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“JE VAIS ET JE VIENS ENTRE TERRAINS” RÉFLEXIONS SUR LE TERRAIN
DANS LA THÉORISATION SOCIOLINGUISTIQUE

Médéric Gasquet-Cyrus

Éditions de la Maison des sciences de l'homme | « Langage et société »

2015/4 N° 154 | pages 17 à 32


ISSN 0181-4095
ISBN 9782735120697
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2015-4-page-17.htm
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“Je vais et je viens entre terrains”
Réflexions sur le terrain dans la théorisation sociolinguistique1

Médéric Gasquet-Cyrus
Aix-Marseille Université, LPL
mederic.gasquet-cyrus@univ-amu.fr

1. Introduction
« L’épistémologie de la sociolinguistique semble bien constituer un
mode de réflexion encore difficile à mener » prévient F. Gadet (2012 :
5). Cette contribution cherchera à exprimer ce qui selon moi fonde
la force de la sociolinguistique : une linguistique qui, par sa relation
avec le terrain, formule des conceptions renouvelées sur les langues, les
sociétés et, à un niveau théorique, sur le langage humain.
Ce texte ne prétend pas épuiser la relation entre terrain et théorisation,
centrale en anthropologie et déjà posée en anthropologie linguistique
(Duranti 1997 ; Heller 2002) et en sociolinguistique (Blanchet 2000 ;
Milroy et Gordon 2003 ; Gadet et Guerin 2012 ; Hambye 2012). Il
s’agira de proposer des éclairages à partir d’expériences personnelles,
ce qui appelle quelques mots sur le titre. Au-delà du calembour, il met
l’accent sur ce qu’apporte la fréquentation de terrains et son impact sur
la construction de propositions théoriques, tout en dépassant le « recueil
de données en contexte ». J’avais prévu d’ajouter un « et après ? » qui
aurait induit une activité de théorisation venant après le travail sur terrain,
logique énoncée par Coupland and Jaworski (2009: 19) : “Observation is

1. Cet article doit beaucoup aux patientes relectures critiques de Françoise Gadet et aux
discussions stimulantes avec James Costa. Qu’ils en soient remerciés.

© Langage & Société n° 154 – 4e trimestre 2015


18 / MÉDÉRIC GASQUET-CYRUS
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a matter of ‘take what you get’ and analyses are post hoc – performed after
the event.” Cependant j’aurais dû ajouter « et avant? », car on ne part pas
sur le terrain vierge de toute conception théorique. Mais je me serais alors
vu contraint à un « et pendant? » car c’est au cœur du terrain que se forge
la connaissance scientifique, ce qui implique un lien indissociable entre
terrain et théorisation. La raison a finalement épargné au lecteur ce titre
à tiroirs, mais je vais défendre ici que la sociolinguistique, notamment à
partir de son rapport au terrain, peut proposer une perspective générale
sur le langage et se poser comme « une façon de regarder les faits langa-
giers autrement » (cf. Gadet 2012 : 5).
Je partirai de la faiblesse théorique supposée de la sociolinguistique et
de l’image marginale qui en est donnée, dégagerai quelques idées-forces
sur la relation au terrain, aux locuteurs, aux données et au corpus, enfin,
j’essaierai de montrer que la présence du chercheur, sur le terrain mais
aussi dans l’écriture scientifique, est déterminante pour construire une
linguistique empirique apte à générer des constructions théoriques.

2. Sociolinguistique et théorie(s)
2.1. La sociolinguistique et la théorie
La classification de la sociolinguistique au sein des sciences du langage
ne fut jamais aisée, et son rejet aux marges de la linguistique (surtout en
domaine francophone) souvent souligné (Gasquet-Cyrus 2003, 2012 ;
Gadet 2012 ; Hambye 2012). Souvent (dé)considérée comme une dis-
cipline annexe, elle n’est guère convoquée lorsqu’il s’agit de théorie.
Même dans un bon manuel présentant Les grandes théories linguistiques
de la grammaire comparée à la pragmatique (Paveau et Sarfati 2003),
la sociolinguistique n’a droit ni au chapitre, ni même au paragraphe.
Ce manque de considération théorique s’accentue au moment où les
linguistiques cognitive et formelle, les grands corpus et la démarche ex-
périmentale sont désormais prépondérants dans les sciences du langage,
soumises en outre au formatage politique et au contexte concurrentiel
dans l’enseignement supérieur et la recherche (Scheer 2014).
Il faut toutefois admettre que la sociolinguistique a longtemps accusé
un certain déficit théorique (voir Nicolaï 2012). Selon Blanchet (2000 :
30-32), les méthodes empirico-inductives qui caractérisent la sociolin-
guistique, où « les données priment sur la construction intellectuelle »,
se voient reprocher « leur manque de rigueur analytique ». Si, en une
cinquantaine d’années, différents modèles théoriques ont été formulés,
“a single all-embracing sociolinguistic theory does not exist” (Coulmas
1998 : 6). Une telle théorie est-elle désirable voire envisageable ?
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Je cherche ici comment, à travers l’expérience du terrain, la sociolin-
guistique construit des objets de recherche et des théories éloignés de ceux
des courants dominants, mais tout aussi fondamentaux.

2.2. Les sociolinguistiques


Sans en rejeter l’apport, des critiques soulignent les limites de l’approche
variationniste de « première vague » (Eckert 2012) encore prototypique
de la sociolinguistique, qui (i) repose sur une césure entre langage et
société (ii) cherche dans les variables linguistiques un reflet de la société,
une corrélation transparente négligeant la complexité des identités so-
ciales et esquivant la réflexion sur la signification sociale de la variation
(Cameron 1990) (iii) reste dans une approche structurale de la langue
(Hambye 2012).
Le mot sociolinguistique ne convient sans doute plus pour ce qui
a largement débordé des premiers travaux variationnistes, même s’il
est difficile de trouver plus satisfaisant (Gadet 2012). Il est d’ailleurs
significatif que nombre de contributions théoriques majeures émanent
aujourd’hui de l’anthropologie linguistique (Silverstein, Gal, Irvine,
Kroskrity, Heller, Duchêne, Canut…), de l’analyse de discours critique
(Fairclough, Blommaert, Pennycook), plus que d’une sociolinguistique,
au programme trop étroit. Paveau (2014) propose un intéressant regrou-
pement en disciplines « TDI », « disciplines du texte, du discours et de
l’interaction, étendues à tous les travaux qui prennent pour objets des
énoncés empiriques, c’est-à-dire non fabriqués dans une perspective
expérimentale. »
Beaucoup de travaux contemporains (notamment francophones) ne
laissent guère entrevoir une entreprise de théorisation à la hauteur. Dans
une postface apparemment bienveillante, L.-J. Calvet dresse le portrait
sans appel d’une certaine sociolinguistique francophone: « En bref, on
y trouve [dans le numéro de revue] des notations et des analyses qui
vont un peu dans tous les sens, ce qui est salutaire (pas d’école, pas de
dogmatisme, mais une réflexion pluridimensionnelle) et désespérant (en
quoi la sociolinguistique a-t-elle bien pu avancer en France depuis vingt,
trente ou quarante ans ?). » (Calvet 2011 : 143 ; voir aussi Nicolaï 2012)
Cette relative faiblesse du lien entre terrain et théorie en sociolinguis-
tique est d’autant plus regrettable que son empirisme fondamental devrait
impliquer une relation directe à la théorisation.
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3. La sociolinguistique de terrain
3.1. Le terrain en sociolinguistique
Commune à de nombreuses sciences sociales, la notion de terrain peut
cliver deux grandes orientations, avec une linguistique « de bureau »
(armchair linguistics) et une linguistique « de terrain » (dirty-feet lin-
guistics) ; voir Crowley 2007 pour une discussion. Si la sociolinguis-
tique peut se reconnaître dans la dernière, il faut expliciter ce que re-
couvrent la notion de terrain et différentes façons de faire du terrain en
linguistique (Duranti 1997).
Certaines approches sont d’ailleurs relativement éloignées du terrain au
sens traditionnel, comme la sociolinguistique historique (où le terrain est
envisagé a posteriori), l’émergence récente d’une sociolinguistique « cogni-
tive », ou toute autre sociolinguistique appliquée à un objet pour lequel
un terrain n’est guère envisageable, ou bien change complètement de sens.
Au milieu de différentes approches qui ont en commun une prise
en compte du contexte, c’est d’une sociolinguistique ethnographique à
dimension anthropologique qu’il sera question ici, fondamentalement
empirique au sens de Auroux (1998a), notamment par la relation entre
le chercheur et les acteurs sociaux.

3.2. Le terrain et les gens


On saisit mieux la portée de l’analyse d’Auroux, lorsqu’il écrit que
« [c]e qui est spécifique de ce que l’on appelle linguistique de terrain,
c’est l’idée que, pour construire des représentations linguistiques, il
faut qu’un observateur pénètre sur ledit terrain et devienne partie pre-
nante d’une relation face à face et individuelle » (1998b : 89). Sans être
complète, cette définition souligne un aspect essentiel : l’implication
du chercheur engagé dans une relation avec des locuteurs, dans des
pratiques sociales dont l’observation, loin d’être l’enregistrement de
données, nécessite des reconsidérations théoriques ; « se pencher sur
un terrain quel qu’il soit, c’est également être confronté à des pro-
blèmes auxquels les théories ne répondent pas et qui font évoluer ces
dernières, c’est co-construire du sens avec les acteurs sur le terrain, c’est
s’impliquer, en tant que chercheur. » (Canut et al., 2006 : 10)
La sociolinguistique qui privilégie les approches ethnographiques
n’a pas affaire à des sujets anonymes, ni à des enquêtés (participe passé
induisant une passivité de l’interlocuteur avec lequel le chercheur est en
interaction), mais à des individus singuliers caractérisés par différentes
identités sociales, affiliations, motivations, différents parcours, répertoires,
styles… Cette sociolinguistique des locuteurs (Gadet 2010) ramène au
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fait que « les langues n’existent pas sans les gens qui les parlent » (Calvet
1993 : 3-3). La présence impliquée sur le terrain et la relation à des locu-
teurs identifiés non par leurs langues mais par leurs répertoires et leurs
identités complexes favorise une décentration de la langue vers les pra-
tiques langagières.

3.3. Corpus et données


Le terrain est souvent associé aux données et au corpus ; on va sur un
terrain pour observer et collecter des faits et si possible du corpus :
enregistrements audio ou vidéo, documents écrits, photos, etc. Mais
on peut aussi revenir du terrain sans corpus, sans matière langagière,
sinon sous la forme de notations à la volée.
Sur le terrain marseillais et provençal que je pratique depuis plus de
quinze ans, les enregistrements proprement dits constituent une part
réduite des données. La plupart des éléments analysés sont des faits, obser-
vés au cours d’interactions spontanées, notés à la volée sur le moment ou
juste après coup : prononciations (un o ouvert, une palatalisation, une
nasale, un accent tonique…), énoncés (« je vais me tanquer devant »;
« ça va minot ? »), commentaires épilinguistiques (« on reconnaît l’ac-
cent marseillais de la rue Paradis dans le monde entier »), interactions
mettant en jeu des rapports identitaires (« moi je l’ai pas l’accent »), etc.
Ce qui compte sur le terrain n’est pas uniquement l’extraction de formes
linguistiques, mais aussi (et surtout ?) l’observation et la compréhension
de pratiques langagières dans une situation donnée pouvant prendre la
forme d’une « observation fugitive et anonyme, appliquée à l’étude de
la structure sociolinguistique de la communauté » (Labov 1976 : 94).
Ceci mérite d’être rappelé à l’heure des grands corpus. La mise en
exergue de données semble garantir une objectivité rassurante, et le quan-
titatif tend parfois à prendre le pas sur le qualitatif (voir Paveau 2014 pour
une discussion). Si le corpus n’est qu’un outil au service d’une réflexion
théorique et non une fin en soi, il tend à être sacralisé dans une période
“where technology and data are confused with science” (Scheer 2014).
Ainsi, la sociolinguistique ne saurait être réduite à une méthodologie
permettant de vérifier en contexte les hypothèses d’une linguistique
supposée plus rigoureuse, qui exploiterait les données pour produire des
résultats objectifs et généralisables : beaucoup de choses se jouent dans
l’observation que le chercheur pratique sur le terrain. Comme l’écrit
Calvet (2011 : 141), « il nous faut donc nécessairement établir des liens
entre [l]e corpus et la situation dans laquelle il a été recueilli, faute de
quoi il ne serait que l’instrument d’une approche fragmentaire, plus
Il faut concevoir une relation entre le corpus recueilli sur le terrain et la situation pendant
l’interaction sinon tout ça servira à rien et donnera de faibles observations et resultats
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pointilliste que pointilleuse, des faits ». C’est cette présence sur le terrain
qui fait de la sociolinguistique plus qu’une linguistique de terrain.

3.4. Ce que n’est pas la sociolinguistique de terrain


La sociolinguistique diffère-t-elle d’une linguistique de terrain tradi-
tionnelle, celle des descripteurs de langues, dialectologues ou typolo-
gues ? Ces linguistes pratiquent l’élicitation auprès de locuteurs d’une
communauté définie, la production d’énoncés et de jugements per-
mettant de décrire les caractéristiques phonologiques et grammaticales
d’une langue. Il s’agit bien d’une linguistique de terrain nécessitant
une préparation et une méthode spécifiques, une connaissance des
lieux, de l’histoire et de la géographie, une accommodation à la culture
locale, le recours éventuel à des interprètes, le contact prolongé avec
des gens. Rien à voir avec l’enregistrement de locuteurs natifs au sein
d’universités d’une certaine tradition descriptive américaine (Crowley
2007 parle de “fieldwork ‘at home’”). Sur le terrain, ces linguistes ont
à faire face à des réalités sociolinguistiques (relations entre le cher-
cheur et les locuteurs, hiérarchies sociales, tensions, discrimination,
différences de traitement selon le sexe…), mais ces aspects se lisent
rarement dans leurs articles (sinon dans un paragraphe introductif ),
encore moins dans la construction théorique de l’objet, qui reste peu
ou prou la langue du point de vue systémique.
La sociolinguistique de terrain ne repose ni sur la spéculation (mais
sur l’observation), ni sur l’introspection (mais sur les pratiques situées de
locuteurs y compris le chercheur), ni sur une approche expérimentale (pas
de protocole, pas de tâches, pas de contrôle des paramètres, pas d’effa-
cement du chercheur, ce qui se pratique pourtant dans certains travaux
sociolinguistiques) car il s’agit d’observer des productions écologiques,
spontanées, authentiques, naturelles (ces adjectifs étant tous à interroger).
Toutefois, sur le terrain, on peut recourir à différentes méthodes,
comme à Valjouffrey, village au cœur d’une vallée de l’Isère situé entre
les aires nord-occitane et franco-provençale. Depuis 2009, j’y mène en
équipe des études autour de ce que les locuteurs âgés appellent le patois de
Valjouffrey2. Les séances de travail passent par des entretiens individuels
ou collectifs, des demandes d’explication sur des points phonétiques ou
grammaticaux, des activités de lecture ou de perception, des sessions de
travail sur l’élaboration d’une graphie (Gasquet-Cyrus et al. 2014), qui
alternent avec des moments de discussion impromptue, promenade,

2. Description, historique et documents en accès libre : http://sldr.org/valjouffrey-000007


“JE VAIS ET JE VIENS ENTRE TERRAINS” / 23
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apéritif, repas, fête, etc. Si certains aspects peuvent être qualifiés de semi-
expérimentaux, nous avons privilégié le qualitatif tenant compte de la
relation humaine chaleureuse puis amicale nouée avec les interlocuteurs.
Très vite, ces activités ont pris une tonalité informelle permettant des
échanges directs, et l’observation des pratiques et des discours des inter-
locuteurs. Cette façon de faire nous a permis d’explorer de nombreux
aspects de la situation locale, avec le soutien voire la sollicitation des
acteurs, demandeurs d’échanges, d’explications voire de collaborations.
Nous avons eu l’occasion d’observer sur ce même terrain une approche
strictement expérimentale par des collègues venus collecter des enregistre-
ments pour une base de données sur la prosodie des langues romanes. Le
protocole consiste à forger des phrases avec des mots locaux comprenant
oxytons et paroxytons (hors de l’usage « authentique ») puis à les faire
répéter par séries de vingt, sous forme interrogative et affirmative. Si les
locuteurs ont joué le jeu (en partie pour nous faire plaisir), ils ont vite
montré leur agacement face à ces tâches qui leur paraissaient dénuées
de sens, à tel point qu’ils ont fini par bâcler l’exercice. Nos collègues
ont essayé d’aller au bout, mais les dernières productions furent forcées.
Le professionnalisme des collègues, forts courtois sur place, n’est pas en
cause. Simplement, les locuteurs étant habitués à notre approche empa-
thique ont été peu réceptifs à cette approche contraignante. En revanche,
ils sollicitaient des sessions d’étude grammaticale qui pouvaient durer
jusqu’à trois heures et à l’issue desquelles ils se sont à plusieurs reprises
exclamé : « on a bien travaillé ! ».
Sur de tels terrains, la qualité de la relation avec les interlocuteurs revêt
une importance capitale pour la profondeur de l’observation (comme en
atteste Dorian 2001). Ce que confirment les mots d’un de nos locuteurs
dans un courrier de vœux adressé à l’équipe : « E qué nou nou retrouva-
rin chin tro tarja per pacha de bouon moumin avoï la meme pachioun
é déterminachioun » (« Et que nous nous retrouvions sans trop tarder
pour passer de bons moments avec la même passion et détermination »).
L’implication du chercheur sur le terrain est, avec une certaine façon
d’observer, l’une des bases de cette sociolinguistique empirique.

4. Une linguistique empirique et impliquée


4.1. Être sur le terrain
Le linguiste pénètre donc sur un terrain et s’engage dans des pra-
tiques langagières et sociales avec les acteurs. Supposons que cette pos-
ture permette d’obtenir des informations indisponibles par d’autres
moyens, car telle est la question : pourquoi aller sur le terrain ? Qu’y
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gagne-t-on qu’une linguistique de bureau n’offre pas ? Tout simple-
ment un faisceau complexe d’éléments de différents ordres de la vie
sociale (paroles, gestes, comportements, attitudes…) observés à travers
le prisme langagier. On se situe en effet dans ces « méthodes d’investi-
gation fines qui préfèrent l’intensif à l’extensif : l’observation de com-
portements labiles et difficilement observables, qu’un questionnaire ne
saurait saisir », comme l’écrivaient Bachmann et alii (1981 : 121-122),
selon qui « l’examen des multiples détails qui caractérisent les situa-
tions dans la vie de tous les jours demande, pour être mené à bien,
l’emploi de méthodologies qui, tout en conservant les critères de la
rigueur scientifique, n’en impliquent pas moins une autre approche :
un autre rapport entre l’observateur et l’observé, d’autres données,
d’autres modes de traitement » (ibid.). En voici un exemple tiré de
mon terrain à Marseille.
Un soir, j’entre dans un snack du quartier de la Plaine pour acheter
un kebab, et engage la conversation avec Ridan, le jeune employé (ou
propriétaire ?), au sujet des « spécialités égyptiennes » affichées sur un
panneau. Ridan sourit, précise qu’il n’y a en effet rien d’égyptien dans la
cuisine car l’inscription date de l’ancien tenancier, mais il ajoute qu’il est
d’origine égyptienne, et affirme parler un arabe égyptien influencé par
l’arabe algérien qu’il entend avec ses amis, ses clients et sa femme. Peu
après arrive un client qui depuis le trottoir s’adresse à Ridan (surtout en
français, avec un peu d’arabe) sur un mode humoristique ; il le taquine en
le saluant d’un « shalom, shabbat shalom » un peu étonnant, puis il lui
demande ce qu’il ferait s’il avait soudain « plein de clients israéliens ». Des
sous-entendus m’échappent car je ne connais pas le degré de connivence
entre les interactants, mais il est clairement fait référence au contexte
international tendu. Le client de 43 ans, Bouziane, né à Marseille de
parents algériens, se dit marseillais avant tout. Il évoque avec moi son
parcours personnel, ses allers-retours entre Marseille et l’Algérie, sa vie
à Nancy, ses regrets de ne pas avoir appris l’arabe, sinon l’arabe littéraire
dans un cadre associatif. Au moment de partir, j’indique à Bouziane que
je travaille sur les langues et que j’aimerais poursuivre la conversation ; il
me donne son numéro de portable et m’invite à l’appeler pour en discuter.
Ces quelques notes peuvent paraître anecdotiques et ne rien dire de
scientifique sur les langues et le langage. Pourtant, in situ, j’ai participé
à une interaction au cours de laquelle étaient en usage des langues diffé-
rentes, empreintes de contacts, avec de l’alternance codique, des commen-
taires épilinguistiques, et bien plus: des relations sociales médiées par des
usages puisés dans des répertoires différents, dans un espace social spéci-
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fique, avec la mise en évidence d’identités discutées, négociées, affichées
ou non pour chacun des participants (moi compris). Ces échanges n’ont
nécessité ni protocole, ni interview pour émerger en tant que pratiques
langagières ordinaires offertes à l’observation même si, en tant que parti-
cipant, j’ai bien sûr infléchi les thèmes de discussion, comme dans toute
interaction ordinaire. Car l’observation participante invite le chercheur à
ne pas se distancier, ne pas se cacher, ne pas adopter une posture de retrait
alors que l’on attend de tout un chacun qu’il s’implique dans une inte-
raction sociale ; on est dans le paradigme compréhensif (Kaufmann 2001).
On ne saurait donc se priver de ces événements discursifs (au sens fou-
caldien), faits de langue ancrés dans l’immédiateté des échanges, formés,
empreints d’historicité et de localité car, comme l’écrit Pennycook (2010 :
55), “nothing happens non-locally.” Plus que le contexte social, l’énoncé
ainsi saisi contribue à la détermination de l’espace social dans lequel les
échanges se déroulent et trouvent leur propre régulation : “language as
a local practice is also about particular ways in which things we do with
and through language give meaning to the spaces in which we do them”
(Pennycook, 2010 : 63). C’est parce que j’étais présent au cours de ces
échanges que j’ai pu en être le témoin et plus que le simple collecteur:
vivant l’événement, étant inclus dans les logiques sociales contribuant à
l’émergence de tel ou tel phénomène, je ne peux que mieux situer (au
sens de la situation développée par Thomas 1990 [1923]) les pratiques
langagières et leur réalité de pratiques sociales. Cette présence essentielle
pour comprendre ce qui se joue sur le terrain implique cependant de
renoncer à toute forme de contrôle et de reproductibilité ; ainsi, il n’est
pas certain que ce même corpus, fût-il enregistré, annoté et riche en méta-
données, puisse être réutilisé, si ce n’est pour des analyses linguistiques
plus modestes et plus classiques ; en tout cas la réflexion reste à mener :
“If this material is bound to being shared by users of different status,
for different purposes at different times, it is dramatic that important
features of experience in the field will never be ‘packed’, such as particu-
lar moments, odours, colours, moods, social relationships and implicit
knowledge among grassroot actors, both scholars and speakers.” (Bel et
Gasquet-Cyrus 2014)
Tout en participant sincèrement aux échanges, le chercheur utilise ses
techniques d’observation pour noter des éléments pouvant donner du
sens à ce qui se produit et se joue entre les individus. En somme, le corpus
est partout (accessible), mais il faut développer des outils, pour saisir ce
qui peut l’être, avec les moyens disponibles: enregistreur, appareil photo,
carnet de notes, mais aussi oreille, œil, mémoire…
26 / MÉDÉRIC GASQUET-CYRUS
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Cette observation ne suffit bien sûr pas (bien qu’on puisse tirer des
enseignements généraux d’une courte interaction) mais la méthode per-
met d’accueillir les pratiques langagières, et finalement « de découvrir
comment les gens parlent quand on ne les observe pas systématique-
ment » (Labov 1976 : 290). Cette posture invite au moins à relever le
défi initial de Labov.
Mettons cela en regard avec notre programme de recherche « Marseille
en V.O. », sous-titré « Observation in situ des pratiques plurilingues3 » (et
non des langues). L’objectif est « d’observer et de décrire les pratiques réelles,
les usages quotidiens non contrôlés, et de ne pas en rester à des déclarations
de pratiques comme l’on en trouve souvent sous forme d’entretiens ou de
questionnaires ». Nous aurions pu choisir la facilité et dresser un portrait
langagier de Marseille en synthétisant à partir de données sociologiques, de
questionnaires, d’entretiens, de déclarations… Mais nous avons privilégié
l’observation des pratiques et des locuteurs, ce qui nécessite d’inventer des
méthodes, de théoriser ce qu’est une pratique langagière en milieu urbain
plurilingue dans une ville comme Marseille. Certes, il ne suffit pas d’ache-
ter un sandwich pour faire du terrain; cependant c’est bien au quotidien
que se fait l’observation de ces échanges – si l’on cherche des pratiques
langagières et non un recensement distant et objectivé de langues.

4.2. L’inattendu et les « glissements de terrain »


Par essence, le terrain comporte une part d’imprévu puisque le cher-
cheur ne prétend ni contrôler les paramètres, ni fabriquer des données :
il observe, recense des faits, essaie de les comprendre et de les analyser,
peut parfois influer sur eux, mais ne contrôle pas une situation comme
on contrôlerait un protocole expérimental en neutralisant certains as-
pects pour en faire ressortir d’autres. Ainsi, la sociolinguistique favorise
une approche open-ended (Coupland et Jaworski 2009 : 19) ou event-
driven (Bel 2011). S’il est évident que l’on ne va jamais sur un terrain
sans questions préalables ni une idée de ce que l’on peut trouver, il
arrive que des événements entraînent dans une direction qui n’était pas
prévue. C’est ce qui s’est passé à Valjouffrey.
Dans le cadre d’un projet financé par la DGLFLF, notre équipe devait
collecter un corpus dans une langue « peu ou pas décrite », ce qui est le cas
de la variété de Valjouffrey. Or, le contact prévu n’a pas ouvert la porte, et
c’est par hasard que nous avons frappé chez Julien Gaillard. Tout ce qui a

3. Programme sous la direction de M. Gasquet-Cyrus et S. Wharton, financé par la


DGLFLF, 2014-2015. Voir http://lpl-aix.fr/projet/211 et http://sldr.org/sldr000849.
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suivi découle de cette rencontre, des premiers échanges autour du patois,
puis d’une interaction avec son ami Hubert Balmet, puis de l’arrivée d’un
troisième locuteur, Robert Bois. Considérés comme les derniers possesseurs
du « patois », ces trois hommes sont devenus nos informateurs privilégiés,
puis nos amis avec lesquels nous avons travaillé sur différents aspects de la
langue et de la culture: mise au point collaborative d’une graphie (Gasquet-
Cyrus et al. 2014), travail sur la micro-toponymie, expositions, conférences,
ateliers, lectures, rédaction de textes, de chansons… La description de la
variété initialement prévue a ouvert la voie à des recherches non seulement
sur la langue, mais aussi sur ces locuteurs et sur la configuration sociolin-
guistique de ces questions langagières, en ce lieu et à cette époque.
Sur ce terrain fréquenté pendant des années en une quinzaine de
missions, nous avons senti des changements, parfois subtils, dans les
rapports entre les acteurs locaux ou dans leur façon de nous considérer.
Le travail mené avec un groupe de locuteurs a réveillé, de leur côté, la
fierté de (re)parler une langue oubliée et longtemps enfouie, voire vécue
pendant des décennies à travers une insécurité linguistique ; cependant la
relation avec d’autres acteurs a évolué de manière différente (une associa-
tion locale, le maire, les représentants du Parc National des Écrins…). La
fierté de travailler avec une équipe de chercheurs a sans doute également
accru cette confiance retrouvée, au point que nous avons perçu un véri-
table « glissement de terrain ». En effet, les tensions que nos locuteurs
entretenaient avec certains furent en quelque sorte transférées sur nous,
et nous avons parfois dû faire montre de loyauté à la demande implicite
de nos amis, notamment au sujet du Parc des Écrins. La crainte que
cette institution s’empare des travaux sur le patois a créé des réactions de
repli, certains ne voulant pas que nous communiquions nos recherches
au Parc. Les chercheurs-observateurs que nous étions ont dû choisir un
camp, ce que nous avons fait par respect pour nos collaborateurs, tout
en essayant de les convaincre que les travaux menés avec eux gagneraient
à être diffusés. Sans bouleverser l’écologie locale, notre présence et notre
visibilité (institutionnelle, médiatique, humaine) ont suscité des réactions,
des postures, des discours identitaires, et l’on a vu que la question de la
langue (re)mettait en jeu localement des questions de pouvoir.

4.3. Des récits et non des résultats


J’ai restitué plus haut (exemple de Marseille) des propos au discours in-
direct car je n’ai bien sûr pas tout noté, surtout que les deux hommes
parlaient parfois en arabe (que je ne comprends pas), et je me concen-
trais sur l’interaction dans laquelle je me suis inséré. Quelle est la valeur
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de cette restitution après coup ? Celle des carnets de terrain d’un anthro-
pologue, qui consigne ce qu’il voit, entend, sent ou croit deviner. Ces
notes sont ensuite assemblées, agencées, articulées pour esquisser une
signification à ce qui a été observé. Cette méthode passe ainsi par une
restitution écrite, une forme narrative qui colle au plus près des discours,
des échanges, des locuteurs.
En effet, un sociolinguiste de terrain ne saurait restreindre ce qu’il a
observé dans des tableaux ou des catégorisations étanches, ni diluer les
détails et les nuances dans des généralisations hâtives. La mise en récit est
essentielle pour rendre compte des enseignements du terrain. On ne peut
bien sûr pas tout restituer, mais le chercheur doit relater sans chercher
à formater ce qui fut hétérogène, insaisissable ou fugace ; pour tenter
d’expliquer la signification d’un événement discursif, il s’agit de rendre
disponible ce qui a été vécu, entendu, perçu, senti, compris.
Il s’agit, comme l’écrit Robillard (2008), de pratiquer une forme
d’écriture qui ne soit pas cette « (dés)écriture de la recherche » des formats
académiques ordinaires. Souvent, l’objectivation et une terminologie de
« neutralisation » (Eloy et Pierozak 2009) fabriquent une distance entre
le chercheur et le produit de sa recherche, autant de leurres pour masquer
la présence du chercheur – sur le terrain comme dans toute entreprise
de connaissance. L’écriture joue un rôle fondamental dans la mesure où
il ne s’agit pas de présenter les résultats d’une enquête, mais de montrer
le processus de recherche, ses postulats, les méthodes, l’accès au terrain,
les conditions d’observation, les relations entre le chercheur et les acteurs
sociaux, etc. Là où certaines sciences essaient d’objectiver leurs protocoles
en déshumanisant la recherche, il faut, dans cette linguistique de terrain,
accorder une certaine confiance au chercheur.

4.4. Points de vue


Dans ces approches réflexives et constructivistes, la place du chercheur est
cruciale car – idéalement – la position depuis laquelle le sociolinguiste de
terrain observe les pratiques est explicitée et assumée. Il y a de toute façon
toujours un point de vue, même dans les sciences les plus « objectivantes »
(Scheer 2014). Car on sait depuis Saussure que c’est le point de vue qui
crée l’objet. Nous construisons un objet langagier dès lors que nous (nous)
le représentons. Et c’est sur le terrain, dans le vécu impliqué de la situa-
tion, que cela se joue. Sans tomber dans « une dérive potentiellement so-
lipsiste » (Nicolaï 2012 : 179), il s’agit d’intégrer le chercheur et son point
de vue situé dans la recherche. En somme, c’est enfin réaliser la révolution
copernicienne de la linguistique appelée de ses vœux par Barthes.
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Conclusion
Le terrain n’est pas qu’un espace où l’on va récolter des données qui
nous attendent, prêtes à être collectées, enregistrées, étiquetées puis
analysées a posteriori. Chaque terrain, inscrit dans des réalités locales
et historiques, nécessite un investissement et une implication du cher-
cheur. Un terrain se construit, c’est un processus qui met en jeu, dans
des situations hétérogènes, des agents impliqués dans des relations so-
ciales complexes et les pratiques langagières qui vont avec, y compris
celles du chercheur. La sociolinguistique de terrain se distingue donc
d’une linguistique où le terrain ne serait qu’un décor, tout comme
d’une linguistique qui détache les éléments langagiers de leurs condi-
tions de production et de réception et, partant, d’une linguistique qui
prétend neutraliser ou contrôler des paramètres afin de vérifier des hy-
pothèses construites compte non tenu des réalités mouvantes et com-
plexes des échanges sociaux.
Chaque terrain générant des situations singulières, il n’y a ni repro-
ductibilité ni comparabilité formelle des terrains, même si rien n’interdit
d’établir des passerelles ou de montrer des différences. La fréquentation
de plusieurs terrains permet du recul par rapport aux théories homogénéi-
santes qui tendent à simplifier des situations a priori similaires. Ainsi, alors
que des sociolinguistes sont prompts à parler de diglossie dans tout terrain
de la zone occitane, on voit les limites du concept au niveau du local et
des locuteurs. Les querelles qui agitent les provençalistes et les occitanistes
(Costa et Gasquet-Cyrus 2012) n’ont qu’un faible écho à Valjouffrey, où
d’autres tensions, d’autres relations de pouvoir autour de la/des langue(s)
occupent les acteurs sociaux. Si donc on prend au sérieux l’hétérogénéité
des terrains, il faut adapter à chacun des outils et des notions.
Comme les univers discursifs numériques, la sociolinguistique de ter-
rain invite la linguistique à travailler sur « la modification de ses objets »
(Paveau 2014). Selon Nicolaï (2012 : 180), « ce n’est pas seulement la
modalité d’approche, de saisie et de construction des connaissances qui
change en s’affiliant à de telles orientations philosophiques [constructi-
vistes], c’est aussi l’objet qui est reconstruit. Et, intégrant les acteurs et les
producteurs de connaissance, cette reconstruction doit aussi impliquer un
matériau empirique dont les spécificités et les caractéristiques doivent être
reconnues et faire l’objet d’une élaboration théorique renouvelée. » C’est
au cœur même du travail sur le terrain que se façonnent les nouveaux
objets et les théories destinées à les appréhender.
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