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Sessions nationales

"Rendez-vous commun" IHEDN/INHESJ

"Le phénomène de judiciarisation"


Monique Castillo
Professeur de philosophie à l’université de Paris XII

19 octobre 2012

INSTITUT DES HAUTES ÉTUDES DE DÉFENSE NATIONALE


Service communication - Contact : 01 44 42 54 15
1 place Joffre - 75007 Paris Premier ministre

www.ihedn.fr
institut national
des hautes études
de la sécurité et de la justice
Extrait de la journée

"Rendez-vous commun"

Sessions nationales de l’Institut des

hautes études de défense nationale

(IHEDN) et de l’Institut national des

hautes études de la sécurité et de la

justice (INHESJ)
Monique Castillo
Rendez-vous commun IHEDN/INHESJ – Amphithéâtre Foch – École militaire

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"Le phénomène de judiciarisation"

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"Le phénomène de judiciarisation"

Le phénomène de judiciarisation
Monique Castillo
Professeur de philosophie à l’université de Paris XII

Quand on parle de judiciarisation, on désigne à Mon approche introductive s’efforcera de sérier


la fois une pratique du droit et un phénomène la nature et le niveau des argumentations, afin
de société, puisque l’extension grandissante d'éviter un certain nombre de confusions ; pour
du recours au droit correspond à un comporte- introduire le problème, en effet, il convient de
ment nouveau du public vis-à-vis des litiges et commencer par écarter les malentendus.
conflits qui émaillent la vie collective. La princi-
pale question qui divise les esprits est celle de Plusieurs types d’argumentation sont utilisés
savoir s’il s’agit d’un phénomène irréversible pour faire approuver ou craindre la judiciarisa-
qui serait caractéristique des démocraties post- tion de la société :
modernes ou s’il s’agit d’une crise de société et - Le premier type d’argument est pragmatique :
même de civilisation, la civilisation européenne il incite chaque profession à se conformer à
ne sachant plus résister à un individualisme une orientation jugée désormais irréversible
atomiste qui finit par dévorer les institutions de la vie sociale pour s’en accommoder et en
collectives. faire un facteur de professionnalisme. Don-
nant la parole aux juristes, j’examinerai les
L’affaire d’Uzbin a intensifié la problématique et raisons et aussi les limites de ce pragmatisme.
l’a portée comme jamais sur la place publique.
Jusqu’ici, l’hôpital, puis l’école avaient été - Le deuxième type d’argumentation est poli-
touchés ; quelques illustrations commerciales tique : il considère qu’une nouvelle étape de
remarquables avaient également attiré l’atten- la vie démocratique se profile et que l’indivi-
tion des médias ; mais, avec la mise en cause dualisation des plaintes marque une priorité
de l’armée, il fallait bien affronter le cœur du de la société civile sur l’État. On s’interrogera
problème : avait-on affaire à une crise du lien sur l’ambivalence du rapport à la démocratie
entre l’armée et la Nation révélatrice d’un pro- que secrètent ces considérations.
fond délitement du lien social ? Ou bien s’agis-
sait-il d'une étape de plus dans la banalisation - Le troisième type d’argumentation est d’ordre
d’un processus qui touchera désormais tous les culturel : donnant la parole aux soldats, on
individus, à tous les âges et dans l’ensemble de pourra entendre la vitalité d’une certaine Idée
leurs relations au monde, affectives, familiales de la République, au-dessus des partis et des
et professionnelles ? jeux de pouvoir.

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Monique Castillo
Rendez-vous commun IHEDN/INHESJ – Amphithéâtre Foch – École militaire

Raisonnement pragmatique suffit à montrer que le recours au droit


dans le cadre de la judiciarisation comporte
Commençons par examiner l’argumenta- un aspect symbolique très fort qui déborde
tion pragmatique. Chacun peut affirmer qu’il une simple fonction technique. C’est pour-
est normal que toute personne, morale ou quoi il faut distinguer entre "juridiser" et
physique, soit soumise aux règles de droit. "judiciariser"1. "Juridiser", c’est mettre en
Pour comprendre la spécificité de ce qu’on accusation un individu qui a commis une
appelle la judiciarisation de la société, il faut faute (un soldat ivre qui tue un camarade,
commencer par faire une distinction entre par exemple ; un professeur qui use de
"juridiser" et "judiciariser". son pouvoir pour séduire un adolescent ;
un médecin qui distribue de la drogue,
"Juridiser" "Judiciariser" etc.) ; c’est une application classique du
droit : il est tout à fait normal de "juridi-
Le justiciable qui porte un litige devant les ser" ce qui concerne le respect des règles
tribunaux procède à un usage technique du qui rendent possible la vie commune ;
droit : il use du droit comme d’un moyen personne n’échappe à la loi qui vaut pour
d’atteindre une fin, la fin qu’il recherche tous. Mais "judiciariser" a une significa-
étant d’obtenir satisfaction par une répara- tion sociale et culturelle autant que juri-
tion et/ou une condamnation ; un exemple : dique : c’est un recours systématique à des
ma voiture a été volée, je demande qu’elle solutions juridiques à défaut de solutions
me soit restituée et qu’on me dédommage sociales, familiales ou professionnelles :
des frais occasionnés par son manque. Il mettre en accusation un régime alimentaire
s’agit de régler des rapports entre deux per- qui a échoué, c’est récuser la compétence
sonnes privées. du médecin qui est fondée sur son savoir ;
mettre en accusation un pompier qui n’a
Mais ce qu’on appelle aujourd’hui la judi- pas réussi à sauver une vie, c’est ne plus
ciarisation de la société suscite un nou- croire en son dévouement, etc. La "régula-
veau type de questions : peut-on traiter tion sociale", c’est, ou c’était, le fait que la
les relations qui existent dans une institu- confiance dans le savoir-faire, l’honnêteté
tion publique comme des relations entre et l’impartialité des professionnels évite les
personnes privées ? Un exemple suffit conflits ou bien sert à les régler à l’amiable.
pour sensibiliser au problème : un parent La vie familiale elle-même n’est pas à l’abri
d’élève veut porter plainte pour une mau- de la judiciarisation : si un adolescent a
vaise note ; il ne regarde plus le professeur confiance dans le jugement de son père, il
comme une compétence publique agissant
avec la déontologie liée à son statut, mais 1
Ce passage est extrait de notre contribution au colloque "Les
médiations : la justice autrement ?", dir. M.E Ancel et M.
comme un personnage qui transporte dans Castillo, Libri.fr.
son métier ses vices privés. Cet exemple

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"Le phénomène de judiciarisation"

acceptera l’interdiction de regarder la télé- le plus convaincant de l’argumentation


vision à la veille d’un examen, mais il peut pragmatique, car il fait reposer le droit sur la
arriver que des relations familiales dégra- force et, en règle générale, les juristes sont
dées conduisent à le faire condamner pour enclins à se méfier de la pression de l’opi-
abus de pouvoir ; il est arrivé qu’un père, nion publique souvent alimentée par l’émo-
ayant perdu confiance en son autorité, tion, une émotion grandement forgée par les
appelle le commissariat pour qu’on fasse médias.
lever son fils le matin.
L’argumentation pragmatique doit donc être
Puisque chacun constate l’augmentation de complétée : puisque la société est en proie à
la recherche de solutions juridiques dans la l’inclination judiciariste, il convient de la trai-
vie sociale, toute la question est de savoir ter de façon juridique et ce, pour la meilleure
si cette évolution doit être jugée normale des raisons : la responsabilisation. C’est ce
ou exceptionnelle ; s’agit-il d’une évolution qui est expliqué dans le même article et
ordinaire ou d’une crise ? appliqué au cas de la médecine : « La jus-
tice a dû s’imposer avant d’être intégrée par
Comme on l’a dit, le premier niveau d’argu- les professionnels comme une exigence à
mentation est pragmatique ; c’est le plus prendre en considération afin d’améliorer
usité (surtout parmi les juristes), est-ce le leur pratique plutôt que de déplorer cette
plus convaincant ? Examinons quelques res- intrusion et de chercher à la disqualifier ou
sorts de l’argumentation pragmatique. à la combattre. L’action judiciaire dans le
domaine médical en est une illustration par-
"Judiciariser", c’est suivre la nouvelle lante »3.
demande sociale
Ainsi l’argumentation pragmatique la plus
Au cœur de l’argumentation pragmatique, il complète consiste à faire de la judiciarisation,
y a l’idée qu’il est inévitable de se soumettre dès lors qu’elle obéit à une augmentation des
à une pression sociale croissante. Dans demandes individuelles de réparation, une
un article publié dans la revue Inflexions responsabilisation professionnelle accrue.
de 2010, madame Onfray, procureur de la
République auprès du tribunal aux armées Pour examiner cet argument, il faut faire
de Paris, juge incontournable l’intervention appel à un autre juriste. Philip K. Howard,
judiciaire dans les affaires militaires au motif est un juriste américain qui s’est livré à
qu’elle « répond à des aspirations sociales une critique sévère de la judiciarisation
fortes »2. Ce n’est pourtant pas là l’aspect

la recherche d’un équilibre", revue Inflexions, N°15, 2010,


2
A lexandra Onfray, procureur de la République auprès du p. 75.
tribunal aux armées de Paris, "Le glaive et la balance : à 3
Ibid, p. 70.

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Monique Castillo
Rendez-vous commun IHEDN/INHESJ – Amphithéâtre Foch – École militaire

dont la pratique excessive dans son pays a y a bien une différence entre agir de façon
pour effet de nuire, précisément, à la res- responsable (attitude morale) et agir de
ponsabilité professionnelle. Son ouvrage façon à éviter la judiciarisation (par re-
s’intitule : Un monde sans avocat : restau- cours à des solutions assurantielles). C’est
rer la responsabilité aux États-Unis. Il met moins la responsabilisation qu’un confor-
d’abord en valeur les situations absurdes misme peureux qui répond aux excès de
où conduit l’abus de judiciarisme : « Un la judiciarisation. Aussi Howard oppose-t-
professeur de natation, sous le joug d’une il la responsabilisation à la judiciarisation,
directive, quasi unanimement acceptée au- parce que la responsabilisation vient de la
jourd’hui, proscrivant tout contact physique confiance des usagers dans l’institution et
avec les élèves, est acculé à demander à que vouloir mériter cette confiance corres-
chacun de ses apprentis nageurs : « Puis- pond à l’engagement des personnes dans
je poser ma main sur ton ventre ? » Alors, leur contexte professionnel.
et seulement alors, il peut s’autoriser à
maintenir ses élèves, les prévenant ainsi La judiciarisation s’entretient elle-même
d’une éventuelle noyade. Une jeune fille de
quatorze ans est victime d’une congestion La judiciarisation ne favorise pas inévita-
cérébrale à l’école, mais on attend une blement la paix civile, mais elle favorise la
heure et demie avant d’appeler une ambu- pénalisation, elle tend à recourir à la puni-
lance, parce qu’un règlement interdit aux tion comme solution unique ou ultime de
enseignants de contacter les urgences en tout conflit social (récemment, une grande
l’absence de permission du chef d’éta- surface a été condamnée parce qu’un client
blissement. Charles Cullen, un infirmier avait glissé sur une feuille de salade). C’est
suspecté depuis des années du meurtre un phénomène qui n’apaise pas les relations
de plus de quarante patients, sévit encore sociales, mais les envenime et contribue à
d’hôpitaux en hôpitaux, parce que ses an- installer une société de contrôle généra-
ciens employeurs, craignant le contentieux, lisé sur la base de l’individualisation des
ont pour politique de ne pas stigmatiser contrôles. C’est pour éviter la judiciarisa-
leur personnel par de mauvaises apprécia- tion que les médecins se protègent par des
tions professionnelles »4. contrats d’assurances multiples et qu’ils font
signer des décharges à leur patient avant
Ce qui ressort de ces quelques exemples certains actes médicaux majeurs. Ainsi, il est
est que la judiciarisation ne favorise pas facile de voir que la judiciarisation se nourrit
inévitablement la responsabilisation, car il de la judiciarisation elle-même. On finit par
accepter la judiciarisation des professions
(l’école, la santé, récemment l’armée) pour
4
Philip K. Howard. Life Without Lawyers: Restoring Responsi- qu’elle protège de la judiciarisation elle-
bility in America. New York, Book review by Andrew Jay
McClurg, Social Science Research Network. même.

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"Le phénomène de judiciarisation"

Ainsi, certains militaires souhaitent la judi- la destitution progressive de l’État de droit


ciarisation pour éviter le soupçon d’être un comme transcendance unificatrice, créatrice
corps protégé. Faudra-t-il désormais que le d’un corps politique de citoyens, au profit de
soldat qui s’engage dans l’armée signe une la montée en puissance de la société civile
décharge stipulant par avance qu’il accepte comme source plurielle « d’une multiplicité
de recevoir la mort (tout comme, à l’hôpi- de lieux de production et de gestion de la
tal, on signe des documents qui déchargent norme juridique »6. La réalisation de l’unité
la responsabilité de l’anesthésiste face au collective comme mode d’action de l’auto-
risque d’attenter par maladresse à notre vie). rité de la loi cèderait la place à une produc-
tion plurielle, individualisée, et à une gestion
L’argumentation politique multiple des normes juridiques. S’il existe
bien une demande accrue du droit, ce n’est
Ainsi, la priorité de l’individu s’est imposée, plus l’autorité de l’État, mais l’autosuffisance
la démocratie doit devenir une démocra- des individus que cette demande manifeste,
tie d’individus. Il est tentant d’interpréter observe Marcel Gauchet7.
ce phénomène comme une nouvelle vita-
lité de la démocratie. C’est l’orientation des Par suite, au lieu de la volonté générale et
juristes qui conçoivent cette extension du de la transcendance de la loi publique c’est
droit comme un développement plus grand une "flexibilité" du droit qui serait obtenue
et plus diversifié de la justice. Un professeur par la judiciarisation, flexibilité qui le rend
de droit vante la créativité de la société civile adaptable à la diversité des situations et à
qui prendrait une sorte de revanche contre la mutabilité des besoins : « la loi et le règle-
l’autorité pesante de l’État-Providence5. ment seraient ainsi de moins en moins les
éléments d'une raison métasociale, l'incar-
Flexibilité juridique nation de « garants métajuridiques » et de
plus en plus perçus et utilisés comme un
D’une manière générale, la judiciarisation ensemble de ressources sollicitées et mode-
traduit une option sociétale favorable à la lées par les acteurs en fonction des besoins
prééminence des règles de droit dans la et suivant les relations de pouvoir, les rap-
régulation des activités commerciales, so- ports de force existants » explique Jacques
ciales, culturelles et politiques, impliquant Commaille8. On comprend que l’opportunité
un recul de l’État, de l’autorité de l’intérêt finit par l’emporter sur la légalité, et l’on au-
général et de la souveraineté de la loi issue rait donc bien affaire à un changement des
de la volonté générale. Les juristes, tout
comme les sociologues du droit, observent 6
Jacques Commaille, Normes juridiques et régulation
sociale, L.G.D.J., 1991.
7
Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie, Paris,
5
Michèle Guillaume Hofnung, La médiation, Puf, Que sais-  Gallimard, 1998.
je ?, 1995. 8
Op. cit. p. 16.

9
Monique Castillo
Rendez-vous commun IHEDN/INHESJ – Amphithéâtre Foch – École militaire

mœurs comme changement de culture juri- Le victimisme


dique ; ce changement de culture juridique
correspondrait à l’entrée du droit dans l’âge La flexibilité du droit n’est pas la seule figure
postmoderne de la civilisation européenne, de la judiciarisation, celle-ci s’accompagne
dont les caractéristiques, explique encore d’une montée en puissance du victimisme. Le
Jacques Commaille, sont le pragmatisme victimisme donne l’impression de prolonger,
et le relativisme, l'utilitarisme et l'esprit de d’accentuer, d’intensifier la dynamique démo-
compromis. Autrement dit : il est utile de cratique de l’égalisation : celle des conditions,
mettre le droit en harmonie avec les muta- celle des chances et celle des espérances.
tions des sociétés postindustrielles, de four- Mais il faut encore s’entendre sur les mots. Il
nir à l’économie la sécurité juridique qui lui faut distinguer entre deux sens de ce qui est
est nécessaire et de laisser une plus grande nommé "victimisme". Le mot désigne, d’une
initiative aux acteurs. part, une attention aux victimes qui est liée à
l’essence de la démocratie et à ses valeurs :
Observons que l’on parle aussi de "post- c’est l’attention prêtée au plus faible, le sou-
démocratie" pour désigner le recul des tien apporté au plus vulnérable, la protection
souverainetés et l'hégémonie de normes des défavorisés, etc. et c’est là une forme de
transnationales sans légitimité populaire. l’égalité des chances ; mais il est un autre sens
À l'échelle européenne, par exemple, une du "victimisme", dont l’inspiration plus récente
citoyenneté postnationale serait appelée à consiste dans la priorité accordée aux victimes,
transformer totalement la notion même de dans le domaine du droit notamment. Dans ce
peuple au bénéfice de la notion plus souple cas, la victimisation devient une sorte de statut
et plus flexible «d'espace public», terme corrélatif d’une souffrance : l’enfant est vic-
mieux adapté à l'ère de la communication time parce qu’il est mineur, le handicapé est
de masse. La facture juridique, strictement victime parce qu’il ne peut complètement jouir
procédurale, de la naissance des normes des droits reconnus à chacun, le délinquant
serait devenue l’unique source de leur légiti- est victime d’une société vouée au culte de
mité. Le phénomène est également transna- l’argent, etc. Ce second sens est associé à une
tional, la surveillance exercée par les acteurs conception spécifiquement "providentialiste"
supranationaux fait reculer les prérogatives de la démocratie.
de la souveraineté des États : les médias,
les intellectuels, les ONG, les organisations Certains juristes refusent de considérer que
humanitaires et de défense des droits de les victimes doivent devenir la raison et le but
l'homme, et même les acteurs religieux de- des actions judiciaires, car le victimisme de-
venant les inspirateurs de réglementations vient alors une demande d’accès à la recon-
communes opposables aux États9. naissance de soi qui tend à prendre le pas
sur les autres modes de reconnaissance. On
Jürgen Habermas, "La Nation, l'Europe et la démocratie",
9
voit ainsi se répandre un culte des victimes
2000, revue Cultures en mouvement.

10
"Le phénomène de judiciarisation"

qui transforme la fragilité, la souffrance et diagnostic qui appelle un traitement théra-


la précarité en une sorte de droit prioritaire peutique, mais à un véritable avertissement
à une reconnaissance publique. Par le biais qui appelle un traitement politique ! « On a
des médias, la place des victimes s’agran- bien compris aujourd’hui que souffrir, c’est
dit au point de donner l’impression que ce être entendu »11.
sont elles qui imposent un nouvel esprit des
normes dans la vie sociale. Le procès passe Par ailleurs, l’élasticité du statut de victime
pour une thérapie nécessaire pour faire son peut se révéler choquante. En témoigne le
deuil, un phénomène collectif que la télévi- cas des bourreaux reconnus comme vic-
sion encourage en faisant de la douleur pri- times, comme le rapporte le livre Le temps
vée un spectacle public propre à nourrir une des victimes, cité plus haut : « Les vétérans
émotion collective (du moins provisoirement) de la guerre du Vietnam ont pu être recon-
au point d’acquérir l’autorité d’un fait social. nus victimes... d’avoir été des bourreaux
« La victime, au sens moderne, explique (quand ils l’avaient été). Comme si les an-
Caroline Eliacheff, apparaît lorsqu'il y a ciens kapos des camps de concentration
confusion des genres entre l’intime et le pouvaient demander réparation pour avoir
social. Elle devient alors une "institution" été embringués dans un système qui avait
soumise à toutes les exploitations et à fait d'eux des bourreaux ! » N’y a-t-il pas
tous les dangers nés de la disparition de la là un phénomène de dénaturation de l’idée
frontière entre le privé et le public. […] La démocratique ?
force que lui donne la puissance de l’émo-
tion n’est plus guidée par des objectifs ra- Ambivalence du rapport à la démocratie
tionnels. Et son investissement médiatique
et collectif vient ruiner le devoir qu’elle a Force est de constater que la judiciarisation
de se réparer parce que la publicité qui a des formes ambivalentes ; elle conduit
accompagne cette action est incompatible à ce qu’on appelle une "démocratie" des
avec la reconstitution de son intimité »10. individus, mais elle traduit tout autant une
certaine méfiance envers la démocratie. À
Un anthropologue-psychiatre expliquait ré- cet égard, elle exprime le même rapport
cemment que le traumatisme psychique est ambivalent du public à la démocratie que la
utilisé, aujourd’hui, comme moyen d’être demande de transparence. Comme la de-
entendu et reconnu dans l’espace public : on mande de transparence, elle veut être une
ne se plaint plus tant des inégalités sociales réponse à la défiance, mais qui, paradoxa-
que des effets psychologiques des inégalités, lement, entretient la défiance. La judiciari-
et, dans cette plainte, on n’a pas affaire à un sation favorise le soupçon et l’individualise.
Quand il s’agit d’opérations militaires, le
10
Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière, Le temps des
victimes, Albin Michel, 2007, p. 273. 11
Richard Rechtman, revue Études, février 2011, p. 184.

11
Monique Castillo
Rendez-vous commun IHEDN/INHESJ – Amphithéâtre Foch – École militaire

soupçon qu’on pourrait chercher à couvrir L’instrumentalisation du droit


la violence militaire, comme on pourrait
chercher à couvrir la violence policière, La défiance n’est-elle pas elle-même nour-
est un aiguillon qui alimente la revendica- rie par la peur ? On observe, au sein même
tion du public, la mauvaise conscience des des attentes escomptées d’une justice qui
acteurs et va jusqu’à détruire la confiance se veut démocratique, que c’est moins le
dans l’institution elle-même. sentiment du juste que la peur de subir une
injustice qui en devient le ressort12, avec une
Là est le problème : la demande de judicia- nouvelle élasticité qui fait craindre une sorte
risation révèle à la fois notre confiance et d’illimitation passionnelle. Le sentiment
notre méfiance envers la démocratie. Nous d’injustice s’alimente d’une multiplicité de
souhaitons que la démocratie soit fondée peurs, peur de l’erreur médicale, peur de
sur des valeurs communes et partagées l’échec scolaire, rejet de l’imprévisibilité en
par tous et que cela soit visible ; mais la contexte militaire et refus de la faillibilité
suspicion généralisée finit par engendrer la dans le contexte juridique lui-même... autant
méfiance envers la démocratie. de symptômes d'une sensibilité démocra-
tique qui finit par identifier toute forme de
On attend de la judiciarisation qu’elle souffrance à une injustice. Si bien que la jus-
manifeste et qu’elle prouve la valeur de la tice pourrait bien finir par être malade d’une
démocratie, mais on exprime aussi autre hypertrophie du droit.
chose quand on réclame de la judiciari-
sation, à savoir qu’on doute que la vertu Par suite, le droit devient l’instrument de
démocratique soit vraiment pratiquée et nouvelles passions démocratiques, leur
qu’on soupçonne les individus d’être plus nouveauté ne les empêchant pas d’être des
facilement cupides, égoïstes, tricheurs et passions… C’est ainsi qu’on se sert du droit
menteurs que vertueux. La judiciarisation pour faire homologuer des victoires jugées
est utilisée comme moyen de dévoiler la progressistes et leur conférer indirectement
triche, le mensonge ou la cupidité, sur- une caution morale opposable à l’opinion pu-
tout quand ces individus occupent des blique. C’est le cas, par exemple, des homo-
postes clés dans les institutions qu’ils sexuels : en sollicitant que le contrat d’union
représentent. Le rapport à la démocratie civile obtienne le même statut que le mariage
change : on demande à la démocratie de pour des raisons d’égalité démocratique, la
soutenir le droit au soupçon, à la méfiance communauté homosexuelle veut obtenir de
et à la surveillance ; l’éthique démocratique l’ordre juridique une forme de reconnais-
n’est plus ce qui encourage la confiance,
mais ce qui légitime la défiance. Nous utilisons quelques extraits de notre contribution au
12 

colloque "La justice : aux sources du juste", "Rencontres


philosophiques d’Uriage" – Philosophies.TV – 2011 :
http://ks39417.kimsufi.com/spip.php?article336.

12
"Le phénomène de judiciarisation"

sance morale et sociale13. C’est le cas aussi, Judiciarisation et citoyenneté


des minorités religieuses qui procèdent à ce
qu’un sociologue, Olivier Roy14, appelle un Nous arrivons ainsi à la dernière étape de
"formatage" juridique qui leur confère une notre réflexion : comment la judiciarisa-
existence publique légale et égale aux autres. tion s’accorde-t-elle avec la culture de la
La victimisation est aussi une manière de citoyenneté, qui, dans la tradition française,
se servir du droit pour faire homologuer sa rousseauiste et jacobine, s’associe au
revendication ou faire reconnaître une souf- concept de "mystique républicaine" ?
france source d’une légitimité spécifique ; elle
cherche à faire bénéficier d’une réparation C’est en donnant la parole aux soldats et non
qui n’est pas simplement financière (encore plus aux juristes que l’on pourra chercher les
que…), mais qui jouit du discrédit public mots qui permettent, non pas de répondre à
imposé à un autre, une manière d’infliger à la question (elle est bien trop difficile), mais
l’autre une dégradation symbolique (médecin, de chercher à la formuler.
professeur, entrepreneur).
La mystique républicaine
L’observateur finit par penser que, si on ins-
trumentalise à ce point le droit, c’est peut- Quand on lit sur Internet les réactions au
être parce que l’on ne sait plus très bien à drame d’Uzbin qui sont exprimées par les sol-
quoi sert la justice. Au lieu que la neutra- dats engagés dans le métier des armes, on est
lité de la procédure judiciaire soit reconnue frappé de lire une certaine permanence de ce
comme le moyen pacifique de substituer aux que Péguy appelait la mystique républicaine et
violences réciproques la voie du jugement15, qui désigne tout simplement le fait qu’une cer-
son caractère informel et distant donne au- taine Idée de la République échappe aux jeux
jourd’hui au grand public le sentiment que de pouvoir de la politique politicienne. Si cette
la justice est une simple fonction mise à son Idée peut prendre et garder de la hauteur, elle
service, comme l’école et l’armée, quand le doit à l’engagement des militaires, parce que
il réduit l’école à un moyen d’obtenir un cet engagement demeure intact dans sa fidé-
gagne-pain et qu’il ne voit dans la mort du lité à une certaine justice, celle de la priorité du
soldat qu’un accident du travail. bien commun sur les intérêts particuliers. Une
justice qui incarne l’autorité morale de la loi
en intégrant les volontés individuelles dans le
corps politique. La puissance morale de la loi,
expliquait Durkheim, arrête les passions parce
13
Antoine Garapon, Bien juger, Essai sur le rituel judicaire,
qu’elle permet de satisfaire la liberté en limitant
Odile Jacob, 2001, p. 226. l’anarchie désordonnée et insatiable des dé-
14
Olivier Roy, La sainte ignorance. Le temps de la religion sirs. Elle unit l’individu au groupe, réussissant
sans culture, Points Essais, 2012.
15
Antoine Garapon, op. cit., p. 269. une sorte d’individualisation par socialisation.

13
Monique Castillo
Rendez-vous commun IHEDN/INHESJ – Amphithéâtre Foch – École militaire

Un témoignage en est donné par la lettre de que comme un prestateur de services qui se
la famille d’un soldat mort en Afghanistan16 : met lui-même au service du confort et de la
prospérité des individus. Certes, des intérêts
« Il a choisi ce "métier" comme d'autres privés attendent de l’État une satisfaction
choisissent le sacerdoce, avec tout son cou- agrandie et garantie, mais une telle vision
rage et sa modestie. risque de réduire l’État à une simple société
Il savait que ce n'était pas un métier comme marchande.
les autres.
Il savait, dans son esprit, qu'il avait fait don De nos jours, la tentation est d’opposer deux
de sa vie. types de demande de justice qui se feraient
Il est tombé au combat, quelle qu'en ait été la guerre dans les esprits et dans l’espace
la forme. public.
Il est mort pour la France. C'est le destin de
certains soldats. C'est leur gloire, même s'ils L’une attend du droit qu’il suive la voie conti-
ne la cherchent jamais. nue de l’émancipation des mœurs, grâce à
Il ne saurait être question pour nous d'en une plasticité qui lui permette de se modeler
demander réparation à qui que ce soit. Et en fonction des besoins, du jeu des rapports
dans quel but ? Quel procès, quelle condam- de force et de la mobilité des situations.
nation nous consolerait de cette perte inesti-
mable ? Thomas […] n'est pas une victime La deuxième attend du droit qu’il résiste à
[…] Il était soldat. » un postmodernisme dévoreur et déstabilisa-
teur et qu’il soit le gardien d’un intérêt col-
Éviter le manichéisme lectif, notamment celui qui consiste dans la
préservation de l’unité du corps social et de
On se rappelle la formule de Péguy : « la l’autorité morale de la loi.
mystique républicaine, c’était quand on
mourait pour la République ; la politique Rousseau soulignait la difficulté de faire à la
républicaine, c’est à présent qu’on en vit »17. fois un homme et un citoyen. De nos jours,
Une conception analogue de l’État est culti- la figure du "citoyen-victime" donne une
vée, au xixe siècle, par le philosophe alle- autre actualité à la question : le politologue
mand Hegel : si nous donnons à la citoyen- Joël Roman en dégage le paradoxe : c’est
neté des ressorts simplement individuels en s’opposant à la collectivité que le ci-
et psychologiques, expliquait-il, alors il est toyen entend affirmer son droit de citoyen :
impossible de concevoir un État autrement « Désormais s’est imposée une figure du
citoyen-victime qui ne cesse d’ajouter à sa
16
Lettre adressée à La Saint-Cyrienne par la famille du lieu- liste de griefs envers la collectivité, récuse
tenant Thomas Gauvin, tombé en Afghanistan le 13 juillet pour lui tout risque en exigeant une sécu-
2011.
17
Ibid., p. 300. rité quasi absolue, et cherche sans cesse

14
"Le phénomène de judiciarisation"

à qui imputer le mal qui lui arrive. […] tion totalitaire et le taxeront de populisme,
Aujourd'hui, sujet de droit par excellence, il attitude primaire et réactionnaire, soumise
(le citoyen) est quasi devenu la figure idéale à l’émotion…
et nostalgique du citoyen moderne, délié de
toute responsabilité et tout entier détenteur Ces mots animent une guerre des signes
de droits. […] Rien d'étonnant dès lors à sur le plan médiatique, mais ils témoignent,
ce que le civisme se fasse procédurier et en profondeur, d’une certaine souffrance
que la justice soit la dernière institution que culturelle, résultat d’un déficit de cohésion
rencontre le citoyen-victime, qui cherche à culturelle du corps social. Elle se traduit
faire valoir son droit.18 » La judiciarisation par la peur de ne plus trouver de caution ni
n’est-elle pas aussi l’expression de cette de reconnaissance dans sa propre culture,
demande civique anticitoyenne et presque de devenir étranger à son langage, de ne
antisociale ? La demande d’un citoyen plus s'identifier à ses pratiques, c’est le
revendiquant des droits contre le citoyen sentiment d’une mécompréhension géné-
dépositaire de devoirs. ralisée, parce que les mots eux-mêmes
séparent les esprits. Sur le plan juridique,
Il importe au plus haut point d’éviter un c'est la peur d’être condamné avant d’être
conflit entre l’individu et le citoyen, une compris. Sur le plan politique, c’est l’im-
simplification manichéenne des attentes en possibilité de se sentir justifié par un corps
période de crise et d’insécurité. Une guerre commun, de faire consensus avec lui, la
des mots existe déjà entre les "individua- certitude de ne jamais obtenir de lui une
listes" de la démocratie taxés de laxisme adhésion assurée.
et les "communautaristes" de la Répu-
blique soupçonnés de populisme. Les uns Pour combattre le sentiment que la démo-
accusent les autres de démoraliser la vie cratie est un régime qui se fait la guerre
publique, de dégrader la tolérance en as- à elle-même à travers ses représentants,
sistance, la compassion en marginalisation, notre ressource ultime est culturelle  : notre
l’altruisme en un altérisme qui sacralise le culture juridique aussi bien que notre culture
culte du lointain au détriment de la solida- militaire défendent une vision particulière
rité avec le prochain. Les seconds, repro- de la vie en commun fondée sur la liberté
chant aux premiers de confondre rigueur individuelle. Une telle liberté est une valeur
et répression, réparation et exclusion, au partagée, et non pas seulement comme un
risque de se faire les adeptes d’une jus- bien privé : judiciarisation ne saurait vouloir
tice pénale jugée archaïque et prémoderne, dire séparation.
réduiront le républicanisme à une disposi-

18
Joël Roman, La démocratie des individus, Calmann-Lévy,
1998, p. 169-172.

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