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L'ENFANT IMAGINAIRE

Marcel Gauchet

Gallimard | « Le Débat »

2015/1 n° 183 | pages 158 à 166


ISSN 0246-2346
ISBN 9782070148219

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Marcel Gauchet, « L'enfant imaginaire », Le Débat 2015/1 (n° 183), p. 158-166.
DOI 10.3917/deba.183.0158
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Marcel Gauchet

L’enfant imaginaire

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Ellen Key prophétisait en 1900, dans un livre en sont tyranniques. Mais décrire ne suffit pas.
retentissant, que le XXe siècle serait «le siècle de Il s’agit en outre d’en établir les raisons et d’en
l’enfant  1». La prophétie s’est vérifiée au-delà, saisir la signification. Cette mythologie ne tombe
probablement, de tout ce qu’elle pouvait ima- pas du ciel. Elle correspond à des données lourdes
giner. Le mouvement n’a cessé de s’amplifier, à de l’expérience collective. Elle est liée à des
tel point que notre début de XXIe  siècle s’an- transformations fondamentales de la vie de nos
nonce sous des auspices similaires et redoublés. sociétés dont il faut comprendre comment elles
Il me semble, toutefois, que cette courbe s’expriment dans ce renouvellement de la vision
en  apparence continue présente une inflexion de l’enfance. L’analyse réflexive des représenta-
majeure. En s’amplifiant, le mouvement a changé tions qui tendent spontanément à s’imposer à
de nature. En durcissant le trait, je dirais que si nous ne se sépare pas d’un examen critique. Son
le XXe siècle a été celui de la découverte de l’enfant objet est de mettre en lumière ce qui, dans cet
réel, le XXIe  siècle s’ouvre sous le signe de la imaginaire social de l’enfance, fait écran à la
sacralisation d’un enfant imaginaire. réalité de l’expérience de l’enfant. Car c’est la
La situation actuelle nous offre l’exemple, en chose que nous avons le plus perdue de vue. Nous
effet, d’un emballement des représentations col- désirons tellement le bonheur de nos enfants
lectives et, disons-le, d’une mythification multi-
forme de l’enfance. Elle constitue un obstacle de 1.  Ellen Key, Le Siècle de l’enfant [1900], trad. fr., 1910.
taille pour l’entreprise éducative. C’est en fonc- Le présent article est issu d’une conférence prononcée
tion de cette préoccupation que je me propose dans le cadre d’un groupe de réflexion sur la philosophie de
l’éducation. Il est dédié à Marie-Claude Blais et Dominique
de circonscrire les contours et d’interroger la Ottavi, mes deux complices de longue date dans l’exploration
genèse de ces images tellement puissantes qu’elles de ce domaine, aux réflexions desquelles il doit beaucoup.

Marcel Gauchet est responsable de la rédaction du


Débat.

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que nous ne nous demandons plus ce qu’ils ont à une existence certaine: l’horizon d’attente
à vivre en propre et quelles sont leurs aspirations n’est pas le même; il autorise des investisse-
véritables. Nous les écrasons sous le poids de ments qui n’auraient pas de sens sans lui.
nos bonnes intentions. Aussi n’y a-t‑il pas lieu Parallèlement à ce dépassement de la préca-
de s’étonner qu’en dépit de cet empressement rité vitale qui semblait le lot inéluctable des
nos efforts restent médiocrement couronnés de débuts dans l’existence, le XXe siècle a vu, grâce
succès. Nous passons à côté de ceux dont nous à la psychologie, la mise en évidence scientifique
voudrions si passionnément la satisfaction. Beau­ de la genèse de l’intelligence et de ses étapes.
coup des problèmes sur lesquels nous butons C’est cette conquête, on n’y songe pas assez, qui
dans le domaine de l’éducation découlent de a donné ses lettres de noblesse à la pédagogie, qui
cette méconnaissance. restait jusque-là une discipline tantôt empirique
et tantôt spéculative, voire utopique. Elle a changé
son statut, en l’enracinant dans la connaissance

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La découverte de l’enfant réel positive de la différence de l’enfant et en procu-
rant une base solide à la technique destinée à
assurer les progrès de son développement cognitif.
Il n’est pas nécessaire, dans le cadre du pré­ À la psychanalyse, enfin, nous devons le
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sent propos, de détailler longuement ce qu’a été dévoilement, à côté de cette genèse cognitive, du
cette découverte de l’enfant réel dont le XXe siècle développement psychique et affectif de l’enfant,
mérite d’être crédité. Elle se résume en trois avec ses stades. On peut discuter la teneur de la
mots, trois noms de disciplines qui nous sont reconstruction proposée par Freud et ses dis-
devenus tellement familiers que nous oublions ciples; cela n’empêche pas le principe même de
facilement la nouveauté qu’elles ont représentée: cette genèse subjective d’être entré dans l’indis-
pédiatrie, psychologie, psychanalyse. Elles ont bou- cutable. C’est encore plus vrai de l’autre dévoi-
leversé, chacune à leur façon, notre vision de lement opéré grâce à la méthode psychanalytique,
l’en­fance et la vie concrète des enfants. Je me le dévoilement de l’empreinte indélébile laissée
bornerai à rappeler à grands traits ce qu’a été par cette genèse sur la personnalité adulte. Là
l’impact de ces émergences disciplinaires. aussi, on peut contester la manière dont la théorie
Accoutumés que nous sommes désormais à psychanalytique explique les différents troubles
regarder la mort d’un enfant comme un scan- psychiques par cette persistance de l’infantile.
dale, nous ne nous souvenons plus à quel point Mais ce qui ne paraît pas contestable, c’est la
elle était chose banale il y a un siècle encore. prégnance de ces expériences primordiales au
Nous devons à la médecine pédiatrique d’avoir sein de nos existences individuelles. Notre
permis le parachèvement de la transition démo- enfance est à jamais en nous, avec ses avatars, ses
graphique par la maîtrise de la mortalité infan- épreuves et ses traumatismes. Elle nous accom-
tile. Celle-ci a fait de l’enfant un être pour la vie, pagne indéfectiblement. Sans doute est-ce le
lui qui était depuis toujours un être suspendu plus important de ce que la psychanalyse a intro-
entre la vie et la mort, dans ce temps d’épreuve duit. Sans doute est-ce l’irréversible du chan­
qu’était d’abord l’enfance. Il s’agissait de savoir gement de regard qu’elle a amené. Avec elle,
s’il était appelé à survivre; il s’agit de le préparer l’infantile est devenu une dimension constitutive

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de l’humain en général, dont nul ne peut se adultes n’ont pas vu les enfants – entendons
croire affranchi. qu’ils ne les voyaient pas en eux-mêmes et pour
L’homme est cet être à ce point marqué par eux-mêmes. Ils ne cherchaient pas à les appré-
sa prime advenue à lui-même qu’elle demeure hender dans leur différence, laquelle était tenue
comme un trait permanent de son existence. pour non signifiante puisque l’étalon, c’était
L’homme est un être d’enfance. On a pu, à l’humanité accomplie de l’adulte. Il suffisait
partir de là, chercher à raffiner l’interprétation d’attendre et de préparer du mieux possible cet
des conséquences de cette persistance spécifique avènement à la vérité pleine de la condition
de l’infantile. Cela a donné par exemple, pour humaine. Ce pourquoi l’enfant est demeuré un
prendre l’illustration la plus saillante, la théorie «impensé philosophique», comme le souligne
de la néoténie, de la prématuration de l’être justement Thierry Avalle. Tout au plus accé-
humain, introduite par Louis Bolk; Dany-Robert dait-il à la dignité d’objet théorique, de temps à
Dufour vient de lui donner des prolongements autre, en tant que support pour des expériences

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suggestifs et une nouvelle actualité  2. Sur un de pensée relative à ce que veut dire apprendre.
versant plus classiquement philosophique, la C’est dans ce rôle qu’il apparaît chez Platon,
prise en compte de cette inscription de l’enfant Locke ou Rousseau. Telle était la place de l’en-
dans l’humain a conduit à l’élaboration d’une fant: un lieu imaginaire.
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métaphysique de l’enfance comme celle de Gustav Même une fois acquise la découverte de l’en-
Siewerth, opportunément réactivée et relancée fant, au XXe siècle, même sa spécificité une fois
par Thierry Avalle, métaphysique pour laquelle reconnue, il restait ce que l’adulte se doit de
il s’agit de dégager la signification de l’expé- dépasser. La théorie psychanalytique est sur ce
rience unique à laquelle l’enfance nous ouvre point exemplaire. L’enfance, c’est ce qui vous lie
accès  3. à un passé primordial qui insiste en vous de
manière pathologique, de telle sorte que vous
avez à vous délivrer par l’élucidation des ressorts
La sacralisation de l’enfant qui vous placent sous sa dépendance. Se dégager
de cette emprise est la condition pour devenir
pleinement vous-même, pour accéder à la vérité
Cette reconsidération de la place de l’infan- de votre désir. L’enfance, en un mot, c’est ce
tile dans l’humain me paraît en tout cas être le qu’il faut surmonter.
pivot implicite autour duquel le paysage a bas­ Désormais, il est permis de dire que les
culé dans la période récente. Cette reconnais- adultes se voient au travers des enfants. Ils se pro-
sance diffuse, mais puissante, de l’enfant en jettent en eux, en fonction de leur différence
chacun de nous, reconnaissance qui s’est lente- reconnue, et même soulignée, exaltée, mais lue
ment répandue avec la diffusion de ce qu’il est selon un prisme qui ne fait pas nécessairement
convenu d’appeler la «culture psy», a fini par
devenir le vecteur d’une mythification de l’en- 2.  Dany-Robert Dufour, On achève bien les hommes. De
fance par les adultes. Il est justifié de parler à ce quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu,
Denoël, 2005.
propos d’un véritable renversement copernicien. 3.  Thierry Avalle, L’Enfant, maître de simplicité, Parole
Longtemps, le point est bien connu, les et silence, 2009.

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droit pour autant à la vérité de cette différence. psychanalyste Charles Melman, nous tenons là
Il n’est pas sûr, à l’arrivée, que les enfants aient un des forts arguments en faveur de la thèse  4.
tellement gagné à ce surinvestissement fantas- L’enfant est devenu l’enfant du désir, l’en-
matique, à cette royauté imaginaire où ils ont été fant du désir d’enfant. Il était le don de la nature
promus, sans mésestimer les immenses amélio- ou le fruit de la vie à travers nous, certes, mais
rations de leur sort dont ils ont bénéficié. sans nous ou malgré nous. Il est dorénavant le
Ce qui semble sûr, en tout cas, c’est que résultat d’un vœu exprès, d’une programmation,
cette vision adulte de l’enfance, dorénavant ins- d’un projet. J’ai essayé ailleurs de sonder les
tallée, constitue un obstacle épistémologique bouleversements que ce changement représente
et  pratique à l’entreprise éducative de par la du point de vue des conditions de la genèse psy-
méconnaissance qu’elle organise. C’est une raison chique, dans une étude spécialement consacrée
de plus pour chercher à en démêler les tenants au sujet  5. Elle m’autorise à rester bref et à me
et les aboutissants. contenter, à l’échelle de cette esquisse, de mar­

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quer l’importance capitale de la question. Com­
ment penser, du reste, qu’une transformation
Un être mythologique objective de cette nature, engageant le rapport
des êtres humains à leur condition de vivants,
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eût pu demeurer sans conséquences subjectives?


Si l’on cherche maintenant à cerner de plus Je me borne juste à souligner, dans la perspec-
près les composantes de cet imaginaire social et les tive générale que je m’efforce de dégager, en quoi
données de l’expérience sociale qui le soutiennent, cette situation a facilité ce que l’on peut appeler
il me semble possible de distinguer cinq axes. Il l’appropriation de l’enfance par les adultes. Les
a cheminé selon cinq voies au moins, cinq voies enfants sont les enfants de leurs parents à un
étroitement liées entre elles mais qui comportent degré sans précédent. Ils sont les rejetons de leur
chacune une accentuation propre qu’il est utile être le plus intime, avec les implications de tous
de spécifier: ce nouvel être mythologique est ordres que cela comporte.
tout à la fois un enfant du désir, un enfant du
privé, un enfant de l’égalité, un enfant comme 2.  La valorisation de cet enfant du désir
idéal du moi, un enfant comme utopie politique. accompagne la valorisation de la sphère privée.
Elle est liée à la révolution de la famille. L’enfant
1.  Cet enfant imaginaire est d’abord le fruit du désir est le symbole agissant de la transfor­
de cette révolution bien connue, mais dont les mation des liens familiaux. Dans le cadre de
conséquences anthropologiques attendent d’être l­’ancienne famille institution, dédiée à la fonc-
tirées et méditées, qu’est la maîtrise de la pro- tion sociale de perpétuation de la lignée, c’était
création. C’est une rupture incalculable dans la la famille qui faisait l’enfant. Dans le cadre des
condition humaine. S’il est permis de parler de nouvelles familles affectives, qui trouvent leur
«mutation anthropologique» à propos de notre
temps, de l’apparition d’un nouveau type de per- 4.  Charles Melman, L’Homme sans gravité, Denoël, 2002,
et La Nouvelle Économie psychique, Toulouse, Érès, 2009.
sonnalité, ou encore de l’émergence d’une «nou- 5.  Marcel Gauchet, «L’enfant du désir», Le Débat,
velle économie psychique», comme le suggère le n° 132, novembre-décembre 2004, pp. 98-121.

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justification dans la quête émotionnelle de leurs du renversement symbolique des ordres de


membres, c’est l’enfant qui fait la famille. Enten- l’existence. Si le XXe siècle a été le siècle de l’en-
dons: c’est la présence de l’enfant qui consacre fant, le XXIe siècle pourrait bien être le siècle des
la famille comme un milieu social distinct, mamans.
consacré à la réalisation de valeurs spécifiques,
qui ne sont pas seulement à part du domaine 3.  L’enfant du désir, appelé à s’épanouir
public, mais qui revendiquent la prééminence par dans le cadre de la famille privée, est un enfant
rapport à lui – des valeurs qui sont opposables, personne, un enfant reconnu dans son individua-
par l’accomplissement personnel dont elles sont lité à part entière. Il faut dire un enfant de l’éga­
porteuses, aux valeurs de la sphère publique. Le lité, pour accorder au phénomène sa véritable
désir d’enfant, dont la véhémence frise parfois la portée.
revendication d’un droit à l’enfant, procède, du Il est le produit, en effet, de l’accomplisse-
point de vue social, de cet accès à la part privilé- ment contemporain de la révolution dont

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giée de l’existence dont il est censé détenir les Tocqueville a identifié le principe, sous le nom
clés. Sa venue vaut naissance de la cellule où la peu adéquat d’«égalité des conditions», et dont
vraie vie peut être vécue, à part de l’indifférence il n’imaginait certainement pas, en dépit de son
anonyme de la grande société. Cette puissance admirable prescience, qu’elle irait aussi loin. Le
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du privé est la source des pressions probléma- cœur de cette révolution, c’est le principe de la
tiques des familles sur l’institution scolaire au ressemblance, de la similitude d’essence entre
nom des valeurs qui leur sont propres et qui les êtres, quelles que soient les différences de
tendent à récuser sa dimension institutionnelle, surface qu’ils présentent – différences tenant à
en raison de l’impersonnalité qui lui est liée et leurs fonctions, positions ou conditions sociales,
qui est jugée aliénante. mais aussi bien différence des sexes ou diffé-
L’inexistence ancienne de l’enfant, du point rence des âges. Longtemps, c’est la réduction de
de vue de la pensée, tenait à la subordination l’altérité hiérarchique au sein de la société qui a
hiérarchique de la sphère privée par rapport à logiquement tenu la vedette. Les différences de
la  sphère publique. L’enfant n’appelait pas nature entre les êtres paraissaient alors plus
d’atten­­tion particulière pour autant qu’il était difficiles à défaire que les produits de la conven-
dépourvu de moyens de compter dans le tion sociale. Et puis leur tour est venu. Ces dis-
domaine public. Il est devenu l’emblème du semblances devant lesquelles la révolution de
triomphe du privé, dont le public n’apparaît l’égalité semblait devoir s’arrêter ont été tout
plus  que comme un prolongement instrumen­ aussi irrésistiblement dissoutes en créant pour
­tal.  C’est pour les mêmes raisons, au demeu- de bon un monde d’individus, un monde où il
rant, que le féminin se voyait subordonné ou n’y a plus que des individus semblables, des indi-
refoulé, et en particulier ce noyau dur du féminin vidus qui se reconnaissent les uns les autres
que constitue le maternel. Aussi n’y a-t‑il pas la  même qualité d’individu. L’intégration des
lieu de s’étonner que la promotion de l’infantile femmes, des jeunes, puis des enfants dans le
au titre de centre de gravité de l’existence privée cercle de l’individualité: voilà la transformation
s’accompagne du passage au premier plan du capitale de notre temps qui a établi pleinement
maternel. Il constitue une autre forme éminente la société des individus.

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Dans le cas de l’enfant, cette individualité a moyens réels. S’il y a aujourd’hui une question
ceci de particulier qu’elle a besoin des adultes vive pour la philosophie de l’éducation, c’est
pour exister. Qu’à cela ne tienne: loin d’être un bien celle-là: qu’est-ce que l’autonomie, qu’est-
obstacle, cette situation est un encouragement ce que devenir autonome et à quelles conditions?
à  lui accorder ce statut. La vérité cachée de la Cela dit, on ne saurait trop souligner l’im-
société des individus, en effet, c’est qu’elle est la portance énorme du parachèvement de la révo-
société de production des individus. Elle se présente lution de l’égalité pour la pensée de l’enfant. Il
comme la société produite par les individus va falloir penser sa différence, désormais, sur
qu’elle trouve déjà constitués, selon la fiction fond de ressemblance et d’identité de nature.
juridique du contrat social, mais la réalité est Cela exige une révision en règle de la notion de
qu’elle institue ces individus censés lui pré- genèse qui a dominé jusque-là l’approche de la
exister. De ce point de vue, l’enfant est paradig- maturation enfantine. Il s’agit de concevoir à la
matique: il est l’individu qu’il faut vouloir fois une humanité pleinement constituée chez

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comme tel pour le faire exister. Rien de plus l’enfant et cependant à former. Il y va d’un nou­
remarquable et significatif que les efforts multi- veau paradigme qui est en train de se chercher.
pliés de toutes les façons pour encourager son
autonomie. 4.  Je le disais, de l’enfance dont il s’agit de
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Cette position stratégique dans l’imaginaire se délivrer, on est passé à l’enfance à laquelle on
social n’est pas forcément, en revanche, la meil- rêve de rester fidèle. C’est en ce sens que l’on
leure conseillère pour éclairer la réalité de la peut parler de l’enfant comme idéal du moi. On
condition enfantine, qu’il s’agisse d’apprécier ce a mille fois parlé du «jeunisme» de nos sociétés
qui sépare l’enfant d’une personne dans la rigueur et de l’obsession de «rester jeune» qui hante les
de l’expression ou qu’il s’agisse du discernement adultes. Mais on n’a peut-être pas suffisamment
des voies grâce auxquelles on accède pour de analysé la teneur de cet idéal du jeune, figure
bon à l’autonomie. L’enfant peut être une per- imaginaire, mais aux incidences bien réelles. Il
sonne du point de vue de la reconnaissance me semble fait d’une combinaison d’indépen-
sociale, cela ne lui donne pas les moyens cogni- dance adulte et d’esprit d’enfance. C’est propre-
tifs de fonctionner comme une personne, ainsi ment celui-ci qui constitue un idéal culturel.
que les travaux de Jean-Claude Quentel l’ont Sur le versant négatif, cette promotion de
lumineusement établi  6. La personne, en effet, ne l’esprit d’enfance est à relier à la double décons­
peut être considérée comme pleinement formée truction des figures de la maturité et de la virilité.
qu’en fonction d’une capacité d’abstraction J’ai examiné ailleurs, à propos de la redéfinition
de soi qui n’apparaît qu’assez tardivement. Par des âges de la vie, les motifs de cette disqua­
­ailleurs, l’antinomie du processus éducatif, lification de la maturité en tant qu’idéal  7. Quant
sommes-nous en train de découvrir, c’est que à la virilité, le phénomène est à la fois flagrant
pour devenir effectivement autonome il ne faut pas dans son aspect polémique et facile à com-
être posé primitivement comme tel (tout en
étant reconnu comme ayant vocation à l’auto- 6.  Voir en particulier son maître livre, L’Enfant,
nomie). L’attribution factice d’une autonomie Bruxelles, De Boeck Université, 1993.
7.  Marcel Gauchet, «La redéfinition des âges de la vie»,
abstraite est un obstacle à l’acquisition de ses Le Débat, n° 132, novembre-décembre 2004, pp. 27-44.

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prendre à la lumière de la logique de l’égalité déterminant dans cette valorisation de l’enfance.


évoquée à l’instant. Là où les sociétés «aristocra- L’enfant, c’est le possible pur, toujours préférable
tiques», pour parler comme Tocqueville, ten- aux réalisations imparfaites et limitées qui sont
daient à durcir l’expression des différences sup­- le lot des existences adultes. C’est à cela, d’abord,
posées naturelles, comme celle séparant l’adulte qu’il faut savoir rester fidèle. L’esprit d’enfance
de l’enfant, les sociétés égalitaires tendent à les qu’il importe de cultiver consiste dans le sens
gommer. L’image du mâle fort de sa distance toujours en éveil de potentialités que les routines
avec l’âge puéril ne fait plus recette. et le conformisme social nous poussent à répri­mer,
Sur le versant positif, cette enfance idéale, alors qu’elles n’attendent que de s’exprimer.
qui n’a pas grand rapport avec l’enfance réelle, Car l’enfant c’est précisément la spontanéité
est un mélange de composantes assez diverses, expressive. Une figure qui mêle, quant à elle, des
les unes anciennes et réactivées dans un nouveau éléments venus de loin et des éléments de fraîche
sens, les autres nouvelles. invention. Elle fait de l’enfance l’incarnation par

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On a vu resurgir ainsi une vieille image: l’in­ excellence du mythe de l’expression en lequel
nocence enfantine, dont la teneur exacte, dans ce culmine la morale de l’authenticité. Si notre plus
nouvel emploi, serait à décrypter. Elle a suscité haut devoir est d’être invariablement en adéqua-
le repoussoir fantasmatique d’une «pédophilie» tion avec notre moi profond, en dépit des codes
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omni-menaçante, jusqu’à ranimer les procès de artificiels que nous impose la vie sociale, alors il
sorcellerie de jadis. Le phénomène ne laisse pas faut qu’il existe quelque part un moyen de mani-
d’être surprenant: nous sommes témoins, au fester cette identité véritable, trop souvent tra-
rebours de ce que nous avait appris la psychana- vestie derrière la banalité du «on». L’enfant est
lyse, d’une désexualisation de l’enfance. Elle ne notre maître en la matière, lui qui garde le
nous ramène pas purement et simplement en contact immédiat avec l’essentiel, en sa fragilité.
arrière: elle se joue sur un autre terrain que la L’idée admet plusieurs variantes. Elle conduit
supposée absence d’intérêt pour cause de matu- par exemple à l’exaltation de la figure de l’enfant
ration physiologique insuffisante d’autrefois. comme «maître de simplicité  8».
Dans une société qui se distingue par la place L’enfant, par ailleurs encore, image qui tra-
prééminente qu’elle a donnée à la sexualité, ce verse et synthétise d’une certaine manière les
retrait a quelque chose de singulier. Il s’agit, en précédentes, c’est par-dessus tout l’accord direct
somme, de mettre l’enfant à l’abri de ce que et entier avec soi, à l’opposé des déchirements et
nous sommes. Peut-être faut-il y voir un effet de des conflits de l’état adulte, et à ce titre la figure
la dissociation qui s’est opérée entre la sexualité du bonheur possible. C’est pour cette raison que
procréative (maîtrisée, et que l’on explique les parents désirent tellement que leurs enfants
volontiers aux enfants) et la sexualité récréative, soient heureux ici et maintenant, dût leur réus-
laissée au libre choix des «adultes consentants»
(et dont les enfants, en revanche, doivent être 8.  Je fais allusion au livre de Thierry Avalle évoqué plus
absolument tenus à l’écart). Le point fait res- haut, dont je me borne à citer quelques lignes évocatrices:
«La simplicité de l’enfant s’enracine dans la perception de
sortir, dans tous les cas, que le statut du sexuel son cœur. Celle-ci est livrée à l’indigence de son expérience.
dans notre univers culturel est loin d’être simple. Mais elle bénéficie de la pureté naïve de l’acte de regarder en
son origine, alors qu’il est encore une perception intuitive
Mais une image nouvelle paraît jouer un rôle centrée sur l’essentiel» (p. 290).

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Marcel Gauchet
L’enfant imaginaire

site future dans la vie en souffrir. Faire le bon­ quante par rapport au passé, qu’il l’est sur un
heur de ses enfants, c’est jouir du seul vrai mode implicite, dont les acteurs sont à peine
bonheur qui vous soit accessible, un bonheur par conscients, ce qui n’empêche pas l’utopie dont
procuration interdit aux adultes, sinon par leur il est investi d’être prégnante, si indistincte
capacité à en entretenir l’écho par-devers eux. qu’elle demeure.
Si l’on cherche à la déchiffrer, justement,
5.  L’enfance, enfin, est devenue notre der- il me semble qu’elle se ramène à l’utopie d’une
nière utopie politique, dans un monde où celle-ci société des individus intégralement réalisée.
n’a plus de place de manière ouverte. Il est Ce  qui voudrait dire, d’une part, un univers
implicitement investi de notre dernier espoir de d’individus advenant à eux-mêmes de leur seul
voir advenir un monde différent de celui qui fait, par autoconstruction, hors de toute pression
existe. ou contrainte sociale. Et d’autre part, un mode
En un sens, c’est un aboutissement: ce qui de coexistence sans violence, chaque individu

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a  nourri le sentiment de l’enfance depuis le étant  suffisamment accompli par-devers lui-
départ, c’est la différence de l’avenir dont elle même pour s’accommoder de la différence des
était supposée porteuse. Ce n’est que dans une autres.
société futuriste que la distinction de l’enfance Ne nous y trompons pas, cette utopie qui ne
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a  toute sa place. Elle a grandi du même pas dit pas son nom et qui n’est même pas consciem-
que l’orientation historique de nos sociétés s’est ment revendiquée par les acteurs n’en joue pas
affirmée. C’est ce qui lie intimement la cons­ moins un rôle déterminant dans le façonnement
cience de l’originalité enfantine à la modernité. de l’éducation. Elle est le guide souverain qui
Mais nous avons franchi récemment une étape dicte les attentes et les attitudes collectives. C’est
en la matière. Dans le contexte de la crise de ce que nous espérons de l’éducation, sans même
l’avenir qui s’est installée dans les années 1970 nous en rendre compte, quant au monde que
et qui nous l’a rendu infigurable, l’enfance a nous voudrions voir advenir, qui conditionne
capté tout l’imaginaire de l’avenir. Elle est nos manières de penser et de faire.
devenue le seul canal concevable pour nous pro-
jeter en avant. C’est par elle qu’il faut passer. Il C’est en ce point, probablement, que les
n’y a plus qu’elle pour concrétiser le chemin vers limites de cette appropriation projective se voient
le futur. le mieux. Car l’expérience de l’enfant, c’est for-
Les utopies du passé, pourra-t‑on m’ob- cément l’expérience d’un monde déjà là, qui ne
jecter, se souciaient beaucoup des enfants. Elles lui laisse pas le choix, et dans lequel il se sait
comportaient généralement un volet éducatif, condamné à entrer, sa grande angoisse étant de
souvent important. Mais c’est d’autre chose qu’il n’y pas parvenir.
s’agit ici. C’est l’enfant lui-même qui est devenu Les adultes pensent à l’avenir dont il est
à lui seul le vecteur de l’utopie, le support exclu­sif potentiellement porteur; lui se tracasse en prio-
d’un projet de différence du futur, d’ailleurs rité de l’univers opaque dans lequel il est jeté,
sans contenu assignable. L’enfant figurait dans qui l’écrase de son antériorité et dont il perçoit,
l’utopie; il est en tant que tel l’utopie. À quoi il surtout, qu’il n’en possède pas les clés.
faut ajouter, c’est une autre originalité mar- Les adultes s’émerveillent de sa naïveté; ils

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s’attendrissent devant la richesse de sens de ses tion. Nous le méconnaissons en le célébrant. Il


maladresses d’expression; lui ressent l’incerti- se pourrait, après tout, que les enfants aient
tude de son dire; il bute sur les hiéroglyphes des besoin, dans une certaine mesure, de se sentir
mots; il se heurte à ces échanges entre adultes incompris par les adultes pour grandir. Mais il
dont il est exclu. est un point où l’incompréhension se met à
Les adultes ne veulent voir que sa joie de représenter une entrave à l’alliance, au moins
vivre. Comme si elle ne s’accompagnait pas tacite, dont ils ont également besoin pour entrer
de  mille inquiétudes que nous pénétrons mal, dans le monde des adultes.
d’angoisses profondes dont les ressorts nous Comme quoi nous avons toujours à libérer
échappent, d’une difficulté d’être qui nous reste l’enfant. Il a fallu jadis l’arracher à l’ignorance
incompréhensible. L’enfant est un humain à où il était tenu. Il s’agit de le libérer, en l’occur-
part entière, cela veut dire qu’il en connaît aussi rence, de l’imaginaire que les adultes ont déve-
les tourments, même si ceux-ci empruntent des loppé à son propos au nom de sa différence et

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chemins qui nous demeurent mystérieux. C’est dont ils font volontiers une prison dorée. Il ne
en tout cas lui témoigner bien peu de considéra- suffit pas de le savoir différent. Encore faut-il
tion que de croire possible de l’enfermer dans sa pouvoir s’appuyer sur une idée juste de cette
satisfaction présente. ­différence. Le plus difficile reste à faire pour se
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Sous couvert du culte de l’enfant, autrement rapprocher de la vérité de son expérience.


dit, nous l’abandonnons à lui-même devant ce
qui constitue la difficulté redoutable de sa situa- Marcel Gauchet.

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