Вы находитесь на странице: 1из 98

Qui sont les accros du tatouage ?

Cerveau Psycho
Cerveau & Psycho • n°46

Êtes-vous créatif ?
Comprendre la créativité
pour la stimuler
France métro. : 6,95€, Bel. : 8,20€, Lux. : 8,20€, Maroc : 85 DH, Port. Cont.: 8,25 €, All.: 10 €, CH :15 FS, Can. : 11,50 $, USA : 9$,TOM S. :1170 XPF,DOM : 8,25€,GRÈCE : 8,20€

➜ Un nouveau traitement
des acouphènes
➜ Rendre la vision
des couleurs
aux daltoniens
➜ La perception
des injustices sociales
➜ Chirurgie esthétique :
pourquoi un tel engouement ?

M 07656 - 46 - F: 6,95 E - RD
JUILLET-AOÛT 2011

3:HIKRQF=[U[^Z]:?a@a@e@q@k;
n°46 - Bimestriel juillet-août 2011

cp_045_couverture.indd 1 23/06/11 15:46


cp_045_2decouv.xp 23/06/11 15:30 Page 1
cp46_p001001_edito.xp 27/06/11 14:48 Page 3

Cerveau Psycho
Éditorial Françoise PÉTRY
Cerveau Psycho
www.cerveauetpsycho.fr
Pour la Science,
8 rue Férou, 75278 Paris cedex 06
Standard : Tel. 01 55 42 84 00

Directrice de la rédaction : Françoise Pétry

Cerveau & Psycho


L’Essentiel Cerveau & Psycho
Rédactrice en chef : Françoise Pétry
Limites floues
Rédacteur : Sébastien Bohler
xiste-t-il un homme « normal » ? La limite entre normal

E
Pour la Science :
Rédacteur en chef : Maurice Mashaal et pathologique est-elle bien définie ? Nombreux sont
Rédacteurs : François Savatier, Marie-Neige Cordonnier,
Philippe Ribeau-Gesippe, Bénédicte Salthun-Lassalle
ceux qui se sont intéressés à cette question et, parmi eux,
Dossiers Pour la Science :
Auguste Comte (1798-1857), Claude Bernard (1813-
Rédacteur en chef adjoint : Loïc Mangin 1878) et Georges Canguilhem (1904-1995). Pour Comte,
Rédacteur : Guillaume Jacquemont le pathologique serait une variation quantitative du normal, un
Directrice artistique : Céline Lapert écart à la moyenne statistique de tous les cas. Pour Bernard, il y
Secrétariat de rédaction/Maquette :
Annie Tacquenet, Sylvie Sobelman, Pauline Bilbault, aurait continuité entre le normal et le pathologique. Enfin, selon
Raphaël Queruel, Ingrid Leroy Canguilhem, le pathologique ne serait rien d’autre qu’une forme du
Site Internet : Philippe Ribeau-Gesippe, assisté de Ifédayo Fadoju normal. Cette question de la normalité se pose avec acuité dans le
Marketing : Élise Abib
Direction financière : Anne Gusdorf
domaine des neurosciences.
Direction du personnel : Marc Laumet
Fabrication : Jérôme Jalabert, assisté de Marianne Sigogne
Presse et communication : Susan Mackie
Ici, on peut qualifier de pathologique toute condition qui a
Directrice de la publication et Gérante : pour conséquence une détresse du sujet (et de ses proches). Ainsi,
Sylvie Marcé la démence fronto-temporale prive la personne qui en est atteinte
Conseillers scientifiques : Philippe Boulanger
et Hervé This de sa mémoire et de ses capacités de raisonnement, mais aussi de
Ont également participé à ce numéro : Bettina Debû, ses émotions et d’empathie. En outre, le malade adopte des com-
Hans Geisemann, Pascale Thiollier-Dumartin
portements sociaux déplacés, son cortex frontal étant lésé (voir
Publicité France
Directeur de la publicité : Jean-François Guillotin Quand la personnalité s’effondre, page 66).
(jf.guillotin@pourlascience.fr), assisté de Nada Mellouk-Raja
Tél. : 01 55 42 84 28 ou 01 55 42 84 97
Télécopieur : 01 43 25 18 29
À l’autre extrémité du spectre, les mécanismes « normaux » de
Service abonnements
la créativité. On sait le cortex préfrontal responsable du contrôle de
Ginette Bouffaré : Tél. : 01 55 42 84 04 soi, du raisonnement et de la planification. Mais, quand il est au
Espace abonnements : repos, l’esprit vagabonde, ce qui stimule les mécanismes psycholo-
http://tinyurl.com/abonnements-pourlascience
Adresse e-mail : abonnement@pourlascience.fr giques de la créativité. Au fil de ces digressions mentales sans objet
Adresse postale : ni objectif, des connexions peuvent se faire entre des idées ou des
Service des abonnements - 8 rue Férou - 75278 Paris cedex 06
faits éloignés que des raisonnements ou des déductions logiques
Commande de livres ou de magazines :
0805 655 255 (numéro vert) n’auraient pas rapprochés. Ce mode de fonctionnement autorise
Diffusion de Pour la Science l’affleurement à la conscience d’idées enfouies, qui doivent être
Canada : Edipresse : 945, avenue Beaumont, Montréal, Québec, H3N
1W3 Canada.
happées au bon moment par le cerveau rationnel (voir Les rouages
Suisse : Servidis : Chemin des châlets, 1979 Chavannes - 2 - Bogis de la créativité, page 37).
Belgique : La Caravelle : 303, rue du Pré-aux-oies - 1130 Bruxelles
Autres pays : Éditions Belin : 8, rue Férou - 75278 Paris Cedex 06
Mais trop de vagabondage nuit, brouillant la frontière entre le
Toutes les demandes d’autorisation de reproduire, pour le public
français ou francophone, les textes, les photos, les dessins ou les
normal et le pathologique. Ainsi, certaines personnes ne parvien-
documents contenus dans la revue « Cerveau & Psycho », doivent être nent pas à échapper à leurs rêvasseries, ce qui les handicape nota-
adressées par écrit à « Pour la Science S.A.R.L. », 8, rue Férou, 75278 Paris blement dans leur vie sociale. Quant aux artistes, ils présentent par-
Cedex 06.© Pour la Science S.A.R.L.
Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et de fois des comportements excentriques, proches de la pathologie. Les
représentation réservés pour tous les pays. Certains articles de ce numéro mathématiciens, rationnels par essence, qui proposent les théories
sont publiés en accord avec la revue Spektrum der Wissenschaft
(© Spektrum der Wissenschaft Verlagsgesellschaft, mbHD-69126, les plus innovantes, laissent-ils, comme les artistes, leur pensée s’af-
Heidelberg). En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de franchir du carcan de la logique ? On l’ignore, mais, en revanche,
reproduire intégralement ou partiellement la présente revue sans
autorisation de l’éditeur ou du Centre français de l’exploitation du droit de
on sait qu’à l’instar des esprits créateurs, la santé mentale de cer-
copie (20, rue des Grands-Augustins - 75006 Paris). tains d’entre eux, dont Georg Cantor (1845-1918) ou Kurt Gödel
(1906-1978), a parfois été défaillante...

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011 1


cp46_p002003_sommaire.xp 27/06/11 9:17 Page 2

Potiche :
un film ou
un roman-
Cerveau Psycho
© Mars Distribution
photo ?

14 n° 46 juillet - août 2011

Esprit

Lasse Kristensen / Shutterstock


vagabond,
esprit fécond

38
Apprendre
à se connaître

ttueni/ Shutterstock
32
Enfin le silence ?
Olly - B. Gadbury / Shutterstock

78
Psychologie
Point de vue Danièle Gilis
Psychiatrie : les malades abandonnés 12
De plus en plus de malades mentaux ne sont plus accueillis par les institutions.

Cinéma : décryptage psychologique Serge Tisseron


Potiche : un film ou un roman-photo ? 14
Les acteurs du film ont-ils pris du botox ? Le jeu est figé, mais les décors soignés.

Psychologie au quotidien Nicolas Guéguen


Le langage des tatouages 18
Éditorial 1 Le tatouage révélerait certains traits de la personnalité de son propriétaire.

L’actualité Comportement Ada Borkenhagen


4
James Steidl /Shutterstock - Cerveau & Psycho

des sciences cognitives Le corps à la carte 22


G Dormir debout : le cerveau en mode « off » La chirurgie esthétique est en plein essor. Acceptons-nous encore notre corps ?
G Le sonar des aveugles

G Savoir se maîtriser, la recette du succès Psychologie sociale Nicolas Baumard


G Prédire scientifiquement le tube de l’été Les inégalités sont-elles acceptables ? 28
G Rester fidèle, un effort pour le cerveau Oui, si le salaire récompense l’effort. Mais est-ce le cas ?
G Un caractère qui fait grossir

G Moustiques et CO
2 Psychothérapie Jonathan Shedler
G Vivre en ville nuit au cerveau Apprendre à se connaître 32
G Les bébés lisent dans les pensées ... La thérapie psychodynamique aide les patients à renouer les liens avec autrui.

2 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p002003_sommaire.xp 27/06/11 9:17 Page 3

Synthèse 90
Dossier La personnalité borderline
Jérôme Palazzolo
Les rouages de la créativité
Esprit vagabond, esprit fécond 38
Analyses de livres 92
Josie Glausiusz
G Choisir une psychothérapie efficace
Laisser ses pensées vagabonder favorise la créativité. Jean Cottraux
G Une mémoire d’éléphant

Ne penser à rien ? 44 Alain Lieury


Josephina Maier G Le cerveau attentif
Même quand on ne pense à rien, le cerveau reste très actif ! Jean-Philippe Lachaux
Les clés de la créativité 48
Maud Besançon Tribune des lecteurs 94
La créativité repose sur un mode de pensée dit « divergent ».
Les émotions, au cœur de la création 54
Marion Botella
Les émotions sont le carburant de la créativité.
La créativité est-elle une maladie mentale ? 59
Shelley Carson
Sur le site
De nombreux génies créateurs ont un caractère à la limite de la normalité.
cerveauetpsycho.fr
• Retrouvez l’intégralité de votre magazine en ligne
• Découvrez plus d’actualités
• Réagissez aux articles
• Posez vos questions aux experts
• Consultez et téléchargez les articles en archives

Neurobiologie • Abonnez-vous en ligne

Psychiatrie Ingfei Chen


Quand la personnalité s’effondre 66
Encart client : F§S DIALOGMARKETING GmbH - Posé sur la 4e de couverture
La démence fronto-temporale est une maladie qui détruit les repères sociaux. de tous les abonnés. Format : enveloppe 114 / 229
Nombre de page : document (4 pages pliés en 3)

Vision Cristof Koch


La fin du daltonisme ? 74
La thérapie génique rend la vision des couleurs à des singes daltoniens.

Pathologie T. Kleinjung et B. Langguth


Enfin le silence ? 78
De nouveaux traitements contre les acouphènes voient le jour.

Le langage
des tatouages
Psychopathologie des héros Sebastian Dieguez
Maxfx / Shutterstock

Moby Dick, le baleinier monomane 82


Le héros de Moby Dick présentait tous les symptômes d’une monomanie.

Questions aux experts Y. Cojan et P. Vuilleumier 18


Êtes-vous hypnotisable ? 88
Tout le monde est hypnotisable, à condition d’être motivé.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 3


cp46_p004011_actus.xp.qxp 27/06/11 9:16 Page 4

Ldes’asciences
ctuacognitives
lité

Dormir debout :
le cerveau en mode « off »
Quand nous manquons de sommeil, le cerveau
s’endort « par morceaux », alors que
nous sommes encore éveillés.
uand on ne dort pas assez, la se traduit, à l’échelle des groupes de neuro-

Q concentration s’étiole, les erreurs


s’accumulent, la mémoire flanche
et l’on « décroche » souvent dans les
nes, par des ondes de basse fréquence
caractéristiques du sommeil lent ou du som-
meil profond. En d’autres termes : certaines
conversations. Vladyslav Vyazovskiy et ses parties du cerveau des rats dorment déjà,
collègues, de l’Université du Wisconsin, ont alors même que les animaux déambulent
découvert que le cerveau est alors déjà en dans leur cage et réalisent divers tests.
partie endormi, même si nous ne le savons Les performances des animaux dans les
pas et que nous restons, aux yeux des tâches de précision qu’ils doivent effectuer
autres, éveillés. C’est ce que l’on appelle (attraper un morceau de sucre à travers une
dormir debout. Les neurobiologistes ont mince fente avec une seule griffe) se dégra-
découvert, en étudiant des rats soumis à dent d’autant plus que le nombre de zones
des privations de sommeil, que le cerveau de leur cerveau en situation de présommeil
est en situation de sommeil morcelé : ici et augmente. Les pertes d’attention et les
là, de façon non concertée, des portions baisses de performances généralement
d’encéphale dorment. On observe une attribuées au manque de sommeil résulte-
mosaïque de petits sommeils qui n’atten- raient ainsi du fait que le cerveau dort en
dent que de s’unir pour plonger l’animal partie. Il présente une mosaïque de zones
dans les bras de Morphée. éveillées et endormies, le véritable sommeil
V. Vyazovskiy et ses collègues ont nécessitant une fusion de ces zones.
implanté dans le cerveau de rats de labora- Selon les neurobiologistes, un tel état inter-
toire 16 électrodes recueillant l’activité des médiaire pourrait servir à reposer alternati-
neurones en divers endroits, et ont soumis vement des isolats de neurones sans priver
les animaux à des périodes de plus en plus l’animal de sa capacité à veiller sur son envi-
longues de privation de sommeil. Ils ont ronnement et d’éventuels prédateurs. Chez
Koslovskaya Ksenia/Shutterstock

constaté que certains neurones entrent d’autres animaux, tels les dauphins et de
dans un état caractéristique du sommeil, nombreuses espèces d’oiseaux, un des deux
qu’ils qualifient de « off » : les fluctuations hémisphères cérébraux dort pendant que
d’activité rapides et de faible intensité carac- l’autre veille. Les mammifères terrestres,
téristiques de l’éveil sont remplacées par eux, se contentent de dormir debout.
une alternance de phases d’activité intense V. Vyazovskiy et al., Local sleep in awake rats, in Nature
et faible. Ce type de comportement oscillant vol. 472, p. 443, 2011

4 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p004011_actus.xp.qxp 27/06/11 9:16 Page 5

Sébastien BOHLER

Le sonar des aveugles


l faut le voir pour le croire. Certains des claquements de langue. Le de ces informations est spatiale, ce qui

I aveugles semblent se comporter


comme des voyants. Ils font du vélo
tout terrain en forêt, se promènent en
second, devenu aveugle plus tard, pré-
sente des performances similaires,
quoique moins bonnes.
explique la facilité avec laquelle le cor-
tex visuel les assimile et les traite. Les
performances supérieures de l’aveugle
ville les mains dans les poches, jouent Comment font-ils ? L’imagerie céré- précoce (atteint dès l’âge de 13 mois)
au basket. Leur secret ? Ils produisent brale a révélé qu’ils activaient leur cer- s’expliquent vraisemblablement par le
de petits claquements de langue qui veau d’une façon bien particulière : fait que les connexions entre l’oreille et
jouent le rôle d’un sonar. Les sons se lorsqu’ils prêtent attention aux sons le cortex visuel ont pu se mettre en
réverbèrent sur les objets environnants renvoyés par leur environnement, ils place plus tôt et, par conséquent, avec
et leur reviennent, leur livrant des infor- semblent utiliser une partie de leur cor- plus de robustesse.
mations sur la position, la vitesse et la tex visuel, la zone du cerveau normale- D’autres animaux utilisent ce type
forme des objets environnants. ment dévolue à la vision. Autrement dit, de repérage par les sons – l’écholocali-
Lore Thaler et ses collègues, de tout se passe comme s’ils voyaient la sation – pour s’orienter. C’est le cas des
l’Université de l’Ontario au Canada, ont scène. Les milliards de neurones de chauves-souris, des dauphins, des
étudié les performances de deux non- leur cortex visuel, n’étant plus utilisés orques ou des musaraignes. Dans
voyants, l’un ayant perdu la vue à pour traiter les signaux lumineux, sont pareils cas, l’espèce s’est adaptée à
l’âge de 13 mois, l’autre à 14 ans. Ils en quelque sorte recyclés pour partici- son milieu. Chez ces aveugles, l’adapta-
ont constaté que le premier pouvait per à l’élaboration de cartes mentales tion a lieu en quelques années ; grâce à
effectivement repérer un objet avec du monde. Les informations utilisées la plasticité cérébrale, les aires visuel-
une précision parfaite dans son envi- pour la constitution de ces cartes ne les inutilisées sont « reconverties »
ronnement, en décrire la forme et en sont certes plus de nature visuelle, pour traiter les sons de repérage !
mesurer la vitesse, uniquement avec mais sonore. Toutefois, l’organisation L. Thaler et al., in PLoSONE, vol. 6, p. 20162, 2011

Savoir se maîtriser, la recette du succès


hacun sait qu’une personne sur l’acceptation de la contradiction et

C qui perd ses moyens n’inspire


guère confiance. Cette vérité
empirique est aujourd’hui confirmée
des divergences d’intérêts, ainsi que
sur la capacité à modifier ses propres
objectifs et états émotionnels en fonc-
scientifiquement : dans des expériences tion des contraintes extérieures. Autant
réalisées à l’Université d’Amsterdam, de qualités essentielles à toute forme
des volontaires devaient s’accorder de collaboration. C’est aussi pourquoi
leur confiance mutuellement pour des les experts en communication recom-
projets d’investissement de petites mandent à une personnalité politique
sommes d’argent, après avoir pu de ne jamais s’énerver à la télévision.
consulter des documents décrivant En 2007, Ségolène Royal a peut-être
leur partenaire dans des situations où perdu le débat télévisé l’opposant à
celui-ci conservait ou non son sang- Nicolas Sarkozy pour cette raison. Mais
froid. Toute information dénotant un ce dernier s’est rattrapé par la suite
faible contrôle de soi s’est traduite par dans différentes situations où il a perdu
Jean-Michel Thiriet

un retrait des projets collaboratifs. son calme, ce qui lui a peut-être coûté
Comment expliquer ce lien entre maî- des points de confiance dans l’opinion.
trise de soi et confiance d’autrui ? Il F. Righetti et C. Finkenauer, in Journal of Personality
semble que la maîtrise de soi repose and Social Psychology, vol. 100, p. 874, 2011

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 5


cp46_p004011_actus.xp.qxp 27/06/11 9:16 Page 6

Prédire scientifiquement le tube de l’été


e rêve de toute maison de production serait de pré-

L dire à l’avance la réussite d’un album ou d’un


artiste. Ce rêve est exaucé : selon une étude réali-
sée à l’Université d’Atlanta, il est possible de savoir quel
morceau de musique se vendra le mieux dans trois ans
en observant l’activité cérébrale d’un groupe d’adoles-
cents à qui l’on fait écouter ces morceaux.
La zone d’activité cruciale pour prédire le succès com-
mercial des disques se nomme striatum ventral. Située au
centre du cerveau, elle renferme un centre du plaisir, le
noyau accumbens, qui s’active lorsque nous avons des
relations sexuelles ou mangeons notre plat préféré. Son
activation reflète par conséquent le plaisir éprouvé par
l’auditeur. La méthode d’imagerie cérébrale fonctionnelle Jean-Michel Thiriet

est suffisamment sensible pour détecter l’augmentation


de l’activité de cette région dont les « cobayes » n’ont pas
forcément conscience. Les neuroscientifiques quantifient
le plaisir des jeunes avec plus de fiabilité que leur subjec-
tivité ne le leur permet. Ainsi, aucun observateur n’a été mesuré les hausses d’activité du striatum ventral ont
capable de prédire, en se fiant aux seules déclarations des identifié les morceaux qui, effectivement, trois ans plus
jeunes, quel morceau de musique se vendrait le mieux sur tard, ont connu les meilleures ventes.
le marché trois ans plus tard. Au contraire, ceux qui ont G. Berns et S. Moore, in Journal of Consumer Psychology, à paraître

Rester fidèle, un effort pour le cerveau


e contrôle exécutif est la faculté mental et appuyer sur un bouton indi- prendre du recul par rapport à une

L de planifier ses actes, corriger ses


erreurs et adapter son comporte-
ment selon les circonstances, sans res-
quant la couleur que l’on vient de voir.
Le contrôle exécutif est ici une capacité
à changer de critère d’évaluation, à sor-
situation pour se rendre compte qu’un
comportement n’est pas approprié. Les
personnes ayant un bon contrôle exé-
ter figé dans des habitudes. Les person- tir d’une routine, à faire preuve de flexi- cutif, en présence d’une jeune femme
nes qui restent fidèles à leur partenaire bilité mentale. qui exerce sur eux une attirance « auto-
ont un meilleur « contrôle exécutif ». L’autre type de mesure était plus matique », prennent ce recul, se ren-
Tila Pronk et ses collègues de directement lié à l’infidélité. Les jeunes dent compte qu’il n’est pas souhaitable
l’Université de Nimègue, aux Pays-Bas, gens entraient dans une salle d’attente d’aller plus loin et changent de stratégie
ont établi ce lien en pratiquant deux avant de participer à une expérience, et au bon moment, restant sur leur
types de mesures : tout d’abord, le une jeune femme s’asseyait près d’eux réserve. Les autres s’engagent dans le
niveau de contrôle cognitif d’une cen- et engageait la conversation. Les débats comportement de séduction.
taine d’étudiants, tous engagés dans étaient filmés et l’on pouvait ainsi Le contrôle exécutif n’est qu’un fac-
une relation sentimentale sérieuse. apprécier la tendance du jeune homme à teur agissant sur la capacité à rester
Plusieurs tests ont été proposés. Par flirter avec la jeune femme, à lui deman- fidèle. La satisfaction dans le couple ou
exemple, observer un écran où appa- der son numéro de téléphone, etc. les valeurs morales en sont d’autres.
raissent des mots évoquant des émo- Il apparaît que les jeunes gens les Mais on peut avoir des valeurs morales,
tions (joie, nostalgie, peur, etc.) et plus tentés par une relation extraconju- être heureux dans son couple et les
appuyer sur un bouton « + » s’il s’agit gale avec la jeune femme étaient aussi oublier un instant dans des circonstan-
d’une émotion positive ou « – » s’il ceux qui obtenaient de moins bons sco- ces troublantes. Le contrôle exécutif
s’agit d’une émotion négative. De temps res dans les tests de contrôle exécutif. permet de garder à l’esprit ce qui est
en temps, le mot qui apparaît à l’écran Pourquoi ? Le contrôle exécutif est la important.
change de couleur. Dans ce cas, il faut capacité de ne pas se laisser guider par T. Pronk et al., in Journal of Personnality and Social
changer de mode de fonctionnement des comportements automatiques, à Psychology, vol. 100, p. 827, 2011

6 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p004011_actus.xp.qxp 27/06/11 9:16 Page 7

L’actualité des sciences cognitives

Contre les insomnies, Un caractère qui fait grossir


refroidir le cerveau
es personnes obèses ont-elles un leurs fluctuations d’humeur. Les psy-
Une méthode originale pour guérir les
insomnies consiste à refroidir le cer-
veau au moyen d’une sorte de bonnet
de bain contenant un circuit de refroi-
L caractère à part ? Selon une étude
réalisée auprès de 5 000 Austra-
liens et Australiennes, on trouve parmi
chologues ont enfin découvert que les
personnes enveloppées sont en géné-
ral moins « consciencieuses », une
dissement d’eau. La température des les personnes enveloppées des caracté- caractéristique qui désigne une moin-
lobes frontaux diminue, et des insom- ristiques de tempérament telles l’extra- dre rigueur dans la ponctualité, l’ordre,
niaques profonds parviennent à s’en- version ou l’instabilité émotionnelle. le respect de règles. Un manque d’esprit
dormir aussi rapidement que de bons Autrement dit, les obèses cherchent consciencieux aurait pour conséquence
dormeurs (en 13 minutes), et passent davantage le contact d’autrui, la stimula- une certaine désinvolture dans les
autant de temps endormis (89 pour tion dans les échanges, la prise de parole horaires de repas, les quantités ingé-
cent de la nuit) qu’eux. Abaisser la tem- en public et une forme de désinhibition. rées, la qualité de la nourriture.
pérature réduit l’activité du cerveau et D’après certaines études, les extravertis Évidemment, la personnalité n’explique
permet de s’endormir. ont besoin de stimulations intenses pour pas tout, et des dérèglements organi-
ne pas s’ennuyer – c’est peut-être aussi ques peuvent aussi intervenir dans l’obé-
Une molécule de la charité ce qui les pousse à manger davantage sité, tout comme des épisodes de stress.
pour ressentir du plaisir. Toutefois, le degré d’extraversion mesuré
Les associations caritatives recueillent
Les obèses sont aussi moins stables chez les participants à l’étude austra-
environ trois milliards d’euros de dons
émotionnellement, avec une humeur lienne s’est révélé prédictif d’une prise de
chaque année. Ce chiffre pourrait-il
augmenter ? À question comptable,
fluctuante et des phases de dépres- poids dépassant cinq pour cent de la
réponse chimique : une molécule, l’ocy-
sion. L’instabilité émotionnelle explique masse corporelle deux ans plus tard.
tocine, produit une augmentation de que ces personnes cherchent un récon- C. Magee et P. Heaven, in Journal of Research in
50 pour cent des sommes versées à des fort dans la nourriture, pour équilibrer Personality, vol. 45, p. 332, 2011

œuvres caritatives – du moins dans une


expérience réalisée à l’Université de
Claremont, aux États-Unis. Des person-
nes pouvaient gagner de l’argent et en
reverser une partie à de bonnes œuvres.
Dans certains cas, on leur faisait respirer
Moustiques et CO2
our repérer leurs proies, les cule pour désorienter les insectes. Il

P
de l’ocytocine. Les participants don-
naient alors 50 pour cent en plus. moustiques disposent de neuro- reste à trouver des molécules analo-
L’ocytocine est connue pour favoriser nes équipés de capteurs de gues à la butanone, cette dernière pou-
les comportements de générosité, mais dioxyde de carbone, leur indiquant la vant être légèrement toxique en cas
c’est la première fois qu’on le constate présence d’une personne qui respire. d’usage régulier. Les expériences cali-
pour des dons à des associations. Les neurobiologistes de l’Université de forniennes ont repéré les caractéristi-
Californie ont identifié un produit qui ques structurales des molécules effica-
Combien de harceleurs ? rend leur système de détection ineffi- ces pour saturer le système de détec-
cace. La butanone, molécule à quatre tion du dioxyde de carbone, ce qui gui-
La façon dont une personne réagit aux
atomes de carbone et un atome d’oxy- dera la recherche d’un produit actif et
affaires de harcèlement sexuel en dit
gène, se fixe sur les récepteurs du sans danger pour la santé.
long sur ses propres tendances. Les indi-
vidus qui minimisent ces affaires, révèle
dioxyde de carbone des neurones du S. Turner et al., in Nature, vol. 474, p. 87, 2011

une étude de l’Université du Tennessee, système olfactif des moustiques. Elle


présentent un risque accru de se livrer active les récepteurs de façon continue,
eux-mêmes à de tels agissements. Colin ce qui brouille les pistes de l’insecte.
Key et Robert Ridge ont fait lire à Pour ce dernier, tout se passe comme si
119 personnes des récits d’épisodes de l’atmosphère était saturée de dioxyde
harcèlement sexuel et leur ont fait pas- de carbone.
ser ensuite un questionnaire d’évalua- Placés dans un flux d’air contenant
ce gaz, les moustiques se sont révélés
Kletr/Shutterstock

tion de la tendance harceleuse. Le ver-


dict a été net : plus la personne a un incapables de s’orienter. Des expérien-
score élevé au questionnaire, plus elle ces menées dans des huttes au Kenya
minimise les scandales de ce genre. confirment l’efficacité de cette molé-

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 7


cp46_p004011_actus.xp.qxp 27/06/11 9:16 Page 8

Vivre en ville nuit Un anneau dans l’œil pour séduire


au cerveau Qu’est-ce qui fait la beauté de l’œil ? La taille de la
pupille, le coloris de l’iris, certes. Mais également
un détail souvent méconnu : l’anneau cornéo-lim-
randir à la ville ou à la campagne, le dilemme est

G ancien. Les avantages de la ville ne sont pas négli-


geables, mais l’impact sur le cerveau est plutôt néga-
tif. Des adultes ayant grandi à la ville ou à la campagne ont subi
bique, cercle sombre qui entoure l’iris. Il est natu-
rellement présent chez certaines personnes et
moins prononcé, voire absent chez d’autres. Le
psychologue Darren Peschek, de l’Université
des tests d’imagerie cérébrale pour mesurer l’activité de leur d’Irvine en Californie, a montré que les photogra-
cerveau en réaction à de légers stress, par exemple résoudre phies de visages sont jugées plus belles lorsqu’on
des problèmes mathématiques en temps limité. Des neuro- leur ajoute, par un logiciel de traitement de
scientifiques de Mannheim et de Montréal ont constaté que l’image, cet anneau. Et pour cause : ce petit cercle
certaines parties de leur cerveau devenaient hyperactives. Ce serait un reflet de la santé et de la jeunesse de l’in-
sont des centres émotionnels (notamment, l’amygdale) qui dividu. Il s’estompe avec l’âge et avec les maladies.
suscitent généralement des sentiments de peur, de tristesse C’est pourquoi le regard cornéo-limbique est un
ou de réaction agressive. regard sain, jeune – forcément attirant ! Des lentil-
Ainsi, confrontés à un stress léger, les personnes ayant les de contact avec anneau cornéo-limbique exis-
passé leur enfance en ville réagissent sur un mode plus émo- tent dans le commerce.
tionnel. Leur cerveau a conservé la trace d’un stress subi pen-
dant l’enfance, lié à la concentration de population, aux nuisan-
ces sonores, au rythme de vie. Cette mémoire du stress est Une danse sexy
prompte à se réactiver. Une autre zone du cerveau citadin est Qu’aiment les femmes chez un homme qui danse ?
également plus active : il s’agit du cortex cingulaire, engagé La question leur a été posée par Nadine Hugill et
dans le contrôle des émotions. Toutefois, son degré de ses collègues de l’Université de Göttingen.
connexion avec les centres émotionnels est plus faible. En Réponse : le tempérament amateur de sensations.
somme, les personnes élevées en milieu urbain essaient La recherche de sensations est un trait de carac-
davantage de contrôler les fluctuations de leurs émotions, tère qui inclut un goût du risque, de l’aventure, du
mais avec moins d’efficacité. sexe, des expériences nouvelles et inconnues. Les
Ces différences concernent les personnes ayant passé leur scientifiques ont montré que les hommes ayant de
enfance dans de grandes cités, et non celles qui, ayant grandi forts scores de recherche de sensations dansent
dans des environnements moins denses, y migrent à l’âge instinctivement d’une façon qui attire les femmes.
adulte. Le stress peut aussi exister à la campagne (isolement, Des études sont en cours pour identifier les mou-
difficultés économiques parfois), mais cette étude montre vements de danse particuliers qu’exécutent ces
que le bilan est en défaveur des grandes villes. L’essentiel amateurs de sensations.
serait de protéger le cerveau du stress pendant les premières
années, quitte à affronter l’univers citadin quand les systèmes
de régulation du stress sont mis en place. Amour : les grognons ont la cote
F. Lederbogen et al., in Nature, à paraître
Sourire pour séduire : la recette serait-elle péri-
mée ? Selon une étude réalisée à l’Université de
Colombie-Britannique auprès de 1 000 volontai-
res, les femmes sont plus attirées par des photos
d’hommes à l’air neutre, voire triste, que par d’im-
peccables rangées de dents blanches. Les mines
légèrement déconfites exercent un attrait du
même ordre que les postures orgueilleuses et
dominatrices, révèle cette même étude. Les psy-
chologues expliquent cette découverte par le fait
que les hommes qui sourient ont un caractère
généralement soumis. Chez les femmes, le résultat
ssguy / Shutterstock

est inverse : les femmes qui sourient et ont l’air


heureuses, attirent plus les hommes. Les stéréoty-
pes de dominance et de soumission ont encore de
beaux jours devant eux !

8 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p004011_actus.xp.qxp 27/06/11 9:16 Page 9

L’actualité des sciences cognitives

Mon ami blond à lunettes


i vous êtes blond et si vous portez des lunettes, ressemble. Ce comportement autocentré laisse entre-

S il y a de fortes chances pour que, dans la salle


d’attente du dentiste, vous vous asseyiez à côté
d’un autre individu blond à lunettes. Ce comportement
voir une peur de l’autre qui pousse à un repli vers sa
propre image. Une tendance dont tirent parti certains
sites internet tel FindYourFaceMatch.com, site de ren-
mimétique et involontaire a été quantifié par Sean contres qui vous propose de dénicher le partenaire qui
Mackinnon et ses collègues, de l’Université de vous ressemble le plus.
Waterloo dans l’Ontario. Chaque fois qu’ils faisaient S. Mackinnon et al., in Personality and Social Psychology Bulletin,
vol. 37, p. 879, 2011
entrer un candidat dans la salle d’attente, ils notaient
ses caractéristiques (avec ou sans lunettes, couleur
et longueur des cheveux, etc.) et observaient ensuite
les caractéristiques de l’individu à côté duquel il s’as-
seyait. Celles-ci, le plus souvent, correspondaient.

Jean-Michel Thiriet
En détaillant leur étude, les psychologues ont
découvert que les gens déduisent de la similarité phy-
sique une similarité de caractère. Lorsqu’ils aperçoi-
vent une personne qui porte, comme eux, des lunettes
et qui a des cheveux similaires, ils pensent que cette
personne aura à peu près les mêmes comportements,
les mêmes goûts ou les mêmes opinions. Ils ont alors
moins peur d’entrer en conflit ou de ne pas être bien
accueillis. Bien évidemment, tout cela est faux.
Simplement, l’être humain redoute moins ce qui lui

Jeux vidéo : la violence


au cœur du cerveau
n matière de violence, les jeux ces cinq dernières années (d’après sont peu, voire plus du tout choqués par

E vidéo ne sont jamais à court


d’idées : conduite automobile
avec piétons écrasés dans Jailbreak
l’Observatoire national de la délin-
quance et des réponses pénales).
Tous les jeux vidéo ne sont pas vio-
des images d’agression dans la vie
réelle, de coups, de viol ou de corps
mutilés. Soumis à un test d’agression
Auto, simulateurs de viol pour certains lents. Mais ceux qui le sont rendent vio- réel consistant à provoquer une douleur
jeux à la mode tel Replay au Japon, uni- lent. Pour la première fois, on sait pour- chez d’autres participants au moyen de
vers du crime hyperréaliste avec GTA4 quoi. La façon dont les jeux modifient le sons stridents diffusés à l’aide de cas-
ou Vice City, sans compter les éternels cerveau se nomme désensibilisation ques audio, ils administrent des sons
jeux de massacre : Doom, Resident Evil, neuronale. Christopher Engeljardt et beaucoup plus douloureux.
Kill Zone... Les sommes d’argent bras- ses collègues, de l’Université du La violence dans les jeux vidéo se
sées par cette nébuleuse ultraviolente Missouri, ont montré qu’exposé à des transforme en agression concrète
sont colossales, et un sérail d’intellec- scènes de violence répétées et ludi- dans la vie réelle par le mécanisme de
tuels défend régulièrement l’idée que ques, le cerveau voit s’émousser un désensibilisation neuronale aujourd’hui
ces divertissements ont une fonction réflexe naturel de rejet de la violence. Un bien identifié. Désormais, en dépit de
d’exutoire et de catharsis. Selon eux, signal électrique cérébral représentant tous les discours angéliques, on ne
ces jeux n’auraient aucun rapport avec ce rejet, nommé « signal P3 », diminue pourra plus nier l’évidence.
la hausse de 80 pour cent des violen- après seulement 25 minutes de jeu C. Engelhardt, et al., in Journal of Experimental
ces commises par des mineurs durant vidéo violent. Parallèlement, les joueurs Social Psychology, à paraître

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 9


cp46_p004011_actus.xp.qxp 27/06/11 9:16 Page 10

Pleurer : oui, Dépendance à Facebook

mais comment ? Il y a deux types d’utilisateurs de Facebook. Kennon


Sheldon et ses collègues de l’Université du Missouri
les ont identifiés en organisant un régime de
n dit souvent que pleurer fait du bien. Que l’on se sent

O mieux après, que cela permet d’évacuer le stress, voire,


comme cela est parfois prétendu, les toxines. En réalité,
pleurer est rarement bénéfique. Comme l’ont constaté Lauren
48 heures sans Facebook chez des étudiants.
Certains subissent une « perte de connexion
sociale », disent se sentir moins connectés affecti-
vement à leur entourage. D’autres accusent une
Bylsma et ses collègues de l’Université de Floride, seuls 30 pour « déconnexion sociale », se sentent seuls, mal
cent des épisodes de larmes font du bien. aimés, en conflit avec les personnes qu’ils fréquen-
L. Bylsma a collecté les journaux intimes de 97 femmes pendant tent. Si la perte de connexion sociale est bénigne
deux mois environ. Les participantes devaient y consigner leur (à la fin du régime sans Facebook, les jeunes
état d’humeur (plutôt triste, neutre, joyeuse, etc.), ainsi que les reprennent une activité normale sur le réseau), la
éventuels épisodes de larmes. Il s’est avéré que les personnes qui déconnexion serait plus grave : à l’issue du régime,
pleurent souvent (plus d’un jour sur trois) ont une humeur globa- les étudiants augmentent la dose de Facebook. Ils
lement négative, qu’il s’agisse de stress diffus ou de tristesse par- l’utilisent comme moyen de compenser un man-
fois proche d’un état dépressif. Pour ces personnes, les larmes ne que de sociabilité. Facebook est bon quand on est
sont d’aucun secours : la tristesse revient aussitôt la crise de lar- à l’aise dans le vrai monde, plutôt dangereux dans
mes passée. Faut-il se retenir ? Sûrement pas. Certaines person- le cas contraire.
nes, sans craquer, ressentent un fréquent besoin de pleurer. Elles
sont sujettes à des irrégularités d’humeur, une instabilité psychi-
que source de souffrance et de conflits.
Peau de pêche ou voix de sirène ?
Dès lors, y a-t-il une recette du « bien pleurer » ? Elle tient en La nature n’est pas toujours équitable. Des beau-
trois mots : vite, fort et avec un confident. Les résultats de tés plastiques naissent avec une voix éraillée et
L. Bylsma montrent que les crises intenses et brèves font que des physiques ingrats sont dotés d’un bel organe
l’on se sent mieux après, à condition d’avoir craqué en compagnie vocal. Que faire dans pareil cas ? D’après Miron
d’une personne. Seul, cela ne sert à rien. De même, devant une Zuckerman et Veronica Sinocropi, de l’Université
assemblée, les états sont négatifs, que ce soit à cause de la honte Harvard, mieux vaut révéler d’abord son mauvais
côté. Une belle personne à la voix glaçante a inté-
ressentie ou des efforts fournis pour « garder la face ». Le cas de
rêt à se présenter d’abord au téléphone : la ren-
figure idéal est celui d’une personne qui affronte une situation
contre physique apparaîtra alors comme une belle
difficile au travail et décide d’aller en parler à l’écart avec un col-
surprise. À l’inverse, si votre voix est enjôleuse
lègue, pour finalement fondre en larmes. Les pleurs sont vite
mais votre physique disgracieux, évitez cette tacti-
séchés, et tout repart. À condition que la cause du conflit soit trai-
que ! Commencez par vous montrer quelques
tée, car le stress peut s’installer et alors déboucher sur les pleurs minutes sans mot dire. Les études montrent que
répétitifs, signe d’une dégradation préoccupante de l’humeur. la déception est forte quand on présente d’abord
L. Bylsma et al., in Journal of Research in Personality, vol. 45, p. 385, 2011 la caractéristique attrayante.

Alain Zebrowitz, acheteur impulsif ?


Les personnes dont l’initiale du nom de famille
apparaît à la fin de l’alphabet ont tendance à se
décider très vite, voire trop vite, lorsqu’ils font des
achats sur Internet ou répondent à des offres
commerciales de durée limitée. Les psychologues
Kurt Carlson et Jacqueline Conard pensent que
ces personnes ont attendu toute leur vie, notam-
ment à l’école, que d’autres choisissent avant eux,
à cause de leur position dans l’alphabet. Devenus
grands, ils se vengent en cliquant à qui mieux
Jean-Michel Thiriet

mieux. Cette hypothèse est confortée par le fait


que c’est le nom de naissance, et non le nom
d’épouse (pour les femmes), qui détermine l’impul-
sivité des achats. L’école laisse des traces.

10 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p004011_actus.xp.qxp 27/06/11 9:16 Page 11

L’actualité des sciences cognitives

L’opinion politique dans le cerveau


elon une étude réalisée par des neurologues de sons rencontrer M. Durand et croisons M. Dupond, c’est le cor-

S l’Université de Londres, deux zones cérébrales différe-


raient chez les électeurs de gauche et ceux de droite. La
première est l’amygdale cérébrale, une petite structure impli-
tex cingulaire antérieur qui s’active et nous invite à adapter
notre comportement en fonction de ce changement. Son aug-
mentation chez les libéraux signalerait une tendance à
quée dans la formation des émotions, le plus souvent des émo- s’adapter à la nouveauté. Ce qui surprend davantage dans
tions négatives (peur ou colère). Elle est plus volumineuse cette étude, c’est que les différences de fonctionnement
chez l’électorat conservateur, outre-Manche. La seconde est le cérébral se traduisent par des différences structurelles, visi-
cortex cingulaire antérieur, une zone située à l’interface des bles en IRM. Deux hypothèses sont possibles : soit les deux
deux hémisphères cérébraux et qui intervient dans la détec- zones cérébrales concernées se développent différemment
tion des erreurs. Elle est plus volumineuse parmi l’électorat dès la naissance chez les électeurs des deux bords, en raison
libéral, l’aile gauche britannique. de facteurs génétiques, soit les choix politiques inhérents au
Que signifient ces découvertes ? La taille supérieure de parcours personnel de chacun finissent par forger les zones
l’amygdale chez les électeurs de droite suggère une propen- en question par le phénomène de plasticité cérébrale. Les
sion plus élevée à ressentir de la peur et à réagir de façon deux mécanismes sont probablement à l’œuvre : environne-
agressive. C’est ce qui avait été préalablement mesuré par le ment et constitution génétique interfèrent probablement
neuropsychologue américain Jacob Vigil, lequel avait montré pour produire le cerveau politique.
que la réaction de peur devant des visages menaçants est Dernier aspect surprenant : à l’aveugle, en prenant en
sensiblement plus marquée chez des conservateurs que compte uniquement les volumes de l’amygdale et du cortex
chez des libéraux, et que les réactions agressives sont plus cingulaire de leurs quelque 118 sujets, les neurologues ont
fréquentes chez les premiers en situation menaçante. su prédire presque trois fois sur quatre leur orientation politi-
La taille du cortex cingulaire antérieur dans l’électorat de que. Ne serait-il pas intéressant de soumettre certains lea-
gauche s’interprète différemment. Le cortex cingulaire anté- ders politiques à une imagerie cérébrale, pour savoir vrai-
rieur assure, entre autres fonctions, celle de détecter les ment de quel bord ils sont ?
changements et les erreurs de prédiction. Lorsque nous pen- R. Kanai et al., in Current Biology, vol. 21, p. 677, 2011

Les bébés lisent dans les pensées


quel âge les enfants peu- regard sur la boîte dont le jouet avait On obtiendrait ainsi le film de la

À vent-ils deviner ce que pen-


sent les autres ? Dès un an
et demi, répondent des psycholo-
été retiré. Ils s’attendaient manifes-
tement à ce que l’adulte, ayant eu les
yeux bandés au moment où la
« théorie de l’esprit », c’est-à-dire
d’une capacité typiquement
humaine (on hésite à la reconnaître
gues de l’Université de Londres. marionnette avait ôté le jouet de la à d’autres animaux) à se représenter
Atsushi Senju et ses collègues l’ont boîte, tende la main vers cette der- le contenu mental de l’autre.
montré au moyen d’une expérience nière. De fait, seuls les bébés ayant A. Senju et al., in Psychol. Science, à paraître
astucieuse : en présence d’un adulte, préalablement fait l’expérience de
des bébés voyaient un jouet posé porter un bandeau réagissaient
sur une table à côté d’une boîte opa- ainsi. Des bébés n’ayant pas porté
que. Puis une marionnette apparais- de bandeau, et ne sachant pas que
sait, plaçait le jouet dans la boîte, celui-ci masque la vue, ne regar-
avant de la refermer. L’adulte plaçait daient pas la boîte. Les bébés trans-
ensuite un bandeau sur ses yeux et fèrent à l’adulte leur expérience.
la marionnette revenait discrète- Ainsi, la capacité de prêter à autrui
Igor Sokolov (breeze)/Shutterstock

ment retirer le jouet de la boîte. Enfin, des pensées distinctes des siennes
l’adulte retirait son bandeau et cher- propres apparaît très tôt, avant le
chait à deviner où se trouvait le jouet. langage. Les structures du cerveau
En filmant les mouvements des qui sous-tendent cette capacité se
yeux des bébés avec des caméras développent précocement, et feront
de précision, les psychologues ont peut-être l’objet d’études d’imagerie
constaté que ceux-ci fixaient leur cérébrale chez le tout jeune enfant.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 11


cp46_p012013_pt_de_vue_gilis_fp.xp 27/06/11 8:55 Page 12

Point de vue

Psychiatrie : les malades abandonnés


La situation des malades mentaux en France est indigne. Face à
une réduction des capacités d’accueil en hôpitaux psychiatriques,
les malades se retrouvent souvent à la rue ou en prison.

l y a des chiffres qui restent dans l’ombre, les rues. Étrange miroir inversé : autrefois, on

I
Danièle Gilis,
médecin de santé que l’on évite d’ébruiter, comme pour ne créait des asiles pour vider les rues de leurs mala-
publique, dirige pas affronter l’étendue des problèmes des mentaux, aujourd’hui les asiles ferment et les
le Centre de santé qu’ils recouvrent. Ainsi, d’après une rues se remplissent de ces mêmes infortunés...
municipal d’Ivry-sur-Seine.
enquête menée par le SAMU social de Avant de chercher le coupable, rappelons
Paris et l’INSERM en 2009, 32 pour cent des qu’il n’y a pas de fatalité. Un monde où les
sans domicile fixe souffrent d’un trouble psy- malades mentaux sont intégrés à la société est
chiatrique sévère. Chez les 18-25 ans, ils sont possible. Cette situation a existé durant une
40 pour cent. Non que la maladie résulte de la trentaine d’années environ, à compter des
condition de sans-abri – les troubles psychiatri- années 1950. À cette époque, l’arrivée des neu-
ques constatés ne se développent pas, pour la roleptiques a permis de soulager enfin une
plupart, au contact de la précarité. Ces troubles partie des souffrances mentales, et a facilité la
sont souvent préexistants, et devraient être trai- réflexion sur une politique de sectorisation de
tés comme il se doit. Simplement, les « fous », la psychiatrie qui permettait de maintenir les
comme on les nommait autrefois, n’ont plus patients à domicile. C’est ainsi qu’ont été créés
leur place dans la société civile. les Centres médico-psychologiques. Ils devaient
Lorsqu’ils ne dorment pas sous les ponts, on permettre aux malades de consulter près de
les trouve en prison. En 2004, le bureau d’études chez eux sans qu’ils soient obligés de se rendre
en santé publique CEMKA-EVAL, a réalisé, dans les grands hôpitaux qui faisaient peur.
auprès de détenus, une enquête sur la prévalence Médecins et infirmiers pouvaient les recevoir
des troubles psychiatriques en milieu carcéral, à dans un cadre plus accueillant, ou se rendre à
la demande de l’Administration pénitentiaire et leur domicile quand le patient avait du mal à se
de la Direction générale de la santé. Les chiffres déplacer. Ce n’était pas une utopie : j’ai vu
obtenus sont inquiétants. Les troubles anxieux fonctionner un système de ce type jusqu’au
apparaissent les plus fréquents (56 pour cent), début des années 1980 dans certains secteurs
suivis des troubles de l’humeur encore dits trou- psychiatriques, dont celui de Choisy-le-Roi.
bles thymiques (47 pour cent). Par ailleurs,
34 pour cent des détenus présentent une dépen-
dance aux drogues et parfois également à l’al-
Une situation qui se dégrade
cool et 24 pour cent un trouble psychotique. J’ai vu des soignants tisser des liens avec une
Que la société ne veuille pas voir ses malades malade en parlant avec elle à travers la porte de
mentaux, les excluant de facto, voilà qui ressem- sa chambre, close depuis plusieurs années.
ble étrangement à un retour en arrière. En effet, D’autres accompagner une jeune mère très
la santé mentale a été prise en compte au handicapée sur le plan relationnel, pour qu’elle
XVIIe siècle par une politique d’enfermement fasse connaissance en service de réanimation
dans les hôpitaux généraux très bien décrite par avec ses jumeaux. À cette époque, nous vou-
Michel Foucault dans Histoire de la folie à l’âge lions laisser les malades mentaux dans leur lieu
classique, publié en 1961. Cette organisation de vie. Nous rejetions l’enfermement dans les
avait surtout pour but de garantir l’ordre « asiles » et incitions les bien-portants à coha-
public : il fallait cacher ceux qui encombraient biter avec les malades au sein de leurs quartiers

12 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p012013_pt_de_vue_gilis_fp.xp 27/06/11 8:55 Page 13

Danièle Gilis

et de leurs villages. Nous prenions exemple sur


nos collègues belges qui, depuis le Moyen Âge,
organisent la vie avec leurs malades mentaux,
au sein des villes.
Alors, comment expliquer la régression que
nous décrivent, chiffres à l’appui, des enquê-
tes comme celle de l’INSERM ? Le problème
est qu’au cours des années 1980, le discours
sur l’accompagnement des malades dans les
Centres médico-psychologiques ou à domi-
Wrangler / Shutterstock

cile a été repris au plus haut niveau avec un


autre objectif : celui de fermer des lits d’hôpi-
taux, car ils coûtent trop cher. Aujourd’hui,
environ 75 pour cent des adultes et 97 pour
cent des enfants et adolescents soignés dans
les services publics de psychiatrie ne sont plement payer son loyer, exigent de grandes Un sans-abri, ou bien
jamais hospitalisés ; ils sont suivis en ambula- compétences que ces malades n’ont plus – si un schizophrène exclu
toire, dans des lieux rattachés au même « sec- tant est qu’ils les aient jamais eues. par le système de santé ?
teur ». Un tel désengagement de l’hôpital Souvent, on découvre la situation de ces Un tiers des sans
n’aurait de sens que si les structures de proxi- malades quand les bailleurs s’inquiètent de ne domicile fixe souffrent
d’une maladie
mité permettant aux malades d’être accompa- pas être payés, quand les voisins sont gênés ou
mentale grave.
gnés au quotidien étaient totalement opéra- inquiets de comportements bizarres, lorsque les
tionnelles, et si les médecins et infirmiers des problèmes d’hygiène sont tels que des odeurs,
Centres médico-psychologiques pouvaient voire des insectes font penser qu’une personne
aller rendre visite aux patients en rupture de malade est en cause. Au mieux, les services
soins. Or c’est loin d’être le cas. d’hygiène ou les services sociaux se rendent
De nombreux centres ambulatoires man- chez l’habitant pour le convaincre de rencon-
quent aujourd’hui de psychiatres qui sont en trer des soignants. Mais une assistante sociale
nombre insuffisant, et surtout de lieux de vie ne peut se rendre au domicile d’une personne
alternatifs, tels les centres de crise ou les apparte- et entreprendre des démarches que si cette per-
Bibliographie
ments thérapeutiques. Les malades mentaux, au sonne a été déclarée vulnérable. Et même
milieu de cette déstructuration du système de quand l’autorisation est obtenue, il est de plus Rapport de l’Observatoire
soins, n’ont plus d’asile pour les accueillir. en plus rare qu’un psychiatre puisse faire une du Samu social de Paris et
évaluation psychiatrique, le Centre médico- de l’INSERM, La santé
psychologique ne disposant que très rarement mentale et les addictions
La responsabilité chez les personnes sans
d’une équipe mobile.
de la société Quand aucune prise en charge n’est possible, logement personnel
d’Île-de-France, 2010.
Selon leur milieu social et leurs symptômes, la situation du malade continue à se dégrader :
on retrouve alors les malades mentaux, soit il se retrouve expulsé, à la rue, voire en déten- www.samusocial-75.fr/
enquete-samenta.html
chez eux et non soignés, soit dans la rue livrés à tion. Depuis que nous avons fermé les lits hos-
l’errance, soit encore en milieu carcéral s’ils ont pitaliers, beaucoup de malades mentaux vivent CEMKA-EVAL, Étude pour
commis des délits liés le plus souvent à leur état dans la rue ou en prison. C’est la place que nous le ministère de la Santé
(Direction générale de
mental. Que se passe-t-il dans le premier cas, à sommes en train de leur assigner. Éviter que la
la santé) et le ministère de
domicile ? Bien souvent, l’entourage, non sou- situation ne s’aggrave, sauver ce qui peut la Justice (Direction
tenu par les soignants, condamne le malade à encore l’être et espérer un retour à la situation Enquête de prévalence
l’isolement. Ce dernier se trouve alors dans l’in- plus humaine que nous avons connue il y a sur les troubles
capacité d’entreprendre les démarches néces- 50 ans, suppose de considérer la santé comme psychiatriques en milieu
saires pour percevoir ses droits. Dans une une question de société, de solidarité et d’éthi- carcéral, 2004.
société très organisée, mais souvent technocra- que. La rentabilité économique ne peut pas, ne www.sante.gouv.fr/IMG/
tique, monter un dossier de retraite, obtenir doit pas être l’unique objectif de notre politi- pdf/rapport_detenus25-
une allocation d’adulte handicapé, voire sim- que de santé publique. I 07-06.pdf

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 13


cp46_p014016_tisseron_fp.qxp 27/06/11 10:36 Page 14

Cinéma : décryptage psychologique

Potiche : un film
ou un roman-photo ?
Serge Tisseron, Le dernier opus de François Ozon, avec sa galerie de stars,
psychiatre, psychanalyste,
docteur en psychologie, propose un étonnant défilé de visages figés. Il en résulte
est directeur de recherche
à l’Université Paris Ouest une sorte de roman-photo où l’émotion résulte
Nanterre.
plus du décor que des expressions.

l est rare de regarder un beau conte de fée, lard haletant. Mais le monde a changé, ce n’est

En Bref
• Les mimiques
des visages sont
presque absentes chez
I amusant qui plus est, alors ne boudons pas
notre plaisir ! Dans son dernier film
Potiche, François Ozon nous raconte en
effet avec humour l’histoire d’une femme
d’âge mûr, sans emploi, confrontée au naufrage
de l’entreprise de son mari… qui disparaît au
moment où tout commence à se gâter. Elle s’en
plus sous un masque de carton que ceux qui
ont décidé de ne pas vieillir font des contor-
sions : c’est sous leur propre visage figé en un
masque immuable. Tels sont les résultats
conjoints du « botox » (une toxine utilisée
pour paralyser certains muscles faciaux afin de
diminuer les rides d’expression), de l’acide
Gérard Depardieu sort évidemment très bien, et même mieux hyaluronique (une substance qui comble les
et Catherine Deneuve, que lui ! Elle remet l’entreprise sur les rails, vit rides) et des actes de chirurgie esthétique aussi
dans Potiche. Parti pris une belle histoire d’amour avec le leader syndi- habiles que nombreux. Le film de François
du metteur en scène cal de l’endroit, et décide finalement de se lan- Ozon semble reposer tout entier sur cette idée
ou conséquence du cer dans la politique lorsqu’elle se retrouve simple, mais qu’on ne cesse de savourer tout au
botox et autres dépossédée de son leadership par son traître de long du film : organiser un Musée Grévin vir-
traitements antirides ? mari. Mais ce n’est pas pour toutes ces raisons tuel des deux « monstres sacrés » qui y collabo-
• Le recours à ces que nous avons décidé d’en parler. C’est parce rent, verticalement ou horizontalement :
techniques anti-âge que ce film nous paraît illustrer une tendance Catherine Deneuve et Gérard Depardieu. La
réduit la capacité de inquiétante de notre société : se faire embau- première ressemble à ce qu’elle n’a cessé d’être
l’acteur à intérioriser mer de son vivant. depuis qu’elle a décidé de ne plus vieillir, tan-
son rôle, car pensée, dis que lui est devenu ce qu’il n’avait jamais
été : un masque de cire.
émotion et expression Le masque de l’éternité Rappelez-vous Mammuth, le film de
sont imbriquées.
Dans Le Plaisir de Max Ophüls, film réalisé Gustave Kervern dont le héros retraité partait à
• Le film nous pousse
en 1952, on voit un homme mener une danse la recherche de ses bulletins de salaire à travers
alors à interpréter
endiablée dans un bal mondain. La caméra se toute la France. Gérard Depardieu commen-
les états d’âme
rapproche de son visage, qui apparaît alors de çait à y ressembler à un homme qui vieillit.
des protagonistes
plus en plus étrangement figé. Soudain Potiche nous le montre avec le front et les joues
d’après le contexte, ce
l’homme s’effondre. On se précipite et on lui de l’Apollon du Musée des Offices – bien que
qui rapproche Potiche
enlève son masque. Car il en avait un. Sous rien n’ait pu lui enlever son nez à la Cyrano et
d’un roman-photo.
l’apparence joviale et juvénile se cache un vieil- son cou de taureau. Entre Catherine toujours

14 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p014016_tisseron_fp.qxp 27/06/11 10:36 Page 15

la pensée. On les disait le propre des enfants et


des femmes, on sait aujourd’hui qu’elles jouent
un rôle essentiel dans la mise en route des pro-
cessus cognitifs. Point de pensée sans émo-
tions, nous dit Antonio Damasio, qui prétend
ainsi dénoncer l’« erreur de Descartes ».
© Mars distribution 2010

Corps, émotion et pensée


Mais les émotions existeraient-elles sans les
mimiques et les gestes qui les accompagnent ?
Déjà, le psychologue William James (1842-
1910) disait que « nous ne pleurons pas parce
neuve et Gérard toujours Dieu, il y a pourtant 1. Visages lisses, que nous sommes tristes, mais que nous som-
une différence. Là où l’homme est réduit à une expressions uniformes, mes tristes parce que nous pleurons », et que
tête immobile, la femme y ajoute des jambes. les deux monstres sacrés nous ne fuyons pas un danger parce que nous
Elle descend un escalier ? Ses jambes apparais- du cinéma proposent avons peur, mais que nous avons peur parce
sent en premier, le reste étant hors champ. dans Potiche un jeu que nous fuyons. Les recherches sur l’impor-
Monte-t-elle dans un camion ? Voilà encore d’acteurs aplani par tance de l’imitation motrice et émotionnelle
le parti pris du film :
ses jambes qui bougent toutes seules, le haut chez le jeune enfant semblent aujourd’hui lui
gommer l’émotion
du corps masqué par la portière ouverte. des visages pour
donner raison. Le bébé imite les mimiques de
Le marchepied n’a pour rôle que de l’obliger la confier au décor son adulte de référence, et cette imitation sus-
à retrousser un peu sa robe pour lever la jambe et à la mise en scène. cite chez lui l’émotion correspondante. Et ce
assez haut. Hélas, le visage d’une femme a mécanisme qui mène du corps à l’émotion
aussi besoin de mouvement pour exprimer, et n’agit pas que chez le jeune ! En constituant les
le sien ne bouge plus beaucoup. Merveilleuse indispensables supports corporels des émo-
substance que le botox : ceux qui y ont recours tions, les gestes et les mimiques semblent bien
pour ne plus avoir de rides d’expression (si être les supports de la pensée elle-même.
l’on en croit les publicités), finissent par ne Une recherche récente a d’ailleurs montré que
plus avoir d’expressions du tout. Ils s’habi- certaines personnes détournent le « kit mains
tuent à ne plus sourire, à ne plus froncer les libres » conçu à l’origine pour que les automo-
yeux, bref, à ne plus manifester la vie qui les bilistes puissent parler tout en conduisant. Elles
habitent que par leur regard et leurs intona- l’utilisent pour pouvoir bouger les mains en
tions, ce qui, évidemment, les prive de beau- parlant. Cela tendrait à prouver que les gestes
coup de nuances. des mains que l’on fait en parlant servent à se
Après avoir été longtemps méprisées ou donner des représentations personnelles de ce
ignorées, les émotions sont aujourd’hui par- qu’on dit plutôt qu’à communiquer avec son
tout reconnues comme un chaînon essentiel de interlocuteur, puisqu’ici, on ne le voit pas.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 15


cp46_p014016_tisseron_fp.qxp 27/06/11 10:36 Page 16

© Quantic Dream
2. Les jeux vidéo, Plus troublant encore, on a montré que les et l’autre quand il surprend une fille en train
paradoxalement, injections de botox diminuent également la de se trémousser devant sa fenêtre – et là, nous
(ici, le jeu Heavy Rain), réceptivité à ses propres émotions et cela de dit Alfred Hitchcock, tout le monde lui trouve
s’orientent vers un tel façon sélective. Les injections de botox dans les un air lubrique…
réalisme que l’expression
muscles du front qui servent à exprimer la tris- Du coup, Potiche donne bizarrement l’im-
des émotions sur
les visages y est parfois
tesse ou la colère réduisent de cinq à dix pour pression d’être moins un film qu’un roman-
plus flagrante que cent la compréhension d’un texte destiné à sus- photo. Ce que semble d’ailleurs sous-entendre
dans certains films, citer ces mêmes émotions. Tandis que les injec- tacitement le générique, puisque l’écran y est
tel Potiche. tions autour de la bouche, qui diminuent l’ex- divisé en plusieurs images aux bords arrondis,
pression du plaisir, réduisent la compréhension justement comme les cases des romans-photos
de textes joyeux dans des proportions équiva- des années 1960. Et tous les acteurs semblent
lentes. D’autres expériences ont montré que se plier au jeu de « jouer » le moins possible,
l’injection de botox réduit l’activité de certaines sans doute pour ne pas casser cet équilibre
régions du cerveau impliquées dans la percep- fragile où nous devons oublier que c’est nous
tion des émotions. Ce qui tend à montrer que qui donnons des émotions aux deux masques
les mimiques ne sont que secondairement un de cire dont l’histoire nous est contée.
support de communication émotionnelle. Leur Depardieu vient d’abandonner Catherine
première fonction est de nous permettre de Deneuve au bord de la route, car il l’aime et
nous donner des représentations de ce que qu’elle ne veut pas aller plus loin avec lui.
nous pensons et éprouvons. Visages figés de l’un et de l’autre…
On n’ose pas imaginer une intervention d’un
L’effet Koulechov acteur non botoxé dans ce paysage. Sans aller
jusqu’à Louis de Funès ou Michel Simon – ne
en vedette tombons pas d’un extrême dans l’autre – ima-
Le spectateur du film de François Ozon fait ginez seulement Jeff Bridges, récemment splen-
alors l’expérience de « l’effet Koulechov ». Lev dide dans le film des frères Coen True grit, ou
Koulechov était un théoricien russe du cinéma, Natalie Portman récemment primée dans Black
qui a montré dès les origines de cet art que le Swan. Potiche ne tient qu’en nous faisant croire
même visage (avec une expression d’étonne- qu’un acteur, c’est un visage de marbre dans un
ment par exemple) donne à une séquence des corps figé. À tel point qu’on se surprend à
significations différentes selon qu’il est accolé à regretter que le réalisateur n’utilise pas des
une image plaisante ou menaçante. Autrement acteurs virtuels auxquels l’ordinateur donne-
Bibliographie dit, c’est le contexte qui donne son expression rait de vraies mimiques, des mimiques juste-
à un visage immobile. Alfred Hitchcock a usé ment « humaines ».
D. Havas et al.,
avec génie de ce pouvoir du cinéma, et il s’en À l’heure où les avatars de pixels sont capa-
Cosmetic use of
botulinum toxin-A affects
est vanté. Dans Fenêtre sur cour, par exemple, il bles d’expressions de plus en plus fines et réalis-
processing of emotional confie avoir utilisé à deux moments le même tes – que ceux qui en doutent jettent un œil au
language, in plan du visage de l’acteur américain James jeu vidéo Heavy Rain, jeu hyperréaliste sur fond
Psychological Science, Stewart. Une fois quand il regarde l’endroit où de scénario de polar –, les vivants n’auraient-ils
vol. 21, n° 7, semble être enterré un cadavre – et tous les bientôt plus d’autre ambition que de s’identi-
pp. 895-900, 2010. spectateurs croient lire l’effroi sur son visage ; fier aux marionnettes du Musée Grévin ? I

16 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp046_p017_pub.xp.qxp 23/06/11 15:25 Page 17
cp46_p018021_guéguen_fp.qxp 27/06/11 8:56 Page 18

La psychologie au quotidien

Le langage des tatouages


Nicolas Guéguen est Quelles sont les caractéristiques psychologiques de ceux
enseignant-chercheur
en psychologie sociale qui livrent leur corps à l’aiguille du tatoueur ? Psychologues
à l’Université de
Bretagne-Sud, et dirige et sociologues livrent des clés pour comprendre les tatoués,
le Groupe de recherche
en sciences leurs motivations et l’image qu’ils véhiculent.
de l’information
et de la cognition,
à Vannes. n 1991 est découvert, prisonnier d’un

E
support par excellence (ou encore le torse) ; chez
glacier, le corps d’un chasseur daté de la femme, il s’agit plus volontiers du haut du dos
5 300 ans avant notre ère. Sur son ou, plus récemment, chez les jeunes filles, du bas
corps figurent de petits signes styli- du dos. Le tatouage du pubis, des fesses ou des
sés. Ötzi, tel fut le nom donné à cet seins des femmes représente 14 pour cent des
homme des glaces, est peut-être l’un des pre- zones du corps tatouées, et cette pratique est en
miers tatoués de tous les temps. Cette pratique développement. Pour certains chercheurs, l’ex-
a été observée ultérieurement dans de nom- position à la pornographie pourrait expliquer le
breuses cultures et civilisations. Plus récem- développement de cette pratique, nombre d’ac-
ment, les médecins et organismes de veille sani- trices s’exhibant avec ce type de tatouages. Les
taire ont décelé de façon générale une augmen- médias semblent à cet égard jouer un rôle
tation de cette pratique dans le monde, même important puisque Tomothy Roberts et Sheryl
si une telle progression reste à quantifier. Ryan, du Département de pédiatrie de
Étymologiquement, le mot tatouage vient du l’Université de Rochester dans l’État de New
En Bref mot tahitien tatau qui signifie dessiner. Selon un York, montrent que la pratique du tatouage va de
récent sondage IFOP effectué pour le compte pair avec la consommation télévisuelle. Or les
• Le tatouage est d’un grand quotidien de la presse, dix pour cent stars du petit écran et des médias en général
devenu une façon des adultes français auraient au moins un n’hésitent plus à exhiber leurs tatouages. Ils
d’individualiser tatouage. Sur les 90 pour cent restants, six pour pourraient ainsi favoriser, par désir d’imitation,
son corps et de cent envisagent d’y avoir recours. Toutefois, cette pratique, notamment chez les jeunes.
se démarquer lorsque l’on s’intéresse à la répartition de ces
de ses semblables, chiffres par différents groupes d’âge, on
surtout chez les jeunes. constate qu’un quart des 18-24 ans envisage de
Un marqueur sociologique
• Le tatouage est se faire tatouer alors qu’ils ne sont que deux Sur le plan sociologique, on observe que
statistiquement associé pour cent chez les plus de 35 ans. Dans tous les cette pratique est plus fréquente chez les
à certains traits pays occidentaux, la pratique du tatouage tou- ouvriers et employés que chez les cadres, et
de caractère : tendance che en priorité la jeune génération ; ce qui reste très marginale dans les professions intel-
aux addictions, prise conduit à penser que dans une ou deux généra- lectuelles supérieures. Les sympathies politi-
de risque, faible tions, près de 30 pour cent des individus seront ques sont également marquées par cette prati-
sociabilité. tatoués, et que cette proportion, autrefois réser- que, 23 pour cent des sympathisants du Front
• En pleine expansion, vée aux hommes, sera vraisemblablement la national étant tatoués, contre 14 pour cent chez
il reste mal perçu et même chez les hommes et chez les femmes. les Verts, 8 pour cent pour le PS et 6 pour cent
réduit les chances Les tatouages se concentrent généralement sur pour l’UMP (voir la figure 1).
de trouver un emploi. certaines parties du corps, qui dépendent de l’âge Les études sur les motivations des tatoués
et du sexe. Ainsi, chez les hommes, le bras est le font apparaître des différences d’une généra-

18 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p018021_guéguen_fp.qxp 27/06/11 8:56 Page 19

tion à l’autre. L’anthropologue Silke Wohlrab,


de l’Université de Goettingen en Allemagne, a
constaté que si, autrefois, le tatouage servait à
exprimer des aptitudes d’endurance physique
et des désirs de revendication sociale et d’iden-
tité de groupe, le tatouage est aujourd’hui
devenu une façon de se constituer une identité
personnelle, singularité corporelle que l’autre

MaxFX - Konstantinov - A. Trinitatov - Coka - Pojoslaw - K. Hildebrand Lau / Shutterstock


ne possède pas. Il deviendrait alors une compo-
sante de l’identité du soi. Ce n’est plus un mes-
sage social que l’on transmet, mais une carte
d’identité personnelle dont la lecture se fait sur
le corps. Cependant, le tatouage conserve égale-
ment son côté tribal, puisque Alden Roberts et
ses collègues de l’Université technique du Texas
à Lubbock ont montré que l’on trouve beau-
coup de tatoués dans l’entourage des personnes
tatouées. Il s’agit le plus souvent de membres
d’une même famille ou d’amis. Le tatouage est
donc aussi le reflet de l’appartenance à des
groupes sociaux. Les gangs américains présen-
tent ainsi des tatouages spécifiques permettant
d’en identifier les membres.
Quelles sont les caractéristiques psychologi-
ques des individus tatoués ? Les recherches

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 19


cp46_p018021_guéguen_fp.qxp 27/06/11 8:56 Page 20

23% les étudiants non tatoués. Ils admettent égale-


ment être plus attirés par les activités à risque.
Proportion des personnes

Ils déclarent consommer davantage de cigaret-


14%
tes et de drogues douces, avoir plus de parte-
naires sexuels et être l’auteur de davantage de
8%
vols dans des magasins.
6% Même si le tatouage est une pratique en déve-
tatouées

loppement, elle reste l’apanage d’une minorité


Front Verts PS UMP
National de personnes ; elle est associée à des stéréotypes
négatifs. Viren Swami, du Département de santé
publique de l’Université de Liverpool, et Adrian
Furham, du Département de psychologie du
1. La pratique scientifiques mettent en évidence des différen- Collège universitaire de Londres, ont présenté à
du tatouage diffère ces de personnalité. Ainsi, une étude menée des étudiants et des étudiantes des dessins de
selon la tendance auprès d’adolescents par T. Roberts et S. Ryan a corps de jeunes femmes vêtues d’un maillot de
politique. Une façon
montré que les adolescents ayant un tatouage bain où apparaissait, selon le cas, un tatouage sur
parmi d’autres
permanent présentent des conduites à risques le haut du pli de l’aine ou sur la partie supérieure
de distinguer l’électorat
de droite de celui
nettement plus importantes que les adolescents du bras ou les deux ou encore aucun tatouage.
d’extrême droite. non tatoués. Ainsi, dans une de leurs enquêtes On demandait aux observateurs d’évaluer la
portant sur près de 600 adolescents, garçons et personne en termes d’attrait physique, de
filles, âgés de 16 ans en moyenne, ils ont observé mœurs sexuelles et même de probabilité de
que 83 pour cent des adolescents tatoués ont boire de l’alcool. Les résultats ont révélé que les
avoué avoir déjà eu des relations sexuelles, jeunes femmes ont été perçues comme étant
contre 36 pour cent chez les non tatoués. moins belles, plus susceptibles d’avoir des
mœurs légères et plus de probabilités de boire
La psychologie du tatoué de l’alcool lorsqu’elles portaient un tatouage.
Cette perception se trouvait accentuée dans le
De même, diverses conduites addictives ont cas où la jeune fille portait deux tatouages. Ces
été étudiées : chez les adolescents tatoués, appréciations étaient aussi celles de personnes
63 pour cent confient avoir fumé au cours des portant elles-mêmes des tatouages ou envisa-
30 derniers jours, contre 26 pour cent chez les geant de se faire tatouer. Selon les auteurs de ces
non tatoués. On retrouve les mêmes propor- études, même à une époque où la pratique du
tions en ce qui concerne la consommation de tatouage s’est banalisée (notamment en
marijuana et l’intoxication alcoolique aiguë, ou Grande-Bretagne), la présence du tatouage sur
binge drinking. Par ailleurs, 54 pour cent des le corps d’autrui activerait des représentations
tatoués ont avoué avoir participé à une bagarre bien ancrées associant cette pratique aux indivi-
au cours de l’année qui avait précédé l’enquête, dus marginaux, transgressant les normes.
contre 32 pour cent des non tatoués. Enfin, L’évaluation négative du tatoué a été confir-
d’après cette enquête, l’absentéisme et l’échec mée par d’autres travaux montrant que les por-
scolaire sont trois fois supérieurs chez les ado- teurs de tatouages sont perçus comme ayant des
lescents tatoués que chez les non tatoués. aptitudes sociales moins développées. Ainsi,
Pour les psychologues, ce n’est pas la présence John Seiter et Sarah Hatch de l’Université d’État
du tatouage qui explique cette série de tendan- de l’Utah à Logan ont montré que le niveau de
ces, mais plutôt le fait que des personnalités compétence, de sociabilité et d’extraversion de
enclines à adopter de tels comportements à ris- porteurs de tatouages était inférieur à celui attri-
que sont attirées par les tatouages. Quoi qu’il en bué aux mêmes personnes ne portant pas de
soit, les psychologues incitent les personnes pre- tatouage. Selon ces psychologues, ces évaluations
nant en charge des adolescents à surveiller plus sont en accord avec les raisons qui poussent les
attentivement ceux qui ont ou veulent avoir des individus à se faire tatouer. Si, en se tatouant, il
tatouages. Ces derniers pourraient présenter une s’agit pour les personnes d’affirmer une volonté
fragilité plus importante aux comportements de transgresser les normes de l’apparence, d’ex-
risqués et nécessiter de ce fait une attention et primer un désir d’individualité, il est normal que
une prise en charge plus prononcée. les porteurs de tatouages soient perçus comme
D’autres travaux ont confirmé ces résultats. moins sociables ou plus introvertis.
David Drews et ses collègues du Collège Si ces travaux semblent indiquer un effet
Juniata à Huntingdon en Pennsylvanie ont négatif des tatouages, il faut se garder de généra-
montré que les étudiants tatoués se décrivent liser. Le psychologue David Wiseman du
comme plus aventuriers, moins conformistes, Brookdale Community College à Lincroft dans le
plus créatifs, artistiques et individualistes que New Jersey a retouché une photographie d’une

20 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p018021_guéguen_fp.qxp 27/06/11 8:56 Page 21

femme de façon à ce qu’elle présente un


tatouage, deux ou aucun sur les deux bras (les
motifs représentaient un treillis métallique et
une croix). On présentait ces photographies à
des étudiants en leur disant qu’il s’agissait d’une
jeune enseignante. Ils devaient alors lire un avis
élogieux rédigé à son propos par le supposé chef
de département à propos de cette personne. Il y
était question d’une personne pertinente, inno-
vante sur le plan pédagogique, préoccupée par
les progrès de ses élèves. Après avoir lu cette des-
cription, les étudiants devaient évaluer la jeune
chargée de cours en termes de motivation, d’or-
ganisation, de sensibilité, de créativité pédagogi-
que, et ils devaient indiquer à quel point ils la
considéraient comme une bonne enseignante et
recommanderaient de suivre ses cours.
Dans ces conditions, la personne a été perçue
plus positivement lorsqu’elle portait un
tatouage, et encore davantage quand elle en
arborait deux. Selon D. Wiseman, la présence
d’un tatouage caractériserait une personne en
phase avec les aspirations de la jeunesse et les
tendances esthétiques (on note que 33 pour
cent des étudiants ont déclaré eux-mêmes avoir
un ou plusieurs tatouages) ce qui la rendrait
plus proche des élèves.
Australie, auprès de divers employeurs, a mon- 2. Le mot tatouage
tré la réticence de ces derniers à embaucher une vient du tahitien tatau qui
Le mythe du légionnaire signifie dessiner.
personne tatouée : à l’exception du secteur du
Des effets positifs du tatouage sont ainsi bâtiment, le tatouage est perçu négativement – Les peuples polynésiens
utilisent cet art pour
occasionnellement relevés. Par exemple, nous tout particulièrement dans le secteur de la vente,
signifier le statut social.
avons demandé à des étudiants d’une licence du tourisme et des soins de beauté.
professionnelle de ressources humaines dans le Peut-on déduire la personnalité d’un indi-
cadre de cours de recrutement, d’examiner des vidu de son tatouage ? Sachant, par exemple,
curriculum vitae de candidats à des emplois que les personnes tatouées déclarent avoir
d’ouvriers, de cadres ou des métiers de l’armée davantage de partenaires sexuels, un homme
ou de la police. Le CV comportait les photos voyant une jeune femme tatouée pourrait pen-
d’identité des personnes. Nous avons aussi ser que cette dernière est plus ouverte à ses
demandé aux évaluateurs de prendre connais- avances. De fait, les jeunes gens tirent ce genre
Bibliographie
sance des pages Web issus de réseaux sociaux où de conclusion. Nous l’avons vérifié dans une
figuraient ces personnes ; il apparaissait que expérience où des jeunes filles en maillot de J. Koch et al., Body art,
certains de ces candidats portaient un tatouage bain sur une plage, tatouées ou non, abordaient deviance, and american
sur la poitrine ou l’épaule. des garçons et leur demandaient quelle était la college students, in
Les résultats ont montré que si la présence du probabilité, selon eux, qu’elle accepte de cou- Social Science Journal,
tatouage a un impact négatif sur la perception cher avec eux le soir même. vol. 47, pp. 151-161,
des candidats à des postes de cadres, elle n’en a Les garçons n’ont fait aucune différence lors 2010.
aucune sur l’évaluation des candidats aux postes de l’évaluation de l’attrait physique en présence C. Sanders et al.,
d’ouvriers, et constitue même un avantage pour ou en l’absence de tatouage, mais ils ont estimé Customizing the body :
le poste de militaire. Ainsi, les stéréotypes liés que les jeunes filles tatouées accepteraient plus The art and culture of
tattooing, Temple
aux tatouages (préjugés de classe ou de groupes facilement un rapport sexuel dès le premier
University Press, 2008.
sociaux) influent sur le jugement : le tatouage soir. Ce genre de raccourci, fondé sur des sté-
D. Drews et al.,
symbole de l’aventurier ou du baroudeur se réotypes d’image, peut prêter à des malenten-
Behavioral and
révèle pertinent pour un militaire, mais joue en dus. D’un côté, les jeunes femmes pourraient self-concept differences
défaveur d’un cadre. Si ces résultats sont obser- avoir recours au tatouage pour des raisons in tattooed and
vés dans le cadre de simulations d’évaluation et esthétiques ou d’identité, de l’autre les hommes nontattooed college
de recrutement, il semble que la réalité confirme y trouveraient – parfois abusivement – une students, in Psychol.
ces attentes. Une étude réalisée par le dermato- connotation sexuelle. Ne faisons pas dire aux Reports, vol. 86,
logue Phillip Bekhor de l’Hôpital de Parkville en tatouages ce qu’ils ne disent pas ! I pp. 475-481, 2000.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 21


cp46_p022026_brokenhagen.xp 27/06/11 8:58 Page 22

Psychologie
Comportement

Ada Borkenhagen,
psychologue et
psychothérapeute,
enseigne à l’Université
Le corps
de Leipzig.
à la carte
Implants mammaires, liposuccion ou chirurgie
faciale : en dix ans, le nombre d’opérations
de chirurgie esthétique a doublé dans le monde.
Que reflète cette course à l’optimisation du corps?

« l s’agissait de lutter contre ce vieillisse- bien plus rapidement en lui offrant de beaux

En Bref
I ment sournois, lui ordonner ferme-
ment de ne revenir que dans dix ans.
Je voulais me payer une nouvelle tête.
J’avais découvert que j’étais moi-
même mon bien le plus précieux et que j’avais
mérité ce cadeau onéreux, un lifting. À l’occa-
sion je me ferai aussi un peu corriger le nez. »
vêtements, des coupes de cheveux, des
implants en silicone ou un lifting. Si le budget
est épuisé, il faut recharger le compte avec de
vrais euros par SMS.
Les parents et les enseignants dénoncent le
fait que le jeu donne aux jeunes filles un idéal
de beauté fatale et de femme objet écervelée.
• En France comme
La romancière Benoîte Groult évoquait en ces Cependant, l’inventeur de Miss Bimbo, âgé de
ailleurs, de plus en
termes sa décision de subir une opération de 23 ans, considère son produit comme un diver-
plus de femmes et
chirurgie esthétique. Comme elle, nombre de tissement inoffensif. Les chiffres révèlent pour-
d’hommes subissent
personnes entendent combattre les effets de tant qu’un nombre croissant de jeunes femmes
des interventions l’âge à l’aide de la médecine moderne. Au point mettent en pratique leur désir d’auto-optimisa-
de chirurgie esthétique. que la restauration de la physionomie serait tion. Par exemple, en Allemagne, la Société de
• Ces individus en devenue un symbole de statut social. chirurgie plastique et esthétique a révélé une
tireraient un bénéfice Les interventions plastiques ne font plus forte augmentation du nombre de patients
mental, mais aucune seulement partie du quotidien des stars du dans son rapport de 2010. Un tiers des person-
étude à long terme grand ou du petit écran, comme le montre le nes concernées est âgé de 18 à 30 ans.
n’a encore été réalisée. succès du jeu virtuel Miss Bimbo . L’inventeur L’intervention la plus prisée des jeunes femmes
• Une meilleure français de ce jeu a commercialisé dans un pre- est l’augmentation mammaire. Le nombre
confiance en soi et mier temps une version française en 2008, qui d’hommes est également en hausse ; chez eux,
la peur de ne plus être a été immédiatement suivie d’une version ce sont les interventions sur les paupières (blé-
adapté au « marché anglaise. Depuis, des millions de jeunes filles pharoplastie) qui arrivent en première place.
des rencontres » sont s’enregistrent sur Internet pour prendre soin Aux États-Unis, la chirurgie esthétique
les principales de leur Miss Bimbo virtuelle. Le jeu consiste à constitue aujourd’hui la branche de la méde-
motivations. Parfois, investir intelligemment un capital initial de cine qui connaît la progression la plus rapide.
des troubles de l’image 1 000 dollars pour que l’avatar gagne des D’après les données de la Société américaine
corporelle sont la cause points et atteigne le niveau suivant. Il est aussi des chirurgiens plasticiens, les Américains ont
de cette demande. possible d’acheter diverses formations à sa dépensé en 2009, malgré la crise économique,
poupée, d’un QI initial de 70, mais on évolue près de dix milliards de dollars pour plus de

22 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p022026_brokenhagen.xp 27/06/11 8:58 Page 23

Piotr Marcinski / Shutterstock


12 millions d’interventions esthétiques – une cuisses, les fesses et les seins. Deux femmes sur 1. Les implants
hausse de près de 70 pour cent au cours des trois pensent que la chirurgie plastique fait par- mammaires représentent
neuf dernières années. Certains patients n’ont tie dorénavant de l’évolution de la société et l’essentiel des actes
que 13 ans. Si les chirurgiens sérieux n’opèrent 74 pour cent trouvent que c’est à la mode. Sont- de chirurgie plastique
que les patients majeurs, ce genre d’interven- elles pour autant prêtes à passer à l’acte ? Car pratiqués sur
tions n’est pas interdit sur les jeunes, à condi- l’attirance se mêle à la crainte : 71 pour cent des les jeunes femmes.
tion que les parents donnent leur accord. personnes interrogées reconnaissent avoir peur
de la chirurgie esthétique, ce chiffre atteignant
En France, même 81 pour cent chez les 18-24 ans.
Dans un sondage réalisé en Allemagne, il
300000 interventions apparaît qu’un tiers des personnes interrogées
La Société internationale de chirurgie esthé- estiment que chacun est libre d’avoir recours à
tique a réalisé une grande enquête faisant état la chirurgie pour modifier son corps. La moitié
de 17 millions d’opérations plastiques de par le considère que les opérations esthétiques ne se
monde en 2009. La France arrive en 14e posi- justifient que si elles soulagent une souffrance
tion, avec 300 000 opérations par an, mais, en et un sixième seulement y est opposé par prin-
Allemagne, on évalue à 800 000 le nombre d’in- cipe. Pour une personne sur quatre, ce genre de
terventions se répartissant en 500 000 opéra- pratique est exclu d’avance en raison d’un coût
tions classiques et 300 000 interventions plus trop élevé. À peu près dix pour cent des person-
légères, telles que le remplissage des lèvres ou le nes interrogées dans ce sondage – presque
traitement des rides par injection de toxine autant d’hommes que de femmes – se sont déjà
botulique (botox) ou d’acide hyaluronique. À fait opérer ou comptent le faire prochaine-
Berlin ou à Hambourg, un « forfait botox » ment. Toujours en Allemagne, un autre son-
promet une absence totale de rides pendant dage a révélé que 68 pour cent des adultes ne
un an, pour la somme de 600 euros. sont pas satisfaits de leur apparence, et une
En 2010, un sondage réalisé par l’Institut jeune fille sur quatre accepterait une opération
Harris pour le magazine Top Santé a révélé que esthétique si cette dernière lui était offerte. Les
87 pour cent des femmes françaises souhaite- opérations les plus prisées sont le raffermisse-
raient modifier un élément de leur corps. Le ment de la paroi abdominale et des seins, ainsi
ventre vient en première position, suivi par les que les liposuccions.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 23


cp46_p022026_brokenhagen.xp 27/06/11 8:58 Page 24

2. Beauté virtuelle. la mode et s’accordent aussi avec les sandales et


Depuis 2008, on peut autres « tongs » de plage.
trouver le jeu Pourquoi un nombre croissant de personnes
Miss Bimbo sur internet. considèrent-elles qu’il est important d’avoir
Les utilisateurs – surtout
une apparence aussi « parfaite » que possible ?
des filles – doivent
Les sociologues considèrent la tendance à
changer régulièrement
les vêtements, la coupe l’ajustement physique par chirurgie esthétique
de cheveux, mais aussi comme une conséquence de l’individualisation
le nez ou la poitrine croissante de notre société, corollaire du déclin
de leur personnage. de la famille. La décomposition d’un nombre
croissant de familles stimule l’implication de
chacun dans la création d’une identité auto-
nome, indépendante d’autrui. L’identité se défi-
nit de moins en moins par rapport à la famille,
au lieu de vie ou à l’appartenance à une catégo-
rie professionnelle. L’apparence joue davantage
ce rôle qu’auparavant.
Aujourd’hui, les relations sociales durent
En fait, aucune partie du corps ne semble rarement toute une vie. Dans un contexte de
épargnée par cette logique d’optimisation. changement permanent, la recherche de nou-
En 2007, la gynécologue Sarah Creighton et la veaux partenaires est bien souvent un enjeu
psychologue Lih Mei Liao, de l’Hôpital du important, quel que soit l’âge. Les hommes
Middlesex au Royaume-Uni, ont mis en garde comme les femmes pensent avoir plus de chan-
contre le nombre croissant de chirurgies plas- ces sur le « marché des rencontres » s’ils optimi-
tiques génitales en Angleterre. D’après les don- sent leur apparence. Certaines études américai-
nées du Service britannique de la santé, le nes réalisées au cours de ces dix dernières
nombre de réductions des petites lèvres de la années ont montré que la recherche d’un parte-
vulve a presque doublé au cours des cinq der- naire peut effectivement contribuer à la déci-
nières années, le plus souvent pour des raisons sion de se faire opérer.
« esthétiques », constituant aujourd’hui un La mode joue évidemment un rôle de pre-
marché en soi. mier plan : les vêtements sont aujourd’hui deve-
D’autres parties du corps, tels les pieds, sont nus plus transparents et soulignent les formes
entrées dans le champ d’action des chirurgiens plus qu’ils ne dissimulent le corps, lequel doit
plasticiens : en 2003, des spécialistes new-yor- donc être à la hauteur… Et comme les opéra-
kais ont fait état dans Vogue d’un nombre crois- tions esthétiques sont plus sûres et moins chè-
sant de demandes de rectifications esthétiques res qu’auparavant en raison des progrès médi-
des pieds, afin qu’ils entrent dans les escarpins à caux réalisés, il n’est plus nécessaire d’avoir un
gros salaire pour pouvoir s’offrir une interven-
tion de chirurgie esthétique.
Coûts et risques Que dire des médias, qui nous submergent
d’images de corps idéalisés ? Sur chaque pan-

L a sécurité sociale ne rembourse pas les opérations esthétiques qui


ne sont pas jugées médicalement nécessaires. Le coût d’une aug-
mentation mammaire est de l’ordre de 4 000 euros en France. Pour
neau publicitaire, un sourire étincelant. Sur les
écrans de télévision, des mannequins irrépro-
chables. Dans les magazines, les photos de fem-
refaire son nez, on doit payer environ 3 000 euros. La gamme des prix mes présentées dans les publicités sont parfois
peut varier notablement ; dans certains cas, une opération en appelle des composites réunissant les jambes d’un
une autre, et évidemment des coûts supplémentaires… Qui plus est, les mannequin, les mains d’un autre, le visage d’un
implants mammaires doivent être renouvelés au bout d’un certain temps, troisième... La publicité a contribué à mettre en
nécessitant de nouvelles opérations. avant des corps parfaits. Aujourd’hui, une
Les complications possibles de la chirurgie esthétique sont les infec- apparence jeune et attrayante est synonyme de
tions, les lésions nerveuses permanentes (par exemple des nerfs faciaux réussite sociale.
ou des mamelons), les hémorragies, la prolifération incontrôlée de cica- Ces images sont des fictions esthétiques et
trices, les thromboses, le rejet des implants ou la mort tissulaire. Même non des représentations de corps réels – ce qui
sans erreur médicale, ces complications ne peuvent pas être exclues. Les n’empêche pas nombre de personnes de pren-
risques varient toutefois selon les interventions. Pour une liposuccion, une dre ces photos comme modèles. Ainsi, une
correction est nécessaire dans 10 à 50 pour cent des cas. Lors des inter- enquête de 2007 de la psychologue Sherrie
ventions sur les paupières (inférieures et supérieures) la proportion des Delinsky, de la Faculté de médecine Harvard à
corrections est inférieure à un pour cent. Boston, a montré qu’une consommation accrue
de magazines et autres médias où figurent ces

24 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p022026_brokenhagen.xp 27/06/11 8:58 Page 25

modèles augmente le souhait de recourir à une port avec le travail, le couple, etc.). Cette catégo-
intervention plastique. risation est théorique, car, en pratique, les deux
D’après une étude de l’Institut des sciences types motifs sont souvent avancés pour justifier
de la communication de l’Université de une intervention. En ce qui concerne les raisons
Munich, plus de 1 250 émissions sur le thème de intrinsèques, une enquête réalisée en 2009 par la
la chirurgie plastique sont passées entre février psychologue Canice Crerand, de l’Hôpital pédia-
et mai 2003 à la télévision allemande, dont trique de Philadelphie, suggère que les femmes
huit pour cent étaient des « spectacles chirurgi- attendent d’une augmentation mammaire une
caux ». Ce type d’émissions relativement récent meilleure santé mentale, une meilleure qualité de
est venu des États-Unis : des candidates peuvent vie et une meilleure confiance en elles. Et quand
y gagner une opération pour corriger leur nez, elles invoquent des raisons extrinsèques, elles
un lifting ou un raffermissement abdominal. disent en attendre une relation amoureuse plus
Outre-Atlantique, l’émission attire chaque harmonieuse. Dans tous les cas, l’insatisfaction
semaine près de dix millions de téléspectateurs. vis-à-vis de son propre corps est la raison princi-
pale du désir d’intervention.
Une tendance télévisuelle En 2009, les psychologues Charlotte Markey,
de l’Université Rutgers à Camden, dans le New
controversée Jersey, et Patrick Markey, de l’Université
Les émissions suivent globalement toutes le Villanova, en Pennsylvanie, ont recherché les
même modèle. On présente la candidate et on raisons pour lesquelles les femmes se soumet-
décrit sa souffrance. Des scènes simulées, par tent à des interventions chirurgicales esthéti-
exemple des moqueries durant l’enfance, font ques. Ils ont identifié quatre facteurs qui jouent
comprendre au spectateur que la chirurgie un rôle prépondérant : un mécontentement
esthétique est la seule solution possible ! général vis-à-vis de son propre corps, le désir de
Dans l’émission « Le vilain petit canard... corriger un défaut bien précis (par exemple des
Enfin belle ! », qui est considérée comme le pro- oreilles décollées, un nez busqué), l’expérience
totype des shows télévisés consacrés à la beauté, d’une stigmatisation sociale (des moqueries
les candidates sélectionnées se rendent pendant durant l’enfance) et les modèles véhiculés par les
trois mois dans un « camp de beauté », où elles médias. Une insatisfaction générale par rapport
travaillent leur image avec l’assistance de coa- à son propre corps est le facteur déterminant. 3. Un lifting pendant
la pause déjeuner ?
ches sportifs, de diététiciens et surtout de chi- Les personnes ayant subi une intervention se
Sans aucun problème,
rurgiens plasticiens. Les candidates, célibataires sentent-elles mieux après l’opération ? En 2004, promet la publicité pour
ou mariées, avec ou sans enfants, employées, Roberta Honigman et ses collègues, de l’Institut le botox. Lors de
travailleuses indépendantes, en reconversion de recherche sur la santé mentale à Melbourne, ces interventions, les rides
professionnelle ou femmes au foyer, ne dispo- en Australie, ont analysé un total de 37 études seraient effacées en un
sent d’aucun miroir dans l’enceinte du camp traitant de cette question. Le résultat montre clin d’œil. Même les
pour observer leur propre image : ce n’est qu’à que le bien-être mental des sujets est presque hommes y recourent
la fin de l’émission qu’elles découvrent le résul- toujours amélioré après une intervention de désormais.
tat – sous l’œil des caméras, bien entendu.
Pleurant de joie, les femmes commentent leur
nouveau nez ou leur augmentation mammaire
par des propos tels que : « Je suis enfin la per-
sonne que j’ai toujours voulu être ! »
Pour être acceptées dans ce type d’émissions,
elles ont intérêt à se plaindre d’un manque de
confiance en elles, d’une image de soi négative
et d’une insatisfaction vis-à-vis de leur propre
corps. Autant de choses auxquelles l’émission
doit remédier. Ces émissions sont très suivies
mais suscitent également des réserves : pour-
quoi vouloir se conformer aux normes médiati-
ques ? Ne peut-on pas s’accepter tel qu’on est ?
La beauté ne peut-elle être naturelle ?
Pourquoi tant de personnes – le plus souvent
des femmes – souhaitent-elles avoir recours à la
Altafulla / Shutterstock

chirurgie esthétique ? On peut identifier deux


types de raisons : des raisons internes (intrinsè-
ques, liées à la personnalité, à la perception de
soi) et des raisons externes (extrinsèques, en rap-

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 25


cp46_p022026_brokenhagen.xp 27/06/11 8:58 Page 26

plus peut-on avancer que la plupart des person-


nes opérées semblent plus satisfaites de leur
corps après l’intervention – du moins pendant
les deux premières années, car le succès de l’in-
tervention n’a pour l’instant pas été étudié sur
une plus longue durée.
Selon l’état actuel des connaissances, la plu-
part des personnes recourant à la chirurgie
plastique semblent souffrir davantage que la
moyenne de la population de dysmorphopho-
bie : elles sont obsédées par une imperfection
imaginaire de leur corps et ressentent l’envie
irrépressible de vérifier sans cesse leur appa-

Franz Pfluegl / Shutterstock


rence dans un miroir. Elles passent une grande
partie de leur temps à cacher ce défaut imagi-
naire. Le temps passant, elles développent de
tels blocages psychiques qu’elles s’isolent de
leur environnement social. Cette réalité a été
mise au jour par de nombreuses enquêtes, qui
montrent qu’entre 2 et 15 pour cent des per-
4. Adapter le pied chirurgie esthétique. Peu nombreux sont ceux sonnes subissant une chirurgie plastique pré-
à la chaussure. qui ne tirent aucun profit des interventions, et sentent des signes de dysmorphophobie.
Les augmentations très rares ceux qui se sentent moins bien. Il
mammaires, liftings et s’agit généralement de jeunes clients déjà insa-
raffermissements tisfaits de précédentes interventions. Ceux qui
Imperfections imaginaires
abdominaux ne sont pas ne voulaient corriger qu’un petit défaut corpo- En 1997, Katherine Phillips, de l’Université
les seuls à augmenter :
rel et ceux qui pensaient améliorer leur relation Brown à Providence aux États-Unis, a demandé
certaines femmes
se font modifier les pieds
amoureuse grâce à l’opération n’en tirent pas à 188 patients souffrant de dysmorphophobie
pour mieux enfiler vraiment profit non plus. Pas davantage que les quelles étaient les zones corporelles qu’ils
les escarpins à la mode. patients aux attentes démesurées, ni ceux souf- voyaient déformées. Les problèmes de peau
frant de dépression, d’anxiété ou de maladie venaient en tête (65 pour cent), suivis par les
mentale. cheveux (55 pour cent), le nez (39 pour cent), les
La question de savoir si les patients présen- yeux (19 pour cent), les jambes (18 pour cent) et
tent des signes de maladie psychiatrique a sur- enfin les seins chez les femmes et les pectoraux
tout été examinée chez les patientes portant des chez les hommes (chacun 14 pour cent).
implants mammaires. Tandis que certaines étu- Ces malades rêvent souvent de soulager leurs
Bibliographie des des années 1960 et 1980 avaient montré que tourments grâce au scalpel ; c’est pourquoi il fau-
les femmes en question présentaient des traits drait que les chirurgiens plastiques s’assurent au
C. Markey et al.,
Correlates of young
de caractère particuliers, les enquêtes plus cours de la consultation que leur patient ne souf-
women’s interest in récentes, mieux standardisées, les ont précisés : fre pas de ce trouble. Le fait que les personnes
obtaining cosmetic trois études indépendantes, datant de 2003 et concernées soient presque toujours insatisfaites
surgery, in Sex Roles, 2004, ont montré que les patientes dotées d’im- du résultat – même si l’intervention a été un suc-
vol. 61, pp. 158-166, plants mammaires suivent une psychothérapie cès selon les règles de l’art – est un signe caracté-
2009. et prennent des médicaments psychotropes ristique de problèmes encore plus profonds. Peu
C. Crerand et al., plus souvent que la moyenne de la population après la correction, certains de ces patients trou-
Psychological ou que des patientes ayant fait rectifier d’autres vent une autre partie de leur corps hideuse et
considerations régions de leur corps. Au-delà de telles observa- demandent une nouvelle intervention.
in cosmetic breast tions, il est difficile de savoir si les patientes se Les opérations esthétiques sont devenues
augmentation, in Plastic sentent mieux après l’opération, car ces enquê- pour beaucoup un moyen d’accroître leur pou-
Surgical Nursing, tes sont faussées par le phénomène dit de voir d’attraction ou de séduction, de modeler
vol. 27, pp. 146-154,
réduction de la dissonance cognitive. leur image, au même titre que les régimes et
2007.
Ainsi, quand on leur demande d’estimer l’entraînement dans les salles de sport. Les per-
R. Honigman et al.,
l’utilité de cette opération coûteuse qu’elles ont sonnes qui se font opérer pour des raisons
A review of psychosocial
outcomes for patients
voulu se payer, elles ont tendance à avoir une esthétiques ne présentent pas de caractéristi-
seeking cosmetic approche positive. En effet, qui admettrait dans ques psychologiques particulières et tirent le
surgery, in Plastic ces conditions avoir pris une mauvaise déci- plus souvent un profit mental des interven-
Reconstructive Surgery, sion ? Il se pourrait, par conséquent, que les tions. Les petites interventions feront-elles
vol. 1, pp. 1229-1237, effets positifs décrits par les patients ne soient bientôt partie de notre quotidien au même titre
2004. pas aussi positifs qu’ils le prétendent. Tout au que les appareils dentaires ? I

26 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp046_p027_pub.xp.qxp 23/06/11 15:28 Page 17
cp46_p028031_distrib_riche_baumard_fp.qxp 27/06/11 10:32 Page 28

Psychologie
sociale

Les inégalités
sont-elles acceptables ?
Nicolas Baumard
est psychologue,
Différences de salaires, rémunérations des grands patrons,
philosophe et évasion fiscale : l’opinion publique demande une redistribution
anthropologue
à l’Université des richesses, mais sans pénaliser ceux qui innovent.
de Pennsylvanie.
Comment concilier ces exigences antinomiques ?

rendre aux riches pour donner aux

P
de mieux apprécier la notion de mérite et les
pauvres, l’idée n’est pas nouvelle. Elle réactions des uns ou des autres vis-à-vis des dif-
En Bref refait surface avec une force toute par- férents systèmes de distribution des richesses.
ticulière depuis quelques années.
• En France et dans
Bouclier fiscal, avantages accordés Tout le monde veut
de nombreux pays
aux PDG de grandes entreprises, scandales
d’Europe, les inégalités
mêlant la politique et le nom de certaines gran- la justice sociale
de salaires restent
des fortunes : tout cela heurte une partie de Si les gens ont des opinions divergentes sur
mal perçues. Dans
l’opinion qui se verrait revenir à un modèle ce sujet, ils ont néanmoins un sens de l’équité
d’autres pays comme
plus « distributif ». Les inégalités sont parfois qui est à peu près le même partout dans le
les États-Unis, elles sont
scandaleuses, aux yeux de certains. monde, quels que soient les modèles sociaux ou
acceptées.
Pour d’autres, il est désastreux de priver des culturels. C’est la grande leçon que livrent les
• Dans les sociétés qui fruits de leur travail ceux qui ont réussi. Les sciences cognitives et la psychologie du sens
récompensent l’effort personnes au revenu élevé ne comprennent pas moral depuis quelques années (voir l’encadré
individuel, les variations toujours que la moitié de leurs gains soient page 30). Ce sens de l’équité s’appuie notam-
de salaire seraient reversés à la collectivité. Certaines d’entre elles ment sur une perception intuitive et très répan-
acceptées, car elles s’expatrient pour ne plus subir un système fis- due de la notion de mérite. Dans nos expérien-
refléteraient des efforts cal qu’elles trouvent décourageant pour la libre ces de laboratoire, nous avons par exemple
différents. entreprise. En 2007, le gouvernement français raconté l’histoire suivante à des enfants de
• Selon les Européens, avait pris des mesures pour enrayer cette fuite petite section. Amélie et Hélène sont deux fil-
la société ne des capitaux, mesures dénoncées par certains lettes qui préparent ensemble des petits
récompense pas comme un « cadeau fait aux riches » et récem- gâteaux. Hélène se lasse très vite de cuisiner et
l’effort. Les Américains, ment supprimées. part jouer avec ses voitures. Amélie, quoique
pensent le contraire. Comment concilier la justice sociale et la fatiguée, continue à faire les gâteaux. À la fin de
Ces divergences ont récompense du travail individuel ? La question l’histoire, lorsque les gâteaux sont prêts, les
une origine historique est ancienne, mais les réponses sont – en par- enfants doivent donner un gâteau à Amélie et à
et géographique. tie – nouvelles. Comme nous le verrons, les Hélène. Ils ont alors le choix entre un gros et un
sciences cognitives et la psychologie permettent petit gâteaux. Que font les enfants ? Ils recon-

28 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p028031_distrib_riche_baumard_fp.qxp 27/06/11 10:32 Page 29

naissent que les deux fillettes ont autant envie Si, à l’inverse, la société est très méritocratique,
l’une que l’autre du gros gâteau. Néanmoins, ils alors les inégalités sont acceptables.
estiment dans leur grande majorité que c’est
Amélie qui doit recevoir le gros gâteau. Il serait Le mérite doit-il
injuste, estiment les enfants, qu’Hélène reçoive
plus alors qu’Amélie a passé plus de temps à être récompensé ?
préparer les gâteaux. Quelles réalités sociales et économiques cor-
Les enfants ont très tôt le sens du mérite et respondent à ces cas de figure ? Une société dans
d’une justice liée à l’effort fourni. Dès lors, on laquelle la rémunération n’est pas liée de façon
s’attend à ce que cette perception perdure dans fiable à l’effort est, par exemple, une société de
l’âge adulte et que les gens soient choqués par privilèges, de castes, où la mobilité sociale est
une société totalement égalitariste qui donne- faible (l’ascenseur social ne fonctionne pas). Les
rait la même chose à chacun quel que soit l’ef- sociétés où, par exemple, les diplômes ne sont
fort fourni. Pour tester l’importance du mérite pas valorisés portent en elles la menace de disso-
dans la distribution des revenus, Gregory cier la rémunération de l’effort. Les entreprises
Mitchell et ses collègues de l’Université d’État où les personnes ne progressent pas au cours de
du Michigan ont demandé à des participants leur carrière et où l’effort n’est pas récompensé
de choisir, pour une société imaginaire, la dis- présentent ce risque. Lorsqu’un employé a peu
tribution des revenus qui leur semblait la plus de chances d’être promu s’il fait des efforts et s’il
juste. Certaines distributions étaient très iné- obtient de bons résultats, et que sa progression
galitaires, d’autres moins. Les revenus moyens ne tient qu’à des critères généraux tels que l’an-
étaient plus ou moins élevés. Par ailleurs, les cienneté, la corrélation entre effort et rétribu-
chercheurs ont fait varier le lien entre revenu tion est faible. Les expériences de psychologie
et effort : pour certaines sociétés, les deux montrent que, dans ce cas, les gens se pronon-
étaient étroitement liés, dans d’autres, il n’y cent en majorité pour un modèle égalitaire, avec
avait quasiment pas de lien entre l’effort des une forte redistribution des richesses ; dans ces
individus et leurs revenus. conditions, ils admettent peu les inégalités. Dans
Cette expérience a révélé que, contrairement leur ensemble, les Européens semblent être de 1. D’un côté
à ce que pensent de nombreux économistes, la ceux-là : ils pensent que les possibilités de pro- les riches, de l’autre
richesse absolue n’est pas la priorité des partici- gression dépendent peu de l’effort de chacun. les pauvres ? Dans
quelle mesure – et à
pants ; ce qui compte avant tout, c’est la justice. En revanche, dans les modèles sociaux très
quelles conditions –
Les participants préfèrent une société pauvre et méritocratiques (où l’effort est directement
les peuples acceptent-ils
juste à une société riche et injuste. Comment récompensé), les expériences de G. Mitchell une répartition inégale
définissent-ils alors la justice ? Est-ce une ques- montrent que les gens dans leur ensemble des richesses ? L’histoire
tion d’égalité ou bien d’équité ? Ni l’une, ni acceptent les inégalités, car elles leur semblent du pays, ainsi que des
l’autre. Tout dépend du mérite : s’il n’y a aucun justes. Les Américains, globalement, pensent facteurs géographiques,
rapport entre l’effort et la rémunération, alors que la société est méritocratique et donc que telle la taille du pays,
les participants préfèrent une société égalitaire. les inégalités ne sont pas scandaleuses. jouent un rôle notable.

Valdis torms - Sashkin / Shutterstock

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 29


cp46_p028031_distrib_riche_baumard_fp.qxp 27/06/11 10:32 Page 30

Bibliographie Ainsi, les individus sont opposés à une redis- sociaux pour aider les plus pauvres, les
tribution des richesses lorsqu’ils pensent que Américains considèrent les inégalités comme
N. Baumard, Comment l’on peut évoluer grâce à l’effort personnel ; en étant moralement acceptables et refusent de
nous sommes devenus revanche, ils y sont favorables quand la possi- taxer les plus riches pour aider les plus pauvres.
moraux : Une histoire
bilité de s’enrichir par hasard ou grâce aux Les Européens dépensent ainsi en moyenne deux
naturelle du bien
et du mal, Odile Jacob,
aides reçues est trop importante. C’est ce qui fois plus dans les programmes sociaux (santé,
2010. explique que les personnes ayant réussi finan- retraites, etc.) que les Américains (20 pour cent
cièrement sont généralement opposées à une du produit national brut contre 10 pour cent).
F. Dubet, Injustices ? :
l’expérience des trop forte redistribution. De leur point de vue, Cet écart est même de un pour cinq dans le
inégalités au travail, l’effort paye (puisqu’ils ont réussi) et la société domaine de la famille et de l’aide à l’emploi (res-
Seuil, 2006. est méritocratique et juste. Si les pauvres sont pectivement 2,5 contre 0,5 pour cent).
A. Alesina et al., pauvres, c’est que, contrairement à eux-mêmes Comment expliquer un tel écart entre les
Combattre les inégalités – les nantis –, ils n’ont pas fourni l’effort deux continents ? Les Européens sont beau-
et la pauvreté : nécessaire pour s’en sortir. coup plus nombreux à penser que les pauvres
les États-Unis On comprend, à travers cette analyse, que les sont pris au piège et qu’ils ne peuvent plus s’en
face à l’Europe, croyances en vigueur dans une culture ou un sortir par eux-mêmes. Un grand nombre
Flammarion, 2006. pays, déterminent sa tendance à adopter des d’Américains, en revanche, croient que l’effort,
G. Mitchell et al., politiques redistributives. Depuis une trentaine et non la chance, détermine le succès, et que les
Experiments behind the d’années, une divergence croissante s’est instal- pauvres ne sont en rien destinés à le rester. Les
veil : structural influences lée entre l’Europe et les États-Unis à ce propos. enquêtes montrent ainsi que 71 pour cent des
on judgments of social Alors que les inégalités sont plus ou moins sta- Américains pensent que les pauvres peuvent
justice, in Political
bles en Europe, elles explosent aux États-Unis. s’en sortir par eux-mêmes et 60 pour cent qu’ils
Psychology, vol. 24,
Un pour cent de la population des États-Unis sont paresseux. En Europe, 40 pour cent seule-
p. 519, 2003.
monopolise près du quart du revenu national ment des personnes interrogées pensent que les
T. Piketty, Attitudes
et possède près de 40 pour cent de la richesse pauvres peuvent s’en sortir par eux-mêmes et
vis-à-vis des inégalités
de revenus en France :
du pays. Vingt cinq ans plus tôt, ces chiffres 26 pour cent qu’ils sont paresseux. De même,
existerait-il étaient respectivement de 12 et 33 pour cent. selon 54 pour cent des Européens (mais seule-
un consensus, Dans le même temps, le revenu de la classe ment 30 pour cent des Américains), la chance
in Comprendre, vol. 4, moyenne a stagné, voire baissé. La situation est détermine le revenu.
pp. 209-242, 2003. encore pire pour les plus pauvres.
La réponse aux inégalités est elle aussi très dif-
férente d’un continent à l’autre. Alors que les
Le rôle des croyances
Européens se déclarent massivement opposés Logiquement, on s’attend à ce que de telles
aux inégalités et multiplient les dispositifs différences culturelles résultent des réalités
sociales locales : l’Amérique serait une terre
d’opportunités, ce qui expliquerait que les
Américains soient persuadés que chacun y a sa
Une justice pour tous chance. Les Européens, vivant dans des sociétés
moins mobiles, figées par les privilèges, seraient
P our un nombre croissant de biologistes, de psychologues et d’an-
thropologues, l’attachement à la justice est inscrit dans la nature
humaine. Les êtres humains seraient dotés d’un sens moral, une disposi-
convaincus que le succès est affaire de chance et
que le mérite n’y est pas pour grand-chose.
tion universelle et innée à la justice. Ce sens moral serait une adapta- Pourtant, les études économétriques montrent
tion à la vie en société : la survie dans l’espèce humaine passant quasi que la mobilité sociale est à peu près compara-
exclusivement par la coopération sociale, il serait devenu avantageux ble d’un continent à l’autre. S’il y a un avantage,
pour les individus de traiter les autres de façon équitable et d’être natu- il serait même en faveur de l’Europe ! Les
rellement disposés à ne pas prendre plus que leur part des fruits de la Européens les plus pauvres ont en effet un peu
coopération. Ce respect inné de la justice aurait fait d’eux de meilleurs plus de chances de progresser dans l’échelle
partenaires et aurait donc, à long terme, favorisé leur survie. sociale que les Américains les plus pauvres.
Aujourd’hui, c’est ce même instinct moral, né à l’époque où nous étions La société américaine n’étant pas plus mobile
des chasseurs-cueilleurs, qui expliquerait notre attachement indéfectible que la société européenne, ce n’est pas pour
au juste partage des richesses. cette raison que l’on croit, outre-Atlantique, que
Pour tous, le juste partage des richesses est celui qui se fonde sur le les pauvres méritent leur sort. Est-ce parce que
mérite : un plus grand travail mérite un plus grand salaire. Lorsque ce les Américains pauvres sont effectivement plus
principe est respecté, les inégalités sont morales. Certaines cultures « paresseux », parce qu’ils refusent de travailler
considèrent que le principe de mérite est effectivement à l’œuvre dans la et préfèrent toucher les aides sociales ? Cela ne
société, et acceptent les inégalités. En revanche, d’autres considèrent semble pas être le cas : là-bas, les pauvres travail-
que le mérite n’est pas récompensé, et que les inégalités sont immorales. lent en moyenne plus qu’ici. De surcroît, l’aide
sociale américaine est très loin d’être suffisante
pour pouvoir vivre sans travailler.

30 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p028031_distrib_riche_baumard_fp.qxp 27/06/11 10:32 Page 31

Dans un livre récent, Combattre les inégalités


et la pauvreté : les États-Unis face à l’Europe, les
économistes Alberto Alesina et Edward Glaeser,
de l’Université Harvard, livrent une explication
alternative : ces divergences culturelles seraient
l’effet des institutions politiques. Le système
américain défavoriserait les partis luttant pour
les minorités et les défavorisés. Ainsi, l’usage du
système majoritaire, l’avantage accordé aux

©Saint-Denis, musée d’art et d’histoire / I. Andréani


États les plus peuplés ou encore la nécessité
d’un consensus très large pour changer la loi
favoriseraient les classes sociales au pouvoir. À
l’inverse, les États européens apparaissent plus
démocratiques dans leur fonctionnement poli-
tique, notamment à travers la part plus impor-
tante accordée au système proportionnel lors
des élections.

Le poids de l’histoire politique


et économique
Les systèmes politiques européens défavori- teurs et l’importance de la redistribution (à tra- 2. En 1848,
seraient moins nettement les partis de gauche vers l’impôt sur le revenu, par exemple, et le les révolutionnaires
et par conséquent la diffusion des idées selon financement de services publics universels) s’en prennent le contrôle
lesquelles la pauvreté est subie plutôt que choi- sont trouvées augmentées. de la capitale et forcent
sie. À l’appui de cette idée, les statistiques mon- Inversement, la grande taille des États-Unis, Louis-Philippe à abdiquer,
trent que le scrutin proportionnel semble avoir l’isolement de la capitale, l’absence de défaite mettant fin à la Monarchie
un impact important sur l’opinion des élec- militaire font que le pouvoir y est toujours resté de juillet et préparant
la IIe République. Comme
teurs concernant les pauvres. Plus le scrutin très stable, et que les partis de gauche tout
en 1830, la présence
proportionnel occupe une place importante comme les syndicats n’ont jamais réussi à impo- des ouvriers dans
dans la vie politique d’un pays, plus l’idée que ser des modes de scrutins plus représentatifs. Au la capitale a été
le salaire est dû au hasard est répandue. bout du compte, suggèrent les deux économistes, un élément important pour
Comprenons-nous bien : ce n’est pas l’usage de des facteurs géographiques – par exemple, la la propagation des idées
la proportionnelle qui affecte le lien entre effort taille du pays – influent indirectement sur les en France. Ici, la prise
personnel et salaire. C’est l’usage de la propor- croyances des citoyens (à travers les systèmes de la barricade
tionnelle qui favorise les partis de gauche, et politiques qu’elles favorisent) et sur leurs juge- de la rue Fontaine au Roi
par conséquent la diffusion d’idées selon les- ments moraux concernant la redistribution. De et du faubourg du Temple
quelles les salaires perçus dépendent plutôt de fait, les statistiques montrent que plus un pays le 23 juin 1848.
privilèges, de rentes ou de cooptations… est petit, plus l’idée que le revenu dépend de la
Mais d’où vient une telle différence entre les chance (et non de l’effort) est répandue.
systèmes politiques américain et européens ? Quelle conclusion tirer de tout cela ? Si per-
Selon A. Alesina et E. Glaeser, une partie de sonne n’admet quelque forme que ce soit d’in-
cette différence résulte une fois encore d’une justice, le lien entre effort personnel et rétribu-
lutte de pouvoir entre les groupes défendant les tion des richesses dépend de l’histoire des pays.
pauvres et ceux cherchant à préserver le sys- Aux États-Unis, l’idée que les pauvres ont ce
tème en place. Plusieurs facteurs favorisent qu’ils méritent vient en grande partie du fait
ainsi les partis ou associations défendant les que, pour des raisons historiques et politiques,
pauvres (à travers les grèves, les manifestations, ils ont plus de difficultés à se faire entendre. Le
voire la lutte armée) et semblent avoir un effet rejet des politiques trop « redistributives » pro-
très net sur la forme des institutions : la petite cède d’un sentiment moral d’équité. En Europe,
taille du pays (qui peut être bloqué facilement), au contraire, les idéaux égalitaires qui résultent
la proximité entre la capitale et les centres de aussi de facteurs géographiques, économiques
production, la désorganisation de l’armée suite et historiques, ont fragilisé la méritocratie. Dès
à une défaite militaire, etc. La France est un cas lors, où est la « vérité » ? Difficile à dire, mais si
exemplaire : la concentration des ouvriers à l’on voulait instaurer des dispositifs fiscaux
Paris a favorisé les révolutions de 1789, 1830, « objectivement justes », il faudrait mettre en
1848, 1870, et les défaites de 1870 et de 1940 ont place des études quantitatives sur la façon dont
conduit à une réorganisation massive du pou- une société récompense l’effort, et ajuster les
voir. À chaque fois, la représentativité des élec- réformes sociales en conséquence. I

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 31


cp046_p032036_shedler.xp.qxp 27/06/11 9:36 Page 32

Psychologie
Psychothérapie

Jonathan Shedler
est psychologue dans
le service de psychiatrie
de l’Hôpital de jour de
Apprendre
la Faculté de médecine
du Colorado, à Boulder. à se connaître
La thérapie psychodynamique, parfois critiquée, apporte
pourtant des résultats positifs validés par diverses études.

ppelons-le Paul. Il est venu consul-

A
quer qu’il me répondait comme si j’étais un
ter parce qu’il se sentait dépressif, ennemi, et il commença progressivement à le
anxieux et avait des difficultés à remarquer aussi. Dans ces moments, ses pen-
s’entendre avec les autres. Ses collè- sées et sentiments renvoyaient à son père. Je l’ai
gues du service d’ingénierie où il aidé à faire le lien : « Lorsque vous demandiez
En Bref travaillait se plaignaient de son manque d’es- de l’aide à votre père, il vous humiliait. Peut-
prit d’équipe, et sa femme lui reprochait d’être être que quelque chose en vous s’attend à ce
• La thérapie
distant et de tout critiquer. De surcroît, il res- que je vous traite de la même façon. » Paul se
psychodynamique n’est
sentait en permanence un sentiment de terreur, mit à exprimer d’anciennes émotions, parlant
pas une psychanalyse :
totalement disproportionné avec ce qui se pas- de la terreur qu’il ressentait lors des accès de
les patients sont assis
sait réellement dans sa vie, ce qui suggérait que colère de son père.
sur une chaise, pas
cette terreur était en rapport avec quelque
allongés sur un divan, chose que ni lui ni moi ne pouvions identifier.
font une ou deux Je lui ai demandé de me parler de lui. Entre
Un lointain héritage de Freud
séances par semaine, autres choses, j’ai appris que son père avait été Il commença à comprendre son sentiment de
et non quatre ou cinq, un alcoolique agressif, ce qui l’avait conduit à terreur, qui, dès lors, s’estompa petit à petit.
et la thérapie dure quitter très jeune le domicile de ses parents. Progressivement, Paul comprit – pas seulement
quelques mois, mais Raconter ce passé malheureux lui était diffi- intellectuellement, mais d’une façon beaucoup
pas des années. cile, et bientôt son attitude à mon égard chan- plus profonde et émotionnelle – que s’en était
• Elle n’est pas efficace gea, et il commença à me répondre comme si fini des coups. Au fil de nos interactions, le
dans tous les cas, mais j’étais un adversaire imprévisible et agressif. monde lui apparaissait moins dangereux, et il
elle soulage divers Consciemment, j’étais pour lui un allié qui commença à « accepter » les autres, ce qu’il
symptômes aussi bien cherchait à l’aider. Et pourtant, il semblait se n’avait jamais fait auparavant. Ses relations au
que des thérapies plus « protéger » en me repoussant, comme s’il crai- travail s’améliorèrent, il se rapprocha de sa
récentes et plus ciblées. gnait que j’utilise ce qu’il me confiait contre lui. femme d’une façon que ni l’un ni l’autre n’avait
• Les personnes traitées Cette attitude était tellement enracinée qu’il ne imaginée. Il se mit à apprécier sa vie.
par cette méthode se rendait pas compte que ses réactions étaient La thérapie qui a aidé Paul, la thérapie psy-
progressent encore inappropriées. Son attitude ne m’a pas semblé chanalytique ou psychodynamique, est l’héri-
après l’arrêt de leur être un obstacle. Au contraire, le fait qu’il revive tière de la psychanalyse développée par
thérapie. ce schéma relationnel avec moi était essentiel Sigmund Freud à Vienne. Mais la thérapie psy-
pour sa guérison. Je lui faisais souvent remar- chodynamique pratiquée aujourd’hui n’a plus

32 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011


cp046_p032036_shedler.xp.qxp 27/06/11 9:36 Page 33

grand-chose à voir avec le complexe d’Œdipe


ou l’angoisse de castration tant moqués dans
les films de Woody Allen. Les patients ne s’al-
longent pas sur un divan pour laisser libre
cours à leurs associations d’idées tandis qu’un
thérapeute impénétrable les observe en silence,
et ils ne sont pas non plus contraints à quatre
ou cinq séances par semaine pendant des
années et des années.
L’héritage de Freud n’est pas une théorie spé-
cifique, mais plutôt un éveil à la sensibilité, une
prise de conscience de la complexité de la vie
mentale et du fait que nous ne nous connais-
sons pas bien. Freud a suggéré que ce que nous
ignorons peut pourtant se manifester dans nos
relations avec autrui et le blesser ou, dans une
relation thérapeutique, peut être mis au jour et,
potentiellement, être « retravaillé ».
Cependant, la modernisation de la thérapie
psychodynamique est passée largement inaper-
çue. Pendant des années, les idées des psycha-
nalystes sont restées confinées à leurs propres
cercles, et cette exclusion volontaire du champ
de la recherche académique a laissé un vide
dont est née une autre démarche : la thérapie
cognitivo-comportementale, TCC. Dans cette
démarche plus moderne, les thérapeutes se cen-
trent sur des problèmes spécifiques, des pensées
et des comportements observables, plutôt que
d’envisager la complexité émotionnelle de la
vie mentale des individus.

Augmenter
la conscience de soi
Au cours des dernières décennies, les psycho-
logues ont réalisé des milliers d’études qui ont
montré l’efficacité des TCC. La démarche a ini-
tialement laissé entrevoir des guérisons rapides,
de sorte que les TCC sont devenues une appro-
che privilégiée par de nombreux praticiens qui
ont oublié la thérapie psychodynamique, jugée
obsolète et non scientifique. Mais une revue des
articles publiés sur cette méthode montre que
l’intérêt de la thérapie psychodynamique a été
sous-estimé : diverses études rigoureuses en
ont révélé l’efficacité. Qui plus est non seule-
ment, on peut la considérer comme efficace,
mais il est intéressant de constater que les per-
sonnes qui suivent une thérapie psychodyna-
mique continuent à progresser même après la
fin de la thérapie, vraisemblablement parce
que la compréhension d’eux-mêmes qu’ils en
retirent est globale, et non pas focalisée sur un
problème particulier.
ttueni/Shutterstock

Sur quoi repose l’efficacité de la thérapie psy-


chodynamique ? En analysant les enregistre-
ments de centaines d’heures de séances de thé-
rapie réelles, les chercheurs ont identifié sept

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011 33


cp046_p032036_shedler.xp.qxp 27/06/11 9:36 Page 34

éléments facettes que les psychothérapeutes patients à examiner pourquoi et comment ils
psychodynamiciens explorent pour améliorer la évitent d’aborder ce qui leur est pénible.
santé mentale de leurs patients. Examinons-les. Troisième point, les thérapeutes identifient
Ils leur conseillent de travailler sur leurs les schémas répétitifs. Certaines personnes sont
émotions. Ces thérapeutes encouragent leurs conscientes des stratégies vouées à l’échec qu’el-
patients à explorer la totalité de leurs émotions les adoptent – choisir des partenaires amoureux
– y compris des sentiments contradictoires, des qui ne sont pas disponibles ou faire échouer un
sentiments troublants ou menaçants, et des projet alors que le succès est à portée de main –,
sentiments qu’ils peuvent avoir précédemment mais elles se sentent incapables d’y échapper.
été incapables d’exprimer. Un praticien de TCC Parfois, elles ont besoin qu’on les aide à prendre
pourrait chercher à persuader les patients que conscience de cette façon systématique d’agir.
des pensées irrationnelles ont biaisé leurs senti- Les thérapeutes discutent des expériences
ments. Au contraire, les thérapeutes psychody- passées. Reconnaître qu’elles ont une influence
namiciens inviteront probablement leurs sur la façon dont nous vivons le présent permet
patients à continuer à explorer leurs sentiments d’identifier les schémas récurrents. En explo-
sans leur donner de directives. rant comment les expériences antérieures colo-
rent les perceptions actuelles, les thérapeutes
Les sept principes de psychodynamiciens aident les patients à se libé-
rer de l’emprise du passé et à vivre plus pleine-
la thérapie psychodynamique ment dans le présent.
Les thérapeutes étudient les comportements Les thérapeutes psychodynamiciens conseil-
d’évitement. Ils savent repérer les efforts que font lent également de se concentrer sur sa relation à
certains patients pour éviter des pensées pénibles autrui. Ils reconnaissent que les problèmes de
ou des sentiments menaçants, par exemple santé mentale sont souvent étroitement associés
quand ils ratent un rendez-vous ou refusent de se à des difficultés relationnelles. Par exemple, cer-
confier et restent silencieux. Les stratégies d’évi- taines personnes n’expriment pas leurs émotions
tement sont parfois plus subtiles, certains de peur d’être rejetées et se sentent donc frus-
patients se concentrant sur des faits et des événe- trées – un facteur de vulnérabilité à la dépression.
ments dont ils excluent toute émotion, ou insis- Le sixième facteur important est la relation
tant sur des circonstances indépendantes d’eux qui se noue entre le patient et son thérapeute.
dans le déroulement des événements. Les théra- Dans d’autres thérapies, les réactions émotion-
peutes psychodynamiciens encouragent les nelles du patient vis-à-vis du thérapeute peu-

Thérapie psychodynamique Thérapie cognitivo-comportementale

• Le thérapeute facilite l’introspection • Le thérapeute fournit des informations, enseigne


et la conscience de soi : c’est une thérapie des savoir-faire : la thérapie est éducative
Approche exploratoire • Le thérapeute traite les symptômes ou pose
générale • Le thérapeute traite la personne dans sa globalité un diagnostic
• La thérapie met l’accent sur la vie du patient • La thérapie met l’accent sur les résultats obtenus
• Guérison ne signifie pas seulement amélioration • La guérison est évaluée en termes de résultats
des symptômes, mais aussi une vie plus riche mesurables, par exemple la fréquence
des comportements délétères

La thérapie • Essentielle pour approfondir sa connaissance • Pas pertinente, sauf si le thérapeute souffre
du thérapeute de la vie mentale et éviter de rejouer ses propres d’une maladie mentale
problèmes émotionnels avec ses patients

• L’hypothèse fondamentale est que les sentiments • L’hypothèse fondamentale est que les sentiments
négatifs ont leur propre origine ou leur propre négatifs sont provoqués par les pensées
logique ; les sentiments sont acceptés et élaborés ou des croyances irrationnelles ; la thérapie
dans leurs termes propres vise à modifier ces croyances
Durant • Le patient est encouragé à suivre ses pensées • Le thérapeute peut diriger la séance
le traitement
et ses sentiments là où ils le conduisent. ou suivre un plan préétabli
• Le thérapeute prend en compte le passé • La thérapie met l’accent sur les situations actuelles
• Les réactions émotionnelles du patient vis-à-vis • Les réactions émotionnelles du patient vis-à-vis
du thérapeute sont des occasions de retravailler du thérapeute sont perçues comme des interférences
des schémas relationnels problématiques

34 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011


cp046_p032036_shedler.xp.qxp 27/06/11 9:36 Page 35

vent être considérées comme des interférences.


En thérapie psychodynamique, elles sont au Différentes façons de se sentir mieux
cœur du travail. La raison en est qu’une per-
sonne se comporte avec son thérapeute comme
elle le fait dans sa vie quotidienne – les théra-
peutes psychodynamiciens nomment ce phé-
L a thérapie psychodynamique serait plus efficace que d’autres traite-
ments. Une vaste étude a permis d’établir la « taille de l’effet » de
différentes approches thérapeutiques : il s’agit d’une mesure de l’effica-
nomène le transfert. Par exemple, une per- cité de la méthode qui indique l’amélioration psychique globale. Les
sonne qui a des difficultés à nouer des relations résultats obtenus avec la thérapie psychodynamique (0,97) semblent
intimes, peut avoir du mal à se confier à son meilleurs qu’avec une thérapie cognitivo-comportementale (0,68) et les
thérapeute. Reconnaître comment se manifeste traitements antidépresseurs (0,31).
un transfert offre au patient une occasion de
mettre au jour des comportements anciens,
mais inadaptés.
Enfin, les thérapeutes psychodynamiciens
s’intéressent aux fantasmes de leurs patients.
Contrairement aux TCC, où les thérapeutes
Antidépresseurs
essaient de suivre un programme prédéter-
miné, ils encouragent leurs patients à parler Thérapie
librement de ce qui leur passe par la tête. Les cognitive et
comportementale Thérapie
fantasmes, les rêves et les rêveries constituent psychodynamique
une riche source d’informations sur leurs
espoirs, leurs désirs et leurs peurs.
Une thérapie est efficace si les symptômes du
malade, tels que l’anxiété et la dépression, s’es- Dalhousie en Nouvelle-Écosse, et publiée
tompent. Mais le traitement psychodynamique en 2006. A. Abbass a examiné l’efficacité des
va plus loin : il tend à stimuler des ressources thérapies psychodynamiques durant moins de
psychologiques fondamentales, par exemple la 40 séances. Son équipe a compilé les résultats de
capacité à établir des relations plus satisfaisan- 23 essais contrôlés rigoureux ayant impliqué
tes avec autrui, à faire un usage plus efficace de 1 431 patients souffrant de dépression, d’anxiété,
ses capacités, et à faire face aux défis de la vie de troubles physiques liés au stress et autres
avec plus de flexibilité. problèmes psychologiques.
Cette méta-analyse –, la compilation des
résultats de nombreuses études – indiquait que
Les validations scientifiques la « taille de l’effet » était de 0,97 en termes
Je me suis intéressé aux travaux de recherche d’amélioration psychiatrique globale. La taille
étayant la thérapie psychodynamique parce que de l’effet mesure l’amplitude du bénéfice
je ne cessais de rencontrer des patients qui apporté par le traitement. Dans ce type d’étude,
avaient essayé plusieurs approches, sans résul- on considère qu’un effet de taille 0,2 est faible,
tat. Dans mon expérience, les thérapies brèves 0,5 modéré et 0,8 grand, si bien que 0,97 est
sont souvent décevantes. excellent. Sept autres méta-analyses, incluant
Il est vraisemblable que les TCC intègrent cer- 160 études et un large spectre de troubles de
tains des sept éléments décrits précédemment, santé mentale, ont confirmé les effets bénéfiques
mais pas autant que les thérapies psychodyna- de la thérapie psychodynamique. Ces études
miques. Au lieu d’encourager les patients à par- comprennent à la fois des essais contrôlés, où
ler librement, les thérapeutes sont susceptibles des groupes de patients traités par thérapie psy-
de leur dire ce qu’ils devraient faire. Les émo- chodynamique sont comparés à des groupes
tions passent parfois au deuxième plan, laissant non traités ou traités par d’autres méthodes – et
toute la place au raisonnement et à la pensée. Au des études qui évaluent les mêmes patients avant
lieu d’examiner en quoi les expériences passées et après traitement. Par comparaison, une méta-
et présentes sont liées, ils ont une plus grande analyse récente de 33 études rigoureusement
probabilité de se centrer sur les événements conduites concernant l’efficacité des TCC dans le
récents. Et si les patients peuvent temporaire- traitement de la dépression et de l’anxiété a
ment se sentir mieux, les anciens schémas de donné une taille d’effet égal à 0,68.
pensée délétères ne sont pas toujours éliminés. Qui plus est, quand on examine l’état des
Lorsque j’ai préparé étudié les différents sujets neuf mois après la fin de la thérapie, on
résultats concernant la thérapie psychodynami- constate que la taille de l’effet a augmenté de
que, j’ai constaté qu’ils étaient robustes. L’une 0,97 à 1, 51 : six méta-analyses indépendantes
des études les plus rigoureuses a été réalisée par ont montré que l’état du sujet continue à s’amé-
le psychologue Allan Abbass, de l’Université liorer après la fin du traitement. Cela suggère

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011 35


cp046_p032036_shedler.xp.qxp 27/06/11 9:36 Page 36

Rido/Shutterstock

2. Les thérapeutes psychodynamiciens identifient, chez leurs patients, des


Ilike/Shutterstock

schémas et des modes relationnels récurrents. Par exemple, si une petite fille se sent
délaissée par ses proches (à gauche), elle risque de revivre à l’âge adulte les mêmes
sentiments (à droite). La thérapie psychodynamique peut l’aider à se libérer de ces
schémas anciens pour s’en construire de nouveaux plus positifs.

que la thérapie psychodynamique enclenche des étaient celles où les émotions – pas seulement
processus psychologiques qui aboutissent à des les idées – étaient en jeu.
changements durables. Citons un dernier résultat, celui d’Enrico
Jones, de l’Université de Californie à Berkeley.
Son équipe a analysé des enregistrements de
L’importance des émotions centaines de séances de thérapie, psychodyna-
La thérapie n’est pas un médicament que l’on mique et TCC. Ces chercheurs ont découvert
avale pour se sentir mieux ; c’est un processus que plus les thérapeutes s’appuyaient sur les
complexe qui reflète les qualités des patients et principes psychodynamiques clefs – travailler
les relations qu’ils nouent avec leur thérapeute. sur les stratégies d’évitement et les défenses du
Cette relation – l’alliance thérapeutique – est patient, explorer les émotions et les fantasmes,
Bibliographie essentielle pour le succès de la thérapie. identifier les thèmes récurrents et discuter de la
Dans plusieurs des études réalisées en 1996 à relation thérapeutique –, plus les patients pro-
J. Shedler, The efficacity l’Université d’État de Pennsylvanie, Louis gressaient. C’était vrai aussi bien pour la théra-
of psychodynamic Castonguay et ses collègues ont trouvé que les pie psychodynamique que pour les thérapies
psychotherapy, in patients déprimés s’améliorent plus lorsque l’al- cognitivo-comportementales.
American Psychologist,
liance thérapeutique est forte et lorsque les Finalement, certains aspectes de la psycholo-
vol. 65(2), pp. 98-109,
2010.
patients font un travail d’introspection qui gie humaine sont assez faciles à comprendre
aboutit à la prise de conscience d’idées et de sen- intuitivement : nous ne nous connaissons pas
N. McWilliams,
timents jusqu’alors inconscients – un principe bien nous-mêmes ; les choses dont nous n’avons
Psychonanlytic
psychotherapy : fondamental de la thérapie psychodynamique. pas conscience peuvent faire des dégâts ; et la
a practitioner’s guide, Que se passe-t-il au cours de la thérapie, qui conscience de soi est bénéfique. La thérapie psy-
Guilford Press, 2004. favorise ou freine les progrès ? Au cours d’une chodynamique est fondée sur ces vérités et, à
D. Luepnitz, période de 18 mois, après chaque séance, des mon sens, ses bénéfices sont avérés. C’est une
Schopenhauer’s patients et des thérapeutes ont rempli une fiche méthode de l’arsenal thérapeutique à envisager
Porcupines : Intimacy décrivant les interactions qu’ils jugeaient quand il s’agit d’aider les personnes qui présen-
and its Dilemmas, importantes. Selon les thérapeutes tout comme tent une détresse psychologique à trouver une
Basic Books, 2002. selon les patients, les séances les plus utiles méthode qui leur convient. I

36 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011


cp46_p037037_intro_dossier.xp 27/06/11 10:32 Page 37

Dossier
38
Les rouages Esprit vagabond,
de la créativité esprit fécond

ans créativité, nous vivrions encore dans des grottes 42


S – ou plutôt dans les arbres, subsistant de cueillette ou
de petits animaux attrapés à la main. Point d’outils, de
pièges ni d’abris. L’épopée humaine est faite d’innova-
tion. Sans création, ni lampe électrique, ni antibio-
tiques, ni Chapelle sixtine, ni IXe Symphonie.
Autour de nous, tout rappelle la dimension créatrice de
l’homme ou plutôt de son cerveau. Et les spécialistes précisent
Ne penser
à rien ?
comment il s’y prend. En multipliant les constructions men-
tales éphémères (la pensée divergente), en pratiquant les asso-
ciations d’idées (grâce à une superposition de six couches cor-
ticales), en sélectionnant les formules les plus adaptées. En y
ajoutant une dose de caractère (l’importance d’un tempéra-
ment anticonformiste et anticonservateur), ainsi qu’une prédis-
position à l’affect, indispensable carburant des idées novatrices.
Mais pourquoi ce cerveau créateur ? Pourquoi une telle
débauche de neurones dédiés à l’invention ? Pourquoi obser-
ve-t-on aujourd’hui, à la lumière des scanners, un étrange
réseau d’aires cérébrales dont la seule fonction semble être de
rêvasser ? Parce que sans rêve, il n’y a pas d’avenir. Pas de pro-
longement du présent, ce qui équivaudrait à une réalité stag-
nante, voire angoissante. C’était bien le propos de Roy Lewis
dans son roman Pourquoi j’ai mangé mon père, où l’on
découvre que l’homme avait le choix : innover ou retourner
dans les arbres.
James Steidl /Shutterstock - Cerveau & Psycho

48 54 59
La créativité
Les clés Les émotions est-elle
de la créativité au cœur une maladie
de la création mentale ?

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 37


cp46_p0038043_monde_reve_glausiusz_fp.qxp 27/06/11 9:12 Page 38

Dossier

Esprit vagabond,
esprit fécond
Josie Glausiusz Laisser son esprit vagabonder est une activité qui occupe
est journaliste
scientifique. un tiers de notre temps et permet d’imaginer
diverses solutions à un problème. Les personnes
les plus « rêveuses » sont souvent les plus créatives.

oute petite, Rachel pouvait passer

T
Finalement, elle se tourne vers un autre, le
des heures à marcher en rond en Luvox, prescrit pour les troubles obsessionnels-
agitant un bout de ficelle, élaborant compulsifs. Peu à peu, elle parvient à contrôler
mentalement des scénarios com- ses rêveries. Aujourd’hui, âgée de 37 ans, Rachel
En Bref plexes pour ses émissions de télévi-
sion favorites, dont elle était généralement l’hé-
est une avocate accomplie, qui continue de
scruter non sans inquiétude l’activité de son
• Les rêveries forment roïne. Vers l’âge de huit ou neuf ans, se sou- monde secret. L’examen scientifique de person-
un monde intérieur qui vient-elle, son frère aîné lui aurait demandé nes telles que Rachel aide aujourd’hui les neu-
permet d’anticiper d’arrêter, car les voisins l’observaient en train roscientifiques et psychologues à mieux com-
l’avenir et de laisser d’exécuter ses curieux manèges dans le jardin. prendre le rôle des rêveries dans le fonctionne-
libre cours à son Elle continua alors ses rêveries dans sa cham- ment de la conscience, et ce qui peut advenir
imagination. bre. Avec le temps, ses émissions de télévision lorsque ce processus s’emballe.
favorites ont changé, mais pas son besoin de
• Permettre à son esprit
s’immerger dans son monde imaginaire.
de vagabonder peut
À l’entendre évoquer ce passé, les rêveries
Addict à la rêverie
favoriser la créativité,
auraient pris, à certaines périodes de sa vie, le Pour la plupart d’entre nous, les rêveries
à condition de prêter pas sur tout le reste. Dès qu’elle le pouvait, elle constituent une sorte de lieu virtuel où l’on
attention au contenu se réfugiait dans son monde fantastique. peut imaginer l’avenir pour planifier certaines
de ses pensées. C’était sa première envie du matin, et celui de actions, par exemple. Parfois, elles permettent
• Un réseau cérébral la nuit : quand elle se réveillait au beau milieu d’apporter des solutions créatives à un pro-
semble responsable de la nuit, elle était happée par une histoire et blème concret. D’autres fois encore, elles vien-
de nos rêveries. Il est ne pouvait plus trouver le sommeil. À 17 ans, nent nous rappeler certains objectifs lointains.
plus développé Rachel est épuisée par cette activité. Elle adore Voilà pour la version « normale » de la rêverie.
chez les personnes ces rêveries, mais elle n’a plus d’énergie pour sa Mais pour les « rêvasseurs extraordinaires »
créatives. vie « réelle ». Si elle sort parfois avec des amis, l’attrait du monde fantasmatique frise l’addic-
• Lorsque les rêveries elle n’aspire qu’à rentrer à la maison, pour tion et occulte certains aspects de la vie quoti-
sont trop présentes, mieux pouvoir rêvasser. dienne, qu’ils soient sociaux ou professionnels.
elles peuvent nuire Inquiète pour sa santé mentale, elle consulte Les rêveries sont alors un refuge ; tel rêveur se
aux relations sociales six thérapeutes. Aucun ne décèle le moindre voit dans la peau d’un personnage grandiose,
et professionnelles. signe de pathologie. Un septième lui prescrit sauveur de l’humanité, chanteur célèbre ou
un antidépresseur, le Prozac, en pure perte. membre d’une famille royale, et en retire un

38 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p0038043_monde_reve_glausiusz_fp.qxp 27/06/11 9:12 Page 39

plaisir compulsif. Mais, simultanément, la réa-


lité suscite souvent, par contraste, des senti-
ments d’angoisse, voire de honte. L’attrait pour
la rêverie s’en trouve renforcé.
La plupart des gens passent un tiers de leur
temps éveillé à se laisser dériver au fil de leurs
pensées, voire à échafauder des plans imaginai-
res. Il est bien rare qu’on prenne conscience de
l’importance de cette activité. Jerome Singer,
professeur émérite de psychologie à l’Université
Yale, définit la rêverie comme un détournement
de l’attention « d’une tâche primaire physique
ou mentale vers une séquence d’actes ou d’ima-
ges mentales privées ». Rêvasser s’apparenterait
à regarder « ses propres vidéos mentales. »
Selon lui, il existerait deux types de rêves éveil-
lés : les « positifs-constructifs », qui incluent les
pensées optimistes et imaginatives, et les « dys-
phoriques », comportant les scénarios d’échec
et de conflit. Chacun est confronté à ces deux
styles de rêveries, à des degrés divers.
D’autres scientifiques établissent une dis-
tinction entre l’esprit qui vagabonde et celui
qui est confronté à des fantasmes extravagants.
Le psychologue Michael Kane, à l’Université de
Caroline du Nord à Greensboro, considère
comme un vagabondage mental toutes les pen-
sées qui ne sont pas liées à la tâche en cours.
Selon lui, cela peut concerner presque toutes
les idées, de la liste des ingrédients nécessaires à
une recette au sauvetage de la planète envahie
par des extraterrestres. Le plus souvent, la
rêvasserie s’inspire de sujets liés à la vie quoti-
dienne, rencontres récentes ou choses à faire.
Dans une étude publiée en 2009, M. Kane et
sa collègue Jennifer McVay ont demandé à
72 étudiants de l’Université de Caroline du
Nord de porter sur eux pendant une semaine
un agenda électronique qui sonnait de façon
aléatoire, huit fois dans la journée. Les sujets
enregistraient alors leurs pensées du moment
en répondant à un questionnaire. Les résultats
ont montré qu’environ 30 pour cent des son-
neries ont coïncidé avec des pensées sans rap-
port avec la tâche que les personnes étaient en
train d’effectuer. La proportion de rêveries
augmente avec le degré de stress, d’ennui ou de
somnolence. Il diminue quand on exécute une
tâche agréable, cette dernière étant alors capa-
ble de mobiliser l’attention.
De telles observations laissent penser que la
rêverie est une façon de s’évader d’une réalité
éprouvante ou ennuyeuse. Toutefois, le vaga-
Lasse Kristensen / Shutterstock

bondage des pensées pourrait revêtir une autre


fonction, plus centrée sur l’innovation et la
créativité. En effet, il n’est pas toujours produc-
tif de se focaliser trop sur le problème à résou-
dre. Laisser flotter son esprit permet dans cer-
tains cas à des idées sous-jacentes, comme en

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 39


cp46_p0038043_monde_reve_glausiusz_fp.qxp 27/06/11 9:12 Page 40

attente juste sous le seuil de la conscience, d’af- nomme décrochage ou pensée hors tâche déli-
fleurer et de devenir exploitables. Il en résulte bérée. Dans une de ses expériences, lui et son
alors des intuitions créatives, si l’on en croit collègue Jonathan Smallwood ont demandé à
psychologue Jonathan Schooler, de l’Université 122 étudiants de l’Université de Colombie
de Californie à Santa Barbara. Ainsi, Orhan Britannique de lire une histoire pour enfants et
Pamuk, l’écrivain turc récompensé par le prix d’appuyer sur un bouton à chaque fois qu’ils se
Nobel de littérature en 2006, imaginait un autre surprenaient à « décrocher » de l’histoire.
monde dans lequel il se réfugiait enfant, où il Périodiquement, les chercheurs interrompaient
était « quelqu’un d’autre, ailleurs... Dans le salon les étudiants qui lisaient et leur demandaient
de ma grand-mère, je me figurais que j’étais s’ils suivaient bien. Ils ont ainsi pu repérer les
dans un sous-marin. » Albert Einstein s’imagi- moments de décrochage conscients et ceux
nait courant le long d’une vague légère – une dont les lecteurs n’avaient pas conscience.
rêverie qui l’aurait conduit à la théorie de la La découverte marquante de cette expé-
relativité restreinte. Le réalisateur Tim Burton a rience tient au fait que les personnes qui se
rêvé à son parcours professionnel vers les som- prennent elles-mêmes en flagrant délit de
mets hollywoodiens, passant son enfance cal- décrochage sont plus créatives que celles qui le
feutré dans sa chambre, créant des affiches pour font sans s’en apercevoir. On comprend pour-
une série imaginaire de films d’horreur. quoi : créer suppose de s’écarter de la réalité,
de multiplier les possibles. Les tests de créati-
Les champs de la créativité vité partent de ce principe. Par exemple, ils
mesurent la capacité d’une personne à propo-
Pourquoi la rêverie stimulerait-elle la créati- ser le plus grand nombre d’usages possibles
vité ? Peut-être en partie parce que le cerveau d’un objet usuel. Si l’on reste focalisé sur la
éveillé n’est jamais vraiment au repos. Comme réalité concrète, l’imagination est bridée. Mais
l’explique le psychologue Eric Klinger de si l’esprit s’en échappe, l’imagination se libère.
1. L’esprit se perd l’Université du Minnesota, la capacité à se lais- L’important est alors de prendre conscience de
le plus souvent en ser flotter dans un espace mental non focalisé a la dérive dans laquelle on s’est laissé entraîner,
vagabondages à partir joué un rôle, il y a bien longtemps, dans notre et des images qui surgissent. Cette capacité,
de détails de la vie
évolution : lorsque nous sommes engagés dans nommée métaconscience, semble caractériser
quotidienne, tels que
une tâche, le vagabondage de la pensée peut les personnes créatives.
des conversations avec
des collègues, ou la liste
ramener à la conscience l’idée d’autres tâches ou Cette liberté de l’esprit qui vagabonde pour-
des courses à faire. Les objectifs, de sorte que nous ne les oublions pas. rait aussi expliquer l’intuition qui surgit chez
rêveries plus élaborées Toutefois, pour que le vagabondage des pen- une personne qui oublie un moment un pro-
– par exemple, piloter sées se traduise en termes de créativité, encore blème qu’elle ne parvient pas à résoudre. Les
un avion – sont nettement faut-il être capable de prêter attention à ses pro- psychologues Ut Na Sio et Thomas Ormerod,
moins fréquentes. pres rêveries. Cette capacité, J. Schooler la de l’Université de Lancaster, en Grande-
Bretagne, ont récemment réalisé une synthèse
de l’ensemble des travaux ayant porté sur ces
rêveries de courte durée. Ils ont demandé à des
sujets d’assembler les pièces d’un objet, en
interrompant la tâche de temps en temps par
des pauses de natures différentes. Ils ont décou-
vert que les personnes s’engageant pendant ces
pauses dans une tâche peu exigeante, telle la lec-
ture d’un ouvrage facile, proposaient des idées
plus innovantes que les personnes qui ne fai-
saient rien ou que celles qui entreprenaient des
tâches complexes – faire tourner mentalement
des formes géométriques. Permettre à nos pen-
sées de vagabonder au cours d’une tâche un peu
difficile, donnerait accès à des idées qui échap-
pent le plus souvent à la réflexion consciente et
ferait émerger des combinaisons intéressantes
Dan Simonsen / Shutterstock

de ces idées. Cette capacité dépend d’un réseau


cérébral profond dédié à la rêverie.
Depuis une dizaine d’années, les recherches
en neurosciences ont montré que la capacité à
laisser vagabonder ses pensées repose sur l’acti-
vité d’un réseau cérébral nommé réseau par

40 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p0038043_monde_reve_glausiusz_fp.qxp 27/06/11 9:12 Page 41

défaut (voir Ne penser à rien, page 44). Identifié


en 2001 par le neurologue Marcus Raichle de
l’Université Washington à St Louis, ce réseau est
formé de trois régions principales : le cortex
préfrontal médian, le cortex cingulaire posté-
rieur et le cortex pariétal. Le cortex préfrontal
médian nous aide à nous représenter et à ima-
giner les pensées et les sentiments des autres ; le
cortex cingulaire postérieur sous-tend nos sou-
venirs personnels ; et le cortex pariétal a des
connexions importantes avec l’hippocampe,
qui récupère les souvenirs épisodiques – par
exemple, ce que nous avons mangé ce matin au
petit-déjeuner –, mais non des faits imperson-
nels – par exemple, la capitale du Kirghizistan.
Selon M. Raichle, le réseau du mode par défaut
est essentiel pour établir un sens de soi.
En 2007, la psychologue cognitive Malia Fox
Mason de l’Université Columbia a découvert
que l’activité du réseau par défaut augmente
quand on réalise une tâche verbale monotone
de sorte que l’on a tendance à laisser ses pensées
vagabonder. Une telle tâche peut consister, par
Yuri Arcus / Shutterstock

exemple, à indiquer quelle est la position d’une


des quatre lettres R, H, V ou X au sein de la
séquence RHVX, en fonction d’un sens de lec-
ture précisé à chaque essai (H est en deuxième
ou troisième position selon qu’il faut lire de
gauche à droite ou de droite à gauche). Au fil du réseau par défaut observée au scanner serait 2. Si vous faites face
des essais, la tâche devient routinière, et l’acti- donc associée à un vagabondage des pensées. à une décision difficile,
vité du réseau par défaut augmente. M. Mason Dans cette même expérience, les neuroscien- essayez de ne pas penser
a constaté qu’elle augmente plus chez les sujets tifiques demandaient de temps à autre aux par- au problème. Laissez
les plus « rêveurs » au quotidien. Si on leur pro- ticipants s’ils étaient en train de « décrocher » de plutôt vagabonder votre
esprit. Il est possible
pose ensuite une nouvelle tâche qui requiert la tâche proposée. Là encore, l’activité du
qu’une idée surgisse qui
toute leur attention, l’activité du réseau par réseau par défaut était plus intense dans les
vous conduira sur
défaut diminue brusquement parce qu’ils ne secondes précédant le moment où ils étaient la bonne voie.
peuvent plus laisser leurs pensées vagabonder. pris en flagrant délit de vagabondage.
Cette expérience suggère que le réseau par Voilà qui scelle définitivement le lien entre
défaut, principalement dévolu aux représenta- rêveries et activité du réseau par défaut. Tout
tions de soi, est en grande partie responsable du l’art de l’imaginaire consiste dès lors à doser la
vagabondage des pensées. C’est lui qui permet surveillance qu’on exerce sur sa propre rêverie.
aux personnes comme Rachel de s’imaginer Mais J. Smallwood et ses collègues ont constaté
dans d’innombrables situations fictives. que l’activité du réseau par défaut était maximale
En 2009, Jonathan Smallwood, Jonathan lorsque les sujets n’avaient pas conscience
Schooler et Kalina Christoff de l’Université de d’avoir décroché. C’est sans doute le moment où
Colombie-Britannique ont publié la première l’esprit flotte le plus librement, et produit les
étude reliant le vagabondage de la pensée à une innovations les plus intéressantes. Tout l’art
augmentation d’activité du réseau par défaut. consiste à opérer une prise de conscience au bon
Ils ont scanné le cerveau de 15 étudiants à qui moment pour capter ces bribes d’imaginaire : on
l’on présentait au hasard des chiffres de 0 à 9. refocalise son attention au prix d’une diminu-
Les étudiants devaient appuyer sur un bouton tion de l’activité par défaut.
lorsqu’ils voyaient apparaître un chiffre diffé- Certaines anomalies du réseau par défaut
rent de trois. Quand un participant se trompait, peuvent altérer la capacité à rêvasser. Les per-
les expérimentateurs observaient, quelques sonnes dépressives qui ruminent constamment
secondes avant l’erreur, une augmentation – ressassant des événements passés, analysant
notable de l’activité de son réseau par défaut. sans cesse leurs causes et leurs conséquences,
Ainsi, les erreurs se produisent quand on ne se ou s’inquiétant de toutes les choses qui pour-
concentre plus assez sur la tâche, et que l’on raient leur arriver – éprouvent d’intenses diffi-
pense à autre chose. L’augmentation d’activité cultés à se détourner de ces pensées sombres.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 41


cp46_p0038043_monde_reve_glausiusz_fp.qxp 27/06/11 9:12 Page 42

Susan Nolen-Hoeksema, à l’Université Yale, ne Wild Minds (esprits sauvages) pour les person-
pense pas que la rumination mentale soit une nes qui ne peuvent s’empêcher de rêvasser. Elle
forme de rêverie, qu’elle définit comme un se décrit comme une personne alcoolique.
ensemble de situations futures imaginaires à Depuis son enfance, elle a inventé un nombre
tonalité positive. Toutefois, elle a découvert infini de personnages imaginaires dans des scé-
que chez les ressasseurs obsessionnels, tout se narios en perpétuelle évolution. Ils ont grandi
passe comme si le réseau par défaut ne produi- en même temps qu’elle, ont eu des enfants ; cer-
sait plus que des pensées négatives incontrôla- tains sont morts. Plus elle s’enfonçait dans son
bles. Ces personnes, qui peuvent repenser sans monde virtuel, plus elle était perturbée.
fin à leurs erreurs, leurs problèmes de couple Incapable de se concentrer plus d’un dixième de
ou leurs difficultés professionnelles, ont les seconde, elle « dérivait » après chaque mot lu
pires difficultés à désactiver leur réseau par dans un livre. Ses compagnons imaginaires
défaut lorsqu’on leur demande de se focaliser étaient à ses yeux plus attrayants que n’importe
mentalement sur une image bien précise. Ils quel compagnon réel. Au point, dit-elle, d’avoir
peuvent passer des heures à ruminer un inci- développé des relations sociales avec des person-
dent passé, se demandant comment cet événe- nages fictifs avec qui elle s’entendait bien,
ment a pu se produire et pourquoi ils ont réagi d’avoir avec eux des discussions intellectuelles,
comme ils l’ont fait, jusqu’à se sentir submer- alors que les personnes réelles la décevaient par
gés plutôt que de chercher des solutions. leur manie d’aborder des sujets insignifiants.
Diverses études expérimentales ont montré Rose dit ne pas avoir d’amis. Toutefois, sur
que des distractions positives (par exemple des Wild Minds, elle a trouvé des semblables. De
exercices et activités sociales) peuvent aider ces nombreux internautes y disent leur soulage-
ressasseurs à réévaluer leur situation, comme le ment d’avoir trouvé d’autres personnes comme
font les techniques visant à cultiver la pleine eux. Ils brisent l’étau de la solitude et de la
conscience qui apprend aux individus à focaliser honte pour partager leurs expériences : erreurs
leur attention sur des activités, telles que respirer de diagnostic, incompréhension de la part de
ou marcher, plutôt que sur leurs pensées. leur famille et des thérapeutes, sans compter
divers rituels tel celui décrit par une fille tran-
Quand l’évasion quille qui passe des heures à se balancer sur une
chaise à bascule en écoutant de la musique,
devient une prison rêvassant sa vie. « C’est comme une drogue,
3. Les rêveries
Parfois, les grands rêveurs peuvent rencon- empoisonnant et détruisant votre vie » confie
peuvent servir
trer des difficultés analogues aux ressasseurs : ils un rêveur qui admet s’acharner pendant des
à se distraire.
On peut, par exemple,
deviennent incapables de s’échapper de leur jours sur un scénario. Pour lui, la situation de
se remémorer des monde intérieur. Ils décrivent alors leur vaga- l’hyper-rêveur est pire que celle d’un toxico-
épisodes de vie agréable, bondage comme une addiction, similaire à celle mane parce que ce dernier peut de temps à
ce qui rend moins longue qu’engendre une drogue. autre faire autre chose que se droguer. Au
l’attente dans la salle Cordelia Améthyste Rose, à l’Université de contraire, on ne peut pas poser son esprit à côté
d’attente d’un médecin. l’Oregon, a ouvert un forum en ligne nommé de soi et prendre ses distances avec lui.
Malgré ce constat, peu nombreux sont les
membres de la communauté Wild Minds qui
seraient prêts à abandonner leurs créations
mentales, même s’ils en avaient la possibilité.
Une infirmière qui travaille beaucoup
s’échappe dans des aventures imaginaires où
elle joue le rôle de la reine médiévale Eleanor
d’Écosse, habile cavalière entourée de quatre
maris qui se disputent son amour, adepte
d’une religion totalement fictive, génie politi-
que et militaire capable d’inventions toutes
plus surprenantes les unes que les autres.
Monkey Business Images / Shutterstock

Comme le personnage fantaisiste de l’écrivain


américain James Thurber, la créatrice de la
Reine Eleanor passe beaucoup de temps à sau-
ver mentalement des personnes prisonnières
d’immeubles en feu, ou des victimes de désas-
tres divers. Rose a accepté de raconter ses intri-
gues à la psychologue Cynthia Schupak, qui a
également traité Rachel. C. Schupak est

42 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p0038043_monde_reve_glausiusz_fp.qxp 27/06/11 9:12 Page 43

convaincue que le rêve éveillé compulsif est


une pathologie particulière, caractérisée par
une incapacité à maîtriser son imaginaire et
par l’intense désarroi qui en résulte.
Dans une étude portant sur 85 rêvasseurs
compulsifs, elle a constaté que ces sujets
consacrent entre 12 et 90 pour cent de leur
temps de veille à rêvasser. La moitié d’entre
eux trouvent les activités quotidiennes ternes
en comparaison de leur monde intérieur, et
certains avouent réaliser de fréquents allers et
retours, au cours d’une même conversation,
entre leur rêverie et la réalité... Ils confient que
leurs rêveries leur apportent réconfort et

AISPIX / Shutterstock
confiance en eux, et qu’ils y trouvent une ver-
sion améliorée d’eux-mêmes. Pourtant, ils
sont presque tous inquiets quand ils prennent
conscience du temps qu’ils passent à fantas-
mer, et admettent que leur manie les a empê-
chés d’établir des relations avec autrui, d’étu- comme une activité qui l’a probablement aidé 4. Rêver à une carrière
dier ou de conserver leur emploi. dans sa profession. d’acteur, s’imaginer
Comment reconnaître la frontière entre des jouer dans un film peut
rêveries utiles et créatives et le fantasme com- aider un individu
Le rêve éveillé compulsif pulsif ? Tout d’abord, vérifiez si vous tirez des à atteindre son objectif
Un tel comportement relève-t-il d’une idées utiles de vos rêveries. Les individus créa- en augmentant
sa motivation.
pathologie psychiatrique ? C. Schupak le pense, tifs, qu’il s’agisse d’artistes, de concepteurs ou
J. Singer est plus réservé. Il dit avoir rencontré de scientifiques, évoquent souvent les idées qui
de nombreux cas pendant ses années de recher- leur sont venues tandis qu’ils rêvassaient.
che et de pratique. Certaines données suggè- Ensuite, il est important d’analyser le contenu
rent pourtant que les rêveries inadaptées pour- de telles rêveries. Pour faire la part des choses
raient constituer un trouble spécifique. Il y a entre l’imaginaire bénéfique et le pathologique,
huit ans, le psychologue clinicien Eli Somer, de il faudrait se demander si l’on y trouve des élé- Bibliographie
l’Université de Haïfa en Israël, a rapporté les ments utiles, bénéfiques, intéressants ou plai-
cas de six personnes dévorées par des fantasmes sant ; ou si l’on est déjà en train de ressasser sans S. Nolen-Hoeksema
imprégnés de sadisme et de sang. Toutes fin les mêmes pensées. Enfin, si les rêveries et al., Rethinking
rumination, in
avaient souffert d’une forme ou d’une autre de semblent échapper à tout contrôle – même si
Perspective on
traumatisme infantile. L’une avait été abusée elles sont plaisantes –, elles ne sont probable- Psychological Science,
sexuellement par son grand-père. Une autre ment ni utiles ni intéressantes. vol. 3(5), pp. 400-24,
décrivait son père comme un homme brutal En fin de compte, les vagabondages de la 2008.
qui humiliait et maltraitait physiquement les pensée sont-ils bons ou mauvais ? La réponse E. Somer, Maladaptive
membres de la famille. dépend entièrement des objectifs de la per- daydreaming :
Pour ces personnes, la rêverie compulsive sonne qui se pose la question et du contexte où a qualitative inquiry, in
serait un moyen d’affronter une réalité trop elle évolue. Il peut être parfaitement raisonna- Journal of Contemporary
difficile à supporter. Tant que leur capacité ble pour un scientifique de s’évader mentale- Psychotherapy,
reste maîtrisée et n’interfère pas avec leur réus- ment pendant une expérience répétitive. De vol. 32(2-3), 2002.
site sociale, scolaire ou professionnelle, le phé- même, un écrivain peut coucher ses rêveries sur I. McEwan,
nomène devrait être classé selon E. Somer le papier et les publier. The daydreamer,
comme un talent plutôt que comme un trou- Une bonne partie de ce que nous faisons Anchor, 2000.
ble. Ainsi, J. Singer, qui a grandi pendant la dans la vie ne demande pas beaucoup de J. L. Singer, Mind-play :
Grande Dépression des années 1930 aux États- concentration ; dès lors, dans ce cas, pourquoi the creative uses of
Unis et n’a pas eu d’éducation musicale, dit ne pas laisser vagabonder son esprit ? Mais il est fantasy : using mind
s’être diverti quand il était enfant puis adoles- des contextes où cela peut devenir dangereux imagery to relax,
overcomefears and bad
cent en imaginant les succès de « Singer le pour son activité, sa réputation, ses perfor-
habits, cope with pain,
Compositeur », un alter ego qui écrivit tout un mances, et où le bénéfice que l’on est suscepti- improve your
répertoire de musique classique, y compris des ble de retirer de telles flâneries mentales s’ef- decision-making and
opéras et une Septième Symphonie inachevée. face derrière les risques potentiels. Franchir le planning, perfect
Il ne pense pas que ses aventures intérieures seuil critique, c’est un peu comme traverser la your skill at sports, and
aient été dangereuses, mais il les considère plu- rue au milieu des voitures lancées à toute enhance your sex life,
tôt comme un remède contre l’ennui, et vitesse... Cela présente des risques ! I Prentice-Hall, 1980.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 43


cp46_p0440447_cerv-repos_maier_fp.qxp 27/06/11 10:33 Page 44

Dossier

Ne penser à rien ?
Josephina Maier Même lorsque nous ne pensons à rien, notre cerveau
est journaliste
scientifique à est actif. Il trie les informations accumulées, réactive
Hambourg.
des souvenirs, permet d’adopter de nouveaux points de vue :
la rêverie est un moment privilégié qui stimule la créativité.

arcus Raichle était déjà un spé-

M cialiste chevronné de la recher-


che en neurosciences lorsqu’il
fit la plus grande découverte de
sa carrière. Depuis la fin des
années 1980, avec ses collègues de l’Université
de Washington à St Louis, dans le Missouri, il
n’a cessé d’améliorer les techniques de la neu-
robiologie moderne : son équipe a été l’une des
premières à utiliser les techniques d’imagerie
pour visualiser l’activité des aires cérébrales
En Bref durant diverses tâches mentales.
Observer l’activité cérébrale de personnes
• Même quand nous
allongées dans un scanner et l’interpréter en
ne sommes occupés
fonction de la tâche cognitive demandée font
à aucune tâche
partie du quotidien de M. Raichle depuis le
précise, notre cerveau
milieu des années 1990. Pourtant, jusqu’à ce
reste actif. jour, quelque chose avait échappé à ce pionnier
• Durant ces phases, des neurosciences. Une de ses expériences
un réseau d’aires consiste à demander à un sujet étendu dans un
cérébrales s’active. appareil de tomographie par émission de posi-
C’est le « réseau par tons (une technique d’imagerie cérébrale) de
défaut », également suivre des yeux un point blanc se déplaçant sur
impliqué dans un écran. Puis, entre deux de ces expériences,
la capacité de changer le sujet a pour consigne de ne penser à rien.
de perspective. Pendant ces phases de repos (ou supposées tel-
• Laisser voguer son les), on continue à enregistrer son activité
esprit peut favoriser cérébrale. Les neuroscientifiques comparent
l’apparition d’idées ensuite l’activité du cerveau lorsque le sujet
innovantes. suit un point en mouvement et son activité de
repos. Ils en déduisent quelles sont les régions

44 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p0440447_cerv-repos_maier_fp.qxp 27/06/11 10:33 Page 45

responsables de l’attention visuelle portée à anciennes et s’est aperçu que cette activité de
l’objet en mouvement. repos était observée chez tout un chacun. Cet
Un jour, M. Raichle a repéré un phénomène état du cerveau au repos sera nommé « mode
curieux. Certains clichés d’imagerie semblaient par défaut ». M. Raichle a lui-même décrit cet
indiquer que l’activité d’un ensemble d’aires état cérébral comme « un mode de pensée en
cérébrales diminuait dès que le sujet commen- roue libre organisé, qui passe en revue des com-
çait une tâche. Dans ces régions, l’activité aug- portements bien particuliers, orientés vers un
mentait dès que la tâche était accomplie. Ainsi, but ». D’après lui, il s’agit d’une fonction de
de façon paradoxale, le repos semblait entraî- base du cerveau, enclenchée lorsqu’un sujet
ner une consommation d’énergie, de glucose et laisse ses pensées vagabonder, sans que rien ne
d’oxygène supérieure à celle que requiert la réa- focalise son attention.
lisation d’une tâche précise. Ce qui expliquerait
pourquoi nous cherchons toujours à nous
occuper, car jouer avec des cartes, des jeux
L’activité secrète du cerveau
vidéos simples ou bavarder, consommerait par- Le mode par défaut expliquait bien des résul- 1. Pensées
fois moins d’énergie que de ne rien faire. tats antérieurs. Ainsi, le cerveau consomme silencieuses. Rien de
Les régions cérébrales concernées compren- près de 20 pour cent de l’énergie métabolique plus facile que de laisser
ses pensées vagabonder.
nent la partie postérieure du gyrus cingulaire, de tout le corps, bien qu’il ne représente que
On a longtemps cru
une partie du système limbique dévolu au trai- deux pour cent de sa masse. Selon le neurolo- que le cerveau se mettait
tement des émotions ; le precuneus – situé juste gue Pierre Magistretti, de l’Institut Brain Mind en « veilleuse », ou
à côté – et le cortex préfrontal médian auquel à Lausanne, le cerveau consomme davantage en mode d’économie
on attribue la résolution de tâches mentales lorsque nous devons résoudre une tâche parti- d’énergie. Lorsque nous
complexes (voir l’encadré page 46). culière, mais cette augmentation reste négligea- nous détendons,
Devant ce résultat inattendu, M. Raichle a ble en comparaison de la consommation du un « réseau neuronal de
réanalysé les données d’expériences plus cerveau au repos. Le cerveau n’utilise que cinq repos » prend le relais.

bioraven / Shutterstock

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 45


cp46_p0440447_cerv-repos_maier_fp.qxp 27/06/11 10:33 Page 46

pour cent de son énergie totale pour réagir aux D’après J. Born, le sommeil est dans une certaine
stimulations extérieures. Le reste est consacré à mesure l’état idéal pour explorer le fonctionne-
la communication interne, qui ne cesse jamais. ment de base de l’organe de la pensée, car les
En d’autres termes, lorsque les neuroscientifi- informations habituellement fournies par les
ques mesurent le flux sanguin cérébral au cours organes sensoriels (vue, ouïe, toucher, goût,
d’activités précises, telles la lecture ou le calcul, odorat) sont en grande partie absentes. Cela ne
ils n’aperçoivent que le sommet de l’iceberg. signifie pas pour autant que le cerveau sombre
Que fait exactement le cerveau lorsque nous dans l’inaction. Au contraire, il accomplit une
sommes inactifs ? Il s’occupe de lui-même, de tâche vitale que l’individu n’a pas le temps de
son monde intérieur, indépendamment des sti- réaliser pendant la journée : trier et retravailler
mulations externes. Ainsi, le réseau par défaut les informations reçues auparavant.
s’active chez des personnes en train de se déten- Un phénomène du même ordre intervient
dre, de dormir, ou ayant reçu des sédatifs, voire peut-être chez les sujets placés dans un scanner
plongées dans le coma. Rêves éveillés, sommeil cérébral, entre deux tests. Pour le comprendre,
et coma ont en commun l’absence d’entrées demandons-nous ce qui se passe lorsque nous
sensorielles issues du monde extérieur. sortons d’un film palpitant et nous retrouvons
Le neuroendocrinologue Jan Born, de l’Uni- seul dans la pénombre de notre chambre. Nous
versité de Lübeck en Allemagne, est un spécia- revoyons les images défiler dans notre tête.
liste de cette activité cérébrale introspective et Cette « seconde projection » peut être mise en
étudie les mécanismes neuronaux du sommeil. évidence en imagerie cérébrale : chez une per-
sonne ayant écouté attentivement des sons lors
d’une phase de test, une augmentation d’acti-
Entre repos et travail vité dans l’aire corticale auditive intervient lors
de la pause suivante.

L e réseau des régions cérébrales actives en période de repos (le


« réseau par défaut ») est représenté en jaune sur cette figure. Ce
réseau comprend, entre autres, le cortex préfrontal médian, sous-ten-
Donner libre cours
dant la prise de décision et l’estimation des probabilités, le gyrus cingu- à ses pensées
laire postérieur – qui participe à l’association des souvenirs et des émo- Selon J. Born, de telles activations survenant
tions – et le cortex pariétal latéral. Paradoxalement, ces régions lors des phases de repos ne reflètent toutefois
consomment plus d’énergie lorsque nous ne faisons rien. pas le mode par défaut. Dans ces états « décon-
Plusieurs aires (en rouge) s’activent lorsque nous réalisons diverses nectés », le cerveau ressemble plutôt à un ordi-
tâches cognitives, notamment le champ oculomoteur frontal (qui contrôle nateur intelligent dont on aurait coupé la
les muscles commandant les mouvements des yeux), l’aire motrice sup- connexion internet et qui, entre-temps, filtre-
plémentaire (qui prépare le corps aux mouvements) et le sillon intrapa- rait et trierait les données de son disque dur.
riétal, responsable notamment de la coordination visuo-motrice et d’une Toujours est-il que le traitement des informa-
partie de la mémoire de travail. tions internes pourrait sous-tendre un grand
Lorsque nous sommes au repos et laissons nos pensées vagabonder, nombre de fonctions cérébrales de premier
les zones jaunes s’activent et les rouges s’éteignent. Lorsque nous nous plan, dont la capacité à faire des prédictions.
concentrons sur des tâches, des actes ou des pensées, les zones rouges Une analyse globale des données scientifiques
prennent le relais et les jaunes se mettent au repos. réalisée en 2007 par les neurologues Randy
Buckner et Daniel Carroll de l’Université
Hémisphère droit Hémisphère gauche
Harvard, étaye cette hypothèse. D’après eux, de
Champ Gyrus cingulaire nombreuses régions du réseau cérébral par
oculomoteur postérieur
défaut interviennent dans les mécanismes d’in-
Aire motrice trospection. Il peut s’agir de moments où nous
supplémentaire Sillon nous remémorons certaines situations passées,
intrapariétal
ou imaginons des événements futurs. Ce même
réseau serait sollicité lorsque nous essayons de
deviner les intentions d’autrui. Ces activités
mentales nous conduisent à adopter d’autres
points de vue, à nous projeter dans un autre lieu
ou dans un autre temps. Ce mode par défaut est
Gehirn und Geist - Meganim

très favorable à l’association d’idées responsa-


bles des processus associés à la créativité.
Cortex préfrontal
médian Les neurologues américains Daniel Kennedy
et Eric Courchesne de l’Université de Californie
Cortex pariétal latéral à San Diego ont montré que le réseau cérébral
par défaut présente des anomalies chez les per-

46 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p0440447_cerv-repos_maier_fp.qxp 27/06/11 10:33 Page 47

2. L’activité cérébrale, contrairement à ce que l’on a c


pensait ne s’arrête pas quand on ne fait rien. On
supposait qu’en l’absence de toute tâche, le cerveau était
au repos (a) et qu’il s’activait quand le sujet devait lire,
par exemple (b). En fait, même au repos (c), l’activité est
importante, et augmente un peu quand le sujet lit (d).

sonnes autistes : son activité est globalement


diminuée. Dans une des aires impliquées, le
cortex préfrontal ventromédian, la baisse d’ac-
tivité est même liée à l’intensité des troubles du
comportement social chez ces personnes.
b d
Moins les neurones du cortex préfrontal ven-
tromédian s’activent pendant la phase de repos,
plus les sujets ont de faibles résultats dans des
tests de compétence sociale : par exemple, ils
interagissent peu par le regard ou la parole.
D’autres altérations du réseau par défaut sont
observées chez les personnes schizophrènes.
En 2007, Abigail Garrity de l’Université Trinity à
Hartford dans le Connecticut a découvert que le
réseau par défaut est au contraire hyperactif
chez ces patients. Selon le psychiatre Kai Vogeley
de l’Université de Cologne, de telles observa-
tions ne sont pas étonnantes, car les personnes tocole suppose que les personnes réalisent une
atteintes de schizophrénie sont souvent incapa- tâche cognitive bien définie, alors qu’on enregis-
bles de dissocier des pensées étrangères de leurs tre leur activité cérébrale. Lors de cette tâche, les
propres pensées. Cette anomalie pourrait résul- neuroscientifiques savent à quoi l’esprit des
ter d’une activité trop élevée du réseau de repos. sujets est occupé, mais c’est loin d’être le cas
Au contraire, chez les personnes autistes, la trop pendant la phase de repos... L’un repense peut-
faible activité de ce réseau rendrait difficiles les être à son travail, l’autre à ses vacances, à sa
opérations mentales nécessaires pour se mettre famille, à un souvenir d’enfance… Le problème
à la place d’autrui, ce qui expliquerait les diffi- est que la personne quitte le mode par défaut Bibliographie
cultés d’interaction et de communication. On dès qu’on l’interroge sur le contenu de ses pen-
D.Zhang et M. Raichle,
ignore si ces perturbations du mode par défaut sées, car il lui faut alors concentrer son atten-
Disease and the brain’s
provoquent les symptômes observés ou sont tion, formaliser le contenu de sa pensée, échan- dark energy, in Nature
une conséquence de la maladie sous-jacente. ger avec les expérimentateurs. Cette difficulté Reviews Neurology,
Enfin, le réseau par défaut semble également conduit certains chercheurs à évoquer – sur le vol.6, pp.15-28, 2010.
altéré dans la maladie d’Alzheimer. Le neurolo- ton de la plaisanterie – « l’énergie sombre » du M. Raichle, Un cerveau
gue Michael Greicius de l’Université Stanford a cerveau, en référence à la forme d’énergie hypo- jamais au repos, in Pour
déjà constaté en 2007 que les patients déments thétique qui serait responsable de l’accélération la Science, n°393,
présentent une faible activité de repos dans le de l’expansion de l’Univers. pp. 42-47, 2010.
gyrus cingulaire postérieur et dans l’hippo- On s’accorde néanmoins sur l’existence du R. Buckner et al., The
campe. Ces deux régions cérébrales, essentiel- réseau par défaut. Loin d’une simple fonction brain’s default network
les pour la mémoire, semblent faiblement de base que lui attribuait M. Raichle, il partici- – anatomy function and
connectées chez les malades. La maladie perait à des tâches complexes, tel le changement revelance to disease, in
d’Alzheimer sera-t-elle un jour considérée mental de perspective. Il n’entrerait cependant Annals of the New York
comme une maladie du réseau par défaut, en action que lorsque nous pouvons nous le Academy of Sciences,
comme le pense Marcus Raichle ? En tout état permettre, notamment lorsque nous nous sen- vol. 1 124, pp.1-38,
2008.
de cause, les aires cérébrales les plus perturbées tons en sécurité et n’avons plus besoin de réagir
au début de cette maladie correspondent à cel- à des stimulations externes. L. Schilbach et al., Minds
les du réseau de repos. Reste à savoir si l’étude du réseau par défaut at rest ? Social cognition
as the default mode of
Voici presque dix ans, la première étude de aidera à mettre au jour les mécanismes mentaux
cognizing and its
M. Raichle sur le mode par défaut a été publiée, de la créativité, ainsi qu’à mieux comprendre les putative relationship to
ouvrant une nouvelle voie de recherche, mais de maladies psychiques et à les diagnostiquer plus the « default system » of
nombreuses questions restent ouvertes. Ainsi, il rapidement. Aujourd’hui, le regard des cher- the brain, in
manque toujours un protocole expérimental cheurs en neurosciences se réoriente vers les Consciousness and
adéquat pour définir précisément l’activité du mécanismes fondamentaux qui travaillent en Cognition, vol.17,
réseau par défaut. En règle générale, un tel pro- secret dans les profondeurs de notre cerveau. I pp. 457-467, 2008.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 47


cp46_p048053_cle_crea_besancon_fp.qxp 23/06/11 15:56 Page 48

Dossier

Les clés
de la créativité
Maud Besançon, La créativité a aujourd’hui le vent en poupe. Psychologues
psychologue et docteur
en psychologie, réalise et neuroscientifiques mettent au jour certains mécanismes
ses recherches sur la
créativité à l’Université mentaux qui sous-tendent cette faculté. Des traits de personnalité
Paris Descartes.
et certaines méthodes éducatives favorisent son épanouissement.

a créativité est une valeur montante.

L
produire le plus grand nombre d’idées à partir
Qu’il s’agisse du monde de l’entre- d’un élément de départ. Un autre psychologue
prise, de l’industrie, des principaux d’Outre-Atlantique, Paul Torrance, prendra la
secteurs de l’économie, partout sont relève en lançant un programme de recherche
En Bref recherchées des personnes capables de
s’adapter aux nouveautés, de stimuler la
sur les compétences créatives des enfants, des
adolescents et des adultes, jusqu’à construire
• La créativité repose conception de nouveaux objets, voire de nou- en 1976 un test de pensée divergente créative, le
en partie sur la pensée veaux environnements ou solutions pour faire Torrance Test of Creative Thinking, toujours très
dite divergente, qui face, notamment, au manque de ressources utilisé dans les études scientifiques sur la créa-
favorise la production énergétiques. Quel changement en un siècle ! tivité. Ce test propose, par exemple, des figures
de réponses variées Autrefois, la créativité était une question quasi énigmatiques (voir la figure 2) dont il faut ima-
à une même question. mystique. L’inspiration venait des cieux, des giner ce qu’elles peuvent représenter. Plus le
muses ou de Dieu. Or, dès le début du XXe siè- candidat propose de réponses plausibles, plus
• Diverses aires
cle, le psychologue français Alfred Binet pro- son score de créativité est élevé.
cérébrales sont activées
pose de prendre en considération l’imagination
par les mécanismes dans l’évaluation de l’intelligence, en élaborant
de la créativité. Chez des épreuves où les enfants peuvent fournir
Un objet d’étude scientifique
les individus les plus plusieurs réponses à une même question. C’est Depuis, de nombreux chercheurs se sont
créatifs, les deux le début de la pensée divergente, dont on exa- intéressés à la créativité en utilisant diverses
hémisphères cérébraux minera le rôle crucial dans les mécanismes de la approches. Une définition de la créativité est
« dialoguent » plus créativité. Malheureusement, l’outil imaginé toutefois admise par la plupart des chercheurs
que la moyenne. par Binet sombrera dans l’oubli et le concept du domaine. Selon le psychologue américain
• Certains traits d’imagination ou de créativité ne stimulera Robert Sternberg, la créativité est la capacité à
de personnalité, telles la guère les chercheurs français par la suite… réaliser une production qui soit à la fois nou-
tolérance à l’ambiguïté C’est aux États-Unis qu’il a pris son essor, au velle et adaptée au contexte dans lequel elle se
ou la prise de risque, milieu des années 1950. manifeste. Ainsi, une idée, un concept, une pro-
favorisent la créativité. Les travaux du psychologue américain Joy duction artistique, pour être considérés comme
• Les modes éducatifs Paul Guilford ont d’abord suggéré que la créa- créatifs, doivent, d’une part, se distinguer de ce
associant des règles tivité nécessite des capacités intellectuelles spé- qui a été précédemment proposé et, d’autre
strictes et une certaine cifiques : identification des problèmes, analyse, part, satisfaire les contraintes de l’environne-
liberté favorisent la évaluation, synthèse, le tout accompagné d’une ment où ils s’expriment.
créativité des enfants. pensée fluide et flexible. Sa théorie repose Il y a toujours eu des personnes pour trans-
notamment sur la pensée divergente, capacité à gresser les normes existantes dans divers

48 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p048053_cle_crea_besancon_fp.qxp 23/06/11 15:56 Page 49

domaines et apporter un nouvel éclairage sur vie par l’éducation que nous recevons, mais
le monde (Galilée) ou un apport scientifique aussi au fil de nos expériences personnelles.
révolutionnaire (Einstein) ou proposer un Elles nous permettent de comprendre les situa-
nouveau courant artistique, tel Paul Cézanne tions difficiles qui se présentent à nous, mais
dans le domaine pictural. Alors, qu’est-ce qui aussi de savoir si les solutions envisagées ont
rend un individu créatif ? Quels rôles jouent déjà été proposées par d’autres ou non.
son caractère, sa personnalité et l’environne-
ment ? Comment cultiver ces qualités chez un
enfant ? Autant de questions auxquelles les
La pensée divergente
neurosciences et la psychologie apportent Il faut donc disposer d’un minimum de
aujourd’hui des réponses. connaissances dans un domaine pour pouvoir
Un des pionniers de l’étude scientifique des être créatif. Toutefois, les connaissances peu-
processus créatifs, Todd Lubart, de l’Université vent avoir des effets négatifs : la spécialisation
René Descartes-Paris 5, considère, comme excessive comporte le risque de s’enfermer dans
nombre de ses collègues, que chaque personne les connaissances acquises et de ne plus être en
a un potentiel créatif plus ou moins élevé. mesure de sortir des chemins déjà tracés.
Plusieurs facteurs en modulent l’expression. Ils Parmi les capacités intellectuelles, deux qua-
sont de trois types : les facteurs cognitifs (liés lités essentielles, la pensée divergente et la
aux connaissances et aux facultés mentales), les flexibilité mentale, jouent un rôle de premier
facteurs dits conatifs (liés aux traits de person- plan. La pensée divergente est un processus
nalité de l’individu, ainsi qu’à sa motivation) et mental qui permet de produire de nombreuses
les facteurs environnementaux, qui regroupent idées à partir d’un stimulus unique. Selon 1. Comment innover
plus efficacement ?
l’influence de la famille, des parents, de l’école, Guilford, il s’agit d’une capacité cruciale pour
La connaissance
des amis, etc. la créativité. Plus une personne livre d’idées
des mécanismes
Les facteurs cognitifs, tout d’abord, font quand on lui pose un problème, plus elle a de cérébraux de la créativité
référence aux connaissances et aux capacités chances de découvrir, dans le lot, une idée livre aujourd’hui de
intellectuelles qui facilitent la pensée créative. nouvelle et originale (voir la figure 3). nouvelles clés pour
Les connaissances correspondent aux informa- La flexibilité mentale, quant à elle, est l’apti- favoriser cette capacité,
tions stockées en mémoire. Cet ensemble d’in- tude à trouver différentes solutions à un pro- que ce soit à l’école,
formations se construit tout au long de notre blème et à envisager un problème sous des au travail ou en famille.
© LWA-Dann Tardif / Corbis

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 49


cp46_p048053_cle_crea_besancon_fp.qxp 23/06/11 15:56 Page 50

2. Une figure du test de pensée créatif présenteraient une plus grande quan-
créative de Torrance. Le sujet testé tité de neurones dits associatifs dans le cortex,
doit imaginer ce que peut neurones établissant des connexions entre les
représenter ce motif. Par exemple, six couches corticales. Il est bien entendu dif-
une araignée écrasée, une ficile de savoir si cette particularité neuroana-
molécule en trois dimensions, un tomique détermine la créativité exceptionnelle
impact sur un pare-brise, etc.
de ces personnes ou si la pratique d’activités
La capacité à fournir le plus
de réponses possibles est un reflet
développant la pensée divergente, l’imagina-
de la pensée divergente, tion ou la flexibilité mentale favorise l’établis-
ingrédient de la créativité. sement de telles connexions entre différentes
couches du cortex.

Des neurones
angles différents ; il ne s’agit pas, par conséquent,
de multiplier seulement les idées, mais de chan- pour associer les idées
ger d’angle d’attaque, de se dégager des habitu- La qualité de flexibilité cognitive semble avoir
des de pensées. Par exemple, la flexibilité men- elle aussi des bases neurophysiologiques : un
tale est sollicitée par le classique problème neuromédiateur nommé noradrénaline a la
consistant à former quatre triangles équilatéraux capacité de moduler l’étendue des réseaux neu-
avec six allumettes (voir la figure 4). Cette qualité ronaux recrutés lors d’une tâche mentale. Or les
reflète la souplesse et la mobilité de l’esprit. réseaux associatifs stimuleraient les associations
Comment ces qualités reflètent-elles le fonc- d’idées, lesquelles permettent de trouver des
tionnement du cerveau ? La pensée divergente solutions inédites – donc créatives – à un pro-
semble faire intervenir les parties antérieures blème : en associant des idées d’une façon nou-
du cerveau, les lobes frontaux. Ainsi, les neu- velle, on peut trouver une solution à un pro-
roscientifiques Ingrid Carlsson, Peter Wendt et blème à laquelle personne d’autre n’aurait pensé
Jarl Risberg, de l’Université de Lund, en Suède, auparavant. En outre, les neurones qui libèrent
ont visualisé l’activité cérébrale de sujets sou- de la noradrénaline, localisés dans le locus
mis à des tests de pensée divergente. Les per- cœruleus, ont des prolongements qui atteignent
sonnes devaient proposer le plus d’utilisations le cortex cérébral (on dit qu’ils se projettent sur
possibles d’une brique (construire un mur, le cortex) et plus particulièrement les lobes
servir de presse-papiers, de marchepied, de pariétaux inférieurs (voir la figure 6). Ainsi, les
rangement pour des stylos, etc.). Les neuro- neurones adrénergiques favorisent l’attention et
biologistes ont constaté que le flux sanguin les associations d’idées.
était plus élevé dans le lobe frontal des person- Enfin, la qualité de la communication entre
3. Comment imaginer nes les plus créatives. les deux hémisphères cérébraux serait détermi-
un dessin à partir Les psychologues Grégoire Borst et Amandine nante chez les personnes présentant de très
d’une ligne donnée ? Dubois, en collaboration avec T. Lubart, ont hauts niveaux de créativité. Dès la fin des
Un excellent exercice réalisé une synthèse des travaux à ce sujet, qui années 1980, le psychiatre américain R. Lewis
de créativité... suggère que les personnes à haut potentiel avait suggéré l’importance du corps calleux,
ensemble de fibres reliant les deux hémisphères
cérébraux, dans la capacité à produire des idées
créatives dans le test de Rorschach (ce dernier
consiste à observer des tâches quasi symétriques
et à imaginer ce qu’elles pourraient représen-
ter). Dans ces expériences, il était apparu que
des personnes dont le corps calleux avait été
sectionné (où chez qui les deux hémisphères
cérébraux ne communiquaient plus) deve-
naient incapables d’imaginer quoi que ce soit.
Selon les connaissances actuelles, il semble-
rait que la source de la créativité serait plutôt
localisée dans l’hémisphère droit, plus intuitif
et moins rationnel, et que la production de
réponses sensées ferait intervenir l’hémisphère
gauche de façon concertée avec le droit, ne
serait-ce que pour formuler les idées intuitives
élaborées par le second. La notion de connecti-
vité entre hémisphères atteint une pertinence

50 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p048053_cle_crea_besancon_fp.qxp 23/06/11 15:56 Page 51

particulière dans le cas des enfants à haut T. Lubart ont repris les principaux résultats
potentiel créatif. Ces derniers, exceptionnelle- obtenus au moyen de questionnaires de person-
ment doués pour produire une multitude nalité sur la psychologie de la créativité. De tels
d’idées ou d’hypothèses à partir de n’importe questionnaires évaluent différentes dimensions
quel stimulus qu’on leur propose, obtiennent de la personnalité. Les deux psychologues ont
des scores très élevés dans des tests de créativité, constaté que les individus les plus créatifs se dis-
tel celui de Torrance. Ils semblent favoriser une tinguent par certains traits de caractère, dont la
pensée divergente qui se traduit par une grande persévérance, la tolérance à l’ambiguïté (ne pas
capacité de produire des solutions et à alterner se laisser dérouter par les allusions ou les for-
les types de solutions grâce à leur flexibilité mules équivoques), l’ouverture aux expériences
mentale. De telles capacités sont associées à une nouvelles, l’individualisme et la prise de risque.
grande aptitude de recherche et de sélection des Une activité créatrice demande de se
informations stockées en mémoire à long concentrer sur une situation et de ne pas
terme, ainsi qu’à une bonne capacité d’associa- renoncer si les premières solutions proposées
tion et de combinaison des idées. ne conviennent pas : c’est la dimension de per-
sévérance. Ainsi, la pensée divergente qui doit
Le dialogue des hémisphères proposer sans cesse de nouvelles solutions, sans
se décourager, exige de la persévérance. La tolé-
Un tel mécanisme associatif prendrait sa rance à l’ambiguïté est également importante,
source dans un fonctionnement neuropsycho-
logique particulier et plus intégré que chez les
autres enfants. Des recherches d’imagerie céré-
brale réalisées en 2004 par l’équipe du psycho-
logue américain Michael O’Boyle, à l’Université
de Melbourne, montrent que, lors de la résolu-
tion de problèmes mathématiques, les « sur-
doués » en mathématiques ne présentent pas
l’asymétrie hémisphérique classique. Durant la
Cerveau & Psycho

résolution de problèmes, les deux hémisphères


de ces enfants sont activés, alors que les enfants
« normaux » présentent une asymétrie en faveur
de l’hémisphère gauche.
En 2005, M. O’Boyle et ses collègues ont 4. Comment former quatre triangles équilatéraux avec six allumettes ? Le premier
aussi examiné le fonctionnement cérébral de réflexe est d’essayer de les disposer à plat sur une table. La tâche semble impossible.
Jusqu’au moment où l’on change de regard et où l’on envisage de réaliser
surdoués en mathématiques à l’aide d’une
la tâche en trois dimensions. Un tétraèdre fournit alors la solution. Ce changement
tâche de rotation mentale. Ils ont ainsi observé d’approche fait appel à une capacité cognitive essentielle : la flexibilité mentale.
une activation très nette de l’hémisphère gau-
che dans un processus qui requiert habituelle-
ment l’activité de l’hémisphère droit. Ils en car elle permet les rapprochements : les méta-
conclurent que ces enfants présentent une acti- phores, les doubles sens, la faculté d’interpréter
vation corticale plus généralisée que les autres un graphe de différentes façons, vont de pair
enfants, quel que soit le type d’activité cogni- avec la flexibilité mentale. L’ouverture aux nou-
tive examinée. Ainsi, les enfants à haut poten- velles expériences est nécessaire presque par
tiel se caractériseraient par une meilleure com- définition, et les individus obtenant de faibles
munication interhémisphérique et donc par un scores dans cette dimension de la personnalité
fonctionnement cérébral plus intégré. Cette sont généralement rebutés par ce qui sort des
activation suggère que ces enfants accèdent à sentiers battus. Quant à l’individualisme, il
différents types d’informations en même reflète une capacité d’originalité, de résistance
temps. Il en résulte une importante flexibilité au courant dominant, nécessaire pour rompre
cognitive permettant à l’enfant d’avoir accès à avec la tradition et pour innover.
différents types de concepts simultanément et, En 1988, la psychologue Margaret Clifford, de
dès lors, de pouvoir les associer afin de propo- l’Université de l’Iowa, a étudié la dimension de
ser de nouvelles solutions. prise de risque chez des enfants. Elle a demandé
Après les facteurs cognitifs sous-tendant l’ac- à de jeunes élèves de résoudre des problèmes de
tivité créatrice, abordons les facteurs conatifs. leur choix, de difficultés variées. Elle a constaté
Ce terme regroupe ce qui a trait à la fois aux que les enfants tendent à choisir des problèmes
caractéristiques de la personnalité et à la moti- plus simples que ce qu’ils sont capables de faire ;
vation de l’individu. Évoquons d’abord les traits plus les élèves avancent dans le système scolaire,
de personnalité. En 1995, R. Sternberg et plus ils choisissent des problèmes inférieurs à

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 51


cp46_p048053_cle_crea_besancon_fp.qxp 23/06/11 15:56 Page 52

leur niveau scolaire réel. Ainsi, ils ne prennent doit s’enraciner en soi-même, et le fait de pro-
pas le risque de se tromper et préfèrent jouer la mettre à des enfants une récompense pour leurs
sécurité. Cette attitude est adaptée dans le cadre activités créatrices est sans doute un des plus
scolaire, mais pas dans le domaine de la créati- sûrs moyens de mettre en danger leur créativité !
vité, où il faut pouvoir quitter ses habitudes
pour inventer. Une telle qualité nécessite, outre Innover tout en respectant
une forme de courage ou de goût de l’inconnu,
la capacité de remettre en question les stratégies des règles
existantes. On sait aujourd’hui, grâce à divers Comme on s’en doute, l’éducation joue un
travaux datant des années 1990, que cette apti- rôle de premier plan dans l’éclosion des capaci-
tude repose sur le cortex préfrontal, situé dans tés créatrices. Mais quelle éducation, au juste ? À
la partie la plus antérieure du cerveau : lorsque ce propos, deux théories se sont longtemps
le cortex préfrontal est lésé, Antonio Damasio et opposées : le psychologue américain Carl Rogers
ses collègues de l’Institut du cerveau et de la fut, par exemple, l’un des premiers à défendre
créativité, à Los Angeles, ont constaté que les l’idée que l’environnement familial doit être
riche, stimulant et relativement peu critique à
l’égard des enfants pour leur permettre de déve-
La motivation intrinsèque lopper leurs potentialités ; à sa suite, le psycho-
est liée au plaisir de s’adonner logue américain Dean Simonton s’est intéressé à
la créativité des enfants, constatant qu’un envi-
à l’activité créatrice. ronnement familial riche en stimulations cultu-
relles, par exemple, par la présence de livres, de
personnes examinées persistent dans des straté- magazines ou la proximité des centres culturels,
gies non adaptées. S’adapter, changer de straté- favorise effectivement leur créativité.
gie, voilà une capacité qui repose sur un équipe- Malgré cela, la profusion de stimulations et la
ment cérébral propre à l’espèce humaine, le cor- liberté ne semblent pas suffire : ainsi, le psycho-
tex préfrontal. Cette région du cerveau est sans logue américain Richard Ochse découvrit que
doute importante pour faire preuve de créati- les enfants ayant surmonté des difficultés pro-
vité. duisaient plus d’idées créatrices. La créativité
Pour achever l’inventaire des facteurs conatifs, bénéficierait-elle plus d’un contexte éducatif
évoquons le rôle fondamental de la motivation plutôt permissif ou d’un environnement
chez le créateur. L’activité créatrice demande de contraignant ? En 1998, T. Lubart et Jacques
l’énergie et doit trouver son carburant. Deux Lautrey, professeur émérite à l’Université de
formes de motivation peuvent a priori sous-ten- Paris Descartes, examinent la question auprès
dre la démarche du créateur. La première, la d’enfants scolarisés en classe de CE2.
motivation extrinsèque, est l’envie de reconnais- Ils proposèrent à cette occasion un question-
5. Ludwig van sance, de richesse, de réussite, de gratification naire aux parents, leur demandant d’indiquer,
Beethoven, comme extérieure sous toutes ses formes. L’autre, la pour une série de situations éducatives, le com-
d’autres créateurs, motivation intrinsèque, est liée au plaisir de portement qu’ils adoptaient généralement
se distinguait par s’adonner à l’activité créatrice. La gratification parmi trois possibles : attitude laxiste, contrai-
une forte personnalité
découle alors de l’activité en elle-même et non gnante ou souple. Simultanément, les enfants
et la capacité de
se détourner des courants
des récompenses externes qui y sont associées. devaient passer les épreuves de pensée diver-
dominants sans se Teresa Amabile, de l’Université Harvard, a gente du test de Torrance. Les résultats ont
préoccuper exagérément réalisé de nombreuses études, à la fois en milieu révélé qu’un environnement souple favorise
des réactions du public. scolaire et dans le monde de l’art, sur le niveau plus que les deux autres (laxiste ou contrai-
De tels traits de caractère de créativité des individus et leur motivation. gnant) le développement des performances
forgent la personnalité Elle met au jour un lien fort entre créativité et créatives des enfants.
créatrice. motivation intrinsèque. Aimer créer est le meil- L’environnement souple est fait de règles
leur stimulant de la création. Globalement, les qu’il faut respecter, mais au sein desquelles
personnes qui tirent du plaisir de la production peuvent se développer des variations. Les acti-
de nouvelles idées continuent à le faire sans se vités ne sont pas immuables, l’enfant peut pro-
limiter dans leurs approches ; elles ne se préoc- poser des innovations, et il existe un équilibre
cupent pas de savoir si ces idées seront ou non entre les contraintes et la liberté. Finalement,
couronnées de succès. En revanche, les person- cette situation est assez proche de la dynamique
Cupertino / Shutterstock

nes habituées à s’adonner à une activité pour les créatrice, en art comme ailleurs : innover en
bénéfices qu’ils espèrent en retirer, supportent respectant des règles.
mal l’idée de s’engager sur une voie trop inno- Le milieu scolaire laisse également une
vante, qui ne rapporterait aucun bénéfice empreinte profonde sur les capacités créatrices
immédiat. C’est pourquoi le goût de la création de l’enfant. À l’école élémentaire, un enseignant

52 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p048053_cle_crea_besancon_fp.qxp 23/06/11 15:56 Page 53

principal s’occupe de la classe ; des intervenants Projections de neurones Cortex pariétal inférieur
à noradrénaline Flexibilité, mobilité
ou d’autres enseignants de l’équipe pédagogi- de l’attention
que peuvent aussi apporter leur soutien pour
une matière plus spécifique, par exemple les
arts plastiques, le sport, les langues étrangères.
Les enseignants transmettent ainsi, de façon
explicite ou implicite, leurs attitudes et leurs
préférences. En 1993, la psychologue améri-
caine Kathryn Wentzel, de l’Université du
Maryland, a dressé un état des lieux de la
conception qu’ont les enseignants américains
de l’élève idéal. Ses études ont montré que c’est
celui qui suit les consignes, reste silencieux et
comprend ce qu’on lui enseigne. Cette attitude
Cortex préfrontal
favorise l’obéissance et le conformisme, mais Changement de stratégie
laisse de côté la curiosité et l’indépendance. Or,
ce sont précisément ces caractéristiques qui Cortex frontal
sont nécessaires au développement de la créati-
Raphael Queruel

Pensée divergente
vité. Dès lors, l’école ne constituerait pas, du Corps calleux
moins aux États-Unis, l’influence la plus stimu- Intégration des idées
Locus cœruleus
lante dans le domaine de la créativité.
6. Le cerveau créatif. L’acte créateur fait intervenir différentes structures cérébrales.
Stimuler la créativité Le cortex frontal favorise la multiplication des idées par la pensée divergente,
chez l’enfant notamment grâce à des neurones dits associatifs, qui favorisent l’échange
d’informations entre les six couches du cortex. Le cortex préfrontal permet
Heureusement, comme l’a montré le psycho- de se libérer d’une stratégie inefficace. Le cortex pariétal inférieur permet de changer
logue américain Arthur Cropley en 1997, cer- d’angle d’attaque face à un problème, faisant preuve de flexibilité, sous l’influence
tains comportements des enseignants favori- d’un neuromédiateur nommé noradrénaline, issu du locus coeruleus. Enfin, le corps
sent le développement de la créativité chez leurs calleux est un faisceau de fibres reliant les deux hémisphères cérébraux
élèves : par exemple, certains favorisent non et leur permettant de mieux dialoguer pour produire des idées innovantes.
seulement un apprentissage indépendant (ou
chaque élève évolue à son rythme), mais aussi
un apprentissage coopératif (lorsque les élèves pression libre de l’enfant, qu’il s’agisse de gra-
se constituent en petits groupes pour effectuer phisme, de publication de journaux scolaires,
une tâche particulière, tel un exposé). Quand etc. Les résultats ont mis en évidence que, quelle
les enseignants demandent aux élèves de réali- que soit la méthode, le développement de la Bibliographie
ser un travail par eux-mêmes, ils encouragent créativité fluctue, ralentissant, voire disparais-
G. Borst et al., Structures
l’auto-évaluation du travail ; il faut aider les élè- sant par moments, mais pas en même temps
et mécanismes
ves à surmonter les échecs et la frustration pour dans les deux méthodes. En outre, les enfants cérébraux sous-tendant
favoriser la persévérance. Ainsi, l’enseignant a scolarisés dans une école alternative obtiennent la créativité : une revue
son rôle à jouer dans le développement de la de meilleures performances créatives. de la littérature,
créativité chez les élèves. Toutefois, ce résultat est sans doute lié au in Approche Neuropsy.
D’autres recherches se sont plutôt intéressées mélange adroit de règles et de liberté laissée à des apprentissages
à l’influence du type de pédagogie (classique ou l’élève. La personnalité de l’enseignant compte de l’enfant, vol. 18,
alternative, c’est-à-dire favorisant les rythmes pour beaucoup, même si l’école sous sa forme pp. 96-113, 2006.
personnels de l’enfant, l’initiative et l’autono- traditionnelle n’est peut-être pas le lieu par M. O’Boyle et al.,
mie) dans le développement de la créativité. Les excellence où l’on développe la créativité. À Interhemispheric
résultats obtenus divergent d’une étude à l’au- chaque parent de sentir les besoins de son interaction during
tre, certains montrant une créativité renforcée enfant et de se rappeler quelques principes bien global–local processing
in mathematically gifted
chez les élèves fréquentant des écoles à pédago- établis aujourd’hui : la capacité de créer est
adolescents, average-
gie alternative, d’autres obtenant des résultats indissociable du plaisir qu’offre la créativité, à ability youth, and
inverses, d’autres encore révélant une relation travers la motivation intrinsèque. Les connais- college students, in
complexe entre le type de scolarité, le sexe de sances et les influences culturelles multiples Neuropsychology,
l’élève et le type de mesure de créativité, verbale jouent un rôle important, de même que la capa- vol. 18(2),
ou graphique… En 2006, mon travail de docto- cité à croire en soi et le goût pour la prise (réflé- pp. 371-377, 2004.
rat a porté sur les conséquences sur la créativité chie) de risque. Enfin, l’enfant doit apprendre à T. Lubart et al.,
du type de pédagogie, classique, d’une part, ou respecter des règles, mais ces dernières ne doi- Psychologie
de type Montessori et Freinet, d’autre part. Ces vent pas l’étouffer. Aux parents d’innover pour de la créativité,
méthodes alternatives mettent l’accent sur l’ex- favoriser, eux aussi, ces conditions ! I Armand Colin, 2003.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 53


cp46_p054058_emot_nouv_botella_fp.qxp 23/06/11 15:58 Page 54

Dossier

Les émotions,
au cœur de la création
Marion Botella est
docteur en psychologie
Les créateurs sont constamment aux prises avec leurs états d’âme,
au Laboratoire mais certains sont plus féconds que d’autres pour donner
Adaptations Travail
Individu (LATI), à l’Institut naissance à un chef-d’œuvre. Ainsi, les émotions négatives,
de Psychologie, Centre
Henri Piéron, Université telles que peur ou tristesse, seraient sources d’inspiration.
Paris Descartes.

e monde intérieur de l’artiste est tra-

L
négatives, les émotions intenses favorisent la
versé de peines et de joies, d’angoisses créativité. On pense aujourd’hui que l’activité
ou d’intuitions, parfois déstabilisan- créative offre un moyen de réguler ses émotions
tes. Quel rôle jouent ces émotions et de les ramener vers un état d’équilibre.
dans l’activité créative ? Les biogra-
phies de peintres tels que Van Gogh ou Cézanne Quand la créativité
laissent entrevoir les artistes les plus créatifs
comme des êtres torturés, mélancoliques, voire régule les émotions
dépressifs. Faut-il obligatoirement être en souf- La notion qui permet de comprendre ce mou-
france pour créer ? Les émotions positives vement de régulation est le concept d’homéosta-
En Bref n’ont-elles pas un rôle à jouer ? Aujourd’hui, la sie, qui assure le maintien des équilibres biochi-
créativité est devenue sujet d’étude pour les miques de l’organisme (qu’il s’agisse de la pres-
• Les émotions
sciences cognitives et la psychologie, tout sion sanguine, de la glycémie ou de la tension
favorisent la créativité,
comme le sont les émotions. Faisons le point sur nerveuse). Quand on a faim, l’homéostasie veut
les positives augmentant
ce que nous savons des mécanismes reliant le que l’on cherche de la nourriture ; quand on a
la quantité des idées,
monde de l’affect à celui de l’œuvre d’art. peur, elle exige qu’on se rassure ou que l’on
et les négatives
Une chose est sûre : mieux vaut vibrer pour s’éloigne de la source du stress. De même,
leur qualité. créer. Le simple fait d’être dans un état d’excita- lorsqu’une émotion est trop intense, le principe
• Les émotions font tion émotionnelle semble stimuler la créativité. d’homéostasie vise à réduire l’intensité de l’émo-
jaillir des souvenirs, Ainsi, en 1996, Jill Adaman et Paul Blaney, de tion. L’activité créative pourrait jouer ce rôle.
qui sont utilisés pour l’Université de Miami, ont réalisé une expé- Voilà qui expliquerait pourquoi de nombreux
produire des idées. rience où ils suscitaient des émotions chez des artistes torturés, voire dépressifs (Schumann,
• Les artistes confirmés personnes à l’aide d’extraits musicaux durant Van Gogh, Munch), se livraient à l’acte de créa-
ont généralement une une vingtaine de minutes. L’un de ces morceaux tion, lequel permettrait de retrouver une forme
bonne compréhension provoquait un état de joie, l’autre un état « neu- d’équilibre et de satisfaire au principe d’ho-
de leur propre affect, tre », le dernier un état de tristesse. Après cette méostasie. Toutefois, si tel est le cas, le retour à
et leur métier leur écoute, la créativité était évaluée par une l’homéostasie devrait aussi se manifester pour
permet de conserver épreuve de pensée divergente où il s’agit de pro- les émotions positives : trop d’émotions positi-
un monde imaginaire poser différentes utilisations d’un objet usuel. ves devraient aussi conduire à la recherche d’un
riche, alors que Les résultats ont montré que la créativité est
ce dernier s’appauvrit meilleure dans les conditions « joie » et de
en général avec l’âge. « dépression » que dans la situation émotion- 1. Salvador Dali parvenait-il à réguler ses émotions
nelle neutre. Ainsi, qu’elles soient positives ou en laissant libre cours à son génie créatif ?

54 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p054058_emot_nouv_botella_fp.qxp 23/06/11 15:58 Page 55

© Bradley Smith / Corbis

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 55


cp46_p054058_emot_nouv_botella_fp.qxp 23/06/11 15:58 Page 56

retour à l’équilibre, éventuellement par la créa- ont montré que les émotions positives favori-
tion. D’où la question : les émotions positives et sent la créativité (par rapport à des émotions
les émotions négatives jouent-elles le même négatives ou neutres) dans une tâche, dite de la
rôle dans l’activité créative ? bougie. Cette tâche consiste à maintenir une
En 1997, Suzanne Vosburg, de l’Université de bougie sur un mur de façon à ce que la cire ne
Bergen, et Geir Kaufmann, de l’Université coule ni sur le mur ni sur le sol. Pour cela, les
d’Oslo, en Norvège, ont montré que les émo- participants disposent d’une boîte d’allumettes
tions négatives facilitent la créativité. Après vide, d’une bougie et d’une boîte de clous. La
avoir induit diverses émotions chez des partici- bonne solution (l’une d’elles, du moins)
pants, ces psychologues ont évalué les perfor- consiste à fixer la boîte d’allumettes perpendi-
mances en termes de créativité. Pour ce faire, culairement au mur avec un clou, et à placer la
ils ont utilisé une tâche consistant à relier deux bougie dans la boîte.
cordes suspendues à un plafond, mais si éloi- Comment interpréter les effets des émotions
gnées l’une de l’autre que les participants ne positives dans certaines tâches de créativité ?
pouvaient pas saisir les deux en même temps. Certains auteurs suggèrent qu’une personne
Ils disposaient d’une tasse, d’une boîte de vis et éprouvant du plaisir a tendance à s’engager
d’un tournevis pour les aider. Les résultats entièrement dans une tâche, ce qui favorise la
indiquent que la meilleure performance est créativité. En outre, les émotions positives
obtenue avec des émotions négatives, et la plus feraient affluer à la conscience des souvenirs
mauvaise avec des émotions positives. positifs. Or ces derniers sont plus nombreux,
mieux structurés et mieux intégrés en mémoire
que les souvenirs négatifs. Confronté à une
Le génie au bord du gouffre tâche de créativité, un sujet étant dans un état
Comment interpréter une telle observation ? affectif positif serait submergé par un flot de
Les émotions négatives (peur, tristesse) signa- souvenirs agréables : ces souvenirs constitue-
lent implicitement que l’on se trouve dans une raient alors un matériau pour manipuler des
situation difficile : elles enclenchent des méca- images mentales et des idées qui, combinées
nismes qui facilitent la résolution des problè- correctement, aboutiraient à des propositions
mes. À mesure que des solutions innovantes créatives. Les émotions positives permettraient
Shutterstock

se font jour, l’émotion négative décroît et aussi de voir les objets différemment et de
l’homéostasie s’installe à nouveau, permettant mieux saisir leurs relations. Selon les tenants de
à la personne d’atteindre un état émotionnel cette interprétation, les émotions positives ser-
plus « neutre ». Et les processus créatifs facili- 2. Les grands artistes viraient aussi d’indicateurs pour informer l’in-
teraient le retour à l’équilibre. ont souvent été dividu que l’idée proposée est satisfaisante.
Dans le domaine de l’art de haut niveau, il des personnages torturés.
serait ainsi possible qu’un peintre tel Van Frédéric Chopin, Robert
Gogh dans sa période arlésienne (où il a peint Schumann et Vincent Van
Quantité et qualité des idées
notamment les Tournesols dans un vase), ait Gogh (de haut en bas) Mais pourquoi les émotions positives favori-
recouru à cette réparation de l’humeur par la ont souffert de formes sent-elles la créativité dans une tâche comme
créativité. Il traversait alors des périodes de variées de dépression. celle de la bougie et pas dans celle des deux cor-
détresse intense et aurait pu restaurer son La création aurait joué des suspendues au plafond? C’est qu’il existerait
chez ces artistes un rôle
équilibre interne en peignant. L’acte créatif est deux façons de créer. La production d’idées peut
de «réparateur
un moyen de résoudre un problème. se focaliser, soit sur la qualité, soit sur la quantité.
de l’humeur».
Dans l’expérience précédente, on peut se L’étude de S.Vosburg et G.Kaufmann (avec le
demander pourquoi les émotions positives ne test des cordes suspendues au plafond) a montré
produisent pas de bonnes performances créati- que les émotions négatives augmentent la qualité
ves. S. Vosburg et G. Kaufmann estiment que des idées proposées (par exemple, attacher la
les émotions positives entraînent une sorte de tasse au bout d’une corde, le tournevis au bout
« paresse », en signalant à l’individu qu’il est de l’autre, et les faire se balancer en se plaçant au
dans une position satisfaisante et qu’il n’a pas milieu pour les attraper l’une et l’autre), tandis
besoin de fournir d’effort pour y remédier, que celle d’A. Isen révélait une augmentation de
inhibant alors la créativité. Toutes les idées qui la quantité des idées produites. Ainsi, de multi-
viennent à l’esprit sont jugées satisfaisantes et ples hypothèses, pas toujours appropriées, ont
ne sont pas explorées davantage. été testées pour faire tenir la bougie contre le
Les émotions positives seraient-elles donc mur: la coller avec de la cire, la fixer sur le mur
inutiles, voire néfastes, à la créativité ? Les avec un clou, tout en plaçant la boîte d’allumet-
résultats varient selon la tâche de créativité tes à l’aplomb de la mèche et recueillir la cire qui
proposée. La psychologue Alice Isen, de perlait, mais la bougie se raccourcit progressive-
l’Université Cornell à Ithaca, et ses collègues ment et le point de chute de la cire se déplace...

56 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p054058_emot_nouv_botella_fp.qxp 23/06/11 15:58 Page 57

Ainsi, émotions positives et négatives ont des que : ils ont un imaginaire débordant, des idées
effets différents sur la créativité. Les émotions foisonnantes, une importante capacité de fan-
négatives favorisent la qualité des idées (indice taisie. Toutefois, ils ne surpassent pas le com-
d’originalité), tandis que les émotions positives mun des mortels dans leur capacité à verbali-
favorisent la quantité d’idées (indice de fluidité), ser, identifier et analyser leurs émotions.
ainsi que leur diversité (indice de flexibilité).
Comment expliquer cette distinction ? Une per-
sonne vivant une émotion négative devient plus
L’art préserve l’imaginaire
exigeante sur la qualité des stratégies envisagées, Quand on compare le niveau d’alexithymie
car les réponses qu’elle fournit ne la satisfont d’artistes confirmés et d’étudiants en art
pas. Cette posture la conduit à essayer de pro- (moins expérimentés), on observe une vie fan-
duire des idées plus originales. En revanche, tasmatique également très riche, mais un défi-
lorsqu’elle se trouve dans un état affectif positif, cit dans les sous-dimensions d’identification et
elle est plus facilement satisfaite et elle se d’analyse des émotions. Les étudiants en art
contente de multiplier des idées classiques. ont un niveau d’alexithymie comparable à
Certes, il ne suffit pas de vivre des émotions celui de la population générale, mais une
pour produire des chefs-d’œuvre. Encore faut- répartition différente des sous-dimensions de
il les percevoir avec justesse et les comprendre. l’alexithymie : vie fantasmatique supérieure,
En 2002, Jennifer George et Jing Zhou, de analyse et excitabilité normales, verbalisation
l’Université Rice du Texas, ont mis en relation et identification inférieures à la moyenne.
la performance créative et la clarté émotion- Que se passe-t-il entre le stade d’étudiant en
nelle qui désigne la capacité à percevoir les art et celui d’artiste confirmé ? Les capacités
émotions. Dans cette étude, 67 employés ont d’identification et d’analyse de ses propres
complété un questionnaire de clarté émotion- émotions sembleraient s’améliorer. Il est égale-
nelle, tandis que leur performance créative ment possible que les étudiants en art ayant une
était notée par leur supérieur à l’aide d’un bonne capacité d’analyse et d’identification de
autre questionnaire. Les psychologues ont leurs émotions réussissent dans le métier et
constaté que les participants ayant la meilleure atteignent le statut d’artiste expérimenté, tandis
clarté émotionnelle, c’est-à-dire ceux qui per-
çoivent mieux les émotions, ont une meilleure
intelligence émotionnelle et sont plus créatifs Émotions et souvenirs
(l’intelligence émotionnelle désigne la capacité
T. Lubart et I. Getz ont formalisé
à identifier ses propres émotions, à les expri-
mer et à les détecter chez autrui). C omment les émotions aident-
elles l’artiste à créer? En 1997,
les psychologues Todd Lubart, de
cette idée sous forme d’un modèle
dit de résonance émotionnelle.
Si la clarté émotionnelle a un impact sur la
capacité créative, on peut s’attendre à ce qu’elle l’Université René Descartes à Paris, En 2000, ils ont validé ce modèle
soit plus acérée chez les artistes professionnels. et Isaac Getz, de l’École supé- en évaluant le nombre de référen-
Qu’en est-il ? Un moyen d’aborder cette ques- rieure de commerce de Paris, ont ces émotionnelles associées à des
tion est d’étudier un trouble émotionnel postulé que chez un individu en objets (tels que cabine téléphoni-
nommé alexithymie, qui désigne la difficulté à développement, les concepts que, siège arrière de voiture, ordi-
identifier, décrire, réguler et exprimer ses émo- stockés en mémoire sont associés à nateur ou ascenseur), ainsi que le
tions, en association avec un imaginaire appau- des images ou à ses souvenirs nombre d’associations suscitées
vri. L’alexithymie est évaluée à travers ses diffé- émotionnels. Lorsqu’un concept par ces objets. Ils ont constaté que
rentes sous-dimensions : verbalisation des émo- émerge, il active l’émotion liée. les objets déclenchant le plus
tions, identification, analyse, excitabilité géné- Cette émotion « se propage » et d’émotions entraînaient aussi
rale et vie fantasmatique (vie imaginaire). Dès réveille d’autres concepts qui lui davantage d’associations. Par
lors, puisque les individus créatifs sont censés sont associés. Par exemple, pen- exemple, un siège arrière de voi-
avoir une vie imaginaire très riche, ils devraient dant qu’un peintre est devant sa ture correspond au plus grand nom-
être globalement peu alexithymiques. toile, un courant d’air passe dans bre d’émotions (sans doute de nom-
Nous avons réalisé une étude auprès d’artis- l’atelier, activant le concept de breux souvenirs d’enfance, de
tes expérimentés, d’étudiants en art et de non- « brise ». Chez cet individu, ce voyages ou de moments romanti-
artistes. Tous ont rempli des questionnaires concept est associé à un climat ques…), permettant alors de propo-
mesurant le degré d’alexithymie, et il est émotionnel de bien-être et de quié- ser plus d’idées, donc d’être plus
apparu que les artistes expérimentés sont tude. Le profil émotionnel se pro- créatif. Ainsi, le pouvoir créatif des
effectivement moins alexithymiques que la page en mémoire, activant alors émotions passerait par la mémoire,
population générale. Toutefois, on constate des d’autres concepts, par exemple en réactivant des souvenirs asso-
différences selon les sous-dimensions de des souvenirs de siestes pendant ciés à une émotion donnée et en
l’alexithymie : les artistes sont meilleurs sur- des vacances. L’inspiration est là. faisant jaillir des souvenirs.
tout dans la sous-dimension de vie fantasmati-

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 57


cp46_p054058_emot_nouv_botella_fp.qxp 23/06/11 15:58 Page 58

Émotions Validation
positives Illumination 3. Le processus de création peut être décomposé
en neuf étapes, dont les premières sont associées
Planification à des émotions plutôt négatives, telles que le stress,
de la frustration ou une forme de souffrance. Ensuite, la
Production phase d’illumination est accompagnée d’émotions très
Idéalisation positives. Au terme d’une succession d’émotions plus
ou moins négatives, la réalisation de l’œuvre est
Préparation
globalement vécue comme une progression agréable.
Incubation Vérification

travail, à un moment où les étudiants ne savent


Émotions pas encore ce qu’ils vont réaliser, et où leur état
négatives Concentration
affectif serait plutôt inquiet, tendu, avec une
dominante de déplaisir. Concentration et incu-
que les autres étudiants abandonnent, changent bation sont également des étapes difficiles, quoi-
de voie et ne deviennent pas des artistes profes- que moins négatives que la préparation. C’est
sionnels. Est-ce la façon de vivre ses émotions sans doute ces premières étapes que les artistes
qui définit un individu créatif ou est-ce que la décrivent comme une souffrance ou un travail
créativité permet de mieux gérer ses émotions ? de maturation parfois douloureux. L’idéation est
Pour le moment, rien ne permet de répondre à elle aussi associée à des émotions négatives : les
cette question. étudiants ont de nouvelles idées, mais ils ne
Quoi qu’il en soit, cette étude livre un autre savent pas forcément laquelle choisir.
enseignement : la pratique de l’art semble pré- Un tournant apparaît avec la phase d’illumi-
server la richesse de l’imaginaire, ou ce que l’on nation ; tout s’éclaire dans un sentiment de libé-
appelle la vie fantasmatique. Martine Bouvard, ration et d’allégresse. Émotions positives, donc,
de l’Université de Savoie, a montré en 1999 que excitation, euphorie. Ensuite, l’étape de vérifi-
la dimension de vie fantasmatique décroît glo- cation des idées n’est associée à aucune émotion
balement avec l’âge. Le fait que les artistes expé- particulière, puis l’étape de planification met en
Bibliographie rimentés (plus âgés) aient une vie fantasmati- jeu à nouveau des émotions positives, car les
que aussi riche que les étudiants en art suggère étudiants savent enfin ce qu’ils veulent faire et
M. Botella et al., par conséquent que la pratique artistique les s’organisent de façon rationnelle afin d’attein-
Alexithymia and préserve de ce déclin. dre leur objectif. L’étape de production est rela-
affective intensity of art Après avoir examiné quel type d’émotion tivement positive, même si des émotions néga-
students, in Psychology favorise la création, considérons la question tives restent sous-jacentes. La validation est
of Aesthetics, Creativity,
dans l’autre sens : quelles sont les émotions sti- l’étape la plus positive, car on y récolte les fruits
and the Arts, à paraître.
mulées par la créativité ? Pour certains, la créa- de son travail.
T. Lubart et al.,
tion est une souffrance ; pour d’autres, un plai-
Psychologie de
sir quasi extatique. Ces deux aspects sont-ils
la créativité,
incompatibles ? Nos études tendent plutôt à
Les « experts » en affect
Armand Collin, 2003.
montrer qu’ils coexistent, ou plutôt alternent. Comme le montrent ces études, le lien entre
T. Lubart et al., Emotion,
metaphor, and the Pour le comprendre, il faut envisager la création émotions et créativité existe, même s’il est plus
creative process, comme une séquence d’événements mentaux et complexe qu’une simple causalité. Malgré les
in Creativity Research émotionnels. Nous avons, sur la base des nom- enseignements tirés à ce jour, de nombreuses
Journal, vol. 10(4), breux travaux réalisés à ce sujet, décomposé questions subsistent : comment les artistes utili-
pp. 285-301, 1997. l’acte créatif en neuf étapes : préparation (col- sent-ils efficacement chaque type d’émotion,
G. Kaufmann et al., lecte d’informations), concentration (attention notamment le foisonnement d’idées suscité par
« Paradoxical » mood portée au travail à réaliser), incubation (les les émotions positives et la qualité favorisée par
effects on creative idées sont associées inconsciemment), idéation les émotions négatives ? L’art affûte-t-il les qua-
problem-solving, in (production de nouvelles idées), illumination lités d’analyse et d’identification de ses émo-
Cognition and Emotion, (apparition soudaine d’une idée maîtresse), tions, ou bien faut-il être naturellement doué
vol. 11(2), pp. 151-170 vérification (vérifier si les idées sont réalisa- dans la compréhension de ses émotions pour
1997.
bles), planification (organiser le travail), pro- devenir artiste ? Crée-t-on pour ressentir des
A. Isen, Positive affect, duction (réaliser ou composer) et validation émotions ou parce qu’on en ressent beaucoup ?
cognitive processes, (considérer que le travail est terminé). Les artistes eux-mêmes ont parfois leur avis sur
and social behavior,
En interrogeant des étudiants en art pendant la question. Tolstoï pensait ainsi que l’art
in L. Berkowitz (Ed.),
Advances in qu’ils réalisaient un travail créatif, nous avons consiste à faire ressentir aux autres des émotions
experimental social établi que certaines étapes sont empreintes que l’on a soi-même vécues. Mieux vaut alors
psychology, vol. 20, d’émotions négatives : c’est le cas de la prépara- être un expert dans la compréhension de son
pp. 203-253, tion, de la concentration et de l’incubation. propre affect pour être mieux en mesure de
Academic Press 1987. L’étape de préparation correspond au début du jouer avec celui des autres. I

58 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p059065_esprit_libre_carson_fp.qxp 23/06/11 17:03 Page 59

Dossier

La créativité est-elle
une maladie mentale ?
Pourquoi les personnes très créatives semblent-elles parfois Shelley Carson
est psychologue
bizarres? Les neurosciences et la psychiatrie révèlent à l’Université Harvard,
aux États-Unis.
de troublantes associations entre le talent de créateur
et certains traits de personnalité «atypiques»,
parfois à la limite de la maladie mentale.
abstract / Shutterstock

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 59


cp46_p059065_esprit_libre_carson_fp.qxp 23/06/11 17:03 Page 60

Arhady Mazor / Shutterstock

1. Connus pour leur ean Kamen est un entrepreneur très

D
de l’imagerie cérébrale, de la recherche sur la
bizarrerie autant que connu ; c’est aussi l’un de ceux qui créativité et de la biologie moléculaire suggè-
pour leur œuvre ont le mieux réussi, avec des centai- rent que l’image d’Épinal du génie atypique
créatrice : Albert Einstein,
nes de brevets à son nom – dont le n’est pas uniquement inspirée de quelques des-
Isaac Newton, Howard
gyropode Segway, ces plates-formes criptions anecdotiques. En fait, la créativité et
Hugues, Charles Dickens
et Emily Dickinson.
mobiles à une place où le passager se tient l’excentricité vont souvent de pair, et les cher-
debout et qui sont équipées d’un petit moteur cheurs pensent aujourd’hui que ces deux traits
électrique et d’un dispositif de stabilisation résulteraient de la façon dont le cerveau filtre
dynamique. Mais vous ne le verrez jamais en cos- les informations qu’il reçoit. Même dans le
tume cravate : cet inventeur excentrique ne porte monde des affaires, on constate de plus en plus
pratiquement que des jeans. Il a passé cinq ans à qu’il existe un lien entre la pensée créative et les
l’université avant d’abandonner ses études, ne comportements non conventionnels, que l’on
prend pas de vacances et ne s’est jamais marié. commence à admettre un peu mieux.
Propriétaire de l’île de North Dumpling, dans le
Connecticut, il fait sécession des États-Unis, se
dotant d’une constitution, d’une monnaie, d’un
Des personnalités à part
drapeau et d’un hymne. Il s’est autoproclamé L’existence de comportements étranges chez
Lord Dumpling. des individus très créatifs semble trop fré-
Vous avez dit bizarre ? D. Kamen, qui s’inves- quente pour être une simple coïncidence. Dans
tit sans relâche pour persuader les jeunes de la Grèce antique, Platon et Aristote s’étonnaient
faire carrière dans les sciences et l’ingénierie, déjà du comportement singulier des poètes et
est l’une des personnes extrêmement créatives des auteurs de théâtre. Il y a plus d’un siècle,
dont le comportement frappe par son côté dans son livre L’homme de génie, le criminolo-
« spécial ». Albert Einstein ramassait les mégots gue italien Cesare Lombroso dressait un inven-
de cigare dans la rue, afin d’en récupérer le taire des comportements bizarres des vision-
En Bref tabac pour sa pipe ; le constructeur aéronauti-
que Howard Hughes passait des jours entiers
naires créatifs, et attribuait ce comportement à
la même « dégénérescence » que celle affectant
sur une chaise au milieu d’une pièce stérile de les criminels violents.
• Les individus très
sa suite de l’hôtel Beverley Hills ; le composi- Plus récemment, les psychologues ont utilisé
créatifs ont souvent
teur Robert Schumann pensait que ses compo- des mesures validées de la créativité et de l’ex-
des pensées et
sitions musicales lui étaient dictées depuis leur centricité. Pour évaluer la créativité, les cher-
des comportements
tombe par Beethoven et d’autres visionnaires cheurs peuvent examiner les productions artis-
bizarres.
décédés ; on prétend aussi que Charles Dickens tiques ou novatrices d’une personne, sa capa-
• La créativité pensait écarter des oursins imaginaires avec cité à agir ou à penser de façon créative (par
résulterait de variations son parapluie lorsqu’il marchait dans les rues exemple, en lui demandant de trouver de nou-
géniques qui stimulent de Londres. Plus récemment, nous avons été veaux usages pour des ustensiles domestiques
la désinhibition témoins de l’obsession de Michael Jackson ordinaires). Afin de mesurer le degré d’excen-
cognitive : le cerveau pour les rhinoplasties, de l’affection de tricité d’une même personne, les chercheurs
ne filtre plus Salvador Dali pour les animaux de compagnie utilisent souvent des échelles d’évaluation de la
l’information superflue. dangereux et nous avons pu voir la chanteuse personnalité dite schizotypique.
• Quand de telles islandaise Björk habillée en cygne pour la céré- La personnalité schizotypique se reconnaît à
informations atteignent monie des Oscars. plusieurs comportements ou modes de pen-
la conscience, des L’homme de la rue n’est pas le seul à trouver sée. Par exemple, la pensée dite magique, qui
idées et des sensations excentriques les individus très créatifs. Ces der- recourt volontiers à des idées fantasmatiques
innovantes peuvent niers se perçoivent eux-mêmes souvent comme ou des croyances paranormales (souvenons-
se faire jour. différents et incapables de se conformer aux nous de Schumann persuadé que Beethoven
usages en vigueur. Les résultats les plus récents lui envoyait de la musique depuis sa tombe...).

60 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p059065_esprit_libre_carson_fp.qxp 23/06/11 17:03 Page 61

Les personnes schizotypiques sont souvent comme la télépathie et les présages ; il peut être
sujettes à des expériences perceptives inhabi- difficile d’entrer dans son intimité – aussi bien
tuelles, telles que des distorsions de la percep- physiquement qu’émotionnellement. En bref,
tion (Dickens se croyait suivi par les personna- les schizotypiques sont excentriques.
ges de ses romans), mais aussi à l’anhédonie Toutefois, tous les schizotypiques ne sont pas
sociale, préférence pour les activités solitaires schizophrènes. Ce sont souvent des personnes
(Emily Dickinson, Nikola Tesla et Isaac Newton, de très haut niveau intellectuel, talentueuses et
par exemple, préféraient travailler qu’avoir des intelligentes. Un grand nombre de mes étudiants
activités sociales), voire une légère paranoïa, ou à l’Université Harvard, par exemple, ont des sco-
sentiment infondé que des personnes ou des res supérieurs à la moyenne sur les échelles schi-
objets de l’environnement peuvent représenter zotypiques et les mesures de l’intelligence.
des menaces (on songe à la méfiance légendaire
de Howard Hughes vis-à-vis d’autrui).
La schizotypie est une forme atténuée du
Entre vision et hallucination
trouble de la personnalité schizotypique, qui Les premières données scientifiques suggé-
fait partie d’un ensemble de pathologies quali- rant un lien entre personnalité schizotypique et
fiées de « bizarres ou excentriques » dans le créativité sont apparues avec une étude réalisée
Manuel diagnostic et statistique des troubles en 1966 par le généticien comportementaliste
mentaux de l’Association américaine de psy- Leonard Heston. Ce dernier expliquait que les
chiatrie. Le diagnostic en a été défini d’après enfants adoptés et séparés d’une mère biologi-
diverses études épidémiologiques à grande que schizophrène dès la naissance avaient une
échelle, où les chercheurs ont noté que, dans les plus grande probabilité de s’adonner à des acti-
familles de patients schizophrènes, on trouvait vités créatives et d’y faire carrière que des
plus souvent des personnes animées de com- enfants adoptés dont la mère n’était pas schi-
portements et de croyances bizarres que dans zophrène. Ces travaux confirmaient l’idée selon
d’autres familles indemnes de schizophrénie. laquelle les comportements bizarres qui accom-
2. Les personnes très
Quels sont ces comportements et croyances ? pagnent souvent la créativité sont héréditaires.
créatives artistiquement
Une personne schizotypique peut s’habiller de Le psychiatre de Harvard Dennis Kinney et son ont une plus grande
façon très personnelle, en rupture avec son équipe ont reproduit l’étude de L. Heston 40ans probabilité de croire
milieu ou les règles de la vie en société (Einstein plus tard, et suggéré que les personnes schizotypi- à la télépathie, aux rêves
sortait en pantoufles dans la rue) ; sa façon de ques pourraient hériter des modes de pensée et prémonitoires et aux vies
parler peut sortir de l’ordinaire ; ses réactions de perception non conventionnels qui sont asso- antérieures. Ce n’est
émotionnelles peuvent sembler inappropriées ; ciés à la schizophrénie, sans développer la mala- sans doute pas le cas
elle croit parfois à des phénomènes surnaturels die elle-même. Dans cette étude, D. Kinney et de cette artiste...

Tomas del Amo / Shutterstock

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 61


cp46_p059065_esprit_libre_carson_fp.qxp 23/06/11 17:03 Page 62

ses collègues avaient examiné 36 enfants de


Êtes-vous un excentrique créatif ? parents schizophrènes et 36 enfants de parents
non schizophrènes; tous avaient été adoptés.
P our explorer le lien entre créativité et excentricité, les psychologues
utilisent souvent des questionnaires dont les questions portent sur les
expériences personnelles et sur des traits de personnalité. Répondez par
Leurs résultats ont confirmé que les enfants de
parents schizophrènes qui présentaient eux-
oui ou par non à chacune des questions : mêmes des signes de personnalité schizotypique
obtenaient des scores de créativité supérieurs aux
1. Vous arrive-t-il d’avoir des idées sans savoir d’où elles viennent ? sujets contrôles. L’équipe de D. Kinney a égale-
2. Vous considérez-vous comme une personne très logique ? ment découvert que certains enfants issus de
3. Pensez-vous ou parlez-vous souvent en utilisant des métaphores ? familles saines présentaient un profil de person-
4. Avez-vous un large spectre d’intérêts ? nalité schizotypique, et qu’ils obtenaient des sco-
5. Avez-vous du mal à rester seul sans allumer la télé ou autres res de créativité plus élevés que les autres.
dispositifs électroniques ? De même, les psychologues cliniciens anglais
6. Croyez-vous en la communication télépathique ? David Rawlings et Ann Locarnini ont montré
7. Vous est-il jamais arrivé de sentir la présence d’une personne que les individus créatifs obtiennent des scores
avec vous dans une pièce alors que vous étiez seul ? plus élevés sur des échelles de personnalité schi-
8. Pensez-vous que vos rêves puissent parfois prédire
zotypique que des individus moins créatifs. J’ai
des événements futurs ?
moi-même observé, avec ma collègue Cynthia
9. Pensez-vous que certains événements ou objets sont des signes
A. Meyesburg, de l’Université Harvard, que des
qui pourraient vous avoir été adressés pour vous aider à prendre
personnes ayant une forte production artisti-
des décisions importantes ?
que (ce qui peut être mesuré également par des
10. Pensez-vous qu’il existe des forces dans le monde qui ne
questionnaires d’évaluation) ont une tendance
peuvent être détectées par des instruments de mesure scientifiques ?
à la pensée magique – davantage que d’autres,
elles croient en la communication télépathique,
11. Vous sentez-vous souvent comme si vous n’étiez pas à votre place ?
aux rêves prémonitoires et aux souvenirs de
vies passées. Elles se targuent d’expériences per-
Notation
ceptives inhabituelles, qu’il s’agisse de fréquen-
Comptez le nombre de réponses Oui aux questions 1, 2 et 4. Ajoutez-
tes impressions de déjà-vu ou d’entendre des
les au nombre de Non pour les questions 2 et 5. Des scores élevés (maxi-
voix chuchoter dans le vent...
mum 5) indiquent un mode de pensée créative.
Il ressort de divers articles de synthèse sur la
Ensuite, comptez le nombre de réponses Oui aux questions 6 à 10. Les
schizotypie et la créativité que les personnes très
personnes ayant des scores élevés ont une plus grande probabilité
créatives présentent plus de traits associés à la
d’avoir une personnalité schizotypique, associée à des comportements
schizotypie que la moyenne, et que l’association
bizarres ou excentriques.
entre créativité et schizotypie présente une
Les personnes ayant des scores élevés aux cinq premières questions ont
composante génétique. Ce lien étant établi,
aussi tendance à avoir des scores élevés au deuxième ensemble de ques-
comment l’expliquer ? Les caractéristiques de la
tions. La réponse Oui à la question 11 est liée à la fois à la pensée créa-
personnalité schizotypique ne semblent pas
tive et à la personnalité schizotypique.
favoriser par elles-mêmes la créativité, mais cer-
tains mécanismes cognitifs seraient sous-jacents
à l’excentricité et à la créativité. La notion clé à
cet égard est celle de désinhibition cognitive.

L’inspiration:
une désinhibition cognitive
La désinhibition cognitive est une incapacité
à ignorer des informations qui ne sont pas per-
tinentes pour les buts que l’on s’est fixés ou
pour la survie. Chaque individu est équipé de
filtres mentaux qui lui masquent la plupart des
opérations que réalise le cerveau à partir de ce
qui l’entoure. Par exemple, pendant que vous
Adriano Castelli / Shutterstock

discutez avec un ami à la terrasse d’un café,


vous ne faites pas attention au bruit des voitu-
res, à ce que dit le garçon de café à la personne
qui vient d’entrer, aux enfants qui descendent
de l’autobus. Vos organes sensoriels reçoivent
ces informations, et le cerveau les traite implici-
tement, par exemple en activant de façon subli-

62 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p059065_esprit_libre_carson_fp.qxp 23/06/11 17:03 Page 63

Le modèle de la vulnérabilité partagée


des psychoses, telle la schizophrénie. le QI est élevé ; ils ont une grande capa-
P ourquoi la créativité et l’excentri-
cité vont-elles souvent de pair ?
Imaginons qu’une surface (en rouge)
Supposons qu’une autre surface (en
bleu) regroupe les personnes normales,
cité de mémoire de travail, ce qui leur
permet de ne pas être submergés par
représente les personnes dont les fac- dotées de capacités intellectuelles éle- leurs pensées et sensations bizarres,
teurs de vulnérabilité biologique pertur- vées, et protégées des maladies menta- mais, en même temps, d’utiliser ces sti-
bent la capacité à filtrer des pensées les par leur constitution biologique. À mulations comme source d’inspiration
inhabituelles, ce qui peut (si ces vulné- l’intersection de ces deux groupes se pour leurs œuvres artistiques ou scienti-
rabilités sont nombreuses) provoquer trouvent les excentriques créatifs, dont fiques.
Désinhibition Grande capacité
cognitive de mémoire de travail

Psychose Pas de pathologie


Intelligence supérieure

Excentriques
créatifs

Facteurs Facteurs
de vulnérabilité de protection
QI élevé

minale des souvenirs qui leur sont associés, miste et mathématicien américain John Forbes
mais ils ne pénètrent pas dans le champ de Nash, lauréat du prix Nobel d’économie en
votre attention. Ce filtre est mis en place par 1994, et atteint de schizophrénie. Lorsqu’on lui
votre capacité d’inhibition cognitive. avait demandé pourquoi il pensait que des
Toutefois, cette capacité de filtrage diffère extraterrestres le contactaient, il avait répondu :
d’une personne à l’autre. Ainsi, chez les person- « Parce que les idées que j’avais à propos des
nes schizotypiques et schizophrènes, un de ces êtres surnaturels me venaient de la même façon
filtres cognitifs, l’inhibition latente, est moins que mes idées mathématiques. En conséquence,
efficace. Dans ce cas, la quantité de stimulus je les prenais au sérieux. » Le cas de John Nash
non filtrés atteignant la conscience augmente, illustre en quoi le mécanisme cognitif de l’illu-
ce qui peut expliquer certaines pensées décalées mination (Eurêka !) est similaire à celui d’une
ou hallucinations. On comprend aisément que forme de délire nommé délire d’influence, où
si des informations non filtrées atteignent la les personnes souffrant de psychose pensent
conscience, des expériences perceptives étran- que des forces étrangères ont inséré des pensées
ges – entendre des voix ou entrevoir des per- dans leur cerveau. Toutefois, la plupart des per-
sonnages imaginaires – peuvent survenir. sonnes souffrant de psychose ou de schizophré-
La désinhibition cognitive est probablement nie ne produisent pas d’idées considérées
aussi au cœur de ce que nous vivons comme comme créatives. La capacité à utiliser la désin-
une illumination soudaine, lorsque nous cher- hibition cognitive pour créer dépend d’autres
chons à résoudre un problème. Dans ces capacités cognitives élaborées, comme la
moments-là, les filtres cognitifs se relâchent et mémoire de travail ou la flexibilité mentale.
permettent à des idées situées à l’arrière-plan de Un affaiblissement du filtrage cognitif pour-
surgir à l’avant-scène de la conscience, de la rait expliquer la tendance des personnes très
même façon que des pensées bizarres affleurent créatives à se centrer sur le contenu de leur
à l’esprit des personnes psychotiques. monde intérieur aux dépens de leurs besoins
Prenons cet exemple tiré du livre que l’éco- sociaux, voire de leurs soins personnels
nomiste et romancière américaine Sylvia Nasar (Beethoven, par exemple, avait tendance à délais-
a publié en 1998, A Beautiful Mind, sur l’écono- ser sa propre hygiène). Lorsque la conscience est

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 63


cp46_p059065_esprit_libre_carson_fp.qxp 23/06/11 17:03 Page 64

3. Des programmes d’entraînement peuvent aider


à stimuler la pensée créative.

dans la gamme des fréquences dites alpha (des


fréquences de 8 à 12 cycles par seconde). Il inter-
préta cette donnée comme le signe d’une dimi-
nution de l’éveil cortical et d’une attention dite
défocalisée. Il suggéra alors que les individus
créatifs laissent un plus grand nombre d’infor-
mations surgir à la conscience.
Plus récemment, Andreas Fink et son équipe
de l’Université de Graz, en Autriche, ont répli-
qué les résultats de C. Martindale dans une
série d’études réalisées depuis cinq ans. Ils pro-

Auremar / Shutterstock
posent une interprétation différente de l’aug-
Bibliographie
mentation des ondes alpha associée à la créati-
vité. Selon eux, cette augmentation d’activité
S. Carson, Creativity indique que le sujet se focalise sur des informa-
and psychopathology : tions issues de son cerveau, plutôt que de l’en-
a shared-vulnerability vironnement. Une telle interprétation explique
model, in Canadian submergée de stimulus inhabituels et non fil- la tendance des personnes créatives à se focali-
Journal of Psychiatry, trés, il devient difficile de ne pas focaliser son ser sur leur vie intérieure, un autre signe de per-
vol. 56(3), pp. 144-153,
attention sur cet univers intérieur. sonnalité schizotypique.
2011.
En 2003, avec mon collègue Jordan Peterson,
Ö de Manzano et al., nous avons publié une étude réalisée à Harvard
Thinking outside a less
et à l’Université de Toronto. Nous y avions
Les mécanismes du Eurêka !
intact box : thalamic
dopamine D2 receptor observé que les individus très créatifs ont une D’autres études publiées en 2009 par John
densities are negativley probabilité anormalement élevée de présenter Kounios, de l’Université Drexel, et Mark Beeman,
related to psychometric une désinhibition cognitive. Nous avions fait de l’Université Northwestern, ont examiné plus
creativity in healthy passer à plusieurs centaines de volontaires une en détail l’instant de révélation, le fameux
individuals, in PLosOne, tâche d’inhibition latente (une mesure de la « Eurêka ! » J. Kounios et M. Beeman ont
vol. 5(5), p. e10670, facilité avec laquelle des sujets ignorent des sti- demandé à des participants d’associer des mots,
2010. mulus auxquels ils ont déjà été exposés) et tandis que l’activité de leur cerveau était enre-
S. Keri, Genes for mesuré la créativité de plusieurs façons : au gistrée. Le test d’association de mots consistait,
psychosis and creativity : moyen de tâches dites de pensée divergente (qui par exemple, à trouver trois mots composés en
a promoter exigent un grand nombre de réponses à un pro- utilisant un même mot avec l’un des trois sui-
polymorphism of the blème) et d’ouverture à l’expérience (le trait de vants : fou, barrière, robe (la réponse est
neuregulin 1 gene is
personnalité qui prédit le mieux la créativité) ; « garde »). Les participants à cette expérience
related to creativity in
people with high
en leur faisant passer un questionnaire d’éva- signalaient le moment exact où ils trouvaient la
intellectual achievement, luation de la personnalité créative et un ques- réponse, ainsi que la façon dont ils étaient par-
in Psychological tionnaire qui permet de quantifier les réalisa- venus à la solution, soit en cherchant, soit grâce
Science, vol. 20(9), tions créatives tout au long de la vie. à une soudaine illumination.
pp. 1070-1073, 2009. Nous avons découvert que les personnes Les résultats ont montré qu’une période
J. Kounios et al., obtenant des scores élevés pour chacune de ces d’activité alpha précède une bouffée d’activité
The Aha ! moment : the mesures de créativité avaient généralement des gamma (caractérisée par des ondes cérébrales
cognitive neuroscience scores plus faibles pour la tâche d’inhibition de fréquence supérieure à 40 hertz) au moment
of insight, latente. Une telle diminution de l’inhibition de l’intuition. J. Kounios et M. Beeman suppo-
in Current Directions in cognitive permettrait à une quantité accrue sent que l’activité alpha focalise l’attention sur
Psychological Science, d’informations d’accéder à l’attention soi, la bouffée gamma coïncidant avec la prise
vol. 18(4), pp. 210-216, consciente, favorisant la production d’idées de conscience de la solution.
2009.
créatives. Une telle hypothèse est confortée par Une autre étude d’imagerie cérébrale, réali-
S. Carson et al., des études d’imagerie cérébrale et par l’élec- sée en 2010 par des neuroscientifiques de
Decreased latent
troencéphalographie. Dès la fin des années 1970, l’Institut Karolinska, à Stockholm, suggère que
inhibition is associated
with increased creative
le professeur de psychologie Colin Martindale, la propension aux intuitions et aux expériences
achievement in de l’Université du Maine, avait entrepris une schizotypiques résulterait d’une configuration
hight-functioning série d’études d’électroencéphalographie sur le spécifique de récepteurs cérébraux aux neuro-
individuals, in J. of Pers. thème de la créativité. Avec ses collègues, il médiateurs. Les résultats indiquent que la den-
and Soc. Psy., vol. 85(3), découvrit ainsi que les personnes très créatives se sité de récepteurs D2 de la dopamine dans le
pp. 499-506, 2003. distinguent par une activité cérébrale supérieure thalamus est plus faible chez les sujets dotés de

64 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p059065_esprit_libre_carson_fp.qxp 23/06/11 17:03 Page 65

fortes capacités de pensée divergente, une ten- Depuis plusieurs années, la montée des tech-
dance similaire à celle décrite antérieurement nologies innovantes comme facteur de crois-
chez des sujets schizophrènes. Les neuroscien- sance économique a fait de la créativité une
tifiques pensent qu’une fixation réduite de la denrée recherchée. De nombreuses entreprises
dopamine dans le thalamus, constatée à la fois innovantes, telles que Coca-Cola, DuPont,
chez les sujets créatifs et chez les sujets schi- Citigroup et Humana, ont maintenant des chefs
zophrènes, diminuerait le filtrage cognitif et de l’innovation dans leurs équipes dirigeantes.
permettrait à un plus grand nombre d’infor- Des écoles de business prestigieuses ont ajouté
mations d’accéder à la conscience. des cours de créativité pour les élèves. Ces
entreprises envoient régulièrement leurs
employés suivre des programmes d’entraîne-
L’importance de l’intelligence ment à la créativité.
À l’évidence, toutes les personnes excentri- À mesure que la valeur commerciale de la
ques ne sont pas créatives. D’autres facteurs cog- pensée créative augmente, le monde profes-
nitifs, tels qu’un QI élevé et une grande capacité sionnel montre certains signes d’adaptation
de la mémoire de travail, permettent à certaines aux individus « originaux ». C’est déjà le cas
personnes de traiter mentalement une grande dans certaines communautés où la concentra-
quantité d’informations sans se laisser submer- tion en artistes, écrivains, scientifiques et pas-
ger. Ainsi, nous avons montré que la combinai- sionnés d’informatique est élevée. Les diri-
son d’une faible inhibition cognitive et d’un QI geants de telles communautés tolèrent les vête-
élevé produit des scores élevés de créativité. Il est ments bizarres et sont souples quant aux horai-
probable que certains individus très créatifs res de travail, le tout afin de mieux promouvoir
pourraient partager certains facteurs de vulnéra- l’innovation. La société a une dette vis-à-vis de
bilité biologique avec des personnes souffrant de tous ceux qu’elle a marginalisés en raison de
maladies psychotiques, telle la schizophrénie. leur excentricité. Le travail créatif des excentri-
Cette vulnérabilité leur donnerait accès à des ques apporte richesse, beauté et innovation
idées et des pensées inconnues des personnes dans la vie de ceux qui suivent confortable-
dotées de filtres mentaux plus efficaces. ment les normes. I

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 65


cp46_p066072_effondrement_chen.xp 24/06/11 16:07 Page 66

Neurobiologie
Psychiatrie

Quand la personnalité
s’effondre
Ingfei Chen est
journaliste scientifique
L’étude d’une forme peu connue de démence,
à San Francisco. qui détruit la sensibilité sociale et les émotions,
révèle des fondements neuronaux de la personnalité.

arriet Holliday était une femme

H
du vieillissement de l’Université de Californie à
pétillante, libre d’esprit et chaleu- San Francisco – où la maladie d’H. Holliday fut
reuse. Elle s’habillait avec élégance ; diagnostiquée –, les premiers signes de cette
dans les soirées, on l’adorait pour démence sont des modifications dans la façon
son humour. Responsable de la d’interagir avec autrui, modifications perçues
communication événementielle d’une cave de comme désagréables.
En Bref la Napa Valley, en Californie, elle planifiait des
soirées pour des centaines de convives. Et puis, Une fenêtre ouverte
• La démence la plus à l’âge de 49 ans, elle est « devenue méchante »,
selon l’expression de son mari ; elle « ne savait sur la conscience
répandue chez
les personnes âgées plus tenir sa langue ». Devenue susceptible et La démence fronto-temporale est en fait la
de moins de 60 ans
sarcastique, elle perdit ses amis et fut licenciée forme de démence la plus fréquente chez les per-
est la démence
par son entreprise. D’autres comportements sonnes âgées de moins de 60 ans, frappant géné-
fronto-temporale.
bizarres ou inappropriés apparurent. Lors d’un ralement plus tôt que la maladie d’Alzheimer et
dîner en ville, elle portait une très jolie robe conduisant à la mort en huit ans, en moyenne.
• Elle leur fait perdre et… des pantoufles. Elle flirtait ostensiblement Selon une estimation, 15 personnes sur 100 000
leur compréhension avec de jeunes inconnus avec qui elle avait des âgées de 45 à 64 ans développent une démence
du lien social et relations sexuelles. fronto-temporale. Les patients perdent leur
leur empathie. Après avoir passé plusieurs années à essayer capacité à communiquer avec les autres, mais
• Les premiers signes de comprendre ce qui, de la ménopause à une leur conscience de soi étant altérée, ils ne sont
de cette pathologie dépression, pourrait expliquer l’étrange trans- pas conscients de leur pathologie.
rappellent parfois ceux formation d’H. Holliday, le couple apprend En révélant à quoi ressemblent le comporte-
d’une crise de en 2009 qu’elle souffre d’une maladie peu ment et la personnalité des patients lorsqu’ils
la quarantaine ou connue, incurable et fatale : la démence fronto- sont privés de liens émotionnels, cette maladie
d’une crise de couple. temporale. Elle se caractérise notamment par la tragique illustre à quel point notre espèce est
• L’étude des patients dégénérescence de certaines zones des aires « câblée » pour entretenir des liens sociaux.
permet de préciser les frontales et temporales du cerveau. L’étude des personnes souffrant de cette démence
mécanismes neuronaux La démence est souvent perçue comme une sociale permet aux neuroscientifques de com-
de la conscience perte de la mémoire et des capacités de raison- prendre les fondements neuronaux de la
de soi, de certaines nement, mais cette variante, la démence fronto- conscience de soi, de certaines émotions com-
émotions sociales temporale, prive sa victime de sa dignité plexes qui n’émergent que dans les situations
et des grands traits sociale, de ses émotions et de ses capacités d’interaction avec autrui et des traits fondamen-
de la personnalité. d’empathie. Selon le neurologue Bruce Miller, taux de la personnalité. Selon la neuropsycholo-
directeur du Centre d’étude de la mémoire et gue Katherine Rankin, de l’Université de

66 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p066072_effondrement_chen.xp 24/06/11 16:07 Page 67

Californie à San Francisco, il est bien sûr impos- l’anxiété à partir de scanners évaluant la taille
sible d’examiner le cerveau d’une personne des structures cérébrales et la façon dont elles
vivante pour vérifier s’il lui reste de l’empathie ou sont interconnectées.
si sa personnalité s’est modifiée, mais l’étude de Initialement décrite en 1892 par le neurolo-
ces malades offre le même type d’informations. gue tchèque Arnold Pick, la forme classique de
Les études de patients ont ainsi révélé que la démence fronto-temporale (aussi nommée
personnalité – l’ensemble des habitudes et des maladie de Pick) est difficile à diagnostiquer et
tendances émotionnelles qui caractérisent les a été largement ignorée pendant près d’un siè-
individus – n’émerge pas simplement d’un cle. Au cours des années 1980, beaucoup de 1. Le soi fragmenté,
cocktail de molécules chimiques dans le cer- neurologues étaient convaincus que la maladie les bribes de personnalité
veau, mais d’aires cérébrales et de circuits bien d’Alzheimer était la seule cause notable de éparpillées tels
particuliers. La personnalité peut notamment démence. Mais en 1987, Arne Brun et Lars des lambeaux de papier :
refléter le degré de connectivité de certaines de Gustafson, neuropathologiste et psychiatre sué- tel est le funeste portrait
de la démence
ces aires cérébrales. L’un des réseaux qui sous- dois, ont autopsié 158 patients déments et ont
fronto-temporale.
tendent la conscience de soi et le traitement des découvert que 13 pour cent d’entre eux avaient À la différence de
indices sociaux et émotionnels est détruit dans souffert de la démence de Pick ou d’autres la maladie d’Alzheimer,
la démence fronto-temporale ; il semble aussi types de démence fronto-temporale. cette pathologie détruit
jouer un rôle central dans le contact entre indi- B. Miller faisait partie des quelques cher- la capacité des patients
vidus et l’empathie. Un jour, les chercheurs en cheurs qui, dans les années 1990, ont caracté- à s’intéresser aux autres
sauront peut-être assez pour déterminer la ten- risé ce déclin social particulier aux démences et à comprendre le sens
dance d’une personne à l’extraversion ou à fronto-temporales, et établi qu’il s’agit d’une des relations sociales.
Zekka / Shutterstock

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 67


cp46_p066072_effondrement_chen.xp 24/06/11 16:07 Page 68

gements comme l’indicateur d’une crise de la


Démence fronto-temporale Maladie d’Alzheimer
quarantaine ou d’une crise que traverse le cou-
ple. Parmi les patients fronto-temporaux qui
consultent à l’Université de Californie à San

Avec l’aimable autorisation de H.Rosen,


Francisco, certains ont déjà reçu un diagnostic :
un sur deux – maladie d’Alzheimer, dépres-
sion, trouble bipolaire ou, plus rarement, schi-

Univ. of San Francisco


zophrénie – est erroné.
Il n’existe pas encore de traitement pour la
démence fronto-temporale, même si les méde-
M. Thomas

cins peuvent essayer de réduire les troubles


comportementaux à l’aide de médicaments,
2. L’absence de « sens social » qui caractérise les patients atteints de démence tandis que les psychologues peuvent proposer
fronto-temporale résulte d’une destruction importante de tissu cérébral dans les lobes un accompagnement de soutien. Les chercheurs
frontaux (à gauche, en orange). En revanche, la maladie d’Alzheimer produit des savent que chez la moitié environ des patients,
dégâts encore plus importants dans des zones cérébrales postérieures (à droite), une protéine nommée tau (aussi mise en cause
provoquant des troubles de la mémoire et une détérioration des capacités cognitives. dans la maladie d’Alzheimer) s’agrège en amas
toxiques à l’intérieur des neurones dans les
entité pathologique distincte de la maladie régions fronto-temporales. Dans la plupart des
d’Alzheimer. Aux stades précoces de la maladie, autres cas, les neurones sont endommagés par
les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer des empilements d’une protéine nommée
conservent leurs compétences sociales et nombre TDP-43, incriminée dans la sclérose latérale
d’entre elles restent chaleureuses et sensibles amyotrophique, ou maladie de Charcot.
jusqu’à la fin. Leur maladie commence par dévas- La démence fronto-temporale semble affecter
ter surtout les régions cérébrales postérieures en priorité un type de neurones particulière-
impliquées dans la mémoire, le langage et les ment volumineux, en forme de fuseaux, qui
capacités visuo-spatiales, ne se propageant n’existe que dans les lobes frontaux – particuliè-
qu’ultérieurement vers les régions frontales. En rement dans l’insula et le cortex cingulaire anté-
revanche, la démence fronto-temporale épargne rieur. En 2006, le neurologue William Seeley et
généralement ces régions cérébrales postérieu- ses collègues de l’Université de Californie à San
res (voir la figure 2), ses principaux symptômes Francisco ont analysé du tissu cérébral de
étant une désinhibition qui conduit à des com- patients décédés de démence fronto-temporale
portements inadaptés, un glissement vers la et ont observé qu’au cours des stades précoces,
froideur émotionnelle et l’apathie. Les sujets la maladie détruit uniquement ces cellules,
perdent souvent leur sang-froid, leur capacité de nommées neurones de Von Economo.
jugement et la maîtrise de leur situation finan- Des études d’imagerie cérébrale suggèrent
cière, jusqu’à se retrouver totalement ruinés. que l’insula et le cortex cingulaire antérieur
Selon B. Miller, de nombreux cas échappent sont actifs lorsque nous avons faim, soif, lors-
encore au diagnostic, du fait que les conjoints que nous souffrons ou voyons une autre per-
et les familles – voire les professionnels de sonne souffrir. L’insula, notamment, contrôle à
santé – considèrent souvent les premiers chan- la fois nos sensations corporelles et les senti-
ments viscéraux que nous éprouvons à l’égard
Cortex cingulaire d’autrui. Ces deux régions servent peut-être à
antérieur
désamorcer les interactions sociales trop char-
gées émotionnellement et, selon cette hypo-
thèse, la grande taille des neurones de Von
Economo leur permettrait de communiquer
rapidement. Lorsque les neurones de Von
Economo sont détruits et, avec eux, le réseau
neuronal auquel ils appartiennent, les patients
perdent leur empathie et leur sentiment social.
En 2008, après avoir appris qu’H. Holliday avait
Pôle
frontal Insula

3. La démence fronto-temporale, qui perturbe


notablement la personnalité et les interactions sociales,
Raphael Queruel

Cortex Pôle fait des ravages dans certaines parties des lobes frontaux
orbito-frontal temporal et temporaux, dont le cortex cingulaire antérieur,
le cortex orbito-frontal, le pôle temporal et l’insula.

68 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p066072_effondrement_chen.xp 24/06/11 16:07 Page 69

Jason Stitt / Shutterstock

edgardr / Shutterstock
Olly / Shutterstock

cumulé une dette astronomique de 74 000 dol- club de gymnastique, elle a suivi un homme 4. De nombreuses
lars sur sa carte de crédit, son époux a finale- jusqu’au vestiaire. Comme un enfant de trois ans, personnes souffrant de
ment réalisé que quelque chose ne tournait pas elle doit être constamment surveillée. démence fronto-temporale
rond. Bien que leur médecin de famille ait diag- Divers tests cognitifs ont fait apparaître de ne reconnaissent plus
nostiqué une maladie d’Alzheimer, un autre graves déficits dans la résolution de problèmes chez autrui les émotions
spécialiste soupçonnait une démence fronto- cognitifs et pour plusieurs fonctions exécuti- de base telles que
la joie, la tristesse ou
temporale et l’a adressée à l’Université de San ves. Tout en passant les tests, elle gloussait et
la compassion, et elles
Francisco. Chaque année, le Centre pour la riait sans raison. De telles pertes cognitives éprouvent des difficultés
mémoire et le vieillissement, l’un des plus sont fréquentes aux stades modéré et avancé de à ressentir ou à déchiffrer
grands centres américains de prise en charge des la démence fronto-temporale. Quant aux cli- des émotions sociales
démences fronto-temporales, examine une cen- chés obtenus par IRM, ils ont révélé que ses complexes telles que
taine de patients souffrant de démence sociale lobes frontaux étaient entourés de vastes zones l’embarras, la culpabilité
dans le cadre d’un programme de recherche de noires, traduisant une perte de neurones. ou la fierté. Ces dernières
plusieurs millions de dollars financé par D’autres régions cérébrales localisées vers l’ar- requièrent une conscience
l’Institut américain sur le vieillissement. rière du cerveau, atteintes dans la maladie de soi et la capacité
d’Alzheimer, étaient, au contraire, quasi intac- d’évaluer l’adéquation de
tes. Tous ces clichés indiquaient une démence son propre comportement
Une absence d’inhibition fronto-temporale. aux normes sociales.
De tels processus mentaux
J’ai fait la connaissance du couple en juin La lésion frontale étendue indiquait une atro-
font défaut chez
dernier lorsqu’ils sont venus à l’Université de phie de l’insula, du cortex cingulaire antérieur
ces patients.
San Francisco pour la deuxième évaluation et du cortex orbito-frontal, la région localisée
annuelle d’Harriet Holliday – quatre jours derrière et au-dessus des yeux, qui contribue à
d’examens par IRM et d’évaluations neuropsy- la prise de décisions en évaluant l’intérêt ou les
chologiques ont permis de mieux comprendre risques potentiels associés à l’action envisagée.
son fonctionnement cognitif, social et émotion- Ces trois régions coopèrent normalement avec
nel. Aujourd’hui âgée de 55 ans, Harriet n’est l’amygdale pour produire les sentiments com-
plus la femme en colère d’il y a six ans : elle sem- plexes et réguler le comportement social. Ainsi,
ble docile et calme, mais en retrait, le visage le neurologue Howard Rosen, de l’Université de
pratiquement inexpressif. San Francisco, a montré qu’une lésion du cor-
Sous l’effet d’un traitement antidépresseur, son tex orbito-frontal entraîne une désinhibition
comportement désagréable s’était atténué, mais du comportement, et qu’une lésion du cortex
elle était devenue apathique. Son mari déclarait cingulaire antérieur rend le sujet apathique.
qu’à l’évidence, elle ne ressent plus les émotions De surcroît, sur le côté droit du cerveau
qui nous sont familières. Un jour, le couple avait d’Harriet, le lobe temporal, nécessaire pour
assisté à un enterrement; Harriet n’avait pas identifier les émotions et les visages, était aussi
compris pourquoi tout ce monde faisait tant mince qu’une feuille de papier, selon la descrip-
d’histoires. Son mari doit lui préparer ses vête- tion de B. Miller qui la suit. Pourtant, son com-
ments, sinon elle n’en changerait pas. Elle a perdu portement n’est pas plus inadapté que celui de
le contrôle de ses pulsions; récemment, dans son nombreux autres malades. L’un baissait son

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 69


cp46_p066072_effondrement_chen.xp 24/06/11 16:07 Page 70

pantalon quand on lui faisait une prise de sang ; d’abord choqués, qu’ils s’exclament parfois
un autre, chirurgien à la retraite, était entré par « Oh, mon Dieu ! » sous l’effet de la surprise,
effraction chez son voisin pour lui voler de l’al- puis que, rapidement, leur attitude change et
cool et avait fait des avances à des femmes lors qu’ils se mettent à rire. De tels sursauts dus à un
d’un dîner de mariage. Environ la moitié des bruit fort et inhabituel déclenchent générale-
patients atteints de démence fronto-temporale ment un réflexe de peur qui peut déclencher soit
ont des comportements antisociaux qui pour- une riposte agressive, soit une fuite en situation
raient conduire (ou ont conduit) à leur arresta- réelle, mais qui, au laboratoire, provoque le rire
tion : vols à l’étalage, conduite en état d’ivresse, des personnes saines qui savent qu’elles ont été
passage au feu rouge, etc. soumises à cette stimulation factice dans le cadre
d’une expérience. Mais les patients souffrant de
démence sociale ne présentent pour la plupart
Court-circuiter le soi aucun signe de gêne ou d’amusement.
Pour examiner les troubles de l’émotion chez Bien que les émotions fondamentales telles
les personnes atteintes de démence sociale, les que la peur, la colère, la tristesse et la joie soient
chercheurs de l’Université de San Francisco ont encore présentes à l’état de traces dans la
envoyé des patients au Laboratoire de psycholo- démence fronto-temporale, les émotions socia-
gie clinique de Robert Levenson, à l’Université les plus complexes ou celles liées à la conscience
de Californie à Berkeley. Grâce à différents cap- de soi – embarras, culpabilité, honte – sont très
teurs enregistrant en continu la fréquence car- affaiblies. De tels sentiments nécessitent une
diaque, la tension artérielle, la respiration, la conscience de soi et la capacité d’évaluer l’adé-
sudation et d’autres variables, l’équipe de quation entre notre comportement et les nor-
R. Levenson examine le comportement des mes sociales. De tels processus mentaux sont
gens répondant à des tests conçus pour provo- totalement anéantis chez les patients atteints de
quer des réactions émotionnelles bien précises. démence fronto-temporale.
Les expressions du visage et les mouvements du Non seulement la conscience de soi est per-
corps sont filmés et analysés. turbée, mais ces patients se montrent parfois
R. Levenson a enregistré H. Holliday passant totalement insensibles. Par exemple, quand on
ces tests en 2009. On la voit couverte de capteurs, leur projette des films, ils ont généralement des
observant un grand X affiché sur un écran d’or- difficultés à reconnaître si un personnage est
dinateur. Soudain, une explosion retentit : embarrassé ou honteux, et ils expriment peu de
Harriet sursaute et porte les mains à son cœur, le détresse devant des images montrant la souf-
regard empli de terreur. Mais elle reste assise, france. Ils ne font preuve d’aucune compassion
sans réaction, regardant autour d’elle. Le même dans la vie réelle. Selon l’entourage et les per-
type d’enregistrements de sujets sains montre sonnels soignants, il est encore plus difficile de
que dans de telles circonstances, les sujets sont voir quelqu’un perdre ses émotions que ses

Quand l’individu devient froid et insensible


tent que ces sujets présentent moins de que l’insula frontale, le cortex orbito-
L orsque les neuroscientifiques éva-
luent au moyen de quatre paires
de caractéristiques opposées la per-
chaleur que les individus en bonne
santé. Ce changement est attribué à
frontal et l’amygdale. Les malades ten-
dent aussi à être moins affirmatifs et
sonnalité de patients souffrant de l’atrophie du tissu cérébral dans des plus introvertis. Ils se regroupent dans
démence fronto-temporale, ils consta- structures de l’hémisphère droit telles le quadrant rouge du cercle.
M.Scollberger et al., Neuropsychologia vol.47, 2009

Dominance Cortex orbito-frontal

Arrogance Extraversion

Froideur Chaleur

Introversion Ingénuité

Soumission
Insula frontale Cerveau droit Aires temporales médianes
Amygdale

70 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p066072_effondrement_chen.xp 24/06/11 16:07 Page 71

capacités cognitives. Lorsqu’une personne


aimée sait très bien qui vous êtes, mais ne se
soucie plus du tout de vous, le choc est terrible.
Bien que les neurosciences des sentiments
soient extrêmement complexes, un défi bien
plus grand encore consiste à comprendre com-
ment le cerveau associe les émotions, les com-
portements et les pensées pour façonner la per-
sonnalité. Depuis quelques années, les cher-
cheurs utilisent l’IRM fonctionnelle pour carto-
graphier les circuits cérébraux de ce que l’on
appelle les cinq dimensions de la personnalité :

Jokerpro / Shutterstock
l’ouverture à la nouveauté, le caractère
consciencieux, l’extraversion, l’agréabilité, et la
stabilité émotionnelle. Quelques expériences
ont, par exemple, localisé l’extraversion au
niveau du cortex orbito-frontal.
Malgré leur intérêt, les résultats d’IRM obte-
nus sur le cerveau de personnes saines ne dominants (moins catégoriques ou provocants) 5. La démence
livrent pas un tableau exhaustif d’un trait de et moins extravertis. Par ailleurs, leur substance fronto-temporale
personnalité ou d’un comportement social. Par grise était peu abondante dans certaines annihile souvent
exemple, lorsqu’une dizaine de régions céré- régions du lobe frontal, notamment du côté la capacité d’éprouver
brales s’activent au moment où une personne gauche du cerveau. Les personnes atteintes de de la compassion.
éprouve de l’empathie – un état émotionnel Lorsque les patients
la maladie d’Alzheimer présentaient quant à
victimes de ce trouble
relié au niveau d’extraversion et d’agréabilité –, elles une évolution similaire, mais moins mar-
voient quelqu’un
cela ne précise pas quelles sont les aires essen- quée, signe que la maladie s’était étendue à des en difficulté, ils restent
tielles pour ce sentiment et celles qui ont sim- régions frontales. Les patients victimes de souvent impassibles.
plement un rôle de soutien. En revanche, les démence fronto-temporale étaient moins cha-
clichés d’IRM structurale que réalise K. Rankin leureux, un tel changement étant associé à une
sur les patients atteints de démence fronto- atrophie de structures de l’hémisphère droit,
temporale présentant des lésions cérébrales dont certaines régions du lobe temporal, le cor-
connues ont montré que les capacités d’empa- tex orbito-frontal, l’insula frontale et l’amyg-
thie disparaissent lorsque la maladie a détruit dale. Selon K. Rankin, ces structures semblent
des régions bien précises du lobe temporal, nécessaires pour qu’une personne soit chaleu-
notamment sa partie la plus antérieure, le pôle reuse et ait des interactions sociales.
temporal, ainsi que des zones du cortex orbito-
frontal, dans l’hémisphère droit du cerveau. Les réseaux
Pourtant, des scanners cérébraux structuraux
de patients atteints de démence fronto-tempo- de la personnalité
rale ont été comparés à l’évaluation psychologi- En d’autres termes, les aspects sociaux de la
que des patients, avec l’espoir de pouvoir asso- personnalité dépendent d’un équilibre entre des
cier certaines régions cérébrales à des traits de régions cérébrales qui sous-tendent un compor-
personnalité. Ainsi, dans une étude publiée en tement affirmé visant à obtenir ce que l’on veut,
novembre 2009, K. Rankin et le neurologue et des régions cérébrales qui permettent d’être
Marc Sollberger ont demandé aux membres des sensible à autrui et de le comprendre. Ainsi,
familles de 214 patients souffrant de maladies H. Holliday n’est plus capable de dire si le ton
neurodégénératives, dont la démence fronto- d’une voix est triste, gai ou sarcastique. Ce han-
temporale, la maladie d’Alzheimer et des trou- dicap est en partie provoqué par l’atrophie du
bles cognitifs modérés, de décrire leur parent en lobe temporal. Simultanément, l’atrophie de ses
choisissant parmi une liste de 64 qualificatifs. lobes frontaux fait évoluer sa personnalité vers
Les résultats fournissaient une mesure globale la soumission. Ainsi, la personnalité n’est pas
de quatre paires de traits de personnalité : simplement une conséquence de la chimie céré-
dominant ou soumis, froid ou chaleureux, brale. Elle a aussi des fondements anatomiques.
introverti ou extraverti, arrogant ou ingénu K. Rankin souligne que les traits de personna-
(voir l’encadré page ci-contre). lité ne pourront jamais être réduits à une simple
En comparant avec les données obtenues structure cérébrale. La façon dont les aires céré-
auprès de 43 individus âgés sains, les scientifi- brales sont interconnectées et coopèrent est
ques ont montré que les patients souffrant de probablement déterminante. De nouvelles idées
démence fronto-temporale étaient moins sur le fonctionnement cérébral global ont

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 71


cp46_p066072_effondrement_chen.xp 24/06/11 16:07 Page 72

W. Seeley espère améliorer ces techniques


Une destruction cérébrale massive afin de détecter des différences dans la façon dont
sont connectées et synchronisées les régions céré-
mesure que la démence sociale progresse de ses stades les plus pré-
À coces (à gauche) jusqu’aux stades avancés (à droite), les neuroscien-
tifiques voient se propager une « onde de lésions» et de mort tissulaire (en
brales des réseaux de connectivité intrinsèque
chez les personnes atteintes de démence fronto-
temporale; ce type d’outils devrait aider à diag-
jaune et orange) à travers différentes régions du lobe frontal. La dégéné- nostiquer la maladie plus tôt et à suivre en temps
rescence semble commencer dans le cortex cingulaire antérieur et l’insula réel la réponse aux traitements expérimentaux. Il
frontale, là où s’ancre le réseau cérébral des interactions avec autrui. examine avec K. Rankin comment relier leurs
Cortex cingulaire antérieur niveaux de connectivité fonctionnelle aux évalua-
tions du comportement social des patients. Les
neuroscientifiques pensent qu’un jour l’analyse
de la taille et de la connectivité des structures
neuronales sera tellement précise sur les scanners
cérébraux qu’il sera possible d’évaluer la capacité
d’une personne à manifester de l’empathie ou de
prédire certains traits fondamentaux de la per-
sonnalité, telle l’arrogance ou l’anxiété.
Quelles en seraient les conséquences ? Par

W.Seeley, UCSF
exemple, si les images obtenues en IRM chez un
patient suivant une thérapie de soutien révé-
Insula frontale
laient une amélioration de l’activité cérébrale
dans des zones associées à la compassion, cela
confirmerait l’intérêt du traitement et guiderait
sa prise en charge. On pourrait aussi découvrir
émergé de la découverte des réseaux de connec- qu’une région importante pour la cordialité est
Bibliographie tivité intrinsèque, des régions neuronales dont faiblement connectée, et adapter la prise en
l’activité fluctue de façon synchrone lorsque le charge. Toutefois, certains scientifiques ne
W. Seeley, Anterior cerveau est au repos ou, plutôt, quand il n’est croient pas que l’on parvienne un jour à dresser
insula degeneration pas engagé dans une tâche mentale particulière. une anatomie de la personnalité.
in frontotemporal Il s’avère que certaines des zones clés que
dementia, in Brain K. Rankin associe au comportement chaleureux
Structure & Function,
vis-à-vis d’autrui font partie d’un de ces réseaux
À la recherche de traitements
vol.124(5-6),
pp.465-475, 2010.
de connectivité intrinsèque que W. Seeley a Pendant ce temps, les neuroscientifiques tes-
identifié et nommé « réseau de saillance ». tent quelques traitements contre la démence
M. Scollberger et al.,
Celui-ci est ancré dans l’insula frontale et le cor- fronto-temporale. Au début de l’année 2011, un
Neural basis of
interpersonal traits tex cingulaire antérieur (voir l’encadré ci-dessus). médicament expérimental évalué dans le cadre
in neurodegenerative W. Seeley et ses collègues de l’Université Stanford de la maladie d’Alzheimer, le Rember, est égale-
diseases, in pensent que ce réseau filtre rapidement les ment en cours d’essai chez des personnes attein-
Neuropsychologia, signaux sensoriels, les sensations corporelles, les tes de démence fronto-temporale. Ce médica-
vol.47(13), indices sociaux et les émotions qui affluent à ment est conçu pour empêcher l’accumulation
pp.2812-2827, 2009. chaque instant, avant de se focaliser sur le pro- de la protéine toxique tau dans les neurones.
J.Narvid et al., Of brain blème le plus important à un instant donné. Il Harriet Holliday pourrait être sélectionnée pour
and bone : the unusual fait ressortir ce qui est important ou saillant, l’essai clinique, mais, étant donné l’extension de
case of Dr. A., in qu’il s’agisse de la faim ou d’un dilemme social. son atrophie cérébrale, il est peu probable que le
Neurocase, vol.15(3), Toutefois, lorsque ce réseau de saillance est médicament ait un quelconque effet.
pp.190-205, 2009. détruit, comme chez les sujets souffrant de La maladie a réduit à néant les projets de ce
V Sturm et al., démence fronto-temporale, on ne peut plus couple, dont le mari dit marcher aux côtés de son
Diminished self sélectionner les signaux sociaux, ni évaluer l’im- épouse et descendre en enfer. Pourtant, prison-
conscious emotional pact des actions entreprises. En d’autres termes, nier de ce cauchemar, il reste déterminé à trouver
responding in
les patients cessent de se soucier de ceux qu’ils une piste pour alléger le sort des malades. C’est
frontotemporaal lobar
degeneration patients, aiment parce qu’ils cessent de comprendre l’im- dans cet espoir qu’ils participent tous deux au
in Emotion, vol.8(6), portance des proches. D’autres réseaux neuro- programme de recherche de San Francisco. Le
pp.861-869, 2008. naux jouent certainement un rôle dans les rela- cerveau en désintégration des malades atteints
R. Levenson et al., tions chaleureuses et l’empathie. Un autre réseau de démence fronto-temporale apporte des infor-
Loss of cells – Loss of de connectivité intrinsèque potentiellement mations aux neuroscientifiques qui leur permet-
self, in Psychological sous-jacent à l’empathie serait localisé dans le tront peut-être de mettre au point des traite-
Science, vol.16(6), pôle temporal, également désorganisé dans un ments efficaces et qui éclairent ce qui fait de nous
pp. 289-293, 2007. type de démence fronto-temporale. des êtres humains pensants et sociaux. I

72 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


Cerveau
le magazine

Psycho de la psychologie
et des neurosciences

Abonnez-vous
et explorez le potentiel infini du cerveau !

Cerveau Psycho
Cerveau & Psycho (6 numéros)
+ L’Essentiel Cerveau & Psycho (4 numéros)
Cerveau Psycho
1 an • 48 € seulement au lieu de 69,50 €

BU L L ET IN D’ABONNEMENT
à retourner accompagné de votre règlement à : Groupe Pour la Science • Service Abonnements • 8, rue Férou • 75278 Paris cedex 06
Cerveau Psycho
❑ Oui, je m’abonne 1 an et reçois 6 nos de Cerveau & Psycho + 4 nos de L’Essentiel Cerveau & Psycho au prix
de 48 € * (au lieu de 69,50 €, prix de vente au numéro) . Je bénéficie également des versions numériques sur www.cerveauetpsycho.fr
* Offre valable en France métropolitaine. Pour l’étranger, participation aux frais de port à ajouter au prix de l’abonnement : France d’outre-mer et Europe 11,50 € - autres pays 23 €.

❑ Je préfère m’abonner à Cerveau & Psycho + L’Essentiel Cerveau & Psycho au prix de 8 € tous les deux mois**. Numéro
Je reçois 10 numéros par an et bénéficie également des versions numériques sur www.cerveauetpsycho.fr. offert
avec mon
En cadeau, je reçois le Hors-Série Cerveau & Psycho « Illusions ». abonnement
** Abonnement valable uniquement en France métropolitaine, renouvelable à échéance par tacite reconduction et dénonçable à tout moment avec un préavis de 3 mois. 8 €/tous
À noter : vos numéros seront expédiés au format classique (21 x 28 cm). Si vous souhaitez les recevoir au format pocket (16,5 x 23 cm), merci de cocher la case ci-contre ❑. les 2 mois !
réf. 076801

J’indique mes coordonnées :


Nom : Prénom :
Adresse :
CP : Ville : Pays : Tél. (facultatif) :
❑ Je souhaite recevoir la newsletter Cerveau & Psycho à l’adresse e-mail suivante : @

Je choisis mon mode de règlement :


Offre reservée aux nouveaux abonnés, valable jusqu’au 30.09.2011.

❑ Je règle mon abonnement en une seule fois 48 € (+ frais de port en sus pour l’étranger)
❑ par chèque à l’ordre de Pour la Science ❑ par carte bancaire N° : Signature obligatoire :
Expire fin : Clé (les 3 chiffres au dos de votre CB) :
❑ Je préfère règler en douceur 8 €/tous les deux mois + en cadeau le Hors-Série Cerveau & Psycho spécial « Illusions ».
Je remplis la grille d’autorisation ci-dessous en joignant impérativement un RIB.
Autorisation de prélèvement automatique (France métropolitaine uniquement). J’autorise l’établissement teneur de mon compte à prélever le montant des avis de prélèvement bimestriels présentés par
Pour la Science. Je vous demande de faire apparaître mes prélèvements sur mes relevés de compte habituels. Je m’adresserai directement à Pour la Science pour tout ce qui concerne le fonctionnement de mon abonnement.
Titulaire du compte à débiter Établissement teneur du compte à débiter
Nom, Prénom : Établissement :

N° : Rue : N° : Rue :

CP : Ville : CP : Ville :

Compte à débiter Date et signature (obligatoire)


Établissement Code guichet N° de compte Clé RIB Organisme créancier
Pour la Science

8 rue Férou – 75006 Paris


CPS46GF

N° national d’émetteur : 426900

En application de l’article 27 de la loi du 6 janvier 1978, les informations ci-dessus sont indispensables au traitement de votre commande. Elles peuvent donner lieu à l’exercice du droit d’accès et de rectification auprès du
groupe Pour la Science. Par notre intermédiaire, vous pouvez être amené à recevoir des propositions d’organismes partenaires. En cas de refus de votre part, merci de cocher la case ci-contre : ❑

abo_cps45_grand.indd 1 21/06/11 17:59


cp46_p074076_daltonisme_koch.xp 23/06/11 17:09 Page 74

Neurobiologie
Vision

La fin du daltonisme ?
Cristof Koch Pour une personne sur 20, le monde apparaît
est professeur
de biologie cognitive en teintes grisées ou brunes, tandis que le rouge et le vert
et comportementale
à l’Institut de technologie sont impossibles à distinguer. La thérapie génique
de Californie,
à Pasadena. pourrait-elle guérir ce trouble de la vision des couleurs?

ommes et femmes pensent diffé-

H
les deux cas, la vision des couleurs est altérée.
remment, se distinguent par leurs C’est alors que les deux sexes ne sont plus à éga-
jugements esthétiques et leurs lité : le gène étant porté par le chromosome X,
émotions, mais on considère dont les hommes n’ont qu’un seul exemplaire,
généralement que les perceptions sa mutation se traduit systématiquement chez
sensorielles (audition, olfaction, toucher) sont l’homme par des anomalies de la vision des
identiques. À une exception près : la vision des couleurs. Mais les femmes portent deux exem-
couleurs. Cette dernière repose sur un méca- plaires du chromosome X, et comme il est évi-
En Bref nisme très élaboré. La lumière atteint d’abord demment plus rare que le chromosome X hérité
la mince couche de cellules qui tapissent le fond du père et celui issu de la mère portent tous
• Les daltoniens (huit de l’œil, la rétine, composée de récepteurs qui deux une mutation délétère, la vision des cou-
pour cent des hommes réagissent à des rayonnements lumineux de leurs est moins souvent déficiente.
et un pour cent longueurs d’onde spécifiques et les convertis-
des femmes) voient sent en signaux électriques. Le cerveau com-
le monde en gris et Les hommes plus touchés
bine ensuite ces informations pour produire le
ne distinguent pas spectre de couleurs que nous percevons. que les femmes
le rouge du vert Les cellules de la rétine responsables de la C’est pourquoi le trouble touche environ
• Chez certains singes, vision des couleurs sont les cônes, dont on huit pour cent des hommes, mais moins de un
les mâles naissent recense trois catégories : les cônes surtout sensi- pour cent des femmes. En fonction du défaut
daltoniens. Par thérapie bles à la lumière visible de courte longueur sous-jacent, certaines personnes, chez qui le
génique, les biologistes d’onde (le bleu) ; les cônes sensibles à la lumière trouble est léger, ont des difficultés à distin-
leur ont conféré de longueur d’onde moyenne (le vert) et ceux guer les nuances des couleurs (par exemple les
une vision des couleurs qui détectent les grandes longueurs d’onde (le coloris lilas, lavande, rose), mais d’autres,
identique à celle rouge). Les personnes ayant ces trois types de beaucoup plus atteintes, peuvent ne pas faire
des hommes. cônes sont dites trichromates et ont une vision la différence entre les couleurs primaires
• Cette technique normale des couleurs. (rouge, orange, jaune et vert). Pour le reste, la
pourrait servir Toutefois, ce système peut être perturbé chez vision est correcte.
à restaurer la vision certains individus. Leur gène codant les récep- Bien que cela ne constitue pas un handicap
des couleurs chez teurs du vert ou du rouge est muté, de sorte que lourd, les personnes peuvent avoir des difficul-
les daltoniens. leurs récepteurs réagissent à d’autres longueurs tés à identifier, par exemple, les feux tricolores.
d’ondes ou bien ils ne fonctionnent plus. Dans Certaines professions, par exemple pilote

74 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p074076_daltonisme_koch.xp 23/06/11 17:09 Page 75

d’avion, sont interdites aux personnes souf- évidence, le nouveau gène s’exprimait, et le cer-
frant de daltonisme rouge-vert. Leur difficulté veau de la souris était devenu capable de traiter
à distinguer différentes nuances de rouge peut un spectre étendu de longueurs d’onde.
les empêcher de reconnaître à temps un début Un projet encore plus ambitieux a été
de coup de soleil ou de juger si un steak est sai- achevé en 2009 après plus de dix ans de
gnant ou à point. recherche. Jay et Maureen Neitz, de l’Université
Contrairement aux humains, la plupart des de Washington à Seattle, et leurs collègues ont
mammifères n’ont que deux types de cônes : étudié des singes écureuils (Saimiri sciureus),
souris, chats et chiens voient le monde à peu originaires d’Amérique centrale et d’Amérique
près comme un daltonien pour le rouge et le latine. La plupart des femelles sont trichroma-
vert. C’est pourquoi ces espèces constituent des tes, mais les mâles ne portent que les photopig-
modèles intéressants pour étudier le daltonisme. ments du bleu et du vert. Ce sont donc les
femelles qui guident les groupes de singes à tra-
vers les branchages pour rechercher des fruits
Le singe et l’arc-en-ciel mûrs, parce que ce type de mission requiert de
Voici quelques années, des chercheurs de la pouvoir distinguer les couleurs.
Faculté de médecine Johns Hopkins à Les biologistes se sont demandé s’ils pou-
Baltimore, dans le Maryland, ont réussi à intro- vaient corriger le daltonisme chez les primates 1. Les singes écureuils
mâles sont daltoniens de
duire le gène humain codant le pigment du mâles adultes. Ils ont réussi à intégrer le gène
naissance. Ils voient le
rouge dans le génome d’une souris. Les ron- codant le pigment humain rouge dans un virus monde dans des nuances
geurs sont devenus trichromates, ce qui a été associé à un adénovirus, un type de virus qui a de vert (à gauche). Après
considéré comme un exploit biomédical. Les besoin d’un adénovirus pour accomplir son une thérapie génique
animaux pouvaient distinguer des surfaces de cycle complet de réplication. Ils ont ensuite réussie, ils distinguent
couleurs différentes, mais qui paraissaient iden- injecté des milliards de virus génétiquement les fruits mûrs d’après
tiques à leurs congénères dichromates. De toute modifiés dans les yeux des singes. leur couleur (à droite).
© Neitz Laboratory

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 75


cp46_p074076_daltonisme_koch.xp 23/06/11 17:09 Page 76

Alexander Kaludov / Shutterstock

2. Les personnes Au bout de 20 semaines, un tiers des cônes mettent de détecter toutes les combinaisons
daltoniennes pour sensibles au vert avait commencé à produire le des couleurs primaires et, de cette façon, tout le
le rouge-vert ont des pigment rouge. Dès lors, les singes étaient dotés spectre des nuances chromatiques.
difficultés à reconnaître de trois types de cônes et non plus seulement de Au cours des prochaines années, des expérien-
le 6 dans le rond de deux. En plus de leurs cônes naturels sensibles ces utilisant des techniques d’imagerie devront
gauche et le 74 dans au bleu et au vert, ils en avaient désormais qui déterminer si ces primates présentent une acti-
celui de droite.
réagissaient à des longueurs d’onde plus lon- vité plus importante dans les régions du cortex
gues (vers le rouge). visuel responsables de la vision des couleurs.
Restait une question cruciale : le cerveau de Pour ma part, je suis certain que ce sera le cas.
ces animaux adultes était-il capable de se Quels inconvénients présente cette méthode ?
reprogrammer de façon à traiter cette infor- Le virus utilisé dans ces expériences ne se mul-
mation supplémentaire ? Grâce à des tests de la tiplie pas, ne provoque pas de maladies et ne
vision des couleurs, l’équipe a montré que les déclenche qu’une réaction immunitaire très
singes ainsi traités avaient effectivement acquis légère – autant de raisons pour lesquelles il a été
la capacité de distinguer de nouvelles couleurs, approuvé pour la thérapie génique chez
tout comme les souris dans l’expérience l’homme. Cette technique pourrait ainsi être
décrite précédemment. Leur perception des utilisée pour redonner une vision des couleurs
couleurs s’est améliorée dès que les nouveaux normale à des personnes daltoniennes. Évidem-
pigments sont apparus dans la rétine. Les ani- ment, mieux vaut évaluer les bénéfices et les ris-
maux avaient, de toute évidence, utilisé les ques avant de se lancer dans de telles thérapies
réseaux neuronaux déjà présents dans leur géniques, mais selon J. Neitz, cette opération
rétine et leur cerveau pour identifier les nou- sera un jour aussi sûre que la correction de la
Bibliographie velles nuances chromatiques sans qu’il soit myopie par laser.
nécessaire de créer de nouvelles connexions, ce Allons plus loin et envisageons les suites pos-
K. Mancuso et al., qui aurait pris plus de temps. sibles de ces premiers résultats. Pourquoi ne
Gene therapy for pas améliorer le système visuel et rendre cer-
red-green color tains volontaires tétrachromates, c’est-à-dire
blindness in adultes Vers un humain
sensibles à quatre couleurs et non plus trois ?
primates, in Nature, tétrachromate Ou construire une vision surhumaine en ajou-
vol. 461, pp. 784-787,
Deux ans après cette expérience, les singes tant des pigments sensibles à l’infrarouge ou à
2009.
étaient encore capables de distinguer des cou- l’ultraviolet – des soldats extrasensibles pour-
G. Jacobs et al.,
leurs qu’ils percevaient comme identiques avant raient détecter leurs adversaires, la nuit, par la
Emergence of novel
color vision in mice
le traitement. Prudents, J. et M. Neitz n’ont pas chaleur qu’ils dégageraient. Un tel élargisse-
engineered to express voulu spéculer sur la capacité des primates à ment des gammes du visible changerait certai-
a human cone percevoir les nouvelles nuances de rouge. nement non seulement notre perception
photopigment, Pourtant, je ne vois pas ce qui pourrait invalider visuelle, mais aussi notre conscience. Encore
in Nature, vol. 315, cette hypothèse. Leur rétine est à présent équi- faut-il savoir si ce futur « transhumain » est
pp. 1723-25, 2007. pée de trois pigments dont les propriétés per- souhaitable pour la société. I

76 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


5,90
Le magazine
de la psychologie
dè s
l

e 2e
n
ache uméro
et des neurosciences té !

Tous les numéros disponibles


❑ Des pilules pour booster son cerveau ? no 45 (mai 11) réf. 076045
❑ La douleur chronique no 44 (mars 11) réf. 076044
❑ Comment la magie piège le cerveau no 43 (janv.11) réf. 076043
❑ Comment pensent les bébés ? no 42 (nov. 10) réf. 076042
❑ Comment motiver les élèves ? no 41 (sept. 10) réf. 076041
❑ Plongez zen ! no 40 (juil. 10) réf. 076040
❑ L’art de la persuasion no 39 (mai 10) réf. 076039
❑ La force de l’empathie no 38 (mars 10) réf. 076038
❑ Soyez positif ! no 37 (janv. 10) réf. 076037
❑ Peut-on changer ? no 36 (nov. 09) réf. 076036
❑ Les émotions : comment les déchiffrer ? no 35 (sept. 09) réf. 076035
❑ À la recherche de l’intelligence no 34 (juil. 09) réf. 076034

Complétez ❑ Comment l’architecture influe sur la pensée no 33 (mai 09)


❑ Le cerveau halluciné no 31 (janv. 09)
réf. 076033
réf. 076031

votre collection ❑ La rumeur no 30 (nov. 08)


❑ Alcool, plaisir et dépendance no 29 (sept. 08)
réf. 076030
réf. 076029

dès maintenant ! ❑ La mémoire : comment se construit-elle ? no 28 (juil. 08)


❑ Et la politesse… ! no 27 (mai 08)
réf. 076028
réf. 076027
❑ La maladie d’Alzheimer no 26 (mars 08) réf. 076026
❑ Reconnaître un visage no 25 (janv. 08) réf. 076025
❑ Le plaisir de manger no 24 (nov. 07) réf. 076024
❑ Insomnies : comment en venir à bout no 23 (sept. 07) réf. 076023
❑ Le corps modelé no 22 (juil. 07) réf. 076022
❑ Le monde des odeurs no 21 (mai 07) réf. 076021
❑ La psychologie des élections no 20 (mars 07) réf. 076020
❑ Le monde de l’entreprise no 18 (nov. 06) réf. 076018
❑ Babillage : un langage à décoder no 17 (sept. 06) réf. 076017
❑ L’adolescence : une inévitable crise ? no 16 (juil. 06) réf. 076016
❑ La migraine no 13 (janv. 06) réf. 076013
❑ Comment séduire ? no 12 (nov. 05) réf. 076012
❑ Enseignement no 11 (sept. 05) réf. 076011
❑ Sectes et religions : quelles différences ? no 10 (juin 05) réf. 076010
❑ Ne regrettez pas vos regrets ! no 09 (mars 05) réf. 076009
❑ Amoureux et narcissiques no 08 (déc. 04) réf. 076008
❑ Dépendances sans drogues no 07 (août 04) réf. 076007
❑ Le goût du risque no 05 (mars 04) réf. 076005
❑ Quelle intelligence ? no 01 (mars 03) réf. 076001

BON DE COMMANDE
à retourner accompagné de votre règlement à : Groupe Pour la Science • 628 avenue du Grain d’Or • 41350 Vineuil • Tél. : 0 808 655 255 • e-mail : pourlascience@daudin.fr

❑ Oui, je commande des numéros J’indique mes coordonnées :


de Cerveau & Psycho au tarif unitaire Nom :
de 5,90 € dès le 2e acheté. Prénom :
Je reporte ci-dessous les références à 6 chiffres
correspondantes aux numéros commandés : Adresse :

1re réf. 0 1 x 6,95 € = 6, 9 5 €


C.P. : Ville :
x 5,90 € = €
VPCPS46 • Offre valable jusqu’au 30.09.2011.

e
2 réf. Pays : Tél.*:
*facultatif

3e réf. x 5,90 € = €
❑ Je souhaite recevoir la newsletter Cerveau & Psycho à l’adresse e-mail suivante :
4e réf. x 5,90 € = €
@
5e réf. x 5,90 € = €
6e réf. x 5,90 € = € Je choisis mon mode de règlement :
❑ par chèque à l’ordre de Pour la Science
Frais port (4,90 € France – 12 € étranger) + €
❑ par carte bancaire N o

❑ Je commande également la reliure Date d’expiration


Cerveau & Psycho (capacité 12 nos) au prix de 14 € + € Signature obligatoire
Clé
TOTAL À RÉGLER € (les 3 chiffres au dos de votre CB)

En application de l’article 27 de la loi du 6 janvier 1978, les informations ci-dessus sont indispensables au traitement de votre commande. Elles peuvent donner lieu à l’exercice du droit d’accès et de rectification
auprès du groupe Pour la Science. Par notre intermédiaire, vous pouvez être amené à recevoir des propositions d’organismes partenaires. En cas de refus de votre part, merci de cocher la case ci-contre ❑.

collec_cps2_grand.indd 1 21/06/11 18:00


cp46_p078081_acouphenes_kleinjung.xp 23/06/11 16:08 Page 78

Neurobiologie
Pathologie

Enfin le silence ?
Tobias Kleinjung est Des millions de personnes entendent des sons qui ne sont émis
oto-rhino-laryngologiste
à l’Université par aucune source: les acouphènes sont leurs compagnons
de Regensbourg,
en Allemagne, où il dirige de tous les instants. Pour les faire disparaître, un traitement
le Centre interdisciplinaire
des acouphènes. utilisant de forts champs magnétiques et l’exposition
Berthold Langguth,
neurologue et psychiatre, à des sons particuliers sont en cours d’évaluation.
codirige ce centre
spécialisé avec
Tobias Kleinjung.

« a plus grande gêne vient du bruit

L
disparaissent spontanément, d’autres s’y habi-
intérieur quasi permanent qui tuent et ne sont guère gênés par ce bruit inces-
résonne dans ma tête et devient sant. Mais pour une personne sur quatre attein-
parfois un vacarme insupporta- tes d’acouphènes, la qualité de vie diminue, le
ble. Ce bourdonnement, qui com- bruit devenant intolérable. Des troubles du som-
En Bref mence par un sifflement et s’amplifie pour meil, des crises d’angoisse ou une dépression
devenir un vacarme effroyable comme si toutes compliquent parfois le trouble. Surviennent des
• Les acouphènes les furies et les mauvais esprits s’acharnaient difficultés professionnelles, voire une incapacité
– sifflements ou bruits sur moi, est superposé à des voix stridentes. » de travail. Souvent, les patients gravement
stridents – sont C’est ainsi que le compositeur tchèque, né en atteints se sentent incompris de leurs amis et
provoqués par des Bohème, Bedrich Smetana (1824-1884) décrit leur famille, et s’isolent progressivement.
connexions cérébrales sa maladie, des acouphènes. Dans le quatuor
délétères qui peuvent pour cordes De ma vie, il les a même transcrits
se former à la suite en musique : dans le final, on entend pendant
Des sons fantômes
d’un trouble plusieurs mesures un mi aigu strident joué par Aujourd’hui, nous ne savons pas guérir les
de l’audition. le premier violon, avec en arrière-plan, un tré- acouphènes. Mais les recherches en neuroscien-
• On peut parfois molo sinistre. ces ont fourni quelques informations sur les
les faire cesser Aujourd’hui, trois à quatre pour cent de la causes de ces sons parasites, et apportent aux
à l’aide de champs population générale souffrent d’acouphènes, personnes atteintes l’espoir qu’on pourra un
magnétiques que soit quelque 15 millions de personnes en jour les soulager. Depuis quelques années, les
l’on utilise dans Europe, plus de deux millions en France. Elles médecins explorent de nouvelles méthodes.
la stimulation entendent un sifflement, un bourdonnement, Pendant longtemps, on a pensé que les acou-
magnétique un frémissement, un vrombissement ou un phènes prenaient naissance dans l’oreille
transcrânienne. bruit de percussions – sans qu’aucune source interne, où sont situées les cellules ciliées. Ces
• Des sons dont on extérieure n’en soit la cause. Nombre de victi- dernières captent l’information auditive venant
élimine la fréquence mes d’acouphènes commencent par appeler un de l’extérieur, la filtrent, la traitent et la trans-
de l’acouphène sont chauffagiste ou un réparateur de télévision, leur mettent vers le cerveau par le nerf auditif, ce
également efficaces. demandant de réparer la source présumée du qui aboutit à la perception d’un son. C’est la
bruit. Chez certaines personnes, les acouphènes raison pour laquelle, quand certains sujets ne

78 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p078081_acouphenes_kleinjung.xp 23/06/11 16:08 Page 79

supportaient plus leurs acouphènes, des chirur- des groupes de neurones déchargent de façon
giens leur ont sectionné le nerf auditif, suppo- synchrone, exactement comme si l’on percevait
sant qu’ainsi ils supprimeraient les bruits para- une source sonore réelle.
sites. Mais les patients sont devenus sourds du Les activations ne se limitent pas au cortex
côté de l’intervention, sans que les acouphènes auditif, comme l’ont découvert Winfried Schlee
ne disparaissent pour autant ! et ses collègues de l’Université de Constance en
Si l’oreille interne n’est pas la source des sons 2009 par magnétoencéphalographie. L’activité
parasites, d’où viennent-ils ? Des expériences semble être couplée à celle d’autres aires cérébra-
sur les modèles animaux et des méthodes les impliquées dans la régulation de l’attention,
d’imagerie cérébrale nous ont maintenant des émotions et du stress. On observe ainsi une
1. De la scie circulaire
appris que la cause est dans le cerveau, même activation de différents noyaux du système lim- au sifflement strident,
s’il ne faut pas négliger complètement l’oreille : bique, en particulier de l’amygdale, un centre les sons qu’entend
chez la plupart des sujets, il y a effectivement un important pour le traitement des émotions. une personne souffrant
trouble auditif, et les fréquences qui sont le Que peut-on en déduire ? Que les acouphè- d’acouphènes sont plus
moins bien perçues correspondent en général nes sont provoqués par des changements d’ac- ou moins intenses, mais
aux fréquences des acouphènes. Comme dans tivité dans un réseau complexe, composé non toujours désagréables.
le cas du membre fantôme (l’impression qu’un
membre amputé est toujours présent), les
acouphènes semblent apparaître lorsque le cer-
veau essaie de compenser un manque de
signaux issus d’une oreille.

En cause :
la plasticité cérébrale
Ainsi, les animaux de laboratoire présentent
une activité augmentée dans les voies centrales
auditives après une perte de l’audition. Cette
augmentation de l’activité compenserait le
manque de stimulus provenant de l’oreille.
Cette suractivité est perçue comme un son
provenant de l’oreille en l’absence de tout
signal acoustique. La plasticité du cerveau
serait responsable de ces erreurs de câblage : il
s’adapte facilement à des conditions nouvelles
ou à des lésions. Si la plasticité a parfois des
conséquences délétères – douleurs du membre
fantôme ou acouphènes –, c’est pourtant elle
qui permet l’apprentissage.
Les méthodes d’imagerie cérébrale, comme
l’imagerie par résonance magnétique fonction-
nelle (IRMf) ou la tomographie par émission de
positons (TEP), qui mesurent respectivement le
flux sanguin et les variations métaboliques, ser-
vent à étudier les différences entre les patients
souffrant d’acouphènes et des sujets témoins.
Les résultats révèlent que le cortex auditif, dans
le lobe temporal, est plus actif chez les malades
(voir la figure 2), mais aussi que l’activité de
l’ensemble de la voie auditive y est modifiée.
Cette voie comprend différents relais sensoriels,
dont les noyaux auditifs du tronc cérébral, les
Olly - Billy Gadbury / Shutterstock

tubercules quadrijumeaux et le thalamus.


On obtient des renseignements encore plus
précis avec l’électroencéphalographie (EEG) ou
la magnétoencéphalographie (MEG), qui four-
nissent un profil temporel de l’activité neuro-
nale dans le cortex auditif des patients souf-
frant d’acouphènes. Les résultats montrent que

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 79


cp46_p078081_acouphenes_kleinjung.xp 23/06/11 16:08 Page 80

seulement du système auditif central et péri- l’Hôpital Martha-Maria à Munich, l’a testée
phérique, mais aussi d’aires qui ne sont pas chez 431 patients souffrant d’acouphènes. Les
directement liées à la perception des sons. personnes traitées ont constaté que la gêne

T.Kleinjung et B.Langguth
Ainsi, les signaux acoustiques n’arrivent à la provoquée par le bruit des acouphènes s’était
conscience qu’après avoir été traités par des notablement atténuée.
aires corticales supérieures, telles que le cortex La stimulation magnétique transcrânienne
préfrontal dorsolatéral dans les lobes frontal et (TMS) permet un contrôle direct du bruit fan-
pariétal (voir l’encadré ci-dessous). L’activité de tôme. Cette technique produit un très fort
2. Cette image ces aires non auditives ressemble à celle obser- champ magnétique – 1,5 à 2 teslas, soit environ
de tomographie par vée lors de douleurs chroniques – ce qui expli- 40 000 fois le champ magnétique terrestre – qui
émission de positons querait pourquoi de nombreux patients trou- traverse le crâne et provoque des potentiels
du cerveau d’un patient vent que les acouphènes sont très désagréables. d’action dans les neurones superficiels du cor-
âgé de 61 ans souffrant La complexité des processus conduisant aux tex. En 1985, Anthony Baker, de l’Université de
d’acouphènes du côté acouphènes les rend difficiles à traiter. Il y a Sheffield, en Grande-Bretagne, a réussi pour la
droit révèle une activité quelques années, nous ne disposions d’aucun première fois à déclencher un mouvement du
neuronale augmentée moyen pour traiter les racines du trouble. On bras en stimulant des aires motrices par cette
dans le centre auditif se contentait de détourner l’attention des technique. La stimulation magnétique trans-
du lobe temporal gauche
malades par le biais de stratégies comporte- crânienne est aujourd’hui une méthode
(flèche) – même dans
un environnement
mentales : on leur apprenait à contrôler leur importante de la recherche en neurosciences.
parfaitement silencieux. attention de façon à « oublier » l’acouphène, ce Quand elle est appliquée pendant 20 à
qui le rendait moins gênant. 40 minutes de façon répétée pendant plusieurs
Il n’existe pas de médicaments ayant obtenu jours, elle peut modifier durablement l’activité
une autorisation de mise sur le marché contre neuronale à long terme et peut donc être utili-
les acouphènes. Cependant, une molécule, la sée à des fins thérapeutiques.
neramexane, qui bloque certains récepteurs au
niveau des synapses cérébrales, semble promet- La stimulation magnétique
teuse. En 2009, l’équipe de Markus Suckfüll, de
transcrânienne
Puisque le cortex auditif des patients souf-
Relais neuronaux frant d’acouphènes est trop actif, nous
essayons, au Centre de traitement des acouphè-

P lusieurs aires cérébrales coopèrent dans la perception des sons,


qu’ils soient réels ou non. Le cortex auditif, dans le lobe temporal,
traite les signaux provenant des oreilles. Mais les signaux acoustiques
nes de l’Université de Regensbourg, de soulager
les patients par stimulation magnétique trans-
crânienne de façon ciblée. Nous avons ainsi
n’atteignent la conscience que si le réseau de l’attention, comprenant le montré dans plusieurs études que le traitement
cortex préfrontal dorsolatéral et des parties du cortex pariétal, est activé soulage, au moins temporairement, près de la
en même temps. Des structures plus profondes du cerveau, telles que moitié des patients. Parfois, l’effet persiste plu-
l’amygdale et l’hippocampe, associent les perceptions auditives aux sieurs années après la stimulation.
émotions et les stockent en mémoire. Pour les patients chez qui la stimulation
Cortex auditif magnétique transcrânienne soulage temporai-
Cortex préfrontal
rement le trouble, l’équipe du neurochirurgien
dorsolatéral Cortex pariétal Dirk de Ridder, de l’Hôpital universitaire
inférieur
d’Anvers, a envisagé une stimulation électrique
permanente. Les médecins ont implanté une
électrode sous le cuir chevelu, au-dessus du cor-
tex auditif, et l’ont connectée à un générateur
d’impulsions. Chez certains patients, ce traite-
ment a supprimé le bruit gênant.
Le succès du traitement par stimulation
magnétique transcrânienne dépend de nom-
breux facteurs. Si les sujets ne souffrent pas
depuis longtemps, la probabilité de succès est
élevée, surtout si la perte d’audition est faible.
Les paramètres de la stimulation magnétique, la
Raphael Queruel

fréquence et l’intensité utilisées, la forme et


Amygdale
l’orientation de la bobine qui produit le champ
magnétique, ainsi que le nombre de stimula-
Hippocampe
tions influent sur le résultat. Un traitement qui
combine une stimulation du cortex auditif avec

80 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p078081_acouphenes_kleinjung.xp 23/06/11 16:08 Page 81

celle des aires frontales responsables de la cogni- Fréquence


de l’acouphène

Amplitude
tion et du traitement des émotions a considéra-
blement amélioré le résultat chez certains
patients souffrant d’acouphènes. Toutefois,
malgré des résultats prometteurs, la méthode
n’en est encore qu’au tout début de son déve-
loppement. De nombreuses études sont encore
nécessaires pour optimiser les paramètres de la
Fréquence
stimulation et améliorer l’effet clinique.
Puisque les acouphènes sont souvent déclen-
3. Bons contre
chés par une perte d’audition, il n’est pas sur- les acouphènes ?
prenant qu’ils puissent parfois être soulagés par On peut combattre des
des appareils auditifs. L’équipe de Paul Van de acouphènes en écoutant
Heyring, de l’Hôpital universitaire d’Anvers, a une musique ou des sons
rapporté en 2008 qu’un implant cochléaire (une dont on a retiré
prothèse acoustique) avait soulagé des patients Andresr / Shutterstock les fréquences situées
souffrant d’acouphènes et de surdité unilatérale. de part et d’autre
de la fréquence
de l’acouphène (schéma
Traitement par ci-dessus). Cela réduit
de la musique sur mesure constituera une alternative bon marché et agréa- l’activité spontanée
du cortex auditif dans
Plus récemment, l’équipe de Christo Pantev, ble aux traitements des acouphènes chroniques.
cette gamme
de l’Université de Münster, a exploré une autre Enfin, l’équipe de Peter Tass, du Centre de de fréquences.
méthode de traitement des acouphènes par sti- recherche de Jülich, en Allemagne, expérimente
mulation ciblée de fréquences voisines. Leurs une autre variante de stimulus acoustiques
patients ne souffraient pas de gros problèmes ciblés. Ces chercheurs ont développé un algo-
d’audition, mais ils entendaient un sifflement rithme de stimulation qui fonctionne selon le
constant et désagréable d’une fréquence infé- principe de réinitialisation coordonnée : les
rieure à huit kilohertz dans une oreille. groupes de neurones hyperactifs et synchroni-
Pendant un an, les chercheurs ont exposé cha- sés sont placés dans un « chaos guérisseur » par
que jour, pendant une à deux heures, huit per- des stimulus irréguliers et adaptés. De cette
sonnes atteintes d’acouphènes à leur musique façon, on espère qu’ils s’activeront à nouveau
préférée – après l’avoir traitée pour supprimer correctement, c’est-à-dire l’un après l’autre.
une gamme de fréquences d’environ une octave Pour que ce traitement et celui de l’équipe de
autour de la fréquence de l’acouphène (voir la Münster soient efficaces, il faut que l’acou- Bibliographie
figure 3). Ils espéraient ainsi que si le sujet ne phène soit un son d’une fréquence comprise
pouvait pas entendre une certaine fréquence à entre 200 à 10 000 hertz. À travers un casque, le H. Okamoto et al.,
Listening to tailor-made
cause d’un déficit de son système auditif, il croi- neurostimulateur anti-acouphènes de l’équipe
notched music reduces
rait quand même entendre ce son manquant de Jülich envoie dans les oreilles des sujets des tinnitus loudness and
quand le cerveau traiterait les fréquences voisi- fréquences calculées précisément, situées juste tinnitus-related auditory
nes. La musique manipulée sur mesure devait au-dessus et juste au-dessous du son de l’acou- cortex activity, in
aider à inverser la réorganisation neuroplastique phène, à un volume tout juste audible. Proceedings of the
anormale du cortex auditif. Les premiers résultats de tests, incluant National Academy
En effet, les chercheurs ont montré en 2010 63 patients et publiés en 2010, indiquent que la of Sciences, vol. 107,
qu’après la thérapie musicale, le volume des méthode fonctionne. Le son gênant paraît non pp. 1207-1210, 2010.
acouphènes avait notablement diminué chez les seulement moins fort au terme du traitement, C. Lanting et al., Neural
huit personnes traitées. En revanche, la musi- mais aussi plus grave, ce que les patients ressen- activity underlying
que n’avait eu aucun effet sur huit autres per- tent comme beaucoup moins gênant. L’avenir tinnitus generation :
sonnes souffrant d’acouphènes, pour qui une dira si le stimulateur peut être utilisé en prati- results from PET and
fMRI, in Hearing
bande de fréquences différentes de celle de que médicale courante.
Research, vol. 255,
l’acouphène avait été éliminée. Aujourd’hui, nous comprenons mieux com- pp. 1-13, 2009.
Des mesures effectuées par magnétoencépha- ment sont produits les sons fantômes qui
T. Kleinjung et al.,
lographie confirment l’efficacité de la thérapie gênent tant de personnes. La collaboration de
Transcranial magnetic
sonore : chez les patients traités, le cortex auditif scientifiques de différentes disciplines a conduit stimulation (TMS) for
réagit beaucoup moins à la fréquence de l’acou- à de nouvelles méthodes thérapeutiques qui, au treatment of chronic
phène après le traitement qu’avant. Les musi- moins, soulagent certains patients. Cependant, tinnitus : clinical effects,
ques modifiées sur mesure semblent réduire le nous ne sommes toujours pas capables de sup- in Progress in Brain
câblage erroné du cerveau. Ch. Pantev et ses col- primer complètement les acouphènes, ce qui Research, vol. 166,
lègues espèrent que leur thérapie musicale reste bien sûr l’objectif de ces recherches. I pp. 359-367, 2007.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 81


cp46_p082087_dieguez_fp.xp 24/06/11 16:17 Page 82

Psychopathologie
des héros

Moby Dick,
le baleinier monomane
Sebastian Dieguez,
docteur en
Le héros de Moby Dick, le capitaine Achab, a tout
neurosciences, travaille d’un monomane. Il consacre ses forces à la poursuite
au Laboratoire de
Sciences cognitives d’une baleine blanche dans laquelle il voit à la fois le mal
et neurologiques
de l’Université incarné, le destin contre lequel il se révolte et sa propre folie.
de Fribourg, en Suisse.

uelle est la place des hommes

Q
forces de l’inconscient, le progrès, la modernité,
dans un univers infini, indiffé- le destin d’un homme, le destin de toute l’hu-
rent et froid ? Comment cha- manité… Ainsi que le dit Ismaël, le narrateur :
En Bref cun peut-il donner un sens à « La Baleine albinos est le symbole de toutes
son existence, jouer son rôle, choses. Vous étonnerez-vous dès lors que lui soit
• Moby Dick est
accomplir sa mission ? Dans cette quête diffi- livrée une chasse féroce ? » Cette effusion inter-
un roman épique
cile, certains échouent, d’autres réussissent, prétative que la richesse du texte de Melville
décrivant la folie d’un
beaucoup hésitent et doutent, et une minorité permet, semble refléter toute la confusion et le
chasseur de baleines s’acharne au-delà du raisonnable. C’est cette chaos qui habite son personnage principal, le
obsédé par la traque dernière catégorie qui est immortalisée dans le « vieil Achab ». En effet, derrière la richesse
d’une baleine blanche, personnage d’Achab, le capitaine démoniaque exceptionnelle de l’ouvrage et outre le mystère
qui l’a mutilé jadis et et monomaniaque du monumental Moby Dick de la Baleine blanche, le ressort principal du
dont il veut se venger. (1851) d’Herman Melville. récit repose sur la psychologie d’Achab, la
• L’analyse du héros Fresque inoubliable d’une chasse folle contre nature de son obsession et de sa folie.
révèle des signes un monstre marin, portrait admiratif des navi-
d’une monomanie. gateurs se mesurant à la nature afin d’en déro-
Le monomaniaque ber les richesses, vaste allégorie aux symboles
Melville et la folie
focalise son attention religieux, culturels, politiques et philosophi- Paraissant « prêt à sacrifier tous les intérêts
sur un être ou un objet, ques, traité doctoral et énigmatique sur les humains à sa passion impie », Achab, on le sait,
dont il amplifie sciences cétologiques et maritimes, volume est obsédé par l’idée de se venger d’une baleine
l’importance jusqu’à d’une ambition démesurée, empruntant à la blanche qui l’a jadis mutilé. Il s’engage pour ce
la démesure. Bible, à Shakespeare, à Milton, mêlant la tragé- faire dans un ultime voyage, dissimulant initia-
• Le traitement die, le traité d’histoire naturelle, le récit d’aven- lement son vrai but à l’équipage de son balei-
des informations tures, le théâtre, la parodie scientifique, la satire nier, le Péquod : « Il est certain que, le secret
sensorielles serait sociale, le blasphème… Moby Dick fut pour délirant d’une fureur toujours neuve enfermé et
inadapté, entraînant Melville sa propre baleine blanche, et il l’est éga- verrouillé en son cœur, Achab s’était embarqué
un sentiment lement pour les critiques et les lecteurs. pour le présent voyage avec le but unique, l’ab-
d’étrangeté focalisé On a à peu près tout dit sur ce cachalot sorbant tout entier, de chasser la Baleine blan-
sur un objet particulier. immaculé, notamment qu’il représentait Dieu, che. » Quelle est la nature de ce « secret déli-
le mal, la nature, l’Univers, la réalité, le néant, les rant », de ce « but unique » et de cette complète

82 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011


cp46_p082087_dieguez_fp.xp 24/06/11 16:17 Page 83

« absorption » ? Comment comprendre le com- nature. Melville semble donc faire usage de
portement délirant d’Achab, pour qui « l’esprit connaissances psychiatriques pour parvenir à
du mal prenait corps dans la Baleine blanche ? » des fins qui dépassent largement le cadre res-
Le type de folie dont Achab était victime ren- treint de la clinique, tant son Léviathan est
voie aux conceptions psychiatriques du investi de résonances métaphysiques.
XIXe siècle, notamment à la notion de « mono- Achab est le fruit de nombreuses années
manie ». Comme on va le voir, ce trouble, au d’études et d’observations. On sait que l’écri-
nom aujourd’hui désuet, désigne une perturba- vain était féru de sciences, et il semble s’être 1. Cette baleine,
tion mentale circonscrite à un domaine précis et amplement documenté dans des traités de psy- toute blanche qu’elle soit,
laissant intactes capacités cognitives et aptitude chiatrie et des encyclopédies pour construire n’est-elle pas qu’une
« brute muette »,
à raisonner en dehors de ce domaine. De sorte l’équipage du Péquod – une vraie cour des
s’interroge un des
qu’Achab peut apparaître tour à tour comme un miracles –, et son capitaine en particulier. On
membres de l’équipage.
formidable héros tragique aux accents shakes- sait aussi qu’il a pu avoir des contacts person- Mais, aveuglé par la folie
peariens ou un vieux dément hirsute, misérable nels avec la folie, notamment quand, âgé de qui le ronge, Achab prête
et irresponsable. De même, la chasse à Moby 12 ans, il a vu les facultés mentales de son père à l’animal des intentions
Dick résonne tantôt comme une sublime quête se détériorer juste avant qu’il meure. À cela et des plans diaboliques.
de l’absolu, tantôt comme une absurde descente s’ajoutent de nombreux antécédents familiaux, Une des caractéristiques
aux enfers. La monomanie est paradoxale par dépressions, suicides et troubles mentaux de la monomanie...
© Chih-Han Hsu

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011 83


cp46_p082087_dieguez_fp.xp 24/06/11 16:17 Page 84

divers, qu’il a pu observer dans son entourage dénomination de « folie morale », qui corres-
direct. Il faut ajouter les longues semaines pas- pond plutôt au concept de psychopathie. Il dis-
sées en mer sur les baleiniers où il eut tout le tingue également une « monomanie instinc-
loisir d’observer les comportements les plus tive », qui touche la volonté à proprement par-
étranges des marginaux enrôlés pour le grand ler et ne comporte pas de délire. Les patients
large. Dans ses aventures, il est fort probable passent à l’acte compulsivement, sont conduits
que Melville soit tombé sur des personnages par une force irrésistible à céder à leurs impul-
hauts en couleurs et s’en soit servi comme sions violentes et immorales. Les monomanies
objets d’études. touchent donc toutes les sphères du comporte-
ment : émotions, actions, pensée, perception…
La monomanie d’Achab est faite Dans tous les cas, elles isolent une partie de la
personne de tout le reste, réduisant l’individu à
d’une détermination inébranlable une portion congrue.
et d’une confiance démesurée Malgré l’intérêt que lui ont d’abord porté les
criminologues, le terme est assez vite tombé en
en ses propres moyens. désuétude. À vrai dire, à la publication de Moby
Dick, en 1851, la monomanie était déjà presque
En 1838, dans son ouvrage Des maladies oubliée des médecins. L’impulsion, l’obsession,
mentales, le psychiatre français Jean-Étienne l’idée fixe, l’addiction, le passage à l’acte antiso-
Esquirol développe le concept de « monoma- cial, le délire, tous ces concepts ont trouvé un
nie ». Un article d’encyclopédie d’époque, pro- meilleur usage au sein de l’arsenal théorique
bablement consulté par Melville, la définit des cliniciens et chercheurs. Il devenait en effet
comme : « Ces cas de folie dans lesquelles l’es- compliqué de maintenir une homogénéité entre
prit est occupé par quelque illusion ou persua- pyromanes, paranoïaques, mégalomanes, jaloux
sion erronée, l’individu retenant néanmoins le pathologiques, kleptomanes, érotomanes, autant
pouvoir de raisonner correctement sur des de troubles qualifiables de monomanie sous
affaires sans rapport avec l’objet de son délire. » l’ancienne nomenclature, et pourtant si diffé-
Ce qui probablement donne sa valeur clini- rents les uns des autres.
que et même philosophique au concept, c’est
son aspect contre-intuitif : le monomaniaque La démesure de
déroge à l’idée d’unité que l’on se fait naïvement
de l’esprit humain. Une personne peut sembler la monomanie d’Achab
parfaitement rationnelle et raisonnable, se com- Moby Dick ne suit pas à la lettre les réflexions
porter de façon logique et adéquate, donner médicales sur la monomanie. Tout comme
tous les signes de l’intelligence et du discerne- Molière avait conçu une version toute person-
ment, et pourtant présenter une faille en un seul nelle de l’hypocondrie pour son Malade imagi-
domaine, en une seule circonstance, sur un seul naire, Melville réinvente la monomanie et lui
sujet. Ce qui n’aurait pas de sens si l’homme donne, ce faisant, une vie propre hors la stricte
était bien une créature unitaire, si son « âme » nosographie psychiatrique en la personne du
était d’un seul bloc. Esquirol écrit que ces mala- capitaine Achab. L’étude de ce personnage
des « partent d’un principe faux dont ils suivent démoniaque permet de dessiner un tableau très
sans dévier les raisonnements logiques et dont riche de la folie humaine, sous d’innombrables
ils tirent les conséquences légitimes qui modi- et subtiles facettes.
fient leurs affections et les actes de leur volonté. D’emblée, la monomanie selon Melville appa-
Hors de ce délire partiel, ils sentent, raisonnent, raît comme disproportion et démesure. Car
agissent comme tout le monde. Des illusions, enfin, comme le dit Starbuck – le seul membre
des hallucinations, des associations vicieuses du Péquod qui semble avoir gardé toute sa tête –,
d’idées, des convictions fausses, erronées, bizar- cette baleine, toute blanche qu’elle soit, n’est-elle
res, sont la base de ce délire que je voudrais pas qu’une « brute muette » ? Seule la folie peut
appeler monomanie intellectuelle. » investir un mammifère marin d’intentions, de
Ainsi, un objet ou un but, tous deux imagi- plans diaboliques et de pouvoirs surnaturels. Le
naires, dans un domaine délimité, s’empare contraste est donc incommensurable entre,
progressivement du comportement tout entier d’une part, l’effort physique fourni, l’investisse-
de l’individu, sans qu’il y ait « crise de folie » ou ment émotionnel vécu et les risques encourus
« accès de fureur ». Esquirol ajoutera une et, d’autre part, l’importance objective de la
« monomanie affective » à sa classification, qui quête et de ses bénéfices, même en cas d’un
concerne plutôt la tendance de ces patients à hypothétique succès. Le langage d’Achab, d’ail-
rationaliser leur délire, à lui trouver des justifi- leurs, reflète à merveille cette démesure dans ses
cations, et rejoint ainsi de très près l’ancienne élans shakespeariens ses métaphores extrava-

84 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011


cp46_p082087_dieguez_fp.xp 24/06/11 16:17 Page 85

© Lyon MBA / Photo Alain Basset


© RMN / Hervé Lawandowski
2. Géricault (1791-1824), le peintre du Radeau de la méduse, du commandement militaire, monomanie du vol – et pour l’un d’eux plus
a également exécuté une série intitulée Les monomanes. Ces portraits de spécifiquement du vol des enfants –, monomanie du jeu (ci-dessus à
patients psychiatriques avaient, semble-t-il, été réalisés pour le Docteur gauche) et enfin de l’envie (ci-dessus à droite). Les monomanies étaient
Georget, médecin à la Salpêtrière, à Paris. Ils souffraient de monomanie regroupées, mais elles correspondaient à des troubles a priori distincts.

gantes, et ses monologues de fin du monde, sous le masque dépourvu de raison, la forme
allant jusqu’à s’adresser aux dieux : « Me d’un visage. […] Comment le prisonnier pour-
détourner ? Vous ne le pouvez sans dévier vous- rait-il s’évader sans percer la muraille ? La
mêmes ! C’est là que je vous tiens ! M’écarter de Baleine blanche est cette muraille dressée devant
ma voie, quand la route qui mène à mon but moi. […] Elle me met à l’épreuve, elle m’accable.
immuable est faite de rails d’acier et que les Je vois en elle une force révoltante, nourrie de
roues de mon âme sont creusées pour la suivre. vigoureuse malignité. Et c’est ce qui échappe à
Au-dessus de l’abîme des gorges, à travers le ma compréhension, ce que je hais avant tout.
cœur transpercé des montagnes, sous le lit des Que la Baleine blanche soit un agent ou qu’elle
torrents, je me rue tout droit devant moi ! Ni soit un principe, j’assouvirai sur elle ma haine. »
obstacle ni tournant à ma voie ferrée ! » À vrai dire, la situation sur le Péquod était telle
On le voit, la monomanie d’Achab est faite que le délire d’Achab a rapidement contaminé la
d’une détermination inébranlable et d’une majorité de l’équipage, les marins étant dès lors
confiance démesurée en ses propres moyens. eux aussi marqués par la Baleine blanche :
Ce comportement évoque ce qu’on nomme « Dans leur inconscient, elle leur apparaissait, à
aujourd’hui la manie ou l’hypomanie. leur insu, confusément, comme le grand démon
L’individu se sent détenteur d’un pouvoir qui sillonne les océans de la vie. »
infini et doté d’immortalité, il croit contrôler
les forces de la nature, va jusqu’à s’identifier à Quand tout confirme
l’Univers et à Dieu. Achab remplit assurément
ces critères, et il présente également des trou- la croyance délirante
bles plus ou moins délirants qui consistent à Cette « muraille », cette « force révoltante »,
percevoir des signes cosmiques dans des événe- ce « grand démon », en un mot Moby Dick, a
ments anodins, ainsi qu’à investir le monde souvent été interprété comme le « destin ». Le
naturel d’intention et d’agentivité. comportement d’Achab, dès lors, constitue une
Tentant de rallier Starbuck à sa cause, celui-ci révolte contre cette détermination, un soulève-
lui reprochant de dilapider les ressources de ment contre le fatalisme. Cette attitude a priori
l’embarcation pour une baleine parmi tant d’au- louable semble finir par engendrer l’illusion
tres, Achab l’exhorte à voir au-delà des apparen- d’être réellement maître de son destin, enga-
ces, suggérant clairement que Moby Dick est geant le cercle vicieux de la monomanie. C’est
pour lui tout, sauf une baleine : « Toutes choses que le monomaniaque, tout dévoué à son
visibles ne sont que des masques de carton-pâte. délire particulier et circonscrit, a un but dans la
Mais dans chaque événement […] quelque vie, une révolte qu’il interprète non pas comme
chose d’inconnu, mais doué de raison porte, un symptôme, mais comme la cause de son

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011 85


cp46_p082087_dieguez_fp.xp 24/06/11 16:17 Page 86

comportement. Le monomaniaque perçoit encroûte le cerveau, […] c’était l’être visible de


l’absolu dans l’ordinaire, et chaque geste, cha- Moby Dick à qui l’on pouvait livrer un tangible
que pensée, chaque effort, loin de l’informer combat. Sur la bosse blanche de la baleine, il
sur la nature pathologique de son comporte- accumulait la révolte et la haine universelles
ment, vient confirmer et renforcer sa croyance éprouvées par l’humanité depuis Adam et il
délirante et sa détermination morbide. chargeait le mortier de sa poitrine du brûlant
Ce renversement induit un sens très fort explosif de son cœur. » La Baleine blanche,
d’être guidé par une mission importante, de contrairement aux tourments d’Achab, a au
devoir accomplir une destinée grandiose, ce qui moins l’avantage d’être attaquable de front.
renvoie ironiquement Achab au fait qu’il est Cela indique également qu’Achab cherche à se
impuissant face au destin… et conduit finale- détruire lui-même, car il a projeté son entière
ment à la mort annoncée de la quasi totalité de personne dans Moby Dick.
l'équipage du Péquod. Démesure, disproportion, détermination,
délire, possession, isolement, misanthropie,
Conscient de son trouble épargne relative des fonctions cognitives et luci-
dité, toutes ces composantes de la monomanie
La vie affective et sociale du monomane est selon Melville se nourrissent l’une l’autre et
également perturbée. La monomanie conduit à enrichissent la psychologie d’Achab. Pourtant,
l’exclusion et à l’isolement. Achab est un margi- cette description ne nous informe pas sur l’ori-
nal entre les marginaux, entièrement et défini- gine de cette monomanie. Comment Achab en
tivement coupé du reste du monde, « seul entre est-il arrivé à focaliser tout son être sur la des-
tous, sans dieux, ni hommes pour voisins », truction d’une baleine ?
comme il se décrit lui-même. Cela n’exclut pas,
comme on l’a vu, que le monomane cherche à
intégrer autrui dans son délire, une opération
D’où vient cette folie ?
qu’Achab conduit remarquablement bien en En 1849, avant même d’écrire Moby Dick,
exhortant et convainquant son équipage à le Melville confiait dans une lettre à son éditeur, à
suivre dans sa quête folle. Cette tendance à la propos d’un ami commun devenu fou, son opi-
manipulation, qui vise à réaliser son obsession, nion sur les facteurs déclenchant la folie :
reflète un émoussement de la compassion et de « Pauvre Hoffman. […] Mais il était le genre
l’empathie. Ainsi, alors que la fin de sa quête même d’hommes qui devient fou-imaginatif,
approche, Achab est placé devant un dilemme : enclin à la sensualité, pauvre, sans emploi, dis-
toujours à la poursuite de Moby Dick, il croise tancié dans la course de la vie par ses inférieurs,
un autre navire, le Rachel, dont le capitaine non marié… » Ce portrait ne correspond guère
Bibliographie l’implore de l’aider à retrouver son fils, perdu à Achab, indiquant peut-être que Melville appli-
en mer. Achab n’hésite pas longtemps et choisit que des critères différents à la vraie folie et à la
J. Ryan, Ishmael’s
d’ignorer cet appel à l’aide pour ne pas risquer folie littéraire. L’obsession d’Achab semble sur-
recovery : Injury, illness,
and convalescence in de perdre la trace de la chimérique Moby Dick, tout liée à un besoin de vengeance, suite à la
Moby-Dick, in un choix cruel qui déroge aux règles de solida- mutilation corporelle (la perte d’une jambe)
Leviathan : a Journal of rité chères aux marins. infligée par le monstre : « On ne peut guère
Melville Studies, vol. 8, Pourtant, c’est là un aspect fascinant chez douter que ce fut à partir de cette rencontre,
pp. 17-34, 2006. Achab, le monomane a ceci de particulier qu’il presque fatale, qu’Achab ait nourri envers la
J. Tambling, Monomania n’est pas entièrement fou et conserve une baleine une fureur vengeresse. Sa frénésie mala-
of a whale hunter : forme de lucidité. Ainsi, Achab sait très claire- dive s’accrut encore du fait qu’il l’identifiait non
Moby-Dick, ment qu’il est fou : « Je suis la folie déchaînée ! seulement à toutes ses douleurs physiques mais
in English, vol. 52, Cette folie furieuse qui n’a de lucidité que pour encore à toutes ses révoltes de l’esprit. La
pp.101-123, 2003. se comprendre elle-même ! ». Mieux, il est Baleine blanche nageait devant lui, obsédante
P. McCarthy, même capable d’user de sa folie : « Pour cette incarnation de ces puissances néfastes dont cer-
« The Twisted Mind » : chasse, mon mal est la santé que je souhaite le taines natures profondes se sentent dévorées... »
Madness in Herman plus ardemment. » Le narrateur précise néanmoins que la trans-
Melville’s Fiction,
Cette lucidité permet à Achab d’avoir une formation d’Achab fut progressive : « Il est peu
University of Iowa
réflexion sur sa maladie et il semble par probable que cette obsession ait brusquement
Press, 1990.
moments avoir pleinement conscience d’utiliser germé en lui lors de son amputation ; à ce
H. Smith, The Madness
le prétexte de la baleine pour tenter d’avoir un moment-là, se jetant sur le monstre, le couteau
of Achab, in Democracy
and the Novel : Popular
contrôle sur les forces qui le ravagent de l’inté- à la main, il avait seulement donné libre cours à
Resistance to Classic rieur, par le mécanisme classique de la projec- une impulsion passionnée de haine charnelle et,
American Writers, tion : « Tout ce qui incline à la folie, tout ce qui lorsqu’il fut déchiré, il ne ressentit vraisembla-
Oxford University torture, tout ce qui remue la vase, toute vérité blement que l’agonie de cette lacération, mais
Press, 1978. entachée de venin, tout ce qui fissure les nerfs et rien de plus. » Ce n’est que plus tard que « son

86 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011


cp46_p082087_dieguez_fp.xp 24/06/11 16:17 Page 87

corps en lambeaux et son âme poignardée se


mirent à saigner l’un dans l’autre », et que lente-
ment « il devint la proie de sa monomanie ».
C’est donc peut-être plus en profondeur qu’il
faut chercher la source de la monomanie
d’Achab. Malheureusement, c’est souvent à ce
stade que les critiques perdent espoir de vrai-
ment percer ce personnage à jour. Melville, sans
doute habilement, ne révèle que peu d’informa-
tions sur le passé d’Achab, son enfance, son
mariage, ses rencontres, sa santé… Une lecture
attentive indique que la mère d’Achab était
« folle » et qu’elle mourut peu après la naissance
de son fils, qu’en tant que jeune marin il fût
blessé au Cap Horn et impliqué dans diverses
altercations et qu’en 40 ans de continuelle © Olivier Brunet / Sésame Films
chasse à la baleine, il en a à peine passé trois sur
la terre ferme. De ces maigres éléments, on a pu
postuler que la rencontre avec Moby Dick et la
perte de sa jambe semble avoir remué un lourd
passé psychologique et engagé l’émergence de
sa monomanie à partir d’une certaine prédis-
position à cette pathologie.
La folie d’Achab, on le voit, est complexe Ce défaut d’intégration est souvent associé à 3. Seul avec sa folie,
dans sa forme et multiple dans ses causes. un sentiment d’étrangeté et d’aliénation, auquel le capitaine Achab
Aujourd’hui, la monomanie a cédé la place aux l’individu doit alors donner un sens. Le modèle est obsédé par
« délires monothématiques », un ensemble de courant implique alors un second niveau de sa vengeance.
troubles ponctuels dont on pense qu’ils sont dysfonctionnement, qui explique que l’individu Sa monomanie lui donne
l’illusion d’être maître
associés à un dysfonctionnement de l’hémis- ne se contente pas, comme de nombreux
de son destin.
phère droit et des lobes frontaux. Un exemple patients, de prendre conscience de son trouble
Mais le capitaine fou
en est même fourni par un autre passager du de premier niveau et de l’interpréter comme tel. entraînera dans la mort
Péquod. Le jeune mousse Pip, protégé du capi- L’hémisphère droit, responsable de l’intégra- tout son équipage.
taine, semble avoir perdu la tête suite à un épi- tion des informations sensorielles et corporelles
sode où il fut abandonné en pleine mer. Il souf- ainsi que des affects, serait impliqué dans le
fre d’un trouble majeur de l’identité, se croyant dysfonctionnement de premier niveau. Une
mort ou inexistant, s’identifiant même à un perturbation des lobes frontaux, qui assurent
imposteur ayant pris sa propre place. Ce trou- l’évaluation courante des perceptions, la
ble est aujourd’hui nommé syndrome de réflexion et la conscience de soi, produirait à
Cotard, du nom du psychiatre français Jules son tour un dysfonctionnement de second
Cotard (1840-1889) qui l’appelait « délire niveau, faussant l’évaluation et l’interprétation
hypocondriaque dans la mélancolie anxieuse. » de premier niveau. L’alliance de ces facteurs
serait responsable de l’émergence d’un délire et
Un délire consolidé de sa consolidation progressive.
Pour autant, peut-on s’aventurer dans une
au fil du temps explication neuroanatomique de la monomanie
Les approches récentes du délire monothé- d’Achab ? Était-il victime d’une altération des
matique expliquent la spécificité de ces troubles fonctions cérébrales ? Il est vraisemblable que la
par le fait qu’ils reposent sur un dysfonctionne- douleur d’Achab, sa haine, sa désintégration
ment physiologique isolé et circonscrit. Ce der- mentale sont inscrites sur son corps ; sans
nier peut prendre de nombreuses formes : doute est-il taraudé par le fantôme douloureux
atteinte du système nerveux autonome, respon- de sa jambe disparue, phénomène aujourd’hui
sable des transformations corporelles lors d’ex- expliqué par un défaut de recâblage des aires
périences émotionnelles ; mais aussi perte des somatosensorielles perturbées par la perte d’un
sensations motrices et proprioceptives, susci- membre. À chaque instant, son corps lui rap-
tant un sentiment d’étrangeté ; ou encore défi- pelle l’objectif qu’il s’est fixé et qui devient
cit des capacités d’analyser la probabilité d’un indissociable de son existence corporelle quoti-
événement ou de tenir un raisonnement cor- dienne. Il serait alors obnubilé par son délire,
rect, conduisant aux croyances erronées, suite à un trouble de second niveau qui l’empê-
qu’avait décrites Esquirol. che de faire face à sa mutilation. I

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011 87


cp46_p088089_cojan_fp.qxp 23/06/11 16:11 Page 88

Questions aux experts

Êtes-vous hypnotisable ?
Sans doute, mais votre susceptibilité dépend de trois facteurs :
votre personnalité, votre activité cérébrale et votre motivation.

orsqu’on parle d’hypnose, on pense suggestions tests sont proposées qui peuvent

L
Yann Cojan
est chercheur au Centre aussi bien à un état de relaxation et être réussies ou non. Cependant, ces échelles
de neurosciences de d’absorption, parfois qualifié de ne tiennent pas compte du fait que les gens
l’Université de médecine
de Genève, où « transe », qu’à des comportements répondent aussi à certaines suggestions sans
Patrik Vuilleumier étranges évoqués sous l’influence de induction hypnotique. Certaines suggestions
dirige le Laboratoire suggestions hypnotiques – ne plus ressentir la pratiquées avant la phase d’induction hypnoti-
de neurologie douleur d’une intervention chirurgicale ou que proposent, par exemple, aux participants
du comportement
et d’imagerie
« voir » une personne absente. Ces modifica- de fermer les yeux et d’imaginer que leur tête
de la cognition. tions comportementales sont associées à une est lourde et qu’elle commence à tomber vers
modulation de régions cérébrales impliquées l’avant. Les sujets répondant à cette suggestion
dans l’attention, la perception ou la mémoire. (sentant effectivement leur tête lourde et l’in-
Toutefois, les scientifiques ne sont pas tous clinant vers l’avant) sont dits « suggestibles ».
d’accord sur la définition précise de l’hypnose,
et les théories se focalisent sur des aspects diffé- Des hémisphères en phase
rents de ce phénomène intriguant. Par ailleurs,
l’efficacité de la suggestion hypnotique varie D’autres études ont cherché à identifier des
selon les individus. Au cours du XXe siècle ont traits de personnalité qui pourraient prédire la
ainsi été élaborées plusieurs échelles visant à réaction d’un sujet à l’hypnose. Ces études
mesurer de façon fiable cette susceptibilité à montrent que l’absorption, c’est-à-dire la capa-
l’hypnose. La susceptibilité est habituellement cité à se couper du monde extérieur et se centrer
classée en trois catégories : haute, moyenne et sur ses sensations immédiates, serait un trait
basse. Environ 80 pour cent de la population se individuel lié à l’hypnotisabilité, de même que
situe dans la classe moyenne, 10 pour cent dans la prédisposition à la fantaisie et à l’empathie.
chacune des deux autres. Sur quoi ces mesures La susceptibilité à l’hypnose mesurée par des
sont-elles fondées ? échelles est un trait stable dans le temps. Un
même individu conserve ainsi le même niveau
Les échelles de susceptibilité de susceptibilité sur des intervalles de 10 à
25 ans. Une étude sur l’hypnotisabilité des
Pour évaluer la susceptibilité d’une per- jumeaux a révélé une meilleure corrélation
sonne à l’hypnose, l’hypnotiste procède à entre « vrais » jumeaux (ayant le même patri-
« l’induction », au cours de laquelle il amène le moine génétique) qu’entre « faux » jumeaux, ce
sujet à focaliser son attention sur des sensa- qui laisse envisager une possible composante
tions ou contenus mentaux particuliers (respi- génétique. Des résultats préliminaires suggè-
ration, images mentales, etc.). Puis vient rent que deux sous-types de gènes associés au
l’étape où l’hypnotiste suggère à son patient système de la dopamine seraient impliqués
divers comportements ou sensations (vous dans la sensibilité à l’hypnose.
sentez une douleur au pied…). Selon certains Une susceptibilité accrue à l’hypnose serait liée
scientifiques, une suggestion est réussie aux capacités attentionnelles et à la possibilité de
lorsqu’elle est vécue comme involontaire. Par conserver son attention focalisée sur une image,
exemple, si l’on suggère que votre bras devient une sensation ou un objet. Sur le plan cérébral, on
de plus en plus léger et s’élève dans l’air (lévi- a mis en évidence une augmentation du volume
tation) et que vous ressentez alors votre bras de la partie antérieure du corps calleux, ces fais-
flottant sans effort et qu’il s’élève effective- ceaux de fibres qui relient les deux hémisphères,
ment, cette suggestion est « réussie ». Dans les chez les sujets hautement hypnotisables. Cela
échelles de susceptibilité, un certain nombre de favoriserait la communication des deux hémis-

88 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p088089_cojan_fp.qxp 23/06/11 16:11 Page 89

Yann Cojan et Patrik Vuilleumier

phères chez ces sujets. Les neuroscientifiques pen- Les attentes acquises par expérience semblent
sent que les sujets très facilement hypnotisables par conséquent plus efficaces que les attentes
seraient dotés d’une meilleure connexion entre les verbales quand il s’agit de modifier la suggesti-
deux lobes frontaux, ce qui leur procurerait un bilité. À une exception près : la mention même
meilleur contrôle cognitif, c’est-à-dire une capa- d’« hypnose » modifie la suggestibilité. Ainsi,
cité accrue d’agir sur leurs pensées, sensations ou dans une expérience, les psychologues David
émotions, ce qui ouvrirait la voie à une modifica- Oakley et Balaganesh Gandhi, de l’Université
tion des expériences sensorielles. de Londres, ont proposé huit suggestions (par
exemple, lourdeur, légèreté ou rigidité du bras)
Un gaz qui rend réceptif après avoir pratiqué une induction hypnotique
auprès d’un groupe de sujets. Certains étaient
D’un point de vue fonctionnel, le cortex cin- informés que l’induction était « hypnotique »,
gulaire antérieur, une région du lobe frontal tandis que les autres croyaient participer à une
impliquée dans le contrôle exécutif, est plus séance de relaxation. Ces résultats ont montré
activé lors de tâches attentionnelles chez des que l’efficacité des procédures hypnotiques
sujets très hypnotisables que chez des sujets peu augmente notablement quand les sujets sont
sensibles. Rappelons que le contrôle exécutif informés de la nature de ces procédures.
reflète la capacité de sélectionner les informa-
tions pertinentes, de les maintenir en mémoire L’importance de la motivation
pendant un certain temps pour les traiter et de
changer de stratégie mentale, si nécessaire, L’approche des cliniciens est plus pragmati-
pour résoudre un problème. que. Il est en effet peu réaliste de déterminer le
La suggestibilité peut être mesurée en dehors niveau de suggestibilité d’un sujet durant plus
de l’hypnose en administrant les suggestions d’une heure et de proposer une approche thé-
sans réaliser d’induction. Des manipulations rapeutique en fonction d’un résultat qui peut
Bibliographie
pharmacologiques ou psychologiques peuvent être modifié par les attentes des sujets. Des
ainsi modifier la suggestibilité. Dans les études études cliniques, où les patients étaient répar- Y. Cojan et al., The brain
qui testent l’effet de substances pharmacologi- tis au hasard dans des groupes expérimentaux under self-control :
ques, on compare la suggestibilité de deux grou- recevant ou non des inductions hypnotiques à modulation of inhibitory
pes de sujets dont l’un a reçu un médicament et visée antalgique, ont montré une diminution and monitoring cortical
l’autre un placebo. Le médicament le plus effi- notable de l’anxiété et de la douleur au cours networks during
cace pour augmenter la suggestibilité (de 10 à d’une intervention chirurgicale, quelle que hypnotic paralysis,
in Neuron, vol. 62,
36 pour cent) est le protoxyde d’azote, mieux soit la sensibilité des patients. Il en est vrai-
p. 862, 2009.
connu sous le nom de gaz hilarant, qui est uti- semblablement de même pour d’autres appli-
A. Mendelsohn et al.,
lisé en chirurgie comme anesthésique. Cet effet cations thérapeutiques de l’hypnose : les
Mesmerizing memories :
est dû à ses propriétés hallucinogènes qui sont patients motivés bénéficieront de l’hypnose brain substrates of
aussi à l’origine de son utilisation pour attein- quel que soit leur niveau d’hypnotisabilité. episodic memory
dre des états de « transe ». L’hypnose reste un phénomène mal connu et suppression in
Les méthodes psychologiques visant à aug- peu étudié, et il est encore difficile d’établir des post-hypnotic amnesia,
menter la suggestibilité consistent à manipuler conclusions claires sur les mécanismes neuro- in Neuron, vol. 57,
les attentes des sujets. Par exemple, si on leur biologiques à l’œuvre. Comme dans d’autres p. 159, 2008.
suggère que les couleurs ou les sons qu’ils domaines des fonctions mentales, il semble P. Rainville et al., Pain
entendent vont changer dans la pièce où ils se qu’il existe une sensibilité individuelle à l’hyp- affect encoded in
trouvent, et que l’expérimentateur change réel- nose dont les causes sont multiples, mais il est the human anterior
lement les couleurs et les sons à leur insu, on néanmoins possible d’obtenir des effets théra- cingulate but not
somatosensory cortex,
leur donne l’impression qu’ils répondent avec peutiques bénéfiques si les attentes et la motiva-
in Science, vol. 277,
succès aux suggestions. On constate alors que tion du sujet permettent une réception appro- p. 988, 1997.
leur suggestibilité augmente réellement. priée des suggestions hypnotiques. I
En revanche, quand on distribue aux parti-
cipants un questionnaire de personnalité les Sur le Web
Posez vos questions sur notre site
décrivant comme plus suggestibles que la www.hypnosisandsugge
moyenne, on n’observe aucune augmentation.
www.cerveauetpsycho.fr
stion.org

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011 89


cp46_p090091_palazzolo.xp 23/06/11 16:14 Page 90

Synthèse

La personnalité borderline
Présentant des troubles de l’identité, instable et fragile, le sujet
borderline est impulsif et agressif envers lui-même ou envers autrui.

ne personnalité borderline (ou

U
Jérôme Palazzolo, hospitalisés dans un service de psychiatrie.
psychiatre, est état limite) est caractérisée par des C’est un trouble qui touche surtout les femmes
professeur au émotions intenses, des comporte- (trois cas sur quatre). Selon la quatrième édi-
Département santé ments impulsifs ainsi qu’une tion du Manuel diagnostique et statistique des
de l’Université
identité et des relations instables. troubles mentaux, la personnalité borderline se
internationale Senghor,
à Alexandrie,
Le trouble résulterait d’une combinaison de manifeste de différentes façons, notamment
en Égypte, chargé facteurs biologiques, psychologiques et envi- par des relations complexes et instables avec
de cours à l’Université ronnementaux. Les personnalités borderline autrui, variant d’une idéation excessive à une
de Nice-Sophia sont considérées comme à mi-chemin entre dévalorisation tout aussi exagérée, l’impres-
Antipolis et chercheur psychose (trouble psychique avec perte de sion d’être persécutée, des accès de colère, la
associé au Laboratoire contact avec la réalité) et névrose (souffrance peur d’être abandonnée ou encore des tendan-
d’anthropologie et psychique sans perte de contact avec la réalité), ces suicidaires (voir l’encadré page ci-contre).
de sociologie, Mémoire, mais elles semblent parfaitement normales. Les symptômes causent une détresse émotion-
identité et cognition Pourtant, certains symptômes sont relevés nelle et des difficultés dans les relations per-
sociale, LASMIC, à Nice.
(souvent par les proches), en particulier sur le sonnelles et professionnelles.
plan émotionnel : irritabilité, anxiété, change-
ments d’humeur (parfois jusqu’à la dépres-
sion), sans compter le manque de confiance en
D’un extrême à l’autre
soi et d’importantes difficultés dans les rela- Les premiers signes du trouble apparaissent
tions avec autrui. généralement au début de l’adolescence. Il
On estime que deux pour cent de la popula- s’agit le plus souvent de comportements impul-
tion sont touchés par le trouble de la person- sifs et imprudents. Il est fréquent que les indi-
nalité borderline. Ils représentent près de dix vidus présentant une personnalité borderline
pour cent des personnes qui consultent un aient tendance à se saborder juste avant d’at-
psychiatre et environ 20 pour cent des sujets teindre un but (par exemple en quittant l’école
avant d’obtenir un diplôme ou en rompant une
relation qui se stabilisait).
Certains sujets ont des symptômes d’allure
Témoignage psychotique (par exemple, hallucinations,
image désadaptée de leur corps, etc.) pendant
« J’ai 23 ans et je viens juste d’être diagnostiquée « Trouble de la per-
les périodes de stress intense. Ils sont générale-
sonnalité de type borderline ». Je vis dans une douleur constante, repous-
ment plus rassurés par des « objets transition-
sant au loin la famille, amis et aimés. J’ai essayé le suicide, deux fois.
nels » (par exemple, un animal de compagnie,
C’est effrayant lorsque vous êtes jeune et que vous ne comprenez pas
un « doudou ») que par la relation avec un autre
pourquoi vous saccagez votre pièce pour quelques frustrations insigni-
individu. La personnalité borderline est dans
fiantes, ou que vous faites exprès de faire mal à vos proches sans aucune
une quête affective permanente. Elle manifeste
raison. Je comprends maintenant pourquoi j’ai fait ces choses, mais mon
un besoin fondamental d’être entourée par les
petit ami et mes parents n’ont pas compris avant que le diagnostic n’ait
autres et réclame leur présence, mais, en même
été posé. J’ai l’habitude d’aimer en disant des choses cruelles aux gens,
temps, elle se sent toujours menacée par eux.
mais après je me sens monstrueuse et honteuse d’avoir eu un tel compor-
Le sujet borderline vit perpétuellement dans
tement. J’ai quitté l’école en troisième, je fume du cannabis, et j’ai eu un
la peur d’être abandonné. Il a peu d’estime
sérieux problème de dépendance à l’alcool. Pourquoi une telle autodes-
pour lui-même, se définit comme instable, fra-
truction ? C’est simple : pour m’échapper de la réalité… »
gile ; il éprouve un constant sentiment de vide
et manifeste souvent des troubles de l’identité.

90 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011


cp46_p090091_palazzolo.xp 23/06/11 16:14 Page 91

Jérôme Palazzolo

Il ignore qui il est en réalité, ce qu’il veut vrai-


ment et ce qu’il aime. Il ne sait pas quel sens Les signes de la personnalité borderline
donner à sa vie, quelle activité entreprendre, Une personnalité borderline présente au moins
quelles valeurs respecter, quel loisir choisir. Il cinq des manifestations suivantes :
décrit de manière tout à fait consciente ce sen- • Efforts désespérés pour éviter les abandons réels ou imaginaires ;
timent de vide qui l’envahit, et évoque réguliè- • Relations interpersonnelles instables et intenses, caractérisées
rement ses difficultés à trouver un sens à son par l’alternance entre idéalisation excessive et dévalorisation ;
existence. L’humeur fluctue notablement en • Perturbation de l’identité : instabilité marquée et persistante
fonction des situations que le sujet borderline de l’image ou de la notion de soi ;
rencontre. La tolérance à la frustration est fai- • Impulsivité dans au moins deux domaines potentiellement
ble (il ne supporte pas l’échec), ce qui peut être dommageables pour le sujet (par exemple, dépenses, sexualité,
à l’origine de ses violentes colères. toxicomanie, conduite automobile, alimentation) ;
• Répétition de comportements, de gestes ou de menaces
suicidaires ou d’automutilations ;
Instabilité et impulsivité • Instabilité affective due à une réactivité marquée de l’humeur
On observe souvent des conduites sexuelles (par exemple : irritabilité ou anxiété durant quelques heures,
déviantes, des fugues au cours de l’adolescence, rarement plus de quelques jours) ;
des abus de toxiques (alcool, drogues diverses). • Sentiment chronique de vide ;
Les passages à l’acte, avec agressivité tournée • Colères intenses et inappropriées ou difficulté à contrôler
vers lui-même ou vers autrui, sont d’autant sa colère (par exemple : fréquentes manifestations de mauvaise
plus fréquents que le sujet est impulsif. Après le humeur, colère constante ou bagarres répétées) ;
passage à l’acte, le sujet est généralement en • Survenue transitoire, dans les situations de stress, de l’idée fixe
accord avec sa conduite, il se sent soulagé (c’est d’être persécuté ou de symptômes dissociatifs graves.
ce que l’on nomme la valeur cathartique du
passage à l’acte), et explique son geste par une
absolue nécessité à un instant précis. L’évolution de la maladie est variable. On
Le monde du sujet borderline est mani- constate généralement une instabilité chroni-
chéen, en « tout ou rien », bon ou mauvais. Ce que au début de l’âge adulte, avec des épisodes
mécanisme de clivage lui permet de maintenir de perte de contrôle des affects et des impul-
séparé le bon du mauvais et d’empêcher que le sions, ainsi qu’un recours important aux systè-
bon ne soit contaminé par le mauvais. Ainsi, il mes de soins et de santé mentale. Le risque de
évite d’avoir à se confronter à l’ambivalence du suicide est important chez le jeune adulte et
Bibliographie
monde qui l’entoure (qui est bon et mauvais, diminue progressivement avec l’âge.
blanc et noir, etc.). En fait, cette approche Connaît-on les fondements neurobiologiques S. Pfeifer,
reflète la perception que le sujet a de lui- de cette maladie ? L’existence d’une maltraitance Borderline - États limites.
même : à certains moments, il se sent incapa- physique et psychique dans l’enfance serait un Comprendre l’instabilité
ble et incompétent ; à d’autres, il est au facteur de risque dans le développement de la émotionnelle, Empreinte
contraire sûr de lui et confiant. De même, les personnalité borderline. On retrouve souvent du temps présent, 2010.
personnes qu’il admire peuvent devenir sans une agression sexuelle précoce, un deuil, des J. Palazzolo,
transition des personnes détestées. conflits familiaux, voire une négligence paren- Les thérapies
Au mécanisme de clivage s’associe celui de tale. Il existerait des facteurs de prédisposition comportementales et
l’idéalisation. Le psychiatre et psychanalyste génétiques, car ce trouble est plus fréquent chez cognitives - Manuel
pratique, Éditions
américain Otto Kernberg décrit l’univers men- les individus apparentés à des personnes présen-
In Press, 2007.
tal des sujets borderline : « Leur monde inté- tant les mêmes types de troubles.
J. Palazzolo, Cas
rieur est peuplé de représentations caricatura- Quant à la prise en charge, elle consiste essen-
cliniques en thérapies
les des aspects bons et horribles des êtres qui tiellement en une psychothérapie visant à affai-
comportementales et
ont compté pour eux… De même, leur per- blir la pensée dichotomique, à renforcer le cognitives, IIe édition,
ception d’eux-mêmes est un mélange chaoti- contrôle des émotions et le sens de l’identité. Masson, Collection
que d’images honteuses, menaçantes ou exal- Certains régulateurs de l’humeur, voire des Pratiques en
tées. » Les malades sont sujets à des pensées antipsychotiques, auraient un effet positif. Quoi Psychothérapie, 2006.
automatiques (qui reviennent sans cesse) du qu’il en soit, on constate que l’état de la plupart O. Kernberg,
type : « Personne ne m’aime », « Je resterai des sujets âgés de plus de 40 ans s’améliore, en Les troubles graves
toujours seul » ou « De toute façon, je n’arri- même temps que leurs relations et leur activité de la personnalité,
verai jamais à me contrôler. » professionnelle se stabilisent. I PUF, 2004.

© Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011 91


cp46_p092095_livre_tribune.xp 23/06/11 16:16 Page 92

Analyses de livres

Choisir une psychothérapie efficace les personnes, de plus en plus nombreuses, se tournant
Jean Cottraux vers la psychothérapie.
Odile Jacob Il rappelle les différences entre les « métiers psys »
(349 pages, 22,90 euros, 2011) (psychiatre, psychologue, psychothérapeute, psychana-
lyste, etc.). Il explique comment et pourquoi on évalue
Jean Cottraux est la grande figure une psychothérapie. Et surtout, il présente les grandes
historique des thérapies comporte- familles : psychanalyse, TCC, thérapies interperson-
mentales et cognitives (TCC) en nelles, humanistes ou familiales. Il aborde aussi celles
France (le mouvement fut officielle- qui seront peut-être l’avenir de la discipline : médita-
ment fondé en 1971, voilà près de tion et approches à médiation corporelle, psychologie
40 ans). Il fut en première ligne lors de la mémorable positive, thérapies virtuelles. Pour chacune d’elles, l’au-
« Guerre des psys » qui fut déclenchée en 2004 par la teur évoque son histoire et le contexte sociologique de
publication d’un rapport de l’INSERM sur l’efficacité son apparition, ses théories, ses pratiques, indications et
des psychothérapies, qui concluait à la médiocre effica- résultats, les associations auxquelles s’adresser, etc.
cité de la psychanalyse, face aux bons résultats obtenus Le tout, clairement présenté, accompagné de sources
par les TCC. À cette époque, les psychanalystes montè- bibliographiques détaillées, constitue un bon manuel
rent au créneau ; l’ambiance aujourd’hui s’est un peu d’information pour le grand public désireux de savoir
apaisée et la cohabitation est plus pacifique. Dans ce où il met les pieds, ou plutôt la tête…
contexte, ce livre propose des éléments de choix pour Christophe André

Une mémoire d’éléphant Le cerveau attentif


Alain Lieury Jean-Philippe Lachaux
Dunod Odile Jacob
(337 pages, 17,50 euros, 2011) (369 pages, 23,90 euros, 2011)

Répétition, lecture accélérée, Captivant ! C’est certainement


jeux vidéo… Comment faire le le moins que l’on puisse dire de
tri parmi toutes ces méthodes qui cet ouvrage qui s’adresse à chacun
vous promettent « une mémoire de nous, est écrit dans un langage
d’éléphant » ? C’est l’objectif de simple, riche en histoires et exem-
cet essai d’Alain Lieury, profes- ples humoristiques, et pourtant
seur de psychologie cognitive à l’Université de scientifique. Jean-Philippe Lachaux profite des ins-
Rennes 2, qui passe au crible toutes les méthodes tants d’attention que nous portons à ce qu’il écrit
imaginées depuis l’Antiquité pour « muscler son cer- pour nous faire voyager dans l’univers qu’il explore
veau ». À l’aune des dernières découvertes scientifi- depuis 20 ans, celui des neurosciences cognitives de
ques, il examine chacune de ces méthodes de façon l’attention. À quoi sert cette fonction essentielle mais
claire et argumentée. Il ne défend pas une chapelle, fragile ? Comment fonctionne-t-elle ? Pourquoi cer-
mais les connaît toutes. C’est ce qui fait sa force. tains événements lui échappent alors que d’autres
C’est aussi une histoire de l’esprit humain : jusqu’à l’attirent et l’aimantent de façon quasi obligatoire ?
la Renaissance, une mémoire des images prédominait, Comment nos attentes et notre expérience passée la
mais elle fut rapidement détrônée par l’écriture. guident à travers le flot de signaux offerts par l’envi-
Aujourd’hui, certains croient que le phosphore amé- ronnement physique ? Comment l’attention gère
liore la mémoire ou bien que notre mémoire est « plu- deux tâches simultanément ? Ces questions et bien
tôt visuelle » – autant de clichés auxquels Alain Lieury d’autres sont celles que cet ouvrage tente de traiter,
tord le cou. Tout en restant très pratique, cet essai avec tant d’élégance et de finesse, qu’on pourrait sans
montre que chaque méthode d’entraînement de la exagération le qualifier de magistral. Prenez votre
mémoire révèle quelque chose sur les hommes qui attention par la main, prenez ce livre dans la main, et
l’ont pratiquée et sur leurs époques respectives. à vos lunettes !
Fabien Trécourt George Michael, Université Lyon 2

92 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p092095_livre_tribune.xp 23/06/11 16:16 Page 93
cp46_p092095_livre_tribune.xp 23/06/11 16:16 Page 94

Tribune des lecteurs

Dans votre point de vue Faut-il en ces paramètres semble bien établi et Comment expliquer que des affects
finir avec la télévision (voir Cerveau& n’est pas réductible à un biais de négatifs surviennent spécifiquement le
Psycho n° 45), vous ne donnez aucune sélection des personnes étudiées. dimanche ? Est-ce parce que c’est la fin
référence. Les études réalisées sont-elles du week-end et la veille du jour où il
vraiment assez nombreuses et fiables va falloir reprendre le rythme scolaire,
pour que l’on puisse en tirer les conclu- Dans votre article Peut-on penser à universitaire, professionnel, etc. ? Ou à
sions que vous présentez ? deux choses à la fois ? (voir Cerveau& cause d’un stress diffus dû à la semaine
Bernard Rougier, Morette Psycho n° 45), vous affirmez que ce qui s’annonce ?
n’est pas possible en règle générale. Thierry Moreno, Vesoul
Réponse de Michel Desmurget Mais vous n’expliquez pas pourquoi il
Depuis 50 ans, plus de 5 000 étu- est impossible de réaliser deux tâches Réponse de Christophe André
des scientifiques se sont penchées cognitives simultanément ? La cause J’ai choisi cet exemple du spleen
sur les influences de la télévision. est-elle inhérente au fonctionnement du dimanche soir, car il correspond
Nombre de ces études ont impliqué du cerveau, à la nature de la en effet à une des facettes de mon
des institutions de recherche répu- conscience ? activité clinique à Sainte-Anne : je
tées (Harvard, Dartmouth, etc.) et Raymond Devergne, Carpentras travaille dans le cadre de la préven-
ont été publiées dans les meilleurs tion des rechutes anxieuses et
journaux internationaux (Science, Réponse de F. Maquestiaux dépressives, et la régulation des émo-
Lancet, Pediatrics, etc.). Pour isoler et A. Didierjean tions y joue un rôle important.
le rôle de la télévision, les cher- Notre article présente le fonction- Souvent, un petit état d’âme de
cheurs ont utilisé plusieurs appro- nement de l’attention et s’attache à départ peut enclencher des cycles de
ches. La première a comparé, pour montrer pourquoi il est difficile de ruminations très difficiles à inter-
une variable spécifique (l’obésité, penser à deux choses à la fois. D’après rompre et pouvant conduire à des
les troubles du sommeil, les résul- les modèles actuels, une limitation crises d’anxiété ou de désespoir :
tats scolaires, etc.), des populations centrale du traitement de l’informa- nous entraînons alors nos patients à
vivant dans des villes similaires et tion, située entre la perception et la les identifier de façon précoce et à
recevant ou non la télévision. Pour commande motrice, est à l’origine de empêcher qu’elles se généralisent.
les villes sans télévision, les périodes cette difficulté. Cette limitation est Nos cycles affectifs obéissent pour
précédant et suivant l’arrivée d’un structurale (elle résiste à des milliers partie à des phénomènes biologi-
téléviseur ont été comparées. d’essais d’entraînement) et fonc- ques : par exemple, l’heure du jour
Lorsque les villes sans télévision dis- tionne comme un goulet d’étrangle- ou la température de notre corps
parurent, les chercheurs se mirent à ment, imposant de traiter en série influent sur les affects positifs, qui
comparer les performances de ceux deux pensées distinctes relativement sont plus nombreux en milieu de
qui la regardaient beaucoup ou peu. accessibles à la conscience. Mais on journée que tôt le matin ou tard le
Des outils statistiques furent uti- ignore où se situe biologiquement ce soir. Les affects négatifs sont réactifs
lisés pour séparer l’influence de la goulet. Certes, des travaux utilisant aux événements de vie et aux ryth-
télévision de l’effet d’autres facteurs l’imagerie cérébrale suggèrent qu’il mes sociaux : ils sont souvent au
(âge, sexe, revenu familial, éduca- serait situé dans le cortex préfrontal plus haut en début de semaine et
tion des parents, ethnicité, etc.). latéral ou frontal médial supérieur. diminuent régulièrement à mesure
Une dernière approche, plus expéri- Mais, comme souvent, les modèles que le week-end approche, pour
mentale, consista à influer sur la cognitifs sont en avance, et de loin, atteindre leur plus bas niveau le
consommation audiovisuelle, par par rapport à ce que permet d’ap- samedi et le dimanche !
exemple, sur la nature des program- prendre l’imagerie. Mais les anxieux, qui anticipent
mes regardés et sur le temps passé tout, n’ont pas besoin d’attendre le
devant le téléviseur, chez deux lundi matin pour ressentir une
populations comparables, puis à Dans votre article Quand les psys bri- baisse de moral : dès le dimanche
mesurer l’influence des paramètres sent le silence (voir Cerveau&Psycho soir, ils pensent à la semaine qui les
contrôlés sur la variable spécifique n° 45), vous présentez un bref dialo- attend et cela commence à assom-
étudiée. Toutes les études, quelle gue fictif entre un thérapeute et son brir leur humeur.
que soit l’approche utilisée, ont patient, où il est question d’une
montré l’influence de la télévision « inquiétude mêlée de tristesse, ressen- Posez vos questions sur notre site
sur la violence et la cognition. Ainsi, tie et éprouvée le dimanche soir », que cerveauetpsycho.fr
l’effet délétère de la télévision sur l’un et l’autre déclarent connaître.

94 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet - août 2011


cp46_p092095_livre_tribune.xp 23/06/11 16:16 Page 95
cp46_p096096_annonce_maury.xp 24/06/11 16:06 Page 96

Dans votre prochain numéro

Les rêveurs lucides sont des personnes qui, au milieu


Le rêve lucide de leur songe, ont conscience de rêver. Certains parviennent
même à influencer le contenu et le « scénario » de leur rêve.
Au moyen d’électrodes, des neuroscientifiques sont
parvenus à capter des bribes de cet état
si particulier, à mi-chemin entre deux mondes.

Les adolescents et la télévision


L’adolescence est un âge où l’on cherche
à s’identifier à des modèles. Pour de nombreux
jeunes, les stars du petit écran remplacent
aujourd’hui les aînés, parents ou professeurs.
Avec quels bénéfices et quels effets négatifs ?
Un bilan mitigé où se mêlent les dangers
de la consommation de drogues et de sexe,
ou la recherche aveugle de célébrité, d’un côté,
ejwhite / Shutterstock

une plus grande tolérance sur certains sujets,


tels que l’homosexualité, de l’autre.

Si les femmes restent sous-représentées


aux postes de responsabilité des grandes
entreprises et des institutions, c’est en partie
parce que, dans l’inconscient collectif,
Les femmes les personnes occupant de telles positions
doivent avoir des qualités « masculines »,
Dmitry Shironosov / Shutterstock

et le pouvoir
telles que dominance, orgueil ou force.
L’accession de femmes à des postes
politiques de premier plan devrait
faire évoluer ces stéréotypes.

En kiosque
le 16 septembre 2011
Imprimé en France – Maury Imprimeur S. A. Malesherbes – Dépôt légal juillet 2011 – N° d’édition 076046-01
– Commission paritaire : 0713 K 83412 – Distribution NMPP – ISSN 1639-6936 – N° d’imprimeur 165188
– Directrice de la publication et Gérante : Sylvie Marcé

96 © Cerveau & Psycho - n° 46 juillet-août 2011

Оценить