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Discipline (sous-thème)

Neurosciences

Marcus Raichle

Le cerveau, même au repos, reste actif et dépense autant


d’énergie que durant l’éveil. L’identification des régions
cérébrales activées au repos permettrait-elle
de comprendre certains troubles neurologiques,
voire d’élucider la nature de la conscience ?

L’ E S S E N T I E L
✔ On a longtemps
V ous êtes à moitié endormi sur une
chaise longue, un journal est posé
sur votre jambe. Soudain, une
mouche atterrit sur votre bras. Vous attra-
pez le journal pour écraser l’insecte. Que
lorsqu’il réagit consciemment à une
mouche. La plupart de nos actes – s’asseoir
ou prononcer un discours – interrompent
le mode par défaut du cerveau.
La découverte d’un nouveau système
pensé que les circuits
cérébraux étaient inactifs s’est-il passé dans votre cerveau à l’arri- cérébral, le réseau du mode par défaut, a
au repos. vée de la mouche ? permis de préciser le fonctionnement du
Pendant longtemps, les neuroscien- cerveau au repos. On ignore encore le rôle
✔ L’imagerie cérébrale tifiques ont cru que l’activité cérébrale exact de ce réseau dans l’organisation de
a révélé que l’activité d’un sujet endormi n’était rien d’autre l’activité cérébrale, mais on pense qu’il
du cerveau ne s’arrête qu’un bruit de fond, à l’instar de la «neige» orchestre la façon dont le cerveau orga-
jamais. qui emplit un écran de télévision à l’ar- nise les souvenirs et coordonne les systèmes
rêt des programmes. Au moment où la cérébraux qui participent à la program-
✔ Cette activité de repos, mouche se pose sur le bras du dormeur, mation des tâches.
le mode par défaut, le cerveau concentrerait son énergie avec Revenons à la mouche: les commandes
serait indispensable un objectif : écraser l’insecte. Mais de cérébrales des systèmes moteurs doivent
à la planification récentes données en neuro-imagerie ont être prêtes à fonctionner au moment où
des tâches. révélé que le cerveau d’une personne au l’insecte se pose sur le bras. Le réseau du
✔ Des anomalies du repos reste actif. mode par défaut synchroniserait les dif-
mode par défaut seraient Quand on est au repos – quand on som- férentes aires cérébrales pour qu’elles soient
en cause dans certaines nole, durant le sommeil ou une anesthé- prêtes à s’activer dès que le signal leur en
maladies mentales, telles sie – certaines régions cérébrales continuent est donné. Si le réseau du mode par défaut
la maladie d’Alzheimer à communiquer. Et l’énergie consommée prépare le cerveau à passer d’un mode non
ou la schizophrénie. par cette messagerie active – c’est le mode conscient à une activité consciente, com-
cérébral par défaut – est à peu près 20 fois prendre son fonctionnement devrait éclai-
supérieure à celle utilisée par le cerveau rer la nature de la conscience. En outre,

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les neuroscientifiques pensent que des ano-


malies de fonctionnement du réseau du
mode par défaut seraient en cause dans
diverses maladies mentales, telles la mala-
die d’Alzheimer ou la dépression.
L’idée selon laquelle le cerveau serait
constamment en activité n’est pas neuve.
L’un des premiers à le penser fut Hans Ber-
ger, l’inventeur de l’électroencéphalogra-
phie, qui enregistre l’activité cérébrale sous
la forme d’un tracé nommé électroencé-
phalogramme. Dans ses travaux, publiés
en 1929, Berger, après avoir constaté que
les oscillations électriques persistent même
pendant le sommeil, émit l’hypothèse que
«le système nerveux central est toujours en
activité, pas seulement durant l’éveil».
Mais cette idée a longtemps été igno-
rée, malgré l’essor des techniques d’ima-
gerie non invasives. Ainsi, à la fin des années
1970, est apparue la tomographie par émis-
sion de positons – TEP – qui mesure le méta-
bolisme du glucose, le flux sanguin et la
consommation d’oxygène, dont on déduit
l’activité cérébrale.

Les pièges
de l’imagerie
Puis en 1992, l’imagerie par résonance
magnétique fonctionnelle – IRMf– a vu le
jour. Elle mesure l’oxygénation du cerveau.
Ces techniques révèlent l’activité cérébrale,
mais la plupart des protocoles expéri-
mentaux ont malencontreusement donné
l’impression que les aires cérébrales sont
quasi silencieuses tant qu’elles ne sont
pas réquisitionnées pour une tâche orien-
tée vers un but.
Les neuroscientifiques qui font de
l’imagerie cérébrale essaient de repérer les
aires cérébrales associées à une perception
ou à un comportement particulier. Pour
ce faire, ils comparent l’activité cérébrale
pendant deux expériences : par exemple,
si l’on souhaite identifier les aires céré-
brales s’activant pendant qu’on lit une
phrase à voix haute (c’est la condition
« test ») et pendant qu’on la lit « dans sa
tête » (c’est la condition « contrôle »), on
compare les différences entre les images
cérébrales obtenues dans les deux cas.
Pour mettre en évidence ces différences,
on soustrait les pixels de l’image obtenue
lors de la lecture muette de ceux de l’image
Jean-François Podevin

correspondant à la lecture à voix haute; les


zones qui restent «allumées» après la sous-
traction sont interprétées comme étant
celles de la lecture à voix haute. Cette

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L’ A U T E U R procédure élimine l’activité intrinsèque du traitées. La comparaison ne prend un sens


cerveau, c’est-à-dire l’activité de fond. Cette qu’après un traitement élaboré des images.
représentation permet de visualiser les D’autres analyses montrent que la réa-
régions activées pendant une tâche ou un lisation d’une tâche particulière n’exige
comportement donnés; elles seraient inac- pas beaucoup plus d’énergie que l’activité
tives tant qu’elles ne sont pas sollicitées de fond: la différence n’excède pas cinq pour
pour cette tâche. cent. En fait, l’essentiel de l’activité globale
Mais que se passe-t-il quand on n’a –qui représente de 60 à 80 pour cent de toute
pas de tâche spécifique à accomplir, quand l’énergie consommée par le cerveau – est
on laisse son esprit vagabonder? De nom- localisée dans des circuits cérébraux non liés
Marcus RAICHLE est professeur breux résultats suggèrent l’importance de à des événements externes. Nous avons
de radiologie et de neurologie cette activité d’arrière-plan. Ainsi, les images nommé cette activité intrinsèque l’énergie
à l’École de médecine
de l’Université Washington montrent que de nombreuses aires céré- sombre du cerveau. Nous avons ainsi voulu
à Saint Louis, aux États-Unis. brales sont actives aussi bien dans la condi- faire référence à ce que les cosmologistes
Il a été élu à l’Institut tion «test» que dans la condition «contrôle». qualifient d’énergie sombre, énergie dont la
de médecine en 1992
et à l’Académie américaine Le bruit de fond commun aux deux situa- densité est gigantesque, et dont on ignore
des sciences en 1996. tions rend difficile, voire impossible, de dis- la nature, mais qui est nécessaire pour expli-
tinguer l’activité de la tâche étudiée de quer les propriétés de l’Univers, notamment
l’activité correspondant à la situation l’accélération de son expansion.
«contrôle» en examinant des images non C’est en observant que seule une infime
partie des informations issues des organes
des sens atteint les aires cérébrales de trai-
CERVEAU AU REPOS tement de l’information que l’hypothèse
Initialement, les méthodes de l’existence de l’énergie sombre a émergé.
non invasives, telles
la tomographie par émission
de positons et l’imagerie
Explorer
par résonance magnétique l’énergie sombre
fonctionnelle, ne détectaient L’information visuelle, par exemple, se
pas les signes de l’activité
Simon Jarratt/Corbis

du cerveau au repos. dégrade lorsqu’elle passe de l’œil au cor-


L’image de l’activité neuronale tex visuel. Sur la totalité des informa-
fournie par ces méthodes tions provenant de notre environnement,
était erronée. dix milliards de bits par seconde atteignent
Pas d’activité Activité focalisée : lire la rétine au fond de l’œil. Le nerf optique
particulière : rêvasser
n’ayant qu’un million de connexions de
sortie, seuls six millions de bits par seconde
ANCIENNE THÉORIE
Les scanners cérébraux quittent la rétine, et seulement 10 000 bits
semblaient suggérer que par seconde atteignent le cortex visuel.
la plupart des neurones L’information visuelle est ensuite
étaient silencieux tant qu’ils transmise aux aires cérébrales qui trai-
n’étaient pas sollicités pour tent nos perceptions conscientes. La quan-
une activité particulière, tité d’information constituant la perception
par exemple la lecture.
consciente est inférieure à 100 bits par
Alors seulement le cerveau
s’activait et dépensait l’énergie seconde. Un flux si réduit de données
nécessaire à la tâche. Pas d’activité Activité ne pourrait sans doute pas produire
cérébrale cérébrale intense une perception si le cerveau ne dispo-
sait pas d’autres informations ; l’activité
NOUVELLE THÉORIE
intrinsèque jouerait ici un rôle.
Des expériences récentes
de neuro-imagerie ont montré Le nombre de synapses – les points de
que l’activité du cerveau contact entre neurones – est une autre
au repos reste intense. preuve de la puissance de l’activité céré-
Lire ou réaliser une autre tâche brale intrinsèque. Dans le cortex visuel,
de routine requiert peu d’énergie le nombre de synapses dévolues à l’infor-
supplémentaire, l’augmentation mation visuelle entrante représente moins
de l’énergie consommée
de dix pour cent de l’ensemble des
Jean-François Podevin

ne dépassant pas cinq pour cent


de celle nécessaire à l’état synapses présentes. Ainsi, la majorité des
Activité Augmentation synapses doit représenter des connexions
de repos. de l’activité cérébrale
cérébrale intense reliant uniquement les neurones de cette
déjà intense
aire cérébrale entre eux.

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L’existence de l’activité intrinsèque du Il paraissait inconcevable qu’un cerveau


cerveau ne faisant plus aucun doute, res- au repos ait une activité autonome impli-
tait à comprendre comment elle peut quant de multiples aires. Le réseau du
influer sur la perception et le comporte- mode par défaut est-il le seul à présenter
ment. Une observation faite par hasard en cette propriété ? Est-ce un mode de fonc-
tomographie par émission de positons, tionnement plus général ? L’imagerie par
et par la suite corroborée en IRMf, nous a résonance magnétique fonctionnelle nous
mis sur la voie de la découverte du réseau a permis de répondre à ces questions.
du mode par défaut. Le signal de l’IRMf reflète – nous l’avons
évoqué – les changements des concentra-
La découverte tions d’oxygène dans le cerveau liés aux
modifications du flux sanguin. Quand le
du mode par défaut cerveau est au repos, le signal enregistré
Au milieu des années 1990, nous avons dans n’importe quelle aire cérébrale fluc-
constaté que l’activité de certaines aires tue lentement selon des cycles d’environ
cérébrales diminue lorsqu’un sujet au repos
Le réseau dix secondes. On a d’abord gommé ces fluc-
se met à accomplir une tâche orientée vers et les maladies tuations lentes en pensant que c’était du
un but. Ces zones – entre autres une par- bruit du fond. Ces données détectées par
tie du cortex pariétal médian, une région Le réseau du mode par défaut le scanner étaient donc éliminées: on pen-
proche du milieu du cerveau impliquée se superpose aux aires impliquées sait ainsi isoler l’activité cérébrale corres-
notamment dans la mémorisation des évé- dans certaines maladies mentales, pondant à la tâche étudiée.
nements personnels – présentent cette ce qui suggère que des lésions L’idée de supprimer les signaux de
baisse d’activité lorsque d’autres régions du réseau seraient impliquées. basse fréquence a été remise en ques-
sont activées par une tâche particulière, Comprendre comment le réseau tion en 1995, lorsque Bharat Biswal et ses
telle la lecture à voix haute. Nous avons est perturbé dans la maladie collègues, de la Faculté de médecine du
nommé « aire pariétale médiane mysté- d’Alzheimer, la dépression Wisconsin, ont observé que chez un sujet
rieuse » ( APPM ) la région où la baisse ou d’autres maladies pourrait immobile, le « bruit », dans l’aire cérébrale
d’activité est maximale. conduire à de nouveaux outils du cerveau qui contrôle les mouvements
Une série d’expériences de tomogra- diagnostics et traitements. de la main droite, est synchronisé avec le
phie par émission de positons a alors ✔ Maladie d’Alzheimer : « bruit » de la région cérébrale du côté
confirmé que le cerveau est loin d’être Les aires cérébrales atrophiées opposé, associée aux mouvements de la
inactif lorsqu’il est au repos. En fait, l’aire dans la maladie d’Alzheimer main gauche. Au début des années 2000,
pariétale médiane mystérieuse, ainsi que coïncident avec certains centres Michael Greicius et ses collègues de l’Uni-
la plupart des autres aires cérébrales, res- du réseau du mode par défaut. versité Stanford ont découvert les mêmes
tent constamment actives jusqu’à ce que fluctuations synchronisées dans le réseau
le cerveau se focalise sur une tâche nou- ✔ Dépression : du mode par défaut d’un sujet au repos.
velle et que l’activité intrinsèque de cer- Certains sujets présentent Les découvertes sur le réseau du mode
taines aires diminue. une diminution des connexions par défaut ont suscité l’engouement des
Voilà un résultat qui, pendant long- entre une région du réseau du mode laboratoires du monde entier, et l’activité
temps, laissa perplexe la communauté des par défaut et des aires impliquées intrinsèque des principaux systèmes céré-
neuroscientifiques… Jusqu’à ce que dans le contrôle des émotions. braux fut cartographiée. Cette activité
d’autres équipes le confirment, aussi bien était visible même sous anesthésie générale
pour le cortex pariétal médian que pour ✔ Schizophrénie : ou pendant le sommeil léger, ce qui sug-
le cortex préfrontral médian (celui impli- De nombreuses régions du réseau gérait qu’elle est un élément clé du fonc-
qué dans différents aspects de notre état du mode par défaut présentent tionnement cérébral: ce n’est pas du bruit.
émotionnel ainsi que dans notre façon une augmentation de la signalisation. Ainsi, le réseau du mode par défaut
d’imaginer ce que pense autrui). Ces deux joue un rôle – limité, mais essentiel – dans
aires cérébrales sont maintenant consi- l’activité intrinsèque globale du cerveau ;
dérées comme des relais majeurs du réseau le mode de fonctionnement par défaut
du mode par défaut. concerne toutes les composantes des sys-
L’activité cérébrale intrinsèque a tèmes cérébraux. Dans notre laboratoire,
changé de statut auprès des neurophy- nous avons découvert un mode par défaut
siologistes dès la découverte du réseau du généralisé en mesurant les potentiels cor-
mode par défaut. Jusqu’alors, personne ne ticaux lents, où des groupes de neurones
pensait que ces régions formaient un sys- déchargent environ toutes les dix secondes.
tème de traitement des informations – à En électroencéphalographie, un potentiel
l’instar du système visuel ou du système cortical lent se traduit par des signaux de
moteur –, c’est-à-dire un ensemble d’aires fréquences inférieures ou égales à 0,1 hertz
qui communiquent pour réaliser une tâche. (0,1 cycle par seconde). Nous avons observé

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que le signal obtenu en IRMf fluctue aussi Les potentiels corticaux lents ont un
dans la gamme de fréquences des poten- rôle important. Diverses équipes, dont
tiels corticaux lents, ce qui nous a fait celle de Matias Palva, de l’Université
penser que la même activité peut être détec- d’Helsinki, ont montré que l’activité élec-
tée indifféremment par ces deux méthodes. trique des potentiels corticaux lents et l'ac-
C’est alors que l’on a commencé à tivité des fréquences supérieures à celle
examiner la fonction des potentiels corti- de ces potentiels se synchronisent. Leurs
caux lents en les comparant à d’autres intensités maximales sont décalées dans
signaux électriques neuronaux. Les travaux le temps d’un déphasage constant.
de Berger et d’autres avaient montré, grâce Il est tentant de comparer l’activité
à l’électroencéphalographie, que la signa- cérébrale à celle d’un orchestre sympho-
lisation cérébrale est constituée d’un large nique, où la multitude des sons produits
spectre de fréquences, allant des potentiels par tous les instruments jouant sur le même
corticaux lents à des potentiels corticaux rythme se combinent en une mélodie.
correspondant à plus de 100 cycles par Les potentiels corticaux lents joueraient le
seconde (100 hertz). Chacune de ces rôle du chef d’orchestre. Ils coordonnent
gammes de fréquences correspondrait à l’accès de chaque système cérébral aux
une fonction biologique spécifique. Il nous souvenirs et aux informations nécessaires
reste à comprendre – et la difficulté est à la survie, au sein d’un environnement
notable – comment ces signaux de diffé- complexe qui change sans cesse. Les poten-
rentes fréquences interagissent. tiels corticaux lents garantissent que les
informations sont traitées de façon coor-
donnée et au bon moment.
LE RÉSE AU DU MODE PAR DÉFAUT
Mais le cerveau est plus complexe
Un ensemble de régions cérébrales qui coopèrent forme le réseau du mode par qu’un orchestre symphonique. Chaque
défaut. Il semble être responsable de l’essentiel de l’activité du cerveau quand système cérébral spécialisé – l’un contrôle
il n’est pas focalisé sur une tâche particulière et jouerait un rôle essentiel l’activité visuelle, un autre active les muscles,
dans le fonctionnement mental.
etc. – présente sa propre configuration de
Centre de commande potentiels corticaux lents. Le chaos est évité
Le réseau du mode par défaut implique plusieurs aires cérébrales parce que tous ces systèmes ne sont pas
éloignées les unes des autres. équivalents. L’activité électrique de cer-
taines régions cérébrales prend l’avan-
Hémisphère droit interne Hémisphère gauche externe
tage sur d’autres. Le réseau du mode
Cortex par défaut est au sommet de cette hié-
pariétal Cortex
médian pariétal rarchie. Il agit comme un super-chef d’or-
latéral chestre : il empêche que les signaux d’un
Cortex
préfrontal système n’interfèrent avec ceux d’un autre
médian système. Cette organisation n’est pas
surprenante quand on sait que les sys-
tèmes cérébraux sont interdépendants.
L’activité intrinsèque du cerveau doit
parfois s’éteindre pour que les informa-
tions sensorielles nouvelles ou inatten-
Cortex préfrontal dues (par exemple, quand vous vous
médian souvenez soudain que vous deviez faire
une course urgente avant de rentrer chez
Réseau du mode par défaut Cortex temporal latéral vous) issues de l’environnement soient
traitées. L’activité interne – les potentiels
Un chef d’orchestre du soi corticaux lents– augmente dès que la vigi-
Le réseau du mode par défaut jouerait lance décroît. Le cerveau gère en perma-
le rôle d’un chef d’orchestre, émettant nence l’équilibre entre les réponses pla-
des signaux temporels qui coordonnent
l’activité de différentes aires cérébrales. nifiées et les nécessités du moment.
Ces indices – entre le cortex visuel – Les fluctuations cycliques du réseau
et le cortex auditif, par exemple, du mode par défaut pourraient nous éclai-
Eddy Risch EPA/Corbis

garantissent probablement que toutes rer sur certains mystères du fonctionne-


Jean-François Podevin

les aires cérébrales sont prêtes à traiter ment cérébral. La nature de l’attention, un
de façon coordonnée les différentes composant majeur de la conscience, a ainsi
composantes d’un même stimulus été précisée. En 2008, une équipe inter-
pour lui donner sa cohérence.
nationale a montré qu’en observant le

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DERNIÈRES DÉCOUVERTES
es équipes françaises, notam- demandait de garder les yeux fer- B. Mazoyer) a été réalisée par l’équi-
L ment celle dirigée par Bernard
Mazoyer, du groupe d’imagerie
més, de ne pas bouger, de rester
éveillés et de laisser leur esprit
pe de Randy Buckner à l’Universi-
té Harvard. Elle a montré que le
événements personnels. Cette fonc-
tion de veille cognitive semble al-
térée dans la schizophrénie. Des ano-
neuro-fonctionnelle de l’Université vagabonder, tandis qu’on enregis- réseau du mode par défaut est malies de fonctionnement du réseau
de Caen, participent activement aux trait leur activité cérébrale par IRMf. constitué de composants multiples du mode par défaut ont été mises
recherches sur le rôle du réseau du Dans les dix minutes qui suivaient, organisés en sous-systèmes : le cor- en évidence.
mode par défaut. les sujets devaient répondre à un tex cingulaire antérieur et le cortex Mais les résultats restent pour
En 2001, B. Mazoyer et ses col- questionnaire composé de 62 ques- préfrontal médian s’activent spé- le moment difficiles à interpréter
lègues ont effectué une méta-ana- tions organisées en cinq théma- cifiquement lorsqu’une personne et sont parfois contradictoires, car
lyse de neuf expériences ayant uti- tiques (par exemple, images vi- prend une décision qui l’engage les symptômes de la maladies sont
lisé la tomographie par émission suelles mentales, conscience du personnellement. variables d’un sujet à l’autre. Ainsi,
de positons ( TEP ), auxquelles ils corps, etc.) pour préciser le conte- Par ailleurs, des régions du lobe on envisage de faire des tests sur
avaient contribué à la fin des années nu de leur pensée libre. temporal médian s’activent lors des malades présentant le même
1990. Leur équipe a été l’une des Durant l’état de repos conscient, d’une prise de décision impliquant type de symptômes.
premières au monde à avoir identi- chacun a un mode dominant de pen- la construction d’une représentation Dans notre laboratoire, Renaud
fié les régions cérébrales dont l’ac- sée, constitué pour certains d’images mentale à partir d’éléments stockés Jardri a observé en IRMf qu’en cas
tivité est plus importante dans un visuelles (chez 35 pour cent des su- en mémoire. Ces aires cérébrales du de schizophrénie, l’apparition d’hal-
état de repos conscient que lors de jets), pour d’autres de langage ver- réseau du mode par défaut s’acti- lucinations déstabilise le réseau du
l’exécution d’une tâche orientée vers bal (chez 17 pour cent), de repré- vent simultanément lorsque la per- mode par défaut. Ainsi, les symp-
un but (par exemple le calcul men- sentations corporelles (chez 7 pour sonne envisage son avenir. tômes se manifestent même pen-
tal, la lecture, etc.). cent) ou musicales (chez 6 pour cent). La fonction du réseau du mode dant l’état de repos conscient.
En 2010, la même équipe a Par ailleurs, la plupart des sujets rap- par défaut est probablement d’as-
caractérisé le contenu mental de portaient le souvenir d’événements surer la cohérence des pensées au Gilles Lafargue
l’état dit de repos conscient chez passés (chez 82 pour cent) ou de pen- cours de la vie, qu’il s’agisse de se Laboratoire de neurosciences
180 sujets placés dans un scanner. sées prospectives (chez 79 pour cent). souvenir du passé ou d’imaginer fonctionnelles et pathologies
Au cours de cette expérience Une avancée importante (qui l’avenir, en facilitant l’élaboration (CNRS FRE3291),
qui durait huit minutes, on leur éclaire les résultats du groupe de de modèles mentaux liés à des Université de Lille.

réseau du mode par défaut au moyen d’un tent tranquilles dans le scanner, tandis
scanner, il est possible de prévoir, jus- que le réseau du mode par défaut et d’autres
qu’à 30 secondes à l’avance, quand il est relais de l’énergie sombre s’activeront.
sur le point de commettre une erreur dans De telles recherches ont déjà révélé
un test informatique. L’erreur se produit l’existence de synapses altérées dans les
quand le mode par défaut domine et que régions du réseau du mode par défaut
l’activité des aires impliquées dans la de sujets souffrant de la maladie d’Alz-
concentration focalisée diminue. heimer, de dépression, d’autisme et même
de schizophrénie. Une projection des aires
Aux portes cérébrales endommagées par la maladie
d’Alzheimer reproduit la carte des aires ✔ BIBLIOGRAPHIE
de la conscience qui constituent le réseau du mode par M. Fox et M. Raichle, Spontaneous
Dans un avenir proche, l’énergie sombre du défaut. Ces configurations ne serviraient fluctuations in brain activity
cerveau devrait nous apporter des indices pas seulement de marqueurs biologiques, observed with functionnal
magnetic resonance imaging,
sur la nature de la conscience. Comme le mais pourraient nous renseigner sur les Nature Reviews Neuroscience,
reconnaissent la plupart des neuroscien- causes de la maladie et nous mettre sur vol. 8, pp. 700-711, 2007.
tifiques, nos interactions conscientes avec la voie de nouveaux traitements.
le monde ne sont qu’une petite fraction On doit à présent identifier les méca- D. Zhang et M. Raichle, Disease
and the brain’s dark energy,
de l’activité du cerveau. Ce qui se passe nismes cellulaires de l’activité coordonnée Nature Reviews Neurology, vol. 6,
sous le seuil de la conscience – l’activité des systèmes cérébraux et comprendre com- pp. 15-18, 2010.
intrinsèque du cerveau – est essentiel ment le réseau du mode par défaut assure
M. Raichle, Two views of brain
pour fournir le contexte de notre expé- la transmission des signaux chimiques et function, Trends in Cognitive
rience consciente. électriques. Il nous faudra élaborer de Science, vol. 14, pp. 180-190,
L’énergie sombre du cerveau pourrait nouvelles théories qui intégreront les don- 2010.
aussi nous ouvrir de nouvelles voies de nées relatives aux cellules, aux circuits et R. Jardri, How hallucinations may
recherche sur les principales maladies men- aux systèmes neuronaux entiers pour décrire parasitize the default mode
tales. Il ne sera pas nécessaire de deman- le mode par défaut du fonctionnement céré- network stability, European
der aux sujets d’accomplir des tâches bral. L’énergie sombre serait-elle l’essence congress of psychiatry,
mars 2010, Munich.
cognitives complexes; il suffira qu’ils res- même de la pensée? ■

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