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À lire également en

Que sais-je ?

Martine Combemale, Jacques Igalens, L’audit social, no 2399.


Sylvie Brunel, Le développement durable, no 3719.
Fabienne Cardot, L’Éthique d’entreprise, no 3755.
Dominique Roux, Les 100 mots de la gestion, no 3730.
ISBN 978-2-13-074840-3

ISSN 0768-0066

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Dépôt légal – 1 édition : 2008
e
5 édition mise à jour : 2016, janvier

© Presses Universitaires de France, 2008


6, avenue Reille, 75014 Paris

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


Introduction

L’entreprise peut-elle s’affranchir de toutes obligations autres que légale et économique vis-à-vis
de son environnement social, humain, politique et écologique ? À l’heure du réchauffement
climatique, des scandales financiers à répétition, des controverses sur les comportements contraires à
l’éthique des dirigeants d’entreprises et de la globalisation des échanges marchands, peu de
personnes doutent encore du fait que l’entreprise, en tant qu’organisation localisée au cœur des
changements économiques et sociaux contemporains constitue une « affaire de société 1 ». L’idée de
responsabilité sociale de l’entreprise (désormais RSE) répond à cet enjeu en proposant une
représentation élargie de l’environnement des firmes – entendu dans ses dimensions non seulement
économiques et financières, mais aussi sociales, humaines, culturelles, politiques et écologiques – et
en posant la question de la capacité des entreprises à en gérer simultanément toutes les dimensions.
La RSE renvoie donc à la fois à l’intégration des dimensions marchandes et non marchandes dans la
gestion et à la prise en compte des effets externes positifs et négatifs des entreprises sur la société.
Elle se situe ainsi au cœur des dynamiques contemporaines du capitalisme et offre une illustration de
la capacité de ce système à s’adapter à ses critiques en les internalisant au sein même des processus
de gestion 2.
La notion de RSE s’efforce en effet de rendre compte de l’exercice par les entreprises d’une
responsabilité vis-à-vis des différents groupes avec lesquels elles interagissent – souvent désignés
sous le terme de parties prenantes ou stakeholders 3 – et qui se situent au-delà de leurs strictes
obligations, techniques, légales et économiques. Cette définition liminaire suffit à souligner le
caractère ambigu et complexe de la RSE en tant que concept et pratique corporative : où commencent
et où s’arrêtent ces responsabilités étendues ? La responsabilité sociale des entreprises ne se limite-
t-elle pas à la maximisation du profit ? Vis-à-vis de quels groupes sociaux l’entreprise doit-elle et
peut-elle exercer ses responsabilités ? Quels outils permettent de détecter les attentes et de gérer les
relations avec ces différentes parties prenantes au développement de l’entreprise ? Quels sont les
fondements normatifs de la RSE ? La RSE procède-t-elle uniquement de la volonté de l’entreprise ou
doit-elle être encadrée légalement ? Quels facteurs affectent la définition des contours et du contenu
de la RSE ? L’engagement des entreprises vers la RSE est-il sincère ou constitue-t-il simplement une
nouvelle forme de communication marketing ? L’investissement des entreprises dans les actions de
RSE est-il économiquement rationnel ?
Toutes ces questions invitent à analyser de manière plus approfondie une notion qui a connu en
France et dans le monde, auprès de nombreuses communautés de professionnels de la gestion, un
regain d’attention et d’intérêt considérable pendant les quinze dernières années. Marginales à la fin
des années 1990, les pratiques de gestion de la RSE se sont institutionnalisées très rapidement en
France depuis le début du siècle, au point que presque toutes les entreprises du CAC40 comportent
désormais un responsable du développement durable ou de la RSE en charge du déploiement de la
stratégie sociétale de l’entreprise. De nombreux autres signes témoignent du dynamisme du champ
organisationnel et institutionnel de la RSE : la création de think tanks dédiés à ce thème (ex. :
l’Observatoire pour la responsabilité sociétale des entreprises), l’émergence d’agences de rating
(notation) social (RiskMetrics/MSCI, Sustainalytics, ou encore Vigeo), la croissance exponentielle
du marché de l’investissement responsable ou encore la parution en novembre 2010 de la norme ISO
26000 intitulée : « Lignes directrices relatives à la responsabilité sociétale 4 ».
Du fait de ces évolutions très rapides, la RSE a souvent été assimilée à une nouvelle mode
managériale. Pourtant, Howard R. Bowen pouvait déjà constater en 1953 que la RSE était non
seulement une idée acceptable dans les cercles américains de dirigeants de grandes entreprises, mais
qu’elle était même « devenue à la mode 5 ». Contrairement à une idée reçue, la RSE n’est donc pas un
nouveau concept, mais s’inscrit dans le prolongement de pratiques d’entreprises plus anciennes telles
que la philanthropie corporative et fait l’objet outre-Atlantique de nombreux débats académiques
depuis les années 1920 6. Un détour historique s’impose donc comme un passage obligé pour
présenter ce concept et comprendre les enjeux liés à son institutionnalisation et à sa diffusion
contemporaine au sein des entreprises.
Les fondements théoriques de la RSE seront ensuite présentés, en répertoriant ses définitions,
mais surtout en montrant comment les représentations des relations entre l’entreprise et la société
rendent compte de la diversité des approches théoriques de cette notion. La délicate question de la
mesure de la RSE peut alors être abordée, ainsi que le problème de l’impact financier pour les
entreprises de l’adoption de pratiques de RSE, qui constitue l’un des thèmes récurrents de la
littérature consacrée aux liens entreprise-société. Mais la gestion de la RSE implique aussi
l’existence d’un outillage spécifique, dont le développement a pour corollaire l’émergence
de nouveaux marchés dans les domaines du consulting, de la communication, de l’audit et de
l’investissement financier.
Finalement, les défis contemporains de la gestion de la RSE peuvent être étudiés comme autant
de paradoxes : gestion difficile d’un concept étroitement lié au contexte institutionnel national dans un
système économique globalisé ; décalages entre discours sur la RSE et pratiques de RSE qui
suscitent le scepticisme et peuvent s’interpréter au prisme des travaux sur l’apprentissage
organisationnel ; limites d’une instrumentation nécessaire mais parfois excessive de la RSE qui
menace en permanence ses fondements normatifs et sociaux et finalement sous-exploitation de
pratiques ayant un potentiel de réforme important par des mouvements sociaux qui tendent parfois à
négliger les leviers d’action offerts par la RSE.

1. R. Sainsaulieu (éd.), L’Entreprise, une affaire de société, Paris, Presses de Sciences Po, 1992.
2. L. Boltanski, E. Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, coll. « NRF-Essais », 1999.
3. Le terme de stakeholder ou partie prenante a été popularisé par l’ouvrage de R. E. Freeman, Strategic Managment : a
Stakeholder Approach, Boston, Pitman, 1984, et désigne les « individus ou groupe d’individus qui peuvent affecter ou être affectés par
la réalisation des objectifs organisationnels » (p. 46).
4. M. Capron, F. Quairel-Lanoizelée et M.-F. Turcotte, ISO 26000, une norme hors norme ?, Paris, Économica, 2011.
5. H. R. Bowen, Social Responsibilities of the Businessmen, New York, Harper & Brothers, p. 48.
6. J.-P. Gond, « La responsabilité sociale des entreprises, encore une mode managériale ! », in A. Pezet et S. Sponem (éds.), Petit
e
bréviaire des idées reçues en management, Paris, La Découverte, 2 éd., 2010, p. 229-237.
CHAPITRE PREMIER

Genèse de la responsabilité sociale de


l’entreprise

Contrairement à une idée reçue qui voudrait faire d’elle un nouveau paradigme ou une mode
managériale, l’idée de RSE est relativement ancienne et trouve ses fondements dans des pratiques
d’entreprise vieilles de plus d’un siècle outre-Atlantique. Dans de nombreux pays européens tels que
la France, sa résurgence contemporaine capitalise sur une tradition de paternalisme économique.
Cependant, le développement de la RSE comme concept académique est plus récent, et on attribue en
général à Howard R. Bowen le titre de « père fondateur » de la RSE. Son ouvrage de 1953, intitulé
Social Responsibilities of the Businessman, constitue l’un des premiers efforts systématiques
d’analyse des discours et des comportements liés à la responsabilité sociale. Cet ouvrage témoigne
de l’ancrage religieux de la RSE et marque l’entrée de cette notion dans le champ académique.
Depuis cette période, la RSE suscite des controverses relatives aux dangers politiques liés à un
engagement de l’entreprise au-delà de ses prérogatives économiques et s’impose comme un concept
« par essence contesté ».

I. – Une brève généalogie de la RSE

La responsabilité sociale s’est constituée en doctrine structurant les discours et pratiques des
hommes d’affaires américains entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, durant la seconde
révolution industrielle. Elle s’inscrit dans une tradition de philanthropie corporative qui répond tout
autant à une inspiration religieuse protestante (sauver son âme dans l’au-delà) qu’à des enjeux
pratiques (fixer une main-d’œuvre compétente). L’entreprise Pullman en fournit l’illustration, ses
installations communautaires à l’usage des employés offrent une vitrine exemplaire du paternalisme
industriel de cette époque. Le principe dominant de cette forme embryonnaire de responsabilité
sociale est celui de la philanthropie, posée comme devoir de l’homme d’affaires qui a réussi et dont
la prospérité ne se trouve justifiée, d’après l’idée protestante du stewardship, que si elle contribue
aussi au bien-être de la communauté au sein de laquelle ses affaires ont pu prospérer ; son mot
d’ordre est giving back, et sa figure emblématique est sans nul doute celle d’Andrew Carnegie, dont
l’article de 1889 consacré à l’analyse des « devoirs de l’homme de bien » donnera naissance au
mouvement de l’« évangile social ».
D’après l’historien américain Morrell Heald, « ce dont le XIXe siècle manquait, et que le
e
XX siècle va fournir, c’est une justification – une conceptualisation de la relation entre l’entreprise et
la communauté – suivant laquelle la responsabilité sociale est considérée non seulement comme une
charge pesant sur la conscience et l’intérêt individuel, mais aussi sur les ressources des
entreprises 1 ». C’est entre les années 1900 et 1920, dans un contexte de réforme sociale où dominent
les idées des progressistes, que s’élabore cette nouvelle approche des relations entre l’entreprise et
la société aux États-Unis, qui va donner naissance à une première ébauche de responsabilité sociale.
Durant cette période où les premières lois antitrusts sont mises en place, l’idée qu’il est nécessaire
pour les entreprises de maintenir de bonnes « relations publiques » s’impose auprès de grands
dirigeants tels que J. D. Rockefeller, qui fera évoluer en conséquence la politique de l’entreprise
Standard Oil, et les premiers départements chargés de la gestion des relations publiques se
développent. Le terreau idéologique sur lequel se construit la notion de responsabilité sociale
s’enrichit alors des notions d’intérêt et de service public, et il devient clair dans les milieux
d’affaires qu’une meilleure prise en compte de l’opinion dans la conduite de l’entreprise s’impose
désormais. Ce développement de l’idée de responsabilité sociale répond alors à des enjeux de
légitimation, car les entreprises américaines, dont certaines ont vu leur taille augmenter dans des
proportions jusqu’alors inégalées, sont parfois perçues comme une menace directe pour le bon
fonctionnement des marchés et de la démocratie. Des journalistes d’investigations – les muckrakers –
dénoncent de manière documentée et systématique les méfaits de certains entrepreneurs à l’origine de
ces géants qui seront parfois surnommés les « barons voleurs ».
Pendant les années 1920, la doctrine de la responsabilité sociale se consolide avec la notion de
trusteeship, qui stipule que les personnes mandatées pour gérer le bien d’autrui se doivent d’exercer
cette fonction comme s’il s’agissait de leur bien propre. Cette idée sécularise et complète la notion
antérieure de stewardship. De nombreux dirigeants tels qu’Owen D. Young et Gerard Swope de la
General Electric ou encore Elbert H. Gary de la United Steel Company prennent publiquement des
positions en faveur de cette approche et affirment une vision partenariale de leur rôle de dirigeant,
cherchant à concilier les objectifs des détenteurs du capital et de la force de travail. Cependant,
l’idée que l’entreprise a des responsabilités vis-à-vis du grand public est parfois contestée dans les
milieux dirigeants. Ainsi, Henry Ford oppose à cet objectif « trop flou » une stricte focalisation sur la
production, mieux à même selon lui de servir la société à long terme. Cette seconde vague
d’élargissement et de conceptualisation d’une responsabilité sociale correspond à un besoin pour la
classe émergente de dirigeants gestionnaires, qui ne sont plus nécessairement propriétaires des
entreprises qu’ils gèrent, d’affirmer leur respectabilité sociale. Cette période voit l’émergence et la
formalisation des premiers codes de conduite au niveau des industries et peut s’interpréter comme
une tentative d’autorégulation visant à éviter le développement de régulations contraignantes.
L’effondrement économique de la crise de 1929 et la perte de prestige social des dirigeants et
des entreprises auront pour conséquence une mise en berne des discours relatifs à la responsabilité
sociale. Si les politiques du New Deal conduisent, de la part des entreprises, au développement de
mesures sociales qui ont pu être qualifiées de responsabilité sociale « encadrée 2 », ce n’est qu’après
la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1950, que se réaffirme à nouveau la doctrine de la
RSE. D’après Morrell Heald, le principal apport de cette période sera précisément la qualification
de ces pratiques au travers de l’acronyme RSE, l’ensemble des idées et des représentations
nécessaires à son développement étant déjà en place depuis les années 1920. Les pratiques de RSE
se développeront progressivement au sein des entreprises américaines en s’appuyant sur des
mouvements sociaux : le mouvement pour les droits civiques et les luttes contre la discrimination
dans les années 1960, les mouvements écologistes et les mouvements étudiants contre la guerre du
Vietnam qui cibleront les entreprises polluantes ou productrices d’armes dans les années 1970, la
lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud dans les années 1980.
Au-delà d’une consolidation des pratiques de RSE autour de problèmes sociaux et
environnementaux spécifiques, la Seconde Guerre mondiale marque surtout le passage de la RSE du
monde des affaires au monde académique : pendant les années 1950 et 1960, on observe la
multiplication d’ouvrages et d’articles académiques et de prises de positions relatives à la RSE.
L’ouvrage d’Howard Bowen est sans doute celui qui illustre le mieux le passage de la responsabilité
sociale du statut de doctrine formée dans le monde des affaires à celui de concept académique, enjeu
de débats théoriques.

II. – Howard Bowen,


père fondateur de la RSE

De nombreux auteurs s’accordent pour attribuer à Howard Bowen la paternité du concept


« moderne » de RSE, en grande partie à cause de la publication de son livre de 1953, intitulé Social
Responsibilities of the Businessman. L’économiste John Maurice Clark avait déjà évoqué un
glissement progressif des responsabilités des dirigeants de la sphère économique vers la sphère
sociale dans un article de 1916 du Journal of Political Economy, et Bowen s’appuie sur les débats
des institutionnalistes tels que Merrick Dodd, Adolfe Berle et Gardiner Means relatifs à la séparation
entre propriété et contrôle ou encore à la définition des objectifs de l’entreprise comme entité
juridique. Il n’en demeure pas moins que son ouvrage constitue une remarquable synthèse des enjeux
économiques et institutionnels relatifs à la notion de responsabilité sociale.
Howard R. Bowen est un économiste d’inspiration keynésienne, dont les travaux sont consacrés à
l’économie de l’éducation. L’encadré 1 fournit quelques éléments biographiques sur cet auteur qui a
acquis dans les années récentes le statut paradoxal de célèbre inconnu. En effet, la définition de la
page 6 de son ouvrage, selon laquelle : « La responsabilité sociale de l’entreprise renvoie à
l’obligation pour les hommes d’affaires de réaliser les politiques, de prendre les décisions et de
suivre les lignes de conduite répondant aux objectifs et aux valeurs qui sont considérés comme
désirables dans notre société » est rituellement citée dans les articles relatifs à la RSE, mais le
contenu de l’ouvrage est très rarement analysé 3.
Encadré 1. – Éléments biographiques sur
Howard Rothman Bowen (1908-1989)
Après avoir réalisé des études d’économie au collège d’État de Washington et une thèse à l’université de l’Iowa
(1933), Howard R. Bowen effectue des études post-doctorales à Cambridge (Angleterre) où il est exposé aux travaux de
Keynes. Son parcours se prolonge alors en dehors de la sphère académique, et il occupe les fonctions d’économiste dans
des administrations américaines ainsi que dans une entreprise (Irving Trust, New York)*.
Sa carrière académique proprement dite débute lors de son recrutement en 1947 à la tête de la faculté d’économie de
l’université de l’Illinois (Chicago). Si Bowen s’acquitte parfaitement de sa tâche consistant à redresser ce département et à
en faire l’un des meilleurs centres de recherche en économie des États-Unis – il y recrute plusieurs futurs prix Nobel
d’économie tels que Modigliani –, son passage reste marqué par une controverse qui atteindra l’échelle nationale et qui
constitue un véritable épisode de « Maccarthysme académique ». En effet, l’arrière-garde d’économistes néoclassiques de
son département, plus focalisée sur l’enseignement que la recherche, voyait d’un très mauvais œil les réformes du système
de promotion instaurées par Bowen ainsi que l’introduction, dans les programmes du collège de commerce, d’outils
d’analyses keynésiennes. Ils organiseront au tout début des années 1950 une véritable cabale dans les journaux locaux à
son encontre pendant la période de la « chasse aux sorcières », et Howard Bowen, accusé d’être antibusiness, sera
poussé à la démission de ses fonctions. Cet épisode connu sous le nom de la « controverse Bowen » ne
l’empêche toutefois pas de continuer ultérieurement sa carrière d’économiste spécialisé dans le domaine de l’éducation, et
plusieurs de ses ouvrages resteront pour longtemps des références importantes de ce champ d’étude**. Il n’aborde le
thème de la responsabilité sociale dans ses écrits que de manière marginale au-delà de son ouvrage de 1953. Il occupera la
tête de plusieurs collèges de commerce et présidera quelques universités américaines, avant de s’éteindre le 22 décembre
1989 à l’âge de 81 ans.

* W.R. Solberg, S. Tomilson, « Academic McCarthyism and Keynesian Economics : the Bowen Controversy at the
University of Illinois », History of Political Economy, 1997, vol. 29, p. 55-81.
** Ces informations biographiques sont disponibles sur le site Internet de l’université de l’Iowa, à l’adresse suivante :
http://www.iowalum.com/magazine/presidents/bowen.cfm

Bowen positionne son analyse de la doctrine de la responsabilité sociale à un niveau


macroéconomique et l’évalue en fonction de sa capacité à générer un niveau de bien-être plus élevé
dans la société. Il appréhende cette notion comme une « troisième voie », située à mi-chemin entre la
régulation étatique et le pur laisser-faire. La responsabilité sociale apparaît en effet à cette époque
comme un mode d’autorégulation des entreprises particulièrement séduisant, permettant d’éviter
simultanément les écueils d’une régulation trop importante – qui constitue un véritable danger pour la
démocratie aux yeux des Américains dans un contexte de guerre froide – et les désastres sociaux
auxquels ont parfois conduit les marchés laissés à eux-mêmes et dont les effets se sont fait sentir à la
fin du XIXe siècle et après la crise de 1929.
En ce sens, la responsabilité sociale s’offre à Bowen comme un moyen de réaliser les grands
objectifs de l’économie américaine – objectifs qu’il présente et définit de manière large, incluant, au-
delà du progrès économique, des buts de justice, de liberté et de développement des personnes. C’est
la raison pour laquelle il analyse les discours managériaux et religieux relatifs à la responsabilité
sociale, les facteurs explicatifs de son institutionnalisation aux États-Unis pendant la première moitié
du XXe siècle, les arguments critiques légaux et économiques qui ont été opposés à l’idée de RSE et
finalement les moyens de renforcer le potentiel de ces comportements d’entreprises, tels que les
techniques d’audit social.
En ce qui concerne l’institutionnalisation de cette doctrine, elle est pour Bowen très directement
liée à des facteurs tels que l’évolution des valeurs de la société américaine, avec l’affirmation
d’idéaux démocratiques plus marqués, et des tendances telles que le développement du syndicalisme
ouvrier. Les dirigeants d’entreprises étant « socialisés », ils ont été soumis à ces forces sociales,
mais sont également devenus sensibles à certains de ces changements. Cependant, si ces tendances
témoignent de l’émergence d’attentes plus élevées en matière de responsabilité sociale de la part de
la société américaine, elles ne suffisent à expliquer pourquoi les dirigeants ont pu y répondre.
Comme le résume Bowen lui-même, des changements institutionnels plus profonds doivent être pris
en compte pour expliquer la diffusion de cette doctrine : « Pourquoi les hommes d’affaires se sentent
aujourd’hui plus concernés par leurs responsabilités sociales ? […] nous pouvons diviser notre
réponse en trois parties : 1/ parce qu’ils ont été obligés de se sentir concernés ; 2/ parce qu’ils ont
été persuadés d’être plus concernés ; et 3/ parce que, du fait de la séparation entre propriété et
contrôle dans la grande entreprise, les conditions ont été favorables au développement de cette
préoccupation » (p. 103). Le développement de la RSE est en effet concomitant de la division entre
propriété et contrôle de l’entreprise qui, en séparant les actionnaires de la nouvelle classe de
« managers professionnels », a aussi renforcé la socialisation des dirigeants – et donc leur sensibilité
à la société qui les entoure – en diversifiant leurs origines sociales et en augmentant leur latitude de
prise en compte des pressions externes dans les processus de prise de décision organisationnels. Ce
mouvement de progressive professionnalisation explique aussi le succès d’une doctrine qui
permettait aux nouveaux « managers » d’affirmer leur respectabilité sociale.
Dans cet ouvrage, Bowen réalise aussi une synthèse de la représentation que les dirigeants
d’entreprises américaines de la première moitié du siècle dernier se faisaient de leurs
responsabilités sociales. Il s’appuie à cette fin sur un corpus de textes produits par plus d’une
centaine de dirigeants pour caractériser leur vision de leurs responsabilités sociales. Son analyse
montre que les dirigeants de cette période définissent cette responsabilité en référence à l’idée que le
pouvoir économique dont ils disposent renforce leur devoir de gérer leurs affaires d’une manière qui
bénéficie à la communauté.
Cependant, si les dirigeants étudiés par Bowen sont sensibles à la nécessité d’intégrer dans leurs
processus de prise de décision les groupes affectés par les choix des entreprises, en suivant une
logique partenariale et non plus uniquement un objectif de maximisation du profit pour l’actionnaire,
ils considèrent toutefois qu’ils doivent rester les ultimes arbitres de la gestion des demandes de ces
groupes externes. Ainsi, ils ne sont pas prêts à partager leur pouvoir décisionnel, ce dont témoigne
leur grande défiance vis-à-vis des mouvements syndicaux. Ces hommes d’affaires des années 1950
voyaient aussi dans la responsabilité sociale un moyen de « vendre » le capitalisme au citoyen
américain et, ce faisant, d’endiguer la diffusion des idées communistes et socialistes. Ils confondaient
aussi parfois l’intérêt général avec l’intérêt de leur entreprise.

III. – Les fondements religieux et normatifs de la RSE

Les conditions de production de l’ouvrage de Bowen illustrent clairement les soubassements


religieux des discours académiques sur cette notion. En effet, ce livre fait partie d’une série, débutée
en 1949, de six ouvrages consacrés à l’application de la doctrine protestante à la vie des hommes
d’affaires et aux problèmes économiques contemporains. Elle inclut notamment La Révolution
organisationnelle de Kenneth Boulding. Ce projet, financé par la fondation Rockefeller, a été
développé à l’initiative d’une association regroupant des Églises protestantes et orthodoxes des
États-Unis : le Conseil fédéral des Églises. L’initiative avait pour vocation de construire un corpus de
textes qui serait le pendant protestant des enseignements liés à la vie économique fournis par
l’encyclique du pape Léon XIII en 1891, Rerum Novarum. L’ouvrage qui marque l’entrée de la notion
de RSE dans le monde académique est donc directement issu d’un projet émanant d’institutions
religieuses !
Il n’est donc pas surprenant que Bowen consacre un chapitre entier à l’étude de la responsabilité
sociale des hommes d’affaires telle qu’elle ressort des écrits des penseurs protestants. Ainsi, il
montre que ces travaux fournissent une vision des représentations sociales qui recoupe en grande
partie les représentations de la responsabilité sociale des dirigeants, autour des notions de
trusteeship et de stewardship. Au-delà de ces convergences, l’approche religieuse protestante se
distingue toutefois de la vision profane des hommes d’affaires sur deux points importants : elle
n’apporte pas de soutien inconditionnel au système capitaliste et envisage la nécessité de développer
des contre-pouvoirs économiques afin d’équilibrer l’influence des dirigeants d’entreprise 4.
Les discours managériaux et les travaux académiques nord-américains sur la RSE restent
aujourd’hui encore très fortement marqués par cette orientation religieuse. Michael Porter a
récemment pu comparer la RSE à « une religion avec trop de prêtres » et, outre-Atlantique, de
nombreux dirigeants présentent leur décision d’investir dans des programmes de responsabilité
sociale sur le mode de la conversion religieuse. À période régulière, des auteurs américains
proposent de refonder les études relatives à la RSE sur une base religieuse le plus souvent
protestante, comme en témoigne l’un des chapitres conclusifs de l’Oxford Handbook of Corporate
Social Responsibility, publié en 2008, qui se propose d’utiliser la spiritualité comme nouvelle
fondation… La notion de RSE constitue donc une illustration frappante de la thèse de Max Weber
selon laquelle l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme partagent de nombreuses affinités
électives 5.

IV. – La RSE,
un concept par essence contesté

Le développement des travaux sur la RSE dans les années 1950 et 1960 est marqué par une série
de débats qui opposent, dans un contexte de guerre froide, les défenseurs de l’idée selon laquelle
l’entreprise puisse avoir des responsabilités élargies vis-à-vis de la société, à ses détracteurs, pour
lesquels l’objectif de l’entreprise doit être cantonné à la recherche d’un profit maximum. Tandis que
les premiers voient dans la RSE un argument de vente du système capitaliste au peuple américain, les
seconds considèrent au contraire que la RSE est un véritable « cheval de Troie » de l’idéologie
communiste.
En 1958, Theodore Levitt publie dans la Harvard Business Review une première critique en
règle des débordements politiques susceptibles d’être engendrés par la « nouvelle orthodoxie » que
constitue à ses yeux la RSE avec un article intitulé « The Dangers of Corporate Social
Responsibility 6 ». Levitt voit dans la RSE une ingérence du monde des affaires dans la sphère
politique menaçant le bon fonctionnement d’une société démocratique pluraliste. La RSE s’inscrit
selon lui dans un mouvement de centralisation des fonctions économiques, sociales, politiques et
spirituelles qui pourrait conduire à la construction d’une société monolithique, qu’il compare
successivement à l’Église médiévale, un nouveau féodalisme, un Léviathan ou plus simplement du
fascisme. La concentration de la gestion du bien-être dans les mains d’un petit nombre d’acteurs,
qu’il s’agisse de l’État, des syndicats ou des entreprises, est à proscrire, et tout mouvement
renforçant cette tendance doit être combattu. L’accroissement du pouvoir des entreprises sur la
société qui résulterait d’une diffusion de la RSE signerait donc bel et bien la mort du capitalisme, qui
tomberait victime de ses propres bonnes intentions. C’est la raison pour laquelle Levitt exhorte les
hommes d’affaires de son temps à s’écarter de la doctrine de la responsabilité sociale et à se
focaliser sur la recherche du profit afin de maintenir séparées les fonctions de régulation sociale. Ce
faisant, il ne nie pas que les entreprises doivent répondre aux attaques qui leur sont faites et
contribuer à résoudre certains problèmes sociaux. Mais il suggère qu’une réponse plus appropriée de
leur part consisterait tout simplement à accepter l’existence de l’action gouvernementale et syndicale
et à en reconnaître les bénéfices potentiels. Aux discours lénifiants sur la vertu, les bonnes œuvres et
l’altruisme – un « gospel de la tranquillité qui est un soporifique » (p. 50), Levitt oppose donc un
credo capitaliste dur : « Au lieu de lutter pour sa survie en se déguisant en industrie de service
public, le monde des affaires devrait lutter comme s’il était en guerre. Et comme dans toute bonne
guerre, il doit lutter galamment et audacieusement, mais surtout pas moralement » (p. 50).
C’est à Milton Friedman que l’on doit une seconde critique de la doctrine de la RSE qui restera
la plus célèbre bien qu’elle ne soit pas la plus innovante. Son article du New York Times Magazine,
publié en 1970, qui synthétise et reprend dans ses grandes lignes les arguments développés à
l’encontre de la RSE dans un ouvrage antérieur, Capitalism and Freedom (1962), est paradoxalement
l’une des références le plus souvent citées tout à la fois par les défenseurs tout comme les détracteurs
de la RSE 7. L’analyse de Friedman recoupe en partie des arguments de critiques politiques déjà
développés par Bowen et Levitt, mais il en généralise et en étend la portée en inscrivant son
argumentation dans la perspective économique d’une relation d’agence qui lie un manager (l’agent) à
ses actionnaires (le principal).
Dans le contexte de cette relation principal/agent, Friedman postule que la responsabilité ne peut
être qu’individuelle, la responsabilité sociale ne peut donc être que celle du manager (l’agent) ou de
l’actionnaire (principal). Par ailleurs, il exclut les actions de RSE qui seraient profitables, car elles
ne correspondent selon lui qu’à une labellisation hypocrite de la recherche de profit. En s’appuyant
sur ces hypothèses, et après avoir évacué la situation où les actionnaires souhaitent utiliser pour des
raisons personnelles leur argent à des fins sociales via les entreprises qu’ils possèdent, Friedman n’a
aucun mal à démontrer qu’un investissement par un manager de l’argent de son entreprise dans des
programmes de RSE va soit à l’encontre de ses obligations fiduciaires vis-à-vis des actionnaires (en
diminuant le profit), soit équivaut à faire supporter par les consommateurs ou par les employés le
coût des actions sociales et environnementales de l’entreprise. Quel que soit le cas de figure, ceci
revient pour le manager à se substituer au gouvernement en imposant arbitrairement un impôt à
certains acteurs économiques pour gérer un problème environnemental ou social.
La question qui se pose alors est celle de la capacité et de la légitimité d’un manager pour définir
ainsi les problèmes sociaux prioritaires et pour les gérer. Pour Friedman, les hommes d’affaires ne
disposent ni des compétences nécessaires à la gestion d’un service public ni de la légitimité politique
pour administrer le bien commun, car ils ne sont pas élus démocratiquement. Dès lors, la RSE
constitue une menace pour la démocratie et la société américaine – surtout dans un contexte de guerre
froide –, et elle peut être comparée à du socialisme rampant et finalement assimilée à une « doctrine
fondamentalement subversive » (p. 223). Si les citoyens américains souhaitent voir les entreprises
adopter des techniques de production moins polluantes, Friedman leur conseille de voter et d’utiliser
le processus démocratique pour élire un gouvernement qui pourra légiférer en ce sens. Les fonctions
sociales peuvent ainsi être clairement séparées : d’une part, la gestion du bien public incombe à
l’État et, d’autre part, « il n’existe qu’une seule et une seule responsabilité sociale de l’entreprise,
celle d’utiliser ses ressources et de s’engager dans les activités qui vont accroître ses profits dans le
respect des règles du jeu, à savoir une compétition libre et ouverte, sans tromperie ni fraude »
(p. 223). Selon cette perspective, la RSE est donc définie de manière minimaliste comme la
recherche d’un profit maximum dans le respect du cadre légal.
Face à ces controverses, les auteurs défendant la notion de RSE vont toujours chercher à justifier
l’existence et la pertinence d’une responsabilité sociale qui s’étend au-delà de l’approche
minimaliste définie par Friedman, ouvrant des débats sur les limites et les frontières de la
responsabilité sociale qui resurgissent à période régulière 8. Il n’est donc pas exagéré, à la suite de
Jeremy Moon, d’assimiler la RSE à un concept « par essence contesté », au sens de Gallie 9, les
développements théoriques sur cette notion étant structurés par des tensions récurrentes présentes dès
les années 1950 et 1960. Les différentes approches de la RSE issues de ces débats sont présentées
dans le chapitre III. Elles intègrent des travaux qui prolongent les réflexions initiées par Levitt et
Friedman sur la dimension politique de la RSE en cherchant à comprendre comment réguler le
comportement des entreprises multinationales qui peuvent opérer dans des régimes où les systèmes
politiques n’offrent pas aux citoyens un contexte démocratique. Cependant, la remise en question de
l’argumentation de Friedman s’est surtout affirmée au travers de travaux empiriques s’efforçant de
démontrer la compatibilité entre la poursuite du profit et l’adoption de comportements socialement
responsables 10. Ces travaux sont l’objet du chapitre V.
Avant de présenter ces développements, il est utile d’analyser les raisons pour lesquelles un
concept américain forgé dans les années 1950 revient aujourd’hui au cœur des préoccupations
managériales en France et en Europe en identifiant les moteurs contemporains de la RSE.

1. M. Heald, The Social Responsibilities of Business. Company and Community, 1900-1960, Press of Case Western Reserve
University, 1970.
2. J. Pasquero, « La responsabilité sociale de l’entreprise comme objet des sciences de gestion : un regard historique », in M.-
F. Bouthillier-Turcotte, A. Salmon (éds.), Responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise, Sillery, Presses de l’Université
du Québec, 2005, p. 80-112.
3. A. Acquier, J.-P. Gond, « Aux sources de la responsabilité sociale de l’entreprise : (re)lecture et analyse d’un ouvrage fondateur :
o
Social Responsibilities of the Businessman d’Howard Bowen, 1953 », Finance-Contrôle-Stratégie, vol. 10, n 2, 2007, p. 5-35.
4. Pour une comparaison des approches protestantes et catholiques de la RSE, voir A. Acquier, J.-P. Gond et J. Igalens, « La religion
dans les affaires : la RSE », Note de la Fondation pour l’innovation politique, mai 2011. Deux présentations des idées de cette note
par leurs auteurs sont disponibles aux adresses suivantes : http://www.youtube.com/watch?v=GxPkLAs_y8E et
http://www.youtube.com/watch?v=9-tcgXMCyJ8.
5. M. Weber [1904-1905], L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.
6. T. Levitt, « The Dangers of Social Responsibility », Harvard Business Review, vol. 36, 1958, p. 41-50.
7. M. Friedman, « The Responsibility of Business Is to Increase Its Profits », New York Times Magazine, 1970, vol. 33, p. 122-126.
8. Voir « The Good Company », The Economist, 20 janvier 2005.
9. Selon Gallie, un concept est « par essence contesté » lorsque sa signification et ses applications sont sujets de débats permanents de la
part de ses utilisateurs : « Essentially Contested Concepts », Proceedings of the Aristotelician Society, vol. 56, 1956, p. 187-198.
10. J. D. Margolis, J. P. Walsh, « Misery Loves Company : Whither Social Initiatives by Business ? », Administrative Science
Quarterly, vol. 48, 2003, p. 268-305.
CHAPITRE II

L’institutionnalisation de la responsabilité
sociale de l’entreprise

Si la RSE possède aux États-Unis et en France des racines qui remontent loin dans l’histoire
contemporaine, ce n’est que depuis peu qu’elle est devenue une préoccupation permanente et
parfois une priorité des entreprises. Les explications sont nombreuses, elles proviennent à la fois de
l’initiative d’institutions internationales, de l’apparition de nouveaux acteurs proposant des
services innovants relatifs à la RSE et d’un travail de normalisation important.

I. – Les déterminants institutionnels de la RSE

En 2000, le Conseil européen a fixé un objectif stratégique visant à faire de l’Union européenne
« l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici 2010,
capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et
qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ». Cette stratégie, connue sous le nom
de « stratégie de Lisbonne », a été suivie en 2001 de la publication par la Commission européenne
d’un Livre vert intitulé Promouvoir un cadre européen pour la responsabilité sociale des
entreprises. Ce document définit la RSE comme « l’intégration volontaire des préoccupations
sociales et écologiques des entreprises à leurs activités commerciales et leurs relations avec les
parties prenantes ». La Commission invitait « les pouvoirs publics à tous les niveaux, y compris les
organisations internationales, les entreprises (des PME aux multinationales), les partenaires
sociaux, les ONG, ainsi que toute autre partie prenante ou personne intéressée à exprimer leur
opinion sur la manière de bâtir un partenariat destiné à ériger un nouveau cadre favorisant la RSE,
en tenant compte des intérêts à la fois des entreprises et des diverses parties prenantes ».
La Commission a reçu plus de 250 réponses qui ont mis en évidence de nombreuses
convergences mais aussi quelques divergences.
Dans leur réponse, les autorités françaises (il s’agissait alors du gouvernement dirigé par
L. Jospin) ont soutenu le principe de la complémentarité entre le droit et l’initiative volontaire des
entreprises tout en affirmant que cette démarche devait s’articuler avec le rôle naturel des
partenaires sociaux et du dialogue social. Le MEDEF et les entreprises qui ont répondu ont mis en
avant la nature volontaire de la RSE en demandant expressément qu’il n’y ait pas de réglementation
au niveau européen, car une telle initiative briderait la créativité et l’innovation. Les syndicats de
salariés, presque unanimement, ont développé le point de vue opposé en soulignant que les
initiatives volontaires ne sont pas suffisantes. Pour le syndicat Force ouvrière par exemple « il ne
peut y avoir de substitut à la responsabilité des gouvernements et des législateurs », et la soft law
est en fait une privatisation du droit.
Les investisseurs ont invoqué la nécessité d’améliorer la méthodologie des agences de notation
et la gestion de fonds d’investissement socialement responsables. Les organisations de
consommateurs ont appelé de leurs vœux « de meilleures pratiques qui seront celles qui se
construisent suite à un dialogue non confrontatif » tout en signalant l’importance de disposer
d’informations fiables et exhaustives.
Fort de l’ensemble des réponses, la Commission a engagé en 2004 un forum des parties
prenantes qui s’est malheureusement soldé par un échec : les positions des syndicats et des ONG,
d’un côté, la position des employeurs de l’autre sont apparues trop éloignées pour que des
principes soient proposés au Parlement européen.
Malgré cet échec, il est indéniable que le Livre vert de la Commission européenne a contribué
à donner à la RSE une impulsion telle que de nombreuses initiatives privées et publiques ont pu
voir le jour et ont définitivement inscrit la RSE sur l’agenda des dirigeants d’entreprise.

II. – Les moteurs de la résurgence contemporaine de la RSE

Il revient au secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, d’avoir donné au forum de Davos,
en 1999, un signal fort de l’intérêt de la communauté internationale pour la RSE. Il appela les
dirigeants des grandes entreprises à adhérer au Pacte mondial, c’est-à-dire à s’engager à respecter
et à militer pour que dix principes soient appliqués partout dans le monde grâce aux entreprises
(encadré 2). En septembre 2015, le site du Pacte mondial dénombrait 8 343 entreprises et
2 860 organisations non lucratives, ce qui représente un succès important pour cette initiative
internationale.
En 2003, inspirés par le Pacte mondial, les principes Équateur sont signés par de grandes
banques internationales, dont le Crédit Lyonnais, afin de prendre en compte des critères sociaux,
sociétaux et environnementaux dans les projets qu’elles financent.
En France, il faut attendre les premières années de la décennie 2000 pour que des initiatives,
essentiellement publiques, voient le jour.

Encadré 2. – Les dix principes du Pacte mondial


Ces dix principes comprennent :
• Deux principes relatifs aux Droits de l’homme :
Principe 1 : les entreprises sont invitées à promouvoir et à respecter la protection du droit international relatif aux
Droits de l’homme dans leur sphère d’influence ; et
Principe 2 : veiller à ce que leurs propres compagnies ne se rendent pas complices de violations des Droits de
l’homme.
• Quatre principes relatifs aux normes de travail :
Principe 3 : les entreprises sont invitées à respecter la liberté d’association et à reconnaître le Droit de négociation
collective ;
Principe 4 : élimination de toutes les formes de travail forcé ou obligatoire ;
Principe 5 : abolition effective du travail des enfants ; et
Principe 6 : élimination de la discrimination en matière d’emploi et de profession.
• Trois principes relatifs à l’environnement :
Principe 7 : les entreprises sont invitées à appliquer l’approche de précaution face aux problèmes touchant
l’environnement ;
Principe 8 : entreprendre des initiatives tendant à promouvoir une plus grande responsabilité en matière
d’environnement ; et
Principe 9 : favoriser la mise au point et la diffusion de technologies respectueuses de l’environnement.
• Un principe relatif à la corruption :
Principe 10 : les entreprises sont invitées à agir contre la corruption sous toutes ses formes, y compris l’extorsion de
fonds et les pots-de-vin.

En 2001, la loi dite NRE (Nouvelles régulations économiques) du 16 mai 2001, par son
article 116, introduit une obligation nouvelle de reddition de comptes pour les entreprises cotées
sur un marché financier français. Désormais, le rapport annuel de gestion doit comprendre des
informations sur la manière dont la société prend en compte les conséquences sociales et
environnementales de son activité. Pour la dimension sociale, on trouve nombre d’informations qui
figuraient au bilan social de l’entreprise ; pour la dimension environnementale, les informations
étaient souvent inédites.
En 2001 également, la loi définissant les modalités de fonctionnement du Fonds de réserve des
retraites précise que le directoire du fonds doit rendre compte régulièrement au Conseil de
surveillance de la manière dont la politique d’investissement du fonds a pris en compte des
considérations sociales, environnementales et éthiques.
En 2002, quatre syndicats, CFDT, CFE-CGC, CFTC et CGT ont publié une déclaration dans
laquelle ils convenaient « de développer en commun des solutions pratiques, au service des
salariés, afin que ceux-ci maîtrisent leur épargne salariale dans des conditions optimales de
sécurité et de justice ». Pour cela, ils créèrent un label social qui est décerné aux fonds salariaux
qui répondent à plusieurs conditions, les deux premières étant les suivantes :
– l’ensemble des fonds doit être géré de façon socialement responsable ;
– les établissements financiers doivent s’appuyer sur une diversité de sources d’information externes
(une ou deux agences de notation extrafinancière) et posséder des compétences internes en matière
d’investissement socialement responsable.
En 2007 est lancé le « Grenelle de l’environnement » qui réunit au sein de groupes de travail
les acteurs du développement durable : l’État, les collectivités locales, les ONG, les entreprises et
les salariés. De nombreuses lois seront adoptées entre 2008 et 2010 à la suite des propositions
émises. L’une d’entre elles consiste à élargir le périmètre de la reddition de compte tel que l’avait
défini l’article 116 de la loi NRE et à compléter son contenu.
Enfin, dans une lettre adressée au Premier ministre le 24 juillet 2012, seize organisations
représentatives des employeurs, des salariés et de la société civile ont souhaité la création auprès
de lui d’une « Plateforme nationale de dialogue et de concertation qui associerait les différents
acteurs de la société française ayant un intérêt pour la RSE (représentants des entreprises, des
salariés, des associations et ONG, des structures multi parties prenantes…) et les représentants des
pouvoirs publics (administrations centrales, parlementaires, collectivités territoriales…). » Sa
mission prioritaire serait de préparer la réponse à la demande de la Commission européenne que
chaque État-membre se dote d’un « plan ou liste d’actions prioritaires visant à promouvoir la RSE
dans le contexte de la mise en œuvre de la stratégie Europe 2020 ».
Le Premier ministre, M. Jean-Marc Ayrault, a répondu positivement à cette proposition lors de
la première conférence environnementale, le 16 septembre 2012, et a installé la plateforme
nationale d’actions globales pour la responsabilité sociétale des entreprises le 17 juin 2013, une
fois créé le Commissariat général à la stratégie et à la prospective, dont elle est un groupe de
travail permanent. Placé auprès du Premier ministre, le Commissariat général garantit
l’indépendance des travaux de la plateforme. La composition de celle-ci, initialement fixée à une
quarantaine de membres, est évolutive, le cœur de l’activité étant la participation aux groupes de
travail. Elle comporte 48 organisations réparties en cinq pôles : économique, public, société civile,
syndicats et académiques (experts). Cette plateforme constitue une tentative intéressante de donner
corps à la mise en place d’une représentation des « parties prenantes ».
Aucun de ces exemples n’est exempt de critiques, on reproche le manque de transparence dans
l’application des principes Équateur, on regrette que le Pacte mondial ne soit pas pourvu d’un
dispositif de contrôle des engagements, on déplore que la plateforme RSE laisse trop de place aux
syndicats et pas assez aux ONG. Il n’en reste pas moins que la RSE n’est pas un effet de mode, la
convergence des initiatives publiques et privées a contribué à l’installer durablement dans le
paysage des entreprises et avec d’autant plus de forces qu’une offre de services a accompagné les
nouvelles obligations contribuant à créer ce qu’un auteur a appelé « le marché de la vertu 1 ».

III. – Un processus de marchandisation :


les marchés de la RSE

Toute innovation dans les sciences de gestion crée son marché. Parfois, il s’agit d’innovations
en provenance du monde académique, et les cabinets de conseils servent alors de traits d’union
entre le monde de la recherche et celui de l’entreprise. D’autre fois, l’innovation provient
directement des consultants eux-mêmes ou encore de telle ou telle entreprise. Mais même dans ce
dernier cas, l’innovation est rapidement récupérée par le marché du conseil en gestion, en stratégie,
en organisation, en solutions informatiques, en audit, etc. 2.
Le cas de la RSE ne fait pas exception. En 1993, un premier cabinet spécialisé voit le jour en
France, sous forme associative, le cabinet Utopies. L’année suivante, il se transforme en structure
commerciale, stabilise son offre autour de la confection de rapport de développement durable avec
la publication du rapport de l’entreprise Nature et Découverte. Puis progressivement, de nouveaux
cabinets vont apparaître, et les grands cabinets internationaux et nationaux vont ajouter à leur
catalogue des services dans le domaine de la RSE et du développement durable. En 2015, environ
380 cabinets de conseil ont une offre structurée sur ces sujets.
Pour important que soit ce développement, il est somme toute banal, et on pourrait trouver
l’équivalent autour d’autres sujets, ce fut le cas dans les années 1980 avec les cercles de qualité,
dix ans plus tard avec le tableau de bord prospectif, etc. Dans le cas de la RSE, le processus de
marchandisation est original du fait de l’existence de marchés de produits dérivés. Ces marchés
sont nombreux, mais ils s’articulent, pour l’essentiel, autour de deux thèmes, l’ISR et la
consommation socialement responsable.
Dans le domaine de l’ISR, les marchés dérivés de la RSE sont nombreux et variés. Novethic
publie régulièrement « le baromètre de l’investissement socialement responsable ». Un extrait de
son bilan 2015 permet d’en quantifier les dimensions : « L’ISR en France pèse 223 milliards
d’euros. Avec une évolution de + 29 % en 2012 contre + 69 % en 2011, la progression de l’ISR
ralentit, mais le marché affiche toujours une forte dynamique. »
Novethic est une société privée dont l’actionnaire unique est l’établissement public Caisse des
dépôts. Novethic est un entrepreneur institutionnel créé au début des années 2000 qui a fortement
contribué à l’institutionnalisation de l’ISR en délivrant gratuitement une information de qualité et en
proposant un label. Pour qu’un marché financier fonctionne, il importe que tous les maillons de
traitement de l’information financière soient présents et raisonnablement compétents. L’ISR ne fait
pas exception. L’information doit être collectée et mise en forme par l’entreprise qui aspire à
figurer dans les fonds ISR, c’est le processus qui aboutit au rapport de développement durable et
qui mobilise de nombreuses directions. La qualité de cette information sociale et environnementale
doit, pour être crédible, faire l’objet d’examen et de processus d’assurance, c’est souvent le travail
d’auditeurs. Cette information est ensuite traitée et recoupée par des agences d’évaluation
qualifiées d’« extrafinancières » pour aboutir à des notes qui sont vendues ou données à des
analystes spécialisés. Ces derniers vont produire des analyses qui permettront à des gestionnaires
de fonds, eux aussi spécialisés, de prendre des décisions d’investissement. Ainsi, toute cette
« chaîne financière » a été créée, le plus souvent ex nihilo, pour que se développe l’ISR.
La consommation socialement responsable revêt de nombreux visages, durable, équitable,
solidaire, citoyenne, éthique, voire ethnique. Ces aspirations et ces tentatives de changement de
rapports à la consommation sont relayées de manière diversifiée tant par une frange d’acteurs
économiques privés que par une fraction du champ institutionnel (organisations de consommateurs,
collectivités territoriales, organisations publiques) ou par des mouvements associatifs alternatifs
plus ou moins radicaux (commerce équitable, économie et finance solidaire, mouvements pour une
autre mondialisation, mouvements anticonsommation, mouvements antipublicité, etc.). Le processus
de marchandisation est plus important dans le cas d’acteurs privés. La grande distribution, par
exemple, s’appuie sur l’existence de labels du commerce équitable pour proposer de nouvelles
gammes de produits. Mais ce processus existe aussi avec les acteurs publics et associatifs qui
utilisent également des labels, publient des guides de consommation et ainsi entretiennent une
activité, parfois bénévole mais le plus souvent marchande, d’observation et de jugement à propos
de la consommation. Les budgets des associations qui participent à ce mouvement peuvent être très
importants, à titre d’exemple celui d’Oxfam dépasse le milliard de dollars.
IV. – Un travail de normalisation national et international

L’importance de la normalisation dans le domaine de la RSE s’explique par la conjonction


d’une attitude et d’une demande. L’attitude des entreprises qui refusent la contrainte et souhaitent
avancer volontairement sur le chemin de la RSE et la demande de nombreuses parties prenantes qui
ont besoin d’éléments de jugement ou de comparaison entre entreprises, notamment les participants
de la « chaîne financière », mais aussi les organisations de consommateurs ou les ONG. La norme
est d’application volontaire et, par définition, elle permet à ceux qui l’appliquent d’offrir, dans son
domaine, une communauté de pratiques et une certaine transparence. Aussi, tous les organismes
normalisateurs se sont intéressés avec un certain succès à la RSE, aussi bien les institutions
internationales que nationales et celles créées pour la circonstance.
L’ISO, International Standardization Organization, représente l’instance la plus prestigieuse, et
elle dispose, avec la série de normes concernant la qualité, ISO 9000, d’une expérience et même
d’un modèle unanimement reconnu. C’est dans le domaine de la gestion environnementale que l’ISO
proposa les premières normes ayant trait à la RSE avec la série ISO 14000 (2004). Comme pour la
gestion de la qualité, certaines normes de la série sont des outils (14004, 14010 à 14012), tandis
que la norme 14001 contient les exigences qui servent de référentiel aux organismes certificateurs.
ISO 14001 ne comporte pas d’exigence absolue en matière environnementale mais, outre
l’obligation d’être en conformité avec les différentes réglementations, la direction doit prendre des
engagements dont la norme exige le suivi. Une réglementation européenne EMAS (Eco-
Management and Audit Scheme), encore appelée éco-audit, reprend les exigences d’ISO 14001 en
ajoutant l’obligation de mettre à disposition des parties intéressées une déclaration
environnementale. Des organismes spécialisés (DNV, LRQA, AFAQ, BVQI, SGS, SQS) effectuent
des audits et attribuent le certificat aux sites qui satisfont aux exigences de la norme.
La norme ISO 26000 intitulée « Lignes directrices relatives à la responsabilité sociétale » a été
élaborée suivant une approche multi parties prenantes avec la participation d’experts de plus de
90 pays et de 40 organisations internationales. Ces experts étaient originaires de six groupes
différents de parties prenantes : les consommateurs, les pouvoirs publics, l’industrie, les
travailleurs, les ONG et les services (le conseil, la recherche et l’enseignement). Cette norme, à la
différence d’ISO 9001 ou 14001, n’est pas une norme « certifiable ». Elle est structurée en sept
chapitres dont les premiers rappellent les normes 9001 et 14001 :
Introduction
1/ Domaine d’application
2/ Termes et définitions
3/ Comprendre la responsabilité sociétale
4/ Principes de responsabilité sociétale
5/ Identifier la responsabilité sociétale et dialoguer avec les parties prenantes
6/ Lignes directrices sur les questions centrales
7/ Guide d’intégration de la responsabilité sociétale à travers l’organisation.
Cette norme devrait favoriser l’acquisition d’un langage commun entre les parties prenantes et
permet aux organisations de structurer leur réflexion et leurs actions autour de sept questions
centrales.
Encadré 3. – Les questions centrales d’ISO 26000
– La gouvernance de l’organisation
– Les Droits de l’homme
– Le relations et conditions de travail
– L’environnement
– Les bonnes pratiques des affaires
– Les questions relatives aux consommateurs
– L’engagement sociétal

Dans d’autres pays, les organismes nationaux de normalisation ont également mis au point des
normes de responsabilité sociale mais avec assez peu d’impact hors de leurs frontières.
En dehors des institutions normalisatrices traditionnelles, internationales et nationales, d’autres
organismes ont proposé des normes, avec plus ou moins de succès.
L’OCDE propose, depuis 1976, des principes directeurs aux entreprises multinationales, les
gouvernements nationaux servant de relais. Ces principes ont été revus en mai 2011, en plus des
thèmes classiques de la RSE, ils abordent la fiscalité, la science, la technologie, etc. Le MEDEF dit
de ces principes que « s’ils n’ont pas un caractère obligatoire, ils ne sont pas pour autant
facultatifs ».
L’OIT (Organisation internationale du travail) est à l’origine d’un référentiel normatif dans le
domaine de la sécurité et de la santé au travail, ILO OSH (2001), moins utilisé cependant que la
norme britannique sur le même sujet, OHSAS 18001 (2007).
SAI (Social Accountability International), qui est une société issue d’un groupe de pression
américain, proposa dès 1997 la norme SA 8000 révisée en 2001. Cette norme certifiable est, pour
l’essentiel, dérivée des principes fondamentaux du droit du travail de l’OIT, de la Déclaration
universelle des droits de l’homme de l’ONU et de la Déclaration des droits de l’enfant de l’ONU.
Beaucoup d’autres initiatives suivirent, notamment au Royaume-Uni. L’institut AccountAbility a
élaboré, deux ans après SAI, une norme AA 1000 axée sur la qualité du dialogue et des échanges
avec les parties prenantes. Cette norme est couplée avec des principes de reddition de comptes,
mais elle est peu appliquée au-delà des frontières du Royaume-Uni. The GoodCorporation est
également une entreprise britannique qui a créé une norme portant son nom, norme à laquelle
adhèrent six entreprises du CAC 40 dont l’entreprise Total.
Mais, à une exception près, toutes ces démarches privées ne remportent pas une adhésion à la
hauteur des enjeux de la RSE. L’exception concerne la rédaction des rapports de développement
durable, car, sur ce sujet, une initiative privée est devenue une référence incontournable, la GRI,
Global Reporting Initiative. La GRI est une société créée en 1997, située à Amsterdam, qui publie
en association avec les programmes spécialisés de l’ONU des lignes directrices pour la production
de rapport de développement durable que nous présentons au chapitre VI.

1. D. Vogel, The Markets for Virtue. The Potential and Limits of Corporate Social Responsibility, Washington, Brookings
Institution Press, 2005.
2. L. Brès et J.-P. Gond, « The Visible Hands of Consultants in the Construction of the Markets for Virtue : Translating Issues,
Negotiating Boundaries, and Enacting Responsive Regulations », Human Relations, vol. 67, 2014, p. 1347-1382.
CHAPITRE III

Les fondements théoriques de la


responsabilité sociale de l’entreprise

Si les pratiques de RSE se sont diffusées puis institutionnalisées, les débats relatifs à la
définition de la RSE et à son bien-fondé économique ont continué, conduisant à une fragmentation des
approches théoriques. Il est possible de saisir le champ de la RSE dans toute sa diversité à partir
d’une grille d’analyse simplifiée qui articule les approches de la RSE à des représentations de
l’interface entre l’entreprise et la société. Une telle grille de lecture s’offre comme une synthèse des
travaux sur la RSE. Cet outil permet de clarifier le positionnement des acteurs de la RSE.

I. – Une pluralité de concepts et d’approches :


un champ d’étude fragmenté

La RSE a fait l’objet de nombreux développements théoriques depuis les années 1950, dans la
lignée des débats suscités par les écrits de Friedman, Levitt ou encore Bowen. Dans un article
de 1999, Carroll ne dénombrait pas moins d’une vingtaine de définitions différentes, mettant toutes
l’accent sur l’idée que la RSE renvoie à la fois aux obligations des entreprises qui s’étendent au-delà
des dimensions purement techniques, financières, légales et économiques et aux actions des
entreprises qui affectent potentiellement ou concrètement les groupes qui sont en relation avec
l’entreprise. La RSE apparaît aujourd’hui encore dans une large mesure comme une notion en cours
de définition, dont la théorisation s’effectue par vagues successives, avec l’introduction de nouveaux
concepts. Deux grandes approches ont dominé ces développements. La première pose la question de
la définition de la RSE et s’attache à préciser la nature et les niveaux de responsabilité sociale
des entreprises, la seconde s’efforce d’analyser envers qui les entreprises sont (ou devraient être)
socialement responsables.
En simplifiant les développements concernant la construction d’une approche visant à définir le
concept de RSE, il est possible, à la suite de Bill Frederick et de Donna Wood, de distinguer trois
grandes phases dans l’élaboration théorique de ce concept 1. La première période renvoie aux débats
des années 1950 et 1960, elle a été dominée par la question de la définition des frontières et du
concept de RSE ainsi que par les discussions relatives aux fondements éthiques et économiques de
cette notion, dans le cadre des controverses évoquées dans le chapitre I. Cette période se caractérise
donc par une approche normative et philosophique de la RSE.
Pendant les années 1970, dans un contexte où les mouvements sociaux et environnementaux
prennent souvent pour cible les entreprises, la recherche sur la RSE prend un tournant plus
pragmatique et managérial, bien illustré par les travaux d’Ackerman et Bauer, qui se concentrent sur
la question de la gestion très concrète des problèmes sociaux et environnementaux 2. Ces auteurs
s’attachent en effet à étudier les modes de réaction des entreprises aux pressions externes issues de
l’environnement marchand et non marchand. Ils introduisent ainsi la notion de réactivité ou sensibilité
sociale de l’entreprise (Corporate Social Responsiveness, ou « CSR-2 ») qui renvoie aux processus
de gestion de la RSE par les entreprises ainsi qu’au déploiement et à la mise en œuvre des pratiques
de RSE.
À partir des années 1980 et 1990, un nouveau concept s’impose à son tour et succède à la notion
de sensibilité sociétale : la Performance sociétale de l’entreprise (PSE) (pour Corporate Social
Performance). La PSE s’offre tout à la fois comme une tentative de synthèse des deux approches
antérieures et comme une nouvelle perspective focalisant l’attention sur les capacités de gestion de la
RSE, les impacts des politiques de RSE et la mesure de ces impacts. En effet, la PSE intègre tout à la
fois le niveau des principes de responsabilité sociale (débats normatifs des années 1950 et 1960)
avec celui des processus de gestion des problèmes sociaux (sensibilité sociale des années 1970),
mais il complète ces approches en intégrant un troisième niveau d’analyse : celui des résultats et des
impacts concrets des politiques de RSE.
Au niveau des principes, la notion de PSE se veut englobante, puisqu’elle distingue et intègre
quatre niveaux de responsabilité sociale : les responsabilités économiques et juridiques – qui
correspondent à la vision restrictive de la RSE défendue par Milton Friedman – et les niveaux
éthiques et discrétionnaires – qui renvoient aux dimensions de la RSE qui vont au-delà d’une bonne
gestion et du respect du cadre légal. Ainsi, les responsabilités éthiques correspondent aux normes
sociales implicites – non codifiées par la loi –, dont le respect est requis par la société, tandis que
les responsabilités discrétionnaires renvoient aux comportements des entreprises qui dépassent ces
attentes, au travers de la réalisation, par exemple, d’activités philanthropiques (ex. : mécénat). À la
suite des travaux de Carroll, ces quatre niveaux sont souvent représentés sous la forme d’une
pyramide, dont la base serait constituée des responsabilités économiques, et le sommet des
responsabilités discrétionnaires 3.
La définition de la PSE la plus fréquemment mobilisée souligne le caractère très large et
englobant de cette notion. En effet, selon Donna Wood, la PSE peut se définir comme « une
configuration organisationnelle de principes de responsabilité sociale, de processus de sensibilité
sociétale ainsi que de politiques, programmes et de résultats observables qui sont liés aux relations
sociétales de l’entreprise 4 ».
La figure 1 (ci-dessous) représente ce cheminement théorique qui a permis de spécifier
progressivement les dimensions du concept de RSE entre les années 1950 et 2000, aboutissant à une
approche qui distingue trois niveaux : les principes et les valeurs qui guident la RSE, les processus
de gestion de la RSE et les résultats et impacts obtenus en matière de RSE. Parallèlement à ces
efforts, un courant théorique issu de la stratégie d’entreprise et de l’éthique des affaires s’est attaché
à la question de savoir vis-à-vis de qui l’entreprise est socialement responsable.

Fig. 1. – La construction théorique de la RSE

À partir des années 1980, la théorie des parties prenantes (stakeholder theory) s’est en effet
progressivement imposée comme un cadre de référence complémentaire visant à préciser les groupes
vis-à-vis desquels l’entreprise exerce (ou devrait exercer) ses responsabilités sociales. L’ouvrage de
Freeman (1984) a popularisé cette théorie, en proposant de définir comme « partie prenante »
l’ensemble des personnes ou des groupes qui sont susceptibles d’affecter et/ou d’être affectés par le
déroulement de la stratégie de l’entreprise 5. Cette approche élargie de la conception de
l’environnement de l’entreprise permet d’inclure dans l’analyse stratégique des groupes d’acteurs
auparavant négligés dans les travaux de gestion, tels que les organisations non gouvernementales, les
groupes activistes, les riverains, les groupes politiques, etc. Ce faisant, elle s’offre comme un moyen
de penser l’environnement sociopolitique de l’entreprise, au-delà des aspects purement économiques
et commerciaux 6. La théorie des parties prenantes s’est attachée à étudier les fondements normatifs,
descriptifs et instrumentaux sur lesquels repose la prise en compte de demandes de groupes externes
autres que les actionnaires 7.
La perspective normative de la théorie des parties prenantes vise à clarifier les raisons pour
lesquelles les demandes de groupes qui ne sont pas nécessairement en relation contractuelle explicite
avec les entreprises peuvent être légitimes et doivent donc être prises en compte. Cette approche
s’appuie sur l’éthique des affaires et des fondements philosophiques, tels que l’éthique kantienne, la
théorie de la justice de John Rawls ou encore la théorie des droits de propriété afin de justifier la
prise en compte des parties prenantes dans la gestion de l’entreprise. La perspective descriptive de
cette théorie s’efforce de montrer la pertinence empirique de ce cadre d’analyse en soulignant que les
managers et dirigeants tendent à penser leur activité comme la gestion de multiples relations avec des
groupes internes et externes. L’approche par « parties prenantes » serait déjà ancrée dans les modes
de gestion des entreprises et serait donc plus « naturelle » qu’une approche centrée sur les
actionnaires, car spontanément adoptée par les managers. Finalement, la perspective instrumentale
s’attache à étudier les conséquences économiques et financières de la gestion des parties prenantes et
à répondre à la question suivante : dans quelle mesure la prise en compte des demandes de parties
prenantes plus ou moins distantes d’une organisation contribue-t-elle à améliorer sa performance 8 ?
En combinant ces deux courants, il est possible de proposer une définition synthétique de la RSE
qui croiserait le modèle de performance sociétale de l’entreprise avec une description de
l’organisation comme réseau de parties prenantes, incluant les salariés, consommateurs, fournisseurs,
actionnaires, ainsi que tous les autres groupes avec lesquels l’organisation est en relation. Une telle
approche consolidée définirait la RSE comme les principes de responsabilité sociale, les processus
de gestion de la RSE et les résultats de cette gestion tels qu’ils se déploient dans les interactions
entre une organisation et ses parties prenantes.
Si une telle définition unifiée de la RSE est relativement consensuelle, cette représentation tend
toutefois à négliger de nombreuses théories et concepts qui se sont développés depuis les
années 1980, 1990 et 2000 pour préciser ou compléter les efforts de définition antérieurs. En effet,
au-delà des trois concepts de RSE 1, de RSE 2 et de PSE, et au-delà de la théorie des parties
prenantes, de nombreux concepts ont été proposés afin d’enrichir les approches antérieures ou de s’y
substituer en recentrant l’attention des chercheurs sur des dimensions spécifiques des relations entre
l’entreprise et ses parties prenantes.
Ainsi, la notion d’entreprise citoyenne a été mobilisée en France au début des années 1990 par
le Cercle des jeunes dirigeants pour qualifier des pratiques de gestion correspondant à la RSE, et
refait surface aujourd’hui dans le monde anglo-saxon pour étudier les conséquences politiques du
développement des pratiques de RSE. Le concept de Développement durable appréhendé selon la
perspective de l’entreprise est parfois assimilé à celui de RSE dans les textes officiels des
institutions telles que l’Union européenne ou les Nations unies. Par ailleurs, le concept plus
managérial de triple résultat (triple bottom line) a été proposé en 1997 par John Elkington comme un
substitut à la notion de RSE, afin de souligner la nécessité pour les entreprises de gérer
simultanément les dimensions sociales, environnementales et financières de la performance. Porter et
Kramer ont, quant à eux, proposé en 2011 la notion de « création de valeur partagée ». La figure 2
(page suivante) illustre cette prolifération de concepts et de théories qui génère une confusion
grandissante dans le champ académique dédié à la RSE 9. En effet, chaque nouveau concept ne se
substitue pas nécessairement au précédent et se pose tantôt comme complément, tantôt comme
alternative ou comme synthèse des concepts antérieurs. De plus, de nombreuses théories
appréhendent le phénomène sous des angles complémentaires, et une même théorie ou une même
approche de la RSE se décline selon des visions distinctes, parfois contradictoires (ex. : les
trois approches de la théorie des parties prenantes). Dès lors, il n’est pas surprenant qu’un grand
nombre d’auteurs soulignent les contradictions et les ambiguïtés de ce champ d’étude. Ainsi, pour
Elisabeth Garriga et Domènec Melé, la « responsabilité sociale de l’entreprise n’est pas seulement
un paysage composé de théories, c’est aussi une prolifération d’approches qui sont souvent
controversées, complexes et qui manquent de clarté 10 ».

Fig. 2. – L’accumulation des concepts relatifs à la RSE


II. – Une grille d’analyse :
la RSE comme interface entreprise/société

Face à une telle démultiplication des concepts et des approches, une façon de clarifier le champ
de la RSE consiste à s’appuyer sur le plus petit dénominateur commun à tous les travaux portant sur
ce thème, à savoir l’idée que la responsabilité de l’entreprise vis-à-vis de la société est un concept
qui, par définition, caractérise l’interface de l’entreprise et de la société. Il découle de ce point
commun que tout concept de RSE incorpore nécessairement une représentation de cette interface,
c’est-à-dire articule une vision du monde à une théorie de l’entreprise ou de l’organisation. À partir
de ce postulat, il est possible d’organiser les définitions et les théories de la RSE qui se sont
développées jusqu’à aujourd’hui en fonction des représentations de l’interface entreprise/société 11.
A priori, on peut considérer qu’il existe une très grande diversité d’approches de l’interface
entreprise/société et en conséquence un très grand nombre de théories de la RSE. Un moyen d’éviter
d’effectuer un recensement exhaustif de toutes ces approches consiste à s’appuyer sur la grille
d’analyse développée par Burrell et Morgan en 1979 pour classer les travaux sociologiques et les
grands courants de théorie des organisations en fonction de leurs orientations épistémologiques et
sociopolitiques 12. Cette grille est structurée selon deux axes.
Le premier axe est épistémologique et méthodologique, il oppose les approches objectivistes (ou
positivistes) en sciences sociales, qui considèrent que la réalité sociale existe indépendamment de
son observation et s’intéresse à la recherche de relations stables entre les concepts, aux approches
plus subjectivistes qui considèrent la société comme une construction sociale négociée et s’attachent
à étudier les représentations des acteurs, leurs interprétations et les processus grâce auxquels ils font
sens de leurs interactions et de leur environnement.
Le second axe de la grille de lecture de Burrell et Morgan oppose les approches s’efforçant
d’expliquer et d’analyser les mécanismes grâce auxquels la société peut se reproduire dans le temps
et voir ses composantes rester intégrées (ex. : sociologie parsonnienne) aux travaux qui se focalisent
sur les changements sociaux et cherchent à rendre des comptes de ces dynamiques de changement
radical (ex. : sociologie marxiste).
En adaptant cet outil au champ de la gestion, il est possible de distinguer quatre perspectives
contrastées de l’interface entreprise/société auxquelles correspondent quatre visions de la RSE qui
sont présentées sur la figure 3.

Fig. 3. – Quatre perspectivessur l’interface entreprise/société

L’approche fonctionnaliste (objectiviste/régulation) appréhende la relation sur le mode de


l’intégration et s’attache à éclairer les conditions grâce auxquelles les buts de l’entreprise et de la
société peuvent être intégrés. La vision sociopolitique (objectiviste/changement) plus centrée sur les
dynamiques de pouvoir analyse le lien entreprise/société comme un rapport de force et de
domination. La vision culturaliste (subjectiviste/régulation) s’attache à l’étude de la façon dont les
entreprises s’imprègnent des valeurs sociales et influencent en retour ces valeurs. Enfin, l’approche
constructiviste (subjectiviste/changement) est focalisée sur l’analyse de la coconstruction de
l’entreprise et de la société. Il est possible de faire correspondre à chacune de ces perspectives sur
les interactions entreprise/société une conceptualisation de la RSE : la RSE comme fonction de
régulation sociale (vision fonctionnaliste), la RSE comme produit culturel (vision culturaliste), la
RSE comme relation de pouvoir (vision sociopolitique) et enfin la RSE comme construction
sociocognitive (vision constructiviste).

III. – La RSE comme fonction sociale

La vision fonctionnaliste de l’interface entreprise/société a très fortement cadré les approches de


la RSE depuis les années 1970, à la suite de l’ouvrage que Preston et Post ont consacré en 1975 au
« principe de responsabilité publique 13 ». Leur approche de l’interaction entreprise/société est
directement issue des travaux du sociologue américain Talcott Parsons, l’entreprise et la société y
sont conçues comme deux sous-systèmes en interaction poursuivant chacun des buts spécifiques 14.
Leur interface se caractérise par la recherche de stabilité et le maintien de l’équilibre entre les deux
systèmes. Idéalement, les objectifs des deux entités devraient pouvoir s’intégrer à long terme, et la
régulation s’effectue grâce à un contrôle social de la société sur l’entreprise, lié à un contrat social
implicite reliant les deux entités. Si l’entreprise abuse de son pouvoir, la société peut le lui retirer,
telle est, selon Davis, la « loi d’airain de la responsabilité » qui lie le monde des affaires à son
environnement social 15.
Selon cette perspective, la RSE peut se définir comme un instrument de régulation sociale qui
vise à stabiliser les interactions entre l’entreprise et la société et à faciliter l’intégration à long
terme des buts de l’entreprise et de la société. Une telle approche laisse peu de place à une prise en
compte des changements politiques et sociaux radicaux (orientation vers la stabilité) et tend à réifier
la RSE pour en faire un phénomène dont l’existence est tenue pour acquise. La RSE remplit des
fonctions sociales, elle répond à des besoins nouveaux exprimés dans la société lorsque les besoins
fondamentaux d’ordres économiques et légaux ont déjà été satisfaits. D’un point de vue
méthodologique, les travaux s’inscrivant dans cette perspective épousent en général une vision
positiviste et s’attachent à établir les lois explicatives des déterminants et des conséquences de la
RSE (orientation objectiviste).
La question de recherche qui a dominé ces travaux est de savoir comment faire converger les buts
de l’entreprise et ceux de la société, en étudiant la nature de la relation entre comportement
socialement responsable et performance financière. La RSE est souvent envisagée dans cette
perspective comme un instrument permettant de concilier recherche de profit et bien-être social. Elle
est ainsi appréhendée comme un outil de gestion, une application marketing ou encore une forme de
stratégie. Ainsi, Michael Porter et Mark Kramer proposent de s’interroger sur les moyens de
construire des stratégies de RSE permettant de mieux intégrer les objectifs des entreprises à ceux de
la société 16. Dans un article récent, les mêmes auteurs proposent la notion de « création de valeur
partagée » entre la société et les entreprises 17. Les recherches fonctionnalistes sont caractérisées par
le développement de concepts tels que celui de Performance sociétale de l’entreprise, visant à
fournir une définition unique et intégrée du concept de RSE et à le mesurer afin de pouvoir étudier de
manière rigoureuse ses liens à la performance économique et financière. En règle générale, ces
travaux ont privilégié le point de vue des entreprises à celui de la société ou des parties prenantes, en
s’efforçant d’expliciter les mécanismes grâce auxquels la RSE peut accroître la performance
économique en influençant les comportements des parties prenantes. Le chapitre IV présente une
synthèse détaillée des principaux apports de cette perspective.
La vision fonctionnaliste de la RSE joue un rôle fondamental dans la construction des « marchés
de la vertu » – selon l’expression consacrée par Vogel 18 – car elle légitime les actions des
entrepreneurs de RSE. Elle est souvent celle qui domine les discours des entreprises, des cabinets de
conseil et des associations s’efforçant de promouvoir la RSE dans le monde des affaires, telles que
Business for Social Responsibility, CSR Europe ou encore l’Observatoire pour la responsabilité
sociétale des entreprises (ORSE). Elle se traduit très concrètement par la volonté de construire un
business case pour la RSE, c’est-à-dire de démontrer que les bénéfices associés aux actions de RSE
dépassent leurs coûts et donc que l’adoption de pratiques socialement responsables est
économiquement bénéfique. Il s’agit en général d’identifier les stratégies « gagnant gagnant », c’est-à-
dire celles où les entreprises et d’autres parties prenantes retirent un avantage de la mise en œuvre de
la RSE.

IV. – La RSE comme relation de pouvoir

Contrairement aux postulats fonctionnalistes, la représentation sociopolitique des interactions


entre l’entreprise et la société met en question la compatibilité de la recherche du profit et de
l’adoption de comportements responsables. Les objectifs des entreprises et de la société sont
considérés comme potentiellement fortement divergents. L’entreprise est ici vue comme une « arène
politique », soumise à des jeux de pouvoir et en relation de dépendance ou en position de force vis-à-
vis des groupes localisés dans son environnement. L’interface entreprise/société est donc un lieu où
s’exercent les relations de pouvoir, où chaque entité s’efforce de dominer l’autre.
Selon cette perspective sociopolitique, la RSE peut être définie comme l’expression de
relations de pouvoir, elle traduit la capacité des acteurs sociaux et des parties prenantes à
influencer les entreprises et à leur faire prendre en compte leurs demandes. son corollaire est
aussi la traduction du pouvoir des entreprises sur ces acteurs et leur capacité à résister à ces
pressions ou à les contrôler. Cette approche renoue avec les débats des années 1950 et 1970 sur les
fondements politiques de la RSE et les risques inhérents à l’influence sociale et politique dont les
entreprises peuvent bénéficier grâce à la RSE. La RSE traduit donc des rapports de force
macrosociaux, elle est l’expression des dynamiques politiques et des tensions à l’œuvre dans le
capitalisme contemporain (orientation vers le changement). Cette approche s’attache aussi à rendre
compte des agendas politiques réels cachés des acteurs économiques et questionne le rôle de façade
que peut jouer la RSE (orientation objectiviste).
Les questions de recherches inhérentes à cette perspective sont nombreuses et visent à clarifier la
nature des rapports de force entre l’entreprise et la société : l’entreprise domine-t-elle ou est-elle
dominée par la société ? Quels rôles politiques les entreprises et notamment les entreprises
multinationales, exercent-elles grâce à la RSE ? La RSE n’est-elle qu’un outil de manipulation de
l’opinion publique, un leurre visant à masquer la recherche du profit dans une économie
mondialisée ?
L’approche de la RSE comme relation de pouvoir a fait l’objet de développements théoriques
s’inscrivant dans une logique critique qui vise à dénoncer le caractère superficiel et cérémoniel de la
RSE, assimilée à une forme de cosmétique organisationnel, un masque pour les entreprises, comme
en témoignent les expressions anglo-saxonnes éloquentes de « verdissement » (greenwashing) ou de
« composition d’étalage » (window-dressing). La RSE y est appréhendée – non sans fondement –
comme une nouvelle idéologie visant principalement à détourner l’attention des médias des
problèmes plus importants et à redorer l’image des entreprises privées 19. Une vague plus récente de
travaux s’efforce d’appréhender de manière plus systématique les enjeux politiques sous-jacents à la
résurgence contemporaine de la RSE et analyse la façon dont elle redéfinit les formes de gouvernance
corporative dans un contexte économique mondial globalisé. Ces travaux préfèrent les termes
d’entreprise citoyenne (corporate citizenship) ou de RSE politique (political CSR) à celui de RSE et
s’efforcent de clarifier les conséquences d’une prise en compte du rôle politique joué aujourd’hui par
les entreprises 20.
La perspective sur la RSE comme relation de pouvoir trouve de nombreuses illustrations
empiriques. Ainsi, les auteurs dénonçant les excès du capitalisme contemporain sont souvent très
critiques vis-à-vis de la RSE – voir par exemple Joël Bakan dans son ouvrage The Corporation ou
encore Naomi Klein dans No Logo – et dénoncent le caractère potentiellement trompeur de ces
pratiques. Les discours de groupes syndicaux et d’associations mettent parfois radicalement en
question le bien-fondé du caractère supposé « volontaire » de la RSE. Ainsi, Amnesty International a
fortement critiqué l’idée selon laquelle le respect des Droits de l’homme – qui trouve souvent sa
place dans les politiques de RSE – pourrait ne dépendre que du bon-vouloir des entreprises et les
affranchir ainsi de règles contraignantes. Force ouvrière, dans sa réponse au forum sur le Livre vert
de la Commission européenne en 2001 a assimilé la RSE à une forme de néopaternalisme.
Finalement, l’association ATTAC ne voit dans la RSE qu’une réponse superficielle des entreprises
visant à éviter une confrontation avec les mouvements sociaux. Ainsi, cette association appelle ses
adhérents à une grande vigilance sur ces questions afin que la RSE ne puisse être utilisée par les
entreprises pour soustraire au débat démocratique les grands problèmes de société.

V. – La RSE comme produit culturel

La vision culturaliste est aussi focalisée sur l’explication de la coexistence et de l’intégration de


l’entreprise et de la société, mais elle appréhende ce processus comme un échange réciproque de
valeurs et de référents culturels stables (orientation vers la régulation) et s’attache à comprendre la
façon dont les entreprises s’adaptent ou influencent leur environnement socio-culturel (orientation
subjectiviste).
Selon cette perspective, la RSE est définie comme le produit d’une culture, c’est-à-dire que son
contenu reflète les relations désirables entre entreprise et société telles qu’elles sont définies par
l’environnement social, culturel et institutionnel. Selon cette approche, la définition même de la
RSE varie en fonction du contexte organisationnel et national.
Les questions de recherche explorées par cette perspective recouvrent de nombreuses
dimensions : comment les entreprises intègrent-elles les valeurs et les cadres culturels des sociétés
dans lesquelles elles opèrent ? Dans quelle mesure les politiques de RSE et la gestion des parties
prenantes sont-elles influencées par les facteurs institutionnels nationaux et régionaux ? La notion de
RSE est-elle globale ? Les politiques de RSE des multinationales sont-elles transposables d’un pays
à un autre ? Quel est le rôle de la culture organisationnelle dans le déploiement de la RSE ?
Deux approches sur la RSE comme culture ont été développées dans les années récentes. La
première analyse la RSE comme produit d’une culture organisationnelle, la seconde se focalise sur la
façon dont les facteurs institutionnels, historiques et culturels influencent la RSE au niveau
organisationnel, national et global. La première perspective est bien représentée par les travaux de
Diane Swanson, consacrés au raffinement de la notion de PSE, qui visent à montrer comment les
valeurs, les dimensions éthiques et normatives peuvent s’intégrer aux processus de prise de décision
dans les organisations 21. D’après Swanson, les entreprises sont plus ou moins perméables aux
valeurs de l’environnement et sensibles aux dimensions éthiques du fait de facteurs liés à la culture
des organisations, aux valeurs des dirigeants et à la structure organisationnelle. L’orientation éthique
des dirigeants et des managers ainsi que la culture organisationnelle jouent ici un rôle crucial pour
déployer la RSE. Dans la lignée de ces approches, de nombreux modèles se sont efforcés de décrire
les étapes du processus d’intégration et de mise en œuvre des démarches de RSE au sein des
organisations 22.
La seconde catégorie de travaux montre la façon dont la perception de la RSE par les parties
prenantes varie en fonction du contexte culturel. Au-delà d’études visant à spécifier les
caractéristiques de la RSE dans différents pays 23, ces travaux montrent comment les contextes
historiques nationaux contribuent à définir la notion même de RSE. Ainsi, Dirk Matten et
Jeremy Moon ont récemment proposé de définir deux types de RSE. Le premier type correspond à
l’approche américaine – la RSE explicite – et le second correspond à une approche de la RSE qui a
prévalu pendant longtemps en Europe, la RSE implicite 24. En effet, selon ces auteurs, les acteurs
privés tels que les entreprises ont traditionnellement pu gérer des problèmes sociaux,
environnementaux et plus généralement des dimensions liées au bien public dans des pays tels que le
Canada ou les États-Unis. Ce contexte spécifique les a conduits à formaliser explicitement des
politiques discrétionnaires et volontaires de responsabilité sociale : il s’agit de la RSE « explicite ».
A contrario, dans des pays tels que l’Allemagne ou la France, c’est historiquement l’État et le
contexte institutionnel qui ont poussé les entreprises à tenir compte des dimensions sociales et
environnementales, créant des comportements socialement responsables de la part des entreprises
sans que celles-ci ne les articulent nécessairement sous la forme de politiques de RSE. Ces
entreprises n’étaient donc pas moins socialement responsables que leurs homologues américaines,
elles avaient simplement adopté une forme de RSE « implicite ». La diffusion contemporaine des
politiques de RSE explicite dans des pays où la RSE était jusqu’alors implicite met en lumière les
transformations des relations entre l’État, la société et les entreprises.
De nombreux exemples illustrent le caractère culturellement marqué de la RSE au niveau des
pratiques d’entreprises comme des pays. Ainsi, un programme de RSE développé par McDonald en
Angleterre vise à améliorer l’éducation des enfants de quartiers défavorisés en matière d’hygiène et
de pratique alimentaire en donnant des cours dans les salles de classe. Un tel programme serait
certainement jugé comme intrusif dans un contexte français où l’éducation est considérée comme
relevant du domaine et de la compétence de l’État plutôt que d’entreprises privées. Les réponses au
Livre vert publié en 2001 par la Commission européenne montrent aussi des différences très
importantes dans la façon dont les États envisagent la place à accorder aux entreprises dans les
politiques de RSE. Alors que le gouvernement britannique encourageait une approche volontariste en
mettant l’accent sur la possibilité d’éviter des réglementations excessives grâce à la RSE, les
gouvernements français et italiens ont mis en avant le rôle central de l’État pour susciter et encadrer
ces politiques.

VI. – La RSE comme construction sociocognitive

La vision constructiviste de l’interface entreprise/société combine le caractère subjectif et


culturellement situé de la perspective culturaliste sur la RSE à l’aspect dynamique des approches
envisageant la RSE comme relation de pouvoir. Cette approche met l’accent sur l’importance des
représentations sociales, des normes et des systèmes de valeurs dans l’analyse de la RSE (orientation
subjectiviste) tout en reconnaissant aux acteurs la possibilité de se saisir de ces dimensions et de les
modifier afin de promouvoir de nouvelles formes de RSE (orientation vers le changement).
L’interface entreprise/société est donc un lieu où les deux entités se coconstruisent et où la définition
même de la RSE se négocie.
Selon la perspective constructiviste, la RSE se définit comme une construction sociocognitive
qui est le produit temporairement stabilisé d’une négociation entre l’entreprise et la société,
mettant en jeu les identités, les valeurs et les problèmes sociétaux. Cette approche renvoie à des
situations où les entreprises et les parties prenantes négocient l’existence et la définition des effets
externes négatifs tels que la pollution au travers de processus de cadrage. La définition et le contenu
légitime de la RSE restent ouverts et sujets à négociation : la RSE est un ordre négocié, toujours
susceptible d’être modifié ou altéré par les stratégies des acteurs 25.
Les travaux s’inscrivant dans cette perspective s’articulent autour de la question centrale de la
construction réciproque des entreprises et de la société : l’entreprise construit-elle la société ou est-
elle construite par elle ? Comment le contenu de la RSE est-il négocié entre les acteurs ? Quel rôle
joue ce concept dans la façon dont la société cherche à réguler les pratiques des entreprises ? Quelles
sont les stratégies mobilisées par les parties prenantes pour stabiliser la définition de la RSE à une
période donnée ? Quels dispositifs ou technologies cadrent les comportements des entreprises pour
leur faire réinternaliser les externalités ? Quels acteurs provoquent, facilitent ou freinent les
processus d’institutionnalisation de la RSE ?
Cette perspective s’offre aujourd’hui comme une piste de recherche prometteuse mais encore peu
explorée, en particulier dans la littérature de langue anglaise. Ainsi, Beaulieu et Pasquero (2002) ont
analysé la quête de légitimité d’une association comptable canadienne et ont montré la façon dont le
contenu de la RSE de cette institution se renégocie dans les interactions avec les parties prenantes à
chaque étape historique de son développement 26. La thèse d’Aurélien Acquier, relative à
l’institutionnalisation de nouveaux modèles de management lors de la construction d’une politique de
développement durable dans un grand groupe français, décrit la dynamique de construction de
modèles de gestion des parties prenantes 27. Enfin, des travaux consacrés à la construction des
marchés de la RSE et en particulier à celui de L’Investissement socialement responsable ont adopté
une posture constructiviste en montrant, par exemple, comment la construction d’un dispositif de
mesure de la RSE par les agences de notation sociale et environnementale a contribué à légitimer ce
concept dans le monde financier 28.

Tableau 1. – Synthèse des approches théoriques de la RSE


D’un point de vue empirique, cette approche trouve de nombreuses illustrations si l’on s’attache
à suivre les acteurs qui portent aujourd’hui les projets liés à la RSE dans les entreprises ou dans le
cadre de la création d’entreprises. En effet, les entrepreneurs de RSE foisonnent sur les nouveaux
marchés de la RSE, tels que celui de la notation sociale environnementale, de l’audit, du conseil et de
la certification de la RSE. Les processus de construction de normes déjà anciennes telles que la
Global Reporting Initiative, ou de la norme à venir ISO 26000 relative au système de management
de la RSE peuvent aussi être vus comme autant d’arènes où la définition de la mesure et du contenu
de la RSE se construit progressivement, lors de négociations entre acteurs issus d’horizons divers
(ONG, grandes entreprises, États, experts, etc.). Le tableau 1 synthétise les orientations théoriques du
champ de la RSE.

o
1. D. J. Wood, « Corporate Social Performance Revisited », Academy of Management Review, vol. 16, n 4, 1991, p. 691-718 ;
W. C. Frederick, « From CSR 1 to CSR 2 : the Maturing of Business and Society Thought », Working Paper Graduate School of
Business, Pittsburgh, University of Pittsburgh, 1978.
2. R. Ackerman, R. Bauer, Corporate Social Responsiveness : the Modern Dilemna, Virginia, Reston Publishing Company, 1976.
3. Voir A.B. Carroll, « A Three Dimensional Conceptual Model of Corporate Social Performance », Academy of Management Review,
vol. 4, 1979, p. 497-505.
4. D.J. Wood, op. cit., p. 693.
5. R. E. Freeman, op. cit., 1984.
6. A.-C. Martinet, Management stratégique : organisation et politique, McGraw-Hill, 1984.
7. T. Donaldson, L. E. Preston, « The Stakeholder Theory of the Corporation : Concepts, Evidence and Implications », Academy of
o
Management Review, vol. 20, n 1, 1995, p. 65-91.
8. Pour une synthèse des développements récents de la théorie des parties prenantes, voir B.L. Parmar, R.E. Freeman, J.S. Harrison,
A. C. Wicks, P. Purnell et S. de Colle, « Stakeholder Theory : the State of the Art », Academy of Management Annals, vol. 403, nº 4,
2010, p. 403-445.
9. Schéma construit d’après. A. Mohan, Strategies for the Management of Complex Practices in Complex Organizations : a Study
of the Transnational Management of Corporate Responsibility, thèse de doctorat, Royaume-Uni, université de Warwick, 2003.
10. E. Garriga, D. Melè, « Corporate Social Responsibility : Mapping the Territory », Journal of Business Ethics, vol. 53, 2004, p. 51.
11. Source : J.-P. Gond, « La responsabilité sociale au-delà du fonctionnalisme : vers un cadre d’analyse pluraliste de l’interface
entreprise/société. », Finance Contrôle Stratégie, vol. 14, nº 2, 2011, p. 37-66.
12. G. Burrell, G. Morgan, Sociological Paradigms and Organization Analysis. Elements of the Sociology of Corporate Life,
Newcastle, Athenaeum Press, 1979.
13. L. E. Preston, J. E. Post, Private Management and Public Policy : the Principle of Public Responsibility, New Jersey, Prentice-
Hall, 1975.
14. T. Parsons, Societies. Evolutionary and Comparative Perspectives, New Jersey, Prentice-Hall, 1966.
15. K. Davis, « The Case for and against Business Assumptions of Social Responsibilities », Academy of Management Journal, vol. 16,
o
n 2, 1973, p. 312-322.
16. M. Porter, M. Kramer, « Strategy and Society. The Link between Competitive Advantage and Corporate Social Responsibility »,
o
Harvard Business Review, vol. 84, n 12, 2006, p. 78-92.
17. M. Porter, M. Kramer, « Creating Shared Value. How to Reinvent Capitalism and Unleash a Wave of Innovation and Growth »,
Harvard Business Review, 2011, p. 62-77.
18. D. Vogel, op. cit., 2005.
19. Une synthèse de la perspective critique sur la RSE est proposée par A. El-Akremi, I. Dhaouadi, J. Igalens, « La responsabilité
sociale de l’entreprise sous l’éclairage des Critical Management Studies : vers un nouveau cadre d’analyse de la relation entreprise-
o
société », Finance-Contrôle-Stratégie, vol. 11, n 3, 2008, p. 65-94. Les débats critiques ont aussi été ravivés par l’ouvrage de
P. Fleming et M. Jones, The End of Corporate Social Responsibility : Crisis and Critique, Londres, Sage, 2013 ; et un numéro
spécial de la revue Organization publié en mai 2013.
20. Voir D. Matten, A. Crane, « Corporate Citizenship : toward an Extended Theoretical Conceptualization », Academy of Management
o
Review, vol. 30, n 1, 2005, p. 166-179. Le Journal of Management Studies a consacré en 2015 un numéro spécial au thème de la RSE
politique.
21. D.L. Swanson, « Toward an Integrative Theory of Business and Society : a Research Strategy for Corporate Social Performance »,
o
Academy of Management Review, vol. 24, n 3, 1999, p. 506-521.
22. Pour une synthèse complète, voir : F. Maon, A. Lindgreen et V. Swaen, « Organizational Stages and Cultural Phases : a Critical
Review and a Consolidative Model of Corporate Social Responsibility Development », International Journal of Management Reviews,
vol. 12, nº 1, 2010, p. 20-38. Voir aussi : Bertels S., Papania L. et Papania D., « Embedding Sustainability in Organizational Culture : A
Systematic Review of the Body of Knowledge », London, ON : Network for Business Sustainability, Simon Fraser University, 2010.
Disponible en ligne : http://www.nbs.net/wp-content/uploads/dec6_embedding_sustainability.pdf.
23. Voir I. Maignan, O. C. Ferrell, « Measuring Corporate Citizenship in Two Countries : the Case of United States and France »,
Journal of Business Ethics, vol. 23, 1999, p. 283-297.
24. D. Matten, J. Moon, « “Implicit” and “Explicit” CSR : a Conceptual Framework for Understanding CSR in Europe », Academy of
o
Management Review, vol. 33, n 2, 2008, p. 404-424.
25. J.-G. Padioleau, « L’éthique est-elle un outil de gestion ? », Revue française de gestion, vol. 74, 1989, p. 82-91.
26. S. Beaulieu, J. Pasquero, « Reintroducing Stakeholder Dynamics in Stakeholder Thinking. A Negociated-Order Perspective », in
J. Andriof, S. Waddock, B. Husted, S. S. Rhaman (ed.), Unfolding Stakeholder Thinking : Theory, Responsibility and Engagement,
Greenleaf Publishing, 2002.
27. A. Acquier, Les Modèles de pilotage du développement durable : du contrôle externe à la conception innovante, thèse de
doctorat en sciences de gestion, École des Mines de Paris, 2007.
28. Voir F. Déjean, L’Investissement socialement responsable, Paris, Vuibert, 2006 ; J.-P. Gond, Gérer la performance sociétale de
l’entreprise, Paris, Vuibert, 2010 ; S. Giamporcaro et J.-P. Gond, « Calculability as Politics in the Construction of Markets : The Case of
Socially Responsible Investment in France », Organization Studies, 2016 (à paraître).
CHAPITRE IV

Prendre la mesure de la responsabilité


sociale de l’entreprise

Un adage célèbre affirme que « ce qui n’est pas mesuré n’est pas géré », et la doctrine de
Lord Kelvin, affichée sur le frontispice de l’université de Chicago, nous rappelle que si « l’on ne
peut mesurer, notre connaissance est maigre et insatisfaisante ». La prise en compte sérieuse de la
RSE par les entreprises tout comme l’étude scientifique de cette notion par le monde académique
supposent donc que l’on puisse parvenir à la mesurer. Après avoir analysé les enjeux pratiques et
théoriques de la mesure de la RSE, les approches de cette mesure sont présentées. Les obstacles au
développement de mesures robustes de RSE sont finalement évalués.

I. – Comment rendre la RSE mesurable ?


Enjeux et acteurs

La question de la construction de la mesure de RSE recouvre de multiples enjeux. Pour les


entreprises, tout d’abord, mesurer la RSE est une condition sine qua non à la connaissance de leur
propre responsabilité sociale et donc à la maîtrise de leurs impacts sociaux et environnementaux.
L’évaluation de la performance sociale et environnementale, la mise en place d’un système de
pilotage de cette performance et la reddition de comptes externes sur ces dimensions supposent
l’existence de métriques permettant d’évaluer la qualité de la gestion de l’entreprise dans les
domaines extrafinanciers. Mais l’existence de ces métriques revêt aussi une importance particulière
pour d’autres parties prenantes : les investisseurs responsables ont besoin d’une telle information
pour sélectionner les entreprises les plus performantes sur des critères tels que la qualité de la
gestion des ressources humaines et le respect des Droits de l’homme. Les consommateurs qui
souhaitent promouvoir dans leur processus d’achat les entreprises les plus vertes doivent aussi
disposer d’un classement des entreprises et/ou des produits selon ces dimensions. Les mécanismes
marchands ne peuvent pousser les entreprises à mieux tenir compte de leur RSE que dans la mesure
où des systèmes de mesure permettent de rendre le marché plus transparent sur ces dimensions. Au-
delà de ces mécanismes, les pressions d’organisation non gouvernementales seront elles aussi
d’autant plus efficaces qu’elles s’appuient sur des métriques permettant d’identifier les entreprises
les moins responsables.
Il n’est donc pas surprenant que l’on assiste depuis une dizaine d’années à une démultiplication
des initiatives visant à construire des métriques, des systèmes de reporting, d’évaluation et de
mesures de la RSE. Cette tendance constitue une partie importante des dynamiques
d’institutionnalisation de la RSE et participe de la construction des marchés de la RSE (chap. II).
Elle conduit à la mise en place d’une infrastructure juridique et sociotechnique visant à rendre la
RSE calculable pour les différentes parties prenantes, au niveau national (ex. : loi sur les Nouvelles
régulations économiques en France) et international (ex. : Global Reporting Initiative), avec des
acteurs aussi divers que l’ONU, les entreprises de conseils, les ONG ou encore les investisseurs et
les agences de notation sociale et environnementale 1.
Sur le plan théorique, la mesure de la RSE se heurte à des problèmes similaires à ceux
identifiés pour définir le concept même de RSE : multiplicité des approches et des dimensions,
complexité de ce concept, difficulté à rendre compte de manière objective de ses composantes les
plus subjectives qui sont souvent liées à une appréciation fondée sur des critères éthiques ou liées à
un contexte social donné. Les quatre perspectives théoriques introduites dans le chapitre III
permettent de saisir la diversité des questions et enjeux liés à ce déploiement de mesures de RSE.
La perspective fonctionnaliste va avoir pour objectif l’opérationnalisation du concept de RSE
au travers d’outils de mesures quantifiés afin de pouvoir en étudier les variations, les déterminants
et les conséquences. L’un des enjeux centraux sera de s’assurer de la validité et de la fiabilité des
mesures de la RSE : est-ce que la performance d’une entreprise en matière sociale et
environnementale est identique si l’on utilise différents types de mesures (validité convergente) ou
si l’on répète la mesure d’une même entreprise plusieurs fois avec le même outil (fiabilité) ? Est-ce
que la mesure permet effectivement de différencier des entreprises plus ou moins performantes en
matière de RSE (validité discriminante) ? Est-ce que la mesure reflète le concept théorique de RSE
(validité épistémique) ?
La perspective sur la RSE comme relation de pouvoir invite à évaluer de manière critique les
sources qui produisent les chiffres relatifs à la RSE, et s’attache à souligner les possibles formes de
manipulation par les entreprises ou d’autres organisations dont elles peuvent être l’objet. La
quantification sera elle-même vue comme un instrument de légitimation visant à manipuler les
perceptions plutôt que comme un processus visant à rendre les pratiques plus transparentes. Doit-on
faire confiance à ces mesures ? Quels acteurs contribuent à influencer ces mesures ? Quel est le
degré d’objectivité de ces métriques ? Reflètent-elles les impacts réels des entreprises ?
La perspective socioconstructiviste sur la RSE se focalise sur les dynamiques de construction
de ces mesures et la façon dont elles mettent en jeu des dimensions symboliques mais aussi
techniques pour les acteurs. L’un des problèmes centraux sera la remise en question du caractère
« évident » ou tenu pour acquis de ces systèmes. L’angle d’analyse privilégié sera celui de l’étude
des processus de construction et de légitimation de ces systèmes. Comment et pourquoi un dispositif
de mesure de la RSE s’institutionnalise-t-il ? Comment se construisent les standards de mesure de
la RSE ? Comment rend-on la RSE calculable ?
La vision culturaliste souligne le caractère relatif des systèmes de mesures de la RSE en les
resituant dans leurs contextes culturels. Cette approche invite à comparer le contenu des métriques
de RSE dans de multiples sociétés : est-ce que certaines approches ne surévaluent pas l’importance
de certaines parties prenantes au détriment d’autres parties prenantes dans les mesures de la RSE ?
Est-il possible de construire des standards universels de RSE qui puissent s’affranchir des
contraintes spécifiques que les systèmes d’affaires nationaux font peser sur chaque pays ?
Après avoir présenté les travaux académiques qui éclairent les problèmes relatifs à la
construction de mesure de RSE, les apports des « praticiens de la mesure » que sont les agences de
notation seront présentés.

II. – La mesure de la RSE dans la littérature académique 2

Dans le domaine académique, l’opérationnalisation de la mesure de la RSE s’est


principalement effectuée au travers des développements théoriques relatifs à la notion de
performance sociétale de l’entreprise (PSE), introduite dans le chapitre III. Ces modèles se sont
attachés à caractériser les dimensions qui devaient être prises en compte afin d’évaluer la
performance des entreprises vis-à-vis de leurs différentes parties prenantes, ce faisant ils ont
clarifié la nature de la RSE. Le tableau 2 présente trois des modèles les plus souvent cités en
détaillant les catégories qu’ils distinguent.
Ces trois modèles synthétisent les dimensions à prendre en compte pour obtenir une mesure
exhaustive de la RSE d’une entreprise. D’une part, il s’agit de distinguer les principes de RSE sur
lesquels s’appuie l’entreprise, les processus de gestion de la RSE qu’elle déploie et finalement les
impacts et résultats qu’elle obtient en matière de RSE (modèles de Carroll, 1979, et Wood, 1991).
D’autre part, une évaluation relativement exhaustive de la RSE devra s’effectuer partie prenante par
partie prenante (modèle de Clarkson, 1995).
Les catégorisations et modèles théoriques de PSE ont rarement été utilisés en tant que tels pour
mesurer la RSE dans les études empiriques. L’opérationnalisation de la RSE s’est le plus souvent
limitée à mobiliser des mesures déjà existantes, en suivant une logique plus pragmatique que
scientifique, ce qui a conduit des auteurs du champ à comparer les études empiriques sur la RSE à
des « données en quête de théorie 3 ». Parmi les différents modes de mesure qui ont été utilisés, on
peut distinguer cinq catégories :

Tableau 2. – Les modèles théoriques de la PSE


1/ les mesures de discours, telles que l’analyse de contenu des rapports annuels, qui consistent
à se fonder sur les propos tenus par les entreprises pour évaluer leur RSE, par exemple en comptant
le nombre de lignes ou de mots dédiés à des thèmes de RSE dans le rapport annuel d’une
entreprise ;
2/ les indicateurs de pollution fournis par certaines agences d’évaluation de la pollution des
entreprises, telles que le Toxic Release Inventory aux États-Unis, ou par exemple des mesures
d’émission de CO2 par les entreprises ;
3/ les mesures d’attitudes ou de valeurs visent à évaluer la sensibilité des membres de
l’entreprise (ex. : dirigeants, employés) aux différentes dimensions de la RSE et sont en général
administrées sous la forme de questionnaires ;
4/ les mesures de réputation, telles que l’indicateur de réputation élaboré par Moskowitz dans
les années 1970 ou celui du magazine américain Fortune, qui comporte des critères liés à la RSE
qui sont appréciés par un panel d’experts de l’industrie au sein de laquelle opère l’entreprise
considérée ;
5/ les mesures comportementales ou d’audits, développées par les agences qui se sont
spécialisées dans l’évaluation du comportement social et environnemental des entreprises telles que
KLD aux États-Unis ou Vigeo en France.
Ces modes de mesures sont marqués historiquement et reflètent l’inégale disponibilité des
données relatives à la RSE dans le temps. Ainsi, les mesures de discours étaient surtout utilisées
dans les années 1970, alors que peu de données secondaires étaient disponibles, et les indicateurs
de réputation ont dominé la recherche dans les années 1980 pour laisser place ensuite aux mesures
développées par les agences de notation dans les années 1990 et 2000. Aujourd’hui, les approches
s’appuyant uniquement sur les discours ne sont plus considérées comme des mesures de RSE
valides, mais simplement comme des mesures de discours ou de diffusion d’information sociétale.
Chacune de ces approches présente des avantages et des inconvénients. Ainsi, les données
mesurant la pollution ont l’intérêt d’être quantifiées et souvent produites par des tierces parties.
Elles sont donc a priori plus « objectives » que si elles avaient été directement fournies par les
entreprises. Cependant, elles ne couvrent que certaines dimensions de la performance, et ce pour
une seule des parties prenantes : l’environnement. De plus, elles ne sont en général disponibles que
pour certains secteurs industriels. L’intérêt des mesures d’attitudes ou de valeurs est qu’elles
peuvent être élaborées directement par les chercheurs de manière à rendre opérantes les dimensions
théoriques de la RSE. Ainsi, plusieurs échelles de mesure permettent l’utilisation des quatre
dimensions de la RSE distinguées par Carroll dans son modèle de 1979 ou l’évaluation de la
gestion des parties prenantes. L’encadré 4 fournit un exemple d’échelle de mesure attitudinale qui a
été récemment développée pour évaluer les perceptions de la RSE par les employés. Ces outils sont
utiles pour mesurer les perceptions de la RSE par des consommateurs ou des employés. Cependant,
ils peuvent être sujets à des biais de « désirabilité » sociale lorsqu’ils sont administrés auprès de
dirigeants devant qualifier la prise en compte de ces dimensions au nom de leur entreprise
considérée dans son ensemble.
Le tableau 3 résume pour chacune de ces différentes mesures les avantages et les limites ainsi
que son degré de proximité avec le concept de PSE.
Les outils qui tendent aujourd’hui à s’imposer dans le monde académique sont ceux développés
par les nouveaux praticiens de la mesure de la RSE que sont les agences de notation sociale et
environnementale. Leurs mesures présentent en effet l’avantage d’être construites par un organisme
externe à l’entreprise, ce qui garantit une certaine forme d’objectivité. De plus, ces mesures
s’appuient en général sur un grand nombre d’informations secondaires et primaires relatives aux
différentes parties prenantes de l’entreprise qu’elles synthétisent de manière quantifiée. Mais
quelles sont ces organisations et comment mesurent-elles la RSE ?

Encadré 4. – Une échelle de mesure de la perception de la


RSE
Assâad El Akremi et ses collègues ont développé une échelle de mesure en 34 items (avec une version courte en
18 items) visant à évaluer la perception par les employés du traitement des parties prenantes en distinguant la RSE
orientée vers la communauté locale (COM), l’environnement (ENV), les employés (EMP), les fournisseurs (FOU), les
consommateurs (CONSO) et les actionnaires (ACT). Les répondants évaluent ces dimensions sur une échelle en
six points, allant de « pas du tout d’accord » à « tout à fait d’accord » à partir de questions telles que celles mentionnées
ci-dessous.
Je pense que [mon entreprise] :
1. Développe des projets humanitaires dans les pays pauvres (COM).
2. Contribue à l’amélioration des conditions de vie dans les régions où elle intervient (ex. aides à l’éducation, aux
événements sportifs…) (COM).
3. Agit pour réduire la pollution liée à ses activités (ex. choix des matériaux, éco-conception, dématérialisation…)
(ENV).
4. Investit dans les technologies propres et les énergies renouvelables (ENV).
5. Évite toute forme de discrimination lors des recrutements ou des promotions (sur la base du sexe, âge,
appartenance ethnique, religion…) (EMP).
6. Veille à la santé et la sécurité de ses salariés (EMP).
7. Où qu’elle sous-traite dans le monde, se sent concernée par l’application du droit de travail chez ses sous-
traitants (FOU).
8. Incite ses fournisseurs et sous-traitants à intégrer le développement durable dans leur activité (ex. emballages,
matériaux, énergies renouvelables…) (FOU)
9. Veille à la qualité des produits/services offerts aux clients (CONSO).
10. Respecte ses engagements avec ses clients (CONSO).
11. Veille à la transparence de sa communication avec ses actionnaires (ACT).
12. Respecte les intérêts financiers de tous ses actionnaires (ACT).

Source : A. El Akremi, J.-P. Gond, V. Swaen, K. De Roeck, J. Igalens, « How do Employees Perceive Corporate
Responsibility ? Development and Validation of the Multidimensional Corporate Stakeholder Responsibility Scale »,
Journal of Management, 2016 (à paraître).

Tableau 3. – Caractéristiques, avantages et limites des principales mesures de PSE*


III. – Les agences de notation sociale,
aussi appelées agences de notation extrafinancière

Les agences de notation sociale, aussi appelées organismes d’analyse sociétale ou encore
agence de rating social et environnemental, se sont développées entre la fin des années 1980 aux
États-Unis et en Angleterre (création de EIRIS en 1983, de KLD en 1988) et à la fin des
années 1990 (création d’ARESE en 1997) en France et dans le reste du monde. Elles ont pour
objectif la production d’une information synthétique sur les performances des entreprises en matière
éthique, sociale et environnementale à destination des investisseurs, et peuvent être des
organisations à but non lucratif tout comme des entreprises à part entière. Certaines agences de
notation utilisent aussi leurs données pour construire et commercialiser des produits financiers
éthiques et/ou produisent des indices boursiers éthiques ou socialement responsables qui intègrent
les entreprises jugées plus responsables. L’agence KLD, par exemple, a joué un rôle pionnier dans
ce domaine, en offrant en 1990 le premier indice dit « éthique » le Domini Social Index 400.
L’analyse sociétale est définie par l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises
(ORSE) comme l’activité permettant de « mesurer la qualité des engagements, des politiques et des
performances sociales, environnementales et de gouvernance de l’entreprise. À partir des
informations […] communiquées par l’entreprise ou révélées par d’autres parties prenantes (les
ONG, les médias, etc.), l’organisme d’analyse sociétale évalue les engagements, les politiques
mises en œuvre et les performances de l’entreprise liées à ses activités économiques et à ses
impacts sociaux, environnementaux et de gouvernance. L’organisme établit, sur la base d’un
ensemble de critères pertinents pondérés selon leur degré d’importance, un score ou une note
globale qui positionne l’entreprise sur une échelle de notation 4 ». D’après cette même source, les
méthodes de ces organismes d’évaluation se répartissent en trois catégories :
– les approches fondées sur les méthodes d’exclusion, telles que celles employées par les premiers
fonds éthiques et visant à identifier – pour pouvoir les exclure des politiques d’investissement – les
entreprises appartenant à certains secteurs (ex. : alcool, tabac, armement) ou adoptant certaines
pratiques (ex. : tests sur les animaux) jugées inadéquates à l’aune de critères moraux, religieux ou
éthiques ;
– les approches fondées sur la performance, plus managériales, qui visent à évaluer au travers de
critères positifs, souvent quantifiés et en général grâce à des méthodes comparatives (d’où leur
autre nom d’approche best-in-class), la performance des entreprises dans des domaines sociaux ou
environnementaux (ex. : quelles sont les entreprises qui traitent le mieux leurs employés dans le
domaine de la GRH dans le secteur bancaire ?) ;
– les approches fondées sur les risques et les opportunités, qui s’attachent à cerner les risques
sociaux et environnementaux associés aux entreprises et qui présentent la RSE aux investisseurs
comme un outil complémentaire de gestion des risques.
Il existe aujourd’hui une trentaine d’organismes d’évaluation dans le monde, basés pour la
majorité d’entre eux soit en Europe, soit en Amérique du Nord et dont l’inventaire a été publié et
actualisé en 2012 sur le site Internet de l’ORSE 5.
Au-delà des spécificités de chaque organisme, il est possible de schématiser leur processus de
traitement de l’information en s’appuyant sur une vision systémique de leur mode de
fonctionnement, conformément à la figure 4 page suivante. Ces agences peuvent être appréhendées
comme des « systèmes » s’appuyant sur des principes directeurs ou modèles pour transformer,
grâce à une méthodologie, des « données brutes » relatives aux entreprises (input) et collectées
auprès de diverses sources (les entreprises elles-mêmes, des ONG ou d’autres parties prenantes) en
« données raffinées » (output) qui prennent soit la forme de rating, de scores, de séries de chiffres
ou d’indicateurs et qui reflètent la performance relative des entreprises dans différents domaines de
la gestion de leur RSE.
Le degré de sophistication des techniques à chaque maillon de la production des notations varie
grandement d’une agence à une autre, en fonction des objectifs de l’agence, des demandes de ses
clients, des moyens dont elle dispose et de son expérience dans le domaine de la notation.

Fig. 4. – Un schéma simplifié du processus de notation sociale et environnementale

Ainsi, les méthodes les plus avancées combinent des informations issues de multiples parties
prenantes, des consultations avec les ONG avec des informations primaires (ex. : entretiens avec
les managers) et secondaires (ex. : informations publiées dans la presse) au lieu de ne se référer
qu’à une unique source. Ces méthodes de collecte sont parfois explicitées au travers d’un manuel de
qualité qui définit les étapes de l’analyse, les procédures de va-et-vient entre les différentes parties
prenantes pendant le processus de notation, ce qui garantit la fiabilité du processus de collecte. En
termes d’analyses et de traitement, les agences les plus avancées organisent et évaluent les
informations recueillies grâce à des référentiels clairement définis et administrés et traitent cette
information à l’aide de techniques statistiques robustes. Elles produisent in fine des classements ou
notation, d’entreprises présentant parfois de bonnes qualités statistiques en termes de fiabilité de
leur mesure et de validité.
Le modèle d’évaluation de l’entreprise Vigeo constitue un bon exemple de méthodologie
aujourd’hui relativement avancée et sophistiquée. Les grandes lignes de sa méthodologie sont
synthétisées dans l’encadré 5 ci-après.
Encadré 5. – Un exemple de méthodologie d’agence de
notation : Vigeo
L’entreprise Vigeo, aujourd’hui dirigée par Nicole Notat, s’est appuyée sur l’expérience de l’agence Arese (créée
en 1997) avec laquelle elle a fusionné en 2002 pour élaborer sa méthode d’évaluation de la performance sociale et
environnementale des entreprises. Vigeo s’impose aujourd’hui comme le système de mesure le plus utilisé sur le marché
français de l’investissement socialement responsable. C’est aussi l’une des principales agences de notation européennes,
suite à sa fusion avec de nombreuses organisations situées dans des pays européens.
La méthode d’évaluation de Vigeo s’appuie sur un ensemble de principes définis à partir d’un ensemble de textes,
chartes et codes de référence fondamentaux émanant d’institutions telles que l’OIT ou l’OCDE et qui définissent des
principes d’action. Selon l’agence, ces principes sont « opposables » à toutes les entreprises car, d’après ces textes,
« leur prise en compte et leur promotion sont non seulement souhaitables, mais nécessaires ».
Ces principes d’action sont organisés en six domaines d’évaluation présentés ci-après, qui couvrent 37 critères et
200 objectifs de RSE.
Les domaines d’évaluation
• Droits humains : droits humains fondamentaux, libertés syndicales, négociation collective, non-discrimination, lutte
contre le travail forcé et le travail des enfants.
• Ressources humaines : dialogue social, conditions de travail, santé et sécurité, valorisation des emplois et des
compétences, systèmes de rémunérations.
• Environnement : protection de l’environnement dans la fabrication, la distribution, l’utilisation et l’élimination du
produit.
• Comportements sur les marchés : relations avec les clients, les fournisseurs et les sous-traitants, respect des règles
concurrentielles, prévention de la corruption.
• Gouvernement d’entreprise : conseil d’administration, audits et mécanismes de contrôle, droits des actionnaires,
rémunération des dirigeants.
• Engagement sociétal : impacts sur les territoires d’implantation, contribution au développement économique et
social, causes d’intérêt général.
Selon les secteurs, l’organisation tient compte et pondère de manière différenciée les composantes de ces
six domaines.
Pour chacun de ces domaines, Vigeo évalue neuf dimensions appelées « angles d’approches » et qui correspondent
au discours, à la mise en œuvre et aux résultats obtenus en matière de RSE, selon un référentiel inspiré des méthodes de
gestion de la qualité.
Les angles d’approche
• Les politiques et les objectifs : visibilité (intégration des objectifs de RSE dans le but de l’organisation), contenu
(exhaustivité des buts aux objectifs) et portage (attribution de responsabilités managériales).
• Le déploiement : processus (formalisation des procédures) ; moyens mis en œuvre (tangibilité des moyens et
adéquation aux buts) ; contrôle et reporting (intègre les modalités de contrôle internes et externes).
• Les résultats : indicateurs (niveaux absolus et variation dans le temps) ; point de vue des parties prenantes
(appréciation des engagements) ; controverses/tendances (gravité des allégations, degré de transparence de l’entreprise).
Un score est attribué sur une échelle en quatre points pour évaluer chacune de ces dimensions. Les scores sont
ensuite consolidés pour chacun des six principaux domaines.
Calcul d’un rating
(évaluation comparative sectorielle)
C’est à partir de ces scores que la position d’une entreprise est comparée par rapport à la moyenne de son secteur,
pour évaluer s’il s’agit d’une entreprise faisant partie des entreprises les moins avancées du secteur (notées – –), en
dessous de la moyenne du secteur (–), dans la moyenne du secteur (=), au-dessus de la moyenne du secteur (notées +)
ou parmi les plus avancées du secteur (notées + +) pour chacun des six domaines. Le rating final pour une entreprise X
prendra donc la forme d’une série de six ratings renvoyant au positionnement relatif des six scores de l’entreprise
considérée par rapport aux entreprises de son secteur :
er
Source : documents du site Internet de Vigeo, consulté le 1 septembre 2008 :
http://www.vigeo.com/csr-rating-agency/fr/blogcategory/methodologie-vigeo.html
http://www.vigeo.com/csr-rating-agency/images/pdf/Products/isr/brochure_isr_vigeo.pd

IV. – Les progrès et les freins au développement des mesures de


RSE

Les données des agences de notation ont permis de réaliser des progrès substantiels dans la
mesure empirique de la RSE en se substituant progressivement à des mesures moins valides et en
synthétisant de nombreuses données disponibles de manière cohérente et sous forme quantifiée. Au-
delà de cet apport, la mise en chiffre de la RSE opérée par les agences de notation a aussi
directement participé au développement des nouveaux marchés de la vertu, par exemple en offrant
des solutions techniques aux investisseurs soucieux de construire des produits intégrant les
dimensions socialement responsables et en apportant plus de crédibilité et de légitimité au thème de
la RSE sur la place financière 6. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement de
professionnalisation des acteurs de l’investissement socialement responsable qui est aujourd’hui
bien amorcé.
Cependant, les mesures des agences ne constituent pas une solution définitive à tous les
problèmes évoqués antérieurement. D’une part, la diversité des mesures reste souhaitable car
certaines approches sont fortement complémentaires. D’autre part, les systèmes aujourd’hui
proposés par les agences ne constituent pas une panacée.
En effet, plusieurs problèmes liés à ces mesures ont été mis en lumière par des études récentes.
Ainsi, la structure interne des données produites par les agences ne reflète pas toujours les
dimensions théoriques des modèles de PSE, et certaines méthodes d’évaluation manquent de
fondements théoriques solides. Ensuite, une étude récente sur la validité des données produites par
l’agence KLD, qui a corrélé les scores produits par cette agence aux scores des mêmes entreprises
évaluées par d’autres agences, a souligné la faible convergence de ces mesures. La covariance des
mesures avoisine les 20 %, ce qui est insuffisant pour considérer que toutes ces métriques mesurent
effectivement un même concept de RSE 7. Finalement, une seconde étude sur la même organisation
portant uniquement sur ses données environnementales montre que si la capacité de l’agence à
synthétiser l’information passée est bonne, son pouvoir prédictif des performances futures des
entreprises est quasiment nul 8. Les mesures développées par les agences restent donc perfectibles à
l’aune des critères de validité scientifique, même si ces organisations ont progressé de manière
importante sur leur courbe d’expérience pendant les dernières années.
À ces problèmes de fiabilité s’ajoutent des problèmes d’ordre économique et managérial.
Comme le montre la thèse d’Emma Avetisyan, les agences de notation extrafinancière peinent à
construire des modèles d’affaires stables assurant à la fois leur viabilité économique et leur
indépendance. Pour faire face à ces défis, l’industrie de la notation s’est engagée depuis les dix
dernières années dans une phase de consolidation qui pourrait conduire à la constitution d’un
oligopole, comme dans le cas de la notation financière 9.
Le développement de collaborations entre chercheurs et agences de notation permettra sans
doute dans le futur de faire encore progresser le champ encore émergent de la mesure de la RSE
tant du point de vue académique que managérial. Les forces institutionnelles évaluées au chapitre II,
en systématisant et en fiabilisant la production de données sur leur RSE par les entreprises,
contribueront elles aussi à consolider ces pratiques d’évaluation de ce concept.

1. S. Waddock, The Difference Makers. How Social and Institutional Entrepreneurs Created the Corporate
Responsibility Movement, Sheffield, Greenleaf Publishing, 2008.
2. Cette section s’appuie sur J. Igalens et J.-P. Gond, « La mesure de la performance sociale de l’entreprise : une analyse
critique et empirique des données ARESE », Revue de gestion des ressources humaines, vol. 50, 2003, p. 111-130.
3. Cette métaphore pirandellienne a été utilisée par A. Ullmann, « Data in Search for a Theory : a Critical Examination of the
Relationship Among Social Performance, Economic Disclosure and Economic Performance of US Firms », Academy of Management
Review, vol. 10, 1985, p. 540-557. Pour une synthèse actualisée sur les problèmes liés à la mesure de la PSE, voir J.-P. Gond,
A. Crane, « Corporate Social Performance Disoriented : Saving the Lost Paradigm ? », Business and Society, vol. 49, nº 4, 2010,
p. 677-703.
4. Cette définition est fournie dans la version courte du Guide des organismes d’analyse sociale et environnementale, 2007, p. 3,
disponible sur Internet : http://www.orse.org/
5. Voir le lien : http://www.orse.org/guide_des_organismes_d_analyse_sociale_et_environnementale-52-246.html
6. Voir F. Déjean, J.-P. Gond, B. Leca, « Measuring the Unmeasured : an Institutional Entrepreneur Strategy in an Emerging
o
Industry », Human Relations, vol. 56, n 7, 2004, p. 741-764.
7. A. K. Chatterji, R. Durand, D. I. Levine, S. Touboul, « Do Ratings of Firms Converge ? Implications for Managers, Investors and
Strategy Researchers », Strategic Management Journal, 2015 (à paraître).
8. A. K. Chatterji, D. I. Levine, M. W. Toffel, « How Well Do Social Ratings Actually Measure Corporate Social Responsibility ? »,
o
Journal of Economics and Management Strategy, vol. 18, n 1, 2009, p. 125-169.
9. E. Avetisyan, Corporate Social Responsibility Rating Agencies’ Influence and Contribution to the Standardization and
Institutionalization of the CSR Field, thèse de doctorat, université de Genève et Skema Business School, 2013.
CHAPITRE V

L’impact financier de la responsabilité


sociale de l’entreprise
« Peu importe ce qu’ils racontent en public, lorsque vous êtes derrière la scène avec les chefs
d’entreprise et les dirigeants, ils vont vous demander : “Pourquoi devrions-nous investir dans des
initiatives sociales ?” Nous aurons beau tous nous préoccuper sincèrement de sauver le monde, si
nous ne pouvons répondre à cette question correctement, nous avons un problème. »
1
Michael Porter (2003) .

Face à l’institutionnalisation contemporaine des pratiques, un gestionnaire, un dirigeant ou un


financier sera toujours tenté de poser, comme Michael Porter, la question des retombées financières
de la RSE : dans quelle mesure les entreprises qui s’engagent dans ces démarches peuvent en
attendre des bénéfices économiques ? En d’autres termes : la RSE est-elle profitable ?

I. – Une question incontournable

La clarification de l’impact économique de la RSE a toujours été une préoccupation majeure


dans le champ d’étude sur les relations entre l’entreprise et la société. Elle est déjà discutée par
Bowen en 1953 qui analyse les arguments économiques remettant en question la RSE, et les débats
sur ce sujet seront stimulés dans les années 1970 par la controverse suscitée par l’article de
Friedman. En effet, la démonstration d’une relation positive entre la RSE et la performance
économique a souvent été comparée à une quête du « Saint-Graal » dans le champ d’étude sur les
relations entreprise/société, car elle permettrait de justifier de manière définitive la pertinence
managériale et économique de la RSE aux yeux de ses détracteurs. Il n’est donc pas surprenant que
les travaux empiriques sur cette question aient été très nombreux – on dénombre en 2009 plus de
251 études empiriques sur le sujet – mais aussi que ces recherches aient été parfois biaisées dans le
sens de la mise en lumière d’un lien positif 2 !
Ces travaux se sont focalisés sur la nature des interactions entre la capacité des entreprises à
atteindre un niveau de RSE élevé et leur performance financière en étudiant les interactions entre,
d’une part, la performance sociale (ou sociétale) de l’entreprise (PSE) et, d’autre part, sa
performance financière (PF).
Ces interactions ont été étudiées principalement au travers de trois niveaux d’analyse que nous
allons présenter successivement : un niveau théorique visant à éclairer les mécanismes explicatifs
des relations entre ces variables, un niveau empirique visant à clarifier la nature de l’interaction
entre les mesures de ces concepts et en s’appuyant sur des méthodes statistiques, et enfin un niveau
plus pragmatique et managérial, visant à déterminer pourquoi la PSE et la PF peuvent converger, en
construisant un business case de la RSE.

II. – De multiples explications théoriques

Les explications théoriques visant à clarifier la nature des relations entre performances
sociétale et financière sont nombreuses. Elles peuvent être organisées en distinguant trois
catégories : les explications postulant l’existence de relations linéaires entre ces deux construits,
les explications suggérant l’absence de liens entre les deux construits et finalement les explications
postulant l’existence de relations non linéaires entre ces deux variables. Le tableau 4 synthétise les
huit hypothèses renvoyant à ces différentes explications que nous détaillons ci-après.
Hypothèse 1 : la PSE influence positivement la PF. Selon cette hypothèse, dite du « bon
management » ou de l’« impact social positif », les entreprises ayant un niveau de PSE élevé
démontrent leur capacité à maîtriser les coûts implicites et les externalités négatives de
l’organisation et signalent ainsi aux parties prenantes la qualité de leur gestion. Ainsi, les
investisseurs vont interpréter une forte PSE comme un signal de qualité gestionnaire et récompenser
financièrement par leurs comportements les entreprises les plus socialement responsables. Les
stakeholders qui cherchent à exercer une pression sur les entreprises se focaliseront sur des
concurrents présentant un niveau de PSE plus faible, etc. In fine, les entreprises les plus
performantes sur les critères extrafinanciers bénéficieront donc de comportements des parties
prenantes relativement plus favorables que leurs concurrentes et auront donc une performance
financière plus élevée. Cette hypothèse a été défendue par les tenants de la théorie instrumentale des
parties prenantes qui considèrent qu’une meilleure prise en compte des parties prenantes se traduira
par une amélioration de la performance économique.

Tableau 4. – Les hypothèses théoriques relatives aux relations PSE-PF*


Hypothèse 2 : la PSE influence négativement la PF. En conservant une causalité analogue
allant de la PSE vers la PF, d’autres auteurs ont suggéré l’existence d’une relation négative. En
effet, si l’on définit la PSE de manière restrictive dans la lignée de Friedman (1970), tout
investissement dans la PSE augmente les coûts et s’effectue donc nécessairement au détriment de la
performance financière. Il existe donc un arbitrage entre PSE et PF, les entreprises peuvent investir
dans l’un ou l’autre type de performance, mais pas dans les deux simultanément. Ainsi, les
entreprises à forte PSE subissent un désavantage compétitif vis-à-vis de leurs concurrentes moins
soucieuses de s’attirer les bonnes grâces de toutes leurs parties prenantes.
Hypothèse 3 : la PF Influence positivement la PSE. Cette hypothèse renverse la relation de
causalité précédente en suggérant que si l’on a pu observer que les entreprises les plus
performantes économiquement étaient parfois aussi les plus performantes d’un point de vue
sociétal, ce n’est pas tant parce que la PSE influence positivement la PF que parce que seules les
entreprises déjà profitables peuvent s’offrir le luxe d’investir dans des programmes de RSE. Cette
hypothèse a été qualifiée dans la littérature d’hypothèse de « slack organisationnel » ou des « fonds
disponibles », car elle revient à affirmer que seules les organisations ayant un excédent de
ressources obtiendront ultérieurement un niveau de PSE élevé.
Hypothèse 4 : la PF influence négativement la PSE. En s’appuyant sur une causalité entre
PSE et PF identique à celle de l’hypothèse 3, il a été avancé que la relation puisse aussi être
négative : lorsque la PF augmente, la PSE diminue et lorsque la PF diminue la PSE augmente. Cette
hypothèse a été qualifiée d’hypothèse de l’opportunisme managérial, car elle s’appuie sur la
représentation proposée par Oliver Williamson d’un dirigeant opportuniste qui va chercher à
manipuler les parties prenantes et les actionnaires en mobilisant stratégiquement les investissements
dans la PSE. Ainsi, un dirigeant qui enregistre de faibles performances financières va investir dans
la PSE pour pouvoir justifier ses pauvres résultats financiers. Lorsque la performance financière
s’améliore, il se désintéresse des parties prenantes et n’investit plus dans la PSE, son objectif
premier étant d’augmenter ses propres revenus.
Hypothèse 5 : la PSE et la PF s’influencent réciproquement et positivement. – Cette
hypothèse émise par Waddock et Graves en 1997 3 combine les hypothèses H. 1 et H. 3 et postule
l’existence d’un cercle vertueux de l’investissement dans la PSE qui génère un surplus de
performance économique (H. 1) et donc des ressources financières excédentaires qui vont pouvoir à
leur tour être réinvesties dans des programmes de PSE (H. 3).
Hypothèse 6 : la PSE et la PF s’influencent réciproquement et négativement. – Cette
hypothèse combine les hypothèses H. 2 et H. 4 pour caractériser un blocage possible des
entreprises dans un cercle vicieux de la RSE, où les efforts en matière de PSE diminuent la
performance financière qui elle-même affecte négativement la PSE, etc. Cette hypothèse reste
théorique et a rarement été testée.
Hypothèse 7 : il n’existe pas de liens stables entre la PSE et la PF. – Cette hypothèse trouve
deux types d’explications. Tout d’abord, certains auteurs ont argué que les relations entre PSE et PF
étaient tellement complexes et indirectes qu’il n’est pas possible de postuler l’existence d’une
relation stable entre les deux construits. Une explication plus satisfaisante a été proposée en 2001
par McWilliams et Siegel qui ont développé un modèle d’équilibre partiel en postulant qu’il
existait une offre de RSE de la part des entreprises et une demande de RSE de la part des
consommateurs 4. En offrant plus de RSE, les entreprises augmentent leurs coûts mais peuvent aussi
bénéficier d’un supplément de demande pour leurs biens qui incorporent de la RSE. Les
consommateurs sont quant à eux prêts à supporter un coût supplémentaire pour s’offrir des biens
plus responsables (ou des biens produits par des entreprises plus responsables), mais seulement
jusqu’à un certain point. À l’équilibre du modèle, les opportunités de profit lié à l’offre de RSE
sont épuisées, et le positionnement des entreprises en matière de RSE n’affecte pas leur
profitabilité, le lien est donc neutre.
Hypothèse 8 : la relation entre la PSE et la PF est non linéaire. – La formulation la plus
fréquente de cette hypothèse combine les mécanismes des hypothèses 1 et 2 et consiste à postuler
l’existence d’une relation en forme de U inversé entre la PSE et la PF, c’est-à-dire que la PSE
influence positivement la PF, mais seulement jusqu’à un certain point au-delà duquel les
investissements en RSE deviennent tellement coûteux qu’ils grèvent la profitabilité de l’entreprise.
Il existerait donc un niveau optimal d’investissement en RSE. Toutefois, une étude récente dans le
contexte de l’investissement responsable s’appuyant sur les filtres utilisés par les gérants de fonds
suggère l’existence d’une relation entre la PSE et la PF en U. En effet, l’étude empirique de Barnett
et Salomon montre que, dans un premier temps, l’augmentation du nombre de critères socialement
responsables dans la prise de décision d’investissement va d’abord décroître la performance d’un
fonds en générant des coûts liés à la difficulté de diversifier les investissements. Mais, dans un
second temps, lorsqu’un très grand nombre de critères extrafinanciers sont respectés, la
performance du fonds augmente, car les investisseurs sont focalisés sur les entreprises les mieux
gérées, et donc les plus rentables financièrement 5. Dans le contexte d’investissement, la relation
entre PSE et PF pourrait donc être telle qu’il soit plus rémunérateur d’investir soit sans tenir du tout
compte de la PSE, soit en se focalisant de manière presque exclusive sur ce critère.
La multiplicité des hypothèses théoriques avancées pour expliquer la nature des interactions
entre PSE et PF a conduit à développer des tests empiriques visant à délimiter les conditions de
validité des différents mécanismes invoqués. Cependant, la littérature académique s’est structurée
autour des deux hypothèses fondamentales antagoniques H. 1 et H. 2, et de nombreuses hypothèses
n’ont presque jamais été opérationnalisées.

III. – Des fondements empiriques qui se consolident

Depuis 1972, plus de 300 études empiriques ont cherché à tester la nature des relations entre la
PSE et la PF. La plupart de ces travaux s’appuient sur l’une des mesures de PSE présentées dans le
chapitre IV et une ou plusieurs mesure(s) de performance financière et appliquent des techniques de
régression afin d’évaluer la mesure dans laquelle la PSE influence la PF.

Fig. 5. – Les résultats de 109 études sur les liens PSE-PF (causalité PSE → PF)
Des bilans de ces études empiriques ont été publiés régulièrement. La figure 5 présente une
synthèse des principaux résultats obtenus par les 109 études empiriques publiées entre 1972 et 2002
qui se sont attachées à évaluer l’influence de la PSE sur la PF 6. Ce graphique montre l’évolution de
la popularité de ce thème de recherche pendant les années 1990 et signale qu’une majorité d’études
exhibe une relation positive entre PSE et PF (environ 50 % au total). Toutefois, une proportion non
négligeable de recherches identifie un lien neutre (relation statistiquement non significative, 26 %)
ou présente des résultats mixtes (18 %), la relation avec la PF étant par exemple positive pour
certaines dimensions de la PSE (ex. : PSE orientée vers les parties prenantes primaires telles que
les employés et les consommateurs) et négatives pour d’autres (ex. : activités purement
philanthropiques). Cependant, la proportion d’études ayant mis en évidence une relation négative
entre PSE et PF est au total extrêmement faible (6 %). Cette première approche de ces travaux
confirme la plausibilité de l’hypothèse du « bon management » (H. 1) et, dans une moindre mesure,
de l’existence de relations plus complexes (H. 8).
Dans ce même bilan des recherches, Margolis et Walsh soulignent que presque toutes les études
qui ont étudié une causalité inversée, allant de la PF vers la PSE, mettent en lumière une relation
positive, affirmant la plausibilité de l’hypothèse du slack organisationnel (H. 3) par rapport à celle
de l’opportunisme managérial (H. 4).
Cependant, un tel bilan des travaux présente de nombreuses limites d’un point de vue
méthodologique, car il revient à considérer que toutes les études empiriques se valent, alors que la
nature des échantillons d’entreprises considérées (taille et secteur) diffère d’une recherche à
l’autre, ainsi que l’opérationnalisation de la PSE et de la PF. Ainsi, une forte corrélation obtenue
avec une mesure robuste de PSE pour un grand nombre d’entreprises et en contrôlant de nombreux
effets devrait être pondérée plus fortement dans le bilan des recherches qu’un résultat s’appuyant
sur un seul secteur et mesurant les construits de PSE et PF avec des mesures moins solides. Pour
tenir compte de ces limites, une vague de travaux s’est attachée à appliquer les techniques de méta-
analyse à ce corpus de recherches. Ces techniques permettent de mesurer une corrélation globale
entre les concepts qui tiennent compte des biais à l’échantillonnage, aux modes de mesure de la
PSE et de la PF ainsi qu’aux variables de contrôle introduites ou non dans les études. Les résultats
de quatre méta-analyses conduites en 2003, 2005, 2009 et 2015, s’accordent sur l’existence d’une
relation statistique faible, mais positive, entre la PSE et la PF 7.

IV. – Implications managériales :


construire la relation positive entre performance sociale et
performance financière

Si la question de la nature de la relation entre PSE et PF présente un intérêt académique


évident, ce champ de recherche recouvre aussi des enjeux managériaux importants puisque tout
investisseur, tout dirigeant ou tout manager faisant face à des pressions sociales pour investir dans
des programmes de RSE va être amené à devoir justifier ex ante ou ex post ses décisions, la
plupart du temps en s’appuyant sur une analyse de leurs impacts économiques. Un sondage publié
en 2008 par le magazine anglais The Economist auprès de 1 122 managers à travers le monde
montre qu’une majorité d’entre eux estime que la RSE va devenir une priorité importante dans les
années à venir, et plus de la moitié d’entre eux considèrent que la RSE peut contribuer à renforcer
la réputation et la marque de leur entreprise (52,9 %) et voient dans la RSE un moyen de construire
un positionnement distinctif sur leur marché (53,3 %) 8. Ces données renvoient à l’existence
probable d’un business case pour la RSE, c’est-à-dire une justification économique des
investissements en RSE qui découle des bénéfices attendus de ces politiques et programmes.
D’un point de vue pratique, beaucoup d’entreprises s’efforcent de construire de telles
justifications avant d’engager des politiques de RSE en évaluant les bénéfices attendus et les coûts
de mise en œuvre de ces programmes. Il s’agit donc d’aller au-delà du questionnement relatif à
l’existence d’une corrélation générale entre PSE et PF pour chercher à comprendre pourquoi et
comment, dans une organisation donnée, la recherche de la PSE peut contribuer à renforcer la PF.
La littérature académique et managériale est riche de travaux qui se sont efforcés d’expliciter de
manière plus détaillée les mécanismes grâce auxquels la PSE peut contribuer à la construction d’un
avantage concurrentiel et donc contribuer à renforcer la PF à court, moyen ou long termes 9.
Les principaux arguments qui ont été avancés dans la littérature pour justifier l’existence d’un
business case sont les suivants :
– la PSE contribue directement à la réputation de l’entreprise et lui permet d’obtenir la légitimité
nécessaire pour se procurer le soutien autorisant le déploiement de ses opérations ;
– la PSE peut altérer le jeu concurrentiel en contribuant à augmenter les coûts d’entrée sur un
marché et pour des concurrents en contribuant à élever les standards en matière de réglementation
du travail, de l’environnement et/ou de la santé ;
– la PSE envoie un signal de qualité des emplois offerts (ex. : bon traitement des employés) qui peut
augmenter fortement l’attrait d’une organisation auprès d’employés potentiels, en particulier pour
les emplois les plus qualifiés ;
– la PSE joue un rôle positif dans le processus d’achat des consommateurs et peut notamment
renforcer le caractère distinctif du positionnement d’une marque et être perçue par les
consommateurs comme attribut important du produit, elle peut donc ainsi contribuer à augmenter le
chiffre d’affaires de l’entreprise ;
– la PSE est un outil de maîtrise des risques. Les entreprises les plus performantes du point de vue
de la PSE sont aussi celles qui ont les niveaux de risque les moins élevés d’après de nombreuses
études empiriques. Par ailleurs, la PSE peut parfois contribuer à diminuer les coûts et améliorer
l’efficience, en particulier dans le domaine environnemental où les programmes de réduction du
gaspillage énergétique se traduisent très souvent par des gains financiers à court terme et où
l’adoption de technologies de production « propres » améliore parfois l’efficience du processus de
production ;
– la PSE peut aussi être vue comme un outil de gestion des ressources humaines, car elle peut
affecter les perceptions des employés et renforcer positivement des attitudes telles que la
satisfaction au travail, l’engagement au travail. Ce faisant, elle peut susciter l’adoption par les
employés de comportements qui vont au-delà des rôles prescrits par l’organisation (ex. :
coopération et aide de collaborateurs en difficulté) et prévenir l’adoption de comportements
antisociaux (ex. : sabotage) et donc contribuer à renforcer la performance organisationnelle ;
Tableau 5. – Construire le lien positif entre PSE et PF : le business case de la RSE

– finalement, la PSE influence le développement de compétences internes et de savoir-faire en


matière de gestion des parties prenantes qui peuvent parfois être transposés à d’autres domaines
de la gestion. La capacité de gestion de la RSE génère en effet des formes d’apprentissages sur
lesquels l’entreprise peut capitaliser. D’après les méta-analyses, ces dynamiques et ressources
internes semblent être la seconde explication majeure de l’influence positive de la PSE sur la PF
après les effets liés à la réputation.
Le tableau 5 détaille chacun de ces mécanismes explicatifs et les illustre avec des exemples de
pratiques et d’entreprises. Au-delà de la justification des investissements en RSE sous la forme
d’un business case, la recherche d’une conciliation de la PSE et de la PF a conduit au
développement de tout un ensemble d’outils et de démarches visant à déployer la RSE dans les
entreprises.

1. Extrait d’une interview de Michael Porter par Mette Morsing (« CSR – A Religion With Too Many Priests ? ») réalisée en
septembre 2003 à la Copenhagen Business School.
2. J. D. Margolis, H. A. Elfenbein, J.-P. Walsh, « Does it Pay to Be Good… And Does it Matter ? A Meta-Analysis of the
Relationship between Corporate Social and Financial Performance », March 1, 2009. Disponible sur SSRN :
http://ssrn.com/abstract=1866371. Les biais en faveur de la publication d’études présentant des relations positives entre RSE et
performance financière sont présentées par M. Orlitzky, « Institutional Logics in the Study of Organizations : the Social Construction of
the Relationship between Corporate Social and Financial Performance », Business Ethics Quarterly, 2011, vol. 21, nº 3, p. 409-444.
3. S.D. Waddock, S.B. Graves, « The Corporate Social-Financial-Performance Link », Strategic Management Journal, vol. 18, 1997,
p. 303-319.
4. A. McWilliams, D. Siegel, « Corporate Social Responsibility : a Theory of the Firm Perspective », Academy of Management
Review, vol. 26, 2001, p. 117-127.
5. M.L. Barnett, R.M. Salomon, « Beyond Dichotomy : the Curvilinear Relationship between Social Responsibility and Financial
o
Performance », Strategic Management Journal, vol. 27, n 11, 2006, p. 1101-1122.
6. Graphique construit d’après les données de J. Margolis, J.P. Walsh, op. cit., 2003, et issu de J.-P. Gond, op. cit., 2006, p. 364.
7. J. Allouche, P. Laroche, « A Meta-Analytical Investigation of the Relationship between Corporate Social and Financial
Performance », Revue française de gestion des ressources humaines, 57, 2005, p. 18-41 ; J. Margolis, H. Elfenbein, J. Walsh,
op. cit., 2009 ; M. Orlitzky, S. Rynes, F.L. Schmidt, « Corporate Social and Financial Performance : a Meta-Analysis », Organization
o
Studies, vol. 24, n 3, p. 403-441 ; Q. Wang, J. Dou, J. Shenghua, « A Meta-Analytic Review of Corporate Social and Financial
Performance : The Moderating Effect of contextual Factors », Business and Society, 2016 (à paraître).
8. . « The 2007 Global Business Barometer », Economist Intelligence Unit, 2008.
9. Voir M. Orlitzky, « Corporate Social Performance and Financial Performance. A Research Synthesis », in A. Crane, D. Matten,
A. McWilliams, J. Moon, D. Siegel (eds.), The Oxford Handbook of Corporate Social Responsability, Oxford, Oxford University
Press, 2008, p. 113-134.
CHAPITRE VI

L’outillage de la responsabilité sociale de


l’entreprise

La relative rapidité avec laquelle la RSE s’est imposée dans le paysage gestionnaire s’explique
en partie par la mise à disposition des entreprises d’outils de gestion performants concernant de
nombreuses applications. Pour Hatchuel et Weil (1992), l’existence d’un outil de gestion suppose
un substrat technique, une philosophie gestionnaire et une vision simplifiée des relations
organisationnelles 1. Concernant la RSE, le substrat technique varie d’un outil à l’autre, car chaque
profession de gestion qui intervient dans le domaine de la RSE a moins cherché à créer un outil
ex nihilo qu’à proposer une extension adaptée à la RSE des outils déjà à sa disposition. Ainsi, les
auditeurs ont moins cherché à auditer la RSE qu’à rendre la RSE auditable. La philosophie
gestionnaire en revanche a pu, parfois, faire l’objet de controverse et notamment concernant le
business case de la RSE : la RSE relève-t-elle de l’ordre des fins ou de celui des moyens ? Doit-on
mettre en œuvre la RSE pour accroître le profit ou pour d’autres raisons telles que la recherche de
pérennité, de légitimité de l’entreprise, l’exigence éthique ?
La vision des relations organisationnelles dépend, en partie, de la réponse à ces questions, car
le rôle et la place des parties prenantes, autres que les actionnaires, ne sont pas les mêmes suivant
le cas. Parmi les outils de la RSE les plus utilisés figurent le reporting social, l’audit de la RSE et
enfin la dimension RH de la RSE.

I. – Le reporting social

Le reporting social consiste à mesurer la performance d’une organisation en matière de


développement durable, à en communiquer les résultats puis à en rendre compte aux parties
prenantes internes et externes. « Reporting social » est un terme général considéré comme
synonyme d’autres termes utilisés pour faire le bilan des impacts économiques, environnementaux et
sociaux (triple bilan, reporting sociétal ou rapportage de développement durable). Bien qu’il existe
une grande diversité des formes de reporting social et parfois même des objectifs différents, une
norme privée internationale rallie de plus en plus les suffrages des entreprises multinationales : la
GRI, Global Reporting Initiative.
Environ 8 000 sociétés dans le monde rendent compte chaque année de leurs résultats en
matière de RSE. Trois supports peuvent être utilisés : le rapport annuel de gestion peut contenir des
données relatives à la mise en œuvre et aux résultats de la RSE, une partie du site Internet
institutionnel peut lui être consacrée et enfin un rapport imprimé spécifique peut exister. Parfois
plusieurs rapports existent, très exceptionnellement on trouve un rapport par partie prenante, plus
souvent on trouve un rapport complet et un rapport simplifié.
Dans certains pays, notamment la France, il existe une obligation légale de reporting social
(voir chap. II), mais le plus souvent ce sont les marchés financiers ou les demandes des ONG qui
ont poussé les entreprises à établir de tels rapports. De même, une pression s’exerce sur les
entreprises qui publient de tels rapports pour que la qualité des informations qu’ils contiennent soit
vérifiée par un tiers indépendant.
L’Europe a publié une directive concernant la publication d’informations non financières et
d’informations relatives à la diversité par certaines grandes entreprises et certains groupes, elle est
entrée en vigueur le 6 décembre 2014 et les États membres de l’Union disposent de deux ans pour
la transposer en droit national. La directive laisse aux entreprises une grande marge de manœuvre
en leur permettant de fournir les informations concernées selon les modalités qu’elles jugent les
plus utiles. Les entreprises peuvent utiliser les lignes directrices internationales, telles que la GRI,
européennes ou nationales qu’elles jugent les plus appropriées.
La GRI contient des « lignes directrices pour l’élaboration d’un rapport de développement
durable », elles-mêmes divisées en principes, recommandations et éléments d’information
(notamment les indicateurs de performance).
Au rang des principes figurent les principes de pertinence, d’implication des parties prenantes,
du contexte de durabilité (voir encadré 6) et d’exhaustivité. L’application de ces principes
détermine les thèmes et indicateurs à inclure dans le rapport. Viennent ensuite les principes
d’équilibre, de comparabilité, d’exactitude, de périodicité et célérité, de fiabilité et de clarté ainsi
que les tests pouvant être utilisés pour atteindre une qualité satisfaisante des informations publiées.
La GRI propose un plan qui est suivi par plus de la moitié des entreprises qui publient un
rapport de développement durable. D’après ce plan, un rapport débute par une déclaration du plus
haut décideur de l’organisation, généralement le président, déclaration portant sur la pertinence du
développement durable pour l’organisation. Ensuite, la GRI demande une description des impacts,
risques et opportunités majeurs. Le profil de l’organisation, ses produits, ses marchés, sa structure,
sa taille, ses implantations, son capital sont précisés. Le champ et le périmètre du rapport
constituent un paragraphe important dans la mesure où la GRI, contrairement à un rapport comptable
ou financier, admet qu’une entreprise envisage une application progressive ou partielle. Il est
demandé au rédacteur du rapport d’évaluer et de faire évaluer par tierce partie le niveau
d’application de la GRI à partir d’une grille comportant cinq niveaux et de faire figurer cette
évaluation dans le rapport. Viennent ensuite les informations sur la gouvernance de l’organisation et
sur ses engagements en matière de développement durable. Les indicateurs rangés par thème
(environnement, énergie, social, etc.) figurent en fin de rapport, ils relèvent de trois catégories :
Encadré 6. – Exemple d’un principe du GRI :
la durabilité
Définition du contexte de durabilité : le rapport doit présenter la performance de l’organisation dans le contexte
plus large du développement durable.
Explication : les informations relatives à la performance doivent être contextualisées. La question sous-jacente au
reporting de développement durable est d’évaluer comment une organisation contribue, ou vise à contribuer, à
l’amélioration ou à la détérioration des conditions, développements et tendances économiques, environnementaux et
sociaux au niveau local, régional ou mondial. Ne faire rapport que sur des tendances en matière de performance
individuelle (ou d’efficience) de l’organisation ne permettrait pas de répondre à cette question. Par conséquent, tout
rapport doit avoir pour objet de présenter la performance de celle-ci en lien avec des concepts plus larges, cela suppose
une analyse de la performance de l’organisation resituée dans le contexte des limites et des demandes en ressources
environnementales ou sociales au niveau sectoriel, local, régional ou mondial. Une organisation peut notamment ajouter à
l’exposé de ses tendances en matière d’écoefficacité une comparaison entre sa charge polluante totale et la capacité
d’absorption de l’écosystème de sa région…

Source : https ://www.globalreporting.org/Pages/default.aspx.

– indicateurs de performance de base : par exemple, l’indicateur LA1 concerne l’effectif total par
type d’emploi, contrat de travail et zone géographique ;
– indicateurs supplémentaires : par exemple, l’indicateur LA3 concerne les prestations versées aux
salariés à temps plein qui ne sont pas versées aux intérimaires, ni aux salariés en CDD ;
– indicateurs sectoriels : par exemple, pour le secteur des mines, il est demandé de décrire les
procédures d’indemnisation et de réalisation lorsque l’entreprise ferme un site.
La GRI recommande que les informations contenues dans les rapports soient l’objet de
vérification. Le contrôle interne et des missions d’audit interne peuvent contribuer à ce résultat,
mais généralement il est également demandé de recourir à des vérificateurs externes du fait de leur
indépendance, même s’ils sont payés par l’entreprise pour accomplir ce travail. Les grands cabinets
d’audit proposent des services en appliquant des méthodes d’audit dérivées de l’audit comptable.
Leurs conclusions se traduisent par une « attestation d’assurance » qui peut être « modérée » en cas
de vérification superficielle ou « raisonnable » si le travail de l’auditeur est plus approfondi.
Toutefois, le recours à l’évaluation par d’autres acteurs, les panels de parties prenantes notamment,
a tendance à se développer. Ils s’ajoutent plus qu’ils ne remplacent le travail des cabinets d’audit.

II. – L’audit de la RSE

À la suite du modèle de Wood (1991) [voir chap. III et IV], on compare parfois la PSE à une
pyramide à trois degrés :
– le sommet est constitué par les principes (précaution, équité, transparence, etc.) et les engagements
que l’entreprise a souscrits vis-à-vis de ses parties prenantes ;
– le centre se compose de processus de déploiement opérationnel ;
– la base comprend l’ensemble des résultats obtenus.
Ainsi, le principe d’équité peut se traduire par des processus de fixation des salaires, des
primes et des augmentations, tandis que les résultats de ce principe et de ces processus sont
constitués par les décisions prises et par les niveaux de rémunération absolus et relatifs qui
résultent de ces décisions. L’audit (interne ou externe) de la RSE portera, d’une part, sur l’existence
et la qualité des processus au regard des principes et des engagements, et d’autre part, sur les
résultats atteints au regard des principes, des engagements et des processus. La gestion d’une RSE
arrivée à maturité consiste en un bon alignement des trois niveaux : les principes et les engagements
de RSE sont clairement exprimés et communiqués, ils sont déployés en processus efficaces et
efficients et l’ensemble donne de bons résultats, exprimés de façon compréhensible et avec
transparence.
L’audit de la RSE peut être interne ou externe. Dans le premier cas, l’audit interne a pour
première mission de « contrôler » la qualité du contrôle interne : tout débute par une analyse des
risques qui est réalisée une ou plusieurs fois par an. Cette analyse met en évidence et évalue les
risques liés à la RSE, ils sont nombreux. Ils peuvent concerner la non-conformité de certaines
pratiques de l’entreprise par rapport aux différentes législations et réglementations existantes dans
le domaine social et environnemental. La notoriété, l’image de marque de l’entreprise peuvent être
compromises lors de controverses avec les parties prenantes. Le non-respect d’engagements
souscrits peut fermer à l’entreprise des opportunités de marché ou d’approvisionnement. Un manque
de réactivité par rapport à certains clients de plus en plus sensibilisés à la cause écologique peut
faire perdre du chiffre d’affaires. Des atteintes à l’éthique sont de nature à sanctionner l’entreprise
sur certains marchés publics. Cette liste, non exhaustive, illustre la diversité des risques rattachés à
la RSE. En fonction de cette analyse, la direction générale planifie des missions d’audit de la RSE,
l’articulation entre audit interne et externe dépend souvent des moyens de la direction de l’audit
interne, l’audit externe pouvant compenser les faiblesses et compléter les compétences de l’audit
interne.
Il est un domaine très important pour lequel l’audit externe est souvent sollicité, c’est la chaîne
de sous-traitance et les fournisseurs. De plus en plus d’entreprises s’engagent à mettre sur le marché
des produits et services « socialement responsables », ce qui suppose qu’elles vérifient les
conditions de production de leurs partenaires en amont et en aval. Les principes fondamentaux du
travail définis par l’OIT font partie de ces conditions : interdiction du travail des enfants,
interdiction du travail forcé, non-discrimination et droit pour les travailleurs de former des
syndicats. L’audit social de la chaîne de sous-traitance est difficile, car les sites sont situés dans des
pays qui ont des cultures éloignées de celle des donneurs d’ordre. De plus, l’entreprise est souvent
face à un dilemme, car elle a choisi des fournisseurs pour obtenir des produits à bon prix puis elle
présente un code ou des principes de RSE dont l’application se traduit souvent par des
augmentations de charges pour ses partenaires. Pour effectuer ces audits, l’entreprise s’appuie
parfois sur des ONG qui sont implantées dans les pays des fournisseurs et des sous-traitants 2.

III. – Le conseil aux entreprises autour de la RSE


L’audit n’est pas le seul domaine qui a connu une offre de service importante dans le domaine
de la RSE. Qu’il s’agisse de l’aide au diagnostic, du conseil en stratégie, du conseil en
communication, de nombreuses propositions s’adressent aux entreprises et contribuent au
développement de pratiques RSE.
Trois exemples de création d’outils de diagnostic adaptés à la RSE se détachent d’une offre
assez dense :
– un guide issu de « CSR Europe » qui est un réseau créé par Jacques Delors et soutenu par l’Union
européenne. Ce guide, traduit en français et développé par « Alliances pour la RSE », est adapté
aux PME. Il se compose de questions à poser au dirigeant pour lui faire prendre conscience des
progrès envisageables pour son entreprise ;
– le « bilan sociétal » propre au secteur associatif. Il se compose d’un questionnaire de 160 questions
pour les parties prenantes internes et 100 pour les parties prenantes externes. Chaque partie
prenante répondant aux mêmes questions, il est possible de mettre en évidence des écarts entre les
administrateurs, les militants, les bénévoles, les salariés et les bénéficiaires ;
– Ecopass 3D, outil de diagnostic qui s’appuie sur l’ensemble des normes de RSE pour la mise en
place d’un système de management de la RSE permettant le calcul d’un indicateur de suivi global
de la RSE.
Certains outils de diagnostic sont plus limités et ne prennent en compte qu’une dimension de la
RSE, l’« empreinte écologique » développée par WWF, le fonds mondial pour la nature, ou bien le
« bilan carbone » appartiennent à cette catégorie.
Dans le domaine de la stratégie, la plupart des grands cabinets de conseil ont développé une
offre RSE ou développement durable. Certains cabinets ont une approche relationnelle et proposent
d’accompagner l’entreprise dans la gestion de ses relations avec les parties prenantes, mise en
place de panels, administration de questionnaire, formalisation de cartographie de parties
prenantes, etc. D’autres ont une approche technicienne, à base d’outils, tels que l’aide à
l’écoconception, l’analyse du cycle de vie du produit, la mise en place de politique d’achat
durable, de gestion des déplacements, de gestion des déchets, etc.
Concernant la communication, la RSE et le développement durable sont devenus
incontournables dans les campagnes publicitaires et parfois des abus sont constatés, le
greenwashing est une tendance des annonceurs à « peindre en vert » leur communication sans
changer leur pratique. En France, lors du Grenelle de l’environnement, l’État a pris un certain
nombre d’engagements concernant la communication, par exemple :
– étendre l’étiquetage énergétique à tous les appareils de grande consommation (engagement 52) ;
– généraliser les informations environnementales présentes sur les produits et services
(engagement 222) mais aussi ;
– encadrer plus strictement la publicité au regard du développement durable et de l’environnement
(engagement 219).
Concernant ce dernier engagement, l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité
devrait, à l’avenir, donner son avis préalablement à toute campagne nationale utilisant un argument
environnemental, et les consommateurs jugeant, malgré tout, une publicité abusive pourront saisir un
jury composé de personnalités indépendantes.
IV. – La RSE et la GRH

Dans le domaine de la GRH, la RSE a entraîné une extension du périmètre de la fonction. Cela
vaut pour la surveillance des fournisseurs et des sous-traitants, encore que cette dernière incombe
parfois aux acheteurs, mais cela est encore plus sensible concernant des sujets tels que l’éthique,
l’égalité homme-femme, la diversité, les restructurations et les relations sociales.
Le besoin d’éthique a toujours existé, notamment de la part des salariés qui entendent être
respectés en tant que personne et être traités avec justice. Dans certains cas, ils ont également
besoin de savoir ce qui est permis et ce qui est interdit dans les relations avec les tiers : peut-on
accepter un cadeau d’un fournisseur ? Sur ces sujets sensibles et, parfois, sous l’influence de
sociétés multinationales anglo-saxonnes, nombre d’entreprises se sont dotées de chartes éthiques
plus ou moins détaillées. Ces chartes deviennent des références pour tous, mais elles peuvent
également poser des problèmes d’application dans des contextes différents de celui qui les a vu
naître. En France, par exemple, le problème de l’adaptation d’une pratique américaine, le
whistleblowing, a soulevé des difficultés. Outre-Atlantique, il s’agit d’une procédure qui permet à
un salarié de dénoncer un comportement illégal dans son entreprise en jouissant d’une entière
protection. Connu en France sous la dénomination de droit d’alerte professionnelle, ce dispositif a
eu du mal à trouver sa place, notamment du fait de l’existence de la CNIL, la Commission nationale
informatique et libertés, qui exige que ce dispositif lui soit déclaré et fasse l’objet d’un engagement
à ses principes.
L’égalité homme-femme dans l’entreprise possède des fondements qui remontent avant
l’apparition des préoccupations liées à la RSE, mais force est de constater que c’est parfois au nom
de la RSE que ce thème resurgit. Ainsi, le gouvernement a créé récemment un label « égalité
professionnelle » obtenu par des entreprises telles qu’AXA, EADS, PSA, LCL, etc. Elles doivent
signer un accord d’entreprise dans ce domaine et apporter la preuve qu’elles ont mené des actions
sur ce sujet (sensibilisation, communication, articulation vie professionnelle et vie privée, etc.).
La diversité est un thème plus récent, il a d’abord touché la grande distribution dont les unités
(super- et hypermarchés) ont dû prendre en compte l’environnement humain dans lequel elles
étaient implantées. Mais rapidement ce thème s’est répandu et s’est précisé à travers la lutte contre
les discriminations, notamment à l’embauche. La Halde, « Haute Autorité de lutte contre les
discriminations et pour l’égalité », autorité administrative indépendante, a été créée par la loi du
30 décembre 2004. Elle a pour mission générale de lutter contre les discriminations prohibées par
la loi, de fournir toute l’information nécessaire, d’accompagner les victimes, d’identifier et de
promouvoir les bonnes pratiques pour faire entrer dans les faits le principe d’égalité. La Halde a
été dissoute le 1er mai 2011 et ses missions transférées au Défenseur des droits.
Les restructurations constituent également un thème important dans le champ de la RSE, car il
s’agit d’un événement lourd de conséquences pour les salariés, ceux qui sont licenciés au premier
chef, mais aussi ceux qui restent et auxquels la littérature scientifique a donné le nom de
« survivants » pour marquer qu’ils ont eux aussi subi un traumatisme. Peut-il exister des PSE (plan
de sauvegarde de l’emploi) « socialement responsables » ? Au-delà des obligations légales, qui
sont substantielles dans le cas français, deux catégories de bonnes pratiques ont pu être mises en
évidence. La première d’entre elles concerne la préservation de l’« employabilité » des salariés.
Cette dernière repose sur de bonnes pratiques de formation et de mobilité tout au long de la vie
active. La seconde a trait à la qualité des conditions qui accompagnent le plan social et notamment
aux mesures d’accompagnement telles que cellule de reclassement, aide personnalisée (coaching),
etc.
La RSE a renforcé la pratique des ACI, Accords-cadres internationaux, entre direction et
syndicats. Dans une étude de 2007 consacrée au respect de la liberté syndicale et au droit à la
négociation collective dans 511 grandes entreprises de 17 pays, Nicole Notat, présidente de Vigeo
et ancienne secrétaire générale du syndicat CFDT, concluait ainsi :
« L’engagement fort des dirigeants est un facteur différentiant. Ce nouveau dialogue social au
niveau mondial à l’heure de la globalisation constitue-t-il l’amorce de la reconnaissance d’une
entité de travail qui dépasse les frontières nationales et qui trouve sa réalité dans l’entité mondiale
du groupe ? »
Si une réponse positive est apportée à cette question, les pratiques de relations sociales telles
que l’information, la négociation, la consultation, la concertation, la participation, voire dans
certains cas la codécision (pratique essentiellement allemande aujourd’hui), pourraient se
développer à l’échelle des sociétés multinationales alors que ces sujets sont pour la plupart traités
à l’échelle nationale ou européenne.
L’outillage de la RSE est donc diversifié et même si dans de nombreux cas des techniques
existantes ont été repeintes aux couleurs de la RSE, dans d’autres cas il s’agit bien d’innovations
dans le champ de la gestion. Cet équilibre entre continuité et rupture n’est que l’un des défis
contemporains de la RSE qui en contient beaucoup d’autres.

1. A. Hatchuel, B. Weil, L’Expert et le Système, Paris, Économica, 1992.


o
2. Cf. M. Combemale, J. Igalens, L’Audit social, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? », n 2399, 2012.
CHAPITRE VII

Les défis contemporains de la RSE

S’il est généralement admis que la RSE n’est pas un simple mouvement de surface de la vie des
affaires, l’accord est loin d’être réalisé sur la portée des changements, car le mouvement est encore
trop récent pour que les défis que pose la RSE et les défis auxquels la RSE est confrontée soient
définitivement tranchés. La RSE renferme encore des paradoxes théoriques et empiriques, bien
qu’issue de la mondialisation elle a du mal à s’inscrire dans un contexte globalisé, elle souffre de
difficultés d’apprentissage. En définitive, elle est politiquement suspecte, car elle est susceptible de
s’appuyer sur des mouvements sociaux bien différents en fonction des thèmes et des lieux dans
lesquels elle opère.

I. – Des paradoxes théoriques et empiriques

Le chapitre V a mis en évidence la complexité des liaisons entre performance sociale et


performance financière. Ce débat débouche sur de véritables paradoxes ainsi que l’a expliqué le
PDG de Danone, en présentant un fonds d’investissement pour soutenir la création d’entreprises à
vocation sociale, Danone Communities, doté par Danone de 230 millions d’euros :
« La mission de Danone, c’est d’apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre. Dans
les pays émergents, nous touchions la population située en haut de la pyramide des pouvoirs d’achat,
soit peu de monde. En lançant de nouveaux produits moins chers, comme les produits Tiger en Inde
ou les produits Milkuat en Indonésie, nous avons atteint le milieu de la pyramide. Mais des produits
à 10 ou 15 centimes d’euros pour des gens qui vivent avec 2 € par jour c’est inabordable. Pour le bas
de la pyramide… il a fallu développer une autre stratégie. C’est de ma rencontre avec M. Yunus (prix
Nobel de la paix, note des auteurs) qui prône le social business qu’est née l’idée de ce fonds. Il
aidera les créations d’entreprises à vocation sociale, dont les communautés environnantes pourront
devenir actionnaires. Ce n’est pas de la charité, on ne perd pas d’argent, on teste un vrai modèle de
développement durable » (Franck Riboud, interview dans Le Monde du 1er avril 2008).
« Ce vrai modèle de développement durable », « qui ne perd pas d’argent », ne peut être opéré
par Danone directement, car ainsi que l’évoque F. Riboud « la financiarisation est trop forte » chez
Danone. Il faut donc que F. Riboud crée avec la Grameen Bank, qui est la banque de microfinance de
M. Yunus, un fonds dédié et qu’il appelle les salariés et les actionnaires de Danone à souscrire à ce
fonds. L’un des paradoxes de la RSE apparaît ici : la contrainte des marchés financiers obère la
capacité des entreprises à participer au développement des populations les plus pauvres.
Ce paradoxe peut être généralisé, car il n’est qu’un cas particulier d’incompatibilité d’attentes
entre les parties prenantes de l’entreprise 1. On pourrait multiplier les exemples, les salariés d’une
entreprise qui pollue peuvent se trouver en opposition avec les riverains des sites sur lesquels ils
travaillent, les salariés du donneur d’ordre peuvent refuser un transfert de charge vers un sous-traitant
chacun luttant pour conserver son emploi, en Angleterre une ONG environnementale a pu bloquer des
projets créateurs de valeur économique et sociale pour préserver une espèce animale menacée.
L’entreprise qui se met à l’écoute de ses parties prenantes organise le dissensus et court le risque de
paralysie.
La prise en compte du facteur « temps » est également source de paradoxe, car, dans l’exemple
de Danone, il est possible que les populations pauvres d’aujourd’hui deviennent des clients solvables
demain et ainsi des entreprises implantées sur ces marchés auront, dans quelques années, un avantage
sur leurs concurrents 2. Le « temps » est souvent la variable essentielle puisqu’il s’agit de trouver des
relais de croissance qui assurent un développement durable, mais les marchés financiers ont, par
nature, une préférence pour le court terme et pénalisent les investissements dont la rentabilité est à la
fois lointaine et aléatoire.
Il n’y a pas que les entreprises qui soient confrontées à des paradoxes sur ces sujets, le salarié, le
consommateur et même le simple citoyen peuvent être aux prises avec des sentiments et des attitudes
contradictoires. La société Batribox, spécialisée dans la collecte et le recyclage de certains déchets,
a commandé en 2008 une étude à l’IFOP pour connaître le comportement des Français. Selon cette
étude, 87 % des personnes interrogées déclarent rapporter leurs piles et batteries usagées dans les
points de collecte alors que, selon les chiffres officiels, ces points n’en récupèrent que 30 %. Les
mêmes écarts apparaissent concernant le commerce équitable, les économies d’énergie et, de façon
plus générale, les comportements citoyens : une norme sociale semble s’être installée qui explique
les attitudes largement favorables au développement durable, mais les comportements ne suivent pas.
Ainsi, une entreprise doit prendre en compte les attitudes quant à la préparation de l’avenir, mais
aussi les comportements pour faire face au présent.

II. – Comment gérer la RSE dans un contexte globalisé ?

La RSE s’appuie sur des valeurs, et souvent ces valeurs sont incarnées par des textes émanant de
grandes institutions internationales, ainsi on leur prête une portée universelle. Mais, dans certains
cas, ces valeurs sont jugées comme peu adaptées, car elles émanent d’une partie du monde (l’Europe,
l’Amérique du Nord) et sont susceptibles de heurter économiquement ou culturellement les habitants
d’autres parties du monde.
L’exemple du travail des enfants est éclairant : les chartes d’entreprise en matière de RSE
s’appuient sur les conventions 138 (sur l’âge minimum) et 146 de l’OIT, souvent accompagnées de la
déclaration de l’ONU sur le sujet. La convention 138 constitue l’une des conventions fondamentales
de l’OIT. L’importance juridique d’une convention « fondamentale » réside dans le fait que tous les
États membres de l’OIT, même ceux qui ne la ratifient pas explicitement, sont responsables de son
exécution. Pour l’opinion publique occidentale, le cas des enfants travaillant dans les entreprises
textiles ou du jouet est souvent mis en avant, et la réponse fournie par la RSE semble constituer une
solution satisfaisante. Or, le problème est beaucoup plus complexe que ne le laissent entrevoir les
médias occidentaux, car les usines de jouet et les ateliers textiles masquent le fait que plus des trois
quarts du travail des enfants se trouvent dans l’agriculture ou les activités domestiques et que ce
travail constitue le plus souvent un élément d’équilibre indispensable à la cellule familiale.
Les points sensibles concernent plus sûrement les conditions de scolarisation des enfants et, bien
sûr, dans certains cas « les pires formes de travail ». La convention no 182 de l’OIT de 1999 (peu
reprise dans la RSE) définit ainsi toutes les formes d’esclavage ou pratiques telles que la traite des
enfants, la servitude pour dettes, le servage ainsi que le travail forcé ou obligatoire et autres
pratiques qui, par leur nature ou les conditions dans lesquelles elles s’exercent, sont susceptibles de
nuire à la santé, à la sécurité ou à la moralité de l’enfant.
D’autres exemples sont fournis par les conventions de l’OIT relatives à la liberté syndicale en
contradiction avec la constitution de la Chine ou par les conventions relatives à la non-
discrimination, parfois difficiles à appliquer dans les pays musulmans. Les conventions de l’OIT sont
généralement prises entre deux exigences contradictoires, pour être appliquées les acteurs locaux (et
en premier lieu les États auxquels elles sont destinées) doivent se les « approprier », mais cette
appropriation ne doit pas être synonyme d’affaiblissement, de détournement ou de reniement.

III. – Peut-on apprendre à devenir socialement responsable ?

Tout observateur de la vie des grandes entreprises depuis vingt ans devrait répondre « oui » à
cette question puisque le thème de la RSE était quasiment absent et qu’il est aujourd’hui omniprésent.
Mais au-delà des apparences, de nombreuses questions se posent : qu’en est-il des PME ? Les
grandes entreprises progressent-elles réellement ou communiquent-elles davantage ? Qu’est-ce qui
change réellement dans les pratiques des entreprises ? Les leçons des erreurs sont-elles vraiment
tirées ?
La RSE dans les PME est très dépendante de la personnalité et des convictions du dirigeant mais,
avec un certain retard, des signes permettent de penser que les PME sont de plus en plus nombreuses
à s’engager dans la voie de la RSE. Le plus souvent, elles le font en « imitant » ce qui est fait par les
grandes entreprises ou en appliquant un code de conduite défini par un donneur d’ordre ou un client.
Le problème de l’adaptation du concept de RSE à la PME n’a pas encore trouvé de solutions
satisfaisantes.
Les grandes entreprises ne progressent pas uniformément et, dans certains cas, notamment lors de
difficultés économiques, la RSE fait partie des premiers sacrifices. Beaucoup d’experts en RSE ont
longtemps cité en exemple l’action de Suez en Argentine et le raccordement au réseau d’eau potable
de 1,6 million de personnes à Buenos Aires. Il a suffi d’un premier exercice déficitaire pour que Suez
joue la carte du repli. Plombée par une perte nette de 900 millions d’euros en 2002, la multinationale
(eau, énergie, propreté) a ainsi décidé de repenser ses stratégies de « citoyenne du monde » ce qui lui
a valu ce commentaire des journaux : « Suez, le développement durable qui ne dure pas… 3 »
De façon plus générale, l’apprentissage de la RSE, comme tout apprentissage, suppose qu’une
boucle de rétroaction soit introduite dans la séquence traditionnelle, principes, processus, résultats 4.
En d’autres termes, c’est à partir d’une analyse critique de ses résultats qu’une entreprise peut puiser
la volonté de progresser. En matière d’apprentissage, la volonté est en effet l’essentiel tant les
mécanismes de résistance au changement sont puissants. Ensuite, les moyens sont nombreux :
imitation des meilleures pratiques, recours à du conseil, réexamen, voire re-engineering des process.
Mais, en définitive, l’apprentissage de la RSE repose sur le sommet de la pyramide, c’est-à-dire les
valeurs réellement partagées par les dirigeants qui peuvent être différentes des valeurs affichées.
Lorsque ces valeurs sont celles de l’arrogance, du syndrome de la toute-puissance et parfois même du
mépris pour le reste du monde, elles n’autorisent aucun apprentissage.

IV. – Les mouvements sociaux peuvent-ils se réapproprier la RSE ?

Le mouvement ouvrier a été la principale force de contestation de l’ordre établi durant plus d’un
siècle (1850-1970), depuis, de nouveaux mouvements sociaux participent à la transformation de la
société. Les mouvements pacifiste, consumériste, étudiant, féministe, écologiste, autonomiste sont
porteurs de valeurs différentes de celles de la « classe ouvrière », mais ils ont également d’autres
moyens d’action que le triptyque traditionnel, revendication-négociation-grève. Les ONG les plus
puissantes, qui sont l’incarnation des nouveaux mouvements sociaux, s’adressent à la fois à la sphère
politique, aux entreprises mais aussi directement à la population pour faire évoluer les mentalités et
les habitudes.
Yannick Jadot, responsable des programmes de Greenpeace (1 200 salariés dans le monde,
2,8 millions d’adhérents, 200 millions d’euros de budget en 2008) définit ainsi son action :
« Une campagne se construit d’abord autour d’une solide expertise et d’un argumentaire complet.
C’est la première raison pour laquelle Greenpeace est reconnue comme un interlocuteur crédible et
incontournable sur les sujets qu’elle traite, au niveau national, européen ou dans les négociations
internationales. Après cette première phase intervient une phase de documentation et d’information
des décideurs et du public autour de l’atteinte à l’environnement que nous voulons stopper. Nous
organisons des concertations et des discussions avec les responsables de l’atteinte à l’environnement
et ceux en charge de la solution (entreprises et État le plus souvent) pour les convaincre de mettre fin
à cette situation inacceptable. Si nous n’obtenons pas satisfaction, nous pouvons organiser des
pétitions et des manifestations (devant les supermarchés par exemple) pour faire pression. Si cela ne
suffit toujours pas, alors nous organisons des actions de confrontation non violente, pour alerter
l’opinion publique et forcer les décideurs à changer de politiques, à prendre les bonnes décisions en
faveur de l’environnement. Ces actions n’auraient aucune chance de réussite si les phases
précédentes ne donnaient pas crédibilité et légitimité à notre interpellation directe. Les actions de
confrontation, même si elles représentent la partie la plus visible de notre travail, si elles sont une
grande spécificité de Greenpeace, ne représentent donc qu’une partie mineure de notre travail
quotidien 5. »
En intervenant ainsi dans le débat, ces nouveaux mouvements sociaux bousculent les formes
traditionnelles de la démocratie. En France, par exemple, les questions liées à l’environnement
débordent de toute part la représentation politique. Ni les Verts ni les autres partis politiques ne
peuvent, à eux seuls, canaliser les initiatives et les revendications écologiques. La fondation de
Nicolas Hulot a joué un rôle certain durant la campagne présidentielle de 2007 en exigeant des
engagements des candidats. Le « Grenelle de l’environnement », fin 2007, s’est appuyé sur des
collèges au sein desquels étaient représentés, pour la première fois, l’État, les collectivités locales,
les ONG, les employeurs et les salariés. Cette forme de consultation nouvelle en France a débouché
sur des engagements de l’État. Ainsi, la démocratie politique s’élargit à de nouvelles formes
d’expression et de mobilisation que le philosophe allemand Habermas résume sous le terme
d’éthique de la communication :
« Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je
dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à
l’universalité. Ainsi s’opère un glissement : le centre de gravité ne réside plus dans ce que chacun
souhaite faire valoir, sans être contredit, comme étant une loi universelle, mais dans ce que tous
peuvent unanimement reconnaître comme une norme universelle 6. »
À travers les consultations des parties prenantes, les démarches d’élaboration de normes de
consensus, les études d’impact, les entreprises engagées dans la RSE donnent une place aux nouveaux
mouvements sociaux. Entre les partisans de l’intervention étatique et ceux qui ne pensent que par la
régulation des marchés, se dessine un groupe d’entrepreneurs et de dirigeants qui ont le souci de
prendre en compte l’expression de ces nouveaux mouvements sociaux, qu’ils soient liés à
l’environnement, à la lutte contre les pandémies, aux grandes causes sociales ou encore à la question
de la lutte contre la pauvreté dans le monde. Force est de constater toutefois que ce groupe n’est ni
homogène ni universel. De nombreux facteurs de contingence tels que le niveau de développement
économique, la culture nationale, la conjoncture financière expliquent la diversité des chemins
qu’emprunte la RSE même au sein du groupe des multinationales qui la mettent en œuvre
régulièrement.

1. Sur les paradoxes liés à la RSE et au DD, voir T. Hahn, L. Preuss, J. Pinkse, J.-F. Figge, « Cognitive Frames in Corporate
Sustainability : Managerial Sensemaking with Paradoxical and Business Case Frames », Academy of Management Review, vol. 39,
2014, p. 467-487.
2. Cette approche correspond aux stratégies dites du « bas de la pyramide ». Voir C. K. Prahalad, The Fortune at the Bottom of the
Pyramid. Eradicating Poverty through Profit, Philadelphia, Wharton School Publishing, 2004. Pour une introduction en français à ce
os
concept, voir le numéro spécial de la Revue française de gestion consacré au thème « Entreprises et pauvretés », n 9-10, 2010.
3. Libération, 11 janvier 2003.
4. Voir J.-P. Gond, « Apprendre à devenir tous responsable ! », in J. Igalens, Tous responsables, Paris, Éditions d’Organisation, 2004,
p. 109-130.
5. Source : site Internet de Greenpeace, http://www.greenpeace.org/france/connaitre-greenpeace/yannick-jadot.
6. J. Habermas, Morale et communication. Conscience morale et activité communicationnelle, Paris, Le Cerf, 1996, p. 88.
Conclusion

Si l’importance d’un concept de gestion se mesure au nombre de recherches et d’articles


scientifiques qui lui sont consacrés, nul doute que la RSE est devenue, en peu de temps, un sujet très
important. Toutes les revues généralistes de gestion lui consacrent régulièrement des numéros
spéciaux, une dizaine de revues, pour la plupart anglo-saxonnes, lui sont dédiées 1. Ce succès
académique s’explique en partie par la place désormais bien établie de la RSE dans les
préoccupations des managers. Mais le champ académique de la gestion n’est pas le simple reflet de
la vie des entreprises ou plus généralement des organisations, il connaît également une dynamique
propre. La RSE offre de nombreux avantages pour les chercheurs, les enseignants et les étudiants
au-delà même de ses intérêts pour les praticiens : la RSE peut être étudiée et enrichie par l’apport
de plusieurs disciplines de sciences sociales ; elle peut également être déclinée à plusieurs niveaux.
À peu près toutes les disciplines de sciences sociales et nombre de disciplines de sciences
exactes sont susceptibles d’apporter leur contribution à la recherche et à l’enseignement de la RSE.
Sans prétendre à l’exhaustivité on peut citer l’économie et particulièrement sa version néoclassique
qui contribue substantiellement à approfondir le business case de la RSE. L’histoire essaie de
trouver des filiations à la RSE. La sociologie s’intéresse aux mouvements sociaux qui portent ou
qui contestent la RSE. La psychologie analyse les motivations individuelles relatives, par exemple,
à l’engagement du salarié dans certaines formes de RSE telles que le bénévolat. La science
politique s’attache à analyser les relations entre la société et les entreprises, elle s’intéresse
particulièrement à certains acteurs tels que les ONG ou les syndicats. La linguistique elle-même est
mobilisée pour analyser les rapports que font régulièrement les entreprises concernant les résultats
de leurs politiques de RSE. Dans les sciences de gestion, la RSE concerne désormais tout autant la
stratégie, la comptabilité, le marketing, la finance, le contrôle de gestion, les systèmes
d’information, l’audit que la gestion des ressources humaines ou la gestion des approvisionnements.
Par le versant environnemental, de nombreuses sciences exactes sont également mobilisées. Cette
pluridisciplinarité du thème autorise et même encourage l’interdisciplinarité, et la RSE devient
également une occasion de travailler ensemble pour des chercheurs venus d’horizons divers. Dans
l’enseignement, le thème de la RSE se développe dans une double direction. La première consiste à
proposer des modules d’enseignement spécialisé, notamment dans les formations de gestion. La
seconde, plus ambitieuse, consiste à introduire les problématiques de RSE dans les enseignements
traditionnels. Ainsi, un enseignant de finance consacre une partie de son cours à l’ISR ; l’enseignant
de marketing évoque la consommation responsable. Parmi les effets de court terme de cet
engagement académique, on peut d’ores et déjà ressentir une plus grande sensibilité des étudiants à
ce thème. Cet effet est sensible lors de la recherche d’emploi chez les étudiants qui ont des
possibilités de choix (donc les mieux diplômés) et dans les groupes directement concernés par la
RSE, les femmes, les minorités par exemple. En revanche et sauf exception, la formation des
étudiants aux thèmes de la RSE n’est pas aujourd’hui un facteur déterminant du point de vue des
entreprises qui recrutent.
À l’instar d’autres problématiques de gestion, la RSE doit être considérée à plusieurs niveaux
d’analyse. Jusqu’ici le niveau de l’organisation a été privilégié. « Par définition », la RSE concerne
l’entreprise. Mais, si on fait la liste de quelques thèmes constitutifs de la RSE, deux constats
s’imposent.
Premier constat, par extension on peut considérer que demain l’organisation responsable,
mutatis mutandis, débordera l’entreprise. L’université, la collectivité territoriale, l’hôpital, les
ONG devront élargir leurs responsabilités traditionnelles et rendre des comptes à leurs parties
prenantes sur l’ensemble de ces sujets. Certaines d’entre elles ont déjà amorcé le mouvement, ainsi
de nombreuses mairies ont mis en place des Agenda 21 dont les thèmes ont beaucoup de points
communs avec ceux de la RSE. La norme ISO 26000 fournit des lignes directrices « pour tous types
d’organisations, quelle que soit leur taille ou leur localisation ».
Second constat, en deçà et au-delà du niveau de l’organisation, on peut également s’interroger
sur le sens de la RSE pour l’individu, pour l’État, l’Europe ou encore la planète.

I. – L’individu et la RSE

Concernant l’individu, quels sont les enjeux de la RSE pour le consommateur, pour le salarié
ou pour le citoyen ?
Pour le consommateur, la RSE est très liée au développement du commerce équitable, aux
produits verts, mais aussi à la perception des préoccupations de comportement éthique de la part
des entreprises. Ceci explique les différences d’appréciation de la RSE selon les religions, les
cultures régionales ou plus simplement les choix personnels. Ici un consommateur exigera que
l’entreprise socialement responsable ne fasse pas souffrir les animaux, là il demandera qu’elle
observe les préceptes de l’islam, ailleurs il sera sensible aux garanties relatives à la protection de
l’enfance ou aux problèmes de corruption. Alors que la RSE est souvent décrite à partir de
« principes », de « codes de conduite » ou de normes à vocation universelle, dès que le niveau
d’analyse devient l’individu et particulièrement le consommateur, les différences l’emportent sur
les facteurs d’uniformité.
Pour le salarié, la question peut être ainsi formulée : « Qu’ai-je à gagner personnellement à
travailler dans une entreprise socialement responsable ? » En France, on peut remarquer le
parallélisme entre la montée en puissance de la RSE et l’importance de questions de gestion des
ressources humaines telles que l’égalité homme/femme ou la représentation des minorités. Ainsi,
une femme ou un membre d’une minorité peuvent légitimement attendre d’être mieux traités par une
entreprise bien notée en matière de RSE. La fierté de travailler dans une entreprise assumant sa
RSE présente des avantages : elle participe à l’estime de soi du salarié et elle est susceptible de
favoriser des comportements d’engagement personnel. Du point de vue du salarié se pose également
la question des contours du « licenciement socialement responsable ». L’entreprise socialement
responsable est-elle celle qui ne licencie pas ou bien celle qui préserve l’employabilité de ses
salariés et leur permet ainsi de retrouver du travail en cas de licenciement ?
Pour le citoyen, la RSE est une réalité polymorphe. Selon la devise qu’appliquait Hippocrate à
la médecine, l’essentiel, notamment d’un point de vue environnemental, est souvent « de ne pas
nuire ». Mais l’entreprise présente également un ancrage territorial et le citoyen attend un
comportement responsable par rapport à ce territoire, l’entreprise responsable participe au
développement économique des territoires sur lesquels elle intervient en soutenant la création
d’activité, en participant à son développement éducatif ou même culturel.
Les exemples pourraient être multipliés, la RSE n’est pas uniquement une réalité
organisationnelle, elle a des conséquences pour l’individu quels que soient sa place et son rôle vis-
à-vis de l’entreprise. Il semble raisonnable de prévoir qu’à l’avenir un moteur de la RSE soit situé
au niveau des attentes individuelles, même si ce niveau n’est pas toujours le plus visible. Le
comportement d’un étudiant diplômé qui choisit son premier employeur en tenant compte de sa
réputation en matière de RSE n’apparaît dans aucune statistique, il peut cependant être lourd de
conséquences dans le cas d’une compétition entre entreprises concurrentes pour attirer les talents.

II. – L’État et la RSE

Au chapitre III, plusieurs conceptions des relations entre l’entreprise et la société civile ont été
envisagées, car chacune d’entre elles façonne une forme de RSE particulière. Concernant l’État, il
convient toutefois de rajouter un troisième pôle à ces relations dyadiques, le gouvernement. Il
semble qu’aucun gouvernement moderne ne puisse se désintéresser de la RSE. Contrairement à une
analyse superficielle, les gouvernements les plus libéraux sont souvent plus engagés en matière de
RSE que les autres. Aux États-Unis, l’administration du président Clinton a fortement contribué à la
mise en place d’un contrôle de la chaîne de sous-traitance portant sur les Droits de l’homme et du
travail dans les secteurs sensibles du vêtement et des articles de sport avec la création d’une ONG
spécialisée : Fair Labour Association. Au Royaume-Uni, un secrétariat d’État à la RSE a vu le jour
au sein du ministère du Commerce. L’une des explications de cet apparent paradoxe tient au quasi-
consensus qui existe concernant la nature volontaire de la RSE. Un gouvernement économiquement
libéral craint d’imposer trop de règles aux acteurs économiques et notamment aux entreprises, il fait
confiance aux forces du marché et tout particulièrement à la concurrence pour que s’établisse un
équilibre permettant le développement des affaires. Le thème de la RSE permet à un gouvernement
libéral d’agir par des incitations ou encore en favorisant l’échange de « bonnes pratiques » donc
sans contraintes de nature législative ou réglementaire. Par la soft low, la loi douce, reposant sur
des engagements volontaires, les gouvernements tentent d’orienter le monde des affaires sans
affronter ses représentants.
L’exemple de la reddition de comptes est illustratif des objectifs qu’un gouvernement peut
poursuivre en matière de RSE. En France, la reddition annuelle de comptes en matière de RSE fut
imposée par une loi aux sociétés cotées, dans beaucoup d’autres pays de nombreuses incitations
furent créées par le biais des marchés financiers, des fonds de pension ou des compagnies
d’assurance. Une norme internationale soutenue par l’ONU a réussi à inspirer la forme et le contenu
de cette reddition de comptes. Le véritable enjeu de la reddition de comptes dépasse l’asymétrie
traditionnelle d’informations qui caractérise la situation des managers vis-à-vis des parties
prenantes. Rendre des comptes en matière de RSE c’est s’exposer au regard de la société et rendre
visible des défaillances, des imperfections que l’entreprise « responsable » doit s’engager à faire
disparaître. Ainsi, l’enjeu de la reddition de comptes n’est pas uniquement la transparence, mais
bien l’amélioration continue de la performance sociale de l’entreprise.

III. – L’Europe et la RSE

Concernant l’Europe, en 2001, la Commission a pris une initiative forte en publiant un Livre
vert dont l’ambition était de promouvoir un cadre européen pour la RSE. En octobre 2011, par une
communication de la commission au Parlement européen, l’Union européenne a défini une nouvelle
stratégie pour la période 2011-2014.
La commission a l’intention :
– de créer en 2013 des plateformes RSE plurilatérales dans un certain nombre de secteurs
industriels ;
– d’aborder la question des pratiques commerciales trompeuses (« écoblanchiment ») ;
– d’organiser un débat public avec les citoyens, les entreprises et les autres parties prenantes sur le
rôle des entreprises ;
– d’engager en 2012 un processus d’élaboration d’un code en matière d’autorégulation et de
corégulation ;
– de faciliter une meilleure prise en compte des considérations sociales et environnementales lors de
la passation de marchés publics.
Dix ans après la parution du Livre vert, l’Union européenne reprend l’initiative en matière de
RSE.

IV. – La planète et la RSE

Concernant la planète, il est devenu patent que la libéralisation des échanges et des marchés
financiers ne s’est pas accompagnée de progrès vers une gouvernance mondiale notamment dans les
dimensions sociales et environnementales. Dans le domaine social, l’OIT est capable d’édicter des
principes que les États ratifient, elle a même obtenu un consensus sur certains d’entre eux, les
principes fondamentaux, mais cette organisation est incapable de les faire appliquer, car elle ne
dispose ni de moyens de contrôle indépendants des États ni de moyens de coercition. Pour
l’environnement, la gouvernance mondiale est encore plus inexistante, seul un programme de l’ONU
lui est consacré mais il ne dispose que de faibles moyens et d’aucun pouvoir. La pratique de la RSE
est-elle capable de combler, au moins en partie, les effets de cette absence de gouvernance
planétaire ? Trois indices permettent d’en douter.
Le premier d’entre eux consiste à constater que, sauf exception, la RSE n’est pas une priorité
pour l’entreprise. Même pour une entreprise confrontée à des risques sociaux et environnementaux,
ce qui n’est pas directement en rapport avec son cœur de métier est secondaire. Au mieux certaines
entreprises essaient sincèrement de se comporter de façon plus responsable en intégrant des
préoccupations liées à l’environnement, aux questions sociales et sociétales à la conduite de leurs
activités. Mais nombre d’entre elles n’ont pas atteint ce stade et font de la RSE une préoccupation
séparée de la conduite de leurs activités. Le deuxième indice résulte d’un simple décompte. On
évoque souvent les engagements des très grandes entreprises occidentales dans le domaine de la
RSE. La plupart des PME occidentales et des entreprises de toutes tailles des pays émergents n’ont
aucun engagement en la matière et ne semblent pas disposées à évoluer en l’absence de contrainte
réglementaire. Le dernier indice tient à l’aspect cyclique de la RSE, lorsque la conjoncture devient
défavorable et que le climat des affaires se durcit, les engagements « durables » ne durent pas.
La RSE constitue certainement une innovation importante dans la gestion des entreprises et tout
laisse à penser que cette innovation n’est pas un simple effet de mode, car elle répond à de très
nombreuses attentes, individuelles et collectives. Comme pour toute innovation de gestion, les
entreprises ne réagissent pas toutes de la même façon, et de nombreux classements font d’ores et
déjà apparaître les « champions de la RSE ». Force est de constater que si la France possède des
champions, Danone, Lafarge, Véolia notamment, en Europe, les entreprises du Royaume-Uni
obtiennent le plus souvent les meilleures places dans les classements internationaux. Il ne convient
d’attendre de la RSE ni la résolution des grands problèmes que connaît la planète ni une
transformation des entreprises, encore moins du capitalisme contemporain. Comme de nombreuses
innovations de gestion, la RSE et les outils dont se dotent les entreprises pour la gérer efficacement
introduisent des progrès de moyenne portée qui progressivement s’intègrent dans les outils de
gestion traditionnels.

1. Pour la France, on peut relever la Revue de l’organisation responsable créée en 2005.


BIBLIOGRAPHIE

INTRODUCTIONS GÉNÉRALES ET OUVRAGES DE RÉFÉRENCE

Aggeri F., Pezet E., Abbrassart A., Acquier A., Organiser le développement durable, Paris, Vuibert,
2005.
Ballet J., Bry F. de, Carimentrand A., Jolivet P., L’Entreprise et l’Éthique, Paris, Seuil 2011.
Capron M., Quairel-Lanoizelée F., Mythes et réalités de l’entreprise responsable. Acteurs, enjeux,
stratégies, Paris, La Découverte, 2004.
Carroll A. B., Buchholtz A. K., Business and Society : Ethics, Sustainbility, and Stakeholder
Management (9e éd.), Mason, Thomson South-Western, 2015.
Crane A., Matten D., McWilliams A., Moon J., Siegel D. (eds.), The Oxford Handbook of Corporate
Social Responsibility, Oxford, Oxford University Press, 2008.
Gendron C., Girard B. (éds.), Repenser la responsabilité sociale : l’École de Montréal, Paris,
Armand-Colin, 2013.
Gond J.-P., Mena S., A Very Short, Fairly Interesting and Reasonably Cheap Book about Corporate
Social Responsibility, London, Sage, 2016.
Gond J.-P, Moon J. (eds.), Major Works in Corporate Social Responsibility, 4 vol., London,
Routledge, 2011.
Igalens J. (éd.), Tous responsables, Paris, Éditions d’Organisation, 2004.
Turcotte M.-F., Salmon A. (eds.), Responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise,
Sainte-Foy, Presses de l’université du Québec, 2005.

MISE EN PRATIQUE ET DÉVELOPPEMENTS CONTEMPORAINS

Igalens J., Joras M., La Responsabilité sociale de l’entreprise. Comprendre, rédiger le rapport
annuel, Paris, Éditions d’Organisation, 2002.
Rasche A., Waddock S., Building the Responsible Enterprise – Where Vision and Values Add Value,
Stanford University Press, 2012.
Reynaud E. (éd.), Le Développement durable au sein de l’entreprise, Paris, Dunod, 2011.
REVUES ET DOSSIERS

Revues spécialisées sur le thème de la RSE : Business and Society, Business and Society Review,
Business Ethics. A European Review, Business Ethics Quarterly, Entreprise éthique, Journal of
Business Ethics, Revue de l’organisation responsable.
Autres revues publiant régulièrement des articles et/ou des numéros spéciaux sur le thème de la
RSE : Academy of Management Journal, Academy of Management Review, California
Management Review, Finance-Contrôle-Stratégie, Gestion 2000, Journal of Management
Studies, M@n@gement, Revue des sciences de gestion, Revue française de gestion, Revue
gestion, Strategic Management Journal, Personnel Psychology, Organization.

SYNTHÈSES RÉCENTES DE LA LITTÉRATURE

Aguinis H., Glavas A., « What Do we Know and Don’t we Know about Corporate Social
Responsibility : a Review and Research Agenda », Journal of Management, vol. 38, nº 4, 2012,
p. 932-984.
Garriga E., Melè D., « Corporate Social Responsibility : Mapping the Conceptual Territory »,
Journal of Business Ethics, vol. 53, 2004, p. 51-71.

DÉBATS CONTEMPORAINS

PERSPECTIVE FONCTIONNALISTE

Barnett M. L., « Stakeholder Influence Capacity and the Variability of Financial Returns to Corporate
Social Responsibility », Academy of Management Review, vol. 35, no 3, 2007, p. 794-816.
McWilliams A. & Siegel D., « Creating and Capturing Value : Strategic Corporate Social
Responsibility, Resource Based Theory and Sustainable Competitive Advantage », Journal of
Management, vol. 37, 2011, p. 1299-1315.
Morgenson F. P., Aguinis H., Waldman D. A. et Siegel D. S., « Extending Corporate Social
Responsibility Research to the Human Resource Management and Organizational Behavior
Domains : a Look to the Future », Personnel Psychology, vol. 66, no 4, 2013, p. 805-824.
Porter M. E., Kramer M. R., « Strategy and Society. The Link between Competitive Advantage and
Corporate Social Responsibility », Harvard Business Review, vol. 12, 2006, p. 78-79.

PERSPECTIVE CULTURALISTE (CULTURE ORGANISATIONNELLE ET NATIONALE)


Aguilera R., Rupp D. E., Williams C. A., Ganapathi J., « Putting the S back in Corporate Social
Responsibility. A Multi-Level Theory of Social Change in Organizations », Academy of
Management Review, vol. 32, no 3, 2007, p. 836-863.
Basu K., Palazzo G., « Corporate Social Responsibility. A Process Model of Sense-Making »,
Academy of Management Review, vol. 33, no 1, 2008, p. 122-136.
Crilly D., « Predicting Stakeholder Orientation in the Multinational Enterprise : a Mid-Range
Theory », Journal of International Business Studies, vol. 42, nº 5, p. 694-717.
Maon F., Lindgreen A., Swaen V., « Organizational Stages and Cultural Phases. A Critical Review
and a Consolidative Model of Corporate Social Responsibility Development », International
Journal of Management Reviews, vol. 12, no 1, 2010, p. 20-38.

PERSPECTIVE SOCIOPOLITIQUE ET/OU CRITIQUE

Banerjee B., « Corporate Social Responsibility. The Good, the Bad and the Ugly », Critical
Sociology, vol. 34, no 1, 2008, p. 54-79.
Dahouadi I., « La conception politique de la responsabilité sociale de l’entreprise : vers un nouveau
rôle de l’entreprise dans une société globalisée », Revue de l’organisation responsable, vol. 3,
no 2, 2008, p. 19-32.
Fleming P., Jones M., The End of Corporate Social Responsibility : Crisis and Critique, Londres,
Sage, 2012.
Frynas, J.-G. Stephens, S., « Political corporate social responsibility : Reviewing theories and setting
new agendas », International Journal of Management Reviews, vol. 17, no 4, 2015, p. 483-509.
Scherer A., Palazzo G., « Towards a Political Conception of Corporate Responsibility – Business
and Society Seen from an Habermasian Perspective », Academy of Management Review, vol. 32,
p. 1096-1120.

PERSPECTIVE CONSTRUCTIVISTE

Caruana R., Crane A., « Constructing Consumer Responsibility Exploring the Role of Corporate
Communication », Organization Studies, vol. 29, no 12, 2008, p. 1495-1519.
Gond J.-P., Boxenbaum E., « The Glocalization of Responsible Investment : Contextualization Work
in France and Québec », Journal of Business Ethics, vol. 115, no 4, 2013, p. 707-721.
Gond J.-P., Palazzo G., « The Social Construction of the (Positive) Corporate Social – Financial
Performance Relationship », Best Papers and Proceedings of the Academy of Management,
Anaheim, US, 2008.
TABLE DES MATIÈRES

Introduction

CHAPITRE PREMIER - Genèse de la responsabilité sociale de l’entreprise


I. – Une brève généalogie de la RSE
II. – Howard Bowen, père fondateur de la RSE
III. – Les fondements religieux et normatifs de la RSE
IV. – La RSE, un concept par essence contesté

CHAPITRE II - L’institutionnalisation de la responsabilité sociale de l’entreprise


I. – Les déterminants institutionnels de la RSE
II. – Les moteurs de la résurgence contemporaine de la RSE
III. – Un processus de marchandisation : les marchés de la RSE
IV. – Un travail de normalisation national et international

CHAPITRE III - Les fondements théoriques de la responsabilité sociale de l’entreprise


I. – Une pluralité de concepts et d’approches : un champ d’étude fragmenté
II. – Une grille d’analyse : la RSE comme interface entreprise/société
III. – La RSE comme fonction sociale
IV. – La RSE comme relation de pouvoir
V. – La RSE comme produit culturel
VI. – La RSE comme construction sociocognitive

CHAPITRE IV - Prendre la mesure de la responsabilité sociale de l’entreprise


I. – Comment rendre la RSE mesurable ? Enjeux et acteurs
II. – La mesure de la RSE dans la littérature académique
III. – Les agences de notation sociale, aussi appelées agences de notation extrafinancière
IV. – Les progrès et les freins au développement des mesures de RSE
CHAPITRE V - L’impact financier de la responsabilité sociale de l’entreprise
I. – Une question incontournable
II. – De multiples explications théoriques

III. – Des fondements empiriques qui se consolident


IV. – Implications managériales : construire la relation positive entre performance sociale et performance financière

CHAPITRE VI - L’outillage de la responsabilité sociale de l’entreprise


I. – Le reporting social
II. – L’audit de la RSE
III. – Le conseil aux entreprises autour de la RSE
IV. – La RSE et la GRH

CHAPITRE VII - Les défis contemporains de la RSE


I. – Des paradoxes théoriques et empiriques
II. – Comment gérer la RSE dans un contexte globalisé ?
III. – Peut-on apprendre à devenir socialement responsable ?
IV. – Les mouvements sociaux peuvent-ils se réapproprier la RSE ?

Conclusion
I. – L’individu et la RSE
II. – L’État et la RSE
III. – L’Europe et la RSE
IV. – La planète et la RSE

BIBLIOGRAPHIE
www.quesais-je.com