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Dialogues d'histoire ancienne

L'esclave dans la religion juive


Madame Monette Bohrmann

Résumé
L'esclavage est attesté dans les sources juives, qui précisent le statut de l'esclave hébreu et celui de l'esclave étranger.
L'analyse des données montre que l'esclave hébreu vit plus un incident de parcours qu'une fatalité et que l'esclave étranger
garde sa dimension humaine : de ce fait le sort de l'esclave dans la législation juive est meilleur que celui de l'esclave du monde
gréco-romain.

Zusammenfassung
Die jüdischen Quellen bezeugen die Existenz der Sklaverei im Altertum und berichten genau über das Statut der hebräischen
Sklaven und dessen der ausländischen. Die Betrachtung der Grundlagen zeigen, dass der hebräische Sklave eher von einem
Wegzwischenfall in seinem Lebenslauf betroffen ist als von einem Verhängnis, und, dass der ausländische Sklave seine
menschliche Dimension beibehaltet : so dass sein Los besser da steht als desses vom Sklaven der grieschich-römischen Welt.

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Bohrmann Monette. L'esclave dans la religion juive. In: Dialogues d'histoire ancienne, vol. 24, n°2, 1998. pp. 25-39;

doi : https://doi.org/10.3406/dha.1998.2389

https://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1998_num_24_2_2389

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Dialogues d'Histoire Ancienne 24/2, 1998, 25-39

L'esclave dans la législation juive"

Résumés
• L'esclavage est attesté dans les sources juives, qui précisent le statut de l'esclave hébreu et
celui de l'esclave étranger. L'analyse des données montre que l'esclave hébreu vit plus un incident
de parcours qu'une fatalité et que l'esclave étranger garde sa dimension humaine : de ce fait le sort
de l'esclave dans la législation juive est meilleur que celui de l'esclave du monde gréco-romain.
• Die judischen Quellen bezeugen die Existenz der Sklaverei im Altertum und berichten
genau uber das Statut der hebràischen Sklaven und dessen der auslàndischen. Die Betrachtung der
Grundlagen zeigen, dass der hebrâische Sklave eher von einem Wegzwischenfall in seinem
Lebenslauf betroffen ist als von einem Verhàngnis, und, dass der auslàndische Sklave seine
menschliche Dimension beibehaltet : so dass sein Los besser da steht als desses vom Sklaven der
grieschich-rômischen Welt.

L'esclavage est mentionné dans les sources juives (Pentateuque et


Talmud) et, à ce titre, les Juifs intègrent également une pratique courante des
sociétés gréco-romaines et proche-orientales. Cependant le phénomène a ses
spécificités, ce que cette étude se propose d'exposer.
En premier lieu il convient de noter que la langue hébraïque ne possède
pas de terme propre signifiant "esclave". Eved (rendu parfois par doulos, servus)
signifie littéralement "travailleur", précision que l'on retrouve chez Philon,
lorsqu'il expose le problème de la servitude des Hébreux :
"Car ces hommes, il se trouve qu'on les appelle des esclaves [doulous],
mais ce sont en réalité des ouvriers [thêtas] que la nécessité a contraints à
servir... ce prétendu esclave, est un salarié [misthôtos]" (De spec. leg. II, si ; 82).
Eved (dont la racine avad signifie travailler) exprime toujours une relation
de dépendance, mais qui n'est pas uniquement celle de l'esclave : Eliézer est le
"serviteur" d'Abraham {Gen. XXIV) ; les sujets du roi sont ses "serviteurs"
(avadim) ; par ailleurs le terme eved (serviteur) a également une connotation
religieuse : le peuple juif, le roi, les patriarches tout comme les prophètes sont
les "serviteurs" de Dieu. Avoda signifie "travail" mais aussi "service divin"
Rappelons également que le terme "idolâtrie" est la traduction de l'hébreu avoda
zara, qui signifie mot-à-mot "service [culte] étranger".

Monette Bohrmann. Strasbourg.

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Le Pentateuque donne des indications sur le statut de l'esclave. Certes on


ne sait pas dans quelle mesure ces lois étaient appliquées à l'époque biblique
puis post-biblique, mais elles sont toujours restées le critère de référence des
Juifs, notamment à l'époque hellénistique et romaine, ce qu'attestent les sources
talmudiques, même si la législation gréco-romaine a eu un impact certain sur
ces lois, comme le souligne Zadoc Kahn1 : "le droit civil surtout tel que l'expose
le Talmud, reproduit souvent les principes du droit romain, et quelquefois lui
emprunte jusqu'aux expressions juridiques".
Cependant les sources juives, même si elles comportent des règles
juridiques, n'ont pas pour finalité d'exposer le droit, mais une conception
monothéiste du monde où le comportement de l'homme est lié à une ortho-
praxie plus qu'à une thématique de la foi et où les critères ne sont pas ce qui
juridiquement est légal ou illégal, mais le bien et le mal, selon les critères de la
Loi révélée (Thorà).
Par ailleurs, pour cerner la conception juive de l'esclavage, il nous faut
prendre en compte le fait que le Pentateuque développe un projet de société
égali taire, puisqu'à l'origine il concerne toute l'humanité (Gen. V i). Adam, le
premier homme fut créé seul et de ce fait tout homme est considéré comme
étant l'égal de son prochain :
"L'homme a été créé unique pour t'enseigner que celui qui détruit
une seule vie humaine, cela lui est compté comme s'il avait détruit tout un
monde et que celui qui a sauvé une seule vie humaine, cela lui est compté
comme s'il avait sauvé tout un monde. C'est aussi pour éviter qu'un homme
puisse se targuer devant un autre d'avoir un père plus grand que le sien" (T.B.
Sanhédrin 37a).
"La poussière [avec laquelle] Adam [fut créé] fut rassemblée de toutes les
parties du monde" (ibid. 38b).
La société juive est régie par la Loi - Thora -, qui, "révélée", est considérée
comme étant éternelle, inviolable et à valeur universelle. Selon le Pentateuque
l'homme n'est ni bon ni mauvais, il est perfectible, grâce à la Loi, qui permet de
rééquilibrer le monde dans le sens d'une justice sociale. Selon cette vision du
monde, l'esclave ne peut être considéré ni comme un sous-homme, ni comme
une marchandise, ni comme étant le produit d'une fatalité ; c'est quelqu'un qui
vit un incident de parcours. C'est ce que nous nous efforcerons de démontrer.

1. L'esclavage selon la Bible et le Talmud, Paris, 1867, p. 7.

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Le Pentateuque distingue néanmoins deux catégories d'esclaves, l'esclave


hébreu et l'esclave étranger.

L'esclave hébreu :
"Si ton frère, près de toi, réduit à la misère, se vend à toi, ne lui impose pas
le travail d'un esclave (eved). C'est comme un mercenaire (sakhir), un hôte
(tochav) qu'il sera avec toi ; il servira chez toi jusqu'à l'année du jubilé. Alors il
sortira de chez toi, lui ainsi que ses enfants ; il retournera dans sa famille et
recouvrera le bien de ses pères. Car ils sont mes esclaves à moi, qui les ai fait
sortir du pays d'Egypte ; ils ne doivent pas être vendus à la façon des esclaves.
Ne le régente point avec rigueur, crains d'offenser ton Dieu" (Lév. XXV 39-43).
"Si un voleur est pris sur le fait d'effraction... il doit réparer et s'il ne le
peut, il sera vendu pour son vol" (Ex. XXII 2).
Deux causes, et elles seules, entraînent la perte de la liberté : la misère et
le vol.
La misère implique le dénuement le plus complet, c'est-à-dire si la
personne a déjà été réduite à vendre ses biens meubles, son champ, sa maison,
et qu'elle n'a plus de quoi se nourrir ni s'abriter (T.B. Amkhin 30b). Les
commentateurs talmudiques en déduisent qu'il n'est pas permis à un homme de se
vendre dans un but lucratif (augmenter sa richesse, acquérir du bétail ou des
biens, cf. Sifra, ad Lév. XXV 39).
Si la personne a commis un vol pour lequel elle a été reconnue
juridiquement coupable et si elle est insolvable, le tribunal la vend comme esclave
pour qu'elle rembourse par son travail le montant du vol. La réparation est la
réponse au vol et non la prison qui n'existait pas dans les temps les plus
reculés : le fait qu'à l'époque biblique les Hébreux étaient nomades, pourrait
être une explication historique à l'absence de prisons, mais il semble que
- l'esclavage étant le reflet de la vie sociale et de l'éthique d'un peuple - cette
explication soit insuffisante.
En effet la condition de l'esclave hébreu est révélatrice à cet égard :
L'esclavage est la conséquence d'une situation économique (pauvreté) ou d'un
comportement individuel reprehensible (vol) et non une fatalité. Dans les deux
cas, l'esclavage est perçu avant tout comme une situation temporaire dans
laquelle l'idée de réparation prime sur celle de l'oppression.
Par ailleurs, l'esclave est juridiquement protégé. Un Hébreu ne peut être
vendu hors du pays, ni dans le pays à un étranger qui ne s'était pas converti au

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judaïsme, loi que ne respecta d'ailleurs pas Hérode (A.J. XVI 1), blâmé à ce titre
par Flavius Josèphe qui lui reproche "d'abolir une coutume observée de tout
temps parmi nous et de s'élever ainsi au-dessus des lois". L'intérêt du passage
est de montrer que ces dispositions, qui remontent à l'époque biblique sont
toujours en vigueur du temps de Josèphe, qui en donne des précisions : "Nos
anciennes lois... ordonnaient que ceux qui auraient du bien paieraient le
quadruple de ce qu'ils auraient volé et que ceux qui n'en auraient point seraient
vendus comme esclaves... ce n'était qu'à ceux de leur même nation qu'elles
permettaient de les vendre, leur servitude ne pouvait être perpétuelle, à cause
que la septième année leur rendait la liberté". Josèphe traite Hérode de tyran
qui s'attire la haine de tous car "il croyait qu'il lui était permis de fouler aux
pieds les lois du royaume et d'établir de nouvelles peines" (édit. Lidis, p. 495).
Dans le cas où le voleur remboursait la valeur de son vol, il restait libre.
Son prix devait équivaloir exactement à celui de l'objet volé pour être
condamné, sinon il gardait sa liberté (T.B. Kiddouchin 18a). On constate que la
juridiction talmudique était plus clémente que celle énoncée par Josèphe où le
voleur devait rembourser le quadruple de la valeur volée2.
Par ailleurs, l'esclave devait être humainement bien traité. Son maître
avait l'obligation de bien le traiter et de ne pas lui infliger des corvées
humiliantes :
"L'esclave hébreu ne sera pas astreint à laver les pieds de son maître, à lui
mettre ses sandales, à porter des vases pour lui dans la maison des bains, à lui
prêter appui pour monter un escalier, ou à le transporter dans une litière, un
fauteuil ou une chaise à porteurs, toutes choses que les esclaves font pour leurs
maîtres... De même que tu n'es pas autorisé à changer le genre de travail d'un
mercenaire, de même tu n'imposeras pas à un esclave hébreu un travail
différent de son travail habituel. De là vient qu'il est dit que son maître ne doit pas
lui faire faire des choses servant au public, telles que le travail d'un tailleur ou
d'un boulanger. Si son occupation antérieure comprenait l'une de celles-là, il
peut l'accomplir sur l'ordre de son maître, mais celui-ci ne peut aucunement
modifier son ouvrage pour lui... Comme un mercenaire travaille le jour et non la
nuit, il en est de même de l'esclave hébreu" (Mekhilta, commentaire de Ex. 21 2)3.

2. Cf. Philon, De spec. leg. IV 2, "[Le voleur] devra rembourser le fruit de son vol au double, de
manière à expier son injuste profit par une peine fort juste"et "En règle générale les larcins se paient
en remboursant les objets volés au double de leur valeur"(zb/d. 11).
3. Cité par A. Cohen dans Le Talmud, Paris, 1933, p. 254.

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Un autre texte talmudique est révélateur de la façon dont on devait traiter


l'esclave hébreu (commentaire de : II peut arriver que l'esclave te dise "je ne
veux point te quitter", attaché qu'il sera à toi et à ta maison, parce qu'il a été
heureux chez toi, Dent. XV 16) :
"Parce qu'il a été heureux chez toi. Il faut comprendre [qu'il doit être] avec
toi quand tu manges et quand tu bois. Tu ne dois donc pas manger du pain
blanc, alors que [ton esclave] mange du pain noir, tu ne dois pas boire du vin
vieux alors qu'il boit du vin trop jeune, dormir sur un matelas de laine, tandis
qu'il dort sur la paille. C'est pourquoi acheter un serviteur hébreu, disent les
sages, équivaut à se donner un maître" (T.B. Kiddouchin 22a).
Ces textes suggèrent, malgré l'existence probable du châtiment corporel,
que la brutalité était condamnée4. En outre, les droits du maître étaient limités :
l'esclave hébreu ne faisait pas partie des biens transmissibles par héritage,
(seuls les esclaves étrangers en faisaient partie) ... et il ne pouvait pas être forcé
de changer de maître (T.B. Arakhin 28b). L'esclave hébreu conservait un droit de
propriété, donc, dès que sa situation matérielle le permettait, il pouvait racheter
sa liberté ("S'il a acquis des moyens, il se rachètera lui-même" Lév. XXV 49).
L'esclave hébreu n'était donc pas considéré comme une marchandise ; il
gardait sa dignité et n'était redevable à son maître que du travail de ses mains.
En ce qui concerne le sort de l'esclave hébreu marié avec une femme juive
avant sa dépendance au maître, ce dernier n'avait aucun droit sur cette femme.
Le maître pouvait donner à son esclave, pour une période limitée, une
compagne étrangère et les enfants issus de cette union étaient la propriété du maître
(Ел:. XXI 4), mais l'esclave hébreu n'était obligé d'accepter cette union passagère
que s'il était marié avec une femme libre et s'il en avait des enfants (T.B.
Kiddouchin 20a).
Le fait le plus marquant de la condition de l'esclave hébreu est que sa
situation d'esclave est limitée par la loi dans le temps :
"Si tu achètes un esclave hébreu, il restera six années esclave, et à la
septième il sera remis en liberté sans rançon" (Ex. XXI 2).
Cependant, l'esclave pouvait au terme des six années, choisir de rester
esclave chez son maître. Il avait alors l'oreille percée au poinçon (Ex. XXI, 5-6 ;
Deut. XV 16-17) mais ne demeurait esclave que jusqu'à l'année du jubilé, qui tous

4. À Rome à partir du Bas Empire, le droit de vie et de mort du maître sur l'esclave ainsi que les
excès des mauvais traitements infligés aux esclaves furent également restreints par la législation.

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les cinquante ans célébrait la libération de tous les esclaves ainsi que la
restauration de la propriété familiale (Lév. XXV 10).
La perforation de l'oreille était pratiquée par d'autres peuples dans
l'Antiquité5, pour lesquels elle signifiait la sujétion envers le maître ou encore
envers les dieux. Chez les Juifs elle se réalisait selon des formalités strictes : elle
incombait au maître qui devait la réaliser en public :
"Son maître lui percera l'oreille avec un poinçon (Ex.XXI 6). Il y a là une
signification symbolique... Pourquoi l'oreille plutôt que toute autre partie du
corps ? Parce que l'oreille a entendu au Mont Sinaï C'est de moi que les enfants
d'Israël sont esclaves (Lév. XXV 55). Ils ne sont pas les esclaves d'autres esclaves.
Or cet homme a décidé de se donner un maître. Qu'on lui perce donc l'oreille !
Il le fera approcher de la porte (Ex. 21 6). Pourquoi la porte ou le poteau, plutôt que
tout autre endroit de la maison ? Le Saint, béni-soit-Il, a dit : ces objets ont été
témoins en Egypte, lorsque je suis passé devant les linteaux et les deux poteaux,
et que j'ai déclaré C'est de moi que les enfants d'Israël sont esclaves, et non d'autres
esclaves, les faisant ainsi passer de la condition d'esclave à celle d'homme libre.
Et voilà que cet homme se donne un maître. Qu'on lui perce donc l'oreille
devant [la porte ou le poteau] !" (T.B. Kiddouchin 22b).
Préférer l'attachement au maître à la liberté était donc marqué d'un signe
infamant, la liberté étant le bien le plus précieux et la condition première de
la dignité de l'homme. Selon le Talmud, la dignité de l'homme se définit par le
fait qu'il n'est soumis à aucun de ses semblables, mais à Dieu qui l'avait libéré
de la servitude d'Egypte. La loi du jubilé qui affranchissait tous les habitants
du pays s'appliquait cependant aussi à l'esclave à l'oreille perforée, même si le
Pentateuque précise que l'esclave servira son maître éternellement (Ex. XXI 6).
En effet Josèphe confirme cette libération :
"Si un Hébreu a été vendu à un autre Hébreu, il demeurera six ans son
esclave ; mais en la septième année il sera remis en liberté. Si, lorsqu'il était
dans la maison de son maître, il avait épousé une femme esclave comme lui et
en avait eu des enfants, et qu'à cause de l'affection qu'il leur porte il aime mieux
demeurer esclave avec eux, il sera affranchi dans l'année du jubilé avec sa
femme et ses enfants" (A.J. IV 8 28).
L'esclavage de l'homme hébreu est donc par définition temporaire.
Lorsqu'il avait accompli son service (qui ne pouvait excéder six années) il

5. Chez les Lydiens, cf. Xénophon, Anab. III 1 31 ; les Carthaginois, cf. Plaute, Poen. V 2 21 ; les
Lybiens, cf. Plutarque, Sympos. II 1 4 . Voir aussi Juvénal, Sat. 1 102 et Pétrone, Sat. 102.

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n'était plus obligé de servir les enfants ou les héritiers du maître. La mort du
maître le libérait. Selon Deut. 15 13, l'esclave ne devait pas être renvoyé les
mains vides. La somme qu'il était en droit de percevoir s'élevait (selon T.B.
Kiddouchin 17a) à trente sicles.
Ce rythme de six années se combinait avec celui plus long (cinquante ans)
du jubilé. Selon le Talmud "C'est l'abolition du jubilé qui marqua l'abolition de
l'esclavage" (T.B. Arakhin 29a). Il est difficile de dater cette abolition avec
précision. L'on sait que la loi du jubilé ne pouvait fonctionner que si tout le peuple
occupait le pays. Or après la destruction du royaume de Juda (588 a.C.) dans un
premier temps, puis lors du retour de l'exil (grâce à redit de Cyrus en 538 a.C.),
les Juifs en Palestine ne constituent plus les tribus au complet et de ce fait les
lois du jubilé n'ont plus été appliquées. L'esclave hébreu n'existe plus selon la
loi même si, ultérieurement des Juifs de Babylonie se sont trouvés privés de
certaines libertés sous les Perses sassanides.

Voyons à présent le profil de l'esclave étranger :


L'esclave étranger :
Les Juifs n'ont pas institué l'esclavage : Aussi la législation juive est-elle
surtout centrée sur la gestion d'une institution, dont elle constate l'existence
chez les autres peuples, et sur son adaptation dans le but de préserver la dignité
de l'esclave. Cependant, dès les origines de l'époque biblique, l'esclavage est
considéré comme un châtiment ("Maudit soit Canaan ! Qu'il soit l'esclave des
esclaves de ses frères" Gen. IX 25), et comme une dégradation, conséquence d'un
comportement immoral ("Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et
alla dehors l'annoncer à ses deux frères" ibid. 22). L'existence de l'esclavage
remonte à l'époque biblique : une autre mention d'esclaves étrangers se trouve
lors de la sortie d'Egypte (fin de l'esclavage pour les Hébreux) : "Une tourbe
nombreuse les avait suivis" (Ex. XII 38).
Dans l'Antiquité, la guerre était un moyen courant pour acquérir des
esclaves mais les Juifs ayant connu des dominations successives, n'ont guère
exploité ce genre d'acquisition. À l'époque hellénistique et romaine, les Juifs
pouvaient acheter des esclaves aux marchés d'esclaves qui étaient d'ailleurs aux
mains des Grecs ou des Romains :
"Trois jours avant les grandes fêtes des païens, il faut éviter d'avoir des
relations commerciales avec eux... Si une idole se trouve dans une ville, il est
permis [aux jours de fêtes] d'avoir des relations avec les païens hors de la ville ;
si au contraire, l'idole est au dehors, les relations sont permises à l'intérieur...

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Cependant, on a enseigné qu'il est permis de se rendre au marché des idolâtres


pour y acheter des esclaves ou des servantes, ou du bétail et Resch Lakisch
ajoute qu'il n'est pas seulement permis d'acquérir des esclaves hébreux, mais
aussi des esclaves païens, parce qu'on les rapproche ainsi du giron de la
synagogue juive" (T./. Avoda Zara, 1 1-4).
Le Talmud mentionne les marchés de Gaza, Acco [Saint Jean d'Acre],
Botna, ainsi que celui de Tyr :
"R. Simon b. Yohanan fit demander à R. Simon b.Yoçadaq s'il pouvait
s'enquérir au sujet du marché de Tyr [savoir s'il était voué à l'idolâtrie]. Oui,
fut-il répondu... Il s'y rendit et trouva une inscription disant "Moi, Dioclétien,
empereur, j'ai dédié ce marché de Tyr au génie protecteur de mon frère,
Héraclius pendant huit jours"... On interdit le commerce avec les païens
seulement dans les marchés semblables à celui de Botna. On a enseigné de même :
des trois marchés de Gaza, Acco et Botna, pour le dernier seul il y a destination
d'idolâtre" (T./. ibid).
L'importation des esclaves se faisait souvent en détournant les lois du fisc
romain : "Si, en passant la douane, une personne déclare "C'est mon fils, puis se
rétracte et dit : "II est mon esclave", il est crédible [par cette déclaration il
pouvait avoir l'intention d'éviter la taxe des esclaves. Cependant si] il déclare :
"il est mon esclave", puis se rétracte et dit "il est mon fils", il n'est pas crédible
[si cette dernière affirmation était vraie, il n'aurait pas déclaré son fils, non
taxable, comme esclave, qui lui relève de la taxe]" (T.B. Baba Bathra 127b).
L'acquisition se faisait soit par paiement comptant, soit par contrat ou
encore par service de fait. Le maître faisait porter à l'esclave acquis un collier
portant son cachet, ce qui indiquait son droit de propriété (T.B. Guittin 43b).
Selon Ex. XXI 32 le prix de l'esclave était de trente sicles (somme que recevait le
propriétaire pour son esclave tué par les coups de cornes d'un bœuf, T.]. Baba
Kamma III 6). Cependant l'âge, le sexe, les capacités de l'esclave faisaient varier
son prix.
L'esclave étranger n'est pas sur un pied d'égalité avec l'esclave juif (au
statut temporaire et qui n'est pas la propriété du maître) :
"Ton esclave ou ta servante, que tu veux avoir en propre, doit provenir
des peuples qui vous entourent ; à ceux-là vous pouvez acheter esclaves et
servantes. Vous pourrez en acheter encore parmi les enfants des étrangers qui
viennent s'établir chez vous, et parmi leurs familles qui sont avec vous, qu'ils
ont engendrées dans votre pays : ils pourront devenir votre propriété" (Lév. 25
44-45)".

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L'esclave étranger est un bien comparable aux autres biens :


"Si [une personnel dit : ma propriété sera léguée à x, les esclaves sont
inclus [m. à m. sont appelés propriété]" (T.B. Bathra 150b).
Il est un bien comparable aux biens immeubles donc inaliénables :
"Si un homme déclare son esclave comme propriété commune et meurt,
l'esclave ne peut réclamer un acte d'émancipation" (T.B. Guittin 39a b).
L'esclave n'a pas de droit de propriété, les biens de l'esclave
appartiennent au maître "Ce qu'un esclave a acquis, c'est son maître qui l'acquiert" (T.B.
Pessahim 88b). "Si un esclave achète quelque chose, ce qu'il a acheté appartient à
celui qui a acheté l'esclave"(T.B. Meguilla 16a). Ces principes ne sont pas
appliqués avec rigueur, car des esclaves sont parfois propriétaires de facto, et peuvent
posséder à leur tour des esclaves (T.B. Yebamoth 62a). Il n'y a pas de mariage
pour les esclaves étrangers, donc une famille ne peut se constituer légalement et
la parenté n'existe pas (T.B. Baba.Kamma 86a). L'esclave (comme la femme) n'a
pas le droit de témoigner et ne peut pas prêter serment. Josèphe, lorsqu'il décrit
les lois de Moïse au peuple confirme cette interdition "Les esclaves ne seront
point reçus en témoignage, parce que la bassesse de leur condition leur abat le
cœur, et que la crainte ou le profit peut les porter à déposer contre la vérité"
(A.J. IV 8).
L'esclave étranger accomplissait les tâches dont était dispensé l'esclave
hébreu (cf. supra Mekhilta). Cependant un texte talmudique témoigne que
l'esclave étranger n'était pas de ce fait un sous-homme même s'il accomplissait,
de par sa situation, de basses besognes :
"Toute sorte de tâches qu'un esclave doit accomplir pour son maître,
l'étudiant doit les accomplir pour son maître, sauf la tâche qui consiste à délacer
ses chaussures" (T.B. Ketoubot 96a).
L'élève juif était donc assigné à des besognes indignes du maître et c'est
dans cet esprit que l'on assignait des tâches à l'esclave étranger. Par ailleurs le
texte est révélateur des coutumes de l'époque : délacer des chaussures était
considéré comme la tâche la plus humiliante. Cependant on ne peut projeter la
notion moderne de ce qui est humiliant sur l'Antiquité. Les travaux sont
souvent liés au concept d'interdit et d'impur du point de vue rituel. Le Juif dès
l'âge de treize ans est majeur, c'est-à-dire responsable devant la Loi. Donc de ce
point de vue l'esclave est moins concerné par les rigueurs de la Loi, donc "plus
libre" d'effectuer des travaux "interdits" au Juif. Mais faire faire ces travaux ne
dispense pas le Juif du respect qu'il, doit à son prochain et au monde animal,
végétal, minéral dont il est "responsable devant Dieu". Le fait que l'esclave

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étranger et l'étudiant juif puissent accomplir les mêmes travaux, suggère la


préservation de la dimension humaine pour l'esclave étranger.
L'esclave étranger accomplissait toutes sortes de travaux manuels, il
pouvait exercer certains métiers (barbier, boulanger, tailleur) et même parfois
transcrire des actes civils (des lettres de divorce par le procédé du tatouage, T.B.
Guittin 20b).
Si l'on compare le sort de l'esclave à celui des autres cultures de
l'Antiquité, l'esclave d'un Hébreu était probablement traité de façon plus humaine, ce
qui peut se déduire du statut de l'étranger en général.
"Une seule et même loi régira l'indigène et l'étranger demeurant au
milieu de vous" (Ex. XII 49).
L'étranger jouit du repos sabbatique au même titre que l'esclave chez son
maître :
"Le septième jour tu ne feras aucun travail, toi, ton fils ni ta fille, ni ton
esclave mâle ou femelle, ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes murs" (Ex.
XX 10 ; aussi Dmt. V 14).
L'étranger ne devait pas être humilié :
"Tu ne contristeras point l'étranger ni ne le molesteras, car vous-mêmes
avez été étrangers en Egypte" (Ex.XXII 21).
L'étranger avait des droits juridiquement garantis :
"Ne fausse pas le droit de l'étranger, ni celui de l'orphelin, et ne saisis pas
comme gage le vêtement de la veuve. Rappelle-toi que tu as été étranger en
Egypte, et que l'Éternel, ton Dieu t'en a affranchi ; c'est pour cela que je
t'ordonne d'agir de la sorte" (Deut. XXIV 17).
"Quiconque falsifie le jugement de l'étranger, c'est comme s'il cherchait à
falsifier le jugement du Ciel" (T.B. Haguiga 5a).
11 est même recommandé d'aimer l'étranger :
"L'étranger qui séjourne avec vous, tu l'aimeras comme toi-même, car
vous avez été étrangers dans le pays d'Egypte" (Lév. XIX 34 ; aussi Deut. X 19).
Cette attitude à l'égard de l'étranger relève du rappel constant des
origines du peuple juif6 qui s'est structuré, non pas à partir d'un mythe des
origines où les ancêtres étaient de glorieux héros surnaturels, mais à partir de la

6. Avoir été esclave en Egypte est constamment rappelé dans la prière biquotidienne du Juif et lors
du rituel de la Pâque juive.

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L'esclave dans la législation juive 35

sortie de l'Egypte, c'est-à-dire de la libération d'ancêtres qui étaient des esclaves


(toujours rendu par le terme eved "serviteur")7.
La comparaison du terme reflète l'attitude des différentes cultures à
l'égard de l'étranger : Xenos renvoie à l'hospitalité, extraneus à l'exclusion et le
terme hébreu guer [celui qui séjourne parmi nous] à la cohabitation.
"idolâtres"
Cependant la présence de l'étranger et de l'esclave étranger,
par définition puisque relevant d'un "culte étranger", posait un problème au
niveau de la vie quotidienne gérée par des lois rituelles très strictes, ce qui
explique les dispositions prises à l'égard de l'esclave étranger qui allaient dans
le sens de son assimilation.
En effet la vie agricole (mélanges interdits dans les semences et greffes),
quotidienne (nourriture, alimentation, habillement) étaient soumises à une
réglementation très stricte dont la non observance était un problème pour la
cohabitation (mets interdits rendant la vaisselle impure, mélanges interdits,
même au niveau vestimentaire, travaux interdits lors du repos chabbatique et
des fêtes etc.). La solution sera l'intégration de l'esclave étranger au sein de la
communauté. Elle implique la circoncision (symbole de l'adhésion de tout
individu juif au monothéisme et obligatoire pour tout Juif). Dès lors l'esclave
"étranger" est intégré, se soumet au joug de la Loi et en respecte les préceptes,
donc ne pose plus de problème au niveau de la cohabitation. Il est considéré
comme un membre de la famille, partage le repos du chabbat, prend part au
sacrifice pascal (rituel très important dont sont exclus les idolâtres), symbole de
la libération du peuple mais aussi de son adhésion au monothéisme. Il pourra
être racheté ou libéré par son maître et s'il subit un dommage corporel
irréversible (perte d'une dent, d'un œil), il sera automatiquement libéré. Tuer un
esclave est considéré juridiquement comme étant un meurtre. Notons
cependant que l'esclave étranger ne peut être circoncis de force (il n'aura donc pas de
contraintes religieuses), et s'il adhère son statut sera équivalent à celui de la
femme libre (il n'aura pas l'obligation des pratiques à heure fixe -prière
triquotidienne, par exemple).

7. Notons au passage que l'Egypte pharaonique ne connaît pas l'esclavage au sens gréco-romain du
terme et la désignation de l'esclave égyptien est proche de celle de l'esclave juif, à savoir
"serviteur". Le hiéroglyphe de ce que l'on traduit par esclave représente un pilon (marteau du
foulon) à côté de la représentation d'un homme ou d'une femme, et signifie, comme en hébreu,
"serviteur"(fóm) ou servante (hèmet) ; le même outil accompagné du hiéroglyphe désignant le dieu
signifie "serviteur de dieu" (prêtre).

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36 Monette Bohrmann

Même si l'intégration par le culte domestique est à mettre en parallèle


avec le monde gréco-romain, le choix, dans ce monde, pour l'esclave par
rapport à l'adhésion n'existe pas. Comme le souligne Fustel de Coulanges,
"La religion ne permet pas d'admettre dans la famille un étranger. Il faut donc
que par quelque moyen le serviteur devienne un membre et une partie de cette
famille. C'est à quoi l'on arrive, par une sorte d'initiation du nouveau venu au
culte domestique... Mais par cela même que le serviteur acquérait le culte et le
droit de prier, il perdait sa liberté... il était attaché à la famille pour toute sa vie et
même pour le temps qui suivait sa mort... Sous le nom d'affranchi ou de client,
il continuait à reconnaître l'autorité du chef ou patron et ne cessait d'avoir des
obligations envers lui" (La cité antique, p. 127-128).
Par contre, selon la législation juive, l'esclave lorsqu'il accepte la
circoncision, est intégré dans la communauté juive et cette situation aboutit à sa
libération (entre autres par son mariage avec une juive libre). Son intégration a des
limites : il ne peut accéder ni à la royauté ("C'est un de tes frères que tu dois
désigner pour ton roi ; tu n'auras pas le droit de te soumettre à un étranger qui
ne serait pas ton frère" Deut. XVII 15) ni à la fonction de juge "fonctions
inaccessibles mêmes aux prosélytes et aux affranchis, sinon dans les procès civils du
moins dans les procès criminels", comme le souligne Z. Kahn (op. cit. p. 78).
Néanmoins le Talmud atteste l'existence de grands maîtres rabbiniques qui sont
des convertis, tels le couple Chemaya et Avtalyon à l'époque de Hyrcan II, qui
étaient respectivement président et vice-président du Sanhédrin, tel rabbi
Aquiba, célèbre par son rôle dans la révolte de Bar Kochba, sous Hadrien,
et enfin Onquelos à qui l'on doit la traduction du Pentateuque en araméen
(Targoum Onquelos). Notons que le terme guer (étranger, m. à m. "celui qui
cohabite") a pris le sens de "converti au judaïsme" (dénomination qui reste
actuelle).
L'usage du terme dans le sens "étranger" conforte l'analyse de
E. Benveniste8, qui précise que l'esclave étant nécessairement un étranger, porte
dans les langues indo-européennes soit un nom étranger (il considère que doulos
est un mot étranger, provenant d'Asie Mineure), soit un nom d'étranger
("les sobriquets d'esclaves sont souvent ethniques : Phrygien, Lycien, Lydien,
Samien"). Ce lien linguistique entre l'esclave et l'étranger traduit une réalité

8. Vocabulaire des institutions indo-européennes, 1, chap. 5, L' "esclave l'étranger", p. 355-361.

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L 'esclave dans la législation juive 37

socio-économique bien analysée par Hidemichi Ôta9 pour qui l'esclave "plongé
dans l'univers collectif d'un autre, après avoir perdu celui où il avait vécu
jusque là en tant qu'homme, devient un être dépendant sans groupe auquel se
rattacher". L'esclave est ainsi "un être humain assujetti, sans groupe
communautaire, menant une existence isolée et coupée de tout lien social".
Cependant cette notion de "dépendant sans communauté" n'est pas le
fait de la législation juive. Celle-ci s'efforce de préserver la dignité de celui
qui (Juif ou non Juif) a perdu sa liberté ; elle propose à l'esclave étranger le
choix de l'intégration. Même si une pression s'exerce alors sur l'esclave étranger
(obligation de la circoncision motivée par des impératifs d'ordre pratique, pour
rendre précisément la vie en commun possible) la finalité est bien d'intégrer
l'individu au sein du groupe. Le point de vue de Philon est explicite à cet
égard :
"C'est pourquoi ayant accordé à tous les nouveaux-arrivés [prosélytes]
un statut d'égalité et autant de faveurs qu'aux citoyens de naissance, il [Moïse]
exhorte les membres des anciennes familles à les honorer, non seulement par
des égards extérieurs, mais aussi par une amitié toute spéciale et une
particulière affection. Et c'est parfaitement justifié : car ces gens, rappelle-t-il, ont quitté
leur patrie, leurs amis, leurs parents, par amour de la vertu et de la foi ; il ne
faut pas qu'ils soient privés d'autres cités, d'autres parents, d'autres amis ; il
faut apprêter des refuges pour accueillir ces volontaires de la piété" (De spec. leg.
152).
Josèphe conforte cette attitude :
"Quiconque veut venir vivre chez nous sous les mêmes lois, le législateur
l'accueille avec bienveillance, car il pense que ce n'est pas la race seule, mais
aussi leur morale qui rapprochent les hommes" (С. Ap. 210).
"Nous au contraire nous ne croyons pas devoir imiter les coutumes des
autres, du moins nous accueillons avec plaisir ceux qui veulent participer aux
nôtres. Et c'est là, je pense, une preuve à la fois d'humanité et de magnanimité"
(ibid. 261).
Deux données éclairent aussi la situation de l'esclave en général : D il n'y
eut jamais de révoltes d'esclaves comme ce fut le cas dans le monde gréco-
romain. 2) Les villes de refuge (qui offraient l'asile à toute personne coupable

9. Le monde méditerranéen et l'esclavage, Annales littéraires de l'Université de Besançon, 426, chap.


Réexamen du concept d'esclave, p. 72.

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d'homicide involontaire) recevaient également les débiteurs en défaut de


paiement et les esclaves fugitifs, ce qui devait inciter les maîtres à se bien se
comporter à leur égard, puisqu'ils ne pouvaient récupérer l'esclave enfui, qui se
protégeait des brutalités du maître dans la ville refuge.

Conclusion : Exposer les détails et contradictions du système législatif de


l'esclavage dépasserait les limites de cette recherche. Cependant il nous a
semblé utile de dégager, à partir des données des sources, les orientations de la
législation juive concernant l'esclavage et d'en dégager les spécificités :
L'esclave reste un être humain.
La servitude est plus un accident de parcours qu'une fatalité, puisque
l'esclave doit être libéré et que par conséquent son statut est forcément
temporaire. L'esclavage de ce point de vue peut être considéré comme un mode de
régulation de l'équilibre de la société, où la punition par l'incarcération ou les
brutalités ne sont pas les solutions privilégiées, mais bien le travail réparateur
face à la dette du voleur et au dénuement du pauvre.
En ce qui concerne "l'esclave étranger", même si son sort est moins
favorable que celui de l'esclave hébreu, il ne perd pas sa dimension humaine, dans
une société à la fois égalitaire (les textes cités le montrent bien) et pluraliste : la
littérature talmudique mentionne souvent "les soixante-dix nations"10 qui sont
les nations de la terre et selon le Talmud "Les étrangers hors de la terre d'Israël
ne doivent pas être considérés comme des idolâtres, mais comme des peuples
vivant selon les traditions de leurs ancêtres" (T.B. Houlin 13b). Cette conception
de l'Homme11 dans une société à la fois égalitaire et diversifiée même si elle est
utopique, annonce une vision du monde qui est très actuelle.

Bibliographie

André (T.), L'esclavage chez les anciens hébreux, Paris, 1892.


Cohen (A.), Le Talmud, Payot, Paris, 1933.
Kahn (Z.), L'esclavage selon la Bible et le Talmud, Paris, 1867.
Kreissig, (H.), "Les affranchis chez Flavius Josèphe", Index, 1985, p. 387-390.

10. Le nombre légendaire des soixante-dix savants juifs qui ont traduit la Bible hébraïque pour
donner la Septante, symbolise bien l'ouverture du Pentateuque aux Nations du monde.
11. "Les serviteurs sont libres par nature - aucun homme en effet n'est esclave de nature", Philon,
De spec. leg. II 69.

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Le monde méditerranéen et l'esclavage, Recherches japonaises, Centre de Recherches


d'Histoire Ancienne, vol. 99, J. Annequin et P. Lévêque éditv Paris, 1991.
Salomon (R.), L'esclavage en droit comparé juif et romain, Paris, 1933.
Urbach (E. E.), The Laws regarding Slavery as a Source for Social History of the Period of the
Second Temple, the Misnnah and Talmud, (reprint from Annual of Jewish Studies,
University College), Londres, s.d., 94 p.

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