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Le statut ambigu du blasphème au XVI e siècle

Author(s): Olivier Christin


Source: Ethnologie française, nouvelle serie, T. 22, No. 3, paroles d'outrage (Juillet-
Septembre 1992), pp. 337-343
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40989327
Accessed: 23-10-2017 15:33 UTC

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Le statut ambigu du blasphème
Olivier Christin
au XVIe siècle
Université de Nancy II

Trop souvent, on reproche aux historiens des aujourd'hui est une construction historique. Tout effort
conduites hétérodoxes, qu il s agisse du blaspheme de clarification lexicale ou de typologie des conduites
ou de la sorcellerie, de constituer leur objet à partir de blasphématoires se doit par conséquent de prendre en
sources indirectes, des archives de la répression, bref, compte cette historicité, d'en souligner l'origine et les
de substantiver abusivement, au risque de confondre fonctions. Si les premières grandes ordonnances contre
le blasphémateur ou la sorcière avec l'appareil théo- le blasphème en France datent de saint Louis, dans un
rique de leurs accusateurs. Selon ses détracteurs, l'his- contexte de poursuite de l'hérésie, de mise en place de
torien ne travaillerait au mieux que sur des types- la confession, de l'aveu et donc de la procédure inqui-
idéaux et à son insu. Même si elle n'invalide pas les sitoriale, il paraît néanmoins justifié de s'arrêter à un
plus novateurs des travaux historiques, cette critique moment essentiel de cette construction qui va de la fin
invite néanmoins à passer avec prudence du discours du Moyen- Age au début du XVIIIe siècle et que Jean
aux faits. Ainsi, il n'est pas sûr que l'on puisse légiti- Delumeau put qualifier de « civilisation du blasphè-
mement évaluer la fréquence du blasphème en se fon- me ». C'est, en effet, alors que s'organise l'ensemble
dant sur la seule multiplication des écrits condamnant des éléments constitutifs de cette construction qui per-
celui-ci et c'est probablement aller un peu vite en met de situer le blasphème dans une séquence qui va
besogne que d'affirmer que les nouvelles dispositions de l'injure au sacrilège et d'offrir les préalables à toute
répressives permettent « d'accréditer l'hypothèse d'un poursuite judiciaire. La fréquence des textes juridiques
redoublement des blasphèmes » ou qu'« on voit les ou théologiques condamnant le blasphème, comme la
blasphèmes se multiplier -comme le montrent le témoi- multiplication des sentences pénales à rencontre des
gnage des auteurs chrétiens ou l'aggravation des blasphémateurs au cours de ces trois siècles, ne sont
sanctions pénales »'. D'autres explications paraissent pas seulement un épiphénomène qui ne refléterait que
plus sûres et surtout moins naïves qui insistent davan- bien imparfaitement la réalité des conduites blasphé-
tage sur l'évolution de la sensibilité et de la tolérance matoires : elles donnent, au contraire, à voir la forma-
à l'égard des conduites blasphématoires. A propos du tion du blasphème moderne.
tribunal de Villefranche-de-Rouergue et de ses Si tout blasphème ne peut sans examen ni nuance
annexes à la fin du XVe siècle, par exemple, Nicole être réduit au jugement qui l'identifie, il faut en outre
Lemaitre estime ainsi que « l'horreur du blasphème prendre garde à rappeler que l'abondante littérature de
est récente chez les juges » et que « cette prise de condamnation s'avère très hétérogène : sermons,
conscience indique une sensibilité religieuse nouvel- manuels de confesseurs, ouvrages de casuistiques ou
le entre 1470 et 1530 » (Lemaitre N., 1988, p. 207- édits royaux sont loin de donner une définition unique
208. Sans doute doit-on aussi faire, la part du proces-de leur objet. Leur utilisation n'en est pas invalidée
sus de civilisation des mœurs décrit par Norbert Elias,pour autant, mais elle exige que l'on prenne en comp-
la violence ordinaire du langage quotidien cessant pro-te cette hétérogénéité documentaire. On ne demande
gressivement d'être admise sans restriction partout et pas à un texte de loi d'éclairer le statut théologique du
par tous. La constitution d'une culture de cour fondée blasphème, de dévoiler les motivations des blasphé-
sur la distinction, l'émergence, même limitée sociale- mateurs ou d'énumérer les différentes expressions
ment, de l'amour courtois et de son langage spéci- blasphématoires.
fique, le refoulement des affects dans un nombre de
situations toujours plus grand contribuent vraisembla-
blement au cours de l'époque moderne à rendre les
paroles blasphématoires moins tolerables2 I Le blasphème au regard de la loi
Avant d'engager toute étude concrète, il faut donc
souligner que, pour une large part, la notion de blas- L'idée qu'il existait une civilisation du blasphème
phème telle que nous l'entendons communément est née en grande partie de la découverte d'un soudain

Ethnologie française, XXII, 1992, 3, Paroles d'outrage

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développement de la législation à partir de y alaeu


findudubon vin : après que le vin est hors, c 'est ai
quecontem-
XVe siècle et tout au long du XVIe siècle3. Les les aulire s ». De telles affaires se retrouve
porains eux-mêmes semblent avoir été frappésailleurs
par car
cet la même année, un batelier de la Seine
emballement. Le texte clé, à cet égard, estarrêté
sans aucun
pour avoir dit que la Vierge n'avait pas plus
doute la grande ordonnance de 1510, reprise puissance
presquequ'une de ses images qu'il avait brisé
mot à mot dans plusieurs textes postérieurs guiseet de
qui,démonstration. Des poèmes protestant
peine
dans tous les cas, fourni le canevas théorique plus tardifs ridiculisent, eux aussi, l'hostie s
de l'argu-
mentation juridique. nommée « Jean le Blanc » ou « Dieu de farine
(Pineaux
L'ordonnance prévoit que jusqu'à la quatrième fois, J., 1971).
les blasphémateurs sont passibles d'amendes pécu-
niaires d'un montant en augmentation à chaque Les récidi-
ouvrages de controverse catholiques du XVIe
ve. La cinquième fois, ils sont mis au pilori et et
siècle aban-
du début du XVIIe siècle rapportent à leur to
donnés aux outrages de la foule ; la sixième fois, on
d'innombrables exemples -réels ou fictifs- de
leur fend la lèvre supérieure, la septième fois, la lèvre
conduites blasphématoires, parfois plus complexes
inférieure. La huitième fois, on leur coupe laL'un
langue, ce paru en 1533, raconte ainsi qu'au co
d'eux,
qui rend impossible toute récidive. On peutd'unesouligner,
banale altercation entre un ivrogne et une pr
d'une part, que l'ordonnance insiste fortement
tituée, sur ce que cette dernière se tournait vers une s
alors
que l'on peut appeler l'ordre public : la visibilité
tue de ladesVierge pour implorer son secours, son agr
peines (pilori et mutilations), comme leur exemplarité
seur déclara : « Tu es bien folle si tu cuy de quelle
cherchent, à l'évidence, à dissuader d'éventuels
ayde,imita-
car elle n 'a nulle puissance et quelle est vie
autant
teurs et à terrifier les inconscients qui pourraient que
pêcher toy qui est putain publicque »5. Po
par légèreté ou oubli de soi. Dans la même logique,
l'auteur de ce petit récit anonyme, qui s'intéresse s
l'ordonnance contient un appel explicite à la
toutdélation :
au miracle consécutif à cet outrage, le mélan
le délateur reçoit une partie de l'amende pécuniaire ; la
d'argumentation théologique (sur l'invocation
non-dénonciation est passible de poursuites. Il faut,
Saints et l'Immaculée Conception) et de comparais
d'autre part, noter la symbolique extrêmement précise
injurieuse confère bien une gravité toute particulièr
des peines à partir de la sixième condamnation qui rap-
ce blasphème qui attaque en même temps culte, des
nataireavec
pelle que le blasphème est une parole proférée, et fidèle.
les
lèvres, avec les dents, avec la langue. Dans ces quelques affaires, on constate que l'objet
En s 'inquiétant surtout de la proférationde publique,
la parole blasphématoire n'est pas Dieu (comme
la Loi s'interdit fort logiquement un champ dans les expressions
immense : bien connues de Mort-Dieu,
au regard des textes juridiques, il n'y a pas de blas- mais la Vierge, le clergé, les images
Ventre-Dieu...),
ou les sacrements.
phème sans parole à voix haute, pas de blasphème « in Pour suivre la distinction du Dic-
mente » ou sans témoin. Cette définition du blasphè-
tionnaire de théologie catholique, le blasphème immé-
me se distingue ainsi de celle qu'en donnediatun semble
théolo- alors céder devant le blasphème médiat.
gien comme Jean Benedicti qui estime que En«outre,
si on ety c'est là l'essentiel, le blasphème revêt
pense seulement de cœur, sans rien dire de bouche,
désormais un caractère conscient, volontaire et argu-
menté,
c'est blasphème mental » (Benedicti J., 1601, p.manifeste
65). dans le cas du batelier ou chez Nico-
las Boivin.
Pour les autorités religieuses ou judiciaires catho- Tous les contemporains, les laïcs comme
liques, au cours des années 1530-1540, cetteles théologiens,
premiè- s'émeuvent de ces provocations6. Le
blasphémateur
re délimitation s'avère pourtant insuffisante. L'essor hérétique sait ce qu'il fait ; l'accusation
ne le prend
du protestantisme et l'impulsion qu'il donne, à leurs pas au dépourvu.
yeux, à un nouveau genre de blasphème, révèle, L'intention
en blasphématoire et ses conséquences
effet, les limites du blasphème-profération.(préméditation,
Les pre- argumentation et obstination) n'appa-
miers signes de ce changement peuvent être raissent pas comme une circonstance aggravante mais
aperçus,
par exemple, dans le procès engagé en 1 528 plutôt comme
contre un une modification profonde de la nature
certain Nicolas Boi vin devant l'officiai deduTroyes4.
délit qui, au début, surprend jurisconsultes et théo-
logiens
Les témoins qui déposent contre lui ou Charles embarrassés pour le nommer. Ce n'est que
Phili-
progressivement
pe qui écrit une lettre de dénonciation rapportent ses -et au fond après la disparition de
propos blasphématoires de façon convergente.François Ier- qu'ils réussissent à adapter leurs catégo-
Selon
eux, Nicolas Boi vin aurait déclaré que « Veaue
ries de de la
jugement aux conduites effectives qu'ils décou-
rivière estoist aussi bonne et aussy dignevrent. L'ordonnance royale de 1549 donne la formu-
que Veaue
lation la plus
beniste », que « les prestres sont f aulx prophètes » ouclaire et la plus révélatrice de ce nouveau
statut du
encore que « la Vierge est comme une boutaille oùblasphème
il dans son article 1er. Les juges

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d'Eglise auront connaissance des « erreurs ou hérésie qu'en 1 545 un certain Guillaume Saunier était condam-
simple, procédant plus d'ignorance, erreur, infirmité et né à mort, treize ans plus tard, un cabaretier devait seu-
fragilité humaine, légèreté et lubricité de la langue de lement verser une amende de 16 sols pour avoir «juré
l 'accusé, que de vraye malice ou volonté de se séparer dans un accès de colère ». De même, en 1559, un por-
de l'union de l'Eglise »7. On retrouve ici l'insistance tefaix se voyait infliger deux jours de prison et le ban-
sur l'articulation ou la profération blasphématoire à nissement pour avoir, lui aussi, blasphémé sous le coup
travers la belle expression de « lubricité de la langue de la colère (Richette J.-P., 1980, p. 102-103).
». En même temps, ce premier type de comportement
blasphématoire est assorti d'une double caractérisa-
tion, promise à une fortune historique certaine : socia-
le (le blasphème est enfant d'ignorance et de légèreté)
I Comment peut-on blasphémer ?
et psychologique (le blasphème est commis sans inten-
tion véritable, sous le coup de la colère par exemple). Trop de sources, notamment judiciaires, restent
En revanche, les cas d'hérésie entraînant « scandale muettes sur la nature des expressions jugées blasphé-
public, commotion populaire, sédition ou autre crise » matoires et poursuivies comme telles. Imprécision du
seront instruits par les tribunaux royaux et ecclésias- vocabulaire, exagération manifeste, silence volontai-
tiques conjointement. En 1572, Jean Duret cherche pré- re afin de ne pas réitérer l'injure faite à Dieu en le reco-
ciser davantage l'opposition établie entre ces deux piant ou tout simplement utilisation dominante du
comportements, en distinguant le « jurement », style indirect se conjuguent pour rendre bien illusoires
qu'engendre la « mauvaise habitude », du « blasphè- les tentatives de grammaire du blasphème que l'histo-
me » commis lorsque « par vilaines et injurieuses rien pourrait être tenté de faire. Le souci de distinguer
paroles, l'on détracte sciemment et obstinément, sans certaines expressions et d'établir une graduation assez
vouloir se dédire, de Dieu et de sa Saincte Messe ». lâche de leur gravité n'est cependant pas totalement
Il serait excessif de réduire cette distinction entre
absent des textes de condamnation. Les précisions
n'ont généralement pas pour objet d'énumérer les
l'incongruité et la proclamation de foi hérétique à un expressions considérées comme blasphématoires, mais
simple prétexte pour justifier l'intervention des juri- de débusquer les constructions qui trahissent l'inten-
dictions laïques dans des matières autrefois du ressort tion délibérée de leurs auteurs, conformément aux dis-
des seules officiali tés, même s'il est vrai que la volon- tinctions établies au cours des années 1550. Certaines
té de préserver l'ordre public et de prévenir les scan-
expressions blasphématoires comme « par Dieu » ou
dales ont permis aux tribunaux royaux de s'arroger de
« Mille Dieux » ne s'éloignent pas beaucoup du juron,
nouvelles compétences. En transformant les blasphé-
de l'interjection brutale ou drôle et elles paraissent
mateurs en « renieurs » et « négateurs » de Dieu, elle
souvent constituer une forme d'amplification du dis-
va bien au-delà de ces seuls enjeux tactiques et s'impo- cours, sans rapports nécessaires avec la teneur de
se rapidement aux deux confessions.
celui-ci, ni avec l'intention expresse du locuteur8. On
Dès 1557, dans son Recueil d' arrest notables, au peut ranger dans la même catégorie, quoique leur uti-
livre I, le jurisconsulte Papon en tire les principaux lisation semble moins automatique, plus volontaire,
enseignements. Pour le blasphème-profération, il ren- les formules de validation comme celle de « Dieu me
voit presque mot à mot à l'ordonnance de 1510, mais tue si je ne dis vray ».
il ajoute aussitôt que « si atrocement et par vilaines et En revanche, les expressions du type « Mort de Dieu
injurieuses paroles Ion détracte de Dieu et de sa très », « Corps de Dieu » ou « La char Dieu » qui soudent,
sacrée mère et des Sainctz et Saintes de Paradis », la comme dans l'oxymoron, deux termes théoriquement
peine de mort est encourue. La pratique criminelle imcompatibles sont jugées plus révélatrices et plus spé-
confirme cette sévérité accrue. En 1666 encore, Louis cifiques. S'il y a ici blasphème, ce n'est pas seulement
XIV revient sur la dichotomie blasphème parce que le saint Nom de Dieu y est proféré, mais
incongru/blasphème hérétique en précisant que les châ- aussi, et surtout, par l'idée qui y est exprimée. Les
timents réservés aux blasphémateurs ne concernent pas contemporains se montrent d'ailleurs sensibles à la gra-
les « énormes blasphèmes qui, selon la théologie, vité de cette construction car le blasphémateur, estime
appartiennent au genre d'infidélité et dérogent à la Jean Benedicti, y « dit du mal de luy (Dieu), en attri-
bonté et grandeur de Dieu et de ses autres attributs ». buant à luy ou à ses Saincts ce qu'ils n'ont point
Les blasphèmes de ce type devront être « punis déplus (notamment un corps mortel), ou en leur ostant ce qui
grandes peines ». La distinction entre ces deux types leur appartient » (J. Benedicti, 1601, p. 65). Le procé-
de comportement blasphématoire établie par la loi et dé, plus sophistiqué que la simple interjection,
reprise par les jurisconsultes explique la grande diver- témoigne d'une volonté de dérision, voire de souillu-
sité des sentences prononcées par les tribunaux : alors re, peut-être plus explicite. L'éventualité d'une profé-

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1 . Sacrilège commis au début du XVIe siècle, devant l'église Santa Maria degli Alberighi, à Florence. L'histoi
se résume ainsi :

(1) Antonio Giuseppe Rimaldeschi, florentin, perd au jeu. Fou de colère,


(2) il ramasse du crottin de cheval et, inspiré par le diable,
(3) le jette, en blasphémant, sur une image de la Vierge.
(4) il est arrêté. Plein de repentir, il se donne un coup de couteau ;
(5) il est conduit à Florence, puis
(6) en prison.
(7) Devant ses juges, il reconnaît son crime.
(8) Condamné à mort,
(9) il est pendu aux fenêtres de la Potestà. De la bouche du pendu sortent les mots : « Signior mio Giesu Christo ahi miserichordia
dela mia animia. »

Tableau au Musée de Stibbert, Florence.

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ration fortuite, sous le coup de la surprise, de la colère qu'un cas de conduite blasphématoire soit attesté, alors
ou de l'inattention s'amenuise. Toute incertitude est qu'en 1611-1612, par exemple, quatre affaires sont
mentionnées. Il est clair ici que la répression a son
levée en ce qui concerne les autres constructions blas-
propre rythme qui n'est pas nécessairement celui des
phématoires soit qu'elles revêtent la forme du serment
(ce qui entre en contradiction avec le Décalogue et
proférations effectives et que l'essor des poursuites
dans ces deux années suit la nouvelle ordonnance
expose leurs auteurs au risque du parjure), soit qu'elles
prennent l'apparence de constats ou d'engagementducale de janvier 1611 condamnant le blasphème.
( « Que le Diable m 'emporte », « Que je sois damné
La législation ducale ressemble à celle du roi de
»...). Dans ces derniers cas, la locution blasphématoi-France, en prévoyant une aggravation progressive des
re déborde le cadre de l'optatif ou même de l'impéra- peines pour les récidivistes et, surtout, l'appel, rému-
tif ; en proférant des paroles telles que « Je renie Dieu
néré, à la dénonciation. Le duc de Lorraine se réserve
», le blasphémateur émet bien plus qu'un souhait ainsi ou les deux tiers de l'amende infligée au condamné,
qu'une injure : il renie ipso facto Dieu. Ici, le blasphè-
le dénonciateur devant se contenter du tiers restant. Ces
me n'est plus interjection machinale ou incongruité, il
dispositions expliquent la précision des comptes des
est performatif, sortie immédiate de l'Eglise9. receveurs, sur ce terrain au moins : coupable dénoncia-
Bien entendu, les constructions rencontrées sont teur et montant de l'amende y sont toujours mentionnés.
souvent plus complexes et n'obéissent guère à ces dis- Or l'étude de ces dénonciateurs, dans le cas particulier
tinctions théoriques. Ainsi, quand Henri IV s'écrie
d'une région assez largement préservée de l'hérésie,
« Jarnidié », il n'entend pas renier vraiment Dieuvient
; infirmer certaines analyses du blasphème à
l'expression a chez lui, comme chez beaucoup l'époque moderne. Plusieurs affaires paraissent, en
d'autres, plus valeur d'interjection que de proclamation
effet, étrangères aux grands efforts d'acculturation et de
performative, mais c'est précisément le travail des christianisation que l'on a souvent invoqués.
hommes d'Eglise de rétablir la dangerosité du sens
On constate ainsi la relative fréquence des épisodes
littéral. Sous l'influence de son confesseur, le père
qui impliquent un coupable et un dénonciateur entre-
Coton, Henri IV ne put se départir de ses habitudes
tenant des liens étroits de parenté, par exemple, ou
blasphématoires, mais il remplaça Dié par Coton, don-
nant ainsi naissance au célèbre « Jarnicoton ». Tout se d'inimitié solide et ancienne. En 1578, Georges Molin
dénonce son propre neveu pour blasphème après avoir
passe donc comme si le remodelage de la législation
au cours du XVIe siècle, et notamment l'idée de blas- porté la même accusation contre Claudon Doridan".
En 1625, un autre conflit familial conduit à de sem-
phème par hérésie, entendait rétablir des distinctions
blables condamnations : Joseph Gros Didier se dispu-
à l'intérieur de ces expressions blasphématoires et y
te violemment avec Jean Molin, son beau-père, dans
déceler les constructions proprement intentionnelles, la maison de celui-ci. Tous deux sont accusés d'avoir
trahissant l'engagement hérétique de leur auteur, la
alors proférés jurements et blasphèmes et sont
volonté délibérée et non pas l'habitude.
contraints de payer chacun l'amende arbitraire de vingt
francs12. Les liens entre délateur et blasphémateur peu-
vent cependant être plus complexes ou plus ténus,
I Le blasphémateur et son dénonciateur comme le montrent les nombreuses accusations pour
insolences, diffamations ou blasphèmes portées contre
Observer la mise en œuvre pratique de la législation ceux qui se disent « maires des chétifs » et collectent
anti-blasphématoire permet de préciser quelques unes à ce titre de l'argent pour venir en aide aux enfants illé-
des hypothèses avancées jusqu'ici. Mon enquête s'est, gitimes. Comme, lors de leur quête, ils s'adressent aux
pour l'instant, limitée à la prévôté de Bruyères, petite personnes soupçonnées d'avoir elles-mêmes eu des
juridiction vosgienne du duché de Lorraine, à la fin du enfants illégitimes, cette forme indirecte mais publique
XVIe siècle et au début du XVIIe, à partir des comptes de dénonciation leur attire des ressentiments tenaces.
des receveurs ducaux, très bien conservés10. Cette L'accusation de blasphème devient ainsi l'une des stra-
source, prise isolement, est loin d'être parfaite et elle tégies complexes des individus dans une société chi-
mérite toutes les restrictions et toutes les prudences. caneuse et procédurière. A l'examen, le dénonciateur
Les affaires sont évoquées en quelques lignes, sans est rarement l'innocent dévot offensé par des paroles
déposition des témoins (sauf cas exceptionnel), au outrageantes que l'on pouvait supposer.
style indirect. Son dépouillement systématique n'en Certes, d'autres éléments semblent parfois justifier
apporte pas moins des éléments importants. l'interprétation de la répression du blasphème en
On est tout d'abord frappé par la grande irrégulari- termes d'acculturation. Que les dénonciateurs soient
té des poursuites. A Bruyères et dans les environs souvent des notabilités (le gruyer, un tabellion, un
immédiats, plusieurs années peuvent s'écouler sans clerc juré) ne doit pourtant pas conduire à des conclu-

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sions hâtives. Les dénonciations accomplies sancespar ces Théophile de Viau et Molière, dont le
de cour,
notables ne prouvent pas qu'ils se sentaient investis
Tartuffe fut représenté pour la première fois durant
d'une mission de police des mœurs. Leur parole avait
les Plaisirs de l'Ile Enchantée. La polémique que sou-
peut-être tout simplement plus de valeur. En outre,
lèvent ils de 1 664 Tartuffe et Don Juan révèle les
à partir
n'étaient eux-mêmes pas à l'abri d'accusations simi- intervenus en un siècle, car les détrac-
changements
laires, ce qui indique assez qu'il n'y a pas entreprise teurs de Molière, anonymes ou non, ne font que peu
consciente et concertée des classes dominantes à ce d'emprunts aux arguments de la théologie morale : ils
sujet. Claude Maljean, le tabellion qui avait dénoncé préfèrent s'en remettre au Roi, qui, lors de son sacre,
Jean Colin pour blasphème en 1579, est deux ans a pluscontracté l'obligation de protéger l'Eglise, ou
tard dénoncé à son tour pour la même faute13. s'inquiéter de l'irruption du théâtre (plus grave, de la
Entre 1577 et 1626 à Bruyères, une seule affaireComédie)
est dans les matières de foi et de dévotion. Pier-
jugée suffisamment grave pour justifier une instruction re Roullé, curé parisien auteur d'une violente attaque
détaillée et la transcription de témoignages danscontre les Molière intitulée Le Roi glorieux au monde ou
comptes du receveur. Elle montre assez bien ce qui Louis XIV le plus glorieux de tous les rois du monde
préoccupe les autorités : le blasphème volontaire, pré- (1664), rappelle à propos de l'affaire du Tartuffe que
médité, inspiré par l'hérésie. Le premier juin 1603, le en
roi « ne voudrait avoir que des sujets fidèles et bons
effet, Henry Gaspard Anthoine « de propos délibéré serviteurs de Dieu : il s'agit de la gloire de Dieu, il y
avec blasphèmes et toutes insolences, ayant un coute- va de la sienne ». Un an plus tard, l'auteur anonyme
las en mains, auroit frappé contre une croix de pierre des Observations sur une comédie de Molière intitu-
plusieurs coups de manière qu'il en auroit abbatu lée le Festin de Pierre, estime lui aussi que « l'injure
et coupé bonnes pièces. De ce nobostant qu 'il qui futest faite à Dieu rejaillit sur la face des Roys » et
adverty (...) par ceulx qui estoient présents qu'il que fai-Molière, « s 'il a perdu tout respect pour le ciel (...)
soit mal »H. Du coup, les interrogatoires menés neau doit pas abuser de la bonté d'un grand Prince »,
cours du mois de juin visent tous à établir si Henri Gas-mais il précise d'emblée qu'il « n 'en veut pas à sa per-
pard Anthoine savait au moment des faits ce qu'il sonne fai- (Molière), mais à son Athée (Don Juan) », préa-
sait (l'enquête établira qu'il était ivre) et surtout silable
lui- qui lui permet de se livrer à une critique métho-
même ou ses parents sont hérétiques. Interrogé à dique son de la pièce.
tour, le coupable doit affirmer qu'il est bien catho- Au cours du siècle, le blasphème vole donc en
lique, qu'il se confesse régulièrement et qu'il a faitéclats.
ses D'un côté, pour beaucoup, « le juron tombe au
Pâques. Comme dans le royaume, le blasphème héré- rang de monotone grossièreté » (Huizinga J., 1932, p.
tique constitue donc virtuellement un étalon. 168), comme paraît le montrer l'étude des affaires de
Au cours du XVIIe siècle, la configuration blasphé-blasphèmes passées en appel devant le Parlement de
matoire dessinée en bonne partie dans la lutte contre au XVIIIe siècle : sur 91 affaires, dans lesquelles
Paris
le blasphème est généralement associé à d'autres chefs
l'hérésie s'effrite. La fin des guerres de religion puis
l'affaiblissement politique et militaire du protestan- d'accusation, 18 aboutissent en première instance à
des condamnations à mort ; 9 de celles-ci seront
tisme avec l'Edit d' Aies transforment la situation reli-
gieuse du royaume et la nature des conflits confes- confirmées en appel (soit une sur deux) et 9 autres
commuées. Si l'on s'en tient aux 23 affaires où le blas-
sionnels, rendant désormais très rares les provocations
phème est le seul chef d'accusation, on observe la
qui avaient tant heurté les catholiques dans la premiè-
re moitié du XVIe siècle. Avec le régime de tolérance même tendance à l'allégement des peines : 2 condam-
nations à mort seulement, dont une confirmée en
mis en place par l'Edit de Nantes, en effet, « les réfor-
més ont pratiquement abandonné tout effort de prosé- appel. Toutes affaires confondues, cette tendance
s'accentue
lytisme » (Labrousse E. et Sauzet R., p. 447). Bien des après 1728 puisqu'un tiers seulement des
dispositions concernant le blasphème par hérésie sentences capitales sont alors maintenues en appel (sur
6 condamnations à mort en première instance, 2 seront
deviennent dès lors caduques, mêmes si les ordon-
nances royales en conservent le souvenir.
confirmées)15. D'un autre côté, pourtant, quelques
Parallèlement, l'affirmation de la société de cour affaires
et spectaculaires engagent des forces considé-
rables (en 1664-1669 : le Roi, Condé, Conti, le Parle-
l'autonomisation progressive du champ littéraire
ment et l'archevêque de Paris, les dévots...). Mais ce
contribue à déplacer le terrain de la lutte contre le blas-
contraste n'est pas seulement lié à la qualité des
phème. Jurisconsultes, prédicateurs et théologiens
dénonciateurs ou des accusés (des inconnus dans un
s'inquiètent désormais davantage des excès commis
cas, des célébrités dans l'autre) : c'est la mutation du
par les libertins. Deux grandes affaires de blasphème
des années 1620-1660 mettent d'ailleurs en cause des statut du blasphème que l'on perçoit ici.
hommes de lettres ayant travaillé pour des réjouis- O.C., Paris.

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Le statut ambigu du blasphème au XVIe siècle 343

I Notes plète fournie par J.-P. Richette, 1980, p. jamais. Et qu 'est-ce que l 'esprit de blas-
110. phème ? C'est une volonté dépravée à
blasphémer, laquelle non point par fragi-
4. Dossier présenté par M. Veissière,
1. La première assertion est d'Elisabeth 1989, p. 415-437, comprenant cinq pièces lité, ire, crainte ou ignorance, ains de
Belmas, 1989, p. 23, la seconde de Fran- relatives au procès (informations, contre- pure malice ».
çois Berriot, T.I., p. 128. dits de l'accusé et lettre de dénonciation). 8. Cf. les remarques de A. Caban tous,
5. Sensuit la teneur du miracle advenu en
1989, p. 86 sur « l'utilisation simultanée
2. Cf. les propos de Pierre Matthieu, 1589, de blasphèmes et de jurons ».
qui semblent témoigner de sa surprise, la ville et cité Impériale de Tournay,
voire de son exaspération, devant la per- s.l.n.d. (1533). 9. Cf. Taveneaux R., 1980, T.l, p. 250.
manence du blasphème au sein des élites. 10. Je remercie Claude Marchai de
6. Cf. les remarques de B. Dompnier,
Ce pamphlet liqueur déplore, en effet, que
1985, p. 60 sur la définition de l'hérésiem' avoir très généreusement ouvert ses
« Le blasphème n 'est rien qu 'une fable au
par les controversistes catholiques aux dossiers et piloté dans les archives, pour
vulgaire, Aux nobles ce n 'est rien qu 'un XVIe et XVIIe siècles : « l'opiniâtreté estmoi nouvelles, de Lorraine.
parler ordinaire » et, surtout, que la cour en effet une marque essentielle de l 'héré-1 1. Ad Meurthe-et-Moselle, B 3309, fol.
« ordonne assez d' Edicts, donne peu de sie ». 119.
supplices ». (vers 1367-1368 et 1377).
7. Un demi siècle plus tard, J. Benedicti12. Ad Meurthe-et-Moselle, B 3819.
3. Cf. la remarque de J. Delumeau, 1978, reprend, avec la même terminologie, cette13. Ad Meurthe-et-Moselle, B 3010 et B
p. 523 : la législation inaugurée par Saint distinction fondamentale : « II y a diffé-3711, fol. 50.
Louis « fut constamment reprise par la rence entre le blasphème et l'esprit de
suite, en particulier sous Louis XIV blasphème. Simple blasphème, bien que14. Ad Meurthe-et-Moselle, B 3760,
(1666), mais avec une insistance signifi- ce soit grand péché, il se peut pardonner,pièces 56 et 57.
cative à la fin du XVe siècle et au cours du comme dit le texte évangélique, mais15. Je reprends ici les chiffres de F. Hil-
XVIe » et surtout la chronologie très com- l 'esprit de blasphème ne se pardonneradesheimer, 1989, p. 63-81.

I Références bibliographiques Huizinga J., L'automne du Moyen Age, 1932, Paris, Payot.
Labrousse E. et Sauzet R., 1988, « Les protestants sous le régi-
Benedicti J., 1601, La Somme des péchés et le remède d'iceux, me de la tolérance », in J. Le Goff et R. Rémond, Histoire de la
Paris, Chappelot. France religieuse, T. H.

Belmas E., 1989, « La montée des blasphèmes à l'âge moder- Lemaitre N., 1988, Le Rouergue flamboyant : le clergé et les
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ne du Moyen- Age au XVIIe siècle », Mentalités, n° 2.
Matthieu P., 1589, La Guisiade, rééd. Droz, 1990.
Berriot F., Athéismes et athéistes au XVIe siècle en France,
Lille Ill-Cerf. Pineaux J., 1 97 1 , La poésie des protestants de langue françai-
se (1559-1598), Klincksieck.
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l'époque moderne », Mentalités, n° 2. Richette J.-P., 1980, Le guide raisonné des jurons. Langue, lit-
térature, histoire et dictionnaire des jurons, Montréal, Les Quin-
Delumeau J., 1978, La Peur en Occident XIVe-XVllle siècles,
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Ta vénaux R., 1980, Le catholicisme dans la France classiqu
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Veissière M., 1989, Le beau XVIe siècle troyen, Troyes, Centre
XVIIIe siècle », Mentalités, n° 2. Pithou.

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