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C. F F Vol.2/, 20/0.

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L'ironie littéraire au Xx" siecle :


réflexions sur le róle et les perspectives
de l'écriture oblique
PIIILlPPE HAMO 1

Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 111,France


répond aux questions posées par ISABELLE MOREELS'
Universidad de Extrernadura, Espagne

Résumé
Au fil des questions posées, Ph. Harnon retraee le cherninernent qui I'a conduit
a étudier I'ironie proprement littéraire dans le cadre d'une typologie générale
des postures d'énoneiation, tout en soulignant les questions a développer dans
ee dornaine. Ainsi, il savére indispensable de mieux cerner le discours sérieux
face a lironie «classique» - ou «pédagogique» - ct I'ironie «moderne»
flaubertienne et post-flaubertienne. Par ailleurs, analyser l'ironie dans une
perspective générique ouvrirait encore de nouveaux champs de réflexion a une
notion au double statut entre cornmunion et excommunication.
C'est au XIX' siécle, coincidant avec I'époque oú saffirrne la prédorninance
du genre polyphonique incarné par le tornan, que Ph. Harnon situe I'érnergcnce
de formes d'énonciations ironiques singuliéres qui sillustrcront avec force
aprés 1900. Méme si le mode de distanciation propre a lironie convient
particulierernent a une période de rernise en cause des idéologies notamrnent
et s'épanouit au rnornent des productions Dada el du surréalisme, il serait
toutefois audacieux de considérer que I'ironie littéraire domine le XX' siécle
et erroné d'y voir la marque d'une qualité supérieure par rapport aux ceuvres
dites sérieuses.

Mots-clés : genre, ironie littéraire, narf, posture dénonciation, sérieux.

Abstract
Through the forrnulated questions, Dr. Hamon traces the path that led him to
study specitically literary irony within a general typology of enunciation
attitudes, while asserting the issues to be expanded in this area. Thus, it is
essential to prornote understanding of the serious dissertation prior to the
"classical" or "educational" irony, Flaubert's "rnodern" irony and irony after
Flaubert. Furthermore, analysing irony from a generie perspeetive would still
open new venues ofthought for a dual status concept between cornmunion and
excommunication.
In the nineteenth century, coinciding with the time when the polyphonic genus.
the novel, was predorninant, Dr. Harnon establishes the ernergence ofparticular
forrns of ironic utterances that were depicted and ernphasised after 1900.
Although the mode ofalienation specific to irony is tied particularly lO a period

Je tiens ici a rernercier M. Ph. Hamon qui a eu l'arnabilité de répondrc par écrit ¡\ mes qucsiions.

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PIIIIII'N 1111/0' répond aux questions posées par ISIBF:LLE MORF:US

when ideologies namely were questioned, which blossoms when Dada and
Surrealism appear, it would be audacious to assume that literary irony dominates
the twentieth century, and erroneous to see it as a mark of superior quality
compared lo "serious" works.

Keywords: genus, literary irony, naive, enunciation attitude, serious.

Isabelle Moreels
Aprés I 'incontournable essai de Vladimir Jankélévitch, L'Ironie ou la bonne
conscience - do nt lé dit io n initiale de /936 est enti érem ent refondue el
considérablement augmentée en /950 -, on constate, dans la deuxiéme moitié du
XX" siécle. un intérét renouvelé pour I 'étude de I 'ironie. 11se manifeste d'abord du
colé anglophone par les publications de chercheurs tels que Cleanth Brooks (« lrony
as a Principle of Structure », /95/), Douglas C. Muecke ([he Compass of lrony,
/969) el Wayne C. Booth (A Rhetoric oflrony, /974). En France, Catherine Kerbrat-
Orecchioni s 'intéresse a ce théme (« Problémes de l'ironie », /976), avant que le
numéro 36 de la célebre revue Poétique ne soil consacré a I 'ironie en novembre
/978. Outre I 'originale théorie des mentions-échos proposée par les Nord-Américains
Dan Sperber el Deirdre Wilson, ce volume - dont vous assumez la coordination -
rassemble des contributions d'éminents spécialistes en la matiére, issus d'horizons
géographiques el théoriques divers, tels que, entre autres, I 'Australien Douglas
Colin Muecke, la Canadienne Linda Hutcheon, les Belges du Groupe J.I el le Suisse
Beda Allemann. Considérée comme énonciation paradoxale (Alain Berrendonner :
« De l'ironie ou la métacommunication, l'orgumentation el les normes », /98/) el
polyphonique (Oswald Ducrot : Le dire et le dit, /984), l'ironie continue a faire
couler beaucoup d'encre a lafin du XX" siécle.

Dans ce contexte trop briévement rappelé de diverses approches philosophiques


el surtout linguistiques, qu 'est-ce qui a motivé votre intérét personnel pour I 'analyse
de I 'ironie proprement Iittéraire aboutissant a la publication de votre étude magistrale
L'lronie littéraire. Essai sur les formes de I'écriture oblique (/996) ?

Philippe Hamon
Le projet d'écrire sur I'ironie s'est concrétisé en deux temps pour moi : tout
d'abord la mise au point, a la demande de son comité de rédaction, d'un numéro
spécial (n? 36) de la revue Poétique en 1978, et ensuite la rédaction d'un essai sur
« I'ironie littéraire » (je tiens beaucoup a la précision : « littéraire ») publié en 1996. La
question n'a donc cessé de me préoccuper pendant. .. dix-huit ans (c'est beaucoup,
diront certains l). Entre ces deux dates, plusieurs articles, communications et colloques
(dont un quej'ai organisé a Urbino, Italie, enjuillet (979) consacrés a I'ironie m'ont
permis de roder quelques hypothéses et de vérifíer que cette question intéressait
beaucoup de monde (Iittéraires, anthropologues, linguistes, historiens de I'art,
traducteurs, philosophes, etc.).

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L 'ironie lilléraire all xx'· sii!Cle: réjlexiollS sur le róle el les perspeclil'es de l 'écrilllre oh/iqlle

Au départ, comme c'est souvent le cas au départ d'un livre ou d'une réflexion,
il y a eu plusieurs insatisfactions ou échecs : échec pédagogique du professeur que
jétais, confronté a I'enseignement et au commentaire de textes littéraires ironiques,
qui n'arrivait pas a
expliquer et a
décrire pour des étudiants des effets de textes
complexes : soit mes étudiants prenaient des textes sérieux pour des texles ironiques,
soit linverse, soitj'étais incapable de leur « prouver » que tel texte était ironique ou
sérieux, soit je manquais du métalangage technique pour décrire avec précision les
phénornénes en question et le «je ne sais quoi » de la formulation ironique.
Insatisfaction augmentée de la constatation que le phénornéne de l ' ironie et ses
phénornénes apparentés (le cornique, le rire, le mot d'esprit ... ) semblaienl d'une parl
avoir été de tous temps confisqués par dautres disciplines comme la philosophie (de
Socrate a Freud et Bergson), ou par la sociologie, ou par la linguistique, el que de plus
ces études sociologiques ou philosophiques ou linguistiques ne semblaient prendre
en compte que I'ironie orale et que de I'ironie phrastique (etjamais I'ironie écrite el
différée, incarnée dans des textes étendus, comme c'est son régime en littérature).
Désir aussi, aprés une décennie particulierernent riche en études narralologiques el en
analyses structurales internes (la période 1965-1975), de reprendre a nouveaux frais
I'étude de certains phénornénes énonciatifs qui avaient été un peu négligés. Enfin, le
littéraire que j'étais, a la recherche d'un métalangage descriptif, ne trouvait dan s la
tradition rhétorique, si prolixe quand il s'agit d'étiqueter les mille et mille figures du
discours, que bien peu de chose sur le sujet (j 'excepte la définition « épidictique »
qu'en donne Marmontel dans ses Élémen/s de liuérature, la seule a ne pas poser la
question de l ' ironie uniquement dans des termes de vérité ou de mensonge, ou dans
des termes de logique - dire le contraire de ce qu'on pense -, mais dans des termes
de valeurs - la louange et le bláme sont rnélés dans I'énonciation ironique).

Mon intention était done, pour toutes ces bonnes ou mauvaises raisons, de
« récupérer » cet objet perdu des études littéraires, objet qui asa spécificité littéraire
(I'ironie en communication écrite, différée, décontextualisée, passant par des textes,
des ceuvres), d'essayer de traiter la question au sein d'une typologie générale des
postures d' énonciation, et de la traiter en termes idéologiques (la valeur) et pragmatiques
(qu 'est-ce qui se joue dans l' « aire de jeu » de la communication ironique ?) plus que
logiques (le contraire) ou strictement linguistiques.

l. Moreels
Pluri- ou in/erdisciplinaire, le concept d'ironie vous parait-il opératifconune
instrument d'analyse dans le champ littéraire ?

Ph. Hamon
Le concept (la notion) d'ironie est inévitable pour qui s'intéresse a la littérature,
mais elle est aussi une posture d'énonciation qui se rencontre dan s toutes les ceuvres,
tous genres confondus, et peut-étre tous systérnes sémiotiques confondus (photos

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de Doisneau, peintures de Magritte, sculptures de Calder, machines ou « objets »


surréalistes, etc.). L'essence de I'ironie, si elle existe, serait pour moi dans son statut
double (bivalent, pas ambigu) d'une communication qui est un acte double (ou un
double acte) : d'une part, I'ironie est communion avec un complice (on se comprend a
demi-mot) et d'autre part, et en rnérne temps, dan s le mérne mouvement,
excommunication de celui (le « naif ») qui ne comprend pas a demi-mot, qui ne comprend
que le sens explicite et littéral de la communication. Elle inclut done et associe, dans le
rnérne geste langagier qu 'elle exclut et dissocie. Elle est done fondamentalement sociale,
mondaine, géographique si I'on peut dire (son but n'est pas de signifier quelque
chose, de communiquer un contenu, mais dejaire quelque chose) dans la mesure ou
elle vérifie des frontieres, en trace de nouvelles, reconfigure, redistribue ou conforte
nos frontiéres sociales (entre ceux qui me comprennent, qui font partie de mon
« monde », et ceux qui ne me comprennent pas : les naifs, les barbares, les lourds, les
sots, les étrangers, etc.), et constitue donc essentiellement une sorte de « rite de
passage » (A. Van Gennep).

Mais cette notion doit étr e conslruite, élaborée théoriquement el


pluridisciplinairement, en évitant les piéges des appellations terminologiques et des
étiquettes langagiéres (ce n 'est pas paree que la langue francaise, par exemple, dispose
du mot « humour » et du mot « ironie » que le théoricien doit a tout prix trouver des
différences entre humour et ironie ; ce n'est pas paree qu'il existe des genres appelés
« caricature », « satire », « parodie », « comédie », « parnphlet » qu'il faut a tout prix
les opposer al 'ironie), et en évitant de trop restreindre le champ de la réflexion : I'ironie
es! une posture d'énonciation qui fait san s doute partie d'un continuum, d'un plus
vaste champ (inter- )sémiotique et pas seulement langagier (le « comique » ? le
« mondain »? le « norrnatif » ?), qui manipule des valeurs, elles-rnémes incarnées en
des lois, des étiquettes, des normes de comportements, des modes, etc., et qui ases
degrés (on respecte « plus ou rnoins » une loi), cette notion de degré étant notamment
fondamentale pour I'étude de la question (c'est san s doute pour cela que I'ironie a
échappé au structuralisme qui ne connait que des différences et des oppositions).
Enfin, I'ironie est aussi « mondaine » au sens le plus courant du terme « mondain » :
elle passe par de la conversation (cette « institution francaise », selon Marc Fumaroli)
en société, instaurant une sorte de « gaieté » sociale (voir le traité du Marquis de
Caraccioli, au XVIII" siécle) destinée a mettre du lien et du liant entre les áges, les
classes et les sexes, L'ironie littéraire écrite différée serait donc une sorte de nostalgie
de ce comportement oral mondain « en situation ».

1. Moreels
Entre un certain mépris dont on jait parfois preuve aujourd'hui vis-o-vis de
l'ironie elite classique (celle d'un Voltaire, par exemple) el I 'admiration suscitée par
I 'ironie qualifiée de moderne.faut-il considérer I 'ironie comme une marque de qualité
littéraire ou non?

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L 'ironie lilféroire 011 XX, siecle. r~/le.ri()ns slIr le rale el le,\ perspeclil'(!!'J de I'écrilure ohliqlle

Ph. Hamon
11 ne faut surtout pas aborder la question avec des jugements de valeur, et
opposer par exemple l' ironie « c\assique », « pédagogique », oú il ya bi-valence mais
ou il ny a aucune arnbiguué sur I'identité et la position dénonciation de lironisant,
lidentité de la cible, de son complice et lidenrification de leurs systérnes de valeurs
respectifs (par exernple I'ironie d'un Pascal, d'un voltaire), a une ironie « moderne »,
arnbigue (disons, pour les littéraires. flaubertienne et post-flaubertienne, oú les actants
de la scéne ironique ne sont plus localisables dans leurs ystérnes de valeurs respectifs)
qui serait « meilleure », ou plus « moderne ». Les deux types (variantes) peuvent
dailleurs parfaitement coexister dans une méme ceuvre, chez le mérne écrivain, et a une
mérne époque. Mais une táchc typologique complérnentaire attend la théorie littéraire :
constituer, face a I'ironie (définie cornme une « aire de jeu » actantielle redistribuant les
fronticres des idéologies, c 'est-á-dire usant cornme matériau de base la valeur), et
pour mieux la cerner et la définir dans sa spécificité, un type de posture dénonciation
antagoniste, le discours sérieux. Quest-ce que le sérieux ') Comment le sérieux a-t-il a
faire avec I'effetd'autorité '1 Y. Jankélévitch, qui a si bien écrit sur lironie, a aussi écrit
de belles pages sur le sérieux, auxquelles je renvoie.

De rnérne, plus généralernent, ironie et qualité littéraire ne sauraient étre


considérées cornme synonymes : a ce cornpte-Iá, les éditoriaux et chroniques des
journaux mondains el « arnusants », les opérettes, le théátre de boulevard et la
« blague » des chansonniers seraient les plus grands chefs-d'reuvre de la littérature.

1. Moreels
Depuis la naissance du concept philosophique dans I 'Antiquité grecque.
I 'ironic a designé tantot un mode de pensée tantot une figure de rhétorique ou
encere un procede esthétique théorisé par les Romantiques. Vous \'OUS demandiez:
dans votre synthése sur I 'ironie littéraire « si I 'ironie ce n 'est pas la Iittérature méme,
toute la littérature, mire une sorle de 'comble' de la littérature qui en exacerbe les
traits définitoires, el non pos un simple 'secteur' (ou genre, ou fonne. ou mode) parmi
d 'autres de la littérature »'. L 'ironie constitue-t-elle un mode privilégié de pensée ou
IIn 1I10renprivilégié d'expression pour les auteursfrancophones du XX' siécle :J Plus
qu 'aux époques précédentes ? Pourquoi ?

Ph. Hamon
le ne suis pas spécialiste des littératures francophones du XX" siccle, ayant
travaillé surtout sur la littérature du XIX" siécle, Mais le XIX" siecle, dans la rnesurc oú
il a vu naitre des réalités (I'explosion de médias nouveaux, la pres e, la multiplication

I l l arnon, Ph .. L 'Lronie li néroire. Ess ai s ur les formes de lécritm:e obl ique, Paris. l lachcuc,

Rcchcrchcs Iiuéraires, 1996, p. 41.

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Puu II'I'L I/'I \/01' répond aux questions posees par lSABELLE MOIIEEl.S

des images, la vitesse, les machines a voir et a communiquer, la dématérialisation du


systéme bancaire, la mondialisation, etc.) qui ont caractérisé le siécle suivant, me
parait avoir anticipé sur ce dernier, et avoir inventé des formes d'énonciations ironiques,
doubles, distancées (Flaubert, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont), qui seront largement
exploitées au XXC siécle, d'autant plus que le roman, genre polyphonique par excellence,
donc propre a accueillir les formes de I'ironie « moderne », semble bien s'étre imposé
comme quasi genre littéraire unique et mondialisé.

Maisje ne sais si on peut avancer que I'écriture ironique s'est particuliérement


développée, généralisée, et imposée comme dominante au XX" siécle, Certains grands
écrivains « modernes » en font indubitablement leur régime d'énonciation de
prédilection (Proust, Kafka, Gide, Musil, Joyce, Nabokov, Beckett) dan s sa variante
arnbigue et indécidable comme dan s 5a variante « pédagogique », tandis que d'autres
grands écrivains sont de grands écrivains « sérieux » (Malraux, M. Yourcenar, M.
Duras, G. Simenon, Faulkner, Claude Simon, tout le courant de la littérature « engagée »,
a peu pres tout le « nouveau roman » des années 1960). le ne sais si on peut enregistrer
une telle « dominante» ironique, méme si on peut supposer que I'effondrement des
grands « récits expl icati fs », des grandes idéologies avec leurs systernes de valeurs
partagées, la contestation des figures d'autorité, I'abolition des frontiéres matérielles
ella disparition de la géographie comme contrainte pourraient expliquer, peut-étre, le
retour en force de l' iron ie : ses postures d' énonciation décalées, décentrées,
démultipliées, travaillent alors, soit a renvoyer dos-a-dos I'ensemble des systernes de
valeurs auxquelles personne ne croit plus, soit a réinstaller ou a redessiner, sur le
champ de ruine des idéologies, des « seuils », des « frontiéres », des « valeurs », des
« étiquettes » mondaines de tous genres, destinés a recadrer et a recartographier une
social ité devenue chaotique et non maitrisable.

1. Moreels
Du surréalisme au postmodernisme en passant par le Nouveau Roman, dans
quelts) courantts) ou mouvemenus) liuérairets) du XX" siécle considérez-vous que
I 'ironie a joué un rále dominan! en France ?

Ph. Hamon
Au XXc siecle le mouvement Dada et le surréalisme, aprés Apollinaire, ont
donné a I'évidence une grande place a I'ironie dan s toutes ses es peces et variétés,
depuis I'ironie-humour oú la dimension participative (consensuelle, communiante,
euphorique) domine, jusquá I'ironie-agression ou I'acte d'excommunication et
d'exclusion dysphorique prédomine, en passant par tous les degrés et montages de
I'ironie « indécidable » post-flaubertienne. Peintres (Max Ernst, Klee, Magritte, Miro,
Dali) et musiciens (Satie, Stravinski) ont accompagné ce mouvement, prolongé par le
courant (pictural et littéraire) Pop, prolongé et diversifié par des pratiques comme la
littérature combinatoire (l'Oulipo de R. Queneau et Perec), d'inspiration ludique, ou

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L 'ironie Iil/éraire all xx" siécle: réflexions Sllr le róle el les perspeclil'es de I 'écrilllre obliqlle

par l'usage généralisé de l 'intertextualité et des collages citationnels (Picasso, Prévert)


qui ont un lien direct avec I'ironie.

L Moreels
Quel(s) estlsont I '1les écrivain(s) francophonets) du xX' siécle dont I 'ironie
vous semble la plus digne d'intérét :;

Ph, Hamon
Pour ce qui est de la littérature d'aujourd'hui, je le répete (a ma grande honre),
je ne suis pas spécialiste, ni grand lecteur, de littérature contemporaine. Mais acoté
des grands « sérieux » (Houellebecq, Quignard, Toussaint, M ichon, Bon, ",), ou de
grands écrivains dont I'ironie finit par sexprimer sous la seule forme parnphlétaire
(Céline, Bernanos), deux écrivains, Pinget et Echenoz, me paraissent avoir su créer de
nouvelles « musiques » ironiques (I'ironie est plus souvent une affaire de tempo, de
rythme, de légéreté, de ton - allegretto, scherzo - que de contenus ou themes fixes qui
lui seraient en quelque sorte « réservés », comme le sexe, la politique, etc.), notamrnent
par un travail subtil sur les formes dissonantes, sur les divers registres de I'oralité, et
sur le « détail » du monde trivial et quotidien.

Mais sans doute pas de monopole pour I'ironie, au XX" siécle. Ce courant
n'est pas le seul, et surtout n'est pas synonyme d'avant-garde, ni de modernité, ni
mérne de « qualité ». D'autres formes d'écritures « sérieuses », dont certaines
prolongent la grande tradition du « roman de mceurs » réaliste-naturaliste a la Zola,
certaines étant presque aeadémiques, ou classiques, moins innovantes en apparence
sur le plan formel, restent tres importantes (de Roger Martin du Gard a Gracq ou
Giono),

L Moreels
Parmi lesproductions en Ianguefrancaise du siéc!e passé, aussi bien littéraires
(romans, nouvelles, contes, essais, piéces de thédtre, poésie) que paralittéraires
(bandes dessinées, chansons, sketches, romans-photos, ,,), que/les sont celles qui
vous paraissent les plus propices a ce que I 'auteur y use du regard oblique de
I 'ironie :; Pour quelles raisons :;

Ph, Hamon
Certains supports et vecteurs sérniotiques semblent en effet plus propres que
d'autres a véhieuler I'ironie. 11semble a prerniere vue qu'il soit plus diffieile d'etre
ironique a travers l'Irnage (photo, peinture, sculpture) ou les arts non-figuratifs
(l'architecture, la rnusique, la dan se) qu'á travers le langage, qui dispose de marques
de I'énonciation spécialisées, et qui dispose de la fonetion métalinguistique (qui permet
a tout texte de parler de lui-rnérne), deux caraetéristiques qui I'opposent aux autres
systernes de communication et qui semblent bien avoir des liens privilégiés avec « l'effet

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d'ironie ». On constate d'ailleurs rapidement, et souvent, que tel ou tel tableau (ou
photo, ou film, ou caricature, ou sculpture, etc.) qui nous parait « ironique » le doit a
I'inclusion, a
la collaboration, ou a
I'adjonction d'un fragment de langage (titre de
l'ceuvre, collage d'un fragment de langage dans le tableau, discours ou commentaire
d'accompagnement, légende de la caricature, dialogues du film). Quant a la citation
(ou a la « mention »- voir l'artic\e de Sperber et Wilson dans Poétique 36), qui semble
bien fondamentale pour définir I'ironie, il est évident que l'architecture, la musique,
l'image en disposent comme le langage. Ce dont elles ne disposent pas, contrairement
au langage, c'est de la possibilité de dire qu 'el/es citent tout en citant (le métalangage).

1. Moreels
Souhaitez-vous ajouter I 'une ou I 'autre remarque a ces réflexions éclairames
sur l'ironie littéraire en rapport avec son rále che: les auteursfrancophones du xx"
siécle ?

Ph.llamon
Nous pourrions nous demander quels nouveaux champs de réflexion, quelles
nouvelles problématiques il conviendrait d'ouvrir ou d'explorer concernant cette
diffícile question de l'ironie. le crois, en effet, qu'il serait intéressant de reposer un
certain nombre de questions dan s un cadre (un cadrage) générique, en revisitant cette
vieille notion de genre que certains estiment aujourd'hui, a tort selon moi, périmée.

Cela de plusieurs maniéres. D'abord en se demandant si I'ironie ne constituerait


pas elle-méme un genre (gen re littéraire comme I'épopée, la tragédie, le roman, I'essai,
le poérne en prose, le fantastique, etc., ou genre non littéraire comme le western, la
comédie musicale, la symphonie, la sonate, la nature morte, le paysage, etc.), c'est-á-
dire un systérne de conventions et de régles sanctionnées dans la conscience des
lecteurs par des modeles canoniques c\assiques (La Bruyére, Pascal, Voltaire, ... ), par
des thématiques fíxes (le sexe, la politique, les mceurs dujour, les modes, les étiquettes,
les maniéres, etc.), par des régles de variation (une ironie plus ou moins « pédagogique »,
plus ou moins « moderne », plus ou moins consensuelle ou agressive), par un ton ou
un certain « registre» musical et mélodique (légéreté, rapidité, dissonances), par des
personnages-types récurrents (le « naif », le parvenu, I'étranger, I'enfant, le fou - bref
tous ceux qui maitrisent mal les étiquettes et les systérnes de valeurs de I'idéologie) et
par des formes el des leitmotive stylistiques, certes non spécifiques de l 'ironie, mais
dont la convergence en un point du texte signale souvent la présence de I'ironie, lui
scrvant a la fois de signal et de vecteur (la citation-rnention, l 'hyperbole, l'euphémisme,
la liste, la métaphore filée, le cliché, la prétérition, ... ). Le genre, cadrage de la
communication, tient lieu du référent absent, fait alors office de cadrage de substitution
nécessaire et indispensable a cette absence du référent, tout particuliérement dan s le
cas de la littérature qui est communication écrite, décontextualisée, différée, pour que
le lexte ironique soit identifié et compris comme ironique.

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L 'ironie lilléraire Gil XX" siécle : réflexiol1s sllr le r61e el les perspeclives de I'écrilllre obliqlle

Et ce genre ironique comporterait des espéces, des sous-genres tout aussi


identifiables par le lecteur. C'est un genre énonciatif (le genre sérieux en serait un
autre, dont la typologie symétrique reste a faire) qui a sa place a cóté des genres
énoncifs (ceux qui reglent conventionnellement les énoncés : western, épopée, paysage,
etc.), et qui peut peut-étre se substituer a
ces derniers qui tendraient, depuis le
romantisme, a a
disparaitre, ou « éc\ater », ou se diluer. Ceci dit, malgré de nombreux
á

colloques sur la question de 1'« éc\atement » ou de la « disparition » des gen res a


I'époque moderne et contemporaine,je a
ne crois pas cet éc\atement ni cette disparition. a
Simplement i1s se déplacent (les genres les plus c\assiques el éprouvés du rornan-
feuilleton du XIXc siécle, ou du roman naturaliste, par exemple, se retrouvent avec
l' intégralité de leurs conventions dans les dramatiques ou les feuilletons de la télévision
ou du cinéma), évoluent, se combinent, et se transforment, par exernple, en genres
énonciatifs comme I'ironie. Qui dira qu'il n'y a pas de genres, aujourdhui, en musique
(qui confondra le musette avec le tango, lejazz be-bop avec le free-jazz, le disco avec
le country), ou au cinéma ? Question en passant : si un genre s'impose,
s'institutionnalise et se rend visible souvent par I'apparition simultanée de parodies
qui en dénudent les conventions et les procédés, comment faire la parodie (peut-on la
faire?) d'un texte ironique?

Autre point, encore lié a la notion de genre : beaucoup d'analystes ont souligné
que I'ironie se présentait souvent comme la citation, ou la « mention », dun autre
texte. En citant a travers elles des genres littéraires identifiables (par exemple quand
Madame Bovary fait référence au discours littéraire rornantique, ou aux clichés des
langages dautorité, ou aux jargons du discours scientifique), c 'est-á-dire quand le
texte ironique cite du matériau « c\assique », le texte ironique cite donc des éléments
langagiers stables, connus du lecteur, done des systérnes de valeurs (esthétiques,
moraux, etc.) stables, donc des contenus idéologiques stables qui tiennent lieu, dan s
cette communication différée, écrite, que constitue la littérature, de la mémoire
idéologique stab/e du lecteur. Le genre cité dans le texte ironique représente dans ce
texte une loi, une norme, une regle, un ensemble de conventions. 11est le « gardien de
la loi » dont la présence est nécessaire a la constitution complete de 1'« aire de jeu »
actantielle de l 'ironie. Le genre cité incarne done et rend visible cette chose par essence
invisible, une idéologie, un systérne de valeurs, celui que le texte ironique va contester
ou réaffirmer.

Autre réflexion a mener, toujours dans le cadre d'une histoire et théorie des
genres : y a-t-il des genres plus ou moins compatibles ou incompatibles avec I'ironie?
La question s'est souvent posée et polarisée sur deux genres tres différents, parfois
mérne considérés comme antagonistes, le poeme Iyrique d'une part, le roman réaliste
d'autre parto Selon plusieurs (écrivains, poétes, critiques, théoriciens), effectivernent,
a premiére vue du moins, il semblerait que « I'effet de sincériié » nécessaire au genre
Iyrique, oú un «je » partage une expérience avec un lecteur, soit incompatible avec

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PIIII.lPI'I. H, 1/0\ répond aux qnestions posées par /.>IBH/L MOREUS

I'effet de distanciation de I'énonciation ironique oú le « je » ne sernble pas assurner


son énonciation, et d 'autre part, que l ' « effet de réel » et « I'effet de créance » du texte
réaliste (le lecteur doit croire a
la réalité de ce que décrit I'auteur réaliste, done la a
crédibilité de ce dernier comme auteur autorisé et assumant autoritairement son énoncé)
soit incompatible avec ce méme effet de distanciation, de dé-responsabilisation ou de
disparition de I'auteur-narrateur, Cornrne par hasard, l' instillation de l' ironie dans le
texte Iyrique cornme dan s le texte réaliste se produit a la rnéme époque, au milieu du
XIX" siécle, avec Baudelaire et avec Flaubert. Mais tout cela rnériterait des analyses
stylistiques précises, étayées par une redéfinition plus souple, moins fixiste, rnoins
norrnative, de la catégorie du genre.

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