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N° 23 NOVEMBRE 2017 QUALITES, VOUS AVEZ DIT QUALITES ?

Paroles

plurielles
Table des matières
EDITORIAL3

L’IDEAL5

LES CHEMINS DE L’AMOUR 11

ÊTRE FRANC-MAÇON AUJOURD’HUI 16

GENEROSITE ENVERS L’AVENIR 21

LEON BOURGEOIS ET LA SOLIDARITE 25

LA FRATERNITE : QUEL SENS POUR UN APPRENTI ? 37

L’ALTRUISME46

POURSUIVRE...ENCORE ET ENCORE  51

VIGILANCE, PERSEVERANCE - VIGILANCE, COURAGE 53

L’ECLECTISME57

LE COURAGE 62

HUMILITE71

LA TRANSMISSION 74

FAIRE DE SA VIE UNE ŒUVRE D’ART 76

2
Editorial

Ce numéro de « Paroles plurielles » propose d’examiner un certain nombre de


qualités ou d’attitudes humaines qui peuvent se pratiquer dans la vie profane bien
entendu, mais qui se vivent, s’explorent et se construisent de manière particulière
dans le travail et la recherche maçonniques.
En lisant ces « paroles plurielles » on se rend compte que toutes ces qualités
impliquent des formes d’engagements spécifiques, à des niveaux d’exigences divers.
Cela va du choix de la démarche à l’attitude éthique, de la mise en oeuvre personnelle,
voire intime, à la construction collective d’un projet politique et social. Les planches
retenues retracent des parcours qui relèvent parfois de notre temple intérieur, mais
peuvent se lier à celui de l’Humanité.
Exception faite peut-être de la réflexion sur le courage dont les francs maçons
percevront toutefois sans difficulté un filigrane intiatique, les qualités qui sont examinées
le sont toujours dans la perspective explicite du travail maçonnique. Cela évite donc
de dresser un catalogue de recommandations constituées qu’il faudrait suivre, et de
distiller de la « moraline », comme disent en grinçant les vrais moralistes…
Les qualités présentées apparaissent plus comme des programmes et des visées
que comme des acquis, et encore moins comme des acquis qui auraient été donnés
le jour de l’initiation, ou dont les maçons, qui sait pourquoi, auraient été dotés avant
même celle-ci. Rien d’inné donc, on construit. Ce qui n’exclut pas l’intuition, mais c’est
une autre histoire.
Les approches des auteurs sont très diverses. Cela va des chemins strictement
personnels aux recherches historiques qualifiées, des directions ouvertes sur la
grande fraternité humaine à l’anthropologie ou à la philosophie morale et politique
stricto sensu.
Des rencontres inattendues sont au rendez-vous. La figure de Léon Bourgeois par
exemple, et du solidarisme qu’il a conçu et conceptualisé. Il y a en effet des raisons
pour des maçons de s’intéresser à cette figure qui est un peu revenue ces dernières
années de l’oubli où il était tombé. Excepté peut-être, pour le solidarisme, dans des
horizons politiques qui auraient bien surpris Léon Bourgeois lui-même !...
Autre plaisir de l’inattendu : l’éclectisme. Il n’a pas bonne presse chez les
prescripteurs de dogmes. Mais il passe encore pour impuissance à penser par soi-
même. Or l’éclectisme est ici rééxaminé dans l’optique des Lumières et de l’ouverture
d’esprit, ce qui lui donne plus de vivacité et de dynamisme que ce qu’on imaginait.
Victor Cousin retrouve une place, lui qui était objet de moqueries pour motif de
bienséance philosophique fade. Il est toujours bon de revenir sur nos souvenirs
scolaires ou universitaires, et de revoir ce qu’on a cru identifier pour toujours « en nos
temps de jeunesse folle ».

3
Nulle référence à la mixité ou au DROIT HUMAIN dans ces travaux. Le regard se
veut plus large, maçonniquement universel, ou neutre. Cependant le travail en mixité
n’exige-t-il pas ou ne fait-il pas apparaître des qualités spécifiques qui ne sont pas
travaillées dans la maçonnerie monogenre ?
Quant au DROIT HUMAIN, il est peut-être présent, sans être nommé, lorsqu’il
est question de générosité, d’altruisme, de solidarité, de fraternité… Il est pourtant
nécessaire d’avoir certaines qualités pour œuvrer, comme nous en avons prêté
serment, à la construction de notre Fédération ou de notre Ordre : persévérance,
générosité envers l’avenir…
Vous avez dit qualités ?
La lecture de ces « paroles plurielles » montre bien que leur place dans notre
cheminement n’est jamais gagnée. Elles sont un devenir. Elles ne sont ni des dûs, ni
des résultats automatiques, ni des pierres taillées ad vitam.
Parce qu’elles sont humaines, elles sont toutes traversées par une force de
dépassement de nos faiblesses et de nos limites. Elles ouvrent à une liberté.
On reconnaîtra là une exigence maçonnique.

T∴R∴F∴ ALAIN MICHON


GRAND MAÎTRE NATIONAL

4
L’IDEAL

Une quête exigeante vers de hautes valeurs morales

L’idéal à l’épreuve de la réalité …


Il y a huit ans, j’étais initiée dans une loge du Droit Humain, portée par un idéal
construit vingt-sept ans plus tôt, alors que mon frère entrait chez les Compagnons du
Devoir du Tour de France, parcourant de visites en visites les villes et les maisons
des Compagnons. Personnellement, lorsqu’il m’a fallu rédiger un mémoire de fin
d’études, j’ai construit un idéal fondé sur l’exigence, l’amour du travail bien fait, l’ordre
traditionnel et la fraternité.
« Traditionnellement, la Franc-Maçonnerie spéculative se donne comme l’héritière
des maçons opératifs du Moyen Age, c’est-à-dire du patrimoine initiatique des
bâtisseurs de cathédrales. Les symboles fondamentaux de la maçonnerie, empruntés
à l’art de bâtir, servent de support à une réalisation psychique et spirituelle »1.
Du fait de l’impossibilité pour moi de devenir Compagnon du Devoir du Tour de
France, je serai col blanc plutôt que manuelle, je manierai les idées plutôt que la
matière, j’affinerai la pensée plutôt que le geste… Un choix coûteux à bien des égards,
mais qui porte son lot de satisfactions, dont l’entrée en Franc-maçonnerie.
Six mois après ce grand moment qu’est l’initiation, j’ai dû quitter ma loge mère
et m’installer, pour des raisons professionnelles, dans un autre département, où je
suis entrée dans un nouvel atelier. Dans cette loge, le second surveillant était parti
pour un long voyage au bout du monde, et je ne savais pas que j’étais seulement
« visiteur », cette notion-même m’étant inconnue. Il n’y avait pas d’autres apprentis et,
entre indifférence et impossible deuil de ceux de ma loge mère, l’idéal s’est écroulé…
Mais pas complètement, car j’ai démissionné en veillant à me mettre en règle pour
pouvoir revenir, éventuellement.
L’idéal m’a portée, mais il s’est accompagné d’une intransigeance qui a mené à
la rupture ; il y donc là matière à travail… Travail sur l’idéal dans le monde profane et
dans la maçonnerie.

L’idéal dans le monde profane : pour le meilleur et pour le pire.


D’abord, de quoi s’agit-il ?
L’idéal, c’est ce qui n’existe pas mais qui représente, de façon intense, ce que l’on
voudrait atteindre ou voir advenir. Attaché aux idées, l’idéal engage une prévalence
de la représentation sur la réalité matérielle. Il est individuel ou collectif, centré sur

1 Chevalier Jean et Gheerbrant Alain – Dictionnaire des symboles - Robert Laffont – 1969

5
la vie personnelle ou sur le vivre ensemble. Il s’épanouit dans tous les domaines :
scientifique, philosophique, sportif, spirituel, esthétique, familial, patriotique, artistique,
militant, amoureux, révolutionnaire, humaniste …
Passionné, il ignore la tempérance, ne fait pas de concession, exige l’absolue
perfection.
Parfois, l’idéal désigne une sorte de naïveté, d’incompréhension ou de refus de la
réalité, une forme de croyance.
En philosophie, « c’est quelque chose qui n’existe qu’en idée, donc qui n’existe
pas […] on n’en conclura pas qu’il n’y a pas lieu de s’en occuper, mais au contraire
qu’il n’existe que dans la mesure où nous nous en occupons. Rien n’est réel, dans
l’idéal, que la valeur que nous lui prêtons, que le désir, qui nous fait agir. » 2
Pour le meilleur, l’idéal est une aspiration élevée qui signe l’humanité, propulse le
désir de progresser, stimule le dépassement et la recherche d’améliorations.
Librement choisi, créatif, l’idéal mène sur le chemin de l’innovation, de l’inédit, de
nouvelles solutions…
Nourriture du solitaire qui vise à l’excellence comme des foules galvanisées par
une cause communément reconnue comme juste, l’idéal fédère, échafaude des
utopies et des lendemains qui chantent. Porteur d’espoir, il rassemble, organise et
porte haut la place de l’homme.
De l’idéal surgit parfois la raison : (l’agriculture raisonnée, le développement
durable…), la sagesse (l’exercice de la citoyenneté pour tous, la responsabilité
sociétale des entreprises…), la liberté ( celle de disposer de soi-même, et celle due
aux autres…), la fraternité (la non-discrimination, la lutte en commun…)
Mais comme souvent dans les questions humaines, il faut accepter que le pire soit
potentiellement à l’intérieur du meilleur.
Pour le pire, la part sombre de l’idéal mérite d’être examinée davantage, parce
qu’elle décrit une large part des rugosités, des creux et des scories de la pierre brute.
Pour le pire, lorsqu’il devient dogmatique et cherche à plier la réalité à sa propre
vision ; lorsque son impétuosité interdit toute alternative et que son exigence devient
exclusive. Saturé d’une vérité qui ne souffre aucune question, il ne laisse plus d’espace
à l’altérité. Pour le pire, il est parfois piétiné par la folie, l’orgueil ou la cruauté.
Le XXème siècle aura ainsi vu l’horreur absolue se déployer sous « l’idéal »
nationalsocialiste d’Hitler ou le communisme de Staline...
Il y a donc une face sombre de la volonté de « bien » faire, une malhonnêteté
inconsciente et ontologique qui conduit à affirmer le bien et imposer un idéal sans le
moindre ancrage altruiste. Une malhonnêteté qu’il faut avoir le courage d’examiner,
alors même qu’elle fonde bien souvent un équilibre personnel et des attaches
relationnelles communautaires. Par son évidence, son exclusivité puis sa tyrannie,
l’idéal peut, tout autant qu’il aura stimulé la créativité, étouffer le libre arbitre et
anesthésier la pensée.

2 - Comte-Sponville André – Dictionnaire philosophique – Perspectives critiques – PUF – 2001

6
Outil redoutable de la manipulation, l’idéal est aujourd’hui galvaudé par une société
de consommation qui voudrait faire croire que pour être, il faut avoir…
Pour le pire, il ne faudrait pas perdre le meilleur, ne pas perdre l’exceptionnelle
production d’énergie et de créativité qu’engendre l’idéal. La Franc-maçonnerie s’est
ainsi dotée d’un idéal qu’elle soumet à ses valeurs incontournables de mesure et de
tempérance, renouvelant sans cesse le pari d’extraire le meilleur de la confrontation
des extrêmes.

L’idéal maçonnique
L’idéal maçonnique prend sans doute plusieurs formes, je m’attacherai ici à
quelques-unes.
En premier lieu, l’idéal de perfection symbolisé par le mythe du maitre fondateur de
la Franc-maçonnerie, Hiram. C’est en cultivant ses qualités : le savoir, la tolérance et le
détachement que chaque maçon tend vers l’idéal. Il s’agit pour cela de travailler sans
relâche, rechercher l’authenticité, accepter la différence, lutter contre le fanatisme.
Ainsi, l’apprenti franc-maçon apprend à se taire, à écouter et comprend que la
parole a un poids et qu’elle sera mise en valeur par le respect du rituel qui la précède.
Il apprend qu’il peut et doit déposer ses métaux, illusion de l’indispensable armure
de la vie profane : ils consignent toute l’ignorance, tout l’orgueil et le fanatisme dont
l’homme est capable ;
Il apprend que la seule richesse est dans le lien, l’amour des morts et des vivants,
et qu’il lui faut s’élever du matériel vers le spirituel…
Bien sûr, l’idéal de fraternité est énoncé dans les constitutions d’Anderson de
1783 : « Vous cultiverez l’amour fraternel qui est la base, la pierre angulaire, le ciment
et la gloire de notre vieille confrérie ».
Un idéal qui fonde une communauté d’hommes et de femmes égaux et libres ; être
égaux, ce n’est pas être tous pareils mais avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs
garantis par le rituel, selon un ordre des choses évolutif, accepté parce qu’ancré dans
le bien et reconnu comme un code commun. Etre libre, c’est être détaché des idées
préconçues, avoir abandonné le bouillonnement nocif des passions : c’est le chemin
du franc-maçon.
C’est parce que nous sommes égaux et libres que nous pouvons être rapprochés
par un sentiment fraternel. Mais cela ne suffit pas : il faut encore de la franchise, de la
loyauté et de la tolérance pour qu’émerge la confiance fraternelle.
Pour accompagner chacun de ses membres vers l’idéal, la Franc-maçonnerie
propose une méthode ou une démarche ritualisée, qui contraint les velléités fanatiques
et favorise l’énergie nécessaire au travail permanent sur soi et sur ses relations aux
autres, pour le progrès de l’humanité. L’apprentissage s’appuie sur les outils des
compagnons de la maçonnerie opérative : pour l’apprenti, le bon maniement du burin
devra apporter la force nécessaire pour soutenir le travail et l’utilisation habile du
ciseau favorisera la réceptivité et le discernement.

7
Plus tard, devenu compagnon et tout au long de son cheminement, il travaillera
la rectitude, la sagesse, l’équité et la droiture, la précision, l’égalité, l’amour fraternel.
Sans oublier l’idéal d’unité qui vise à « saisir les différents points de vue et à les
unifier en décelant l’unité qui les transcende, et en faisant passer du connu à l’inconnu,
du visible à l’invisible, du fini à l’infini. » 3
Pour bâtir cet idéal, il faut commencer par unifier en soi les polarités : le féminin
et le masculin, le positif et le négatif, l’horizontal et le vertical, la vie et la mort, qui
sans cesse s’affrontent dans le monde profane. Le pavé mosaïque qui symbolise les
antagonismes vient rappeler que la confrontation est nécessaire et que les extrêmes
sont indissociables… Reste le point de conjonction, celui qui impose la mesure et la
tempérance, un travail toujours inachevé, toujours à recommencer.
Mais le labeur en vaut la peine, car : « l’Un est le lieu symbolique de l’être,
source et fin de toutes choses, centre cosmique et ontologique », il s’agit de réaliser
« l’équilibre dynamique des contraires réconciliés, la cohabitation de l’irrationnel et
du rationnel, de l’intellect et de l’imaginaire, du réel et de l’idéal, du concret et de
l’abstrait. »4 Maitriser les passions et tirer le meilleur de l’idéal, c’est aussi travailler
à percevoir la coïncidence des opposés et ainsi atteindre un niveau supérieur de
compréhension et de tolérance. De nombreux symboles maçonniques ont un ancrage
dans la vie matérielle : la pierre brute, le maillet et le ciseau, l’équerre et le compas…
C’est par le cheminement initiatique et l’accès à la dimension symbolique qu’ils
représentent l’idéal symbolique. Ici, il s’agit de mourir… et de renaître pour accéder
aux domaines supérieurs et inférieurs de la réalité.
Tout cela est dit dans le cabinet de réflexion… mais il faut du temps !

Enfin, l’idéal de beauté


A l’ouverture des travaux, le troisième maillet dit : « Que la beauté orne nos
travaux » et lorsque je lui envoie mon projet, il suggère : « Vois donc du côté de
Rimbaud, le poème “Voyelles“ ». Je découvre alors « un poème d’éveil qui témoigne
de l’arbitraire de toute association, un poème qui interroge, au-delà des apparences, le
sens profond du mystère universel… » Puis il ajoute : « le “I” rouge qui peut symboliser
le fil à plomb et qui commence l’Initiation, le “E” blanc et le “A” noir, éléments du pavé
mosaïque, le A ou alpha qui est l’origine, le E qui figure l’échelle, les trois marches
pour accéder à l’Orient, ... trois voyelles qui sont dans le mot IDEAL ». C’est dans la
cohérence, l’exigence, le soutien respectueux de la liberté et la tolérance du second
surveillant à mon égard que se manifeste ici, pour moi, l’idéal de beauté en Franc-
maçonnerie.
Je terminerai avec Guy Chassagnard qui décrit, dans le Petit Dictionnaire de la
Franc-maçonnerie, l’idéal comme « ce qui est proche de la perfection. » et précise ce
qui fait que l’idéal maçonnique ne sombre pas dans le pire : « Mais qu’il s’agisse d’un
substantif ou d’un adjectif, le franc-maçon ne se laisse pas tromper par le mot. Pour

3 -Naudon Paul – La Franc-maçonnerie – Que sais-je ? - PUF – 1963


4 - Chevalier Jean et Gheerbrant Alain – Dictionnaire des symboles - Robert Laffont – 1969

8
lui, la pierre brute ne saurait, malgré tous les efforts de l’ouvrier, être polie à un degré
parfait, ce qui ne peut en aucun cas le décourager ». Et il affirme très clairement :
« Si la Franc-maçonnerie s’est, dans sa forme spéculative, fixée pour mission le culte
– philosophique - des idées, elle s’est toujours refusée à s’engager dans la voie […]
de la pensée dirigée ».5
Le franc-maçon est perfectible, son idéal est tolérant, ouvert, en question…
Mon histoire me permet de comprendre aujourd’hui l’exigence à laquelle chaque
franc-maçon doit se soumettre : s’il manque un maillon, l’idéal maçonnique est
amputé…
Bâti sur un idéal mal dégrossi, trop passionné, mon engagement maçonnique aura
nécessité huit à dix ans entre apprentissage, suspension, démission, réintégration,
apprentissage à nouveau ; c’est le temps qu’il m’aura fallu pour comprendre combien
nous sommes perfectibles et pour le tolérer…

5 - Chassagnard Guy- Petit dictionnaire de la Franc-maçonnerie – Alphée - 2005

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LES CHEMINS DE L’AMOUR

L’art d’aimer ou… l’amour aux multiples facettes

Le loup et l’amour
Cette femme méditait dans cette forêt brumeuse, où les odeurs d’automne
éveillaient mes sens. Moi, le loup maître de ces bois, j’étais caché derrière cet arbre
aux feuilles un peu arrondies couleur grenade. Je l’observais, je devinais ses pensées.
« Elle se souvenait que nous sommes terre et que nous retournerons à la terre,
sans oublier que la vie et l’amour universel sont une seule et même chose. Elle se
dit : l’amour est plus fort que la mort. »
Elle avait lu le mot amour dans l’occitan des troubadours. Les mots traversant
le temps avaient mué de l’amarre à l’amer, puis à l’amor, prononcé amour. Le verbe
aimer, peu à peu, avait pris place en France au 16ème siècle.
Elle avait entendu Orphée lui conter que la nuit et le vide étaient à l’origine du
monde. Que la nuit avait enfanté un œuf d’où était sorti l’amour, tandis que la terre et
le ciel s’étaient formés des moitiés de la coquille brisée.
Pour elle, l’amour ressemblait à la fois à l’ombre et à la lumière, au visible et
à l’invisible, un tout dans le tout, un jeu de lumière, une éclipse… Comme pour sa
fascination pour le feu, elle était attirée et le fuyait. Je vis l’esprit de Saint-Exupéry lui
glisser à l’oreille : « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les
yeux »
Je l’entendais se demander : qu’est-ce que l’amour ?
Celui qui est enfermé dans la cage de Jacques Prévert ? Cet essentiel qui est
invisible pour les yeux ? Un mystère à l’image de Dieu que la parole rendrait vivant ?
Une expérience à vivre, une initiation…comme le chocolat ? Après tout, ne consomme-
t-on pas le mariage ?
Trois chemins apparurent devant elle : l’amour terrestre, l’amour céleste et l’amour
alchimique….

D’abord l’amour terrestre


Elle s’était essayée à définir l’amour dans le silence de la paix de son cœur et dans
le bruit des hommes. Qu’était l’amour pour elle ? Et pour vous ?
L’amour était un tout : l’amour, l’ensemble des besoins de l’homme, de l’humanité ?

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Elle se souvenait : de midi à minuit, l’amour évolue et prend différentes formes.
Elle avait entendu un : je t’aime, je te mangerai. L’amour appétit : Porneia
Un : je t’aime, tu es tout pour moi, j’ai besoin de toi. L’amour besoin, possession,
le pathos.
Un : je t’aime comme un fou, je ne peux pas me passer de toi, je t’ai dans la peau,
tu es à moi. L’amour passion, séduction, le mania pathè.
Un : je te désire, tu me donnes du plaisir. L’Eros… un dessein ?
Philia s’était invitée, cet amour amitié, amour désintéressé, où le respect et
l’admiration avaient été présents, pour en faire sa meilleure amie.
Elle se souvenait de Storgê lui disant : « Je suis meilleur que moi-même quand tu
es là, je suis heureux que tu sois là … Mon amour est tendresse pour toi ».
Quatre dernières expressions d’amour qui étaient désintéressées…
L’amour harmonie, bonté : Harmonia lui avait dit que c’était beau la vie quand on
aime, que tout était musique avec elle, que le monde était plus doux…
Eunoia avait été un amour dévouement, compassion, Eunoia avait pris soin d’elle,
aimait être au service du meilleur d’elle-même.
Charis, un amour de gratitude, lui avait écrit : « Je t’aime parce que je t’aime, c’est
une grâce d’aimer et de t’aimer, je t’aime sans condition, sans raison ».
Agapé avait été inconditionnel ; elle se disait que cet amour faisait tourner la terre,
le cœur des humains et des autres étoiles. Dans son souvenir, Agapé disait : « Ce
n’est pas seulement moi qui aime et qui t’aime, c’est l’amour qui aime en moi ». Je la
voyais égrainer l’amour comme un chromatisme de gris … être de midi à minuit sur le
pavé sentimental de l’amour… L’amour, un tout ? Oui, l’amour c’était tout ça !

Vers l’amour céleste


Avec persévérance, courage et vigilance, elle avança vers l’amour céleste, son
chemin initiatique ?
Ses expériences de vie lui avaient fait connaître des intempéries. La pierre qu’elle
était avait été bousculée, frôlée, polie par les vents … Elle avait dû faire face à des
précipitations, des écoulements, des ruissellements. Tout cela l’avait portée dans
la tradition maçonnique où elle avait pris refuge. Le feu, le soleil, la lune avaient
transformé son intérieur. Ses émotions avaient bousculé ses perceptions, elle n’était
ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.
Elle pensait : l’amour est trois, deux êtres et le lien qui les unit. Ce lien l’avait
accompagnée vers une autre expérience d’amour, une relation authentique de l’être
et de la personne, une autre facette de la liberté : la fraternité.
Ce n’était plus la source qui manquait, mais c’était la soif pour la trouver… Ce n’était
pas l’amour mais le désir d’aimer. A la rencontre de la source et de la soif, l’expérience
d’aimer apparut. Un peu d’eau douce, un peu d’amertume et de la persévérance, sur
ce qu’elle ressentait être le juste chemin.

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Telle l’eau, le cycle de sa vie était une vie d’amour. Elle avait toujours rencontré
une source. La dernière, l’eau d’un ruisseau doux et amer, fit éclore sa colère, puis le
nectar de la compassion.
Le silence, son ami fidèle, lui avait soufflé : « La plupart des problèmes du monde
viennent d’erreurs linguistiques et de simples incompréhensions. Ne prends jamais les
mots dans leur sens premier. Quand on rentre dans la zone de l’amour, le langage tel
que nous le connaissons devient obsolète. Ce qui ne peut être dit avec des mots ne
peut être compris qu’à travers le silence »6
Partout où elle regardait dans cette forêt, était l’amour. Des pierres, des grenadiers,
des outils visibles et invisibles, un ensemble interdépendant, telle la chaîne d’union.
Le chemin de l’amour était VITRIOL. Elle cultivait les graines de joie, de paix, pour
aller vers la compassion. Faire grandir en elle sa capacité à comprendre l’autre et à
l’accompagner vers sa propre transformation, sans intention, ni attente, ni projection,
juste dans une vacuité d’amour. Aimer vraiment n’était plus une affaire personnelle,
juste une inclusion entière.

Alors l’amour, la joie, le bonheur ? Une alchimie ?


Elle se souvenait de cette phrase de Saint Augustin « Fais le vide afin d’être
comblé. Apprends à ne pas aimer, pour apprendre à aimer. Détourne-toi afin que tu
sois bien tourné… »7
Elle se répétait : le vide, le plein, le tout ? Le vide n’est pas le vide, c’est pour ça
que je l’appelle le vide. Le vide ? L’amour …accepter le vide ?
Elle s’abandonna à la vacuité.
Stopper l’avidité, se défaire pour accueillir une réalité sans rien attendre d’autre
que d’être. Pas d’intention, pas d’attente…. Donc pas de frustration ? Donc pas de
déception ? Le chemin idéal en sorte ? Elle stoppa net sa marche comme si une
évidence lui était apparue…
La voie était aussi d’accueillir la souffrance. Bien sûr qu’elle le savait …que trop
d’ailleurs. Et pourtant, son erreur ? Fuir la souffrance. Elle venait de comprendre la
nécessité de s’occuper de ses souffrances… pour être en amour ! Alors l’amour serait
apprendre à souffrir ? Souffrir et aimer, un art indissociable. L’amour, un art….
Elle s’autorisait en pleine conscience à vivre sa réalité. Elle pouvait continuer à être
imparfaite. Et se connecter à son soi profond. Cette connexion profonde entre bonheur
et souffrance était l’endroit, l’endroit où se transforme la souffrance en compréhension
et amour. Cet endroit est la source amour.
Elle devait être en lien avec elle-même. Prendre soin d’elle, prendre du temps pour
elle et être dans l’amour de l’intérieur vers l’intérieur. Être dans le pardon pour elle-
même, l’acceptation, l’indulgence et prendre soin d’elle, comme ce qu’il y avait de plus

6 - Elif Shafak, Soufi, mon amour, Phébus, 2010.


7 - Saint-Augustin – Les Confessions – Flammarion, 1993

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précieux… Son enfant intérieur était son diamant pur. Rien n’était à l’extérieur. Son
essentiel était bien invisible pour les yeux.
Elle regardait l’écorce d’un arbre où était gravé : « L’amour véritable est un art
dans le respect, la confiance, l’authenticité, la créativité, l’humilité, les plaisirs, la
générosité, dans l’abandon… Si vous lisez ce message vous êtes sur le chemin
de l’amour véritable... Soyez juste avec vous-même, sans masques, sans jeux de
dupe …. Vous ne serez jamais ce que l’autre attend de vous … Avec force, vigueur et
courage, avancez »8
Cultiver la sagesse, c’est le respect de la terre, le silence, la patience, la simplicité
et le goût de l’essentiel. J’ai reçu cet héritage.
Elle comprit à cet instant qu’aimer, c’était aussi se limiter. Elle devait reconnaître
et définir son territoire. Nommer ses limites pour ne plus s’épuiser. Être présente à
elle, pleinement, pour être présente à l’autre, réellement. Je suis là pour moi, et je suis
vraiment là pour toi.
Elle se souvint d’une phrase de Rûmî : « Une vie sans amour ne compte pas. Ne
vous demandez pas quel genre d’amour vous devriez rechercher, spirituel ou matériel,
divin ou terrestre, oriental ou occidental…les divisions ne conduisent qu’à plus de
divisions. L’amour, n’a pas d’étiquette, pas de définition. Il est ce qu’il est, pur et simple
L’amour est l’eau de la vie. Et un être aimé est une âme de feu. L’univers tourne
différemment quand le feu aime l’eau. »

L’amour, une métamorphose


A l’issue de ce troisième chemin, le feu avait changé dans son cœur en un nouvel
amour ardent pour ses semblables.
Elle se répéta le serment : « Il n’y a qu’un seul amour, celui des vivants et celui des
morts, celui du travail et celui de la beauté, celui des hommes et celui des femmes,
celui de la nature et celui de ses lois.
Dans un monde où règnent la matière, la violence et le mensonge, je fais le
serment de toujours maintenir lumineuse et droite la flamme de l’amour unique et de
l’esprit humain »
Dans cette forêt brumeuse d’automne, le crépuscule était sur le point de s’étioler,
la nature sauvage allait rejoindre sa tanière aux premiers rayons ardents d’un soleil
rénové. Les promeneurs s’annonçaient de leurs pas assurés. Ma méditante rouvrit les
yeux. Elle avait cessé de méditer. Oui, cette femme voyait avec le cœur. Son regard de
compassion croisa la sauvagerie du mien et je fus instantanément captivé. Peut-être
même capturé.
Moi, le loup, soudainement esseulé, je me sentais eau et feu à la fois, doutant de
mon ennuyeuse condition de serviteur de mère nature, brusquement nostalgique de

8 - Rûmi – Poète persan du XIIIème siècle

14
noces chimiques non consommées avec cette humaine compagne aux pensées si
célestes. Oui, je sentais les battements de nos cœurs désormais partagés.
A cet instant, l’eau qu’elle était rencontra le feu que je suis ; le temps d’un regard,
nous ne faisions plus qu’un, un seul être d’amour, pour une seconde d’éternité. La
femme et la bête s’étaient rejointes, elles ne faisaient plus qu’une.
Moi, bienheureuse lectrice, je suis le fruit de cette noce mystique qui telle une
éclipse se révèle à vous. Je ne fais qu’une. Nous ne faisons qu’un. Nous sommes
l’amour et bien plus encore.
Je me souviens chaque jour que nous sommes terre et que nous retournerons à
la terre, sans oublier que la vie et l’amour universel sont une seule et même chose : «
L’amour est plus fort que la mort. » L’amour, c’est tout cela, et bien plus encore.
Je ne cesse de remercier Orphée à l’idée qu’aimer c’est vivre, et que vivre c’est
risquer, qu’accepter la souffrance, c’est marcher dans le champ des possibilités,
savourer le bonheur d’aimer et d’être aimé et contempler rien qu’une fois l’origine du
monde.
Je vous aime, un peu, beaucoup, passionnément, pas…à pas … de loup !

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ÊTRE FRANC-MAÇON AUJOURD’HUI

Un subtil art de vivre

Comment réveiller en nous une appétence au travail et au progrès, si ce n’est en


rappelant le privilège que nous avons d’être là, réunis en fraternité, et tous animés par
un idéal de savoir-être et de savoir-faire ?
En revisitant nos fondamentaux et les objectifs de notre quête, pouvons-nous sans
forfanterie penser qu’être franc-maçon c’est connaître un art de vivre ?

Vivre en conscience
La vie, cette merveille qui nous est offerte chaque matin au réveil, est là partout, à
la fois si fragile et si puissante. Cette vie mouvement, dynamisme, force d’évolution,
qui naît et disparaît sans crier gare : savons-nous encore nous émerveiller de la
posséder ? Notre seul véritable bien temporaire, sommes-nous conscients, réellement,
dans les actes que nous posons chaque jour, de sa finitude ?
Cette vie, si magnifique dans son essence et son mystère, la Franc-maçonnerie
nous invite à l’habiter, à « être » dans toute la richesse du mot. La vie n’est pas
un rêve, ni une épreuve, ni une jouissance ; pour l’initié, c’est une œuvre. Notre art
de vivre a pour socle l’Art royal. Chacun à son rythme construit son œuvre, temple
intérieur et temple de l’humanité.
Notre démarche repose sur deux postulats : la grandeur de l’homme et sa
perfectibilité.
Grandeur : car l’homme est riche de potentialités. Il n’est pas qu’un cœur et un
cerveau. Il aspire à quelque chose de plus grand, une forme de transcendance qui
le dépasse et l’inspire d’ailleurs dans les situations les plus graves. Nous ne sommes
que des passants mais nous voulons réaliser l’essence immanente et transcendante
que nous portons en nous.
La perfectibilité de l’homme s’insère dans la loi de l’évolution. « Voir le monde
comme je suis non comme il est » dit Paul Éluard. J’ajouterais : si mon regard change,
le monde m’apparaît autre. Le mouvement est inhérent à la vie et le franc-maçon
sait que s’il n’avance pas, il a toutes les chances de reculer. Pour le franc-maçon le
progrès n’est pas horizontal, il est vertical.
Si notre art de vivre repose sur des postulats, il nous guide, nous entraine vers des
buts, je dirais des conquêtes.
La conquête suprême, voire utopique, est celle, non du savoir, des savoirs, mais
de la connaissance. Compréhension et vision des mécanismes du monde, saisie au
plus près du réel. Elle n’est jamais totalement atteinte, sauf peut-être pour des êtres

16
exceptionnels, hors du commun ; ceux que les bouddhistes appellent Bodhisattva, les
hébreux, Elohim, les chrétiens, les Saints (les vrais Saints !)
Mais il y a des degrés dans la connaissance et les nombreuses questions apportées
par nos travaux nous y mènent :
- Que sont dans leur essence l’énergie et la vie ?
- Pourquoi la pensée, processus organique, se double-t-elle d’une conscience et
d’une volonté libre ?
- Pourquoi y a-t-il des lois et non le chaos ?
- Pourquoi j’existe, à quoi je suis destiné, quel sens je donne à la vie, à ma vie, à
la mort ?
En tant qu’initiés, nous savons que nous ne sommes pas des éléments perdus dans
les solitudes cosmiques. Il semble qu’il y ait une volonté qui converge et s’harmonise
entre nous. Nous sommes axes et flèches de l’évolution.
Mais il y a des vraies conquêtes possibles, qui embellissent et réjouissent notre vie
de francs-maçons. Alors l’art de vivre devient réellement un savoir-être.

Vivre en fraternité
Nous avons à vivre la fraternité, la vraie fraternité, pas la fraternité de « comptoir »:
je t’embrasse, je te salue, je te tape sur l’épaule.
La vraie fraternité, c’est vivre dans le respect de la dignité de chacun, de ses
libertés essentielles, dans le respect de sa propre évolution.
C’est d’abord une relation : s’ouvrir à l’autre pour l’accueillir, le sortir de la banalité
de son existence et le grandir. C’est le « booster » pour qu’il voie dans notre regard
l’être qu’il peut devenir.
C’est, au-delà de la loge et de toute la Franc-maçonnerie, s’ouvrir à la fraternité
universelle. Ne plus être dans le discours de la jérémiade, dans le travers si ordinaire
et si commun de porter des jugements à tout propos, le plus souvent négatifs et
péremptoires. La fraternité cependant n’est pas un angélisme béat. Fraternité
mais lucidité. Enfin, c’est pratiquer la tache d’huile, devenir exemples et acteurs de
fraternité : bel art de vivre…

Vivre en liberté
Nous découvrons peu à peu que la liberté, la vraie liberté, est à notre portée.
Conscients que nous vivons de nos images, nous approchons du réel, de ce qui est.
Débarrassé autant qu’il se peut des préjugés, idées préconçues, habitudes stériles, le
franc-maçon fait tomber ces murs qui cloisonnent sa vie et l’emprisonnent. Lorsque la
vision du réel est claire, lorsque s’impose à nous ce qui est juste, au-delà de la dualité,
il n’y a plus de choix à faire, c’est le « non-choix », le vrai s’impose, et là, nous sommes
réellement libres. Les différents plans de conscience déterminent nos différents
modes de présence au monde. Être libre suppose donc connaître une élévation de
la conscience. Il y a au fond de notre être une réserve insoupçonnée d’énergie vitale.

17
Nous vivons trop souvent à la surface de notre être. La liberté, réellement vécue,
suppose d’abord un lâcher-prise par rapport au monde ordinaire.

Vivre en joie
Enfin cet art de vivre génère en nous ce que j’appellerais la vraie joie. J’emploie
souvent ce terme de « vrai », car beaucoup de mots ont, dans le monde profane, un
sens édulcoré.
« Que la Joie soit dans les cœurs ! ». À la fermeture des travaux, nous sommes
invités à la vraie joie, la joie sans cause.
Être dans la joie, c’est d’abord être en capacité de vivre l’instant pleinement.
Le maître bouddhiste considère que c’est une plénitude que l’on trouve dans les
gestes les plus anodins. Ainsi, dit-il, « quand vous buvez votre tasse de thé, appréciez
l’instant présent, oubliez passé et futur. Souriez à votre tasse en la prenant, que votre
corps et votre esprit s’attachent à ce geste ». Alors, dit-il, « vous êtes en contact avec
les merveilles de la vie ».
Apprécier la vie, ici et maintenant, c’est être dans la joie. Mais l’état de joie relève
d’une conscience affinée et approfondie de ce qu’est le monde. Et lorsque le rituel
proclame « Que la joie soit dans les cœurs ! », il est supposé que le franc-maçon
connaisse la joie par cette approche-là. Il fait la différence entre la réalité apparente et
le réel ultime. Bernard Besret9 parle du monde sensible comme d’un théâtre d’ombres.
La joie d’être naît d’une prise de conscience qu’un seul et même élan nous anime tous
et pareillement. Il n’y a rien en ce monde de laid, de négligeable, de contingent, il n’y
a qu’une seule et même vie.
Cette joie n’est pas naïveté, bêtise ou détachement irresponsable. Elle repose sur
la disparition des dualités, des hiérarchies mondaines et artificielles. Elle repose sur
une conscience de ce qu’est la vie et le monde des apparences.
La vraie joie place le franc-maçon dans l’harmonie terrestre : sentir les parfums,
le vent sur sa peau, accepter la beauté et la diversité du monde sans dire « non ».
S’émerveiller devant la beauté d’un petit zèbre ou la grâce, l’élégance d’une girafe qui
va l’amble.
C’est ne plus avoir peur. Vivre la terre, faire rayonner l’essence qui nous fonde. Au
sens initiatique, être en harmonie, c’est aller plus loin que l’harmonie terrestre, c’est
vivre l’harmonie cosmique. C’est être à la fois tout et rien, accéder au « vivre ici et hors
du temps ».
Rien que l’âpreté et la longueur du chemin à parcourir nous donneraient envie tout
de suite de renoncer à cet état de joie suprême. Mais « Hauts les cœurs ! ». Il nous
reste du temps et le temps est un grand maître.
Au fil de nos études, de nos méditations, des planches que nous créons ou que
nous entendons, nous avançons pas à pas, et chaque marche franchie nous mène à
la suivante.

9 - Bernard Besret (1935- ) est un ex-théologien et ex-moine cistercien qui s’est intéressé au taoïsme et à la
culture chinoise après son premier voyage en Chine en 1997.

18
Notre art de vivre est-il si difficile ?
Je vous ai présenté ce qui me paraît être les effets du cheminement de l’initié,
effets qui font de sa vie une belle chose noble et profonde. J’aurais pu évoquer les
devoirs, les obligations qui contribuent à générer ces effets. Je pense ainsi à la force
intérieure que donne le respect des engagements, le plaisir de la transmission, la
jubilation, toujours aléatoire, que donne le travail d’étude et de réflexion indispensable
à notre évolution, et à l’élévation de notre conscience.
Cela dit, la vie du franc-maçon est un chemin qui reste très personnel.
Ce qui importe, ce n’est pas la route mais la manière d’y marcher. Notre vie est
un éventail de possibles. La liberté, la fraternité, la joie, et bien d’autres richesses
que je n’ai pas évoquées, sont comme une corbeille de forces qui s’enchevêtrent et
s’enrichissent les unes des autres.
Ces forces constituent une spirale qui, de jour en jour, devient plus solide, plus
intense, et nous ouvre de plus en plus largement sur le monde, monde tourmenté dans
sa réalité apparente, mais si magnifique dans sa réalité intrinsèque.
Le dernier leitmotiv que je me suis donné est celui-là :
S’émerveiller, aimer la vie dans toutes ses composantes, donner et partager.
Soyons heureux, semons des étoiles de joie, vivons en Franc-maçonnerie et
faisons nôtre cette pensée de Gaston Berger10 que je me plais à répéter au fil des
planches :
« Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et il dépendra de nous. Il est
moins à découvrir qu’à inventer. »

10 - Gaston Berger (1896-1960) – Phénoménologie du temps et prospective – Presses universitaires de France


-1964. (Ouvrage publié à titre posthume).

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GENEROSITE ENVERS L’AVENIR

Générosité, transmission

Générosité, révolte
« La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »11
« Cette folle générosité est celle de la révolte, qui donne sans tarder sa force
d’amour et refuse sans délai l’injustice. Son honneur est de ne rien calculer, de tout
distribuer à la vie présente et à ses frères vivants. C’est ainsi qu’elle prodigue aux
hommes à venir ».12 Ainsi parlait Camus.
Pour lui, l’unique donnée est l’absurde, l’absurdité de la condition humaine,
illustrée par le mythe de Sisyphe, condamné à remonter éternellement son rocher en
haut de la montagne : comme lui, l’homme est condamné à vivre une suite machinale
d’expériences absurdes.
Mais comme le traduit Mélançon : « C’est paradoxalement dans la prise de
conscience de cette situation qu’il est libéré, car délivré de toute illusion, il peut alors
chercher le bonheur en goutant le présent. »
L’homme absurde lutte pour lui-même et pour les autres hommes aussi.
La portée de sa révolte doit être noble et pure et doit toujours préserver la nature
humaine, agir en faveur de la vie et non de la mort.
Et ce n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige. Camus
nous dit que la révolte exige l’ordre au cœur du chaos, notre ordo ab chao.
« Nous ne pouvons agir que dans le moment qui est le nôtre, parmi les hommes
qui nous entourent »13, refuser l’illusion messianique.
Il faut agir ici et maintenant.
La générosité est un don d’amour désintéressé ; celui qui donne de façon
généreuse n’attend rien en retour. Il donne pour le plaisir de donner. Son salaire est
la satisfaction de l’autre.
L’avenir étant par définition incertain ; cela impliquerait que donner en différé
revient à parier sur une valeur illusoire, éphémère.
Tout donner au présent entrainerait le fait que celui qui reçoit soit apte à recevoir,
d’une part, mais aussi que celui qui donne soit apte à donner, c’est à dire transmettre,
non pour soi, mais pour autrui.

11 - L’homme révolté – Albert Camus


12 - Ibidem
13 - Ibidem

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La générosité envers l’avenir consisterait-elle à proposer librement (et non donner)
les moyens à ceux qui sont aptes à les recevoir ?
Montrer une voie et proposer les outils afin d’avancer sur le chemin.
Cependant, il ne suffit pas d’avoir la boite à outils la plus complète, encore faut-il
apprendre à les utiliser à bon escient, correctement.
En commençant par un travail sur nous-mêmes, le plus difficile, nous, Maçons,
nous donnons tout aujourd’hui parce que nous œuvrons au Progrès de l’Humanité
pour demain.
Comment cette phrase de Camus s’inscrit-elle dans nos valeurs, nos objectifs et
nos devoirs de Franc-maçon ?
Même dans une société meilleure, il y aura toujours le « pourquoi ? » face à
l’injustice et à la souffrance du monde.
Le monde étant ce qu’il est, l’important est de savoir comment s’y conduire.
Etre présents au monde dans lequel on vit, en constante vigilance, attentifs aux
malheurs de nos contemporains et à leur bonheur aussi, avec une volonté ardente
d’œuvrer aux cotés des humiliés et de tendre vers ce que nous, Maçons, appelons
de nos vœux : que les hommes et les femmes « parviennent, sur toute la terre, à
bénéficier, d’une façon égale, de la justice sociale dans une humanité organisée en
sociétés libres et fraternelles »14
La quête de la vérité et l’amour partagé de sa recherche paraissent à même
d’harmoniser en chacun de nous le souci d’accomplissement personnel et celui de
l’universel et de rapprocher tous les humains dans le respect nécessaire de leur
diversité.
S’il y a révolte, elle s’appuie sur les réalités les plus concrètes ou transparaissent
l’être, le cœur vivant des choses et des hommes pour s’acheminer dans un combat
perpétuel vers la vérité.
Il ne s’agit pas de faire un débat sur les mots qui, souvent, occulte le fond des
choses, mais d’établir un dialogue fécond qui permettrait d’avancer ...
Selon Claude Saliceti dans - Humanisme, Maçonnerie et Spiritualité- :
« L’humanisme, ses valeurs éthiques, démocratiques, républicaines et laïques, et
la Maçonnerie qui se veut libérale, n’auront d’avenir que s’ils affrontent les réalités
d’aujourd’hui : les menaces qui font peser sur la nature, sur l’homme, sa liberté, ses
cultures, sa vie spirituelle, un technologisme, un économisme, un affairisme sans frein
qui n’ont plus pour finalité qu’eux-mêmes.
Le rôle de l’humanisme et de la Maçonnerie n’est pas tellement de trouver des
solutions à ces problèmes , les experts en tout genre sont plus à même de s’en
charger, mais de se consacrer d’abord à former des hommes libres et de qualité et
des citoyens responsables capables d’œuvrer, par l’exemple et leur action dans la
société, à un épanouissement culturel, éthique et spirituel de tous les humains, ouvert

14 - Extrait de l’article 1er de la Constitution internationale de l’Ordre Maçonnique Mixte International LE DROIT
HUMAIN

22
sur l’universel et seul propre à les rassembler dans le respect de l’autre, l’équité et la
fraternité »15
Alors, comment porter nos valeurs d’humanisme, de solidarité, de tolérance au
cœur des projets de la cité ?
Comment pouvons-nous agir sur les plans tels que le social, les retraites,
l’éducation, l’environnemental, etc.. ?
Et comment ne pas faire payer la note à nos générations futures ?
Comment donner à manger dans le futur à celui qui a faim maintenant sans tomber
dans l’absurde ?

Donner, transmettre
Tout donner au présent, oui ! Mais tout en gardant en tête que le présent est sans
cesse renouvelé et que demain sera un autre présent que l’on se doit de préparer par
la formation, par l’apprentissage.
Et si la générosité consistait à transmettre un terrain fertile ? Car une terre bien
préparée sera plus généreuse en retour qu’une terre non travaillée.
La charité chrétienne telle qu’elle est trop souvent pratiquée, a omis ce détail ; elle
ne permet pas aux pauvres de grandir et de changer de statut. Elle les laisse dans leur
dépendance peut-être pour mieux les contrôler, supprimant ainsi tout espoir de liberté.
La vraie générosité envers l’avenir ne serait-elle pas de donner à chaque être
humain sur la terre le moyen de pouvoir vivre indépendant et libre ?
Dès la naissance des enfants, les parents vont avoir à cœur de donner sans retour,
de donner tout, pour que ceux-ci deviennent des êtres forts capables à leur tour de
construire leur avenir. La construction d’un être étant une attention de chaque instant.
L’éducation est fondamentale dans une société, puisqu’elle est la base de la
civilisation de demain.
De même, en Franc-maçonnerie, si nous donnons aujourd’hui pour la transmission
du savoir et des connaissances acquises à nos apprentis, c’est donner de suite,
donner de notre personne, de notre temps, de notre énergie, comme l’ont donné tous
les bienfaiteurs de l’humanité.
« Donnez-moi la première lettre, je vous dirai la seconde ».
Donner c’est aussi être à l’écoute, observer et se questionner, prendre du recul.
Pour donner au présent, ne faut-il pas aussi avoir fait la paix avec son passé ?
Et pour cela ne faut-il pas devenir adulte ? Adulte capable de se « révolter » contre
l’injustice, l’arbitraire, l’incohérence, mettant en cause l’ordre établi, figé et auto-
satisfait. Apprendre à ne pas baisser les bras, se résigner, se soumettre. Savoir réagir
par une autre prise de conscience.

15 - Claude Saliceti – Humanisme, Maçonnerie et Spiritualité – Presses Universitaires de France – Paris -


2015

23
La finalité de nos actes n’est-elle pas de bien vivre, bien vivre ensemble et de
prendre soin de l’avenir ?
Les hommes ne devraient-ils pas aussi tout simplement respecter le monde naturel
et accepter d’en épouser les rythmes ? Revenir à des valeurs simples et raisonnables,
voire peut-être d’autres façons d’habiter, de se déplacer.
L’observation du fonctionnement de la nature serait salutaire et régénérante.
La pensée de Camus est tout à fait en adéquation avec nos valeurs ; elle traverse
le temps et les civilisations, et elle est complètement adaptable à notre expérience
maçonnique. Chacun de nous, avec ses propres idées, affranchi des dogmes, peut
seul, homme libre et agissant, construire et participer au progrès de l’Humanité.

24
LEON BOURGEOIS ET LA SOLIDARITE

Un grand Homme, un illustre inconnu.

Léon BOURGEOIS - PL 1

Léon Bourgeois est à la fois, incroyablement un « grand Homme » contemporain


de Jaurès, Aristide Briand…et un « illustre inconnu ». Plusieurs universitaires s’en
étonnent : « Pourquoi a-t-on oublié un homme », dont un journaliste de l’époque faisait
le profil psychologique dans les termes suivants : « Il a peur de faire mal, même pour
faire du bien ». Il s’agit d’Alexandre Dorna professeur d’université en psychosociologie
politique, vice- président de l’Observatoire de la Démocratie, qui ajoute « Léon
Bourgeois est par nature et par raisonnement un altruiste convaincu…C’est un homme
qui aura fait son devoir, tout son devoir... »
« Curieusement Léon Bourgeois n’a pas droit à la moindre notice dans le
Dictionnaire des intellectuels français, publié sous la direction de Jacques Julliard et
Michel Winock aux éditions du Seuil, en 1996. » Cette fois c’est Jacques Mièvre qui
s’exprime, dans un article intitulé « Le solidarisme de Léon Bourgeois, naissance et
métamorphose d’un concept ».
Parlementaire radical de la IIIème République, Léon Bourgeois a été le premier
président de la Société des Nations. Il a reçu le Prix Nobel de la paix en 1920 et a été
le fondateur d’une doctrine qui mériterait bien d’être revisitée : le solidarisme.

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Quelques éléments de biographie
Il est né le 29 mai 1851 dans une famille républicaine. Son père était horloger.
Brillant élève, il a fait des études de droit, interrompues le temps d’un engagement
volontaire en 1870 pour défendre Paris et recevoir deux médailles pour la défense du
Fort de l’Est. Licencié en droit à 21 ans, il se passionne aussi pour l’étude du Sanskrit
et la sculpture.
Peu intéressé par la profession d’avocat, il aura franchi tous les échelons d’une
grande carrière administrative, de sous-préfet à directeur de ministère, puis ceux
d’une grande carrière politique : député, sénateur, président du Conseil (1895-1896),
12 fois ministre entre 1888 et 1917, dont 3 fois à l’Instruction Publique, président
de la Chambre (1902-1904), président du Sénat (1920-1923). Les trois domaines
dans lesquels il a exercé des responsabilités constantes et théorisé les enjeux sont
l’éducation, la protection sociale et les affaires étrangères.
Initié franc-maçon en 1882 à Reims, à la loge « La Sincérité » du Grand Orient
de France, il a poursuivi ses travaux à la Respectable Loge « La Bienfaisance » à
l’orient de Châlons sur Marne. Il fut un membre influent dans son obédience. Paul
Anxionnaz qui était le Sérénissime Grand Maître en 1967 s’exprimait ainsi : « Si nous,
francs-maçons du Grand Orient de France, vouons un culte particulier à sa mémoire,
c’est parce qu’il n’est sans doute pas d’homme d’action, d’écrivain, de penseur dont
l’œuvre tout entière ait été à un plus haut degré imprégnée de pensée et de fraternité
maçonniques. »
Il est vrai que dans les années 1890, les idées maçonniques se confondent avec
celles des radicaux. Nommé président du Conseil (qui est l’équivalent de premier
Ministre aujourd’hui) en 1895, il fera entrer 6 francs-maçons sur les 12 membres du
gouvernement, aussi déterminés que lui à mettre leur engagement maçonnique au
service de leurs actions politiques « poursuivre à l’extérieur l’œuvre commencée dans
le Temple ».
Il a aussi été président de la Ligue de l’Enseignement à la suite de Jean Macé de
1894 à 1898. Voilà ce que l’on peut lire sur le site de la ligue : « Sous la présidence de
Léon Bourgeois la ligue appelle au développement des œuvres post- et péri- scolaires
afin d’implanter en tout homme « les solides principes indispensables aux citoyens
d’une démocratie ». Soutenus par les pouvoirs publics, patronages, amicales d’anciens
élèves, mutuelles, coopératives voient le jour sur tout le territoire et connaissent un
grand succès qui inspire au gouvernement la loi de 1901 sur les associations.
Il est mort en 1925.

Léon Bourgeois et le parti radical


Léon Bourgeois a joué un rôle clé dans le premier congrès du parti radical et
radical-socialiste qui se veut l’héritier du programme de Belleville énoncé en 1869 par

26
Gambetta. L’appel à ce congrès énonce la nécessité et le devoir « de créer entre tous
les républicains actifs une solidarité réelle, pour combattre le cléricalisme ( « L’Eglise
libre, dans l’Etat laïque souverain »), défendre la République et faire triompher notre
programme d’action avec un volet social ambitieux ... »

Le contexte politique
Dans les années 1878-1879, pour la première fois en France, les tentatives de
restauration de la Monarchie ayant échoué, tous les pouvoirs sont entre les mains des
républicains. La question sociale se pose avec une grande acuité.
Les républicains sont divisés entre,
• d’une part, les « modérés » ou « opportunistes » qui veulent se donner du
temps pour prendre les mesures opportunes, qui pensent qu’il n’y a pas une
question sociale mais des problèmes à résoudre et que l’état ne doit jouer
qu’un rôle incitatif. Ils sont regroupés autour de Gambetta et Jules Ferry,
• d’autre part, les « radicaux », qui entendent « poursuivre l’œuvre de réformation
sociale inaugurée par la Révolution française dont le principe était la création
d’une société «égalitaire» ». Ils pensent qu’il faut compléter la conquête de
la liberté par la justice sociale. Par ailleurs, ils sont opposés à la Constitution
de 1875, qu’ils estiment d’inspiration monarchiste, fort peu démocratique.
Ils réclament la suppression du Sénat, contestent l’utilité et l’étendue des
pouvoirs du Président de la République. Ils sont aussi anticolonialistes. Ces
radicaux ont pour chef de file Clémenceau.
En 1906, débute la « République radicale » qui durera jusqu’en 1914 avec à la
barre Clémenceau de 1906 à 1909. Soutenus par la Franc-maçonnerie, mais aussi par
la Ligue de l’Enseignement, la Ligue des Droits de l’Homme, dans leur défense de la
République face au boulangisme (1885-1889), et dans le difficile contexte de l’affaire
Dreyfus (1898-1906), les radicaux sont de mieux en mieux implantés en France. Mais,
ils se trouvent confrontés à la montée continue du socialisme reboosté par la IIème
Internationale et la naissance de la SFIO. Le parti socialiste ne se veut plus « parti de
réforme, mais parti de lutte des classes et de révolution ».
Les radicaux se sentent de plus en plus débordés sur leur gauche avec un risque
de rejet au centre et ce d’autant plus qu’ils ne disposent pas d’une doctrine aussi
cohérente que celle du socialisme marxiste.
Unifier les différentes composantes radicales s’impose. Ainsi s’ explique la création
en juin 1901, à Paris, du parti républicain radical et radical socialiste, qui se déclare
dans son programme de 1907 « résolument attaché au principe de la propriété
individuelle dont il ne veut ni commencer ni même préparer la suppression », car
c’est la « condition même de la liberté et de la dignité » du prolétariat, tout en désirant
lutter pour l’instauration de l’impôt sur le revenu, contre « les monopoles capitalistes »,
pour la nationalisation des chemins de fer, pour un renforcement des lois d’assistance
ouvrière ...

27
Doter le radicalisme d’un corps de doctrine qui pourrait efficacement s’opposer à la
doctrine marxiste très structurée et de plus en plus conquérante sera l’œuvre de Léon
Bourgeois et de sa doctrine de la Solidarité. Une doctrine qu’il avait déjà exposée dans
un livre écrit en 1896.

Le solidarisme de Léon Bourgeois


Commençons par lui céder la parole.
Voici un extrait de son discours lors de la fondation du parti radical, «... Au moment
où vous voyez grandir de l’autre côté de l’Atlantique ce nuage noir formidable des trusts
qui semble faire pâlir la lumière de la liberté humaine et qui projette déjà son ombre sur
les rives de l’ancien Monde, dans ce froid qui augmente et se fait sentir chaque jour
davantage, laissez le travailleur faible, isolé, sans appui et sans aide sociale, savez-
vous où il ira ? I1 ira à la révolte, à la violence, aux chimères. Dites-lui au contraire qu’il
y a un devoir social de tous envers tous, dites-lui que la société doit être composée
de membres libres, d’associés égaux en droit et fraternellement unis ; dites-lui que
lorsqu’un d’entre eux succombe, il doit être relevé par l’aide de tous ; dites-lui que celui
qui travaille doit être protégé contre les risques qui le menacent et ainsi aidé, arriver
à faire sortir de son travail sa petite propriété individuelle ; qu’il faut, par suite, autour
de chacun, un ensemble d’organisations de prévoyance et d’assurance par lesquelles
tous les risques sociaux seront à l’avenir prévenus et réparés ; dites-lui que dans la
lutte qu’il soutient pour la vie, la société entend établir dans la mesure du possible les
conditions de la justice. (...) Dites-lui que nous voulons la défense de sa liberté, de
sa dignité, de son activité, c’est-à-dire les trois termes dont la propriété individuelle
est l’expression résumée en un seul mot : dites-lui tout cela, et vous verrez qu’il n’ira
pas courir vers l’hypothèse collectiviste, que, comme le paysan propriétaire, il restera
fidèle à sa petite glèbe et n’aura qu’un souci, celui de défendre ce bien, légitimement
acquis celui-là, par son travail et non par les procédés louches que nous flétrissions
tout à l’heure ».
Voilà maintenant un extrait de sa lettre à Ferdinand Buisson :
« Le parti radical a un but, il veut organiser politiquement et socialement la société
selon les lois de la raison, c’est-à-dire en vue de l’entier développement de la personne
humaine dans tout être humain, en vue de l’entière réalisation de la justice dans tous
les rapports entre les êtres humains. Le parti radical a une méthode. C’est celle de la
nature elle-même. Il sait que tout organisme naturel tend à se développer vers un état
supérieur par l’évolution régulière de chacun de ses éléments coordonnés. Il attend
donc de l’évolution morale et intellectuelle de chacun des individus l’amélioration
progressive de la société. Et c’est pour la hâter qu’il fait de l’éducation publique le
premier devoir de l’État, puisque c’est le premier intérêt de la Nation. (…) Le parti
radical a une morale et une philosophie. Il part du fait indiscutable de la conscience. Il
en tire la notion morale et sociale de la dignité de la personne humaine. Il en conclut
pour celle-ci un droit et un devoir : le droit de chercher par l’effort de sa raison les

28
conditions de son propre développement et les lois de ses rapports avec les autres
êtres ; le devoir d’observer vis-à-vis des autres les règles d’existence qu’elle a ainsi
librement déterminées. (…) Le parti radical a une doctrine politique. Il va de soi que
c’est la doctrine républicaine. Mais la République qu’il a en vue est la République
démocratique qui, seule, permet à tous les citoyens de rechercher ensemble, sans
privilège pour aucune catégorie d’entre eux, les arrangements légaux les plus propres
à réaliser ce gouvernement de la raison. Le parti radical enfin a une doctrine sociale.
Et cette doctrine se résume en ce mot : l’association. Il ne croit pas en effet que le bien
de la nation puisse se réaliser définitivement par la lutte des individus et des classes,
pas plus que le bien de l’humanité par la lutte des nations. Il affirme que le véritable
instrument de tous les perfectionnements sociaux, c’est l’association des individus et
l’association des groupes humains consentant à des règles que les uns et les autres
jugent et sentent conformes au bien, parce qu’elles le sont à l’intérêt de tous. (…) ».

Principales caractéristiques de la philosophie solidariste de Léon Bourgeois


Elle s’inspire des théories de Charles Gide, Durkheim...qui sont à l’origine de
l’Economie Sociale et Solidaire, des philosophes des Lumières, de l’évolution
rationaliste de la pensée scientifique.
Ce qu’elle a d’original, c’est qu’elle fonde la solidarité républicaine non pas contre,
mais en conservant le meilleur du socialisme et du libéralisme. Cette théorie se veut
une synthèse entre « laisser faire » et le collectivisme. Non un compromis, mais
une synthèse supérieure et évolutive. Léon Bourgeois n’hésite pas à parler de «
socialisme libéral ».
Pour l’essentiel, le solidarisme veut créer une « société de semblables », c’est-
à-dire d’individus, certes différents, mais dont l’égalité de dignité doit orienter toute
politique de justice sociale. Nul motif ne doit « distinguer en droit deux enfants de la
race humaine ».
Le « je pense donc je suis » de Descartes, a ouvert sur l’idée que tout être pensant
trouve en lui-même son droit à l’existence et à la liberté.
Il en découle une théorie de la démocratie qui ne peut exister que si tous les
hommes composant la nation sont considérés comme partie d’un corps où ils sont
égaux en titre et en droit. La démocratie vue comme cela n’est pas simplement une
forme de gouvernement. C’est une « forme d’organisation de la société tout entière
qui exclut, dit Léon Bourgeois, aussi bien le modèle de la République antique,
esclavagiste, que la démocratie américaine qui tout en proclamant la souveraineté
de tous en droit, en rend l’exercice, de fait, impossible en interdisant aux noirs l’accès
aux charges publiques ».
La République française n’est pas faite pour quelques-uns mais pour tous. Une
République démocratique est davantage qu’une République politique, c’est un « état
social fondé sur la liberté de chacun et la solidarité de tous ».

29
Mais, comment passer de la valeur solidarité au solidarisme en droit et de
droit ?
De l’abstrait au concret ?
En lui donnant un fondement scientifique, moral et juridique.
Les fondements scientifiques de la solidarité :
Léon Bourgeois contredit le darwinisme social sur lequel se fondent les libéraux
pour justifier la concurrence et la non intervention de l’Etat dans les domaines
économique et social (l’Etat devant se contenter d’assurer l’ordre), en s’appuyant
sur les sciences naturelles dont les conclusions ne sont pas celles de la lutte pour
l’existence, mais plutôt d’une solidarité des êtres.
La vie d’un individu se caractérise par la solidarité des fonctions liant des parties
distinctes, Ce rapport de dépendance réciproque se retrouve entre les êtres eux-
mêmes, puisqu’aucun individu isolé ne peut survivre, et aussi entre les êtres et leurs
milieux. C’est donc bien l’association qui permet l’essor commun de la vie individuelle
et de la vie sociale.
Selon Bourgeois, le fondement scientifique ne suffit pas, la doctrine de la solidarité
ne sera justifiée, que si elle concilie la méthode scientifique et « l’idée morale ».
Mais la morale a été transformée par le « progrès de la raison ». On ne peut plus
postuler une idée métaphysique de l’homme, comme sujet abstrait s’érigeant en « fin
en soi » de la Création et de ses propres actions, alors que la science le décrit comme
un être naturel qui dépend pour son développement, de son milieu et des autres.
Pour autant, dit Bourgeois, en réponse aux libéraux qui craignent de voir émerger un
« socialisme étatique », « ce n’est pas « la socialisation des biens , c’est la socialisation
de la personne qu’il s’agit de réaliser...La nouvelle définition des droits et devoirs ne
devra pas partir d’un face à face entre l’homme et l’Etat, que la science ne considère
pas comme une entité dotée de pouvoirs supérieurs (c’est bel et bien une création
humaine) mais des hommes eux-mêmes, associés dans une œuvre commune, et
obligés dans un but commun ».
Les libertés ne doivent pas s’entre détruire mais se composer pour faire progresser
toute la société.
Du contrat social de Rousseau au « quasi contrat » de Léon Bourgeois : il défend
l’idée d’une double dette sociale contractée par l’être humain à sa naissance à l’égard
de l’association humaine. Tout enfant, estime Bourgeois, même le plus pauvre,
reçoit un héritage social dans sa jeunesse et ses années de formation. Il y a d’abord
l’héritage des générations qui l’ont précédé et le fait que ses parents lui apportent non
seulement la nourriture, mais un langage, l’apprentissage du maniement des outils ;
l’école, plus tard, lui inculque au moins un enseignement primaire.

30
L’homme doit rembourser, par son travail au sein de la société humaine la dette
sociale contractée pendant ses années de formation et il doit, de plus, apporter sa
contribution au progrès humain, progrès humain si cher à Condorcet, un des hommes
de la Révolution souvent revendiqué par les radicaux.
Dans la conception de Bourgeois, « le possédant est débiteur des non-
possédants », et les obligations de solidarité des privilégiés seront plus lourdes que
celles des autres.
Bourgeois juge que l’homme a aussi une dette envers les générations futures et
qu’il doit faire plus que rembourser sa dette sociale.
Ce n’est, qu’une fois cette double dette acquittée, que l’être humain sera
véritablement et pleinement libre. La loi positive peut assurer par des sanctions
impératives l’acquittement de la dette sociale posée par ce quasi-contrat général.
« La Révolution a fait la Déclaration des droits, il s’agit d’y ajouter la Déclaration des
devoirs » dira Léon Bourgeois au Congrès International d’Education Sociale en mars
1900 en présence de Jules Siegfried et Ferdinand Buisson et il proposera de remplacer
la devise républicaine par « Solidarité, Justice, Liberté ». Fait premier, antérieur à toute
organisation sociale, la solidarité est la raison d’être objective de la fraternité. C’est
donc par elle qu’il faut commencer.
Le quasi contrat de Bourgeois se différencie du contrat social de Rousseau en ce
que pour le solidarisme, « l’obéissance au devoir social n’est que l’acceptation d’une
charge en échange d’un profit. C’est la reconnaissance d’une dette ». On est loin de
l’homme de Rousseau parfait au commencement des choses, mais qui arrive à une
aliénation totale après avoir été déformé par les vices des institutions.
Le solidarisme de Léon Bourgeois place l’éducation au coeur du projet
républicain.

La société ne vivra dans la sécurité et la paix que si les individus qui la composent
sont unis par « une même conception de la vie, de son but, de ses devoirs ». La tâche
de l’éducation nationale est de créer cette « unité des esprits et des consciences ».
Il faut donc que l’instruction soit offerte, gratuitement, à tous, au-delà du degré
primaire,
Quel type d’homme veut-on faire de l’enfant ? « Des hommes de corps sain,
d’esprit juste et libre, d’instruction solide, de goût sûr, de conscience droite, de volonté
forte ». De futurs citoyens qui soient de leur pays et de leur temps...
Ni savoir encyclopédique, ni savoir uniquement utilitaire...
Au cœur de la nouvelle pédagogie : apprendre à apprendre, une place de choix
pour l’exercice, pour l’éducation morale sans imposer un système philosophique ni un
dogme métaphysique sur la nature du bien et du mal.
Pour les enseignants, la règle sera « plus que les mots, l’exemple », la pratique
de la solidarité, l’esprit du don (l’éducation c’est un don de soi-même). L’enjeu étant
d’initier le futur citoyen à une « vie supérieure à la vie égoïste, à l’intérêt » pour l’élever
à la vie civique...d’où la défense des pratiques associatives évoquées plus haut.

31
Les républicains trouvent ainsi progressivement dans le solidarisme, les éléments
philosophiques d’une morale laïque qui soit aussi un projet de société.
L’éducation de la démocratie passe aussi par une renaissance universitaire
en poursuivant le décloisonnement entre les disciplines qui a débuté en 1870.
« La science est une et la jeunesse doit le savoir » et la vocation de l’enseignement
supérieur est d’influencer la « direction générale des esprits », car c’est là « que gît la
force vitale du pays tout entier ». Les enseignants ne constitueront plus une « caste ».
Bourgeois saluera la Ligue de l’Enseignement qui « a fait concourir à l’achèvement de
l’enseignement primaire, les maîtres de l’enseignement supérieur et de l’enseignement
secondaire » grâce à leur dévouement. Il fera un parallèle entre cette indispensable
solidarité des trois ordres d’enseignement et 1789. « N’est-ce pas en décidant le
vote par tête et non par ordre aux Etats Généraux, que nos pères ont commencé la
Révolution française » ?
Le solidarisme de Léon Bourgeois fonde également la prévoyance sociale
(mutualisation des avantages et des risques)
La philosophie de la solidarité, selon Bourgeois, peut seule favoriser la construction
d’une « République de la main tendue contre le poing fermé ». Il prône la mutualité «
règle suprême de la vie commune » contre la charité réduite à une « pitié agissante ».
Les solidaristes comptent parmi les initiateurs de nombreuses propositions de lois,
dont certaines furent adoptées :
• 1890 : Suppression du livret ouvrier ;
• 1893 : Loi reconnaissant à « Tout Français ne bénéficiant pas de ressources
financières la possibilité de recevoir gratuitement une assistance médicale
chez lui, ou à l’hôpital, si c’est nécessaire » ;
• 1898 : Loi instituant un dédommagement pour les ouvriers victimes d’accident
du fait des machines ;
• 1901 : Projet de loi sur le droit à la retraite qui aboutit à la loi de 1910 avec
d’importantes modifications du fait d’une opposition conjointe des patrons et
ouvriers.
Les idées solidaristes contribuent également à l’évolution des esprits en faveur des
divers régimes d’allocations familiales, de la réduction du temps de travail des femmes
et des jeunes gens. Sans oublier le suffrage universel et le droit de vote des femmes.
C’est au nom de la solidarité que Léon Bourgeois défendra aussi le principe de l’impôt
sur les revenus et la mise en place d’une retraite pour les travailleurs.
Avec l’interdépendance mondiale, la solidarité planétaire s’impose peu à peu
comme la priorité du solidarisme républicain.
Bourgeois pense que la prévoyance sociale risque l’inefficacité si elle se borne aux
frontières de l’Etat-Nation. Cette évolution de la prévoyance sociale vers un horizon
planétaire s’est appuyée sur le travail de 3 associations internationales :
• celle des Assurance sociales,

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• celle de la protection légale,
• celle du chômage qui ont associé leurs efforts,
• d’où :
»» En 1890 : réunion à Berlin de la Conférence internationale pour la
protection du travail
»» En 1900 à Paris, de l’Association pour la protection légale des travailleurs
»» En 1910 : création de l’Association internationale pour la lutte contre le
chômage
L’idée étant que seule la « méthode internationale » fondée sur l’entente des
nations en matière de réglementation du travail, réduction des horaires, augmentation
des salaires, interdiction des produits toxiques, etc, pouvait être durablement efficace
et éviter les conflits entre intérêts individuels et intérêt national.
« De même que la laïcité française permet, dans le respect de la pluralité des
croyances et des convictions, de faire tenir ensemble la société autour d’un projet
partagé de solidarité, de même l’humanité tout entière peut à la fois communiquer
dans le respect des différences et communier dans une solidarité planétaire toujours
plus étroite ».
Parmi les institutions qui vont contribuer à l’avènement de tout « un monde
nouveau en formation », les premiers pas d’une Société des Nations visant à garantir,
par le droit, la sécurité collective mais qui ne verra le jour qu’après la première guerre
mondiale. Léon Bourgeois en sera le premier président mais il n’aura pas réussi à
faire passer son souhait d’une « SDN vigoureuse et armée », organisant le travail au
niveau mondial d’une façon équitable et humaine, dans toutes les nations associées,
soucieuse d’organiser « l’éducation des esprits » afin de prémunir l’humanité contre la
barbarie. La SDN s’avèrera être un échec.

Actualité et limites du solidarisme de Léon Bourgeois


Les idées de Léon Bourgeois ne sont jamais devenues la philosophie officielle
du parti radical dans son ensemble et ne sont guère connues en dehors des cercles
intellectuels radicaux mais, selon l’historien Pierre Lévêque, elles apportent : « une
raison d’être à la position de juste milieu (ni libéralisme intégral, ni collectivisme) qui
est celle des radicaux ».
Toutefois, le solidarisme va imprégner la pensée politique de l’entre-deux-guerres,
C’est peut-être dans l’Education Nationale que la doctrine a tenu le plus
longtemps :
Les radicaux au gouvernement, comme Jean Zay, ministre de l’Education Nationale
de juin 1936 à septembre 1939, s’inspirent notablement du solidarisme de Bourgeois.
Dans les Instructions ministérielles de Jean Zay, le terme de solidarité revient souvent,
assimilé au développement du « sens social », spécialement par la méthode des «
centres d’intérêt ».

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Le point de départ peut être la salle de classe ; les élèves en prendront possession
pour l’orner au moyen de toutes les disciplines, de façon à percevoir la solidarité des
disciplines, la solidarité des élèves entre eux puisque leurs aptitudes se complètent,
de même lors de la rédaction d’un «Journal de classe».
Il faut favoriser le système des coopératives scolaires pour aborder les « problèmes
réels » de vente, achat et échange. Les loisirs dirigés du samedi, les visites à des
« gens de métiers » inculqueront aux élèves le « sens du travail d’autrui », donc la
solidarité des hommes entre eux.
Enfin, cette « éducation du sens social » doit amener les élèves à prendre
conscience de la nécessaire solidarité des groupes humains dans une société
plus harmonieuse, de leur complémentarité, et apprendre à chacun à garder son
individualité, donc sa liberté, en se soumettant aux règles du groupe, dans un esprit
de solidarité et de fraternité
Cette « éducation du sens social » et cette préoccupation d’arriver à une prise de
conscience d’une nécessaire solidarité sont alors partagés par tous les psychologues
et pédagogues qui s’efforcent de réformer les théories et les pratiques pédagogiques.
Piaget et son affirmation de « la socialisation progressive » de la pensée de l’enfant,
Ferrière et son école active, Cousinet et son travail de groupes, le docteur Decroly et
ses centres d’intérêt, la doctoresse Montessori et son abondante création de matériel
pédagogique, sans compter les auteurs de l’audacieux grand plan de réformes de
l’enseignement des années de la Libération, Langevin et Wallon.
Actualité : que reste-t-il ?
Le professeur Bernstein répond à cette question : « une certaine modernité »,
probablement au niveau des théories sociales, en réponse à cette société ultra libérale
qui a rompu tous ses liens sociaux et ne jure que par le profit et l’individualisme
outranciers.
L’évolution politique récente montre que si le solidarisme a disparu du paysage
politique français, l’idéologie, le système de valeurs qui le sous-entend, autrement dit
la solidarité, est plus que jamais présente dans le discours politique.
Serge Audier : « En replaçant l’homme dans l’interdépendance généralisée des
êtres, et, en montrant ses liens avec toutes les générations passées et futures, le
solidarisme de Bourgeois offre des points d’appui pour une théorie républicaine de
l’écologie dans l’horizon d’une solidarité planétaire… »
A quand ?

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Documents consultés et utilisés pour la rédaction de ce travail :
• Site de la Ligue de l’Enseignement : la laïcité au tournant du siècle
• Observatoire de la démocratie : Eléments pour une doctrine républicaine (3),
Léon Bourgeois et le solidarisme par Alexandre Dorna
• Serge Audier : Fonder la solidarité
• Léon Bourgeois sur WIKIPEDIA
• Cahiers de la Méditerranée : Le solidarisme de Léon Bourgeois, naissance et
métamorphose d’un concept.

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LA FRATERNITE : QUEL SENS POUR UN
APPRENTI ?

Fraternité familiale, fraternité maçonnique, quelle différence ?

Dans l’ombre et le silence


Quand j’ai frappé à la porte du temple c’est la recherche du sentiment de fraternité
qui était une de mes principales motivations. En effet j’ai eu l’opportunité dans ma vie
de profane d’être en relation avec des Francs -maçons et d’aller à une tenue blanche
ouverte suivie d’agapes et de participer à une visite de la cathédrale de Chartres avec
une loge. J’ai été frappée à chaque fois de ressentir les liens très forts qui existaient
entre les frères, c’est difficile à expliquer puisque cela n’est pas concret, cela ne peut
se voir avec les yeux ...mais il y avait comme un attachement, une relation particulière,
je dirai même de l’amour entre ces hommes qui étaient à l’origine très différents les
uns des autres, ils n’avaient pas forcement la même nationalité, pas la même religion
ni la même profession.
Lors de mon initiation j’ai été submergée par l’émotion quand j’ai découvert tous
ces inconnus qui m’acceptaient comme sœur sans me connaitre et j’ai tout de suite eu
l’impression d’appartenir à une nouvelle famille. D’ailleurs lorsqu’ il est arrivé qu’une
sœur ou un frère me demande un service j’ai été prise d’un élan étrange,
J’avais l’impression que j’étais capable de me surpasser, j’étais animée d’une
force, d’une impérative volonté de rendre ces services. De même lorsque j’ai eu
des périodes de doute, d’interrogation, de nombreux frères et sœurs sont venus à
mon secours, m’ont proposé leur aide alors qu’ils ne me connaissaient pas depuis
longtemps. Tout cela m’a interpelé.
Je dois dire aussi que de mon poste d’apprenti dans l’ombre et le silence il m’est
arrivé d’observer des réactions, des propos entre des frères qui ne me semblaient
pas fraternels, ou des votes de la loge qui pour moi n’allaient pas dans le sens que
je donnais à la fraternité. Beaucoup de questions et de doutes sont apparus alors sur
le sens de la Fraternité. Et bien sûr mon sujet de planche était tout trouvé. Peut-on
définir de façon objective la fraternité ? En avons-nous tous la même idée ? Comment
la vivre en loge ?
Je vais donc aujourd’hui vous présenter mon point de vue d’apprentie d’après mon
travail.
En première partie je vais vous présenter les différentes définitions historiques
et actuelles. Ensuite je vous exposerai mon point de vue d’apprentie sur la fraternité
maçonnique en loge : comment la construire ? Est-ce si facile et que nous apporte-t-
elle ?

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Les fraternités.
Le nom» fraternité» tire son origine du latin «fraternitas» qui veut dire lien de
parenté entre frères.
Pour le Larousse la fraternité est un lien de solidarité et d’amitié qui devrait unir
tous les membres de la famille humaine appartenant à la même organisation, qui
participent au même idéal.
S’il est vrai que la fraternité suppose toujours l’existence d’une communauté et
d’un lien spécifique, la nature de ce lien et les caractéristiques de la communauté
fraternelle varient en revanche grandement : voici quelques exemples de différentes
communautés :
• La chevalerie moyenâgeuse avait la «fraternité d’armes « liens tissés par ceux
qui luttaient pour la même cause. Il s’agissait d’un engagement à se défendre
l’un l’autre» envers et contre tout»
• Les fraternités de métiers : elles s’appliquaient aux confréries médiévales de
métiers. L’idéal fraternel de ces communautés était principalement d’ordre
moral et concernait le devoir d’entraide contracté par les membres du groupe.
• Les fraternités religieuses : La fraternité était le nom donné à certaines
communautés religieuses. En effet les écritures chrétiennes utilisent souvent
le vocabulaire de la fraternité prolongeant ainsi la tradition remontant à l’ancien
testament dans lequel les fils d’Israël étaient qualifiés de frères. Prise dans ce
sens la fraternité naît de l’appartenance à un même peuple dont l’une des
caractéristiques est de partager une commune croyance en un Dieu unique.
Dans le nouveau testament le «frère» se confond avec le «prochain» que le
second commandement ordonne d’aimer comme soi-même. Par la suite les
frères désignent ceux qui se rassemblent sous la conduite d’un abbé, d’une
communauté.
• le lien du sang : Si l’on examine les relations au sein d’une fratrie, il apparait
que la fraternité va d’autant moins de soi que la jalousie s’y insinue. Etant fille
unique j’ai toujours rêvé d’une relation idéale avec un frère ou une sœur, pour
moi le lien du sang devait être plus fort que tout et engendrer incontestablement
une relation d’amour absolu. Je dois bien me rendre compte en regardant
autour de moi qu’il n’en est rien.
De nombreux exemples dans la mythologie et la Bible mettent en évidence la
fragilité du lien entre les membres d’une même fratrie, ils montrent que les liens du
sang sont loin d’être un gage d’amour et d’union. D’ailleurs les civilisations se fondent
souvent sur le meurtre d’un frère par l’autre. Citons :
Caïn qui tue son frère Abel dans la Bible
Etéocle tue son frère Polynice (fils d’Œdipe) dans la mythologie grecque
Romulus tue son frère Remus dans l’antiquité romaine
En effet si dans son acceptation commune, la fraternité évoque «naturellement
«, l’amabilité, la sympathie, la gentillesse, l’histoire de l’humanité, dès son origine,
ne paraît pas -c’est le moins qu’on puisse dire -donner l’image idyllique de pareils

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sentiments. La mythologie pour sa part confirme cette cruelle réalité.
Et bien sûr le mot fraternité nous renvoie à notre devise républicaine « Liberté,
Egalité, Fraternité « Même si pendant la révolution le mot «fraternité « est sur toutes les
lèvres (les sans culottes se saluaient par un «Salut et fraternité «) et inspire beaucoup
de discours, il n’ a pas officiellement fait trinôme avec «liberté», «égalité « tout de suite
.Ce sera une décision de la 2ème République en 1848 qui fera broder les 3 mots sur
le drapeau et les fera inscrire sur les frontons des bâtiments publics. Notons que si
la «liberté» et l’égalité « relèvent du droit et sont susceptibles d’applications d’ordre
pénal on ne retrouve pas en revanche de lois obligeant au respect de la fraternité. Il
s’agit plutôt d’un idéal social.
Le sentiment de fraternité est inscrit au plus profond de la conscience des hommes.
L’idée de fraternité a été au centre de maintes religions et philosophies. Citons deux
grands courants :
• la philosophie gréco-romaine : pour les Grecs l’idée de fraternité est fondée
sur l’unité du cosmos et de l’homme. Fille de l’univers, la fraternité est par
nature universelle :»les hommes sont tous des enfants du cosmos. L’air est
le père et la terre la mère commune. A la fin du monde antique les stoïciens
ont repris l’idée d’une fraternité universelle qui relie tous les êtres à la nature.
• La tradition judéo-chrétienne : dans cette tradition Dieu établit la fraternité des
hommes en les faisant naître d’un père commun Adam. Tous les hommes sont
donc frères. Pour les chrétiens c’est la reconnaissance du Dieu et du père
unique qui entrainera les hommes à leur communion fraternelle et universelle.

Ce qui nous lie.


La tolérance, l’affection, l’amitié, l’amour l’indulgence, la fidélité, la communion,
l’écoute, l’humilité, le respect de l’autre, telles sont quelques-unes des valeurs -liste
non exhaustive -associée communément à l’idée de fraternité. La fraternité est une
valeur de l’humanité comme en témoigne l’article 1 de la déclaration universelle des
droits de l’homme :
«Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont
doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un
esprit de fraternité «
La Fraternité est une notion riche difficile à définir. Certaines notions voisines y sont
associées voir utilisées comme substituts sémantiques dont voici quelques exemples :
• la philanthropie : nourrie d’un sentiment d’amour à l’égard des hommes en
général, elle est sur le plan des réalisations concrètes perçues comme élitiste
et paternaliste tandis que la fraternité serait plutôt empreinte d’égalité et
privilégie plus la dignité.
• La solidarité : notion d’ordre juridique, social, politique elle ne comporte pas la
densité humaine, émotionnelle de la fraternité.
• L’amitié : fruit d’une sympathie réciproque elle résulte d’un libre choix,
restrictive et réversible ce qui n’est pas le cas de la fraternité.

39
Je me répète : la fraternité est une notion bien difficile à définir car elle fait appel à
l’émotion, aux sentiments.
La fraternité si elle n’est pas une idée neuve -nous l’avons vu- elle reste une
aspiration contemporaine. Face aux relations fondées sur les pouvoirs de toute nature
(argent, violence) certains imaginent la restauration d’un humanisme apaisé. Plus
qu’un idéal c’est la voie de sortie de la barbarie du siècle.Vivre en fraternité c’est une
façon de se rassembler autour de valeurs partagées, d’idées communes, d’activités
mutuelles L’échange fraternel d’idées, l’expérience partagée permet de prêter une
meilleure attention aux choses, d’évaluer plutôt que de juger. La fraternité est un idéal
humain dont la mise en pratique permettrait que la concorde et l’harmonie entretiennent
un lien d’affection conscient entre tous. Elle est indispensable pour propager les
valeurs humaines, c’est elle qui permet de conserver la foi et l’Esperance susceptible
d’ouvrir la voie à un monde meilleur. La fraternité est un partage volontaire et accepté
dans le respect de l’autre. C’est donner et recevoir, recevoir et donner. Nous l’avons vu
dans la première définition : pour qu’ il y ait fraternité il faut un «lien» commun ,celui-ci
peut naître dans la joie l, le bonheur, une aspiration positive pour améliorer l’humanité
mais ce lien peut se créer également dans la souffrance, la douleur, comme un lien
qui aide à supporter l’ insupportable ; au lendemain des attentats du 13 novembre
2015 c’est créé une association de victimes et proches de victimes qui se nomme : 13
onze 15 : fraternité - vérité . Leur slogan est « être unis et fraternels, pour être plus
fort dans notre combat.
Nous avons tous les souvenirs de cette immense émotion et cet élan de fraternité
que nous avons ressenti lors des cérémonies d’hommages aux victimes de ces
attentats. Mais aujourd’hui que reste-t-il de cet élan ?
Car en effet nous pouvons déjà dire que la fraternité ne se décrète pas, elle se
nourrit, se conforte, se vit et se travaille. Cela sera développer ultérieurement. Mais
attention «ce lien » nécessaire pour crée cette fraternité peut aussi être au service du
mal.
La fraternité peut aussi se retrouver dans des mouvements sectaires ou aux
services de mauvaises causes comme par exemple :
• La mafia japonaise qui demande l’automutilation comme témoignage de
fraternité
• La camorra italienne qui requiert la mort d’un proche, ami, parent pour être
reconnu comme frère.
C’est le système de vendetta qui assure la réciprocité des vengeances dans la
fraternité de sang ou de clan ; à l’extrême c’est le racisme, ou la fraternité est enrôlée
au service de la négation de l’autre : la parenté aryenne est invoquée par les nazis
contre le peuple juif ; prétexte de la haine elle devient principe de ségrégation, puis
d’extermination.
De nos jours, nous sommes confrontés à ces alliances destructrices pour un idéal
religieux. Les djihadistes se considèrent comme frères dans leur guerre ou ils sont
prêts à mourir en martyres. Le lien du sang est souvent retrouvé chez les kamikazes
responsables d’attentats :

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6 frères dans les attentats du 11 septembre aux états unis
les frères Kouachi dans les attentats de Paris
les frères Bakraoui dans les attentats de Bruxelles
Mais laissons ce chapitre noir qui n’est pas mon propos aujourd’hui pour revenir
à mon sujet.

A la recherche de la fraternité.
Je vous ai dit en introduction que ma première recherche en frappant à la porte
du temple c’était de connaitre ce sentiment de fraternité. Mais maintenant que je
suis entrée, que je suis apprentie, quel sens je donne à ce mot ? La fraternité nous
arrive-t-elle comme le Saint Esprit sur les Apôtres à la Pentecôte ?Comment la vivre ?
Comment la faire durer dans le temps ?
Dans le fascicule qui m’a été remis lors de la première visite avant les enquêtes
sont marqués les devoirs du Franc-maçon : le 1er devoir étant la solidarité et la fraternité
envers ses frères et sœurs.
Plus tard j’ai retrouvé dans la déclaration générale de la constitution internationale
ceci :» Les Francs-maçons du droit humain se déclarent fraternellement unis dans
l’amour de l’humanité «
De même le 2ème devoir de l’apprenti est :»secourir vos frères et sœurs quand ils
auront besoin et les aider de toutes vos forces physiques, morales et spirituelles.
La fraternité est donc un devoir, en même temps la fraternité appartient au domaine
de l’amour. L’initié au cours de certaines initiations « jure d’aimer ses frères ». Mais
ce serment a-t-il un sens ? Personne ne peut obliger à aimer. On peut commander
un acte mais pas commander un sentiment. La fraternité vécue en loge fait prendre
conscience qu’il existe une forme d’amour différente de celle que l’on peut rencontrer
dans le monde profane, où l’affectif est prédominant. Mais de quel amour s’agit-il ? Car
on peut tout aimer : le chocolat, la violence, le mal .... La langue française ne possède
que le mot «aimer» pour designer ces différentes amours, contrairement à la langue
grecque qui en possède plusieurs : Eros, Philia, Agapé.
• Eros : Pour Socrate c’est tout ce que l’on aime passionnément. C’est l’amour
basé sur le désir. C’est se regarder l’un l’autre, c’est attendre quelque chose
de celui ou celle qu’on aime. L’amour est désir et le désir est manque. Quand
le désir est satisfait, le manque disparait et l’amour avec.
• Philia : On le traduit généralement par amitié. Philia c’est aimer ensemble une
même chose et s’aimer l’un l’autre pour cela. C’est la définition de St Exupéry
« S’aimer ce n’est pas se regarder l’un l’autre c’est regarder dans la même
direction : « Aimer c’est se réjouir ». « L’amour est plénitude » dit Aristote.
Philia c’est l’amour qui ne demande rien. Quand nous nous réunissons en
loge nous éprouvons du bien-être, la jouissance d’être bien dans un endroit
où l’on se sent à sa place parmi nos frères nos regards tournés dans la même
direction. Le Vénérable Maître dit pendant l’ouverture des travaux :» Elevons
nos cœurs en fraternité et que nos regards se tournent vers la lumière «. A ce

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moment nous sommes dans l’amour -Philia.
• Agapé Les romains l’ont traduit par «charité» et en maçonnerie il a donné
le mot « agapes ». C’est l’amour absolu, universel sur lequel repose toute
morale, mais aussi un amour qui doit s’incarner, prendre vie et forme dans la
société humaine. Agapé c’est l’image de la mère qui nourrit son enfant. Elle
n’attend rien de lui. C’est l’amour idéal. Dans le monde profane on décide
de ses relations, on peut choisir ses amis. Mais au cours de l’initiation on
se plonge dans l’inconnu : on doit aimer par avance ces inconnus qui vont
devenir nos frères. A ce moment nous sommes dans l’amour Agapé.
Nos relations en loge sont identiques à celle d’un couple où l’amour est un cycle,
une dynamique. Et nous sommes tour à tour dans Eros, Philia en espérant arriver à
Agapé . La fraternité initiatique réside dans le fait que nous avons tous vécu l’initiation,
un moment très fort de notre vie, avec un même rituel. Nous nous retrouvons comme
ces gens qui ont fait le maquis ou la guerre ensemble. Seuls ceux qui ont partagés des
moments très forts peuvent se comprendre.

La fraternité « reliante ».
Mais nous restons humains et nous sommes prisonniers des rapports
égoïstes entre frères. Nous sommes dans Eros, l’amour qui possède et qui
domine lorsque nous monopolisons la parole tellement nous voulons être aimés
et admirés, lorsque nous confondons nos ambitions avec le bien de la loge.
Nous sommes dans Philia lorsque nous contemplons avec plaisir chaque frère à sa
place dans la loge, lorsque nous apprenons à le connaître pour mieux l’aimer avec ses
différences, lorsque nos regards en commun se tournent vers la lumière. Je pense de
mon point de vue d’apprentie être dans Agapé lorsque nos mains et nos cœurs se lient
au cours de la chaîne d’union.
Selon Marcel Bolle De Bal, un Franc-maçon qui a écrit « La fraternité
maçonnique », la fraternité est blanche et noire comme le pavé mosaïque, faite à la
fois d’amour et de haine, de sympathie et d’antipathie, de tendresse et d’hostilité, de
solidarité et de rivalité, de complicité et d’affrontements.
Racine écrivait :»L’on hait avec excès lorsque l’hait un frère «
Marcel Bolle de Bal écrit que la fraternité qui anime et enrichit les temples
maçonniques possède plusieurs caractéristiques :
1. la fraternité de l’esprit : la recherche de vérité, à partir de l’échange des
convictions, acceptées dans leur diversité.
2. la fraternité du cœur : faite de sympathie sans arrière-pensée, et d’empathie
attentive.
3. la fraternité de l’imagination : à travers la pratique des symboles, elle permet
d’explorer ensemble les voies du rêve, ou chacun peut trouver sa nourriture
spirituelle.
4. la fraternité de volonté : être unis dans le même combat pour la liberté de
penser, pour le libre examen, la laïcité, pour le progrès de l’humanité. Cela

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implique la volonté de pratiquer en commun le même travail de bâtisseurs.
En effet si chacun œuvre seul, la construction risque d’être bancale. Point
de construction de qualité sans fraternité du constructeur. La fraternité est
« reliante » humainement et techniquement : elle est le liant, le ciment qui
assure la cohésion de l’ensemble, la solidité de l’Edifice.
La fraternité maçonnique est contractuelle, les Francs -maçons ne sont pas du
même sang, n’ont pas la même religion ni les mêmes idées politiques. Ce qui les unit
c’est le projet commun de travailler à s’améliorer, la recherche d’un idéal commun,
d’amélioration de l’homme, de dépassement de soi. La fraternité biologique est
imposée, passive, celle de l’esprit est désirée active
Cette fraternité maçonnique repose sur un serment, un acte libre. Ce serment
est par excellence l’acte fondateur de la fraternité maçonnique, il est à la fois un acte
solennel, un acte libre et un acte réciproque. En effet il comporte un double engagement
: celui du nouvel initié et celui des frères et sœurs de la loge qui s’engagent à le
reconnaître comme frère.

Les symboles de la fraternité maçonnique.


En tant qu’apprentie j’ai repéré 3 symboles qui m’évoquaiet la fraternité - mais
sans doute y en a-t-il d’autres -
le pavé mosaïque
la corde à nœuds ou lacs d’amour
la chaîne d’union
Le pavé mosaïque : nous montre que les contraires peuvent coexister sans s’altérer.
Symbole de la complémentarité, des contraires, il est l’image du «duel» réussi. il est
symbole de l’ambivalence dans ses dimensions fraternelles et fratricides. Il nous
enseigne la tolérance, vertu indispensable pour construire une fraternité durable.
La corde à nœuds est faite d’anneaux mâles et d’anneaux femelles liés l’un à
l’autre et reliés entre eux par un même lien. En cela elle est le symbole de la
« reliance » humaine, de l’amour qui peut unir les contraires.
La chaine d’union elle est rite et symbole à la fois. Les frères et sœurs
s’enchainent par les paumes et par le cœur. Ils se rassemblent et s’assemblent. Ils
se relient par le corps et par l’esprit. Ils nouent ensemble leur vie, leur histoire, leurs
pensées. La chaine unit les maillons. Ils se laissent pénétrer par le flux de sang, de
l’énergie qui se transmet de main en main. Le courant passe, l’égrégore les saisit.
La chaine d’union « lie les cœurs en fraternité ». Plus on est attaché consciemment
et impliqué dans la chaine d’union des cœurs plus on se libère et mieux on incarne le
nom de frère reçu en entrant dans le temple.
Vivre la fraternité et la faire durer.
Voyons ce qui distingue la fraternité maçonnique d’une autre fraternité familiale
par exemple. C’est le fait que la fraternité maçonnique soit liée à la réalisation
d’une œuvre. Pour que cette œuvre soit menée à bien il faut qu’il y ait un accord

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parfait entre les exécutants. Ainsi des liens profonds se tissent entre les ouvrant.
Il y a aussi le fait d’appartenance : appartenance à une même confrérie, l’expérience
d’un même vécu (l’initiation) , la pratique d’un même langage -fait de symboles ,de
mots , de signes -,le partage de même rites .Dans le sentiment d’appartenance
,s’insinuent les prémisses de la fraternité parce que la « reliance » en solidarisant
fédère : c’est une force unificatrice qui crée une empathie entre les francs -maçons .
Comment mettre en pratique cette fraternité ? Pour œuvrer efficacement il faut que
chacun de ceux qui sont réunis soient le plus pleinement possible» frère « et le moins
possible «individu». Etre frère exige la volonté de «servir» plutôt que de «se servir
». Apporter pour recevoir. Ainsi se construit la fraternité initiatique de manière très
opérative : par la présence régulière aux travaux de la loge, la participation active aux
rituels qui s’y déroulent, l’attention au message des symboles, l’écoute attentive des
frères. Il faut faire preuve d’humilité, agir sans passion, ne pas démolir mais transformer
et construire, ne pas juger mais accepter les avis contraires. Il faut parfois abandonner
nos convictions pour nous mettre entièrement à l’écoute de l’autre, il faut accepter
que notre frère ne soit pas ce que nous aurions souhaité qu’il soit. Il faut renoncer à
notre propre idéal de la fraternité pour reconnaitre qu’il en existe d’autres, différents
mais ayant tout autant leur raison d’être. La fraternité initiatique lie les frères au-delà
des différences et des différends éventuels. Elle leur donne l’énergie nécessaire pour
dépasser leurs petitesses et leur égoïsme et donner le meilleur d’eux même pour
servir la loge. L’individu, l’humain n’est ni nié ni gommé il est simplement mis à sa juste
place au service du plus grand que soit. Si l’amour fraternel est bien compris alors
progressivement le « je » individuel va faire place au «nous» collectif. Le «je suis» va
devenir le «il est» en reconnaissant et en acceptant inconditionnellement l’autre dans
ce qu’il est avec ses qualités et ses défauts, dans la tolérance de ses différences.
Celles-ci loin de nous diviser, vont nous enrichir. Citons encore Saint-Exupéry : « Si tu
diffères de moi mon frère, loin de me nuire, tu m’enrichis »
De manière concrète la fraternité se manifeste par une attention profonde à l’autre.
Une écoute respectueuse, une aptitude à prononcer une parole réconfortante, à agir
avec un élan d’affection au moment importun. C’est savoir proposer sans imposer,
savoir être présent sans être pesant. IL peut s’agir simplement d’un regard, d’une
main, d’un simple geste qui veut dire je te comprends, je suis là pour toi si tu as besoin.
D’un appel téléphonique quand on sent un frère en difficulté.
La fraternité c’est ouvrir son cœur à l’autre, se dire sans pudeur, parler en
vérité en confiance.La fraternité implique la capacité à se mettre réellement à
la place de l’autre, et pas seulement à coté par sympathie et complaisance.
Manifester des sentiments fraternels c’est chercher un partage sans aucun calcul.
Les liens ainsi créés vont nous rapprocher les uns des autres. Nous ne serons plus
des étrangers car nous aurons pris le temps de nous connaitre. Cette disponibilité vis-
à-vis de personnes venues d’ailleurs et que nous avons acceptées comme frères est
génératrice de sentiments de bien- être et de sécurité.
Mais est-ce aussi facile ? Il est facile d’aimer celui qui vous aime, vous encense,
vous approuve. Il est beaucoup plus difficile de reconnaitre les mérites de celui qui

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vous contre, vous corrige, vous reprend. L’attirance du cœur ne se réduit pas à la
fraternité du louangeur et c’est là, justement qu’entre en jeu le devoir de fraternité,
c’est là qu’il doit s’exercer. Le serment que nous contractons lors de notre initiation
est un engagement solennel d’être fraternel. C’est un devoir et comme tout devoir il
demande un effort. L’effort d’aller vers l’autre, vers le Frère pour lequel nous n’avons
pas d’attirance et peut être même de l’antipathie. Il est humain d’être attiré par
des personnes qui nous ressemblent, ont la même sensibilité, les mêmes traits de
caractères mais nous avons le devoir d’être fraternel avec le frère qui est différent de
nous et qui nous enrichit de ses différences.

La fraternité maçonnique « fille de l’harmonie ».


En conclusion je pourrai dire que pour l’apprentie que je suis la fraternité
maçonnique n’est pas donnée mais mérité, elle n’est pas acquise mais conquise. Elle
est un travail à faire sur soi et entre soi. Quand les métaux sont laissés à l’extérieur du
temple la fraternité est vécue intensément à l’intérieur de celui-ci. La fraternité est un
perpétuel combat, une recherche active, un devoir de Franc-maçon dans le respect
et l’acceptation de l’autre. Elle peut paraitre utopique au prime abord mais nous
avons à son égard un devoir impérieux de réalité. Pour ce faire nous devons nous
interdire toute forme de lassitude, d’endormissement en retournant aussi souvent que
possible sur le chantier afin de polir d’avantage notre pierre. Elle fait partie de notre
éternel apprentissage. J’ai lu que la fraternité maçonnique « est fille de l’harmonie » …
« Elle se conjugue au féminin comme Venus déesse de l’amour » ... « Elle représente
les actes de douceur symbolisée par exemple par la chaîne d’union ». En effet la joie
régnant dans la loge est la meilleure preuve de la justesse du lien qui unit les frères
et de l’authenticité de l’amour fraternel qui y règne. Notre loge sera ce que nous en
ferons, chacun est responsable de ce qu’elle deviendra par sa propre participation
positive ou négative.
A mon avis la fraternité maçonnique n’a de valeur que si elle se poursuit sur les
parvis et dans le monde profane, elle doit nous nourrir d’une force supplémentaire
et nous permettre d’être dans un état d’ouverture et de tolérance et d’avoir un
comportement de bienveillance active envers chacun.

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L’ALTRUISME

Quand l’autre est un frère

Il est pour moi une des voies les plus ardues et que j’essaie de suivre au quotidien
pour m’améliorer dans la vie profane.
Pour cela mon questionnement s’exprime sur plusieurs plans :
• Comment définir l’altruisme ?
• Quelles approches différentes pouvons-nous en donner ?
• Existe-il un altruisme intéressé ?
• Comment nous, Francs-maçons, nous singularisons-nous dans la pratique de
l’altruisme ?

Les définitions de l’altruisme


L’étymologie de ce mot provient du latin « alter » qui signifie « autre ».
Ce mot désigne une attitude d’attachement, de bonté, voire de vénération envers
autrui, qui résulte d’un sentiment d’amour instinctif ou réfléchi pour l’autre.
Un acte « altruiste » est un acte où on cherche à maximiser le bénéfice d’autrui,
tandis que le bénéfice ou la perte pour l’auteur n’est pas pris en compte lorsqu’il
accepte de faire passer autrui avant lui-même.
On connaît à ce mot des synonymes tels que bonté, bienveillance, charité,
dévouement, cœur, désintéressement, amour, abnégation, quoiqu’il en soit, l’altruisme
met en jeu la compassion envers autrui.

Les différentes approches de l’altruisme :

Comment est-on altruiste ?


1. S’il est vrai qu’un concept se définit notamment par ce à quoi il s’oppose, comme
dans le pavé mosaïque où l’alternance du blanc et du noir nous ramène à la dualité,
alors, de manière presque spontanée, surgit le clivage altruisme/égoïsme. L’égoïsme
qui est un repli excessif sur soi et son égo. L’égoïste se vit comme étant unique et
coupé des autres. Il se protège et a peur de l’échange avec autrui et bien souvent se
cantonne à une vie misérable. A l’inverse le sentiment que tous les humains, et au-
delà du genre humain, les êtres vivants en général sont liés entre eux, amène vers
l’altruisme et brise la bulle de l’ego.
On connaît maintenant « l’effet papillon » ou « effet domino » qui démontre à quel
point nous sommes interdépendants les uns avec les autres. Ce que je ferai influera
sur la vie des autres. Se préoccuper des autres est donc, en fait, aussi, finalement et

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indirectement, se préoccuper de soi.
Mais alors, il devient difficile de distinguer entre un altruisme qui gratifie d’abord
celui qui le met en pratique et l’altruisme véritable, désintéressé et qui n’a besoin
d’aucune reconnaissance. Pour nous éclairer, plusieurs sortes d’altruisme peuvent
être observées :
2. L’altruisme sélectif à un groupe, une meute, une famille, une loge maçonnique.
Par exemple, dans une famille, chaque individu sera totalement dévoué au bien-être
de chacun de ses membres. Il en va de même au sein d’un groupe social ou religieux.
Bien des religions, du reste, prônent comme un idéal spirituel et moral, la
compassion et l’action altruiste envers les autres humains. Le paradoxe est que, pour
plusieurs d’entre elles, cette action censée être par nature désintéressée, apporte
récompense dans un au-delà, considération ici-bas et bonne conscience. De plus,
souvent elle est réservée à des coreligionnaires, donc, à un groupe restreint.
3. Dans ces conditions peut-on considérer cet altruisme comme véritable ?
Une lionne se dévouera entièrement à sa progéniture, elle est programmée pour
cela, mais elle ignorera les petits d’une autre femelle. Une mère se consacrera à
son bébé corps et âme. Associés à la représentation « idéale » de la mère, nous
rencontrons fréquemment les thèmes du don, du dévouement, voire du sacrifice.
Longtemps, dans l’imagerie populaire et dans l’opinion commune, jusqu’à aujourd’hui
sans doute, la maternité a coïncidé avec l’oubli de soi, l’accomplissement du statut de
femme-mère. Il s’agissait, il s’agit encore dans une certaine mesure, d’abandonner les
tendances égoïstes, de se dépouiller de ses supposés anciens travers, afin de vivre
pour l’autre. En l’occurrence ce n’est pas n’importe quel autre. L’enfant est l’être cher,
celui qui porte les promesses, à défaut de toujours les tenir. Mais une fois encore cet
altruisme est ciblé à cette seule descendance.
4. Certaines personnes pratiquent l’altruisme pour échapper au sentiment
insupportable que leur procure la détresse des autres. L’action charitable sera alors
un moyen de se décharger de sentiments désagréables. Dans ce cas, s’il est offert
à cette personne une échappatoire, elle s’en saisira aussitôt. Il devient également
évident, cette fois encore, qu’il ne s’agit pas vraiment d’altruisme.
5. La science nous donne certaines pistes quant au développement de la pratique
de l’altruisme. Il résulte de l’observation du cerveau par Imagerie à Résonnance
Magnétique avec plusieurs pistes :
La première, serait que l’altruisme pourrait avoir une composante génétique, la
présence d’un allèle d’un gène particulier appelé gène COMT semblant être associé
avec un comportement plus altruiste.
Une deuxième piste est celle des neurones miroirs qui désignent une catégorie
de neurones du cerveau. En neurosciences cognitives, ces neurones miroirs sont
supposés jouer un rôle dans des capacités cognitives liées à la vie sociale, dans
l’apprentissage par imitation, mais aussi dans les processus affectifs, tels que
l’empathie.

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La piste qui m’interpelle le plus est celle de scientifiques qui ont prouvé que le
cerveau humain, lorsqu’on le sollicite de manière répétée, développe certaines zones.
Richard Davidson a travaillé sur la neuroplasticité du cerveau et sur l’activation
de certaines ères du cerveau sur des personnes qui pratiquent au quotidien la
compassion et l’altruisme (il s’agit d’un groupe de religieux de différentes origines).
Il a pu visualiser l’activation de certaines zones lors de la mise en œuvre d’actions
charitables et mesurer le développement de ces zones, celles-ci étant plus étendues
chez les pratiquants de longues dates.
Autrement dit, mes chers sœurs et frères : plus on pratique la compassion et
l’altruisme, plus le cerveau se développe de manière à favoriser ce comportement.
6. l’altruisme doit pouvoir être accepté
Nous avons toujours considéré la pratique de l’altruisme comme allant de soi vers
l’autre. Ce faisant nous essayons d’apporter à l’autre quelque chose afin de l’aider
et de participer à son mieux être. Mais cet autre, par pudeur, peut ne pas souhaiter
recevoir les manifestations de notre altruisme et les ressentir comme une intrusion
dans son intimité.
Une autre manière alors d’envisager la pratique de l’altruisme serait d’ouvrir son
cœur à l’autre, de passer outre sa pudeur et de considérer le bien que nous pouvons
lui faire en lui permettant de pratiquer à notre égard sa propre compassion.
Partager sa souffrance, savoir recevoir, accepter et remercier pour l’altruisme dont
un autre humain pourra faire preuve à notre égard, ne serait-ce pas, alors ajouter à
notre pratique de l’altruisme véritable ? Accueillir la fraternité avec gratitude n’est-il pas
une preuve d’altruisme ?

Qu’est-ce que l’altruisme véritable ?


L’altruisme comme amour de l’humanité
Lorsqu’une action bienfaisante envers autrui est une action discrète, inconnue
bien souvent du bénéficiaire de cette action et ne procure à son auteur aucun autre
bénéfice que la joie du cœur, et que cette action s’étend au-delà des proches, on peut
commencer à évoquer l’altruisme véritable. La satisfaction véritable et le bienfait pour
soi sont une vertu collatérale d’un geste qui porte en lui sa propre fin, ce n’est pas un
but en soi, mais une sorte de bonus.
Mais me direz-vous, si cette action procure du bonheur à son auteur peut-on
encore parler de désintéressement ?
Si aucune action altruiste ne peut être parfaitement désintéressée, du fait même
de notre nature humaine, il est cependant possible de cultiver en soi l’intention d’agir
de manière désintéressée. Le désintéressement absolu constitue un idéal vers lequel
l’être humain tend pour pouvoir grandir moralement et spirituellement.
Il est cependant certaines actions qui nous interrogent réellement sur les
motivations de leurs auteurs. Qu’en est-il de ces hommes et de ces femmes qui ont
recueilli des juifs pendant la guerre pour les cacher des Nazis au péril de leur propre

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vie ? Ou encore de cet homme dans le métro de New York qui s’est précipité pour
sauver un passager qui venait de tomber sur la voie ? On peut alors parler d’un intérêt
supérieur à la pratique de l’altruisme, un intérêt plus grand que le « soi ».
Le Franc-maçon est un homme « libre et de bonnes mœurs » qui veut par un
travail sur soi et par son action aider à améliorer le sort de l’humanité. Il pratiquera
d’abord l’altruisme auprès de ses frères et sœurs en vivant la fraternité maçonnique
qui est un altruisme restreint, mais il s’efforcera dans la vie profane détendre au genre
humain ce sentiment de reliance. Cette pratique, quotidienne, devrait dans l’idéal nous
amener, nous Francs-maçons, à cultiver le désintéressement et la compassion dans
les actions que nous entreprenons envers les autres et à cultiver un altruisme qui
transcende ses limites.
En ce début de millénaire, la franc-maçonnerie me semble plus que jamais, être un
moteur de création d’altruisme par cette voie initiatique exceptionnelle, puisqu’elle aide
à la transformation d’un individualisme technoscientifique en société plus harmonieuse
édifiée et structurée sans idéologies, ni dogmes.
La responsabilité et l’engagement du Franc-maçon doivent encore plus que par le
passé s’exercer pleinement. Il doit être lucide, sincère et ferme et être tourné vers, je
cite, « l’amour de l’humanité ».

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POURSUIVRE...ENCORE ET ENCORE

« Le maçon, Sisyphe heureux »

En route vers l’inaccessible étoile


Il y a de la pierre sur la planche à tracer !
La vie, nous le savons, est une comédie tragiquement éphémère même si nous
n’en prenons pas conscience tous les jours, et pourtant….
« Nous agissons comme si quelque chose dépassait en valeur la vie humaine,
mais quoi ? », s’interroge Saint Exupéry.
Qu’est-ce qui nous anime pour projeter, construire, planter, créer, aimer ?
Pour venir, année après année, tracer le temple - ce lieu de jonction entre le ciel et
la terre - orienter l’espace, nous orienter et rencontrer le visage de l’autre.
Notre vie quotidienne ne nous suffit donc pas ? Sommes-nous affamés, ignorants,
sauvages ou dans les fers ? Pas que je sache.
Et cependant, nous venons chercher, retrouver ce déjà-là, cet immense, ce trajet
vers l’essentiel qui, des prisons de nos quotidiens - murs de savoirs protecteurs, socle
de certitudes illusoires et ciel de dérision - nous montre la direction de la lumière.
Ici, quoi qu’il arrive, nous nous devons de passer du « comme si » au « même
si » … Du « comme si » de la passivité et du faux semblant :
• faire comme si nos pierres étaient d’équerre ;
• faire comme si Agapè régnait sur nos vies, comme si le Temple était reconstruit
au « même si » de la conviction, de la confiance et du vrai semblant !
Poursuivre même si l’amour semble vaciller sous le poids du jugement, même
si des affinités électives affleurent à la surface du pavé mosaïque, même si l’écoute
paraît parfois faire défaut.
Même si notre condition humaine est douloureusement limitée en clarté, en espace
et en temps il y a quelque chose, là, de donné, à la racine de mon/nos êtres qui est du
côté de la lumière et le sépare de la nuit.
Ici, dans ce lieu circonscrit mais plus grand que le monde, dans ce temps réduit,
mais dans ce temps sans limite, nous venons nous fertiliser.
Faire croître la semence cachée qui donnera l’homme-arbre et dont les racines
restent ignorantes des fruits.
Mais nous croyons aux récoltes futures. C’est quoi, alors ? L’homme spirituel ?
Nous avons vécu le rituel d’ouverture de la Saint Jean, ce même Saint Jean qui
nous dit : « qui aime son frère est né de Dieu et connaît Dieu… »
Inutile d’être croyant ou exégète pour comprendre… Marc Alain Ouaknin ne dit
pas autre chose quand il nous raconte de son verbe flamboyant que dans le Talmud,
« celui qui ne va pas à la synagogue, à l’église au temple ou à la mosquée, qui ne prie

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pas, mais qui garde une part d’amour, de pain et d’eau pour l’étranger, le pauvre, la
veuve et l’orphelin, en un mot, pour l’autre, le frère, celui-là construit le Temple, celui-là
est fils de lumière ».
Celui-là est un être spirituel.
N’est-ce pas pour cela que nous sommes là, cette année encore et encore ?
Etre des « spirituels » dans les deux sens du terme : sérieux en travail et en esprit.
Sans se prendre au sérieux, en cultivant le précieux humour qui élargit nos espaces
de liberté et tient en joue toute tentation de vanité.
Liés aux autres dans un but commun : l’amélioration de soi-même et de l’autre, en
sachant que dans l’autre germe toute l’humanité.
Les gants blancs habillent les mains de chacun et de tous, qui nous rendent
semblables, au-delà des ressemblances/différences.
Le Tablier est un livre commun dont les lettres diffèrent. Je te lis. Tu me lis.
L’apprenti voit dans le tablier du compagnon la pierre cubique qu’il espère.
Le compagnon voit dans le tablier d’apprenti la pointe de diamant qu’il s ‘applique
à tailler.
Le tout, en vis à vis, le visage du frère à connaître et à apprendre.
Je vous rappelle le précepte d’Horace (avis aux frères et sœurs enseignants) :
« Quoi que tu enseignes, fais-le brièvement. »
Toute la compacte polysémie du symbole est là !
Quel enseignement plus immédiat que la préhension de l’outil et son interprétation
symbolique que nous propose la méthode maçonnique.
Elle réinterprète les fausses valeurs de la société qui nous menacent :
• la puissance : tout est possible ;
• la liberté : tout est permis.
Au risque de voir l’édifice s’écrouler.
Les maçons savent, qu’outil en main, tout n’est pas possible, tout n’est pas permis.
Nous avons le privilège d’être initiés au maniement des outils, la liberté de les
incorporer à nos chemins individuels, la joie de transformer une pierre brute en pierre
taillée.
Le symbole, dit Ricœur « donne à penser ». Il est un monde de sens qui, au-delà
de l’information, est une évocation. Par le « Penser » et l’interprétation, il est signe
qu’autre chose est toujours possible.
Il est une énigme qui ouvre l’horizon.
Avant de tailler une pierre juste et parfaite, avant de construire le Temple, combien
d’essais infructueux, de doutes, de pas de côté, de chutes et de renouveau ?
Je cite Samuel Becket qui parle de « rater mieux, faillir mieux ». A chaque nouvel
essai, c’est assurer une part, même modeste de réussite.
Essayons de rater mieux cette année encore, avant de tutoyer le Grand Œuvre.
Sa construction est à ce prix et je ne doute pas de vous tous, mes frères et mes
sœurs, pour « rater mieux », c’est à dire pour réussir !
Soyons humbles et persévérants dans nos ascensions incertaines, et soyons
aussi fous que sages dans nos buts : visons l’inaccessible étoile !

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VIGILANCE, PERSEVERANCE -
VIGILANCE, COURAGE

Trois petits cailloux blancs

Le cabinet de réflexion est le dernier lieu où le récipiendaire est dans l’obscurité


du monde profane. C’est aussi le premier lieu « maçonnique » qu’il va explorer. Les
mots et les conseils inscrits sur les murs percutent le profane en instance, plus que les
objets qui restent des symboles encore hermétiques. II attend, rédige son testament
philosophique, ses intentions vis-à-vis de la Franc-maçonnerie, il attend et il s’interroge
déjà.
Je me souviens de ce passage et du questionnement, les premiers symboles. Je
me suis dit alors que ces valeurs devaient être vraiment importantes pour que ces
quelques mots soient les premiers à m’être présentés : « Vigilance, Persévérance »
et cela m’a rassurée.

La vigilance : une façon d’être


La vigilance, du latin « vigile », est l’habitude de veiller, suppose une attention
soutenue, un effort.
Mais pourquoi être vigilant ? Qu’attend-on de moi ?
Le fait d’être en éveil constant est donc bien une qualité de maçon, je n’en attendais
pas moins. A ce moment, je n’avais pas encore vu la lumière, mais je croyais déjà en
l’éveil et la veille. En effet, à quoi sert d’être éveillé si l’attention retombe pour un
confort mental rassurant ? L’éveil, c’est aussi et surtout la réactivité, la conscience
de l’impermanence des choses et la capacité à s’adapter et agir en fonction des
circonstances.
La vigilance me paraît être une veille constante pour ne pas tomber dans les
pièges du monde profane tels que l’entêtement, l’orgueil, l’égoïsme.

La persévérance : le chemin de l’agir


La persévérance : demeurer ferme et résolu dans une décision, une action
entreprise, avoir de la constance, de la ténacité.
Persévérer, oui mais pourquoi et dans quelle direction ?
L’idée de persévérance implique une œuvre à construire ou à continuer. C’est la
volonté de construire sur de solides fondements et mener l’œuvre à terme dans les
meilleures conditions. La Franc-maçonnerie nous conforte dans la direction du bien
que nous avons décidé de prendre en y entrant. Mais le bien est-il unique, qui décide

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de ce qui est bien ou mal ? Que sait-on des incidences d’une bonne décision ?
Le travail du maçon consiste à mon sens, à déterminer, le long de son chemin,
dans quelle direction aller. Persévère dans la voie qui te semble être la bonne, mais
sois toujours vigilant de définir et redéfinir l’objectif au fur et à mesure de l’évolution
des actions entreprises et des transformations subies.
A mon échelle individuelle, le premier acte de persévérance s’exercera sur la
compréhension du monde, autant l’univers tout entier que le microcosme dans lequel
vit chaque individu.
Dans le cabinet de réflexion il peut être inscrit également : « si tu persévères,
tu seras purifié par les éléments, tu sortiras de l’abime des ténèbres, tu verras la
lumière ». Il s’agit ici de persévérer dans la démarche pour passer l’initiation et devenir
franc-maçon. Mais la persévérance ne s’arrêtera pas là.
Pourquoi est-il important de persévérer ?
Il faut persévérer dans la vigilance car rien n’est jamais acquis, même une fois la
lumière déclarée. Les symboles revêtent parfois divers sens selon la situation dans
laquelle on les utilise, selon l’application faite. Je découvre, le long de mon chemin
initiatique qu’un symbole est capable d’évoluer dans mon esprit.
Mais aussi vigilance dans la persévérance car une persévérance inconditionnelle
et acharnée n’équivaudrait-elle pas à la dictature du dogme ? L’une ne va pas sans
l’autre. La persévérance a ses limites aussi, la règle les fixe.
Si l’on persévère à essayer de convaincre autrui par des idées, on finit par pilonner,
trop insister sans laisser le temps à l’autre d’y réfléchir. Dans ce cas, la persévérance
peut avoir un effet négatif.
La persévérance est individuelle, elle doit être semée de doutes, et sans cesse
mesurée, pondérée, pour s’adapter dans chaque situation. Comment être sûre à 100%
de la véracité de mes idées et actes, sans aucun doute, ni réajustement, ni pondération,
ni dosage. La persévérance doit toujours être accompagnée du questionnement.

Le courage : la volonté en action


Dans le nouveau rituel de 2008, il est indiqué d’afficher dans le cabinet de réflexion
le phylactère : « Vigilance, Courage » au-dessus du coq.
Pourquoi cette modification ?
Analysons le terme courage. Etymologiquement, le terme courage est dérivé de
cœur (« coratge » en catalan, en provençal). C’est la force de caractère, la fermeté
que l’on a devant le danger, la souffrance ou dans toute situation difficile à affronter.
Le courage implique une idée de crainte.
Le courage est relatif, il peut varier d’une personne à l’autre face à la même
situation, car il dépendra des capacités, des aptitudes personnelles et du vécu de
chaque individu. Une appréhension se mesurera différemment selon la représentation
de la difficulté que chacun perçoit, et ce, avec son expérience passée, son vécu.
Le cœur du courage est ici le siège de la volonté, des émotions aussi qui permettent
la mise en œuvre de l’action (« ànimos » en espagnol, anime-toi), les émotions qui

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portent la motivation. On dit bien que sans force mais avec beaucoup de volonté, un
homme peut déplacer des montagnes.
Le cœur c’est l’âme, le pur esprit qui anime le corps de chaque individu,
l’intelligence qui sculpte la matière, et décide consciemment ou non, du destin des
actions entreprises. Une action entreprise sans cœur/sans courage n’atteindra que
probablement ses objectifs.
Il faut du courage pour être et rester vigilant, ne jamais baisser son attention, être
toujours en veille, même si l’on aimerait par moment lâcher prise. Il faut du courage
aussi pour être persévérant, ne jamais laisser place à la lassitude, à l’improbabilité, ne
pas s’écarter du chemin déterminé.
Ces trois préceptes et manières d’être me paraissent indissociables et
complémentaires. Ils marquent des valeurs individuelles fortes auxquelles chaque
maçon doit s’attacher quelle que soit la situation tant dans sa vie maçonnique que
dans sa vie profane.

Courage ou Persévérance ?
Alors pourquoi remplacer persévérance par courage ?
Le courage pourrait représenter la verticalité et la persévérance l’horizontalité.
La verticalité car le courage est souvent un comportement ponctuel, même s’il
doit parfois durer face à la difficulté. Le courage doit aller se chercher au plus profond
de soi, à l’image du perpendiculaire, descendre dans les profondeurs de l’âme et du
corps pour trouver la force vive qui nous animera et nous élèvera. Un autre phylactère
est également présent dans le cabinet de réflexion : VITRIOL, formule énigmatique
qui signifie « visite l’intérieur de la terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée ».
La persévérance c’est l’art d’allonger les actions dans la durée, de façon linéaire,
égale et constante, horizontalement.
Entre ces deux mots, il y a la notion de durée, de temps.
La démarche maçonnique implique un engagement dans le temps. La
compréhension des symboles se perçoit très progressivement, l’utilisation tout autant.
Ce temps après lequel nous courons et que nous comptons dans la vie profane,
revêt une autre dimension dans la démarche initiatique. J’oserais même dire que la
maçonnerie m’a réconciliée avec la notion de temps. Je prends davantage le temps de
faire les choses, de réfléchir, je parviens à attendre avec patience. Au lieu de vouloir
utiliser le temps pour l’optimiser, j’accepte de le laisser filer nonchalamment me disant
que ce temps « perdu » saura m’apporter quelque chose plus tard. Cependant, je ne
laisse pas le temps décider de mon activité, je continue à planifier afin d’atteindre les
objectifs que je me suis fixé. Mais ces objectifs sont peut-être moins ambitieux, plus
« atteignables ». Ceci, c’est la vigilance, et la mesure de la vigilance, c’est la persé-
vérance.
Courage, mes frères et mes sœurs, restons vigilants !

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56
L’ECLECTISME

Réflexions et analyses de l’éclectisme d’un point de vue


historique, philosophique.

Éclectisme : de quoi s’agit-il ?


Soyez éclectiques, recommandait mon père. Soyez éclectiques !
Mes sœurs et mes frères j’ai choisi de vous parler de l’éclectisme, disposition
d’esprit qui m’apparaît de plus en plus importante sur mon chemin maçonnique.
Ekleigein est un mot grec qui signifie choisir et accessoirement prélever. Mot
merveilleux, aux effluves de liberté ! L’éclectisme est donc l’étude de plusieurs sujets
ou objets, pour prendre dans chacun ce qu’il y a de bon. Appliqué à la philosophie,
ce qui fut sa première acception, l’éclectisme désigne donc le procédé par lequel on
étudie tous les systèmes pour choisir dans chacun ce qui est vrai, et faire de la réunion
des parties adoptées un système complet qui serait l’expression exacte de la vérité.
L’éclectisme se distingue du syncrétisme, qui est un mélange de tous les systèmes.
Plus tard, au XIXe siècle, par extension et par analogie, le sens de l’éclectisme
s’élargit et qualifie celui qui fait preuve de largeur d’esprit, qui accueille toute idée
avec compréhension et tolérance. Ses centres d’intérêt sont multiples et variés, sans
exclusive, ce qui implique une culture étendue.

L’école d’Alexandrie
La secte des éclectiques (le mot secte est utilisé ici dans sa signification primitive
à savoir un ensemble de personnes qui professent la même doctrine), la secte des
éclectiques donc fut fondée au Ier siècle par Potamon d’Alexandrie.
Ce qui faisait l’unité de cette école, c’était la volonté commune de rassembler
dans une doctrine organique, mais pas nécessairement systématique, l’ensemble de
la sagesse et du savoir du monde. Ils étaient en quelque sorte le prolongement naturel
de la bibliothèque d’Alexandrie et assez conformes à l’ambition d’Alexandre lui-même.
Si l’on fait abstraction des nombreuses dérives magiques ou théurgiques
dans lesquelles ils sombrèrent malheureusement souvent, ils justifient le nom de
néoplatoniciens qui leur est souvent donné.
L’école d’Alexandrie est une référence jusque dans les années 400 et ses principaux
représentants furent Porphyre, Origène, Plotin, pour terminer avec Hypathie.
Leur philosophie était principalement une activité de commentaires des œuvres
antérieures dans lesquelles on recherchait ce qui ouvre l’ascension vers le un, vers
la lumière. Ce platonisme pythagoricien est la référence commune, et il est rare d’y

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rencontrer le doute et la méthode socratique. Parmi les caractères principaux de
l’école alexandrine, nous retiendrons que les pratiques religieuses et les rites sont
une manière d’assurer le salut. On retiendra aussi leur aspiration à une morale pure,
élevée, ascétique.
L’influence d’Hypatie
Ainsi en était-il de la très belle Hypathie, philosophe et mathématicienne qui
mourut vierge à l’âge de 40 ans, assassinée par des habitants d’Alexandrie. J’ai fait
la connaissance d’Hypatie sur les bords du grand canal, en compagnie de Corto
Maltese, marin errant.
Dans l’album « Fables de Venise », Corto, le franc marin né de l’imagination d’Hugo
Pratt, est confronté à la loge Hermès du Grand Orient d’Italie.
La Franc-maçonnerie se réclame souvent d’une tradition initiatique qui remonterait
à l’Antiquité et qui relèverait des mystères. Ce n’est donc pas par hasard que
Corto Maltese rencontre Hypatie, car l’alliance de la philosophie de l’antiquité et de
l’initiation apparaît dans le néoplatonisme tardif : c’est une protection désespérée
de l’éclectisme de l’antiquité et du paganisme hiératique contre la montée en force
du christianisme intolérant. Le néoplatonisme tardif forme une nébuleuse avec la
théurgie, le gnosticisme, l’hermétisme et l’alchimie alexandrine… C’est en effet au-
delà des frontières de l’empire romain, au Moyen Orient, que le néoplatonisme tardif
tentera de survivre. On admet d’ailleurs que le néoplatonisme exerça une influence
importante sur les pères de l’église et sur l’évangile de Saint Jean.
Hypatie, la mathématicienne grecque dirigeait l’école d’Alexandrie. Elle présentait
la sagesse en deux étapes, deux degrés, à l’instar des mystères d’Eleusis qui se
divisaient en « petits » et « grands » mystères.
Le 1er degré reprenait le contenu de la philosophie classique : ascèse, enseignement
des arts libéraux et de la géométrie, vraisemblablement dans une perspective
néoplatonicienne. Il s’accompagnait aussi de la pratique du culte de la cité : citoyen
du monde, empreint de tolérance, le philosophe était respectueux du pouvoir et des
traditions religieuses, même s’il privilégiait la morale personnelle.
La deuxième étape était la voie hiératique des grands mystères ; le philosophe
devenait un hiérophante, le théurge de cérémonies initiatiques secrètes. Réservé à
une élite, leur contenu, soumis à la discipline de l’Arcane, n’est pas connu. Ce n’est pas
une surprise, cette attitude étant fréquente à l’époque, rencontrée aussi par exemple
dans le culte de Mithra. Ainsi pour de nombreux exégètes, le néoplatonisme tardif
serait une des sources de notre tradition, rencontrée par exemple dans les ouvrages
de René Guénon.
L’éclectisme de l’école alexandrine dura plus de 400 ans et se termina à la mort
d’Hypatie.
Les écoles éclectiques furent alors fermées par Constantin vers 415. Le principe
éclectique « principe très sage » comme disait Diderot, et qui était une chance pour la
philosophie, disparut progressivement en raison des dérives théurgiques, et aussi en
raison de l’intolérance chrétienne.

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Renaissance
Pendant plus de 1000 ans, une chape de plomb s’étendit alors sur l’Europe et sa
philosophie ; il fallut attendre la Renaissance pour voir renaître l’éclectisme : Giordano
Bruno en Italie, Bacon en Angleterre et surtout Leibniz en Allemagne. Je cite : « La
vérité est plus répandue qu’on ne pense, mais elle est souvent affaiblie et mutilée. En
faisant remarquer les traces de la vérité chez les Anciens, on tirerait de l’or de la boue,
le diamant de la mine et la lumière des ténèbres. Et ce serait « Perennis quoedam
philosiphia » : la philosophie éternelle. »
En France aussi l’éclectisme renaît. Souvenez-vous de la devise inscrite au
fronton de l’abbaye de Thélème : « fay ce que voudras ». Thélème signifie « volonté
libre ». Et souvenez-vous de la pédagogie du maître Pronocrates qui avait pris en
charge l’éducation du jeune Gargantua, leçons dispensées à l’occasion de repas
pantagruéliques : « Ce que faisant, apprit tous les passages à ce compétents en
Pline, Athénée, Discorides, Galien, Porphyre, Héliodore, Aristotéles, Ellien et autres ».
Avec Montaigne doute et scepticisme réapparaissent.

Le siècle des lumières


En France, c’est Diderot qui fut le grand défenseur de l’éclectisme au siècle des
Lumières, au temps de l’Encyclopédie : « L’éclectique est un philosophe qui, foulant
aux pieds le préjugé, la tradition, l’ancienneté, le consentement universel, l’autorité, en
un mot tout ce qui subjugue la foule des esprits, ose penser de lui-même, remonter aux
principes généraux les plus clairs, les examiner, les discuter, n’admettre rien que sur
le témoignage de son expérience et de sa raison ; et de toutes les philosophies qu’il a
analysées sans égard et sans partialité, s’en faire une particulière et domestique qui
lui appartienne : je dis une philosophie particulière et domestique, parce que l’ambition
de l’éclectique est moins d’être le précepteur du genre humain, que son disciple ;
de réformer les autres, que de se réformer lui-même ; d’enseigner la vérité, que de
la connaître. Ce n’est point un homme qui plante ou qui sème ; c’est un homme qui
recueille et qui crible. »
Voilà pourquoi, mes sœurs et mes frères, on peut parler d’éclectisme
maçonnique : presque un pléonasme. A nouveau on voit l’éclectisme s’opposer
au syncrétisme. « Le syncrétisme ne discute rien en soi même. Il ne cherche pas
à découvrir si une assertion est vraie ou fausse. Il s’occupe seulement de concilier
des propositions diverses, sans égard ou à leur fausseté ou à leur vérité ». Le
syncrétisme cherche la paix dans la juxtaposition, une fausse paix évidemment, alors
que l’éclectisme cherche la vérité et la cohérence.
Diderot se sépare aussi de l’éclectisme ancien en distinguant la vérité donnée par
« évidence » et la vérité perçue par « sentiment ».
Fini le mysticisme des Alexandrins. C’est le temps du doute et de l’évidence
rationnelle. C’est pourquoi Diderot considérait Descartes comme un grand éclectique.
C’est aussi le temps du procès des sens qui engendrent l’opinion et non la

59
science philosophique. Cette attitude méfiante vis-à-vis du sensualisme est un
concept pythagoricien et platonicien, et rappelons qu’il est un élément essentiel de
l’enseignement maçonnique au grade de compagnon.
Diderot distingue deux éclectismes ou plutôt deux niveaux d’éclectisme :
L’éclectisme systématique et l’éclectisme expérimental. Les éclectiques systématiques
« ne proposent rien de moins que de retrouver le portefeuille de Grand Architecte et les
plans perdus de cet univers » (in texto). Alors que l’éclectisme expérimental consiste
à rassembler les vérités connues et les faits donnés, et à en augmenter le nombre par
l’étude de la nature. Ici, il s’agit d’un travail de terrain, de base, de collecte, alors que
tout à l’heure il s’agissait d’un travail taxinomique de classement, de rangement, de
combinaisons, pour aboutir à des explications ou à des hypothèses. « L’éclectisme
expérimental est le partage des hommes laborieux, l’éclectisme systématique est celui
des hommes de génie. Celui qui les réunira verra son nom placé entre les noms de
Démocrite, Aristote et Bacon. »
L’éclectisme de Diderot peut donc se résumer en quelques points essentiels :
Penser et choisir par soi-même, ce qui est l’exact contraire de l’esprit sectaire où
les thèses sont celles d’un chef, d’un gourou auquel on se soumet.
Pratiquer le doute mais sans aller jusqu’au scepticisme, le doute étant une méthode
et non une fin en soi.
Privilégier le bon sens et l’esprit de fait.
Ce « penser par soi-même » qui aux yeux de Kant caractérise la philosophie des
lumières est à l’évidence consubstantiel à l’idéal maçonnique, ce qui n’est guère
étonnant vu leur contemporanéité.

Au XVIIIe siècle
Mes sœurs et mes frères, en troisième partie de ce travail je vais évoquer mais
de façon beaucoup plus brève l’éclectisme cousinien. Beaucoup plus brève car les
notions abordées ici sont plus spécialisées et demandent un professionnalisme que
je n’ai pas. L’éclectisme, au sens moderne, est celui de Victor Cousin. C’est lui en
effet qui a proposé et propagé très largement le concept et vers 1830 l’éclectique était
pratiquement synonyme de philosophe. Philosophe, c’est-à-dire celui qui oppose le
libre exercice de la raison à la soumission exigée par le traditionalisme théocratique.
Si l’éclectisme antique, puis celui des lumières, désignaient en fin de compte un
art du choix, l’éclectisme cousinien est différent : il désigne à la fois une méthode
philosophique et une théorie de l’histoire de la philosophie.
Pour Cousin et depuis le XVIIIe siècle, la notion de système est à la base de toute
philosophie : toute philosophie tend à la vérité, mais la découverte de la vérité passe
d’abord par sa mise en système. Qu’est-ce qu’un système ? « Un système n’est autre
chose que la disposition des différentes parties d’un art ou d’une science dans un
ordre où elles se soutiennent toutes mutuellement et où les dernières s’expliquent par
les premières. Celles qui rendent raison des autres s’appellent principes, et le système
est d’autant plus parfait que les principes sont en petit nombre ». Telle est la définition

60
du système dans l’Encyclopédie, définition empruntée à Condillac.
L’éclectisme cousinien se fonde sur ce principe qu’il y a de la vérité dans tous
les systèmes. Son but est de l’approcher. Selon lui, la philosophie existe en
totalité : il convient de la découvrir dans l’histoire et de l’organiser ensuite. Pour
remplir la première condition, il faut interroger tous les monuments légués par les
philosophes. Pour la seconde, il faut placer les questions dans leur ordre légitime
avec les idées consignées dans chaque système, de manière que le tout forme une
science méthodique, où l’on puisse voir d’un coup d’œil et ce que l’on sait, et ce qui
reste à trouver.
Ainsi la philosophie est dans l’histoire. L’étude philosophique de l’histoire de la
philosophie est le premier travail de toute philosophie. L’éclectisme de Cousin est
donc une philosophie du temps.

Soyons éclectiques
Après l’éclectisme Alexandrin et le Néoplatonisme qui ont sans doute joué un rôle
dans la genèse des traditions primordiales de la Franc-maçonnerie, après l’éclectisme
du siècle des lumières de Diderot dont les préceptes sont si souvent superposables
à l’idéal maçonnique, après l’étude des systèmes et la connaissance de l’histoire de
la philosophie que nécessite l’éclectisme cousinien, je vais terminer en évoquant
l’éclectisme médical. Au Ier siècle, un certain Docteur Agatinus fonda l’école médicale
éclectique dont les plus célèbres représentants furent Celse et Galien.
La démarche médicale ne peut être qu’éclectique. La relation malade médecin est
une succession de choix réfléchis, argumentés mais où l’intuition peut être utile, et où
interviennent la personnalité du patient, celle du thérapeute, l’obligation des moyens
mais aussi leur faisabilité, technique, économique etc…
Comme en médecine, je pense que l’éclectisme est une vertu maçonnique
indispensable, indissociable de la tolérance et de la liberté.
Mes sœurs et mes frères, avec Hypathie, Diderot, Rabelais, Cousin, et comme me
le conseillait mon père : « soyons éclectiques ».

61
LE COURAGE

Éthique individuelle – Éthique démocratique

Pourquoi parler du courage ? Sans doute pour rappeler à quel point le courage
détient et la clé du sujet, de l’individu, et la clé du collectif. Montrer ici comment le
courage est une théorie du sujet – et j’y reviendrai – et comment il est une vertu
démocratique à restaurer pour assurer à la démocratie justement sa durabilité.
L’enjeu n’est pas d’asséner aux hommes une obligation de courage, un
commandement de moralité.
Loin de moi l’idée de donner une quelconque leçon de courage. Dans son cours au
Collège de France, lorsque Michel Foucault définit le dire vrai, c’est-à-dire la parrêsia,
il donne d’ailleurs cette précision : pratiquer la parrêsia n’est pas simplement « tout
dire », c’est « tout dire, mais indexé à la vérité ». Le « parrèsiaste », celui qui parle
vrai, dit en effet ce qu’il pense mais surtout il « se lie à cette vérité, il s’oblige, par
conséquent, à elle et par elle ». Pour qu’il y ait parrêsia il faut que le « sujet [en disant]
cette vérité qu’il marque comme étant son opinion, sa pensée, sa croyance, prenne
un certain risque, risque qui concerne la relation même qu’il a avec celui auquel il
s’adresse ».
Nous sommes donc à l’opposé d’un dire communicationnel. Je ne ferai aucune
leçon de courage. Encore une fois, il ne s’agit pas de dire un dire qui « oblige les
autres » mais d’évoquer ensemble un dire qui s’oblige.
Entendons-nous également sur ce qu’est le parler vrai. La vérité n’est pas un
dogme. Devenue dogme, la vérité ne serait que croyance.
Pour le dire autrement, prenons Nietzsche, ce théoricien du courage qui ne dit pas
son nom mais qui conquiert sa philosophie à l’aune de ses désillusions. Il a traversé
le froid pendant la jeunesse – c’est tout le début du « Gai savoir » et sans doute
pour cette raison, il a su décrire les voluptés d’une absence de goût de la vérité.
Les philosophies du courage parfois diffèrent : là où certains plaident le bûcher des
vérités, Nietzsche convoque le bûcher des vanités. Si pour d’autres, ne pas avoir
peur ce sera révéler la vérité, avoir le goût des dévoilements, même forcés, pour
Nietzsche, le chemin sera plus orphique : se contenter des voiles et de l’accueil, faire
de la connaissance une hospitalité devant l’énigme, et surtout ressentir l’indulgence
devant son passé. Et tel le Roquentin de « la nausée » de Sartre, à nouveau se dire :
« Alors peut-être que je pourrais […] me rappeler ma vie sans répugnance. Peut-être
qu’un jour, en pensant précisément à cette heure-ci, à cette heure morne où j’attends,
le dos rond, qu’il soit temps de monter dans le train, peut-être que je sentirais mon
cœur battre plus vite et que je me dirais : « C’est ce jour-là, à cette heure-là, que tout
a commencé ». Et j’arriverais – au passé, rien qu’au passé – à m’accepter ». Savoir
enfin commencer, tel est l’acte courageux. Convoquer « son » heure, naître, alors que

62
nous étreint un sentiment d’érosion du sujet.
Être dans un rapport vrai au monde, c’est cela convoquer son heure. Il est midi.
Pourquoi une théorie du sujet ? Parce que cette chose qu’il faut faire, dit
Jankélévitch, c’est à moi de la faire. La délégation à autrui s’arrête là.
Le courageux est celui qui comprend que le cogito moral se pratique séance
tenante. Seule temporalité viable, le présent. Cela se passe ici et maintenant. C’est là
une autre manière de vivre l’instant présent, l’à propos de Montaigne. Être courageux
devient alors l’autre versant d’une sagesse. Celle d’être présent à soi-même affranchi
des sphères fantasmatiques. Le courage nous assure l’être en phase car il ne se
déporte ni vers le futur ni vers le passé. Il est irrémédiablement là. Une sorte de vraie
ontologie. Sans doute, le moment où l’on éprouve la finitude et où on la dépasse.
L’éternité séance tenante. On croit que la lâcheté dit la vérité des hommes, mais rien
de tel. Seul le courage dit leur singularité. Leur irréductible. Pour Vladimir Jankélévitch,
c’est le moment où la distance, voire l’ironie, du courageux s’inverse. C’est le moment
de « sérieux », un sérieux qui n’est pas défini par le dogme qu’il porte mais par la
temporalité à laquelle il convie. Sérieux parce que maintenant, tout de suite. Sérieux
parce que la délégation est impossible. En ce sens, l’acte moral courageux et l’acte
contemplatif partagent ce sens du présent et de l’instant. « Le bien est une chose qu’il
faut faire séance tenante, sur-le-champ. »
Le futur du courageux est celui de la minute qui vient. « Non, la bonne volonté ne
remet pas à demain ce qu’elle peut faire séance tenante et toute affaire cessante ».
Le rôle de l’intellect ? « Desserrer l’urgence des improvisations hâtives en maintenant
l’avenir à bonne distance » [Jankélévitch].
Mais ne nous trompons pas. Le courageux n’est pas exempt de l’art de temporiser.
« Desserrer l’urgence » peut – s’il ne devient l’alibi d’un ajournement systématique –
être une maxime courageuse. On peut laisser « bâiller un intervalle de temps entre
l’excitation et le passage à l’acte ». Cette temporisation n’est, en ce sens, jamais
totale. Le courageux fait irrémédiablement l’expérience, en dernière instance, de la
non-éternité des choses. Si le téméraire peut croire en son immortalité, le courageux
sait que la finitude crée la seule temporalité. La vérité, c’est que le temps manque
déjà. Ainsi le moratoire du courage est impossible. Il y a toujours un à faire et il est déjà
trop tard. Disons presque trop tard pour ne pas offrir aux à-quoi-bonistes un autre type
d’alibi. « La volonté du bien ou, ce qui revient au même, la bonne volonté […] consacre
à toute minute cet avènement de l’effectivité que la mort réalise une seule fois, à la fin
de sa vie et quand il est trop tard, et en débouchant dans le non-être. […] La bonne
volonté [..] est donc bien à sa manière une médiation de la mort, elle est l’inversion
continuée de cette mort : elle nous entretient dans la salutaire tension de l’urgence
». Si le contemplatif connaît le sens du présent, le courageux en assume la fonction.
Nos vies inféodées à une urgence falsifiée ne connaissent en rien le salut qu’elle peut
parfois représenter. Le courageux, lui, perçoit derrière l’urgence l’effectivité profonde.
Il sait déconstruire les illusions d’urgence et faire, en revanche, de la théorie du sujet
une authentique urgence.
« Cette chose qu’il faut faire, c’est moi qui dois la faire », telle est l’autre maxime de

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Jankélévitch.« C’est moi qui dois la faire ; et non pas quelqu’un en général, non pas ce
moi-en-soi, qui n’étant ni moi, ni toi, ni lui, mais seulement on, est la personne qui n’est
personne ». Et telle est sans doute la difficulté. Car le « on qui n’est personne » est
sans doute notre viatique habituel. Notre vie journalière est le fruit de ce « on ». On vit
sans vivre. On vit en attendant et la mort et la grâce, mais de façon si peu différenciée
qu’on manquera les deux. Le courage, d’une certaine manière, c’est déjà cela : l’autre
nom d’un rendez-vous avec soi-même.
À l’inverse, Vladimir Jankélévitch destitue les rusés de l’ordre du courage. Car
les rusés sont ceux-là même qui vivent aux dépens de leur propre remplaçabilité. Ne
pas y être. Donner le change. Croire que l’on berne ou que l’on profite du fait même
de se sentir si peu convoqué par le commandement. Esquiver pour mieux jouir de
l’existence. Être surtout remplaçable. Et les voyages des rusés peuvent construire
les odyssées contemporaines. « Le moi qui n’est pas moi redevient une troisième
personne quelconque, c’est-à-dire n’importe qui, c’est-à-dire […] aucun homme,
comme l’ingénieux Ulysse chez les Cyclopes : c’est ainsi que l’homme odysséen,
évasif, fertile en stratagèmes […] se réfugie dans la zone crépusculaire contentieuse
de l’approximation, là où il n’y a que des individus de rechange et où chacun, en
vertu d’un alibi infini, est l’autre de tous les autres, sans être jamais lui-même ». C’est
pourquoi la « morale » capitalistique aime tant les rusés. À rusé, rusé et demi. Le
capital s’inscrit dans une morale sadienne. « Sade imaginait une utopie sexuelle où
chacun avait le droit de posséder n’importe qui ; des êtres humains, réduits à leurs
organes sexuels, deviennent alors rigoureusement anonymes et interchangeables.
Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et
femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d’échange ». Mais voilà, le
système saura exploiter les « rusés », du moins leur donner raison : ils sont bel et
bien interchangeables, échangeables, substituables. L’un vaut pour l’autre. Or, seul
le courage pourrait leur redonner cette unicité qui les sauverait du piteux commerce.
Leur propension à s’anonymiser les rend, en effet, plus vulnérables encore, eux
qui s’ingénient à devenir les invisibles du système. Le grand marché du monde se
nourrit de ces invisibilités-là. Au contraire, revendiquer l’insubstituable, faire surgir
l’irréductible en soi suffiraient à faire cesser le troc, du moins à le déstabiliser.
Reprendre courage, c’est ainsi retrouver le chemin de la subjectivité inaliénable. Être
irremplaçable, être « nominativement concerné ». La clause est de conscience car
elle est « de désignation personnelle ». La morale jankélévitchienne n’est, en ce sens,
qu’une suite de compressions ou de commandements à l’irréductible. Non seulement
il s’agit de faire et de refaire le déjà fait et le à faire, mais il s’agit de le faire séance
tenante, à l’instant même – sorte de compression du présent – et par moi seul –
compression de toutes mes contradictions ou dispersions.
Parce qu’il fait de nous un sujet, parce qu’il fait de nous un agent de notre vie, le
courage est, au final, plus protecteur du sujet que le manque de courage. Renoncer
à ses principes, sur le long terme, provoque toujours une érosion du sujet, dont il ne
sera pas si simple de guérir.
« Que chacun ressente donc comme une invitation personnelle cette exhortation à

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agir, se considère comme personnellement, exclusivement, absolument visé par une
exigence qui, pour la conscience philosophique, s’applique à tous les autres, mais
pour une bonne volonté innocente me concerne seul comme si les autres n’existaient
pas ».
Privilège du moi ? C’est à lui qu’incombe le courage.
L’injonction au courage rappelle qu’au cœur des affaires publiques l’instance du
moi reste prioritaire, l’instance privée, intime au sens où son for intérieur est convoqué.
Il n’y a pas de cité valide sans souci de soi.
Pas d’intérêt public sans implication et convocation du moi.
Cela ne signifie pas que le moi détient l’exclusif et l’exhaustif des affaires publiques.
Mais qu’en tant qu’irréductible aux autres et potentiellement convocable, il est le socle
sur lequel s’édifie l’intérêt collectif. Si chacun prend sur soi d’être courageux, si chacun
assume l’injonction, alors la cité cesse d’être ce lieu où chacun organise la fuite de
la morale. La politique devient au contraire le lieu même où cesse la fuite. Et l’on
pourrait considérer que c’est là une des définitions possibles de la cité : un lieu où
s’édifie, individuellement et collectivement, l’éthique, une certaine éthique de vie et où
s’entérine la fuite de la morale. À quoi bon faire cité sinon ? Quel serait, de nouveau,
le fondement d’une cité organisant la fuite de la morale ?
Là où il y a courage, il n’y a pas besoin d’utopie.
En liant le souci de soi et le souci des affaires publiques, comme l’avait déjà fait
Socrate, nous avons commencé justement à tisser ce lien entre matrice individuelle
et matrice collective. Je voudrais rappeler maintenant en quoi le pacte parrésiastique
soutient l’exercice du pacte social. En quoi il est garant de la valeur et de la qualité de
l’espace public.
Nous le savons tous, la démocratie est ce lieu, d’une ambivalence profonde, ce
lieu où s’énonce un dire vrai, un dire socratique, un dire philosophique, qui régénère
la démocratie, et qui rappelle à quel point la démocratie est cet espace où la vérité
et la liberté peuvent rester conciliées. Mais, la démocratie, est bien sûr le lieu aussi,
de l’instrumentation de la parole, le lieu démagogue, le lieu sophistique. C’est alors
Calliclès qui mène la danse, face à Socrate. Au mieux, Gorgias.
Qu’elle soit le lieu de la falsification de la parole et des valeurs est un travestissement
doublement difficile à déjouer dans la mesure où, déjà, c’est une perversion, mais
dans la mesure aussi où cette perversion, dans le système démocratique, peut donner
l’illusion d’être une action librement menée, légitime parce que disant une liberté
propre à l’homme, celle d’user du langage comme il l’entend.
Et pourtant, protéger la démocratie contre elle-même, c’est veiller à préserver le
lien intrinsèque et – on va dire régulièrement visible, même si la vérité aime à être
voilée –, donc à préserver le lien intrinsèque entre la démocratie et le courage de la
vérité, comme l’énonçait Michel Foucault dans son cours au Collège de France.
« Le peuple, le Prince, l’individu doivent accepter le jeu de la parrêsia. Ils doivent
eux-mêmes le jouer et reconnaître que celui qui prend le risque de leur dire la vérité
doit être écouté. […]. Cette espèce de pacte, entre celui qui prend le risque de dire
la vérité et celui qui accepte de l’entendre, est au cœur de ce pourrait appeler le jeu

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parrèsiastique ». Et de conclure sur la redéfinition des pacte et lien sociaux, comme
parrèsiastiques : « La parrêsia est donc, en deux mots, le courage de la vérité chez
celui qui parle et prend le risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu’il pense,
mais c’est aussi le courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la
vérité blessante qu’il entend ».
Qu’est-ce que la démocratie ? C’est précisément ce qui veille à maintenir
l’organisation de tels jeux parrèsiastiques, où le dire vrai s’exprime et ne tue pas celui
qui l’a proféré. Pour Foucault, c’est l’autre nom du pacte social, un pacte parrèsiastique.
La « qualité » démocratique ne se définit donc pas indépendamment de cette
interactivité parrèsiastique. Elle se pose comme l’ordre instituant un tel lien social
et politique. L’enjeu démocratique pourrait alors se définir comme le régime
institutionnalisant entre les individus non pas des liens de pouvoir qui contraignent
sans réciproque, mais au contraire comme un régime permettant de faire émerger ces
liens sans pouvoir, fondés sur une exigence réciproque parrèsiastique.
Cette définition parrèsiastique de la démocratie nous invite à penser celle-ci comme
le seul espace politique possible où la vexation n’est pas génératrice de violence,
voire où la vexation, l’expérience du renoncement ou du deuil de soi, peuvent s’avérer
constitutives de l’être collectif et individuel.
Ce qui place la démocratie du côté des espaces politiques résilients ou
susceptibles de créer de la résilience. C’est là une exigence de normativité spécifique.
La normativité démocratique est résiliente, réparatrice pour les individus qui ont le
courage de pratiquer le souci de soi.
Attention cela ne veut pas dire que la démocratie est l’espace de dévoilement
de la vérité. « La nature aime à être voilée » disait Héraclite. Donc, nullement l’idée
chez moi d’asséner – nous l’avions dit au début – une obligation de vérité à l’espace
démocratique global. Non, il s’agira plutôt de savoir protéger l’émergence de quelques
espaces démocratiques, émergence régulière, toujours continue, même si les espaces
changent, émergence liée parfois à des moments plus solennels où la parrêsia et le
lien qu’elle instaure entre les individus puissent exister.
La parrêsia n’est pas le produit d’une activité communicationnelle. C’est
une attitude, ou plutôt une matrice d’attitudes d’où la difficulté majeure en
médiacratie : le temps étant aux revendications communicationnelles pseudo-
parrèsiastiques, l’épistémologie du courage vire à la seule communication politique du
courage. Et le courage devient alors en politique, ou plutôt en communication politique,
l’instrument stratégique par excellence. Et l’homme parrèsiastique le masque du
sophiste.
Preuve que la parrêsia n’est pas affaire de communication, elle relève de l’adoxia.
Elle prend le risque majeur de déplaire (et non pas de plaire en déplaisant ou en
provoquant, voie classique de la communication polémique, à tendance blasphématoire
et populiste).
Qu’est-ce que l’adoxia ? Par définition, c’est la mauvaise réputation. Mais nous
nous dirons plutôt, c’est la pauvreté, c’est le dépouillement, dépouillement dont se
réclamaient les cyniques. On pense bien sûr à Diogène, mais allons plutôt vers

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Épictète, qui sait se garder d’une adoxia trop vindicative qui relèverait plus de la
provocation que du courage.
Si le cynique est un modèle de courage, c’est parce qu’il fait l’épreuve d’une
transgression qui ne cherche ni à plaire ni à instrumenter mais simplement à être au
plus près du dire vrai, c’est-à-dire au plus près de cette capacité à se dire soi-même.
Ce qui est exemplaire dans l’attitude cynique ne relève pas de la provocation, mais
de l’expérience radicale d’être un avec soi-même.
S’il y a dépouillement ou pauvreté, c’est bien là, dans « l’émergence de la vraie vie
comme vie autre, scandaleusement autre », recréant l’ordre des valeurs. Car rien n’est
plus radical ou étranger que ce moment d’intime fusion avec soi-même. Et c’est là où
le profil du courageux est un profil souverain. Il s’agit bien de récupérer une maîtrise
de soi, de s’imposer comme sujet souverain, sans pour autant pratiquer l’illusoire
souveraineté sur les autres.
La vraie souveraineté est une misère de pouvoir. C’est d’ailleurs ce que nous
enseigne la souveraineté du courage. L’homme souverain reste miséreux. « Le
cynique est un vrai roi, seulement c’est un roi méconnu, un roi ignoré, un roi qui,
volontairement, par la manière dont il vit, par le choix d’existence qu’il a fait, par le
dépouillement et [le] renoncement auxquels il s’expose, se cache lui-même comme
roi. […] Au cœur de cette monarchie du cynique, qui est une monarchie de fait et pas
simplement idéale, vous retrouvez l’acharnement de soi sur soi [Foucault]. »
Si le cynique reste un parangon pertinent du dépouillement ascétique, il n’en
demeure pas moins que le défi est plus complexe pour un individu né dans nos
sociétés contemporaines où l’expérience de la pauvreté ne renvoie pas aux mêmes
modalités. Il ne s’agira pas en effet de se dédouaner de tout attachement mais de
distinguer entre les faux et les vrais, les nécessaires et les superfétatoires.
« Être sans chagrin et sans crainte », c’est être libre, mais pas nécessairement être
sans maison, sans femmes et sans enfants [Epictète].
L’enjeu, pour le citoyen courageux, c’est à l’instar du cynique, de trouver la manière
la plus « serrée » de lier son discours et sa vie.
Ce qui prévaut, c’est la nécessité de la règle de la non-dissimulation. Une
transparence avec soi-même ou plutôt une aptitude à être sous le regard de soi-même.
Chez Épictète, la non dissimulation, c’est vivre et se savoir vivre sous ce regard
intérieur.
Nous ne sommes pas seuls, mais toujours sous le regard d’un œil intérieur. Le
souci de soi est une exigence du non oubli de soi.
Et les rhéteurs ont ce talent de créer l’oubli de soi-même. Ce qui distingue la parole
socratique de la parole rhétorique, c’est bien cette capacité pour l’une à dire le souci
de soi et pour l’autre, l’oubli de soi.
Michel Foucault ne manque pas de commenter ainsi le discours de Socrate ouvrant
l’Apologie : « Mes adversaires, eux, sont habiles à parler […] ; moi au contraire, dit-il,
je parle tout simplement, tout directement, sans habilité et sans apprêt. […] Et ils sont
d’ailleurs si habiles à parler qu’ils voudraient bien faire croire que c’est moi qui suis
habile à parler. […] Ce sont mes adversaires qui mentent, mes adversaires qui sont

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habiles à parler, mais ils sont si habiles à parler qu’ils en arrivent même à me faire
presque oublier ce que je suis. Par eux, j’ai presque perdu la mémoire de moi-même ».
Sans doute pour cette raison suis-je devenue et enseignant-chercheur en
philosophie politique et psychanalyste pour rappeler à quel point une cité ne peut nous
faire perdre la mémoire de nous-mêmes et, simultanément, combien il est dangereux
pour les individus de perdre la mémoire des cités qu’ils bâtissent et qui les protège.
On pose souvent le courage comme le sceptre du leadership. Sans doute,
est-ce vrai même si c’est tout de même plus subtil que cela. Les courageux sont
des commençants, dit Jankélévitch. Des commençants et des recommençants,
même si à chaque fois ce recommencement est toujours différent, et donc toujours
commencement. « Ce qui est fait n’est nullement fait », dit Jankélévitch. « Ce qui
est déjà fait n’est pas encore fait ». Certains jugeront alors qu’il ne sert à rien d’être
valeureux, que c’est là le plus sûr chemin du labeur et de la non reconnaissance.
Comment les en dissuader ? Car ils ne se trompent pas quand ils évaluent ainsi le
courage. Pour Jankélévitch, la ressource continue d’être en soi, comme si c’était là
l’autre nom de l’essence humaine ou de son for intérieur. « Disons plutôt que, comme
ces joies d’un convalescent qui redécouvre le charme d’exister, l’effort, tel l’oiseau
Phénix, régénère inlassablement dans les cendres de la tâche accomplie ». Tel est
donc bien l’autre nom du courageux, un convalescent. Un sujet qui a éprouvé dans sa
chair la violence de la vie. La jeunesse du courage durera jusqu’à la fin du monde…
Outil de leadership bien sûr, mais surtout outil qui préserve le sujet de sa propre
érosion et qui protège contre l’entropie démocratique. Un outil de gouvernance,
en somme. Un outil de régulation, même. Il existe, de nos jours, une forme de
découragement généralisé, ressenti particulièrement dans le monde du travail.
Les gens tombent malades, deviennent dépressifs alors qu’ils n’ont pas de fébrilité
initiale. Certains vont même jusqu’au suicide. Ce malaise est directement lié, bien
sûr, au retour et au renforcement de la précarisation. Mais il faut rajouter à cela, une
précarisation morale si j’ose dire, dans la mesure où l’on assiste aujourd’hui à un
désaveu des valeurs qui sont renversées, falsifiées par l’ordre néolibéral ambiant.
L’hyper rentabilité, la performance et l’individualisme sont portés aux nues, alors que
nos humanités nous ont appris à relativiser aussi tout cela et à chercher davantage
la plénitude, l’individuation, et une liberté articulée à l’égalité. Or rien n’est moins vrai,
psychologiquement parlant, que l’obsolescence de ces valeurs. Les individus et les
sociétés croient qu’ils vont pouvoir être les passagers clandestins de la morale, que
la lâcheté est plus « payante » que le courage… Ma thèse c’est qu’ils se trompent,
et qu’au contraire, pour l’être humain, et pour les sociétés – donc tant pour la psyché
individuelle que la psyché collective –, le prix de la lâcheté et du renoncement est
beaucoup plus cher à payer que le prix du courage. Petite anecdote, en Allemagne,
la courbe des congés maladies progresse d’autant plus que celle des grèves diminue.
La lâcheté quotidienne constitue une forme d’apocalypse rampante. Elle fabrique de
l’érosion de la personne, de l’isolement et met en danger les structures collectives.
Peur et courage sont liés. Le courageux est celui qui éprouve la peur, qui ne la
nie pas, mais qui ne se laisse pas enliser par elle. Il la dépasse. Le courageux n’est

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pas le téméraire, l’intempestif. Bien sûr, la figure homérique du courage existe, mais
elle demeure une figure de l’hybris : Achille l’illustre parfaitement. La vérité d’Achille,
c’est son talon. Je défends une autre idée, que le courage s’éprouve à l’aune du
découragement. De fait, tous les hommes peuvent être courageux car nous avons en
partage cette peur, et on peut avoir aussi en partage ce dépassement de la peur. Si
nous paraissons, de nos jours, moins courageux, ce n’est pas parce que nous avons
perdu le sens du courage mais parce que notre idéologie utilitariste nous fait croire
que le courage est antinomique de la réussite. C’est vrai que le courage est sans
victoire, qu’il est sans capitalisation : ce n’est pas parce que j’ai été courageux que je
peux m’exempter de l’être demain. Pour autant, le courage est sans échec possible
car ce qui compte dans le courage ce n’est pas le résultat mais l’acte.
Le courage réhabilite tous les échecs possibles. Il démontre, d’une certaine
manière, que l’échec est une illusion. Il est plastique : là ce sera résister et rompre, là
ce sera endurer et tenir. Le courage n’est pas l’apanage exclusif de l’extraordinaire.
Le courage, c’est aussi ce qui vous fait devenir courageux, le petit acte quotidien qui
alimente l’estime de soi et lutte contre l’entropie collective.
Le courage ce n’est pas la vertu, c’est « l’ouvert » de la vertu, l’effort perpétuel,
la santé, la volonté de ne pas laisser la dégénérescence l’emporter si facilement. «
Ce que Platon reproche à la démocratie, écrit Bensaïd, est de n’être pas fondée en
vérité, de ne pas pouvoir produire les titres de sa légitimité première. » Tel est donc
l’enjeu : pallier le défaut de vérité de la fondation démocratique, en lui substituant une
fondation dans le logos affilié au dire vrai parrèsiastique.
À l’inverse, sous le populiste sommeille souvent le réactionnaire aimant à dénoncer
toute sorte de déclin. À défaut de déshonorer le pouvoir, on déshonore le logos et l’on
médit. On accuse l’intelligence du siècle pour mieux lui retirer ses privilèges.
« Ne tombons pas dans le travers vulgaire qui est de maudire et de déshonorer
le siècle où l’on vit », écrit Hugo. Erasme a appelé le seizième siècle, l’excrément
des temps, « fex temporum » ; Bossuet a qualifié ainsi le dix-septième siècle : temps
mauvais et petit ; Rousseau a flétri le dix-huitième siècle en ces termes : cette grande
pourriture où nous vivons. La postérité a donné tort à ces esprits illustres. Elle a dit à
Érasme : le seizième siècle est grand ; elle a dit à Bossuet : le dix-septième siècle est
grand ; elle a dit à Rousseau : le dix-huitième siècle est grand ».
Le parrèsiaste tient son courage notamment du fait qu’il accepte « avec simplicité et
calme le milieu où la Providence le place ». « Quelles que soient les hontes de l’instant
présent, poursuit Hugo, quels que soient les coups dont le va-et-vient des événements
nous frappe, quelle que soit l’apparente désertion ou la léthargie momentanée des
esprits, aucun de nous, démocrates, ne reniera cette magnifique époque où nous
sommes ».
Ne pas déshonorer le logos ni accuser l’intelligence, voilà un bel enjeu pour la
démocratie. Un enjeu, de surcroît antipopuliste, sans doute hélas, trop peu populaire.

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HUMILITE

Humble tout au long de mon chemin maçonnique

Humilité sans soumission


J’ai choisi de vous parler de l’humilité, car elle représente une valeur essentielle à
acquérir, la condition sans laquelle aucune métamorphose, aussi subtile, progressive
et profonde soit-elle, ne peut s’accomplir. L’humilité consiste à prendre conscience de
ses propres faiblesses, de son insuffisance. Se comporter humblement, sans orgueil
ni vanité, c’est adopter une attitude respectueuse plus que soumise.
Au même titre qu’il faut éviter de confondre conviction et dogme, pouvoir et
domination, il importe de distinguer humilité et humiliation, même si la racine est
identique. Faire preuve d’humilité n’est pas dégradant mais au contraire rend
plus grand. Cette acquisition est plus au moins difficile selon notre personnalité et
l’importance du poids du conformisme et des habitudes qui pèse sur chacun d’entre
nous.
La méthode maçonnique nous montre la voie au travers de ses rites, symboles et
coutumes.

Le cabinet de réflexion
L’illustration de cette méthode commence par la première épreuve à laquelle nous
sommes confrontés : le cabinet de réflexion qui symbolise la terre et son lien avec
l’humilité ; la terre dont la racine latine est humus ; cette terre associée à la mère
nourricière où se développent les germes et les semences, cet humus qui va permettre
au futur maçon de naître en favorisant la germination de cette nouvelle graine.

La porte basse
La première fois où le récipiendaire entre dans le temple, c’est en passant par la
porte basse ; avant d’être conduit entre les colonnes, le grand expert lui dit : « Baissez-
vous, la porte est très basse.»
Quelle que soient sa position sociale ou sa fortune, ce premier pas, le récipiendaire
le fait courbé, comme tous les autres francs-maçons avant lui, sur un pied d’égalité,
dans la même situation de simplicité et d’humilité. Humilité est à prendre dans le
sens de simplicité et non d’infériorité. Franchir la porte du temple de cette façon, c’est
accepter l’ignorance dans laquelle nous nous trouvons et accepter de se laisser guider
avec confiance, en aveugle, par quelqu’un qui possède une connaissance qui nous
échappe encore. Faire confiance est une preuve d’humilité car c’est admettre qu’un

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autre sait ; il sait aussi bien si ce n’est mieux que moi-même. La porte basse doit faire
prendre conscience qu’il faut savoir se faire tout petit parfois.

Les métaux
En passant la porte, l’initié est privé de ses métaux, symbole de l’attachement
aux fausses valeurs du monde profane. II devra apprendre à se détacher des choses
futiles et ne considérer que les qualités humaines et la nature profonde de chacun.
Ici nul besoin de mettre en avant, de façon ostentatoire, ses relations, sa fortune, ses
diplômes, son savoir pour se grandir auprès des autres. A trop vouloir paraître, on
oublie tout simplement d’être.

Le silence et la parole
La voie de l’humilité est également induite par le contrôle de la parole. Elle
commence par le silence de l’apprenti. Cette obligation le contraint à résister à la
tentation de se valoriser au détriment d’autrui. Ce silence imposé doit lui permettre de
réapprendre à parler, c’est le principe même de la méthode maçonnique qui consiste
à apprendre à communiquer : « Donnez-moi la première lettre et je vous dirai la
seconde... ». A l’image du nouveau-né, l’apprenti ne sait pas parler ; ici il ne sait rien,
il a tout à apprendre.
Cette parole est aussi contrôlée pour chacun des membres de l’atelier puisqu’elle
est limitée à trois prises de parole par tenue, ce qui doit permettre d’aller à l’essentiel
sans perdre de temps en verbiage incessant.
Après la planche d’un orateur, quelle qu’en soit sa nature, le silence est de rigueur,
pas d’applaudissements venant flatter son ego.
Le rituel de la triangulation de la prise de parole permet de prendre une certaine
distance et tempère cette impétuosité qui conduit à réagir immédiatement
sans prendre en compte tous les éléments et sans peser l’importance des mots
prononcés ; mots qui peuvent froisser malencontreusement sans intention de le faire.
L’importance de la parole se trouve renforcée par le fait que l’être humain seul en
possède l’usage. II doit considérer cette parole, qui le distingue de l’animal, comme
un privilège, ne l’utiliser qu’à bon escient et apprécier à sa juste valeur son humble
condition d’être humain. La logorrhée n’a jamais été la qualité du sage ; celui qui ne
sait pas, ne cesse de monopoliser la parole, s’exprime haut et fort ; celui qui sait parle
peu.
De l’Orient à l’Occident
Au cours de l’installation du nouveau collège des officiers, lorsque le Vénérable
Maître descend de charge et qu’il est installé au poste de couvreur, ce moment-là
représente une image forte d’humilité. La première et seule fois où j’ai assisté à cette
cérémonie, je l’ai trouvée très émouvante et empreinte de dignité. Passer d’officier
occupant la charge la plus élevée à officier occupant la charge la plus humble, nous

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enseigne que nous avons tous la même valeur et que celui qui se trouve un jour dans
la lumière et le lendemain dans l’ombre, reste fondamentalement le même. C’est aussi
une façon de faire comprendre que tout est éphémère.

Le tutoiement
La coutume veut que tous les membres de la Franc-maçonnerie, considérés
comme frères et sœurs, se tutoient. Outre la fraternité que cela implique, l’acceptation
du tutoiement, indispensable pour installer des relations égalitaires, est une preuve
d’humilité.

Les agapes
II est également de tradition qu’au moment des agapes, l’apprenti prête la main à
l’intendance. II aide le maître des banquets dans la préparation du repas et le service à
table. C’est une façon de lui faire comprendre qu’il n’y a rien d’humiliant à exécuter des
tâches matérielles et qu’ici, il n’y a aucun privilège, c’est un passage obligatoire, c’est
la règle. Ce qui ne veut pas dire que l’apprenti est un serviteur, corvéable à souhait ;
c’est un geste de fraternité.

Le plan de la loge
Le plan de notre loge nous enseigne la dimension de l’univers qui met en évidence
la notion de l’infini et nous ramène à notre juste mesure en faisant naître un sentiment
d’humilité. L’infiniment petit face à l’infiniment grand. Son orientation vers la lumière,
nous indique la voie à suivre pour trouver la vérité. L’humilité est étroitement liée à
notre quête du vrai, à notre épanouissement personnel et humain.

Souvenons-nous de la porte basse


La méthode maçonnique n’a pas pour but d’asservir le maçon mais de le conduire
à se regarder et à voir le monde afin qu’il puisse accéder à la lumière. Comment, celui
qui reste centré sur lui-même, peut-il se tourner vers les autres et parler de fraternité ?
En observant le fonctionnement de l’être humain en communauté, dès qu’il est question
de pouvoir, de grade ou de poste à responsabili-tés, nous voyons apparaître trop
souvent des comportements individualistes où règne la loi du plus fort, de courses à la
promotion personnelle et non au service rendu à la communauté. Ce fonctionne-ment,
laissons-le au monde profane, faisons que notre espace soit privilégié et échappe à
la confu-sion. A quoi serviraient nos travaux si nous n’appliquions pas nos principes
fondamentaux ? La fierté, l’orgueil, la soif d’avoir et de pouvoir sont autant de vices à
combattre afin de préserver l’harmonie de notre loge, de notre ordre. L’humilité est une
vertu fondamentale pour laquelle nous devons tresser des couronnes.
J’espère ne jamais oublier qu’un jour je suis passée par la porte basse.

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LA TRANSMISSION

Dialogue d’apprentis

Le jeune apprenti :
Ma sœur, nous devons parler de la transmission. Hier encore j’étais une profane.
Pour moi la trans-mission c’est faire passer à ceux qui viennent après nous, et cela se
fait par l’écrit, l’oral et l’exemple. Jeune initiée, je me retrouve perdue dans un monde
de symboles. Peux-tu me dire qui va m’aider et me transmettre la connaissance dont
j’ai besoin pour avancer sur mon chemin ?
Le futur compagnon :
Tu as raison ma sœur, la Franc-maçonnerie, avec ses idéaux, traverse les âges,
inchangée, grâce à la transmission. Seule la méthode est transmissible puisque le
chemin de chacun est différent et que le secret maçonnique est indicible. Tu n’as pas
acquis la qualité de franc-maçon le jour de ton initiation ; tu vas le deve-nir petit-à-petit.
Qui va t’aider ? Tous vont t’aider. Mais surtout, tu vas chercher.
Le jeune apprenti :
Que vais-je chercher ? Dans quelle direction ?
Le futur compagnon :
Tu vas chercher toujours. Cela va devenir une attitude. Chercher sans vraiment
savoir ce que tu cherches, sans toujours comprendre ce qui t’entoure. Admettre que
tu ne sais pas, apprendre à tâtonner. Petit à petit tout fera sens pour toi. N’oublie pas :
cherche et tu trouveras, demande et l’on te répondra, frappe, et l’on t’ouvrira.
Le jeune apprenti :
Je veux chercher, je veux poser des questions, mais comment faire puisqu’en tant
qu’apprentie je dois me taire ?
Le futur compagnon :
Oui, pendant les travaux de la loge, nous gardons le silence, pour une meilleure
écoute, pour une ob-servation attentive. Il y a transmission aussi pendant les travaux,
par le rituel, que nous comprenons différem-ment et d’une manière plus riche à chaque
nouvelle tenue, car entre temps nous avons acquis des connais-sances. Par ailleurs,
les planches préparées par nos sœurs et nos frères, nous insufflent, petit-à-petit, cet
esprit maçonnique qui doit nous animer.
Le jeune apprenti :
Peux-tu me dire s’il y a encore d’autres moyens d’apprendre ?
Le futur compagnon :
J’ai envie de te dire qu’en franc-maçonnerie, tout est transmission. L’installation
du temple par exemple, où tu apprends la signification des objets, le sens de leur
placement ; il en est de même pendant les instructions avec notre second surveillant,
les discussions lors des agapes (et même au moment de la vais-selle), lors de

74
réunions amicales entre apprentis, lorsque nous échangeons avec un maître, un
compagnon ; les événements de la vie de la loge, ceux que nous partageons avec
d’autres loges sont également sources de transmission. En franc-maçonnerie, rien
n’est anodin, tout est chargé de sens et tout doit être transmis.
Le jeune apprenti :
Et la chaîne d’union, à quoi sert-elle ? Qu’est-ce qu’elle transmet ?
Le futur compagnon :
De l’émotion. Elle transmet de l’émotion. Lorsque le grand expert est allé te
chercher pour te faire en-trer dans la chaîne d’union, alors que tu venais d’être initiée,
tu as donné tes mains nues à des étrangers qui t’ont acceptée et que tu as acceptés
comme frères et sœurs. Connais-tu un équivalent dans le monde profane ?
Le jeune apprenti :
Non. Je me souviens de cette première chaîne d’union, où je suis restée seule
jusqu’à ce qu’on vienne me chercher. J’étais intriguée, désemparée, puis j’ai compris
que même la dernière arrivée avait sa place en-tière dans ce cercle humain. J’ai
ressenti une profonde émotion, j’ai trouvé ce moment très intense et chargé de
spiritualité.
Le futur compagnon :
Alors ce jour-là quelque chose de spécial t’a été transmis.
Le jeune apprenti :
Quand j’ai lu mon travail lors de ma première instruction, j’étais encore sur une
logique de travail pro-fane. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Le futur compagnon :
Au fur et à mesure que les valeurs de la franc-maçonnerie te seront transmises
et que tu les feras tiennes, tu comprendras, tu verras et tu vivras les choses
différemment. C’est une lente alchimie que l’assimilation des valeurs, et des façons
de penser et de raisonner des francs-maçons. Nous nous transformons par petites
touches imperceptibles, et s’il est difficile de s’en apercevoir au jour-le-jour, c’est bien
souvent en regardant par-dessus son épaule qu’on voit le chemin parcouru. Tu verras
aussi que le regard que tu portes sur les autres, change au fur et à mesure que tu
progresses.
Le jeune apprenti :
Quand aurai-je fini d’apprendre ? Quand la transmission sera-t-elle achevée ?
Le futur compagnon :
Comme pour toutes les connaissances, il n’y a pas de fin. La transmission est un
processus continu, complexe, qui ne va pas uniquement du maître à l’apprenti. Tu
poursuivras ton perfectionnement par l’étude et la compréhension des valeurs de la
franc-maçonnerie durant toute ta vie maçonnique.
Le jeune apprenti :
Mais ces valeurs dont tu me parles, comment saurai-je que je les ai acquises ?
Le futur compagnon :
Lorsque tu sauras les transmettre à ton tour ma sœur.

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FAIRE DE SA VIE UNE ŒUVRE D’ART

Bannir la petitesse et ignorer la haine,

Choisir le vrai, le beau de la nature humaine.

Pour réussir sa vie avec option bonheur,


Et pour suivre la voie qui mène à l’idéal,
Parmi les déceptions, les manques et les douleurs,
Semer sur le chemin des cailloux de cristal.
Accéder au pays où l’autre est un miroir,
En associant au corps, le cœur, l’esprit et l’âme,
Chercher la vérité, modifier son regard,
Et, au tréfonds de soi, laisser grandir la flamme.
Pour réussir sa vie dans son évolution,
Par-delà déceptions, échecs et récidives,
Et tirer du passé les plus grandes leçons,
Semer sur le chemin des pensées positives.
Irradier de chaleur, de lumière et d’espoir,
Vivre ses émotions, sentir et partager,

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Tout en sachant donner, apprendre à recevoir,
Rester vivant en soi, jamais n’abandonner.
Pour réussir sa vie avec option sagesse,
Trouver la paix du cœur, en sachant pardonner
A chaque être intérieur ses manques et ses faiblesses,
Et attirer à soi l’amour et le respect.
Bannir la petitesse et ignorer la haine,
Prendre de la hauteur pour apprécier la vie,
Choisir le vrai, le beau de la nature humaine,
Et, sur ce chemin-là, rencontrer l’harmonie.

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