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978-2-10-072481-9

SOMMAIRE

VUE D’ENSEMBLE V

P REMIÈRE PARTIE

L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

1. L’extension des pratiques et de la théorie de la psychanalyse 3

2. Problèmes épistémologiques de l’extension. La question de


l’inconscient 17

3. Problèmes épistémologiques de l’extension. Obstacles et


résistance 33
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

D EUXIÈME PARTIE

L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

4. La matière de la réalité psychique inconsciente 49

5. Espaces de la réalité psychique 59

6. Les espaces psychiques du groupe et du lien 75

7. L’espace psychique du sujet 87

8. Temps et temporalité psychiques dans les espaces groupaux 99

9. Le modèle de l’appareil psychique groupal 121


IV S OMMAIRE

10. Méthode et méthodologie d’accès à la réalité psychique


inconsciente dans les groupes 145

11. Les transferts, les processus associatifs, l’écoute


et l’interprétation dans les dispositifs de travail
psychanalytique de groupe 163

T ROISIÈME PARTIE

P OUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

12. D’une troisième topique à une métapsychologie de troisième


type 189

13. Les alliances inconscientes 199

14. Topique, dynamique et économie de troisième type 218

15. Logiques des espaces psychiques coordonnés 230

16. Le sujet de l’Inconscient dans l’intersubjectivité 245

CONCLUSION GÉNÉRALE. QUESTIONS 253

BIBLIOGRAPHIE 259

INDEX GÉNÉRAL 271

INDEX DES AUTEURS 277

TABLE DES MATIÈRES 281


VUE D’ENSEMBLE

est centré sur un problème relativement circonscrit :


C ET OUVRAGE
quelles transformations dans le corpus théorique de la psychanalyse
sont nécessaires lorsque son champ de pratique et la clinique
qui l’accompagne connaissent une extension telle que s’en trouve
bouleversée sa connaissance de l’Inconscient ? En l’occurrence, la
transformation touche au dispositif princeps de la psychanalyse, tenu
dans les limites de la cure d’un sujet singulier. L’extension est ici
inédite, elle a pour base des dispositifs qui rassemblent plusieurs sujets
dans une expérience de l’Inconscient inaccessible autrement dans des
configurations de liens : groupes, couples, familles, que mettent en
travail un ou plusieurs psychanalystes.
Des psychanalystes, depuis quelques décennies déjà, ont exploré ces
nouveaux territoires de l’Inconscient et avec eux d’autres espaces1 de
la réalité psychique, d’autres formes de subjectivité et d’autres moyens
de traitement de la souffrance psychique que ceux que propose la cure.
Il les ont reconnus bien avant les institutions psychanalytiques, comme
toute institution prend lentement la mesure de ce qui change.
Les implications et les conséquences de ces dispositifs touchent
par leurs enjeux au socle épistémologique, à la méthode, à la
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

métapsychologie de la psychanalyse. Cette extension-là débouche


sur des problèmes plus radicaux que ceux que les extensions de la
pratique de la cure individuelle ont ouverts. Ces problèmes seront
évoqués à l’arrière-fond et à l’horizon de ce qui est la matière de
cet ouvrage. À l’arrière-fond, car en donnant la priorité à l’exposé
de la consistance de ce problème, à son dépliement, il m’était quasi
impossible de reprendre à la base les reconstructions épistémologiques

1. Je précise dès à présent que l’espace dont il s’agit ici n’est pas un espace analogue à
un espace physique qui se définirait comme simple étendue, comme contenant, distance
ou volume, mais un espace topologique, conçu dans un sens très large, lorsqu’il traite
des ensembles dans les différents aspects de leurs composantes, de leurs limites, de leurs
continuités et de leurs discontinuités, de leurs structures et de leurs transformations. Cette
définition sera reprise au début du chapitre 5, p. 59.
VI L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

qu’appellent de tels changements. L’horizon est précisément celui d’une


épistémologie générale, historique et critique, de la psychanalyse. Elle
est à construire. Je me suis limité à en exposer les prémisses.
Sans doute ai-je été dans ce texte insistant, peut-être trop redondant.
J’y vois quelque rapport avec ce qu’une découverte inattendue comporte
de traumatique, avec la trace de mes propres résistances et de mes
tâtonnements pour tirer au clair ces questions qui m’accompagnent
depuis un demi-siècle.
L’extension du champ des pratiques psychanalytiques est une
constante dans l’histoire de la psychanalyse : elle lui est coextensive.
Des aménagements techniques ont accompagné et accompagnent encore
l’évolution des découvertes cliniques et des indications de la cure. Ces
extensions ont été et demeurent une condition du développement de
la psychanalyse, elles ont eu pour conséquence des transformations
majeures dans la conception de sa méthode, de ses objets et de ses
modèles pratiques et théoriques, et pour ces raisons elles ont suscité
réticences et résistances. Elles font problème : entendons problème dans
le triple sens que la langue grecque confère à ce mot : problèma est à la
fois un obstacle à surmonter, un sujet de controverse et une protection
pour avancer davantage en terrain inconnu ou hostile.
Les reconstructions qui suivirent ces transformations ont exigé des psy-
chanalystes qu’ils assument d’en penser l’émergence et les conséquences,
et qu’ils adoptent une attitude critique vis-à-vis de leurs pratiques comme
à l’égard des énoncés théoriques de leur discipline. Cette capacité critique
est au fondement de la rationalité de la psychanalyse. C’est aussi ce
qui la rend suffisamment indépendante de la personne de son principal
fondateur et de tous ceux et celles qui lui ont succédé. C’est dans
cette mesure que les extensions de la psychanalyse ont bénéficié au
développement de la psychanalyse.

L’ EXTENSIONDE LA PSYCHANALYSE
À DES DISPOSITIFS AUTRES QUE CELUI
DE LA CURE DITE « INDIVIDUELLE »
Le problème de l’extension de la psychanalyse au traitement et à la
connaissance de la réalité psychique inconsciente et de ses effets de
subjectivité chez un sujet considéré dans sa structure et son histoire
a concerné la cure des enfants et des adolescents, celle des patients
psychotiques ou borderline. Cette extension fait partie du premier acte
de l’invention de la psychanalyse. L’extension de la psychanalyse à des
V UE D ’ ENSEMBLE VII

dispositifs différents de celui de la cure s’inscrit dans un second acte. La


psychanalyse appliquée à plusieurs sujets, à des groupes, des familles et
des couples, est une caractéristique typique de ce second acte.
Depuis maintenant plus de 70 ans, à travers des découvertes majeures
et après avoir surmonté des obstacles épistémologiques et idéologiques
de taille, le groupe a été progressivement construit comme un ensemble
de pratiques cliniques en mesure de traiter des souffrances psychiques
qui trouvent leur source dans les ensembles plurisubjectifs, et qui demeu-
reraient « à peine accessibles autrement », c’est-à-dire sans une méthode
d’accès aux processus qui s’y développent. Il s’est progressivement
constitué comme un champ de connaissance de l’Inconscient, un espace
spécifique de la réalité psychique et un espace de structuration du sujet.
Le dispositif et la situation psychanalytiques de groupe, c’est-à-dire
le travail psychique qui se produit sous condition de la mise en œuvre
de la méthode de la psychanalyse, ont permis de faire trois découvertes
capitales :
• Le groupe est le lieu d’une réalité psychique inconsciente qui lui est
propre. Cette découverte valide avec précision, dans la clinique et non
plus par la spéculation, l’intuition freudienne qu’il existe une psyché
de groupe.
• Chaque sujet est soumis à l’exigence de travail psychique imposé
à la psyché du fait de son nécessaire lien avec le groupal, et non
seulement du fait de son lien avec les nécessités biologiques – comme
Freud l’a établi à propos de l’étayage de la pulsion. Dès lors le
sujet de l’Inconscient est aussi, conjointement, sujet du groupe. Le
groupe est cet ensemble1 où le sujet prend naissance ; P. Castoriadis-
Aulagnier précise : « l’ensemble où le Je peut advenir ».
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• Le groupe est le lieu de la conjonction interférente de trois espaces


de réalité psychique : celui du groupe en tant qu’entité spécifique,
celui des liens intersubjectifs qui s’y forment, celui du sujet singulier
en tant qu’il est membre du groupe et initialement constitué comme

1. Un ensemble n’est pas une simple collection d’individus. Un ensemble est un


assemblage d’éléments formant un tout ; on décrit alors une structure et les rapports
entre ses éléments. On peut souligner la dimension unitaire ou identitaire d’un ensemble
en mettant l’accent sur les traits communs à ses éléments constituants. On peut aussi
prendre en considération son but et sa tâche. On peut encore mettre l’accent sur les
accords et l’harmonie qui en résulte, comme dans un ensemble instrumental ou vocal.
Un groupe, une famille, une équipe de travail dans une institution ou une organisation
forment des ensembles. L’ensemble est quelquefois spécifié en tant que collectif dont les
formes concrètes peuvent varier et qui connotent le plus souvent la notion d’une synergie
entre les éléments liés entre eux.
VIII L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

sujet du groupe. La connaissance de ces trois espaces a eu pour


condition méthodologique la mise en œuvre d’un dispositif de travail
psychanalytique groupal.

LE DISPOSITIF DE TRAVAIL PSYCHANALYTIQUE GROUPAL

Tous les dispositifs dont se sert la pratique psychanalytique, quel que


soit son type d’extension, sont des artefacts construits pour accomplir
un certain type de travail psychanalytique. Chacun de ces dispositifs
instaure des modalités propres au traitement de troubles psychiques
« inaccessibles autrement »1 . Dans le cas qui nous occupe, ces dispositifs
réunissent plusieurs sujets liés entre eux par un processus d’appareillage
de formations et par des processus inconscients dont les contenus et le
fonctionnement sont spécifiques à leur configuration générique (couple,
groupe de non-familiers, famille), à leur configuration particulière (tel
groupe, tel couple, telle famille), et aux propriétés du dispositif proposé :
certains mobilisent uniquement la parole, d’autres le jeu psychodrama-
tique. À ces sujets, chacun porteur d’une demande, réunis dans un
dispositif et formant progressivement un ensemble, un ou plusieurs
psychanalystes énoncent les règles fondamentales de la méthode psy-
chanalytique : règle de libre parole, règle d’abstinence. Ces règles sont
appropriées au fonctionnement d’un processus psychanalytique dans un
dispositif plurisubjectif.
Le dispositif méthodologique et clinique de mes recherches est, pour
l’essentiel, le petit groupe et la réunion de petits groupes dans des
ensembles plus vastes, mais ne dépassant pas soixante personnes. Ces
groupes sont des artefacts, ce ne sont pas des groupes « réels » préexis-
tants, ils sont construits en vue d’un travail psychanalytique. Ils possèdent
des caractéristiques qui rendent possible l’expérience des processus et
des formations psychiques qui se développent du fait du groupement dans
ces conditions. Pour établir et construire ces recherches, j’ai aussi pris
appui sur ma pratique de la cure individuelle et sur l’accompagnement
d’équipes soignantes dans des institutions psychiatriques : il s’agit, dans

1. Freud écrit en 1923 que la psychanalyse est une méthode d’investigation de phé-
nomènes psychiques qui seraient « à peine accessibles autrement ». J’utiliserai cette
formule à plusieurs reprises, en y incluant la méthode de traitement.
V UE D ’ ENSEMBLE IX

ce cas, de groupes « réels » caractérisés par leur inscription directe dans


des structures sociales, culturelles, politiques et économiques1.
Ces dispositifs comportent en eux-mêmes des sources de résistance
spécifiques. Nous ne devons pas négliger en effet que groupe et analyse
sont d’une certaine manière antinomiques : le groupe cherche l’unité,
la synthèse, le rassemblement, la liaison, alors que l’analyse disjoint,
sépare, délie, fait passer le scalpel entre les éléments et laisse ensuite se
recomposer et se créer des ensembles transformés.

LE CONCEPT DE GROUPE : TROIS ACCEPTIONS

Le concept de groupe s’est chargé de trois principaux sens dans la


pratique et la théorie psychanalytiques du groupe.
1. Groupe désigne tout d’abord la forme et la structure d’une organi-
sation spécifique de liens intersubjectifs. Ce groupe est celui qu’ont
décrit les psychosociologues et les sociologues2 . Ce sont des groupes
empiriques : groupe de travail, groupe de recherche, équipe soignante,
groupe d’amis, équipe sportive, etc. Ils sont à la fois des éléments
fondamentaux du tissu social et une dimension de notre identité ; ils
fournissent les repères identificatoires de nos références et de nos
appartenances.
2. Un second sens du mot groupe est apparu lorsqu’il est devenu un
artefact pour la recherche et le travail thérapeutique psychanalytique
ou pour la formation par l’expérience à la connaissance des phéno-
mènes de groupe. La théorisation du groupe en tant que dispositif
méthodologique demeure à bien des égards encore insuffisante, et
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

nous aurons à établir à quelles conditions le groupe peut constituer


un paradigme méthodologique approprié à l’analyse des formations

1. L’extension du travail psychanalytique à des équipes de travail dans le cadre d’une


institution pose des problèmes spécifiques qui ne seront pas abordés directement dans
cet ouvrage.
2. J’ai toujours considéré avec intérêt les théories et les modèles non psychanalytiques
des groupes. La théorie de la Forme a été un puissant modèle auquel ont eu recours
des psychanalystes comme Pichon-Rivière, Foulkes, Bleger, Anzieu, pour penser l’or-
ganisation du groupe et le rapport structuralo-dynamique entre l’ensemble et ses parties.
Je me suis inspiré de la théorie topologique des morphismes pour décrire les relations
de similitude et les différences entre les espaces psychiques du groupe et celui de ses
sujets membres. Plus récemment, les théories de la complexité et du chaos ont apporté
de précieux schèmes pour penser l’organisation, la dispersion et le réaménagement de
l’énergie psychique et des représentations dans le groupe.
X L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

de l’Inconscient et de leurs effets de subjectivité dans des ensembles


intersubjectifs.
3. Un troisième sens du mot groupe est apparu lorsque des psychana-
lystes travaillant en dispositif de groupe ont introduit l’idée que le
groupe est une formation intrapsychique : J.-B. Pontalis a pointé
ce qui en nous est groupalité, E. Pichon-Rivière, D. Napolitani et
moi-même avons construit le concept de groupe interne, puis ce
que j’ai appelé la groupalité psychique. J’ai traité ces formations
intrapsychiques d’une manière différente de celle de mes collègues :
je les ai conçues comme les organisateurs psychiques inconscients
centraux dans le processus de l’appareillage des espaces psychiques,
la groupalité psychique étant une structure de base de l’espace
intrapsychique. Elle inclut ce que Freud a nommé les « groupes
psychiques » constitutifs de l’Inconscient. Elle a donc une dimen-
sion métapsychologique de première importance1 . Ces groupes « du
dedans » ne sont pas la simple projection anthropomorphique des
groupes empiriques de la réalité externe, ni la pure introjection des
objets et des relations intersubjectives. Dans la conception que je
propose, la groupalité psychique est une organisation caractéristique
de la matière psychique.
On voit que le concept de groupe s’applique à des espaces psychiques
hétérogènes, de consistance et de logique distinctes. Les articulations
de ces espaces entre eux sont au cœur de ma recherche, dont le but
ultime pourrait se préciser ainsi : à partir des connaissances de l’In-
conscient auxquelles la situation de la cure individuelle et la situation
psychanalytique de groupe nous ouvrent l’accès, quelles hypothèses et
quels concepts rendent possible l’intelligibilité de l’appareillage entre
ces espaces ? Il s’agit finalement de trouver dans la psychanalyse la
matière et la raison d’une théorie générale du groupe qui puisse avoir
sens pour la compréhension et de la psyché individuelle et de la psyché
de groupe et, en dernière analyse, de leurs rapports.

1. J’ai exposé mes recherches sur les groupes internes et la groupalité psychique dans
deux ouvrages : Le groupe et le sujet du groupe (1993) et Un singulier pluriel (2007), et
dans un article (2005) dans lequel j’expose la genèse et les enjeux de ces concepts. J’ai
repris ces propositions au chapitre 7 de cet ouvrage.
V UE D ’ ENSEMBLE XI

T ROIS ESPACES DE RÉALITÉ PSYCHIQUE


Les dispositifs plurisubjectifs comportent des différences essentielles
par rapport à la cure type. Ils mettent en travail non pas principalement un
seul espace de réalité psychique – celui d’un seul sujet –, mais plusieurs.
Dans les groupes, j’en ai distingué trois : celui, transpsychique, du groupe
en tant qu’ensemble spécifique – ce que Freud annonçait avec l’idée
d’une psyché de groupe – et, au-delà et les traversant, des relations
transgénérationnelles, sociales et culturelles ; celui, interpsychique, des
liens que ces sujets nouent ou ont noués dans le groupe ; et celui,
intrapsychique, des sujets qui, construisant le groupe, en deviennent
les membres introjectant de celui-ci certains objets ou certains processus,
projetant ou transférant sur lui ou en lui ces objets et ces processus
internes, mais en les liant avec ceux d’autres sujets.
Dans la réalité quotidienne, ces trois espaces sont intriqués et le plus
souvent leur existence et leurs relations échappent à notre conscience. Ce
n’est que par l’opération d’un dispositif approprié que nous pouvons les
distinguer, les délier, les analyser et les connaître dans leur consistance
et dans leurs nouages.
Chacun de ces trois espaces est caractérisé par des formations et
des processus de la réalité psychique qui lui sont propres : ils sont
en interférence l’un avec l’autre et en transformation du fait de ces
interférences.
Une fois que nous aurons défini la consistance de chacun des espaces
de réalité psychique inconsciente en émergence dans les groupes, la
spécificité des formations et des processus de l’Inconscient qui s’y
manifestent nous apparaîtra plus clairement, mais il restera à comprendre
comment ils s’articulent, se nouent entre eux et se dénouent les uns
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

des autres. Si nous y parvenons, nous serons en mesure d’apporter un


éclairage plus précis sur les frontières qui constituent et délimitent les
enveloppes, les contenants et les passages entre l’espace intrapsychique,
les espaces interpsychiques et les espaces transpsychiques.
On voit que le champ ouvert par cette extension n’est pas celui d’une
simple application de la psychanalyse, mais celui de la psychanalyse
appliquée à une autre approche des processus et des formations de
l’Inconscient : une part de celui-ci se situe dans des espaces distincts de
l’espace intrapsychique auquel il est articulé1 .

1. Sur la distinction entre psychanalyse appliquée et application de la psychanalyse, cf.


chapitre 1, pp. 5-7.
XII L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

LE PROBLÈME ÉPISTÉMOLOGIQUE DE L’ EXTENSION


Nous commençons seulement à mesurer l’impact de ce second acte
de la révolution psychanalytique. Porter l’attention sur les conditions
de connaissance de l’Inconscient et sur les modèles de théorisation
qui en sont élaborés définit la dimension épistémologique de notre
problème. Je l’ai évoqué plus haut, nous ne pourrons pas ici aborder
ce problème de front, discuter son statut au regard de la connaissance
scientifique ni relancer le débat des psychanalystes qui ont traité des
critères épistémologiques de la psychanalyse (Assoun, Guillaumin,
Perron, Matte-Blanco...).
Mon propos est plus restreint : il concerne un problème nouveau
de l’épistémologie de la psychanalyse, lorsque l’émergence de
nouveaux espaces de travail psychique repérables dans des dispositifs
psychanalytiques pluripsychiques questionne la psychanalyse sur les
rapports entre sa pratique et sa conception de la réalité psychique
inconsciente et de ses effets de subjectivité.
Il faudra établir si ces questions ont suffisamment de consistance
au regard des caractéristiques de la méthode psychanalytique1 . Mais
pour y répondre, il sera nécessaire de prendre un recul et d’examiner
comment, par quels moyens, la psychanalyse connaît son objet, quels
dispositifs sont appropriés à quels buts, quelles constantes sont requises
pour atteindre l’objet de la pratique et de la connaissance. Nous aurons
donc à établir si et de quelle manière les formes et les processus de
la réalité psychique inconsciente, dont le groupe est à la fois le lieu
d’émergence et l’appareil de transformation, sont compatibles avec le
corpus des énoncés fondamentaux de la psychanalyse, tels qu’ils sont
issus de la pratique de la cure individuelle.
In fine, la question décisive est celle-ci : le savoir de et sur l’In-
conscient est-il affecté lorsque changent les dispositifs de travail de
l’Inconscient ? Ou encore : le concept de l’Inconscient est-il transformé
par la prise en considération de la diversité des formes de la réalité
psychique ?

1. Les chapitres 10 et 11 sont centrés sur ces problèmes de méthode et sur les dimensions
du transfert, des processus associatifs, de l’écoute et de l’interprétation qui en sont les
quatre piliers. Il faut en effet établir comment la méthode que nous utilisons est à la fois
ancrée dans celle de la psychanalyse et comment, s’adaptant à son objet, qui n’est plus ici
seulement l’espace intrapsychique d’un sujet, mais celui que forment des configurations
plurisubjectives, elle traite ces dimensions spécifiques du processus psychanalytique.
C’est pourquoi ces chapitres sur la méthode sont à cette place dans l’organisation de cet
ouvrage.
V UE D ’ ENSEMBLE XIII

Penser les extensions de la psychanalyse a toujours entraîné un


exigeant travail des concepts et de la construction théorique. La plupart
des concepts et des modèles qui seront présentés dans cet essai n’ont pas
fait partie des concepts et des modèles premiers de la psychanalyse. Si
certains d’entre eux ont été à l’arrière-plan des spéculations théoriques
sur les groupes, la question de la réalité psychique du groupe n’a pas
été élaborée dans une métapsychologie spécifique qui s’inscrirait dans le
domaine des objets théoriques centraux de la psychanalyse. Il en va de
même pour la question de l’intersubjectivité et du sujet qui s’y constitue :
jusqu’à présent, sous les contenus hétérogènes du concept de troisième
topique, il a surtout été question de repenser l’espace intrapsychique à
partir de considérations issues de la clinique des liens intersubjectifs,
mais sans que ces liens soient considérés en tant que tels, dans la réalité
psychique qui leur est propre.
Il s’impose toujours d’intégrer les découvertes nouvelles dans les
représentations de l’espace intrapsychique déjà acquises. Et au bout du
compte, nous rencontrons nécessairement cette question : quels concepts
théoriques, techniques et cliniques issus de la pratique de la cure sont-ils
pertinents pour rendre compte des processus et des formations de la
réalité psychique inconsciente plurisubjective, de la pluralité des espaces
psychiques et de leurs interférences ? Corrélativement, les nouveaux
concepts inventés avec ce type d’extension sont-ils compatibles avec
ceux de la psychanalyse appliquée à la cure ? Davantage encore : en quoi
les transforment-ils ?

C ONSTRUIRE UNE MÉTAPSYCHOLOGIE


DE TROISIÈME TYPE
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Les conséquences de ces découvertes s’ouvrent sur plusieurs questions


qui portent toutes sur les conditions de possibilité de l’extension du
champ de la pratique et de la recherche en psychanalyse. La première
d’entre elles interroge la nature des objets que la psychanalyse peut
connaître et les conditions de leur connaissance. Elle interroge donc
les limites du champ de la connaissance et des pratiques que nous
connaissons aujourd’hui pour être ceux de la psychanalyse.
Suit cette autre question, au cœur de l’interrogation épistémologique :
sur la sélection opérée dans l’expérience psychique et dans le processus
psychanalytique par les caractéristiques du dispositif psychanalytique.
Cette question nous conduit à examiner les relations réciproques induites
par la solidarité remarquable dans la psychanalyse entre la procédure
XIV L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

d’investigation, la méthode de traitement, la théorisation de la vie


psychique et l’espace interne de l’analyste.
Enfin, il nous faut penser les transformations qui en conséquence
doivent être apportées à la théorie lorsque les conditions de traitement
et d’intelligibilité des formations de l’Inconscient sont modifiées. L’ex-
tension de la pratique psychanalytique à des dispositifs pluripsychiques
engage la conception d’un autre modèle d’intelligibilité pour rendre
compte de la pluralité des lieux, des dynamiques et des économies
de la réalité psychique inconsciente émergeant dans de tels dispositifs,
c’est-à-dire une autre métapsychologie.
Celle que je propose est une métapsychologie « de troisième type ».
Elle se distingue de ce que plusieurs psychanalystes ont proposé d’appe-
ler une troisième topique. Toutes sont des topiques, quelquefois élargies
à des métapsychologies, de l’appareil psychique « individuel » et de
son espace intrapsychique. Certaines d’entre elles intègrent les effets de
l’intersubjectivité dans l’espace interne, d’autres non. J’ai moi-même
proposé en 2008 un autre projet pour une troisième topique fondée
sur mes recherches sur les groupes. Le risque de confusion avec les
troisièmes topiques centrées sur l’espace intrapsychique m’a conduit à
nommer métapsychologie de troisième type un ensemble complexe de
topiques, de systèmes dynamiques, économiques et transformationnels
interférents, conséquence de la découverte des trois espaces de la réalité
psychique dans les ensembles pluripsychiques.
La base de cette métapsychologie a été un modèle construit pour
décrire l’agencement et les transformations de ces trois espaces psy-
chiques. Conçue à la fin des années soixante, la première version de ce
modèle n’a été publiée qu’en 1976 dans un ouvrage intitulé L’Appareil
psychique groupal. Constructions du groupe. J’y exposai la notion que
le groupe est un appareil de liaison et de transformation de la réalité
psychique dans les trois espaces dont j’ai dégagé les spécificités. Ce
modèle s’est avéré en mesure de fournir une intelligibilité rationnelle de
cet agencement et un ensemble d’hypothèses à mettre à l’épreuve de la
clinique et de la théorie.

L’ ÉQUIVALENT D’ UNE RÉVOLUTION KÉPLÉRIENNE ?


Freud avait considéré que la découverte psychanalytique de l’In-
conscient avait détrôné le Moi conscient de la position centrale qui
lui avait été attribuée dans la vie psychique. Cet équivalent d’une
révolution copernicienne avait été vécu comme infligeant une blessure
au narcissisme. Le travail psychanalytique dans un dispositif de groupe
V UE D ’ ENSEMBLE XV

a permis de découvrir qu’il existe plusieurs centres (ou espaces) de


la réalité psychique, plusieurs lieux de l’Inconscient et non un seul,
que le sujet est singulier pluriel. Peut-être sommes-nous engagés dans
une autre révolution au sein de la psychanalyse, du type de celle que
Kepler avait annoncée en supposant l’existence de plusieurs univers. Le
questionnement épistémologique entraîné par l’extension du domaine des
pratiques psychanalytiques aboutirait-il à un changement de paradigme
qui consisterait dans une reformulation des énoncés de base de la
psychanalyse ?
PARTIE 1

L’EXTENSION
DE LA PSYCHANALYSE
Problèmes épistémologiques

« C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers


penseurs aux spéculations philosophiques. Or apercevoir une difficulté
et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance. »

Aristote, Métaphysique, A, 2, 982 b


Chapitre 1

L’EXTENSION
DES PRATIQUES
ET DE LA THÉORIE
DE LA PSYCHANALYSE

« Mais le progrès de la connaissance ne tolère pas non plus de rigidité dans les
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définitions. Comme l’exemple de la physique l’enseigne de manière éclatante,


même les « concepts fondamentaux » qui ont été fixés
dans des définitions subissent un constant changement de contenu. »

Sigmund Freud, Les pulsions et leurs destins

’ EST SEULEMENT par un effet rétrospectif d’unification que nous


C considérons la pratique princeps et paradigmatique de la cure
individuelle comme toujours stable, dès l’origine. Au cours de l’histoire
et à plusieurs reprises, la praxis et le corpus psychanalytiques se sont
affermis dans des formes canoniques – au risque de s’immobiliser – avec,
corrélativement, une organisation très encadrée du cursus de formation.
4 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

Le fondateur en avait assuré les bases et défini les limites, mis en


place les outils institutionnels destinés à servir cette fin : l’Association
internationale de psychanalyse et le Comité secret qu’il organise autour
de lui pour protéger sa personne et sa doctrine, assurent la fonction de
gardiens d’une rigoureuse orthodoxie. Mais dès le premier congrès de
l’International Psychoanalytic Association (1910), S. Ferenczi (1911)
invite les psychanalystes à se dégager de la dépendance à Freud.
La Première guerre mondiale a bouleversé ces limites et cette stabilité.
Freud, qui dès 1914 a retracé l’histoire du mouvement psychanalytique,
annonce en 1918 la nécessité de mêler l’or de la psychanalyse au
cuivre de la psychothérapie : distinction ambiguë puisqu’il considère
la psychanalyse elle-même comme une psychothérapie. Bien qu’il ait
affirmé que la psychanalyse doit s’adapter et envisager d’autres modalités
de son « application », Freud ne fut pas convaincu par les innovations et
les perspectives ouvertes en 1924 par S. Ferenczi et O. Rank, non sans
quelques raisons. En effet, l’extension de la pratique psychanalytique à
de nouveaux patients pose de nombreuses questions qui touchent aux
modifications de la technique, du cadre, de la théorie et de la formation
des psychanalystes, et finalement aux institutions de la psychanalyse.
Elle rencontre la question des limites et du déplacement des limites de la
psychanalyse1. Cependant, la position de Freud a ouvert la voie à ce que
J. Laplanche nommera la psychanalyse hors la cure (ou psychanalyse
appliquée) et G. Rosolato la psychanalyse « transgressive », ainsi quali-
fiée lorsqu’elle franchit ses frontières établies pour inclure de nouveaux
espaces d’investigation et de traitement.
Le problème de l’extension de la psychanalyse a pris plusieurs
aspects : le développement de son champ de pertinence à des patients
autres que les névrosés adultes, à la cure des enfants et des adolescents,
puis aux personnes souffrant de névroses actuelles, puis aux patients
psychotiques n’a pas la même portée théorique que les modifications
apportées dans sa technique (cadre, dispositif, interprétation), même s’il
existe une étroite corrélation entre celles-ci et celui-là.
Nous connaissons après coup les bénéfices de ces extensions pour le
traitement des patients et pour la connaissance de l’Inconscient, mais
elles ont toujours suscité un débat pour une part ponctué par les craintes
de déviations qui engageraient la psychanalyse dans des impasses.
Dans tous ces moments, des résistances épistémophobiques (–K de
Bion) ont conforté des rigidités ont conforté des rigidités dans le rapport

1. Ce débat fut repris notamment par R. Roussillon en 2001 dans Paradoxes et situations
limites de la psychanalyse.
L’ EXTENSION DES PRATIQUES ET DE LA THÉORIE 5

au cadre et dans les énoncés théoriques, alors sacralisés ou totémisés,


elles ont quelquefois organisé un interdit de penser les problèmes
épistémologiques impliqués dans ces extensions, elles ont mis en œuvre
des mécanismes de défense contre l’angoisse devant l’inconnu et contre
les menaces portées à l’identité de la psychanalyse et des psychanalystes.

A PPLICATIONS
DE LA PSYCHANALYSE ,
PSYCHANALYSE APPLIQUÉE OU HORS LA CURE
La différence entre application de la psychanalyse et psychanalyse
appliquée est essentielle à notre propos : elle permet de distinguer entre
deux modalités principales de l’extension du champ pratique et théorique
de la psychanalyse.
En abordant frontalement le problème des rapports de la psychanalyse
et de la médecine dans La question de l’analyse profane (1927a), Freud
affirme la vocation de la psychanalyse à s’appliquer à d’autres domaines
que celui de la cure. Il écrit :

« En tant que psychologie des profondeurs, théorie de l’Inconscient psy-


chique, elle peut devenir indispensable à toutes les sciences qui s’occupent
de la genèse de la civilisation humaine et de ses grandes institutions, tels
l’art, la religion et l’ordre social. J’estime qu’elle a jusqu’à présent apporté
à ces sciences une aide éminente dans la solution de leurs problèmes, mais
ce ne sont que de petites contributions en regard de ce qu’il sera possible
d’obtenir quand les historiens des civilisations, les psychologues des
religions, les linguistes, etc., auront appris à manier eux-mêmes le nouvel
instrument de recherche mis à leur disposition. L’utilisation de l’analyse
pour la thérapeutique des névroses n’est qu’une de ses applications ;
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

l’avenir montrera peut-être que ce n’est pas la plus importante. De toute


façon, il serait déraisonnable de sacrifier toutes les autres applications
à une seule uniquement parce que ce domaine d’application recoupe le
champ des intérêts médicaux » (S. Freud, 1926, trad. fr. pp. 136-137).

Ce texte ouvre sur une distinction capitale entre psychanalyse appli-


quée et application de la psychanalyse. Une chose est l’application des
connaissances psychanalytiques construites dans un champ de la pratique
et de la recherche (ici la cure) à une autre pratique dont l’objet spéci-
fique n’est pas celui du traitement psychanalytique : l’art et la création
artistique, la littérature, l’histoire, le langage, l’éducation1 , la religion,

1. Par exemple A. Aichhorn, qui dirige dès 1918, dans une Autriche que la guerre a
dévastée, un institut de rééducation pour accueillir et traiter des enfants et des adolescents
6 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

la culture, la société, les masses, les institutions, etc. Autre chose est la
psychanalyse appliquée : la cure en est le paradigme, mais des extensions
de la pratique psychanalytique sont concevables, à la condition qu’elles
relèvent du domaine de la psychanalyse comme traitement d’un sujet. Il
en résulte un corpus de savoirs de et sur l’Inconscient et sur ses effets de
subjectivité, à la condition que les divers dispositifs de la psychanalyse
appliquée soient congruents avec les réquisits de base de la méthode de
la psychanalyse.
Cette distinction a été reprise et réélaborée par J. Laplanche (1983,
1990), dans les termes d’une articulation entre psychanalyse dans les
murs – celle dont la cure est le paradigme –, et psychanalyse hors les
murs, « exportée », « hors la cure ». Cette distinction n’a pas seulement
le mérite de recadrer en la dépassant la question de la psychanalyse
appliquée et des applications de la psychanalyse ; elle pose plus large-
ment la question du rapport entre l’interne et l’externe dans le champ
épistémique d’une discipline.
Reprenant ici une proposition de G. Canguilhem1 , nous dirons que
la psychanalyse appliquée n’a pas d’autre but que la psychanalyse qui
s’applique à elle-même. Sans engager ici le débat sur la scientificité de
la psychanalyse, nous noterons toutefois que le rapport de celle-ci à sa
méthode et à son objet princeps s’est constitué corrélativement, dans une
indissociable liaison de la cure comme pratique, comme recherche et
comme construction théorique. Freud parle dans la « Postface » de La
question de l’analyse profane (1927, trad. fr. p. 85) de cette conjonction,
de cette « précieuse rencontre » qui a existé dès le début entre guérir et
chercher, entre « science » et cure.
Notre propos est concerné par cette distinction : la cure « individuelle »
est à la fois psychanalyse appliquée et modèle princeps et paradigmatique
de toute extension de la psychanalyse appliquée, elle coexiste avec

en souffrance. Avec le soutien de Freud, il applique certains concepts de la psychanalyse


à l’action thérapeutique éducative. Il met en place des structures d’accueil et des
communautés éducatives ; il observe que les plus violents parmi les enfants et les
adolescents se regroupent spontanément entre eux et exercent leur destructivité contre
les autres et contre l’institution, comme des « fous furieux ». Mettant en travail les
découvertes de Freud, il s’interroge sur les sources de leur violence : il la considère
comme une expression de leur haine qu’il associe aux carences affectives, à la perte
de l’objet d’amour et aux brutalités qu’ils ont subies dans l’enfance. Cf. A. Aichhorn,
Jeunesse à l’abandon, 1973. Voir F. Houssier, 2004 ; Y. Jeanne, 2005.
1. G. Canguilhem avait souligné que dans le domaine scientifique, la science appliquée
n’a pas d’autre but que la science qui s’applique à elle, son but est théorique et non
purement pratique, c’est encore une science (cf. G. Canguilhem, 1994).
L’ EXTENSION DES PRATIQUES ET DE LA THÉORIE 7

d’autres dispositifs de la psychanalyse. Dans ces conditions, l’extension


de la psychanalyse à des dispositifs de travail psychanalytique plurisub-
jectifs, c’est-à-dire avec et entre un ensemble de sujets, relève d’une
forme inédite de psychanalyse appliquée. Il s’agit d’établir en quoi et
dans quelles limites.

D EUX ACTES FONDATEURS DE LA PSYCHANALYSE

Je propose de considérer deux actes fondateurs de la psychanalyse.


Le premier est inauguré par la cure du sujet singulier, dans un dispositif
spécifique : ce dispositif a permis l’exploration, le traitement et la théo-
risation des processus et des formations de l’Inconscient dans l’espace
de la réalité psychique d’un sujet, « singulier » dans sa structure et dans
son histoire, sujet traité par la méthode psychanalytique de la cure dite
« individuelle ». Ce premier acte a ouvert l’accès à la connaissance de
l’espace intrapsychique de l’Inconscient.
Le deuxième acte est d’une autre consistance. Il commence au milieu
des années trente, se poursuit après la mort de Freud, au début de
la Seconde guerre mondiale, au moment où quelques psychanalystes
inventent des dispositifs appropriés pour engager un travail psychanaly-
tique en situation plurisubjective de groupe. À partir de ce moment, la
psychanalyse ne s’applique plus seulement à la cure « individuelle »,
mais à plusieurs sujets réunis dans un dispositif, un cadre et une
situation qui conservent les exigences fondamentales de la méthode
psychanalytique, tout en les ajustant aux caractéristiques de son objet
pratique. Le travail psychanalytique s’effectue avec des groupes, des
familles et des couples. Il s’appliquera plus tard, dans des dispositifs
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

aménagés, à des équipes de travail dans une institution.

Le premier acte fondateur de la psychanalyse :


la cure du sujet singulier
Le sujet auquel les psychanalystes apportent habituellement leur
attention et leur soin dans la cure est un sujet « singulier ». C’est la réalité
psychique inconsciente de ce sujet qui les intéresse : l’organisation de
son monde interne et ses conflits, sa souffrance, les vicissitudes de son
histoire à travers ses transformations et ses impasses, le processus de
sa subjectivation. C’est aussi l’espace créé par la rencontre entre cette
subjectivité et celle de l’analyste qui est l’objet de leur attention, et cette
attention est le garant du processus de travail psychanalytique.
8 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

À l’écoute de leurs analysants dans le processus de travail psychique


que met en œuvre la cure, et à partir de leur propre travail de pensée
sur ce qu’ils éprouvent dans cette rencontre à nulle autre pareille, les
psychanalystes ont appris à connaître la structure et le fonctionnement de
l’Inconscient dans leur propre monde interne au contact de celui de leurs
analysants. Pour constituer ce savoir sur l’Inconscient à partir du savoir
de l’Inconscient1, ils ont dû isoler l’espace de la réalité psychique interne
de son « environnement » social et intersubjectif. Par cette mise en
suspens des déterminants extrapsychiques ou métapsychiques du monde
interne, l’artifice rigoureux de la méthode psychanalytique appliquée
à la cure individuelle a rendu possible que les effets de l’Inconscient
deviennent connaissables en eux-mêmes, et que la cure tire son efficace
d’agir sur eux, en tant que tels.
Plusieurs auteurs ont décrit la genèse, les transformations et les consé-
quences de cette extension interne du champ de la pratique psychanaly-
tique. Ils ont décrit les transformations du dispositif que Freud lui-même
a introduit dans sa disposition spatio-temporelle, dans ses principes
méthodologiques, dans ses indications cliniques2 . Ces transformations se
sont imposées avec les exigences de la clinique (nouvelles pathologies,
nouvelles catégories de population en souffrance psychique, clinique de
l’« extrême », souffrances de l’actuel), avec la prise en considération de
plus en plus fine du champ transféro-contre-transférentiel. Elles ont été
soutenues par le désir de savoir des psychanalystes. La pertinence des
outils conceptuels construits par eux pour rendre compte des processus
et des formations de la réalité psychique inconsciente et de ses effets de
subjectivité a été un facteur de cette extension. Par exemple, l’introduc-
tion du concept de clivage a rendu possible un travail avec des formes de
psychopathologie distinctes de la névrose.
S. Ferenczi, M. Klein, D.W. Winnicott, W.R. Bion et des analystes
de l’École anglaise, en France A. Green, J.-L. Donnet, D. Anzieu,
J. Laplanche, R. Roussillon, ont soutenu, selon des justifications diverses,
la nécessité de mettre en place des aménagements du cadre et de la
technique, par exemple pour ajuster le dispositif psychanalytique aux
enfants et aux adolescents, aux patients états-limites ou psychotiques,

1. J’emprunte cette distinction, sur laquelle je reviendrai, à O. Mannoni qui distingue


entre le savoir « de » l’Inconscient, tel qu’il se forme et se transforme dans l’espace de
la cure et dans l’expérience du transfert, et le savoir « sur » l’Inconscient, tel qu’il se
construit dans l’après-coup du travail de la théorisation et des modèles métapsycholo-
giques.
2. Citons en particulier J.-L. Donnet, A. de Mijolla, R. Roussillon en France, J. Godfrind
en Belgique, Irigoyen en Argentine, Wallerstein aux États-Unis.
L’ EXTENSION DES PRATIQUES ET DE LA THÉORIE 9

aux malades psychosomatiques, pour traiter les défaillances, les atteintes


ou l’absence de processus de symbolisation. De nouvelles pratiques
ont été mobilisées, et notamment le jeu, le dessin, le psychodrame qui,
toutes, ont engagé des modalités de vivance affective, d’investissement
sensorimoteur et de représentation autres que celles qui sont mobilisées
dans la technique de la cure.
Les aménagements du cadre ont fait émerger de nouvelles configura-
tions de l’espace psychique. La théorie psychanalytique en fut remaniée,
souvent au cours de longues controverses. Ces modifications ont entraîné
des constructions métapsychologiques, elles ont aussi conduit à penser ce
que J. Laplanche a nommé les Nouveaux fondements de la psychanalyse
(1987).
Dans cette invention continue, l’extension de la pratique et les avan-
cées théoriques n’ont pas pu être contenues dans un cadre de pensée
définitif. La construction de la métapsychologie est un tel cadre de
pensée. Elle assemble à un moment donné des concepts, des modèles et
postulats qui s’organisent classiquement selon trois ou quatre principaux
points de vue pour rendre compte de la topique, de la dynamique, de
l’économie et, dans certaines métapsychologies, de la génétique de
l’espace intrapsychique. Ce dernier point de vue ne se confond pas
avec la dimension processuelle ou transformationnelle qui se dégage
de la prise en considération de l’ensemble de ces points de vue. Ces
constructions métapsychologiques sont évolutives, elles suivent les
grandes extensions de la psychanalyse.
Ni Freud, ni Ferenczi, ni Abraham, ni Klein, ni Winnicott, ni Lacan,
ni Laplanche n’ont, pour cause, proposé une théorie psychanalytique des
groupes. Cependant, comme d’autres psychanalystes, ils y ont contribué
de près ou de loin, explicitement ou le plus souvent involontairement,
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et même négativement dans une opposition à toute recherche dans cette


direction. Freud a proposé explicitement des éléments de base pour une
théorie psychanalytique à venir, nommée par lui psychologie sociale,
dont une partie constituait ce qu’il nommait « psyché de groupe ».
L’observation, l’imagination et la pensée spéculative l’ont conduit à
formuler des hypothèses, à avancer des idées, à engager des problèmes
et à ouvrir des voies conceptuelles à partir desquelles l’exploration de la
psyché de groupe et de l’âme des masses était non seulement autorisée,
mais soutenue et argumentée.
10 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

Le second acte fondateur de la psychanalyse :


le travail psychanalytique avec dispositifs de groupe
Un second acte fondateur de la psychanalyse s’est produit à la fin des
années trente. Des psychanalystes engagent un travail psychanalytique
en situation plurisubjective de groupe. Ils mettent en place des dispositifs,
des artefacts qui ouvrent de nouvelles conditions d’accès à l’expérience
de l’Inconscient et aux formes de subjectivité qu’il organise.

Un exemple de psychanalyse « transgressive »


Les premiers psychanalystes qui ont travaillé avec des dispositifs de
groupe1 sont partis des difficultés rencontrées dans la clinique pour traiter
des troubles que le dispositif de groupe leur paraissait mieux approprié à
prendre en charge que le dispositif de la cure individuelle.
Ils transgressaient une injonction plusieurs fois formulée par Freud :
« la cure ne tolère aucun tiers2 », mais ils prenaient au sérieux le postulat
freudien sur l’existence d’une psyché de groupe. Avec eux, désormais,
nous ne sommes plus dans la spéculation qui avait guidé Freud dans
son projet d’une extension de la psychanalyse appliquée « hors la cure ».
Freud avait commencé à penser l’écart et l’articulation entre psychologie
individuelle et psychologie des masses en définissant un autre domaine
pour la psychanalyse, ce qu’il nomme en 1921 sa « psychologie sociale ».
Mais à cette époque il ne disposait pas de la méthode qui en eût ouvert
l’accès : lors de son voyage aux États-Unis d’Amérique, il avait accueilli
avec circonspection puis rejeté l’idée de T. Burrow de pratiquer une
psychanalyse en groupe. Vingt ans plus tard, nous disposons de nouvelles
conditions d’accès à l’expérience de l’Inconscient, cette fois dans des
ensembles qui réunissent plusieurs patients.

1. En Argentine, dès le milieu des années 1930 avec E. Pichon-Rivière (Pichon-Rivière a


publié tardivement ses textes fondateurs, cf. 1969, 1971, 1980) puis en Europe, d’abord
en Angleterre en 1939 avec W.R. Bion (qui publie son travail en 1961) et S.H. Foulkes
(1948), en Amérique du Nord, avec T. Burrow qui propose à Freud lors d’une rencontre
pendant son voyage aux États-Unis d’appliquer la méthode psychanalytique à la thérapie
de groupe, terme qu’il est le premier à utiliser (T. Burrow, 1927 ; cf. les travaux de
C. Pigott (1990) qui a introduit la pensée de T. Burrow en langue française).
2. La cure psychanalytique ne peut tolérer un tiers qui s’imaginerait pouvoir faire,
en observateur, l’« apprentissage de la psychanalyse », note Freud qui évoque cette
nécessaire préservation d’un espace de secret, inavouable à soi-même mais aussi
inaccessible à soi-même, la face négative du Soi, l’irréductible contreface de silence dans
la parole. La présence d’un tiers détaché porterait atteinte à « l’unité de la personnalité »
et à « l’autonomie sociale de la personne ».
L’ EXTENSION DES PRATIQUES ET DE LA THÉORIE 11

Lorsque furent inventés des dispositifs méthodologiques appropriés


au travail et à l’analyse des processus psychanalytiques électivement
mobilisés dans les ensembles pluripsychiques, et d’abord dans le dis-
positif de groupe, ces hypothèses et ces concepts ont pu être mis à
l’épreuve ; plusieurs d’entre eux ont été validés. Les corpus théoriques
de la psychanalyse issus de la pratique de la cure ont été sollicités pour
donner une assise à l’intelligibilité de ces processus et de ces formations :
certains ont été efficaces, d’autres ont été réélaborés, plusieurs se sont
révélés inappropriés. Pichon-Rivière, Foulkes, Bion et leurs successeurs
n’ont pas seulement ou simplement transposé ces concepts et la technique
de la psychanalyse fondée sur la cure, ils ont réinventé un ensemble de
moyens et de concepts congruents avec ces nouveaux objets.
Cette extension de la clinique et de la recherche psychanalytique
aux ensembles pluripsychiques s’est produite dans la seconde moitié du
XXe siècle sous l’effet de plusieurs facteurs qui se sont conjugués. La
découverte clinique des souffrances psychiques d’origine sociale et inter-
subjective, ce que Freud avait supposé dès 1908 dans ses spéculations
sur « la morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse de notre temps »,
puis dans Le Malaise dans la culture, a confronté les psychanalystes
praticiens de la cure « individuelle » à leurs limites et à sa limite devant
ces troubles et devant d’autres configurations psychopathologiques que
celles de la névrose. La mise au point de dispositifs méthodologiques
inspirés des principes de la cure, congruents avec sa méthode mais ajustés
à ces nouveaux objectifs, rendait mieux abordables la connaissance et le
traitement de troubles psychiques graves et de formes de la souffrance
psychique réfractaires à toute approche individuelle, « inaccessibles
autrement » que par ces dispositifs. Il faut rappeler ici que Foulkes a
mis au point la méthode de la groupanalyse et les notions de matrice
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groupale dans le but de poursuivre le travail psychanalytique avec ceux


de ses patients psychotiques qui se trouvaient avec lui dans une impasse
transférentielle.
Les psychothérapies psychanalytiques de groupe, puis le
travail psychanalytique en groupe, ou par le moyen du groupe,
furent les expressions inaugurales de cette nouvelle invention de
la psychanalyse. Elle fut appliquée à d’autres ensembles que les
groupes, à ce que M. Bernard (1981) a nommé les configurations
de liens (configuraciones vinculares), à des dispositifs de traitement
psychanalytique des souffrances et des psychopathologies de la famille,
du couple, des liens précoces entre parents et bébé, des équipes de travail
en institution de soins hospitaliers ou extrahospitaliers, etc.
12 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

Ces applications ont des caractéristiques qui les différencient des


dispositifs de groupe fondés sur un pur artefact : il s’agit là d’ensembles
préétablis, déjà constitués (et institués) avant qu’ils n’entrent dans un
dispositif, un artefact établi en vue du travail psychanalytique. Les
caractéristiques spécifiques des familles et des couples portent sur
le statut de la sexualité, de la procréation, de l’engendrement, de la
différence des sexes et des générations, de la transmission de la vie et
de la mort psychiques entre générations et à travers les générations. Les
équipes de travail au sein des institutions sont aussi des groupes réels,
centrés sur une tâche dans le cadre d’une organisation dans laquelle plu-
sieurs dimensions extrapsychiques interfèrent avec l’espace de la réalité
psychique inconsciente. Ces pratiques, les dispositifs méthodologiques
et techniques, les spécificités du traitement et les modèles théoriques
qui en rendent compte appellent, eux aussi, un questionnement serré
sur leur statut dans le champ des objets théoriques et pratiques de la
psychanalyse1.

Les deux premiers temps de ce second acte


Un premier temps de l’invention de la pratique psychanalytique en
situation de groupe s’est caractérisé par l’exploration et la qualification
de la spécificité de ce nouvel espace de réalité psychique, notamment
des formes et des processus de l’Inconscient qui s’y manifestent. Le
travail de théorisation a consisté pour l’essentiel à rendre compte du
groupe comme d’une entité spécifique, envisagée comme une totalité.
Chez Pichon-Rivière, chez Foulkes, mais aussi chez Bion, le groupe
est conçu comme un ensemble dont les éléments sont interdépendants
et dont l’émergence est intelligible dans le cadre de cet ensemble. La
réalité psychique qui caractérise ces ensembles est distincte de la réalité
psychique qui caractérise la vie de l’individu, en ce sens qu’elle ne se
produit que dans la situation de groupe, dans les échanges intersubjectifs
et transsubjectifs2 .
Un second temps commence avec la découverte et la reconnaissance
explicite de la pluralité des espacess et des temps de la réalité psychique
dans les groupes. Assurément, les psychanalystes de groupe de la
première génération n’ignoraient pas que le groupe est composé de sujets
singuliers, et que des liens se nouent entre ces sujets. Mais leur point

1. J’ai précisé plus haut que je ne pourrais qu’évoquer ces questions dans le cadre de cet
ouvrage.
2. J’exposerai au chapitre 6 les principaux traits qui caractérisent les théories des
pionniers.
L’ EXTENSION DES PRATIQUES ET DE LA THÉORIE 13

de vue (ou leur position méthodologique) les conduisait à centrer leur


attention exclusivement sur le groupe en tant qu’ensemble, avec une
adresse de l’interprétation au groupe, dans les termes du groupe, l’effet
subjectif se faisant par la bande et, j’ajoute, « de surcroît ».
La seconde génération de psychanalystes de groupe, à laquelle j’ap-
partiens, a été attentive à d’autres questions, notamment à celle du
sujet singulier dans le groupe. Je dois à Didier Anzieu d’avoir soutenu
ma recherche dans cette direction, dès le milieu des années 1960. Il a
formulé quelques propositions qui m’ont permis d’avancer dans cette
exploration. Il a avancé l’idée que le groupe est une topique « projetée »
(1966), c’est-à-dire que la topique de chaque sujet est projetée dans le
groupe. Toutefois, cette proposition n’implique pas pour lui de prendre
nécessairement en considération cette « topique » dans le groupe. Il en
va de la position d’Anzieu comme de celle de Bion lorsqu’il signale dans
les Recherches sur les petits groupes que les contributions anonymes des
individus forment la mentalité de groupe : cependant, l’espace du sujet
n’est la préoccupation centrale ni de l’un ni de l’autre. Lorsque Anzieu
fait du rêve le modèle à partir duquel nous pouvons comprendre comment
s’organisent les processus psychiques dans le groupe, il indique aussi ce
qui pousse les sujets à se mettre en groupe : la réalisation hallucinatoire
de certains de leurs désirs inconscients. Mais rien n’est dit, car ce n’était
pas le propos d’Anzieu, sur ce qui conduisait tel sujet à venir dans un
groupe et à y vivre une expérience singulière1 .

D ÉCOUVERTES ET PROBLÈMES
L’avènement de ce deuxième acte dans l’invention de la psychanalyse
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a posé et pose encore tous les problèmes qu’entraînent les extensions de


la psychanalyse, mais il les pose dans des conditions tout à fait nouvelles.

Découvertes
Cette nouveauté réside dans plusieurs traits. Avec ce deuxième acte,
il devient possible de penser la clinique dans un cadre méthodolo-
gique approprié l’idée freudienne de l’indissociabilité de la psychologie

1. Anzieu a soutenu le bien-fondé de l’extension de la psychanalyse hors la cure. J’aime


citer ce qu’il écrivait en 1975 : « Un travail de type psychanalytique a à se faire là où
surgit l’inconscient : debout, assis ou allongé ; individuellement, en groupe ou dans
une famille [...], partout où un sujet peut laisser parler ses angoisses et ses fantasmes à
quelqu’un supposé les entendre et apte à lui en rendre compte. »
14 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

individuelle et de la psychologie collective. Cette idée était déjà une


proposition capitale, encore fallait-il en préciser les modalités et les
processus à partir de la clinique.
Freud ne pensait pas seulement à cette indissociabilité : il établissait
une corrélation étroite, dès 1908, entre la morale sexuelle civilisée et
les maladies nerveuses de son temps. Il prolonge son interrogation sur
le plan épistémologique et métapsychologique en inventant le mythe
scientifique de l’origine de la société humaine, en faisant des alliances
symboliques structurantes le principe de l’instauration du processus
d’œdipification de la psyché. C’est en suivant un principe de ce type qu’il
suppose une étroite articulation entre la psyché individuelle et la psyché
de groupe (die Gruppenpsyche) ou l’âme des masses (die Massenseele).
Enfin, dans L’Avenir d’une Illusion (1927b) et dans Le Malaise dans la
culture (1929), il précise sa notion d’une source sociale de la souffrance
psychique (eine soziale Leidensquelle) au cœur de la crise du monde
moderne et il forme le concept de renoncement à la réalisation des buts
pulsionnels destructeurs, condition pour qu’advienne un travail de culture
et, de nouveau, un processus de symbolisation.
Répétons-le encore : ces vues prospectives fécondes sont le résultat
du travail de la pensée spéculative, imaginative. L’invention de nouvelles
approches pratiques et de nouveaux concepts propres à qualifier cette
articulation entre psyché, collectif, institution, société et culture nous
donne aujourd’hui la possibilité d’explorer avec d’autres méthodes et
d’autres concepts ce que j’ai appelé le malêtre de et dans nos sociétés
hypermodernes1.
Ce sont là des acquisitions importantes. Cependant, la découverte
la plus novatrice que cette extension a rendue possible est celle de la
coexistence de plusieurs espaces de réalité psychique inconsciente dans
les groupes (et dans toutes les configurations de liens). Alors que la
pratique de la cure se centre sur deux espaces psychiques, celui de
l’analyste et celui de l’analysant, et met les qualités du premier au
service de la mise au jour du second, le dispositif, le processus et la
visée de travail psychanalytique se modifient, dès lors que l’étendue de
la psyché concerne plusieurs sujets et plusieurs espaces psychiques de
structure, de contenus et de fonctionnement distincts. La connaissance
de leurs processus et de leurs formations est devenue une composante de
la psychanalyse dite alors « appliquée ».

1. R. Kaës (2012), Le Malêtre.


L’ EXTENSION DES PRATIQUES ET DE LA THÉORIE 15

Problèmes
Toutes les extensions de la pratique et des avancées théoriques – à
propos de la psychanalyse des enfants, des adolescents, de patients
souffrant de pathologies non névrotiques – ont entraîné des conséquences
épistémologiques, cliniques et méthodologiques importantes. Elles ont
bousculé les cadres de pensée établis, stabilisés. Chacune de ces exten-
sions a suscité des débats, des résistances, des réticences, des refus, des
exclusions, des interdits de penser1 .
Il s’agit désormais de penser autrement les espaces de réalité psy-
chique inconsciente, l’Inconscient lui-même, mais aussi les transforma-
tions théoriques, méthodologiques et techniques qu’il a été nécessaire
de mettre en œuvre. Ces conséquences se condensent dans ces trois
questions :
La première relance sous cet angle la nécessité de penser comment la
méthode psychanalytique, et plus exactement les différents dispositifs
de la méthode, rendent accessible, cadrent et limitent l’objet pratique et
théorique de la psychanalyse. En l’occurrence, il s’agit de comprendre
comment, en situation psychanalytique de groupe, s’agencent le champ
transféro-contre-transférentiel, les processus associatifs et l’interpréta-
tion.
La seconde question définit l’enjeu épistémologique de cette extension.
Dès lors que les conditions de la connaissance de l’Inconscient sont
établies dans d’autres dispositifs que celui de la cure type, nous ne
pouvons pas réduire la connaissance de l’Inconscient aux conditions
de sa manifestation dans la situation de la cure individuelle des adultes
névrosés. Que connaissons-nous alors de l’Inconscient et de ses effets ?
La troisième conséquence majeure de la prise en considération de ces
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questions est qu’elles entraînent une remise en travail des fondements


épistémologiques et méthodologiques de la psychanalyse : quelles sont
les incidences de cette connaissance sur ce qu’il convient alors de
désigner comme un projet de théorie générale de la psychanalyse ?

1. J’examinerai ces réticences et ces résistances au chapitre 3, dans le cadre plus large
des obstacles épistémologiques soulevés par ces extensions, et notamment par celles qui
constituent le deuxième acte de l’invention de la psychanalyse.
Chapitre 2

PROBLÈMES
ÉPISTÉMOLOGIQUES
DE L’EXTENSION
La question de l’Inconscient

LE QUESTIONNEMENT ÉPISTÉMOLOGIQUE
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Avant de se constituer comme une théorie critique de la connaissance


qui étudie ce qui est rationnellement connaissable par la pensée et
l’affectivité humaine, d’une manière générale et dans une discipline
particulière, l’épistémologie dans ses sources premières se forme chez
l’enfant chercheur que Freud, M. Klein, D.W. Winnicott ont décrit. Elle
est portée par sa pulsion d’investigation1, par sa curiosité sexuelle, par
ses fantasmes. Ce qu’il cherche est une re-cherche de ce qu’il a entrevu,
pressenti, refoulé : c’est ce qui le met en quête de ce qu’il ne peut
supporter d’ignorer et qu’en même temps il se défend de connaître.

1. Sur la Forschungtrieb que décrit Freud en 1910, cf. son étude sur Léonard de Vinci ;
voir aussi l’ouvrage de R. Dorey (1988) sur le désir de savoir et en particulier le chapitre
sur Freud et Léonard, et P. Aulagnier (1967) sur le désir de savoir dans ses rapports à la
transgression.
18 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

Les constructions épistémologiques savantes ont toutes ces ancrages


dans la pulsion épistémophilique. L’ana-lyse fait monter les construc-
tions jusqu’à leur source : « Se grouper ? » “Gropuler”, me disait un
jour un analysant. Cette source irrigue aussi bien la découverte que les
obstacles qui l’obscurcissent. C’est dans un remaniement en après-coup,
qu’elles se reformulent en curiosité habile sous l’effet des exigences de
la réalité, de la pensée secondarisée, des échanges symboliques. Elles y
trouvent l’énergie pour lier et délier les connaissances, et pour réaliser
ce dépassement il faut quelques renoncements et laisser travailler une
certaine destruction1 .
L’épistémologie a pour tâche essentielle de questionner et de chercher
une réponse à cette nécessité de la raison connaissante : comment
connaissons-nous ce que nous connaissons, par quelle méthode, c’est-
à-dire par quelle modalité d’accès à notre objet de connaissance le
connaissons-nous, et par quelle activité de l’esprit ? Le travail épisté-
mologique consiste aussi à penser ce que nous ne connaissons pas :
ce questionnement porte sur ce que chaque champ de la connaissance
produit comme reste à connaître, dans le moment même où elle définit
son objet et sa méthode.
Je voudrais m’arrêter sur ce reste à connaître que je viens d’évoquer :
quel est son devenir et comment le traitons-nous ? L’extension de la
psychanalyse, ce qui la motive et les questions qu’elle suscite sont
en étroite relation avec ce « reste ». Le premier acte fondateur de la
psychanalyse l’a entraîné ipso facto. En pratiquant une découpe de
leur objet théorique parmi tous ceux qui peuvent en principe constituer
l’espace où l’Inconscient produit ses effets et se manifeste, en mettant en
œuvre la méthode appropriée aux buts de la psychanalyse appliquée au
sujet singulier, les psychanalystes « de divan » ont laissé et laissent dans
les marges de la situation psychanalytique qu’ils instituent un « reste
à connaître »2 . Toutefois, nous devons remarquer que les contours et

1. Comme dans tout travail de création. Cf. D. Anzieu, Créer Détruire (1996), et aussi
P. Tal-Coat : « il s’agit de détruire toute connaissance a priori et de faire des expériences
personnelles qui, seules, comptent ».
2. Cette question est distincte d’une autre question mais associée à elle : celle du non-
savoir dans son rapport au processus de la connaissance. Lors d’un colloque organisé avec
C. Neri à l’Université de Catania et sous l’égide de l’Institut italien de psychanalyse de
groupe (12-13 septembre 2008), nous avons soumis à ce questionnement l’épistémologie
de nos objets de connaissance, les concepts et les modèles que nous utilisons. J’y exposai
la proposition que les objets de connaissance, les concepts et les modèles que nous
construisons dans le champ de la psychanalyse de groupe laissent eux aussi en creux
ou dans l’ombre un autre espace épistémique qui provisoirement est fait de non-savoir.
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 19

contenus de ces « restes à connaître » ont été esquissés, d’abord par la


voie de la spéculation, comme de nouveaux espaces à explorer. Il en a
été longtemps ainsi chez Freud et chez nombre de ses contemporains,
dans les œuvres qui relèvent de ce que l’on nomme généralement les
applications de la psychanalyse1. Lorsqu’elle est ainsi posée, la question
du reste à connaître programme un autre espace de recherche, à venir, à
découvrir ou à construire.

E XTENSION,
TRANSFORMATION DU CHAMP
ÉPISTÉMOLOGIQUE ET CHANGEMENT DE PARADIGME
Le questionnement épistémologique est permanent dans toutes les
disciplines de la connaissance. Toute théorie générale repose sur des
radicaux épistémologiques relativement stables qui ensemble forment
son socle paradigmatique. Il se produit toutefois des différenciations
dans le champ de la théorie, sous l’effet des applications spécifiques
et des hypothèses nouvelles qui en sont issues. Des théories locales et
des méthodes spécifiques voient le jour, et demeurent congruentes avec
les radicaux fondamentaux du champ épistémologique, mais il arrive
qu’elles entraînent une reformulation partielle des énoncés de base. Toute
la question est de savoir si et à partir de quel moment les transformations
locales affectent l’ensemble de la théorie et les énoncés de base sur
lesquelles elle repose.
Le questionnement épistémologique devient impératif chaque fois
que se produit une extension du domaine des objets pratiques et théo-
riques d’une discipline, lorsque surviennent des ruptures théoriques et
des changements de dispositif, lorsque se produit un changement de
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

paradigme2 . Ce sont des moments qui ouvrent de nouveaux champs de

C’est sur ce fond de négativité, dans ce jeu de complémentarité entre le savoir positif et
le non-savoir, que les concepts et les modèles ont une valeur relative.
1. Sur la psychanalyse appliquée et l’application de la psychanalyse, cf. supra, chapitre
1, pp. 5-7.
2. Le concept de paradigme (Th. Kuhn, 1962) est un outil épistémologique important.
Frappé par le nombre et l’ampleur des divergences qui opposent les spécialistes des
sciences sociales autant que ceux de la nature au sujet des méthodes et des problèmes
scientifiques légitimes, il découvre l’origine de leurs différends dans le rôle joué par les
paradigmes. Il nomme ainsi « les découvertes scientifiques universellement reconnues
qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types
et des solutions » (trad. fr. 1972, p. 10). Le paradigme est une conception théorique
dominante qui fait l’objet d’un consensus relativement ferme dans une communauté
20 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

la connaissance. Cette démarche est donc à la fois structurante, critique


et, comme l’a souligné G. Canguilhem après G. Bachelard1 , historique.
La psychanalyse n’échappe pas à ce questionnement épistémologique.
Elle l’a engagé dans certaines phases de son histoire, lorsqu’elle a été
confrontée à des extensions et à des transformations majeures. Elle l’a
évité dans d’autres circonstances, ou bien encore elle l’a refusé. La méta-
psychologie de l’appareil psychique individuel a pris valeur de théorie
générale de référence. Introduire un autre type de situation psychanaly-
tique a pour effet de reformuler le rapport entre la théorie générale, qui
contient les radicaux, et les théories d’application régionales ou locales.
On doit alors se demander si un paradigme méthodologique nouveau et
les explorations qu’il rend possibles affectent ou n’affectent pas les énon-
cés constitutifs de son radical épistémologique ; autrement dit, s’il s’agit
d’une rupture de paradigme ou d’une transformation dans le paradigme.

LA QUESTION CENTRALE EST CELLE DE L’I NCONSCIENT


Affirmer que le problème majeur auquel nous sommes confrontés est
d’ordre épistémologique signifie que nous supposons que l’objet propre
de la psychanalyse, ses buts, sa méthode et ses pratiques spécifiques sont
pensables rationnellement.
L’objet théorique propre à la psychanalyse s’est construit, pour l’essen-
tiel, avec la méthode psychanalytique sur le paradigme de l’Inconscient,
ou réalité psychique inconsciente2, comme structure et comme qualité de
la vie psychique individuelle. Cette réalité psychique inconsciente fondée
sur l’Inconscient psychosexuel prime sur les autres niveaux préconscients
et conscients de la réalité psychique : elle les structure et les organise.
L’Interprétation du rêve en donne une voie d’accès et une première et

donnée : il lui fournit la représentation de son objet de connaissance et des types


d’explication qui s’y rapportent. Il fonctionne comme une référence et confère un
sentiment de certitude à ceux qui s’y rallient. Kuhn montre que la connaissance
(scientifique) s’est développée à travers des changements souvent inattendus dans ses
hypothèses et dans ses interprétations des faits et quelquefois de son objet. Il décrit dans
son ouvrage la « structure des révolutions scientifiques », c’est-à-dire l’apparition de
nouveaux paradigmes.
1. G. Bachelard (1934), Le nouvel esprit scientifique. Voir aussi D. Lecourt (2002),
L’épistémologie historique de Gaston Bachelard et G. Canguilhem (1980), Idéologie et
rationalité dans l’histoire des sciences.
2. La question de la réalité psychique inconsciente et de ses modalités dans les trois
espaces psychiques sera traitée en détail aux chapitres 6 et 7.
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 21

décisive exploration de ses processus. Le rêve devient le modèle du


dispositif de la cure ; son étude établit comment l’accès à ces processus
doit se soumettre à deux conditions qui découlent de leur nature : la
résistance et le transfert.
Ce n’est donc pas l’individu, le couple, la famille ou le groupe et
les institutions qui sont les objets théoriques de la psychanalyse ; ils
sont seulement les lieux d’émergence de l’Inconscient et de ses effets
de subjectivité. Tous ces lieux qualifient et spécifient les processus et
les formations dont il est constitué : chacun d’entre eux en dévoile
des dimensions que les autres lieux ne contiennent pas, mais dont ils
reçoivent les effets tout en émettant vers eux leurs propres actions.
La question du sujet (en tant que sujet de l’Inconscient) et celle de
l’intersubjectivité (en tant que formation et processus de l’Inconscient
entre sujets) sont à penser selon cette priorité.
Toutefois, et c’est là une des questions majeures que soulève l’ex-
tension dont nous nous occupons, il nous faut nous demander si l’In-
conscient est seulement d’origine psychosexuelle ou s’il est aussi et
conjointement fondé dans l’intersubjectivité (ce qui n’équivaut pas à la
catégorie du social).

DE PLUSIEURS DÉFINITIONS DE LA PSYCHANALYSE

Tout au long de son œuvre, Freud a donné différentes définitions de


la psychanalyse, notamment en 1904, dans La méthode psychanalytique
de Freud, en 1913 dans la Correspondance avec Lou Andreas-Salomé,
en 1923 dans l’article princeps « Psychoanalyse », en 1924 dans le
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Court Abrégé de Psychanalyse et en 1926 dans La Question de l’analyse


profane.

La psychanalyse, 1923

La définition de la psychanalyse renvoie régulièrement à celle qu’en


donne Freud en 1923 dans son article « Psychanalyse ». Il écrit :

« La psychanalyse est : une méthode d’investigation de phénomènes


psychiques qui autrement seraient à peine accessibles ; une méthode de
traitement de troubles psychiques qui se fonde sur cette investigation ;
et une façon d’envisager la vie psychique acquise par ces moyens et
qui progressivement constitue une discipline scientifique nouvelle » (GW,
XIII, pp. 211-233).
22 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

Cette définition mérite d’être commentée : elle établit et articule


l’objet pratique (le traitement) et l’objet théorique (la connaissance) de
la psychanalyse. Par deux fois, Freud définit la psychanalyse comme une
méthode de recherche, d’investigation et de traitement. Ce n’est qu’en
troisième lieu qu’elle est définie comme un ensemble de points de vue,
une façon d’envisager (eine Einsicht, écrit Freud1 ) la vie psychique.
L’articulation de la recherche et de la clinique, la subordination de la
théorie à la méthode sont des propositions centrales de l’épistémologie
freudienne : c’est sur elles que nous pouvons fonder un débat sur sa
rationalité. Elles sont tout aussi importantes pour notre propos, car
la construction d’une métapsychologie capable de rendre compte de
l’extension de la psychanalyse aux ensembles plurisubjectifs repose sur
ces bases épistémologiques.
Revenons à ce qui a constitué la tâche fondatrice et fondamentale
de la psychanalyse : elle a été d’établir les conditions nécessaires pour
connaître, traiter et penser la réalité psychique inconsciente dans les
limites d’un appareil psychique individuel. Elle a pu ainsi reconnaître
l’existence d’un déterminisme psychique autonome : ce sont des faits
psychiques qui sont la cause d’autres faits psychiques, mais les uns
peuvent être inconscients, alors que les seconds peuvent n’être que
manifestes. Elle a exploré puis établi les lois de composition et les
systèmes d’un appareil psychique, les processus et les formations qui
les spécifient. Elle en a considéré les effets pour traiter, selon une
méthodologie congruente avec l’hypothèse de l’Inconscient, les troubles
psychiques profonds d’origine psychogène chez un sujet considéré
dans la singularité de son histoire et de sa structure. La méthode de
la psychanalyse ouvre ainsi en ses différents dispositifs l’accès à la
connaissance de l’Inconscient.
Toutefois l’Inconscient déborde la connaissance que la méthode
autorise. Pour Freud et pour les membres du premier cercle des psy-
chanalystes de lui, la psychanalyse était beaucoup plus qu’une psycho-
pathologie et une méthode thérapeutique. Elle avait pour vocation de
s’occuper non seulement de l’homme malade, mais aussi de ses créations,
de ses institutions, de ses religions. Outre qu’elle s’établissait ainsi
profondément sur des sources non médicales, la théorie psychanalytique

1. Je souligne ce terme parce qu’il signale l’implication du sujet dans sa conception de


la vie psychique.
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 23

a toujours été nourrie pour une part importante par la spéculation1 , la


fiction scientifique, le travail de l’imagination.
C’est sur ce reste à connaître que s’inaugurent de nouveaux champs
d’investigation et que se forment des dispositifs dérivés de la situation
paradigmatique de la cure : il devient alors possible de traiter d’autres
maladies de l’âme et de soumettre les hypothèses anticipatrices à
l’épreuve d’une nouvelle clinique. C’est ce qu’introduit le texte de 1926
sur La question de l’analyse profane.

La spécificité de la psychanalyse :
à propos de « La question de l’analyse laïque » (1926)
Au-delà d’une prise de position de Freud en faveur des psychanalystes
non médecins, il faut voir dans ce texte – comme J.-B. Pontalis l’a bien
montré en 1985 – une une nouvelle définition de la psychanalyse. Au-delà
des circonstances qui ont présidé à la rédaction de ce texte, pour Freud
la question de l’analyse profane est la question de l’analyse elle-même,
son enjeu essentiel.
En effet, d’autres circonstances2 vont conduire Freud à prendre des
mesures en réponse à ces demandes, mais au-delà de celles-ci, c’est
tout le mouvement des idées psychanalytiques qui se trouve infléchi
par l’exigence de satisfaire aux normes de la respectabilité scientifique.
Il ne s’agit pas d’intégrer la psychanalyse à des disciplines supposées
voisines : la biologie, l’éthologie, la psychologie cognitive. Il s’agit
surtout d’énoncer une fois encore ce qui constitue la psychanalyse, ce
qui lui assure sa spécificité comme théorie, comme méthode et comme
pratique. Sa spécificité est fondée sur celle de son objet ; ce qu’il lui
faut d’abord établir, c’est l’autonomie, l’irréductible nouveauté de la
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psychanalyse : il s’agit de défendre l’analyse contre toute tentative

1. Dans son ouvrage sur Freud et la question des origines (2008), L. Balestrière note
que la spéculation définit un rapport spécifique de Freud à la théorie : la spéculation
semble indiquer le moment où Freud se permet de ramasser sa « théorisation flottante »
en se laissant porter par celle-ci, sur le mode des associations libres ; où il se permet de
« fantasmer métapsychologiquement », selon le mot de L’analyse avec fin et l’analyse
sans fin.
2. La circonstance qui provoque cet écrit de Freud est la suivante : en 1926, Théodore
Reik, membre de la Société Psychanalytique de Vienne, est l’objet d’une plainte pénale
pour exercice illégal de la médecine ; Freud entreprend de rédiger son opuscule quand
s’engage l’instruction du procès. Il s’agit de cadrer les rapports de la psychanalyse
viennoise avec celle qui se développe aux États-Unis, où les psychanalystes réclament
une réglementation pour que la psychanalyse se distingue des « thérapies, sectes et
fausses sciences toujours prêtes à proliférer sur le sol américain » (Pontalis, op. cit.).
24 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

d’annexion d’où qu’elle vienne, des médecins, des pédagogues, des


pasteurs d’âmes, des philosophes ou des politiques. C’est pourquoi Freud
définira la psychanalyse à travers son histoire et par sa visée laïque,
profane. Elle n’est soumise à aucun des discours religieux ou sacrés en
vigueur ; elle ne prétend se substituer à aucun d’entre eux et la science
médicale fait partie du lot. Cette science, Freud la respecte, mais à chacun
son institution parce qu’à chacune son domaine. Freud va donc mettre
en question les prétentions abusives de la médecine à l’endroit de la
psychanalyse. Il écrit :

« En effet, nous n’estimons pas du tout souhaitable que la psychanalyse


soit absorbée par la médecine, et trouve sa sédimentation ultime dans un
traité de psychiatrie, au chapitre thérapeutique, à côté de procédés tels que
la suggestion hypnotique, l’autosuggestion, la persuasion qui, puisées aux
sources de notre ignorance, doivent leurs effets à court terme à l’inertie
et à la lâcheté des masses. Elle mérite un meilleur sort et j’espère qu’elle
l’aura » (La question de l’analyse profane, op. cit., GW XIV, p. 283, trad.
fr. p. 136).

Il s’agit de marquer, en faisant aussi bien appel à la théorie qu’à la


psychopathologie, que la psychanalyse fraie sa propre voie, une voie
distante de celle qu’ont tracée la médecine et la psychiatrie. Habilement,
il soutient et montre que la préoccupation thérapeutique n’est nullement
absente de la psychanalyse, il la revendique tout au long de son argumen-
tation : l’analyse y est présentée comme le traitement par excellence des
affections psychiques, et particulièrement des névroses.
Mais l’argumentation de Freud a une autre visée : affirmer l’absolue
spécificité de la psychanalyse et refuser d’en faire une des spécialisations
d’une science déjà constituée – telle telle la médecine –, assurer sa
transmission par des voies extra-universitaires au risque fort de la fermer
sur elle-même. Un risque que Freud déjoue : lorsqu’il esquisse le projet
d’un institut idéal de psychanalyse, il lui assigne une visée plus large, il
convoque toutes sortes de disciplines, entre autres la mythologie, l’étude
des religions, des civilisations, de la littérature, la biologie. On retrouve
ici son souci de mesurer la psychanalyse à autre chose qu’elle-même,
de la confronter à ce qui lui est étranger afin qu’elle découvre sa propre
étrangeté, qu’elle soit pour elle-même – si l’on peut dire – un corps
étranger. Tout analyste est ainsi profane, en ceci qu’il ne peut jamais
s’identifier à un savoir, ni le sacraliser, le savoir analytique ne faisant pas
exception à cette exigence.
Le texte de 1926 nous ramène fort opportunément à la situation
actuelle de la psychanalyse. Il nous convie à penser que ses enjeux sont
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 25

à la fois épistémologiques et institutionnels, que la découpe pratique et


théorique de l’objet de la psychanalyse ne peut pas se rendre entièrement
indépendante des conditions historiques, sociales et culturelles dans
lesquelles cet objet se construit. L’invention de la psychanalyse, le débat
sur l’Inconscient, sont pour une part déterminés par ce contexte, par
des formes et des lieux d’émergence et d’entendement de la souffrance
psychique, par le « malaise dans la culture » et par ses manifestations spé-
cifiques, par les propositions mises en œuvre pour en soulager quelques
effets. Pour une autre part, ce débat est déterminé par l’incessante
recherche d’invariants fondamentaux.
Les deux textes de 1923 et 1926 affirment le vertex qui organise la
spécificité de la théorie et de la méthode psychanalytiques : la réalité
intrapsychique est structurée par le conflit psychosexuel inconscient. Il
n’est pas possible de lui en substituer un autre. Cependant, le dévelop-
pement de la psychanalyse s’est progressivement caractérisé par la prise
en considération d’un ensemble complexe et hétérogène de dimensions
exogènes à la réalité psychique et qui l’affectent, tout comme en est
affectée la psychanalyse elle-même. Ces réalités – biologiques, langa-
gières, intersubjectives, sociales, culturelles – sont reprises, travaillées et
réélaborées dans l’espace intrapsychique, sous l’effet de l’exigence de
travail psychique qu’imposent à la psyché ses liaisons avec ces ordres de
réalité exogènes. Il restera à comprendre comment.

S AVOIRDE L’I NCONSCIENT


ET SAVOIR SUR L’I NCONSCIENT
Le débat sur l’extension des pratiques psychanalytiques et du champ
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

de ses objets théoriques devrait intégrer la distinction jadis effectuée par


Th. Reik et reprise par O. Mannoni (1980) lorsqu’il a distingué le savoir
de l’Inconscient et le savoir sur l’Inconscient.
Le savoir de l’Inconscient est invariablement fondé sur l’expérience
que seule l’expérience de la cure psychanalytique peut constituer. Pré-
cisons : l’expérience de la psychanalyse est avant tout l’expérience de
l’Inconscient et de ses effets de subjectivité dans un dispositif tel qu’un
psychanalyste puisse en garantir les avènements, les entendre et les
interpréter. Le dispositif princeps et paradigmatique de cette expérience
est celui de la cure, soit la cure dite « individuelle ». Mais alors quelle
cure, et avec quel analyste et pour quel analysant, et dans le métacadre
de quelle institution psychanalytique ? On considérera ici que le savoir
de l’Inconscient est bien l’enjeu de l’expérience psychanalytique, et
26 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

que les conditions de cette expérience sont contingentes. En outre, si


l’on admet, en suivant Freud en cela, que le dispositif de la cure est
l’une des applications de la psychanalyse, et qu’effectivement d’autres
dispositifs existent dans ce but, à quel type d’expérience de l’Inconscient
et d’effets de subjectivité ces dispositifs de la psychanalyse ouvrent-ils
l’accès ? Autre formulation de la même question : si la psychanalyse
peut aujourd’hui encore se définir comme une méthode d’accès à des
formations et à des processus de l’Inconscient « inaccessibles autrement »
(Freud, 1923), quelles expériences de l’Inconscient sont accessibles selon
ces diverses « applications » de la psychanalyse ?
Le savoir sur l’Inconscient est quant à lui le résultat de l’élaboration
de cette expérience par la pensée conceptuelle et par la pensée critique.
Ce second type de savoir est donc un effet d’après-coup. C’est aussi un
travail du Moi. C’est enfin un travail qui repose sur un examen critique
des conditions dans lesquelles cette connaissance est possible. C’est donc
une construction épistémologique, qui s’inscrit dans ce que M. Foucault
a décrit comme une épistémè. La tâche de l’épistémologie est de rendre
compte par ses modèles de l’intelligibilité rationnelle de son objet.
Cette distinction entre savoir de l’Inconscient et savoir sur l’Incons-
cient est dans la continuité de la position de Freud lorsque, dans la
« Postface » à La question de l’analyse profane (1927a), il affirme que
la psychanalyse se constitue et se développe sur un double rapport à la
cure et à la recherche. Il écrit :

« Il y a eu en psychanalyse, dès le début, une conjonction entre guérir et


chercher, la connaissance amenait le succès, on ne pouvait pas traiter sans
apprendre quelque chose de nouveau, on n’acquérait aucun éclaircissement
sans faire l’expérience de son action bienfaisante. Notre procédé analy-
tique est le seul dans lequel cette précieuse rencontre se trouve garantie »
(GW XIV, p. 294 ; OCF, XVIII, p. 85)1 .

T HÉORIE , THÉORISATION ET THÉORISATION FLOTTANTE


DE L’ ANALYSTE EN SÉANCE
Il est utile de distinguer les processus de la théorie et ceux de la
théorisation. La théorie est un ensemble d’énoncés formant un corpus
de connaissances qui se sont établies de manière consensuelle par les
praticiens d’une discipline pour se rendre compte à eux-mêmes de leur

1. Sur les rapports de l’Inconscient, de la science et de la scientificité, on peut lire


R. Dorey, C. Castoriadis et al. (1991), L’Inconscient et la science.
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 27

objet de connaissance et de la connaissance de leur objet. Ce corpus est


un élément d’identification, au sens d’un repère identificatoire, pour les
membres d’une institution. Il est une référence commune et partagée par
eux pour former un « corps institutionnel » suffisamment unifié et stable.
Le corpus se transmet et assure la continuité du corps institutionnel à
travers les générations. La théorie comporte de ce fait des dimensions
structurantes, narcissiques, surmoïques et idéalisantes, elle accomplit
aussi des fonctions qui relèvent de la Weltanschauung et de la position
idéologique. Sous cet aspect, elle exerce des contraintes sur la pensée de
l’innovation.
Le processus de théorisation désigne le travail de pensée mis en
œuvre pour construire une théorie. Il désigne aussi le processus de
pensée d’un praticien qui se donne à lui-même une représentation des
processus dans lesquels il est inclus en rapport avec l’objet de sa pratique
et de sa connaissance. La théorisation est éminemment personnelle
et elle entretient des rapports d’appui, de conflit, de continuité et de
conformité avec la théorie de référence1 . On peut s’attendre à un écart
entre le processus de théorisation et la théorie, condition préalable de ce
processus.
Le travail de la théorisation suppose un appui sur la théorie, mais il
ne peut s’accomplir que si le sujet théorisant se dégage de l’emprise
exercée par le surmoi théorique et les formations persécutoires liées à
l’idéalisation de la théorie. D’un autre côté, la construction de la théorie
est en appui sur la subjectivité et infiltrée par les processus primaires et
des formations inconscientes, comme des fantasmes.
On pourrait dire en schématisant que le travail de la théorisation oscille
entre deux pôles, celui de l’entière dépendance à la subjectivité du sujet
théorisant et celui de l’entière dépendance à la théorie : dans ces deux
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

dérives extrêmes, la connaissance s’annihile au contact de l’expérience


singulière de l’objet. De la même manière, la théorie demeure ouverte
aux données de l’expérience, c’est-à-dire à ce qui la « surprend » dans
ses lacunes ou dans ses impasses, ou bien elle se ferme sur elle-même et
à son propre objet, à ses propres énoncés inamovibles. Théorisation et
théorie oscillent ainsi entre un pôle narcissique et un pôle objectal.

1. La notion de théorisation flottante de l’analyste en séance, proposée par P. Aulagnier,


sera développée au chapitre 11.
28 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

L ESVOIES DE LA CONSTRUCTION DE LA PRATIQUE ,


DE LA MÉTHODE ET DE LA THÉORIE PSYCHANALYTIQUES
La psychanalyse s’est construite, s’est développée et se maintient en
vie selon trois principales voies.
La première est une voie interne, centrée sur l’élaboration du pro-
cessus analytique, à partir de l’expérience de la cure et de l’écoute de
l’analysant, des mouvements contretransférentiels de l’analyste et de
« l’écoute de l’écoute » de l’analyste dans les situations de contrôle
et de supervision. La psychanalyse s’est construite en approfondis-
sant et en restructurant progressivement le cadre de la pratique et les
représentations conceptuelles et théoriques dont les psychanalystes ont
besoin pour accomplir leur tâche et pour transmettre la connaissance
de l’Inconscient qu’ils en avaient acquise. Une autre voie interne s’est
ouverte à partir des transformations de la pratique psychanalytique qui se
sont produites sous l’effet de l’extension des traitements à de nouveaux
analysants et des avancées théoriques et/ou spéculatives imposées par
la confrontation à de nouvelles pathologies. Les premiers dispositifs
dérivés de la psychanalyse appliquée ont été la psychanalyse des enfants,
celle des personnes exposées à des traumatismes actuels, puis celle
des personnes borderline et psychotiques. Ces extensions impliquent
des changements de dispositif et des aménagements du cadre. Elles
prennent en considération l’organisation et les désorganisations de l’es-
pace intrapsychique. Elles incluent des hypothèses spéculatives, comme
l’hypothèse de la pulsion de mort.
Une seconde voie, externe, de construction de la psychanalyse étend
l’application des données issues de son modèle princeps, celui de la cure
de personnes névrosées, pour en vérifier la validité ou pour ouvrir de
nouveaux espaces à la recherche psychanalytique dans des domaines
tels que l’histoire, l’ethnologie, la linguistique, la religion, l’art et la
littérature. Totem et Tabou, Psychanalyse des masses et analyse du Moi,
L’Avenir d’une illusion, Le Malaise dans la culture, L’Homme Moïse et
la religion monothéiste en sont des exemples chez Freud et les travaux
de K. Abraham, Th. Reik, S. Ferenczi, en apportent d’autres. C’est par
ce commerce avec ce qui lui est extérieur que la psychanalyse affirme,
étend et affermit son domaine propre en même temps qu’elle apporte à
ces disciplines un éclairage nouveau1.

1. S. Moscovici (1961) a proposé le concept de « processus de naturalisation » dans


une discipline pour définir l’emploi des concepts empruntés à une autre discipline. Un
exemple, proche de notre propos, d’acculturation d’un concept dans la psychanalyse
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 29

Une troisième voie est celle des constructions spéculatives qui se


mettent en place dans les deux voies précédentes : j’ai nommé la
pulsion de mort, mais il faut aussi considérer sous cet angle le mythe
« scientifique » de la horde primitive et les notions de psyché de groupe
et d’âme des masses. Cette voie est empruntée par toutes les disciplines
lorsqu’elles mettent en travail l’imagination et adoptent une démarche
probabiliste pour supposer une réponse à une question actuellement
inaccessible par une démarche qui soit en mesure de la valider. La
spéculation heuristique est une partie intégrante du travail des hypothèses.
Elle fait la part du reste à connaître.
Je l’ai déjà mentionné, et il faut y revenir plus d’une fois : les
extensions ont rendu nécessaire un questionnement sur ce qui pouvait
changer et sur ce qui ne pouvait (ou ne devait) pas changer dans les
fondements de la psychanalyse. Ce questionnement implique que certains
de ces fondements ont été revisités et reformulés. Cette implication
est au centre de notre problématique. Outre le fait qu’elle rencontre
une pluralité de références basiques dans la conception même de ce
qui fonde la psychanalyse, pluralité dont témoignent à la fois l’exis-
tence de différentes Écoles issues pour la plupart de scissions qui
laissent ainsi irrésolue la notion conflictuelle de plusieurs fondements
possibles de la psychanalyse, chacune de ces références et chacune de
ces écoles – on pourrait dire chacune des cultures psychanalytiques – vit
de manière singulière ces extensions et les traite différemment, selon
que la psychanalyse est, par exemple, américaine du Nord ou du Sud,
européenne, anglo-saxonne ou latine : en témoigne, entre autres débats
significatifs, la question de la psychanalyse des enfants. D’une manière
plus fondamentale, le problème central de l’extension du champ des
objets théoriques de la psychanalyse porte sur la question de ses limites
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

et de ses frontières connues et jusqu’alors inconnues.


La psychanalyse des ensembles plurisubjectifs pose de nouveau ces
questions, et d’une manière plus radicale que lors du premier acte
de fondation de la psychanalyse, car désormais il est insuffisant de
limiter la connaissance de l’Inconscient aux conditions de son émergence
dans la situation de la cure individuelle des adultes névrosés. Et si les
conditions de la connaissance de l’Inconscient sont établies dans d’autres
dispositifs que celui de la cure type, ce que nous connaissons alors de
l’Inconscient et de ses effets engage, comme une des conséquences de
cette connaissance, un projet de théorie générale de la psychanalyse.

est celui de champ, emprunté à la physique, ou encore celui du psychodrame morénien


transformé dans la pratique psychanalytique de cette méthode.
30 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

Ce chantier est difficile, complexe, multidimensionnel. Et aux pro-


blèmes que je viens d’évoquer s’ajoute celui de la compatibilité entre les
théories psychanalytiques1.

C OMPLEXITÉ DU PROBLÈME ÉPISTÉMOLOGIQUE


POSÉ PAR L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE
AUX ENSEMBLES PLURIPSYCHIQUES
Il ne va pas de soi de pratiquer un travail psychanalytique dans des
dispositifs de groupe sans porter l’interrogation sur les conditions et les
effets de la connaissance de l’Inconscient qui soutiennent ce travail et ses
dispositifs. Mon propos dans ce chapitre a été d’exposer et d’interroger
quelques conséquences épistémologiques que suscite l’extension de la
psychanalyse à des pratiques de travail psychanalytique fondées sur
des dispositifs qui réunissent plusieurs sujets avec un ou plusieurs
psychanalystes.

Reste à connaître

Groupe

Sujet Lien
inters Sujet

Figure 2.1. Sujets, lien, groupe dans un champ de trois espaces psychiques

La particularité de cette extension de la psychanalyse, je l’ai souligné,


est qu’elle pose une question sur l’étendue des espaces de réalité

1. C’est un problème épistémologique de portée générale, comme l’a souligné Hélène


Tessier (2014) dans sa communication au Colloque Où va la psychanalyse ? « La psycha-
nalyse, écrit-elle, est maintenant diversifiée au point où il est difficile de soutenir que les
concepts d’inconscient, de pulsion, de sexualité et même de psychanalyse renvoient à une
réalité commune [...]. L’illusion que l’on cultive dans les milieux psychanalytiques sur
l’existence d’un langage commun, dans lequel les définitions les plus diverses pourraient
coexister alors qu’elles décrivent des réalités qui s’opposent, constitue en ce moment un
obstacle majeur aux contributions possibles de la psychanalyse dans le champ clinique
et dans le champ social. Cette fausse façade empêche en effet toute véritable critique
épistémologique de la psychanalyse. » Donc, s’il n’y a pas de consensus, plusieurs
paradigmes ? plusieurs approches de l’Inconscient ?
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 31

psychique inconsciente et sur leurs relations. De là procède sa complexité.


Comparée aux autres types d’extensions qui se sont produites au sein
de la psychanalyse appliquée à la cure individuelle, sa singularité est
de mettre en relation des espaces psychiques hétérogènes soumis à des
logiques différentes, celui des ensembles plurisubjectifs que constituent
les groupements humains et l’espace spécifique de l’organisation intra-
psychique. Sa démarche est complexe dans la mesure où elle impose à la
fois de qualifier ces espaces de réalité psychique inconscientes, de trouver
les passages qui les lient l’un à l’autre, tout en maintenant l’exigence de
situer les points d’accord et de différence avec le corpus théorique de la
psychanalyse, tel qu’il a été constitué à partir de la situation de la cure
individuelle1 .
Elle situe son centre sur les connexions, les interfaces, les conjonctions,
et en conséquence sur ce qui se crée dans ces espaces intermédiaires. Les
changements se produisent dans ces marges qui à la fois séparent et
conjoignent des espaces dont les limites et les frontières sont mouvantes,
que la rencontre avec l’inconnu, le danger, l’énigmatique peut fermer
ou au contraire ouvrir à de nouvelles expériences : à la pensée de ces
expériences. C’est donc vers une épistémologie de ces espaces que nous
sommes conviés à diriger nos efforts. Dans ce projet, la référence à la
spéculation freudienne est un repère fondateur, dès lors qu’il dissout les
frontières rigides entre l’« individu » et le groupe, et la conception de
l’espace transitionnel proposée par Winnicott un modèle novateur2.
La complexité tient également au fait que le problème épistémologique
que nous avons à élaborer conjoint plusieurs dimensions cliniques,
méthodologiques, théorétiques et institutionnelles. Cette approche com-
plexe revêt nécessairement un caractère critique vis-à-vis d’un corpus
théorique dont les propositions s’établissent sur une base pratique
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différente de celle de la cure.

1. Les praticiens du groupe, de la famille et du couple font l’expérience d’une étrange


familiarité dont le ressort se situe dans cette écoute complexe, multiple, surprenante par
cette nécessaire troisième oreille sollicitée par la clinique des situations pluripsychiques.
Ils sont confrontés à la difficulté que constitue cette pluralité intriquée des espaces
psychiques, des niveaux et des organisations des discours et des transferts, dans lesquelles
prévalent des processus et des formations psychiques archaïques, mettant à rude épreuve
les processus de liaison et de contenance chez l’analyste, le laissant souvent désemparé
et sans recours efficace aux repères théoriques.
2. Ce sont les travaux de Freud et de Winnicott qui ont constitué les bases de mes
recherches sur la catégorie de l’intermédiaire (1983, 1985c, 2002c) et sur la transitionalité
et l’analyse transitionnelle (1979, 1987).
32 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

Au terme de ce chapitre, plusieurs questions restent en suspens.


Avant d’exposer la nécessité et la consistance de la métapsychologie
de troisième type qu’impose cette extension spécifique du domaine des
objets et des pratiques de la psychanalyse, il nous faut : qualifier ce que
nous entendons par réalité psychique inconsciente et sa déclinaison dans
les trois espaces que nous pensons avoir identifiés ; exposer le modèle
d’ensemble que nous avons construit pour en rendre compte ; définir les
conditions méthodologiques qui ont rendu possible la connaissance de et
sur l’Inconscient dans ces espaces.
Chapitre 3

PROBLÈMES
ÉPISTÉMOLOGIQUES
DE L’EXTENSION
Obstacles et résistances

O BSTACLES ÉPISTÉMOLOGIQUES ET RÉSISTANCES .


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PARTIR DE G. B ACHELARD
Il faut revenir à Bachelard et repartir de lui : il a inspiré plusieurs
penseurs de l’épistémologie, de Th. Kuhn à M. Foucault et à E. Morin1 .

1. Il faut revenir à Bachelard non seulement parce qu’il a inspiré les générations
qui se sont centrées sur l’histoire, la philosophie et les sciences sociales (Althusser,
Derrida, Foucault), parce qu’il fut un précurseur de Kuhn, mais surtout parce que ses
propos sur l’épistémologie de la connaissance scientifique, c’est-à-dire sur le processus
d’objectivation de la connaissance, incluent la subjectivité et l’empirisme, et que son
questionnement porte sur ces rapports travaillés chacun de manière singulière par les
obstacles épistémologiques. Je me réfère principalement à son ouvrage de 1938, La
Formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance
objective. Cf. également Le nouvel esprit scientifique, 1934 ; Le Rationalisme appliqué,
1949 ; Le Matérialisme rationnel, 1953.
34 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

L’épistémologie bachelardienne concerne essentiellement la connais-


sance du monde objectif, c’est-à-dire la connaissance scientifique. Bache-
lard a critiqué le rationalisme épistémologique issu du positivisme clas-
sique pour deux principales raisons. La première est qu’il s’applique de
la même manière à toutes les disciplines. Cela signifie que la constitution
d’un savoir purement rationnel expulse hors de la scientificité ce qui
n’est pas observable et théorisable selon les critères de la rationalité. La
seconde raison est que, en conséquence, le rationalisme épistémologique
n’est pas en mesure de rendre compte de la science vivante : il existe au
contraire une pluralité de raisons qui dans chaque domaine s’exercent
selon un mode spécifique de rationalité et d’expérience1.
La notion d’obstacle épistémologique tient une place essentielle dans
l’épistémologie bachelardienne. Dès les premières lignes de La formation
de l’esprit scientifique (1938), Bachelard exprime la conviction que
« c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connais-
sance scientifique », puisque « c’est dans l’acte même de connaître,
intimement, qu’apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des
lenteurs et des troubles [... les stagnations, les régressions, les inerties]
que nous appellerons des obstacles épistémologiques » (éd. 1967, p. 13).

Le constructivisme bachelardien
Ce dont parle Bachelard est pour l’essentiel la genèse de la connais-
sance objective, c’est-à-dire pour lui scientifique, et les vicissitudes, les
obstacles qu’elle rencontre dans ce passage périlleux de la connaissance
sensible à la connaissance scientifique.

« À notre avis, il faut accepter, pour l’épistémologie, le postulat suivant :


l’objet ne saurait être désigné comme un « objectif immédiat » ; autrement
dit, une marche vers l’objet n’est pas initialement objective. Il faut
donc accepter une véritable rupture entre la connaissance sensible et la
connaissance scientifique » (op. cit., p. 239).

Rupture ou transformation ? Dans ce même texte, Bachelard sera plus


nuancé sur les relations entre ces deux types de connaissance, je vais y
revenir. Mais ce qu’il affirme par cette rupture est la connaissance qui en
résulte. Et cette connaissance est une construction : « rien n’est donné...
tout est construit ».

1. Cette position est aussi celle de D. Lecourt : chaque discipline doit avoir sa propre
théorie de la connaissance des processus par laquelle elle connaît (cf. D. Lecourt, 2002,
L’épistémologie historique de Gaston Bachelard).
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 35

Quels sont ces obstacles ?


Bachelard en distingue plusieurs espèces. Les uns sont internes à la
connaissance même. Tout d’abord ceux qui sont propres au sens commun,
au préjugé, à l’Esprit du temps, à l’opinion : « La science s’oppose à
l’opinion, le premier obstacle à surmonter » (op.cit., p. 14).
Il faut se décaler, se dégager de l’opinion commune, celle que les
individus, les groupes et les institutions transforment en résistance au
savoir. Mais il est restrictif d’évaluer ces résistances seulement en termes
d’erreur ou de préjugé. Qu’elles viennent des sociétés « savantes » ou
du « sens commun », il est intéressant de les prendre en considération
pour comprendre comment elles fonctionnent dans le rapport à l’objet
de la connaissance.
Ce n’est pas seulement l’opinion qui constitue un obstacle épistémo-
logique, ce sont aussi les connaissances antérieures : « ... on connaît
contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances
mal faites, en surmontant ce qui, dans l’esprit même, fait obstacle à
la spiritualisation » (op. cit., p. 14).
Assurément, mais on connaît aussi avec les connaissances antérieures,
celles dont on hérite et qu’il est nécessaire de s’approprier pour s’en
détacher. Ce que pointe Bachelard plus fondamentalement est ce travail
de la déconstruction inhérente à l’activité de l’esprit, à la connaissance
elle-même. La volonté de conservation domine : « Il vient un temps où
l’esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit,
où il aime mieux les réponses que les questions » (op. cit., p. 15).
L’institutionnalisation du savoir est un serviteur de la mentalité de
conservation. Tout comme l’opinion commune, mais de manière organi-
sée, elle repose sur les mécanismes de défense que tout establishment,
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comme Bion l’a bien montré, met en œuvre pour s’opposer aux idées et
aux pratiques nouvelles et, par la transformation du savoir en dogme, par
les interdits de penser et les exclusions, sert l’institué dans l’institution.

Connaissance objective et empirisme

Si la pensée de Bachelard s’inscrit dans le positivisme de Comte et


dans la critique de l’empirisme, il n’évite pas le débat sur la question des
rapports de l’objectivité scientifique et de ce que nous connaissons par
la voie empirique. Il donne à celle-ci un statut : « La pensée empirique
est claire, après coup, quand l’appareil des raisons a été mis au point. »
La notion d’après-coup est ici intéressante car elle réintègre dans ce
temps de reprise par le processus de pensée ce qui a fait obstacle, butée,
36 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

problème et qui, pouvant alors être resignifié, dévoile comment l’obstacle


était le voile, le bouclier de l’objet1 .
Bachelard souligne ailleurs le rôle moteur de la métaphore, de la
rêverie, de l’analogie2 dans la découverte scientifique. Mais en 1934,
il met en garde contre leur excès, « qui fait perdre peu à peu à l’idée
scientifique son vecteur d’abstraction, sa fine pointe abstraite » (op. cit.,
p. 15) et les range parmi les obstacles épistémologiques.
Son analyse se nuance au fur et à mesure que sa pensée s’approfondit :

« En fait, l’histoire de la connaissance scientifique est une alternative sans


cesse renouvelée d’empirisme et de rationalisme. Cette alternative est
plus qu’un fait. C’est une nécessité de dynamisme psychologique. C’est
pourquoi toute philosophie qui bloque la culture dans le réalisme ou le
nominalisme constitue les obstacles les plus redoutables pour l’évolution
de la pensée scientifique » (op. cit., page 246).

Le postulat de la faute et de l’erreur comme base


de l’obstacle épistémologique
Bachelard n’est pas exempt d’une sorte de pensée animiste vis-à-vis
de l’objet de la connaissance. À plusieurs reprises, il fait de cet objet
une sorte d’entité dotée de sentiments, voire de jugement. Il parle des
« réprimandes de l’objet » dont l’approche est toujours marquée par des
erreurs ou des impuretés. Il écrit : « Des valeurs sont restées attachées
aux objets primitifs. La connaissance sensible reste un compromis fautif »
(op. cit., page 240).
Cette question de la faute et de l’erreur – plusieurs des citations
précédentes en portent trace – est une préoccupation continue chez
Bachelard, elle est sous-jacente à sa position épistémologique ; il y a
là une sorte de posture que nous pourrions qualifier de religieuse dans
ce rapport à la vérité et à l’erreur. Il écrit par exemple : « Puisqu’il n’y
a pas de démarche objective sans la conscience d’une erreur intime et
première, nous devons commencer les leçons de l’objectivité par une
véritable confession de nos fautes intellectuelles » (op. cit., p. 242).
C’est cette faute originelle qui doit être corrigée par le travail de la
pensée scientifique. Bachelard a dans l’esprit l’attitude, la conduite, le
mode de pensée du chercheur qui, selon la méthode d’A. Comte et de

1. Il ne s’agit donc pas, dans cette perspective, de revenir sur « un passé d’erreurs », ni
de « repentir intellectuel », comme l’écrit Bachelard.
2. Dans L’air et les songes (1943), La terre et les rêveries du repos (1948), La poétique
de l’espace (1957).
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 37

C. Bernard, met à l’épreuve de l’expérimentation des hypothèses qu’il


a forgées auparavant dans l’observation et le travail de pensée. Mais il
nous met en garde contre cet obstacle qu’est l’instrument de mesure :
« ... l’instrument de mesure finit toujours par être une théorie et il faut
comprendre que le microscope est un prolongement de l’esprit, plutôt
que de l’œil » (ibid., p. 242).
Bachelard en appelle à la fois à une méthode complémentaire d’accès
à l’objectivité et à une pédagogie particulière. Il écrit page 241 :

« Il faut d’ailleurs remarquer que toute doctrine de l’objectivité en vient


toujours à soumettre la connaissance de l’objet au contrôle d’autrui. [...]
Mais pour nous qui voulons déterminer les conditions primitives de la
connaissance, il faut bien que nous étudiions l’esprit dans le moment
où, de lui-même, dans la solitude, devant la nature massive, il prétend
désigner son objet. [...] Ainsi la précision discursive et sociale fait éclater
les insuffisances intuitives et personnelles. La science du solitaire est
qualitative. La science socialisée est quantitative. »

Pour atteindre cet objectif de validation, il faudrait « des sociétés


scientifiques complexes, des sociétés scientifiques qui doubleraient
l’effort logique par un effort psychologique » (ibid., p. 243).

Fécondité de la notion d’obstacle épistémologique

La notion d’obstacle épistémologique est féconde dans d’autres


domaines que celui de la connaissance scientifique : elle concerne
toute forme de connaissance innovante, toute création intellectuelle,
technique ou artistique. À considérer sa pertinence dans la connaissance
du monde subjectif, l’obstacle épistémologique s’enrichit en plus de
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sa fonction éminente, positive, dans le processus de la découverte,


pour autant que nous ne limitions pas l’obstacle à un ensemble de
résistances opposées à l’acte de connaître, mais que l’enjeu même de
ces résistances à la connaissance de l’objet soit le véritable problème.
C’est ce que nous apprenons de la psychanalyse : un processus de
pensée rationnelle s’applique au domaine des objets dont la psychanalyse
construit la connaissance : les résistances et les mécanismes de défense
contre la connaissance des processus et des formations de l’Inconscient
sont inhérents à « l’acte même de connaître ». C’est dans la prise en
considération de cette inhérence que peut s’engager un débat sur la
scientificité de la psychanalyse. L’Inconscient se manifeste dans les
résistances, les déformations que nous opposons à l’émergence directe
de ses formations et de ses processus.
38 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

La remise en cause des connaissances acquises


par de nouvelles questions
Selon un processus bien repéré, les connaissances gagnées sur les
obstacles épistémologiques se figent à leur tour comme de nouveaux
obstacles lorsqu’elles sont remises en cause par le surgissement de
nouvelles questions. Ce n’est pas la faute originelle ni l’erreur à corriger
qui nous intéressent ici : c’est l’extension des champs de la connaissance
et des objets fondamentalement et initialement constitutifs d’une dis-
cipline. Bachelard lie cette transformation à la transmission de l’esprit
scientifique. Il écrit :

« [...] la connaissance objective n’est jamais achevée, [...] des objets


nouveaux viennent sans cesse apporter des sujets de conversation dans le
dialogue de l’esprit et des choses... », et il en tire l’observation que « tout
l’enseignement scientifique, s’il est vivant, va être agité par le flux et le
reflux de l’empirisme et du rationalisme » (ibid., p. 246).

Nous voici de nouveau confrontés à ce mouvement de la pensée.


Il me semble que nous y verrions plus clair dans l’analyse des
obstacles qui se dressent devant la connaissance si nous distinguions
entre les obstacles proprement épistémologiques et les obstacles épisté-
mophiliques. Les premiers sont liés à des problèmes de la connaissance
objectivables par le travail de la raison : ils se manifestent devant la mise
en question des connaissances déjà établies par de nouvelles découvertes.
Les seconds relèvent des obstacles constitués par les représentations
inconscientes et les investissements pulsionnels et affectifs associés à
l’objet de la connaissance. Nous y verrions plus clair si la question du
paradigme dominant, du consensus et des changements de paradigme
faisait partie de notre débat épistémologique.

E XTENSIONDE LA PSYCHANALYSE : OBSTACLES


ÉPISTÉMOLOGIQUES , RÉTICENCES ET RÉSISTANCES

L’extension de la psychanalyse s’est toujours


accompagnée de résistances
Les crises récurrentes que la psychanalyse a connues ont toujours été
des crises épistémologiques. Cependant, et plus fondamentalement, la
résistance épistémologique de base est la résistance à la psychanalyse
elle-même, la haine de l’Inconscient. Lorsqu’une extension de la pratique
de la psychanalyse ouvre ses frontières et remanie son corpus théorique,
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 39

elle met en œuvre différents types de défense contre l’innovation ou le


changement.
Ces moments de réinvention de la psychanalyse sont des moments
critiques, dans lesquels les craintes justifiées de dérives épistémologiques
et éthiques se doublent d’incertitudes quant aux risques engagés dans des
entreprises quelquefois livrées à l’arbitraire de la « wilde Analyse ». Ces
craintes voilent peut-être ce fond de résistance basique qui est de nouveau
mobilisé lorsque la psychanalyse elle-même se transforme. Toutes les
extensions de la pratique psychanalytique ont suscité des mises en garde,
des réticences et des résistances, et dans de nombreux cas des polémiques.
Il en a été ainsi lors de l’application de la psychanalyse aux enfants et
aux adolescents, aux patients souffrant de psychose ou de troubles que
nous désignons par la notion d’état-limite.
Dans tous ces cas, les aménagements du cadre psychanalytique ont
suscité à la fois le plaisir de l’exploration et l’angoisse devant l’inconnu,
avec les incertitudes qui les accompagnent. Il reste que ces changements
ont rendu possibles la connaissance de nouvelles configurations de
l’espace psychique et des pratiques nouvelles pour le traitement de
la souffrance psychique des sujets. Notre histoire est jalonnée de ces
moments critiques, mais chaque culture psychanalytique est plus ou
moins sensible, accueillante ou réticente à l’égard de ces extensions.
L’extension de la pratique psychanalytique au groupe, à la famille et au
couple n’a pas échappé à ces critiques.
Cette extension et la mise en œuvre de différents dispositifs de
la rencontre psychanalytique ont toujours suscité des résistances à
l’intérieur des institutions psychanalytiques. Les institutions se fondent
sur un corpus de certitudes et de principes qui les organise et les garantit
dans leur autoconservation. Lorsque les fondements de la certitude et
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

de l’autoconservation sont ébranlés et menacent l’establishment, des


alliances institutionnelles défensives, des métadéfenses, des positions
idéologiques conservatrices et des idéalisations sont chargées de mainte-
nir l’intégrité de la doctrine. Elles sont mobilisées pour lutter contre l’an-
goisse provoquée par l’idée qu’une extension des pratiques peut entraîner
un changement de paradigme dans la conception de l’Inconscient et du
sujet de l’Inconscient.
Seule une approche critique et historique de la psychanalyse peut
rendre compte des résistances et des mécanismes de défense que suscite
cette extension. J’en prendrai pour seul exemple l’épisode du Comité qui
se crée autour de Freud : ce que nous savons aujourd’hui des groupes
et des institutions apporte un éclairage sur l’ambiguïté de cette Garde
secrète, protectrice, défensive et lieu parallèle d’exercice du pouvoir.
40 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

L’angoisse devant un changement épistémologique

L’angoisse devant un changement épistémologique, lorsque celui-ci


est assimilé à une attaque contre le fondateur et contre l’idéal, l’idée et
l’idole qu’il incarne, conduit à attaquer des liens dans le processus de
connaissance – ce que Bion a défini comme lien lien –K –, et à entretenir
une expérience négative et destructrice devant la connaissance1.
L’invention-construction de la psychanalyse s’est faite en dépassant
et en intégrant les obstacles qui s’opposaient à la connaissance de
l’inconscient et à son fondement dans la sexualité infantile2 . Par la suite,
toutes les extensions de la pratique et de la théorie de la psychanalyse ont
fait ressurgir ces obstacles dans la mesure où elles remettaient en cause
une partie de ces constructions. Les investissements épistémophiliques,
inhérents à la curiosité et au désir de connaître, sont toujours contrariés
par les investissements épistémophobiques sur les nouveaux objets de
connaissance. La tension entre connaissance sensible et connaissance
objective n’est pas ici au premier plan, mais entre ces deux tendances
conflictuelles dont les ressorts sont inconscients et qui dévoilent par là
l’objet de la connaissance psychanalytique. Notre histoire est jalonnée
de ces moments critiques, et chaque culture psychanalytique est plus ou
moins sensible, accueillante ou réticente à l’égard de ces extensions.

L’ INVENTION PSYCHANALYTIQUE DU GROUPE :


OBSTACLES , RÉSISTANCES ET RÉTICENCES
Les extensions qui viennent d’être évoquées concernent un espace
psychique relativement délimité : celui du sujet considéré dans la sin-
gularité de sa structure et de son histoire. Ce que j’ai décrit comme le
second acte pose autrement la question : les obstacles épistémologiques
rencontrés pour penser les espaces de réalité psychique dans un ensemble
plurisubjectif ne consistent pas ici dans des fautes ou des erreurs, mais

1. Bion a élaboré (1970, chap. 4 et 6) une théorie du lien fondé sur trois types
d’expérience émotionnelle et de sentiments, et finalement sur une « passion » qu’il
identifie comme l’amour, la haine et la connaissance. Le lien K (K, Knowledge) est
celui qui pousse à la recherche : il est à l’œuvre dans la curiosité sexuelle et soutient les
théories sexuelles infantiles. Le lien –K est caractérisé par sa charge négative de déliaison
et d’attaque contre la connaissance.
2. Les théories ont un lien secret avec les théories sexuelles infantiles : comme l’a établi
M. Klein (1931) dans « Contribution à la théorie de l’inhibition intellectuelle », elles
sont à la base des premières élaborations épistémologiques chez l’enfant.
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 41

dans les résistances à penser de nouveaux espaces de l’Inconscient et la


méthode qui les rendrait accessibles et pensables.
Pour connaître ces obstacles et travailler avec eux, il a tout d’abord
été nécessaire de prendre en considération les représentations, les inves-
tissements et les affects qui s’attachent au groupe dans les opinions
communes, dans les préjugés, dans les fantasmes dont il est l’objet,
dans les angoisses qu’il suscite et les mécanismes de défense qu’il
mobilise. Les recherches sur les représentations inconscientes et les
investissements pulsionnels du groupe font sens, elles nous éclairent sur
les processus en jeu dans la connaissance du groupe1 . C’est dans cette
perspective qu’il convient d’examiner les réticences, les refus de savoir
et les interdits de penser.
En outre et il faut le rappeler, les conditions méthodologiques adé-
quates pour connaître les émergences de l’inconscient dans ce type de
situation sont l’objet d’une difficulté objective au regard des réquisits
de base de la méthode psychanalytique. La difficulté d’aborder ces
questions se manifeste dans deux types d’obstacles, épistémophiliques
et épistémologiques, qui se dressent sur le chemin de la connaissance.

Obstacles épistémophiliques : l’obstacle narcissique


Freud avait considéré la découverte de l’Inconscient comme une
troisième blessure narcissique infligée au Moi. La première est celle de
Copernic : la Terre n’est pas le centre de l’Univers ; la seconde est celle
de Darwin : l’Homme n’est pas le centre de la création ; et la troisième est
celle de Freud : le Moi conscient n’est pas le centre de la vie psychique.
Peut-être en est-il une quatrième, si l’on suppose qu’il existe plusieurs
espaces de réalité psychique, que l’Inconscient se forme et se manifeste
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

dans plusieurs lieux et que nous sommes sujets de l’Inconscient en étant


sujets du groupe : cette découverte, comme les précédentes, implique
une décentration insupportable.

La culpabilité de la transgression et la tentation cathare


La culpabilité est associée à la transgression symbolique qui carac-
térise le désir de savoir, ce que P. Aulagnier a exploré dans un article

1. C’est ce que m’ont appris les recherches que j’ai conduites entre 1965 et 1974 sur
les représentations du groupe (R. Kaës, 1976, L’appareil psychique groupal, 3e édition,
chapitres 1 et 2). Ces recherches doivent beaucoup aux travaux de S. Moscovici (1961)
sur les représentations sociales. Elles sont aussi nourries des travaux psychanalytiques
sur les représentations inconscientes.
42 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

de 1967. La culpabilité associée à la transgression des limites de la psy-


chanalyse est une constante de toutes les extensions de la psychanalyse.
Je l’ai évoqué précédemment (chapitres 1 et 2) : G. Rosolato a intégré
cette culpabilité dans l’acte même de la connaissance psychanalytique.
La culpabilité dont il s’agit dans le type d’extension auquel nous avons
affaire n’échappe pas à cette condition générale, mais elle revêt une
dimension spécifique lorsqu’elle s’étend à des espaces de la réalité
psychique hors la cure, c’est-à-dire à d’autres espaces que celui du
sujet singulier, et lorsqu’en conséquence elle met en question le corpus
théorique issu de la cure type et de ses variantes successives.
Dans ce cas comme dans les plus classiques, la position idéologique
n’est pas loin, la sauvegarde de la « pureté » de la psychanalyse est
proclamée, les fantasmes d’attaque contre la psychanalyse rameutés et
les transgresseurs dénoncés comme hérétiques. L’anathème n’a jamais
été qu’une piètre manière de contourner la difficulté de soumettre au
travail de l’analyse les obstacles épistémophiliques (en l’occurrence
épistémophobiques) afin de prendre en considération la consistance
épistémologique de ces obstacles.
Une des sources du repliement cathare réside dans la crainte de
la contamination de la psychanalyse par des modèles et des concepts
issus de disciplines proches d’elle ou, a fortiori, étrangères à elle : en
l’occurrence la psychologie sociale moderne. Cette crainte était en partie
fondée sur l’expérience des dérives reichiennes qui s’engageaient succes-
sivement vers la supplantation de la psychanalyse par le social-historique
marxiste et par l’énergétisme cosmique universel désigné par W. Reich
sous le nom d’orgone.
C’était cependant oublier, au-delà de ces dérives, que Freud lui-même
a procédé à plusieurs reprises par emprunt aux sciences de son temps :
non seulement aux sciences humaines (mythologie, sociologie, ethno-
logie), mais aussi aux sciences dures ou expérimentales (neurologie,
physique) et bien sûr à des œuvres culturelles. Ce qu’il a réussi, et avec
lui d’autres psychanalystes, c’est une acculturation de ces modèles et
de ces concepts dans le champ de la psychanalyse, au service de son
objet. C’est oublier aussi que Freud a commencé à penser, avec et dans
la psychanalyse, l’écart et l’articulation entre la psychologie individuelle
et la psychologie des masses en définissant pour cela un autre domaine
pour la psychanalyse, ce qu’il nomme en 1921 sa « psychologie sociale »,
donnant à cette discipline un objet différent de celui qui se construisait à
cette époque aux États-Unis.
Lorsqu’avec D. Anzieu, dans les années 1965-1966, nous avons
ensemble jeté les bases d’une pratique psychanalytique en dispositif
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 43

de groupe, nous avons eu un débat à propos des modèles exogènes à la


psychanalyse sur lesquels nous nous étions d’abord appuyés. Les spécu-
lations freudiennes sur les masses, les groupes et les institutions n’étant
pas directement associées à une méthode spécifique d’investigation et
de traitement, il nous a fallu l’inventer. Nous avons incorporé à notre
approche psychanalytique des concepts théorico-pratiques issus de la
théorie de la Forme, de la topologie de K. Lewin, de la théorie du champ,
quelquefois de l’analyse systémique. Comme Pichon-Rivière et Foulkes
l’avaient fait, nous avons reconnu des qualités fécondes à ces emprunts et
nous les avons acculturés. Mais les contradictions cliniques et théoriques
qui surgissaient avec les principes actifs de la méthode psychanalytique
nous ont fait évoluer vers une rupture épistémologique et méthodologique
avec ces modèles mixtes1 . Cette rupture était nécessaire, elle nous a
permis de spécifier notre approche.
Nous avons alors tenté de transférer à l’intelligibilité des processus de
groupe des concepts méthodologiques et théoriques issus du modèle de
la cure « individuelle ». Mais ce transfert, qui faisait lien pertinent avec
les concepts fondamentaux et généraux de la psychanalyse, se révélait
en même temps insuffisant et inadéquat parce que notre objet n’était pas
l’espace de la réalité psychique d’un sujet, mais celui d’un ensemble
plurisubjectif dont le paradigme pratique était le petit groupe. J’ai pensé
par la suite que nous nous étions engagés dans cette impasse pour une
autre raison : notre soumission à la pression conformiste qu’exerçaient
sur notre pensée l’establishment et notre désir de faire reconnaître nos
recherches par une partie suffisamment importante de la communauté
psychanalytique2 . Les critiques que suscitaient en nous et entre nous
cette transposition des concepts et cette position sociale nous faisaient
percevoir que nous résistions nous-mêmes à un engagement plus radical
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

dans notre propre champ de pratique et de recherche : le modèle de


l’appareil psychique groupal, soutenu par Anzieu, annonçait quelques

1. D. Anzieu a rendu compte de cette rupture dans son article de 1966.


2. Il faut rappeler qu’Anzieu fut critiqué par ses collègues en raison de son intérêt pour
le groupe : ils lui reprochaient, comme à ceux qui travaillaient avec lui, de dévoyer la
psychanalyse. Plusieurs parmi eux consonnaient sur ce point avec J. Lacan lorsqu’il
écrivait : « Je mesure l’effet de groupe à ce qu’il ajoute d’obscénité à l’effet imaginaire
du discours » ; il ajouta : « [les] pratiques dites de groupe [...] ne soulèvent qu’un effet,
si j’ose dire, purifié du discours même qui en a permis l’expérience » (1973, p. 20). Il est
assez piquant de noter que Lacan prenait pour base de sa critique a priori des « effets de
groupe » les études de l’éthologue R. Chauvin sur les transformations morphologiques
des criquets pèlerins lors de leur mutation en masse.
44 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

remaniements du corpus classique de la psychanalyse pour faire place à


une conception psychanalytique du groupe.
Un chantier de travail épistémologique critique s’imposait alors à
partir de ces propositions, comme il aurait dû s’ouvrir à partir de celles
que formulèrent avant nous E. Pichon-Rivière, W.R. Bion, S.H. Foulkes,
puis J. Puget, A. Cuissard, I. Berenstein, M. Bernard, F. Corrao, C. Neri
et quelques autres. Pour diverses raisons que j’ai déjà évoquées, ce
travail n’a guère été entrepris. S’il commence tout juste à s’engager, c’est
qu’une conscience plus claire s’est fait jour : cette extension du champ
de la pratique de la psychanalyse interroge de manière complexe la
consistance de son objet spécifique et ses fonctions, mais aussi l’identité
et la formation du psychanalyste.

Obstacles épistémologiques :
la critique du groupe dans la psychanalyse

À plus d’un titre en effet, le groupe comme dispositif de travail


psychanalytique fait question dans la psychanalyse : la pratique de ce
groupe fait question, sa méthodologie, sa clinique et les concepts qui en
formulent l’expérience, les institutions qui en transmettent l’expérience
pratique et la théorie, et qui assurent la formation de ses praticiens.
Bien que Freud ait défini sa psychologie sociale comme une extension
souhaitable de la psychanalyse, bien qu’il ait introduit la notion d’une
psyché de groupe, les conséquences théoriques de ces propositions
ne furent guère prises en considération. Pourtant, depuis soixante-dix
ans, des pratiques de groupe fondées dans la psychanalyse se sont
développées, des hypothèses et des propositions ont été formulées, des
modèles ont été construits et mis à l’épreuve de la clinique. Mais ce
type d’extension fut traité non comme une forme de la psychanalyse
appliquée, mais comme une simple application de la psychanalyse, et
pour une majorité, comme une dérive de la psychanalyse.
Les obstacles proprement épistémologiques à ce type d’extension
ont deux principales sources. Dans son paradigme fondateur, la psy-
chanalyse est centrée sur l’espace intrapsychique d’un sujet singulier.
Freud, je le rappelle, excluait toute présence d’un tiers dans la situation
psychanalytique. Cette centration écartait toute concurrence d’un autre
dispositif avec celui de la cure dite « individuelle », source principale
des élaborations théoriques.
La voie de la spéculation définissait le reste à connaître. Elle rem-
plissait cependant une fonction parallèle, pour une part orientée vers la
P ROBLÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L’ EXTENSION 45

recherche d’une validation des principales découvertes de la psychana-


lyse « dans la cure », et pour une autre vers l’exploration de nouveaux
domaines de l’activité humaine où la psychanalyse pouvait apporter un
éclairage original.
En contrepoint de cette centration, et en dépit des hypothèses nova-
trices recueillies dans l’exercice de la spéculation heuristique (Freud) ou
dans certaines applications de la psychanalyse (A. Aichhorn), le groupe,
la masse et les institutions demeuraient les pôles de l’opposition clivante
entre d’un côté l’individu et de l’autre la collectivité, en dépit de la
tentative critique et constructive de Freud pour articuler ces deux entités
dans un nouvel espace de la psychanalyse.

La résistance de l’establishment à la connaissance


de la réalité psychique du groupe
Le groupe fait question comme obstacle épistémologique dans la psy-
chanalyse. Il fait aussi question pour les psychanalystes dans l’institution
de la psychanalyse. Cette découverte dévoile ce que le groupe et les
institutions contiennent et cachent de l’impensé de l’Inconscient encrypté
au sein même des institutions et des groupes d’analystes. Mais avant de
considérer qu’il y a dans cette découverte un nouvel espace de travail
psychanalytique, ce qui prédomine, ce sont les angoisses associées à son
dévoilement, devant lequel là aussi « on est prié de fermer les yeux ».
Nous pouvons prendre la question de la résistance intrinsèque de
l’establishment à des idées nouvelles sous son angle le plus général.
J’y vois trois principaux ingrédients : son autoconservation – l’institué
se maintient sur ses bases fondatrices, sur ses énoncés identifiants, sur
son organisation conservatrice ; la tentation cathare et la sauvegarde de
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

la « pureté » de la psychanalyse, qui sont les réponses inappropriées à


cette tendance conservatrice ; enfin et pour continuer dans le registre de
la pensée de Bion, un présupposé de base attaque-fuite, qui se met en
place devant ce danger : fuite devant le débat, attaque contre les effets
aliénants que le groupe développe et contre ses praticiens.

Les obstacles internes au courant psychanalytique


groupal : l’hétérogénéité des options de base
dans les conceptions psychanalytiques du groupe
Les premiers travaux psychanalytiques avec et sur les groupes ont
considéré le groupe comme une entité spécifique et l’ont traité comme
une totalité dotée de processus et de formations propres, irréductibles
à ceux des sujets qui le constituent. Bion a montré qu’il existe une
46 L’ EXTENSION DE LA PSYCHANALYSE

mentalité et une culture de groupe, Foulkes une matrice groupale,


Anzieu une illusion groupale et une enveloppe groupale1 . Ces premières
acquisitions assurèrent les fondations, elles furent nécessaires pour que
le groupe soit désormais pensable comme un espace de réalité psychique
spécifique, dans lequel les processus et les formations de l’Inconscient
s’agencent d’une manière différente de celle qui prévaut dans l’espace de
la réalité psychique du sujet. Mais à mon sens elles ont été insuffisantes :
non seulement elles faisaient l’impasse sur la question du sujet dans le
groupe, mais elles ne rendaient pas compte de la pluralité des espaces
psychiques qui coexistent et interfèrent dans les groupes et dans toute
configuration de liens. Le fait qu’elles proposaient des options de base
assez diverses, voire hétérogènes, bien que référées à la méthode de la
psychanalyse, n’était pas plus choquant que la diversité des approches
de la réalité psychique inconsciente qui s’exprime dans la psychanalyse
appliquée à la cure individuelle. Mais engager un travail épistémologique
sur la question de l’Inconscient dans le groupe se heurtait à des obstacles
internes au courant psychanalytique groupal. D. Anzieu fut un des
premiers à tenter un essai pour formuler une proposition sur « le groupe
et l’Inconscient » (D. Anzieu, 1975).
L’obstacle épistémologique majeur interne au courant de la psycha-
nalyse groupale porte sur la découverte qu’il existe plusieurs espaces
de la réalité psychique. Tous les praticiens ne l’admettent pas. Cette
découverte (ou cette hypothèse) oblige à proposer d’autres formulations
sur la conception même de l’Inconscient, de ses lieux, de ses processus
et de ses formations, mais aussi sur le sujet et l’intersubjectivité, sur
la transmission de l’expérience de l’Inconscient. L’objet du prochain
chapitre sera de qualifier la spécificité de ces espaces et la complexité de
leurs rapports.

1. Pour un exposé plus précis des principales conceptions du groupe chez Pichon-Rivière,
Bion, Foulkes, Anzieu, Corrao, Neri et quelques autres, lire plus loin, chapitre 6. Cf. aussi
la présentation que j’en fais dans Les théories psychanalytiques du groupe (1999a), et
E. Lecourt dans son Introduction à l’analyse de groupe (2008). Chacun de ces ouvrages
contient une bibliographie des travaux de ces auteurs.
PARTIE 2

LES NOUVEAUX ESPACES


DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE
Hypothèses, modèle, méthode
la matière dont est faite la réalité psychique
C OMMENT QUALIFIER
dans chacun des trois espaces qui coexistent, interfèrent et se
transforment dans les groupes ? Quelle est la consistance de l’espace
du groupe en tant qu’ensemble, de celui des liens qui s’y nouent entre
sujets, et de celui des sujets considérés dans leur singularité, dans ce
qu’ils ont de commun et de différent ?
Corrélés à la temporalité qui leur est propre, ces espaces s’articulent
l’un par rapport à l’autre dans un appareillage dont le modèle est la
matrice de toutes les propositions qui vont aboutir à la nécessité de
construire une autre métapsychologie.
Le modèle de l’appareil psychique groupal, construction théorique
fondée dans la clinique du travail psychanalytique, fonctionne dans le
cadre et dans les limites d’une méthode, celle de la psychanalyse qui,
pour avoir accès à ces autres espaces de l’inconscient, met en œuvre cette
extension de la pratique qui suscite tout le questionnement qui parcourt
cet ouvrage. Les trois piliers sur lesquelles la méthode repose : le champ
des transferts, les processus associatifs et l’écoute interprétante, s’en
trouvent modifiés.
Chapitre 4

LA MATIÈRE DE LA RÉALITÉ
PSYCHIQUE
INCONSCIENTE

’ APPELLE espace psychique – ou plus exactement espace de réalité


J psychique inconsciente – une étendue de matière psychique dans
laquelle agissent les processus et les formations de l’Inconscient qui
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

constituent cette matière. Le trait spécifique de cet espace est qu’il est
divisé par l’effet de l’Inconscient.
Dans ce chapitre, je vais exposer en quoi consistent les notions de
matière psychique et de réalité psychique inconsciente, comment elles
s’articulent l’une à l’autre. Dans le chapitre suivant, il sera question des
espaces et des temps de la réalité psychique.

LA NOTION DE MATIÈRE PSYCHIQUE


La notion de matière psychique m’a paru intéressante à retenir pour
qualifier la base de la réalité psychique inconsciente, autant pour ce
qu’elle évoque d’une consistance spécifique, même si elle est invisible
50 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

pour nos sens, que pour sa transformabilité. C’est une notion classique
dans la pensée psychanalytique.
La notion de matériel (psychique) brut (das Rohmaterial, traduit en
français par matière première psychique ou matière psychique brute) est
introduite par Freud en 1900 lorsqu’il décrit les traces mnésiques qui
sont à la base du rêve1 . Ces traces sont accessibles par le moyen de la
régression :

« L’agencement des pensées du rêve est dissous, lors de la régression,


en son matériel brut » (op. cit., p. 597).

Freud accorde un rôle déterminant à ces traces premières de


l’expérience, aux images sensorielles, aux perceptions et aux affects
qui, ensemble, constituent l’Inconscient. Les considérations de 1920
confirment ce rôle : à propos de la métaphore de la vésicule vivante
apparaît la notion de substance stimulable (reizbarer Substanz : GW,
XIII, p. 26), c’est-à-dire la matière dont est faite la chose psychique2 .
Nous savons que lorsque Freud définit la réalité psychique dans
L’interprétation du rêve, il la conçoit sur les mêmes critères que la
réalité matérielle en ce qu’elle possède une consistance et une substance
propres qui se caractérisent notamment par leur résistance. Mais ces
propositions ne disent rien de vraiment explicite sur le choix de ces
termes : matériel, matière, substance, et c’est à Lou Andreas-Salomé
qu’il reviendra de relancer le débat sur la distinction et les rapports entre
la réalité psychique et la réalité matérielle. Elle y arrive à travers ses
réflexions sur la matière (la matérialité du corps) et la sexualité3 .
J.-M. Hirt (1998) a exploré le développement original de la pensée
de Lou Andreas-Salomé, son insistance sur « la nécessité de garder en
vue l’enracinement matériel, car sexuel, de chaque être et à reconnaître
dans l’amour comme dans la sublimation créatrice les mutations de la
matière originelle ». Chez L. Andreas-Salomé, note Hirt, « la matière
psychique est envisagée comme une différenciation graduelle de la
matière considérée comme (citant L. Andreas-Salomé) un « réservoir
maternel premier où il n’y a pas encore de clivage entre le sujet et le

1. Das Rohmaterial des Erinnerungenspuren. (GW II-III, p. 548, trad. fr. OCF, IV,
p. 596).
2. La notion de substance indique à la fois ce qui est sous-jacent à un phénomène et
la matière dont une chose est faite ou encore, pour les philosophes scolastiques, ce qui
existe en soi, l’essentiel.
3. Par exemple dans Journal d’une année, 1912-1913, et dans Lettre ouverte à Freud
(1931).
L A MATIÈRE DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE INCONSCIENTE 51

monde extérieur, et par rapport auquel le processus d’individuation [...]


constitue un progrès, mais aussi une perte, une déperdition ». Andreas-
Salomé ne pose pas comme Freud une opposition objective entre la
réalité matérielle et la réalité psychique, elle prend en considération
le processus par lequel la perception de la matière se distingue de la
matérialité interne qui aboutit à la reconnaissance de la réalité matérielle
du monde extérieur. La vie psychique humaine est pour elle la rencontre
de ces deux expressions de la matière vivante, l’une matérielle, l’autre
psychique.
Le concept de matière psychique a été adopté par J.-P. Valabrega
(1980) qui l’associe au fantasme et au mythe comme formes permanentes
de l’activité inconsciente : comme le rêve, le fantasme est un élément de
base de la réalité psychique. À propos de la conversion hystérique et de
la matérialisation du symptôme, il précise :

« La matière psychique – ou phantasmatique – n’est en aucune façon moins


matérielle que la matière organique ou corporelle, vu que le corps se trouve
phantasmé, d’origine, au même titre que le phantasme est corporéisé, sans
exception non plus, soit dans son départ, soit dans l’un au moins de ses
aboutissants » (1980, p. 198).

D’autres auteurs ont adopté ce terme, sans toujours l’expliciter1. Au


contraire, le concept de matière première psychique est central dans
les élaborations de R. Roussillon sur les processus de symbolisation
(2008). Il signale à plusieurs reprises l’intérêt de cette notion pour rendre
compte des propriétés de l’activité représentative et des particularités
de la manière dont elle transforme en expérience subjective la matière
première psychique dont parle Freud en 1900 et en 1920 : « La trace
première de l’expérience, il me semble qu’il faut la concevoir, commente-
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

t-il, comme faite d’une « matière » hypercomplexe et énigmatique. Elle


est faite d’un amalgame perceptif et sensoriel, et investie par différentes
motions pulsionnelles. Sans doute mêle-t-elle aussi le moi et l’autre

1. Ainsi J. Lacan, en 1946, ne fait que la nommer dans ses Propos sur la causalité
psychique : « C’est au point qu’à entrevoir le sens opératoire des traces qu’a laissées
aux parois de ses cavernes l’homme de la préhistoire, il peut nous venir à l’esprit que
nous en savons réellement moins que lui sur ce que j’appellerai très intentionnellement la
matière psychique » (1966, Écrits, p. 161). D. Anzieu écrit dans un article de 1971 : « De
cette matière première biologique que l’appareil psychique passe tout son temps au
cours de chaque existence individuelle à élaborer, la culture fait, pour le plaisir de notre
imagination et pour la satisfaction de notre intelligence, une œuvre créatrice d’illusion
avec l’art et de vérité avec la science » (D. Anzieu, 2009, p. 113).
52 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

quand elle enregistre les traces de la rencontre avec l’objet autre-sujet »


(2008, p. 58).
Dans une autre perspective et sans référence à la psychanalyse, la
notion de matière psychique a particulièrement retenu l’attention du
philosophe épistémologue S. Lupasco, notamment dans son ouvrage de
1987, L’Énergie et la Matière psychique. Lupasco distingue trois états
de la matière : la matière dite inerte ou inanimée, ou encore physique,
au sens de la macrophysique : les physiciens parlent de « matérialisa-
tion » de l’énergie et décrivent une matière où domine l’entropie. La
matière biologique, commandée par la logique du vivant où domine la
néguentropie. La troisième matière est la matière « microphysique », que
Lupasco présente comme une matière source par rapport à la matière
physique et la matière biologique, puisqu’elle les constitue de façon
ultime. Cette troisième matière est aussi ce qu’il nomme la matière
« psychique ». Tous ces états de la matière sont organisés par la logique
de l’énergie, logique dont il développe les principes et qui s’applique à
tous les existants. Dans un autre ouvrage antérieur d’un quart de siècle
à celui-ci, Lupasco écrit ceci qui n’est pas sans écho avec les propos de
Lou Andreas-Salomé :

« La matière ne part pas de l’inanimé ainsi qu’on l’a soutenu parfois,


pour s’élever par le biologique, de complexité en complexité, jusqu’au
psychique et même au-delà : ces trois aspects constituent [...] trois orienta-
tions divergentes dont l’une, du type microphysique, se retrouvant dans la
systématisation énergétique de la psyché, n’est pas une synthèse des deux,
mais plutôt leur lutte, leur conflit inhibiteur, dans un antagonisme et une
contradiction croissantes » (1960, Les trois matières, p. 43).

LA RÉALITÉ PSYCHIQUE INCONSCIENTE


Dans la représentation classique de la psyché qu’en propose la théorie
psychanalytique à partir de la pratique de la cure, la notion de réalité
psychique est coextensive à celle de matière psychique et à celle d’espace
intrapsychique. Toutefois, si nous accordons une attention à ce que Freud
nomme la psyché de groupe ou les idéaux communs et partagés, et
si nous pouvons en décrire les manifestations à partir de situations
psychanalytiques appropriées, la notion de réalité psychique excède
l’espace à partir duquel elle fut conçue1.

1. Les notions de réalité et de réel sont pensées selon différentes conceptions en


philosophie et en psychanalyse. Elles ont fait l’objet de nombreux débats que nous
L A MATIÈRE DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE INCONSCIENTE 53

Un espace de réalité psychique est constitué par des contenus de


matière psychique brute et de matière psychique élaborée : des investisse-
ments pulsionnels, des objets et des relations d’objet, des représentations,
des fantasmes, des imagos, des complexes, des identifications, des
mécanismes de défense...
Quelques mots sur l’objet, la subjectivité de l’objet et la relation
d’objet. Le statut de l’objet est classiquement envisagé comme source
de satisfaction ou de frustration, comme extérieur et opposable au
sujet. Les thèses classiques sur la relation d’objet ont réintroduit l’objet
dans le sujet, mais elles ne prennent pas toujours suffisamment en
considération l’expérience de la relation du sujet avec la subjectivité de
l’objet. Le concept d’Erfahrung qualifie une qualité de l’expérience que
J. Laplanche a définie comme mouvement au contact du mouvement de
l’objet. Ce concept correspond à une problématique devenue familière :
ce qui est introjecté avec l’objet, ce sont des qualités et des relations qui
appartiennent à cet objet.
Nous connaissons cette idée à travers les concepts de fonction alpha,
de capacité de rêverie ou de porte-parole ; cliniquement, ce sont les
défauts de ces fonctions et de ces capacités qui ont essentiellement
révélé la dimension subjective de l’objet dans les déformations graves
de l’appareil psychique, spécialement dans la clinique des psychoses,
des troubles psychosomatiques, des états-limites et des perversions.
L’ensemble de ces pathologies décrit un certain nombre de défauts ou de
défaillances de la présence de l’autre dans l’objet. Ce sont des maladies
des conjonctions de subjectivité.
Ces considérations font que nous ne pouvons pas assimiler la consis-
tance du lien intersubjectif à une série de relations d’objet, ni à un pur
système d’interactions. Nous devons porter notre attention sur l’altérité
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

de l’objet, en tant que celui-ci est animé de différentes qualités de


la présence et de l’absence de l’autre, mais aussi aux corrélations de
subjectivité.

ne pouvons mentionner ici. Je me limiterai à rappeler que les mots réalité et réel dérivent
du mot latin res : la chose, l’état des choses, la consistance de la chose. Nous avons accès
à la réalité des choses lorsque nous nous les représentons. Le réel au contraire est ce qui
existe hors de la pensée, en dehors du sujet connaissant. Il n’est pas sans intérêt de noter
que, dans la langue de Freud, die Realität désigne ce qui existe positivement, proche
de ce que die Wirklichkeit désigne comme positivement établi, avec cette nuance que la
réalité est ce qui agit (wirken, agir), ce sur quoi nous agissons, elle est aussi ce qui nous
agit.
54 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

La réalité psychique contenue dans cet espace inclut des processus


(originaires, primaires, secondaires, tertiaires), des structures (des com-
plexes...) et des systèmes (ou instances), des enveloppes, des contenants
et des limites : celles qu’établissent les différenciations dedans/dehors,
moi/non-moi... et celles qu’instaurent les interdits fondamentaux. Un
espace de réalité psychique contient plusieurs types de temporalité (celle
de l’Inconscient diffère de celle du moi conscient).
Tous les éléments de la réalité psychique : matière, processus, struc-
tures, espace-temps, sont liés ou déliés, transformés ou stabilisés dans un
appareil psychique que construit et décrit un modèle métapsychologique
de fonctionnement. Ce modèle se transforme avec les découvertes
cliniques et théoriques. L’organisation singulière de la réalité psychique
définit la qualité spécifique d’une subjectivité.

La notion freudienne de réalité psychique

La réalité psychique telle qu’elle est pensée par Freud est la réalité
psychique inconsciente d’origine psychosexuelle. L’Inconscient, ou la
réalité psychique inconsciente, occupe l’étendue de l’espace psychique,
c’est là l’hypothèse constitutive de la psychanalyse : l’Inconscient, la
réalité psychique qu’il organise, ses processus, ses formations et ses
effets de subjectivité.
Revenons une fois encore à Freud. La réalité psychique se définit
d’abord par sa consistance propre : la matière psychique inconsciente,
irréductible et opposable à tout autre ordre de réalité. Lorsque Freud aura
accompli le passage de la théorie de la séduction à la théorie du fantasme
de séduction, la réalité psychique sera seule en cause dans la formation
des symptômes névrotiques, en raison de la valeur spécifique (exagérée)
qu’elle aura prise pour le sujet névrosé. La prévalence accordée aux
désirs inconscients spécifie la réalité psychique :

« Lorsqu’on se trouve en présence de désirs inconscients ramenés à leur


expression la dernière et la plus vraie, on est bien forcé de dire que la
réalité psychique est une forme d’existence particulière qu’il ne faut pas
confondre avec la réalité matérielle » (S. Freud, 1900, GW II-III, p. 625).

Telle qu’elle est accessible et définie à partir de la situation psycha-


nalytique, la réalité psychique est d’abord conçue comme opposable à
d’autres ordres de la réalité « externe » : physique, biologique, culturel,
social, intersubjectif. Elle possède une consistance et une résistance
propres. Comme la réalité matérielle, elle est dotée d’une énergie
et de processus spécifiques. Cette définition permet de marquer sa
L A MATIÈRE DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE INCONSCIENTE 55

spécificité. Mais il apparaît qu’elle est traversée, affectée, en tension


et modifiée par ces autres ordres de réalité et qu’elle compose avec eux.
L. Andreas-Salomé parlait quant à elle d’une contradiction fondamentale
que la sexualité faisait émerger.
La consistance propre de la réalité psychique est ainsi celle des
formations, des processus et des instances par lesquels l’Inconscient
produit ses effets. Les pulsions, les fantasmes inconscients, les rêves, les
mécanismes de défense, les symptômes, les complexes et les formations
homologues dont la structure est celle des formations de compromis,
toutes les séries conflictuelles désir/défense, plaisir/déplaisir, sont les
effets de la réalité psychique. Ils sont la voie d’accès à la connaissance
de la réalité psychique. Cette connaissance suppose, pour qui s’y engage,
l’aptitude à la reconnaître en soi et en l’autre, à l’interpréter.
La notion d’une réalité psychique interne opposée à la réalité concrète
matérielle converge avec celle d’une limite de séparation entre le monde
interne constitué de fantasmes, d’affects, de désirs et de mécanismes
de défense, et le monde externe de la réalité matérielle concrète. La
nécessité de cette séparation est une condition de la différenciation entre
le dedans et le dehors, le moi et le non-moi. Elle est, plus largement, une
des conditions de la formation du sujet.
Pourtant cette limite est loin d’être stable et étanche, puisque deux
processus la mettent en question : la projection au dehors de ce qui ne
peut être admis au dedans, l’incorporation-introjection d’éléments du
dehors et la constitution d’objets internes par l’effet de ce mécanisme.
La théorie psychanalytique a proposé plusieurs modèles de formation
de la réalité psychique : le modèle des formations originaires, effets du
refoulement originaire ou des transmissions transindividuelles, suppose
un déjà-là des formes organisatrices de la réalité psychique, alors que
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le modèle général de l’étayage1 rend compte de la constitution de la

1. Sur la question de l’étayage, cf. Freud (1905a), et le développement qu’en a fait


J. Laplanche (1970). J’ai repris à mon tour cette problématique dans une série de
travaux (1984, 1993) dans lesquels je soutenais le caractère général du processus de
l’étayage dans la pensée de Freud. J’introduisais la notion d’un étayage multiple et
mutuel entre les espaces psychiques intersubjectifs, ouvrant ainsi une voie pour penser
les continuités et les discontinuités des flux de la matière psychique dans plusieurs
espaces de la réalité psychique. Dans des travaux plus récents (2012), fondés sur le
travail psychanalytique en dispositif de groupe, j’ai avancé l’idée de l’étayage de la réalité
psychique sur les formations métapsychiques et métasociales, montrant les incidences
de ces achoppements sur le mal-être contemporain. J’ai précisé ma position à plusieurs
reprises : la psychanalyse ne rend pas compte des objets sociaux, mais seulement de
leur fonction d’étayage ou de dépôt, ou encore de cadre dans la formation de la réalité
56 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

réalité psychique à partir d’ordres de réalité (biologique, intersubjectif)


nécessaires à la vie et occasion d’expériences génératrices de réalité
proprement psychique. Quelle que soit la prévalence de ces deux modèles
dans la théorie, l’un et l’autre supposent la précession d’une réalité
psychique déjà constituée et dotée d’une capacité constituante.

Développement du concept de réalité psychique


Bion a apporté une contribution importante à la question de la réalité
psychique en introduisant la notion de la réalité de l’objet. Dans la
terminologie de Bion, la réalité de l’objet confronte le sujet à sa « vérité
absolue », celle-là même de la réalité psychique inconsciente : il la
désigne par O. Il décrit comment la transformation dans O suscite des
résistances intenses, car « il y a menace de contact avec ce que l’on
croit être réel, la résistance opère dans la mesure où l’on craint que la
réalité de l’objet ne soit imminente » et parce que cette transformation
est une confrontation avec la réalité psychique inconnue. Entre autres
questions, la proposition de Bion conduit à s’interroger sur ce qui de la
réalité psychique doit demeurer inconnu (refoulé, dénié, rejeté, exporté)
au sujet singulier pour que soit préservée au prix fort la constance de son
espace psychique, et aux sujets en tant qu’ils font groupe, pour que soit
préservé le lien intersubjectif et groupal.

Extension des limites de la réalité psychique.


La réalité psychique entre pulsion et intersubjectivité
Nous avons fait l’hypothèse que les formes, les contenus et les
processus de la réalité psychique qui se manifeste dans les ensembles
ne sont pas en tout point identiques à ceux que décrit la psychanalyse
lorsqu’elle s’applique à la cure individuelle : elle ne coïncide pas de
facto avec l’espace individuel et son étayage corporel. Les principes
qui rendent compte de la formation et de la consistance de la réalité
psychique ne renvoient pas exclusivement à une détermination pure-
ment intrapsychique étayée sur la réalité matérielle du vivant, sur les
contraintes biologiques et la corporéité du sexuel.
Une partie de la réalité psychique est partagée avec d’autres sujets.
Freud suivra cette ligne de pensée avec les concepts d’identification par
le symptôme, de communauté de fantasme, d’étayage des pulsions du
Moi sur le Moi maternel. Tout porte à penser qu’il existe pour chaque

psychique ; c’est à ce titre qu’elle les interroge aussi comme des lieux d’inscription de la
psyché.
L A MATIÈRE DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE INCONSCIENTE 57

sujet deux bords et deux principes actifs dans la formation de la réalité


psychique, celui du pulsionnel et celui de l’intersubjectivité :

Pulsionnel Réalité psychique Intersubjectivité

Figure 4.1. Les deux bords de la réalité psychique

J’ai conçu ce double ancrage de la réalité psychique lorsque j’ai


proposé que le rêve se forme dans un double ombilic, et non un seul1 .
J’indique aussi que pulsionnel et intersubjectivité sont dans des rapports
de corrélation, de co-construction.

La notion de réalité psychique dans les ensembles


pluripsychiques tels que les groupes
La pratique du travail psychanalytique dans les dispositifs de groupe
m’a convaincu que ces deux principes actifs sont à l’œuvre dans les
trois espaces de la réalité psychique et qu’ils produisent des formes
spécifiques de la matière psychique dans chacun d’entre eux. Dans ma
conception des groupes, je ne remplace donc pas la problématique de la
pulsion par celle des liens, comme ce fut la position de Pichon-Rivière
(1971) et de la plupart de ses élèves. Mon point de vue est que pulsions,
fantasmes, investissements de l’objet, identifications, mécanismes de
défense constituent les composantes des liens intersubjectifs et transsub-
jectifs, et que ces formations et ces processus se transforment dans les
diverses configurations du lien et sous l’effet des processus qui leur sont
propres. Il se produit un processus du type épigénétique, qui actualise
les dispositions de la matière première psychique et les enrôle dans les
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

espaces du lien pour les former : autrement dit, les liens sont activés là
où la psyché peut s’étendre.
Si nous acceptons l’hypothèse que le groupe est constitué par des
formes et des processus de la réalité psychique, nous ne serons pas
embarrassés d’admettre que pour une part décisive, elle consiste dans
les effets des désirs inconscients de ses membres, et qu’elle conserve
des structures, des contenus et des fonctionnements propres à chacun
des sujets : les pulsions, leurs investissements et leur destin, le conflit
psychosexuel inconscient, le refoulement, les fantasmes inconscients, la
production de symptômes, les mécanismes de défense sont, comme le

1. Cf. La Polyphonie du rêve, 2002a, chapitres 9 et 10.


58 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

rêve, « au plus haut degré strictement individuels », selon la formulation


de Freud.
Nous aurons cependant à nous rendre attentifs à la manière dont la
réalité psychique se manifeste, aux contenus électivement mobilisés, aux
transformations qu’elle subit et aux effets qu’elle produit en se liant à
des formations identiques, homologues ou antagonistes chez d’autres
sujets dans le groupe. Si nous éprouvons quelques réticences vis-à-vis
de cette idée, c’est que notre conception du groupe demeure encore le
plus souvent celle d’une somme de psychés individuelles. Il nous sera
alors plus difficile de concevoir, d’analyser et d’interpréter la réalité
psychique dans un groupe comme relevant d’un niveau de détermination,
d’organisation et de fonctionnement groupal. Pour avancer dans ce débat,
il nous faut étoffer davantage notre hypothèse.
Chapitre 5

ESPACES DE LA RÉALITÉ
PSYCHIQUE

« La psyché est étendue, n’en sait rien. »


Freud (1938a)
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

fondée sur la méthode de la cure individuelle


L A PSYCHANALYSE
s’est d’abord et essentiellement centrée sur l’espace intrapsychique,
celui du sujet de l’Inconscient, entraînant ipso facto une conception de
la vie psychique tributaire de sa méthode et un reste à connaître ouvert à
la recherche.
J’ai précisé dans l’introduction que l’espace dont il sera question dans
cet ouvrage n’est pas un espace analogue à un espace physique qui se
définirait comme simple étendue, comme contenant, distance ou volume,
mais un espace topologique, conçu dans un sens très large. Cet espace
traite des ensembles dans les différents aspects de leurs composantes,
de leurs limites, de leurs continuités et de leurs discontinuités, de leurs
structures et de leurs transformations. L’espace psychique est structuré
comme un ensemble ouvert.
60 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

La méthode tout comme la théorie ont conçu cet espace comme étant
clos, en suspension de tout lien avec le monde extérieur. La méthode et le
dispositif de la cure se sont construits sur le modèle du rêve qui, pour être
rêvé et mettre en œuvre les processus de la fabrique du rêve, requiert la
mise en suspens de la relation avec le monde externe et la neutralisation
des mouvements corporels. Si la « voie royale du rêve » conduit à la
manifestation des effets de l’Inconscient, le transfert sur l’analyste et
le processus associatif sont conjointement les moteurs de la cure. Le
contre-transfert « inventé » plus tardivement a permis de penser l’espace
analytique comme un champ transféro-contre-transférentiel porteur à la
fois des effets de l’Inconscient, des résistances au processus analytique
et des processus de transformation de l’espace interne.
La découverte du contre-transfert a introduit la notion d’un second
espace psychique dans l’espace analytique de la cure. C’est un espace
dans lequel se produisent les effets d’une rencontre intersubjective
asymétrique entre l’analyste et l’analysant. Il n’y a donc plus un seul
espace psychique mais, dans la situation de la cure, la rencontre de deux
espaces psychiques.
Plus tard, un troisième espace sera découvert à l’arrière-fond du
second : l’espace institutionnel, en ce qu’il organise la formation des
analystes et la transmission de la psychanalyse. Bien qu’il soit placé
méthodologiquement en suspens, ce troisième espace a une incidence
plus ou moins directe sur les processus de la cure. Le travail sur ces
interférences est à peine entrepris.
La psyché est ainsi étendue au-delà de l’espace interne du sujet analy-
sant et cet espace interne porte trace de plusieurs espaces psychiques avec
lesquels il interfère et sur lesquels il prend appui. L’espace analytique
en porte inscription et réinscription. Il reste que la cure est centrée sur
l’espace de la réalité psychique d’un sujet singulier, que l’incidence des
autres espaces n’est prise en considération qu’au regard de cet espace
interne. Dans cette mesure, la découpe méthodologique fondatrice de la
cure a été et demeure un choix pertinent pour explorer la consistance
des formations et des processus de la réalité psychique dans l’espace
psychique de ce sujet. Je pense que nous pouvons comprendre que la
bidimensionalité de l’espace transféro-contre-transférentiel ainsi que les
émergences (quelquefois traumatisantes) de l’institutionnel dans l’espace
de la cure1 sont les manifestations qui actualisent ce qui, dans la structure
de l’espace interne, a été pour ce sujet la rencontre avec le monde externe.

1. M. Bonnet (2006) en a exploré quelques figures dans le dispositif d’analyse quatrième ;


son analyse vaut pour d’autres formes de contrôle ou de supervision.
E SPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE 61

LANOTION D ’ ESPACE PSYCHIQUE


CHEZ F REUD ET CHEZ W INNICOTT
La spatialité de la psyché

Dans les toutes dernières lignes de Résultats, idées, problèmes, Freud


écrit le 22 août 1938 cette note publiée après sa mort :

« La spatialité pourrait bien être la projection de l’extension de l’appareil


psychique. Vraisemblablement aucune autre dérivation. Au lieu des
conditions a priori de notre appareil psychique selon Kant. La psyché
est étendue, n’en sait rien1 . »

La note récapitule les réflexions antérieures de Freud sur la spatialité


de la psyché, elle reviendra dans les élaborations ultimes de L’Abrégé de
psychanalyse (1930). L’interprétation du rêve (1900) introduit la notion
de localité psychique (die psychische Lokalität) définie comme lieu à
l’intérieur d’un appareil (psychique) composé d’instances ou de systèmes
(GW II-III, pp. 541-542). Suivent les schémas de l’appareil psychique et
de ses « lieux ».
Parmi les textes les plus explicites sur cette conception, Le Moi et le
Ça (1923b) soutient l’idée que « Le Moi est avant tout un moi corporel,
il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection
d’une surface » (GW XIII, p. 254, OCF XVI, p. 270)2 .
L’Abrégé de psychanalyse (1938b) étend la conception de la spa-
tialité à l’ensemble de l’appareil psychique. L’espace est la projection
« mentale de la surface du corps », d’une étendue interne ; il est plus
précisément conçu comme la conséquence de la nécessité de traiter les
excitations psychosomatiques et de différencier des lieux distincts dont
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

les contenus et les fonctionnements sont spécifiques : une extension et


une complexification de l’appareil psychique.

« Nous admettons que la vie psychique est la fonction d’un appareil


psychique auquel nous attribuons une extension spatiale et que nous

1. GW XVII, p. 152, OCF XX, p. 320.


2. La note ajoutée en 1927 précise : « Le moi est finalement dérivé de sensations
corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. Il
peut ainsi être considéré comme une projection mentale de la surface du corps, et de plus,
comme nous l’avons vu plus haut, il représente la surface de l’appareil mental » (OCF,
ibid., p. 270).
62 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

supposons formé de plusieurs parties », (op. cit., GW XVIII, p. 67, trad.


fr. p. 3)1 .

Selon le modèle de la première topique, cet espace est structuré par


les conflits nés du clivage entre des « groupes psychiques inconscients »
qui constituent l’Inconscient originaire et ceux qui sont séparés de la
conscience. Selon le modèle de la seconde topique, les conflits se forment
dans le rapport entre les instances, et entre celles-ci et les exigences de
la réalité externe.
Dans un commentaire de la pensée de Freud sur le temps et l’espace,
M. Bonaparte écrit en 1940 :

« La psychanalyse nous a appris en effet que la psyché est composée d’ins-


tances séparées que nous sommes obligés de représenter comme existant
dans l’espace. On pourrait dire que cela est dû à notre introjection de
l’espace extérieur. Mais pourquoi pas l’inverse ? Quand notre conscience
commence à s’instaurer, elle percevrait, comme localisées dans l’espace,
ces instances internes. [...] Nous devrions donc projeter au-dehors cet acte
interne de cognition, de sorte que l’espace inhérent au monde extérieur
aurait son origine dans une projection de notre espace interne » (1940,
p. 466).

Freud ne s’est pas limité à explorer l’espace intrapsychique dans le


dispositif d’investigation qu’il avait inventé avec la cure, notamment
par le moyen de l’interprétation du rêve et de l’analyse des résistances
et du transfert. Tout d’abord, il l’a mis en rapport avec des espaces
psychiques homologues, celui de l’autre, de la mère en premier lieu,
mais aussi celui des groupes, des masses et des institutions. Ce sont là
des objets beaucoup plus complexes, plus abstraits et inaccessibles par la
méthode du divan. Aussi, pour les présenter, Freud a dû s’en tenir à des
observations et à des spéculations hors de la situation de la cure. Il en est
ainsi lorsqu’il forge le « mythe scientifique » de la Horde primitive.

1. Freud précise plus loin, non sans manifester son souci d’aligner la psychanalyse
sur les exigences de la science : « En admettant l’existence d’un appareil psychique à
étendue spatiale, composé de parties adaptées à leur rôle, développé par les nécessités de
l’existence et ne produisant les phénomènes de la conscience qu’en un point particulier
et dans certaines conditions, nous avons été en mesure d’établir la psychologie sur des
bases analogues à celles de toute autre science, de la physique, par exemple » (Abrégé,
page 70).
E SPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE 63

D.W. Winnicott et l’espace transitionnel


Cet espace essentiellement intradéterminé, structuré en instances et
en système, est celui que décrivent Freud et M. Klein, mais il s’ouvre
avec Winnicott et la prise en considération de passages (transitions) entre
l’espace interne et l’espace externe.
Au-delà des antagonismes moi/non-moi, dedans/dehors, D.W. Win-
nicott a supposé « l’existence possible d’un lieu auquel les termes du
"dedans" et du "dehors" ne s’appliqueraient pas exactement » (1967a,
trad. fr. Jeu et Réalité, p. 145).
Pour surmonter cette opposition, il a proposé la notion d’une aire
intermédiaire d’expérience : le bébé humain est un être en relation et
n’existe que dans un environnement qui lui transmet une partie de ce qui
deviendra son expérience propre. Cette relation première s’établit avec la
mère-environnement et constitue l’aire intermédiaire d’expérience. C’est
l’intuition qui saisit Winnicott en 1942 lorsqu’il lui vient à l’esprit cet
énoncé qu’il reprendra plus tard : « ... un bébé ça n’existe pas, si vous
me montrez un bébé, vous me montrez certainement aussi la personne
qui prend soin de lui ».
L’espace potentiel est cette aire intermédiaire d’expérience entre
l’espace interne et notre environnement culturel. Dans un article de 1967,
Winnicott définit la localisation de l’expérience culturelle :

« En utilisant le mot de culture, je pense à la tradition dont on hérite. Je


pense à quelque chose qui est le lot commun de l’humanité auquel des
individus et des groupes peuvent contribuer et d’où chacun de nous pourra
tirer quelque chose, si nous avons un lieu où mettre ce que nous trouvons »
(1967b, trad. fr. p. 137, je souligne). Il ajoute : « Nous dépendons là d’un
mode quelconque de conservation du passé. »
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Implications de la pensée des espaces internes-externes


comme continuum flexible, muable et ponctuable
Les mécanismes de projection au-dehors de l’appareil psychique et
d’introjection au-dedans de celui-ci laissent supposer qu’il comporte
des espaces extratopiques ou ectopiques. Plusieurs arguments sont en
faveur de cette hypothèse : la notion d’un étayage de la pulsion du bébé
sur le monde interne, pulsionnel et représentationnel, refoulé et non
refoulé de la mère en est un premier. Les concepts winnicottiens d’aire
intermédiaire d’expérience, d’espace transitionnel et d’espace potentiel
en constituent un second. Et encore un troisième avec les travaux inspirés
de G. Pankow sur la dynamique de l’espace et du temps vécu (1972). Le
concept d’espace imaginaire proposé par Sami-Ali (1974) se fonde sur la
64 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

notion que le corps propre est le schéma organisateur de la représentation


de l’espace. Il se construit aux frontières du dedans et du dehors, aux
confins de l’affect et de la perception, et de ce fait se lie dans l’espace de
l’Inconscient.

L’ HYPOTHÈSE DE TROIS ESPACES


DE RÉALITÉ PSYCHIQUE
Avec le second acte de l’invention de la psychanalyse, de nouveaux
espaces de réalité psychique sont apparus directement dans les dispositifs
de travail psychanalytique. La présence de plusieurs sujets a permis
d’actualiser de manière plus nette la consistance psychique de ces
espaces de réalité psychique inconsciente et de leurs relations : le
dispositif de groupe en a révélé l’existence et la complexité. À partir
de ce moment, la connaissance de la réalité psychique ne se limite pas
au seul champ défini par la pratique de la cure.
Mes recherches sur les groupes m’ont conduit à distinguer, à décrire, à
essayer de comprendre et de rendre intelligibles les relations complexes
qui spécifient, distinguent, opposent et articulent trois espaces1 de réalité
psychique : l’espace des ensembles complexes comme les groupes, les
familles et les institutions – je me suis attaché à traiter plus particuliè-
rement l’espace du groupe en tant qu’ensemble ou entité spécifique ;
l’espace des liens intersubjectifs entre les membres du groupe ; l’espace
du sujet singulier (considéré dans sa structure et dans son histoire) en tant
qu’il est sujet dans le groupe (et sujet du groupe). L’espace du groupe
contient les deux autres, c’est-à-dire que le groupe (ou tout ensemble
pluripsychique) est à la fois une entité spécifique et le contenant des deux
autres espaces psychiques. Ce fut ma première découverte, à la fin des
années 19602 . Le modèle de l’appareil psychique groupal a été construit
à cette époque pour rendre compte de ces espaces et de leurs relations

1. Le mot latin spatium, d’où nous vient le mot espace, désigne à la fois une étendue et
une durée. Pour Descartes, l’étendue est un attribut de la matière ; l’étendue concrète
dans laquelle nous vivons inclut notre corps ; c’est une étendue subjective. L’étendue est
un continuum, comme le temps, mais l’un et l’autre sont flexibles, muables (Méditations
II) et ponctuables. La mobilité permanente de l’étendue l’articule au temps. L’espace est
aussi un mouvement, un lieu à l’intérieur duquel quelque chose se passe (R. Descartes,
Principes de la Philosophie, II, 36, texte de l’édition Adam et Tannery).
2. Le modèle de l’appareil psychique groupal fut conçu à cette époque pour rendre
compte du fonctionnement de ces trois espaces dans les groupes conduits selon la
méthode psychanalytique. Il ne fut publié que quelques années plus tard : R. Kaës,
1976, L’appareil psychique groupal. Constructions du groupe.
E SPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE 65

dans les groupes. Les implications de ce modèle se sont développées au


cours des années qui ont suivi, élargissant sa portée à toute configuration
formant un ensemble plurisubjectif.
La découverte de ces trois espaces m’a conduit à préciser les notions
de matière et de réalité psychiques : ces trois espaces sont des espaces
de réalité psychique, ce qui signifie que l’Inconscient y est à l’œuvre.
Il existe entre ces espaces une continuité de la « matière psychique ».
Toutefois les arrangements des contenus et des processus de l’Inconscient
sont différents dans chacun de ces trois espaces.
Ces trois espaces sont distincts, ils ne sont pas isolés l’un se l’autre, et
ils ne sont pas emboîtés ou superposés ; ils sont contenus et limités par
des enveloppes. Ils sont coactivés, associés et interférents, connectés
par leurs interfaces. Dans la cure, seul le premier espace est activé
dans les limites du dispositif, mais les deux autres sont à l’arrière-plan,
neutralisés par le principe de la méthode qui les met en suspens, bien
qu’ils demeurent en coalescence avec les deux autres, qui parfois font
irruption dans l’espace transféro-contre-transférentiel.
Pour penser ces nouvelles dimensions de l’espace de réalité psychique,
j’ai commencé par décrire chacune d’entre elles. Mon but était de com-
prendre comment ces espaces se construisent et comment ils s’opposent
et s’articulent, se nouent l’un à l’autre et se dénouent, comment et à
quelles conditions ils peuvent se confondre et se différencier.
Ces trois espaces sont structurés par une loi de composition qui leur
est propre, ils comportent des processus et des formations psychiques
spécifiques qui n’existent que dans ces configurations et qui sont par
conséquent inaccessibles hors des dispositifs psychanalytiques qui les
rendent manifestes. Chacun d’entre eux possède une consistance, une
structure, une enveloppe, et des passages avec les autres espaces. Ces
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

espaces ne sont pas statiques, mais dynamiques et évolutifs. Ils se


transforment sous l’effet de leurs relations avec les autres espaces.

Flux et reflux dans les trois espaces psychiques

Pour donner une idée intuitive de ce dont il retourne, j’aurais recours


à un modèle métaphorique : imaginons que la matière psychique se
déplace d’un espace à l’autre, et qu’elle se transforme en se liant à
d’autres formations psychiques jusqu’à produire dans chaque espace des
formations spécifiques (ainsi la « psyché de groupe »). Imaginons que
des flux de matière psychique à la fois malléables et informes, tels que
l’eau ou le gaz en donneraient une figuration, s’engouffrent là où ces
espaces existent, en les créant, et que des reflux se produisent aussi sous
66 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

l’effet de facteurs divers, par exemple l’incontenabilité d’une angoisse,


la mise à l’abri des objets, des idéaux, la préservation du narcissisme
ou la déflection de la pulsion de mort. Dans ces espaces se produisent
des transformations, s’activent des dé-formations, stagnent des réserves
d’informe. Il en résulte des topiques, des économies et des dynamiques
qui s’inscrivent dans une métapsychologie de troisième type.

Enveloppes, frontières, limites

Outre le fait que chacun de ces trois espaces a une consistance


psychique propre, chacun d’entre eux est doté d’interfaces avec les
autres ; celles-ci forment les frontières entre leur dedans et leur dehors
et les enveloppes qui les contiennent. Ces trois espaces interfèrent sans
cesse l’un avec l’autre.
Dans la conception du groupe comme totalité, suivant en cela le
modèle léwinien, la relation dedans-dehors concerne essentiellement
les limites et les frontières du groupe avec l’extérieur, elles se situent
à la périphérie du groupe. Mais pour que le groupe constitue cette
entité, la disparition ou cet estompage des frontières entre les membres
du groupe sont indispensables. Le psychanalyste anglais P. Turquet
(1974) a décrit la menace à l’identité personnelle dans les groupes larges,
c’est-à-dire dans les groupes où, en raison du nombre, la régression
vers des formations archaïques est intense. Il note l’existence d’une
identification fusionnelle par ce qu’il a nommé « la peau de mon voisin »,
c’est-à-dire à partir du fantasme de contact et d’abolition des limites
internes.
Les limites sont plurielles et elles ne sont pas stables, elles oscillent
entre les espaces, s’étendent, se résorbent, s’annulent, deviennent floues
ou rigides. Deux processus les mettent en question : la projection des
espaces l’un dans l’autre (le groupe est la projection de la topique interne,
disait Anzieu, mais cette projection est réciproque) ; l’introjection ou à
défaut l’incorporation d’éléments du « dehors » dans le « dedans ».

Trois dimensions de l’espace de la réalité psychique :


une triple différence
J’ai distingué trois principales dimensions de l’espace de la réalité
psychique1 :

1. Cette distinction, établie indépendamment de celle que propose J. Puget (1989), la


recoupe en plusieurs points. Cf plus bas, p. 68.
E SPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE 67

1. La dimension intrapsychique : cette dimension spécifie l’espace


interne du sujet singulier. C’est dans cet espace que les logiques de
l’Inconscient ont été mises en évidence.
2. La dimension interpsychique qualifie l’espace psychique entre les
sujets dans les différentes configurations de lien : couple, groupe,
famille, et les effets de subjectivité qui leur sont propres (ce qui selon
moi définit l’intersubjectivité). Cet espace entre est à la fois ce qui les
lie et ce qui les différencie.
3. Le transpsychique caractérise la réalité psychique qui se transmet à
travers les sujets, leurs liens et les groupes dont ils sont membres, sans
qu’ils aient été directement acteurs de cette réalité, mais seulement
les agents de la réception et de la transmission de celle-ci.

Trans

Intra Inter Intra

Figure 5.1. Interférence des trois dimensions de l’espace


de la réalité psychique

Chacune de ces trois dimensions est encadrée et étayée par la fonction


 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

métapsychique qu’accomplit le niveau de complexité supérieur.


Cette conception d’une pluralité d’espaces de réalité psychique incons-
ciente marque une différence avec la conception d’un seul espace de
réalité psychique : celui – intrapsychique – auquel la pratique de la
cure individuelle a ouvert l’accès. J’ai noté plus haut que si l’espace
analytique est organisé comme un champ transféro-contre-transférentiel,
à la conjonction de deux espaces de réalité psychique inconsciente, et
si dans cet espace des effets institutionnels s’invitent dans le processus
analytique, la cure a pour visée l’espace psychique de l’analysant.
L’hypothèse qu’il existe une pluralité d’espaces psychiques émergeant
dans le dispositif de groupe marque une différence avec celle des
premiers psychanalystes de groupe qui, eux aussi, ont d’abord pris en
considération un seul espace psychique, celui du groupe pensé comme
68 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

une entité spécifique, comme une totalité structurelle et dynamique : ils


en ont découvert les lois de composition, les formations et les processus,
et décrit certaines de leurs propriétés typiques et distinctives. Cette
démarche était congruente avec l’objectif de qualifier la « psyché de
groupe » et en effet elle en a permis la connaissance.
J. Puget est une des rares psychanalystes à avoir proposé une concep-
tion de trois espaces psychiques (1989)1 en distinguant les espaces
intrapsychique, interpsychique et transpsychique. Sa proposition est en
partie semblable à la mienne, mais elle en diffère sur plusieurs points.
Étayant sa conception sur les recherches du philosophe R. Esposito,
J. Puget considère ces trois espaces comme superposés et étanches l’un
par rapport à l’autre, antagonistes dans leur forme et dans leurs fonctions.
Selon mon point de vue, ces trois espaces ne sont pas superposés (ou
emboîtés, comme je les ai d’abord conçus) : ce sont des espaces articulés,
corrélatifs et interférents en raison de la porosité de leurs enveloppes
et de la perméabilité de leurs frontières. Il arrive qu’ils soient fermés
ou antagonistes, mais c’est là un cas de figure de leurs rapports. Ils
correspondent alors soit à des moments de leur formation, soit à des
changements qui obligent à de telles mesures, soit à des troubles plus ou
moins graves dans chacun d’entre eux.
Nos positions diffèrent encore sur autre aspect : je mets explicitement
l’accent principal sur le fait que ces espaces sont des espaces de réalité
psychique, ce qui signifie que l’Inconscient y est à l’œuvre, que des effets
de l’Inconscient sont transmis de l’un à l’autre, que des formations de
cette réalité circulent entre eux et que certaines d’entre elles leur sont
communes, par exemple les alliances inconscientes.
La distinction que j’ai opérée entre trois espaces de la réalité psychique
m’est apparue insuffisante. Il me fallait mettre l’accent sur la porosité des
frontières et des enveloppes entre ces trois espaces de réalité psychique
inconsciente, en les considérant articulés l’un à l’autre et interférents.

Le privé, le commun, le partagé et le différent

Reprenons ces différences entre les espaces psychiques sous un autre


angle. Le « privé » correspond à l’espace psychique qui marque de sa spé-
cificité la structure, l’histoire et la subjectivité d’un sujet singulier : son

1. Cf. Puget, J. (1988) « ¿ Qué es material clínico para el psicoanalista ? Los espacios
psíquicos. Revista Psicoanálisis ». Puget, J. (1989), « Formación psicoanalítica de grupo.
Un espacio psíquico o tres espacios ¿son superpuestos? ». Nous avons débattu de ces
questions, notamment dans un dialogue en 2005.
E SPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE 69

organisation pulsionnelle, ses fantasmes secondaires, ses mécanismes


de défense et ses contenus refoulés ou clivés, ses identifications, ses
relations d’objet, bref ce qui singularise son désir inconscient. Cependant,
une part de ce qui est « privé » a son origine dans ce dont le sujet a hérité,
dans ce qu’il a acquis et transformé, ou dans ce qui est resté pour lui
sans transformation. La singularité du « privé » coexiste avec les zones
de réalité commune et partagée avec d’autres sujets.
Le « commun » est la substance psychique qui unit les membres d’un
ensemble1 , quelle qu’en soit la configuration : une famille, un couple ou
un groupe. Sont communs ou le deviennent : un fantasme, un rêve, un
désir, des identifications, des idéaux, des signifiants, une illusion2 , des
alliances inconscientes. Le « commun » exige l’abandon ou la perte des
limites individuelles des sujets dans le lien, une certaine indifférenciation,
mais il est aussi la matière psychique de base nécessaire pour qu’émerge
le sujet dans sa singularité. Il n’y a pas de lien ni de groupe, ni de famille
ni de couple sans ces formations et ces processus psychiques communs.
J’en nomme quelques-uns : la mentalité et la culture de groupe, la
matrice groupale, l’illusion groupale, les alliances inconscientes, les
chaînes associatives groupales, les fantasmes et les espaces oniriques
communs et partagés, etc. J’observe toutefois que, dans certains cas,
ils sont étanches ou clivés les uns par rapport aux autres. Ces cas sont
précisément ceux que la clinique montre comme étant générateurs de
troubles et de souffrances qui relèvent d’une approche thérapeutique
groupale ou familiale.
Le « partagé » correspond à la part que prend chaque sujet ou à la
place propre et complémentaire qu’il occupe dans un fantasme, une
alliance, un contrat, un système défensif communs aux sujets d’un lien.
Dans un groupe (ou dans une famille), un fantasme émergent dont
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

l’énoncé est « Un parent menace/répare un enfant » est commun aux


membres de ce groupe ou de cette famille, il organise les relations
entre les sujets à l’intérieur de cet ensemble. Tous sont mobilisés par
ce fantasme, et chacun est tour à tour ou simultanément l’acteur passif
ou actif, ou encore l’observateur de cette action psychique. Cependant,
chaque sujet peut occuper une certaine place, la place qui lui est propre
et qui le singularise, dans ce fantasme. Le partage du fantasme signale un

1. Dans Totem et tabou, Freud définit la Kinship comme « la substance commune qui
unit les membres d’un clan ».
2. D. Anzieu (1971) en a décrit une modalité dans L’illusion groupale.
70 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

processus d’individuation subjectivante dans l’espace commun et partagé.


Ce régime du partage assure les termes d’un échange intersubjectif1 .
Le « différent » prend en considération l’écart entre les sujets dans
le lien, au point où leur différence révèle ce qui entre eux n’est ni
« commun » ni « partagé ». Cet écart témoigne de la discontinuité entre
leurs espaces. C’est l’expérience même de cet écart qui suscite le lien.
Dans la différence émerge l’altérité radicale de l’autre et l’indice de ce
qui en lui demeure « privé », mais aussi la rencontre de l’autre comme
« obstacle » (Freud, 1921), c’est-à-dire l’expérience que l’autre n’est pas
réductible à l’objet interne de chacun.
Admettre qu’une partie de la réalité psychique est partageable et
partagée avec d’autres sujets, qu’elle leur est commune, n’est pas faire
l’impasse sur les différences entre les espaces propres à chaque sujet.
J’insiste à la fois sur l’hétérogénéité de ces espaces et sur les passages
qui les traversent.
La situation de groupe actualise toutes ces modalités de l’espace
psychique. Il n’y a pas de lien ni de groupe sans une matière commune.
Un lien ne peut pas reposer sur le seul primat de la différence. C’est
parce qu’il y a du commun que je peux partager (et que je suis partagé).
Pour que se produisent de telles formations, il est nécessaire que les
enveloppes psychiques de chacun des trois espaces, celui des sujets,
celui de leurs liens et celui de l’ensemble, soient suffisamment ouvertes
l’une à l’autre. Dans les groupes en souffrance, ces enveloppes sont
inexistantes, ou elles sont trouées ou trop rigides. Pour rendre compte
de cette condition, un modèle doit rendre compte de la consistance de la
réalité psychique de ces trois espaces et décrire leurs articulations.

Pourquoi seulement trois espaces ?

Dans cette étude, je ne prendrai en considération que trois espaces


de réalité psychique, dans la mesure où ils sont repérables dans un
dispositif psychanalytique approprié et congruent avec la méthode de
la psychanalyse. Je pratique donc une découpe méthodologique de mon
champ, et je ne tiens pas ces trois espaces comme clos mais comme
ouverts sur d’autres ordres de réalité : les institutions, le politique et

1. Je l’ai rappelé à plusieurs reprises : « commun et partagé » ne signifie pas identique.


Les membres d’un groupe partagent un même espace dans un gradient entre ces quatre
catégories. Les réticences soulevées par cette notion tiennent à la peur obnubilante d’une
collusion, d’une fusion, d’une confusion et d’une indifférenciation qui seraient l’effet de
l’imaginaire de l’Un, dont le groupe serait le lieu par excellence.
E SPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE 71

le social, la culture, la religion, les grands récits collectifs comme les


mythes, les idéologies et les utopies. Selon mon point de vue, ces autres
ordres de réalité sont dans une position méta par rapport aux espaces de
la réalité psychique avec lesquels ils interfèrent.
Toutefois, j’ai choisi de me limiter à ces trois espaces, car j’ai voulu me
tenir au plus près de ce que la méthode (plus précisément les dispositifs
psychanalytiques plurisubjectifs) et la clinique autorisent pour mener
débat sur l’extension du champ des pratiques et de la métapsychologie
psychanalytique. Même si les concepts et les modèles construits à
partir de la prise en considération des trois espaces s’avèrent efficients
pour l’analyse du mal-être dans le monde post- et hypermoderne1 , la
connaissance des relations entre ces trois espaces et leur encadrement
méta repose sur une démarche encore largement spéculative, et ce sera le
cas tant que nous ne disposerons pas de dispositifs suffisamment précis
pour en comprendre les processus. Ce qui n’empêche pas de prendre
de la distance avec les exigences de la méthode. Ce fut toujours le cas
dans la pensée psychanalytique lorsque les analystes se sont attachés à
comprendre les problèmes de leur temps : ainsi Freud sur la morale
sexuelle civilisée, la guerre, le malaise dans la culture, aujourd’hui
les dénis collectifs négationnistes, les falsifications de l’histoire, les
génocides, la généralisation des processus sans sujets, l’absence ou
la défaillance des répondants et leurs effets dévastateurs dans la vie
psychique.

P RINCIPESPOUR L’ ANALYSE DES TROIS ESPACES


DE RÉALITÉ PSYCHIQUE
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

La prise en considération de trois espaces de la réalité psychique inclus


dans le groupe m’a conduit à définir sept principes d’analyse qui tiennent
compte de leurs relations.

1. J’ai proposé une mise en œuvre de ce modèle dans une analyse du mal-être dans les
sociétés hypermodernes (R. Kaës, 2012). Cet essai associe les données de la psychanalyse
appliquée à la connaissance et au traitement de la réalité psychique (la cure, les dispositifs
plurisubjectifs construits selon les principes de la méthode de la psychanalyse) et les
hypothèses fournies par l’application de la psychanalyse à d’autres ordres de réalité.
Nous avons un accès direct aux effets du politique sur l’espace de la réalité psychique
(tel que la cure et les dispositifs psychanalytiques plurisubjectifs en ouvrent l’accès) dans
des circonstances exceptionnelles : lorsque l’espace de la réalité psychique est envahi
par le politique, à l’exemple des dictatures, des guerres civiles, des génocides. Sur ce
point, cf. J. Puget et R. Kaës (1989b), Violence d’État et psychanalyse.
72 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

a) Le principe de détermination multiple (ou pluricausalité). Il pose tout


d’abord que des processus déterminés et déterminants sont à l’œuvre
dans les trois espaces et entre eux. Il se réfère plus spécifiquement
à la notion de série complémentaire (Ergänzungsreihe) que Freud
(1916-1917, GW XI, pp. 359-360) utilise pour dépasser l’alternative
entre facteurs exogènes et facteurs endogènes dans l’étiopathogenèse
de la névrose. Nous avons affaire à une multidétermination qui rejette
toute détermination causale unique et linéaire, mais admet un gradient
entre différents facteurs.
b) Le principe de transversalité rend compte de la constance de la
matière psychique au-delà des formes spécifiques que la réalité
psychique prend dans les différents espaces que j’ai évoqués. Pour
exemplifier cette proposition, je dirai que l’Inconscient s’inscrit plu-
sieurs fois dans chacun de ces espaces, selon des formes et des effets
distincts.
c) Le principe de complémentarité, inspiré de G. Devereux1 , apporte
une précision au principe de transversalité : le groupe forme une
entité psychique et il est lui-même en relation de complémentarité
avec d’autres organisations de la vie psychique. Ce principe nous
est fort utile dans l’investigation psychanalytique lorsqu’il s’agit de
travailler à la connaissance de l’Inconscient dans ses divers espaces de
manifestation : intrapsychique, interpsychique, transpsychique. Une
application de ce principe est que les formations et les processus
psychiques sont disposés et sont fonctionnels de manière différente
lorsqu’ils sont mobilisés dans chacun des espaces. C’est ainsi que
certaines propriétés du fantasme sont utilisées dans le lien avec des
effets spécifiques, notamment comme organisateur de celui-ci.
d) Le principe de plurifocalité concerne l’idée que le lien est plurifocal
(tous les sujets qui le forment sont autant de foyers du lien). L’analyse
du lien, notamment dans les groupes, nous confronte à une pluralité
de centres organisateurs. Nous avons ici affaire à une mutation qui

1. Dans son Ethnopsychanalyse complémentariste (1972), G. Devereux distingue les


différents niveaux, psychique et social, des objets qu’il étudie. Il postule que chacun de
ces niveaux relève de logiques et de processus spécifiques et qu’il est justiciable d’un
type d’explication spécifique. Il rappelle un principe de Poincaré : tout point de vue sur
un objet en appelle un autre, voire plusieurs, qui lui sont complémentaires. Il partage
avec lui cette idée qu’un phénomène parfaitement décrit d’une certaine façon peut l’être
tout aussi bien d’une autre façon, dans un registre conceptuel complètement différent.
La complémentarité entre différents espaces, et entre différentes approches, définit plus
précisément la continuité épistémologique et la rupture épistémologique.
E SPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE 73

correspond à l’équivalent du passage de la cosmologie copernicienne


(la Terre n’est pas le centre du monde, mais le Soleil) à la cosmologie
képlérienne, qui admet plusieurs soleils dans l’univers et marque la
fin de l’héliocentrisme.
e) Le principe de complexité prend en considération les composantes
et les relations entre les éléments constitutifs du lien. La complexité
est ici entendue comme problème posé à la connaissance des arti-
culations entre des structures psychiques, celles de chaque sujet lié
à d’autres sujets dans une organisation du lien, et celles de ce lien
lui-même. Nous avons affaire, avec le lien, à un objet hypercom-
plexe. Le couple intra-interpsychique crée des perturbations aléatoires
(désorganisations) dans chacune de ses composantes subjectives, en
raison des modalités d’ajustement des divers régimes psychiques ;
il suscite des régulations (organisations) et des créations originales
(réorganisations) qui mettent à contribution et transforment chacun de
ces régimes. Le principe de complexité confronte aux processus de
réduction de la complexité, à la fois dans le processus de connaissance
et dans le processus de régulation de la complexité.
f) Le principe polyphonique organise notre écoute des divers lieux où
s’énonce l’Inconscient dans le lien1 . J’entends par polyphonie, à la
suite des théories de Bakhtine-Vorochilov, que le lien fait entendre
« plusieurs voix », plusieurs énoncés dont les adresses sont destinées
à plusieurs destinataires. La notion centrale est ici celle de résonance,
indépendamment de toute recherche d’une harmonie ou d’un unisson.
Ce principe comporte une hypothèse sur la topique de l’Inconscient et
une conséquence clinique sur l’écoute psychanalytique des transferts
et des processus associatifs.
g) Enfin, le principe d’incertitude attire notre attention sur l’impossi-
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

bilité de prévoir l’autre et sur la perplexité que cette impossibilité


engendre (J. Puget a particulièrement insisté sur ce point). Il me
semble fécond de coupler ce principe avec celui de complexité et avec
celui de plurifocalité.
Ces sept principes peuvent paraître nombreux et difficiles à mettre
en œuvre. Ils rendent cependant de grands services pour l’intelligibilité
des niveaux d’explication convoqués par l’existence des trois espaces de
réalité psychique.

1. Je précise : polyphonie ne veut pas dire harmonie, mais combinaison de plusieurs voix
de fréquence différente. Cf. R. Kaës (2002a), La Polyphonie du rêve.
74 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

La découverte des espaces et des temps de la réalité psychique


inconsciente entraîne plusieurs conséquences, sur lesquelles je voudrais
insister. En effet, si des formes et des contenus de la réalité psychique
se fabriquent et se manifestent dans des lieux et dans des temps autres
que ceux de la topique de l’appareil psychique individuel, plusieurs
questions surgissent : existe-t-il un espace qui, inassimilable à celui
de l’Inconscient collectif1, serait toutefois un espace constitué par des
formations et des processus spécifiques et, s’il existe, comment le mettre
en évidence ? Que signifie étendre le concept de réalité psychique
inconsciente à d’autres espaces et à d’autres temps que ceux du sujet ?
Il nous faut maintenant qualifier chacun de ces espaces, spécifier le
travail de l’Inconscient, les processus de subjectivation qu’il engendre et
les effets de subjectivité qu’il produit. Plus loin (chapitre 8), nous ferons
état de ce que nous apprend le travail psychanalytique sur les modalités
du temps et de la temporalité en dispositif de groupe. Dans les trois
espaces qui coexistent en interférence dans les groupes, le temps de la
réalité psychique est polychronique : non seulement des temps différents
coexistent dans chaque espace, mais des temporalités sont propres aux
sujets, aux groupes, aux couples, aux familles et aux institutions.

1. J’aborderai au chapitre 14 la question de l’Inconscient collectif.


Chapitre 6

LES ESPACES PSYCHIQUES


DU GROUPE ET DU LIEN

propre au groupe peut se définir par les


L A RÉALITÉ PSYCHIQUE
espaces psychiques communs et partagés qui se construisent et par
les processus et les formations qui se développent dans un groupe sous
l’effet composé de trois ordres de détermination. Le premier relève de
la structure du groupe lui-même : cette structure préexiste aux sujets et
en même temps elle n’existe que par eux. Le second a sa source dans les
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

apports des sujets devenant membres du groupe : certaines formations


et certains processus intrapsychiques sont électivement mobilisés, au
premier rang desquels la groupalité psychique interne. Le troisième
ordre de détermination est celui qui procède des liens de groupe entre
les membres d’un groupe.

L’ ESPACE PSYCHIQUE DU GROUPE


Tous les psychanalystes qui ont étendu leur pratique au groupe l’ont
d’abord pensé comme une entité spécifique, relativement indépendante
des individus qui la composent. Le groupe est une totalité dotée d’une
loi de composition, de processus spécifiques et de formations propres,
76 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

irréductibles à ceux des sujets qui le constituent. Il possède des limites,


des frontières, qui ont une fonction de différenciation, de contenance et
de protection. Ce sont là les principaux points d’accord : ils valident
l’idée freudienne (S. Freud, 1921) d’une psyché de groupe. Pichon-
Rivière, Foulkes, Bion, Anzieu, Corrao, Neri ont traité le groupe comme
une entité génératrice d’effets psychiques propres. J’ai participé à ce
courant.
Féconde dans ces premiers temps de la découverte, enrichie plus tard
par d’autres psychanalystes, cette approche du groupe comme totalité
systémique et dynamique était nécessaire pour découvrir que, dans un
groupe, des processus et des formations de l’Inconscient s’agencent
d’une manière différente de celle qui organise l’espace de la réalité
psychique du sujet. Des formations psychiques ne se produisent qu’en
groupe et dans le processus de groupe : par exemple la mentalité de
groupe, l’illusion groupale, la matrice groupale, les alliances incons-
cientes.
Cette centration sur les formations et les processus de la réalité
psychique de groupe a aussi permis de qualifier le groupe comme un dis-
positif méthodologique de la psychanalyse, de spécifier les modalités des
transferts et de la matière psychique transférée, de définir les processus
associatifs et les chaînes signifiantes spécifiques qui s’y déploient.
La pratique psychanalytique en situation de groupe a montré que le
groupe est, dans des conditions méthodologiques précises, un appareil
de transformation qui produit un authentique travail psychanalytique,
avec des effets d’ordre thérapeutique ou formatif. Même si ce point
de vue n’est pas partagé par toute la communauté des psychanalystes,
il est désormais acquis chez les psychanalystes de groupe. Toutefois
l’approche psychanalytique du groupe comme totalité formant un seul
espace comporte des variations. Il existe plusieurs modèles du groupe.

Principaux modèles du groupe comme totalité :


Freud, Pichon-Rivière, Bleger, Foulkes, Bion, Anzieu
En proposant l’idée d’une psyché de groupe, il ne faisait pas de doute
pour Freud que la connaissance de cette psyché relève du champ de
l’application de la psychanalyse : de la spéculation et de l’observation
hors la cure. Le mythe « scientifique » de la Horde primitive en fut la
première formulation. Dans Psychologie de masses et analyse du Moi,
il fondait la psyché de groupe sur les identifications à un objet commun
idéalisé générateur d’identifications entre les membres du groupe, et
sur l’abandon d’une partie des idéaux personnels. Les deux modèles
précédents sont repris et perfectionnés dans Le malaise dans la culture,
L ES ESPACES PSYCHIQUES DU GROUPE ET DU LIEN 77

avec la réélaboration de l’idée que le renoncement à la réalisation directe


des buts pulsionnels destructeurs est une des conditions majeures de
l’instauration de la culture et de la civilisation. La culture et la vie en
société exigent pour accomplir ce but que soient mis en œuvre des pactes
et des alliances structurantes, fondés sur les interdits majeurs.
Le passage de la construction d’hypothèses au dispositif de travail psy-
chanalytique en situation de groupe se mettra en place après la mort de
Freud ; apparaîtront alors un ensemble de problèmes épistémologiques
et méthodologiques concernant la consistance de la psyché de groupe,
les processus et les formations de l’Inconscient qui s’y manifestent et les
différences avec la pratique de la cure individuelle et les constructions
théorico-cliniques qui en sont issues.
Dans le milieu des années 1930, un jeune psychiatre argentin,
E. Pichon-Rivière, met en œuvre un dispositif de groupe de formation
des infirmiers dans un hôpital psychiatrique en grave état de
dysfonctionnement. Il développe lui aussi une conception holistique du
groupe, dont les références théoriques lui seront fournies par la théorie
de la Forme et la psychologie sociale léwinienne et, plus tard, par la
théorie sartrienne sur les groupes. Il fait cependant apparaître avec son
concept du « Portavoz » (porte-voix ou porte-parole) l’esquisse d’un
second espace psychique, celui d’un individu qu’il considère comme un
patient désigné (selon la théorie systémique), ou comme un émergent
(selon la théorie de la complexité). Cet individu est pensé en fonction
du rôle qu’il accomplit dans un groupe, dans une famille ou dans une
institution. Il n’est pas pensé comme un sujet de l’Inconscient, considéré
en tant que tel dans le groupe1 .
J. Bleger a repris et développé des propositions formulées par
E. Pichon-Rivière„ notamment le modèle des relations entre déposant,
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

déposé et dépositaire. Il a apporté une conception novatrice dans


l’analyse des processus de groupe, reprenant le concept de sociabilité
syncrétique emprunté à Wallon et qu’il oppose à la sociabilité par
interaction. Bleger montre que « pour rentrer en interaction, il doit y
avoir un arrière-fond commun de sociabilité. L’interaction est la figure
d’une Gestalt sur le fond de la sociabilité syncrétique. On peut dire
que celle-ci est le code de celle- là » (1970, trad. fr. 1987, p. 52). Il
poursuit son analyse en constatant qu’il existe « dans tout groupe un

1. Sur le concept de porte-voix, cf. E. Pichon-Rivière (1970), « El concepto de Porta-


voz » ; (1971), Le Processus groupal. De la psychanalyse à la psychologie sociale (2004).
Voir aussi R. Jaitin (1995), « Le porte-voix dans l’œuvre d’Enrique Pichon-Rivière » ; R.
Jaitin (2002) et (2010), « Enrique Pichon-Rivière ».
78 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

type de relation qui, paradoxalement, est une non-relation, c’est-à-dire


une non-individuation ». Ce type de relation « s’impose comme matrice
ou comme structure de base de tout groupe, en tant qu’immobilisation
des parties non différenciées de la personnalité » (ibid.).
En Angleterre, à la fin des années 1930 et au début des années 1940,
S.H. Foulkes, psychanalyste allemand formé à l’École de Francfort,
émigré à Londres, informé lui aussi de la théorie de la Forme, élabore
une pratique analytique de traitement de ses patients psychotiques
par le dispositif de groupe (S.H. Foulkes, 1948, 1964). Le groupe
est pour lui une totalité dynamique qui fonctionne selon une matrice
groupale : celle-ci est le terrain commun de toutes les interactions entre
les membres du groupe. Elle est la base du réseau de communication
entre eux. Foulkes pense que cette matrice psychique est inconsciente,
sans toutefois préciser en quoi consiste cette qualité dans cet ensemble
et chez les sujets qui le composent. La conception holistique du groupe a
entraîné chez Foulkes et chez ses disciples des conséquences notables sur
la raison, l’objet et le destinataire de l’interprétation. Celle-ci ne doit être
donnée qu’en termes de groupe et s’adresser au groupe considéré comme
totalité. Il n’y a pas d’interprétation adressée à tel ou tel sujet dans le
groupe. L’interprétation lui revient par un effet de bande, à travers les
identifications, la résonance fantasmatique, le réseau de communication
et la matrice de groupe.
À la même période, un autre psychiatre et psychanalyste anglais, W.R.
Bion, mettait en place dans le même hôpital londonien (Northfied) que
celui où pratiquait Foulkes des groupes de psychothérapie brève pour des
militaires ayant subi des traumatismes de guerre (W.R. Bion, 1961). À
la différence de Pichon-Rivière et de Foulkes, Bion ne se réfère pas à la
théorie de la Forme, mais il conçoit lui aussi le groupe comme une totalité
formant un seul espace, dont il qualifie la spécificité avec les concepts
de culture, de mentalité de groupe et de présupposés de base (basic
assumptions) : dépendance, attaque-Fuite, couplage. Le groupe est un
système où ces trois présupposés de base fonctionnent selon une structure
dynamique à trois termes qui forment solidairement la structure de base
de la mentalité de groupe. L’émergence de l’une de ces hypothèses place
les deux autres en latence. Toutes ces formations sont inconscientes. Elles
sont la manifestation de désirs et de fantasmes inconscients et assurent les
mécanismes de défense prédominants à un moment donné dans le groupe.
Chaque individu membre du groupe contribue « anonymement » à ces
formations groupales, il en bénéficie mais n’est pas pris en considération
en tant que sujet singulier dans le groupe.
L ES ESPACES PSYCHIQUES DU GROUPE ET DU LIEN 79

En France, au début des années 1960, D. Anzieu construit un modèle


de fonctionnement du groupe comme entité formée à partir de la
projection des topiques individuelles dans le groupe, et de l’édification
d’idéaux communs générateurs d’une illusion groupale (D. Anzieu,
1966). Les modèles de référence sont à la fois le modèle gestaltiste
léwinien et le modèle freudien du rêve : le groupe est une totalité
dynamique et un espace analogue au rêve, moyen et lieu de réalisation
de désirs inconscients et de mise en œuvre de mécanismes de défense
contre cette réalisation et les angoisses qu’elle suscite. La référence
à la psychanalyse anglo-saxonne (notamment Bion et Winnicott) le
conduira à proposer au cours de la décade suivante les concepts de
contenant et d’enveloppe groupale, tout en maintenant la référence
lewinienne pour penser les frontières entre le groupe et l’extérieur, entre
les membres du groupe et le groupe. Nous avons en commun plusieurs
concepts, notamment celui d’organisateurs psychique inconscient du
groupe, mais nous les avons développés de manière différente. D. Anzieu
n’a pas entrepris d’analyser comment ces formations acquièrent leur
autonomie par rapport aux individus qui le composent, ni quelle est leur
consistance inconsciente, puisque l’espace du groupe ne possède pas,
selon lui, un espace inconscient qui lui soit propre. Pas davantage que ses
contemporains, Anzieu ne développe une théorie des effets du groupe
sur l’espace interne du sujet dans le groupe. Le travail d’élaboration
méthodologique de D. Anzieu le distingue de celui de ses contemporains
par sa précision et ses exigences (D. Anzieu, 1975).

Autres perspectives

D’autres psychanalystes qui travaillent avec des dispositifs pluri-


 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

subjectifs considèrent le groupe, ou plus exactement le « collectif »,


seulement en tant qu’arrière-fond facilitateur sur lequel des processus
strictement individuels se manifestent. Le groupe n’est pas l’objet de
leur analyse, mais seulement un lieu d’émergence des processus et des
formations individuelles1. Ce qui les intéresse, ce sont les effets du
groupe sur la psyché individuelle. Certains d’entre eux reconnaissent
au groupe (selon eux au « collectif ») des formations propres, mais
sans leur accorder un statut qui, dans un espace psychique spécifique,
aurait la dimension de l’Inconscient. Ils acceptent aussi de prendre en
considération la contribution des individus aux phénomènes de groupe

1. En France, cette orientation lacanienne a été celle de P. et G. Lemoine (1972), qui ont
utilisé un dispositif de psychodrame psychanalytique en groupe, et non de groupe, comme
ce fut le cas du dispositif mis en œuvre par D. Anzieu et ses collègues du CEFFRAP.
80 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

ou à l’identité du couple et de la famille. La conception psychanalytique


classique est ainsi préservée, dans la mesure où le groupe, le couple ou la
famille sont pensés du point de vue de l’individu, en des termes centrés
essentiellement sur la relation d’objet et sur les identifications.

Quelques conséquences de la conception du groupe


comme totalité ou comme arrière-fond
Les deux conceptions que je viens de mentionner sont antagonistes
dans l’approche psychanalytique du groupe. La première se centre sur le
groupe comme totalité et comme entité autorégulée, elle peut inclure une
prise en considération du lien intersubjectif et de l’individu, mais en tant
qu’éléments de l’ensemble. La seconde suit une démarche inverse, les
psychanalystes ignorent la spécificité de la réalité psychique du groupe,
et bien qu’ils travaillent en dispositif de groupe, les liens intersubjectifs
et le groupe sont traités comme un arrière-fond de l’espace du sujet, qui
retient toute l’attention.
Chacune de ces deux conceptions a son intérêt et ses limites. On peut
en effet se demander si le travail psychanalytique peut aboutir à quelque
dégagement du Je vis-à-vis des liens intersubjectifs et groupaux qui l’ont
constitué, lorsque ce travail se donne comme objectif la seule expérience
du groupe comme totalité. Au contraire, se centrer exclusivement sur ce
qui revient en propre à chaque sujet dans les nœuds de réalité psychique
dont le groupe est formé et dont lui-même est formé lui barre l’accès à la
connaissance de la réalité psychique du groupe. La plupart des formations
et des processus qui se situent précisément à l’articulation du sujet et du
groupe demeurent inconnaissables si l’analyse ne les comprend pas dans
son champ.
Il y a pourtant quelques énoncés qui devraient conduire à envisager
cette articulation. Admettre que la réalité psychique dans le groupe
ne se laisse pas réduire à la somme des contributions psychiques de
chacun de ses membres considérés isolément, c’est aussi admettre
que les investissements et les représentations de chacun se lient et se
métabolisent dans des formations et dans des processus psychiques
originaux. Dès lors que l’analyse les prend en considération, les distingue
et les interprète comme des formations et des processus produits dans
le groupe par ses sujets et à leur insu, elle n’en exclut pas le sujet, elle
le rétablit au contraire comme acteur-agi dans cet appareillage. Le Je
est alors sollicité de penser ces processus et ces formations psychiques
comme la part intersubjective de sa subjectivité.
L ES ESPACES PSYCHIQUES DU GROUPE ET DU LIEN 81

Consistance de la réalité psychique dans l’espace


du groupe
Lorsque j’ai commencé à travailler avec le dispositif psychanalytique
de groupe, mon attention s’est d’abord portée sur l’espace psychique
du groupe, c’est-à-dire sur les processus et les formations qui ne se
produisent qu’en groupe et qui sont à l’œuvre dans tous les groupes. Ce
point de vue m’est assez vite apparu insuffisant. J’étais occupé par deux
problèmes auxquels je n’avais pas trouvé une solution satisfaisante chez
mes prédécesseurs ou mes contemporains. Le premier se formulait ainsi :
comment les formations groupales acquièrent-elles leur spécificité grou-
pale, comment se construisent la psyché de groupe, l’illusion groupale,
la fantasmatique groupale, etc. ? Le second problème me préoccupait
tout autant, je viens d’en énoncer les termes : à mettre l’accent sur le
groupe comme ensemble et comme totalité dynamique, comment rendre
compte non seulement de la subjectivité du sujet dans le groupe, mais
encore de ce que j’appellerai ultérieurement le sujet du groupe ?
Il m’est devenu évident qu’il était utile de distinguer entre diverses
composantes dans la formation, la structure et le fonctionnement de
l’espace de la réalité psychique dans les groupes. De mon point de vue,
elle se construit à partir de trois déterminations principales. La première
définit la part du sujet : elle consiste dans ce qu’il mise, investit, projette,
rejette et dépose dans le groupe. C’est cette contribution « anonyme »
des membres du groupe à la formation du groupe dont parle Bion qu’il
s’agit d’expliciter. La seconde détermination est interactive. Elle procède
de la liaison et de la transformation de la matière psychique mobilisée
pour organiser l’espace du groupe selon ses propres processus et pour ses
propres finalités. Des formations intrapsychiques, comme les groupes
internes, ont une fonction d’organisateur psychique inconscient dans
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le travail que produit le groupe et qui agence son espace. La troisième


détermination se situe à un niveau métapsychique, celui des organisateurs
socioculturels du groupe : dans les modèles d’organisation des groupes
que fournissent les mythes et les modèles idéaux.
Ces trois types de détermination sont en interrelation : si le groupe est
« déjà-là » pour chaque sujet avec les organisateurs socioculturels, du
fait de sa précession, il est un attracteur des investissements psychiques
de chacun dans le groupe en train de se construire. Corrélativement,
les liaisons et les transformations qui s’opèrent dans le processus de
construction du groupe ont une incidence sur les espaces psychiques
internes.
Dans cette perspective, nous pouvons penser que des formations et
des processus psychiques sont communs au sujet et à l’ensemble ; ils ne
82 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

sont pas les attributs de l’un ou de l’autre, ils sont ce que leurs rapports
leur font tenir en partage. Les contenus de chacun de ces trois espaces
demeurent hors du champ du conscient des sujets du groupe ; a fortiori,
la relation entre ces espaces leur demeure inconsciente.
Le travail spécifique du groupement est analysable avec le concept
d’appareil psychique groupal1 . Le schéma ci-dessous propose une
conjonction complexe et dynamique entre trois espaces de réalité
psychique interférents. Cette conception se distingue des deux autres
approches mentionnées, l’une centrée sur le groupe, l’autre sur le sujet.

Sujet

Liens
Groupe
intersubjectifs

Figure 6.1. La conjonction interactive entre trois espaces psychiques

La complexité de l’espace psychique du groupe

L’espace psychique du groupe est un espace complexe. Dans cet


espace viennent se nouer et se dénouer des formations et des processus
qui appartiennent aux trois espaces que j’ai déjà mentionnés : celui du
sujet, celui des liens et celui du groupe.
La surdétermination de la réalité psychique dans l’espace psychique
du groupe est la raison de cette complexité, de son caractère composite,
intriqué, condensé. L’analyse devra donc distinguer entre diverses com-
posantes dans la formation, la structure et le fonctionnement de l’espace
psychique du groupe, alors même que persiste une indécidabilité quant
à leurs rapports : le groupe est déjà là pour chaque sujet, qui n’en est
pas la cause mais, pour une part, l’effet. Les fonctions et la structuration
psychiques que le groupe accomplit du fait de sa précession soutiennent

1. Le chapitre 9 est centré sur la présentation du modèle de l’appareil psychique groupal.


L ES ESPACES PSYCHIQUES DU GROUPE ET DU LIEN 83

en retour les investissements psychiques de chacun dans le groupe. La


réalité psychique, dans le groupe, consiste dans ce qui des sujets du
groupe revient au groupe, et dans ce qui produit et agence le groupe,
dans son ordre de détermination propre et pour sa propre fin. La part
qui revient au travail spécifique du groupement est analysable avec le
modèle de l’appareil psychique groupal. À des degrés divers, ces parts
demeurent hors du champ du conscient des sujets du groupe, et a fortiori
la relation entre ces parts leur demeure inconsciente.
L’hypothèse que je soutiens sur la complexité de la réalité psychique
dans l’espace du groupe présente un double intérêt : celui, tout d’abord,
de ne faire l’impasse sur aucune des questions fondamentales que soulève
l’hypothèse de la réalité psychique propre du groupe et, en premier lieu,
celle du statut de l’Inconscient. Ensuite, lorsque nous supposons un
niveau spécifique de la réalité psychique dont le groupe serait le lieu et
l’organisation, nous ne pouvons pas soutenir que cet espace est déterminé
de manière entièrement autonome, c’est-à-dire sans la participation
des sujets constituants du groupe. Il y a là une surdétermination de
l’agencement complexe des formations et des processus psychiques
électivement mobilisés dans l’espace psychique du groupe : certains sont
propres au sujet du groupe, alors que d’autres sont propres à l’appareil du
groupe. Un corollaire de ces propositions est que nous pourrons envisager
la formation de la réalité psychique individuelle à partir de certaines
exigences imposées par le groupe et à partir de certaines expériences de
la réalité psychique du groupe et dans le groupe.

L’ ESPACE PSYCHIQUE DU LIEN


 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Le deuxième espace psychique auquel nous avons affaire est celui des
liens qui s’établissent entre les membres du groupe. Un lien est ce qui lie
plusieurs sujets entre eux dans un ensemble : il est irréductible à l’espace
de ses sujets constituants. Ces liens interpersonnels se diversifient en
sous-ensembles dont les expressions se manifestent, sur le fond de la
réalité psychique du groupe, dans la formation de couples ou de trios.
Parce que nous naissons prématurés, nous sommes enveloppés de soins
physiques et indissociablement psychiques, de langes, de bras qui nous
soutiennent, de peau qui nous réchauffe et se colle à la nôtre, d’odeurs et
d’images, de bains de paroles. Bref, de tout un tissu de liens, qui se lient
au-dedans de nous-mêmes et avec les autres, et qui forment des pelotes et
des nœuds que nous ne cessons de faire et de défaire toute notre vie. Un
« texte » assurément, mais un texte de chair, d’émotions et de pensées, de
84 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

signes et de sens, un palimpseste dont nous déchiffrons le sens souvent


avec peine et quelquefois avec bonheur.
Nous sommes nécessairement noués les uns aux autres par toutes
sortes de liens avant de pouvoir nous en délier partiellement, en contracter
d’autres, être suffisamment autonomes et nous assumer comme Je. Nous
ne pouvons pas vivre sans les liens, bien que certains liens, par excès
ou par défaut, nous enchaînent ou nous empêchent de vivre, d’aimer, de
connaître, de jouer.
Nous apprenons à distinguer entre lien et entrave, entre les liens
porteurs de vie, d’amour et de croissance, et les liens porteurs de haine,
de destruction et de mort. Tous ces liens sont intriqués les uns dans les
autres comme la vie et la mort et, ce qui complique l’affaire, avec ceux
des autres, qui connaissent les mêmes emmêlements.
On peut considérer le lien intersubjectif à partir de chaque sujet pris
isolément, mais aussi concevoir que la réalité psychique dans les liens
acquiert une consistance spécifique, qu’elle dispose de formations et de
processus propres. Si nous retenons cette dernière hypothèse, comment
en rendre compte : avec quelle théorie et quelle métapsychologie ?
L’espace du lien ne se superpose pas à celui de la relation d’objet :
je suis sur ce point sur la même position que J. Puget et I. Berenstein
(1997). La relation d’objet est à prendre en considération lorsqu’il s’agit
de comprendre l’effet dans la psyché de chacun de son rapport à l’autre
interne, des investissements sur l’autre. Dans les relations de lien, comme
c’est le cas dans les groupes, les couples et les familles, l’autre est dans
un autre statut que celui que lui alloue la relation d’objet. Il est autre,
en ce qu’il ne se réduit pas à la représentation et à l’investissement dont
il est l’objet. Nous butons sur l’irréductibilité et sur l’imprévisibilité de
l’autre.

Trois dimensions du lien


J’ai défini le lien par trois dimensions (1994).
• La première le caractérise par son espace et son contenu. Le lien
n’est pas la somme de deux ou plus de deux sujets. Le lien est un
espace de réalité psychique spécifique construit à partir de la matière
psychique engagée dans les relations entre deux ou plus de deux sujets ;
ces liens sont de nature libidinale, narcissique et thanatique. Un lien
n’est pas seulement un connecteur d’objets subjectifs qui interagissent :
le lien possède sa consistance propre. Dans un lien, les sujets sont
dans des relations d’accordage, d’écho et de miroir, de conflit et
d’écart, de résonance entre leurs propres objets internes inconscients
L ES ESPACES PSYCHIQUES DU GROUPE ET DU LIEN 85

et ceux des autres. Le lien se fonde essentiellement sur les alliances


inconscientes qui se sont nouées entre les sujets de ce lien. C’est
pourquoi j’appelle lien la réalité psychique inconsciente spécifique
construite par la rencontre de deux ou plusieurs sujets.
• La seconde dimension est celle du processus. Le lien est le mouve-
ment plus ou moins stable des investissements, des représentations
et des actions qui associent deux ou plusieurs sujets pour accomplir
certaines réalisations psychiques qu’ils ne pourraient pas obtenir seuls :
accomplissement de désirs, construction de représentations, mise en
œuvre de défenses. À côté des alliances inconscientes, les fonctions
« phoriques » sont un des principaux processus du lien : un ou plusieurs
sujets sont au point de nouage des associations dans le processus
associatif, un sujet porte, pour lui-même et pour un ou pour plusieurs
autres, un signe, une pensée, un rêve, une parole, un symptôme, un
idéal, le porte-rêve accomplit cette fonction, il rêve pour lui-même,
égoïstement, mais il rêve les rêves que les autres ne font pas1 .
• La troisième dimension concerne la logique du lien. Distincte de celle
qui organise l’espace intrapsychique du sujet singulier, la logique
du lien est celle des implications réciproques, des inclusions et des
exclusions mutuelles. Nous avons affaire à une logique des corrélations
de subjectivité, dont la formule pourrait être énoncée de la manière
suivante : « pas l’un sans l’autre, sans les alliances qui soutiennent leur
lien, sans l’ensemble qui les contient et qu’ils construisent, qui les lie
mutuellement et qui les identifie l’un par rapport à l’autre ».
Ces définitions permettent de décrire les différents types de liens :
narcissiques et objectaux ; amoureux, haineux ; parentaux, filiaux, frater-
nels, intergénérationnels, transgénérationnels, etc. Elles proposent une
approche de la psychopathologie des liens d’organisation névrotique,
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

perverse ou psychotique.

L’espace de réalité psychique de groupe :


principaux acquis et problèmes théoriques en suspens
Résumons les principales acquisitions : la réalité psychique du groupe
ne se laisse pas réduire à la somme des apports des membres du groupe.
Des formations et des processus psychiques se produisent dans le groupe
et nous supposons qu’ils sont régis par une logique de détermination
et par des instances propres à cet ensemble. Une variante de cette
proposition est que le groupe est le lieu d’une réalité psychique qui ne se

1. Sur les fonctions phoriques, cf. R. Kaës, 1993, 1994, 2007.


86 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

produit qu’en groupe. Ces formations et ces processus sont à identifier


dans leur mode de constitution, dans leur fonctionnement et dans leurs
effets.
Le problème théorique capital qui reste en suspens est évidemment
celui de l’Inconscient dans le groupe : l’hypothèse de la réalité psychique
du groupe et dans le groupe le présuppose, mais ne le résout pas, tant
que nous ne disposons pas de concepts et de modèles suffisamment
consistants et éprouvés pour en décrire le ou les lieux psychiques,
les énergies et les processus qui lui sont propres, les conflits qui s’y
engendrent avec d’autres instances, les effets qui s’y produisent.
J’admets comme une hypothèse de base que le groupe est le lieu d’une
production spécifique de la réalité psychique, qu’il dispose de structures,
d’organisations et de processus psychiques qui lui sont propres. Je
soutiens l’idée qu’une topique, une dynamique et une économie propres
caractérisent cet espace psychique commun et partagé. Autrement dit,
il y a une création d’entités psychiques qui ne se produisent pas sans le
groupement.
Chapitre 7

L’ESPACE PSYCHIQUE
DU SUJET

n’existe pas sans ses liens, comme l’a soutenu Winnicott.


U N SUJET
Il n’existe pas sans un ou plusieurs groupes qui le contiennent
avec ses liens. Corrélativement, aucun lien n’existe en dehors des sujets
qu’il lie et sans le groupe qui les contient ou auquel ils s’opposent. De
la même façon, un groupe n’est pas seulement un espace spécifique
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

pensable comme un tout, il est un ensemble corrélé de liens et de sujets.

LA PART DU SUJET DANS LA FORMATION


DE L’ ESPACE PSYCHIQUE DU GROUPE
Rien ne saurait se créer dans un groupe sans que la psyché du sujet
singulier en soit partie constituante, le plus souvent à son insu, pour
des motifs inconscients, ou avec son consentement conscient. Chaque
sujet y a déposé, projeté, délégué, déplacé, ou a abandonné une partie
de sa propre réalité psychique. Cette part suit un double trajet : dans
l’espace transpsychique où, associée à d’autres formations psychiques
homologues ou complémentaires, elle demeure inconsciente d’être tenue
88 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

dans et par le groupe dans une topique, une économie et une dynamique
qui lui sont propres ; dans l’espace intrapsychique, où elle revient pour
constituer une composante de son inconscient.
Ce qui constitue le sujet en tant qu’il est sujet du groupe retourne au
groupe : ainsi le narcissisme primaire, qu’il tient de la chaîne dont il
est assigné à être l’un des représentants, fait retour dans le groupe, où
il s’associe avec les formations de l’Idéal du groupe, sur le mode de la
collusion ou du conflit. Toutes les fonctions structurantes que le groupe
primaire accomplit dans la psyché sont recherchées pour y être répétées,
reproduites et rétablies, au moins partiellement, dans le groupe.

S UJETDANS LE GROUPE , SUJET DU GROUPE


ET SUJET DE L’I NCONSCIENT
Lorsqu’il vient au groupe, le groupe est déjà-là pour chaque sujet,
qui n’en est pas la cause mais, pour une part, l’effet. Les fonctions et
la structuration psychiques qu’il accomplit, du fait de sa précession,
soutiennent en retour ses investissements psychiques dans le groupe.
Une caractéristique originale du modèle que j’ai proposé est de
prendre en considération la place et la fonction du sujet dans le groupe.
Il s’agit dès lors d’interroger les médiations qui articulent son espace
propre avec celui des liens intersubjectifs et avec celui du groupe en tant
qu’ensemble.
Cette introduction de la question du sujet dans le groupe est l’une des
orientations majeures de mes recherches. Elle m’a conduit à concevoir le
sujet de l’Inconscient comme sujet du groupe en tant qu’il se forme et se
transforme, pour une part décisive, dans l’espace des liens intersubjectifs
et dans l’espace des ensembles (groupes, familles...). Le sujet prend la
place qui lui est assignée dans et par ces ensembles selon un double axe :
synchronique avec les contemporains, diachronique dans la succession
des générations. Le sujet de l’Inconscient est sujet de ces liens et de ces
groupes où l’Inconscient produit ses effets et se transmet selon ce double
axe.
J’ai évoqué plus haut une des raisons qui m’ont conduit à cette
conception. Parmi celles-ci, l’observation que, si les interprétations sont
données toujours et exclusivement en termes de groupe ou adressées « au
groupe », elles ont souvent comme conséquence d’évacuer la position
singulière du sujet dans l’ensemble groupal. Elles servent dès lors ses
propres résistances en maintenant un transfert sur le groupe comme seule
matrice de la réalité psychique à laquelle il a affaire.
L’ ESPACE PSYCHIQUE DU SUJET 89

Adversaire
On aura noté que je parle du sujet et non de l’individu. L’individu n’est
pas un concept psychanalytique : il est un élément insécable, anonyme
et interchangeable du « collectif », une partie du tout, un représentant
de l’espèce, il est « n’importe qui ». Les modèles centrés sur le groupe
comme totalité ne connaissent que des individus et les individus ne sont
dotés ni de subjectivité ni d’espace psychique.
Freud utilise la notion d’individu (das Individuum) pour désigner une
entité biologique, démographique et d’une certaine manière statistique,
et il en souligne le double statut1 . Il nous présente un sujet à la fois en
conflit et en accord avec cette nécessité, que j’ai rappelée, « d’être à
soi-même sa propre fin » et les exigences que lui impose le fait qu’il
est en même temps « assujetti à une chaîne dont il est un maillon ».
Freud utilise aussi le mot der Einzelne lorsqu’il parle de l’individu,
mais avec des connotations qui tantôt s’accordent avec le concept
générique et biologique d’individu, tantôt avec celui d’une personne
particulière, considérée isolément, dans sa singularité, mais douée d’une
vie psychique ou animique (GW XIII, p. 137), et tantôt avec celui d’être
humain (GW XIII, p. 151). Der Einzelne se distingue de l’ensemble, il
s’oppose à la masse ou à tout autre individu2 , ou bien il est la mesure
même de la vie psychique des groupes. Le mythe de la Horde est le « pas
par lequel l’individu (der Einzelne) sort de la psychologie des masses »
(ibid., p. 153). Il sort de la psychologie de masse pour acquérir un statut
de sujet.

1. Dans Pour introduire le narcissisme (1914a), Freud écrit : « L’individu (das Indivi-
duum) mène en effet une double existence : en tant qu’il est à lui-même sa propre fin et
en tant que maillon d’une chaîne à laquelle il est assujetti sinon contre sa volonté, du
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

moins sans l’intervention de celle-ci » (GW X, p. 143). Une tension existe entre être à
soi-même sa propre fin et être maillon, bénéficiaire, serviteur et héritier d’une chaîne
intersubjective et transgénérationnelle. C’est dans le cadre de cette tension que le sujet de
l’Inconscient est conjointement et corrélativement sujet du groupe et plus généralement
sujet du lien.
2. Dans l’introduction de Psychologie des masses et Analyse du Moi, les premières lignes
de ce texte fondateur annoncent que : « Assurément la psychologie individuelle est axée
sur l’homme pris isolément (auf den einzelnen Menschen eingestellt) ». Mensch désigne
l’être humain ici considéré en tant que tel. Plus loin dans la même phrase, der Einzelne
est donné comme équivalent de das Individuum. D’autres occurrences apparaissent dans
cette célèbre proposition : « Dans la vie psychique de l’individu considéré isolément
(der Einzelne), l’autre (der Andere) est très régulièrement pris en considération comme
modèle, comme objet, comme aide et comme adversaire, et de ce fait la psychologie
individuelle (die Individualpsychologie) est dès le commencement et aussi simultanément,
une psychologie sociale, en ce sens élargi mais tout à fait justifié. » La citation est
reproduite in extenso p. 192.
90 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Le concept de sujet introduit une autre dimension : celle de l’assu-


jettissement et de la subjectivité. Pour Freud, qui ne développe guère
ce concept, le sujet se forme dans le retournement de sa position
initialement passive à l’égard de l’objet, auquel il demeure cependant
lié par son activité1. Lacan sera plus précis en décrivant le sujet dans
son statut essentiel de sujet de l’Inconscient. Le sujet, divisé, y est
assujetti, spécialement aux signifiants maîtres qui forment la structure
de l’Inconscient. Ces deux conceptions du sujet ont en commun ceci
qu’elles font dériver de cette division (ou clivage ou fente, pour traduire
die Spaltung) un espace psychique et une subjectivité qui singularisent
chaque sujet par sa structure et par son histoire, que le primat soit accordé
à la pulsionalité, au langage ou à l’intersubjectivité.
C’est ainsi que le sujet se définit : par la réalité psychique qui se
constitue en lui. Ce sujet se manifeste en groupe dans son double statut,
corrélatif, de sujet de l’Inconscient et de sujet du groupe. C’est sur cette
base que le dispositif psychanalytique de groupe trouve sa pertinence.
Comme je l’ai rappelé, ce dispositif met en travail les rapports que le
sujet entretient avec ses propres objets inconscients, mais aussi avec les
objets inconscients des autres, avec les objets communs et partagés qui
sont déjà-là, hérités, et avec ceux qui se présentent et se construisent
dans la situation de groupe. La situation de groupe confronte le sujet aux
trois espaces psychiques inconscients dont j’ai parlé, et de ce seul fait,
elle rend nécessaire de formuler une autre théorie du sujet.

L’ EXIGENCEDE TRAVAIL IMPOSÉE À LA PSYCHÉ


DU SUJET POUR FAIRE LIEN
La notion d’exigence de travail psychique (die psychische Arbeitsan-
forderung) est proposée par Freud en 1905 dans les Trois essais, puis
dans le texte de 1915, Pulsions et destins des pulsions. Envisageant la
question de la pulsion sous l’angle de la vie psychique, Freud écrit :

« La pulsion nous apparaît comme un concept limite entre le psychique et


le somatique, comme un représentant psychique des excitations émanées
de l’intérieur du corps et parvenues dans l’âme, comme la mesure de
l’exigence de travail imposée au psychique par suite de sa corrélation avec
le corporel » (GW X, p. 214).

1. Sur ce point, voir Pulsions et destins des pulsions (Freud 1915), et mon commentaire
à propos du processus de subjectivation (2006a).
L’ ESPACE PSYCHIQUE DU SUJET 91

La pulsion comme travail se définirait ainsi par les opérations de


liaison ou de transformation exigées de la psyché pour réaliser son but
de satisfaction ou de suppression de l’état de tension.
La rencontre avec l’autre – et avec plus-d’un-autre –, la place dans
le lien et dans les ensembles, la fonction que nous y accomplissons
imposent à chacun d’entre nous un certain travail psychique. Ce travail
est exigé pour que les psychés ou des parties de celles-ci s’associent
et s’assemblent, pour qu’elles s’éprouvent dans leurs différences et se
mettent en tension, pour qu’elles se régulent.
Cette exigence de travail qu’imposent à la psyché ses liaisons avec
le corporel, l’intersubjectivité et la culture est complexe : elle est la
conséquence de l’ouverture originaire de la psyché à la présence, à la
parole, au désir et au refoulé d’un autre, de plus-d’un-autre. À chacune de
ces exigences de travail imposées à la psyché correspondent les concepts
spécifiques de pulsion, de représentation, d’identification, de Surmoi, de
formations de l’idéal, de travail de culture, de sublimation. Freud les
avait associés dans son essai sur le Malaise dans la culture. Des concepts
nouveaux, issus de nouveaux dispositifs de travail psychanalytique, ont
apporté d’autres concepts pour décrire ces exigences : par exemple travail
de l’intersubjectivité, alliances inconscientes.
J’ai distingué six principales exigences de travail psychique imposées
par le lien intersubjectif ou les conjonctions de subjectivité1 .
La première dérive de la corrélation de la psyché avec l’investissement
pulsionnel qu’elle reçoit de l’objet. Cet investissement et les représen-
tations qui y sont associées jouent un rôle décisif dans la formation des
pulsions ; la question de l’étayage est donc au cœur de cette première
proposition. L’investissement narcissique de l’infans par les parents et
par l’ensemble intersubjectif dans lequel le nouveau-né vient au monde
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

et naît à la vie psychique impose à sa psyché, comme à celle des


autres, un certain travail de liaison et de transformation. Cette exigence
de travail se forme sur le modèle du contrat narcissique décrit par
P. Castoriadis-Aulagnier (1975) : elle consiste dans l’obligation pour
le sujet d’investir le lien et le groupe de sa libido narcissique et objectale
afin de recevoir en retour de ceux-ci les investissements nécessaires pour
être reconnu par l’ensemble et par les autres comme sujet membre du
lien et du groupe. Les contrats et les pactes narcissiques sont la mesure
de ce travail : sur eux s’étayent les représentants du narcissisme primaire
du sujet. Le corrélat de cette exigence est la nécessité de contribuer

1. Je les ai plus longuement exposées dans Le groupe et le sujet du Groupe (op. cit.).
92 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

créativement par ses capacités à la croissance de l’ensemble, d’être dans


l’ensemble maillon de transmission, serviteur, héritier, bénéficiaire et
acteur.
La seconde exigence de travail psychique imposée à la psyché par les
corrélations de subjectivité est de satisfaire à la nécessité d’établir des
liens psychiques avec ses objets, particulièrement ceux dont elle dépend
pour en recevoir l’amour, mais aussi ceux qu’elle a installés en elle sous
l’effet de divers processus : d’incorporation, d’identification projective,
d’introjection. La mesure de ce travail est l’identification.
La troisième exigence procède de la nécessité de renoncer à certaines
formations psychiques propres au sujet. Freud avait indiqué en 1921
que le Moi doit abandonner une partie de ses identifications et de
ses idéaux personnels au profit d’idéaux communs et en échange des
bénéfices attendus du groupe ou du chef. Tout lien, tout groupe impose
des contraintes de croyance, de représentation, de normes perceptives,
d’adhésion aux idéaux et aux sentiments communs. Être dans l’intersub-
jectivité et dans un ensemble n’implique pas seulement que certaines
fonctions psychiques soient inhibées ou réduites et que d’autres soient
électivement mobilisées et amplifiées. On doit aussi considérer qu’il
existe une exigence de non-travail psychique, des abandons de pensée,
des retraits d’investissement, de désidentification, des effacements des
limites du moi, ou d’une partie de la réalité psychique qui spécifie et
différencie chaque sujet. C’est le cas des groupes sectaires et des groupes
idéologiques. Nous devons admettre que les processus d’autoaliénation
sont des exigences imposées par les liens et les ensembles.
La quatrième exigence relève de la nécessité pour le sujet de mettre
en œuvre des opérations de refoulement, de déni ou de rejet afin que les
conjonctions de subjectivité se forment et que les liens se maintiennent.
Ces processus producteurs de l’Inconscient sont propres à chaque sujet,
mais ils sont aussi tributaires de l’ensemble intersubjectif dont l’infans
est partie prenante et partie constituante. Ces opérations ne concernent
pas seulement les appuis métadéfensifs que les sujets membres d’un
groupe peuvent trouver dans celui-ci, comme E. Jaques (1955) l’a jadis
montré. Elles concernent toute configuration de lien : un couple, une
famille, un groupe exige de ses sujets et entretient dans son espace propre
les dispositifs métadéfensifs nécessaires à son autoconservation et à la
réalisation de ses buts. Ces opérations sont donc à la fois requises par le
lien et par les intérêts personnels que les sujets trouvent à le contracter.
L’ ESPACE PSYCHIQUE DU SUJET 93

Tels sont le statut et la fonction des alliances inconscientes défensives1.


Ces alliances sont le produit des opérations de corefoulement et de déni
en commun ; elles sont aussi productrices de l’Inconscient actuel dans
le lien et dans le groupe, elles en forment les nœuds névrotiques et
psychotiques. Pour cet ensemble de raisons, les alliances inconscientes
sont une dimension majeure de l’exigence de travail psychique que doit
accomplir le sujet. Elles sont aussi une formation majeure de la réalité
psychique du lien et du groupe.
La cinquième exigence s’articule avec les interdits fondamentaux dans
leurs rapports avec le travail de culture (Kulturarbeit) et les processus
de symbolisation. Freud (1929-1930) a insisté sur la nécessité du
renoncement mutuel à la réalisation directe des buts pulsionnels pour que
s’établisse une « communauté de droit » garante de liens stables et fiables.
Le résultat de cette exigence est les alliances inconscientes structurantes,
dans la catégorie desquelles nous comptons le contrat narcissique, le
pacte entre les Frères et avec le Père et le contrat de renoncement mutuel.
Le résultat de cette exigence de travail est la formation du sens, l’activité
de symbolisation et d’interprétation, mais aussi la capacité d’aimer, de
jouer, de penser et de travailler.
Une sixième exigence de travail psychique est imposée à la psyché
de chaque sujet : elle se manifeste sous l’effet de la nécessité, pour
être dans le lien et dans un groupe, de recevoir et d’intérioriser des
représentations suffisamment partagées pour participer à la formation
du sens commun et à l’activité interprétative. Cette exigence contribue
à la formation des idées et des idéaux propres à un ensemble. Elle est
nécessaire aux identifications et, en retour, celles-ci les soutiennent. Je
propose de considérer l’interprétation comme la mesure de ce travail.
La création d’un espace psychique commun et partagé est un des
effets de ces exigences. C’est dire leur importance dans le processus
d’appareillage du groupe. Ces six exigences concourent à la création
d’un espace psychique commun et partagé. Considérées du point de vue
du sujet auquel elles sont imposées, ces exigences sont structurantes et
conflictuelles. La conflictualité centrale se situe entre la nécessité d’être
à soi-même sa propre fin et celle d’être un sujet dans le groupe et pour
le groupe. En accomplissant ce travail psychique, les membres d’un
groupe s’attribuent ou reçoivent en échange des bénéfices et des charges.

1. Les alliances inconscientes structurantes et défensives forment la base de la réalité


psychique inconsciente des liens et des ensembles. J’en ai exposé la genèse, les formes et
les effets dans un ouvrage, Les alliances inconscientes (2009a). J’en reprendrai les prin-
cipales caractéristiques au chapitre 12, « D’une troisième topique à une métapsychologie
de troisième type ».
94 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Une balance économique s’établit, en positif ou en négatif, sur ce qu’ils


gagnent et sur ce qu’ils perdent à satisfaire ces exigences.
D’une certaine manière, nous n’avons pas le choix de nous soustraire
à ces exigences : nous devons nous y soumettre pour entrer dans un lien
et pour exister comme sujet. Mais nous avons aussi à nous en dégager, à
nous en délier chaque fois que ces exigences et que les alliances qui les
scellent servent notre autoaliénation et l’aliénation que nous imposons
aux autres, le plus souvent à l’insu de chacun. C’est dans cette perspective
que nous pourrions définir le champ pratique du travail psychanalytique
en situation de groupe.

I NVESTISSEMENTS PULSIONNELS ET REPRÉSENTATION


DE L’ OBJET- GROUPE
J.-B. Pontalis a introduit en 1963 deux idées importantes. La première
est que, pour les membres d’un groupe, le groupe est un objet d’inves-
tissements pulsionnels et de représentations inconscientes1. La seconde
idée de Pontalis est que la psychanalyse a vocation à se préoccuper de
ce qui « en chacun de nous est groupalité ». Ces deux indications sont à
l’origine du rétablissement de la question du sujet dans le groupe
Développons ces deux idées. Le groupe est investi par diverses
pulsions auxquelles sont associés des représentations inconscientes et
des affects liés ou non à ces représentations : les pulsions d’attachement
(ocnophiles et philobates), les pulsions orales (le groupe est une bouche,
un sein, un sein-toilettes), anales (il est un cloaque, un ventre), génitales
(il est un pénis, un vagin, un utérus, une « matrice »). Le groupe est
investi par les pulsions d’autoconservation du Moi, par les pulsions
narcissiques (il est un miroir), par les diverses manifestations de la
pulsion de mort.
Dans un groupe, ces investissements pulsionnels et ces représenta-
tions sont divers selon les moments du processus groupal et ils sont
différents pour chaque sujet. La question est de comprendre comment le
fonctionnement du groupe permet que les pulsions de chacun trouvent
leur objet et leur étayage, comment elles entrent en tension et en conflit
avec elles-mêmes et avec celles des autres, comment elles sont domesti-
quées ou demeurent sauvages. Mais elles ne peuvent trop diverger sans
compromettre la consistance suffisante de l’espace psychique groupal ;

1. Cette pensée de Pontalis a inspiré ma recherche sur les différents types d’objets-groupe,
sur les représentations-but qui les organisent et sur les fonctions qu’ils accomplissent
pour chaque sujet et pour l’ensemble des sujets dans le processus groupal (1974, 1976). Je
suis également redevable à J.-B. Pontalis de mes recherches sur la groupalité psychique.
L’ ESPACE PSYCHIQUE DU SUJET 95

la question est alors de comprendre comment elles se concilient et se


combinent, et comment les sujets acceptent le « renoncement » (der
Verzicht) à leur réalisation directe.
Le groupe n’est pas seulement un objet et un représentant de la pulsion.
Pour une part, il en constitue l’étayage même : non directement, mais à
travers l’emplacement des objets primaires dans le réseau intersubjectif
où ils sont présentés, cherchés, trouvés. C’est ce réseau d’investissements
et de représentations que la Mère apporte à l’enfant : sur le Moi maternel
s’étayent les pulsions du Moi, c’est-à-dire sur un réseau d’identifications
et de formations de l’Idéal. À travers la mère, l’enfant est mis en contact
avec l’Autre de l’objet, ses Autres et ses semblables, partiels. Le groupe
est la condition de l’étayage du narcissisme primaire de l’enfant qui en
sera constitué comme le représentant parfait ou décevant par l’ensemble
du groupe ou une partie de celui-ci et du même coup par le sujet lui-
même. Le groupe prédispose les objets, les figures et les discours sur
lesquels prennent appui, se modèlent et se constituent, dans l’espace
intrapsychique, son Moi, son Surmoi, ses Idéaux. Et il les tient toujours
à la disposition du sujet, lorsqu’ils viennent à défaillir, à être menacés ou
à manquer.

L ES GROUPES INTERNES ET LA GROUPALITÉ PSYCHIQUE

La seconde idée de Pontalis est donc que la psychanalyse doit se


préoccuper de ce qui « en chacun de nous est groupalité ». En travaillant
sur les investissements et les représentations inconscientes du groupe,
j’ai découvert que chaque sujet contient dans son espace interne des
formations groupales : je les ai décrites à la fin des années 1960 comme
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

des groupes internes. Il ne s’agit pas seulement d’objets inconscients,


mais de configurations d’objets, de systèmes d’objets associés par des
liens internes. Ceux de mes collègues qui ont eu recours à cette notion,
comme E. Pichon-Rivière ou D. Napolitani, l’ont traitée comme le
résultat de l’introjection des structures de relations constituées dans
les premiers liens familiaux. Ce point de vue est juste, mais il me
paraît insuffisant. Il me semble en effet plus fécond de comprendre les
groupes internes comme la manifestation d’une propriété générale de la
matière psychique, celle de pouvoir être associée ou dissociée, agrégée
ou désagrégée (R. Kaës, 1976, 1981, 1985b, 1993). Cette propriété est
celle de la groupalité psychique.
Cette idée que l’organisation de la matière psychique est foncièrement
agencée par un modèle associatif, dont le groupe interne est le paradigme,
96 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

diffère de la conception de Lacan lorsqu’il soutient que l’Inconscient est


structuré comme un langage. Mes recherches me conduisaient à cette
notion que l’Inconscient et l’espace psychique sont d’abord structurés
comme un groupe.
En développant cette idée, j’ai distingué deux formes de groupalité et
d’associativité. L’une est générique, c’est celle des groupes psychiques
originaires et de leurs rejetons : les fantasmes originaires, les complexes
fraternels et œdipiens, les images du corps propre, les relations interins-
tancielles de la seconde topique. La seconde est spécifique, c’est celle
des groupes construits par l’introjection des liens primaires.

L’I NCONSCIENT
ORIGINAIRE OU LE GROUPE
PSYCHIQUE GÉNÉRIQUE
Le groupe psychique originaire

La lecture du premier Freud m’a apporté la notion de groupe psychique


originaire. La première ébauche freudienne de la représentation de
l’Inconscient est celle d’un groupe psychique clivé (eine abgespaltene
psychische Gruppe). Dès son « Esquisse d’une Psychologie scientifique »
(1895) et les Études sur l’hystérie (1895), Freud considère l’Inconscient
originaire comme un groupe psychique séparé de l’Inconscient. Il décrit
ce groupe comme un ensemble d’éléments (équivalents de neurones psy,
représentations, affects, pulsions...), formant une masse, un noyau qui
attire des éléments refoulés qui se lient entre eux1 .
Ce groupe est un attracteur de liaison psychique, il est doté de forces
et de principes d’organisation spécifiques, d’un système de protection et
de représentation-délégation de lui-même par une partie de lui-même. Le
groupe psychique établit des rapports de tension avec des éléments isolés
ou déliés qui, pour cette raison, sont susceptibles de modifier certains
équilibres intrapsychiques. Le groupe psychique apparaît ainsi comme
un modèle de l’organisation et du fonctionnement intrapsychiques : il
est un processus de la psyché individuelle qui donne forme et force à la
matière psychique inconsciente.

1. On peut lire Freud en suivant ce fil du groupe psychique interne : nous en retrouvons
le principe dans la notion de la pluralité des personnes psychiques comme caractéristique
des identifications, dans celle de personnes rassemblées et mêlées, puis plus tard, avec
l’idée que l’idéal du Moi assure l’unité et la cohésion d’une collectivité, que l’imago joue
un rôle organisateur ou désorganisateur dans les foules, que le Moi est serviteur de deux
maîtres, que les instances de la seconde topique sont représentées comme un groupe de
personnages, etc.
L’ ESPACE PSYCHIQUE DU SUJET 97

Le fantasme comme scène d’un groupe interne

Le fantasme, de ce point de vue, est la scène d’un groupe interne


générique. La clinique de la cure et celle du groupe m’ont conduit à
reprendre l’analyse du fantasme « On bat un enfant » (Ein Kind wird
geschlagen, Freud, 1919). Après J. Laplanche et J.-B. Pontalis (1964),
qui mettent l’accent sur l’organisation syntaxique de ce fantasme, j’ai
été attentif à sa composition structurale et dynamique. Le fantasme
est une structure à entrée multiple dont l’énoncé fondamental est la
matrice d’une série d’énoncés obtenus par dérivation, substitution et
permutation des places du sujet et de l’objet dans cette scène-action,
ou encore par retournement pulsionnel de leur position passive ou
active, ici masochiste ou sadique. Cette approche en termes de scène
dramatique et d’interpolation donne un contenu beaucoup plus précis
aux notions d’interfantasmatisation et de résonance fantasmatique que
Foulkes, Ezriel et Anzieu ont décrites dans les groupes.
À cette première forme de groupalité s’adjoint une groupalité et une
associativité spécifiques, celles de toutes les configurations d’objets
internes obtenues par les différentes modalités des identifications, notam-
ment par l’introjection des relations interpersonnelles : la famille interne
par exemple. J’ai donné plusieurs exemples de ces groupes internes dans
l’espace intrapsychique tels que la cure nous les présente. Parmi ces
exemples, je retiendrai ceux que j’ai reconstitués à partir de l’analyse
que Freud propose de son rêve dit « de l’injection faite à Irma » et à
propos de Dora1 (voir figure 7.1).

Emma

Anna 2 Anna 1

IRMA

X Martha

Figure 7.1. Condensation d’un groupe interne : « Irma » (R. Kaës, 1993)

1. Sur ces questions, voir Le groupe et le sujet du groupe, 1993, pp. 123-169.
98 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Dans le premier exemple, j’ai suivi Freud à la lettre lorsqu’il parle


de personnes-conglomérat pour qualifier dans le rêve la condensation
en un seul objet de plusieurs objets masqués par ce procédé. L’« Irma »
de son rêve condense ainsi plusieurs figures féminines, que le processus
associatif dévoile successivement dans leur identité et dans leurs liens.
Un autre exemple m’a intéressé, qui met en travail un autre processus
de fabrication d’un groupe interne, cette fois par diffraction sur divers
objets du Moi du sujet. Il s’agit du groupe interne constitué des identifica-
tions de Dora et dont les effets se combinent dans les transferts sur Freud
et sur d’autres personnages du groupe-Dora. Je l’ai représenté ainsi :

Père Mère
malade contaminée

Gouvernante DORA Mme K

Cousine Mr K

Figure 7.2. Diffraction du groupe interne de Dora (R. Kaës, 1985b)

L’Inconscient, structuré comme un groupe, se recombine sans cesse


dans ses figures, dans son énergie, dans ses formations et dans ses effets.
Cette double caractéristique de la groupalité psychique est au principe
de la fonction d’organisateur inconscient des liens intersubjectifs et des
groupes.

L’espace du sujet dans le groupe et la part qu’il prend dans la formation


de la réalité psychique du groupe tiennent au fait que certaines de ses
formations intrapsychiques s’y sont constituées. Le sujet y trouve ce
qu’il y a déjà trouvé : des fonctions de suppléance anaclitique contre
l’effondrement des étayages internes, de réassurance contre l’état primor-
dial de détresse et contre la peur d’être seul dans le noir, de protection
contre l’angoisse, contre l’excitation. Assurément, le sujet y trouve aussi
l’inverse, qu’il peut ou non rechercher : la coexcitation hystérogène, la
confrontation avec l’anarchie pulsionnelle, la répétition d’un trauma, la
maintenance et la diffusion de l’angoisse non transformée.
Chapitre 8

TEMPS ET TEMPORALITÉ
PSYCHIQUES
DANS LES ESPACES
GROUPAUX
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

s’étend dans l’espace ; elle est travaillée par


L A RÉALITÉ PSYCHIQUE
la multiplicité des formes du temps et de la temporalité dans les
trois espaces de réalité que j’ai retenus dans cette étude.

L ES TEMPS DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Le temps et l’espace vécus, l’usage du temps et de l’espace sont


associés à cette capacité de l’espèce humaine de concevoir un univers
animé et susceptible de mourir ; cette façon de voir développe l’idée
antagoniste d’immortalité. Quatre principales conceptions du temps se
sont dégagées dans la pensée humaine : une conception immobile du
temps, qui est celui de l’éternité, ou de l’uchronie, ou du traumatisme,
100 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

et qui engage la représentation d’un non-processus protecteur de l’au-


toconservation. Les trois autres conceptions pensent le temps comme
mouvement. La conception cyclique du temps, fondée sur l’alternance
vie-mort-renaissance, sur des phases de création, de destruction et
de recréation de l’univers et de soi-même, est présente dans l’idée
de l’éternel retour, dans les formes sinusoïdales, ondulatoires de la
temporalité psychique, mais aussi dans celles des cycles économiques.
La conception linéaire du temps, qui engage la continuité d’un processus
depuis l’origine jusqu’à l’accomplissement des temps, à travers les aléas
de l’histoire singulière et collective, associe les idées de fin de l’Histoire
et des temps à venir, des messianismes et, sous une autre forme, de la
restauration du Paradis originel. La conception réversible du temps se
caractérise par les fictions de la machine à remonter le temps, mais aussi
par les recherches de la macrophysique.

Temps et temporalité

Pour introduire la question du temps de la réalité psychique, je


voudrais d’abord l’inscrire, d’une manière assurément schématique, dans
une différenciation entre le temps et la temporalité. Nous héritons de
la question du temps avec la tradition aristotélicienne : le temps est un
mouvement qui va d’un point à un autre, l’écart entre ces deux points en
donne la mesure. Ce temps physique, observable et mesurable, linéaire
et irréversible, dont la flèche pointe vers la mort, est à distinguer de la
temporalité.
La temporalité est un concept qualitatif, il concerne le rapport au
temps. La temporalité est une construction psychique, la qualité d’un
processus évolutif, progressif ou régressif : l’héritage du passé, l’actuali-
sation du présent et le projet d’un avenir prennent valeur et sens dans des
étirements et des condensations du temps, des transitions et des ruptures,
des rapports entre la continuité et la modification. La temporalité a partie
liée avec la mémoire, individuelle et collective. Lorsque nous disons
que le travail du deuil requiert un « certain temps », nous parlons de la
temporalité d’un processus, non du temps physique. Lorsque la durée des
séances se définit par un temps mesurable, nous sommes dans le temps
linéaire : mais le temps vécu dans les séances et dans leur succession
est temporalité. Dans cette opposition, le temps n’est rien d’autre que le
moment mesurable dans lequel nous vivons la temporalité.
La temporalité est donc un concept soumis aux aléas de la subjectivité.
Elle peut être décrite dans ses formes individuelles, intersubjectives et
sociales.
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 101

Les divers types de temps et de temporalité


propres à l’appareil psychique
La psychanalyse a contribué d’une manière révolutionnaire à la
conception du temps et de la temporalité. Tout d’abord en avançant l’idée
du caractère atemporel des processus inconscients. Cette proposition,
qui semble faire chez Freud l’objet d’un débat, a été adoptée avec des
nuances par la plupart des psychanalystes.
Dans une remarque « en passant » d’Au-delà du principe de plaisir,
Freud écrit :

« Nous avons appris d’expérience que les processus animiques incons-


cients sont en soi atemporels1 . Cela signifie d’abord qu’ils ne sont pas
ordonnés temporellement, que le temps ne modifie rien en eux et qu’on ne
peut pas leur appliquer la représentation du temps. Ce sont là des caractères
négatifs dont on ne peut se faire une idée nette que par comparaison avec
les procès animiques conscients. Notre représentation abstraite du temps
semble plutôt avoir été tirée du mode de travail du système Pc-Cs et
correspondre à une autoperception de ce mode de travail2 . Avec ce mode
de fonctionnement du système, les pare-stimuli pourraient emprunter une
autre voie. Je sais que ces assertions peuvent paraître très obscures, mais
je dois me limiter à de telles suggestions » (1920, GW XIII, p. 28 ; OCF,
XV, p. 299).

Apportons ici une première nuance : lorsque Freud nous dit que
l’Inconscient ne connaît pas le temps, cela signifie qu’il ne connaît
pas l’expérience du temps, sa durée, sa dégradation, son devenir. Mais
l’Inconscient est rythmé par un temps qui lui est propre, qu’il ignore
et qui se manifeste par le rythme de l’émergence et de la satisfaction
du besoin, de la pulsion et du désir, par ses effets de répétition et
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

d’après-coup, par ses calculs sur les dates, mais aussi par ce qui demeure
identique, hors de la transformation, intemporel, et donc hors temporalité.
Le temps psychique – ou plus exactement l’expérience subjective du
temps – est tout entier traversé et mis en tension par le temps propre de
l’Inconscient.

1. « Die unbewussten Seelenvorgänge an sich »zeitlos« sind ».


2. Le traducteur de ce texte signale en note que le manuscrit comportait ici une phrase
supplémentaire : « L’autre abstraction que l’on peut rattacher au fonctionnement du
Cs n’est cependant pas l’espace, mais la matière, la substance. » Cette remarque est
empruntée au livre de I. Grubrich-Simitis (1993), Zurück zu Freuds Texten, Frankfurt am
Main, Fischer Verlag.
102 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

L’expérience du temps est partie prenante dans les opérations de


refoulement et dans le retour du refoulé. Le dispositif de travail psy-
chanalytique, celui de la cure par excellence, donne accès au temps de
l’Inconscient : temps réversible, produit par la régression chronologique ;
temps de la répétition ; temps du retour du refoulé, de l’objet perdu
retrouvé, de l’origine désirée comme recommencement. Temps que le
rêve, le symptôme, le lapsus, l’acte manqué font surgir hors de la maîtrise
du processus secondaire. Le transfert actualise ce temps et le redéploie
à travers les mouvements de la répétition, de la ressouvenance et de la
perlaboration.
La temporalité est la construction psychique et le processus de
transformation qui résultent de cette rythmicité de base. Elle se développe
sur trois principales dimensions.
La première est celle de la rencontre périodique du sujet et de l’objet :
à travers cette périodicité se construit l’expérience du plaisir et du
déplaisir. Cette rencontre est marquée par les expériences décisives de
la séparation et de la perte de l’objet, par les angoisses et les fantasmes
qui y sont associés, mais aussi par l’anticipation d’un avenir porteur de
l’expérience de la satisfaction, et donc de la continuité.
Une seconde dimension de la temporalité individuelle est celle de
la réversibilité du temps : le retour et la stase du passé qui signent la
répétition sont aussi un retour sur le passé, retour dont les opérateurs
sont l’après-coup et la perlaboration. La notion de l’après-coup se
construit avec la théorie du traumatisme : elle désigne pour Freud une
restructuration récurrente des événements antérieurs qui n’ont pas pu être
intégrés alors à un contexte signifiant. Dans la temporalité générée par
l’après-coup, les significations sont transformées en sens, la continuité
se rétablit, modifiée par la rupture éprouvée. Ici se noue le rapport entre
temporalité et traumatisme. Le traumatisme se caractérise précisément
par la mise hors temporalité et simultanément hors subjectivité de
l’événement désorganisateur. Le travail psychique, et notamment le
travail de la mémoire, consistent alors dans la réélaboration des formes
et des processus psychiques dans des organisations de plus en plus
complexes.
Construction et processus de transformation, la temporalité psychique
se définit sur une troisième dimension, par le travail d’historisation
que le sujet accomplit à partir de sa propre expérience du temps. Le
travail d’historisation est fondamentalement tributaire des effets d’après-
coup, et il se dote d’une nouvelle qualité : celle-ci est acquise par la
capacité du sujet à donner sens à sa construction historique, un sens
suffisamment ouvert à la rencontre avec l’inconnu, avec l’événement, tout
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 103

en maintenant la continuité historique du sujet. Cette capacité suppose un


jeu avec les versions et les variantes de l’histoire, en fonction du présent
et de l’avenir.
La temporalité, l’historisation et la subjectivation se construisent de
pair, dans les scansions de la séparation. Cette expérience du temps et la
capacité de la transformer en histoire et en subjectivité sont traversées
par la rencontre intersubjective.
Parce que la cure nous confronte aux perturbations, aux stases, aux
échecs, mais aussi aux remaniements du processus de la temporalité, la
conception psychanalytique du temps et de la temporalité n’admet pas
une causalité de succession linéaire. Elle soutient en même temps qu’il
n’y a pas, sauf dans le fantasme, de retour à un état antérieur originaire.
Elle soutient un double déterminisme de l’antécédent et du subséquent :
le passé cause le présent et le futur, mais aussi le présent et le futur
causent le passé et lui donnent sens (J. Guillaumin, 1982). Le sujet est
de ce fait un sujet en tension, en projet, il a la charge d’organiser la
temporalité dans un rapport de désir, dans les nœuds du temps, dans
le temps transitionnel entre l’avant et l’après : c’est la signification de
« Wo Es war, soll Ich werden ». Toutefois, nous ne devons pas oublier
que la structuration de la temporalité par le cadre et par le processus
temporel de la cure est l’opérateur de ce processus de construction de la
temporalité.
Dans son ouvrage sur le temps en psychanalyse (1979), O. Flournoy a
souligné que la cure se développe selon deux temporalités distinctes,
qui alternent : le temps immobile, mythique, narcissique ; le temps
chronologique, successif, périodique, œdipien1 .
La remise en travail du concept de l’après-coup par J. Lacan (1945)
introduit trois modulations du temps logique dans le procès de subjec-
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

tivation : l’instant de voir, ou l’anticipation qui engendre l’expérience ;


le temps pour comprendre, temps du travail personnel du sujet de la
connaissance qui s’interroge sur la fonction du semblable pour lui ; et le
moment de conclure, qui dans l’après-coup déclenche l’acte.
L’apport de Winnicott est ici encore lumineux parce qu’il articule
simultanément l’expérience de la séparation et les conditions temporelles
nécessaires au développement de l’aire transitionnelle : « L’utilisation
d’un objet symbolise l’union de deux choses désormais séparées, le bébé

1. Sur le désir et le temps, cf. H. Bianchi (1987a) ; sur le Moi et le temps et la question
du vieillissement, voir aussi H. Bianchi (1987b).
104 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

et la mère, en ce point, dans le temps et dans l’espace, où s’inaugure


leur état de séparation » (1967b, trad. fr. p. 134).
Comme l’espace transitionnel, le temps intermédiaire survient dans
cette expérience, entre l’union fusion avec la mère et la séparation,
l’absence, dans cet espace entre le Moi et l’environnement. Ce que décrit
Winnicott, ce sont des espaces et des temporalités en devenir.

Le temps des commencements


L’archè, l’archaïque, est ce qui est au commencement de toute chose,
et donc à son principe et à son origine1 . D’être à l’origine des choses
détermine un pouvoir de commandement sur elles, dans le même mou-
vement que ce qui est au commencement est doté d’une puissance et
d’une énergie native, incomparable, d’une certaine manière non trans-
formable. À cette puissance des commencements est attachée une force
terrible, sacrée, car cette puissance appartient à l’ordre créateur divin,
qui triomphe du chaos, du vide, de la nuit des commencements. Mais la
puissance des commencements est aussi éminemment fragile : la vie et
la mort sont à peine séparées l’une de l’autre, et l’incertitude est grande
sur leur union comme sur leur désunion. De ces forces d’engendrement
naissent des formes élémentaires, brutes, premières et primitives.
Chacun de ces termes origine et archaïque, commencement et com-
mandement, implique une question sur la cause : c’est aussi bien la fonc-
tion du mythe que celle de l’idéologie que de l’énoncer. D’une certaine
manière, archaïque et origine sont dans d’étroits rapports d’équivalence.
Ils sont aussi dans des statuts épistémologiques assez comparables :
nous sommes poussés à connaître la genèse des commencements, ce
qui redouble la question, mais en nous situant, comme sujets de ce savoir,
à l’origine même de sa constitution. C’est à de l’inconnu radical que
nous sommes confrontés, comme à une scène des origines, sur laquelle
des protagonistes primitifs, violents et puissants engendrent le monde et
notre destin.
C’est du moins la représentation à laquelle nous sommes confrontés
lorsque nous tentons d’imaginer ensemble ce qui de l’archaïque est

1. L’étymologie latine du mot « origine » indique d’abord un lieu : une bouche (os, oris),
un espace creux d’où naît le soleil (l’orient), et donc aussi une puissance d’engendrement
et, dans le même renversement que celui que nous repérons dans l’archaïque, une
puissance de mort. Commencement, début, origine (c’est-à-dire genèse) à partir de
la bouche, ou du trou d’où procède un processus : ainsi dans la représentation de la
déesse égyptienne Nout, qui chaque soir avale le soleil et en accouche chaque matin. Sur
l’archaïque et l’origine, cf. R. Kaës (2003).
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 105

en jeu dans l’origine. C’est donc autant pour des raisons logiques que
psychologiques que nous sommes condamnés à nous représenter l’origine
et l’archaïque avec les catégories temporelles de l’après-coup, car nous
n’étions ni dans ce temps-là, ni dans ce lieu-là, nous n’en avons que
des traces, des empreintes, des conjectures, dont nous reconstituons les
formes et le sens dans l’après-coup.

Incidences du temps social sur le temps et la temporalité


psychiques
L’Inconscient n’est pas insensible aux mouvements de l’histoire, de
la culture et de la société. Freud a fondé la thèse de Malaise dans la
culture sur l’idée que l’Inconscient enregistre les contraintes qu’exerce
la culture sur le traitement des pulsions. L’Inconscient traite selon sa
méthode de fonctionnement la réalité externe et notamment les effets
traumatiques invasifs qui mettent en échec les pare-excitations, et de ce
traitement il fabrique sa propre matière. Le travail de Ch. Beradt (1996,
trad. fr. 2002) sur les rêves sous le Troisième Reich montre comment
l’emprise totalitaire, qui « redoute le plus que quelqu’un se mette à
penser »1 , s’exerce jusque dans la vie onirique. J.-C. Métraux (2004) a
étudié l’incidence du pouvoir de l’État sur la temporalité du deuil dans
les régimes responsables de catastrophes collectives2.

1. H. Arendt, Le système totalitaire, trad. fr. 1972. Cf. aussi les travaux rassemblés par
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

J. Puget sur les effets psychiques de la violence d’État, de la torture et des disparitions (J.
Puget, R. Kaës, 1989).
2. Le cœur de la thèse de J.-C. Métraux est que le deuil recèle un potentiel de
transformation créatrice, non seulement chez le sujet singulier, mais aussi dans les
ensembles sociaux. Et il fonctionne différemment chez l’un et chez l’autre. Métraux
prend appui sur le travail d’H. Rousso sur le temps long des deuils collectifs et tente
de valider dans son propre champ d’expérience ce que l’historien a caractérisé comme
les trois phases du syndrome de Vichy. Le collectif, note Métraux, organise d’abord
une phase de gel du deuil pour assurer sa survie. La focalisation sur le présent et les
mécanismes sacrificiels concourent à cette fonction vitale. Les intérêts de la collectivité
et du groupe priment sur ceux de l’individu. Une seconde phase est inaugurée par la
levée du gel et un intense déni, générateur de clivages psychiques, de ruptures sociales
et de repliement des individus et des groupes sur eux-mêmes. Une troisième phase est
marquée par les mouvements dépressifs. L’avènement de la seconde génération est un
puissant moteur de la transformation. Elle oblige à prendre en compte ce qui s’est passé
dans le temps occulté.
106 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Cependant, maintenir que l’Inconscient est atemporel ne signifie pas


qu’il est imperméable aux effets de l’histoire et de certaines caractéris-
tiques de l’environnement1 . Ce qui demeure insensible à l’histoire et
à l’environnement, ce sont ses socles pulsionnels, les mécanismes de
défense et de répétitions par lesquels il se forme dans sa structure et dans
son fonctionnement.

L ES
RYTHMES DU TEMPS . SYNCHRONIE , DIACHRONIE ,
HÉTÉROCHRONIE ET DYSCHRONIE
Les rythmes scandent le temps et informent la temporalité vécue des
sujets et des ensembles, des sujets dans les ensembles. Ils revêtent trois
formes.
Une première forme de rythmes primaires se manifeste dans ce
que O. Avron (1996, chap. 4) a nommé l’interrythmicité pulsionnelle
ou pulsion d’interliaison rythmique : la capacité humaine fondamen-
tale d’entrer en relation immédiate et réciproque avec autrui. Elle est
repérable dans les formes de l’enveloppe sonore (D. Anzieu, 1976 ;
E. Lecourt, 2006), dans les rythmes de l’allaitement, des respirations, du
coït, dans la danse, dans la marche accompagnée ou solitaire. Accordée
ou désaccordée, l’interrythmicité est à la base des expériences de
plaisir et de déplaisir partagées. Les rythmes sont désaccordés par les
expériences émotionnelles de danger, d’agonie ou de mort psychiques
qui fracturent la continuité du temps.
Les rythmes secondaires se mettent en place pour soutenir l’efficacité
d’une tâche, par exemple par le chant ou le rythme des percussions ou
des injonctions vocales dans le travail, ou encore dans les slogans d’une
manifestation politique ou sportive. Le chant choral polyphonique et
polyrythmique en est une expression complexe.
Les rythmes tertiaires qualifient les cadrages réguliers du temps,
la durée et la périodicité d’un événement convenu, par exemple dans
des dispositifs aussi divers que la durée des séances dans le cadre du
dispositif psychanalytique, les règles conventuelles, le temps scolaire.
Ce temps réel est vécu dans une temporalité subjective, il est investi

1. On peut aussi imaginer une histoire de l’Inconscient, du moins quant à ses contenus,
par exemple : existe-t-il une relation entre le fantasme de l’enfant merveilleux et la baisse
de la mortalité infantile, l’investissement narcissique de sa Majesté le Bébé et la fonction
structurante des alliances inconscientes comme le contrat narcissique ?
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 107

et représenté par les rythmes primaires et secondaires de la tempo-


ralité subjective et intersubjective : la durée de la séance est vécue
comme dense ou vide, étirée ou courte. Prenons un exemple avec le
psychodrame psychanalytique de groupe : le dispositif comporte le
temps (généralement fixe) de la séance ; il peut être vécu selon diverses
modalités colorées par le plaisir ou le déplaisir. À l’intérieur de ce temps
commun et de ses qualités subjectives, des temps de durée variable,
mais spécifiques quant à leur contenu, sont réservés à la recherche d’un
thème : ici fonctionne la temporalité des processus primaires, celle des
associations libres, de la rêverie, du fantasme ; puis vient le temps du jeu
psychodramatique : il a un début, un enchaînement de scènes et une fin ;
vient de nouveau le temps de l’élaboration des vécus émotionnels par la
parole.
Au cours d’une séance de psychodrame, et plus largement au cours
d’un cycle de séances de psychodrame, des temps communs s’installent
et construisent l’être-ensemble des personnes convoquées pour cette
rencontre. Il en va de même dans un dispositif de cure. Ce temps commun
synchronise la durée des rencontres, les intervalles entre les rencontres,
les présences et les absences, le suspens de la rencontre. Il introduit donc
un rythme et des variations dans le rythme. Le processus de synchronisa-
tion est un phénomène subjectif créé à partir de la synchronie convenue
des moments de la rencontre et, à l’intérieur de celle-ci, des temps
nécessaires au développement du processus de travail psychanalytique.
La synchronie est d’abord éprouvée dans cette coïncidence réelle entre
les temps des sujets, et son expression subjective est agencée par les
mouvements pulsionnels, affectifs, fantasmatiques qui colorent l’attente
de cette rencontre et la rencontre elle-même, comme dans n’importe quel
rendez-vous amoureux ou conflictuel.
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À l’inverse de la synchronie, la diachronie considère les faits non plus


dans leur simultanéité mais dans leur succession. L’hétérochronie, elle
aussi, s’oppose à la synchronie dans la mesure où elle désigne l’existence
de temps différents pour des sujets ou des ensembles différents ; elle va
de pair avec une différenciation des rythmes propres à chacun. Quant
à la dyschronie, elle signale dans son acception générale l’idée d’une
difficulté ou d’un trouble dans le rapport au temps1 .

1. La dyschronie a été étudiée d’un point de vue psychopathologique chez les enfants et
les adolescents présentant des troubles invalidants en raison de cette difficulté. B. Gibello
(1976, 2004) a caractérisé la dyschronie des enfants instables par leur difficulté ou leur
incapacité de prévoir ou de se représenter des successions chronologiques et des durées,
en raison de troubles dans la formation des représentations physiques, émotionnelles et
affectives de transformations d’objet.
108 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

L’ INTRICATION ET LE DÉLIEMENT DE LA TEMPORALITÉ


DES SUJETS , DU GROUPE ET DE L’ INSTITUTION

Temps et temporalité dans les liens intersubjectifs

L’inscription de la temporalité et de l’expérience du temps dans


l’intersubjectivité est une acquisition importante et récente de la psy-
chanalyse. Il est pour nous d’une grande importance de comprendre
que la temporalité est d’emblée prise dans le rythme de l’autre, dans
les premiers rapports entre la mère et son bébé. L’expérience de la
discontinuité et de l’absence, la répétition et le rythme sont les facteurs
constitutifs de la temporalité. Mais cette expérience se construit dans
une étroite relation avec la temporalité de l’autre, de plus-d’un-autre1 .
L’accordage n’est pas seulement l’ajustement des attentes et des réponses,
générateur de l’expérience de l’illusion, il est aussi la matrice de la
temporalité ; il est la forme de la multiplicité des temps intersubjectifs.
Nous voyons apparaître une double détermination de la temporalité :
celle qui obéit à la logique intrapsychique et celle qui est régie par le lien
intersubjectif. Nous sommes ici au cœur de notre question : comment
s’articulent le temps et la temporalité du sujet singulier avec le temps
commun et la temporalité partagée ? Comment s’effectuent le passage
et la différenciation des temporalités, des temps singuliers et du temps
collectif ? Comment le processus de subjectivation s’inscrit-il dans cette
double détermination ?
Les prémices de ces questions sont esquissées dès l’origine de la
psychanalyse, si l’on entend bien comment Freud pose la question de la
transmission de la vie psychique entre les générations : il pense ensemble
la temporalité subjectivante et l’inscription du sujet dans le temps de
l’héritage. Certes le sujet est à lui-même sa propre fin, mais il est aussi
le maillon d’une chaîne à laquelle il est assujetti, dont il est le serviteur,
le bénéficiaire et l’héritier. Un héritier qui, selon la formule de Goethe,
pour acquérir ce dont il hérite, devra le conquérir.
Dans tout lien intersubjectif (couple, famille, groupe), les rythmes et
l’interrythmicité, les alternances de la synchronie, de ses achoppements,

1. La catégorie de plus-d’un-autre instaure la diversité et la pluralité dans l’Autre et


corrélativement la pluralité et la diversité au sein du sujet.
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 109

de ses variations et de ses transformations sont repérables1 . Une syn-


chronie du lien, des sujets entre eux dans l’ensemble qu’ils forment, est
nécessaire à sa formation et à son maintien. Il est nécessaire d’être dans
le même temps, contemporains. Mais il est tout aussi indispensable que
la diachronie permette de se situer dans les continuités chronologiques
et de durée à travers la succession des générations.

Les synchronies et les diachronies de l’ensemble

Une synchronie d’arrière-fond, permanente, se forme dans


les alliances inconscientes et conscientes, dans les rêves et les
représentations communes et partagées, ici et maintenant, qui lient
les sujets d’un ensemble, dans un ensemble. La mémoire, les grands
récits, les mythes forment l’arrière-fond de la diachronie commune.
Cet arrière-fond est la matière psychique de la transmission, il inclut
les traumatismes, les deuils collectifs qui spécifient l’être ensemble et
l’identité d’un ensemble, la culture d’une famille, d’un couple ou d’un
groupe. Ces formations d’arrière-fond de la temporalité font partie du
cadre au sens de J. Bleger. Nous pouvons y inclure la perspective ouverte
par les travaux de N. Abraham et M. Torok sur la crypte et le fantôme.
De telles incorporations de l’Inconscient d’un autre dans la psyché d’un
sujet nous permettent de comprendre comment le sujet, mais aussi le
groupe, la famille, le couple ou l’institution portent la mémoire insue
d’un passé non vécu qui a conduit un sujet ou un ensemble de sujets
dans la souffrance de l’aliénation du temps.
Sur ces arrière-fonds synchroniques ou diachroniques se forment des
synchronies ponctuelles, éphémères, nourries d’émotions, d’affects et
d’actions communes et partagées. Cette synchronie qui caractérise les
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foules, les assemblées, le public d’un concert ou d’une représentation


théâtrale, est aussi celle qui lie et fusionne les membres d’un groupe ou
d’une famille.
Cette double temporalité, synchronique et diachronique, se manifeste
dans le travail psychanalytique dans les groupes et dans les institutions.
Il porte sur l’intrication et le déliement du temps individuel, du temps
groupal et dans le bref exposé clinique qui va suivre, du temps institu-
tionnel.

1. I. Berenstein (1976) et I. Berenstein et J. Puget (1997) ont été parmi les premiers à
attirer l’attention sur les formes de l’espace et du temps familiaux. Voir aussi I. Berenstein
et J. Puget (2008).
110 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Repérage clinique
Pendant sept ans, j’ai rencontré régulièrement les membres de l’équipe
soignante d’un hôpital de jour pour tenter d’analyser son fonctionnement
groupal et institutionnel. Le terme de mon intervention était mis en jeu
chaque année, et à une certaine échéance nous avions convenu, sur ma
proposition, de la date de la dernière séance. Parmi les critères que je
m’étais donnés pour envisager la fin de mon intervention, j’avais notam-
ment retenu l’élaboration de quelques départs de soignants ou de malades
importants pour les membres de l’équipe, l’élaboration de la crise de
leur projet thérapeutique et, corrélativement, la restructuration de leur
« roman institutionnel » et de ses rejetons idéologiques. J’avais compté
aussi sur le travail de déliement transférentiel et contre-transférentiel, sur
leur capacité de mettre en place un dispositif de travail de dégagement
vis-à-vis des mécanismes répétitifs qui spécifient le fonctionnement
groupal et institutionnel. Une fois fixée, la date du terme de mon
intervention fut aussitôt oubliée et à plusieurs reprises déniée.
Au cours des derniers mois, une partie considérable du travail de
l’équipe a porté sur la difficulté actuelle qu’elle rencontrait à se séparer
de certains malades entrés à l’hôpital de jour dès sa fondation. Ils étaient
là à l’origine, comme la plupart des soignants et, à un léger décalage près
dans le temps objectif, comme moi. Le temps subjectif des soignants
coïncidait avec celui des malades et de l’institution elle-même, et il n’est
pas étonnant que ma propre présence ait été ramenée à cette coïncidence
dans l’imaginaire des origines. Dans d’autres institutions comparables,
lorsqu’il m’était demandé d’intervenir après plusieurs années de fonc-
tionnement, j’étais toujours présent dans leur fantasme, déjà-là à l’origine
de l’institution. En effet, l’analyste est demandé soit pour refonder
l’institution imaginaire, soit pour être délégué comme témoin dans la
scène originaire qui la fonde, afin d’assurer rétroactivement qu’il n’y
a eu ni violence sexuelle ni meurtre ou bien, s’il y a eu meurtre et
violence sexuelle, pour en désigner les coupables et les victimes. C’est
évidemment sur cette demande que se constitue la résistance, c’est-à-dire
le transfert.
Laisser partir les malades originaires (« co-fondateurs » et « co-
fondés ») au moment où l’annonce de mon départ modifiait radicalement
le régime de la temporalité dans le groupe, c’était pour les soignants
lâcher prise sur cette partie d’eux-mêmes aliénée dans l’origine de
leur fondation. Autant quitter de son propre gré l’institution : telle fut
la fantaisie qui circula durant quelques mois, reprise plus aiguë d’un
fantasme plus ancien, celui d’être absorbé ou asséché par l’institution,
de ne plus avoir de temps pour soi.
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 111

Dans ce contexte, le travail des derniers mois a porté sur la diffé-


renciation des temps subjectifs, sur les fantasmes, repérables dans le
transfert, d’abandon, de captation et de rétention, sur le lien originaire
fondateur. La serpe de Cronos a passé entre ces temps confondus, et leur
réarticulation a fait revenir, dans l’après-coup et la dépression, le temps
immobile du mythe héroïque du groupe originaire : être l’avant-garde
des nouveaux soins psychiatriques. Le fantasme de scène originaire dans
laquelle ils se fondaient (fusion et fondation) mutuellement a pu être
dégagé et en partie analysé, par rapport aux malades et dans le transfert.
Le travail de la différenciation des temporalités suscite une angoisse
considérable dans les groupes et dans les institutions. Les familles y
sont exposées notamment au moment de la naissance des enfants, de
leur adolescence, et de la mort des parents. Dans l’institution, chacun
est menacé par l’équivalence fantasmatique entre la différenciation
temporelle (l’hétérochronie) et la dislocation de la synchronie inhérente
à la représentation de la permanence du cadre. Dans cette institution
singulière qui dans sa dénomination conjoint un espace-temps spécifique
– l’hôpital, ou « Unité de jour » –, l’espace imaginaire commun repose
sur une figuration régressive du temps « des origines » au cours duquel
fut perdu le couple des parents fondateurs. Tout se passe comme si, pour
conserver les objets de l’origine, il fallait maintenir dans l’espace de
1’« Unité » de jour le temps narcissique de la fondation pour y conserver
les parents et les reliques qui les représentent. Comme l’inconscient,
l’institution est immortelle dans le fantasme de ses sujets.

L ESFORMES DU TEMPS ET DE LA TEMPORALITÉ


DANS LE DISPOSITIF DE TRAVAIL
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PSYCHANALYTIQUE GROUPAL
La situation que je viens d’évoquer met en évidence que le temps dans
les ensembles et pour chaque sujet mobilise des temporalités de durées
diverses et distinctes.

Le cadre temporel du dispositif de travail psychanalytique


groupal
Le cadre temporel du dispositif de travail psychanalytique avec les
ensembles est instituant : ce cadre définit la durée et le rythme des
séances, le terme du processus, défini ou non défini à l’avance. Ce cadre
temporel reçoit en dépôt et contient des éléments psychiques variables
112 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

selon les investissements engagés sur la durée du dispositif. Ses carac-


téristiques infléchissent ainsi directement le processus individuel et le
processus groupal. L’engagement transférentiel (et contre-transférentiel)
dans les groupes de durée brève et intensive, à durée fixée à l’avance, et
dont le système offre/demande s’énonce comme groupe de formation ou
comme groupe thérapeutique à durée brève, produit des effets différents
de ceux qui se produisent dans des dispositifs à temporalité longue et
ouverte1 .
Dans la situation clinique que je viens de décrire, nous pouvons
observer que le cadre temporel du dispositif de travail rencontre la
temporalité propre de l’institution : le cadre instituant implique le temps
de la séparation, tout comme le cadre temporel de l’institution « Unité
de jour », avec ses alternances de jour et de nuit, de séparations et de
retrouvailles journalières. Le processus de travail psychanalytique met
au jour un conflit entre les exigences du cadre temporel propre au travail
psychanalytique et la temporalité de l’institution.
Si nous examinons la temporalité du groupe des soignants, nous
observons qu’ils ne parviennent pas à se séparer des malades, et qu’ils
sont en conflit avec les prescriptions thérapeutiques de leur institution et
le régime de temporalité qu’elle met en place à cette fin : la temporalité
commune et partagée par les membres du groupe est une temporalité
régressive vers le temps supposé unifié de l’origine.
Quant à la temporalité propre aux soignants qui travaillent à l’« Unité
de jour », elle croise plusieurs dimensions du temps. Tout d’abord le
temps de la demande qui m’est adressée par l’équipe, relayée par ses
représentants institutionnels, pour que je les aide à travailler leur malaise.
Un temps d’une qualité très particulière se met en place chez chaque
sujet membre de cette équipe : un temps de travail psychique que j’ai
appelé temps de prélaboration. Il s’agit d’un temps pendant lequel
s’installent l’attente, l’anticipation, l’écart possible entre le souhait inclus
dans la demande et son accomplissement. Cette expérience du temps
est l’occasion d’un travail psychique bien identifié dans la cure et la
psychothérapie individuelles, mais il comporte des traits particuliers
dans la pratique groupale institutionnelle du fait que cette prélaboration
est interactive, que l’attente est partagée, commentée et investie de
diverses manières par un ensemble. Cette temporalité particulière s’est
manifestée cliniquement chez certains soignants par une amplification

1. J.-C. Rouchy a attiré l’attention à plusieurs reprises sur ces variations dans les
dispositifs et sur leurs effets, notamment sur l’interprétation, en analyse de groupe (1983)
et en intervention institutionnelle (1990).
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 113

de leurs angoisses alors irreprésentables, mais agies dans leur conduite


vis-à-vis des malades, chez d’autres par une expression de leur crainte
d’un échec à renouveler le projet thérapeutique. D’autres observent
eux-mêmes qu’ils anticipent sur le dégagement de relations difficiles
avec les malades, avec leurs collègues ou avec le directeur. La temporalité
de la prélaboration de la demande est à la fois individuelle et groupale,
dans la mesure où plusieurs sujets, avant toute rencontre effective dans le
dispositif groupal, sont déjà réunis par leur demande de participer à un
groupe qui, à ce moment-là, n’a qu’un statut fantasmatique. Le temps de
la prélaboration groupale est mobilisateur d’affects, de fantasmes et de
mécanismes de défense, vis-à-vis du groupe en tant qu’objet et comme
système de relation d’objet et de liens intersubjectifs.

Plusieurs types de temporalité sont mobilisés et coexistent


dans les groupes
– Le temps et la temporalité de l’Inconscient : l’Inconscient ne connaît
pas le temps linéaire, chronologique, mais comme je l’ai rappelé il est
rythmé, par des pulsations, le mouvement des pulsions, les répétitions,
l’après-coup. Les représentations de choses dans l’espace achronique
de l’originaire, ce que nous traduisons par les fantasmes de l’origine,
sont des constructions après-coup. Pour le sujet, comme pour les
ensembles, les représentations et les affects du temps sont associés
aux expériences de l’absence, de la séparation, de la dépression, du
traumatisme et aux expériences positives du retour, de la présence,
de la retrouvaille. La temporalité du refoulement, qui implique la
possibilité d’un retour du refoulé, bouleverse les chronologies et les
rapports au temps répétitif mais réversible, alors que le clivage et le
rejet scindent la temporalité psychique en deux voies parallèles et
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

immuables.
– Le temps des sujets et de leur temporalité propre dans les groupes :
ce temps et cette temporalité sont ceux qui les individualisent à
travers leur expérience singulière de la séparation et des solutions
psychiques inventées pour la surmonter. Cette temporalité singulière
est évidemment fondée sur le temps de l’Inconscient, à la manière dont
le fantasme individuel s’articule sur la structure du fantasme originaire.

La temporalité des sujets est tributaire de leur existence groupale.


C’est par ce second aspect que le sujet est introduit à son statut de sujet
du groupe : dans la temporalité du groupe intergénérationnel et dans la
temporalité du groupe des contemporains.
114 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

– Le temps et la temporalité propres au groupe : les temps psychiques


dans les groupes sont faits d’alternance de synchronies, du fait de la
prévalence d’un organisateur psychique inconscient commun ou de la
mise en phase de régressions défensives simultanées et conjointes dans
une alliance inconsciente, et d’hétérochronies : par exemple, le régime
temporel de l’après-coup varie selon les sujets, et l’on peut observer
que l’enclenchement d’un effet d’après-coup chez l’un d’entre eux
entraîne une série d’élaborations dans une temporalité relativement
synchronique. Autrement dit, les sujets d’un ensemble ont tendance à
réduire l’hétérochronie dans une temporalité synchrone, pour être en
groupe, en famille ou en couple. De même dans les institutions.
La temporalité groupale affecte la temporalité des discours dans le
processus groupal. Chaque association est entre-tissée dans les discours
des autres sujets, eux-mêmes traversés dans leur parole par le régime de
l’interdiscursivité groupale. L’analyse de la chaîne associative groupale,
entendue comme la chaîne des associations produites dans un groupe
par l’intersubjectivité, laisse entendre un discours à travers lequel, si
l’Inconscient parle, s’effectue un télescopage de tous les temps de la
psyché dans le groupe à travers le retour du refoulé (R. Kaës, 1994).
Le temps groupal est un temps conflictuel, car les exigences de la
temporalité imposée par le cadre, celles du groupe et celles de chaque
sujet, sont antagonistes et hétérochrones. Au temps qui assure au sujet
le sentiment de sa continuité dans ses limites corporelles et dans ses
rythmes, à la temporalité propre à sa façon de vivre l’écart entre son
désir et l’objet de son désir, le temps groupal oppose des exigences
spécifiques : par exemple l’abolition des temporalités singulières et de
l’expansion de chacun hors des limites de sa propre continuité. Chacun
peut alors retrouver l’expérience de l’illusion, de la coïncidence, de
l’immédiateté et de l’éternel retour dans ce temps groupal qui abolit toute
discontinuité et qui contient et dissout le temps discret du sujet singulier.
Dans l’analyse d’un groupe que j’ai conduit avec D. Anzieu en 1965, j’ai
montré comment une participante tente de faire entrer toute la temporalité
groupale dans sa propre temporalité préhistorique, en projetant le groupe
dans un au-delà du temps des séances qu’elle contiendrait comme un
« en deçà » originaire (R. Kaës, D. Anzieu, 1976). L’exigence est celle de
l’assujettissement à la temporalité de l’autre, à son rythme contraignant,
à son arbitraire, à son fantasme. Le temps groupal soutient et transforme
le temps singulier du sujet.
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 115

Quatre formes de la temporalité groupale

Le temps groupal a sa propre consistance, ses rythmes, accélérés ou


ralentis, sa fonction dans le lien de groupe. Le temps groupal se constitue
sur la base de la réduction synchronique des temporalités singulières
à une seule temporalité commune. Elles peuvent être permanentes ou
ponctuelles. Cette réduction assure l’unité et la cohésion du groupe en
tant qu’il est doté d’une dynamique, d’une économie, d’une topique et
d’une temporalité propres.
La clinique m’a conduit à distinguer quatre formes de la temporalité
groupale1 :
• L’achronie groupale est la forme la plus radicale de la synchronie,
elle en constitue le niveau le plus archaïque. Elle se manifeste dans la
période initiale des groupes, mais aussi dans l’hallucination collective.
L’achronie est un temps sans temporalité, sans écart, sans différencia-
tion d’aucune sorte. Cliniquement, cette temporalité a-subjective sup-
pose une abolition complète des limites entre les espaces psychiques
individuels ; affects et représentations circulent de manière immédiate.
• Les synchronies permanentes sont des moyens de l’emprise grou-
pale sur les sujets du groupe. Elles mettent en jeu divers processus
psychiques, différents selon leur fonction groupale. Les synchronies
permanentes s’expriment notamment à travers le contrat narcissique
qui préside à la fondation du groupe. Un tel contrat, décrit par
P. Aulagnier (1975), (1975), assure la continuité narcissique du groupe
et le statut narcissique de chaque membre dans ce groupe, chacun
garantissant la permanence de l’autre pour autant que le récit fondateur
du groupe et de la communauté d’affiliation à l’ancêtre originaire soit
repris par chacun et transmis de génération en génération.
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Un tel contrat s’inscrit également sur l’axe diachronique, puisqu’il


dessine la succession des générations et l’emplacement de chacun dans
la généalogie. Il n’en détermine pas moins une synchronie pour les
contemporains. Ici apparaît l’effet de l’interdiscursivité groupale : à
travers chacun parlent l’ensemble des lignées générationnelles et chacun
des contemporains les parle dans le discours des autres. On voit ici que
le temps propre du sujet est traversé par le temps d’un autre discours qui,
à travers la succession des générations, devient synchrone avec celui des
contemporains.

1. Sur le temps et la temporalité dans les groupes, cf. R. Kaës, 1985a.


116 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

D’autres synchronies sont dominées par une relation fétichisée aux


idéaux. Telles sont les synchronies permanentes instaurées par le primat
de la position idéologique. Le temps idéologique répète sans changement,
contre le changement, sans reprise subjectivante, sans après-coup, un état
idéal de l’ordre relationnel et représentationnel. C’est un temps mort.
À ce temps s’articule celui que tente de restaurer, avec la promesse
de l’abolition de l’histoire, c’est-à-dire de la castration et de la mort,
l’uchronie. Promesse d’un temps autre, d’un temps heureux : celui de
l’eu-chronie. À l’opposé, le temps de la catastrophe qui délie et disperse :
le temps de l’apocalypse.
Toutes ces synchronies groupales permanentes ne sont pas identiques :
les unes sont fondées sur l’organisation du temps génératif, d’autres sur
son abolition ; les unes admettent la mort et le deuil et s’en accommodent,
d’autres les nient ; les unes participent d’un ordre symbolique, d’autres
sont des temps imaginaires. Elles ont cependant toutes un trait commun :
assurer, par une certaine réduction des temporalités singulières, la
maintenance et la cohérence du groupe, contre la discontinuité, les
changements, les ruptures. Toutes ont une base narcissique importante ;
elles captent et gèrent pour le compte de la chaîne groupale le narcissisme
de ses maillons.
Le cas clinique exposé plus haut illustre cette fonction synchronique
groupale : bien que convenue de longue date, l’annonce de mon départ
ébranle la position imaginaire de chacun dans l’ensemble institutionnel
et met fantasmatiquement en péril l’idéal commun déposé dans sa
fondation1 . Les malades concernés dans le temps groupal de l’origine
sont les reliques garantissant la maintenance de la synchronie : du temps
où chacun était là, y compris moi rétroactivement figuré dans la fondation
même. Maintenir l’uchronie, ou être livré à l’apocalypse. Le temps
idéologique avait évité d’avoir à affronter cette alternative qui organise
une période de la vie de la plupart des groupes2.
• En troisième lieu, les synchronies groupales ponctuelles sont l’expres-
sion d’un processus intermittent, organisé ou spontané, de réunification
groupale. À ce cas de figure appartiennent les manifestations répétitives
non mortifères liées à la disparition et à la réapparition d’un objet

1. Sur la temporalité dans l’institution, et notamment sur le temps originaire de la


fondation et le temps du deuil des fondateurs, cf. R. Kaës (2008). Sur l’archaïque et
l’originaire dans les groupes, cf. R. Kaës ((2003).
2. J’ai étudié les formes de la synchronie du temps dans les groupes lorsqu’ils sont
organisés par les positions idéologiques (R. Kaës, 1980), utopiques (1978, 1986b, 1999c)
ou mythopoïétiques (1976b, 2003).
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 117

commun, à la célébration d’un moment de passage à travers le rite


et le récit mythique. Cette ponctuation régulière de la synchronie
groupale est encore mal connue. L’illusion groupale, les rites et les
moments mythopoïétiques, les commémorations et les festivités sont
des tentatives de restauration de la synchronie unificatrice menacée,
de réconciliation entre les idéaux communs et les forces pulsionnelles
des sujets singuliers, de reconstitution des limites groupales. Le temps
de l’illusion groupale est le temps de la coïncidence entre l’attente
de l’objet et l’objet lui-même. Ce temps de la synchronie groupale
est le prélude au temps de la désillusion, de la différenciation des
temporalités.
Toutes ces synchronies groupales ponctuelles ont des traits communs :
elles admettent la discontinuité, la dispersion et le conflit, dans les limites
que signale précisément le processus de synchronisation. La fonction de
celui-ci est de rétablir l’union, l’expérience partagée de la coïncidence
et de l’inclusion incorporative réciproque, de la dilatation des limites
du moi individuel ; elle est de connecter les temps dispersés au temps
originaire d’où procède l’ensemble générateur de chaque membre du
groupe. C’est pourquoi la fonction de la récitation groupale des mythes,
des contes et des légendes est primordiale dans l’instauration de ce type
de synchronie. Cette récitation joue encore un autre rôle : elle fournit à
chacun un espace de reprise subjectivante.
• Enfin, les polychronies groupales qualifient la différenciation des
temps singuliers respectifs et du temps synchronique groupal. L’accès
à cette temporalité signe l’accès au temps symbolique, discontinu,
articulé. C’est sur l’instauration de cette temporalité, collée au temps
mythique de la fondation, que butent les participants du groupe que
j’ai conduit avec D. Anzieu en 1965 (le groupe du Paradis perdu1 ) et
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les soignants de l’hôpital de jour : ce temps composé est le temps du


déliement de la subjectivité singulière dans le temps groupal. Partir du
groupe n’est pas porter atteinte à son temps (le faire mourir) ni s’expo-
ser soi-même à la mort, dans la mesure où la synchronie aura pu rendre
solidaires temps groupal et temps singulier. La dyschronie est alors
le temps de la capacité d’être seul en groupe. Cette différenciation
des temps singuliers et ce décollage de la synchronie est l’expérience,
cruciale à l’adolescence, du temps groupal comme temps de passage
et de dégagement du temps familial de l’enfance.

1. Cf. R. Kaës et D. Anzieu (1976), Chronique d’un groupe. Le groupe du « Paradis


perdu ». Observation et commentaires.
118 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Le temps groupal lie ainsi entre eux des temps différents. Il se produit
des passages entre le temps indifférencié de l’Inconscient et le temps
du sujet singulier, entre les temps subjectifs et le temps mythique des
origines communes, entre la présence et l’absence. La question à laquelle
nous sommes confrontés est de comprendre comment s’effectuent la
liaison et la synchronisation de ces temps multiples dans l’espace
psychique du groupe.
J’exposerai dans le prochain chapitre le modèle de l’appareil psy-
chique groupal conçu pour décrire et explorer l’arrangement spécifique
des liens de groupe, des espaces et des temps de réalité psychique
dans les groupes. L’appareil psychique groupal organise la temporalité
groupale qui est à la fois le résultat et le moyen de cet arrangement
des appareils psychiques individuels ; il est le synchronisateur des
temporalités singulières et de la temporalité groupale : il exerce une
pression vers la synchronie, soutenant pour cela une régression du temps
vers l’espace. L’exemple de l’« Unité de jour » illustre cette proposition :
conserver les malades « dedans », c’est abolir le passage du temps et
maintenir l’unité imaginaire des origines.

Les transferts de temporalité

Considérées sous l’angle des formes et des contenus des transferts sur
l’analyste, sur les membres du groupe, sur les malades et sur le dispositif
de groupe, toutes ces expressions de la temporalité se manifestent au
cours du processus de travail de groupe.
J’ai essayé de soutenir que le temps groupal n’est pas seulement la tem-
poralité propre du mode d’existence groupal ; c’est aussi la temporalité
du sujet singulier en situation de groupe ; c’est finalement l’agencement
des rapports d’intrication et de déliement entre ces temporalités dont
est tissé notre temps. L’expérience spécifique du temps groupal, dans
chacune des modalités que j’ai dégagées et décrites, est celle des trans-
ferts de temporalité : transferts contemporains ou intergénérationnels. Le
temps du sujet singulier est traversé par les dimensions du temps groupal,
par le mythe, par le temps intergénérationnel, par les sautes ou les stases
du temps des uns dans celui des autres. Il s’agit à la fois de ce qui fait
retour d’un autre temps et de ce qui s’inscrit de la temporalité d’un autre
dans le temps du sujet. Le fantôme, identifié par N. Abraham, est ce
retour de l’irrésolu, d’une temporalité d’un autre. Cette intertemporalité
est le fond d’où émerge le temps singulier, jamais maîtrisé, du sujet.
Dans cet entre-temps, son destin se trace, reconnu après-coup.
T EMPS ET TEMPORALITÉ PSYCHIQUES DANS LES ESPACES GROUPAUX 119

Le maniement du cadre temporel en situation de groupe ne peut


s’effectuer correctement que dans cette dimension de l’intertemporalité :
nous n’avons plus affaire seulement aux catégories du temps linéaire,
ou du temps cyclique, mais à celles d’un réseau de temps. Mais, dans
toutes ces formes de la temporalité, une constante : le temps historique
n’émerge que dans le drame de la séparation et de la perte de l’objet
premier qui est essentiellement l’habitat maternel. Ici encore, l’exemple
de « l’Unité de Jour » permet de soutenir ce point de vue. Il est conforté
par l’analyse du groupe du Paradis perdu : la temporalité groupale se
formait essentiellement pour maintenir en chaque participant l’illusion
de l’immortalité du groupe et le mythe de l’unité de ses origines. Sous le
régime de cette temporalité, une mémoire de groupe se constitue selon
des principes différents de ceux de la mémoire individuelle1 .
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1. La question de la mémoire collective peut être éclairée par cette analyse. Je l’ai
explorée à propos des traumas collectifs et du travail de la mémoire individuelle et
collective (R. Kaës, 1989).
Chapitre 9

LE MODÈLE DE L’APPAREIL
PSYCHIQUE GROUPAL

trois espaces psychiques, accessibles par les dispositifs


D ISTINGUER
méthodologiques dont je me suis servi, était insuffisant : il m’a
fallu qualifier la réalité psychique de chaque espace et les logiques de
l’Inconscient qui y sont à l’œuvre. Je devais aussi penser les rapports
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

entre les espaces du groupe, des liens intersubjectifs et des sujets,


et rendre compte des continuités, des discontinuités et des ruptures
entre ces espaces. J’ai construit vers la fin des années 1960 un cadre
conceptuel théorico-clinique général pour concevoir dans leur complexité
ces espaces psychiques qui dans les groupes se conjoignent, se mêlent et
s’entrecroisent, chacun renvoyant aux autres. Ce cadre conceptuel fournit
une représentation de la façon dont se forme un groupe, de la réalité
psychique inconsciente qui s’y produit et des formes de subjectivité qui
s’y manifestent. Le modèle qui en a été le résultat avait aussi un but
programmatique : il comportait un ensemble d’hypothèses de recherche
que je devais par la suite mettre à l’épreuve de la clinique et de la
théorisation. J’ai nommé ce modèle l’appareil psychique groupal ; j’en
ai esquissé le noyau en 1969 ; il ne fut publié qu’en 1976 sous le titre
L’Appareil psychique groupal. Constructions du groupe.
122 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

LE GROUPE EST UNE CONSTRUCTION DE LA RÉALITÉ


PSYCHIQUE
Mes recherches se sont tout d’abord centrées sur l’hypothèse que le
groupe est une construction psychique fabriquée par ses membres, selon
des modalités que j’ai décrites comme un processus d’appareillage ou
d’accordage de certaines formations et de certains processus appartenant
à leurs espaces internes. Parmi ces formations, j’ai relevé la fonction asso-
ciative qu’y accomplissent des groupes internes inconscients. Je les ai
décrits comme des structures fondamentales et des schèmes de fonction-
nement de la « matière psychique » : fantasmes originaires, complexes
œdipiens et fraternels, image du corps, réseau des identifications, etc. J’ai
ensuite décrit les groupes internes comme les organisateurs structuraux
de l’assemblage des psychés et les alliances inconscientes comme un des
processus majeurs, avec les identifications, de cet appareillage.
C’est à travers l’agencement de ces structures fondamentales que
se forme la réalité psychique propre au groupe et que se construit un
espace commun et partagé par ses membres. Ces formations et ces pro-
cessus psychiques sont constants dans toutes les configurations de liens
intersubjectifs. Dans les dispositifs de travail psychanalytique, comme
les thérapies de groupe, les analyses de groupe, les psychodrames de
groupe, les thérapies familiales et les thérapies de couple, ces formations
et ces processus caractérisent l’espace transféro-contre-transférentiel de
l’analyste et de ses patients.
Le résultat de ces recherches m’a obligé à effectuer un remaniement
des modèles du groupe conçu exclusivement comme une totalité uni-
dimensionnelle, définie par un seul espace de réalité psychique. À la
différence des modèles proposés par Foulkes, Bion, Pichon-Rivière et
Anzieu, le modèle de l’appareil psychique groupal ne qualifiait pas
seulement l’espace psychique propre au groupe, mais chacun des trois
espaces de la réalité psychique dont se compose le groupe ; il me fallait
comprendre comment ils se lient, se nouent l’un à l’autre, et à quelles
conditions ils peuvent se confondre, se dénouer et se différencier ; il
me fallait décrire leurs rapports dynamiques et évolutifs sous l’effet de
leurs interférences ou de leur dissociation. Il fallait aussi établir la part
que prennent les sujets dans la construction de l’espace psychique du
groupe et, corrélativement, les effets de celui-ci sur l’espace psychique
de ceux-là.
L’appareil psychique groupal fut ma première tentative de formuler
ma conception du champ propre de la psychanalyse groupale. Plusieurs
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 123

années m’ont été nécessaires pour construire ce modèle et le réélaborer1 .


La notion qu’il existe plusieurs lieux de l’Inconscient est en germe dès
cette époque : il m’a fallu surmonter mes propres résistances et mes
propres incertitudes avant d’adopter cette notion et d’admettre l’idée que
ce modèle exigeait l’élaboration d’une autre métapsychologie capable
de rendre compte des transformations apportées par cette conception
nouvelle. Il m’a fallu reprendre le problème à un niveau plus large
et plus profond, celui d’une réflexion épistémologique sur l’objet, la
méthode et les applications de la psychanalyse lorsqu’elle est confrontée
à l’extension de son domaine de pratique et de connaissance.
Le modèle de l’appareil psychique groupal a acquis par la suite une
validité plus générale à partir du moment où d’autres collègues psycha-
nalystes en ont étendu la compétence à l’analyse de la réalité psychique
dans les familles, dans les couples, dans les groupes thérapeutiques,
dans les groupes à médiation ou à visée de formation, dans les équipes
exerçant diverses tâches et fonctions, dans les institutions2 .

LE MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL


Les modèles que nous construisons sont nécessaires pour fonder la
pratique et l’intelligibilité de nos objets de connaissance. Leur but est de
rendre intelligible l’agencement de processus et de formations qui spé-
cifie un objet ou un ensemble d’objets sur lesquels porte la recherche. Ils
comportent une dimension heuristique génératrice d’hypothèses à mettre
à l’épreuve de la pratique et de la théorie. Ils sont circonstanciés, provi-
soires et reformulables. Ceux que construit la psychanalyse ne dérogent
pas à cette règle. Les modèles et les théories dépendent des conditions
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

méthodologiques qui organisent l’accès à nos objets de connaissance.


Leurs rapports forment le cœur de la question épistémologique.

1. Ce modèle a fait l’objet de remaniements au cours de rééditions (2000, 2010) et dans


plusieurs ouvrages : Le groupe et le sujet du groupe (1993), La Parole et le lien (1994),
La Polyphonie du rêve (2002a), Un Singulier pluriel. La psychanalyse à l’épreuve du
groupe (2007), Les Alliances inconscientes (2009a).
2. Se sont inspirés de ce modèle et lui ont conféré une validité plus générale, les auteurs
de recherches sur la famille (A. Ruffiot, E. Granjon sur l’appareil psychique familial),
sur l’appareil psychique d’équipe et l’appareil psychique institutionnel (D. Mellier,
J.-P. Pinel, P. Castanho-Godoy), sur le couple (L. Bracchi), sur les groupes (B. Duez,
M. Segoviano, C. Vacheret).
124 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Construire un modèle
Et d’abord, qu’est-ce qu’un modèle ?1 Un modèle n’est pas un obser-
vable concret ou une prescription normative mais un outil de recherche,
ce que Freud à propos de l’appareil psychique individuel appelle « une
fiction efficace », une construction de la métapsychologie. Un modèle est
une représentation de la réalité qui aide à comprendre un phénomène et,
dans une certaine mesure, à en prévoir les manifestations. Il se construit
sur plusieurs bases : sur l’observation de l’objet, le travail de l’hypothèse,
la confrontation avec les modèles antérieurs, l’imagination spéculative,
sur les corrélations de la méthode et de l’objet2. C’est une construction
qui reproduit certaines propriétés d’un objet à des fins de connaissance
ou d’action : le modèle est une figuration intermédiaire entre les données
empiriques descriptives (issues de la clinique ou de l’expérimentation)
et la théorie. Le modèle extrait, sélectionne et schématise les propriétés,
les formes et les fonctions d’un objet. Il se transforme sous l’effet des
conditions de la pratique et de la connaissance. Une théorie comporte un
ou plusieurs modèles, simultanément ou successivement ; leur efficacité
peut s’évaluer à leur capacité de rendre compte de l’organisation des
objets et des processus dans un champ de connaissance ou de pratique.
On concevra donc, dans le champ de la psychanalyse, plusieurs types de
modèles correspondant à des hypothèses et à des pratiques diverses.
Il existe plusieurs modèles, plus ou moins explicités, du fonctionne-
ment groupal. La plupart d’entre eux ont des points communs avec ceux
que Freud et après lui d’autres psychanalystes ont élaboré pour rendre
compte de l’espace intrapsychique et de son organisation. Ils empruntent
certains de leurs schèmes à d’autres champs de la connaissance, puis
les reconstruisent dans leur propre champ. Il en est ainsi de l’emprunt
fait aux sciences physiques : aux modèles atomistique, gravitationnel,
ondulatoire, mécanique, systémique, cybernétique, holographique ; plus
récemment, des modèles empruntent à la mécanique quantique, à la
théorie des catastrophes, aux figures fractales, au système optique de
l’anamorphose. Pour d’autres, les emprunts sont de type chimique
ou biologique ; la linguistique et les théories de la communication

1. Les réflexions sur le modèle et la modélisation proposées par G.-G. Granger (1982) et
J.-L. Le Moigne (1990, 2003), centrées qu’elles sont sur leur statut scientifique intègrent
la dimension qualitative dans leur construction.
2. Cf chapitre 2, pages 20-25, sur les corrélations de la méthode et de l’objet de la
psychanalyse. Cependant, le choix d’un modèle se fait aussi par inclination personnelle
pour une manière de concevoir un objet, et par référence à l’épistémè de l’époque : les
modèles structuralistes des années soixante en sont un exemple.
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 125

en ont fourni d’autres encore. Quelques-uns associent plusieurs types


de modèles1 . Un modèle est un « bricolage ». Freud en a « bricolé »
plusieurs dans ses théories successives de l’appareil psychique.
Un triple écart spéculatif, méthodologique et théorico-clinique struc-
ture la pensée psychanalytique2 . Mais ici encore, un tel écart n’est pas
propre à la psychanalyse ; il caractérise toutes les approches empiriques
ou expérimentales de la réalité. Nous réajustons constamment nos
modèles, et dans chacun d’entre eux coexistent deux mouvements :
une approche plus précise de la réalité et un principe de restriction
ou d’abandon d’anciennes hypothèses, parce qu’elles sont devenues
caduques, qu’elles sont insuffisantes ou qu’elles rajouteraient de la
complexité en excès. C’est pourquoi, en raison de ce triple écart, ce qui
constitue le « noyau dur » de la psychanalyse doit à la fois être maintenu
en ce qu’il la constitue dans sa spécificité, et être constamment construit
et reconstruit dans les modèles successifs sur lesquels elle s’appuie. Nous
ne devons jamais sous-estimer le caractère métaphorique d’un modèle :
une métaphore est nécessaire à la poïésis théorique, mais celle-ci n’atteint
jamais la totalité de l’objet qu’elle représente3.

Le modèle d’un appareil psychique groupal


Les caractères généraux du modèle s’appliquent au modèle de l’appa-
reil psychique groupal. Je rappelle que l’appareil psychique groupal n’est
pas un observable concret, c’est un modèle théorique, il a été construit
dans un but de connaissance et de représentation rationnelle des trois
espaces de la réalité psychique qui se manifestent en chacun d’entre

1. Les modèles psychanalytiques du groupe sont assez rares et ils sont souvent partiels
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

ou composites ; ils associent par exemple chez S.H. Foulkes un modèle structural issu de
la théorie de la Forme (le réseau, la matrice) et un modèle issu de la physique ondulatoire
(la résonance fantasmatique). A. Missenard (1971) a fait remarquer que l’origine de la
résonance fantasmatique se trouve dans la relation dyadique symbiotique mère-enfant.
À l’aide de la métaphore du plasmodium : un tissu vivant composé d’un ensemble de
noyaux au sein d’un cytoplasme unique, il tente de rendre compte du fonctionnement
du groupe, décrit comme ce tissu vivant, fait d’un assemblage de cellules différenciées,
chacune ayant une certaine unité. Le modèle organiciste inspire les représentations
analogiques les plus fréquentes : le corps groupal, son « esprit », ses membres, son chef.
Ces métaphores disent le désir de trouver sa place dans un organisme vivant. Le modèle
théorique correspondant est celui des rapports entre la partie et le tout. De mon côté,
j’ai eu recours à la métaphore des fluides pour penser le flux et le reflux de la matière
psychique dans les trois espaces de la réalité psychique (cf. chapitre 5, p. 65).
2. Sur l’écart théorico-clinique, cf. J.-L. Donnet (op. cit.).
3. Par exemple : D. Anzieu utilise le modèle métaphorique du Moi-peau avant de
construire le modèle théorique des enveloppes psychiques.
126 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

eux et dans leur relation. C’est aussi un modèle pratique ordonné à des
buts de transformation d’ordre thérapeutique ou formatif. C’est enfin un
modèle heuristique, il fournit et explore des hypothèses que la clinique
met à l’épreuve. L’appareil psychique groupal est une construction de la
métapsychologie.
J’ai choisi le concept freudien d’appareil psychique parce que le
modèle ergonomique qui le soutient me semblait le plus apte à rendre
compte du travail psychique exigé par la construction d’un groupe, plus
précisément des transformations requises pour la formation de l’espace
de réalité psychique qui lui est spécifique.
L’idée que la psyché peut se penser comme un espace et un processus
de liaison et de transformation de la « matière psychique » était capitale
pour mon propos. Elle forme la base de mon modèle : il n’y a pas seule-
ment collection ou série d’individus, mais groupe, avec des phénomènes
spécifiques, lorsqu’une construction psychique commune s’est produite
entre les sujets qui constituent ce groupe.
L’appareil psychique groupal est le moyen et le résultat de cette
construction. Cet appareil accomplit un travail spécifique dont rend
compte ce modèle ergonomique. Sa fonction est de lier, accorder,
appareiller et transformer certaines formations et certains processus qui
proviennent des espaces psychiques des sujets qui, par le moyen de ce
travail, deviennent membres du groupe. C’est un tel appareillage qui
constitue la réalité psychique du groupe et, pour les participants, dans le
groupe. Cette définition comporte plusieurs implications :
• L’appareil psychique groupal n’est pas l’extrapolation ou le panto-
gramme de l’appareil psychique individuel, il possède sa propre organi-
sation et son propre fonctionnement. Il est une structure indépendante
des psychés qu’il assemble en un arrangement combinatoire selon
ses lois propres, mais il est aussi une construction intériorisée par les
membres du groupe. Une partie de l’appareil psychique individuel
se forme dans cette construction matricielle, conjointement avec des
étayages sur le socle corporel de la psyché et des déterminations
proprement intrapsychiques.
• La réalité psychique s’organise dans le groupe selon des modalités
où le « commun » et le « partagé » prévalent sur le « privé » et le
« différent » : l’espace psychique groupal se forme avant toute différen-
ciation entre les espaces psychiques des sujets membres du groupe. Le
processus groupal est celui d’une oscillation entre l’indifférenciation
et la différenciation de ces espaces psychiques. La construction des
frontières entre l’espace du groupe et le dehors s’effectue dans ce
mouvement de délimitation par les enveloppes psychiques.
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 127

• La force des pulsions mobilisées dans l’appareil psychique groupal


détermine la puissance de liaison et de déliaison dans l’assemblage des
psychés1 . De là procèdent les mouvements chaotiques qui prédominent
à certains moments de la vie des groupes.
• Ce modèle se fonde sur une position épistémologique qui associe la
description d’une structure définie par l’agencement de ses éléments
et la prise en considération des processus de transformation de cette
structure dans son ensemble (le groupe comme totalité) et dans ses
composantes (les espaces de réalité psychique). D’où la place prise
dans ce modèle par les articulations, les étayages, les interfaces et les
passages entre les espaces, les enveloppes, les bords et les frontières
qui les délimitent dans des équilibres instables.

L’ AGENCEMENTDES PSYCHÉS DANS L’ APPAREIL


PSYCHIQUE GROUPAL
Considérons d’abord que tout lien fait fond sur la propriété de
l’appareil psychique individuel de s’ouvrir partiellement sur le dehors,
sur l’objet externe même lorsqu’il ne le connaît pas comme tel. Tout
lien suppose des appareils psychiques capables de lier certaines de leurs
formations et certains de leurs processus avec ceux d’autres appareils
psychiques. Tous les processus du lien, identifications, projections, intro-
jections, incorporations, phénomènes transitionnels, sont ordonnés aux
mêmes buts : lier veut dire surmonter une discontinuité, une séparation.
Pour faire groupe, une certaine porosité des frontières du Moi, un
estompage des repères de l’identité, l’aliénation dans le bénéfice du
lien de certains objets ou attributs investis par le Moi, une régression
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

des objets partiels sont nécessaires. Ces exigences sont celles de tout
lien, elles sont variables et susceptibles d’évolution. L’agencement,
l’appareillage et le lien groupal reposent sur cette propriété et sur ces
processus.

1. À l’époque où je construis ce modèle, le point de vue pulsionnel n’est pas pris en


considération dans les autres théories du groupe (nous avons vu qu’il est rejeté par
Pichon-Rivière). Un changement se produit à partir des années 1970 avec les travaux sur
la pulsion d’attachement puis avec la conceptualisation d’O. Avron sur l’interrythmicité
pulsionnelle (1996).
128 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

L’appareillage
Le groupe se forme et se construit selon deux dynamiques principales :
l’une est celle qui mobilise les ressources des sujets formant le groupe,
l’autre est celle du groupe qui s’auto-organise et met à profit, par
attraction et contrainte, les ressources psychiques disponibles chez ses
participants. Le principe de l’appareillage repose sur la synergie entre
ces dynamiques.
Certaines formations (les groupes internes) et certains processus
psychiques (la diffraction, les identifications projective et introjective)
sont particulièrement sollicités. Lorsque je dis que le groupe et les liens
de groupe se forment sur un accordage spécifique des groupes internes
des membres du groupe, sur un appareillage de leur topique, de leur
économie et de leur dynamique psychique, je décris l’appareil psychique
groupal comme la structure et le processus qui gouvernent cet accordage.
L’appareillage des psychés ne consiste pas seulement dans leur mise en
lien et leur assemblage, il implique aussi leur mise en tension et leur
régulation.
Mais je ne décris encore qu’une partie du processus. Il est nécessaire
de concevoir le groupe comme un attracteur d’investissements et de
représentations, comme une structure d’appel vers des emplacements
psychiques nécessaires à son fonctionnement et à son maintien. C’est
dans ces emplacements que viennent se représenter les objets, les imagos,
les instances et les signifiants que les membres du groupe apportent
dans le groupe. Mais ce qui est encore plus décisif, c’est que ces
investissements, ces représentations et ces emplacements sont désormais
gérés et transformés par l’organisation du groupe.

Les exigences de travail psychique pour que se produise


l’appareillage
En créant ces emplacements, le groupe impose à ses sujets un certain
nombre de contraintes psychiques. Nous avons déjà rencontré la notion
qu’un travail psychique est exigé des sujets membres du groupe pour que
se produise un lien1 . Ces mêmes exigences sont nécessaires pour qu’un
groupe se construise, pour que les psychés ou des parties de celles-ci
s’associent, pour qu’elles s’assemblent et s’appareillent, pour qu’elles se
mettent en lien et en tension, pour qu’elles se régulent. Les principales
sont au nombre de six : l’investissement pulsionnel reçu des membres
du groupe et porté dans le groupe ; les identifications à des formations

1. Cf. plus haut, p. 90.


L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 129

idéales et aux membres du groupe ; l’abandon corrélatif de certaines


formations psychiques propres au sujet et leur remplacement par des
formations communes ; des opérations de refoulement, de déni ou de
rejet afin que le lien et le groupe se forment et se maintiennent ; le
renoncement mutuel à la réalisation directe des buts pulsionnels ; la
nécessité de recevoir et d’intérioriser des représentations suffisamment
partagées pour participer à l’activité interprétative, à la formation du sens
commun et au travail de culture.
Ces exigences de travail psychique satisfaites, des processus de mise
en figurabilité, de représentance et de délégation se mettent en place, des
repères identificatoires et des idéaux se construisent à travers une illusion
fondatrice, des alliances structurantes sont conclues, des mécanismes de
défense communs (alliances, pactes, contrats inconscients) sont scellés.
Considérées du point de vue du sujet auquel elles sont imposées, ces
exigences sont structurantes et conflictuelles. La conflictualité centrale
se situe entre la nécessité d’être à soi-même sa propre fin et celle d’être
un sujet dans le groupe et pour le groupe. En accomplissant ce travail
psychique, les membres d’un groupe s’attribuent ou reçoivent en échange
des bénéfices et des charges. Une balance économique s’établit, en positif
ou en négatif, sur ce qu’ils gagnent et sur ce qu’ils perdent à satisfaire
ces exigences.

Les processus de l’appareillage


Plusieurs processus organisent l’appareillage des psychés dans un
groupe. Certains sont spécialisés dans le travail de liaison et de déliaison,
d’autres dans l’assemblage et la séparation, d’autres dans la similitude et
la différenciation, d’autres enfin dans l’accordage ou la division.
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Tous les processus originaires, primaires, secondaires et tertiaires sont


mobilisés dans cette construction1 . Dans la théorisation de P. Aulagnier,
le pictogramme d’union-rejet caractérise le processus originaire ; il décrit
la toute première mise en œuvre de la recherche d’objets complémen-
taires et la substance commune qui lie ensemble la mère et l’enfant dans
un lieu somato-psychique partagé, l’espace sein-bouche.
On peut voir ce processus à l’œuvre dans tous les groupes, à différents
moments du groupe et pas seulement dans la phase initiale. Prenons un
exemple simple : dans un groupe, une participante cherche en une autre
un objet zone-complémentaire d’union, d’étayage, d’identification. Si

1. Je reprends avec plus de précision la question des processus infra, chapitre 15,
pp. 233-234.
130 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

l’objet n’est pas là où il est attendu, il est rejeté ainsi que tout objet auquel
il est associé, le groupe par exemple. Pour cette participante, le rejet entre
en résonance avec l’angoisse associée à l’évocation par des participants
d’un traumatisme qui pourrait de nouveau s’accomplir dans le groupe.
Le pictogramme sera repris et transformé dans le processus primaire par
une partie du groupe puis par l’ensemble de celui-ci, d’abord dans un
fantasme de menace-réparation, puis dans un fantasme d’abandon et
d’exclusion.
Le processus primaire régit le cours des représentations inconscientes,
du rêve, du fantasme et du symptôme : il se décline dans les diverses
modalités du déplacement, de la condensation et de la diffraction, et
dans la dramatisation et le renversement dans le contraire. Le processus
primaire régit la logique des groupes internes.
Le processus secondaire règle le cours de la pensée logique discursive
rationnelle, il implique une séparation d’avec les objets régis par les
processus originaires et primaires.
Le processus tertiaire peut être décrit de deux manières : soit selon
A. Green, comme liaison entre le primaire et le secondaire, soit dans le
sens que Dodds donne à cette notion lorsqu’il décrit comment le mythe
obéit à la logique sociale et culturelle et à celle du rêve. Cette deuxième
conception est précieuse pour comprendre la double consistance psy-
chique et socioculturelle des organisateurs mythopoïétiques.
Les identifications forment un second ensemble de processus. Nous
savons depuis Freud qu’elles sont le liant libidinal des liens de groupe.
J’ai déjà précisé les diverses modalités identificatoires mobilisées dans
le processus d’appareillage : identifications adhésives, projectives et
introjectives. Ces processus sont à la base des phénomènes de résonance
fantasmatique ou d’interfantasmatisation. Dans le groupe que j’ai évoqué
plus haut, le fantasme « on menace-répare un enfant » est devenu un orga-
nisateur psychique inconscient de l’appareillage des psychés. Il organise
les diverses modalités des identifications et des contre-identifications
aux personnages du fantasme commun et partagé, c’est-à-dire du groupe
interne attracteur.
Un troisième ensemble de processus est constitué par les mécanismes
de projection, de dépôt, d’exportation, de rejet. Ces mécanismes de
défense sont actifs dans le processus d’appareillage, ils s’organisent
en alliances inconscientes défensives (pactes dénégatifs, communauté
de déni, contrats pervers). Les alliances inconscientes structurantes et
défensives sont des processus particulièrement efficaces pour assurer la
liaison et l’assemblage des psychés et pour produire la matière de la
réalité psychique dans les trois espaces associés dans le groupe.
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 131

Les organisateurs psychiques et socioculturels


de l’appareillage
L’appareil psychique groupal se construit selon un double proces-
sus organisateur, par étayage sur certaines formations des appareils
psychiques individuels et sur les représentations collectives du groupe
que fournit la culture environnante. Deux ensembles d’organisateurs
sont mobilisés dans le processus de l’appareillage : les organisateurs
psychiques inconscients et les organisateurs socioculturels.

Les organisateurs psychiques inconscients


Au cours de mes recherches sur l’objet groupe, j’ai découvert que
les investissements pulsionnels et les représentations inconscientes du
groupe sont sous-tendus ou soutenus par une organisation psychique qui
présente les caractéristiques structurales et fonctionnelles de ce que j’ai
décrit comme des groupes internes1 : l’image du corps, les fantasmes
originaires, les réseaux des identifications, les complexes œdipiens et
fraternels, les imagos, les instances de l’appareil psychique.
J’ai découvert par la suite que ces mêmes groupes internes accom-
plissent une fonction centrale dans le processus de l’appareil psychique
groupal. Un groupe interne est organisateur inconscient de l’appa-
reillage : il traite les formes de la groupalité psychique et les processus de
leur transformation en tant qu’organisateurs psychiques inconscients du
lien intersubjectif de groupe. Ils fonctionnent comme schèmes organisa-
teurs inconscients des liens de groupe et du groupe en tant qu’ensemble.
Les propriétés scéniques, dramatiques et syntagmatiques des groupes
internes définissent des emplacements prédisposés à être occupés par les
sujets d’un groupe, selon les enjeux et les nécessités de la dynamique et
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

de l’économie psychiques de chaque sujet et de celles du groupe dans


son ensemble.
Les groupes internes assurent ainsi, en raison de ces propriétés, la
structure de base de l’appareillage des psychés dans le groupe, par le
moyen de la projection, des identifications projectives et introjectives,
des identifications adhésives ou de l’incorporation, par déplacement,
condensation et diffraction. Il en résulte un espace de réalité psychique
commune et partagée, ou envahi, ou clivé et séparé.
La notion de la groupalité psychique désigne une structure et une acti-
vité fondamentales et constantes de la psyché, par le travail d’association

1. Cf. chapitre 7, pp. 95-98.


132 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

et de dissociation des affects et des objets. Autrement dit, elle décrit


l’activité de groupement-dégroupement de la psyché dans la psyché.
Ces propositions rendent compte de l’idée que la formation de la
réalité psychique de groupe prend appui sur la psyché de ses membres,
spécialement sur leurs groupes internes. Elles ont pour corollaire que le
groupe en reçoit les investissements, les dépôts, les projections ; il les
capte, les utilise, les gère et les transforme.

Les organisateurs socioculturels


La seconde série est constituée par les organisateurs socioculturels : ils
se situent à l’interface de l’espace interne et de l’imaginaire collectif. Ce
sont des schèmes de figurabilité et de signification construits socialement
par le travail de la culture et dont les mythes sont les représentants les plus
achevés. Nous en trouvons des exemples dans le mythe des Chevaliers de
la Table ronde, des compagnons d’Ulysse. Des groupes emblématiques
nous en fournissent aussi des modèles : religieux (le groupe des Douze
apôtres, le groupe des compagnons du Prophète), sportif (telle équipe
de football ou de rugby), militaire (un commando), artistique (groupes
de peintres, de musiciens, le groupe surréaliste), héroïque (les Révoltés
du Bounty, les Naufragés du radeau de la Méduse), ou tout groupe des
disciples autour d’un Maître (le groupe des premiers psychanalystes),
etc.
Chaque groupe se caractérise par un couple d’organisateurs prédo-
minants, l’un psychique et l’autre socioculturel, à partir desquels se
stabilisent son identité et les identifications de ses membres.

Trois pôles de l’appareillage


L’appareil psychique groupal se développe dans la tension entre trois
pôles antagonistes principaux qui organisent les modalités de l’appa-
reillage des psychés dans le groupe : la tendance à réaliser l’identité
de l’espace psychique groupal (isomorphie) et de l’espace psychique
individuel ; la tendance à différencier ces deux espaces tout en établissant
entre eux certaines analogies (homéomorphie)1 ; et un champ instable,
chaotique, qui oscille entre ces deux pôles. Ces trois pôles fonctionnent

1. J’ai décrit ces deux polarités en me référant à la théorie des morphismes. Les
morphismes de groupe sont des spécifications de la théorie des groupes mise au point à
partir des travaux mathématiques d’E. Galois et des recherches géométriques de F. Klein
et C. Euler. L’isomorphie caractérise deux groupes lorsque la fonction qui les lie est un
morphisme bijectif. L’homéomorphie définit une application entre deux groupes dont la
structure est maintenue (voir J. Calais, 1984).
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 133

comme les présupposés de base décrits par Bion : lorsque l’un d’entre
eux est directement actif, les deux autres demeurent latents et disponibles
à des émergences.

Le pôle isomorphique
Le pôle isomorphique correspond à la formation d’un espace psy-
chique commun et indifférencié. On pourrait décrire ce pôle avec le
concept de sociabilité syncrétique, c’est-à-dire comme

« un type de relation qui, paradoxalement, est une non-relation, c’est-


à-dire une non-individuation, [...] une immobilisation des parties non
différenciées de la personnalité » (J. Bleger, op. cit., p. 50).

Il s’établit une correspondance imaginaire globale entre l’espace


intrapsychique et l’espace du groupe, une parfaite coïncidence ou co-
inhérence entre les groupes internes et le groupe externe. La formation
de ce pôle suppose la perte des limites individuelles de ses membres.
Il n’existe alors pour les sujets membres du groupe qu’un seul espace
psychique homogène, et non des espaces psychiques distincts.
Ce pôle imaginaire, narcissique, indifférencié de l’appareillage se
constitue dès la phase initiale, en mettant en œuvre les processus
originaires d’union-rejet, les identifications en urgence, la multiplication
de l’élément identique1. Toutefois ce pôle fonctionne aussi dans d’autres
moments de la vie du groupe, chaque fois que le groupe se trouve
confronté à une situation de crise ou de danger grave ; il tend alors
à s’appareiller en liant ses membres dans l’unité sans faille d’un « esprit
de corps ». Il fonctionne sur le mode de la métonymie : un pour tous,
tous pour un. Il se réactualise aussi lorsque se produit un moment de
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

création collective, une sorte de dilatation du Moi dans le groupe et du


groupe dans le Moi. Un exemple typique de cette modalité d’appareillage
est ce que D. Anzieu a décrit comme l’illusion groupale : la croyance
partagée par tous les membres du groupe que le groupe qu’ils forment
et leur groupe interne idéalisé coïncident. Ce moment isomorphique est
celui d’une expérience partagée de coïncidence entre l’objet (le groupe)
et sa zone complémentaire (l’espace interne). L’illusion partagée est

1. Dans un groupe, tous les participants s’étaient présentés les uns aux autres comme
exerçant la même fonction de travailleur social, alors que leurs professions étaient très
différentes les unes des autres. La plupart avaient mis en œuvre une défense mimétique,
indifférenciatrice, mais aussi spéculaire par rapport à leur perception du groupe des
psychanalystes, alors que certains d’entre eux voulaient ne pas révéler qu’ils étaient
psychiatres.
134 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

nécessaire pour la formation du groupe. On peut dire que le processus


d’illusion groupale articule deux nécessités : l’ouverture des groupes
internes vers le groupe et la réponse groupale à l’urgence identificatoire.
Dans un dispositif structuré par la méthode psychanalytique, le groupe
est alors l’expérience de cette illusion et de cette désillusion.
Le pôle isomorphique peut aussi être une modalité durable ou perma-
nente de l’organisation du groupe. Dans ce cas, l’écart entre l’espace
psychique groupal et l’espace psychique subjectif est constamment et
structuralement nié ou aboli. Dans ce type d’appareillage fixe, gelé, tout
ce qui survient dans un espace est vécu comme arrivant identiquement
dans l’autre : tout ce qui arrive du dedans arrive aussi du dehors, et
réciproquement. Si un élément du groupe vient à changer, ce changement
menace chaque sujet et son lien à l’ensemble et réciproquement. Cette
coïncidence oblige chacun à tenir la place qui lui est assignée dans
le groupe. À cette place, chacun s’auto-assigne motu proprio, mais
il doit aussi veiller à ce que personne ne change. Les relations de
pensée métonymique sont donc exclusives et elles contribuent à faire
coïncider par l’imaginaire tous les espaces, à les rendre homogènes et
indifférenciés.
Ce régime de pure spécularité des espaces, de co-inhérence entre
les groupes internes et le groupe intersubjectif, caractérise le régime
psychotique du lien intersubjectif, dans les groupes ou dans toute autre
configuration de liens : dans la famille, le couple et l’institution.

Le pôle homéomorphique
Le pôle homéomorphique se caractérise par la différenciation entre les
espaces individuels et celui du groupe, entre le groupe interne et le groupe
externe, mais aussi entre les sujets membres du groupe eux-mêmes.
L’appareillage s’établit sur un rapport de tension entre la similitude
et la différence des espaces psychiques. L’acceptation de l’écart entre
les espaces permet de penser l’hétérogénéité de leurs contenus et la
différence entre leurs logiques. Il fonctionne sur le mode de la métaphore
et s’appuie sur les processus de symbolisation.
L’intégration des différences dans le pôle homéomorphique se produit
dans le même temps que s’effectue l’accès au symbolique et que
prévalent les relations de pensée métaphorique. Une parole individuée
peut surgir dans la mesure où elle est réglée par la référence à la loi, et
non par l’omnipotence d’un Idéal cruel et mortifère, incarné par un tyran
ou par le groupe lui-même.
Pour que ce pôle se constitue, les interdits structurants doivent avoir
été énoncés et intégrés, la loi de groupe doit être en mesure de susciter
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 135

et de contenir des conflits, d’accueillir des sentiments d’ambivalence


et de rendre possibles les séparations. Selon cette modalité, le groupe
est fondamentalement l’expérience des parties de soi que chacun doit
abandonner, projeter ou rejeter en les liant avec celles d’autres dans
des formations communes, pour entrer dans le lien, le maintenir et le
transformer.

Le moment chaotique
Entre ces deux polarités majeures s’interpose une troisième modalité,
un champ qui oscille entre eux comme un tourbillon, résultat de l’in-
stabilité chaotique de l’accordage des psychés. J’ai signalé que la force
des pulsions mobilisées dans l’appareil psychique groupal détermine
la puissance de liaison et de déliaison dans cet assemblage, et par
conséquent la force des mouvements chaotiques qui prédominent à
certains moments de la vie des groupes.
J’ai introduit cette modalité à la suite d’une difficulté clinique avec
un groupe. Les participants ne parvenaient à s’accorder entre eux sur
aucun organisateur ni à établir aucune liaison satisfaisante entre leur
espace interne et celui du groupe : une excitation venait remplir de
confusion cet échec. Dans un autre groupe, j’observai que les participants
ne cessaient de permuter sans fin parmi les places disponibles dans la
structure d’un fantasme. Cliniquement, ce tourbillon correspondait à
une organisation maniaque de l’appareillage. On peut aussi décrire cette
modalité comme un traitement paradoxal de l’appareillage : les sujets
établissent un accordage sur le mode du non-accordage, un lien non-lien
sans cesse attaqué et déplacé, à la manière d’un tourbillon. Cette modalité
se manifeste lors de la phase initiale des groupes, mais aussi dans les
moments de transformation de l’espace psychique groupal et de l’espace
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

intrapsychique.
L’appareillage chaotique implique un fonctionnement correspondant
des groupes internes. Il revêt une fonction défensive lorsqu’il se produit
au moment où s’amorce un processus de subjectivation. Celui-ci consiste
dans l’appropriation du fantasme propre au sujet, et dans cette rencontre
du sujet avec sa place, il arrive que le fantasme se fige ou qu’il tourne
en rond : il « tourbillonne ». En réalité, cette rencontre n’est pas pour lui
une découverte immédiate. Il importe que cette expérience du tourbillon
ait produit son effet erratique et qu’à travers cette pérégrination le sujet
découvre qu’il ne peut pas occuper toutes les places, successivement ou
simultanément, mais seulement la sienne.
136 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Les trois pôles que j’ai décrits sont dans des rapports complémentaires
et antagonistes : la tension qui s’établit entre eux peut être considérée
comme un bon indice du travail psychique qui est effectué dans le groupe.

Bords et interfaces
Une des questions sensibles dans l’analyse des processus d’appa-
reillage est celle qui concerne les bords et les interfaces entre ces
différents espaces. Elle requiert une attention particulière. Dans ces lieux
intermédiaires, les conjonctions établissent les continuités nécessaires
et les disjonctions les discontinuités indispensables pour assurer les
articulations. Les catégories des enveloppes, des frontières et des limites
sont ici particulièrement pertinentes.
Les bords et les interfaces sont le plus souvent invisibles, car seuls
les espaces corporels et celui du groupe sont perceptibles : ils s’étendent
dans l’espace-temps, et s’ils varient dans leur surface et leur position,
ils ne sont pas abolis. Il en va autrement des bords et des interfaces
de la réalité psychique. Une des premières tâches de l’appareillage est
précisément d’abolir les frontières entre le groupe et les « individus »
qui le composent. Mais en même temps, il faut instaurer des limites entre
le dedans et le dehors du groupe, construire un noyau d’identité1 pour
éviter la dépersonnalisation et maintenir un espace subjectif, creuser une
ligne de séparation, établir des frontières. C’est ce que matérialisait le
limes dans la fondation des villes : le soc creusait un sillon qui délimitait
les seuils, tolérait des passages, esquissait une protection2 . Ce à quoi
nous avons à être attentifs, c’est ce qui survient sur les bords, aux points
de nouage, de séparation et de suture entre les espaces psychiques : ainsi
les nœuds associatifs, les fonctions phoriques, les symptômes communs
et partagés, l’émergence d’un rêve...

Le groupe comme scène, scénario, lieu d’une action psychique,


d’une figuration dramatisée
Un aspect important du rapport du sujet au groupe dérive de ces
propositions : il réside dans le fait que le groupe est pour chacun de ses

1. A. Missenard (1972) a décrit les identifications en urgence (ou les urgences identifica-
toires) qui se produisent au cours de la phase initiale de la formation des groupes. Il s’agit
d’identifications qui dotent le moi des participants d’un objet, souvent élu par plusieurs
d’entre eux, auquel sont dévolues des fonctions de protection et de pare-excitation.
2. M. Serres a décrit ce rite de fondation avec talent dans son livre sur la fondation de
Rome (1983).
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 137

membres le lieu et la scène d’une externalisation de certains objets et de


certains processus de leur monde interne. Anzieu avait proposé en 1965
l’idée que le groupe est une « topique projetée », c’est-à-dire un espace
de projection des instances et des systèmes de l’appareil psychique de
ses membres. Cette notion implique ainsi l’idée d’un Moi, d’un Surmoi,
d’un Ça de groupe homothétique à ceux de ses participants. L’analogie
donne à penser, mais elle n’est pas explicative.
Tout d’abord, le groupe n’est pas seulement une surface de projection
des topiques internes, il est l’ensemble des topiques appareillées dans
le groupe et transformées par lui. Le groupe est le lieu (la scène) d’une
action psychique : des acteurs, des objets, un verbe actif-passif sont
convoqués selon un scénario qui a fonction d’appel pour les autres
membres du groupe. Sur cette scène s’externalisent des formations et
des processus psychiques qui appartiennent aux sujets qui composent ce
groupe. Cette externalisation s’effectue selon les diverses modalités de
la projection, du dépôt, du rejet, de l’exportation. Cependant la notion
d’externalisation est intéressante, mais insuffisante.
Il faut en effet rendre compte de la manière dont l’action psychique
se développe. Un seul ou plusieurs groupes internes sont mis à contri-
bution comme schèmes organisateurs de la scène : l’image du corps, un
fantasme, un complexe, une imago, et à partir de là tous les processus
qui concourent à l’appareillage groupal sont mobilisés.
Le groupe est ainsi la scène d’une mise en figurabilité interne-externe
des formations psychiques des sujets de l’Inconscient, et dans de telles
scènes internes-externes, le sujet se représente ou se fait représenter.
La mise en figurabilité utilise de manière privilégiée la combinatoire et
l’économie de la pluralité. Seront donc privilégiés les mécanismes de la
dramatisation et de la « mise en scène », de la condensation (« un pour
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

tous »), du déplacement d’un élément vers un autre et de la diffraction


(un se représente en plusieurs). Ce sont les processus primaires mobilisés
dans le rêve, dans les symptômes et dans les transferts qui sont efficients
sur la scène du groupe. C’est sur cette base que l’on pourra faire
l’hypothèse que le groupe est cette autre scène de l’Inconscient.
Nous retrouvons ici les questions que nous nous sommes posées à pro-
pos de l’investissement pulsionnel et des représentations du groupe. Dans
un groupe, ces groupes internes et ces scénarios d’appel sont divers et
différents pour chaque sujet : comment se combinent-ils, se concilient-ils
ou s’excluent-ils ? Et s’ils se combinent, comment s’agencent les mises
en figurabilité des formations psychiques singulières en des formations
psychiques communes ? Répondre à ces questions oblige à en poser une
autre : quels buts sont inclus dans ces scénarios ?
138 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Le groupe est pour ses sujets un lieu et un moyen de réalisations


psychiques
Il est en effet insuffisant de considérer le groupe comme une scène
et comme une action psychique commune sans se demander quels sont
les buts inconscients des sujets qui animent de tels scénarios. À cette
question, D. Anzieu avait apporté la réponse suivante : le groupe est
comme un rêve, il est un moyen de la réalisation hallucinatoire de
désirs inconscients de ses membres. La réponse est puissante dans sa
construction analogique, par ses implications et ses conséquences, mais
elle n’épuise pas la question : le groupe est aussi un lieu et un moyen
de l’expérience de la dépendance, de la défense contre les mauvais
objets, de l’attente messianique, comme Bion l’a proposé avec ses Basic
assumptions. Le groupe est encore un moyen de protection contre la
solitude et la peur (G. Róheim), d’attente croyante, de partage d’idéaux
communs et d’illusions, un lieu de structuration des identifications, « un
espace où le Je peut advenir » (P. Castoriadis-Aulagnier), un contenant
métapsychique, l’espace où se nouent les alliances inconscientes –
structurantes et aliénantes –, etc.
Nous rencontrons de nouveau cette question : dans un groupe, lieu
et moyen de réalisations psychiques, comment s’accomplissent les
investissements divers et différents de chaque sujet ? Comment se
maintiennent leurs singularités, à quelles conditions et à quel prix, et
comment peuvent-ils se combiner, s’agencer, se concilier, ou entrer en
conflit et se révéler incompatibles ?

L’appareil psychique groupal comme appareil de transformation


Le modèle de l’appareil psychique groupal décrit le travail psychique
de création, de maintenance et de transformation des processus, des fonc-
tions et des formations psychiques communs aux membres du groupe. Le
travail psychique de l’assemblage des psychés des sujets dans un groupe,
pour faire groupe, commence bien avant la réunion des participants. Dès
la rencontre initiale des membres du groupe, les premières mesures
d’appareillage sont celles qui assurent une fonction pare-excitatrice,
qui mettent en place des limites, des procédures de réduction de l’an-
goisse, un premier objet d’identification partagé, les premières alliances
inconscientes. Ainsi se construit la notion que le groupe est le lieu
d’une réalité psychique propre produite, contenue, gérée et transformée
par un appareil psychique groupal. L’espace psychique groupal est le
processus et le résultat des liaisons et des transformations des formes,
des structures et des processus de la réalité psychique inconsciente
engagés dans le groupe par ses membres. Les facteurs de transformation
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 139

consistent essentiellement dans la singularité des processus associatifs,


des transferts et des effets d’après-coup. L’oscillation entre les trois
pôles de l’appareillage (isomorphique, homéomorphique, chaotique)
est nécessaire : le travail psychique de transformation se produit à
travers les mouvements de liaison et de dissociation, d’unification et
de conflictualisation de l’appareil psychique de groupe.
Le groupe transforme et il se transforme : selon la dynamique psy-
chique inconsciente qui prévaut à un moment donné dans le groupe, l’ap-
pareil psychique groupal tend à modifier sa forme et son fonctionnement.
C’est sur cette transformation que repose le processus psychanalytique.
Ce processus s’enraye lorsque le groupe comme ensemble ne parvient
plus à se transformer1 .

Trois positions de la mentalité de groupe


J’ai décrit trois principales positions mentales qui prévalent dans les
groupes : la position idéologique, la position utopique et la position
mythopoïétique. Ces positions ne correspondent pas à un ordre évolutif,
mais elles se forment et se stabilisent à certains moments de l’organi-
sation mentale du groupe. Elles sont porteuses de représentations sur
la causalité et forment un système plus ou moins ouvert d’explication
du monde, de l’origine, de la fin et des finalités du groupe. Ce sont des
visions du monde (Weltanschauungen).

La position idéologique
La position idéologique est sous l’emprise de la toute-puissance
de l’Idée, de la suprématie de l’Idéal et de la tyrannie de l’Idole
(du fétiche). Porteuse de certitudes absolues, elle est réglée par un
pacte narcissique rigoureux, qui ne tolère aucune transformation. Elle
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

est impérative, soupçonneuse, elle n’admet aucune différence, aucune


altérité et prononce des interdits de pensée. Elle se fonde sur le pôle
isomorphique de l’appareillage. Elle est sous-tendue par des angoisses
d’anéantissement imminent et par des fantasmes grandioses de type
paranoïaque.

La position mythopoïétique
La position mythopoïétique soutient une mentalité fondée sur l’activité
de représentation de l’origine et sur la rencontre, dans cette activité,
avec l’incertitude qui l’accompagne. C’est aussi une position dont

1. Cf. « Ce qui travaille dans les groupes » (R. Kaës, 1982) et « Le groupe comme
appareil de transformation » (R. Kaës, 1986a).
140 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

l’avènement a pour condition une crise, une détérioration ou une perte


du sens. La position mythopoïétique fabrique du sens nouveau qui inclut
la représentation de la catastrophe. Elle est une sorte de fabrique de
sens ouverte à ses aléas, à sa complexité et à son propre processus de
production, c’est-à-dire à sa généalogie. Elle est de ce fait tolérante à des
versions du mythe.

La position utopique
La position utopique a elle aussi pour socle une expérience de crise
et une représentation de catastrophe. Mais les modalités d’élaboration
sont différentes de celles de la position idéologique. Elle oscille entre
« jeu et folie raisonneuse », entre l’espace potentiel et les écrous de la
raison délirante. Elle imagine un non-lieu de la catastrophe, qui est
en même temps le lieu d’un possible. Elle peut donc aussi bien se
transformer en position idéologique lorsque le possible devient impératif,
elle devient alors systématique et cherche à s’incarner dans l’histoire,
ou en position mythopoïétique lorsqu’elle maintient un espace onirique,
lorsqu’elle demeure ponctuelle et soutient un projet de devenir, autrement
dit lorsqu’elle reconnaît au penseur un pouvoir de pensée.
Ces trois positions de la mentalité groupale sont des créations col-
lectives. Elles sont à l’arrière-fond de notre vie psychique, dont elles
constituent aussi l’un des horizons.

L’investissement pulsionnel du groupe et dans le groupe


En soulignant l’importance des investissements pulsionnels et des
représentations dont le groupe est l’objet, Pontalis relançait la question
ouverte par Freud, reprise par Slavson, d’une pulsion dite grégaire ou
sociale ou de groupe. On connaît la réponse de Freud :

« ... il nous en coûte d’accorder au facteur nombre une importance


telle qu’il lui serait possible d’éveiller à lui seul dans la vie psychique
de l’homme une pulsion nouvelle et ordinairement non activée. Nos
supputations sont, de ce fait, orientées vers deux autres possibilités : que
la pulsion sociale puisse être non originaire et non décomposable et que
les débuts de sa formation puissent être trouvés dans un cercle plus étroit,
comme par exemple celui de la famille » (GW XIII, p. 74 ; trad. fr., 1981,
p. 124).

Sur le fond, ces deux possibilités restent en suspens et la question n’est


pas tranchée par Freud. Il reste donc à savoir ce qui dans la psyché pousse
au groupement et quelles sont les pulsions qui investissent le groupe en
tant qu’objet. Ce n’est pas dire grand-chose que de constater que les
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 141

pulsions de vie et de mort, leurs composés objectaux et narcissiques,


investissent le groupe en tant qu’objet, mais aussi ses éléments distincts
et les liaisons entre les objets : l’objet et le système des relations d’objet.
Il est plus intéressant de considérer les caractères morphologiques de
l’objet au regard de l’investissement pulsionnel et des représentants qu’il
en fournit : ceci n’est pas sans intérêt, ni pour l’analyse du jeu pulsionnel
qui s’y déploie, ni pour l’approche différentielle des investissements
chez les sujets membres du groupe. Objet scindable et morcelable,
unifiable et réunifiant, objet particulièrement apte à se constituer en un
représentant du groupe des pulsions, de leur liaison et de leur déliaison,
tout comme en un représentant du Moi, le groupe s’offre électivement
au jeu des investissements substitutifs et aux chaînes de représentation
des premiers représentants pulsionnels. D’où cette « complaisance » de
l’objet-groupe à recevoir ce transport des investissements et le transfert
des représentations établies lors de l’étayage de la pulsion sur l’expé-
rience corporelle ; d’où les solidarités métaphoriques et métonymiques
entre le corps et le groupe, dont la langue témoigne, la série des équations
ou des équivalences symboliques qu’elles rendent possibles. Les travaux
sur l’attachement suggèrent que préalablement à tout investissement
d’objet, la pulsion originaire d’agrippement trouve d’abord un fondement
dans la nécessité vitale de s’accrocher au corps de la mère, de maintenir
avec la surface de son corps et avec l’activité psychique qui accompagne
les rapprochements un contact préalable à tout étayage de la pulsion
sur l’expérience de la satisfaction des besoins corporels nécessaires
à la vie. Les recherches effectuées sur les autistes réunis en groupe
permettent de soutenir l’hypothèse que la pulsion d’agrippement s’y
trouve particulièrement éveillée. Mais ces recherches ne nous conduisent
pas à conclure à une pulsion sociale originaire, quand bien même
la pulsion à s’agripper pourrait constituer le début de la formation
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

d’une tendance secondaire à suivre, par identification, et à s’agréger,


par nécessité d’être en lien. Les travaux déjà cités d’O. Avron sur
l’interrythmicité pulsionnelle ont pour nous une importance décisive,
car ils ont introduit la pulsion comme l’organisateur énergétique des
liens et des groupes.
142 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

L’ INTÉRÊT THÉORIQUE ET CLINIQUE DU MODÈLE


DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL
Au terme de ce chapitre, il nous faut évaluer l’intérêt du modèle de
l’appareil psychique groupal. Ce modèle n’a de valeur et de fonction
qu’à permettre de penser, avec les énoncés de la psychanalyse, des
structures, des lieux, des économies et des dynamiques de la psyché qui
se trouvent à la conjonction de la réalité psychique du sujet et de celle du
groupe. Pas plus que le concept d’appareil psychique « individuel », le
concept d’appareil psychique « groupal » ne correspond à un observable
concret : en tant que « fiction efficace », sa fonction est celle d’un modèle
descriptif, heuristique, éventuellement explicatif dans la théorie de la
psychanalyse lorsqu’elle élargit son champ. Sans de telles constructions,
il est probable que la clinique serait « empêchée d’exister ».
Le modèle de l’appareil psychique groupal a d’abord été construit
pour intégrer et distinguer dans une conception d’ensemble le rapport
des sujets au groupe, l’agencement de leur psyché dans les liens de
groupe et la consistance de la réalité psychique de groupe. Ce modèle
admet l’hétérogénéité et l’irréductibilité des espaces psychiques, il
reconnaît ces deux caractéristiques comme formant le principal ressort
des mouvements psychiques dans le groupe. Mais en même temps,
il prend en considération les processus et les formations psychiques
qui leur sont communs et partagés, alors que d’autres sont propres à
chacun d’entre eux. C’est dans ces termes que nous pouvons penser
leurs articulations. Enfin, il affirme un régime spécifique de la réalité
psychique des sujets membres d’un groupe, soutenant ainsi que certaines
formations et certains processus intrapsychiques n’apparaissent et ne se
transforment qu’en situation de groupe. À partir du moment où ce modèle
décrit les rapports entre les instances topiques, les régimes économiques
et les conflits dynamiques de l’appareil psychique individuel et de
l’appareil psychique de groupe, on peut mieux comprendre comment
les conflits et les transformations qui résultent de cet appareillage
affectent corrélativement le groupe et l’appareil psychique des membres
du groupe.
Le modèle de l’appareil psychique groupal autorise à concevoir la
consistance de la réalité psychique du groupe autrement que comme
une pure spéculation. Cette réalité est spécifique : elle est constituée
par des formations et des processus inaccessibles hors du dispositif de
groupe et inintelligibles sans un modèle théorique adéquat. J’ai décrit ces
formations et ces processus : les identifications communes, les fantasmes
L E MODÈLE DE L’ APPAREIL PSYCHIQUE GROUPAL 143

et les représentations partagées, les formations de l’Idéal, la matrice


onirique commune, les alliances inconscientes.
Ces formations et ces processus sont les points de passage entre l’es-
pace intrapsychique et l’espace intersubjectif. Des sujets accomplissent
ces fonctions intermédiaires dans des figures significatives, celles de l’an-
cêtre, de l’enfant-roi, du mort, du héros, du chef, de la victime émissaire.
Ce sont aussi les personnes qui assurent les fonctions du porte-parole, du
porte-symptôme, du porte-rêve, des porteurs d’idéaux et d’illusion, des
porteurs de mort et des agents de liaison. Ces figures, ces fonctions et
ces emplacements, qu’assume le concept de fonction phorique (R. Kaës,
1993), sont à comprendre simultanément et corrélativement du point de
vue de la subjectivité des sujets qui les incarnent, du point de vue des
liens intersubjectifs qu’ils servent et du point de vue de leurs fonctions
dans la structure du groupe.
Il me faut exprimer une conviction : que la clinique est inintelligible
sans un dispositif méthodologique et sans un modèle théorique qui
forment l’arrière-fond de « l’écoute également flottante » (Gleichsch-
webende Aufmerksamkeit), ouverte à l’inconnu, qui est celle du psycha-
nalyste.
Ce modèle articulant trois niveaux de la réalité psychique, son atten-
tion se porte sur les processus et les formations psychiques mobilisés
et travaillés chez le sujet singulier dans le groupe, dans les liens inter-
subjectifs et dans le groupe en tant que tel. Les processus qui génèrent
l’appareillage psychique du groupe et qui façonnent l’espace et le temps
de sa réalité psychique sont conjointement ceux qui travaillent l’espace
interne des sujets membres.
Le principal intérêt clinique du modèle est de fournir une représen-
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tation des rapports de co-étayage et de structuration réciproques de


l’appareil psychique individuel et de l’appareil psychique groupal. Il
permet de concevoir le groupe comme un appareil de transformation
de la réalité psychique de ses membres. L’attention se porte sur la
configuration particulière des objets internes, propres à chaque sujet, que
le groupe mobilise, et sur les apports de chaque sujet à la construction
et au fonctionnement de la réalité psychique du groupe. Ces deux focali-
sations sont à penser dans les termes de la dynamique et de l’économie
des transferts qui se déploient dans l’espace groupal. Nous devons être
attentifs aux contenus et aux mouvements des processus associatifs de
chaque sujet dans ce champ transférentiel multipolaire. Nous pouvons
enfin observer et tenter de comprendre comment se combinent l’intérêt
de chacun et celui de plus-d’un-autre – y compris celui de l’ensemble –
dans la formation des alliances inconscientes. Ces considérations m’ont
144 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

conduit à formuler ainsi l’objectif principal du travail psychanalytique


en situation de groupe : rendre possible l’expérience de l’Inconscient,
dans les formes et dans les processus qui se manifestent dans le groupe
pour les sujets qui sont partie constituante du groupe.
Ce modèle apporte donc une réponse complexe à des données com-
plexes. Il n’a pu être construit que sur la base de la méthode de la
psychanalyse appliquée au travail psychanalytique en situation de groupe,
et de la méthodologie appropriée à ouvrir un accès à ces données. C’est
cela qu’il nous faut maintenant exposer.
Chapitre 10

MÉTHODE
ET MÉTHODOLOGIE
D’ACCÈS À LA RÉALITÉ
PSYCHIQUE
INCONSCIENTE
DANS LES GROUPES
Dispositifs, cadre et métacadre,
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situation psychanalytique

« Werk ist Weg »

Paul Klee (1964)

spécifier la nature particulière des relations réciproques


C OMMENT
entre la méthode d’investigation, la méthode de traitement et la
théorisation de la vie psychique que propose la psychanalyse ? M. Tort,
146 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

en 1970, écrivait que la psychanalyse, en tant que discipline théorique,


se caractérise par la construction d’une situation théorique propre à
retenir les formations de l’Inconscient pour elles-mêmes. Le support
de ces formations doit donc être neutralisé, de telle sorte que seules les
formations de l’Inconscient et les lois qui les régissent y apparaissent.
C’est dans ces termes que je comprends la raison de la méthode. Dans
cette mesure, et sous réserve des conditions praxéologiques requises, le
domaine théorique de la psychanalyse ne se limite pas à la cure et ses
objets théoriques sont dans un rapport particulier avec cette situation
paradigmatique et ce dispositif princeps. Tout au long de cet ouvrage,
j’ai soutenu l’idée que cette façon d’envisager ce qui constitue le champ
théorique de la psychanalyse délimite corrélativement ses frontières et
ses extensions.
Ce chapitre sur la méthode est centré sur cette proposition que toute
situation et tout dispositif psychanalytiques rendent possibles la mise
en évidence et la mise à l’épreuve adéquate des interprétations et des
hypothèses théoriques. Nous avons vu que le dispositif technique de la
situation psychanalytique est lui-même le résultat d’une construction
théorique et de modifications. Il est par définition aménageable et
modifiable selon les nécessités de l’avancement de la théorisation et
les modifications entraînées par la clinique.

LA MÉTHODE , VOIE D ’ ACCÈS À LA CONNAISSANCE


ET AU TRAITEMENT DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Questions de méthode

La méthode est la voie d’accès à l’objet de la connaissance et à son


traitement. La méthode (µέθoδoς), c’est le chemin (la manière de faire)
qui conduit à l’objet. Elle répond à la question : comment, par quels
moyens connaissons-nous ce que nous connaissons ?
La méthode contient ce paradoxe qu’elle se construit pour connaître
un objet dont elle a déjà une connaissance intuitive mais insuffisante,
et qu’elle permettra de valider, de rejeter ou de découvrir avec des
propriétés nouvelles. Werk ist Weg, écrivait P. Klee : « L’œuvre est le
chemin » qu’elle parcourt. Une œuvre est le chemin même qu’elle
emprunte pour se former. Elle n’existe qu’à frayer le chemin de sa propre
M ÉTHODE ET MÉTHODOLOGIE D ’ ACCÈS À LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ... 147

formation1 . Cet aphorisme vaut pour toute connaissance. C’est en ce sens


qu’il convient d’entendre ce que dit Bachelard : « l’objet se construit
avec la méthode ».
Un trajet se précise qui va de l’objet attendu, pris dans les représen-
tations imaginaires, à l’objet de la recherche, construit par le processus
secondaire. Un troisième objet survient dans l’écart entre l’objet attendu
et l’objet de la recherche : nous pourrions le nommer objet de la
découverte. Cet objet porte la marque du manque à savoir, il se découvre
dans l’après-coup.
Considérée sous l’aspect opérationnel, la méthode est l’enchaînement
raisonné des moyens en vue d’une fin pratique et intellectuelle, pour
connaître, démontrer, exposer, mais aussi pour agir. Elle est un procédé
rationnel accompagné de son principe et de sa justification. Elle s’oppose
alors à une démarche hasardeuse, ou à une recette transmise sans
accompagnement de raison. Cette définition nous engage dans le passage
d’un concept constatif, qui décrit le chemin effectivement suivi pour
atteindre l’objet, à un concept prescriptif, normatif, qui indique le chemin
qu’il convient de suivre.
Le travail de la méthode repose sur les artefacts que nous construi-
sons pour connaître nos objets de recherche. D. Anzieu rappelle fort
opportunément que

« l’inconscient ne se manifeste que s’il est sollicité. Je ne veux pas dire


qu’il suffit qu’il soit sollicité pour qu’il se manifeste, car les résistances
peuvent introduire leurs ruses, mais il ne se manifestera que s’il lui est
adressé un appel » (1986, Une peau pour les pensées, p. 167).

Toutefois, dans la méthode, la rencontre clinique et la construction des


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savoirs s’articulent intimement. La méthode psychanalytique se définit


par les buts de connaissance et de traitement poursuivis par l’analyste.
P. Castoriadis-Aulagnier (1970) a soutenu que le but du traitement est
informé par la propre conception que l’analyste a construite de l’espace
psychique, de ses processus et de ses formations (sa théorisation flottante
en séance).
Si, comme je l’ai indiqué dès l’introduction de cet ouvrage, toute
méthode circonscrit son objet électif de connaissance et de transforma-
tion, si en conséquence elle laisse subsister au-delà de la limite qu’elle
institue un reste à connaître et à penser, notre question se précise ainsi :

1. Paul Klee (1964) nomme cette formation Gestaltung, processus d’organisation de la


forme : « La Gestaltung se préoccupe des chemins qui mènent à la Gestalt (forme). »
148 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

comment s’agencent les rapports entre la connaissance de l’Inconscient


et les dispositifs qui en ouvrent l’accès ? Si l’on ne peut réduire la
connaissance de l’Inconscient aux conditions de sa connaissance dans la
situation de la cure individuelle des adultes névrosés, à quelles conditions
méthodologiques la connaissance de l’Inconscient dans d’autres disposi-
tifs est-elle possible ? Tous les dispositifs psychanalytiques ne mobilisent
pas les mêmes configurations psychiques. Mais pour tous la méthode doit
concilier trois exigences : être congruente avec les énoncés de base de la
méthode de la psychanalyse ; être ouverte à ce que nous ne connaissons
pas de l’objet de notre connaissance ; s’adapter aux caractéristiques
connues de cet objet.
L’histoire des extensions de la psychanalyse montre que chacune
d’entre elles a rendu nécessaire une reformulation des bases théoriques
sur lesquelles la psychanalyse s’est fondée à partir du dispositif de la
cure. Cette reformulation est nécessaire pour sortir de la crise des objets
de la psychanalyse et de ses « frontières », crise que toute extension
suscite.

La méthodologie

La méthode n’existe que dans la conduite d’un opérateur, c’est-à-dire


dans une méthodologie : sa tâche est la mise en œuvre des opérations
concrètes qui soutiennent la démarche pratique d’accès à la connaissance
de l’objet, à sa construction et à sa mise en débat. Elle se situe dans le
passage critique de l’objet de la connaissance imaginaire à l’objet de la
connaissance symbolisée, pensée et communiquée. De ce point de vue, la
méthodologie est une mise à l’épreuve de la réalité ; mais elle ne permet
pas de conclure à coup sûr à la coïncidence de la connaissance de l’objet
avec l’objet lui-même.
La méthodologie est aussi le discours sur cette mise en œuvre. Elle
doit établir et rendre compte par priorité des conditions du recueil
et du traitement du matériel. En rendre compte, c’est nécessairement
dévoiler une représentation du fonctionnement psychique du chercheur,
l’hypothèse qu’il a faite sur l’objet à connaître et qui est soumise à
validation, à transformation ou à rejet. Cet objet doit devenir un objet de
pensée rationnellement explicitable.
L’ensemble du dispositif méthodologique repose sur trois principes
essentiels : la congruence avec la structure et le fonctionnement de
l’objet, qui existe sur le mode d’une préconception dans le cas d’une
méthodologie de découverte, ou sur le mode d’une connaissance de
validation ; l’économie des moyens mis en œuvre, selon le principe dit
M ÉTHODE ET MÉTHODOLOGIE D ’ ACCÈS À LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ... 149

du « rasoir d’Ockham » qui énonce que les entités conceptuelles ne


devraient pas être multipliées sans nécessité : l’application de ce principe
à la méthodologie est que tout ce qui n’est pas utile pour atteindre et
connaître l’objet est superflu ; la prise en considération de l’observateur
auprès de l’objet et dans le choix de son approche méthodologique.
Ce troisième principe est particulièrement approprié aux conditions de
la connaissance de l’Inconscient ; il est au cœur de la méthodologie
psychanalytique. Freud et après lui Devereux (1972) rejoignent la
position d’Einstein selon laquelle « nous ne pouvons observer que les
événements “survenus auprès de” l’observateur » (Devereux, p. 15).
Le champ transféro-contre-transférentiel est le champ qui oriente la
méthodologie psychanalytique. La méthodologie est nécessairement
prise dans les théories infantiles : comment sont fabriqués les objets
de la recherche et les appareils à penser des sujets qui les construisent ?
La méthode et la méthodologie – comme le corpus théorique d’une
discipline – sont constamment investies par les instances de l’Idéal, elles
sont érigées représentantes du Surmoi, alors que leur topique élective les
situe plutôt dans la fonction dévolue au Moi conscient critique : il revient
à celui-ci de négocier les exigences qu’imposent la connaissance de la
réalité de l’objet et les exigences contraires du plaisir et du refoulement1,
et d’œuvrer dans le champ des tensions entre les processus primaires et
les processus secondaires.

Les invariants de toute situation psychanalytique

La psychanalyse comme méthode de connaissance de l’Inconscient


et comme moyen de traitement de troubles psychiques « inaccessibles
autrement » se produit dans une situation qui spécifie les conditions de
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

l’expérience de l’Inconscient et du processus psychanalytique. Comme


toute méthode, la situation psychanalytique opère une sélection dans
l’expérience psychique. Cette sélection définit les énoncés constitutifs,
ou les invariants, de la situation psychanalytique.
– Le premier énoncé qui peut spécifier une situation psychanalytique est
que la réalité psychique inconsciente, c’est-à-dire l’expérience qui en
est éprouvée, est appelée à être dite. Appelée ne signifie pas que la
réponse sera immédiatement donnée par la parole : un symptôme, un
acte peuvent « répondre ». La méthode psychanalytique de la cure des
névrosés s’est constituée sur le paradoxe qu’elle impose à l’analysant

1. Et par conséquent l’angoisse associée à la connaissance : sur ce point, cf. G. Devereux


(1980).
150 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

pour que ce dire advienne : elle le sollicite de dire là où précisément


la parole fait défaut ou obstacle, elle exige une parole librement
associative, à l’exclusion de toute autre satisfaction substitutive, sur
un « chapitre censuré » (Lacan) de l’histoire du sujet, sur son désir
inconscient. Cette détermination méthodologique renvoie à un énoncé
théorique, qui définit l’objet de la psychanalyse : la conflictualité
psychique inhérente au désir inconscient, la tension qu’il engendre
entre l’économique et le symbolique ne peuvent être conduits au sens
que par la parole librement associée, entendue et interprétée. Sur cette
exigence viennent buter la consistance, la résistance et l’insistance de
la réalité psychique inconsciente.
Une remarque s’impose ici sur la portée méthodologique de cette
définition de l’objet de la psychanalyse : elle est restreinte par le champ
même de son application comme méthode de traitement des troubles
névrotiques. Si nous incluons l’exigence de dire dans un horizon qui
implique que le trajet de l’accès à la parole soit constituable et parcouru
dans le mouvement même de la formation des processus de symbolisa-
tion, nous pouvons y inclure le champ des troubles psychotiques, mais à
condition de reconnaître que l’action – par exemple dans le jeu – est aussi
une modalité qui conduit à dire, non seulement sur un chapitre censuré,
mais sur une expérience qui ne s’est pas faite. Notons de nouveau que
les pratiques psychanalytiques de psychothérapie de groupe sont nées
là où la cure conduite avec le modèle de la névrose avait achoppé. La
question devient alors : selon quelles modalités, quels aménagements et
quelles médiations ce qui est à dire peut-il être dit ?
– Un second énoncé spécifie la situation psychanalytique : elle met
le désir inconscient du sujet en rapport avec le désir d’un Autre
parmi les autres représentants primordiaux de l’Inconscient pour le
sujet. Le transfert et l’analyse du transfert qualifient le processus
psychanalytique, il en sera question dans le prochain chapitre. Tout
ce qui advient dans la situation psychanalytique, les symptômes, le
rêve et les énoncés associatifs, tout ce qui constitue le cadre et les
règles se rapporte au transfert, à ses dimensions et à ses modalités,
à ses objets et à ses contenus, à ses rapports avec la résistance et
avec le (contre-)transfert de l’analyste, aux conditions et aux effets
de son analyse, etc. Dans cette perspective, le transfert apparaît non
comme une technique, mais comme une catégorie épistémologique
de la psychanalyse : cette catégorie affirme que le trait constitutif du
désir humain est qu’il se forme dans le lien à l’Autre, sous l’effet de
l’Autre, qu’il est adressé à un Autre et à plus-d’un-autre et que, dans
M ÉTHODE ET MÉTHODOLOGIE D ’ ACCÈS À LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ... 151

la situation psychanalytique, il est littéralement « appelé » à lui être


éprouvé et dit.
– Troisième énoncé : sur ces bases, la psychanalyse est une méthode
de traitement des troubles psychiques inaccessibles autrement. Le
traitement psychanalytique exige que se développe un processus psy-
chanalytique au cours duquel se constitue l’expérience de l’Inconscient
et de ses effets de subjectivité dans la situation psychanalytique. La
situation psychanalytique retient de l’expérience d’un sujet ce qui est
en mesure d’entrer dans l’histoire qu’il en construit à travers les divers
récits qu’il en produit. Freud le souligne dès qu’il introduit la notion
de l’après-coup et de la perlaboration, c’est-à-dire la notion d’une
restructuration récurrente des événements antérieurs qui n’ont pas pu
être intégrés à des formations psychiques capables d’en proposer des
représentations de sens. Le travail de la mémoire est le travail de la
réélaboration des structurations antérieures sous des formes de plus
en plus complexes. C’est à ce travail que la méthode de l’association
libre donne accès.
– Quatrième énoncé : aucune situation de travail psychanalytique ne peut
être entreprise si un analyste n’énonce pas les règles fondamentales de
libre association et d’abstinence, et ne s’en porte pas garant.
Je voudrais pour en terminer avec ces quatre énoncés faire remar-
quer les rapports dialogiques entre la situation psychanalytique et le
processus psychanalytique. La situation psychanalytique est générée par
le dispositif, le cadre et la règle fondamentale, et une fois établie, elle
soutient le processus, qui à son tour fait évoluer la situation. Chaque
variation de la situation, du processus ou du cadre infléchit la nature
de l’expérience de l’Inconscient. Elle infléchit aussi les conditions de la
connaissance de l’Inconscient. En même temps que la méthode est la voie
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

qui conduit à l’objet, elle construit cet objet et suppose une théorie de
l’objet auquel elle ouvre l’accès. D’où une tension non résolue, souvent
d’allure paradoxale, entre l’exigence méthodologique et la construction
théorique, tension qui doit être reconnue comme la condition dans
laquelle s’exercent la pratique et la théorisation psychanalytiques.

C ARACTÉRISTIQUES MÉTHODOLOGIQUES
DU DISPOSITIF PSYCHANALYTIQUE DE GROUPE
À partir des principes fondamentaux de la méthode, des propositions
méthodologiques générales et des techniques particulières requises pour
le travail psychanalytique, le problème spécifique qui nous occupe
152 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

s’énonce ainsi : si la méthode est la voie d’accès à l’objet de la connais-


sance et à son traitement, comment agencer les conditions méthodolo-
giques de l’accès à la connaissance de ces objets complexes que sont
plusieurs espaces psychiques interférant entre eux ? Plus précisément,
quelles sont les caractéristiques des dispositifs mis en œuvre de telle
sorte que, traitant de l’Inconscient et de ses effets dans ces trois espaces,
ils répondent aux exigences de la méthode psychanalytique ?
Ce dont nous avons à rendre compte est précisément ce que nous
connaissons en changeant de dispositif de travail psychanalytique. Penser
le groupe avec la psychanalyse a cessé d’être une activité spéculative à
partir du moment où des dispositifs ordonnés au but de travail psycha-
nalytique ont ouvert l’accès à de nouvelles expériences de l’Inconscient,
au traitement de ses effets et à la connaissance de ses processus,
inaccessibles autrement. Le dispositif psychanalytique de groupe est
structuré par des règles et des processus qui rendent possible un certain
type de travail psychique, et aucun autre d’autres. Ainsi se pose une série
d’autres questions sur le but visé par ce dispositif et sur les processus
psychiques sollicités, sur ce qui est mis en suspens, hors cadre : on ne
fait pas de l’analyse individuelle en groupe.
Dans le cadre de cette étude, je me limiterai à énoncer des principes
généraux propres à qualifier certaines particularités du dispositif psycha-
nalytique de groupe1 .

Caractéristiques générales et diversité des dispositifs


psychanalytiques de groupe
Il existe plusieurs conceptions d’un dispositif ; j’en retiendrai la
définition la plus générale2 : « manière dont sont disposées, en vue d’un

1. Une partie importante du travail de D. Anzieu a été centrée sur les problèmes
méthodologiques du travail psychanalytique dans le dispositif de groupe. Il a été l’un
des tout premiers à jeter les bases de cette élaboration (1968, 1971, 1973, 1974, articles
repris dans Anzieu, 1975). L’exposé de ces spécificités a fait l’objet de plusieurs de mes
publications, parmi lesquelles : en 1994, La parole et le lien. Les processus associatifs
dans les groupes, et en 2007, Un singulier Pluriel. La psychanalyse à l’épreuve du
groupe. Voir également J.-C. Rouchy (1983 et 1990).
2. Définition proposée par le Centre national de recherches lexicales et textuelles
(CNRTL-CNRS). Le concept philosophique de dispositif décrit l’agencement d’une
relation de pouvoir (la gouvernementalité chez M. Foucault, 1978) dont les éléments
sont soutenus par des pratiques discursives et des pratiques non discursives. Ce sont
des dispositifs politiques, sociaux, institutionnels qui forment les prisons, les usines,
les hôpitaux, les écoles. Il en existe d’autres, techniques (G. Agamben, 2007, inclut le
téléphone portable et le langage) ou sémiotiques (L. Marin, 1971).
M ÉTHODE ET MÉTHODOLOGIE D ’ ACCÈS À LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ... 153

but précis, les pièces d’un appareil, les parties d’une machine » et, par
extension : « ensemble d’éléments agencés en vue d’un but précis ». Le
dispositif psychanalytique est l’ensemble des moyens agencés en vue
du travail psychanalytique. L’histoire de cette notion suit les principales
étapes de l’invention de la méthode psychanalytique. Dans son article de
1913 sur Le début du traitement, Freud décrit les éléments invariants de
la situation psychanalytique, les caractéristiques formelles du dispositif :
l’organisation du temps (durée et rythme des séances), de l’espace,
le rapport à l’argent, enfin la structure des règles fondamentales. Il y
inclut la fonction de l’analyste. Le dispositif correspond à ce que les
auteurs anglo-saxons nomment le setting. Pour D.W. Winnicott, le setting
désigne l’ensemble de tous les détails de l’aménagement du dispositif
psychanalytique de soin et qui contribuent à sa stabilité. Notons que cette
conception du setting introduit la notion de stabilité du processus de soin
et préfigure le concept moderne de cadre, ce que J. Bleger reconnaîtra
dans son article de 1967. Chacune des grandes modifications du dispositif
technique correspond à un débat théorique sur l’extension du champ
pratique de la psychanalyse, aux aménagements rendus nécessaires
par les configurations de l’espace psychique mis en travail : celui des
enfants, des personnes non névrosées. D’autres modifications relèvent
d’une volonté de renouveler la pratique de la psychanalyse et ses bases
théoriques : les changements apportés par J. Lacan dans le dispositif
de la cure (durée et nombre de séances) vont bien au-delà de simples
modifications techniques. Ils sont une critique vis-à-vis de la fétichisation
et de la normalisation du dispositif de la psychanalyse, en même temps
qu’une façon nouvelle de se situer par rapport à l’héritage de Freud en
proposant une autre conception du processus analytique, de l’écoute du
discours, du transfert et du contre-transfert.
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Le dispositif varie avec le type de travail psychanalytique, selon


son objectif et selon les sujets pour lesquels il est construit et avec
lesquels il fonctionne. Il varie aussi avec les extensions du champ de
la pratique psychanalytique, selon qu’elle s’applique à un sujet singulier
ou à plusieurs sujets formant groupe, couple ou famille.
À l’intérieur de ce second type de dispositif, nous avons affaire à des
configurations plurisubjectives distinctes. Différents les uns des autres
sont les dispositifs qui intègrent des sujets déjà liés entre eux par des
liens intersubjectifs « réels », comme le sont les couples et les familles,
et les dispositifs fondés sur un artefact plus radical, comme le sont les
154 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

dispositifs de groupe1 . Quant à ces derniers, J.-C. Rouchy (op. cit.) a


souligné à plusieurs reprises leur diversité qu’expriment les variables
de but, de composition, de durée, de terme, d’agencement de l’espace,
de formulation des règles, de conduite (un seul ou deux analystes), de
recours à la seule parole, à du jeu psychodramatique ou à des médiations.
Nous devons définir les propriétés méthodologiques de chacun de ces
dispositifs : elles doivent être à la fois compatibles avec les exigences
fondamentales de la méthode de la psychanalyse et ajustées aux caracté-
ristiques de la réalité psychique mobilisée dans les groupes. Le critère
essentiel est d’évaluer si la méthodologie mise en œuvre a été pertinente
ou insuffisante pour mettre en mouvement un travail psychanalytique.
Le dispositif de groupe dans lequel j’ai fait l’expérience des processus
et des formations psychiques qui s’y développent, et à partir duquel j’ai
découvert les différents espaces de réalité psychique, a pris différentes
formes. Pour l’essentiel, j’ai travaillé avec deux types de petits groupes :
les uns centrés uniquement sur la parole, les autres structurés par la
méthode du psychodrame psychanalytique de groupe. J’ai conduit avec
d’autres analystes des dispositifs de grand groupe et des dispositifs asso-
ciant petits groupes et grand groupe, groupe de parole et psychodrame.
Le but de ces groupes était de type formatif ou thérapeutique, ils étaient
de durée variable, le plus souvent à durée définie à l’avance2.
Examinons maintenant les caractéristiques majeures d’un dispositif
psychanalytique de groupe.

1. Un couple et une famille ne sont pas formés comme un groupe dont les participants
sont artificiellement réunis pour un travail psychanalytique. Il est sans doute schématique,
mais nécessaire, de rappeler qu’un couple se constitue dans un rapport amoureux, les
partenaires étant unis par des investissements et des choix d’objet à prédominance
érotique, qui se qualifient selon des modalités objectales et narcissiques, anaclitiques et
destructrices. Le couple se réalise dans des accomplissements sexuels et, le plus souvent,
dans un projet de procréation. La famille assemble deux sous-ensembles, les parents et
les enfants. Ils sont sous l’effet de l’interdit de l’inceste. Comme le couple, la famille se
fonde dans les différences sexuelles et générationnelles, et dans d’autres variables qui
inscrivent le couple et la famille dans le réel de la culture et de l’histoire. Un autre aspect
de la question est traité par E. Granjon et son concept de néo-groupe (2007). La famille
en travail dans un dispositif de thérapie familiale psychanalytique constitue une entité
différente de la famille hors dispositif. Le néo-groupe est formé de la rencontre de la
famille et des thérapeutes.
2. À côté de mes engagements directs dans la conduite de ces groupes, mon expérience
s’est enrichie de supervisions individuelles et collectives de praticiens qui travaillaient
dans différents types de dispositifs de groupe, mais aussi en thérapie familiale, tous
référés à la méthodologie psychanalytique ajustée à leur pratique. J’ai travaillé, le
plus souvent sur le long cours, avec les équipes soignantes d’institutions de soin et
de traitement psychiatrique.
M ÉTHODE ET MÉTHODOLOGIE D ’ ACCÈS À LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ... 155

Le dispositif psychanalytique de groupe est plurisubjectif

Cette première caractéristique implique de reconnaître la différence


entre les dispositifs de travail psychanalytique avec un seul analysant et
un seul psychanalyste, et les dispositifs qui contiennent la présence de
sujets autres que l’analyste (éventuellement plusieurs psychanalystes).
Cette spécificité morphologique contient plusieurs conséquences : tout
d’abord le fait que chaque autre et tous les autres sont en mesure de
répondre en présence et à la présence de tout autre ; il s’agit là de ce
qu’O. Avron et J. Puget, chacune dans la perspective qui lui est propre,
ont appelé effet de présence1.
Le psychanalyste quant à lui assure la présence d’un répondant selon
une tout autre position : il accepte le différé de la réponse, la mise
en suspens de la demande, la réponse à un autre niveau que celui sur
lequel il est directement sollicité. En cela il accomplit une fonction
constante, quel que soit le dispositif analytique. Mais en l’occurrence,
il a affaire à des espaces psychiques multiples, à une autre écoute, à
d’autres configurations du champ transféro-contre-transférentiel, et le
travail de l’interprétation, dans ses objets, ses modalités et ses objectifs,
est différent de celui qu’il accomplit dans la cure. La coprésence de
plusieurs sujets dans un dispositif plurisubjectif met en œuvre d’autres
organisations des transferts, de ses objets et de la matière psychique
transférée.
Autre distinction impérative : les dispositifs qui intègrent des sujets
déjà liés entre eux par des liens intersubjectifs « réels », comme le sont
les couples et les familles, et les dispositifs fondés sur un artefact plus
radical, comme le sont les dispositifs de groupe.
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1. Pour O. Avron (1994, 1996), « les effets de présence s’organisent spontanément dès
que plusieurs personnes sont en présence, quels que soient leur passé, leur sexe et leur
problématique libidinale » (1996, p. 79). Ils sont fondés sur l’interliaison pulsionnelle
rythmique qui scande le matériel manifeste et latent des conduites verbales et affectives.
Ils s’expriment par « des manifestations tensionnelles minimes provoquées par la
mise en présence de plusieurs sujets, qui cherchent aussitôt, et à leur insu, à orienter
réciproquement leur attention ».Les travaux de J. Puget sur l’effet de présence vont dans
une autre direction. Comme I. Berenstein, J. Puget a délaissé la théorie de la pulsion et
du fantasme pour définir le lien par l’effet de présence. Pour elle, « la présence exerce un
effet d’imposition qui provient de l’altérité de chacun », elle bute sur l’altérité « réelle »
comme limite du Moi. L’imposition est le fait que « chaque sujet est doté d’une qualité
irréductible qui le fait autre et qui, en quelque sorte, s’impose en tant qu’interférence ».
Elle définit le lien par les effets psychiques de la présence irréductible et les restrictions
que cette présence impose ou permet (1988, 2006).
156 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Cette caractéristique du dispositif de groupe le rapproche plus que les


autres, sur ce point, du dispositif de la cure individuelle. Nous pouvons
supposer que le transfert dans ses modalités et ses contenus, l’association
libre et l’interprétation se déploient et se manifestent d’une manière
différente dans la cure individuelle – paradigme de référence –, mais
aussi dans le dispositif de travail avec un couple, avec une famille ou
avec un groupe. Une analyse différentielle est ici un chantier nécessaire1.

Le dispositif psychanalytique de groupe est un artefact,


une construction orientée par un but
Une seconde caractéristique du dispositif de groupe est d’être –
comme la cure – une construction, un artifice : les situations qui se
développent dans ces dispositifs sont agencées en vue d’un but ordonné
à l’expérience du travail psychanalytique, ce que n’accomplit aucune
autre situation. Le but premier du travail psychanalytique n’est pas la
connaissance de l’Inconscient, mais la (re)création par le sujet d’un
espace psychique dans lequel sa capacité d’aimer, de jouer et de travailler
est délivrée de son autoaliénation et de son aliénation à un autre et à
plus-d’un-autre. Le dispositif de groupe spécifie ce travail comme celui
de l’expérience de l’Inconscient au contact de celui d’un et de plusieurs
autres liés entre eux. Cette expérience est source de connaissance de ce
qui se produit, ce qu’il advient, ce qui fait événement en eux et entre eux
lorsqu’ils se groupent ou lorsqu’ils sont déjà engagés dans un groupe.
C’est d’abord de cela qu’il nous faut prendre la mesure et rendre compte.
Nous pouvons alors faire des hypothèses sur ce qui se met en mouvement
dans un groupe, ce qui se construit, en chacun et entre tous, lorsque
les personnes se groupent ou arrivent dans un groupe. Ce but exige la
mise en suspens des autres ordres de réalité qui se substitueraient à
l’accomplissement de cette expérience de l’Inconscient : par exemple un
but pédagogique, politique ou d’accomplissement amoureux, ou d’autres
buts de ce type. Ceci ne signifie pas que ces ordres de réalité et ces
buts soient niés, ils sont mis en suspens et travaillés par les moyens
propres au travail psychanalytique. La suspension de ces réalisations

1. D. Hirsch a contribué à ce travail. En témoigne une de ses publications (2011),


« Les rêves de séance, entre névrose de transfert et transmission intergénérationnelle
des traumas », in R. Kaës, C. Desvignes et al., Le travail psychique de la formation,
Paris, Dunod. Cette étude fait partie d’un ensemble de textes rassemblés dans cet
ouvrage et traitant des effets de l’expérience groupale et psychodramatique sur l’écoute
analytique dans la cure (contributions de C. Desvignes, G. Bayle, D. Hirsch, M. Pichon,
E. Séchaud).
M ÉTHODE ET MÉTHODOLOGIE D ’ ACCÈS À LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ... 157

exige un renoncement assumé à leur accomplissement, condition pour


que s’instaure le processus psychanalytique.

Les dispositifss psychanalytiques de groupe définissent


un champ positif et un « reste à connaître »
Revenons une nouvelle fois sur cette proposition que toute méthode
circonscrit son objet pour le connaître et pour le transformer, et qu’elle
produit en conséquence un « reste à connaître ». Notre question devient :
qu’est-ce qu’un dispositif psychanalytique de groupe met en travail et
qu’est-ce qui ne lui est pas accessible ? Les réponses à ces questions sont
encore rares, sans doute parce qu’un cadre problématique d’ensemble
a jusqu’à présent fait défaut. D. Anzieu avait commencé à les formuler
en 1984 sous l’angle où il interrogeait « ce que peut et ne peut pas le
groupe ». Il soulignait que « la théorie des changements produits par le
groupe cherche sa voie entre deux conceptions extrêmes, une conception
pessimiste selon laquelle les expériences de groupe changeraient seule-
ment le discours que les gens tiennent sur eux-mêmes et sur les autres,
une conception utopiste qui voudrait que ces expériences modifient
l’organisation et le fonctionnement de la topique et de l’économie
subjective ». Anzieu laisse la question ouverte en esquissant une voie
de résolution entre ces deux positions, une réponse qui est aujourd’hui
encore une invitation à poursuivre la recherche sur ce que le groupe met
en travail et sur ce qui ne lui est pas accessible.

Une variante du dispositif de groupe face-à-face :


le groupe dos-à-dos
Au début des années 1980, j’ai exploré un autre dispositif de groupe,
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

où participants (tous analysés dans le dispositif de la cure) et analystes


sont placés en cercle, sans vis-à-vis, le dos tourné vers l’intérieur du
cercle derrière eux. J’ai appelé ce groupe « dos à dos ». La mise en
suspens de la fonction scopique et de l’étayage visuel mobilise d’autres
modalités sensorielles et étayantes : l’audition, l’olfaction, les vibrations
de « la peau de mon voisin ». L’attention se centre sur la parole, mais
aussi les sons, les timbres de voix, le souffle. Mais surgissent aussi des
angoisses primitives, des fantasmes qui déclinent toutes les fantaisies du
dos et du « derrière », peu explorées en face à face, et qui mobilisent des
défenses propres à chacun comme des alliances défensives. Un arrière-
fond « climatique » sensible aux fluctuations diffuses de l’« atmosphère »
affective et aux dilatations des enveloppes du moi sont typiques de cette
expérience, qui s’éprouve souvent avec intensité, dans des modalités
oniriques éveillées ou quasi hallucinatoires, proches de la sociabilité
158 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

syncrétique décrite par Bleger, et que calment et contiennent la voix et


la parole des analystes1.

I NVARIANTS
ET SPÉCIFICITÉS DU PROCESSUS DE TRAVAIL
PSYCHANALYTIQUE GROUPAL

Le cadre
Dans son article Psychanalyse du cadre psychanalytique (1967),
J. Bleger propose une conception tout à fait originale du cadre en intro-
duisant le premier l’idée que le cadre accomplit des fonctions psychiques
dans un rapport dialectique avec le processus. Le cadre recueille les
contenus psychiques qui émanent habituellement de la partie la plus
archaïque du moi. Il est le lieu où se déposent ces éléments archaïques,
il est « récepteur de la symbiose ». Il contient essentiellement la « partie
psychotique de la personnalité », c’est-à-dire un lieu clivé à l’intérieur
du moi : « La partie la plus folle ou narcissique du fonctionnement
psychique est ainsi à l’œuvre pour se déposer et se reposer sur le cadre. Le
processus avec ses aléas multiples, imprévisibles, pourra se développer »
(ibid.). La fonction essentielle du cadre serait d’atteindre la stabilité pour
qu’il y ait processus, mouvance et créativité. Selon cette conception, le
cadre ne se confond pas avec le dispositif
J’ai distingué six fonctions du cadre. Ces fonctions sont hétérogènes.
La première est la fonction contenante, que J. Bleger attribue au cadre
comme récepteur de la symbiose. Bleger rejoint Bion lorsqu’il associe
contenant et contenu, mais il spécifie la contenance par son rôle de dépôt,
celui-ci pouvant fonctionner comme pure et simple consignation, mais
aussi comme entrepôt des objets (bénéfiques ou dangereux) pour les
conserver et les mettre à l’abri. Bleger emprunte à Pichon-Rivière le
modèle dynamique des 3 D (la relation déposant/dépositaire/déposé)
pour préciser que dans la symbiose et l’autisme il n’y a pas de réciprocité
entre dépositaire et déposant.
La seconde fonction du cadre est de limitation : elle assure la distinc-
tion entre le Moi et le non-Moi ; elle permet ainsi la constitution d’une
intériorité et d’une extériorité corporelles et psychiques. Le cadre est

1. Sur le dispositif dos à dos, cf. R. Kaës (1994), La parole et le lien. Processus
associatifs dans les groupes, pp. 197-208. G. Gimenez (2006) a poursuivi cette recherche
en appliquant ce dispositif au travail thérapeutique avec des patients psychotiques réunis
en groupe dans un service de psychiatrie.
M ÉTHODE ET MÉTHODOLOGIE D ’ ACCÈS À LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ... 159

le garant des limites du sujet, de son espace psychique. Je souligne ses


fonctions pare-excitatrices vis-à-vis des mouvements pulsionnels.
La fonction transitionnelle du cadre est sa troisième fonction. Fron-
tière entre le Moi et le non-Moi, le cadre distingue et articule le dedans
et le dehors, il participe de cet espace qu’a conceptualisé Winnicott, où
règnent la paradoxalité et l’indécidabilité : le cadre n’est ni subjecti-
vement conçu, ni objectivement perçu. Trouvé et créé, il est dans une
relation à la fois de contiguïté et de continuité par rapport au sujet. Bleger
et tous ses successeurs ont souligné la paradoxalité du cadre : lorsqu’il
assure son rôle en silence, il offre un point de butée à l’analyse, et c’est
seulement lorsqu’il est menacé de rupture qu’il devient analysable.
Le cadre accomplit une quatrième fonction d’adossement et d’étayage,
sur le modèle de l’appui constitué par l’objet d’arrière-plan. Les travaux
de J. Grotstein (1981) ont établi que, pour le bébé, l’expérience de la
fiabilité de « l’objet d’arrière-plan d’identification primaire » est néces-
saire à la constitution de l’image du corps et de la séparation psychique.
La perte de l’étayage visuel frontal met en cause « l’arrière-plan de
sécurité » de chacun (J. Sandler, 1960). G. Haag (1987) a montré que le
développement psychique suppose une intégration par le regard maternel
du contact tactile au niveau du dos, à la condition que cette intégration
soit accompagnée de parole pour assurer chez le bébé le sentiment de
sécurité et d’identité.
La cinquième fonction correspond à la transformation du cadre
lorsque la psyché des sujets tolère une relation dynamique et réciproque
entre le déposant, le déposé et le dépositaire, ce qui exclut, comme l’a
souligné Bleger, les organisations symbiotiques, mais non les parties
psychotiques au contact des parties névrotiques de la personnalité. Cette
fonction de transformation correspond à la dimension conteneur du
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

cadre.
Lorsque ces fonctions sont assurées sans installer une angoisse catas-
trophique, le cadre peut exercer une sixième fonction, symboligène,
articulée avec sa fonction limitative. Il donne accès à la catégorie de
la négation et à tout ce qui en découle : l’opposition, la discrimina-
tion, la différenciation ; en ce sens, il est une condition de la pensée.
Cette fonction ne peut s’exercer que si les éléments d’une organisation
œdipienne sont disponibles et présents dans la conception même du
dispositif. Un dispositif accomplit cette fonction avec l’énoncé des règles
fondamentales, plus exactement cette fonction devient le support de la
conflictualité névrotique œdipienne.
160 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Cadre et métacadre
La découverte que les fonctions d’un cadre sont elles-mêmes enca-
drées, soutenues et contenues par un métacadre a permis de comprendre
cette corrélation. Dans une institution, le métacadre suppose la récipro-
cité de son fonctionnement avec les autres cadres et l’emboîtement de
leurs rapports.
L’exemple d’un groupe thérapeutique dans une institution psychia-
trique nous permet d’observer que les fonctions-cadre de ce groupe
sont en relation avec les fonctions-cadre de contenance, de limitation,
de transitionalisation, d’étayage, de transformation et de symbolisation
que l’institution a établies, qu’elle maintient ou qu’elle ne maintient
plus. Certains éléments du cadre institutionnel sont porteurs d’une
problématique œdipienne que signifient l’interdit du meurtre du père ou
de son substitut et l’interdit de l’inceste. Ces interdits sont présents dans
chaque institution à travers des signifiants particuliers qui sont déposés
dans le cadre. Ils organisent les relations soignants-soignés et servent
à la fois de protection contre l’envahissement de l’espace psychique
par les angoisses archaïques. Le cadre d’un groupe thérapeutique est
en résonance avec la stabilité du cadre institutionnel. Il est en appui
d’étayage et d’adossement sur celui-ci, il est menacé et violenté lorsque,
par exemple, l’espace de la réunion du groupe est envahi ou déplacé
sans avis préalable, lorsque les éléments œdipiens du cadre sont attaqués
par un agir brutal ou une modification autoritaire. Les éléments primitifs
dont parle Bleger se manifestent alors directement dans la vie de l’établis-
sement, ils ne sont plus ni contenus dans un cadre, ni métabolisés dans le
scénario inconscient d’un fantasme originaire. Ce sont les éléments beta
dont parle Bion qui envahissent l’espace, éléments incompréhensibles,
faits de violence et de bizarrerie. L’institution intoxiquée risque non
seulement d’être désorganisée, mais les services et les groupes qu’elle
abrite peuvent l’être également.
Dans une structure hospitalière psychiatrique, le cadre d’un groupe
thérapeutique est dans un rapport d’emboîtement, d’étayage et de réci-
procité avec le métacadre de l’institution elle-même, et avec le cadre
interne du thérapeute du groupe. Et d’une manière plus générale avec
celui des soignants : chacun participe au maintien et à la réciprocité des
cadres, alors que les rapports du cadre administratif de l’institution et du
cadre thérapeutique sont à la fois complémentaires et antagonistes.
M ÉTHODE ET MÉTHODOLOGIE D ’ ACCÈS À LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ... 161

L’attaque du cadre

Lorsque le cadre est attaqué, à quelque niveau que ce soit, les effets
s’en répercutent dans les différents éléments que le cadre relie : l’analyste
a l’habitude d’être attentif aux effets catastrophiques de l’attaque du
cadre, et il doit en envisager les conséquences dans les modifications
structurales qui affectent la base psychique de l’institution. Ces effets
confrontent l’ensemble des composantes institutionnelles au retour
désagrégateur des parties indifférenciées et non intégrées déposées en
différents lieux du cadre. C’est pourquoi les fonctions psychiques qui
sont dévolues de manière privilégiée à un élément d’un ensemble ou
à l’ensemble comme totalité doivent être traitées dans leurs rapports
réciproques.
Le non-maintien du cadre a des effets menaçants pour la sécurité
et l’identité du sujet. Toute brèche dans le cadre est ressentie comme
une attaque contre l’intégrité du Moi, au moment où celui-ci ne dispose
pas de mécanismes de défense suffisants pour lutter contre l’angoisse
catastrophique. Si le cadre (le non-Moi) se déstabilise, le Moi devient le
cadre. Le contenu s’identifie au contenant ; le cadre ne supporte plus la
construction du Moi différencié. Il est alors probable qu’il sera attaqué.

La question de la méthode est fondamentale pour établir la connais-


sance de l’Inconscient. Elle ne l’est que pour autant qu’elle n’est pas
figée et défensive contre l’inconnu ; les instruments et la sécurité qu’elle
apporte aux psychanalystes comme aux analysants leur permettent d’être
disponibles dans l’écoute et de lâcher prise. La méthode est un garant
symbolique, elle protège contre l’arbitraire si elle se laisse interroger
dans ce qui la fonde et dans ce qu’elle génère.
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

La psychanalyse ne peut se renouveler et se conforter, dans les


confrontations avec les nouveaux énoncés de savoir et de pratique qui
l’interpellent et la bousculent, sans la mise en œuvre d’une épistémologie
critique et historique qui devra nécessairement reprendre le débat sur la
méthode. Mais en scrutant les chemins qui conduisent à la connaissance
de l’objet, il est probable que nos conceptions de l’objet auront à
se transformer. La construction de la théorie implique en effet une
interprétation de la théorie, c’est-à-dire la reconnaissance du processus
par lequel la théorie est construite. Le débat sur la mise à l’épreuve des
résultats et de leur validité, si fortement éclairé par P. Fédida (1979),
exige cette reconnaissance.
Chapitre 11

LES TRANSFERTS,
LES PROCESSUS
ASSOCIATIFS, L’ÉCOUTE
ET L’INTERPRÉTATION
DANS LES DISPOSITIFS
DE TRAVAIL
PSYCHANALYTIQUE
DE GROUPE
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

éléments constituent les conditions d’une situation psycha-


Q UATRE
nalytique : les invariants du cadre, l’énonciation de la règle fonda-
mentale et de la règle d’abstinence, la formation d’un champ transféro-
contre-transférentiel, la place et la fonction du psychanalyste dans cette
situation ; ces quatre éléments sont en tant que tels les composantes de
164 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

toute situation psychanalytique. Ils permettent de spécifier la nature de


la réalité psychique qui s’y constitue, de qualifier les modalités et les
formes du travail psychique qui s’y effectue. L’efficacité du processus
psychanalytique tient à ces quatre éléments.
Le transfert occupe une place centrale dans la méthode, la pratique
et la théorie de la psychanalyse. Cette place implique une conception
précise du fonctionnement de la réalité psychique, de ses contenus et de
ses processus, de son émergence dans un dispositif spécifique, celui de la
cure psychanalytique, et des extensions de la méthode de traitement des
troubles et des souffrances psychiques. La découverte initiale du transfert
et du contre-transfert s’est faite avec la cure des patients névrosés ;
Freud avait admis que la cure avec les patients psychotiques devait
conduire à inventer d’autres dispositifs psychanalytiques et à concevoir
d’autres façons de penser ce qui correspond au transfert et au contre-
transfert. En effet, le pacte qui constitue toute la situation analytique
avec les névrosés : « sincérité totale contre discrétion absolue » (Abrégé
de psychanalyse,1938b, trad. fr. p. 41) s’inscrit dans le champ transféro-
contre-transférentiel. Freud nous avertit qu’il n’en va pas de même avec
les psychotiques : « leur Moi ne saurait souscrire à un pacte qui implique
une compréhension suffisante des exigences de la réalité ». Il conclut
qu’une méthode plus adaptée reste à découvrir.
Les concepts de transfert et de contre-transfert n’ont pas le même
contenu selon les positions théoriques de l’analyste : Freud, Ferenczi,
Klein, Bion, Winnicott, Lacan en ont des conceptions différentes, pour
une part articulée à leur expérience de la psychopathologie de leurs
patients. Mais d’une manière générale, dans la cure individuelle comme
dans le travail de groupe, ce qui est nommé transfert est le résultat de la
propriété de la situation psychanalytique et du transféré spécifique qui
s’y trouve convoqué.

CEQUE LA CURE PSYCHANALYTIQUE DES NÉVROSÉS


NOUS APPREND
Le transfert est un processus psychique

Le transfert est un processus général du fonctionnement psychique


d’un sujet en relation avec un autre sujet. Il est le principal facteur du
processus analytique dans l’espace psychanalytique. La demande de
l’analysant, le dispositif de la cure et l’énoncé de la règle fondamentale
ont pour effet de produire une régression topique et formelle chez
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 165

l’analysant et de rendre possible, non sans résistances, l’émergence des


formations et des processus de l’Inconscient.
Dans la relation de la cure de Dora, Freud aborde la question du
transfert comme la répétition et le déplacement sur l’analyste de la
névrose infantile de l’analysant. Il précise qu’il ne s’agit pas seulement
pour le malade de remplacer une personne par celle du médecin (du
psychanalyste), mais aussi de remplacer successivement ou simultané-
ment la relation entre plusieurs personnes par la relation avec le médecin.
Le transfert est essentiellement ce remplacement, cette substitution, ce
déplacement et cette répétition : de quoi ? d’objets du désir inconscient
de l’enfance liés à la sexualité infantile. S’ils ne sont pas interprétés, ces
processus se répètent incessamment.
Les caractéristiques du transfert de la névrose infantile dans la névrose
de transfert sont différentes de celles qui se produisent dans la psychose,
dans les pathologies narcissiques, chez les patients psychosomatiques
et dans les états-limites : les objets partiels sont clivés, fragmentés en
différents lieux de dépôt, ou l’angoisse est telle que le transfert ne peut
s’établir.

Le transfert, principal ressort du processus


psychanalytique, est aussi résistance
Dans la cure des névrosés, le transfert sur l’analyste est le moteur
de la cure de l’analysant : c’est par ce moyen qu’il se centre sur la
rencontre avec son espace interne, sur son désir, sur ses achoppements
et ses voies de réalisation, sur la construction du récit de son histoire,
sur les répétitions et les transformations qui la scandent. Aux yeux de
Freud, le transfert ne consiste pas seulement pour le malade à remplacer
une personne par celle du psychanalyste, mais aussi à remplacer succes-
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

sivement ou simultanément la relation entre plusieurs personnes par la


relation avec le psychanalyste. Il arrive que les mouvements du transfert
se portent sur d’autres objets que l’analyste, la conception longtemps
retenue pour rendre compte de ces transferts latéraux étant qu’ils sont
une défense vis-à-vis du transfert sur l’analyste. Ces transferts latéraux
sont travaillés et analysés dans le dispositif de la cure en l’absence de
leur objet.
Freud souligne la nature paradoxale du transfert. À la fois moteur
du processus analytique et obstacle à l’analyse, le transfert est associé
à la résistance : les mécanismes de défense contre la reconnaissance
des effets de l’Inconscient s’élaborent en résistance, qui s’actualise
elle-même dans le transfert selon les formes spécifiques que l’une et
l’autre prennent dans la cure. La résistance n’est donc pas seulement
166 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

entrave au processus psychanalytique, elle est en même temps voie


d’accès à l’Inconscient.
Le transfert n’est pas seulement répétition du conflit psychosexuel
inconscient qui a engendré la situation névrotique, il s’inscrit plus large-
ment dans le champ de l’intersubjectivité comme une condition même
du désir, il est aussi découverte et invention des voies par lesquelles la
répétition peut être perlaborée et dépassée. Si le désir humain est adressé
à un autre, le psychanalyste qui, dans la situation psychanalytique, en est
constitué comme l’objet et le destinataire, participe selon une modalité
spécifique au même « processus d’élucidation de l’Inconscient », selon
la formule de M. Neyraut (1974).
C’est pourquoi le transfert et le contre-transfert sont inséparables et
doivent être envisagés dans leurs corrélations. C’est ce qu’enseignent W.
et M. Baranger (1964) avec la théorie du champ, et c’est ce que J.-P. Vala-
brega (1980, pp. 105 et 110-111) a affirmé à plusieurs reprises. Il rappelle
fort justement que trois termes définissent le transfert : l’ensemble bifocal
du transfert-contre-transfert, et « l’objet sur lequel opère la dynamique
transféro-contre-transférentielle, autrement dit le transféré [... c’est]
« le transféré qui figure l’inconnu devant être découvert ». C’est cette
caractéristique qui rend nécessaire d’inclure l’espace du psychanalyste
dans l’espace analytique de la cure, et celui des psychanalystes dans
l’espace analytique des dispositifs plurisubjectifs.

Le transfert et la matière psychique transférée

Les processus primaires à l’œuvre dans le transfert sont ceux du rêve :


déplacement, remplacement d’un objet par un autre qui le représente,
condensation. La diffraction du transfert correspond à une répartition
économique des charges pulsionnelles associées à l’objet du transfert.
Freud a relevé dans la cure, à propos de l’analyse de Dora, que ce qui
est transféré, ce ne sont pas seulement des objets, mais des connexions
d’objets en relation les unes avec les autres. Plus tard, il remarque que le
transfert des objets et du Moi lui-même, non seulement se déplace et se
condense, mais aussi se diffracte dans plusieurs objets. La diffraction du
transfert est le régime prévalent dans le groupe : il fournit une figuration
des connexions d’objets transférés, c’est-à-dire de ce que j’appelle un
groupe interne.
Mais ces processus sont liés à la forme de la matière psychique
transférée : dans le cas des névroses, cette forme est celle des objets
suffisamment constitués qui la contiennent, et des configurations d’objets
organisés en groupes internes, en complexes et en imagos. Dans d’autres
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 167

configurations psychiques, dans les états borderline et psychotiques, le


transfert n’est pas exactement celui d’objets ainsi définis, mais celui de
la pure matière, informe et chargée d’énergie : on peut les nommer objets
bruts, ou encore archaïques ou fusionnels1.

Les mouvements du transfert et du contre-transfert.


Le champ transféro-contre-transférentiel
Alors que le transfert est le processus principal du fonctionnement
psychique d’un sujet en relation avec un autre sujet dans l’espace de la
cure, le contre-transfert de l’analyste est l’effet produit dans son espace
interne au contact du transfert de l’analysant. Il comporte une dimension
de résistance, mais aussi une dimension d’accueil du transfert et des
résonances qu’il trouve dans l’espace interne de l’analyste. Ce champ ne
peut exister dans cette double dimension que par le travail spécifique de
l’analyste, travail effectué dans sa propre analyse et dans son parcours
de formation. Freud écrit en 1910 dans Perspectives d’avenir de la
thérapeutique psychanalytique :

« Notre attention s’est portée sur le contre-transfert qui s’établit chez le


médecin par suite de l’influence qu’exerce le patient sur les sentiments
inconscients de son analyste. [...] Nous sommes tout près d’exiger que
le médecin reconnaisse et maîtrise en lui-même ce contre-transfert. » Il
précise : « Aucun analyste ne va plus loin que ses propres complexes et
résistances ne lui permettent. »

Le travail de l’analyste est de reconnaître les emplacements qu’il


occupe dans le transfert, parce qu’il a pu les éprouver et les penser dans
sa propre expérience du transfert. Les notions de transfert bifocal et de
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

transféré insistent sur cette caractéristique du transfert. Certaines places


sont disponibles pour recevoir les transferts, alors que d’autres ne le sont
pas, ou encore ces places sont refusées (comme Freud refuse à Dora
de tenir pour elle, dans le transfert, la place de la mère dont elle est

1. J’ai proposé de penser l’informe en l’associant à deux valences (R. Kaës, 2013). La
première est une énergie inaugurale et un matériau primitif de la vie psychique qui se
différencient en liant leurs propres éléments, créant ainsi une opposition de formes qui
prennent consistance dans des objets. La seconde valence de l’informe est celle de la
confusion, de la décomposition et de la mort. L’informe est alors une autre manière de
dire la réduction ou la disparition de la forme, le retour à l’amorphe. L’informe est la
matière psychique in statu nascendi ou au contraire en état de dégradation. Ces deux
expériences fondamentales et les valences pulsionnelles qui les qualifient sont repérables
dans la clinique de la cure. Elles ne sont accessibles aux sujets comme aux analystes que
par les affects, les fantasmes et les angoisses qui les accompagnent.
168 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

amoureuse, comme il refuse face à Emma Eckstein de reconnaître son


propre acte de pénétration traumatique dans le supposé lieu corporel
de l’hystérie). Ce qu’il importe de reconnaître, ce sont ces places et
les corrélations de places auxquelles l’analyste est convoqué dans la
dynamique transféro-contre-transférentielle. Ces corrélations de place
sont des groupes internes de l’analyste. Et dans le champ transféro-
contre-transférentiel de la cure, un appareillage se met en place, que
l’analyste doit rendre possible pour pouvoir l’éprouver, le reconnaître et
s’en dégager. L’analyse du transfert et l’interprétation dans le transfert
relèvent de la compétence de l’analyste.

L ES
OBJETS ET LES PROCESSUS DU TRANSFERT
DANS LES GROUPES
Peut-on parler de transfert dans les groupes ? La question fait débat :
le concept du transfert dans les groupes n’est pas accepté par tous les
psychanalystes de groupe1 . S.H. Foulkes pense que le terme de transfert
doit être limité à son usage dans la cure psychanalytique individuelle ; il
en note cependant des effets. C. Neri rapporte que F. Corrao et lui-même
pensaient « qu’il n’était d’aucune utilité d’extrapoler des concepts, tels
que le transfert, du contexte de la psychanalyse classique (dyadique,
duelle) au groupe. Il était en revanche préférable de s’arrêter sur quelques
idées et valeurs très générales de la psychanalyse et d’élaborer des
concepts opérant pour la psychothérapie de groupe à partir de l’expé-
rience ». Pour eux, « le concept de champ dans la théorie des groupes a
une fonction similaire et d’importance égale (donc homologue) à celle
du transfert dans la psychanalyse duelle » (C. Neri, 1988, 2014).
Je pense pour ma part que l’essentiel de la découverte freudienne sur le
transfert demeure valide en situation de groupe, sur ce point fondamental
où résistance et transfert sont deux faces d’un même processus. Mais
la matière psychique y est d’une qualité et de formes spécifiques, et
en conséquence le transfert se manifeste dans des mouvements et des
contenus spécifiques.
Plusieurs auteurs ont introduit une distinction entre les expressions
« transfert de groupe » et « transfert dans la situation de groupe ». Par la
première (transfert de groupe), on peut entendre un investissement de tout

1. Et s’il est accepté, se manifeste-t-il de la même manière dans les groupes fondés sur
un artefact intégral, comme le sont les groupes thérapeutiques, et dans les ensembles
plurisubjectifs déjà constitués, comme les familles et les couples ?
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 169

le groupe sur le thérapeute ou sur un autre objet commun. Ezriel (1950,


1952) parle de « tension commune de groupe ». La deuxième expression
(transfert dans la situation de groupe) se réfère à des transferts individuels
dans la situation de groupe. Comme nous le verrons un peu plus loin,
A. Bejarano (1972) a proposé une théorie plus générale du transfert et
des objets du transfert dans les groupes. Il parle du transfert de groupe et
du transfert dans la situation de groupe.
Dans les dispositifs de travail psychanalytique de groupe, deux confi-
gurations transférentielles coexistent : celle qui dépend de l’organisation
névrotique de la psyché et qui concerne des objets et des configurations
d’objets organisés en groupes internes, en complexes et en imagos ; et
celle qui transporte la matière psychique informe et chargée d’énergie
liante et déliante : les états émotionnels, les objets bruts, archaïques ou
fusionnels caractérisent cette configuration. Elle est prévalente dans les
groupes constitués de personnes souffrant de troubles psychotiques, mais
elle existe aussi dans les groupes composés de personnes névrotiques
chez lesquelles est mobilisée la partie psychotique de leur organisation
psychique. L’organisation de l’espace psychique des sujets membres d’un
groupe est une des origines de ces deux modalités. Mais il importe aussi
de prendre en considération le rôle des caractéristiques remarquables de
la réalité psychique que le groupe mobilise. J’en rappelle quelques traits.

Rappel de quelques variables remarquables


de la réalité psychique dans les groupes
La pluralité est une caractéristique remarquable de la morphologie
groupale. Elle génère une combinatoire relationnelle dont les effets
s’inscrivent dans les objets des transferts, dans les processus associatifs,
dans la diversité des formes du lien (duos, trios, sous-groupes) et dans
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

les ressources disponibles pour la figuration des scènes psychiques (par


exemple l’utilisation ou non du psychodrame).
Le groupe contient plusieurs espaces de réalité psychique inconsciente,
et non un seul comme dans la cure centrée sur l’analysant. J’ai dénombré
l’existence et qualifié les contenus de trois espaces : celui du groupe en
tant qu’ensemble, celui des liens intersubjectifs dans le groupe et celui
du sujet dans le groupe. J’en ai exploré les interférences.
La groupalité psychique et spécifiquement les groupes internes sont
des formations intrapsychiques, dotées de propriétés distributives et scé-
nariques, et dont la structure est celle d’un groupe. Ces formations sont
mobilisées comme organisateurs des processus de liaison, de contention
et de transformation entre les appareils psychiques des membres du
groupe, elles sont la matière de l’appareil psychique groupal.
170 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

La réalité spécifique du groupe et des processus de sa construction


est produite, contenue, transformée et gérée par un appareil psychique
groupal, au principe duquel agissent des organisateurs inconscients
dont les groupes internes sont les principaux agents. Un appareillage
psychique s’est opéré entre les sujets qui se lient entre eux pour construire
le groupe en un espace psychique commun et partagé. Celui-ci comporte
deux niveaux de fonctionnement : un niveau archaïque et un niveau
névrotique.
Dans la situation groupale, la pluralité des sujets et des espaces
psychiques qui coexistent et interfèrent entre eux, les objets, les moda-
lités, les contenus et les connexions des transferts, sont différents de
ceux qui sont mobilisés dans la cure « individuelle » : ils acquièrent
des caractéristiques spécifiques dans leurs contenus et leurs modalités
de déploiement et de manifestation. La complexité des niveaux où se
produisent les processus psychiques rend quelquefois difficile le repérage
clinique des mouvements de transfert et des contenus transférés d’un
espace à un autre. Nous avons affaire à une topique, une dynamique et
une économie des transferts tout à fait particulières.
Les concepts de pluralité des espaces de réalité psychique inconsciente,
d’interférence entre ces espaces, de groupalité psychique et d’appareil
psychique groupal ouvrent une autre voie pour penser les objets et les
processus électivement transférés dans la situation de groupe. L’idée
principale est que ce qui se produit dans un lieu psychique d’un ensemble
entraîne sur d’autres lieux de cet ensemble un effet de travail, et
détermine par là l’économie et la dynamique psychiques interférentes
pour chaque sujet du groupe et pour l’ensemble considéré en tant que tel.
Dans ces conditions, les propriétés morphologiques et les variables
remarquables de la situation de groupe prédisposent à la manifestation
de configurations transférentielles originales, que servent les processus
de déplacement, de condensation et de diffraction des objets du transfert,
notamment de ceux qui sont organisés en groupes internes. Le transfert
en situation de groupe se caractérise alors par le remplacement successif
ou simultané de la relation entre plusieurs objets organisés dans les struc-
tures d’un groupe interne, par la relation imaginaire (quelquefois agie)
qui s’établit dans le groupe avec les différents objets qui le constituent,
comme A. Bejarano l’a pensé : le groupe, les membres du groupe et
le psychanalyste. Le transfert est soutenu par les investissements qui
s’établissent entre les sujets et en chacun d’entre eux in praesentia, et
pour une part in absentia de ces autres cependant présents dans leur
monde interne. C’est ce rapport qui caractérise les objets du transfert
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 171

dans leur polarité névrotique et le processus de sa diffraction sur plusieurs


objets.
Je soutiens l’idée que des espaces psychiques transférentiels communs
et partagés sont cocréés dans le groupe par l’Inconscient des membres
du groupe, y compris les analystes. Nous pouvons nommer transfert du
groupe en tant qu’ensemble l’effet de cette conjonction. Je pense que la
matière psychique transférée dans un groupe et sur les membres d’un
groupe a une consistance spécifique, comme par exemple des contenus
organisés par le complexe fraternel, et plus généralement par les groupes
internes ; que ces contenus sont diffractés dans le groupe en divers lieux
psychiques et que, de ce point de vue, le travail de l’analyste est de les
repérer et de les penser. C’est pourquoi il me paraît indispensable de
prendre en considération les mouvements individuels du transfert, dans
ses contenus spécifiques, et la façon dont ils sont en relation avec les
mouvements et les contenus (le transféré) du groupe en tant que totalité.

Les quatre objets du transfert selon A. Bejarano

A. Bejarano (1972) n’a pas inclus dans son analyse la notion de champ.
Il reconnaît le contre-transfert de l’analyste, mais il le maintient hors
champ ; il s’en tient à une description de quatre objets du transfert
des participants en situation psychanalytique de groupe. Il considère
en premier lieu le clivage du transfert en bon et mauvais objet. Puis il
distingue les quatre objets et modalités du transfert. Le transfert central
sur le psychanalyste fonctionne comme imago paternelle archaïque
(Surmoi infantile ou père cruel de la horde) ou comme imago œdipienne
interdictrice, ou comme imago bienveillante et idéalisée. Le transfert
groupal, sur le groupe, en tant qu’objet d’investissements pulsionnels et
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

de représentations inconscientes (J.-B. Pontalis, 1963), se manifeste dans


diverses formes d’objets partiels et d’imagos maternelles archaïques
ou dans des figures œdipiennes. La troisième modalité est celle des
transferts latéraux sur les autres comme imagos fraternelles, dans le
cadre de la famille, de la horde primitive et de la société. Le transfert sur
le hors-groupe est le quatrième objet du transfert. Le monde extérieur
est le lieu de la projection de la destructivité individuelle, du pouvoir
tyrannique, il est menaçant, mais il est aussi le lieu de l’espoir d’un
monde meilleur.
Selon cette perspective, les résistances, envisagées essentiellement
comme actualisation des défenses dans le transfert, sont dues à la réacti-
vation du conflit défensif vis-à-vis de la situation groupale, c’est-à-dire
vis-à-vis des quatre objets transférentiels groupaux. A. Bejarano précise
172 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

que ces résistances résultent de la régression due à la mise en situation


groupale et à la règle de libre association et d’abstinence ; le clivage
du moi, des objets et du transfert en sont la conséquence. Il met en
évidence que le leadership dans les groupes est un phénomène de
clivage essentiel, et surtout que « le leader est l’agent de la résistance
de transfert, donc l’agent du changement et du dégagement si cette
fonction résistancielle-transférentielle est interprétée (et interprétable) ».
Il conclut ainsi :

« C’est ce point qui est le plus central de notre perspective, [...] puisqu’il
commandera nécessairement la technique, c’est-à-dire l’écoute (choix du
matériel), l’interprétation, donc la visée de dégagement et par là même,
les objectifs. »

Les transférés œdipien et archaïque dans les groupes

Les développements plus récents apportés à la question du transfert


dans les groupes1 confirment la valeur de ces propositions, qui furent
parmi les premières à être formulées. Elles ont ouvert la voie à l’explora-
tion des contenus transférés électivement dans la situation de groupe.
Ce qui est électivement transféré dans le dispositif psychanalytique
de groupe, ce sont les objets et les formes œdipiennes et archaïques
de l’espace interne, c’est la répétition des expériences infantiles au
cours desquelles les objets et les processus des groupes internes se sont
constitués. Ce sont aussi les formes et les processus transindividuels,
transgénérationnels et transsubjectifs qui n’appartiennent en propre à
chaque sujet qu’à travers son appartenance au groupe primaire et à
l’ensemble social. Le transféré est encore la matière psychique que
produisent, dans le cours du processus d’appareillage, les alliances
inconscientes entre les membres d’un groupe : les alliances se forment
dans les transferts latéraux. Le matériel refoulé ou dénié en commun
fait retour dans les transferts et dans les processus associatifs. Les
alliances inconscientes se forment sur ces points où se noue ce que
Freud énonçait comme l’indissociabilité de la psychologie individuelle
et de la psychologie collective.
La situation de groupe mobilise et travaille, dans la résistance et le
transfert, de tels contenus et de tels processus. Toutefois, il importe
de noter que les contenus transférés dans le groupe, sur le groupe, les

1. Sur ces développements, cf. le n° 12 de la Revue de psychothérapie psychanalytique


de groupe (1989) et plus récemment le n° 15 de cette même revue (1990), sur le
contre-transfert et l’interprétation.
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 173

membres du groupe et l’analyste sont des objets ou des configurations


d’objets psychiques hétérogènes : archaïques, originaires, névrotiques,
psychotiques, symbiotiques. Ces objets sont transférés en même temps ou
successivement dans le groupe, selon les transferts de chaque participant
et le développement du processus groupal, alors qu’ils se manifestent
successivement dans la cure individuelle.
Dans la situation de groupe, les caractéristiques de la névrose infantile
propre à chacun s’actualisent, se répètent et se transforment selon des
modalités qui confèrent à la névrose de transfert une configuration
particulière : une constellation déterminée des objets infantiles et des
liens entre ces objets (i.e. les groupes internes) est électivement mobilisée
et travaillée par et dans l’appareil psychique de groupe. C’est dire que les
configurations particulières du transfert dans le groupe en modifient la
topique, l’économie et la dynamique. Dans la situation de groupe, nous
avons affaire à un double processus de diffraction et de connexion des
transferts.

Diffraction, répartition et connexion des objets


de transfert
J’ai repris la notion freudienne de diffraction (Freud, 1901) pour
spécifier une modalité constante du transfert dans les groupes. La
diffraction du transfert est le régime prévalent dans le groupe (R. Kaës,
1980, 1985b). La diffraction des objets du transfert sur l’ensemble des
membres du groupe, sur le groupe et sur l’analyste, c’est-à-dire sur
les objets prédisposés à les recevoir dans plusieurs lieux psychiques,
n’est pas une dilution du transfert, mais une répartition économique des
charges pulsionnelles qui sont attachées à ces objets.
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Le concept de la diffraction-répartition du transfert est un des apports


spécifiques de l’approche groupale à la compréhension de la transmission
psychique entre les générations : nous pouvons observer comment
s’effectue, pour un sujet donné, le déploiement synchronique, dans le
transfert, des objets transmis et reçus dans l’histoire intersubjective du
sujet.
Le transfert n’est pas seulement diffracté et réparti, ses objets et ses
lieux sont aussi en interconnexion. Freud, dans la relation de l’analyse
de Dora, parle des transferts de l’hystérique et de leur connexion.
J.-C. Rouchy (1980) et moi avons souligné l’importance de la connexion
des transferts dans les groupes. Rouchy écrit :

« C’est une des spécialités du travail de groupe que se produisent des


transferts simultanément sur plusieurs personnes, et de façon articulée les
174 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

unes aux autres : soit par le déplacement d’objets internes sur différentes
personnes, en une décomposition de différentes parties du Moi qui
prennent l’apparence d’objets indépendants les uns des autres : ils ne
sont reliés que par le processus inconscient à l’origine de la diffraction, du
morcellement ou de la forclusion ; soit par le déplacement des personnages
internes réincarnés qui prennent leur sens dans leurs rapports. Ce sont ainsi
non seulement des objets partiels ou des personnages, mais les éléments
recomposés des réseaux d’interactions familiales qui peuvent être trans-
férés dans le groupe. Cette substitution peut même porter principalement
sur ces rapports eux-mêmes : ce sont les connexions qui sont transférées »
(1980, pp. 55-56).

On voit ainsi que le groupe est le lieu d’émergence de configurations


particulières du transfert.
C’est en raison de ces caractéristiques que le dispositif de travail
psychanalytique de groupe a été particulièrement approprié au traitement
des patients non névrosés, comme Foulkes en a montré l’efficacité. Elles
qualifient le groupe comme une situation de travail psychanalytique pour
les sujets qui ne pourraient pas tolérer un objet unique de transfert : c’est
le cas des patients psychotiques, borderline ou antisociaux.

Le transfert sur l’analyste dans le groupe

Il résulte de cette particularité du transfert dans les groupes un statut


particulier du transfert sur l’analyste. Les membres d’un groupe sont
dans un rapport au transfert central différent de celui qu’établirait chacun
d’entre eux avec son analyste dans la situation de la cure individuelle. En
raison de la morphologie du groupe, le psychanalyste dans le groupe est,
comme les autres membres du groupe, l’objet de transferts simultanés
ou successifs de plusieurs sujets et il n’est pas le seul objet du transfert.
En outre, la précession du psychanalyste en situation de groupe prend
d’emblée une valeur imaginaire de fondation ; elle mobilise ipso facto la
fantasmatique de l’origine et la problématique de l’originaire. Ces deux
caractéristiques infléchissent des aspects particuliers du contre-transfert
du psychanalyste en situation de groupe. Ici encore, il ne s’agit pas d’une
dilution du transfert mais d’une diffraction des transferts et de leurs
connexions entre les objets inconscients du désir1 .

1. Sur la disposition interne du psychanalyste en fonction des dispositifs individuels et


groupaux, cf. B. Duez (2014). Voir aussi sur cette question E. Diet (2014).
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 175

Les prétransferts, l’intertransfert et l’analyse


intertransférentielle
• Le prétransfert est un processus de travail psychique qui se met en
place avant la présence effective dans la situation de groupe : il existe
chez l’analyste ou les analystes s’ils travaillent en duo, et bien sûr aussi
chez les participants. Ce travail qualifie la prédisposition au transfert
et se manifeste dans des rêves, des fantasmes, des symptômes.
Lorsque plusieurs psychanalystes sont associés dans le travail psycha-
nalytique en situation de groupe, leur choix d’œuvrer ensemble produit
des effets de transfert spécifiques. Il met en œuvre un double processus
prétransférentiel, l’un qui concerne le groupe et l’autre le coanalyste. Il
requiert des analystes un travail préalable à la mise en groupe. Ce travail
n’est pas la recherche d’un accord parfait entre les thérapeutes qui se
sont choisis, ce qui serait une mesure d’alliance inconsciente défensive,
il est plutôt une activité partagée qui ressemblerait à une rêverie de type
« maternel » (Bion) à propos du groupe à venir, qu’ils ont convoqué.
Ce travail préalable infléchit l’ensemble de l’espace transféro-contre-
transférentiel, il détermine aussi l’émergence de l’intertransfert.
• L’intertransfert est la réalité psychique commune et partagée par les
thérapeutes en situation de groupe, en raison de leur fonction d’analyste
dans cette situation. Autrement dit, l’intertransfert qualifie l’état de
la réalité psychique des psychanalystes en ce qu’elle est induite par
leurs liens dans la situation de groupe. L’intertransfert se spécifie
par le fait que les psychanalystes transfèrent leur propre organisation
intrapsychique sur leur coanalyste, du fait même de ce qui est induit
par la situation groupale : à la fois par les transferts qu’ils reçoivent et
par leurs dispositions contre-transférentielles. L’intertransfert est fait
des mêmes constituants inconscients que les transferts et les contre-
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

transferts : il est tout à la fois répétition et création, résistance et voie


d’accès à la connaissance des mouvements du désir inconscient.
• J’ai appelé analyse intertransférentielle l’élaboration ordonnée à la
fonction psychanalytique dans le dispositif de groupe1 . Cette analyse
porte sur les emplacements transférentiels alloués par chaque psychana-
lyste à l’autre psychanalyste dans la situation de groupe, et sur les effets
contre-transférentiels de chacun sur chaque autre : une telle analyse
est une condition nécessaire à l’élaboration de l’interprétation. Elle
s’inscrit dans la conception du champ transféro-contre-transférentiel
en lui apportant un degré supplémentaire de complexité.

1. R. Kaës 1976, 1982.


176 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Topique, économie et dynamique des transferts

Les transferts sont articulés les uns aux autres pour un même sujet ;
ils sont en rapport avec ceux des autres membres du groupe. Cette
spécificité définit une topique des transferts originale : ils ont plusieurs
sources et leurs contenus se « logent » en plusieurs lieux psychiques.
L’économie des transferts suit de ce fait un régime particulier : les
contenus des transferts se déplacent entre ces trois espaces par délégation,
diffraction, substitution, vicariance. J’avais exprimé cette économie des
déplacements en termes de gestion (ou de gérance) d’un espace (ou d’une
partie de cet espace) par un autre. Un exemple des relations intermodales
entre les espaces des transferts est celui du bouc émissaire ou, d’une
manière générale, celui des fonctions phoriques.
C’est une constante que ce qui est insupportable dans un espace
psychique se déplace et se condense dans un autre espace psychique :
le groupe n’est pas seulement le réceptacle et le contenant de souf-
frances d’origine endopsychique ; des souffrances psychiques « d’ori-
gine sociale » (Freud, 1908, 1929) s’agglomèrent et se condensent dans
le groupe, alors que leurs déterminations sont devenues méconnaissables.

Quelques développements de la question du transfert


dans les groupes
En 1975, D. Anzieu a repéré dans les groupes, puis dans la cure,
une configuration transférentielle particulière : il a donné un nom à
sa découverte, le transfert paradoxal : il consiste dans la reproduction
dans l’espace analytique d’une scène infantile où la communication
paradoxale avait été installée de manière durablement traumatique par
l’environnement d’un sujet1 . Cette découverte a eu une double postérité
dans les recherches centrées sur la cure et sur les groupes.
Pour ce qui concerne les groupes, parmi les travaux récents s’est
dessiné un courant qui s’est centré sur les processus archaïques en
jeu dans les transferts et sur les modalités psychotiques du transfert.
J.-C. Rouchy a introduit largement et dès 1980 ces questions dans ce
champ de recherche. La notion d’un transfert par dépôt a été travaillée
par G. Gimenez (2000), dans la clinique de l’hallucination psychotique.
Il identifie chez les patients psychotiques l’hallucination comme lieu

1. C. Chabert (2007) a repris les conceptions de D. Anzieu en les articulant avec la


pulsion d’emprise. R. Roussillon (2012) a exploré les composantes narcissiques du
transfert paradoxal en introduisant la notion de transfert par retournement. Sur l’emprise
sectaire, cf. E. Diet (2008).
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 177

de dépôt et comme contenant présymbolique (op. cit. p. 117) et inscrit


son propos dans la relation établie par Bleger entre déposant, déposé et
dépositaire et dans sa conception du transfert psychotique. G. Gimenez
décrit ensuite trois temps du transfert psychotique. Ils correspondent

« à trois modalités d’investissement de l’objet-clinicien : comme pseudo-


pode narcissique (fusion, collage), double narcissique (bi-triangulation) et
début d’investissement de la séparation (prémices de relation objectale) »
(op. cit. pp. 130-134).

Dans une étude datant de 2000 sur le transfert topique induit par le
groupe, B. Duez articule ce type de transfert avec la problématique du
narcissisme primaire, du dépôt et du retournement. À côté du transfert
dynamique des patients névrotiques, le transfert topique spécifie le
transfert des patients psychopathes et états-limites, ainsi probablement
que chez certains psychotiques :

« Le transfert topique chez ces patients opère par condensation-diffraction.


[...] Nous nous trouvons devant une configuration de destination du
transfert qui revêt cette forme : condensation-diffraction-retournement »
(B. Duez, C. Vacheret, 2003).

C. Vacheret (2005) a repris la notion d’un transfert « par dépôt » pour


décrire une modalité particulière du transfert sur le thérapeute de groupe
des pulsions, des projections, des affects et des contenus psychiques
inélaborables d’un patient. Elle repère que le dépositaire reçoit, à son
insu, des « contenus qu’il vit comme des corps étrangers à lui-même, et
dont il ne connaît ni la provenance ni l’adresse ».
Le destin du transfert est abordé par les auteurs qui, comme J.-P. Pinel
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

(1996, 2004), traitent des agirs violents dans les institutions. Il fonde
sur la clinique des adolescents en institution et sur l’accompagnement
des équipes de prise en charge l’idée que lorsque ces réalisations
traumatiques violentes surgissent, il se produit ce qu’il nomme un
collapsus topique, afin d’évacuer la charge pulsionnelle et émotionnelle
dans l’équipe, à la recherche d’un conteneur. Toute absence de réponse
groupale par les équipes constituera alors le deuxième temps du trau-
matisme, avec son après-coup pathogène. Pinel (2006) attire l’attention
sur les alliances inconscientes défensives, comme le déni en commun,
lorsque les adolescents attaquent violemment le cadre institutionnel et
acquièrent la conviction qu’ils en ont de fait effacé les limites et les
différenciations.
178 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

P ROCESSUS ASSOCIATIFS ET CHAÎNES ASSOCIATIVES


DANS LES GROUPES
La spécificité du transfert dans les groupes a une conséquence majeure
sur le processus associatif qui s’y forme : elle tient au caractère dissy-
métrique des transferts et des traitements de ceux-ci dans la situation
psychanalytique de groupe. Alors que les participants sont engagés dans
une interaction de paroles et qu’ils trouvent, au moins pendant une
certaine période ou à certains moments, des réponses auprès des autres
participants, organisant ainsi un processus polylogue avec ses stratégies
de validation et d’invalidation, ils ne peuvent engager, dans la plupart
des cas, qu’une interaction imaginaire avec le psychanalyste.
Dans la mesure où la règle fondamentale prescrit une restriction
négative sur les modalités interactives et informatives de la commu-
nication, elle tend à établir, contre les effets de groupe habituels, les
conditions de l’expérience psychanalytique, avec cette particularité liée
au principe selon lequel les uns répondent, les autres non, ou à côté. Du
fait de l’absence de réponse à la communication habituelle de la part du
psychanalyste, et parce que ses interprétations indiquent la direction du
sens et de l’écoute des discours, les engagements de parole et de sens
qui concernent chacun dans son rapport aux autres et au groupe, et plus
particulièrement à cet autre que représente le psychanalyste, peuvent être
transformés en attention accordée à l’activité de représentation et aux
processus psychiques qui la déterminent. C’est cette différence dans les
engagements de transfert et dans le traitement qu’ils reçoivent de la part
des psychanalystes qui soutient et spécifie le processus associatif dans le
groupe.
Le régime et le mode du discours associatif sont différents dans la cure
et dans le groupe : dans la cure, les associations sont successives et adres-
sés à l’analyste ; elles suivent les déterminations de la représentation-but
inconsciente de l’analysant, de son transfert et de ses résistances. Dans
le groupe, les associations sont successives et simultanées, elles sont
interdiscursives et interférentes ; elles suivent un double ordre de déter-
minations : d’une part, elles sont définies par les représentations-but de
chaque sujet et par les représentations inconscientes partagées qui se sont
organisées dans l’espace du groupe, notamment à partir des alliances
inconscientes qui s’y sont nouées ; d’autre part, les associations sont
indissociables des objets et des modalités des transferts sur l’analyste,
sur le groupe, sur certains sujets dans le groupe et sur le hors-groupe.
J’ai représenté cette spécificité par le schéma ci-après (figure 11.1).
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 179

d1 a2

b1
b2

c1

a1

Figure 11.1. Réseau associatif, suites et boucles rétroactives dans un groupe

Bien que le processus associatif ne fonctionne pas de la même manière


dans la cure et dans les dispositifs plurisubjectifs, un véritable travail
associatif se produit dans ces ensembles. Ce processus demeure régi par
les processus primaires de l’association ; les inductions qu’entraînent
les associations interférentes des autres sujets sont toujours soumises
au régime de la perception des énoncés par l’Inconscient. Nous avons
toujours affaire à ce paradoxe : un psychanalyste propose à des sujets
de dire ce qui leur vient à l’esprit, comme ça vient, et ces sujets vont
accomplir ce processus et buter sur lui sous l’effet conjoint du transfert
et des résistances. Transfert et résistances sont toujours les deux faces
d’un même processus. Dans les deux situations, le processus associatif
s’inscrit dans le champ transféro-contre-transférentiel.
Mais des différences notables distinguent l’associativité et la spéci-
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

ficité des processus associatifs dans ces deux situations : dans la cure,
le sujet ne peut pas être simultanément dans le registre du primaire et
dans celui du secondaire, alors que dans le groupe, ces deux registres
coexistent, comme coexistent l’archaïque et l’œdipien, le différencié et
l’indifférencié.
La notion centrale qui s’est dégagée de mes recherches sur les proces-
sus associatifs est que les associations de chaque sujet sont connectées à
la fois avec les représentations-but qui lui sont propres et qui polarisent
son discours associatif, et avec les associations des autres, de certains
autres et de tous. Cette double connexion met en relief la fonction
médiatrice de la chaîne associative groupale si l’on se place du point
de vue d’un sujet considéré en tant que tel : elle lui permet de trouver
des représentations qui lui étaient jusqu’alors indisponibles ; d’un autre
180 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

côté, chaque association, saisie dans les mouvements des transferts, est
une contribution à la chaîne associative qui se forme comme discours
du groupe. Selon cette double perspective, j’ai analysé les fonctions
intermédiaires accomplies dans le processus associatif dans les groupes
par les points de nouage de plusieurs séries associatives. Une fonction
médiatrice homologue est accomplie par les sujets qui assument dans
le groupe des fonctions phoriques, notamment celles de porte-parole,
de porte-rêve, de porte-idéal ou de porte-symptôme. L’ensemble de
ces recherches a été prolongé par des travaux sur la polyphonie du
rêve, sur les espaces oniriques individuels et leurs articulations avec
les espaces oniriques communs et partagés. J’ai ainsi mis en relief
la fonction médiatrice du rêve. L’analyse des alliances inconscientes,
structurantes, offensives, défensives ou pathologiques a encore apporté
d’autres éléments pour établir comment s’articulent les espaces du
groupe avec ceux qu’il contient.
Dans les analyses individuelles, l’association libre est une fonction de
l’énoncé de la règle fondamentale. Elle dépend de la capacité associative
de l’analysant et du transfert sur l’analyste, l’une et l’autre découvrant
le fonctionnement inconscient de l’analysant dans ses rapports avec ses
conflits intrapsychiques et les impasses de leur résolution.
Dans un dispositif de groupe, la proposition de l’association libre
est différente : le travail psychique est d’analyser ici et maintenant, en
présence de l’analyste et de plus-d’un-autre, ce qui est mis en mouvement
par la rencontre entre les sujets dans les trois espaces psychiques que j’ai
indiqués. L’énoncé de la règle fondamentale produit d’autres modalités
du processus associatif. La construction d’un espace psychique du lien
et d’un espace psychique de groupe ouvre l’accès à des fonctionnements
intersubjectifs inconscients qui organisent deux types de processus
associatifs et qui s’inscrivent dans des chaînes associatives de différents
niveaux d’organisation. Les associations de chaque sujet rencontrent les
associations d’un autre ou de plusieurs autres sujets. Chaque chaîne asso-
ciative est organisée dans le transfert par les représentations-but propres
à chaque sujet, et elle s’inscrit dans une chaîne associative composée de
tous les discours. J’ai souvent eu recours à la métaphore freudienne du
commutateur électrique pour rendre compte de ce que chaque énoncé du
discours associatif conjoint ou bien fraie chez tel sujet les voies du retour
du refoulé, ou bien renforce chez un autre le refoulement et la résistance.
Chaque énoncé inscrit un sens disponible à des signifiants jusqu’alors
indisponibles, et contribue à former un discours produit par le groupe
et qui, lui aussi, porte un sens pour l’ensemble. Le discours conjoint
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 181

repose sur le travail de l’intersubjectivité et sur l’interdiscursivité qui le


manifeste.

L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION
Avec la mise en œuvre du transfert et du processus associatif, l’écoute
et l’interprétation sont les troisième et quatrième piliers sur lesquels
repose le travail psychanalytique.

L’écoute des trois espaces

À quelle sorte d’écoute l’oreille du psychanalyste porte-t-elle son


attention en situation de groupe ? Le choix qu’il fait se définit sur
plusieurs dimensions : clinique, méthodologique et épistémologique. Ce
choix est celui du fait ou de la combinaison de faits que le chercheur élit
comme objet(s) de son observation « parmi les faits innombrables qui
s’offrent à sa curiosité » (H. Poincaré, 1908, éd. 1999-2011). Poincaré
précise que « pour faire avec des éléments multiples un édifice bien
ordonné dans lequel on distingue quelque chose, il faut le faire exprès »
(ibid., p. 8)1 . Il y a sans doute dans ce « faire exprès » une décision qui
relève de la pensée rationnelle, mais il y a aussi l’émotion devant la
beauté du fait. De ce point de vue, la pensée de P. Aulagnier est encore
plus explicite, s’agissant du « plaisir d’ouïr, antécédent indispensable
pour que surgisse un désir d’entendre [... qui] implique l’activité du
primaire-secondaire » (1975, pp. 107-110).
L’écoute la plus courante de l’analyste est l’écoute globale, qui
se centre sur un discours « du groupe », entendu comme une entité
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

énonciatrice de l’Inconscient qui « circule » dans cet espace. Une telle

1. Dans Science et Méthode (1908), Poincaré développe une pensée complexe à propos
du fait choisi, en examinant les effets du choix des faits réguliers, qui mettent en avant la
conformité et la ressemblance, et celui de l’exception qui privilégie la différence, pour
conclure que « ce que nous devons viser, c’est moins de constater les ressemblances
et les différences [entre les faits], que de retrouver les similitudes cachées sous les
divergences apparentes. Les règles particulières semblent d’abord discordantes, mais en
y regardant de plus près, nous voyons en général qu’elles se ressemblent ; différentes
par la matière, elles se rapprochent par la forme, par l’ordre de leurs parties » (ibid.,
édition 1999-2011, p. 9). Je ne peux pas passer sous silence les pages où Poincaré célèbre
la valeur de l’intuition et de la beauté dans le choix du fait. Voir aussi La Science et
l’Hypothèse (1902). La notion de fait choisi a été retenue par W.R. Bion, qui la fonde
sur l’expérience émotionnelle idiosyncratique (1962, Aux sources de l’expérience) ; voir
aussi Bion (1965).
182 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

écoute s’ancre sur une position épistémologique qui conçoit le groupe


comme une totalité : « le groupe » dit que..., pense que..., éprouve que...
Cette position en exclut toute autre. Une autre écoute, plus rare, est
centrée sur le discours associatif de chaque sujet, l’oreille analytique
étant ici attentive à ce que chaque sujet énonce, chacun suivant le fil
associatif que commandent ses représentations-but et qui le singularise.
Cette écoute est elle aussi ancrée dans une position épistémologique, qui
conçoit le groupe comme l’arrière-fond sur lequel se détache le sujet.
Ces deux manières d’écouter sont centrées sur ce qui advient dans un
seul espace psychique.
Une écoute différente des deux précédentes est ancrée dans une autre
position épistémologique, celle qui conçoit que l’Inconscient produit
ses effets, se fait entendre, non seulement dans l’espace que nous
sélectionnons, mais dans un autre, comme c’est son habitude. Je prends
ici en considération trois espaces psychiques qui coexistent et interfèrent
dans la situation de groupe et dont les chaînes associatives se tressent
dans trois discours. Une telle écoute polyphonique est-elle possible ? Les
relations entre ces trois espaces peuvent-elles être l’objet d’une écoute
distincte et simultanée ?
Plusieurs conditions sont nécessaires pour que cette écoute soit
possible. Elle dépend tout d’abord de la capacité acquise par l’analyste
de percevoir et de concevoir cette triple source des processus associatifs
dans leur spécificité et leurs relations. Il lui faut disposer non seulement
de cette troisième oreille dont Th. Reik (1947) pensait qu’elle se forme
chez l’analyste à l’écoute de ses propres processus inconscients, mais
d’une oreille supplémentaire, qui le rend réceptif à ces trois espaces
et permet de percevoir cet entrelacement des discours associatifs, leur
contenu et leur organisation spécifiques. Cette oreille pourrait être celle
d’un choriste, qui perçoit par tous ses organes sensoriels, par la peau
comme par les oreilles, ce que chantent les voix des uns et des autres, la
sienne propre et l’ensemble qu’ils forment. L’analogie est partielle : nous
connaissons les difficultés de cette écoute lorsqu’il s’agit des événements
de l’Inconscient. Nous ne sommes pas constamment disponibles à ce qui
survient dans ces trois espaces et dans la synchronie : notre écoute est
sélective et notre troisième oreille sait se rendre sourde ; la quatrième
est hors d’usage. Nous ne pouvons pas tout entendre de ce qui se dit
dans ces trois espaces et dans leurs relations. Mais nous ne pouvons pas
entendre ce qui se dit si nous n’accordons pas d’importance à ce dire au
regard du processus de travail psychique.
Considérons deux modalités et deux temps de cette écoute. La pre-
mière a un caractère général : notre écoute en séance n’est disponible à
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 183

tout ce qui se présente à notre perception que si notre attention demeure


librement égale et flottante. Cette condition coexiste avec une disposition
interne paradoxale que P. Aulagnier a nommée la libre théorisation flot-
tante de l’analyste en séance (1975), et W.R. Bion (1970) l’acceptation
active de ne pas comprendre, d’être en relation avec l’incompréhensible
et la confusion1 . Sans la première, nous serions constamment livrés à
un chaos de percepts que nous ne pourrions lier à aucune représentation
inconsciente et à aucune pensée. Sans la seconde, nous serions sollicités
par la toute-puissance. Dans les deux cas, nous mettrions aussitôt en
place des mesures défensives pour nous préserver de l’angoisse suscitée
par la défaillance de notre appareil à penser les pensées.
La seconde modalité et le second temps de l’écoute sont ceux de
sa reprise disponible aux effets d’après-coup. Ces effets ne sont pas
nécessairement immédiatement consécutifs à la séance. Ils se produisent
dans des temps différés, au cours d’une séance ultérieure, ou dans un
autre dispositif, au cours d’une supervision ou du travail de l’analyse
intertransférentielle.
Au-delà de ces conditions générales, de la disposition interne à perce-
voir la pluralité coordonnée de ces discours, de l’hypothèse théorique et
de la représentation métapsychologique originale qui l’étaye, existe-t-il
une technique de l’écoute polyphonique ?
Je le pense et pour cela nous pouvons prendre appui sur l’analyse des
processus de fonctionnement de l’appareillage psychique groupal. J’ai
repéré des points de nouage entre ces espaces, et notamment ceux que
constituent les sujets qui dans le groupe accomplissent ce que j’ai appelé
des fonctions phoriques : ce sont les porte-parole, les porte-rêve, les
porte-symptôme, les porte-idéaux, les boucs émissaires, etc. Ils ne sont
pas ici pensés et entendus comme des éléments du « système groupe »,
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

ni réduits au statut d’émergents d’un processus groupal. Ces points


de nouage incarnés sont des co-productions de chaque sujet dans sa
singularité et dans sa relation au groupe : ils signifient le sujet et le
sujet le groupe. Dans La Polyphonie du rêve (2002), j’ai soutenu avec
détermination ce point de vue à propos du porte-rêve : le porte-rêve rêve
pour lui-même, son rêve est égoïste, mais il traite les restes diurnes du
groupe et suscite des associations dans le groupe et chez certains sujets
particulièrement en résonance avec le récit du rêve. Ces points de nouage
sont homologues au fonctionnement de la chaîne associative, comme j’ai
essayé de le représenter dans la figure 7.2.

1. C. Neri a développé ce point de vue en l’appliquant à l’écoute du psychothérapeute


dans les groupes (2009) ; voir aussi C. Neri (2014).
184 L ES NOUVEAUX ESPACES DE LA RÉALITÉ PSYCHIQUE

Un autre marqueur des interférences et des condensations aux points


de nouage entre les trois espaces est disponible à notre écoute : c’est la
formation et la fonction des alliances inconscientes. Les sujets phoriques
et les alliances inconscientes condensent ainsi la réalité psychique de
plusieurs espaces. Porter l’attention de cette oreille spécialisée à la place
qu’occupent les sujets phoriques et les alliances inconscientes dans les
transferts et dans le processus associatif permet d’entendre non seulement
ce que chaque individu signifie dans le groupe, mais aussi ce qu’il signifie
pour un autre et pour plus-d’un-autre, et ce qui est signifié et entendu par
l’ensemble des participants du groupe.

Perspectives sur l’interprétation dans les groupes

Le travail spécifique de l’analyste a pour visée de restituer au sujet


ce qu’il a répété et transféré, mais aussi ce qu’il a inventé dans le
transfert. L’interprétation se produit dans le champ transféro-contre-
transférentiel, et elle retourne dans ce champ en le transformant. Dans
les groupes, la pratique la plus courante de l’interprétation s’adresse à
l’ensemble des sujets, elle porte sur les transferts et les résistances qui
concernent le groupe (ou le couple ou la famille) en tant qu’ensemble.
Plus précisément, je pense que l’interprétation pointe les constructions
communes et partagées, et spécialement sur celles qui sont à la base de la
souffrance ou des conflits pathogènes de l’ensemble, tels qu’ils résultent
des processus et des formations du lien intersubjectif et de l’ensemble.
Parmi ces constructions communes, j’accorde une importance de premier
plan aux alliances inconscientes défensives et pathogènes.
Ma conception des trois espaces psychiques et de leurs interférences
m’a conduit à introduire des interprétations qui concernent les transferts,
les résistances et les emplacements pris dans un lien ou dans un groupe
par tel ou tel sujet. Il ne s’agit pas d’intervenir sur la singularité d’une
histoire personnelle, mais sur ce qui appelle sens dans la position
singulière d’un sujet dans le groupe, par exemple dans sa fonction
de porte-parole, de porte-idéal, de porte-rêve ou de bouc émissaire.
Toute interprétation de ce type devrait prendre en considération les
interférences entre les espaces psychiques. Ces modalités propres à
l’interprétation en situation plurisubjective accomplissent les mêmes
fonctions interprétatives que n’importe quelle autre fonction interpré-
tative dans le travail psychanalytique. Il s’agit toujours de soutenir le
processus de transformation que Freud avait formulé par cet aphorisme
célèbre : « Wo Es war, soll Ich werden », ce qui, dans toutes les situations
de travail psychanalytique en dispositif plurisubjectif, se complète par
L ES TRANSFERTS, LES PROCESSUS ASSOCIATIFS, L’ ÉCOUTE ET L’ INTERPRÉTATION... 185

cet autre énoncé : « Là où étaient les alliances inconscientes, que le Je et


le Nous les dénouent. »

La théorie des trois espaces de réalité psychique et le modèle de


l’appareil psychique groupal forment le cadre méthodologique et méta-
psychologique d’une conception complexe du transfert, des processus
associatifs, de l’écoute et de l’interprétation dans les groupes. Les
configurations transférentielles en situation de groupe, les corrélations
entre les objets du transfert, les particularités du processus associatif
et de l’interdiscursivité déterminent un processus de travail psychique
spécifique dans ses modalités et dans ses résultats.
Le dispositif de groupe, et plus généralement les dispositifs pluriub-
jectifs, ont pour objectif de rendre possible l’expérience des processus et
des formations de l’Inconscient dans la rencontre avec l’Inconscient d’un
autre et de plus-d’un-autre ; de nous confronter à cette double expérience
d’appareillage entre les espaces psychiques, entre les parties de soi que
chacun doit lier avec celles d’autres dans des formations communes,
pour entrer dans le lien ; mais aussi avec les parties de soi qui ont dû
être abandonnées, rejetées ou aliénées pour que nous devenions membre
d’un groupe.
Le travail de l’analyse est de rendre possible ce nouage, il est de
repérer ce qui se répète, ce qui achoppe et ce qui est en souffrance dans ce
nouage. L’analyse permet de remonter le trajet d’une histoire qui se joue
sur plusieurs scènes, qui se figure dans les contenus et les mouvements
des transferts, dans la polyphonie des associations, qui s’entend dans
les modalités de l’écoute et dont le sens se dit dans les interprétations.
Chacun de ces processus, chacun de ces moments travaille à délier
les nœuds intersubjectifs et intrapsychiques dans lesquels le sujet s’est
constitué, à en restituer à chacun la part qui lui était inconnue ou qui était
devenue méconnaissable, et à faire l’expérience de nouvelles possibilités
de liaisons intrapsychiques et intersubjectives. C’est là que doit porter
l’analyse. L’enjeu en est le processus de subjectivation.
PARTIE 3

POUR UNE
MÉTAPSYCHOLOGIE
DE TROISIÈME TYPE

de l’Inconscient n’est pas achevée avec l’ex-


L A CONNAISSANCE
périence de la cure psychanalytique. Nous avons vu qu’il a été
nécessaire et constant que la métapsychologie soit révisée lorsque se
trouvait modifiée la pratique de la psychanalyse et que notre connaissance
de l’appareil psychique se transformait.
Chapitre 12

D’UNE TROISIÈME TOPIQUE


À UNE MÉTAPSYCHOLOGIE
DE TROISIÈME TYPE

que l’Inconscient n’est pas contenu tout entier dans les


S OUTENIR
limites de l’appareil psychique individuel, qu’il y a de la réalité
psychique dans d’autres espaces que celui du sujet singulier, que l’In-
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

conscient s’inscrit dans plusieurs espaces psychiques, divers dans leurs


structures, hétérogènes dans leurs formations et dans leurs processus,
mais œuvrant sur la même matière psychique, c’est admettre que la
métapsychologie de l’appareil psychique individuel ne peut à elle seule
concevoir la pluralité des lieux de l’Inconscient et les effets de cette
polytopie sur les formations et les processus psychiques dans chacun de
ces espaces.
Lorsque j’ai construit le modèle d’un appareil psychique groupal, j’ai
été confronté à la nécessité de concevoir une topique ou, plus préci-
sément, une métapsychologie qui pourrait rendre compte des espaces
de réalité psychique spécifique qui se manifestent dans les groupes, de
leurs interférences, des processus et des formations psychiques qui les
lient, les transforment et les différencient. C’était là une conséquence
190 P OUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

épistémologique de ce modèle. Je ne trouvais dans aucune des topiques


disponibles dans le champ de la psychanalyse une proposition qui soit
en mesure d’intégrer la pluralité des espaces de l’Inconscient. Il n’y a
à cela rien d’étonnant, puisque toutes les « topiques » classiques sont
fondées sur la pratique de la cure individuelle, elle-même centrée sur
l’espace du sujet singulier. Il m’a donc fallu construire une métapsy-
chologie intégrant les points de vue classiques – topique, dynamique et
économique – à partir desquels celle-ci pourrait acquérir une cohérence
et une pertinence suffisantes pour être efficace.

TOPIQUES
Topique est la désignation abrégée, métonymique, de la métapsycholo-
gie dont l’objet est de construire une conception d’ensemble de l’appareil
psychique. La topique, ou point de vue topique, est en fait fondée sur
la différenciation des lieux distincts (topoï) de l’appareil psychique,
mais aussi des instances et des systèmes psychiques, chacun ayant une
consistance, des contenus et un mode de fonctionnement distincts et des
logiques différentes.

Les deux premières topiques

Les deux premières « topiques » sont le résultat de la nécessité


d’établir un corpus raisonné de savoirs sur l’Inconscient, sur ses rapports
avec les systèmes ou instances dont est composé l’appareil psychique,
dont la connaissance est rendue possible par le moyen de la cure. Elles
sont centrées sur l’espace intrapsychique et pensent celui-ci avec des
modèles différents.
La première topique, ou première théorie de l’appareil psychique, en
décrit les trois systèmes constituants : l’Inconscient, le Préconscient et
le Conscient, du point de vue topique, dynamique et économique. La
« fiction efficace » d’un appareil psychique a été construite pour rendre
compte du travail de liaison et de transformation qui s’opère dans cet
« appareil », pour établir sa constance, assurer sa défense, gérer son
énergie et ses investissements, satisfaire les désirs qui y naissent, régler
ses relations avec la réalité externe.
La seconde topique a apporté d’importantes transformations de la
première en postulant le principe de trois systèmes distincts traversés
par les effets de l’Inconscient et entretenant entre eux des rapports
d’engendrement et de subordination : le Ça pulsionnel, le Surmoi héritier
D’ UNE TROISIÈME TOPIQUE À UNE MÉTAPSYCHOLOGIE ... 191

du complexe d’Œdipe, et le Moi, serviteur de ces deux maîtres exigeants


et de la réalité, arbitre fragile des conflits qu’il doit résoudre pour
maintenir un équilibre suffisamment stable dans la vie psychique. La per-
sonnification des instances et la représentation quasi anthropomorphique
des rapports entre les instances reprennent le schéma initial (1897) des
identifications1 et donnent un nouvel intérêt à la notion de groupe interne.
La seconde topique, formulée à partir de 1920, est conçue à partir d’un
changement dans la conception économique de l’appareil psychique. Les
déterminations de ce changement sont nombreuses ; les unes ont une
source dans la vie de Freud, les autres sont liées aux bouleversements
survenus dans la clinique psychanalytique qui, sous l’effet de la réalité
externe, est confrontée à la massivité des traumatismes actuels, pour
l’essentiel ceux de la guerre de 1914-1918. Cette confrontation met
au jour une économie de la répétition à l’œuvre dans des pathologies
structurelles. L’introduction du concept de pulsion de mort modifie la
conception économique de l’appareil psychique, mais il en résulte aussi
un changement dans la conception de la « topique » et de toutes les
instances de l’appareil psychique.
Ce changement théorique entraîne un débat dans la méthode et la
technique de la psychanalyse. Même s’il manifeste son désaccord avec
Ferenczi, Freud se laissera convaincre qu’une transformation du champ
de la pratique psychanalytique est possible, sinon souhaitable (1918),
et que la cure n’est qu’une des « applications » de la psychanalyse
(1926). En outre, la période au cours de laquelle apparaît la nécessité
de la seconde topique est aussi celle qui conduit Freud, sans doute
dans les mêmes circonstances qui le conduisent à envisager sa mutation
« économique », à penser les rapports de la « psychologie collective »
et de « l’analyse du Moi » (1920-1921). Freud ouvre la voie, en repre-
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

nant et réélaborant le thème de Totem et tabou, à ce qu’il appelle sa


« psychologie sociale ».
Cette notion est à entendre dans un sens différent de celui que les
courants de la psychologie sociale contemporaine lui ont donné. La
psychologie sociale freudienne relève d’une conception psychanalytique
de l’appareil psychique : elle se construit du point de vue des fonctions
qu’y accomplissent « dès le début » l’Autre (der Andere) et plus-d’un-
autre, dans l’espace du sujet singulier et dans les ensembles organisés ou
spontanés comme les groupes, les foules et les institutions.

1. S. Freud Briefe an Wilhelm Fliess, manuscrit L, mai 1897 : « Mehrheit der psychischen
Personen : Die Tatsache der Identifizierung gestattet vielleicht sie wörtlich zu nehmen ».
192 P OUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

Il me faut citer ici in extenso le premier paragraphe de l’introduction


à Psychologie des Masses et Analyse du Moi :

« L’opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale


ou collective, qui peut, à première vue, apparaître très profonde, perd
beaucoup de son acuité lorsqu’on l’examine de plus près. Sans doute la
première a pour objet l’individu et recherche les moyens dont il se sert
et les voies qu’il suit pour obtenir la satisfaction de ses désirs et besoins,
mais, dans cette recherche, elle ne réussit que rarement, et dans des cas
tout à fait exceptionnels, à faire abstraction des rapports qui existent entre
l’individu et ses semblables. C’est qu’autrui joue toujours dans la vie de
l’individu le rôle d’un modèle, d’un objet, d’un associé ou d’un adversaire,
et la psychologie individuelle se présente dès le début comme étant en
même temps, par un certain côté, une psychologie sociale, dans le sens
élargi, mais pleinement justifié du terme. »

Le concept majeur qui décrit les processus et les effets de cette


psychologie sociale est celui d’identification. Dans ce texte, Freud nous
lègue aussi, comme un programme à explorer, l’idée d’une psyché de
groupe (Gruppenpsyche), d’une âme des masses (Massenseele), c’est-à-
dire la notion révolutionnaire que le champ des objets théoriques de la
psychanalyse s’étend, puisqu’il y a « Gruppe » et « Masse », au-delà de
l’appareil psychique individuel.
La position de Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi
est assez ambiguë : d’un côté il ouvre un champ nouveau de la recherche
psychanalytique, il instaure l’altérité comme une fonction structurante de
la psyché et, reprenant le thème de Totem et tabou, il fait du groupe le lieu
(et le moyen) du passage de l’accomplissement direct des pulsions au
processus de symbolisation. Mais d’un autre côté, il envisage le rapport
de l’individu aux masses et aux institutions essentiellement comme
une source de régression et de pathologie1 . La mise à l’épreuve de ces
spéculations dans un dispositif approprié permettra d’engager un débat
fondé sur la clinique.

1. C’est à cette occasion qu’il cite Schiller : « Tout homme, pourvu qu’on le considère
isolément, est plus ou moins intelligent et raisonnable ; sont-ils in corpore, il en ressort
un seul imbécile. »
D’ UNE TROISIÈME TOPIQUE À UNE MÉTAPSYCHOLOGIE ... 193

Les propositions de troisièmes topiques

La troisième topique de « Lisbonne »


Telle qu’elle se formule aujourd’hui et sous cet éclairage, la concep-
tion de la « troisième topique » m’apparaît avoir comme base la reprise
d’une partie de ce qui avait accompagné la « seconde » topique. Avec
cette restriction cependant : l’autre y est ramené (ou maintenu) dans le
statut d’un objet interne ou, au mieux, dans la réponse qu’il donne ou
ne donne pas à la demande, au besoin ou au désir du sujet. La troisième
topique demeure centrée sur les effets intrapsychiques des « relations
précoces », elle ne fait qu’amorcer la question de l’intersubjectivité, mais
en la restreignant aux effets que produisent chez le sujet les relations
qui se sont nouées entre lui et un autre ou plus-d’un-autre (l’objet et le
groupe d’objets de la relation d’objet), et non comme espace commun et
partagé. Nous sommes loin d’un point de vue intersubjectif et loin de la
prise en considération de la pluralité des espaces de réalité psychique.
Cette troisième topique fut l’un des thèmes majeurs du 66e Congrès
des psychanalystes de langue française (Lisbonne, 2006). Le rapport
qu’y présenta B. Brusset, et l’ouvrage qui le développe (2013), en
constituent une expression exemplaire. La « troisième topique » de
Lisbonne (B. Brusset, R. Cahn, etc.) intègre ce que la psychanalyse des
relations précoces nous a enseigné à connaître : les effets des relations
entre sujets dans la structuration de l’espace intrapsychique et dans le
processus de subjectivation. Elle se développe comme une extension
des deux premières topiques, et plus précisément de la seconde. Elle
vient à point pour traiter les changements perceptibles dans la clinique
des états-limites, des défaillances des processus de symbolisation et des
déficits structuraux du narcissisme.
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

Notons ici que des savoirs qui viennent d’autres horizons que celui
de la cure-type produisent des effets de travail à l’intérieur de cette
« troisième » topique. Je pense aussi bien aux psychothérapies dites
d’inspiration psychanalytique qui traitent les ensembles mère-père-bébé,
les familles, les couples, qu’à celles qui se sont développées, en marge
de la théorie – et quelquefois des institutions psychanalytiques –, pour
ouvrir celle-ci au-delà de ses frontières d’origine, et traiter des sujets
par le moyen des dispositifs psychanalytiques de groupe, en réponse à
des formes de souffrance « inaccessibles autrement ». Mais évidemment,
les formations et les processus de la réalité psychique propres à ces
ensembles ne sont pas – et ne peuvent pas être – pris en considération,
sauf à changer de dispositif sans rien céder sur les principes de la méthode
psychanalytique.
194 P OUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

L’approche psychanalytique du groupe et du sujet dans le groupe


apporte une contribution substantielle à la problématique de l’intersub-
jectivité. Elle intéresse de nombreux psychanalystes contemporains, elle
les oppose selon leurs traditions culturelles et leurs références théoriques.
La position la plus courante est de considérer l’intersubjectivité non pas
comme un espace de réalité inconsciente spécifique, mais comme une
dimension de l’environnement intrapsychique. De mon point de vue,
une autre conception psychanalytique de l’intersubjectivité implique
une autre métapsychologie que celle qui prévaut dans les débats sur la
troisième topique1 .

Les autres troisièmes topiques


La troisième topique de 2006 a été précédée par d’autres « troisièmes
topiques » construites selon des points de vue distincts, mais toutes
centrées sur l’espace intrapsychique (ou l’appareil psychique) d’un sujet
singulier. La plupart d’entre elles prennent en considération les effets
dans le monde interne des relations précoces que le sujet a entretenues
avec son environnement psychique, précisément avec les premiers autres,
les parents, la famille, la culture2 .
Winnicott apporte une autre dimension. Les trois aires ou espaces qui
forment la base de sa topique : l’aire de l’illusion, l’espace transitionnel
et le lieu de la culture qui prolonge l’espace transitionnel, sont des lieux
de rencontre et d’invention d’un lien qui ne peut advenir sans l’autre.
La notion de ce maillage intersubjectif est un des socles des troisièmes
topiques3 .
D’une autre inspiration est la troisième topique conçue par Ch. Dejours
(1986) dans Le corps entre biologie et psychanalyse. Il a conçu son
modèle comme réponse à des problèmes cliniques de vulnérabilité à
la décompensation somatique. Selon Dejours, et au contraire de la
théorie psychosomatique de Fain M. et Marty P., cette vulnérabilité
existe chez n’importe quel sujet, la santé physique étant fondée sur la
stabilité d’un clivage entre un Inconscient dynamique, sexuel et refoulé,
et un Inconscient « enclavé » (Laplanche) ou encore « amential » (sans

1. Nous aurons à dire en quoi. Cf. plus loin chapitre 16.


2. L. Marceau (2013) a dénombré les troisièmes topiques de W. Reid, A. Green,
Ch. Dejours, P.-C. Racamier, P. Bercherie, R. Cahn, B. Brusset, assez différentes les
unes des autres.
3. Dans sa préface de Narcissisme de Vie, Narcissisme de Mort (1983), A. Green souligne
ce que la troisième topique de Winnicott modifie dans l’écoute, la position et la technique
de l’analyste.
D’ UNE TROISIÈME TOPIQUE À UNE MÉTAPSYCHOLOGIE ... 195

pensée), produit par un processus différent du refoulement. Alors que le


premier se manifeste par le retour du refoulé, l’Inconscient amential fait
irruption lorsqu’une déstabilisation du clivage s’est produite, entraînant
une angoisse déréalisante intense et abolissant les processus de liaison.
La décompensation somatique est une issue à laquelle recourent certains
sujets pour assurer la conservation du moi.
Aucune de ces extensions de la topique interne n’est à strictement
parler une topique des liens intersubjectifs ni a fortiori une topique des
ensembles qui prendrait en considération la réalité psychique spécifique,
commune et partagée des trois espaces que j’ai distingués. Je pense avoir
suffisamment précisé que dans cette métapsychologie de troisième type,
l’effet de l’espace intersubjectif sur l’espace interne n’est qu’une partie
de la question1 .

V ERS UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

À partir du moment où le dispositif psychanalytique s’étend à des


situations plurisubjectives, telles que le groupe, la famille, le couple et
les institutions, les espaces psychiques qui s’y trouvent mobilisés sont
ceux de réalités spécifiques, communes et partagées entre les sujets qui
composent ces entités. Depuis mes premières recherches sur l’appareil
psychique groupal (1976), construire un modèle d’intelligibilité de ces
espaces, de leur consistance, de leurs structures et de leurs lois de
transformation était devenu pour moi une nécessité2.
Je rappelle les principes de ce modèle : l’appareil psychique groupal
décrit trois espaces de réalité psychique inconsciente, chacun disposant
de contenus psychiques, d’organisations et de fonctionnements spéci-
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fiques avec une topique, une dynamique et une économie distinctes.


Il propose une intelligibilité des relations complexes qui articulent,
distinguent et opposent l’espace du sujet singulier et celui des espaces

1. Ni M. Klein ni J. Lacan n’ont parlé de troisième topique, même si dans la topique de


l’Inconscient proposée par Lacan, il est possible de dégager les éléments qui pourraient
constituer une troisième topique. Celle que Green infère de la pensée de Winnicott n’est
pas non plus désignée comme telle par le psychanalyste anglais.
2. La nécessité de construire une troisième topique m’est apparue au début des années
1970 lorsque j’ai commencé à construire le modèle de l’appareil psychique groupal.
J’en ai précisé les perspectives et les modalités dans plusieurs textes (1976, 1993, 1994,
1999b, 2007). Une mise en forme de cette troisième topique a été publiée en 2008, « Pour
une troisième topique de l’intersubjectivité et du sujet dans l’espace psychique commun
et partagé », Funzione Gamma, 21, http://www.funzionegamma.edu.
196 P OUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

pluriels intersubjectifs et transsubjectifs. Le processus de l’appareillage


mobilise, lie, accorde, conflictualise et transforme des formations et des
processus de la psyché dans chacun de ces espaces. Il en résulte des
formations communes aux membres du groupe et à l’ensemble qu’ils
forment, mais aussi des processus et des formations qui font bordure et
lien entre ces espaces.

Ce que je nomme métapsychologie de troisième type

Ce que je nomme à présent métapsychologie de troisième type


conserve tous les objectifs et tous les enjeux de cette ancienne troi-
sième topique. Mais elle leur donne une autre dimension, parce qu’une
métapsychologie ne se réduit pas au point de vue topique. Elle inclut les
points de vue dynamique et économique.
La métapsychologie de troisième type dérive d’un autre paradigme
de l’Inconscient. Elle diffère d’une métapsychologie du premier type
centrée sur l’espace intrapsychique, essentiellement sur l’Inconscient du
sujet singulier ; elle se distingue aussi d’une métapsychologie du second
type centrée pour une part essentielle sur les effets des liens intersub-
jectifs dans l’espace intrapsychique, elle en explore les formations, les
processus et les effets de subjectivité dans les espaces que j’ai distingués
et dans leur corrélation.
Je nomme cette métapsychologie de troisième type parce qu’elle naît
de la rencontre avec d’autres espaces inconnus, étranges et complexes,
que nous avons à déchiffrer et à identifier1 . Nommer ainsi une métapsy-
chologie de troisième type n’est donc pas un acte purement formel2 .
Ce dont une métapsychologie de troisième type doit rendre compte
se formule dans ces questions : que connaissons-nous de l’Inconscient
en changeant de dispositif de travail psychanalytique ? Que connaissons-
nous de l’Inconscient lorsque ses effets se manifestent selon des contenus

1. On peut y voir une allusion au film de S. Spielberg, Rencontres du troisième type (1977,
titre original : Close Encounters of the Third Kind). Dans le film, deux protagonistes, un
homme et la mère d’un enfant enlevé par des extraterrestres, pressentent l’existence d’un
lieu énigmatique où la rencontre pourrait se produire.
2. J’essaie de formaliser depuis quelques années les principaux traits d’un quatrième
espace psychique, celui que contiennent et dont sont faits, pour une part, les ensembles
structurés : les institutions, la culture, le social, la religion, les grands récits (mythes,
idéologies et utopies), l’économie, la politique. Mais il reste beaucoup à faire. Le groupe
nous donne un accès méthodologique à cet espace : il réduit le risque spéculatif, mais il
demeure analogique. Le groupe n’est pas le social, et il reste à spécifier la consistance
psychique de la réalité dans ce quatrième espace. Des éléments récents pour avancer
dans cette réflexion sont proposés dans les articles de G. Gaillard, J.-P. Pinel et E. Diet
(2009) et J.-P. Pinel et G. Gaillard (2002, 2013). Voir aussi Vidal J.-P. (1982).
D’ UNE TROISIÈME TOPIQUE À UNE MÉTAPSYCHOLOGIE ... 197

et des processus non connus par le moyen de la cure ? Que connaissons-


nous de l’Inconscient, lorsque les dispositifs d’accès à sa connaissance
s’étendent à plusieurs espaces de réalité psychique en interférence les
uns avec les autres, coordonnés les uns aux autres ? Que deviennent les
topiques individuelles confrontées à la topique intersubjective et aux
hypothèses sur l’appareillage ? Ce sont là des questions qui appellent des
réponses épistémologiques. J’en ai présenté sommairement les principes
et les contenus. La métapsychologie issue de la psychanalyse de la cure
ne permet pas de répondre à ces questions.
J’ai fondé mon approche sur quelques propositions que je voudrais
rappeler. Tout d’abord sur la définition de l’épistémologie comme
démarche critique et historique pour qualifier une démarche de connais-
sance d’un objet dont il est possible de décrire les caractéristiques et
de les communiquer dans un langage de raison. Le corollaire de cette
proposition est que cette démarche définit une découpe de l’objet et donc
un reste à connaître. Toute théorie issue de cette découpe se constitue
selon des critères internes, mais elle est contingente, provisoire, soumise
à des déterminations externes. Le principe de la pluralité épistémologique
s’applique à la connaissance des propriétés spécifiques des espaces de
réalité psychique en interférence. Chacun de ces espaces est doté d’une
logique des processus et des formations qui lui est propre.
Si le cœur de cette métapsychologie est de qualifier les topiques, les
économies et les dynamiques de l’Inconscient dans ces trois espaces,
nous ne pouvons pas limiter notre analyse à une description statique.
Nous avons à les décrire comme des lieux où se produit et se lie la matière
inconsciente des liens intersubjectifs et du groupe. Corrélativement, un
des objectifs de la métapsychologie de troisième type est de rendre
compte de la manière dont le sujet de l’Inconscient se forme dans
l’intersubjectivité, et de la part qu’il prend à la formation de la réalité
psychique commune et partagée dans les espaces du lien et du groupe.

Statut des formations psychiques dans les trois espaces


psychiques
Les concepts de groupalité psychique, d’alliance inconsciente, d’in-
tersubjectivité, de fonction phorique, d’espace onirique polyphonique
occupent une place prépondérante dans cette métapsychologie. Les
alliances inconscientes sont contractées et maintenues inconscientes à la
fois pour créer et maintenir le lien et l’ensemble, et pour la réalisation
des désirs inconscients de chaque sujet. Les alliances inconscientes sont
un des modes de production de l’Inconscient refoulé et de l’Inconscient
non refoulé exigé de chacun pour être dans le lien. La clinique nous
montre que toute modification dans les alliances, les contrats ou les
pactes qui fondent la réalité psychique commune et partagée met en cause
198 P OUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

la structure psychique inconsciente de chaque sujet. Réciproquement,


toute modification de la structure, de l’économie ou de la dynamique du
sujet (lors d’une cure par exemple, ou à l’adolescence, ou à l’occasion
d’un traumatisme) se heurte aux forces qui soutiennent les alliances
conclues dans le lien dont le sujet est partie constituante.
De même que les fonctions phoriques, les alliances et le rêve ont
une valence dans chacun de ces espaces. Les formations psychiques
fonctionnent différemment dans l’espace intra- et dans les espaces inter-
et transpsychiques.
Le rêve ne présente pas les mêmes caractéristiques dans l’espace
interne et dans les espaces communs et partagés. Le schéma ci-dessous
exprime l’idée que le rêve et le fantasme se présentent avec des caracté-
ristiques de contenu et de fonctionnement différentes dans la situation
de groupe et dans la situation de la cure. Dans la situation de groupe, ce
sont surtout les propriétés structurales du fantasme qui sont mobilisées,
spécialement les emplacements du sujet dans la scène du fantasme et les
emplacements qu’il alloue à l’autre dans cette scène.

Rêve « égoïste »
Espace intrapsychique Fantasme de désir

Espace onirique et rêves


Espace interpsychique communs et partagés
Structure distributive
du fantasme

Rêves transgénérationnels
Espace transpsychique Fantasmes originaires

Figure 12.1. Statut du fantasme et du rêve dans les trois espaces


(R. Kaës, 2002)

Pour cette raison, le repérage de la position du sujet dans son histoire


singulière est moins travaillé dans la situation de groupe qu’il ne l’est
dans la cure. En revanche, la position du sujet dans l’intersubjectivité,
dans son rapport à un autre et à un ensemble d’autres, l’est davantage
dans le dispositif de groupe. Une application de cette proposition est que
les symptômes sont produits et maintenus par les membres du groupe
pour la fonction qu’ils accomplissent dans la vie psychique de chacun
d’entre eux et simultanément dans le processus groupal.
Chapitre 13

LES ALLIANCES
INCONSCIENTES
Contribution à une métapsychologie de troisième type

à l’épreuve d’un processus et de formations spécifiques


M ETTRE
des ensembles ce qui vient d’être proposé comme une méta-
psychologie de troisième type est l’objet de ce chapitre. Les alliances
inconscientes attestent de la pluralité des lieux de l’Inconscient, de leurs
dynamiques spécifiques et interférentes, de leurs économies imbriquées
les unes dans les autres. Elles posent cette question : au-delà du repérage
des formes des alliances, que pouvons-nous dire de ce qui est inconscient
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

dans les alliances inconscientes ?


Les alliances inconscientes sont des formations psychiques majeures
de toute configuration de lien, des groupes, des couples, des familles et
des institutions. Elles sont la matière première et la réalité psychique
inconsciente de tout lien. Elles sont aussi, corrélativement, une des
composantes majeures de la formation de l’espace de réalité psychique
du sujet de l’Inconscient. Les alliances inconscientes sont des formations
et des processus bifaces, elles sont constitutives de plusieurs lieux
de l’Inconscient, elles ne peuvent se former dans l’un que dans sa
conjonction avec les autres1 .

1. Cette « entrée de l’homme en contrat », selon le mot de P. Ricœur, se constitue pour


la psychanalyse en vue de buts et selon des processus différents de ceux qui organisent
200 P OUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

On ne s’affranchit jamais des alliances inconscientes : plus un lien,


un groupe, une institution sont investis comme une nécessité vitale
et s’organisent dans ce but, plus les alliances exercent une emprise
sur ses sujets et plus ceux-ci les renforcent. À l’inverse, les proces-
sus d’individuation-subjectivation se constituent dans un dégagement –
relatif – des alliances inconscientes, du moins de celles dont le pouvoir
aliénant a trouvé chez le sujet et chez un autre, chez plus-d’un-autre, une
défense des défenses conjointes, une métadéfense.
Nous nouons en effet des alliances inconscientes pour maintenir
refoulé, rejeté, dénié ou effacé ce qui en chacun d’entre nous peut mettre
en péril à la fois notre espace interne, celui de nos liens et celui du groupe
dont nous sommes membres.
Dès l’origine de la vie psychique, et ultérieurement pour former un
couple, vivre en famille, s’associer en groupe, pour vivre en communauté
avec d’autres humains, les sujets se lient entre eux par le concours
de modalités diverses. Ils se lient par des expériences de plaisir et de
déplaisir, par des étayages et des accordages précoces, selon diverses
formes d’identification, par des résonances fantasmatiques, par des
investissements pulsionnels convergents ou contraires, par des paroles
qui les obligent sous l’effet d’une loi qui leur est commune. Mais toutes
ces modalités et tous ces processus ne suffisent pas. Les sujets d’un
lien doivent encore nouer et sceller entre eux des alliances, certaines
conscientes, d’autres inconscientes.
Contracter une alliance est l’acte par lequel deux ou plusieurs per-
sonnes se lient entre elles pour réaliser un but précis, ce qui implique un
intérêt commun et un engagement mutuel. La fonction principale de ces
alliances est de maintenir et de resserrer (de contracter) leur lien, d’en
fixer les enjeux et les termes, et de l’installer dans la durée.
Les alliances inconscientes ont aussi un statut différent dans les
diverses formes de la temporalité psychique. Les alliances inconscientes
ne sont pas seulement celles, synchroniques, que nous contractons avec
nos contemporains. D’autres sont diachroniques, elles sont contractées
pour nous et sans nous, avant notre naissance : nous en héritons, et à
ce titre elles sont un processus majeur de la transmission psychique des
mouvements de vie et de mort entre les générations.

les alliances auxquelles s’intéressent l’anthropologie sociale, la sociologie, la religion, la


philosophie politique ou le droit.
L ES ALLIANCES INCONSCIENTES 201

Q UATRE TYPES D ’ ALLIANCES INCONSCIENTES

J’ai distingué et décrit quatre types d’alliances inconscientes1 . La


première regroupe les alliances dont les effets sont structurants pour
les sujets de ces alliances et pour les liens qu’ils nouent entre eux :
telles sont les alliances fondées sur les interdits fondamentaux, le pacte
avec le Père et entre les Frères, le renoncement à la réalisation directe
des buts pulsionnels, le contrat narcissique. Les alliances défensives
forment un second ensemble constitué par les pactes dénégatifs. D’autres
alliances se mettent en place dans un but essentiellement défensif. Les
dérives pathologiques et aliénantes de ces alliances défensives forment
un troisième type, avec notamment les contrats pervers et les pactes
narcissiques. Un quatrième ensemble d’alliances est celui des alliances
offensives : elles scellent l’accord d’un groupe pour conduire une attaque,
réaliser un projet ou exercer une suprématie.
Certaines alliances combinent plusieurs caractéristiques. Ainsi, le
pacte des Frères décrit par Freud est à la fois structurant, défensif et
offensif : leur alliance est une coalition offensive pour supprimer le
Père tout-puissant, autoritaire, qui s’oppose avec force aux besoins de
puissance des fils. Elle se transforme en interdit structurant et défensif.

Les alliances inconscientes structurantes


Les alliances inconscientes structurantes de base ou alliances pri-
maires sont au principe de tous les liens : les premières alliances sont
les alliances primaires d’accordage entre la mère et le bébé, elles
sont réciproques et asymétriques, et impliquent un environnement dans
lequel la mère et l’enfant sont inclus de diverses manières. Sur ces
 Dunod – Toute reproduction non autorisée est un délit.

alliances, se nouent les alliances de plaisir partagé et d’illusion créatrice,


et corrélativement les alliances d’amour et de haine. Parmi les alliances
structurantes primaires, le contrat narcissique (P. Castoriadis-Aulagnier,
1975) présente la particularité de lier l’ensemble humain qui forme le
tissu relationnel primaire de chaque nouveau sujet (de chaque nouveau-
né) et du groupe (au sens large) dans lequel il trouve et crée sa place.
Un second ensemble d’alliances structurantes, que l’on nommera
secondaires, car elles supposent la plupart des précédentes, est formé
par les contrats et les pactes fondés sur la Loi et les interdits fonda-
mentaux : nous y trouvons principalement le pacte fraternel et l’alliance

1. Je les résume ici, elles sont exposées plus longuement dans Les alliances inconscientes
(2009a).
202 P OUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE DE TROISIÈME TYPE

symbolique avec le Père (Freud, 1913) et le contrat de renoncement à


la réalisation directe des buts pulsionnels destructeurs (Freud, 1929).
Ces alliances structurantes secondaires concernent en premier lieu les
relations sexuelles et les rapports entre les générations.

Les alliances défensives : le pacte dénégatif

Les alliances défensives ont un prototype auquel j’ai donné le nom


de pacte dénégatif (R. Kaës 1989, 2009). Le pacte dénégatif qualifie
un accord inconscient imposé ou conclu mutuellement entre des sujets
pour que le lien qu’ils contractent s’organise et se maintienne dans la
complémentarité des intérêts de chaque sujet. Le pacte dénégatif se
fonde sur diverses opérations conjointes et corrélatives : de refoulement,
de dénégation ou de déni, de désaveu, de rejet ou d’enkystement. Ces
opérations ne sont pas forcément symétriques : l’un refoule, l’autre dénie,
l’un se sert de l’autre comme dépositaire d’objets archaïques, l’autre les
rejette ou les enkyste en lui, etc.
J’ai distingué deux polarités du pacte dénégatif : l’une est organisa-
trice du lien et de l’espace intrapsychique dans la complémentarité des
intérêts inconscients de ses membres. Dans ce cas, le pacte dénégatif
contient (reçoit en dépôt) les éléments négatifs sans lesquels le lien ne
peut se nouer.

Les alliances aliénantes, pathogènes et pathologiques

L’autre polarité est pathogène. Lorsque prévalent les opérations


défensives hors refoulement, le pacte dénégatif crée dans l’ensemble
et chez les sujets du lien des zones de silence, un « laissé de côté », des
espaces-poubelles, des restes non signifiables, non transformables : ces
poches d’intoxication maintiennent les sujets d’un lien étrangers à leur
propre histoire et à l’histoire des autres. Ce qui fait lien est cela même
dont il ne saurait être question entre ceux qu’il lie, en raison de la double
économie croisée qui régit les rapports de chaque sujet et de la chaîne
dont ils sont membres.
Les alliances défensives pathologiques se manifestent par des
symptômes qui surviennent chez les sujets ou dans leur lien : silence
de contention, trouble de pensée ou interdit de pensée, gel des affects,
surgissement de signifiants bruts et énigmatiques, clivage, passage
à l’acte, rupture brutale des liens, angoisse catastrophique lorsque
l’alliance est menacée. Ces contenus se manifestent aussi dans des rêves.
J’ai essayé de repérer comment, malgré le refoulement et a fortiori le
déni maintenu de plusieurs côtés, des signes de l’irreprésenté