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Traité de science politique

PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE

MADELEINE GRAWITZ ET JEAN LECA

1
La science politique
science sociale
L'ordre politique

P R E S S E S U N I V E R S I T A I R E S DE FRANGE
JA
67
T768
1985
V.l
Auteurs de ce volume i Sommaire

Bertrand BADIE professeur de Science politique à V Université de Clermont-Ferrand


Georges BALANDIER professeur de Sociologie à V Université de Paris I
Philippe BRAUD professeur de Science politique à l'Université de Rennes
Bernard D E N N I Institut d'Etudes politiques de Grenoble (Banque de données
socio-politiques)
Pierre FAVRE professeur de Science politique à V Université de Clermond-Ferrand
Elisabeth GAYON bibliothécaire conservateur à la Fondation nationale des Sciences
politiques
Madeleine G R A W I T Z professeur émérite de Science politique à V Université de Paris I
Stanley H O F F M A N N directeur du Centre d'Etudes européennes de V Université de Harvard
Bernard L A C R O I X professeur de Science politique à l'Université de Bordeaux I
Hugues LAGRANGE chargé de recherches au CNRS (GERAT, Institut d'Etudes
politiques de Grenoble)
Jacques LAGROYE professeur de Science politique à V Université de Paris I
J e a n LECA professeur de Science politique à l'Institut d'Etudes politiques de
Paris Plan général du Traité de science politique, vi
Aristide R. ZOLBERG professeur de Science politique à la New Schoolfor Social Research
(New Tork) Introduction générale, par M. Grawitz et J. Leca ix

P R E M I È R E PARTIE
LA SCIENCE POLITIQUE COMME SCIENCE SOCIALE
CHAPITRE I - Histoire de la science politique, par P. Favre 3
CHAPITRE II - L a théorie politique, par J. Leca 47
CHAPITRE m — Théorie politique formelle, par H. Lagrange 175
CHAPITRE IV - Les outils de l'analyse politique :
Section 1 - Outils et techniques de recherche, par B. Denni 241
Section 2 - Guide documentaire de l'étudiant et du chercheur en
science politique, par E. Gayon 283

DEUXIèME PARTIE
L'ORDRE POLITIQUE
CHAPITRE v - Le politique des anthropologues, par G. Balandier 309
CHAPITRE VI - D u pouvoir en général a u pouvoir politique, parPh. Braud 335
CHAPITRE VU - L a légitimation, par J. Lagroye 395
CHAPITRE VIII - O r d r e politique et ordre social, par B. Lacroix 469
CHAPITRE IX - L'influence des facteurs « externes » sur l'ordre politique
interne, par A. R. £olberg 567
CHAPITRE X - Formes et transformations des communautés politiques,
par B. Badie 599
ISBN 2 1 3 0 3 8 8 6 2 0 (édition complète)
ISBN 2 13 O38858 2 (vol. i)
CHAPITRE XI - L'ordre international, par S. Hoffmann 665
Dépôt légal — i r e édition : 1985, j u i n
Index des noms de personnes, 699
© Presses Universitaires d e F r a n c e , 1985
Index thématique, 710
108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris Table des matières, 715
Plan général VII

Plan général du Traité de science politique

2. Continuités et ruptures

V. Les institutions :
1 I Elections et référendums, par C. Emeri. — 2 / Gouvernements et exé-
cutifs, Parlements et législatifs, par J. Blondel. — 3 / Les Cours constitution-
nelles, par L. Philip. — 4 / L'administration, par G. Timsit. — S / Les institutions
judiciaires et répressives, par G. Soulier. — 6 / Les institutions locales et les
relations centre-périphérie, par A. Mabileau
Volume 1 I LA SCIENCE POLITIQUE, SCIENCE SOCIALE
L'ORDRE POLITIQUE VI. Changement politique et transformation des régimes, par A. Rouquié
VII. Les ruptures révolutionnaires, par F. Chazel
Introduction générale, par M. Grawitz et J. Leca Index des noms de personnes - Index thématique

1. La science politique comme science sociale


Volume 3 I L'ACTION POLITIQUE
I. Histoire de la science politique, par P. Favre
II. La théorie politique, par J. Leca Présentation, par M. Grawitz
III. Théorie politique formelle, par H. Lagrange
IV. Les outils de l'analyse politique : I. Psychologie et politique, par M. Grawitz
7 / Outils et techniques de recherche, par B. Denni. — 21 Guide docu- II. Science politique et psychanalyse, par R. Drai
mentaire de l'étudiant et du chercheur, par E. Gayon III. La socialisation politique ; défense et illustration, par A. Percheron
IV. Les cultures politiques, par Y. Schemeil
V. Participation et comportement politique :
2. L'ordre politique
1 I L'engagement politique, par D. Memmi. — 2 / L'orientation du compor-
V. Le politique des anthropologues, par G. Balandier tement politique, par A. Lancelot
VI. Du pouvoir en général au pouvoir politique, par P. Braud
VI. Les groupes politiques dans leur environnement, par J. et M. Chariot
VII. La légitimation, par J. Lagroye
VII. L'interaction des groupes politiques, par J. et M. Chariot
VIII. Ordre politique et ordre social, par B. Lacroix
VIII. Communication et action politique :
IX. L'influence des facteurs « externes » sur l'ordre politique interne, par A. R. Zolberg
X. Formes et transformations des communautés politiques, par B. Badie 1 I Langage et politique, par F. Bon. — 2 / Médias et politique, par F. Balle
XI. L'ordre international, par S. Hoffmann IX. Elites et leaders, par C. Ysmal
Index des noms de personnes - Index thématique X. L'action de l'Etat, différenciation et dédifférenciation, par P. Birnbaum
Index des noms de personnes - Index thématique

Volume 2 / LES RÉGIMES POLITIQUES CONTEMPORAINS


Volume 4 I LES POLITIQUES PUBLIQUES
Présentation, par J. Leca Présentation, par J.-C. Thoenig
I. Généralités : le comparatisme, par J. Blondel
I. L'analyse des politiques publiques, par J.-C. Thoenig
1. Types de régimes II. Les politiques institutionnelles, par J.-L. Quermonne
III. Les politiques industrielles et économiques, par J. E. S. Hayward
II. La démocratie, par G. Lavau et O. Duhamel IV. Les politiques agricoles, par C. Servolin
III. Le totalitarisme : V. Les politiques du cadre de vie, par F. d'Arcy et Y. Prats
1 I Théorie du totalitarisme, par L. Ferry et E. Pisier-Kouchner. — 21 Socio- VI. Les politiques sociales et sanitaires, par B. Jobert
logie des totalitarismes, par P. Ansart. — 31 Tradition et révolution dans le VII. Les politiques de formation, par J. Markiewicz-Lagneau
national-socialisme, par K. D. Bracher. — 4 / L'URSS ou le totalitarisme exem- VIII. Les politiques de la culture, par G. Saez
plaire, par H. Carrère d'Encausse. — 5 / La Chine ou les tribulations du totalita- IX. Les politiques des autorités locales, par Y. Mény
risme, par J.-L. Domenach X. La politique étrangère, par M. Merle

IV. L'autoritarisme, par G. Hermet Index des noms de personnes - Index thématique
iX

Introduction générale

Le présent traité est le premier ouvrage collectif en langue française consacré


à l'exposé systématique des principaux domaines et problèmes de la science
politique tels qu'ils sont à l'heure actuelle recensés et organisés p a r l'ensemble de
la profession. Malgré les imperfections, les hésitations, les emprunts et tendances
diverses de la discipline, il nous a semblé que le moment était venu de m a r q u e r
une étape de réflexion, de considérer le chemin parcouru, d'analyser les orientations
pour l'avenir, surtout de dresser u n bilan.
Plusieurs modalités étaient possibles : ouvrage théorique exprimant une
option en faveur d'une école et d ' u n programme, profession de foi en forme
de manifeste, catalogue d e recherches empiriques présenté comme une encyclopédie,
étude des domaines jugés importants introduits par les mots clés d'un dictionnaire
critique ? La science politique en France est actuellement caractérisée p a r la
variété de ses domaines de recherches et l'hétérogénéité de formation de son
corps enseignant et de ses chercheurs où juristes, historiens, sociologues et philo-
sophes se rencontrent utilement... q u a n d ils se rencontrent (ce qui n'est pas assez
fréquent). O n constate de plus une continuelle interpénétration entre les travaux
scientifiques, les productions culturelles générales (essais, mémoires, reportages,
réflexions)... et les prises de positions politiques. Il nous a donc p a r u opportun de
constituer u n outil de travail utile aux professionnels d'un certain niveau (ensei-
gnants, chercheurs, étudiants avancés) 1 . O n espère aussi q u ' u n public intellectuel
plus large, au-delà d e l'Université, p o u r r a s'intéresser aux productions des « poli-
tologues » (puisque c'est le terme que la presse française emploie le plus volontiers) 2

1. D'où l'importance accordée aux références bibliographiques et documentaires et aux index destinés à mettre
en relief ce qui, de l'avis des auteurs des différents textes, est vivant et actuel dans la recherche internationale
de science politique.
2. Il n'existe pas de substantif français communément admis pour désigner ceux qui font d e l à (ou des) science(s)
politique(s). A la commodité de l'anglais political scientist s'oppose la coexistence de deux désinences qui
expriment bien la situation sociale de la science politique, enseignée dans les Facultés de droit (d'où le terme
« politiste » qui rime avec « juriste ») mais fortement liée à l'anthropologie et la sociologie (d'où le « polito-
logue » voire le « politicologue » qui rime avec le sociologue). Nous emploierons indifféremment les deux
premiers termes dans les textes qui suivent.
X XI

en dehors des « temps forts » où cette espèce bizarre sort de ses laboratoires et de ses ne pas adhérer à une fin aussi noble ? Q u e le lecteur ne se méprenne pas :
salles de cours pour apparaître a u grand public les dimanches électoraux, afin de l'ambition nomothétique n'est nullement méprisable q u a n d elle est poursuivie
commenter les mystérieuses « estimations » et les « sondages-sortie-des-urnes » avec rigueur et austérité, mais l'honnêteté oblige à avouer que, mesurés à cette
qui permettent, dans la minute qui suit la clôture du scrutin, d'annoncer que aune, les « progrès » de la science politique sont assez minces (comme des autres
M . Dutronchet l'emporte avec une fourchette entre 50,5 et 51 % des suffrages sciences sociales d'ailleurs). Mais il ne faut pas exagérer l'importance de prétendues
exprimés ou que le parti de l'extrême-centre est crédité de 34 % desdits suffrages, « lois » qui, pour être parfois plausibles ou séduisantes, n'en sont pas moins insigni-
et de présenter une analyse mesurée mais ferme, tirée de la comparaison avec le fiantes, par exemple la proposition de Cari Friedrich d'appliquer le théorème de
Pythagore pour mesurer l'intensité d'une situation politique 3 .
référendum de l'an V I I I ou les élections cantonales de 1912. Le présent ouvrage,
tout comme les travaux académiques qui l'ont précédé, voudrait convaincre le D'autres lois sont plus intéressantes et probablement plus testables, par
public qu'il existe une partie immergée de ce (modeste) iceberg et que la science exemple la « loi de corruption de Lord Acton » : « O n ne peut donner à un
politique parle aussi d'autre chose que des mésaventures de l'électorat flottant et h o m m e le pouvoir sur d'autres hommes sans l'inciter à en mésuser — tentation
des avatars des régimes semi-présidentiels, même si les parties émergées attirent approximativement proportionnelle à la quantité du pouvoir exercé et à laquelle
légitimement l'attention des médias et permettent peut-être mieux que d'autres, très peu sont capables de résister. » L'ennui, nous rappelle l'impitoyable Popper,
est qu'elle est à peu près aussi banale que « les hommes ne peuvent vivre
d'arracher à la complexité déroutante du réel quelques bribes de savoir empirique
sans manger »; à le répéter on gagnera peut-être en sagesse pratique, mais pas
bien fondé.
en connaissance scientifique. Enfin, bien des lois sont excitantes (la seconde loi de
U n e entreprise comme celle-ci se justifie p a r son contenu et ses résultats. La
la thermodynamique par exemple) mais leur application rigoureuse à la science
lecture de ses 38 chapitres et de ses 50 contributions sera le test de son utilité et de
politique (et même à la plupart des sciences sociales) prend la forme de métaphores
son intérêt, et, comme toujours, les lecteurs et utilisateurs en seront juges. C'est
et d'images peut-être (trop) commodes mais peu rigoureuses. Pensons à « entropie »
pourquoi nous consacrerons quelques pages à exposer en quoi la science politique
ou « système ». La science politique, telle qu'elle se pratique, utilise des bribes
a progressé (1), quels sont les objectifs des présents volumes (2), l'éthique qui a
d'explications quasi nomothétiques ; les chapitres qui suivent en fournissent des
animé leurs promoteurs (3), enfin les principes qui ont présidé à l'ordonnancement
exemples, mais de « loi(s) fondamentale (s) » point. Faut-il pour autant s'affliger
des différentes parties (4).
de cette carence ? Il n'est pas prouvé que la présence d'une covering law soit
toujours une condition indispensable à l'intelligence scientifique, R a y m o n d Boudon
1. La science politique progresse l'a rappelé fortement dans u n livre récent 4 . Enfin, l'explication nomothétique
est-elle l'unique ou le meilleur moyen de parvenir à u n e intelligence d u « réel » ?
De quel progrès s'agit-il ? Nous ne voyons pas comment il serait possible
Problème lancinant pour une science politique dont l'objet (les aventures collec-
d'affirmer que les productions que nous allons présenter sont de façon intrinsèque
tives souvent meurtrières des hommes) s'empare de son observateur et l'investit
meilleures, dans ce que Weber appelait la « sphère des évaluations ultimes », que, a u point que ce dernier ne peut prendre la posture du biologiste devant ses
p a r exemple, celles de saint Augustin ou I b n Taimiya, pour ne pas mentionner cellules ou ses acides, du géologue devant ses pierres, voire de l'archéologue
Aristote, I b n Khaldoun ou Montesquieu. Est-ce un progrès dans le sens plus devant les siennes. La politique est en effet l'un des lieux privilégiés des passions,
limité que Weber lui affectait pour légitimer son' usage dans nos disciplines ? Le qui suscite le sentiment — ou l'illusion — de « peser », si peu que ce soit, sur les
concept de progrès serait ici lié au « technique », c'est-à-dire « à la notion de situations et les actions. Les plaidoyers en faveur d'une compréhension, de théories
« moyen » approprié à une fin donnée univoquement ». Ainsi le progrès de la méde- « interprétatives » ou « critiques », mais aussi l'importance persistante des
cine peut-il être mesuré à u n objectif tel que le maintien en vie du corps humain analyses de type institutionnel (où les lois sont fabriquées par les acteurs et non par
le plus longtemps possible. Si p a r exemple on prend pour fin la collecte de données les chercheurs) ou historique (où les lois sont alors remplacées par des récits et
et leur traitement quantitatif, le progrès de la science politique ne fait pas de doute : des séquences), montrent que la science politique ne peut pas (encore ?) se prévaloir
on « compte » plus, on compte mieux et, osons le dire, ces comptes donnent de la recherche de « lois » comme « fins données univoquement ».
(quelquefois) plus de résultats intéressants que bien des analyses qualitatives. Il
n'en demeure pas moins que si la mesure est u n moyen souvent indispensable et
économique pour découvrir quelque chose d'intéressant, elle ne peut être retenue 3. O u principe du « parallélogramme des forces». Le consentement et la contrainte seraient des forces engen-
drant le pouvoir; la valeur numérique de l'intensité de la situation serait égale à la racine carrée de la
comme critère de progrès de l'ensemble de la discipline. D'ailleurs la mesure n'est somme des carrés des valeurs numériques du consentement et de la contrainte. Depuis 1937, date de cette
pas un but en soi, il faut bien mesurer en fonction de ce que l'on cherche, c'est-à-dire proposition u n peu simplette, aujourd'hui bien oubliée, on s'est rendu aux objections de Popper portant
notamment sur le caractère arbitraire de la figure du rectangle appliquée à une situation, et surtout sur la
pour trouver une explication. légèreté scientiste de la création d'un parallélogramme à partir de forces trop indéterminées pour être
Le grand mot est lâché ; nous tiendrions enfin la clé du progrès de la science mesurables.
politique : la recherche d'explications fondées sur des « lois générales ». Comment 4. Raymond Boudon, La place du désordre, Paris, PUF, 1984.
XII Traité de science politique Introduction générale XIII

Si le progrès en ces différents sens est incertain, ou du moins discutable, « la partie « Etudes spéciales » trois grands domaines : « Institutions politiques » (où était
progression » en tant que développement d ' u n processus d'autonomisation et de incluse l'administration), « partis, groupes et opinion publique », « relations
professionnalisation ne saurait être contestée. L a preuve la plus évidente : nous internationales ». En 1983, l'American Political Science Association publiait son
n'éprouvons plus le besoin de définir longuement en quoi consiste la science volume sur « l'état de la discipline » (vu sous l'angle de sa province nord-
politique, ni même de débattre de son intitulé. « Science politique », « sciences américaine) et distinguait ainsi les domaines à étudier : théorie politique, métho-
politiques », « sciences du politique » ? L'idée q u ' u n e discipline doit avoir une dologie politique, processus politique américain (partis, assemblées, juridictions,
loi fondamentale, un objet construit et bien identifiable et des frontières incontes- politiques publiques, fédéralisme), études comparatives (notamment études du
tables n'est plus aujourd'hui la conception dominante de la science. Comme le développement et du changement), comportements micropolitiques (vote, opinion
rappelle Pierre Favre, « la notion de discipline n ' a pas ipistémologiquement de publique, etc.), politique internationale. L'évolution serait encore plus sensible si
sens » 5 . U n e discipline progresse à partir du m o m e n t où elle a fait ses preuves l'on infligeait a u lecteur les rubriques des annuaires des associations nationales
p a r la pratique de ses recherches obéissant à quelques règles méthodologiques de science politique ou les programmes des congrès mondiaux de l'Association
simples : dépasser la définition abstraite et a priori de son « objet »; reconnaître internationale de Science politique ou du Consortium européen de Recherche
la validité de la méthode scientifique; admettre que cette méthode n'est pas politique. Les grandes divisions n'ont pas changé mais elles se sont démultipliées
exclusive d'autres modes de connaissance qui peuvent éventuellement servir à une en nombreux sous-secteurs 6 .
critique utile de la méthode scientifique, pourvu qu'ils ne relèvent pas seulement de
la foi (ou de l'idéologie) mais se prêtent à u n protocole de discussion et d'observation.
3. T o u t aussi classique est la collectivisation du processus de recherche. La
C'est dans la pratique de la recherche, telle qu'il en est rendu compte dans les
« grande œuvre » qui m a r q u e son époque (un Tocqueville ou u n Weber) ne semble
chapitres qui suivent, que s'éprouve la vitalité de la science politique.
plus guère possible. Les œuvres importantes ne m a n q u e n t pas, mais elles sont
La « progression » de celle-ci est ainsi identifiée par le processus de son « régionales », dépourvues de cette dimension globale dont R a y m o n d Aron a u r a
développement. Celui-ci comprend, comme toute activité scientifique (ou plus peut-être été le dernier grand représentant. Les entreprises de Georges Burdeau
largement cognitive), professionnalisation, spécialisation, collectivisation, univer- et de Jean-Jacques Chevallier (auxquels il convient de rendre u n hommage parti-
salisation, mais avec cependant quelques nuances. culier) n'auront probablement pas de successeurs. Nous sommes au temps des
programmes de recherche (plus ou moins) collectifs, produits du système national et
1. La professionnalisation n'implique pas l'obligation, pour faire de la science international, avec ses « actions thématiques », ses « recherches collectives », ses
politique, d'appartenir à u n « corps » spécifique doté de ses propres règles de « appels d'offre » (dans le jargon bureaucratique français), ses innombrables
recrutement. Ce (ou ces) corps existe dans le monde académique, la majeure « panels », « ateliers », « planning sessions », « programmes conjoints » (dans
partie des collaborateurs du présent ouvrage y appartiennent, mais non pas tous. l'idiome international). Le processus ne se déroule pas sans à-coups : le producteur
Nos cousins et collatéraux historiens, sociologues, anthropologues et juristes solitaire par goût se sent marginalisé; inversement, des jeunes se plaignent à juste
nous ont apporté des contributions importantes. Le terme de professionnalisation titre de ne pas être suffisamment informés et guidés dans le dédale des réseaux de
signifie qu'il est désormais socialement légitime de faire profession de science poli- recherche. L'important est que cette évolution paraît irréversible (à vue courte
tique, à plein temps ou à temps partiel, et de, distinguer cette pratique de à tout le moins), entraînant u n changement dans le type de produit savant. La
l'activité d' « amateurs » dont la profession est ailleurs (dans l'administration, « grande œuvre » du x i x e siècle tirait de l'étude empirique d ' u n processus, d'une
l'économie, les affaires, le journalisme ou... la politique). La population des poli- institution ou d ' u n événement des formules générales et une théorisation complétée
tologues tend donc à s'autonomiser p a r rapport à celle des essayistes, reporters, p a r u n message éthique. Ce dernier caractère tend à disparaître de la recherche col-
mémorialistes, doctrinaires, et à pratiquer des règles du j e u de la connaissance lective, du fait également de la spécialisation des domaines. La science « libre p a r
obéissant de plus en plus aux règles du c h a m p scientifique international, où la France r a p p o r t aux valeurs » est un mythe attribué, à tort, à Weber. Cependant tendent
n'est pas assez présente; curieusement d'ailleurs, la fascination souvent grinçante à dominer les travaux où la recherche empirique à fin d'explication est séparée de
devant la science politique « américaine » (dont une partie des maîtres sont toute évaluation explicite fondée sur des choix de valeurs, non sans contestation ni
d'ailleurs nés en Europe) a fait oublier la collaboration européenne. critique d'ailleurs.

2. La spécialisation est peut-être le trait le plus frappant. En 1950 encore, le 4. V universalisation est sans doute le caractère le plus controversé et le plus
volume édité par l'Unesco sur La science politique contemporaine distinguait dans sa incertain de la discipline, en dépit de l'existence d'une œcuménique Association

5. Elle en a en revanche —- ô combien ! — socialement pour construire [un groupe, et lui assigner une identité 6. Par exemple la théorie politique formelle (Condorcet ne figurait même pas dans l'index des noms du volume
par la fixation des règles de production et de reproduction. de 1950), ou encore « sexe et politique », ou « analyse des idéologies ».
XIV Traité de science politique Introduction générale XV

internationale de Science politique où fraternisent académiquement Européens dans quelle mesure est-il pour l'instant autre chose que l'objet de recherches
de l'Est et de l'Ouest, Nord-et Sud-Américains, Indiens et Japonais, plus quelques érudites (mais confinées à quelques spécialistes) ou prétexte à de creux discours
Arabes et Africains, en attendant les Chinois. L a multiplication des chercheurs ne « universalistes »? 4 I Enfin il n'existe, m ê m e en Occident, que peu de « pro-
crée pas d'elle-même u n savoir universel. Il faut pour que cette condition soit grammes communs » structurant une communauté autour d ' u n code de conduite
remplie que, dans leur ensemble, ils adoptent une démarche semblable, utilisent unanimement accepté. L'opposition des intérêts ainsi que des théories rend
les mêmes concepts et reconnaissent mutuellement la validité de leurs résultats. difficile une cotation unique de la valeur des produits. Mais la science poli-
Nous n'en sommes pas là p o u r des raisons dont certaines sont superficielles et tique est-elle vraiment u n e exception à cet égard dans l'ensemble des sciences
d'autres plus profondes. sociales ?
Citons d'abord l'argument le plus faible : celui de la domination quantitative O n le constate, l'expansion de la discipline n'est pas aussi achevée q u ' o n
de la science politique américaine qui groupe 90 % des professionnels et probable- voudrait le croire. A cet égard u n indice ne trompe pas : la tendance à transplanter
ment des moyens. Situation peu saine, d'autant plus que 90 % de ces 90 % se limi- telles quelles les problématiques ou les théories construites pour d'autres recherches,
tent à l'étude de la politique des Etats-Unis qui n'est pas u n objet plus intéressant économiques, psychologiques ou biologiques par exemple.
q u ' u n autre.
O n relève aussi que la science politique, telle qu'elle se pratique actuellement, 2. Objectifs du présent Traité
s'est développée dans une « forme de vie » (le monde occidental bourgeois),
qui la rend incapable de comprendre les autres civilisations; peut-être... mais L'ouvrage se veut un exposé, le plus complet et systématique possible de
existe-t-il une production de l'esprit humain n ' a y a n t pas pris naissance dans une l'état de la recherche et des principaux problèmes théoriques et méthodologiques
« forme de vie » particulière, et ceci suffit-il à soi seul pour invalider cette actuellement en débat. Il exclut comme objet de chapitres spécifiques trois
production ? domaines habituellement inclus à juste titre dans la science politique : la philo-
D'autres raisons, plus solides, peuvent expliquer ce faible degré d'universalisa- sophie politique, 1' « histoire des idées », les relations internationales. Il y est fait
tion : 11 Les formes de vie non occidentales ne sont pas suffisamment étudiées dans plusieurs fois référence de façon particulièrement détaillée 7 . Le chapitre X I
une perspective comparative (malgré nos efforts, cet ouvrage en témoigne, d u volume 1 est entièrement consacré à l'ordre international mais dans une perspec-
on y reviendra) ; 2 / Beaucoup de sociétés sont rebelles à la science politique tive « contrapuntique » : il s'agit de savoir si l'on peut concevoir la « société »
professionnelle car celle-ci suppose des producteurs qui ne soient ni des clercs internationale comme « politique » et s'il est possible de lui appliquer les
légitimateurs, ni des militants oppositionnels ; or, dans de nombreux pays les méthodes de la science politique interne. Mais il n ' a pas été question, pas plus
intellectuels n'ont le choix qu'entre ces deux positions... ou l'exil. D e plus, les que pour les deux autres domaines évoqués, de faire l'exposé de tous les champs
régimes marxistes-léninistes, s'ils sont cohérents avec leur idéologie fondatrice, d'étude qui le constituent : deux ou trois volumes supplémentaires auraient été
ne peuvent qu'entraver une science politique professionnelle, du fait de la liaison nécessaires.
postulée de la théorie et de la pratique, de la suprématie de celle-ci, et de sa Notre homologue, malgré de grandes différences dans le nombre de volumes,
monopolisation p a r le p a r t i ; 3 / Le fait que la science politique contemporaine l'agencement du plan, les partis pris théoriques, serait le Handbook of Political
se soit développée dans le monde occidental bourgeois crée une barrière à son Science publié en 1975 sous la direction de Fred Greenstein et Nelson Polsby.
extension. N o n pas en droit, on l'a dit. Si l'on croit à l'universalité de la méthode Nous présentons u n découpage de la discipline en grands domaines non pas
scientifique, on a d'ailleurs d u mal à soutenir que la pureté originaire d e celle-ci juxtaposés de façon pragmatique, conventionnelle ou pédagogique (à l'instar
devrait être réservée (par quel miracle ?) à u n coin de la planète : il n'est pas des bilans présentés sous le titre The state of the discipliné) mais organisés sur la
de peuple élu en science, il y a seulement des terreaux plus ou moins favorables que base d'un plan raisonné. Le procédé présente l'avantage qu'il n'est pas nécessaire
d'autres. L'obstacle provient plutôt de ce que la science politique est sans cesse d'avoir lu les volumes précédents pour aborder avec profit les suivants.
oblitérée p a r les préjugés dominants de son monde particulier (occidental), de la L'ouvrage se veut consacré aux débats « scientifiques » plus q u ' a u x problèmes
manière dont le sens c o m m u n y conçoit le monde et construit son histoire. politiques pratiques ou aux derniers événements politiques. La stratégie de tel ou
Pour s'universaliser, la science politique doit se départiculariser, c'est-à-dire tel acteur, ou l'explosion démographique du Tiers M o n d e et son insolvabilité
accueillir les particularités multiples dans u n réseau de communication et u n croissante sont certes plus importantes pour nous, en tant que citoyens ordinaires,
langage communs (pour échapper à la fosse de Babel). Elle doit accepter et que les théories du pouvoir à somme nulle, de l'électeur médian, de la plus petite
inventorier les recherches de ceux qui ne ressemblent pas à ses fondateurs, et redé-
couvrir ce qu'il y avait de scientifique dans les pensées politiques des civilisations
7. Pour les deux premiers aux volume 1, chapitre I I ; volume 2, chapitres I I , I I I et I V ; volume 4,
non européennes, les stratèges chinois ou les théologiens et juristes musulmans chapitre I I I . Quant aux relations internationales, elles apparaissent aux volume 1, chapitre I X ;
p a r exemple. Chacun adhérerait à ce noble programme, sans doute, mais volume 2, chapitre V I ; volume 4, chapitre X .
XVI Traité de science politique Introduction générale XVII

coalition gagnante ou les théorèmes du minimax ou du maximin. Mais les pro- pour autant leur substituer une explication plus convaincante. La polémique ou la
blèmes pratiques dont notre sort dépend ne nous intéressent dans ces volumes que condamnation seules nous paraissent aussi nuisibles à la discussion scientifique que
si et dans la mesure où ils ont été convertis en problèmes scientifiques (pris ici l'argument d'autorité a u maintien de la science normale et instituée. Notre point
a u sens large de problèmes de connaissance réglée). La connaissance scientifique de vue personnel s'appuie surtout sur une analyse de la conjoncture : il est des
étant, nous le savons, une construction sociale, jamais complètement indépendante moments dans l'histoire de la connaissance où le choix exclusif d'une approche par
d'autres processus de construction sociale de la réalité, on ne pourra laisser de côté
une collectivité mène à des impasses plus q u ' à des découvertes, comme en témoignent
les problèmes actuels dont la gravité a d'ailleurs contribué à relancer la recherche
au sein des Universités nord-américaines les mésaventures de la théorie des groupes
scientifique, par exemple le totalitarisme, la crise de l'Etat dans le « capitalisme
dans les années 1950 et du behaviouralisme dans les années 1960. Gela ne condamne
avancé », la dérégulation des activités économiques, « le développement du sous-
pas les choix personnels, loin de là (et chaque auteur a opéré ces choix avec plus
développement ».
ou moins de souplesse) : une prise de parti sans équivoque et bien étayée nous
Nous ne prétendons pas pour autant jouer les candidats-conseillers du prince, paraît plus utile q u ' u n e trop grande souplesse. L'éclectisme dans une recherche
les ingénieurs sociaux, ou les militants intellectuels. C'est pourquoi, p a r exemple, individuelle engendre la confusion. Il s'agit ici d'autre chose, d'une entreprise
notre présentation des régimes politiques contemporains en trois grands types
collective où chaque participant, tout en j o u a n t le j e u et acceptant le plan général
(démocratie, totalitarisme, autoritarisme), n'est certes pas dépourvue dans son
qui lui a été soumis, garde son autonomie. Sans prétendre à l'exhaustivité, nous
principe de jugement évaluatif à la fois sur ce qui est idéalement souhaitable et
voulons donc présenter les différentes approches en compétition, sans en exclure
réellement condamnable, mais nous soutenons également que ce « handicap »
aucune, du moins p a r m i celles qui, à notre avis, sont encore vivantes. Cette
(à notre avis inévitable, à moins de poser des catégories complètement déconnectées
hétérogénéité nous semble révélatrice de l'effervescence d'une science en plein
de tout langage compréhensible par le c o m m u n des mortels) 8 n'empêche pas les
développement.
différents auteurs d'avoir fourni de leurs concepts des énoncés relativement précis,
Les cas empiriques examinés privilégient évidemment la « scène politique
univoques, susceptibles d'être discutés en raison et en observation p a r des lecteurs
légitime », celle où s'agitent les « acteurs » et en particulier les professionnels
de bonne foi ayant des jugements de valeurs différents (cf. les chapitres I I , I I I et I V
de la politique. Ayant pieusement lu Weber, M a r x et quelques autres, nous savons
du volume 2).
que ces professionnels témoignent des mutations de la politique moderne et qu'il
Nous nous sommes efforcés de donner à chaque contribution une double dimen- ne faut surtout pas prendre pour argent comptant ce qu'ils nous présentent comme
sion : une dimension survey conduit à mettre l'accent sur l'aspect cumulatif de étant la politique, sous peine de reproduire dans u n langage « savant » les catégories
notre discipline et invite chaque auteur à couvrir la matière (depuis les « classiques » de la politique dominante, au grand d a m de la connaissance et peut-être des
jusqu'aux études de cas récentes), avant de sélectionner ce qu'il juge le plus
dominés. Nous essayons donc de suivre les conseils de Pierre Bourdieu et de ne
important; une dimension « essai » souligne que chaque texte résulte aussi d'un
pas reprendre à notre compte l'objet préconstruit que prétend nous imposer la
choix personnel entre plusieurs exposés possibles.
réalité. Le politique, qui fonctionne d'autant mieux qu'il peut se dispenser de
Le présent ouvrage n'est donc pas l'expression d'une « école ». Il obéit, passer les feux de la r a m p e de la politique officielle, nous a donc retenus, en parti-
on l'a dit, à certaines règles du j e u communes. Sans renier des ambitions théoriques culier dans les chapitres V, V I I I et I X du volume 1, et I I I , I V et V du
démarquant la science politique des analyses purement historiques ou juridiques, volume 3. Dans le même esprit nous avons tenté de considérer les institutions
il ne prétend pas proposer pour les dix ans à venir u n paradigme unificateur : plura-
« administratives » aussi comme des institutions politiques, ou du moins faisant
lisme, fonctionnalisme, structuralisme, individualisme méthodologique ou sociologie
partie des régimes politiques (vol. 2, chap. I V ) . Mais u n piège peut en cacher
critique. Notre ambition est de tenir constamment « les deux bouts de la chaîne »
u n autre : à se méfier de ce que veut nous faire croire l'acteur politique légitime
et de ne pas laisser échapper ce q u ' u n point de vue peut avoir de fécond au profit
(ce qui est sain), on en vient à le considérer — et les jeux auxquels il se livre
d'un autre considéré comme plus valable. Les signataires de ces lignes, sans être
et nous livre, les arrangements institutionnels et idéologiques ainsi que les règles
entièrement œcuméniques, ni surtout éclectiques, rejettent les critiques terroristes
de comportement qui le contraignent et qu'il utilise — comme insignifiant,
qui excluent souvent sans les connaître suffisamment les approches concurrentes, sans
renvoyant toujours à autre chose qui a plus de sens, la division du travail, le
taux d'exploitation, le mode de production, etc. Double perte : au lieu de
construire la politique comme objet d'étude pour percevoir les articulations du
8. Il serait sans doute souhaitable dans l'abstrait de procéder par définitions stipulatives conférant aux mots
un sens univoque dans le vocabulaire des savants, quel que soit leur sens (et même leur existence) « gouvernement » sur les différentes formes de lutte et de domination, on la volatilise
dans le vocabulaire ordinaire, mais... encore faut-il que les mots ainsi forgés apportent quelque chose sans l'étudier empiriquement ou plutôt on la réduit à u n jeu contingent, susceptible
d'heuristique ou témoignent d'un progrès dans la précision ou l'objectivité. Il y a une quinzaine d'années,
un politologue américain, Fred Riggs, avait inventé des chapelets de mots pour qualifier les régimes
d'être raconté mais non expliqué (« la foule infinie de hasards », disait Engels) à
(« métacéphalie », « hétérocéphalie », « orthocéphalie »... ou encore communautés politiques orthotonic, travers lequel le dieu des déterminations ultimes se fraie majestueusement son
syntonic, homotonic, protonic entre autres). Son entreprise n'a pas eu de suite. chemin. Alors, p a r u n retournement magique, la politique dont le « contenu social »
XVIII Traité de science politique Introduction générale XIX

est déclaré conforme aux déterminations et aux intérêts de la classe montante cesse du Mexique, la Hongrie de l'Allemagne de l'Est, le Sénégal du Soudan n ' a p p a -
d'être insignifiante. La politique « prolétarienne », p a r exemple, devient le social raîtront pas plus que ne seront prises en compte les variables écologiques ou démo-
lui-même qu'elle organise et oriente, échappant à nouveau à l'investigation graphiques (entre autres) utilisées par d'autres disciplines comme cadre comparatif.
puisqu'elle exprime directement ce que l'autre politique (« bourgeoise ») voilait. Ainsi se perpétue une division implicite (fâcheuse pour l'ambition théorique et
N'est-il pas étrange q u ' u n Lénine qui glorifiait la C o m m u n e de Paris comme comparatiste) entre la « science politique » (sous-entendu des pays occidentaux) et
l'image d' « u n Etat sans armée permanente, sans police opposée au peuple, sans les « aires culturelles » 10 dont les spécialistes collaborent encore trop rarement, les
fonctionnaires placés au-dessus du peuple » soit le fondateur d ' u n Etat qui premiers trouvant leur groupe de référence au sein des politistes (et bien entendu
dispose, près de soixante-dix ans après sa naissance, de l'armée la plus puissante des sociologues et des historiens), les seconds au sein des historiens, linguistes,
du monde, de la police la plus présente et de la bureaucratie la plus envahissante, anthropologues et « civilisationnistes » de la région (le m ê m e quasi-apartheid se
sans changer pour a u t a n t d'idéologie fondatrice ? Voilà u n vrai problème politique retrouve dans u n e moindre mesure chez les historiens et les sociologues). Cette
passé sous silence si l'on s'obstine à ne chercher le politique q u ' e n dehors de la situation commence à évoluer, mais lentement. Nous avons donc dû nous
scène politique officielle, perçue comme la réflexion — illusoire — du social 9 . De accommoder de la situation réelle de la discipline : il est préférable de couvrir
quoi nous faire regretter de n'avoir pas p u consacrer de chapitres spéciaux à la soigneusement u n domaine empirique limité que d'improviser u n comparatisme
« tyrannie » et à « l'état de droit ». fourre-tout. D'ailleurs le recours à l'encyclopédisme extensif est-il le meilleur
U n e dernière précision en forme d'apologie. Nous n'entendions pas réserver moyen de dire quelque chose d'intéressant pour tout le monde ? U n voyage
les références aux « processus politiques non occidentaux » (entendons par ces en train d'Albert Hirschman quelque p a r t au Nigeria peut être l'occasion (réelle
termes spongieux et non scientifiques ceux qui ne fonctionnent pas selon les règles ou fabriquée) d'exposer les mécanismes d'exit et de voice et de formuler des
de la démocratie représentative pluraliste, le mélange Locke-Madison-Laski) aux hypothèses stimulantes sur le fonctionnement des organisations. Après tout, la
seuls chapitres portant sur le politique des anthropologues (vol. 1, chap. V ) , la collecte infinie de données n'est pas toujours la garantie d'une théorie utile, tout
légitimation (id., chap. V I I ) , les transformations des communautés politiques le monde n'est pas Montesquieu ou Weber. L'important reste de ne pas s'abandonner
(id., chap. X) et bien entendu le totalitarisme et l'autoritarisme (vol. 2, aux extrapolations abusives à partir d ' u n cas trop peu contrôlé et de ne pas
chap. I I I et I V ) . Gomme si ces deux types n'avaient pas d'incarnations empiriques, s'enfermer paresseusement dans une version savante du sens commun local où
voire des racines, occidentales, et comme si la démocratie devait être réservée à la baigne le chercheur.
zone délimitée du nord a u sud p a r Helsinki et M i a m i et de l'ouest à l'est p a r
La même r e m a r q u e s'applique à notre ensemble de sources et de références.
San Francisco et Berlin, avec l'exclusion des pays arabes et l'adjonction de
Si nos titres anglophones sont nombreux j u s q u ' à paraître parfois envahissants,
quelques excentrés, p a r exemple du côté de Tokyo et Canberra. Les contributions
nous n'avons pas le sentiment d'avoir donné aux littératures allemande, italienne,
rassemblées dans les volumes 2 (sur les institutions), 3 (sur l'action politique) et 4
espagnole ou lusophone (pour ne pas mentionner des langues savantes comme
(sur les politiques publiques) devaient aussi intégrer les études empiriques des
l'arabe moderne qui mériteraient mieux q u ' u n coup de chapeau respectueux)
régimes non occidentaux. Il existe aussi des élites, des groupes, des coalitions et des
toute la place souhaitable. L'anglais reste la langue de communication scientifique,
appareils répressifs, de la participation et de la socialisation ailleurs que dans les
rejetant par trop dans l'ombre les relations « horizontales » pouvant s'établir
pays objets de l'attention de la majorité des politistes occidentaux (c'est-à-dire
directement entre les autres langues. Ceci dit, une langue de communication,
les lieux dans lesquels ils mènent des enquêtes et conduisent leur carrière).
même insuffisamment maîtrisée, vaut mieux que pas de langue du tout. D o m m a g e
Cet objectif n'a été que partiellement atteint, certaines contributions annonçant bien sûr que ce ne soit pas le français, diront les nostalgiques du Congrès de Vienne
même loyalement qu'elles se limiteront aux pays industriels pluralistes. D'autres, et de la Société des Nations.
du fait de la généralité des catégories employées (par exemple dans la typologie
des régimes politiques), peuvent aussi apparaître comme trop centrées sur le
3. Un peu d'éthique professionnelle sans prétention
m o n d e occidental ; paradoxalement, les différences réelles qui séparent le Venezuela
L a science ne permet pas de résoudre « rationnellement » les problèmes
politiques pratiques tels qu'ils se posent aux « acteurs ». Le mirage de la
Nous renvoyons ceux des lecteurs qui trouveraient que c'est là prendre bien légèrement congé d'une « meilleure solution » (one best way) appartient désormais a u cimetière des
science politique marxiste (nous ne croyons pas celle-ci possible, mais c'est une opinion qui n'engage
certainement pas tous les collaborateurs de cet ouvrage, et puis il y a désormais tellement de marxismes) illusions perdues, tout comme la croyance dans la connaissance scientifique comme
au chapitre I I du volume 1, aux chapitres I I et I I I , section 1, du volume 2. Ajoutons qu'il peut y avoir seule connaissance politique vraie, conduisant aux seuls choix pratiques raison-
du marxisme dans de nombreuses recherches de science politique, mais qu'une « théorie politique »
marxiste prétendant à une connaissance non idéologique du politique sans pour autant le prendre pour un
« reflet de la base » nous paraît exclue par le marxisme lui-même (cf. dans ce volume le chapitre « La 10. Encore heureux quand la « politique nationale » ne constitue pas à elle seule un troisième domaine
théorie politique »). étanche aux deux autres...
XX Traité de science politique Introduction générale XXI

nables 11 . U n e variante plus coriace (car moins technocratique) de ce mirage Refuser les catégories de la pratique est donc u n préalable indispensable,
assimile la connaissance scientifique à la défense des humiliés et des offensés, à condition que les intellectuels n'en tirent pas la conséquence perverse que tous
des déshérités et des opprimés. Cette assimilation de la raison critique à la critique les autres (y compris les autres intellectuels) sauf eux, tombent dans le piège des
sociale nous paraît convaincante sur u n point seulement : la connaissance intérêts pratiques. En fait, tout le monde a des intérêts pratiques (de pouvoir, de
rationnelle 1 2 , pour fonctionner, ne peut admettre trop longtemps les jeux de la statut, de générosité même, on peut avoir intérêt à rendre service ou à lutter
déférence et de l'engouement p a r lesquels les leaders assurent leur emprise, au nom pour la « Justice »). Le problème n'est pas de les supprimer (ni de les endosser
de la meilleure des causes et de la plus exaltante des passions (en général celle allègrement dans son activité scientifique) mais d'en assumer la tension, de les
de détruire, d'exclure et d'épurer) ; en ce sens elle est critique sociale. Mais en tenir à distance dans son travail de recherche et d'élaboration. Point d'idéalisme :
ce sens seulement, car la réciproque n'est pas vraie : il ne suffit pas de critiquer il n'est pas plus possible d'avouer clairement ses intérêts pratiques que de les
la domination pour faire progresser la connaissance. Cette honorable occupation soumettre totalement à ses intérêts scientifiques. Il est en revanche possible que
peut être u n obstacle épistémologique tout aussi redoutable que le conservatisme l'organisation de la collectivité scientifique oblige à se plier à la contestation critique
du fameux « sens c o m m u n », et accessoirement un superbe alibi pour de fanatiques et a u jugement des pairs. Ce jugement peut certes être erroné (la même erreur
massacres : les candidats a u rôle du G r a n d Inquisiteur dostoïevskien, ce puits répétée dix fois ne fait pas une vérité) et lui-même dépendre d'intérêts pratiques,
de « science », ne se recrutent pas seulement p a r m i les dominants. Il serait tentant il peut être un facteur de blocage et de sclérose dans la recherche. Il n'importe :
et combien enthousiasmant d'emprunter d ' u n même mouvement la voie de la l'existence d'une collectivité scientifique ayant ses intérêts et ses valeurs propres,
science et celle de la justice. Quelle merveilleuse légitimité pour tous les « partis et p a r conséquent son système de pouvoir et sa « politique » propres, est encore
intellectuels » : parler à la place des autres a u nom de la science et des « masses » ! le moins mauvais contre-feu à la tentation, toujours renaissante et jamais complè-
U n e relecture des meilleurs textes de Péguy constitue un antidote précieux contre tement jugulée, de rechercher une connaissance vraie parce que pratiquement
cette exaltante ambition. En fait, se vouer à la recherche et à l'action c'est efficace au niveau de l'action (politique en l'occurrence).
prendre deux risques tout aussi honorables l'un que l'autre mais parfaitement Cette séparation nécessaire entre les catégories de la connaissance scientifique
distincts. O n ne saurait espérer les annuler miraculeusement l'un p a r l'autre en et de la connaissance pratique ne s'opère pas (si elle doit jamais s'opérer
faisant de la juste cause la garantie de la connaissance exacte. complètement) 1 4 de façon évidente en science politique. En effet, son objet (la
Ce préalable posé, notre credo professionnel comprend trois articles : la politique pratique) est lui-même connaissance avec ses catégories particulièrement
séparation des catégories scientifiques et des catégories de la p r a t i q u e ; le refus de pregnantes de classification des pratiques et des objets discursifs. L'activité
« croire sur parole »; l'admission de la dignité du (ou plutôt des) « sens commun(s) ». politique n'est pas seulement action de coercition, de stratégie militaire, d'allocation
de ressources, etc., elle est en même temps langage produisant u n « croire » et u n
1. La séparation des catégories de la connaissance scientifique et des catégories de la « faire croire », c'est une construction du réel, une sorte de « théorie politique »
pratique découle du préalable que nous venons de poser. Elle soulève bien des pratique, affectant directement le c h a m p de la connaissance qui se voudrait
problèmes q u ' o n n'abordera ici qu'en passant 13 . Nous ne nous étendrons pas sur scientifique (ou à tout le moins autonome p a r rapport à la connaissance de
les vertus de la « rupture épistémologique », thème trop rabâché, accompagné de l'acteur). Elle affecte le chercheur dans son rapport à son objet, car il ne peut
la sacro-sainte « construction de l'objet », ce couple donnant a u plus modeste ignorer les catégories de ce dernier, ce qui a un sens pour lui q u a n d il parle d'Etat,
intellectuel le sentiment de rompre avec les praticiens qui ne savent pas ce de démocratie, ou d'élites ou... de politique. Elle l'affecte aussi en tant que
qu'ils font et d'accéder ainsi à la science. Il n'empêche que l'hygiène bache- m e m b r e de cet objet et construit en quelque sorte p a r lui, ce qui rend incertaine
lardienne ne saurait être trop fortement conseillée à ceux qui s'engagent dans la et toujours révisable la « conversion des intérêts » identifiée p a r Bachelard avec
science politique avec l'espoir plus ou moins conscient d'apprendre, et bientôt la formation de l'esprit scientifique.
d'enseigner, à gouverner (ou à libérer) les hommes, en attendant de le faire
eux-mêmes, directement ou par le truchement d'un G r a n d H o m m e . 2. Refuser de croire sur parole. — « Il lui dit « suis-moi ». Cet homme se leva
et le suivit » (Matthieu 9 , 9 ; M a r c 2, 13.14; Luc 5 , 2 7 . 2 8 ) . Ce processus ne
11. Rendons u n hommage en forme de requiem à Henri de Saint-Simon qui voulait faire de la morale et de la
fonctionne pas seulement avec la Parole du vrai Dieu tombant sur un h o m m e
politique les objets d'une « science positive » fondée sur l'étude de la physiologie qui appréhende les assis au bureau de la douane, il se reproduit à l'identique et légitimement (nous
propriétés universelles de l'homme. Ainsi les spéculations seraient remplacées par la connaissance, et les voulons dire qu'il n'est pas par sa seule existence la manifestation d'une intolérable
problèmes politiques seraient résolus comme de simples questions d'hygiène (cf. Frank E. Manuel, The new
world of Henri de Saint-Simon, Cambridge, Harvard University Press, 1956). Au fait, est-ce si mort que cela? aliénation de l'homme) dans bien des mécanismes politiques. En politique,
12. Il y a bien entendu d'autres modes de connaissance et il est fort possible que, comme le dit Novalis, l'adhésion se réalise souvent sans examen p a r le j e u de l'enthousiasme et de la
le poète ait une meilleure intelligence de la nature que l'esprit scientifique. Ici l'enthousiasme remplace,
à juste titre, l'argument.
13. Ils sont abordés plus à loisir dans le chapitre I I du volume 1 sur la théorie politique. 14. Nous savons bien que nombre de philosophies la considèrent comme une entreprise naïve et impossible.
XXII Traité de science politique Introduction générale XXIII

passion enracinés dans des conditions de classe et de socialisation particulières et du jeu scientifique puisque, pour obliger à croire sur parole, on supprime sans
déclenchés par une conjoncture mobilisatrice. « A l'appel du grand Lénine tous discussion la parole de l'autre) 1 7 .
les partisans se levaient... » ne contredit pas « Il n'est pas de sauveur suprême... » L a pratique scientifique, telle que nous la concevons dans les études politiques,
qui appartient au répertoire de la même chorale. met en relief les déterminants non perçus des choix, les effets inattendus de ceux-ci
Q u e l'on adhère à u n mouvement ou u n « camp » sous l'effet de la passion, (ou de leur « composition »), le caractère particulier et révisable des intérêts
de l'intérêt ou du calcul pratique conscient (les fameuses « gratifications » de qui se présentent comme « généraux » et « absolus », les voyages des concepts et
l'engagement), ce n'est pas ce type d'adhésion que veut recueillir la science des systèmes de pensée qui se trouvent retournés et souvent utilisés en faveur des
politique. « Croire sur parole » ou « par calcul » est souvent à la base d ' u n causes les plus diverses. Elle devrait donc inciter non au commode scepticisme ou à la
choix, y compris scientifique, choix d'un patron, d'une théorie, d'un objet. Est-il tiède tolérance (« tout expliquer » — si c'est possible — n'est pas « tout pardonner »),
vrai q u ' o n ne peut faire de bonnes recherches scientifiques (au moins en sciences mais à une modération qui fait reculer devant les choix extrêmes et sanguinaires,
sociales) que si « l'on a de l'amour ou de la haine pour son objet » ? Peut-être et résister à la construction de ce que Peter Berger nomme les « pyramides du
pas, mais il est vrai q u ' u n choix existentiel se justifie rarement rationnellement 1 5 . sacrifice » 18 . Nous penserions volontiers comme Montaigne « che non men che
Mais tant que la croyance sur laquelle repose ce choix ne fait pas la preuve de sa saper dubbiar m'aggrada » et que « c'est mettre ses conjectures à bien h a u t prix
fécondité, en soumettant un produit à la discussion selon les canons de la cohérence q u e d'en faire cuire u n h o m m e tout vif ».
logique 1 6 et d'un protocole d'observation et d'expérience, elle reste stérile au point
de vue choisi ici (elle peut être féconde à d'autres). Les intuitions, les passions
3. Nous ne plaidons pas pour autant es qualités en faveur de la domination
et les calculs, indispensables déclencheurs du processus de connaissance, se trans-
dans la politique d'une attitude modérée nourrie de science même non scientiste.
forment alors en obstacles à son développement.
Nous ne délivrons pas de message et s'il existait celui-ci aurait-il quelques chances
L a science politique, q u a n d elle analyse les structures et les pratiques poli- d'être entendu ? Mais surtout nous ne pouvons savoir si une meilleure intelligence
tiques et leurs autojustifications, cherche à en « rendre compte », c'est-à-dire non scientifique (aussi raisonnable soit-elle) est la garantie d'une meilleure pratique.
pas à justifier tel ou tel choix pratique, mais à mettre en relief les règles de fonc- Q u e vaut Aristote face à Alexandre, Cicéron face à César, Sieyès (pas si méprisable
tionnement qui peuvent y conduire, sans pour a u t a n t prétendre par cette éluci- que cela comme théoricien du système représentatif...) face au Premier Consul,
dation (toujours hypothétique et jamais définitive) se substituer aux acteurs Tocqueville comme ministre, Weber comme interlocuteur de Ludendorf, etc. ?
concrets pour guider leurs choix. En u n sens elle substitue bien son propre Ces exemples prouvent seulement que le « théoricien » n'est pas en général un
discours à celui des acteurs — et à cet égard peut être suspectée de les dépouiller « homme d'action » (sauf dans les canons stalino-maoïstes bien entendu).
d u sens de leurs actes — mais cette substitution ne s'opère pas sur le même Prendre le problème de cette manière est faire la p a r t trop belle au point de vue
registre, car elle ne propose pas une meilleure pratique mais une meilleure des leaders et des héros bâtisseurs (ou écraseurs), comme si c'était le seul à opposer
intelligence de celle-ci, intelligence fondée sur u n exact compte rendu de « ce qui a u point de vue d u savant. Entre les philosophes et les rois existe aussi la masse des
se passe », sur des énoncés existentiels plausibles (« Il y a A » et « si A alors
hommes ordinaires. Précisément, le « sens c o m m u n » est trop maltraité p a r les
quelquefois B »), sur l'analyse des fondements de la cohérence interne d'une
intellectuels bien nés, qui le mettent en cause et en doute, pour que nous ne
pratique stratégique ou discursive, enfin sur des essais d'explication nomothétique
prenions pas le risque de le réhabiliter, à condition de lever quelques malentendus.
(causale ou fonctionnelle par exemple). Cette intelligence s'éprouve sur le forum
Le sens commun, tout nourri d'intérêts pratiques légitimés et de perceptions-
scientifique où, comme le dit Popper, « l'on ne tue que des idées et pas des
justifications, est u n socle cognitif dont le chercheur doit s'arracher s'il veut
hommes »; plus exactement l'on n'y tue pas des idées pour tuer des hommes,
faire quelque travail scientifique sérieux (que cela ne se passe pas « comme ça »
non plus que réciproquement, même si la tentation en est fréquente, suivie de
par u n décret souverain de la volonté individuelle est bien la croix de toutes les
temps en temps d'un passage à l'acte (mais c'est alors une transgression des règles
épistémologies...). Le point essentiel nous semble que la rupture cognitive qui
tranche avec le sens c o m m u n s'accompagne souvent, peut-être inconsciemment,
15. Il peut en revanche être analysé comme objet et explicable par un observateur sociologue, psychologue
d'une rupture politique (ou du moins pratique), comme si l'intellectuel savait mieux,
ou historien. Mais ceci est précisément une « tout autre » histoire.
16. Oui, nous savons qu'il y a plusieurs logiques et pas seulement celle d'Aristote, et aussi que ce qui est 17. Bien entendu il est toujours possible que la connaissance de l'analyste soit utilisée à des fins pratiques.
logique d'un point de vue ne l'est pas de l'autre, qu'il y a des logiques concurrentes et antagonistes, etc., Le climat scientifique peut aussi devenir une idéologie implicite baignant les systèmes d'action. Tout
mais la logique d'Humpty Dumpty qui peut changer à son gré la désignation d'une chose ou le sens ceci n ' a rien en soi de monstrueux si est fermement maintenue la séparation de droit des catégories
d'un mot à l'aide de ce seul argument « la question est de savoir qui détient le pouvoir, c'est tout » scientifiques et des catégories de la pratique. Ajoutons que le risque de contamination paraît faible
ne nous convaincra jamais que « sa » logique est logique, même si elle lui réussit, à lui. L'infernale en science politique (à la différence des sciences du comportement, de l'information, de la psychologie
logique du père Ubu, celle de la terreur, ne résisterait pas cinq secondes à une discussion logique; expérimentale de l'économie ou du management).
seulement les innombrables Ubu qui encombrent l'Olympe politique passé et présent n'ouvrent l'espace 18. Peter Berger, Pyramids qf sacrifice. Political ethics and social change, New York, Basic Books, 1974
à la discussion qu'à leurs conditions, dans leurs termes, et surtout sous la menace de leurs armes. (trad. franc., Les mystificateurs du progrès, Paris, PUF, 1978).
Traité de science politique Introduction générale XXV
XXIV

4. Principes du plan
non seulement « expliquer », mais « discerner » et choisir, sinon décider (ce qui
est du ressort de l'homme d'action). Ceci l'amène trop souvent à qualifier • Le premier volume analyse dans sa première partie les activités fondamentales
d' « idéologie » la pensée des autres et à se donner l'illusion qu'il est immunisé de ce de la science politique (théorie, théorie formelle, collecte de données et de sources,
virus, ou que son idéologie est bonne et vraie, non parce qu'il la justifie en valeur chap. I I , I I I et IV) en les faisant précéder d'une histoire de ces activités, non pas
mais parce qu'il la présente sous l'apparence du dévoilement scientifique 19 . Nous une histoire des idées et de leur émergence au statut scientifique sur une période
retrouvons ici les ambiguïtés déjà signalées de la trop commode « rupture de deux millénaires, mais seulement des conditions récentes qui ont permis l'appa-
épistémologique ». Les critiques des sciences sociales positives n'ont peut-être pas rition au sein de la collectivité intellectuelle et académique d'une sous-collectivité
tort de rappeler que le savant ne peut pas avoir le privilège de critiquer et de s'affirmant dotée d'une activité et d'une fonction propres. La seconde partie
redresser les faiblesses du langage ordinaire puisque celui-ci constitue l'activité présente les principaux concepts et problèmes généraux de la société politique
sociale elle-même, y compris la sienne. Les « savants » oublient un peu vite que (ou « polité »), pouvoir, légitimation, ordre social et ordre politique, externe et
« rendre compte du sens c o m m u n », c'est aussi lui rendre des comptes. N o n interne, formes et transformations des communautés (chap. V I à X ) . A certains
pas certes dans ses catégories et à ses conditions : il ne s'agit pas pour le travail égards son mouvement va du « simple » au « complexe ». Ces mots étant
scientifique de reproduire les rationalisations des acteurs mais de s'éprouver en lourds de connotations évolutionnistes, entendons p a r là des formes élémentaires
proposant du sens à leur compréhension, sans le leur imposer. Le sens c o m m u n est du politique (« le politique des anthropologues ») (chap. V) à la juxtaposition
aussi le tribunal qui j u g e les savants. Rappeler que nombre d'énoncés factuels des communautés politiques (« l'ordre international ») (chap. X I ) . Ces deux
et existentiels du sens c o m m u n sont inexacts, critiquer ses catégories cognitives et formes ont d'ailleurs en c o m m u n de ne pas faire apparaître d'ordre politique
expliquer leur fonctionnement ne revient en aucun cas à déposséder totalement différencié et spécifique, dans le premier cas parce que la différenciation organique
ceux qui les pratiquent du sens de leurs actes. La politique emmène peut-être et fonctionnelle y est minimale, dans le second parce que l'on peut se demander
l'homme a u « pays des merveilles » comme le dit Georges Burdeau 2 0 , mais c'est s'il existe une polité et même une société internationales, au moins au sens de la
céder encore à l'attrait du merveilleux que de croire le savant-militant (nouvelle sociologie des sociétés internes.
version du philosophe platonicien) capable de réveiller ce m o n d e enchanté. Le
rendre moins destructeur ne serait déjà pas si mal, mais l'intellectuel n ' a pas le • Le volume 2, ouvert par une présentation de l'entreprise comparatiste, de
monopole de cette entreprise toujours à recommencer. Entre les sens communs son climat et de ses problèmes (chap. I ) , est consacré aux régimes politiques contem-
(car il n'y en a jamais u n seul ou du moins celui-ci est-il conflictuel) différents porains. Cela ne signifie pas que l'on n'y parle que du présent mais que les régimes
et contradictoires qui s'affrontent dans une même société, le savant n ' a aucun systématisés renvoient aux Etats-Nations modernes, m ê m e si pour les expliquer ou
moyen de trancher avec ses seules armes lequel est le « bon » (s'il en est un) 2 1 . seulement les présenter, les auteurs doivent parfois puiser leurs références dans le
Il lui est loisible de relever les contradictions ou les incompatibilités entre les
passé ou faire des allusions à des formes politiques non choisies comme têtes de
énoncés scientifiques et ceux du sens commun, à condition qu'il n'en tire aucune
chapitre. Point ici de traitement spécial des Empires, des Cités, des « Etats
prétention à hiérarchiser les savoirs selon une échelle universelle 22 .
tribaux » évoqués a u chapitre X du volume 1. Nous n'avons pas jugé nécessaire
de discuter en soi de la question de la pertinence de certaines formes (par exemple
patrimoniale, impériale, dictatoriale) comme concepts modernes (non indigènes mais
construits p a r les chercheurs).
Nous n'avons pas non plus traité du fédéralisme comme forme de répartition
spatiale ou fonctionnelle des pouvoirs pouvant influer sur la caractérisation d'un
19. Il faut préciser que ce dessaisissement s'opère en général au détriment de ceux que l'intellectuel régime. Trace non équivoque de la tradition française non girondine mais jacobine ?
qualifie de « dominants », quel que soit leur échelon (cadres, leaders politiques de « droite », stars Probablement. Des Nord-Américains en auraient sans doute décidé autrement.
de l'Etat-spectacle, petits bourgeois, « Dupont Lajoie ») et non de ceux qu'il considère comme dominés
(ouvriers, immigrés, etc.). Nous ne sommes plus au temps du D r Le Bon ou de l'anthropologie coloniale : Nous avons préféré aborder (et encore assez brièvement) le fédéralisme à propos
la position sociale des intellectuels a changé, et leur rapport à la pratique, au moins en France car de la démocratie (chap. I I ) , des institutions locales et des relations centre-périphérie
il ne saurait y avoir de généralisations sur ce problème.
(Section 6 du chap. V confiée, il est des hasards symboliques, à u n professeur de la
20. Georges Burdeau, La politique au pays des merveilles, Paris, PUF, 1982.
21. Nous ne prétendons nullement qu'il n'y a aucun moyen de trancher cette question et que tout ceci est capitale de la Gironde).
affaire de goût, de simples préférences ou de rationalisations de positions sociales. Nous tenons seulement Peut-être ces choix sont-ils erronés. Le lecteur j u g e r a si notre construction
qu'elle ne peut se décider avec les seules armes de la méthode scientifique.
22. « Les sciences poursuivent des buts extrêmement divers, chacune d'elles se fondant sur des aspects
autour des trois types « démocratie », « autoritarisme », « totalitarisme » est
déterminés de l'expérience courante immédiate pour sublimer et élaborer le contenu de ce savoir non scientifiquement intéressante. Nous les considérons comme des types bâtis à partir
scientifique sous des points de vue totalement différents et entièrement autonomes. » Cette formulation de cas historiques, non comme la photographie de ces exemples. C'est pourquoi
weberienne, rappelée par Julien Freund dans son introduction aux Essais sur la théorie de la science
(Paris, Pion, 1965, p. 107) nous paraît pleine de sens. nous n'avons pas introduit d'études de cas, sauf (et l'exception est d'importance)
XXVI Traité de science politique Introduction générale XXVII

pour le totalitarisme : celui-ci étant le concept le plus discuté car le plus chargé de méconnues par la science politique française et complétées dans un tout autre
passions et de luttes idéologiques, il nous a p a r u intéressant de présenter a u lecteur style par une appréciation du dialogue entre psychanalyse et science politique
des élaborations conceptuelles et comparatives (du point de vue de la théorie (chap. I I ) . Les rubriques classiques qui suivent sont organisées en partant de ce que
politique et de la sociologie, Sections 1 et 2) et de les confronter aux travaux des l'action politique a de plus enfoui dans l'ensemble du social (les répertoires et les
spécialistes de cas exemplaires (I'URSS et la Chine) à qui elles avaient été commu- codes qui sont proposés, imposés, ou « inculqués »; socialisation, chap. I I I ;
niquées a u préalable. Nous n'avons pu en user de même pour le nazisme; cultures, chap. I V ) , pour aborder ensuite les activités politiques (et leurs supports)
mais jugeant nécessaire de le traiter en soi, nous avons reproduit, avec son plus spécialisées et plus stratégiques : participation et comportement (chap. V ) ,
autorisation, le texte antérieur de Karl Dietrich Bracher, traduit et adapté par groupes et interactions entre groupes (chap. V I et V I I ) , élites et leaders
Alfred Grosser. Ce texte présente aussi l'intérêt non négligeable de donner au (chap. I X ) . La communication (chap. V I I I ) regroupe les problèmes d u r a p p o r t
public non germanophone une idée de la vigueur et de la richesse de la recherche entre langage et politique et d'autre part l'examen des supports et des vecteurs de
empirique allemande sur cette phase capitale de la politique du x x e siècle. la communication (médias). Enfin, le chapitre X (« L ' E t a t ») replace la problé-
Est-il besoin de préciser que nous ne considérons nullement l'Etat moderne et matique de l'Etat dans celles des modes d'agrégation des actions et pose la question
les trois types que nous avons proposés comme des structures invariantes ou comme des formes de différenciation et de dédifférenciation de l'Etat par rapport aux autres
des formes historiquement indépassables ? Simplement, nous n'avons pas voulu groupes, organisations et activités.
retenir un principe de logique p u r e pour distinguer les régimes. Nous avons donc
choisi une voie médiane entre les classifications abstraites et l'acceptation soumise • Le volume 4 (à l'élaboration duquel J e a n - C l a u d e Thoenig a pris une p a r t
de ce que les gouvernants disent d'eux-mêmes. considérable) est une nouveauté, au moins en France, où les ouvrages généraux de
La deuxième partie du volume propose des comparaisons « horizontales » science politique s'arrêtent aux acteurs, aux institutions, groupes et processus sans
entre les éléments institutionnels qui composent les régimes ainsi qu'entre les examiner spécialement les produits des actions étatiques (les public policies, poli-
problèmes qui les affectent (transformations, ruptures révolutionnaires). Pourquoi tiques publiques, intitulés à peine admis, et tout récemment dans les rubriques-
cependant, pourrait-on objecter, ne pas intégrer dans cette comparaison horizontale, matières des catalogues bibliographiques français). Le poids énorme des dépenses
les groupes, les cultures, les comportements et les « produits » politiques (policy publiques et le développement des politiques sociales ont cependant donné nais-
outcomes) qui existent aussi dans tous les régimes et peuvent être caractéristiques sance, même en France, à de nombreuses études de policy analysis, analyse manage-
de leur différenciation, et pourquoi les renvoyer aux deux volumes suivants ? riale, genèse et « mise sur agenda » des politiques, mise en vigueur (implementation),
Il n'y a pas à cela de réponse impeccable, tout plan est u n artifice plus ou moins multiplication des études d'impact et d'évaluation, mais ces études, heureusement
convaincant. Tout au plus peut-on remarquer que les institutions sont cependant abordées p a r les sociologues, les économistes et les experts administratifs, n'ont pas
plus formelles, plus « objectivées » et plus directement liées à ce que l'on entend intéressé jusqu'à une date récente beaucoup de politologues français (à l'exception
communément par « régimes », ensemble de règles gouvernant les comportements. des études de processus de décision), à la différence de ce qui s'est passé aux
Les institutions, dans leur triple dimension de règles du jeu, d'armes stratégiques Etats-Unis, en Allemagne ou dans les pays Scandinaves. Le présent volume ne
et d'appareils ayant u n personnel, sont des produits de l'action et des guides prétend pas combler toutes les lacunes : p a r exemple, il ne comprend pas le
manipulables de cette action. Le rôle plus ou moins important qu'elles jouent dans chapitre initialement prévu sur les rapports entre la théorie politique et l'analyse
le processus politique peut être un outil d'analyse précieux des régimes. Enfin, des politiques publiques. De plus, il n'aborde pas tous les secteurs objets de
précédant l'important chapitre sur les ruptures révolutionnaires et les interprétations politique publique (politique militaire, politique scientifique) — lacunes très
sociologiques qui en sont proposées, le chapitre sur les « transformations » explore sérieuses. Enfin il n'aborde que p a r comparaison les politiques publiques dans les
les problèmes de flexibilité et de seuil de tolérance des régimes et de leurs différents pays sous-développés, et à propos de certains secteurs seulement (les politiques
« niveaux » (un niveau ou u n organe peut durer alors que d'autres disparaissent, agricoles n o t a m m e n t ) . De même les rapports entre politiques publiques supra- ou
la Constitution de l'an V I I I n ' a pas vu le régime consulaire puis impérial durer transnationales et politiques nationales ne font pas l'objet d'un traitement systé-
longtemps mais le Conseil d'Etat existe toujours près de deux siècles plus tard), ce matique. En revanche, des politiques qui ne sont pas habituellement incluses dans les
qui pose la question épineuse de 1' « identité » d'une forme sociale. politiques publiques (assimilées aux politiques du Welfare State) sont examinées :
politiques institutionnelles (chap. I I ) , politiques agricoles (chap. I V ) , politiques
• Le volume 3 est plus centré sur les dimensions de l'action, en particulier des autorités locales (chap. I X ) et politique étrangère (chap. X ) . Précédé d'un
(mais pas exclusivement) a u niveau de l'analyse micropolitique. Ce n'est pas important chapitre sur les méthodes d'analyses (chap. I ) , le volume traite également
tomber dans la sociologie héroïque ni tout sacrifier à l'analysé stratégique que de dans des chapitres marqués par la personnalité et la problématique propres à
souligner cette dimension « actionnaliste ». O n a voulu (dans le chap. I) donner chaque auteur les politiques économiques (chap. I I I ) , sociales et sanitaires (chap. V),
une analyse détaillée de recherches psychologiques récentes aux Etats-Unis, trop du cadre de vie (chap. V I ) , de la formation et de la culture (chap. V I I et V I I I ) .
XXVIII

5. Remerciements

Nous ne voudrions pas clore cette présentation sans remercier tous les auteurs
des textes rassemblés ici. Ils se sont plies avec bonne grâce et esprit d'équipe
aux règles q u e nous leur avons proposées, et ont su répondre courtoisement Première Partie
aux demandes d'éclaircissement et de modification q u e nous avons adressées à
quelques-uns d'entre eux (cela n ' a pas toujours été possible car certains textes
furent remis in extremis, rien n'est jamais absolument parfait). Ceux dont nous
avons accepté les textes sans leur demander la moindre modification ont eu la LA SCIENCE P O L I T I Q U E
courtoisie de ne pas nous accuser de désinvolture et de m a n q u e d'intérêt. Nous
remercions Glaire Chariot et Alfred Grosser qui ont assuré et contrôlé la traduction
des textes en langue étrangère, Gilles Achache, Pierre Bouretz, Ariane Lefèvre, COMME SCIENCE SOCIALE
Constance Le Grip, Dominique M e m m i , Dominique Reynié et Luc R o u b a n qui ont
réalisé les index des noms de personnes et les index thématiques.
Nous voudrions remercier spécialement les services de documentation de la
Fondation nationale des Sciences politiques, et tout particulièrement Elisabeth
Gayon, pour l'aide inappréciable apportée dans la collecte et le contrôle des
références bibliographiques. Bien entendu les erreurs et imprécisions qui auraient p u
s'y glisser sont de la seule responsabilité des auteurs, donc de la nôtre.

Madeleine G R A W I T Z et J e a n LECA.
3

CHAPITRE I

Histoire
de la science politique
par Pierre Favre

Donner, dans un des premiers chapitres d'un Traité de science politique, des
éléments d'une histoire de la science politique exige que soit préalablement tranchée
la question de l'objet d'une telle histoire, sans dissimuler l'enjeu que cette question
comporte quant à la définition de ce que peut être une science du politique. Concrè-
tement, cet enjeu se manifeste dès lors qu'on doit choisir la période que l'historique
couvrira : faut-il opter pour la très longue durée et rendre compte d'œuvres comme
celles d'Aristote, de Machiavel, de Bodin, de Montesquieu, de John Stuart Mill, de
Tocqueville, en examinant leur apport à l'étude politique ? Faut-il s'arrêter à la
très courte période qui a vu la mise au point et l'utilisation des instruments modernes
d'analyse politique, la géographie électorale, les sondages, l'étude statistique des
parlementaires, etc., et donc choisir comme œuvres fondatrices celles d'André
Siegfried (1913), de Merriam et Gosnell (1924) ou de J. F. S. Ross (1943) ? On
s'arrêtera dans ce chapitre à la période durant laquelle existent simultanément des
institutions de discussion et de transmission d'une science du politique et des travaux
de science politique qui tendent à se conformer aux critères modernes de la scienti-
ficité. Cela engage à présenter un siècle d'histoire, puisqu'une première et indis-
cutable vague institutionnelle et intellectuelle s'observe dans le dernier tiers du
xix e siècle, avec une étonnante simultanéité dans les grands Etats occidentaux.
Quelques dates repères l'établissent : en 1871, fondation de l'Ecole libre des Sciences
politiques à Paris ; en 1875^création, sur le modèle de la précédente, de la Scuola
« Cesare Alfieri» di Scienze Sociali de Florence; en 1880, création de la School of
Political Science de Columbia, et en 1886, la même année donc, lancement de la
revue américaine Political Science Quarterly et de la revue française Annales de V'Ecole
libre des Sciences politiques. Puis ce sera, en 1895, l'organisation de la London School
of Economies and Political Science et en 1903 la fondation de l'American Political
Science Association. Quant aux auteurs, il suffit certainement de citer, pour mémoire,
von Stein, Tônnies, Jellinek, Weber, Mosca, Brice, Pollock, Goodnow, Burgess,
Wilson, Willoughby, Posada (pour ne pas citer d'auteurs français) qui tous publient
au moins une partie de leurs travaux avant 1900.
4 5

L e parti pris ici d e situer dans les années 1870-1900 l'apparition de la science philosophe social, économiste et sociologue sans que ces termes se différencient
politique comme discipline doit être plus amplement justifié. Et d'autant plus que réellement. Le risque alors est de se laisser aller à une histoire récurrente de la disci-
ce parti en implique u n autre, qui permet de dire dans le m ê m e temps comment pline, et de chercher dans le passé ce q u i « ressemble» à la science politique d'aujour-
on opère la sélection des institutions et des recherches q u ' o n rattache à la science d'hui. A chercher ainsi, on trouvera évidemment dans l'histoire la même science
politique (en excluant du même coup les œuvres a p p a r t e n a n t à l'économie, à la socio- politique qu'aujourd'hui, mais pré-scientifique ou incomplète ou prémonitoire et
logie, a u droit, à l'histoire, à la psychologie...). La question est difficile et ses impli- l'on succombera à tous les dangers de l'anachronisme (Canguilhem, 1968). Il faut
cations sont nombreuses : on y consacrera le premier développement de ce chapitre. y p r e n d r e garde : l'histoire récurrente est la méthode propre à l'histoire des sciences
lorsqu'elle fait l'histoire d ' u n objet (le concept de réflexe, la propagation thermique
dans les solides, la classification périodique des éléments). S'agissant d'une discipline,
Qu'est-ce que faire /'histoire d'une discipline scientifique ?
l'histoire récurrente (bien q u ' o n ne puisse y échapper totalement) est u n obstacle
La réponse à une telle question serait simple si deux problèmes étaient résolus : a u déchiffrement du passé.
d'une part, celui de la démarcation entre science et non-science, pour parler comme Le fait déterminant est là : la science politique d'aujourd'hui n'a pas été produite
Popper; d'autre part, celui de la spécificité de l'objet politique — la science politique seulement par la science politique du passé, et la science politique du passé n'a pas
étant alors p a r définition la science du politique — ou celui de la spécificité de produit seulement la science politique d'aujourd'hui.
l'approche « politologique ». Si ces conditions étaient remplies, on saurait immédia- Il faut en fait considérer u n ensemble de relations beaucoup plus complexes.
tement, aussi bien pour l'époque présente que pour le passé, distinguer une recherche 1 / Bien évidemment, il y a une science politique du passé (pour fixer les idées :
ou u n enseignement de science politique d'une recherche ou d'un enseignement J a n e t , Sorel, Siegfried) qui a produit la science politique d'aujourd'hui. 2 / Mais
voisin de philosophie politique ou d'histoire. Mais ce n'est évidemment pas le cas, il y a des sciences politiques du passé — qui étaient nommées, qui étaient perçues
et a u c u n e histoire d'une discipline scientifique — puisque aussi bien il s'agit de comme sciences politiques — qui ont produit autre chose que la science politique.
« discipline » en dépit de ce que ce concept a de contestable puisqu'il suppose figées Deux exemples. L a science politique telle que la conçoivent des hommes comme
les divisions fluctuantes du c h a m p scientifique (Favre, 1980) — ne peut éviter d'être Le Bon, Fouillée (Psychologie du peuple français, 1898 1 ), Boutmy dans ses œuvres
confrontée à chaque instant à la difficile décision de devoir retenir ou rejeter de son tardives (Essai d'une psychologie politique du peuple anglais au XIXe siècle, 1901) est à
investigation tel livre ou telle institution. l'origine d'une pratique théorique qui n'est plus guère reconnue comme science :
Précisons la difficulté. Il est pour la période très contemporaine à peu près la psychologie des peuples. Autre exemple : la science politique telle qu'elle est
possible de dire ce qu'est la science politique comme discipline. Il y a en effet une perçue et dénommée à u n certain moment p a r les juristes français de la fin du
série de critères sociaux dont l'application est à peu près convergente et qui per- xrx e siècle ne produit que subsidiairement la science politique car elle produit le
mettent de circonscrire grosso modo u n e communauté savante et u n terrain d'investi- droit public. Cette science politique là comprend en effet le droit administratif, les
gation. Ces critères, classiques, sont : 1 / l'existence d'une dénomination revendiquée finances publiques, le droit constitutionnel et le droit international. 3 / Il y a enfin
en c o m m u n ; 2 / l'accord sur le fait q u ' u n e série d'objets d'étude est du ressort plus des sciences qui ne sont pas reçues comme sciences politiques et qui revendiquent
spécifique de la discipline : sur ces objets, u n ensemble de chercheurs se voient hautement u n e autre appellation, mais qui n'en produisent pas moins la science
reconnaître parfois u n quasi-monopole, parfois, une certaine priorité, parfois enfin politique d'aujourd'hui. C'est le cas de l'économie (un économiste aussi authenti-
la copropriété ; 3 / l'existence d'institutions d'enseignement et de recherches assurées quement économiste et aussi célèbre que Paul Leroy-Beaulieu écrit u n livre sur la
de la durée et reçues comme légitimes; 4 / l'existence de supports propres de la guerre, u n livre sur l'Etat, et le premier grand livre français sur la colonisation).
diffusion et de la reproduction des résultats de la recherche (revues, manuels, C'est le cas de la sociologie (Durkheim ne fait pas de science politique et se méfie
colloques...). des sciences politiques, il produit néanmoins en partie la science politique d'aujour-
Mais une telle suite globalement convergente de critères n'existe que lorsque d'hui — Lacroix, 1981). O n ne peut donc résoudre la difficulté de savoir de quoi
la discipline est définitivement constituée comme discipline scientifique, comme l'on doit parler lorsqu'on fait l'histoire d'une discipline q u ' e n en appelant à u n e
c'est le cas aujourd'hui à peu près partout dans le m o n d e pour la science politique, suite de spécifications emboîtées.
par suite d'ailleurs en partie d'un effet de diffusion international (Andrews, 1983). D ' u n e part, on devra prendre en compte, à titre de première définition, le p u r
Avant cette percée définitive, les critères ne s'appliquent pas, ou reçoivent des critère formel et dire qu'appartient à la science politique à u n certain moment ce
réponses négatives ou sont divergents, et donc on ne sait pas et on ne peut rigoureu- qui s'appelle « science politique » et dont il est établi que la dénomination est reçue
sement savoir ce qu'il faut appeler « science politique ». Le découpage du savoir,
1. Afin de limiter une bibliographie qui autrement serait sans bornes, on ne donnera, pour les livres de science
la classification des disciplines (problème lancinant constamment posé et reposé
politique cités, que le nom de l'auteur, le titre et l'année de première parution, et ces indications figureront
a u x i x e siècle) ne sont pas comparables à ce qu'ils sont aujourd'hui, les mots mêmes dans le texte. O n ne renverra à la bibliographie figurant à la fin du chapitre que pour les travaux portant
n'ont pas le même sens, et tel peut par exemple se considérer et être considéré comme sur l'histoire de la science politique ou susceptibles d'en éclairer la démarche.
6 7

et employée de manière courante. O n a u r a donc affaire à u n e succession ininter- rechercher les ruptures de sens aujourd'hui négligées et les remaniements fondateurs
rompue et assez hétérogène de références : ainsi, pour la France, de l'Académie des inaperçus, de rendre compte des discours dans u n en-deçà de l'opposition science -
Sciences morales et politiques à l'Ecole libre des Sciences politiques, des Principes non-science. Certes, cette archéologie, il faudra l'écrire u n j o u r (et l'on n'est pas
de la science politique d'Esquirou de Parieu (1870) a u doctorat es sciences politiques et sans matériaux pour le faire), mais il nous a semblé qu'il importait plus ici de
économiques (1895), de l'agrégation de science politique (1971) aux « sciences du rapporter les événements qui constituèrent l'histoire immédiate de cette discipline
p o l i t i q u e » , nouvelle commission 38, GNRS (1983)... qu'est aujourd'hui la science politique, d'enregistrer les étapes d'une histoire récente
Mais si l'on s'en tient à la définition formelle, la science politique prend une rarement narrée, en ne mentionnant que brièvement ce q u e fut la mutation épisté-
extension considérable et perd toute spécificité (on sait que R. D e r a t h é peut en 1950 mique antérieure. Pas davantage nous ne proposerons u n e généalogie de la science
intituler son livre J.-J. Rousseau et la science politique de son temps). C'est q u ' e n s'en politique. Il va certes de soi que tout écrivain politique a, dans le passé, décrit des
tenant à u n e définition préalable purement nominale on jette par-dessus bord les situations, proposé des modèles, avancé des propositions dont la science politique
impératifs de la définition moderne de la science. E t ces impératifs imposent à leur actuelle fait usage (de Thucydide à Clausewitz, de Machiavel à Tocqueville, mais
tour une double spécification. L a science est u n e activité sociale et son fonctionne- devraient aussi être retenus de multiples auteurs mineurs dont l'apport est cristallisé
ment met en œuvre u n e série de mécanismes sociaux : constitution d'une commu- de temps à autre dans des œuvres promises à plus de célébrité). Mais u n tel exposé
nauté scientifique, « institutionnalisation de la science » (Salomon-Bayet, 1978), généalogique, outre qu'il serait sans limites, ne peut p r e n d r e place dans l'histoire
mécanismes d'apprentissage et de sélection des savants, mécanismes de légitimation... d'une discipline scientifique définie p a r les institutions qui y existent et les normes
L a sociologie de la science permet de préciser le rôle et l'importance de chacun de qui y sont respectées. Pour u n objet donné (la théorie des jeux, la stratégie, la
ces éléments, sans lesquels il peut peut-être y avoir, momentanément, science, mais dissuasion...) on peut examiner ce qui, dans les doctrines du passé, a contribué à
pas discipline scientifique puisque ni réelle cumulativité ni tests effectifs des énoncés faire surgir les concepts actuels, à leur donner sens : l'entreprise est légitime, quoi-
scientifiques. C'est dire déjà que la science se définit tout a u t a n t p a r la manière qu'elle puisse être mystificatrice (cf. p a r exemple les critiques de L. Althusser, 1965).
dont sont affrontés les critères de scientificité. O n sait quels sont les débats sur les Elle ne nous semble pas devoir être retenue pour u n e science dans sa totalité, qui a
critères de scientificité dans les sciences (Ladrière, 1978). Sans entrer dans cette emprise sur u n e collection d'objets, et pour laquelle donc les« précurseurs» pourraient
discussion, qui n'a pas sa place ici, il suffit d'observer qu'il y a aujourd'hui u n large être désignés p a r centaines (de statut différent, il est vrai). Dans les pays du m o n d e
accord sur ce qu'est la méthodologie scientifique (qu'on compare p a r exemple les plus développés, c'est donc toujours dans le dernier tiers du x i x e siècle q u ' u n e
Russo, 1983 et Bunge, 1983) et q u ' o n peut sans risque définir la scientificité p a r la science politique initiale, selon les critères que nous avons retenus, fait son apparition.
possibilité de réitération, à des fins de vérification, de la démonstration conduite, Cette simultanéité, on en dira dans la section 2 de ce chapitre à la fois la réalité et
cette possibilité étant inscrite dès sa réalisation dans la recherche puisque celle-ci les limites, et on montrera qu'elle n'interdit pas ensuite bien des singularités dans le
doit être construite comme vérifiable. O n voit q u ' u n tel critère de scientificité développement de la discipline dans chaque pays (la section 3 sera q u a n t à elle
implique l'existence d'une c o m m u n a u t é scientifique et que donc les dimensions consacrée exclusivement à l'histoire de la science politique en France). Mais l'exis-
institutionnelles et méthodologiques de la science sont deux aspects qui ne peuvent tence m ê m e de cette simultanéité donne à penser qu'il y a des origines communes à
être disjoints. l'émergence d'une science politique à la fin du x i x e siècle dans les pays occidentaux.
Le double critère retenu pour définir u n e discipline scientifique — scientificité Il fallait que certaines conditions d'apparition de la discipline soient remplies : c'est
de la démarche par r a p p o r t à des normes habituellement reconnues, existence d'une à l'examen de ces conditions q u ' u n e première section doit être consacrée.
c o m m u n a u t é scientifique insérée dans des cadres institutionnels — contient en
lui-même la réponse à la question très débattue, et que nous avons rappelée, de la
date à partir de laquelle on peut parler d e « science politique». Ce n'est évidemment
ni d u r a n t l'Antiquité malgré l'existence éclatante d'une « visée épistémique »
Section 1
(Salomon, Bayet, 1975) chez les plus grands auteurs, ni p e n d a n t la Renaissance
italienne malgré Machiavel, ni a u xviii e en dépit de l'œuvre de Hobbes, ni u n siècle Les conditions d'apparition
plus tard avec Montesquieu et surtout Condorcet (le plus « politiste » des auteurs
d u siècle des Lumières), que la science politique en tant que discipline (avec sa de la science politique au XIXe siècle
quête de résultats contrôlables et ses institutions) est constituée. C'est dire qu'il ne
s'agira en a u c u n e façon de faire dans ces pages u n e « archéologie» du savoir politique
dans le sens que donne à ce terme Michel Foucault (1962, 1969) : au-delà des L a science politique est l'une des sciences sociales qui apparaissent a u x i x e siècle :
rythmes balisés et des correspondances tranquilles de l'histoire des sciences et des des conditions d'ordre général ont en effet permis la naissance des sciences sociales
idées, de l'évolution politique, du développement économique, il s'agirait de tout a u long du siècle, et la science politique en est tributaire comme les autres. O n
8 9

les étudiera en premier lieu. Mais il existe également des conditions spécifiques livre, cours — qu'il veut croire indépendante de la pression des instances sociales.
propres à la seule science politique : elles nous arrêteront ensuite plus longuement. D'autre part, et comme en reflet, l'individualisme contribue à la différenciation des
rôles et des espaces, différenciation tout autant nécessaire à la constitution des
A I LES CONDITIONS D'APPARITION DES SCIENCES SOCIALES sciences sociales. L'individu doit pouvoir être individualisé par l'observateur pour
devenir objet de science, et il le sera d'autant mieux qu'il se pensera et se proclamera
L'essor des sciences sociales en tant que nouvelles disciplines scientifiques tout lui-même comme individu, doté de rôles qui peuvent à leur tour être distingués (le
au long du xix 6 siècle — qu'il s'agisse de l'histoire, de l'économie, de la psychologie, consommateur, le producteur, l'électeur, le croyant, le militant...). Dans le même
de l'anthropologie, de la géographie humaine, de la science politique — tient à un temps, l'autonomisation d'un « espace public » distinct de la sphère privée, dont
ensemble de causes qu'on ne saurait détailler ici. Il suffit de recenser pour mémoire Habermas (1978) montre combien il apparaît pleinement avec la société bourgeoise
les grands ordres de déterminations dont l'effet peut être au moins conjecturé, même (de même que l'individualisme naît au xvn e siècle du rejet par les théoriciens anglais
si chacun d'eux demanderait à être exactement mesuré et articulé. On en retiendra de la tradition chrétienne — Macpherson, 1971), autorisera les économistes, les
quatre. sociologues, les politistes à en traiter de manière tout aussi autonome.

1. Parce qu'elle change le monde et parce qu'elle change l'appréhension du 3. La valorisation de la science et une précision croissante dans la conception
monde, la révolution industrielle contribue à rendre différente la réflexion sur les d'une scientificité minimum ne pouvaient pas ne pas progressivement s'étendre aux
sociétés humaines. La standardisation des produits, le développement des nouvelles études sociales. L'introduction de la science, au sens moderne, dans l'analyse sociale
technologies, le raccourcissement des distances par le progrès des moyens de transport, est très lente, puisque les précurseurs en sont évidemment Hobbes et Locke, que les
l'exploitation de la terre entière en même temps que l'apparition de nouveaux modes physiocrates ensuite sont les premiers à constituer une véritable Ecole autour de
d'encadrement des populations, l'ouverture des frontières et la confrontation des l'idée d'une nécessaire scientifisation des études sociales, qu'enfin la plupart des
productions nationales (la première exposition universelle — celle du Crystal théoriciens du xix e siècle se donnent pour scientifiques (et pas seulement, bien
Palace — se tient à Londres en 1851) tout à la fois focalisent l'attention sur de évidemment, Auguste Comte, qui popularise la formule ambiguë du positivisme).
nouveaux objets et favorisent l'apparition d'un autre regard, lui aussi plus apte à Mais le plus important est que, dès le début du xix e , la conception même de ce que
compter, à comparer, à explorer. La production à grande échelle, une division du doit être la science se précise progressivement dans un sens qui devient de plus en
travail sans cesse plus poussée, la progressive concentration industrielle, la croissance plus proche du sens actuel : étude des faits, observations scrupuleuses, recherche des
des centres urbains, l'exploitation des ouvriers sont grosses de la « question sociale » relations de cause à effet, mise à jour de lois. Qu'on parle de« science expérimentale»,
et très tôt de l'interrogation sociale et de l'enquête sociale (qu'elles soient à fins ou comme Auguste Comte de « physique sociale », n'importe pas ici : en un siècle,
« réactionnaires » comme en France celle de Le Play ou à fins révolutionnaires l'idée d'une méthode scientifique et l'idée qu'on puisse appliquer cette méthode à
comme en Angleterre celle d'Engels). l'homme et aux hommes se sont rencontrées et imposées. Au bout du chemin, tous
Encore reste-t-il une difficulté : la révolution industrielle, à quel moment les territoires sociaux allaient y être soumis.
donne-t-elle son plein effet ? La réponse est riche d'enseignements pour l'histoire
des sciences sociales, puisque les historiens tendent maintenant à situer plus tardive- 4. Enfin, la morphologie de la classe particulière des producteurs et des
ment la révolution industrielle, et à estimer que ce n'est réellement que vers 1870 consommateurs de sciences humaines se modifie considérablement dans le dernier
que se situe, tant pour le mouvement ouvrier que pour la mutation économique, la tiers du xix e siècle, notamment du fait de l'émergence de l'Université moderne
rupture décisive (date symbolique : les premiers gratte-ciel s'édifient aux Etats-Unis (pour la France, cf. Weitz, 1983; pour les Etats-Unis, Veysey, 1965). Le nombre des
dans les années 1875-1880). A ce compte, triomphe de la révolution industrielle et professeurs ou candidats professeurs augmente, provoquant l'engagement d'un
institutionnalisation définitive des principales sciences sociales ne sont plus guère processus de saturation du champ des recherches, avec donc tendance à produire des
séparés que par le temps d'une génération. études de plus en plus spécialisées, apparition d'une concurrence pour la découverte
de nouveaux secteurs de la connaissance ou de nouveaux modes d'investigation.
2. Le long surgissement de l'individualisme (au sens le plus large de valorisation Dans le même temps, l'évolution du niveau scolaire moyen de la population, l'appa-
de l'individu comme être indépendant) était ensuite une condition nécessaire à rition de possibilités nouvelles de tirages nombreux et rapides de livres, la mise en
l'apparition des sciences sociales, et cela essentiellement de deux points de vue. place d'une véritable édition universitaire, de collections, de revues (les figures
D'une part, les individus peuvent désormais se penser en retrait du monde social et importantes que sont le directeur de revue et le directeur de collection apparaissent
donc estimer pouvoir l'observer « comme une chose». De surcroît, c'est avec l'indivi- à la fin du siècle) poussent évidemment à la diversification et à la multiplication des
dualisme que se fait plus systématique la nécessité du « projet créateur » individuel, disciplines et donc à l'investissement des domaines de recherches encore en friche.
par lequel « l'intellectuel » a à cœur de se réaliser dans une œuvre •— recherche,
10 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 11

B I LES CONDITIONS PROPRES A LA SCIENCE POLITIQUE c'est une multitude de catégories qui disloquent en ces temps la connaissance : la
catégorie du « diplomatique » (la politique extérieure) se constitue assez tôt, et le
Ces conditions d'apparition des sciences sociales, q u ' o n vient très sommairement
processus est achevé a u x v m e . L a catégorie de 1' « administratif », a u sens actuel,
de désigner, étant remplies, cette science sociale particulière qu'est la science du
se construit également tout a u long du x i x e siècle, pour entretenir avec le politique
politique devait normalement surgir a u milieu de ses compagnes. Des conditions
u n r a p p o r t complexe et ambigu. Et il faudrait y ajouter — mais ce serait
particulières devaient cependant se réaliser pour qu'émerge la science politique
d'autres histoires — le social, le psychologique, etc.
(chacune des sciences sociales étant soumise pour son compte à des conditions
Nulle p a r t n ' a p p a r a î t mieux que dans le langage la trace d'une telle auto-
d'émergence propres qui s'ajoutent aux conditions générales, en facilitent ou en
nomisation du politique ( D a m a m m e , 1982). Très longtemps, la politique est
perturbent le j e u ) . Ces données propres doivent être regardées de près, car m ê m e
perçue comme u n art — celui de bien gouverner en assurant le bien public —,
si elles ne sont pas nécessairement les plus importantes, elles permettent de
comme u n savoir-faire, comme une pratique réclamant prudence, morale, logique,
comprendre ce que seront les particularités du destin de la discipline. E n acceptant
savoir historique et savoir jurisprudentiel. L a science d u politique est donc
une part d'arbitraire (elle apparaîtra a u lecteur), on distinguera trois conditions.
multiple et par exemple au x v m e siècle, selon les auteurs, cette science est aussi bien
la science de l ' h o m m e civil, la science sociale (toutes deux prises comme concernant
1. La condition la plus apparente est relative à la catégorie m ê m e de poli- la conduite civique, morale, politique, économique) ou le droit naturel, ou encore
tique. Pour q u ' u n e science sociale puisse se saisir d'objets, il est nécessaire que le droit public parfois désigné comme « jurisprudence politique ». O n peut le
ces objets aient une autonomie suffisante pour q u ' o n puisse les penser comme supposer : à terminologie aussi flottante, concept non individualisé. Le concept
propres à l'investigation scientifique. Dire ici ce qui a mis en route et entretenu le commence à se préciser dans la première moitié du x i x e siècle, où la diversité se
long processus d'autonomisation du politique dépasserait l'objectif de ces pages, limite à deux sens. Selon l'un des usages, la science politique se réduit à la seule
montrer comme il y a eu interaction entre u n objet devenant autonome et le étude des institutions politiques ou à celle des rapports entre le gouvernement
savant délimitant son objet et renforçant de ce fait son autonomie exigerait égale- et le peuple (qu'on n o m m e souvent « droit politique »). L'usage le plus fréquent
ment des développements trop particuliers là où il importe seulement de donner reste cependant celui p a r lequel la science politique, jointe à la science morale
quelques repères et d'ouvrir à quelques interrogations. (les fameuses « sciences morales et politiques »), perd toute spécificité pour recouvrir
Situer chronologiquement les moments où se constituent les catégories actuelles toutes les sciences humaines émergentes, de la psychologie à l'histoire, en même
de division de l'espace mental et social n'est généralement pas chose aisée. temps que la philosophie et la morale. A la fin du xix e , le sens de politique et
S'agissant de la division entre l'économique et le politique, on s'accorde à penser de science politique se stabilisera, ou du moins se placera entre des sens plus
q u ' u n e page est tournée en 1776 avec la parution de l'Enquête sur la nature et les homogènes, dans lesquels le lecteur d'aujourd'hui n ' a pas de mal à se mouvoir
causes de la richesse des nations d ' A d a m Smith (Dumont, 1977). Mais u n siècle (Favre, 1983 b).
sera encore nécessaire pour que l'économique cesse d'être u n e subdivision du Corrélativement, il est probable (mais l'établir p a r comparaisons historiques
politique, et encore cette séparation demeurera j u s q u ' à une date récente précaire et n'irait pas de soi) que, dans cette m ê m e fin du xix e , les doctrines politiques à la fois
fluctuante (Le Van-Lesmesle, 1977, 1980). La séparation de la catégorie morale et se diffusent plus largement et se distinguent avec plus de netteté. Les programmes
de la catégorie politique est encore plus lente : sans doute commence-t-elle politiques sont plus tranchés, plus apparents, repris p a r une presse dont le tirage
à partir du x m e siècle (Dumont, 1965) lorsque la religion laisse s'éloigner le n ' a plus a u c u n e mesure avec celui d u passé, et relayés p a r des institutions dont
politique, probablement p a r le détour du droit. Cette séparation sera scandée, c'est la vocation exclusive, les partis politiques. De ce fait, l'univers de l'idéologie
elle aussi, p a r des œuvres mémorables (Manent, 1977) — Machiavel, Le Prince; politique est plus structuré, les reliefs mieux accusés, on peut plus aisément
Hobbes, Le Lêviathan... — mais n'apparaîtra en toute clarté q u ' a u x i x e siècle. s'y situer, et, en m ê m e temps, la séparation des jugements politiques et des jugements
Il appartient à Hegel, on le sait, d'élaborer la première théorie moderne de l'Etat scientifiques devient u n enjeu en m ê m e temps q u ' u n nouveau mode distinctif.
distinct de la société civile, et m ê m e transcendant la société civile puisque devant La fin du x i x e siècle voit donc s'achever — provisoirement — une période
résoudre rationnellement les antinomies entre l'individuel et le collectif. Hegel de division de l'espace d e la représentation d u m o n d e social en multiples espaces
fera du domaine politique u n espace à la fois autonome, primordial, et où la raison autonomisés. Cela permet a u politique d'apparaître comme u n domaine séparé,
trouve à s'appliquer {Principes de la philosophie du droit, 1821) : il rend ainsi légitime susceptible donc d'être pris en charge par une science séparée, la science politique
l'investigation du politique p a r la science (comme il permettra à la théorie (la question de savoir si le politique est « réellement » autonomisé ne se pose
marxienne de trouver u n fondement dans une Critique de la philosophie de l'Etat évidemment pas ici).
de Hegel qui est aussi « critique de l'essence politique » ; Henry, 1976). Il ne
faudrait cependant pas croire que le politique n e s'individualise q u e dans ces 2. L a deuxième donnée favorable à l'éclosion d'une science du politique
scissions, d'avec la morale, d'avec l'économique, d'avec la société civile. En réalité, doit être recherchée dans l'apparition d'une administration moderne et dans la
12 La science politique comme science sociale
Histoire de la science politique 13

croissance du personnel administratif dans les Etats. Parfois même, le caractère très ne s'agit plus seulement de débattre des fins, il faut encore (il faut surtout ?) être
précoce de la constitution d'une administration moderne entraîne corrélativement à m ê m e de mettre en œuvre des moyens efficaces d'action sociale.
l'apparition d'une science « camérale » qui n'est pas simple exégèse de textes Des liens très forts unissent de ce fait administration et science politique, liens
réglementaires, mais déjà science politique : ainsi en Prusse où les premiers camé- forts et complexes, car l'idée d'une rationalité possible de l'action administrative
ralistes (von Justi, Putter, von Sonnenfels) apparaissent dans la deuxième moitié a p u se traduire p a r des propositions très différentes. Certains en déduisirent qu'il
du x v m e et sont à l'origine d'une tradition qui fera la force des écoles juridiques fallait soustraire l'administration à la politique (sous-entendu à l'influence corruptrice
allemandes du x i x e (tant dans le domaine de la philosophie du droit que dans des partis) et mettre en place des systèmes d'expertise. Ainsi, aux Etats-Unis, les
celui du droit administratif, dont le fondateur est O t t o Mayer, Deutsches premières études du gouvernement des Etats sont provoquées p a r la constatation
Verwaltungsrecht, 1895-1896) (Small, 1900). de la corruption des administrations locales et p a r la volonté d'en rechercher la
Q u e le développement de l'administration entraîne u n développement corrélatif cause et de la combattre. C'est le p r o g r a m m e que donne en 1889, dans la revue
du droit administratif ne saurait surprendre, aussi faut-il davantage souligner que la Political Science Quarterly, Woodrow Wilson dans son célèbre article « T h e study of
croissance de l'administration provoque simultanément, et souvent d'abord, le déve- Administration ». « Il faut, écrit-il, une science de l'administration pour assurer la
loppement de la science politique. démarche cohérente du gouvernement, rationaliser son action, renforcer et purifier
Le développement de l'administration a en effet en premier lieu pour consé- son organisation... ». U n tel p r o g r a m m e ouvrira à u n e science administrative
quence de susciter, sous des formes très diverses, l'apparition d'écoles d'adminis- inaugurée n o t a m m e n t p a r Frank J . Goodnow dans Comparative Administrative Law
tration, ou a u moins d'études spécifiques visant à préparer à la fonction adminis- (1893), Municipal Home Rule (1895), et qu'il couronnera p a r une féconde tentative
trative. O r , ces écoles, ou ces départements de facultés, ou ces cursus propres se de théorisation : Politics and Administration (1900). Goodnow s'y applique à
donnent toujours des objets plus larges que ne le voudrait leur fonction si elle était distinguer u n c h a m p d'études administratives et u n c h a m p d'études politiques,
strictement entendue (pour la France, Thuillier, 1980, 1983). O n y développe et choisit pour lui-même le versant administratif {The Principles of the Adminis-
l'étude du droit administratif, des finances publiques, de la jurisprudence, mais aussi trative Law of the United States, 1905). Les administrations locales, très tôt
l'étude de l'histoire des institutions politiques et des théories politiques, de l'économie convaincues, vont alors créer des centres d'études et de documentation, le premier
politique, de la statistique, voire de la sociologie. Pour de simples raisons matérielles, étant, en 1907, le Bureau of Municipal Research de N e w York. Dans presque
la science politique ne pouvait se développer si elle était réservée à la seule éducation tous les Etats, des groupes de recherche universitaires vont se constituer en liaison
des hommes politiques : le dialogue du précepteur et du prince, toutes les avec les administrations d'Etats pour étudier chaque problème selon les normes de la
politiques composées pour l'éducation de tous les dauphins, si après tout elles nouvelle science.
préfiguraient et l'œuvre de science politique et l'institution d'enseignement politique, Mais, à l'inverse, la politique va faire sienne l'idée de la rationalité instru-
ne pouvaient assurer le développement d'une communauté de politistes. A partir mentale et se tourner également vers la science pour assurer l'efficacité de son
du m o m e n t où l'enseignement administrativo-politique s'adressait à la catégorie action. Ainsi, en Angleterre, les socialistes vont-ils créer une société de pensée, la
beaucoup plus nombreuse des candidats à la fonction publique, le développement Fabian Society, menée p a r des dirigeants prestigieux (les W e b b , G. B. Shaw,
de l'enseignement et des recherches était comme de surcroît assuré. G. Wallas, H . G. Wells) qui va multiplier les recherches sur tous les aspects de la
De surcroît ? Pas même, car — en amont, pourrait-on dire — l'existence vie publique et publier u n grand nombre de rapports.
même de l'administration atteste q u ' u n e évolution décisive s'est produite. L'action Les deux types de pratiques devaient se rejoindre, les administrations com-
gouvernementale n'est plus, comme elle était conçue j u s q u ' a u x v m e (et même m a n d e r des études dans des domaines de plus en plus vastes, et les gouvernements et
plus tard, jusqu'à, en France, chez Cousin), une action dérivée qui est soumise a u partis politiques s'entourer de plus en plus fréquemment de comités d'experts.
droit naturel ou à la loi naturelle, aussi diverses que puissent en être les définitions. Dans u n pays comme l'Angleterre, la recherche de la rationalité administrative et
I l est acquis désormais que l'administration p e u t et doit non pas seulement gérer l'exigence de l'examen démocratique des problèmes convergèrent : l'étude des
le système social, mais le transformer, l'orienter, le conduire là où le pouvoir grandes questions politiques fut ainsi fréquemment depuis le x i x e siècle confiée à
politique veut qu'il aille. Gela signifie que le système social est perçu comme maîtri- des commissions royales d'enquête ou à des comités d'enquête ministériels, dont
sable, et donc qu'il y a rationalité et prévisibilité d u réel social. Le modèle bureau- certains eurent des objets spécifiquement politiques, portant sur les mécanismes
cratique tel que le décrit M a x Weber est tout entier fondé sur la possibilité gouvernementaux — Comité H a l d a n e , 1918 —, sur le gouvernement local — Comité
d'une action rapide, rationnelle, basée sur le seul calcul, rigoureusement « déshuma- H a d o w , 1930 —, sur les pouvoirs des ministres en 1932, etc. (Unesco, 1950,
nisée », le fonctionnaire étant « objectif » puisque faisant abstraction de ce qui lui p . 317-319). Science politique, alors? Pas nécessairement. Mais la croyance que
est personnel. Le politique cesse progressivement ainsi d'être le lieu d'élection des les problèmes de l'administration des choses et du gouvernement des hommes étaient
choix philosophiques, des débats sur les valeurs primordiales dont il faut assurer la susceptibles d'expertise contribuait puissamment à la constitution d'une science
victoire, pour être u n domaine où peut triompher la rationalité instrumentale. Il du politique (même si, ultérieurement, cela pouvait se transformer en obstacle).
14 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 15

3. Dernière condition (pour se limiter, répétons-le, aux trois conditions les politique) se conjuguent pour rendre rapidement les recherches nombreuses.
plus apparentes) : la laïcisation et surtout la démocratisation de la politique. Très naturellement, c'est dans le domaine le plus immédiat, celui de l'orga-
Sans qu'il soit nécessaire, ni d'ailleurs possible dans ces pages, de retracer le long pro- nisation constitutionnelle de l'Etat et des modes d'intervention des citoyens dans
cessus qui met fin au monopole des princes et des clercs quant à la manipulation le gouvernement local et national, que les travaux se multiplient d'abord : c'est
du politique, il est certain qu'au xix e l'accès au politique est d'une autre nature à travers eux que, dans la plupart des pays occidentaux, la science du politique
que dans les siècles antérieurs. Le suffrage censitaire, puis universel —• parfois se concrétise. Il en est ainsi aux Etats-Unis où la plupart des premiers grands
à l'extrême fin du siècle, comme en Espagne en 1890, parfois plus tard encore, classiques de la science politique sont des études constitutionnelles, comme celles
comme en Italie en 1913 —, élargit considérablement la participation politique de Thomas M. Cooley, General Principles of Constitutional Law (1880), de Thomas
et tout à la fois généralise et légitime la discussion politique. L'Etat libéral tend à W. Burgess, Political Science and Comparative Constitutional Law (1890), ou encore la
devenir (ou du moins à faire croire qu'il devient) un instrument neutre dont les recherche historique de George Bancroft, History of the Formation of the Consti-
objectifs — le programme, la « politique » au sens de politique publique — tution of the United States ( 1885), avant que de très nombreux et parfois très précoces
peuvent changer au gré des changements de majorité dans le corps électoral. La ouvrages spécialisés étudient certains aspects des principales institutions politiques
politique peut donc se traduire, au moins pour une part, en questions à débattre américaines ou leurs rapports, la Présidence, le Sénat, la Chambre des représentants,
et si possible à résoudre : question constitutionnelle (comment constituer les la Cour suprême... Selon les pays et les événements politiques, un aspect ou
organes constitutionnels et quels rapports établir entre eux ?), question électorale l'autre de l'organisation constitutionnelle de l'Etat va prendre le devant de la
(dans quel cadre doivent s'exprimer les choix populaires?), question religieuse scène. Dans l'Allemagne depuis peu unifiée sous une forme fédérale, la question du
(quel rapport entre l'Eglise et l'Etat?), question sociale, question diplomatique, fédéralisme fait l'objet d'une intense réflexion et d'innombrables études y sont
question coloniale... On ne saurait cependant déduire du lien incontestable entre consacrées. Paul Laband et Georg Jellinek polémiquent sur le concept d'Etat
développement de la science politique et laïcisation du politique par les libéralismes fédéral, Max Seydel publie dès 1884-1886 son Bayrisches Staatsrecht, tandis que
(au sens large) que la science politique a partie liée à la conciliation et au juste l'étude systématique de Georg Meyer et Gerhard Anschutz, Deutsches Staatsrecht,
milieu politiques. Certes, le débat démocratique a pu lui servir de point de connaît sept éditions avant le premier conflit mondial. Une revue, Reich und
départ : « Le premier mouvement est l'attaque politique, mais insensiblement Lànder, en viendra à être exclusivement consacrée aux problèmes du fédéralisme.
il pousse à l'analyse » (Legendre, 1966). Cependant, on l'a dit, il y a des secteurs A l'inverse, aux Etats-Unis, après le traumatisme de la guerre de Sécession, la
entiers, et parfois les plus liés à la dispute politique, qui n'enclenchent pas ce question fédérale est pratiquement expulsée du champ de l'étude politique,
processus. Et ensuite la polémique et le conflit, l'utopie et la révolte ont aussi et ce n'est qu'après la crise économique, dans les années trente, qu'une série
alimenté la science en cours de constitution, dans ses œuvres et parfois dans ses d'ouvrages réexaminent le rôle du pouvoir central par rapport aux Etats (cf., par
institutions. Même si Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte de Marx n'a été exemple, The Administration of Fédéral Grants to the States de V. O. Key, 1937;
que tardivement lu comme contribution à la science du politique, ce n'est pas The Rise of a New Federalism de J. P. Clark, 1938; ou The New Centralization
moins œuvre précurseur, issue du combat politique. Et l'Enquête sur la monarchie de G. C. S. Benson, 1940).
de Maurras, après tout, est bien une enquête. Il semble cependant que l'émergence Cependant, l'élucidation de la logique du rapport entre les questions politiques
de la science politique tienne moins à la lutte politique qu'à d'autres conditions, qui se posent à un moment donné dans une société et les études de science
intellectuelles et sociales. Hegel et Comte (l'espace du politique et le positivisme), politique prenant pour objet ces questions est délicate (pour la France, cf. Favre,
les progrès de l'administration et l'irrésistible avancée de l'égalitarisme y seraient 1983 b). Il y a des questions qui polarisent immédiatement l'attention et sur
plus importants que les « Trois Glorieuses » ou la Commune. Ce paradoxe, lesquelles les publications se multiplient : il en est ainsi en Grande-Bretagne,
s'il se confirme, mériterait approfondissement. notamment entre les deux guerres, de l'étude institutionnelle du Commonwealth
La laïcisation et la démocratisation de la politique n'emportent pas seulement ou en France de l'examen des problèmes de la colonisation. De même, la « guerre
avec elles un climat nouveau favorable à la science politique, fait de libre discussion psychologique » menée durant la première guerre mondiale fait naître, aux Etats-
et de rationalisation de l'argumentaire politique : au xix e siècle, bien peu Unis et en Grande-Bretagne, un grand nombre de recherches sur la propagande
échappent à la tentation de dire leurs options politiques fondées scientifique- politique. Ou encore, fascisme et national-socialisme font l'objet, en France, aux
ment (cf., pour les républicains français, Nicolet, 1982). Cette transformation Etats-Unis — où beaucoup d'auteurs allemands ont trouvé refuge — ou en
radicale a pour effet surtout de rendre l'étude politique normale en démocratie : Angleterre, de multiples travaux exactement contemporains des faits étudiés
elle fait des études politiques un bagage naturel pour le citoyen, elle justifie que (cf., par exemple, pour l'Angleterre, R. W. Seton-Watson, Britain and the Dictators,
des spécialistes se consacrent à un objet dont la connaissance aide à la réalisation 1938; F. A. Voigt, Unto Caesar, 1938; A. Cobban et Diana Spearman, Dictatorship,
du bien commun. Effet morphologique (les auteurs tentés par l'investigation 1938-1940; E. Barker, Réfections on Government, 1942). En Italie, au lendemain
politologique sont plus nombreux) et effet culturel (la légitimation de l'objet de la seconde guerre mondiale, les recherches sur le fascisme sont immédiatement
16 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 17

innombrables, et si beaucoup d'oeuvres se limitent au témoignage, voire a u s'employant à démontrer l'applicabilité de sa doctrine officielle. Mais le service
plaidoyer pro domo, il y a dans le m ê m e temps u n nombre considérable de d'une cause ou la simple finalisation politique ou instrumentale de la recherche
recherches d'histoire politique. peuvent aussi subvertir les études politiques. L'histoire même de la science
Par contre, d'autres objets, et non des moindres, échappent durablement à politique dans les différents pays, avec ses irrégularités, ses rythmes propres, ses
l'investigation. Ainsi, l'attention portée p a r la p l u p a r t des politistes aux institutions spécificités, le montre assez.
démocratiques, au droit et usages parlementaires, aux libertés publiques, a d'une
manière inattendue considérablement retardé l'étude des élections et des partis
politiques. Les recherches les concernant n'apparaissent que très tard : ainsi, la Section 2
première étude américaine approfondie porte, on le sait, sur la campagne électorale
de 1940 (Lazarsfeld, Berelson, Gaudet, The People's Choice), et la première étude
anglaise systématique sur les élections de 1945 (McCallum et Miss R e a d m a n , La spécificité des histoires nationales
The British General Election of 1945). Et si, en France, le Tableau politique de la
France de V Ouest, l'étude monumentale d'André Siegfried, paraît en 1913, l'œuvre de la science politique
restera isolée et il faudra attendre 1945 pour que la sociologie électorale se
développe. Ce n'est que lorsque les institutions sont menacées ou ne répondent
pas aux espoirs placés en elles que les études sont plus précoces : si les études L'histoire de la science politique dans les principales nations du m o n d e occi-
des partis politiques sont relativement nombreuses en Allemagne après la première dental ne peut à l'évidence être narrée en quelques pages, puisque cela supposerait
guerre mondiale, c'est certainement parce que la république de W e i m a r et le que l'on restitue la succession chronologique de toutes les œuvres de science politique
rôle majeur qu'y jouent la pratique de la dissolution et la représentation propor- marquantes dans ces pays depuis u n siècle, en en rappelant la problématique et en
tionnelle multiplient les formations politiques et focalisent sur elles l'attention les situant dans le c h a m p en mutation de l'ensemble des sciences sociales. Ce serait
(cf. Hans Nawiasky, Die %ukunft der politischen Parteien, 1924; O t t o Kôllreutter, de surcroît faire double emploi avec de nombreux passages du présent Traité où
Die politischen Parteien im modernen Staat, 1926; H e r m a n n Triepel, Die Staatsverfassung l'historique des analyses de chaque question propre sera fait, où l'examen des
und die politischen Parteien, 1927). De la m ê m e manière, si « l'opinion mène le principaux ouvrages de la science politique mondiale viendra s'insérer dans l'étude
m o n d e » et plus encore les démocraties, l'étude de l'opinion, la fabrication des de chaque objet. Il importe plus simplement ici, tout en fournissant quelques
instruments d'investigation de l'opinion publique sont très tardifs. Les études repères chronologiques, de donner le sens général de l'évolution de la science poli-
précurseurs paraissent aux Etats-Unis a u milieu des années vingt, mais ne tique. E t celui-ci tient en quelques notations : 1 / Il y a quasi-simultanéité de
trouvent de réels développements q u ' à la fin de l'entre-deux-guerres, tandis l'apparition de la science politique a u sens moderne dans les pays occidentaux,
qu'en France J e a n Stoetzel fonde l'Institut français d'Opinion publique en 1938, 2 / mais cette simultanéité ne doit faire conclure ni à u n e identité ni à u n développe-
et qu'en Grande-Bretagne les tentatives de Mass observation de Ch. M a d g e et ment ultérieur comparable. Au contraire, durant la fin du x i x e et la première
T o m Harrisson (1937) dévient rapidement vers une quête de la psychologie de moitié du x x e , chaque science politique nationale a u n e spécificité très marquée
l'homme moyen (Britain, 1939) sans fécondité réelle. de ses problématiques et de son c h a m p d'étude, souvent relativement restreint.
Ces conditions d'émergence propres à la science politique — autonomisation 3 / Le domaine actuel de la science politique n'est systématiquement couvert que
du politique, apparition de l'administration moderne et croyance corrélative en relativement tard, aux alentours de la deuxième guerre mondiale, et d'abord dans
une rationalité instrumentale propre à légitimer l'action administrative, démocra- les pays les plus avancés, Etats-Unis et Grande-Bretagne. 4 / L a science politique
tisation des choix politiques et généralisation du libre examen des questions poli- ensuite s'uniformise dans les différents pays, les spécificités nationales tendent à se
tiques — éclairent immédiatement ce qui constituera dans le m ê m e temps des limiter (sauf naturellement dans les pays à idéologie politique d'Etat, comme
obstacles à la quête de la scientificité dans le domaine des recherches politiques. I'URSS et les pays de l'Est). Les communautés nationales de politistes sont suffisam-
Les objets les plus courants en science politique, non seulement sont revendiqués ment étoffées pour que tous les objets classiques soient étudiés, ne serait-ce que p a r
p a r d'autres instances (les partis politiques, la presse...), non seulement résultent quelques-uns, et les échanges internationaux suffisamment n o m b r e u x pour q u e les
d'un découpage de la réalité qui peut occulter les aspects les plus significatifs problématiques nationales ne soient plus incompatibles.
de cette réalité (qu'on songe a u rapport fréquent d'exclusion entre sociologie et O n ne reprendra pas dans cette section ces différentes étapes. Elles se dégageront
science politique), mais sont fréquemment sujets des exclusives d u pouvoir ou de d'elles-mêmes des quelques historiques (jusqu'à la dernière phase exceptée) que
détournements à des fins pragmatiques. Le cas extrême est évidemment le dévoie- nous présenterons pour les pays où la science politique est apparue a u moment
ment de la science politique, à certaines époques, dans les Etats totalitaires, privilégié de la première émergence, dans le dernier tiers du x i x e siècle (Etats-Unis,
lorsqu'elle a d m e t de n'être q u ' a u service d u pouvoir, louant sa légitimité et Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Italie). O n vise évidemment davantage à
Histoire de la science politique 19
18 La science politique comme science sociale

donner les quelques jalons chronologiques utiles qu'à faire un historique approfondi, Les études de « Public Administration » (dont Goodnow avait, on l'a dit,
pour lequel quelques pages seraient fort insuffisantes. Quant à la France, elle fera vigoureusement établi dès 1900 le principe et la légitimité) débordent également
l'objet de développements plus importants dans la section suivante. le sens restreint qu'on pourrait donner en France à l'expression : l'étude des pra-
tiques et des instances administratives a évidemment une dimension différente
dans un pays où de multiples fonctions locales sont électives. Elle est d'abord
1. Etats-Unis principalement le fait des organismes de recherche intégrant chercheurs et admi-
nistrateurs, qui prendront une extension nationale après la crise de 1929 (cf. la
Une série d'événements convergents datent la première institutionnalisation commission Hoover de 1933 pour l'étude des nouvelles tendances sociales, ou
de la science politique américaine (Unesco, 1950; Grick, 1959; Somit, 1967; Waldo, la National Resources Planning Board — 1933-1943 — sur la planification). Les
1975). En 1880, John W. Burgess crée la School of Political Science de l'Université travaux se multiplient alors, avec des œuvres comme celles de Barnard, Functions
de Columbia dans le cadre de laquelle va être publiée en 1886 la revue Political ofthe Executive (1938), Mac Mahon et Millet, Fédéral Administrators (1939), Anderson
Science Quarterly, tandis qu'à la Johns Hopkins University, où existe depuis 1877 et Gaus, Research in Public Administration, 1945, et surtout H. Simon, Administrative
une Johns Hopkins Historical and Political Science Association, est lancée une Behaviour (1947), L. D. White, Introduction to the Study of Public Administration (1948).
collection d'études de science politique et historique. Quant à l'American Political Une revue spécialisée, Public Administration Review, paraît depuis 1940.
Science Association, elle est créée en 1903 et publie à partir de 1906 Y American En dehors de ces axes de recherches longtemps dominants, il existe un courant
Political Science Review. Dans la même période paraissent un bon nombre d'ouvrages ancien et permanent d'étude de la philosophie politique et de l'histoire des idées
qui seront les « classiques » du temps, et notamment ceux de Dwight Woolsey, politiques. Ce sera d'ailleurs une constante : dans tous les pays qu'on étudiera,
William W. Grane et Bernard Moses, Woodrow Wilson, John W. Burgess, ce domaine d'investigation existe dès que la science politique existe. Aux Etats-
W. W. Willoughby2... Unis, le fondateur incontesté de ce courant est W. D. Dunning, avec ces trois
La science politique américaine se caractérise depuis cette date par un déve- volumes, très descriptifs, A History of Political Théories, Ancient and Médiéval (1902),
loppement d'une grande régularité. Si les particularités nationales restent notables, A History of Political Théories, From Luther to Montesquieu (1905), From Rousseau to
le nombre des politistes est tel (l'Association américaine de Science politique Spencer (1920). Mais, dès avant, Charles E. Merriam avait consacré sa thèse à
compte 1 300 membres en 1920 et 2 800 vingt ans plus tard) que progressivement A History of Sovereignty since Rousseau (1900), puis écrit, en 1903, A History of American
une très grande variété de domaines sont couverts. Une enquête portant sur Political Théories. Les auteurs les plus connus sont ensuite, entre les deux guerres,
l'année 1950 établit que les deux domaines où les recherches universitaires sont Raymond Gettel, Charles H. Mcllwain, Francis W. Coker et George W. Sabine3.
très nettement les plus fréquentes sont les études de « Government » et de « Public Une science politique au domaine plus spécialisé et à la méthode plus
Administration » (Hawley, Dexter, 1952). Cette prééminence reflète parfaitement novatrice se fait progressivement jour en isolant un à un des objets jusqu'alors peu
la situation de la science politique américaine depuis ses origines. En effet, ou pas aperçus. La diffusion des méthodes quantitatives est d'ailleurs assez précoce
jusqu'au milieu du xx e siècle, le champ de la discipline est dominé par ces deux pour permettre à Stuart Rice d'écrire dès 1928 Quantitative Methods in Politics,
pôles et ce n'est qu'en arrière-plan qu'une science politique plus diversifiée vient tandis que l'année auparavant Georges E. G. Gatlin publiait son Science and
progressivement s'inscrire. Method of Politics. Dans l'ordre chronologique de leur apparition, ces travaux
On a déjà fait référence supra à la place des études de « Government » aux concernent les groupes de pression, l'opinion publique, les partis politiques, les
Etats-Unis. Il serait inexact d'y voir des études constitutionnelles au sens français. élections.
On y trouve en fait un ensemble plus vaste où les études des institutions poli- Le livre initiateur sur les groupes de pression est resté célèbre, il date de 1908
tiques et des régimes politiques s'élargissent à celui des modes d'action politique et est dû à A. F. Bentley : The Process of Government, A Study of Social Pressures.
et s'ouvrent aux attitudes politiques (cf. en ce sens l'ouvrage de Charles Merriam, Le livre est au vrai plus général, puisque l'étude des moyens de pression et des
Systematic Politics, 1945). Si bien que dans cette tradition, à côté d'études nom- groupes en action, partis, ligues, associations, vient après un véritable traité de
breuses sur la présidence, le Congrès..., on compte des ouvrages plus théoriques, et sociologie politique, qui emplit la moitié de l'ouvrage. Ce livre fondateur fera
par exemple ceux de R. M. Mac Iver, Modem State (1926), de Ch. Merriam, école, avec des auteurs aussi notables que Peter H. Odegard, E. Pendleton
Political Power (1934) et The Rôle of Politics in Social Change (1936) ou, plus tardi- Herring et Elmer E. Schattschneider4.
vement, celui de C. J. Friedrich, Constitutional Government and Democracy (1946).
3. O n citera de R. Gettel, Readings in Political Science (1911), History of Political Thought (1924), American Politica
Thought (1928), de C. H. Mcllwain, The Growth of Political Thought in the West (1932), de Francis W. Coker,
2. Il s'agit notamment de Political Science de Dwight Woolsey (1878), de Politics : An introduction to the Study of
Récent Political Thought (1934), et de G. W. Sabine le célèbre A History of Political Theory (1937).
Comparative Constitutional Law de W. W. Crâne et B. Moses (1884), de The State de W. Wilson (1889), de
4. Cf. P. H. Odegard, Pressure Politics : The Story ofthe Anti-Saloon League (1928), E. P. Herring, Group Représen-
Political Science and Comparative Constitutional Law de J o h n W. Burgess (1890), de An Examination of the Nature
tation before Congress (1929), E. E. Schattschneider, Politics, Pressures, and the Tarif (1935).
ofthe State : A Study in Political Philosophy de W. W. Willoughby (1896).
20 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 21

L'opinion publique fait également assez tôt l'objet d'investigations. Les ont longtemps fait montre, à la suite de Durkheim (Besnard, 1983), pour
premiers sondages, à l'occasion d'élections présidentielles, aux Etats-Unis, sont l'analyse politique. L a sociologie américaine (Herpin, 1973) est fréquemment
célèbres : en 1932, le Literary Digest consulte par questionnaire sur la base de en même temps une sociologie du politique : on vient de le montrer pour l'un des
la liste des abonnés a u téléphone, et prévoit juste. En 1936, le Literary se trompe principaux auteurs de l'Ecole de Chicago, Park (Schemeil, 1983), mais l'observation
et les sondages de Gallup font montre de leur supériorité... j u s q u ' à l'échec révé- vaudrait tout a u t a n t pour les recherches sur les villes américaines, et en premier lieu
lateur de 1948. L a bibliographie sur ces méthodes est vite considérable, à celles de Robert et Helen Lynd (Middletown, 1929; Middletown in Transition, 1937).
commencer par le livre de G. H . Gallup et S. F. R a e , The Puise of Democracy : The O n sait que R u t h Benedict fait paraître Patterns of Culture en 1931, donnant ainsi au
Public Opinion Poil and how it works (1940). O n sait moins q u e la technique paradigme culturaliste u n de ses ouvrages anthropologiques de référence, que
de l'interview brève d'une population, qui ouvrait la voie aux sondages, est Merton publie ses premiers articles en 1934, et que The Structure of Social Action de
plus précoce, puisque dès 1924 M e r r i a m et Gosnell l'utilisent à propos de l'abstention Parsons date de 1937. Pour reprendre une expression q u ' o n a employée précédem-
(Non-Voting : Causes and Methods of Control). Et que d'autres auteurs (certains ment, cette sociologie-là a produit tout autant, et peut-être davantage, la science
ont déjà été cités pour d'autres travaux) cherchaient en ce sens, comme P. H . Odegard, politique actuelle que certains des travaux élaborés à la m ê m e époque p a r la
Léonard White et E. P. Herring. Il est vrai que les Etats-Unis firent longtemps science politique institutionnelle aux Etats-Unis.
peu de place à des notions comme celles de classes sociales ou de masse, et que
donc l'opinion publique p u t y apparaître plus tôt ou plus fondamentalement
qu'ailleurs comme le fondement de la vie politique (cf., sur u n plan plus journalis- 2. Angleterre
tique, les livres de Walter L i p p m a n n , Public Opinion, 1922, Phantom Public, 1925). La
popularité aux Etats-Unis de l'approche psychologique (que montre bien la compo- Comme aux Etats-Unis, la science politique anglaise acquiert dès l'entre-
sition du livre de 1951, Les « Sciences de la politique » aux Etats-Unis) a évidemment deux-guerres le statut d'une discipline reconnue. Il est significatif par exemple
contribué à rendre légitime cette approche, m ê m e si le plus célèbre auteur en ce que plusieurs revues (qui existent encore, à l'exception de la dernière) soient
domaine, Harold D. Lasswell, travaille sur des terrains beaucoup plus spécialisés 5 . créées durant cette période : l'International Affairs en 1922, Public Administration
Si l'étude des partis politiques n ' a jamais été absente des travaux américains en 1923, Political Quarterly en 1930, et Politica en 1934. Il est tout autant significatif
(on a cité Bentley, on pourrait également citer Henry Jones Ford, The Rise que la même année, en 1932, paraissent deux ouvrages à vocation générale,
and Growth of American Parties, 1898), les recherches ne deviennent plus significa- l'un politologique et l'autre sociologique, le premier d ' H e r m a n Finer, Theory
tives que dans l'entre-deux-guerres, avec des ouvrages comme celui d'Arthur and Practice of Modem Government, qui fait une place importante, à côté des études
N . Holcombe, The Political Parties of To Day (1924) ou celui d'Edgar E. Robinson, institutionnelles, a u rôle des partis politiques, des groupes de pression, de l'opinion
The Evolution of American Political Parties ( 1924). Mais il faut attendre les années publique, des forces économiques, le second de Sidney et Béatrice W e b b , Methods
quarante pour que la recherche se fasse systématique avec les études de V. O. Key, of Social Study, dans lequel les deux célèbres intellectuels socialistes exposent les
G. E. M e r r i a m et H . F. Gosnell, et E. E. Schattschneider. Q u a n t à l'étude des techniques de l'observation scientifique politique, économique et sociale.
élections, on a déjà dit qu'il fallait attendre 1945 pour q u ' u n pas décisif soit L a science politique anglaise est alors dominée p a r l'œuvre considérable
franchi avec People's Choice (qui sera suivi de ces classiques que sont Voting et d'Harold J . Laski 6 . Laski affronte tous les problèmes généraux de la politique, et
The American Voter, a u point q u ' o n a pu parler d ' u n « paradigme de Michigan », traite inlassablement de l'Etat, des rapports Etat-Société, de la nature du pouvoir
Gaxie, 1982), même si des travaux annonciateurs existent comme celui de Gosnell, politique, de la souveraineté, de l'obéissance au gouvernement et des limites
Getting Out the Vote, An Experimcnt in the Stimulation of Voting, 1927. à apporter à l'autorité dans l'Etat, de la liberté, des libertés, de la théorie et de la
O n aurait cependant une médiocre perception de l'histoire de la science pratique du libéralisme. Plusieurs auteurs apportent leur contribution à une réflexion
politique américaine p e n d a n t cette période si l'on omettait u n fait essentiel. Aux politique de cette nature, parmi lesquels on peut citer R . H . S. Crossman,
Etats-Unis, le développement de la sociologie est pratiquement simultané de celui Government and the Governed, 1939, ou Ernest Barker, Réfections on Government, 1942.
de la science politique (les sociologues sont les principaux fondateurs, en 1865, En dehors de ces ouvrages où la science politique est prise dans son sens le
de l'American Social Science Association, et l'American Sociological Association plus large et rejoint la philosophie politique, les recherches anglaises sont plus
est créée en 1906). Et, contrairement à ce qui se passe en France, d'une part particulièrement développées dans trois domaines classiques, celui de l'histoire
la sociologie se développe vigoureusement p e n d a n t l'entre-deux-guerres, et d'autre des idées politiques, celui des études constitutionnelles, celui enfin de la politique
p a r t les sociologues américains n'ont pas la défiance dont leurs collègues français

6. Harold J. Laski publie notamment entre les deux guerres The Foundations of Sovereignty (1921), The Grammar
5. Lasswell publie notamment avant la seconde guerre mondiale Psychopathology and Politics (1930), World
of Politics (1925), Authorityin the Modem State (1927), The State in Theory and Practice (1936), The Rise ofEuropean
Politics and Personal Insecurity (1935), Propaganda Technique in the World War (1938).
Liberalism (1937).
22 La science politique comme science sociale
Histoire de la science politique 23

comparée. La richesse de la réflexion politique anglaise, de Bacon à Hobbes et


est prononcé en 1894 (Freund, 1973). Les rapports entre histoire et sociologie
Locke, de Burke et Bentham à Stuart Mill, explique sans doute l'importance q u ' y
sont immédiatement posés, et p a r exemple résolus, en 1897, dans le sens d'une
a prise l'étude de la pensée politique. The History of Médiéval Political Theory in
intégration de la sociologie à l'histoire p a r P. Barth, Die Philosophie der Geschichte
the West, de R. W. et A. J . Carlyle, commence à paraître en 1903, tandis que le
als Sociologie. Les sociologues sont nombreux, avec des orientations différentes,
livre de E. Barker, The Political Thought qf Plato and Aristotle est publié en 1906.
de la sociologie formelle de Simmel et von Wiese à la sociologie historique
En 1925, verront le j o u r simultanément les livres de G. E. V a u g h a n , Studies
(F. Oppenheimer, Alfred Weber) et à la sociologie de la connaissance (K. M a n n h e i m ) .
in the History of Political Philosophy, et de H . M u r r a y , The History of Political Science.
Domine la haute figure de M a x Weber (Aron, 1981). Les juristes multiplient les
Dans le domaine des études constitutionnelles, il existe une pléiade d'ouvrages,
grands systèmes interprétatifs, ainsi de R . von Jhering, Kampf ums Recht, 1872;
parfois anciens, toujours classiques, dont beaucoup connaissent de nombreuses
Der £weck im Recht, 1878. La science économique connaît le développement que
éditions 7 . Enfin, la tradition tout aussi ancienne d'étude comparée des systèmes
symbolisent des noms comme ceux de Schmoller, Wagner, Schaeffle, Bûcher (pour
politiques (on a déjà signalé l'importance des travaux sur les Etats du Gommonwealth,
ne pas citer l'Ecole de Vienne, avec Menger, Bôhm-Bawerk, F. von Wieser).
dont l'existence prêtait évidemment aux études comparatives) trouve son plus brillant
Faut-il enfin évoquer Nietzsche (Le gai savoir, 1882; Par-delà le bien et le mal, 1886;
et célèbre représentant dans Lord Bryce qui publie en 1921 Modem Democracies.
La généalogie de la morale, 1887) ? Dans le m ê m e temps, l'enseignement des sciences
Beaucoup d'ouvrages suivront l'inspiration de Bryce, ainsi The New Démocratie
sociales est généralisé dans des cadres qui favorisent des maturations, puisqu'elles
Constitutions of Europe (1928) de Miss Headlam-Morley et The Mechanism of the
sont enseignées soit (comme à Berlin) a u sein des facultés de philosophie, soit dans
Modem State (1927) de J . A. R . Marriott. Mais tous les travaux comparatifs ne
les facultés de droit et sciences politiques, soit dans des facultés d'économie et
s'arrêteront pas à la seule analyse institutionnelle des régimes libéraux, et une
sciences sociales (Hauser, 1903).
seconde école comparative, qui élargit l'investigation aux régimes non démocra-
U n e telle situation était très favorable a u développement de la science poli-
tiques et fait la p a r t plus belle aux données économiques et sociales, a p p a r a î t r a
tique allemande. Elle disposait d'une tradition institutionnelle extrêmement
avec n o t a m m e n t Guide to Modem Politics de G. D . H . et M . Cole (1934) et Soviet
ancienne, les sciences camérales, nées a u x v m e siècle, devenant tout naturellement
Communism : A New Civilization, de S. et B. W e b b (1935). Tous ces noms et
les « sciences d'Etat », Staatswissenschaften. Les professeurs les plus prestigieux à la
toutes ces œuvres disent assez le développement atteint alors p a r la science
fin du siècle sont d'ailleurs fréquemment titulaires de chaires dans cette discipline
politique anglaise, du moins dans les domaines les plus traditionnels de l'analyse
(c'est le cas de Wagner, de Schmoller, de Sombart, de Jellinek, de Weber...).
politique.
D ' a u t r e part, la tradition intellectuelle met la philosophie politique et l'étude de
l'Etat sur le devant de la scène. La tradition remonte pour le moins, on le sait, à
3. Allemagne Hegel. Elle a été relayée par de nombreux auteurs et en premier lieu par
M a r x . Mais, plus spécifiquement, u n initiateur privilégié a été Lorenz von Stein
La situation en Allemagne se caractérise p a r l'existence d'une activité (contre qui M a r x polémiqua). V o n Stein mène, dès 1846 et j u s q u ' à sa mort, u n
intellectuelle d'une extrême richesse dans le domaine des sciences de la société combat pour l'autonomie d'une science du gouvernement de l'Etat et d'une
et de la philosophie sociale, dont il n'existe probablement d'équivalent dans aucun subordination, à l'intérieur d'une faculté de science politique, des sciences j u r i -
pays à la même époque. A la fin du x i x e siècle, l'Allemagne exerce une véritable diques à la science de l'Etat. Il aboutit ainsi, dans sa monumentale Verwaltungs-
fascination sur les penseurs européens, et ce n'est qu'ensuite — après le début lehre, dont les huit volumes sont publiés de 1865 à 1884, à proposer une nouvelle
du siècle — que l'influence anglo-saxonne p r e n d r a peu à peu la première place. science où tout le social doit trouver place (démographie, économie, sociologie...).
L a vigueur du débat intellectuel, la multiplicité des domaines d'investi- L'influence hégélienne donne la clé du système, puisque von Stein considère
gation, la fécondité des problématiques apparaîtront vite si l'on égrène quelques que l'Etat tend à réaliser l'harmonie du développement social à travers la
noms. L a puissante école historique allemande, dont le p r o g r a m m e a été systématisé lutte permanente des intérêts divergents, par identification de 1' « esprit objectif »
p a r Savigny, est à la fin d u x i x e en voie de renouvellement, avec la « nouvelle étatique et de 1' « esprit du peuple » ( T h o m a n n , 1963).
école historique » menée p a r l'économiste Gustav Schmoller (qui a u r a u n e L a puissance de ces traditions convergentes a pour résultat q u ' u n e science
importante influence sur Sombart et M a x W e b e r ) . L'interrogation épistémologique politique très présente et très diversifiée se développe en Allemagne (il faudrait
y est conduite par des hommes aussi actuels que Wilhelm Dilthey ou Wilhelm ajouter, bien évidemment, dans l'Empire austro-hongrois, puis en Autriche).
Windelband, dont le célèbre discours rectoral « Geschichte u n d Naturwissenschaft » O n peut d'ailleurs s'interroger : s'agit-il d'une discipline qui émerge vigoureu-
sement, ou au contraire la diversité de travaux qui émanent de tous bords
7. Cf. les livres de A. C. Dicey (The Law ofthe Constitution), Wade et Phillips (Constituîional Law), Ivor Jennings
( The Law and the Constitution, Parliament, Cabinet Government, Principles qf Local Government Law, British Consti-
aurait-elle fini par constituer u n obstacle à la constitution d'une discipline ?
tution...), Erskine May (The Law, Privilèges, Proceedings and Usages qf Parliament) ou Ramsay Muir (How Quoi qu'il en soit, les études politiques sont richement représentées, et on ne peut
Britain is Govemed). guère faire qu'énumérer des livres dont beaucoup sont encore utilisés. Les socio-
24 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 25

logues apportent leur contribution, soit dans le cadre d'une sociologie couvrant de l'ampleur du coup d'arrêt donné p a r le nazisme : ont alors en effet quitté
u n vaste c h a m p (Max Weber, mais aussi Franz Oppenheimer dans d'importantes l'Allemagne (quelques-uns seulement y sont revenus après guerre) H a n n a h Arendt,
contributions : Der Staat, 1909, plus tard Soziologische Staatslehre, 1926), soit dans K a r l Deutsch, Heinz Eulau, Cari J . Friedrich, O t t o Kircheimer, Peter Merkl,
des études particulières comme celles de Ludwig Gumplowicz (Die Soziologische H a n s M o r g e n t h a u , F r a n z N e u m a n n , Sigmund N e u m a n n , Léo Strauss, Eric Voegelin...
Staatsidee, Geschichte der Staatstheorieti). D'autres études é m a n a n t du courant socio-
logique allemand sont proprement, mais en u n autre sens, fondatrices, comme celles
de Tônnies (Gemeinschaft und Gessellschaft, 1887) ou de K a r l Schmitt, qui fut 4. Espagne
l'élève de M a x Weber 8 . Les théoriciens du droit sont évidemment présents qui,
dès après l'unité allemande, s'attachent à rendre compte du nouvel ordre consti- La science politique espagnole apparaît elle aussi dans le dernier quart
tutionnel. L'ouvrage initiateur est celui, célèbre, de Paul L a b a n d , Das Staatsrecht du x i x e siècle avec des auteurs comme Francisco Giner de Los Rios {Estudios
des deutschen Reichs ( l r e éd., 1876-1882; 5 e éd., 1911-1914) ; il sera suivi de nombreuses juridicos y politicos, 1875) et ses disciples, Gumersindo de Azcarate [Estudios
contributions (de G. Meyer, A. Hànel, P. Zorn) et donne naissance à une véritable filosôficos y politicos, 1877; Tratados de Politica, 1892), J o a q u i n Costa et surtout
tradition d'études constitutionnelles qu'alimenteront encore l'adoption et l'appli- Adolfo G. Posada, dont la renommée fut vite internationale, et qui publie
cation de la Constitution de Weimar. Dans ce contexte, l'existence de véritables n o t a m m e n t en 1893 et 1894 à M a d r i d les deux forts volumes de son Tratado
traités de sciences de l'Etat n'étonne plus, comme ceux de Georg Jellinek, de derecho politico. A partir de ce moment, et j u s q u ' à la victoire franquiste qui
Allgemeine Staatslehre ( 3 e éd., 1914) et, en Autriche, de H a n s Kelsen, Allgemeine provoque la dispersion (aux Etats-Unis, a u Mexique ou en Amérique latine)
Staatslehre (1925). d ' u n grand n o m b r e des politistes espagnols, l'histoire des recherches politiques en
Cet important substrat théorique alimente a u t a n t les débats sur les problèmes Espagne est très spécifique. Elle est marquée par une prédominance presque absolue
de l'heure, et par exemple ceux sur la démocratie et le principe de majorité en des études de philosophie politique et de théorie de l'Etat, avec une approche
Allemagne et en Autriche, en liaison avec la crise du parlementarisme (y participent j u r i d i q u e . Le Tratado de derecho politico de Posada, ouvrage, et c'est significatif, de
des personnalités aussi prestigieuses que M a x Weber, von Gierke, K a r l Schmitt, « droit politique », est caractéristique à cet égard, puisqu'il s'ouvre p a r u n
Tônnies, Kelsen, A. Merkl, M a x Adler) que sur certains rouages du système poli- chapitre sur le concept de l'Etat comme organe du droit (« L ' E t a t est la collec-
tique, comme les partis politiques. L'ouvrage de Robert Michels, î(ur Soziologie des tivité entière dans sa fonction juridique »), puis étudie l'origine et le développe-
Parteiwesens in der modernen Demokratie, p a r u d'abord en italien, contribue à faire m e n t de l'Etat et les fins de l'Etat, avant de parcourir u n exposé complet de droit
prospérer u n authentique courant d'étude des partis politiques, représenté notam- constitutionnel (la souveraineté, les fonctions de l'Etat, les classifications des
ment p a r H a n s Nawiasky, O t t o Kôllreutter, H e r m a n n Triepel, dont les travaux gouvernements, l'organisation comparée de l'Etat, etc.).
ont été cités supra. Et il faudrait encore élargir la recension des études politiques de Le droit politique espagnol, dont il y a u r a ensuite de nombreux représentants
cette période, par exemple en mentionnant l'apport important (il n'était pas encore (cf. les cours et manuels de Gonzalo del Castillo y Alonzo, Carlos Ruiz del Castillo,
perçu comme ambigu) de Ratzel avec n o t a m m e n t sa Politische Géographie (1897). T o m a s Ellorieta y Artaza...), restera toujours proche de ses origines philosophiques
Et rappeler à nouveau que les économistes, et notamment les « socialistes de la et juridiques — la science politique est alors toujours enseignée dans le cadre des
chaire », ne dissocient pas science politique et économie politique au sein des facultés de droit — et subira fortement l'influence des auteurs étrangers les plus
sciences de l'Etat. Mais le point d'aboutissement le plus important, à la fois proches de son inspiration (Hauriou, Kelsen, Laski, Jellinek, Schmitt). Elle
synthèse et critique de toute la tradition philosophique et politologique alle- s'accompagnera tout naturellement d'études d'histoire des idées politiques sur les
m a n d e , est sans conteste à trouver dans la création en 1923 de l'Institut fur grands théoriciens espagnols des x v i e et x v n e siècles (Suarez, Vitoria...).
Sozialforschung où se réunirent progressivement ceux qui allaient former l'Ecole de Cette place particulière de la théorie de l'Etat a pour contrepartie l'absence
Francfort, Horkheimer, Wittfogel, Adorno, Marcuse, Benjamin (Jay, 1978). totale de toutes recherches sociologiques ou même — à peu d'exceptions près —
La prise du pouvoir p a r Hitler, puis la politique hitlérienne en Europe, monographiques sur la vie politique, les élections, les partis en Espagne. La seule
brisèrent le mouvement intellectuel allemand, et, s'il se poursuivit en partie, ce fut exception doit être évidemment recherchée du côté de l'œuvre singulière et
dans d'autres pays. La seule liste des auteurs allemands ayant ensuite produit dans influente de José Ortega y Gasset, aux confins de la philosophie et de la sociologie,
u n autre cadre national et u n autre contexte institutionnel suffit sans doute à la et prolongeant une tradition espagnole tout autre (celle de la réflexion sur
fois à donner la mesure du potentiel intellectuel qui existait alors en Allemagne et l'Espagne que menaient à la fin du siècle u n U n a m u n o ou u n M a c h a d o ) . Cette
réflexion sur la décadence de la nation espagnole, sur les crises de l'Europe, sur
8. Les principaux ouvrages de K. Schmitt à cette époque sont Politische Romantik (1919), Die Diktatur (1921),
l'homme-masse, sur les élites, sur la démocratie, sur l'étatisation des destinées
Der Begrijf des Politischen (1927), Legaliîât und Legiîimitàt (1932). En langue française, on lira La notion de
politique. Théorie du partisan, avec une préface de Julien Freund, Calmann-Lévy, 1972 (collection « Liberté humaines, on la trouve n o t a m m e n t dans Espaha invertebrada, 1921; La Rebeliôn
de l'Esprit »). de las masas, 1930; Rectificaciôn de la Repûblica, 1932; Ideas y Creencias, 1940. Là,
26 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 27

comme en Italie ou en Allemagne, la victoire du franquisme allait évidemment Dottrina politica del fascismo, 1937), et les auteurs qui ne s'expatrient pas acceptent
empêcher le développement naturel, et pour longtemps, de la science politique. d'inscrire leurs travaux dans le cadre doctrinal mussolinien. Gramsci, lui, est en
prison où il m e u r t en 1937. Il n'est pas étonnant que dans u n tel contexte, et
avec une telle tradition, la science politique italienne après guerre ait trouvé dans
l'adoption du modèle scientifique américain, tant théorique que méthodologique,
5. Italie
les moyens de son autonomie et plus simplement m ê m e de la reconnaissance de
son existence.
L'histoire de la science politique italienne donne u n autre exemple des
spécificités nationales très marquées, spécificités dues aux événements politiques
eux-mêmes, avec l'établissement progressif du fascisme, de la marche sur R o m e
aux lois « fascistissimes » de 1926, et à la tradition intellectuelle propre à l'Italie, 6. Après 1945...
dominée p a r les débats autour de la philosophie de l'histoire.
Pourtant, dans la captivante période qui suit l'unité italienne, les conditions De manière u n peu arbitraire, on l'a dit, on ne prolongera pas ces histoires
d ' u n essor d'une science du politique semblaient réunies. Il existe en Italie une nationales au-delà de 1945 (on fera, dans la section suivante, une exception
sociologie très précoce et immédiatement politique, dans la tradition de Machiavel, p o u r la France). Raison à cela conjoncturelle : les problématiques contempo-
dont les représentants sont, on le sait, Mosca (Sulla teoria dei governi e sul governo raines vont être systématiquement étudiées, à leur place, dans les différents
parlamentare, 1884; Elementi di scienza politica, 1896) et Pareto, en fait très peu chapitres de ce Traité. Raison aussi toute pratique, qu'il ne faut pas dissimuler :
influent en Italie. O n peut y rattacher Roberto Michels, Allemand naturalisé il n'est en réalité plus possible de rendre compte brièvement des évolutions et
Italien, qui publie en 1911 La sociologia del partito politico nella democrazia moderna. des tendances des principales sciences politiques à l'échelle mondiale pour la
Il existe en Italie à la m ê m e époque une célèbre école de criminologues (Cesare période qui suit la deuxième guerre mondiale. L'institutionnalisation est m a i n t e n a n t
Lombroso, Enrico Ferri). Il existe une école d'historiens du droit (Ettore Giccotti, acquise, avec une ampleur variable, partout. U n e Association internationale de
Giuseppe Valenti...) dont les travaux abordaient tous les aspects de la vie sociale, Science politique est créée en 1950, dont les congrès rassemblent des politistes en
tandis que la situation dans le Sud justifiait dès cette époque la réalisation de nombre considérable (80 participants à Zurich en 1950, 1 144 à Montréal en 1973).
grandes enquêtes sociologiques dont la lecture est encore utile, celles n o t a m m e n t Des associations nationales existent dans presque tous les pays et éditent revues
de Pascale Villari ou de Leopoldo Franchetti et Sydney Sonnino (futur chef et bulletins. Les cadres nationaux tendent à éclater, soit que, comme aux
du gouvernement, et négociateur à Versailles). E t p a r ailleurs, sur le modèle de Etats-Unis (où l'on recense environ 15 000 politistes), des associations régionales se
l'Ecole libre parisienne, la Scuola di Scienze Soziali « Cesare Alfieri » de Florence constituent, soit que des institutions se regroupent pour confronter systématique-
est créée dès 1874, école d' « éducation libérale », anti-jacobine et initialement ment leurs recherches (création de l'European consortium for political research
très aristocratique (Spadolini, 1975). U n e revue sera d'ailleurs publiée à l'Ecole en 1970, qui regroupe actuellement 111 Universités ou formations d'enseignement
à partir de 1883 : Rassegna di Scienze sociali e politiche. Certains enseignants et de recherche). Les études p r e n a n t comme objet la science politique elle-même
trouveront là l'occasion de développer une œuvre importante, et p a r exemple se multiplient, études d'une science politique spécifique, comme celle du Québec
Domenico Zanichelli 9 . (Leclerc, 1983), Handbook sur la science politique mondiale (Andrews, 1983), revue
E n réalité, ces travaux seront voués à la marginalité, car largement étrangers a u des thèmes majeurs (Blondel, 1981), recensement des changements majeurs
débat philosophique essentiel en Italie à la fin du x i x e siècle et a u début du x x e . (Deutsch, 1978), tandis que des centaines d'articles se consacrent à tel ou tel
Ce débat, qu'alimentent la fréquentation continue de la philosophie allemande aspect particulier de la science politique de tel ou tel pays. Les traités de science
et une grande diffusion de l'hégélianisme en Italie, sera centré sur les questions de politique sont m a i n t e n a n t œuvre collective et volumineuse : ainsi du Handbook
l'historicisme et de l'idéalisme (avec Antonio Labriola, Silvio Spaventa, Francesco of Political Science édité sous la responsabilité de Fred I. Greenstein et Nelson
D e Sanctis, Benedetto Croce, Gentile). Tous ces auteurs ont en commun de W . Polsby, en 1975, avec ses huit volumes et les milliers de titres qui composent
rejeter avec vigueur le positivisme, et leur ombre fera dépérir toutes tentations ses bibliographies. D ' u n e certaine façon, on sort ici de l'histoire de la science
d'études empiriques du politique. politique pour entrer dans son présent, et la démarche historique y perd en
Lorsque le fascisme survient, Giovanni Gentile en devient le théoricien officiel partie ses droits.
(Che cosa è il fascismo, 1924; Guerra e fede, 1927; Origini e dottrina del fascismo, 1929; L a science politique est devenue, dans les pays dont nous avons traité,
u n e science « hypernormale » (Lemaine, 1980); science de professionnels qui
produisent, parfois de façon routinière, sans avoir besoin constamment de remettre
9. On citera ces travaux significatifs de Domenico Zanichelli : Questioni di diritto costituzionale e di politica (1887), en discussion les fondements de l'activité scientifique, et qui adoptent normalement
Monarchia e Papato in Iîalia (1889), Studi poliiici e storici (1893), Studi di storia costituzionale e politica del Risorgi-
des problématiques différentes, mais sans que cette différence les empêche de
mento italiano (1900).
Histoire de la science politique 29
28 La science politique comme science sociale

novatrice (cette attitude des facultés de droit fut une constante j u s q u ' a u x
communiquer. Le développement de cette science « hypernormale » assure un
renouvellement modéré des perspectives et un examen des phénomènes nouveaux années 1950). Pendant presque tout le siècle, les projets d'enseignement des
les plus apparents. Ce mode d'existence de la discipline paraît avoir deux consé- sciences politiques, qui dorénavant sont moins destinées aux citoyens q u ' a u x
quences. D ' u n e part, il explique pour partie les difficiles relations de la c o m m u n a u t é futurs fonctionnaires, moins civiques que techniques, seront perpétuellement
scientifique avec des champs concurrents (champ culturel, c h a m p politique ; relancés (par Cuvier, Royer-Collard, Macarel, Laboulaye, Emile de Girardin,
cf. Leca, 1982), car les gratifications q u ' u n e science hypernormale distribue Salvandy, Duveyrier) mais n'aboutiront jamais. Jamais, ou presque jamais : la
aux scientifiques restent toujours faibles, ce qui alimente les conversions vers des seule expérience concrète est celle de 1848, lorsqu'une Ecole nationale d'Admi-
champs plus rémunérateurs, a u moins symboliquement. D ' a u t r e part, on peut nistration est créée par H . Carnot. Elle ne survivra que quelques mois (Langrod,
ainsi prévoir un éclatement de cette science en sous-disciplines de plus en plus 1965 ; Wright, 1976).
autonomes ; le volume de la production scientifique, la diversité des objets, les Les raisons de ces échecs renouvelés d u r a n t près d ' u n siècle sont instructives.
stratégies les plus fréquemment adoptées induisent chaque j o u r davantage des La première réside dans la résistance opiniâtre des facultés d e droit, qui ne concèdent,
spécialisations qui feront éclater l'unité actuelle née d'une situation ancienne de et difficilement, que quelques enseignements nouveaux à Paris, le droit constitutionnel
dévalorisation et de concurrence avec d'autres disciplines alors plus légitimes. donné à Rossi en 1834 (P. Lavigne, 1977) et l'économie politique attribuée à Batbie
en 1864 (L. Le Van-Lemesle, 1980). Mais q u ' u n e si longue résistance réussisse
est signe que de plus importants blocages existaient ailleurs. L ' E t a t d'une p a r t
est en retrait : sauf dans le domaine de la politique extérieure, il ne se donne
Section 3 pour tâche que d'assurer l'exercice des droits, tâche passive qui interdit la valo-
risation de la connaissance des ressorts d u politique. L ' E t a t n'est de surcroît assuré
d'aucune stabilité; les régimes se .succèdent trop rapidement pour que les réfor-
Histoire de la science politique en France mateurs puissent imposer u n nouveau type d'enseignement. Seul émerge le droit
constitutionnel, dont la succession des régimes donne à voir la pratique. Progres-
sivement, l'Etat va intervenir davantage, le nombre des fonctionnaires (après une
Si l'on s'en tient a u critère précédemment proposé — il y a « science poli-
longue période de stabilité au milieu du siècle) va augmenter, et ils se profession-
tique » stricto sensu lorsqu'il y a à la fois des recherches se conformant, ou tendant à se
nalisent (auparavant, on était recruté sans diplôme, sur recommandation politique
conformer, aux normes actuelles de la scientificité, et une c o m m u n a u t é savante
ou sociale). S'impose alors l'idée, mais tardivement (Thuillier, 1980), qu'il faut
dont l'activité s'inscrit dans u n ensemble institutionnel —, l'histoire de la science
donner aux fonctionnaires une formation en « sciences camérales », pour employer
politique en France commence aux environs de 1870, plus tôt donc que dans
l'expression allemande, et que cette formation doit être sanctionnée p a r un concours
la plupart des autres pays occidentaux. U n e date repère est donnée p a r la création,
(la légitimité des concours administratifs sera longtemps discutée, jusqu'en 1914).
en 1871, de l'Ecole libre des Sciences politiques, même s'il faut attendre les
Enfin, le savoir politique lui-même demeure trop incertain pour qu'on conçoive
années 1885-1895 pour que l'ensemble des traits caractérisant une discipline en
clairement ce que pourraient être une science politique et u n enseignement de
voie de constitution soit en place dans notre pays. Ces temps d'émergence de la
science politique.
science politique furent précédés d'une longue période — d ' a u moins u n siècle —
D u r a n t la m ê m e période, en effet, la science politique est presque toujours
a u cours de laquelle de multiples tentatives furent faites pour obtenir, toujours en
reçue dans u n sens si large que sa spécification en enseignements (et en science
vain, la reconnaissance de la science politique comme discipline d'enseignement et
au sens moderne) aurait demandé une rupture que bien peu purent opérer.
comme discipline scientifique.
Ainsi lorsque Ampère (que Cournot suivra en la matière) dresse sa grande
Les projets de formation en science politique ( D a m a m m e , 1982; Thuillier,
classification des sciences en deux volumes publiés en 1834 et 1843 (le second
1983) n'apparaissent en France qu'avec la Révolution (antérieurement, les quelques
après sa mort), Essai sur la philosophie des sciences ou exposition analytique d'une
intentions qui s'expriment en ce domaine sont toutes très spécifiques et concernent
classification naturelle de toutes les connaissances humaines, les sciences politiques y
moins la science politique q u e des domaines plus spécialisés, diplomatie, ou ce
occupent une place démesurée. Elles constituent le huitième des 128 sciences
qu'on appelait le « droit naturel »). Mais 1789 amène une multiplication de projets,
élémentaires q u ' A m p è r e distingue et ont u n objet très vaste puisque s'y rassemblent
ceux de Condorcet, de Destutt de Tracy, de Portiez de L'Oise, de R o m m e , de
toutes les sciences qui étudient les sociétés humaines q u a n t aux « moyens par lesquels
D a u n o u . Si certains de ces projets débouchent sur des réalisations (comme les
les sociétés subsistent et prospèrent, repoussent les dangers qui les menacent au-
Ecoles spéciales des Sciences politiques de l'an I V — 1795 — qui visent à donner
dehors et font régner au-dedans l'ordre et la tranquillité publics ». M ê m e
a u citoyen une authentique éducation civique), celles-ci n'eurent jamais le temps
immense p r o g r a m m e dans la conception de l'Académie des Sciences morales et
de se consolider. Les facultés de droit reprirent vite en main u n enseignement qui
politiques, créée en 1795, supprimée en 1803, relevée p a r Guizot en 1832 et
leur semblait devoir leur revenir et le vidèrent immédiatement de toute substance
30 Histoire de la science politique 31
La science politique comme science sociale

qui a alors la charge des sciences suivantes : philosophie, morale, législation, droit politique paraît perdre au change : les sciences politiques (et ce pluriel fera
public et jurisprudence, économie politique et statistique, histoire générale et fortune) enseignées à l'Ecole ne se plient plus au projet unitaire initial de saisir le
philosophique. On l'aura remarqué : les sciences politiques sont génériques au politique dans toutes ses manifestations; elles sont composées des savoirs techniques
point qu'il n'y a pas, à l'Académie, de « classe » spécialisée de science politique dont la connaissance est indispensable aux administrateurs (économie, finances,
(alors qu'il y en a une de morale). On définit mal les œuvres de « science politique » : comptabilité, droit administratif...) et tendent à exploiter les résultats acquis dans
il y a plutôt pluralité d'ouvrages qui comprennent des développements politiques des discours rituels où la forme élégante compte beaucoup; donc elles esquivent
et mêlent des sciences encore peu différenciées et sans maturité. On rencontre ces le travail proprement scientifique de recherche d'une expression conceptualisée
vastes constructions doctrinales où toutes sciences trouvent leur place (la construc- du savoir. Mais, par d'autres caractéristiques, l'Ecole libre contribue à la consti-
tion physiocratique au xvm e siècle, celle des idéologues, puis le système cousinien tution d'une science du politique en France. Elle se distingue des facultés de
et la philosophie comtienne et, un moment concurrente, l'économie politique avec droit, ses seules concurrentes sur ce terrain, par la possibilité que lui donne
Jean-Baptiste Say et Dunoyer). Ou bien l'on rencontre des œuvres spécialisées, son statut privé de modifier chaque année son programme. Et, de fait, le nombre
historiques (Thierry, Guizot, Thiers, Mignet, Michelet, Quinet) ou doctrinales des cours va augmenter considérablement (17 en 1880, 62 en 1940) ; chaque
(de Benjamin Constant, Principes de politique, 1815 ; Réflexions sur les Constitutions année certains disparaissent, d'autres sont créés. Et se réalise ainsi une forme
et les garanties, 1814-1818, ou Joseph de Maistre, Essai sur le principe générateur des permanente d'expérimentation des enseignements possibles qui permettra à certains
constitutions politiques, 1814, à Prévost-Paradol, La France nouvelle, 1868), tandis que secteurs de la connaissance d'accéder à une véritable légitimité institutionnelle,
les socialistes, par le biais de la « question sociale », ouvrent la voie, mais bien avant leur reconnaissance universitaire. De surcroît, l'existence de cours
indirectement, à une sociologie du politique. Quant à Tocqueville, s'il est spécialisés, restant parfois au programme de longues périodes, favorise la spéciali-
considéré aujourd'hui presque à l'égal des « pères fondateurs » de la sociologie sation des enseignants, la multiplication des travaux, et permet à la pratique
(Birnbaum, 1970, Lamberti, 1984) et vu comme le précurseur du comparatisme scientifique — ou au moins pré-scientifique — d'investir durablement certains
et de l'étude de la dynamique sociale, il est perçu à l'époque beaucoup plus domaines. Enfin, l'Ecole réalise une délimitation des lieux du discours positif,
comme un moraliste (il est membre de la section « morale » de l'Académie) homologue de celle qu'effectue l'administration en affirmant la possibilité d'une
et son influence sur la science politique en voie de constitution sera tardive. rationalité instrumentale : pour Boutmy, il y a des questions de doctrine qui, ne
pouvant faire l'objet d'une expérimentation, doivent être soustraites à la discussion
Au début des années 1870, l'expression « science politique » est d'usage universitaire — on n'y convaincra jamais personne — et d'autres questions pour
courant, mais elle qualifie le plus souvent des œuvres de philosophie historique lesquelles on peut recueillir une somme immense de données et débattre scienti-
ou sociale ou des exposés systématiques de programmes politiques (cf. par exemple fiquement des faits et des expériences. La science politique y retrouve tous ses
des œuvres caractéristiques par leur titre et par leur contenu, comme celles droits. Les noms de certains enseignants de l'Ecole restent ainsi durablement
d'Esquirou de Parieu, Principes de la science politique, l r e éd. 1870, ou d'Edmond attachés à certaines avancées dans le défrichement du champ des recherches
Chevrier, Les éléments de la science politique, 1871, ou d'Emile Acollas, Philosophie politiques : avant la première guerre mondiale, avaient ainsi enseigné à l'Ecole,
de la science politique, 1877). Dans ce contexte, la création d'une Ecole libre des Albert Sorel, Albert Vandal, Paul Janet (le célèbre auteur de l'Histoire de la
Sciences politiques se révélera très vite tout à fait singulière. science politique dans ses rapports avec la morale, 2 e éd. 1872), Paul et Anatole Leroy-
Il est possible aujourd'hui d'évaluer plus exactement l'importance de cet Beaulieu, Lucien Lévy-Bruhl, André Lebon, Théophile Funk-Brentano, Jacques
événement fondateur que fut la création en 1871 de cette Ecole libre des Sciences Chailley-Bert, Charles Benoist, Elie Halévy, Adhémar Esmein, André Siegfried,
politiques (Favre, 1981 ; Damamme, 1982). Boutmy à l'origine ne vise pas à se Joseph-Barthélémy. L'Ecole libre des Sciences politiques apparaît ainsi avoir un
substituer à l'Etat pour fonder cette école d'administration dont on parle alors double statut dont l'histoire des sciences doit tenir compte. Elle garde d'un côté
depuis presque un siècle et qu'aucun gouvernant n'a jamais réussi, sinon à créer, beaucoup des traits propres à une « Grande Ecole » au sens actuel — il existe
du moins à maintenir en vie. Il a un projet scientifique et « libéral » au sens de la des groupes de travail assez autonomes d'étudiants, une association d'élèves et
fin du xix e siècle : il est positiviste dans la ligne de Taine et lui-même professe un anciens élèves, etc. — mais elle est par d'autres aspects déjà une institution
déterminisme absolu; il estime par ailleurs que, dans un système devenu démo- scientifique. Une revue est créée en 1886, les Annales de l'Ecole libre des sciences
cratique, les classes « élevées » ne peuvent maintenir leur position dominante politiques, qui rassemble des articles d'une grande diversité (études constitution-
que si elles savent acquérir les connaissances qui les rendront indispensables. nelles, historiques, économiques, juridiques, mais aussi de science politique comme,
Mais très vite, dès les premières années, le projet se modifiera sous la vive dès 1888, un article d'Ostrogorski sur l'organisation des partis politiques aux
pression de la demande des élèves et l'Ecole deviendra une Ecole spécialisée Etats-Unis) et publie de nombreux comptes rendus bibliographiques. Et, en 1900,
dans la préparation aux grands concours administratifs, et plus généralement l'Ecole organise un Congrès des sciences politiques, précurseur des colloques qui se
aux fonctions dirigeantes publiques et privées. En première analyse, la science multiplieront en science politique cinquante années plus tard!
32 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 33

O n a noté q u ' A n d r é Siegfried enseigne (depuis 1911) à l'Ecole libre des pas à l'Ecole libre des Sciences politiques et au livre précurseur d'André Siegfried.
Sciences politiques. Le livre auquel il travaille à cette époque, le Tableau politique La science politique connaît en fait une vogue exceptionnelle, avec tout ce que cela
de la France de l'Ouest, qui paraîtra à la fin de l'année 1913, n'est cependant peut impliquer parfois de superficialité. Les revues ou annuaires se multiplient :
pour rien dans son entrée à l'Ecole de la rue Saint-Guillaume, et le livre restera Année politique (à partir de 1875), Revue politique et parlementaire (1894), Revue du
sans influence trente années durant. Siegfried est né en 1875; son père, qui fit droit public et de la science politique (qui paraît en 1894 et qui, pendant dix ans,
fortune dans le commerce du coton a u moment de la crise provoquée p a r la guerre va faire une place considérable à la science politique avant de devenir brutalement
de Sécession, avait été maire d u Havre et était député (et quelques mois ministre). en 1904 une revue centrée sur le contentieux administratif), encyclopédies {La vie
André Siegfried lui-même s'essaya à la carrière politique en se présentant, toujours nationale de Charles Benoist et André Liesse), répertoires, etc. Rapidement, la mode
sans succès, aux élections législatives entre 1902 et 1910. En m ê m e temps, il voyage va d'ailleurs changer et le mot vedette (sinon la chose) deviendra le mot « socio-
(il fait son premier tour du monde en 1900-1901) et il écrit : une thèse de doctorat logie » qui sera d u r a n t quelques années mis à toutes les sauces.
es lettres, La démocratie en Nouvelle-Zélande, 1904; une étude sur le C a n a d a (1906). Cette vogue du politique va, pour u n temps, multiplier les concurrences faites
Il parcourt aussi la Bretagne, et de son enquête sort le Tableau politique qui à l'Ecole libre des Sciences politiques. Concurrence d'abord des juristes qui
reste l'œuvre la plus actuelle de la science politique du temps. Certes, Siegfried fait revendiquent pour eux l'exclusivité de l'enseignement non pas seulement de la
montre de maints présupposés contestables : il ramène la diversité qu'il observe science politique, mais de toutes les sciences sociales : on est d'ailleurs bien près
à la division élémentaire entre la gauche et la droite, il croit en la stabilité des de la leur accorder. Mais, en fait, si diverses réformes (1877, 1880, 1889, 1895)
comportements politiques et il sacrifie volontiers à la « psychologie des peuples », introduisent progressivement les « sciences camérales » dans les facultés de droit,
maniant sans hésitation q u a n d cela lui paraît nécessaire la notion de « tempérament ce n'est que sous la forme d'un strict droit public. O n connaît la formule de
politique ». Mais l'essentiel n'est pas là. D ' u n e part, l'œuvre est scientifique p a r Duguit : « Les phénomènes politiques sont ceux qui se rapportent à l'origine et au
la manière même dont les données ont été recueillies : la préparation sur fonctionnement de l'Etat : ce sont essentiellement des phénomènes juridiques...
huit années du Tableau est sans équivalent à l'époque. Les résultats électoraux ont Cette prétendue science politique n'est autre chose que le droit constitutionnel,
été systématiquement exploités, les données morphologiques collationnées sont en c'est-à-dire une branche de la science générale du droit » (« Le droit constitu-
nombre considérable, et Siegfried a parcouru tout l'Ouest pour une enquête propre- tionnel et la sociologie », 1889). L'enseignement du droit administratif se généralise,
ment ethnographique. Et, surtout, le Tableau p e u t être considéré comme proposant on introduit dans les cursus l'économie politique, les finances, le droit inter-
une véritable théorie sociologique du comportement électoral. Siegfried isole des
national public, et ce sera tout. Les appels, en 1901, de l'historien du droit
variables : la nature des sols, le régime de la propriété foncière, le mode
Maurice Deslandres, La crise de la science politique et le problème de la méthode, ne
d'exploitation, le mode de peuplement, la nature des rapports entre le fidèle
seront pas entendus. Le droit public s'est imposé dans les facultés de droit, et de
et le prêtre (ce qu'il appelle le « cléricalisme »). Il étudie alors le j e u de ces
belle façon, à la fin du x i x e siècle, et la science politique, qui a p u lui servir u n
variables, en m o n t r a n t comment leurs effets se renforcent ou se contrarient selon
instant de marchepied, a été rapidement remisée au magasin des accessoires.
les lieux, que les combinaisons mêmes qu'elles réalisent sont déterminantes et
Le droit public donc, mais quel droit public! Les grandes constructions des
obéissent à des règles précises. Dans le m ê m e temps, Siegried est constamment
juristes de droit public surgissent alors, et n o t a m m e n t celles des deux auteurs
attentif aux médiations entre les facteurs morphologiques et l'opinion (on dirait
rivaux, exactement contemporains, qui dominent alors la science du droit, Léon
aujourd'hui l'électorat, puisque Siegfried saisit l'opinion à travers le vote), ces
Duguit et Maurice Hauriou. Duguit, qui se pense durkheimien (Pisier-Kouchner,
médiations étant la forme des contacts sociaux, les rapports entre la population
1977), pose la science du droit comme science de la limitation de l'action gouver-
et les autorités, la manière dont l'élu incarne l'opinion. Cette œuvre, qui dépasse
nementale — limiter l'Etat par le droit — et cherche le fondement de cette science
de très h a u t celle des contemporains, n'eut cependant longtemps ni succès
ni influence. Siegfried lui-même ne la prolonge pas (sinon dans ses cours sur dans l'observation de l'homme en société. Il s'agit pour lui de dégager les
le Midi au Collège de France, dont u n seul sera publié beaucoup plus tard, normes objectives qui régissent chaque groupement social et s'imposent aux
en 1949, La géographie électorale de l'Ardèche sous la IIIe République). Il va ensuite gouvernants (comme d'ailleurs aux gouvernés) (cf. L'Etat, le droit objectif et la
se consacrer à une production abondante, publiant des livres qui atteignent des loi positive, 1901; Traité de droit constitutionnel, en 5 volumes, l r e éd. 1911). Maurice
tirages considérables, mais dont la rigueur scientifique et l'originalité de l'objet Hauriou, qui regarde u n moment du côté de T a r d e , entend conjuguer pour
inventorié sont de beaucoup moindres (on les citera le m o m e n t venu). Ce n'est l'analyse sociale les éléments subjectifs (volontés individuelles) et les éléments
que dans les années 1945-1950 qu'une école de sociologie électorale apparaîtra en objectifs (règles et institutions). Il veut construire une théorie du « régime d'Etat »
France pour rapidement s'imposer comme une des spécialités les plus actives de la à la fois individualiste et aristocratique (Eisenmann, 1930), fondée sur u n équi-
science politique française. libre des droits individuels et d'un pouvoir politique nécessairement assuré p a r
une minorité {Principes du droit public, 1910; Précis élémentaire de droit constitutionnel,
Mais la période de l'avant-première guerre mondiale en France ne se limite 1925). Ces grands ouvrages, si personnels qu'ils en étaient inimitables, sont donc

I É»
34 La science politique comme science sociale
Histoire de la science politique 35

à la fois œuvre de philosophie du droit et traités de science de l'Etat, et ils abordent de la sociologie française (Drouard, 1983). La science politique, au moins sous la
toutes les questions classiques : théorie de l'Etat, de la souveraineté, de la repré- forme de la sociologie politique, ne pouvait ainsi s'y développer.
sentation, des régimes politiques... Ils ont été certainement dans l'histoire de la C'est probablement dans un autre lieu, marginal et ambigu, qu'un lent avène-
science politique française la source d'une rénovation — en repensant les interro- ment du politique comme objet de science va se produire. Il existe à cette époque,
gations fondamentales sur les fondements logiques et juridiques de la domination — en effet, ce que nous avons proposé de nommer une « science des questions
et un obstacle, dans la mesure où la subtilité, parfois même l'obscurité, de l'argu- politiques » (Favre, 1983 b), qui, sous le couvert d'une problématique fort simple
ment et l'attention au droit l'emportaient toujours sur l'étude empirique. Il reste (fournir des réponses, par le moyen d'une investigation systématique, à des questions
qu'une science politique ayant le goût des constructions synthétiques et une précises surgies dans l'actualité), a contribué à diffuser les méthodes de la science.
attirance pour les théories institutionnelles trouva sans doute chez ces auteurs un La question sociale, la question parlementaire, la question coloniale, la question
fécond point de départ (G. Vedel fut ainsi l'élève de M. Hauriou, et M. Duverger des rapports entre l'Eglise et l'Etat sont l'occasion de recherches, certes intéressées,
celui de Bonnard, continuateur de l'Ecole de Bordeaux). Mais ce serait injustice certes engagées, mais aussi si approfondies, si méticuleuses, si pleines de révérence
de ne retenir que ces deux phares de la pensée juridique. Dans des domaines plus pour l'exactitude du « fait » qu'elles peuvent être données, pour certaines d'entre
spécifiques, l'approche juridique des faits politiques s'illustre de manière incompa- elles, comme des modèles d'une positivité nouvelle.
rable : il n'est que de citer le monumental Traité de droit politique et parlementaire Dans les années 1905-1910, la première période d'émergence de la science
d'Eugène Pierre, ou Esmein, ou les innombrables thèses de droit constitutionnel politique en France est bien achevée. La séparation s'est faite très nette entre
dont la rigueur et l'ampleur forcent encore l'attention. Le droit public moderne disciplines voisines, et les querelles sur les objets vont s'atténuer. On distingue
est lui-même dans sa période d'émergence, et si les premiers publicistes qui font nettement philosophie (Fabiani, 1980), droit public, économie, sociologie, science
œuvre systématique sont Aucoc et Ducrocq qui publient aux alentours de 1870, politique, et, durant une trentaine d'années, les choses sont fixées.
on s'accorde à dater du Traité de la juridiction administrative de Laferrière, 1887,
les débuts décisifs (Bonnecase, 1933). Le droit public avait trop à faire pour La période de l'entre-deux-guerres est typiquement pour l'histoire de la
investir dans le même temps la science du politique! science politique en France une période de transition. La science politique produit
Les sociologues également sont sur les rangs, mais — malheureusement — quelques livres à succès (notamment ceux d'André Siegfried) mais, dans l'ensemble,
pas tous les sociologues. Seuls en fait « les concurrents du groupe durkheimien » elle sort peu des sentiers qui ont été balisés dans les années 1900, et les innovations
(pour reprendre le sous-titre d'un numéro spécial de la Revue française de Sociologie, méthodologiques sont rares et toujours tardives — comme l'introduction des
Ph. Besnard éd., 1981) n'hésitent pas à consacrer des travaux à des objets sondages d'opinion publique par Jean Stoetzel en 1938 (Hommage à J. Stoetzel, 1981).
politiques, qu'il s'agisse de Tarde (Favre, 1983 a), de Gustave Le Bon, de Fouillée, Au milieu des années trente commencent à apparaître les noms de ceux qui
de Vacher de Lapouge (Béjin, 1982) ou encore de l'anthropologue Charles formeront la génération de la rupture qui suivra la seconde guerre mondiale. A
Letourneau, tous célèbres à leur époque, tous « polygraphes », mais dont rarement vrai dire, la science politique a là du retard. On a en effet le sentiment que vers 1930
les écrits s'élèvent au-dessus d'une médiocre philosophie sociale. Durkheim et en France une nouvelle sensibilité intellectuelle se fait jour; le surgissement du
les durkheimiens, par contre, s'ils imposent une méthode moderne aux études monde d'aujourd'hui se produit loin des dates phares de l'histoire politique, et
sociologiques et apparaissent à l'évidence comme les authentiques fondateurs d'une d'un seul coup (avec notamment certains articles de la Nouvelle Revue française
véritable science des faits sociaux, refusent de s'engager dans l'étude des faits et d'Esprit), notre actuelle modernité est conquise. En science politique, il n'en
politiques contemporains (Favre, 1982) et connaissent par ailleurs institutionnelle- existe encore que quelques précurseurs.
ment un « semi-échec » (Karady, 1976, 1983). Dans les facultés des lettres, L'étude politique reste enserrée durant toute cette période dans le modèle,
seules quelques individualités procèdent à des investigations qui se rattachent à la en vérité d'une extrême richesse, que tracent les grands traités de droit constitu-
science politique : Henri Michel par exemple, dont la thèse de doctorat es lettres tionnel dont la plupart plongent leurs racines dans le premier avant-guerre
porte sur L'idée de l'Etat (1895) et qui est en 1896 chargé d'un cours d'histoire (même le Carré de Malberg qui paraît en 1920 a été écrit avant guerre),
des doctrines politiques à la Sorbonne. Et encore faut-il souligner que si des traités d'Adhémar Esmein, de Maurice Hauriou, de Léon Duguit, de Raymond
hommes comme Lucien Lévy-Bruhl ou Elie Halévy enseignent à l'Université, ce Carré de Malberg donc, de Joseph-Barthélémy et Paul Duez10. Œuvres de grande
n'est que dans leurs cours de l'Ecole libre des Sciences politiques qu'ils abordent portée, qui nourrissent une approche qui est loin d'être purement juridique et dont
les problèmes politiques (le premier dans L'Allemagne depuis Leibniz, 1889, le
second dans ses études sur le radicalisme anglais et le socialisme). En fait, la
10. A. Esmein, Eléments de droit constitutionnel français et comparé (8 éditions entre 1895 et 1928); M. Hauriou,
place de la sociologie dans les facultés de lettres est à cette époque et restera très Précis de droit constitutionnel (1924 et 1929); L. Duguit, Traité de droit constitutionnel (3 éditions entre 1911
longtemps extraordinairement restreinte, jusqu'à disparaître presque totalement et 1928); R. Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l'Etat spécialement d'après les données
au lendemain de la seconde guerre mondiale, avant la renaissance, toute récente, fournies par le droit constitutionnel français (1920 et 1922); Joseph-Barthélémy et P. Duez, Traité de droit
constitutionnel (2 éditions, 1926 et 1933).

•A
36 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 37

on retrouve les développements chez u n Joseph-Barthélémy {Le gouvernement de Revue des Sciences politiques, publiée p a r l'Ecole libre des Sciences politiques, elle
la France, 1924; La crise de la démocratie contemporaine, 1931; Essai sur le travail parle- adopte une nouvelle présentation et s'appelle désormais simplement Sciences
mentaire et le système des commissions, 1934), u n Bernard Lavergne (Le gouvernement politiques. Son secrétariat est maintenant assuré p a r François Goguel, qui y tient,
des démocraties modernes), plus tard u n R . Bonnard {Le droit et l'Etat dans la sous le pseudonyme de Bernard Serampuy, la chronique de vie politique (sous le
doctrine nationale-socialiste, 1939), ou chez u n auteur fécond, sensible aux diversités même pseudonyme, F. Goguel collabore à Esprit depuis 1933). C'est l'époque enfin
nationales et aux mutations contemporaines comme Boris Mirkine-Guetzévitch. où commencent à apparaître les noms de ceux qui seront les artisans du succès
Certains travaux d'histoire des idées, comme l'important Sieyès et sa pensée (1939) de institutionnel de la science politique après guerre : François Goguel est là, on l'a
Paul Bastid, ne s'éloignent finalement guère de cette tradition. dit, mais on peut lire aussi les premiers travaux de J e a n M e y n a u d (par exemple,
L'attention portée aux grandes puissances est, en ces temps de mutation en 1938 sur le racisme italien), de Bertrand de Jouvenel, de Pierre Renouvin, de
géopolitique, considérable. A n d r é Siegfried se consacre à cette époque aux travaux Marcel Prélot {L'Empire fasciste, 1936; L'évolution politique du socialisme français, 1939),
qui font sa célébrité, et le feront entrer, en 1933, a u Collège de France 1 1 . De de Jean-Jacques Chevallier, de Robert Pelloux {Le Parti national-socialiste et ses
cette période datent les travaux de Vermeil et de Rivaud sur l'Allemagne, de rapports avec l'Etat, 1936). Ces auteurs ne sont guère à ce moment influents ou
J. L a m b e r t sur les Etats-Unis, de J.-J. Chevallier sur l'Empire britannique. connus, mais ils vont bientôt l'être.
Si la nouvelle école historique, autour des Annales créées p a r Lucien Febvre
et M a r c Bloch en 1929 (observons q u ' A n d r é Siegfried est au Comité de rédaction), D e 1943 à 1956, tout change, et les repères chronologiques de la deuxième
se détourne de l'histoire politique, il revient à un historien maintenant fort mutation de la science politique française (la première avait pris le temps d'une
décrié, Charles Seignobos, de réaliser des recherches qui préfigurent des études génération, de 1870 à 1895) sont nombreux. En 1943, Jean-Jacques Chevallier
aujourd'hui habituelles, et p a r exemple celles sur « La signification historique des fait à l'Ecole libre des Sciences politiques son premier cours d'histoire des idées
élections françaises de 1928 », « Le sens des élections de 1932 », « L a répartition politiques (« Littérature politique »), Georges Burdeau publie Le droit public et
géographique des partis politiques en France » (reproduits in Etudes de politique et l'Etat (qui suit u n Cours de droit constitutionnel publié en 1942) où se dessinent les
d'histoire, 1934). D'autres travaux existent dans ce domaine, mais qui ne répondent premiers éléments d u tome I de son Traité, et J e a n Stoetzel soutient sa thèse
guère aux exigences actuelles de scientificité, tels les décevants ouvrages de Théorie des opinions. En 1944, Maurice Duverger fait paraître son « Q u e sais-je ? »
B. Léger, Les opinions politiques des provinces françaises, et de P. de Pressac, Les forces sur Les constitutions de la France. L'année suivante, François Goguel écrit ses premiers
historiques de la France. M ê m e le Tableau des partis en France d'André Siegfried appartient articles électoraux pour la revue Esprit, et, en 1946, La politique des partis sous
davantage au genre de l'essai q u ' à l'étude systématique et contrôlée. la IIIe République. Dans le même temps, en 1945, l'Ecole libre des Sciences
Les manifestations du changement qui commence à s'opérer dans les années politiques est nationalisée et transformée en u n Institut d'Etudes politiques de
trente sont de trois ordres. De la première il est difficile de mesurer l'impact, l'Université de Paris et une Fondation nationale des Sciences politiques ayant
et une politisation assez m a r q u é e en a limité l'influence à certaines fractions intellec- pour mission de « favoriser le progrès et la diffusion... des sciences politiques,
tuelles : le sentiment d'une crise de l'Etat en France s'impose et de nombreux économiques et sociales ». Par étapes seront créés ensuite six autres instituts
travaux prennent p o u r objet cette crise — publications politiques comme celles d'études politiques, à Aix-en-Provence, Bordeaux, Grenoble, Lyon, Strasbourg,
du « Comité technique de la réforme de l'Etat » fondé et présidé par Jacques Toulouse. Les années suivantes, ce sera la constitution de l'Association française
Bardoux; publications méthodiques comme celle du tome X , L'Etat moderne, de Science politique en 1949, la création de la Revue française de Science politique
p a r u en 1935, de la Grande Encyclopédie française, qui, significativement, après une en 1951, l'introduction des enseignements de science politique dans la licence
partie constitutionnelle classique, s'interroge sur les crises et défaillances de l'Etat, en droit en 1954. En 1956, les derniers éléments décisifs de l'institutionnalisation
les formules nouvelles de l'Etat et le destin de l'Etat; procès de l'étatisme et de la sont en place avec d ' u n côté la création d'études de I I I e cycle de science
centralisation p a r les « non-conformistes des années trente » (J.-L. Loubet del politique, et de l'autre la constitution, sous l'impulsion de J e a n Touchard, des
Bayle, 1969). Dans le m ê m e temps, u n sensible renouveau des revues peut être premières équipes de recherches sous l'égide de la Fondation nationale des
observé : si la Revue politique et parlementaire demeure fidèle à sa vocation, apparaissent Sciences politiques.
à côté d'elle L'Année politique française et étrangère (depuis 1924), qui accueille
n o t a m m e n t les études électorales de Seignobos, et la Revue internationale d'Histoire D u r a n t les années cinquante et soixante, l'existence dans toutes les facultés
politique et constitutionnelle fondée par Boris Mirkine-Guetzévitch en 1937. Q u a n t à la de droit françaises et dans les instituts d'études politiques d'un enseignement de
science politique va contribuer à donner à la discipline u n développement consi-
11. André Siegfried publie entre les deux guerres : L'Angleterre d'aujourd'hui, 1924; Les Etats-Unis d'aujourd'hui,
dérable, car qui dit enseignement dit cours, manuels, mémoires de recherche, thèses,
1927; Tableau des partis en France, 1930; La crise britannique au XXe siècle, 1931; Amérique latine, 1934; mode légitime de raisonnement, peut-être « matrice disciplinaire » (Kuhn, 1969).
La crise de l'Europe, 1935; Suez, Panama et les routes maritimes mondiales, 1940. Les nombreux manuels de Maurice Duverger (par exemple Méthodes de la science
38 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 39

politique, 1954), les livres de la collection « Thémis » qu'il dirige aux Presses tique, 1956; Julien Freund, L'essence du politique, 1965). Très vite, et c'est significatif
Universitaires de France, les Précis Dalloz (où paraissent les Méthodes des sciences d'une période où le r y t h m e du changement est vif, on ressent le besoin de faire
sociales de Madeleine Grawitz, également utilisées hors des facultés de droit, dans des bilans qui sont a u t a n t d'affirmations que la discipline est constituée définiti-
les départements de psychologie et de sociologie) ; d'autres collections dans les vement : on n'en compte pas moins de six en dix ans, entre 1959 et 1969,
années soixante-dix (« Domat-Université nouvelle » aux éditions Montchrestien, p a r Jacques Chapsal (1959), J e a n Meyriat (1960), Alfred Grosser (1960), la
où figure u n Sociologie politique de R.-G. Schwartzenberg qui eut une notable Revue de l'Enseignement supérieur (1965), François Goguel (1968), l'Association
influence; « U 2 » aux éditions A. Colin, qui accueillit n o t a m m e n t les deux tomes française de Science politique (1969). O n ne peut ici que renvoyer à ces travaux le
d ' u n textbook de P. B i r n b a u m et F. Chazel qui fit beaucoup pour la diffusion lecteur souhaitant être introduit à la riche science politique de cette époque.
en France des approches de la sociologie politique américaine; « Politique » a u La discipline étant entièrement constituée à partir des années cinquante,
Seuil où paraît u n cours de sociologie politique de J . - P . Got et J . - P . Mounier) ; l'évolution va se poursuivre dans u n double mouvement de professionnalisation des
toute cette production à finalité pédagogique d o n n a à la science politique à la auteurs (par appartenance institutionnelle exclusive à la science politique et
fois une légitimité et des cadres intellectuels de référence. spécialisation croissante) et de diversification des recherches (l'étendue couverte
Au début des années cinquante, les auteurs qui écrivent en science politique par l'investigation se fait plus large). La situation présente de la science politique
viennent d'autres disciplines à qui d'ailleurs le plus souvent ils continuent de en France, telle qu'elle paraît stabilisée depuis environ une décennie, peut
consacrer la plus grande p a r t de leur activité : du droit public très souvent (selon — nous semble-t-il — être caractérisée p a r quatre traits.
une logique souvent décrite en sociologie de la science, l'essor de la science politique Les institutions de la science politique sont aujourd'hui partout individua-
est là principalement la conséquence d'un déplacement stratégique opéré par les lisées. Dans le strict cadre universitaire, la création en 1971 d'une agrégation
derniers « entrants » dans u n c h a m p saturé, Bourdieu, 1976), mais également de la propre à la science politique, distincte de celle de droit public, assure le recru-
philosophie, de l'histoire, de la sociologie (Raymond Aron), de l'anthropologie tement des professeurs spécialisés de l'enseignement supérieur, réunis par ailleurs,
(Georges Balandier). Dès ses premières années, entre 1951 et 1953, la Revue depuis 1969, dans une section autonome du Conseil supérieur des Universités
française de Science politique publie des contributions parfaitement représentatives : (Mabileau, 1980). La création en 1977 d'une maîtrise de science politique permet
tous les auteurs qui formeront la première génération des politistes d'après guerre d'assurer à certains étudiants une formation spécialisée dans ce domaine. S'agissant
sont là, puisqu'on trouve les noms de R a y m o n d Aron, Georges Burdeau, Jacques des organismes de recherche, la science politique a également vu reconnaître son
Cadart, Jean-Jacques Chevallier, Mattei Dogan, Georges Dupeux, J.-B. Duroselle, autonomie p a r la création, en 1983, d'une section spécifique au GNRS, « Sciences
Maurice Duverger, Julien Freund, François Goguel, J e a n G o t t m a n n , Alfred du politique» (auparavant, depuis 1949, existait une section commune aux sciences
Grosser, Stanley Hoffmann, Bertrand de Jouvenel, Georges Lavau, Marcel juridiques et politiques). La Fondation nationale des Sciences politiques a dans
Merle, Marcel Prélot, Georges Vedel. Au-delà d'une très réelle diversité, les le même temps conduit une politique de « pôles de recherches » autour des
études se concentrent autour de quelques objets, la « vie politique » en France, les IEP de Paris, Bordeaux et Grenoble, tandis que certaines universités accordaient
partis politiques (à partir du maître livre de M . Duverger, Les partis politiques, une place notable à la discipline (avec par exemple l'Unité d'Enseignement et de
1951), les élections (cf. l'état des travaux établi par G. D u p e u x dès 1955), Recherche de Science politique à l'Université de Paris I ) . Q u a n t à l'Association
l'opinion, les idéologies, les idées politiques. Somme toute, une g r a n d e p a r t de la française de Science politique, dont le secrétaire général est actuellement J e a n - L u c
science politique adopte une problématique institutionnaliste : sont considérés Parodi, elle organise désormais des congrès réunissant, sur plusieurs thèmes, de
comme le plus déterminants trois éléments dans leur interrelation, le régime nombreux participants ( I e r Congrès à Paris en 1981, I I e Congrès à Grenoble
politique (ensemble complexe né des règles constitutionnelles, du système électoral, en 1984).
de la pratique des rapports entre exécutif et législatif), le système des partis et le Dans le domaine de l'enseignement supérieur, la science politique apparaît
rapport des forces électorales, l'opinion et les modes d'expression et de formation aujourd'hui comme une matière d'enseignement légitime : il n'y a plus d'obstacles
d e l'opinion. U n e telle problématique permet évidemment des approches diffé- véritables (au moins spécifiques) à l'introduction de cours à objets politiques dans
rentes (juridiques, historiques, comparatives...) et ouvre la voie à de multiples les différents ordres d'enseignement. Bien au contraire, si les cours de science poli-
enquêtes empiriques mais, avec le recul, c'est l'impression d'homogénéité qui tique sont relativement nombreux dans les facultés de droit, ils se sont également
domine. Le domaine des relations internationales acquiert rapidement une grande multipliés dans les cursus de lettres (philosophie, histoire, étude des civilisations
spécificité grâce aux études majeures de R a y m o n d Aron {Paix et guerre entre les étrangères) et dans des filières nouvelles comme celles d' « administration écono-
nations, 1962) et de Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle {Introduction à l'histoire mique et sociale » (Favre, 1983 c). U n e telle réussite s'est faite, on pouvait le
des relations internationales, 1964). La philosophie politique et la théorie politique, prévoir, a u détriment de l'unité de la discipline : les études à objets politiques
dans ses divers sens d'alors, font l'objet de recherches importantes, souvent citées, se répartissent en fait en trois groupes d'enseignements qui communiquent p e u ;
guère imitées (B. de J o u v e n e l ; Eric Weil, Hegel et l'Etat, 1950; Philosophie poli- histoire des idées politiques et philosophie politique; institutions politiques et
40 La science politique comme science sociale Histoire de la science politique 41

histoire politique; sociologie politique. La connaissance du politique est ainsi politique et ne r o m p t pas avec la tradition dans le choix de ses objets; l'approche
perçue, dans la société française d'aujourd'hui, comme u n élément naturel de sociologique ensuite qui donne a u politique un statut de part en p a r t social et
connaissance et de culture, comme si le sens social du politique avait changé pour emprunte ses modèles explicatifs à la théorie sociologique. Il est à ce propos signi-
y intégrer des savoirs objectifs. Cette incontestable mutation des représentations ficatif de constater que l'appel aux problématiques sociologiques, rare il y a
sociales, qui se manifeste p a r exemple p a r la place qui est faite à la science quelques années, est maintenant devenu de règle. Enfin, l'approche philoso-
politique dans les concours administratifs, se traduit dans la distinction, maintenant phique, souvent dans la tradition critique qui prime aujourd'hui en philosophie,
plus nette, entre discours savant sur le politique (mais pas encore entre types vise à déplacer les interrogations, se réclame d'autres traditions, et se donne
de discours savants, l'essai ou la recherche étant placés a u même niveau) et pour tâche de ramener certains problèmes sur le devant de la scène (problème du
discours de l'homme politique (qui fait chaque j o u r davantage appel au premier). fondement du politique, de l'intelligibilité du politique, de l'éthique, de la vérité).
« L'intellectualisation de la vie politique » (Shils, cité par Leca, 1982) favorise Dans le même temps, l'objet politique est massivement investi p a r des disciplines
le projet scientifique des politistes, mais ce n'est évidemment pas sans périls. qui avaient perdu l'habitude d'en traiter et qui cherchent parfois à le diluer dans
Dans les années 1970, la science politique française a nettement diversifié u n ensemble ayant u n principe de cohérence autre (ainsi, de Michel Foucault,
ses objets d'études. P a r t a n t d'une situation où seuls quelques grands domaines Surveiller et punir, ou de Régis Debray, Critique de la raison politique, deux références
faisaient l'objet de recherches nombreuses et cumulatives (les institutions politiques disparates pour souligner que l'intérêt pour le politique vient de tout bord, et
— à tous les niveaux, de l'étude des procédures parlementaires à la théorie de pour ne pas citer les sociologues dont l'avancée sur le terrain des études politiques
l'Etat —, le comportement électoral, les idées politiques, la vie politique des pays est d'une autre nature : cf. les études de Leca et J o b e r t sur Crozier, 1980;
étrangers, les relations internationales) de nouveaux champs se sont progressi- de Bon et Schemeil sur Bourdieu, 1980, etc.). Va-t-on vers u n éclatement de la
vement ouverts, concernant la socialisation politique, le discours politique, les science politique actuelle et sa recomposition a u sein de l'ensemble des sciences
catégories dirigeantes, l'armée, l'administration (par le biais d'une science admi- sociales autrement distribuées (l'histoire des sciences exactes donne de permanents
nistrative en plein développement). Mais il s'agissait là encore de terrains qui exemples de redistribution des disciplines) ? Faut-il croire a u contraire que la
pouvaient être considérés comme dans la mouvance des domaines traditionnels. solidarité institutionnelle sera la plus forte ou encore q u ' u n nouveau paradigme
Plus important est sans doute le fait que des terres vierges qui, il y a peu encore, réintroduira pour u n temps une unité disciplinaire? Les deux hypothèses ne sont
apparaissaient en blanc sur les cartes de la science politique française (Favre, 1981) évidemment pas exclusives l'une de l'autre et il peut se produire simultanément u n
font maintenant l'objet d'explorations; que même la prise de possession semble éclatement partiel de la discipline telle qu'elle est actuellement composée et une
parfois bien engagée. Il s'agit, d'une part, de Pépistémologie, de l'histoire de la nouvelle intégration des problématiques dans les secteurs qui conserveront pour
science politique et de la théorie (prise ici dans le sens de théorie scientifique). Il eux le patronyme de « science politique »...
s'agit ensuite de l'étude des politiques publiques, longtemps négligée. Enfin, de
larges pans d'une macrosociologie politique (affrontant des problèmes comme ceux
de la mobilisation politique, des liens entre transformations sociales et mutations
politiques, de la dynamique des représentations collectives, etc.) sont maintenant BIBLIOGRAPHIE
l'objet d'une attention particulière.
Le dernier signe enfin que la science politique est devenue en France une
discipline constituée peut être trouvé dans la compétition des problématiques en Althusser (L.), 1965, Pour Marx, Paris, F. Maspero (« Théorie »).
présence. Dans les époques de faiblesse d'une discipline mal reconnue, l'unité de Althusser (L.), 1969, Montesquieu, la politique et l'histoire, Paris, PUF.
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problématique (au moins de façade) est stratégiquement nécessaire et peut être Greenwood Press.
même une condition de la réussite. Aujourd'hui, la science politique paraît assez Arndt (H. J.), 1978, Die Besiegten von 1945, Versuch einer Politologie fur Deutsche samt Wûrdigung
forte pour se diviser, m ê m e si c'est à partir d ' u n important bagage commun der Politischen Wissenschaft in der Bundesrepublik Deutschland, Berlin, Duncker & Humbolt.
maintenant capitalisé, grâce à l'accumulation des recherches, à la multiplication Aron ( R ) , 1981, La sociologie allemande contemporaine, Paris, PUF (« Quadrige»).
des thèses, à la constitution de banques de données, à l'amélioration continue des Association française de Science politique, L'état de la science politique en France, débat introduit
par S. Hurtig, « Entretiens du samedi», n° 10, mars 1969, ronéo, 46 p.
techniques d'analyse (notamment informatiques). D ' u n e part, certains secteurs Barber (B.), 1962, Science and the Social Order, New York, Collier Books.
tendent à prendre une autonomie entière et à constituer, autour d ' u n objet spéci- Barents (J.), 1961, Political Science in Western Europe, London, Stevens & Sons.
fique, une véritable discipline en elle-même (ainsi des recherches en relations Bejin (A.), 1982, Le sang, le sens et le travail : G. Vacher de Lapouge darwiniste social,
internationales). Ensuite, trois approches tendent à se distinguer de plus en plus fondateur de l'anthroposociologie, Cahiers internationaux de Sociologie, 73, p. 323-343.
Berthélemy (H.), Eichtal (E. d'), 1932, L'Ecole de Droit, L'Ecole libre des Sciences politiques,
nettement, se concurrençant sur certains sujets, s'en partageant d'autres :
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l'approche institutionnelle d ' u n côté, qui privilégie l'explication du politique par le Besnard (Ph., éd.), 1979, Les durkheimiens, Revue française de Sociologie, janvier-mars, X X (1).

.^m
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