Marx, his life and thought, Londres, Macmillan, 1973, p. 429.
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tuaient des coutumes populaires profondément enracinées ». Elle mani-


feste aussi son admiration pour « l’incroyable résistance du peuple indien
et des institutions communistes agraires dont, malgré ces conditions, des
vestiges se sont conservés jusqu’au XIXe siècle ».16 Une vingtaine d’années
plus tard, l’éminent penseur marxiste péruvien José Carlos Mariâtegui va
avancer un point de vue qui présente des convergences frappantes avec
les idées de Rosa Luxemburg (dont il ignorait certainement les remarques
sur le Pérou) : le socialisme moderne doit s’appuyer sur les traditions indi-

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gènes qui remontent au communisme Inca, pour gagner à son combat les
masses paysannes17.
Mais l’auteur le plus important dans ce domaine est, pour Rosa
Luxemburg – comme pour Engels, dans L’Origine de la famille –, l’an-
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thropologue américain L. H. Morgan. S’inspirant de son ouvrage clas-


sique (Ancient Society, 1877), elle va plus loin que Marx ou Engels et
développe toute une vision grandiose de l’histoire, une conception nova-
trice et hardie de l’évolution millénaire de l’humanité, dans laquelle la
civilisation actuelle « avec sa propriété privée, sa domination de classe, sa
_
domination masculine, son État et son mariage contraignants », apparaît
comme une simple parenthèse, une transition entre la société commu- 29
niste primitive et la société communiste du futur. L’idée romantique/ _
révolutionnaire du lien entre le passé et l’avenir apparaît ici de façon
explicite : « La noble tradition du lointain passé tendait ainsi la main aux
aspirations révolutionnaires de l’avenir, le cercle de la connaissance se
refermait harmonieusement et, dans cette perspective, le monde actuel
de la domination de classe et de l’exploitation, qui prétendait être le nec
plus ultra de la civilisation, le but suprême de l’histoire universelle, n’était
plus qu’une minuscule étape passagère dans la grande marche en avant
de l’humanité »18.
Dans cette perspective, la colonisation européenne des peuples du
Tiers Monde lui apparaît essentiellement comme une entreprise socia-
lement destructrice, barbare et inhumaine ; c’est le cas notamment de
1’occupation anglaise des Indes, qui a saccagé et désagrégé les structures
agraires communistes traditionnelles, avec des conséquences tragiques
pour la paysannerie. Rosa Luxemburg partage avec Marx la conviction
que l’impérialisme apporte aux pays colonisés le progrès économique,
même s’il le fait « par les méthodes ignobles d’une société de classes »19.
Toutefois, tandis que Marx, sans cacher son indignation devant ces
méthodes, insiste surtout sur le rôle économiquement progressiste des

16. R. Luxemburg, Introduction à l’Économie politique, op. cit., pp. 141, 155.
17. Voir M. Löwy, « Le marxisme en Amérique Latine de José Marategui aux Zapatistes du Chiapas », Actuel Marx, n° 42, pp. 25-35.
18. R. Luxemburg, Introduction à l’Économie politique, op. cit., p. 91.
19. Ibid., pp. 133, 180.
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M.LÖWY, Rosa Luxemburg et le communisme

chemins de fer introduits par l’Angleterre en Inde20, l’accent, chez Rosa


Luxemburg, est mis plutôt sur les conséquences socialement néfastes de
ce « progrès » capitaliste : « Les anciens liens furent brisés, l’isolement
paisible du communisme à 1’écart du monde fut rompu et remplacé
par les querelles, la discorde, l’inégalité et l’exploitation. Il en résulte,
d’une part, d’énormes latifundia, d’autre part, des millions de fermiers
sans moyens. La propriété privée fit son entrée aux Indes et avec elle le
typhus, la faim, le scorbut, devenus des hôtes permanents des plaines du

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Gange »21. Cette différence avec Marx correspond bien entendu à une
étape historique distincte, qui permet de porter un regard nouveau sur les
pays coloniaux, mais elle est aussi l’expression de la sensibilité particulière
de Rosa Luxemburg aux qualités sociales et humaines des communautés
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primitives.
Cette problématique est abordée non seulement dans l’Introduction
à l’Économie politique, mais aussi dans L’Accumulation du capital, où elle
critique à nouveau le rôle historique du colonialisme anglais et s’indigne
du mépris criminel que les conquérants européens ont manifesté envers
_
l’ancien système d’irrigation : le capital, dans sa voracité aveugle, « est
30 incapable de voir assez loin pour reconnaître la valeur des monuments
_ économiques d’une civilisation plus ancienne » ; la politique coloniale
produit le déclin de ce système traditionnel, et en conséquence, la famine
commence, à partir de 1867, à faire des millions de victimes en Inde.
Quant à la colonisation française en Algérie, elle se caractérise, à ses yeux,
par une tentative systématique et délibérée de destruction et de disloca-
tion de la propriété communale, aboutissant à la ruine économique de la
population indigène.22
Mais au-delà de tel ou tel exemple, c’est l’ensemble du système colo-
nial – espagnol, portugais, hollandais, anglais ou allemand, en Amérique
Latine, en Afrique ou en Asie – qui est dénoncé par Rosa Luxemburg, qui
se place résolument du point de vue des victimes du « progrès » capitaliste :
« Pour les peuples primitifs dans les pays coloniaux où dominait le commu-
nisme primitif, le capitalisme constitue un malheur indicible plein des plus
effroyables souffrances »23. Ce souci de la condition sociale des populations
colonisées est un des signes de l’étonnante modernité de ce texte – notam-
ment si on le compare avec l’ouvrage équivalent de Kautsky (publié en
1886), dont les peuples non européens sont pratiquement absents24.
20. Voir l’article de K. Lindner dans ce numéro, « L’Eurocentrisme de Marx », pp. 106-128.
21. R. Luxemburg, Introduction à l’Économie politique, op. cit., p. 80. Ce passage semble suggérer une vision idyllique de la struc-
ture sociale traditionnelle en Inde ; toutefois, dans un autre chapitre du livre, Rosa Luxemburg reconnaît l’existence, au-dessus
des communes rurales, d’un pouvoir despotique et d’une caste de prêtres privilégiés, instituant des rapports d’exploitation et
d’inégalité sociale (ibid., pp. 157-158).
22. R. Luxemburg, The Accumulation of Capital, London, Routledge and Kegan Paul, 1951, pp. 376, 380.
23. R. Luxemburg, Introduction à l’Économie politique, op. cit., p. 201.
24. Voir à ce sujet la préface d’E. Mandel à Rosa Luxemburg, Introduction à l’Économie politique, op. cit., pp. XVII-XVIII.
présentation DOSSIER interventions entretien livres
Irene Viparelli, Crises, révoltes et occasion révolutionnaire chez Marx et Lénine

De cette analyse découle la solidarité de Rosa Luxemburg avec le


combat des indigènes contre les métropoles impérialistes, combat dans
lequel elle voit la résistance tenace et digne d’admiration des vieilles
traditions communistes contre la recherche du profit et contre « l’euro-
péanisation » capitaliste. L’idée apparaît ici en filigrane d’une alliance
entre le combat anticolonial de ces peuples et le combat anticapitaliste du
prolétariat moderne comme convergence révolutionnaire entre le vieux et
le nouveau communisme…25

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Selon Gilbert Badia, dont l’ouvrage sur Rosa Luxemburg est l’un des
rares à examiner cette problématique de façon critique, dans l’Introduc-
tion à l’Économie politique, les structures anciennes des sociétés colonisées
sont trop souvent présentées de façon figée « et opposées radicalement,
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par un contraste en blanc et en noir, au capitalisme ». En d’autres termes,


« à ces communautés parées de toutes les vertus et conçues comme quasi
immobiles, Rosa Luxemburg oppose la fonction destructrice d’un capita-
lisme qui n’a absolument plus rien de progressif. Nous sommes loin de la
bourgeoisie conquérante évoquée par Marx dans le Manifeste »26.
_
Ces objections ne nous semblent pas justifiées, pour les raisons sui-
vantes  : 1) Rosa Luxemburg ne conçoit pas les communautés comme 31
immobiles ou figées : au contraire, elle montre leurs contradictions et _
transformations. Elle souligne que « par sa propre évolution interne, la
société communiste primitive conduit à l’inégalité et au despotisme »27 ;
2) Elle ne nie pas le rôle économiquement progressif du capitalisme,
mais dénonce les aspects « ignobles » et socialement régressifs de la colo-
nisation capitaliste ; 3) Si elle met en relief les aspects les plus positifs
du communisme primitif, en contraste avec la civilisation bourgeoise,
elle n’occulte nullement ses limitations et défauts : étroitesse locale, bas
niveau de la productivité du travail et du développement de la civilisation,
impuissance face à la nature, violence brutale, état de guerre permanent
entre communautés, etc.28 ; 4) En effet, l’approche de Rosa Luxemburg se
situe très loin de l’hymne à la bourgeoisie de Marx en 1848 ; par contre,
elle est très proche de l’esprit du chapitre XXXI du Capital (« Genèse du
capitalisme industriel ») où Marx décrit les « barbaries » et « atrocités » de
la colonisation européenne.
En réalité, au sujet de la commune rurale russe, Rosa Luxemburg
a une vision beaucoup plus critique que Marx lui-même. En partant
des analyses d’Engels, qui constatait, à la fin du XIXe siècle, le déclin
de l’obchtchina et sa dégénérescence, elle montre, par cet exemple, les

25. Ibid., p. 92.


26. G. Badia, Rosa Luxemburg. Journaliste, Polémiste. Révolutionnaire, Paris, Éditions Sociales, 1975, pp. 498, 501.
27. R. Luxemburg, Introduction à l’Économie politique, op. cit., p. 178.
28. Ibid., pp. 142-143.
communisme ?

M.LÖWY, Rosa Luxemburg et le communisme

limites historiques de la communauté traditionnelle et la nécessité de


son dépassement29. Son regard se tourne résolument vers le futur, et elle
se sépare ici du romantisme économique en général et des populistes
russes en particulier, pour insister sur « la différence fondamentale entre
l’économie socialiste mondiale de l’avenir et les groupes communistes
primitifs de la pré-histoire »30.
En attirant l’attention sur ces textes, nous n’avons pas voulu seulement
sauver de l’oubli un chapitre méconnu de l’œuvre de Rosa Luxemburg.

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Il nous semble qu’ils contiennent beaucoup plus qu’un aperçu érudit
d’histoire économique : ils suggèrent une autre façon de concevoir le
passé et le présent, 1’historicité sociale, le progrès et la modernité. En
confrontant la civilisation industrielle capitaliste avec le passé commu-
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nautaire de 1’humanité, Rosa Luxemburg rompt avec l’évolutionnisme


linéaire, le « progressisme » positiviste, le darwinisme social et toutes les
interprétations du marxisme qui le réduisent à une version plus avancée
de la philosophie de M. Homais. L’enjeu de ces textes est, en dernière
analyse, la signification même de la conception marxiste de l’histoire.
_
Ces écrits gagnent une actualité renouvelée aujourd’hui, quand on
32 assiste, dans plusieurs régions du monde, mais particulièrement en
_ Amérique Latine – Mexique, Équateur, Bolivie, Pérou, entre autres – au
combat des communautés paysannes et indigènes, aux traditions préca-
pitalistes encore vivantes, pour la défense de leurs forêts, de leurs terres et
de leurs rivières, contre les multinationales pétrolières et minières, l’agro-
négoce capitaliste et les politiques néo-libérales des gouvernements, res-
ponsables de désastres sociaux et écologiques de plus en plus graves. n

29. R. Luxemburg, Introduction à l’Économie politique, op. cit., p. 170.


30. Ibid., p. 133. Dans le même contexte, Rosa Luxemburg reconnaît (comme Marx) que « la société capitaliste offre, pour la pre-
mière fois, une possibilité de réaliser le socialisme », notamment par l’unification économique du monde et par le développement
des forces productives.