ENTRETIEN
aR
PAULARRIVE
ETINANDL
coRcosTEGUT
PxOTos
FRED KIRN
vtoure« DANS
LA FAMILLE,
ON A ARRETE
DE DIRE :
SEBASTIEN
JOUE”,
ON DIT QU’IL
TRAVAILLE »
Comment un parent peut-il aider un jeune e-sportif a vivre sa passion ?
CORINE et son fils SEBASTIEN DEBS, double champion du monde sur
« Dota 2», racontent leurs conflits 4 l'adolescence, leurs relations aujourd’hui
apaisées et la vie hors du commun des champions du sport électronique.interratina(s te champronat cu monde ur-bata 2»,
secret ona eaceeronrs See
reer deuritmerois ae sue. fin aotts shanghai}
cuble champion du mande en ttre sur « Dota 2»
(un jeu de stratégie univers «heroic fantasy>]
aprés ses victoires a The International, un des
tournois majeurs de la scéne e-sport, Sébastien
«Ceb» Debs, 27 ans, a remporté plus de cing mil-
Uions de dollars de gains en deux ans. Voild une
maniére bien réductrice de résumer les exploits
du meilleur e-sporti francois du moment, tant savie est fas-
cinante : des voyages incessants, un statut de star dans de
nombreux pays, un engagement total et un niveau de perfor-
rmances jamais personne a’ avait remporté deux fois «Tl »]
que le profane a du mal mesurer. En compagnie de samére,
Corine, 60 ans, e jeune homme de 'équipe 0G nous dévoile
son parcours, qui ressemble 8 un roman d'aventures. Les
relations qui furent si conflictuelles avec son entourage,
la mauvaise réputation d'un univers mal connu en France, la
pression intense’ laquelle sont soumis les sportifsélectroni-
ques, la croissance démesurée d'une discipline qui sinterro-
ge sur la maniére de mieux gérer son développement.
Ceb, commentles jeux vidéo sont-ils entrés dans votre
vie?
Ceb: Ilya toujours eu beaucoup dordinateurs autour demoi,
‘mon pere tenait un magasin d'informatique au Liban, ot j'ai
grandi, Au départ, je ne jouais pas plus que ¢a. J'ai commen-
cé y passer beaucoup de temps quand ona été rapatriés en
France cause de la guerre, Les jeux vidéo ont été un refuge,
Corine:En 2006, suite 4 invasion israélienne, nousavons da
quitter le pays du jour au lendemain Ce fut tres brutal le
a
café chaud était encore sur la table, les doudous des enfants
sont restés dans les lits. On pensait qu'on reviendrait plus
tard pour tout récupérer... Comme des milliers d'autres per-
sonnes, on est montés8 bard d'un énorme navire de 'armée
tandis que Beyrouth était sous les bombes. Pour mes trois
enfants, abligés de quitter leur pereet une partiede la famille
restéeau pays, ce futun choc.
Ceb : J'avais 14 ans mais de toute cette période, je n'ai plus
‘aucun souvenir. Je suisincapable de direa queile bateau res
semblait, ol est-ce qu'on dormait, est-ce que ca bombardait
encore... On est arrivés & Bordeaux, chez mon ancle qui nous
a logés en urgence. Dans ma téte, c’étail temporaire. Je ne
‘oulais pas m’adapter & mon nowvel environnement, javais
juste envie de retrouver ma vie. Alors, plus je passais de
temps devant ordinateur, mieux je me portais. J'ai décou-
vert Dota en 2008 et 'ai taut de suite eu une obsession : pro-
gresseracejeu
Avépoque, Ve-sport professionnel n’existe
pratiquement pas..
eb : Qui, 8 aucun moment je n'ai envisagé ca comme un
rmétier, Mais Dota s'est mis’ me passionner :j'aile goit dela
compétition et quand j'ai compris la complexité de ce jeu et
constaté quill y avait des joueurs & des années-lumiére de
‘mon niveau, je m'y suis investi fond. Je powvais jouer treize
heures dans une journée,
Corine : Ou parfois plus... Sébastien s'est alors beaucoup
renfermé, il était toujours dans sa chambre. J’étais affolée,
Parfois, quand il partait en cours, je débranchais les cables,
rrourepuis appelais mes amis en pleurant : «Jen’aurais jamais 40
faire ca mais je ne sais pas quaifaire. » J'ai contactéun servi-
ce d'addictologie mais Sébastien n'a pas voulu y aller. Heu-
rousement, ilcontinuait 8 avair de bons résultats aU école,
Ceb: J avais du mala Lu faire comprendre que je gardais le
contréle, pourtantj'en avais la conviction. Et puis, je sentais,
que tous les efforts que je fournissais méritaient au moins le
respect, Je ne savais pas du tout sur quoi ca pourrait aboutir
maisje lui disais :« Un jour, tuvasavoir une raison d’@tre fiére
demoi car ce que je fais, ce n'est pas anodin. » Aujourd hui,
me rends compte que jai, 8 la maniére d'un sportif de haut
niveau qui va au bout de sa discipline, développé une éthique
de travail extréme, obsessionnelle, qui m’a permis de me
dépasser. L'e-sport exige un nombre d’heures d'entraine-
ment colossal.
Corine : Moi, je me disais qu'il gachait sa vie... Mais i était
confiant et ila toujours eu une force de caractére incroyable
Tout ce que je voulais, c'est qu'il poursuive ses études,
‘Avec le recut, qu’aurait-itfallu faire pour quetes
‘choses se passent mieux entre vous ?
Ceb : Avec Uexpérience, je sais bien qu’a Cépoque, je jou
trop et que c’était méme contre-productif par rapport 8 m
objects. Je m'épuisais émotionnellement et ca freinait ma
Frelia
listeria on dete de commerce
ENTRETIEN
« JE DISAIS A MA MERE :
“UN JOUR TU VAS AVOIR UNE
RAISON D’ETRE FIERE DE MOI
CAR CE QUE JE FAIS N’EST PAS
ANODIN” »
progression. C’est le comble :jaurais pune jamais percer @
Dota & cause de ¢a. Il aurait fall que quelqu'un dans mon
entourage soit capabledeme ledire maisl'e-sportétait alors.
tellement mal connu. Un rythme de vie sain, c'est essentiel
pour progresser.
Vous aver fait des études supérieures tout en
commencanta percer dans 'e-sport.Al'époque, vous
meniez une double vi
Geb : Meme mes potes de l école de commerce ne savaient
ppas que je faisais des tournois. Le week-end, je partais &
FJ reliaDouble champion dumonde, Sébastien
Debs est une star dans plusieurs pays
untans est mémetalttatover son efile
sure bas,
Dansun stage comble et devant
plusieurs millions de webspectateurs,
(etournoi «The International» 2019,
‘isput8 Shanghai en 200t dernier, 2
consaeré 06, Céquipe de Cab.«LA VIE DE L'E-SPORTIF PEUT
ETRE INHUMAINE. IL Y A UNE
TELLE PRESSION, CELLE QUE TU
TE METS, CELLE DES FANS. TU
RENTRES DANS UNE OPTIQUE :
JE GAGNE OU JE MEURS »
tfautre bout du monde pour des compétitions et je me poi
tais en cours le lundi matin parfois en débarquant directe-
ment de Uaéroport. J'étais épuisé. Je disais & mes
camarades ; « Non mais jai fait la teut hier !» « Quoi ? T'as
teufé un dimanche soir ?» L’étiquette «e-sport» était vrai-
ment malvue, jen’avais pas envie de m’expliquer sans cesse.
Déja qu‘avec ma famille, c'était compliqué... Un jour, mon
meilleur potea tapé monnam sur Geogle, ilestresté prostré
«» (Fucking M
CRB ae
Geb : Je ne me sentais pas bien avec ce pseudo qui venait du
tout début, des abysses de la scene Dota francaise. Comme
j{étais assez émotif, on m/avait surnommé ainsi. Les russo-
phones, eux, m'appelaient «Kitch Ceb» (Coach Ceb). J'ai
done chaisi Ceb. The International 2018 a changé beaucoup
de chases dans man histoire. Aujourd’hui, je regois un sou-
tien incroyable de la part de ma famille et de mes amis. C'est
génial de vivre ainsi, ai ‘impression d'avancer avec un filet
de sécurité. Ce n’est plus :je gagne ou je meurs. Je me sens,
plusforten tant que compétiteur, je sais quecen‘estpaslafin
du monde sie perds,
Corine, vous vous rendez compte que Cebest une rock
star dans certains pays du monde...
Corine felle sourit!: Non, non. Ah, si,j/aivula photo d’un fan
Qui s'est fait tatouer Sébastien sur tout le bras... Moi, je suis
lamaman. La popularité, je n’en airien faire. Je veux juste
que mon fils soit bien, épanoui, en bonne santé, Je suis
27Lo
1 es codquiples lalsent cater leur je aprés avoir remporté
consciente qu'il ce qu'il voulait depuis toujours, je suis fol-
Lede joie pour tui
Ceb : Aux Philippines par exemple, pour aller au stade, on
estescortés parla police, ona des gardes du corps, ilya des
queues interminables lors des séances d'autographes... Et
quand la compétition démarre, le stade tremble, 30 000 per-
sonnes hurlent man nom. C'est étrange.
Corine, quelle est votre vision de t'e-sport
aujourd'hui?
Corine : Pour moi, Dota, c'est le jeu d'échecs de 2020. Saut
que toutes les décisions sont prises en quelques milliemes
de secondes et pas en quelques minutes. C'est un jeu
d équipe, trés cérébral, qui demande beaucoup d entraide,
IUn'y a pas de remplacant : si un joueur est malade ou ne
va pas bien, il faut que les coéquipiers le soutiennent
Mais pour moi, ce n’est pas.un sport,c’est une activité intel-
lectuelle
Ceb : Ca dépendde ce que tu mets dans le mot sport
Corine :Oui,ilya dela compétition mais es échecs, c'est un
sport?
Ceb: Oui, selonte comité olympique. Danst'e-spor, ily aun
effort physique & fournir c'est épuisant, la capacité de con-
centration doit étre énorme. Et puis, ca demande de
entrainement, une hygiéne de vie, un travail collectit.. Je
peux tablir quinze paralléles avec le sport mais peuimpar-
te, le débat n'a aucun intérét en sol
«LA POPULARITE, JEN'EN Al
RIEN A FAIRE. JE VEUX JUSTE
QUE MON FILS SOIT EPANOUI
ET EN BONNE SANTE»
Les sommes d‘argent colossales remportées par C
vous en partez souvent ?
Corine : Cane compte pas pour mai. Je lui dis juste de faire
attention. Lest jeune, ca risque de changer sesrelationsavec
les gens, ca donne des responsabilité. D'un cété, came ras
sure, bien sOr, mais je vois le stress que ca peut représenter.
On n'a jamais été riches,
Ceb: Jen'aimémepaseule temps d enprofiter. Jesaisque/'ai
tune chance inoule mais c'est aussi un soucl ai de nouvelles
problématiques & gérer et came déconcentre un peu. L'argent,
C'est un des biais par lesquels les gens donnent du crédit &
notre discipline, Souvent, on me demande : «Tu arrives &
gagner ta vie avec ca ?» Je suis toujours pris de court (iri,
‘Qui, jesuis champion dumonde, c'est un tournoi 8 25 millions
ée dollars...» Ce qui est matheureux, c'est quand argent
devient le seul axe de lecture de Ue-sport, ls, c'est dégradant.
Comme si notre discipline n‘avait aucune valeur, 8 part qu'une
poignée de fous ont décidé de nous donner beaucoup d argent.
aux jeunes aspirants:
e-sportfs et ateur famille?
Corine : Un gaminqui veut faire de e-sport, c'est comme un
gaminquiveutse lancer danse cinéma oula musique. faut
taccompagner tout en ‘encourageant faire des études. Les
parents doivent te vigilant face la question de addiction.
Ilya unindice qui est important jouer un seul ju vidéo ou
jouer a plusieurs, ce n'est pas la méme chose. Dans le deu-
ime cas, cest quill ya pas de projet. Et pus il fouttelle-
ment de personnalité pour réussir dans ce milieu. Mais que
faire ?C estla vie et ses incertitudes
(Cob: Avjourd hui encore, on me demande souvent :« Mais tu
nejouesqu'aunjeu?»
Corine C'est comme reprocher un tennisman de ne jouer
au'au tennis,
Ceb::llyauneresponsabilté des médias et des autorits pour
éduquer les gens. Beaucoup d’aberrations sont dites & propos
ese vidéo Ilya des dzaines de miliers de gamins quiveu-
tentdevenir pro, ifout lesaccompagner et ne pas es culpabl
ser ilsne gichent pas eur vie. Méme silsne ussissent pas,
cette expérience leur apprendra plein de choses la vie d'une
équipe la maturité face aux échecs.. Etat doitjover sonra
Siavais fait de la boxe, e seratsallé dans un sport-tudes,
jfaurais été intégré, mes parents ne se seraient pas autant
inquités. ny a aucune raison quiln' at pas de-sport-étu-
des. tat doit mettre caen place, ilfaut un dpléme office.
Etily ala question de la santé des joueur:
Ceb : L'e-sport se développe tellement que partois, seul le
business compte. Alors que la santé et (équilibre des
joueurs sont essentiels et, en plus. influent sur les résultats,
de Uéquipe. Beaucoup de monde dans l'e-sport ne le com-
prend pas ounne le respecte pas. Le comportement de certai~
nes équipes me révolte, Le sommeil compte, le bien-atre
mental aussi. Chez 06, on a une éthique. On refuse certains
tournois pour ne pas surcharger notre calendrier et pouvoir
se reposer, C'est peut-étre pour ga qu'on est doubles cham
pions du monde. On travaille avec des psychologues et des
préparateurs mentaux, c'est devenu indispensable dans
'e-sport.e pattiveeguie sr, icorcostegulequpe fr