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Cahiers de l'Association

internationale des études


francaises

Paul Valéry, « Teste » ou « Faust » ?


Monsieur Lloyd J. James Austin

Citer ce document / Cite this document :

Austin Lloyd J. James. Paul Valéry, « Teste » ou « Faust » ?. In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises,
1965, n°17. pp. 245-256;

doi : https://doi.org/10.3406/caief.1965.2291

https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1965_num_17_1_2291

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PAUL VALÉRY : « TESTE » OU « FAUST » ?

Communication de M. Lloyd James AUSTIN


{Cambridge)

au XVIe Congrès de Г Association, le 29 juillet 1964.

Vous devinez ma conclusion : cette opposition est factice.


Valéry est à la fois Teste et Faust, ou plutôt il est au-dessus
des deux, étant leur créateur. Et Teste contient Faust en
germe, et Faust est toujours Teste. Regardons les faits d'un
peu plus près.
« Bien (dit M. Teste). L'essentiel est contre la vie» (II, 73) (1).
M. Teste, on le sait, fut « la créature exceptionnelle d'un
moment exceptionnel » (II, 13). Mais Valéry ne l'en a pas
moins reconnu pour son « enfant » ; et l'on peut se demander
dès lors si ces mots n'expriment pas véritablement son
attitude à lui envers la vie et sa valeur. Le rôle du refus, de la
négation, du scepticisme généralisé, dans la vie et dans la
pensée de Valéry, est si grand et si constant que cette
conclusion a bien souvent paru s imposer à certains de ses
lecteurs. Pour eux, Valéry n'aurait édifié son idole de l'intellect
que sur la ruine de tout ce qui fait normalement le prix de la
vie. L'aboutissement de cette tendance essentielle serait
Le Solitaire, au sous-titre significatif « Ou les malédictions

(1) Les chiffres romains et arabes désignent les volumes et les pages de
l'admirable édition des Œuvres de Paul Valéry procurée par Jean Hytier
dans la Bibliothèque de la Pléiade (Pans, Gallimard, t. I, 1957, t. II,
i960). Les renvois aux Cahiers de Valéry, publiés par le C.N.R.S., sont
précédés de la lettre C.
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d'univers » Là, Faust s'exprime avec une « immense


amertume » ; il est «. excédé d'être une créature » ; et les Fées lui
déclarent : « Tu ne sais que nier », « Ton premier mot fut
NON », « Qui sera le dernier » (II, 402-403). De nombreux
critiques ont cru que ce NON fut effectivement le dernier
mot de Valéry lui-même, et l'image d'un Valéry lucide et
parfaitement désespéré a souvent été évoquée et contemplée
avec complaisance, ou bien, au contraire, avec réprobation.
Mais, naturellement, les choses ne sont pas aussi simples.
Le Solitaire est une version de la légende de Faust. Mais cette
« féerie dramatique » a été écrite simultanément avec la «
comédie » de Lust, ou la Demoiselle de Cristal, les deux œuvres
composant ensemble ce que Valéry appelait «. Mon Faust ».
Et cette pièce, dont le titre même signifie « Joie », contient,
dans sa partie achevée, une véritable apothéose de la vie,
et dans les notes et ébauches du quatrième et dernier acte qui
manque, la formulation magnifique d'un idéal de l'amour
humain où la sensibilité et l'intelligence s'unissent pour
atteindre une valeur unique. Tout lecteur averti des œuvres
antérieures à « Mon Faust » aurait certes pu discerner déjà que
le culte de l'intellect chez Valéry n'excluait nullement les
dons les plus rares de la sensibilité, tant morale que physique.
En réalité, Valéry a cherché la satisfaction, esthétique et
logique à la fois, d'adopter à tour de rôle des points de vue
différents ou même contradictoires, et de les pousser jusqu'à leurs
conséquences les plus extrêmes. Et cependant, même alors,
un courant sous-jacent d'ironie souriante ou insidieuse ne
laisse jamais perdre de vue l'existence du point de vue opposé.
Parfois enfin, et surtout dans les grands poèmes, un débat
se poursuit, un dialogue passionné. La Jeune Parque et
Le Cimetière marin, après avoir évoqué avec force l'ardente
aspiration vers un absolu inconcevable, se terminent par
l'acceptation plénière de la vie et de ses limites nécessaires.
Mais il a fallu la publication de « Mon Faust » et surtout des
ébauches du quatrième acte, ainsi que la révélation des
Cahiers, pour que l'on se rende pleinement compte des
ambitions secrètes de Valéry et de l'unité fondamentale que
masquaient leurs contradictions apparentes.
PAUL VALÉRY : « TESTE » OU « FAUST » ? 247

Car la primauté accordée à l'intellect a certainement


déterminé chez Valéry un mépris (fort légitime dans son principe,
d'ailleurs), de « l'humain, trop humain ». Par moments,
Valéiy en vient à englober dans une même condamnation
absolue toutes les émotions humaines, comme également
néfastes. « Considérer ses émotions comme sottises, débilités,
inutilités, imbécillités, imperfections — comme le mal de mer
et le vertige des hauteurs, qui sont humiliants... Quelque
chose en nous, ou en moi, se révolte contre la puissance
inventive de l'âme sur l'esprit » (II, 70). Si les émotions humaines
sont ainsi condamnées, c'est qu'elles peuvent être les ennemies
les plus puissantes de l'esprit, et surtout, il va de soi, chez
ceux qui, comme Valéry, sont doués, ou affligés, d'une
sensibilité très vive.
Le « principe de négation » et le « pouvoir qui en résulte »
(C. XXIX, 537) sont au centre de l'Introduction à la méthode
de Léonard de Vinci. La négation universelle est la loi même
de la conscience, qui est « une perpétuelle exhaustion, un
détachement sans repos et sans exception de tout ce qu'y
paraît, quoi qui paraisse... Tous les phénomènes, par là
frappés d'une sorte d'égale répulsion, et comme rejetés
successivement par un geste identique, apparaissent dans une
certaine équivalence. Les sentiments et les pensées sont
enveloppés dans cette condamnation uniforme, étendue à tout
ce qui est perceptible » (I, 1225). Léonaid, on le voit, est
déjà M. Teste, symbole de l'intellect pur dont le seul but est
la lucidité totale et la précision parfaite dans l'observation
de sa propre activité. « Ceci est comme au delà de toute
" affectivité ". C'est connaissance pure, avec une sorte de
singulier mépris et détachement du reste » (II, 70-71). Dans un
Cahier de 1910, Valéry fait parler Teste : « Je n'ai envie
que àe. pouvoir, disait-il, — je déteste la rêverie et l'acte [...].
Je ne compte pour rien l'amour, l'histoire, la nature [...].
Etre poète, non. Pouvoir l'être » (C. IV, 378, cité dans I,
1383). Et ici encore, Teste s'identifie avec Léonard, dont
Valéry a dit : « Vivre, et même bien vivre, ce n'est qu'un
moyen pour lui : quand il mange, il alimente aussi quelque
autre merveille que sa vie [...] Agir, ce n'est encore qu'un
248 LLOYD JAMES AUSTIN

exercice. Aimer, je ne sais pas s'il lui est possible » (I, 1216).
Quelques semaines seulement avant sa mort, Valéry définit
une dernière fois ce regard détaché, de « refus total, de
négation universelle, qui égalise toutes choses [...], qui les annale
toutes [...], de même [que] la fermeture des paupières, ou bien
l'extinction de la lumière, abolit quoi que ce soit de la vue »
(C. XXIX, 873).
Ce л regard de refus total » est celui du Solitaire, dans le
volet négatif du grand diptyque valéryen final, « Mon Faust ».
Le Solitaire est comme La Tentation de saint Antoine de
Flaubert, œuvre inspirée elle aussi en partie du Faust de Gœthe,
et qui est également une œuvre absolue, de négation totale,
et qui a souvent la même tonalité et le même bestiaire où
dominent les pourceaux et le loup. Dans Le Solitaire, Faust
rencontre un étrange personnage qui incarne « la solitude
essentielle, l'extrême de la raréfaction des êtres », « ce
quelqu'un qui est unique et seul par essence », selon l'expression
de M. Teste (II, 70). Le Solitaire chante une sorte de psaume
à rebours, qui prend systématiquement le contrepied du
Cœli enarrant gloriam Dei. Pour le Solitaire, le firmament ne
chante nullement la gloire de Dieu : « le firmament chante
ce que l'on veut ». S'adressant à la « haute vermine des étoiles »,
il s'écrie :

Vous n'êtes, pauvres Cieux,


Qu'un peu d'étonnement des hommes, poudre aux yeux !
Mon petit œil s'offre cet univers,
Un œil suffit à la gloire infinie...
Je le ferme et deviens la force qui vous nie... (II, 383).

Pour lui aussi, « la fermeture des paupières abolit quoi que ce


soit de la vue ».
Allant jusqu'au bout de la négation, le Solitaire va jusqu'à
renier l'esprit lui-même, l'esprit que Teste-Valéry considère
comme le « souverain bien » : « La pensée gâte le plaisir et
exaspère la peine [...]. Ni l'amour ni la nourriture n'en sont
rendus plus faciles et plus agréables [...]. La délectation des
caresses et des succulences est gâchée, corrompue, hâtée,
infectée par les idées... » (II, 386). Le Solitaire renonce donc
PAUL VALÉRY : « TESTE » OU « FAUST » ? 249

à l'esprit, à ses pompes et à ses œuvres. Dans son impitoyable


réquisitoire, le langage, principal agent de l'esprit, tombe sous
la même condamnation sans appel. Faust a beau essayer de le
défendre, en invoquant ь les créations par le verbe, les chefs-
d'œuvre très purs, les vérités de diamant, les architectures
de la déduction, les lumières de la parole », car la riposte
du Solitaire n'y voit « qu'une excrétion de l'esprit, une
élimination de ses poisons » (II, 388).
Ce que le Solitaire a trouvé, sur cette hauteur glaciale et
sacrée, c'est le réel à l'état pur, qui échappe à l'emprise du
langage. Et selon le sage médecin Eryximaque, dans le
dialogue socratique de L'Ame et la Danse, « le réel, à l'état pur,
arrête instantanément le cœur » (II, 168).
Serait-ce là le dernier mot de Valéry ? On Га cru ; on
l'a souvent affirmé. Je crois qu'il y a là une erreur refutable
et réfutée : par les Cahiers des derniers jours de Valéry et,
tout au long de son existence, par bien des textes décisifs,
et par le témoignage irrécusable de ses œuvres. Valéry a
cherché, Valéry a trouvé, « un remède pour ce cas désespéré
de clairvoyance et d'ennui » (II, 168). Il a trouvé le moyen,
ou les moyens, de réconcilier l'esprit et la vie.
Et d'abord, il reconnaît un fait bien simple et bien évident
mais d'une importance capitale : l'esprit dépend de la vie,
l'esprit procède de la vie. Un passage du dernier Cahier,
tout en réaffirmant avec force l'opposition entre l'esprit et la
vie, souligne cette dépendance. «. En vérité, l'esprit, né de la
vie, dont son même nom est le nom même du symptôme
certain de la vie, — s'oppose à elle — remarquablement. Il la
contient en tant qu'il la connaît, la re-connaît, l'observe, la
pense, la discute et la critique. Mais il ne peut qu'il ne
doive consentir, entre temps, qu'il en dépend, en procède »
(C. XXIX, 219).
Il y a plus. Là où le Solitaire dissocie rageusement l'esprit
et 1з vie, affirmant que la pensée ne fait que gâter, que cor-
compre, « la délectation des caresses et des succulences »,
Valéry affirme ailleurs, et avec beaucoup plus de conviction,
exactement le contraire : « Rien de plus délicieux que le
mélange de l'esprit à la vie, de la liberté et inventivité de l'esprit
250 LLOYD JAMES AUSTIN

à l'activité fonctionnelle du régime. L'on est toujours tenté de


les dissocier et opposer. Mais un repas excellent tout anime
de mots et d'idées, nous fait semblables à des dieux (et peut-
être supérieurs à eux). Ainsi du mélange d'amour et d'esprit »
(I, 317). Et il reprend et développe la dernière pensée : « Le
mélange d'Amour avec Esprit est la boisson la plus enivrante.
L'âge y joint ses profondes amertumes, sa noire lucidité, —
donne valeur infinie à la goutte de l'instant » (Ibid.).
On objectera peut-être que ce texte, publié en 1939, et
extrait sans doute d'un Cahier antérieur à cette date, est
comme contredit par le texte du Solitaire. C'est tout à fait
exact, et il y a là une contradiction systématique. C'est le
mement de retourner contre Valéry ses propres armes. Son
ennemi le plus intime, on le sait, fut Pascal, contre qui il
s'acharna tout au long de sa vie. Or Valéry avait certainement
Pascal en vue lorsqu'il fit parler son Solitaire des « sottises »
que le ciel étoile, « cette grenaille et ses poussières ont semé
[...] dans les cervelles » (II, 387). Mais on peut dire du
Solitaire ce que Valéry dit de Pascal : « Je ne puis m'empêcher
de penser qu'il y a du système et du travail dans cette
attitude parfaitement triste et dans cet absolu de dégoût. Une
phrase bien accordée exclut la renonciation totale » (I, 463).
Valéry réfute cette « entreprise de destruction générale des
valeurs humaines » chez Pascal par une logique invincible :
« Si je ressens que tout est vain, cette même pensée
m'interdit de l'écrire » (I, 463-64). Or la critique du langage même,
dans Le Solitaire, est exprimée elle-même par un langage
d'une admirable puissance d'invective.
En réalité, Le Solitaire, comme les Pensées, relève de l'art
littéraire, et il ne peut en être autrement. Et précisément,
c'est dans l'art que Valéry-Teste trouve un des recours
essentiels de l'homme. « Un des dadas de Teste, non le moins
chimérique, fut de vouloir conserver l'art — Ars — tout en
exteiminant les illusions d'artiste et d'auteur » (II, 67).
Nous avons insisté sur ce que Valéry appelle « l'ennui de
vivre », « cet horrible état de pur dégoût, de lucidité
meurtrière, et d'inexorable netteté » (II, 168), ce que Baudelaire
avait nommé « l'horreur de la vie ». Mais Valéry, comme Bau-
PAUL VALÉRY : « TESTE » OU « FAUST »? 25 1

delaire, connaissait aussi « l'extase de la vie ». Dans L'Ame


et la Dame, il développe une théorie de la danse comme l'état
le plus contraire à l'ennui de vivre. Et la danse représente
l'art en général, source d'une des plus hautes ivresses de
l'homme, de l'ivresse due à des actes.
Le même sentiment que la vie peut être vécue à des
niveaux bien différents, et qu'elle a des possibilités de valeur
inestimable lorsqu'elle est illuminée par la conscience la plus
entière de ce que nous taisons et de pourquoi nous le faisons,
ressort fortement dans le chant du cygne de Valéry, Mon
Faust. De même que toutes les négations de Valéry se
résument dans Le Solitaire, de même toutes ses affirmations, si
durement conquises, se résument dans le monologue de
Faust au second acte de Lust, et dans les ébauches du
quatrième acte inachevé. Et les dernières pages des Cahiers
confirment, d'une manière bouleversante le triomphe
définitif de l'amour, autre recours suprême de l'homme conscient.
Il est inexact de voir dans Le Solitaire la suite de Lust : les
deux pièces sont parallèles et indépendantes, deux variations
sur un même thème.
Et quel thème ? Dans son dernier Cahier, Valéry résume,
quelques semaines avant sa mort, le but de toute sa vie.
Sous la rubrique « Ego », qu'il mettait en tête des notes
relatives à son autobiographie intellectuelle, il inscrivit ce texte :

« J'ai posé cette question il y a plus de 50 ans Que peut un


homme ? (Teste). Et dans ma pensée cela vint à la suite
i° d'une intensité de ma volonté de conscience de moi ;
2° de la remarque que peu ou personne n'allait jusqu'au bout [...]
— Quant à moi, jusqu'au bout fut mon désir
i° en fait d'intellect [...]
20 en fait d'affectivité : sensibilités
a) sensorielles, b) Amour [...] » (C. XXIX, 765).

Voilà l'affectivité mise sur le même plan que l'intellect


comme partie intégrante de son ambition la plus haute et la
plus secrète ! Et tout se passe comme si, dans sa dernière
œuvre, Valéry avait voulu aller jusqu'au bout dans deux sens
253 LLOYD JAMES AUSTIN

opposés : vers la négation totale, vers l'acceptation plénière.


Car si Le Solitaire, par «épuisement des philosophies » [ibid.),
est désespérément négatif, une condamnation radicale de
tout, Lust, La demoiselle de cristal est une comédie
spirituelle et brillante, avec des moments d'un lyrisme
intellectuel et sensible extraordinaire, exaltant la vie et l'amour.
Les Cahiers de Valéry abondent en notes en vue du Faust
et surtout du quatrième acte, resté inachevé, et auquel il
attachait une grande importance et dont il voyait l'extrême
difficulté. « Comment écrire Lust IV ? » demande-t-il par
exemple : « Le sujet est aussi peu théâtre que possible. Il
est amour comme je le conçois — et l'ai vu périr deux fois »
(C. XXIX, 706). Valéry s'interroge encore, toujours en vue
de « Lust IV » :

« Quelle signification ou quelle valeur donner à l'amour, en dehors


de ses valeurs naturelles : volupté, reproduction ? Je dis : donner,
car il n'a, p?r soi, que ce que j'ai dit, choses bornées. Donner — en
faire une puissance capable de figurer dans l'esprit et de se combiner
avec lui de manière que l'un et l'autre réciproquement s'exaltert [...]
l'amour prenant valeur d'une tentative de vaincre la différence
invincible du Moi et du Moi, d'aller au delà de la sensation
d'identification des sensations, à l'extrême des échanges d'actes et de souffles
ou soupirs » (C. XXIX, 684).

Outre ces admirables textes des Cahiers, il existe quelques


fragments d'ébauches de ce quatrième acte. Ils mettent en
pleine lumière la valeur que Valéry « donnait » à l'amour,
considéré non comme une force opposée à l'intelligence, mais
comme sa manifestation la plus haute : comme dit Lust au
troisième acte : « tendresse mystérieuse qui émane d'une
intelligence admirable, dont elle est comme le parfum » (II, 374).
Cette notion de la tendresse est capitale pour Valéry. Déjà
dans un Cahier de 1921, il la définissait en des termes qui
seront repris dans les ébauches de Mon Faust :

« La tendresse — le devenir tendre — est une sorte de jugement


porté par le fond de l'âme sur toutes choses humaines. D'un côté,
il y a toute vie, et gloire, et douleurs, et travaux et chemins difficiles
et jours monotones, et dureté — dureté pour vivre, pour dominer,
pour subsister (ce qui est le même) — Et de l'autre, cela, cet amollis-
PAUL VALÉRY : « TESTE » OU « FAUST »? 253

sèment, cet adieu universel, ce retirement avec larmes naissantes, cet


abandon, cette démission, ce penchement, ce refus — cet état assez
voisin du sommeil venant, et qui est comme d'assoupir le réel, qui
est aussi un retour à la très petite enfance. Une faiblesse passionnée,
une force pour l'abandon... » (C. VII, 837).

Même chez M. Teste, d'ailleurs, la dureté n'excluait pas


entièrement la tendresse, comme Madame Teste nous
l'apprend :

« Certes, il est dur, parfois ; mais en d'autres heures, c'est d'une


exquise et surprenante douceur qu'il se pare, qui semble descendre
des deux. C'est un présent mystérieux que son sourire, et sa rare
tendresse est une rose d'hiver » (II, 27).

Une ironie souriante se moque légèrement d'Emilie Teste.


Mais la tonalité de Lust est tout autie (sans exclure toutefois
diverses formes d'ironie). Dans les fragments de Lust IV,
Valéry définit la tendresse comme « l'amour toujours à l'état
naissant et renaissant » ; et il élabore sa définition en ces
termes :
« Tendresse, moment où le Moi se dépouille de tout ce qui le
revêtait, le déguisait, le distinguait du tout petit enfant qui est en chacun
de nous, essentiel et caché, le germe ou le sertiment tout pur de
vivre. Tendresse est une faiblesse de nature divine, une perte de
connaissance dans la douceur. Quoi de plus fort que cette faiblesse
qui nous dérobe à toutes forces, aux événements, aux prévisions,
aux idées... » (II, 1412).

Intelligence et tendresse se réunissent dans la déclaration


de Faust à Lust :
« Ce qu'il y a de plus précieux dans la vie et qui seul peut la faire
aimer, garder, regretter, c'est précisément ce qui 1? refuse, la
domine, l'apaise, et la consomme et qui se trouve ou se retrouve dans
la présence et la correspondance, ou dans l'échange inouï, muet,
de ce que je ne sais pas en moi, ni de moi, contre ce que je ne sais
pas en toi, ni de toi » (ibid.).

Et Faust poursuit, définissant la conception de l'amour


comme la recherche de ce qu'il y a de plus précieux dans la
vie humaine :
254 LLOYD JAMES AUSTIN

« II n'est de gloire, de pouvoir, ni d'or, qui vaillent cette certitude


quand elle se déclare et je donne tout pour elle. Je dorme tout pour
elle en ce moment en homme qui les possède [...]. L'étrange
aventure en profondeur, guidé rien que par l'instinct de trouver le Même
dans l'Autre, de chercher à tâtons, au travers de la beauté ou de
l'intellect, au moyen et au delà des caresses et des luxes nerveux ou des
prestiges de l'esprit (qui sont des moyens) je ne sais quel joyau de
vie [...] cela est tout ou rien selon les êtres » (II, 1413).

Ailleurs, dans un fragment portant le mot Lebzvohl (peut-


être un souvenir de l'adieu de Wotan à Briinnhilde dans la
Valkyrie de Wagner), Faust définit son sentiment pour Lust
comme unissant toutes les formes de la tendresse humaine :

« Pour toi j'ai le sentiment total, tu m'entends, total ; je suis ton


père et ton époux. Je me sens parfois ton enfant. Je suis ton maître
Lust, et c'est toi qui m'enseignes la seule chose que m le savoir, ni
le crime, ni la magie ne m'ont apprise » (II, 1413-14).

Et, après avoir mangé le fruit d'un arbre dans le jardin de


Faust (car Valéry incorpore dans son traitement de la légende
de Faust des souvenirs du jardin d'Eden), Faust définit
ainsi l'amour :

« Nous serions comme des Dieux, des harmoniques, intelligents,


dans une correspondance immédiate de nos vies sensitives, sans
parole, — et nos esprits feraient l'amour l'un avec l'autre comme des
corps peuvent le faire. Cet accord harmonique serait plus qu'un
accord de pensée ; n'est-ce pas là du reste l'accomplissement de la
promesse, en quoi consiste la poésie qui n'est après tout que
tentative de communion ? Nous ferions des moments comme l'on
procrée, des moments qui seraient dérobés au désordre de la vie
ordinaire qui est accidentelle et faite de lambeaux... » (II, 1414).

Nous voici au centre même de la pensée de Valéry, dont


l'unité éclate. Le but de sa recherche dans le domaine de la
pensée fut de vaincre la discontinuité et la fragmentation des
phénomènes par le pouvoir ordonnateur de l'esprit, dans les
sciences comme dans les arts. Dans le domaine de
l'affectivité, le but de sa recherche, poursuivie tout au long de sa
vie, fut la création de moments de la plus haute communion,
par l'amitié ou par l'amour.
PAUL VALÉRY : « TESTE » OU « FAUST »? 255

Or cet idéal de Valéry fut une pure conquête de l'esprit.


La vie lui refusa l'expérience de cet idéal si magnifiquement
formulé. Peu avant sa mort, il écrivit dans son dernier Cahier :
« L'expérience m'a mcntré que ce que j'ai le plus désiré ne se
trouve pas dans l'autrui — et ne peut trouver l'autre capable
de tenter sans réserve l'essai d'aller jusqu'au bout dans la
volonté de porter l'amour où il n'a jamais été. » Phrase tragique
qui suit cette affirmation décisive concernant la genèse de
son œuvre : « Je suis mon seul modèle. Car Lust et Faust sont
moi — et rien que moi » (C. XXIX, 804).
Voilà une superbe justification de la souveraineté de
l'imagination créatrice, qui n'a pas besoin d'avoir trouvé dans la
vie la réalisation de son idéal pour le maintenir et pour croire
à sa validité. Et la valeur que Valéry accordait à la vie ressort
puissamment du grand monologue du second acte de Lust.
A l'âge de vingt-quatre ans, Valéry avait mis la valeur
suprême dans la conscience des opérations de l'esprit. A
soixante- dix ans, il donna l'ultime expression de cet idéal de
jeunesse, mais élargi maintenant dans sa pleine maturité
pour envelopper l'être tout entier de l'homme :

« Je suis au comble de mon art, à la période classique de l'art de


vivre. Voilà mon œuvre : vivre. N'est-ce pas tout ? Mais il faut le
savoir [...] A présent, le moindre regard, la moindre sensation, les
moindres actes et fonctions de la vie me deviennent de la même
dignité que les desseins et les voix intérieures de ma pensée... C'est
un état suprême, où tout se résume en vivre, et qui refuse d'un sourire
qui me Vient, toutes les questions et toutes les réponses... VIVRE...
Je ressens, je respira mon chef-d'œuvre. Je nais de chaque instant
pour chaque instant. VIVRE !... JE RESPIRE. N'est-ce pas tout ?
JE RESPIRE et JE VOIS. Ce lieu est doux à voir... Mais
qu'importe ce heu ? Qu'importe ce qu'on voit ? VOIR suffit, et savoir
que l'on voit... C'est là toute une science. » (II, 321-322.)

Cinq siècles avant Paul Valéry, un autre Français avait


trouvé la sagesse suprême dans le fait de « vivre et de savoir
que l'on vit ». Montaigne, lui aussi, avait commencé par une
profonde méfiance à l'égard de la vie et il avait cherché
d'abord asile en se îetirant de la vie avec un dédain fier et
stoïcien. Il aurait repris alors à son compte la remarque que
256 LLOYD JAMES AUSTIN

Valéry avait mise dans la bouche d'un de ses premiers


personnages symboliques : la remarque par laquelle nous avons
commencé : « Bien (dit M. Teste). L'essentiel est contre la
vie » (II, 73). Mais malgré sa mûre expérience, ou peut-être
grâce à cette expérience même, de bien des maux qui affligent
le corps et l'esprit de l'homme, Montaigne, lui aussi, aboutit
enfin à la conclusion que « C'est une absolue perfection, et
comme divine, de scavoyr jouyr loiallement de son estre »
(III, xiii). La conquête finale de cette perfection montre quel
fut, en définitive, le prix de la vie selon Paul Valéry.
Qu'il ait maintenu cette valeur jusqu'à la fin est attesté
par des lignes écrites dans son dernier Cahier, le 30 mai
1945 (il devait mourir le 12 juillet). Après les mots « L'ulcus.
Torture permanente », la rubrique, entre guillemets : « Où
je me résume ». Puis ce texte, qui se passe de tout
commentaire, et qui sera ma conclusion :

« J'ai la sensation que ma vie est achevée, c'est-à-dire que je ne


vois rien à présent qui demande un lendemain. Ce qui me reste à
vivre ne peut plus désormais être que du temps à perdre. Après tout
j'ai fait ce que j'ai pu. Je connais 1. assez mon esprit. Je crois que
ce que j'ai trouvé d'important — je suis sûr de cette valeur — ne sera
pas facile à déchiffrer de mes notes. — Peu importe. 2. Je connais
my heart aussi. Il triomphe. Plus fort que tout, que mon esprit, que
l'organisme. — Voilà le fait. Le plus obscur des faits. Plus fort
que le vouloir vivre et que le pouvoir comprendre est donc ce sacré
c[œur]. — « Cœur », c'est mal nommé. Je voudrais au moins, trouver
le vrai nom de ce terrible résonateur. Il y a quelque chose en l'être
qui est créateur de valeurs, et cela est tout-puissant, irrationnel,
inexplicable, ne s'expliquant pas. Source d'énergie séparée mais qui
peut se décharger aussi bien pour que contre la vie de l'individu [...] »
(C. XXIX, 908-909.)

L'essentiel donc, n'est ni pour, ni contre la vie, mais se


situe dans un domaine au delà de cette fausse antithèse, le
domaine où Teste et Faust s'unissent dans l'esprit de leur
créateur, créateur lui aussi de valeurs.

Lloyd James Austin.